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                    <text>���•
BIBLIOT EC ,-

1'1·uit 'cr1111&lt;· (l'll\T(' ('OlllllllllH' l't \'olo11tail·&lt;·. Jl c·omp01·tt.-- une n"110y¡1t ion ('Olllpli•te : lond &lt;'l 1'01·111&lt;', nw.fti•1·(' &lt;'f l&lt;'l'hlliC{llP. Jl vis&lt;' H.
1•xpl'imm· l'e~s&lt;'tl&lt;'&lt;' de• l't'•poqm· dai1s d&lt;:'~ u~uv1·es·de stylc. - La
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l'appa1·cttW&lt;' ele• l'i1ulivi1l11 - irnlividu to11t difft"1•p11t, d'aillcm·s, de
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H"l!-.; il ¡1 S&lt;'~; p1·1'.«·ur~&lt;'111·s, &lt;'I fh...ji\ sc•s JH'&lt;'lllil'rs 1wdt1·Ps. Ta1Hlis
q11'1111&lt;' li'...!.·111·•(• &lt;k p1·osillt•111·:--, h la s11it&lt;• el&lt;' F1·a11&lt;"&lt;' &lt;'l de~ Bat'l't'S,
fl'il\'ilillilit'llt ¡\ lllilÍlll&lt;'llil' &lt;&gt;11 ¡'¡ l'&lt;'Slillll'&lt;'I' )p Sl'lllilll('lll &lt;lt&gt; la J)&lt;'l't't •1·t ion, t .11 l' lis q11·1111 {:la 11d&lt; •l, &lt;,u u 11 I&gt;1·1111st Ju ,111·s11 i nlic•11t la&lt; lt'•eonn•i1&lt;' clt• la 111a1ii•1·t•, d'm 1t1·c•sq11i 1·1•1w1·•s&lt;'111&lt;'1lt le• 11&lt;111\'t•I c'•quilihr&lt;•,
¡¡jontilÍ&lt;'i:l ú l1•u1· 1·1'• yc'•latio111w11!'111Hl&lt;' d1• l'()l&gt;jd 1111(' 01·ganisatio11
plt'i I H~I 11('11 l d .1ssi&lt; l' i( • : .] 11 lc•s no I ll, ti llS, A I I&lt; l n'• ( ii&lt; le•, fi&lt;'Ol'g(~S
· Ch&lt;.•nrn'Yi&lt;'l'I' ...
it _&lt;•f's
11wit1•ps c·o111111&lt;' i1 &lt;·&lt;•11x &lt;111 X\'ll" sii•dt• - ~&lt;111s l'i1IY&lt;Watio11 du
mouton blanc qui jadis ~&lt;•t·Ynit d't•11~&lt;'ig1H' a11 1·uhart&gt;t oú sp
1·éunissui&lt;•11t Rad1w, L,1 Fo11t,ti11&lt;•, ~lolii•1·&lt;• d Hoil&lt;.•au -. . s(•ru
d'assur&lt;'I', s&lt;•lo11 110s 11111Y&lt;'11s, l'&lt;'liil1li:--s&lt;'IIH't lt &lt;h'•fi11itif c\'1111 classi&lt;·ism&lt;' 1110&lt;h•1·1w ('f dl's ~-c'•l'it&lt;'•s &lt;•st h&lt;.'•t iq11&lt;•s qui &lt;'tl sont ¡'1 la fois
l'&lt;-'Xp1•pssio11 &lt;'t la 1·1H11liti1111. l'tH' ll'II&lt;· tl'II\T&lt;' 11'1•st pas d&lt;' &lt;·PllPs
qui s.'imp1•oyist•11t &lt;'ll qw•lq11&lt;•~ a111·1&lt;··c'•s, ;'i la lllillli&lt;\1•p el&lt;• &lt;"&lt;'S 111ouvements ,11·tistic111c•s, fugitil's &lt;·1111111H' cl,•s 111rnlt•s, tlont 110t 1•p époque a pris l'hahitll(lc•. Ce• JH' sc•1·a pns tl'op J&gt;&lt;'llt-&lt;'11'&lt;' &lt;k tout un
sierle et d&lt;• la hrnlll(' &lt;'l t'm·ll' vol1111tc'• fiP plusit'UI'S gc'•11{•rations
pour l'ae,·omplil' ho11orahl&lt;•111&lt;.'11t.
L&lt;• 111&lt;'ill&lt;'111· hrn11111ag&lt;' &lt;¡11&lt;' 11011s p11issinw.;

l'PIHh'&lt;•

CENTRAL.

•1

U.A.N.L
·------------ -------,

ODE

•
I

ODE

HYTIER ouvre cabaret, Jean Hytier et sa séquelle !
11 accroche son enseigne aux jours de la canicule
' saigne,
Tandis que les moissonneurs ont le creux des mains qui
Que 1' odeur bleue des autos entete le carrefour
'
Et que, soulevée de fl.eurs, la lande de Cromedeyre
Montre tout-a-coup l'ét&lt;:'&gt; qui l'attaquait par dedans.

Cet animal de fer peint ne prend pas des airs terribles.
A d'autres l'effet brillant de la criniére et du rabie l
Ce n'est point par le regard qu'il veut nourrir ses clients.
Mais Racine et Poquelin passaient jadis sous sa porte.
Aussi voyez comme il tient gaillardement sur ses pattcs !
Je sais des auteurs bouffis qui l'intimideront peu.

1

�JULES ROMAINS

HOMMES AU SOLEIL

Beaux copains dn Mouton Blanc, trop fiers poul'qu'on lesétonne l
A d'autres les courts desseins et les honnétes fortuncs 1
Si tu veux mourir rentier, cours te faire médecin .
Ce dont on parle chez eux, dans la lumiere des litres,
C'cst de poinc;onner le temps, c'est de fa&lt;;onner le siecle.
Au moins voila du toupet ! Dieu reconnattra les siens.

HOMMES .AU SOhEIIJ .
-

FRAGMENTS -

•
Vous diriez que c'est le vin qui leur monte a la cervelle,
A les entendre chantant entre deux coups qu'ils avalent.
Mais il y a peu d'espoir qu'ils dessoulcnt de longtemps.
Des qu'ils se sentent faiblir, ils s'en rrYersent un verre;
Et quand ils auront vidé les pots qu'ils o·nt sur la planche,
Sous la voute ou l'reil se perd toute la cave est remplie l

JULES ROMAINS .

11 y a trop de douceurs, trop de lumieres, Trop de caresses, dans l'écume des vagues,
Meurent a nos pieds sous les roes tabulaires,
Pour que je n'éleve a ll'lon tour une voix.
Mais lorsque le matin est si bleu,
Lorsqu'un te! flot de parfums circule
Parmi les figuiers el les cactus,
Ton chant pourra-t-il assez vibrer,
O mon cceur de partout surpassé?
Tu sauras !
Car je sens qui me secouc
Une nouvelle force, assez murie
En pleine joie de la plus riche vie,
Pour dire au moins, cela seul, avec ferveur :
Le bruit qu'ont fait a mes oreilles
Dans la chaleur ascendante du jour
Les moucherons enivrés de soleil.

•¡ Le Jury de la Soclété Catulle-Memlés vient de décerner Je pr ix ann uel de Pobsie Primic·e-Men deR
réservé a un manuscrit, a" H ommes a u Soleil" qui sera procbainement édtté.
'

2

•
3

�GABRIEL AUDISIO

11
Ah! préfere au sentier la route
Qui sonne au heurt de tes talons
Et fait vibrer jusqu'a ton creur
Une dure ivresse d'empire.

Aime la route et son sol ferme
Et sa carcasse raboteuse,
Les peupliers saos abandon,
Et la rencontre a chaque étape
De chaque borne qui t'attend.
Sois plus amant de la route
Pour son gout sur et sa force,
Et peut-etre parmi toutes.

De celle, ouverte en plein roe,
Ou fume l'odeur des pins.
Nouvelle a chaque détour
Par les vallées découvertes.
Et qui, défiant le ciel,
Nous conduisit sur la cime
D'un éclatant jour de joie !

III
C'est un matin sans soleil.
Tres calme. Ni cíe!, ni mer :
Une langueur gris de plomb
Qui stagne s1,1r tout le port,
Surface d'eau lisse et lourde,
Sombre bitume immobile
Saos la moindre pulsation
Rythmique de clapotis.

4

HOMMES AU SOLEIL

Chaque bateau ancré tend
Son beaupré vers les lointains
Comme l'encolure haute
D'un cheval qui sent le vent.
Q.uais déserts luisants de bruine,
Les mats raidis, sur les poupes
Les pavillons tomba.nt flasques,
Et les groes griffant la brume.
Le matin tout gris se fige.
De l'autre cóté, le móle,
Horizon de pierre, trace
Un pesant trait plein qui masque
Les infinis qu'on suppose.
Oh! voir par dessus le móle
Peut-etre un océan clair !

IV
Voici déja quatre jours
Que les fumées des navires,
Montent dans l'air, verticales,
Sans qu'un souffle les dévie.
O ciel si. bleu, tyrannique !
Toute les proues sont tendues
Vers des horizons possibles.
O Dieu ! ne rompras-tu pas les amarres?
Et ne s'élevera-t-il pas le vent
le vent chargé de souvenirs.
Le vent qui porte vers plus loin?

5

•

�GA.B RIEL AUDISIO

V

Je Yous connais, pays que je n'ai jamais vus,
R.ivages lumineux je vous possede en moi :
.Me r. tu m'es révélée de l'ouest lt l'est !
Tu venais de Catalogne
Balancelle si gorgée,
Et je t'ai parlé du port
Que tu quittas lt la rame
Un soir d'aout lt bout de brises.
J'étais avec toi, navire
Aux triples ponts étagés.
Remontant l'Adriatique,
Faisant escale a Beyrouth,
Lorque tes propulseurs
Battaient l'eau pendant des jours,

t

HOMMES AU SOLEIL

Je vous connais cités, rivages, races,
Vous tout désir et seve de roa vie ;
Je vous possede et devant moi je pousse
Le souvenir du jour plein de richesses
Ou je pourrai _:_

Nouveau périple Vous aborder !

GABRIEL AUDISIO.

Eta is-je soutier ou mousse?
Mon visage aduste garde
Le reflet que les soleils
Et la chauffe luí donnerent.
Et l'afflux c~isant du sang.'
Viens avec moi, matelot!
Je te dirai plus d'un chant
Qui t'a bercé au pays
Et don t tu laissas les a irs
Dans les vents et les roulis.
Nous boirons, et je ferai
Passer du feu dans tes yeux
En te rappelant le gout
Qu'ont les femmes de chez toi.

6

7

�HENRY PETIOT

GANGRENE DE TOUT

GANGRENE DE TOUT

8. - Le professeur explique son idée. Les murs se déforment; les tables montent au
plafond. Le microscope se décompose, se pulvérise. Puis se reconstitue; les tables
reviennent en place,'les murs aussi. Suzanne fait signe qu'elle a compris.
9. - Le mot EUREKA passe cent fois de suite, en cent caracteres différents : entre
chaque apparition on voit la figure du professeur, de plus en plus joyeuse.

RÉCIT EN ALLURE DE FILM

II. -SUZANNEARHIER.EST MALADE: TUBER-,
CULOSE.
(Les passages en capitales seront projetés a l'écran, les personnages seront

tres longs quant a leurs oisages et trés saccadés quant aleurs mouvements, aucun

d'eux n'aura de sou,·ires, sauf l'agent 833, qui sera une grosse moustache sow;
uo grand nez).

l. - LE PROFESSEUR JORIS ARHIER CHERCHE
AVEC SA FILLE SUZANNE LA THÉORIE DES
MOLÉCULES.
1. Le cabinet du professeur J orís Arhier: les murs ne tiennent aucun comptt des
lois de la perspective : la lumiere tombe du plafond comme condensée par une loupe.

Le professeur Joris Arhier: grossissement progressif. Puis un microscope et un
carnet de notes. Arhier met l'reil au microscope.
2. -

3. - Un tourbillonnement: visiona J'ultra-mícroscope d'une goutte d'eau. Impression confuse.

4. - Sa filie Suzanne : mince jeune filie bléme aux pommettes trop rouges. Elle
apporte une petite plaque qu'elle remet a son pere.

1. Suzanne sort. A peine dehors elle s'appuie au mur. Elle tousse et porte son
mouchoir a ses levres.

2. Quand elle le retire. il est taché de sang. Grossissement de la tache. De plus en
plus. Vue au microscope. Danse effrénée des bacilles .

.3. - Trois fois la méme scene. Le mouchoir est rouge de sang. 11 n'a plus une seule
place blanche. Les yeux de Suzanne sont agrandis d'épouvante.
4. - Elle porte la main
les cavités qui les trouent.

a la poitrine. On voit les poumons (comme aux rayons X) et

5. - Suzanne regarde fixement devant elle; elle se voit elle-mérne. Son corps lentetement se décompose. Ce n'est plus qu'un squelette qui arrache des morceaux de
poumons.
6. - D'un geste elle chasse !a vision. On voit qu'elle pense : « Idée; découverte;
équilibre des forces ».

III. -

LE PICRATE ''S".

1. Joie intense sur le visage du professeur. Sorte d'hilarité convulsive. 11 agite une
éprouvette bizarre et lourde.
2. -

Suzanne entre. - Apparition aussitót du mot EUREKA cent fois répété

a toute

5. - Quittant le microscope Arhier parle a sa filie. On voit apparaitre en travers de
son front les mots «Equilibre des forces».

vitesse.

6. - Deux globes brillants; on sent une réciproque attention que contrebalancent
d'autres forces. Mouvements incessants.
7 • - Sur le front du professeur se trace cette phrase : «Si les molécules ne sont main« tenues en plape que par un équitibre des forces, ne pourrait-on point rompre cet
« équilibre? &gt;

4. - MOLÉCULES ACCRUES, DISSOCIÉES. PICRATE "S",
PICRATE "S". OU TROUVER UN RÉCIPIENT. S'IL SE SOLIDIFIE, ACCIDENT. MOLÉCULE GROSSIE ASSEZ POUR
CREUSER RÉCIPIENT.

8

9

3. - Suzanne et son pere s'embrassent.

�.

HENRY PETIOT

GANGRENE DE TOUT

5. - Le professeur verse un peu de ce picrate sur la table. On le voit se solidifier.
Et le bois de la table se gangrene. Décomposition su bite de la matiere. Une large ouverture béante dans la table. On voit que le savan t pense « MAITRE DE TOUT ! ::.
6. - Suzanne ; émotion. Quinte de toux et crachement de sang. Evanouissement.
Frayeur de son pere.

IV. -

AÍNSI NOUS TOUS.

V. -

LES HOMMES, N'EST-CE PAS"? HAINE.

Folie du savant. Haine, haine. Revoit le cimetiere dans ses yeux. Sa filie

1. -

mourante.
2. Apparition du fantóme de sa filie. 11 prend entre ses mains l'éprouvette du
Picrate "S".

J· -

Joris Arhier. Grossissement. Air féroce. Haine ! haine ! Pour se venger des

hommes.
1. Un cimetiere. Des fossoyeurs fi nissent de creuser une tombe. La mort leurfrappe
sur l'épaule et se réjouit avec eux.
2. Un grand enterrement. Des académiciens. Des officiels; beaucoup de monde.
Discours .
.3. - Joris Arhier. Air hé beté. Grossissement. Les larmes qui sortent de ses yeux.
Dans ses prunelles on voit ce qu'il voit: sa fille qui se déco mpose peu a peu et qui n'est
plus qu'un squelette jetant au loin des fragments de poumons.

-4. -

Les murs se déforment. La table se décompose. La maison semble etre éventrée .

5. - Sur le front du professeur apparaít le mot : &lt; VENGEANCE» et dans ses yeux
on voit l'image squelettique de sa fille.

VI. -

VENGEANCE SUR TOUS.

-

maitresse. Un

Dans le cabinet du professeur Arhier, cent récipients contienoent le Picrate "S''
11 est dans la salle et caresse, en souriant: son menton rasé. Grossissement. Daos ses
yeux on voit :
,..,

5. -J oris Arhier. Grossissement. Dans ses ye ux. on lit : « Jean Arhier, lieutenant au
d'artillerie de campagne, mort a Verdun, 1915 - M"' Michele Arhier, morte le 4 novembre 1918 - Suzanne .. . » et apparition de nouveau du corps qui se décompose.

2. París. Place de la Concorde. Cent récipíen.t s de Picrate " S" renversés. Le Picrate se solidifie. Tache; tache é cartée de plus en plus. Les arbres, les maisons, et les
hommes; une atroce destructioo.

4. - 11 regarde les assistants. L'un pressé de partir, l'autre pense
autre se gratte le nez. lndiffére nce soµs amitié fe inte.

a sa

2•

6. - Arhier dans son ca binet. Travail. U ne éprouvette se brise entre ses mains.
7. -

1. -

.3. - Vue d'ensemble. Les batiments s'écrouleot. La Tour Eiffel chancelle.
4. - La terre dans l'espace :· l'effrittement. La destruction : la terrea cessé d' exister.
les fragments fuient les uns vers le soleil, les autres ven; la lune.

Domestique fra ppe. Annonce :

MARCEL HAMO;,'-.;, DOCTEUR ES SCIENCES.
8. - Jeune homme ; air studieux. Parle au professeur. En meme temps qu'on assiste
lit les paroles sur l'écran :

a leur entretien, on

11

SACHANT ... AIDE ... NÉCESSAIRE ... PRÉCIEUSE ... Ml,'.: VOTRE FILLE... ESPÉRER.. . SUCCÉDER. .. REMPLACER SUZANNE 1
Nervosité du savant. Eprouvettes brisées. Renvoie l'homme.
9. - Quatr~ fois la meme scene se reproduit avec des acteurs différents.

10

5. - Sur un fragment plus considérable de la terre. Rapprochement. Le professeur
braque a travers une lunette astronomique les rayons du picrate "S" sur la planete Mars,
puis sur Vénus, etc.

q. -

De la lunette s'échappe une colonne grisatre que l'on voit traverser l'éther.

7. - Les mondes s'écrouleot. L'agonie du soleil. Une tache noire qui le gagne et le
dévore, entieremeot, entierement.

VII. - HUMAINS FOUS PARMI LES FOUS.
1. - Place de la Concorde. Le professeur Joris Arhier porte
récipient bizarre. Mais nul n'y fait attention.

11

a la main

une sorte de

/

�•

HENRY PETIOT

GANGRENE DE TOUT

2. -

Heurte voiture d'un camelot qui vend des verres noirs.

,3. -

Un crieur de journaux burle «La Presse».

IX. -

4. - N'OUBLIONS PAS QU'AUJOURD'HUI A TROIS HEUR ES QUARANTE-CINQ SE PRODUIRA UNE ÉCLIPSE ANNULAIRE DU SOLEIL.
5. - Arhier passe a cóté du crieur sans faire attention
dans ses yeux le spectacle des mondes qui s'écroulent.

AINSI FINI'_l' .. .

1. _

Un cabanon aux murs matelassés. Arh ier rit sans arret. et danse et saute et cric.

2 __

Sitot qu'il touche un objet la matiere se décompose et il en rit sans fi n.

J· _ Le squelette de sa filie appara it. 11 l'embrasse sur les _de~ts. Et ils se mettent
tous deux ¡¡ jouer avec la terre, le soleil et les planetes. lis dech1rent la terre en morceaux et 1a jettent dans 1'espace.

a lui. On revoit rapidement
·

6. - Des hommes nombreux sont stationnaires et leveñt vers le soleil un nez que
chargent des lorgnons noirs.

FILM MO U TON B LANC
METTEUR EN S Cb'NE :

7. - Arhier les remarque et on voit en meme te mps sur l'écran :

AURAIS-JE DÉJA PRODUIT DES HÉSULTATSf
HENRY PETIOT.
8. - Des lors tout prend un aspect extraordinaire. Les maisons semblent se pencher
pour regarder.
9. - Arhier pose son récipient a terre, en verse un peu; va plus loin, recommence.
ro. - L'agent 8JJ le regarde en semblant s'amuser beaucoup.

VIII. 1. Arhier revient
verse encore.

2. -

GANGRENE "? ! ·t !

a la premiere pla·q ue de Picrate " S''.. Rien

ne s'est produit. 11 ea

A la seconde, puis ·a la troisieme, etc.

J. - Regarde fixement de_v ant lui. Grossissement. Un point d'interrogation dans
ses yeux.
4. - La terre qui s'effrite ; le soleil qui disparait : l'éclipse se produit. Mélangér de
fafon intime le reve du professeur et la réalité astronomique.
5. - Un commissaire de police s'approche de l'agent 8JJ et lui montre Joris Arhier.
Mais lui recommande la douceur en lui expliquant qu'il a la rosette de la Légion d'honneur, que ce doit etre un personnage important. L'agent fait signe qu'il a compris.
6. - Touche Arhier a !'épaule etlui parle. Eclat de rire du savant. Jette du Picrate "S"
sur l'agent. Puis éclate en sanglots.

12

13

I

�JEAN HYTIER
LA DOCTRlNE DU MOUTON BLANC

IJa Doctrine du Mouton Blanc

Comment se nomme ce critique éclectique? - Arlequín.

L'impressionisme en critique est charmant. Je propose que les tribunaux jugenl désormais sur la mine.

CRITIQUE

-•.

La vérité est bon ne é. dire; el le est bon ne aussi 8 répéter.

Plus sévére vour les idées et les oouvres &lt;¡ue pour les hommes, ne prononee
le mot chef-d'ceuvre qu'1) bon esci»nt. Pénetre-toi de la formule :sub specie aeter·nitati$.

Sois exclusif; crois-tu pouvoir transiger avec l'erreur1 A ceux qui diront.
«Vous é~ trop systéma_tique... », réponds : « Votre co1·ps aussi me paratt bie~
systématiq~e; ~e pourr1ez-vous changer ce nez de place! Vos inlestins sont
!rop exclus1fs; 1ls refusent le cyanure de potassium ».

Pour dire une c~ose neuve, dis une cho::;e vraie: crois-tu que la vérité coure
les ru~T Et pourquo1 méme rougir de répéter une idée vraieT La vérité n'est pa!.
un, hab1t qu'on prend _e t qu'o_n laisse a volonté. 11 y faut souvent plus de courag;
qua~ paradoxe. Souv1ens-to1, é. ce propos, de faire briller la vérité plutót que ton
esprit.

Tu ~e dis que ce c1·itique est un bon hommeT Mais est-ce un bon critiqueT Je
te supphe de ne pas confondre le creur et !'esprit, ni d'autres choses diff'érentes.

Tu me dis encore : Un Tela tant d'espritl - L'a-t-il juste, _
nouveau 1 - On ne ronde ríen sur ce qui change.

CLASSICISM E
Le classicisme du XVll• siecle a peint l'homme en général, tel qu'il était con&lt;;u
il cette époque. ~ous a vons un nouveau classicisme u raire. Son objet, c'est essentiellement la vie rnodcrnc sous. ses deux a~µect.s : individue] et collectif. L'homme
el les groupes. Trop de gens ont méconnu le renouvellement de l'inspiration ; ils
raient d'un trait de plume l'apport énorme du 1·omantisme et des écoles qui l'ont
»utvi; mais cette waliére confu::;e mérite d'etre élabor-ée. Un Rophisme dangereux
consiste ti exiger l'ordre &lt;lans la maliér·e, dans l'objet, - ulors que c'est l'muvre
d'art qui doit le manifestel'. Ainsi l'on peut taire un portrait ordonné du désordre.
Tout ce qu'il y a d'impulsif, d'incohérent, d'anarchique dans certaines émes romantiques - cela meme e:-1t maticre a nne reuvre ordonnée : Flaubert l'a prouvé.
Qu'on le veuilleou non, la Renaissance du XIXe siécle, aussi bien dans le domaine
scientiflque qu'artistique, a contril&gt;ué u former l'homme moderne. Certains peu.T
ventledéplorer,maiscen'estpassurce terrain quesepose le probléme esthétique.
Le classicisme n'a pas u. refléte1· un ordre préalablement établi mais A imposer
le sien.

n est toujours
La vie modernc, l'homme moderne, psychologiquement et socialement: voila

14

15

�JEAN HYTIER
LA DOCTRINE DC iIOUTON BLANC
le domaine du nouveau classicisme. II s'agit d'une psychologie toute nouvelle, a
peine soup~onnée pat&gt; quelques rares écrivains; les poétes nous l'ont souvent révélée avant les romanciers; elle va plus avant dans les régions mystérieuses de
l'~me. Quant a l'art d'évoque1· la vie des groupes, il n'a pas quinze ans d'existence.
Sa fécondité est évidente.

cette envergul'e ni cette intensité. Commenl penser qu'il échapperait a l'ArU C'est
le mérile de Romains d'a\'oir compris et pr-oclamé qu'il n'y avait pas dans les
manifestations collectives matiere a esthélique sll·ictement personnelle, mais bien
commune. C'est en ce sens que le classicismc moderne sera unanimiste. - Il ne
sera peut..étre pas qu'unanirniste (il y a, on l'a vu, un individu nouveau qui ne se
confond pas avec l'homme coni;u a la rac;on du XVII• siécle); mais la notion d'unanimisme est centrale au mouvement moderne. On n'en saurait exagérer l'importance. Elle n'est pas la marque unique du nouveau Classicisme, mais la plus
caractérbtique, la plus rigomeusement Ol'iginale, - de méme que le fait social
n'est pas la seule marque de la vie moderne mais, quand méme sa marque essentielle. Si impor·tante est cette considération esthétique des groupesque, saos elle,
on etit pu douter de l'avénement du Classicisme nouveau. En prenant conscience
de la vie collective, on a conc1·étisé a son contact des tendances qui en étaienL
ditférentes.

Fond et forme. Cerlains écrivains ont préparé ou préparent un Age classique,
qui trop souvent ont manqué de plusicu1·:::; grandes verlus classiques ; ils ont surtout exploré les nouveaux domaines. Manc¡ue de maitrise du sujet, de mesure
tlans la puissance, d'équilibre. Te! M~rcel P'roust, dont l'muvrC' énormc et prodigieusement révélatrice, mais immodérée, est au classicisme moderne, bien
qu'avec plus de force, ce que fut a l'ancien l'&lt;-euvrc d'Honoré d'U1·fé. En proie f1 la joie
de découvrir, tousdeux se noient dan::; leurs trésors. D'autre!i, Lirn différentsdecet'l
précurseurs, sont tout équilibre, mais n'appliquent malhcu1·euS('ment un art
admirable qu'a une matiére connue. Extré me achévement d'un cla::-sicisme
ancien dont il constituent, par un miracle impossil&gt;le a répéter, une ,-urvivance
étrange. Te! !'admirable Paul Valéry, poéte unique, qui rejoint, pa1· Mallarmé,
Chénier, La Fontaine et Racine. Ho1·s do la com·!Jc de l'éYolulion, il fleurit excep.tionnellement. Mais les écrivains qui inaugurent vraiment l'Age, clRstiique, ce sont
ceux dont l'esprit domine les sujets qu'ils traitent. Ainsi l'indi\•idu moderno SOU1'
certains aspects nous est-il présenté fonciérement par Andr6 Gide. L'unité de son
oouvre n'échappe qu'a ceux que sa diversité déconcerte. O vous qui traitez Gide'
de démoniaque et de mauvais mattre, cessez de confondre l'art et la moral e. Mai5
cette question viendra en son temps ... Un écrivain qui a renouvelé de fond en
comble l'inspiration et la technique, c'est Jules Romains. San:; parler de l'apport
de ses romans a la psychologie de l'homme moderne, comment ne pas admirer la
révolution du donné littéraire par l'introduction, dans la poésie, le roman et le
théAtre, d'une maliére nouvelle 1 Mais ceci souléve la question de l'Unanimisme.

....
Les termes indioidu et gT'oupe n'excluent, bien entendu, aucune réalité, - ni
la nature, ni les créations lrnmaines de toute espéce. Il faut entendre par la
}'ensemble des choses, l'Univers total conc;u tantóL par l'ame individuelle, tantóL
par la collectivité. Ces deux tendances ~puisent, par nature, la matiére du Classicisme moderne.

JEAN HYTIER.

UNANIMISME
11 faut étre aveugle pourne pas reconnaltre que la notion originaleapportée par
les civilisations modernes, c'est la considération du fait social. Aucun autre n'a

16
17

•

�ERREURS

ERREURS
1. JRE

Verlaine d'ensemble, voila ce qu'on ne faisait guere, et c'est a
quoi l'on nous convie. Cette lecture, pour désobligeante qu'elle soit
la plupart du temps, un a mérite inconiparable, c'estque, dissipant toute
légende et tout malentendu, prévalant contre les gloriflcations ingénues
ou ironiques, elle remet les choses au point: je veux dire qu'elle faitapprécier l'égale platitude du personnage et de son reuvre. Aussi ne saurait-on
la trop recommander aux débutants de lettres qui, sur la foi de leurs arnés,
seraient tentés de croire au génie de Verlaine. Elle leur évitera d'etre a leur
tour victimes d'une sorte de plaisanterie énorme et dupes d' une insolente
mystification.
RENÉ DOU MIC.

µ

VÉRITÉS

veR1Tes .
L'art n:iit de contrainte, vit de lutte, meurt de liberté.
ANDRÉ GIDE.

•
L'Art est toujours le résultat d'une contrainte. Croire qu'il s'éleve
d'autant plus h:iut qu'il est plus libre, c'eit croire que ce qui retient le
cerf-volant de monter, c'est sa corde.
ANDRÉ GIDE.

•
••
Toutes les grandes époques d'altiere production artistique se sont appuyées sur une critique outrancierement dogmatique ...

Arthur Rimbaud ( 1856). Ce fantaisiste serait plus connu, s'il avait mieux
su concilier la ruine et la raison.
GUSTAVE MERLET.

••

•

Premier numéro de la" Muse Fraru;:aise" Mars 192'2. Les poetes de
la Muse Franr;aise font un erevue parce que, liés d'amitié et ayant en commun l'amour de la poésie, une revue ou la poésie sera honorée, étudiée et
défendue, leur a paru une ceuvre agréable et utile, digne de leur activité
et capable d'intéresser de nombreux lecteurs.
Signé par les seize foodateurs de LA MUSE FRANCAISE.

•
••
Les una ni mistes seuls se tiennent au vers blanc ..... .
L'étranger doit savoir qu'en dépit de leurs prétentions a dévoiler une
muse nouvelle, ·a instituer meme un cours de poésie (!), ils ne représentent pas plus notre art qu'une cabane en pierres brutes ne représente l'architecture.
ANDRÉ THÉRIVE

18

ANDRÉ GIDE.

•

••
Le bonheur de l'expression fait partie des dons du poete .
LÉON DAUDET.

•

••
Et qu' on ne s'imagine point avoir retrouvé les lois de l'équilibre clas-sique du seul fait qu' on saura parler décemment pour ne rien dire.
JULES ROMAINS.

....

~- Jules Romains pense d'ailleurs qu'il y aurait quelque sacrilege a inscnre sur ~e fronton d'un batiment : « Ecole de poésie... ~ MM. Romains et
Chennev1ere entendent se garder comme du feude touchera l'inspiration.
a l'esthétique, a ce q~i fait la mat\er~ meme de la poésie. I!s veulent seu:
lement essaye~ de degager les lo1s etemelles de la techmque poétique
estimant que la technique est ch ose impersonnelle...
'
EMILE HENRIOT.

19

�MARTHE ESQUERRÉ

André Glde &amp; le Probl~me du Style

b E qu'il
Vieux-Colombier, fi&lt;léle a l'reuvre de régénération du Théé.tre Frarn;ais
poursuit avec tant de bonne foi et de vraie compétence, vient de représenter ·' Saül" de M. André Gide.

'

Cette reuvre si int6ressante par les tendances qu'elle manifeste, par sa rupture
décisive avec l'hérésic naluraliste, r¡ui mnge notre arl &lt;lramatique depuis plus d'un
demi-siécle, va nous servir de préte-xte pour accorder la queslion ca pi tale du style.
C'est un probléme si essentiel qu'il est impossiblc de le poser sans étre amené a
consid~rer la véritable nature de l'art. Il ne s'agit pas &lt;l'éta.blir une théorie, car les
notions relatives a l'art sont complexes et ne se lai.ssent pas aisément mettre en
formules, mais d'exprimerquelques idéesgénérales suggérées par les ceuvres qui
nous élévent au sen liment de la beauté.
« L'art, dit M. André Gide est une chose tempérée. El certes, je ne veul: pas dire

par la que l'reuvre u·art la plus accomplie serait celle qui se tiendrait a la plus
« égale distance de l'idéalisme et Ju réalisme; non, certes! et l'artiste peut bien
« se rappocher autant qu'il osc1-a d'un des denx póles mais a lp. condition qu'il ne
« quittera pas du ta Ion le secontl; un sursaut de plus et i1 perd pied ! ».

«

ANDRf: GIDE ET LE PROBLEME DU STYLE

dités ; l'lmperfection &lt;le la forme s'est aggravée de jour en jour et la littérature
dramatique est tombée dans un relachement extréme. Art et beauté devraient
étre deux no\ions indissolublement liées. Heureusement le scission ne s'est pas
opérée dans tous les &lt;loinaines, et la oú nous ne sommes pas familiarisés avec elle
il suffltd'en envisager la possibilité pour que l'absurdilé nous devienne évidente
Con&lt;toit-on un art musical qui ne serait pas agréable a l'oreille et qui n'aurait pas
le souci de produire des sons plus harmonieux qne ceux que nous entendons
dans la vie quolidienne 1 Un seul coup &lt;l'ceil jeté sur 'les ceuvres du passé peut
nous convaincre qu'il n'est rien de durable sans la perfection de la forme. Racine
ne laissait rien au hasard; il attachait autant ~'imporlance u l'achévement de ses
vers qu'u ses sujets.
Quelle semit la ruison d'étre &lt;le l'art s'il faisait &lt;louble ernploi avec la réalité
familiére? Pour4uoi se 1·endre au spectacle et ne pas regar&lt;ler tout simplement
les gens défile1· dans les rues ou dans les salons~ Pourquoi faire de la peinture
plutót que de la phot,og1·aphie? ll serait bien puéril de courir aprés une illusion de
réalité quan&lt;l nous vivons au scin de la réalité elle-méme.
Un art réalh,te est une notion aussi contradictoire que celle d'un cercle carré.
11 y a des raisons profondes qui font a l'artíste une loi de ne pas se borner a une
imítation survile. L'auteur qui copie les apparences familiéres et qui fait parle1·
ses personnages sur la scéne exactement corume dans la vie, s'enferme dans la
convention et la relati~ité, il prend pour une vét-ité essent.ielle une attitude qui
nous est imposée par les nécessités de l'existence.

"Saül" répond exactement ü cette conception. Le ton en est prodigieusement
varié; l'auteur emploie tous le~ registres; il va de 1a famili~rité a la plus pure poésie en passant par de curieuses nuances d'emphase et d'affectation. Mais un mistérieux équilibre ne cesse pas d'exister entre les éléments opposés. La familiarité
est déja poésie ; la poésie se souvient de la vérité familiére. On dirait que des instruments dhrérents fondent leurs sonorités les unes dans les a u tres, et nous sentons que la beauté de l'reuvre réside précisément dans cet accord.

Vivre, c'est répondre a des circonstances extérieures déterminées par des réactions appropriécs. Nul etre ne peut se soustraire á cette nécessité. Celui qui n'en
voudrait pasten ir compte et qui refuserait de s'adapter périrait bientót. Cette loi,
applicable a n'~mporte quel vivant, conserve toute sa rigueur quand on la transporte dans le domaine social. Nous sommes, en général, condamnés a une vision
intéressée de nos semblables; nous les percevons sous un angle utilitaire; ce
que nous connaissons d'eux, c'est la relation qu'ils ont avec no5 besoins. Nous
restons ignorants de leur véritable individualité, de leur organisation absolument
unique et du rythme original de leur vie.

Pendant
toute la seconde moitié du x1xe siécle et au début xxe., le thMtre a
,
réalisé ce paradoxe de séparer l'art de la beauté; les grands genres ont été discré-

Le r0le de la conscience est de jeter sa lumiére sur les seule.s idées capables d'éelairer nos réactions et de laisser dans l'ombre tout ce qui est sans rapport avec

20

21

�MARTHE ESQUERRÉ

la situation actuelle. De plus, la discipline sociale ne nous permet pas de donner
libre cours a tous les sentiments qui na.issent en nous. Le plus souvent, i1 nous
est avantageux de ne pas percevoir clairement le lumulle de notre éme.
La connaissance que nous avons de nous-mémes est relative a notre intérét, et
le langa.ge refl.éte ce caractére tout pratique de la conscience. Pourtant, des individus privilégiés sont capables d'une connaissance désintéressée. A mesure que
notre culture se perfectionne, nous nous élevons plus aisément au-dessus du
besoin qui hypnotise la plus grande partie de l'humanité; notre conscience et
notre langage deviennent moins serviles; nous tendons vers la poésie. Le poete
est précisément celui qui atteint a la connaissance la plus parfaite de l'Ame gréce
a un désintéressement inué de sa faculté de perception.
11 va chercher la vérité profonde des étres; i1 fait abouti1· tout ce qui est resté
latent en eux; i1 pousse asa limite la tent!ance de leur langag-e. Il fail fleurir ce
qui s'épanouirait librement si les hommes pouvaient s'affranchir et cesser d'étre
rivés a leurs préoccupations utilitaires.
De méme le sculpteur porte a lenr perf'cction et a leur plcin achévement des
gestes qui dans la vie ordinaire, reslent gauches, empruntés, el ne vont pas jusqu'au bout de leur intention.
L'art est un approfondis~ement de conscience et ne fail qn'un avec le probléme
du style Il n'est pas de grand art sans une certaine t.ran:;position de la réalité
familiére.
Il y a plusieurs degrés de transposition. Pas une des cornédies ue Moliere n'cst
la copie servile de la réalité, mais i1 est cerlain que le ton est beaucoup moins
élevé dans le" Bourgeois gentilhomme" que dans le " Mysanthrope ". Un pas de
plus et nous atteindrions le ton de la tragédie.
En peinture, le degré de transposition. n'est pas aussi élevé dans un porlrait
que dans une fresque. S'il fait un portrait, le peintre se borne a dégager avec netteté les trait caractéristiques d'un visage, mais s'il exécute une fresque, i1 pousse
jusqu'a la limite des intentions qui n'existent chez le modele qu'A l'état d'indications légeres. Chaque genre a ses lois. L'reuvre d'art est un équilibre entre les
lois d'un genre et la réalité observée. Et c'est ce que M. Gide exprime en disant:
« L'artiste peut bien se rapprocher autant qu'il osera d'un des deux póles mais
« é. la condition qu'il ne quittera pas du talon le second ».

ANDRÉ GIDE ET LE PROBLEME DU STYLE

Racine ne sacrifie rien aux lois de la tragé&lt;lie. L'action, telle que nous l'observe.rious dan~ la vie en est peut-étre retardée; n'importe; le poéte ne supprime pa~
les vers qui sont nécessaires aux harmonieuses proportions de la scéne.
Bien entendu, toutes les J1arties de !'ensemble doivent subir la transposition,
mais elles doivent conserver en meme temps leu1'S nuances respectivas.
-·-1
Dnns "Saül " M. Gide éléve a une certaine hauteur le son général de la piéce ;
mais le langage d'un homme du peuple garde pourtant la &lt;l¡stance qui le sépare &lt;l(l
langage du roi ou de celui du gnmd-pretre.
l'C1
Quelques auteura ont compris la nécessité u'une styli::.ation mais leur errem·
1
a été de se substituercomplétementu lcurs ¡,eI'sonnages. Ces derniers se trouvent
alors arl&gt;itrairement transplantés dans un mil ieu étranger. Un pay:5an ~•exprime
o
comme un professeur de philosophie ou comme un brillant avoca t. 11 parle 'une . -t
langue suns aucnn rapport avecses habitudes, ses eondition3 particuliéres d'exi:;- ' • !Ti
tence et ses associations &lt;l'idées coutumiéres. 11 y a rupture avec la vérité de l'in- ·, ()
dividu. Ce n'est }-188 un arbre t¡ui po1·te naturelleinent ses t'l·uits, c'est un poteau ~;- :.,.,.
sur lequel on a accroché &lt;les fruits cneillis ailleurs. Peut-etre trouverait-on chez ·
Claudel ou chez d'Annunzio des cas oü le poele substitue son tempérament propre ,- O
A celui du personnage. Au contl'ail'e, r elisez « Cromedeyre-le-Vieil », de Jules
Romains. Vous sentirez que la beaulé de J'expres:sion est inséparable de la vérité
profonue. Le langage des paysans ue Cromedeyr·e e::;t justiflé par leurs hahitude..-;
de vie. Pas une idée, pas une image n'e."'.lt ar-tiflcielle. Si tous les habit.'-lnts d'un
village du Ploteau Central arrivaienL a la clni1·e conscience d'eux-rnémes et pos- !
sédaient le don d'exprimer ce qu'ils sentent, ils parleraient comme le poéte les ¡
fuitparle~
·
De meme que l'ivresse ne nous déforme pas, mais manifeste seuleruent ce qui ;____
est secret en nous, la poésie est une transfigur-ation des sentimrmLc:; humain:-;.
c·est une vérité plus profonde et plus belle. Le probleme pendant entre l'idéalisme et le réalisme n'a pas de sens. 11 ne &lt;levmit pas Y avoir de probleme. C'est
un symptó'me de déca&lt;lence.
_
Qu'est-ce que l'idéalisme ou le réalisrne &lt;le Sophocle? Mais chaque fois que l'art
traverse une période de dégénérescence, ou assi,,te a la dissociation des éléments qui étaient fondus ensemble a l'élat de purelé originelle.

d

¡

MARTHE ESQUERRÉ.

23
22

�JEAN HYTIER

J. PORTAIL ET ANDROLITE

Au aommet de la vllle,

d. Portall et "Androllte"

.. I E considere "Androlite" de J. Portail comme un début imporU
tant. A une époque oli les fantai8istes modulent de petites
chansons miévres, on est heurcux de consta ter un effort dont l'étendue, la puissance et l'unité peuvent etre rnédités avec fruit. Deux
volumes de ver;:;, six cents pages de poésie: un ouvrage d'enverg-ure. J'entends bien : les ceuvres le8 meilleures ne sont pas toujours les plus longues. Mais l'abondance de ce poéme n'est pas un
creux bavardage. C'e::.t, au cont1·aire, un livre riche, luxuriant,
qui vous révele mainte chose neuve.
Un rnont s'éléve, un village dort a ses pieds. Des hommes escaladent le mont, puis l'un d'eux y découvre un fllon de pierre. On
l'exploile. A cóté de la carriére qui l=&gt;e creusejusque dans le sol une
fois le mont nivelé par cette ext1·action intem-ive, une ville se constmit, s'étend, se gonne, palpite. Les médit6tions du poéte sur tous
ces spectacles, tel est le sujet « d'Androlite )). J. Portail a su le traiter
non sans grandeur. II a le sens des forces et des puissances, de la
Yie, de la mort. Surtout, il réussit a animer la matiére. II faut voir
comme il rend l'existence brutalc de la pie,-re. II sait la valeur poélique d'un spectacle comme l'exploitation d'une carriere, la construction d'une cité, et la prise de possession de la pierre par le fer.
Le poéme entier vit multiplement dans cette atmosphére industrielle et minérale, avec de brusques échappées sur la nature
rustique. La vie humaine s'y débat avec ses senliments; le poéte en
prend conscience, spécialement dans le beau "Nocturne »dela fin.
En voici le début; on y reconnattrait un poéte rien qu'a. l'opposition
de l'image qui s'annonce aux dixiéme vers :

A la plu■ haute fenétre d'une m:it~on,
Un homme est accoudt
et du balcon regar/le
Couler comme un fteuve
la desceote du ~olr
La chute du aolr sur la vllle II vol d'olseau
qui agontse,
Mals que farde encore a,·11nt 111 morl
aux couleurs de la vle
L'lncarnal rosé d'un t.endre ero!pu~,•uJe;
,1. la méme heure dan.s une tle alltiporlique
Une/emme se Ieee et re¡;oit paisil&gt;leme!lt

Sur ses épaules arrondiei, et nue11
Qui retomben.t ain.si qu'une O&lt;Uque
L 'aurore de Jeu comme un baptéme.

..
L'intérét d' «Androlite &gt;&gt; s'avére dans les images. Ce livre en est
~ic~ie a foison. L'auteur retourne l'oujetsous toutes ses faces, etcette
ms,stance, parfois un peu lente, impose une vision nette et comP_l~xe. Le~ procédés ~e construction de J. Portail sont la juxtapos1tion_ et l accumulat1~n. 11 ~n résulle une grande diversité, quelqu~ro1s n~én_ie de la d1&lt;;pers1on, comme dans un film cinématograph1~ue ou 1I y a tr?p de coupures. Portail ne cherche pas u
subJug_u er le Iecteu~ d un seul coup; il le trappe de coups successifs
et précrs. Cette mamére se révéle sur l'échelle de la simple phrase :
c·est encore aux cornlches du mont
Fa~onn.é, trt&amp;aé, gau,Jré, ruché,

Quelque nld see de béte ou d'hlronclelle....

Un autre exemple manifeste triplement ce procédé fonclamental :'
lme (la carrlére) regardail ~a jeune el tendre plerre
Qui, plus lard aux hatelnes de couleur des ltommes
Peu 4 peu daos rotmosph~re verte el bleue
Verdirai t, oieilllrait, bMmirait, bleuiNJ.it,
Mtriniée, par la maln des éléments
Et patinét par les pieds des morcheurs,

24

25

�JEAN HYTIER

Cor rodee par le feu des neiges,
Le still des pluies et des hrouillard1&lt;,
L'entaille oblique des avuses
Et le:i morsures du vent aboyeur.

Un poéte qui use, a ce point, de la juxtaposition use néces_sairement de la répétition. Le lecteur trouvera ainsi dans « Androhte&gt;1
maints thémes avec variatións. D'autres fois , l'ol&gt;jet repr-ésenté
devient un centre de vision ; il se fixe dans l'esprit du poéte et fait
rayonner plusieurs images:

J. PORTAIL ET ANDROLITE

Toute cette vigueur ne va pas sans gaucheries. 11 y a des scories
dans ce jaillissem.ent volcanique. On releve racilement des images
bizarres, déplaisantes, de mauvais gout. On sourit de lire que la
cloche de l'église « Cait l'amour avec Dieu ». II y a quelque naiveté a
écrire:
... Amdur. Flulde. Blectrolyge supreme
De deux corps qui ae dlssol\·enl run daus rautre...

L'aut.eurest malhabilea exprimeren ver~ le:5 pensées abstraites:
D'autres hommes

De hautes chem inéee de brique, •iole\tes
A quatr~ pans,
Couleur de sang caillé,
Elaient les obélisques terribles
De la cllé...
.•On dirait qu'elle souffie et respil'e
P~I' les gl'un&lt;ls fi.tts déhouchés
De ses cheminées...

..La ville e$l un chreur qui chante
P.. r les trompettes dressécs contre le eiel
De ;ies hautes chemlnees,
Elles sont les arbres de la ,·me, les tron1·~
Dont la sthe ardenle monte et s·exhale
A gros bouillons...

ll y a la, chez Portail, un étrange pouvoir qui le g·rise évidtmment. L'ivresse l'emporte méme quelquefois sur le gout :
Le rut du lravail de la villa en chaleur
Sans Lrhe a pro,·oqué
Toutes ces érec:tions de cheminées.

Ailleurs, par un phénoméne contraire, c'e~t l'image qui devient
centrale et insistan te; elle s'impose aux objets, s'épand sur eux :
La route est une courroie
Qui sangle et ralfermlt le village,
Dont les rues. rune apres rautre,
S"rimlncissent en lanléres percées de trou~,
S'etfllent en ruelles
Et piquent ca et la la chalr des maisons

Avec rardillon
Des raldlllons.

26

Et qui tous avaient
L'averslon du monde,
L'écteuremen t
De la vie en commun
Et la satiélé
De la sociél1t.

n est clair que l'auteur se donne tout entier. n est abondant
comme la carriére de son poéme; tous les matériaux n'y sont pas
d'égale valeur; c'est une richesse a JJrcndrn telle qu'elle est, sans
tri : je ne raís pas la petite bouche. Je sal ue en J . Portail plus un
créateur qu'un artiste. Plus puissant que délicat, on est cependant
heureusement surpris de le voir, de temps á autre, s'accorder ~u
milieu d'une ta.che rude et sévére une récréation gracieuse ; voyez
comme il peint une ronde de fllletles :
..•Elle s'élance,
Elle est échancrée, ajourée,
Ríen ne la relient
Et elle ne retient ríen,
Le vent y passe et repasse,
Et clapotante, écumante,
L'allégresse la traverse
Comme de l'eau dans un panie1· ..
-~-le rire la creuse au cent1·e
Comme un gretot,
Elle est uue corbeille légé re
Que la joie prend et souléve
Par ses naltes qui s'envolent,
Les tresses qui bon&lt;lissent,
Et l'anse souple et gracile
De ses dix paires de b1•as•..

27

�JEAN HYTIER

La ronde décrit des chiffres:
mte est un cercle qui s'allonge en zéro,
Puis un zéro qui s'étire comme un fruil,
Puis elle se hrl~e, se referme
El devienl la chatne sans fin
ll'un huit qui s'enlace 11utour d'un c hene.
Elle se coupe encore
Et s'elflle a ses bouls.
El de neu f _el de six
Enllse1·onne sa ns fin
Le ful d'un hélre neur.

•

« Androlite JI contribue, pour sa part, a la découverte de la matiére du nouveau classicisme. Portail posséde admirahlement le
sens de la vie moderne. n sait que l!i poé.sic se doit trouver dans les
choses ramiliéres, dans l'Univers qui nous touche directement, et
non pas dans la sphére abstraite, artificielle el creuse d'une inspiration poncive et exténuée. Aucun voile entre !'ame et le réel. Je
regrette de ne pouvoir citer tout ce que Portail dit s ur la ville, la
carriére, le reu, le mont, les cimetiéres... On ne songe plus a lui
reprocher ses i•ugosités, quand on pense aux élégances éca&gt;urantes
de tel poéte « distingué ». Portail ne prend pas des mines effarouchées pour peindre les réalités solides et brutales de la matiére. Il
s'r plonge avec la bel le ardeur d'un Verhaer:en.
« Androlite &gt;&gt; est un livre qui fait honneur u l'Unanimisme. Tels
passages expriment manifestement des sentiments et des mouvements collectifs :

J. PORTAIL ET ANDROLITE

• ••
Les seules réserves vraiment importaules que je rerai sur le
livre de Portail concernent la technique poétique. Trop peu souvent
on a l'impression d'un rylhme vigoureux et décisif. Quand l'auteur
y atteint, c'est qu'il se conforme, plus ou moins consciemment a la
technique moderne. Les effets d'opposition, entre métres longs et
brefs, pour lesquels Portail a manit'estement une prédilection, il les
retrouve,-a.it, avec plus de netteté, s'il adoptait le príncipe essentiel
de la mesure réguliére. J'ai bon espoir que Portail y arrive dans ses
ouvrages futurs (On attend impatiemment cette Océane qu'il annonce). I1 a trop le goút de l'arcllitectnre pour repousser une
~echnique organisée et organisalrice. Son vers parait, u chaque instant, s'approcher puis s'éloigner du nótre. 11 n'y a pas la quelque
ch ose de délilléi-é; l'inachévement de la forme, Portail ne l'a pas
v:oulu, mais subi. En en prenant conscience, il est probable qu'il
y rernédiera. 11 en retirera maints avantages, dont le moindre, et qui
ne s'obtient que par une discipline rigÓureuse, ne sera pas une certaine condensation qui manque a « Androlite »
Insisterai-je si longtemps sur un probléme de pure technique,
si celle--ci n 'étart trop généralement méconnue, et si l'ceuvre de
Portail ne me semblait si proche, par son esprit, par son ' souffle,
par son fond, de l'esthétique du nouveau Classicismet Installé au
cceur méme de la vie moderne, comme nous aimerions qu'un poéte
riche de tels dons ajoutíH a la plus vaste inspiration la forme qui
achéve et constitue, qui équilibre, et permet de durer.

JEAN HYTIER.

Comme au fond ct·une cave
La famille se reforme el caille chaque solr•..
!"ar

... Je Youdrais étre entralné
le courant soupfo et forl d'une route...

Mais le livre entier témoigne d'une maniere de voir collective. Et
merne quand l'auteur n'exprime que des réalités matérielles, il les
saisit, peut-on dire, globalement. C'est toute une partie de 1'Univer5
rnoderne qui nous est a insi rendue sensible.

28

29

�LE MOUTON BLANC

Noug serong lieureux d' affirmer ici
a partir du Nº 2

.

L'OPINION DU ''MOUTON BLANC"
--SUR - -

les livres
--&amp;SUR - -

les revues

QUI NOUS SERONT ENVOYÉS

30
La Cete-Saiat,André ( laére ). - Imp.

,IN!!LLI.

Le gérant : RRNE GAUD&amp;rR OY

�kmaulan Ha
ne publle que de l'lnédlt
CHA9UH NUMÉRO CONTIENT:
UN POEME OU !)NE PROSE;
UN GROUPE IMPORTANl' DE POEMES, TOUS DU MJ!ME AUTEUR;
UN't-: PROSE ;
"LA

oocrRINH DU MouroN 81.ANC ", NOrEs RlIDUI.IERES PAR

JHAN HYflER;

u:,.;E PAGE o'ERREURS Er UNE PAGE DE \"llRldS, SIG 'ÉES PAR ,NOS
CONT.EMPORAl'IIS;
UNE ÉTtJDE CRI flQUE SUR, UN MOU\'EMENT OU UNE QUESTION LITl'ÉRAIRES;
UNE ÉTUDE CRI flQUE SUR UN AU rEUR CONTEMPORAIN;
L'OPINIOS DU Mou l'ON Bt.ANC SUR LES Ll\"RES .ET LES RE\"UES.

PRIX POUR TOUS PAYS :
Le numéro . \. . . .. . . . .
2 Prancs

L'aboiuienient d'un

ltn.

20 Prancs

COLLABORE.NT AU MOUTO.V BLA.YC :
Gabriel Audisio, .Cha,.1,e,,. BoisH0n, _Geo,-ge., t'!!l.f'1111Priere
And,·é Cuisenier, Martlte lúquen•é, Pi.erre 1'i,vr,•
Paul Fieren.~, René GaudR,fi-oy. J-'ra11,; Hf'l.'P1u•
JeanHgtier,P·A. May, O. Mannoni, RenéMaublam·
1
•
'Jean Meunier, Henl'(J Petlot, Franci11 P0n!Je
J. Portail, Claude -André Pttf¡et
Jules Romains

ADRESSER TOUTE LA. CORRESPONDA~CE :

LYON

���</text>
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                  <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REVUE MENSUELLIC
PRIX:

2

FRANC&amp;

DifilE:.CTE:.UF? : PiE:Rfi&gt;E tAVRt:
RÉOACTEUF? EN CHEf : JEAN HYTiEF?

FRANZ HELLENS . . . . .
O. MANNONI. . . . . . . .
IEAN HYTIER .. .. . . ..

POÉMES POUR L'EAU SOMBRE . . . . • . . . • .
HISfOIRE DU NAIN BRIMBORION. • . . . . . . . •
LA DOCTRINE DU MOUTON BLANC . . . . . . . .

ERREURS DE . . . . . . . .

FRAN(¡~NOHAIN, CHARLES MÉRÉ, FLORIANpARMENTIER.. .. .. . . .. .. .. .. .. . . .
GEORGES CHENNEVIERE, IULE~ ROMAINS,
PAUL SOUDAY, CHARLES MAURRAS .. .. ..

VÉRITÉS DE. ...... ..
AGNUS, . . . . . . . .. ..
ANDRÉ CUISENIER . . . .

PALINOENESIES. .. .. .. .. . • .. .. .. . ..
LES ROMANS DE IULES ROMAINS. . • . • . . • . •

LES UVRES .... ....

ET LES REVUES . .. .. . . .. .. .. .. .. ..

��•

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BJB
[.

A

CENTÑA l.

'----,._ _ _ _.,:U:::·..!.A.~ • L______ _

est I' organe du classicisme moderne
publiera prochainement :
GEORGES CHENNEVIERE.
PAUL FIERENS .. . . .. ..
CLAUDE-ANDRÉ PUGET .•
FRANCIS PONGE
~PIERRE FAVRE ..
O. MANNONI. ..
FRANCIS PONGE
RENÉ MAUBLANC ..

GABRIEL AUDISIO .
ANDRÉ CUISENIER.
MARTHE ESOUERRÉ . .
JEAN MEUNIER. . . .

CHARLES BOISSON
JEAN HYTIER . . . .

LE CHANT DU VERGER
ODES
PENTE SUR LA MER
POÉMES
LA PRINCESSE IYRE
HISTOIRE DU NAIN BRIMBORION
RÉFLEXION SUR ARICIE
ESSAI SUR GEORGES CHENNEVIÉRE, ESSAI SUR LES PRO·
POS D'ALAIN
L' ART ET LA PENSÉE POÉTIQUE
DE CHARLES VILDRAC
ETUDES SUR L'UNANIMISME
CROMEDEYRE-LE-YIEIL
MALLARMÉ ET LA SYNTAXE
ANGLAISE
LES MOUVEMENTS PARAS!·
TAIRES EN LITTÉRATURE.
L'ESTHÉTIQUE D'ANDRÉ GIDE.
... etc ...

Adresser directement
tout ce qui concerne
1• La Direction et I'Administration,
2&lt;&gt; La Rédaction -

a : Pierre

Favre,
4, Place des Terreaux, Lyon;

Manuscrits, Livres, Revues - a : Jean Hytier,
a Maupré, par Charolles (Saone-et.Loire).

T

OUT

a

l'opposé d'une prétendue tradition néo•classique

qui n'a d'autre idéal que l'imitation de formes périmées,
la doctrine du

" mouton blanc "
enlend, par le conlact direct avec la vie moderne daos ce qu'elle a
d'essenliel, renouveler les lhemes et l'inspiration, affirmer une lechnique
poélique, retrouver le seos de la forme achevée, rétablir un équilibre
daos. l'ceuvre d'arl, -

recréer un slyle.

Le romantisme a substitué a la matiere épuisée du classicisme du

XVII' siecle une partie de la matiere d' un classicisme nouveau, mais
saos réussir, laute de savoir organiser sa découverte,

a constituer

lui•

m@me une époque classique. Seuls, au milieu de cette renaissance
impulsive, des artistes plus conscienls comme Flauberl el Baudelaire,
arriverent

a discipliner la matiere romantique,

sinon moderne, el réali-

serent comme une préfiguration du classicisme futur. Mais, depuis eux,
le donné littéraire s'es! tellement enrichi, par l' apport m@me des événemenls, les révélations d'un précurseur comme Rimbaud, les expériences
techniques du symbolisme, l'elfort d'un Verhaeren, l'intuition d'un
Charles-Louis Philippe .. . qu'il faut reprendre la tSche

a pied d'ceuvre.

Alors que tout romantisme es! une dispersion anarchique et
personnelle, lout classicisme est une synthese spécifique, lruit d'une

�•

oeuvre commune et volontaire. 11 comporte une rénovation complete :
fond et forme, matiere et technique . · 11 vi~e
l'époque dans des oeuvres de style. -

a exprimer

POEMES POUR L'EAU SOMBRE

l'essence de

La matiere du nouveau classi-

cisme, c'est la vie et l'homme modernes, conc;us aussi bien sous

I'aspee! des collectivités que sous I'apparence de l'individu - individu
tout différent, d' ailleurs, de celui qui constituait I' objet du classicisme

Poemes pour I'eau sombre

ancien. Cette représentation totale, profonde et harmonieuse, sera .

I'oeuvre du XX' siecle. Le classicisme moderne est né il y a environ

I

quinze ans; il a ses précurseurs, et déja ses premiers maitres. Tandis
qu'une lignée de prosateurs,
laient

a maintenir

ou

a la suite de France et de Barres, travail-

a restaurer le

HOMME

sentiment de la perfection, tandis

qu'un Claudel, ou un Proust poursuivaientla découvertede la matiere,

J'a.i peor et

d' autres qui représentent le nouvel équilibre, ajoutaient aleur révélation
prolonde de l'objet une organisation pleinement classique:

Le

meilleur hommage que nous pmss1ons rendre

maitres comme

a ceux

du XVII' siecle -

Je ne sui.s plus fatigué,

J' ai rcprÍ.s les ramcs,

Jules

Romains, André Gide, Georges Chenneviere ...

a

ces

je .mis gai,

Aucune peine Jan.s mon ame

Et cepcndant

j'ai pcur.

Je tremble et rien ne trouble
Mon bonbeur ;
Chaque ombre en moi se double

sous l'invocation du

D' une darté meilleure,

E, cependant je tremble.

mou ton blanc qui jadis servait d' enseigne au cabaret ou
se réunissaient Racine, La Fontaine, Molie,e et Boileau. -. sera

11

d'assurer, selons nos moyens, l'établissement dé6nitil d'un classicisme
moderne et des vérités esthétiques qui en sont

a la fois l'expression'et

condition. Une telle oeuvre n'est pas de celles qui s'improvisent en
quelques années,

a la

maniere de ces mouvements artistiques, lugitifs

comnle des modes, dont notre époque a pris l'habitude. Ce ne sera pas
trop peut-etre de tout un siecle et de la bonne et forte volonté de
plusieurs générations pour l'accomplir honorablement.

FEMME

la

J' autres femmes
Viendront peut-Ctre fe parlcr;

Ecoute,

Si

tu le veme, écoute-lc.s,
Elles n' atteindront pas ton 3.me.
Je me souvicns, je me sui.s vue
Dans le miro ir J'un beau jour :

J'étais

dc.stini!e

Et j'é~aÍ•

al' amour

tout~ nue .

Je le sa.Ü, aussi bien qu\l Íera da.ir
AprC:.s la nuit san., lune,
Tu le.s lai&amp;&amp;eras une a une,
Elles ne .sa uront pas te plairc.

I

�FRANZ HELLENS

D'autres Íemmes pourront venir
Et te parler tout has;
Mais aucune ne te Jira
Ce que j'ai su te Jire.

III

HOMME
Ma vie est désorma.is sonore
Comme l'air Ju printemps.
Un merle a chanté, un coq chante encore 1
Est-ce en mon ame, est-ce ailleurs ?
Je n'ai jamais aimé tant
Ni soup~onné pareille aurore.

L'aÍr est tendu comme une harpe.
Mon Dieu, 1'aimerai-je aujourd'hui 1
Son ame tremble dans les arhres,
Je l'entends briller, je la vois c1anter,
Elle est sonore, elle reluit,
Comme les veines d'une harpe.
Je sens le printemps dans mes cordes.
Jamais je ne l'aimerai mieux 1
Elle danse nue au seuil de la porte,
T oute la route est dans ses yeux,
Et e'est en elle que s' accorde
Le fol inconnu noir et bleu 1

POEMES POUR L'EAU SOMBRE

Je viens Je loin, ne vois-tu pu?
Regarde mes yeux verts et tenJres :
Toutes les brumes, tous les glas,
Tu peux les voir et les entendre
Dans mes yeux verts, et tous les pas
Depuis les a.ges que j'avance.
Je suis celle qui :commence
Et qui pourtant vient de tr~s loin,
La nuit dilate mes pupJlcs,
Je n'ai pas peur, ;'aime la vie.

J'ai vu la reine Je Saba,
J'étais aux noces Je Cana ;
J en'ai pas peur des grandes marche,.
J 'ai dansé devant l'arche
Avec David,
J'ai trempé dans la Íontaine
Ou le grand Pan ,e baignc
Mes yeux avides.
Tu voi.s, je viens de loin,
Je n'ai pas peur,
Ríen ne m' arrcte,
Je commence.
Je n'ai pas peur, ;'ouvre les mains,
J'offre la tete
Au vent qui vient 1
Je

IV
FEMME
Tu vois, je n'ai pa. peur,
Rien ne m' arrcte,
Je n'ai pu peur, j' aime la vie,
J'ai toutes ses couleurs dans: mes pupilles
Et toutes ses rumeurs dans ma tete.

2

sui, celle J'1ier et de Jcmain.

J'ai. traversé tous les chemins

De Chypre et de J udée.
J'ai pris tous les parÍums,
T ous les onguents, les hennés hruna,
San, quema peau ,e ,oit r.Ídée.
Je suis Íraí'.che comme le vcnt,
Et sombre comme l'eau,
F ugitive et paienne.

3

�FRANZ HELLENS

Mon ame eat dans le vent
Qui fauche les tombeaux,
Paienne et plw anciem:1.e.

POEMES POUR L'EAU SOMBRE

Si tu hésites, laisse.
Tout ce qui gronde cu moi,
Je ne le Jonne qu' une fois 1

V

VII

HOMME

HOMME

Oh quelle angoi.sse, quJle dure
Et pure angoisse me fait mal ;
Je ne respire qu'avec peine
Et meme le bien me fait mal.
1

Je n ai pas faim, mais ;' ai grand soif
De tout, de rien, et je suis ivre
Sans avoir bu, sans que ma soif
Me fasse regretter de vivre.

VI
FEMME
Prends cette main rebelie
Et cette houche qui ne dit
Que la moitié de ce qu'elle
Pourrait Jire.

Déja. le ciel est plein de l 'énorme tcmpéte,
Le vent semé par nous, rapide et Jur,
S'est levé cette nuit Ju sol obscur
Et touche maintenant le soleil Je la tete.
Un tourbillon rude et mortel, né du hasard,
gonflé cette nuit Ju souHl.e de nos ames;
La tcrre est déchirée et le ciel est en flamme,,
Et ce fracas est né du feu de deux regards.

S'est

Nous n'avons pas haissé les yeu.x devant la foudre
Et nous n'avons pas voulu Ju ciel bleu;
Nos cceurs sont faits pour semer le grain ténébreu,x
Comme la meule est faite pour le moudre.

VIII
HOMME
Je n'ai ni portes ni f enetres,
Je suis muré en toi,
Et j'ai croisé mes mains
Pour mieux te voir et te counaitre;

Ma bouche est cruelle,
Mes yeux sont maudits,
Mon ame eat pire.

Si
Si

tu ne crains pas ce qui brule,
ton amour devant rien ne recule,
Prends cette main rebelle,
Lo feu maudit Je ce regare!
Et ces levres mortelles.
Demain sera trop tarJ.
J' ignore les promea.ses.

4

Je ne suis ríen qu'un peu Je- chaír
Qui se tient immobile,
Avec une ame toute pleine,
Un ceeur ardent et des yeux clairs.
Ma place est désormais marquée,
Le ciment noÍr Je la douleur
.M.'a pour toujours fucé

5

�FRANZ HELLENS

O. MANNONI

Dan.1 un caveau Je ta mo.1quée.

Je ne demande qu'a. rever
A la splendeur Je ta nature ;
Cette omhre n' est pas trop ohacu.re
Pour que je puis.se m'élever,

Histoire du Nain Brimborion
PREMIER FRAGMENT

Ni cette

chrypte trop profonde
1
Pour que j' entende jusqu a moi
Descendre cette voix
Qui vibre au cceur Ju monde.

IX
FEMME
Apr~s tous ce.1 Jéparts, tous ces matins,
Le soir est b, sen, mes deux mains;
Et tout ce temp.1 que j' ai cherché 1
Que la fatigue me parJonne. ·
Sens mes Jeux mains que j'abanJonne,
V oís mes c1eveux tressés ;
Ma robe est large et j'ai laissé
Un peu de chaira tous le, ages.
GliHe ta main .1ur mon visage,
Tu sentiras ses pfu profonrls,
Et cette veine ,ur mon f ront
Que le vent fou Íit se gonfl.er
Et qui ne veut pas s'en aller.
PrenJs mea Jeux maÍn8, sens mes yeux gros ;
Pour ton orgueil, voici ma plainte,
Pour ta souffrance mes sanglots,
A cleux genoux et le.1 maina jointes.
FRANZ HELLENS.

6

Comment Brimhorion, engendré par un roí déja mort, naquit

J'une

E.lle encore vierge.

Le Roi Adolphe avait a l'entour de quarante et sept ans quand il
prit a femme la princesse Cunégonde. 11 n'eut pas le temps d'assister en
personne a son mariage, car c'était pendant les grandes guerres et il ne
voulait commettre en d'autres mains que les siennes propres le soin de
conduire ses armées a la victoire. Il manda vers la princesse quatre
ambassadeurs, tous bien de leur personne, dont l'un portait l'anneau de
mariage, le second le contrat, le troisieme une lettre et le quatrieme une
fleur de lys. Mais la fleur de lys se fana durant le chemin, ce qui était de
mauvais présage.
Le mariage fut célébré avec beaucoup de pompe, cependant que le
Roi Adolphe amassait lauriers sur lauriers. Il livrait une bataille qui
devait étre décisive quand les ambassadeurs lui revinrent. Le premier
portait un anneau envoyé ar la nouvelle reine, le second le contrat
signé et parafé, le troisieme une rose en bouton, le quatrieme le portrait
de la reine par le peintre de la cour.
Le roi mit l'anneau a l'annulaire, le contrat dans sa poche, la rose
~ son chapeau et ordonna de découvrir le tableau qui était voilé de
velours cramoisi. Mais avant qu'on ne l'eut fait, une pierre d'artillerie
réduisit en miettes le portrait de la reine et navra le roi malement aux
deux genoux. Ah, s'écria-t-il, je meurs, et je n'ai pas vu le visage de
mon épouse, fftt-ce en peinture.
Il y avait pour lors aux armées un fort habile chirurgien appelé
mattre Tagliandi, originaire de Milan, qui en savait sur les navrances et
blessures plus qu'aucun homme de son temps. Il lava les plaies du roí
avec une infusion d'arnica et autres plantes vulnéraires et lui fit un
beau pansement de la chemise d'un arbalétrier.
Les hommes d'armes voulurent venger leur prince et la bataille
ayant soudain repris, les ennemis furent écrasés. Mais le lendemain les

7

�HISTOIRE DU NAIN BRIMBORION

jambes du roi étaient noires et puantes, et maitre Tagliandi conseilla au
chapelain qu'il priat pour leur commun Maltre, disant que des lors toutc
espérance se devait remettre entre les mains de celui qui ressuscita Lazare
sentant déja.
Cependant la nouvellc Reine qui, avec un train magnifique, approchait ,iu camp royal ou1t parler de la grande victoire qui faisait du roi
¡¡on mari un nouvel Alcxandre ou quelque César pour le moins; elle en
ordonna de doublcr les étapcs. Une vieille sorciere du nom de Crapaudinc l'accompagnait. La reine portait ason col un talisman donné par la
sorciere; c'était une pelote de verre filé de Venise avec, au milicu, un
~il de rainette, et la pelotte devait se briser le jour que le roi serait
infidele a la reine sa femme.
Comme Cunégonde arrivait au camp, le roi se mourut. Cunégondc,
trouvant un cadavrc mal odorant en place du jeune roi victorieux qu'elle
s'était figuré, ne versa cependant nulle larme, car, ne l'ayant point connu,
elle ne l'avait pu aimer. Mais elle eut peur de ne pas rester reine et dit
sculement: Plut au ciel, du moins, que j'eusse corn;:u de lui.
Mattre Tagliandi, songeant que le cadavre était encore chaud, que
le Roi avait été continent par force durant cette longue guerre, chaussa
ses lunettes doctorales et mit son bonnet carré, disant qu'il était temps
cncore de faire plus de rois ni de princes qu'il n'en était dans l'almanach.
N onobstant les remontrances du chapelain et le baragoin de la sorciere,
il ouvrit les ventricules spermatiques de sa majesté Adolphe, et avec un
long et fin roseau qu'il appelai t en grec se ringue et canule en latin, il
aspira et insufla a la reine grandement émue un peu du liquide qui donne
la vie.
Comme il restait grande abondance de semence royale et qu'il eut
tcnu a crime de lese majesté de la laisser perdre, il l'injecta par moitié a
une suivante de la Reine, Mademoiselle Thérésa de Bombessa, et a une
fille simple d'esprit, nommée Marie, qui aidait a soigner le Roi. Et il
cut pour lui les vieux maréchaux qui approuverent, disant que le Roi
l'cut bien fait, s'il eu.t été vif. Mais au moment que Maltre Tagliandi
s'occupait de la suivante et de Marie, la pelote de verre que la reine
portait au cou éclata avec beaucoup de bruit, et la reine se sentit triste,
songcant que feu son mari la trompait le jour méme de ses noccs.

La sorciere fit un sortilege pour savoir si sa mattresse était enceintc,
et il se trouva que non. Cependant elle lui conseilla de prétendre que
oui, de garnir ses vétements d'étoupe et de foin durant neuf mois, disant

8

O. MANNONI

que, le terme venu, il ne serait pas malaisé de trouver un enfant nouveau
né, et qui serait prince. Et la reine, un mois apres, ayant enlevé un peu
de paille a sa paillasse dit a ses suivantes, avec un sourire honteux,
qu'elle était grosse. Et il y eut des messes &lt;lites pour le bien de sa
grossesse.
La suivante Thérésa n'était pas plus enceinte que la reine, mais prit
pour le devenir un autre moyen, s'y employant avec un homme d'armes
du nom d'Hamelin et qui était puissant ribaud. Mais ils furent surpris
par une servante qui en fit des comes, si bien que Thérésa en eut la jau1üsse et une fausse couche qui la tint deux mois au lit.
Quant a Marie la Simplesse, ainsi l'appelait-on communément, elle
était entrée dans un couvent dont la supérieur&lt;! ne tarda guere a s'apercevoir qu'elle était grosse et la fit vi si ter par les matrones. Et les matrones
trouverent qu'elle était grosse en effet, mais aussi qu'elle était pucelle et
criercnt au miracle. Et il vint des pélerins de tous les pays pour la voir
et emporter de ses reliques, et déja ne l'appelait-on plus autrement que
la Vierge Marie, et disait l'on que Jésus-Christ allait revenir sur la terre.
Mais les théologiens disaient que non. D'aucuns, méme, citant SaintJ ean, opinaient pour l'Antéchrist.
Le pape enfin craignant un schisme et s'étant assuré que la grossesse
non plus que la virginité n'étaient controuvées manda la bulle Si quaedam virgo ou il était dit que la grossesse de Marie la Simplesse devait
etre imputée a sorcellerie. Et Marie quina le couvent de nuit, et se
refugia dans un petit hameau ou le curé ne lisait pas les bulles du Pape
et ou on ne la reconnut pas. Elle n'osait dire en effet que sa grossesse
était d'origine royale, car la reine l'avait menacée de mort si elle en
soufflait mot. De plus elle tenait elle méme pour peu catholique la fa~on
dont elle avait con~u et pour un sorcier le savantisslme Tagliandi.
· Cependant la reine, qui portait des robes de plus en plus larges et
garnies de chiffons tremblait qu'on ne connót un jour la vérité touchant
le b~tard de Marie la Simplesse, et elle pria la sorciere de le faire mourir
a sa naissance par envotitement, ou d'obtenir du moins par quelque
sortilege que ce fut une filie. Mais la sorciere, ayant consulté ses tarots,
déclara que l'un non plus que l'autre ne se pouvait, par ce que c'était fils
de vierge ; mais qu'il resterait nain toute sa vie . Et le meme jour, a
minuit, ayant cueilli de la mandragorc, elle fit un philtre a cet effet.
Quelques semaines plus tard, la reine faisait passer pour son fils le
nouveau né d'un pauvre cordonnier nommé Michel et le faisait baptiscr
Adolphe. Le meme jour, Marie la Simplesse accouchait d'un fils qu'elle

�FRANZ HELLENS

O. MANNONI

Dan.1 un caveau Je ta mo.1quée.

Je ne demande qu'a. rever
A la splendeur Je ta nature ;
Cette omhre n' est pas trop ohacu.re
Pour que je puis.se m'élever,

Histoire du Nain Brimborion
PREMIER FRAGMENT

Ni cette

chrypte trop profonde
1
Pour que j' entende jusqu a moi
Descendre cette voix
Qui vibre au cceur Ju monde.

IX
FEMME
Apr~s tous ce.1 Jéparts, tous ces matins,
Le soir est b, sen, mes deux mains;
Et tout ce temp.1 que j' ai cherché 1
Que la fatigue me parJonne. ·
Sens mes Jeux mains que j'abanJonne,
V oís mes c1eveux tressés ;
Ma robe est large et j'ai laissé
Un peu de chaira tous le, ages.
GliHe ta main .1ur mon visage,
Tu sentiras ses pfu profonrls,
Et cette veine ,ur mon f ront
Que le vent fou Íit se gonfl.er
Et qui ne veut pas s'en aller.
PrenJs mea Jeux maÍn8, sens mes yeux gros ;
Pour ton orgueil, voici ma plainte,
Pour ta souffrance mes sanglots,
A cleux genoux et le.1 maina jointes.
FRANZ HELLENS.

6

Comment Brimhorion, engendré par un roí déja mort, naquit

J'une

E.lle encore vierge.

Le Roi Adolphe avait a l'entour de quarante et sept ans quand il
prit a femme la princesse Cunégonde. 11 n'eut pas le temps d'assister en
personne a son mariage, car c'était pendant les grandes guerres et il ne
voulait commettre en d'autres mains que les siennes propres le soin de
conduire ses armées a la victoire. Il manda vers la princesse quatre
ambassadeurs, tous bien de leur personne, dont l'un portait l'anneau de
mariage, le second le contrat, le troisieme une lettre et le quatrieme une
fleur de lys. Mais la fleur de lys se fana durant le chemin, ce qui était de
mauvais présage.
Le mariage fut célébré avec beaucoup de pompe, cependant que le
Roi Adolphe amassait lauriers sur lauriers. Il livrait une bataille qui
devait étre décisive quand les ambassadeurs lui revinrent. Le premier
portait un anneau envoyé ar la nouvelle reine, le second le contrat
signé et parafé, le troisieme une rose en bouton, le quatrieme le portrait
de la reine par le peintre de la cour.
Le roi mit l'anneau a l'annulaire, le contrat dans sa poche, la rose
~ son chapeau et ordonna de découvrir le tableau qui était voilé de
velours cramoisi. Mais avant qu'on ne l'eut fait, une pierre d'artillerie
réduisit en miettes le portrait de la reine et navra le roi malement aux
deux genoux. Ah, s'écria-t-il, je meurs, et je n'ai pas vu le visage de
mon épouse, fftt-ce en peinture.
Il y avait pour lors aux armées un fort habile chirurgien appelé
mattre Tagliandi, originaire de Milan, qui en savait sur les navrances et
blessures plus qu'aucun homme de son temps. Il lava les plaies du roí
avec une infusion d'arnica et autres plantes vulnéraires et lui fit un
beau pansement de la chemise d'un arbalétrier.
Les hommes d'armes voulurent venger leur prince et la bataille
ayant soudain repris, les ennemis furent écrasés. Mais le lendemain les

7

�HISTOIRE DU NAIN BRIMBORION

jambes du roi étaient noires et puantes, et maitre Tagliandi conseilla au
chapelain qu'il priat pour leur commun Maltre, disant que des lors toutc
espérance se devait remettre entre les mains de celui qui ressuscita Lazare
sentant déja.
Cependant la nouvellc Reine qui, avec un train magnifique, approchait ,iu camp royal ou1t parler de la grande victoire qui faisait du roi
¡¡on mari un nouvel Alcxandre ou quelque César pour le moins; elle en
ordonna de doublcr les étapcs. Une vieille sorciere du nom de Crapaudinc l'accompagnait. La reine portait ason col un talisman donné par la
sorciere; c'était une pelote de verre filé de Venise avec, au milicu, un
~il de rainette, et la pelotte devait se briser le jour que le roi serait
infidele a la reine sa femme.
Comme Cunégonde arrivait au camp, le roi se mourut. Cunégondc,
trouvant un cadavrc mal odorant en place du jeune roi victorieux qu'elle
s'était figuré, ne versa cependant nulle larme, car, ne l'ayant point connu,
elle ne l'avait pu aimer. Mais elle eut peur de ne pas rester reine et dit
sculement: Plut au ciel, du moins, que j'eusse corn;:u de lui.
Mattre Tagliandi, songeant que le cadavre était encore chaud, que
le Roi avait été continent par force durant cette longue guerre, chaussa
ses lunettes doctorales et mit son bonnet carré, disant qu'il était temps
cncore de faire plus de rois ni de princes qu'il n'en était dans l'almanach.
N onobstant les remontrances du chapelain et le baragoin de la sorciere,
il ouvrit les ventricules spermatiques de sa majesté Adolphe, et avec un
long et fin roseau qu'il appelai t en grec se ringue et canule en latin, il
aspira et insufla a la reine grandement émue un peu du liquide qui donne
la vie.
Comme il restait grande abondance de semence royale et qu'il eut
tcnu a crime de lese majesté de la laisser perdre, il l'injecta par moitié a
une suivante de la Reine, Mademoiselle Thérésa de Bombessa, et a une
fille simple d'esprit, nommée Marie, qui aidait a soigner le Roi. Et il
cut pour lui les vieux maréchaux qui approuverent, disant que le Roi
l'cut bien fait, s'il eu.t été vif. Mais au moment que Maltre Tagliandi
s'occupait de la suivante et de Marie, la pelote de verre que la reine
portait au cou éclata avec beaucoup de bruit, et la reine se sentit triste,
songcant que feu son mari la trompait le jour méme de ses noccs.

La sorciere fit un sortilege pour savoir si sa mattresse était enceintc,
et il se trouva que non. Cependant elle lui conseilla de prétendre que
oui, de garnir ses vétements d'étoupe et de foin durant neuf mois, disant

8

O. MANNONI

que, le terme venu, il ne serait pas malaisé de trouver un enfant nouveau
né, et qui serait prince. Et la reine, un mois apres, ayant enlevé un peu
de paille a sa paillasse dit a ses suivantes, avec un sourire honteux,
qu'elle était grosse. Et il y eut des messes &lt;lites pour le bien de sa
grossesse.
La suivante Thérésa n'était pas plus enceinte que la reine, mais prit
pour le devenir un autre moyen, s'y employant avec un homme d'armes
du nom d'Hamelin et qui était puissant ribaud. Mais ils furent surpris
par une servante qui en fit des comes, si bien que Thérésa en eut la jau1üsse et une fausse couche qui la tint deux mois au lit.
Quant a Marie la Simplesse, ainsi l'appelait-on communément, elle
était entrée dans un couvent dont la supérieur&lt;! ne tarda guere a s'apercevoir qu'elle était grosse et la fit vi si ter par les matrones. Et les matrones
trouverent qu'elle était grosse en effet, mais aussi qu'elle était pucelle et
criercnt au miracle. Et il vint des pélerins de tous les pays pour la voir
et emporter de ses reliques, et déja ne l'appelait-on plus autrement que
la Vierge Marie, et disait l'on que Jésus-Christ allait revenir sur la terre.
Mais les théologiens disaient que non. D'aucuns, méme, citant SaintJ ean, opinaient pour l'Antéchrist.
Le pape enfin craignant un schisme et s'étant assuré que la grossesse
non plus que la virginité n'étaient controuvées manda la bulle Si quaedam virgo ou il était dit que la grossesse de Marie la Simplesse devait
etre imputée a sorcellerie. Et Marie quina le couvent de nuit, et se
refugia dans un petit hameau ou le curé ne lisait pas les bulles du Pape
et ou on ne la reconnut pas. Elle n'osait dire en effet que sa grossesse
était d'origine royale, car la reine l'avait menacée de mort si elle en
soufflait mot. De plus elle tenait elle méme pour peu catholique la fa~on
dont elle avait con~u et pour un sorcier le savantisslme Tagliandi.
· Cependant la reine, qui portait des robes de plus en plus larges et
garnies de chiffons tremblait qu'on ne connót un jour la vérité touchant
le b~tard de Marie la Simplesse, et elle pria la sorciere de le faire mourir
a sa naissance par envotitement, ou d'obtenir du moins par quelque
sortilege que ce fut une filie. Mais la sorciere, ayant consulté ses tarots,
déclara que l'un non plus que l'autre ne se pouvait, par ce que c'était fils
de vierge ; mais qu'il resterait nain toute sa vie . Et le meme jour, a
minuit, ayant cueilli de la mandragorc, elle fit un philtre a cet effet.
Quelques semaines plus tard, la reine faisait passer pour son fils le
nouveau né d'un pauvre cordonnier nommé Michel et le faisait baptiscr
Adolphe. Le meme jour, Marie la Simplesse accouchait d'un fils qu'elle

�HISTOIRE DU NAIN BRIMBORION

O. MANNONI

ne fit pas baptiser, et auquel, dans sa joie et sa pauvreté d'esprit elle ne
trouva d'autre nom que Brimborion.
Le petit gars;on du cordonnier était le plus laid que l'on pOt se
figurer. II était né velu comme ua ours, louche, et le nez en pied de
marmite. Néanmoins toutes les dames de la cour crierent qu'il était
beau sans parangon et une vieille douairiere déclara qu'elle avait vu feu
le roi son pere au berceau et que l'un était l'autre tout craché. Mais elle
rougit, se reprit, et dit qu'elle était trop jeune pour l'époque, mais qu'on
le lui avait décrit.
Tout au contraire Brimborion était un bel et gros enfant bien
ressemblant au roi Adolphe. Mais quand les pretres surent qu'il était né
un fils a Marie la Simplesse, ils l'allerent trouver et lui demanderent le
nom du pere.
La simplesse n'ayant su que répondre, les pretres hocherent la téte,
et le bruit se répandit que Marie avait couché avec le diable sous la forme
d'un bouc noir, et l'on parlait déja d'une belle flambée, avec du latin.
Alors la nouvelle accouchée enveloppa Brimborion dans ses bardes, et
s'en alla loin des hommes, dans les montagnes sauvages, parmi les ours
et les loups. Et l'on raconta dans le pays que le diable l' avait emportée
durant un orage qu'il a vait fait cette nuit la.
Au bout de deux mois, Brimborion cessa de grandir ; il avait juste
deux pieds de haut. Marie ne s'en affligea pas, et meme elle rendit grace
a Dieu, disant: Seigneur mon Dieu, vous m'avez cboisie emmi toutes
les femmes pour me faire un don que vous n'avez daigné faire a aucune.
Car il est vrai qu'a beaucoup de femmes vous donnez des fils selon leur
désir, mais ils grandissent et quittent leur mere pour guerroyer et voyager. Tandis qu'a moi votre bumble servante, vous avez donné Brimborion qui ne grandira pas, qui ne me quittera pas, que je porterai toujours
dans mes bras. qui sera éternellement mon petit enfant.
Ainsi parlait Marie, parce qu'elle était simple d'esprit, et si les
hommes des villages avaient pu l'entendre, il se seraient gaussés d'elle.
Mais elle les avait oubliés, et son creur était plein de joie.

Les hommes, de leur cóté oublierent la vierge qui avait enfanté, mais
on racontait dans les villages qu'une sorciere bantait les montagnes et
que des voyageurs fourvoyés l'avaient rencontrée, accompagnée d'un nain
tout nu qui sautait de rocher en rocher. Et ceux qui avaient vu ces choses
en parlaiem avec tant de terreur que nul ne se souciait d'aller voir s'ils
disaient vrai.
Quelques jours avant la date fixée pour le sacre, le prince Adolpbe,
qui avait alors treize ans, étant a courre un sanglier dans les montagnes
y fit la rencontre du nain tout nu, qui le regardait gravement, immobile,
les poings sur les hanches, ses longs cbeveux noirs trainant derriere lui
dans les ronces. Les gens du roi, connaissant les fables des villages,
s'enfuirent au galop, ne laissant la que le prince, un piqueur et le nain.
Le piqueur fit le signe de la croix et, saisissant le nain qui mordait griffait et burlait, le roula dans son manteau et l'emporta sur son cheval.
Mais pour la premiere fois ie sanglier échappa, ce dont le prince fut tout
marri, si bien que le piqueur lui demanda la permission de reporter le
nain ou il l'avait pris, disant qu'il leur portait malheur. Mais le prince
fut d'avis, au contraire, qu'il fallait que cette capture le consolat de l'autre,
et qu'ainsi du moins il ne rentrerait pas bredouille.
Marie la simplesse entendit de loin le bruit de la chasse et se tint
coite daos les rochers jusqu'a ce qu'il eut cessé. Quand les momagnes
furent revenues au silence, elle appela Brimborion. Sa voix, a cause de
la disposition des rochers, s'enflait jusqu'a la vallée, mais Brimborion
ne répondit pas. Elle le chercha tout le soir, dans les cavernes et les
halliers, le long du lit des torrents. Quand elle comprit qu'il avait été
enlevé par ceux d'en bas, elle poussa un grand cri, et se précipita
vers la vallée, sautant de pierre en pierre, pers;ant les fourrés, jetant ,;a et
la ses bras en courant, et les paysans, qui, revenant de leur travail,
l'apers;urent ainsi daos le soleil couchant, avec ses longs cheveux flottant
derriere elle et sa robe de feuilles sauvages, en eurent tant de frayeur
qu'ils n'oserent en dire mot a leur femme ni surtout a leurs petits.
Comme vous savez que la femme la plus rusée, en de telles circonstances, perd sens et mesure et agit comme une bete, ainsi Marie la Simplesse, qui n'avait aucune malice, entra dans le premier village qu'elle
encontra, criant que, pour l'amour de Dieu, on lui rendlt son petit enfam.
Les paysans s'enfuirent d'abord, et la femme des montagnes, seule dans
le cimetiere, au pied de l'église enténébrée, se lamentait ainsi qu'elle
avait vu faire les loups, les nuits de pleine lune. Le curé, a sa fenetre, la
regardait en tremblant, agitant un rameau de huis béni et soufflant du
latin. Mais le fossoyeur qui craignait les revenants et non les sorcieres'

Marie et le nain s-on fils vécurent a la maniere des bétes sauvages,
mangeant des falnes et des racines ; Brimborion apprit aussi a épier les
animaux et a les engeigner. Bien qu'ils n'eussent ni feu ni abri, comme
leur esprit était simple et leur corps sain, ils ne se croyaient pas malheureux, et, chaque soir, Marie remerciait le ciel qui l'avait franchie des
hommes.

IO

1

11

�JEAN HYTIER

HISTOIRE DU NAIN BRIMBORION

vint a elle avec un lacet dont elle se laissa lier les poignets. Et les
hommes, ayant appris qu'elle était liée et soumise, en firent une grosse
risée et descendirent la voir.
Le curé lui dit avec bonté de se confesser, l'assurant de !:absoudre,
et la priant qu'elle avouat tous les crimes, quelque grands qu 1ls fussent,
la miséricorde divine étant infiniment plus grande.
.
La Simplesse confessa honteusement quelques peccadilles de sa ieunesse, et réclama derechef son enfant. Mais le pretre, h?~hant la tete,
la fit vetir par sa senante d'une robe a manches plus chrettenne que son
vetement de feuilles et mener chez le maréchal, ou on la tortura. Elle
avoua alors le Diable, le bouc noir le saLbat et les c~voOte~ents. Et les
hommes qui avaient perdu des parents ou des besttaux lu1 en demandaient compte et lui crachaient au visage.
Le curé cepcndant !'aspergea d'eau bénite, prono~c;a les paro)~~ de
l'exorcisme et lui donna l'absolmion, l'assurant qu'.etant confessee et
repentie elle irait droit au ciel. Puis les hommes la m1rent da~s la chaudiere, et on alluma le feu. Le petits enfants du village, dansa1ent autour
de la marmite se tenan t la main et chantant :

La Doctrine du Mouton Blanc
Symbolisme et Classicisme Moderne

a

La difficulté qu'a toujours eue la critique définir le mouvement
symboliste manifeste son anarchie fonciere et la multiplicité des tendances qu'il recouvre. C'est proprement un sur-romantisme, ou un
romantisme au second degré. La liberté dans I' art, réclamée par les
romantiques, mais d'une maniere plus polémique que profonde, et
avec la reconnaissance plus ou moins avancée des grandes lois esthétiques, conduisait déja a la constitution d'esthétiques personnelles,
un régionalisme, mais encere fédéral, en littérature. Le phénomene
s'aggrave avec le symbolisme ; c'est le morcellement érigé en príncipe; ce n' est plus un régionalisme, mais un particularisme jaloux et
nquiet. Ainsi s' est accentué du Romantisme nos jours une dispersion maintenant voisine du néant, et dont le symptome le plus évident
a été l'impuissance du vers-libre a se constituer. 11 y a eu presqu'autant
de vers-libres que de vers-libristes. Comme il était a prévoir, la confusion s'est augmentée par la création de mille écoles transitoires,
essentiellement constituées par un individu et quelques complaisances;
dix ans apres, personne n' en sait plus le nom. Seul, l'Unanimisme a
réussi a persister, a s'accrottre et a s'approfondir, iustement parce
qu'il constituait un effort contraire a la dispersion, parce qu'il était un
mouvement constructeur, et que loin de borner, comme les chapelles,
son ambition conserver strictement son petit coin d'originalité, il ne
trouvait rien dans le monde qu'il ne dut englober un jour. 11 mettait fin
tout le mouvement post-symboliste, symboliste et romantique, et
inaugurait un nouveau mouvement classique qui va s'accentuer au
cours du siecle.

a

a

En,otcelle-nous, sorciere,
Poivre sel et cornicbon ;
Te voila dan, la chaudiere
Ion Jan \aire
Te voila dan• le chaudron
Ion lan Ion.

La Simplesse, liée dans la marmite, jusqu'au cou dans l'eau _déja
fumante, voyait danser tous ces petits enfan~s! ~t elle se senta1t ~-e
· l'amour pour l'un deux, le! plus méchant, et qm e~an_ bossu, parce qu 11
lui rappelait Brimborion. Elle ne cría ni ne se ~la1gn_1t, souffrant bonnement la mort, parce que le curé lui avait prom1s le c1el.

O. MANNONI

a

a

a

Ainsi le classicisme moderne s'oppose tout ce qui I' a précédé
depuis un siecle. Mais il ne lui jette pas pour cela I'anatheme. Et
meme cette vaste et trouble Renaissance dont il se dégage, il la
déclare nécessaire, il en fait une condition de son avenement. 11 faut,

12

13

�LA DOCTRINE DU « MOUTON BLANC

»

en effet, que la matiere de I'art se renouvelle périodiquement. Les
grandes époques classiques comme le XVII• siecle épuisent le
donné littéraire qui leur est offert; une nouvelle matiere doit etre mise
au jour, et c'est par mille efforts divergents, plus souvent aveugles
qu'éclairés, que se révele enfin peu a peu le domaine ou un classicisme nouveau viendra instaurer son ordre. Nous n'avons pas a renier
les carriers qui ont extrait les matériaux souvent grandioses, bien
qu'encare bruts, dont nous voulons construire la maison ; iustement
parce que nous nous opposons aux essais instinctifs pour affirmer une
architecture consciente, nous jugerons équitablement ces artisans
involontaires dont plusieurs furent des maitres admirables qui tenterent
déja d'esquisser I'ordre au milieu du chaos. Nous profiterons de toutes
les expériences. Mais il est temps, avec ceux qui depuis quinze ans
I'ont voulu et commencé, de continuer sans relache et sans défaillance
le classicisme moderne. Ce classicisme doit se prouver. C'est en le
faisant que nous le prouverons.

JEAN HYTIER

HENRY BATAILLE
11 commeni;a comme un poete. Puis, incapable de résister aux
sollicitations du succes, i1 écrivit vingt pieces illisibles, sans style,
sans vérité, sans art. En proie a un désordre émotionnel intense, il
brassa aveuglément des idées généreuses, de la psychologie amorphe,
des theses inconsistantes, du lyrisme de casino, des ficelles de mélodrame, du pathétique de feuilleton et de I'esthétique mondaine, avec
un sens totalement obnubilé de la réalité. Dans ses préfaces aux
journaux, il essayait rageusement de se persuader du contraire. 11 dut
souffrir terriblement de I'opinion ou du silence de ceux dont seule
I'approbation a1Jrait pu luí donner le calme et la confiance, de ceux
dont il n'avait pas su faire ses pairs. Ouelque chose de pur et d'ancien le jugeait au fond de lui. Sa race lui reprochait une trahison. Et
sa haine pour la critique, qu'était-ce done que la conscience de sa
déchéance 7 11 avait assez de talent pour savoir qu'il n'en avait plus.
JEAN HYTIER.

Travaux de Déblaiement

EDMOND ROSTAND
11 exemplifie les ravages de I'erreur esthétique dans une ame
généreuse. Sa plus grande originalité fut de tirer des effets de ce
qu'habituellement on nomme maladresse, gaucherie, manque, raté,
claudication, mauvais gout... Emphatique et mievre, il aurait monté
l'infini en épingle de cravate, sonné la charge sur le mirliton. 11 prit
la pointe pour I'esprit, la iactance pour la noblesse, le chic pour
I'élégance, le pétillement pour le lyrisme. Ses images meme ont I'air
de calembours. La nature n' est plus chez lui qu'un décor. Tout a perdu
sa substance. lngénieux et sans génie, sinon dans I'a peu pres, il
calamistra soigneusement pour ses pieces quelques commis-voyageurs
de l'idéal. Dans sa boutique : « Aux cent mille pastiches ,. ou tout ce
qui luit n'est pas or, il enseignait prestement, avec des cartes emprunt
ées, a faire des réussites.

15

�ERREURS

•

ERREURS
EJmonJ RostanJ son reuv re Jemeurera sur le, sommet&amp; de
notre littérature... - un Jes granJs noms Je la poésie frani;:ai,e ... ce grañcl mouvement, ce souffl.e proJigieux, qui nous secoue, qui nous
emporte, qui notu lais,e houleversés et émerveillés ... - Rostand est
tout de meme le •eul poete qui, apre, et depuis Hugo, nous donne
l'impres,ion de prendre sa suite, d' etre de sa classe.
FRANC-NOHAIN.

Il n'y a rien Je plus pres J'une tragédie de Racine qu une piece
de Bataille.
CHARLES MÉRÉ.

•.. La pblodoxie et l'inconséquence unanimistes ont beaucoup contrihué a la ruine de la doctrine dans les eaprits les mieux disposés a luí
faire accueil.

VERITES

VÉRITÉS
L'anarcbe littéraire a Íait son temps. Il Íaut aujourd'hui reconstruize tous les genres littéraire.s, l'épopée comme le roman, le Jrame comme
le pocme, .san.s tenir compte des mauvai.ses ohjections que J'on peut accumuler contre la nécea.sité J'un dassicisme moderne, ou, ,i le mot vous
effraie, d'une école approp~ée a notre époque.
GEORGES CHENNEVIERE.

Le.s nouveaux poetes vont contÍnuer avec Je nouvelles ressource,
1'effort de création organique qui a marqué le Jébut du siecle et qui doit
s'étendre sur le siecle entier en dépit de crises plus ou moins violentes
mais passageres. Ríen n'empechera que le XX.e siecle soit un siecle
J'organisation, de construction comme le Íurent, chacun a leur Íai;:on, le
XIJie et XVlle. Et dans cette grande reuvre l'esprit poétique jouera un
role essentiel.
JULES ROMAINS.

• •
Meme dans le choix de sa technique, M. Jules Romains ,'e,t
manifestement inspiré du docteur Le Bon .

... La postérité ... n'admire que les ceuvres Je grand style, et laisse les
autres aux érudits, comme simples documents.
PAUL SOUDAY.

•

• •
Ün e.stima Ínsupportable la contrainte Je d ouze volumes sur un

motif qui comportait tout au plus le développement d ' un poeme.

•
• •
La Íortune Je

1'unanimi.sme a

été en somme assez éphémere.

FLORIAN-PARMENTIER.

16

TI n'y a pas deux ryt~es, deux arts,_ deux heautés,, l'une, c~assique,
l' autre romantique. Il n y a pas un Jemt-chceur de poetes b_erus se rattachant au type classique, et un demi;chceur de po_etes maud1ts se ~attachant au type romantique. 11 y a 1erreur esthét1que du ,ro~a~hsme,
liberté du poete, asservissement du poeme, dont les ecr1vam~ du
Jix-huiticme et du dix-neuvieme siecles ont tous souffert et dont 1ls se
sont affranchis Jans des mesures tres inégales a proportion de leur génie et
de leur bonheur.
CHARLES MAURRAS.

�AGNUS

•

•

P ALINGENESIES

pas comme fui /'art de produire des vers brillants et finis, approchant
de la pureté de ceux de Racine. »

Palingénésies
Yoici comment, en 1835, M. André Thérive appréciait les tentatives
littéraires de ses contemporains. M. André Thérive existait en 1835
sous le nom de M. Odolant-Desnos.
Sur Víctor HUGO : .. Trop confiélnt dans ses forces, il a pensé
pouvoir, non pas devenir /e nouve/ atlas de notre ancienne littérature,
mais /e créateur áune nouvelle... Dans sa tragédie d'Hernani, il est
tres rare de pouvoir trouver deux vers passables de suite; tandis qu'a
chaque page, on rencontre des enjambements inadmissibles, et des
mots áune trivialité du plus mauvais goílt... Ce qu'il y a de plus
désolant dans M. Víctor Hugo, c'est de voir que sa volonté seu/e
commet /es fautes qu'i/ seme expres dans ses ouvrages; el/es
n'échappent point a son instruction... ; lorsqu'i/ veut suivre une autre
voie, il la seme de beautés du premie, ordre. Ainsi... on trouve peu de
choses a critique, dans /e fragment suivant de son Ode sur la statue
de Henri 1\1 :

Sur Casimir DELAVIGNE: « Son style, pur comme celui de Racine,
a néanmoins plus de chaleur que celui de ce grand maitre.

1

On trouve aussi dans M. Casimir Lavigne des vers heureux
frappés souvent au cachet des maximes; ainsi sont /es suivants :

1

Un peuple a tout perdu s'il perd l'indépendance...
Oue la patrie est belle au moment qu'on la quitte !...
Tout doit mourir, tout doit changer;
Un culte meme est passager... »

Sur les vers de CHATEAUBRIAND : « Des lors, ce grand génie
commen~ait déja, mais lentement, a corriger son style, et /'on conna!t
de /ui quelques vers bien frappés. Sa définition de la foret est tres
belle... :
Foret silencieuse, aimable solitude,
Oue j'aime a parcourir votre ombrage ignoré! "

Nous publierons une autre fois I'opinion de M. André Thérive, en

1835, sur les prosateurs du temps.

Assis pres de la Seine, en mes douleurs ameres,
Je me disais : la Seine arrose encore lvri,
Et les flots sont passés ou, du temps de nos peres,
Se peignaient les traits de Henri.

•
• •
A la meme époque, Guillaume /\pollinaire s'amusait déja aux
Calligrammes. Mais, n'étant pas encore assez expert dans cet art, il
se dissimulait sous le pseudonyme de M. Bres. 11 voulait, suivant
M. André Thérive, « forcer la typographie a rendre sa pensée en
meme temps que sa phrase » :
de.
pi

Chacun /e rappelle franchement de tout creur dans la route de /a
bonne littérature, route qu'i/ connait si bien et dans laquelle il est si
brillant quand il veut bien s' y retrouver. ,.
Sur les vers d'Alfred de MUSSET : « a f exemple de M. Víctor Hugo,
i/ fes fait mauvais avec intention. •
Sur LAMARTINE et Casimir DELAVIGNE : « Le chantre des
Méditations poétiques est monté á un seul vol au sommet du Parnasse
fran~ais, et la, donnant la main a M. Casimir Lavigne (sic), il s'y
est emparé avec fui des premieres places... S'il (Lamartine) a /e génie
de la composition plus étendu que celui-ci (Delavigne), il ne possede

ra

tant; il devient
mon

'

en

Le chemin va

�le

Les Romans de Jules Romains

vois de
ce lieu élevé
l'arbre de Beauregard
qui domine tout l'ho
rizon d1.,1 pays
limousin;
che
ne
fa
meux
dans la contrée.

Lucienne porte a six le nombre des romans, contes ou groupes de
contes de Jules Romains. Nous pouvons done, des maintenant, jeter un
regard d'ensemble sur cette partie de son reuvre.

•*•
Rappelons d'abord, dans l'ordre de publication, le sujet de chacun
des livres.

Le chemin
des
cend
et
me
conduit
au bord d'un
ruisseau.
go
pont

Uti

ce

que

de

sur

che

l'on

I'ar

de

l'apen;ois

écumeuse.

•

. ..

ANDR~ CUISENIER

•

AGNUS

BRÉS

Ouant a M. Alfred Poizat, il endormit successivement les
générations sous les noms tragiques de Campistron, de Claude
Guimard de la Touche et de Luce de Lancival. (Les savants bien
informés prétendent que M. Alfred Mortier ne serait que le double
pour ainsi dire métapsychique, de M. Alfred Poizat.)
AGNUS

LE BouRG RIÍGÉNÉRÉ. - Une inscription, mise dans un urinoir par
un nouvel habitant, secoue un bourg inerte, et détermine en lui des
troubles nombreux, variés, profonds, qui le regénerent.
MoRT DE QuELQU'UN. - La mort d'un mécanicien, retraité et solitaire, émeut a Paris toute sa maison, arracbe du village natal son vieux
pere, détermine des formes éphémeres d'existence qui atteignent leur
plus haute intensité au cortege funebre, puis se défont peu a peu, par
la mort des vieux parents et l'oubli progressif des autres hommes.
LES CoPAINS. - Un groupe de copains, apres de copieuses libations
et la consultation d'un somnambule, imagine une série de mystifications
qui secouent une caserne, une église, une place publique, la population
entiere de deux petites villes, puis va, en pleine montagne, célébrer son
triomphe par un repas solennel.
SUR LES QUAIS DE LA VrLLETTE. - Les buveurs d'un cabaret de la
Villette, en échangeant leurs souvenirs sur le 1" mai 1906, le 1e' mai 1907
et autres évenements ou incidents, montrent comment ils ont éprouvé
le pouvoir d'un groupe sur un homme, ou d'un homme sur un groupe.
DoNoGoo-ToNiu. - La réclame faite par un mystificateur et un
banquier véreux autour d'une ville fictive, qu'un géographe en chambre
a située au centre d'une prétendue région aurifere, détermine, par le
monde entier, des mouvements d'aventuriers qui aboutissent a la découverte d'or et a la fondation réelle de la ville.
Luc1ENNE. - Dans une famille provinciale ou les deux sreurs sont
également éprises d'un cousin indifférent, l'arrivée d'une nouvelle maitresse de piano, Lucienne, détermine des changements profonds, qui
aboutissent al'amour soudain du jeune homme et de Lucienne.

21

20

�LES ROMANS DE JULES ROMAINS
ANDR~ CUISENIER
On voit déja, par ce seul aperc;u, quelques-uns des caracteres communs a ces récits. D'abord ils sont, au plein sens du mot, réalistes.
Romains ne raconte pas d'aventures romanesques. Méme a ses plus
énormes mystifications, le Rut d'Ambert, la Destruction d'Issoire, la
Charge des autobus, il donne une base solide : l'auditoire dans l'église,
la place publique un jour de fete, le faubourg un jour de greve. 11 ne
fait pas non plus reuvre d'érudition, et de reconstitution historique.
En fin il ne construir pas de romans a these et ne tient pas, a la faveu r
d'une intrigue amoureuse, a nous donner son avis sur les diverses questions du jour. Bref, il ne cherche ni a s'évader du réel, ni a le déformer,
mais simplement a le représenter te! qu'il est, te! que nous tous pouvons
le voir, si nous regardons ingénument et, selon le mot de Ch. L. Philippe, comme des barbares. Et pour le rcprésenter ainsi, il n'a pas
besoin de modeles extraordinaires, il n'a pas a recourir a des scandales
mondains, des exploits d'apaches ou des danses negres. Il ne trouve
utile de nous entralner ni aux antipodes, ni dans les milieux qui ont
encore écbappé aux enquétes minutieuses des observateurs professionnels. ll Iui suffit, a l'auberge, dans la rue, dans sa maison, de regarder
le premier personnage qui se présente, si banal paraisse-t-il. Et sans
chercher plus loin, il en fait le héros d'une, ou rnéme plusieurs de ses
histoires.
De tels récits sont naturellement simples. Romains ne prétend pas,
dans ses six petits livres, tracer le tableau d'une société entiere, a la
fac;on de Balzac, Zola ou Tolstor, et, a travers les ramifications d'innombrables personnages, montrer le jeu complexe des forces naturelles
et sociales. Il ne cherche pas non plus, comme Flaubert, a suivre le
développement continu d'une existence, et condenser daos l'histoire
d'un de ses héros l'histoire de toute sa génération. Il se contente, au
contraire, d'actions simplu et peu chargée1 de matiere, la fac;on des écrivains classiques. 11 clarifie, allege et surtout unifie. La transformation
d'un village, qui était un épisode dans le Médecin de campagne ou le
Curé de village de Balzac, devient l'unique sujet du Bourg régénéi-é. Le
lancement d'une entreprise, qui se compliquait d'une médiocre histoire
amoureuse dans le Bonheur du dame, de Zola, ou d'innombrables épisodes dans l'exubérant Trust de Paul Adam, devient l'unique sujet de
Donogoo-Tonka. Toute action épisodique est écartée, et le récit, meme
s'il semble prendre son temps et se mettre lentement en route, ne se
laisse entratner a aucun détour et va droit au but.

a

1.

a

Ces récits simples, et qui plongent dans le réel, ont entre eux une
ressemblance frappante. Des le premier aperc;u, on peut les ramener a

22

~

é::;:~:n;

B
é é éré Mort de Quelqu'un et Donogoo-Tonka,
deux 7pes. Da~~
(fait ou idée) et en suit, pas a pas, dans
Romams parlt u
le développement et la propagation. Daos les
l'espace et e temps,
.
·
·
l.
1 prépa. S l
. d la Villette et Lucienne, il su1t pas" pas a
Copaim, ur es quau e . b
uement éclate Et ces deux sones de
ration d'un évenemen,t qu1l' rusq Q e l'évcne~ent soit au commencerécits se completent l une _autre. u a la fin comme dans Je second;
ment, com?"e dans le prem1er tyf~,¡c~ater ou' qu'en éclatant il se proqu'il se prepare lentement avan
s' que ce qui fait le sujet véri, · d' ndes nous constaton
page par une_ sen,c o
'
nt cet évenement se préparc ou se protable du réc1t, c est la fac;o~ do 'ºl
ºt a travers les individus et les
page, autrement dit le _tra¡et qu t
Romains dans ses romans et
groupes. C'est sur ce tra¡et qubeºlse p ace iºe'es qui lui révelent, entre les
· l l'gnes
1
mo 1 es et var
,
comes.
. . II en 1sutt es
s des rapports nouvea ux d'ou il tire toute une
ind1v1dus et es groupe , . .
.
d, ge également de ses autres
. .
d
d Cette v1s1on qui se ega
.
v1s1on
u
mon
e.
.
enu
d'appeler l'unanim1sme.
ceuvres, est ce qu'il est désorma1s conv

tUI

•*•
.
résentc les groupes comme des étres
On sait que Romams se rep
.
et meme comme les seuls
1 ou moins de consc1ence,
.
.
v1vants, ayant p us
é h les individus que par un arttfice
étres réels, dont on ne peut d tac er . • (ce sera l'ob¡ºet d'une autre
.
N
ouvons entrer 1c1
d'abstractton. ous ne P
d
. .
Rappelons-en du moins, a
étude) dans le détail de ce genre e v1s1~n.
propos des romans, les principaux caracteres.
.
'
turellement
Romams
est
D'abord c'est une visi_o1~ d ' e?s,em bles. N ªes
Sans remonter
a la nplus
pas le premier écrivain qui ~1t traite des gFroaunpce. au x1x• siecle, de nom. · ·
eut lu1 trouver en r
,
haute anuqutte, on P
b
llent a rattacher leurs personbreux devanciers. Balzac et F~al_u ert e~cle· la pension de famille, le vila un ffil teu SOCia •
nages a un groupe ou .
d
rtains romans de Zola, les groupes,
lage, la petite ville, Pans. Et _ansdce
utés le cortege de grévistes
B
le Magasm e nouvea
,
.
tels que la ourse,
. •paux personnages. Ma1s les
, . bl
t meme 1es pnnc1
deviennent de venta es, e
a ropos des individus, ou s1,.
romanciers voient encore les grou~eds' p eux-m~mes ils n'y réusis.
d les cons1 erer en
•
comme Zola, ils essayent e
.
f
tºque du réel par un effort
sformauon antas 1
•
sent qu~ p~r une_ tran
hez Romains. La vision des groupes en
d'hallucmatton. R1en de te~ c urelle et se fait sans effort. 11 se transtant que groupes est chez lu1 n~t 1 ;s contemporains, daos ce nouvel
te d'emblée comme les socio ogu
~;;re de grand;urs. Ainsi dans le Bourg régénéré :

�LES ROMANS DE JULES ROMAINS

ANDM CUISENIER

« La ci_té dormai~, a plat ventre sur un pays agricole, dont elle SUfait
et absorba1t le travail au cours de béates digestions » (p. 20).
« Le bourg n'élait qu 'un parasite, une voracité et
(p. :u).

une stérilité »

« S!I vie sans remous ftagnait au-tour de quelques ilots. lls GVaient

beau_ co~tituer les cen~res et les points de jonction des forces , elles n'y
par&lt;!1ssa,cnt guere moms atténuées qu'ailleurs. C'étaient l'église, qui
faisait graviter vers elle la plupart des f emmes; le bazar, dont to u tes
les ámes d'r.nfants dépendaient; des cafés, principalement le café de la
MGirie, ou se réunissait une quantité d'hommes; dans le haut quartier,
IG maison de tolérance. Puis des centres périodiques : le marché du
jeudi, qui n'était qu'un acle régulier d'absorption; le.:; séances du Conseil
municipal; des dtners, suivis de causeries qui assemblaient plusieurs
famiiles influentes, et résumaient l'état d'esprit collectif. L'énergie d'une
ville se mesure au nombre et a la taille des groupes qu'elle suscite en
elle pour s'y condenser. CMz le bourg, ils élaient rores et mesquins »
(p. 23).
« Pendan! un an le bourg s'est acharné a ramper de l'est vers l'ouest.
Comme un arbre qui voudrait se déraciner, il /orce pour s'arracher au
monticule qiii supporte la place Haute; il laisse se dessécher toutes ces
rues escarpées et tranquil/es; il n'en prend presque plus conscience.
Vers l'ouest, il s'étire jusqu 'a se couper en deux. ll s'épaissit autour des
usines : la briqueterie et la tuilerie rue de la Gare, la scierie sur un
chemi11¡ parallele. Un quartier populeux, avec des maisons et des voies
rectilignes, enveloppe les fabriques de sa masse croissante. L'ancienne
nsine a gaz, que le bourg ne percevait pas, car elle se cacho.it d deux
kilometres, dans un repli du sol, iZ l'atteint, la saisit, la joint a son
corps par une troinée d'habitations » (p. 71).

Dans tous ces passages, le bourg se présente a nous, comme a tout
spectateur qui le regarderait du haut d'une colline, et en observerait les
mouvements ainsi que ceux d'une ruche ou d'une fourmiliere.
Mais Romains ne se contente pas de prendre, du haut de la colline,
une vue générale qui resterait lointaine. 11 pénetre a l'intérieur de
!'ensemble, pour le saisir par « une .•arte de perception immédiate. » Ainsi il
arrive au visiteur du Bourg régénété « d'apercevofr a la (oís une fenétre oit
langui11aient dea rideaux brodél, une boutique de pátisserie, un bec de.gaz,
la far;ade d'un édifi,:e public. ll s'intéi·e,sait bien au feu des couleur·s et des
lignes, d l' arrangement des apparences; mais il sentait surtout les r·apports
intéi-ieur1 qui, comme des nerfs invisibles, unissent profondément ces chose, ,
(p. 20). Cette perception est une sorte de collaboration entre celui qui
pen;oit et l'objet per,;:u :
" Le soleil avait aactement ce qu'il fallait de calme froi.s, d'aisance,
de limpiditi! surannée pour que le bourg eut l'extérieur qui convenait
le mieux a sa psychologie et, sans feindre une attitllde, fit surgir chez

son visiteur des pP.nsées individuelles correspondant le mieu.x possible
sentiments d'étre collectif » (p. 18).

a s,s

Et c'est généralement le promeneur, le voyageur ou celui qui vient
d'avoir un soudain bonheur qui, parce qu'ils regardent avec un reil plus
désintéressé, et en se soumettant le mieux aux influences des forces,
arrivent a la perception la plus riche :
« Un voyagcur, au sortir de la gare , prendru ¡uste les rues ou la ville
se révele et qui sont l'axe de son áme; il /era les détours nécessaires; il
s'arrétera a certains carrefours ; il découvrira te centre de gravité et s'y
attardel".l plus qu'en fo¡¡t autre point. Personne ne l'ouro guidé, personne
n 'aurait été capable de le guider ainsi. ll aura du ce succes a son instincl,
a la chance ou a quelque faveur mystérieuse. Le soir, quand il remontera
tn watr-Jn, il possedera une idée essentielle de la ville; il en saura sur
elle presque autant qu'elle, et nul individu au monde n'aura encore refu
d'elle de si completes confidences ». (BouRG RÉGÉNÉRÉ, p. 19).
&lt;&lt; Done, je regardais avec appétit et confiance. Je vouiais profiter de
ma disposition favorable. Trop de fois, me disais-je, entre les choses et
moi, j'ai Zaissé régner un voile qui les éloigne et les fait mentir, u ce
point qu'ime barre de fer me semble alors d'uM consistance douteuse el
d'une matiere sans durée. Aujourd'hui, je le.~ sens bien présentes, bien
réelles, carrément plantées en face de moi, et pourtant amies de moi. Je
me réjouis de l'air de pténitude qu'elles ont. J'ai envie de penser qu'elles
sont combles, et que, si leur surface reluit, ce n'est pa.s d'ttre flattée par
la lumiere, ni t'ue par des yeux contents, c'est d'étre tendue par la chair
trop fournie qui est en dessous ». (LucrENNE, p. 12).

Il s'établit ainsi, par cette perception immédiate, un rapport nouveau
entre l'homme et les choses. Celles-ci ne sont plus seulement, comme
chez tant de romanciers, un décor que l'on pourrait supprimer sans
inconvénient. Elles ne sont pas, comme les intérieurs de Balzac, le
reflet et la traduction d'un caractere. Elles n'agissent pas mécaniquement sur l'homme, comme chez les romanciers disciples de Taine.
Elles révelent sans défiance les dispositions les plus secretes de l'univers.
Et elles le font, précisément parce que le spectateur, le promeneur
qui les regarde d'une fac;on désintéressée ne cherche pas, pour des raisons pratiques ( 1 ), a les isoler, a les décomposer artificiellement. Elles
se présentent a lui toutes ensemble, et l'unanimisme, comme le bergsonisme, est une vision totale. Celui qui est dans une chambre « sent que le,
murs ne sont pa, une limite, qu'ils relient la piece exiguif d une cho,e plu1
va,te qu'ils luí tt·ansmettent la pression de tout ce qui est derriere eux &gt;
' régénéré, p. 28). On peut done, a toute heure et en tout heu,
.
(Bourg
(1) G. BERGSON. -

Mati~re et Mémoire, chapitre I et conclurion.

�LES ROMANS DE JULES ROMAINS

méme le plus désert, éprouver ce genre de v1S1on. 11 ne résulte pas,
comme chez certains philosophes, d'une conception panthéiste qui dissout l'individu dans l'univers, ou, comme chez les mystiques, d'une
communion sentimentale avec lui. C'est une sorte de toucher, un contact direct, comme par une antenne, avec toutes les ondes qui passent :
« C'était un de ces quartiers que nous aimons tant, vastes, tristes et
forts , otl rien n'est apparence, otl tout existe avec vérité et concentration
ou les puissances les plus secretes de l'univers vont et viennent en plein;
rue, parce que personne n'est la qui. les épie. Tu sai$ ? Des maisons pas
tres hautes, et irrégulieres, des cheminées d'usine, un grand mur sans
Jen~tres et sans a/fiches, un bistrot rouge au b(ts d'un Miel meublé, et
surtout une présence continue, un :souffle qui n'en Jinit pa:s, une rumeur
pareille a tin horizon ». (LEs CoPA1Ns, p. 120-121).

Et c'est une réponse aux plus lointains appels :
« Mais le plu:s gra,id frisson, c'était sur la ville qu 'il passait, a cause
de l'heure et du ciel. Et il n 'y avait pas de lieu otl on le conntlt avec plus
de majesté que sur le boulevard désert.
« ll arrivait, ample et lent; ses ondes affluaient !'une derriere l'autre;
les _saccades et le:s spasmes avaient eu le -temps de s'y fondre et de s'y
apa,ser ; les mouvements notieu:c s'étaient résolus en chemin.
« Le jeune homme participait de tout son creur a cette émotion. D'un
centre invisible, des cercles bienfaisants se dilataient jusqu'a lui ...

« ll éprouvait mieu:c qu 'un autre cette poussét que faisait ta ville;

il la receooit contre son flanc droit; elle sembfo.it intense et répé!ée ;
c'étail comme une pulsation; !'O.me la laissait entrer et la transformait
en paroles con/uses qui réclamaient un nouveau destin ». (MonT DE
QUELQU 1UN, p. 211·213).

Réponse qui vient du plus profond de l'étre et qui établit un
rythme commun entre l'homme et les choses, en cette pré1ence continue
d'ou nul objet, méme le plus lointain, n'est exclu.
On voit, par ces quelques remarques, combien est riche ce genre de
vision, et a quel point il serait inexact de renfermer Romains daos une
spécialité, méme la plus vaste. Tout au plus peut-on saisir chez lui, du
Bourg régénéré a Lucienne, une tendance de plus en plus forte a passer
de l'arrangement de, apparence, aux rapport1 intérieur,. Mais rien de plus
naturel que ce mouvement d'une expérience qui s'enrichit, et qui, selon
le programme qu'il s'était tracé des son premier article du Pen,eur (r},
(ex~rimer moins le décor que le sens profond de la vie modeme),
l'onente de plus en plus vers l'étude de la vie intérieure.
(r) Les Sentiments unanimes et la Poésie, avril rgo5.

ANDRE CUISENIER

Nous prenons les termes de vie intérieure au seos le plus large et
désignons ainsi la vie des groupes aussi bien que celle des individus,
puisque c'est le propre de Romains de ne pas concevoir les uns saos les
autres, et de chercher tous les rapports qui peuvent mutuellement les
unir. Nous avons done maintenant a saisir, du dedans, la diversité des
étres qu'il anime. La encore, nous devons nous borner a un aperc;u
sommaire.
Nous trouvons naturellement, au point de départ, une représentation de la vie des groupes répondant a la vision que Romains en a prise
du dehors. Elle n'est pas sans analogie avec celle des sociologues. Mais
tandis que ceux-ci considerent surtout, en savants, des groupes stables,
la famille, la profession, la cité, dont ils cherchent a dégager les caracteres généraux, Romains considere surtout des groupes en mouvement,
dont il cherche a saisir l'individualité fuyante. ll les étudie done de préférence a leur naissance, dans leurs transformations, et a leur mort. 11
suit, dans Mort de Quelqu'un, Le, Copaim et Sur le, quai, de la Villette,
les manifestations, faibles ou puissantes, de leur vie élémentaire. Qu'il
nous suffise ici d'en noter deux aspects. Leur naissance est peut-étre ce
qui nous donne l'image la plus directe et la plus précise de la création :
c'est un groupement brusque autour d'un évenement, réel ou idéal, que
se représentent une ou plusieurs consciences :
« Les clairons reprennent. Des voix commandent. Une masse
s'ébranle. ll se fait un vide dans le fond de la place, comme dans u,i
corps de pompe. La Joule de deu:c rues est aspirée avec un sifflement.
Mais les deu:c rues, a leur tour, aspiren! le reste de la ville. La multitude
se ramasse, se canalise, afflue, con/Lue, Ambert existe, d'un jet ». (Les
CoPAINS, p. 185).
« Nous sommes saisis d'une émotion singuliere; nous ne pouvon,
détacher nos yeuz de cette petite troupe serrée aut?ur du poteau; de cette
chose naissante et inquiete dont le poteau prononce le nom ». (DoNocoo
ToNIA, p. 95).

Et la conscience que les groupes prennent, sous l'action magique
de la parole, de leur individualité et de leurs limites, nous donne peut
~tre aussi l'image la plus claire d'un étre a·la fois « intérieur et supérieur
a nous &gt;, d'un étre divin :
« Les copains étaient envahis par un sentiment singulier, qui n'avait
po.s de nom, mais qui leur donnait des ordres, qui aigeait d'euz une
satisjaction soudaine; on ne sait quoi qui ressemblaii a un besoin d 'unité
absolue et de conscience absolue.
&lt;t lls en arrivtrent a comprendre qu 'ils voulaient certainu paroles,
qu'ils seraient ussouvi:s par une voix.

�LES ROMANS DE JULES ROMAINS
ANDM CUISENIER
« Si plosieurs chosu n 'itaient pas ditu cetle nuit mime, il seroit
jamais trop tara pour les dire.

e

« Si plusieurs chosu rülles n'ltaient pas contestüs et mani/uUu,
elles seroient d jamais pcrdues.
« 11 y avait Id vraiment un besoin vital; on ne pouvait pas ruser avec
lui, ni l'endormir, ni lui en promettre, car il empruntait quelque chose
d'impatient d, l'idü mime de la mort ». (LEs CoPAms, p. 243-244; S également la fin, p. 249-251).

Ainsi la vie unanime, des ses formes les plus simples, révele l'action
créatrice de la pensée, et l'efficacité de son instrument décisif, qui se
trouve étre, par un singulier rajeunissement des vieux mythes, la
parole.
La pensée ne crée pas seulement les groupes réels, qui plongent
dans la matiere et les événements. Elle crée aussi des étres imaginaires, qui tirent leur force uniquement des groupes qui les pensent.
Ces1 ce que les sociologues appellent les représentations collectives,
qui, par leurs ditférentes variétés, et notamment celle des mythes religieux, ou dans l'histoire de l'humanité une considérable importance.
C'est ce qu'Anatole France a illustré par un exemple mémorable, celui
de Putois, ce jardinier imaginaire dont les méfaits troublerent toute
une petite ville. Romains nous en donne, A son tour, des exemples
variés, et ce qui restait, chez les sociologues, une interprétation savante
de l'histoire, ou ce qui paraissait, chez France, simplement ironique,
devient, dans l'unanimisme, une expression directe de la vie intérieure.
C'est un fait, que nous existons non seulement par nous-mémes, mais
aussi par ceux qui nous pensent. Le plus célebre, comme le plus obscur
des hommes existent plus ou moins, selon les grouqes plus ou moins
nombreux ou leur existence pénetre, et ce trajet qu'elle suit a travers les
Ames est sans doute l'image la plus précise que nous pouvons nous faire
de la gloire et de la survie:
u ll ne tenait plus au cadavre par une 1eule /ibre. Entiirement libfré
de cette chair, et la laissait couvrir dans le cercueil. Et il se multipliait
pour peupler cent corps vivants ». (MoaT DB QvBLQu'UN, p. 167).

« Le cortege passa de son allure naturelle. Ses; hommu /rémissaient
d'orgueil et de joie. Le mort leur sembla une chose terrible ; ils l'aimerent avec vénfratio11, comme un dieu qu'on poutde, et ils s'identi/ierent
,i lui » tfbid. , p. 178).

Et ce trajet qu'un étre, méme mort, suit a traveu les !mea, une
idée, méme factice, produit d'une erreur ou d'une mystification ( 1),
(r) Cl. Tu1BAUDF.T. -

peut aussi bien le suivre. Elle peut se nourrir, se fortifier de tous les
groupes réels ou elle pénetre, renforcer l'unité et la conscience de ces
grnupes, et méme déterminer des groupements nouveaux :
u lis ,e turent pour lais1er l'idü lu remplir peu d peu. .(1ri, 1ur Leur,
caiue,, en cercle, ils penchaient le cou, et ils ovaient l'oir de fixer un
mime point du sol. L'idü pétillait Id, a1.1 centre du groupe, et te, quclre
e,prit, luilaient par cet unique royonnement.
« Comme, alentour, les autre, hommes dorm11ient; comme tou, lu
autru hommes étaient une pous,iere de rivts, il n 'y avait plu1 qu '1111C
idü qui vtilldt dans la ville ». (Bou11.c RicÉNfú, p. 43).

Elle peut aussi, et mieux encore que les groupes réels qui sont
éphémeres, briser les cloisons qui séparent les Ames individuelles, se
m~ler a leurs pensées les plus secretes, a leurs souvenirs et a leurs
son ges. Un contact, un perpétuel va-et-vient s'établ~t e~tre Ie_s pensé s
7
individuelles et les pensées collectives, et par son aguauon anime la vte
intérieure.
Les groupes et les représentations collectives remplissent les individus, mais ceux-ci peuvent les utiliser, les méditer, les tran~former a
leur gré. Les psychologues et les sociologues,_act~~ls ne ~ro1ent ylui;,
comme ceux de la génération précédente, que 1 md1v1du son une simple
résultante des forces sociales, un automate 1pi1-ituel qui met le, pa, dan,
le, pa, de ,e, prédéce1&amp;eur1 (1 ), une victime des crises politiq~es et _éc~nomiques, déchirée par des cas de conscience plus ou moms art1fic1~ls.
Des penseurs comme Mreterlin~k, Bergson et Freud, de~ romanc1ers
comme André Gide et Marce! Proust se font une concepuon beaucoup
plus souple et nuancée de la vie individuelle.
Et avec eux, Romains se la représente, méme sous ses aspects quotidiens comme un courant de pemée1 d'une diversité infinie, et que tous
les élé~ents que nous venons de démontrer contribuent a enrichir.
Par le dialogue in::essant qu'elle poursuit a~ec les_ choses, p~r la force
des groupes qu'elle conce~t~e en elle _pour s ~n fat~e un ma~1que po~voir, par le courant des idees collecttv~s qui la penetrent, 1 Ame md1:
viduelle se fortifie de toutes les forces, vibre a tous les mouvements qui
traversent le monde. De la ces ramifications, ces enchevétrements de
pensées qui courent toutes ensemble et que nous ~ésitons d'habitud a
7
percevoir a la fois, mais que l'analyse de Lucienne met en pleme
lumiere:
« J'l1714ginai une longue rue amfricaine, des maison, de ciment, de
mital et de céramique, au:c murs entierement lavables. Et sans perdre un

Nouvelle Revue Fran~ise, juillet 1921, p. 89-9r.
(r) BAllllES. -

Amori et dolori sacr1.1m, le 2 nov,,mbre en Lorraine.

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�LES ROMANS DE JULES ROMAINS

mot de ce qu.e !tfarthe allail me dire, sans cesser d'élre allenlive au~
singuliers mouvements de torsion qui tui parcouraient le cou et le buste,
au point de sentir qu 'ils usayaient de se continuer m moi-mlme, et que
certains de mu muscles cachú les imitaient dtjiJ., je pousuivis avec
insiltanu ma réverie fortuite. Tout en haut de mon esprit, une ,orte de
Umoin considérait mu de~ suites de pensées, les rapprochaif l'une de
l'autre, lu entrela9(lit avec un inuplicable plaisir, et refusail malicieu&amp;e•
ment de donner ta préférence d l'une du deuz ». (LucI&amp;lfflll, p. 103).

Mais, par delA cette diversité, l'Ame peut se rassembler et prendre
son élan vers les grandes exaltations. La beauté (1) et l'art (2) l'y inviten t. L'amour l'envahit comme une fievre :
« Ce qui me prit alor, tendail a ,e détacher et a me détacher de moi,
a.,pirait ma vie hors des limites de ma personne. Mon agitalion, la maue
d'4me remuée, semblait cherchtr d'elle-méme a se porter non 1ous mon
front ou dans ma poitrine, non dans l'épaisseur préservée de mon corps,
mais en avant de moi, dans cette sorte de lieu spirituel que nous 1enton,
se former au-dessus de nos tétu quand plusieurs hommes ,ont rassemblc!s ». (LucrnNNB, p. 204).

L'amitié est une promenade A deux ¡\ travers le monde et les idées,
une expérience commune de l'éternel (3). Et tous ces grands moments
d'exaltation apparaissent comme impérissables, se rejoignent les un¡¡
les autres (4) au travers des espaces immenses que parcourt la méditation.
La méditation peut l!tre celle d'un groupe, comme ¡\ la fin de
Donogoo-Tonka, celle de deux: amis, comme dans la promenade des deux
Copains, ou, comme dans Lucienne, celle de l'Ame solitaire qui « dépo1e le
fardeau quotidien • et par son ivresse éleve toutes choses ensemble « au
niveau des nuage1 univer1el, ». Sous ces diverses formes, elle se déploie aux
moments les plus solennels, dissipe tout mystere, établit le regne de
!'Ame.

•

• •
Cette représentation mobile du monde et de l'Ame, cet incessant
défilé de pensées qui se poursuivent, s'opposent ou se pénetrent, devait
prendre tout naturellem:mt la forme narrative, et l'on ne s'étonne pas
si Romains trouve que leu,r diversité suffit, sans la complication d'une
intrigue, A remplir un récit. On pourrait le vérifier ¡\ propos de chacun
( 1) Lucitnne, p. 186-193.
(2) Lucienne, p . 7,.
(1) Les Copains, p. 11R-119.
(2) Les Copain.s, p. 121. - Lucienne, p . 208.

3o

ANDRE CUISENIER

de ses livres. Contentons-nous de le faire pour le premier et pour le
dernier, afin de voir comment, de l'un ¡\ l'autre, la méme vision se
développe et s'enrichit.
LE BouaG RÉGÉNÉRÉ. - Romains considere la structure et les
rythmes du bourg, et, par dela ces apparences, le secret de son ame
inerte. Puis il montre, par des fragments de dialogues, l'inscription
subversive qui se propage dans différents milieux bourgeois et populaires. 11 en suit les progres dans quelques ames individuelles, celles du
curé, du bedeau, du maire. Il en montre les premieres conséquences
visibles, un jour de marché, puis les changements qui en résultent dans
la structure et les rythmes du bourg. Romains suit done, dans cette
petite légende, la marche d'une idée, avec l'impartialité, a peine nuancée
d'ironie, d'un savant qui en tracerait Je graphique. Et il nous présente
ce développement dans toute sa généralité. Nous n'avons du bourg,
malgré les quelques exemples de perception immédiate notés plu~ haut,
qu'une vue d'ensemble, et des individus, qu'une psycholog1e s1mplement esquissée, pour laquelle il suffit de les désigner par leur fonction
sociale : le postier, le rentier, le percepteur. Le récit est done rapide, et
d'une sécheresse voulue : il dessine la courbe d'un mouvement.
Luc1ENNB. - C'est surtout l'histoire d'une ame. Des les premieres
pages nous en apercevons la mobile richesse, son enthousiasme music~l,
son contact frémissant avec les choses. Ces choses nous sont présentees
sous leuraspect le plus individuelet le plus concret? qui va'.ie selon l'heu~e
et les dispositions despersonnages,et qui nous laisse tou¡oursapercevo1r
leur arrangement et leur sens profond. Romains les choisit naturellement parmi ses impressions familieres : la gare, la salle de restaurant,
une rue de petite ville, une chambre solitaire qui s'ouvre, pour la méditation, aux puissances les plus vastes : le silence, ou l~s cl_oches dans la
nuit. Mais il rattache aussi son héroi'ne, avec une mmuue nouvelle, a
un milieu provincial particulier : la famille Barbe!enet. Le p~re, la
mere, les deux tilles, le cousin, la bonne, nous appara1sse~t tour A tour,
au salon, a la ler;on de piano, a table, dans la rue, en votture, dans les
circonstances les plus simples de leur vie quotidienne, e~ avec leu~s
paroles et leurs gestes les plus ordinaires. _Ils nous appar~1ssent auss1,
non plus en eux-mémes, mais tels que Luc1enne et son am1e, chacune a
leur far;on, les pensent. Ils nous apparaissent encore, chacun avec leurs
pensées les plus cachées, qui s'ouvrent par le développement progressif de leurs confidences. Ils nous apparaissent enfin comme un groupe,
qui peu ¡\ peu enveloppe et pénetre une ame, au point de se l'incorporer.

�LES ROMANS DE JULES ROMAINS

Et nous suivons le mouvement secret de cette ame en qui le spectacle
puis la confidence d'une rivalité amoureuse font éciore l'amour : amou;
qui naít d'une indilfére~ce amusée, d'_un~ conversation familiere, et qui
se transf~rme et grandtt, par la méduauon, par de véritables examens
d~ c?nsc1~~ce, par cette sorte de dévastation que produit la beauté.
Ams! la v1s1on des choses et des groupes s'offre a nous a mesure que se
succedent. les nuances fuyantes d'une ame individuelle. Les analyses
p_sycholog1ques les plu~ neu~es continuent les traditions les plus class1ques du roman fran1¡a1s, mats en les assouplissant par le mouvement
continu du monologue intérieur.
De la plus ancienne comme de la plus récente des deux reuvres il
se dégage done une impression commune, celle d'un art qui est tout en
mouvement. La forme cinématographique donnée par Romains a l'un
de ses contes ne résulte pas d'une simple fantaisie d'artiste qui cherche
constamment a se renouveler : elle exprime la tendance méme de sa
pensée, qui se déroule naturellement par images, et aime a percevoir
ensemble plusie~rs séries d'images qui se déroulent. Le mouvement qui
n_ous transporte ,mstantanément de Londres a Porto, Naples ou l'Aménque du Sud, d un paysage a une pensée, d'une conversation a un souvenir, ce mouvement qui, par son accélération ou son ralentissement
varie !'as~ect et le rythme des etres et des choses, n'est pas particulier
au scenano de Donogoo-Tonka. II est aussi la grave et lente succession
de pensées_ et d'évenem~nts qui se développent a la fois au village natal
et a la ma1son mortua1re de Jacques Godard. 11 est le rire, tour a tour
bouff~n et lyrique, ou s'épanouit le groupe des Copains. 11 est la conversauon, tour a tour gouailleuse, indignée ou épique, des buveurs de
l'Ambas~ade. 11 entratne, co~me de véritables étres vivants, les propos
de Luc1enne et de son am1e, les conversations provinciales du salon
Barbelenet, les discours enjoués de Pierre Febvre. Qu'il se propage a
trav~rs l'esp?ce, ou par des paroles ou seulement daos les ames, qu'il
suscite et a01me des groupes, des idées ou des individus, le mouvement
est _le princi~e et la raison méme du récit. 11 s'y contemple et y découvre
qu'il esta lu1-méme son but, enchainant l'un d l'autre des acte, gratuit, et
bouleversant le train ordinaire de l'agitation humaine.
'
De Ja des changements ala forme du récit. Plus d'éléments stables:
longues descriptions d'objets immobiles ou d'étres au repos, dissertations
philosophiques et sociales. Plus de longs retours sur le passé des personnages, ni de laborieux efforts pour les amener daos une impasse
d'ou ils ne peuvent sortir que par les artífices du mélodrame ou du vaudeville. Sans doute il y a des paysages, des portraits, des analyses
psychologiques daos ces différents récits, mais saos que jamais s'interrompe le mouvement de l'action, ou le coumnt de pemée, des personnages, ou le déroulement de leur conversation :

ANDRE CUISENIER

« Pendant ce temps, je ne quittai pas des yeux Madame Barbelenet.
J'examinais son image avec un exces d'attention presque absurde, sans
toutefois perdre une de ses paroles. Ses traits m'apparurent !'un apres
l'autre, détachés et mRme grossis dans une lumiere dont j'a.vais le sentiment d'ltre !'origine , tandis que la. suite dt ses propos s'engrenait irrésistiblement sur mon esprit comme une fine roue dentée. A ce point que,
visage et discours, les deux choses finissaient pour moi par n'e11 /aire
qu'une. Chacun des traits et chacune des paro/es se levaient du mime
mouvement, comme soudés l'un a l'autre. L'un et l'autre me sembla.ient
identiques par nature,. el depuis toujours. La. bonne écoutant a la. porte
m 'entra conjointement avec le relief granuleux et la touffe gri$dtre de la
verrue de Madame Barbelenet. Le nom de M. Pierre Febvre m'arriva en
liaison si étroite avec la. paupiere gauche un peu gonflée et tremblante
de Madame Barbelenet, que je fis monter mon regard vers le sourcil et la
premiere ride du front, comme pottr activer ce qu 'on avait a me dire de
M. Pierre Febvre ». (Luc1ENNB, p. 70).

Sans doute aussi il y a un évenement qui, comme nous
l'avons vu se prépare ou se propage, et constitue le mouvement
meme du récit. Mais l'auteur suit ce mouvement sans le précipiter a l'intérieur d'une crise, sans le déformer par un dénouement adventice ou une conclusion morale. Par l'emploi des
moyens comme par la vision d 'ensemble, il le laisse se former
et se développer devant nous, pour nous donner l'impression d'un
étre en marche.
Ainsi, malgré les différences dans la conception et la technique nous pouvons dégager de ces récits certains caracteres, ceux-la meme que nous avions entrevus des Je début de cette
étude, _ par lesquels se définit un art classique. Ce n'est pas
ici le lieu de les préciser : nous ne pouvons que les indiquer pour
conclure. Comme les écrivains classiques, Romains croit que
l'artiste doit partir du réel et représenter la vie, sous son aspect
a la fois éternel et actuel, telle que chacun de nous, chez lui, a
l'échoppe du barbier, ou en se promenant dans la rue, peut la
voir. Comme eux aussi, il croit que cette matiere, simplement
ordonnée, doit suffire, et que le triomphe de l'art, c'est avec le
minimum de moyens, de tirer le maximum d'effets. Comme eux
enfin, il y parvient en approfondissant le réel, en l'enrichissant par
une fa~on de le voir, a la fois bien a lui et conforme aux tendances de son époque, autrement dit en le stylisant. Romains prépare ainsi la voie, par ses romans comme par ses autres ~uvrea,
a ce qu'on pourrait appeler un classicisme moderne.
ANDRÉ CUISENIER

33

�LIVRES

REVUES

j Le Mouton Blanc donne son opinion sur tous les Livres qu'il rec;oit 1 ·

1 Le Mouton Blanc_donne son opinion sur toutes les Revues qu'il rec;oit 1

J. PORTAIL : Androlite (poeme).

Dessins d'A . Favory.
Ed. de la Charmille, 24, rue Eugene-Millon, Paris.
2 vol. : 30 Jrancs. - Cf: n • 1 du « Mouton Blanc ».

JULES ROMAINS : Lucienne,

Roman. - Ed. de la Nouvelle
Revue Franraise - 1 v ol. : 6 fr. 75. - CJ : l'article
d'André Citisenier dans le présent n•.

HENRI DALBY : Poemes de la vie mordue,

ornés de gravures sur bois de Raymond Thiolliere. Ed. Images de
Paris, 14, rue du Clottre-Nolre-Dame, Paris. - 1 vol. :
9 fr.

Le sens de la vie moderne, ferme :

une lechnique souveul

Parfois une sentimentalité un peu facile, - un manque
de condensalion et de sobriété. Mais il faut faire confiance
au poete qui a su préciser des notations comme celles-ci :
Lea hommea vont vera lea portea.

11, aaiaia,.,nt la poignt!e

...

Comme un pauvre prend du pain.

Oeux puaanta ae croiaent
Au m~me point qu'hier
Et ae marquen! l"heure.

...

Un enfant court pour rattrapper la minute
100

Directeur : Franz HELLENS,

a BkUXELLES.

N• 5, Septembre.

.JosÉPBIN MILBANER : Un romancier juif : Opatoschou.
ANDRÉ BAILLON : Les « amitiés francaises » et l'amitié
frau raise. « Or, si nous connaissons la France - a
parl les bonnes uolontés que j'ai signalées avec
plaisir - quel effort la France fait-elle, de son cóté,
pour nous connartre ? » Assurons a André BAILLO!'f
que la littéralurc Lelge sera bien accueillie au
Mouton Blanc.
GABRIEL AUDlSIO signale un livre de poemes de Louis
BRAUQUIER : Et l'Au-iiela de Suez.

INTENTIONS. -

Directeur : Pierre-André MAY,

a PARIS,

Nº 7

Juillet-AoOt.

Midi strit! de aireneo.
Leo ouvriera travaillaient
Dan, un tranap: rent silence
Fraaile comme un criatal.

Qui marche avec

LE DISQUE VERT. -

camarade ll-bas tout a;, bout de la rue.

- A signaler un emploi curieux presque inusité, des image,
gustatives ; l'auteur les mele souvent aux images olfactives, comme il est naturel ; lire la piece amusante
« Petite ville a confitures » .
J . H.

AnRIBNNB MONNlER : Gide
Certain,, goOtant la saveur
Du singulier mélange,
Diaenl qu'il cooticot de l"ange•. .
D'autre, , au faible palaia,
S oot brúl&amp; par les épicea,
Lui aieot : • D émon I lea vices
Savent noircir ju1qu au lait. »
0

ESQUERRE : « Saül ».
HENRY DALBY : Trois poemes d'une bonne technique.
G ABlUEL AUDISIO : L'invention artislique et le mitieu
MARTBB

e$térieur.

LA LANTERNE SOURDE. ·

Directeur: Paul Van Der B0RGHT,
BRUXELLES.

a

publie la couférnnce faite par Jules Ro.MAINS a l'Université de Bruxelles, le 2; mars 1922. Nous ne
pouvons malhew·eusement tout citer, mais on en
trouvera quelques passages dans les « VÉRITÉS » de
ce n º . Le grand poete aimé et admiré de la nouvelle
génération a bien voulu nommer plusieurs collaborateurs du Mouton Blanc. « On peut citer les noms de
Gabriel Audisio, lean Hytier, Claude-André Puget,
Mannoni ; en Belgique, Augustin Habaru, Robert
Coffin, Lucia Van Doren, J. J. Van Doren, J . Portail,
Paul Fierens et Paul Chandail. »

LES NOUVEAUX CAHIERS ALSACIENS. - Récl. en Chd:
Henri S0LVEN, N• 6. l.',I P. OY.S :'IIOTILÉs,i°5, RU I! IF.N~O!'I, TOURS.

O. MANNONI : Retour(Poeme).
Le girant :

RBNÉ

GAUDEFROY.

�le mouton blant
ne publie que de l'inédit

Cll.tQUE NU~teno CONTIENT
UN POR.ME OU UNE PROS.E ;

UN GROUPE JMPORTA'.'liT DE POEMES , TOl'S Dl' MEME A(;TEl"R ;
CNE PROSE ;

({ LA DOCTRl~E DU

MO(.;TO~

BLANC

» , NOTES RÉGULIERES PAR

,IBAN HYTJER ;

UNE P\GE o 'ERREURS ET U!llE PAGE DE VÉRITÉS , SJGNÉES PAR NOS
CONTEMPORAINS ;
UNE ÉTt:DE CRITIQUE l&lt;tUR U~ MOUVEMENT OU UNE QUESTION LJTTjRAJRES;

UNE ÉTCOE CRITIQUE SUR UN AUTEUR CONTEMPORAIN ;
0

L 0Pl~ION D1.' 'MOUT0:-0- 8L\'.'of: SUR LES LIVRES ET LES REVUES.

PRIX POUR TOUS PAYS
2 francs
20 francs

Le numéro . . . . . . .
L'abonnemenl d'un an.

COLLABORENT AV « MOUTON BLANC. »

Gabriel ,ludisio, Charles Boisson, Georges Chennevilre
Audré Cuisenier, Marthe Esquerré, Pierre Fa,,re
Paul Fierens, René Gaudefroy, Franz Hellens
Jean Hytier, P.-A. May, O. Mannoni, René Maublanc
Jean Meunier, Adrienne Monnier, Henry Petiol
Francis Ponge, J. Portail, Poujol
Claude-André Puget, Jules Romains

LVON
4,

,-LACIE

0KS

T•PIRKAUX,

4

•

�Nos Amis doivent etre nos Propagandistes
Donnez-nous les noms et adresses des personnes susceptibles de
s'iméresser

a notre

revue. R~mplissez cette fiche et adressez-la:

4. Place de.-.; Terreaux., 4
L..YO N

au " mouton blanc ''
NOMS

ADRESSES

�</text>
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                  <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>•iEVUE MENSUEL.L.IE
PFllX:

DiRE:CTE:.UF? :

2

FFIANCS

IOfEIIIE-lllEIIIE 1111

PiE:.Rf?[. f"AVF?E:

RÉO,'\CTEUfl) EN CHEf : JEAN HYTiEF?

GEORGES CHENNEVIERE,
P. . .. . . . . . . . . . . . . . .
IEAN HYTIER . . . .

ERREURS DE ....
VÉRITÉS DE•.. . .
RENÉ LALOU . . . . . . . . . .
GABRIEL AUDISIO. . . . ..

LES LIVRES ... . . . . . . .

LE CHANT DU VEROER. . . . . . . . . . . . . . .
ESOUISSE D'UNE PARABOLE. • .. . . . . .. ..
LA DOCTRINE DU MOUTON BLANC . . . . • . .
RENÉ DOUMIC, HENRI MANCARDI, HENRY
BERNSTEIN, LÉON TOLSTOI. . . . . . . . . . . .
ALAIN, ANDRÉ GIDE, LUC DURTAIN,
ANDRÉ SUARES. . . . . . . . .. . . . . . . . . ..
EXTRAITS DE L'HISTOIRE DE LA LIITÉRATURE
FRAN&lt;;AISE CONTEMPORAINE . . . . . . . . . . .
L'ART ET LA PENSÉE POÉTIOUES DE CHARLES
VILDRAC. .. . ...• .• •.•. . . .•... .. ..
LES REVUES ET LES JOURNAUX . . . . . . . . . .

:: MAU PRÉ ::
par

CHAROLLES (S. -&amp;- L.)

��•

lf nwutnnbtan!
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un irnportant Nurnéro spécial

Hommage

a Jules

-

Romains

-~'!'!!"'!'!!"'!'!!"~

•

GEORGES

CHENNEVIERE

l

Bibliographie - Biographie - J. R. et le Classicisme moderne
- L'Unanimisme - La Technique poétique - Les reuvres
épiques - Le Lyrisme - Le Théatre tragique - Le Théatre
comique - Les Romans - Les Proses - Le Comique - J. R.
et le cinéma - J. R. prosateur scientifique - J. R. et la Musique - J. R. peintre de París - Qualité de J. R. - etc ... L'opinion de l'étranger sur J. R. : Angleterre, Amérique,
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GEORGES CHENNEVIERE

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XXª siCcle. Le

cla.ssicisme moderne est né il y a environ qu1n:e ans;

A Charlotte CHENNEVIÉRE

1

il

a

ses précurseurs, et déj3. se.11 premiers maitres. Tandi.s qu' une lignée

Je prosateur~,

ala suite de France

ou 3 restaurer le sentiment Je

Ja

et de BarrC.s,. travatllaient

a maintenir

perÍec tion, tandis q u'im C laudel, ou

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Le Chant
du Verger

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Fantaine,

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réuni.s.saient R acine, La

l'invocation Ju

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J' établi.ssement

dé.Gnitif d' un classicisme moderne et des vérités esth~-

tique.~ qui .sont

a la

1

fois rexpression et la condi t ion. Une telle reuvre
1

n e.st pas de celles qui s improvisent en que]que.s années,

a la· maniCre Je

ces mouvements arti.stiques, fugitifs comme des mode.s, dont notre époque
a pris l'habitude. C e ne sera pa.s trop peut-@tre Je tout un .si~cle et de
la bonne et forte volonté de plusieurs générations pour Yaccomplir h onoral,lement.

(IDYLLE)
\lente /'ore et lí raím crollent :
Ouí s'entraíment soef dorm ent.
(CHANSON D'rllSTOIRE)

�GEORGES CHENNEVl:BRE

LE CHANT DU VERGER

\

Le

Toutes les trois.

Chant

du Verger
Vente l'ore et Ji raim crollent

Jeanne. -

A la porte de la grange,
Le vieux Jean battait sa faux,
Car les luzernes sont hautes.
« Pere Jean, ou est Marie? •
Le pere Jean a souri.

Blanche. -

Pauline emplissait les jarres
Ou moussait la chaude neige
Du lait qu'on venait de naire.
« Pauline, as-tu vu Marie? •
Comme Jean elle a souri.

Oui s'entraiment soef dorment

Cla,re. -

Que fais-tu la, sceur bien-aimée,
A la barriere du verger ?

Blanche. -

Sceur, pourquoi es-tu sortie
Avant qu'ait grincé le puiu?

/eanne. -

Sceur, pourquoi t'es-tu levée
Bien avant que la servante
Ait descendu au cellier ?

Toutes les trois. -

Avant qu'on ait entendu,
Sur les pierres de la cour,
Les galoches du valet
Qui donne a manger aux betes ?

Claire. -

Notre pere n'a rien dit.
II regarde maman coudre
Dans la salle qu'étourdit
Le bourdonnement des mouches,
Oublies-tu que c'est dimanche?

1outes les trois. -

Claire. -

Nous avons remonté les poids
De l'horloge au coffre de chene.
La vaisselle et les cuivres luisent
Dans la lumiere vaporease
Que le chevrefeuille verdit
A la fenetre treillissée.
Partout nous t'avons cherchée,
Dans l'étable, dans les champs
Et dans la niche du chien.

2

Nous avons fouillé la huche
Et vidé toutes les creches.
Oublies-tu que c•est dimanche?

Claire. -

7outes les trois. -

Jeanne. -

J'ai poussé la petite porte de derriere,
Celle qui donne sur les prés.
On aurait dit que d'un seul bond
La plaine s'engouffrait avec l'air et le ciel
Dans la maison.
Mais tu n'étais pas la non plus.
J'ai cueilli cette 8eur et je sois revenue
Sans t'avoir trouvée sous les saules.
Et nous avons longé, ensemble, le vieux mur
Qui borde le chemin du bois.
De la breche, ou le bourg s'encadre
Une nouvelle pierre, encare tout humide,
Etait tombée,
Et sur le parterre beché
11 y avait des pas que nous avons suivis
Jusqu'a ce puits ou tu vins seule.
Tu ne sais pas que c'est dimanche ?
Le lavoir est silencieux.
Sur les routes, dans les sentiers,
On n•entend pas geindre l'essieu
Des charrettes pleines de tre8e.

3

�GEORGES CHENNEVI8RE

Blanche. -

Claire. -

Toutes les trois. -

Marie. loutes les trois. Marie. -

Tu ne sais pas que c'est dimaoche?
Sur les cordes et sur les haies
Seche et blanchit le linge gai
Qui gesticule daos la brise
Ou 8otte la 8eur du pommier.
Tu ne sais pas que c•est dimanche ?
A travers un vol de colombes
Sonne la mease de dix heures.
Et daos l'ombre du mail désert
Chaque gar~on guette sa belle.
Regarde-nous. Es-tu fachée?
Que fais-tu la, les yeux baissés,
Et les coudes sur la margelle ?

Blanche.

Toutes les trois. -

Marguerite. -

Habitante du verger,
T ourne vers nous ton visage,
Je regarde les nuages
Qui passent sur l'eau du puits.
Petite sreur au front triste,
Viens a la fete avec nous.

Marie. -

Je me penche sur mes jours
Qui glissent au fil de l'eau.

C/aíre. -

/eanne. -

Je regarde mon image
Se rider daos 1'eau du puits.

/eanne. -

Blanche. -

LE CHANT DU VERGER

Sous les cerisiers, la-bas,
Voici Marguerite.
Elle vient a petits pas :
Sa mere J' épie.
Car souvent elle s•attarde
A causer pres de la haie.
• Mere, ne me groodez pas,
« L'eau s'est renversée.
« Mere, ne m'en veuillez pas,
« La chaine a cassé. •

Marie. -

/eanne. -

Blanche. Claire. -

• 11 •faut que le maréchal
« Remplace les vieilles mailles,
« Elles sont usées, •

« 11 faut que le charpentier
« Répare la vieille poutÍe.
• Elle va céder. •
Marguerite, Marguerite,
Combien de temps te faut-il
Pour remplir un seau ?

C'est aujourd'hui jour de fete.
Combien de temps vais-ie. mettre?
Vous riez 1
La chaine ne casse pas.
La poutre ne cede pas.
Car mon fiancé m'attend.
11 ne me faut que l'instant
D'un baiser.
L'eau se plisse et s'assombrit
Sous les gouttes qui retombent.
Nuages, revenez vite.
Booheurs légers, suspendez-vous
Aux pointes des branches 8euries.
Je l'attends. Je sais qu'il viendra
Bientot, du coté des prairies.
11 viendra, je veux qu'il vienne,
11 sera comme l'image
A la page qu'on connait.
Dis-nous celui que tu attends,
Est-ce le vieux propriétaire
Qui demeure au bout du village ?
Est-ce le beau commis bancal
Qui travaille chez l'arpenteur?
Est-ce le jeune sacristain?

5

�GEORGES CHENNEVIERE

Toutes les trois. -

Marie. -

LE CHANT DU VERGER

11 sont ensemble. 11 luí appoile
L'amour que je lui ai donné.

Tu ne sais pas que c'est dimanche?
Nous danserons ce soir au bal,
Et nous rentrerons en chantant,
T outes les quatre, un air de danse.

Ah I qu'ils seraient beaux sur la route,
Vers moi, les pas du bien-aimé.
Entend-il la voix du verger,
Plus ardente d'etre jalouse?

Sa voix dans la nuit, l'entendrai-ie?
Dites I Que fait-il ? Ou est-il ?
Ou est celui que mon creur aime
Et pour qui mes joues ont rougi ?

Reviens ici. Fais-moi du mal.
Je pardonne : voici mon creur
Qui redemande des mensonges,
Content pourvu que tu lui parles 1

Je le cherche des yeux sous les peupliers gris,
Dans les prés que ses pas égayaient de son ombre.
C'est pounant toi, matin si longtemps attendu,
Matin, qui es déja quelque chose de luí.
L'aube a peine naissait quand j'ai vu, de mon lit,
Dans la vitre profonde ou trempe le feuillage
De la belle de nuit et du volubilis,
L'étoile du matin briller de tous ses cils.

C/aire. -

Qui vous a dit qu'il me trompait?
L'eau du puits est lisse et !impide.
Paix sur la terre a ceux qui aiment.
11 va venir le long des haies.
Cruel horizon, rends ta proie 1
Privés de lui, mes yeux se lassent.
Et vous, mes sreurs, faites silence,
Si vous le voyez avant moi.

11 va venir, sois patiente.
Espere encore, Marion.

Mane. -,Jamais il ne m'appelle ainsi .

Me trouvera-t-il assez belle?
Mes bras a ses bras triomphants
S'ouvrent, comme s'ouvre la grange
Aux chars d'ou débordent les gerbes.

11 me donne des noms qui changent,
Et je sais toujours que c'est ~oi.

/eanne. Blanche. Jeanne. -

5ouviens-toi de la Romanichelle
Qui tirait les cartes sur un chale.

Que dans ses bras forts il m•étreigne 1
Qu'il me prenne dans ses mains douces l
Que ses baisers soient sur mon corps
Comme les grappes sur la treille 1

Souviens-toi de l'oracle des Beurs,
Des vingt pétales aux voix contraires.
Méfie-toi de la rousse aux yeux gris.
Garde-toi de la blonde aux yeux bruna.

Marie. -

Une blonde, je la connais.
Je les ai vus qui se parlaient
A voix basse, sous une porte.
Pourquoi m'a-t-il dit qu'il m'aimait?
Une blonde. Vous le saviez.
Elle, du moins, l' a vu venir.

6

C'est lui la-has. Je suis heureuse.
Le matin l'entoure. Ma joie
Est plus nombreuse que le grain
Qui sort en ao0t de la batteuse 1

/eanne.
8/anche.

11 vient du coté des prairies.
11 a franchi la passerelle.

7

�GEORGES CHENNEVU:RE

C/aire. Toutes les trois. Marie. -

LE CHANT DU VERGER

Sa tete dépasse les haies.
Louange

a l'amour de Marie 1

Je n'ose pas lui faire signe,
Et je sena que ses yeux me cherchent.

/eanne. -

La rosée a mouillé tes bas.

Blanche. -

Ta chaussure s'est délacée.

Claire. Marie. /eanne. -

Marie. Blanche. -

Tu as laissé tomber dans l'herbe
La barrette de ton corsage.
Dites-moi si je lui plairai.
Me trouvera-t-il assez belle }

Les troit. sreurs de Marie. -

/eanne . Blanche. Claire. Le jeune homme. -

II arrive devant la grille du chateau.
Tes cheveux sont comme des ailes repliées.
Nous chanterons autour de toi
Pour qu'il se trouble.
II écoute, debout, l'heure venue de loin.

C/aire. -

Tes yeux baissés sont comme deux tetes d'oiseau.
Nous nous tairons autour de toi
Pour qu'il te trouve.
II approche. 11 regarde

/eanne. -

Les trois sreurs. -

Le jeune homme. -

a travers l'aubépine.

Cette rose nue,
Prends-la dans ta main
Pour aller vers lui.

Blanche. -

Autour de ton cou,
Mets ce collier d'or
Qu'il ne connait pas;

Claire. -

Et sur tes épaules
Ce voile d'amour
Que ta main broda.

8

Tu ne nous réponds plus. Tu lui parles déja.
Laisse-le te chercher encore.
La fe1e n'est pas commencée.
Que cherchez-vous dans le verger
De si bonne heure }
Voici des Oeurs, si vous voulez;
Des fruits, si vous en désirez ;
Et, si vous me la demandez,
Ma révérence.

Ce que je suis venu chercher,
Depuis longtemps vous le savez.
C'est une lille aux beaux atours,
Dont le pied mince est plus joli
Que le museau d'une souris
Au ras d'un trou.

Ne tremble plus, Oamme candide du verger.
Nous danserons autour de toi
Pour qu'il te cherche,

Marie. -

Marie. -

./eanne. -

Les trois sreurs. -

/eanne. -

N'avons-nous pas toutes ici
Le pied mignon, la jambe fine.
Mais vous refusez de nous dire
Qui de oous est la préférée,
Pour que chacuoe s'imagine
Que vous I' aimez.
Ne chaotez plus. Ne daosez pas.
Je veux la voir. Elle se cache.
Son sourire est pareil au bruit
D'une goutte d'eau daos les cendres,
Elle est ma joie de tous les soirs
Et mon dimanche.
Acceplez l'épreuve du jeu,
Et tachez de vous reconnaitre
A vec ce bandeau sur les yeux.
Voici la plus belle des roses,
T oute blanche, au parfum de thé.
Devinez celle qui vous l'offre.

�GEORGES CHENNEVU!;RE

le jeune homme. Blanche. -

Ce n'est pas elle.

Ce n'est pas elle.
Voici le bleu myosotis,
Sans auue parfum que son nom.
Devinez celle qui vous l'offre.

le jeune homme. -

Certes, vous etes peu galant,
Et nos fleurs étaient inutiles.
Vous ne pouvez pas meme dire
Celle de nous que vous aimez.

le Jeune homme. -

C'est celle qui n'a pas chanté,
Celle qui ne m'a ríen offert.
C'est l'habitante du verger,
Qui m' attendair a la barriere
Entre le puits et le pommier.

(aMarie}. -

le jeune homme. -

Marie. -

Ce n'est pas elle.

les trois sreurs. -

les trois sreurs. -

les trois sreurs. -

Voici le plus beau des reillets,
Tacheté, au parfum de camphre.
Devinez celle qui vous l'offre.

le jeune homme. Claire. -

LE CHANT DU VERGER

Je te donne cette fleur
Qui ne pousse que daos l'herbe.
Son nom je ne le sais plus.
Je l'appelle, comme toi :
e Celle que j'aime entre toutes J.
Je te baptise, comme elle :
e Blanche reine du verger J.
La brise souffle daos les branches,
Silence autour de ceux qui aiment.
Tu es si belle que je veux te voir danser.
Mais non, reste debout, presdu pommieren ffeurs.
Laisse-moi prolonger le plaisir de t'attendre.
Quand tu viendras vers moi, tes pas et ta douceur
Orneront le verger d'une arche fine et tendre.

IO

le jeune homme. -

les trois sreurs. -

La feuille change de couleur
Le long des branches balancées.
Mais la fleur a gardé la sienne
Dans la brise qui l'effeuilla,
Daos l'herbe ou tombent ses pétales.
Laissez rever tous ceux qui aiment.
Je voudrais tenir daos ta main,
Et m'y blottir, sans remuer;
Te sentir tout au tour de moi,
Comme le jour et comme I'air.
Je te regarde saos te voir.
Je suis venu, et c'est dimanche,
Et nous sommes au mois de Mai,
Daos un verger, sreur, douce amie.

La brise caresse les toits
Ou les pigeons vont s'endormir
Daos une nappe de soleil.
La fete s'ouvre. Les enfants
Montent sur les chevaux de bois.
Ne parlez pas a ceux qui aiment.

Marie. ·-

Je me rappelle qu'autrefois
Je grimpais souvent au grenier
Pour y rever pendant des heures.
C'était l'été. Je me faufilais sur le foin,
Et la, je me plaisais a répéter, tout bas,
Des mots simples,desmots comme e plaíne J ou • jardin •
Qui me semblaíent plus beaux parce que j'étais seule.
La chaleur dormair sur les blés. Par la lucarne,
J'apercevais, perdu daos l'herbe et daos les arbres,
Un toit que j'adorais de tout mon creur d'enfant.
Je lui envoyais des baisers :
Et j'attendais un grand bonheur,
Tu es venu daos le verger.

le jeune homme. -

Je cueille une fraise des bois,
Tu es belle, au mili!!u du ver~er, sous les branches,

II

�GEORGES CHENNEVIERE

Dans ce dimanche, ou tout parait puri6é,
011 la fleur qui s'en va laisse de sa blancheur
Au ciel des jardins et des champs.
Les trois sceurs. -

Marie. -

Le jeune homme. -

lvtarie. -

les trois sceurs. -

LE CHANT DU VERGER

Marie. -

a

Viens, je te conduirai devant notre maison.
Tu verras la vigne et le lierre
Et la fenetre de ma chambre,

Paix sur la terre ceux qui aiment.
Souffle, brise, dans les· sentiers
Qui vont vers la fete et le bal.
Souffle, tandis que les enfants,
Montés sur leurs chevaux de bois,
Font le tour d'un monde qui change.

Nous franchirons tous deux le seuil, et je dirai
Voici celui que j'ai choisi,
Et voici celle qu'il a prise.

Vois la campagne devant nous ;
L'horizon d' 011 tu vins vers moi;
L'arbre, ou je t'attendais, peureuse,
Craignant qu'on n'entendit mon creur.

Viens avec moi; je te menerai daQs les champs.
Je te montrerai nos prairies
Et les agneaux de cette année.
Viens. Tu me meneras au bord de la riviere.
Nous franchirons la passerelle
Par 011 mes yeux t'ont vu venir.

J'accourais vers toi, sans y croire.
Arbres et buissons du chemin,
Connaissez-vous celle que j'aime}
Je m'arretais. Je regardais.
J'hésitais. Je voulais te voir
Et te quitter, pour te revoir.
Soirs aimés. Rendez-vous furtifs,
Pres des murs ou pousse l'ortie.
Belle ombre de toi dans la nuit 1
Croix amoureuse de tes bras 1
Je sentais, contre ma poitrine,
Sur mon creur, le poids reten u
De ta douce main repliée.
Le chien de la ferme aboyait,
Et le ciel tombait sur mes levres
En meme temps que ton baiser.
Ne dites rien. Laissez passer
Sur le chemin tous ceux qui aiment .
. O nuages, voilez la !une,
Pour qu'ils restent un peu dans I'ombre.
La brise souffle dans les branc:hes.
Dorment en paix tous ceux qui aiment.

12

Je te donne ma main. L'amour est devant nous.
Je t'aime tant que j'aime tout
Dans le monde profond qu'il m'ouvre.

Viens. Je comprends. Je veux tout revoir avec toi.
Je te donnerai mon baiser.
Je ne sais comment te le dire.

Les tro,s sceurs. -

Mettez votre robe de bal.
La fete tourne sur la place.
Dansez jusqu'a l'aube prochaine.
La brise souffle. L'ombre bouge
Et le feuillage se balance.
Paix et silence a ceux qui aiment 1

GEORGES CHENNEVIERE.

.'

�P ...

ESQUISSE D'UNE P ARABOLE

nou, jeter Je, pierres. Nous Jumes riposter, le laissant hientot pour mort

Esquisse d'une Parabole

,ur

la route.
Plus loin nous rencontrames un autre fou qui marchait seul et

péni1lement. TI paraissait

a bout de

forces ; mais, des qu'il vit notre

gibier, il s'élan~a sur nous, espérant nous le ravir. N ous luí en Jon-

Nous

étions Jeux sur une 1aute dme, témoÍns J ' une grande iné-

Jl parut

étonné, mais il était fou, et il mangeait sans joie, nous

regardant avec colere. Alors nous lui parlames, et peu a peu il semblait

galité Je la nature.
On voyait

names.

a droite

a gauc1e, des

un pays dénudé, déserté des eaux, hrulé par

comprendre.

plaines toujours vertes et fertiles ou Jes arbres

e Celui~ci est moins fou que l'~utre, Jit mon Írere. L'autre était

non taillé, portaient des fruits lourds et coloré~. Un aigle planait, Íixant

fou principJement parce qu'il avait trop Je gibier pour lui seul et gu'il

le soleil;

sa proie; et Jans 1'1erbe

e'étaient

marchait courbé sous sa richesse, ne pouvant ni voir ni penser. Celui-ci

des massacres J'insectes.

Cependant notre esprit, attentif au spectacle Je la nature, ne
sen trouvait pas c1oqué.

N ous

échangions en des paroles Jifférente5

Jes pensées Ídentiques : ríen ne nous étonnait ni l'inégalité Ju sol, ni
la guerre des Ínsectes; nous concevions seulement notre supériorité avec

il marchait Jroit, et il pouvait voir, bien

qu'avec Jes yeux Jouloureux et

injustes. » En effet, quanJ ce fou eut rempli son ventre, il s'intéressa au
spectacle Je la nature.

Jl

vit alors et pensa comme nous ; et Jorénavant

cJui-ci marcha avec nous.

Jélices.
Voici : nous v1v1ons , voyions, et pensiona. C1acun de nous jouissait Je gravir cette haute clme en compagnie Je
heau et 1ien ainsi,

était fou principJement parce qu'il avait Íaim, et qu'il était seul; mais

l'autre, et il le trouvait

a sa ressemhlance. Ainsi l'amour entre nous était né;

l'intJligence engendrait la bonté, l'intelligence étant l'amour Je la vie,

.. •

.

a notre

1'un assommait un serpent qui
1'un servait a la nourriture Je 1'autre.

Les autres, maigres, Jévetus, couraient Jevant, travaillant pour les
premiers, aplanissant le chemin, chassant les mouch.es, tuant les serpents,

La lutte

de gibier. Comme nous approch.Íons il crut que nous lui voulions Ju mJ

s'arma

Je pierres et nous

blessa. Alors now lui parlamcs, mais il ne comprit pas, car il continua

a

11 obtenaient ainsi quelque peu Je nour-

était entre certains riches qui voulaient se ravir récipro-

quement leur gibier; et 1'on voyait leurs misérables clients se hattre entre
eux pour 1'un ou pour 1'autre, suivant que l'un ou l'autre avait l'ha1itude
Je leur jeter l'aum6ne. En cette circonstance nou, nous cacha.mes, car
nous étions peu et

Cependant nous rencontrames un fou qui portaitune lourde ch.arge

rencontre. Tow marchaicnt courbés

vers la tcrre. Quelques-un.f portaient beaucpup Je Íruits et Je gihier.

riture.

a c6te, et souvent le haton de
mena~ait 1'autre ; souvent. la chasse Je

14

tueuse Je fous qui venait

cueillant les Íruits Je la terre.

N ous marchions allegrement c6te

( or, nous ne savions ce qu'était le mal). TI

Plus tarJ encore nous aper~11mes une multitud.: agitée et tumul-

i1 étaient beaucoup, et

tous Íurieux. Apres la bataillc

tant Je maigres étaient morts et le butin était en

si mauvais état que la

colere gronJait et tremblait chez les maigres survivants. Alors nous aortimes de notre cach.ette et nous cri1mes

aces hommes de

ma1tres et de les Jépouiller. F urieux, avec notre aide,

15

se jeter sur leurs

ils

vainquirent

�P ...

JEAN HYTIER

wément. Ils se repurent comme eles hrute&amp;. ma.is leur visage changeait

a

vue J'ceil. Alors nous leur parlames, et les ayant Íntéressés au spectade
Je

la

nature, now leur montrames

a voir et a penser. Des lors ils virent

La Doctrine du Mouton Blanc

et pen&amp;crent comme nous, et toute cette multitucle vint avec nous .

. • ..

Des conditions du Classique

N ow poursuivimes ainsi notre route, chassant et travaillant Je concert, et .furtout contemplant la nature, pell6ant et étucliant. Beauconp
clantaient et clansaient, et la vie nous était facile.
Souvent nous rencontrions eles fow affaméa qui venaient rapiJement grossir notre société sans grand elfort Je notre part.

QuanJ nons rencontrions des fous courbés sous un trop grave
poiJs Je gibier, now les Jépouillions Je leur richesse. Alors beaucoup,
se rJevant furieux, étaient hÍentat éblouis Je voir et Je penser, et ils
venaient avec nous. Mais ceux qui, refusant Je voir, aboyant apres leur
gihier, fermaient les yeu:x et tenclaient les poings, nous les abattions san,

11 y en a deux : l'originalité, la mesure.
L'originalité est touiours moderne. 11 n' y a pas d'ceuvre classique
qui ne constitue un enrichissement. C'est pourquoi le chef-d'ceuvre
est imprévisible; son apparition ressemble a un miracle. C'est un fait
unique. Dans le grand art, il n'y a pas de répétition. Le chef-d'ceuvre
n'a pas de ressemblance. Sa prodigieuse nouveauté n' a rien de
commun avec la jeunesse fardée des indépendants de pacotille.
Effectivement, il y a deux f~ons d'etre moderne: exprimer l'essence
du siecle, et reproduire l'effervescence de la surface; toute la différence du génie qui peint l' époque, au gandin qui porte la mode; l'un
foncierement original, l'autre simplement imitateur. Vérité plus que
paradoxe, celui qui atteint la généralité est infiniment plus personnel
que celui qui suit la singularité. Beaucoup s'y trompent.

a

P ...

L'origina lité peut suffire pour survivre, mais non pour créer
l'ceuvre parfaite. Le génie ne construit pas nécessairement des chefsd'ceuvres classiques. Proust qui apporte au monde une psychologie
nouvelle manque, cependant, d' équilibre. Puissance n'est pas raison.
Racine était, a la fois, puissance et raison.
L'ceuvre parfaite exige la mesure. Possession du sujet, mahrise
de soi, libre disposition des moyens, usage exact de la puissance,
souplesse dans la force. Vouloir l' ceuvre, du moins I'accepter et la
re-vouloir quand elle jaillit des profondeurs obscures, au lieu d'en etre
débordé aveuglément. Les classiques ont la plus grande et la plus
subtile conscience de leur art. Ce sont les romantiques qui font leurs
ceuvres malgré eux; quand ils savent échapper a ce hasard impulsif et
trouble ils sont classiques. Le classicisme est rationnel et volontaire,

�LA DOCTRINE DU

«

MOUTON BLANC

»

le romantisme est émotionnel et subi. C'est la, et la seulement, qu'il
f aut chercher leur opposition, et non pas, comrne on I'a fait, dans une
prétendue discordance d'idées morales dont I'art n'a point a s'occuper.
Mais ce sujet mérite qu'on en reparte ...
La mesure accorde le sujet avec lui-meme et avec son expression. L'originalité dans la mesure donne le style.
Si quelques-uns ont cru pouvoir se passer de mesure, d'autres,
plus pauvres, ont cru pouvoir se passer d'originalité. lis n'apportent
rien et périront tout entiers. Leur mesure meme, ne s'appliquant qu'a
un donné épuisé, ne peut le rajeunir. Car la mesure n'est pas étrangere a I'originalité. L'ordre, grace a ce ferment, prend des caracteres nouveaux; sous la discipline des grandes lois esthétiques, on
corn;oit une organisation insoup9onnée, une f ac:;on encore inconnue
d'harmonie, un style. Mais la mesure, non fécondée, n'est que le gout
de I'ordre ancien, le sens de I'ceuvre du passé; rien n'en saurait sortir
de créateur; c'est une mesure sans vertu qui aboutit a l'imitation, au
pastiche, au néo-classicisme. Ainsi Alfred Poizat refait de la tragédie
sans se douter que c'est Romains qui est classique; ainsi cent romanciers refont du Flaubert sans savoir que Valéry Larbaud est plus classique qu'eux. Le classicisme reconstruit sur des plans, mais sur des
plans nouveaux.
11 y a une catégorie de jeunes auteurs bien séduisants qui possedent une certaine mesure, qui ont une originalité. lis ne sont tout de
meme pas classiques. Dons brillants, intelligence excitante, heureuse
habileté, ils ont, de plus, le mérite d'etre modernes. Mais voila que
leur modernité n'est plus que de I'actualité ! lis ne sont pas I'usine, le
port, la gare, mais le dancing et le jazz-band. Leur style, tout en paillettes, tout en étincelles, se boit comme un cock-tail, mais il va se
déchirer comme une soie précaire ! Leur actualité ne fera qu' un
déieuner de soleil. lncompréhensibles dans dix ans, car la minute a
plus de poids sur eux que I'éternité. Articles de luxe destinés a se
démoder. Tout en surface. Ce sont des automobilistes qui s'engagent
dans des impasses; au fond du cul-de-sac certains tournent sur place;
les plus malins font demi-tour. Paul Morand est un de ces charmeurs;
va-t-il continuer 7 Autre sirene : Cocteau, si mordicant, mais qui
manifeste bien sa versatilité quand il prétend, meme avec raison,

18

JEAN HYTIER

qu' un poete ne doit pas tenir ses promesses ; qu' est-ce a dire, en ce
qui conceme Cocteau, sinon qu'il change perpétuellement d'impasses 7
A chaque instant, un mur devant lui, et volte-face ! Trop fin pour
s'obstiner (et se pasticher lui-meme), il se dé peche en trépidant d'aller
faire fausse route ailleurs. - Mais I' art classique est une progression
sur une grande route toujours ouverte ...

________ _________
...

RÉPONSES
1. Doctrine et Génie. - On me rappelle que les doctrines ne
créent pas les ceuvres mais qu'elles en sortent. Tout justement, le
Manifeste du Mouton Blanc déclare que nous voulons assurer, selon
nos moyens, « I'établissement définitif d' un classicisme moderne et
des vérités esthétiques qui en sont a la fois I'express,on et la condition. »
Notre ambition n'est pas d'indiquer des recettes qu'il suffirait
d' appliquer pour avoir du génie ou du talent, mais d'exprimer les lois
dans lesquelles s'inscrivent et s'inscriront les chefs-d'ceuvre et les
ceuvres du classicisme moderne - par ailleurs si parfaitement imprévisibles. Ce sont, au contraire, les pasticheurs du passé qui savent
d'avance reconnaitre la figure de leurs magots. Mais ce que nous
savons parfaitement et rigoureusement, e'est ce que ne devra pas
etre, c'est ce que ne sera pas le chef-d'ceuvre de demain ; nous savons,
par exemple, qu'il ne répétera ni Lamartine, ni Moréas.
Nous essayons ici d'établir les conditions du chef-d'ceuvre et du
classicisme moderne. Nous en cherchons les conditions nécessaires,
non pas les conditions suffisantes. 11 y a, croyons-nous, des lois esthétiques profondes communes aux grandes ceuvres classiques. Si nous
réussissons a les mettre en évidence, nous retrouvons les limites ou se
meut le génie; mais nous n' enseignons pas a avoir du génie.
2. Doctrine et Classicisme moderne. - La Doctrine se formule

a demi par un effort d'intuition intellectuelle, a demi par I'analyse des
ceuvres classiques modernes. On recherche, d' une part, les conditions
esthétiques générales du chef-d'ceuvre; on essaie, d' autre part, de

�LA DOCTRINE DU « MOUTON BLANC »

déterminer les caractéristiques du Classicisme moderne. Or, il y a un
Classicisme moderne. Non seulement il se f ait et se fera, mais il
existe. Des reuvres importantes qui méritent d'etre appelées classiques, et dont quelques-unes sont des chefs-d'reuvre, supportent
I'analyse. Ainsi Marthe Es querré a pu expliquer I'esthétique théatrale
d'André Gide, André Cuisenier pénétrer la structure des romans de
Ju les Romains. Des noms nouveaux sont pleins d'espérance et déja
de succes : ainsi Portail qui s'attaque a la matiere la plus modeme
saura devenir tout a fait classique. J'en citerai quelques autres plus
tard. On aura la sagesse de n'exiger pas qu'ils soient nombreux.
3. « Ordre et génie ». - Apres ce qui précede, faut-il dire que
sans génie il n'y a rien qui compte, meme avec le souci des regles 7
Mais simplement que le génie, sous peine de se perdre, ne peut
méconnaltre impunément les grandes lois esthétiques. C'est une
erreur de croire que le génie dispense de tout. C'est une erreur aussi
de croire que les regles dispensent du génie.
4. Originalité et classicisme. - On conc;:oit que le génie puisse
iouir d'un calme olympien. 11 n'a rien a craindre dans le temps ni dans
I'espace. - Le génie n' a rien craindre des génies du passé: il
enrichit la tradition. Racine n'est pas diminué par Corneille, mais il
diminue Campistron. - Le génie n'a rien a craindre du génie : il se
différencie par essence. Moliere n'est pas diminué par La Fontaine,
mais il diminue Boursault. - L'originalité n'est pas dans la négation
de tout rapport : Racine et Corneille observent une esthétique générale commune, et different infiniment plus que deux néo-symbolistes
farouchement indépendants.

a

S. Unanimisme et UMnimisme. - 11 y a fagot et fagot. J'ai dit
que le Classicisme moderne serait unanimiste. Je n'ai pas dit que tout
unanimisme serait classique. 11 y a un unanimisme batard et facile,
sans vertu classique, un unanimisme romantique.
6. lndividualisme et Unanimisme. - J' ai dit que le Classicisme
moderne serait unanimiste, mais je n'ai pas dit qu'il ne serait que
cela. A la fin du Manifeste et dans la doctrine du premier Mouton,
on reconnaitra les deux tendances exhaustives du Classicisme
moderne, les deux manieres originales d'envisager l'Univers, I'une

20

JEAN HYTIER

foncierement individuelle, I'autre foncierement collective. Pour la
clarté des idées, on peut désigner deux auteurs représentatifs de ces
deux tendances: André Gide, individualiste, - Jules Romains, unanimiste.

L7Auberge et les Clients

Voila trois mois que nous avons repeint les murs, accroché
I'enseigne, ouvert les portes. Une affiche savoureuse, composée par
un maitre enseignait aux passants la qualité des vins. Nous avions
retrouvé dans la cave quelques bouteilles vénérables d'un ius que
Poquelin versait a la Fontaine, dont Racine enivrait Boileau. Maint
connaisseur, plus d' un client gourmet ont voulu s'asseoir sur nos
escabeaux. Mais nul n'entrait sans exhiber ses lettres de noblesse.
Et voyez ! la salle est déja trop petite.
Cet homme sobre qui trinque avec I'avenir, c'est André Gide.
Cet autre qui souleve un monde sous la voute, c'est Jules Romains.
Tout pres de lui, une voix pure révele un secret fraternel : Chenneviere. Voici des compagnons plus jeunes: Portail puissant, Audisio
qui fait voir la Méditerranée, Fierens, Hellens, Puget. Et Pon ge circonscrit des élans sauvages dans des proses exactes. Et Mannoni, léger,
rit et iongle avec les coupes. Maublanc le moraliste, Cuisenier !'historien expriment le suc du siecle; Gaudefroy, Petiot, Boisson, Meunier le retrouvent au fond du verre. Mais voici Marthe Esquerré qui
sait le sens de la doctrine, Adrienne Monnier qui la chante et la fait
écouter.
Favre, la toque sur I'oreille. rit de voir la maison pleine. 11 boit,
pour sa part, plus d'un coup, et porte des santés multiples a la gloire
du Mouton Blanc. Aubergiste ! réjouis.toi ! il ne nous manque plus
rien, car déja les gargotiers ialoux qui frelatent leur piquette ne
trouvent pas notre vin bon.
)EAN HYTIER

2T

�ERREURS
VERITES

ERREURS
n

Sur lu lcrivaina "Jmboliate.r :
en est Je riJiculea. comme ce
1
Stéph.ane Mallarmé, parvenu a la notoriété pour n avoir ríen écrit et
Jont la critique dut respecter le mystérieux génie tant qu'J n'éta.it que
l'auteur Je quelques plaquettes introuvables; mais Jepuis, J a commis
l'impruJence de publier un recueil ou tout le monJe peut fue L4.pre.rMúli J' un F aune, si personne n'y peut ríen tléhrouiller.

RENÉ DOUMIC
•
• •
Sur Pierre Benoít {Revue Fidlraliste} : ... Jan&amp; ces pagea Ju
Lac Sall, quelles admirables répliques de comédie ! T ant pis pour ceux
1

qui s indigneront ou souriront : J Íaut oser écrire, tres simplement, que
e'est de la meilleure veine comique, que c' est du Moliere.

HENRI MANCARDI

•
• •

VÉRITÉS
La liberté ne vaut rien pour un artute.

ALAIN

•
• •
. Le _vér!table ~Lusicisme ne comporte rien de re.strictiÍ ni Je sup~res.Stf; J n est pomt tant conservateur que créateur; J se Jétourne de
1archaisme et se refuse a croire que tout a déja été Jit.

ANDRÉ GIDE

•

• •
. . Toutes les forces valables de la 1.ittérature de notre temps ae
d1r1gent, cro:yous-nous, vers un art krgement huma.in et un moJe J'expression simple et Jirect tel que le f ut celui des ckssiques .
LUC DURTAIN

Judiili.

HENRY BERNSTEIN

•
• •

. I1 faut Jonc .9.ue Je cla"ique ne soit pas semLlable a I'imitation Ju
class1que. Et, en eflet, il en Jiffere inÍiniment. II y a un vrai classique,
un clauique créateur.

Shalespearc ne pcut etre con.sidéré, non .1eulement comme un
écrivain de génie, ma.is meme comme un écrivassier des plus médiocres.

LEON TOLSTOI

22

ANDRÉ SUARES

�I

RENE LALOU

HISTOIRE DE LA LITTlfüATURE FRANQAISE CONTEMPORAINB

EXTRAITS

maitre de cette musique personnelle dont on retrouvera les
accents dans les livres de sa maturité, breve phrase antithétique
au final inoubliablement autoritaire.
PIERRE LOTI. - « Étre I&gt; et e&lt; sembler )), ces verbes élémentaires
reviennent perpétuellement dans les livres de Loti : symholiquement, car, faibles pour _précisément décrire, nuls autres
n'égalent leur aptitude infinie a suggérer.
MARCEL PRÉVOST. - L'originalité de Marce! Prévost réside dans le
róle qu'il a assumé d'écornifleur du romanesque pour jeunes
~ens curieux et jeunes filies inquietes ... 11 a prétendu les initier
a une vie moderne conventionnelle qui exclut soigneusement
toute grandeur meme daos la sensualité.
JU LLES VALLES. - 11 triomphe dans la satire concrete.
MAURICE DONNAY. - Toutes les reuvres &lt;le Donnay sont Jimitées par
ce perpétuel sacrifice a l'actualité ...
PAUI, HERVIEU. - 11 regne par tout ce théatre une pauvreté et un
convenu dans l'invention, comparables seulement au mélange
de platitudes et de hoursouflure que parlent les personnages.
Tout y t:st combiné pour l'optique théAcrale, daos un esprit
d'économie rebutant.
ED~1OND ROSTAND. - ... le drame de Cyrano et celui de Rostand,
le drame de l'écrivain de deux-ieme ordre qui aspire au génie.
GEORGES RODENRACH. - ... Ce caractere superficie! de la pensée
de Rodenbach devient facheusement évident lorsqu'il écrit en
prose.
ROMAIN ROLLAND. - Pour etre un grand écrivain fran9ais, il lui a
manqué de gouter sans effort cette France de Racine et de
Debussy, toute en nuances et en souplesses, triomphe d'une
intelligence raffinée devant lequel son creur est resté froid. 11 lui
a rendu pleine justice, mais, ne l'ayant point aimée, il n'a jamais
pénétré le secret de cette perfeccion.
CHARLES PEGUY. - Malgré cet effort tetu, il tomba avant d'avoir pu
s'enorgueillir d'un chef-d'reuvre authentique. JI ne se présente
néanmoins pas les mains vides et il serait supr~mement injuste
qu'il n'allat pas ce jusqu'a l'audience 1&gt;.
PAUL GÉRALDY. - ... lorsque ce papotage s'exerce autour d'un des
grands themes amoureux que les génies ont placés sous la sauvegarde du bon goút, l'indécence commence ; il est pénible
d'avo\r a r~ppele: ~ l'auteur du ~?rceau intitulé _Dualisme que
ce su¡et a eté traite dans le deuueme acte de · Tristan et Ysole.
Paul Géraldy, avec cet art de ramener tout haut sujet a un
dialogue de salon ...
FRAN&lt;;:OIS PORCHÉ. - Tout son théatre exploite cette fausse ingénuité, il se fait une vertu artistique de son incapacité a égaler la
virtuosité de Rostand,
GEORGES DUHAMEL. - ... son universalité, Duhamel la recherche
non par une synthése, mais par une suite d'analyses ...
JU LES ROMAINS. - ... Son art est un art viril. .. La volonté rude et
tenace de Romains exploite un esprit si riche et si divers que
vouloir, avec lui, est presque synonyme de pouvoir.
.

de 1'Histoire Je la Littérature F ranfaÍse Contemporaine
Nous remercions vivement MM. René Lalou et Georges Cres de
nous avoir autorisés
publier quelques extraits de la remarquable
Histoire de la Littérature franr;:aise Contemporaine de M. René Lalou.
(Ed. Georges Cres et Cie, 1 vol. : 10 frcs).

a

CATULLE-MENDES . - ..• sa redoutable facilité a rimer n'importe
quoi.
JEAN AICARD. - ... son Pere Lebonnard (une piece en versa rendre
jaloux Eugene Manuel) et son Jésus se recommandent aux
fami_Jles pour leurs excellentes leyons de morale théorique et
prauque.
JU LES RENA~D. - Lorsqu' il atteint a une telle perfection, l'art de
Jules Renard évoque le souvenir des estampes japonaises ou un
animal, un arbre, une branche, fait tout fo tableau, comhlant
!'esprit d'une mystérieuse joie; l'influence des Goncourt aidant,
le penchant naturel de son génie, Jules Renard a évité le naturahsme de Zola pour rejoindre le réalisme d'HokusaL
AUGIER. - N'ayant point visé a retenir l'attention du lecteur curieux
qu'aucun obstacle ne rebutera de l'reuvre ou il a découvert
quelque originalité, Augier a passé tout entier avec son auditoire.
DUMAS Fils. - ... il gardera toujours quelques traits du prédicateur,
qui aime appeler le péché par son nom et le décrire avant de le
flétrir ...
·:· ses dernieres pieces, ou !'esprit boulevardier ~e fait apocalypuque ...
HENRY BECQUÉ. - L'art de Becqué est indéniable: on en éprouve
vite les limites.
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM. - Axe/ n'est pas seulement l'reuvre la
plus caractéristique et la plus complete de Villiers de l'lsleAdam : c'est encore la dern1ere expression du romantisme européen, le Faust du XIX• siecle finissant.
PAUL BOURGET. - L'évolution littéraire de Paul Bourget s'est
déroulée avec cette régularité consciencieuse qu'on observe aussi
dans chacun de ses livres.
Le Disciple manifeste déja la coexistence en ~ourget d'un
effort sympathique pour appréhender loyalement la pensée de
son contradicteur et d'une incapacité fondamentale a y totalement réussir.
MAURICE BARRES. - ... une intelligence inlassablement curieuse qui
éperonne une sensibilité assez courte.
Déja (Du Sang, de la Volupté et ae la Mort) il se manifeste

'

�RENE LALOU

PAUL CLAUDEL; 7" . •· Ce~te musique universelle encore inentendue
dans la poes1e fran~a1se...
PAUL VA}-,ERY. - ~es images fondent le concret et l'abstrait en un
metal sans pa11le.
M;aitre de la ,Pure perfection racinienne ... il y réintegre la
dens1té mallarmeenne.
HENRY BATAILLE. - Les personnages y sont assortisaux coussins
et aux tentures ...
Avec. Bataille, le romantisme se refait une virginité par
l'encana1llement.
• _11 n'e,st point d'écr_ivain qui _ait plus souvent rappelé la nécess1te de ,1 aud~ce et qui se son s1 constamment dérobé devant la
plus necessaire des audaces, l'audace de la vérité ...
HENRY BERNSTE!N: - De graves critiques traitaient de surhommes
ces croquemnames pour grands enfants.
JEAN SA~M~NT-. - ··: a m&lt;?ntré qu'il possédait un génie « d.u toe,, a
peme infeneur a celu1 d'Henry Bataille.
TRISTAN ,.BERNARD. - ... son temps lui a fait crédit de tant d'esprit
qu 11 dem1&gt;urera probablement insolvable devant la postérité.
MAURICE MAGRE. - .. . une intarrissable fécondité pour démontrer
que l'o~ peut retourner le précepte racinien et faire de quelque
chose nen.
JU LES LEMA_ITRE. 7" .•. fut succ~s~iveme~t ~m universitaire distingue,
u_n P&lt;?ete d1stmg!-1~,. un ~n~1que d1stmgué, un dramaturge disungu~ et un po!J~1c1en d1st10gué : dans aucun domaine il ne se
mamtmt au prem1er plan .
.Sa sages~~ re,st~it ce~le_ d'un_ bou~geois cultivé qui n'abdique
pomt ses pre1uge~ , m,a1s 11 y a¡outa1t, en ses meilleures heures
la fin~sse narq~o1se d u~ p:iysan de la vallée du Loir. Cela lui
p~r~1t de para1tre plus elo1gné de Coppée et de Sarcey qu'il ne
l'eta1t 1·éellement.
PIERRE BENOIT. - Les premiers de ses romans d'aventures Kamigs"!ªT'_k. et I'Atlanti~e n'étaient pas tres inférieurs a~ produits
s1mila1res de Maurice Leblanc ou r.aston Leroux.
RENÉ BE_NJAMI,N_. - Gaspard ne dépasse pas la facilité superficielle
qui caracter1se les autres productions de René Benjamin.
PAUL et VICTOR MARGUERITTE. - Ils ne cessent jamais d'écrire
« comme tout le monde •.
LÉON DAUDET. - _Il fait des injures, chaque matin ainsi que d'autres
• font des halteres.
'
MARCEL PRO U ~T. - ,"; de cet art tout entier basé sur la lente reprise
p~r le mo1 d~s elements gue le temps y a déposés, de cet art qui
I~1sse aux d1verse~ pa~UE;S de la Recherche du Temps perdu
1 aspe~t de va~tes !11mes 1neg3;lement exploitées'. le dernier mot est
peut-etre moms l amour de I analyse que la hame de Ja synthese.
ANDRÉ GID_E. - Parmi les plus rudes assauts de son inquiétude ¡¡ a
garde son refuge assuré : le classicisme.
'
SU ARES .. - Alain ne cherche_point la poésie: Suares la remplace quelfo1s par un fard orato1re.
RENÉ LALOU.

GABRIEL AUDISIO

L'Art et la Pensée poétiques
de CHARLES VILDRAC

Si l'on ne comprime pas son creur, si l'on ne commence par en
étouffer la voix, il n'est déja plus possible de parler librement de Charles
Vildrac. Car le creur oppose toujours trop vite ses raisons irrésistibles a
la raison: qu'il frémisse, toute argumentation est ébranlée et il vaut mieux
des l'abord renoncer a toute possibilité d'investigation critique. Vildrac
est en etfet de ces hommes dont le seul nom est pour le cceur la source
de bien des émois par tout ce qu'il rappelle de tendresses, de douceur
indulgente, d'humanité.
La nécessité de bannir les appels du sentiment ne va pas sans rigueur
quand i1 s'agit de parler d'un poete qui vous offre le meilleur de son
amour. Mais cette rigueur est moindre si on aborde J'homme par le plus
extérieur de lui-meme, ce qui est le mieux sujet a mesures matériclles,
contróle, lois et partant discussions ou contestations possibles; j'entends
le mode de s'exprimer, J'art.
Charles Vildrac fait partie de ces écrivains qu'on a accoutumé
d'appeler, d'une fa&lt;;on _d'ailleU:rs assez simplement global~, les, un~nimistes seul groupe qm depu1s de nombreuses années au ose :presenter l~s caracteres apparents, si l'on peut dire, d'un corps constitué,
d'une équipe, a une époque ou la liberté est de mode, ou le bon ton veut
que chacun travaille en 1solé et n'exprime que des idées sans précédent,
par des moyens foncierement personnels. Le groupe des poetes de
l'Abbaye n'est toutefois pas si cohérent qu'on ne puisse dresser chacun
d'eux dans sa signification propre et son originahté; ou mieux encore,
c'est la belle homogénéité et la cohésion meme de ce groupe qui permettent de retrouver la valeur efficace de chaque effort individue!, la
réalité des différents apports, et de reconnaitre a chaque membre la
place qu'il occupe. Celle de Vildrac est nettement qualifiable, tant par Je
tempérament de l'homme que par l'art du poete.
Alors que Chenneviere, Duha~el et ~urtout Jules Rom~i.ns se
sont choisi une forme neuve ma1s fondee sur toute la trad1t1on et
l'évolution de la poétique franc;aise (comme le montre bien le cours
de technique poéuque institué l'an dernier par deux d'entre eux) (1),
(1) Cf. Nouvelle Revue Fran~aise, juillet 1922. - 1ules Romains, ! l ntroductio!1 d un
cours de technique poétique, et ltfercure de Franoe, du 15 octobre su1vant, un article de
G. Chenneviere ayant le méme objet.

�L'ART ET LA PENSEE POÉTIQUES DE CHARLES VILDRAC

d'autres, tels que Vildrac, s'en tinrent principalement aux moyens et
résultats de la plus récente expérience: le vers libri&amp;me en effet exerce
encore un regne évident sur feur ceuvre. Mais Vildrac ne semble pas
s'etre résolu a proscrire de son art tous les artífices extérieurs, apparents ?U v~rs-libre, ;_ art~fi~e? désormais pér_imés. Aucune phobie de
mauv:3-1s alo1 ne preside. 1~1 a la condamnauon d'une technique qui a
donne des résultats considerables. Tome forme nouvelle doit pour etre
viable se fonder sur l'acquis total de la tradition, meme la plus récente.
Or, le vers-libre, continuant avantageusement l'entreprise de libération
de la prosodie fran&lt;;aise, l'a enrichie et assouplie, a renové l'effort individue! et donné droit de cité a tomes sortes d'effets attrayants de success_ion, de rimes et de rythmes, d'assonances et d'allitérations, d'adéquat10n de la courbe du poeme a celle de la pensée, bref il a montré, apres
le _vers rom~n.ri_q~e et _le. mallarméen: jusqu'ou pouvai~ aller la poésie en
fa1t de poss1b1lites metnques et musicales. Il a montre: ce n'est pas dire
que tom doive etre reten u. Et le tort de Vildrac est bien sans doute d'avoir
pris en bloc une série de procédés qui tirent l'ceil lorsqu'ils sont accumulés, alors qu'ils rendent d'appréciables services quand on en use avec
mesure et pour telle fin, comme il se doit.
Le moindre de ces artífices n'est pas la répétition: il est difficile de
lire un poeme de Vildrac sans etre frappé par une permanente parité
rythmiq ue, une sorte d'oscillation réguliere dont les points extremes
sont marqués par des mots, des expressions ou des images qui se raJ?pellent l'un l'autre. Les Préliminaires du livre tl'Amour commencentains1:
Le grand oiseau blanc déploya des ailes
Qui étaient toutes pures, qui étaient toute&amp; neuves,

et tout au long de cette premiere piece, comme au cours de bien d'autres
dans le livre, au sein meme de la strophe, résonnent ces appels dont
l'inconvénient lt&gt; moins sensible n'est pas de ralentir le train de l'expression, d'alourdir l'image qui se voudrait dépouillée.
ll dévia un peu. il lomba un peu ...
Des plumes aussi, des plumes un peu...
lis joignent leurs paroles et joignent leurs yeux.
Devant cette porte ils s'arréteront
Ayant un pli mauvais sur le front,
A.yanl un mil mauvai&amp; pour s'épier
A.yant tm mil oblique vers la porte...
11.fais elles se plaisent bien ensemble

Toutes tes richesses, toutes mes richesses ...
Le bras égaré de cet aveugle
Que je deviens et que tu deviens ...

ou bien c'est la succession d'épithetes et d'expressions coordonnées:

GABRIEL AUDISIO

On pouvait quand méme demander av 11ent
Et des parfums et des musiques ...

tous moyens qui peuvent aboutir a un tel exemple typique d'alanguissement de la strophe, ou l'image sans cesse retenue ne réalise pas son
envol:
Quand on Jleve entre ses yeux et le soleil
Un verre áeau pui&amp;é a méme dan, lea roche,,
Un verre d'eau peuplé de helea minuacules,
On ne voit rien qu une eau ébloui,aanle el pure,
On ne voil rien que le soleil
Habillé de l'eau et non plus de r air.

J'entends bien que ces effets ne sont pas de pur hasard, mais recherchés · comme ils l'ont été par d'autres poetes. La répétition systématique
est u'ne source de mystere c_hez Maeterlin~k; elle 1;'e~t pas ~'u1; vain
secours a l'ingénuité de Franc1s Jammes. Ma1s le procede en so1 presente
un grave dan~er: généralement, et c'est le cas chez Vildrac, il. apporte
comme un dementi a la pensée. Bien des idées actuelles ou ango1ssantes,
de celles auxquelles on ne songe qu'en serrant les macho~res ou c:is_pant
les poings, bien des images, des sym~oles y prennent un, air _un peu desuet
de complainte et de chansons, d'a11leur~ so~vent aver~ ¡usque p~r ~e
titre lui-méme. Le Livre d"Amour ne conuent-il pas plus1eurs pages mutulées Cinq chamom? Faut-il rappeler le début des Chant, du Dé1e1péré.
Au long des jours et des ans,
Je chante, je chante.
La chanson que je:me chante
Elle est triste et gaie...
C'est la chanson pour tou;ours
Poignanle et légere ...

et le poeme assez récemment publié, Le Jardín, véritable complainte d'un
gars du nord? (1 ). L'adoption si fréq.u_ente_par Yildr?c de ce, type de poeme
est chose bien remarquable et _menterait qu_o1; s y ar;etat plus_l&lt;?nguement ici-meme si l'on ne gagnait tot la conv1ct1on qu elle paruc1pe au
temoérament de l'homme beaucoup pl~s qu'elle ne résulte de la t,ec?!1\que
de 1tartiste. Il n'en est pas absolument de méme lorsque les repet1t1ons
portent sur des sonorites choisies, mises en vedet,te par la chute du vers1
et prennent l'aspect de successi0n de :im~s ou ~ assonances. Ce s,ont la
des movens proprement voulus ou qui do1vent 1 é!re: le résultat n en est
pas tou)ours ce qu'on pourrait attendre. Osons d1re que le couplet de
libretto guette de telles strophes
Le grand oiseau blanc vola moins haul
Et il s'inclina comme un bateau
Qui a au coté une voie d'eau.

Un trou rond et rouge et noir...
(1) Cf. Noueelle Revtte Fran~aise, 1-' avril 1922·

�L'ART ET LA PENSEE POETIQUES DE CHARLES VILDRAC

. C'es~ la ran~ot; des enrichisseme~ts p_rodigués par le v~rs-libre. Faut11 done a to~te, 1~ee venante un tel deplo1ement de sonontés, une mise
en reuvre s1 evidente de moyens purement extérieurs? Acceptons-en
quelques-uns, mais aux places qui Ieur conviennent. N'en serait-ce pas
une mieux indiqu¿e, le grand éclat de lyrisme ou le jet oratoire et imagé
a besoin d'etre alimenté et soutenu? Je pense a cette fin de l'Europe de
Jules Romains.
'
Foule de Hyde-Park en !fai ;
Foule du Lido en Seplembre ;
Foulea du port el du navire
Foule8 de l'Europe vivanle, ele.

~a}s l,e vers mes_uré qu ~ Vildr~c _manie souvent sans amalgame, paye
auss1 a l art son tribut d 1mconvenients, exactement inverses de ceux
auxquels il entend remédier. Qu'un solide agencement de mots pleins
de sens et de propre valeur, qu'un jaillissement harmonieux d'imao-es ne
viennent le soutenir et enrjchir, il lui faut s'incliner devant le grief(dont
on. ne l'épargne pas !) de sechere_sse et de prosai'sme : la poésie de Vildrac
qu1 procede plus par &lt; atmosI?he~e &gt; que par images, n'en est fatalement
pas exempte. On en prendrau a1sément pour preuve s:a et la quelques
f~agments,, d~ns l'Jntermede des Chanta du Désespét'é par exemple, si un
sm~~re frem1ssement de tendresse n'y était un sur garant de la pensée
poeuque.
Qu'a cet examen quasi mot-a-mot on n'objecte pas avec La Bruyere
que « le plaisir de la c1'itique nou.t 6te celui d'étre vivement touchés de tres
belles choses_. ~ L'art et l'enthousiasme ne sont pas sur le meme plan;
quand cdu1-c1 tombe avec l'accoutumance, le premier accrolt sa force
de duré~. J'accepte de me s~ouler de décl.~matio?s nocturnes, mais que
le plus 1vre emportement la1sse une place (il la la1ssera tót ou tard d'ailleun;) au commentaire a creur fermé. L'art est a ce prix; et l'art s'apprend. Lorsque les deux, enthousiasme et raison, se concilient chez le
meme homme (« le cmu1· en ébullition et la téte froide &gt; dit Nietzsche j
voila qu&lt;! prend corps l'idéal du lyrisme organisé, d'ou 1{e peuvent sorti;
que de tres grandes reuvres, mais rares. Vildrac lui est avant tout
lytique; l'appel de son inspiration l'arrache so~ven{ aux soucis de
l'aboutissement rigoureux, et sans doute l'entraine-t-il encore puisque
sa technique ne s'est pas sensiblement modifiée du Livre d'Amour aux
Chants du Désespéré et que, des avant ceux-ci, on trouvait dans les Découvertes, ces proses poétiques, q uelques-uns des « morceaux » de l'auteur
les plus solidement achevés.
. C'est done plus par son tempérament poétique que par son art que
Vildrac nous touche, et profondément; par son lvrisme sincere, chaleureux et sans attitude, par son ame généreuse qúi sait trouver le beau
moral ou il se cache et le créer, par son gout des choses les plus
humbles qui les exalte et les révele a leurs habituels contempteurs. Par
la Vildrac marque bien sa parenté d'esprit avec les poetes du groupe
dont il fait partie. Un des prmcipaux honneurs des &lt; unanimistes » est
bien d'avoir fait rentrer dans la poésie le sentiment de la valeur en soi
des choses, d'avoir &lt; animé », au plein sens du mot, le réel brut, la

GABRIEL AUDISIO

maticre inerte, d'avoir trouvé le langage qui émeut sans anifice en confrontant l'homme et l'objet. Grace a eux, comme dit Mannoni, « le poete
a retrouvé avec amour le monde oublié ... non pas la nature romantique teintée
de sentiment, mais le concret pur et nu, les aut?·es hommes et toutes les choses,
les ai·bres et les maisons, les ca11·efou1's et les usines. ll redevient comme un
enfant qui presse dam ses mains la terre qui lui est neuve » ( 1).

La création de ce langage dont entendent bénéficier plusieurs poetes
nouveaux venus de la génération actuelle, est une des P.lus riches découvertes de la poésie frans:aise: il n'aura pas fini sa carnere quand " l'unanimume &gt; ne sera plus qu'un souvenir historique. Et il faut dire que
Vildrac parle excellemment cette langue. Comme Duhamel se sent
le c~ur averli du bonheur

a cause du passage d'une voiture
Porlant sa bdche jaune el verte
La plus merveilleuse des bdches,

comme Luc Durtain qui montre que
Sur l'élroit steamer, que bossuent
Ses sacs d'oursins, se3 caisses áhuilres
Et ses pa11iers recouverls d'algues,
Un marchand esl couché béant•..

comme Chenne\liere et Jules Romains qui sait rappeler mille choses délicieuses, Charles Vildrac découvre qu'fl regne un soleil libéi-al comme un c,oup
de vin blanc, que l'enfant peut posseder autre chose qu'un beau carre de
ciel, car &lt; il y a la cheminée de t6le _d'un lavoir: fine, élancée, elle dépasse
tout. Un long morceau d'elle, d'un noir pr-ofond et de contours vurs est 1eul
avec le ciel si pu1· ... Mais voici que la cheminée du lavoir exhale 1oudain un
peu d'une fumée rousse et légei·e, une umée &lt;¡Ui plait au ciel et vous rapproche
encore de tui. - Mais voici, tres haut, vire1' frois hirondelles, et les cris
qu'elles étfrent dan.r l'espace sont comme un assoui•i,sement. - L'en/ant se
laisse pleurer a chaudes larmes.

r

II sait dire.
Je voudrais étre un vieitlard
Que j'ai vu sur une route ;
Assis par terre au soleil
ll cassail des cailloux blancs
Entre ses jambes ouverles

C'est parce qu'il voit et anime les choses qu'il peut lancer ce cri plein
de. promesses éclatantes:
Vie11ne du soleil plein le mur d'en face,
A Ion plus haul caneau vienne du bleu,
El les pieds ser~nt nus et cl,auds panni les sables
El des oiseaux voyageront avec lflS yeux !
(1) Cf. Inlenlio;is, o• 4, avril 1922.

3o

31

�L'ART ET LA PENSEE POETIQUES DE CIL\.RLES VILDRAC

C'est par la qu'il montre l'ame d'un paysage :
I t y avait un remblai de gravas
Avec de&amp;Bus un chemin maigre
A jamais inquiet d'etre perché la
Et sans communion avec la terre.

C'est par la qu'il touche !'ame de l'homme :
O toi qui sail la langue
Qui retrouve et alteint dan&amp; leur nudité
Les hommes et les femmes avec qui tu es sur la terre

L'ame du soldat que la releve sauve pour un temps:
Et s'il réve. c'l's/ au délic,
D'61er u s souliers pottr dormir
A Neuvilly . dans une étable

L'ame du fantassin désespéré :
Je voudrais avoir été
Le premier solda! tombe
Le premier jour de la guerre.

Et c'est par la qu'atteignant l'ame humaine, il atteint aussi ie meilleur de son art, dans de telles strophes qui sont sans contredit parmi ce
que la poésie fran.;:aise a compté d'accents le plus purement émouvants
depuis des années :
La bonté des hommes
N étail pas constante ni tenace ...
.Mais lorsque son jour mrivail
Elle était aussi pénétranle el chaude
Qtt'une eau-de-vic qu'on boit en fraude
Dans les pri8ons ...
Il vil une ville
Choyée de soleil.
De beaux souliers neufs
Grinfaient a pas vifs
Sur les trottoirs propres.
El l'on entendait
Le long des boutiques,
Derriere les stores,
Toutes les pendules
Qui sonnaient midi.

GABRIEL AUDISIO

Celle de Vildrac est tout unie; c'est le roete de l'amour, au sens le plus
large du mot: l'amour pour tout ce qui existe et vit, l'amour humain .
L'humanité de Charles Vildrac est sous le signe de la tendresse : elle se
~anife_~te a ~ou~ les instants de sa vie, et non seulement de sa vie poéuque, ¡ en su1s bien sur sans le connaitre; elle se méle a chaq_ue autre
sentiment issu de la sensibilité: humilité, pitié fraternelle, am1tié, charité. Cette tendresse est répandue dans toute l'existence quotidienne que
le poete sait rendre meilleure a vivre parce que son optimisme y va sans
cesse a la &lt; découverte &gt; du beau et du bon et révele mille symptómes
d'excellence réelle chez l'homme. Pour cela, il fallait vraiment aimer
ses semblables, non par systeme, mais d'un amour total, on dirait
presque religieux.
Si cette tendresse se répand bien sur toutes les choses et tous les étres,
si cette sensibilité répond a tomes les sollicitations, s'offre a tous les
silences, reconnaissons aussi qu'elle le tait d'une fac;on « uniforme. Le
poete a en quelque sorte trop d'amour au fond de soi pour luí imposer
des différences de niveau et de qualité. Mais les memes battements du
creur, devaient-ils traduire tant d'émois différents? et l'amour n'aurait-il
point gagné a se hausser davantage ? Certes il est nécessaire d'affirmer,
de redécouvrir que la nature de l'homme n'est pas si entachée par des
fautes originel!es que bien des signes n'accusem encare un réel avoir de
bonté.
Donner du feu si poliment au premier fumeur passant, trinquer alors
qu'on pourrait trouver tant de raisons de se battre, se dévouer au service de n'importe que! promeneur égaré, voila sans conteste des preuves
de l'obligeance nauve de l'homme qui valaient d'etre di tes, avec plus ou
moins d'insistance; et l'on partage volontiers l'émotion du voyageur
angoissé, perdu dans une auberge triste, qui sanglote tout bonnement
parce que la petite fille lui a embrassé la main et donné une fleur.
Tendres chants d'amour, précieuses découvertes. Mais le découvreur ne
pouvait-il mener plus loin ses blanches caravelles? et les quittant, pénétrer des contrées moins accessibles que leurs rivages ? on l'eut aimé; et
ce qui manque, ne serait-ce point ce que les Préliminaires du l. ivre
d!Amour annon\aient, quand le poete était la,
Le réve tendtt désespérémenl vers des archipels
Et vers telle vie :
Une vie dans le vent, tou.les voiles dehors ...

Mais ou sont les archipels? ou cette vie dans le vent? Tant de banlieues parisiennes valaient-elles de supplanter ces Hes; et tant de tendresses de perites filies, de buveurs de guinguettes, de gars;ons livreurs,
cette existence au vent, voiles dehors? C'est Vildrac lui-meme qui
répond

Apres de tels exemples, il n'est pas téméraire d'affirmer que si cette

Et Je voudrais bien...
Mais l'eau croupissante aussi voudrail bien...

« nudité -., ce gout de la réalité vra1e des choses, conduisent Vildrac au

meilleur de son art, c'est que sans dome ils ne participent pas seutement
d'une communauté de tendances d'école littéraire. Par dela l'écrivain
plus ou moins artiste, l'homme se révele et le fonds de sa natu re propre.

On ne le regretterait pas tant si cette uniformité dans !'origine et
l'expression de la pitié n'apportait l'impression d'émois trop faciles et

33

,

�L'ART ET LA PENSEE POETIQUES DE CHARLES VILDRAC

comme une monotonie. Cette monotonie, le cercle fermé assez court
des themes d'insfiration la souligne encore : le poeme Vi1ite dans le
Livre d'Amour n est que le canevas de la petite p1ece l'lndigent qui termine les Découverte,. L'égalité du ton concourt aussi a ce résultat; il ne
change guere d'une piece, d'une ceuvre a l'autre, méme apres l'épreuve
de la guerre qui a pourtant secoué rudement le poete, lu1 meurtrissant
la chair, infligeant au meilleur de son ame le plus cruel démenti et laissant sa mémoire obsédée. Sa pensée garde la méme tournure et son art
le méme aspect. La guerre le surpasse; malgré, comme dit Romains,
que « l' évenement ait lepa, et le poil d'une bete quaternaire », il ne se résout
pas a Je pcendre durement, comme Durtain par exemple (il est vrai que
pour Vildrac « la colere est imptwe et stérile »), et dans sa révolte méme, il
semble se complaindre, et c'est encore sous le rythme de chansons
qu'il dit
C'esl au pelil jour qu'ils trépassent ...

GABRIEL AUDISIO

déja pré~ente au creur et a !'esprit d'un nombreux et valable public, que
nécessaire a identifier la qualité de sa pensée poétique. Par la on retrouve,
sans confusion possible, la place propre que Vidrac a prise par ses accents
persvnnels dans le groupe des poetes de l'humain. 11 est celui qui s'adresse a
tous,
la masse, au &lt;&lt; peuple », socialement parlant (et, qu'on le note, avec
succes), mettant le mieux a leur portée le langage et la pensée communs a
ses compagnons d'équipe; et ce n'est, en somme, pas un mince mérite pour un
membre du groupe auquel demeure depuis bientót vingt ans le nom d'u11animistes ? Contnbuant ainsi pour une bonne part a la cohésion du groupe, il
nous donne le droit de l'y situer. Seul, il ne serait pas impossible que, Charles
Vildrac demeurat sous l'aspect, d·ailleurs quelque peu contradictoire, d'un
élégiaque offert a tous les hommes ; considéré « en corps 11, il a une autre et
grande portée: il est le chemin d'acces de sommets tels qu'Europe, qui, sans
lui, seraient diffic¡lement atteints. Charles Vildrac est préalable a des auteurs
comme Jules Romains: il touche et conquiert des creurs qui désormais ne
se refuseront plus a de pures sources d'art, a de hauts envols d'humanité.

a

Ne m'objectez pas: « Qu'importe que cette tendresse ne s'exprime pas
differemment dans chaque cas; sa pitié est humaine et nous to11che ». Alors je
ne dirai plus rien. N'ai-je pas voulu des :'ahord que mon creur se fermat?
Sinon, reprenant le livre, je ne penserais qu'aux camarades, aux freres, au
frere. La tendresse de Charles Vildrac est d'un frémissement vrai qu'on ne
conteste pas ; on scnt sa main prete a se tendre a tous les dénuments, mieux
peut-etre que celle de mcilleurs théoriciens de la charité; rnais qu'on puisse
dire que toutes les pitiés n'ont pas la merne qualité, ne se traduisent pas de la
meme fai;:on; ainsi de la mort de Henri Doucet, ou Vildrac nous angoisse, et
de la réception de tel colis de poires, qui entend nous émouvoir par d'identiques moyens. Si l'amour total n'a qu'un plan, il est bon que l'expression en
differe suivant les especes. Cela est si vrai que l'on arrive parfois, meme sans
avoir lu au préalable vingt pages de Nietzsche, a ce resultat détestable: l'attendris&lt;:ement aboutit a des effets contraires. Ne va-t-on pas trouver bien que
Bastien ne s'emharque pas sur le Tenacity et se sauve avec Thérese? que les
jeunes filies rient du Monsieur qui tombe daos la rue boueuse? Tenez, on est
tenté de dire, a voix basse, car ce ne serait pas sans honte au fond: i/ est trop
bon ... Et ce qui ne contribue pas peu a donner cette impression, c'est un
certain ton « édifiant » qui regne en bien des poemes ou les « JI Jau t ... il ne
Jaut pas ... Fais ... 11e v.1 point.•. » semblent moraliser. Ce n'est pas a la charité
chrétienne qu'on s'en prend ici, mais a son expression qui peut etre autre.
Ainsi Georges Duhamel, dans la Possession du Monde, a-t-il réalisé un véritable
manuel du bonheur qui est loin d'etre un impératif sentimental ou ce qu'on est
convenu d'appeler un recueil de lectures morales. 11 faut cependant reconnaitre
que Vildrac se présente délibérément sous cet aspect, puisqu'il s'y encourage
ainsi :
Va, ne sois pas géné de laisser paraitre en toi
Lajeune filie et la mere que fut ta mere,
L'enfant que tu étais et qu'd jamais tu demeures.

GABRIEL AUDISIO

..

Indiquer ce qui manque de force mále a l'humanité de Vildrac, de« dosage 11
a sa sensibilité, était moins destiné a restreindre la portée de son reuvre,

34

35

�L IV R E.S
j Le Mouton Blanc donne son opinion sur tous
PAUL GAULTIER. 1 vol. : 7 .50.

L'idéal Moderne. -

LIVRES
les Livres qu'il re9oit

PAYOT, éditeur. -

Ce livre, couronné par l'Académie Crancaise, écrit « de bonne Coi »,
tente de concilier les « antagonismes » des théories modernes « en
une synthese supérieure ». C'est un ouvrage de bon sens, mais
qui nous rappelle la parole de GEoncEs DuMAS : 1, Le bon seos,
c'est toujours la pbilosophie de la veille. » 111. PAUL GAULTIEll
cherche a résoudre la question morale, la question eociale et la
question religieuse. 11 ne nous semble point qu 'il y ait réussi. Le
meilleur profit qu'on lirera du livre sera de revoir, pour son
propre compte, un grand nombre de lheses et d'hypoth~ émises
par des penseurs et des philosophcs de valeur inégale, mais auxquels !lf. PAuL GAuLTIER mele étrangement beaucoup d'écrivains
contemporains dont certains ne brillent pas par une compétence
notoire en ces rnatieres austeres : « Les passions vous rendent
1&lt; esclaves » ainsi que Gérard d'Houville l'a bien vu. » 11 arrive
aussi que 111. PAuL GAuLTIER entonce des portes ouvertes et que
ses développements sentent la dissertation scolaire. D'autres Cois,
plus visiblement soucieux du droit que du fait, il apporte des solutions puremcnt théoriques a des qucstions essentiellement pratiques.
La cause en est 1° daos un manqu ede sftreté Iogique qui conduit
l'auteur a brouiller les not'ons, 2° daos le désir d'opérer a priori
des conciliations entre des theses dont on ignore encore si elles ne
s'excluent pas. - Le style, trop oratoire, est cependant sans relief
0n y décele des clich \5 1 des redondances, des citations misérables,
et un abus de termes incidcnts, copulatifs, restrictiís ... qui alourdisscnt la phrase saos affincr la pemée : « La eharité est indispensable, je veux dire celle-lir. qui n'est proprement ni l'aumóne... ni
a jortiori ... A ussi bien la charité vraie... Elle est don de soi, le don
d'une 11.me ir. une autre 11.me, le don de toute son dme pour
reprendre le titre d'un roman de !lf. Bazin. Cette charité-la ...
etc ... » Une tendance marquée au verbalisme.

GEORGES TURPIN. - Quelques peintres du temps présent. de la Revue littéraire et artistique. - 1 Yol. : 3 fr.
GEORGES TURPIN. - Dans le sentier des marjolaines. Revue littéraire et artistique. - 1 vol. : 3 fr.

Edit.

Ed. de la

Le litre fade contraste avee la Cougue maladroite du contenu.
L'auteur se déclare « spontanéiste », daos une préface truculente,
ou il affirme que « la poésie ne peut etre qu 'immortelle » et les
,, versificateurs » « de fau.x-poetes ». « Ce poete-né incubera une
idée, et, les vers, l'instant venu, jailliront de son cerveau comme
des étincelles. » Les vers de GEORGES TunPJN semblent effectivement
jaillis un peu trop spontanément.

HERNANDO DE BENGO ECIIEA. - Le Vol du soir. - Théatre, portrait par E. A. Bourdelle. - Editions des Tablettes, 1 vol.
C'est un recueil de trois pieces : 1 ° Le Vol du Soir, 1 acte en prose.
Citons, les lextes se critiquent d'eu.x-mémes : « llfadge - Si tu
me comprenais / Mais ce n'est pas possible ; nul ne me comprendra jamais / Je suis nocturne et rétractile I » 2° Le Masque de la

llfort Rouge, drame chorégraphique en I acle et 9 tableau~ d'apres
EoG~ ALLA.N Pre. 3° Sorat/1.ma, drame musical en quatre épisodes,
mus1que de Gu1LLERMO U.NBB.

S. BOUTET-LAGREE. - Trois Légendes d'Armor. Tablettes : 1 plaquette.

Editions des

Ces vers libres ne manquent pas de comique :
Coursier stupide,
Je veux ma Sirene intrépide ...
Entendez-vous Morwack hennir
De la mer a la montagne ?...
Ecoufez sür le rivage
La légende du vieux Gradlon l ... etc...

PAULA. - Pietro mon cousin (mreurs de vierge moderne).
Editions des Tablettes : 1 plaquette.
Nous lisons sur la page de garde « Du mime auteur. Sapho, mon
amie (roman de mreurs lesbiennes), - Jacques, mon mari, Yves, mon amant ». L'auteur n'a qu'a continuer. - Pi~tro est
d'ailleurs, aussi affligeant que sa cousine. 11 p,-rle le méme francai;
qu'elle.

�REVUES
1

REVUES

Le Mouton Blanc donne son opinion sur toutes les Revues qu'il re9oit

1

NOS BONNES FEUILLES. dans un bar.

LA NOUVELLE REVUE F.RANQAISE. - Directeur : JACQUEs
füvIERE. Secrétaire : JEAN PAULIIAN. - Octobre :

MEMENTO
MARCEL PRousT : La regarder dormir. - ROGER ALLARn : Petite
fugue d'Eté. - Borus DB ScBLCEZER : Anton Tchékhov. - JEAN
G11\Aunoux : Finale de Siegfried et le Limousin. - ALBERT TBIBAUDET : La composition dans le Roman.
« L'épopée ne demande pas de composition, seulement les épisodes,
dont elle est formée, en exigent une ... Comme l'épopée, le ro man

LE DISQUE VERT. - Directeur : FRANz HELLENS.

-

Octobre

PAuL DERMÉE : Escale (poeme).

REVUE FEDERA.LISTE. -

Octobre :

dit fort justement par la voix de Castor : « Le grand poete est
celui qui ajuste sa fureur aux moyens d'expression dont il
dispose », mais publie des vers bien mauvais de JACQUBS PRBNAT,
forézien : Pou.r une jeu.ne épousée :

La maison est endormie ;
Et le jour grandit encor.
L'air est írais, a pres la pluie
On avance sans effort.

-

M. JACQUES REYNAUD, en signalant le Mouton Blanc, cite pelemele les noms des précurseurs et des artisans du classicisme
moderne que notre maniíeste s'efforce de présenter avec ordre. Il
nous reproche d'oublier 1',!AuRRAS.. Rassurons M. JACQUBS REYNAUD.
MAuRRAS, s'il n'occupe maniíestement pas la place centrale dans
la préparation du classicisme moderne que, d'ailleurs, il ne saurait,
guere accepter, se situe néanmoins exactement pour nous clans
« cette lignée de prosateurs » !JUi « d la suite de FRANCE et de
BARRES travaillaient a maintenir ou a restaurer le sentiment de la
perfection » dont parle notre manifeste. Nous invitons M. JACQUBS
REYNAUD
le Jire.

a

J. H.

La littérature espagnole en 1922 L'CEuvre b/Uie de Jules Romams.
·

G. DE Toll.RB. -

01 1
s0 :

Novembre

MAunrcE Bo1ssARD : Chronique dramatique.

:ROGER VALeELLE

u

ne fillette

LES ECRITS DU NORD~ - (Direcleurs : FRANZ HELLENs et PAUL
DERBORGHT) n
I, novembre 1922.

BENH~IIN C'nÉMIEux : Henri Duvernois : « On peut d'ailleurs se
demander si le classicisme du xx• siecle ne trouvera pas d'abord sa
forme dans le cante, comme celui du xvu• l'a trouvée d'abord au
thédtre et celui du xn• dans la poésie lyrique. »
MA.RoEL JouBANDBAu : Clodomir l'assassin. ALBERT CoBEN :
Projections ou Apres Minuit a Geneve.

est formé d'épisodes ... Et ces épisodes, eux, exigent une composition a laquelle ne manque aucun grand romancier ... L'expérience
nous montre qu 'un certain idéal de « composition » classique,
portant sur les caracteres et sur l'reuvre, doit étre considéré comme
un danger et un ennemi du roman ... En réalité, il y a deuz
grandes divisions de l'art littéraire : l'art a qui le temps est mesuré
et l'art qui dispose librement du temps. Le discours, la conférence,
le thédtre, la nouvelle, sont des genres tres différents, mais ils présentent ce caractere commun d'etre contraints a ufüiser un minimum de temps pour un =imum d'effet. De la la nécessité et les
lois de la composition. Le lyrisme, l'épopée, le roman, disposent
au contraire du temps a la fai;on de la nature elle-m~me...
L'épopée peut se répandre en liberté, et le roman aussi. »

Septembre

VA~-

'

GABI\I~L A

u-

Ma~omet;e, ~a Revue_ littéraire et artistique, l'Archer,
Lucifer, l A frique Latine, les Cahiers d'lcare la Gazette
des Alpes, les Primaires, la Mouette.
'

- Le -~outo~. ~lanc r~mercie toutes les revucs et tous les ·our;~Jx
quLa1 Ju_squ_1c1 o~t bien voulu signaler son apparition : i'Ane
r,
V1e littéraire, Bonsoir, Comcedia L'Intransi ea t

i

I

Journal du Peuple, l'Internationale, l'Eclai; Le Pro re! d:
Le
la Gazette des Alp~s, le Journa~ de Charolles: La Revie Fédérafut~'
La Dépéche al~érienne, La Liberté, Manometre, La Ré ubli
'
et lous ceua; qui se proposent de la mentionner prochainefnent~ue,

�JJOURNAUX
j Le Mouton Blanc donne son opinion sur tous les Journaux qu'il rec;oit 1

Donnez-noua lea noma et adreasea des pené&gt;nnea auaeeptiblea de
a'intéreaaer a notn: revue. Rempliuez cette &amp;che et adreaaez-la:

a

ACTION FRAN(,":AISE. - 13 novembre 1922. Orion, rendant
compte du Regret de la Grande lle (Madagascar) de PAuL
SouceoN, écrit :
Mais la deuxieme audace de M. Souchon a été cou.ronnée d'un
succes étonnant. ll a écrit ses poemes toul entiers en vers blancs
et, de tout temps, il a sembté qu.'il étail impossible de réussir le
vers blanc en frani;ais. Mistral a réussi le tour de force en proven&lt;;al, mais le Poeme dn Rhone prouve que le génie en sa plénitude
peut, comme la charité dans le cantique de lean Racine, tout
vaincre, tout esperer el tout soufffrir. M. Sou.chon, il fau.t le dire,
a réussi. Ses vers sans rime ont une mu.sigue invisible, mais qu'une
oreille exercée ne peut pas ne pas saisir :

Nous sommes d'une vieille race,
Aussi vieille que le soleil :
Quand nous chantions, les soirs saos !une,
Assis en rond autour d'un feu,
11 nous semblait que la grande tle
Révait taut haut par notre voix.
Voila qui est curieux et qui ouvre des horizons. Le tour de force
n'est peut-étre pas a recommander, a cause de la difficulté, mais,
une fois, on a plaisir a la voir tournée, et, tout compte fait, surmontée.
Comment se peut-il qu'Orion, qui aime la poésie, ignore encore
l'existence d'une lechnique poétique qui a fait ses preuves depuis
quinze ans ? Des poetes comme Jules Romains, comme Georges
Chcnneviere, comme Jouve, - sans compter des jeunes comme
Audisio, Puget, Ponge, Dalby, Goffin, Adrienne Monnier, Fierens,
etc... - obéissent aux regles d'un code poétique parfaitement
constitué, et dont on attend d'ailleurs la parution prochaine. Par
malheur, les André Thérive, qui ont la vue trcuble, prennent les
vers classiques modernes pou.r des vers blanca I Espérons que la
lecture du Mouton Blanc, et des poetes qui observent les lois de
cette technique destinée a remplacer la technique ancienne, instruira Orion et l'empechera désormais de découvrir l' Amérique....
a Madagascar.
J. H.

IMP. DES l\CUTILIÍS, 15, RUE JENSON, TOURS.

Le gérant : RENÉ GAUDEFROY.
#

· MAUPRÉ

..

par CHA ROLLES (S.-&amp;-l.)

au .. mouton blanc "
NOMS

ADRESSES

���</text>
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                  <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                  <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1752559&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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                <text>Le Mouton Blanc, 1923, No 4, Enero</text>
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                <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                <text>Maupré par Charolles (S &amp; L)</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>REVUE MENSUELLE .

SEPTEMBRE
~OCTOBRE

CE NUMÉRO SPÉCIAL: 5 FRANCS

1 9 2 3

DIRECTRICE: MARTHE ESOUERRE
REDACTEUR EN CHEF: JEAN HYTIER

HOMMAGE
A

'JULES ROMAINS
:: MAUPRÉ ::
par CHAROLLES (S.-&amp;-L.)

DÉPOT : MÀISON DES ÀMIS DES LIVRES, 7, RUE DE L'ODEON, DÀRIS-Yle

��-.__
f

S_ I_S_L_ l O T__
t;:_C_A-·C
--E-N_T_R_A_L--~,

U.A.N.L,

NOTES

HOMMAGE A JULES ROMAINS
Le Fauconnier . . .

Portrait . . . . . . .

Adrienne Monnier. . .

A Jules Romains .

André Cuisenier . . . .
X . ........ ..
Marthe Esquerré ..
Gabriel Audisio ..
Benjamin Crémieux ..
Albert Cazes . . . .
René Maublanc
.. .. ..
Marthe Esquerré . . . .
Franz Hellens .
René Lalou . ..
René Maublanc

Jules Romains. Bio,rr,iphie . . .
Bibliog-raphie-lcono,rrapnie ..
Jules Romains, Poète épique .
Jules Romains, Poète lyrique. .
.. .. ..
Jules Romains, Romancier et Conteur ..
Le Comique de Jules Romains dans « Les
Copains,. ... . . . . . . . . . . . . . . .
Jules Romains et le Cinéma . . . . . . . .
Le Théâtre tragique de Jules Romains ..
c M. Le Trouhadec saisi par la débauche , ..
c M. Le Trouhadec, aux Champs-Elysées.
Sur la Prose philosophique de Jules Romains.

René Latou ...
Jean Hytier . . .
Francis Ponge .
O. Mannoni . .
. .... .
Georges Chennevière
Pierre Sichel . . . . . .
Benoist-Méchin ....
Claude-André Puget. . . . . .
Francis Ponge .

Jules Romains dans son Époque . . . . . . .
Jules Romains et le Clacissisme moderne.. . .
Qualité de Jules Romains . . . . . . . . . . . . . .
L'Attitude unanimiste .. . . . ... . . . . . .
Jules Romains et la Technique poètique ... .
La Phrase d e Jules Romains . . . . . . . .
Jules Romains, la Musique et les Dieux
Jules Romains et les Voyages . . . . .
Jules Romains, Peintre d e Paris . . . . .

J. Portail. . . . .

Étude et Variations sur un thème de Jules
Romains ... .. .... . . . .

Paul Fierens . . . . . . . .
Philippe Kourth . . . . . .
Waldo Frank (texte et traduction)
Herbert Read
id.
Stephan Zweig
id.
J. Estelrich
id.
Antonio Marichalar id.
Mario Puccini
id.

Jules Romains et la Belgique . . .
Témoignage de Suisse . . . . . .
La Vie américaine de Jules Romains
Jules Romains et l'Angleterre . . . . . . . . . . .
Jules Romains . . . . . . . . . . . ..
Jules Romains et la Catalogne
Jules Romains et l'Espagne
Jules Romains et l'Italie

Jean Hytier . . .

Ode .. . . . . . . . . . . . . ..

HOMMAGE

f!~i;s ~~:~~~~o~:~

L"Hommage à Jules Romains

•
••

Ainsi s'explique la composition du présent numéro. Nos lecteurs
nous pardonneront de_ ne pas trouver ici les noms de quelques
ainés de Jules Romams, notamment ceux de quelques maîtres
justement glorieux dont l'approbation nous eùt été précieuse.
Mais, à part un ou deux écnvains du même âge dont le témoigna~e s'explique, nous avons désiré que tous les collaborateurs
de I Hommage fussent plus jeunes que celui à qui il se t ro uve
dédié. Il va sans dire que les témoiRnages auraient pu être beaucoup plus nombreux. Mais le souci d ordonner autant que possible
des études particulières, d'en composer une image assez fidèle, ne
nous a pas permis d'additionner les marques écrites de sympathie
suscitées par notre projet. - Si l'on veut bien songer que Jules
Romains n'a que 38 ans, on pourra mieux apprécier la signification
d'un acte dont" le mouton blanc" est fier d'avoir pris l'initiative.

•••

•••
•
••

•••

L'HOMMAGE A J'ULES ROMAINS

,o

exemplaire sur japon Impérial (hors commerce), et
exemplaires sur Hollande
van Gcldcr (dont , hors commerce) à 10 fr.
ÀDRESSER TOUT CE OUI CONCERNE

t• La Direction, à MARTHE ESQUERRÉ, •64, Àvenue Wilson, Saint-Denis (Sei;1e).
2• L'ADMlNlSTRATlON, à RENÉ GAUDEFROY, 18, Rue Notre-Dame-de-Lorette,
Paris. Ch~que Postal: 543.80
3• La Rédaction - Manuscrits, Livres, Revues, - à JEAN HYTIER, Maupré, par
Charolles (Saône-et-Loire).
Àbonnemcnt: 20 fr. pour tous pays. -

=--=..

•••

Les Abonnés recevront le présent Numéro sans augmentation de prix.
IL &gt;,. ÉTÉ TIRÉ DE

1

I

le Numéro ordinaire: 2 fr. -

Spécimen gratuit.

II

CHANGEMENT DE DIRECTION
L'ancienne direction du "mouton blanc'' ayant cessé de
s'intéresser à notre tentative, nous avons le plaisir" d 'annoncer à
nos lecteurs que la direction du "mouton blanc" sera désormais
assurée par Marthe Esquerré ' . Tous ceux qui ont marqué leur
sympathie à notre effort, et tous ceux qui se fussent réiouis de
son échec, peuvent être assurés que "le mouton blanc" va s\1ffirmer, se développer et continuer, avec la même méthode, avec la
même bonne humeur, mais avec une vigueur singulièrement accrue,
à intervenir dans la grande bataille spirituelle du X.Xe siècle.
Nous prions nos lecteurs d'excuser l'interruption dont a souffert la publication du "mouton blanc''. ~larthe Esquerré leur
demande de bien vouloir lui faire parvenir sans ménagr::ment toutes les réclamations et toutes les remarques de tous ordres qu'ils
pourraient avoir à formuler.
Une revue comme "le mouton blanc" doit être en relations
suivies avec son public. Entre eux deux, il y a, d'ailleurs, une
sympathie nécessaire, un accord de }ait, qui vient de ce que "le
mouton blanc" s'adresse expressément aux 1.500 lecteurs qui
font le public français, et aux quelques centaines d'amateurs
étrangers qui s'y rattachent spirituellement. C'est à ce public que
songeaient les grands classiques du XVII me siècle quand ils prétendaient que la première des règles est de plaire. C'est à ce seul
public que nous voulons plaire. C'est sur ce public que nous
comptons pour nous aider, nous encourager, nous conseiller, et nous juger.
(1) Marthe Esquerré publiera dans chaque numéro une Chronique thé,itrale.
Celle-ci ne ressemblera pas à ce qu'on entend d'habituùe par ce nom. L'auteur
prendra, au_ contraire, prétexte des spec_tacles du mois pou_r ~tudier les conditions esthétiques d'un grand an dramattque, dont le class1c1sme moderne ne
saurait se passer.

�EN VENTE. aux Editions du MOUTON BLANC

EN VENTE prochainement au MOUTON BLAJ\C

GEORGES CHENNEVIÈRE
JEAN HYTIER

Le Chant du Verger
Édition de luxe origina le limitée à 100 exemplaires

5 exemplaires sur Japon Impéria l à 115 Francs
r 5 exemplai res sur Hollande van Gelder, à 7 Francs 50
70 exemplaires sur Velin pur pl Lafuma à 2 Francs 50

Le Plaisir Poétique
Etude de psychologie
Un volume in-80 raisin

rn exemplaires sur Hollande à 20 Francs

'l 80 exemplaires à 10 Francs
50 exemplaires seront réservés aux Amis du Mouton Blanc

VIENT DE PARAITRE:
MARTHE ESQUERRÉ

Cromede:yre - le -Vieil
et le "Chéâlre poétique français depuis 1843
Le Théâtre poétique depuis lù chute des Burgraves
Le sujet de Crornedeyre-le-Vieil. Le caractère
dramntique et la composition de Cromedeyre-le-Vieil

Les Techniques Modernes
du Vers Français
Chapitre 1: Trois Techniques du Vers. classique et du Vers libéré. -

Chap. Il: Technique du Vers

Chap. Ill : Le Vers libre. -

Chap. IV:

Th éorie constructive du Vers classique-moderne

L'expression. La technique poétique.

Un volume à 4 Francs.
50 exemplaires sont réservés aux Amis du Moulon B]anc

Un volume in-8° raisin

400 exemplaires à 4 francs
50 exemplaires seront réservés aux Amis du Mouton Blanc

ADRESSEZ LE MONTANT DE VOTRE COMMANDE
à RENÉ GA UDEFROY
Administrateur du

' Mouton Blanc "

18, Rue Notre-Dame-de-Lorette, PARIS - Chèque postal: 545.80

Àdressez à l'avance le montant de votre commande à l'Àdministrateur du

"Mouton Blanc"

•

�j)OUR PARAITRI: prochainement au l\10UTON BLANC

ltnwutcnMw

GABRIEL AUDISIO

Hommes au Soleil

rendra compte dans son prochain numero

POl:ME S

des O UV RAG ES et des REVU ES

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LE DISQUE VERT
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Une étude critique sur un auteur . coutempora1n ;

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L'opinion du "mouton blanc " sur les livres, les revue.s et

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Chaussée

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Waterloo,

1385

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Georges Chennevière,

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André Cuisenier, Marthe Esquerré, J. Estelrich, Le Fauconnier,
Paul Fierens, Waldo Frank, René Gaudefroy, Franz Hellens,
Jean Hytier, Philippe Kourth, René Lalou , 0. Mannoni, Antonio
Marichalar, René Maublanc, Jean Meunier, Adrienne Monnier,

Henry Petiot, Francis Ponge, J. Portail, Mario Puccini. ClaudeAndré Puget, Herbert Read, Jules Romains, Pierre Sayn,
Pierre Sichel, Stephan Zweig.

LUCIFER
publie, dans son numéro de juin (24 pages in-4°) :

Grand Hôtel Poil·e et Singes dans le noir, poème,
de MARINETTI; Les Charcutiers, pamphlet, de·Marius
R10LLET ; Beauduin et Marinetti, étude critique,
de Roland BELIIUAIRE
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Rue de !'Abbaye d' Ainay,

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Lyon

�est l'organe du classicisme moderne
TouT à l'opposëd'une prétendue tradition néo-classique 4ui n'a d'autre
idtal que l'imitation de formes périmées, la doctrjne &lt;lu

"mouton

blanc"

entend par le contact direct avec la vie moderne dans ce qu'elle a d'essentiel,
renouveler les thèmes et l'inspiration, affirmer une technique poétique,
retrouver le sens de la forme achevée, rt:tablir un équilibre dans l'œuvre
d'art, - recréer un style.
Le romantisme a substitué a la matit're épuis ~· e du class1 ..: isme du XVrJi
siècle une partie Je la matière d'un classicisme nuu,·eau, mais sans réussir,
faute de savoir org:i nisi.:r sa découverte, à constituer lui-même une époque
classique. Seuls, au milieu de cette renaissance impulsive, des artistes plus
conscients comme flaubert et Baudelaire, arrÎ\'t'rent à discipliner la matière
romantique, sinon moderne, et réalisèrent comme une pr.!figuration du classicisme futur. Mais, depuis eux, le donné littéraire s'est tellement enrichi, par
l'apport même des événements, les révélations d'un pré..:urseurcornme Rimbaud,
les expériences techniques du symholisme, l'effort d'un Verhaeren, l'intuition
d'un Charles-Louis Philippe ... qu'il faut reprendre la tâche à pied-d'œuvre.
Alors que tout romantisme est uae dispersion anarchique et personnelle,
tout classicisme est une synthèse spécifique, fruit d'une œuvre commune et
volontaire. Il comporte une rénovation complète: fond et forme, matière et
technique. Il vise à exprimer l'essence Je l'époque dans des œuvres de style.
- La matière du nouveau classicisme, c'est la vie et l'homme modernes,
conçus aussi bien sous l'aspect des collectivités que sous l'apparence de l'indi_
vidu - individu tout différent, &lt;l'ailleurs, de celui qui constituait l'objet du
classicisme ancien . Cette représentation totale, profonde et harmonieuse, sera
l'œuvre du XXe siècle. I.e classicisme moderne est né il y a environ quinze
ans: il a ses précurseurs, et déjà ses premiers maitres. Tandis qu'une lignée
de prosateurs, à la suite de France et de Barrès, tra\'aillaient à maintenir ou
à restaurer le sentiment de la perfection, tandis qu'un Claudel, ou un Proust
poursuivaient la découverte de la matière, d'autres qui représentent le nouvel
équilibre, ajoutaient à leur révélation profonde de l'objet une organisation
pleinement classique: Jules Romains, André Gide, Georges Chennevière ...
Le meilleur hommage que nous puissions rendre à ces maîtres, comme à
ceux du XVJ1t1 siccle - ~ous l'invocation du " mouton blanc 11 qui jadis servait d'enseigne au cabaret où se réunissaient Racine, La Fontaine, Molière et
Boileau - sera d'assurer, selon nos moyens, l'établissement définitif d'un
classicisme moderne et des vérités esthétiques qui en sont à la fois l'expression
et la condition. Un telle œu\'re n'est pas de celles qui s'improvisent en quelques années, à la manière de ces mouvements artistiques, fugitifs comme des
modes, dont notre époque a pris l'habitude. Ce ne sera pas trop peut-être de
tout un siècle et de la bonne et forte volonté de plusieurs générations pour
l'accomplir honorahlement.

--

•

PORTRAIT DE JULES ROMAINS PAR LE FAUCONNIER
Apparlienf eu A1u$€e dr l'Alherfine ( Vienne)

•

�•

ADRIENNE MONNIER

A JULES ROMAINS

Après sept ans de service
Fait pour toi et pour tes frères
Tu me donnes privilège
De m'asseoir à votre table.
Mon art est encor peu sûr
Et vos lois me semblent dures, ·
Mais armée de ta science,
Je saurai forcer le vent
Capricieux à devenir
Un souffle pur et constant.

..

..

Je veux que mon premier chant
Soit formé pour ta louange,
Oui, la voix de ton élève
Te rendra grâces d'abord!
Ombres pressées en mémoire
Qui me demandez=un corps,
Retournez dormir encore !

•

Tu es grand parmi tes frères,
Et le plus puissant de tous.
Les secrets te sont remis,
L'avenir~t'est découvert,
Non pas l'abstrait infini
Où les lointains se confondent,
Mais la suite de cet âge,
Assez de temps et d'espace
Pour nourrir nos espérances,
Justifier nos efforts.

I

•
•

�A JULES ROMAINS

ANDRÉ CUISENIER

Comme un conquérant romain
Tu as parcouru le monde
Porteur de la juste loi.
Tes armées couvrent la terre,
Tes drapeaux couvrent le ciel,
Les rumeurs sont tes tambours.
Les monnaies et les mesures
Sont marquées de ta figure.
Point de ville ou de village
Qui n'atteste ton passage
Par de nobles perspectives :
L 'œil découvre peu à peu
La coupole et les colonnes
En ces avenues ·nouvelles
Qui montent légèrement
V ers des règnes de lumière .....
Quelle ivresse dans ces lieux
Tracés pour le pas de l'homme !
S'il marche aucentredesvoies,
Sur la ligne où se partagent
Les masses de l'étendue,
Il se sentira le maître
Aussi loin que va son œil/
ADRIENNE MONNIER.

Jules Romains
Jules Romains est né le 26 août 1885 dans le Velay (1), à quelques
lieues du Mézenc, au pays de Cromedeyre, dont il aime la rudesse t:t les
groupements antique,. Il a passé son enfance et sa jeunesse à Montmartre, au dessus de la viUe, des trains et de la banlieue d'usine,.
Soldat à Pithiviers, il éprouva la singulière force des groupes militaires,
et il eut, le 1er mai 1906 à Paris, la révélation de l'Armée dans la Ville.
Elève de l'Ecole Normale Supérieure en 1906, agrégé de philosophie en
1909, il fut près de dix ans professeur en province et à Paris. Depuis
quelques années, il a repris sa liberté, et il est tantôt à Paris, tantôt dans le
midi, ou en voyage par l'Europe.

On pourrait arrêter là cette notice biographi9.ue sur un écrivain qui \'eut
n'être connu que par ses œuvres, s'il ne fallait signaler quelques erreurs ou
légendes, et leur opposer des faits et des dates.
C'est en octobre 1903, en remontant un soir la grouillante rue d'Amsterdam, que Romains eut pour la première fois l'intuit1on d'un être vaste et
élémentaire, dont la rue, les voitures et les passants formaient le corps, et
dont le rythme emportait ou recouvrait les rythmes des consciences individuelles. Il écrivit alors les poèmes: La Ville C&lt;&gt;nscienle, La Conscience de la
Ville, A la Ville, et établit le plan de la Vie Unanime. Il avait lu Zola et
Verhaeren, mais déjà il s'en distinguait par une vision, bien à lui, de la vie
moderne. Il ignorait Whitman, q_ui n'était pas traduit, et, encore élève au
lycée Condorcet, il ne connaissait 9.ue de nom Bergson et Durkheim. S'il
devait plus tard les reconnaître, ainsi que Whitman, pour ses ascendant~, il~
n'eurent aucune part à sa découverte poétique.

Mars

1922.

Dès cette époque Romains comprit qu'une telle façon de voir la vie
moderne allait renouveler toute la matière de la littérature, et donnerait
naissance, non pas à une mode fugitive, mais a un vaste mouv,ment à plusieurs phases (2), qui s'accordant avec des tendances profondes, se développerait au cours de tout le siècle. Il ne voulut donc pas garder jalousement sa
découverte pendant les q_uatre ans où il travailla à la Vie Unanime. Il s'en
ouvrit à Chennevière, puu à moi. Et il la rendit _publique par l'Ame des
Hommes, le Rassemblement, le Poème d1t Métropolitam, l'article du Penseur
d'avril 1905 où paraît pour la première fois le mot Unanimisme et enfin, en 1906,
(1) Dans un hameau de la commune de Saint-Julien-Chapteuil. Son patronyme: Farigoule vient du village de Farigoule, en Velay, souche de ses ancêtres paternels. Le nom de
Romaine a ses origines dans la famille maternelle du poète, c'est-à-dire dan■ la plu1 montagnarde, la plus « Cromedeyrienne » de ses deux ucendances. .

(l!) lJ semble que noua aasiatona actuellement t. la fin d'une de ces phasea, et aux débuta
d'une seconde génération unanimiste.

3

�ANDRÉ CUISENIER

le Bourg Régétiéré. Evitons de prendre cc court récit po~r une pièce jouée à
l'Odéon, et _de. croire qu'Antome, malgré ses audaces, représenta en pleine
scene un ur1no1r (1).
Romains entra à l'Ecole Normale, étant déjà licencié. Il y acheva la
Vie Unaninie, et y éçrivit, en tout ou en partie, les Puissances de Paris, le
Livre de Priéres, Un Etre en Marche. Il s'initia à la botanique, la physiologie et
l'histologie, et, cherchant partout ce qui rattache l'unité vivante a un ensemble
plus vaste, composa un mémoire sur Les Variations de rindividualité che{ les
Thallophytes. Il y avait là de quoi l'occuper, et il négligea de suivre les cours
de phi1osophic les plus illustres. Il ne fut élève ni de "Bergson, ni de Durkheim,
et encore moins, comme on l'a imprimé, de Gustave Le Bon, que nous ne
savions pa~ professeur de sociologie, ou de Gabriel de Tarde, qui était déjà
mort depuis quelques années.
,
Romains resta à l'Ecole Normale de 1906 à 1909. Il est donc difficile de le
faire résiùer à la même époque à !'Abbaye, et même de dire que la Vie Unanime y fut composée, sinon typographiquement. A !'Abbaye vécurent ensemble,
de 1906 à 1908, Arcos, Vildrac, Martin-Barzun, Je peintre Gleizes, l'imprimeur
Linard, puis Mercereau à son retour de Russie. On y voyait aussi, moins
régulièrement, Duhamel, le compositeur Doyen, Je peintre Mahn. La diversité
dt! ces noms peut nous faire entrevoir ce que fut !'Abbaye: un {roupe fraternel
d'artistes, heureux de vivre ensemble loin des bourgeois et de 1 art ofôciel, en
une sorte de phalanstère. Mais si on devine la belle cohésion morale qui
cimentait ce groupe, on voit moins qu'il en soit sorti une esthétique
commune, et encore moins l'unanimisme. Il y avait l'esthétique d'Arcos
et de Duhamel, qui n'était pas tout à fait celle de Vildrac, qui n'était pas ci:llc
de Mercereau, qui n 'était pas celle de Martin-Barzun. Et quand Romains ou
Chennevière allaient voir leurs camarades à !'Abbaye, nous pouvons supposer
qu'ils s'y accordaient avec eux sur la nécessité d'une poésie plus directe, qui
suggérât l'âme j,ar I• peinture du concret; nous pouvons même le conclure, de
la différence qui sépare la Tragédie des Espaces et Ce gui Naît, ou Des Légendes,
Des Batailles et Selon ma Loi. Mais nous aoutons que Romains et Chennevière
aient fait partager à Duhamel ou à Vildrac leur propre vision des groupes qui
est strictement l'unanimisme, pas plus qu'ils ne les convainquirent en 19n de
la nécessité de constituer une Ecole.
Le bruit fait autour de l'Ode à la foule gui est ici (1909) et surtout de
l'Armée dans la Ville (1911) donna à croire que Romains a1lait se poser en
chef d'Ecole · il y eut des enthousiasmes, des haines, de l'ironie, mais pas
d'école unanimiste. Certes Romains et Chennevière auraient préféré que les
poètes de même tendance formassent, comme en 1663 les hôtes du Mouton
Blanc, ou en 1830 les romantiques, ou en 1885 les symbolistes, un groupe
cohérent. Ils croyaient, et croient encore, que des filroupements, unis par des
affinités élaborées et conscientes, sont préférables a l'anarchie actuelle ou au
jeu inconscient des influences, et qu'ils aident le public, la critique et même
les poètes, à voir clair. Mais il n'en fut pas ainsi en 1911. Arcos, Duhamel et
Vildrac, profondément individualistes, ont marq_ué alors en 4.uoi ils étaient
d'accord avec Romains, et en quoi ils s'en séparaient. Et Romams, en répondant à l'enquête d'Henriot (i), a distingué deux zones dans l'unanimisme;
ceux qui comme Chennevière, P.-J . Jouve (peut-être aurait-il dO. ajouter Jean
Richard Bloch) acceptaient tout son programme, et ceuz gui, comme Vildrac,

JULES ROMAINS

Duhamel, Arcos, préfèrent des ajjirmations plus générales et ne consenie11t pas
volontiers à formuler une doctritu ou à accepter une étiquette. Mais ces divisions
n'ont rien d'absolu. Et si l'on se représente mal une école unanimiste formée
seulement de trois ou quatre poètes, et encore moins Romains comme le
de/ de cette école, on ne peut nier qu'une certaine vision unanimiste s'est
précisée à partir de la Vie Unanime, qu'un certain matfaiel d'images, et certaines conceptions techniques de la versification, du roman et du conte se sont
peu à peu imposés aux amis de Romains, par exemple à Duhamel. C'est ce qui
permet de comprendre qu'une étiquette, qui convient mal pour les sujets
traités, se soit appliquée, pour la technique, a cette dizaine d'ecrivains que le
public continue à appeler unanimistes. Cette confusion se dissipera tôt ou
tard, et, avec un peu de recul, il deviendra aisé de faire la distinction _entre
les pseudo-unanimistes et les unanimistes véritables, dont le rôle ne fait que
commencer.

On sait l'attitude de Romains pendant la guerre. Il ne sortit du silence
que. pour protester par Europe, écrite en 1914 et 1915, qui forme une suite tragi9ue au V~yage des Amants (écrit en 191~), et qu'il n) a pas lie~ &lt;1:e prendre,
meme en citant à contre-sens, pour un livre bolcheviste (1). Puis 11 retourna
aux expériences de vision par la peau, qui devaient aboutir à la Vision extrarétinie1111,.

Cet ouvrage n'est pas une thèse de doctorat, comme ~emb!ent croire les
Cahiers de l'Anti-France. Ce n'est pas non plus une mysu~c~uon, c_omm~ le
crurent de nombreux confrères, et même des sava_nts ofh~1els, qui. avaient
entendu {&gt;arler du Prince des Penseurs ou des Copains et qui acceptaient mal
qu'un poete fît une découverte psycho-physiologique.
Et le Cours de technique poétique n'est pas davantage une mystification. Il
n'y a aucune malice à penser que tout art, même la poésie, comprend une
partie, le métier, qui peut s'cnseigner et. se transmettre par Je contact et la
voix des maîtres.

***

Technicien, psychologue, philosophe, romancier, dramaturge et, par dessus tout, poète, Romains se présente, à 37 ans, avec une vingtaine d'?uv_rages.
Leur diversité, qui fait de cha.:un d'eux une nouveauté pour ainsi dire _imprévisible, exprime la faculté qui est chez lui dominante : la faculté créatri~e. Et
leur unité montre que la création, chez Romains, se développe harmonieuse.
Il n'a pas de sincérités successives, il n'a pas connu ces crises violentes d'où
un écrivain sort transformé. Ce qu'il voyait à 18 ans, il le voit encore aujourd'hui, mais d'un regard plus riche.
ANDRÉ CUISENIER

(1) Cahieri, de l'Anli-France, numéro 3, p. 168 : C'est dan&amp; le Bourg rélJénéré,joué à
l'Odéon en 1906, que la formule unanimiste affronta, pour la première fois, le public.
(2) Emile Henriot, A qùoi reoent les jeunes gen, (1913). Page 35.

(1) Cahiers de l'Anti-France, numéro 3, p. 171 ,: Juatemenl, la ooilà qui ae dre,se à
l'Orient, celle réoolulion bénie I
Louange I Une horde tartare
Marche vers la guerre d'Europe.
Quelle guerre P La guerre réoolulionnaire, bien 1ûr, etc...•
Rassurons M. Jean Maxe, Le mot Louange est ironique, et il s'agit ici, non des horde,
de Trotzki, mais des troupes du tzar. Rassurons-le encore sur un &amp;utre point : Romains
n'a de tendresse pour aucun parti politique.

4

5

�BIBLIOGRAPHIE

ICONOGRAPHIE

BIBLIOGRAPHIE

PRINCIPAUX ARTICLES ET PRÉFACES

POÉSIE

Lea Sentiments unanimes et la Poésie. - Le Penseur, Avril 1905.
La Patate immédiate. - Vers et Prose, 1910.
Chronique de Paris. Journal. 1910.
Sur lea conditions actuelles du Théâtre. - Mercure de France, Décembre 1916.
Feuilleton de l'Humanité. 1919-1921.
Chroniques de la Renaissance. 1920-19n.
Préface aux Aventures de Sir Gorden Pym. - Edition La Banderole, 1921.
Préface à l'Album Le Fauconnier. - Edition Malfère, 1921.
Aperçu de Paychanalyae. - Nouvelle Revue Française, Janvier 1922.

L'Ame des Hommes. - Paris, 1904.
La Vie Unanime. - L'Abbaye, 1908 - Mercure de France, 191 3.
Premier Livre de Pritres. - Vers et Prose, 1909.
Un Etre en Marche. - Mercure de France, 1910.
Deux Potmes. - Mercure de France, 1910.
Odes et Pritres. - Mercure de France, 1913-Nouvelle Revue Française
3
192
Europe. - Nouvelle Revue Française, 1916.
'
·
, Les Quatre Saisons. - -Paris, 1917.
Le Voyage des Amants. - Nouvelle Revue Française, 19 n,
Amour Couleur de Paria.-. Nouvelle Revue Française, 1921 .

TECHNIQUE POÉTIQUE
Petit Traité de Versification. - (en collaboration avec Georges Chennevi~re)N ouvelle Revue Française, 192.3.

ICONOGRAPHIE

ROMAN ET PROSE
Le Bourg Régénéré, - Messein 1906 - Nouvelle Revue Française
.
1920
Puissances de Paria. - Figuière 1910 - Nouvelle Revue Française', 1 1 .
Manuel de Déification. - Sansot, 1910,
9 9
Mort de Quelqu'un. - Figuière, 1911. - Nouvelle Revue Française
3,
192
Les Copains. - Figuière, 191.3. - Nouvelle Revue Française 1922 ,'
Sur les Quais de la Villette. - Figuière, 1914.
'
Donogoo-Tonka ou Les Miracles de la Science. - Nouvelle Revue Française,
1920.
Lucienne. - Nouvelle Revue Française, 1922.

THÉATRE
L'Armée dans la Ville. 191 i).

Edition Mercure de France. -(Théâtre de l'Odé

on,

Cromedeyre-~e-Vieil. - Edition Nouvelle Revue Française (Théâtre du VieuxColomb1er, 1920).
M. Le Trouhadec saisi par la Débauche. - Edition Nouvelle Revue Française
(Comédie des Champs-Elysées, 1923).

SCIENCE

Aaaelin, - Portrait (peinture à l'huile) 1917, app. à Jules Romains.
Btcat. - Portrait (crayon) 1919 app. à Jules Romains.
Portrait (crayon) 1922, app. à Adrienne Monnier.
Portrait (peinture à l'huile) 1922, app. à Adrienne Monnier.
Bougeard. - Portrait (fusain) 1910, app. à Jules Romains, reproduit dans l'édition de luxe des« Deux Poèmes &gt;.
Dunoyer de Segonzac. - Portrait (pointe sèche) orne l'édition à tirage limité
d' c Amour couleur cle Paris &gt;.
Le Fauconnier. - Portrait (fusain) 1921, app. au Musée de Vienne, reproduit
dans • Figures Contemporaines •, album par Le Fauconnier, aux éditions
• Lumière•·
Gaffi. - Portrait (peinture à l'huile) 1911, app. à Jules Romains.
Plcart le Doux. - Portrait (peinture à l'huile) 1911, app. à Jules Romains.
Rouveyre. - Caricature, 1910, publiée dans • Visages des Contemporains •·
Sdgle. - Médaillon, 1906, app. à Jules Romains.
Slc:hel. - Portrait (peinture à l'huile) 1922, app. à Jules Romains.
Thleuon. - Portrait {peinture à l'huile) 1912, app. à Jules Romains.

La V:isfon. Extra-~étinienne et le Sens Paroptique. Recherches de psycho-phys1olog1~ expérimentale et de physiologie histologique._ Nouvelle Revue
Française, 1920.

6

7

�MARTHE ESQUERRE

Jules Romains, Poète Épique
Au début du XX• siècle, si l'on met à part les noms de Claudel, de
Francis Jammes, de Paul Fort, ~e Pau~ Val_éry, la poésie française n'~tait ~uèr_e
représen,tée_ que par des symboliste~ repentis. Le mouveme,nt syll?bohste_n avait
abouti a nen de fécond. Ses apotres les J?lus acharnes avaient abJuré et
s'étaient remis à adorer ce qu'ils avaient remé avec tant d'audacieuse ardeur.
Tous étaient revenus au Romantisme et au Parnasse.
De quel côté la poésie de l'avenir allait-elle s'orienter ? En guel point
la puissante nappe de la sensibilité moderne allait-elle se faire Jour ? Car
l'esprit poétique de notre époque était une incontestable réalité. L'âme du
XX• siècle possédait des tendances, des aspirations qui attendaient leur
expression esthétique. Elle était lourde d'un destin futur que personne n'avait
encore nettement formulé.
Romantiques et Parnassiens s'étaient plu à s'hypnotiser sur le pa~sé.
De parti pris, ils détournaient les yeux de la réalité actuelle et se confinaient
dans la solitude de leur cabinet de travail. La civilisation antique, le MoyenAge, tels étaient leurs_ sujets de prédilection. Dans ~es ~uvres pu~sées aux
bibliothèques, on sentait trop rarement la chaude palpitation de la vie.
Dès la publication de la Vie Unanime, Jules Romains révèle qu'il est en
possession d'nne source d'inspiration absolument nouvelle. Toutes les qualités d'une poésie vigoureuse, l'originalité de la vision des choses, l'inquiétude
de l'âme en face du monde, l'ampleur de l'horizon intellectuel suggéré lui
appartiennent. Il inaugure une poésie qu_i renfnce à vivre ~u J:!'.1Ssé. En s'attachant à l'heure présente, certes ~oma10~ n e11:tend pas mer l'1mportanc~ d_e
la culture. Artiste et homme de sciences, 11 réahse en notre temps de spéc1ahsation à outrance, le magnifique équilibre intellectuel et sensible dont Gœthe
fut un des i;lus illustres exemples. Mais lorsqu'il fait œuvre de poète, toute
sa culture n est plus qu'un moyen mis au service de·sa faculté de percevoir.
Il n'en retient que ce qui lui permet de parvenir à la plus haute conscience de
son art et à l'expressio~ )8: plus p~rfaite. ~a richesse intellectuel~e n'é~ousse
pas l'acuité de sa sens1b1hté et n obscurcit pas le regard dont 11 fouille les
apparences.
Dans trois œuvres épiques, La Vie Unanim6, Un Être en Mar&amp;lie er Europe,
Jules Romains s'applique à pénétrer le sens profond de la vie moderne, à
dégager la vérité religieuse que les homm~s d'aujourd'huj porten~ en eux s~ns
s'en apercevoir. Dans la préface du premier de ces trois recueils, le poete,
s'adressant à la ville qui va voir paraitre le livre nouveau, formule en un seul
vers la signification de son épopée:

JULES ROMAINS, POÈTE EPIQUE

dans un siie. Oh ne croit plus à Dieu. La science est à présent toute la lumière
de l'homme. Mais les grandes âmes ne sont pas satisfaites. La connaissance
ne leur suffit pas. Une aspiration religieuse les soulève vers une existence plus
intense. Comme 011 serait content si 011 avait un dieu ! Le dieu qu'il cherche, le
poète n'a pas besoin d'aller bien loin pour le trouver. Il passe à travers une
rue. Des marchands se sont assis au seuil de leurs boutiques. Il n'y a pas
autre chose, semble+il, que des gens qui prennent l'air.
Pourtant, tout le long d'eux, tout le. long du trottoir
Quelque chou s'est mu à cxàtu soudain
- Qu'eat-cc qui tra.n&amp;figu,e ainsi le boufcvud ?
L'allure de■ pua&amp;nta n'est pNsque. pu phyaiq_ue
•- L'air qu1oo rc.spire a comme un goût mental

Le poète a soudain le sentiment de baigner dans un fluide humain 1nmterrompu. Toutes les âmes particulières se mélangent en une chair unique.
Une meme substance nous englobe tous où rien ne se limite à l'individu, où
la moindre pensée, l'émotion la plus fugitive, le plus léger tressaillement de
vie, se répercutent à l'infini dans la masse totale pour en modifier la qualité.
La réalité essentielle, c'est-à-dire Dieu, n'est autre que l'individualité unique
qui résulte de la fusion des âmes ékmentaires. La vision unanimiste de Jules ·
Romains consiste dans la perception immédiate du constant dynamisme qui
organise les individus et rend chacun d'eux à chaque instant présent tout enuer
dans tous les autres. Pour la plupart des hommes, cette contmuelle interaction
reste ensevelie dans les profondeurs de leur inconscient. Ils sont encore trop
débiles pour sentir nettemeut l'inextricable enchevêtrement de forces rsych1ques qui les traverse. Leur pensée distincte éme rge d'une houle d'âme qu'ils
ignorent. Peut-être des philosophes formulèrent-ils, avant Jules Romains, la
réalité de la synthèse sociale. Mais ils arrivèrent à cette conclusion par une
série de déductions abstraites, par un effort de leur pensée logique. Le premier, le poète de La Vce Unanime découvre, dans l'immense domaine des
possibilités sensibles, les notes spécifiques de la conscience collective. Par
une disposition ingénue, il perçoit les groupes dans leur unité organique,
comme un musicien saisit, sans effort, un accord dans son ensemble. Chaque
collectivité considérée lui apparaît avec une physionomie propre et lui donne
une impression sui-generis. L'àme de la caserne éveille en lui une sonorité
psychique profondément différente du timbre de l'àme de l'église. Il n'est fas
secoué de la même émotion par la foule d'un théâtre que par la foule d un
café. Qu'rl me soit permis ùe recourir à une comparaison très imparfaite pour
essayer de préciser la nature si particulière de cette vision. Jules Romains
per{oit le groupe un peu comme un grand joueur d'ichecs se représente une
partie. On sait que les nombreuses enquêtes menées auprès des joueurs
célèbres ont démontré que ces derniers ne s'embarrassent pas de la vision
individuelle des pièces du ïeu. Ils ne retiennent des figures que leur puissance
d'action, leur valeur, leur !onction. A n'importe quel moment de son progrès,
la partie dans son ensemble, ne s'offre pas à leur esprit comme une série de
combinaisons successives d'images extérieures les unes aux autres, mais elle
leur donne le sentiment d'une composition de forces qui s'impliquent réciproquement.

Quelle est cette âme e~core ignorée ? De qu~lle~ richesses _spirituelles
insoupçonnées la Vie Unanime marque-t-elle la revelauon ? Le poeme débute
par un sentiment de tristesse et de désolation. L'univers marche ayant la tête

C'est bien, en effet, le sentiment d'une constante relation d,e forces spirituelles que nous suggère la lecture de Lii Vie Unanime et de Un Etre en Marck.
S'il me fallait caractériser, en raccourci, la qualité essentielle des nouvelles
valeurs sensibles découvertes par Jules Romains, je dirais que ce poète a
éveillé en nous la conscience dynamique de la réalitf psychique. Il ne m'est
pas possible dans un article aussi court, d'approfondir l'analyse de ce genre
de perception. Je voudrais pourtant souligner le caractère si frappant de l'ex-

8

9

Je. te. donne ton Ame. eat-œ que tu en veux?

'

�MARTHE ESQUERRÉ

pression dans les poèmes épiques de Jules Romains. La grande majorité des
images suggèrent le mouvement, l'énergie en action. Je lis dans Lti v,.,
Untinime:
Je suù la poln~ aigüe
D'oû ,.,élancent lu fluidu
Bt leur long g1iuement
Me couvre d'ttincellu.

JULES ROMAINS, POÈTE ÉPIQUE

Tout. chair peu à peu ae Tide,
Ce qu, (ait la titdeur, le poida
La coft.li:atan.cc du TiT&amp;nt
Est aspirt de proche en proche.
On ne peut paa le rettnlr.

Ou encore:
Je. voua imite.rai, ne.uronca. fe. se.rai

L'homme qui salt voler de !'lm• aux autres hommes
Un carrefour ioye.ux de. rythmes unanimu
Un condenuur de. l'énergie universelle.

Je trouve dans Un Être en Mtirche:
Cette rue elle seule a tant de vigueur
Ta.nt de façons de m'atteindre ou de m'avoir
Ta.nt de himil1eme.nta pareils aux couteuvrc;s
A faire serpenter le long de mea membres,
T &amp;ftt de rythmes qui care1se.at ou qui serrent

Que je n'ai presque plua la force d'y penur.

Cette manière de percevoir est éminemment compréhensive et religieuse
puisque la complexe réalité se prolonge et s'organise dans la moindre parcelle d'âme. L'absolu n ous est intérieur et Jules Romains révèle une disposition de la sensibilitê permettant un contact direct avec nos immenses richesses
latentes.

Uf!e inébranlable foi dans la déification des groupes humains quand
ceux-ci sau_ront prendr~ cons~ience de lel!r vérité, anime toute l'œuvre de
Jules Romams. Ce dermer avait rêvé de faire entendre à tous le chant de la
naissance de l'Europe divine. Mais avant 9.u'il ait consenti à l'essor de son
hymne, la guerre" beu!flé. Au milieu du délire général, sa foi demeure inaltérée. Il s'obstine à rappeler mille clioses délicieuses d'autrefois, à redire le$
jours de l'Europe pacifique. Et tandis que trop d'hommes se laissent étourdir
par l~s évènements et perdent jusqu'à l'envie de vivre, il termine Je poème par
un ".tbrant appel aux foules capables de réaliser la conscience unique et
ommpotente.
- Foutu de l'Europe vivante
Poul« contraires à la mort.
J• voue rtpttt qu'il est œmp1.

MARTHE ESQUERRÉ.

Grâce à cette intuition immédiate et spécifique des forces religieuses,
l'épopée de Romains constitue une création que rien avant lui ne faisait
prévoir. C'est, en effet, une épopée sans héros. Jusqu'à présent, il semblait
q_ue pour prendre conscience de soi, une collectivité fût soumise à la nécessité d'incarner son idéal dans certains personnages fabuleux, emhlèmes des
aspirations communes, images de la foi générale. Toute société, possède u ne
remarquable aptitude à créer des êtres sacrés. Certains individus sont particulièrement désignés pour remplir cette fonction sociale. Malgré la fréquente
médiocrité de leur valeur personnelle, les réserves de foi collective se déversent sur eux et les transfigurent. Ils deviennent des symboles de l'âme
nationale. (Monsieur Le Trouhadec n'est-il pas le héros de l'épopée monégasque, la Jeanne d'Arc de la petite principauté?) La poésie épique de Jules
Romains mar9.ue une rupture avec l'expression symbolique de la sensibilité
collective. Relisez le magnifique poème Europe. Aucune représentation emblématique des sentiments communs, aucun personnage héroïque, mais toujours
l'émotion directe. Toute la souffrance d'une chair vivante que la co rruption
envahit lentement trouve ici son expression impérissable. Avec sa vision globale et organique des choses, le poète perçoit la guerre qui ravage l'Europe
comme une monstrueuse larve calfeutrée dans sa proie et poursuivant sans
répit sa « succion irrésistible ».
C'ut un tiralllem•nt profond
Qui déconcerte lea entrailles
Et qui amollit lu genoux.
On tprouvc, on aait - pas cl&amp; doute Que quelqu'un d'énorme pour1uit
Sa auccion irrtaiati&amp;te

C'"t un&amp; douleur ai entrû
Qu'on en pallt

■ ans

en rien dire

10

II

�JULES ROMAINS, POÈTE LYRIQUE

GABRIEL AUDISIO
Tel que

Jules Romains, Poète Lyrique

Jules Romains, d'autres l'ont montré prophète de !'Unanime i qu'ici soit
salué le maître des émois secrets, le poete du. soi"-même et l'inume douceur
de ~on lyrisme. Poète lyrique, Jules Romains le fut dès l'origine. 11 n'est pas
vr~1. que cha~ter l'av~nement et la puissance des dieµx collectifs soit un
sU1c1de; la vie unanime n'est pas la mort de chaque être ; les Prières à ces
dieux mêmes s'élèvent vers eux sous la forme de l'hymne le J?lus individuel. Celui qui annonce la croyance nouvelle ne sollicite pas, li attend la
venue du monde :
J'•I sommeil et je m'étendrai aur le lit plie.•••

il attend, et peut recevoir de toutes parts car il est centre :
C'ut dan■ mon cœur que. tu Kru un Di:eu......

et son attente est la certitude même :
If faut 'béen mA!nte.nant que tu

■oit

un Di:eu.....

Que si pourtant la foule tente un refus, il lui en démontre inflexiblement
la vanité :

Cette rue en pente doucg
Qui sort avec natun1
D'un trop violent ca.rrdour

ainsi le lyrisme de Jules Romains exerce+il son pouvoir émotif. Mieux
encore : douleur ou joie, l'émotion se dégage le plus souvent comme une
douce tiédeur hors d un globe de feu; elle se répand, courbe, enveloppante ;
elle irradie. D'abord vous ne savez d'où elle vient : de nulle et de toute part,
semblable à ces fièvres des rivages méditerranéens qui s'emparent de vous
peu à peu, mais tout a coup vous vous sentez le cœur étreint. Hospenthal ! ô
semaine sonore .... Parfois aussi une joie éclatet ou bien un brusque frisson
passe comme le sifflement des trains g-rand sabre nu, soudain, prés d# ma joue;
d'autres fois c'est une volupté molle qui vous prend et vous humecte, comme
les vagues du lac de Côme si favorables au ventre de quatre canards ; et
encore telles déchirures, les petits éclats poig-nants des pliares dans les nuits où
on manque de pleurer d'e:tii ....
Mille charmes, tant d'émois!
Jules Romains, vous avez su faire çle nos yeux pour vous, ceux de Thérèse
et des filles de Laussonne pour Emmanuel et ses rudes compagnons. Pouvaitelle résister a la voix prenante du 'ih d'Hélier? et nous à toutes les vôtres ?
Non, car elles entraînent un acquiescement total, un suave abandon. Nous
savons bien que Therèse ne refuserait pas son âme à la patrie du roc, au pays
serré comme un ç-âteau de roi, même si le dieu caché de Cromedeyre ne parlait
pas par la bouc'ne élue de son plus valeureux jeune homme ! Nous le savons,
et aussi que ce n'est pas seulement une rencontre fortuite qui vous a permis
de mettre dans la plus haute ùe vos créatures humaines tant de divin.
GABRIEL AUDISIO

Ne te défends pas, foule femelle,
&lt;7est moi q,ui: te veuxt moi qui t'aurai.

Dans mon cœur, moi..•• est-ce là le signe de l'asservissement a la multitude,
l'abandon du soi-1nême?

Non, il est prophète, il est conquèrant: lyrisme.
Mais, tel que les prophètes véridiques, il ne marche pas vers les siens dans
l'appareil d'un mauvais maître ; sa conquête est sans fait d'armes, son règne
sans sceptre ni contrainte, .et, dans sa main, plus souvent que Je châtiment,
il aeporte des trésors d'amour, mille charmes. Sa force est de persuasion,
noble, souveraine ; sans jamais descendre aux séductions, il entraine.
Mille charmes, tant d'émois suscités sans cris, par une J?Ure sensibilité
que le pathos chercherait vainement a rendre trémolante ou a outrer ! Odes,
Le Voyag-e des Amants, Amour Couleur de Paris .... Des images qui pénètrent
l'âme et vous habitynt désormais, pareilles a tel souvenir qu'il évoque :
Cc bruit entrait en moi,
SI loin, qu'il ut restt••••

Des mots comme recréés, plus riches que les fruits d'or de la légende, et
qu'il vous prend un besoin de saisir entre les deux mains, et de palper, pour
y mordre la pulpe la plus fondante, la plus savoureuse.

12

13

�BENJAMIN CRÉMIEUX

Jules Romains, romancier et conteur

Le roman n'est pour Jules Romains ni « le miroir qu'o~
promène le long d'un chemin », ni un tableau de mœurs, m
une image de fa vie privée, ni l'étude d 'un caractère ou d'un
cas significatif soit par sa banalité, soit par sa singularité, ni une
suite de péripéties romanesques. En d 'autres termes, sa conception du roman ne se rattache à celle d'aucun des meilleurs romanciers du XIXe siècle.
Poète lyrique et théoricien par nature, Romains n 'est pas
plus romancier-né, qu'il n'est dramaturge-né. Il est venu au
roman, comme au théâtre, moins par une impulsion irrésistible
que dans le dessein de démontrer l'universalité littéraire de la
théorie unanimiste. Il s'y est révélé, comme dans sa poésie, à la
fois traditionnel et novateur, mais, tout au moins au début, ses
romans et ses contes n'étaient qu'une illustration, une mise en clair,
une traduction presque didactique de l'unanimisme. Le Bourg
régénéré, Puissances de Paris ne sont que des en-marges de la
Vie Unanime et d'Un itre en marche, ou, si l'on préfère, les portiques qui donnent accès au temple.
Le groupe qui suit, tout en étant strictement unanimiste

(Les Copains, Sur les Quais de la Villette, Mort de Quelqu'un),
est plus indépendant de la production lyrique de Romains à la
même époque. La volonté de «classicisme» y est déjà évidente.
Les obscurités, les ellipses, les audaces, les raccourcis et les clairsobscurs d'Un ttre en marche et de certaines Odes et Prières sont
complétement bannis de ces œuvres en prose. Une lumière
prodigue éclaire tous les recoins, tous les plis du récit.

Donogoo-Tonka, où la présentation ultra-moderne sous la
forme d'un scénario de film permet un étagement des divers plans
du roman et quand il le faut leur brusque fusion, Lucienne, dont
tous les éléments se retrouvent dans les œuvres précédentes de
Romains, au moins en germe, mais dont l'amalgame a été une
surprise, ouvrent dans la carrière de romancier de Romains une
phase nouvelle, toujours unanimiste, mais plus encore classique.
Qu'il s'agisse de réaliser sous nos yeux l'irréelle Donogoo-Tonka
ou de projeter devant nous les plus secrètes, les plus fugaces
pensées de Lucienne ou des Barbelenet, Jules Romams a recours
à un même mode quasi-scientifique de narration. Il rend compte

14

JULES ROMAINS, ROMANCIER ET CONTEUR

de deux expérience~ humaines à l'aide d'un langage d'expérimentateur.
On ne trouve plus dans D,;mogoo-7:o_n~a, ni dans Lucienne
les pages lyriques ou philosophiques qui etaient les plus belles de
Mort de Quelqu'un ou des Copains. Le l?oète cè~e la_place au
romancier, ne s'étale plus, tout en continuant a ~mmer har
dessous le récit. En revanche, on p~~t se deman~~r. si le psrc ophysiologiste qui a découvert la Vision ext,ra-retmienne. na pas
mfluencé profondément le roma~cier. ~e _n ;st pas e,n v~m qu un
artiste aussi conscient que Romains a red1ge_ son me~o~re sur la
vision paroptique ~ il _n'a pas pu ne. pas voir toute 1 aide que. le
style et l'esprit scientifiques pouvaient apporter au romancier
moderne.
Renan avait prophétisé une union de l'art et de la .scien~e
ui a été depuis interprétée de cent façons. Ap;ès Zola, apr~s
Paul Bourget dont le scientisme sociologique a fai~ long fe11;, apres
Marcel Proust qui procède surtout par comparaison (Voir, par
exemple tout l'épisode de Jupien et de M. de Charlus, dans
Sodome'et Gomorrhe - I), Jules Romains applique d'une façon
toute personnelle certains pr?cédés _scientifiques à, 1':tx:1 .d~ roman
soit pour conférer un degi-e maximum de « ~redtbillte » à un
roman fantaisiste comme Donogoo-Tof!ka, soi~ po_u r d~nner le
maximum d'« objectivité» à la plus simple histoire d amour,
comme dans Lucienne.
Si dans la clarté qui baigne Donogoo-Ton~a et Lucienne. on
peut reconnaître la traditionnelle clarté française ou gr!co-l!bne,
ce serait une omission grave que de n'y pas reconnaitre eg~ement une clarté scientifique toute moderne. I?ans la formation
du classicisme moderne dont rêve Jules Romains, la part de la
science sera importante, sans doute possible : Donopoo-Tonka
et Lucienne le précisent formellement et marquent a cet égard
une étape dans la carrière de Romains.
*

* "'

Lucienne toutefois, envisagée sous un a~tre angle, doit être
rattachée aux Copains et à Mort de Quelqu_un, de meme que,
d'un autre point de vue encore, les Copains se soudent au
Bourg régénéré et à Donogoo-Tonka.
Les Copains, Mort de Quelqu'un, L1fcienne sont le b-a-ba
A

du roman unanimiste. L'unanimisme visant à renouveler. la
vision de l'artiste, il ne doit P.oint s.'attaquer d'abor~ à des _su1ets
compliqués ou rares. Il doit montrer sa vertu reno!atrice en
traitant en premier lieu les sujets les plus élémentaires : une

15

�BENJAMIN CRÉMIEUX

JULES ROMAINS, ROMANCIER ET CONTEUR

amitié, une mort, un amour aussi simple que possible. Il ne
s'agit pas pour Romains de créer des personnages vivants et
particularisés, d'analyser des caractères, et on a pu l'accuser de
mettre en roman des abstractions, des symboles désincarnés
ou insuffisamment incarnés. C'est mal voir ce qu'a fait Romains:
ce sont non pas des abstractions, mais des synthèses qu'il
présente à notre époque héritière de cent-cinquante ans d'analyse
et de subjectivisme.

du néant des sentiments forts et jusqu'à une ville ; il témoigne
d'un excès de vitalité, et non pas du sentiment d'un ridicule ;
il est à base d'optimisme et de foi et ne recouvre jamais d'âcreté
ou de mélancolie. Comme tous les sentiments étudiés par
Romains, il est à base de santé et de normalité.
*
* *
Il reste à mettre en lumière un dernier apport de Romains
à l'art du roman, ou plus exactement à l'art du conte. C'est,
en effet, dans son recueil de contes Sur les Quais de la V illette qu'on trouve, mis en page pour la première fois avec
sobriété, des récits modernes épiques et légendaires: la charge des
autobus, la conquête de Paris par la troupe une veille de
1er mai, la promenade des ~révistes aux Champs-Elysées, etc ...
Cette innovation de Romams (et ici, il est évident que Walt
Whitman, Paul Adam, Verhreren ouvraient la route) a coïncidé
avec de nombreuses recherches du même ordre - Pierre Hamp,
Jean-Richard' Bloch, Luc Durtain notamment - et c'est de
toutes celle qui a pris déjà le plus de développement et
d'importance.
On voit quel précurseur a été dans le roman, comme dans
la poésie lyrique et au théâtre, Jules Romains. Retour à
l'élémentaire, aux sujets les plus simples ; rajeunissement des
plus vieux thèmes par l'application de la méthode unanimiste ;
art synthétique et objectif; class1cisme de la forme obtenu par
un amalgame du style traditionnel et du style scientifique ;
modalité nouvelle de comique ; technique du film appliquée à
la technique du roman; rejet de l'historicisme et du particularisme romantique et naturaliste et contribution à la restaurationdu sens de l'épique et du légendaire. Voilà en brd ce que nous
offrent et nous enseignent déjà les romans de Jules Romains.
La critique réclame de Romains romancier plus d'aisance
et une charpente moins apparente, bref des réalisations où la
volonté du créateur se manifeste avec moins d'évidence et où
l'idée jaillisse comme un jet d'eau ou un fût d'arbre, au lieu de
se construire pierre à pierre sous les yeux du lecteur. L'art tout
entier conscient de Romains ne condescendra jamais à flatter
son lecteur par des estompages et des concessions. Lucienne,
comme déjà les quarante dernières pages de Mort de Quelqu'un,
marque toutefois un stade où l'accommodation de l'esprit du
lecteur à l'objet que lui propose l'artiste est presque instantanée.
On peut attendre de la maturité de Romains des œuvres où s?n
art synthétique offrira dès l'abord toutes les couleurs de la vie.
BENJAMIN CRÉMIEUX

Ce n'est pas simple hasard si les romans de Jules Romains
ne peuvent se rattacher ni à Stendhal, ni à Balzac, ni à Flaubert,
ni à Meredith, ni à Dostoïewski. C'est à une tradition plus
ancienne qu'ils se relient, en dépit de leur dé_c or et de leur
accent modernes. Ils visent, comme les œ11vres des classiques
du XVIIe et du XVIIIe siècles, mais avec des moyens différents
et originaux, à exprimer l'humain.
A la littérature sensationniste d'aujourd'hui, Romains opp?se
un rationalisme nouveau. Bien longtemps avant que M. Juhen
Benda ait maudit le belphégorisme, Balzac avait mis en équation
le problème dans son étude sur la Chartreuse de Parme, en
distinguant la littérature des idées, qui fut celle des s~~cles
classiques et la littérature des images, propre au XIXe s1ecle.
« Le secret de la lutte des classiques et des romantiques,
écrivait-il est tout entier dans cette division assez naturelle
des intelÙgences. Depuis deux siècles la littérature à idées
règnait exclusivement.... La littérature à idées, pleine de faits,
serrée, est dans le génie de la France. »
C'est cette littérature «serrée» et « pleine de faits» que
nous offre Jules Romains dans ses romans. Nous sommes parfois
enclins à y trouver quelque sécheresse, à trouver trop crue la
lumière qui les inonde, à réclamer quelques coups d'archet sur
nos nerfs, des traits moins nets, des couleurs moins franches,
plus de flou et de mystère. Mais Romains demeure implacable
et ~e refuse 'à tous nos souhaits romantiques.

***

Le Bourg régénéré, Les Copains, Donogoo-Tonka en
mettant en œuvre la théorie de la mystification, dans laquelle
Albert Thibaudet voit justement une des maîtr~sses pièce~ de
l'unanimisme, apportent dans le roman français un ~o,mique
très particulier et nouveau. Nouveau non pas dans ses elements
(les fabliaux du Moyen-Age, Boccace et Rabelais foisonnent ,de
mystifications), mais dans sa motivation et sa port.ée ..L~ ~~e
unanimiste n'est pas négateur, il est constructeur; il fait Jaillir

16

�ALBERT CAZES

Le comique de Jules Romains
dans "Les Copains,,

Lorsque Jules Romain&amp; publia Les Copains, au début
de 1913, beaucoup de bons apôtres, qui avaient pourtant
lu Le Bourg régénéré, feignirent la stu~eur ou l'in~ig~atio~.
Des critiques hargneux, dont l'estomac bien accroche digérait
sans effort certaines plaisanteries plutôt salaces d'auteurs gais
professionnels, prirent des airs de pudeur offensêe. J'en sais
un - je ne le nommerai pas, mais j'ai sous les yeux la coupure de son article - qui déclara: « Le livre des , Copains
n'est ni une charge ni une satire, mais un genre de littéra
ture, le plus grossier, qui convient d'ailleurs parfaitement au
genre de talent de M. Romains. »
Il fallait vraiment avoir de mauvais yeux ou être né vieillard pour \'orter un jugement si péremptoire et si sévère sur un
ouvrage ou se développait un tempérament libre, vigoureux et
d'une si saine opulence. L'auteur _de ponogoo-Tonka et de. cet
inénarrable M. Le Trouhadec, qui triomphe en ce moment a la
Comédie des Champs-Elysées, a montré, depuis, qu'il était
capable de satisfaire les goûts le~ plus difficiles; Tou~ les ou':riers
de la onzième heure, tous les aimables confreres si merveilleusement véloces quand i~ s'agit de co~rir au s~cours. de la
victoire, proclament matntenant la puissance ~ tnvenhon de
Romains, la diversité et la solidité de son espnt supérieur en
tous genres. Mieux vaut tard que jamais: Cependant cette
puissance, cette fantaisie goguenarde, ce don de l'observa~.on
aiguë et cette faculté d'incessant renouvellement de la matiere
comique, cette rencontre de l'image trappante. et ne~ve, &lt;:ette
plasticité avec laquelle la langue se phe aux motndres tntentions
de l'auteur, toutes ces qualités s'étalaient déjà dans L.es Copains,
qui, joyeux, sortaient des presses à l'heure trouble ou ~e consulat
de M. Fallières touchait à son terme : tl ne fallait que les
y voir.

18

LE COMIQUE DE J. ROMAINS DANS "LES COPAINS"

1913 1 En ce temps-là, ni la Bourgogne ni même la France
n'étaient heureuses. Les gens moroses triomphaient, au sein
d'une République de démocrates mornes, quoique indéfectibles.
C'était l'époque où nous n'avions, pour tout potage, que les
brillantes improvisations du citoyen Cochon et du citoyen
Pataud, seules idoines à nous délasser des monotonies d'une
existence par trop « quotidienne )). C'était l'époque où, fée
barbue et « copain)) avant la lettre, M. Chéron, qui ne règnait
pas encore sur les betteraves et sur les navets, inaugurait impitoyablement les vivants et les morts, passait en revue à des
heures indécentes les sacs à brosses et les trousses à boutons,
sans trêve, sans repos, sans merci, sans pudeur. Jules Romains,
dernière incarnation de Momus, eût été bien mal inspiré s'il
n'avait point utilisé à des fins unanimistes ce fantoche qui tendait aux traits de sa raillerie une gorge velue, mais innocente.
Ajouterai-je enfin que 1913, année des Copains, est aussi l'année
qui vit éclore, dans La Flora du 15 février, les vers de M.
Lucien Rolmer, restaurateur de « l'art gracieux», qui chantait
l'élu de l'Assemblée Nationale en trois sonnets réunis sous ce
titre: « Ode à M. Raymond Poincaré))? Je n'en détacherai que
cette strophe :
Le souffle de ta gloire aère mon cantique 1
Comme le coq qui chante une dernière fois
Au moment où la nuit couvre la République,
Je te salue, O Poincaré,

tu seras roi.

Sombres jours I Le simple rappel de ces événements, déjà
lointains, nous fera mieux comprendre, je l'espère, pourquoi
Romains a éprouvé, à cet instant précis, le besoin de se donner
de l'air et de s'ébattre, sans toutefois s'écarter de la voie qu'il
s'était dès longtemps tracée et de sa conception si originale des
hommes et des choses.
Faut-il redire ici le sujet de cette farce plentureuse des
Copains et marquer les liens qui la rattachent aux autres _œuvres
de Romains, même aux plus graves? C'est une question que
notre ami André Cuisenier a déjà très clairement exposée dans
le Mouton Blanc d'octobre dernier: je me contenterai donc de
- reprendre l'essentiel de ses excellentes indications, en y ajoutant
quelques précisions sur lesquelles le plan même de son article
ne lui permettait pas d'insister.

19

�ALBERT CAZES

LE COMIQUE DE J. ROMAINS DANS" LES COPAINS"

Un groupe de copains, - ils sont sept, comme l'étaient ou
le furent les poètes du groupe de l'Abbaye, - après d'abondantes
libations dans un café montmartrois, consultent un somnambule
pour lui demander les moyens de se venger d'Ambert et
d'lssoire, deux sous-préfectures do~.t le .regard prov_ocat~~r,leur
a déplu sur une carte de géographie. Bien que le vm utilise par
le somnambule dans la scène de la consultation ait été récolté
« par des brahmanes monorchites », la réponse de l'oracle .n'est
pas très claire ; mais les copains l'interprètent de leur mieux,
et par des chemins différents, dont l'un notamment passe par
N~vers, ils se rendent à Ambert, puis à Issoire, afin d'y créer
et d'y défaire de l'existence : tour à tour, de par leur inson,da?le
volonté, les copains bouleversent une caserne et une eghse,
dissocient une place publique grâce à l'énergie d'un Eviradnus
modernisé, et enfin célèbrent par un repas ch:1mpêtre, dans une
forêt montagneuse des Cévennes la restauration de 1 Acte Pur,
à laquelle ils viennent de participer.

un tour de force d'avoir soutenu un tel train pendant huit
chapitres et de nous y avoir intéressés : et pourtant, cette course
hilarante à travers villes, sillons et forêts, est conduite de façon
à la fois si simple et si allègre que le lecteur le plus rebelle, s'il
n'a pas d'idées préconçues, se laisse emporter par le tourbillon.
Il est visible que l'auteur, copain entre les copains, a
d'abord voulu s'amuser lui-même ; qu'il possède un fonds de
bonne humeur alliée à un esprit d'observation ironique extrêmement pénétrant, et que, si la fête est réussie, c'est que Romains,
maître du chœur, sait, au besoin, conduire le bal.
Ne croyez pas qu'il soit indispensable d'être initié aux
mystères de l'unanimisme pour se ré3ouir à la lecture de ce livre,
abstraction faite de la doctrine à laquelle il se rattache. L'auteur
des Copains possède au plus haut point de rares qualités. qui
eussent suffi, en des époques moins difficiles, à établir solidement
une réputation d'écrivain dans le ~enre comique. Il a le don de
l'irrévérence. Il a le sens de la plaisanterie à répercussions multiples. Et puis, voyez avec quelle précision vigoureuse sont
silhouettés les sept copains : Lamendin, dont la tête est « ronde
comme une pomme » et le nez « tranchant comme un couteau
à ouvrir les huîtres», a l'air, quand il met la main sous son
menton, de « soupeser un fruit de choix» ; - Lesueur, dont la
figure est « un amas de poil», ressemble à « un caniche qui
aboie sur un meuble » ; - Omer, « qui a le nez rouge », est
doté d'un « facies bilieux et alcoolique», qui le désigne, au
moment de 1a création d'Ambert, pour les fonctions d'attaché
militaire; - Huchon, derrière ses lunettes rondes, transporte
avec précaution ses yeux « comme deux objets d'une réelle
valeur » ; . - et nous r econnaissons même ce Martin, dont la
figure finit par prendre un relief grandiose, précisément parce
qu'à chaque instant l'auteur nous répète que « son aspect ne
comportait rien de particulier». Examinez, au chapitre III, le
portrait de la patronne d'auberge affligée d'une imposante obésité :
« Elle se mit en devoir de faire demi-tour. Cette manœuvre
rappela à Bénin celle du Pont-Gueydon, dont jadis, à Brest,
il avait admiré le puissant organisme.» Toutes ces esquisses
sont bien de la main qui crayonnera plus tard cet ineffable
actionnaire de la Donogoo-Tonka, cet homme dont la calvitie
« reluit avec douceur» et sur le crâne duquel l'éloquence du
banquier réussit à faire lever peu à peu, par sa seule vertu de
propagande, un fin duvet.
Un autre talent que Romains utilise comme en se jouant,
c'est celui du pastiche : qu'on se reporte non seulement aux

Nous avons là une application nouvelle de cette féconde
doctrine qui a conduit Romains à la peinture des groupes,
seuls êtres vivants et même seuls êtres réels, et plus spécialement
à la peinture des aroupes en mouvement, en voie de croissance,
de développement ou de désagrégatio~. Nous retrouvons avec
plaisir dans l'auteur des Cop~ins c~lui de pn ttre e,n ma~ch~,
qui a si puissamment promu a la vie unamme le Metropolttam
ou le pensionnat de demoiselles en promenade. Nous voyons
les groupes prendre conscience d~ leur indiv~dualité sous l'action
magique de la parole, et nous suivons le tra3et. que peut accomplir une idée factice ou erronée en se nournssant de tous les
groupes réels où elle pénètre. Ici comme dans les autres ouv~a_g~s
de Romains, l'événement se prépare et se propage sa~s precipitation ni déformation, selon le rythme même de la vie.
On conçoit aisément que la théorie, chère à Romains, de
l'enrichissement de l'individu par les autres individus et la
description de ces êtres collectifs nés du contact des hommes
entre eux, si elle apportait la matière inépuisable d'une poé~ie
nouvelle, si elle imprimait au lyrisme ou au drame un frémissement nouveau, était, par cela même, et sans arrière-pen~ée
d'artifice ni de procédé, appelée à trouver dans l'observation
comique une application savoureuse et d'un _haut ragoût. Les
effets comiques se développent, dans un tel hvre, en ondes de
plus en plus larges et puissantes, au sein desquelles, comme des
fétus de paille, les menus éléments de la réalité quotidienne
virevoltent en une impressionnante sarabande. C'est presque

20

21

�ALBERT CAZES

bouts-rimés du premier chapitre, où l'auteur détourne sa malice
légère sur quelques poètes contemporains et même sur Jules
Romains lui-même, mais à l'épître en vers alexandrins, classiques
et périphrastiques à faire pâhr d'envie l'abbé Delîlle, épître par
laquelle Broudier, professionnel de « l'appareil qu'accélèrent
les pieds», fixe à Bénin un rendez-vous
.
Au square verdissant des Arts et des Métiers.

Dans ce bréviaire joyeux, tous les lecteurs trouveront de
quoi se satisfaire: les bons latinistes dégusteront l'étonnant
discours cicéronien, renouvelé du Contiones, et prononcé par
Broudier en pleine gare de Nevers, à la réception solennelle de
Bénin, pris pour un conseiller du Tsar ; les grammairiens les
plus délicats seront sensibles à l'harmonie de certaines répliques
de Bénin, qui excelle, par exemple, à faire d'un subjonctif fort
correct, mais un peu mattendu, la plus douce des caresses :
Utinarn aves super caput tuurn cacent ! C'est du frère Jean des
Entommeures, avec l'élégance et la haute tenue en plus.
Et voici ce que j'ose appeler une inspiration de génie: dans
un sentiment de pudeur que tout le monde comfrendra, Romains
a cru devoir mettre en latin un discours où i évoque discrètement l'obscène alliance franco-russe ; mais c'est en excellent
français que le Père Lathuile fait retentir les voûtes sonores de
l'église d'Ambert, en déclanchant, du haut de la chaire de vérité,
d'éternelles vérités relatives à l'œuvre de chair.
Soupesez aussi le discours que prononce, sur la place SainteUrsule « çonflée comme un biniou », M. Cramouillat;.idéputé
d'Issoire, maugurant la statue de Vercingétorix, - ou même au
chapitre III, la conversation poursuivie en une lointaine auberge
entre l'~xcellent ~rondier, qui se fait passer pour)&lt;coureur
Jacquelin, et Bérun, qui tranche du Santa y Cacao, champion
de demi-fond de l'Amérique latine.
D 'aucuns se contentent de reconnaître et de retrouver, dans
des scènes de ce genre, une incontestable propension de Romains
à la P,arodie et à la mystification. Mais prenons-y garde : la
mystification, telle qu'elle intervient dans l'œuvre de Romains,
est ancilla philosophiœ. Qu'elle soit à éclatement prochain ou
retardé, elle repose sur une connaissance admirable de la «pâte»
humaine et de sa plasticité ; elle offre tout l'attrait et tout l'intérêt d'une expérience sociale, qui, sous l'apparente bouffonnerie,
développe une portée presque toujours lointaine et sérieuse.

22

LE COMIQUE DE J. ROMAINS DANS "LES COPAINS "

En résumé, les lecteurs qui ne songent pas à rep~ocher. à
Rabelais sa verve drue, à Molière ses farces ~es plus etour~1ssantes, à La Bruyère ses «charges» les plus copieuses, à~olta_1re
son ironie et son irrévérence, et qui cependant ont la pretention
de demeurer des hommes d'aujourd'hui, s~umis à toutes les
influences et à toutes les tendances de leur epoque! ceux-là se
réjouissent d'entendre vibrer toutes ces harmoniques,. ~ans
l'œuvre de Romains, à côté du son fondamental unan1m1ste.
Quand on relit d'affilée, comme je viens de le faire, cet ouv~age
dont les truculences hardies n'excluent pas les fines notations
d'intuition pittoresque et de sensibilité intime1 on ~omprend à
merveille que des Compagnies et des Assemblees de Jeunes gens,
en divers lieux du monde, aient fait à ce livre l'honneur de le
prendre pour « Conseiller de la Joie et Bréviaire de la Sagesse
Facétieuse».
ALBERT CAZES

�RENE MAUBLANC

Jules Romains et le Cinéma
. , Quand Jul_es Romains co~mença à écrire Donogoo-Tonka, &lt;1 conte
cmematographique », le 11 septième art » ne s'occupait guère en France
qu'à adapter des mélodrames et des vaudevilles; c'est un contresens où
certains se complaisent encore (1) ; c'est pourtant le contre-sens le
plus complet qu'on puisse imaginer, s'il est vrai que rien, malgré lea
apparences, n'est plus opposé à !!écran que la scène.
En dehors de la production française qui était à cette époque
la plus médiocre de l'univers, on connaissait en France les films
italiens, d'une somptueuse absurdité, et certains films américains :
des comédies sentimentales d'une niaiserie désarmante et parfois
agréable, des aventures de cow-boy, simplistes et moralisatrices, avec
le beau resard clair de William Hart, les premiers Charlot, d'un comique
clownesque inventif et direct, gâtés seulement par les affligeants soustitres - fautes d'orthographe, fautes de français, fautes de goùt - que
de misérables adaptateurs français glissaient entre les images. On n'avait
encore vu qu'un des chefs-d'œuvre de l'écran: Forfaiture -(J'entends ici
par clzef-d'œuvre, non pas une œuvre parfaite ni d'une beauté incontestable, mais une œuvre représentative, typique, capitale). l.a production
suédoise était à peu près inconnue, la production allemande l'était
complètement.
Ainsi le cinéma se réduisait pour nous soit à une malheureuse copie
du théâtre, soit à des intrigues puériles, servant de prétexte à quelques
belles images de pays étrangers, soit enfin à des anecdotes brutales, des
faits-divers, des pitreries, des exploits sportifs.

Donogoo- Tonka parut à ce moment, d'abord par tranches dans la
Nouvelle Revue Fra11çais,, puis en librairie. Aujourd'hui, près de quatre
ans après, cc scénario développé en œuvre littéraire n'a pas encore été
filmé. Tout se passe pourtant comme s'il avait été projeté sur tous les
écrans du monde et comme si son éclatant succès avait suscité autour de
lui une armée d'imitateurs. De même qu'après Forfaiture et pendant des
années, il y eut dans tous les films nouveaux une scène de cour d'assises,
de même tous les meilleurs films d'aujourd'hui empruntent des idées et
des procéMs à Donogoo. Au fait, y a-t-il bien imitation voulue et directe?
(1) Qu'on penM au Crime du Bouif el à Triplepalle.

JULES ROMAINS ET LE CINÉMA

Je n'en suis pas sûr· peut-être Romains a-t-il seulement contribué à
créer un de ces mou~ements de pensée par lesquels les arts évoluent,
peut-être a-t-il seulement lancé dans le domaine public des id~s que
depuis lors chacun reçoit, avec l'air qu'il respire. Peu impor~e d'ailleurs ;
en tous cas la plupart des progrès que réalisent dans leurs films les plus
récents les « cinéastes l&gt; de France, d'Allemagne, de Suède et d' Amérique, Jules Romains les avait conçus en 1920•

***

Je voudrais démontrer cette proposition en analysant brièvement les
principales des idées neuves qu'on peut tirer de Donogoo-Toda.
1. Le film doit comporter aussi pe~ de te~te que possible._ San~
doute Donogoo n'est-il p_as, com~e Le .f!ail, un film s~ns sous-titJ:es ,
du moins en comporte-t-il le moms possible: quelques tetes de ~hap1tre,
pour nommer les personnages ou identifier }.e li~u de l'action. ~es
explications nécessaires pour compre~dre_ 1 mtn~e sont donn~
presque toujours au moyen de lett~es, d art1cl~ de J011maux o_u ? affiches : convention sans doute, mais convention proprement cmegr~phique, puisqu'elle fait lire au p~blic ce que les pe~son?a_ges sont cens~
lire, et non ce qu'ils sont censes entendre. Romams eVl:te le plu~ qt~ 11
peut de projeter sur l'écran des. fragments ?e conversation, c est-a-drre
de nous faire regretter que la voix manque a ses personnage!&gt;.
1

2. - Le film peut et doit faire rire sans cloy,~eries et san~ calembours projetés en sous-titres i il doit mêler le seneux ~u comique. ~~
n'a qu'à ouvrir Donogoo à n'importe quelle page pour s en apercev~1r,
et si l'on cherche des comparaisons, on n'a qu'à penser aux dermers
films de Charlot, à L'idylle aux ChaMps et surtout au Gosse.

3. - Le film doit utiliser !e:'&gt; .res~our_ces tec~n~ques et ~es ~ucs du
cinéma pour s'élôigner de la v_ente obJectI_ve et_ real~ser_ 1~ 1~u~1o~s de
notre fantaisie ou de nos passions. Ce qui revien~ a dire . 1 a, enir du
cinéma (comme art et non comm«: moyen d' éd~cation et. de documentation) est moins dans la reproduct10n pure et sunple d~ reel _que. dans sa
stylisation, sa transposition. Ici Romains s'est attach_e part1cuhè~ement
au rythme: si d'ordinaire les scènes de Donogo~ doivent« se d1;rouler
sur le rythme ordinaire des évène~ent~ de 1~ vi_~ » (p. 7), parfo1~ elles
s'accélèrent pour donner l'impress1~n ~ une vie f!evreuse &lt;;&gt;u de 1 impatience crois:;ante du personnage.(') Ams1 lorsque d1ve,:ses ~c~nes nous ont
été présentées qui tendent à nous pénétrer d'uue meme idee (la propagande de la Donogoo-Tonka, l'attrait de son pro~amme ~ur les .aventuriers du monde entier), les mêmes images « reparatssent cote à cote et ~e
poursuivent ainsi pendant quelques secondes, sur un rythme a~celéré (r). ))(p. 6o, cf. p. 70). De même, lorsqu'un des pers6~nages est a _la
recherche d'un banquier pour commanditer son entrepnse, nous ass1s(1J Romains nf 1'est pas servi du ralenti qui était à peine innnt~ _au moment où il
l-criYait. De mème on emploie aujourd'hui quelques trucs nouveaux : ~ISJOn trouble, glac~•
dêformante.q, pellicules n~atives - mai, le principe est le même. La YOie reate OU\trte, mais
o'tat Romains qui l'a ouverte.

�RENE MAUBLANC

JULES ROMAINS ET LE CINEMA

tons sept fois à des scènes analogues, mais la première seule se passe
sur un rythme normal: dans les autres il y a « une accélération régulière
du rythme des évènements, de telle sorte que la septième scène se déroule
comme une vision de noyé » (p. 38). Ici c'est la hâte et la fébrilité du
personnage qui deviennent manifestes par le rythme du film. Mais cela
nous amène à une remarque essentielle.

Autant dire que Romains a cherché le premier à donner au film un
intérêt psychologique, c'est-à-dire non seulement à prêter aux personnages des caractères vraisemblables, mais à reproduire, par des moyens
propres au cinéma, la vie de l'esprit telle que peut la saisir l'analyse
interne.
5. - Enfin Romains â sans doute voulu montrer avec Donogoo qu'un
film peut et doit faire penser. Ne l'aurait-il pas voulu qu'il l' aurait fait
quand même ; car il porte avec lui, où qu'il aille, sa philosophie. Un film
philosophique, c'était alors une nouveauté; c'en serait peut-être une
encore, malgré la masse des films à prétentions philosophiques.
Donogoo, sous l'apparence d'une farce, a un fondement plus solide; ou
en tirerait aisément toute une série de moralités, étagées en profondeur,
dont la première pourrait être : l'erreur scientifique est pârfois aussi et
plus féconde que la vérité; la seconde: une mystüication peut créer de la
vérité; la troisième: quand un groupe croit bien à \!ne illusion, elle commence déjà d'exister ; la quatrième: les croyances collectives ont une
sorte de réalité objective; et la dernière: c'est en imposant aux hommes
un commun idéal que la société transforme le monde matériel. Et ces
deux dernières formules sont les principes fondamentaux d'Emile
Durkheim et de la sociologie française (1).

4. - l,e film peut et doit traduire la pensée même des personnages,
les souvenirs, les projets, les rêves, avec leur rythme, leur irréalité. leurs
incohérences. Jusqu'alors on n'avait exploré qu'une partie du domai o.c
cinématographique. Sans doute les premiers qui tournèrent un film
avaient-ils découvert l'eau qui coule, la vague qui se brise, le vent qui
agite un drapeau, le cheval qui galope, les batailles, les poursuites ; le
monde de la réalité mouvante vu par des yeux normaux, le monde des
sensations visuelles. Mais le monde du cinéma n'est pas celui-là seulement. Il est aussi - qu'on m'excuse, professeur de philosophie, d'employer volontiers les termes de la psychologie scolaire - le monde des
images visuelles et plus généralement, par les associations et les
transferts de sensations, d'images et de ·sentiments, le monde de la
connaissance sensible. Et c'est précisément ce qui oppose, au fond, le
cinéma à la littérature et plus spécialement au théâtre ; le théâtre
cherche, par des mots exprimant des idées et des raisonnements, à
évoquer des images ; le cinéma doit par des images évoquer des idées et
des raisonnements. Les deux arts visent ainsi, par l'un des deux modes
de notre connaissance, à reconstituer le monde complet de notre pensée;
mais le cinéma. essentiellement sensible, use de moyens opposés au
théâtre, essentiellement conceptuel ; et c'est pourquoi le cinéma n'a
pu trouver son vrai chemin qu'en tournant le dos au théâtre.
Je ne crois pas me faire illusion en imaginant, derrière D onogoo,
une thèse de ce genre. Toujours est-il que nombreuse~ y sont les scènes
« où les seuls évènements qui défilent sont les pensées des personnages ,,
(p. 7). Nous avons ainsi l'impresslon de vivre en vérité dans la peau de
ces personnages, de voir avec leurs yeux, de déformer le monde selon
leur imagination (ce qui, appliqué a des imaginations détraquées. donne
l'art allemand « caligarique )&gt;) . Le som·enir et le rêve se traduisent sur
l'écran avec la discontinuité et parfois la simultanéité de leurs images.
Les spectateurs assistent au travail, au &lt;c courant » de la pensée des per •
sonnages. « Nous n'avons pas trop de peine à suivre leurs propos, car, par
moments, la pensée est si intense qu'elle devient visible. Il se forme
autour de leurs têtes des fantômes fugitifs, que nous avons juste le
temps de reconnaître ,,. (p. 73). Le film réalise matériellement une psychologie essentiellement dynamique ou cinématique (ici les deux mots
se confondent), une psychologie tout imprégnée de bergsonisme (1).
(1) Romains est ici très près de la théorie esthétique exprimée vers 1912 par Marinetti
et le futurisme italien; les futuristes prétendaient appliquer le bcrgsonisme à Ja pPintnre,
en rassemblant sur le même tableau les images diverses, incomplètes et fugiti ves qui s'évoquent dans l'esprit p:n un souvenir de voyage ou un rêve d'avenir. Mais ce qni était absurde
pour un tableau devient naturel et juste au cinéma. Fixer sur une toile le mouvement de la
pe~ et étaler dans l'eepace la durée psychologique, c'était un contre-sens ; on n'abontisaait qu'à une sorte de rébus, loin de toute beauté comme de toute -rérité. Laisser au contra.ire

***

Ainsi les dernières découvertes de l'art cinégraphique, elles sont
déjà dans l'œuvre de Romains. Elles y sont même à un degré si éminent
que, réalisé aujourd'hui, quatre ans après qu'il a été publié, D01togoo
serait sans doute le plus neuf, le plus profond et le plus passionnant
des films.
Et si l'on voulait s'évader de la technique du septième art, il faudrait
dire que Donogoo est, entre Les Copains et M. Le Trouhadec s11isi par la
débauche, le second épisode d'une longue histoire, qui a liiOn unité comme
sa diversité. Il faudrait voir avec quel art Romains pour la conter s'est
prêté tour à tour aux exigences opposées du roman, du film et de l'œu vre
théâtrale. Mais cela, c'est une autre histoire.
Et puis il faudrait dire que Donogoo n'est pas seulement un bon
scéttario de film, mais une belle œuvre littéraire, écrite comme Romains
sait écrire, qu'on y trouve des mots de philosophe et des phrases de po~te :
Un homme longe u ne rue dans on ne sait quelle ville. Ce _n 'est P.~int u_n e
promenade, cc n'est pojnt 1;1n e aventure . L'~omme ae:complit u n mnéra1re
quotidien, et les pas qu 'il fait sont peut-être vieux d e dix ans . (p. 147) .

Mais c'est encore une autre histoire.
RENÉ MA UBLANC.
devin_e r sur l'écran, autour de la tê~ du ?erd_onnage, , _une circulat ion de s?nga&amp; ,, {P· 6l ),
c'est imiter, avec la part de conv~nt1on creatr1ce nécessaire à tout art, la reah té meme de
notre vie mentale.
( 1) Comme le montre lumineusement le récent ouvrage de C. Bouglé : Leçon, de Sociologie sur /'Evolution des Valeurs.

27

�MARTHE ESQUERRE

Le théâtre tragique de Jules Romains

En 1911, alors que le théâtre poétique n'était représenté en
France que par une lignée d'écrivains qui vivaient sur l'hérita&amp;e d'f!ugo sans avoir recueilli son génie, et qui n 'avaient
guere dev:el&lt;?ppé que les germes de mort du romantisme, alors que
Rostan~ etait, ce ~ue. nous possé~ions de mieux en fait de gloire
dramatique, 1 Odeon Joua le premier des drames de Jules Romains
L':Armée dan~ la Ville (1). Neuf ans plus tard, en 1920, 1;
V1eux-Colomb1er représenta Cromedeyre-le-Vieil.
L'indigence du théâtre au moment où il l'abordait Romains
la p,rocla~a~t énerAgiqueme,nt da~s la sobre et vigoure~se préface
qu 11 publiait en tete de L Armee dans la Ville. « Je tiens pour
certain, disait-il, qu'il n'y a pas eu, en France, de grand art
dramatique depuis soixante ans, dep-µis la chute des Burgraves.»
D'honnêtes dramaturges avaient cherché le remède dans
deux d!rections o:pp_osées. ~es uns voulaient revenir au passé et
ressusciter la tragedie classique. Les autres proposaient d 'innover
et de. créer un théâtre d'idées. Mais la tragéd ie classique avait
depuis longtemps épuisé son énergie vitale ; vouloir qu'elle se
survive et qu'elle se répète, c'était précipiter encor e la décadence.
Quant, au drame d'idées, avec sa prétention de faire penser les
gens, t1 ne soulevait le plus souvent que des questions sans intérêt
véritable et les traitait avec une mentalité de primaire. Il ne
pouvait faire illusion qu'à un public sans culture. Et c'était
n'importe quoi, des discours, des conférences, plutôt que du
théâtre. Les personnages débitaient des exposés de considérations
abstraites et n'étaient animés d'aucune vie profonde.
Romains ne pensait pas que rien de viable pût résulter de
ces tentatives.
D'ailleurs, c'était en vain que les écrivains sérieux se fatiguaient à trouver la solution. Il leur manquait de se rendre·
(1) Les premières œuvres d11 t héât re de Claudel, Tête d'Or, La Ville, La Jeune
Fille Violaine, Le Repos du septième Jour, sont d'admirables poomes lyriques. C'est
1eulement avec L'Annonce faite à Marie jouée en 1912, et L'O/age, pu blié en 191 1 et
repré■e nté en 1914', que Claudel apportait à la question u ne solution vraiment dramatique
et recréait un ety le.
·
'

LE THÉATRE TRAGIQUE DE JULES ROMAINS

compte d'un phénomène capital dont Romains eut le sentiment
immédiat : la complète oblitération de la tradition dramatique.
Ils se condamnaient à un effort stérile pour ne pas comprendre
d'abord que le lien était rompu entre les grandes époques créatrices du passé et la nôtre. Ils ne savaient pas que, pour eux,
les œuvres de génie étaient semblables à des univers merveilleux
et interdits dont les principes générateurs leur échappaient. Ils
ignoraient leur ignorance. S'ils méprisaient l'inspiration vulgaire
et la fausse psychologie des auteurs applaudis au boulevard,
ils s'accordaient néanmoins à louer l'habileté prodigieuse avec
laquelle ces derniers construisaient leurs pièces. C'était là l'erreur
la plus pernicieuse. Les véritables lois du théâtre n'avaient rien
de commun avec les procédés qui donnaient aux gens l'illusion
du «métier» dramatique. Faute de posséder la saine tradition,
les fabricants à succès avaient peu à peu édifié une technique
purement artificielle. Romains, dans un article paru au Mercure
de France en décembre 1918, a mis ce malentendu en pleine
lumière :
« J'indiquerai l'essentiel de la chose en disant que
les loi internes du théâtre sont ce qui donne au drame une
organisation, une vie autonome, un équilibre et un mouvement
spécifiques, en un mot ce sont des 1ois animatrices; tandis
que les procédés en question sont destinés à obtenir ce que
j'appellerai la participation maxima du public à la pièce ....
Les lois internes du drame ne créent aucune dépendance entre
l'œuvre et un public particulier. Par elles, l'œuvre se suffit. »
Mais ce n'était pas assez de comprendre que les lois de la
dramaturgie étaient corrompues pour être en mesure de les
rétablir dans leur santé primitive. Ici, la meilleure attitude
critique était forcément négative. Pour retrouver les principes
éternels, il fallait un courant créateur qui les dé~osât en poursuivant son mouvement propre. Romains, par 1 essence même
de son génie, par la nécessité de son inspiration, restaure le
théâtre dans sa pureté originelle, et rencontre, intacte, la source
du jaillissement dramatique. Par-dessus les siècles, il rejoint
Eschyle sans se mettre à son école et sans faire œuvte de disciple.
La parenté est frappante entre son drame et la tragédie eschylienne. Ce n'est pas de parti-pris que Romains· revient à l'antiquité ; il n'en subit pas l'influence intellectuelle comme les
auteurs du XVIIe siècle ; il ne se propose pas un modèle. Le
souffle créateur qui anime son œuvre inspire l'œuvre d'Eschyle.
Le même élan organisateur aboutit d'une part aux Perses,
d'autre part à Cromedeyre-le-Vieil. Ici et là, c'est le même
rythme de vie.

�MARTHE ESQUERRÉ

L'.attitude de la presse, au lendemain de la première représentation ~~ (?romede'}'re f_!lt significa~ive. La critique s'écria
~ue « ce n etait pas d1!- théat;e ». Ce disant, elle décernait, sans
sen douter, un magnifique eloge à Romains. C'était vrai le
nouvea~ dra~e était aussi éloigné que possible du poncif auquel
le publt~ était accoutumé. On voyait bien ce que l'œuvre n'était
pas, mats pour comprendre ce qu'elle était, les journalistes
~us.sent dû s~".:oi~ 9ue ce qu'ils appelaient du «théâtre» n'en
eta1t pas. C eut ete trop leur demander. Je ne puis entrer ici
dans une analyse détaillée qui me permettrait de mettre en relief
le caractère profondément dramatique de Cromede'}'re (ce sera
d'ailleurs l'objet d'une autre étude). Qu'il me suffise pour le
mome!lt d'indiquer la parfaite coïncidence de l'inspiration de
Romatns avec l'essence même de la création dramatique.
Primitivement, le drame estla vie d'un chœur, l'action d'une
âme collective. Sans doute, il évolue très vite. Le chœur tragique
repr~sen~e une uni té multi~le dont les éléments ne tardent pas à
se d1ssoc1er ; des protagonistes sortent de lui ; il se scinde en
personnages distincts. Le noyau originel continue d'abord de
subsister, amoindri, à côté des individus auxquels il a donné
naissance. Puis, il s'épanouit jusqu'à sa limite et finit par réaliser
toutes les possibilités individuelles qu'il contient. A ce stade de
'son existence, le drame, au lieu d'être un accord comme au début,
n'est plus qu'un accord ayant perdu son unité primitive et dont
chaque note parvient séparément à notre oreille. Mais quelle que
soit la multiplicité des personnages qui le composent, ces derniers
doivent être unis par une harmonie si profonde que chacun d'eux
soit représentatif des autres. De même chaque note de la phrase
musicale à laquelle je comparais le drame-accord évolué doit sa
qualité spécifique à la résonance des autres notes en ell:-même.
Le théâtre ne reste du théâtre qu'à la condition de se souvenir de
son ori~_ne et de ne pas se dispenser d'être une harmonie. La
composition d'un drame suppose donc un sentiment délicat et
~xiqeant de l'.o:ganisation des êtres.qui le peuplent, une aptitude
mgenue à samr dans une perception synthétique les actions et
le_s réactions ,des _individus !es un~ sur l~s autres. Ceux qui sont
depourvus d oretlle dramatique n aboutissent qu'à une juxtaposition cacophonique d'individus. En d'autres termes, un génie
dramatique est d'autant plus parfait qu'il tend vers la perception
de la conscience unique des ~oupes; l'attitude anti-dramatique
par excellence consiste à considérer l'individu comme une réalité
qU;i s~ suffit à elle-même, à prétendre composer une phrase
melod1euse avec des notes dont chacune est choisie sans tenir
compte des autres.

3o

LE THÉATRE TRAGIQUE DE JULES ROMAINS

Comme je le disais tout à l'heure, il y avait donc, dans la
pensée de Romains, une sorte de nécessité qui le condamnait à
retrouver les conditions génératrices du théâtre. «Dès l'origine,
écrit-il, le drame a été une projection du m'}'stère unanime sur
le plan idéal de l'art.» Mais le ~rstèr~ ~nan!me est p~écisément
son élément naturel. Il en a la v1s1on a1gue ; 11 en expnme toutes
les nuances. Spontanément, il perçoit le groupe comme une
réalité plus essentielle que l'individu. Sa sensibilité à la conscience
unanime en fait un génie dramatique de race.
On comprend à présent que lors9.ue ~omain,s 8:b?rd~ l_e
théâtre, il ne s'en tienne pas aux notes d1ssoc1ees del umte primitive. D'emblée, il frappe l'accord originel. Ce sont des groupes
qu'il anime; il se hausse à des« synthèses supérieures». Groupe
contre groupe, comme dans L'Armée dans l'!- Ville,. ou grot1;pe
souverain comme dans Cromedeyre-le-Vieil. Par la, Romains
restitue a~ drame une qualité perdue depuis la poussée créatrice
de la Grèce antique. Par là aussi, ~1 _atteint les co~flits les ~l~s
profonds, les sentiments les plus religieux dont puisse tressaillir
l'âme de l'humanité. (1)
MARTHE ESQUERRÉ

(1) Pour l'étude complète de Cromedeyre,.Zt;- Vieil, voir. notre essai de
critique : Cromedeyre-le-Vieil et le thédtre poétique français depuis 1843,
paru aux éditions du Mouton Blanc,

31

�FRANZ HELLENS

" M. Le Trouhadec saisi par la débauche "

j'estime qu'une pièce de la valeur comique et satirique de
M. Le Trouhadec saisi par la Débauche devrait avoir trouvé
sa place tout de suite dans le répertoire de la Comédie Française. Quand je songe au théâtre contemporain, niais, sentimental,
qui s'est faufilé parmi les chefs-d'œuvres du répertoire classique et
s'est fait décerner, sans aucun droit, l'honneur de la représentation sur
les mêmes planches que celles qui soutiennent le rythme du pas
moliéresque ou cornélien, je demeure confondu et je me demande
s'il n'existe pas une loi cachée en vertu de laquelle les œuvres
fortes et taillées pour l'avenir ne peuvent s'affirmer 'que sur un
épais fumier d'œuvres mortes. M. le* Trouhadec est une pièce qui
possède toutes les qualités du théâtre classique le meilleur et en
même temps un accent bien nouveau qui vient de l'esprit de l'auteur,
averti des nécessités et des réalités modernes. j'ai déjà dit que le
&lt; rire pur &gt; tient la haute place dans quelques ouvrages de Jules
Romains. &lt; Satire directe, pointue et impitoyable, écrivais-je dans
le Disque Vert de juin 1922, satire d'escrimeur rompu au métier
et qui s'amuse à porter à chaque coup, laissant l'adversaire dans
un pire état que s'il l'avait abandonné. sur place, inanimé, car le
rire des spectateurs d'un pareil assaut persiste après l'affaire, et
l'on voit que le rire tue mieux qu'un coup d'épée authentique. ,

"M. LE TROUHADEC SAISI PAR LA DÉBAUCHE"

« Ce rire se gonfle, s'amincit, spirale, fait accordéon, on l'aperçoit
comme s'il se déroulait en action sur l'écran ; il n'est pas seulement
logique, mais encore formel, et d'un volume qui se spiritualise ou
se matérialise à volonté. Cai unique dans notre littérature... C'est
un rire qui devient chair, métal, fluide, contour, et se résout en
sonorités que les dieux homériques n'ont certes pas soupçonnées.&gt;
Il faut remonter à Rabelais pour retrouver quelque chose à ta
fois d'aussi plein et d'aussi aigu. Je le répète, M. le Trouhadec
saisi par la débauche devrait voisiner à la Comédie Française avec
les meilleures pièces du théâtre classique. Elle y brillera un jour,
et l'on s'étonnera qu'il ait fallu si longtemps pour qu'on s'aperçfit
que c'était là sa place, sa seule place, sa place naturelle.

FRANZ HELLENS

Jules Romains s'amuse à taquiner la bêtise, la muflerie, la
vanité imbécile : les meilleurs auteurs du théâtre classique, depuis
Aristophane, ne l'ont pas fait avec plus de verve et une nervosité
mieux contrôlée. Le rire de Romains est lucide comme celui de
Molière ou de Beaumarchais ; il se différencie cependant de celui
de ses prédécesseurs, en ce sens qu'il est avant tout plastique.
C'est là son caractère essentiellement nouveau. Ici encore, je
ne puis faire autrement que de répéter ce que j'écrivais jadis à
propos des Copains, de M. le Trouhadec et de Donogoo-Tonka :

33

�RENÉ LALOU

RENÉ MAUBLANC

" M. Le Trouhadec "
aux Champs - Élysées

Sur la prose philosophique

A la lecture, la forêt empêchait de bien voir cette clairière.
Les Copains nous avaient imposé une vision de Bénin ; depuis 'DonogooTonka M. Le T rouhadec existait pour nous. En lisant la comédie,
nous nous préoccupions trop de comparer leurs nouvelles images aux
anciennes : l'amateur d'événements prolongeait-il bien le compagnon de
Broudier ? Saisi par la débauche, le géographe restait-il lui-même ?
Aujourd'hui les voici en scène et bien vivants ainsi qu'en témoignent les
rires d'un auditoire qui ignore. le plus souvent leur histoire passée.

Il n'est guère de mode de citer Boileau. Mais le Mouton
Blanc ne sacrifie pas à la mode; il se donne même pour tâche
de dégager les styles des modes, ce qui dure de ce qui passe.
Or c'est précisément ce que sut faire Boileau, avec une prodigieuse lucidité. Aussi le Mouton Blanc ne peut-il manquer de
saluer avec respect la mémoire de Nicolas Boileau-Despréaux,
dont Jean Hytier est aujourd'hui, la férule à la main, l'authentique successeur.

Autre évidence: M . Le Trouhadec saisi par la débauche est aussi
arbitraire qu•une comédie classique. On s'en doutait un peu, à dire vrai ~
la représentation le confirme avec éclat. V ou, connaissez ce, cubes dont
les diverses faces combinées créent des tableaux différents : la ·pièce de
Jules Romains est le plus parfait des jeux de cubes. Il y a le cube Le
T rouhad~c avec ses six faces : dignité, abjection, avarice, prodigalité,
gîtisme, ruse. Il y a le cube de la malhonnêteté humaine qui porte quatre
visages et deux blanc-.. Un cube enfin est réservé aux femmes : Madame
Trestaillon, la Vieille Joueuse et quatre places pour la mobile Rolande.
D'un coup de pouce, Bénin présent ou Romains invisible c~mbine leurs
assemblages, avec tant de prestesse que parfois nous entendons deux voix
sortir du même cube. Car rien n'est plus libre que cette rigueur extrême:
l'apothéose qui réurpt. sous la bénédiction bachique d'Yves le Troubadec,
membre de l'Institut, tous nos fantoches évadés de leurs cubes et rendus à
la vieredoublble, cette apothéose est lucide comme la preuve d'un théorème;
elle couronne d'ironie la souplesse de cette géométrie.

14 Mars 1923

RENÉ LALOU

de Jules Romains

Je cite donc bravement les vers célèbres et méprisés:
Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

C'est vrai, en somme, et surtout dans les sciences et en philosophie. Le philosophe, dès qu'il parvient à délimiter et à fixer sa
pensée, réussit par là-même à l'exprimer en termes justes et même
à trouver, s'il pousse à fond le travail d'analyse, les formules
exactement appropriées, celles dont aucun mot ne saurait être
changé, ajouté ni retranché. Car il y a une forme adéquate qui
s'ajuste à l'idée claire et distincte : tout philosophe digne de ce
nom la rencontre, au moins de temps en temps.
Cela ne veut pas dire que tous les philosophes écrivent bien.
Il y a, indépendamment de la force de la pensée, indépendamment même de la valeur technique de l'expression, c'e$t-à-dire
de la rigueur avec laquelle elle traduit cette pensée, il y a une
vertu propre du style philosophique, qui est une forme particulière de la beauté littéraire. Il peut exister à la même époque
des philosophes d'égale profondeur et d'égale importance, qui
n'aient, artistiquement, aucune commune mesure : ainsi Platon
et Arist9te. Au milieu du XIXe siècle, nos deux plus grands
philosophes, Auguste Comte et Renouvier, écrivaient mal;
Victor Cousin écrivait bien, mais c'était un philosophe médiocre.

'
35

�RENÉ MAUBLANC

SUR LA PROSE PHILOSOPHIQUE DE JULES ROMAINS

Schopenhauer écrit mieux que Kant, qui le dépasse de cent
coudées. Tarde écrit mieux que Durkheim, dont la pensée est
plus ample, plus ferme et plus féconde.

Bouglé. S'il s'en sert, c'est avec une telle discrétion qu'on s'en
aperçoit à peine ; longuement préparée, l'image est alors comme
natur~lle et presque nécessaire. Qu'on en juge par deux exemples.
Il s'agit d'abord de la découverte en matière psychologique :
Faire un~ découverte, ce n'.e~t pas présenter d'une façon
neuve des notions communes ; ce n est pas davantage esquisser
ou édifier un système général d'explication des choses connues,
non susceptible de vérification expérimentale, et destiné seulement à satisfaire les besoins spéculatifs de l'esprit; ce n'est
même pas risquer quelque hypothèse ingénieuse, issue de la
méditation, mais incapable de subir l'épreuve du laboratoire.
Une découverte est une annexion. L'explorateur découvre un
continent, une île, ou un simple îlot, selon ses moyens et sa
c~ance; ... Mais ce n'est point faire une exploration ni une
decouverte, au sens véritable, que d'avoir des impressions de
voyage dans un vieux pays (page 24).
Et voici une analyse de l'attention. L'auteur distingue
l'attention qui nous est familière et qui est constamment renouvelée par la succession des images et des idées, et « l'attention
vraiment fixe, qui se cramponne à un objet immuable » et dont
nous n'avons aucune idée. Il conclut :
Certes, notre attention est discursive, au sens où discursif
signifie coureur. Nous sommes habiles à suivre des fuites
d'idées. Mais que la proie s'immobilise, et elle nous échappe,
emportés que nous sommes par notre élan.
Ce n'est pâs de la poésie, comme on voit; c'est, semé de rares
et sobres images, un excellent langage technique.

Ainsi il y a bien une beauté philosophique du style, et elle a
son importance. Une importance moindre,. bien sûr, que dans la
littérature proprement dite : on conçoit peu un grand poète qui
écrive mal ; on le conçoit mieux déjà d'un grand romancier ;
on le conçoit tout à fait bien d'un grand philosophe. Mais tourtant le grand philosophe sera puni de mal écrire : car. i sera
·fastidieux et sa gloire en souffrira. On préfèrera Descartes, qui
paraît si clair, parce qu'il écrit bien, mais qui au fond est si
souvent obscur (r), à Comte, si riche et si limpide, mais qui
distille un si redoutable ennui.

** *

Si ces remarques ont un sens, j'ai le droit d'étudier ici le
style philosophique de Jules Romains, sans dire un mot de sa
philosophie.
Que toute l'œuvre de Romains soit pénétrée de philosophie
et que l'unanimisme soit voisin du sociologisme; que d'autre part
la découverte du sens paroptique soit une des conquêtes les plus
décisives - encore que contestée - de la psycho-physiologie (2),
ce serait facile à démontrer, mais ce n'est point mon sujet.
J'ai à dire seulement que Jules Romains, sous son vrai nom
de Louis Farigoule, écrit une des plus belles proses philosophiques qu'on puisse lire.
Cela ne signifie pas du tout que La Vision extra-rétinlenne(3)
soit écrite comme La Vie Unanime, les Odes ou Amour couleur
de Paris. Il y a certainement plus de philosophie dans la poésie
de Romains que de poésie dans la philosophie de Farigoule.
Il est difficile d'imaginer un style plus sobre, plus purement
rationnel, plus dépouillé. Romains ne se sert presque jamais des
images, bien moins que tel philosophe contemporain, Bergson ou
(1) li y a deux sortes de clarté chez Descartes. L'une, conforme à la règle de Boileau,
répond à la clarté de la pensée. L'antre vient de ce qu'il est un grand artiste : c'est une
clarté artiRtique ou artificielle, une cla.rté illusoire de l'expression, qua.nd la pelllêe n'est
que ténèbres.
(~ J'ai quelques raisons de croire qu'elle ne sera plus eontestée bien lo11gtemps.
(3) J'emprunte mes réfé,enee1, à la deui;ième édition : Louis Farigoule - La Vision
extra-rétinienne et le aens paroptique - RA!cherches de psycho-physiologie upérimentale
et de phyaiologie histologique. - N.R.F. 1921.
.

36

** *

Uii langage technique! Il faut insister sur ce point. Romains
n'hésite pas un instant devant ce qu'on appelle parfois le jargon
philosophique ou scientifique. Le premier chapitre de son livre
s'intitule : Remarques sur les rapports actuels de la morphologie et de la physiologie dans l'histologie du tégument;
et le second : De fa physiologie histologique à la psycho-physiologie expérimentale. Bien plus, il forge des mots nouveaux:
sens paroptique, fonction extra-rétinienne, vision homocentrique
ou céphalique, vision sternale ou hétérocentrique.
Un cuistre, nommé Antoine Albalat, a voulu, dans un livre
récent (1), s'égayer aux dépens des pliilosophes. Recopiant des
(1) Comment il ne faut pas écrire (Pion).

·

�RENE MAUBLANC

SUR LA PROSE PHILOSOPHIQUE DE JULES ROMAINS

pages de Cousin, d'Hamelin, de Bergson, il se plaint que ces
auteurs emploient d'autres mots que ceux du langage courant.
La querelle est absurde : autant vaut reprocher à un physicien
de parler de cathode, de volts et d'ohms et d'équivalent mécanique de la calorie, à un peintre de parler de subjectile, de
cadmium et de vert de Hooker, de glacis et d'embu, à un tonnelier
de parler d'erminette, à un charpentier de parler 'de besaigüe, à
un menuisier de parler de guillaume et de brusquin. Il est clair
que tout technicien, pour nommer les objets ou les idées propres
à sa technique, a besoin de termes précis, que n'aient_pas usé les
impropriétés du langage courant. Jules Romains n'a pas le ridicule de prétendre, avec les mots de tout le monde, traduire des
concepts expressément philosophiques et fixer des phénomènes
inédits.

La psychologie de découverte a besoin d'une méthode
et d'une technique de découverte. Cette méthode et cette
technique n'&lt;;mt pas été improvisées. Comme il est arrivé maintes
fois dans l'histoire des sciences, ce n'est pas à la science qui
devait finalement en bénéficier que revient le mérite· d'en avoir
formé l'ébauche et hasaraé l'emploi.... Ses origines empiriques
lui ont valu la méfiance de quelques bons esprits, qui tremolent
à l'idée d'être abusés par les prestiges des charlatans (p. 24-2.S).

***
Une langue franchement prosaïque, une langue rebutante
par sa technicité : qu'est-ce qui fait donc la beauté de ce style
philosophique ?
C'est d'abord la sobriété: pas un mot de trop. Ensuite la
propriété de l'expression : pas de bavures ni de flou, le mot juste
à la juste place, chaque phrase frappée comme une médaille.
Et puis encore le fait, rebelle à l'analyse, qu'une phrase a un
rythme, qu'elle est dense et pleine, riche de sang et bien en chair.
Ainsi le passage suivant :
La psychologie expérimentale, comme la physique, ne veut
connaître que des faits naturels et des lois naturelles. Elle ne
pense pas sous la catégorie du «pathologique». Tout est normal
à ses yeux, en ce sens que tout est soumis aux lois générales de
la nature. Elle ne vise point à recueillir une collection d'étrangetés. Bien au contraire. Elle ne s'intéresse qu'au général. Mais·
elle est persuadée qu'ici comme ailleurs le généra[, avant d'être
reconnu, prend figure d'exception (p. 28-29).

I_l s'y ajoute parfois un autre élément : la connaissance
approfondie de la langue française, dans son histoire comme dans
sa vie actuelle. Il arrive par là que Romains, sans aucune affectation d'archaïsme, donne l'impression de la langue classique:
non pas la langue du XVIIIe, la langue nuancée et subtile que
manie Anatole France, mais la langue forte et drue du XVIIe.
On sentira ce que je veux dire, dans Ia page ci-dessous, à certains
détours de phrase :

38

***

Enfin l'art de Jules Romains est non seulement dans les
détails du style, mais aussi etsurtoutpeut-être dans la composition
de ses livres. Dans ce traité psycho-physiologique, la composition
semble aussi purement scientifique que possible : paragraphes
désignés par des chiffres ou des lettres, récapitulations, conclusions. Tout cela est plein cependant d 'un art discret, mais fort :
il y a dans la succession des chapitres le même rythme souple
que dans ce défilé d'images, de souvenirs et de rêves 9u'est
Le Voyage des Amants. Ce n'est pas le balancement régulier et
artificiel des thèses, objections et réponses, l'ordre prévu de la
dissertation universitaire; c'est la vie même et le mouvement
d'une pensée. On a l'impression - l'illusion - d'assister à une
découverte, d'en suivre la genèse, le développement, le succès :
c'est une histoire - une belle histoire et une histoire vraie qui déroule ses péripéties devant nous. •
Et voilà pourquoi l'essai sur La Vision extra-rétinienne se
lit avec la même aisance que Lucienne, et avec la même attention passionnée.
RENÉ MAUBLANC.

�RENÉ LALOU

Jules Romains dans son époque
_Romains ~ A~ oui, l'unanimisme ? &gt; Il est excellent que le
pub(1c, en sa Justice télégraphique, fasse aussitôt suivre d'un mot
en 1sme le nom de Jules Romains : lier au nom de ce créateur
l'idée d'une doctrine, c'est, en effet, rendre un sommaire mais digne
hommage à l'irréductible alliage d'intelligence et de volonté qui te
fait unique en ,On temps.
Unique parce qu'il est un inventeur de valeurs nouvelles
unique au sens où Rimbaud est unique, irremplaçable. On n~
s'étonnera donc pas que Romains ait pu, à 25 ans, avoir position
de chef d'école devant la critique française aussi bien que devant
l'élite européenne. Songez qu'à la date de 1911, La Vie Unanime
et le Manuel de Déification avaient montré l'évidente nouveauté
de son inspiration, Le Bourg régénéré, Un Etre en Marche et
L'Armée dans la Ville prouvant comment elle ouvrait au roman
à la poésie, au théâtre, des voies encore inexplorées.
'
. D'aut~es se seraient _bornés à organiser ces conquêtes ; il les a,
lm, affer_rmes en les élargissant. Parfois il a déconcerté : le &lt; comique
géo'?1étnque &gt; _des Le Trouhadec, ta psychologie impérieuse de
Lucienne, le su1et même de La Vision Extra-Rétinienne ont dérouté
ce~~ins_ esprit~ qui requièrent d'une originalité qu'elle demeure
umhnéa1re. Mais nous restons persuadés que ces œuvres nécessaires
se~ont comprises ~n jour par tous ceux qu'a déjà enivrés la joie
épique des Copains et courbés l'ardente bise qui souffle sur
Cromedeyre, tous ceux pour qui la double image du monde externe et interne - s'est agrandie lorsque Mort de Quelqu'un
leur révéla un univers aux tentures de somptueuse solidarité, quand
les Odes leur traduisirent en paroles les plus complexes rumeurs
de l'âme, individuelle et multiple.
Sur la carte littéraire de 1922, faisons le point, ne te comparant,
comme il sied, qu'aux premiers. Egalement sensible à l'originalité
et à la perfection, soyons assurés que Romains goate l'une dans
l'ampleur de Claudel ou la fluidité de Larbaud autant qu'il reconnaît
l'autre dans la prose de France ou de Gide, dans les poèmes de
Valéry. Mais ces aînés ne sont nullement ses maîtres, encore moins

JULES ROMAINS DANS SON ÉPOQUE

les sociologues auxquels d'aucuns l'ont maladroitement attaché.
Si nous devons lui chercher des prédécesseurs, invoquons Verhœren
et Barrès auxquels il s'apparente trop intimement pour ~enter _
de
les imiter. Car il possède en commun avec eux un accent moubhablement autoritaire ; sa vision rapproche parfois ses constructions
par groupes des peintures hallucinées de Verhœren ; mais il ne
partage qu'avec le seul Barrès cette soif d'individualisme césarisant,
dernier secret d'un unanimisme intelligent, que l'un et l'autre savent
compatible avec l'universalité de Gœthe.
Essayant de le présenter devant la postérité, j'ai marqué ailleurs
comment sa doctrine, loin de tuer en lui l'artiste, avait accru l'élan
du poète et la soupless~ ~u roma~cier. Pour acheve~ de le situer
dans son époque, il sufflr~1t de ~edue quelle_ den.se umt~ sa ~ensée
confère à toutes ses créations. Rien, avec lm, qui ne soit clair : en
proposant à son siècle un dieu, n'invitait-il point ennemis comme
amis à se grouper logiquement ? Dès le premier bratant appel de

La Vie Unanime

" Je te donne mon âme, est-ce que tu en veux ? "

il offrait à son époque 1:exemple d'une jeu~e libe.~é dans une
nouvelle contrainte. Romains a ébranlé la poésie trad1t1onnelle en y
faisant retentir le cri farouche des gens de Cromedeyre ; nous
l'avons entendu jadis
• Avoir la tonnante joie
D'être, au centre de la foule,
Un éclatement qui tue. "

Et puis, ayant imposé aux hommes la découverte de celui de
leurs visages qu'ils n'avaient jamais so~gé à reg~rd'7r, no~s avo_n~
vu la fougue de ce vainqueur s'épanouir en méditations ou le fmt
de l'expression enclôt une suggestion infinie. Tel sobre poème
d'Europe
• Je remercie la demeure
D'être petite et perdue... "

nous autorise déjà à dater les premières réussites du &lt; classicisme
moderne &gt;.
Aux critiques qui viendront demain_ la tâch~ sera plus facile.
Indifférents aux passions d une heure, ils expliqueront comment
Gide et Romains ont l'un et l'autre, enrichi pour l'âme humaine la
connaissance de soi Gide en y réveillant un arrière-fonds d'anarchie,
Romains en y ranidiant une obscure discipline, une confuse loyauté
cosmique qu'il amène jusqu'à la conscience précise. La dureté de

�.

·-~------------------------RENE LALOU

Romains est la conséquence d'1,1ne lucidité qui ne désarme point.
Sa rigueur égale celle de Valéry, mais il l'exerce sur l'objet qui
semble s'y prêter te moins: on dirait parfois qu'il exige de ta
matière ta même logique que Valéry réclame de l'esprit•. Cette
âpreté intellectuelle cause la netteté de ses articles critiques : à
preuve son hommage à Flaubert, son résumé de la psychanalyse,
sa préface à l'album Le Fauconnier.
Que nos successeurs, cependant, ne dédaignent pas trop notre
aide. Qu'ils écartent nos commentaires pour rester seuls avec
l'œuvre. Puis, qu'ils interrogent tel dessin de Bécat ou bien ce
portrait où Le Fauconnier a peint son ami tel qu'il leur apparaîtra,
certain de son message divin parmi les événements périssables.
Mais si alors l'historien hésite et n'ose deviner dans ce regard
limpide sous le front volontaire toute la sensibilité, mieux affinée
que cette du cœur, dont l'intelligence garde le privilège, qu'alors il
se retourne vers nous, qu'il accepte notre témoignage et qu'il lui
fasse crédit, même pour ce que nous n'aurons pas su dire.
RENÉ LALOU

(1) A titre d'approximation, on sigaalerait entre Valer y et Romains la difference
d'une penaée mathematique s'appliquant naturellement aux mathématiques et d'une pensee
mathématique imposant sa loi aux aciences naturelles. (Etant entendu que procéder par
comparaisons de ce genre, c'11st forcer une fenêtre pour aller ouvrir, de l'intérieur, une porte
rebelle.)
.

JEAN HYTIER

Jules Romains et le classicisme moderne

Le terme de classicisme moder-ne est en train de faire fortune.
Il le doit, sans nul doute, à la valeur de son contenu. Même
ceux à qui il est le plus hostile commencent à l'employer comme
une expression courante et naturelle. Je crois qu'après si peu
de numéros parus, le 0rtouton 73/anc peut s'en trouver encouragé
et, s'il en était besoin, raffermi dans ses desseins. - Quand nous
avons employé cette expression pour la première fois (dans le
manifeste du M'louton 73lanc), ce n'était pas sans l'avoir longuement mûrie. Effectivement, le terme de classicisme était déjà
lourd de sens ; l'abus le plus étrange en avait été fait, notamment
par les successeurs actuels des Campistron, des Gilbert et des
Lebrun, qui, sous l'étiquette de néoclassicisme, ne nous offraient
qu'une fade ripopée de pastiches et de centons; d'autre part, on
sait dans quelles débauches le terme de modernisme s'était roulé;
enfin, le désir d'un véritable classicisme n'était nullement une
découverte originale du 0tfouton 73lanc: l'efficacité de notre
premier effort révèle même à quel point l'époque était travaillée
par le besoin d'un ordre mental nouveau, et, au surplus, bien
des textes d'avant ou d'après-guerre annonçaient ou réclamaient
une discipline classique. Il était tout naturel qu'en nous
vouant spécialement à la tâche, nous apportions la formule.
Nous avions d'abord pensé à moderne classicisme qui, par rapport
à ancien classicisme, impliquait différenciation et continuation
(seule tradition conforme à la vie profonde) ; mais moderne
classicisme sonnait mal et dangereusement, surtout pour nous
qui allions être obligés de lutter pour des héros vraiment représentatifs du monde moderne mais aussi contre certaine litt~rature
superficielle et modern'style. Classicisme nouveau n'était pas
inexact, quoique un peu mou pour la bataille, mais rappelait
trop néoclassicisme, dont il fallait se garder comme de la peste.
En retournant moderne classicisme, fes difficultés s'aplanirent ;
classicisme moderne sonnait bien, indiquait bien notre situation ;
on comprenait que nous voulions une organisation aussi ferme
que celle du 17me siècle, mais que nous ne songions pas à la
répéter en plus mal, que nous avions à exprimer parfaitement

�JEAN HYTIER

JULES ROMAINS ET LE CLASSICISME MODERNE

un univers inconnu, original et présent. On a vu dans le manifeste et dans les premiers 04.outon que, depuis quinze ans, le
classicisme moderne attendait seulement d'être compris et nommé.
Il existait. Il y a de grands écrivains classiques-modernes. Il y a
des chefs-d'œuvres classiques-modernes. Il y a un esJ?rit classiquemoderne. Le classicisme moderne possède une techmque poétique
originale destinée à remplacer la technique poétique ancienne ;
il emploie un vers régulier, parfaitement organisé, qui est proprement le vers classique-moderne . .
Le classicisme mode1·ne doit à Jules Romains plus qu'à tout
autre. Nous le dirons mieux quand nous aurons rendu pleine
justice au sénie d'André Gide. On a souvent dit que si Chateaubriand était le père du romantisme, Jean-Jacques Rousseau en
était le grand-père. On pourrait peut-être dire, en l'entendant
bien, que si Romains est le père du classicisme moderne, son
grand-père est André Gide. - Le classicisme de Gide a été
vraiment cette victoire dont il parle sur le romantisme intérieur.
Au reste, le rôle de Gide se marque par une influence distante ;
on sait qu'il a toujours aimé mieux faire agir qu'agir lui-même.
Il nous a redonné, après une époque incohérente, le goût du
classicisme ; il nous l'a conseillé ; il l'a surtout pratiqué pour luimême : son classicisme est presque un classicisme personnel.
S'il agit, c'est par un rayonnement qui lui laisse sa liberté ; en
lui-même il respecte toujours l'indépendance d'autrui ; si Gide
ne s'est complu qu'aux influences secrètes de l'exemple, c'est qu'il
n'a jamais voulu être un chef. Romains débutera plus rudement,
sans craindre de mettre la main à la pâte et d'agir directement
sur le siècle. Il n'a rien du magicien dédaigneux; s'il a quelque
hauteur, c'est celle d'un conquérant. Il marche de face, sans
pourtant ignorer la souplesse qu'exige le maniement des forces
terrestres. Son action est précise et d'une admirable économie,
d'une étonnante simplicité de moyens. Il y a plus de prodigalité
sous l'apprêt de Gide. Sans Romains, il est douteux que le
classicisme moderne eût pu se faire; autour de l'unanimisme se
sont rassemblées les forces d'ordre de l'époque. On peut dire que
le classicisme moderne, Romains l'a voulu. - Gide, tellement
éloigné du choix (j'entends dans la réalité des faits) par sa philosophie, a considéré la bataille spirituelle de haut, non qu'il y fût
indifférent, mais sa curiosité ne lui permettait guère l'intervention.
Même ses notes, si lucidesi sont d un témoin. Sa responsabilité
est souvent involontaire. Il ne jouit tant de son influence que
parce qu'elle est imprévisible. Néanmoins, répétons-le, Gide est
tout Je contraire d'un indifférent (il est intensément attaché, mais
il ne veut rien sacrifier) : il a toujours, avec une générosité

admirable et un désintéressement qui ne se trouve que sur le
plan supérieur où la sûreté irréductible du génie l'empêche de
rien cramdre, signalé hautement les écrivains (les v1·ais), notamment ses cadets, dont la vertu profonde méritait sa sympathie, et
qui sont les plus dignes du respect du classicisme moderne :
Jules Renard, Francis Jammes, Charles-Louis Philippe, Péguy,
Valéry Larbaud.... Romains lui-même. Avec non moins de
courage il a dénoncé les erreurs funestes à l'art. Il a écrit sur le
cl~ssicisme même _un certain n&lt;;&gt;~bre de textes qui ~onstitue_n!
déjà comme une Bible du classicisme moderne. Ce n est pas 1c1
le lieu de parler de l'œuvre. On sait sa place pour le Mfouton
73/anc.

44

Romains, lui, est volontairement responsable du classicisme
moderne. Il lui a donné son sens, sa direction centrale, non pas
la seule, mais enfin l'essentielle jusqu'ici. Il lui a fourni sa
matière la plus neuve, la plus moderne, celle qui constitue la
substance même de notre temps. La prise en considération du
fait social en est la caractéristique féconde. L'importance de
l'unanimisme n'a pas besoin d'être soulignée. C'est une révolution
qui change tout. Il n'y en a pas eu d'aussi radicale depuis le
romantisme. L'étonnant, dans la réussite de Romains, c'est qu'il
a su échapper aux dangers de la découverte ; il ne sait pas
s'égarer; dans la révolution il maintient toujours l'ordre ; il
dompte toutes les rébellions. Son unanimisme a vite pris la
grande allure classique. On imagine ce qu'aurait pu être un
unanimisme romantique (on s'en rend compte facilement par les
contrefaçons de ceux qui, craignant sott~m.ent d'avoir un rang de
maître dans un grand mouvement unamm1ste, ont préféré, dans
un isolement sans grandeu., subir l'influence d'un homme).
Au lieu de cela, Romains a imposé à la matière une forme
de plus en plus achevée. Sans doute, au début, il avait p~ine
à maîtriser une fougue superbe (La Vie unanime, Un Etre
e,i marche, Prières, L'Année dans la Ville), mais bientôt l'abondance se discipline, et la période des purs chefs-d'œuvres
commence. A 1exemple brutal de Hugo, Romains préfère alors
l'exemple équilibré de Gœthe.
C'est devenu une banalité de dire gue Romains a renouvelé
tous les genres avec l'unanimisme : .poésie, roman, théâtre. Si
l'on ajoute qu'il a cr~é une technique poétique nouvelle, _qu'il a
illustré la psychologie d'une découverte surprenante et nche de
conséquences, le tout avant l'âge de 38 ans, on lui refusera
difficil~ment la plus h~ute a~mir,'.1tion. Sa té~acité lui a. fait
acquérir les qualités qm ne lut étaient pas foncières ; de visuel

�JEAN HYTIER

FRANCIS PONGE

et moteur qu'il était en poésie, il s'est fait auditif et musicien.

Il est impossible de prévoir jusqu'où il étendra ses conquêtes.
Je crois que Jules Romains peut être tranquille pour sa
gloire. L'hotnm~ _gui a donné en poésie Europe, au thé~tre
Cromtdeyre-lt-Vteil, dans le roman Mort de Quelqu'un, dans le
genre comique Les Copains, n'a pas grand'chose à craindre de la
postérité. D'ailleurs aucun de ses ouvrages n'est indifférent.
Un petit livre comme Manuel de Déification est une des clefs,
peut-être la clef même de son œuvre. Les Odes sont d'un lyrisme
personnel qui étreint et qui dévaste. Il y a dans les Quais de la
Villette des modèles de récits épiques et populaires : quelle sève
et quelle santé f Lucienne a été une révél ation Jélicieuse. Les
d~rniers poèi:x1es de ~o~ains ,(Amour coul~ur de Pans, et les
pièces qui suivent, ams1 que I Ode pour le ._1, /1.outou 'Blanc) sont
peut-être les plus pleins, en même temps que les plus heureusement cernés, de ceux qu'il a écrits. Enfin, l'ensemble architectural
de l'œuvre est d'une religieuse harmonie.
N'oublions pas que Romains est un Jort. Il s'est fait tout
seul. Il veut le groupe, mais pour en être le neurone. Il ressemble
au bélier noir ~ui, dans Cromedeyre, donne sa forme au troupeau
de Thérèse. C est un maître. En ce sens il nous donne aussi un
exemple ; à regarder Romains, les forts comprendront ce qu'ils
doivent consentir au groupe, ce qu'ils doivent garder pour eux.
Romains aura, sans doute, des disciples, mais toute son œuvre
volontaire crie, à qui sait l'entendre, l'indépendance foncière des
vainqueurs. Il ne faut pas s'en étonner : le génie est spécifique
et, en un sens, toujours solitaire. Si donc, comme on le veut,
le classicisme moderne s'affirme, si, comme il est nécessaire pour
qu'il vive, il doit avoir, après Romains, des maîtres, ceux-ci ne
lui ressembleront pas plus que, jadis, Racine, Molière et La
Fontaine ne se ressemblèrent entre eux ou ne ressemblèrent à
Corneille. C'est la communauté des grands principes de l'art qui
crée les écoles classiques, et non pas celle des tempéraments qui
sont irréductibles. Mais les écoles ont besoin de maîtres. Romams
en est un pour le classicisme moderne. Il a aussi sa place parmi
ceux de tous les temps.

Qualité de Jules Romains

D'un sexe très défini, ni grec ni latin, mas...
cul.in, français, moins populaire que montagnard.
Moins gaulois que Rabelais, moins parisien
que Molière, moins bourgeois que Flaubert, un peu
plus sentimental que ceux....là.
Il parle à haute voix dans un air léger de
montagne. Il tient à la terre par les pieds. Il n'est
pas soucieux.
Sa demeure aux générations e-,t une anfractuosité
d'un confortable naturel.
Frère jovial, aîné qui tient du pére J

FRANCIS PONGE

JEAN HYTIER.

47

�O. MANNONI
L'ATTITUDE UNANIMISTE

L'attitude unanimiste

L'unanimisme est une foi. C'est la croyance dans une
chose à fain et que des hommes font peu à peu. Il s'agit
d'exalter une forme de conscience qui nait d'un certain accord
entre plusieurs consciences ; de réveiller en chaque homme
un être qui le dépasse. Jusqu'ici c'est surtout la littérature qui a
subi l'influence de ce levain mystique. Mais la littérature est un
domaine assez vaste et dont on fixe malaisément ies limites.
Toute une période qui fut romantique ne le fut pas seulement
en littérature ; un événement littéraire influence toujours les
mœurs, la politique, la philosophie et les religion les plus traditionalistes d'une époque.
Cette forme de conscience gu'il s'agit d'exalter trouve sa
place quelqùe part entre l'intelhgence et le moi profond de
Bergson. L'intelligence n'appartient pas plus à l'unanime qu'à
l'individu ; elle est universelle. Quant à la richesse obscure que
nous sentons en nous, à cette vie sentimentale qui est le fond de
notre être, elle échappe également à la conscience collective.
Aussi l'unanimiste se détourne toujours de l'individualisme sentimental et de ce conceptualisme sans force cher aux philosophes.
Et c'est pourquoi il est toujours décevant d'exposer l'unanimisme
comme une doctrine, et celui qui en parle en termes abstraits
ne le fait pas sans un vague déplaisir. Analysé, il prend une
figure trompeuse et semble une construction adroite mais un
peu arbitraire. Il faut être unanimiste d'abord, sans espérer êtré
converti par la théorie. Comme toutes les conceptions un peu
profondes et créatrices, l'unanimisme ne se laisse jamais que
circonscrire mais non pénétrer tout à fait par le raisonnement
seul. Il échappe à l'esprit du critique comme le style au grammairien ou la conscience vivante au psychologue. La religion
n'est pas dans la théologie.
***
Jules Romains ne nous apporte ni un système fermé ni un
plan de réforme sociale, mais bien plutôt une hypothèse laquelle
n'a d'ailleurs pas besoin d'autre justification que ses écrits. De

cette mys~ique qui, mal entendue, eût pu conduire soit à une thau~aturg1e Insoutenable soit à un humanitarisme facile - et ce dern~er défaut, tous le~ unanimistes ~e l'ont_ pas évité avec a~tant de
sureté qu~ leu~ maitre - est sortie une littérature singulièrement
forte et smguhèrement riche en possibilités de renouvellement
ou de développ_ement. A telle enseigne qu'aux yeux de beaucoup
de lec~eurs qui ne peuvent se refuser au charme vigoureux de
cette htJérature, la doctrine unanimiste semble cependant inutile.
Cho~e imprévue,
tal:nt. de Jules Romains en arriverait ainsi
à fa1re du tort à 1 unamm1sme ! Cela sera com.eris plus tard ·
pour_ le moment beaucoup n'ont vu dans l'unarumisme qu'un;
doctnne abstraite assez étroite qui, donnée avant l'œuvre semblait
ne pas la pouvoir porter; mais c'est dans l'œuvre totale &lt;les unanimistes que l'unammisme se trouve, et non pas dans les exposés
qu'on en peut faire abstraitement.

!e

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur ce qui caractérise
l'œuvre unanim~ste, e! de choses difficiles. Il ne suffit pas que
des groupes y s01ent mis en scène; et encore bien moins que des
sentiments altruis_tes_ y soient exaltés; l'altruisme s'oppose radicalement à l'unanimisme par cela seul qu'il distingue le « moi »
de « l'autre» et surtout parce qu'il a un fondement sentimental.
Jusqu'~ù faut-il avoir poussé l'in?ivi~ualisme pour se laisser
attendnr par une morale de la sohdanté ? Rien de plus impitoyable que le véritable esprit unanimiste · il ne s'accommode
q~e d'une lucidité virile. Toute sentimentalifé lui est faiblesse et
laideur.. Le vaSl!e ~ l'âme, vo~là ce do1:1t il faut triompher d'abord.
La po~s1e 1:10amm1ste se plait à décnre ces « réveils », pénibles
lut~es mténeure_s des ténèbre~ et de la lumière. Il y a dans cette
attltu~e volontaire _un_e énergie é~onnante 9_ui :i'~ban~onne jamais
Romams. Pour lUI, Il semole bien que l mdividuahsme ne soit
qu'une paresse de l'esprit. Sans doute il y a un individualisme
qui n,e ma~q~e pas de force, 1:fiais ce n'e.st pas contre celui-là
que 1 unammistne est une réaction. II serait trop simple d'opeoser en bloc unanimisme à individualisme. Ce 9.ue Jules Romams
a toujours repoussé c'est l'individualisme sentimental et dépri!Ilant, _la tare r?ma~tique, le narcis_sisme i~tellectuel, le culte
1mpréc1s du mo1; c est là le sommeil dont 11 faut se réveiller.
La première chose à faire, c'est de sortir de soi, et de reprendre
contact avec le monde concret. Un caillou dans la mam d'un
e_nfant c'~st une plus vér!table richesse que toutes les hallucinations faciles auxquelles s abandonne un symboliste.
Cet amour des choses, qui est peut-être le fond de toute
poésie véritable, imprègne d'un bout à l'autre l'œuvre de Romains.

49

�O. MANNONI

L'ATTITUDE UNANIMISTE

Il perçoit avec amour et pense toujours avec des choses.
L'imagination sentimentale cède chez lui le pas à une sorte
d'intelligence sensible. De là est né ce qu'on appelle « l'expression
immédiate &gt; des unanimistes.

. On connait ce défaut dans ces romans où le lecteur se retrouve
tOUJ?urs pa!ce c~ qu'il est invité à s'y mettre d'abord par une
~e~umentahté qui_rest~ forcément dans le vague tout en prétendant
a 1 a?,alyse. Comb1end œuvres ne sont que des canevas vendus tout
dessm,és pour que ~o~s y ~rodions nos rêveries ? Là aussi et jusque
dans 1 étu_de ~e _la vie lnténeure l'unanimisme apporte une lumière
neu".e qui dissipe l;s _vapeurs sentimentales. Une œuvre comme
Lucienne est unammiste à plus d'un titre · non pas seulement
parce que l'événement qu'elle rapporte est i'imroduction dans un
groupe fermé de deux éléments étrangers, mais encore et bien
plus 1;ar le ton et _la méthode d'analyse. Ici la vie intérieure est
traduite toute e~u~re dans ce langage d; l'~nt:lligence sensible
propre aux unamm1stes. Je pense à ce qu écnva1t Jules Romains
dans un des premiers numéros d'Jntenttons à propos du problème
du ~tyle chez Flaubert. Les_ rêveurs t[~uveront sans doute que
Luczemze est une œuvre froide. Ils n aiment pas trop voir les
c~oses à _la gr~nde lumiè!e d~ jo~r, ils préfèrent quelques allus10,f!S 9.u1 e_xcaent leur imagmatton, car il leur semble que ce
qu ~ls imag1,nent ~s~ plu~ beau que ce qu'il_s _voient. Mais je ne
cro1_s pas qu 11 y ~lt 1ama1s eu de grand mus1c1en méconnu parmi
les Joueurs de guimbarde.

Cette façon de dire n'est _pe~t-êt~e p3:s trè~ juste. _Toute
expression est un détour, et un en n expnme nen. L expression est
d'esprit à esprit. Passer par la chose pour exprimer un&lt;&lt; état d'âme»
dans le sens le plus large, bien entendu, de cette locution, on
ne peut pas dire que ce soit exprimer plus immédiatement qu'avec
des mots abstraits. Mais c'est exprimer avec plus de force, c'est
donner à l'œuvre écrite un peu de cette éternelle jeunesse du monde
des choses, devant lequel nous restons toujours des enfants à qui
on a seulement appris à ne plus ramasser les cailloux. Tantôt le
poète évoque des choses qui sont quelque part dans ce monde et
nous oblige à y prendre garde. (Kurop~. - Le ~oiteux, _dans le
dernier acte de Cromedeyre.) Tantôt 11 constrmt un obJet à la
mesure de ce qu'il veut exprimer:
« Il nous fallait un été

Bâti sur quatre pilastres ;
Une saison en coupole
Où le pas fît un écho ... »

Ainsi la poétique de J~les Romains s'~ppose parf~ite~ent à
celle de Mallarmé (ce qm ne veut pas dtre qu 11 n y ait une
influence sensible de Mallarmé sur Romains). Tandis que
Mallarmé s'efforçait de suggérer un objet au moyen du sentiment,
comme peut essayer de le ~aire la_ musique qui pr?~oque le
sentiment d'abord quelquefois avec iuste assez de précision eour
suggérer un objet vague (encore que presque toujours la musique
n'exprime qu'elle-même), Jules Romains, au contraire, pose
l'objet pour provoquer le sentiment et ne fait grâce à aucun de
ces mots abstraits et imprécis qui émeuvent par leur seule imprécision.
1

L'écrivain qui au lieu d'apporter la réalité solide sur laquelle
les mains ont prise ne fait que semblant de la donner est une
manière d'illusionniste. Il suggère, mais suggérer c'est trop laisser
au lecteur d'une dangereuse hberté. Le lect~ur imagine et croit
voir ; il retourne vite dans cette rêverie facile et paresseuse, et
comme il y a toujours assez de raisons de penser à soi il revient
toujours à lui-même comme Narcisse à la fontaine. Ce n'est pas
là le défaut de Mallarmé, il était trop grand poète pour ne_ pas
l'éviter. Mais c'est proprement le défaut romantique et symboliste.

So

l_l est toujours trop f~cile de ramener l'homme à lui-même,
de lui rappeler une expénence obscure que le langage obscurcit
encore. Au_ contraire l'unanimisme a conduit Jules Romains
SUf une, voie parallèle à celle o_ù titube Freud: Le Dragon qui
veille à I entrée de la ca!erne y laisse pénétrer qui veut, et ceux qui
sor~ent ~euvent aller ou bon leur semble pourvu qu'ils aient les
mams vides. Le héros seul, par ruse ou par force rapporte
dans ses mains fermées quelques pierres précieuses dé;obées aux
t!ésors o~sc~n:s. Ceux qui ont plongé leurs mains dans les
richesses_ mv1s1bles sans en savoir rien distraire s'étonnent de voir
àAla lum1è,re du s?leil ce qu'ils n'o_nt pu que toucher comme en
reve. Ils s ém:rv_e11le!1t et eux auss_1 vou_draient annoncer ce qu'ils
en savent. Mats Ils n en peuvent nen dire, sinon que ce sont de
grands trésors.
O. MANNONI

Sr

�GEORGES CHENNEV[~RE

JULES ROMAINS ET LA TECHNIQUE POÉTIQUE

Jules Romains et la technique poétique

Dans l'intention de transformer le vers, les symbolistes, ou
plus exactement les verlibristes, l'ont réduit à un simple caprice
d'écriture, qui rend impossible tout contrôle, et que ne suffit pas
à justifier l'usure de l'ancienne technique.

Mtme dans le choix de sa technique, M. Jules Romains
s'est manifestement Inspiré du docteur Le Bon.
PLORIAN-PARMBNTIBR
Les unanimistes seuls s'en tiennent aux vers blancs.
ANDR8 TH8RIVB

La deuxième audace de M. Souchon a été couronnée
d' un succès étonnant. Il écrit ses poèmes foui entiers
en vers blancs.
ORION

Parler de la technique poétique de_ Jules ~omai~s est pour
moi une tâche aussi agréable que facile, m~is . déh~ate pou~tant, parce qu'elle m'engage dans ~n débat ou 1e sm~ à la fois
juge et partie, sans autre ahernauve que de me !aire ou d_e
défendre les idées que ~ous . avons. e~posées, Ro:11arns et m01,
dans un Traité de Versification qm vient de paraitre.
Selon l'excellente méthode du Mouton Blanc, je profiterai de
l'occasion pour. rectifier c~r~aines erreurs et affir~er. quelqu~s
vérités, à nos nsques et penls. Cette _formule r:str,ict~ve est, Je
l'avoue, d~ pure politesse, car la techmque dont il s agit ne court
pas le morndre danger.
*

•*

Les vers de Jules Romains ne sont ni traditionnels, ni libres,
ni blancs. Ce sont des vers accordés. Mais je ne me charge pas
d'expliquer en quoi ils procèdent des théories du docteur Le Bon.
Tout le monde sait que la technique poétique traditionnelle
repose sur certains éléments ~'obligation qui peuvent. se résumer
ainsi : syllabisme de la J?étnque ; p_résence de_ l~ nme à la fi~
du vers · alternance des nmes masculines et fémmmes ; césur~ ,
règle de '1•e muet; prohibition de l'hiatus ; arrangement spécial
des vers dans les poèmes à forme fixe.
Cette technique, qui est encore cell~ de Malla~mé et d_e
Moréas, s'est épuisée à l'usage. Le seul Rimbaud y a1oute vraiment quelque chose de neuf (1).
(1) Voir des poème• comme

Jeune Ménage, Patience, Eternité.

Toutes les erreurs, en cette matière, viennent d'une confusion
entre le fond et la forme. Le fond se renouvelle de lui-même,
selon l'époque et selon le génie du poète. Mais la technique
relève de la forme seule, et la forme a ses conditions sur lesquelles
le génie ne peut entreprendre qu'à moins de respecter les données
essentielles du vers. Répétons-le une fois de plus. Si rien ne
distingue le vers de la prose, inutile d'aller plus avant. Mais si .
l'on admet une différence entre ces deux formes du langage, il
importe de la fixer avec précision, et sans recourir à de faciles
jeux de mots. Gardons-nous d'aborder une discussion qui nous
mènerait trop loin, et qui fait, en partie, l'objet du livre plus
haut cité. Nous prenons le droit d'affirmer qu'un vers, reconnu
comme· tel, impfique sa définition. Il n'y a vers que lorsque le
langase est soumis à des conditions précises de rythme et de
sonontés. La principale de ces conditions réside en une répétition
aussi régulière 9.ue possible, d'un effet rythmique ou sonore. La
notion de vers-hbre est contradictoire dans les termes, comme
le serait celle d'un carré libre, abstraction faite de ce que le vers
ou le carré sont susceptibles de contenir.
L'existence d\l vers est liée :
1° à un support métrique indispensable : le pied en latin ou
en grec, la syllabe en français ( 1 ) ;
2° à des rapports de sonorités .
A ces deux propositions, nous pouvons ajouter les deux
suivantes :
1° La nature même du rythme oblige le poète à une répétition de l'effet rythmique. En principe, il n'est point de vers
isolé. Tout vers doit avoir son « pendant ».
2° La nature même de la sonorité lui permet d'envisager
d'autres rapports sonores que la rime, et d'autres positions de
sonorités que la fin du vers.
Il suffit d'un peu de Iogigue pour comprendre ce qu'une
telle technique ajoute à l'ancienne. Elle admet de nouveaux
(1) Toutes le, tentatives qu'on a faites pour fonder le vers français sur la quantité ont
échouè, -la même 1yllabe ·comptant pour une brève ou pour u11.e longue, selon iea besoins de
la cause.
·

53

�GEORGES CHENNEVIERE

JULES ROMAINS ET LA TECHNIQUE POÉTIQUE

mètr~s, peu e!Ilployés jusqu'ici, notamment les vers de 9, II, 13,
14, 1:&gt; et 16 pieds _(1); et des accords ayant pour base non seulement l'homophome des voyelles ou diphtongues (rimes) mais
aussi l'hétérophonie des voyelles ou diphtongues avec ho~ophonie de l'une ou des consonnes adjacentes (accords proprement
dits). Elle admet enfin pour tous les accords, c'est-à-dire pour
tous les rapports de sonorités, des changements de position qui
offrent au poète une liberté nouvelle, tempérée par de nou~elles
obligations. Voilà pour la théorie.

Pour exprimer un effort pénible et inquiétant, Romains
recourt avec bonheur au vers de 11 pieds :

***
, J'aï sous les yeux .les œuvres poétiques de Romains, depuis
1Ame des Hommes qm fut couronnée en 1904 par la« Société des
Poètes _frança~s », ju~qu'à ce p_e!it recueil intitulé Amour couleu,·
d~ Parzs que Je considère (am1t1é à part) comme l'une des expressions les plus achevées de la poésie française contemporaine.
J?~ l'un~ à !_'autre, ces œuvres marquent_ le progrès incessant, et,
si Je pms dire en hauteur, dune technique à la fois solide et
complexe, dont l'architecte retouche de temps en temps les détails
sans toucher aux fondations ni aux lignes générales.
'

Trop de voitures agissent à ma gauche,
Et trop de boutiques peuvent à ma droite ; ..
(c Un Etre en Marche&gt;, p. 132. (1)

Le vers de
l'alexandrin :

Le vers de

comme celui de

11

à

14

pieds est propre au récit soutenu, ou épique

Elle a dit que les garçons se contentent trop souvent
De choisir un visage, et dans le visage, les yeux ...
(« Cromedeyre-le-Vieil ,, p. 110.)

Dans les Odes, Romains rend à la strophe de 4 vers courts
(de 6,.7 ou 8 pieds) cette vivacité saisissante que la rime transf?rma1t en un badmage sans accent. Et voici des rythmes plus
aisés _et et plus subtils, dont la signification est si nette que je
me dispense de les commenter:
C'est une rue où l'on voudrait
Venir danser;
Une gaîté surnaturelle
Passe en cadence ...
(c Un Etre en Marche,, p. 115.)

Secouent la tête, tournent leur torse,
Piétinent les cheminées, se cabrent
Dans un désir bru ta! de galop. (p. 67 (3)

Des chocs profonds
Seeouent
La tête et les
Entrailles ...
(« Le Voyage des Amants,, p. 27.)

Ils affluent ensemble vers les portes,
Et la foule aussitôt ressuscite
Que le cimetière exténuait. (p. 109.)

,. Le_ vers de 9 pied~ convient également à l'interrogation, à
1 mcertitude, à la surprise (cf: le début de !'Armée dans la Ville
et de Cromedeyre-le-Vieil).

La ronde tourne
En bondiuant,
Comme la force
Des carrefours ...
(« Un Etre en Marche•, p. 79.)

(1) La limite pratique du vers e,t naturellement en fo11.ction de la capacité de l'oreille
l'égard du rythme.

, (2) Je ne puis, traite~ ici de la question de « l'e muet,, qui est d'ailleura plus simple
qu ~ ue le pense d ordm&amp;1rc. Je me contente do renvoyer le lecteur au cc Traité de Vera1ficat1on » .
(3) Ces référeaces se rapportent à !'Edition du •Mercure» (1913).

14

Cependant d'autres nuées sous le même accablement.
Dans l'abîme gris de l'Est, d'autres gares de l'Europe.
(c Europe•• p. 64.)

Mes famées cambrent leur poitrail bleu,

à

est au vers de

L'Eglise est terminée sans nulle aide, contre tous.
Elle se tient debout, malgré Monseigneur !'Evêque ...
(• Cromedeyre-le-Vieil •• p. So.)

1

. Les rythmes, chez Romains, sont très variés, mais ils restent
touio1;1rs soumis à cette loi de répétitio!l d?nt j'ai parlé plus haut,
et qui_ assu,re au poème son armature indispensable. Dès la Vie
Unamme, 1auteur recourt assez fréquemment au vers de 9 pieds
excellent pour traduire les mouvements saccadés martelés'
.
é neux.
.
'
'
1mp

13

(1) Cf:

c

Cromedeyre-le-Vieil •, pp. 11 en bas, 54, en haut, de ...

55

�GEORGES CHENNEVIÈRE

Mais je suis débordé. Je n'ai point fini d'étudier les rythmes
qu'il faut déjà que je passe aux sonorités. Le lecteur voudra bien
m'excuser de cette hâte, en considération du peu de place dont
dispose notre jeune Mouton.

*

* *
Romains n 'a jamais proscrit la rime. Qu'on se reporte, par
exemple, au f.0ème de la Vie Unanime intitulé Pendant une Guerre,
on verra qu il est écrit en rimes proprement dites à alternance
régulière. La seule liberté que le poète y prend avec la technique
traditionnelle, c'est de faire rimer un pluriel avec un singulier
(iJraines et humame) (1). Et quand j'ouvre Amour couleur de
Paris, force m'est de constater que gris rime avec Paris à la
page 10, et qu'a 1ur rime avec murs à la page 11.
Veut-on des exemples de rime imparfaite? (2)
Mais il ne peut plus repartir, il me tourmente;
Je crois qu'il s'insinue à travers tous mes membres
(« Vie Unanime&gt;, p. 123.)

de rime par augmentatio11 :
Ne laisse pas d'espace mort entre elle et loi;
Cache-moi la fenêtre où bouge de la toile ...
(«1•• Prière à la Maison&gt;.)

de rime par diminution :
La bicyclette osseuse a pourchassé les r,utes;
L'air qu'elle déchirait tremble encore à ses roues ...
( • 2• Prière au Village &gt;.)

de rime renve1·sée :
Mais tâche de peser à fond,
Pour nous rire de ton triomphe.
(« Amour Couleur de Paris • , p. 35.)

JULES ROMAINS ET LA TECHNIQUE POÉTIQUE

générale les œuvres de Romains sont très riches en effets de ce
genre, et si je ne craignais de donner à mon article l'ap~arence
d'un catalogue, je multiplierais les citations ~1). Je suis d ailleurs
fort étonné que tant de critiques soient demeurés insensibles à
une prog1·ession comme celle-ci, qu'il serait impossible d'obtenir
avec de simples rimes :
De la halte encaissée un chemin part sa ns ombre.
Il rampe sur la plaine, puis monte et se cambre.
Le clair groupe un instant trouve que c'est lug-ubre,
Ce chemin qui s'en va jaune comme un octobre.
Mais la lumière envoie une force aux vertèbres.
Il sourit au chemin sans âme où l'on est libre. (2 )

Pour finir, je recommanderai tout spécialement à la curiosité
des amateurs et des techniciens (Dieu sait qu'ils ne manquent
point à l'heure actuelle), l'Ode parue dans le premier numéro du
Mouton Blanc, où le poète réalise l'intégrité de la strophe par la
double systématisation des mètres et des sonorités : strophe de
six vers de quatorze pieds avec césure médiane, et dans laquelle
les deux premiers vers sont en accord simple féminin, les vers
5 et 6 en accord par diminution, les vers z et 3 en rime proprement dite avancée de 7 pieds au vers 2, le vers 4 seul restant
indépendant.

*

*

*
Je me garderai d'ajouter à de tels faits le moindre commentaire, 'et d'accoler au nom de Romains la moindre épith ète. Ce
n'est pas en trois ou quatre pages que l'on peut étudier la
technique d'un poète comme lui. Je n'ai eu d'autre dessein que
de guider le lecteur. Je le prie de bien vouloir maintenant relire
avec soin les trois épigraphes que j'ai mises en tête de l'article.
GEORGES CHENNEVIÈRE.

Ouvrez U11 Etre en Aia1·che à la page 142 1 vous y verrez
plusieurs exemples caractéristiques d'accords proprement dits
(amère, meurt, membres, mares) combinées adroitement à des
rimes (rassemblement, membres, meur·t, rumeur). La première
strophe de l'ode V (Odes et Priè1·es, p. 23) reproduit la méme
combinaison (chemin, cruellement, amère, membres). D'une façon
(1 ) Ou encore u11e troisième personne pluriel du présent indicatif avec un 111bst1ntif :
IIDOllOlll1nt et ombr1ll1, vlctent et ride.

(l'J J 'emploie ici la terminologie que nous avons adoptée dans le• Traité de Versification •. Le lecteur tirera aisément la définition de l'exempfe.

( 1J Cf : • Odea et Pri~res •, p . H% ;

c

Un Etre en Marche•, p . 157, vers 5 à H ; etc...

(2) « Un Etre en Marche•, p. 33 ; cf: • La Vie Unanime•, pp. 79, 81 ...

56

�PIERRE SICHEL

LA PHRASE DE JULES ROMAINS

La Phrase de Jules Romains

mots qu'elles rencontrèrent une justification physique. Elles communiquèrent à la forme unanimiste une sorte d'irréductibilité charnelle.

C'est peut-être une des œuvres les plus importantes de
M. Jules Romains que la manière dont il a introduit l'unanimisme
dans le langage.

On ne doit donc pas seulement à l'unanimisme un enrichissement de vocabulaire, mais une tendance de la phrase entière à
une possession de soi plus vraie, plus physique. On a souvent
parlé de la vie idéale des mots. Cette vie inférieure était la raison
de leur hypocrisie. Mais que n'avoueront-ils pas maintenant qu'on
les a amenés à découvrir leur peau ? Déjà M. Jules Romains a
ménagé à sa phrase des instants où plus rièn ne l'empêchait de
devenir un être, où l'harmonie de ses membres lui était anssi naturelle qu'à n'importe quel animal.

En se faisant l'interprête de phénomènes qui commençaient
à prendre conscience d'eux-mêmes, il a également aidé à sortir du
néant toute la terminologie qui leur est relative ; il a fait valoir les
droits des noms collectifs à une sorte d'autonomie grammaticale.
Pour leur avoir accordé délibérément la fonction de sujet
logique aussi souvent qu'il voulait suggérer leur responsabilité,
pour les avoir employés aussi religieusement que les noms abstraits
les plus redoutés, il a non seulement fait triompher la cause des
consciences plurales, mais il a découvert un Incomparable moyen
de traduction fidèle. On ne peut manquer d'apercevoir le progrès
décisif que fait faire à la phrase française le lancement de tournures
telles que:

Le bourg dîne plus tard, il dort moins.
A quatre heures, Issoire était devenu la place Sainte-Ursule.
Le groupe eut envie de se ressaisir davanta{fe.
Cette admission dans,le vocabulaire psychologique de termes
condamnés jusqu'à présent à un rôle purement descriptif a une
portée considérable. En même temps qu'elle élève la langue au
niveau de l'actualité scientifique, elle la débarrasse une fois pour
toutes des approximations préexistantes. Une acquisition aussi
vivante a en effet pour conséquence de modifier la valeur des
richesses auxquelles elle s'ajoute. Une fois autorisées à parler dans
la phrase les rues et les foules ont procédé à une sorte de révision
de ses anciens éléments. Elles étaient si récemment divinisées par
la connaissance de leur corps qu'elles surent exiger de tous les

58

Un livre comme Mort de Quelqu'un se passerait de lecteurs
pour exister.
PIERRE SICHEL

�BENOIST-MECRIN

Jules Romains, La Musique et les Dieux

Si l'on adopte la division des arts en arts de l'espace, et arts du
temps, il me semble que c'est à ces derniers que revient la plus ~nde
pa~ ?ans la formation du groupe. L 'espace serait-il une donnée plus
md1v1duelle que celle du temps? L'espace serait-il ce qui divise et le
temps ce qui unit ? Toujours -est-il que ni la peinture ni la sculpture
ne peuvent, dan~ ce domaine, le disputer à la poésie et à la musique.

JULES ROMAINS, LA MUSIQUE ET LES DIEUX

chaînes du sommeil, et en use avec nous comme Orphée des animaux.
La musique sera destinée à tuer en nous les derniers soubresauts du
monstre intérieur; les efforts de ce qui, en nous, n'étant pas communicable, n'est pas susceptible d'être « élevé à la puissance:, du groupe pour
nous révéler, autour ds nous, la naissance et le battement d'une respiration collective. Précédent de sa démarche l'approche foudroyante du
dieu, elle sera le lut qui unira indissolublement, ne fùt-ce que pour
quelques ins~ants, les individus entre eux, lts vidant comme des éponges
he'!rmses! afm qu'au centre de cette dépossession plus complète pût
s'epanouir,
comme u11 maitre cruel

La. Musique qui fut médecine chez les grecs, qui fut prière un peu
partôut, qui servait à chasser les démons, à endormir les bêtes ou à provoquer les tt-anses de la Pythie, la voici maintenant qui prépare la naissance des dieux nouveaux, mieux encore que le mot, le son aura
puissance de sortilège, d'évocation ; llomains accable l'individu sous les

cette autre présence qui
fait sourdre les larmes.
Par suite de son assimilation à un phénomène d'ordre psychique, la
musique, chez notre poète, sera souvent représentée comme un liquide,
un remous, un flux qui sourd invisible, secrété par les instruments et
s'élevant de l'orchestre comme une marée irrésistible. Soupirs rumeurs
sifflements, tels sont les mots que nous rencontrons sous 'sa plum~
pour é"oquer le moude sonore, qui se trouve, à son contact enrichi
d'accord et de résonances nou velles. Parfois ces éléments sont concentrés jusqu'à ne plus faire qu'un seul grondement continu souterrain
une sorte d'explosion ralentie.
'
'
Toute la fin de Cromedeyre est significative à cet égard. Rejetant
bien loin le dialogue des instruments champêtres, violentant le concert
pastoral, la voix de Cromedeyre s'élève soudaine et impérieuse comme
sa joie, et comme elle semblable à un déchirement du sol.
(Etde la manière dont il en parle, on sent bien que Romains connaît,
pour l'avoir subi, ce déchirement intérieur, cette lutte, ces abandons et
cette violence terrifiante de l'invasion musicale.)
'
On pourrait encore pousser la question plus loin et se demander si
ses phénomènes psychiques ne sont pas, en dernier lieu, assimilables,
c'?mme_ P;esque to~s les phénomènes de la, vie, à_ des lois physiques
determmees, (ce qui leur suppose une donnee spatiale et la possibilité
d'une mesure). Je ne sais. Freud prétend que le psychique forme un
domai_ne à part, irréd?-ctible ~ toute explicatiol! mécanique. Toutefois,
cette ivresse, cette depossess10n de nos facultes propres ne proviendraient elles pas d'une modification dans l'écoulement d~ notre durée
(qui a une si grande part dans ce que nous appelons notre personnalité)
rupture en quelque sorte de notre moi habituel par la présence d'une
durée autre qui se substituerait à nous-mêmes? Cette hypothèse serait
terri~le si on la_ pou~sait jusqu'au bout Elle l~isserait entendre que la
Musique pourrait arriver à provoquer la mort s1 la rupture parvenait à
être complète. Ne suffirait-il pas toutefois, pour cela, que nous commencions par être endormis momentanément, possédés, comme on l'entendait
au moyen-âge en parlant des démons? Malheur à l'imprudent qui s'aventure dans ces régions inexplorées ! Il court le danger de n'en point

6o

6r

Il est beaucoup d'angles sous lesquels on peut considérer cet art
mystérieux qui accorde, pour notre bonheur, les bois ou les métaux, avec
les plus secrètes exigences de notre cœur sonore. Chez un poète comme
Claudel, par exemple, dans l'univers duquel toute chose dénonce une
force captive, une fuite éperdue, quoi d'étonnant à ce que nous puissions
assimiler le monde à un chœur entremêlé, à un écheveau de paroles et de
murmures, toute force décelatit à son tour une vibration cachée, à l'unisson ou en harmonie avec notre propre mouvement?
Il suffit de s'ouvrir un instant aux cbuchotements de la création, à
la grande voix farouche des vents ou de la mer, à la prière de la forêt
attentive qui écoute et qui supplie, pour saisir dans son essence un univers
ou rien ne peut jamais atteindre le repos hors du principe créateur: oi.1
ce qui nous semble le repos. ne sera qu'un clza11gtment de mouvement
dans cette fuite vers Dieu qu'est l'horreur du dde (Et l'oreille intérieure,
si elle est assez pure saura même entendre, au-delà des rumeurs de ce
monde1 cette autre Voix, que nous font pressentir parfois un appel entre
les feuilles, une tristesse inexplicable ou une secrète hilarité).
Si j'ai prononcé le nom de Claudel, c'est que Jules Romains est lui
aussi un mystique, quoique d'une autre mani~re.
En ces deux noms se résument le double visage de la mystique
divine ei de la mystique humaine.
Chez l'auteur de La Vie Unanime, la musique nous apparaît revêtue
d'un sens différent non moins ancien ni moins émouvant. Remontant vers
ses origines, elle reprendra ses caractères -magiques, et nous verrons en
elle un phénomène psychique, hypnotique, de la plus haute signification.

�BENOIST-MÉCHIN

revenir. Perdü dans cette« nappe d'éclairs oscillants •, derrière la quelle se
dérobe la présence des dieux ou du néant, arrivé à ce point de sommeil
il risque de ne plus renaître au sein du groupe, pour peu que sa mémoire
ait été vaincue dans le combat: c'est du degte de résistance de cette
dernière que dépend dans ce cas notre immortalité.
.
.
***
Mais Romains entretient également avec la Muse des concerts, des
rapports moins inhumains et moins dangereux.

Comme ces pièces de musique de chambre. qui permettent une plus
grande concentration du bonheur, le poète nous fait goûter, dans nombre
de pièces plus courtes cette qualité enivrante qui semble l'apanage de
certaines phrases musicales favorisées. Le vers se creuse alors, il se
replie sur lui-même pour mieux contenir l'harmonie : la tendresse
déborde de toutes parts avec une effusion contenue ; voyez, dans les
Odes, d'une si riche perfection, après un moment d'hésitation, ces mouvements arrondis, eu partance pour l'azur; dans les Quatre Saisons, où
chantent tour à tour graves ou éclatantes toutes les fanfares de l'année,
la grande entrée de,; violons sous les mots
Tu veux que mon âme rompue
Pleure au souvenir des forêts.

Quoi de plus musical dans sa forme même, qu'Amour Cottleur de
Paris, avec ses rappels et ses refrains, comme une voix caressante ou un
bras qui enlace? Voyez lorsque Lucienne, traversant les voies de la gare
sent vibrer en elle-mème, comme une harpe, les lignes parfaites des rails,
pures comme les nombres d'or !
La seule perfection d'une forme amènera toujours le poète à la
considérer sous l'aspect de l'harmonie.
*

**
Vous connaissez bien, Jules Romains, les secrets de cet art difficile.
Vous avez part aussi à cet esprit de puissance et de liberté qu'est celui
de l'assembleur de modulations. J'ai pu juger souvent de vos connaissances dans ce domaine. Et que dire du rôle de la musique dans votre
technique poétique, oû vous remplacez l'harmonie de la rime par celle
plus cachée de l'assonuance intérieure et de raccord ?
Je voudrais qu'il m'appartint de dire ce que les musiciens doivent à
votre œuvre. Mais si mon hommage se fait hésitant et maladroit, alors
laissez la musique elle-même nous prendre comme la mer. C'est sa voix
impérieuse que j'ai voulu évoquer ici pour vous. Si j'y ai manqué, pardonnez-moi en raison de l'amitié avec laquelle j'ai tenté de joindre quelques harmonies à vos yers. J'espère ne pas en à.voir été trop indign-e.
C'est là surtout que je voudrais vous voir trouver l'hommage que je
vous dois.
BENOIST-MÉCRIN

6z

CLAUDE-ANDRE PUGET

Jules Romains et les Voyages

Il avance. Il s'arrête. Il examine. Le regard qu'il pose sur
les choses va jusqu'à l'âme, et l'âme elle-même ne lui résiste
point. C'est une prise de possession, je dirais presque une
absorption de ce qui l'entoure. Loin de lui la fièvre et le cosmopolitisme d 'un Giraudoux : tout ce qui est extérieur, trop
particulier ou éphémère, il le néglige à dessein. Giraudoux frémit
de la griserie des distances, d'un lyrisme cosmique, d'un besoin
de rouler beaucoup, de sentir vite et avec acuité, d'enre~strer
plus rapidement encore, et de repartir. Romains ne v01t que
l'essentiel, ne goûte que le durable. Il ignore la nonchalance
de Gide, qui naguère disait négligemment: J'ai pris le parti
de voyager. Romains marche lentement. Il est le conquérant
infatigable et sûr de lui, qui fait jaillir la voix unique que
recèlent les choses. Il a l'intuition du secret qui se cache, il le
dévoile brusquement, et sans crainte de méprise : il est certain
de ses aboutissements. Lorsqu'il écrit:
'
Cette ville sous le crépuscule, il faudrait
Qu'elle ait un corps pareil au mien et que je puisse
L'interroger tout bas en lui prenant les mains.

il sait qu'il va la questionner, il sait qu'elle lui répondra. seule victoire ne lui suffit point ; il n'a pas de paresse :
'

Une

.
Partout, je t'ai cherchée, Europe....

Partout, ill'a trouvée: le Midi, Marseille, le Rhône: [ « Vo-,,age
tordu comme un cep!»« .... le Rhône passe entre les champs ae
maïs, - Entravé de roseaux, appesanti d'îles boueuses,
griffé d'insectes d'or et rebroussé par le mistral. »
Le port de Brest ; [ « Et je sentais se poser sur moi,
Comme des gouttes l'une après l'autre, - les fanaux des
navires à l'ancre. » [ Le Rhin: « .. .. chargé de nations, - ses
eaux charriant les frontières comme des épaves.»[ La Hollande:
« Un sol ancien cftargé- de maisons trop nourries. » [ Londres
et « Tower Bridge en deux, dont les moitiés supplient le ciel. »
[ et l'âme de tous les hameaux rencontrés: « Il y a, vers le Nord
de la plaîr,e d'Europe, - dans un pays d'étangs que serrent

63

�FRANCIS PONGE

CLAUDE-ANDRÉ PUGET

des forêts, - Au carrefour de deux canaux voués à l'âme, un village, comme le cri d'un oiseau triste. »
Il soupire, évalue et juge en dernier ressort. Il est un des
seuls que je connaisse à ne regarder point ce qu'il a déjà dans
l'esprit. Il passe; il prononce quelques mots auxquels rien ne
pourrait s'ajouter, car ce sont les paroles mêmes que le pays
traversé murmure à son oreille. S'il entre dans une ville, il veut :
« prendre les rues où elles se révèlent et qui so'nt l'axe de son
âme »; il désire« en découvrir le centre de gravité, en posséder
une idée essentielle». - C'est toujours à cette pensée-là qu'il
revient. Aussi trois mots suffisent-ils pour une église : elle est :
« habituée aux siècles »; et deux vers consacrés à une rue d'Amsterdam aux maisons calfeutrées en murmurent le sens intime :
« On sentait en passant - que les murs avaient chaud. »
Sourcier des mouvements les plus secrets de l'univers ;
pèlei;in chargé du mysticisme de l'humain et qui dans son exaltation translucide, en donne la vision profonde ; « passant
efficace qu'un sol ne porte pas en vain », Romains voyage ..
CLAUDE-ANDRÉ PUGET

Jules Romains Peintre de Paris

. Eprouvant avec jouissance les progrès d'un si grand artiste, Je constate que le poème « 01.mour couleur de Paris »
est ~•une ~ualit~ très supérieure au recueil « Puissances de
Pans», et Je le dis dans une intenùon d'hommage.
L'art, da_ns « Puissances de Paris », est excellent. Ces peintures sont mieux que des états-d'âme. L'esprit de Barrès compose
ses p~ysages, sa volonté les soutient, son humeur les colore.
Roma~ns pro~ède autrement. D'un coup il donne la vie (1 ) . Puis,
se r~urant, 11 regarde, et décrit seulement. C'est tout-à-fait
class1~ue. Cependant, malgré rhabile disposition de reléguer la
thé_one à la fin, les sujets de chaque paysage, traités sans
lyrisme, sont peut-être trop étroits, toujours est-il que ces proses
~e _sen:iblent exemplaires et, pour parler méchamment, sans
msp1rat1on (2). En. somme l'idée du livre n'anime directemeqt
que la postface, qut est splendide#
·
« 01.mour, couleur de Paris» est un chef-d'œuvre. Il y a là
autant de «souffle» et plus de discrétion gue chez Claudel.

Plutôt que ses men:ibreE., !~âme de la ville y paraît, la figure
de son charme, sa manière d aimer, son air du moment.
1

C'est une romance. Paris les aime. Paris aime ainsi.
La mesure en est facile, jusqu'à étonner (3). Mais c'est un
défaut de Paris.
(1) La Rue Soufflot : « Elle est largé, etc.». La Rue du Havre : «Elle e:riste, etc.•
(2) Comparez: le «Bangan», « Ville la Nuit» «Décembre» dan• «Co

de l'Est».

'

,

•

·
nna,ssance

(3) « li faut te pencher un peu - maintenant que c'est la nuit _ te encher
sur mon épaule - amour couleur de Paris. »
p

65

�JULES ROMAINS, PEINTRE DE PARIS

L'atmosphère est obtenue grâce à. quelques
nuances d'être et d'agir préférables aux couleurs. (1)

J. PORTAIL

adverbes,

Enfin c'est un air comme il lui convient pour chanter ce
Paris actuel, qui ne conserve d'insolence qu'un peu, comme ~ne
bête atteinte qui s'enfuit mal (2), et qui tente, dans un bien
mauvais ordre des choses, après tant de bouleversements,
si faible, - un médiocre regain. (3)

FRANCIS PONGE

Etude et Variations sur un thème
de JULES ROMAINS
LA VILLE UNANIME*
I
La ville est au poète.
Elle existe par lui et pour lui. Elle est à la fois son avoir et
son être, sa joie et sa douleur, le corps inerte et répugnant de ses
biens, l'âme délicieuse et finement éveillée de ses maux.

Tout d'abord elle est laide, de cette laideur qui enivre l'homme
moderne comme un mauvais vin, défigurée, pleine de coutures et
de cicatrices et, six jours sur sept, l'haleine forte et le front
mâchuré. Elle est grêlée de \rous noirs, zébrée de volets, tatouée
d'ouvertures. Elle est à jour et cependant obscure, une ombre
orgueilleuse et froide coule comme de l'encre de ses édifices ... Elle
a des tours de hauteur, des colonnes de dédain, des campaniles
d'arrogance, toutes sortes de monuments, arcs, cintres, dômes,
beffrois, coupoles, gonflés de superbe et d'emphase ... Et pourtant
je ne sais quelle sombre humeur, cité l quelle jalouse langueur,
troupeau! exsudent tes murailles: mon œil, si loin qu'il t'observe,
n'aperçoit que maisons craintives, palais défiants, temples anxieux,
prisons soupçonneuses ...
La ville est forte et grillagée. Ily a des barreaux aux fenêtres.
Qu'importe !. .. Qu'il y entrer Elle est sa proie. Il ne sera point
dévoré puisqu'il est né dompteur. Regardons le pénétrer dans la
cage des hommes, le fouet à la main ...
*

* *

Ce qui est chair est vendu, esprit, aliéné. Le temps est précis,
l'espace, strict. Les rues sont rigides, les maisons sévères, les
(z) .- Une flamme a11ez heureiue », « une flamme à peine heureuse»,_ un feu
doré .- tout de mime », La c couleur ie Paris • e ■t si conventionnelle, ou a111rs s1 rare.
(,) Dernier couplet.

(3) On a parlé seulement des ouvragea dont Paris eat le c propos ».

66

• Pour Ulle récitation publique.
NOTE. - Apr~ avoir écrit l'article de critique que nous lui avions demandé pour le
préMnt numéro, l'auteur a préféré au dernier moment noua em·oyer ces pagea, howmagc
d'un poote à un autre poote (J. H.).

�J. PORTAIL
ETUDE ET VARIATIONS SUR UN THÈME DE ROMAINS
hommes inexorables. Tout est pesé, compté, mesuré. Tout est
insensible et absurde, exact et insensé.
Le jour, innombrable, le fond mêm,e de la ville est un
labyrinthe de divagations, la nuit, le lit à sec d'un Méandre
d'égarements. Les prudents s'y fourvoient, les vertueux s'y
détournent, la sagesse y va cacher ses écarts et tous font le saut
périlleux ou marchent sur la tête. L'homme des foules y erre sans
trêve cherchant son amour perdu et le fol enfant prodigue
achève avec des pleurs d'y dévorer le doux patrimoine de sa
raison. De beaux déments y courent porter leur âme en gage, nos
lévriers favoris, les nobles champions décimés du cross-city,
volent à leur perte, des funambules bvagabonds oscillent, des
équilibristes aventuriers chancellent, tous les chers illusionnistes,
tous les pantins adorables dont la vie ne ti~nt que par un fil
défaillent et périclitent.
*
L'homme va et vient sur* les* pentes de la ville ; il monte,
portant sa croix et ses péchés, il descend, retenant sa colère ou ses
larmes, comme un charretier son attelage. De longs trains fauves
et gavés de foules s'étirent au soleil comme des boas; d'autres
se tordent et fouillent la profondeur comme un tombeau. Des
hommes assis, des morts vivants voyagent sous la ville et dévident son intestin. De la terre pleine de larves et de vers blancs
éclosent sans cesse les autobus blindés, hannetons vulgaires, les
torpédos limousines, scarabées sacrés. Les stations des métros
sont celles d'un calvaire.
... On suit le cours inépuisable des rues. Des bancs d'hommes
passent, défilés funèbres, régiments, processions... Çà et là, retirées du flot, des places d'indifférence, des squares staçnants en
marge de la vie, - pelouses plantées d'arbres aux futs noirs,
havres de gazon (pourquoi n'y entrons-nous jamais ? - l'Eros
populaire y appareille ses pauvres idylles, des enfants s'y ébattent, des couples y relâchent, des barbons s'y échouent...
Le jour naissant se traîne comme une limace. L'aurore mal
cueillie est un coquelicot fané. On vend les cheveux coupés de la
terre. Des femmes charrient la dépouille mortelle de l'été ... Etal
des saisons, les marchés sont des morgues de fleurs, de fruits, de
chairs roses et de poissons. Les halles brillent, se fendent, éclatent.
Du ventre ouvert de la ville s'échappent ses entrailles. ..
Des maisons qui nous font signe les plus jeunes sont hâves
et ne peuvent nous retenir, d 'autres ont les joues fardées, la peau
recrépite, de plus vieilles, d'immémoriales, un sourire en ruine,
des yeux déjà brumeux ... Il y l:l des écoles, des usines, des casernes,
des hôpitaux, des cimetières, de profonds et solides entrepôts de

'

c_onserv~ humaine. Il y a des bâtiments anguleux, des constructions en eAquerre, des hangars à perte de vue ... 0 docks infinis, murs
s:1ns fenetres,. profils sans regard, passants sans espoir 1. .. Tout
1 esp~ce, au !oin est coule~r de pain bis. Frontière sévère, ride du
s~uci, 1 horizon renfrogne nous garde à distance, sentinelle. Les
biplans sont les seuls oiseaux de l'air ... Défense aux aviateurs
d'emporter la carte du ciel.
Des viaducs poussent leurs verrous sur la ville ; des ponts de
!er la cadenasse_nt à triple tour. :rrisonnier de ses quais, de temps
a autre aux arrets dans des bassins aux cadres de ciment le fleuve
fortifié roule entre deux remparts sa masse verte et c~uleur de
forêts. L'e.au déplissé;, tirée par les herses d'un puissant barrage,
es! contrainte de refleter la face camuse des maisons ... La ville se
mire dans le fleuve ...
... Et toujours elle naît, s'enfle, s'accroît s'élargit plus durement. Les places se dilatent, les carrefours se'gonflent, les rues se
changent en avenues, les avenues en boulevards ... La coupe aux
bords mouvants, amers, s'évase avec violence. Toutes les venelles
sont,rompu_es, tous les passages forcés, toutes les impasses fouï~s ;
l~s levres distendues ne peuvent plus se donner de baisers... La
':i!le aux.flancs stériles, ~u cœur désert, aux seins gonflés de vent,
s epanouxt sans amour ...
*
* *
Des querelle\s la déchirent. Le peloton téléphonique s'use à
les ~accommoder. . L'ab~me de froideur qui s ouvre entre ses
hab~tants est sa plaie tQUJours b~ante_. Les cordes des trolley, les
grelins des p~sserelle~ e~ ces vieux Jou~urs attentifs qui posent
feurs arches 1, une apres 1 a_utre y font ça et là de gros points de
suture ... Mais quelle angoisse cruelle traverse en cet instant mon
cœur, q~~l re_gret aigu? ... Ah! Vains g~iefs, chimériques reproches,
alarme tnJustifiable 1 De quoi ~e plaind~e? ~our quoi protester?
Les ra~ports du monde n~ sont-ils pas tres sains !... Ni contact, ni
contagion. I;es hoIJ?-mes s appr_ochent, mais ne se touchent point.
Fortement immunisés, parfaitement réfractaires inaltérables
impénétrables l'un à l'autre, ils se hantent se 'cherchent s;
~~urt;nt, se croisent, se liguent, mai~ san; jamais se no~er,
s etr~u:~.dre, sé &lt;:onfondre. If y a des ~iaisons sans alliage, des
affi.mtes sans fusion, des accords sans union. Il y a des aimantations
~ans l;lm?!lr, des abouchements sans baisers, des ententes sans
Ja~ais s eco!1ter... 0 le bel entassement des hommes! Ils ne font
guere que s étayer entre eux, chacun prenant l'autre pour ados
ou support. .. Faux géants L~ur ~r~ndeur ~e se soutient que par
la courte échelle et tout 1 altier edifice qu ils construisent n'est

!

68

6g

�J_-PORTAIL

ETUDE ET VARIATIONS SUR UN THEME DE ROMAINS

qu'une pyramide d'acrobates, incessamment défaite et refaite, où
les plus lourds, les moins agiles sont en bas, les plus les~e~ en haut ceux-mêmes que Pascal nomme les habiles-. 0 cite, monceau
d'hommes! ...

des esprits, et certains jours, il croit presque y parvenir, il s'en
approche, il l'appelle, il l'atteint, et déjà les corps se sont trouvés,
les lèvres se sont bues, - ô ces mains qui s'étreignent, ces seins qui
s'écrasent, ces reins qui s'épousent. .. -quand les âmes se cherchent
encore ...
...Adieu, beau courte amoureux de toi-même... Sache
désormais rester pur. N ajoute point à ta division ... Et surtout
défie-toi moins des baisers du serpent que de sa bave ...

*

* * bien profondément au cœur
Nul vivant en effet ne s'implante
d'un autre. Distincte, close, inaccessible, l'âme humaine est
pareille à ces fruits rebelles qu'on ne peut ouvrir qu'en les brisant. N'est-elle pas en effet, petite ou grande, amère ou douce,
vivace ou .racornie, l'amande d'os ou d'ivoire, le grain de nielle
ou de blé, ou plutôt en notre tourbillon plein de dangers, ~a ~pore
inconnue et charmante qui se referme et fait la morte, dirait-on,
pour échapper à la mort? Ah! subtile, t'éveilleras-tu un jour en
d'autres mondes naissant à d'autres vies ou bien te faudra-t-il
toujours attendr~ en ton sommeil, dormeuse, que les démons
t'emportent ou que les anges te recueillent ? ...
*
* possible,
*
La transfusion du sang est
non celle de la pensée.
La communion charnelle est moins impraticable que celle des
esprits. Epanchements d'un côté, étanchéités de l'autre. Elle _est
aussi la seule qui soit permise aux vivants. (Il n'! a de comm~nton
spirituelle qu'avec Dieu. Iln'y a de greffe humatne que physique.)
Et la première est née, depuis qu'aux Jardins harmonieuxd'Eden
y préluda notre Adam, d'un baiser modèle à l'aurore du monde
et ne s'achèvera qu'avec eux, la seconde n'a point encore
commencé...
Immédiate attirance I Foudroyante attraction ! Vous aspirez
l'homme comme un fétu, vous buvez en un éclair toute sa
substance, mais vous n'absorbez qu'elle!. .. Au pied de l'arbre du
péché les tronçons du se~pent! disjoit~.ts par .l'a~change,. -youdraient se rassembler. A 1ama1s banm de lui-meme, exile de
son unité première, indéfinime_nt divi~ible, l'être h~maindédou?lé
cherche à se reformer ... En vam !... Lange au glaive de feu qui le
déporte l'a marqué du signe multiplicateur, la croix ixée et p~ur
toujours l'a flétri du fatal matricule pair, le chiffre deux, racme
du nombre des vivants. La progression invincible commence.
Le désir est né. La multiplication continue engendre la division
perpétuelle, serpent qui se mord la queue ... Le couple, tordu de
spasmes, renversé de fureur ou d'amour, ~'épuise en efforts
effrénés en fébriles réflexes... Folles prétentions ! Monstrueuse
exigenc~ ! Cupidité sans bornes! Dans son farouche désir d'union,
il voudrait tout, l'hymen complet, absolu, l'entente des pensées
et la fusion des sens, l'embrassement des chairs et l'intelligence

* **
Cloisonnement général. Des enfants d'Adam nul ne trouble
l'autre. Tout un monde nous sépare de notre prochain et nous
rions et pleurons sans cesse à l'écart de nos frères. L'antique
alter eg~double comme une monnaie n'est qu'une contradiction,
un être fabuleux, un hermaphrodite. L'Amour lui-même, fils de
la Nuit (x), est aveugle. Les couples sont des parallèles qui ne
se rencontrent jamais ...
L'homme, né rebelle et singulier, a dans le cœur, pareil au
désert, d'inatteignables réserves d'isolement, des espaces sauvages
d'indépendance, et comme qui dirait des steppes de libre oubli,
des infinis d'éloignement. Il pénètre chaque soir en son Sahara ...
Il s'enfonce à travers cette terre sans routes, ni pistes, semblable
à l'air qui tremble et se consume, à l'océan ... Il s'avance amoureusement parmi ces collines qui ondulent à leurs cimes et dansent, foulant leur herbe sèche et brune, pareille à du poil de
chameau ... La trace de ses pas s'efface peu à peu à l'horizon ...
Il marche ... La \'laine frémissante qu'aucune ombre ne souille,
qu'aucune frontiere n'offense et comme agrandie encore par le
vent qui la presse, lui cède toujours ... La solitude brûlante ne
se refuse point à lui... Il marche ... Il n'y a rien à voir, ni
entendre ... Et cependant, tandis qu'il s'écarte ainsi, il ne s'égare
point et tout au bout de sa longue et muette traversée, l'enfant
prodigue, l'errant, le fugitif que tous croyaient perdu se retrouve
enfin en lui-même comme en la plus sûre et la plus suave des
oasis ... U s'y couche avec joie, s'y déplie ardemment et le beau
ciel sablé d'étoiles l'écoute chanter pour lui seul sa fervente
monodie ...
Si, plus haut que les autres, artiste, il se dresse, il n'édifie
encore et toujours que lui-même, obélisque intact, unique, d'originalité r De l'égoïsme sauvage, âcre, épineux, le génie est la
fleur cultivée, le fruit plein de douceur...
(1) Hésiode. Théogonie.

71

�J. PORTAIL

ETUDE ET VARIATIONS SUR UN THÈME DE ROMAINS

Nos grands élans nous mettent en nage. L'indifférence est
une boi~son fraîche, l'ingratitude, un délicieux sorbet. Nous ne
pouvons rien les uns pour les autres. 0 mon semblable, mon frère,
mon profond désintéressement de tes joies n'a d'égal que ta
parfaite e.ndurance à mes maux! Je suis rétif à tes transforts, tu
es invulnérable à mes blessures. Pure et naïve réciprocité., .. Seuls
sentiments dont il nous soit permis de faire l'échange!. .. Que
tardons-nous? ... A ton tour sois aveugle à mon extase, je suis
sourd à tes plaintes ... Ah! Que du moins notre honte mutuelle
achève tristement de nous unir, - frère, soyons muets tous deux,
toi devant mon bonheur, moi devant ta peine, - et qu'à défaut
d'amour ou de pitié, nous confonde enfin l'un l'autre, - gardons
notre secret, point de chants pour mon ravissement, point de
mots pour ta douleur l - un égal et cher silence, notre seule
sincénté ...

reposait notre âme est enfin tout à coup trouée à ses deux bouts,
et dans sa trompe subitement sonore, dans soit vide soudain
retentissant, là même où s'entendait jadis le doux battement d'un
cœur, le monde tonne à présent...

** *

· Grande ville diligente et affairée ! Métropole salubre et
laborieuse ! Le mouvement et le bruit qui ventilent tes artères
purifient aussi notre sang. Dans ton tourbillon souffleur qui remue
les eaux dormantes et retourne les nuées, la médisance en~ourdie
est battue, la calomnie inerte fouettée, la diffamation torpide cinglée. Partout ailleurs, dans les cités chétives, l'air est moins pur,
moins vif, moins renouvelé. Les pans de rues s'observent comme
des couples sournois: percevez ces échanges inquiets, ces coups
d'œils obliques, écoutez ces confidences malignes ... La cité géante
est plus saine que l'autre et pourtant en celle-ci la grand-place
provinciale qui tient en respect ses maisons respire déjà mieux
qu~ le cours, la route plantée d'arbres qui la traverse que les rue.-5.
Il y a presque une haleine de brise à ses deux bords sans vis à vis,
au versant solitaire des remparts, sur le quai frêle et dépareillé du
canal, un souffle à ses deux ailes, le port et la gare ... Qu'importe!
Leur solitude incomplète et stagnante est plus irrespirable que
la pleine et houleuse multitude et l'immobile et sourde mélopée
des cités t:ndormies, leur chuchotement étouffé, plus suffocants,
plus mortels que l'emphase agitée et gonflée de vent des villes
. capitales ...
L'action, sitôt qu'elle ~ntre dans la maison de n~tre corps,
en déloge, bonne ou mauvaise, notre âme. La vaine poussière
des miasmes ou des esprits est projetée au loin ... Trépidant tarare l ..
Voici désormais la maison propre, nette, hygiéniquement purifiée
de celle qui l'habitait, sans émanations ni touffeurs, lisse et
stérilisée... L'air et la lumière y entrent à flots comme en un
coquillage p~rcé ... La conque silencieuse au fond de laquelle se

... Ah! Que vienne le soir! Dors à ton tour, Tumultueux! Et
tais-nous ta rumeur ...

* **
... La ville est la nuit un fond d'océan. Les étoiles qui
naviguent, la lune qui se lève et prend son quart y découvrent
des déserts madréporiques, des solitudes pétrifiées, des monuments récifs, des habitations carapaces... Ce mont noir aux
étailles d 'ardoise est un rocher de moules endormies, cette colline
incrustée de toits pâles élève ses bras comme un arbre de corail,
cette place au centre allonge ses rues comme une pieuvre, ces
ronds-points sont des astéries, ces carrefours, des oursins, ces
coupoles vitreuses, des méduses, ces gares enfin toutes rayonnantes
de rails et qui vivent, des coquilles entr'ouvertes, et dans la nuit
de nacre, de paisibles plages, ces terrasses couchées que l'ombre
ronge, ces grands halls moirés, ces champs perdus de course et
d'aviation ...
Et l'homme ? ... L'homme !. .. Humilié par le sommeil,
plancton invisible à l'œil nu, il dort, les genoux soudés, sur son
dur lit de pierre. L'eau de mort qui suinte de ses murs et dans
laquelle il baigne dévie-t-elle la lumière céleste ou, fanaux oscillants, convulsives vrilles, les feux ~ivins s'y peignant tout en
pleurs la pressent-ils comme autant de ressorts ? ... Je ne sais .. .
Mais voici que soudain tout est abaissé, diminué, dissipé .. .
Tout glisse et choit sans nul bruit. De grands pans de silence
tombent doucement ... Tout vacille ou s'immerge ... Tout vogue et
va~e bientôt dans l'immense et profond courant universel et
déjà je ne vous vois plus, fiers édifices qui m'entouriez, colonnes
majestueuses et redressées, statues imposantes et renversées ...
Qu'êtes-vous donc d~venues, dites! dans cette onde étrange qui
monte et recouvre la ville, sinon maintenant d'humbles actinies,
de timides rotifères? ... Portiques, pylônes, beffrois, palais, l'ombre
qui sourd de toutes parts vous a, déracinés ... La nuit déferle
toute ! Quel puissant château de pierre et d'eaux s'écroule !. ..
L'eau même passe à son tour sur les ponts que le courant
entraîne. Le fleuve chevauche les arches. Les passerelles retombent et fuient comme des lianes ...
Ah I Dénouez-vous enfin, fils, nœuds télégraphiques qui
m'enchaîniez, cablessous-marins, flèc~es, clochers, paratonnerres,

�ETUDE ET VARIATIONS SUR UN THEME DE ROMAINS

PAUL FIERENS

désormais écheveau fragile et délicat de vérétilles et d'encrines ...
Houleuse ténèbre !. .. Tout chancelle et s'effondre sur des marches
invisibles ... Tout s'abandonne ou s'abat! ...

Jules Romains et la Belgique

Allez et dérivez, sombres rameaux de serpules que je n'ai
pas cueillis, fuyez, chavirez, tournoyants et noyés, hautes tours
métalliques que je n'ai point servies, grands arlequins treillissés,
fausses échelles de Jacob que Dieu repousse du pied !...
*

* *

Mais déjà les constellations se fanent et l'aube au loin
commence goutte à goutte de teinter l'énorme flot ténébreux ...
Le matin affleure ...

J. PORTAIL

(A suivre)

Jules Romains a beaucoup d'amis belges, ceux qu'il .connait,
ceux qu'il ignore. Il fait à Bruxelles, à Liège, à Anvers, des tournées
de prédication. Or, flamande ou wallonne, notre hospitalité se concevrait mal sans agapes plus ou moins jordanesques. Le rire des copains
secoue un instant la bedaine des taciturnes, l'enthousiasme a raison
des plus naturelles timidités. Naît-il un dieu ? Toujours est-il que
l'on peut voir, devant un Jules Romains surpris, souriant, ému,
cordial, un poète émêché boire à l'unanimisme!
C'est en de telles circonstances, parmi la fameuse &lt;.l chaleur
communicative», que j'approchai pour la première fois l'envoyé de
Cromedeyre. Il y avait de vieux poètes : des femmes récitaient leurs
vers sur un ton de mélopée tragique. Il y avait des jeunes gens qui ne
disaient rien. Mais sellicité lui-même de lire un fragment d'Europe,
Jules Romains ne consentit à s'exécuter qu'après un hommage à
Verhàeren. Retenons surtout ceci.
Si l'auteur des Odes et Prières - et ce n'est point au hasard que je
cite le recueil, aucun autre n'ayant plus complétement mis en lumière
les intentions et les procédés du maître - exerce à l'heure actuelle sur
les écrivains du nord une fascination dont je puis bien parler, la subissant, s'il enrichit notre conscience et nous aide à fixer le rythme d'une
démarche plus sftre, d'une progression continue, n'y a-t-il point, dans
le don qu'il nous fait, quelque restitution par équivalence ?
Entre Jules Romains et la Belgique un certain commerce d'échanges
s'établit. La Vie Unanime procède de la Multiple Splendeur, des Villes
Tentaculaires, des R7thmes Souverains, comme la peinture française du
diic-huitième sièole - et l'on peut dire alors: la peinture européenne procéda de Rubens en élargissant l'horizon de conceptions universelles,
en héritant de moyens techniques qu'il suffisait de porter à leur perfection.
Nul ae conteste à l'art français d'aujourd'hui, dans le domaine
plastique, sa s~prématie, son empire. ~t si la I_&gt;oésie. d_u nord ne sul,it
point la seule influence de Jules Romams, mats conJomtement celles
de Paul Valéry, de Blaise Cendrars, de Jean Cocteau, il faut reconnaître
que ceux-ci, s'imposant à nous, dérangent quelques habitudes de pensée,
tandis que que celui-là, bien au contraire, n?,us trouve disposés _à
l'accueil, préparés, favorables et comprenant déJa confusément ce qu'il
signifie sans détours. Par un phénomène analogue, un peintre comme

74

�PH. KOURTH
JULES ROMAINS ET LA BELGIQUE

.

Le Fauconnier, très aimé de Romains, impressionna vivement no,
meilleurs «constructeurs», leur suggérant un idéal qui, par tradition,
devait leur être na\urellement accessible.
Poètes belges de la dernière génération, nous avions pour Verhaeren
un culte assez platonique. Ce n'était pas ingratitude et, bien entendu,
nous protestions de toute notre ferveur contre la manœuvre des académiques escamotant la gloire d'un très grand p'oète pour faire le jeu de
sonnettistes proTinciaux. Mais Verhaeren nous était gâté par ses
tiisciples, imitateurs de ses tics de langage, impuissants, malgré tant
de souffle en vain dépensé, à rallumer les brasiers éteints.
Jules Romains nous rend Verhaeren, épuré, peut-être grandi. Dans
les strophes du méridional, nous percevons l'écho de la vibration
flamande. Cependant le tumulte s'organise, le chant de la vie intérieure
s'accorde aux harmonies de l'océan, de la campagne et de la ville, du
labeur moderne, d'une âpre joie révélés.
Et voici que d'anciens «intimistes» sortent de chez eux, regardent
le jour, clignent un peu des paupières, mais bientôt font sonner sur la
route leurs talons, leurs bâtons de voyage . Dans leur troupe, saluons
Franz Hellens, notre aîné, toujours prêt au nouveau départ et ne
s'arrêtant guère aux auberges, Robert Goffin qui approche d'un tournant,
Augustin Habaru, Lucia et J.-J. Van Dooren, René Purnal, quelques
autres.

Jules Romains nous passe en revue . Jean Hytier et ses compagnons
nous font signe. Sans oublier d'où nous venons, nous aimons nous
fondre dans le« groupe», y jouir de la meilleure sécurité, noul' plier à
quelque sérieuse discipline.
L'individualisme du nord est-il capable d'un tel renonceme nt ?
Ou l'exemple de Jules Romains serait-il plus fort que son enseignement ?
Je crois, pour ne rien céler, que nous n'accepterons pas en bloc ce que
le maître nl'us apporte ou nous restitue. L'œ uvre de Romains est de vant
nous qui proclame: occupez-vous moins de faire comme li dit, que de
faire, selon votre loi, comme il fit. Voyez comme il se cherche et se
trouve, comme il triomphe seul de lui-même, comme il monte en se
libérànt des attaches primitives, comme il réalise enfin son ordre.
Allez, et si quelque jour il semble que vous soyez loin de lui, sur
une autre pente, il saura bien que vous ne l'admirez pas moins, que
vous le respectez peut-être mieux et davantage. Le bon maître qu' il est
vous apprit l'audace; il doit tenir une certaine obédience pour le
contraire de la vénération, pour la parodie de l'amour.
PAUL FIERENS

Témoignage de Suisse
Cet article n'a pas la prétention d'apporter l'opinion de teut un
pays étranger sur Romains, mais simplement Je té~oign~ge. ~'un
groupe de jeunes qui, avant d'embrasser une carn,ère defi!11t1ve,
passent une partie de leur tem~s ~ mus~r, et une ~uJr~ a s_e pass1on1:1er
pour quelques uns de vos écnvams. C est donc 1c1 1~fi01ment _mo_ms
que le jugement d'une autorité et un peu plus qu une aàm1ratlon
individuelle.
Avant la guerre, :1-ous a_vions déjà 1~ Romains, mais part_ielle~en!,
certains d·es nôtres 1'1gnora1ent presque, bref notre commumou n avait
pas encore pleinement conscience d'elle-même. « La Vie Unanime »
circulait parmi nous, éveillant notre curiosité, notre intérêt, mais pas
encore notre enthousiasme.
Puis nos aîné11 glissèrent entre nos mains un exemplaire des
Copains n alors épuisés. Un frisson nous ttarcourut. C'était là temporaire mais d'autant plus intense, notre idéal de vie. C'était là une
forme littéraire qui convenait merveilleusement à notre mentalité.
Enfia quelques exemplaires, trouvés par hasard chez un libraire qui
n'avâit pas manqué d'intuition, produisirent l'effet d'une balle explosive:
de son centre le plus intime à ses plus lointaines extrémités, notre
organisme frémit.
&lt;1

Chaque œuv:e ~ouvelle ~ut_ comme le geste _qui cc_&gt;nfirme un_e
admiration. Adm1ratton, à vrai dire, dont le héros 1gn&lt;!lra1t tout, maIS
ne sont ce pas les plus ferventes et les plus durables ?
En automne 1919, il vint à Lausanne - précédé de Duhamel parler de la poésie moderne: nous bénîmes cette p're.nièae occasion de
posséder son visage. Le lendemain (ou le surlendemain) il consentit à
passer un après-midi parmi nous. Que nous étions fiers de le tenir enfin,
Que nous étions fiers de le tenir enfin. Nous étions émus du privilègeau lieu d'adorer des idoles de notre dieu, portraits médiocres, images
fantaisistes - de partager avec lui la « fondue », de suspendre nos
manteaux le long de la même paroi, de boire le vin tiré au même
tonneau.
La pr.emière partie seule de Donogoo-Tonka avait paru à la N .R.F..
Il lut le conte entier, forgeant à chaque phrase notre jouissance,
comblant notre avidité. Un sens que nous ne connaissions qu'à demi
s'épanouissait en nous, comme une fleur qui s'étale ...

77

�PH. KOURTH

TÉMOIGNAGE DE SUISSE

** *

ramassée. Il tempère ce besoin de communion avec l'uaiversel ou
l'absolu, au fond mystique et maladif, avec tout ce que l'existence
actuelle a mis en nous d'esprit critique et de méfiance, qui sous
empêchent d'être dupes de nos attendrissements. Ainsi ce lyrisme
premier et essentiel (et nécessaire), qui contient des chimères, de
l'idéalisme, de la souffrance, est contenu par une ironie, un «concrétisme»,
une joie de vivre. Maître de son bouillonnement intérieur, le dominant
(condition indispensable), Romains ray onne de joie, d'optimisme, de
tendresse discrète et généreuse. Balayant le médiocre, l'artificiel,
l'inanimé, il crée la vie et l'action. Ayant retrouvé une sorte de naïveté
et de simplicité subtiles, il se découvre un monde neuf, immense.

Pourquoi Romains sous une telle auréole ? L'âme contemporaine,
une nouvelle façon de sentir et de comprendre la vie nous passionne :
les personnages de Romains et lui-même nous éclairent, en qui vibre
une âme tissée de fibres si caractéristiqües du XXm• siècle.
Au milieu du confus chassé-croisé des idées, des théories, des
divergences, nous cherchons le courant qui semblelemieuxsymDoliser
notre époque : l'œuvre de Romains forte et claire nous sollicite encore
à cet égard. Elle nous émeut comme la vue d'un édifice ju,qu'alors
inconnu, conçu selon nos nouveaux gotlts et satisfaisant nos nouveaux
besoins. En deux mots nous y avons puisé l'approbation que peut
donner un moraliste et les jouissances que procure un artiste.
*

* *

On parle beaucoup d'une renaissance classique au milieu de la
confusion actuelle. On la dé5ire, on la pressellt, mais l'on n'y voit pas
toujours clair. En effet, les efforts semblent épars a s'approcher du but.
Celui-ci apparaît d'ailleurs brouillé, dans le lointain, le t errain est semé
d'obstacles déconcertants. Aussi ceux qui y tendent s'écartent souvent
les uns des autres selon leurs audaces ou leurs ressources particulières.
Quand à force d'attention l'esprit saisit enfin le sens et la portée d'une
direction, il se fixe et se repaît de la solution découverte. Ainsi Romains
nous retient, affirmatif et obstiné.
Le problème qui se pose est touffus : pour atteindre cette forme
littéraire ( qu'il est convenu d'appeler un nouveau classicisme) où
l'Europe d'aujourd'hui enfin dépouillée de son inCJuiétude se complaira
comme en son symbole, il ne suffit pas de pasticher un vieux siècle
classique. Non, ce qu'il faut, c'est posséder la richesse et la complexité
d'une âme moderne, prendre conscience en une seule vision de cette
richesse et de cette complexité, et les ayant ordonnées, en imprégner
la matière littéraire: alors l'œuvre sortira telle que nous la souhaitons.
Il nous semble que Romains possède cette richesse, qu'il a eu la force
d'imposer l'harmonie aux passions, aux élans qui se disputent nos cœura
modernes.

Un thème unanimiste est au centre de tous ses développements
littéraires, parce que mieux qu'individuellement, par le groupe on
pénètre la joie, la vie, on les perpétùe, on fait« cette expérience de
l'éternité » dont Romains est si avide. En appelant à la conscience les
groupes vrais et profonds, l'unanimisme est créateur d'action et d'ordre.
Sur les qualités de l'âme se moulent les qualités du style. A l'amout
du concret correspond ce qu'on pourrait appeler· le concrétisme dea
images. Images oh-tenues uniquemeRt par l'assemblage de mots concrets
et de verbes exprimant une action, qui suggèrent plus directement la
vie réelle.
A l'homme vibrant qui se domine correspond une langue nerveuse
~ui .s e dompte ; elle jette aux yeux la vision lumineuse ou au cœur
l émotion neuve.
Nous nous penchons pleins de ferveur sur l'œuvre de Romains,
parce qu'à son contact notre âme moderne vibre, notré esprit moderne
jouit, nos yeux modernes sont rassasiés.
Lausanne, février 1923.

PH. KOURTH

Comme un grand nombre d'écrivains actuels - Duhamel, Girau
doux, Salmon entre autres, poètes ou prosateurs, Romains est
essentiellement un lyrique. Lyrique qui veut exalter non le moi des
romantiques, mais la vie universelle, concrète et -terrestre, la vie
complexe, immédiate, et l'Htion qui en est la manifestation la plua
brute. Si ce lyrisme qui pousse à un besoin d'embrasser tout l'univers
n'est pas enrayé par un contre-poids nécessaire (ironie, certain
scepticisme, cynisme, esprit d'aventure, préoccupations esthétiques),
il provoque un déséquilibre, une mélancolie, si éloignés de cette
plénitude qui ne se trouve que dans l'ordre et la mesure.
Romains a su éviter l'écueil, il a eu la puissance de réaliser cet
équilibre qui le fait apparaître éclatant de santé, de force, de sympathie

79

�WALDO FRANK

La vie américaine de Jules Romains
He is herc in two ways which together make the One that will always
be associated with his name. The one
way is the litera!, the literary : and
here the limitations of American readers impose strict limits. America is
not qui te yet a people of 110,000,000 :
someone has called us a « state of
mind » : I once said that we were a
«promise». Howsoever, among these
myriad brains there are pathetically
few with a genuine sense of literary
values. And even of this small number (the brain cells of our colossal
body), there is the mere fragment that
reads French. But this small group,
alone not barred from reading JuJes
Romains, knows him unanimously
and has a sense of liis riçhtful place
among French writers w1ch yerhaps
is clearer than bis recognition m
France. It is a small group - but it
has good eyes.
This is the « nô~inalistic » place
among us oî Romains and of his associates - to borrow the good old terms
of Anselm and of Abelard. Realistically, his place in our spiritual and
literary life is vastly greater and far
exceeds the limits where his name is
known. W e are fond of saying hete,
that the true father of•Unanimisme is
W alt Whitman. Whitman is the lyric
prophct of Unanimisme. We «Ise
sang as he did the divinity of crowds,
the reality and inherency of groups ?
And his vaticination was not figurative, not ethical, not economic. Whitman undoubtedly was moved by the
organic vibrance of ferry-boat and
stage-coach, of hospital-ward and cavalry-brigade and funeral and church.
If you analyse his great poem, you
will find that in large measure the
density of his forms is due to his evocation of these neo-archaic bodies :
in large measure his resthetic relies

80

Romains se présente à nous par
~eWI: voies qui n'en font qu'une,
1 Unique, laquelle portera toujours
son nom. D'abord il se présente à nous
littéralement, littérairement : et ici
l'esprit restreint des lecteurs américains impose de sévères restrictions.
L'Amérique n'est pas encore, comme
on pourrait le croire, un peuple de
110.000.000
d'habitants : quelqu'un
nous a appelés un « état d'esprit».
J'ai dit un jour que nous étions une
« promesse ». Cependant, parmi ces
myriades de cerveaux, il est émouvant
de voir comme il y en a peu qui aient
un J;&gt;ur sens des valeurs littéraires.
Et c est même un simple fragment de
ce petit nombre (les cellules cérébrales de nol!·e corps colossal) qui lit le
français. Mais ce petit groupe, le seul
qui puisse lfre Jules Romains, est unanime à le connaître et a le sens, peutêtre plus clair qu'en France, de la
place qui lui est dûe parmi les écrivai~s _français. C'est un petit groupe,
mais 11 a de bons yeux.
Telle est parmi nous la place « nominaliste» de Romains et de ses compagnons, pour emprunter les bons
vieux termes d'Anselme et d'Abélard,
D'une ma1iière réaliste, sa place dans
notre vie spirituelle et littéraire est
bien plus vaste et dé~asse de beaucoup les limites jusqu où son nom est
connu. On aime bien dire ici que le
vrai père de !'Unanimisme est Walt
Whitman. Whitman est le pro~hète
lyrique de !'Unanimisme. Qui d autre
chanta comme il le fit la divinité des
foules, la réalité et l'existence en soi
des groupes ? Et sa prophétie n'était
ni symbolique, ni morale, ni économi&lt;JUe. Whitman, sans aucun doute,
etait remué par le frémissement organique du bac et de la diligence, de la
salle d'hôpital, de la brigade de cavalerie, de l'enterrement et de l'église.

LA VIE AMÉRICAINE DE JULES ROMAINS

upon the dimensionality of groups :
in large measure the lyric mass of bis
voice is volumed and sustained by
this same intuition, of the voluminous
lives about him. But of course, it was
never more than an intuition, unconscious, evanescent. Yet, if this be so,
you will understand why Jules Romains and his friends, realistically,
are a great part of ourselves. America
has been unable to continue the heritage of Whitman. Our group life is
still almost as inchoate as in 186o :
our activity of individual life is still
almost as anarchie. W e have not
groups, but herds. It was but natural
that France, the land of groups, the
land where almost alone in Europe
the individual atoms have combined
into complex, higher organisms,
should realise the superb prophecy of
our poet: should give it that actual
being in experience which is resthetic
form.
But I am convïnèed that American
writers await merely an adequate
translation and presentment of Jules
Romains - a Bazalgette - to recognize in him one of their dominant
unconscious masters. Much in France
that we love is outside ourexperience:
Gide, for instance, or Valéry or
Proust. Romains is so dee:ply an expression of our potentiel life - of the
inevitable direction of our cultural
growth - that even such American
writers as have never read im are
unconsciously his debtors. I might
cite such significant recent works as
the Spoon River Anthology of E. L.
Masters - the erection into extended
form of a town graveyard : or the
Winesburg, Ohio - Sherwood Anderson's most significant work - in
which the writers are foreever straining beyond the individual voices
whi,ch they alone know how to use,
to give articulation to the inchoate
group-soulofthe town. To such works
as these, the knowledge of Romains
would have been a godsend. For
what they lack precisely is that ratio, na! leverage of the cônscious mind
whereby the intuitions and~ecstacies

81

Si vous analysez son grand poème,
vous trouverez que la densité de ses
formules est due, en grande partie, à
son évocation de ces êtres néo-archaïques ; en grande partie son esthétique
repose sur la spatialité des groupes ;
en grande partie la masse lyrique de
sa voix doit son volume et son soutien
à cette même intuition des volumes
vivants qui l'entourent. Mais, naturellement, ce n'était jamais plus qu'une
intuition, inconsciente, évanescente.
Si l'on admet qu'il en soit ainsi, on
comprendra pour9,uoi Jules Romains
et ses amis sont, dune manière réaliste, une grande partie de nous-mêmes. L'Amérique a été incapable de
prolonger l'héritiige de Whitman.
Notre vie de groupes est presque encore aussi embryonnaire qu'en 186o ;
notre activité dans la vie individuelle
est presque anarchique. Nous n'avons
pas de groupes, mais des troupeaux.
Il n'était que naturel que la France,
le pays des groupes, le pays presque
le seul en Europe où les atomes individuels se sont combinés en de complexes et supérieurs organismes, réalisât la superbe prophétie de notre
poète et lui donnât cette existence
réelle qui est la forme esthétique.

Et je suis convaincu que les écrivains américains attendent simplement
une traduction et une présentation
adéquates de Jules Romains (un Bazalgette) pour reconnaître en lui un
de leurs maîtres par lequel ils sont
inconsciemment dominés. Bien des
ouvrages que nous aimons en France
sont hors de notre expérience : Gide,
par exemple, ou Valéry ou Proust.
Romains est si profondément une expression de notre vie potentielle, de
l'inévitable direction de notre développement intellectuel, que même tels
écrivains américains qui ne l'ont jamais lu sont inconsciemment ses débiteurs. Je pourrais citer tels récents
ouvrages significatifs comme : the
Spoon River Antholog_y de E. L.
Masters (l'extension d un cimetière
citadin), ou the Wtnesburg Ohio
l'ouvrage le plus signific:itif; de: Sherwood Andersont~dans~ tlesquels_! les

�WALDO FRANK

of the soul are formed into enduring
literary art.
And here, though I do not mean to
brillg my own wor~ even remotely
into a discussion of hterature, I must
testify to the great heartening and
strength which my knowled_ge of Romains has brought me. I d1scovered
him in 1916. And since those days,
when with a passionate sense of revelation I scoured the New-York bookshops for every word of his that I
could find he bas been to me ,nourishment ~nd a guide. For in him, I
discovered that alchemy of primitive
elemental uncreated stuffs into bard
pure forms, which is- the gold of art.
Y es : Jules Romains and Vildrac
are in our air. It would re9.uire the
technique of Mort de Quelqu'un. to
trace how this creating and expandmg
life works among our spiritual forces.
WALDO FRANK
Darien, Conn. December

1922.

HERBERT READ

écrivains ont sans cesse fait effort
pour dépasser les voix individuelles
qu'ils savaient seulement employer,
afin de donner son articulation à la
naissante âme collective de la ville.
La connaissance de Romains eut été
providentielle à de telf ouvr~~es. Car
ce qui leur manque, c es~ prec1sfme~t
ce rationnel coup de levier del ~spr~t
conscient au moyen duquel les intuitions et l~s transports de l'âme sont
fondus en un art littéraire durable.
Et maintenant, bien que je n'aie
pas l'intention d'introduire, si peu
que ce soit mon œuvre personnelle
dans une discussion littéraire, J"e dois
attester ~ue la connaissance e Romains m apporta un grand courage
et de la force. Je le découvris en 1916
et, depuis ce temp!, !J.Uand, ayec_ le
sentiment passionne d une revelahon
j'écumais les librairies de New-York
r.our y trouver le moindre mot de lui,
il a été pour moi une nourriture et un
guide Car en lui j'ai découvert dans
de rudes et pures formes, c~tt~ ~lchimie de materiaux bruts, ,1&gt;rtm1hfs et
élémentaires qui est le tresor de l'art.
Oui Jules Romains et Vildrac sont
dans ~otre air. Il faudrait la technique de Mort de Quelqu'un pour montrer comment cette vie créatrice et
dynamique travaille dans nos forces
spirituelles.
·
Trad. par Andrée JJ11tier.

82

Jules Romaîns et l'Angleterre
Any account of the influence of
Jules Romains in England must be in
the nature of an estimate rather than
a record. I think the first general notice of any of his writings in an English rev1ew was given by Mr F. S.
Flint in 1912 (Tlu Poetry Review, vol. 1
n° VIII). Mr Ezra Pound wrote about
him some months later in The New
Ag-e, and I myself published an essay
in Art and Let/ers in 1918 (vol. II,
n° 1). Ail thest! introductory articles
appeared, as one would expect, in
periodicals almost eii;clusivefy devoted to the interests of « les jeunes i..
Recently, however, the Times Literary
Supplement, representing our more
dignified literary interests, has devoted some attention to M. Romains'
work, and appreciative reviews of his
later books have appeared as a matter
of course. The recent critic of Lucienne, however, seemed rather wilfully to ignore the wonderful delicacy
of that psychological romance.
A translation of Mort de Quelqu'un,
by Desmond Mac Carthy and Sidney
Waterlow, appeared in 1914 under
the title of The Death of a Nohod'}I. It
met with a good deal of appreciation,
but it did not run into more than one
edition - perhaps it was overwhelmed by the distraction of the war.
I have not met with any other renderings of M. Romains'work, except the
translation by Miss Helen Rootham
of a few of h1s poems which appeared
in Art and L,tters in 1919 (vol. 1I n• 2).
But if the record of Jules Romains
in England is up to the present so
bare, r think that in the future it will
be different. In England the work of
a foreigner has to contend with
strong prejudices. In the first place,
the Eng1ish publishers are tàe most
craven set of commercial bagmen

83

Tout compte-rendu de l'influence
de Jules Romains en Angleterre doit
être plutôt de la nature d'une évaluation que d'un compte exact. Je crois
que le premier avis public, dans une
revue anglaise, de quelques-uns de
ses ouvrages, fut donné par Mr F. S.
Flint en 1912 (The Poetry Review, vol.
1, n• VIII). Mr Ezra Pound parla de
lui quelques mois après dans The New
Ag-e, et 1e publiai moi-même un essai
dans Art and Lelters en 1918 (vol. II,
n• 1). Tous ces articles d'introduction
parurent, comme on pouvait s'y attendre, dans des périodiques l?resque
exclusivement dévoués aux tntérêts
des« jeunes». Récemment cependant,
le Times Literar.7 SupplemenJ, représentant ce que nous avons de plus
littérairement solennel, a consacré
quelque attention à l'œuvre de M.
Romains, et des compte-rendus compréhensifs de ses derniers livres ont
paru tout naturels. La récente critique de Lucienne cependant semblait
plutôt ignorer à dessein la merveilleuse délicatesse de ce roman psychologique.
Une traduction de Mort de Quelqu'un
par Desmond Mac Carthy et Sidney,
\tVaterlow, parut en 1914 sous le titre
The Death of a Nohody. Elle rencontra
beaucoup de succès, mais elle ne dépassa pas une édition - peut-être futelle étouffée par le souci de la guerre.
Je n'ai pas rencontré d'autres traductions de l'œuvre de Romains, excepté
celle, par Miss Helen Rootham, de
quelques-uns de ses poèmes qui parurent dans Art and Letters en 1919 (vol.
II, n• 2).
Mais si le bilan de Jules Romains
en Angleterre est, jusqu'à présent, si
pauvre, je crois qu'a l'avenir il en sera
autrement. En Angleterre, l'œuvre
d'un étranger doit lutter contre de

�HERBERT READ
that ever impeded culture. To some
degree they are excused their lack of
enterprise by the indifference of the
reading public at large : in England

the number of intelliient people, who
interest lhemselves 10 modern developments in art and literature is extremely small. This is probably due
to the disproportionate influence of
the universities of Oxford" and Cambridge. These two cseats of learning &gt;
almost monopolise the higher educaùon of the country, and tend to produce a soci,,J rather than a eu/Jurai
tyfe. Good breeding includes beauùfu manners and a capacity to endure
a cold ~ tub &gt; every morning of the
year, but it does not necessarily im,ply
a knowledge of literature and pamùng. Remember, too, the English
tcmperament : an Englishman is
ashamed to be seen reading a volume
of poetry. In the train he will bide it
within a copy of The Sporli•z Times.
But the art of Jules Romains will
in time overcome even these circumstances, and I think in all probability
that bis triumph will come via the
thea1re. The English public, despite
the terrible post-war débauch of sentimentality, still retains its traditional
regard for the drama, and if there are
very few good plays to be seen in
London now, it is largely because
there are very few good plays written.
The theatres are also in the possession
of stupid financial speculators, who
neglect its possibiliùes. But there is
an unsatisfied need for good drama,
and the supply of native plays not
being equal to his demand 1 we shall be
compelled to go abroad. Wnen that day
cornes, such plays as L'Armù dans la
Ville Cromedeyre-le-Vieil, and M. le
Tro11Ldeç (this latter a comedy of true
Jonsonian «humours&gt;) will play in important part in our dramauc history.

I cannot honestly say that so far
the fiction and poetry of Jules Romains has had much infltlence in Engla.nd. E11r&lt;&gt;je was greeted with an
appearance of entbusiasm1 and M.
Romains is certainly not w1thout his
fervent disciples. But I can see little

vigoureux préjugés. En premier lieu,
lee éditeurs anglais sont la bande la
plus couarde qui jamais étouffa la
culture. A quelque degré, leur manque
d'initiative est excusé par l'indifférence de la masse des lecteurs : en
Angleterre1 le nombre des gens intelligents qui s'intéressent aux mouvements modernes de l'art et de la littérature est extrêmement petit. Ceci est
probablement dtî à l'influence disproportionnée des Universités d'Oxford
et de Cambridge. Ces deux centres
de culture monopolisent presque l'éducation supérieure du pays, et tendent à produire un type plutôt social
qu'inteflectuel. La bonne éducation
comprend les belles manières et le
pouvoir d'endurer un tub froid tous
les matins, mais elle n'implique pas
nécessairement la connaissance de la
littérature et de la peinture. Rappelez-vous aussi le tempérament anglais:
un Anslais est honteux qu'on le voie
lire un volume de poésie. Dans le
train, il le cachera dans un exemplaire
du Sportinz Timt1s.

JULES ROMAINS ET L'ANGLETERRE

positive effect on our literature. But
then we have very little literature to
b~ affected. If we do experience a
renaissance in the near future (and I
am not without ho{le) than I am confident that the fertile technical experiments of Jules Romains, the consistent modernity of his outlook, and
the beauty and firmness ofhis writing,
will contribute largely.
HERBERT READ

que, jusqu'ici, _les r~mans et la poésie
de Jules Romains aient eu beaucoup
d'influence en Angleterre. Europe fut
salué avec un semblant d'enthousiame
et M. Romains n'est certainement pas
sans de fervents disciples. Mais je
n'en peux voir que peu d'effet positif
sur notre littérature. Seulement, en ce
moment il n'y a presque rien dans
notre littérature qui puisse être influencé. Si, vraiment, nous faisons
l'expérience d'une renaissancl: dans
le prochain avenir (et je ne suis. pas
sans espoir) alors je suis convamcu
que les fertiles expériences techniques de Jules Romams, la modernité
logique de sa vision et la bea~té et
la fermeté de son style y contribueront.
Trad. par Andrée H11lier.

.Mais, en son temps, l'art de Jul1:s
Romains triomphera, même de ces
circonstances, et je crois qu'en toute
probabilité son triomphe lui viendra
par la voie du théâtre. Le public anglais, malgré la terrible débauche de
sentimentalité d'après-guerre, 6arde
encore sa traditionnelle considération pour le drame, et s'il y a très peu
de bonnes r,ïèces à voir maintenant it
Londres, c est, pour beaucoup, parce
qu'il y en a très eeu d'écrites. Les
théâtres sont aussi la possession de
spéculateurs financiers stupides qui
en négligent les possibilités. Mais il
existe un besoin non rassasié de bon
drame et l'offre nationale n'étant pas
egale à la demande, nous serons contraints d'aller chercher à l'étran~er.
Quand ce jour viendra des pieces
telles que L'Armée dans la Ville, Cromedeyr,-le- Vieil et M. le Trowl,adu
(cette dernière, une comédie de véritable « humour&gt; jonsonien) joueront
un rôle important dans notre histoire
dramatique.
Je ne peux pas sincèrement dire

85

�' .

STEFAN ZWEIG

JOAN ESTELRICH

Jules Romains

Jules Romains et la Catalogne

Jules Romains ist - und wer bestreitet dies noch ? - eine der strerksten dichterischen Krrefte Frankreichs
und dies nicht nur dank einer sprachlichen, einer rytmischen Begabung,
sondern auch aus einem prachtvollen
selten _klaren, ~elten energischen
Kunstwillen. Seme ungewœhnlich
scharfe, rapide Intelligenz ( die strerker ist ais die sonst lyrischen Dichtem erlaubt ist) dominiert und unterwirft die starke Phantasie : er weiss
immer im Schaffen was er will und
vor allem : er kann was er will. Niemals ist er das Opfer eines Einfalls
Gefangener eines Traumes, der blos~
passive Dichter - immer bleibt er
dank jenes leuchtenden Intellects Herr
und Meister seiner Kunst und wie ein
Feldherr erobert dieser siegweise
Willen Provinz nach Provinz. Dieses
Mamnliche liebe ich an ihm sehr :
selbst seine Traüme haben noch Willenskraft, seine Phantasien Lebensblu_t. Mit ihm verglichen, haben die
meisten andern Dichter die Bleichsucht und die Sentimentalitret unbefriedigter 1·unger Mredchen: man
muss selbst eicfenschaftlicher Intellectueller und Fanatiker der Wirklichkeit sein, um diesen wachen Traümer
ganz zu verstehen.
STEFAN ZWEIG

Jules Romains est - et qui le conteste encore ? - une des forces les
plus puissantes de la France littéraire
et ceci non seulement par ses grands
dons rythmiques et techniques, mais
av~~ tout grâce à sa superbe volonté
artistique (rare en telle clarté, rare
e1;1 telle énergie). Son intelligence rapide et excessivement claire (plus
claire qu'il n'est permis en général à
un poète lyrique) domine et maitrise
son imagination puissante : il sait toujours en créant ce qu'il veut et il
peut toujours ce qu'il veut. Jamais il
n'~st vi~tim~ de s?n i~agination ou
P.nsonmer dune revene - toujours
il reste, grâce à son intelligence artistique et lumineuse, maître de son art
et par cette volonté il conquiert
comme un général un domaine, une
province de l'art (poésie, drame, roman) après l'autre. J'aime beaucodp
en lui cette virilité, - même ses rêves
ont encore de la sève et de la volonté
ses imaginations un sang rouge et vi:
vant. Comparés à lui la plupart des
autres poètes semblent souffrir de
l'anémie de ces jeunes filles qui sont
leur public, tandis que pour aimer et
pour comprendre Romains il faut être
soi-même intellectuel passionné et fa.
natique de la réalité.
Trad, par l'auteur.

Pocs mesos ahans de la guerra, ja
fa mes de nou anys, un excel-lent

esperit de casa nostra, M. S. Oliver,
comentava al diari c La Vanguardia&gt;
de Barcelona la munior d'escoles literàries que venia produint la complicaci6 de la vida moderna. - Cinquanta escoles, en trenta anys, i només a França, en una sola llengua ! exclamava. Conreu artificial de la
inquietud - aqui també predicada, per la sola inquietud ! I el nostre
Oliver, que també era un conservador
escèptic, repetia amb Renan : - Tanta febre, tant afanyar-se per a canviar
d'error? Què en restarà de tantes
escoles?
En aquell article volander vaig
llegir per primera vegada el mot unanimisme, c amb la seva literatura collectiva &gt; i el nom august de Jules Romains, camb les seves proclamacions»·
D'aquelles cinquanta escoles non'hiha
rastre apenes. De les poquissimes que
han reeix.it, l'unanimisme n'és una.
Dels pocs noms que s'ha.n salvat, el
de Jules Romains és principal. Els
unanimistes han triomfat pel valor
individual de cadascù, pero també
pel contingut de la doclrina que els
ajuntava. Es que llur didàctica s'apoiava en una realitat social ; és que llur
estètica portava intimes virtus. I aiXi
suraren com a comunitat poetica ; i
ai:xi s'ha extès l'unanimisme, França
enllà, per Suissa i per Anglaterra,
fins a l'Escandinàvia.
L'agitaci6 moderna aglomera les
criatures humanes. Podia naturalment
preveure's una forma d'art que prengués per objecte la vida col-lectiva.
Podia preveure's l'artista que posés
en una ànima col-lectiva l'interès que
posem de costum en una ànima individual. Novetat? Novetat, absolutament, no. Animar corn un sol ésser

Quelques mois avant la guerre, il y
a maintenant plus de neuf ans, un
excellent esprit de chez nous, M. S.
Oliver, commentait dans le journal
« La Vanguardia » de Barcefone, le
foisonnement d'écoles littéraires auxquelles donnait naissance la complication de la vie moderne. « Cinquante
écoles en trente ans ! et rien qu'en
France ! dans une seule langue ! &gt;
s'écriait-il. « Témoignage artificiel de
l'inquiétude pour l'inquiétude ! prêchée aussi parmi nous - &gt;. Et notre bon Olh,er, conservateur et sceptique, répétait avec Renan: « Tant de
fièvre, tant d'affairement pour changer d'erreur l Que demeurera-t-il de
toutes ces écoles?&gt;:
C'est dans cet article que je lus
pour la première fois le mot unanimisme « avec sa littérature collective&gt;
el le nom auguste de Jules Romains
c avec ses proclamations&gt;- Des fa.
meuses cinquante écoles, à peine s'il
reste trace ! Mais parmi le petit nombre de celles qui ont réussi figure
l'unanimisme. Parmi les rares noms
qui ont survécu, celui de Jules Romains est le plus marquant. Les unanimistes ont triomphé grâce à leur
valeur individuelle, sans doute, mais
grâce aussi au contenu de la doctrine
qui les réunissait. C'est que le fondement de leur didactique était une
réalité sociale ; c'est que leur esthétique comportait une intime vertu. Et
c'est pourquoi leur communauté poétique a duré ; c'est pourquoi, par delà
la France, la Suisse et l'Angleterre,
l'unanimisme s'est propagé jusqu'aux
pays scandinaves.
L'agitation moderne entraine les
agglomérations humaines. On pouvait
naturellement prévoir une forme d'art
qui eftt pour objet la vie collective.
On pouvait prévoir l'artiste qui don-

86
4

.,

�JOAN ESTELRICH

una muni6: de gent,: una naci6,~un'poble, una c1utat, un cos d'exercit aixo s'ha fet en tots temps. Pero manc_ava ta! volta que aquesta obra poèhca s'exercis en forma reflexiva 1 del
tot intencionada.

nerait à l'âme collective tout l'intérêt
qu'offre ordinairement l'âme individuelle. Nouveauté? Dans toute la rigueur du terme, non. Animer comme
un seul. être un groupe d'individus,
une nation, un peuple, une ville, un
corps d'armée, cela s'est fait en tout
temps, mais il manquait à une telle
œuvre poétique une forme réfléchie
et parfaitement intentionnée.

Per qué l'unanimisme ha triomfat?
Fàcil és respoi;idre : Par la mateixa
r~6 que s'a~anten totes les construcc1ons, no edificades en la sorra, sin6
en la st&gt;lida realitat. Es a dir : perquè
é,~ un~ forma de l'art e~ern ; perquè
s n1:sp.1ra, pre~ent!!er ~bJecte la caractenstica social d 'avm, en les linies
essencials de l'art clàssic de tots els
temps. El seu perill està em el sistema,
que porta sovint a una arbitrarietat
extra-humana. D'on s'en deriven errors de psicologia i deformacions de
la realitat. D'on s'en deriva també
l'excés de detalls, fins a diluir-se
massa la materia poètica. Podem conce~ir, pero, en gràcia a l'obra acompl~da, un vot de confiança a l'unanimisme.

Pourquoi l'unanimisme a triomphé?
La réponse est aisée : pour la même
raison qui fait que durent les constructi9ns édifiées non sur le rêve mais
sur la solide réalité. Autrement dit
il a triomphé, parce que c'est un~
f~rm~ de l'art étern.cl _; parce qu'il
s msp1rc des caract~nstiques sociales
d'aujourd'hui et qu'.il en fait son objet, en restant dans les lignes essentielles de l 'art classique de tous les
temps. Le seul danger pour lui, c'est
le système qui dérive souvent vers
l'arbitraire et le non humain. D'où
les erreurs psychologiques et les déformations de la réalité. D 'où aussi
l'excès de qétails qui finit par noyer
la matière poétique elle-meme. Mais
en considérant l 'œuvre accomplie,
nous pouvons pleinement accorder à
l'unanimisme un vote de confiance.

Mes parlem, coicretament, de l'art
persona! de Jules Romains. La sevaa
obra, tan diversa i matisada, s'ha im~osat lentam_ent pero solida. Una qualitat excel-le1x en tota· ella : la seguretat. El nostre poeta podria pendre
per lema el vers de Leonardo : « Vogli sempre poter quel que tu debbi. &gt;
Sab el que vol, sab el que pot, sab el
que deu fer. Mostra, en tota l'obra,
la senyoria sobre si mateix i sobre la
propiaart. _Sembla contenir-se sempre
pcr_ a dommar el tema, perquè no li
fugm les idees, per a triar lliurement
els mots a cada instant.
La seva art, doncs, és la més 01?_0sada a l'art del poeta natural, a 1 art
de la &lt; paraula viva &gt; del nostre Maragall. Jules Romains no s'abandona
mai à la inspiraci6; ans bé, la regeix
sempre. No es deixa dominar mai
pels mots, ans bé, els tria i els compon a son albir. Es un artifex, un meravell6s artifex, amb els millors recursos de l'artificiositat i la mixtificaci6. Sostenia el nostre MaraRall que
només en la sinceritat i en I aband6
podia crear cl pœta. Jules Romains
demostra, pel contrari, que també la

Examinons maintenant l'art personnel de Jules Romains. Son œuvre,
si diverse et si nuancée, s'est imposée
lentement, mais solidement. La qualité dominante en est la sûreté et
notJ:e poète pourrait prendre comme
devise le vers de Léonard : &lt; Vogli
sempre poter quel che tu debbi. &gt; (1)
Il sait ce qu'il veut ; il sait ce qu il
peut; il sait ce qu'il doit faire. Dans
toute son œuvre éclate la maîtrise de
soi-mème et la maitrise de son art.
On croit sentir en lui une tension
continuelle pour dominer son sujet,
pour empêcher les idées de s'éparpiller, pour choisir librement des mots,
à tout instant.

(l) Que tu veui lies toujours potn·oir ee
que tu dois.

88

JULES ROMAINS ET LA CATALOGNE

mixtificaci6 pot ésser creativa. Pcrtany la seva lirica a la tesria de l'engany conscient, sistematisat per medi
d'una tècnica àgil i segura. El pœta
no és, aqui, un suggestionat, sin6 un
suggestionador.
Si Jules Romains ha tocat amb
emoci6 i sapièn-cia moites cordes de
la lira, també s'ha extès i complagut
- corn saben - en els aitres genres
literaris moderns : teatre i novcl-la.
1 dintrc la novel-la, la uovel-la colnica. Era natural que l'unanimisme,
per la seva universalitat, s'incorporés
el riure. El riure esdevenia l'experiment decisiu. L unanimisme era mort
si fracassava rient ; si sabia riure,
l'unanimisme estava salvat. Celebrem
de tot cor aqucst triomf. La Ciutat
futura f6ra insoportable abandonada
a la ferotgia dels agrupaments. Per a
equilibrar la fretura dels misticismes
col-lectius, calia cl ~ai deslliurament
del riure, la « gaia c1ència &gt; del riure.
Em sembla almenys curi6s remarcar aquest aspecte de l'unanimisme,
que pertany sercer a Jules Romains.
B. Crémieux ha so~tinçut una tesi
brillant sobre el seu sentiment comic.
Jo em permetré pendre peu d'aquesta
lesi de Crémieux, per a exposar els
meus punts de mira.
Quin riure ens ha ensenyat el tempcrament humà i liric de Jules Romains ? El pœta és home d'ulls blaus
- aquclla blavor de ce!, dels primilius flamencs, - pero de cara ampla,
de fermes linies facials. L'ensomni de
l'esguard contrasta amb la duresa del
rostre. Perl&gt;, tot i el coutrast, no en
resulta un rostre absurd, sin6 especialment, particularment harmonie.
Aixi el caràcter del seu sentiment comic, el quai fluctua entre Flandres i
el Mitjorn, abraçant tot el cos de la
França eterna. Del cel angèlic i les
esbojarrades kermesses del Nord, a
la llum, la claredat de perfils i els
forts repassos del Sud, mullats en vi
vcrmelf.
Primera condici6, doncs: un comic
pur. Segona: un comic «nostre :».
Tercera: un comic sense objectius
extra-comics. Volem dir que el comic

Son art est donc aux antipodes de
l'art du poète «naturel&gt;, de l'art de
la « parole vivante» de notre Maragall. Jules Romains ne s'abandonne
jamais à l'inspiration; il la gouverne
toujours. li ne se laisse jamau entrainer par les mots ; il les choisit et les
groupe à sa guise. C 'est un artiste,
un merveilleux artiste, qui possède
toutes les ressources de son métier, y
compris la mystification. Notre Maragall prétendait que c'est seulement
dans la sincérité et l'abandon que le
poète peut créer. Jules Romains démontre le contraire ; il prouve que
la mystification elle-même peut être
créatrice. Son lyrisme est lié· à la
théorie du mensonge conscient, érigé
ensystème, grâce aux ressources d'une
technique agile et sûre. Sur le poète
n'agit aucune suggestion ; la suggestion, c'est de lui qu'elle émane, au
contraire.
Si Jules Romains a su faire vibrer,
avec non moins d'émotion que de
science, bien des cordes de la lyre, il
s'est exercé et complu, comme on le
sait, aux autres genres littéraires
modernes : théâtre et roman.
Dans le roman, c'est le comique
~u'il a choisi. Il était naturel que
1unanimisme , dans son universalité,
s'incorporât le rire. Le rire était pour
lui l'expérience décisive. L'unanimisme était mort s'il y échouait; s'il savait rire, il était sauvé. Célébrons de
tout cœur son triomphe. Livrée à la
férocité des groupements, la Cité future deviendrait insupportable. Pour
y tenir en balance la rigidité du mysticisme collectif, il fallait la joyeuse
liberté du rire, la « gaia sciencia:,; du
rire.
Il me semble tout au moins curieux
d'attirer l 'attention sur cet aspect de
l'unanimisme, qui appartient en propre à Jules Romains. Son sentiment
du comique a servi de prétexte à B.
Crémieux pour défendre une thèse
brillante sur laquelle je m'appuierai
pour exposer mes propres points de
vue.
Quel rire nous a appris le tempérament humain et lyrique de Jules Ro-

89

�JOAN ESTELRICH

de Jules R-0mains no resulta pueril
corn cert .«humour&gt; britànic, estèrilme~t achma_tat a casa nostra. Ni és
cl nure satir1c de la desolaci6 intima
que fa un rictus forçat per a no esclatar en plor. Niés producte tampoc
de la banalit_at joiosa, que s'engresca
a_mb la prop1a rialla incoherent. Un
nure_ que no amaga agrures pessimistes n_1 reserves mentals ; un riure sense
finahtats . morals : un riure, en resum•
que no t e r~s que veure amb el « ridend~ corr1guntur mores&gt;. Hem dit
tambe un riure « nostre &gt;. Es a dir :
q:ue pertany a la nostra Europaessenc!al, la Europa humanista i comprensiva de Rabelais, hoste de Montpeller·
seiz~r de dinades famoses, begude~
a .010, llati mac~r!oni~ i paraules
~xudes. La trad1c16 d aquest riure
:trnb:t ~ns a les portes de casa nostra,
1 _avu1 s ~xpressa per exemple en els
nmots. den ,N~gués, &lt;J,Ue mostren el
que hi ha d uruversal 1 unanim en el
nostre. sabor6s barcelonisme. Jules
~omams recull la mateixa tradici6,
1 embolcalla amb una mica d'ensomni
blavis i la refina amb el seu esperit
selecte: Es optimista natural i relatiu.
Vull ~Ir.= que no desespera del proïs'!1-e, ~1 ~1 confia massa. Fi~rem-nos
1o:ptim1sme del doctor Pangloss des~re~ del comentari de Voltaire; l'optimume del doctor. Pangloss despuJJat de la seva candidesa prirnitiva per
la hurla civilitzada de Voltaire.

••*
El llenguatge d'alguns unanimistes
corn Duhamel, ens recorda el del
nostre MaragalJ. Uuanimista abans
del mot, unanimista del carà~ter de
Duhamel, fou el nostre MaragalJ
(186o-1911): Em refereixo al Maragall
àels « Elog1s de la Pœsia i el Poble »
al Maragall de. l'« Oda nova a Barce:
fona &gt; i dels articles- on condensava
la n~stra unanimitat patriôtica. Corn
segu1_a el fervor6s pœta, la marxa de
~a Cu~tat I Aquesta marxa amb els
1deals mconseguits 9.ue floten enl'aire
amb els estimuls mnumerables qu~
brollen de terra, amb les passions que
generen en els nostres pits, amb llur

go

mains? de ce poète aux yeux bleusde_ ce.~e limpidité couleur de ciel des
p~1m1hfs flamands - mais au large
vJSage d'un dessin si ferme ? Quel
co~traste chez lui entre le regard embue de songe et la dureté des traits 1
Cependant ni heurt ni contradictio~
da~s la physi~nom_ie ; mais une particulière, une smgulière harmonie.
Et c'~st là tout juste le caractère
du sentiment comique chez lui, qui
fluctue entre la Flandre et le Midi
et, embrassant le corps tout entier d~
l_a France éternelle, va des ciels angéliques et des débordantes kermesses
du Nord à la lumière, à la pureté de
P!Ofils, _aux: forts.repas du Midi, arroses de vin vermeil.
Ainsi. donc, condition première:
un comique pur. Deuxième : un comique « à nous». Troisième : un comi~ue sans obje~tifs extra-comiques.
~us voulons dire par là que le com1qu~ ~~ !ul~s Romains n'a rien de
la puenhte d un certain humour britannique _que l'on a prétendu stérilement acclunater chez nous. Ce n'est
pas no~ plu_s l_e . rire satirique de la
d_ésolahon mteneure qui se force au
rictus P?Ur ne pas éclater en sanglot..
Il ';le nait pas de la banalité satisfaite
qm e:,_ccite l'incohérence de ses pro:
pres nsées.
_C'est un rëve sans aigreur pessimiste, sa~s réserves mentales; un rire
sans finalité morale,. qui n'a rien de
commun avec le « ndendo COJTiguntur mores». Un rire «à nous» avonsnous dit ; un rire qui appartient en
~ropre à notre. Europe essentielle,
l'E:1rop~ humamste etlargement comprehens1".e de Rabelais, de l'hôte de
Mo~tpelhe_r, maître ès-agapes, beuv~nes, latin n_i~caronique et gaillar~1ses., La tradition de ce rire s'étend
JUS_qu à nos portes mêmes et se tradmt de nos jours, pour ne citer q u'un
ex~mple! dans les « ninots » d'un Nogues qui montrent ce qu'il y a d'universel et d'unanime dans notre savoureux . barcelonisme. Jules Romains
recueille ceJe ~radition, y mêle une
goutte de revene, y introduit le raffinement de son esprit d'élite. C'est un

JULES ROMAINS ET LA CATALOGNE

topada i encara amb les catàstrofes
que occasionen ! Per ella estava sempre apassionat i sempre serè, i somreia enternit al seu plrer i a la seva
dolor. Sempre el trobàrem entre la
multitud dels seus germans, ai:xi en
les grans festes, corn en els grans dols,
acuaint a renovar el seu sentit fratern.
Ell matcix ha ex,Plicat com sentia cl
dcliri triomfal d ajuntar la seva veu,
en una sola aclamaci6, amb les mil
veus de la multitud unànim. Odiava
l'egoisme dels que disfruten tancantse en la fortalesa dels propis murs,
sentint a fora passar el dolor, corn
un riu al peu de la casa. L'horror a
la multitud - que aigu professà després a Catalunya - era per ell un
signe de feblesa moral. Com l'horror
a l'espai és un signe de feblesa.fisica.
« La societat dels homes - digué és l'espai de l'esperit Humà &gt;. Jules
Romains degué reconèixer en aquests
mots una anticiJ&gt;ada definici6 moral
del seu unanimisme.
No desitjo palesar, recordant aquest
fet simpàtic de la nostra historia literària, aquella estulta vanagloria dels
pobles petits que en tot vollen ésser
els primers. Vull indicar només corn
la palpitaci6 universal, l'orientaci6
europea vers uns determinats objectius estètics s'ha expressat també expontàniament a Catalunya. Hi ha un
cas, per cerl, més concret i zairebà
anterior al de Maragall, en la literatura unanimista calalana : Raimond
Casellas, (1855-1910), primer mestre
de la nostra prosa ciutadana d'avui.
Tota l'obra lilerària d'en Casellas té
pcr finalitat expressa, ja del tot intencionada, la vida de les agrupacions,
l'estudi i l'expressi6 dels moviments
de les ànimes col-leclives. « Les multiluds &gt;, posà precisament per titol a
una de les seves obres capitals. I l'altra obra que sosté la seva gloria,
« Els sots ferèstecs &gt;, és per cert una
solida anticipaci6, bellament reeixida,
de la tendència que, dins l'unanimisme de Jules Romains, ha culminai en
« Cromedeyre-le-Vieil ,., El protagonista d'aquesta obra de teatre és un
esquerp vilatge de Cevennes. El protagonista dcls « Sots ferèstecs »,

optimiste naturel et relatif : il ne désespére pas du réel et n'a pas en lui
une confiance absolue. Imaginons
l'optimisme de Pangloss après le
commentaire de Voltaire; l'optimisme de Pangloss dépouillé de sa candeur primitive par la raillerie civilisée de Voltaire.

L'expression de &lt;tuelques unanimis·
tes, Duhamel entr autres, nous rappelle celle de notre Maragall. Unanimiste avant le mot, unanimiste du
genre de Duhamel, voilà ce que fut
notre Maragall (186o-1911). Et ce disant, c'est au Maragall de « Elogis de
la Pœsia i del Pobfe » que je pense,
au Maragall del'« Oda nova a Barcelona,. et des articles où il condensait
notre unanimité patriotique. Avec
quelle ardeur le fervent poète suivait
la marche de la Cité ! Cette marche
avec tous les idéals encore inaccessibles qui flottent au-dessus de nos têtes,
et les ferments qui sourdent de la
terre el les passions déchaînées dans
nos cœurs, leurs conflits et les catastrophes qui en dérivent ! Il la considérait, cette marche, il la vivait toujours avec ardeur, toujours avec sérénité et il souriait, attendri, à son propre plaisir et à sa propre douleur.
Toujours nous le trouvions parmi ses
frères, dans les grandes fêtes et dans
les grands deuils, renouvelant sans
cesse le sentiment de sa fraternité.
Lui-même nous a dit comment il s'abandonnait au délire triomphal d'unir, dans une acclamation unique, sa
voix à celle de la multitude unanime.
li haïssait l'égoïsme de ceux qui, retranchés dans leur forteresse, sentent
avec délice la douleur passer au dehors et battre leurs murs comme un
fleuve. L'horreur de la multitude était
pour lui un signe de faiblesse morale,
tout comme l'horreur de J'espace est
un signe de faiblesse physique. « La
société des hommes, nous dit-il, c'est
l'espace de l'esprit humain. » Jules
Romains n'a-t-il pas dft reconnaître
là une définition morale avant la
lettre de son unanimisme ?

91

�JOAN ESTELRICH

~ontmany, és, paral-lelament, un
vilatge de muntanya, esquerp i dur
també, c ferèstec &gt;. La lluita s'estableix entre el rector nou, que vol reconstruir la parrôquia enrunada, i
aquella «gent dels Uimu, desconfiada
neguitosa i autôctona. L'ànima collec:
tiva d'aquell~ « gent dels llimn, en tols
els seus mov1ments, en totes les seves
intencions i replecs, és meravellosacent expressada per la prosa artistica
de Raimond Casellas. r Casellas com
Maragall, moria pels volts de \910,
quan a Paris aquest art, que era el
seu, tot just començava a batejar-se
amb el nom d'unanimisme.
Què volem dir amb tot aixô? Simplement, que el millor esperit de la
França moderna s'al-lia perfectament
amb el millor esperit de la Catalunya
ressorgida. . Aixi_ comprenem que
Jules Romams vmgués, ja per dues
vegades, a Catalunya, i s'hi trobés
tant bé. Ens el condui, sens dubte,
fins a casa nostra, la seva curiositat
profunda per les ciutats originals i
potents, com Barcelona. Perquè, corn
ell la defini, Barcelona és « ciutat &gt;
amb intransigència i plenitud ; Barcelona s'encamina cap a la « ciutat
absoluta &gt;. L'impressionà la nostra inc~pient ~bra na~ional, corn aquesls
r1us que 1a s6n r1us a dues llegües del
punt on brollen. Veié que presideix
aquesta obra tant de seny corn d'entusiasme ; que no res corn el nostre
esforç s'assembla menys a una temptativa quitnérica : que té sôlids fonaments, d'acord amb la tradici6, i no
obstant, sense rutina. I senti aixô que
ja no pot sentir-se en les civilitzacions
incoherents: és a dir, que un moble,
una terrissa, un tapis i un pœma, poden pertànyer a un mateix sistema
d'humanitat. Tot aixô el confirmà en
la idea d'ésser els catalans, en els
confins, « homes d'Europa &gt;; d'haver
guardat sempre el contacte amb
l'Europa essencial; d'haver sabut, tot
servant la nostra sabor original, no
fer c bande à part&gt;, durant segles.
Car aitres peninsulars n'han fet de
« bande à part&gt; durant segles o se
s6n abandonats a influències extraeuropees. Existeix a Europa, com un

•

E:t mon intc~tion, en rappelant ce
trait sympathique de notre histoire
littéraire, n'est pas de donner dans la
niaise vanité des petits peuples qui
p_r~tendent, en tout, être les premiers.
Ja1 voulu montrer seulement comme
quoi la palpitation universelle l'orientation européenne vers des bu'ts esthétiques déterminés a trouvé son expression spontanée en Catalogne. Il
y a encore un cas, plus concret et un
peu antéi:ie~r à celui de Maragall,
dans la htterature unanimiste catalane : celui de Raimond Casellas
(1855-1910), notre premier maître dans
la prose « citadine &gt; d'aujourd'hui.
L 'œuvre littéraire de Caselfas a tout
e~tière po!lr obtet - un objet exl'ressement et intentionnellement choisila vie des groupements l'étude et
l'expression des mouvem~nts de l'âme
collective. « Les multitudes &gt; tel est
le titre de l 'une de ses œuvr;s capitales. Et parmi celles qui assurent sa
gloire, « Els sots ferestecs &gt; est assurément une anticipation so}ide et bien
réus_sie_ de la tendance qui , dans l'unamm1sme de Jules Romains a
abouti au couronnement de Cr~medeyre-le-Vieil. Ici le véritable personnage . c'est un â pre village des Cévennes. Dans « Els sots ferestecs &gt;, le
personnage, Montmany, est pareillement un villa~e de montagne âpre
et dur lui aussi, « ferestec &gt;. L~ lutte
s'engage entre le nouveau curé qui
veut reconstruire l'église démantelée
et cette « gent dels IIims &gt;, méfiante
et farouchement autochtone. L'âme
collective de cette « gent dels llims &gt;,
dans tous ses replis, dans tous ses
mouvements, Raimond Casellas a su
lui donner une merveilleuse et artistique expression. Et Casellas (comme
Maragall) est mort aux environs de
19m, alors qu'à Paris on commençait
tout juste à baptiser du nom d 'unanimisme ce qui avait été proprement
son art.
Quelle conclusion tirons-nous de
tout cela ? Simplement que le meilleur esprit de la France moderne
s'allie parfaitement au meilleur esprit
de la jeune Catalogne, qui prend
conscience d'elle-même. Et cela nous

92

JULES ROMAINS ET LA CATALOGNE

. pol de salut intel-lectual, que ha pogut canviar de Hoc lleugerament, en
el Cami_ dels seglcs. L 'agulla de la nostra bru1xola-son mots del pœta-indicà
sempre, obstinadamenl, aqueix pol.
De la mateixa fais6, iniciat el nostre ressurgiment, Catalunya s'ha posat al costal de l'Europa essencial.
En ~ot ~l que P?rtem de segle, una
asp1rac10 ens agita de r enovaci6 clàssica. Potser, després de França, cap
més literatura hi ha a Europa, llevat
de la catalana, de tant rica bibliografia, de tan insistent propaganda, a
favor del classicisme. Ra6, seny, intel-ligència, humanisme, claredatheu's aqUi les nobles banderes, a
Paris i a Barcelona. Estem d'aco,·d
en el projecte. Perô, corn bastirem
l'edifici? Els clements mater ials sôn
esc9:sso~. Poquissims s6n els pobles ·
avu1 dia capaços de realitzar una
organitzaci6 clàssica de la vida i de
l'àn_ima modernes_. Alguns escriptors
pansencs han arnbat a sostenir que
sols els francesos hav ien guardat una
certa salut moral.
Jules Romains, ben altrament, ha
indicat una tesi, tal volta d'excessiva
benevolència envers nosaltres. Creu
l'il-lustre pœta que les nostres aspiracions espontànit's ens designen corn a
col-laboradors inmediats de la França.
c D'altres no'n trobarem - ha dit enlloc, tan ben dotnts corn a Catalunra: bon seny, optimisme, gust de la
vida. Tenen lot aixô els catalans,
sense l'èmfasi ni la lleugeresa meridionals tan justament odioscs pels
homes del Nord &gt;. Estimulats per
aquest elogi d'un home sense rctôrica,
pot estar segur Jules Romains que
nosaltres seguirem treballant amb la
mateixa fe al cortat dels qui adualment, en totes les arts, actuen a Europa per mantenir la lliure respiraci6
de l'esperit i per dreçar la gran època
clàssica que els temps ens lian preparada.
JOAN ESTELRICH

g3

aide à comprendre pourquoi Jules
Romain~ est déjà venu deux fois en
Catalogne et s'y est si bien trouvé.
Ce qui J'a conduit, sans doute, jusque
chez nous, c'est sa curiosité profonde
des villes à la physionomie originale
et puissante, comme Barcelone. Car,
selon sa propre définition, Barcelona
est « ville • avec intransigeance et
plénitude ; Barcelone tend à devenir
la c ville absolue&gt;. Notre œuvre nationale encore à son berceau l'a impressionné, comme ces cours d'eau
qui, à deux lieues à peine de leur
source, sont déjà des fleuves. Il a vu
comme à cette œuvre préside autant
le bon sens que l'enthousiasme ; q_ue
notre effort ne ressemble à rien moms
qu'à une tentative chimérique ; que
les bases en sont solides, conformes à
la tradition, encore qu'étrangères à
toute routine. Il a ressenti chez nous
cette impression qui ne se peut point
dégager de civilisations incohérentes,
à ~avoir: qu•~ meuble, une porcelaine, un tapis, un poème peuvent
aepartenir à un systéme commun
d humanité. Tout cela, il l'a confirmé
dans son idée que les Catalans sont,
aux confins du continent, des « hommes d'Europe&gt;, qu'ils ont toujours
maintenu le contact avec l'Europe
essentielle, qu'ils ont su, tout en conservant leur saveur originale, ne pas
f~fre « bande à part&gt; pendant des
s1ecles comme tels autres péninsulaires qui ont fait « bande à l'art&gt; pendant des siècles et se sont hvrés à des
influences extra-européennes. Il a toujours existé, en Europe, une sorte de
pôle de santé intellectuelle, qui s'est
légèrement déplacé au cours des siècles. Mais « l'aiguille de notre boussole&gt; - ce sont les propres paroles
du poète - a, toujours indique, obstinément, ce pole.
Pareillement, dès le début de sa
renaissance, la Catalogne a pris f&gt;lace
aux côtés de l'Europe essentielle.
Dans tout le quart - ou presque de XXm~ si~cle écoulé, se fait jour
une aspiration vers la rénovation
classique. Et aucune autre littérature
en Europe, après celle de la France
n'y a participé peut-être par une aussi

�JULES ROMAINS ET LA CATALOGNE

riche bibliographie, une aussi constante propagande en faveur du classicisme. Raison, bon sens, intelligence,
humanisme, clarté : voilà les nobles
mots de ralliement, à Paris et à Barcelone. Nous sommes d'accord quant
aux plans. Mais l'édifice, comment le
bâtirons-nous ? Les éléments matériels
font défaut. Et ils sont bien peu nombreux les peuples capables de mener
à bien aujourd'hui une organisation
classi4ue de la vie et de l'âme modernes. Quelques écrivains parisiens ne
se. sont-ils pas même ris&lt;j.ués à soutenir que les Français. étaient les seuls
à avoir gardé une certaine santé morale?
Jules Romains, avec peut-être une
excessive indulgence à notre égard, a
émis une thèse tout autre. L 'illustre
poète croit que nos aspirations spon-

ANTONIO MARICHALAR

tanées nous désignent pour le rôle de
collaborateurs immédiats de la France.
« Nulle part nous n'en avons trouvé,
dit-il, d'aussi bien doués pour cela
que les Catalans; bon sens, optimisme,
goût de vivre : ils ont toutes ces qualités, sans l'emphase et la légèreté
méridionales, si odieuses aux hommes
du Nord».

Jules Romains
Sa présence parmi nous

Stimulés pa1· cet éloge d'un homme
qui n 'a pas coutume de faire de la
rhétorique, Jttles Romains peut être
sûr que nous continuerons à travailler, soutenus par une foi commune,
aux côtés de ceux qui, actuellement,
dans tous les arts, s'efforcent de
maintenir en Europe le libre souffle
de l'esprit et de s'acheminer vers la
grande épo9-ue classique que les temps
ont préparee.
Trad. par Mathilde Pomès.

•

94

Era en Madrid, en la primavera
de 1922., y un grupo de amigos, que
inconscientemente se habia formado
en tomo al poeta, durante su breve
permanencia entre nosotros, regresaba lento después de decirle adi6s en
la estaci6n. Sin decidirnos a desmembramos defi.nitivamente, nos fuimos
acompanando unos a otroshasta nuestros portales respectivos y, una vez
separados quedamos, cada uno de
nosotros, debilitados, disminuidos,
con los bordes desgarrados y las aristas deshilachadas ... - pero claro es
el unanimismo nada tenia que ver en
todo esto y nuestro pensamiento se
enlazabra tan solo con el eje partido
de este nucleo al cual una brusca
arrancada de tren acababa de desligar.
Cuando, completamente solo, me
encontré en mi cuarto, me sorprendi6
evidenciar lo efimero de aquel desquiciamiento, pues le vi desaparecer,
poco a poco, para dejar paso - sin
paradoja - a una sensaci6n diametralmente opuesta : me empezaba a
sentir, en efecto, mas fuerte, mas intimamente cuajado y mas substancioso, hasta el punto de que en mi espiritu, lleno de ansiedad, pero también
de creciente firmeza, se formul6 netamente, esta prejunta : no estara precisamente, la eficacia del viage de Romains en su propria presencia y ella
mis ma ha podido ser bastante para
entonamos realmente, como un trago
de vino, rojo, caliente y cordial?
Esta primavera se habia iniciado
desapacible y revuelta estabamos,
seguramente, flojos, enturbiados, estragados también por las bebidas excitantes y artificiosas que habfan ser-

C'était à Madrid, au printemps de
Un groupe d'amis inconsciemment formé autour du poète pendant
son bref séjour parmi nous s'en revenait lentement, après lui avoir dit
adieu à la gare. Ne pouvant nous
résoudre à nous démembrer définitiv ement, nous nous raccompagnions
les uns les autres jusqu à nos seuils
respectifs. Nous étant enfin séparés,
chacun de nous se trouvait affaibli,
diminué, ses contours déchirés et ses
arêtes effrangées ... Toutefois l'unanimisme n'avait évidemment rien à voir
à cela. C'était seulement notre pensée
qui demeurait unie au pivot brisé de
ce noyau disloqué par un brusque départ.
Une fois dans ma chambre, complétement seul, j'eus la surprise de découvrir combien un tel amoindrissement
était éphémère. Je le vis même s'évanouir peu à peu pour faire place sans paradoxe - à une sensation diamétralement opposée. Je commençai
à me sentir plus fort, flus intimement
dense, plus substantie , à tel point que
dans mon esprit, encore anxieux,
mais pénétré d'une assurance de plus
en plus ferme, cette question se formula avec netteté : l'efficacité du
voyage de Romains ne consiste-telle pas précisément dans la présence
même de celui-ci et cette présence
n'a-t-elle pas suffi à nous donner du
ton, comme une rasade de vin vermeil, cordial et chaud ?
Le printemps s'était montré aigre et
mauvais. Nous étions sftrement affaiblis, troublés, empoisonnés aussi par
ses boissons excitantes et frelatées,
tervies à notre avidité par les profi•
teurs de la guerre, par les exploiteurs

95

1922.

�ANTONIO MARICHALAR
JULES ROMAINS, SA PRESENCE PARMI NOUS
vido a nuestra avidez los profiteurs
de la guerra, los explotadores de la
confusi6n, de ta mê!ée y de la per_eza
subsiguiente .. y la llegada de Roma.ms,
su estancia y su vida, en Madrid venia a ser a modo de inyecci6n necesaria, oportuna, saludable. Conociamos
de él sus libros ; escuchabamos ahora
su palabra ; pero era, mas que nada,
su presencia misma la que lograba
realizar esa aludida transmisi6n de
clasicismo que es, esencialmente, vida.
Veamos: Jules Romains es clasico
por esencia porque la sabrosa enjundia
de su temperamento, calido y sens1;1a_l,
esta regarda por la sangre de la v1e1a
cepa rabelesian_a ; de la ~a~ pura tradici6n, pero v1va y balhc1o~a, pues
es bien moderno y actual qwen realiza una revolucion poética y aporta
una afirmac~&lt;in constf1;1ctiva qi:e constituye un SIStema. (S1 yo hub1era de
e~licar el Unanhnismo, lo haria
sobre un mapa humano, de esos en
que el desollado muestra ~odas las
ramificaciones y dependenc1as de la
trama vital).
Es clasico, también, por potencia,
pues la recia estructura de este avido
perceptor ùe « p~tenci_as » esta ~ni~ada por un espfntu. v1goroso, 10:1nal,
estimulante : impuls1vo. Su clas1c1smo
esta siempre « en marcha» y va, como
alguien ha notado, propagandose en
derredor d~l mito que lo engendra.
El fuerte no es él que se abstiene,
por miedo a embriagarse, sino aquel
que bebe copiosamente y el vino no
se le sube a la cabeza, sino que se le
derrama por las venas y toni~ca su
trepidacion. Los ojos de Romam~ que
parecen saltarines, turbados, oscilantes prôximos a caer de espaldas... no
pie'rden nunca ese deste~lo de « luci&lt;;J.a
embriaguez » (mas_ luc1~a, para _el,
que la severa continenc1a) de_ q~en
sostiene y domina sempre - y s1 deJan
de mirar, no es para caér apagados y
rendidos, sino apartandose alegremente con la confianza plena, con la
despr:ocupacion de quien ha comprendido sobradamente.
Hemos, llegado, naturalme11:te, a
fijarnos en la persona de Romains, y

de la confusion, de la mélée, de la
paresse d'après.
L'arrivée de Romains, son séjour â
Madrid, se trouvait être ciuelque chose
comme une injection necessaire, opportune et salutaire. De lui nous ~onnaissions ses livres ; nous écoutions
maintenant sa parole ; mais, plus que
tout, c'est sa présence même qui opérait cette transfusion de classicisme,
lequel est, par essence, de la vie.
Jules Romains est essentiellement
un classique. La richesse savoureuse
d'un tempérament ardent et sensuel
s'abreuve chez lui au sang de la vieille
souche rabelaisienne, de la plus pure
. tradition, mais d'une tradition toujours
vive et toujours active. N'est-il pas
bien moderne en eŒet et bien actuel,
celui qui opère une révolution et apporte une affirmation constructive qui
est tout un système (si j'avais, moi, à
expliquer 1 Unanimisme, je le ferais
sur une carte humaine, sur une de ces
figures où l'on voit sur !'écorché toutes
les ramifications et toutes les dépendances de la trame vitale).
Classique, il l'est aussi par P1!-ÏSsance. La so!ide structure de cet avide
perceptêur cle "puissances" est animée
par un esprit vigoureux, jovial, stimulant, impulsif. Son clacissisme est toujours "en marche" et va, comme on
l'a fait remarquer, se propageant autour du mythe qui lui donne naissance.
Le fort n'es~ pas _celui qt:.i,_par ~:mr
de l'ivresse, s abstient de boire. '-' est
celui qui boit copieusement et chez
qui le vin ne monte pas à la tête, mais
se répand dans les veines et stimu~~ la
trépidation vitale.
Les yeux de Romains, on dirait
qu'ils sont titillants, troublés, vacillants, prêt à... rouler sous la table ;
mais il ne perdent jamais cette lueur
"d'ivresse lucide" (plus lucide, pour
lui, que la continence sévère) de c~lui
qui toujours reste ferme et donune.
S'il leur arrive de ne plus regarder,
ce n'est pas pour se reposer, éteints et
harassés, c'est pour se détourner joyeusement, avec cette entière confiance
et cette insouciance de ceux qui ont
compris de reste.

96

es que también es clasico por presencia
y aun esto : fisica y espiritualmente.
Su aspecto refleja las dos cualidades
tfpicas de la casta francesa : el perfil
penetrante, incisivo, de buscador inquieto, a la vez ironico y lirico, y el
cogote jocundo y sanguineo de robusto
tclemita placido, denso, nutrido. Su
espiritu ofrece, igualmente, esa « présence continue » que las cosas tienen
para él y que él tiene para las cosas,
a las cuales enfoca esa facultad, peculiar en él, de sentir directamente, que
diriase, al mirar toca, para gozar las
cosas mas y también para comprobar
la auténtica estructura de su forma.

•*•
i Qué habra de verdad eu estas reflexiones mlas? Jules·Romains, facétieux
y babil mœestro de optimos elementos
y " cuisine profonde ,, es hombre capaz de dar reiilidad a un mito. Cierto.
Pero un feliz encuentro, al poco cempo, vino a comprobarme la legitimiaad de todo lo expuesto.

Era, esta vez, en Paris ; una noche
en que, después de asistir a la clase
de técnica poética, ,cenabamos en la
Butte. Y cuando Jules Romains, frente
a mi, me sirvio un trozo de cordero y
lleno después mi copa, recordé aquella
transfusi6n de savia que habia entonadomi primaveramadrilenay me senté
mas hierte y mejor dispuesto para asimilar ahora el sabroso vino que él me
ofrecia, y poderlo pensar - sintiéndolo, plenamente, hasta transfigurarlo
en esplritu.
ANTONIO MARICHALAR

Il était naturel que la personne même de Romains retint notre attention.
C'est qu'il est un type classique. Son
physique reflète les deux qualités distinctives de la race françaue: le profil
pénétrant, incisif du chercheur inquiet,
ironique et lyrique à la fois ; la nuque
gaillarde, sanguine du robuste thélémite placide, dense, nourri.
Son esprit offre cette "présence
continue ' que les choses ont pour lui
et qu'il a pour les choses, cette faculté
de sentir directement, si particulière
chez lui et si forte qu'il semble toucher
du regard, comme pour mieux jouir
des choses et vérifier l'authenticité de
de leur structure formelle.

***
Quelle part de vérité peut-il y avoir
dans ces réflexions ? Disposant de
merveilleuses ressources et connaissant la "cuisine profonde", Jules Romains, facétieux et subtil maître, est
capable de donner la réalité à un mythe. Sans doute. Mais une heureuse
rencontre vint, un peu plus tard me
prouver le bien fondé de tout ce que
je viens d'eposer.
· C'était, cette fois à Paris. Nous
dînions un soir, sur la Butte, après le
cours de technique poétique, auquel
j'avais assisté. Jules Romains, assis
en face de moi, me servit une tranche d'agneau et emplit mon verre,
Je me rappelai alors cette transfusion
de sève qui avait bonifié mon printemps màdrilène et je me senti~ ~lus
dis_pos et plus fort pour assimiler
maintenant le vin savoureux 9u'il me
me versait, pour le penser, dans une
plénitude de sensation qui le transfigurerait en esprit.
Trad. par Mathilde Pomè•.

97

�MARIO PUCCINI

Romains et l'Italie
Romains non è un ignoto in Italia.

Ma mentirei per certo se dicessi che

•

la fama di Romains nei nostri circoli
lctterarii sia altrettanto vasta quanto
quella di Duhamel o di Proust. Dièo
nei circoli letterarii ; chè, quanto al
pubblico dei littori comum, l'ltalia
non ha fatto un passo avanti dal 1914:
cd è ancora, per dire un nome, a
Bourget. Ma b1sogna tener conto di
moiti fattori, e non solo littcrarii.
Dopo la guerra, infatù, dilago da noi
una lctteratura d'acatto, mediocre e
stanca: e tutte le esperienze dell'
anteguerra parvero dimenucate. Una
parte di coloro che ieri avevano spezzettato il mondo di Rimbaud, di Mallarmé, di Laforgue in un frammentarismo di maniera, ginochi di parole o
poco più, si dettero con la medesima
leggerezza al romanzo facile e procace, quale il gran pubblico domandava; mentre Paitra, la {&gt;ÏÙ seria d'intenzioni e d'ingegno, remtegrando le
csperienze dell' anteguerra; cerco di
reagire alla cattiva letteratura con una
disciplina di studio e di ricerca,
stretta c soffocata. E mentre il romanzo corne invenzione e scrittura decadeva fino al feuilleton, i pochi giovani che chiameremmo conservatori,
tornavano con un cilicio addosso alla
parolâ, decisamente votati a ritrovare
il senso dello stile, onnai trascurato
e stemperato dai {&gt;ÎÙ in una prosa
corrente e facile, di andatura giornalistica. Questa esperienza ebbe una
palestra combatuva ed esemplare
nella rivista La Rontk che si stamp_o
a Roma dal IJ19 al 19:12. Ma se l'efficacia polem1ca della rivista dette
frutti notevoli, non altrettanto diremmo dell' efficacia artistica. Il ritorno
a Leopardi ed altri sforzi della Ronda
per creare un lnovimento neo-classicista si frantumarono nella concezione

Romains n'est pas un inconnu en
Italie. Mais je mentirais assurément
si je disais que la renommée de Romains dans nos milieux littéraires est
aussi vaste que celle de Duhamel ou
de Proust. Je dis : dans nos milieux
littéraires, car, pour ce qui est de la
masse des lecteurs, l'Italie n'a pas fait
un pas en avant depuis 1914: elle en
est encore, pour citer un nom, à
Bourget. Mais il faut tenir compte de
nombreux facteurs, et non pas uniquement littéraires. Après la guerre,
en effet, ce fut chez nous ùne inondation de littérature de bric-à-brac,
médiocre et usagée : toutes les expériences de l'avant-guerre semblaient
oubliées. Une partie de ceux qui
avant 1914 avaient brisé l'univers de
Rimbaud, de Mallarmé, de Laforgue
en un« fragmentisme &gt; poncif, assemblage de mots ou guère mieux, s'adonnèrent avec la même légèreté au roman facile et piquant, que le grand
public réclamait; les autres, les plus
sérieux, les plus pleins de tafent,
complétant leurs expériences d'avantguerre, cherchèrent à réagir contre
la mauvaise littérature grâce à une
discipline d'étude et de recherches,
étroite et étouffante. Et tandis que le
roman - fond et forme - se ravalait
au rang du feuilleton, les quelques
jeunes écrivains que nous appellerons
conservateurs, en revenaient, le cilice
sur les épaules, à la recherche du
style, qui, négligé et délayé, n'était
plus qu'une prose courante et facile
de journaliste. Cette expérience littéraire eut un organe combatif et caractéristi9.ue dans la revue La Ronda qui
parut a Rome de 1919 à 1922. Mais si
l'efficacité polémique de cette revue
obtint des résultats notables, on n'en
saurait dire autant de ses résultats
artistiques. Le retour à Leopardi et

g8

ROMAINS ET L'ITALIE

medesima che ispirava gli scrittori
della rivista : i quali videro appunto
non un classicismo moderno e vivo
quale ci ha dato precisamente Ro~
mains, ma un classicismo freddo e
stilizzato: di ricalco, non di creazione.
Romains, per intenderci, raggiunge
una severa disciplina stilistica attraverso una densa esperienza di vita ·
laddove i neo-classicisti italiani dell;
vita e della realta non hanno (nè se
ne curano) alcuna visione o sensazion_e - e il loro sforzo si esaurisce essenz1a1mente nella parola : che si illumi!1a be!1si, . e acqu~sta. ':ita, ma di una
!llummaz1one e v1tahta non durevoli;
10 quanto la materia su cui si esercita
è troppo fredda e libresca. Da qui
l'_errore; e la conseguente incomprens1onc non solo del problema capitale
di un classicismo moderno, ma anche
dell' opera di certi scrittori stranieri
o nostri che lo venivano realizzando
davvero. Romains avrebbe dovuto
essere sentito dai rendisti : ma, se
anche essi lo avvicinarono, Îl loro interesse fu breve e momentaneo. Troppa umanità e vita crano infatù m
Romains, perchè essi si abbandortassero ad una tiduciosa ammirazione.
D'altra parte neppure il nostro Leopardi fu da loro intenso per quello
che era ; e sebhene vedessero gmstamente nella sua opera il centro vitale
dal qua le prenderc le mosse per creare
un classicismo moderno, essi ridussero la tragedia di Leopardi a una
tragedia di stile, impoverendolo, o
tentando, di tutto il suo contenuto
umano e morale. Questa mancata
adesione alla realtà annullo dunque
il più no bile sforzo di rinascita che
abbia avuto l'Italia dopo la guerra.
E bene si intende che, mancata questa comprensione da parte del gruppo
più vitale, poco o niente altri gruppi
o elementi di gruppo produssero.
Tuttavia, bisogna dire che se non
c'è ancora da noi un vero classicismo
moderno, e mancano per esempio
scrittori corne Romains, Gide, Proust
e Duhamel, germina o verzica nel
nostro terreno un' inquietudine latente
chc potrebbe da un giorno ail' altro
trovare i snoi artisti. Quello che Ro,

les autres tentatives de la Ronda pour
cr~er un mouvement oéo-classique se
br1serent sur la conception même
dont s'inspiraient les collaborateurs
de la revue : ils rêvaient en effet non
pas d'un classicisme moderne et vivant, tel que nous l'a donné précisément Romains, mais d'un classicisme
froid et stylisé : un calque et non
plus une création. Romains, précisons-le, se plie à une sévère discipline de style, mais l'applique à une
vaste expérience de la vie, tandis ~uc
les néo-classiques italiens n'ont (et
ne se soucient d'avoir) de la vie et de
la réalité aucune vision, aucune sensation. Leur effort s'épuise essentiellement sur les mots : ces mots s'éclairent certes et prennent de la vie, mais
c'est d'une lumière et d'une vie sans
durée, car la matière qu'ils recouvrent
est trop froide, trop -livresque. D'où
leur erreur, d'où leur incompréhension non seulement du probleme capital du classicisme moderne, mais
encore de l'œuvre de certains écrivains étrangers ou italiens qui étaient
en passe de réaliser cet idéal classique. Romains aurait dû être senti far
les écrivains de la Ronda, mais s ils
l'approchèrent, leur intérêt pour lui
fut bref et momentané. Il y avait en
effet trop de vie et d'humanité dans
Romains, pour qu'ils l'admirassent en
toute confiance. D'ailleurs, Leopardi
lui-même n'a pas été par eux admiré
avec justesse: ils virent bien dans
son œuvre le centre vital d'où pouvait
naître un classicisme moderne, mais
ils réduisirent la tragédie de Leopardi
à une tragédie du style, l'appauvrissant, ou tentant de l'appauvrir, de
tout son contenu humam et moral.
Ce refus d'adhérer à la réalité a réduit
à néant le plus noble effort de renaissance qu'ait connu l'Italie depuis la
guerre. Et l'on conçoit que, cette compréhension ayant fait défaut au groupe
le plus vital, les autres groupes ou
éléments de groupe n'ont nen produit
ou guère.
Toutefois il faut dire que s'il n'y a
pas encore chez nous un véritable
classicisme moderne, que si nous n'avons pas d'écrivains comme Romains,

99

�MARIO PUCCINI

mains ha realizzato nella sua opera
comincia sabbene con altri mezzi e
forme, ad esprimersi anche in altri
paesi, sopratuttô latini. Si veda !'opera
del nostro Pirandello, per esempio.
Non diresti che Pirandello sia un
unanimista; e pure lo spezzettamento
o trituramento ch' egli tenta della
realtà, se non lo porta a realizzazioni
di gruppi umam potentemente vivi
corne in Romains, gli dà almeno una
fisionomia curiosa e nuova; e Unamuno e Gomez De La Serna in Ispagna non hanno tentato il medesimo?
Chi legga Las nove/as es•mp/ares di
Unamuno trova appunto nel prologo
di questo libro una teoria che non è
diversa da quella che ispiro se non
tutta almeno gualche lato o momento
deU' opera di Romains ; chè anche
Unamuno non vede il dramma umano e l'individuo con la scolastica e
monotona opacità degli psicologi e
veristi ; ma ne studia e scopre le varie fü;ionomie attraverso la sensazione
non tanto della realtà apparente quanto della interiore ; e questa, corne
risultato di un' irradiazione vasta,
universale.
Certo Romains è oggi, tra i romanzieri occidentali, il più classico e
moderno ; in guanto esprime la vita
nei snoi aspem universali ed eterni,
ordinando la sua materia con un procedimento ed una tecnica elastlci e
nello stesso momento semplificativi :
si da raggiungere appunto quella reaiiHar_ione epica def dramma umano
che fu precisamente la conquista dei
classici del passato.
MARIO PUCCINI
Falconara Marche (Italia)

r8 marzo 19:13

Gide, Proust, Duhamel, germe ou
lève chez nous une inquiétude latente
qui pourrait du jour au lendemain
trouver ses artistes. Ce que Romains
a réalisé dans son œuvre commence,
bien qu'avec d'autres moyens et sous
d'autres formes, à s'exprimer dans
d'autres pays, et surtout dans les pays
latins. Voyez, par exemple, chez nous
l'œuvre de Pirandello. On ne {&gt;eut
dire que Pirandello soit unanimiste,
et pourtant l'émiettement, la trituration qu'il fait subir au réel, tout en
ne Je conduisant pas à des dalisations
de groupes humains, puissamment
vivants comme chez Romains, lui
donne du moins une physionomie
curieuse et neuve. Unamuno et Ramon Gomez de la Serna n'ont-ils pas,
en Espagne, tenté quelque chose de
semblable? Qu'on lise les Nove/as
Esemplares d'Unamuno et on trouvera
dans l'introduction de cet ouvrage
une théorie qui ne diffère pas beaucoup dè celle qui a ins{&gt;iré sinon toute
l'œuvre, du moins une partie de
l'œuvre de Romains. Unamuno ne
voit pas le drame humain etl'individu
à travers l'opacité scolastique et monotone des psychologues et des véristes; il en etudie et en découvre les
aspects divers à travers la sensation
non pas tant de la réalité extérieure que
de la rtalité intérieure, qui est pour
lui le résultat d'une vaste irradiation
universelle.
Certainement Romains est aujourd'hui, de tous les romanciers d'Occident, le plus classique et le plus moderne: il exprime en effet la vie dans
ses aspects universels et éternels, ordonnant sa matière selon une méthode
et uné technique élastigues et en même temps simplificatrices, si bien
qu'il atteint cette réalisation épique
du drame humain. qui a précisément
été la conquête des classiques du
passé.
Trad, par Benjamin Crémieu:r.

100

JEAN HYTIER

ODE
Quand la ville inquiète en mal:de son génie,
Souffrant que son destin rampât sur les genoux,
Implorai(l'horizon,
Quand son corps dispersé cherchait sa voix dans mille
Et, toujours en gésine, au hasard des cellules
Retombait impuissant,
Du fond tumultueux des Cévennes, un homme
Jailli du roc barbare et dans son front massif
Portant un dieu humain,
Accourut se pencher au-dessus des enceintes
Et, nommant leur sauveur aux foules inconscientes,
Cria : Jules Romains !
Tu fis souffler l'esprit_au plein des multitudes,
Trépider la conscience au creux des bâtiments,
Bondir le cœur des gares ;
Le théâtre et l~ port, la caserne et le -temple
Rassemblèrent soudain leur âme obéissante
Comme au bruit d'un tambour.
Tu donnas une forme à la tribu confuse;
Tu foulas son terroir comme un libérateur
Ou comme un conquérant.
La foudre de tes dieux est tombée sur les hommes ;
L'éclair de ton passage est inscrit sur l(monde
Et sur tes monuments.

IOI

�JEAN HYTIER

•

* •

Ton ouvrage est pareil aux orgues de basalte,
Harmonieux volcan dont la lave s'étonne.
La force bouillonnait au creuset du cratère,
Mais l'esprit la tira des entrailles terrestres
Et, fuseaux délivrés, et, parfaites colonnes,
La fit s'élancer vers le ciel!
Napoléon forgeait âprement la victoire,
Mais Gœthe par l'esprit lui donnait l'air facile.
Qui vaut mieux du César ou bien de l'Olympien?
Toi, tu voulus monter du combat à la cime,
Et tu voulus sept ans au roc de Cromedeyre
Que Corneille se fît Racine !

•••
Enfin ton plein génie gonfle une gloire forte,
Constructeur de cités !
Même en leurs cris jaloux mille crapauds te chantent:
Ecrase-les du pied !

ODE

Mais voici, joie et tempête
Mille jeunes cavaliers.
Sur des routes, d'autres troupes
Font miroiter l'étrier.
Que le vent, été viril,
Rafraîchisse tous les fronts,
Et qu'emplisse l'air salubre
Les poumons prêts aux vivats !
Les panaches, les écharpes
Sont un soleil dispersé.
Une ville qui t'attend
S'ouvre au loin comme un portail.
Et dans la foule unanime
Qui crépite en étincelles
Et de toi tire son feu,
Une main se dresse et vibre
Pour lancer, aigle invisible
De ton triomphe augural,
Le salut d'un homme libre
A ton char impérial.
JEAN HYTIER

Que les cœurs subjugués te louent ! mais dans le siècle

Seulement quelques-uns
Parmi tes monts abrupts bivouaquent sur les cimes
Où souffle la Raison .

•••

102

103

�Les Qyatre Premiers Numéros du Moulon Blanc
et la Presse
I

EN FRANCE
L'ACTION FRANÇAISE (25 Février 1923). Orion. LA DOCTRINE IJU "MOUTON BLANC" « Le troisième numéro du mouton blanc est riche en axiomes
irréprochables. Il, est beau de voir des écrivains, qu~ s_e veulent« avancés»,
graver cette enseigne sur la porte de leur revue. Vo1c1 les excellents principes qu'ils posent: (suit le résumé de la doctrine).
Ces bon~es généralitès sont so~tenues par ui:i détail judicieux et pertinent. Ce tran, par exemple: « Racme et Corneille observent une t'Sthi:tique générale commune, et diffèrent infiniment plus que deux néo-svmbolistes farouchement indépendants.,.
·
L'EcI,AIR. (19 décembre 1922) • Beau programme! Belles formules: ... Dans chaque numéro de la nouvelle revue, nous trouvons - entre autres pages fort
intéressantes - un tableau d'« erreurs» et de « véritéS&gt; qu'il nous sera toujours agréable de citer. »
L'HUMANITÉ (11 février 1923), Parijanine : LE MOUTON BLANC. « Je ne
crois pas que le Mouton Blanc se satisfasse de peu, qu'il ne tienne pas compte
de la substance des livres ... Tantôt je m'éloigne de M. Jean Hytier, r,rntôt
je me rapproche de lui ... C'est dire qu'en cet instant je règle mon attitude
sur la sienne. C'est alnsi que je lui rends hommage. Sa théorie et sa critique
m'intéressent beaucoup.
.
... Le troisième cahier de cette revue contient un ddicieux poème &lt;le
Chennevière : Le Chant du Verg-er. &gt;
LA Vrn LITT~:RAIRE (1•• octobre 1922) : « Marthe Esquerré signe une intéressante étude sur André Gide et le problème du style.»
REVUE CONTEMPORAINE (1•• Avril 1923) Léon Treich : « ... un parfait essai sur
Georg-es Chennev1ére. »
LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE (15 novembre 1922), Gilbert Charles : « ... présente le
plus vif intérêt. - Cette revue à une doctrine. - La revue est h1en laite et
tout à fait digne de l'intérêt le plus actif. C'est substantiel sans pédantisme ... &gt;
LEs PRIMAIRES (Février 1923), Guy Otte: « Ses ambitions sont grandes et nu:,les.
Dans une ode liminaire, crânement campée en vers de 9uatorze pieds, Jules
Romains nous présente «Jean Hytier et sa séquelle». D heureuses prl;miccs
dans les deux numéros du début. Nous suivrons avec intérêt ces gén.:reux
efforts tendant à faire naître une synthèse ordonnée du choas littéraire et
artistique actuel. »
' L'INDÉPENDANCE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE (Mars 19231: « une revl.le qui occupe
une place tout à fait à part, c'est Le Mout1;n Blanc. Revue d'avant-garde, le
Mottlon Blanc veut travailler à établir le classicisme moderne. C'est ce que,
dans chaque numéro, explique avec force J. Hytier, affirmant « la doctrine
du Mouton Blanc». Dans le numéro de décembre, ses affirmations sont
illustrées superbement par le poème de G. Chennevière: le Chan/ du Verg-er,
et, en janvier, par les Odes, de Paul Fiérens; le Mouton Blanc est de ces
revues qu'il faut suivre, car elles iront loin.»
L'ÉvEIL "l&gt;ES JEUNES (4 novembre 1922), Jean Desjardins: « De Gabriel Audisio...
des fra~ments d'un recueil: Hommes au Soleil... Il me plaît, aujourd'hui,
d'avoir a dire tous le cas que je fais de sa poésie chaude ... Enfin je signale
la large ètude de Mme Marthe Esguerré sur «André Gide et le problème
du style». J'en reparlerai, la question « Art, Vie et Beauté» étant toujours
d'actualité littéraire. »
BoNSOIR (12 février 19~3}, Charles Derennes: «Les bonnes lettres ... et les mauvaises. - Je ne parle pas d'unanimisme (ou de classicisme moderne) avec un
peu d'ironie, d'ailleurs affectueuse, pour donner un coup de patte - de ma
patte d'ours - à la jeune revue le Mouton Blanc, dont le dernier numéro
contient beaucoup de réflexions justes, ce qui est d'autant plus méritoire
qu'elles sont le fait d'hommes qui veulent fonder une école, que dis-je ?
une doctrine! .•. C'est pour Jean Hytier que je parle, à lui que je fais allusion.
Bon dieu de bon dieu, quand donc se déc1dera+on à comprendre qu'il n'y
a pas d'écoles, qu'il n'y en a jamais eu ... Il y a ce qui est beau d'une part;
d'autre part, ce qui est moche .... »

�LE PROGRÉS DE LvoN (6 octobre 1922\. R. Cantinelli: « une revue qui dès son
premier numéro ... s'impose à l'attention. M. Jules Romains l'inaugure par
un poème truculent, qu'accompagnent des articks bien pensés et nohlcments écrits.»
· LA GAZETTE DES ALPES (23 septembre 1922), Henry Petiot: « Aussitôt les principes que porte imprimés la page rose de garde sont appliqués : Gabriel
Audisio publie un fragment de son livre de poèmes qui vient d'obtenir le
Prix Primice-Mendès. •
(25 novembre) « Tout serait à citer ... et surtout l'excellent article d'André
Cuisenier sur les romans de Jules Romains. »
•
(24 février) «•••toujours intéressant et vivant. Jean Hytier expose comme
d'habitude la doctrine... tandis que l'illustre merveilleusement le beau
poème idyllique de Georges Chennevière : Le Chant d1, Verger. »
LE BoN PLAISIR, Toulouse (Février 1923). J. Léger. « Voici un très beau poème
idyllique d.e Georges Chennevière: Le Chant du Verger, qui possède un vrai
parfum de printemps. Les images multipliées et neuves sont d'une touche
délicate ... Oui, c'est un beau poème d'un grand poète. »
LA TABL.E RONDE, Arras (Mars 1923), Claude Kamme: « Applaudissons à cette
profession de foi et aux intentions dont elle témoigne. Le Mduton Blanc ...
pourra devenir le signe de ralliement des partisans d'une œuvre salutataire. •
LA MouETTE, Le Havre (Avril 1923) : « A. Maupré (Saône-et-Loire) ... paraît
superbement édité Le Mouton Blanc... On y trouvera une longue et délicate
poésie de Paul. Fierens; un im~ortant essai st!-r le poète Georges ChenneYière, par Rene Mauhlanc, et bien des pages rntéressantes. »
Luc1FER, Lyon (Décembre 1922) : « Fort belle étude des romans de Romains
par André Cuisenier. Notes très justes de Jean Hvtier sur le cl.assicisme, le
Je symbolisme, l'unanimisme. Er de Jean H ytter encore, cet « Edmond
Rostand ... » .
L'ANE D'OR, Montpellier: •· Une rubrique fixe d'~ Erreurs» en parallèle avec
celle des «Vérités» promet d'être souvent piquante. Heureuse idée. Dans
son ensemble le « Mouton Blanc» est fort intéressant et je serai très heureux d'en reparler. »
LA PENSÉE FRANÇAISE, Strasbourg: « •• .les Odes de Paul Fiérens plaisent.
LE RArn: L DE L'YONNE (4 février 1923), Henry Dalbr: « Cest une revue hardie et catégorique ... Je signale au passage ce be effort, et je vois grand
son avenir. »
JouRNAL DE CHAROLLES (Octobre 1922), Antoine Rigaud: « C'est une tentative
ùe la plus haute portée littéraire et dont toute la presse se fera l'écho. «
LA Vrn PROFESSIONNELLE, Sénonnes (Fév:ier 1923): « N'e~t-elle pas belle cette
doctrine qui entend « par le contact direct ave~ la. vie; moderne dans ce
qu'elle a d'essentiel, renouveler les thêmes et l msp1rauon »?
.t\.KHBAR, Alger (15 décembre 1922): « Le Mouton. Bl~nc... Sa cuisine de bon
goût veut être classique et moderne. Elle y reuss1t. »
,
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE; LA RE\'UF. FÉDÉRALISTE ; LA LIBERTÉ:
L'INTRANSIGF;ANT; LE JOURNAL DU PEUPLE; L'INTERNATIONALE; MANOMÈTRE i
CoMŒOtA ; LA DÉPÊCHE ALGÉRIENNE; LE SuD-EST RÉPUBLICAIN; LES EcR1Ts DU
NORD ; LES CAHIERS D'ICARE; LES BEI.1.ES-LETTRES; LE PETIT PROVENÇAL;
INTENTIONS; LA VIE UNIVERSLTAIRE; LA PAIX NATIONALE ; LE COURRIER CINÉMATOGRAPHIQUE ; LF- PROGRh DE SAÔNE-ET-LOIRE; LYON RÉPUBLICAIN; VIENT
DE PARAITRE; etc ...
ont
annoncé Le Mouton Blanc, reproduit, analysé, cité son manifeste, ainsi que ses
sommaires, ~ertains de ses textes, ses Erreurs et ses Vérités, discuté sa doctrine
et son espnt.
IJ

A L'ÉTRANGER
Les revues et journaux étrangers ont parfaitement compris le sens et la
portée de notre effort. Qu'ils en soient remerciés vivement ici.
BELGIQUE.
Dans le THYRSE, du 15 janvier 1923, G.M. Rodrigue présente
avec précision et cite en partie n&lt;?tre manife~te et le s?~maire des deux
prenners num( ros. Il nous souhaite de devenir un fort belier.

=

LES ECRITS ?U NoRD (Novembre 19n) , citent une partie importante du manifeste et signalent l'Ode de Jules Romains et l'article de Marthe Esquerré
« André Gide et le style au théâtre )),
Da~s Mrn1, J.J. van Dooren signale plusieurs fois le Mouton Blanc et ses
sommaires.

~

SUISS~. - GAZETTE DE LAUSANNF: (19 Janvier 19..13): « le Mouton Blanc a
p1u~hé 1~ns. s~n N° 3 quelq_u~s judicieux extraits de !'Histoire de M. Lalou.
J a1 pla1~1r a signaler cette Jeune et entreprenante revue de littérature et
d'art qui, dans ses études du mouvement contemporain fait une large et
juste place à Jules Romains et à l'ancien groupe de !'Abbaye. ))
ALLEMAGNE. :- D.\s KuNSTBLATT (Avril 1923), présente la revue et son pro·
gramme. Il aioute : « Le Mouton Blanc combat contre le romantisme et le
sensualisme, mais résolument aussi contre le faux classicisme ce néo-acad,·misme dans lequel un.! partie de la France littéraire et artistiq~e est tombée.»
CATALOGNE. - LA REVISTA a reproduit intégralement notre manifeste.
LA VEu DE CATALUYNA (7 janvier 1923), nous consacre un long article: LI:: MOl;TON BLANC. - « Par son programme, par son art de choisir par sa
sévère critig_ue étudiée, l'initiative du Monton Blanc nous sembie d'une
solide vocatwn à la durée . »- Voir aussi le numéro de Juillet de LA VEu.
EGYPTE. - L'EGYPTE Nou\lELLE et les CAHIERS DE 1.'OAs1s (Alexandrie) nous
signalent plusieurs fois.
ESPAGNE: - HoRIZOt:iT.E (15 déc_embre 1922), José Bergamin, dans u_n, excell~nt. aru~le ~ Class1c1smo », dit du Mouton Blanc que « son appanuon est
sigmficauve ».
Til Blas nons signale dans LA EPocA de janvier 1923.
HOLLANDE. - ~ET GETIJ (Jan\"Îer 1923) présente et commente l'effort de
nos deux premiers numéros.
NEwE ROTTERDAMSCHE COURANT daus un long article sur la « Trilogie
de Jules Romains (Les Copains, Donogoo, Le Trouhadec) » se réfère à
l'article d'André Cuisenier sur « Les Romans de Jules Romains» (M. B.
Oct. 1922).
ITALIE. - LA CUI.TURA: « Le Mouton Blanc .. . se définit, rien de moins,
«organe du classicisme moderne,, .... Nous verrons, puisque la revue est
écrite par des gens de talent et de goût, à en extraire quelques jugements
sur les contemporains. On lit ceci, que nous trouvons dans le fascicule
d'octobre et que nous ne pouvons pas ne pas appprouver, sur Henry
Bataille; c'est de M. Jean Hytier: « li commença ... ».
IL CoNSILIO (Avril 1923) : « Le Mouton Blanc que nous avons annoncé
dans le 1•• numéro continue à se publier à Maupré et avec beaucoup de
succès. Dans le dernier numéro nous avons lu quelques odes de Paul
Fierens et l'habituelle rubri 1ue distinguée que le rédacteur en chef Jean
Hytier écrit dans chaque numéro;« La doctrine du Mo1tto11 Blanc,,, destinée à résumer la pensée et l'art contemporains. Très belle dans sa concision est la synthèse critique de l'œuvre de Proust: « Explorateur d'un monde
qu'il n'a pas su ordonner» et excellente la défense du livre de Lalou, contre
lequel se dresse-ta banniere de l'orthodoxie parisienne. »
LETTONIE. - LAIKMETS présente le Mouton Blanc et son programme, et
reproduit les.passages essentiels du manifeste.
TCHÉCO-SLOVAQUIE. - Dans la REVUE FRANÇAISE DE PRAGUE que dirige
Daniel Essartier, René Maublanc dans une longue et pénétrante étude
« Vers un nouveau classicisme», présente excellemment 1e Mouton Btanc,
cite presque en entier son maniteste, et expose avec une justesse remarquable les conditions d'un classicisme moderne. L'effort du Mouton Blanc
trouve ici un interprète fidèle et précis. René Maublanc ajoute enfin :
« On dira: autre chose est de concevoir, autre chose de réaliser. Certes, et
je ne prétend point que cet effort si digne de remarque remplira son grand
dessem. Du moins la nouvelle revue s'annonce-t-elle vivante et variée. Les
deux premiers numéros contiennent des articles sur André Gide, J. Portail
des vers de Romains, de Gabriel Audisio, de Franz Hellens, une pénétrante étude d'André Cuisenier sur les romans de Jules Romains. Il contient
aussi la « doctrine du Mouton Blanc» des pages où Jean Hytier, avec le
dogmatisme tranchant du doctrinaire, mais aussi avec un bon sens souriant,
pose ses principes esthétiques en des formules frappantes et fortes.»
« ... Le Mouton Blanc, lui, a son hut : comme autrefois le Mercttre de
France, plus récemment la Nouvelle Revue Francaise, il naît pour défendre
une doctrine littéraire. Il lutte, donc il vit. ~

�Spécia::-1
Duplicmeur:- de toute-.; Marque..; 1

AGRANDISSI:\ IENTS

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ADRESSER LES MANUSCRITS A JEAN HYTIER

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                <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1752559&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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                <text>Le Mouton Blanc, 1924, No Último, Noviembre</text>
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                <text>Subtitulado "órgano del clasicismo moderno", Le Mouton blanc imprimió siete números entre septiembre de 1922 y noviembre de 1924 (primera serie: septiembre de 1922 a enero de 1923; segunda serie: septiembre-octubre de 1923 a noviembre de 1924). Su título hace referencia al cabaret Le Mouton blanc (rue Saint-Denis en París) que alguna vez frecuentaron Racine, la Fontaine, Molière y Boileau. Esta publicación fue editada primero en Lyon por el crítico literario Pierre Favre, luego en Maupré, en Saône et Loire, por Marthe Esquerré. Pero esta revista de estilo clásico fue ante todo obra del escritor y crítico literario Jean Hytier (1899-1983)</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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