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                    <text>Nº 2. -

REVUE

Jo Décemhre

1922.

Directeur:

F. STR0WSKI
Professeur

a la Sorbonne

DES

CouRs

Prix du Numéro : 3 francs

ET

CON FÉREN CES
La Re'\-·ue parait le 15 et le 30 de chaque mois
du 15 décembre au 30 juillet
Les Cours et Conférences publiés sont rédigés par les professeurs
eux-memes, ou sous leur direction.
Gustave LANSON

Le XVIII• siecle el ses principaux aspects.

!17

Les théorits de l' Induction et de l"Expé•
rimentation suite). . . • • • .
Le Capitalismo en France au XVI• siecle.

1 lt
128

Lef')ns sur l' histoire de la' littératurt latine
(suite) . . . • . . • • • . . •

t:l!I

Le théátre romantique, de Dumas pero a
Dumas fils (suite et fin). . . . • •

147

Dir(..-ctcur de l'Écolc Kormale

M. LALANOE
Proíe.sse:ur

a

la Sorhonne

Henrl HAUSER
Profcg,;eur i la Sorhonne et au Cons,rvatoire dl.'I Arts et ~létiers

Abbé LEJAY
:'llembre de rlnstitut
Profeueur ñ l'lnstitut catholique

A. LE BRETON
~lailrc de Coníérences it la Sorbonne

Jean POMMIER
Chorgé d, Courall l'Universitéd'Amsterdom

Augustln FLICHE
l 'rofess,ur

a

l°Univel"9ité de MootpeUier

BIBLIOGRAPHIE

Renan, essai de bibliographie intelltctuelle
(suite) . . . • . • • . .
La crise uligieuse depuis lamort de Grégoire
T' I ! ju~qu'a r auentment d' Urbain l l
(1085-1088) (suite). • . .
La pensée el l, langagt, ¡,ar Ferdinand
Bruno/ ((;, ,U.). • .

.

.

.

169

• • •

177

L' Espagnr et le romantisme franrais, par
Ernest .lfartinencht (.Uax Doriztaux). .

180

PA,Rl S
BOJ Vl N &amp; Oe, Éditeurs
3 el 5. rue Palatine (V1•)
Télépbone Fleurus 07-88 -

161

Compte cheques postaux Paris n• 1604

Tous droits de traduction er de reproducrion réservés.

��BIBLIOTECA CENTRAL
U. A. N. L
ANCIENNE LIBRAIRIE FURNE. -

BOJVJN &amp; Ci•, Édit.eurs
COMPTE CHÉQUES POSTAUX, PARIS hº 1604

TÉLÉPHONE FLEURUS 07·88

3 &amp; 5, - Rue Palatine -

PARlS (VI•)

24•

REVUE DES COURS
ET

30

ANNÉE (1" Súi.c}

DÉCEMBRE

REVUE BIMENSUELLE

CONFÉRENCES

DES

Para1ssant le 15 et le 30 de chaque mois
(du 15 décembre au 30 juillet)

COURS ET CONFÉRENCES

\

ABONNEMENT,

UN AN

DJRBCTEUR :

1 France . .
1 Etranger. .

.
.

40 fr.

.
.

1922

ll. F. STROWSKI,

Professeur

a la Sorbonne.

46 fr.

Le Numéro formant un fascicule in-8° de 96 pages : 3 fr.

Le X VIIIº sieele
et ses principaux aspects

LISTE DES PRINCIPAUX COURS
qui seront reproduits dans la Reuue, en 1922-1923
EDOUARD LB Rov, Membre de I' lnstitut, Professeur au Col/ége de Franco: Les
principes del'analyse mathématlque. - P. Rm.ouv1N, Maitre de Conférences
á la Sorbonne : Les origines immédiates de la guerre. - FoRTUN.,T
STROWSKI, Professeur á la Sorbonne : Alfred de Vigny. - LAI.ANDB, Professeur
á la Sorbonne : Les théories de l'induction et de I'expérimentation. MARTINO, Professeur d l'Université d'Alger: La poésie symbollque: Verlaine.
G. CoHBN, Professeur á l' Université de Strasbourg : Ronsard, sa vie et son ceuvre. - Po11MIBR, Chargé decoursá l'C.:niv,rsitéd'Amsterdam: Biographie intellectuelle de Renan . - FucaB, Professeur á l' Université d, Montpellier : La crise
religieuse depuis la mort de Grégoire VII jusqu'i\ l'avenement
d ' Urbain II. - AlleÉ LBJAY, Membre del' lnstitut, Professeur a l' Institut catholique : Lec;ons sur l'histoire de la littérature latine. - LA.Tunos, Professeur d la Faculté des Lettres de Montpellier : La poésie dans leá Bucoliques.
- HueBRT, Mailre de Conférences d l'Université de Lil/e: Cours de Pédagogie.
- f&gt;oucBT, Professeu1· d la Faculté des Lettres d'Alger: Le regne de Louis XI.

- Des le~ons de MM. Lanson, Sorre, Brunot, Vulliod, Hauser, Moreaux, Prentoul,
etc.

VIENT DE PARAITRE CHEZ LES MÉMES ÉDITEURS :

BIBLIOTHÉQUE DE LA REVUE DES COURS
EDMOND ESTEVE
Professeur l la Faculté des Lettres de Nancy

LECONTE DE
L'HOMME

ET

LI SLE

L'CEUVRE

Un volume in-16 broché.

7 fr

Lec;oo d'ouverture,
prononoée a la Sorbonne le 13 décembre 1922, pour
l'inauguration de la chaira Alphonse Peyrat,

Par GUSTAVE LANSON,
Direcleur de l'École Norma/e el titutaire &lt;ie celle chaire.

En inaugurant la chaire Alphonse Peyrat, consacrée a
l'Histoirc littéraire du xvnie siecle fran&lt;1ais, je veux d'abord
remercier la marquise Arconati Visconti qui a pris l'initiative
de cctte magnifique fondation ; M. le recteur Appell, le conseil
de l'Université et la Faculté des Lettres qui ont accueilli l'offre
libérale d e la marquise Arconati Visconti, et M. le ministre de
l'lnstruction publique qui a signé le décret de fondation et
nommé le premier titulaire.
C'est un tres grand honneur pour moi d'avoir été appelé
a occuper cette chaire, ce sera pour moi un grand regret de
ne pouvoir, au moins présentement, l'occuper effectivement ;
mes fonctions actuelles m'obligent a me contenter d'en inaugurer
seulement l'enseignement dans cette séance. Le cours et les
conférences seront faits par M. Daniel l\Iornet que la Faculté
a désigné, et que je n'ai pas besoin de vous présenter ; ses beaux
travaux sont connus de quiconque s'intéresse a l'histoire des
idées et de la sensibilité fran~aises au xvuie siécle.
7

MM. J.-F. OURTH &amp; E. GARDAX
PUBLICITÉ

régisseurs exclusifs, 154, Bd Haussman, P ARIS l'lll•
TÉLÉPHONE

ÉLVSÉES

51 - 96

�98

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

La Marquise Areonati, a qui nos Académies, nos_Dniv:~rsités,
et surtout l'Université de Paris, ont été tant de fo1s déJa redevables de généreuses fondations, a voulu que cette chaire fut
créée en mémoire de son pére Alphonse Peyrat, dont le nom y
demeurera attaché.
Alphonse Peyrat, publiciste de tal~nt, jour~aliste _vigo~reux démocrate et libre penseur convamcu, apres avoir fa1t
une ~pposition ardente a l'Empire, fut l'un des fondateurs de
la République, dont il se faisait une fiére idée, ~~ute ~t pure.
II refusa d'etre ministre ; il accepta seulement d etre scnateur.
Ce fut une forte intelligence, une ame incorruptible. _
II vécut pauvre, sans compromis et sans org_ue1I. ~omme
il venait de perdre sa mére, un journaliste d~ ~ro1te,_ qui ne le
connaissait pas personnellement, et avec qm 11 av_a1t eu ph~s
d'une polémique, M. Laurentie, accourut chez lui._ II sava~t
Peyrat sans ressources _et venait lu~ o~frir de quo1 p~urvoir
aux obséques : « J'y a1 pourvu », lui d1t Peyrat en lm montrant un rayon vide de sa bibliothéque. !l ~vait _vendu un
ouvraoe précieux. Ces deux adversa1res etaient dignes de se
comp;'endre ; l'un ne s'étonna pas de l'offre, ni l'autre du refus.
On sent du respect autant que de !'estime intellectue(le da1'.s
les lettres qu'adressaient a Peyrat les_ aut~ur~ _dont ~l ava1t
critiqué les reuvres. Juste aux adversaires,_ 11 eta1t _séverement
sincere avec les amis. Il ne leur consenta1t pas meme, quand
il ne pouvait les approuver, la conces~io~ facpe du silence:
Vous imagincrez aisément ce q~e pouva1t etre ~ homme a q~1
Guizot écrivait: « Je crois a la pmssance de la vér1té entre honnetes gens » ; et Victor Hugo : &lt;t C'est. m~e ~oie pour m~i, dans
l'épreuve que je traverse, de me sentir mtimement uru par la
pensée a un homme tel que vous ... Votre éloquente~ntrépidité
fait de la lumiére » ; Et Renan : « Vous venez de réahser ce que
j'aurais voulu faire ,, ; et dont Ju!~~ Ferry disait, au ~o~ent
ou la mort l'enleva : &lt;t Ce fut au milieu des éprem.-es qui n ont
point été épargnées a ma vie publique, dans les jours des plus
rudes combats comme aux jours des déceptions, une force, un
secours, une fierté singuliére, de me sen~ir en co~t~nte communion avec ce noble esprit, de trempe s1 fine et s1 v1goureuse,
et de si parfaite bonne foi. Son amitié était un support, son
estime une récompense. Il ne m'a refusé nil'une ni l'autre. J'en
garderai toute ma vie le précieux souvenir. &gt;&gt;
La Révolution et le xvuxe siécle avaient formé !'esprit

LE X\'JIIe SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

99

d 'Alphonse Peyrat. Malgré sa sympathie pour Robespierre, il était
le disciple de Voltaire et des encyclopédistes plus que de
Jean-Jacques Rousseau.
Aprés 1870, pendant les jours de l' Assemblée Nationale,
dans le trajet quotidien de Paris a Versailles, Peyrat émerveillait journalistes et députés par sa connaissancedu xvnxe siécle.
« Il avait lu, nous dit Henri Brisson, des Mémoires qu'on ne
lisait déja plus, et des manuscrits qu'on ne lit pas encore ; il
abondait en détails sur la société de ce temps ; il ne tarissait
pas d'anecdotes ; il ne recherchait pas les histoires un peu salées,
il ne les écartait pas davantage, si elles achevaient de peindre
un caractére ou les mreurs d'une époque ... &gt;&gt; Mais il saisissait
surtout le sérieux de ce siécle a travers l'agrément írivole, le
persiflage léger, et la bouffonnerie insultante ; des gamineries
les plus folles de Voltaire, qu'il nommait « le patron », il savait
extraire et détacher l'idée grave, la pensée humaine et civilisatrice. Voila pourquoi, entre toutes les fondations possibles,
la filie d'Alphonse Peyrat a choisi le xvuxe siécle fran~ais pour
y attacher le nom de son pére.

II
Gardons-nous de déprimer les autres siécles ; je ne répéterai
pas avec Michelet : • le Grand Siecle, c'est le xvuxe siecle que je
veux dire ». Le xv,ie siécle est grand aussi ; grand encore « le
stupide x,xe siécle ». Mais le xv1e, et le xme, et le x1ie,ne sont-ce
pas aussi de grands siécles ? Nous comptons actuellement
huit cents ans aumoins d'activité littéraire; je crois bien que de
ces huit cents ans, il n'y a que les cent ans écoulés de 1350 a
1450, - la période de la guerre de cent ans-,qui ne méritent
pas le nom de Grand Siecle. Disons done seulement que notre
xvuie siécle est un grand siécle, égal aux plus grands, et qu'il
offre un champ immense a l'étude, une infinité de problémes
passionnants a la curiosité.
Je ne m'arreterai pas a faire valoir l'intéret que présente le
mouvement des idées qui s'est exprimé dans la littérature : il
suffit d'évoquer les noms de Voltaire, de Montesquieu, de
Diderot, de Jean-Jacques Rousseau, des Encyclopédistes. Les
idées que tous ces écrivains ont inventées, développées, vulgarisées, ne sont-ce pas, - qu'on les aime, ou qu'on les déteste,
- les idées par lesquelles nous sommes aujourd 'hui gouvernés ?
Nous les trahissons peut-etre souvent dans notre vie politique
et sociale, mais nous sommes obligés de, les proclamer d'autant

7 / 8/

�100

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plus haut que nous les trahissons davantage ; et la minorité rncme
qui les répudie dogmatiquement, en réclame tous les jours
pratiquement les bénéfices.
Les idées du xv11ie siecle, ne sont-ce pas les idées qui ont
révolutionné l'Europe et. organisé le monde au x1:,..e siécle ?
Ne sont-ce pas les idées qui, partouL, onL redressé les peuples
opprimés et formé les conscienccs des peuples libres ? Ne sonl-ce
pas les idées qui viennent de rallier presque toutes les nations
civilisées au drapeau de la France ? La justice et le droit qui
ont concilié á nolre cause les trois quarts de l'humanité, ne
sont-ce pas la justice et le droit qu'avait définis la philosophie
Iran&lt;_;aise du xvme siecle ? 11 est caractéristique que toutes
les idées organisatrices du monde moderne sont partout, ou
redoutées cL maudilcs, ou embrassées rt célébrées sous le nom
d'idées francaises.
Non moins important que le développement de la philosophie sociale cst celui de la philosopbie scientifique. Les écrivains
d. les gens du monde font de l'étude des sciences une partie
nécessaire de la culture humaine ; et l'exposition de la science
t.levient comme une fonction propre de la littérature. 11 e~ résulte
quelques-uns des chefs-d'reuvre originaux du siede: les ELémenls
de La philosophie de Newlon, les Pensées sur l'inlerprélalion de
la Nature, l' Hisloire nalurelle.
On accuse, non sans raison, ce siécle d'avoir édifié trop íacilement des systémes, d'avoir abusé de la généralisation eL de
l'a priori. Cependant il est Vrai que, dans ces erreurs, le xvm•siéclc
se démenL plus qu'il ne s'exprime. Sa caractéristique, lorsqu'on
le compare au siecle qui l'a précédé, c'est la grande place qu'y
prennentl 'observation et l 'expéricnce. C'est alorsquecommencent
a se constituer et a se développer les sciences physiques et naturclles, dégageant leurs métbodes propres, faisant effort pour
éliminer la métaphysique et l'a priori; c'est alors que se font
des tentatives, aussi fécondes pour !'avenir qu'imprudentes el
prématurées dans le présent, pour organiser les sciences morales,
historiques et sociales sur le type des sciences physiques et natuPelles, et sur les memes bases de l'observation et de l'expérience.
Le meme esprit pénetre jusque dans la théorie littéraire, et,
par l'introduction de la notion de relativité, fait peu a peu sortir
de la critique dogmatique du xvue siecle, l'histoire littéraire
et l'histoire comparée des littératures, que le x1xe siécle achévera de constituer.

III
Toute cette effervescence d'esprit, cette création abondante

LE

xnne

SIBCLE ET SES PRINCIP.\UX ASPECTS

101

d'idées, ce refus de dormir sur l'oreiller des traditions, cet impitoyable examen des vérités anciennes, cette course infatigable
aux vérités cachées·, cette soif que rien n'apaise de certitude
rationnelle et de progres, tout cela, on ne le refuse guere au
xvnie siécle ; tout au plus en conteste-t-on la bienfaisance. Mais,
bien souvent, J'opinion a été émise meme par de sinceres admirateurs de l'reuvre pbilosopbique du xvme siecle, que le développement excessif du rationalisme et de l'analyse a été funeste
a l'art et a la poésie, et que, du point de vue proprement littéraire, le siécle de Louis XV a été un siecle de décadence, un reflet
affaibli du siécle de Louis XIV. Voltaire l'a dit et redit : on l'a
pris au mot plus qu'il ne l'eut voulu. On flélritlegoutdu xvnie siecle du nom de pseudo-classique. Je ne suis pas moi-méme tout
a fait sans reproche sur cet article.
11 n'est pas niable que le xvnie siecle a été inférieur au xvne
dans tous les genres que celui-ci avait portés a la perfection.
Corneille, Racine, Moliere, Pascal, La Rocbefoucauld, LaBruyere,
Bossuet n'ont pas d'égaux dans les genres qu'ils ont cultivés.
Le xvme siecle acceptait leurs chefs-d'reuvre comme des modeles;
et c'est pour cela qu'il y restait inférieur. L'imitation n'atteint
jamais ce qu'elle se propose d'égaler.
Je ne ferai pas non plus un grand mérite au xvme siécle de
ce que la Henriade est tout de méme quelque chose de mieux'
que le Clovis de Desmarets ou la Pucelle de Chapelain. Ce n'est
pas dans le noble et l'héro:ique que triomphc le gout des régnes
de Louis XV ou de Louis XVI, pas plus en littérature qu'en
peinture ou en sculpture.
Mais partout ou il ne s'agit que d'etre aimable, fin, élégant,
piquant, spirituel ou tendre, tant que I'on reste dans J'ordre du
souriant, du délicat ou du délicieux, tant que la force méme
et la profondeur peuvent s'exprimer en aisance, grace et légereté, le xvme siecle atteint a une perfection d'art, différente de
celle du xv1ie siécle, mais égale. Surtout dans les voies et dans les
genres ou ni l'antiquité ni l'age précédent ne lui imposent l'imitation. C'est pour cela qu'il íait plus dans la Comédie ou
Marivaux et Beaumarchais ne suivent pas Moliere, que dans
la Tragédie ou Volt.aire est obsédé de Racine.
Les Considéralions sur La Grandeur el la Décadencedes Romains.,
l' Esprit des Lois, 1' Essai sur les Mreurs, le Siecle de Louis XI V.,
Candide, la Vie de Marianne, Manon Lescaut, Le Neveu de
Rameau, des Facéties de Voltaire en vers ou en prose, telles que
le Pauvre Diable, le PolPourri, ou la Conversation de M. l' I ntendani
des Menus en exerciceavec M. l' abbé Grizel; certaines parties de la

�]02

LE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

NouvelleHélolse , des Confessions et des Réveries:
, autant de chefs..
d'reuvre, a n'en considérer que la forme, d un art auss1 mcontestable que l'art de Watteau, de Fragonard et de Latour.
Cet art ne détonne et ne fléchit que lorsque l'emphase en altere
la pureté, lorsqu'on veut le contrain~re a~ poses orgueilleuses,
comme il arrive a Buffon, aux gesticulat1ons effrénées et aux
effusionsintempérantes, comme il arrive a Diderot eta ~ousseau.
11 y a meme une poésie du xvnie siecle. Le Rom~ntisme _nous
l'a trop longtemps fait oublier ; il identifiait poés1e_ et lyr1sme,
et le lyrisme avec une éruption déréglée de pass1ons trucuJentes.
Sur cette idée théorique, que d'ailleurs la pratique de plus
d'un romantique a tempérée,il est aisé de nier que le xvnie siécle
ait créé de la poésie ; mais, aujourd'hui, ne sommes-nous pas
mieux préparés a sentir ce qui circule de poésie vraie, ,quoique
discréte dans les vers de Voltaire et de beaucoup d'autres ?
Sans do~te,il y a beaucoup d'incurable prosa'isme danslesinnombrables productions en vers de cet~ époqu~ ; il y a beaucoup
de clinquant et de bijoux faux ; ma1s parm1 tout ce fatras, on
découvrirait des mélodies légéres, des airs vifs ou tendres o~
J'émotion se voile de badinage, ou l'esprit, l'ironie, le pers1flage, laissent passer un peu d'ame, et chantent en rythmes
greles, mais charmants. La poésie pureet ab?olue ne se re~contr!
pas au xvIIie siécle: c'est entendu, est--elle si fréquen~ -~illeurs .
L'esprit et la raison se melent partout a la sens1b1lité et a
J'imagination ; il en résulte un équilibr~ exq~is et bien. fran1
gais des facultés littéraires, dans lequel l mtelhgence ~omme.
Le xvnie siécle met fin au mouvement de la Rena1ssance; la
Querelle des Anciens et des Modernes est la liq~ida~ion_ de la
grande entreprise de Ronsard et de Du Bellay. L ~bqmté ~st
enfin digérée, et l'Italie. Tout ce qui, selon la mentahté franga1~e
du temps, pouvait etre assimilé, a été assimilé. Les grands écr1vains du régne de Louis XIV avaient su crééer un bel art a
l'antique, et pourtant tres frangais. En devenant des mode~es,
Ieurs cheís-d 'reuvre auront beau agir par leur aspectgréco-romam :
Je caractére national, qu'ils fortifiaient, l'emporta.
Si bien que, aprés les deux siécles pendant lesquels la France
s'était mise a l'école de l'antiquité, le xvnxe siécle se trouve
rejoindre le xve et le début du xvie, avant l'invasion de l'~?manisme. II rejoint meme, encore par dela, le xneet le xnie siecles.
Je veux dire que les qualités qui, aux belles époques _d~ moyen
~ge, avaient été les qualités fondamentales et caractér!stlques ~e
nos prosateurs et de nos poétes - clarté, légéreté, grace, espnt,

,.

xvn1e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

103

ironie, lumiére, netteté, ríen d'outré, de tapageur ni de vertigineux - ces qualités se retrouvent celles de notrexvniesiécle,
épurées et affinées par le contact prolongé des anciens. Pour
la phrase et le style, le xvnie siecle (celui de Voltaire, non pas
ccrtes celui de Rousseau}, dans ses limites comme dans sa perfection, est un retour a la pure tradition frangaise ; c'est en
ce sens, quoi qu'on ait dil, le plus frangais des siédes, depuis
le xme.
Je ne voudrais plus meme accorder aujourd'hui que, pour la
grande poésie lyrique, ce temps ait été aussi radicalement stérile et inintelligent qu'on l'a cru. Le rationalisme sec et prosaique dont on fait sa marque distinctive, et qui régne en effet
dans la multitude de ses productions inférieures et dans quelques
&lt;euvres de haute valeur intellectuelle,ce n'est pas Je xv111e siecle
qui l'a inventé ; il l'a hérité du xvne.
N'est-ce pas Descartes, bien ou mal entendu, tel en tout cas
qu'on l'entendait vers 1680 ou 1700, qui a orienté les esprits
vers l'intellectualisme pur et l'analyse desséchanle ? N'est-ce
pas a la fin du siecle de Louis XIV qu'a sévi cette critique des
géomeires que Mme Dacier dénongait comme un fléau- pour la
poésie, et qui, dans la querelle des Anciens et des Modernes,
prétendant soumettre le gout a la raison, détruisait, d'abord
l'autorité des anciens, ensuite jusqu'a la notion meme de poésie?
N'est-ce pas le public du xvue siecle qui, aprés 1650, se montrait de plus en plus réfractaire a la poésie, et de plus en plus,
ne demandait aux vers que les qualités d'une bonne prose ?
C'était celles que l'on admirait cC'mmunément chez La Fontaine,
dont on ne goulait la pure poésie que comme un« je ne sais quoi,,
qu'il ne fallait pas songer a expliquer.
L'époque antipoétique de notre nalion cst véritablement
celle qui va de 1680 a 1730. Lé.)!vme siécle, qui n'a pas créé ce
courant de prosai'sme, a fait un effort continu pour retrouver
la poésie. Toutes les innovations qui disloquent la tragédie,
celles de La Motte, de Voltaire,de De Belloy, de La Harpe ou
de Ducis, ont pour objct d'y réintégrer la poésie épique ou lyrique,
dont on prend l'idée tour a tour dans Aihalie, a l'Opéra, dans
Shakespeare, el chez les Grecs. Young, Ossian, Thomson, Haller
et les Allemands servent ~ amuser cette faim de poésie que
nos vers ne satisfont plus. Qu'est-ce que la critique de Diderot,
sinon un examen des raisons pour lesquelles la grande poésie
était alors impossible en France et une recherche des conditions
dans lesquelles elle pourrail:. rena'.itre ? II y a bien autrc chose
&lt;fans cette critique ; mais cela y est.

�104

RE\°t;E DES COURS ET CONFÉREXCES

Dés le début du xvIIie siécle, la sociéLé frangaise comprit
l'erreur et le danger du rationalisme absolu, la nécessité naturelle et la beauté morale de l'activité sentimentale. On s'appliqua
a sentir, doucement, délicieusement d'abord ; orageusemenb,
frénétiquement ensuite; eL, a force de s'exercer au scntiment,
nos Frangais ravivérent en eux la capacité de sentir. ll y a la
un cas, qui n'est pas unique dans notre histoire littéraire, ou l'on
voit la raison tracer la voie au génie, et la volonté réfléchie
précéder l'activité spontanée. Ceci nous explique, remarquons-le
en passant, pourquoi si souvent, au xvn1c siécle, l'cxpression
de la sensibilité nous parait fausse, artificielle et déclamatoire ;
elle traduit moins l'émotion que la volonté d'etre ému.
Le romantisme s'est ainsi préparé chez nous pendant ce
siécle ; et l'on a le droit de dire, J\1. Mornet l'a bien montré,
que les états romantiques de sensibilité et de gout ont été définis
par la critique, mieux encore, vécus dans la société avant 1789,
a partir surtout de 1750.
11 y eut alors meme des essais d'expression pittoresque
ou plastique que résume pour nous le nom d'André Chénier.
Personne n'ignore que, Chénier mis a part, toutes les tentatives de restauration d'une grande poésic avortérent alors ;
un obsLacle infranchissable fut opposé a tous les efforts par
les regles, les bienséances, les conventions de toutes sortes, et
surtout par la fausse conception de l'usagc de la langue. Mais
les réussites furent moins rares dans les genres oi.t le xvne siecle
avait laissé moins de modeles et moins de regles ; c'cst pourquoi
la poésie (sauf la poésie légere) déserta le vers, et se réalisa
dans la prose. Les thémes romantiques et lyriques abondent,
on le sait, chez Rousseau et chez Diderot.

IV
Le champ des études, déja si vaste, comme on voit, s'élargit
encore immensément pour !'historien littéraire du xvnie siecle,
si l'on veut bien ne pas considérer la littérature en soi, comme
l'expression d'un type abstrait de vérité ou de beauté, mais
l'étudier dans la vie, et commc une manifestation de vie, sans
la séparer jamais du public qui la suscite et qui en jouit.
D'abord se pose le grand probleme : quelle a été la part de
la littérature et des écrivains dans la Révolution frangaise ?
Des historiens, d'esprit positif et attachés aux faits, ont été
tentés en ces derniéres années de réduire cette part que l'on
avait peut-etre faite trop grande antérieurement. 11 est bien

LE

xv1ne

SIECLE ET SES PRINCIP.\UX ASPECTS

105

probable que ce ne sont pas_ les li~res et le~ idées des philosophes qui ont été les cause~ 1mm~d1ates .et _d1rectcs des événements révolutionnaires. Ma1s est-1! témera1re de penser que
l'ame du peuple frangais, dans les années qui précéderent et
qui suivirent 1789, réagit aux faits_ sociaux, _et contre le~ acles
de ses gouvernants, selon la mentahté que s01xante ou so1xantedix ans de littérature philosophiquc lui avaient faite, avec les
lumiéres et les passions que ses écrivains favoris lui avaient
données. La psychologie des Frangais est un des éléments --de
l'explication de la Révolution ; et cette psychologie, ~n ~ 7~9,
est stricLcment dans la dépendance du mouvement hLteraue
du siécle.
Pour év,aluer au juste l'action de la littérature sur la société,
sur la nation il faut en étudier la diffusion a travers le royaume
et les classe~ · il faut rechercher jusqu'a quel point les idées
nouvelles desc'endirent dans le peuple, ou s'étendirent dans les
provinces ; quelle formation d'esprit avaient regue les hommes
qui jouérent des roles dans les assemblées ou les armées révolutionnaires. Il y a la bien des problemes intéressants, dont
la solution dépasse mémesinguliérement la question de l'inrlucnce
des philosophes sur la Révolution.
C'est, dans un beau cas concret, la question des rapports de la
littératurc et de la vie ; jamais, en aucun temps, ces rapports
n'ont été plus intimes, jamais public plus homogéne, n~ P!us
intelligenL, ne s'est offert aux écrivains, jamais _les écnvam~
n'ont été plus pleinement d'accord avec le pubhc sur ce qm
fait l'intéret, l'agrément et la bcauté d'un livrc.
Curieux contraste avec l'époque ac.tuella ; nous sommes au
pole opposé ; le divorce est presque complet aujourd'bui ~ntre
le public et la littérature, ou du moins les chapelles httéraires. On ne dédaigne pas le succes aulant qu'on affecte parfois de le dédaigner. Máis on veut l'avoir sans faire de « concessions » au public. On s'applique a le heurter, a ne le
subjuguer qu'en le heurtant ou le moditiant. Le mot_ d'ordre, chez les jeunes, est le mépris insolent du pubhc. Et
souvent, par snobisme, par peur de n'étre pas dans le _mo~vement le bon lecteur se laisse imposer des reuvres ou 11 n Y a
ríen ~ui l'intéresse ou qu'il comprenne. L'arti~te pré~en~ant
(a bon droit certes) ne relever que de sa consc1ence d art1ste,
en tire la conséquence plus douteuse, qu'il n'a ríen'~ faire pour
plaire au public, et que le signe du génie est unecertame ~olo~t~
de ne pas plaire. II se pique de faire son reuvre pour lu~ : mrht
cano el i\1usis. En fait, il est rare qu'un autcur n'écnve que

�106

LE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour lui-meme ; les Muses dont il cherchel'approbation, sont des
camarades de cénacle ou de brasserie ; a l'idée d'un grand public
il substitue celle d'une toute petite église au credo de laquelle
s'asservit aussi bien que les écrivains de salons du xvn!.6 siecle
s'asservissaient au gout des gens du monde. Les deux manieres
ont leurs avantages et leurs inconvénients. Si celle d'aujourd'hui
e~t favorable au progrés du raffinement tcchnique, peut-etre
nsque--t-elle d 'entratner pour la littératurc un abaissement
de la valeur sociale et de la signification homaine.
L'accord des écrivains et du public au xvnie siecle, !'intime
communion des créateurs et des lecteurs, nous explique non
seulement le caractére mondain, mais aussi le caractére philosophique, critique et réformateur, utilitaire et pratique que prit
alors la littérature. Toute la France souhaitait qu'on éclairat
sa raison, qu'on détruistt les erreurs, les préjugés et les abus.
La littérature s'y appliqua, parce que, chez les gens de lettres
meme, la conscience de l'artiste obéissait a la conscience du
citoyen.
Ici encore éclate l'opposition de ce temps et de notre temps.
Aujourd'hui, l'art utile et social est honni, l'art pour l'art
triomphe. La littérature est une spécialité aussi technique que
la chimie, et plus sau"age, car enfin la chimie se laisse appliquer aux besoins des hommes. La littérature actuelle prétend
exclure tout ce qui a un intéret pour la masse des hommes et
pour les sociétés : questions poli tiques et sociales, patriotisme, etc.
Elle voudrait n'admettre que ce qu'il y a dans le tempérament
et dans la sensibilité de l'auteur de plus insociablement, incommunicablement individue!. Elle tend aprement a se mettre
hors de l'usage commun de la vie.
11 est curieux de remarquer qu'en vertu du meme príncipe,
du meme désir de créer de la beauté, les beaux-arts suivent
une direction exactement contraire. Songez a la brillante renaissance des arts industriels et appliqués depuis vinrrt ou trente
an~. De vrais et de grands artistes n'ont pas déd¡igné de trava11ler a la décoration de nos habitations ; il ne leur a pas
paru indigne de leur talent, au-dessous de la dignité des arts,
de donner un caractére de beauté a nos mobiliers, a nos étoffes,
a nos bijoux, a tous les objets d'usage familier. 11s ont voulu
que toute notre vie domestique et journaliere baignat dans la
lumiére et la joie de l'art.
C'était la justement le point de vue du xvnie siecle. On trouvait naturel qu'un pamphlet contre un ministre, un écrit de
finance ou de législation, qu'on lisait dans un salon, eut un style

xv111e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

107

tout comme les consoles ou les fauteuils dont ce salon était
garni. La pensée n'y perdait ríen : sa puissance d'action en
était multipliée ; on ne pensait pas que l'art s'avilit a servir
a des fins pratiques de vérité, de justice ou d'humanité ; on
savait reconnaitre l'art partout ou i1 se rencontrait, asa qualité
meme, et l'étiquette voyante de l'inutilité n'était pas nécessaire
pour le signaler. Quelle que fút la matiere traitée par un écrivain,le public lui demandait l'élégance et la grace de la forme. Ets.it-ce
si déraisonnable ?

ii

V

i

Il serait injuste, il serait ridicule de prétendre que le xvuie siecle
n'ait pas été connu jusqu'ici, que tout soit a faire. Non, mais
beaucoup reste a faire.
Je ne puis oublier, et je ne vewc pas diminuer tant de contributions, éclatantes ou fortes, de Sainte-Beuve, de Villemain,
de Vinet, de Bersot, de Barni, de Desnoireterres, de Loménie, de
Schérer, etc. ; plus réc,eroment, de Taine, de Brunetiére, deFaguet,
de Larroumet, d'Espinas, de Bengesco, de Barckhausen, de
Tourneux, de Lintilhac, de Philippe Godet, etc.; hier encore, pour
ne parler que des morts, d'AlbertMonod etde ce Pierre-Maurice
Masson, dont la disparition est un désastre pour nos études.
Je me reprocherais de ne pas nommer Ruplinger et Pierre
Hennant, ces jeunes normaliens morts comme Masson pour la
France et qui ont eu tout juste le temps d'indiquer, par leur premier essai, qu'ils voulaient consacrer au xvme siecle toute leur
force de travail et de pensée.
Si considérable qu'ait été la somme des recherches et des
résultats obtenus depuis 1830, et surtout depuis une quarantaine
-d'années, le champ est illimité, les problemes innombrables, les
documents abondants a tel point qu'on n'en a étudié encore
qu'une petite partie. De riches dépots, d'immenses collections ont été a peine exp]orés. Ni Montesquieu, ni Voltaire,
ni Rousseau, sur lesquels on a tant écrit, ne sont encore completement connus. Tous les jours on nous apporte de l'inédit,
des lettres, des mémoires, meme des ouvrages achevés ou presque
achevés, qui n'ont pu etre publiés en leur temps. 11 est impossible de prévoir le jour ou il ne restera plus de lettres de Voltaire
et de Rousseau a publier, plus de manuscrits de Diderot.
Beaucoup de sujets, etdesplus considérables, sont a reprendre;
nombre d'études faites par des hommes d'un talent séduisant
ou supérieur ont hesoin d'etre vérifiées, soit qu'on dispose

�108

REVUE DES COGRS ET CO~FÉREXCES

aujourd'hui de documents qu'ils n'ont pas connus, soit que
leurs conclusions passionnées soient a redresser. Longtemps
le xvme siécle a été un champ de bataille : on était pour ou
LOntre les philosophes, pour ou contre Voltaire, pour ou contre
Rousseau. On n'en abordait l'étude que pour démolir ou vengn
l'Église, la propriété, la Monarchie, ou bien la libre penséc, le
libéralismc, la démocratie. Les parties et les sectcs du x1x.e siécle
s'invectivaient a travers le xv11ie.
Ce temps-la n'est pas encore tout a fait disparu, et les passions ne sont point éteintes. Cependant le monde a marché ;
des questions sont refroidies, d'autres sont résolues, ou ne se
posent plus du tout dans les memes termes. Pour une bonne
part, le xvme siecle est décidément du passé, est entré dans
l'histoire ; l'étude objective est possible.
De plus, un réel progres s'est fait dansles méthodesde travail.
Les esprit ont acquis des habitudes exigeantes d'exaclitude et
de critique ; si elles ne sont point encore universcllcs, du moins
sont-elles suffisamment répandues.
Le grand príncipe souvent énoncé, est la recherche patiente
et scrupuleuse du vrai. « Le vrai, le vraiseul. disaitSainte-Beuve,
notre ma1tre ; et que le beau et le bien s'en tirent cnsuite comme
ils peuvent (1). » 11 envoyait au diable, une autre fois, tous les
&lt;( fétichcs ». Dans le meme esprit, Alphonse Peyrat écrivait
en 1856:
&lt;&lt; 11 y a, en poli tique et en philosophie, aussi bien qu 'en religion,
des íanatiques qui font du tombeau de lcurs s~ints un sanetuaire pour toutes leurs folies ; c'est la un mal contre lequel la
police littéraire doit se montrer sévere (2). »
Peyrat ajoutait : « Mais la sévérité n'est pas l'injustice. »
Souvenons-nous-en ; le dénigrement et la diffamation n'ont
rien a voir avec l'esprit critique; la justice et la vérité n'interdisent pas la sympathic ; elles l'exigent bien plutot. Aucune vie
étrangére ne se pénetre que par la sympathie. Comme Bergson
nous invite quelque part a nous faire guépes, si nous "oulons
saisir l'élan de la vie naturelle instincthe, de meme, pour r.omprendre Voltaire et Rousseau, iI faut nous faire un moment
Voltaire et Rousseau ; et faisons-nous Pompignan, pour etre
justes a Pompignan. L'analyse et la ,:ritique ont besoin de la
sympathie, qui n'est p8s la iantaisie, pour pénétrer jusqu'au
fond d'une ame et d'une reuvre. Mais la sympathies'égarerait,
( l) C()rrespondance, II, 41.
(2) Hisloire el religion p. 250.

LE

xv111e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

109

tout comme la haine, si l'érudition ne l'éclafrait et ne tui apportait a chaque instant ses controles.
L'histoire ne se fait avec quelque süreté que par l'érudition,
qui est une reuvre collective. Alphonse Peyrat le savait. 11 y a
80 ans, daos un vigoureux article consacré au troisieme volume
de Michelet, Peyrat insistait, nous dit M. J. Reinach, « sur les
périls et les incertitudes des grandes syntheses, l'impossibilité
de formuler des idées générales en l'absence des centaines de
monographies que réclame une époque aussi complexe et aussi
vaste que le Moyen Age, et les erreurs particulieres que son besoin
de tout généraliser a fait commettre a l'éloquent auteur de
cet ouvrage prémaluré. »
Nous ne pouvons pas regrctter, et Peyrat, ce lettré, ne regrettait, certes pas, que Michelet ait écrit son chef-d'reuvre ; mais
le génie suit des routes a part. La mcrveille de vision et de sensibilité personnelles, que Michelet a donnée, n'est pas, etnepouvait pasetre l'histoire de France vraie et défmitive. Une armée
d'érudit,s fabrique depuis un siecle les centaines et les centaines
de monographies qui seront les pilotis sur lesquels pourra s' élever
une synthese moins hasardeuse. L'histoire littéraire n'est pas
dans une condition différente du resl,e des sciences historiques.
Des lettrés s'inquietent ; a la lumiere crue des documents,
dans l'enquete impitoyable de la critique, que vont devenir nos
grands hommes ? Il y a des gens de goíit qui sont genés pour
admirer si Voltaire et Rousseau, comme La Fontaine et Racinp,
comme Stendhal et Víctor Ilugo, n'ont pas été sans faiblesse.
Ils sont pcinés, ou ils s'indignent, quand aux nobles figures de
légende qu'ils étaient habiLués a vénérer, lapointilleuse érudition
substitue d'autres images moins idéaleset moins pures.
Jusqu'au xvnie siecle, ce danger n'étaitguére a craindre pour les
grands écrivaius ; le document est rare sur leur vie ; et quand il se
trouve, il touche plutot la vie extérieureque la vie intime: c'es~ une
piece d'archives plus souvent qu'un document psycholog1que.
La curiosité du public ne s'at,tachait guere en ces temps.-la.
a la personne des écrivains ; aussi sait-on bien peu sur les horomes
que furent Rabelais, Moliere, et meme Racine avant sa retraite.
Leur humeur, leurs sentiroenLs vrais, les mouvements profonds
de leurs ames nous échappent. D'ordinaire, le lecteur qui
ne se résout pas a ignorer l'auteur, se le faital'image de son livre:
Rabelais est ivrogne ; Racine, doux, et Pascal tragiquement
désespéré.
Au xv111e siécle, les choses changent : l'homme de lettres
est un homme du monde ; le monde a les yeux fixés sur lui ;

�LE XVllle SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECT:',

IIO

RE\' UE DE!&gt;. COUR" l'T co:-.FÉRE:SCES

la publicité s' at.lache a tous ses geste!'. Lui-meme prend volont.iers
l'univers a t.émoin en tout.e occasion. Voltaire n'a pas une colere,
ou une colique, dont une de ses dix ou douze mille Jet.tres ne
nous fasse la confidence. Comment voulez-vous qu'un hommese dresse devant. la postérité en posture de héros de Plutarque,
quand il s'est ainsi confcssé t.ous les jours pendant soixant.e ans,
ou quand, pendant vingt ans, l'Europe a défilé a sa table ou
dans sa chamhre il coucher ? Rousseau a-t-il moins vécu en
public, malgré la mauvaise humeur dontil accueillaitles visiteurs?
11 faut nous résignrr a voir et a présenter ces grands homme,;
du xvnie siecle comme ils furent, et non pas comme nous désirons qu' ils aient été.
Faut-il apres tout. nous étonner qu'un grand homme ait été
un homme ? « Ordinairement, écrit Pascal, on regarde saint.
Athanase, sainte Thérese et les autres commc couronnés de
gloire et agissant avec nous comme des dieux ... - C'ét.ait des
saints, disons-nous; ce n'est pas comme nous.-Que se passait-il
alors ? Saint. Athanase élait un homme appelé Athanase, accusé
de plusieurs crimes, condamné &lt;&gt;n tel et tel concile pour tel ou
tel crime. Tous les éveques y consentaient, et le pape enfin. 11
Mgr Dupanloup fa.it écho a Pascal dans une page curieuse
de son Journal intime. « Depuis quelque temps, vue claire de
la misere, de la faiblesse humaine, en chaque homme, dans les
plus éminents et les plus saints: Quid esl horno? M. T ... , M. G... ,
M. V ... Je ne sais pas si les saints ét.aient mieux que ceux-ci.
Nous ne les voyons que de loin, et de Join on ne sait rien commc
il faut ... De loin on ne sait pas le fond, ni les détails. On sait
quelques traits qui ont sailli sans raison, et. qui ne sont pas le
vrai d 'un homme. »
A la lumiére de l'impartiale érudition, celui quiétudie Volt.aire,
Rousseau, Diderot, Beaumarchais, n 'importe qui des plusgrands,
est tenté de dire souvent comme Mgr Dupanloup : « Et tout
cela, c'est ce qu'il y a de mieux I » Ne regrettons pas le temps
oil la transfiguration ét.ait possible et pour ainsi dire inévitable.
Consolons-nous de toucher « le vrai de l'homme ». Voila qui
compense la perte d'un mensonge charmant, plus solennel
que charmant. Au lieu de héros raidis dans les altitudes légendaires, nous voyons des hommes comme nous, plus grands
que nous par le génie, mais participant a toutes les miseres,
a toutes les faiblesses de la commune humanité : ni dieux, ni
monstres.
Est-ce que les Confessions ont perdu de leur poésie par le
travail critique de Ritter, de Mugnier, de tant d'érudits Suisses

111

ou Fran!;ais qui les ont épluchées ligne aligne? Ces érudits ont-ils
détruit autre chose que des mensonges et des fadeurs ? Le
Rousseau qu'ils ont fait surgir des documents, ce Rousseau, plus
u:oub_le, plus douloureux, plus réel, parle-t-il moins a nos imagmabo~s et a nos c~ur~, est-il moins humain, que le bonhomme
at~(•ndnssant, en b1scmt. ou en porcelaine, que nos péres dressa~entsurleurs bureaux, une herhe a la main, en face d'un Volt.aire également attendri et bonhomme ?
~st-ce que le simpl_e spectacle de la vie n 'est pas plus merve1lleux, plus pat.hét.ique, plus chargé d'enseignements virils
que l'éle~nelle contemplation des bustes académiques dont 0 ~
no.us a s1 longtemps offert la majestueuse galerie ? Est-ce que
meme ~es grands ho°!~es ne sont pas vraiment plus grand:-.
des qu i1 esl avéré qu 11s sont de notre race faits de la meme
argile, les pieds rivés au meme sol, mais l¡ tele et la pen"-fo
dans les cieux ?
' ,
, On _n~ s'ap~toie ~as moins quelqueíois sur le traitement que
1 érud1t10~ fa1t subir aux chefs-d'reuvre. N'est-ce pas diminuer
leur prest1ge que de remonter a leurs sources 7 C'est la un senliment assez rép?_ndu par~i les gens de lettres et les poetes : pour
les hommes d 1magmabon un caractere mystérieux et sacré
s'attache aux reu'Vres littéraires, comme aux fleuves dont les
sourc~ sonl inconnues. Les explorateurs du x1xe sieci'e ont fait
du N1l un fleuve banal qui 'Vienl de quelque part. N'est-ce pas
M. d~ Sacy, au xv1ie siede, qui en voulait a Descartes d'avoir
détrmt la beauté du soleil, en nous en faisant connattre la constitution physique (1) ? On aime que le chef-d'reuue ait l'air
com~~ tom,bé du_ ciel, qu'il donne l'impression d'une création
ez nih1lo, d un m1racle. Le miracle du Cid; le miracle d'Andromaque ; le miracle des A1édilalions.
Mais ce que la_ iantaisie peut perdre de reves, l'intelligence
le _regagne en vénté. N'est-ce ríen de savoir comment ont été
fa1t~s le~ Lellr~s philosophiques et Candide, la Nouvelle Hélolse,
ou l Ém_1Le ? C est par la_ q~'on pénétre dans la psychologie d'un
auteur , ~te1 est en multiphant les études de ce genre qu'on arrivera_ a_fa1~e, avec quelque sureté, la psychologie de l'invention.
Est-11 md1fférent de savoir ce que Volt.aire et Rousseau pour
!'un ou l'autre de leurs ouHages, ont du a leurs deva~ciers,
11lustres ou obscurs, aux courant.s d'idées qui circulaient en
F,ranc~ et en Europe ? ~ourq_uoi iaut-il qu'il ne soit permis
d exphquer les reuvres httéraires que par la biographie des
(1) Sainlc•Beuve, Porl•Royaf, l. II, p, 339.

�11"'2

HEVUE DE';

couns

ET CONFÉflE:\CES

auteurs, par les événements personnels de leur vie, par les acci.
dents de leur santé ? :riioyen précieux d'information a coup súr,
mais qui ne donne pas touL.
Est-ce que la connaissancc des sourccs d'un livre en delruit
l'originalité ? Point du tout. Elle la cerne ; elle la précise ; en
dislinguant les éléments empruntés, elle fait apparattre ce que
l'auteur a mis daos son ceu'lire de soi, de personncl, d'unique et
de nouveau. Ne nous privons pas d'un moyen d'écarter l'erreur
1&gt;t de diminuer le , ague dans l'bistoire littéraire. 11 restera toujours assez de « miracle », c'cst-a-dire d'imprévu et d'incxplicable, dans les créations du génie.
C'est la recherche aLtentive des sources et des influenc.es qui
nous fait apercevoir avec quelque exaetitude les communications des esprils : et non seulement d'une généraLion a l'autre
dans la meme nation, mais d'une nation a l'autre. On a beaucoup
dit sur les relations de la France et del' Angleterre au xvniesiecle,
JI y a beaucoup a dire encore.Que Voltaire aitvécu a Londres,
qu'il ait été influencé par Shakespeare et par Lillo, par Toland,
par Collins et par Bolingbroke : il y a meme des bacheliers qui
le savent. Mais jusqu'oi.t précisément est allée sa connaissance,
jusqu'ou son intelligence des choses anglaises ? Jusqu'A quel
point s'est-il laissé pénétrer, modifier, é'\leiller par la poésie ou
la philosophie anglaises? Et qu'avons-nous rendu a l'Angleterrc.
dont nous a'\1011s tant regu ? Ce que la Fran..:e et l'Angleterre
se sont mutuellement emprunté, n'est-ce pas ce dont elles sentaient secretement le besoin, et que leurs littératures nationales
n'étaient pas capables ou refusaient de leur donner ? 11 n'y
a pas d'étude plus passionnante que celle qui s'applique Asuivre
d'un pays a l'autre le jeu des échanges intellectuels, et le passage
des courants européens, de pensée et de sensibilité. Mais autant
il est aisé sur ce sujet de débiter éloquemment des choses vagues,
autant il faut d'érudition scrupuleuseet patiente pour se rendre
compte a peu pres du mouvement réel, multiple et irrégulier,
de la vie.
Plus large encore est le sujet qui s'offre a notreinvestigation,
quand nous songeons a l'empire exercé par la civilisation frangaise au xv11ie siécle. On lit nos livres a Londres, en Espagne, et
meme, vers la fin du siécle, :i Philadelphie. On joue nos pieces
en Allemagne, a Saint-Pétersbourg et a Naples. On parle frangais a Berlin, en Suede et en Russie. Des rois, des genllemen et
des boyards, des hommes et des femmes de toutes les nations
s'inscrivent alors parmi les écrivains frangais. La conquete
commencée par le xvu8 siecle, s'étend et s'acheve dans le xvuie.

LE

w

xv111e

113

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

C'est connu en gros ; mais le détail et les modes infiniment variés
de cette conquete sont encore en grande partie a rechercher.
Q_uels ouvrages franliais a-t-on lus ici ou la ? Quels étrangers
vmrent chez nous ? Quels Frangais séjoumérent a J'étranger ?
Quelle fut I'ceuvre de tous ces pionniers obscurs, mattres de
l~n~~e, précepteu1:5, par lesquels se sont allumés des foyers de
c1vil1sation franga1se en Russie, en Moldavie en Valachie en
Ho1;1gri_e ? De tous ces contac~ avec !'esprit fran 11ais, qu~lles
exe1tat1ons reliurent, dans les d1vers pays de l'Europe ou de l'Amérique, les littératures ou les eonsciences nationales ? 11 n'y a
pa~, pour u~ Frangais, de recher~he plus réconfortante que celle
qui nous fa1t contempler la dommation universelle qui fut concédée a la France en ce temps-la par l'humanité civilisée : domination pacifique qui, assurément, au siecle de Louis XV au
temps de Ros~ach, n'était pa_s fondée sur la force et le pre~tige
des armes, mais sur la séduction de !'esprit et le charme de la
société.
~a connaissaD:e,e é~udi~e est lente et facheuse a acquérir ;
ma1s l?utes le1s 1magmat1ons_ sont pauvres en comparaisoi. des
évocations qu ell_e rend poss1bles. Seule, je le répéte, elle nous
approche de la v1e du passé.
Quand ce ne serait pas assez pour nous persuader de nous
soumettre a ses méthodes et de leur pardonner Ieur lourdeur et
leur austérité, nous y serions amenés par l'intéret de soustraire
le xvnie siécle aux controverses des partís et des sectes. On
n'aura jamais fini de disputer sur la vérité ou la fausseté sur
la bienfaisance ou la malfaisance des idées de Voltair; de
Diderot et de Rousseau ; mais quand il s'agit d'en démele; les
origines, de tracer la courbe de leur succés ou la carte de Ieur
circulation, on peut s'entendre sans sacrifice d'aucun c6té : et
l'on s'e~tendra d'autant mieu.x qu'onpratiquera les memes méthodes _mdépendantes des sentiments qu'on professe et des
conc:lus1ons q~'on dé~ire. Ainsi s'a,! crottra de jour en jour le
nombre des fa1ts acqms et des résultats certains ou consentis ·
ains~ ira s'élargissant le domaine commun des intelligence;
cultivées: pendan_t qu~ peu_ ~ peu _l~ paix s'étendr~ d'un probleme a I autre. Ams1 1 érud1bon cnhque dont le v1sage effraie
parfúis les gens du monde et des gens d~ lettres, sera un instr~ment de concorde spirituelle entre les Frangais ; elle trava!llera e!flcaLement, sur les terrains les plus brulants de l'histo1re des 1dées, a créer une sorte d' U nion Sacrée dont le renom
et l'autorité de la pensée frai.liaise dans le monde profiteront.
8

�LES THÉORIES DE L'J:-;DUCTION ET DE L'EXPÍ:RIMENTATION

Les théories de l'induotion et de
l' expérimentation
Cours de 11. LALlNDE
Profuseur 4 la Sorbonne.

LE~ON

III

Lea origines de la m é thode expérlmentale.

Nous avo~s ~u précédemment qu'il y avait au moins trois
~~oblelll:cs d1stmcts 5?';1S _le nom commun de « fondemcnt de
l mducbon » : 1° la lég1timité de tellcs et telles inductions dctellc
ou _telle sortc_ d'cxtrapol~tion ou d'hypothesc ; 20 le príncipe
logtqu? du ra_1sonncment mductif ; ~o les raisons psychologiqucs
e~ philosoph1qucs de notre assentimcnt aux vérités expérienttclles.
~e _Prcmier de ces problemcs est celui auquel nous consacrerons
pnnc1p~lemcnt le cours de cette annéc. II est, d'ailleurs, la base
nécessaire des ~e~x ~utres. En efict, toute scicnce normative
suppose m~e d1stincbon spontanée, antérieure a la réflexion
entre ce qw est, dans son domaine, correct ou incorrcct réus·i
ou manqué. La logiquc es~ une scie~ce normative, des qu'~lle ne
b_orne pas ª':1 pur formalis~e (qw par lui-meme, d'aillcurs, n'a
ricn de_ spéc1fiquement lo?1que)_: elle a pour objct la distinction
du vrai_ et du faux, d':1 _bien raisonné et du mal raisonné. C'est
avec raison que les _logtc1cns de Port-Royal ont défini lcur reuvre
c?mme u les r_éflexions que les_ hommcs ont faitcs sur les princ1~ales opérations de leur esprit•, ajoutant que u tout cela se
fa1t :naturellcment, et quclquefois mieux par ccux qui n'ont
apprJS a~cune regle de la logique que par ceux qui les
ont appnses » et q'!e « cet ar~ ne c~nsiste pas a trouver le moycn
de faire ces op~rati~ns ..., ma1s ~ fa1re des réflcxions sur ce que la
natur~ n?'!s frut fa1:e • , réflexions qui dans la suitenemanquent
pas ~ ut1lité._ Condillac a _presque dit la meme chose dans le
premi~r chap1tre de sa Log,que, et J .-S. Mili, au début du V Je livre
de la s1enne, a propos de la méthode des sciences morales.

:e

•

115

. Comment s'est formée la mélhode expérimcntale ? On pourrait
dire, avcc une égale justcsse, que !'origine en est toutc récente
ou qu'cllc se perd dans la nuit des temps. Toutc récente, si
l'o~ considere les procédés syslématiques et réfléchis d'explorat-1on pratiqués par Léonard de Vinci, les astronomes de la
Renai~sance, Galilée, et digérés par Bacon en un nouvel Organon ;
tres antique, si l'on considere les démarches spontanées dont la
scicnce moderne est la rationalisation. Il y a la une sorte de loi
générale. Toute rationalité est r ationalisation. L'empirisme
pur est absurde : ce qu'on appelle « les faits • incorpore des
éléments cmpruntés a l'activité de l'esprit et a ses tcndanccs.
Mais le rationalisme pur n'est pas moins absurde : il n'y a pas
pour toutes les époques et pour tous les peuples un tableau invariable des príncipes de l'entendement pur ; comme les nations
dont parle Vigny, nous nous éveillons in mediis rebus, au milieu
d'une connaissance déja acquise et déja en mouvement. C'est
une idée fausse de dire avec Hegel que la philosophie ne peut rien
présupposer. Ce qui est vrai, c'est qu'clle rcvient sans ccsse sur
ses présuppositions, pour les confrontcr l'une avec l'autre, et
avcc les conséquences qu'elles annonccnt ; elle cherche a les
éprouver, a les élucider, a en diminuer le nombre. C'est un travail
de dissolution ou d'involution, guidé par le besoin de se rapprocher autant que possible de l'unique et de l'identique. De sorte
qu'a la limite, en eflet, elle les éliminerait toutcs; mais cela n'est
qu'une asymptote. A chaque moment, elle dégage un systeme
logique relativement stable, pratiquement invariable par rapport
aux erreurs ou aux fantaisics des individus, et qui fait autorité
par rapport a cux. C'cst la raison constiluée, dans laquelle il
faut avoir confiance, et de laquelle est vrai presque tout ce que
le rationalisme a coutume d'opposerau traditionalisme, a la sagcsse empirique des hommes qui ont « de l'expérience ». «Autre
chose, disait Claude Benard, est d'avoir de l'expérience, autre
chose de fairc des expériences. •
Dans l'Antiquité, on a cu généralement lemépris de l'expérimcntation, comme de quelque chose de manuel et de servile.
On le voit dans le fragment si caractéristique d'Eudéme (conservé
par Proclus dans son commentaire sur Euclide) : « Pythagore,
le premier, fit de ces connaissanccs(lesconnaissances arithméticogéométr;ques) une discipline libérale en considérant de haut leurs
fondcmcnts et en examinant (démontrant ? ) les théoremes d'une
maniere immatérielle et rationnelle. » Voir encore ce que dit
Platon sur le langage des géometrcs, grossierement matériel
en apparence, tout idéal au fond (Républ., VII). L'idéal est

�116

REVUE DES COl'RS ET CONFÉRENCES

de reconstituer les choses par !'esprit seul, cornme le fait par
exernple Archimede dans son traité Des corps floltanls, qui est
typique. 11 commence par des propositions purement géométriques et par la définition d priori du fluide : « Hypolhese :
On adrnet que la nature d'un fluide est telle que ses parties sont
également placées et continues entre elles ; que celle qui est
moins pressée est déplacée par celle qui l'est davantage ; que
chaque partie du fluide est pressée par le fluide qui est au-dessus
suivant la verticale. » Partant de la, il démontre que la surfacc
de tout fluide en repos doit etre spbérique ; qu'un corps ayant
meme densité que le fluide descendra jusqu'a ce qu'il soit complétement immergé, etc., etc.. Et ~es démonstr~tions se suiv_ent
comme dans un traité de géométne, quelquef01s meme dédwtes
par l'absurde. Aucun appel n'est fait a l'expérience; et meme, au
cours du Trailé, il n'introduit qu'une seule « hypothése » nouvelle :
« On suppose que les corps qui, dans un fluide, sont poussés vers le
baut le sont suivant la verticale qui passe par leur centre de
gravité. » Que la légende soit vraie ou fausse, l'expérience a
suggéré ces constructions, mais exactement comrne elle peut
suggérer au géometre de construire_ des ce~cle_s ~u des cylindres.
Sans doute Archiméde, dans la pratique, Ia1sa1t-1I quelques expériences, mais sans en parler, a titre de tatonnement ou de v~ri~
fication. Mais la science exige pour lui l'enchatnement d prior,
d'idées défmies in abslraclo.
S'il n'y avait dans le monde que des solides, s?nt raité des corp_s
flollanls garderait touLe sa valeur démonstrat1ve : seulement, il
ne s'appliquerait a ríen.
Cette méthode existe toujours. On refait, par des postulats
admis a titre de príncipes, une nature schématique qu'on tache
de rendre aussi adéquate que possihle a certains faits connus.
C'est évidemment un bon moyen d'assimiler entre eux les choses
et !'esprit, qui s'efiorce d'en construire un double d'aprés ses
propres lois et en n'y me_ttant que des pensées.. Cependant,
au point de vue pratique, d y a de grands mconvéments . a procéder ainsi. D'abord, il y abien des résultats qu'on n'attemt pas
d priori. De -plus, on détruit com~e un échafaudage inut~le, la
vérítable suite de la pensée créatnce ; on force ceux a qui ~ on
présente les cboses de cetle maniere arecevoir d'.ah~rd des noti_ons
et des principes qui semblent purement arb1tram~s et qw ne
peuvent cesser d'etre obscurs po~r eux que lorsq~'ds en seronl
venus tardivement aux efiets qui en sont les vra1s fondements.
Enfin: on relie par '1'analyse mathématique des faits qui certai:
nement, en eux-memes, sont reliés d'une tout autre fa~on. S1

LES THÉORIES DE L'l'.';OUCTION E'F DE L'EXPÉnI\IE:0.TATION

117

la nature « ne se soucie pas des difficultésd'analyse », c'est parce
qu'elle ne procede pas par développements en séríe ni par intégrales. Les mathématiques rendent a coup sur des services
immenses: mais elles ne seraient un véritable instrument d'assinúlation entre le pbysique et le mental que si elles se composaient
exclusivement de ces opérations ou démonstrations queCournot
appelaiL rationnelles, par opposition a ces opérations seulement
logiques, qui forment la majeure partie, et peut-etre la totalité
du calcul algébrique appliqué aux phénoménes matériels.
La mélhode d'A.,rchimede avait done besoin, pour devenir
féconde, d'etre d'abord abandonnée pour une méthode rnoins
ambiLieuse, plus directe, consistant a inventorier la nature,
a en faire la description, quitte a ne pas la comprendre tout
de suite. Bien qu'elle ressemble étroitement aux formes les plus
avancées de la méthode expérimentale, elle était un obstacle
au développement de celle-ci. L'idée de recueillir des faits,
puis de construire des dispositifs matériels tels que le résultat de l'observation ne soit pas le meme suivant que le
cours de la nature aura été tel ou tel, voila précisément ce qui a
renouvelé la physique de Bacon, de Galilée, et meme de Descartes. De la, le balancement perpétuel entreles deuxpréceptes:
Ne cherchez pas a deviner d'avance, constatez. - Tachez
d'abord de deviner : la nature ne répond ríen a qui ne sait pas ce
qu 'il faut lui demander.
Comme l'a fait tres justement observer M. Egger (Science
ancienne el science moderne, Revue de l'enseignement, 1890) les
anciens savants, meme au musée d'Alexandrie, n'ont jamais eu
de laboratoires.« Dans les idées d'alors, dit-il,lascience et l'expérimentation étaient choses distinctes,presqueopposées.L'idée de
laboratoire était associée a celles de magie, de superstition, de
charlatanisme. »- Ce qui prépare le plus directement, dans
l'Antiquité, la science proprement expérimentale, ce sont: 1° les
recettes des artisans: il ya eu dans l'Antiquité de vraismanuels
techniques, les Traités de mécanique pratique de Héron d' Alexandrie, de Vitruve ; des manuels de chimie dont on retrouve la
postérité dans les Composiliones ad lingenda, Liber ignium, ele.•
(Voir les études de Berthelot sur les Origines de l'Alchimie) ; 20 (tres étroitement liées aux premieres) des recettes thaumaturgiques: moyen de faire un autel ou le feu s'allume delui-meme,
ou bien dont les portes s'ouvrent seules quand on y fait du feu.
Dans les temples égyptiens, il y a eu certainement une physique
&lt;l'illusionnistes. Longtemps encore, de nos jours meme, on a
vendu, sous le nom de« boites de physique ll, des boites de petits

�118

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE~CES

appareils de prestidigitation : gobelets, piliers de Salomon,ete..
On trouve cependant une idée juste de la méthode expérimen•
tale, semble-t-il, chez les médecins dits empiriques ou sceptiques.
Voir BROCHARD, Les sceptiques grecs, livre IV : Les médecins
sceptiques. Ménodote de Nicomédie (1er siecle aprés J.-C.) ;
Sextus Empiricus (vers 200). Ils semblent bien avoir eu l'idée,
dans leur domaine médica!, d'une enquete systématique, coruportant invention d'idées théoriques, puis vérification par les faits,
La tradition de la science expérimentale anciennea été prolongée au Moyen Age par les occultistes et les alchimistes, et,
par suite, est longtemps restée liée a leurs attitudes d'esprit.
On trouve encore la trace tres nette du secret scientifique
jusque chez Francis Bacon, surtout dans ses petits ouvrages :
De Inlerprelalione nalurae proemium ; Temporis Partus masculus,
Valerius Terminus (voir étudesur le Valerius Terminus dans le
Congres d'Hisloire des sciences de 1900). Il veut que le livre de
science « lectorem sibi deponat et quasi adoptet » /Temp.,-art.
mas.). Cf. aussi l'expression : « Ad filios scientiarum ». Son
Atlantide est une cité savante, organisée comme une société
secrete : on s'est meme demandé si elle ne tenait pasaux origines
de la franc-ma1t0nnerie.
Le Moyen Age avait done hérité d'une masse de connaissances
empiriques confuses et plus ou moins suspectes, en meme temps
que de la tradition mathématique qui vient de Pythagore et de
Platon. On sait que! rllle les Arabes ont joué dans cette transmission. Mais l'assimilation de ces matériaux scientifiques
hétérogénes a été tardive. L'idée de ce qu'il faudrait faire pour y
mettre de l'ordre, pour constituer un vrai savoir, en donnant
a tous les phénomenes la forme intelligible que les mathématiques
donnent a quelques-uns d'entre eux, semble avoir couvé obscurément pendant des siécles avant d'éclater dans les systémes de
la fin du xv1e et du xvue siecle. - On l'apergoit tres nettement
au passage chez Roger Bacon, franciscain que Henan a appelé
« le vrai prince de la pensée au Moyen Age ». Mais lui-meme
rapporte ses idées a l'influence d'un matLre peu connu, Pierre de
Maricourt, Dominus experimenlorum (1). Bacon était un alchi(1) Des travaux récents ont mis en lumiere un autre précurseur, Robert
Grosseteste, éveque de Lincoln (Roberlus Lincolniensis, Roberlus Capito,

(1175 Y-1253). Duhem avait assez longuement parlé de lui, mais presque

exclusivement comme astronome, aux lomes III et V de son Systtme du
Monde, dans lesquels il étudie aussi Roger Bacon a ce méme point de vue.
L. Baur, qui avait déjá contribué a l'ouvrage collectif ~ur Roger Bacon
(publié a úxford en 1914, sous la direclion de A. G. Lillle) par un article

LBS

THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L'EXPÉRIMENTATION 119

miste, accusé de sorcellerie, et parle dans ses ceuvresd'unequantité de tours magiques (magie naturelle). II y a chez lui un mélange d'erreurs singulieres et de connaissances tres avancées, et
surtout une puissance d'anticipation singuliere. II est, comme on a
dit, antiscolastique ; il se plaint des scolastiques, ses contemporains, par lesquels il a été persécuté, et qui ne cessent, dit-il,
d'anathématiser a les mathématiques, l'expérience, l'alchimie,
la• perspective • (optique géométrique) 11. II y a lieu de remarquer
chez lui cette ferme volonté d'unir les mathématiques et l'expérience : toute la 4e partie de l'Opus Maius, notamment, est un
plaidoyer pour l'utilité des mathématiques dans la connaissance
des choses humaines et divines. « On peut, dit-il, démontrer par
les mathématiques tout ce qui est nécessaire a la physique; et.
sans elles, il est impossible d'avoir une connaissance exacte des
choses de ce monde. ,, - La 6 8 partie a pour titre De scientia
ezperimentali. II y écrit : « Il y a trois manieres de connattre la
vérité : l'autorité, qui ne peut produire que la foi, quand elle est
justifiée aux yeux de la raison ; le raisonnement, dont les conclusions les plus certaines laissent a désirer, si on ne les vérifie
pas ; et enfin l'expérience, qui se suffit a elle-meme. » Il constate
(Opus lerlium, ch. XIII) que l'expérience naturelle est imparfaite, en ce qu'elle n'a pas conscience de sa puissance, qu'elle
ne se rend pas compte de ses procédés ; elle peut suffire a des
artisans, non a des savants. Au-dessus d'elle, « il y a la sciencede
faire des expériences qui ne soient pas débiles et incomplétes ».
Mais pas de regles précises pour la conduire : il connatt bien,
commc nous l'avons vu, et il rappelle, dans ce passage meme, le
rl:lle que doivent jouer les mathématiques dans cette expérience
savante ; il y a ajouté ce qu'il appelle « l'inspiration divine ». Émile Charles, par une critique des textes, a soutenu qu'il
s'agissait, sous ce nom dela raison, de l'interprétation de la nature
pa1· nos idées (1). Encore n'est-ce pas évident.
Entre Roger Bacon, mort dans les derniéres années du
sur l'influence de Grosset.este, a fait parallre en 1917 un ouvrage étendu¡
Die Philosophit des Robert Grosselesle, qui cont.ient un grand nombre de
rapprochements entre ses idées scienliflques et celles de Bacon r communauté
de questions, quelquefois méme communaulé de formules; éloges ~e
Grossete~te et aJlusions a te! ou tel de ses ouvrages. 11 reste cependant clair,
semble-t-il, qu'il y a de \'un a l'autre un progril~ ~onsidérable des idées.-:Sur les rapporls de la science et des croyances reilg1euses au Moyen Age. v01r
les belles Etudes de philosophie médituale de !lf. Gilson (Publication de l'Université de Strasbourg, 1921).
(!) Voir son ouvrage sur Roger Bacon, remarquable surlout pour s011
époque (1861).

�120

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE:-CE,';

xme siécle, et Frangois Bacon s'étend une période ou il n'y a plus
d'homme aussi symptomatique de la « traditio lampadis ~ et
de l'effort vers la constitution de ce que nous appelons la science.
Une autre forme de philosophie domine, surtoutaristotélicienne,
défiante a la fois de l'expérienceetdumathématisme. lly a la des
i:aisons analogues a celles de l'Antiquité: association a des doctrines réprouvées : astrologie, magie, sorcellerie (malhemalicus
souvent pris pour astrologue, comme philosophus pour alchi:n1iste) ; suspicion d'impiété a la fois et de charlatanisme, qui
a du etre souvent fondée. On y trouve presque toutes les idécs
qui serviront plus tard a l'édification de la méthode expérimentale, quclquefois d'une fagon surprenante ; mais a l'état fragmentaire. dispersées,melées d'erreurs et souvent de divagations
extraordinaires.
L'ceuvre de la science est surtout une reuvre d'assimilation
de malériaux hélérogenes, venus de provenance tres diverse.
Contrairement au préjugé évolutionniste qui vicie actuellemcnl
presque toutes nos études (meme chez ceux qui parlent avec
dédain de la philosophie de Spencer !),les origines des choses ne
sont presque jamais unes et simples, pour se dillérencier ensuite.
C'est parliculiéremcnt ncl dans la physique, dont les origines
sont visiblement polygénétiques : diversilé des matiéres sur
Jesquelles s'exerce l'induction des divers art.isans ; diversité des
régions ou les connaissances ont pris naissance ; diverbité des
oµinions et des systemes qui se forment a leur occasion. Elle ne
n•ssemble pas a un arbre, mais a un fleuve grossi d'affiuents. D 'autre part, la science, telle que nous la comprenons, a be;;oin
d'un public comme l'arl. C'est parce que l'exislence d'une communauté de pensée esl nécessaire a l'acquisition de la Yérité.
Peut-etre l'exislence de ce public est-il le véritable « plomb », dont
parle Bacon, et qui est nécessaire pour !ester l'intelligence hu111aine. L'imprimerie a été l'une des causes de la renaissance
scientifique, bien moins parce qu'elle répandail des connaissances acqúises, des vérités découvertes solitairement par quelques hommes, et qui sanselle scraient restées sous leboisseau, que
parce qu'en appelant un nombre considérable d'esprils a connattre les pensées les uns des aulres, elle amenait sur ces pcnsées
ce lravail de critique el de controle, et par suite d'unification,
qui est le nerf de la pensée ralionnellc.
C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'cn regardanL de pres
cette période encore mal connue, on y découvre des précurseurs
de la science lclle que nous l'enlendons. Duhem, notamment
(tn parliculier dans son Sysleme du .llo11de el ses Éludes sur

1

LES TRÍ:ORIES DE L'I~DUCTIO'.li ET DE L EXP:f:RI~E!IITATlON

121

Uonard de V inci), a mis en lumiere des hommes qui prolon~ere_nt
la tradition d'Oxford et les idées de Roger Bacon, part1culierement a l'Université de Paris, et parmi les partisans du nominalisme de G. d'Occam. Jean Buridan, qui paratt avoir eu
l'idée de l'inertie des corps en mouvement, anlicipant une
question de méthode .qui sera discutée jusqu'a nos jours, déclare
que les astronomes, en tant que tcls, doivent adopter l'hypothese
la plus commode pour représenter exactement les mouvement:5
du ciel qu'on observe en fait « et no~ deben~ curare u_trum ~1t
ita in re sicut ima"inantur » ; ma1s le ph1losophe, aJoute-t-il,
(le1philosopbe natur~l ») ne peut ~·en te~irla_; il f~u~ qu'il atteigne
la vérité des choses : « sed de tahbus 1magmabombus eorum et
aliorum philosopbus habet inquirere quae_sit vera et quae non
(üuhem, Sysleme du Monde, IV, 139). - N1cole ?res~~• son contemporain, n'est pas seulcment u_n b?.n mathematic1_en, ~t un
aslronome qui a pris en considération 11dée de la rota~10n diurne
de la Terre ; il a des réflexions d'excellente mécamque sur le
mouvement pendulaire ; il a déftni tres clairement la représcntation des phénomenes naturels au moye':1 des cour~es du
genre de celles qu'étudie la géo1;Délrie analy~1qu~ e~ qui . sont
devenues si courantes dansles sc1ences ; et meme il 1 aapphquée
a l'étude du rnouvement varié. Son ouvrage est connu sous le
tilre De laliludinibus formarum (1), ou formae désigne les quali~s
observables dont on étudiera la variation, par exemple le po1ds
d'un animal qui grandit, l'espace parcouru par un mobile en un
lemps donné.
..
Pierre d'Ailly (vers 1400), également attaché a l~ trad1tion
des« nominaux », rcproduit ou développesouventles 1dées expériment.ales de Roger Bacon.
Le Cardinal Nicolas de Cusa, ou de Cues (1401-1463) app~~att
surtout comme un pythagoricien, ~présenta?t d'une ~rad1t1on
un peu différente a l!que)le apparti~nt le Timée et qw se°?ble
n'avoir jamais cessé. ::;on 1dée directr1ce est dans le mot célebre
que Plutarque ..ttribue a Platon : « Dieu est l'é~rnel géome~re 11
(mais entendu surtout chez lui au sen~ numénque). ,cette 1dée
est évidemment un des facteurs de la sc1ence : nous 1 avons vue
chez RogerBacon; nous la retrouvonscheztouslesgrandsméth~Jo)oaistes : au second plan chez Bacon de Verul~m, ma1s
1res Join malgré cel:t d'élre négligée, comme on le cro1t souvent;
(1) Ce litre, a !nit observer Dullem, n'est pas d~ l'auteur.. 11 a ét.é aJouté
postérieurement. On trouve ~ans l~s ms. D_e {lgur_atwr1;e polc_nllarumetrmn,urarum ditformilalum et De umform,lale el d1florm1lale mler1S1onum.

�122

REVUE DES COURS ET COXFÉRE:'&lt;CES

prépondérante chez Descartes, Newton. - Le cardinal de Cusa
~st :i~ssi un précurseur par son appel au sens commun, a la raison
md1VIduelle. Dans ses u Dialogues de l'Idiot II il met en scene
un Idiota (t8Lw-r-i¡c;, un simple particulier un homme du commun •
celui ~ui n'est pas un homme du métier: un savant de profession:
et qw pourtant ~n. remon~re au_x éru~ts). Parmi cesdialogues,
le 46 est De slalicis experimenlis, ou 11 vante I'importance de
l~ balan~e pour _la constitution de la science : « Per ponderum
d1fTerentiam arb1tror ad secreta rerum verius pertingi et multa
scir~ posse veri~imiliori conjectura » (au début, p. 172). Il fait
~e_rur_ étymologiquement mens de mensurare (3e dial., 149) et
d md1que ~~s recherches a faire par ce procédé sur l'bygrométrie
et la préVISion du temps, sur la nutrition des plantes. II a aussi
projeté une sonde perfectionnéepour la mesure des profondwrs,
des_ procédés pour mesurer le battement du pouls, etc.. II est
vra1 que les applications qu'il indique sont souvent erronées.
II a écrit un De conjecluris, dont le premier aspect, surtout quand
on le rapprocbe . de ce qui précede, suggére une conception
moderne de la sc1ence, et du rapport entre la pensée humaine des
cboses, et sa limite, la pensée divine. Livre I, ch. III, au début,
on lit ce passage qui a vraiment, sous sa forme tbéologique, une
saveur d'idéalisme tres philosophique :
« Conjecturas a mente nostra, uti realis mundus a divina
infinita ratione, prodire oportet. Curo enim humana mens, alta
Dei _s~~litudo, fecunditatem creatricis naturae, ut potest,
partic1piat, ex seipsa, ut imagine Omnipotentis Formae in
realium entium similitudinem rationalia exerit. Con;ecluralis
ilaque mundi humana mens forma exislit, 11li rea/is divina. Quapropter_ ut absoluta illa divina Entitas est omne id quod est,
m quohbet quod est, ita et mentís humanae unitas est conjecturarum suarum unitas. » e Dieu crée le monde, dit-il encore,
comme nous créons la série des nombres. »
.Mais il y a le revers de la médaille. Ces conjectures ne sont que
le role du ternaire, du quaternaire, du dénaire ; le rapport de
1. 2. 3. 4 aux éléments ; de 7 avec les etres qui se reproduisent, etc.•
L_a figure fondamentale du De conjecluris, qui rappelle imméd1atement la théorie pythagoricienne de 1'ú1ttpox_,\ et de l'ultL&lt;}L&lt;;,
consiste en deux pyramides opposées, la base de chacune d'elles
contenant le sommet de l'autre : l'une est Dieu « base de la
pyramide des lumiéres », l'autre est le Néant, « base de la pyramide des ténebres ». - De meme, par une sorte de rythme hégélien, la Trinité est le tbéme du monde:tout se fait de la combinaison de deux contraires. Le titre du De docta ignoranlia es~

LES THÉORIES DE L'INDL'CTION ET DE L'EXPÉRDIENTATIO:\

123

d~ja _en lui-memc une application de cctte synthesc des contradi~to1res. - De plus, ces « conjectures » ne sont pas des hypotheses au sens moderne, des formules a vérifier. Elles sont bien
pluWt des probabilités, apparentées au probabilisme de Cicéron :
« •.•
hom?nculus, probabilia conjectura sequens. » Ce sont
aus~1. des_ conJectur~s ~ur_ l'avenir, des prévisions historiques, des
antic1pallons de ullLmis diebus. Tout cela est curieux, mais n'intéresse que tres indirectement la formation de la méthode expérimentale.
Elle ?oit bea~coup plus a Léonard de Vinci (1452-1519) - sur
lequel 11 y a lieu de consulter G. Séailles. Léonard de Vinci
l'artisle el le savanl; et Duhem, Éludes sur Léonard de Vinci '.
~eux qu'il a lus,_ ceu.x qui l'onl lu. (II y fait d'ailleurs une pla~
unportante a l'iicolas de Cusa). Je vous ai déja cité cet ouvr_age~ qui a l'intér~t de bien marquer la continuité de la pensée
~c1e~hfique, sa tens10n dans un meme sens avant qu'elle réussisse
a s y avancer au vu et au su de tous, et avec J'assentiment
commun. Chez Léonard, point d'exposé systématique de méthode: d'ailleurs, ce qui nous a transmis sa pensée, ce sontle plus sou•
ventdes notes prises pour lui-meme. Mais les traitsdominants de
s?n esprit sont le rejet de l'autorité et la défiance de l'imagina!-i~n. Seule, « l'expérience ne trompe jamais ». II déplore la fausse
idee de noblesse philosophique qui fait rejeter comme inférieur
ce qui vient des sens. llfautinterroger la nature, quines'exprime
que par nos sensations. ll indique comment on pourrait observer
la fa~on dont l'eau s'écoule, en la faisant sortir par divers orifi~es, tortueux ou droits, longs ou courts, ronds ou carrés, a bords
mmces ou arrondis. Il dessine un liquide en équilibre dans des
tuy~u.x de pompe de diametres divers, ce qui ressemble tout
a f~1t a un_ sc_héma
presse hydraulique. II pose des questions
qui aboutiraient d1rectement a la connaissance expérimentale
de la chute des corps : « Si un poids de cent Iivres tombe dix fois
de la hauteur de dix brasses sur un meme terrain, et l'enfonce
d'une brasse, de ccmbien l'enfoncera-t-il en tombant en une
seule fois de cent brasses ? Si un poids tombe de deux cents
brasses, de combien tombera-t-il plus vite dans les deuxiémes
cent brasses que dans les premiéres ? etc.. » (Séailles, 197). On
trouve d~ns ses cahiers de nombreuses pages de calculs ou de
construcllons géométriques, mais toujours subordonnées a
l'observation, destinés a l'explication ou a la prévision. II est
tres préoccupé, comme Je seront Bacon et Descartes de « science
active», d'une _Philosophie qui nous rende mattres ~tpossesseurs
de la nature (Disc. de la Mélhode). II est plein d'idées vivantes ;

!1t

?e

�124

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ila l'idée que tout corps pese dans Le sens de son mouvement, ce
qui est l'inertie ; voir dans Duhem toute l'histoire de la vis
impressa, opposée a la théorie de la continuation du mouvement
par la réaction du milieu. 11 connatt le príncipe des vitesses
virtuelles; il a pressenti l'importance des ondulations. 11 indique
des moyens d'étudier la croissance des plantes, Je vol des oiseaux.
11 dit, comme le répéteront G. Bruno,Bacon, Pascal, que }'esprit
humain est semblable a un homme qui apprend de plus en plus,
et que l'Antiquité était l'enfance du savoir. Enfin, il a pleinement l'idée que la science, par opposition aux discussions scolastiques, a pour vraie marque l'unanimité tranquille des hommes compétents : « Ou l'on crie, dit un beau texte cité par
M. Séailles, il n'y a pas de vraie science, parce que la vérité a
une seule conclusion qui, publiée, détruit Je litige pour jamais ;
et si le débat renatt, c'est qu'il s'agit d'une science menteuse
et confuse ... On ne discute pas sur la question de savoir si
deux fois trois font plus ou moins que six, si un triangle a ses
angles moindres que deux droits(l}, mais avec un éternel silence
reste détruite toute controverse, et en paix les dévots de ces
sciences jouissent de leurs fruits. » (Séailles, 202-203).
Le meme passage montre qu'il croyait a la possibilité de
dégager dans toutes les sciences, par l'observation directe, des
« príncipes » vrais et certains, d'ou J'on déduirait ensuite
tout le reste ; les mathématiques luí en paraissent, un exemple.
On peut rapprocher cet idéal, évidemment alTecté d'un certain •
manque de critique, de ce que dira plus tard Newton de la déduction a partir des íaits observés. Mais c'est de nos jours
seulement que les idées ont été mises tout a fait au clair sur ce
point.
11 n'est pas possible de faire ici, meme sommairement,l'inventaire du mouvement d'idées de la Renaissance, qui vient se
concentrer et s'amplifier dans l'reuvre retentissante de Bacon.
Lui-meme a indiqué comme ses précurseurs tous ccux qui « a
granda cris ont appelé les hommes a l'étude de la nature », Paracelse (quoique ses théories memes, il les traite fort sévérement),
Severinus le Danois, Telesio de Cosenza, que Galilée appelait
« le pére vénérable de la philosophie » et Bacon lui-mcme « le
(1) On serait peut-etre tenté de dire que, de nos jours, • on discute• celte
égaltté. Mais ce ne serait pas tout a íait exact. On s'accorde á dire qu'ils sont
egaux a deux droits si l'on pose l'existence et l'unicité d'une parallele, comme
on la posait au temps de Vinci ; et l'on s'accorde aussi sur les conséquences
des autres postulats. Quant a savoir quel systeme représente le mieux les
phénoméncs de dimension astronomique, la scicnce n'esl pas faile sur ce
r oint. Inlenfo si grida.

LES THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L EXPÉRI111ENTATJON

125

premier des modernes ,, ; de Patrizzi de Venise, de soncompatriote
Gilbert (auquel on doit non seulement les mots éleclrique, électricilé, mais des études d'observation tres solides). Il s'est un peu
moqué de Jui pour son excés de systématisation : il a voulu
tirer, dit-il, toute la philosophie de la théorie de l'aimant; mais,
en réalité, leDemagnele de Gilbert est une ceuvredegrandeportée,
et qui n'a été sans influence ni sur le progres de la méthode
expérimentale, ni sur l'idée de la gravitation universelle, telle
que la reprendrontHooke et Newton.« Pour faire des découvertes
et pour dégager les causes cachées des choses, disait Gilbert dans
la préface du De maqnele, les expériences dignes de foi et les
arguments démontrables fournissent des raisons bien plus
Iortes que les conjectures probables et les opinions de ceux qui
philosophent a la maniere ordinaire ... C'est seulement apres
avoir longuement constaté les choses par expérience qu'on peut
les exposer a partir d'hypothéses probables. »
Mais a coté de ceux-la, beaucoup d'autres seraient a mentionner. Rémusat, qui aécrit un bonouvrage sur Bacon, voit dans
Vives un de ceux qui ont préparé ce mouvement scientifique.
Ce serait a examiner. On peut citer a coup sur Cesalpini, excellent
biologiste observateur, qui fait profession d'aristotélisme, mais
qui adapte aux sciences la logique aristotélicienne : ce Nous atteignons, dit-il, la connaissance parfaite par trois degrés : Induction,
Division, Définition. Par l' Induction, nous réunissons les ressemblances et les concordances tirées de l'observation ; par la Division, nous réunissons les ressemblances et les oppositions ; par la
Définition, nous formulons l'essence propre de chaque etre. »
Quaesliones peripalelicae (1569), au début. Cela ressemble beaucoup aux Tables de Bacon, quand on leur donne leur vrai sens.
De meme Maurolycus, Benedetti, J .-B. Porta (Magia naluralis,
1589 ; et beaucoup d'autres ouvrages). - Puis les astronomes,
surtout Copernic (De revolulionibus orbium creleslium, 1543 ;
avec une préface curieuse sur laquelle nous reviendrons, en ce
qui concerne la nature de l'hypothése). Enfin, les contemporains
memes de Bacon, plus jeunes que luí et qui lui ont survécu, et
dont il peut avoir connu les travaux, quoiqu'il n'en ait guére
profité, semble-t-il : Galilée, Képler, Campanella.
Quels ont été les grands ressorts de ce mouvement scientifique
de la Renaissance, qui aboutit a poser les formules fondamentales
de la science expérimentale 'l
11 en est un qui a souvent été signalé : la floraison nouvelle,
par suite de causes bien connues, de toutes les doctrines antiques:
atomisme, pythagorisme, platonisme, physique meme de Par•

�126

REVUE DES COURS ET CO:'\FÉRE:\CES

ménide, opposées a l'aristotéli~m". Le plarnwdium renouvelle la
vie de la pensée commecelledes amibes. Le ramisme, qui est une
expression de cet éclectisme, contribua beaucoup a répandre l'esprit nouveau. Il eut un retentissement considérable, a un point
que nous avons peine a nous représenter aujourd'hui. 11 servit
puissamment l'idée de mélhode, qui devait peu aprés dominer
toute la réforme philosophique. II répandit la foi dans la raison
telle que chacun la trouve en lui-meme, révélation intérieure et
universelle, considérée comme plus súre que la tradition (voir les
textes cités par Waddington a la fin de sa thése sur Ramus,
• verbis nempe usus quae forte Malebranche non dedignaretur).
Il servit aussi l'idée d'expérience en recommandant de dégager
la logique, d posleriori, de l'étude des chefs-d'ceuvrede l'éloquence
et de la géométrie. Mais Ramus lui-meme, s'il a été mathématicien, n'est pas physicien. II aurait voulu trouver un physicien
qui développat la philosophie naturelle selon ses principes. ~lais
ce projet ne paralt pas avoir eu de suites.
Une action plus directe dans le sens de l'expérience et de l'observation des choses est le culte de la nature et de la vie qui
regne au xv1 9 siécle (Rabelais, Giordano Bruno, etc). 11 eut un bon
et un mauvais coté. Au Moyen Age déja si la saine physique fut
si généralement persécutée, c'est peut-etre qu'elle s'alliait souvent a des tendances non seulement antiscolastiques, mais, il
faut bien l'avouer, antichrétiennes. Comparer le mot de Pascal
sur toute la philosophie (physique) « qui ne vaut pas une heure
de peine ». - Et meme a un point de vue purement rationnel,
il y a certainement, entre la science et la vie, une antinomiequ'il
ne faut pas négliger. En face de l'idée du dualisme, de la nature
corrompue, des sens instruments de séduction et de péché, du
salut par le mépris de la vie, la Renaissance répand a flots l'amour
des réalités physiques : le panpsychisme, opposé a la transcendance, domine tout le xv1e siécle. II ne paralt pas douteux que
cet état d'esprit, bcaucoup trop simpliste au point de vue
philosophique, et dangereux au point de vue moral, a serví
au développement de la physique et de l'histoire naturelle.
M. Blanchet, dans son ouvrage récent sur Campanella, a
bien mis en relief ce caractere, en montrant aussi un autre dangerde
cette ivresse sympathique qui faisait voir partout dans la nature
l'analogue de l'ame humaine: l'insuffisance de critique et d'esprit mécaniste, la croyance a la possibilité de produire les
effets les plus merveilleux par l'action sur )'ame des choses. Un
peu plus tard, au xvue siécle, i1 y eut, au contraire, un retour
excessif en sens inverse : l'absence du sentiment de la nature,

LES THÉORIES DE L'INDUCTION ET D1': L'EXPÉRIMENTATION

127

a l'époque classique, a été souvent relevée. Mais cet amour
enthousiaste de la vie, ce a printemps •, ce foisonnement d'idées
et d'espérances, qui en était la conséquence, ont été provisoirement tres utiles pour faire entrer l'observation et l'expérience dans la connaissance scientifique.
(d suiore.)

..

�129

LE CAPITALISME EN FRANCE AU xv1e SIECLE

Le Capitalisme en France
au XVIe siecle 11i
par BENRI BAUSER,
Professeur a la Sorbonne el au Conserualoire
des Arls el Méliers.
I. Le Capitalisme commercial.

et les matieres premieres sont concentrés dans les mains du donneur d'ouvrage, pendant que le salarié n'a plus que la propriété
de_ ses bras. Par_tout la création d'un marché mondial pour certames marchandises, partout l'abondance des métaux précieux
et !'essor du crédit, tant d'État que privé, ont donné une générahté et une ampleur nouvelles a des tendances qui ne s'étaient
guere manifestées auparavant, et des le xme siecle que dans
les républiques italiennes.
'
I

La meme évolution s'est-elle produite en France ?
Notons to~t de suite qu'elle y est moins apparente qu'en
::souabe, a Genes ou en Flandre. La France de Louis XII de
Fran~ois Jer et de Henri II est, avant tout, une nation de paysa~s. La noblesse franc;aise est encore une noblesse rurale.
L'rmmense majorité_ de la population vit aux champs, d&amp;ns le
« plat pays ». Les v11les elles-memes ont gardé, dans une forte
mesure, le caractére de marcbés des produits rur~ux: ; elles sont
entourées de faubourgs a demi paysans. Dans ces faubouró8
comme dans les bourgs et les villages, l'artisan est souvent un
laboureur qui est, a ses heures, forgeron, charron charpcntier
parfois tisserand.
'
'
En second lieu, la révolution monétaire déterminée par
l'afflux subi_t ~es 1?étau~ précieux ne s'est pas produite en
France auss1 vite m aussi brusquement que dans certains pays
voisin~. On n'a pas chez nous, comme en Allemagne, ou en
Hongrie, vu s'accrottre le rendement des mines indigenes d'or
et d'argent. D'autre part les richesses métalliques du Nouveau
Monde n'ont péaétré que leJ1teme11t dans l!otre pays pour une
raison tres simple : c'est que, de 1516 a 1559, la Fr~nce est .a
peu pres consta~ment en ét~t de guerre a~ec l'Espagnc. Aussi
la hausse des pnx est-elle moms forte et moms rapide en France
que dans les terres voisines, soumises a la domination espagnole,
comme la Flandre ou la Comté. Vers 1550, un Anglais estimail
que la vie était deux fois aussi coüteuse aux Pays-Bas qu'en
France. Cepe~dant, ~e~ 1544, une ordonnance royale signale la
hausse des pnx, qui s aggravera a partir de 1560. Mais cette
hausse profite surtout a la classe paysanne dontles redevances
généralement fixées en livres, sois et deniers, décroissent ave~
le pouvofr de l'ar{:ent. C'est done l'élément permanent de la
société fran~aise qui est le principal bénéficiaire de la révolution économique.
~

J'imagine que personne n'en est plus a considér~r le capitalisme comme un phénomene relativement récent, simple conséquence de la révolution industriel~e qui a d~b~té en Angleterre
dans le dernier quart du xvme s1ecle et qui s est propagée sur
le continent au début du x1xe.
Personne ne conteste plus la valeur historique de ce_ m~t de
Karl Marx : « Le commerce mondial et le marché mo~dial m3:ugurent au xvxe siecle la biogr~phie mo_derne du capital. » Biographie moderne, car les soc1étés antiques ont _Possédé, elles
aussi, des formes d'organisation capitaliste. Mai~, pour, no~s
en tenir au régime capitaliste te! que nous le connaissons, l afh~mation de Karl Marx a été vérifiée maintes fois. Pou~ la_ Belg1que, M. Pirenne et ses éleves o~t montré que le cap1talisme Y
était constitué avant l'époque ou ce pays f~t séparé des P3:y~Bas du Nord. Les érudils allemands, spécialement ceux qui s_e
sont occupés des Fugger, nous ont décrit la puiss~nce ~u cap~talisme dans ces villes de l'Allemagne du sud qm, apres avoir
été l'arriere-pays de Venise, s'orienterent vers le porL d' ~nvers.
En Angleterre aussi, on admet qu'avec le regne _d'Ehzab_eth
un élément perturbateur s'est introduit dans le vieux rég1me
corporatif.
.
.
Partout, a la suite des grandes découvertes qui ont subitement élargi la terre, et parallelem~1;1t ~ _ce mouvement de la
Renaissance qui est l'apothéose de l md1~d~, parto_ut se développe un individualisme écon?mique, qu~ brise les v1eux cadre~.
Partout naissent des entreprises ou les mstruments de trava1l
(l) L~ons professées en 1920-21
gique.

a l'Institut des

Hautes 11:tudes de Bel•

9

�LE CAPITAUSME EN FRANCH AU XVI"' SIECLE

I\EVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
130
Ajoutez a cela que le caractére dramatique de l'histoire de
France au xv1 8 siécle, en concentrant l'attention sur les événements d'ordre politique, militaire et religieux, a souvent empeché
les hisloriens d'apercevoir quelques faits essentiels.

II
Le premier de ces faits, c'est l'importance prise dans la vie
nationale par le commerce exlérieur.
Le plus pénétranL des observateurs de la vie économique
qu'ait produit la France du xv18 siecle, Jean Bodin, s'interroge
en 1568 sur les causes de la révolution des pri.x. Comparant
son temps a celui qui l'a précédé, il rappelle que l'époque antérieure avait été marquée par une sorte de marasme commercial :
« le marchand et l'arlisan, qui font venir l'or et !'argent, 11 ne
jouaient alors qu'un r6le médiocre. « Le trafic du LevanL n'avait
point cours, pour la crainte des Barbares qui tiennent la cüte
d' Afrique ... Et quant au trafic du Ponant, il était du tout
inconnu devant que l'Espagnol eut fait voile en la roer des Indes.
L'Anglais, qui tenait les ports de Guyenne et de Normandie,
nous avait clos les avenues d'Espagne et des tles. »
TouL change a la fin du xve et au début du xv18 siecle. Débarrassée des Anglais, la royauté frangaise est sortie triomphante
des guerres civiles de la noblesse, des A.rmr,gnacs et des Bourguignons. Avec Louis XI et ses suc, esseurs, elle évolue vers
le type d'un État centralisé el d'un État puissant. Les gucrres
d'ltalie ont pu elre une faute, une déviation de la tradilion
nationale, elles n'en donnenL pas moins a la France un grand
prestige et elles la mettenL en contact avec des marchés nouveaux. La France, unifiée politiqueroent, devient une unité
économique. Elle passe déridément de la phase de l'économie
urbaine a celle de l'économie nationale.
Elle est exportatrice de produits naturels, de blé d'abord.
Théoriquement interdite, l'exporlation du blé peut etre autorisée
par des licences royales, qu'on appelle des traites. Comme
l'Espagne, déja famélique, est nolre principale acheteusc de
céréales, les contemporains signalent cette situation paradoxale :
le blé est bon marché en France quand nous sommes en guerre
avec nos voisins d'outre-Pyrénées, cher quand nous sommes
en paix. L'ampleur de ces fluctualions permet de mesurer le
volume de ce trafic. Ensuile viennent les vins, la vieille production nationale, toujours réclamée par les tables anglaises ou

131

flamandes. Puis le sel, celui des marais salanls de l'Océan1 destiné aux pecheurs des pays du Nord, et celui des salins du Midi,
-:- ce qu'on appelle le sel de Peccais - qui vient faire en SavoieP1émont et en Suisse une concurrence généralement victorieuse
au ~el de la Comté et a celui de la Haute-Allemagne. Entre les
mams de la royauté franc;aise, le sel sera meme une arme polit!~ue de premier ordre. Joign,ons-y !e pastel du Languedoc, dont
l 1mportance ne décrottra qu a la fm du du xv1e siécle devant
~ difT~sion de l'anil ~~s Indes ou índigo. Avec cette drogue
tinctonale se sont éd1fiées les fortunes de ces capitalistes toulousaius qui ont peuplé leur ville de palais, les Assézat les
Bernuy, mécénes de la Renaissance languedocienne.
'
Parmi les produits fabriqués, le plus gros article d'exportation est la toile, car la culture du chanvre est alors tres répandue.
En se_conde ligne les draps, qui n'ont de rivaux que les draps
angla1s.
Les relations commerciales de la France sont des plus variées.
llalgré les guerres, gr~ce aux intervalles ménagés par les paix
et les treves, l'Espagne est pour le commerce franc;ais un admirable terrain d'exploitation. « L'Espagnol, dit Bodin en 1568
!'Es~agnol ne lient vie que de France, étant contraint par forc:
méVILa~le de prcndre ici les blés, les toiles, les draps, le pastel,
le pap1er, les livres, voire la menuiserie et tous ouvrages de
mai.a •, et c'est pour nous payer qu'il • nous va chercher au bout
du monde l'or et. !'argent et les épiceries ». Non seulement la
France tire ainsi bénéfice de la mise en valeur du Nouveau
M~nde, mais'. par suite_ de l'attraction exercée par les hauts
prix, la pénmsule dev1ent, pour nos populaLions laborieuses
du cent~e, L"1:1ousins et Auvergnats, un domaine d'émigration
te~i;&gt;ora1re .. V1gnerons, _laboureurs, charpentiers, mac;ons, menms1crs, tailleurs de p1erres et c&amp;rriers, tourne.irs charron!l
voituriers et charretiers, cordiers, selliers et bourr~liers, tou~
ces g~ns, en Navarre et en Aragon, sont Franc;ais, et on ne
croya1t pas exagérer en disant qu'il y avait ll. Valence 10.000
Franc;ais u serviteurs et arLisans ~11 y en avait en llalie. Brant6me découvre a Turin un mattre
cordonnier de la Réole, qui avaiL eu en sa boutique une douzaine
de valets.
L'ltalie est surtout notre fournisseur de produits de luxe
draps d'or et de soie, gants, parfums, fa'iences el porcelaines'
mcme lorsque ces industries ont été impli ntées chez nous. '
Mais si importanLes q1,1e soieflt nos relatioas uvec nos voisin!&lt;,
avec l' Angleterre, avec les Allemagnes, ce qui favorise le plus

�132

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la rapide formation des grosses fortunes commercial~s a caractere capitaliste, c'est l'essor de notrecommerce ~éd1terranéen.
11 est lié a la politique de Frangois ¡er apres Pavie, au rappr~chement si gros d'avenir de la France et de !'Islam, a la fo1s
!'Islam turc de la Méditerranée orientale et !'Islam barbaresque.
C'est une bien curieuse histoire que celle des entreprises de la
France du xv1e siecle dans l'Afrique du Nord, au Maroc et en
Algérie. Autour d'un point, le Ba~tio~ ~~ Fr3:.nce pres de__ la
Calle, et d'un produit rare, le cora1l, s éd1fie me~~ la premiere
de nos grandes compagnies de commerre, la Magmhque Compagnie du Corail, créée en 1553.
Au Maroc c'est des 1533 qu'apparaissent les gens de Honfleur,
et en 1570 u'ne compagnie de ralfmeurs rouennais fait cultiver
la canne a sucre dans le Sous.
Mais c'est surtout le grand commerce d'outre-mer qui sollicite la concentration des capitaux. De tres bonne heure, la France
songe a enlever aux Espagnols et aux Portugais le monopole,
qu'ils ont voulu s'arroger, des relations fructueuses avec les
tles des épices et avec le Nouveau Mon~e. D'Olonne, de la
Rochelle de Saint-Malo, de Honfleur, de D1eppe surtout partent
de hardi~ marins moitié marchands, moitié corsaires, qui vont
se poster sur les ;outes de la mer, capturent les galions chargés
de l'or et de !'argent du Mexique ou les carave_lles bondées de
poivre et de gingembre. I~s cherchent le chen:im des ~oluques
et du Catay, tantot par l Est, par la Moscov1e, tantot par _le
Nord-Ouest, par le Saint-Laurent, tantot, comme les Portuga1s,
par le sud de l'Afri~u~, par Madag~s~a_r et Sumatra.
Comment s'orgamsa1ent ces exped1t10.as ? Les fortunes formées dans la banque ou dans le commerce, celles que d'autres
ont ramassées dans les fonctions administratives et surtout
dans les offices de iinance se joignent aux fonds des armateurs
pour financer les voyages de déc~uver~e. En 1523, ci_nq maiso~s
de banque florentines de Lyon s associent avec tro1s Lyonna1s
dont deux sont les beaux-freres d'un des banquiers - l'un de
ces beaux-freres est receveur du droit d'entrée sur les soies. A
eux huit ils rassemblent les fonds d'un voyage de Verazzano
vers le C~tay et chacun touchera sa quote-part, proportionnellement a ses ~ses sur les profits de l'expédition. En 1524, c'est
le vicomte de Ro~en et un marchand de Troyes qui équipent
quatre navires « pour l'entreprise d'un vorage en certai~es tles
inconnues es parties des Indes ». En ma1 1?26, ce P:ºJ~t est
repris par l' Amiral de France Ch~bot, assoc1é a u~ Geno1s, au
général des finances de Normand1e, a un bourgeo1s de Rouen

LE CAPITALISME EN FKANCE AU XVI 9 SIECLE

133

et a un armateur de Dieppe, qui forment une société en commandite au capital de 20.000 livres.
L'armateur, c'est le fameux Jean Ango, celui que la légende
appelle le « roi de Dieppe ». L'origine de sa fortune ? 11 est
grenetier et controleur du magasin a sel, receveur du teroporel
de l'archeveque de Rouen, puis vicomte et capitaine de Dieppe
pour le roi. C'est !'argent ramassé dans ces offices qu'il va engager dans l'armement des navires. II entretient une pléiade de
marins, des Normands comme Fleury, les fréres Parmentier, des
Italiens aussi comme Verrazzano. On rencontre autour de luí
quelques-uns des noms les plus illustres de la Renaissance florenline, un Brunelleschi, des Ruccellai, des Toscanelli. Cet homme
qui tient tete au Roi Catholique et a Sa Majesté Tres Fidéle, qui
améne en Fraoce, sans passer par Lisbonne, la cannelle, le gingembre et le girofle, cet homme est un amateur d'art, un mécéne. II se construit a Dieppe un Mtel aux terrasses a l'italienne,
aux murs ornés de bas-reliefs, garnis de boiseries sculptées et dorées. A Varangeville, en vue de cette mer d'ou lui vient la richesse, ilédifie un superbemanoir, avecune loggia, desmosai'ques,
des fresques. II donne, a la suite de ses fructueuses captures, des
fetes splendides oú l'on voit défiler une partie de son butin.
Si l'on veut chercher en France un exemple, analogue a celui
des Fugger, de capitalisroe triomphant, c'est la qu'il faut le
chercher.
Ce commerce de roer restera tres tard, et dans toutes les directions, d'une tres grande activité. En 1567, l'ambassadeur du roi
de France a Copenhague voit passer huit navires de Dieppe,
pujs cinq ou six de Rouen et de la Rochelle qui vont a Narva,
et d'autres a Dantzig. Ce commerce est tellement important que,
l'année suivante, les Polonais ayant bloqué le port de Narva,
les marchands frangais évaluent le dommage qui leur est ainsi
causé a 100.000 écus. Les Polonais voulaient diriger tout ce
trafic sur Dantzig, tandis que Lubeck et les a u tres villes de la
Hanse revaient d'avoir en France un comptoir comme a Londres
et a Anvers. « Vous n'ignorez point, écrivait en 1570 l'ambassadeur, combien le commerce de Moscovie, qui se fait communément en la ville de Nerve, est profitable a vos sujets, voire
nécessaire a tout votre royaume ».
A l'intérieur, le commerce a pris également une allure toute
nouvelle. Entre le prvducteur et l'acheteur s'interpose de plus
en plus un intermédiaire, le marchand en gros ou mercier. Officiellement, les merciers forment une communauté jurée, mais,
par son organisation meme, cette communauté est la négation

�LE CAPITALISME EN FRANCE AU

134

HEVUE DES COURS ET CONPÉRE:'\CE,,;

du régime. c~rpo:ratif. lis é~happent, par définitio11, aux regles
sur la spé~1alisation profess1onnelle, puisqu'ils vendent les objets
les plus d1vers, sans clre obligés de faire leur apprentissage e:r
chacun des métiers donl ils manipulent les produiLs.
C'est eux surtout qu'on voit dans les foires, notamment dans
ces foires de Lyon dont nous ne saurions parler avant d'avoir
exposé lE: mécanisme d'un commerce aussi considérable alors
que le trafic des marchandises, le commerce de !'argent.

III
Le per_spica~e ob~ervateur de la vie économique des PaysBas, Loms Gmchardm, a noté que de son temps « une partie de
la noblesse et de l'état de marchandise • préférait aux risques
de l'_acti~ilé profcs~ionnell~ r?guliere le commerce de l'argent
« qui attire les cap1taux, d1t-Il, par des gains silrs et élevés •·
Cela n'est pas spécial aux Pays-Bas.
En France,le commerce de l'argent, ainsi que celui de nombreu~es marchandises d'importation et d'exportation, est centralisé
a _Lyon. Le transfert a Lyon des foires de Geneve des les prem1ers lemps du xve siecle a mis en valeur !'admirable silualion géographique de l'ancienne capitale des Gaules. Comme
l'écrit des 1528 le Vénitien Navagero, « dans les quatre foires
le Lyon se font d'innombrables paiements de toute part si
bien qu'ils Iorment le fondement du commerce de l'ar&lt;&gt;ent' de
toute l'l~alie et d'une bonne partie de l'Espagne et de~ PaysBas 11. AJoutez-y, comme le dira Nicolay en 1573, « les hautes
All_emagnes • , parmi lesquelles il faut alors comprendre la
Swsse, et meme«ce qui est joint des paysseptentrionaux, savoir
cst Danemark, Norvege, Suede, Prusse, Livonie, Lithuanie et
autr?s •· L'organisation douaniere de Franc;ois Jer dirige obligatoirement sur Lyon les soies et soieries italiennes. Grace a
l'essor de la typographie et de la librairie lyonnaises, auxqu, Hes
~oll;-borent un tres grand nombre d'imprimeurs ou de libraires
1~ahens ou allemands, Lyon devient aussi le grand marché des
hvres. Tel Espagnol, « marchand fréquentant les foires », s'engage
a transporter a Barcelone, ou a\Lx foires de Medina del Campo,
tant de tonneaux de livres reliés ou brochés tant de tonneaux
aussi de car~ctéres ou de papier. Tel libraire de Cologne, demeura~t en la cité de Lyon, donne procuration a un Lyonnais pour
fa1re des achats a l'autre grande foire des livres, a celle de Franefort.

xv1e

SIECLE

135

Le commerce des foires échappe completement aux regles
corporatives. Un épicier accepte a Lyon des toiles en paiement
~e ses épices ; si le prix des toiles dépasse le montant de sa créance,
11 réglera le reste en épices. Un cordonnier de Bourges y vendra
non seulement ses cuirs, mais des draps du Berry, un drapier
lyonnais y fera venir des cuirs d' Auvergne. En réalilé, on y
échangc moins des marchandises contre de l'argent que des eréanees contre des créances.
Ce qui rend possible cette sorte de spiritualisation du commerce,
c'est que Lyon est alors, avec Anvers et Genes, le plus grand
marché de eapitaux disponibles. A peine y a-t-il quelque exagération, due a l'orgueil local, en ces vers du poete lyonnais
Charles Fontaine :
·
Oil est la ville ayant tel bruit
En change5, foire~, marchandises t
Nulle mieux que Lyon ne bruit,
Soient les Anvers ou les Venise.

Cettc concentration des capitaux a commencé par l'installation a Lyon 1:oit de banquiers italiens, florentins surtout, exiléa
de leur pays par les luttes politiques, soit de succursales de
banqucs italiennes qui s'occupaient du drainage des deniers
franc;ais vers la trésorerie pontificale. Médicis, Peruzzi, Pazzi,
Capponi, Strozzi, tous les grands noms de la banque italienne
sont représentés a Lyon, devenue • une Toscane franc;aise •· Ce
sont ces banquiers qui ont financé, des le regne de Charles VIII,
les expéditions d'Italie. A c6té d'eux sont venus, des le début du
siecle, les banquiers des « Hautes Allemagnes •, ceux de SaintGall, mais aussi ceux de Nuremberg, d' Augsbourg, d'Ulm,
d'abord les agents de l'opposition a Charles-Quint, les finan-ciers de la Ligue évangélique, puis encore des maisons écleetiques, pour qui l'argent n'a pas d'odeur, et qui travaillent avec
les deux partis. A la fidélité habsbourgeoise des Fugger, dit
Ehrenberg, s'oppose la politique financiere d'équilibre des
Welser. L'internationalisme capitaliste est représenté encore
par Seiler, né Suisse, par Sébastien Neidhart, qui, avec dea
capitaux allemands et florentins, pretent aussi bien au gouvernement de Bruxelles qu'aux agents a Lyon du gouvernement
franc;ais, et qui s'enrichissent par des arbitrages entre Lyon
et Anvers.
Que! usage faisait-on des capitaux accumulés a Lyon ? lli
servaient d' abord au reglement des affaires proprement commerciales, aux paiements qui suivaient les foires. Ces paiementa

r

�136

REVUE DES COURS l!:T CONFÉRENCES

se faisaient par compensation. Lyon, pendant les semaines qui
suivaient chacune des quatre foires annuelles, se transformait
en un vaste clearing house. Lorsque les créances avaient été
oompensées, livres contre épices, toiles contre cuirs ou monnaies contre monnaies, seul le solde restait exigible. Encore
pouvait-il etre reporté de foire en foire, moyennant un ou plusieurs escomptes supplémentaires, qu'on appelait changes et
rechanges.
Le traficdesfoires étaitdonc essentiellement un lrafic par écritures, consistant en remises de lettres de change,en inscriptions
sur des carnets, en virements de parties, et reposant tout entier
sur la bonne foi commerciale. « 11 est notoire, disaient en 1596
deux marchands de Saint-Gall, il est notoire que le plus
grand trafic qui s'y fait, soit pour la banque, soit pour la négociation et marchandise, il se fait en cédules et aux assurances
qui s'y donnent... En telle foire, iI sera négocié pour un million
d'or, et toutefois, entre tous ceux qui auront négocié, il n'aura
pas été toucbé et manié 10.000 écus ». Et l'année suivante,
lorsqu'un réformateur mal avisé veut imposer a Lyon le résime
des mattrises jurées, avec obligation de l'apprentissa6e et du
chef-d'ceuvre, les échevins répondront, avec une énergie pittoresque : « Quelle mattrise fera-t-on faire et de quelle matiére
sen. le chef-d'reuvre de ceux qui négocient sur la place de Lyon
avec ur.e écritoire et un hilan, sans art, métier, boutique, magasin, ouvroir ni marchandise ? »
D'ou sortaient les capitaux qui alimentaient cette abondante
eirculation ? Les veuves, les orphelins par leurs tuteurs plac;;aient
dans les banques leurs fonds disponibles contre un intéret de
5 a 8 % et bien des gens, tournant les prescriptions canoniques
sur le pret a intéret, imitaient les veuves et les orphelins. La
masse ainsi constituée était une formidable tentation pour la
royauté, perpétuellement obligée de réaliser par avance et
d'hypothéquer ses richesses futures. En un seul jour, le 7 avril
1'522, le roi emprunta a Lyon 22.000 écus aux Gadagne, 25.000
a Bartolini, 31.000 aux Strozzi, sans parler d'emprunts moindres
aux Albizzi et a d'autres encore.
Un homme se rencontra qui sut organiser ce recours de l'État
au crédit des banques lyonnaises. En groupant les banquiers
italiens, allemands et autres de la place, en leur offrant, pour les
sommes pretées au Trésor, un intéret supérieur a celui qu'ils
servaient a leurs déposants, le cardinal de Tournon attira a Lyon
les capitaux flottants en Europe. C'est ainsi, moyennant des
taux de 10, de 12, finalement de 16 % que ful financée la poli-

LB CAPITALISME EN FRA!'1CE AU xv1e SIECLE

137

t ique de Franc;;ois ¡era partir de 1543 surtout, et celle de Henri II.
C'est a ce consortium de banques que l'on donnait le nom, souvent mal compris par les modernes, de cr banque de Lyon ». Institution si commode pour la royauté que Henri II essaya de créer
a Toulouse, des 1549, une « bourse commune » sur le modele du
• change 11 de Lyon, puis a Rouen en 1556 ; Charles IX l'essaya
aussi a Paris en 1563. 11 réussira, avec l'aide du clergé, a y
organiser les rentes de l'Mtel de Ville.
Mais Lyon resta la seule place ou la royauté p~t faire de
grosses opérations d'emprunt. En 1553, pour la guerredeSienne,
ces emprunts avaient dépassé 700.000 écus.
Deux ans plus tard, une énorme opération ful lancée, qui
devait a la fois procurer d'immenses ressources a la royauté
et préparer, de foire en foire, l'amortissement de la dette de
l'État. Par un appel hardi au public, Henri II inaugurait la
formule des émissions modernes. Ce « grand parti », comme on
l'appela, exerc;;a sur la masse des capitaux disponibles, petits
et grands, une attraction irrésistible. Les chroniqueurs lyonnais
comme Claude de Rubys, les économistes comme Jean Bodin
nous ont laissé des détails savoureux sur le délire qui s'empara
de tous, délire précurseur des scenes de la rue Quincampoix :
ce Chacun accourait pour mettre son argent dans le grand parti.
Jusqu'aux serviteurs y apportaient leurs économies. Les femmes
vendaient leurs bijoux, les veuves aliénaient leurs rentes pour y
participer. Bref on y courait comme au feu. » A coté des petits
6pargnants, les gros capitalistes : « Non seulement les princes
et seigneurs qui avaient argent a la banque de Lyon, mais les
cantons suisses, les princes allemands, mais les pachas et marchands turcs sous le nom de leurs facteurs. »
Malheureusement la royauté se montra incapable de payer les
intérets stipulés et la prime d' amortissement. Les étrangers, en
vendant a temps Ieurs litres, précipiterent la débacle. Du pair,
les obligations du grand parti tombérent a 85 % en 1559, puis
a 70, a 50, a 40 %, Cette retentissante banqueroute royale vint
d'ailleurs se fondre dans l'immense crise financiere qui secoua
l'Europe en 1557-1560, qui multiplia les faillites a Anvers et dans
l'Allemagne du Sud, et qui ébranla memela position des Fu6ger.
Crise d'inflation, causée surtout, en tout pQys, pH l'abus des
crédits d'État.
On comprend combien une situation aussi troublée, aussi
fertile en succes et en catastrophes, était favorable a la formation
rapide des fortunes, a la création d'une classe de capitalistes.
L'un des types les plus intéressants, en France, est celui d'u».

�138

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

simple bourgeois de Nuremberg, Hans Kleberger; peut--etre
descendant de banqueroutiers, d'abord employé a Lyon d'une
des banques allemandes; puis fournisseur d'argent du roí de
France, naturalisé franc;ais, nommé valet de chambre du roi et
« noble homme ». C~~m~ il a moins_ preté lui-meme que réuni
des fonds pour le ro1, il la1sse des cap1taux liquides, et il se donne
par surcrott le luxe de passer pour un mécene, un bienfaisant,
et de rester, dans la légende populaire lyonnaise, le « bon AUemand ».
C'~st d~~ cette classe d' Allemands, d'Italiens, de Franc;ais
auss1 ~nr1ch1~ dans le commerce de !'argent que Richelieu,
Mazarm, Loms XIV trouveront les capitalistes qui preteront a
!'Eta~, qui _affermer~nt les revenus de la royauté, ceux que La
Bruyere a 1mmortahsés sous le nom de partisans ces parvenus
protecteurs des arts qui hébergeront comme les Hervart un La
Fontaine et commanderont leurs p;rtraits de famille ~omme
les Jabach, a un Lebrun.
'
(d suiure.)

Le9ons sur l'histoire
de la littérature latine
Cours dé 11. L'ABBÉ LEJAY,
M embre de l' Jnstitut,
Professeur a l' In1lilu.t calllolique.

Les actions.
Chez nous, qui dit procédure dit grimoire. A l'imagination
d'un ancien Romain, la procédure représentait quelques-uns
des mille spectacles de la rue. Quand nous parlons des proces se
déroulant devant les tribunaux, nous nous servons d'un singulier
générique et abstrait, l'action ; ce terme condense l"idée de la
protection juridique. Les Romains ne connaissaient que des
actions bien déterminées, isolées, qui avaient chacune son
scénari~ réglé et son objet. Ga'ius en compte cinq. II y en avait
probablement davantage a !'origine ; mais on a toujours pu les
énumérer et les compter.
Un homme nu, vetu d'un simple calegon, porte d'une main sur
la tete un plat; il tient de l'autre une balance ; il entre dans une
maison. II cherche un objet volé : s'il le trouve, le voleur pourra
etre traité comme s'il était pris sur le fait et devenir la chose du
volé. Cette perquisition est la quaestio lance el licio (1 ).
.
Nous entendons des cris dans une maison. Un voleur surpr1s
a cherché a se défendre. Le volé pousse des cris avant de le mettre
a mort (2).
( 1) GAIUS, Inslilul. ,

III, 192; Glose de T~rins_ur les Instilules, IV, I, 4, &lt;:i,ans
Geschichle des róm1schenRechts in M1tlelalter, 2° éd., t. 11 (Heidelberg, 18), p. 475.
(2) AULU-GELLE, XI, 18, 8, citant les XII tables.

SAVIGNY,

�140

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Un ht.mme en saisit un autre en lui disant : « Quant au fait
que j'ai contre toi jugement (ou engagement) de dix mille
sesterces, attendu que tu n'as point payé, a cause de cela, moi,
pour un jugement de dix mille sesterces, je mets la main sur
toi n. Survient un tiers qui revendique la dette ou qui la nie ¡
c'est le uindex sur qui toute l"aftaire retombera. Tandis que le
débiteur ne peut pas nier la dette, Je uinde:i; peut soutenir que
la prétention du créancier n'est pas fondée, sauf a payer le double
s'il perd le proces. Quand un débiteur ne trouve pas de uinde:i;,
il doit payer ou suivre le créancier, qui l'enfermera et l'enchatnera. Chaque pere de famille a sa prison privée, 011 il met les
débiteurs insolvables et les gens de la maison qu'il veut punir.
Le créancier ne peut se saisir du débiteur que trente jours apres
J'échéance de la dette ou a pres la sentence. 11 le gardera soixante
jours en prison. Avant l'expiration du délai, a trois marchés
successifs, il le conduira en proclamant a haute voix le chiffre
de la dette, pour le cas ou surgirait un répondant. Au bout des
soixante jours, il lui fera passer le Tibre pour le vendre a l'étranger, ou il le tuera. 8'il y a plusieurs créanciers, ils se partageront le cadavre au prorata de la dette. L'acte initial de cette
procédure est la saisie par corps, la main mise, manus inieclio.
Elle sert done apres jugement, mais aussi en dehors de tout proces quand il y a une créance (1).
Un passant lance une pierre contre un mur en construction,
en présence de celui qui fait construire ou de son esclave : c'esL
la dénonciation de nouvel reuvre. Celui qui construit n'a pas le
droit de le faire, soit parr.e qu'il est sur Je terrain d'autrui, soit
pour toute autre raison. Le jet de pierre produit un effet immédiat : le constructeur doit s'arreter, sauf proccs subséquent (2).
Les parties agissent seules, sans la présence d'un magistrat
ni d'une autorité quelconque. Ces procédures sont les survivances fixées et cérémonielles des actes de la justice privée qui a
précédé l'institution d'une justice sociale. Les procédures qui
(1) GArns, IV, 21-27. La formule est donnée § 21 : • Quod tu mihi iudieaLus
(siue damnatus) es sestertium x milia, quandoc non soluisti, ob eam rem ego
tibi sestertium x milium iudleati manum inicio •·
(2) Le texte déeisif est dans le D~geste, iX:X:XIX:, 1, 5, 10.. Le jet de pier~e
suffit quand on bMit sur notre terram. Quand quelqu'un bAtit sur son terram
de maniere a nous faire du tort, il faut reeourir a une déclaration verbale,
operis noui nuntialio ou denunlialio. Le aet de pierre devait étre accompagné d'une formule. Une charte de 1407, citée par Du Cange, Glossarium
mediae et infimre latinilalis, t. IV (Paris), Didot, 1845), p. 660, nous
montre un prétre de Montesquieu de Volvestre, au diocese de Rieux, en
pays de drolt romain, protestant contre une construction des Carmes ; il
lance trois fois la pierre, en disant : • Ego denuntio uobis opus novum •·

LITTÉRATURE LATINE

141

requierent la présence d'un magistrat appartiennent a un &lt;legré
plus avancé de ch-ilisation.
A Rome, des ces temps reculés, elles présentaient toutes une dfa..
tribution curieuse. Elles étaient divisées en deux actes. Le ~r~mier était présidé par le magistrat, qui disait le droit et ha1t
le proces. Le second avait pour arbitre le juge, iudex, au se?~
technique du mot. C'était plutot un juré. Simple citoyen cho1s1
par les parties ou désigné par ~e magistral d'.accord a'\-ec elles,
iJ rendait sa sentence, pur avis ~ur 1~ quest~on p~ée,_ d ont !es
1
parties avaient ensuite ~ p_ours~1v~e I_ e?'écubon. Amsi I afTaué
passait par deux stades, in wre, in wdic!º· , .
L'action d'usage le plus général éta1t l acbon par serment,
sacramenli aclio. Les deux parties consignaient d'avanc~ un
certain nombre de tétes de bétail au pont de Rome, le v1eux
pont Sublicius, ad ponlem, c'est-a-dire pres du pontife qu~ en a'\-ait
la garde. Puis, devant le roi, plus tard devant le mag1strat, le
demandeur affirmait solennellement sa créance ~ « Je prononce
que tu dois I)1e donner tant (1). Le défendeur répl~quait par une
négation symétrique. Le demandeur l~ _provoquait au sern_i.e~t,
sacramenlum · le défendeur : « Et rn01 Je te provoque u. S1 l amende consistant en tetes de bétail ou en argent, n'avait pas été
&lt;léposé~ au pr~alable, c'~tait a ce moment ~u'elle _é tait ~romise
avec la garanbe de ca~tions,_ praedes: ~ll_e s appelai~ au_ssi sacra_menlum. Le juge était désigné. Pnm1bveme?t, e é~a1t le ro_1.
L'affaire était Jiée par le serment. La quest10n qui se posa1t
désormais était de savoir qui avait fait un faux serment.Car tou~
serment faux meme preté de bonne foi, était un sacrilege qm
devait etre e~pié. C'est a cela que servait l'am~nde dé_posée ou
promise. La deuxieme partie du proc~s succéda1t sans mterrupLion a Ja premiere, dans le temps des ro1s et des amendes en béta1I.
Les termes de la réponse du roi étaient dict~s _d'avance pa~ la
question : sacramenlum iusl~m, sacr~menlum in_wslum. Ensmte,
les animaux du perdant étaient sacnfiés aux d1eux (2).
.
Cette procédure avait de no:nbr_eux a~anta~es. ~e prenner
de tous était d'intéresser a la Jusbce prr~ée I autonté la plus
puissante, le roi ou les magistrats qui c~ntinuaie~t le roi sous
ta République. Chez beauco~p d_e peuples, Il a fallu bien des tAton ·
nements pour créer une JUSbce d Etat ; pendant longtemps,
(1) Une !acune de Galus oblige a reconstruire la procédure ~énéra~e.du
sacramentum, d'apres divers renseignements d'ai_lleurs s.o.i:s, On msere 1c1 la
rormule eitée par V~LERIUS PRosus, IV, I : • A10 te m1h1 dare oportere •·
Cf. VARR0N, De lingua lal., V, 180.
. .
. ..
(2) FEsTus, v• Sacramentum : • Consumebatur 1d m rcbus d1um1s •·

r

1

�142

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ils ont vécu sous le régime de l'arbitrage. La solution du sacramenlum a transformé en affaire d'ordre public un débat privé.
Le roí n'a cure de savoir si Gaius doit des moutons a Titius.
Mais il ne peut tolérer un faux serment, crime religieux _qui
demande une expiation. u Les Italiotes ont trouvé au probleme
une solution de rare élégance ou se manifeste ce gout de la regle
et de la précision qui n'est pas moins saillant d~D:s ~eur droit
privé que dans leurs institutions religieuses ou mihta1res. (1) ».
Un tel détour implique bien quelque affaiblissement du sen~n~e_n~
religieux et de la révérence pour le mystere. 11 met la d1vmite
du serment au service du trafic et la rabaisse a garder les enjeux
d'un parí. Les Romains ne concevaient gue~e des dieu~ qui ne
fussent pas leurs auxiliaires dans leurs affa1res domestiques et
dans leur politique.
Un autre avantage de l'action par serment est qu'elle contenait en germe la distim.tion qui allai~ p~nétr~r e~ ré_gl_er tout? la
procédure romaine, en deux phases, m iure! in iu~icio. JI . n est
pas sur qu'a l'origine, quand tout se passa1t ~e sui_te san~ mte~ruption, quand le juge du droit et le j uge du fait_ é~t le roi, on a1t
eu conscience de cette distinction. Elle existait cependant.
Toute la premiere partie, cérémonielle, n'a pour bll:t que de lier
le proces, ou, sil' on veut, d' établir le pari. Dans la suite des temps,
une fois l'enjeu versé ou promis, l'action était suspendue (2). Les
parties s'engageaient a revenir trente jours a1;1res pour s'entendre
sur le juge de !'affaire. Ce délai leur donn~•t le temps de réf~échir et de transiger. Sinon, elles se retrouva1ent devant le magistral au bout des trente jours; le juge était désigné; demandeur et
défendeur se promettaient réciproquement de comparattre le
surlendemain: cela s'appelait la comperendinalio,~u no1? ?u ~ll:rlendemain, perendinus dies. Ce jour-la, devant _le Juge, m iud,cio,
les parties commengaient par un exposé ~omm~ir~, appel~ caus~
conieclio; puis elles plaidaient. Si le soled déc)ma1t, la smt~ ét~1t
remise au lcndemain, parce qu'on ne pouva1t rendre la JUSbce
qu'a la lumiere du jour. Le juge pronongait enfin la ~enlence;
Ces débats solcnnels, ces délais, cette lenteur, mamfestc memt!
(1) P.-F. GmARD, Histoire de t'organisalion judiciaire ~es _Ro~ain,, t. I
(París, 1901), p. 41-42. M. Girard su_ppose d'a~res _cer~ams mdices que la
procédure par sacramentum appartient aux msL1tullons communes de
l'Italie.
· p·maria,
· d'é poque
(2) Cette inLerruption avait été prescrite p~r une_ ¡01.
inconnue, tort ancienne sans doute. Les déta1ls qm sm".ent sont donn_és
ar GA1us IV 15 dont nous retrouvons Je te,d.e a partir de cet endr01t.
t.obligation d~ soJmettre le droit et le íait a deux juges. dislincts remonte
a Servius Tullius d'apres DENYS o'IlALICARNASSE, Anllq. rom., IV, 25 et
26; aux tondateurs de la République d'apres C1cÉR0"N, Rép., V, 3.

LITTÉRATURE LATI!'iE

143

dans la _procéd?re plus rapide de l'époque royale, permettaient
la_ solubon_ am1able d~ !'affaire. Tant que le parí n'était pas
f~1t, le déb1teur pouva1t reconnattre sa dette · il était alors imméd1~tcment saisi par le créancier qui procédait a la main mise sur
101, la manus inieciio, que nous avons décrite. Une fois au pouvoir
du créa~cier, il pouvait_s~ dé_gager en payant, ou mettre a profit
les, déla_1s de 1~ ma~us ime~iw dans les conditions un peo dures
qu cl)e 1mp~sa1t. Meme apres le parí (sacramenlum), une entente
resta1t poss1ble, du moins quand le sacramenfum eut cessé d'etre
une affai~e religieus_e. Reconnattre sa dette, ou ne pas se défendre
par les r1tes prescr1ts, formait comme une action distincte, qui
sera rcc_o1:~ue et réglée dans la procédure formulaire {l) .
. L~ d1_v1s10n du ~roces en de?x parties, in iure, in iudicio, Ia
d1stmc~10n du 1;11agistrat et du Juré ou juge de fait, sont un trait
du gén!e romam. On pourrait y voir la principale cause de la
perfection qu'atteignit le droit civil, tandis que le droit crimine!
resta lo~~emps, sinon toujours, imparfait, mal réglé. Dans Je
proces c1v1l, les deux parties de"aient d'abord entamer des pourparle~s ~•un ca~actere privé :pour concerter leurs démarcbes.
C~r l action ne Joue qu une fois pour une affaire. Le moindre
vice de forme, la moindre incertitude dans les débats sulfisent
pour anéantir le p~o~es ~ª!1~ laisser aucun espoir de le trancher a
nouveau par la vo1e J udic1a1re. Les parties étaient tenues de formuler ~~ de motiver la demande et la réponse. La brieveté et
la P~~c1s1on des t~rm~les condensaient en quelques mots l'objet
~u htige. Les explicat10ns subséquentes et les plaidoiries avaient
lie? non pas de"ant le magistral, mais de"ant le juré. Ainsi le
P?mt de droit devait etre parfaitement défini en présence du ma8'l;strat, en dehors _de toute _chicane et de toute équivoque ;
d autre part, le dro1t des parties a exposer leurs vues était sauve~~rdé. Une_ ne~teté rigoureuse était la loi de la premiere phase de
l m~tance m iure. De son c6té, le magistrat, en définissant le
dro_it, avait u_n ro~e plus clair, plus mesuré, effacé en apparence.
~fa1s ~n dev,:u_t v01r, dans la période suivante, quel role puissant
Il alla1t revet1r, quand aura1t succédé aux vieilles actions un
systcme moins ~igide. L'~ntervention du juré pour tran~er le
déba~ permetta1t de temr compte de toutes les circonstances
de fa1t.
L'action du serment se diversifiait suivant les cas. Le schéma
1

. (1) En ce ~~s, !e défendeur est dit in iure co_nfessus, s'il reconnalt sa dette,
mdefensus, s d n a .~as répondu a la provocat1on du créancier par la formule
co!respondante, • s 11 ne s est pas détendu comme il faut, disent les ;uristes
uti oportet.
'
•
'

�144

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

que nous avons décrit était suivi en matiere personnelle. En
matiere réelle, quand on revendiquait la propriété d'une chose,
le débat se corsait. L'objet du litige était la, en totalité ou figuré
par un fragment : une brebis, une chevre, un poil de brebis ou de
chevre valaient tout un troupeau ; un morceau quelconque
détacaé prenait la place d'un navire ou d'une colonne ; une
motte de terre, une tuile suffisaient pour évoquer un champ, une
maison. Gaius nous a conservé la mise en scene et le dialogue a
propos d'un esclave. Les deux parties sont en présence, une
baguette a la main. Le demandeur se saisit de l'esclave, en disant :
« Moi, je prononce que cet homme est mien de par le droit quiritaire conformément a son statut, comme j'ai dit, voici qu'a
l'encontre de toi, j'ai imposé la baguette »; en meme temps,
le demandeur touchait l'esclave avec la baguette. L'adversaire
faisait de meme en pronongant les memes paroles. Ce simulacre
de combat était arreté par le préteur : « Lachez tous deux cet
homme ». Alors Je premier demandait a l'autre pourquoi il l'avait
interrompu : (( Je te demande si tu ne me diras pas pour quelle
cause tu as revendiqué ». Le défendeur répondait: « J'ai accompli
le droit en imposant la baguette ». Le premier disait enfin : « Du
moment que tu as revendiqué injustement, je te provoque par
un serment de cinquante (ou de cinq cents) as. - Et moi toi. » (1).
Cicéron prétendait malicieusement que les jurisconsultes,
avaient inventé les formules d'actions pour se rendre nécessaires.
Elles sont certes bien plus vieilles que l'apparition des jurisconsultes. Mais il se moque des formules pour faire rire des jurisLOnsultes et, du coup, nous donne un tableau de la revendication
d'un champ. « Quand cela aurait pu tres bien marcher en disant:
1&lt; La terre de Sabine est « mienne », « mais non, mienne », ensuite,
jugement : ils n'ont pas voulu. « La terre, dit-on, qui est sur
« le territoire qui est appelé Sabin »: cela est assez verbeux. Prends
ce qui vient ensuite : « Cette terre, moi je prononce qu'elle est
« mienne de par le droit quiritaire». Et ensuite? « De la, sur le lieu
« moi en vertu du droit je te provoque a en venir auxmains ».
A un pareil chicaneur si ba"Vard, l'autre, qu'il attaquait, n'avait
pas de quoi répondre. Le jurisconsulte vire vers lui, a la Iagon

•

(1) GArns, IV, 16. Voici le texle des formules:• Hunc ego hominem ex iure
Quiritium meum esse aio secundum suam causam ; sicut dixi, ecce tibi
uindictam imposui. - Miltite ambo hominem. - Postulo annedicas qua
ex causa uindicaueris. - Ius feci sicut uindictam imposui. - Quando tu
iniuria uindicauisti, naeris sacramento te prouoco. - Et ege te. • Les mots
secundum suam causam sont obscurs. J'y vois la cause radicale en quelque
sorte du statut juridique de l'obget en lillge : manus, mancipium, potestas.
La baguette a un nom spécial ; e est la baguette de revendication, uindicla.

145

LITTÉRATURE LATINE

d'un joueur de nute latín : « D'ou toi, dit-il, tu ?1'~s en vertu du
droit provoqué a en venir aux mains, de lasurle lieuJe terappellei,.
Cependant pour que le préteur ne pense pas qu'il vit bel_ et heureux
et pour l'empecher de rien dire de son propre _cru, on lui a composé
a lui aussi sa partie, partout absurde, ma1s surement ~ans ce
couplet : « L'un et l'autre ayant. ses témoi~s présents, Je p_arle
de ce chemin : allez par ce chemm ». II éta1t la ce sag~ qui les
invitait a prendre ce chemin. « Revenez par ce chemm ». Le
meme guide les ramenait. Alors des ce teIIiI_&gt;S, ch~z d_es ?º_mmes
ayant barbe au menton, voila, je pense, qui para1ssa1t r1d1c~le :
que des gens qui s'étaient arretés a propos et sur place, a1e?t
rec;u l'ordre de s'en aller, pour revenir a ce meme point d'ou ils
étaient partís (1). »
.
•
.
Le combat simulé devena1t quelquefo1s un combat réel. Céc1?a,
client de Cicéron et Aebutius se disputaient un champ. Cécma
se rendit sur pla~e pour la cérémonie _que yient de _décr~re ~e
Pro Murena et qui s'appelait la deduclio. ~a1s Aebutm~ s éta1~
arrangé pour la rendre impossible. II éta1t la et ava1t garm
d'hommes armés tous les abords du champen litige et d'un champ
voisin par ou on aurait pu passer_. Céc~a. s'apI_&gt;roche cependant
d'une ligne d'oliviers qui marqua1t la hm1te suivant la coutume
d'ltalie. Aebutius donne a haute voix a son escla':e Antiochus
l'ordre de tuer quiconque tenterait de pas~er. Cécu~a s'avance
toujours. La troupe com;mandée par ~tiochus lu1 la~ce des
traits et se précipite. Cécina bat en retra1te ~vec les _amis et les
assistants qu'il avait appelés pour une bata1Jle moms dangereuse (2).
.
· · t t
Apres la manuum conserlio, les deux adve~sa1r~s par_1a1~n e
déposaient Jeurs enjeux, le sacramenlum. L affaire suivait le
cours que nous avons décrit.
Dans les proces sur serment en mati~re ~éelle se trouve done
insérée une action distincte, la revend1cation par la . baguette.
Cette action apparatt sans mélange d:,i-ns les a~franc~ssement~Le mattre comparai&amp;sait devant le ~agistr_at et ~1~ul~1t un proces
avec un tiers bénévole, l'adserlor lzberlalis, qui JOU~1t !e r6le de
demandeur. L'adserlor soutenait que l'esclave é~a1~ li?re et ~e
touchait de sa baguette, uindicta. L_e mattr~ ne d1s_a1t nen, ma1s
lui faisait faire une pirouette, et lui donna1t parfo1s un soufflet.
Le magistrat déclarait libre l'escl3:ve: .
. .
La fixation des actions, leur llIIlltatlon, la combma1son de

11

(1) CtCÉRON, Pro Murena, 26 ; pour le
FESTUS, v• Superst ites.
(2) Voy. C1CÉRON, Pro Caecina, 20-22.

sens de supersles, témoin, voy.
10

�}46

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

scenes particulieres en des actions complexes, la séparation du
droit et d1:1 fait montrent le penchant des Romains pour l'ordre,
la régular1té, la netteté. Le r6le des parties, qui ont l 'initiative et
ne laissent aucune liberté au magistrat, est un trait de cette prépondérance de la volonté qui commande toute l'histoire romaine.
Le formalisme remplace dans le sacramenium une affaire privée,
de dette ou de propriété, par une affaire religieuse c,u un parí,.
engage la revendication comme une bataille, substitue a l'affranchissement direct une revendication. L'acte simulé envahit
tout et se mue en de petits drames. D'autres peuples, dans leurs
coutumes juridiques, useront davantage du symbole, mais connattront a peine les scenes a personnage unique et a monologue,
bien loin d'avoir cette poésie du mouvement, cette passion raisonneuse et rude, qui affrontent les adversaires et font songer a
un tfi.Mtre de marionnettes. Ce thM.tre est monotone ; on peut
conjecturer que son répertoire a été réduit par cet impitoyable
esprit d'analyse et d'économie qui regle le droit romain. Mais
sa monotonie meme n'est pas sans enseignement. Ne sommesnous pas au pays qui verra nattre l'aiellane et la commedia dell'
arte, bien uniformes elles aussi dans leurs acteurs et leur scénario ? Les actions fmissent par se couler presque toutes dans
le moule de l'action par enjeux ; le gout du pari est tellement
développé chez les Romains, qu'on devra interdire aux paysans
de jouer dans les foires leurs betes a la mourre. La procédure
!st l'image de 1a vie.
(d suivre.)

!
1

l{

Le thé!tre romantique
de Dumas pere

a Dumas fils.

Cours de 11. ANDRé LE BRETON,
,Uatlre de Con/trences ó la Sorbonne.

1

¡

¡

XIII
Fin du Théa.tre romantique. - La nouvelle école et ses
fondations. - Conclusion du Cours.

Entre 1820 et 1850, a coté du théAtre romantique et parallelement a lui, s'était développé et avait prospéré un autre
théatre dont je n'ai rien dit encore, et dont, a vrai dire, la renommée n'est pas tres bonne, dont la valeur littéraire n'est pas tres
grande, qui compte toutefois et doit compter dans l'histoire
de notre littérature : c'est celui d'Eugene Scribe.
Les lettrés ne prononcent plus le nom de Scribe qu'avec
dédain. Peut-etre joue-t-on encore, au moins en province, les
opéras dont il avait composé le livret, le Prophet~, l'Africa_ine,
Robert le diable, la Juive, les Huguenots, etc. ; ma1s on ne J0Ue
plus ses comédies, on ne les lit plus, on ne s'en souvient plus.
On semble ne plus ríen se rappeler de lui que ses étonnantes
fautes de fran~ais, certaines étourderies demeurées célebres. On
se rappelle qu'il a écrit dans les Huguenots :
Ses jours sont menacés. Ah I je dois l':, soustraire,

ce qui e&amp;t une ellipse un peu forte, en effet; on se rappelle qu'il
a dit:
Le soldat doit se taire
Sans murmurer,

et il n'y aurait qu'a ouvrir ses reuvres pour enrichirlacollection.
On verrait que dans son discours de réception a l'Académie
franc;¡aise (car il y a été rec;¡u en 1836, cinq ans avant Rugo),
il a éloquemment reproché a Moliere, mort en 1673, de n'avoir
pas protesté contre la Révocation de l'~dit de Nantes qui date

�148

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de 1685. On lirait dans Balaille de dames cette phrase lapidaire :
Une heure apres leur arrestation, tous les chefs doivent etre
fusillés sans délai et sans bruit », et ce galant couplet a l'adresse
d'une jeune femme et d'une jeune fille qui viennent de chanter
un duo : « Oh ! alors, - dit Henri qui est amoureux d'elles
sans bien savoir laquelle il préfere, - il sortit de ce mélange
je ne sais quelle impression qui tenait_ de l'_enchantement_. Ce
n'étaient plus seulement vos deux v01x qui se confonda1ent,
c'étaient vos deux personnes... vous ne formiez qu'un seul
etre ! charmant, complet... représentant a la fois la jeune fille
et la femme tout semblable enfin a un rameau de cet arbre
fortuné qui ~rott sous le ciel de Naples, et porte sur la meme
branche et des fleurs et des fruits ! »
Scribe écrit mal, il est vrai, et ce n'est pas son seul défaut.
Gardons-nous néanmoins de parler de lui trop dédaigneusement.
Dans son discours académique de 1836 il a développé un
singulier paradoxe et qu'il est surprenant de rencontrer sous la
plume d'un auteur comique. 11 a ~é':eloppé ~ette idé~. que l_e
théAtre n'imite pas et ne peut pas 1m1ter la v1e, et qu ti s~r~1t
tout a fait inutile de chercher chez Moliere, par exemple, 1 h1stoire et l'image de la vie franc.¡aise au xvue siecle ; c'est pour le
bien prouver qu'il constate chez l'auteur du Tarluffe l'absence de
toute allusion a la Révocation de l'Edit de Nantes. 11 est étrange
de l'entendre parler ainsi, car ce reproche est précisément
celui qu'on lui adresse a lui-meme : on luí reprochait de son
vivant, et aujourd'hui encore on 11:li rep~oche ~'avoir éc_rit
des pieces qui n'expriment pas la v1e, qui ne pe1gnent pomt
véritablement les mceurs du siecle; et une telle critique adressée a un auteur comique est si grave que le premier soin de
Scribe eut du etre semble-t-il, d'y répondre et de prouver
qu'on le calomniait. Dans une certaine_mesure il eut eu le dro~t
de protester. Il n'est pas juste de d1re que son thMtr~ so1t
dépourvu de toute vérité, ~e ~ou~e valeur docume~ta1re. l!
contient au moins quelques md1cations, quelques e_s,qmss~s qui
ont leur prix. Ceci est vrai surtout de s~s prem1~res p1eces,
écrites et jouées a la fin de la Restaura.bon, de p1eces ~elles
que le Coiffeur el le perruquier, les Ad,eux au comptoir, le
Bal champ¿lre, le Charlalanisme. II prend presque toujo~rs ses
sujets et ses personnages dans la vie de son époque, et 11 nous
renseigne plus qu'on ne le croit gén_éralement sur les ~~ur~ de
cette époque, sur celles en particuher de la bou~geo1S1e. J e~time meme qu'il a pu contribuer par la a orienter le gén~e
de Balzac, alors que celui-ci cherchant sa route composa1t

u

LE THÉ.\.TRE ROMANTIQUB

149

des romans fabuleux imités d' Anne RadclifTe et de DucrayDuminil, ou des romans historiques, imités de Walter-Scott.
Il va de soi, d'ailleurs, que Scribe n'est pas un Balzac, et ~ue
si l'observation n'est pas absente de son théatre, elle y ttent
peu de place et ne constitue pas son mérite propre et son originalité. Il n'a pas puissamment exprimé la vie, parce qu'il
n'était pas un grand esprit. Il était l'homme qui, en histoire,
ne voit que les petites causes, qui dans une comédie historique
- on sait qu'il en a écrit quelques-unes - dans le Verre
d' eau, explique le revirement de la politique anglaise a la
veille du traité d'Utrecht par un geste de la duchesse de
Marlborough et le verre d'eau renversé en présence de la
reine Anne. Un penseur de cette force, incapable de saisir la
secrete et forte logique des événements, de comprendre les
lois de l'histoire, était condamné a n'etre qu'un médiocre
peintre de la vie humaine. Il était condamné ~ ~éconnatt~e
ce qui donne a notre vie son sens et sa d1rection, a v01r
partout un efTet du hasard, quand en réalité il est si vrai que
le hasard n'existe pas, que tout s'enchatne logiquement dans
nos destinées, et que nos actes ne sont que la conséquence
ou le produit de nos caracteres, de nos volontés ou de _nos
passions. Cela, il ne l'a pes vu, et en ce sens on a ra1son
d'affirmer que son théatre ne renete pas la vie. Dans la vie il
n'a vu qu'une succession de circonstances fortuites, et ses
pieces, au lieu d'etre l'existence humaine en raccourci, sont
d'adroites combinaisons de péripéties, d'amusants imbroglios
qui se dénouent grace a quelque artífice, - retour imprévu,
lettre égarée ou retrouvée, mort opportune d'un oncle a héritage, etc. Tout cela est factice, mais tout cela est si adroit, si
bien fait, si ingénieusement combiné, qu'on ne s'étonne pas
que pendant trente ans Scribe ait régné s_ur trois ?u q~atre
théatres, Gymnase, Odéon, Théatre-Franga1s. I1 ava1t mis sa
gloire a n'etre qu'un bon fabricant de pieces, un habile C0!15tructeur un virtuose de !'intrigue, et la est, en effet, sa glo1re,
dans l'e~cellence de sa technique ou de son mécanisme.
Qu'on imagine le Mariage de Fígaro dépouillé de son esprit
et de sa forte signification satirique : on se figurer~ a peu pres
ce que sont des pieces comme Une chaine, Balaille de dames,
Osear ou le mari qui trompe sa femme. Dumas fils n'a peut-etre
eu qu'a moitié tort de dire qu'elles ne nous apprennent rien ;
il a eu certainement raison, en tout cas, d'ajouter qu'elles
tenaient le spectateur en haleine pendant tout le spectacle,
et tant6t inquiet, tant6t diverti, intrigué et attentif toujours.

�LB THÍU.TRE ROMANTIQUE

151

REVUE DES COURS ET co:-;Ff:REl'iCE~

150
Scribe est admirable pour enchevetrer les fils, pour nous faire
dire en regardant ses personnages : a Comment vont-ils se
tirer de la ? , - et pour les en tirer soudain et en dépit de
toute attente. Objectera-t-on que cet art est stérile, que Scribe
n'a rien fondé si ce n'est le vaudeville, la comédie a placards?
Non, nous lui devons davantage. Dumas fils qui l'accusait
da ne ríen nous apprendre, n'eut pu l'accuser de ne lui avoir
rien appris a lui· Dumas et aux auteurs dramatiques de sa
génération. Il leur a appris leur métier, et combien la le~on
étail utile ! Il ne·suffit pas d'avoir du métier pour etre un grand
auteur dramatique, mais il est impossible d'cn etre un sans ce
métier, et les illustres représentants du drame romanlique sont
la pour nous le prouver. N'avons-nous pas eu maintes fois
l'impression en les relisant que notre plaisir était gAté par les
maladresses ou les gaucheries de l'action, par l'absence ou l'insuffisance de métier ? N'est-ce pas grand dommage de voir,
dans Ruy Bias, a quel point le 1ve acte fait hors-d'reuvre ?
Jamais Hugo n'a eu plus de verve et plus d'esprit ; chaque
couplet de Don César de Bazan est une fete pour nos oreilles,
et meme pour nos yeux, tant le style est riche en images, tanl
il a de couleur et d'éclat : a la représentation, pourtant, le
1ve acte de Ruy Bias semble long, il ennuie, il irrite presque,
parce qu'il suspend l'action au moment le plus pathétique,
parce qu'il ne s'y rattache pas, et qu'il pourrait etre supprimé (l'expérience en a été faite), sans que le spectateur
s'en ape~11t. Ou bien qu'on se reporte aux Burgraves, a
Hernani; qu'on se rappelle ces immenses monologues ou l'auteur
donne carriére a son lyrisme, et ces romans si compliqués, ces
histoires de Guanhumara, de Fosco, de Donato, parmi lesquelles
il faut se débrouiller etdont la puérilité n'a d'égale que l'invraisemblance. La vraisemblance n'est pas tout au théAtre, non
plus que la resselllblance dans un portrait; encore est-ce une
qualité précieuse. Nous attendonsd'unepiéce, quelle qu'elle soit,
tragédie, drame ou comédie, qu'elle nous donne l'illusion de
la réalité, et elle ne nous la donne qu'en se pliant aux exi6ences
tres spéciales de l'art dramatique, a ces exigences que le romantisme avait méconnues, mais qu'aucun mattre de la scéne __:
et Moliere moins qu'aucun autre, quoi qu'on ait pu parfois
prétendre - ne s'est cru le droit de méconnattre, et que
Scribe est venu affirmer a son tour.C'esten quoi son rllle est loin
d'avoir été négligeable. Gr~ce a lui, on a su intriguer une piéce,
bfttir une piéce. La forme était trouvée. ll ne restait plus qu'a
y faire entrer la vie.

...
Or, dans le méme temps oil Scribe faisait jouer ses comédies,
Balzac écrivait ses romans. Apres avoir erré quelque temps,
apres etre alié chercher ses sujets jusque dans le Moyen Age,
il se dégageait des influences qui l'avaient entratné, il rompait
a vec Walter Scott, avec le romantisme, et suivant l'instinct meme
de sa nature il se jetaiL en pleine réalilé, en pleine • Comédie
humaine », parmi les hommes de son siécle dont il devenait
peu a peu le grand peintre ou le irand historien. Il créai t ou
plus exactement il ressuscitait le roman réaliste. Il ne s'inquiétait plus d'évoquer les grandes figures du passé, de l'histoire :
il découvrait une nouvelle so urce de beauté, et une source inépuisable, au sein meme de la réalité contemporaine, dans l'intimité
de notre vie, dans le secret de nos passions, de nos luttes, de
nos intérets journaliers, de nos a!?itations quotidiennes. Source
dont j'ai tort de dire qu'il la découvrait, dont il faut dire qu'il
la retrouvait, puisqu'elh: est celle, en somme, a laquelle avaient
puisé avant luí nos plus grands rowanciers comme nos plus
grands auteurs dramt-tiques, celle ou avaient puisé Moliere,
J'abbé Prévost, Diderot. Il faisait justice d'uIJe erreur qui ne
s·était que trop prolongée. Il nous faisait comprendre qu'il
est vain de vouloir évoquer les morts et qu'en outre cela
est assez fastidieux, que la vie se re1,ouvelle sans cesse, que
nous n'en pouvons observer et peindre avec vérité qu'un seul
momenl, celui auquel nous appartenons nous-memes ; que
dans ce présent, dans Ir, vie bourgeoise d'aujourd'hui, il y a,
pour qui a des yeux, autant ou plus de beauté, de tragique
et de comique, que dans les belles aventures du passé, et qu'en
tout cas cette vie a un immense avantage qui est d'etre la néltre,
qui est que ses drames sont les nlltres, et que les problémes
sociaux ou moraux qu'elle ofire a !'esprit de l'observateur sont
ceux oil nous sommes tous intéressés.
Ce principe si fécond, qui a permis a Balzac de se ,aire une
place a part parmi nos romanciers, il a essayé a difiérentes
rcprises de l'appliquer lui-meme au théatre. Le théatre de
Balzac est-il supérieur ou inférieur a celui de Scribe ? Peu
m'importe ; le fait est qu'il le complete. Chez Scribe, la technique est excellente, tandis que la peinture des caracteres
et des mreurs est assez faible. C'est exactement l'inverse chez
Balzac. Dans le Faiseur, d'abord intitulé Mercadet et repré-

�152

REVUE DES COURS ET CONGÉRENCES

senté pour la premiere fois en 1851, un an apres la mort de
l'auteur, l'action se tratne, n'avance pas. U s'agit d'un spéculateur d'esprit trop inventif et de conscience trop élastique,
qui se débat au milieu de ses créanciers, les trompe, leur
échappe toujours, et toujours espere refaire sa fortune par des
ruses dignes de Scapin. L'ensemble est monotone, chaque acte
semble le recom.mencement du précédent, il n'y a évidemment
pas la les ressources, les habiletés dramatiques ou scéniques
d'un Scribe. Mais la vérité ne manque pas dans le tableau que
Balzac nous trace des mreurs ou de l'immoralité financiere,
dans les divers types de créanciers, de boursiers, de marchands
d'or qu'il fait défiler devant nos yeux, et surtout dans le personnage principal qui, par son éternel reve de fortune, par
son obstinée confiance en lui-meme, par son imagination dévorante, ressemble trop a Balzac lui-meme pour ne pas nous
parattre vivant et vrai.
11 en est de meme a peu pres de la Mardlre, jouée en 1848.
La structure n'en est pas moins défectueuse. Balzac a voulu
écrire une de ces tragédies bourgeoises, comme il en a si souvent
conté dans ses romans et comme i1 est vrai qu'il s'en rencontre
dans la vie ; il a voulu peindre, dans un foyer honorable et en
apparence paisible, la secrete et implacable rivalité de deux
femmes, Gertrude, seconde femme du général de Grandchamp,
et Pauline, filie que le général a eue d'un premier mariage,
la maratre et la belle-fille, toutes deux éprises de Ferdinand
Marcandal. 11 a beaucoup compliqué les choses, et bien inutilement, je crois, en faisant de ce Marcandal le fils d'un autrc
général, celui-la trattre a l'Empereur en 1815, en sorte que
pour pénétrer dans la famille du vieux soldat fidele le jeune
homme a dO se cacher sous un nom d'emprunt. De plus, et
soit par inexpérience de la scene, soit par l'efTet de son pessimisme, Balzac a accumulé tant d'horreurs, de passions furieuses, de haines, de crimes, de poisons, que le beau drame
tourne vite au mélodrame. Et cependant, il y a ici la puissance
du génie ; il y a ici en germe un thMtre nouveau, qui émeut
fortement et qui fait penser. Des effets saisissants y sont
obtenus avec des riens, avec de simples moyens de mise
en scéne réaliste, par exemple au commencement du second
acte, alors que nous savons déja quelle haine pousse les deux
femmes )'une contre l'autre, quel duel a mort est silencieusement engagé entre elles, et que nous voyons la vieille servante
allumer la lampe, dresser la petite table, préparer les cartes
pour la pacifique partie de whist de chaque soir ; ou au dernier

LE THÉATRE ROMANTIQUE

153

ade, lorsque Pauline vient de s'empoisonner, qu'elle va mourir
et qu'un valet interrompt le dialogue pour dire a mi-voix : cr Le
clergé se présente. • L'eflet est-il moindre que celui qu'avait
cherché H ugo au dernier acte de Lucrece Borgia en faisant tout
A coup apparattre la funebre procession de moines en cagoule
dans la salle du festín ? J'estime, au contraire, que l'eflet est
beaucoup plus grand dans la Mardtre, par cela meme qu'il
n'est pas une invention de poete, qu'il n'est pas lhédlral, et
que c'est la réalité vulgaire qui l'a fourni. Balzac n'est pas un
Moliere, mais il a le mérite d'avoir compris Moliere ; il a vu
en luí le grand mattre, le plus vrai, le plus profond de tous
nos écrivains, et il a tendu de tout son zele a prendre exemple
sur luí. II a compris qu'il y avait chez Moliere non seulement
le modele de la comédie, mais au moins l'ébauche du drame
moderne ; et qu'il ait ou non réussi, comment ne pas le louer
d'avoir voulu en écrivant la Mardlre dégager ce drame du foyer
qui est implicitement contenu dans le Malade imaginaire ?
Sa maratre, sa Gertrude, si habile a capter la confiance d'un
vieux mari et si féroce envers la fille qu'il a eue de sa premiere
femme, comment ne pas reconnattre en elle la sournoise et
haineuse Béline ? Elle lui ressemble tout en étant une création
originale ; car Béline n'aime ríen ni personne, sauf }'argent
dont elle veut dépouiller les enfants d' Argan, tandis que Gertrude
est une femme qui aime, et d'autant plus redoutable qu'en elle
la rivalité d'amour vient aigrir, envenimer et déchatner les
secretes rancunes de la maratre. Une scene montrera ce que
valent certaines parties de l'reuvre, celle ou Gertrude commence
a soup~onner Pauline d'aimer comme elle Ferdinand Marcandal. Pauline vient de refuser un partí qu'on lui otlrait ;
le prétendant repoussé a cherché a savoir la cause de son refus,
il a cru deviner son secret, et en a dit un mota Gertrude. Celle-ci,
épouvantée, va s'efTorcer de contraindre Pauline a se trahir ;
mais la ruse se heurte a la ruse :
GERTRUOE.

Viens la, nous deux, nous allons finir notre ouvrage... Eh bien, mon enfant,
Godard m'a dit que tu l'avais re~u plus que froldement ; c'est cependant
un bien bon parti.
PAULINE.

Mon pere, madame, me lalsse la liberté de choisir moi-méme un mari,
OERTRUOE.

Sais-tu ce ~e dira Godard ? l1 dira que tu !'as refusé parce que tu as déja
choisi quelqu un.

�154

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
PAULlNE.

Si c'était vrai, mon pere et vous, vous le sauriez. Quelle raison aurais-je
de manquer de confiance envcrs vous ?
GB.RTRUDE.

Qui sait ? !e ne t'en blilmerais pas. Vois-tu, ma chére Pauline en fait
d'amour, il y en a dont le secret est héroiquement gardé par les femmes
gal'dé au milieu des plus c1'uels supplices.
'
PAULINE,

a par!,

ramassant des ciseaua: qu'eUe a laissés tomber.

Ferdinand m'avait bien dit de me méfier d'elle... Est-elle insinuante!
GERTRUDB,

•~ T~ p~urrais avoir dans l_e cc:eur ?~ de ces _amoul's-Ia I Si un pa1'eil malheu r
t art1va1t, co~pte su!'. mo~··: Je t. aune, vo1s-tu I Je fléchirai ton pere ; il a
quelque conf1_an~e en m01, ¡e pms m~me beaucoup sur son esprit, sur son
caractere ... Ams1, chere enfant, ouvre-moi ton creur.
PAULINE.

Vous y lisez, Madame, je ne vous cache rien.
GERTJ\UDE, et pari.
L'interrogation directe n'a pas réussi. (Haut.) Combien tu me rends heureuse 1 _car ce pl~isant_ de. peti te ville, Godard,. prétend que tu t' es presquo
évanome_ quand 11 a fa!t d1re expres ~ar ton 1;1et1tfrere que Ferdinand s'était
cassé la ¡ambe... Ferdmand est un aimable aeune homme, dans notre intimité depuis bientót quatre ans ; quoi de plus naturel que cet attachernent
pour ce gar&lt;;on, qui a non seulement de la naissance, mais encore des talents ?
PAULINE.

C'est le commis do mon pero.
GERTRUDE,

Ah I grilce
marié.

a Dieu, tu ne l'aimes pas ; tu m'effrayais,

car, ma chere, il est

PAULlNE.

Tiens I il est rnarié I pourquoi cache-t-il cela ? ( A par!.) Marlé Ice serait
infilme ; je le luí demanderai ce soir, ~e luí ferai le signal dont nous sommes
conve.n us.
GERTRUDE, et parl.
Pas une fibl'e n'a tressailli dans sa figure I Godal'd s'est trompé ou cette
enfant serait aussi forte que moi... (Haut.. ) Qu as-tu, mon ange ? '
PAULINE.

Oh I ríen.
G-ERTl\UDE,

lui mettant la main dans le dos.

Tu as chaud I la, vois-tu ? (A parl.) Elle l'aime, c'est sur... Mais lui,
l'airne-t-il ? Oh I je suis dans l'enfer.

• •
·

Voila comment Scribe et Balzac avaient, je ne dis pas fon dé le
théatre moderne, mais préparé son avenement, !'un en indiquant quelle en d.evait etre lél forme et l'autre quelle en devait
etre la substance. Ils avaient préparé la venue d'Emile Augier

LE THÉATRE ROM.\.NTIQUE

155

et de Dumas fils, qui débuterent presque en meme temps. La
Gahrielle d' Augier fut jouée en 1849, et si la premiere piece
de Dumas. la Dame aux camélias, ne le fut qu'en 1851, elle
eut pu l'etre en 1849 également, car a cette date elle était
écrite et meme re&lt;;ue, lorsque le théatre qui l'avait re&lt;;ue fit
faillite.
Je ne m'attarde pas a établir un parallele entre ces deux
rivaux de gloire qui se sont disputé pendant plus de vingt ans
la faveur du public. Il suffit de constater que leurs noms signifient pour nous, aujourd'hui encore, renaissance de notre
théAtre. Ils sont, de l'aveu de tous, ceux par qui le modernisme a triomphé a la scene, ceux qui ont définitivement clos
!'ere du théatre romantique, et restauré en quelque sorte
la maison de Moliere.
Chez l'un comme chez l'autre, du reste, il se peut bien que
tout ne nous plaise pas. L'esprit d' Augier ne l'empeche pas
d'etre parfois un peu lourd et bourgeois ; il se disait grand admirateur de Ponsard et peut-etre cela ne se voit-il que trop ; il
existe plus d'un rapport entre l'auteur de Gabrielle et celui
de l'Honneur el ['argent. Quant a Dumas, son goút de la prédication et du paradoxe a plus d'une fois nui a ses reuvres, surtout
aux dernieres. Mais cel{• dit, qui nierait la valeur de Ieur art ?
Qui ne se persuaderait en les Iisant que le romantisme avait
fait fausse route, et qu'il ne peut y avoir d'autre théatre que
celui qui est l'imitation de la vie, que celui ou nous retrouvons notre propre histoire, ou la vie nous apparatt telle que
nous la connaissons, mais éclairée d'une lumiere qui en fait
ressortir les beautés secretes ou les secretes laideurs ? Et si
le théatre romantique réussissait par moments a nous émouvoir,
a nous arracher des !armes, ne sont-elles pas cent fois plus bienfaisantes les larmes qu'on nous arrache en nous mettanb
sous les yeux la réalité contemporaine, en nous montrant la
vie telle qu'elle est, et en nous y faisant découvrir des miseres
ou des héroismes devant lesquels nous aurions passé sans les
voir?
Ríen de plus simple ou, si l'on veut, de plus vulgaire que la
donnée de la Dame aux camélias, histoire d'une filie entretenue,
d'une fille qui aime jusqu'au sacrifice et qui meurt de son
sacrifice. Le cadre de la piece est pris dans la vie parisienne
a la fin du regne de Louis-Philippe; les personnages sont des
boulevardiers, des hommes de plaisir, et leurs ordinaires compagnes. Y a-t-il néanmoins au théatre ríen de plus émouvant
que le troisieme acte, celui dans lequel Marguerite rec;¡oit la

�156

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

visite du pére d' Armand, 011 elle comprend tout a coup que
la seule preuve d'amour qu'elle puisse donner a son amant,
elle, la créature déchue et flétrie, c'est de le guérir de son amour
pour elle, de se rendre odieuse a ses yeux autant qu'elle lui
était chére, et 011 elle a assez d'amour pour aller jusqu'au bout
du sacrifice ? Elle va se livrer a un homme dont elle se savait
aimée, elle va se livrer a lui avec dégofit, avec horreur ; elle
quitte Armand sous un faux prétexte, sans rien dire qui lui
fasse soup~onner son projet, sans pouvoir toutefois luí cacher
ses larmes, en lui répétant, ce qui n'est que trop vrai, qu'elle
l'aime uniquement et de toute son Ame. II reste seul :

157

dans le jardín. C'est elle sans doute. (Il appelle.) Ma~erite ! ltarguerite 1
!tlarguerite I Per~onne l... (ll sor! el appeUe.) Nanine I Nanine 1. •• (Jl ~nlre
et sonne.) Nanine non plus ne répond pas. Qu'est-ce que cela 1:e~t d1~e ?
Ce vide me fait froid. U y a un malheur dans ce silence. Pourqu~1 81ie la1ssé
~ortir Marguerite? Elle me cachait quelque chose. Elle pl~ura1t l Me t~o_mperait•elle ? ... Elle, me tromper 1 A l'heure ou elle pensa1t a me sacr1f1er
tout... M:ais il lui est peut-(ltre arrivé q_uelque chose !. .. elle est peut-@tre
blessée l... peut-étre morte I Il faut que ,e sache...
.
ll se dirige vers le jardin. Un commissionnaire se trouve face
porle.

a la

a face avu luL

SCENE VIII
ARKAND, UN COMlUSSIONNAIRB.
LB COMMISSIONNAJRB.

M' Armand Duval ?
ARMAND.

ARMAND.

Chere Marguerite I comme elle s'effraie a l'idée d'une séparation 1 (/1
sonne.) Comme elle m'aime l (A Nanine qui paraU.) Nanine, s'il vient un
monsieur me demander, mon pere, vous Je ferez entrer tout de suite ici.
NANINB.

Bien, monsieur.

C'est moi.
LE

COMMISSIONNAIRE,

Voici une leltre pour vous.
AIU(AND.

D'oil vient-elle ?
LB COM~IISSIONNAIRE,

De Paris.

Elle sort.

ARMANO.

ARMAND.

Je m'alarmais a tort. Monpere mecomprendra. Le passé est mort. D'ailleurs
quelle ditférence entre Margurite et les autres femmes l... Ah l que le temps
me semble long, quand elle n'est pas la l. .. Que! est ce livre ? Manon uscaut J
La femme qui aime ne fait pas ce que tu faisais, Manon l... Comment ce livre
se tro~_ve-t-il ici ? ..• (Liaanl au .~as~rd.) • Je t~ ;ure, mon cher chevalier, que
tu es 11dole de mon cceur, et qu 11 n y a que to1 au monde que je puisse aimer
de la fac;on dont je t'aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chere Ame que
dans l'état oil nous sommes réduits1 c'est une sotte vertu que la fidélité P
Crois-tu qu_e l'on puisse étr~ bien tenare lors~•on manque de pain? La faim
me causera1t quelque mépr1se fa tale, le rendra1s quelque jour le dernier soupir
en croyant pousser un soupir d'amour. Je t'adore, compte la-dessus, mais
laisse-moi quelque temps le ménagement de notre fortune. Malheur a qui va
~ombe_r dan~ mes filets l Mon frere t'apprendra des nouvelles de ta Manon;
1~ te d1ra qu_ elle a pleuré de la nécessité de te quitter... • (Armand repousse le
livre av~c tr_islesse el reste quelques !nstant, soucieuz.) Elle avait raison, mais
elle n'a1ma1t pas, car l'amour ne sa1t pas raisonner.•. (JI va a la fenélre.) Cette
lecture ffi:'ª fait mal ; ce livre n'est pas vrai.l.. (JI sonne.) Sept heures. Mon
pere ne viendra pas ce soir. (A Nanine qui entre.) Di tes a !lfadame de rentrer.
NANINB,

embarrassée.

Madame n'est pas ici, monsieur.
ARMAND,

Qui vous l'a Jonnée ?
LE COMMISSIONNAIRE,

Une dame ...
ARMAND.

C'est bien ; laissez-moi 1
Le commissionnaire se retire.

SCENE IX
ARMAND,

'" Voila, évidemment, du théAtre, et du tres beau théatre,
parce que voila de la vie. Nous n'en pouvions dire autant des
drames de Dumas pére ou de Rugo.

...

NANINB

ARMAND.

C'est bien ... (Seul.) Elle est capable d'étre allée a Paris pour s'occuper de
cette vente I Heureusement, Prudence qui est prévenue trouvera moyen
de !'en empécher l... (ll regarde par la fentlre.) 11 me semble voir une ombre

DUVAL,

Cette lettre est de Marguerite ... Pourquoi suis•je si ému ? Sans doute_elle
m'attend quelque part et m'écrit d'aller la retrouver ... (ll va pour ouvrir la
/el!re.) Je tremble. AIIÓns, que¡~ suis enfant I_ (Pen~anl ce lemps, M' Duva/
es! enlrt et se lienl derritre son /1/s. Armand lt!.) A 1 heure on vous recevrez
cette lettre, Armand ... (ll pousse un crl de coltre. ll se relourne el voil son
ptre. Il se jelle dans ses bras en sanglotant.) Ah I mon pere I mon pere 1

Oil est-elle done ?
Sur la route; elle m'a chargée de dire a monsieur qu'elle allait rentrer
tout de suite...

puis M.
ARMAND,

Conclurons-nous done que le théatre romantique est tout
á fait mort, qu'il n'a été qu'une tentative inféconde, et n'a
laissé nulle trace dans les reuvres postérieures ?

Ce serait bien injuste.

�158

159

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE 1\OMANTIQUE

En premier lieu, et sans meme parler du théatre populaire,
du mélodrame historique ou du drame de cape et d'épée qui
lui a longtemps survécu, c'est un fait que le drame romantique a reparu de temps a autre, sous des formes diverses et
quelquefois avec éclat, chez des poetes tels que Louis Bouilhet,
Fran1;ois Coppée et l'auteur de Cyrano, mais ceci a titre d'accident et sans que le genre y dut reprendre une vie durable.
Il importe davantage de constater que, si ce drame reposait
sur un príncipe faux puisqu'il était d'ordinaire une déiormation de l'histoire, il n'en a pas moins accrédité plusieurs
príncipes vrais, príncipes d'esthétique théatrale qui depuis
lors sont demeurés en honneur.
Que disaient Rugo dans la préface de Cromwell et Vigny
dans celle de la Maréchale d'Ancre ? Ils disaient : « Liberté !
guerre aux conventions qui étoufTent l'art dramatique ! » et il y a toujours bien deux de ces conventions cheres a l'ancienne tragédie qu'ils ont jetées par terre, dont l'une est l'unité
de temps, l'autre l'unité de lieu. Prenez telle piece qu'il vous
plaira de celles qui ont paru depuis soixante-dix ans : vous
n'en trouverez guére dont l'action ne dure au moins plusieurs
jours et dont le décor ne change d'acte en acte. C'est le cas de
la Dame au:z: camélias, et de mille autres piéces.
Rugo et ses amis avaient dit : « Mélangeons le comique et
le tragique. » Ils l'avaient dit plus qu'ils n'avaient su le faire,
sauf Musset ; en général, le comique était assez froid dans leur
drames et ne s'y introduisait pas sans peine ; il y était com.me
de parti pris, il remplissait par exemple ce IV8 acte de Ruy
Blas qui tient si peu au reste de la piece. Mais regardez le
théatre de Dumas fils, d'Augier, de Meilhac et Halévy: le rire
et les larmes s'y melent comme dans la réa1ité, comme dans la
réalité des sots s'y rencontrent avec des gens d'esprit ; dans
la meme él.me, selon les heures, la tristesse alterne avec la
gaieté, et Froufrou pleure aussi naturellement qu'elle riait
un instant plus t6t; comme dans la réalité, l'histoire commence
gaiement et s'acheve tristement. Et le mélaDge est si intime
que les pieces ne s'intitulent plus comédie ou drame, mais piece
tout simplement.
Convenons aussi que les drames de 1830, d'allures si pittoresques, ou le souci du décor et de la couleur locale s'affirme
de tant de manieres, ont contribué a ouvrir les yeux a l'auteur
dramatique, et lui ont appris a rechercber la vérité dans le détail
-de la mise en scene, dans l'extérieur des choses. Si les roman·tiques étaient d'incorrigibles idéalistes dans le domaine de

la vie morale, ils étaient, en revanche, des écrivains-peintres,

de grands réalistes dans le domaine de la vie physique, et a
cet égard ils ont lait école. Ajoutons que leurs drames ont
élargi l'horizon, élargi la scéne, qu'ils nous ont accoutumés a
y voir non plus seulement les rois de la tragédie et leurs confidents, mais la foule, le peuple, l'échoppe a c6té du palais,
comme ils nous accoutumaient a un langage nouveau, dépouillé
de la noblesse traditionnelle et routiniere, comme ils nous
réaccoutumaient (encore une fois, chez Moliere il y a tout,)
a entendre les personnages parler le langage de leur métier ou de
leur condition.
Ce n'est pas tout, et peut-etre est-ce peu de chose en comparaison d'un autre service rendu.
Car enfin, aprés avoir dénoncé l'erreur fondamentale du thMtre
romantique, aprés lui avoir reproché ses fables extravagantes
et ses défroques historiques, nous serions des ingrats si nous
ne redisions ce qu'il y avait en lui de vivant. Ce qu'il y avait
de vivant en lui, c'était l'ame des poetes qui l'avaient créé,
c'était le grand souffle généreux qui le traverse et !'anime,
cette pitié toujours prete a se répandre sur toute souffrance,
tant6t avec Vigny sur les martyrs de l'histoire, sur une
maréchale d'Ancre ou un Chatterton, tant6t avec Dumas sur
l'enfant né hors du mariage et qui se trouve jeté dans la vie
sans guide, sans foyer, comme un paria, tant6t avec Rugo sur la
laideur d'un Triboulet, sur ladéchéance d'une Marion de Lorme,
sur la dépravation meme d'une Lucréce Borgia, sur le vieillard,
sur la femme, sur l'enfant, sur tous ceux qui sont ici-bas les
faib!es, les vaincus, ou, comme dit Dostoiewski, « les humiliés
et les offensés ».
Cette le~on de pitié et de bonté, cette le~on qui est la
vraie beauté du romantisme dans ses poésies autant ou plus
meme que dans son théatre, je ne dis pas qu'elle n'ait point été
entendue des écrivains venus apres 1850 et que l'appel soit
demeuré sans écho. L'écho en est chez Dumas fils, et tout
d'abord dans sa premiére piece, dans la Dame aux camélias qui
n'est, apres tout, qu'une transcription réaliste de Marion de
Lorme, mais aussi dans beau~oup d'autres de ses pieces. Bien
qu'un jour, entratné par son humeur paradoxale, il ait formulé
le terrible : a Tue-la ! » il est l'écrivain qui a le plus hautement
proclamé les droits de la fem.me, celui qui a contraint l'homme
a voir en elle au moins son égale. Que dis-je ? Ce souflle de pitié,
n'est-ce pas lui que je sens passer ~a et la jusque dans l'reuvre
Iégére et charmante de Meilhac et Ralévy, j usque dans Froufrou 'l

�160

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Est-ce un paradoxe que de pré~endre retrou~er la le,~on du
romantisme dans toute reuvre qw affirm~ le séneux del amou~,
le sérieux du mariage, et aussi la nécess1té _du ~ardon ? Je sa~s
que les romantiques ont volontiers poétisé l adultere. Ma1s
cela ne m'empechera pas de dire qu'ils ont e~ l'ori~nalité de
prendre toujours au sérieux, souvent au trag1que, 1 amou_r e~
ses souffrances et ses fautes, dont la vieille France ava1t s1
longtemps ri, dont il était de tradition de ri~e, comme d:une
chose frivole ou bouffonne, au pays de Rabela1s et de Moliere,
de La Fontaine et de Crébillon fils. Ils ont dit ce qui se cache
de souffrance au fond de tout amour vrai, ils ont demandé
miséricorde pour toute soufirance, et s'il íaut exprimer un
regret, c'est qu'ils n'aient pas ét~ pl?s entendus. lis l'ont
été un peu, parfois, chez nous ; ils 1 ont _été davan~ge a
J'étranger, et il est f§.cheux qu'ayant_ susmté en ~u~s1e ~es
reuvres telles que celles de Dosto1evsk1 et de Tolsto1,. 11s n e!1
aient suscité aucune en France qui les égale e!'· généros1té. _Ma1s
c'est bien aussi pourquoi le thétltre romantique, en dép1t de
toutes ses imperfections, doit nous rester cher ; c'est par 1~
qu'il reste encore et plus que jamais bon a retire, - par la qu'll
reste jeune.

Renan.
Essai de Biographie intellectuelle.
Cours public fait

a l'Oniversit.é

d'Amsterdam,
du 6 octobre t922,

a partir

par 11. JEA.N POIIIIIER.
Chargé de cours

a r Uniuersilé

d 'Amslerdam.

I. - L'enfanoe (1823-t841) (suite).

Pendant les grandes vacances scolaires de 1838, Renan, qui
pensait, a la rentrée, retrouver en seconde ses camarades du
Collége, fut appelé a París. \ioici dans quelles circonstances.
II était a Camlez, a quelques kilométres de Tréguier, chez son
ami Guyomar, quand un exprés vint le chercher. Une lettre
dºHenriette était arrivée pour lui ; elle lui annon~ait qu'il venait
d'etre nommé pour une bourse entiérea un séminaire de París.
II fallait qu'il fut a París le 6 ou le 7 septembre au plus tard.
Pour regagner Tréguier, il y avait une lieue a faire a travers
la campagne. L'Angelus du soir sonnait. On était au commencement de septembre. Le jeune homme (Ernest avait quinze ans
et demi) sentit la gravité de l'heure. II fixa dans sa mémoire
les sonneries pieuses, le soleil couchant, la campagne bretonne,
recueillie en un calme mélancolique. Ses adieux a sa mere
furent moins tristes qu'il ne l'aurait cru ; l'inconnu l'attirait ;
il répétait la phrase d'Henriette : « Dis a maman que c'est un
avenir tout entier pour son enfant ».
11 alla en voiture jusqu'il Guingamp ; la, il prit la malle-poste.
A París, sa sreur qui l'attendait luí raconta tous les détails de
l'affaire. Elle avait montré le palmarés du Collége de Tréguier
aun M. Descuret, médecin de la maison d'éducation, ou a pres plusieurs em plois indignes d 'elle dans d 'a u tres institutions, elle avai t
enfin éténommée directrice des études. Ce docteur,catholique tres
zélé, put parler de l'acquisition possible d'un bon éleve a M. Dupanloup, le je une (il n'avait que trente-six ans) et impétueux directeur du petit séminaire Saint-NicolaS--du-Chardonnet, situé a
Paris, a l'angle de la rue Pontoise et de la rue Saint-Víctor.
Peut-,~tre l'abbt&gt; Tresvaux, dont il sera question plus loin,
servit-il d'intermédiaire. l\L Dupanloup, qui tcnait a recruter
11

�RENAN

162

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES.

.

•

établissement avrut ams1 un peu
de brillants sujet~ pour son
L'anné¿ suivante, il enverra
• -, e dire des raco1eurs.
. ~
partout, s1 l os
'
bordonnés Breton lu1-meme, pour
en Bretagne un. de s~s su Ernest 'Renan. Aussi, a peine
tacher d'y dép1ste~ d aut~es l succes C:u frere d'Henriette.
M. Dupanloup eu~-11 appris_ ~s
qu'il s'écria : ((. F3:1tes-le vemr~aison oñ un enseignement seconUn petit sé~ma1re est~cr~::n est donné soit a un groupe de
daire et !onc1~r?ment e urs arents ou leur volonté propre,
jeunes gens dm~és, . par le ro fme a une réunion d'éleves dont
vers l'ét~t ecclés1astique,;~t de se donoer plus tard a l'Eglise ».
une partie seulem~nt Np~o 1 l angeaitplut6tdans cette seconde
. de Samt- 1co as e r
. • .1.
Le caract ere .
·t é ··té d'en faire un sémma1re a
espece. M._ Dupanlf~r ~V~ª c1::ntele parisienne comptait les
type ascétique et e eri~a .
ce ui babitaient le proche
füs des preroi~res ,famil~es t:t::~~s\res considérabl~s qu'il
Boule"ard Samt-&lt;,ermam.
. t a l'éducation gratu1te des
demandait a ces éléves serv~ie: mérite qui eux étaient desjeunes gens sans fortuue, ma1s_ . e du Conse'il d~ 3 décemtinés a la cléricature. Une déc1s10n d un enfant était boursier,
bre 1839 porte en effet que ('.
faire prendre la soutane •·
tout devait tendre et co~_c our~é;s par des particuliers était fort
Ce systeme de bourses a 1me~
.ers devaient maintenir haut le
ingénieux et fort mor:~- Lf.~ ~:~:~me oífrir un modele de bonniveau des études, e _es. i st_
Comme chacun de ces deux
..
et de distmc ion.
.
·té "'1 .
nes mameres_
,
aison avait une parfaite um ». n a1s
élémentsava1tso~ r~le,;~~ªt:Ut le reste. La conception du mo:1d~
c'est le talent qm pnm l
éta·t
1 tres aristocratique ; ma1s 11
· ·t M . Dupan
oup
que se fa1sa1
.
t"
la littérature a coté, presque auadmettait trois ar1stocradiesÍ é Et comme il avait su modeler
dessus, de la noblete e~u ;:r:~!~el et des éleves, &lt;( le plu~. pa~a son gré le carac ere
. e gauche embarrassé, s 11 fa1vre gargon déb~rqué de Pf°vm\¿rs lati~s bien tournés », n~
sait u~ bon t~eme l~ub~u: d~e;'envie du petit millionnaire qui
tarda1t pas a etre (&lt; 0 Je
t
·
s'en dou er n.
payait sa pens1~n s3;~ 1 s les ex.ercices de piété fussent p~u
Bien qu'a Samt- ico a
. . et de la méditation du matin
absorbants (en deho~? dedla P~~e(~ h l/2 a 8 h. 45), il y avait :
(5 h. 30) et de la pner?
arti~ulier de la matinée, de mid1
la sainte Mcsse a._6 h., l
.d. p t la lecture spirituelle de 7 h.
moins quátre mmutes ~ I, e 'une homélie du directeur), le
a 7 h. 1/2, q_ui ~•était /~a r~af:on surprit Renan, que son enrégime ecclés1astique d
. lib e n'avait point préparé a ce&amp;
fanc-e, picuse sans doute, ma1s r '

\ºf!

r:r::~

163

contraintes quotidiennes. Toutefois, jeune et désireux de réussir
il ne tarda pas a s'y faire. D'ailleurs la frivolité, a Saint-Nicolas:
tempérait l'austérité. Les séances de l'Académie littéraire, fondée par l'Archeveque de Paris en personne, M. de Quélen, y
occupaient les esprits, autant ou plus que ne faisaient les saints
offices. La piété de Renan n'était point si solide, qu'il s'y put
recueillir et abriter au milieu de ces brillantes mondanités. Elle
avait fait partie de sa vie bretonne, et d'elle aussi il ne restait
qu'un souvenir, de moins en moins pénétré d'attendrissement
et de regrets.
Le mois de Marie s'ouvrait par une tres belle fete : (( On a
élevé, écrivait Renan asa mere, une tente, la plus jolie du monde,
que l'on a entourée des plantes les plus odorantes, de caisses
d'orangers et des plus jolis arbustes. On dirait un jardín délicieux ; mais ce n'est pas tout ; si l'on avance un peu plus loin,
si l'on franchit cette porte entourée d'élégantes draperies, on
entre dans une chapelle vraiment céleste, entourée encore de
fleurs naturelles, ornée de belles draperies ; et au-dessus de sa
tete, on voit un ciel bleu, parsemé d'étoiles d'or et d'argent. On
ne sent, on ne respire que les odeurs les plus suaves, et toutes
ces fleurs dans leur langage muet semblent n'avoir qu'une voix
pour louer la plus pure des Vierges, pour célébrer Marie. Partout
nous voyons sa statue entouréc de guirlandes : dans nos salles
d'étude, dans nos classes, jusque dans les escaliers et dans les
dortoirs. » Cette lettre est de mai 1839. Meme solennité en
1840 : « Il semble, écrit Renan, que le Boulevard Saint-Germain se soit dépouillé pour orner notre chapelle. » Madame la
duchesse de Montmorency surtout envoyait de superbes camélias
de sa maison d'Auteuil. Dans ses Souvenirs, Renan critiquecette
« piété musquée, enrubannée n de Saint-Nicolas, cette « dévotion
de petites bougies et de petits pots de fleur n. Il en avait été
surpris plutot que choqué. La derniere année seulement, il
se peut qu'il en ait sentí la frivolité; son reil, en mai 1841,
se tournait surtout vers le Murillo de la chapelle ou l'art avait
su rendre « une grace et une tendresse inexprimables ».
En tout cas, notre jeune séminariste ne manifestait aucune
répugnance, au contraire, a entrer dans ces sociétés particulieres
ou le clergé aime a embrigader l'enfance. Le 27 décembre 1838,
il est aspirant de la Congrégation de la Sainte-Vierge, et il prie
sa mere d'en informer le Directeur de la Congrég'ation de Tréguier, le bon M. Delangle. Le 21 novembre de l'année suivante
il est promu membre de la meme congrégation. Quelquefois iÍ
remplissait a la chapelle des fonctions enviées d 'enfant de chreur, ll

�166
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

164
revétu de l'aube de lin, enrubanné des couleurs de cette Vierge
dont la statue se drcssait sur l'autel. -D'autre part, des la fondation de l'Académie littérairc (6 décembre 1838), Rcnan y est
eandidat : précoce vocation. 11 cst élu académicien quelques mois
apres, devient, au début de l'année scolaire 1839-1840, ze con~iller de l' Académie ; mais, a son grand dépit, n'est pas nommé,
l'annéc suivante directeur. C'est un Parisicn aux traits et au
parler féminins,' Nollin, qui a cet honneur, et notre Breton, qui
n'est que 1er conseiller de l'Académie, ne porte pas dans son
cceur son heureux rival.
Ses succes scolaires a Saint-Nicolas furent, en définitive, satisfaisants. C'est tres bien pour un provincial de n'avoir pas été
obligé, en arrivant, de redoubler _sa troisieme. Quelq~es ~au8
vaises places au début(l68 en vers1ongrecque, 12 en lnst01re et
géographie, 1ze en version latine) avaient décontenancé le lauréat de Tréguicr. Mais il travailla avec acharnement (son premier bulletin trimestriel porte : « Ne joue presque point quoiqu'on l'yinvitc »), et des lemois de ~anvi~r ilavaitét?premier ~n
lettre latine, et il a-vait commencé a mscrire des dev01rs8 au cah1er
d'honneur · au classement de fin d'année, il se place 4 • L'année
suivante
il redouble sa seconde, il est souvent preinier et
obtient, 'a la distribution des prix du 30 juin 1810, le ze prix
d'excellence les premiers prix de version latine, de version grecque
et de narration latine, ainsi que le scconu d'histoire.
Pendant ces deux années, il avait eu la chance d'avoir pour
professeur « le bo~ M. Bessier~s, »q':1ilui ra~pel~~t un peu ~- ~asco,
et avec qui, plem de zele, i1 ava1t étudié C1céron, Virg1le et
Phédre, Horace, Démosthene, Homere, Esope ; et le genre de la
fil.ble, celui de l'allégorie, de la poésie pastorale, etc., pour le
premier trimestre ; puis, pour le second, d'autres _genre~ : la
poésie lyriqne, la satire, l'épltre en vers, le genre ép1stola1re, _la
poésie didactique, ainsi que Tite-Live et Platon. En févr1er
1839, la classe s'occupe du parallele entre l' Arl poélique d'Ilorace et celui de Boileau : u Le mérite réel de ces deme ouvrages,
écrivait a ce propos le professeur, est incontestable, ; mais c'est
une question en littérature que la supériorité de l'un sur l'autre.
Grammalici cerlanl, el adhuc sub iudice lis est. » Ce méme M.Bessiéres avait sans doute passé trop de temps a disput.er sur ee
point avec les doctes, pour per[ectionne~ sa c~llure génér~le.
J'extrais d'une lettre du 4 aout 1840, oil 11 décr1t son ascens1on
au Pu)-de-DOrne, ce passage caractéristique : . « Nous ~tions ~
1.600 metres d'élévation, d l'endroit ori Pascal fil le prem1er essa1
du sysl~me d' Euclyde, sur le platea u que je clirais étre le piédcstal

du

qui attcint la statue du célebre mathématicien et écrivain •·
Telle était la science, et tel était le style, tiu mattre qui avait
porl:é sur Renan ce jugement : • Esprit... qui n'a pas été assez
cultivé, et des lors trop peu sensible a l'harmonie ».
Le travail n'était pas la seule consolation de Renan. Des son
arrivée a Saint-Nicolas, une lettre du Recteur de Tréguier l'avait
recommandé a M. l'ahbé Tresvaux, natif de Tréguier, attaché a
la P?rso?ne de M. de Quélen, et collegue de M. Dupanloup dans
le v1canat général. Ce personnage venait souvent au séminaire
dont il était le protecteur particulier,' et s'entretenait en langu;
hretonne avec Renan. Puis Henriette était a Paris dans une
institution située du cOté d' Auteuil, ee qui la forc,.ait ~ traverser
la capitale pour venir voir son frere • souvent par un temps
épouvantable ». Mais rien ne rebutait son amour. Sa santé était
pourtant mauvaise. En octobre 1838, en janvier 1839, elle
est malade, elle a de la fievre ; en mars et avril 1840 elle souffre
de fréquentes migraines. En fin, dans l'été de cette dieme année,
elle !ut assez_ gravement atteinte, pour qu' Alain, qui était
établi a Samt-Malo, se décidAt a faire le voyage de Paris.
Ernest,. q?-i était _alors_ a Gentilly, a la maison de campagne
du sémma1re, vena1t vo1r sa sceur. Mais alors, comme a propos
des malaises antérieurs, il ne se préoccupe guére que d'une
chose : ernpccher Mme Renan de se tourmenter. JI va ml!me
j usqu 'a écrire a un ami que ses ,, acances se passaient tréssagréah_lement •· Long~rups_ encare il aura les yeux fermés sur la pass1on de cette samte : il faudra qu'une amie d'Henriette Mlle Ulliac, lui,. révele_ ~nfin ce qu'av!it souflert, ce qu'avait risqué
celle qu 11 oublia1t. Je ne conna1s pas dans la jeunesse de Renan
de trait plus désagréable que cette sorte d'aveuglement.
. D~~lesv!sitesqU;'Henriette faisaitauséminaire, presquechaque
Jeud1, 11 éta1t question surtout de la garde-robe, des has déchirés
q1;1e la grande sreur raccommodait, quitte a négliger les siens.
f:1gurons-nous dan~ le parloir cette jeune filie, couverte d'un
simple cha.le de lame verte, la figure pAlie par les veilles mais
empreinte encore de délicatesse et de langueur ; elle eut été avenante sa1;1s une marque de naissance, une envie, qui luí tachait
une partie du menton. Ernest arrivait, portant sur la poitrine
sa croix d'académicien. Un jour, c.'était aprés la PentecOte de
IS.39, sa sceur le vit venir revétu pour la premiére fois de l'habit
ecclés~astique. En avait-on parlé, de cette fameuse soutane !
L~ f~1t qu'Erne~t n'en avai~ pas cu jusqu'alors l'avait empeché
d ass1ster a certames cérémomes, comme les ofiices a Notre-Dame.
Connaissant la pauvret6 de la famille Renan, M. Dupanloup

�RENAN

166

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

avait annoncé qu'il ierait faire la soutane a ses frais. Mais l~
jours se passaient 1:-ans qu'on prt~ a Renan, com~e on le deva1~,
ges mesures. Henriette fut, paratt-il, pres de se déc1der a fourrur
l'arp:cnt, mais elle ne le fournit pas.
11 est difficilc de savoir ce qu'elle pensait alors de l'avenir de
son fr,\re. L'expérience du monde et le commerce des livres, a
Paris, avaient produit sur elle l'euet qu'Ernes~ devait su~ir a
son tour : sa foi s'était ébranlée. Elle fréquenta1t une demo1selle
Ulliac qui détestait les J ésuites. Elle se fit une religion a ~lle,
qui malgré ce qu'en dil, l'aute~r de Ma. saur Henrielte
ressemblail, assez au protestantisme. Certams passages des
Lellres intimes laissent e,roire qu'elle ne íut pas sans toucher
le point délicat de la ~ocation.:. simpl~ment, d'aill~urs, I?our
marquer l'importancc d une déc1s10n qm engage la v1e entu~re,
ei le devoir d'y réilécbir longuemoot a l'avancc.
Le moment n'était pas encore venu de cette réflexion : Renan,
pris dans le courant, agissr.it au mieux de ~es intére~s actuels.
11 n'hésita pas a demander son excorporahon du d1ocese de
Saint-Brieuc, qui lui iut accordée, le 8 juin 1839, par le vicaire
général Le Mée. C'était la s~nc~ion eHective d'un détacheme~t
déja prononcé dans son esprit, smon dans son creur. Il se senta1t
appelé a quelque chose de mieux qu'un mirústere de campagne,
et il emplo-ya tout son arta faire acceptcr a Mme Renan une ré~olulion qui ruinait le beau reve caressé par elle, d'ache"cr ses Jours
dans la cure de son fils en Brctagne. Pendant les grandes vacances
de 1839 Renan se mit a la disposition de l'agent u racoleur •
que M. 'Dupanloup avait envoyé en Bretag~~• Crabot jeu?~•
natif d' Auray daos le Morbihan. 11 le condu1s1t a Bréhat, ou 11
visita le phare avec lui. Quand R~nan revint a Sa~nt-~ic~l~s,
il ramenait Liart et Guyomar, dés1reux, quant a lm, d am1llés
qui aideraient a son bonh~ur, et persu~~é qu 'il fa~orisait a!nsi
}'avenir de ses camarades d cnfance. M.a1s 1ls ne rrsterent a RamtNicolas qu'une année (1839-1810). Guyomar, atteint d'une
maladie de voitrine qui donnait, des le mois de mai, des inquiétudes assez sérieuses aux directeurs, languil tout l'été a Gentilly,
apres avoir re1&lt;u la tonsure en juin, et fu_t remoyé en septemLre
a Tréguicr, ou il mourut en novemhre. L1art, a la rcntrée de 1810,
devint élevc de ph1losophie (sautant ainsi la rbétorique) au séminaire de Saint-Brieuc. 11 y eut, a cette occasion, dans son amitié
pour celui qui l'avait attiré a París, un refroi~e~ent passag~r
dont nous ne saisissons pas les causes, ma1s qw paratt av01r
laissé un roauvais souvenir a Rcnan, et corome un remords.
Ce dernier sentit d'autant plus la perle de ses compatriotes

167

que sa sreur lui manqua a son tour. En janvier 1841 elle accepta
un préceptorat ?ª_ns la f~m(lle du comt.e polonais And~é Zamoyski,
qu _ell~ dut reJomdre a V1enne. Renan était alors en rhétoriquc,
et JI s entenda(t assez mal avec son nouveau professeur, M. Duch~sne. Il av~1t. pre~que -~i.x-huit ans, et le genre d'instruction
q,u º1:1 do~na1t a Sa1~t-:"i1colas commenc;ait a le dégouter. II
s éta1t ~ésrgné, en ~rr1vant, cesse: l'ét.ude des mathématiques,
entrepnse a Trégu_rer, et qui n'cx1stait pas dans la maison de
11. Dupanloup. M~1s a présent il lui fallait s'entratner a un genre
~o~vc~u, s~uv~ram?ment artificiel et fade, le discours fram,ais,
et 11, 11 _Y lmll~1t guere. 11 en avait assez d'apprendre les secrets
de 1 « mvenllo~ » e~ de la • disposition », de fabriquer les périodes !la_sq~cs _d un d1!-cou_rs de Gédéon, de faire l'éloge de Saint
Loml'l(Il s éta1t fort mal l~ré de celui de Guyomar), de pasticher
F~nelon, ~lascaro~, jfass1llon, en des sermons sur les fetes de l'Éghse.11 cor~ui:icn~a1t a tout voir d'un autre reil. Son mécontent~~ent sehlJour et le sourcilleux M. Duchesne haptisa cet acces
d mdépendanc~ du nom de « romantisme », qui était alors un
mot
~out fa1re. Aprés quelques écarts, Renan, soucieux de
sa pos1t10n, rentra d~n~ la ligne droite, et dans les bonnes grAces
d~ son profes,seur. ~la1s 11 n'oublia pas, et,apres sa sortie de SaintNi_colas, ne s e~prima sur la rhétorique qu'avec dérision : de
meme, quand Il aura quitté Saint-Sulpice il criblera de ses
sarcasmes la théolocrie.
'
rai pub}i~ aill~u~s quelques-unes des compositions scolaire11
qu 11 fit -~ Sa,~t-Nicolas. On peut mesurer d'aprés elles le degré
de puéi:1hté o~ une telle éduc~tion entretenait les esprits. Les
vers latms éta1~nt un des exercrces les plus prisés. Le 6 décembre
1840, A l'occas1on de la Saint-Nicolas, le futur contempteur de
B~ranger se c_harge de célébrer - une fois les chants sacrés termmés - le '\-m:

ª.

ª.

Mos vetus lmUs statuit Patroni
Canlibus festum celebrart necnon
Yina flagranli pia de lagcna
Fundere ¡ussit.

Cependant il poursuivait ses lectures et ses réflexions personnelles, essayant de d~rober, aux !ivr~s don~ il pouvait disposer,
quelq~e chose de sohde. Un sur mstmct lw taisait choisir MontA;sqm~~• Bossuet. 11 aimait Es&lt;,hyle et Tacite. II s'imprégnait
d érud1bon dans les Mreurs des Israéliles el des chrétiens de l'abbé
Fleurr ·. Il réussissait bien les devoirs a sujet historique, Alexandre
et Phtl~ppe, Rome e_l Carthage. La période de l'histoire qui l'intéressa1t le plus éta1t celle des imasions barbares. Il s'était par•

�168

REVUE DES COURS ET CONFÉRE!';CES

faitement assimilé la philosophie du Discours sur l'hisloire universelle et meme trouvait de nouvelles applications aux príncipes, comme a celui, par exemple, que Dieu chatie surtout
ceux dont il veut se servir. Sa foi était intacte.
Toutefois il était mécontent. Depuis son entrée en rhétorique, il se ralliait rarement, dans son for intérieur, aux opinions de ses mattres et de ses condisciples. Ceux-ci letroU\ aient
froid, sans creur : lui les trouvait affectés. II sentait sa supériorité, et les plus inteHigents de ses rivaux en convenaient: Foulon
l'interpelle ainsi, dans ses Adieux d la rhelorir¡ue : «.•• o vous a
qui une nature privilégiée donna la vigueur et la force de !'esprit». Un formidable appétit d'apprendre des choses et non
des mots le tourmentait.
Et puis, on lui avait parlé de Cousin, de V. Rugo. Au convoi
iunébre de M. de Quélcn, il avait vu l'Académie fran~aise en
corps, honorant son membre dé!unt. Lui montra-t-on parmi
les Immortels l'auteur du génie du christianisme, dont il avait
visité a Saint-Malo le tombeau vide ? En décemhre 1840, il
« avait fait des pieds et des mains » pour assister aux funérailles de Napoléon, et il ne trouvait pas mauvais que les préparatifs en iussent « gigantesques comme l'homme &gt;&gt; qu'on
voulait honorer. Enfin il avait con~u un « effroyable ,lrpit » de
n'avoir pu entendre le distours sur « la vocation de la nation
fran\:;aise » que Lacordaire pronon\:;a le 14 février 1841 devant
un auditoire oil l'on compta Chateaubriand, Molé, Guizot,
Bnryer, Lamartine. L'orateur avait « tant de réputation • que
Renan ne pouvait « se ré'3oudre a croire qu'ellc ne ffit pas tant
soit peu méritée ». Comme il l'écrit dans ses Souvenirs, a les ~ots
érlat, talent, réputation, avaient désormais un sens pou~ lu1 ~- Il
était perdu pour l'idéal modeste que ses anciens maltres lm ava1ent
inculqué. La gloire « cherchée si vaguement » dans la chapelle de
Tréguier, habitait les voutes de Notre-Dame.
L'année de rhétorique allait finir, et bien qu'il en eOt été question a un moment, il ne devait pas la redoubler. Ilse classa troisieme pour l'excellence, et quitta Saint-Nicolas le 30 juin 1841,
avec la perspective d'entrer, a son retour de Bretagne, au Grand
Séminaire. Son enfance était close. Nous étudierons les prochaines fois sa jeunesse qui commence, ainsi que !'indique expressément l'auteur des Souvenirs, avcc son séjour a lssy-les-Moulineaux.
(A suivre).

JEAN POMMIER.

La crise religieuse depuis la mort de
Grégoire VIIjusqu'a. l'avenement
d'Urbain 11 (1085-1088).
Coura de 11. AUGUSTIN FLICBE,
Professeur

II. -

a l'UniversiU de Monlpe/lier.

L'éleot.ion de Victor III.

La crise religieuse qui suit la mort de Gré~o1re V_II s'~uyre
par l'élection a la papauté de l'abbé du Mont-Cassm, D1d1er,
porté au siege apostolique par les cardinaux a _l'encontre_ du
désir exprimé par Grégoire VII et sous la press1on du pnnce
Jourdain de Capoue.
Parmi les sources qui ont trait aux derniers moments de Gr_égoire VII, il en est cinq qui rapportent qu'avant de mounr,
le pape, accédant au vreu de son entourage, fit connattre comment
il souhaitait que sa succession fut réglée. Encore observ~-t-on
entre elles des divergences notables. Dans son De ~c1smale
llildebrandi, composépeu de t emps apres la mort de ~régo1re
Guy de Ferrare affirme catégoriquementque ce pont1fe a dés1gné
pour le remplacer l'abbé du Mont-Cassin Didier. D'apr~s une
bulle d'Urbain II que cite, entre 1090 et 1102, le_ ch~omque~r
Rugues de Flavigny, le pontife moribond aura1t hvré tro1s
noms au choix des cardinaux-éveques : Anselme, éveque de
Lucques, Eudes, éveque d'Ostie, Rugues, archeveque de Lyon.
Ce sont la les deux versions originelles qui remontent a la
fin du x1e siécle et d'ou dérivent les trois autres. Paul de Bernried, dans sa biographie de Grégoire_ ~II ach~vée en 1128,
reprend celle d'Rugues de Flavigny, ma1s 11 substitue a Anse½°e
de Lucques Didier du Mont-Cassinqui fait l'objet d'~ne c?rtame
préférence sous prétexte qu'il est préser.t, tand1s qu Eudes
s'acquitte d'unelégation en Allemagne et qu~ Hugues_est re~enu
en France par diverses afTaires. Pierre Diacre, qui contmue
vers 1140 la chronique du Mont-Cassin commen~ée cinqu_a~te
ans plus tot p~r Léon d'Ostie, se prononce auss1 pour D1dier

yn,

�170

REY(;E DES COl:RS ET CONFÉRENCES

du Mont-Cassin, mi.is Grégoire VII prévoit que les cardini,ux
le décideront difficilement a a. cepter la liare et indique subsidiairement Rugues de Lyon, Eudes d'Ostie ou Anselme de
Lucques. Enfin, également autour de 1140, le chroniqueur
anglais Guillaume de Malmesbury a laissé une version tres
dramatique de l'événement : Grégoire VII refuse de désigner
un successeur, quoique saint Pierre l'ait fait pour saint Clément,
et c'est seulement devant l'insistance prolongée des cardinaux
qu'il leur conseille, s'ils veulent un homme puissant das le
siecle, de choisir Didier et, s'ils préferent ur. persom age a ecclésiastique et éloquent », d'élire Eudes d'Ostie.
Entre ces sources il f: ut faire un choix. La plupart des historiens modernes ont tra1 scrit, saos le critiquer, le récit de la
chronique du Mont-Cassin. Quelques-uns pourtant ont soupgonné l&amp;. difficulté et ont essayé d'expliquer la préférence qu'ils
ont marquée en faveur soit de Pierre Diacre, soit de Rugues
de Flavigny. Les adeptes de Rugues, comme Giesebrecht, Marten
Meyer von Knonrn,font valoir que les trois évequesmentionnés
dans la bulle d'Urbain II que cite le chroniqueur représentent
plus exactement que Didier les idées politiques et religieuses
de Grégoire VII. A celP les écrivains qui adoptent fo version
de Pierre Diacre opposent que Didier a pu avoir une diplomatie
difiérente de celle de Grégoire VII, mais qu'en somme il n'a
renié aucun article essentiel du programme gré ,orien.
Une telle discu&lt;,sion, fondée sur des raisons plutot subjectives, reste fatalement sa,s issue. Si l'on · cut aboutir a un
choix critique, il est nécessaire d'abandonn.) r un terrain aussi
fragile et de prendre une position plus íorte en déterminant
la valeur des sources en conflit.
La version de Guillaume de Malmesbury doit etre rejetéc
de prime abord par suite de son caractere légendaire. Elle
traduit avec précision ce qui s'est ptssé par la suite et, commr
par hasard, ne nomme que les deux papes qui ont etTectivement succédé a Grégoire VIL De plus, l'opposition entre Didier
« puissant da1 s !e sieclc » et Eudes « ecclésü&gt;stique e. éloqued •
sent par trop la rhétorique et décele une tradition 01ale plus
ou moins déiormée.
Les deux autres versions du xn 8 siécle, Paul de Bernried et
Pierre Diacre, procédent évidemment de la bulle d'Urbdn II
citée par Rugues de Flavigr y, mais avec des variantes qui doivent
retenir l'rttention.
Chez Paul de Bernried Didier du Mont-Cassin prend, parmi
les trois successeurs possibles,la place d'Anselme de Lucques.

LA CRlSE RELIGlEUSE

171

Pourquoi cette substitution ? La suite du récit va l'expliquer.
Paul ajoute qu'Eudes d'Ostie n'est pas encore rentré de sa
légation en Allemagne, que Rugues de Lyon cst rete1;1u en
France, que par suite Didier, qui se trouve la et ne d~1t J?ªS
vivre lor.gtemps, s'impose au choix des cardinaux. Or l'obJection
ad1essée a Eudes et a Rugues n'était pas vakble pour Anselme
de Lucques dont l'éliminatio1 s'imposait, caril n'y avPit aucune
raison de lui préférer Didier. Reste a expliquer pourquoi Paul de
Bernried a tenu a introduire Didier, et le .:ontexte va encore
donner la solution. II est a remarquer que Grégoire VII assigne
au pontific·,t de Didier une tres courte durée et qu'en outre
il &lt;.omplete cette prophétie p, r une autre : Didier n'as~istei·a
pas a sa fin. De fait, on apprend que les Normands ass1egent
un chMeau appartenrnt au Mont-Cassin et l'abbé parten toute
Mte. Ainsi, une fois de plus, Paul de Bernried se révele comme
un panégyriste soucieux de prouver la sainteté de Gré?oire VII
en lui atlribuant des dons surnaturels comme celm de prophétie: le pape a su que Didier lui succéderait, qu'~l ne re_cuei~lerait pas son dernier soupir et qu'au surplus 11 ne ~1vra1t
pas longtemps. Et voila pourquoi une légere déformation de
la version de Rugues de Flavigny s'imposait.
Chez Pierre Diacre, la bulle d'Urbainll, transcritepar Rugues
de Flavigny, est presque intégralement ~ep~oduite. Le chr&lt;:
niqueur du Mont-Cassin s'est contenté d y mtercaler la dés1gnation en premiere ligne de Didier du Mont-Cassin. Le probléme se trouve par la ramené a un dilemme: ou Rugues de
Flavigny a tronqué la bulle d'Urbain II, ou Pierre Diaere l'a
interpolée.
Sans doute Rugues de Flavigny, comme la plupart des chroniqueurs du moyen a.ge, n'est pas d'une probité a toute épreuve.
Toutefois on a pu vérifier, a l'aide de certains textes parve1_n~s
par une autre voie, qu'il n'a jamais altéré les documents ong1naux assez nombreux, cités dans sa chronique. Il n'y a done
aucu~e raison de suspecter la teneur de la bulle d'Urbain II.
Pierre Diacre au contraire est peu consciencieux ; les derniers
livres de la chronique du Mont-Cassin rédigés par ses soins,
sont tres inférieurs au début, c:euvredeLéond'Ostie;ils dénotent
surtout une extraordinaire partialité en faveur de l'abbaye
du Mont-Cassin, ce qui constitue déja une présomption contre
lui. De plus, il est a remarquer que son récit des derniers moments de Grégoire VII ne peut se comprendre si l'on ne connatt
les incidents qui ont marqué l'élection de Víctor III :_ l~ pape
fait valoir entre autres arguments en faveur de D1d1er les

�172

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

relations amicales qu'il entretient avec les princes normands
et il prévoit que Didier opposera une résistance tres vive aux
sollicitations dont il sera l'objet. Et c'est en effet ce qui va se
produire. Or Pierre Diacre ne songe nullement, comme Paul
de Bernried, a glorifier les vertus prophétiques de Grégoire VII;
il est plutot préoccupé de justifier l'intrusion des Normands
dans l'élection pontificale de 1085-86 ; il a jugé prudent, pour
expliqt er certaines irrégul&amp;rités et afin que rien ne put ternir
la mémoire de Didier, de compléter la bulle d'Urbain II dont
il a eu connrissrnce en attribuant a Grégoire VII mourant
la désignation initiale de l'abbé du Mont-Cassin.
11 pardt done évident que Rugues de Flavigny a rapporté
correctementletexted'Urbain II et que Pierre Diacre l'a interpolé.
Une derniere difficulté reste a résoudre et elle provient de
Guy de Ferrare. Guy est un contemporain de l'événemer t, mais
cet éveque impérü•liste paratt, a n'en pas douter, peu qualifié
pour connattre avec précision ce qui s'est passé au chevet
de Grégoire VII aupres duquel il place Robert Guiscard, alors
en Orient. Cette grave erreur est la plus forte condamnation
de ce témoignage et il n'existe aucune raison de Je préférer
a &lt;elui d'Urb2in II. Et, comme celui-ci n'avdt aucun motif
spécial de taire, s'il avait eu lieu, le choix de Didier qui le désignera lui-meme pour lui succéder, il est clair que Grégoire VII,
avani de mourir, a proposé au choix des cardinaux Anselme
de Lucques, Eudes d'Ostie, Rugues de Lyon. Toutefoisil demeure
probable que les princes normands, qui avaient un intéret primordial a ce que Didier devtr,t pape, ont fait circuler de bonne
hcure une version qui lui était favorable et dont Guy de Ferrare
a pu recueillir les échos. On va voir, en effet, par quels ingénieux
artifices ils ont substitué aux trois candidats de Grégoire VII
leur propre candidat, Didier, abbé du Mont-Casún.
De l'élection de Didier il ne reste qu'une seule version détaillée,
contenue dans la chronique du Mont-Cassin. En voici le résumé:
apres la mort de Grégoire VII, les cardinaux éveques et quelques princes laYques, effrayés par les menées des partisans
de Guibert de Ravenne qui cherchaient a profiter de la vacance
pontificale pour asseoir Jeur domination sur Rome, voulurent
procéder en toute Mte a l'élection de son successeur et priérent
Didier d'accepter la tiare. Didier refuse, tout en se déclarant
pret a servir de son mieux l'gglise romaine et en insistant sur
la nécessité de lui donner rapidement un pontife ; le jour de
la Pentecote (8 juin 1085) il va trouver, avec l'éveque de Sabine, le
prince J ourdain de Capo ue. Celui-ci fait preuve des meilleures
1

LA CRISE RELIGIE(.;SE

173

dispositions, s'entend avec les cardinaux-évequ~s pour co~traindre Didier a accepter la succession de Grégo1re VII, ma1s
Didier s'enfuit au Mont-Cassin et déclare qu'il n'en sortira qut&gt;
sur la promesse formelle qu'rucune pression ne sera exercée
sur luí. Jourdain et les cardinaux-éveques n'ac1,eptent pas de
prendre UI! tel engtgement. L'élection rest&lt;' en suspens et l~s
partisans de l'antipape, qui avaient un moment comprom1s
Ieur situation a Rome par Ieurs exces, commencent a relever,
la tete. Inquiets, les cardinaux reviennent a Rome, vers Paques,
y rencontrent l'ex-prince de Salerne, Gisulf, puis demandent
a Didier de les rejoindre. Didier, « pensant qu'ils n'avaient
plus aucune vue sur lui », se rend a Ieur invitation . On sollicite de nouveau son assentiment ; il persiste dans son refus et,
comme on lui demande d'indiquer un candidat de son choix,
il propose Eudec;, éveque d'Ostie. L'assemblée paratt se ranger
a son avis, mais brusquement un cardim I se leve, déclare que
l'élection d'Eudes serait anticanonique ; un revirement se
produit; on revienta Didier qu'on élit malgré lui (24 mai 1086)
et qui ne reconnattra son élection que dix mois plus tard.
Tel est le récit de Pierre Diacre. 11 appelle, quant a son auteur,
les réserves d'ensemble qui ont été formulées a propos de sa
version des derniers moments de Grégoire VII. Si on !'examine en lui-meme de nombreuses difficultés surgissent. Ce
qui frappe tout d'abord, c'est que Didier d~ Mont-~asi~ r~fuse
la tiare avec un acharnement tenace, ma1s sans Jama1s mvoquer aucune raison ni aucun prétexte. Certains his_toriens -~odernes en ont cherché pour lui. Pour l'Allemand Hirsch Did1er
n'aur, it pas cédé aux sollicitations dont il était l'obj~t parce
que, agé et malade, il compren~it qu'a cause de sa pe~1te ,santé
il ne serait pas en mesure de íaire face aux orages qm s accumulaient a I'horizon, parce qu'aussi il pensait en restant
a l'é..,art jouer plus utilement le role d'intermédiaire en~re le
Saint-Sieae et les Normands qu'ilavait assumésous le pontifical
de Grégoire VII. Pour Je Frangais Chalandon Didier aurait jug~
que sor, partí n'était pa~ assez fort et préféré atte~dre e~ qm
adviendrait de la success1on du plus pu1ssant parm1 les prmces
normands de l'Italie méridionale, Robert Guiscard, mort le
17 juillet 1085.
.
. .
De telles explications demeurent ms~ffisantes. Did1er ~rop
aaé ? II a soixante ans et n'a donné JUsque-la aucun signe
d~ santé défaillante. La raison politique n'est pas meilleure :
Je meilleur moyen d'assurer a l'Eglise de fagon durable l'appui
des Normands n'était-il pas de devenir pape ? Quant a la suc-

�174

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

cession de Robert Guiscard, elle s'ouvre seulement le 17 juillet
1085_et ~•est le~ juin que ~diera été pressenti pour la papauté.
Auss1 b1e1!' le s1lence de Pierre Diacre reste-tril inexpliqué. Et
pourtant_ i1 _fau~ ad:'11e~tre. que le chroniqueur ne s'est pas tu
sans motu ; d lw éta1t s1 facile de représenter le bon abbé humble,
mode_ste, profondément attaché a l'abbaye, qu'il gouvernait
depms de_ l?ngues années et préférant aux honneurs du pontificat les JOies cachées de la vie monastique. Si Pierre Diacre
n'a pas fiit ce tableau touchant, c'est évidemment qu'il a craint
de heurter et contredire la réalité. On est ainsi amené a faire
une autre supposition : Didier, fidele au fond, sinon toujours
dans la ~orme, aux principes grégoriens, n'auraitril pas été
pluWt gu1~é par des scrupules de conscience ? N'aurait-il pas
refusé la tu.re parce que son élection était contraire au vreu
de Grégoire VII mourant et entachée de quelque irrégularité ?
Ce~taines observations acheminent vers cette hypothése.
En hsa1 t le récit de Pierre Diacre, il est impossible de ne pas
etre f~appé par la confusion extraordinaire que préser te sa
narration de l'assemblée du 24 mai 1086 d'ou est sortie l'élection
de Didier. Cette assemblée, sur l'avis de Didier lui-meme se
prononce en faveur d'Eudes d'Ostie qui va etre élu Iorsq~'un
c~rdinal fait remarquer, sans indiquer aucune raison, que l'élect10:.i d'Eudes serait anticanonique. Cette ~·!lirmation paralt
d' ,uü:nt plus surpren, nte qu'Eudes deviendra en 1088 sans la
moindre objection le pape Urbain II. De plus on ne comprend
pas pourquoi Eudes une fois écarté, on revient toujours a l'inévitable Didier et pourquoi Didier, a peine élu, prend la fuite pour
aller s'enfermer au Mont-Cassin. Le récit de Pierre Diacre est
don_, enveloppé d'une obscurité qu'il s'agit de dissiper.
D'autres textes donnent de l'élection de Didier des versior s
plus succinctes, mais qui, malgré leur briéveté, peuvent aider
a découvrir une solution. On lit dans les Anuales d'Augsbourg,
a l'an_née 1087 : ~ L'abbé du Mont-Cassin, tres réputé pour
sa samteté, sédmt ~ar les adversaires de l'empereur, entre
a Rome par une habiletéclandestine ,.vec le concours des Norma~ds _qu'il avai~ corrompus par de !'argent pour se s. isir de
la d1gwté apostohque. » Bernold de Constance écrit a son tour :
a Les cardiraux-éveques de la sainte Église romaine et les autres
catholiques du clergé et du peuple, avec le secours des Normands, ordonnérent pape Didier, cardinal de la meme Église
abbé du Mont-Cassin, et luí donnérent le nom de Víctor III. ;
I:es Anuales d'Augsbourg, source impérialiste qui attribue
touJours les plus mauvaises intentions aux partisans de Gré-

LA CRISE RELIGIEUSE

175

goirc VII, sont souvent sujettes a caution et il est inadmissible
que le bravc Didier ait acheté son élection. Mais, si le commentairc désobligeant dont il est l'objet doit etre abandonné, le
fait de l'intervention normande reste mentionné, ce qui est
d'autant plus notable qu'il apparatt dans une autre source tout a
fait indépendante de celle-la et qui se trouve etre en meme
temps une source pontificale de tout prernier ordre, la chronique
de Bernold de Constance. Ces deux témoignages, de provenance
difiérente, autoriscnt a affirmer que les Normands ont joué un
role important dans l'élection de 1085-86.
Si maintenant on revient au récit de Pierre Diacre, il confirme· pleinement l'impression laissée par les autres textes. Le
r6le de premier plan y estjouéconstamment par le princeJourdain de Capoue. Quelques jours aprés la mort de Grégoire VII,
dés le 8 juin, Jourd¡in négocie avec les cardinaux dans le but
de fsire élire Didier; s'il ne peut prévenir la fuite de son canditlat,
il ne se décourage pas ; avec insistance il otlre a Didier, retiré
au l\lont-Cassin, de le ramener a Rome et, commc Didicr luí
demande de promettre qu'il ne s'emploiera pasa lui faire imposer
la tiare contre son gré, J ourdain ne veut prendre aucun engagement ; au printemps de 1087, c'est luí qui décidera Didier,
de nouveau réfugié au Mont-Cassin, a ?ccepter les insignes de
la papauté et a venir a Rome pour y etre couronné. On peut
des lors se demander a bon droit si, non content de faire sentir
son influence avant et aprés l'éle..:tion, il n'aurait pas exercé
une pression sur les électeurs au moment meme ou Didier fut
choisi par eux. Plusieurs indices acheminent vers cette hypothése. D'une part, l'élection a lieu a Rome ou il était impossiblc de se maintenir sa~ s l'appui d'une armée normande.
D'autre part, les intérets politiques de Jourdain lui commander.t
de faire élire Didier. Comte d' Aversa, prince de Capoue, duc de
Gaéte, il régne sur un petit État, mais nourrit les plus vastes
ambitions ; pour les rélaiser, il se heurte ala puissancc de Robert
Guiscard qui régne sur la Calabre, sur la Pouille, meme sur une
partic de h; Sicile et que ses projets orientaux ont entratné
loin de l'Itdie. Jourdain apuetre tentéd'utilisercetéloignement
momentané pour aITaiblir un rival genant qui avait en quelque
sorte confisqué a son profit k personne de Grégoire VII et
pour accaparer a son tour la papauté en imposant la tiare a
son fidéle ami. 11 apparatt en efiet clairement dans le récit
de Pierre Diacrc que Jourd:iin s'est employé non pas a faire
donner un pape quelconque a I'Eglise, mais uniquement a
pousser Didier sur le siége apostolique. Déslorsilesttrésvraiscm-

�176

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

blable, étant donné que les autres sources, grégoriennes ou
antigrégoriennes, mettent en relief le ré&gt;le des Normands dans
l'élection pontificale, que l'incident qui s'est produit dans le
college cardinalice au moment ou Eudes d'Ostie allait etre
élu, :, été sinon soulevé, du moins inspiré par J ourdain de Capoue.
Cette hypothese explique le refus de Didier, inquiet de cette
intrusion du pouvoir temporel. Elle explique aussi pourquoi
Rugues de Lyon, arrivé a Rome peu de temps apres la promotion de Didier, reconnut d'abord le nouveau pape, mais
ne tarda pas, lorsqu'il eut appris les circonstances de l'élection, a lui faire une opposition violente dans laquelle il entratna
Eudes d'Ostie. Dans une lettre a la comtesse Mathilde, conservée par Rugues de Flavigny, Rugues de Lyon accuse Victor III
d'avoir été élu &lt;e non pas selon Dieu, mais d'une fa~on tumultueuse » et il ajoute que le nouveau pape a &lt;e publiquement
réprouvé son élection ». En rapprochant ce texte des autres
chroniques, il paratt impossible de ne pas conclure a une intervention excessive du prince Jourdain de Capoue.
En résumé, Didier du Mont-Cassin est devenu le pape Víctor III
par l · volonté des Normands et par la une certaine atteinte
a été portée a l'indépendance de l'~glise si aprement revendiquée
par Grégoire VII. II est a rem~•rquer toutefois que dans cette
élection, étrange a certains égards, les formes prévues p r le
décret de Nicolas 11 (1059) ont été observées. Sans doute, les
cardinaux-éveques ont obéi a une impulsion extérie11re ; ils
ont agi par crainte ou par ambition ; ils ont nommé Didier
par lacheté, alors qu'au fond de leur creur, ils souhaitaient
donner la tiare a Eudes de Chatillon, cardinal-éveque d'Ostie,
désigné par Grégoire VII, mais ce sont eux malgré tout qui ont
nommé le pape. En cela l'élection est strictement réguliere ,
les príncipes ont été sau[s et Víctor 111 a pu prendre place dans
la liste des papes légitimes.
(d suivre.)

Bibliographie

La pensée et le langage. Mélhodc, príncipe et plan d'une théorie
nouvelle du langage appliquée au franfai,, par FERDINAND
Un vol. iu-80, :xnvi-954 pages. l\fasson et Ci•, 1922.

BRUNOT.

Voici un livre qui apporte une révolution non seulement
dans l'enseignement, mais dans la conception meme de la grammaire.
La grammaire traditionnelle repose sur une classification
précongue de tous les éléments linguistiques qui peuvent com. poser une phrase. Ces« parties du discours n, -1' article, le nom
ou substantif, le pronom, l'adjeclif, etc.,- sontprésentéescomme
ayant une individualité propre, en tout cas comme ayant un
ré&gt;le qui n'appartient qu'a chacune d'elles. Comme un triangle
n'est pas un rectangle, un adjectif ou un verbe n'est pas un
nom. Voila qui est tres clair et satisfaisant pour les esprits logiques.- '.\Ialheureusement les faits du langage ne se pretent pas
a notre logique. Dormir est une forme verbale ; ce n'en est
pas moins un nom ; le dormir ; morlel est un adjectif ; c~ ~'en
est pas moins un nom : les morlels ; passant est un part1c1pe ;
ce n'en est pas moins un nom : les passanls ; qu'en dira-t-on
est une locution ou sont unis a un pronom interrogatif, un
adverbe, un verbe, un pronom indéfini ; ce n'en est pas moins
un nom : le qu'en dira-t-on .
La arammaire traditionnelle s'attache aux formes de l'expression et leur donne en quelque sorte une valeur unique et absolue :
l'impératif est le mode du commandement, d'ou il suit que
pour commander on doit user de l'impératif. - Cesont deux
vérités ; mais deux vérités incompletes. L'impératif sert assuré•
ment a commander ; mais il a d'autres emplois encore. II serl
12

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
178
a demander a conseiller, a inviter, a prier. Et sans doute,
demande, ¡onseil, invitation, priére, peuvent etre r~gard~_s
comme des formes atténuées d'un ordre ; encor_e est-11 qu 11
y a la une nuance a considérer. Dans les formu~a1:es, dans les
« recettes » l'impératif n'a qu'une valeur descn~tive ou énonciative : P~ur faire un civet, prenez un lievre, éqmvaut a : ~our
faire un civet, on prend un lievre. Ailleurs il exprime la~ausalité :
Demandez et vous recevrez. Ailleurs l'hypothese : Fatles ce que
vous voudrez vous n'arriverez d rien, etc. Inversement_ on ~o_mmande sans' doute par l'impératif, mais auss~ par l'm~IDtlf :
Expliquer cetle phrase, par le futur : _Vous lraiter,ez c~ su1el,. pa~
l'indicatif présent énoncé d'un certam ton: On n agil pas ainsi,
par le subjonctif : Qu'on se taise I Et l'on commande encore pa~
des interjections : chut! par des _noms: hall~! p~r des adve~~es .
vite ! par des tours indirects : 1[ faut partir, ¡ enlends qu il en
soit ainsi, etc.
Ainsi pechent les définitions et craquent les cadres de la grammaire traditionnelle. M. Brunot a eu l'idée de renverser la
méthode : au lieu de partir de l'expression, mots et_ formes
qui servent a exprimer la pensée ou le sentim~t, ~artir_ de la
pensée ou du sentiment et _cherch~r comment il s ~xpr1mera.
A une grammaire formelle, 11 subst1tue une grammairc psychologique. Vous voulez traduire _une certitude, une croyance, un
on-dii, une possibilité, une vraisemblance, un doule,. etc .. 9uel~
sont les moyens divers que la lang~e m~t votre ~1spo~1tion .
comment ceux qui en usent ont-11s s~1v1 ~e log1q~e mconsciente ? Comment l'analogie, l'attraction, d autres mfluences
variées ont-elles introduitdesillogismes? Comment le ton, l' accent,
l'intention de celui qui parle modifie-t-il le sens des mots _et
des locutions (le « vous » ~~ politesse et. le « vous/ de_ mépns,
le « seniteur ! » de courto1s1e et le « serv1teur ! » d iro~e, e~c-l:
On voit quel intéret et quelle vie prend la grammaire ams1

.ª

COn\{Ue.

Et sans etre moins scientifique - en l'étant davantage,_ car
une science se perfectionne qui a tro_uvé la. méth?de l_~ mieux
appropriée a son objet - la grammaue devient smguherement
plus littéraire. Ce ne sont plus des accords purement formels
auxquels elle s'intéresse, mais des mouvements de pensée et
de sentiment, qu'elle met en lumiére (cf. les analyses des tu et
des vous de Britannicus et d'Andromaque, p. 272). Elle ne
s'en tient plus a la langue, elle explique les procédés d~ ~tyle.
L'objection qui se présente naturellement est c~lle-c1 . Que
vaudra, dans la pratique, - dans les écoles et colleges, - une

179

BIBLIOGRAPHIE

méthode si révolutionnaire ? M. Brunot répond : « Plusieurs de
mes collégues ... ont fait l'essai dans leur classe avec un succés
tel qu'un inspecteur général m'en disait son ébahissement. »
Voila qui va bien ; mais je crains qu'il ne se passe longtemps
avant que ees « plusieurs » ne deviennent l'unanimité ou meme
la majorité des mattres, - ce qui d'ailleurs ne pro uve rien contre
la méthode meme. Mais, étant donné ces résistances probables,
n'y aurait-il pas intéret a conserver de la tradition, ou si l'on
veut de la routine, ce qui n'est pas contradictoire avec le príncipe meme de la nouvelle grammaire? Je pense a un détail
eomme celui-ci. M. Brunot, ayant démontré l'inexactitude du
mot 1&lt; pronom », le proscrit et le remplace par celui de • représentant ». C'est dépayser inutilement les lecteurs. Ne vaudrait-il
pas mieux conserver ce vieux mot « pronom » qui a possession
d'état, en expliquant une fois pour toutes que ce nom lui a été
donné d'aprés son emploi le plus visible ? C'est ainsi que la
physique moderne conserve le mot « atome » sans se soucier
autrement de son sens étymologique.
Voici maintenant quelques objections de détail. - P. 43. Le
sobriquet cuirassier est-il vraiment un souvenir des guerrea
du second empire? dans mon village, on l'avaitdonnéparironie
a unnabot. -P.119. La citationdeHugo, comparable drien, n'estelle pas tombée ? elle est placée parmi les phrases ou rien signifie
quelque chose au lieu de l'etre parmi celles ou il signifie aucune
chose. - P. 197. Y a-t-il vraiment double représentation dans
la phrase citée de Bussy-Rabutin ? d qui et lui sont dans deux
propositions différentes ; nous dirions bien « et lui ayant fait
mille reproches, il lui fit promettre ». - P. 232. A propos dudéplacement de l'accent sur ent de la 38 personnedu pluríel,seraitrce
le lieu de citer les formes usitées dans le Boulonnais : ils veultenl,
ils n'aim'lent pas ~a? - P. 262. Dans la phrase de Musset, Plus
d'une parmi elles sonl sorlies ... le pluríel ne s'explique-t-il pas
par une espéce d'attractíon de elles? -P. 690. Dans nombre
d'exemples cités pour l'emploi d'excessivemenl comme superlatif, ne subsiste-t-il pas une nuance de blame, une idée
d'excés, etc.

G.M.

�BIBLI OGRAPHIE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

180

I,'Espagne et le Romantisme, par
seur

a la Sorbonne. Un

EaNRST MARTINRNCBR,

profes•

vol. in-8°, Paris, Hacbette.

Il semble que ce soit un privilege de la Fran~e que_de possé~er
des érudits qui soient en meme temps des artisles ; Je veux dire
des bommes chez qui les études les plus arides, les pl~s completes
les plus poussées, n'ont point desséché le cre~r e~ qui ~onservent
tousleursdonsd'écrivainsetdepoetes.Et, quo1qu on pu1ssepenser,
ce n'est pas seulement dans l'exposition du résultat de leurs
recherches que ces dons leur seront précieux, mais dans la rechercbe meme.
Asservie par les méthodes rigoureuses du savant, l'imagination
du poete, qui n'est a tout pren?re qu'une qualité d'esprit, lui
confére l'intuition, sens ~ystérieu..x et snr, co~parable a cette
divination qui fait la quahté du prospecteur de mine et a laquelle
aucune étude théorique ne peut entiérement suppléer. Il y a plus;
le don du poete éclaire les textes d'une lumiere parfois fulgurute · il les anime et les vivifie et, par dela la lettre, il permet d' en
pénét~er l'esprit, d'en e?richir la_mat\ere.1;,'écriv~in ne peut pas
tout dire; sa phrase, meme parfa1te, n ex_P~e qu un moment ~~
sa pensée ; l'intuition permettra au c~1t1que_de dégager ce q_u 11
n'a pu mettre en évidence, ainsi les réacbfs réve!ent da?sles ~~1ers
spéciaux les divers élémenls dont la présence n est pomt ~1s1ble,
mais qui donnent au métal la dureté, la souplesse ou la rés1stance
qui, sans eux, tui manquerait.
.
.
Et c'est cette imagination poétique encore qui permettra a
Pérudit de s'élever d'un coup d'aile au-dessus des textes, d'en
prendre une vue d'ensemble, d'en dégager le sens idéal et profond
et de les replacer, si l'on peut dire, dans le plan créate_ur.
,
C'est a un travail de ce genre que M. Ernest Martmenche s est
livré en étudiant dans L'Espagne el le Romanlisme fram:ais,
l'influence espagn'ote sur la littérature frangaise. 11 l'a fait avec
une conscience minutieuse, et, comme il est l'un des hommes de
France qui connaissent le mieux la _littérature. espa~nole, les
mreurs et le caractere de l'Espagne, 11 a pu ne rien la1sser dans
J'ombre, ne négliger aucun détail. Que s'il se fllt borné a une

18-1

stérile compilation il eOt pu, sans doute, édirier un formidable
monument surchargé de notes et de références, mais dan~ lequel
l'air eOt circulé difficilement et ou la lumiere se fut constamment.
brisée. 11 n'a pas voulu se contenter de cette contribution un peu
lourde a l'histoire de la littérature et, faisant appel a ces dons
dont je parlais tout a l'heure, et qui sont des dons de poete et d'écrivain, i_l a construit un palais a la franc;aise, clair, élégant, léger.
ou !'on circule a_vec aisance, ou l'on ne risque point de se perdre~
mais dont on sa1t que les arceaux, les murs et les gracieuses colonnades ne tiendraient pas si les assises et les fondations n'avaient cette solidité puissante que leur donne un bon ouvrier.
So~ livre est_ admirablement compasé ; son style, entratnant
et ~lau, est plem de charme et de souplesse; et la phrase, bien
articulée sur le verbe, vive et directe, est intérieurement animée
par ~a flamme de !'esprit. 11 semble parfois qu'un sourire malicieux
écla1re l?ute ~ne pagt-, et ce sourire n'est peut-rtre que le reflet
de la satisfacbon que procure a l'auteur une ingénieuse découverte.
L' Espar,ne el le Romanlisme fran,¡ais est un livre riche de
su~s~nce, de vues ~ouvelles, d'érudition, mais qui se lit avec
fac1bté.D¿g les prem1éres pages, on se sent entratné.On est séduit
et attac~é; la ~onviction de l'auteur emporte notre conviction,
sans qu 1il para1Sse chercher a nous convaincre ; sa discrétion
meme paratt le servir; il s'en rapporte a la seule force de ses argu~ents qu'il sait étayés sur un terrain solide; il n'y msiste pas.
S1mpleme~t, il semble dire · e Voici les faits, jugez vous-meme I •
~t 11 sount, certain que notre jugement ne pourra difTérer du
sien.
C'est une rude Uche pourtant que M. Martinenche a entreprise
l~. L'~poque_ romantique est certainement l'une des époques
httéra1res qui a été l'objet des plus vives discussions des études
l~ plu_s dét_ai.llées. Ce n'est pas toujours sur le terra~ purement
httér9:1re 1 d a1lleurs 1 que les commentateurs les plus passionnés se
sont livré comhat, et M. Martinenche ne laisse pas de le noter
d~ les premieres lignes de son ouvrage. C'est pour se défendre de
su1vre ses prédécesseurs dans cette voie dangereuse.
Co~mcnt, di~-il, retrouver ou conserver quelque sérénité , Par une constat~t1on asse~ simple, et c•~st que le romantisme n'est pas un pbénomcne
nat1on:i1, ~a1s européen. S1 nous voulons juger sans partí pris sa phase
rran~aLso, d faut fe rattacher Ases origines ótrangeres... et je crois qu'il n'est
pas ex~góré lle r~1re passer en premiere ligne l'étude comparée du romantisme
rran~'.11s et de 1 espagnol. .. L'action de l'Espagne s'est, en effet, exercée la
prem1ere ...

Et ~ians quelq~es p~ges, lumineuses, l'auteur précise ce que Je romantisme franc;a1s do1t a 1 Allemagne, al'Angleterre. Mais, quelque

�BIBLlOGRAPHIE
REVUE DES COURS ET CONFf:RE:SCES
182
part qu'il convienne de faire aux influences du Nord. la part de
l'Espagne n'en est pas moins importante. C'est particuliérement
dans les chefs-d'reuvre qu'il cherchera a la définir, parce que ceuxci lui paraissent, a tout prendre, plus représentatifs d 'une époque
dont ils sont l'expression exaltée mais point faussée :

Si le pa nacbe espagnol fiotle dans des vers immortels, c'esl sur ceux-la
q,,e s'arrétera de préférence nolre regard. Sans négliger de ramasser en route
des docnments précieux par leur signifícation, sinon par leur valeur liltéraire, oous ne croirons point manquer a la bonne métbode en nous atlar•
dant sur les sommets.

Et, d'abord, pour éviter toute erreur, l'auteur se demandera
comment la France, a l'époque romantiquc, a connu l'Espagne.
C'est la une étude singuliérement intéressante et qui, dans la
maniere que l'a traitée M. Martinenche, nous paratt assez neuve.
Les époques littéraires ne sont pasa ce point indépendantes qu'on
puisse dans leur examen négliger ce qui les précede. Le romantisme n'est pas une fleur éclatante jaillie spontanément sur
les ruines faussement reconstituées du ~loyen Age ; elle a ses racines dans le xvme siécle et, dans l'image de l'Espagne telle
qu'elle apparatt aux romantiques, « on trouverait encore des
traits dont le dessin avait été tracé au xv1° siécle •· Le premier
de ces traits, c'est le caractére chevaleresque que Cervantes a
fixé de telle fa~on qu'il demeure inefTa~ble ; ce n'est pas, dit
M.Martinenche, par la lecture de livres demoraleet de théologie
que les romantiques chercheront a ·compléter le personnage ; c'est
dans le roman et le thMtre qu'ils trouveront leurs sources et
c'est souvent a travers nos classiques qu'ils les découvriront.
Ceci conduit M. Martinenche a dégager ce que nos classiques
doivent a la littérature espagnole, depuis le • Lazarille • et
e Guzman » jusqu'a Lope et Calderon, et, cheroin faisant, il nous
montre comment, par l'intermédiaire de notre théitre classique,
l'Espagne entre dans notre drame romantique. Certains exemples
aont saisissants.
C'est ainsi que la haine que leur inspiraient les philosophes ne
les a pas cmpechés de poser d'abord sur le visage de l'Espagne le
masque de Torquemada, vu a travers Montesquieu et Voltaire, et
cela, d'ailleurs, en faussant leur témoignage, car : • ll faut étre
bien maladroit, dit Voltaire, pour calomnier l'lnquisition et pour
chercher dans le mensonge de quoi la rendre odieuse ». Les roman·
tiques, moins avertis que Voltaire, ne reculeront pas devant cette
maladresse. • lls pousseront au noir, ou plut6t au rouge sanglant,
l'image de l'Inquisition que leur présenteront nos philosophes »
C'estqu'ils simplifient; ils négligent tout ce qui, dans le caractére

183

espagnol, dans l'histoire de l'Espagne, explique l'Inquisition ;
ils n'en voient pas l'esprit, ils ne retiennent que le geste.
Il en sera de méme pour les mreurs, dont ils ne garderont que
lrois traits essentiels : la galanterie, la jalousie, la dévotion.
Trois traits qui, dépouillés de leurs nuances qui leur laissaient
encore quelque vérité dans le roman morisque, apparattront partout, ne seront pas un instant oubliés.
Les soldats de Napoléon qui traverserent l'Espagne sans la
comprendre rapportcront aussi leur lot de légendes et d'idées
fausses dont l'influence est grande. Pour eux, il demeure établi
que l'Espagnol u apportait dans la cruauté une sorte de ralfmement
religieux », dont nous trouvons la trace dans tout le romantisme,
et qui n'était, a tout prcndre, qu'un sentiment national exaspéré
jusqu'a la fureur par l'invasion étrangére.
Enfin, désireux de donner a leurs idées sur l'Espagne l'appui
d'une documentation, c'est dans la critique étrangére représentée
par Bouterwek, Schlegel et Sismondi que les romantiques iront
la chercher. ~1ais, conclut M. Martinenche, a pres une étude de
ces trois critiques,
Pas plus que Doutorwek ou Scblegel, Sismondi no ~e fait une idée ju~te
des romances... ni ne distingue nettement les diverses phases de l'évolu•
tion du génie espagnol. U met sur le méme plan l'Age de Lope ot l'Age de
Calderon et voit le plus bel efforL de la comedia Mrolque daos une exagération exigée ~ar un pub\ic restreinl et dans les formules d'une mode spéciale.
Nos romantaques so laasseront égarer par ces enseignements. C' est dans los
muvres ou se marque la décadence qu'ils cborcheront l'expre5'~ion supréme
du thMtro espagnol. Dans le romance détaché du cantar ils admireront le
lyrisme primitif qui a P.récédé l'épopée. lis prendront pour des chansons populaires du Moyon Age l ceuvre d'artistos érudils do l'Age d'or. Faut-il le leur reprocber avec amertume T Pouvaient-ils avoir sur l'Espagno d'autres idées
que colles dont nous avons essayé de distinguer les sources diverses ?

Ayant ainsi, d'un trait précis, dessiné l'image que les romantiques se faisaient de l'Espagne, M. Martinenche étudie ce qu'i I
appelle leur premiére imitation lyrique. La critique étrangére leur
avait révélé le romance et le thMtre.
fourquoi ~e so_nt-ils tournés d 'abord vers le romance ? Peut-étre parce
911 1ls y rctrouva1ent le~ couleurs du Moyen Age, peut-~lre J.&gt;arce que ces
mnovateurs se contentaaent de suivre le courant qu'ils prétendaaent remonter
et que les romances espagnols apparaissaient comme une transition nécessaire entre le goOL troubadour el la aouvelle mode romantique.

Mais dans quels textes onlrils connu ces romances ?
Ce n'est que vers la fin du xvme siécle, dans les derniers volumes de la BibliolMque universelledesRomans,qu'onenvoitapparattre des traces ; mais sous quel déguisement 1a travers quelles

�BIBLJOGR\PHIF.

Rl::VUE DES COURS ET CO;'iFÉRE:SCES
184
atlénuations I C'est de la pourtant que Creuzé de Lesser est parti
pour établir en 1814 ses Romances du Cid dont le retentissemenl
est considérable et qu'il appelle « une élrange Iliade qui n'a
point d'Homere ». Le mot fait fortune. Abel Hugo, Émile
Deschamps, Víctor Hugo le reprendront. « !\fais Creuzé de Lesser
n'a pas seulement fourni a nos romantiques des formules piquantes
dont ils ne pouv~ient soupc;onner l'inexactitude, il leur a encore
présenté les Romances du Cid sous le jour qui pouvait le micux
les séduire ». De ce point de vue, et encore que son ton íút fade
et sa forme celle d'un pauvre écrivain, il contribue par la difTusion
de ces romances a chasser les demiéres traces du gout trouhadour.
Le style ne viendra qu'avec Víctor Hugo ci dont le génie imposera
les idées fausses de son frére Abel et en [era les dogmes de la critique romantique •· M. Martinenche précise les erreurs d'Abel
H ugo; mais il reconnatt a son Romancero general certaines qualités,
et d'abord, ~ d'elre vraiment une traduction et d'élargir singulierement lech mp l'e la couleur espagnole ». N'est-ce pas, d'ailleurs,
du rom~nce sur le dernier roi des Gotbs qu'Émile Deschamps
tirera son poéme sur Rodrigue, et des romances sur les lnfants de
de Lara que procede le R manee mauresque des Orienlale_q ?
Apres examen du poeme d'Émile Deschamps, M. l\tarlinenche
conclut que pa1 fois il trace le chemin sur lequel s' engagera Víctor
llugo : « Est-ce une illusion ? dit-il, on croit y découvrir le germe
de l'idée magnifique d'ou jaillissent les petites épopées, l'étincelle qui annonce la flamme ou s'allumeront les éblouissements
de La Légende des Siecles 1
Mais a cette époque, c'est-a-dire avant les Orientales, quelle
ronnaissance Víctor Hugo lui-meme avait-il de l'Espagne ? Un
voyage a l'Age de neuf ans, douze mois passés au college des
nobles de Madrid, est-ceassez, comme le croit Paul de Saint-Víctor,
« pour donner a sa pensée le pli grandiose qui ne devait plus
s'efTacer 11, pour « imprégner son imagination des contours
fiers, des couleurs tranchées, des mreurs sérieuses et hautaines
de ce pays a? On peut en douter. Mais cela suffit pourtant pour
que ce pays ne le laísse jamais indifTérent. Les souvenirs
de l'enfance jouent un r6le mystérieux daos la formation de
!'esprit, ils sont une conscience obscure qui protege l'ímagination contre certaines erreurs. Et, lorsque Víctor Hugo nous otlre
le Romance mauresque, s'il laisse c!eviner la connaissance imparfaite qu'il avait de la langue espagnole, s'il déforme quelques
traits essentiels et fausse souvent la couleur, du moins son
poéme garde-t-il une certaine allure espagnole : u Jusque daos
ses égarcments, dit l\L l\1artinenche, Victor Hugo conserve une

185

couleur espagnole "· Et il ajoute : « Gardons-nous d'elre trop sévere pour une fausse érudition dont celui qui en faisait parade
était loin d'etre toujours la dupe ... Victor Hugo s'amuse ... 1 •
Comme il est naturel, M. Martinenche consacre la partie la plus
importante de son ouvrage a l'influence de l'Espagne dans le
théAtre romantique. II lui faut bien d'abord examiner ce que les
romantiques doivent a Shakespeare et a Grethe. Pour Dumas,
Shakespeare est un dieu. Pour Hugo, c'est • l'homme qui a le plus
créé apres Dieu ». Mais, ni l'un ni l'aulre ne savaient l'anglais.
Émile Deschamps qui, des 1826, entreprend une traduction de
Roméo el Julielle, dont 1\1. de Vigny écrira deux acles, se défend
de présenter le grand Will comme un modele a imiter; il veut
seulement faire connattre un trésor que les classiques ont ignoré.
Au reste, Shakespeare ne pouvait exercer une influence décisive ; la liberté meme de sa forme séduit moins les romantiques
qu'on ne pourrait le croire et ils n'ont gardé de son théAtre que le
souvenir d'une libre fantaisie.
L'influence allemande est moindre encore. Schiller n'est connu
que par la traduction de Barante en 1821 et le Fausl en 1828 par
ce lle de Nerval.
Qu'a-t-on besoin, d'allleurs, de chercher :\ l'étranger l'explicaUon de liberté'i q':1e la réaction contre le classicisme sufflt :\ expliquer, et ne f.eut-on
pl$ d1re du thé.1tre espagnol exactement ce qui vient d 'étre dit de 1 anglals
011 de l'allemand ? Je crois bien que s'ils parlent d'abord de Lope et de
Calderon, c'est pour plait.dre Corneille et condamner Racine.

D'autres raisons encore queM. Martinenche examinesemblaient
vouer l'influence espagnole a la stérilité, mais l'Espagne, c'est
le )loyen Age et c'est la terre de chevalerie ; d'autre part, Je., romantiques, fatigués des analyses de l'Ame, étaient attirés par
la représentation de l'individu transporté dans un milieu rare.
Les types légendaires ou historiques de l'Espagne leur oflraient des
exemples d 'une truculente originalité. Enfin, si la versification de la
comedialeur était un obstacle,ils étaient en tout cas moins sensibles que leurs prédécesseurs aux fautes de gout, et plus d'une
fois ils y découvraient, au contraire, une maniere de beauté, une
poésie, une couleur qui échauflait Jeur verve.
Mais, pas plus que le Romancero, la comedia ne fut adoptée
brusquement par les romantiques. II leur fallait une transition.
Pierre Lebrun la fournit avec son Cid d'Andalousie. C'est en
1825 que Lebrun demande a Lope de Vega de • nous aider a
fonder en France un théAtre comme le sien, national, mais qui ne

�REVUE DES COüRS ET CONFÉRENCES
186
sera possible que s'il respecte un gout d'ordre, de limites, de
regles, de lois, meme au milieu de la pl~s grande liberté »_.
C'est une conception classique. Ma1s malgré sa doctrme et sa
timidité Pierre Lebrun mérite d'etre considéré comme un précurseur parce qu'il introduit dans son Cid d'AndaloWJie un peu de
couleur locale et de poésie romantique. Sa couleur n'est pas toujours de bon aloi, mais ne serait-ce que par l_a p~inture de l_'honneur
cspagnol et de la religion du se~ment L~ Cid d Andal?usie est une
étape nécessaire sur la route qm nous me:1e a He,:nani.
.
C'estaussi écrit M. Martinenche, vers Rernaru quenous condmt
Je théatre d~ Clara Gazul (1825) auquel il convient d'ajouter La
Famille Carvajal (1828).
.
.
Et dans un chapitre lumineux, M. Martinenche étud1e le
MériI~ée de Clara Gazul, le Mérimée d'avant Carmen, attiré par un
pays qu'il ne connait encore que par ses lectures, mais au point
« qu'il semble gouter a l'avan~e le p ~aisir qu'il aura a pénétrer
dans un génie dont on pourra d1re qu d est le seul de ses contemporains a l'avoir véritablement compris ».
Ce serait trahir l\L Martinenche que de résumer ces pages dont
pas un mot n'est inutile, qui sont écrites avec l'esprit le plus fin,
avec tendresse et qui nous paraissent constituer l'étude la plus
exacte, la plus clairvoyante que l'on ait encore consacrée a ce
moment littéraire qui s'appelle le théatre de Clara Gazul.
Avec quelle délicatesse l'auteur parle de l'ironie de Mérimée qui
luí apparait comme le trait caractéristique de son talent et de sa
sensibilité! Ce que d'autres ont pu appeler sécheresse, il l'appelle
pudeur, et je crois bien qu'il a ra!sol)..
.
.
Cette ironie malicieuse parfo1s, éclate a1lleurs dans la violence
froide du ton ~t l' exagération meme de l'horreur. Ses traits de
mreurs sont souvent des traits d'esprit, mais Mérimée connatt
assez l'Espagne déja, pour que l'ensem~le de~eure ~xact. Certes,
ce n'est pas la qu'il faut chercher le Mérimée h1spamsant.
1

Mais le thM.tre de Clara Gazul n'en conserve pas moins sa_~lace dans l'histoire de notre littérature ; il nous aide il comprendre le_ mibeu &lt;l;ans leque)
nous allons voir éclater la fanfare triomphante d' Hernam. Tant pis pour qui
garderait encore quelque rancune il son auteur...

Il n'est point facile de s'attarder ici ~ans le détail du chapitr~
que M. Martinenche consacre a Hernam et a Ruy Bias. Rernam
marque dans le drame romantique une date aussi important~ que
Le Cid dans la tragédie. C'est le point culminant du romantISme,
et c'est sous les couleurs espagnoles que furent mobilisées les
troupes de la nouvelle école, le 25 février 1830.

BIBLIOGRAPHIE

187

On comprend que M. Martinenche ait fait porter sur Hernani
son principal eflort. En suivant la piece, scene a scene, presque
vers a vers, il trouvera mille occasions d'exposer ses idées, d'indiquer ses sources, de contréller, de recouper, comme on dit aujourd'hui, ses jugements. 11 le fera toujours avec la profonde et
respectueuse admiration qu'un artiste éprouve devant
Víctor Rugo. Si les inexactitudes, les anachronismes, les
erreurs historiques, voire les fautes d'orthographe ne luí
échappent pas, il les releve du moins avec un sourire indulgent,
presque complice, sachant, qu'a tout prendre, le poete n'y attachait pas d'importance, et se moquant, a l'occasion, des pédants
qui, comme Biré, prétendirent l' en accabler.
La recherche des sources visiblement le passionne. 11 mene son
enquete avec une précision remarquable, et je crois qu'il les
détermine d'une maniere définitive. Ce travail fait, il écrit:
11 serait aussi inutile que ridicule de chercher a reconstituer le libre travail
d'un génie créateur. 11 faut toujours faire ea parta l'inconscient. Victor Hugo
a certaineme,nt connu toutes les comédias auxquelles Hernani fait songer ;
il est probable qu'il en avait !u d'autres encore. C'est avec la plus légitime
indépendance qu'il a jeté les souvenirs qui lui en venaient dans la fournaise
de son esprit. Dans que! ordre et a que! moment ? Nous ne pouvons le savoir.
De quelle maniere et pour quelle artistique fusion ? C'est ce qu'il n'est point
interdit de rechercher.

Et sur les origines de !'intrigue, son développement, les personnages, M. Martinenche apporte desvues nouvelles. 11 examine
ensuite l'exactitude de • la couleur locale )&gt; pour condure que, quoi
qu'en puisse dire Menendez y Pelayo, le cadre ou s'agitent les
personnages est le seul qui leur convienne. Du romancero et de
la comedia, Víctor Rugo a tiré pour la mise en scene et le dialogue des indications qui sont loin de correspondre to u tes a la 'date
précise qu'il donne a son drame, mais qui interdisent de le situer
dans un autre pays.
11 en sera de meme pour Ruy Blas. Apres avoir dégagé le
sens que Víctor Rugo attribuait a cette ceuvre et avoir indiqué
lagenese de saconception, M. Martinenche, fidele a sa méthode,
recherche les sources de sa documentation. 11 passe rapidement
sur celles que Victor Rugo lui-meme signale d'un ton ou perce
la mystification, puis, sans méconna1tr·e la valeur des sources
(les Mémoires de la Cour d'Espagne, par la Comtesse d'Aulnoy,
et l' État présent de l'Espagne, par l'abbé Vayrac) que M. Morel
Fatio croit etre les seules auxquelles il ait eu recours, il en
découvre d'autres, historique ou littéraires, mais nombreuses et
d'importance capitale. Certes, dans Ruy Bias, bien des erreurs

�188

BJBLIOGRAPHIB

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ª.

o!Iensent les usages. Mais laut-il en tenir rigue1:1r
Hugo et
l'accuser de manquer de conscience comme le ht Biré ? Cette
pensée lait sourire M. Martinenche:
Quel dommage, s'écrie-t-il, que Prosper Mérimée !''ait pas vé~u assez
Ion temps pour lire M, Biré l... 11 est. assur~ment perm1s a desérud1ts d~ ne
palsentir le sel d'une ironie qui méle le "!ª1 et le faux daos des propor~1ons
qu'il n'est pas toujours racile de dét.ermmer. Peut-etre ce mélange. est-~ nécessaire A cette convent.ion sans laquelle aucun théAt.re ne pour_ra1t exister.
Ce n'est pas en tout cas sur des détails de ce genre que peut u~1quement se
tonder un ju'gement. sur I~ valeu.r historique d'un drame et la vérité de sa couleur Iocale.

Passant de la a l'étude des personnages, M. Martinenche recherche dans quelle mesure ils portent l'empreinte de leur pays.
Rien n'est laissé dans l'ombre; l'origine de leurs noms, leur caractere, leurs paroles et leurs ~estes, tout _Plaide en faveur d,e la
vraisemblance, sinon de la vérité ; la poés1e, alors m@me qu elle
prend lepas sur l'histoire établit une atmosphere daos laquelle,
malgré les boursouflures' du symbolisme et de l'abstraction,
flotte, comme dans i-Jernani, le panache espagnol.
Si l'on veut rendre justice :\ l'hispanisme de Victor Hugo,dans son thM~r~
écrit M. Martinenche, n surfit de le compar.er a celul _de ses contemporams.
n est inutile de s'arréter a des pit\ces méprisables qui '!1ª nous transportent
au dela des Pyrénées que pour suiVl'e une mode et qui accumulent les sottises et les ignorances.

Aussi n'examinera-t-il que les deux pieces de M. Casimir
Delavigne : Don Juan d'Aulriche e~. La Fi(le du Cid. Examen sérieux serré mais au cours duquel I unpartialesévénté de M. Martinen~he n'~st plus tempérée par une admiration que }'on sent i?i
Jimitée et que le génie n'échau!Ie plus. Par n_ioments men_ie, on v01t
pointer la moquerie. Puis, un certain déd_am: • On devme ce que
devient la couleur locale entre les mams du prudent et sage
Casimir Delavigne ». On le devine, en e!Iet 1• L'ordinaire n_iédiocrité et aussi les spirituelles noblesses du style de ~elaVIgne »
consternent visiblement M. Martinenche. • lis ne VIennent pas
d'une 3.me espagnole, ces cris ; ils ne trahissent qu'un eflort
hésitant et vite essoufflé ,. Mais a quoi bon s'attarder sur ces productions froides, fades et fausses, qui n'offraient aucune méthode d'imitation féconde ?
Du moins, des scrupules classiques retenaie;11~ Delavigne. • Que
deviendral'Espagne danslethéatre de ceuxqms abandonnent au".
théories de Víctor Hugo sans se rendre compte des réserves que lm
imposait son go0t et des libertés qui n'étaient permises qu'a son
génie ? ,

189

Trois exemples suffiront a M. Martinenche pour l' établir: Les sepl
lnfants de Lara et don Juan de Maraña qui marquent, en 1836,
le point de départ d'une évolution qui ahoutit, en 1868, a L' Armurier de Santiago, u c'est-3.•dire, a une caricature oll l'on peut
dire qu'il n'y a plus véritablement ni Espagne, ni romantisme. •
Ayant fait justice de ces piéces dans un chapitre savoureux qui
lui permet d'intéressantes incursiona dans la littérature espagnole
et ou il trouve prétexte a quelques belles pages sur Les ámes du
purgaloire, M. Martinenche, quittant comme un sombre corridor le drame romantique agonisant et fuyant sa grimace forcenée, nous fait pénétrer a sa suite dans la vive clarté de la poésie
lyrique etde lapoésieépique de lasecondepériode du romantisme
fran~ais.
D'une maniere générale, écrit-il. H semble que daos sa seconde maniere le
lyrisme romantique, quand il se transporte au dela des Pyrénées, commence
il se préoccuper beaucoup moins de la violence que de la vérité de ses couleurs. Ce progres s'entrevoit déj3. dans la nouvelle édition qu'en 1841 'tmile
Deschamps donne de ses poésies. Mais Deschamps n'était pas assez dégagé
de la sentimentalité romantique pour s'attacher a des peintures vigoureuses.
11 avait eu sa place daos 16' mouvement littéraire qui aboutit aux Orientales.
Pour aller plus loin sur la route qui conduit A la théorie de l'art pour l'art, il
allait un poete qui eQt l'ceil du peintre. Théophile Gautier sera ce poMe-lt\.
Son voyage Tras los montes demeure comme la plus éblouissante et la plus
exacLe 1mage des paysages et des monuments.

Dans ses poémes España, constate M. Martinenche, on ne
retrouve pas toujours une justesse aussi précise. Les embellissements contre lesquels il lui est clifficile de se défendre, déforment
souvent sa vision : • 11 y a d'ailleurs du procédé romantique dans
la méthode qu'il adopte pour donner a ses impressions plus
de force et de portée. 11 se rapproche davantage de l'Espagne
quand, au Iieu de la faire entrer dans le cadre du symbolisme romantique, il cherche a lui emprunter quelques-unes de ses formes
poétiques ,. Mais ce ne sont la, a tout prendre, que procédés, et
qui sentent l'artifice. De la vision exacte qu'il a eue dans son
V oyage, il ne reste dans ses poemes que des reflets fragmentaires
et, s'il a compris mieux qu'aucun autre les caracteres essentiels
du génie espagnol, il n'a pas toujours réussi a en pénétrer l'Ame.
Préciosité, mysticisme, réaJisme, voila les aspects sous lesquels Gautier a
voulu nous montrer l'Espagne telle qu'elle lui apparaissait dans sa vie ordi•
naire et dans les tableaux de ses peintres ... Ce n 'est pas d 'un goOt médiocro
d'avoir choisi parmi ceux-ci: Zurbaran. Ribera, Valdes LéaJ.

Gautier avait vu l'Espagne artistique et mauresque ; c'est une
autre Espagne que verra Victor Hugo, et dont certains traits

�BIBLIOGRAPI!IE
REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES
190
apparaissent dans ces ligues citées par M. Martinenche : • Les
grandes routes ont des trotl.oirs, les mendiants ont des bijoux,
les cabanes ont des armoiries, les habitants n'ont pas de souliers.
Tous les soldats jouent de la guitare dans tous les corps de garde.
Les pretres grimpent sur l'impériale, lument des cigares, regardent les jambes des femmes, mangent comme des tigres el
sont maigres comme des clous. Les chemins sont semés de gredins
pittoresques •···
On devine la joie que Víctor Hugo éprouvait a écrire cela;
c'est le jaillissement meme de la fanlaisie romantique avec ses
contrastes, ses couleurs et ses exagérations. Mais, avant d'ouvrir
a I'Espagne les portes de La Légende des Siécles, il lui faudra renouveler sa vision. Le Romancero du Cid ne lui sera pas alors inulile.
Et, avec le sens critique qu'il appliquait a ses drames, M. Martinenche étudie les poemes espagnols de Hugo en les divisant en
quatre groupes : 1° les pieces ou se retrouvent les préjugés du
xvm• siécle; 20 les piéces ou Viclor Hugo transporte sa vision du
Moyen Age dans des décors pyrénéens; 3° la reprise de l'inspiration du romancero ; 4° le retour a l'Espagne dans les dernieres
piéces de la Légende.
Nous ne pouvons le suivre pas a pas dans cette analyse subtile
et pleine de seve qui le conduit a cette conclusion:

On peut. Caire plus d'une réserve sur la peint.ur~ de l'Espagne .dans La
Ligende du Sitclu. On y renconlre des couleurs 4:hsparates ... Les 1dées sur
l'lnquisiUon et l'humanitarisme n'y sont. pas t.ouJOUJ1! a leur place .. On regrette aussi d'y trouver, c;A et 1a, _les r.anc11:nes de l'e~il6 e~ on ne latsse pas
que d'ét.re surpris par la concept.1on s1mpliste et ant1thétlque que le póé.Le
se fait du monde et de l'histoire. On est choqué par l'abondance des anachr&lt;:'nismes et des inexactitudes. Toutes eos réserves ne tardent pas ~ s'évanou1r
dans l'enchantement d'une lecture désintéressée. Le gross1ssement éplque
fait. disparattre les heurts des nuances contradictoires. 11 est des splendeurs
qu'il no faut pas regarder avec des yeux de myope ...

Ce n'est pas avec des yeux de myope que M. Marlinenche les
a regardées, mais ila projeté sur elles la vive clarté de son _érudition, de sa connaissance de l'Espagne et de son goO.t_ poét1que.
Son livre ne les amoindrit pas, il nous prépare a les mieux comprendre. Le Mont Blanc, dont la masse écrasante étonne le touriste,
ne paratt pas moins beau dans les flammes mouvantes de l'aurore
au géologue qui en connalt la formation secrete, qui en a dénombré les couches, les failles et les stratifications.
La France une fois encore, conclut M.Martinenche atiréd'une
matiére ou d'une inspiration localisées des formes universelles.
C'est le phénomene renouvelé de toute son histoire liltéraire, et si
le romanlisme a parfois déformé l'Espagne, l'image qu'il en a
1

191

donnée est poétiquement assez belle pour que dans l'imagipation
des hommes elle se soil subsliluée a son image réelle.
•
M. Marlinenche se défend d'avoir eu dans son livre d'aulre amb_ition c¡ue • de fourni~ quelques éléments de réponse a deux questions sunp!•• et préc1s~s : De quell? fa~on et jusqu'a que! point
le romantISme franga1s a-t-il élé lllspiré ou modifié par I'Espagne ? Quelle est la valeur de la peinture qu 'il nous a présentée? •
A ces deux queslions,il répond d'une lagon complete et définit!ve, i:nais la portée. de son ouvrage nous paratt les dépasser
smgulierement. Part1 pour éludier le romantisme d'un point de
vue qu'il voulait particulier, M. Marlinenche a été amené a nous
le présenter d'abord dans toule son étendue; il a du siluer ce mouvement hltéraire dans l'hisloire de la litléralure et pour cela faire
".'vre sous nos yeux dans leur rapports réciproques toute la
htlérature esi,agno,Ie et la fütérature frangaise depuis les
troubad~urs ¡usqu au x1':• s1ecle . CEuvre considérable el qui
re~te claue. Document qm demeure désormais essentiel chaque
fo1s que l'on voudra pénélrer !'esprit du romanlisme et en
suivre l'évol~tion. CEuvre in:i~artiale aussi et, sous ce rapport, a
peu pres umque dans la critique du romantisme car - et ce
~'est p_as un reproche qu'on lui adresse - la criticiue purement
hlléra1re ne peut pas etre imparliale; les gouts les tendances la
~ormation du c_ritique infl~e_nt sur ses jugeme~ts; nul ne p~ut
Juger dans le_ vide. En chomssant son point de vue hors du domame littéra1re, M. Martinenche a échappé a ce danger.
Au cours d~ cetle analyse rapide et forcément incomplete, il
a pu nous arriver dans un raccourci de fausser sa pcnsée de la
dé~~rmer, peut-:étre de la trahir. Qu'il nous excuse; son livr~estl8.,
qu 11 faudra bien, désormais, que l'on consulte, et qui se
défendra. Livre attachant qui, dans ses formes pu res, contient le
résullat de toute une vie d'étude et qui fait honneur aux Iettres
et a la critique lrangaises.
MAX DAJREAVX.

�ANCIENNE

LlBRAIRIE

EDITEURS

FORNE 1\

foNOÉfi u; 181b

Theses de doctorat es lettres

B01Vl N &amp; C'•\

:\

3 el&gt;. rue p,.¡,th•. p,,;,~v:_ \

1

b =-====='l ~~_,
CHEZ LES ,\J/~.\ /ES l~DITEL'JlS

La Reoue des Cours el conférences recommencera ceUe année
donner la liste des theses de doctorat és lettres soutenues
devant la Faculté de Paris, avec le nom des membres du jury.
Ces renseignements étaient jadis fournis aussi par le Bulle•
lin adminislralif ; mais il y a renoncé.
Nos lecteurs seront ainsi au courant des travaux de haute
érudition de la Sorbonne.

a

Tbésea du mola de décembre t922.

Le jeudi 14 décembre 1922: M. P1CARD (1), Directeur de l'École
lrangaise d' Athenes, a 1 heure : L'établissement des Poseidoniastes de Bérytos a Délos (thése complémentaire).
Jury : MM. Bousquet, Holleau:c (1), Salomon Reinach.
A 2 heures 1 /2, Éphése et Claros, Recherches sur les sanctuaires et les Guites de l'Ionie du Nord (thése principale).
Jury : 111111. Glolz, Guignebert, Carcopino.
Président du jury : 111. Glotz .
Le scmedi 23 décemhre 1922 : M. JEAN BABELON, attaché a
la Bibliothéque N ationale.
A 1 heure : Jacobo da Trezzo et la ConsLruclion de l'Escurial
(thése principale).
Jury : 111111 . MAle, Jordan, Schneider.
A l'heure qui sera fixée par le Jury: La Bibliotheque frangaise
de Fernand Colomb (these complémentaire).
Jury : Ml\l. Jeanroy, Marlinenche, Barrau-Dihigo.
Président du jury: M. Jeanroy.
(1) Les noms en ilaliq.1c 1:,onL ceux des rapporteurs.

Le Géranl :

FRANCK

G AUTRON.

LES YIEILLES PROYIKCES DE FRAKCE
.
·
d )1 A ALBERT-P~llT.
Collection de volumcs publiés sous la d1rect1on e . .
Format ln-8· écu, Ulustrés de plani:hcs hors texte.

Histoire de Normandie, par- A,

ALl3BRT-PETtT . proíesseur ~grég! •~
Lyct!e Jnoson-de•Sailly, 9• édition. ¡Ouurage couronni pa.r l Arad9 '~~~

Fran(:aise). Broché · · · · • · · · · · · • • d. ;.l 1· 1 t
Hietoire d'Alsace, par Roo. Racss, corresp~nd•;; XI;-460ns ;g~~
21• édition, revue, complétée d augmentée, 1 ,ol
• • .
fr.

io

Brocbé

.

.

•

·

·

·

•

·

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·

· · • · · ·
·
FEnvRE proíesseur ü la
Histoire de Franche-Comté , pnr L ~~•en
•
r
Facullé des lellres de Strasbourg, á• édihon, Brocbé • . •
9 r.
Bistoire de Savoie, par Charles OoFA"YARD, prore:seu~tgrég~ ;u
Lycée Henri lV, 5• édition, 1 vol. de Vlll-328 pages. roe
.
r:
.
p So ssosNADB proíesseur il la Faculte
Hlstoire de P~1.to~, p~r d. p' 't' ·
'
vol.
de
VIll-312
pages.
des lettres de 1 Un1ver&amp;1té e o1 iers, 1
5 rr
Broché. • • · · · · · · · · ·
· · · · · · ·. V
•
C
·r,1
de CEs,uu-Rocc" et Louts ILLlt.T,
Hiatoire de Coree , par º:¡°sNA
de
XX\'IU-280
pages.
1
proíesseur agrégé nu L:ycée e antes, 1 vo .
.• . . . .
b rr.
Broché. · · · · · · · · · · · • · ·
a ¡ Faculté
Histoire du Languedo~, par P. &lt;;i~cuoN,1 pro~e~:u;,I~l-~ pages.
de~ lettres de Montpclhcr, 4• éd1t1on,
vo .
9 rr.
Brocbé. • . . . • · · · · · · · ·

.. ....

.

A

ALDRRT-PETIT,

Coznment l'Alsace est. devenue fran~a1s;, par .
1 r
1 ·rnl. petil iu-So écu, illustré de 4 portra1ts .. roch~.
r.
8" ccu cavnlier, avec
L'Egypte de 1798 a ~900, un vo1ume m. . . .
6 rr.
5 eartes el plans. Broche. · · · · · · ' · ·
de No on Sur les troces dn Barbares, por le comte de.,CA11
AutoSur A
y 1• fort vol. in-4&amp; double couronne (18,5 X _3,5),
011,
Al~"T- n1oun,
.
h'
et de 2 cnrtes hors
illustre de 100 reproduchons photogrnp . ique5
16 Fr.
texte. BrochC • · · · · ·
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· · · · · · 20 fr.
Carlonné toile, íers spéciaux. tCle dorce. . . . . • , . : . 1 bre
n_ C
·;gm' d: Ribécourt . - l.,es combats dans le Noyon_nars \~p_emSo.
ve ompi
d R.b'• R e _ De R1bécourt a
u1914·, . - La lignedu fronf:
e ' &lt;:&lt;;OUT 1 a oy.
.
h d 1•0·1.se..
¡,,,
N
- Sur la r1ue gauc e e
sons. - DeRibécourt ó: :,oyon. - . Roy O n,
n.. ;\' onon a r,.'eslu. - La
· ,, _ De :,¡oyon a oye. - ve. ' :,
·1
- Ven l~au1gn:, •
II
\'
Chauny _ Comment I s
oollee de lal 1·,hrse : Guis~:rd~I
ibe::uaitnl da~u nos uillagu . -

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S, Qual Malaquaf-. PARIS (VI• }

r-n••' ~

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P. BOISSONNADE

DU NOUVEAU
S VR

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CHANSON DE ROLAND
La Genm historique,
le Cach-e géographique, le Milieu, les Personnages,
la Date et I' Auteur du Poéme.
Fort ,·olume in-8 raisin de VI-520 pages. .

.

.

311 Ir.

Depuis l'apparition des Lé9ende1 Epiquu de J. Bédier. il n"est pas de fra•
vail -4fUi aoit appelé a un JlOSSi grand reteotissement. ll renou,·elle en etfet
presque entiCremeot la questioo des origines. du véritahle caractere et ele
l'inspiration du chef-d'ceuvre de notre épopée. L"auteur, au pl'i&amp; de recberche&amp;
~profondies et nell\•es, est .P8"enu a prouver en._ effet que la Chanaon de
Roland est née en premiCre hgne du spectacle des croiaadea f'ranco-e1pagnoln
d' Aragon et de Catalogue, et Heaaoirement de eelles dea pays de la Baltiqae
et d'Orient.
U est arrivé a découorir le• lieu:r. qw le pC&gt;ele a thoi,i, pour y 6xer les sea.
nes de son épopée, l identifier les peuples dºOccideot. d' Aírique et d'Orieal,.
cp.ºil y mele 11 a montré que le trouvCre a voulu faire de son poeme le tableau de la lutte gn.ndiose en_gagée de son temps entre la clirétientl 1lt la
pai,mie {islam et paganisme). U a déeou,·erl daos cette épop6e lea tnits cai.,
ractéristiques de la société mosuhnane et cbrétieooe de cette ~riode. 11 •
reconnu dans les pn-aonoages de l'épop&amp; les reprisentants de la f&amp;dalit'
et de la chevalerie frao?ises. 1t a tnfin itabli que la Chan.aon de Roland.
compos&amp; uu• 1120. est l'~uvre dºun clair-jongleur, pieuz et lettrE. bóte da
coun seigneuriales de l'époque , et que ce clerc, Turold, originaire de l'Avranchin, doit etre ideotifié avec un bénéñcier normand qui vécut a Tu.dele au.
cbef-lieu de l'apanage de Rotrou de Perche et de aes Normands.
Aiosi 1pparait d&amp;ormaia. en pleine lomi~re, grAee a cd rechercbes originales, le pGeme de ce trouvere géoial, qoi sut, du spectacle d'une i!re ficond"e
en b&amp;os. dégar.i:: l'ime de la patrie naiasante, de la France chevaleresque,
gardienne de 1 1d6al et de la civilisation chrétienne du moyen áge.

Augustln GAZIER
Prol'e.-ar l la Sorbo11ne

HISTOIRE GENERALE
DC

. MOUVEMENT JANSÉNISTE
DEPUIS SES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS

2 volumes io -8° écu de 338 et 376 pages. Ensemble

�</text>
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                  <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>Revue des cours et conférences, 1922, Año 24, No 2, Diciembre 30</text>
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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>Strowski, Fortunat, 1866-1952, Director</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>•
24' Année (1To Siric)

N' l. -

REVUE

15 Décemhre , 922.
Directeur :

F. STROWSKI
Professeur i I&amp; Sorboone

DES

CouRs

Prlx du Numéro

3 francs

ET

CONFÉRENCES
La Revue parait le 15 et le 30 de chaque mois
du 15 décetnbre au 30 juillet
Les Cours et Conférences pubiiés sont rédigés par les professeurs
eux-mCmes, ou sous leur direction.

M. LALANOE
Profe.sseur i'i la Sorbonne
Mernhre de J'lnstilut

Lu tlticriCI; de l' Induction et de l'Expé~
rimentation . . . . .

1

Gustave COHEN

Roml'.:.rd. sa ui~ et son amure (suite) .

Josep~ VIANEY

La Bible dans la podsie fra11faise depui_,
Ala.rol (suite). . • • . • • . • .
Le t.hi.átre romantique, de Dumas pire d
Dumas fils (1iuite). . . . • • . •
La crisc religiemte·dep11is lamort de Gré.goire
V 11 ju:;qu'ó. l'a.vinemuit d' Urb11.in 11
(1085-1088) . . . • . . • • • •
Ernesl Renan. - Essai ch bfographie
intelltctuelle. . • • , • • . • •
l.e~ns S!ir l'histoire de la litfhature
latine (suite). • • . . . • • • •

80

Lea 1nfluences ilrangeres sur Lamartine
(Des pre.miires mi.ditati.ons) (saite d fin).

88

Profeuéur a l•Uoivel'3ité de Slnuhourg
Cbarge de Cours a la Sorhonne
Do.rende lá Faculté.des [,ellres de lrt"onlpaUier

A. LE BRETON
Maltre de Conférenc-es it I• Sarhonne

Augustln FLICHE
Profeaseur a l'Univenitl: de.Montpellier

Jean POMMIER
Profeuelll' .&amp; i'Oniversité d'Ameterdam

Abbé LEJAY
Memhre de l'T1utitut
Professenr a l'ln.,titut ca.tholique

Paul HAZARO
Cba1:g¡; de Conra i la Sorbonne

PARJS
BOIVIN &amp; O•, Éditeurs
J el 5, rue Palafine (1'7')
Téléphone Fleurus 07-88 -

C:ompte chéques postau.x Pari&amp; n° 1604

Tous droits d&lt; traduction et de nproduction rts&lt;rvis.

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24• ANNlB

(1• Súi,)

15 DtcBMBRB 1922

3 &amp;· 5, - Rue Palatine - PAWS (\'/' )

REVUE DES COURS

REVUE BIMENSUELLE

CONFÉRENCES

COURS ET CONFÉRENCES

Para1ssa11t le t,j et le 3U de c!t,1r¡11e moIs
(du 15 dt!cemhrc au 30 j111/Je1j

DES

DIRICHUft : • •

P. STIIOWSII,

Profu,evr 4 la Sorbonne,

Franee . . . . .
40 fr.
payables 20 fr. comptant et 20 fr.
ABONNEMENT, CN AN
le 5 aoril.
Etranger. • . . • . . . 46 fr.
Le Numéro formant un fascicule in-8° de 96 pages ; 3 fr.

I1

A.

Les théories de l'induction et
de l•expérimentation

NOS LE.CTE.UH..S

La Revue des Cours et Conférences publiera, comme les nnnées
precéden/es, les cours principaux de la Sorbonne ~/ _des F~cultés des
Lellre., de l'rouince. Mais conformémenl aux dmrs qu, nons onl
élé exprimés par nombre d'abonnés, nous essaierons de rl:pondre á
leur curiosité scientifique. Nous donnerons, pour commencer, un
cours oli seronl exposés les príncipes de tanalyse malhémalique. Ce
cours es/ profes,é. par JI. E. Le Roy. membre de /'Jnslilul, professeur de philosophie au Colfrge de Frunce, oú il_ a _rempla~é ~~­
Berg•on. Ce cours ne sera pas un cours de uulgarisalton, puuqu 11
s'ag°il dºun enseignemenl ri9011reuxdonl lebul principales(de « monlrer par /'e;,:emple commenl la pensée malhemalique fonch~nne fOUr
elle-méme », mais il n'e:rigera, po11r ilre enlendu, que I hab,tude
de la pensée abslraile el la possession des connaissances qui figuren/
au pro_qramme de la seclion .-l (/alin_-grec; des Lycét~-~oll_ege~.
Nos lecleurs ver ron/ dans ce/ essa, , no/re grand destr d allier la
haute culture h11manisle á /'esprit scieniifique moderne.

F. S.
VIENT DE PARAITRE CHEZ LES MEMES ÉDITEURS:

BIBLIOTHEOUE DE LA REVUE DES COURS
EDMo:-;n ESTEVE
Proruseur i la Faculté da Leurn de Nancy

LECONTE
L'HO.Mll!E

DE LIS LE

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Un volume in.,G brocbé. • .

L'CEU VRE

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7 fr

Coura de K. L4L4NDE,
Pro/esseur 4 la Sorbonne.

LeQons I et II. - Introduotion.

L'objet de ce cours sera d'étudier, d'une maniere A la fois
historique et technique, les dilTérentes théories de l'induction
et de I'expérimentation. Dans ces deux premiéres Ie~ons, je me
propose d'examiner les dilTérents sens du mot induclion, de limiter
et de divisor le sujet.
I nduclion est la transcription latine du grec lffaywy~ (acte de
mener quelque chose vers, ou a un point déterminé: par exemple,
adduction de l'eau ddns un champ, importation). C'est un terme
du langage courant devenu technique, puis qui a repassé de
l'usage technique au Iangage courant : c'est ainsi qu'on
parle aujourd'hui des • inductions • qui aménent a soup~onner
un crimine!. 11 re~oit actuellement des sens divers ou se combinent deux idées dilTérentes : !'une concernant le degré de certitude du résultat ou l'on aboutit, l'idée d'un cheminement a
lravers des intermédiaires multiples, et par conséquent ne donnant A !'esprit qu'une confiance Iimitée, une indication plutot
qu'une preuve, qui demande vérification ; - l'autre concemant
1

�2

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCHS

ª.

le trajet de la pensée qui va des faits observés
une formule
universelle, valable pour toute une classe ; et qm, a cet égard
aussi a souvent quelque cbose d'aléatoire, ce qui produit des
combinaisons de ces deux éléments. Caractérisons d'abord ces
opérations au point de vue de leur mouvement logique, en y
conoidérant la question de valeur ou de cert1tude comme subordonnée a cette premiére division.
1o L'induction est un raisonnement ,ju type dit , reconstructif ••
c'est-11-dire. aboutissant a affirmer (plus ou moins fermement)
un fait singulier, grAce a des indices qui nous rnettent sur la voie.
C'eet le cas du diagnostic médica}, des «inductions )&gt; d'un policier,

des , inductions • cosrnographiques ou hisloriques qui non,
aménent a penser que Mara est habité, ou que, au ternpsdu renne
et du marnmouth, les hommes vivaient dans des grottes et se
servaient d'armes et d'outils de pierre. C'est encare ainsi que
M. de Launay, parlant de l'évolution des etres aujourd'hui
fossiles écrit que , lorsqu'on se hasarde a procéder ainsi par
inducli~n pour reconstituer théoriquement la chalne logique de•
etres organisés... on est lancé dans cette voie dangereuse ea
pleine incertitude ». (L'Hi,loire de la Terre, p. 287.) - 11 est
évident que, dans le cas de l'induction reconstructive, la conclusion est le plus souvent aléatoire: mais elle peut avoir tous le■
degrés de probabilité, et meme atteindre, dans certains des caa
que nous avons cités, a une certitudepresquecompléte. Cependant,
c'est l'exception, et il me semble que dans ces cas-la, le langage
courant évite le mot d'induction, dont la compréhension subjective, quand il s'agit de reconstituer des faits, contient toujours
une idée de suggestion plut6t que de vérification. Quand Ariste
a été amené a juger que Trissotin n'en veut qu'a la fortune
d'Henriette, reste a organiser le piege qui justifiera cette
induction.
Ceci dit, je laisserai de c6té, cette année, l'induction ainsi entendue, qui appartient al'étude de la , méthode reconstructivo »
(méthode de l'histoire, de la géologie, de la paléontologie ; méthode de la preuve juridique, etc.). Notons cependant que noua
retrouvons sur un point le contact de ces deux opérations dans
l'inférence du particulier au particulier définie par J.-S. Mili.
2° On entend en second lieu par induction le passage a un degr6
supérieur de généralité. Ou, comme on le dit, dans une formule qui
est la traduction consacrée d 'un texte d' Aristote, le • passage
du particulier au général ». 'En«yc,ry-ii O'iatLv Y¡ ti:n:o -tWv x«8'lxa.a-rov
hl «I x«86).ou lfoSo,. Topique,. I, 12, 105 a 13). Par exemple,

si le meilleur pilote est le plus expérimenté, si le meilleur cocher

THÉORIES DE L'INDUCl'ION B't DE L 1·EXPÉRIKENTATION

3

est le plus expérimenté, etc., on dira d'une maniere générale
que dans chaque profession le meilleur est le plus expérimen~
(Aristote) .
La formule • passage du particulier au général , a été treo
vivement critiquée par M. Goblot; et avec raison, si l'on considere le •en■ actuel des moto. Elle n'est pa• homogéne: le contraire
du particulier, en logique, est l'universel ; le contraire du spécial
est le général. 11 faudrait done choisir et dire que l'induction va
du particulier (quelquu) a l'universel (loa,), ou qu'elle va du
plus spédal au pi~• général (car le spécial et le général, eux,
sont tou¡ours relatifs).
Ce qui explique cette formule vicieuse est l'histoire du mot
général, qui a longtemps signifié univer,ei, en parlant des propo•itions : Auf semel aut ilerum mediu, generalíter esto. Dans la
Logi~ue de Port-Royal, on trouve en ce sens tantat « proposition
universelle •, tantOt « proposition générale •· De meme chez
Newton : • In philosophia experimentali propositiones dedueuntur ex phaenomenis, et redduntur generales per inductionem. • (Phi/. nal. princ. malhem. ad finem. On remarquera d'ailleurs, dans ce texte, l'emploi curieux de deducuntur.)
D'autre part, particulier, outre son sens Iogique, est pris
souvent pour ,ingulier : , Un simple particulier, un pays particulier •· En géométrie : , Parmi toutes les droites qu'on peut
mener d'un point a une droite, il en est une particuliére, qui fait
avec celle-ci deux angles égaux, etc. » Enfin, en anglais, parlicular
(entre beaucoup d'autres sens) a fréquemment celui-Ja : each
parlicular hair. - Particular, substantif, veut dire circonslance
dtlerminée, délail di,lincl.
On comprend done comment ces mots ont été employés autrefois pour traduire la formule d'Aristote et comment ils se sont
perpétués dans cet usage. Mais c'est une explication, ce n'est
pas une justification. S'agit-il de passer des individua aux classes,
des classes usuelles et qui nous sont imposées par la vie a de•
classes plus générales, ou de propositions particuliéres minimales
aux lois universelles dont elles peuvent etre l'amorce ? Nous
devons viser a avoir en philosophie, surtout en logique, unlangage
aussi déterminé que possible : , Je suis tenté de croire, disait
Leibniz, que si l'on examinait plus a fond les imperfections du
langage, la plus grande partie des disputes tomberaient d'ellesmemes, et que le chemin de la connaissance, et peut-etre de la
paix, serait plus ouvert aux hommes. •

Ici, le sens d'Aristote est nettement : le passage de données
singuliéres, c'est-a-dire de données prises une a une (ces donnée1

�1

4

THÉORJES DE L IND UCTION ET DE L'EXPÉRIMENT.~TION

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pouvant étre elles-mémes des classes : par exemple des classes
d'artisans, des especes animales) a une formule globale, dans
laquelle elles sont totalisées. II n'y a den, semble-t-il,_ dans s~
formule, qui évoque expressément la not10n de propos1t10n part1culiere au sens propre (c'est-a-dire de partiel, et d'indéterminé).
M. Lachelier a dit, au commencement de sa célebre thése sur
Je Fondement de 1' Induction, que celle-ci était le passage •fos laits
aux lois. En gros, c'est tres exact, et cela parle plus a ]'esprit
que le particulier {ou le singulier) et l'universel. Mais il faut bien
remarquer que les faits et les lois ne sont pas radicalement
distincts. Whewell, le premier je crois, a fait justement remarquer que les vues tbéoriques établies par une génération d'hommes deviennent, quand elles sont bien consolidées, les , faits ,
sur lesquels travaille la génération suivante, et sur lesquels elle
batit de nouvelles hypotheses. L'existence de l'air a du étreune
idée explicative avant d'étre un fait. Les lois de Képler sont
devenues, un siecle plus tard, les faits sur lesquels s'appuyait la
théorie de Newton. - La, formule de M. Lachelier signifie done
surtout, in abstracto, le passage du plus spécial (déja considéré
comme acquis) au plus général (encore discuté). Dans cette
opposition, on retrouve quelque chose de l'« import , dubitatil
du mot induction.

. •.
En fait, il y a lieu de distinguer deux cas :
I. L'induclion amplifiante. Non seulement chacune des cboses
prises une a une est plus spéciale que la formule d'ensemble
a laquelle on aboutit, mais la somme des données énumérées est
elle-méme moins générale que cette formule. Te] est le cas dans
l'exemple des Topiques que nous avons cité. C'est le cas le
plus fréquent : on énonce un jugement universel sur le vu d'une
série d'échantillons dont la· réunion permettrait seulement une
assertion particuliere de méme sujet et de meme prédicat (mais a
laquelle, le plus souvent, personne ne songe). On a vu, un certain

nombre de fois, des rayons lumineux se réfléchir dans leur plan,
sous un angle égal ; on énonce que les rayons lumineux se rélléchissent suivant cette loi. A cette sorte d 'inductionse rattache
toujours la preuve par expérimentation. C'est elle qui fera l'objet
essentiel des le~ons suivantes, parce que c'est elle qui souléve les
problemes les plus complexes et les plus délicats.

0

II. L'induction compléle, dont il est nécessaire de bien marquer
la place et la différence avec la précédente,c'est celle qui peut etre
mise sous la forme d'un raisonnement rigoureux, tout en allant,

.
'

suivant la définition d' Aristote, d'un certain nombre de données
prises une a une a une conclusion totale. Elle revet elle-meme
plusieurs formes, dont la plus classique est celle qui est indiquée par lui dans les Premiers Analyliques (II, 23 ; 68 b 15 et suiv.
On peut l'exposer ainsi, en rétablissant mi ordre plus didactique.)
Soit le syllogisme suivant, allant de la loi /¡ ses applications,
du genre aux especes :
Les animaux sana fiel vivent longtem ps.
Or, l'homme, le cheval et le mulet sont des animaux sans fiel.
Done l'homme, le cheval et le mulet vivent longtemps.

Te! que], ce syllogisme est irréprochable. Iln'a rien d'uneinduction. Mais il est un simple enchatnement de lexis (propositions sans
assertion). Maintenant, quelle est la vérité de la majeure? Si l'on
.suppose que la mineure et la conclusion sont vraies, la majeure

n'en résulte pas. Elle n'en résulterait que si nous introduisions
une troisiéme prémisse : il n'y a pas d'autres animaux sans fiel.

Nous aurons ainsi, par l'énumération complete des espéces, si
elle est possib]e, une induction rigoureuse qui renversera l'ordre
logique oi.J les choses dépendent les unes des autres, mais qw
sera plus accessible pour nous. Cette opposition de ce qui est
premier dans la nature et premier pour nous (yvwp~p.c.'.rre9ov ~¡.t,r~),

du général et du sensible, est d'ailleurs tresfréquemmentlormulée
par Aristote. En somme, nous apercevons déja ici le príncipe qui
joue un role si considérable,quoique plus oumoinsexplicite, dans
toute théorie de la méthode expérimentale : nous nous croyons
en droit d'induire parce que nous estimons que sinous en savions
assez, nous serions en mesure de déduire. La nature pour Aris-

tote est montée sur une hiérarchie de genres et d'especes, done sur
une armature de syllogismes (nous dirions, du point de vue
moderne : les faits sont des résultats de lois) : ainsi nous pouvons
remonter l'échelle.
L'exemple donné par Aristote est d'ailleurs schématique.
Lui-meme sait parfaitement qu'il est inexact ; non en ce qui

concerne l'•xol.,a, l'absence de fiel : il considere celui-ci
oomme un excrément malsain dont le sang se débarrasse en partie dans le foie, et dont la présence est par suite' véritablement
une intoxication, cause de faiblesse biologique; l'absence, une

cause de santé. - Mais en ce qui concerne l'énumération des
espéces, il ne doute pas qu'il y en ait d'autres ; lui-meme cite

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REVUE DES COURS ElJI CONFÉRENCES

'lHÉORIES DE L'INDUCTJON El' DE L'EXPáRIMEN'l'A.TION

d'ailleurs l'éléphant: le cerl, le dauphin, dont le foie sécrete
un liquide sucré. Son raisonnement, dans !'esprit finitiste de la
!cience grecque, est celui-ci : si l'on faisait l'inventaire de toutes
les espéces sans fiel, on verrait que to u tes vivent longtemps (et en
poussant plus loin, on en trouverait une rai,on physiológique) ;
nous n'en sommes empechés que par des difficultés pratiques
et pour ainsi dire accidentelles.
Cette induction compléle (on peut l'appeler ainsi, bien que quel-

feuilles de contr6le et s'en tenir au résultat, comme dans l'élimination d'un moyen terme.
En mathématique, on trouve également des inductions completes, qu'on a refusé généralement de considérer comme des
applications pures et simples du syllogisme dea 'xº'º' (voir
Vocabulaire techn/que et critique de la philo,ophie. Bulletin de la
~ociété de philosophie, aot1t 1909), mais qui en tout cas •'en
rapprochent. Une des plus voisines consiste a traiter séparément
plusieurs « cas • dont la somme recouvre tout le champ du théoréme a démontrer ou du probleme a résoudre, Par exemple,
en géométrie, démonstralion de la valeur de l'angle inscrit en
considérant le cas ou !'un des cOtés passe par le centre ; eelui ou
le centre est entre les cOtés ; celui oú les cOtés ne comprennent
pas le centre. - En algébre, beaucoup de discus,ions sont construites sur le meme type : on envisage succes.'iivement tous les
rapports possibles des coefficients: a&lt;b, a= b, a&gt;b; et dam
certains problémes on démontre qu'une meme formule restant
yraie pour chacun de ces cas, qui sont les seuls possibles, elle est
vraie d'une maniere générale (universelle) et sans restriction. L'extension a toutes les figures homonymes de ce qui a été démontré sur !'une d'elles par ecthése est aussi une induction complete, mais non pas une sommation ; d'ailleurs ce problemé-la
est /¡ discuter séparément, car certains épistémologistes considerent qu'il y a simplement, dans ce cas, une application de
l'universalité attribuée ·en príncipe a toute opération logique sur
des termes abstraits et, par suite, virtuellement généraux, et non
singuliers. On ne peut done en faire état qu'en montrant le rOle
joué ici par la construction, ce qui nous menerait trop loin.
Mentionnons enfin la célebre généralisation qui conduit du
théoreme sur la somme des angles d'un triangle 1,. la somme de1
angles d'un polygone plan quelco_nque. Ce n'est certainement pa•
la meme chose; cependant elle constitue, elle aussi, une induction
non amplifiante, puisqu' elle consiste en un pas,age du plus spécial
au plus général, mais sans aléa. U en est de meme des degrés par
lesquels on s'éleve des nombres entiers naturels aux nombres
fractionnaires, aux nombres irrationnels, au.x nombres imaginaires, chaque classe absorbant la précédente.
Ces exemples font la transition /¡ une forme d'induction complete tres importante, qu'on peut appeler l'induction ordonnée,
e'est-a-dire celle oú la preuve résulte non seulement de la sommation des parties, mais de I' ordre dans Jeque! elles sont parcourues. En matiére expérimentale, l'exemple classique est
eelui auquel J.-S. Mili donne, d'apres Whewell, le nom de eol-

'

i111ues logiciens, Mili notamment, aient voulu réserver le nom

d'induction

/¡

l'induction amplifiante) est-elle, commeon l'a dit

souvent, un raisonnement absurde et inutile ? II ne me le eemble
pas. D'abord, il tient une grande place dan• toute la logiq_ue de

la vie courante : presque tous les controles se font ainsi. (Tous
les candidats, pointés un a un, ont remis leur quittance de droits
a'examen ; tous les ·soldals de la compagnie ont été présenls a
)'appel ; aucun des titres appartenant /¡ telle personne n'est
sorti aux tirages déja effectués, etc., etc.) On obtient ainsi des
11niverselles totalisantes qui jouent ensuite un role considérable
Cans le raisonnement, car elles servent puissamment a I' « économie de pensée ». - Une forme secondaire, mais non moins utile
et fréquente, consiste a obtenir par ce procédé des • universelles
a peu d'exceptions pres,, qu'on peut manier comme de vraies
•niverselles en se souvenant des quelques réserves nécessaires :
tous les nome en or sont masculins exeepté uzor1 soror et arbor ; toutes les planétes ont une rotation directe, sauf Uranus et
Weptune ..., etc.- On a ainsi, ce qui estassez intéressant au point
ae vue logique, une désignation en compréhension, limitée par
vne énumération en extension.
.
Dans les sciences, ce procédé n'est pas moins employé. Appliqué aux formes, il permet de passer des espéces aux genres. On
dit que tous les ruminants ont le sabot fourchu apres l'avoir
,éparément constaté du breuf, du mouto~, du cerf, ~u daim! du
Ghamois, etc .. Et l'énumérat10n est complete. II est meme cur1eux
,ie remarquer que ]'opération d'induction complete, mais a l'étage
supérieur, appliquée aux raisonnements, est une nécessité de
toute déduction ; précisément celle qui est relevée par Descartes,
aans ]es Regulae et dans la Méthode, sous le nom d'enumeralio
ou inductio : « dénombrements si entiers et revues si générales
,¡ue je fusse assuré de ne rien omettre (lum in quaerendis muilis,
lum in ditficultatum parlibus percurrendi, •• ajoute-t-il dane la
traduction latine). La vérité déduite ne se communique aux conséquences que si la cha!ne est ininterrompue et si chaque soudure
a été vérifiée une a une : aprés quoi, on peut lais•er de Mté les

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1

•

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1

THÉORIES DE L1INDUCTION ET DE L EXPÉRIMENTATION

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

lig"!ion(I): un navigateur qui revient au meme point apres avoir
tou¡ours eu la cate en vue sur sa gauche est certain qu'il a fait le
tour d'une lle: - De 11;eme, enmathématique, l'ordre des éléments
de preuve qm se succedent peut etre essentiel a la colligation
C'est ainsi qu'on démontre que la somme des termes d'une pro~

gression arithmétique dela n est de la forme n

(\+ l) ,aumoyen

de 1~ somme de n termes _égaux formés tour atour du premier et
d~ n_ term~ d~ la progress1on, du second et del'avant-dernier, et
ams1 de smte ¡usqu'a épuisement complet de la série, qui est
ams1 so'."m~e par une sorte de pointage.
'
. La quest10n se complique, mais nous restons pourtant tou¡ours dans le domame de l'induct.ion rigoureuse ordonnée, quand
n?us apphquonij_ l~ ra1sonnem~nt dit « par récurrence ». La preuve
n Y est pas a~mm1strée effectivement pour chaque nombre, mais
elle est co_n~1dérée con:ime indubitablement possible en vertu
de _la défimtion de la smte des nombres, ce qui autorise a condure
umvers~llemen~ _(2). (Voir GollLOT, Logique, ch. xt.)
Cerrams logic1ens (par exemple Whewell, Mili, M. Goblot)
voudr~1ent que l'on renon~át a nommer inducllon tout ce qui
est ra1sonnement généralisateur, mais rigoureux. Ce serait
re~ettable ; non seulement ce serait contraire a un usage ancien
ArIStote, fréquent, et que Poincaré notamment a suivi · mais
surt?ut ce ser~it méconnaltre la parenté logique étroite de l'induct:on ~mplifiante et de ce que nous avons appelé l'induc~1on n~oureuse. A mesure qu'on examine un plus grand
no1:1bre dé ca_s, on accorde que le raisonnement est de moins en
moms aléat01re, et l'on se rapproche de la totalisation ou il
cesse de l'etre. _c:est la meme raison de continuité qui f;it que
les mathématic1ens modernes considerent zéro comme un
nombre, les coupures comme deséléments réelsd'un ensemble etc.
La probabi1ité qui joue, comme nous le verrons, un role c~nsidér!ble &lt;lans la théorie de l'induction amplifiante, suppose
tou¡ours un rapport entre le nombre total des cas possibles, et le
nombre de cas favorables effectivement observ.és ou calculés.
Mais, objecte-t-on, le nombre des cas individuels est infini et
le nombre des cas observés en réalité est toujours minime ! De
plus, l'avenir reste toujours ouvert !
(1) Mais voir plus loin le sens exact que WherVell lui-méme donnait ~ ce
terme.
(2) La questio_n de l'infini est ici secondaire. On la retrouverait dana
la forme de ra1sopnement mathématique qui consiste a conclure que
0,33~3,_. .. + 0,6~66
.... =. 1 (rigoureusement) ; et dans tous les problemes
de hm1tes et d 11nfin1tés1males.

•

9

Aussi l'opération d'induction complete neporte-t-elle que tres
rarement sur des cas individuels. La science procede, et c'est un
de ses postulats fondamentaux, fortement exprimé par Bacon,
comme s'il y avait individuation par la matiere : , Hoc fit oh
promiscuam rerum naturalium 1 in plurimis, sub una specie,
similitudinem ; ut, si unam noris, orones noris (1). » Quand nous
laisons une induction complete, nos unités sont presque toujours
des das.ses déja faites. Te! ~st le cas pour les &amp;,:olo,, pour les
ruminants. De meme dans l'induction amplifiante : quand
Newton a voulu savoir si tous les corps oscillaient suivant la
meme loi, il a pris de ror, de !'argent, du plomb, du verre, du
sable, du sel; de l'eau, du blé, du bois. Quand Bessel a repris ses
expériences, en 1830, il y a ajouté des pierres météoriques.
Mais ils n'auraient pas cru fortifier l'hypothtlseenrépétantl'expérience avec des morceaux de plomb différents !'un de l'autre.
La raison d'écarter le nom d'induction dans le casen question
paralt reposer sur le désir de pouvoir opposer nettement les
mots induclion et déduction, comme si les concepts qu'ils
représentent formaient une disjonction a la fois exclusive et
exhaustive, recouvrant tout le champ des raisonnements, et
telle qu'aucune opération logique ne pílt Hre a la fois déductive
et inductivo.
Cette idée, regrettable a mon sens, se rattache a l'antithese
classique dont j'ai déja Íait remarquer l'équivoque et le caracttlre
incomplet : • passage du général au particulier, passage du
particulier au général. » Mais il n'y a aucune raison de pril)l?Ípe
pour que déduction et induction désignent des contradictoires, ,ou
meme des contraires :«description » n'est pas le contraire d' « inscription », et rien n'empCche qu'une inscription soit descriptive.
Le malheur est que les antitheses simples et dichotomiques
s'implantent facilement et tendent a passer pour des catégories
fondamentales, comme il est arrivé pour le réalisme et l'idéalisme,
le monisme et le pluralisme, !'esprit et le corps, etc ..
Pour rester pres des faits logiques, et pour résumer ce qui
préctlde, il me semble qu'en fait on applique le terme induc!ion
a toute conduite du raisonnement qui procede : soit 1o des indices
per~us a une réalité inconnue que révelent ces indices (inductio,:is
reconstructivos); soit 20 du plus spécial au plus général , (des
individus a l'esptlce, des especes au genre, des faits aux !oís ;
ou plus exactement, puisque les faits eux-memes, comme nous
(1) De .dignilate, III, ch. 1, § 2. - L'assimilation des figures tolalement
homonymes en géométrie, repose sur le méme principe, qui sera étudié
plus loin en détaiJ,

�JO

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l'avons vu, sont déjA des interprétat.ions - des lois plus spéciales
Faudrait-il ajouter : des parties au
tout, quand il ne s'agit pas du tout logique qu'est le genre, mais
d'un tout organique ? C'est la quest.ion ou pluWt !'un des sens
de la quest.ion de l'universel concret. Pour le moment, il suf!it
de la signaler.
Ceci étant, il y a des inductions reconstruct.ives rigoureuses,
et d'autres qui sont aléatoires ; des inductions généralisatriceo
rigoureuses et d'autres qui sont aléatoires.. De sorte que si l'on
appelle déduct.ion tout raisonnement rigoureux, tel qu'on ne
puisse nier la conséquence si l'on admet les pr6misses {Claude
Bernard, Couturat, M. Goblot), on doit dire que certains raisonnements sont a la fois induct.ifs et déduct.ifs : par exemple la
démonstrat.ion du théoréme sur la somme des angles d'un polygone plan quelconque. Si l'on hésite Ale faire, c'est probablement
parce que dans la conscience sémant.ique moyenne, lnduclion est
fortement associé A l'idte de risque logique et de conclusion
seulement probable, tant a cause des • inductions •il la Sherlock
Holmea que de l'induction amplifiante qui, elle, en eflet, suggére
toujours, quand on y réfléchit, un sentiment d'iru,écurité et de
décept.ion possible. Comme, d'autre part, elle est debeaucoup la
plus fréquente et qu'elle va facilement au sophismelepluscaractérisé, il n'est pas étonnant que l'import du ¡not s'en ressente.
Mais pourrait-on, par respect pour cett,e nuance, définir l'inducduction : tout raisonnement dont la conclusion n'est que probable?
Ce serait apporter un bien grand trouble a l'usage philosophiquc
du terme, et pour un bien petit avantage.
D'ailleurs,il faut bien remarquer que l'union possible du caractére déductif et du caractere inductif dans certaines démarchea
intellectuelles ne concerne que les raisonnements, et que cela
n'exclut pas uneopposition d'ensemble entre les scien~sdéducllves

THÍi:ORfES

a des lois plus générales). -

caracté.risées par leur rigueur et leur marche construc!.ive,

oynthétique (au sens cartésien de e synthese •) et les scíenct!
inductivu ou, pour mieux dire, ezpérimentalu, dans lesquellei
prédominent l'expérience, la classification, l'induction amplifiante et l'hypothése incomplétement vérifiée. 11 ne faut P""
ouhlier d'ailleurs que ce sont IA des diflérences daos l'état dei
sciences, non dans la nature de leurs objets,et qu'il y a un mouvement continuel de !'un a l'autre de ces états, dans l'enoemble el
dans les partiea, par suite de l'eflort cont.inuel vera l'assimilat.ion
des choses entre elles, et des choses aux esprits. Ainsi, méme dano
cecas, déduclion et induclion ne sont pas les membres d'une v6ritabledivision logique, reposant sur un fundamenlum commua.

o• 1.'INDUCTION B!l' DE 1!.'EXPÉRIMENTAl'ION

11

• •
Ces classificat.ions établies, voici que! oera l'objet des le~ons
1uivantes.
L'induction, quand elle est rigoureuoe, se justifie par les proeédés généraux de la logique, dont nous n'avons pas a nous
occuper en ce moment. Mais l'induction amplifiante pose a
l'esprit, dés qu'iJ cesse de l'exercer d'une maniére instinctive,

...

•n probléme qui o.e présente naturellement, et qui a tourmenté
les philosophes depuis l'époque de Galilée jusqu'A Lachelier
et aux pragmatistes. C'est ce qu'on a nommé le probléme du
e fondement de l'induct.ion •· Comment et de que! droit conclure
plu, - et presque toujours infiniment plus que l'on n'a observé ?
Une part de sa difficulte me paralt venir de ce qu'il n'est pas
simple, mais qu'en réalité il se compose au moins de trois problémes diflérents.
1° Dans qµels cas, sous quelles condit.ions une proposition
induite doit-elle etre tenue pour vérifiée ? Autrement dit, quelle
est la valeur synnomique, obligatoire pour tous, de la preuve fondée
1ur l'expérience ? Et quelle procédure doit-on suivre pour arriver
A la vérité ainsi défü&gt;ie ? J'ai expo~é dan~ un cours précédent
la nécessité de bien distinguer daos la logique les opiraliom
~lémenta/res {équipollence, syllogisme, calcul, etc.) et la conduile
du raisonnement (analyse, synthese, critique historique, etc.).
L'induction suppose-t-elle des opérations élémentaires qui lui
soient propres, comme la syllogistique ou l'arithmétique, ou
bien n'es.t-elle qu'une certaine tactique intellectuelle? - Si elle
est une tactique, quelle doit en etre la discipline pour que la conclusion atteinte soit justifiée ? Par exemple, quelles seront les
hypothéses nuisibles ou fructueuses, négligeables ou plausibles,
ou pratiquement certaines ? - Ce premier aspect du probléme
est proprement celui de la légitimité des inductions : quand
sommes-nous fondés a induire, a réclamer pour nos inductions
l'assentiment des esprits raisonnables ? Il est le plus considérable
A la fois par son importance pratique et par la place qu'il tient
dans l'histoire deptús les origines de la science moderne.
2° On a distingué, depuis quelques années, daos tontea le•
■ciences déductives, deux choses Jongtemps confondues : le•
príncipes et les fondements. Pendant des siécles, on a penséqu'une
bonne chalne déductive devait etre accrochée a des proposition•
evidentes affirmées catégoriquement, s'imposant a !'esprit, soit
d'une maniere absolue et telle qu'il n'y ait aucune possibilité

�12

THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L'EXPÉRIMENTATION

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

Cette distinction s'applique au probléme qui nous occupe.
Apres avoir examiné la question de la légitimité technique des

de les mettre en doute ; soit au moins d'une maniere relative et
tell e que nousne puissions, en conscience, direque nous doutons de
l~ur vérité. Maisle travail d'analyse des principesdes mathémat1ques, la création de géométries diverses et paralleles, la compara1son de la méthode hypothético-déductive des sciences
expérimentales et de la méthode catégorico-déductive des
scien~~s ~ites « de raisonnement » (voir Goblot, Essai sur la
clas~zf!cation des sciences, 11 e partie), tout cela nous a conduit
a d.1sbnguer! dans tout systeme déductif, deux étages de propos1t10~s qm peuvent sans doute coincider, mais qui sont aussi

susceptibles de se séparer, comme il arrive notamment dans la
géométrie contemporaine : 1° les propositions les plus simples,
les plus élémentaires, logiquement, auxquelles est suspendue
toute la chaine ramifiée des propositions qui forment la théorie
don~ il s'agit: c'est ce qu'on nommera les p'l"incipes ; ou, comme

inductions, nous aurons a considérer, au sens qui vient d'@tre dit,

.

on dit encare quelquefois, en donnant ace mot un sens nouveau et

plu~ large que jadis, les , postulats » ; -

20 le systeme des pro-

pos1bons reeonnues pour tir'.lies et dont ia présence détermine

notre assentiment a !'ensemble de la théorie : ces propositions
peuvent tres bien ne pas coincider avec les précédentes ; elles
peuvent n'arriver qu'apres plu~ieurs pages d'infrastructure
purement logique (Hilbert, Pieri, Veblen), qu'elles justifient
pour ainsi dire en tant que cause finale ; elles peuvent meme
n'etre rencontrées que tres tardivement dans le cours de la
~ons~ruction déductive, comme il arrh e par exemple en optique
phys1que, en thermodynamique el dans les sciences morales
(Sur une fausse exigence de la raison dans la melliode des sciences
morales, Revue de métaphysique, janvier 1907). Ce sont ces
propositions qui doivent etre appelées fondemenl de la science.
C'est en ce sens que Paul Janet écrivait, il y a longtemps déja,
cette phrase approuvée par Durkheim: «Les faits qui servent de
fondemenl a la morale sont les devoirs généralement admis ou

13

•

le príncipe de l'induction : les démarches inductives étant bien
définies, peut-on trouver une ou plusieurs regles logiques
telles qu'en les posant, on transforme la vérification des hypotheses en un raisonnement rigoureux ? C'est la par exemple ce
que vise J.-S. Mili avec ses canons de l'induction; c'est aussi ce
que paraissent chercher Kant et Lachelier quand ils posent que,
pour justifier en droit l'induction, il faut admettre d'abord le
principe. des causes efficientes, puis, comme celui-ci ne suffit pas,

et permettrait encore une sorte de chaos déterministe, le príncipe
des causes finales.
Mais il est évident que nous croyons plus fortement et plus
directement a notre droit d'ii:tduire qu'a la finalité elle-meme :
beaucoup d'esprits qui admettent le premier pensent pouvoir
rejeter la seconde, dont l'admission leur paratt un principe trop
onéreux. A coté de la question des príncipes, il y a done celle du
fondemenl proprement dit : tout ce qui précede n'étant qu'hypothético-déductif, d'ou vient l'assentiment réel, catégorique et
ferme que nous donnons aux vérités, expérimentales ? Psychologiquement, comment s'explique-t-il ? Au point de vue philosophique, quelle conception des choses suppose-t-il ? Toute
logique a pour contre-partie une idée de l'univers qui est sa toile
de fond, son systéme de coordonnées. « Le vrai, disaít Bossuet,
c'est ce qui est. » Peut-Ctre cette vérité, en un certain sens, est~
elle a retourner : ce qui est, en tab.t que réalité connue, c'estce

qui est logiquement établi, l'objectif, ce qui vaut pour n'importe que! esprit. Mais en tout cas, le parallélisme de l'etre et du
vrai demeure intact ; le probleme du fondement de l'induction,
au sens propre, revient a chercher /¡ quoi s'attache immédiatement et en commun notre confiance, ce qui nous fournit le

tout, au moins admis par ceux avec qui l'on discute.)) Et Vail~ti:

type et le paradigme de la vérité de fait.

"Le choix des príncipes (poslulales) dépend du but qu'on a en vue,

Tels sont les trois sens du probléme que nous examinerons
successivement, en nous attachant plus longtemps au premier,

et dmt reposer, dans tous les eas, sur }'examen des relations de

dépendance qu'on peut établir entre eux et !'ensemble des propositions d'une théorfo donnée ... lis ont perdu le « dróit divin n
dont leur soi-disant évidence paraissalt les investir et ils ont
dú se résigner a devenir non les chefs, mais les serví s~rvorum, les
employés des grandes associations de propositions qui forment
les d1fiérentes branches des mathématiques. » (Monis/, octobre
1906, p. 482.) On peut faire quelques réserves, mais elles n'importent pas ici. Nous y reviendrons plus tard.

en raison de son caractere plus complexo e't plus engagé dans
la diversité des laits.
(d suivre.)

�RONSARD 1 SA VIE ET SON CEUVRE

1

arreter (1), d'autant plus qu'elle est donnée par CI. Binet, lequel ne manque pas de souligner que le destin, par une remarquable rencontre, réserva a la France • cette naissance heureuse •
oomme une sorte de compensation au désastre militaire.
Nous savons bien peu de choses de la premiére e11fance d•
poéte ; nous nous doutons seulement qu'elle dut etre turbulente,
car il n'était pas fils unique et le pére ne rentra au foyer qu'ea
1530:

Ronsard, sa vie et son ceuvre
Conr■ pnblic falt a la Faculté dea Lettrea de Parle
pendant le aeme■tre d'hiTer f.9:lt-i9:l:I

Je ne fu Je fremier des enfans de mon pere,
Cinq davan ma naissance en enfanta ma mere :
Deux sont morts au berceau, aux trois vivans en rien

Par K. GUST.&amp;VE COBEN,
Pro/UHUI' d l'Uniuer•iN de Stra.bourf.

15

Semblable Je ne suis 1 ny de mceurs, ny de bien {2)•

•

•

Les• trois vivans • étaient l'alné :Claude (t 1556), • qui
les armes » ; Charles, plus tard abbé de Tiron ; Louise,
qui, en 1532, devait épouser Fran~ois de Crévent (3). Faut-il
reporter a cette premiere enfance les impressions dont Pierre
fait,au Deuzieme Livre des Poémes, la confidence a Pierre L'Escot (4)? A vraidire,jenelepense pas, bien qu'aitpu commencer
de bonne heure le dialogue du poete avec les Muses des forets,
des vallons et des fontaines, a l'invitation des anciens et surtout
de Virgile.
On aimerait savoir qui lui enseigna les rudiments et lui fit
■cander les Bucoliques, car l'école d'alors ne débutait point par
la langue maternelle, dont se chargeaient les mamans et lea
nourrices. On a parlé de Guy Peccate, prieur de Sougé, mai■
comme il s'agit de Sougé-le-Ganelon {canton de Fresnay, Sarthe)
et non de Sougé-sur-Loir, pres de Couture (5), cela n'est pa•
■Or, et il est plus probable que Jean de Ronsart,l'oncle paternel1
■uivit

III
Enfanoe et adolescence (1)

11 régne, quelque incertitude sur le jour de naissance de Roa•ard. ~ n e~t pas cependant qu'il n'ait pris soin, dans J'autobiographie a Pierre de Pasch;¡I, de nous en parler (2) :
t'an, que le Roy Francois fut pl'.is devant Pavie
~ 01;1r d'un Samedy, Dieu me presta Ja vie
'
L onz1eme. de septembre, et presque je me
Tout auss1to,t que né1 de la Parque ravy.

vy

·' .rrécision plus apparente que réell~, et dont les chartistes fam1 :rs avec l'Ari d~ v~rifier les dales, n'ont pas eu de efue •
démeler l~s contrad,ctions, car la bataille de Pavie ~st du
24-25 février 1525 nouveau style, 1524 ancien style (3) La uello
;nné"!' le po~te a-t-!I entendu désigner ? A~treqdifli. ru . ans I une, n, dans I autre,lell septembre n'est tombé
tmed1 ; _en 1524, c'est un _dimanche; en 1525, un lundi {4).
: ~umo~uer,
une. solution élégante, propose I'heure de
;nu,t,hqm appart,ent, s1 l'on veut, a la fois au samedi 10 et au
, ima~~ ldiéseptembre 1524 ;celle-ci est la date traditionnelle et
¡usqu a couverte d'un acte authentique, il vaut mieux' s'y

!:ft:~ux
tn

1'ª:

¡"

coV)/'oir la
/

lecon Pr6cMente da.ns le nº 16 du 30 ;u~l let de la Revue des

(23)) N/Eoªu","••mdel ~onsard, éd. Laumonier (Lemerre) t IV p 96
(
P oierons désorma·15 1
b é - •
' •
' •
·
(cf.lanotedenotro r ·e 1
es a r Vlahons ordinaires: n. 6.; a. a.
(4) Ct. Nolice bÍOg~:h~;u~~~~
Cfr8, 15~uin 1922, p. 415, n.1).
revue par P, Laumonier au t VIII d (Be omard, de Marty•Laveaux,
,
•
e¡¡¡
uvre,, p. 161.

Rp¡:;;.:e;

•

(I) Yie de P. de Ronsard, de Cl. Bintl, éd. Laumonier, pp. 3-4: et 66-6V .
M:. H. Longnon {Pierre de Ronsard 1 pp. 83-85), précédé d'ailleurs par l'abbí
Goufet, Bibliothb]ue frant;oise, t. '.X!II, p. 194) transpose en nouveau style:
1625 et rectifie I i septembre, qui tombait un samedi. Le passage de Bertaut
qu'invoque M. Longnon est important, mais l'erreur qu'H suppose chez
Ronsard consultant les papiers de son pElre et lisant onze, au Jieu de II est
peu vraisemblable, parce que Loys eü.t écrit: xI et non I l, en chíttres arabea.
Cf. les mots : • xvin de may , dans une quittance de Rabelais, en 1548,
ap. Heulhard, Rabelaia, sea voyages en Jtalie, etc., 2• éd., Paris, Pier1on, s. d., p. 263.
2¡ &lt;Euures, éd.. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 97.
3 Cf. le Tableau généalogique, conservé 3. la Bibliothéque N1t.tionale et
pu~lié par l'abbé Froger, a ({Ui les Ronsardisants doivent tant de ~olies
découvertes {Rev. hist. du Mame 1 t. Xl.V).
(4) &lt;Buuru, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 176.
(6) Comme l'écrit M. de Nolhac, Ronsard el l'humantsme, Í · 9, n. l. Sur
Guy Peccate, voir &lt;Euvres de Roneard, éd. Laumonier (Lemerr&amp;), t. vn,
p. 277 et Ode,, éd. Laumonier (Hachettej. t. ll 1 p. 107.

�16

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

curé de Bessé-sur-Braye depuis 1529,fut cet initiateur. En mourant, en 1535, ne légua-t-il pas sa bibliotheque a son neveu, dont,
sans doute, il avait remarqué de bonne heure les dispositions
littéraires ?
Quoi qu'il en soit, les premieres le~ons furent jugées bien insuffisantes, puisque, á peine rentré de la captivité de Madrid, le
pére décida d'envoyer son fila au Collége de Vailly, a Paris :
Si tost que feu neuf ans, au college on me meine :
Je mis tant seulement un demy an de peine
D'apprendre les lecons du regent de Vailly,
Puis, sans rien proílter, du college sailly (I).

Cette demi-année scolaire doit se placer vraisemblablement
dans l'hiver 1533-4. Garganlua ne parattra qu'en aout suivant,
mais il est douteux que sa lecture eut amélioré la pédagogie
des« régents • du college de Vailly, qui semblent avoir tenu plus
de Thubal Holoferne ou de Jobelin Bridé que de Ponocrates.
Pierre n'en devint, pas cependant ufou, niais ... resveux et rassoté ",
parce qu'il résista á leur influence. C'est bien a lui-méme, en
effet, qu'il pense, autant qu'a Pierre L'Escot, l'architecte du
Louvre, quand il écrit a ce dernier (2) :
Et tes premiers Regens n'ont jamais peu distraire
Ton cceur de ton instinct pour suivre le contraire.
On a beau, d'une perche, appuyer les grans bras
D'un arbre qui se plie, il tend tou;ours en bas ;
La nature ne veut en rien estre forcée,
Mais suivre le destin duque! elle est poussée.

Celui du poete n'est pas assuré encore. II semble l'attirer vers
la carriére militaire :
Car favois tout le cceur enflé d'aimer les armes,

Je voulois me braver au nombre des gendarmes {3)
Et de mon naturel, ~e cberchois les debats,
Moins désireux de paix qu'amoureux de combats.

Satisfaisant done aux désirs de l'enfant, et, sans doute aussi
propre inclination, Loys de Ronsard le confie au roi pour
servir de page au dauphin Fran~ois, mais, trois jour~ (4)

a sa

(1) Sorti. cr. &lt;Euures, éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 97, et le
commentaire, malhoureusement trop sommaire, au t. VII, p. 416.
(2) lbid., t. V, p. 177.
Car ~e voulais faíre brillante figure parmi les hommes d'armes,
(4 • Six jours devant sa fin, je vins a ¡on service ,, écrit Ronsard dans
Le Tombeau de Marguerile de Franct, dont l'édition princeps est de 1675.
Plus tard, il corrigea: c. trois jours ,. Cf. &lt;Euvres, éd. Laumonier fLemerre),
t. V, p. 249, et, pour le commentaL~, t. VII, pp. 511~512.

(a¡

1,7

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

apres qu'il eut été présenté a ce jeune prince de dix-huit ans,
celui-ci mourut, a Tournon, dans l' Ardéche, le 10 aout 1536 ( 1.).
Quelle impression pour un gar~on de douze ans que cette moit
d'un adolescent " doux et gracieux, tres sage et modesto , (2) :
Mon malheur me permeit qu'au lict mort •e le veisse {3)
Non comme un bomme mort, mais comme un, endormy,
Ou comme un beau bouton qui se panche a demy,
Languissant en avril ... (4)

Un plus violent spectacle lui était réservé. Comme on soup~onnait un empoisonnement, dont on rendit responsable l'échanson Montecuculli, qui fut exécuté, on fit !aire l'autopsie.
Quarante ans apres, le poete en a encore l'hallucination :
Je vy son corps ouvrir, osant me!t yeux repaistre
Des poumons et du cceur et du sang de mon maistre,
Tel sembloit Adonis sur la place estendu,
Apres que tout son sang du corps tut respandu (5).

J,fais son imagination ne fut pas moins frappée 'des amplos
funérailles réservées au prince qui, a ce moment, assemblait
pour son pere un camp, oU tous les norls
De la Gaule tiroient : les champs estoient couverts
D'hommes et de chevaux; brer, oU la France armée
Toute dedans un ost (6) se voyoit entermée,
Il eut pour son sepulchre, un ·m1mer d'estendars
De bÓuclairs, de cheveux, de larmes de soldars (7).

•

Fran~ois r•r, qui organisait alors, plus au sud, le camp retra11;ché
d' Avignon, pour résister a Charles-Quint, dont les armées •~a1ent
envahi la Provence, fit passer le nouveau page au serVIce de
Charles le troisieme fils, qui lui aussi devait mourir jeune, a
vingt t;ois ans, l~ 8 septembre 1545 (8) et qui, p~r la mort de
son frére, devena1t duc d'Orléans, le cadet Henri étant promu
dauphin.
(1) et. Laumonier, dans Revue de la Renaissanct, 1901, pp. 176-18!?
Vie de Ronsard de Binet, pp. 92-76.
(2) Jean Bouchet, apud H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 95:
.
(3) L'e prétonique en hiatus ne se prononce pas dans « perme1t •, • veisse,.,,
cr. Nyrop, Grammaire historique de la langue frant;aise, t. I I {2e éd.), pp. 256200.
d
(4) Le Tombeau de Marguerite de France, ducltesse de Sauoye, ans u:.umm:
de Ronsard, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 249.
(5) Jbid . Ne prononeer au_cun des s devant consonne, admis dbs le
xm' sibcle . cr. Nyrop, op. cit., pp. -4:10-413.
(6) Armée. Oi se prononce oue.
.
(7) Boucliers... soldats. Ce passage (CBuvres, t. V, p. 249) préeMa cehu

=

que nous avons cité plus haut.
_
(8} Cf. &lt;Euvres, t. V, p. 251 ¡ II, 187-9, 2b0-7 ; VII 1 247.
2

ERRATUM, Lignes 7 et 15, tire Collfge de Navarre, au lieu de
College de Vailly.

�18

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Presque en meme temps, on apprend, en septembre, la retraite
tie l'Empereur et l'arrivée de Jacques V, roi d'Ecosse, qui,
tel un Lohengrin, vient d'une terre lointaine, brumeuse et amie,
pour mettre son épée au service de la France envahie. Il veut
aussi demander a Fran~ois Jer la main de Marie de Bourbon,
filie du duc de VendOme, mais, et ceci ressemble plus a l'Amadia
de Gaule qu'a l'hístoire, il aper~oit un jour en palanquin, une
autre princesse, la propre filie du roí, , Mad~leíne de France,
qui lui apparut dans un charíot, car elle étaít malade et ne
pouvait endurer le cheval ; a peine l'eut-eJle vu, continue le
~hroniqueur Pitscottie, qu'elle devint amoureuse de lui, au point
de déclarer qu'elle n'aurait jamaís d'autre marí, au grand déplai1ir des conseils d'Écosse et de France, car il avait été certifié par
les docteurs et médecins qu'en raison de sa longue maladie,
elle était hors d'état d'avoir des enfants et qu'elle ne sortirait
de France pour aller Al'étranger qu'au péril de ses jours. Objet de
tant d'amour, Je jeune roi dut en etre touché, aussí bien que de
la grace de Madeleine, qui, toute burnelle (brunette] qu'elle
était, ne laissait pas que d'etre belle • (1).
Le mariage fut célébré a Notre-Dame, le l•r janvier 1537, et
Pierre de Ronsard y assista, sans d'ailleurs pressentir Je r6le
que cet événement allait jouer dans son exfatence : ,
Desja ces deux grands Rois, l'un en robe trancoi!1e
Et l'autre revestu d'une mante escossoise,
Tous deux, la Messe ouye et repeaz du sainct pain

Les yeux levéz au ciel et la main en la main,
'
S'estoient confederéz : les fJeurs tomboient menues,I
La publique allegresse erroit parmy les rues (2).

Voulant Caire un cadeau a sa sreur, qu'il aimait tendrement,
Charles lui donna le plus beau de ses propres pages, Pierre de
Ronsard, , qui avait bonne fa~on ». Le voila done qui s'embarque
au Havre-de-grAce sur une de ces « nefs, gallions et carracons :.,
qui, ancrés a l'embouchure de la Seine,y attendaientlessouverains. La flotte aborde a Leith, le 3 mai 1537 (3).
« Qua11d elle fust en Escosse, raconte BrantOme ( 4), elle en
trouva le pays tout ainsi qu'on lui avoit dict et bien diflérent
de la doulce France . Toutefois, sans autre semblant de la repentance, elle ne disoit autre chose sinon:, Helas ! j'ay vou)u estro
(1) Fr. Michel, Lea Scoaaai, en France et lea Fran,ai• en Eco,se, t. r, p. 4
tité par H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 99.
2¡ CEuvru de Ronsard, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 250.
3 H. Longnon, op. cit., p. 101.
4 td. Lalanne, t. VIII, p. 127 ; cité par H. Longnon, pp. 101.2.

¡

19

RONSARD, SA VIE EW SON CBUVRB

reyne •, couvrant sa tristesse et Je feu de •~n ambition. ~•une
•endre de patience, Je mieux qu'elle pou:vmt •· La phtme la
minait et les brouillards des !aes ne pouva1ent que hAter sa fin,
qui su~vint deux mois aprés son arrivée. BranUlme ajoute :
1 M. de Ronsard m'a conté ceci, Jeque! alla ~vec elle en Escoss~ &gt;,
mais au surplus ce dernier nous a parlé lm-meme avec émotion
de cette seconde mort royale, dont il luí était donné de contempler la pompeuse mis.!re :
A peine elle sautoit en terre du navire1
Pour toucher son Escosse et saluer le bord,
Quand au lieu d'un Royaume, elle y trouve la Mort.
Ny larmes du mary, ny beauté, ny jeunesse,
Ny vreu, ny oraison ne flechíst la r~desse
.
De la mort qu'on dit true, a bon dro1ct, de la Nu1ct,
Que ceste beHe Royne avant que portar ~ruict,
Ne mourust en sa fleur : le poumon, qui est hoste
De l'air qu'on va soutlant, luy tenoit ;}i la coste.
Elle mourut sans peine, és bras de son mary
Et parmy ses baisers : luy, tristement marry,
Ayant l'ame du deuil et de regret frappée,
Voulut cent fois percer son corps. de son espée.
La raison le retint, et tout ce fa1t te yey,
Qui teune l'avois Page en sa terre sutvy,
Trop plus que mon merite, honoré d'un te~ Prince,
Sa bonté m'arrestant deux ans en sa provmce (1) .
« Deux ans », écrit-il ici ; « trois ans » précise

l'Ode d Marie

Stuart (2) ; u trente mois, plus six en Angleterre », aflirm?_l'aut~-

biographie a Pierre de Paschal. II régne beaucoup d mcert1tude sur la vie de Ronsard entre 1537 et 1540, et seules des
re"herches entrepríses dans les Record-o/fices ou archives de
Londres et d'Edimbourg, un dépouillement systémati~ue des
comptes de la Maison d'gcosse a cette époque en auront ra1son (3).
Ce qu'on sait, c'est que Jacques V, ayant renon~é a~ percer
son corps de son épée • et s'étant consolé, comme II amve aux
hommes en général et aux rois en particulie_r, épousa, mo_ins
d'un an aprés le triste événement, une autre prmcesse fran~a1se,
Marie de Lorraine.

{!!
(Euvrea de Ronsard, éd. Laumonier {Lemerre), t. V, p. 250.
{2 Qu'on peut dater de 1560 (CEuurt.1, t. VI, p. 306):
Si fay eu cesl honneur d'avo~r quiltt la Fran",
Voguant desaua la mer pour auwre v01tre pere,
Si toin de mon pays, de frere, et de mere,
J' ay dans le vostre ud trois ans de mon enfanu.
(3) Un de nos él8ves amérieains, M. John Mas.son Smith, qui prépa~•
une these sur l'influence de la mise en sc6ne tranca1se sur le théAtre _anglai~
au xv1• si~cle, m'a promis d'entreprendre cette recherche. l! y aura1~ auss1
grand intérét a retrouver dans ces comptes Claudlo Duch1, • le se1gneur
Paul _. des anciens biograpbe&amp;, et dont 11 sera questlon plus Ioin,

�20

REVUE DES

couns

ET CONFÉRENCES

Rons~rd chan~e done, lui aussi, de souveraine, mais, sans
doute, d bénéfic1a d'un « congé •, qui lui permit de revoir la
Fra~ce et _ses parents en décembre 1538 et le fit rentrer au
serv1ce du ¡eune duc d'Orléans, mais pas pour longtemps car ¡¡
accomp~gna, le _24 décembre 1538, Claude d'Humiéres, se'igneur
de Lass,gny, ,qm se r~ndait en Écosse, en passant par la Flandre.
Ce voyage n alla P?mt sans encombre, et le page de quatorze
ans connut cett~ lo1s les_émotions d'un naufrago, qu'il a raconté
dans son autob1ographie :
Lo1;1.J temps A l'Escurie en repos ne me tint
iu 1 {l}. ne me renvoyast en Flandres et Zelande
t depms en ~SC-:&gt;sse,. ou la tempeste grande
'
Avecques Lass1gn1 1 cuida (2) faire toueher
Poussée aux bords anglois, la nef contre un' rocher
Plus de trois jours entiers dura cesta tempesle
D'e au, de gi:eele et d'escJairs nous menassant la te~te
A 1a fin, arrtvéz saos nul danger au port
·
La nef,. en cent morceaux se rompt con'tre Je bord
~ous laissant_sur la rade, et point n'y eut de pertC
Smon elle, qu1 ful des flots saléz couvertes
Et le bagage espars, que Je vent secouait '
qui servoit, flottant, aux ondes de touet.
D Escosse retourné, 1e tus mis hors de page ... (3)

E:

La aussi il fa~drait retrouver la quíttance de son , hors d
page •, a l'occas10n duque! l'intéressé dut recevoir de Charl e
d'Orléans une somme d'argent. II devenait.écuyer d'écurie ce q~~
;1e veut pas dire qu'il ne s'occupait que de chevaux. Pourtant
11 a loué son maltre, le , premier Ecuyer », Fran~ois de Kernevenoy, _seigneur de Carnavalet (4), pour son adresse a , fagonner la ¡eunesse • au bel art de l'équitation :
Dirai-je l'expérience
Oue tu as de la science
Ou ta main qui scait l'adrésse (5)
Do fa,;onner la jeunesse
L'acheminant 1). bon trairÍ1
Ou ton art qui ammoneste ((j)
L'esprit de la fiere beste
Se rendre docile au frain ?

C'est au manége aussi que Ronsard vit, vers 1543, le futur
Henri II :
{l) Le duc d'Orléans .

Pensa. de Ronsard
132¡ &lt;Euvre.

1

éd Laumonier Le

&lt;g f;u~!u~~~onsard, éd." Laumonier

l6

Qui dompte.

{~a3i!~~~) t };'¡/gf.1·3.
1

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

21

J'ay, quand j'estois ton page (1), autrefois sous GranvaJ,
Veu dans ton escurie un semblable cheval
Qu'on surnommait Hobere, ayant bien cognoissance
De toy quand tu montois 1 car d'une reverence
Courbé te saluoit, puis, sans le gouverner (2),
Se laissoít de luy-mesme en cent voltea tourner,
Si viste et si menu que la veoe et la teste
Toumans s'esblouissoyent, tant ceste noble beste
Avoit en bjen servant un extreme desir,
Te cognohsant son Roy, de te donner plaisir (3).

Mais l'Écurie royale était alors une sorte d' Académie, comme
on dira au xvn• siécle, , une école de tous honestes et vertueux
exercices », affirmera Binet, et l'on y assouplissait !'esprit aussi

bien que le corps, c'est la probablement qu'il se lia avec Claudio
Duchi, dont l'influence sur lui devait étre décisive et dont nous
reparlerons plus Ioin.
A la fin de mai 1540 (4), le jeune Pierre de Ronsard suit Lazare
de Baif a Haguenau en Alsace, ou il allait assister a la diete ,¡u'y
devait présider Charles-Quint et ou l'Empereur d'Allemagne
et le roí de France voulaient, une lois de plus, essayer de trouver
un terrain d'entente entre catholiques et protestants :
D' Escosse retourné, Je tus mis hors de page ¡ r~
Et 1). peine seize ans (5) avoient borné mon Age~~
Que, l'an cinq cens quarante, avec Balf de vins '
En la haute Allemaigne, oU la langue j'apprins (6).

Mieux que les généralités sur la • Restitution des bonnes
Iettres , (7) le croquis que M. de Nolhac (8) trace de l'homme
qu'accompagnait Ronsard peut nous mettre en contact avec
une Ame de la Renaissance : , Ami de Bembo, de Sadolet et de
Jér6me Aléandre, correspondant d'Érasme, collectionneur de
livres et de manuscrits, Lazare de Baif avait re~u, pendant son
(1) Le terme n'est pas tout afait exact: il a bien été au service de Henri 11,
mais sans étre son page . Cf. &lt;Euvres de R. 1 éd. Laumonier (Lemerre) 1 t. V,
p. 25¡;;
Je te urvi, ,eize an,, dorruslique 4 ses gagu.
(2) Sans que tu le gouvernasses.
(3) Hymne de Henry Deu:r:iesme de ce nom, roy de France, dans &lt;Euvre,,
éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 188.
{4) Ct. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 113, qui cite Pinvert, Lazare
de Batf, p. 70.
(5) Ceci ramene la date de naissance a septembre 1524.
(6) En deux mois1 c'est un peu court, et il est permis d'en douter. Cette
citation est empruntée a l' SUgie autobiographique, t. IV, p. 97 de l'éd.
Laumonier (Lemerre).
(7) On lira au contraire avec profit l'histoire de cette expression par
M. J. Plattard, dans les Mélanges Lanson (Paris, Hachette, 1922, in-8°),
pp. 128-131 : • Resliturion des bonne, letlrttt • et • Renaissance •·
(8) Ronsard d rhumonisme (1921),

p. 12.

�22

RBVUB DES COURS E7 CONFÉRBNCES

1éjour en !talio et son ambassade a Venise, la culture nouvelle
•ous sa forme la plus complete. On s'en aperi¡oit dans les lettrea
grecques_ etla_tines échangées parlui avec lessavants de son temps;
on le vo1t_ ID1eux encore d~ns ses ouvrages d'érudition antique,
De re vesliarla, De VtUcu/11, De Re navali. 11 possédait a lond
les deux langues, écrivait en grec a Guillaume Budé et a Jean
Lascaris, et Robert Estienne lui rend hommage pour des services
re~us dans la revision de son Theaaurus lingu;e lalinre ».
Lazare de Baif, parfait type de ces diplomates lettrés dont
notre ambassadeur en Amérique (1) continuo la Iignée emmenait
4.onc avec hri
'
Romard de qui la tleur un beau truU promettoit (2),

tt Charles-!l!tienne • médecin, qui bien parlan! étoit •· Le spectacle de l'impériale pompe dut émouvoir l'imagination de l'expage, que la fortuno se plaisait a enrichir de visione somptueuses ou tragiques, mais plus encore sans doute l'aspect austére
des sa:,ants philologues de Sfrasbourg, les Sturm (3), les Bucer,
les Sle1dan, Gerbel, éditeur d'Arrien et de Lycophron (4). M. Jusaerand (5) suppose! non sans raison, que Calvin, alors expulsé
de Genéve et_ réfugié dans la ~•ande cité rhénane, confluent de~
deux humamsmes fran~ais et allemand, parut aussi a Haguenau.
Au mois d'aout 1_540, P)erre de Ronsard rentre a Paris, puia
dana so':' Vend6mms, et e est la, semble-t-il, qu'cyant pris Je1
flévres, 11 ful attemt d'une sorte d'otite, qui le rendit • demisourd •, et le for~a de renoncer a la carriere des armes et a la
d.iplomatie, pour se !aire d'église et surtou' « de Iettres ».
• A mon retour », note-t-il dans son autobiographie (6),
une aspre ma.Iadie

Par ne SCIY quel deslin me vint boucher l'oule
Et dure m'accabla d'assommement si lourd •
Qu'encores au~ourd'hui fen reste demy•sou'rd.

Nous avons sur ce point l'intéressant témoignage de son ami

¡

J) M.J.-J. Jusserand.
. 2) Jean-Antoine de B~It, d.ls de Lazare. Ce vera estcité par X LaumonJer
Yie dt. Ronaard dt. CI. Bmd, p. 77.
.
'
{3) Sturm savait bien Je trancais., ayant onseigné it Paria, dans la décade

'!¡

RONSARD, SA VJE SON ET CEUVRE

23

Joachim du Bellay qui, plus tard, luí dédiera l'Hymne de 111
,urdilé (1) :
Dois-tu donques, Ronsard, te plaindre d'estre sourd T
O que tu es heureux, quand le long d"une 1'.ive,
Ou bien loing dans un bois 3 la eerruque VlVe,
Tu vas, un Hvre au poing, med1lant les doulx sone
Dont tu scais animar tes divines chansons,
Sans que l'aboy d'un chien ou le cry d'une besle
Ou le bruit d'un torrent t'étourdisse la teste.
Quand ce doulx aigulllon si doulcement te poingt,
Je croy qu'alors Ronsard tu ne souhaites point
Ny le chant d'un oyseau, ny l'eau d'une montagRe,
Ayant avec9ues toy la Surd1té compagne,
Qui falct faire sUence et garde que le bruict
Ne te vienne empescher de ton aise le fruict.
Mais est-il harmonie en · ce monde pareille
A celle qui se fait du tintin de l'oreille 'l
Lorsqu,'il nous semble ouir, non l'horreur d'un torrent,
Ains (1) le son argentin d'un ruisseau murmurant
Ou celuy d'un bassin, quand celuy qui l'escoute
S'endort au bruit de l'eau qui tumbe goutte a goutte.

Du Bellay a raison : • par le tintin de I'oreille •, les sourcea
confient au poéte leur murmure, lee oiseaux leurs chansons, lea
loréts Ieur bruissement, éveillant peu a peu en son cerveau
&amp;olitaire les harmonies intérieures qui vont se changer en une
des plus prodigieuses symphonies rythmiques dont se soit honorée notre poésie.
N'est-ce pas chose singuliére que le plus grand des musiciene,
Beethoven, ait été sourd et qu'un des premiers rythmiciens da
notre Iittérature l'ait été aussi ? 11 semble que leur isolement
du monde extérieur leur ait permis de mieux entendre la chanson
du moi. L'art n'est pas l'imitation de la nature, iI en est l'élaboration. Les sons qu'elle rend ne sont pas ceux de !'Ame ; !'esprit n'est pas qu'une harpe éolienne que le vent fait vibrer.
Quoi qu'il en soit, nous sommes ici en présence d'une des crisea
Tiolentes qui sont au génie ce que les révolutions sont aUJ:
nations : elles l'orientent vers une destinée nouvelle.
Notre cadet, Iivré a lui-meme, travaillé par la souffrance,
abdique ses premiers revea :
Puisque Dleu ne m'a fait pour supporter le!I arme,,
Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes
En imitant les faits de mes premiers ayeux,
Si ne veux-Je pourtant dameurer ocieux (3) :

pricédente. On se. rappellera .que quelquesannéespJus tard en 1546,il se prt-

pare a tafre accuell a Rabelais, exdé a Metz.
P. de Nolhac, Ron,ar&lt;J d rhumani,m.e, pp. 12-13.
6 Rom,ara, pp. 14-16.
6 Qluvre,, éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 98.

'

(]) Poúie, fran,aiie, d latine, de J. du Bellay, éd, p. E. Courbet, Collecion Selecta, Paria, Garnier, 1919, t. 11, p. 4,06.

12¡ ~•is.

f3 Inactif.

�REVUE DES COURS E'r CONFÉRENCES

RONSARD, SA VIE ET SON ffiUVRE

Ains, comme
pourray, je veux laisser memoire
Que fallay sur Parnasse acquerir de la gloire,
Afln que mon renom, des siécles non veincu
Rechante a mes neveux (1) qu'autrefois fa'Y vescu
Caressé d' Apollon et des Muses aimées,
Que fay, plus que ma vie1 en mon A.ge estimées (2).

Dans les antres secrets de [rayeur tout couver8,
avoir sojn (1) de rien ¡e composois des vers:
Echo me respondoit et les simples Dryades,
Faunes, Satyre8, Pans, Napées, Oreades,
Aigipans qui portoient des carnes sur le front,
Et qui, ballant, eautoient comme les chevres font,
Et le gentil troupeau des fantastiques Fées
Autour de moy dansoient a cottes degrafées (2).

24

'ª

Sans

Son pere ne Iaíssa pas de luí reprocher de se consacrer A ees
Muses dont les mains ruíssellent de plus de fleurs et de gouttes
&lt;l'eau que d'or et de pierres précieuses:

Je sais bien qu'on peut trouver la source de ce passage dans
Marot (3), maís celuí-cí n'a encore qu'a l'état de germe l'enthousiasme pa'ien qui sera un des caracteres de la Renaissance triom~
phante et ce dédoublement des ames dont nous parlions dans
notre premiere Iegon.
Les premiers essais de l'ancien page,redevenuécolier,soflt en
Iatin. II nous le dit Iui-meme dans les lignes du Discours d Pierre
L' Escol, faisant suite a celles que nous avons citées :

Je fus souventes fois retansé de mon pere
Voyant que faimois trop les deux filies d'Homere
Et les enfans de ceux qui doctement ont sceo
'
Enfanter en papier ce qu'ils avaient conceü
Et me disoit ainsi : • Pauvre sol, tu t'amuses
A courtizer en vain Apollon et les Muses.
ue te ,scaurait donner ce beau chantre Apollon
u:une lyre, un archet, une corde, un fredon (3)'
m se respand au vent ainsi qu'une tumée
'
~ u comme poudre (4), en l'aír vainement donsumée ?
Q.ue te scauroient donner les Muses qui n'ont ríen '/
Smon, autour du chef, te ne scay quel lien
De myrte, de lierre, ou, d'une amorce vaine
T'a11echer (5) tout un four au bord d'une f~ntaine
Ou dedans un vieil antre, afin d'y reposer
'
Ton cerveau. mal rassis et, beant, composer
Des vers qui te feront, comme pleins de manie (6)
Appeler un bon fol en toute compagnle ?
P~~~-

~;~;ce· ~u· P~iCr'e; -~~ ·~¿~~tOi;e ·r~q;_;eSi~.

Que mon pe.r~ me flst, H. ne sceüt de ma teste
Oster la Poesie, et plus 11 me tansoit
Plus, 8. faire des vers, la fureur me poussoit.

Je fu premierement curieux du latin ;
/
Mais, voyant par ertet (4) que mon cruel destin
Ne m'avoit dextrement (5) pour le latin tait naistre,
Je me tey tout Frarn;oie, aimant certes mieux estre
En ma langue ou second, ou le tiers, ou premiar
Que d'estre sans bonneur a Rome le dérnier.

1

•

11 nous !'a répétédans I'ode A son Luc(6) quíouvre le Bocage
de 1550 (7), la premiere qu'íl ait composée et qui remonte a la
période de 1541 a 1543 :
Si autrefois sous l'ombre de GA.tine
Avons joué quelque chanson latine,
D'Amarille {8) enamouré,
Sus, maintenant, Luc doré ...
Change ton stile et me sois
Sonnant un chant en frani;ois.

Pn.í_s vient le beau passage qu'admírait tant Sainte-Beuve (7)
et q~1 _n?us montre si bien I'adolescent enveloppé desoncortege

de d,".'mtés des champs et des bois, les
les phs de leur robe transparente I' ame
les autres évoquées des manuscrits et des
dans leur nudité dorée I' ame anti que le
celui de la chair :
'

unes apportant dans
celtíque et fran~aíse,
ruines et ressuscitant
culte de la nature et

Je n'avais pas douze ans qu'au profond des vallées
Dans les hautes forests, des hommes recullées,
'
(1) La postérité.

(2) D~but du Discours. d P. l'Escot, seigneur de Clany, pillee postérieure
au 10 ,u1Uet 1559 et pubhée en 1560, en rnte du ]Je livre des Polmes &lt;Euvre,
éd. Lau!Ilonier (L~merre), t. V, p. 174 et VII, p. 492.
'
'
A1r de mus1que; cbanson
4 Poussiére.
·
5 T'attirer.
6 Démenoe.
Au tome XII des Causeries du Lundi, p. 71.

(3¡

¡,,

25

(1) Souci.
(2) Discours a P. l'Escot, déj:\ cité, &lt;Euvres, t. V, p. 176.

(3) Je ne eache pas qu'elle ait été indiquée, mais l'identité de la rime

Dryades : Oreades ne la rend pas douteuse. II s'agit de l'Eglogue au Roy,
parue en 1539, (et. P. Villey, Tableau chronologique du Publications de
Marot, dans la Revue du seizieme siicle, 1921, p. 81) :
Si qu'Q mes plainclz un four les Oreades,
Faunes, Silvans, Satyres et Dryades,
En m'escoutant jecltren~ [armes d'yeu:t.
(l'.Euvrts de Clément Marot, éd. G. Guiffrey, Paris A Quantin, s. d. 1 t. 11,
p. 292-3). LesDryadeset Napées sontles nympbes des bois, les Oréades, eeJles
des monts, les Égipans, les satyres cornus aux pieds de eb~vre.

¡~¡

::o~!;~ent.

6 Luth.

(7 &lt;Euvres de Ronsard, éd. Laumonier (Hachette), t. II, p. 155-156.
La berg6re Amaryllis, célébr~e par tityre dans la premiére Bucoliqu
de Virgile.
(8)

�26

REVUE DES COURS E'P CONPERENCES

Comme d'autres, comme un du Bellay, un Bail, un Salmon
Macrin, il aurait pu faire des vers latins honorables ou meme
élégants, il en a composé d'aiUeurs que M. de Noihac a retrouvés et pubiiés (1). Pourtant, si épris qu'il fOt d'antiquité, c'est
une marque de son génie d'avoir compris que c'eOt été de la
poésie morte, et la France avait surtout besoin d'une poésie
vivante, ou le génie national trouvAt un nouveau lustre., C'est
un crime de léze-majesté, dira-t-il plus tard Au Lecl,ur apprentif (2), d'abandonner le Iangage de son pays, vivaut et fioris•
saut, pour vouloir deterrer je ne •~ay quelle cendre des aueiena
et abb•yer les verves des trespasséz (3). •
La France !'inspire, mais surtout ce VendOmois et plus eneore
ce petit eoin de terre ou il a vu le jour et que dominen t les deux
longues collines paralleles de Gastine et de TrOo :

RONSARD1 SA VIB ET SON CBUVRE

.
f taine de la belle Iris, aetuellement
4e Vauméan ont fa1t la ton
t qw· filtrant lentement sous
r
d'une eau s agnan e
'
.
1
f
osse rem~ ,e
d I voir ou les algues poumssentet e•
terre,va ahmenter un gr~n ~
~ite s'évade en un filet d'eau
grenouilles eoassent, ma1s qm •~ t alors seulement un peu I'
gazouillant sous les saules, rappe an
Argentine fonteine vive
De qui le beau cristal co1;1rant,
D'une fuite lente et tard1ve
Ressuscite le pré mourant (1).

•

· elle n •est pas, g1ace
• au poete ' morte tout
Si mutilée qu'elle so1t,
¡ fait la Déesae Bellerie :

o

Oéesse Belleric,
Belle déesse chérie
De nos Nimphes, don~ la vols
Sonne ta gloire bautame .
Accordante au son des boi~
Voire au bruit de ta fontame
Et de mes vers que tu ois (2).

Deux longs tertres t'emmurent,
Dont les tlancs durs et tors
Des tiers vents qui murmurent
S'opposent aux effors.
Sur l'un GAtine sainte,
Mere des demi-dieus,
Sa teste de verd painte,
Envoie lusque aus cieua,
Et eur l'autre (4) prend vte
Maint beau sep dont le vin
Po1te bien peu d'envie

Tu es la Nimphe eternelle
De ma terre paternelle;
Pour ce en ce pré verdeleL
Voi ton Po8te qui t•orne .
D'un petit cbevreau de Iuct,
A qui l'une et rautre corne
Sortent du tront nouvelet.

Au vignoble Angevin.
Le Loir, tard é. la fuite,
En soi s'ebanoiant (5),
D'eau lentement conduite
Tes champs va tournoiant,
Rendant bon et tertile
Le pars traversé
Pu l'humeur {6) qui distile
Ou gras limon versé (7).

Sur ton bord je me repose,
Et 1a, oisif je compose,
Caché sous tes saules vers
.
Je ne ~i quoi (3), qui ta glo1re
Envoira par l'univers,
Commandant a la memoire
Que tu vives par mes vers.

.........................

Tu seras faite sans. cesse
Des tontainas la pnnce~se,
Moi celebrant le c~ndmt
Du rocber persé q01. darde
Avec un enroué bru1t
L'ee.u de ta source la~a.rde
Qui, trepiilante, se suit (4).

Du pied de la Foret de Giltine jaillit la souree qu'il a le plu,
ahantée : eette fontaine Bellerie, dont les habitants du harnea■
(1) Roruard el l'humanlame 1 pp. 249-257 J voir aussi au t. VI de l'M, Laumonier (Lemerre), pp, 516-518. Fort peu de chose, on•te voit.
(2) &lt;Euures, éd. Laumonier (Lemerre), t. VII, p. 97 : Pr6face posthume
de la Franciade (1587).
(3) S'att.acber aux caprices des morts.
La colline qui domine Tróo.
(5 Le Loir lent et musard ¡ rien n'est plus exaet.
(6 L'eau.
(7) Les louangu de Vandomoia, O. JULIEt, P.ECCATE (condisciple de Ronsard
au eollége de Coqueret ; a ne pas eontondre avec le Guy Peccate, dont il a
Ué question plus haut, p. 15). Ct. &lt;Euvru de Ronsard, éd. Laumonier
(Hachette}, t. 1, p. 222-3: ode XYJI du Livre 11.

(4¡

27

les gouttelettes
Dans ces atrophes légéres et r,mp1·des comme
•
de peine a
11ui se poursuivent, le leeteur d'Horace n aura pas
l Odt VI du Livre 111, ibid' t. U, p. 14: A la Fonlain1 &amp;llerie.
Entends (~rononcer : vou8, bou8, ou8).

1~

: jº1~fo~t~in~s~ellerie, ode IX, du Livre 1 I dana lea &lt;Brwre,, éd. Lau•

-.o er (Hachettl), t.. 1, 203-205.

�28

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ouand le ciel et mon heure
Jugeront que te meure,
Ravi du dous seJour
ou commun ,our,
Je veil, fenten, fordonne
Qu'un sepulcre on me donne
Non pr~ des Rois levé
Ne d'or gravé,
Mals en cette i,le verle,
OCl la course entr'ou\·erte
Du Lolr, autour coulant,
Est accolant,
Lll otl Braie s'amle,
.
O'une eau non endorm1c,
Murmure a l'environ
De son giron.
Je detren qu'on ne rompe
Le marbre pour la pompe
De voulolr mon tumbeau
BAtir plus beau,
Mals bien je veil qu'un arbre
M'ombrage au lieu d'un marbre
Arbre qui soit couvert
Tou84ours de vert.

Terre, a Dieu, qui premiere,
En tes braz m'a receu,
Quand la beJle lumtere
Ou monde faperceo ¡
Et tol, Braie, qui roules
En tes eaus fortement,
Et tof, mon Loir, qui coule
Un peu plus lentement;
Adieu, fameus rivages
De bel email couvers,
Et

vous, antres

(2)

sauvages,

Delices de mes vers ;
Et vous, ricbes campaignes
0(1, presque enrant, Je vi
Les neut Muses compaignes
M'enselgner A l'envi (3),

On s'explique qu'enivré par ce riche pays, source de son inspiration premiére et derniere, le poete ait, des son adolescence,
~vé d'y reposer éternellement et qu'il y ait fait E/eclion de son
Sepulcro (4) dans cette admirable Is/e verle (5), que le Loir
accole et qu'écrasent les frondaisons des peupliers, des frénes

et des charmes:

Antres, et vous, rontaines,
De ces roches hau taines
Devallans contre bas,
D'un glissant pas ;
Et vous, forests et ondea,
Par ces prtt vagabondes, ,
Et vous rlves et bols,
Oiez ma vois.

,

(J) Ode Xlll du Llure lll, p. 149 des CE'uvrud'Uorace, éd. p. F. Ples1h1
el. P. Lejay, Paria, Haehette, f9J9 in-J2.
(2) Voir notre deuxléme l~on, Revue de, Coura, 30 ,umet 1922,
735.
(3) Aupar, de Vandomoi,,[Ronsard] voulanl alltr en Jlalit; ode V du
Livre lV dans &lt;Buvre,, éd. Laumonier (Hachette} t. U p. 91-92.
(4) ,Ode V du Livre IY, ibid., pp. 97-99. Les slropbes t:eÍ&gt;uis: • Je veil •.. •
jusqu a • Mais bien •, ont été supprimées par le poéte depuis 1555. On ne Jes
trouvera done pas dans les éditions ordinaires.
On peut la volr, ili quelques centaines de métres de (:outure, devant Je
Mou in du Pin. C'est du pont sur le Loir qu'on l'ape~it Je mleux; qu'on
ne cherche pa, le eonnuent de la Braie, dont l'ancien cours. encore indiquf
sur les cartea d'état-maJor, a été uséché. Ct. Hallopeau, U Ba,-Venddmo/1,
déjli c11,. Sur La Jtunu,e de Romard, on trouvera un arUcle de M. P.
La:umonier daos la Revue de la Rtnaiuanu de 1901, et un autre de
.M. Ir.. van Bever dans 1- Revue Biblio-ironographique de 1907.

e enterré a Saint-Come-les-Tours
Hélas ! les cendres
~. (l) éparpillées au sein de la
ont été dispersées a la
vo1u ion u¡I ue maniére, cependant,
Nature, mais ne pouvons-nous ~n ~arb~e • nous érigerons dans
réaliser son vreu? ,San~ rompr:n:taphe co~stitué par un enclos
l' lle ..,1,, a peu de lra1s, un c
é ar une grille ombragé par
de la longueur d'un corps, pr~tég 1/stele sur laquelle seraient
un cyprés et entourant une s1mp
.é •
ue
nous
avons
c1t
s.
.
gravés les beaux vers q
.
tembre
¡924 a l'occas1on
C'est ninsi que je pr~posdera1i", en _sep nce de Ron~ard, d'obéir
du quatrieme centena1re e ª. na1ssa
8 la volonté du grand VendOmms (2).

d~[º

f·

(5/

29

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

rcconnattre le modele latin, O fon, Bandusiae (1). Ce n'est pas
une des moindres surprises de l'humanisme que les lettres
antiques ont appris a nos poétes a chanter leur petite patrie,
comme Virgile l'avait fait pour Mantoue et Horace pour Venouse:

.,
11

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�LA BIBLB DA.NS LA POtSIE FRANCAlSB

La Bible dans la poésie fran9aise
depuis Marot
La Blble dana la P°'•le de Vl1JD1' et
de Lamartine.

Coura de K.

Jo ■ oph

dan■

la poffle

VU.NET,

Do11tn dt la Facultl du LdlrU d&amp; MordJJf//iu.

HUITIEME LE&lt;;ON (1)
L'année. meme oil furent publiées les BUg/e, de Millevoye
et oil fut ¡oué le Saül de Soumet, en 1822 (2), parurent, dans
un recue1I anonyme de Poemes, trois poemes qualifiés de• judalques •: La Filie de JephU, Le Bain, fragmenl d'un poe,m ,u
S~r.anne, La Femme adultere. L'auteur était le comte Alfred de
V1gny.
La couleur locale est dans ces trois poémes trea préciae. Pour
hab11ler et loger ses personnages, pour les faire chanter, danser,
&amp;1mer, po_ur lee mettre en deuil, Vigny a consulté Lu Mmun
du J,rail,iu par l'abbé Fleury, les dissertations de dom Calm8'
sur les vetements des Hébreux ~t sur leurs instrumenta demusique,
et, natu~ellement, 11 a lu auss1 avec attention tous lee passages
de !'~_enture ou le renvoyaient ces auteurs. Rien n'est avancé
en l'a1r,. comme on le voit bien aprés avoir lu lea travaux de
MM. Alline et Estéve (3). Un texto de L'Ecclisiw,lique autorisait
le poéte Amettre sur l'épaule de Suzanne un manteau d'hyacinthe
un t._exte de L'Ecc,U,/w,le A la vetir d'un lin pur comme la fleu;
du lis, un texte d _!sale et un d'Ézéchie! a la couvrir de bijoux.
En ~approch~nt d1ver,o textes scnptura1res, on le justifie d'avoir
quahfié de t,are la coifiure de Suzanne, puisqu 'il est établi que

dtiih;:~~ 1• l~on précédente dans len° 16, du 30 Juillet 1922, de la Revru

rlg),~,::~ ann.H, lu Machab~u d'Alexandre Guiraud, dont. u o'ya,Jecroia,
V.(3) A~lne, Dtu:t aourcu inconnut1 dta pnmier, poime, bibliquu d'A dt
:rny, danspla Revue d_'Hi1l. litt. de la Franu, oct. 1907 • -Esthe 1 6cUÜoa
cr 1que 81 oime1anlique1dmocúrne1,1914.
'

r

31

lea femme, juives portaient la mitre et que la mitre pouvait
s'appeler Liare. Si aucun texte n'offre le mot cothurne, il y a
des textes qui en excusent, qui en appellent presque l'emploi,
du moment oil ils mettent au pied des femmes juives une chaus1ure qui est une espéce de cothurne. Vigny n'aurait pas été
embarrassé davantage pour apporter des textes prouvant qu'il
avait été dan• son droit quand il avait orné d'un tapis d'ggypte
et parfumé d'aloés, de myrrhe, de cinnamome le lit de la lemme
adultere ; quand il avait fait en boi., de cédre le seuil et les
lambris de la maison ; quand il avait aplani le toit, placé dans
la chambre des lampes d'airain, envoyé le mari acheter A Tyr
de la soie, de la pourpre et des miroirs d'acier ; quand il avait
mÍ5 dee vignes dans le pays d'Abel et du blé dans celui de
Mennith ; quand il avait fait chanter les filie.; d'lsrael au son
de la harpe, de la lyre aux dix voix, du kinnor léger et du nébel
étranger; quand il les avait fait danser en battant des mains;
quand il avait jeté des branches d'arbres sous les pieds des
a,;ldats vainqueurs ; quand il avait, en signe de deuil, assis
l'armée de Jepbté et caché sous un manteau les pleurs du général.
Ce que Vict.or Hugo allait répéter si souvent dan&amp; les préfaces
de ses drames, l'auteur des troif poemes judalques publiés
en 1822 aurait pu bardiment l'avancer : a savoir qu'il avait des
documents A produire contre ceux qui contesteraient la vérité de
,;a couleur locale. 11 avait, en etTet, des textes justificatifs a
peu pres pour tout. Et la oil il n'en avait pas a lournir, il aurait
1ans peine invoqué certains usages immémoriaux de l'Orient1
comme celui de suspendre nu cou des femmesun collierde grains
d'ambre encMssés dans des cassolettes d'or ou celui de guider
les chameaux avec le fer d'une lance.
Toute cette couleur locale, Vigny la lond adroitement dans
l'action, a la maniere d'André Chénier, qui est celle d'Homere.
Nous connaissons les vétements et lea bijoux de Suzanne a mesure
que ses suivantes les lui Otent. Nom apprenons que le seuil eet
de cypres quand l'amant le franchit, que la porte est fermée
par un verrou quand la femme le tire, que le lambris est de cyprés
quand le son de la voix vient le frapper:
-C'était ainsi dans l'ombre,
Sur le1 toits aplanil et sous l'oranger 1ombre,
Qu'une femme parlait, et'°º bras abaiss6
Montrait la porte étroite A. l'amant empresd,
Et qu'un verrou secret rapidement recouvre.
Puis ces mots ont trappé le cypres des lambris.

La couleur locale est méme assez souvent un vrai ressort
d'action. Si l'héroine, répétant d'ailleurs les propos que le livre

'

�32

33

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA DIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~~ISE

des Proverbea prete aux femmes impudiques, vante la beauté
de sa parure et de son lit, c'est pour oflrir son amour :

Cependant l'éveil des remords est decrit avec justesse, et avec
assez d'émotion pour que le pardon du lecteur précede celm
de Jésus.
A ce pardon le poete a voulu donner toute sa signification.
11 a rappelé que ce ne fut pas un acte isolé. Bien d'autres ~ctes
semblables s'étaient faits déja : affiictions consolées, guénsons
de femmes que frappait un mal secret et lent, d'aveugles aux
longs cris, de boiteux tremblants, de lépreux impurs. Le poeme
semble done avoir éte écrit pour que dans l'histoira de la
femme adultere fut résumé tcut !'esprit de la religion apportée
par Jésus, et cette religion n'est essentiellement, au jugement
de Vigny, que la pit;é pour toutes les miseros.

Mon lit est parfumé d'alo6s et de myrrhe j
L'odorant cinnamome et le nard de Palmyre

Ont chez mol de l'~gypte embaumá les tapis.
J'ai placé sur mon tront. et l'or et le la pis;
Venez. mon bien-aimé, m'eniV1'6r de délices
Jusqu•a l'heure ou Je Jour appelle aux sacriflces.

Si l'on nous lait entendre la trompette par laquelle un des
fils d' Aaron, suivant la loi, sonne la priére, c'est parce qu'a
cet appel la femme Msite il consommer le péché et que l'homme
lui lait honte de ses scrupules. Si l'on nous montre les lampes
d'airain mourant dans la ehambre, c'est un signe oU nous reconnaissons que les héros out tout oublié pour le plaisir.
Précisément parce qu'elle est tres abondante, la couleur locale
dans les trois poemes judaiques de 1822 n'est peut-etre pas, ~•
et la, tout il fait vraisemblable. Il est exact que les Hébreux
connaissaient tous les instruments énumérés par Vigny ; mais
joua-t-on vraiment de tous A la fois en allant au-devant de
J ephté ? Il est exact aussi que chez eux un des signes du deuil
était de s'a,seoir ; mais toute l'armée de Jephté s'est-elle assise
dea qu'elle connut le sort de la jeune filie ? Des questions analogues se posent ailleurs.
Mais l'abondance de la couleur locale a surtout l'inconvénient
d'íntéresser au décor et au costume presque plus qu'aux sentiments et aux caracteres.
Nous ne savcns pas quelle eut été finalement l'idée générale
du poeme de Suzanne. Mais nous savons bien que le fragment
publié n'est guere qu'une peinture de vetements.
Dans la premiere partie de La Femme adultere, le lit et la maison
attirent notre attention autant que les propos d'amour. Dans
la deuxieme, la satiété du séducteur et le remords de la !emme
infidele l'atlirent moins que les divers aspects du grand spectacle matinal :
Quand le soleil levant embrasa la campagne
Et les verts oliviers de la sainte montagne,
A cette heure paisible o\l les chameaux poudreux
Apportent du désert leur lribut aux Hébreux ;
Tandis que de sa tente ouvranl la blanche toile,
Le pasteur qui de l'aube a vu palir l'éloile
Appelle sa famille au lever solennel,
Et salue en ses chants le Jour et 1'8.ternel ;
Le séducteur, content du succés de son crlme,
Fuit l'ennui des plaisirs et sa jeune victime.
Seule, el1e reste assise, et iion front aans couleur
Du remords qui s'epproche a déJ8 la '{&gt;Aleur.

La Filie de Jephlé est le plus intéressant des trois poemes
publiés en 1822.
Avec toute sa couleur locale, ce n'en est pas moins un poeme
qui rappelle bien sa date. Vigny a fait de son récit le chant par
Jeque! les filies d'Israel célébraient l'anniversaire du sacrifico.
Il nous donne done un récit dans le cadre d'une ode. Ce mélange
des genres épique et lyrique etait alors a la mode. Pour associer
un troisieme genre aux deux autres, Vigny a recherché les eflets
de drame : le lecteur n'apprend le motil de la tristesse de Jephté
qu'au moment oil la jeune fille elle-meme l'apprend ; puis une
grande place est faite aux tableaux : retour de l'armée, deuil
des soldats. Et tout cela, évidemment, fait du chant des filies
d'Israel une bailado romantique bien plus qu'une cantilene biblique.
Mais c'est le sens du poeme qui importe le plus. Or, que!
est-il au íuste ?
Un premier poínt incontestable, c'est que Vigny nous représente d'abord comme l:ioanguinaire la victoire remportée par

Jephté au nom de son Dieu: Jephté de Galaad a ravagé trois
villes ; il a brulé les vignes d'Abel et le, moissons de Mennith,
éteint sous la cendre les chansons d'Aroer, détruit tous les guerriers d' Ammon ; mais aussi la terre des vaincus reste la tributairc

du Seigneur Dieu, et Israel, vainqueur, remercie le Tout-Puissant
du secours qu'il en a re~u.

Un autre point incontestable, c'est que Vigny a adopté deux
des conclusions soutenues par dom Calmet dans ses dissertations:
¡ o Jephté immola vraiment sa filie :
Puis elle vint s'off'rir au eouteau patemel ;

2• En faisant son vreu, l'íntention de Jephté était bien de vouer
3

�34

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

animal, 'mais

a 1a mort, non un
une personne, la premiére qui
sort;rait de sa maison. Et le savant Bénédictin admet sans
hésiter que Jephté songeait nécessairement aux personnes qui
lui étaient cheres . , La chose parle d'elle-meme. Jephté espérait-il
qu 'un bceuf ou une brebis, ou une ohévre viendraient au-devant

de hri, alin qu'il les pOt sacrifier au Seigneur ? Ne sait-on pas
qu'il n'y a que les hommes qui s'intéressent aux victoires des
conquérants, et que pour l'ordinaire ce sont Ieurs amis et leurs

proches, qui s'empressent le plus a venir les en féli&lt;,iter. • Si
Vigny nous montre J ephté, aprés sa conque te, marchant sombre,
la tete baissée, c'est parce que le vainqueur songe a la &lt;iruauté
de la victoire; mais c'est surtout parce qu'il s'attend au sacrifice
d'une personne chére, parce qu'il craint qu'il n'ait a sacrifier

la personne la plus aimée.
Autre point incontestable : nulle part Vigny n'essaie de justifier Dieu avec dom Calmet (lequel s'appuie sur saint Augustin)
d'avoir laissé le vreu s'accomplir. II n'a d'autre explication que

-celle que propose le héros lui-meme, et celui-ci reproche a son
Dieu d'etre « le Dieu de la vengeance n, de « vouloir l'innocence
en échange di; crime », d' &lt;&lt; aimer la vapeur du sang &gt;&gt;.
Dés lors, on est conduit a ces conclusions, oU nous aménent,

d'ailleurs, les idées de Vigny, telles qu'on les connalt par les
poemes postérieurs : le poete condamne la divinité, qui a créé
l'homme avec des instincts sanguinaires, puis le laisse agir

conformément a ces instincts et meme permet qu'il les satisfasse
en s'autorisant de la religion. Ce poeme de couleur souvent si
biblique est un réquisitoire byronien contre le Dieu de la Bible.
Le célebre poeme biblique publié en 1826, Moise, enferme
aussi un tbeme byronien dans un cadre emprunté a l'Écriture :
le hér s y est le symbole de J'homme supérieur que son génie
éleve au-dessus du reste de l'humanité, mais qui paie son génie
par l'isolement.

Déja Je tab!eau initial contient toute la pensée du poén:e.
Moise gravit la montagne de Nébo, et du point ou il s'arrete
il découvre toute la terre Prornise. C'est la son ouvrage : iJ a
conduit un grand peuple jusqu'au pays qui lui était destiné.
Mais voici la rangon de sa gloire. Quand il atteint le falte du
mont, il disparatt dans les nuages traversés par des éclairs, et
les six cent mille Hébreux courbent le front dans la poussiére :
leur conducteur est isolé par les nuées et plus encore par la vénération du peuple.
L'idée de l'isolement du génie est développée, on sait avec

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIB FRANt;AISE

35

quelle ampleur, dan&amp; la plainte de Moise, demandan~ a Dicu
la fin d'une vie glorieuse, mais sans joie. ~lle est repr1s~ dans
la conclusion: Moise est mort; Josué,enhéritant de sa pwssance,
a hérité de son triste isolement.
.
Une des beautés d u poéme, e' est que 1'idée générale s 'est assoc1ée
sans trop d'effort a la couleur biblique, et qu~ Moise a pu !~e
érigé en personnage symbolique sans perdre trop de sa phys10nomie traditionnelle.
Assurément les lecteurs respectueux de la Bible ont des
,urprises. Ils ;'étonnent un peu que le mont Nébo voie _se renouveler pour la mort de Molse les prodiges que le mont Smai avrut
vus se produire pour la promulgation de la loi ; il ne leur semble
pas bien conforme a !'esprit de l'Écriture_ de sup¡,oser que D1eu
ait honoré des memes miracles son serv1teur qm meurt et les
préceptes qu'iJ impose a l'humanité. lis s'étonnent encore q~e,
dans Je résumé qu'il fait de ses merve1lleuses actions, le Mo1se
du poéte non seulement s'en attribue quelques-unes dont aucun
comment.ateur n'a jamais pu découvrir le sens :
Des lombes des humains j'ouvre la plus anli9ue,
La mort trouvo a ma voix une voix prophét1que,

mais qu'il s'en attribue d'autres que l'Écriture attribueseulement
:

a Dieu

Je renverse le! monts sous les ailes du venL.
Ma main fait et défait les généralions.

A ces réserves pres, tout le monde admire rexactitude _du
tablcau de la Palestino, qui n'est qu'une trespoét1quetraduct10n
d'une page de l'Exode. Tout le monde reconna!t encore que,
•i le tableau du peuple en priere au pied ~e la montagne a été
chan¡¡é de place, du moins il est tout a f~1t confo~me aux mdications de l'Écriture. Tout le monde conv1ent auss1 quelepoéme
donne une juste idée de la grandeur de Morse. Enfin, on. ne. peut
contester que la mélancolie du héros est sulUsamment mdiquée
dans un passage des Nombres, pour _que Yigny ait été autorisé
a le transformer en un type du géme qw soutire :
Moise dit au Seigneur : • Pourquoi avez-vous affligé votre se~vi~eur ?
Pourquoi est-ceque je netrouve pointgrAce devant vous?E,tpourquo1m avezvous chargé du poids de tout oe peuple ? Est-ce mol qui u c~~cu_toute cette
grande multitude et qui l'ai engendrée, pour que vous me dmez •. Portez-les
dans votre sein, comme une nourrice a accoutumé,de port.erson pet1t enfant? . .
Je ne puis porter seul tout ce peuple, parce que e est une ch.9-rge trop pes~te
pour moi. Que si votre volonté s'oppose en cela a mon désir,Je vous co~Jure
de me faire plutót mourir, et que Je trouve grAce devant vos yeux, pour n !tre
point accablé de tant de maux. • {Nombre,, XI, 11-15.)

�LA BIBLE OANS LA POÉSlE FRAN~AISE

36

RE\"UE DES COURS ET CONFÉRENCES

La Colerede Samson et LeMonl des Oliviersont été fails beaucoup plus tard sur le plan de Moise, non par impuis,ance, mais
parce que le poéte voulail que l'on comparAL les Lrois poémes.
Les lableaux dans La Colere de Samson sont d'une couleur
tres juste, et, •i l'on exceple peut-etre l'reul d'aulruche rien
n'y a un inléret de pure curiosité, tout y serl a expliquer sens
du poéme. Ces cheveux dénoués, ces grands yeux aux couleurs
mobiles, les sueurs tiédes de ces bras fins cette souplesse de
léop•~_d, ces pieds voluptueux, ce, flanes élan~és, cetlepeaubrune,
ces b1¡oux barbares, c~ •?nt les piéges ou Samson a été pris. Ce
que d1t cetle tente sohlaire plantée dans l'immense déscrt muet
ce ~u'elle dit clairement, c'est la force audacieuse de l'homme:
Ma1s ce que dit cette chaleur torride non calmée par la nuil

¡¿

et par le vent, c'est la puissance supérieure d'une nature amolis-

sanle et exubl!rante, génératrice de créatures voluptueuse•
comme Dalila.
·
Pourtant, Vigny n'a pas voulu !aire un poéme purement
oriental. L'~xolisme n'est que dans les tableaux. 11 n'est poinl
dan, la plamle d~ héros, qui s'exprime comme pourrait le !aire
tou_t homme Lrahi par une femme. On sait l'éloquence de celle
plamte, oil le poéte a mis les rancunes suscitées par une aventure
personnelle. On en sait aussi la portée. On y trouve condensées
toules les raisons qui peuvent éveiller et entrelenir la haine de
l'homme dans le creur de la !emme : vanité d'allumer un feu
ardent sans en ~prouver soi_-meme les atteintes, peur d'avoir
un maltrc, mépm pour celm qui prend le plaisir sans savoir
le donner, orgueil d'etre
Celle ;) qui\"&amp; l'amour eL de qui vient la vie.

On y trouve condensées aussi les raisons qui rendent la femme
nécessaire a l'homme. On y trouve meme résumée toule la vie
de l'homme, représenlée comme un combat perpétuel contre
la nature et conlre ses semblables, d'ou il ne sort que pour avoir
II livrer un combat, plus misérable encare, contre celle a qui ¡¡
demande Je repos, - et tout cela voulu par Dieu.
Rien ne s'opposait a ce que Samson fut ainsi transformé
en un type trés général, el, tout orienlaux qu'ils soient les
lableaux qui encadrent la plainle suggérent eux aussi l'impre;sion
qu'en Loul pays les memes luttes atlendent l'homme les memes
piéges et les memes trahisons.
'

37

Le pittoresque tableau irritial donne d'avance Jesens du poéme.
Jésus ayant !raid, Jésus devenu indifTérent II ses meilleurs disciplcs qu'il ne peut réveiller, Jésus voyant le ciel lermé a ses
priéres : Vigny nous propase ce spectacle comme l'image de
l'homme condamné a etre malheureux par les éléments, par
l'ingratilude des a utres hommes, par le silence de la divinilé.
Des dcux parties du discours de Jésus, la deuxiéme, si elle
manque de souffie oratoire, a du moins Je mérite de montrer
la parenté de tous les problémes particuliers dans lesquels se
décompose le grand probléme de la destinée humaine : pourquoi
des choses claires et des choses obscures? quels sont les rapporls
de la nature et de son créateur, de la terre avec les a u tres parties
de l'univers? pourquoi l'§me est-elle Jiée a un corps? l'injustice
et le mal sont-ils des accidenls ou sont-ils éternels? les nations
marchent-elles au hasard ou vont-el!es vers le progrés? Toules
ces questions se raménent a celle-ci : d'ou vient l'homme et
ou va-t-il ?
La premiére partie du discours pose le probléme du vrai
caractére et des origine. du Christianisme. Pour Vigny, Jésus
a apporté une parole neuve : il a appris aux hommes qu'ils
élaient !réres. 11 y avait dans ce mot tant de douceur que le
monde en lut comme enivré ; au régne de la force succéda celui
de la persuasion ; l'obole du pauvre fut estimée aulant que
l'ofTrande du riche ; les sacrifices sanglants cessérent ; avant
ce mot on élait esclave, depuis ce mol on est libre. Et pourlant,
ajoule Vigny, le Cbristianisme n'a rien lait d'essentiel ; car la
seule chose essentielle, c'élait de supprimer le doute ; or, le doule
n'a pas été supprimé. Et parce qu'il subsiste, la parole sortie
des lévres de Jésus n'a pas produit d'efTets décisils : il y aura
encare des dominateurs durs, il en naltra meme dans le sein du
Christianisme.
Qu'est-ce que Vigny veut nous amener a conclure ? Que
l'ceuvre accomplie par Jésus n'était pas digne d'un Dieu; qu'elle
n'élait done pas sans doule d'un Dieu. Je dis sans doule, parce
qu'il n'apparatt pas trés nettement si le poéte nie la divinité
de J ésus-Christ.
Que Vigny ait ainsi envisagé daos la meme poésie le plus grand
probléme philosophique et le plus grand probléme historique
qui se posent pour nous, celui de la destinée humaine et celui
de la divinité du Christianisme, qu'il l'ait lait avec autant d'ampleur, de sérieux, et souvent d'éloquence, c'est son honneur. Mais
sans discuter ses conclusions - ce n'en est pas le lieu on

peut bien dire que son Jésus est trop moderne, trap difTérent
Le Monl des O/iviers suscite bien plus d'objections. Cerles on
ne peut qu'en admirer ]'unilé et la plénitude.
'

�38

certainement de ce que fut Jésus, que! qu'il ait été, pour que
les lecteurs ne soient pas déconce.tés. S'ils ne le sont pas davantage, c'est qu'ils ont bien vite oublié la personnalité du héros
pour ne songer qu'a la philosophie du poete. Mais l'on se demande,
des lors, s'il esta propos qu'un lyrique prenne commeinterprete
un personnage dans lequel le lecteur ne reconualtra bien que
l'auteur Jui,..meme 'l

..•

Lamartinc avait été préparé des l'enfance a chercher de,
ins¡ii~ations da~ la Bible (1). C'était en la lui citant que sa mere,
qm I éleva parm1 les pasteurs, lui faisait comprendre le caractere
de la vie agricole : « A chacun de ces beaux ou gracieux tableaux
des labours, des semailles, des foins, de la moisson ... une citation.
d'un verset des ~critures gravait dans notre mémoire une

empreinte juste et pittoresque du spectacle que nous avions
sous les yeux. i¡
Une vieille Bible est le premier des livres qu'il nomme a
M. Bru~s d'Oui)ly, dans la préface des Recueil/emenis, parmi
ceux

LA BIBLE DANS LA. POÉSIE FRAN~AISE

REVUE DES COUFIS ET CONFÉRENCES

qui

couvraient la table oll son pére s'était assis aprés son

39

mal cousus se retrouvent gil et la dans sa mémoire comme des
notes éparses d'un air oublié ,. Mais de ce qu'il avait lu une
impression prolonde, quoique probablernent toute générale,
lui était restée.
Les poemes lamartiniens directement inspirés de la Bible
ne sont pas nombreux. Les deux plus importants sontanciens :
Saül et Poésie sacrée.
M. Jean des Cognets, qui vient de donner une édition critique de Saül fl), a bien expliqué dans son introduction le principal intéret de cette. tragédie, antérieure de peu aux premiers
chefs-d'reuvre. Le poete y fait parler sous une forme impersonnelle les deux hommes qu'il porte en lui apres la mort d'Elvire :
celui qui doute et celui qui croit, le philosophe qui fait écho
a Byron et le chrétien qui le réfute, l'auteur du Désespoir et
l'auteur de La Prouidence d Chomme. Celui-ci a comme inter-

prete David, le roi soumis, et celui-la Saül; le roi révolté. Et le
plus éloquent des deux, c'est l'impie qui refuse de s'agcnouiller,
qui rejette toute la responsabilité de son crime sur le Créateur;
il est le plus éloquent parce que la révolte a cette date est plus
active dan:'.: l'iime de Lamartine que la résignation :

grand-pere et qu'il avait lui-meme froissés apres eux.
Quelles parties de la Bible connut-il surtout par les citations
maternelles et par les lectures faites a la table paternelle ? Nous

Die u cruel, Dieu 1ie sang, je te brave et t'outrage.
Tout ton pouvoir ne peuL a vil ir mon courage.
Tu triomphes, c'est vrai ; mais lorsque tu m'abats,
Je me releve e.e.. .ore pour insulLer ton bras l
Je ne me repens pas des crimes de ma vie.
C'est toi qui les commis et qui les justifie ;
C'est toi qui de mes jours constant persécuteur,
As semé sous mes pas les pieges du malheur;
Et si l'exces des maux a produit l'injustice,
Tu rus de mes forfaits la cause et le complice.

l'ignorons.

Son Saül, dont la rédaction définitive est de 1818,.atteste une
étude précise seulement des chapitres du line des Rois contenant l'histoire du héros et des Psaumes. En juin 1819, iJ
lut avec e?-thousiasme, nous le savons par la Correspondance,

la traduction des Psaumes par Genoude. Peu auparavant, il
avait adressé au nouveau traducteur de la Bible son dithyrambe
dda Poésie sacrée, oú il s'était inspiré des livres de Job et d'lsaie
dé¡a tradmts a part, puis de Ja vision d'Ézéchiel et des Lamen!aiion~ de J érémie, textes célebres. Chant d' amour suppose la

Comme Lamartine n'a cherché qu'a exprimer par la voix
de ses personnages se~ Eentiments personnels, on ne doit pas
s'étonner qu'il ait fait entrer dálls son Saül tres peu de souvenirs

connaissance_ du Cantique des Cantiques, Sagesse celle du livre

bibliques. Sa pro.pre personne pour les caracteres, la tragédie
d' Alfieri pour le pl•an ont été ses sources, bien plus que l'Écriture.
La seule page biblique de la tragédie est le chant de Mico!.

de ce titre, La Chute d'un Ange celle de l'Apocalypse.
Peut-etre Lamartine n'a-t-il jamais bien lu dans la Bible
d'autres livres sauf ceux que je viens de nommer. Peut-etre
les princfp_ale~ lectures qu 'il en a faites remontent-elles au temps
des Meddallons . Pour les Psaumes eux-memes il avoue a
M. Bruys d'Ouil!y, en 1838, que seulement « quelques versets

etre était-ce Chateaubriand qui avait indiqué quelques-uns
des te,.tes a utiliser (2). Ce qu; est déja lamartinien dans ce
chant, c'est J'harmonie du vers, c'est que la strophe soil si .bfon
rythmée, c'est que l'image soit plaeée la ou elle doit éclairer
1e développemen\ :

(l)_ Je me fais u_n plaisir de remercier M. Zyromski de tout ce qu'il m'a

appr1s sur Lnmartwe-.

Une contamination des Psaumes en a fourni les images, et peut-

(1/

Collcction des Textesfran~ais modemes, 191:8.
(2 Marlyrs, fin du livre III; Saaz.. vers 1016, 1019, 103.L- 1-032.

�•
LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANt;AtSE

40

REVUE DES COURS ET C:ONF.ÉRENCES

Je répandral mon Ame au seull du aanctuaire,
Seigneur, dans ton nom seul, Je mettrai mon espoir

Mes cris t.'6,•eilleront, et. mon humble prJére
S'élbvera vers toi comme l'encens du solr 1
Dans quel abaisscment ma gloire s'est perdue 1
J'erre sur la montagne ainsi qu'un pasaereau ;
Et par t.ant de rigueurs mon dme confondue,

Mon A.me e5t devant toi, comme un désert. sans eau.

Dans Poésie sacrée, la meilleure parlie est celle qui est empruntée
au livre de Job. Le texi,e biblique est souvent traduit. Tantot
il re~oit un développement un peu oratoire :
Ah ! périsse l\ jamais le Jour qui m'a vu nattre 1
Ah : périsse a Jamais la nuit qui m'a concu J
Et le sein qui m'a do'lmé l'étre,
Et les genoux qui m'onL recu 1

Tantat une page entiére est condensée en une seule strophe,
tres pleine, bien (ran~aise par la construction, bien lamartinienne,

M. Zyromski l'a dit, par les prélérences aecordées aux images
gracieuses, celle de la lleur et celle de l'eau courante :
En vain je m'adresse !11 Jeur foule,
Leur piUé m'échappe et s'écoule
Comme l'onde au flanc des coteaux...
L'homme vil un jour sur la terre
Entre la mort et la douleur ¡
Rassa5;íé de sa misére,
JI tombe en On comme la neur ;
11 tombe I Au moins par la rosée
La racine rertillsée
Peut-elle un moment refleurir 1
Mais l'homme, hélas I aprés la vie,
C'est un lac dont l'eau s'est enfuie:
On le cherche, il vlent de tarlr.
Mes jours fondent comme la neige
Au soumc du courroux divin ;
Mon espérance, ~u'il abrbge,
S'1"nfuit comme l eau de ma main .. .

Y a-t-il chez Lamartine, en dehors de Saül et de Poé•i• ,acrée,
des poémes dont l'idée premiére soit due á un souvenir biblique '?
Bien peu sans doute. Peut-etre Sagesse. Certainement 1' E,pril
de Dieu, ou est décrit si vigoureusement la lutte de Jacob contre
l'ange, devenue le symbole de« l'inspiration de Dieu combattant
contre la volonté aveugle et rebelle de l'homme (1) •·
Mais assez souvent peut-etre, si la Bible n'a pasa elle seule
suscité le poéme, un souvenir biblique a bien pu contribuer á
sa conception ou s'est présenté au cours du développement.

Quand ces réminiscences s'ofTrent-elles de prélérence ?
C'est d'abord dans les poémes mélancoliques. Jamais le théme
romanlique de la lassitude de la vie n'esttraité sansquereviennent
des images empruntées soit á Job, soit au Psalmiste. Car pour
Lamarline le Psalmiste lui-meme est avant tout un grand mélan·
colique, et quand il veut nous présenter des images accomplies
de sa propre tristesse, il nomme avec une mer se brisant contre
un écueil, avec ube montagne couverte de nuages, avec un ciel
sans étoiles, la poésie du Psalmiste et les plaintes de Job:
VoilA pourquoi mon A.me est tri~te
Comme une rner brisant la nuit sur un écutil,
Comme la herpe du Psalmiste,
Ouand il pleure au bord d'un cercueil,
Comme l'llorcb voUé sous un nuage sombre,
Comme un clel sane étoile, ou comme un Jour sans ombre,
Ou comme ce vieillard qu on ne put consoler,
Qui, le cceur débordant d'une douleur tarouche,
Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa boucbe,
Et dlsait: • Lnlssez-moi parJer (l) I •

De fait, bien souvent on ne saurait dire lequel des deux poétes
hébreux a lourni au poéte lran~ais sa comparaison :
La source de mes Jours comme eux s'est écoulée ¡
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon Ame troublée
N'aura pas réOóchi les clartés d'un b'..&amp;U Jour ...
Tes jours, sombres et courts comme des Jours d'automne
DécHnent comme l'ombre au penchant des coteaux ¡
L'amilié te trahit, la pitié t'abandonnG,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Les autres poémes qui doivent á la Bible peut-étre leur naisoance, assurément une partie de leur couleur, sont ceux ou la
nature est considéree comme le temple du Créateur, l'reuvre
de ses mains et la preuve de sa magnificence. Toutes les Harmonies
1ont des lors bibliques ; mais particuliérement les poemes ou
le mot Ca,li enarranl gloriam Dei a été si magnifiquement
amplifié. Des qu'on commence á relire ce recueil, on songe aux
Psaumes, et on peut estimer que sans les Psaumes jamais le
recueil n'eut été composé, ou qu'il eut été bien moins complet,
bien moins brillant.
Ce n'est pas que les emprunts á la Bible y soient nombreux,
ni qu'ils soient jamais tres directo. Ni le Dieu de Lamartine
n'est une personnalité auasi marquée que le Dieu de la Bible,
ni sa poésie n'a la vigueur de la poésie biblique.
{l) Job., eh. xx1 (note de Lamarline). Harmonitt, 111, XII.

(1) C'est Lamartine qui le dlt dans son Commentaire.

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1um qai loacU Din i aot.le _ . _ . e sh
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--A• brull dM Vllllll et de l'&lt;aa;
L'afr Mall, ) ~ lltts:::c t
au IOlell bollldomÍe.

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Leo lambeau, 4MINa par l'alli de l'auron,
PJoUeat
au "'1Ü dana ••-t v......u;
La.poVJl"!•-..,••111111uolON ·
•~•dlloldleauteoalelduioied,

º""

co...,.
.•• .damlalfoun
.--Leo_de_roí
d'appanll.

Mlliea,

•
ofl ae reconnalt la viaion propre du poete.
Le plus aouvent l l'image bMlnlque ae nu.Utue m&amp;me une
toute nouvelle. Aimi, dans Le Canliqu• de, Canl:qua
chevewc de l'amante .font aouger 1 des t.roupeaux de chévren,
Jioache 6 ua.e bande d'karfatn. Dau le Cllanfd'_,.,.lamar' len cheveux de )'amante aont aemblablea a un nuage dont.
,p!idear cache aon via,,ige á qu.1'-t.4.-de la permúeion
~ . la bouche 1
dv dphfl'.

1a leaat6 et de l'amour.
·
fA. s.tamfte ent unecriatareau eorpa perfli',forwetr-aá■w.
femme ailMC par le poate fru.~ ent toule inWligence, \ea
Bn elle, il ne d6eril done tonguemmt. que les perw
corps qai manifeltent. la vie int6rieure, aeu poiM 1111 - , i.
1!1!111-, la jambe, mais len yeux, o6 cheque penÑI

n la llitue dana l'enpace :

_.........-.

Oaudla lllllllo dN

........................................ .

_..,i - -•

J■tle ea on volt sur l'eau Umplde
Comme
i'loller l'lmage rapldc
Des cygnes qui tenden\ l'alr;

~

..,

Volt _ _ _ ...__

lea._

a rilalfA Nii d'une )ftClliaa flu• cWlica'81p1e
p1111pr a le pnMe Nprmd le meL da CaltlMJue daCad JPJN •
• Quelle ent celle-ci qui •'avance comme l'aurwe l 1141&amp; t.vv t •
O.. l'aa, l'iJuce ent appliqa'8 l la joue, aur laqunlle il Hmhll
0

...... nyoo glilllnt del'aUJON ae.ai, flúpour\oajeur,.__
- ua
(Hant0niM, 11, 11). D,- ua Mtre, eH. eá
appliqa6e aWl J - . daU W . . _ llltAaue 1'6tJaL .,_..
len 1armea du matin tempirent le feu de l'aurore (M.utaüo111 11,
M). Dau 11111lroil~ alihntllit.ala.fe□-

. . ea p■eaan, daDa tona ce■ textea un v6n1.able préciaion
-vient. awt flenoina de l'enprit. ~ l,.unap biblique
• de Lamartae, on le voit, quelque chOl8 d'adouci et de

k - U cien image. eonwpond 6UDffOBCCPü9DDOUffÜe

daalr.

_,ble

qJJ&amp;tri6me (Harmonm II, 11), il ent ftneme nt expliqué que
la femme, commn aou le ciel, l'heure mat.úlale ent donbelle

l'onde epi ■e nClff

Je-to--,
,
.
,
.
,
.
.
.,. __ .....

••1

RAll',IJ&amp;E

toi.da• ·••adftl9,
11!111 de'ta femmt aoni ici cenen de la pudeur (ll&gt;i4.). Dann

Au toullle -

J••·----.--1-w.-oa•..ine
s•aoauad•..,.,. ma1

u. POMUI

Bf¡ . . . . . . . . . . . . .-

Ce ••• pu uon pi• en. ,.._.. bup 1 · u que I• ülllll'I
du vMemtÍlt, d• nuages et de fa tente du aoleil aont i l Jamart.iaieu• ; ellec ae . . ~ - . ce- e
c!:',, •ae d6velopput:

peat.-ttre, llitue l'image dana le tempe :

D4N8

Et d• myst6NI de la nul•.

t-

Lamartine, toa nlut flll• le poMe

t•---.. .
u -

la boacbe, 1 qui il nufflt d'un aeuftle, d'un mot 1uivi d'un
, d'une plainte, d'un demi-aourire pour que le COlur de

,-ni entende ce qu'elle veut dire:

-t

Tel, ea
par une lyre,
Le ■oullle memo du z6ph1Je
Dnlmt UD n - t áccord.

Da Ion, l'on comprend que cet

étre nftkhi et tendre nou
~ aurtout dana le mouvement, puieque c'eat par le

�4l

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mouvement que se traduisent la peDEée et l'émotion. Et l'on
comprend aussi que les images du zéphyr, de !'onde, du nuage,
des rayons de la !une évoquent autour d'une créature si peu
sensuelle un paysage composé de tout ce que la nature a de plus
léger.
Le portr~t de la, Sulami~e se spiritualise de la meme fa~on
pour devenir dans I Humamlt! (Harmonie,, II, 11) le portrait
de la lemme.
lci comme dans le Chanl d' amour est peint avec prédilection
ce qui _exprime la_ vie int~rieure: le lront, temple ou !'Ame habite,
la. nanne que Ca,t lrém1r l'émotion, la lévre ou nalt le sourire.
le, le lecteur n'est plus invité a voir dans la poitrine que

Le thé~tre romantique
de Dumas pere

a Dumas flls.

Coura de ll. ANDRt L&amp; BRETON,
Matlrt de Confúencts O la Sorborint.

Deux sources d'o(l la vle bu maine
En rulsseaux d'amour doit coultr,

XII
Premlére réactlon oontre le tbéAtre rom1uUq11e :
Ponaard et Raobel (\)

et dans les llancs, que le vaisseau oil l'enfant sera porté :
Sa laille en marchant se balance

Comme la nacelle, qui da.ose
'
UJrsque la voUe s"arrond1t
Sous son mAt que berce l'aurore
Balance son nanc vide encore '

11 y avait six semaines que les Burgraves av_ai~1•t été jou_és
la Comédie-Fran~ise et fort mal accueilbs du pubhc,
Jorsque, au printemps de 1843, fut _représentée
1 Odéon
une autre piéce a laquelle le meme public fit _un accueil enthousiaste. Elle était intitulée: • Lucreu, tragéd1e en c1?q actes »,
et I'auteur s'appelait Fran~ois Ponsard, - nom mconnu la
veille et célébre dés le lendemain, mais pour_ peu de te~ps.
Une belle édition de ses reuvres en tro,s volumes rn-8°
est précédée d'une notice biographique réd1gée _par Dame!
Stern c'est-a-dire Mm• d' Agoult, la grande amie de_ L1s_zt,
- 1a'grande amic dont il aspirait ase débarr,sser et qui le tu~t
si longtemps a la chatne. La premiére lecture de Lucrece ava1t
cu lieu chez elle quelques mois avant la repr~sentation, alors
que Ponsard, arrivant de sa provmce,. vena1t_ de ~ébarq_uer
a Paris. II était né a Vienne, en Dauph1né, et ¡usqu alors 1I_ Y
avait vécu, laisant ses études de droit, puis s'essayant a écrire
des vers sous l'aiguillon de ce que Mm• _d'~goult appe\le s_a
, vocation ,. Au témoignage de tous ceux qm I ont co~nu:.c éta~t
un tres brave homme, un trés honnele hom':e, quo1qu 1I Y a,t
cu dans sa vie une période troublée, une période de hmt ans, de
1855a 1863, sur laquelle Mm• d'Agoult se Mte de pa~ser l'éponge
et de tirer le rideau, une période a laquelle ses b10 ;raphes ne
font qu'une timide et discréte allusion. 11 paratt qu'a un moment

a

Sous la vague qui rebondit.

lci la beauté étant présentée commeune harmonie des parties
comme ~n accord .des traits, les yeux ne sont montrés qu'ave~
les sourc1ls, la nanne, les lévres et la couleur des joues qu'avec
!'ovale du visage, la chevelure qu'avec le cou auquel elle sert de
collier et la hanche il laquelle elle sert de vetement. Ici touto
la description est faite en vue d'admirer dana la femme le ehefd'reuvre du plu• grand des artistes et d'honorer en elle
Celle par qui l'hrimme est con~u.

(d suivre.j

ª.

(1) Voir la Jec;.on précédenle dans Ir n• 16, du 30 juillel 1922, d1: la

del Cour,.

Revue

�46

dÓlm6 l'excellent Pouard 1e dérangea, entre qllUUltl el
clnauante·11JU1,1'Age critique; il diap.rut; on entendit dire ~
voyageait en l&amp;aü, q.'iWllait d e - u ~ , que aaia-je ? llar
il n•~ pu bomme 6 mourir en pécheur endutti et 1mp6i
nitent : il reviat en irr.-, ae llllria • 1861, fut bon ~
bon ~re, membre de I'Académie fra~aiae, et mourut en 188f,¡~
regretté de - amia et oublié du public.
11 avait faii ; - d'autna J)MCN ,¡ue .l,pr:,w,e : AJ• ~
M""1nu, Cliarlolú Cordag, Horau ,, Ltplü,, Ulg-, rn.,,,,.,
,l fargenl, la Bolll'U, le Lion amoareaz, Galilú. Maia o'•
· Luerit:c qui ftt un inlltant la gloin, de son nom, c'eat celle de piécea qui p-io111111 l'opinion et fut un événement, e'eat ,-_
elle qu'il eignifte quelque chllil8 dau l'hiatoire de notre litUrature ; e'eatelle qui lui valut en 1845 certain prix de l'Aca~
fondé düt UUIÑI aupvannt • JIOW' oppo¡iar une dfcae In
envabiue-nta du remaa•ie- ¡ c'ut d'.tle enlln que Lamlll'ÚM
avait dit, apria l'avoir entendu Jire cbez
d' Agoult : • ~
Glffl'e mar.-e MM; e'eat 1Ule jeuna . . . . . _ ,tUi ....
_.._Ullllpát111111-.1
&amp;a efft&amp;, • pv l'aapnl de - euv.re II eat ,... 4J1le PGnz1'11'
tepdleate w preai• r6b IH111. collln ole 19Tnti
l.atrie, com- dua tout &amp;héaue, il rep•I: ah u . . .
auai oppeaé que po ·11, • &lt;aelai de la p::fntio- p1h 11 mlt.
Pmmia 6 DOIII de DOIII 1111 ]llailMIN, p4ll'Dlil l de ~
tp1'11 eat Yraimeat trop ....,_ble, trop - - , tnip ,age,:z_'a
... g 1 e. Bt le fait ea •'.M •t 1111" i l'UIN!I, raie
n •
411trance, puoi0l!at6mert ou twieuleineat aeu6. ll ~ Ja ~
lit4 - - - • • deeelee,commeoa diNib.'41~
. _ .. _..permettrala.lectareaafille,GII,--~
• fNIIIBt. da&amp; .. ille peraettn Ja JectuN ... ma. n i.
ilia unv,I un joar d'..,. une petite dialon 'Pi
ttre 11a peu lihenine. De_,-~•¡ 1 • 1IDe pap ia .
daa • biCJll'llpme, i1 y a clana - _ , . page IN\ i1 .w
• - de- ain de mnvaia aujet ; •la a'.iaütule a C..

M••

--aont

z-,,, -

u fthTM -.umous

.

11BVU11 DU COUIUI BT CONPfiRBNCB8

il ,. - 4it :

Jo m'oa

VIÚ . . . . . . . . .

OUtuura---

lffalro

8-ooClllp que ..., -1 ¡
P11 ao tia&amp; que Je dlfriro.
Jloa daln eo&amp; de d«alro

•

Lo_, - .. Laoy.

\7,oilllaaeuJepaceH&amp;brewe;.U.11•- ... w.
et ne aurait alfaiblir te renom de aaiDe moralité qui

o

,_...._e.Ses.,__

.._,._tlePaMnl.lleatJe.ba
- ' L Heet.,..
••
.
.. d'aoellmtaconpleiu•._.-•orua•
...
,a,ii:

u,, llomme d'IIODD-

¡¡.. ;Ü ... •..;..,.... . . . . dW IOD emar,

··--. -"'-

qai, r-ip__.

..

-

oet.te . . . . 118 tt\t .tac,llée de
la flD de • piéce :

"ll~,.-......, i

............. ·.:.:.:.~:.,¡ ~: :-i.:,.&lt;.-1....
O,,'oa eotneo...,.......

eehi qui • ,djt, :
.

,gaiud Ja lialt •

,-.Jde, 11 a•eo&amp; pla1 41 Uml&amp;t.

ezhortatiou au bien dea letea de
nl, ~ • • le Mrol,
'-c,nJe pra&amp;ilpa. l_)ana
mariée 6 UD rival pllll
:ti, Ja deuleur de v,,. 11 bi__.
ut,.Mn perdraie,Pt la W.
. . . 411' tui. D'.autrea i : : :
1 11.,.- dit. Pouud, 14!
• iti~
et au V• act.e aoua voy~~::::
•
ll la lace de Laun H ICBW Wll _
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•arraap pour _umer
.-fuemeat iris beureu avec ~.. vet flUl cerk aard, oill aa coutaate aacme
_.., pratique de Po
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.sap et .~onnableD ~ : : : Mlnnl,, noua ~

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aa ~ du IIOI _ . A,- n o n ~ a'c•ue qu il
..u:• NVb - 8 N , et • • '··'-"· IÍeB •
~ de pied 811 cape. qa'il no........
•
Ton6eo' ,Levolla . ..,.- T oO casque , _ 11 est lci •
- - ,..._, 1

'
adielU de 11- Pratlbomme. - muí
luie T _ Le voill 1 - Toa
_ . • pNle : • Ten panp_
lea pieda t ,
t-Lewiá.- Ne te_mou~~ d- de llon - •
&amp;rdement, f01l'
...,::_
u ne faut poma&amp;
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n te _ . . qu'il • reaR. n ~,...l'Nllltlkt
. _ , . ¡¡ a mérité de plaire, ~
é daaa ~ ~
tnire des , . _ ,om ~tilpla,
et pa.- qui!~ le '6taitplua-'- _,....
'il ~ · f . . . ep¡&gt;096. !Dl'Ñllo villnBt; . . . . Nvoet lffl-i ~ ~i 6tait le pot. d._ F et de ••.,.,.. - - - •
enir;,it • · l

1lD,..

-=....
•

f:

�48

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

nouvelle, de la monarchie de Jui!let, de la bourgeoisie. II n'était
plus imagination et sensibilité, il n'était que bon sens, écrivain
aussi honnéte et pondéré que ses prédécesseurs immédiats
avaient été intempérants et volontiers scandaleux. II personnifiait le nouveau régime, le triomphe du bourgeois respectueux
de l'autorité et en meme temps, - notons ce trait caractéristique de notre bourgeoisie a l'époque de Louis-Philippe, voltairien, prenant plaisir a réclamer ou a proclamer la suprématie du pouvoir civil sur l'Église, écrivant tour a tour Agnes
de Méranie et Gali/ée pour dénoncer les abus ou les crimes
de la religion. Le réve de sa vie a été d'etre nommé député et
d'apporter a la tribune les enseignements qu'il était réduit
a nous donner dans ses tragédies. II n'y aurait qu'a grossir un
peu les traits pour apercevoir en lui la tournure d'esprit et, si
j'ose ,iire, les príncipes méme que Flaubert a prétés a son
M. Homais. Mais c'est ce qu'il ne faut pas !aire. II ne faut point
pousser le trait jusqu'a la charge, jusqu'a la caricature; il
ne faut pas oublier que Ponsard est loin d'étre un imbécile.
11 y a dans son théAtre, sinon du talent, au moins de réelles
qualités d'esprit. Tout s'y encha!ne avec logique et clarté ;
1'action est simple et souvert assez forte ; il a le sens des situations dramatiques. Dans Agnes de Méranie, par exemple, lo
premier acte est une trés vigoureuse exposition qui pose bien
le prob!eme a résoudre: nous voyons Agnes unie au roi PhilippeAuguste qui a pour l'épouser répudié sa premiere femme, nous
assistons en quelque sorte a leur bonheur, a leurs reves de gloire
et d'amour, quand soudain appara!t un moine, un légat du pape,
qui vient sommer le roi de chcsser Agnes et de reprendre l'épouse
injustement répudiée, sous peine de voir son royaume en interdit.

La scene a de la grandeur, et surtout elle constitue bien une
situation dramatique, elle pose clairement et fortement un pro!Jleme dont nous attendons la solution.
De meme, dans Lucrece, l'action est simple, claire et bien

conduite. A l'acte !, la scene est dans la maison de Collatin ;
Lucrece est la, maniant la quenouille et le fuseau au milieu
de ses servantes .. Survient Collatin en compagnie de Brutus,
Sextus Tarquin et quelques autres patriciens romains ; ils
ont quitté le camp pour surprendre leurs femmes a l'improviste et savoir ce qu'elles íaisaient, en leur absence. L'épreuve

n'a eté favorable a aucune d'elles, sauf a Lucrece, et en la voyant

si sage, si modeste, Sextus, 111s du roi Tarquin 1 s'éprend d 1 elle.

D'acte en acte, nous voyons croltre parallelement l'amour de
Sextus pour Lucrece et la haine de Brutus pour les Tarquins

•

49

LE THÉATRE ROMANTIQUE

lis sont résolus a tout !'un et l'autre, !'un pour ~mver jusqu'a
Lucréce, l'autre pour pfTranchir Rome. Et c'est l'amour cri•

mine! de Sextus pour Lucrece qui va fournir a Brutus l'occ,sion
tant attendue de renverser les tyrans; c'est la mort de Lucrece,
de Lucrece outragée par Sextus et qui se tue a pres avoir nommé
le coupable, c'est sa mort qui va donner le signa! de la révolution. Je ne crois pas que tout cela rous touche et nous intéresse beaucoup, et je dirai pourquoi. Encore faut-il reconnaltre que la piece est solidement charpentée, que la péripétie
en est sobre, qu'il n'y a la aucune de ces extravagances, de
ces tables ultra-romanesques, dont le drame romantique s'était
si rarement dégagé, et quand meme il y aurait exces de simplicité, de clarté, de bon sens chez Ponsard, il resterait toujours
que ces exces de bon sens ou ces or6ies de sagesse etaient
nécessaires /J la date ou il a écrit ; il resterait qu'il a rendu service
a notre art dramatique en faisant ressortir par le contraste les
folies du drame romantique.
Et cependant ses reuvres n'ont pas survécu ; et cependant,
s'il a porté un coup redoutable au drame romantique, s'il a
incontestablement háté sa mort, on ne peut clire qu'il lui ait
substitué un théAtre nouveau, qu'il ait fondé quelque chose.
Son tort n'est pas d'avoir eu trop de bon sens. Son tort, son
erreur a éte de vouloir ramener notre théAtre a une forme surannee. Son erreur est d'avoir voulu ressusciter la tragedie.
11 ne l'a pas ressuscitée et il était impossible de la ressusciter.

Est-ce a dire qu'elle soit morte ? est-ce a dire que les
pieces de Corneille et de Racine aient perdil pour nous leur
beauté ? Non, elles sont impérissables, éternellement jeunes,
et c'est ce dont la France entiere put se rendre compte a la
méme date a peu pres ou paraissait la Lucrece de Ponsard,
lorsque Rache! se revela et fit reparaltre sur la scene, vivantes,
fremissantes d'éternelle passion, Chimene, Pauline, Hermione,
Roxane, Phedre, et toutes les filies de Corneille et de Racine.
Je ne saurais traiter le sujet que j'etudie sans donner un souvenir
a Rache!, - et de toute maniere n'est-il pas juste de lui en
donner un ? 11 y a quelque chose de si particulier et, au fond,
de si mélancolique, dans la destinée d'une Rache! ou d'une
Malibran, de ces gloires de la scene qui s'evanouissent si vite et
si completement, et qui, apres avoir enchanté, transporté des

•

�U

IO

R8VUB -

COUU 11T CONFÉIISNCIIII
UCBSL,

miPien d'Amel, ae laillem ria apNI ellea, rien, comme fa •
11.-t. qa'ml nom ~ nr UM pierre I U avait chutt lli
llalihnD, il eat mort t.rop t6t pour jfter ea gerbe de lleun 1li!li
la loabe de Recbel ; il eat. mort deus ua avant elle ; múl á'I
l9i avait aurv6ca, il eat probable q11'il e6t voulu tui radie
. , - llommage qa'l la pude cutalrice, ear il avd 6W
de • plua , . . , . . . . achnin.telln, U 1'6tait mtme mlM •
pea d'.-r • toD achnin.tioa. . - qui 1111 deviae II ka'ftl\
. . _ pare de MI euvN9, 11 J a lolri,out ua petit Neiit, UfJ.
_,_. cAa Radtel, qui aemble aipifleatif, PeuWlrt •
plalt-il qa'il moiti6, paree qa'il nou iat.roduit ches l'■obi!lt,
paree qu'il - - la molltre bon de la eeene, ohez elle,
le lainr e1ler oa le lh!bnill~ de ea vie_intime, imprcmala
_ , . , avec lea débria reUouv• dalla le ballet, et
u lá pha quoi avec une cuiller et uae fourcbette 11
11 d6faut clee eouverta qui aont llg-aNI. EUcM'dela\.4ldit •
le petit récit fait appanltre .. mire, 1ID8 mere qui • le ~
de aou nppeler u pea trop 11- Cudiul, 0n ailMl'llit •
u pu ffir Rache! aa NiD de aa famil)e. Elle était •• ea
m 181H,d'-pauvre famille ianélite,lafamille PQk, li
que lepremierm6t.ier delaBUette Mdecbuler dalll lea nlllf~
jouut de la guitare ; elle enait. de ville ea ville affll•
Arririe II Paria, 011 la ftt eatrer 11 1'6cole de muaiqae nHr ••
que diripait Cb6roa, et 1Jimlt6t eelui-oi, la voyut apliwde pour le cbant, la _ . . ■o l!Om6diell S■int,,Aldain,
tui dona MI premiérea le&lt;}Om de déclam■tion, Aprie 11B.
aéjour au Comervatoire, puia au tb6Atre du G ~
eatn en 1838 11 la Comédie-Fr■~, etc'eat ll qu'elle ae ~
Ymtablement, dalla notre vieux ñpertoire tngique. 11
rwuJter du Umoipage ile aes -temporaiu qu'elle •
IIIOÚII de teadrell8 que d'6-gie faroucbe, de grudev, lltl
BGlli.e ; elle joiput II la beaut.6 de la diction aelle del ....,
tadea aealpturlles, Lee denliffle pagea du ricit de 11..la In&amp; 11B peu eat.nvoir, avec la f1amme du pule du, • Y...-

-~-

.

N - lllolll

Bbbiell t

1-, oet

1

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6'6, M•i•

sr..t; 8'

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da poln1 ,ar

la lalllo.

......,et--....W-.llol,fe..,_.,C'io{Jeplao-lleaa
&lt;fe ""' 1 le jauu... Voal_,. qae J'alBo "'-lllr te

-U.-1&amp; ,,._ 1 ■ 11rnbh

-·

le_,. l.. VOIII DI - - rlen me....,_ de phu agrtable.
N lml 8' ~i!,u - t d'aa laltut.. elle revleDt - t dw MI
YOIUme do
; oon alr et oa cNmerelle ont je ne oal1 quol de
~
- - . Bl1e ••-lt pril clo IIOi, et la cb1¡¡:¡III• La

••..U.-X; .. -•-qsl•-•l'aulel

t ' - p l t en aourtant.

•

_ , , , la llore GIMO rm ...,,.., 1m,uff.,. el •'incltnanl • - ·

ra1me oet bomme-lt l Ouend Je meta le aes dua ce llvn,' ,-,
.-.i-,-.--ir.lil-,w.

ª""~j'-t/

Qull rOle &amp;udila•ftUI mslntMM

(!apponl

o. i. wux fouu P/WdN, Oa me &lt;lit gua je oui._~ leuae, que je

«

"~'S.

t'lliATBB llOILUITIQUll

etmel,IIOWIC _ _ . . . , 11.. Pl#N, lellffllpoo6-latabll
delnr. Teut le mo-o"en n. Rullel 4'1m ..... o1pe ..
.-,1 .-1, 8' - l l w la tectaro. DobGN, otte IIIOIIO&amp;oal._
comme
une _
Ut.aaie.
Peu 6_
peu_
elle •'anime.
Nou1 61ban·
•• _ ,
__
....,_.
l!:lleurlneslla•ta

,-.n•

-

.Blle-.-.--&lt;INill•latollle·leirOllt pOl61aota
oppaytemroon~e, elle 1"ai&gt;ondo11DOm&amp;-t, .,_d1Dl
qu•• ml•volx. Tout l coap . . JfJ01' 6tlncellem, - le
llaclne -fle - YI- · elle p6tlt; . . -,11. J■11 INau. de at me,...ceM ; ~ ' au t.h66&amp;re, elle a·a pródutt 1111'

fe,.._

•·enot.

l Rachel, aotre tnpdie eut u replD de jeuúue
elle en aura, du reate, elaaque foia qu'il 1111 rencon~
elle de dignea interpritee, et oee repr'8entatioua ai bril•
~ fureat pu 88D8 naire beaucoup au thütre romantique.
u danpreux voilinage poor Anlollfl ou Hmuml que
oil taat de nilon se m8le il tut de po,!eie, que dea
cl'ane atrueture ai eimple, d'uae v6rit6 ai large et ai prohumaiue. Et plua d'un auteureommit la méme faute
; plua d'llD voulut 1'91',emmMCer Racine et Corneille,
puilul6rent. Latour Saint-Yban donna 11De V ir11inie

Girardin une Judith, puia 11De CllopMN, auxqueHea i;
Rache! prttait un aemblant de vie. Que dis-je? Muaeet
faillit cUer a la commuae i ~ , il réva d'écrire
• poor Racbel, il ~ucba lea premiérea ac6nea d'uae
.. Mail il avait trop d'eaprit, iI 6tait trop clairvoyant
praiater longtempa dana aon erreur, poor eroire lui auui
Ci4 ou IUnnice peuYeat ae reeommencer de uos joun et il
Tite a son projet.
'
'rieill• tragédies du xvue aieele aout dea chefa.d'muvre

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

52

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

immortels que nous admirons, que nous aimons. Mais nous

]es aimons et les admirons, parce qu'en elles !'esprit du xvn• siécle
a trouvé son plus parlait moyen d'expression, parce qu'elles
sont en accord en merveilleux accord avec !'Ame meme du
siécle qui les a produites. Elles sont la forme d'art q_ui convenait
a une société aristocratique, a une époque de b,enséance et
de noblesse. C'est un lien commun de critique que de les comparer au chAteau ou ou pare de Versailles, et avant Ta(ne, Hugo
avait déja magnifiquement développé cette compara,son dans
une prélace des Odes el hallades. La comparaison sera toujours
juste, et le plaisir que nous goOtons a retire_ nos. deux grands
tragiques est sensiblement le meme que celm qm nou~ atten~
dans la Grande galerie ou sous les ombrages de Versa,lles. le,
comme la, meme majesté, meme air de grandeur, meme solennité
qui est bien d'un autre a.ge; ici comme 13. une France trés anciennc
et trés belle qui s'évoque pour nous. Nous aimons en notre
tragédie l'image d'une société qui fut glorieuse et qui ~'est
plus, et cette évocation a son charme, quo1que parlo1speut-etre,
malgré le sentiment de piété qui nous raméne vers le passé,
nous puissions bien trouver un peu trop d'appret ou de froideur dans l'ordonnance générale de ce pare et de ce chAteau,
dans le cadre et le style de ces vieilles tn gédies. 11 ne faut pas
moins que le génie de Corneille et de Racine pour nous !aire
accepter certaines parties ou certains éléments de leur théAtre,
pour que dans l'ceuvre du vieux temps 1 dans une ceuvre faite
a l'image d'une société disparue, nous sentions encare frémir
et circuler la vie.

Hélas! on ne sait que trop que, ce génie, il ne faut pas le chercher chez Ponsard ; on ne sait que trop que son bon sens n'est
pas du génie, et dés lors, que pouvait etre une tragédie écriteen
1843, si ce n'est un anachronisme que rien ne dissimulc ou
n'atténue? Que pouvait-elle etre, si ce n'est une reuvre ha.tarde,
disons mieux, une c:euvre morte oU s'accuse entre la société

oontemporaine et la forme meme de l'reuvre le plus extraordinaire désaccord ?
Examinons un peu cela, et d 'abord voyons a que Is procédés
Ponsard a recours pour batir sa piéce. II n'ose pas,

a vrai

dire,

restaurer l'unité de temps et l'unité de lieu dont depuis longtemps
déja on avait délivré le théatre, et sur ce point le parti adverse,
le romantisme, garde le terrain conquis. Dans Lucrece, l'action
dure plusieurs jours, et elle est tantOt chez Collatin, tantélt chez
Brutus, tantOt au palais de Tarquín. En revanche, nous retrouvons ici l'emploi du récit, des longs récits de Théramene qui

nous semblaient longs meme chez Racine, et il y en a deux au
premier acte, dont l'un a plus de cinquante vers. Et, d'autre
part, nous y retrouvons le songe, autre procédé plus 1;1sé enco~e,
a'il est possible, et qui pouvait, de me~e que ~elm du r~c,~,
avoir sa raison d'etre en un temps d'extreme pohtesse et d étiquette formaliste 011 l'auteur se sentait obligé de ménager les
yeux du spectate~r, de par(e~ a son esprit plus _qu'a ses ye1;1x,
mais procédé vra1ment fastid,eux pour nous qu,. sommes moms
timides et qui préférons des tableaux a des réc1ts, surtout au
récit d,'un songe. 11 est interminable, le songe de Lucréce ;
¡¡ a dü couter bien de la peine a l'auteur ; c'est toute une allégorie, toute une vision des malheurs qui menacent Lucrece
et des révolutions qui vont éclater a Rome. Elle s'est vue étendue
sur l'autel du sacrificateur, puis un serpent est venu l'enlac~r,
pl'is elle a sentí un glaive s'enfoncer dans son creur ; ~nf1n,

de chaque goutte de son sang elle a vu n· ltre des _bata1llons
de soldats qui brandissaient leurs lances. Et ce qu'1l y a de
pis Ja-dedans c'est la précision des détails, des paroles entendues
en songe et qu'elle répéte ; nous voyons trop qu'il ne s'agit
pas d'un vrai songe. Lorsque Pierre Loti r&gt;conte, dans le Livre
de la piélé el de la mor!, un reve dont le souvenir l'obsede, ~vee
que] art il sait lui garder l'imprécision, le vague mystérieux
des vrais songes I Le songe de Lucrtlce n'en est pas un ; e~
n'est qu'un artífice de thMtre, et un des plus surannés qm
soient.

Le meme anachronisme s'atteste, d'ailleurs, dans le style de
tout l'ouvrage, style_ tanUlt i_mité de Racine, ~t.tantOt_ de Corneille, style de pastiche tou¡ours. Au d1x~hmtieme s,_écle, un
homme d'esprit entendant lire une tragédie 011 passaient fréquemment d~s vers ainsi laits d'imitation, faisait le g_este de
porter la main a son cbapeau, e,t comme on lm d~manda,t pourquoi, répondait : 1 Je saine d anc1ennes conna1ssances .. , A ce

compte il faudrait écouter Lucrece chapeau has. Parfo1s, sans
doute, Íe pastiche n'est pas mauvais ; des vers se rencontrenl
d'une vigueur cornélienne :
La ride au front sied mieux qu'au front la flétrissure ...

Qi~ 'cies· SOid'tltS ';~m~iñ~,· de ·¿¡s· ;~üi~ñis" ~Oidtlt's .. ..
Qui lout autour de Rome ont conquis des ttals,
Les Tarquins 1 O pudeur I de ces hommes de guerre
Ont fait des bah¡yeurs et des tailleurs de pierre ...

Mais a chaque instant le caraetére archa!que de ce style se
trahit. Ici, un emprunt a Bajazel (III• acte) ; la, un emprunt a

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
54
l'Enéide (imprécations de Didon) ; portout des périphraseo,
un langage timaré qui n'ose appeler aucune chose par son
nom, un Jangage cérémonieux qui détonne si étrang,ement
;\ nos oreilles 1

une de se, e1claues.
Uve-loi, Laodice, et va puiser dans l'W'ne
L'huile qui doit brOJer dans la lampe nocturne.
Les heures du repos viendr~nt un pe~ plus tard,
La nuit n'a pas encor toum1 son prem1er quart,
Et je veux achever de filer cet.le laine, .
.
Avant d'éteindre enfin la lampe deme fo1s pleme.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

55

Je devanee d"un four 1'heure des attentats
Qui marquent une époque et ehangent les Etats.

Qui done es-tu 1
Jo suis la SibyUe de Cumes.

LUCRBCR, d

LA NOURRICE

Luc.ri.'ce, ecoutez-moi ; car vous n'oubliez pas
Que je vous ai longtemps portée entre mes bras, etc.

Tel est le début de la piéce, et le meme ron-ron se prolonge
jusqu'il la fin.

..
l\lais encare, procédés mécaniques, abus des rédts et del
songes, pon •if du style, tout cela est sccondaire. Ce qui est
grave, ce qui est effroyable en vérité, c'est d'avoir affaire 8. un
auteur dramatique du x1x• siécle, qui va chercber ses sujeta
de piéces dans l'antiquité grecque ou latine, qui nous convoque
au théAtre pour nous ressasser les vieilles histoires que noua
lisions a treize ou quatorze ans dans Tite-Live, et qui des ce
temps-la ne nous amusaient guere. Ah I Ponsard connatt bien
son Titc-Live ; il est tres au courant de ce qui se passait a Rome
cinq cents ans avant J ésus-Christ. Et nous les voyons reparattre,
les vieux grands bommes, les traditionnelles hérúlnes, dont le
seul nom évoque pour nous des souvenirs de collége et de distributions des prix. Voici Brutus et l'histoire de son ambassade
a Delphes, voici les Tarquins, voici Lucré:ce, la vertueuse, l'infortunée Lucréce I Ne dirait-on pas que depuis cinq cents ans avant
Jésus-Christ jusqu'en l'annéc 1843 de notre ére aueune autre
femme n'ait été aussi vertueuse que Lucréce, laquelle n'a peutetre jamais existé ? Le plus plaisant dans la piéce de Ponsard,
c'esl au III• acte l'apparition d'une femme mystériense, vetue
.de noir, voilée ; elle porte lrois livres sous le bras et une lampe
a la main ; elle parle :
Je viens de loin. Un Dieu me force a voyager.
J"apparais une !ois, messagé.re céleste,
A ceux qui sont livrés a quelque esprit tuneste;

Elle aussi ! la Sibylle de Cumes ! encare une bien ancienne
connaissance.
.
De pareilles ceuvres nous font apprécicr le service que Meilbac
et Halévy ont rendu aux lettres fran~aises en écrivant la
Bel/e H élene en débarrassant la scéne de tous ces revenants,
lle toutes c¡s !armes. 11 était vraimcnt temps d'emporter les
&amp;adavres et de renvoyer la Sibylle a Cumes. Mais avant que
parut la Bel/e Htlé11e Ponsard avait récidivé ; il avait fait
jouer Ji ornee el Lydie, Úavail !ait jo_uer u~ Ulys~e- Et je sais qu'il
a emprunté le sujet d'autres tragédies a I h1sto1redu Mayen Age
ou des temps modernes ; il s'est risqué d'abord jusqu'a PbilippeAu6uste, puis il s'est enhardi, et il a écrit Cha~lolte Corday,
le Lion ~moureua:, il a fait des géants de la Révolution des héros
de tragédie. Ne sent-on pas que, sous, une_ défroque ou . sous
une autre, sous la toge romaine ou sous I bab1t a la J:tobespierre,
de la part d'un auteur dramatique le conlresens éta1t le meme,
et que si ce théAtre constituait une réact!on contre le _dr~me
de Hugo ou de Dumas pere, cette réacbon ne pouva1t etre
féconde et devenir le point de départ d'un art nouveau ? 11
constituait une réaction contre le drame romantique puisqu'il
était un retour a des formes vieillies, d'un autre Age, dont
favait été le mérite de Dumas et de Hugo que de débarrasser
le thMtre. Mais loin d'ouvrir a l'art dramabque une carnére
nouvelle, il l'encourageait A retomber dans la pire erreur que
le romantisme eilt commise, puisqu'il l'invitait a chercher dans
l'histoire ses sujets et sa substance. Oui, la grande erreur du
romantisme avait été de s'emprisonner trop souvcnt dan•
l'histoire, dans le roman ou le drame o: bistorique »; et c'est en
efTet le trait commun a tous les drames de Dumas, Hugo ou
Vigny, c'est la faute que Musset seul avait évitée en ayant soin
de situer ses piéces, qui sont des reves de poete, ~ans_ un cadre
de reve et de fantaisie. Faire de la littérature historique, cela
pouvait etre permis, cela pouvait Hre légitime et bon au
xv11e siecle et méme aux premiers jours du x1x 8 siécle, au temp1
oll l'histoire n'existait pas encore ; les grands romanciers ou
les grands poétes qui s'inspiraient alors de l'his~oire, celui surtout qui écrivait les Marlyrs, ont conhil¡ué a éve1ller la vocat10n

�56

RE\'t.:E DES COURS ET CONFÉRENCES

de nos hist.oriens, et il faut leur en savoir gré. Mais depuis
Chateaubrianrl , ces historiens avaient lait leur reuvre, ils nous
avaient appris que l'histoire est une science, que le vrai est
sacré, que d'.ailleurs il est vain de vouloir ressusciter les morts
sur un tbéAtre, et que c'est dans les documents ou les reuvres
d'art du passé, et la seulement, que nous devons chercher les
hommes du passé.
C'est ce que les auteurs de drames romantiques avaient trop
oublié dans leurs Henri 111, leurs Marichal d'AncNJ ou leurs
Ruy Bias ; du moins avaient-ils cette excuse que sur des tableaux inexacts ils répandaient tous les prestiges de leur pinceau
tout l'éclat de leur palette, et parfois tous les encbantemen~
de la poésie. Avec Ponsard, l'erreur éclate, le prestige se dissipe;
et peut-etre, aprt\s tout, est-ce de quoi il convient de luí étre
reconnaissant, quoiqu'il soubaitAt évidemment une autre
louange. 11 a réintégré le bon sens et la raison dans leurs droits
c'est quelque chose ; il a mis l'auteur dramatique en 6ard~
contre_ les extr~vagances de la lable ou de la péripétie, c'est
tres bien : ma1s remercions-le plus encore d'avoir fait comprendre a des esprits clairvoyants qu'il fallait chercher en dehors
du passé, en dehors de l'histoire, la matiére d'un art dramatique
nouveau. Dumas fils et Augier allaient bient6t profiter de lale~on.
(d •uivre.)

La crise religieuse
depuis la mort de Grégoire VII jusqu'a
ravenement d'Urbain II (1085-1088)
Coun de 11. AUGUSTIII FLICBE,
Profeueur 4 l'Univtrailt de

I. -

Monlpellitr.

L'Égliae á la mort de Grégolre VII.

Le 25 mai 1085, Grégoire VII s'éteignait a Salerne, sur la terre
normande, entouré de quelques serviteurs fidt\les qui l'avaient
accompagné dans sa retraite.
Quelques instants avant qu'il expirAt, les cardinaux, réunis
autour de son lit de mort, le remerciérent des éminents services
qu'il avait rendus a l'Église, puis ils le priérent de désigner
l'homme qui, dans les circonstances critiques que traversait la
chrétienté, lui paraissait le plus capable de présider aux destinées
de l'Église. Aprés s'etre un instant recueilli, le pontile moribond
répondit par ces mots qu'a fidt\lement rapportés son second
successeur, Urbain II : • Élisez celui de ces trois personnages
que vous pourrez avoir, l'éveque de Lucques, l'éveque d'Ostie
ou l'archeveque de Lyon. •
Or, aprt\s la mort de Grégoire VII, la papauté ne lut dévolue
ni a Anselme de Lucques, ni a Eudes d'Ostie, ni a Rugues de Lyon.
La vacance du siége pontifical dura un an et se termina le 24 mai
1086, par l'ollection de l'abbé du Mont-Cassin, Didier, sous le nom
de Víctor III.
Nul n'était moins qualifié que lui pour continuer l'reuvre
rélormatrice de Grégoire VII, et rarement, au cours de l'histoire,
on a relevé un contraste plus accusé entre deux pontiflcats
successifs. Grégoire VII est avant tout une grande Ame, toute
surnaturelle, illuminée par l'amour divin, rayonnante de foi et

�IUIYUII 11118 COVIIII 11T COIIFDBJICIIB

~~~~¡_aublime d'bUIDilÍt6; l ceux qui cherchent l ¡,t&amp;:M.a
- r- intlmee recoim de - esprit et de aon ca,ar J-te
~ eGIDIDe UD grand tMolopm, UD grand a¡,Mre ou ~
lllieu dire, UD grqd AÍllt dont toutea lee pellÑel et
lii!f
~----..~-~....-,la~del'~
Didier-du JlollfAlalin n'c m UD tbNlo(lien, ni UD apO&amp;N, • •
aint, mm ,m letW, UD utilt.e qui 1'entend men'9illeunmri ª
balir•,__•delmomlUrm,A7Huú,tl
al.llÍO"
lalquea, 1ivrea et manU1Critl; eaus donte, il l&lt;&gt;Uhaite ~
le triompbe de■ id• rl!fonnataiee■ A la dM- de■quellli •
pl'édneeur a UB4I toutes •• forcee, maia il aouhaite plua .....,
ment encore le rl!labli11 wlf M la pm- ite~" q u · ~
df - yeux le spectre de■ envabiueun pillards et lui
de dalll sa chére abhaye du MontrCulin la t.nmqallk
e"!f:enee d'UD ricbe amateur d'art. Cet homme de baute cal--,
JDIUI au temp&amp;ament moa et l la volontétzop BOUVeDt vedlJepw,_
~
caractére. N'a-tril pu pollMII aon amour de lá
pux JIIIIC(U l remer - .maltre T Au moment. de Piques lOR;
alon que Heuri IV uai.-ñ Rome, D a o8' prometb'e au nitdelt
Gamanie, l cet apo■tet eudun:i, acommanill et dépo■' par J.l'IIP', qu'l le f«ait COUl'ODDer empereur par Grtgoire "11".lillmlme 11am ta baailique de Saint.-Pieml.
Voill l'homme • qui lea cardinaux, allant • r-'N 48:
dar uprim6 par le pontife dMant, ont con U le IOÍll de. couliul'olavre rMarmatrice de Gr#lgoire Vil et de pounuivra re.xt.l!nllaatien c1u acbilme impmal. Ce n'eet pu tout : Didier n'a M 4l!ll
~ srtce la 16 preuion du pouvoir temponl reprf t6 • ..
cm:omt■nce par lee Normandadea Deux-Sicilel, auxquela ~
~ il n'avait ceu6 de t6moiper une amW6 1111
lnUn.ée et qui ont prollté d'une útuation acl'ption:eell" , - :
Mire la main aur la papaut6.
On'.uaient penNr de cette 61ection lea pan Grigori«. .-,
commeleur mlltre, avaient vod leur vie au l«Viee de laÑIOIIIMI
0n le 4evine aiHment.. D ,tatt. fatal que l'Qeetion de '\lict.or in
~ t . l a dmli~ danal't.glue, et c'eat ll ce qui coutAuela
Cl'lle teligl- qu maugure la mort de Gr"5ohe VII, q u e ~
le
man llJ!IS, l'aTIDement d'Urbain 11, fflii diaciple de M=
IOll'6 VII, eme vraiment dramatique et au coun de ~
l'mnre gÑgOrienne eOt pu aomb- aut■nt. par J"'mert.ie _ , , . .
"Victor 111 que par lea multiple■ agrNliona dont elle fut
1a put dé - advenairel. Du cOt.6 de ceux-ci, on --.lí
• - , autour de Guibert. de Ravmne 'dont ru■ nm'ill,
Brixlll avm fait. l'autipa¡,e Cllment 111 et, comme au •

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~ • F - eaaie 4M ,Mn-114Hr W foil da plua a\'4C UDI•
jli..MNtation appanate qae G,..,.e VII n'a qa'un IChlvNt.i,pe
ti l8llicite lea tiaidee, lea hmtula, lol fail,le1, i'aocepter 11
pape -,mal aut,eur duque! lea eanemil de la rl!lonM -ri.-l
• gn ■per en ua faileeau cr::,perc&amp; A ua tel -ut. l'igliae
tdl J 9i6 • peut oppw que 4liviajon et 4suroí : par la wiK

•"8'.«m • Lya, lee GMgcaieu ~ t a putrtzt
.-tn l'attmtet c&lt;41wai1 1 l'.,ard d• prindpea aUIIÍ lliml qu
,._ penonn•; les mod. . . Eude1 d'o.üe (11 ..,_
Udlain Ill,IODt b !nttan•s; Vict.ar lllllli-mhle,-taut. qa'ila.W
tourmenW par le aanapale ;
peadant dix moia iln'oaeaefaireCODBa-,M dsobeDL- l - ~ piatieeteun, a'eafwyant au Montreuaia ofl
8 d96 de 1'ealermer pou IOlljNn. Et aillli I'..... nmUM,
allud_. par - pilote, ••• lllftit all6e au p de1 _ . . •
. . ftGlta ú l'iop 1laiou dCJllde par GNgoiN Vil ne l'avait __..
. _ • milieu de la tAmp&amp;te, U le droit ca-. fortii6 par ha
a¡wwwta de la poNaiqwe et ül6 par l• alW■ d11 Saiat,Slige, 1111
lai . . . .,... de auivre le . . . . vao6 par le pape 4Nfail 4'.Un lea la venue du -,,eur qaiaera pour elle le ,...,. fnlnpit

a. aa dee cm-litio• fida-, s

UrWn 11.

rt1a

110a lel apec:ta princ:ipamc de la ariN •·ge e 1Qi iloit
, - . l'ol,jet du coun de ceUe - • · ~ • _ , . _ . .
lallie la pa'riW, il a 46. 1 ;--- •• pr I h!ale de .Wflnir l a ~
tiall 4am laquelle Grigoire Vil laiae l'l?ttiae.
li le·poati1leá de Gdgoh&amp; VII a -,tribu6¡,c."IBl81aJW1 ,-t
l ñmplinr •u ..,,_ Age chrétiea la pbyaionwlie qa'il a
..t•I'• par la Rite, - gnndl rl!lult.atl ne ae - t dmJils
• • - hapm,p■ apria. A n'o1-'ver lee faite que ..,...
w - t , l ' a , g y r e ~ a u moment de la aortdu pape,
Jl!!ld ..ne-ent eompromiae par auite de l'--,e 4e la
~ d u a a luúe avec le roi de Qermaaie.
La n!forme l!rll8oñsne, nous l'a_,. prwv6 au _ . . .
ua6el ~nw, eat,la !'origine, d'wchel110131, Mligieux,eooI.tiallill'le ; elle a pour bat de IIMlllt.re fin au aioolalame ou cWlcnn
• da cler9' et l la .;-ie ou traflc . . digniWI eccl6d t·~r ■ ;mail la lutte coat.re la lñmonie a uaitr◄ Ortgoaire Vil
l illMliM as lalqw lle_,... l'inveeüture da fflcbá a
•
ahbay-. De ll lee prot.eatatio• dee p:i.- tmipoNII et
de eelui qui lllt pi• inWreué qa'aucun autre au
01' t"n deaahua, Henri IV, roi de Germanie.Poului, d'aalnl
. . . a'ajclutent la celui qui rl!aulte de l'interdictñoa ele

_....,_t

&amp;••-

�60

REVUE DES COURS ET CON'FÉRENCES

titure lalque. Depuis Othon le Grand, les rois de Germanie, parés
du litre impérial, ont exercésur la papauté une véritable tutelle.
Nicolas II, le 'premier, l'a énergiquement secouée. Ses successeurs, Alexandre JI et Grégoire VII, tout en manifestant Je désir
de vivre en bons rapports avec l'empire qu'ils consídérent
comme indispensable au maintien de la paix du monde, ont
revendiqué pour le Saint-Siége une entiére liberté de mouvements,
nécessaire A l'exercice de l'autorité spirituelle, en méme temp•
qu'ils ont rappelé au souverain,quí réunissait en Jui tous les vices
réprouvés par 1'11:glise et laissait libre cours A ses tyranniques
instincts, que les lois de la morale chrétienne s'imposent A tous
et que l' Ap6tre a prescrit aux rois d'étre les ministres de Díeu
pour le bien des hommes.
Henri IV est resté sourd a ces avertissements. Aussi,le pontificat de Grégoire VII se raméne-t-il a partir de 1076 a une luttc
acharnée entre le champion des droits de Dieu, Je soldat de l'idéal
chrétien que fut Je pape,et le tyranautoritaire, dénuéde s~rupules,
orgueilleux, bypocrite, sans conscience et sans dignité qui a
nom Henri IV. Ce chevalíer sans foi et sans loyauté a su, en
exploitant la surnaturelle candeur d'un pape peu initié aux subtilités trompeuses de la diplomatie, s'acbeminer a pas sQrs vers
le succés et,avec un art consommé,tirer parti de toutes ses victoires, méme de ses défaites. Vainqueur a Canossa ou, grAce A une
mise en scéne savante qui au bout de neuf siécles fait encore des
dupes, il a su faire venir sur les lévres du pontife qu'il avait
injurié la parole de pardon que Je disciple du Christ, incapable de
déméler la trame d'une humilité bypocrite, ne crut pouvoir
reluser au pécbeur qui savait si bien envelopper son endurcissement et sa haine du manteau de la contrition et du repentir;
vamqueur A Bri,cen ou, avec la meme habileté mensongére, il
réussit a décider Guibert de Ravenne, un pauvre homme qui ne
sut pas résister aux tentations de J'orgueil, a accepter la lourde
charge d'antipape et a grouper áutour de Jui les éveques débauchés, les princes avídes et rapaces, en un mol tous ceux qui
étaient trop dominés par les passions d u monde pour entendre
la parole de Grégoire VII ; vainqueur A Rome ou, en 1084, tandis
que le pape légitime, enfermé dans lecMteau Saint-Auge, résigné
A toutes les humiliations et meme au martyre, ne veut pas se
dép~rtir du silence que Jui dicte safoi,il intronise sonantipape et
reg01t de ses mains la couronne impériale; vainqueur enfin a
Salerne ou Grégoire VII finit misérablement sa vie, prisonnier
de ses alliés, pendant que Guibert, revenu a Rome apres le départ
des Normands, tr6ne sur le sicge de saint Pierre, Henri IV, en

L_\

CRJSE RELIGIEt:SE

61

1085, connalt les joies du plus radieux triompbe · iJ est le maltre
de l'heure; ses armes victorieuses font tremble~ J'Allemagne et
l'Italie ; les écrivains a sa solde, tbéologiens, juristes, historiographes, célébrent ses hauts faits avec une impudence sans
nom et osent prétendre que son autorité est une émanation de
l'autorité divine. Sa victoire est aussi bien une victoire juridique
qu'une victoíre militaire.

Sans doute Henri IV peut s'cnorgueillir tout d'abord d'ímP?rtants ~ucc~s mílitair~- 11 a prís Rome ; auparavant, toutes les
v,lles de 1 Itahe septentr10nale et centrale Vérone Milan Pavíe
Lucques, Pise, ont successivement capitulé. La plus fidéle allié~
du Saint-Síége, la comtesse Mathilde, tient bon dans sa citadelle
de Canossa, mai_s ses _troupes vaincues et épuísées sont incapables
de tenter une d1vers10n. En outre, la plupartdes éveques ítaliens
ont adhéré au schisme ii_npéríal : :Ienri, patriarche d'Aquilée,
Tedald, archeveque de M1lan, les éveques de Plaisance, Modéne,
Arezzo et tant d'autresse rangent sous la juridiction del'antipape
Clément III. Le Sacré Collége Jui-meme est entamé par la
défection de treíze cardinaux. Bref, a part quelques fidéles
comme Anselme de Lucques, Eudes d'Ostie le clergé italie~
renie l'reuvre grégoríenne que les Jaiques sont 'impuissants a défendre.
E_n Allemagne, l'opposition saxonne est domptée et l'Église
sub¡uguée. La mort de l'antiroi Rodolphe de Souabe au combat
d_e l'Elster (15 octobre 1080) a été funeste pour la cause grégorienne. C'_e~t ~ue _Rodolphe a été un vrai chef A la fois par ses
talents n:11htaires mcontestables et par son esprit de suite, par so
modérat10n dans la victoire, par la patience résignée qu'il a manifestée devant les atermoiements et les scrupules de Grégoire VII
peu press_é de ratifier son élection a la couronne. De plus, s;
mort_tragique a déconcerté ses partisans qui y ont vu un jugement
de D1cu et provoqué bon nombre de ralliements a Henri IV. Ceux
qui ont persisté dans leur opposition ont mis pres d'un an a
trouver un nouvel antiroi, et que! antiroi I Hermann de Luxembourg est a peu prés aussi qualifié pour conduire la guerre civile
en Alle_magne que Didier du Mont-Cassin pour continuer l'reuvre
grégorienne. Mou, apathique, incapable de prendre une décision
et d'agir au moment voulu, il laisse pendant trois ans Henri IV
conquérir l' Italie, prendre Rome, sans ten ter la moindre cliversion
et, par c_ette abstention prolongée, décourage ses partisans les
plus déc1~és. L'opposition saxonne s'effrite ; elle n'a plus ni
v1gu~ur_ ru méthode .. Les chefs religieux manquent eux aussi de
conv1ct10n et de hardiesse: Gebhard de Salzbourg vieillit; Hartwig

�LA CRIBB IIBLIGIBU911

· RBVUB DD C:011118 ft COlfPiRBNCD

n

lhpebeerg tergi-; i.rs ldnpata a'aemt. JIII' .,._
Nrw ¡awbe la 6ectiuada--. BNf la
. - 11k 11118 pb• ~t.
de tout. engloutir, llt IIIIIDl'-1.
• n8a. Jm übU de 1086 U- IV_. lanil e\ raiMD dla
~ ftlMiU. 1-wteet• 9L tmidM de ri11e11im1 qui pollmlMc
• • •, ., 1-r.
L'attaque royale a ét6 trie habilemilllt. mea6e.
toa¡..., ele a ét6 ¡aépane )111' une pol6mique 1111Vante. Heari a

"°'-._

m-van

e.o-

-Pihet+-dmirdepaix,1'11td«lariprt&amp;bwo1mattnl'mtmieatioadont. Grigoire VII l'avait. frappf, 1i Cllllui m protnail
la ltgiümit6. A cet.t.e 1hr, il • ecmvor¡u6 IN ntq.- it
&amp;111w11p11 pour 1m pnd t.ounioi omoireoo chaeun a ~ L
Le Wpt. Bud• d'Oaüe, eaVOJ' en Allemape
pu OÑgOire VII pea ,.,......,. lea forcea dilpen6ea et. pea
• I wtM ft puti de la Nforme,. a co111eati l ce coleqae et
di
ontear d•Gnsori-faruev6que de SuDloarg
Geitmnl. Or, Gebhanl eut. le d - da• la dilcuaioa • i1
ae , - ria Mjecter i - f - d""'1t.ale produit.e par l'arcÍie..... de 11.,._, W6cil, et qui
Neil laftnble l n..ri IV
li lilll que l'-=!-l""' de Gent.ullgenacbeva deJf •r•s ¡;
p1ñi m
: fh6que Udon d'Hilduhei- - Wre Ccmad, la
comt.e ~erry de KaUenbourg,. d'aukee eacore Hgr i□t
Hemi IV. Apri9 Piqale, le ror ,-. naDH" l May- un
IJDOde qui f t et.test., eNDhien ea poaitiOD Mt fortd l''Prd ..
d'Alw,... "'4 qui pnhadera l l'edcation d• M111iea
ew-ita. La cempomi@n -a Mt. eipillcative. 0n y voiL le,
lloinrclan6qw ➔ b::::s, W6cil
Rgilt ert de Trinf,
8ipiD •• Cwir Limiar de Brtme ...... - - - s..
..._ .............. ,.._t nada U'appel de Hmri IV
permi le~rrmu TbirnJ lle Vsdua, Comad d'Ulrecht,
Jllanatiar, Udoa ..JlólclAwlwm, Ot.bon 4e C-tR'llce et. 1íM foaJe depittnlet. dediacna aimi 1f11e pl.,_ a
1a11ra-. t.e1a ~ ,Wn'!91- de BoWm6, Fr6dá.: de Soaabe, Li..
tGIII de CeriDlllie, le com1e Jinuoill Rapotoa. 0a mdzae
~ 1_11; ~ ~.-.,e&amp;ca d6pmel•haq..~
::, '!1 J~ ~j1lillet 1086, Heari IV va •e a¡lb-cer p a r - ~

• -..-ta.

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1..nt deriftire la Sue, le raí veut.en 8nir avee u
aaln lcJJ.-d'OPF lliti.&gt;n qui ert Mata. L'évtqua Hermnn Mait
le 1111111 . . . . . . le me pacho du RhiD qui ae fet .,_ l la .,._
...U. de Heari IV. l..oa,teillpaiDcerteia, uavailéparl• .,,...
'l'1lisry "9 Verdaa, mm tnp ..u¡ndeu
• aeeepter ntn illfozmatioa, il ■ IOlticü6 IN avill cle on.

- •-YoiliD

,-r

•

.-e VII et. a ét6 le dMtinat.aire de le lettre fame-

63
ota IOllt

I• pri■cipea da goavenaemet. t.h'°'2atiqae. O. Ion,
11111-116 de la juatice de la cauae grigorieDDe. il la d6fmdit avee
1fr•cft+ et. modéntioD tout l la foil, 91\ chercbut. touJ- ,
ea CODduit.e aar celle du pape. n fallait done en a.ir
;awo lai. Le l• juin, Henri IV •t. l lleta ; il dépoze Hermann el
:.an. l • place Geloa, ahh6 de Saint.-Amoul, que Thierry de

-••hr

~INhm••-,r-deecmzacrer.
'l'rnq1allle de ce eOté, Hel!)i IV vole ven le Sue ola UdOD
d'Hildtaheim, trie aicN par l'ahh6 de Henfeld, Hmwig, qui
M,lnit u é'ftch6, lui e fray6 I• voieol ea affirmam que le raí
• 4Ncid6 l rapect.er I• priviWgM jedill accanWa par Clwl&amp;csgre. La plvput d• priDcez foat leur IIOUllliNiDD; le ni
Jlr z;;;n •'eafuit au dell de l'Elhe avec I• ~ • cnndamJM!z
l . . , _ ; Henri IV peuteatrernoleimellemeat.l Magd~et
plMW aur le niép arebiépiacopal l'abh6 de Henfeld qui ~ t
111k
Httion d• maim de W6cil de Mayence.A Halbent.adt,
l .aaeholug, l lliDden, A Meillzen, il inat.alle 6plemeal dea
~ qui lui - t entiiremeat dévouá ; il ue reate pJua ea Sue
-.a 6v6qae gNgorieD. ; c'ea •t. lbú de l'oppoaitior -eti&amp;isae
-■- de l'oppoaition politicpe. ll ea •t. de m6me ea Baviére
. . q,aelqu• prilata qui tenaieat eacore pour Grégoire VII,
........ AdalbéroD de Wurzbourg, TOllt. l'MVen6r et. .-placa

-•!

fil da aohiam■tique&amp;.

.law1 • .AJlemagne la aituetioD a'a 6W plDI favorable pour

llaid IV. Le nprAme effort. de Gr'soire VII a lameat.zblelwlt
...... Dez riv• de l'Elbe l cell• du Rhin, ea degl et. audell d•
le putie aemble perdue pour IN (Wgorienl ; clerea et.
pueillaet dilpozée A recon:nattre l'aut.orit6 de l'utipape
t. 111 qui n'•t. lui-mtine que le pile ,e¡n 61mtmt nr le
a)IOll.olique du trilpaiNaatot.trieaupateroi deG«manie,
B-■ri IV, devenu empereur romain, héritier d• e.in, ■de Charlemape et d'Othon, inVMtipar Dieu du soin de
le mODde.
C'ezt. qu'ea effet la puiaaance de Henri IV n'•t. pu aeulemem
fnit de le politique, de le diplomatie et dez armez. Elle peralt
•iaerée par le droit. Du jour o'II a été fulmiD6 contre Iui l'anapODtillcal, da jour ofl Grigoire Vil l'a dépozé fl. a d61ié
zujeta . du aermeat. de fldélité, tez pempblétairea et IN
1e sont. mil eu tnveil avec une ardear f l ~ 11a ont
millutieuaemeat I• codez ofl était conlignA le droit romain
bien que lez collectioDz canoDiq- ol 6taient rwniez
. . - - dez P6NI, d• papez et. d• CODCilM. CM tate,, ill

�.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

64

les ont interprétés, jalousement sollicités ; en les rapprochaot
a l'aide de déductions savantes qui n'ont d'autre tort que de
reposer sur de fausses prémisses, ils ont édifié un systeme qui
s'écroule par la base, mais dont les résultats ont pu paraltre
convaincants a des esprits superficiels et prévenus . On croit avec
Wenric de Treves que, Dieu pouvant seul délier du serment, les
sujeta sont liés pour la vie au prince auquel ils ont promis fidélité
lors de son avenement, meme si ce prince a vécu dans une perpétuelle révolte contre les lois de la morale et a honteusement
exploité ses administrés au \ieu de les protéger, de les défendre, de
les gouverner avec justice et modération. On croit avec Petrus
Crassus que, saint Paul ayant écrit que • tout pouvoir vient de
Dieu », l'hérédité monarchique a été établie par Dieu comme
signe du pouvoir institué par lui, et que renverser un roi qui tient
sa couronne de ses ancetres, fí\t-il homicide ou parjure, c'est aller
a l'encontre de la volonté de Dieu. On croit avec Guy d'Osnabrück que le roí est au-dessus des lois religieuses cornme des lois
séculieres et qu'il n'est pas plus permis au pape de l'excommunier
que de le déposer. Et ainsi les ennemis de la papauté, juriste• et
pamphlétaires, obéissant e un mot d'ordre, ont lorgé la théorie
de l'absolutisme héréditaire de droit divin réprouvée par les
Grégoriens parce qu'elle justifie l'oppression du faible par le fort
et qu'e\le confére !I Heori lV, tyran et parjure, ,es memes
droits et les memes prérogatives qu'á. un Char\eroagne ou a un
Constantin. A la fin de son pontificat, Grégoire VII s' est préoccupé
d'organiser une réfutation savante et méthodique de pareils
systemes, mais la science pontificale est en retard sur la science
impériale ; pour le moment, le sophisme germanique triomphe
orgueil\eusement et rallie taus les incertains qui courent avec
empressement au-devant du vainqueur.
La papauté romaioe, vaincue par les armes et par le droit,
voit-elle du moins surgir, au moment ou meurt Grégoire Vil,
quelques appuis possibles ? 11 n'en est rien. L'horizon est uniformément sombre. Rien a attendre ni des neutres ni des alliés,
ni des Jaiques ni des clercs.
Les neutres, quels sont-ils? Philippe 1er, roi de France?
Grégoire Vil ne luí a pas ménagé les avances ; á bien des reprises
il tui a lait savoir que le Saint-Siege \ui accorderait volontiers sa
laveur et son amitié. Mais Philippe rer est avant tout un souverain sensuel, égoiste, avide, pillard, qui ne s'accommode des

lois de l'Église que daos la mesure ou elles ne s'opposent pas
a ses mauvais instiocts, ce qui est plut0t exceptionnel. Roi des
simoniaques, protecteur avéréde l'archevequede Reims, Maoasses,

~

LA CRISE RELIGJEUSB

.
qui
groupa1t
de luí ad~é:
to te 1es opp_ositio_ns a l'reuvre de
G,régoire VII, autour
il n'a jamais
n est nullement disposé a vol
é au schisme impérial, mais il
a courir le moindre risque poi; lau sec~u~,del'exilé de Salerne ni
veut _pas et, le jour oil la a e succ s une réforme dont ¡¡ ne
chrétten, voudra l'arrach p ~•u~, garante des lois du mariage
~'Anjou pour mettre fin ae~n ~~ubras voluptu~ux de Bertrade
1excommunication exposer
e adultere, 11 préférera subir
terdit plutot que de renonc:;n..royaume_ aux rigueurs de l'iorer de ce gros homme qui n'a
pass10n._ Done, rien 8 espéet les femmes, dont la foi naive es autres idées que !'argent
aux abbayes royales racheteront
r•re que quelques donations
chirle seuil du paradis.
ses autes et l'aideront a fran-

s;,

_On ne peut compter davanta e
.
r01 d'Angleterre. Moralemen g s_ur Gmllaume le Conquérant
)a réforme, lutte contre les m!::~:~ieur a Philippe rer, il favoris;
Jama1s re~u un denier d'ori ine s m~ur~ de son clergé; il n'a
chasse
. g . ecclésiasbque,
mais , s'1'l po ur• . le nicolaisme et la s1morue
·1
1

m?ruon avec l'orthodoxie ré orí ' s

I

rest~. en parfaíte com-

BOit a Rome ou a Salerne :t ¡fe enne, peu lm importe que lepa e
terre qu'il vient de conquér/t tº~r°zcupéaorganiserl'Angivassaux, a lutter contre la Fr~n r r ner l'opposition de ses
aventures.
11 mourra d' a1·¡¡ eurs ce
pour
et
deux
anssonger. aux lointames
to ~era remplacé par son lils Guillau
I apres Grégoire VII
fé;:,~~• ;1:~l~~.::~~:.;i;::n:~:~pu ::e ;~.~~:it~::!c~e:n~i:~
normand, Orderic Vital '
e » et qm, suivant l'histo .
mo:,as~eres pour satisfair~
r:~~:~/e ¡iller les églises e;\:
. ms1 _les neutres, plus neutres
i~s e ~es concubines.
ta~':"" impassibles a la ruine de 1~~ ii9ma1s, assistent en speccep IODS du c6té des alliés L .
g ISe romaine. Memes défem~e. admirable en qui. un: ~~use. comtesse . Mathilde, cette
myst1c1sme le plus délicat est . ergie. ~oute vmle s'alliait au
~ir
et la papa uté e~ est ~~d'::ft~i~s!: dfns ~a forteresse
l'é .
ormands. Sana doute ils o t
pus s appuyer que
tremte des armées impé . 1
n arraché Grégoire VII a
süre oil ·¡ ª pu, échappant a I'outra
na es et lm ont ménagé une retraite
1
lace VIII, rendre en paix le der . ge rése~vé plus tard a Boni-

.:!

e~::•~

tu_re honorable, mais ils n'ont mer soupir et recevoir une sépul-

~a,r~ servir a la réalisation de 1:~:p:ré la papauté que pour la
e _rég~ire VII, Robert Guiscar essem~ ambitieux. Sauveur
.dommat10n militaire et ébl . d poursmt un vaste plan d
de devenir un jour emper:ur d~; par le mirage oriental, rév:
yzance. En sauvant la papauté,
5

�66

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

iJ a du méme coup anéanti ]'un des projets de Grégoire VI~ '!,ri,
au débuL de son pontifical, avait songé a une réconc,h?bon
religieuse avec Constantinople, séparée de Ro~e_ par le scb1sme.
En outre, en se servant du pape eL de la t~ad1tion romame, les
Normands disposeront d'une force morale qm les a,dera a d1sput&lt;;r
!'ltalie a l'inlluence germanique et a sauver leur propre _dorrunalion du péril que lui faisait_courir la présence d_e Henn IV a
Rome. Tels sont les buts qu'1ls poursmvent; ma1s des grands
intéréts religieux de ]a cbrétienté ils n_'ont cure, et la rélorm_e
de I'Église est le dernier de leurs souc1s. Comment en sera,t-1'
autrement ? N'appartiennent-ils pas a cette roce ~•llarde qm
s'est fait une spécialité de mettre a sac les abbayes, d en arracber
les trésors d'art avec un amour du gain et une a~sen~e de
scrupules qui ont trop souvent déshonoré leurs entrepnses •.
Dans I'Église meme les résultats d~ la rélorme grégonenne
n'apparattront que plus tard. Pour le moment, la laiblesse de la
papauté encourage les récalcitrants et l'élat moral du clergé
reste navrant. Les vices !létris par les Grégoriens r&lt;'pandent leur
inlection a tous les degrés de la biérarcbie ; les clercs contmuent
a se marier et a donner leurs églises aleurs lils et aleurs gendres,
tandis que les éveques vendent le sacerdoce et 1~ sacrements.
JI semble que les cris de détresse poussés par Grégo1re VII retentissent dans le vide et restent sans écbo. Ce n'est pas dans les
rangs du clergé que l'Église romaine trouvera _des délenseu,:s.
Que lui reste-t-il done dans cet abandon umversel ? Il lm reste
la tradition sur laquelle Grégoire VII s'est_sans cesse.appuyé et
qu'il vient de !aire codifier dans des coUecti_ons canomques composées sous son inspiration. Plus que ¡ama1s il apparatt que les
príncipes sont plus forts que les personnes et seuls capables de
remédier a une détresse malgré tout moins grave. que celle du
x" siecle de l'époque oú les filies de Théopby lac_te, d1sposant de la
liare au' gré de Ieurs lantaisies, faisaient gr~vlf les degrés_ de la
cbaire de Pierre a Ieurs amants ou a leurs hls et ou _le_ mome d~
Mont Soracte s'écriait avec le propbete : Fem1mm Mmlnabanl J erusalem. Et pourtant, au x• siécle, cette papauté,
tachée de sang, avilie par la débauch~, non seul~ment a survécu,
mais en raison d'une tradition séculaire, a contmué a ~ercer sa
prim~uté dogmatique et sacerdotale, si bien qu'en j&gt;le~e tour~
mente Ahbon de Fleury pouvait écrire que • celm qui s oppose a
l'Église romaine sépare les membres du tronc et e?tr~ dans. le
corps des adversaires du Cbrist ,. JI devait en étre ams1 a forlwri
pendant lacrise de 1085-1088: l'Église romaine, malgréles assaut.a
du debors et les divisions du dedans, sW'Vlvra en vertu de la

67

LA CRJSE RELIGIEUSE

t.radition que glorifient au méme moment les recueils d' Anselme
de Lucques et de Deusdedit.
Et c'est cette pensée qui dut consoler Grégoire VII a ses
derniers moments. S'il n'a pas prononcé le mot bistorique que lui
préteson panégyriste, du moins est-il permis desupposer qu'il eut
le cceur décbiré, lorsque, sentantl'étreintede la mort, il dut constater que son ceuvre inachevée paraissait fortement compromise.
JI était arrivé au pontifical avec la volonté bien arretée de rélormer les mceurs du clergé, d'arracber les prétres aux turpitudes
du concubinage ; et les clercs continuaient a se vautrer dans
la luxure, déclarant qu'ils ne pouvaient vivre comme des anges et
qu'ils étaient prets a renoncer a l'orthodoxie plut6t qu'a leurs
compagnes. Il avait voulu chasser les vendeurs du temple,
extirper l'bérésie simoniaque ; évecbés, ordinations, sacrements
restent, en bien des cas,l'objet d'un vil commerce. Jlavaitvoulu
allrancbir l'f:glise de la domination temporelle en interdieant
aux laiques de conférer l'investiture : en Allemagne, en France,
en Angleterre, les rois et les seigneurs persistent a luí opposer la
force d'inertie. Il avait revendiqué pour l'Église romaine le
libre exercice du pouvoir de lier et de délier accordé par le Christ
asaint Pierre ; il meurt loin de Rome qu'il laisse aux mains des
acbiamatiques. Il avait songé a établir partout le regne de Dieu, et
... yeux se ferment, aveuglés par le triomphe des pui.ssances
infernales. Comme son mattre, il avait bu jusqu'il la lie le calice
d'amertume et, tandis qu'il jetait un dernier regard attendri sur
ce monde qw J,ri avaitréservé tant de déceptions et de tristesses, il
lit joyeusement a Dieu le sacrifice de sa vie, confiant malgré tout
dans )'avenir, persuadé jusqu'a son dernier souffle que l'Église
Nimaine aerait un joUJ' exaltée, que I' Ap6tre, dont le nom était
revenu tant de fois sur aes lévres, ne manquerait pas, en dépit
d'une crise qui s'annon~ait aigue, de la sauver du naufrage qui
paraisaait devoir l'engloutir.
(d suivre.)

�RENAN

60

la préface des Souvenir,, il évoque Descartes qui, cen ce brillant
xv11" siécle, ne se trouvait nulle part mieux qu'a Amsterdam ,.

Renan.
Essai de Biographie intellectuelle.

Cour■ publio falt é. l'Unlveralt.é d' Amaterdam, é. partir
du 6 octobre t 9:;¡:;¡,
par K. JEU POKKIER.
Profeastur a l'Uniut.r1it~ d'Am&amp;terdam.

1. -

L'enfanoe (t8:i3-i8.U).

Parler d'E. Renan dans le pays qui lut l'abri de la pensée
libre, et dans la ville méme ou naquit J'auteur du Trailé lhéologico-poliliqu:e, - parler de lui juste trente ans apres sa mort,
et au momenl oU l'approche de son centenaire, et je ne sais
que! rythme Lienfaisant qui ne permel pas a l'attention des
hommes de s'écarter trop longtemps des objets qui la méritenl,
lui ramene, sinon toujours la sympalhie, du moins la curiosité,
- c'était une tentation il laquelle je n'ai su résister, et que de
si exceptionnelles circonstances de lieu el de temps justifieront
peut-étre a vos yeux. Renan, vous le savez, enlra, par son mariage avec Mll• Cornélie Scheffer, dans une famille d'origine
hollandaise. JI vint a Dordecht en mai 1862, pour assister a
l'inauguration du monument érigé a Ary Schefler par sa
ville natale. De la il alla a Leyde, ou une trentainc d'éludiants
de théologie lui apportérent leurs bommages dans la maison
du Prolesseur Kuenen. En 1877, il prononta a La Haye une
conférence sur Spiaoza, et, quelques mois plus tard, laisant
pour la Revue des Deux Monde• l'éloge lunébre de la reine Sopbie,
il célébra la Hollande comme un •estuaire sacré, asile de la liberté,.
Ces rapports avaient éveillé et satislaisaient •a curiosité des
choses hollandaises. Une lettre a Berthelot, du 4 aout 1863, propose a l'imitation la société Felix merilis d'Amsterdam ; dans

- De son c6té la Hollande connut l'reuvrede Renan. L'un de vos
compalriotes, L. M. de Vries-Feyens, me montrait J'autre jour une
vingtaine de volumes du maltre, soigneusement reliés, qu'il tient
de son pére. Le nombredestraductionsestaussisignificatif· vous
me permettrez d'en citer quelques-unes : a Amerslort, c:lle du
discours d'ouverture du cours de langue hébralque au Collége de
France, en 1862, sur la par/ des peuples ,émiliques dans l'hi,loire
de la civilisalion; l'Mition populaire de la Vie de Jésu, est traduite a Deventer des 1864, et l'édition savante l'est dés 1863 a
Utrecht, puis en 1864 et 1866 a Haarlem. Cette meme année
également a Haarlem, traduction des Ap~lre,, etc ... Brel, dan~
la seconde moitié du x1x&lt; siécle, plusieurs idées jetées par Renan
dans la circulation pénétrerent la pensée hollandaise.
Je ne (erai done ici que suivre ou ranimer u1.:.e tradition :
certes, je le senl', Ala comparer aux vives impressions que rlurent
recevoir vos pcres d'une parole qui alors déchatnait les passions
l'imoge que nous allons nous lormer de Renan sera pAle. Ta:
chons seulement qu'elle soit exacte. Le moment semble venu
d'éludier scientifiquement eette pensée que d·aucuns présentent
plus énigmatique qu'elle ne ful réellement pour donner A leur
subtilité le mérite de percer des nuages, ~e d'autres délormer.t
pour les besoins de leur polémique, que certains meme vouJraient enrouler dans le linceul de l'ignorance et de l'oubli.
J'ai pu recueillir en France, auprés de personnes qui ont connu
Renan, notamment aupres ce sa filie, des indications que les
do~uments écrits ne sauraient lournir : témoignages précieux,
qm manqueront aux générations a venir. D'un autre cOté, le
recul du te_mps est assez lort, sans J'étre trop, pour ordonner
la perspect,~e des valeurs : de la critique biblique de Renan,
de sa phllosophie, de sa poli tique, de son esthétique, nous voyons
avec une sulfisante assurance ce que la postérité retiendra.
Enfln,. depuis sa mo~t! la publication d'inédits, intelligemment
condmte par ses héritiers et ses amis, a ranimé pour nous cette
grande_ conscience a peine éteinte : Renan, par dela le tombeau,
a contmué et contmue de vivre. Sa jeunesse a relleuri. Nous
avons pu lire ses Lellre, d sa sreur, publiées des 1895, ses Lellres
d ,a mere, parues en 1901 et 1902, ses Cahier, et Nouveaux
Cahiers de Jeunesse que la Revue bleue donnait en 1906 et 1907 ·
saos compter le roman italien de Palriu les Letlres d Liart'
d ' a_ut~es pages encore qui lurent ré1,mies en' 1914, dans le vol. in-'
12mhtuléFragmenl• intimes et romane,ques. D'autre part, Mar-

�70

REYUE DBS COURS ET CONFÉRENC'f~S

cellin Berthelot, en éditant dans la Revue de Paristoutd'abord,
puis chez Calmaun-Lévy, en 1898, sa Correspondance ave,;
E. Renan, nous a fourni (encore qu'il ait cru devoir couper et
peut-l!tre altérer le texte) en certains endroits le í:neilleur guide
le long d'une vie qui, pour s'etre développée en ligne droite,
a su pourtant choisir ses paysages., De mon cOté j'ai, depuil
1920, d'accord avec les héritiers de Renan, publié quelque•
inédits remontant a son enfance et a sa prime jeunesse, dont
le plus important, le seul que je mentionne ici, est une premiere
1ystématisation de ses idées sur Jésus, écrite des 1845 sous 11
titre Essai Psychologique sur Jésus-Chrisl, et qu'ont donnée la
Revue de Paris en 1920, et la maison d'édition la Connaissance
en 1921. Enfin, la Société Ernest-Renan, fondée en 1919, va
publier une Bibliographie de Renan, conºue a peu pres sur le
modele de celle de Gaston Paris.
Aussi les critiques n'ont-ils pas manqué de mettre en reuvre
ces matériaux. L'année 1921, pour ne prendre que la plu1
récente, a vu parattre en volume I' Esprit de Rerian, de Gui11011x ;
Ernesl Renan,DerDichler und der Küns!ler de Walter Küchler
et Ernesl Renan de Lewis Freeman Mott. La librairie Garnier, A
Paris, annonce une étude de M. P. Lasserre sur Renan et son
temps, dont des extraits ont déja paru dans diverses revues.
je prépare moi-meme un ouvrage sur la Jeunesse d, Renan,
IJUi comportera la publication de nouveaux inédits, et dont je·
ferai passer, autant que possible, la substance, dans ce cours.
- « Que je voudrais ressuseiter dans cinquante ans ! ,, écrivit,
un jour Renan. Cette attention, cette lerveur dont tant de
travaux témoignent, n'est-ce pas le meilleur hommage que nou•
puissions rendre au mort, la seule fa~on, hélas !de la !aire revivre?

• •
Joseph-Ernest Renan est né le 28 lévrier 1823, et non le 27,
comme l'écrit encore son dernier biographe allemand, a Tréguier en Bretagne. On y montre la maison ou il naquit, a l'angle
de la ruelle Stanko et de la rue Renan {autrefois la Grand'Rue),
tout pres de la cathédrale. Un boulanger y habite ; la premiere
porte latérale du corridor, a gauche, co!lduit a sa boutique, la
seconde a une piece de derriere, étroite et sombre, dont le sol
est la terre nue. C'était la chambre des parents de Renan ; c'est
la, dans le lit breton qui se trouvait alors entre la cheminée et
Punique porte, que Mme Renan mit au monde, par un matin
,l'hiver, son dernier fils Ernest.

RENAN

71

Elle avait déja de grands enfants, un fils atné, Alain, alors
Agé de quatorze ans, et une fille, Henriette, ilgée de douze. Ellem@me avait presque quarante ans, son mari presque cinquante 1

!Is tenaient un commerce d'épicerie; les allaires n'allaient
guére, et M. Renan recommem;a

a voyager,

comme au moment

de son mariage. Ernest avait cinq ans quand un malheur épouvantable survint. Le capitaine de navire au long cours Renan,
commandant le sloop Saint-Pierre, disparut de sonbord, enjuin
1828, dans des circonstances restées mytérieuses. Son cadavre
fut reLrouvé quelques jours apres, sur la greve de Lauruen,
au nord de la commune d'Erquy. II était horriblement défiguré:
on ne le reconnut qu'a ses vetements et a leur contenu.
La gene augmenta dans la famille privée de son chef. La veuve
,ongea a quitter Tréguier, tandis qu'Alain partait pour Paris;
elle se réfugia, avec Henriette et Ernest, aupres de sa mere a
Lannion. C'estla, dans une maison sise au 12 de la ruede l'AlléeVerte, gu 'ils « cachérent leur misere » pendant presque trois ans.

!Is fréquenterent alors un «monde de bourgeoisie beaucoup plus
rangée • qu'á Tréguier. Ernest y lut gilté par ses tantes, dont
plusieurs étaient restées sans se marier, et par ses cousines. « Les
tantes X ... , raconte l'auteur des Souvenirs, n'avaient d'autre

divertissement que, le dimanche, apres les offices, de !aire voler
une plume, chacune soufflant a son tour pour l'empecher de
toucher terre. Les grands éclats de rire que cela leur causait les
approvisionnaient de joie pour huit jours. » Une autre anecdote
nous montre le jeune Renan déja sensible a la beauté, ou du moins
A la gráce: un jour on l'envoya faire une commission chez une
tante qui avait deux filies. 11 s'en tira tres mal, il avait tout oublié.
• Voyons, qui as-tu vu ? lui demanda-t-on au retour. Adéle ?
Alexandrine ? » 11 ne savait pas encore distinguer ses deux cousines par leur nom. &lt;&lt; La jolie ll 1 répondit-il.

Henriette approchait de ses vingt ans. Tres pieuse, elle serait
entrée, si elle avait suivi son inclination, au couvent de SainteAnne, qni «joignait le soin des malades a l'éducation des demoi1elles ». Car elle se sentait du goút pour l'enseignement. Mai•
tés ce moment, elle comprit qu'elle avait un plus haut devoir :
payer les dettes du pere, élever Ernest. Elle resta dans le sieéie,
parce qu'il faudrait lutter davantage, et parce qu'elle se sentait
une tendresse sans bornes pour son jeune lrere. Celui-ci précisément, dans l'hiver de 1831, faillit mourir. « Il a été, écrivait
le 19 mars 1831 sa grand'mere maternelle, quarante jours entre
la mort et la vie, et nous sommes au cinquante-cinquieme jour
41.e sa maladie, et sa convalescence n'avance pas. Le jour, il est

�72

RENAN

REVUE DES COURS ET COt\:FÉRENCES

pas une tendresse pitoyable ? On s'attache a un étre d'autant
plus qu'on a craint pour lui. Ernest devint peu a peu l'objet dominant de la pensée d'Henriette, en attendant qu'il en soit l'objet

passablement ; mais les nuits sont cruelles pour lui : agitation,
lievre, délire, voila son état depuis dix heures du soir jusqu'á
cinq ou six heures du matin, et constamment tous les soirs ».

Mais déja, quand cette maladie se produisit, la famille avait
regagné Tréguier, ou Henriette avait voulu rentrer pour y exercer
les lonctions d'institutrice. Mm• Renan était si aimée dans Je
pays, et les affaires s'y traitaient encare &lt;e d'une maniere si patriarcale », qu'ils purent se réinstaller dans leur maison de la Grand'Rue. Les créanciers ne pressaient pas : il lut convenu que les
Renan paieraient ce qu'ils pourraient et quand ils pourraient.
Mme Renan reprit son commerce d'épicerie ¡ l'Ecole ecclésiastique se fournissait chez elle et Jui achetait bon an mal an pour
trois ou quatre cents franca d'épices. Ces Messieurs s'intéressaient au petit Ernest, dont les Fréres de Lannion avaient
commencé et dont ceux de Tréguier continuaient l'instruction.
On décida qu'il entrerait a l'Ecole ecclésiastique pour l'année
scolaire 1832-1833. II allait alors avoir dix ans. Mais il nous faut
revenir sur cette prime enfance.
Essayant de caractériser son hérédité paternelle, Renan écrira:
« Dans les premieres lueurs de mon etre, j'ai sentí les froides

brumes de lamer, subí la bise du matin, traversé l'apre et mélanoolique insomnie du banc de quart ». Tres jeune, il sera frileux
et rhumatisant. La gene, le deuil accentuerent chez ce rejeton
tardif et chétif d'un pere quinquagénaire la disposition a se concentrer, a rélléchir. « Quand tu vins au monde, Jui disait plus
tard sa mere, nous étions si tristes que je te pris sur mes

genoux et pleurai amérement.

»

II lui arrivait de se perdre en

d.es reveries sans íond I comme si le monde extérieur soudain
s était tu, comme s'il y avait une lacune de la sensation. Ou bien
1

c'étaient des résonances du dehors qu'il entendait se prolonger
étrangement en lui. Au Iieu de se dissipercomme lesenfants ordinaires, il se recueillait 1 avide, tel Michelet vers le mCme ftge,
de jouir et de soullrir. Parlois on le menait jusque sur la c6te :
il jouait avec « les mousses marines, les algues et les coquillages
coloriés n qu'il ramassait &lt;( au fond des baies solitaires ». Au coin
du feu, iJ entendait parler des lointain¡¡ voyages, ou le navire de
peche rencontrait des « glaces !lottantes ,, errait sur des « mers
brumeuses semblables a du Iait ».
Malgré les peines, il n'était pas malheureux ; une llamme
,échauflait le foyer vide : la mutuelle aflection de ces trois etres.
Sa grande sreur l'avait d'abord pris sous sa protection : cet
enlant délicat qu'attendait, semblait-il, un triste avenir, et que
sa douceur silencieuse rendait aimable a tous, ne méritait-il

73

unique. Lui s'accoutuma

•

a cette

bienfaisance : comme il arrive

souvent, elle Jui paraissait si naturelle qu'il oubliait d'en remercier la dispensatrice. 11 exergait sur sa sreur de petites tyrannies.
Quand elle sortait paree d'une robe de lete, il s'attachait a elle
et la suppliait de revenir : alors elle rentrait, tirait ses habits
et restait avec lui. Non qu'il fut égoiste, mais toute sa puissance
d'aimer tendait a se porter sur sa mere. Quánd, pronongant
l'éloge de Cl. Bernard, il dira de ce savant qu' «il perdit son pere
de bonne heure » et que te dans ses premiéres années, comme au
débul de la vie de presque ious les grands hommes, se plaga l'amour
d'une mere, qu'il adorait et dont il était adoré», ce sera avec un
retour sur Jui-meme. L'Age ne fit longtemps que développer cet
amour filial, Jui donner une force injuste au détriment de l'amour
lraternel.
Mme Renan était- une simple femme sans instruction, mais
qui lisait volontiers son livre de messe, les Canliques de Mar-

seille et des leuilletons. Elle était gaie, spirituelle et dévote.
C·e,~ d'elle, de son sang gascon, que Renan prétendait tenir sa
gaieté. Mais le Breton du Trégorrois est gai aussi ; je fus frappé,
en ~e promenant dans ces parages, de la vaillance, du courage
sour1ant que ces bonnes gens apportent a lutter ou simplement
á vi~re. Que parlé-je de courage ? Ce n'est, dans Ieur idée, que
de la décence, leur race fiere ne devant pas plier sous l'adversité. Quoi qu'il en soit, Mm• Renan n'était pas de ces personnes
qui prennent les choses au tragique ; elle savait se faire a.ux circonstances, mais son esprit n'était pas sans étroitesse ni légereté.
Le cerveau, le creur de la famille étaient, depuis le séjour a
Lannion, Henriette : la brulait la lampe de l'autel domestique.
Malheureusement l'école de jeunes filles qu'elle avait ouverte
ne réussissait pas. Sa seule consolation était de voir Ernest se
classer, peu a peu, a l'Ecole ecclésiastique, en tete de ses camarades. 11 était entré, comme externe, en huitieme. A la distribution des prix, i1 eut un second prix de version latine, un premier accessit de thCme, un Je accessit seulement de &lt;&lt; mémoire u
et rien en • orthographe et analyse ». Les années suivantes il
obtint des résultats de plus en plus satisfaisants. En 7•, p;ix
de mémoire, ¡era prix de version latine, de theme, d'histoire et
d'excellence, second prix de grammaire frangaise. En 6•, ou iI
commence le grec, tous les premiers prix sauf en histoire oll il
•'a que le second. En 5•, tous encore saul en version grecque

�76

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

REN_.\N

ou il n'a que le premier accessit. En cette classe, il commence a
étudier l'arithmétique et rencontre a ce cours spécial son futur
ami Guyomar. C'est Guyomar, éléve de quatriéme, et son
atné, qui a le premier prix d'arithmétique; Renan a le second.
En quatriéme, un condisciple qui n'avait eu que de mince•
succés l'année précédente se révele comme un dangereux
émule : c'est Fran~ois Liart, l'autre ami d'enfance de Renan.
L'excellence reste pourtant a ce dernier, qui obtient meme,
devant Guyomar, le 1•r prix de géométrie. Enfin, en l'année
•colaire 1837-1838, la derniére qu'il passa a Tréguier, Renan
a tous les premiers prix sans exception.
Tous ses professeurs, successivement, jugent son caractere
bon et doux ; M. Paseo, son ma!tre en 4• et en 3•, qui s'attacha a
lui, le dit , tres aimable •, et • recommandable par son application et sa bonne conduite ». Les devoirs, les le9ons, la préparation des auteurs, méritent presque sans une exception la note
• tres bien ». 11 n'en est pas de meme de sa piété : a cet égard
Renan, de neuf a treize ans, ne donne pas toute satisfaction.
En se,s'il se tient bien a l'église, il y ,arrive tard ». En 7•,meme
note pour le premier semestre, et celle du second, en insistant
sur les fréquents retards a l'église, n'y qualifie la conduite que

sagea le grand sacrifice : aller a París, comme le frére atn~. Ce
départ, quand ils en parlaient tous les trois, les faisait frémir :
e'éloigner de cent vingt lieues, a cette époque ou il n'y avait
guére que la diligence, se riequer dans cette ville dangereuse,

74

d' 1&lt; assez bonne ».En&amp;, le jugementest encore plus net: Renan
est, a l'église, o: souvent distrait &gt;), il ne« paratt pas avoir grande

piété. • En 6•, sa conduite a l'église est d'un • indifférent ». Est-ce
déja que son reil erre aux volites de la chapelle, tandis qu'il pense
«ala célébrité des grands hommes dont parlent les livres • ?
D'ailleurs, en classe meme, Renan, dont la santé est plus
robuste depuis la maladie de 1831, n'est pas toujours irréprochable. En se, il y est « remuant, mais attentil »; en&amp;&gt;, bien que
sa conduite y soit bonne, il y paralt • un peu léger ». Non qu'il
ait jamais été un garnement comme le fut le jeune Chateauhriand, ni qu'A aucun moment de sa vie il ait connu ce besoin

de dépenae physique qui faisait courir Lamennais a travers lea
arbres de la Chenaie. 11 jouait surtout, enfant, avec les petites
filies. L'une, Noémi, lui plaisait entre to u tes;, ses cheveux étaient
d'un blond adorable ». Elle le prenait par la main et sautant
avec lui le long des ruellos chantait: Nous n'irons plus au bois ou
11 pleul, il pleul, bergére. II daignait s'attendrir sur ces créatures
jolies dont la lragilité appelle a la fois le respect et la pitié.
Leurs petites personnes retenues lui en imposaient et l'attiraient.
Cependant Henriette, apres un projet de mariage qu'elle fit
échouer, parce qu'elle eiit été détachée des siena et mise hors
d'état de les aider, devant l'insucces croissant de son école, envi-

c'était, pour une jeune Bretonne sans soutien, un parti presque

•

au-dessus du courage. Elle s'y résolut cependant, et pul se placer
comme sous-mattresse dans une institution de demoiselles ou
elle eut des debuts tres durs.
C'était en 1835. Ernest resté eeul avec sa mére commen,;ait
acomprendre le sérieux de la vie. L'idée qui le dominait, aumoment
de sa premiere communion, était la nécessité de !aire son salut,
et l'impossibilité de le !aire dans Je monde. 11 entra, a la fin de
1836, dans la classe de M. l'abbé Paseo, et cet événement fut
décisif sur son évolution. Sa conduite a l'église devient bonne ;
au mois de février de cette année scolaire (1837), il est admis
dans la Congrégation de la Sainte-Vierge ; il se tient « trés bien•

a l'église pendant le second semestre, et, l'annéesuivante,sa conduite, pour les deux semestres, yest qualifiée d', édifiante &gt;. 11
fut meme chargé des fonctions de cérémoniaire, qui consistaient
a veiller au service de l'autel et a diriger la marche des thuriféraires dans les processions.
II semble, d'apres ce qui précéde, que la piété de Renan ne
lut pas bien spontanée. Elle fut plut6t volontaire, acquise sous
l'infiuence d'un maltre qui sut parler 8 son tour d'imagination.
Une fois a Paris, Renan ne manquera jamais d'envoyer ses
affectueux souvenirs a M. Paseo, avec qui iluavait passé deux
années si heureuses » ; il lui adressera encore 1 avec la meme plume
dont il écrivait l'Auenir de la science, des souhaits a l'occasion

du premier janvier en 1849. De son cllté, l'abbé Paseo n'eut
longtemps pas de doutes sur la vocation d 'Ernest : • Ecrivezlui, disait-il a Mm• Renan, quand il lut question, a Issy, de ton•urer ReMn ; il est appelé au sacerdoce, je l'ai t,¡ujours pensé.
Comment lui direz-vous comhien je l'aime I Oh ! il le sait bien,
dites a Ernest que je suis et que je serai toujours son véritahle
ami».

L'idée de se !aire pretre fut le complément des qualités scolaires de Renan ; elle s'associa

a ses

aífections familiales, devint

•n élément de son bonheur. D'ailleurs, aux termes de son reglement, l'Ecole ecclésiastique de Tréguier avait été , établie afin
de former des éléves pour l'état ecclésiastique n. Les amis de
Renan, Guyomar, Liart, et ceux de ses condisciples qui apprenaient quelque chose, n'avaient pas d'autre projet. Peut-etre
lui-memeétait-il parmi les jeunesgar~ons que le college recevaitgra-

�77

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

RENAN

tuitement, ou pour Iesquels du moins il acco~daitune forte _remise:
Aussi bien dans cette Yille moins bourgeoise que popula1re, qm
voyait-on de plus honoré que ces Messieurs de l'Ecole ? • Quand

l'exercice intellectuel, il éprouvait de chaudes langueurs qui le
Iaissaient plus excité a apprendre et comme enorgueilli. Cette
disposition a céder tour a tour aux p61es opposés, il la portait
dans son goilt des paysages. La ~erte et froide campagnele faisait

76

vous rencontrez un noble, avait-on coutume de dire, vous le
saluez, car il représente le roi ; qu_and vous rencontrez un pr~tre,

vous le salucz, car il représente D1eu •: Enfin le goOt de 1 ét~de,
déja dominant chez Renan, Je poussa1t vers un état sédenta1re_;

il commengait a moins se meler aux Jeux de son Age ; le sav01r
de ses mattres, qui lui paraissait infini, l'eI?plissait d'une pie~se
déférence. , Toutes Ieurs paroles, écrira-t-1! dans ses Souvenirs,

me semblaient des oracles ; j'avais un te! respect pour eux que
je n'eus jamais un doute sur ce qu'ils me dirent avant l'3ge de

seize ans, quand je vins a Paris ». L'instinct de l'homme_de lett~es,
qui s'était, s'il faut en croire une page des Souv~mrs, é~e1llé

des la six.ieme année, se développait. Renan se voya1t comp1I~nt
toute la science humaine, faisant des collections de mots ou rien
ne manquerait. Plus tard, dans un monastere d'ltalie, il_ se_ rappellera en souriant ces v1sées encyclopéd1ques. Ses c~nd1sc1ple~,
paysans vigoureux, et ne prenant pas les choses ~oms au serieux que luí, l'entretenaient par leurs conversat10ns ~ans un

ordre d'idées qui eilt été pédantesque sans tant de. na,veté. JI
n'était question que de César, de Salluste, de T1te-L1ve. En eux
Ieur race, toute proche encore de la terre, prenait contact pour
la premiere fois avec les lettres, et ils s'en imprégnaient énergiquement.
.
•
C'est ainsi que Renan se voua a la cléncature. Les pretres
étaient pour lui des professeurs avant d'ctre des ministres de
Dieu; ils olficiaient en claase plut6t qu'a l'autel.Le cñté proprcment sacerdotal de l'étatecclésiastique restait ainsi dans l'ombre;
et quand, quelques années plus tard, il se révéla, avec_ses asce~es,
sa mystique, ses dogmes, le séminariste de Samt-Sulp1ce,
apres quelques essais de compromis, le répudia parce que tous
ses instincts en étaient froissés. Les agenouillements d'un enfant
de chreur n'étaient pas son fait.
Avant de suivre a París ce « déraciné », je voudrais vous le
montrer savourant son enfance bretonne. Car les heures de tension dans l'étude faisaient place a d'autres ou la pensée se relil.chait délicieusement. Renan a insisté, dans ses écrits, sur• les
singularités du caractére breton, oú l'austérité confine a la Iangueur », oú • la force et la faiblesse, la rudesse et la douceur_ »
se mélangent. Cette dualité fut en hü a un degré éminent. Depms
qu'il s'était consacré, il n'osait trop regarder les jeunes filies,
fixer Ieurs yeux couleur vert d'eau. Mais dans.Ie vif meme de

rever

a la

Pro"ence et aux Hes d'Or. Aver la Morale en aclion,

le Iivre qu'il lisait surtout était les Avenlures de Télémaque et
celles d'Arisionoüs; il imaginait Sophronyme, alliant la sagesse
profane et la pureté chrétienne, chantant les dieux sur sa lyre.
II revait de Chio, la« fortunée patrie d'Homere ,. Etil se retrouvait avec plaisir dans un pays de bois et de marais, en Trébeurden
oú il allait parfois chez sa tante Morand, au manoir de Trovern.
11 aimait surtout Tréguier. Quand il était a Guingamp, chez
ses parents Le Forestier, le caractere profane de la ville lui causait de J'ennui et de !'embarras. Mais a peine avait-il revu la
colline natale et les deux cours d'eau qui l'enserrent, que ces

impressions tristes fuyaient d'elles-memes. Le Jaudy et le Guindy
réunissent la leurs eaux jaunes et vont se perdre dans l'Océan
quelques kilométres plus haut. La marée pénétre tres loin,
et le souffle du large est partout perceptible. Ernest, aux longs
cheveux blonds, a l'air grave, déja respecté dans le pays, aimait
a se promener avec sa mere. lis longeaient ensemble les bords
du Guindy, s'asseyant parfois au pied d'un peuplier, pres d'une
fontaine ou d'une niche de saint qui avait son histoíre. Puis ils

remontaient vers la ville, le long de sentiers encaissés dans la
verdure. Tres haut au-dessus d'eux, le vent courbait les cunes
des ormes et fouettait les nuages ; mais eux cheminaient dans le
silence, au sein de la terre bretonne. Parfois, on entendait un
geai grincer dans la futaie voisine. &lt;&lt; Ecoute, disait Mme Renan
en s'arretant, l'oiseau qui se scie le creur. » Et l'enfant ne pouvait
s empecher d'imaginer, comme en ses premiéres années, la petite
scie aux dents « prodigieusement fines» que l'oiseau devait avoir
1

dans sa poitrine et , avec Jaquelle ... il se faisait une entaille au
cceur ».
De la route, on ne tardait pas a voir Tréguier, et jaillissant du creur de la ville, la fleche de la cathédrale, , prodigieusement élancée », « fol essai pour réaliser en granit un idéal

impossible ». La ville elle-meme, écrasée par sa cathédrale, a
un caractCre d'extrérne distinction : on y sent vivre « une forte

protestation contre tout ce qui est plat et banal». BientOt se reconnaissaient les toits familiers, le Collége, l'HOpital Général.
Alors I'enlant sentait sourdre de son ame déja grave « un
murmure pénétrant et doux », rappelant, • comme le son d'une
cloche lointaine de village, le mystere de l'infini ,,. Un élan cha-

,

�78

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

leureux le portait vers Dieu, vers Jésus, vers la Vierge, ven
les belles et saintes choses, vers ses livres.
Quand ils arrivaient au pied de la cathédrale, souvent la mere et
le Jils y entraient prier. A cette heuredu soir, l'énorme vaisseau
,ide, éclairé d'une seule lampe, était plein d'ombre. On devinait
seulement les statues en pierre des chevaliers et des nobles dames, couchées dans leurs ni ches et« dormant d'un sommeil calme•·
La froide main du passé s'abattait sur Renan, le rendait, pour
un instant, reveur et pensil. Et il s'agenouillait a cflté de sa mere.
A la maison, il aimait a s'isoler dans sa chambrette haute, ouil
montait, par un escalier étroit et en bois, a l'aide d'une corde
grossiere disposée en guise de rampe. La fenetre qui éclaire
cette piéce n'est guére qu'une lucarne, mais elle donne sur un
tablean inoubliable. Les toits de couvents voisins luisent parmi
les vergers. A l'horizon se pro file le clocher de Trédarzec, et ph.1•
agauche s'aperGoit le Jaudy, large comme un bras de mer. C'est
gracieux et sévtlre, familier et grand. Je ne connais pas de paysage qui captive ainsi )'ame des le premier coup d'reil,sollicite
a la fois et réprime ses abandons, donne avec autant d'autorité
e't de douceur une le~on de noblesse. L'enseignement de Fénelon
devait produire le meme effet.
Renan a dessiné dans ses Souvenirs l'étroitjardinoll ses mattree
promenaient son esprit : entre Rollin et Delille, il y avait peu
de risque de s'égarer. 11 regut en prix l' ltinéraire de Paris d Jérusalem, qui semblait sans doute II ces Messieurs plus digne de conllanee qu'Alala ou René. Le classique par excellence était Racine
le fils, l'auteur du poéme De la religion, dont lesucces, si grand
au xH, .. siécle, se prolongeait ainsi. On n'admettait pas qu'il
püt y a,oir eu, depuis, de bons nrs fran~ais . , Le nom de
Lamartine n'était prononcé qu avec ricanement». Un jour Renan
eut une émotion. 11 vit - et les pretres la lui montrérent avec
horreur - « une lithographie représentant une grande femme,
vétue de noir, foulant aux pieds un crucifix » : c'était une illl.age
de George Sand.
Naturellement, le légitimisme était la regle dans ce milieu
clérical, que les premiers actes du gouvernement de LouisPbilippe n'étaient pas faits pour rallier. La bourgeoisie de
Lannion qui avait entouré Renan était aussi en majorité
carliste. Le petite bonne Nanon l'était également, pour la
raison que « Louis-Pbilippe n'était pas vraiment roi ; car il
n'était pas troné, comme elle disait ». Que Renan eüt été , philippiste », nous ne le savons que par ce passage d'une causerie
au dlner celtique, sous la IIJ• République. C'est un document
1

79

RENAN

insuffisant, bien que cette réaction ne me surprenne pas de la
part d'un enlant chez qui !'esprit de contradiction semble avoir
été précoce, et dont une partie de la parenté était d'ailleurs plus
Iibérale. Quant au faible de Mm• Renan pour la Révolution, il
paralt n'avoir été du qu'au prestige de souvenirs « indissolublement liés a l'éveil de sa premiere jeunesse &gt;. Mais il est certain qu'a entendre sa mere narrer d'une fa~on saisissante
• ces grandes et terribles scenes ,, Renan put prendre un gout
esthétique de la Révolution, qui parla toujours pour elle
dans son creur, malgré les désaveux d'une raison subjuguée par
J. de Maistre.
( d suivre.)

�LE~ONS SUR L' HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

LeQons sur l'histoire
de la littérature Jatine
Cours de JII. L'ABBt LEJAY,
Membrt dt l' Inalilut, .
Pro/es,eur ó l'ln1!itut calholiqut.

Le plus ancien drolt romaln.
Le drolt publlc (1).

ut etre de toute l'hiEtoire ancienne
Le lait le plus lr~ppant pe d;s dilférents droits, droit public,
de Rome est la d1stmction
. te en réalité des !'origine, ou,
droit privé, dro1t rebgieux. El!~ e:,m nous lont assister a cette
si l'on veut, les récits des º[,1g1~es_té II y a un droit public,
séparation des domames _de . au ori .
parce qu'il y a une constitutwnde Rome est encore celuí d'un
Cependant ¡•~xtérieu~ du ¡~'écarlate la figure grossiérement
roi .sauvage. Vetu et e auss
or~ une couleur qui écarte
!ardée de rouge, ~outeSsa tersonn:~ le précédent les licteurs,
les mauvais gémes. es f.~rre:n faisceaux prCt~s a tout insavec la hache ~t les vergesM1 .e"¡¡¡_ s'arréte a peu pres la ressemtant pour ch_atierRet tue:-1 : : nous le connaissons.,avec les roi~,
blance du ro1 de orne, e q
.
t- uíssants et emprifétiches de leurs peuples, l~orct:~v~:0 ¿.,re chez les primitils
sonnés daos des tabous, fquet on n~ltre pour des nations ancienet que les textes nous on con
nes (2).
té a été décrite par Homere. Le roí
Une autre espece de royau
ir héréditaire consacré
de l' Iliade et de l'Odyssée a un pouvo
'
• 15 du 15 ¡uillet 1922, de la
'
Revue du Cours.
. féti he de Tara roi religieux des Irlan(2) Comparez, par ex empleBle rol- R;vue de, EtJdes anciennes, t. XIiX
dais, dans J. Lon1, d'apres AUDIS,
(1913 ), p. 37-38.

81

par les dieux. Mais il ne le garde que par son ascendant et sa
force personnelle : Laerte, alfaibli par l'~ge, a dfl se retirer dans
la campagne d'Ithaque, oú il mene la vie d'un paysan ;Achille
craint que son pere Pélée ne puisse se maintenir a cause de sa
vieillesse. Le roí n'agit qu'avec l'appui des Anciens, avec lesquels
il délibere dans les festins et juge dans les procés. Il ne dispose
d'aucun moyen pour faire exécuter une sentence _: les parties

s'en assurent préalablement le respect par le dép6t d'un lingot
de métal. La vengeance privée punit les crimes privés. Le roí
est surtout un chef de guerre. Le peuple agit parfois tumultueusement : a Ithaque, tandis que les uns se retirent tranquilles aprés
le massacre des prétendants, d'autres prennent fait et cause
pour les ennemis d'Ulysse et l'attaquent. On convoque le peuple
pour luí communiquer les décisions ; il manifeste sessentiments
par des signes bruyants comme chez les Germains. Il assisteaussi au
procés et y intervient par des cris. Ni daos l'assemblée ni au
tribunal son avis ne compte. Il n'a ni pouvoir ni responsabilité.
Les divers organes de la vie publique ne sont done pas encore
formes. Aucune regle n'établitleurjeunormal. Laforce seuleest le
príncipe qui assure tour a tour la prépondérance a l'un ou a
l'autre. Le hasard et l'imprévu sont la trame ordinaire de la
vie (1).
A Rome, l'autorité royale est un pouvoir constitutionnel,
legilimum imperium, limité par le Sénat ou conseil des Anciens
et par les ~omices ou assemblées du peuple. Daos le train courant des affaires, le roí doit consulter le Sénat. Les comices ont
des attributions précises et doivent intervenir quand il faut
changer une coutume établie, dans les adoptions par adrogation, qui touchent a l'état des lamilles, daos les testaments, qui
changent l'ordre des successionL et l'état des biens des gentes.
Tandis que le roí d'Homere convoque l'assemblée quand il
luí plalt et peut rester des années saos la réunir, les comices
romains doivent Ctre tenus au mo'..ns deux fois par an. Le roi a

l'autorité judiciaire. ll est surtout puissant daos les causes criminelles ; cependant un condamné a mort peut en appeler au
peuple, ad populum prouocare. Al epJque de Cicéron, les antiquaires pensaient que le roí pouv t ne pas tenir compte de
cet appel. Daos la justice civile, son ró e est limité. On a pu remarquer que, dans la mancipation, les ¡,arties sont seules devant
le libripens et les cinq témoins.Ellessont seules, devantlesmemes

(1) Voir la le~on précédente dans le n

p) Voy.

SUJV.

ScHOElfANN, AnliquiUs grecque&amp;, trad. GALUS KI, t. J, 29 p. et

6

�82

1

LEt;ONS SUH L HISTOIRE DE L..\. LITTÉRATURE LATINE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

acteurs, dans le mariage par achat (coemptio) et dans la déclaration de testament écrit; elles sont absolument seules dans plusieurs actions de procédure, elles seront seules plus tard dans la
Bponsio. Mi!me quand le roi est présenL, son r6le est el lacé ;il n'a

83

nanté, c'est-3-dire aux patriciens, quand il meurt, et le sort,
voix cerLaine du ciel, désignera un nouveau dépositaire, un

interroi, a qui la coutume interdisait de clore l'interrégne. C'est
le second interroi, désigné par le premier aprés prise des aus-

qu'a donner son assentiment aux articulations ou aux gestes d 'une

pices, ou un des suivant.s qui nommera ]e roi. Ces pratiques

des parties, addicere. Mais le lait qu'il doit consulter l'assemblée
pour l'adoption par adrogation et pour le testament comitial
établit une distinction entre le droit public et Je droit privé.
Le roi décide de lui-mi!me dans les alfaires de droit privé, quand
on recourt /\ fui. Pour ces formes d'adoption et de testament, qui
ont des effets quasi politiques en chazigeant J'équilibre des éléments de l'Etat, il laut une loi. Un patriden qui lait un testament
ou qui adopte un homme d'une autre gens n'agit pascomme simple

définissent les auspices : ce sont les moyens qui mettent l'Etat

particulier, mais comme patricien, commc membre d'une gens.

Pour que l'acte soit valable, il faut l'assentiment des autres
patriciens. Dans cette distinction pointe déjale pouvoird'abstraction et d'analyse de !'esprit romain.
L'analyse s'est exercée dans le domaine le mieux défendu, la
religion. Le roi n'est plus le chef religieux qu'il a pu etre autrelois.
On attribue a Numa la création des flamines . Les flamines subiront les interdictions qui séparent le sacré du profane. Le flamine Diaie ne peut ni aUer A cheval, ni voir des soldats armés,
ni preter serment, ni porter un anneau qui ne soit pas brisé, ni

avoir un nreud dans son habillement, ni enlever sa tunique intérieure en plein air, ni étre veuf, ni approcher d'un bücher funébre,

ni toucher un mort. Cette énumération de tabous est plus longue
encore dans Fabius Pictor, qui lui-méme doit i!tre incomplet (1).
Un roi-pretre avait toutes ces entraves. On comprend que, de
bonne heure, un roi romain, actif, volontaire, entreprenant,

se soit déchargé de ce fardeau sur d'autres épaules. II ne garda
plus que le vieux culte de Jaous, qui l'obligeait a un sacrifice
mensuel aux calendes et a un sacrifice annuel lors des Quingualrus, fi!te de Mars, le 19 mars. Il avait aussi les auspiecs
publics. C'était le droit d'interpréter les signes des dieux dans
les aflaives de l'Etat. Ce droit est inhérent a la communauté.
Il est délégué a son chef pendant la durée de ses fonctions, au roi
pendant sa vie, puisque son pouvoir est viager. Si le roi a obtenu
des dieux un avis favorable pour le choix de son successeur 1 les

auspices passeot sans interruption du roi mort au roi agréé. Si le
roi n'a pas fait de choix, les auspices retournent

a la

commu-

(1) Voy. FABIUS P1CTOR, furia ponlificii lib. I, dans Auu.:•OELLE X 15
' ' '

Voy. Revue de philologie.

en communication avec les dieux. Le roi les po ssede, en qualité

non de pri!tre, mais de chef de J'Etat, comme les posséderont plus
tard les consuls et les autres magistral.• de kl République.
A Rome , la ro~·auté n'est. done pas une théocratie ni un sacer~

doce ; autant qu'il est possible daos l'antiquité, elle est déga_gée
du lien et des rites relig1eux. Elle n'est pas da,antage patriarcale, car elle n'est pas bécéditaire. Saos ctre élective, elle dépeod
d 1 un choix qui est nécessairement guidé par le vreu de la communauté patricienne. Le pouvoir du roi est exercé en appa~ence sans
responsabilité. Mais il est limité de bien des c6tés, surtout il

est viager. Apres sa mort, ses acles peuveot etre revisés et ne
sont pas cou,erts par le prestige dynastique.
Dés cette époque ancienne, la constitution romaine ébauchait
ce mélange d'autorité et de contróle qui lera l'équilibre du régime
républicain. Le droit public a~ait done atteint une maturité
qui le faisait laisser loin derrriere lui toutes les constitutions des
royaumes grecs. Mais ce qu'il présentait peut-étre de plus remarquahle, c'est qu'il était distinct des fonctions administratives
et de l'exercice de la justice. Le calendrier est le témoin de cette
séparation : il a des jours comitiaux oil le roi peut réunir l'assemblée ; des jours lastes, oil il est permis aux parties et au roi
de proooncer les paroles sacramentelles du droit ; des jours néfastes, interdits a la j ustice et aux corrúces. Dans les Etats grecs,
le droit public et le droit privé ne furent jamais bien séparés.
Pour Aristote, l'homme est un animal naturellement destiné

a la

vie en cité, c¡ióc:m "lt'oÁ~nxOv ~Wo~ (1). Chez les Greca, le

eitoyen l'emporte sur l'homme privé. Tout l'effort des Romains
sera de donner des droits a l'individu. Tout le progres a consisté a se dégager de la seule considération de la famille et du
clan pour assurer a la personne son indépendance légitime et
son développcment normal, pour remonter ensuite de l'individu

a la notion

universelle et abstraite de l'humanité. Observation
concrete, distinctioo, abstraction, généralisation : la marche de
]'esprit romain est toujours semblable.
(1) ARlSTOTe:, Politiqut, I, 2. On se meten soci6té ("1t'óAl,;), pour vivre,

on y reste pour vivre heure ux: "(Evo~.1hn¡ ¡.,.tv -coü t~v lval(a, oOo-il i5&amp; 'to OaU

C~v.

�84

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Dans l'établissement progressif de la constitution républieaine, la métbode sui, ie est la meme. Elle a restreint et mieux
délimité que dans la royauté le pouvoir du magistrat supreme
par la collégialité et l'annalité : il y a deux ou trois magistral•
et ils ne le sont que pour un an. Dans !'ensemble des fonctions
publiques, elle a peu a peu dislingué des provinces qui ont été
assignées a des aulorités dillérentes : les magistratures qui iormeront bient6l une carriere réglée doivent leur origine au démem•
brement du consulat, en définitive a l'analyse.
Ce pbénomene lrés remarquable, qui se développe pendant
des siecles, s'explique par l'histoire intérieure de Rome. La
légende racontait que la ville devait sa naissance a la réunion
de bannis et d 'bommcs mis bors la loi des cités voisines. Dans
un tel groupe, une discipline de fer est indispensable pour assurer
l'existence de tous par le sacrifice de chacun. C'est ce qu'on a
1oujours observé chez les outlaws et dans les bas-fonds des
sociétés modernes. Les bandes ont des lois séveres et exigent
un dévouement absolu /J l'intéret de tous. Cctte cobésion explique
l'unilé de l'Etat romain, Elle sera bient6t si forte qu'elle subsistera en dépit des divisions constitutionnelles et économiques.
Mais en meme temps, ces hommes, \'enus de milieux diíférents
.
'
apporta,ent des mreurs et des coutumes dilférentes. Le beurt
de ces déracinés les provoquait a comparer et a critiquer les habitudes les uns des autres.. Le salut de la communauté leur impo·
sait la regle, leur dissemblance la discussion. La légende est un
symbole de ce qui se passe toujours dans les nations issues d'un

mélange. TI y a lutte et besoin d'équilibre, combinaison et ordre.
La lutte exista d'abord entre Je pouvoir royal et les familles.
f.:ertains historiens considerent cette lutte comme terminée
au moment oU. nous pouvons nous représenter 1a coastitution
de la monarchie romaine (!). D'autres, qui suivent de plus prés

les termes de la légende et les pbases marquées par les noms de
cbaque roi, pensent que cette lutte a duré pendant toute la période
royale, que l'expulsion des Tarquina est une victoire des gentes
que celles-ci aleur tour succombérent lors de la chute desdécem~
virs, et que« l'évolution se poursuivit,dégageantde plus en plus
le droit public desétreintes du droit privé » (2). Quelque systeme
{I) Mommsen et son écolo, pour qui les récits de I'histoire primitive ont
une valeur surlout symbolique.
(2) L_. LANGE, Hisloire inlérieure de Rome jusqu'ó la balaille d'Actium,
t~aduction BeRTHELOT et Drn1ER, t. I {Paris, 1885), p. 45. M. De Sanctis
n ~dmet pas le rOJe politique des gentes. Avec Hirschfeld, et avant lui iJ
vo1t dans la chute du déccmvirat une victoire du patricia t.
'

LECONS SUR L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

qu'on préfere, on doit convenir que toute cette histoire est une
série d'oppositions: Romulus et Rémus, Latins etSabins, maiores
gentes et minores gentes, gentes et roi, gentes et curies, gentes et
famille naturelle, patriciens et plébéiens. Dans la suite, ces oppositions se poursuivent entre la souveraineté du peuple et !'auto·
rité des magistrats, entre Jesmagistrats d'égale puissance comme
les deux consuls, entre les magistrats patriciens et les magistrat.s

plébéiens, entre les assemblées du peuple et Je Sénat, entre les
comices centuriates et les comices tributes, entre la domination

domestique du pere de famille et le censeur « qui cite devant son
siege, tel un pédagogue, tous les secrets de la maison (!)»,entre
citoyens et Latins, Romains et Italiens, Italiens et provinciaux.
On vit dans un contraste perpétuel.
Il peut paraltre hardi ou pédantesque de déduire des parlicularités de langue et de style d'une situation politique.Cependant quand cette situation est perpétuelle, quand elle se répete
dans tous les détails de l'organisation, quand l'antithése est
multipliée aux yeux de tous par les mille facettes du miroir de la
vie, on peut se demander si l'reil ne prend pas une babitude
telle des contrastes que le cerveau ne peut ríen imaginer sans
le balancement des oppositions. La phrase latine est généralement binaire. La période, qui n'est que le développement
artistique de la phrase instinctive, est construite sur un plan de
membres paralleles. Décomposons seulement la premiere phrase
d u Pro Marce/lo :
Diulurni silentii patres conscripti,
quo eram bis temporib.us usos
non timore aliquo
aed partim dolore
parlim uerecundia,
PINEM hodiernus dies attulit
idemque INITJUM quae uellem
quaeque sentirem
meo pri8lino more dicendi.

Deux parties dans la période, qui sont liées par idemque;
dans chaque partie deux groupes, dont les détails s'opposent
deux a deux. On peut répéter l'expérience dans Cicéron autant
de fois qu'on voudra. La seule variante appréciable consistera
dans l'existence d'une partie centrale de la période, placée entre
deux groupes de membres paralleles, comme un Mtiment prin•
cipal entre ses ailes. Tres rarement, on trouvera la structure
ternaire, généralement dans des phrases courtes, ueni, uidi, uici.
(1) lHBRING, Esprit du droit romain, t. I, p. 332.

�86

REVUB DES COURS ET CONFtRENCES

Ce n'est pas sculcmcnt le dessin de la phrase qui cst antilhét ique, c'esl le moule de la pensée. Qu'on releve dans la phrase
du Pro Marce/lo, ces adjectifs de meme type lexicographique
qui se répondent et s'opposent : diulurni, hodiernus, prislino,
les substantifs finem, inilium, les pilicrs grammaticaux non,
sed, parlim parlim, quae quae.7ue: on constatera que l'esprit procede toujours de meme, allant d'un point au point opposé ou
au point symétrique, et toujours en les opposant ou en les associant deux par deux. II n'est pas de figure plus employée par
les écrivains latins que l'antithese (!).
La décomposition, la composition, l'opposition sont des opérations d'espriL qui peuvent se retrouvcr dans toutes les ceuvres
intellectuelles. Avant de quitter le droit public primitif, relevons
un progres de nature toute différente, mais qui devait avoir les
conséquences les plus heureuses pour le développement du peuple
romain et de sa littérature. On sait avec quelle dé/lance est regardé
l'étranger chez les peuples primitiís. Les cités grecques le tiennent
a distance. Les théoriciens, comme Platon et Aristote, montrent
á que! point il est suspect. Platon va si loin qu'il interdit aux
citoyens de voyager au dehors sans la permission des magistrats, qu'il soumet les commergants étrangers a une surveillance
genante, qu'il supprime a peu pres completement !'industrie
maritime. La situation de Rome et ses origines l'obligeaient a
plus de largeur de vues. En príncipe, l'étranger n'a aucun droit
et tout Romain peut se saisir de sa personne et de ses biens. En
fait, trois voies lui sont ouvertes pour trafiquer en sécurité. Les
deux premiéres sont personnelles, mais d 'usage général, ce sont
la clientéle et l'hospitalité. Le patron exerce sur l'étranger.
venu a Rome sans esprit de retour et placé dans sa clientele.
la protection garantie par la coutume et par la peine de l'exsécration. L'hospitalité est un lien réciproque entre deux particuliers, qui assure a !'un dans le pays de l'autre un répondant
et un mandataire. La troisiéme situation de l'étranger découle
d'un traité, qui garantit a tous les citoyens d'un peuple donné
certains droits. Te! fut le traité avec la confédération latine en
261/493. Des magistrats spéciaux jugent les affaires des ressortissants des deux nations, romains pour les marchés conclus en
territoirc romain, étrangers pour les marchés conclus en U"rri(1) L'anti_tMse e~t aussi un procédé naturel de la prose grecque. Mals.Jes
.Grecs y éla1cnt arr1vés par une autre voie. Quand la rhétorique a fait connaltre a Rome les balancements et les oppositions d'un Isocrate il y avait
longte~ps que l'on y praliquait les mémes artifices. La le~on du máttre étranger ava1t élé devancée par les habitudes de l'esprit romain.

1

LE90NS SUR L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

87

toire étranger. On les appelait récupérateurs. Ils avaient du etre
institués d'abord pour régler a la suite d'une , guerre les torts
qu'elle a causés (1). Leurs fonctions prirent rapidement de la
fixité, et une telle extension que, dés 512/242, un préteur spécial
devra etre affecté a l'organisation de ces proces. Un véritable
droit se crée pour les étrangers, a coté du droit civil. Les exigences du commerce, le besoin de netteté, le sentiment de l'équité
et de la valeur des príncipes déterminerent le peuple romain a
régler un des premiers ses relations juridiques avec l'étranger.
Ainsi l'air du dehors pénétra dans la cité, en méme temps que
les expéditions et les conquétes mettaient de plus en plus loin les
paysans du Latium en contact avec des mreurs et des civilisations inconnues.
(d suivre.)
(1) FESTUS, v 0 Reciperalio : • Reciperatio est, ut ait Gallus Aelius, cum
inter populum et reges nationesque et civitates peregrinas !ex connexit,
quomodo (1°) per reciperatores reddanturesreciperenturque (2°)resque pri•
vatas in ter se persequantur ,. C. Aelius Gallus fut l'auteur d'un De verborum
qua! adiuscinite perlinent significatione, dont la plus ancienne mention se
trouve dans Verrius Flacores.

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

Les lnfluences étrangéres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)
(F'in)

,

Coura de K. PAUL BAZ&amp;RD (!),
Charqé d~ Cour, d la Sorbonn,.

11 y a tant de puissance de vie, de variété, de ressources chez
Lamart!ne qu'on a p_eine a _l'abandonner ; essayons plut6t,
en le smvant dans sa b10graph1e, de voir si la suite de sa carriere
dément ses dé~u~s, ou si _on y retrouve le meme équilibre entre
les éléments s1 d1vers qm composent cette §me nuancée · et si
dans le diplomate, dans l'homme politique, dans le vi~illard
des années de détresse et d'héroisme, on reconnatt le Lamartine
des Mt!dilalions.
Le diplomate, nous le rencontrons de 1820 a 1830 environ.
Lamartine s'est marié avec une Anglaise, Mil• Birch. Le contrat
fut signé le 25 mai 1820. Ce qu'il cherchait surtout dans le
ma!"Íage, c'éta!t une fin ; il voulait fLXer sa place dans l'ordre
s0~1al ; 1~ m~n.age, ~e sera l'abri, le terme d'une jeunesse incertame. A1ma1t-il vra1ment sa femme au début ? il l'aima sans
doute a force d'e~time. Arrive enfin la place si longtemps
at~ndue : Lama~tme !st n~~mé att~ché d'ambassade a Naples,
?1i !I va passer s1x m01s déhc1e~x. Ríen a!aire que se promener;
11 s mstalle. rlans une ,helle, ma1son sur la Riviera di Chiaja, ¡¡
Ion~ une villa dans ! lle ~ Ischia, oú il passe souvent, et ses
récits, plus tards, seront 1mprégnés de ces souvenirs de 1820.
M~is sa santé se gAte, il est obligé de se rendre a Rome. A
partir ~e ce moment, c'est la vie errante qui va commencer
pour lm. 11 rentre en France, puis il va pour la premiere fois
en 1821, en Angleterre, d'oú il rapporte le gout du confort et
(I} Voir la lecon précédente dans le n° 16, du 30 fuillet 1922 de ta

11eiJm des Cour,,

'

89

la passion du golhique, qu'il associe a Saint-Point en un assemblage assez extraordinaire, si l'on en ju~e par la piece voutée
et toute tapissée, ou il s'enfermait pour écrire.
Fn 1825, nous le retrouvons en Italie, a Florence, ou il reste
nommé secrétaire d'ambassade. 11 est a son arrivée tres feté
par la société florentine, et c'est, une fois de plus, une période
heureuse de son existence. Un petit nuage, a vrai dire, l'assombrit un moment: dans son poeme du Pelerinage de Childe Harold,
il s'était permis sur l'Italie des développements qui étaient
des lieux communs, mais des lieux communs désagréables :
l'ltalie en décadence, la grandeur passée de Rome et la misere
du moment présent, etc. ; on y trouvait des vers peu aimables
en assez grand nombre :
Le Seythe et le Breton, de leurs elimats sauvages
Par le bruit de ton norn guidés vers tes rivages
Jetant sur tes cités un regard de mépris,
'
Ne t'apercoivent plus dans tes propres débris
Et mesurant de l'ceil tes arches colossales, '
Tes ternpl~s, tes palais, tes portes triornphales,
Avec un r1re amer demandent vainement
Pour qui l'immensité d'un pareil monument 't
Si l'on attend ~u'ici quelque autre César passe,
Ou si l'ombre d un peuple occupe tant d'espace 't
Et tu soutrres sans honte un afTront si sanglant ?
Que dis-je ? tu souris au barbare insolent 1

~insi de suite : l'Italie préférant la suprématie artistique a
la l_1berté, ~terre ou les fils n'ont plus lesang de leursaleux»;
ma1s ce qm par-dessus tout blessa les Italiens, ce fut la fin :
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre rornaine !)
Des hommes et non pas de la poussiére humaine l

Un Italien, napolitain réfugié a Florence, le colonel Pepe
releve l'insuJte, et, A l'occasion d'un article sur Pinterprétatio~
d'un vers de Dante dans l'épisode d'Ugolin, il lance/¡ Lamartine
des critiques qui équivalent a un véritable défi : « Le rimailleur
du Dernier chanl de Childe Haro/d s'elTorce, disait-il, de suppléer
a l'inspiration qui lui manque et /¡ des pensées dignes de son
su¡et par des fadaises qu'il débite contre l'ltalie, fadaises que
nous nommerions injures si, comme le dit Diomede (V. l'I/iade),
les coups des faibles el des laches pouvaienl jamais porler ... »
Un duel eut lieu et Lamartine fut blcssé, ou peut-etre se laissa
blesser._ 11 crut tout fini, mais malgré !'estime que lui valut
son ett1tude chevaleresque en cette affaire, l'opinion italienne
ne cessa pas de le poursuivre de reproches. Pres d'un siécle
écoulé ne l'a pas encore apaisée.

�91

RE\'UJ::: DES COURS ET COt'iFf:RENCES

LES JNFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAJIARTINB

11 jouit largement de la vie /¡ Florence, il se ruine /¡ embellir
une villa, et dépensc quatrc fois son traitement pour recevoir
• touLe l'Europc en voyage ». L'arrivée d'un nouvel ambassadeur
le ramenc en Francc. Mais pendant tout ce temps-la, les littératures étrangéres n'ont pas cessé de vivre daos ses productions. En 1823, il publie La mor! de Socrate, oil daos une scéne
sublime, il fait annoncer par le philosophe le vrai Dieu :

les qualités de la race et la marque de 1~ nature ~e ~•martine
qui nous avaient lrappés dans les Prem,eres Méddalwns.
En 1825 paralt le Dtrnier chanl du Pélerinage d' Harold :
, Harold cst un jeune voyageur qui, lassé de bonne heure
des voluptés et de la vie, quilte sa Lerrc ratale, l'Argletcrre, et
pareourt le moLde en cbant.ant ce qu'il voit, ce qu'il sent _ou
ce qu'il pense ... » Lamartine veut imiter le _Pélerinage de Ch,lde
Harold et contiI uer l'a,uvre de Byron qm vient de couronner
par un~ mort sublime une vie plei1;1e de vicissitudes,_ en se faisant tuer a Missolon6hi, le 19 avril 1824, li trente--s,x ans. La
noblesse de cette mort touche Lamartine qui reprend le pot!me
oil Byron l'avait laissé, et • sous 1~ fiction transparente du nom
d'Haruld chante les dernieres actions ou les dernit!res pensées
de Lord Byron lui-meme, son passa~e en Grt!ce et sa mort. •
U v a des analogies certaines, avouées, entre l'reuvre de Lamarlin'e et le pot\te anglais dont il se fait volontairement le successeur,
en se proclamant l'inLerprt!te de celui qu'il appelle le plus grand
génie des temps modernes. Mais au fond Lamartine n'est pas
du tout Byronien ; ni ses idées, ni ses sentiments ne proct!dent
du gr, nd révolté que veut etre le poéLe anglais ; il tend vers
la douceur et c'est tout juste s'il ne convertit pas Byron au
moment
sa mort : Cbilde Harold n'est plus s0r d'avoir
choisi la bonne voie en suivant le satanisme : • Harold, tu
t'es trompé ... , C'est Lamartine que nous entendons la, en
vérité, ce n'est plus Byron. Et par la forme aussi, il reste tré•
loin du style byronien.
.
.
.
En 1830, par,issent les Harmomes qw sont encore des Méd,tations. Mais, pour 1e sujet qui nous intéresse, j 'insisterai davantage sur une a,uvre exhumée en 1873 seulement, une muvre
extraordinaire dont nous ne possédons que des lragments,
et un plan qu'en donne Lamartine dans sa lettre du 12
décembre 1823 : les V isions. 11 veut mettre en scene un homme
qui a le don de ne pas mourir, qui vit avec les hommes, condamné a mourir, a rcnaltre et a revivre jusqu'a l'expiation définitive d'une faute. Cet homme, qui existait avanL la créatwn
de la terre, était alors une maniere d'ange ; Lamartine, ~'il
avait achevt! ce poeme, luí aurait fait raconter dans un premier
chant toute la crt!ation. Apres le paradis terrestre, il est chargé
de la garde d'une filie d'Eve, dont il s'éprend. ll obtient de
Dieu de s'unir il elle, /¡ condiLion de devenir un ange déchu, et
de ne rejoindre Dieu dans le ciel qu'apres avoir été purifié par
plusieurs vies et plusieurs morts méritoires. 11 vit au moment
du déluge, au temps des Patriarehes, au temps des Propht!tes,

90

You:1 tou s, grands et pelits, race de Jupitcr, ·
Qui peuplcz, qui souillez les eaux, la terre et l'air 1
Eni;ore un peu de temps, et volre auguste foule
Roulant avec terreur de l'OJympc qui croulo
Fera place au Dieu Saint, unique, universel,
Le scul Oieu que j'adore et qui n'a point rl'autel l

Piece admirable, piéce éloquente, qui direcLement vient
de Platon, de ce Phédon qui charma l'enlance du poéte.
En octobre 1823, ce sont les Nouvel/es Méditalions: elles ont
un médiocre succés : « Si vous me demandez comment j'ai
réussi dans ma deuxiéme publication, écrit Lamartine le 29 décembre, je vous dirai tres mal. On s'acharne sur mes fautes
de grammaire, de langue, de sens commun, etc., etc., si bien
que je n'ose plus faire un vers. • Etrange vicissitude : aprés
l'éclatant succés des Premieres Méditalions, les Nouvelles Méditations n'obtiennent que des critiques. C'est que les Premieres
Méditations étaient les premieres, et les Nouvel/es Méditalions
les secondes, comme Lamartine le remarque luí-me.me : le
charme de la nouveauté avait disparu. Pour nolUI, au contraire, nous les aimons parce que nous y retrouvons une bonne
partie des premiéres; nous y reconnaissonsles memesinfluences
étrangéres. D'ailleurs il s'y rencontre un certain nombre de
pit\ces de jeunesse. Ce sont encare la Bible, avec les fra6'Ilents
de Saül, l'inlluence anglaise, l'inlluence italienne. Relisou
lschia, ou Trislesse :
Ramt'nez-moi, dü;ais-Je, au tortuné rivage
OU Naples rétiéchil dans u.ne mer d'a1.ur

Ses palais, ses coteaux, ses aslres saos nuago,
01) J'oranger fleuril sous un ciel toujours pur ...

.. La

sous les orangers, sous la vigne fieurie
Donl le pampre flexible au myrte se marie,
Et tresse sur Ja léte une vo0te de fleurs,
Au doux brult de la vague ou du venl qui murmure,
Seuls avee notre amour, seuls avec la nature,
La vie et la lumitlre auront plus de douceur ...

La vie et la douceur italiennes ont pénétré cette pit!ce. Mais
en meme temps, nous trouvons dans les Nouvel/es Miditalion,

de

�92

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au temps des Martyrs, au temps des Solitaires, au temps de
la Chevalerie, a travers toutes les périodes de grande civilisation. Enfin l'Antéchrist arrive. Seul l'homme qui expie lui
résiste, il est vaincu, le glaive est déja levé sur lui, la terre
tremble, mais l' Antéchrist est foudroyé et le héros reste seul
sur la terre. Puis c'est le jugement dernier, Dieu apparatt, les
hommes sortent de leurs tombeaux, Eva se réveille, les deux
amants se présentent devant l'Eternel, ils sont réunis daos le
sein de Dieu, et les mondes sont finis. Poeme immense, qui
aurait fait entendre une note nouvelle dans l'épopée frangaise :
LamartiLe, en efTet, aurait rompu avec la tradition classique,
son épopée prend la forme mystique, comme Eloa et en méme
temps, la forme d'une histoire de l'humanité, comme la Légende
des siecles. Cette nouveauté essentielle est due sans doute a
des in/luences étrangéres, celle de Milton et celle de Dante.
On trouve d'ailleurs un titre analogue a celui de L. martine,
dans un poéte italien du xv111e siécle, les Visioni, par Varano.
Joce/yn, la Chute d'u11 Ange ne seront que des fragments de
cette immense épopée.
Lamartine échoue en 1824 a l 'Académie, devant un homme
inconnu, un certain M. Droz. Vexé, il refuse de recommencer
ses visites et de s'exposer a un second « souffiet académique ».
Il est, ma l6ré tout, élu a la premiére occasion, et succede a
M. Daru. Mais la tristesse est entrée de nouveau dans sa vie.
ll est fatigué, malade, ennuyé. « J'ai la mélancolie de la pre~iére jeunesse, et je n'ai plus cette vague espérance qui vous
a1de a la supporter, écrit-ilen 1827 a Virieu; je vis en fin comme
toi, je suis les tristes phases de l'existence qui vont toujours
en se rembrunissant ... » Des deuils l'ont frappé sans relilche.
Il avait un fils, né a Rome et baptisé a Saint-Pierre en 1821 ·
il l'emméne avec lui pendant son voyage en Angleterre; l'enfant
meurt au retour, et nous avons de Lamartine une Iettre pleine
de douleur. ll perd encare deux de ses sreurs en 1824, et cu 1829
sa_mére, cette femme exquise. Ces malheurs répétés I'ássombnssent et cett.e premiére période se clot sur de 12 tristeesc
aprés des jourB radieux.
'
Au mo~ent ou se _termine cette période de sa vie, enregistrons
cec, : tou¡ours les mfluences étrangéres l'assaillent ; il cst de
ce~x qui connaissent l'étranger autrement que par les livres,
pu,sque c'est a 'l'étranger qu'il vit. Il semble qu'un souIDe
étranger, aussi, doive animer les créations de son art ... Et pourtant so? reuvre reste fran~aise ; meme ses poésies qui ont trait
a l'Itahe ne sont pas vraiment « italiennes »; comme par une

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

93

fatalité, celui de ses poémes qui e6t subi davantage, p~utetre, le prestige des gran des épopées étrangéres, reste machevé.
Une nouvelle période s'ouvre maintenant pour lui : nous
allons y retrouver ce meme rythme alterné. Ici se place, en
effet, son voyage en Orient: l'étranger, une fois de plus, entre
dans sa vie ; et sous un aspect saisissant.
L'Orient herceau de l'humanité, l'attire depuis longtemps;
des son enfance il revait d'un voyage en Palestine, et, avec les
' voyages de Byron et de Chateaubriand, le prestige ele cet
Orient mystérieux n'a cessé de grandir a ses yeux. D'autre
part, la Révolntion de 1830 l'a intéressé a la politique : ?n
bon citoyen, pense-t-il, ne peut rester neutre. 11 se sent att1ré
par l'action, il veut se moler plus intimement a la vie, et se présenter a la députation. C'est, entre autres raisons, afin de S&lt;l
préparer a son role de conducteur d'hommes qu'!l s'embarque
a Marseille pour l'Orient. Et.rango voyageur, qm va chercher
si loin le recueillement avant la lutte. Il part a vec sa femme,
des amis six domestiques : un train de grand seigneur et
d'ailleurs' sans argent. 11 touche a la Gréce, qu'il n'aime guere
et poursuit vers le Liban ; il est payé de ses peines en arrivant
a Beyrouth, qu'il trouve , beau, grandiose, pittoresque, gracieux, vert, original ,. Il y laisse sa femme et sa filie, et,_part
avec une escorte de vingt-cinq chevaux pour explorer l mtérieur du Liban. A son retour, il trouve sa fille mourante. 11
rentre alors tristement, désenchanté, et cependant ce voyage
fastueux et douloureux compte essentiellement dans sa vie.
ll n'est plus le meme homme ; il s'est pris d'une sympathie
. marquée pour !'Islam, il trouve la voix du muezzin supérieure
/¡ la cloche de nos cathédrales, il voit de plus haut les civilisations et les empires. ll se croit je ne sais que! instinct, quelle
divination, quelle prédestination II de gr&amp;ndes cho~~•· Faible_sse
des hommes illustres, il a rencontré une aventuriere qui lm a
prédit nne grande mission a remplir, et il croit a cette prophélie, car elle répond trop bien /J ses désirs secrets .
Le Voyage en Orient, publié en 18m,, porte la marque de
cette évolution intime, qui s'affirme déja dans une letlre 11
Virieu du 19 octobre 1834 : • ll laut sortir de France et des
coteries européennes pour voir le vrai en politique ; il laut
sortir de nos rhétoriques pour voir le vrai en poésie ; il laut
sortir du temps et s'élever au-dessus de tous les temps pour
voir le vrai en philosophie. L'horizon borné est toujours faux
et celui d'ou nous envisageons ces choses n'a jamais que le rayon

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ff9il. Ba veat-on -.a aempJe ? Ba ISli6, Dfcbm

�96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

passe a París ; Lamartine veut le voir et d!ne avec lui. Dans
le Cours familier de Litléralure les littératures étrangeres apparaissent tout le temps, a batons rompus, fut-ce au milieu d'un
fatras de toute espece; ce qu'il veut !aire, c'est l'inventaire
de !'esprit humaiu. II commence par l'Inde, puis c'est une digression historique sur M. de Lamartine et l'Italie en 1848,
des pages de voyage et un développement sur Alfieri, puis le
xvne siécle, Bossuet, le xv111e siécle, la Révolution ... Mais les
littératures étrangéres ne sont jamais longtemps sans appara!tre. Aucun pays du monde, ni l'Orient, ni l'Antiquité classique,
ni l' Allemagne, ni 1' ltalie, ni la littérature russe, ni la littérature américaine, n'est oublié. Ce n'est pas toujours tres solide ;
Lamartine parle souvent pour ne pas dire grand' chose ; il compare longuement Moliere et Skakespeare pour finir par conclure
qu'il n'y a rien de commun entre ces dewc talents. Mais cela
fait gagner quelques pages. II s'occupe ainsi, jusqu'a la fin de
sa vie, de l'étranger. Les jeunes, par son autorité, apprennent
a conna1tre des noms qu'ils n'auraient pas connus sans lui ;
et lui, dans la fréquentation des grandes ombres qui peuplent
son déclin, il trouve des ames dignes de lui. Mais, ici encore,
et pour la derniere fois, ce n'est pas l'étranger qui agit profondément sur lui, c'est lui, au contraire, qui interprete l'étranger
a sa fa~on, et qui le voit, un peu, a la fran~aise.
L. Guerrini, LamarUne, secrétaire de légalion. Revue de Paris, 15 octobre~
15 novembre 1915. - L. Farges, Lamarlineil Florence. Revue de Paris, 1900.
-Fortunato Rizzi 1 La lerradei morli.Dal duello di Gab~iele Pepe a una lellera
ignorala d{ G. Prctli. Rivista d'llalia, 15 janvier 1922. - C. Maréchal, Le
Véritable uoyage en Orient de Lamartine. Paris 1908, in-16. -C. Grillet, Le
Voyage er.. u,·ient de Lamarfine et la Marseillaise de la paix. Correspondant,
25 avril 1920. - Henry Cochin, Lamarline et la Flandre. Paris, Plon, 1912,
in-16. - Id. A Lamartine. Paris, Pion, 1919, in-16. - Id. Deua; documenls
lamartiniens inédits au musée de Dunkerque (BullCtin de l'Union Fauconnier
Du11kerque, tome XVIII, 1921). L. Barthou, Lamartine orateur. Pari~,
1-rachette, 1~16.- C. Latreille, Lamarline. Les années de détresseel d'héroisme.
Correspondant, tévrier 1919. - René de Planhol, Le grand reuvre du uieux
Lnmartine, Le cours familier de liltér(llure . .Minerve frani;aise, 1er et 15 ;uillet
1919. - P.-M:. Masson. Lanfarline (Académie fram;aise, prix d éloquence,
1910). Paris, Hachette, 1911. in-16.

Le Géranl :
POITIEr.S. -

FRANCK GAUTRON.

1
~iJC!É1'É FRANCAISE D Il1PBDl'.EBIE.

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                    <text>672

REVUE DES COURS ET CO:SF ÉRENCES

d'images ! écrit-il en 1830, sur son journal, que! déluge de
poésie dans V. Rugo ! C'est l'imagination la plus poétique, la
libre poétique la plus impressionnable, la plus retentissante
qui ait jamais existé. Tout lui est poésie, images, couleurs, harmonie. Jl sue la poésie par tous les pores ... ,
N'est-il pas intéressant de lire un te! jugement formulé
en 1830 par un provincial qui était né en 1769 ? Une des plus
appréciables qualités de Chenedollé, c'est qu'il ne lut point
du tout homme de lettres. Son gout esL d'autant plus expressif
qu'il est exempt de vanité. Jl y eut infiniment de grace naturelle
et de finesse exquise chez cet homme qui lut dans sa vie d'un
caractere si changeant et si faible. Ce qui lait, en derniere analyse,
le mérite essentiel de l'ouvrage de Mm• de Samie, c'est qu'ayant
assez prolondément sympathisé avec l'auteur qu'elle éLudiait,
elle a réussi a nous !aire connaltre ce que Montaigne aimait
qu'on rechercMt avant tout dans une individualité: « la forme
de l'humaine condition ».
Cette étude nous fait comprendre la puissance d'apaisement
el de purification que porte en lui l'amour des lettres. Quelle

2ae

30

ANNÉE (2- Séríe)

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECl'IUR :

11. F. STROWSKI,

Profl'sseur lila Sorbonne.

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de ll. EDMOND ESTi:VE,
Professeur d l'Uniuer,ité d, Nancy.

misérable vie que celle de ce malheureux homme, s'il n'avait

pas adoré les Muses! C'est tout le sens de ce passage exquis
que j'extrais d'une lettre qu'écrivait Charles Nodier a Chénedollé : « L'entretien des Muses a cela d'excellent qu'il fait oublier
qu'on existe, ou du moins qu'il !ait rever qu on existe auLremcnt
que par les rapports communs de l'homme, qui ne sont qu'infirmité et misére. »
1

HENRI GIR.\RD,

Docleur es lellres.

Le Géranl :
P0lTIE.83, -

FRANCK GAUTRON.

fOCIÉ'TÉ PRANCAlS&amp; D'WPBUIERIB.

XI. - Les derniéres années. - Leconte de Lisie
et la poésie franQalse.

La vie de Leconte de Lisie lut, pendant sa plus longue période,
dure et pénible. Du jour ou il eut quitté, a dix-huit ans, son lle
natale, ce lut comme s'il avait fait vceu de pauvreté. Toute
sa jeunesse se passa dans une situation obscure et précaire ; c'est
a peine si, aux approches de l'Age mur, il put se croire un peu plus
sur du lendemain. Jl n'aurait tenu qu'a lui, sans doute, de !aire de
son talent un emploi plus lucratil. Mais avec la rigidité de príncipes
qu'il professait en tout ce qui concernait l'art, il se refusa obstinément a suivre la mode, a écrire pour le vulgaire, asacrilier quoi
que ce soit de son idéal. Jl pensait que le devoir de l' artiste est de
ne pas se plier au gout du public, mais de lui imposer le sien. Jl
savait, a tenir une pareille conduite, ce qu'on risque. Jl ne s'en
eflrayait pas. I1 s'y était virilement préparé, stoiquement résigné.
Quand Louis Méoard, en 1849, avec sa mobilité ordinaire,
parlait d'abandonner la poésie, parce que le succtls n'arrivait pas
assez vite, il luí écrivait: « .•• Personne n'a lu tes vers, si ce n'est
moi. Voila une magnifique raison ! Qui done a lu les miens ?
Toi et de Flotte. Au surplus, qu'est-ce que cela lait a tes vers et
45

�1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
674
aux miens ? Tout est-il perdu, parce que troís ou quatre _ans_ se
sont écoulés sans qu'on aít fait attentíon a nous ? Tu sa1s bien
que tout ceci rentre dans l'ordre commun. Se, désespér~r d'un

fait aussi naturel,aussi normal, auss1 umversel, e est s~ plamdre de
ne pouvoír décrocher une étoíle du ciel, selrapper la tete contre les
murs pour J'uníque plaísír de la chose ,"· ~t prechant d'exemple,_
avec un beau courage, íl persévéra. Il s op1m&amp;tra contre la fortune
et a force de suite et de ténacité, il linit, ayant eu la chance de
vi~re assez ]ongtemps, par prendre sur elle quelques revanche~.
Une de ces revanches, ce fut l'avénement de la tr01sieme
République. Apres 1848, L~conte de Lisie s'étaít retiré de la politique militante. Maís íl ava1t gardé_ mtacte sa fo~ répub~1came. La
journée du 4 septembre 1870 ¡ustiha cette l01. Son reve se réalisaít maís au mílíeu de que! bouleversement et au prix de que!
« efir~yable désastre » ! S'íl qualíliaít de« misérables » les hommes
qui n~us avaient conduits 18., il n'avait qu'une 1:1-édiocre con_fiance
dans ceux qui les avaient remplacés au pouvo1r. lis ne lm sem·
blaient pas « avoir l'énergie nécessaire pour les circonstances ».
Aux angoisses patriotiques vinren~ s'~jouter les t~rtures ~o.rales.
qui résulterent pour lui de la pubhcation des Papiers Imperiaux.
Son nom figurait sur la liste des pens10ns. 11 eut la douleur de se
voir ví\ipendé et trainé dans la boue comme ayant vendu sa
plume au régíme déchu. 11 protesta d1gnemen_t par une lettre
adressée au journal Le Gaulois. « Permettez-mo1 de vous &lt;léela:
rcr que je n'ai jamaís alíéné )a liberté de ma ~e~sée, ~1
vendu ma plumea qui que ce s01t. Depu1s 1848, ¡en a1 ¡amalS
écrit une Ji"ne qui touchat a un événement contemporam. Cette
allocation de 300 francs [par moís] qui m'a été ollerte, et
qu'une inexorable nécessité m'a contrai~t d'accept~r, m'a
uníquement permís de vivre dans . la retra1te, en trava1lla~t a
mes traductions d'Hmnere d'Héswde, de Théocnte et d Es-chyle. n Mais tout en repous'sant fi~rement ces calomnies, i~ en
étaít prorondément aITecté. Écr1vant, sur ces entrefa1tes,
un ami de province, aprés avou· rappelé dans quelles
conditíons il avait accepté la subventíon impáriale - sa pen·
sion de Bourbon supprimée, sa mere« qui manquait de to~t_,,
retombant a sa charge - il poursuívait : « Je me sois sacnfié,
et m'en voici récompensé par les insultes des journaux. Je v:ous
jure que sí les Prussiens pouvaient me tuer, ils me rendra1e~t
un supreme service. Je suis si profondément malheureux:: que Je
me demande si je ne !erais pas mieux de me bruler la ce~ell~,
Apres avoir vécu p-auvrc, dans la retraite et dans le travail,
voici que je n'en recueille que des outrages pour toute récompense.

a

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

675

Tout cela est afireux et me jette dans le désespoir ... Je suís de
garde aux remparts, demaín, au Point-du-Jour. C'est la qu'on
attend l'assaut. Puissé-je y rester ! » Les événements publics se
c~argerent de rédui~e son chagrín pcrsonnel a sa juste mesure ;
d autres préoccupat10ns et d'autres souITrances, matérielles et
morales, luí fírent oublíer celle-la. D'abord, des les premiers jours
d'octobre, la disette de vívres ; puís la menace perpétuelle de
l'émeute, qui aurait eu pour résultat, jugeait-íl, si elleavaitréussi,
de mettre a la tete du gouvernement « la líe et l'écume de París»·
la perspective, des novembre, d'une guerre cívile succédant
a la guerre étrangere ; le bombardement, qui le for~a a chercher
pour les siens un autre asile, les obus prussiens tombant sur sa
maíson; a pres le siege, la Commune, et de nouvelles prívatíons et de
nouvelles angoisses. Leconte de Lisie crut par moments qu'il
devenaít fou. Le 29 mai, il envoyaít au meme ami cette lettre
désolée:
Je vous écris en plcurant d'horreur et de désespoir . L'inf1'lme bande de
scélérats qui tyrannisait et pillait Paris depuis le 18 mars a consomrné son
reuvre en mettant le feu a presque tous nos monuments ... Les bandits ont
été vigoureusement culbutés de toutes Ieurs barricades et sont maintenant acculés a Belleville et a la Villette, oll on les écrasera sans doute avant
peu; mais ils ont Iaissé derriere eux desbandes de femmes qui allument de
nouveaux incendies a tout moment. Elles sont immédiatement fusillées
~ais cent autr~s leur succédent. Jamais de tels crimes n'avaient été prémé:
d!tés et comm1s avec une telle rage de destruction. L'histoire- ne rappellc
rien de semblable. Il esta désespérer d'etre homme et surtout fran¡;ais.

Sous la plume du républicaín de 1848, de !'anclen délégué a la
p_ropagande révolutíonnaire et_ ínsurgé de juin, de telles appréciatJons peuvent surprendre. Mrus ,Leconte de Lisie ne voyaít ríen
de commun entre l'ídéal de liberté et d'humanité pour Jeque!
il avait lutté jadis et les odíeux attentats dont il étaít le témoín.
11 _ne s'agit plus ici de politique, continuait-il ¡ - il s'agit de vols
pubhcs et privés, de massacres dans les prisons, d'hospices incendiés avec les
malades qui y éta :ent couchés, de mafaons en nammes crou.lant avec les
familles qui les -habitaient, de monuments publics contenant des choses
inestimables a jamais perduesk Ce sont 13. des crimes tellement monst.rueux
qu'aucun cMtiment, si ce n'est la mort 1 ne peut @tre inflig'é a ceux qui les
ont commis.

Au surplus, qu'il n'eut rien renié desesconvíctions d'autrefoís,
nous en avons la preuve par les brochures de propagande qu'íl
composa en cette meme année 1871. Outre 1' His!oire populaire
du Christianisme, dont j'ai déja eu l'occasíon de parler, íl publía
une Hisloire populaire de la Révolulion franfaise et un Ca!échisme
populaire républicain. La Révolutiony étaít présentée comme «la

�L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

676

REVUE DES

couns ET CONFÉRENCES

revendication des droits de l'humanité outragée », comme « le
combat terrible et légitime de la justice contre l'iniquité ,, et la
République définie, lanationelle-meme, vivanteet active,morale,
intelligente et perfectible, se connaissant et se possédant, affirmant sa destinée et la réalisant par l'entier développement de
ses forces, par le complet exercice de ses facultés et de ses droits,
par l'accomplissement total de ses devoirs envers sa propre
dignité qui consiste a ne jamais cesser de s'appartenir ». Les déclarations nettement rationalistes et antireligieuses coµtenues dan.a
le Caléchisme émurent un des membres de l' Assemblée nationale,
M. de Gavardie. Dans la séance du 6 janvier 1872, il crut devoir
appeler l'attention du garde des sceaux • sur la nécessité de pour•
suivre, en vertu de la législation existante, des faits qui-selon
lui - constituaient véritablement des délits prévus par nos lois
pénales. • Dufaure répondit par quelques paroles évasives, et
!'affaire en demeura la.
Les amis politiques de Leconte de Lisie avaient-ils eu, comme
on l'affirme, la velléité de poser sa candidature aux éleclions du
7 février 1871 ? N'en avaient-ils été détournés que par le facheux
efTet produit par la divulgation des Papiers Impériaux ? Et la
France y perdit-elle, comme on l'a insinué, un grand ministre
de l'Instruction publique? Quoi qu'il en soit, le sort du poete se
trouva assuré d'une maniere moins brillante, mais plus conforme
a ses gouts et plus avantageuse pour son repos. Le gouvernement
républicain lui continua la pension aceordée par l'Empereur, et le
nomma en outre sous-bibliothécaire du Sénat. La lonction, ou il
eut pour collegues des littérateurs de genres divers et de talent
inégal, Charles Edmond, Louis Ratisbonne, Auguste Lacaussade,
Anatole France, était une sinécure. Il la prit tres exactement
eomme telle.
1l s'était installé dans la grande bibliotheque oU se trouve la coupole
peinte par Dt1lacroix 1 dans l'encoignure rormée a gauche par la premiért
grande fenétre qui donne sur le Jardin du Luxembourg. Ltl, assis a un petil
bureau de bois noirei, il n'avait, sur le rayan qui le surmontait, que les étudel
bibliques de Ledrain, le Bhágavata, le Ramayana et quelques livres di
Louis Ménard. Il arrivait taus les jours vers une heure, fumait une ou deui
cigarettes, rédigcait quelques lettres ou transcrivait des vers d'une écriture
lente et super be. 11 aimait surtout a causer, mais ne soufrrait 'pas qu 'un im
portun le troubhU dans ses causeries ou dans sa quiétude.

On pense bien que personne ne s'avisait jamais de réclamer un:
livre a ce bibliothécaire olympien. Un jour, un jurisconsul
nouvellement élu au Sénat, eut la témérité de lui demander le
Prompluarium de Cujas, et, aprés avoir été tout d'abord écondui
la mauvaise grAce d'insister. Leconte de Lisie, furieux, [eignit

677

d'emmener l'indiscret a la recberche du volume et se vengea de
lm en le perdant dans les couloirs.
C'est dans cette paisible retraite dont la tranquillité n'était
lroublée que par la guerre d'épigrammes qu'il menait contre son
collc~ue et compatriote Lacaussade, que vint le chercher le
supreme honneur réservé chez nous aux gens de Iettres. En 1873
et de ~ouvea_u en 1877, il s'était présenté sans succes /¡ I' Académi;
fran~a1se. V1ctor Hugo, non content d'avoir voté ostensiblement
po_ur luí, luí adressail, au lendemain de ce dernier échec, la Iettre
su~vante: • ~Ion _émment et cher confrere, ... je vous ai donné trois
fo1s ma vmx, Je vous l'eusse donnée dix fois ... ConLinucz vos
beaux travaux et publiez vos nobles reuvres qui lont partie de la
gloire de notre temps: .. En présence d'hommes tels que vous,
une Académ1~, el parhcuhérement l' Académie fran~aise, devrait
songer a eec1 : qu'elle leur est inutile et qu'ils luí sont nécessaires ... • Ce billet valait une investiture. L~conle de Lisie se trouv~it désigné par Hugo lui-meme comme son suceesseur évenluel.
C est en efTet comme tel, et d'un accord unanime qu'il fut élu
le 11 février 1886.
'
Quand Coppé~ accourut a la Bibliothéque du Sénat pour lui
annonc~r son triomphe : • Pourvu, s'écria Leconte de Lisie, que
celm qw mere~evra ne cite pas Midi, roi des élés ... ! » Ce fut justemen~ le premrnr de ses poemes - et a peu pres le seul - que
cita in extenso, en lm répondant, Alexandre Dumas fils. L'auteur
des Poem~s Anliques put croire que Némésis elle-meme lui avait,
pour le dialogue académ1que, choisi cet interlocuteur. Écrivain
grave dan~ un ge~re réputé frivole, moraliste de théatre et philosophe de I actuahté, v1sant a la profondeur et s'arretant souvent
au pa~adoxe, aimant les idées moins pour elles-memes que pour
le bru1t qu'elles sont susceptibles de faire dans le monde ineapab)~ de concevoir_une autre société que la sociélé de son t¡mps et
des 1mposede momdre efTort pour pénétrer dans une pensée difTérente de la sienne, esprit brillant ébloui de son propre éclat, avee
cela prosateur-né, bien qu'en sa jeunesse il eut éerit des vers
comme beaucoup d'autres, déíenseur et prélneur de l'art utilitaire
que dans une préface retentissante il avait opposé al'art pour l'art
Alexandre Dumas n'avait ríen de ce qu'il fallait pour sympathise;
avec un poete te] que Leconte de Lisie. Avait-il Ju, avantl'élection
les reuvres du récipien,daire ? Il est a peu pres eertain que non'.
S_e donna-t-11, avant den parler, la peine de les regarder attentivement ? 11 est permis d'en douter. En tout cas il en parla
Apeu pres comme s'il ne les connaissait pas. 11 accu;a lormellement Leconte de Lisie de vouloir substituer, l'idolAtrie du Beau.,

�L 1 CEUVRE POÉTJQI;E DE LECONTE DE LlSLE

679

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

678
abjurée par l'humanité depuis la prédication de l'Évangile, a
« la religion du Bien », qui, depuis la Divine Comédie jusqu'au
Fau.t de Grethe, avait, selon tui, inspiré « la poésie spiritualiste »,
dont Lamartine, Hugo et Musset étaient chez nous les représentants:
&lt;.:'est cela, lui d!t-il, que vous vene.z combattre; c'est cela que vous voulez
renverf-er. Tentattve comme une autre. Tout est permis quand la sincérité
ra,t le rond, d'autanl plus que ce que vous o.vez conseillé aux poetcs nouvraux de faire, vous l'avez commencé vous-m~e, résolument, patiemment.
Vous avez immolé en vous l'émotion personnelte, vaincu la passion, anéanti
la sensation, étoufTé le sentiment. Vous ,avez voolu dans votre reuvrc que
tout ce qui est del 'humain vous restAt élrangcr. ImpassJble, brillant et inaltérable comme l'antique miroir d'argent poJi, vous avez vu passor et vous
avez refiété tels quels le5 mondes, tes for!ts, tes Ago"', tes cho!-es extérieures ...
Vous nevoulez pas que le poete nous entretienne des ehoses de l'Ame, trop
intimes et trop vulgaires.. Plus d'émotion, plus d'idéal,. plus de foi, plus de
battements de camr, plus de larmes ... t

11 lui reprocha sa philosophie, qui n'oJTrait d'autre enseignement
aux générations nouvelles que « le vide de l'etre, l'apologie de la
mort •·
Heureusement, faut-il vous dire toute ma pensée? Jene crois pasau véritable désir de mourir cbe1; ceux qui Payant exprimé, surtout dans d'au!=si
beaux vers ... , continuent b. viv.re. 1'oute oette désespéranoe me .semhle pure•
ment littéraire. La mort a du bon, mais l'bomme lui préférera toujours la
vie, pour commencer ... Et la preuve, c'est que nous vous voyons lll, vivant,
bien vivant, grAce a Di&amp;u, et m~me immortel ...

Enfin il exprima le regret que Leconte de Lisie n'eut pas jugé 11
propos,dans son discours, d'exposer avec quelques détails les procédés de l'école nouvelle dont, apres Víctor Hugo, il était le chef,
de donner son opinion • sur ces questions de césures, de rejets,
d',enjambements, de rimes riches ou pauvres, avec ou sans con-

sonne d'appui, enlin sur toutes ces questions de technique et de
prosodie qui faisaient tant de bruit sur le nouveau Parnasse. •
Il se garda bien lui-meme de les discuter, mais il les trancha avec
assurance, en se déclarant partisan résolu de la forme classique.
.r'aime les vers qui s'en vont deux a deux comme les bceufs ou les amoureux., et je ro•imagine que les vers appeWs a se fixar daas la mémoire del
bommes sont ceux qui sont eonstruits de cet~ sorte, et qui enferment una
berre idée ou une belle imagc dans un vers dont Boileau eOt approuvé la
structure.

En écoutant, derriere son monocle, tomber des levres de son
illustre confrere ces magistrales bévues, ces réflexions prudhommesques, ces plaisanteries faciles et qui semblaient ramassées dan•
les petits journaux, Leconte de Lisie eut quelque mérite a ne pas
perdre son sang-froid. 11 se contenta de bouillir en dedans et, sans

doute, de se venger, hors séance, par quelques-uns de ces mols
al'emporte-pieco doot il avait le secret. Il sonda, ce jour-la, tout.e
la vanilé des honneurs offtciels, et il savoura l'ironie du sort qui
l'amenait en grande pompe sous la coupole de l'lnstitut, pour y
entendre, devant !'élite du monde leUré et de la société parisienue,
~rononcer son éloge par l'homme de France qui l'avait le moins
compris.

•

• •
Aussi bien cette gloire acadénúque, qui lui arrivait a l'ilge ou
il entrevoyait le terme d'une vie déja longue, n'était-elle qu'une
gloire de fa~ade et de parade. Le véritable gloire, il l'avait connue
beaucoup plus tot, et personne ne pouvait la lui enlever. C'était
le magistere que depuis vingt-cinq ans il exer~ait sur les jeunes
écrivaitis. Ses prenúers recueils, les Poemes Antiques, les Poi,rnes
et Poésies, n'avaient point passé inaper~us. lis ava.ient engagé de
bons juges a en concevoir pour l'auteur les plus belles espérauees.
Le troisieme, les Poésies Barbares de 1862, avait fait de lui un
maltre. « Quand je lis des vers nouveaux, écrivait Saint.e-Be uve en
1865, je me dis presque aussitOt: Ah! ceci est duMusset ! oubien:
C'est encere du Lamartine (ce qui est plus rare); ou.bien: Ceci
rappelle Victor Hugo, dern.iere maniere ; ou : Ceci est du Gautier,
du Banville, du Leconte de Lisie, ou meme du Baudelaire. Ce sont
les chels de file d'aujourd'hui, et ils s'imposent aux nouveaux
venus ! • Des quatre, celui qui décidément, entre 1860 et 1870,
prit la tete et dirigea le mouvement poétique, ce fut Leconte de
Lisie. Théophile Gautier le constatait - sans jalousie, bien qu'il
füt son alné - dans son Rapporl sur les progres de la poésie
· fra11f0i,e de 1830 d 1867 : , Reliré dans sa liere indépendance
du succes, ou plulot de la popularité, Leconte de Lisie a
réuni autour de lui une école, un cénacle, comme vous voudrez
l'appeler, de jeunes poetes, qui l'admirent avec raison, car il a
toutes les qualités d'un chef d'école ». Ces jeuncs poetes, c'étaient
ceux que l'on commen~ait des lors a nommer les Parnassiens,
parce que, l'année précédente, ils avaient publié en commun une
serte d'anthologie intitulée Le Parn~•• Conlemporain, recueil de
vers nouueaux. Je ne prétends pas !aire ici l'histoire de l'école
parnassienne. Mais il est impossible de traiter de l'influence liLtéraire de Leconte de Lisie sans \'esquisser au moins a grands traits.
Done, vers 1860, il y avait a Paris un certainnombre de jeunes
homme, qui prétendaient, chacun de son coté, relever etsoutenir
la grande tradition poétique, instaurée ou restaurée chez nous
par le romantisme, et qui paraissait, depuis quelques annees,

'

�680

681

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L 1 CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

avoir fléchi. Ces jeunes gens étaient d'origine tres diverse. Les uns
étaient parisiens ; les autres venaient de leur province. Les uns
étaier.t pauvres, et les autres étaient riches. Les uns sortaient de

A partir de la publication du premier Parnasse Conlemporain ,
il y eut, pour « taus les jeunes porteurs ele lyre ,, u_n rendez-vous
quotidien, passage Choiseul, dans l'entresol de l'éd1teur Lemerre.
Lit se réunissaient, sous l'invocation de Víctor Hugo et de Leconte
dr Lisle, qÚi étaient comme les Pénates du lieu, Valade et Mérat,
Dierx et d 'Hervilly, Armand Renaud, Coppée, Sully-Prudhomme,
.Jean Lahor, Theuriet, Lafenestre, Armand Silvestre, Emmanuel
des Essarts, José-Maria de Ileredia, Vcrlaine, Mallarmé, Anatole
France ... Je ne saurais les nommer taus. Dispersé par la guerre, le

famiiles bourgeoises, voire aristocratiques ; les autres avaicnt au

moins un pied dans la bohéme. Ils n'avaient de commun que
l'ardetir de la jeunesse, l'amour de leur art, le respcct des mattres
et la noble ambition de devenir des maltres a leur tour. Mais cette
communauté de goúts et d'aspirations lit qu'ils ne tarderent pas
a se joindre. Ils se rencontrérent tout d'abord, sur la rive droite,
dans les bureaux de la Revue Fanlaisisle, que venait de lunder,
avcc la belle audace de ses dix-huit ans, Ca tulle Mendés, t,out nouvellement arrivé de Bordeaux. La lréquenterent, ou tout au moins
pa•serent, Albert Glatigny, Léon Cladel, Villie~s de l'lsle-Adam,
Louis Xavier de Ricard, Sully-Prudhomme, bien d'autres encore.
Flaubert, Baudelaire, Banville s'intéressaient /¡ ces débutants.
Malgré de si glorieux paLronages, la revue n'eut qu'une courte

exi,tence. Elle disparut en 1863, son londateur et directeur ayant
eu l'imprudence d'y insérer une comédie de sa composiLion, en un

acte et en vers, que la magistrature du temps estima outrageante
pour les bonnes mreurs, et qui valut /¡ son auteur, sans parler de
500 francs d'amende, un mois de séjour a Sainte-Pélagie. Apres
cet exploit, on passa les ponts. On se retrouva, entre camarades,
au quartier latín, dans ce fantasmagorique « hotel du DragonBleu

lJ,

pseudonyme piltoresque d'un médiocre garn.i des environs

de la rue Dauphine ou Mendés apprit a Coppée a!aire difficilement
les vers. On se retrouva, entre gens du monde, chez la générale
de Ricard, ou « devant un public de soies et de dentelles, tout
éclatant de diamants au corsage et de perles dans les chevelures »,
devant un public aussi d'écrivains et d'artistes, quelques-uns de
ces jeunes gens osérent jouer Marion de Lorme. On se retrouva
enfin, entre poetes, dans le salon de Leconte de Lisie. L'auteur des
Poémes Barbares était marié depuis quelques années. C'était son
délassement et son luxe de recevoir chaque semaine, dans son
modeste intérieur, égayé par la présence et la gráce d'une jeune
femme, les apprentis littérateurs qui venaient lui demander a
l'envi des encouragements et des conseil!?-.
Aucun de ceux - a dit Ca tulle Menctes- qui ont été admis dans Je salon
de Leconte de Lisle, ne perdra Jamais le souvenir de ces nobles et doux soirs
qui, pendant tant d'années, oui, pendant beaucoup d'années, furent nos
plus belles heures . Avec quelle impatience, chaque semaine accrue, nous
attendions le samedi, le précicux sarnedi oll il nous était donné de nous retrouver, unis d'esprit et de cc:eur, autour de celui qui avait toute notre admiration et toute notre tendresse ! C'était dans ce pctit salon, au cinqui6me
étage d'une maison neuve, boulevard des Invalides, que nous venions dire
nos proJcts, que nous apportions nos vers nouyeaux, sollicitant le jugement
de nos camarades et de notre grand ami.

groupe, une fois la paix revenue, s~ reforma. De nouvelle~ recrues

le grossir~nt: Charles de Poma1rols, Auguste Dorcham, Paul
Bourget, Frédéric Plessis, le vicomte de Guerne. On se renco~tra
aussi vers 1875 ruede CMteaudun, dans les bureaux deLaRepubligu~ des Lellr;s, fondée par !'infatigable Mendes. Mai~ le centre
d'attraction demeura toujours le salan de Leconte de Lisie, transporté, aprés 1872, du boulevard des Invalides au boulevard
Saint-Michel. Dans ce salan non seulement passérent tous les
disci ples du maltre, des générations en ti eres de jeunes po~tes, ma_is
on peut dire que tous les écrivains, ou presque tous, c¡m, a la lm
du dernier siécle et dans les premieres années de celm-c1, se sont
lait un nom dans la liUérature fran~aise, y étaient venus chercher
l'iniliation artistique ou la consécration de leur t.alent. . .
A cette époque - vers 1880 - le Parnasse, le s~cce~ ~1dant,
avait cessé depuis longlemps d'etre un groupe. II n ava1t ¡ama1s
été une éc'ole si nous en croyons du moins le plus complet,
jusqu'a prése~t, de ses hisloriens. Une é_cole su_rpose des i~ées
arrétées, des principescommuns, une doctrme pos1ttve ou négative,

quelque chose qu'on veut détru_ire ou_ quel'\ue chose qu'on_ veut
insliluer. Les Parnassiens n 'étarnnt m des 1conoclastes, m des
révolutionnaires, ni meme, de pro pos. délihéré, des nov~teurs.
Ils se seraient proclamés plutot des conlmu_ateurs et des ép1gones.
lls se donnaient comme des

&lt;&lt;

néo-romant1ques n, descendanL de

Víctor Hugo,«le pére a taus n, parl'intermédiaire des quatre poétes
que Sainte-Beuve, en 1865, signalait comme les conducteu 7s de _la
génération actuelle. A chacun de ces quat~e « ?hefs de flle " 1ls
prirent quelque chose. Baudelatre est celm c¡m exer~a sur _eux
l'influence la moins apparente . 11 leur lransm1tlemal romantique
dont il a été une des plus illustres victimes, le goiit des impressions
étranges, dessensations lortes et desétats d'áme morbide_s, que son
reuvre propagea avec que! succes, on le sa,t, dans I_a httérature
du siecle /¡ son déclin. Mais, en 1865, son heure n'éta,t pas encare
tout a fait venue. L'auteur des Carialides, des Sialacliles, des Odes
Funambulesques, du Pelil lrailé de poésie francaise leur suggéra

�•

682

683

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L 1 CEUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE USLE

:: thémes d'un lrri~me superficie!, brillant et factice; il fut leur
altr~ de prosodie; 1! leur e~seigna a assouplir leurs vers, aenrichir
1
c~"f' nu:s~s,. a franch1ren se¡ouant tous les obstacles quelasyntaxe
a ~ nque opposent a l'inspiration poétique a s'en créer
:u i;:sot dedno¡eaux pour les sunnonter. De Théophile Gaut.ier
;: .ª:U ier es mau:i: el C:amées, «le poete impeccable et arfait
ce:f~ien ~• lettres frangruses •, ils retinrent l'impassibiiilé ue
runsad entre eux,. pendant un temps, professerent, l'indifTére!ce
sereme tout ce qm n'est pas l'reuvre d'art et la conviction u
saos une Iutte avec '? matiére, saos une difficulté vaincue cdt:
ceuvre ne saura1t attemdre asa perfection:
,

il disait en riant, dans la peau d'un autre, et toujours il vous
donnaít suivant votre nature le meilleur conseil. • Ainsi parlait err
18\H, aux funérailles du maltre, son disciple favori. Quelques
années plus tard, Mendes, qui, lui aussi, avait vanté d'abord la
largeur d'esprit et la tolérance littéraire de Leconte de Lisie, lit
entendre un Jangage tout difTérent:

Oui, l'ceuvre sort plus belle

D'une forme au trava.il
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail.
Poi?-t de contraintes rau.::c;es J

Mais que pour marcher droiL
Tu chausscs,
Muse, un cothurne étroit.

Fi du rythme commode
Comme un soulier trop 'grand,
Du mode
Que tout pied quitte et prend t

d A '¿~~nte_ de Lisie! ils durent la curiosité de la nature exot.ique
es CIV1 satrnns_ étemtes et des époques lointaines et ce out
pour la forme ép1que qui a laissé sur l'reuvre de la pldpart d' g t
cux une trace plus ou moins fugitive ui a donné o .
en re
Con/es épi~ues de Mendés, au.xRécils éJiiues de Coppé:sas11XancSe.éau/x
moris du vicomte d G
• ,
,
L e e&amp;
[;~fhées de Jti~sé-M:ri~e~:eH~~:~i:~\tf~~?~~~;:~ :~::0 ~~~e~::
e concep on de la poés1e, cette religion de l'art a 1
.
voyaient avec admiration qu'il avait voué sa vie Il I aquell_e ~Is

:~:1;!'11~l:é~:f:::•d;°t

:::r:i:;~~ie~:;

1

~~~~~ut:t~•d~:~te;
il
devmt
•
Jeur
conscience
poétique »· II laissa d'aill eurs eh acun,
d'eu
·
•
~1:~~~~~t~{!~f~tt~i1~~:ff~:~~f1;t":~{:~!::~ndi~~r~
r~ble, parc_e qu 'il n'essayait pas d 'imp'oser' sau::i=~e arncompa~
vmrent lm demander des avis 11
.
ceux qm
poétiqne telle qu'elle était et 1;i d pre~•~t chaque ind!vidualité
lui permettre de se dég ,
. onna1 es consE&gt;i!s qm devruent
firmé par celui de Her::. P;~f::~:\iit~~n¿émo~gfage est conParnasse, la faculté si rare de se dédo~bler , deusec me
e trteconnu
du
re, comme

S'il f\lt dans le livre une souveraine _intelligence, s'il ful dans les relations
quotidiennes un mattre clément et un ami serviable a tous ceux qui l'appro•
cMrent, il a óté, i1 raut bien le d.ire, un guide et un conseiller redoutable. En

ma déférente amilié, en ma religieuse admiration, j'ai pensé autrement,

jadis, j'ai c:ru sincerement que nos esprits restaient libres sous sa loi ; je
pense que je me trompais. Si ses conseils turent excellents en ce qui concerne
la discipline de l'art et le respect de la be.auté, si son intimité nous fut con•
scillCre des beaux dcvoirs, il n'en faut pas moins reconnattre aujourd'bui
que le joug de son génie {que certes il ne chcrcbait pasa nous imposer, mais
que nous subissions en notre émcr\'eillement. juvénile de son verbe et de son
esprit) nous fut assez dur et ét.roi1.. II répugnait, hélas I aux nouveautés 1
aux personnatités qui auraient pu cont.redire la sienne ... On peut le dire, il
faillit taire de nous des poetes étrangers a nous-m6mes ; on songe avec terreur a ce qu 'aurait été la littérature contemporaine si elle avait obéi uni•
quement a son vouloir accepté comme supréme ... Affirmateur par la beauté
de son ceuvre, il fut négateur quant a labeautédcbeaucoupd'autresceuvres;
plu!=ieurs d'ent.re nous onLdll se défaire de ses injustices. Mais tous ses dii;ciples,avec l'admiration 1.oujours .grandie de son vaste et parfaittalent, garderont fi6rement sa noble discipline technique.

Les dellX opinions ont quelque chance d'etre vraies toutes les
deux, puisque, a quinze ans d'intervalle, Catulle Mendes les a
soutenues ]'une apresl'autre avec une égale sincérité. Elles ne sont
nullement inconciliables.Leconte deLisle,nous Je savons du reste,
n'était pas l'homme des concessions, des compromis et des demimesures. Avec que\que désintéressement qu'il donnát ses conseils,
quelque e!Tort qu'il flt pour • se mettre daos la peau • des jeunes
gens qui les Jui demandaient, une personnalité aussi puissante que
la sienne ne pouvait manquer d'exercer I meme sans le vouloir, une
influence irrésistible et une domination tyrannique sur les tempéraments moins originaux et les caracteres moins fortement trempés. Sa discipline, comme toutes les disciplines un peu rudes,
broyait les laibles et réussissait allX forts. Mais les premiers euxmemes eurent-ils tellement a s'en plaindre ? et ne Jeur fut-elle
point salutaire jusque daos sa rigueur? Catulle Mendés, vers la
fin de sa carriere, regretta d'avoir marché trop docilement daos
l'ombre du grand homme. Mais cet esprit facile, ondoyant et
superficie!, qui a gaspillé beaucoup de talent et de labeur daos une
foule d'reuvres de tout genre dont aucune probablement ne restera, s'il avait quelque mea culpa/¡ faire, c'était plutllt de n'avoir
pas mieux suivi les préceptes et les exemples que Leconte de Lisie
lui avait donnés, et on est porté a croire qu'il ne se fut pas élevé

�684

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tres haut dans !'estime des lettrés, s'il n'avait pas eu la bonne
forl.une de rencontrer sur son chemin, tout au début &lt;lesa carriére,

le maltre que sur le tard il s'avisa de renier. Ce qui estpositil,
c'est que si on prend les uns apres les autres les jeunes gens qui
ont composé les deux générations de l'école parnassienne, celle
d'avant 1870, et celle d'apres, parmi ces poetes dont plusieurs
au demeurant sont devenus de remarquables prosateurs, on n'en

trouve guere que trois ou quatre qui aient été, au sens étroi't du
mot, des disciples, et dont l'reuvre apparaisse comme une ramilicationou un prolongement de celle de Leconte de Lisie. Sans lui
peut-etre, Léon Dierx n'aurait pas exprimé en vers graves et purs
cette tristesse hautaine, cette adoration de la beauté, ce sentiment
prolond de la nature qui sont fos inspirations essentielles de sa
poésie. Sans lui peut-etre, Jean Labor n'aurait pas tourné sa
curiosité vers les littératures orientales, ni chanté « l'lllusion »,
ni célébré «la gloire du néant», ni développé ce panthéisme natura1iste et ce ce pessimisme hérolque n auxquels s'est complu sa
pensée. Sans lui enfin, celui qui s'est proclamé lui-memeson « éleve
bien-aimé» n'aurait pas congu le dessein, qu'il a brillamment
réalisé, de faire ten.ir en une centaine de sonnets une vision
magnifique de l'histoire et du monde. Mais quelle que soit la
dépendance qu'il y ait de la poésie de Heredia a la poésie de
Leconte de Lisie, on ne saurait conlondre les lresques grandioses
de l'un avec les ciselures d'un merveilleux fini ou les émaux d,un
colorís incomparable que l'autre a exécutés avec lenteur et
avec amour, et on ne retrouve pas l'amóre phílosophie ni la
passion contenue des Poemes Barbares dans ces Trophées, beaux
avant tout, comme le titre l'annonce, d'une beauté décorative et
plastique, et qui ne laissent dans !'~me, avec l'éblouissement et la
volupté d'éclatantes ou de gracieuses images, que la mélancolie
dont s'accornpagne inévitablement l'évocation du passé.
Mais ces quelques noms mis a part, qui sont ceux des poétes
qu'une particuliere affinité de nature a fait entrer plus avant dans
la pensée du maltré, les autres disciples de Leconte de Lisie ne lui
ressemblent guere. C'est la meilleure preuve que la discipline a
laquelle ils se sont rangés n'a gené en rien le libre développement
de leur originalité. Et de leurs rangs memes sont sortis les novateurs qui, vers 1875, ont suscité une réaction conlre l'art parnassien et montré aux jeunes générations des routes ignorées.
Verlaine - il suffit pour s'en apercevoir d'ouvrir les Poemes
Salurniens - s'était nourri, en son temps, des Poemes Anfiques.
Dens le prologue de son premier recueil, il émettait avec convic.tion, sur le role du poete dans les sociétés primitives et dans la

685

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

civilisation moderne, des idées qui rappellent trap sensif eme~t
our ne pas en etre directement inspirées celles que econ e
~e Lisie avait énoncées dans ses prélaces de 18~2 et de 1~5~~
Et dans l'épilogue, il exposait une conceptwn de I a~t que
't
teur des articles de 1864 n'aurait pas désavouée, pmsque e a1
a peu pres exactement la sienne :

,i;

ce qu'il nous raut ~ nous, le~ s;1prAmes po6tes
Qui vénérons les Dieux et quin y croyons pas,
A nous dont nul rayon n'auréola les tetes,
Dont nulle Béatrix n'a dirigé les pas,
A nous qui ciselons les mots comme. des coupes
Et qui faisons des vers émus tres.rro1dement,
A nous qu'on ne voit point les s01rs aller par groupes
Harmomeux au bord des lacs et nous pdmant,
Co qu'il nous faut a nous, ciesl, a~x lueurs des lampes,
La science conquise et le somme1l dompté,
C'est le [ront dans les mains du vieux Faust des estampes,
C'est l'obstination et c'est la volonté l...
Ce qu'il nous faut anous, c'est l'étude s~ns tréve,
C'est 1'effort inouI, le combat nor1: pa~eil,
C'est la nuit, l'Apre nuit de travatl! d pus~ H~ve il
Lentement, lentement, l 'CEuvre, ams1 qu un so 1e 1

Ces théories qui convenaient admirablement a une nature
volontaire et te~ace, elles ne s'accordaient guere avec le te_mpérament capricieux et fantasque du « Pauvre Leban », ~out en 1mpre~·ons en sautes d'humeur, en incartades, te! qud appara1ssa1t
:éja dans certaines pieces du Jivre, tel qu'il deva1t se révéler de
plus en plus clairement dans les Féles galantes et dans les
Romances sans paro/es. Et quinze ans plus tard, l'aute_ur de
Jadis et Naguere Jivrait aux méditations de ses contemporams un
Art Poéli ue qui ne devait plus rien aux le~ons de Leconte. de
Lisie « la musique avant toute chose », une certame affectat10n
dans ·le lanaaae n'imprécision et d'impropriété, la recherche ~e

n!

nuance _:

1:

Pas la couleur, ríen que la nuance » - , et un pro on

mépris pour la rime, tels en étaient les principaux préceptes:
De la musique encore et toujours 1
Que ton vers soit la chose envolée
Qu 'on sent qui fuit d 'une Ame en allée
Vers d'autres cieux a d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne av~nture
tparse au vont crispé du matm
Qui va neurant la menthe et le thym ...
Et tout le reste est littérature.

Etsi par son inspiration initiale, il se rattachait étroitementa
Baudei'aire, il avait passé jadis par le Parnasse et par le salon du

�686

RE\'UE DES COURR ET CONFÉRENCES

boul.evard des Invalides, ce Stéphane Mallarmé qui, quelques
annees plus ta•·d, dans •es Diuayalions, proclamait l'abolition
des regles traditionnelles, l'anarchie métrique, la liberté acquise a
chaque poete_de faronnm it son gré l'instrument dont il prétendait
se servil' ; qm ¡:,récorusa,t le vers faux et le vers polymorphe, conlonda,t la poés1e avec la musique, et bannissait de l'art nouvcau
l' expression claire de la pensée et la représentation directe des
choscs, • pour ne garder de rien que la suggestion ».

Philosophie de · l'Esprit
Cours de M. LÉON BRUNSCHVICG,
Membre de /' ]n$litul, Pro/e1s,ur d la Sorbonm.

..
Lorsque Leconte de Lisie mourut dans sa soixante-seizieme
année, le 17 juillet 1894, l'école symboliste triomphait. Mais la
gloire du vieux poete n'en lut nullement oflusquée; il était déja,
comme ce Víctor Hugo dontil avaitrecueilli l'héritage académique,
• entré vivant dans l'immortalité ». 8a renommée ne s'est pas
heaucoup étendue au dela des limites de son pays. Cette. poésie
plast1que et, d'apparence tout au moins, impersonnelle n'a pas étó
goiltée en Allt;magne. En Angleterre,elleneparalt pas avoir été
appréciée non plus a sa juste va!cur, en dépit des témoignages
d'admiration qui lui ont été accordés par des hommes comme
Edmond Gosse et Charles-Algernon Swinburne, et de l'inlluence
qu'elle a exercée sur quelques écrivainsde langue anglaise, notamment sur une poétesse hindoue, Toru Dutt. En Italie, elle n'est
connue, nous affirme un Iivre récent, que des initiés.

n est vrai

que l'un d'entre eux la compare aux figures de Michel-Ange. En
France mzme, elle ne sera jamais populaire \eeei d'ailleurs n'aurait
pas été pour déplaire a son auteur) ; mais il est permis de croire
qu'elle occupera un haut rang daos !'estime des esprits eultivés
et lettrés, de tous ceux qui unissent au sentiment de la grande
poésie le gout et le culte de l'art. Et dans cette reuvre lortement
cont~e, longuement mürie, soigneusement exécutée, capable de
surv1vre aux variations des modes Jittéraires et de résister aux
outrages du temps, il y a des pages auxquelles ils reviendront
toujours, comme a ce qu'il y a de plus prolond et de plus parfait
a la lois dans la poésie lran~aise.

L'ldéallsme pratique.

J'aborde, avec la legon d'aujou.rd'hui, la Lroisieme partie de
mon cours de cette année, ou j'essaie de dire d'une fagon directe
et positive ce que c'est que !'Esprit. Jusqu'ici la Philosophie •
de /'Esprit nous apparaissait comme une partie de la Philosophie
de la nalure ; c'était a la cosmologie, a une interprétation réalisLe
de l'univers physique, de décider si les phénomenes donnés
dans le monde étaient homogenes, si l'on pouvait passer, sans
rupture de continuité, du regne inorganique au plan du vital
et du psychique, ou s'il lallait !aire place a des ordres difiérents
de causalité, depuis le mouvement de la matiere jusqu'a l'énergie
spirituelle. La discussion de l'atomisme et du dynamisme, envisagés dans leurs conséquences pratiques et dan.s leurs bases
,péculatives, a eu cette conséquence de nous engager dans
une voie difiérenLe. Nous ne définirons plus !'esprit par la
puissance. Nom, y voyons une conscience, qui s affi.rme pour
soi, c'e•t-a-dire que nous ne la réduisons pasa un drveloppement
spontané, tourné vcrs le debors sous l'impulsion du désir, obéissant malgré soi a la pression d'une passion irrésistible ; la conscience, dont l'apparition marque l'avénement de !'esprit, c'est
la capacité qui se manifeste en l'homme, et en l'homme seul, de
se replier vers soi, de prendre possession de son etre intérieur,
d'y découvrir le foy,,r d'une action créatrice, d'un ordre incom- •
parable lt l'efTet d'un mécanisme matériel ou d'une vitalité purement instinctive.
Cetle conception de la vie spirituelle se rattache a un courant
philosophique, presque aussi ancien que le courant dynamiste.
1

�689

1

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

688

REVUE DE~ COURS ET CONFÉRENCES

Nous avons vu ,1ue le spiritualisme dynamiste procede do
voü¡; anaxag?rique, o~ !'esprit a ce sens originel {nous serions
tentés de d1re malériel), que le spiritisme lui a conservé d'un
fluide extremement léger, d'un souffie doué de finalité, pable
de débromller le chaos et de créer l'ordre universel.
Or, p_récisém~nt en relation avec la doctrine anaxagorique
se défimt dans I h1st01rc la doctrine de Socrate (ou si l'on prélere
ne pas soulever des problémes d'érudition difficiles dans l'él.at
des témoignages), se manilestcnt les mots d'ordre, les themes
lond_amenta_ux de la pensée antique, placés par des écrivains
auss1 autor1sés que Xénophon et Aristote sous le patronaae
de Socrate. Dans la Mélaphysique, Aristote déclare que Socrnte

e'

s'occup~it de questions morales,

a l'exclusionde ce qui concernait

la phys1que (Mélaphysique, A, 6, 987 b 1). D'autre part, dnns
les Mémorables (IV,_ 7, 6), Anaxagore est pris particuliéremcnt
a par'.1e, pour av01r poussé l'extravagance jusqu'II. s'imaginer
pouvo1r comprendre « les machines des dieux » 'til,; f.l7IX-z•,2:¡; 'to'.iv 8$:i'n.
Nous n'avons pas a conna!tre le monde, parce que, pour
savo1r comment une chose est faite, il faut l'avoir faite. Mais,

pmsque nous sommes les auteurs de nos actions, nous avons a
nous connat~re n_ou~-memes pour comprendre, pour diriger

notre condmte. Ams1 se présente chez Socrate la maxime ·
Connais-loi loi-méme. Ce n'est pas du tout une invitation a 1~
psy_cholog!e. Nul n'a moins été dilellanle que Socrate, moins
cuneux d ass1ster en artiste au d1vert1ssement que procurerait
a chacun de nous le spectacle de la léerie intérieure. Nous devons
nous connaitre, pour _mes~rer n_os forces, pour ne pas nous

lancer dans des entrepr1ses mcons1dérées, pour réussirenobtenant
par le calcul de 1~ prudence ce que la plupart des hommes
attende~t des capnces de la lortune. Or, ici va se placer une découverte ou éclate le géme propre de Socrate, et qui n'est ríen de
moms que la déco:iverle de la raison fralique. Cet effort pour
se conna!tre so1-meme a une lécond1té mattendue: il nous révele,
non pas seulement ce que nous sommes a l'instant oú nous
nous interrogeons, mais ce que nous pouvons devenir, comment

?-ous pouvons nous translormer, par le fait seul que nous nous
mLer~ogeons_. Du moment, en efTet, que l'homme cst un etre
mtelhgent, Il ne peut pas rélléchir au but de son action sans
chercher a compr~ndre le motil auquel il obéit, sans se demander
par smt_e en quo1 ce motil se justifie, non pas pour l'individu
par_ticuher dans les c1rconstances particuliéres oú il se trouve
ma1s pour tout autre individu placé dans les memes circons'.
tances. Ainsi voici Lamproclés, lils de Socrate, qui répond aux

injures perpétuelles de Xantippe par de mauvaises paroles.
Socrate !'invite a se rendre compte de ce qu'il dit et de ce qu'il
fait ; il est l'enfant pour qui la mere s'est dévouée, il est un etre
raisonnable qui comprend qu'au bien il convient de répondre
par le bien. De la réaction spontanée au caractére difficile de
Xantippe, Lamproclés passera done, sous l'influence de la
maieutique et par une génération tout interne des idées a
l'attitude qui exprime, dans sa généralité, le rapport lonctio:iuel
de la mere et de l'enlant. La généralité inhérente a la relation
intellectuelle a engendré, d'une fa~on a la lois logique et néces•
saire, la réciprocité de l'action désintéressée et jusi.e.
Voila done la vérité nouvelle que Socrate apportait a ses contemporains et qui demeure a la base du spiritualisme, telle que
nouo l'entendrons désormais : elle consiste tout entiere dans
la valeur pralique de l'inlelleclualisme. Matérialisme et dynamisme
sont, en effet, des doctrines spéculatives; londées sur la nature
du donné. La nouveauté, la création, qui s'observent dans le
cours du réel, y résultent seulement de la complication de
l'enchevetrement des causes en reuvre. Assurément, nous ~ous
rendons beaucoup mieux compte de cette originalité perpétuel]ement rénovatrice qui est a l'intérieur des forces vitales, en
écartant les illusions du langage, les inlluences uniformÍl!antes
de la société ; mais nous ne faisons ainsi que retrouver la réalit.é
de notre moi prolond, réalité en soi, qui s'impose dans son
cours intrinseque, dans sa présentation immédiate, a quiconque
s'abstient d'en alterer la nature caractéristique, a quiconque
sait écarter l'intervention perturbatrice d'une logique et d'une
morale qui seraient loules failes et venues du dehors. Au
contraire, pour Socrate, la réflexion a prise sur la spontanéit.é
de l'etre : l'homme est un animal plaslique, qu'il appartient
Al'intelligence de transformer dans le sens de son idéal, de recréer
au sens littéral du terme. En opposition au réalisme spéculalif
qui servait chez Anaxagore de point d'appui au spiritualisme,
Socrate aurait done londé la tradition de l'idéalisme pralique.
Ce renversement de points de vue souléve, semble-t-il, une difficulté. La doctrine, introduite par Socrate, est inlelleclua/isle, et qui
&lt;lit intellectualisme dit attachement a la vérité considérée comme
telle. En meme temps, nous avons revendiqué pour cet intellectua!isme le privilege d'etre une doctrine pralique, faisant de la
réflexion une source féconde de translormation et de création.
N'inclinons-nous point. par la du c0té du pragmatisme qui
a'interdit toute curiosité spéculative, qui tout au moim refuse
de s'appuyer sur le primal d'une vérité en soi, et qui précisément

"

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

a déclaré la guerre a l'intellectualisme ? N'y a-t-il pas la une
contradiction, soulignée par &lt;:e paradoxe historiqÜe que le
Socrate, auquel nous venons de nous référer comme au maltre
de la raison pratique, c'est celui-la meme qui aurait détourné
•~s c_om!'atriotes des recherches purement scientifiques, qui
s abaissa1t a une sagesse humble et modeste, jusqu'a paraltre
bien plate, consistant a cultiver notre jardín.
Or, bien enter du, nous ne prendrions pas notre parti de la
contradiction. S'il y a un príncipe qui doit nous servir de critérium
pour apprécier ce que nous appellerons la spirilualité du spirilualisme, c'est celui-ci que !'esprit est unité, qu'il ne comporte
pas u3:1e divisio?, _une_ fragme~tation matérielle, comme en impliquerru.t une d1stinct1on radicale entre la raison théorique et
la raison pratique. Et, plus nous insistons sur le caractére pratique de l'intelligence, qui pour nous est le type par excellence
de l'activité féconde et plastique, plus nous devons maintenir
étroite la correspondance entre la vérité du domaine moral et
la vérité du domaine scientifique, cette correspondance étant
la _sauvegarde nécessaire pour l'objectivité, meme pour le
séneux prolond de la spéculation philosophique.
Seulement, nous croyons qu'il est possible de lever la contradiction, non pas d'ailleurs par une argumentation dialectique
qui ne cbangerait rien au fond des choses, mais par la considération des faits et en partant du paradoxe historique qui se
manifeste dans la situation de Socrate. D'une part, Socrate
condamne la cosmo!ogie des Ioniens ; d'autre part, les grands
disciples de Socrate, Platon et Aristote, s'attachent aux problémes de la philosophie naturelle. Et si Platon, dans le Timée,
ne croit pas dépasser le plan imaginatif, le jeu poélique du mylhe,
il n'est pas douteux qu'Aristote ait pris tout a fait au sérieux
la physique de la finalité. Bien plus, l'instrument logique qu'il
lorge pour le service de la physique, la déduction syllogistique oú
le genre est le grand terme, l'espéce le moyen terme, est expressément emprunté a la dialectique de Socrate : le syllogisme met
sous une forme rigoureuse, il étend au domaine spéculatil, le
mouvement de pensée par lequel Socrate parvenait a définir
l'essence de l'utile, du juste, du courageux, etc .. Le développement
de la pensée socratique aurait done consisté a dépasser la subjectivitédela pra!iquepours'orientervers l'objecliviléde la lhéorie pure.
Mais si l'on y regarde de plus pres, ou plus exaclement si l'on
juge avec le recul de l'histoire, a la lumiere de la critique contem·
poraine du savoir scientifique, on s'aper~oit que cette formule •
ll'exprime qu'une apparence, et une apparence illusoire. La

691

Pl!ILOSOPHIE DE L'ESPRIT

métaphysique aristotéliciennecontredit l'inspiration socratique
dans ce qu'elle a d'essentiel a nos yeux et de plus profond. E~
effet, quand Socrate demande a l'homme de borner les réflexions
de son intelligence aux affaires de l'homme, c'est qu'il considere
que l'on comprend nécessairement ce que l'on fait pa1ce qu'il
y a naturellement adaptation, identité, entre la matiére de
!'action et la forme de la réflexion. II n'en est plus de meme
lorsque cette forme_ est détouruée de sa matiére, et projetée
hors de l'ordre humam pour rendre compte de la nature inanimée 1
1

de la vie inconsci~nte. Alors, nous avons en face de nous
non plus un humanisme, qui recommande de traiter humai~

ne1:llent . les chos~s hurpaines, mais un. anlhropornorphisme,
qm trru.te humamemcnt ce qui n'est pas l'humain. Paul
Tannery_ .ª montré comment le systeme des quatre causes
ar1stotéhc1ennes (et le mot grec al.ia comme le mot laLin
causa est emprunté au langage judiciaire) correspond aux
quatre points d'interrogation que pose un crime : qui en cst
l'auteur _? q,u'a-t-il fait la victime ? comment s'y est-il pris ?
pourquo1 1a-t-Il fa1t ! En fourmssant une réponse a ces
quatre questions par la doctrine de la cause maLérielle de la
cause lormelle, de la cause efficiente et de la cause finale Aristote
saLisfait complétement a la curiosité de !'esprit : L'homme
en sait désormais autant sur la nature que désire d'en savoir
sur les circonstances d'uncrime le tribunal chargé de la sanction.
Que toute la pensée moderne se soit développée pour constituer une sci.ence effective, en opposition a la métaphysique
• anthropomorphique d'Aristote, nous n'avons certes pas besoin
· d'y insister. Mais le probléme pour nous est de savoir oú nous
renvoie la négation de l'anthropomorphisme, et que! caractere
11 convient d'attribuer á la vérité spéculative qui servira de base
de référence pour l'exacte interprétation de la vérité pratique.
La
solution la plus simple, la plus seduisante aussi ' est celle
.
qm se rattache a la tradition du naturalisme baconien. Entralné
par l'élan de son imagination, dupe des fant6mes de la caverne
l'homme a projete son ame sur la nature et sur Dieu, a déduit
la causalité physique d'une expérience intérieure qui double
et surplombe l'expérience externe : qu'il allranchisse sa connaissance de l'univers de ce qu'il y avait introduit de lui-meme
s~us l'impulsion de I'inlelleclus sibi permissus. L'art, c'est l'hommc
a¡outé a la nature. Retirez cette addition, il restera la nature
elle-méme qui est l'objet de la science.
. Le réalisme naturaliste prend pour forme de vérité un cont.act
unmédiat qui s' établirait entre l'homme et les choses. Or, une

á

�1

692

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

expérience immédiate, n'est-ce pas aussi une expérience ongi·
nelle ? II faudrait done que la nature, par une sorte de gracc
spontanée, se présentat a l'homme de telle fa~on que la struc•
ture du sentant n'altérat en rien la réalité du senti ; le but de
la connaissance serait atteint d'emblée, sans qu'il y eut a considérer pour elle-meme cette connaissance, a lui conférer en quelque sorte une dimension intrinséque, a l'interposer entre nous
et les choses.
Que la nature nous ait refusé cette grace, c'est un fait d'expérience ; et il suffit de rappeler cette théorie des idoles a laquelle
je viens de !aire allusion pour qu'il soit superílu d'insister.
Toutefois, il existe une chance de salut, une voie de rédemption,
c'est, suivant Bacon, d'une fa~on plus précise encore suivant
John Stuart Mili, la méthode inductive.
Et, en etret, l'induction révele a l'homme cette vérité surpre•
nante que, pour parvenir a l'action efficace, il convient de défaire,
et non de !aire, de procéder par le moins et non par le plu,.
Nous vouloc• deviner la nature, en raisonnant et en imaginant;
mais nous la connaissons et nous la possédons, la nature, en ce
sens qu'clle nous est déja donnée avec les perceptions. Seulement,
les perceptions sensibles, telles qu'elles se présentent a la cons·
cience, s'enchevetrent dans une complexité et une confusion
déconcertantes, tandis que la nature, cachée par derriére, est
un dessin a lignes régulieres et bien suivies. Aussi ne sera-t-il
pas question d'inventer. Le r6le de la science est de découvrir
le simple qui est contenu dans le complexe, qui est déja donné
en lui, et cela grace a un triage des apparences immédiates, par
une séparation fil a fil du tissu présenté a l'observation vulgaire:
Une telle méthode devait paraltre infaillible puisqu'en faisant
table rase de ce que !'esprit pouvait ajouter a la nature, elle supprimc toute médiation d'intelligence et par la tout risque d'erreur.
On ne voit pas ou la fissure se produirait, puisque l'homme
a eompletement abdiqué devant les ehoses, puisqu'il a fait vreu
de soumission complete, et que c'est a force de savoir obéir
qu'il espere satisfaire l'ambition de commander un jour.
Pourtant, voici le fait mis en évidence par une expérience
séculaire : l'empirisme baconien, meme avec la mise au point
laborieuse que John Stuart Mili en a tentée dans son Systeme
de logique, n'a pas supporté l'épreuve de la réalité scientifique.
Les canons de la méthode inductive peuvent, dans les cas les
plus favorables, constituer des procédés auxiliaires pour un
cxpose justificatif de certains résultats. lis ne sont pour rico
rians la conquete ni dans l'intelligence de ces résultats, ils sont

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

693

étrangers a !'esprit qui anime le savant ou le philosophe. Et
la raison du fait est m~nifeste : c'est qu'en opposant le naturaJisme a l'anthropomorphisme, l'objectivité de l'induction a
la subjectivité de la déduction, l'on ne faisait encore qu'opposer
un dogmatisme a un autre. Le réalisme qualitatif de Bacon
avait cru trouver rlans l'induction une machine a éliminer les
hypothéses. Et, cet.te croyance im~lique le post_ulat qu'il n'y a pa_s
d'autres hypotheses que celles qm sont consc1emment et exph•
citement introduite, dans le systeme du savoir.
Or ce postulat ne résiste pas a !'examen : la conception d'une
nature qui préexisterait a la science et qm se représentera1t,
telle quelle dans !'esprit humain, admise d'emblée par l'empi•
risme, est elle-meme une hypothése, et qu'a directement contre·
dile le dé•:eloppement de la science positive. Que l'on acceple,
en efTet, le príncipe du réalisme qualitatif, on pou~ra cei:tes
Hre amené a constater que la connaissance perceptive la1sse
subsister des !acunes dans le savoir, qui se traduisent par des
mécomptes dans J'action ; a quoi l'on ne parerait pas, en abandonnant la plénitude concrete de la qualité pour l'ombre squelettique de la quantité, mais plutot en prolongeant l'expé_rience
humaine au dela de ce qu'elle a de proprement humam, en
transcendant les données immédiates jusqu'a rétablir l'unité
d'un continu tout qualitatil. Or, ceci accordé, il faut bien
avouer aussi que du point de vue épistémologique, qui nous
oblige a nous tenir dans les cadres de l'expérience humaine, le
probleme se pose tout autrement. S'il est une • variation concomitante » dont la théorie de la science ait a tenir compte, c'est
bien celle-ci : la physique a revetu un caractere de positivité
scientifique d'autant plus accentué qu'il paralt s'éloigner davantage de la qualité, en tant que telle, pour s'at~a.cher aux seuls
coefficients obtenus par la mesure. Cette cond1tJon de mesure
est préalable a toute conception, a tout langage,_ méme d'ordre
scientifique : • Je dis souvent, écr1t lord Kelvm, que s1 vous
pouvez mesurer ce dont vous parlez et l'exprimer par un nombre,
vous savez quelque chose de votre sujet, mais si vous ne pouvez
pas le mesurer, si vous ne pouvez pas !'exprime! en nomb:e,

vos connaissances sont d'une pauvre espéce et bien peu satis·
faisantes. •
De quoi assurément l'on ne pourrait souhaiter ~uere d'illustration plus piquante que les exemples mi!me mvoqués par
Mili : Food nourishes, Fire burns, water drowns. Sont-ce 111, comme
il lecroit, des données immédiatesde l'expérience,dignesdetoute
notre confiance ? Mais non ; de telles asscrtions ne prennent

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695

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

une apparence d'immédiation que par les abréviations du langage

également bien se servir de }'une ou de l'autre, qu'il_ n'~ura

usuel, qui les transforme d'ailleurs en autant d'erreurs évidentes.
A des faits vulgaires opposons des faits vulgaires. II n'est pa•
vrai que J'eau noie, car dans l'eau on prend aussi des hains ;
ce n'est pas I1eau qui noie, c'est beaucoup d'eau ; on peut dire,

et je crois sans paradoxe, qu'un peu d'eau dans une mare ne
fait pas le méme effet que beaucoup d'eau dans lamer. De meme,
le feu peut réchauffer sans brúler ; et une trop grande quantité
d'aliments cause

une indigestion au líeu de nourrir. Guérir

et empoisonner sont assurément deux propriétés contraires ;
l'expérience les attribuerait a un meme corps, et nous dérouterait bien plutot qu'elle ne n6usinstruirait, si nous en rapportions
les effets directement a la qualité des substances, et non a leur
dosage. L'empirisme qualitatil demeure au seuil de la connaissance scientifique, parce qu'il n'a pas su constituer une théorie
de la mesure.
Ainsi nous serons conduits

a renvoyer dos a dos, comme deux

especes du genre dogmatisme, l'anthropomorphisme d'Aristote
et le naturalisme de Bacon. Et nous avons /¡ nous demander
si le terrain n'est pas déb]ayé au profit d'une conception de la
science qui s'apptrenterait

a l'humanisme de Socrate.

La physique comme le disait récemment M. Campbell en
téte du prernier volurne, le seul paru jusqu ici, de son grand
1

ouvrage sur la Physique, envisagée philosophiquement mais
ou point de vue du physicien pur, est la discipline qui a pour
objet propre la mesure.
Or, que signifie,pour l'interprétation de la science, cette intervention nécessaire et primordiale de la mesure ? Trois réponses
sont possibles ou plus exactement trois réponses onl été faites
suivant les diverses phases qu'a traversées la science. Dans la
premiere phase, on part de la géométrie euclidienne qui est la
seule géométrie congue, de la théorie des fonctions sous sa forme
classique, et on en déduit l'applicalion nécessaire et univoque
des instr.uments de mesure, qui sont des absolus, a la réalité
de l'expérience : la mécanique rationnelle se présente alors comme
médiatrice entre l'intelligible et le réel, et permet d'espérer
que la science de la nature présentera la miime certitude apodictique que la mathématique. La découverte des géométries non
euclidiennes, accompagnée de la difficulté croiseante de !aire
coincider les príncipes de la mécanique avec les résultats expérimentaux, ébranle cette espérance : le savant s'apergoit qu'il
possede, non la clé de la nature, suivant l'ancienne métaphore,
mais un lrousseau de clés tres différentes, et qu'il pourrait

pour choisir celle-ci ou celle-la que des raisons toutes sub¡ectiv~s,
tout extérieures de commodité, le critérium de la comm~,lé
étant d'nne fagon générale, la simplirilé. Or, i1 semble bien
que ~ous sortions maintenant de cette s~conde pbase, oú 1:1
critique a joué un role si utile pour le pr?gres. de la ~cience pos1tive et de ]a réllexion. philosophique, ma1s qm nous eulla1ssés sur
des conclusions d'un vague déconcertant. Ce que. nous appren~ns
aujourd'hui des physiciens, particulierement avec les théor1es
de la rel~tivité, c'est qu'il n'y a pas un absolu ~e la mesure qm
serait défini en Jui-meme avant toute apphcat10n au réel'. que
J'instrument de mesure doit iitre adapté. a 1'.ob¡et dont ti e~t
destiné 8 mettre en évidence les caracteres mtrmseques, remamé
suivant les indications fournies par les phénom.enes de la propagation Iumineuse ou ~e l'ac~ion gravifiq~e, 1;11a1s ,q1;1'en ~eva:1-~he

ce réel n'est rien dont i1 y a1t appréhens10n 1mmedrnte, mtmt10n
isolée, avant qu'il ait été révélé par l'inst~m~ent fo~gé ¡,our
le capter. Bref, entre ]a mesure mesuranle, qm vient d.e 1 e.spnt ~t
ce que les choses nous donnent a mesurer, 11 y a sohda;ité _réc1proque, i1 y a relatiuifé, au sens le plus fort et,le plus etr01t du
mot. Des Jors, nous n'avons plus que !aire de I a!ternative. entre
la subjectiuilé pure de l'anthropomorphisme et I ob¡.eclwiie pure
du naluralisme. La science est autre chose 1 elle _ex~r~e la cr01s-

sance commune de deme collaborateurs qm n eX1st-:nt '!ue
par ]eur collaboration: la nature et l'homme. Quclle sigmr:cat~on
auraient ]es formules de la propagation ]umineuse ou de l. act10~
gravifique s'il n'y avait des raisonnem_ents. mathématiques •
Mais comment ces raisonnements serarent-Ils nés, comment

se seraient-ils développés, sans une corrélation perpétuelle ª".'ec
une expérience qui, vérifiant partiellement et démontrant partiellement les résultats acquis·, provoque sans cesse

a de

n~uveaux

progres ? C'est en cherchant a conna!tre les choses 'l.ue I homme .
arrive

a se

connattre Iui-meme, en découvrant_ les ressources

insoupgonnées de sa pensée, en déroulant les rephs de_son propre
esprit. La science actuelle, inséparable de .la réfleX1on su.r les
conditions du savoir, sur la nature des no_tions mathémat1ques
dans leur rapport a J'expérience physique, crée done. cette conscience intellectuelle dont J'avenement répond plemement au
mot d' ordre so eratique : connais-loi loi-méme.

.

.

Telle est Ja conclusion a laquelle nous sommes arnvés. au¡ourd'hui paT une voie indirecte et, dont nous devons mamtenant
analyser Je contenu et justifier la portée. Ce sera l'~bjet de notre
prochairr cours.
(d suwre.)

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

La Bible dans la poésie franqaise
depuis Marot
La Bible dane la poésie fran9alse au XVIII• slécle et sons
l'Emplre : Joseph de Genest ; paraphrases de J.-B. Roaaaean ;
Loais Raciae, Pompignan, Suzanne de Chéaier; Chateaubrland
llillnoye et Sonmet.
'
Cours de 11. JOSEPH VIANEY,
Doyen Cll la Faculté dts Lellres de Monlpellier.

SEPTI:EME LEQON

Esther et Alha/ie suscitérent bient6t d'autres tragédies bibliques : le Jephlé (1692) et la Judith (1695), de Boyer, le Jonalhas
(1700), l'Absalon (1702), la Débora (1706), les Macchabées (1722),
de Duché, le Joseph, de l'abbé Genest, ancien précepteur des
enfants de Mm• de Montespan, organisateur des Céte. de la
duchesse du Maine.
Ce Joseph fit verser des torrents de !armes a tous les Condés.
C'est ce que M. de Malézieu rappelle a la duchesse dans un
Discours qu'il met en guise de préface /¡ la tragédie de son ami
(1711). Monseigneur le Prince, pére de la princesse, disait apres
avoir entendu lire la pillee : « II faudroit n'etre ni frére
ni fils, ni pére, ni homme, pour n'etre pas vivement touché
de la beauté de cet Ouvrage et j'aurois bien mauvaise opinion
.du creur des personnes qui assisteroient /¡ cette lecture,sans y
pleurer autant que moi. n Malézieu ajoute : « Vous savez, en effet,
Madame, qu'il sanglotta depuis le commencement jusqu'a la
fin et qu'il m'ordonna plus d'une fois de suspendre la lecture ;
parce, disoit-il, qu'il se sentoit étoufer. » Ayant su de son pére
combien l'ouvrage était touchant, Monseigneur le Duc vint
• défier » Malézieu de le faire pleurer. « Si cela m'arrive, dit-il,
ce sera pour la premiere fois de ma vie, et jamais aucune piece
ne m'a mené jusques-la. n Mais sa résolution l'abandonna des
le premier acte. 11 dnt se lever deux fois pour aller cacher ses
!armes, honteux de pleurer comme un enlant. Quant au grand

697

prince de Conty, il prouva que l'Ame des héros est encore plus
tendre que celle des autres hommes ; Malézieu ne saurait « représenter l'état » oil le mit la lecture deJoseph. « Laissez-moi, disoit
ce prince, le loisir de pleurer : il faut que je me remette, je ne
suis plus en état d'écouter. n Tant de pleurs arrachés a des yeux
augustes répondent, Malézieu n'en doute pas, du succes de
l'ouvrage « sur les creurs bien faits ».
On le voit: en 1711, la sensibilité est déjadéchalnée. L'histoire
de Joseph pla!t parce qu'elle fait pleurer.
Elle pla!t également parce qu'une reconnaissance surprenante termine l'aventure d'un homme qu'on avait cru mort,
et cette reconnaissance, l'abbé Genest, remarque Malézieu, a
eu l'adresse de la suspendre en la présentant toujours. Or, il
n'y a point alors de tragédie digne de ce nom sans un dénouement
qui dépouille le héros d'un faux nom et jette un disparu dans
les bras de ceux qui l'avaient perdu. L'auteur d' Alhalie est un
pcu responsable de ce grand abua des reconnaissances : « Oui
c'est Joas, je cherche en vain /¡ me tromper. n La Bible en est
responsable aussi pour sa part. De ce livre, oil l'on trouve tout,
on peut tirer rneme des sujet.s de mélodrames. C'est ce que l'abbé
Genest sut voir pour l'enchantement du public de 1711, et l'histoire de J oseph conserva longtemps en France sa grande popularité. Chateaubriand rappelle que le mot fameux Je suis Joseph
laisait « pleurer d'admiration Voltaire lui-meme. • II semble
s'en étonner. Mais ríen n'est moins surprenant, car l'auteur
de Z aire, qui excellait a déguiser les personnages et a préparer
les reconnaistances, ne pouvait qu'aimer chezl'historien de Joseph
un art qu'il pratiquait si bien lui-meme. Ce qui est peut-etre
plus surprenant, c'est que Chateaubriand fosse un aussi long
parallele entre la reconnaissance d'Ulysse par son fils et celle
de J oseph par ses lrere , : en 1802, la reconnaissance est toujours
considérée comme le plus dramatique des ressorts, et l'aul,eur
du Génie du Chrislianisme sait gré au narrateur biblique de
l'avoir mieux manió qu'Homere (1).
Du Joseph de l'abbé Genest rien n'est a citer, non plus que
d'aucune piéce de Boyer ou de Duché. II suffisait de constater,
par le grand surces de cette tragédie, que chaque génération
demandant ala Bible ce qui est conforme a ses aspirations, notre
poésie drarnalique, au commencement du xvm• siécle, lui
demanda de prélérence des histoires fécondes en !armes et
en surprises.
(1) Cinq ans apre:I Le Génie du Chrislianisme 1 Méhul meLLra l'histoire
de Joseph en opéra.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;AISE

698

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Notre poésie lyrique a la meme date s'en inspire mieux.
Notre poésie lyrique, c'était alors surtout J .-B. Rousseau
qui la représentait, et l'on sait que, pendant de tres longues
années, iI conserva la réputation d'etre le plus grand lyrique
de notre pays. II fallut toute une révolution du goOt pour le
déposséder de sa gloire .
En son temps, elle fut légitime.

•

• •
Rousseau continue ,es paraphrases de psaumes et par elles
il continue la lutte contre l'athéisme. Dans son ode II, tirée
du Psaume XVIII, il « éleve l'áme a laconnaissance de Dieu par
la contemplation de ses ouvrages ( 1) » :
Les cieux instruisent la torre
A révérer leur auteur:
Tout ce que leur globe enserre
Célebre un Dieu créateur.

Dans p.Jusieurs odes, notamment dans la VII•, tirée du Psaume
LXXII, il expose, pour les calmer, « les inquiétudes de l'áme
sur les voies de la Providence », alléguant, puis réfutant la vieille
objection du bonheur des impies :
Pardonne, Dieu puissant, pardonuc ama raiblesse.
A l'aspect des rnéchants, conrus, épouvanté,
Le trouble m'a saisi, mes p!is ont hésitó :
Mon zele m'a trahi, Seigncur, je le confesse,
En voyant Jeur prospérité.

........................ .... ... ····· ...... .

De 18., ;e l'avouerai, naissoit ma défiance.
Si sur tous les mortels Dieu tient les yeux ouverts,
Comment, sans les punir, voit-il ces cccurs pervers ?
Et, s'il ne les voit point, comment pcut sa science
Embrasser tout cet univers ?

········· ... .. ········ ...... ............... .

J'ai vu que leurs houneurs, leur gloire, Ieur richesse
Ne sont que des lllels tendus a leur orgueil ;
Que le port n'est pour eux qu'un véritable écueil;
Et que ces lits pompeux oll s'endort Ieur mollesse
Ne couvront qu'un affreux cercueil.

Mais chez Rousseau, la paraphrase desPsaumes sert ad'autres
fins. Ce n'est pas en spectateur indifférent qu'il assiste a ce
grandétalage defausse dévotion quidéshonore la CourdeLouisXIY
vieilli et, nouveau La Bruyere. comme il combat les Esprits lorts,
il flétrit les Onuphres :
(1) C'est ce que Rousseau dit lui-mCme dans son argument.

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Pensez-y done, Ames grossi8res ;
Co~mencez par régler vos mceurs.
Moms de faste dans vos prieres
Plus d'innocence dans vos ca&gt;u~
Sans une ame légitimée
·
Par In pratique confirmée
De mes préceptes immortels
Vo~re encens n'est qu'une furÓée
Qui déshonorc mes autels.

MCe .{est pas non p]u¿ en vain qu'il est le contemporain de
!ss1 on et de Fénelon. l! transporte done daos le lyrisme sacré
~r ce au Psalm1ste, quelques bons conseils a l'éga d d R . :
11 demande
¡ t •
.
·
r
es ,01s .
d f ºbl
~ue e rone deVJenne ]'asile de l'orphelinetlesoutien
d u / 1 e pupille, _qu'J] chasse l'ambitieux, accueille les ]armes
e 1findn~ cence, smt « de la sainteté des lois le protecteur Je
pl us I e 1e ».
·
Tous
ces
themes
qu
·
t
déb ut du xvm• siecle
..
d' t rté
'
I son ' au
pleins
ua I ' Rousseau les développe dans de belles strophes
qu I emprunte a M_alherbe et qu'il transmettra au romantisme'.
C~ q~ nous ~vons cité montre qu'il les construit bien que son vers
::s an:;:;;z:t~~~t sa Lplirasleh solide, s~~ c~utes' ingénieuses,
.
es. e ma eur est qu il a1me trop les apostr_opl_hes qm do1;1nent l'illusion de la chaleur et les ad¡· ectifs qui
en¡o
.
l' t iventcÍ Ma1s ces ornement s factices
séduiront encare
/u eur es Marlyrs au point que, mettant dans la bouche
Eudore un cant1que en partie tiré du Psaume XVIII ·¡
.
devo· ¡ · - a I'"
, 1 cro1ra
Idréais,er
r,,poux et au Géant les épithétes dont Rousseau
1es a corés :

~"¡

Dans une éclatante voOte

1l a plac~ (e ses mains

Ce soleil qui dani, sa route
Ecla_ire tous les humains.
Environné de lumiére
II entre dans la carri~re
Coi:n,me un époux glorieux
Qu11 des l'aube matinale
De sa ~ouche nuptiale, '
Sort br1llant et radieux .
L'univers, a sa présence
Semble sortir du néant.'
Jl prend sa cou.rse, il s'avance
Comme un superbe géant .

Si Rousseau est de ceux par qui il rcstera dans les premieres
ceuv~es romantiques un peu de la pompe du classicisme ¡¡ est
auss1
'
vécut un de ceux avec qm· se prépare un lyrisme nouveau.
11'
, en effet, assez pour ass1ster aux premiéres effusions de

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRA:"t~AISE

700

701

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

cette sensibilité du xvm• siécle qui allait aboutir a la mélancolie
du x1x•. 11 eo subit la contagioo et, voulant rendre la tristesse
d'une mort prématurée, il prit chez Isaie le cantique d'Ézéchias.
C'est la plus célebre de ses quinze Odes sacrées. Lelranc de Pompignan la qualifiait d'admirable et l'avait lue au moins cent fois :
tant il y reconnaissait , le langage du creur et du sentiment &gt;.
Nous-mémes ne la lisons pas sans songer a la Chute des feuilles
ou plutot a Pensée des morls ; car déja nous y trouvons un peu
l'accent, et les tours de phrase, et la musique des élégies lamartiniennes :
J'ai vu mes tristes joumées
DécHner vers Ieur penchant ¡

Au midi de mes annécs
Je touchais :l. mon couchant ;
La mort, déployant ses ailes,
Couvrait d'ombres élernelles
La clarté dont je ~ouis ¡
Et, daos cette nmt funeste,
Je cherchais en vain le reste
De mes jours évanouis.
Grand Dieu, votre main rlclame
Les dons que j'en ai rec.;us ¡
Elle vient couper la trame
Des jours qu'elle m'a tissus:
Mon dernier soleil se I6ve ;
Et votre soume m'enieve
De la terre des vivants,
Comme la reuille séchée,
Qui, de '!a tige arrachée,
Devient le jouet des vents.

.......................

Ainsi, de cris et d'alarmes
Mon mal sembloit se nourrir ;
Et mes yeux, noyés de larmes,
:t:toient 1assés de s'ouvrir.
Je disois a la nuit sombre :
O nuit, tu vas dans ton ombre
M'ensevelir pour toujours 1
Je redisoi.q a l'aurore :
Le jour que tu tais éclore
Est le demier de mes jours 1

•

• •
Rousseau fit école. Ses deux meilleurs éleves furent Loui•
Racine et Lelranc de Pompignan. Louis Racine, qui paraphrasa
un certain nombre de Psaumes, a peut-etre surtout ce titre
a notre attention qu'il aimait associer dans la meme piece
deux et quelquefois trois strophes diílérentes. Pompignan lui
emprunta cette habitude, qu'adopterent a leur tour pendant
Jongtemps nos romantiques.

Pompignan, dans l'histoire de notre poésiebiblique, a plus d'impor:ance que le fils de Racine. 11 fut vraiment« quelque chose »
quoiqu'en dise Voltaire.
'
11 a_paraphrasé des Psaumes et des Cantiques, oil, comme Rousseau, d adresse aux Rois de salutaires avis, prémunit nme fidele
contre les impies, disant : « Non, je ne connais point de Dieu »,
la réconforte dans la foi en la Providence par le tableau sublime
de la création et aussi par cette pensée, bien susceptible de
toucher les hommes du xvm• siécle, que
Ce Dieu qui ton ne et. se venge
Est un D1eu qui s'attendrit.

La maniere habituelle de Pompignan est celle qu'on peut
attendre d'un classique de son temps. 11 croit tout embellir par
l'épithete, tout ennoblir par la périphrase. Chez lui, la nuit est
toujours sombre, l'aurore humide, la rosée féconde, l'herbe
tendre, l'aiglerapide, l'aiglon timide, la cime du cédreorgueilleuse.
Chez lui, les antres d'oil les bétes s'élancent pendant la nuit
ne peuvent étre que fangeux et les repaires oil elles s'enfoncent
pendant le jour ne peuvent etre que ténébreux. Chez lui,
le ciel s'appelle les célestes voiltes, les régions du tonnerre,
la so urce des éclairs, et le vin qui réj ouit le creur de l'homme
devient, en passant du Psaume VIII dans le texte lran~ais,
, le nectar delectable, charme et soutien du creur, que le pampre
doré fait couler sur la table. »
Les memes ornements travestissent souvent l'énergiquc
beauté des Prophétes. L'homme qu'Habacuc nous montre
trompé par l'exces du vin, Pompignan le transforme en un vil
mortel qu'une Iiqueur perfide met au rang de la brute. Quant
aux sauterelles que Nahum arréte sur les haies quand le temps
est lroid et qui s'envolent quand le soleil se leve, comment
les reconnattre dans cette strophe ?
Tel d'lnsectes Jégers un essaim méprisable
Sur le déclin du Jour se rassemble avec bruit ;
Mais au ret.our des reux qui chassent l'ombre hu mide
La 16gion t1mide
'
Dans l'air s'évanouit.

Pompignan était lier pourtant d'avoir le premier, chez nous
ouvert á la poésie une nouvelle route en traduisant les Prophétes.'
II espérait qu'on lui en saurait gré.
On doit, en eílet, lui savoir gré de les avoir parfois traduits
avec une sobriété vigoureuse qui était alors une nouveauté.
Si Víctor Hugo s'est si bien inspiré de la vision d'Ezéchiel, c'esi

.

.

'

�102

REVUE DES COUR~ ET CONFÉRENCES

que la m~le traductiou de Pompignan lui en avait fait sentir,
je croi~, la sublime horreur.
- Hó bien parle, ici tu présié!es ¡
Parle, ó m¿n prophéte, et dis-leur :
ft Écoutez, ossements arides,
Écoutez la voix du Seigneur.

Le Dieu puissant de nos anc~tres,
Du soume qui créa les étres1
Rejoindra vos nreuds séparés.

Vous reprendrez des chairs nouvelles ;
La peau se fcrmera sur elles ;
Ossements secs, vous revivrez. •

•

•

U dit ; et je répete h peine
Les oracles de son pouvoir,
Que j'entends partout dans la plaine
Ces os avec bruit se mouvoir.
Dans leurs liens ils se replacent,
Les nerrs croisent et s'entrelacent,
Le sang inonde les canaux ;
La chalr renait et se colore :
L'é.me seule manqtiait encore
A ces habitants des tombeaux.
Mais le Seigneur se fit entendre,

Et je m'écriai plein d'ardeur:
• Esprit, ha.tez-vous :'i descendre ;
Venez, esprit réparateur;
Souffiez des quatre vents du monde,
Soumez votre chaleur féconde
Sur ces corps pret$ d'ouvrir les yeux. •
Soudain le prodige s'achev~, ·
Et ce peuple de morts se lhe
Étonné de revoir les cieux.

Mais, autant peut-etre que d'avoir tiré de la Bible quelques
strophes presque admirables, on doit savoir gré a Pompignan
d'avoir dans le Discours préliminaire de son recueil de Poésies
sacrées esquissé le c_élebre chapitre de C~aiea_ubriand. La, déja
est admirée la variété de l'Ecriture ; la, dé¡a sont vantés ses
narrations et son lyrisme ; la, déj~ il est soutenu que« son caractere propre est d'émouvoir, d'intéresser !'ame et de parler toujours au creur » ; la, déja elle est compar_ée a Homére, et le~
humanistes sont défiés de trouver chez Pmdare des 1dées qm
approchent de celles qu'ofTre Abdias, de celle-ci, par exemple :
L'orgueil de votre creur uous a élevés, parce que vous habilez dans
les fenfes des rochers, et qu'ayant mis votre Throne dans les lieux
les plus hauls, vous diles en vous-m¿mes, qui me /era lamber en
Terre? Quand vous prendriez votre vol aussi haut que l'Aigle,
et que vous meitriez volre nid parmi les Aslres, je vous l:'rracherais
de Id, di/ le Seigneur.
Le Discours de Pompiguan n'est pouriant qu'une ébauche.

LA BIBL~ DANS LA POÉSIE FRANVAISE

703 '

Ce fut Le Génie du Christianisme qui, dana !'estime du public
fran~ais, établit définitivement l'Écriture a coté, ou plutOt audessus des poemes de l'antiquité claseique.
Mais a l'auteur du Génie, ce fut surtout l'auteur du Paradis
perdu qui révéla la beauté de la Bible.
11 l'avait révélée auparavant a d'autres, meme a desincroyants : .
c'est en effet sous le patronage de Milton,
Grand aveugle dont l':\me a su voir tant de chosos 1

que Chénier place son poéme de Suzanne.

• •
Le poéme n'a pas été achevé. Mais par les morceaux déja
composés, et qui furent publiés en 1833 avec les notes de !'auteur,
on voit tres bien ce qu'il eut été.
C'eut été d'abord un poeme tres pittoresque, car le public
a la fin du xvm• sieele est devenu curieux de couleur locale.
e Cela aura six ehants dont j'ai marqué la séparation », &lt;lit
la premiere note. « J'ai regret de ne pouvoir le !aire plus court.
II faudra l'orner de comparaisons, de détails asiatiques sur les
vetements, les aromates, les richesses, etc., pour en faire un
ouvrage piquant. » La note VIII n'est pas moins instructive :
, Lorsque Suzánne voudra deseendre, lanuit, dans ses jardins,
deux de ses femmes lui mettront aux pieds une chaussure qu'il
faudra peindre. Ce sera comme des pantoufles. Mais quand
elle voudra se baigner, il faudra peindre la chaussure que ses
femmes lui oteront, et qui ne sera point la meme, et peindre
aussi tous les vetements, a mesure qu'elles !'en dépouilleront. •
Chénier voulait peindre eneore les présents que Joachim apporte
asa femme, et les jardins de Sémiramis, et bien d'autres choses,
déeidé a raceourcir certains épisodes afin d'avoir « plus de place
pour des détails historiques et géographiques sur tous ces pays,
Phénicie, Judée, Damas, etc .. •
, Piquant » par toute cette géographie et toute cette histoire
- ear ce que Chénier demande a la couleur loeale, c'est d'amuser
les lecteurs, bien plutilt que d'expliquer les caracteres -le poeme
eut été féerique par .Je merveillem.:. Chénicr avait d'abord
songé a eréer des auges gardiens, qui auraient été tres miltoniens.
Mais il s 'était ra,;isé. Finalement, il avait imaginé de faire surtout
agir les devins babyloniens et de montrer «leurs letes impudiques ~;
etil se proposait deles, biendécrire».L'ange de la pudeur aurait
veillé sur Suzanne. Un ange vengeur aurait apparu aux dewc

•

�705

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~A.ISE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

704
vieillards et devant eux il aurait gravé sur la muraille • l'histoire
de quelque scélérat calomrriateur purri dans l'lkriture ».
Par l'action, le poéme, naturellement, eut été trés voluptueux.
Chénier ne s'en cache point. Il a méme la malice de rappeler
, les vers tout trempés d'une amoureuse ivresse » que versait
, du sage roi la langue enchanteresse , et de demander a la muse
qui inspira Salomon de mettre sur sa propre langue un peu
de ce miel séducteur. Toute une partie du Canlique des Canliques
devait entrer dans la Suzanne, et a ces épisodes sensuels, que le
sujet imposait, d'autres devaient s'ajouter : ainsi pour faire
un beau contraste avec les mreurs de Suzanne auraient été
peintes et les « graces mignardes , et les , fetes impudiques • des
filles de Babylone.
Ce poéme voluptueux eut été en méme temps tres attendrissant. Suzanne, en l'absence de son mari, devait oublier de
manger, entrer dans une réverie prolonde qui aurait répandu
une expression mélancolique sur son celeste visage ; sa belle
main serait allée sur ses yeux essuyer une !arme. Qu'eut-ce été
aprés l'accusation ! Alors Suzanne aurait crié : « Ma sreur, je
vais mourir ! Dis a Joachim... O J oachim. • Alors le pére de
Suzanne serait venu mourir sur la porte de sa fille et les accusateurs pour sortir auraient loulé le cadavre. Alors Joachim,
voyant sa femme menée au supplice, serait tombé a terre et
on l'aurait emporté. Tout ce qui pouvait !aire pleurer les hommes
du xvm• siécle, la Suzanne devait le leur offrir.
_
Elle leur eut o!Tert enfin le plaisir de la surprise, celui de
l'innocence reconnue et de la calonmie déjouée par l'apparition
d'un vengeur.
La Suzanne d'André Chénier, poéme coloré, léerique, volup·
tueux, touchant, surprenant, eut été, on Je· voit, un tres beau,
!aut-il dire mélodrame, faut-il dire opéra ? Les vers de poete,
on ne peut en douter, y eussent ahondé, les vers pittoresques,
mielleux, enchanteurs, sensuels. On y aurait, sans doute, vainemenL
cherché un seul vers religieux et rien n'eut été moins chrétien
que cet ouvrage ou eut été accumulée tant de couleur biblique.
On serait bien injuste, au contraire, en soutenant que Cha·
teaubriand aima la Bible seulement en artiste, encore qu'il
ne l'ait peut-étre pas assez aimée en Chrétien.

• ••
Tout un livre du Génie du Chrislianisme, le V• de la U• partie,
est consacré a l'exaltation de la Bible. Le titre, LaBible el Homere,

en dit dairement le dessein : constater la supériorité du livre
ou s'ahmente 1~ génie du Christiarrisme sur celui ou s'est le plus
alimenté le géme de la poésie pa1enne.
~ans la _Bi_ble, Chateaubriand prétend, cela va de soi; tout
gouter. Ma1s 11 a ses préférences et d'avance l'on devine ce que
va prélérer le pére du romantisme.
C'est ~ncore un peu ce qu'aimait le xvm• siécle: les idylles,
les surprises et les reconnaissances.

C'est, moins qu'on ne s'y _attend, le pitt.oresque des paysages
et des mreurs. Sans doute, il ne manque point d'admirer que
lorsque Abraham re~mt un hé\te , les fils du lieu emménent
les charneaux, et les filles leur donnent a boire ,, ; qu'on lave
les ~ieds du _voyageur, que pour manger on s'asseye a terre.
11 ?- º':'et pomt, non plus, de remarquer que Jacob distribue
la ¡ust1ce sous un palmier et que les mariages se concluent au
bord des lontaines. Pourtant, au moment 011 le grand créateur
?e la couleur locale se fait l'apologiste de la poésie biblique
ll ne semble pas . etre déja aussi sensible a la beauté du déco;
palestiJ~íen et des habitudes patriarcales qu'il le sera plus tard
quand il les aura vus de ses propres yeux.
, Ce qui est déja gouté sans réserve, ce qui est qualifié de sublime,
c est I_e contraste entre la grandeur de 1'1dée et la petitesse quelquelo1s méme la trivialité du mot qui sert a la rendre ; « 'II en
résulte un ébranlement, un froissement incroyable pour l'ame :
car lorsque, exalté par la, pensée, l'esprits'élance dans les plus
hautes rég10ns, soudam l expression, au lieu de le souterrir, le
la1sse tomber du ciel en terre, et le précipite du sein de Dieu
dans le limen de cet urrivers ... ,,
. Plus loin, un exemple précis est donné de ce sublime, « le plus
1mpétueux de tous ,, :
1 La terre, s'écrie Isaie, chaneellera comme un bomme ivre: elle sera trans•
portée ~omme une tente dressée pour une nuit. ,
d Voila le sublime en contraste. Sur la phraseelle sera transporlée I'esprit
emeure suspcndu et attend quelque grande comparaison, lorsque le prophete aj?ute, comme une tente dressée p_our une nuit. On voit la terre, qui nous
paratt s1 vaste, dóployée dans les all'S comme un petit pavillon ensuite
emp~rtée avec aisance par le Dieu forl qui l'a tendue et pour qui
durée
des s1écles esta peine comme une nuit rapide.

ia

« Je n'aime pas Victor Rugo, dísaít un jour la duchesse
de Broglie, fille de Mm• de Stael ; il rapetisse tout, parce qu'íl
compare sans cesse les grandes choses aux moindres et
p~r exemple le ciel a un reil. » Cette dame ne devait don~ pas
aimer beaucoup non plus rri !sale, ni le Psalrniste · car Chateaubriand a bien raison de dire que la Bible o!Tre partout des

,1

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;;AISE

exemples de l'antithese qui, parmi les innombrables antitheses
romantiques, est la plus romantique, celle ·d~ la grandeur ~t. de
la petitesse, souvent associée a ?elle ~u ~ubhme et du tnvial.
Ce qui est signalé encare a I adm1ration de nos poete~ .Pªr
Le Génie du Christianisme, c'est la sublime terreur des VISIOns
bibliques, c'en est le vague, l'imprécis, le mystere.

l'une réveille des idées riantes, l'autre des pensées tristes. » La
Bible réveille des pensées tristes : il n'en faut pas davantage
pour que le grand mélancolique la juge une incomparable
source de poésie.
Y a-t-il beaucoup puisé Iui-meme ? Je n'en suis pas bien sur.
II est alié en Palestine, il est descendu « surla terre des prodiges,
aux sources de la plus étonnante poésie » ; ce sont ses propres
expressions. Devant la Mer ~lorte il a écrit : « Des aspectG
extraorclinaires décélent de toutes parts une terre travaillée
par des miracles : le soleil brülant, l'aigle impétueux, le figuier
stérile, toute la poésie, taus les tableaux de l'Écriture sont la. »
A Jérusalem, il a écrit : « C'est la Bible et l'Évangile a la main
que l'on doit parcourir la Terre sainte. » Et nous avons la preuve
que le voyageur avait bien les deux livres a la main. Mais nullc
part son llihéraire ne me donne l'impression qu'il les avait
dans la mémoire, que c'étaient e&lt; ses livres », ceux oU son imagination avait l'habitude de s'alimenteret son cceur de se réchauffcr.
Son grand p eme religieux, Les Marlyrs, est d1inspiration bien
plus miltonienne que biblique. Pourtant Les M arlyrs doivent
bien a la Bible quelques belles p ·.ges. Le cantiquo par lequcl
Eudore répond au chant paien de Cymodocée prétend meme
condenser toute la poésie de l'Écriture, et il est done curieux
de voir ce que chante Eudore.
II chante la poésie du décor et des noms propres ; car maintenant René a YU 'des palmiers et des chamcaux :

706

Le devin Tbéoclymene, au festin de Pénélope, est frappé des présages
sif'istres qui les menacent...
.
. .
.
Tout formidable que soit ce sublime, il le cMe encore a la v1s1on é'u hvre

de •Job.
. Iorsque 1e somme il end ort 1e pus
1
Dans l'horreur d'une vision de nmt,
profondément les hommes,
,
, Je fus saisi de crainte et de tremblement, et la frayetrr pénétra Jusqu a

==
• Un esprit passa devant ma t,ace,_ el l~ poil'd ~ ma eh'
atr se hé'
rissa ft orreur,

._ Je vis celui dont je ne conna1!l-sa1s pomt le v1s~ge. Un spectre parut devant
mes yeux et j'entendis une voix comrne un petit souffie. •
11 y a 1a'beaucoup moins desang_, de tónebres, de larmes, que dans Homere;
mai!! ce visage inconnu et ce petrt souffie sont en effet beaueoup plus terribles.

Mais la Bible est pour l'auteur du Génie le livre poétique
entre tous parce que c'est par excellence le livre mélancolique.
{( Aucun é~rivain n'apc,usré la triatesse de 1'5me au degré oll elle
a été porlée par le saint Arabe ... Job est la figure de l_'human,té
souITrante et l' écrivain inspiré a trouvé assez de plamtes pour
la multit~de des maux partagés entre la race humaine. » Et
René cite, commente quelques-unes de ces plaintes avec l'admiration d'un hommo qui prétend savoir ce que c'est q ue la souf!rance. II ne croit pas que jamais les entrailles de l'homme
aient fait sortir de leur profondeur un cri plus douloureux que
celui-ci : « Pourquoi le jour a-t-il été donné au misérable et
la vie a ceux qui sont dans l'amertume du creur ? » ni que le
style ]e plus techercbé puisse peindre la vanité de la vie avec
la meme force que ce peu de mots : « L'homme né de la femme
vit peu de temps, et il est rempli de bea~coup de misere~. » Et
de quelle « merveilleuse redondance » lm semble ce ne de la
femme, qui fait voir , toutes les infortunes de l'bomme dans
celles de sa mere» !
Mais Je livre de Job n'est pas le seul dans la Bible, qui
fasse réfléchir Chateaubriand sur la misere humaine. Cherchant
un mot sur Jeque! il puisse appuyer une conclu,ion générale,
il cite, apres avoir cité une parole de Nestor, cette_ réponse de
Jacob a Pharaon : « II y a cent trente ans que ¡e sms voyageur.
,Mes jours ont été courts et mauvais, et ils n'ont point égalé
ceu.x de mes peres., Et Ia-dessus il ajoute : « Voila deux antiquités
bien différentes : ]'une e,t en images, l'autre en sentiments ;

707

Passant aux jours d'Abraham, et adoucissant les sons de sa lyre, il dit
le palmier, le puits, le chameau, l'onagre du désert, le patriarche voyageur
assís devant sa tente, les troupeaux de Galaad, les vallóes du Liban, les·sommets d'Hermon, d'Oreh, et de Sina'i, les rosiers de Jéricho, les cypres de Ca.des,
les oalmes d'Idumée, Éphraim et Sichem, Sion et Solyme, le torrenti des
Cedi-es et les eaux sacróes du Jourdain.

Puis, Eudore dit toutes ces choses attendrissantes ou désolantes : le fils de Tobie annoncé par son chien fidele, Agar détournant la t ete pour ne pas voir mourir Ismael, les !armes de
Joseph reconnu par ses lreres, le cantique du saint roi Ézéckias,
l'exil au bord des fleuves de Babylone, les « nombreuses vanités
de l'homme : vauité des richesses, vanité de la science, vanité
de la gloire, vanité de l'amitié, vanité de la vie, vanité de la
postérité ».
Enlin, Eudore dit la grandeur de Dieu d'aprés les Psaumes,
connus surtout, j'en ai peur, comme le cantique d'Ézéchias,

par les paraphrases de J .-B. Rousseau, mais utilisés par un homme
qui a vraimenL le sens du sublime :

�709

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANt;AISE

A votre voix, le soleil 5'cst levé Cans l'O!'ient ¡ il i:;'est avancé comme un
géant superbe, ou comme l'époux radieux qui sort de la couche nuptiale (1).
Vous appelez le tonnerre, et le tonnerre tremblant vous répond: • Me voici. •
Vous abaissez la hauteur des cieux; votre esprit vole dans les tourbillons ¡
la terre tremble au souffie de votre coiere; les morts épouvantés fuient de
leurs tombeaux l O Diel! ! que vous etes grand dans vos ceuvres I Qu'est•ce
que l'homme, pour que vous y attachiez votre creur ?

ce recueil d'o'.·ientales, figurent a titre de personnages exotiques,
bien plus qua titre de personnao-es sacrés.
Leur exot.isme n'a rien aujo;rd'hui qui étonne. Mais, en
1822, _quand parurent, six ans aprés sa mort, les Chants élégiaques
de M11levo_ye, les vers par lesquels s'ouvrait le recueil durent
paraltre tres neuls :

708

Le méme pittoresque et la méme grandeur se retrouvent
dans le cantique de gloire que les chreurs des saints et des auges
font retentir devant la Trinité, en un ciel construit sur les plans
de Milton plutot que sur ceux de l' Apocalypse. Le sujet de ce
chant, c'est une fois de plu,¡¡l'invitalion adressée aux justes
de ne pas s'étonner du bonheilr des méchants. Chateaubriand
répete done ce que dit depuis plus d'un siécle notre poésie biblique. Seulement, cette fois, les Prophetes sont interprétés par une
imagination toute romantique et quand les saints de Chateaubriand annoncent la vengeance de Dieu, ils parlent déja comme
l'auteur de Pleurs dans la nuil :
Serviteurs du Christ que le monde persécute, ne vous troublez point a
cause du bonheur des méchants: ils n'ont point, U est Yrai, de langueurs qui
les tratnoot a la mo1t ; ... i1s portent l'orgueil a leur cou comme un carean
d'or j ils s'enivrent a des tables sacrneges ¡ ils rient,ils dorment, comme s'ils
n'avaient point fait le mal ...
L'insensé a dit dans son coour : ._ 11 n'y a point de, Dieu ! » Que Dieu se
Jeve I que ses ennemis soient dissipés 1 11 s'avance: les rolonnes du ciel sont
ébranlée:. i le fond des eaux et Jes entrailles de Ja terre sont mis fl. nu devant
le Seigneur. Un feu dévorant sort de sa bocche ; il prend son vol, mont~ sur les
chérubins ; il lance de toutes parts ses nec:hes embrasées ! OU sont-ils les
cnfants eles impies ? Sept générations se sont écoulées depuis l'iniquité des
peres, e\ Dieu vient visiter les enfants dans sa furcur i il vient au tcmps
marqué punir un peuple coupable; il vient réveiller les méchants daos leurs
palais de cedre et d'aloes, et con!ondre le fantóme de leur rapide rélicité.

•

• •
L'inlluence de Chateaubriand est déja sensible chez M1llevoye.
Dans les chants élégiaques de ce pré-rcmantique la Biblc
ne tient qu'une petite place. C'est, si l'on veut, la place d'honneur,
puisqu'on entend d'abord la plainte de la Sulamite qui n'a
pas revu encore son bien-aimé, puis la plainte de David pleurant
Saül et Jonathas. Mais comme a ces chants succedent immédiatement ceux de l' Arabe au tombeau de son coursier, de Zarina
mourant a !'ombre du mancenillier, de Zora pleurant sa gazelle,
de -Zaíde au tombeau du poete persan, du pauvre negre enleve
aux c6tes de Guinée, on voit que la Sulamite et David, dans
(l.) ~omparer J.-B. Rousseau 1 ode 11.

O vi~rges de Sion ! ó mes douces compagnes J
N~ l avez-vous pas vu descendre des montagnes,
B~1llant, comme un rayon de l'aslre du matin ?
D1tes-moi sur quel bord, vers quel sommet lointain
Ses chameaux vont paissant une herbe paríumée ?
So"lt-ils sous les palmiers de la verte Idumée
Ou sous le frais abri des rochers de- Sanir ? '

_Dans les ~ers qui suivent et qui sont, comme les premiers,
tres harmorueux, sont entrées quelques-unes des imao-es du
?élebre Cantique, choisies avec tact et sagement adoucie~ pour
etre accommodées au gout d'un public encore rebelle aux excessives audaces de la poésie orientale :
_A pres une Sulami~e, qui_ est un peu une sreur d' Atala, Millevoye
lait p_arler un David qm raconte toute sa vie, comme René,
et ,,m de toute cette vie se rappelle naturellement surtout les
moments passés dans la solitude :
Cependa~t je partis, et d'une marche lente
Traversa1 de Pharan l'immensité br0lante
Éphralm et Sélo, Séir et Bethzamé.
'
Tantót, pAie, abattu, par la soif consumé
Je me. tratnais, la nuit, sur des sables stÚiles,
Aux tigres du désert disputant leurs asiles
Tantót, assis aux bords des torrents irrités'
,Te camparais ma vie a Ieurs flots agités.
'

L'inf!uence de Chateaubriand se manileste encore en 1822
da.ns le Saül de Soumet, ou pour rappeler au roi révolté que Die~
meme a parlé sur ces bords, le grand prétre Achimélech ne lait
que tradmre quelques lignes des Martyrs :
Lorsqu'un nouveau prodige est tout pri!t d'éclater
Ce n'est pas sur ces bords que l'on en peut douter ':
Abyron et Dathan que les feux consumérent ·
Le mer, o\l trois cités coupables s'abtmCrent '
De Ieurs temples impurs les !aux dieux arradhés

Les

sépulcres rouuerts, Les torrenls desséchés
'
Ces monls, ces roes brisés, ces gro!les eles ora~les
Tout te montr~ un désert sillonné de miracles '

T?ut semble respirer, dans ce terrible lieu, '
L épouvante de l'homme et la grandeur de Dieu.
a~es asp~cts extraordinaires décélent de toutes parts une terre trauaillee
f, d~s m1racles ... Chaque noJ!l renferme un mystt'lre, chaque grolle déclare
s auemr, chaq11e sommet retentit des accents du prophete. Dieu m8mea parlé
u~ ces bords, les tor~enls desséchés, les rochers fendus, les tombeaux enlr'ouver s attestent le prod1ge ;le désert parait encore muet de terreur

�llai&amp; bien d'autzes que Cbateaubriand ont collaboré a ce drame
composite, dans lequel BODt venues converger, comme dana
toutes les tragtldies écloses a la veille de la victoire romantique,
les inapirations les plua diverses. Les principaux événementa
de la rivalité entre Sao! et David - combat contre Goliath,
réveil de Sao! arraché a son délire par la harpe de David, amour
de Micho!, mort d'Achimélech, consultation de la Pythonisse,
mort de Sao! - tous ces événements aecumulés, au mépris de
la chronologie biblique, en l'espace de vingt-quatre heures ;
ajoutons beaucoup d'hémistiches empruntés a Alhalie : voill
la part du classicisme. Un roi achamé a découvrir l'homme que
Samuel a sacré pour lui succéder, ce secret révélé en la présence
de tous les intéressés, SaOI décidé alors a tuer l'usurpateur,
le tuant en effet, mais s'apercevant qu'il a tué son fila Jonathas
revétu des amies de David : voila la part du mélodrame.
Un David qui proméne sa reverie
·
Des champs du Térébinthe aux bords de Samarie,

une Micho! qui devient amoureuse d'un berge, apparu soos
des p&amp;lmiers eo fieurs et ayant la tete ceinte d'aloes parfumés ;
une Pythonisse qui, s'étant liée par un pacte horrible aux espn"ts
de l'ablme, a fermé son A.me a tout penchant humain et repose
ses membre&amp; sur un lit d'ossements ; un Saül infernal qui consent que le monde périsse pourvu que SaOI regne, qui tue David
pour anéantir le Messie, qui lance a Dieu cet insolent défi :
Dieu peut m'anéantir, il ne -peut me soumeUre.
11 est mon ennemi; mais il n•est plus mon mattre;
Mon orgueil obstiné contre lui se débat,
Et j'ai cbangé du moins l'esclavage en comba\.
Plus d'autels, plus de vceux, plu!I d 'enr.e11s, plus de fétes !
Jour exterroinateur, lh·e-1.oi sur m11 t.ll.e 1

Le théA.tre romantique
de Dumas p6re aDumas fila.
CoUl'II de K. &amp;IIDRÉ J.E BBE?OK.
M•U,., de Con/trencu O la Sorhnn&lt;-

XI
La oomédie-proverbe. 11 m faut ;u,., ds ,;.,..

Plusieurs piéces de Musset ont pour titre un proverbe. L'enble de son théAtre est intitulé Comédies el proverbes.
Le proverbe, la comédie-proverbe, est un petit genre littéraire
t il est a coup sur le plus illustre représentant, mais qui ne
pas de luí, et qui avait déja presque un siecle d'existence
il est venu l'illustrer.
La comédie-proverbe était ~ée au xvm• siécle, dans les salona
a xvm• siecle. Un vers fameux dit que
L'ennui naquit uo jour de l'uuilormiLé,

d'ailleurs, fut bientót parodié en : •
L'ennui naquit un jour de l'Univec,ité.

voila la part du romantisme, du satanismo, du byronisme.
Ce Saül oil il y a de tout, y compris meme, malgré tant d'anachronismes dans les !aits et les caracteres, une certaine couleur
biblique, eut du succés et de l'infiuence. 11 valut a son auteur
un tres !latteur hommage. Allred de Vigny dédia un de ses
Poemes anliques « a M. Alexandre Soumet, auteur de Clylemneslre et de Saül , : c'était reconnaltre en lui un des maltre&amp;
qui l'avaient initié aux antiquités grecque et biblique. Mai&amp;
le disciple allait bien dépasser le mattre.
(d suivre.)

La comédie-proverbe, elle, naquit de l'ennui -

de l'ennui

qui était le grand ennemi de la femme au xvm• siecle et comme
le cMtiment de sa vie frivole, de sa vie si factice. « Je m'ennuie

amort - je suis dans le néant - je retombe dans le néant -

il n'y a aucun remede quand on s'ennuie autant que je !ais •···
ainsi parlait la marquise du Def!and ; c'est la plainte qui revient
dans presque toutes ses lettres, c'en est le re!rain. La !emme n'a
jamais sans doute eu plus de grAce et d'esprit que dans les salons
du xvm• siecle ; jamais la vie mondaine n'a été plus jolie, plua
aéduisante ; mais jamais non plus l'homme et surtout la fe.mme •

�LE THÉATRE R0l1ANTIQGE
REYUE DES COUfüi ET CONFÉHENCES
í12
ne se sont plus cnnuyés. Leur vie était Lout artificielle ; ils en
avaient retranché ce qui est l'intéret et !'Orne de la vie, ils avaient
tué en eux tous les sentiments qui seuls nous font vivre ; foyer,
famille, amour, religion, ricn de tout cela ne semblait plus

exister pour eux ; en eux, autour d1eux 1 ils ne rencontraient
plus que le vide ; et toute leur vie se passait a chercher,
comme dit Mm• du Deffand,, un remede a leur ennui ,. Toute
la question était de tuer le temps jusqu'a l'heure du souper,
car dans la petite excitation du soupcr ils redevcnaient des
causeurs, d'incomparables causeurs, et pour un moment ils
ne s'ennuyaient plus ; mais il lallait arriver jusqu'a l'heure du
souper. L'histoire de la vie de salon au xvm• siecle est celle
des divertissements successifs auxquels ces éternels ennuyés
ont eu recours pour tromper leur cnnui et se dissimuler a euxmémes le néant de leur existence. - Sous la Régence, nous disent
les Goncourt, la mode est aux bilboquets, puis aux découpures,
puis aux pantins et pantines que l'on íaisait mouvoir avec une
ficelle et qui coutaient depuis 24 sois jusqu'a 1500 livres ; plus
tard, la tapisserie au petit point est remplacée par les nreuds,
sorte de broderie ou plut6t de filet qui se faisait avec de jolies
navettes d'acier ou d'ivoire ; a partir de 1770, les nreuds sont
abandonnés, et la mode est au • parfilage ,, c'est-a-dire que les
femmes ne sont plus occupées qu'a dé/aire fil a fil toute passemcnterie oil il y a de l'or, et si un visiteur se présente dont l'habit
est galonné d'or, le voici aussitat entouré de femmes et de jeunes
filies armées de pelits ciseaux, qui lui coupent ~es galons : indiscret
pillage dont le duc d'Orléans se vengea certain jour en faisant
coudre a son habit des galons d'or laux. - Ce ne sont pas les
seuls divertissements de salon : tour a tour, le siécle s'engoue
du jeu, du cavagnol qui a détr6né le lansquenet du xvn• siécle,
de petit, jeux tels que le colin-maillard, de musique, de pantomime, de contes débités au coin de la cheminée, -enfin et surtout de théatre. Dans la seconde moitié du xvm• siécle, il n'y a
guere de grand seigneur ou de financier qui n'ait chez lui un
thMtre, - thMtre de paravent dressé en un clin d'reil et oil l'on
joue un peu de tout : des opéras-comiques, des comédies, voire
méme des tragédies. Le thMtre de société a été la plus durable
passion de ce siecle bias~ dont les engouements et les caprices
étaient en général de si courte durée, - et certainement personne
n'a plus contribué que Voltaire a éveiller et a entretenir chez
ses contemporains le gout du théAtre. On sait cambien il en était
lui-meme épris : partout ou il est alié, partout ou il a vécu, et
quelle que fut la difficulté a vaincre, a Cirey chez Mm• du

713

Chatelet, a Sceaux chez la duchesse du Maine comme a
Potsdam chez Frédéric II, a Paris comme en Suisse, a Ferney
comme aux Délices, il a toujours trouvé le moyen de drcsser
une scene, de recruter une troupe d'actcurs mondains, et de
!aire jouer deo pieces, - surtout les sicnnes. II ne manquait
pas d'y jouer son r6le, soit dans des petites comédies houffonnes
et polissonne, écrites en quelques heures, soit dans ses tragédies
les plus fameuses. Dans Zaire,il jouait le r6le du vieux Lusignan,
et, comme l'a dit un jour Brunetiere, ce ne devait pas etre
un petit plaisir que de l'enlendre, lui, Voltaire, déclamer avec
altcndrissement, les mains levées vers le ciel, la pieuse tirade
Sei,;neur, j'•i combaltu soixante ans pour ta gloire.

11 y a une jolie anecdote qui se rapporte a ces représentations
de Zaire chez Voltaire, en son chateau de Ferney ; elle a été
recueillie par Chamlort. Aux c6tés de Voltaire, qui jouait Lusignan, sa niece, la grosse Mm• Denis, tenait le role de Zalrc en
dépit de son ~ge mur et de son embonpoint. Certain soir, un jeune
provincial, qui se trouvait la, lui prodiguait les compliments
et les louanges a la fin de la représentation ; elle répondait
en rninaudant : « Eh I quoi, monsieur1 ne me louez pas tant ;
ce r6le de Zaire n'était point fait pour moi; pour le bien jouer,
il laudrait etre jeune et belle ».•• Et lejeune provincial de répliquer
ing~nument : « Ah I Madame, vous eles bien la preuve du
con'traire ! »
Un jour vint, oil les acteurs de salon se lasserent
de jouer des tragédies, des comédies et des opéras-comiques,
oil ils voulurent renouveler leur répertoire, - et ils créerent
un genre nouveau, celui du proverbe. Ceci, sous le régne de
Louis XV. A !'origine, le proverbe était une piece improvisée,
quelques scenes sur un léger canevas tracé d'avance et qui
devaient etre le développement, la mise en reuvre et en scéne
d'un proverbe que le spectateur était tenu de deviner a la chute
du rideau. « Le proverbe dramatique, dit un des auteurs qui
l'ont londé, est une espece de comédie que l'on fait en inventant
un sujet, ou en se servant de quelques traits, quelque historiette, etc .. Le mot du proverbe doit etre enveloppé dans l'action,
de maniere que, si les spectateurs ne le devinent pas, il faut,
lorsqu'on le leur dit, qu'ils s'écrient : , Ah ! c'est vrai ! »- comme
lorsqu'on dit le mot d'une énigme que l'on n'a pu trouver. »
Le proverbe est done une comédie de salon analogue a la
charade ; toute la différence est qu'il s'agit de développer et
de !aire deviner, non pas un mol de deux ou trois syllabes, mais

�714

715

REVUE DES COURS ET CONFf:RENCES

LE THÉATRE RO:&gt;.fANTIQUE

une sentence proverbiale. On y peut voir une transformation
et une adaptation mondaine de la Commedia dell' arle, delacomédie
improvisée qui avait été si longtemps prospere en Italie, et qui
se jouait encore en France au xvue et au xv1ne siécle sur les
théatres réservés aux acteurs italiens. II y eut des proverbes
joués par des acteurs de la Comédie italienne au temps de
Louis XVI, chez Mm• de Rochelort, proverbes dont le duc de
Nivernais apportait le cancvas et dont les acteurs improvisaient
le texte, et ceci montre bien, ce me semble, le lien entre le proverbe et la Commedia dell' arle. Mais le plus souvent les acteurs
se recrutaient parm.i les hótes habituels du salon, et ce fut pendant
quelques années une manie, une fureur. Tous les beaux esprits
se melaient de composer des proverbes, et parfois on ne se contentait pas de les jouer, on les dansait. Mm• de Genlis eut la
gloire d'avoir fait ainsi danser chcz Mm• de Crenay le« quadrille
des proverbes ». Un des danseurs, Gardel, avait mission d'exprimer par sa danse le proverbe : « C est reculer pour mieux sauter » ;
Mm• de Lauzun, pauvrem.ent vetue, représentait celui-ci : « Bonne
renommée vaut mieux que ceinture dorée » : Mm• de Marigny
avait pour cavalicr M. de Saint-Julien qui s'était fait une tete
de négre, et aprés chaque figure du quadrille elle lui passait
son mouchoir sur le visage, ce qui signifiait : « A laver la tete
d'un More on perd sa lessive ». Les autres couples, la duchesse
de Liancourt et le com.te de Boulainvilliers, Mm• de Gcn!is et le
vieomte de Lava!, étaient aussi parlants. - Voila le quadrillc
des proverbes, voila un des divertissements inventés par les
grands seigneurs et les belles &lt;lames du xvm• siéclc pour tromper
leur ennui. On congoit que cela ne les empechat pas beaucoup
de s'ennuyer.
Dans la littérature d'alors, l'homme en qui s'incarne en quelque sorte le genre du proverbe, c'est Carmontelle. II a vécu de
1717 a 1806 ; il était lecteur du duc d'Orléans quand éclata la
Révolut.ion, et spécialement chargé de régler les fetes qui se
donnaient chez la marquise de Montesson, secrétement mariée
au duc d'Orléans. II l'approvisionnait de proverbes dramatiques
dont il a par la suite publié deux recueils, !'un en 8 volumes,
l'autre en 4 volumes in-8°. II eut des imitateurs, des continuateurs
au x1x• siécle ; aux environs de 1830, le grand maltre du genre
se nommait Théodore Leclercq ; mais Sauvage, Romieu, Scribe
écrivaient aussi des proverbes.
Ceci explique pourquoi nous rencontrons dans le théatre
de Musset des pieees intitulées : On ne badine pas avec l'amour,
ll ne faul jurer de rien, JI faul qu'une porte soil ouverle ou fermée,

On ne sauraif penser d !out, ou encore d'autres piéces dont le
titre rappelle et résume quelque antique dictan, s'il ne le reproduit pas sous sa forme complete. Les Marrons du feu - titre de
la petite piéce publiée en 1829 avec les Premieres poésies de
ilusset - c'est le dicton : « I1 se sert de la patte du chat pour
tircr les marrons du feu » ; La Coupe el les lcvres - autre petite
piece publiée trois ans plus tard - c'est le dictan, d'ailleurs
inscrit au-dessous du titre : « Entre la coupe et les levres, il
reste encare place pour un malheur. » Remarquez que presquc
tous ces proverbes figurent déja dans le recueil de Carmontelle,
que déja celui-ci les avait pris pour texte. Et il est hors de doul.e
que Musset connaissait, qu'il avaiL meme !u de tres pres son
devancier. Je ne suis pas sur qu'il eut beaucoup pratiqué Théodore Leclcrcq ou qu'il fit grand cas de lui. En revanche, il avait
les amvres de Carmontelle dans sa bibliotheque, il les avait
lues et ne s'en cachait pas. Quand il fit jouer en 1849 On ne saurait
penser d tout, il fit écrire sur !'affiche de la Comédie-Fran~aise,
au-dessous du litre : « Imité de Carmontelle ,. En efTet, la piece
est une imitation du Dislrait de Carmontelle qui est la traduction
du meme proverbe. DansLe Dislrait comme dans la piéce de Musset
il est question d'un amoureux si distrait qu'en venant voir celle
qu'il aime il oublie toujoursde ]ui dire qu'il l'aime et de demander
sa main. Voici une page de Carmontelle qui donnera une idée
de &amp;a maniere :

1

SCCNE IV
LA COlfTESSE, LB MARQUIS
LE MARQUIS

Vous aimez beaucoup le mond"', ?ifadame ?
LA CO~ITESS E

Sans doute . Je ne connais que cela. Vous savez comme man mari m'a
rendue malheureuse, pl}ndant trois ans qu'il m'a tenue renrermée avec lui
dans une de ses terres.
LE MARQUIS

D:ms une de ses terres ?
LA COMTESSE

Oc1i, vraimcnt; Hre trois ans, mCme penclant l'biver, a la campagne 1
LA MARQUIS

A la campagne?
LA COMTESSE

Oui.
LE MARQUIS

Cela me tait souvenir d'une compagnie de cavalerie que le chevalier de
Saint-Léger veut avoir,

�LE THÉATilE ROMANTIQUE

716

717

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LE !tlARQUIS
LA COMTESSE

C'est que si vous voulez vous rcmarier ...

Est-ce qu'il esta Paris, le chcvalier ?

LA COMTESSE,

LE MARQUIS

Oui, Madame, il est arrivé avant-hier, le jour de ce grand orage ; c'est 13.
ce qui a dérangé le temps, sürement.

LE MARQUIS

Qu'est-ce que vous cherchez encare ?

LA COMTESSE

J'en suis tres !Achée ¡ car n ne peut pas y avoir de Tuileries aujourd'bui,
et je les aime beaucoup.
LE MA R QUIS

Aimez-vou&amp; aussi les truites, l\fadame ?

cherchanl sur sa loilelle.

Hé bien, avec qui ?

LA COMTESSE,

cherchant.

Parlez, parlez toujours.
LE MARQUIS

Vous seriez la plus beureuse temme du monde avec moi.
LA COMTESSE

LA COMTESSE

Comment les truites ?

Avec vous 'l
LE MARQUIS

LE MARQUIS

Oui, j'en ai mangé a Geneve; c'est excellent.
LA COMTESSE,

rianl.

Ah I ah ! ah ! marquis, vous étes délicieux 1
LE MA.RQUIS

Oui, c'est délicieux; c'est ce que je disais ¡ i1 vous a tait bien rirehier,
n 'est--ee pas ?
LA COMTESSE

Comment ? qui?

Oh I s0.reroent.
LA COMTESSE,

cherchant.

Je ne le trouve pas ¡ c'est incon cevable 1
LE MARQUIS

Qu'est-ce que vous chercbez done l:i 'l
LA COMTESS:E

Un papier que j'avais tout a l'heure.
LE MARQUIS

LE MARQUIS

Le vicomte; n'est-ce pas de lui que vous me parliez ?

Est-ce une chose de conséquence 'l
LA COMTESSE

LA CO.MTESSE,

rianl.

Ah l ah I ah I A merveille 1
LE MARQUIS

Je le croyais. Je me trompe quelquefois, et c'est insupportable.
LA COMTESSE,

riant.

Non, non, je vous trouve charmant comme cela. Ah l je n'en puis plus. (Elle cherche quelque chose,)
LE MARQUIS

Qu 'est-ce que vous voulez 'l Du tabac 'l j'en ai de bon.
LA COMTESSE

Qui, donnez.
LE HARQUIS,

donnanl du labac.

Ah l j'oubliais bien !
LA COMTESSE

Quoi ?
LE MARQUIS

Vous voyez bien ce papier-13. ; devinez.
LA COMTESSE

Je ne sais pas deviner; dites-moi tout de suite.

Oui et non. C'est une chanson.
LE ):[ARQUIS

J'en ai Ull recueil ; si vous voulez, je vous le prilterai, etc., ele ..

Meme situation, memes caracteres chez Musset, dans On ne
saurait penser d loul, meme babi! incohérent, mémes ricochets
d'une idée a l'autre. Mais d'une part, On ne saurail penser d loul

est peu de chose, comparé a ses autres piéces. Et d'autre part,
au contraire,Le Dislrait est ce que Carmontelle a écrit demeilleur ;
en général, il a la main lourde, ses plaisanteries sont vulgaires,
ses intrigues banales et fades. II est probable que, si ses proverbes ont plu dans les salons de 1775 ou de 1780, c'est qu'ils
n'y furent pas joués tels que nous les lisons ; sans doute - et cela
seml&gt;le assez clairement résulter de sa préface - il se bornait
a indiquer le sujet de la piéce, l'intention de chaque scéne, il
assignait a chaque acteur et actrice son rOle, et puis ceux-ci
se chargeaient du reste, y apportant !eur propre esprit, leur
gr:lce, leur délicatesse, leur parlaite habitude de la vie de salon.

��REVt;E DES COURS ET CO~FÉRENCES

7W

VALESTl:"'i",

ó parl.

Foulure ! voila un vilain mot.
llaul.

C'est trop de grAce que vous me raites, et H y a de certaines blessures qu'on
ne sent jamais qu'a demi.
CÉCILE

Vous a-t-on servi 3. dójeuner?
VALENTJN

Vous ~tes trop bonne ; de toutes les verlus de votre sexe, l'hospitalité e~t
la moins commune, et on ne la trouve nulle parl aussi douce, aussi précieuse
que chez vous ¡ et si l'intórél qu'on m'y témoigne ...
c{:CILE

Je vais dire qu'on vous monte un bouillon.
Elle sorl.
VAN BUCK,

renlranl.

Tu l'épouseras I tu l'ópouseras ! Avoue qu'elle a été partaite. Quelle natvelé I quelle pudeur divine I On ne peut pas raire un meilleur choix.
VALENTi:,

Un moment, mon ancle, un moment I vous allez bien vite en bcsogne.
VAN BUCK

Pourquoi pas ? U n'en raut pas plus; Lu vois clairement 3 qui Lu as affaire;
et ce sera toujours de méme. Que tu seras heureux avec cette femme-1.1 !
Allons touL dire a la baronne i je me charge de l'apaiser.

721

LE THÉATRB HOMA.NTIQUE

dans laquelle il lui donne rendez-vous le soir dans le bois v01sm
du chateau. En vain, son oncle s'alarme, leve les bras au ciel,
et va meme jusqu'a prévenir la baronne. Valentinquitte le chatean
avec lui, l'emmene dans une auberge du voisinage, ou il
lui olTre un si bon dlner, lui fait boire de si bons vins, que l'oncle
Van Buck n'a plus le courage de se !Acher et de s'opposer a son
projet. La nuit venue, Valentin court a son rendez-vous, et peu
apres il voit venir Cécile. Elle s'est échappée en toilette de bal,
car ce meme soir il devait y avoir un bal au cMteau et les invités
commen~aient a arriver au moment ou elle s'est sauvée pour
rejoindre Valentin. Elle l'a rejoint, - et elle est si charmante
de bonne foi, de confiance, si convaincue qu'en elle c'est sa femme
qu'il aime, si convaincue qu'il n'y a pas d'autre amourquecelui-13.,
elle a tant de charme, elle est si simple, si vraie, si naive en dépit
de son malicieux esprit, si fine en dépit de sa naiveté, si pure
en dépit de sa finesse, que Valentin hésite, semble un peu hontcux
de lui-mCme, oublie ses noirs desseins, abjure son scept.icisme,
et finalement tombe a ses pieds. La scéne est longue, retisonsen du moins quelques tignes :
'

CÉCILE

Pourquoi done, pour venir chez nous, avez-vous caché votre nom ?
VALENTIN

VALENTl:S

Bouillon I Comment une jeune filie peut-ellc prononcer ce mot-1:\ ? Elle
me déplatt ; elle est Iaide et sotte. Adieu, mon oncle, je retourne a Paris.
VAN DOCK

Plaisantez-vous ? oll est votre parole ? Est-ce ainsi qu'on se joue de moi ?
Que signiflent ces yeux baiss6s et cette contenance défaite ? Est-ce a dire
que vous me prenez pour un liberLin de votre espece, et que vous vous
servez de ma folle complaisance comme d'un manteau pour vos mécbanls
desseins ? N'est-ce done vraiment qu'une séduction que vous venez tenter
ici sous le masque de cette épreuve? Jour de Dieu I S1 je le croyais ... 1
VALENTIN

Elle me déplatt, ce n'est pas ma tau te, et je n 'en ai pas rópondu.
VAN BUCK

En quoi peut-elle vous dóplaire ? elle est jolie, ou je ne m'y connais pas.
Elle a les yeux Iongs et bien fendus, des cheveux superbes, une taille pJssable ¡ elle est parraitement bien élevée ; elle sait l'anglais et l'italien ; elle
aura trente mille livres de rente, et, en attendant, une tres belle dot. Quel
reproche pouvez-vous lui faire, et pour quelle raison n'en voulez-vous pas 1

Je ne puis le dire: c'est un caprice, unegageure que j'avais faite.
cf.CILE

Une gageure ? Avec qui done!
VALENTIN

Je n'en sais plus rien. Qu'importent ces folies ?
CÉCILE

Avec votre oncle peut-8tre; n'est-ce pas ?
VALENTIN

Oui. Je t'aimais, et je voulais te connattre, et que personne ne fOt entro
nous.
CÉCILE

Yous avez raison. A votre place, j'nurais voulu taire comme vous.
VALENTIN

Pourquoi es-tu si curieuse, et a quoi bon toutes ces questions? Ne m'aimestu pas 1 ma belle Cécile ? Réponds-moi oui, et que tout soit oublié 1

VALENTIN

CÉCILE

U n'y a jamais de ralson b. donner pourquoi les gens vous plaisent ou vou!I
déplaisent. 11 est certain qu'elle me déplatt, elle, sa toulure et son bouillon.

Oui, cher, oui, Cécile vous aime, et elle voudrait et.re plus digne d'@tre
aimée; mais c'est assez qu'elle le soit pour vous ...

Il se pique au jeu, il s'entéte; il écrit a Cécile une lettre d'amoUJ'

VALENTIN

Regarde comme cette nuit est pure l Comme ce ventsoulevo sur tes épaules

48

�723

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

eette gaze avare qui les entoure I Prete l'orcille : c'est la voix de la nuit
c'est le chant do l'oiseau qui invite au bonheur. DerriCrc cette roche élevl ~
nul rcgard no peut nous découvrir. Tout dort, cxcepté ce qui s'aime. Laissa
ma main 6cartcr ce voile, et mes deux bras le remplacer.

lui - nous l'avons vu en lisant Barberine - est un innocent
qui n'a été pervertí que par les livres ; le cas n'est pas grave ; il
pourra lui arriver de se rendre ridicule, mais on peut etre sur
~u'il ne sera dangeremr pour personne. Barberine a vite lait

722

CÉCILE

Oui, mon ami. Puissé-je vous sembler bolle! Mais ne m'Otez pas votre main ·
je-scns que mon cceur est dans la mienne, et qu'il va au vótre par 1a. -Pour:
quoi vouliez-vous parWr et faire semblant d'aller a Paris ?
VALENTIN

. II le ~allait ; c-'était pour mon onele. Osais-jc, d'aíllcurs, prévoir que tu
v1endrais a ce rendez-vous ? Oh I que je tremblais e1. écrivant cette Iettro
et que j'ai souffert en t'attendant f
'
ctcILE

Pourquoi ne scrais-je pas venue puisque je sais que vous m'épouserer?

n

On pourrait_ rés~mer ne faul jurer. de ríen en disant que c'est
la contre-partie d A quo, ré:venl 7es ¡eunes filies. Dans A quoi
révenl les jeunes filie,, )lusset avait exprimé cet iige de la ,ie .
oU l'imagination est toute romanesque, et oll nous nous figuron5
la vie plus bclle, plus amusante, plus poétique qu'elle ne ]'es~
réellement. Et dans sa piéce, ceci s'applique a la jeune filie ;
mais ceci peut s'appliqüer aussi bien au jeune homme,

a celui

qui n'a pas encore du tout vécu, et qui a tres peu Ju. Un peu
plus tard, en revanche, les jeunes gens traversent une autro crise ;

ils vont a I'excés contraire. lls se hatent de généraliser l'expérience
encore bien courte et incompléte qu'ils ont acquise et qu'il;
sont allés chcrcher ... n'importe ou ; ils se défient de la vie, parce
qu'ils l'ont apprisc a une assez f/i.cheuse école, et comrne ils
se l'imaginaient tout a l'heure plus belle qu'elle ne peut etre, ils
se l'imaginent maintenant pire qu'elle n'est. C'est l'áge des
affirmations ou plutat des négations impertinentes, l'age de
l'ironie, 1'8.ge oU l'on veut se donner l'air de ne plus croire a rien
et d'étre revenu de tout, quoiqu'on ne soit encore alié presque
nulle part.
Te! est, on le voit, le cas de Valentin qui, pour avoir eu quelques petits succés faciles, afTecle de mépriscr les fernmes, de se
prendre pour un Don Juan, et de considérer le mariage comme
une pure duperie. Mais, au fond, il n'est pas bien corrompu;
au fond, il n'est pas bien malade : son crear est resté jeune et
sain, capable encore de c;·oire et d'aimer, et il ne tarde pas a
conlesser son erreur. II prend place, par suite, entre deux a utres
créations de Musset qui sont comme des ét.udes successives
et finement nuancées de la méme maladie morale a des degrés
difTérents : iI prend place entre Rosemberg·et Octave. Rosemberg,

de s'apercevoir qu'il n'est qu'un enfant, et sans- etre dupe
des airs de roué qu'il essaie de se donner, elle murmure : « Ce
gar~on-Ia n'est pas bien méchant. , - Octave, dans La Confession
d'un enfanl du siecle, représente, si je puis dire, la méme maladie

morale arrivée a son paroxysme : ce ne sont plus seulement
ses Iectures qui lui ont gaté irrémédiablement le creur ; il a
vécu ; il a rencontré pres de lui le mensonge, la trahison ; il a
tenté d'oublier, de s'étourdir en se jetant a corps perdu dans
la débauche ; et Iorsqu'un jour il rencontre enfin un amour vrai,
Iorsqu'il rencontre la douce et loyale et fidele Brigitte Pierson,
c'est trop tard ; il ne sait plus, il ne peut plus aimer ; en lui la
loi est morte, la foi en autrui, la foi en la parole humaine ; malgré lui, il torture le creur si tendre qui s'est donné a Iui; il ne
peut plus que torturer, torturer autrui et se torturer lui-méme;
et que! que soit le dévouement de eeIIe qui essaie de le guérir,
iI est perdu, il est incurable : son creur ne saU1'ait rajeunir.
II y avait place entre les deux figures si vraies toutes deux de
Rosemberg et d'Octave pour une troisiéme fignre, celle de Valentin, et des trois peut-étre meme est-ce la plus vraie, celle qui
ressemble le plus a la jeunesse de l'homme. Je ne sais si en
cherchant bien nous ne- pourrions trouver dans notre littérature
quelque esquisse a rapprocher de eeIIe-la, et qui ait pu dans
une certaine mesure gnider Alfretl de Mnsset. II y a bien ~]que
analogie, semble-t-il, entre Il ne faul ju,_r de rim et une piéce de
Marivaux intitulée Le Pefi't-maifre corrigé, ou nomi voyons un
jenne fou de meme espéce que Valentin reconquis au dénouement
par sa femme, et tout pret il devenir désormais, lui aussi, fe
modele des époux. Et chez l'abbé Prévost également, dms un
réciti épisodique perdu, noyé au mili&lt;&gt;u d'nn de ses rongs rornans,
on rencontrerait le- meme theme traité avec émotion et avec
esprit. Mais que Mnsset se sonvlnt ou non de Marivaux et de
Prévost, son Valentin n'en est pas moins f&gt;ien a lui, tout /¡
fait a lui, phra vivant, plus vrai qu'aucune- esquisse antérieure.
Car, ici encore, ne sentons-nous pas bien que-, pour le- peindre,
Musset n'a eu qu'a s'analyser et a se- raconter Iui-meme, tef qu'íl
était a vingt-deux ou vingt-trois ans ? Mieux que personne,
il pouvait étudier la maladie de !'ame dont noussuivons en&lt;¡U&lt;llque sorte le progres en passant de Rosemberg a VaJentin et de
Valentin a Octave. Si ce sont lA des états &amp;ueceesifs de l'dme

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
724
masculine, ne sont-ce pas aussi comme des étapes dans la vie
de Musset lui-meme? -Avant de devenir« l'enfant du siécle ,,
le douloureux poete des Nuils, de la Letlre d Lamarline et du
Souvenir, avant d'etre le désabusé amer qu'il a fini par etre,
il avait été legamin impertinent qui écrivait La Ballade d la tune,
le railleur prompt a désavouer sa raillerie, a pleurer en riant,
a rire en pleurant... En 1840, il disait dans une mélancoliquc
cbanson :

J'ai perdu roa torce et ma vie,
Et mes amis et. ma gatté ...

Mais il avait dit quelques années plus tót, dans La Nuil de mai,
et il avait eu raison de dire :

de routinier dans leur maniere de sentir et de parler, plus aussi
s'affirme la beauté de~ ctres de passion qu'ils cOtoient, des etres
de passion que Musset leur oppose, que ce soitFortunio ou Crelio,
Jacqueline ou Camille. La phllosophie de Musset est, comme
on sait, assezsimpliste; il n'a vu qu'une chose dans la vie,l'amour:
Tournez-vous l:i, mon cher, comme l'héliotrope
Qui meurt les yeux fixés sur son astre chori,
Et préférez 3 tout, comme le M:isanthrope,
La chanson de ma mie et du bon roi Henri,

et, en dehors de ceux qui aiment, l'humanité n'est pour lui qu'une
collection d'absurdes pantins qui font les gestes de la vie, mais
qui ne vivent pas.
CLAUDIO

J'ai vu le temps oU ma Jeunesse

Sur mes tevres était sans cesse
Pr@te lJ. chanter comme un oiseau ...

•

• •

Tu as raison, et ma femme est un trésor de poreté. Que te dirai-je de plus 'l
C'est une vertu solide .
TIBIA

Vous croyez, Monsieur 'l

Cette gaieté a laissé sa trace dans son thMtre, et peut-etre ne
l'ai-je pas encore assez dit; l'occasion s'oflre d'elle-mCme, tandis
que nous leuilletons 11 ne faul jurer de rien.

Il y a plusieurs sortes de comique dans le théatre de Musset.
Il y a d'abord un comique caricatura! qui consiste dans l'étalage
de l'humaine sottise et dans le défilé sous nos yeux de silhouettes boulfonnes, de marionnettes dont les gestes saccadés et la
voix de polichinelle nous font rire. Ce sont, par exemple, le duc
de Mantoue et son chambellan dans Fanlasio, le juge Claudio et
son valet Tibia dans Les Caprices de Marianne, mattre André
dansLe Chandelier, ma!tre Blazius, maltre Bridaine, dame Pluche
et le baron dans On ne badine pas avec /'amour. Tous ces
fantoches appartiennen_t en propre a l'art de Musse~ ; ils
ne sont comparables ru aux boullons de Shakespeare ru aux
grotesques de Moliere ; peut-etre rappelleraient-ils plutOt
certaines caricatures tracées en deux traits de plume par Voltaire
dans Candide ou dans L' Ingénu. Ils sont irréels, et ils sont vrais;
ils ne sont pas vivants, ils ne doivent pas l'etre pour etre vrais : •
ce sont des automates. Ils sont la betise solennelle, mais non
pas représentée en une vaste effigie comme Thomas Diafoirus,
M. Prudhomme ou M. Homais ; ils sont dessinés en quelques
mots, juste assez pour que nous voyions tres bien qu'ils ne sont
que des e~res sans personnalité, sans vie propre, en qui tout
est mécaruque. Et plus s'exagere la raideur automatique de
leurs mouvements, plus se révele ce qu'il y a de conventionnel,

725

LE THÉATRE ROMANTIQUE

CLAUDIO

Peut-elle emp~her qu'on ne chante sous ses croisées 'l Les sírnes d'impatience qu'elle peut donncr dan !I son intérieur sont les suites de Son caractere. As-tu remarqué que sa mere, lorsque j'ai touchó cette corde a été
toul d'un coup du m~me avis que moi 'l
'
TIBIA

Relativemen l

a quoi 'l
CLAUDIO

Relativemenl a ce qu'on chante sous ses croisées.
TIBIA

Cho.nter n'cst pas un mal, je rrei.lonno moi-m6me

a tout

moment.

CLAUDIO

Mais bien chanter est difficile.
TIDI .\

Ditricile pour vous et pour moi, qui, n'ayant pas r~u de voix de la nature
ne l'avons pas cultivée ¡ mais voyez comme ces act ~urs de thM.tre s'en tireni
habilement, etc ..

Il y a une autre sorte de comique chez Musset, plus voisin
de celui que nous sommes accoutumés a rencontrer a la scene,
un comique qui met le ridicule d'un caractere ou d'une silhouctte
en reliel, mais qui ne constitue pas toute cette silhouette ou tout
ce caractere. Par exemple ici, dans 11 ne faul jurer de rien, dans
les deux rOles de la baronne et de l'abbé. Il y a la, comme en
raccourci, deux types qui ont bien souvent reparu depuis
dans le roman ou la comedie : la baronne vive, fantasque, hurlu-

�LE :I'HÉATRE ROMANTIQUE
REVUE DES COURS ET CON~ÉRENCES

ber_lu, tete de linotte, ou, comme dit Valentin, v.raie girauette
qw tourne a tout vent, incapabkl de suivre une idée et de causer
autzement que par perpétuel quipeoquo, et pourtant bonne,
cbantable, mere tendre, amie dévouée ; a coté d'elle, l'abbé,
exeellent homme, certes, ame simple, mais timide, cérémorueux
et gauche a ravir. Tout est excellent dans son rOle : d'abord
la pa!tie de piquet, plus loin la scene dans laquelle Cécile fait
de lm sa dupe et l'améne a lui ouvrir la porte en faisant semblant de se trouver mal. Mais la scene la plus jolie me semble
celle du ,er acte, au salon, pendant la legon de danse :
L.i. BAllONNB

C'est une chose assez singuliere que je ne trouve pas mon pelo ton bleu.
L'.ABBÉ

V-0us le teniez il y a un quart d'heure~ il aura roulé quelque part.
LE MAITRE DE DANSE

Si Mademoiselle veut !aire encore la poule nous nous reposerons aprés
cela.
•
CÉCILB

Je v.eux apprendre la valse a deux temps.
.LB MAU'RE A DANSER

_M 1116 la baro~n.e s'y oppose. Ayez Ja bonté de tourner la t@te, et de me
fall'e des oppos1t10ns.

L 1ABBÉ

Que pensez-vous, Madame, du dernier sermon ? ne l'avez-vous pas entendu ?
'LA BARONNE

C'est vert et rose, sur fond noir, pareil au petit meuble d'en haut.
L1ABBÉ

Pla!t-il ?
LA BARQN:t,E

Ah I pardon, de n'y étais pas.
L'ABBÉ

J'ai .cru vous y apercevoir.
LA BARONNE

OU done 'l
.t.'ABB.É

A Saint-Roch, dimanche demier.
LA BARONNE

Nais nui, 1tres bien. Tout Je monde pleur.ait., etr::...

Est-oe la tout le co.mique que nous trouvons a gouter dans le
théatre de Musset ? On sait bien que non. Il y en a un autre, encere plus fin, ou, pour mieux dire, plus profond. -Celui-la consiste

727

dans la constatation et l'aveu de notre faiblesse, des legons
ci,ue nous recevons sans cesse de la vie, des contradictions qui
s accusent sans cesse entre notre langage et nos actes entre
nos résolutions et nos actions. D'autres écrivains ont '1ait la
, méme constatation ; ils l'ont faite avec une ironie 8pre, - ils ont
paru prendre plaisir a nous bumilier sous l'aveu de notre faiblesse
e~ c'~st 1~ cas aujourd'hui de beaucoup de nos auteurs comiques:
c éta,t h1er le cas de ceux qui ont constitué le Théátre-Libre. Musset a le rire moins bruyant et moins cruel ; il sourit, rien
de plus. Par exemple, dans ll ne faul iurer de rien. Que signifiet-elle, au fond, cette jolie piéce, sinon peut-etre que la fillette la
plus innocente, la plus ingénue, est plus fine cent fois que le viveur
le plus endurci ? Valentin a cru tendre un piege, et c'est lui qui
s'y voit pris. Cécile a discerné chacun de ses maneges ; elle l'a vu
causer et comploter avec son oncle derriere le bosquet ou il se
croyait caché ; tandis qu'il avait tant de peine a ourdir sa trame
a lui faire remettre un billet, il lui a suffi a elle d'un seul mot
pour duper l'abbé, se !aire ouvrir la porte de sa prison et s'échapper. Cette ingénuité féminine pourrait bien donner la cbair de
ponle ; elle pouvait servir de prétexte a d'éloquentes et ameres
déclarnations ; Musset s'en est .gardé. ll s'est contenté de sourire
de ce Valentin qui se croyait si fort et de tous celU( qui lui ressem·
blent; et il n'a pas gémi ce jour-la sur le dueJ qui se Iivre centre la
bonté d'homme et la ruse de femme » ; il s'est tou.t simplement
amusé de la comédie que l'bomme et la femme se donnent !'un a
l'autre. - Ce point de vue est probahlement celui du sage, et si
Musset avait su s'y tenir, sa vie et anssi son ceuvre e.ussent sans
doute été rnoins douloureux.
{a suivre.)

�RONSARD 1 SA VIE ET SON &lt;EUVRE

Ronsard, sa vie et son reuvre
Cours public fait a la Faculté des Lettres de Paris, pendant
le semestre d'hiver 1921-1922,
Par M. GUSTAVE COHEN,
Professeur a l'Universilé de Strasbourg, chargé de Cours en Sorbonne.

II
Les origines.

Nous avons essayé, par notre premiere legon, de pénétrer dans
l'atmosphere morale ou baignent, pour ainsi dire, les ames de
la Renaissance triomphante, aux alentours de 1550. Cependant
cette atmosphere se nuance de colorations différentes suivant
les régions et le milieu familia!, c'est pourquoi nous aurons a
préciser le caractere de celui ou naquit et _grandit notr~ poete.
Mais, avant d'aborder cet agréable su¡et, 11 nous faut mventorier nos instruments de pénétration, notre outillage. J adis, cette
tache ardue n'eut pas pris moins d'une heure entiere, aujourd'hui
grace au Manuel bibliographique de la Liiiéralure francafse
moderne (1) de M. Gustave Lanson, notre besogne se trouve smgulierement facilitée. Il y a la un véritable plan-~uide, qui nous
enseigne aussi bien les grandes routes que les peLits chemms. Ne
Je consultez pas en recourant mécaniquement a l'Index alphabétique 1 mais leuilletez-le. Vous verrez comment l'ingénieux architecte, q ui est aussi un penseur, a ordonné la matiére, comment
cet esprit vraiment classique a lait, de la loret vierge et du
bourbier marécageux, un jardín a la lrangaise ; placez-vous aux
, étoiles » qu'il vous indique et, de la, considérez les grandes
avenues qui en partent, les perspectives de notre littérature.
(1) Une nouvelle édition, la troisiéme, a paru en 1921 chez Hachette, en
un tort volume in-8°, xxxu-1820 pp.

729

La lente promenade, qui est ici la plus prolitable, vous lera
rencontrer d'abord un groupe d'ouvrages généraux sur le xv1 8
siecle sur la Réforme et l'Humanisme ; un Chapitre II, sur
Clém;nt Marot et son école ; un Chapitre III, sur Marguerite de
Navarre le Platonisme et l'École lyonnaise; un Chapitre IV, sur
Calvin ¡t les Écrivains religieux de la Rélorme ; un Chapitre V,
sur Rabelais et les Conteurs. Le Chapitre VI, sur les traducteurs,
comporte notamment l' énumération des traductions de poétes :
1) grecs; 2) latins ;3) latins modernes; 4) italiens ; (pas d'espagnols
ni d'allemands, ni d'anglais, alors sans action sur nous). Cette
énumération prépare a mieux comprendre les inlluences
s'exergant sur la Pléiade, objet du chapitre VII et ou Ronsard
occupe les numéros 1576 a 1676 (_I ). Les li':~s y sont _classés
sous les rubriques: 1) Bibliographie; 2) Prmc1pales éd1bons_;
3) Publications de vers inédits ; 4) Biog~aphi~; 5) Études entiques et littéraires ; 6) Sources ; 7) Vers1/1cabon et mus1que ;
8) Langue et Syntaxe ; 9) Réputation de Ronsard.
L'embarras pour le commengant est de choisir entre tant. de
litres ceux qui sont indispensables méme au lecteur non spémahsé.
11 y a un homme, dont j'ai déja cité le nom, et d?nt nous serons
constamment tributaires, qui a consacré sa vie a l'étude de
Ronsard l c'est M. Paul Laumonier, aujourd'hui •prolesseur a• la•
Faculté des Lettres deBordeaux. Le poéte vendómo1s est, pour a1I1s1
dire, sa chose ; il le goute et le conna!t comme person_ne. Afflllité
de race, affinité de tempérament, 11 y a de cela, ma1s ~ aucun
moment cet amour rétrospectil ne le rend aveugle, la science le
préserve des égarements de la tendresse ; sait j uger so~ héros
et nul n'est plus habile a restituer aux httératures class1que et
italienne les emprunts dont celui-ci s'est rendu coupable.
M. Laumonier nous a donné successivement, en 1909, sa thése
de Sorbonne sur Ronsard poele lyrique (2), sa these complémentaire, l'édition critique de La uie de P. de Ronsard, de Clau~e
Bine/ (1586), ensuite, en 1914, a la Société des Textes lran~a1s
modernes, une édition critique des Odes el Bocage de 1550 (3),
enfin, plus récemment, de 1914 a 1919, chez Lemerre, en hmt
volumes in-8º les CEuures complldes. Contramt de se modeler
'
sur son prédécesseur
Marty-Laveaux et den~ pas méme s 'é_car~e~
de la pagination de ce dernier (4), M. Laumomer a, comme lm, smv1

H

~t1T

(1} II ne faut pas manquer de se reporter aux mémes numéros du Supplément, in fine, pp. 1563-1564.
(2J Paris, Hachette, Jn-8°.
,
.
.
.
.
{a) París, Hachette, deux volumes in-12, ópmsés, ma1s en ré1mpress1on.
L".! t. III vhnt de paratLre.
.
(4) Saut

a partir

du tome VI. Cecí facilite d'ailleurs la consultat1on d u

�a 6, :medi1A1
da ,.1rr-t.i1aat.--, -

......i!fwl;. . . ...,_.._
,.io.prñlllUIII Piéee-.A uth•, 1111
, ,., h. Uiabgue 4e Romul e\ d• ..._ (V
1e1
•
taOta . _ ~ YII e\ VIU,d''61111...

..,. par• - - im~Me.
rai doD11 lnjGaale1ylt6ae adoJl\6l'I"' M.
: reprechlil.1s awc arifitue la vlllÚIII
\;.!II-Mlll"81nl:Di • BO!Je kl addiliem, a ~
par'lea 6ditiea ulWcielme.
·- - - - je J'eap&amp;e. le uvaat 10llaMdiaat ul 1
,. , ~ del wxte1 fmll¡aia moderaee, 1M CEOda __. fourailNlit UD apkiuum, Ullll
a,fl'IC11ltui, dluneM!tM•~qae 90lte
dle&amp;~}, montnmtletalellidu~ • ••
,et.d'uae édiUoa.tat.ique~e4eélles i:-,, -4._
peint d'a1,o~t, 1584, l la ffille de la 'IIIIOlt.
• ~ n de._.,., a leur place, 4'aulre■ i\dTr
. ~ 11. Lauoll,-dont l'iHk.••~••ant1e
•a,- _.ntioner (ll, tet ce Roaard d fli
.
lkae, deat j'ai parl6 au déliat de ma pellQ!i
~~tadetra-.aildoatJa lliowr-Plñe pon laquetle le■ li.wel de MM.
)«1.-J.Juwwwud&lt;3) n - - t de~d 11ee
PMrN • .,._.,, td.eu c:INiail .lf. co,..
m.,...,_
(~.
2'Mea dlronalolfluO ............ Jton,ard,-«é 11. l&gt;•. . . _ _
.111 r ..... ltM ¡ .e-- qui - · al'éd.
l'ill.

-,.i:a-.e&amp;.

a. au,laurd'llui ,....,,_.
•
iónvlent c!enppeler a11111 que 11. O.l.anlon1l"apu • - ~ a ..... bion da U- ie l l - eu • ~ ..... fW lllloln
..,. la ~ n'• pu to drGH de JH811111r.
d, Romard, Eual d, Bi•ll!.!'JJllio• ha Andlra, la

&amp;

,-. •

J-.
u.-..
-·
..uoot••

19111· n ---111,BlblleUliqwl
M, ~ 1111s; ""-111-12 11a 111

~ franp,u,, dlrigée par M.F. Slrowlkl,
,-,.11...it fi1114); • YDI. ia--11, -' A 111 ...... &lt;lata, ma a
-dllallt de marque, 11. H. Vapnay, :a dnn6 tho l l l cM p. ele Ronaard, avec 6clalrci81emeD\s et not.loe
(L
H. la k t •·, ltl'- ua ..,.,¡_ ilHI"),
pe11Yelll
ill dr
blloi,I,, pubU... por 8alnte-Beuve, don:!i: grand aom
«re p e • - ......-.-. • ~ . 1 1 --1tl Rouard.
.
~

~DaDI la

241111

"parle, apria quelqu111 mote d'int:zoduct.iOD, l ~
eau, autobiograpllie pñmit.ivemat d.u.Au. en 1664 (
de Puchal, m qui Ru111dvo,d le fats llia .
Pllliade {3). Comme le paaaeba de- vera -oq,uf.iqueu
t llu¡o : un aleul de Tbrace, patrie d'Orplule. ri4'&amp;e d'or
,'maie dontle■ cliMeauxa retron~ )11111!
qu'ea Fonmaoi&amp;,, 11D cadet aveuturiÚ, \1elllt
pour offrir aon 4pÑ au Roi de F1wice : ee IGnt lee OJií.i
krrhle,nes .ie RoDBUd (4), que lea impboyable■ .ial-,
• de M. LoogMa oot digonflée■ a coupa&lt;1'f\piojee l'OIIMIMI
de bawlrw:he.
.
foliad'UD8plU8.iJlrd.reacendlDll8 .11'eat p a a ~
6:rivain: 10D ami Ball jriteDdétreiá8ude Louia J e ~
• .
. dela láe Mélu,4oe¡ ler Valaii, de ~
m ; lea ~ d'.Hercule .et Soota ; Jea Guias,
; pour :ae pu pmer de aign- de momc1ra . 1:0mme Pie de k Mirudole, qui se .Cl'P.)',W, veon 4'lla

«

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

empereur de Constantinople ; Benvenuto Cellini, d'un lieutenant
de César (1) ; les Scaligers, des della Scala et du prmce des Alams.
Tres petits gentillatres au fond que ces Ronsards, « seri;¡_ents•
fieITés », gardes-chasse, j'allais dire búcherons de_ la Foret de
Gastine, qui devait de par la grace des Muses, v~loir leur race
plus d'honneur que d'honneurs. S'ils portent tro1s po1ssons dans
leurs armes, c'est parce que, vraisemblableme~t, !eur IlO;fi leur
vient de celui de la rosse, variété de gardon, ma1s lo est s1 fermé
qu'il tend vers le ou, ce qui explique les_ deux formes Ronsart et
Roussart, qui alternaient comme monlier et mouslter, monsirance
et moustrance (3).
Le grand-pere du poete, Olivier Ronsart -~u Roussart, est
déja en possession du chateau de La Possonmere, dont le nom
vient de posson ou po9on (poin9on), mesure d~ cap?~1té des
liquides ou des grains, mais s'alté:a en _La__Po1~sonmere ~ous
l'inlluence du blason de la fam1lle, ams1 qu en témo1gne
Amadis Jamyn:

quHe du Milanais, et celui-ci l'y lait chevalier. Vingt-Jeux
fois, le seigneur de La Possonniere passa les monts, ce qui
ne l'empécha point de songer a son établissement. Le 2 février
1515, il épousa Jeanne Chaudrier, dont l'ancétre Jean avait
repris La Rochelle aux Anglais en 1372 (1). Elle avait eu une
jeunesse orageuse, ayant été enlevée par Jacques de Fontbernier, puis épousée par Guy des Roches, qui la laissa veuve
a 35 ans, apres quelques mois de mariage. C'est d'elle, non moins
que de Loys, que Pierre de Ronsard peut tenir son tempérament
passionné. L'avenement de Fran~ois d'Angouléme semble
amener pour Loys de Ronsard une apparente disgrace, puisqu'il
fut relev_é de sa charge le30 mars 1515. En lait, c'était la un congé
accordé par le Roi pour que le nouvel épouxputaller !aire sa cour
a la jeune veuve et lui aménager une demeure digne de sa beauté.
Ayant repris du service en 1521 (2), il devient Ma!tre d'Hiltel du
dauphin Fran~ois, participe a la bataille de Pavie (25 février
1525) ; et, un an apres, le 17 mai 1526, suit les Enlants de
France, qui vont a Madrid prendre, comme otages, la place de
leur pere, entre les mains de Charles-Quint, dont seule la paix
de 1529 devait les délivrer.
En Espagne, Loys de Ronsard charme les loisirs de sa longue
captivité en écrivant, car il est aussi lettré que soldat, et c'est lui
qui enseigna a son ami J ehan Bouchet, le rhétoriqueur poitevin
dit le Traverseur des Voies périlleuses, que

732

.ª

La PossonniCre de posson

Se surnomme, non du poisson
Qui des Ronsards nomme la race (4).

Olivier possede aussi le Moulin Ronsard, situé pres de Pont-deBraye et dont les aubes tournent encare. Il est suzerain des du
Bellays, chatelains de la Flotte, pour le hef Bréhault. Dans _ce t~rroir vend6mois lleurissent naturellement les poetes. Le 24 ¡anv1er
1464 il devient échanson du roi, mais Louis XI le révoque pour
avoi; participé a la Ligue du Bien public ; g~~cié, il devi~nt u~ des
Cent Gentilshommes de l'H6tel, poste qu il occupa ¡usqu a la
mort du souverain. D'un mariage avec J eanne d'Illiers des
Radrets, il lui naquit un fils, Louis, né vers 1479, parfait type_du
gentilhomme guerrier et lettré de la Rena1ssance franga1se.
Celui-ci, a quinze ans peut-étre, suit Louis d'Orléans dans_ la pre·
miere expédition d'Italie celle de Charles VIII, et amve par
meren vue de Rapallo, le septembre 1494 (5), 1;egoi~ le baptéme
du feu, et participe a huit tournois dans le M1lana1s . Q~and l~
duc d'Orléans est devenu Louis XII, en 1498, 11 mscrit, lu1 auss1,
son léal Loys de Ronsart parmi les « . Cent Gentilsho~mes de
!'Hotel» a 400 livres par an (6). Le ¡cune homme n a encare
que dix-neul ans, il accompagne son royal maltre a la con·

9

{l) Cf . Jusserand, op. cit., p. 5.
.
g
Laumonicr, Vie de Ronsard_ de Brnet, p. 58; Longnon, p. 41.7- 41 .
(3: cr. m~me a la toni~ue, la rime monslre. [de 1. mon~trer »] . oultre _dans
Je Myslere de la Passion d Arnoul Gr~sban {mil. du xv 11 s10cle), éd . G. Paris.
4) Vie de P. de Ron.sard, de Cl. Brnet, p. 59.
5) H. Lon;11on, Pierre de Ronsard, p. 42.
6) !bid., p. 44 et n. 2,

(21

1

733

les vers masculins

Et femeninz faictz de deux a deux metres
Ont la douceur des carmes panthametres (3),

c'est-a-dire l'alternance des masculines et féminines dans les
pieces a rimes plates.
Qu'il fut artiste, c'est ce dont témoigne le cMteau de la Possonniere qu'il reconstruisit des 1515, pour en faire l'émule de ceux que
la Loire voyait alors sortir de terre ou se translormer selon le
gout du temps. Ah ! le joli manoir Renaissance, qui, délendu, non
par des douves et des lossés, mais par des haies verdoyantes et
fleuries, apparalt tout a coup au pelerin qui débouche de Couture
en Vend6mois (Loir-et-Cher).
La largetacheblanche se détache sur lefond sombre de la longue
colline qui porte les restes de la forét de GHine (4). Du Mayen

¡¡

H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 69 et s.
2 lbid. 1 p. 48.
3 !bid., p. 63.
G 4 Le sens premier de gasline est pillage, de 13. terrain en íriche.

!

odefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue fran,aise.

cr.

�734

REVUE DES

couns

ET C01'FÉRENCES

Age, il n'a plus mcme les grosses tours qui flanquent Chamb-Ord
ou ... Théléme, une seule tourelle hexagonale est encastrée au
milieu de la facade sud pour maintenir l'escalier tournant hors
du gros oouvre. Les lenetres rectangulaires, encadrées de pilastres
ioniques, ne sont plus ameneaux mais a croisées, et leurs lintea~
portent des inscriptions qu'y fit sculpter Louis de Ronsard et qm
sont comme l'enseigne de son ame et de son époque.
Domini oculus longe spec[ulatur], l'ooil de Dieu voit loin, est-il
écrit au sommet de la tourelle, pour témoigner que l'ho=e est
encare pénétré de la pensée chrétienne du MoyenAge. Dom_ine,
conserva me implore plus has le linteau de gauche, au-dessus de la
croisée du p~emier étage, pres de l'angle extérieur. Respice finem,
pense ala mort, dit l'inscription voisine, plus pres de la tourelle et,
/¡ droite de celle-ci, les linteaux avertissent : Avant parlLr, avant
de quitter cette terre, veille it ton salut (1).
Mais voici qui n'est plus chrétien du tout et répond a l'idée que
nous nous faisons du paganisme puissant de la Renaissance. Sur
l'autre faºade, celle du nord, on lit: Veritas, filia temporis, la
Vérité filie du Temps, et, au-dessus de la petite porte d'entrée
pratiq~ée au has dela tourelle : V oluptati et Gra!iis, ~u Plaisir e_ta la
Beauté, dédicace prophét1que aux deux gérues qm se pencherent
sur le berceau du poete et veillérent sur lui jusqu'au tomheau.
Franchissons le seuil de cette maiso.n, que la bienveillance de
son possesseur actuel, M. Hallopeau, un chimiste doublé d'un
historien, et de madame 1-Iallopeau, rendent si hospitaliere. Nous
pénétrons dans une salle au fond de laquelle on · a áressé la haute
cheminée qui a été descendue du premier étage, oú elle se
trouvait jadis. Elle a réchauffé, dans les soirées d'hivet, l'enlance
du poete ·au feudes troncs d'arbres·qui brillaient surles chenets
et, sur le large manteau qui domine l'atre, il lisait son averur
dans l'inscription qui y regne: Non fallu.nf" fulu.ra meren!em,
!'avenir appartient au mérite. Au-dessous de cett,e orgueílleuse
devise s'alignent, sous forme d'écussons, dont ceux des comtes de
(1) Interprétation dil!érente de celle de M. Hallopeau, qui ent~nd: "Av~
de partir pour l'expédition d'ltalie ,, et de M. r.aumomeri qm comprend .
e Jouis de la vie, car elle est bréve ,.
.
.
{l) Je ne sais par quel malheureux.hasardM. Hallays; le pk1erlll pass1onné
· de En fÍdnant a trauers la France (Anjou et Maine, Paris, Perrin, 1918, in-S°J:
n'a pu y péoétrer (cLp. 254). De M. H_aITopeau (L . A.), on Ü!ª le Bas-_Yen~ .
moís de Montoire a la Charlre-s!lr-l,; .Loir (La Charlre,_.J. Mo1re, 1906, tn-8_),

Les Souvenirs des Ronsart au Man nr de la Possonmere et d_ans les Égll.Ses

paroissiales de leurs Seigneuries (Extrait des Annal~ FlécflotfCS, unJ revue
remplie d'articles sur Ronsard), La Fléche, E . Besmer, 1905 1 m:8º; ncussons
au Lion dans le Bas-Vendómois (ibid., 1910) ; ·Essais sur l'histoire des comtes
d ducs de, Vend6me de [a maisan de Bourtmn . Ibid., t. I, 1909, t. 11, 1911.

735

RONSARD, $A. VIE ET SON CEUVRE

Vendome et meme des Valois, les prétentions nobiliaires des
Ronsards, des Chaudrier-La Trémoille et des Illiers des Radrets.
Suivant l'ingénieuse remarque de M. Hallopeau, le E de droite
associe pour Loys Ronsart, en un monogramme, les noms de ses

deuxmattres,LouisXII et Fran~oisl«,en meme tempsquepeutetre son propre prénom, association que je retrouve au-dessus de

la porte d'entrée dans ce Lys oú l'y est cerclé d'un o. Sous l'inscription de la cheminée, délicatement gravées dans la pierre
blanche et tendre, des flammes lechent le pied des ronces qui
les rcmontent: la ronce ard (brule), faisant armes parlantes.
11 ne laut pas quitter le chateau sans pénétrer en lace dans les
grottes taillées a meme le tul, vestiges sans doute d'une plus an, cienne et féodale demeure et dont les entrées gracieusement
sculptées portent, elles aussi, de curieuses épigraphes (1). De la
part une de ces galeries mystérieuses permettant aux assiégés
de s'échapper au loin ou de recevoir des secours du dehors et
qui font tant rever les imaginations enfantines. Ces grottes,
tout le plateau ou gdtine en possede de pareilles, ou -les hab;..
tants de Couture serrent les vins de leurs vignobles et. vont les
déguster le dimanche. Ce sont les « antres secrets, de frayeur
tout couverts », dont nous parlera l'é'crivain.
Comme son souvenir est. encere vivant lcl-bas ! La bonne femme
qui nous. montre ces merveillcs nous remercie de notre visite- :

• &lt;;a fait bien plaisir, bédame, c' est un homme d 'ici ! n, naif témoignage de gratitude du pays vendomois qu'il illustra par ses
vers. Elle nous conte encore l'histoire du pré Bouju (2). On
porta I'enfant pour le faire baptiser, mais arrivée la, la nourrice,

étant a hout, chnt et laissa tomber le petit. Le peuple aime ces
· étymologies-calembours, mais Binet, l'ancien biographe, qui a
su cette Iégende, la narre avec plns de grace, l'enjolivant un
peu, aidé par l'imagination du lyrique :

Peu s'en fallut que le jour- de sa naissanee ne fut aussi le jour de son enterrement : car, comme on le portoit baptizer du Cbasteau de la. Possonmere
en l'Eglise du village de Cousture, celle qui le pol'loit, traversant un pré, le
laissa tomber par mesgarde sur l'herbe et neurs, qui le receurent plus doucement, et eut encor cet aecident un.e autre Tenco-ntre, qu'une Damoi-selle
qui portoit un vaisseau (3) plein d'eau de roses, pens,ant ayder- a recueilfü
l'enrant, luy renversa sur le chef une partie de l'eaue de s.enteur, qui (4) fut
un presage des bonnes odenrs dont il devoit remplir toute la France, de·;

lieurs de ses escris (5).
1

(d suivre.)

(I) Buanderie belle, La fouriere, Vina barbara (vins étrang-f'.rs), cuides uideto
{pre~•is gude a qti tu donnes), custodia dapum (la dépense), Sustine et
o.brtme :« ~ouffre et jeQne), Tibi soli gloria (• Gloll'e3. toi seul »)..
2 Derriére la nouvelle mairie de Couture.
3 Un vase.
4 Ce qui.
.

¡1

(5) La vie de P . 4e Ronsard, de CI. Bínet (1586), p. 4.

�1

L IDÉE DE PATRIE

737

au genre de vie, aux coutumes, tenait et tient encore lieu d'idée

L'Idée de Patrie
Formations et transformations au cours des ~ges.
Le Drapeau.

CONFÉRENCE faite

a l'Unlversité

de Strasbourg,

par le Chef de bataillon breveté H. DUFESTRE,
Jnslructeur m{lilaire de l'Université.

de patrie, et il est loin de cette conception primitive, loin de
l'attachement de l'Esquimau a ses glaces, du Peau-Rouge
a ses prairies, du Turcoman a ses steppes a ce sentiment
inné, prolond, filial, qui nous attache a notre patrie.
Considéré sous cette forme, c'est seulement lors de la phase
agricole, quand les hommes ayant péniblement délriché le sol
en tirerent leur subsistance au prix des plus durs laheurs et
s'y fixerent, que leur vint l'attachement a 1a terre natale,
partant que germa et se développa l'idée de patrie, et, avec
cette idée, la notion des droits qu'elle confere et des devoirs
qui en découlent.
Droits pour l'individu de jouir des avantagcs ressortissant
a la collectivité dont il dépend, devoirs corrélatifs, notamment
le premier et le plus important, celui de défendre sa patrie, meme
au prix de sa vie.

Le role essentiel de J'armée est la délense de la P?trie. L'idée
de patrie se place done tout naturellement en tete du programme d'éducation militaire et, a coté d'elle, celle. du ?rª:
peau qui en est Je symbole. Je vous parlera, done au¡ourd hm
de la Patrie et du Drapeau.
.
.
Le mot patrie, en Jatin patria, dérive. directement du mot
pater, pere. Dans son sens latin, celm umversellement ª?opté,
la patrie est done la terre des peres, puis, par extens10n, le
patrimoine matériel et moral qui s'y rattache, n~tamment )es
grandes idées, les traditions, les exemples qu ils nous ont
Jégués et que nous nous devons de _défend:e comme le plus
sacré de leur héritage, comrr:ie ce q~• constitue notre personnalité en tant que membres d une nation. , . .
. •
Comment est née l'idée de patrie ? A l origme des ages, n?s
Jointains ancetres ne la souP9onnaient guere. Toute la_préhistoire nous Jes montre con!inés dans une gross1ere arum~hté,
disputant aprement au": betes léroces, guere plus !éroces qu euxmemes leur pature quot1dienne.
.
.
Plus' tard a l'aube des premieres civilisat1ons, la not10n de
patrie n'existe qu'a l'état rudimentaire chez les peuplades
primitives celles qui vivaient exclus1vement de la chasse ou
nomadisai~nt perpétuellement a la suite de l~_urs troupeau_x:
L'amour du sol natal, londement meme de 11dée de patrie,
.ne pouvait etre bien prolond chez ces races de chasseurs et.
de pasteurs, pas plus qu'il ne l'est actuellem_en~ encore che~
les tribus de J'ancien et du nouveau monde qm n ont pas !rant
chi ces stades ancestraux. Chez ces peuplades, l'attachemen.

La notion de patrie lut done une notion de progres, je dirai
meme de liberté, car n'en bénéficierent que bien sommairement
les peuples soumis a cet étroit et dur despotisme commun aux
antiques civilisations de l'Asie (Assyriens, Medes, Perses).
On peut meme affirmer que l'idée de patrie est plus particulierement occidentale. Sans parler de l'Égypte mere des
peuples, c'est en Europe, notamment en Grece et en Italie,
que nous pouvons le mieux en étudier le développement.
L'Orient s'y prete peu. II reste par excellence la terre classique
des dominations absolues et celle des grands courants religieux
les unes et les autres étrangers a l'idée de patrie, tels le Bouddhisme et l' Islam.
Les premieres patries furent done des bourgades, des cités
ou des associations de cités, disposant d'un hinterland plus
ou moins étendu d'ou. elles tiraient leur subsistance a une
époque ou. les communications étaient difficiles et périlleuses.
Dans ces embryons de nations lutures, dont la plupart devaient
s'absorber dans des communautés plus vastes, !'esprit de
clocher régna comme il est d'usage. L'étranger devint l'ennemi,
et la guerre entre les cités voisines, partant rivales, ne fut-ce
que par la pénétration réciproque de leurs hinterlands, lut de
regle. L'histoire de la Grece antique comme celle de l'Italie
au Mayen Age sont pleines de ces luttes .
Faut-il en conclure, Messieurs, que la guerre est la conséquence meme de l'idée de patrie, qu'elle s'y rattache essentiellement? Qu'elle s'y líe comme l'ombre au corps ? Ríen n'est
plus faux.
49

�L'1DÉE DE PATRJE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

738

Considérée au point de vue purement objectif, la guerre est
un fait brutal qui a existé partout, a toutes les époques, et qui
semble devoir perpétuellement exister tant il est humain,
j'entends lié aux destinées mémes de tout ce qui est terrestre,
de tout ce qui appartient a notre planete.
La guerre est bien antérieure a l'idée de patrie.
Examinée aux lueurs de l'bistoire et de la préhistoire, on
voit la guerre partout depuis !'origine des ages. Le mythe de
Cain, premier enfant des hommes, tuant son frére Abe!, ce
mythe, qui figure au seuil méme de la Genése, me semble, a
ce titre, la plus formidable, mais aussi la plus véridique image
des destins de notre misérable humanité.
De méme .¡¡ue !'historien, le naturaliste la trouve partout,
la guerre : sur la terre 1 dans les airs, au sein des eaux !
La guerre, le biologiste la rencontre dans ses investigations
journaliéres et exploite l'instinct des microbes a s'entre-dévorer.
L'entomologiste la constate a chaque pas de ses recherches,
et le génial Fabre nous a ouvert a cet égard des ablmes insoupgonnés de férocité.
·
S'imaginer par suite, en particulier au lendemain de ·1a
grande guerre, que la paix va soudain régner sur l'Univers
assagi que es gens du xxe siécle, enfants d' Adam comme
leurs devanciers, vont tout a coup rompre la cbalne de l'implacable destin, me paralt quant a moi ... problématique pour
ne pas dire davantage.
La nature, Messieurs, ne procede pas par bonds, et le mot
progrés implique l'idée de continuité. II nous a lallu des milliers et des milliers d'années pour atteindre le point de civilisation que nous vivons actuellement. Se persuader que, ca;mou!lé par sa mince et si récente couche de civilisation, l'homme
va soudain s'assagir, que notre génération va marquer un
terme dans l'éternité des luttes humaines, réclame a mon seos
une forte dose d'illusion.
La guerre n'est done nullement une conséquence de la patrie.
Celle-ci, bien au contraire, contribua a la rendre plus rare.
Elle tempéra les égoismes individuels, adoucit tes frottements
entre citoyens d'une méme patrie liés désormais par la com·
munauté de sang et surtout par celle si puissante des intéréts.
Entre hommes d'une méme cité, la guerre devint cette exception bideuse qui a nom guerre civile. Le triste renom qui, cbez
tous les peuples civilisés, s'attache a ces luttes !ratricides,
témoigne que l'idée de patrie fut- un adoucissement a ce fait
.brutal qu'est la guerre. Cette idée marque done un progre&amp;
1

739

incontestable de J'humanité ' n ,en dépla1se
. aux antipatriotes.
maintenant le dé ve 1oppement de l'idée de patrie
auExaminons
cours des ages.
Les premiéres patries, ai-je dit f
.
stade, commun a toutes 1
, _urent des c1tés, et ce premier
taines d'entre elles et non ¡"s nat1ons, fut définitif pour cer-

' .
L ancienne Gréce en

es moms remarquable

t· r
'·
qu'a l'état de cité.' Les Pªfu icu
ne connut guére la patrie
Athénes, Sparte, Thébes ~: e lebres des. états helléniques :
due celle d'un de nos
~s, ne dépasserent guere en étentait déja About, aux ale:;.::ir:"~m~its, et, comme le constade nos jours la patrie de L e
e S 54, un prélet administre
essentiellement compartiIJen~:~ued ~ns doute, la configuration
~aucoup dans cette division a /
ª. Gréce fut-e)le pour
mques ; mais sans doute
. extreme des patries hellériste de ses h'abitants et le auss1, le caractére tres particulasonnalité qui leur a d' ·11 ur perslonnahté hypertrophiée, pera, eurs va u dans l' Ant" .
grands hommes contribuerent
. a
iqu1té tant de
. Quoi qu'il en' soit, l'Hellade ••uss1 ,ce morcellement.
¡e dis a peu pres car elle reste tu pres ume de nos jours politiques-fut d~ns l'Antiq ·té . res ~1v1sée de par ses luttes
périodes de son histoire pres ui~c~a ble que~ rares et tres co~rtes
rad1calement inapte a se e' t·tpa e de s entendre et tou¡ours
e f
.
ons I uer en corps d
t·
n ants, s1 grands dans les arts
.
e na 10n. Ses
les lettres, s'épuiserent durant d ' ¡~~ ¡"°iences, la philosophie,
¡usqu'au jour ou en raison de
s1eJ. es _en des luttes stériles,
devint la proie ¿bligée de I
eurs iv1s10ns memes, la Grece
suivre le développement de l~dpémdssante _Rome, oú nous allons
1 e e patne.

t~•

a'

¡"'

. Les Romains l'avaient dans le
.
s1 p~ononcé des ancetres qui e t~~g, cette idé.e, avec ce culte
Qmntes. L'idée de atr-'
. s essence meme des vieux
•~ rattache essentiell~me~et
c(tut des Rremiers ages,
s étend au lur et a mesure des r
r s), Rms. au Latium,
Pu1s, elle gagne l'Étrurie la Cp ogre~ de la dommat1on romaine.
aux rives de Tarente fran'chit 1~:pam~, coule le long de la botte
et crée la patrie ro~aine do t p~nnm, monte dans la Cisalpine
symbole.
n
orne demeure le creur et le

f(; ~;~[.

Des la République et Jus t d
elle enjambe les monta nf
ar ' avec la conquéte impériale,
Pyrénées le Rhi
t g .8 et les océans, franch1t les Alpes et les
I e .~
'
n e meme un moment le D
b
.
I s1ccle, sous les Antonins ces dél"
anu humam,
e, pms, au
'
ices du genre
la

�L1 IDÉE DE PATRJE

740

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

patrie pour le citoyen romain a cessé depuis longtemps d'étre
Rome, pour prendre le sens le plus large dont ce mot soit
susceptible.
Dans cet immense empire qui, du levant au couchant, du
midi au septentrion, s'étend tout autour du bassin de la Méditerranée, des déserts de Libye a l'océan ténébreux, des rives
de l'Euphrate aux colonnes d'Hercule, la civilisation romaine
a fait résonner partout la langue latine, répandu partout les
mreurs et les usages latins.
Le Romain implantait ses coutumes, ses mreurs, partout
ou se posaient les aigles romaines, partout oil il érigeait les
autels de ses dieux aux sanctuaires si largement ouverts a
toutes les divinités étrangeres. De ce fait, chaque cité romaine
d'Europe, d' Asie, d' Afrique, était un diminutil de Rome oil
le Romain s'adaptait aisément, car il retrouvait avec sa langue,
son droit, ses mceurs, son forum, ses thermes, son amphithé3.tre,

son cirque, brel tout ce qui constituait pour lui I' essence et
le charme de la vie antique.
Aussi peut-on alftrmer, qu'a l'exception des habitués du
Palatin, citadins renforcés, tels Ovide ou Lucain, pour qui
rien &gt;n'existait que la capitale, le citoyen romain, qu'il fut du
sang des enlants de la Louve ou un naturalisé, n'avait nul
besoin de porter sans cesse ses regards désolés vers Rome
pour songer a la patrie. A cette époque ou les communications
étaient si laborieuses, qu'en dépit de l'excellence des routes
on faisait bien plus difficilement le trajet de Rome a Thessalonique, Alexandrie, ou a Tréves, que de nos jours le voyage
de Paris a Pékin, l'émigrant d'Italie fut mort de spleen s'il
avait sans cesse été obsédé par cette vision de Rome dont il
était donné a si peu de ses contemporains de se rassasier.
Vivant paisiblement dans sa cité de naissance ou d'élection,
qu'elle s'appelat Tréves ou Cirta, Alexandrie ou Carthagéne,
il s'y considérait dans sa patrie. Pour lui, en effet, elle était
partout, cette patrie romaine, partout ou, en levant les yeux,
il apercevait les aigles de Rome, partout oil, en les baissant,
il trouvait les autels de ses lares. Le reste de l'univers, inconnu
ou laiblement soupgonné de lui, ne comptait pas alors pour
le mortel fortuné qui pouvait dire, dans la plénitude certes
de l'orgueil humain : civis romanas sum !
Ne nous hatons done pas de proclamer, avec certains historiens,
que l'idée de patrie s'aftaiblit progressivement avec l'extension
de l'empire, car les inscriptions tumulaires, répandues un peu
partout sur la surlace de l'ancien IQonde romain, attestenL

741

que beauc_oup ~e légionnaires et de colons portaient intact
en eux, et ¡usqu _au temps d~ la décadence, l'amour de la grande
Rome._ Le_ sentiment patr10tique romain, c'est peut-étre au
contra1re, a partir d'! 11• siecle, a Rome qu'il existe ]e moins 1
A R_ome, _ou aprés Sylla, Tibére et surtout Néron, les vieux
Qumte~ d1sparurent _POUr !aire place aux affranchis, étrangers
au sentiment de patrie.
Po~r c?ncevoir l'extension de l'idée de patrie chez Je Romain
du n. siecle, 11 _fa~t se rappeler avec que! éclectisme la Rome
1mpériale ch01s1ssait ses empereurs. Beaucoup sont originaires
des p:ovmces les plus diverses, et ces memes empereurs, devenus

parfo1s de par leur toute-puissance des monstres de débauche
et _de folie, ne se percevaient, pour les citoyens des provinces
élo1gnées_, qu'a travers les bienlaits si tangibles de J'administration ~pénale, que concrétait la statue du divin César
1mage meme de l'unité de l'empire.
'
, On _peut done prétendre que l'idée de la patrie romaine,
d étro1t~ et d~ rustique qu'eBe éta_it aux primes temps de la
Répubhque, s élar~1t, se c1v1hse, s'1déalise au fur et /¡ mesure
qu~ gagne la dommation_ impériale. L'empire périt peut-étre
moms d? man~ue de patr1?tisme de ses habitants, qu'en raison
de_ 1~ d1mmut10n progress1ve de leur esprit guerrier, qui s'affa1bht au fur et a mesure que la paix romaine s'étendit sur le
monde.
Pour entretenir !'esprit militaire, il eut fallo a défaut de
guerres, reméde extréme, il eUt fallu, tout au moÍns la crainte

de 1~ gu.erre. Comme cette crainte avait disparu a~eo les enneffils memes de Rome, !'esprit guerrier se perdit dans l'empire.
Les armées se pe_uplerent de Barbares, et un j our les frontiéres
démesuré~ent d1stendues creverent sous le poids des envah1ss~urs, n étant plus soutenues par les belliqueux légionnaires
de l_époque du grand Jules ou de Septime-Sévére. Comme
demere cette défense toute linéaire, derriere ce mince cordon
qm sép~r_a,t_ le m?nde civilisé des Barbares, aucune organisation m1hta1re . n existait, sinon quelques milices urbaines
le monde romam s'écroula et devint la proie des Germains'.
Les invasions germaines, ceiles de ces mémes ennemis que
nous avons terrassés hier et qui ont épandu durant des siecles
sur l'Europe d'épaisses ténébres, ruinerent la patrie romaine
et, avec elle, la paix universelle. Tout devint en Occident confu'.
s10n et chaos !
Sans nous arreter a l'empire de Charlemagne, conglomérat

�L'IDÉE DE PATRIE

742

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de peuples que seul son génie put maintenir un instant ras•emblés, nous voyons l'idée de patrie disparaltre en Gaule
pour ne renaitre que vers le x1• siécle.
Que fut-elle auparavant, cette idée, dans notre pays ? Dans
la Gaule celtique, qui constituait le creur milme de notre anci1;.nne patrie, le patriotisme lut avant la conquilte romaine et
meme cbez les Arvernes, le plus national certes des peuples
gaulo,s, assez semblable a ce qu'il était en Grece.
Les Gaulois, divisés en une loule de peuplades hostiles,
sans cesse en guerre entre elles, peuplades de meme langue
et adorant les mémes dieux, se savaient de méme sang. Mais,
c_on,ime aux Grec~, la haute notion de la patrie, celle qui, faisant
htiere. des questrnns de clocher, réalise l'unité et permet seule
de laue face au danger étranger, leur manqua avec la claire
vision de l'intéret commun. Cette forme du patriotismo ne se
mani!esta que tardivement et durant bien peu de temps en
Gaule_, avec Vercingétorix qui réunit un instant la patrie
gaulo1se contre César. On peut done affirmer que cette vieille
Gaule périt par l'excés de son esprit particulariste.
Aprés la victoire romaine, notre pays se latinise rapidement.
tant par la supériori.té de la civillsation romaine, que parce
que Gaulms et Romams ont le meme ennemi dans le Germain.
Incorporés dans les légions, les descendants des Brenns montérent la garde sur les bords du Rhin et beaucoup finirent
tribuns militaires. C'étaient, dans toute l'accept1on du mot
des Gallo-Romains.
'
Avec la domination des Barbares, le sentiment national
s'assoupit chez nous pour se ranimer vers l'an 1000 avec les
progrés memes de la langue frangaise.
'
La Chanson de Roland, qui date du x1• siécle et que nos
soldats chantaient encare en 1812 a l'attaque de Smolensk
est bien une épopée nationale, oil l'amour de la France con'.
sidérée non comme une entité géographique, mais com:Ue le
pays chrét,en par exce!lence, habité par des gens de meme
race, perce a chaque strophe. L'auteur, le trouvére, ou plus
exactem~ntlejongleur normand Turold, n'estcertes pas un savant,
ams, qu en atteste sa totale ignorance des Musulmans, ces
sectateurs du d1eu unique qu'il qualifie d'idolatres · mais son
1gnoran_ce meme nen ren? ~e plus touchant et plus tangible
le sent1ment nat10nal tres vil et purement instinctif qui se
dégage partout de son reuvre.
•

,.

J

'

'

743

Cet amour de la doulce France s'exalte a quelques siécles de
l~ sous la domination anglaise et trouve sa magnifique expressrnn dans la pastourelle Jeanne d'Arc, qui, durant sa breve
vocat10n, est l'incarnation méme de la Patrie meurtrie et foulée

par l'envahisse~r. C'est dans le peuple, a cette époque, bien
plus que dans I entourage corrompu de Charles VII dans cette
Cour

a demi

acquise aux conquérants d'outre-mer' c'est dans

le peuple qu'il laut chercher les pures sources du patriotisme
lrangais. Ce patriotismo trouve, au Moyen Age, sa synthése
dans . le rmracle . des premiéres cathédrales gothiques, reuvre
de f01, certes, mais aussi de sentiment national.
Inspirée par ce sentiment, l'unité lrangaise se forge peu a
peu sur la dure enclume des rois capétien~. Philippe Auguste
saint Louis, Philippe le Bel en furent d'abord les grands ar'.
tisans dont _l'reuvre fut brillamment continuée par Louis XI,
pms_ par füch~lieu et Mazarin. Ce dernier, quoique Italien,
mér1te néanmoms une place d'honneur a coté des grands rois
Bourbons.
L'idée de patrie appliquée a la terre lrangaise est done millénaire chez nous. Bouvines, la délivrance d'Orléans, Rocroy,
sont, dans toute l'acception du mot, des victoires nationales
qui nous sauverent de la domination étrangére au meme titre
que Valmy, ce brillant fait d' armes du Strasbourgeois Kellermann, dont on peut s' étonner de ne pas trouver la statue a
Strasbourg, a coté de celle de Kléber.
L'unité frangaise si brillamment complétée par la Révolution, qui la cimenta par le fer et par le sang, fut done d' abord
l'reuvre séculaire de trois dynasties de princes nationaux.
Par héritage, mariage, parfois par conquete, mais jamais par
conquete violente, ils la réaliserent lentement, progressivement,
surement, depuis Rugues Capet,jusqu'au malheureux Louis XVI
dont l' Amérique vint, au cours de la grande guerre, acquitter
la lettre de change, tirée par lui en 1778 au bénéfice des
Insurgenls.

Le sentiment de la patrie se développa parallelement a cette
urnté et, comme il laut a toute idée un symbole pour la concréter, la France le trouva longtemps dans la personne du
souverain, du Roi, qui, aux yeux de nos péres, l'incarna jusqu,a
la Révolution.
Le role de celle-ci dans le développement de l'idée de patrie
fut d'en changer le caractére, de l'élargir, de l'idéaliser en rendant cette idée indépendante de la personne du sduverain
indépendante de la forme du gouvernement.
'

�744

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'émigration prouva au commun des Frangais que la notio~
de patrie pouvait s'abstraire de son chef, fí\t-il, comme c'éta1~
Je cas chez nous, de souche dix fois séculaire . Le qualificatif
de pairiole, que J'on trouve déja dans nos cités bourgeoises du
xv• siécle, et que méritait certes Jacques Coour, passa a l'état
de cliché.
Les royalistes de la fin du xvm• siécle s' étant par I' émigration ou par l'insurrection exclus d'eux-memes de la patrie,
Je terme de patriote devint, en quelque sorte, le synonyme de
républicain et le demeura jusqu' a I' Empire.
.
.
Napoléon, que Chateaubriand a appelé un poete en act10n,
ce qui est peut-etre sa définition la plus exacte, coi_nprit merveilleusement le supplément de force que son géme pouva1t
tirer pour la marche a l'étoile de l'exploitation a outrance de
l'idée de _patrie.
Des l'Égypte, on le voit expurger son nom de sa consonance
péninsulaire . II signe « Bonaparte » au Iieu de « Buo~apar~e ».
Déja en Ilalie, il avait repoussé toute avance des md1genes
tentés de saluer comme un compatriote le Corse aux cheveux
pla!s. A partir de Marengo et jusqu'a la fin de son regne, meme
bien au dela ' car Sainte-Hélene lui ful un magnifique piédestal,.
il « concréta » la France aux yeux de ses soldats. Or ceux-c1,
par l'élargissement de la conscription, s'appelaient la nation
tout entiére, promue au titre de Grande comme récompense
de ses sacrifices sans cesse renouvelés.
Bien que la folle ambition du despote nous ait coute deux
invasions et la perle de nos lrontieres naturelles conqmses
par la Révolution, sa titanique figure est bien frangaise, ne
serait-ce que par sa clarté, sa netteté, sa précision. Puis, l'Épopée,
unique dans l'histoire, l'Épopée oil notre Alsace, notre Strasbourg ont une si grande place, l'Épopée unique si l'on en excepte celle si Jointaine du Macédonien, suffirait a !aire passer
a jamais le nom frangais a la postérité, si nous n'avions encore
pour cela bien d'autres titres de gloire, dont Verdun et les
deux Mame.
Béranger ne s'y trompa pas et si, malicieusement peut-etre,
il commit une erreur en laisant de Napoléon l'homme du peuple,
l'Empereur qu'il chante n'en mérita pas moins sa longue popularité pour avoir été, en dépit de lui-meme certes, Je grand et
inconscient propagateur de la Révolution en Europe.
Sous son régne de 15 ans, car il date de Marengo, la Grand_e
Armée en renversant et en édifiant sans cesse des trones, d1minua 'la majesté du trone et montra a taus que le droit divin

L IDÉE DE PATRIE

745

n'était plus rien dans le pouvoir essentiellement temporel et
révocable des rois.
De cette terrible constatation, la monarchie demeura accablée, et on peut affirmer que, dans une certaine mesure, toutes
les révolutions qui out éclaté en Europe depuis 1815, y compris
les toutes dernieres, sont en germe dans J'ébranlement profond
que le passage victorieux de nos soldats causa dans toutes
les monarchies.
Or, la Grande Armée, recrutée de· toute la nation qui ne
reva un moment que gloire militaire, n'est que J'ouragan révoJutionnaire comprime et actionné par Je plus formidable soldat
de l'Histoire. En plantant sur toutes les capitales, sur tous
les palais, le drapean tricolore, symbole de· la Révolution, elle
rendit tangible aux yeux de tous la victoire de la RévoJution.
Si le Veillons au salut de l'Empire put etre, durant 10 ans,
l'hymne officiel de la France impériale, La Marseillaise, ce
chant qui devrait s'appeler la Strasbourgeoise, n'en reste pas
moins l'hymne national, celui que l'on entonna dans les grandes
occasions et d'ordre meme du Mattre. C'est a ses accents et a
ceux du 9a ira que la Grande Armée entre a Berlin, Je 28
octobre 1806. C'est a son action entra!nante que Je conquérant,
devenu par ses fautes memes le défenseur du pays, sait parfois
!aire appel, quand il veut galvaniser des énergies.
_L'erreur de la Restauration qui, comme en témoigne J'expéd1tion d'Alger, avait pourtant Je sens national tres aiguisé, fut
de ne pas comprendre l'évolution de J'idée de -patrie, désormais
symbolisée en France par les trois couleurs et La Marseillaise.
Les Bourbons Je payerent a deux reprises de la couronne ;
surement en 1830, et peut-etre aussi en 1873, lors des oflre's
faites par Je partí royaliste au comte de Chambord.
Le pays se sépara .de ses rois qui, avec Jeurs enseignes démodées, n'incarnaient plus a ses yeux l'idée de patrie, telle
qu'il se la représentait. Cette idée en France sera des lors inséparable des idées de liberté, d' égalilé, de fralernilé, que \a Révolution de 1848 inscrivit la premiére sur les plis du drapean.
Elles avaient si bien fait Jeur chemin en France, ces idées, que
le deuxieme Empire dut s'incorporer, en apparence tout au
moins, la nouvelle devise. Vers la fin de son regne, Napoléon
devra accepter Je programme Jibéra] ; puis, quand la guerre de
1870, née de ses fautes, car Sedan est filie de Sadowa, renversa
son t~6ne, Je pays mur enfin pour la République adopta d'enthousiasme cette forme probablement définitive de nos destins.
Gambetta fut a la fois l'homme de la patrie et l'homme de

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
746
la République; le puissant tribun incarna un moment !'une et
l'autre. La résistance des armées de provmce, qm est son ceuvre,
sauva l'honneur de nos armes, cet honneur dont les Allemands
firent litiere en novembre 1918, en livrant leur territoire, leurs
places fortes, Ieur flotte. Dans ses récents mémoires, le maréchal de Hindenburg a rendu un éclatant hommage a cette
résistance dont il fut témoin, en affirmant qu'elle renlerma1t
le germe fécond du relevement national.
Durant pres d'un demi-siecle, la troisieme République va
maintenant forger inlassablement l'épée de la France, en espece !'armée qui, en septembre 1914, seule, ass1stée de quelques
bataillons anglais, arreta les Barbares sur la Mame et sauva
la civilisation.
,
,
Cette épée, on ne saurait trop le procl~';Iler, e' es! l 1rmee
fran,aise, la nation armée dressée tout entiere devant I envabisseur.
La République J'avait prise au Iendemain de Sedan cette
armée ! Elle en lit la premiere du monde, comme en ~tteste
la Grande Guerre.
.
Entre temps pour se tenir en haleine, cette armée ava1t
envoyé ses enf~nts perdus dans les brousses de, l' Asie e~ de
I'Afrique ou ils Jui ont conqms, 11 est particuherement mtéressant de le rappeler en Alsace ou ces choses sont encore peu
connues, un immense empire colonial, le second du monde.
Grace a l'héroisme incessant de ses enlants au nombre desquels figurent beaucoup d' Alsaciens et de Lorrains, le Tonkin,
I' Annam, la Tunisie, Madagascar, Je Soudan, sans parler ?e
I' Afrique Occidentale et du Dahomey, devmrent terre franga1se
ainsi que Je Maroc. Ces contrée~ le devi~rent n~n seuleme~t
de nom mais de lait car pas I ombre d un soulevement n a,
au cour~ de la grande 'guerre, troublé la sérénité de cet immense
et magnifique domaine. Au contr_aire, ces ressources de tout
genre - dont J'enthousiasme guem,er des m~ge:ies -ont be~ucoup contribué au succés !mal, a I ultime victmre. Ces colomes
nous ont donné pres d'un million de soldats ~t de trava,peurs,
Cette reuvre gigantesque échappe un peu a I Alsac1en d avant
guerre, auquel I' Allemagne envieuse avait tout caché de nos
grandes actions. Pour lui, la Patne frang~1se démemb~ée en
1870, dégénérée, affirmait l'Allemand,fimssa1t ~ Brest a I ouest,
a Marseille au sud ! L' Alsacien ne sava,t pas qu au dela du grand
Iac d'azur de la Méditerranée occidentale commengait J'Alriq?e
du Nord, c'est-a-dire une nouvelle France, ou le Fr~ngais,
comme jadis le Romain, retrouvait son drapeau, ses lo1s, ses

t'IOÉE DE PATRIE

747

mreurs, ses coutnmes. Une terre ou il se sent chez lui, oil il
est chez lui, au milieu de populations jadis ennemies, maintenant
entierement ralliées a notre reuvre si féconde. Et cette nouvelle France, si prospere, si ensoleillée, si éblouissante de clarté
et de lumiere, s'étend de Zarzis pres des frontiéres de l'ancienne
Cyrénaique, a Agadir, sur plus de mille Jieues, sur 4.500 kilometres, neul fois la distance de Strasbourg a Paris, en passant
par Gabes, en face de Djerba, J'ancienne lle des Lotophages
oil l'Afrique versa l'oubli aux compagnons d'Ulysse ; en passant
par Sousse, I'ancienne Hadrumete, trois fois millénaire, par
Tunis la blanche, par Carthage, l'ancienne cité de Didon,
par Cirta, la vieille capitale des Numides, par Alger, celle des
deys, par Fez, la ville des sultans, par Rabat, la barbaresque,
par Casablanca, la nouvelle, née du génie de Lyautey, par
Agadir, dont le nom évoque une des innombrables provocations allemandes !
Les artisans de cette grandeur demeureront dans J'histoire.
Militaires, ils ont nom: De Brazza, Galliéni, Lyautey, Gouraud,
hlangin, Franchet d'Espérey, Humbert, Henrys (!), pour ne
citer que les plus illustres. Civils, ils s'appellent : Cambon,
Jonnart, Alapetite, A chacun d'eux, conquistadora ou assimilateurs, on peut rattacher un quartier plus ou moins grand de
l'orange africaine, conquete ou assimilation, et celle-ci est, d'ores

et déja, partie intégrante de la plus grande France. Voila, Messieurs, quelle fut l'reuvre coloniale de la France d'avant guerre,
lruit splendide d'un arbre vigoureux, que d'aucuns, dans l'univers, en Europe, en France meme, proclamaient pourri.
L'écho de nos discussions parfois byzantines, souvent passionnées, comme l'est la voix d'un peuple libre, car on discute chez
nous comme jadis a !'Agora et au Forum, avait pu tromper sur
nos sentiments véritables dans les pays oil la parole est esclave
et la liberté un vain mot. II avait pu !aire croire que J'idée de
patrie était atténuée chez nous: Quelle illusion !
Cette idée de patrie était ancrée au plus prolond du creur
lran,ais, avec Je vieil héroisme ancestral, celui qui, au cours des
siecles, nous a fait traverser le sourire aux lévres des crises les

plus graves, et accepter en 1914;de propos délibéré,avec le sentiment de la justice de notre cause, la guerre ! La guerre, non
lratche et joyeuse, mais celle imposée par J'ennemi héréditaire
. (1) Commandant de l'armée frani;aise d'Orient, le général Henrys, ancien
lieutenant de Lyautey, au Maroc, fit capitular en septembre 1918 touto la
11• armée. Pres de 100.000 hommes et autant d'animaux.

�749

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'IDÉE DE PATRili

qui alors voulait nous démembrer et qui se lamente aujourd'hui.
En ao,Ú 1914 au jour de danger, comme en l'an II de la République une et indivisible, l'union sacrée s'est faite instanta-

actuellement les vaincus, les gens d'outre-Rhin. Le passé est
gage de !'avenir.
Les Allemands, qui ergotent aujourd'hui sur les causes de la
guerre, qui refusent de payer les réparations et nient effrontément !eurs responsabilités, furent plus francs tant qu'ils crurent
au soeces.
Reportons-nous a leurs écrits du debut de la guerre, a ceux
des jours ou ils croyaient a la victoire. lis existent toujours !
C'est au nom de la Kultur qu'ils se ruerent . sur nous en aoílt
1914, car, de prétexte avouable, il n'en était point, et ils le
savaient. Ap6tres de la nouvelle religion, du nouveau dogme, du
nouvel évangile, de cette Kultur dont ils ne parlent plus maintenant qu'elle a couvert de ruines et de cadavres l'Europe entiere
et jusqu'au fond des mers, ils prétendaient alors, et l'ont écrit,

748

nément chez nous, contre un ennemi qui, parmi les chances d'un

succés qu'il estimait alors certain, escomptait s0.rement nos
divisions.

.

La conviction de la justice de notre cause, celle que nous av10ns
tout fait pour éviter la guerre, détermina chaque Fran~ais_ a
tout sacrifier, plut6t qu'a accepter la volonté de l'adversa1re
qui visait a nous subjuguer.
De ce fait, l'union fut facile. Dans aucun pays, d'ailleurs,
plus que dans le n6tre, l'unité de race n'était plus complete.
Avant la guerre, notre désir de paix-avait été te! que, tout en
regrettant de tout notre creur les provinces perdues, en y pensant sans cesse, selon la formule de Gambetta, nous attendions,
nous espérions leur retour moins de la force que de quelque mystérieuse et immanente justice. Et ce jour est arrivé i C'est l' A_llemagne, c'est I'ennemi héréditaire, qui s'est_ chargé _d_e réahser
ce miracle, vériliant une fois de plus la vér1té du v101! adage :
Quos vull J upiler perdere, dementa! prius.
Infatué de sa force, grisé de ses victoires mal digérées de 1870,
le peuple des Leibniz, des Kant, des Schiller, des Goethe, pour
ne citer que ses penseurs les plus illustres, le peuple du s~ulevement de 1813, voué désormais par la Prusse au caporahsme
le plus outrancier, s'est rué sur nous en ,aoüt 1914, dans le
but, disons-le nettement, de nous suppnmer en tant que
peuple.
.
Dans sa folie il s'est imaginé non seulement que nous remerions la parole de soutien mutuel donnée a la Russie, mais encore
que, comme gage de notre forlaiture, nous serions disposés 11
livrer a l'Allemand les clels de la France : Belfort, Épmal, Toul,
Verdun, que la Germanie osa récl~mer en juillet 1914 par la voix
de son ambassadeur M. de Schoen.
Les héros de Verdun ont fait justice en 1916 de ces insolences.
Entassés par centaines de mille devant la ville dont le nom est
désormais immortel, devant Verdun, les cadavres all_emands
attestent ce que coüterent a l'assaillant les simples glacis d'une
seule de nos lorteresses, qui ne valait certes, militaireme~t
parlant, ni Metz, ni Strasbourg, ni ces grandes places du Rhm
livrées sans coup férir en 1918.
Rentrés dans notre bien, dans la Metz de Fabert, dans la
Strasbourg de Kléber et de Kellermann, tous trois enfants du
pays, ne nous émotionnons pas des cris de fureur que poussent

avoir le droit, le devoir, d'imposer

a l'univers

entier et, en par-

ticu!ier a nous autres Fran~ais, peuple dégénéré, cette forme
supérieure de la civilisation, soi-disant progres qui, a bien l'examiner, n'est qu'une laylorisalion abrutissante résultant d'un

étatisme étroit qui nie la liberté humaine.
Ap6tres de cette Kultur qu'ils nous apportaient, la torche
en mains, les Germains, race supérieure, peuple élu, possédaient,
d'apres eux, seuls des droits en ce monde. A ce titre, tout leur
appartenait et tout devait !eur revenir : et les provinces du voisin,
et ses colonies, et ses richesses et ses habitants mil~e, réduits
a l'esclavage eflectil durant la guerre, voués a la serv1tude économique apres la victoire.
Dans cette croyance, ils avaient établi a !'avance les conditions qu'ils prétendaient imposer aux vaincus. A l'avance ! car
I' Allemand vend facilement la pea u de l'ours avant de l'avoir
tué. Les corporations de !' Allemagne entiére, ses vereins de
tous ordres furent invités a émettre leurs prétentions, a dire ce
qu'ils considéraient comme indispensable au développement de
l' Allemagne.
Indispensable ! Écoutons-les, Messieurs : « Indispensables,
disent les industriels, nos gisements de Briey et toutes nos
colonies sans exception. Indispensables! proclament les commergants et les navigateurs, les ports de la Manche et nos riches
provinces du Nord, complément obligé de la Belgique d'avance
annexée. Indispensables ! assurent les militaires, toutes nos
cotes lorraines, la terre frangaise jusqu'a la Meuse, au moins, etc ..
Et cela, avant la victoire. Que !O.t-il advenu apres ? Peut-iltre
le vainqueur inexorable eílt-il réclamé tous les territoires de
I'ancien Saint-Empire romain de nation germanique, la Franche-

�750

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'IDÉE DE PATRIE

Comté, la Bourgogne, que sais-je encore ! Probablement aussi,
Paris eíit été détruit, tout au moins ses monuments impéris•
sables, ceux qui disent le passé, le génie de notre race, et font de
notre capitale comme de la Rome ancienne, la Ville unique.
Oui, ils eussent été détruits, comme Coucy-le-Chateau, ce donjon
unique, qu'il semblait que des reitres descendants de féodaux
eussent dU respecter ; . détruits comme Arras, corome Soissons,

que les sacrilices exigés en 1813 de l'aristocratie par les
Hohenzollern seront récupérés au centuple, grace a ces memes
Hohenzollern qui conquerront l' Allemagne pour la lancer
ensuite contre la France.
« Siegfried, continue l\1eindorl, je tiens a ce que tu sois le
premier cadet royal a l'école, et que le jour ou !'on tirera le sabre
contre ces gueux de Welches, qui nous avaient réduits a zéro
en 1806 et qui nou~ ont valu la perte des trois quarts de nos
privileges avec leurs príncipes de 89, je veux que tu puisses les
hacher comme de la chair a paté. Je serai déja mort, sans doute,

comme Reims, comme tous ces monuments évocateurs de 1'3.me

de la vieille France, et qui disaient aux barbares notre passé
millénaire.
Comment les fils de cette Germanie sentimentale et méta•
physique, célébrés par ]11me de Stael, de cette Allemagne
qui se grisait, jadis, de vieux lieds et d'iipres controverses,
ont-ils pu en venir a ce point de barbarie et de sauvagerie ? Il
est permis de se le demander ?
lis en sont arrivés la, uniquement par l'action de la Prusse.
Un demi-siecle d'éducation prussienne, basée sur le mensonge
et la haine, aura suffi pour muer en betes féroces les descendants
des reveurs d'antan, ces flegmatiques et bons Allemands du
temps jadis.
11 y a dans Erckmann-Chatrian, notre grand romancier
hicéphale, cet auteur si éminemment alsacien, et a ce titre
connaissant si bien]' Allemagne, des lignes véritablement prophétiques, qu'il est bon de rappeler ici. Je les ai extraites d'une
de ses ceuvres les moins connues et qui, pourtant, mériterait
de l'etre beaucoup. C'est une nouvelle intitulée : L'éducation
d'un féodal.

Le héros de ce récit estle rittmeister, baron Otto von Meindorl,
seigneur de Windland qui, aux alentours de 1830, fait l'éduca·
tion de son petit-fils, le futur colonel Siegfried. Le vieux l\1eindorl,
un ancien officier de Blücher, et type meme du juncker,
déplore tout d'abord devant son petit-fils la perte des droits
féodaux. Le passage mérite d'etre cité, car il explique !'origine
de la haine féroce que nous a vouée cette caste des hobereaux
prussiens, haine qu'elle a inlusée a la Prusse apres 1806, A
l'Allemagne entiére apres 1870.
« Tiens, Siegfried, dit l\1eindorf, en faisant allusion aux bourgeois, aux paysans qui habitent autour de son cbateau, tous
ces gens-la, avant l'arrivée des Frangais en 1806, étaient nol
serfs, ils étaient attachés a notre terre ; nous pouvions les
imposer et meme les vendre, sans qu'ils eussent a réclamer. »
Puis, tournant les yeux vers !'avenir, le vieux reitre espere

751

mais tu te souviendras de moi, tu croiras m'entendre crier :

«Courage, Siegfried! Courage ... Tape ferme ... Hache ... l\1assacre ...
Pas de quartier ... La pitié est une betise frangaise ... Brule tout
ce que Lu ne peux pas emporter ... Happe ... Happe, mon gargon,
c'est le droit de la guerre ... Ce qui est conquis par le glaive est
bien acquis I Canaille ... Nous ont-ils fait du mal avec leurs Droits
de l'homme et leur égalité ; sans eux, jamais le baron de Stein
n'aurait obtenu de Frédéric-Guillaume l'abolition du servage,
ni l'admissibilité des brutes aux emplois civils et militaires. »
Et un peu plus loin: «Ah! oui, les gueux nous ont couté cher ...
Mais, gare ... gare ... nous sommes en train de dresser nos bou!edogues a la chasse, de leur apprendre a mordre, de leur inculquer des l'école la haine impitoya)Jle du Welche. Une fois la
premiere partie gagnéé, !' Allemagne sous notre grille et toutes
ces grosses brutes allemandes disciplinées a coups de grifTes,
nous irons la-has régler le compte définitil de ces bandits. Nous
serons cinq ou six contre un, car ils sont trop betes pour s'attendre a une chose pareille ... Nous les écraserons sous le nombre ...
Nous les écraserons ... Nous hrulerons leur Paris ... Nous prendrons
l'Alsace, la Lorraine, la Bourgogne, tout le pays jusqu,..aux deux
mers. »
Quand on parcourt, Messieurs, ces passages véritablement
prop-hétiques, on s'imaginerait qu'ils ont été écrits avant la
grande guerre, et non il y a 50 ans au lendemain de 1870.
Tout ce qu'annonce le vieux l\1eindorf, ses descendants l'ont
accompli, ou presque, et ce qu'ils n'ont pas accompli, comme

!'incendie de Paris, le démembrement de la France, c'est parce
qu'ils n'ont pas pu le !aire, ayant été vaincus dans une guerre
qui nous a couté, a nous autres Frangai,, 1.500.000 hommes,
c'est-a-dire comme le remarquait le maréchal Pétain, lors d'un
&lt;le ses passages a Strasbourg, autant qu'il y a d' Alsaciens et de
Lorrains rédimés.
L'union sacrée de tous les Frangais, groupés autour du drapeau

�752

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tricolore, symbole meme de la patrie, union qui ne ~e déme~tit
as un seul jour au cours de la guerre, sauva la nat10n du pus
rfiroyable danger qu'elle eut certes couru depms les temps
d' Attila.
. ¡ ·t I t
du monde
Le dra eau bleu, blanc, rouge, qm a a1 e our .
.
.
métaphore qui est devenue une réahté
avec nos pperes,
· ddepms
l' A
ue nous l'avons promené en Asie et dans tous les coms . e

.

frique, devint, durant la grande guerre, le point de ralhement
de l'univers civilisé coalisé contre le dang_er commun.
d
II couvre maintenant de ses phs glorieux la tombe e ce
Soldat Inconnu qui, sous le plus splendide des _mausolées, est
et restera dans la suite des siécles l'ob¡et du pieux hommage
de l'univers entier.

Les lnfluences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premieres Méditations)

Cours de M. PAUL BAZARD,
Chargé dt Cours

a la Sorbonne.

• ont vu

Oui r depuis ces jours de novembre 1918 qm
recule; définitivement les A!lemands, le drapea u bleu,. b¡anc,
rou e est devenu pour l'humanité le symbole de Ia_résIS anee
confr~ les barbares, I'embléme du triomphe de la ¡ustice sur
la force.
t t a
eau
Et c'est autour de ces joyeuses couleurs llot an
n~uv
sur la cathédrale de Strasbourg, que l' Alsace, la Lorrame, 1a
France se rallieraient au jour du danger.

VII
II nous reste a pénétrer le plus prolondément possible dans les
éléments qui constituent l'c:euvre littéraire, a voir leur acc.umulation dans une jeune ame, a distinguer comment de cet amalgame
jail!it la poésie. Il y a certes une part d 'inconnaissahle dans la
création poétique, mais en cherchant malgré tout a voir clair,
nous parviendrons a y reconna!tre le role, d'abord de la personnalité du poéte, puis du génie de la race, deslecturesétrangeres
enfin, et des éléments du dehors, qui, lorsqu'ils s'insinuent dans
une ame, n'y trouvent point table rase, mais bien des données
primitives, fondamentales, déja solidement établies. Ce que nous
essaierons done de voir aujourd'hui en Lamartine, ce sont les

qualités d'une ame, les qualités traditionnelles d'un esprit
fran~ais et l'accommodation d'éléments éLrangers a ces éléments
préexistants.
En quoi consiste au juste le génie lamartinien ? Celui de Victor
Rugo est plus lacilement saisissable, celui de Vigny a quelque
chose de plus arreté, de plus positif. Ici, c'estsurtout d'unequalité
d'ame qu'il s'agit : toutes les sensations, tous les sentiments,
loutes les idées prennent en la traversant une couleur propre.
Ce qu'elle exclut. c'esttout ce qui estvulgaire, plat, petit,mesquin;
~•martine est doué pourne pas voir le vice, lalaideur, la médiocrité;
ll en a entendu parler, mais rien de cela n'a prise sur son
~me. ll ne voit meme pas leridicule; il n'a pas le sens de l'humour;
ll ne plaisante pas, ou, s'il plaisante, ses plaisanteries sontsimples
50

�754

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et enfantines. Il est candide; il exclut l' ex ces, il y répugne. Rien
de ce qui est exagération, caricature, n' est de son domaine.
Elle exclut encare, cette áme, l'amertume. Elleseplaint volontiers, un peu dolente, mais pas aigrie, et n'a jamais de révoltes
violentes. Elle exclut les couleurs brutales, elle aime les nuances
délicates. Si l'on cherchait un blason pour elle, ce serait le cygne.
Brunetiere cite a propos de Lamartine une admirable phrase de
Bossuet :«Pour rendre les ámes pures, il fautles remp\ird'images
saintes ; quand notre mémoire en sera pleine, elle ne nous raménera
que ces pieuses idées : la roue agitée par lecours d'une riviere va
toujours, mais elle n'emporte que les eaux qu'elle trouve en son
chcmin ; si elles sont pures, elle ne portera rien que de pur ; mais
si elles sont impures, tout le contraire arrivera ... la meule d'un
moulin va toujours, mais elle ne moudra que le grain qu'on aura
mis dessous ; si c'est de l'orge on aura de l'orge mouhl : si c'est

du blé de pur froment, on aura la farine "· Lam&lt;1rtine n'a jamais
voulu avoir affaire qu'a l'eau tres pure ou au tres pur froment.
Aussi a-t-il pour lui la noblesse et la distinction
Il a encare la mélancolie, il l'enrichitde nuancessubtiles,douces,
voluptueuses ou pieuses. C'est une ame nostalgique, qui considere
la terre comme un \ieu d'exil, et qui attend autre chose a pres la vie
d'ici-bas. Ce qu'il retient le plus volontiers, c'est ce qu'il y a de
moins terrestre: ]'azur et la belle lumiere le séduisent.
C'est un creur généreux ; il aime !'argent, il en dépense, il
tombe dans une misere presque naire ; mais tout ce labeur de la
fin de sa vie fut moins pour ]ui que pour les autres. Dans ses vers,
il se donnera lui-meme tout entier comme il faisait dans la vie.
C'est une Ame harmonieuse,et l'image, si chere ason temps, de
la harpe éolienne lui convient mieux qu'a tout autre. Ce n'est pas
un de ces créateurs brutaux qui donnenttoujours lameme note;
c'est une ame variée, avec quelque chose de languissant, un peu
de mollesse, et cependant un grand goüt de vivre. C'est une ame
aimable, et encare une ame tendre. Il aime aimer, il lu1 faut une
confidente, une consolatrice. Et cet amour terrestre, il le considere comme une union qui fait présager d'autres unions plus
pures. , Quelle qu'ait été la diversité de ses impressions ... , le fond
en fut toujours un prolond instinct de la divinitéen touteschoses.•
Lamartine tend toujours vers le haut, vers les cimes.
C'est une ame ou. triomphe le sentiment nuancé, ardent ou
délicat; elle dépouille tout ce qui n'en est pas la pure essence, elle
dépouille la couleur, la forme nette, et don ne a to utes ses créations
quelque chose de vaporeux, parce que dans nos ames, les senti·
ments sont toujours vaporeux.

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

755

•
' Enfin ' il y. a le moro en t ' qm· est umque
; cette ame créat .
napas tou¡ours été comme elle est. elle a été tim"d
ll nce
peur de ses maltres · elle a été . 1 t, ll
, e, e e a eu
elle_ a été_sensuelle: ~ouvenons~~~;~ d: :r:n~éa[::i:~~; passions;
Ma1s mamtenant, a ce moment précis elle sort d'u
ourgogne.
~~~rfa~:ns cette r:douta~leépreuve, l¡s petites tach~:
:p!:~

!~f~f

~~1:ª~f~~~l~?J.ii:{i:;~:::tf:t::::::fia;~{:¡J:t~t

d'ins;ira:!!~ me ne retrouvera jamais plus le meme bonheur
fid~:c~e\t~~~.~;:!Nº~su~fut"e~e_nous f~it-i( pas Iu_i-meme la conne saurions le faire Re1isons lal~~!;~~~:~n~e~ieux que nous

f

f?!-11'!, tend.res, approchez l ici l 'on aime encore .
T ais amo~, épuré 1 s'allume sur l'autel.
'
out ce quila ~•humain a ce !eu s'éva ore .
Tout ce qui reste est immortel.

p

'

Et aussi cette variante du Va/Ion :
~a pensée ~n su!vant la pente qui l'entraine

ans un séJour s1 doux s'adoucit a son tour '
~t ~onfond les objets comme l'heure incertaine
Ul commence la nuit et termine le jour.

EtDieu:

la~!~i~n~!~~:.qualité exceptionnelle de ce premier facteur, !'Ame
C' est aussi le génie meme de la race
.
Le Fra~~~is est un homme qui aime la ]oai ~~\ va opér~r en lui.
compos1t10n, qui se plalt a donner a l e q_ d onnelle, 1 ordre, la
un commencement et une fin a
a mom re de ses créations
l'autre. Chateaubriand d"
marquer les étapes entre l'un et
compos~r un d!ner et un'r~requ~ seuls, les ~rang_ais savaient
Par cela d'abord La
t· . ous avons l esprit d'analyse
,
mar me est Frane ·8 Il
.
·
reuvres les plus touffues.
.
•ª' : pourra Jire
les
en lui, et il mettra de l'o· xeu ~mporte, le géme _de la race opérera
r re ans ses compos1bons. Les dévelop-

·t

,.

�756

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pements y seront non poin_t juxtaposés, '?-~is coord?nnés .. I_l n~
méprisera pas les mots qm rnarquent la l~a1son ou l oppos1twn ,
celui dont il usera de preférence sera le mais.
Le Fran~ais est aussi uÓ homme qui aime genérali~er, étendre
ses impressions; il goute plus qu'aucun autr~ le pla1s1r de causer,
il triomphe dans la conversation des salons; 11 veut_ que tou~ profitent de ses idées, il lait du prosélytisme; c'est en !~1 une vént_able
dérnangeaison de penser a l'hurnanité tout _entiere. Ce tra1t se
retrouve aussi chez Larnartine. 11 générahse, il rend hurnarn tout
ce qui dans sa vie était personnel; tout ce qui est l'accide~l manquera dans ses vers . Nous ne trouverons pas son portra1t dans
les Médilalions. A peine quelques traits cornme « ~on front est
blanchi par Je ten¡ps » ; rnais nous savons combien peu cela
s'accorde avec la réalité. Le je apparalt de temps en temps daos
ses vers mais sans aucune particularité. Nous sentons seulement
que le poéte a éprouvé les grands sentirnents éteri:els; ce n'est
plus a Alphonse de Lamartine que nous avoi:s affaire, ma1s a u~
hornme parmi les hornmes . C'est la une des ra1sons de son succés.
tous ]es hommes, toutes les femmes s'y sont reconnus, to~s
ceux qui avaient souffert. D'Elvire, rien non plus ; aucun détail,
aucun portrait : elle est la Femme. .
.
Lamartine généralise miime les paysages . On a voulu v01r daos
ceux qu'il évoque, tantüt M8.con, tantót Aix ; ma1s ~o~me, on
les y retrouve tous, j'en canelos que le pays3:ge lamartmien n e~t
ni Aix ni Macon ; ni miirne le paysage fran~a1s, ce pa~sage class1que de cot~aux doucement ondulés, de champs culbvés comme
des jardins, avec quelques flocons blancs dans le ciel, on ne le
reconnalt point dans Lamartine . Ici encore, Ii transforme et généralise · ici encore le génie de la race ag1t en lm...
.
Le Fr;ngais est e'ncore un homme qui aime voir cl~ir dans sa vie.
On nous accuse d'etre légers ; mais, dans notre httéra~ure, les
questions religieuses tiennent cependant une_ place cons1d~rable.
D'autres peuples aiment avant tout l'~ctwn, 1ls ag1ssent d _a?ord
puis réfléchissent ensuite. D'~utres v¡yent dans un sceph~1srne
airnable et trouvent des «combrna1sons»qm leurpermettent d ag1r.
Mais nous nous n'avons conliance que dans la raison et la logique
que nous' suivons jusqu'a~ bout. Toutes les °;léditations de
Larnartine afiirment ce besom de vo1r cla1r : le poete sent devant
Jui une obscurité redoutable, il veut comprendre ; il a l'angoisse
métaphysique, et, dans ses poésies am~ureuses, ce sont surtou t
0
des préoccupations philosophiques et rehgieuses que_nous trouvon".
Quelle solution adoptera-t-il? Byron et son satamsrne, Byron_ le
varnpire qui s'abreuve des ]armes de ses lecteurs ?_ Lamartme

LES INFLUENCES ETRANGERES SUR LAMARTINE

757

irnitera-t-il cette attitude désespérée ? Non, nous ne sommes pas
pour les excés, et Byron étonne et choque un peu Lamartine.
Songeons asa priére a Byron : il fait le vceu que Byron se convertisse et abandonne son attitude de défi. II y a bien, dans les
Méditalions, une piéce provocante, le Désespoir, maisLamartine
Jui oppose aussitót la Providence, pour l' equilibre.
Mais il ne croira pas non plus, avec les mystiques, que tout
est divin. II se ralliera a Pascal :
L'homme est un point fatal, oll les deux infinis
Par la toute-puissance ont été réunis.

On retrouve dans sa poésie les arguments des philosophes et des
théologiens : «La voix de l'univers, c'est mon intelligence », dit-il.
II a foi en sa raison, en son intelligence. Toute la partie philosophique des Médilalions est une discussion. II y a la un esprit qui
ne se satisfait point, qui ne laisse de cóté aucune question. Sa
réponse est toujours celle du bon séns.
En!in, le Frangais est un homme qui a une singuliere force de
résistance au malheur, et touj ours une lueur d' espoir; ilse lamente,
il se décourage; mais ne !'en croyez pas trop, il se relévera des
que ce sera nécessaire, car il sent prolondément l'attrait de la vie,
de l'action, et son caractere a d'extraordinaires ressources de
souplesse et d'élasticité. Te! est aussi Lamartine, nous l'avons vu.
Chose extraordinaire, il lit René ; il en con,oit des réflexions
tristes sur la vanité de nos projets, de nos désirs, l'instabilité
des circonstances, le peu de bonheur qu'on peut gouter
ici, et c~la l'améne simplement au désir de partir en voyage ;
il lit Werlher; il en congoit aussi des réflexions mélancoliques, mais
soudain la note change : « Je viens aussi de Jire Werlher ;
il m'a fait la chair de poule, comme tu dis. Jel'aime pas mal non
plus. II m'a redonné de l'ame, du gout pour le travail, le grec, etc ..
ll m'aaussi un peu attristé et assombri. Mais vive cettetristesse-la !
c'est celle que Montaigne aime tant 1 » Comment, voila, la
lecture de Werther, du plus découragé, du plus impuissant des
homrnes, qui lui donne du gotit pour Je travail, et miime pour le
grer. 1 11 en est de' miime dans ses vers ; il se lamente, mais il reste
· toujours un petit coin pour l'espoir, l'espoir d'une vie meilleure,
plus tard, et peut-iitre miime ici-bas ; miime dans l'Aulomne, il
admet que la vie Jui réservait encore des plaisirs qu'il regrette.
C'est dans cette ame qui porte si profondément la marque du
génie lrangais que les éléments étrangers vont essayer de pénétrer.
Lamartine ouvre la Bible, et elle lui donne de belles images,
éclatantes et !orles, qui enrichissentson vocabulaire un peu épuisé.

�758

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Et je rappelle en vain ma jeunesse écoulée
Comme l'eau du torrent dans sa source trohhlée
Gloire a toi ! Le malheur en naissant m'a choisÍ ·
Comme un jouet vivant ta droite m'a saisi ·
'
J'ai mangé dans les pleurs le pain de ma miSére
Et tu m'as abreuvé des eaux de ta colel'e.
•

,. Mai~ il n'ira p~s plus loin; contre le désordre et la puissance de
1rm~gmahon or1entale, 11 sera défendu par sa claire raison, et sa
poésie ne ressemblera enrien, dans son essence a celle de la Bible
Relisons la Poésie sacrée: elle est composée to'ut entiere de mor:
ceaux de la Bible mis ensemble · mais les exordes. les transitions
d'ou viennent-ils done? Ily a d';bord un exorde caractérisé pui~
1~ J?ºel,° annonce qu'il va parler de la Genese; ce développ¡ment
fm,, e est une belle et bonne transition que nous trouvons :
1Mais ce n·est plus un Dieu, c'est l'homme qui soupire ...

Et c'~s~ maintenant de Job, qu'il s'agit. Mais apres Job, nouvelle
trans1t10n, avec un mais :
Mais la harpe a frémi sous les doigts d'Isaie ...

A pres !sale, nouvelle transition, amenée par un mais :
Mais Dieu ferme a ces mots leslevres d'Isaie:
Le sombre Ézéchiel
SUP le tronc desséché de l'ingrat Israel
Fait descendre a son tour la parole et la vie.

A son tour: c'est bien de l'ordre que Lamartine met dans cette
poésie, jusqu'a la conclusion, qui est un conclusion en lorme :
Silence, o Iyre l et vous silence,
Propbetes, voix de l 'avenir 1
Tout I'univers se tait d'avance
Devant celui qui doit venir ...

De toute cette poésie biblique dont il s'est imprégné, il ne
prend que ce qui lui convient ;ill'adapte aux formes de son esprit·
,
.l
,
1essenbe de son ame n'est pas entamé.
A I'A)lemagne, il ne doit presquerien. Sa dette a Wertber, je
ne la v~1s pas. Ce n'est pas lamémepsycbologie, laméme passion;
sa _P~ss10n a lui a été produdrice ; il ne s'arréte pas a l'idée du
smc1de 1 et trouve dans sa douleur memeune sourced'inspiration.

II n'y a done la ni emprise, ni inlluence déterminante.
Cependant, Virieu lui a rapporté d'Allemagne un beau mot
l'infini: « Tu as trouvé, luí écritLamartine,le vraimot, l'infini »:
11 ~rend bien le mot, mais comme correspondant a des étapes intérieures, et non comme révélation d'éléments nouveaux. II ne
s'assimile rien de la philosophie de l'infini allemande.

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

759

II rencontre aussi sur sa route la baronne de Krüdener qui
exerce son inlluence a travers l'Europe et pousse le Tsar, en 1815,
a la Sainte-Alliance; aventuriére, mystique, elle eut son heure de
célébrité et fut pour un temps une des puissances spirituelles de
l'Europe. Que va faire Lamartine devant une mystique ? • Je
IJl'étais betementimaginé, écrit-il le 8 aout 1818, que cette lemmela avait trouvé au moins, dans le troisiéme ciel oil elle vit, la clef de
l'Évangile et de la politique humaine. Mais, hélas! je vois, par une
trentaine de maximes dont elle a farci son petit volume, que si
le ciel !'inspire, ce n'est pas sur les destinées de la terre. Sa politique est tout bonnement celle d'un Marat de bonne foi, et
cette femme qui croit en Dieu croit en un contrat social ! C'est
seulement ajouter une inconséquence a une absurdité ,. Ainsi,
une fois de plus, le besoin de clarté, de raison de sa race domine en
Lamartine.
De méme pour l'ltalie. Celui qui a vraiment laissé.une trace en
lui, c'est Pétrarque. Le genre d'esprit du charmant Pétrarque
s'accordait dans une certaine mesure avec celui de Lamartine ;
Lamartine s'y retrouve avec plaisir, maisencore neva-t-il pas tres

loin. C'est une influence seulement par traces qu'il subit, et il n'a
rien retenu ni du brillant, ni du précieux du modele. Lamartine
a visité l'ltalie, il a eu la sensation de l'ltalie, il a goiité sa mollesse, il s'est enivré d'azur et de lumiere, il est devenu un
lazzarone, c'est certain; et puis, il est arrivé que son ame a réagi,

et cette sensualité qui l'avait pénétré, il l'a peu a peu dépouillée;
de~ pieces des Médilalions qui rappellent cette aventure, elle a
été aussi peu a peu éliminée. Ce qui a surnagé, c'est un certain
élément classiq11e, dans le Gol/e de Baya par exemple ; mais une
impression napolitaine réellement sensuelle, nous ne la trouvons
pas. Ici encore, Lamartine n'a pris que ce qui lui plaisait.
II n'en est pas de meme pour l'Angleterre, et il y a lieu de retenir
l'inlluence anglaise. Entre cette poésie et !'ame de Lamartine, il y
a des correspondances certaines. II doit peut-étre a un Anglais,
Hervey, le nom meme de ses Médilations ; je ne crois pas qu'il
doive a Ossian le doux nom d'Elvire ; mais il lui a ,pris certainement beaucoup de détails; a force delire, des membres de phrases,
des mots ont passé; il a utilisé meme quelques-unes de ces traductions qu'il faisait par jeu. Mais ce qu 'il doit surtout a l' Angleterre,
c'est d'abord l'attitude du poete qui réve et médite devant la
majesté de la nature; et ensuite un décor, la nuit, l'étoile ossianesque, les ombres mystérieuses, les ames qui passent dans les
souffies du vent, la familiarité avec les aspects de la mort; peutétre encore une certaine tonalité, etl'association de la poésie et de

�760

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la douleurqui, depuis Lamartine, sontrestéesconstamment liées.
Voila done ce qu'il a retenu de ses leétures étrangeres; ce n'est
pas grand'chose. Dans un individu, il s'est produit ce qui s'est
produit dans l'histoire de notre race: nous avons subi l'invasion
d'eléments étrangers, mais, chaque fois, nous ne les avons retenus
qu'apres un choix, une discrimination. Les influences étrangeres
agissent, mais non a la fagon des fées, a coups de baguette ; elles
agissent, mais comme un ferment qui met en action ces deux
grandes forces : l'individu et la nature.
Cette solidité de composition, ce goút de la clarté, cette domination de la raison, ce besoin de généralisation au type humain,
cet élément de bon sens toujours présent quenous avons reconnus
en Lamartine, tout cela ne nous rappelle+il rien ? Mais c'est la
définition meme d'une période tres di!Térente de notre littérature,
la période classique. N'est-il pas curieux de voir que le premier de
nos romantiques rentre dans la troupe des classiques ? Ainsi le
romantisme, dont on a voulu faire une déviation de notre tradition, en est ici la continuation. L'expérience est caractéristique;
Lamartine ne cesse pas d'appartenir a notre lignée, a la longue
suite d'auteurs qui ont mis de la logique dans leur forme et cherché a généra!iser leur pensée. Ilcontinuenettement les classiques,
et, classique ou romantique, il est au creur de notre tradition
fran~aise renouvelée.
Zyromski, Lamarline poele lyrique. Paris, Colin. 1896. - M. Citoleux,
La poésie philosophique au XJXe siicle. 1905. - G. Charlier, De Pope d
Lamarline, Revue de Belgique. 1906. - René Doumic, La poésie classique
dans les Méditalions, RevuedesDeux Mondes, 15 janvier 1916. - G. Lanson,
Le Centenaire des Méditations, Revue des Deux Mondes, ¡er mars 1920.

{d suivre.)

La philosophie du langage a propos
de livres récents t1l

« La main, le langage : voila l'Humanité. Ce qui marque la fin
de l'histoire zoologique et le début de l'histoire humaine, c'est
l'invention de la main-pourrait-on dire-etcelle du Iangage;
c'est le progres décisif de la logique pratique et de la Iogique mentale. » M. Henri Berr, c¡ui dirige la publication de cette belle
collection consacrée a l'Évolution de l'Humanité de la Bibliotheque de Synthése historique, attribue a ces deux instruments une
action déterminante dans la naissance et le développement de la
civilisation. L'individu isolé peut assurer sa protection et subvenir a ses besoins par l'industrieuse habileté de ses mains. Des
l'instant qu 'il unit ses efforts a cenx de ses congéneres, il doit se
concerter avec eux pour introduire de la coordination et de
l'harmonie dans leurs gestes disparates. De la nécessité d'échanger
mutuellement des idées par l'évocation de représentations
appropriées et conventionnelles, sont nés les différents systemes
de signes, simples mimiques ou Iangages articulés.
Le probléme de !'origine du langage a passionné les philosophes
de tousles temps. Les uns, de Cratylejusqu'a Renan, soutiennent
que le Iangage s'est épanoui naturellement (~ú"") sur les levres
• des hommes ; d'autres, de Démocrite a Condillac, que son
invention est toute conventionnelle {0fo" ). En réalité, cen'est la
qu'une question métaphysique ou l'imagination peut se donner
libre cours et les hypotheses s'échafauder comme a plaisir; mais
son intéret scientifique pour le linguiste est nul.
Le champ d'études est déja suffisamment vaste pour qui se cantonne dans le domaine de l'expérience, et la linguistique,sansavoir
(1) MEILLET: Les tangues dans l'Europe nouuelle. Paris, Payot j ALBERT DAUZAT: La géographie linguistique. Paris1 Flammarion (Biblia• ·
theque de culture gén6rale); - G. VENDRYEs, professeur al'Université de
Paris: Le langage, Introduction linguistique a l' Hisloire, Paris, Renaissance du Livre {BibliotMque do Synthe.se historique).

�763

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DU LANGAGE

encore résolu tous'les problémes qui s'offrent ases investigations
-et nombreux sans doute sont ceux qui ne recevront jamais de
solution satisfaisante- a déja atteint un haut degré de perfectionnement.
Ses efforts, ses découvertes sont, en général, mal connus du
public dans leur détail et cependant ils ont contribué a la formation de certaines théories qui ont exercé une influence directe
et profonde sur I' évolution des idées générales contemporaines.
Le concept de nation, par exemple, qui est un des príncipes
directeurs de la diplomatie, puise ses attributs fondamentaux
dans la linguistique: parler la memelangue, c'est adopter la meme
fagon de penser, de sentir. La langue est, entre autres éléments, un
plus sur moyen de dégager l'idée de Patrie que, parexemple, la race,
illusoire et décevante. Géographlquement, la langue aide puissam.
ment a délimiter la Nation ; hístoriquement, elle contribue a en
suívre la formation et a en étayer les traditions. D'autre part,
les phénoménes de cet ordre s'accompagnent de circonstances
économíques : les affinités dans le parler sont connexes a des rapports commerciaux, et les pasteurs et les marchand.s ont pu
apporter avec eux des bríbes de leur ídiome d'orígíne dans les
contrées qu'ils traversaíent, comme le vent porte au loin le pallen
des fleurs. La science s'est e!Torcée d'établir ces relations et d'en
induíre les ]oís qui les expríment abstraitement.
Des équipes de savants de plusíeurs pays- Allemagne., Angleterre, Italie- et surtout de France, ont accumulé des matériaux
considérables, formulé des observatíons intéressantes et établi
les príncipes fondamentaux de la science. Quelques lívres
mettent a la portée du public cultivé le hilan des derniers progrés
accomplis. C'est d'abord Les Langues dans l' Europe nouvelle oil
M. Meillet, esquissant dans sa complexité le probléme des langues
en Europe, en le rapprochant précisément de la question des
nationalités, s'éleve a des consídérations générales sur la langue
et les races, la langue et la nation, la langue et la civílisation.
II nous montrc par une suite de démonstrations rapídes et saisíssantes les deux tendances contraires qui réagissent !'une sur
l'autre : la premiére est la tendance vers l'unificatíon de la
civilisation. C'est elle qui supprime les distances, atténue les
divergences de pensée; elle se traduit, dans le domaíne économique,
par l'intégration índustrielle, laquelle est conséquence de la formation des marchés mondiaux et a, comme corollaire, la spécialisation dans la production qui rend les nations étroitement solidaires. Elle s'oppose ainsi,dans une certainemesure,ala diversité
croissante des langues, tendance contraire qui leur est naturelle,

par suite de leur usure continue et de leur lent travail de désagrégation ou, sí l'on peut dire, d'érosion.
Apres avoir étudié comment les langues se comportent les unes
en face des autres, dans quelle mesure el!es conduísentles nations
a prendre conscience d'elles-mémes en s'opposant aux sociétés
qui parlent un idiome di!Térent, a quelles lois, en quelque sorte
physiques. elles obéissent, il est intéressant de suivre leurs modilications internes, les stratifícations successives des patoís locaux
qui se superposent, s'amalgament et, dans leur fusion intime,
forment la langue oil subsistent, de loin en loin, oubliées dans le
repli d'i¡ne vallée ou incorporées au terroir méme, de savoureuses
formes dialectales. C'est a quoi nous ínitie La Géographie linguislique, de M. Albert Dauzat. Partant des patientes recherches
de M. Gílliéron qui ont abouti au monumental Atlas linguislique
de la France, M. Dauzat expose le but et les caracteres généraux
de cette nouvelle science, meten lumiere ses ten dances et ses príncipes. II passe en revue les phénomenes internes qui alterent petit
a petit les patoís, soumis, il raison de leur tradítion exclusivement
orale, a des varíalions morphologiques qui échappent au contróle
et a la fixité relative des textes écríts. Des recherches sur des
régions limitées permettent d'illustrer d'exemples précis ces vues
théoríques. M. Terracher, notamment, a étudié les patois d'une
partie de!' Angoumois avec une patience et une méthode qui
peuvent faire de son important travail un modele de ce genre
de travaux. Enfin, M. Dauzat signale les échanges qui se produisent entre les dí!Térents parlers, le chemínement des mots selon
certains courants, les barrieres qu'ils ne franchissent pas, et il
marque les centres de rayonnement et d'influence d'ou se sont
propagées les ondes qui, se succédant et s'interférant mutuellement, ont fini par constituer l'harmonieux langage frangais, Jeque!
affírme a son tour la vitalité dont il déborde en se transformant,
en évoluant, en se perfectionnant sans cesse.
Ces deux livres nous font saisír sur le vil quelques caracteres
des langues dans leur dynamisme meme. II reste a pénétrer
leur structure intime et a dégager, si l'on veut, une philosophie
toute expérimentale et concrete du langage. C'est M. Vendryes
qui va, dans son beau livre sur le Langage, nous esquisser l'anatomíe de la langue, c'est-a-dire sa structure interne et les éléments qui la constituent : les sons bruts qui forment, a un degré
plus élevé aprés avoir subí une élaboration, le vocabulaire. 11
en explique également la physiologie, c'est-a-dire qu'il nous mon•
tre la langue en mouvement, la phrase souple et onduleuse se
modelant sur la pensée, les mots se transformant, modifiant ]eur

762

•

•

�764

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

extension et leur compréhension, signes changeant la nature de
leurs rapports, avec la chose signifiée, variable et contingente
elle-meme.
Le langage et la vie sont inséparables. Le langage est né de la

TABLE DES MATIERES

vie, et la vie elle-m@me, apres l'avoir créé, l'alimente. C'est dire

que le langage dépend a la fois de l'individu qui l'utilise et des
conditions particuliéres du milieu social ou cet outil aura a
remplir sa fonction.
Ces langues se forment peu a peu, ne parviennent que progressivement aux stades successifs de leur évolution. Elles s'alterent par
contact réciproque, elles s'interpénetrent suivant des regles en
quelque sorte mécaniques, elles meurent enfin. L'étude de ces
transformations est quelque chose d'inliniment captivant.
Le caractére essentiel de la vie, c'est le mouvement. Un idiome
n'est jamais dans le temps identique a lui-meme; il s'use, il s'enrichit. Peut-on, a l'idée de transformation, adjoindre celle de perfectiannement? En d'autres termes, est-il légitime d'admettre
l'idée de progres des langues ? On sait combien artificiel et
friable est le concept de progrés dans tous les domaines de la pensée et de l'activité. En l'espece, il se légitime moins aisément
encore qu'ailleurs, et M. Vendryés s'attache a le démontrer dans
un chapitre magistral qui sert de conclusion a son livre.
Cette conclusion vaut pour toute étude relative ala linguistique,
a ses principes directeurs, asa portée. M. Vendryés a fortement
raison de rappeler qu'on ne peut concevoirde perlection idéale des
langues. Cette conlusion provient de la fiction encore admise
pour le latin scolaire, d'une époque donnée ou la grammaire et
la syntaxe sont réputées parfaites, a la fin d'une longue période de
perfectionnement et , u seuil d'une ére de décadence. En réalité,
l'évolution des langues se modele sur l'évolution des groupes
ethniques qui les utilisent. • 11 est faux, proclame M. Vendryés en
terminant, de considérer le langage comme une entité évoluant
indépendamment des hommes et poursuivant ses fins propres.
Le langage n'existe pas en dehors de ceux qui pensent et qui
parlent. 11 plonge par ses racines dans les profondeurs de la
conscience individuelle, c'est de la qu'il tire sa force ... Mais la
conscience individuelle n'est qu'un des éléments de la conscience
collective qui impose ses lois a chacun. L'évolution des langues
n'est done qu'un aspect de l'évolution des Sociétés. 11 n'y faut pas
voir une marche a sens continu vers un but déterminé. Le róle
du linguiste est fini quand il a reconnu dans le langage le jeu des
forces sociales et les réactions de l'histoire. »
GEORGES PoTUT.

LITTÉl!.ATUl!.E FRA!ICAISE
XVI• el XVII' lliecles,
Date du N°

La Bible dans l• poésie fran9&amp;ise
depuis Marot ................. .
(suite) ................. .

J. Vianey.

28
15
15
30
15
30
15
80

PE!.t;:e Tome

févr. 22, 485,

maro 22, 598,

I

I

avril 22,
avril 22,
mai 22,
juin 22,
juill. 22,
juill. 22,

SO,
97,
228,
481,
587,
696,

II
II
II
II
II
II

Bossuet et son temps : I. . ....... . Fr. Strowski. 15 déo. 21,
80 déc. 21,
II. (suite) ............. .
15 janv. 22,
- III.
. ........... .
15 févr. 22,
- IV.
........... ..
15 IDQJ:11 22,
- v.
.. .......... .

11,
182,
268,
459,
665,

I
I
I
I

Ronsard, sa vie et son oouvre .... .
-

G. Cohen.

15 juin 22, 414, II
30 juill. 22, 728, II

H. Gillot.

15 juill. 22, 628,

II

S6,

I

(•uite)................... .

Lea origines de l'héroisme comé-

lien . ....... , .............. .

I

XVIIl' el XIX' siecles.

Les petits cla.ssiques du xvrne siécle. -M"' du Defland ........ A.
Le théatre romantique :
l. Le9on d'ouverture ..
II. Henri III et•• cour ..
III. Antony ............ .
IV. Hemani ........... .
V. Les Burgraves ..... .
VI. L'OthellodedeVigny.
VII. Chatterton ........ .
- VIII. A quoi rllvent les
jeunes filies . .... .

u

Breton.

15 déc. 21,
30 déc.
30 janv.
15 févr.
15 mare
81 mara
15 mai
81 mai

21,
22,
22,
22,
22,
22,
22,

101,• I
808, I
408, I
6S1, I
741, I
201, II
318, II

15 juin 22, S85, II

�a'ABLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

11

LITTÉRATURE

Date du N° Page Tome

IX. Les Caprices de Marianne ......... .

A. Le Breton. 80 juin 22, 509, II
15 juill. 22, 613, II
X. Barberine. Cannosine.
80 juill. 22, 711, II
XI. IlnefautjurGr derien.

Les méthodes de l'histoire littér&amp;ire :
tablissement du texte : I. Les
éditions ........••

~

-

III .

...., ........... .

IV.

. •..•.......

v.
VI.

············
•...........

VII.
VIII.
IX.
X.
XI.

. .••........
........ . •..
. .......... .
. .......... .
.......... .

P. Flazard.

30 déc. 21,
80 janv. 22,
15 févr. 22,
15 mars 22,
15 janv. 22,
80 janv. 22,
15 févr. 22,
28 févr. 22,
80 avril 22,
15 juin 22,
80 juill. 22,

186,
855,
446,
654,

I

I
I
I

197, I
299, I
468, I
512, I
142, II
441, n
752, II

E. Esteve.

15 janv. 22,
30 janv. 22,
28 févr. 22,
81 oe.rs 22,
15 avril 22,
15 mai 22,
81 mai 22,
15 juin 22,
30 juin 22,
15 juill. 22,
80 juill. 22,

214,
322,
560,
706,
55,
264,
838,
450,
586,

I
I
I

I

II
II
II
II
II
648, II
673, II

César écrivain (suite):...........

J. Martha.

15 déc. 21, 50,
15 me.rs 22, 620,

Histoire de la littérature latine.
(Les premiers documents latina)..
(suite) .................•

Abbé Lejay.

15
31
15
15
15

mara 22,
mars 22,
mai 22,
juin 22,
juill. 22,

I
I

581, I
692, I
216, II
401, II
577, II

v.

-

VI.
VIL
VIII.
IX.

......... ...
.... . , ......
............
.. .... ... ....
............

............

La Philosophie de Plotin : l. ..... E. Bréhier.
II. (suite) ••....•......
.............
III.
.............
IV.
VetVI. .......
...
.........
VII.
.............
VIII.
- X et XI.- .......... ...
.............
- XII.
.............
- XIII.
- XIV.
········ ·····

·······

Le mouvement religieux en Gr8ce
du vn1e au v1e si8cle...... . ....

(S'Uite) ................•

M. Croiset.

15 déc. 21,
15 janv. 22,
28 févr. 22,
31 mars 22,

........... \ ........ .

20,
239,
496,
677,

I
.I
I
I

31 mai 22, 368, II

30 déc. 21, 115,
15 janv. 22, 206,
15 févr. 22, 436,
15 mam 22, 623,
15 avril 22, 73,
15 mai 22, 282,
81 mai 22, 829,
30 juin 22, 499,
15 juill. 22, 604,
SO juill. 22, 687,
SO janv. 22, 293,
15 févr. 22, 399,
28 févr. 22, 537,
15 mara 22, 647,
81 mara 22, 758,
15 avril 22, 48,
80 avril 22, 156,
15 mai 22, 245,
31 mai 22, 357,
15 juin 22, 468,
so juin 22, 524,

HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE
La Société et l'Art fran9ais au
xvn1e si0cle : l. . . . . . . . . . . . . . E. Bourgeois. 15 déc. 21,
SO déc. 21,
II. (swite) .•••.•.••••••
15 janv. 22,
III.
. ... , ...•....
15 févr. 22,
rv.
- ·············
15 mara 22,
v.
Types économiques et sociaux du
xvr8 si0cle : Le Ma.rchand ..•...
LeMarchand (suite) .•...

... ..................

... ...... ........... .

I

80 juin 22, 554, II

PHILOSOPHIE
Sur la philosopbie de !'Esprit : .. . L. Bru1'sch,ncg.
II. (suite).. . ..........
. . . . . ... . . . .
III.
... .........
IV.

Le Sacré College au Moyen Age :

LITTÉRATURE GRECQUE

Page Tome

15 déc. 21, 81,

LITTÉRATURE SCANDINAVE
Louis, baron de Holberg, ....... F.deJessen. 30 avril 22, 174,

X.

LITTÉRATURB LATINE

............

Date du N°

Ga,the et le cercle de Darmstadt .. A. Vulliod.
Une légende drama.tique de G.
Hauptmann: Le pauvre Henri ..
Hauptmann: L'Arc d Ulysse ....

D. Mornet.

................... .

L'&lt;Euvre poétique de Leconte de
Lisie : l. . . . . . . . . . .
II. (.mile) ...•.••...•.•

ALLEIIAl'IDE

Un drame néo-classi9iue de G.

II. Les manuscrits ..... .

Les Sources : l. Etude générale .. .
II. La NouveZle Fléloise ..•
Les Innuences étrang0res sur La,.
martina (Les Premieres Méditations ).. • . . . . . • . . . . . . . . . . . . . .

111

DES MATIERES

II

I

I
I
I
II

II

II
II
II
II
I

I
I
I
I
II
II
II
II
[II
II

3,
124,
231,
889,
605,

I
I
I
I
I

L. Febvre.

15 déc. 21, 55,
30 déc. 21, 141,

I
I

O. Jordoo.

30 déc. 21,
15 janv. 22,
15 févr. 22,
28 févr. 22,
31 mara 22,
30 avril 22,

158, I
279, I
427, I
545, I
727, I
128, II

�Date du N• Pa,e Tome

..., ... ~ a
• • • • • •• • • • • •• •• •
de la Révo-

-

Dé,eri.15 ~anv. 22, 254,
SO J&amp;DV. 22, S4(),

I
I

tt.anoierea

. XVI • . • • . . . . . • M. Marion.

).

................ .

émigrée ........ ..

.....................
:aonguAte de l'Anglet.erre par
Normands:
._ I. La tapaerie Bayeux H.
- II.

Pnnfout,

-m.

nouveauxricbeeetl'bistoire ..
'Amérique et le traité de Ver-

L. Febtwe.

80 janv. 22,
28 f6vr. 22,
15 avril 22,
SO avril 22,
81 mai 22,

86'7,
521,
1,

114,

289,

n

15 avril 22, 16,
15 mai ~. 198, II
81 mai 22, 802, II
15 juin 22, 428,

n

C.-G. Pwtl6t. SO juin 22, 569, II
:«}6ograpbie artistique des PyÑlées. P. Lat,edan. 15 juill. 22, 688, II

ilaUiee, •••••••••••••••• . ....•

VABJ:ftiS
Laperceptiondel'espace .. • ..•.. M. FOUCGUU.
Lee o'riginee de la rime . . . . . • . . . . . Ph. MarlmOn.
Lammmaiefiduciaire.... ..•.....
M. Bey.
La Benaiasa.nce litt6raire de la
Franoe oont.emporaiae... . .. , . . • F. ~
L'Idée de Patrie. . . . . . . . . . . . . . . H. Dufeatre.
La phil011opbie du Iangage. . . . . . • H. Potta.

15 déo. 21, 66,
SO déo. 21, 172,
15 f6vr. 22, 477,

I
I
I

SO avril 22, 190, II
II
SO Juill. 22, 761. II
20 ~uill. 22, 786,

801JTBIA11CB8 DB fB:UBS
--G.~ong, L'abb6 de Saint-Réal: P . ~ - SO jan~. 22, ssi, I
H. Girard. Emile Deechamps :. . H. -GirMd..
15 avril 22, 81, II

JI•• P. de Sunie. Chénedol16 :. . .

Le Gúanl :
POmztll. -

..,

15 juill. ~. 665, II

-

FJlANCK GAUTRON.
1

WOCltrÉ l'BAIICAIII! D DIPIIIKEJUE,

�</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1752044&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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        <name>Le bible dans la poesie francaise</name>
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                    <text>576

,
'
REVUE DES COURS ET CONFERENCES

15

tenu la nécessité de l'établissement d'un reglement pour le recou•
vreroent de leurs créances de guerre sur leurs anciens associés.

..

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE

*

DES

Telle est, brievement résumée, l'attitude de l'Amérique en
fonction du traité de Versailles. Qu'en condure, sinon que les
États-Unis semblent etre revenus provisoirement a leur politique d'isolement et de défiance vis-a-vis de l'Europe ? « Nom•
breux sont ceux, déclarait George Harvey a Londres, le 19 mai
1921, qui demeurent convaincus que nous avons envoyé noa
jeunes soldats au dela de l'Océan pour sauver la Grande-Bretagne,
la France et l'Italie. Ce n'est pas vrai ; nous les avons envoyé8
uniquement pour sauver les États-Unis d' Amérique. » Sans doute,
c'est une philosophie d'apres-guerre, que désavouerait le président Wilson. Et il est tres possible que les idéaux sentimentaux
actuellement encore ne soient pas négligeables dans l'opinion
publique du peuple américain. Mais, pour l'instant, les États-Uni&amp;
se rétractent, et, comme la Grande-Bretagne, semblent dominél.
par des considérations économiques.
Un fait, d'ailleurs, demeure incontestable: c'est que l'Amérique
a surtout con~u sa politique extérieure en fonction de sa politique
intérieure et de ses intérets nationaux. L'action du président
Wilson ~st demeurée un accident. Apres des oscillations, l' Améo
rique est revenue a sa politique historique et traditionnelle.

Le Gérant:
1'01TlER8. -

FRANCK GAtJTRON.

eoCTÉTÉ l'RANCAlSE o'n.tPRIMEBn:.

COURS ET CONFÉRENCES
M. F. STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne.

DmECTEUR:

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
..
·-cours de M. L'ABBÉ LEJAY,
Membre de l'Jns!itut,
Professeur a l' I nslitut caiholi!Jue.

A la fin des temps primitifs ou des époques de trouble, on sort
avec b~nh~ur de la confusion ou se heurtaient des pouvoirs
contrad1ct01res et des forces déréglées. Cette sécurité nouvelle
est due a _l'analys~ qui ét~blit la n~tteté des notions juridiques,
au foi:mahsme_ qm garantlt et ~éfimt les actes. Mais la précision
techmque, qm répond au besom de certitude comporte encore
d'autres méthodes.
•
'
Dans le droit romain ancien, le cerfum, la certitude est une
pr~occupation dominante. Le proces ne peut avoir q~'un seul
ObJet, et ce~ objet doit etre défini, de sorte que le juge n'a qu'a
répondre 0~1 ou non. La forro~ de la sen~ence est déterminée par
!e~ conclus1ons des deux parties : !'affaire est juste, }'affaire est
InJuste ; il faut donner, il ne faut pas donner. Quand il s'agit
d'un paiement, le prix doit etre indiqué. Ce n'est que par le
dével~ppem_erit d~s t:a11:sactions,. qu'on a été obligé d'admettre
des stipulations d obJet mdétermmé. Probablement les nécessités
de la vie rurale ont d' abord fait naitre des contr;ts ayant pour
39

�578

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

objet,_ non plus une somme fixée, mais une action, un fait, un
tra~ail ~o~né, qu~lque chose qui ne se mesure ni ne se compte,
ma1s qm s appréc1e seulement. Un tel objet est essentiellement
une chose • incertaine », incerla res, pour un juriste romain. Nous
avons ?ans Caton l'Ancien des formules comme celles-ci : &lt;e Qu'en
garanhe d~ la bonn~ récolte des olives, on donne caution au gr6
~e L. M~nhus ... Qu ~n promette que ceci (dont nous parlons) sera
bvré, fa1t et garanti au mattre ou a celui qu'il aura indiqué et:
qu'on donne caution au gré du mattre))(l). Plus tard,ona trouvé
commode d'étendre ce genre de contrat et on a eu la formule
générale : « Tout ce qu'en échange il faut que celui-ci donne
(ou fasse) dan~ l'inléret de celui-la (2). » L'origine tardive
de ce_s conven~10ns rés?lte des_actions que le patron peut intentel'
au ~hent. Le chent av~1t,parm1 ses devoirs, l'acquittement de pres-,
ta bon~, sui:,ou~ des JOurnées de travail, operae. Cela rentre dam
les ob1ets d1ts mce~tains. Cepe1:1dant, quand il ne s'en acquit ·
pas, le _patron a~a1t co1:1tre lm une action qui comportait une
éva,i_uabon _en ch1~res ; Il soumettait au juge une réclamation;
« Sil ?ºn':1ent qu un_ tel_ donne dix journées de travail (3). t
!)an!l l anc1enne explo1tat1on rurale, la main-d'ceuvre libre devait
etre i;_ans do?te f~u~i_e par les alTranchis .. Ainsi ce genre cíe sttpul~bo~, ~~ esL l or1gme probable de la stipulation « incertaine 11
ava1t prim1tivement une forme « certaine ».
A plus f?rte raison, la plus ancienne fagon de
nexum, était-elle un contrat « certain )), II se concluait el
s'éteignait a la maniere d'une mancipation. Si le peseur était
pr?se_n~ avec sa ~alance, c'était pour peser le bronze qui étai
p;1m1tr~ement l objet, plus tard_ l~ _symbole de l'engagemenL
Nous n avons plus la formule qui lia1t Je créancier · mais GaiUI
?ous a c~nservé celle qui le déliait : ce Quant a ce fait que moi
~e me sms condamné envers toi pour tant de mille as a cetitre
Je me dégage de toi et me libere avec ce bronze et cette balan~
de bronze ; je solde au poids cette premiere et derniere livre
conformé~ent a la lo~ publique_» (4). Rien de plus précis.
Le besom de certitude alla1t done daos les temps anciena

h

1) C~TON, Agr., 144, 2, 5_ 1 ~ O_leu~cogi rectesatisdato arbitra tu L. Manll
14
·t , 2 , . 1 • Recte ha1:c dar1 f1er1 sat1sque dari domino an cuí iusserit proml
t 1 o satiSdatoque arb1tratu domini ,.
(~)) gA~us, IV, 60 1 • Quidquid ?b ea~ rem illum illi dare !acere oportet,.
(
• • 0 IRARD, Manuel de drollromain (6•éd., Paris, 1918)
504 n.
(4) GAIUS, lns/Llut., 111, 174 ¡ • Quod ego tibi tot milibus'fo'ncternna
me ~o nomme a te soluo liberoque hoc aere aeneaque libra . banc
1 ram pr1mam po~tremamque expendo secundum legem publicam',.

rim,

LECONS SUR L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

579

jusqu'a restreindre le champ des transactions. Il provoqua en
revanche une révolution considérable, I'établissement d'une loi
écrite. La coutume est fixée dans les Douze Tables. La loi devient
un texte. La formule du préteur est un texte. Les sources du droit
sont écrites. Si l'on songe au caractere extérieur et oral des
opérations juridiques, on mesurera l'importance d'une telle
nouveauté. Que certaines classes de la population aient eu un
intéret majeur a la rédaction des lois, cela est incontestable.
Le résultat de leurs efforts n'en íut pas moins la création d'un
droit certain, ius cerlum, opposé au droit incertain, ius incerlllm,
dont parlent les historiens romains a propos du temps des rois
et des premieres années de la République, et qui n'est pas autre
chose que le droit coutumier (1 ). Le droit écrit supplanta si bien
la coutume que, des le temps de Caton, Aelius rapporte tout
aux Douze Tables, que la coutume n'est meme pas nommée
comme une source du droit par Ga1us, qu'on rattacha expressément la procédure archaique et traditionnelle a la loi par le
nom d'actions de la loi, et que, transportant les habitudes du
présent dans le passé, on imagina des lois royales pour
l'époque légendaire de Romulus et de Numa (2). Par contre,
l'imperfection du droit crimine! chez les Rom , ins est, en partie,
due a ce qu'il ne formait pas un systeme lié de dispositions
écrites. Le peuple étant juge rendait sa sentence sur chaque cas
particulier sans se préoccuper des précédents et des príncipes.
On peut dire que la, pendant longtemps, s'est réfugié le droit
incertain.
A c6té de la loi, l'édit et les formules du préteur étaient écrits.
La nécessité de rédiger et la comparaison des dispositions prises
par les prédécesseurs obligerent les magisLrats a une précision
de plus en plus rigoureuse. Ainsi fut élaborée la tangue du droit ;
ce fut le premier travail qui régla et assouplit la langue latine.
Toute floraison littéraire est précédée par un travail de grammairien ; Gorgias fraie la voie a Platon et a Démosthéne ; la
Pléiade du xv1e siecle veut enrichir et étofTer la langue fran~aise; Balzac, Voiture et Vaugelas préparent l'instrument dont
useront Pascal et Racine. La création d'une langue juridique
a Rome n'avait pas la meme conséquence générale. C'était une
langue spéciale, limitée a quelques objets. Mais ces objets étaient
essentiels a la vie ro maine. Tout citoyen était quelque peu juriste.
(1) Po1,1po:-.rns, dans leDigesle, I, 2, 2, 1 et 3.
(2) Digesle, ib., 38 ; GArns, 1, 2 ; sur les actions de la loi, voy. ch. m; les
lols royales sont une flction.

•

�680

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES-

Tout Romain était done appelé a peser et a ordonner ses exp
sions, a prendre des habitudes d'esprit et de parole qu'il dev
porter ensuite dans d'autres occupations.
11 fallut d'abord nommer et distinguer les notions, créer
vocabulaire. Les savants romains n'y ont pas ép'argné leur p ·
et consacrent aux textes juridiques des ouvrages ayant po
titres: De uerborum slgnificalione, De uerbis. priscis ; d'au
traités éclaircissaient le sens d'expressions amphibologiq
comme Je De ambiguilalibus de Julien, le rédacteur de rg
perpétuel. Tous ces efTorts eurent pour résultat une Jan
rigoureuse, mais lente a se former. Pendant longtemps, elle n
pas de terme pour désigner la propriété en général. On se sert
possessif suus, quand la phrase s'y prete ; proprielas, domini
apparaissent sous l'Empire. C'est que ce Jangage porte lama
de conceptions juridiques successives et souvent se trouve
retard sur les mreurs. IJ ne ctmnatL encore que mancipium,
nom de ce genre de propriété si parliculier a la gens rom ·
alors que déja la propriété a pris bien d'autres formes. Ce
langue est parfois composite et trahit l'existence de plusie
couches de droit. superposécs. A c6té de mancipium, propri
quiritaire spécial.:, manceps ne désigne pas le propriétaire d'
mancipium, mais l'adjudicataire de biens vendus publi
ment par l'État. Ce terme cst plus récent ; il nous fait d
cendre a une époque ou Rome s'est étendue par la conqu
et ou les aliénations au nom de l'État se sont multipliées.
meme temps, les travaux publics se sont développés et
mis en adjudications. Acquéreurs de biens et soumissionnai
d'entreprises ont des répondants, praedes, ofTrent des garan
immobiliéres, praedia. En dehors du droit civil, parait un d
nouveau, ius praedialorium, dont parle Cicéron (1). Le man
et le praes relévent de ce droit. Un genre de spéculation,
classe d'hommes d'afTaires, un droitnouveau, ont pris naissan
comme on a vu, au x1xe siécle, avec la multiplication des val
financiéres, se créer une province du commerce régie par d
regles propres. Le vocabulaire juridique suit l'évolution.
La syntaxe latine est adaptée a la situation et a l'auto •
des personnes qui parlent. L'emploi des modes du verbe v
avec elle. Le peuple romain emploie l'impératif ou !'indica ·
l'indicatif a un caractére de déclaration impersonnelle qui
(1) C1ctnoN, Pro Balbo, 45; Sut1·0NE, Claudius, 9; el. C. J. L., 11, 1
(table de .l\Ialaca), COI. IV, l. 50-51.

LBCONS 8UR L'HISTOIRB DE LA LITTiRATURB LATINE

581

ce natureHement dans la Joi. Le sénat n'a pas__de_ pouvo!r
· Jatif du moins théoriquement ; il ouvre un avis, mtrodu1t
cens~ere ou censuerunl, d'ou dépende~t tous les v~r~.s (1).
préteur usant de son pouvoir de mag1strat, empl_01e l II?P~
f.if pour s'adresser au juge : iudex esto, ou aux parties : m,llile
bo hominem (2). Mais dans l'édit, il ue peut ~lonn~! la fo~~
· )ative de l'impératif aux princi~es de dr~1t qu ~) étabh~ ,
uaera du subjonctif : Miltanlur m ~lteres,. m~l1er . par,al, mulier_
unliel, etc. (3). S'il annonce cequ 11 fera, 11 s expnmera aufutur.
1

·onem inlerdiclum dabo, non dabo, iubebo, ralum habebo (4).

and il' s'adresse a une personne en particulier, c'est par ~~
riphrase au présent, mais non point ~ar l'impéra~1f ; a1ns1
)es interdits : uim f ieri ueto, non pas ws non eslo. ~leme en ce
ieas, )es phrases affirmatives sont au futur dabo, decreto _comp~edam ; et parfois les ordres ou les défenses sont au_subJo?cbf:
iluas, ne facias, ne fial (5). Les propositions de 101 so~t mtro8aites par la formule uelilis iubeaiis. Quant aux parties, elles
n'-ont d'ordres a donner a personne. Si le ?emandeur veut amener
le défendeur devant le tribunal, il ne d1ra pa~ : ambula mecum
in ius mais • In ius le uoco. L'indicatif servira pour les déclaration~ objectives : spondeo. Si la déclaration n'a qu'_une _vale~r
personnelle et exprime plut6t la croyance de celm qm pa_r e
qu'un fait certain il faudra se servir d'une pé~phrase avec aio :
Hunc ego homine'm meum esse aio. L'impératif, s_ur les ,lev~
d'une des parties, ne peut qu'annoncer la co11clus1on de I acte :
is mihi emplus eslo. Les témoins n'affirment pas brutalement :
ils subordonnent le récit de ce qu'ils ont vu au verbe II penser • ,
les jurés ne décidant pas ce qui est, mais ce qui paratt bon (6).
· Ie~ r:1°des ordinaires
discours
in(1) 11 suit de lit qu'on aura ensuite
le iademduPoi
stratum,
5
dlrect : l'infinitif, pour énonfcr. u~ r:~tbjo;ct~ ~r&amp;édé dÓ ul (ulil pour
lleniscum uiros bonos adpel ari •, e
am uenirent • le subjonctif
ordonner: • utei ad praetorem urbal_lum.r~i::c(c)anal habuis{s)e uel{l)ot •·
pncédé de ne pour défendre : • nei qui
x 104) et le texte grec
Voy. le sénatus-consulle des Bacchanales {dC. 1· f·• 6 'd'As~lépiade (C. J. L.;
traductionlittérale du sénatus-consulteren u en av ur
203
I,
6A1us, Jnslilul., IV, 34, 36, 37, etc. ; 16, etc ..
3 Digesle, XXV, 4, 1, 10.
.
4 3 · 8 2 · 5 3 préambule; etc.•
13d,6é,fi7n1_;l~4,
On4)Digesle,
notera queII,les
1ons7g,é7né'rlal1~·/sJ~t ~ l¡incli¿atÍf dans l'édit; ainsi
lll, 2, l.
, 15 r . 9 1 pr . 5 I pr ; 12, 1 pr..
Digesle, XLIII, 6, pr. ; 1~. l, P[¡ '
~ 'Q~a~ ~alio'nem ·maiorum...
6 C1ctnoN, Acadtm1~a priora, ' 14 :
·monium diceret ut arbicomprob:it dilige!1tia, qudi..1• uol11:ed~u55n8\:··qt~/q~s:iurati iudices cognouissent
frar, sed1ceret etiam quo pse m 1 , .
nt ea non esse facta, sed ut uideri, pronuntrarentur •·

¡2¡

Dirire,
6l

l

�582

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Les verhes signifiant « penser » servent aussi a répondre dana
les consultations que rendent jurisconsultes, augures, féciaux,
pontifes, arbitres de tout genre.
L'initiative réservée aux parties introduit le dialogue : Spondesne ? Spondeo ; les termes de la question ou de la prétention
dictent ceux de la réponse ou du jugement. 11 y a toujours une
corrélation étroite entre la consultation et la réponse du prudent.
Le rescrit impérial reprendra tous les points de I'afTaire, si bien
que les compilateurs ont pu se bcrner a reproduire les rescrita
sans les demandes qui les avaient provoqués.
L'ordre des propositions dans un texte juridique est fixe.
L'objet est mis en tete:« Honc loucomnequis uiolatod »,« Ce boia
sacré, que personne ne le profane (1). » On place aussi en tete
les circonstances constitutivcs du cas proposé, les raisons, les
causes, tout ce qui peut dépendre des conjonctions quod et
quando, la condition et les propositions conditionnelles (2). Apre1
la disposition juridique, qui est la proposition principale, on
énonce les exceptions, les restrictions, les charges, le but ei
toutes les propositions accessoires. Voici quelques exemples
pris dans les documenta épigraphiques. Les plus anciens sonL
les plus simples. Paul-Emile, proconsul de l'Espagne ultérieure,
déclare libres et propriétaires des terres qu'ils cultivent certainl
sujeta de Hasta Regia, au nord de Gades (Bétique) : u Agrum
oppidumque [objet de la décision] quod ea tempestate posedisent [qualités de l'objet] ítem possidere habereque iousit
fdisposition principal e~. dum poplus senatusque romanus uelleL
[restrictionJ (3) ». La phrase complete de la loi de Spolete présente la meme architecture. : « Ronce Ioucom íobjet] nequil
uiolatod [premiere défenseJ, ncque exuehito neque exferto quod
louci siet [deuxieme défenseJ, neque cedito ( = caedito) nesei
quo die res deina anua fiet [ exception a la troisieme défenseJ (4) •·
La disposition générale de la phrase, énoncé de la cause ou de
la condition, proposition principale, restriction ou exception,

c. I. L., XI, 4766,
(2) On remarquera le Iarge emploi de quod, signifiant • quant a ce !ait quu,
sens originaire de la conjonction, et au~si l'acception causale donnée al 'exehlsion de toute autre a la conJonction quando.
(1) Loi prot.ectrice d'un bois sacre pres de Spolete;

(3) C. l. L., II, 5041 (table de bronze conservée au Louvrc): • Le territoire
et le bourg qu 'ils ont possédés a cette époque, il a de m@me ordonné qu"III
le possédassent et le gardassent pourvu que le peuple et le sénat de Rome
le voulQt. • Ce texl.e e11t de 565 /189.
(4) • Ce bois sacré, que personne ne le profane, ({U'on ne voiture debon
ni qu 'on n 'emporte ríen de ce qui fait partie de ce bo1s sacré, qu 'on ne coupl
rien, si ce n'est le Jour ou le sacrifice annuel (ru diuina annua) a lieu •·

LBtONS SUR L'HISTOIRE DE LA LITTÉRATURB LATINE

583

passera daos la laogue oourante. Dans la littérature, les propoeitions dépendant de si sont généralement en tete, che~
Plaute 378 fois sur 595 cas ; les propositions dépendant_de ni
oo nisi viennent apres la principale, chez Plaute, 98 fois sur
158 exempl es (1).
Une forme de phrase un peu plus compliquée apparat~ dans
une sentence arbitrale rendue par deux Minucii en~re la vdle d~
~es et le castellum des Veturii : « Qua ager pnuatus ~a~teli
Veturiorum est, quem agrum uendere heredemque seq?1. licet,
is ager uectigal nei siet » (2). On a mis en tet~ ~ne défimbon .~~
l'objet : les terres privées situées sur le. ternto1re des Ve~uru ,
pois, une précision juridique sur cet obJet : ce.s terrea qui so~t
IOSCeptibles d'etre vendues ou de passer en héntage. La comphcat.ion consiste dans la structure de ce~ proposition~. Ce sont des
propositions relatives daos lesquelles I attr1but est msé:é, conformément a une regle a peu pres généra_le ~e la langue latme, _q?aod
ta proposition relative précede la pnnc1pal_e : «. qua.e cupidital~
a natura proficiscuntur, facile explentur sme ,i_nmr1a » (3). M~is
on a répété J'antécédent toutes les fois que 11dée en reve?~1t,
m~me dans la proposition principale. Ce genre. de_ ~épét1t1on
passera chez les auteurs littéraires : « Erant. omnmo ill.nert.., du~,
quibus ilineribus domo exire possen~ (4) '.'· S1 Paul-Émile s étaiL
aatreint a ce type de phrase, il aura1t écr1t : u Quem a~num, ~uod
oppidum ea tempestate possedissent, eum agrum, 1d opp1dum
poasidere iussit ».
Nous pouvons maintenant aborder des phrases plus compliquées, plus embarrassées de répét~tions. ~~us prendrons u~
exemple encore simple dans la 101 ~umcipale de César ,
c'est un reglement de voirie : « Quam mam hac leg~ tuenda_m
Iocari oportebit, aedilis quem eam uiam tuenda~ locan ~portebi~,
is eam uiam per quaestorem urbanum queme aerar10 praer1t

&amp;&gt; ~l. ~INDSKOG, BeitrtJge zur Guchichleder Satzsle/lun~ im Latein, Lund,
1 (211icn1. L V 7749 de 637 /117 : • La oú une terre pr1vée dhué &lt;:&amp;t~tellume
• • •
'
'
·
t ilt e vendue et passer a un r1 1er, qu
des
se s01t
tr~uve,
qu!.. 1~~u
eetteVeturü
terre ne
pas ter_re
suJette
1mp Otr• ., agrum est complément de uendere
etsujet de aequi.
(3) C1ctRON, De fl nibus , I, ~3
Un écrivain qui parle une Jangue plus
(4) CtSAR, De be1lo ga 11•• , 6, 1·
.
· r les deux termes au
1ouple, moins asservie_ ªU, style d; la prtt~~ºt-'ievªf¡~:i CicÉRON, Diuin. in
1
lieu de les répéter, ma1s 1 un ~es -~~x e\ . un:en'tem quo díecitaloreo mibl
Caec., 41 ! • Cum illius lempor1~ m1 • uoem e~arauera que dans cette phrase
clicendum sit,... commoueor amm?. • n r.
,
ilt
me dana
et daos celle de César, la proposit1on relative n est pas en t e com
cene du De flnibu1.

�584

REVUE~DES COURS ET CONFÉRENCES

tuemdam Iocato, ~tei eam uiam arbitratu eius quei eam uiam
locandam curauent tueatur (1). » Chaque édile avait comme
parteme_nt une ce_rtaine région de Rome. Celui a qui incombe
d ~nt~eten~r une. voie donnée se trouve désigné trois fois et la
v01e l est cmq fo1s.
~et cxemple montre quel était le style ordinaire des Iois romam~s.' redondan~, ~~ut_eleux, hérissé de relatifs, chargé de
répétib~~s, alourd1 d mc1dentes, _poussant la précision jusqu'a
la puér1hté dans une phraséologie embarrassée et verbeuse.
Ce style .appelait la parodie et!~ parodie n'a pas manqué. Dans
les Capilfs de Plaute, un paras1te rend un édit semblable a ceux
que les édiles étaient obligés de rendre pour la police des ruea
et des marchés :

df

Priu~ edico, nequi~ prop~er culpam capiatur suam i
Contmete uos dom1, prolubete a uobis uim meam
Tum pistores scro!ipasci qui alunt furfuribus sue;
quarum. odor_e praeterire nem~ pistrinum potest' :
eorum s1 quomsquam scrofam m publico conspexero
ex ipsi~ dominis m~is pugnis exculcabo furfures.
'
Tu_m p1scatores qm praebent populo pisces foetidos
qui aduehuntur qua~~upedanti crucia~ti cantherio, '
q_uorum odos subbas1hcanos omnes ab1git in forum :
eis e~o ora _uerberabo surpiculis piscariis,
ut sc1ant -~lleno naso quam exhibeant molesLiam.
Tu_m lanu autem qui concinnant liberis orbas oues,
qu! locant _caedund~s agnos et dupla agninam danunt,
qm petrom nomen mdunt uerueci sectario :
eorum ego si in uia i:ietronem publica conspexero,
et petronem et dommum reddam mortales miserrumos (2).
(1) C. l. L., I, 2q6, 46 ; table de bronze trouvée ~ Héraclée en Lucanie (le
7_09 /45: • ~ett~ v~1e do~t ~n v~rtu de la présente loi il faudra mettre l'entretien en_ ad¡ud1cation,_ 1 éd1le a qui incombera de mettre en adjudication

l'entret1en _de ~ette voie, que cet édile, par l'intermédiaire du questeur urbain
ou_ de _cel~1 qm aura I:i, charge du Trésor, mette l'entretien de cette voie en
ad~ud1catio~ po~r qu on entretienne cette voie suivant ~la volonté de celui
qui ~ura pris som de mettre eette voie en adjudication !. - Cf. H. Wim.,
De l ordre des mols ~ans les langues anciennes, 3• édit., París, 1879, p. 70.
(2) P~UTE, Captifs, 803-804, 807-810, 813-822: • Je proclamea !'avance
mon éd1t, pour _que personne ne soit surpri~ par sa tau te: confinez-vous chez
vo~s, ten~z élo1g:née de vous ma violence. Quant aux meuniers, éleveurs de
trU1es, qui nourr1ssent de son leurs porcs, betes dont l'odéur empllche tout
le monde.de passer le long du moulin si j'aper\;ois la truie de quelqu'un
d'1:ntre eux sur la voie publique, c'est 'cte la personne des maítres que mes
pomgs sec?ueront le son. Quant aux p8cheurs, qui étalent devant les
gens des p01ssons puants amenés par les quatre pattes d'une rosso martyre,
et dont _l'ode1;1r chasse tous les piliers de basiliques sur le f-Orum I Je leur
frappera1 le ".1sage avec leurs p~niers _a poissons, pour leur apprendre quel
dé~agrément ils causen_t au nez. d autru1. Quant aux marchands de bestiaux,
qui préparent aux hreb,s le deml de leurs enfants, qui trafiquent du massacre
des agneaux e~ donne?-t au double de sa valeur la viande d'agneau, qui
appellen~ un . é~er c~riace un. ma~tre mouton, moi, si je vois leur bélier
sur la vo1e publ!que, Je rendra1 bél!er et propriétaire les plus malheureux
des mortels. •

LE,;ONS SUR L'HISTOIRE DE LA. LITTÉRA.TURE LATINE

585

La fagon dont les ilem de cet édit burlesque son~ introduits,
par des nominatifs mis en vedette sans construcbon avec le
reste de la phrase, est encore un proc?dé fa:1~.ilier aux rédacteurs
de Jois. Plusieurs chapitres de la 101 agraire de 643 /111 ~ommencent ainsi : &lt;&lt; Ager populi romanei quei in Italia P . Muc10 L.
Calpurnio cos. fuit », et !a phrase se rattache a cette vedette
d'une maniere adventice (1). De meme, d'autres articles s'ouv.rent
par les mots: « Iluir quei ex h(ac) I(ege) fac tus creatusue erit n ;
ce Pr(aetor) quei ínter ceiues Romae ious deicet » (2). J'emprunte
a la Ioi Cornelia de uiginti guaestoribus, de 673 /81, ~ne phras~
assez claire : « Vialores praecone.~ quei exhaclege lectei s1;1blecte1
erunt, eís uiaforibus praeconibus magistrat?s ~roue1?ag(1stratu1
mercedis item tantundem dato quantum e1 mator(ei) praeconei
darei oporteret sei is uiator de tribus uiatorihus isque praec~
de tribus praeconibus esset quei ante hanc legem rogatam ute1
legerentur institutei sunt (3). » .
.
.
Souvent cependant ce nominatif est mtrodmt dans l~ premiere proposition relative et construit ave_c elle : « _Que1 ager
locus publicus populi romani in terra Itaha P. Muc10 L. Cal~
purnio cos. fuit (4). &gt;&gt; C'est la syntaxe de la langue générale ?
quand une phrase commence par le relatif, on intercale apres lm
son antécédent.
.
· Les jurisconsultes romains parlent une langue plus claire,
plus dépouillée. Meme quand ils citent des lois, ils élaguent ces
broussailles. Ces textes montrent ou mena de bonne heure . le
besoin de ne rien laisser au hasard. On trouvera, dans le tra1té
d'économie rurale de Caton les formules cauteleuses dont un bon
pere de famille doit s'arme~ pour n'etre pas surpris a~ dé~aut de
la cuirasse. &lt;&lt; Le droit civil a été écrit pour les gens qui ve1llent »,
répéteront les juristes. Ils disent e1?-core : ce Ce qu'o~ e;-~rime
nuit, ce qu'on n'exprime pas ne nmt pas (5). » Ouvr1~ l reil, .se
taire a propos: supremes legons de la techmque du dro1t romam.
Legons qui vont a l'adresse de tout homme melé a_ la vie .. Si le
droit romain est une philosophie, il est une p~1losoph1~ de
moralistes. Les Romains n'ont pas cherché a devmer l'érugme
(1) C. l. L., I, 200, 15, 16, 20, 24, etc..
(2) lb., 52, 59, 62, 73, 77, etc..
(3) C. l. L., 202, 11, 31-37.
(4) C. l. L., I, 200, 33.
.
t
XXXV
(5) Di geste, XLII, 8, 24 : • Ius ciuile uigilanttbus ser1ptum es • ;
,
1,52: • Expressa no.cent, non expressa non nocent •·
.

�586

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

du monde, mais celle des ames individuelles ; ils n'ont pas scruté
les rapports des éléments ou le jeu abstrait des facultés, mais les
rap~orts des gen~ entre eux et les calculs d'esprits positifs. Leur
réa~1sme les a mis en présence de la vie telle qu'on la vit tous
les JOurs, pour continuer a vivre et se survivre dans des enfants
II, leur a fait déco~vri_r le ressort qui agissait en eux, la volonté:
Ces~ la volonté qui fa1t que tel homme n'est paste! autre. « Rien
n'ex1ste que par l'individu, c'est l'individu lui-meme qu'il faut
connaitre (1). » Le droit romain est done une école de moralistes
observateurs des tempéraments individuels. Cette école a fini
par découvrir le général a travers le particulier I'universel a
travers le contingent. lis ont eu le sentiment de l'unité sans
l~quelle il n'y a ríen qu'efforts dispersés et stériles dans la vie,
~atonm~ments et essais dans l'art. Le besoin de certitude Ieur
11!'1posa1t 1:ordr~ et la n~~teté. Leur tache aiguisa leur faculté
~ analyse _JUsqu a la subtilité, leur puissance de réflexion jusqu'a
~ abstrac!rnn. Cependant, comme ils travaillaient pour le présent,
lis ~ardaien~ 1~ co_ntact avec la réalité. Les formes juridiques
étaient une un1tat10n des scénes de la vie 1 les cérémonies du droit
étaient drama tiques ; elles satisfaisaient le O'Out de tout homme
pour le_ jeu, ~e gout de l'It~lien pour la pararle en plein air, pour
la gest1~ula_faon, pour le dialogue mimé. Le droit romain était
une éducat1on complete par la variété des forces qu'il mettait
en bra:nle. Ainsi se déployaient des qualités contradictoires,
1~ be~om de clarté et !'extreme subtilité, l'abstraction et l'imagmabon ~ramatique, ~'obs~rvatio~ la plus positive et la logiquela plus raisonneuse. L espnt romam n'a pas échappé a cette loi
des .contrastes q_ui régit toute forte personnalité. Mais ces
q_uahtés le. rendaient apte a la littérature bien avant la révélabon hellémque. La semence que les vents d'Orient ont apportée
sur les ~or~s. du ~ibre a trouvé un sol préparé par des siécles de
culture JUnd1que.
(d suivre.)
(1)

TAINE,

Histoire de la lilléralure anglaise, t. I, p. vu.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie blblique dans la deuxieme période
.
de la littérature classique du XVIIe siécle: B01111et et Rac1ne.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyen de la Faculté des Lellres de Monfpellier.

SIXIEME LEyON.

Monsujetne me demande pointde rechercher en qu?i la _doctrine
et l'argumentation de Bossuet sont empruntées a 1 Écnt_ur~. Je
n'ai pas non plus a étudier sa poésie la ou elle n'est pas b1bhque.
Mais quand cesse-t-elle de l'etre ?
Ce qui grace a la Bible entre tres souvent dans son éloquence,
c'est la poésie de l'image.
.
.
Elle y entre d'abord par la citation, loyalement faite. ~1 alors le
poete n'est pas Bossuet, le texte cité n'en colore pas moms toute
la page dont il fait partie, et l'effet est grand, ~n l'a remarqué,
quand la comparaison biblique illustre une pemture de moours
tres modernes :
Écoutez ce saint pénitent: e Je suis, dit-il, devenu semblable a~ pélica!1 des
déserts, et au hibou des lieux solitaires et ruinés ; j'ai pas~é la nm~ en ve1ll~nt
et je me rouve comme un passereau tout seul sur le t~nt Ó; une ,ma1s_on. Au lie~
de cet air toujours complaisant que le monde nous mspire, 1 esprit de pémtence nous met dans le creur je ne sais quoi de rude _et de sauvage. Ce n'est
nlus cet homme doux et gaJant qui Jiait toutes les partie~; c~ n'est plus_ cette
femme commode et complaisante, trop _adroite médiatr1ce et ausH trop
offlcieuse, qui facilitait ces secretes compla1sances ; ce ne sont plus ces expédients, ces ouvertures, ces facilités ; on apprend un autre langage1 on apprend
a dire: Non; a dire: Je ne puis plus ; a ~arer le monde de négatives seches et
Vigoureuses. (Sermon: Ego vo:i: clamant1s m deserto, 1668, cité par M. de la
Broise, Bossuet et la Bible, 1890.)

Du texte cité l'image bien souvent passe dans le commentaire,
011 elle se préci~e, se développe, s'enrichit, 011 I'orateur la fait

sienne :

�588

589

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRAN~AISE

• Je les priserai, dit le Seigneur, comme un pot de terre, et les réduira
tellement en poudre qu'il ne restera pas le moLJJ.dre fragment sur Jeque! on
puisse por ter une étincelle de feu ou puise~ une goutte d ·eau. , Étrange état
de cette ~me cassée et rompue I Elle s'approche du sacrement de pénitence
et, de ce fleuve de gr~ce qui en découle, il ne Iui en demeure pas une goutte
d'eau. Elle écoute de saints discours qui seraient capables d'cmbraser les
cceurs; elle n'en rapport~ pas la moindre étincelle. C'est un vaisseau tout a fait
brisé et rompu. ( Vigilance, 1665).

Mais arrétez, malheureux ! et ne précipitcz pas votre ~ug~!Il::!b~a~~ir~~
affai-e si import:i.nte. Peut-éti:e que vous trouverez que ce q 1
sion est un art caché ... (Providence, 1662.)

Déja l'orateur, en incorporant ainsi l'image biblique dans son
propre style, se fait poete lui-merne. Mais, par une contagion plus
intéressante, voici que l'image d'origine étrangere suscite dans
le commentaire, non seulernent un développementqui la concrétise
davantage, mais une image nouvelle, par exemple, celle
du fleuve qui complétera celle de l'arbre:

Et il en est du discours direct comme d_e l'i~age. ~ouvent, la

ou le texte ne l'a point mis, le commenta1re l mtrodm\ Ce peu~

etre sous l'influence d'un autre texte auquel songe I orateur .
o la belle distinction des biens et des maux que ~e Prop~e~ a cbantée 1
Mais la sage dispensation que la Providence en a faite ! V 01c1 les lem¡s de
mélange voici les temps de mérite, ou il faut exercer les bons pour des éyrouver et s~pporter les pécheurs pour les attendre ... ; mais ces_temps _e m an!e
finiront Venez esprits purs esprits innocents ; venez boll'e le vm pur e
D" u s; félicité saos mélang~. Et vous, ó méchants éternellement séparés dt
¡¡ n'y a plus pour vous de félicité, plus de danses, plus de lª!1qu(I}'
plus Je jeux; venez boire toute l'amertume de la vengeance 1vme . •

;:tes

{Providence, 1662.)

• Les brancbes de ce grand arbre se verront rompues dans toutes les vallées,
et tous ceux qui verront ce grand cbangement, diront en levant les épaules et
regardant avec étonnement les restes de cette fortuna ruinée : Est-ce la
que devait aboutir toute cette grandeur formidable du monde ? Est-ce U1 ce
grand arbre qui portait son faite jusqu'aux nues? JI n'en reste plus qu'un tronc
inutile. Est-ce la ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la
terre ? Je n'aper¡_;ois plus qu'un peu d'écume. ( Ambition, 1662.)

Et voici que, par une contagion plus forte encore et qui est
a l'honneur des deux poetes, l'image est seulement dans le commentaire. A un texte tout abstrait succede un comrnentaire
tout coloré. Le texte lui-rneme n'était pourtant pas de nature
a susciter l'irnage. Mais l'image a surgí parce que c'était un texte
emprunté a ce grand imagier qu'est le Psalmiste, ou a ce grand
visionnaire qu'est l'auteur de l'Apocalypse :
Nomen habes quod vivui et morluus es. On vous appelle vivant, mais en effet,
vous étes mort. Pour faire mourir un arbre, il n'est pas toujours nécessaire
qu'on le déracine. Voyez ce grand cMne desséché qui ne pousse plus, qui ne
fleurit plus, qui n 'a plus de glands, ni de feuilles ; il a la mort dans le sein
et dans la racine ; il n 'en est pas moins ferme sur son tronc, il n'en étend pas
moins ses rameaux. Cbrétien dont le cceur est endurci, voila ton image. Bols
aride, Dieu n'a pas encore frappé ta racine et ne t 'a pas précipité de ton baut
pour te jeter dans le feu ; mais il a retiré !'esprit de vie. ( Vigilance.)

Avec la poésie de Jlimage entre, par la Bible, dans l'éloquence
de Bossuet, celle du drame; car le poete hébreu ne cesse d'adresser la parole aux hommes et aux choses ou de la leur preter :
Le libertin inconsidéré s'écrie aussitót qu'il n'y a point d'ordre ; il dit en son
creur: • II n'y a point de Dieu, ou ce Dieu abandonne la vie bumaine aux
caprices de la fortune. •

Mais, a ce libertin que le Psalmiste vient de faire parler avec
insolence, l'orateur aussit6t réplique avec compassion. Le dialogue
entamé par le poete hébreu, le poete frangais le continue :

II arrive souvent aussi que le développement devienne dramatique simplement parce qu'il se place apre~ un passage ~e
couleurtoute biblique. Iln'est rneme pas nécessairepour ~ela qua
la page précédente l'Écriture ait fourni un text~, une 1dée, une
image. L'apostrophe de caractere biblique ~urg1t _sans suggestion précise, parce que l'orateur a la mémo1re pleme de textes
sacrés :
Et ¡¡ entcnd avec foi comme une voix céleste qui dit aux mécbants fortunés ¡ mép1isent le juste opprimé: O herbe teirestr~ 1 ó berbe ;a.mpante 1
Oses-tfbien te comparer a l'arbre fruitier pendant la rlgu~ur de bive~, s~~s
prétexte qu'il a perdu sa verdure et que tu conserves la t1enne ur'.1n ce
froide saison ? Viendra le temps de l'été, viendra l'ardeur d~t gr_a nd JUf~md~s
qui te d sséchera jusqu'a la rafi ,e et fer~ germer les 1rm s 1mmor e
orbres que la patience aura cultivés. (Providence.)

J

!

Chez ce poete nourri de la Bible, l'ordre et le mouvement des
idées, le rythme de la phrase sont-ils bibliques ? Fort ra~e~ent.
Bossuet est Frangais et, comme tant d'autres avant lm, ~l est
étonné, ch_oqué probablement, que la poés~e hébr~i~ue associe les
idées présente les images d'une fagon qm est s1 d1fférente d? la
notr:. Et puis, il est orateur, qui doit faire appel a l'attention,
convaincre, émouvoir.
.
Meme quand il traduit, il ne conserve pas touJ?urs cette ét?rnelle conjonction et, qui coordonne souve~t ~es 1~ées en réahté
subordonnées ou oppose des idées en réahté 1dentique~. Co_mme
il sait que le débit oratoire suffit a lier les . mot~ qm do1ven~
aller ensemble et peut suppléer aux conJonctions, comme il
sait encore qu'un parallélisme trop prolongé a quelque chose
{l) L'orateur se souvie!1t du texte de saint .Mathieu, xxv, 34: • Alors le
roí dira ... Venez, les béms de mon pere, etc.•

�590

591

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANvAISE

d'exaspérant pour une oreille frangaise, que, d'ailleurs, il faut,
dans une page oratoire, réserver pour la fin le trait le plus
fort, voici la traduction vraiment conforme au gout frangais
et aux nécessités de l'art oratoire qu'il donne d'un texte bien
connu de saint Luc :

parallélisme hébraique. Les membres de phrase se fon~ écho, les
contraires ou les semblables s'opposent par la symétrie :

Tremblons done, Chrétiens, tremblons devant lui a chaque moment; car,
qui pourrait ou I'éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se caohe T
• Ils mangeaient, dit-il, ils buvaient - ils achetaient, lis vendaient - ils
plantaient, ils M.tissaient - ils faisaient des mariages aux jours de Noé et
aux jours de Lot, • et une subite ruine vint les accabler. lis mangeaient, ils
buvaient - ils se mariaient. (Or. fun. de Marie-Thérese_)

Si, meme quand il trad uit, Bossuet prend des libertés avec son
texte, s'il l'allonge ou le raccourcit, s'il supprime ou change les
conjonctions, s'il modifie la place des mots et meme celle des
membres de phrase, aplus forte raison est-il indépendant quand,
au lieu de citer la Bible, il ne fait que s'en inspirer.
II n'y a peut-etre pas dans toute son reuvre oratoire de page plus
biblique par la couleur que le récit de la conquete de la Pologne.
Trois Psaumes, trois passages de Jérémie, deux d'Ézéchiel, un
d 'Isrue, un de Daniel en ont fourni les images: celle du lion, celle
de l'aigle, celle des ares non tendus en vain, celle de la main de
Dieu qui ramene le vainqueur en arriere, celle de la foudre qui
tonne, celle de l'arbre dont on va recueillir les débris épars. Mais,
par le mouvement de l'action et par l'ordre des idées, c'est un
récit fran'-&lt;ais et oratoire. Au lieu de ce parallélisme qui met tout
sur le meme plan, qui morcelle les tableaux, qui ne marque point
le rapport des effets et des causes, qui ne tient. pas la curiosité
en éveil, ici l'image s'organise en tableau : « Charles Gustave
parut a la Pologne surprise et trahie comme un lion qui tient sa
proie dans ses ongles, tout pret a la mettre en pieces. » Ici, le jeu
des causes est mis en évidence : « La Pologne était nécessaire a
son Église. » Ici, les transitions sont ménagées et des appels a
l'attention sont lancés sans cesse : « Dieu en avait disposé autrement... II la regarde en pitié. » Ici, le récit, qui n'a pas commencé sans avoir été préparé,ne se termine pas sans une conclusion nette et brillante : « Dieu tonne du plus haut des cieux : le
redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie, et la
Pologne est délivrée. i,
N'y a-t-il done rien de biblique chez Bossuet dans l'ordre et le
mouvement des pensées, dans le rythme de la phrase ?
Ce serait étonnant. Et, en fait, meme quand il ne cite pas,
meme quand il n'emprunte a la Bible aucune expression, il
lui arrive de mettre dans sa parole un rythme qui rappelle le

0

Cette puissance supreme qui a construit le monde, et qui n'y a ríen fait
qui ne soit tres bon, a fait néanmoins_ des ~éatures meilleures ~es unes que les
autres. Elle a fait les corps cé!estes qu~ sont 1mm~rtels ; elle a fa1t les terrestres
qui sont périssables. Elle a fa1t des arumaux adffilra~les par leur grande~, elle
8 fait les insectes et les oiseaux qui semblent ID:épr1sables J)ar leur J)ebtesse.
Elle a fait ces grands arbres des forllts qui subs1:&gt;tent d~s s1ecles _enbers; elle
8 fait les fleurs des champs qui se passent du matm au s01r. (Providence, 1662.)

Un parallélisme plus ou moins accus~ se retrouvera~t s_ans peine
dans bien des pages de Bossuet. Ma1s le rythme b1bhque a eu
probablement sur l'orateur frangais une influence qui, pour etre
plus générale et plus lointaine, n 'en a ét~ que pl~s heureuse. B~ssuet
avait-il besoin de Jire la Bible comme 11 l'a fa1t pour devemr un
musicien de notre prose ? Ce n'est pas probable. Mais, sans doute,
ce ne fut pas en vain qu'il eut ~n con_imerce prolongé avec d~_s
écrivains dont la parole est touJours si forteme~t rythn_iée qu il
subsiste un peu de ce rythme meme d~ns nos 11?parfa1t~s t~aductions latines. Habituée a cette mus1que perpetuelle, l oreille
de I'orateur se complut aux combinaisons harmonieuses et expressives, par exemple, au retour des memes chutes de phrase :
Qu'est-ce que cent ans, qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les
eftace ? ...

_

..

Entassez dans cet espace, qui paratt immense, honneurs, r1chesses, pla1~l!'s;
que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffie de la mort, tout fa1~~e,
tout languissant, abattra tout a coup cette vaine pompe avec la m~_me f~c1li~é
qu'un cM.teau de cartes, vain amusement des enfants ? Que vous servl!'a d avoU"
tant écrit d,ms ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux car_acter~s,
puisque enfin une seule rature doit tout e!lacer ? Encore une r~ture la1ssera1t:
elle quelques traces du moins d'elle-m~me; au lieu que ~e derruer moment qui
effacera d'un seul trait toute votre v1e, s'l!'a perdre lu1-meme avec le reste
dansce grand gouffre du néanl. (Mort, 1662.)

Ce n'est point la le rythme biblique ; mais peut-on douter que
la Bible soit pour quelque chose dans le goút de Bossuet pour la
prose rythmée ?
Relisons pour terminer la page fameuse par ou s'ouvre la
premiere partie de I'Oraison funebre de Madame. Elle n'est que
le développement d'une image biblique, mais un développement
tout original. C'est une démonstration logique et éloquente, qui
donne aux auditeurs la preuve que la comparaison est juste, apres
qu'ils ont été invités a réfléchlr sur sa justesse. C'est une allégorie
ou l'image et l'idée se pénetrent intimement. Le rythme est a
la fois oratoire, puisqu'il souligne les idées essentielles, et poétique, puisque la phrase, par son mouvement meme, par son élar-

�592

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

gissement, par ses sonorités, rend sensible a notre oreille cette
marche du fleuve qui, sorti d'une petite source, s'en va se perdre
dans la mer immense :
• Nous mourons tous, disait cette femme dont l'Écriture a loué la prudence
au second Livre des Rois, et nous allons sans cesse au tombeau ainsi que
d.es eaux qui se perdent sans retour. • Eneilet, nous ressemblons' tous a des
eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes,
ils ont tous une mllme origine ; et cette origine est petite. Leurs années se
poussent successivement comme des nots; ils ne cessent de s'écouler tant
qu'enfin, apres avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu pl~s de
pays les uns que les autres, ils vont tous .ensemble se confondre dans un
abtme ou l'on ne reconnait plus ni princes, ni rois, ni toutes ces a utres qualitéa
superbes qui distinguent les hommes ; de mi!me que ces fleuves tant vantée
demeurent sans nom et sans gloire, mlllés dans l'Océan avec les rivieres lea
plus inconnnues.

..
*

« L'auteur du xvue siecle qu'on peut le plus justement mettre
en parallele avec Bossuet pour le style biblique, écrit M. de la
Broise, n'est ni un prédicateur, ni un théologien de profession :
e'est Raeine. » II dit eneore: ce Dans son lyrisme, Racine est biblique eomme Bossuet. »
C'est vrai a beaucoup d'égards. Faisons toutefois eette grand,
réserve que si le lyrisme de Bossuet a du s'accommoder aux
exigences de l'ceuvre oratoire, le lyrisme de Raeine a dú s'accommoder a celles de l'ceuvre dramatique.
Le dessein de Iier le chant a l'action luí fut inspiré, nous dit-il
dans la préface d' Esther, par les tragédies grecques. Et, a l'exemple
des tragiques grecs, il fit du chceur un personnage véritable, meM
a l'aetion, destiné a périr ou a triompher avec le héros, par suite
« aidant aux péripéties et au dénouement par la pitié qu'il inspire
aux combattants et l'ardeur dont cette pitie les anime (1) ».
En empruntant aux Grecs leur eonception du chreur, Racine
la rendit plus dramatique encore. II eut tres nettement cette
vue simple : faire des chants du chceur, non pas des odes, mais des
seenes (2).
L'idée de transformer le chceur d'ode en véritable scene lui
futcertainement suggérée par les intermedes de certaines comédies
de Moliere, et, a un bien moindre &lt;legré, par les opéras de Quinault. L'exécution en fut d'ailleurs facilitée par les conditions
memes ou il fit jouer Esther. II désirait, sans doute, pour etre
agréable aux directrices de la Maison de Saint-Cyr, multiplier
(1) E. Faguet.

(2) J'emprunte les trois pages qui suivent a une étude sur Racine ~
• j'ai publiée· dans.la Reuue des Cours et Con/érences en 1913.

593

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;:AISE

es personnages, de fagon a employer un grand nombre d'actrices.
Ce désir l'amenait a concevoir tout chant du chceur comme une '
conversation tres animée, ou chacune des pensionnaires appartenant aux classes qui jouaient la piece pourrait avoir un bout
de rllle, dire un mot, faire entendre sa voix. De fait, il est possible,
pour faire chanter les chceurs d'Esther, d'utiliser jusqu'a 18voix
différeil.tes. Les moyens dont le poete disposait lui permirent done
de donner a son idée toute son amplitude.
Ses chceurs sont des scenes; c'est-a-dire des dialogues, ou tantot
toutes les ames vibrent a l'unisson, vibrent meme d'autant plus
fort que l'émotion de chaque personnage est multipliée par les
émotions voisines; et tantot un personnage fait entendre sa voix
individuelle.
A la nouvelle du massacre qui les attend, les compagnes
d'Esther laissent éclater leur douleur. Une d'elles, nature timide,
ne voit pas d'autres secours que les pleurs :
Faibles agneaux livrés a des Il&gt;ups furieux,
Nos soupirs sont nos seules armes.

Une autre, nature ardente, veut que le désespoir se manifeste

,par des gestes violents :
Arrachons, déchirons tous ces vains ornements
Qui parent notre tí!te.

Une autre, esprit ironique, renchérit sur sa compagne :
Re,ietons-nous d'habillements
Conformes a !'horrible fí!te
Que l'impie Aman nous apprllte.

Une autre, qui a de l'imagination, se représente la scene du

carnage:
Quel carnage de toutes parts 1
On égorge a la !ois les enfants, les vieillards,
Et la sceur et le frere,
Et la fille et la mere,
Le fils dans les bras de son pere 1
Que de corps entassés, que de membres épars,
Privés de sépulture !

A la vue de tant de cadavres, une autre -

des plus jeunes, dit

le texte - gémit de mourir a la fleur de l'age et s'étonne de l'injustice de cette fin :
Hélas I si jeune encore
Par que! crime ai-je pu mériter mon malheur ?
40

�594

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
Ma vie

a peine a commencé d'éclore.

Je tomberai comme une fleur
Qui n'a vu qu'une aurore.
Hélas I si 3eune encore,
Par que! crime ai-je pu mériter mon malheur ?

Une autre, esprit raisonneur, propose une explication :
Des offenses d'autrui malheureus€-s victimes,
Que nous servent, hélas I ces regrets su perflus ?
Nos peres ont péché, nos peres ne sont plus,
Et nous portons la peine de leurs crimes.

Cette explication arrache au chreur entier un cri de protestation:
Le Dieu que nous servons est le Dieu des combata.
Non, non, il ne souffrira pas
Qu'on égorge ainsi I'innocence.

Désorm_ais, dans tous les creurs, I'espoir en Dieu fait place a
la douleur ; mais l'une fonde surtout son espoir sur la haine que
Dieu porte a l'orgeuil :

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN,;AISE

595

A la fin du drame, les compagnes d'Esther chantent la chute
d'Aman.
Une d'elles, qui a une belle imagination, se représente leur ennemi sous la forme d'un guerrier tué par ses armes :
ll a vu contre nous les méchants s'assembler
Et notre sang pr~t a couler ;
Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre ;
Du haut du ciel la voix s'est fait entendre ;
L'homme superbe est renversé,
Ses propres fleches l'ont percé.

Une autre d'une imagination plus brillante encore, se représente le vai~cu sous la forme symbolique d'un grand arbre qui
Jevait sa tete jusque dans les nues; mais le temps de passer,
et déja l'arbre avait disparu :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
Pareil au cedre, íl cachait dans les cieux
Son front audacieux.
II semblait a son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus.
Je n'ai fait que passer : il n'était déja plus.

11 renverse l'audacieux,

et l'autre sur l'amour qu'il porte a la faiblesse :
II prend l'humble sous sa défense.

Deux autres voient surtouten lui le Tout-Puissant, le glorieUXi
le dompteur des éléments, le souverain du ciel, et deux autres,
« des plus jeunes », voient surtout en luí la Providence, I'ami des
enfants.
DEUX ISRAÉLITES

O Dieu que la gloire couronne,
Dieu que la Iumiere environne,
Qui voles sur l'aile des vents,
Et dont le tróne est porté par les anges,
DEUX AUTRES JEUNES ISRAÉLITES

Dieu, qui veux bien que de simples enfants
Avec eux chantent tes louanges.

Alors, chacune ayant dit son motif d'espérer, I'espoir grandit
dans toutes les ames et, de toutes les lévres a la fois,J jaillit un
chant de supplication :
Tu vois nos pressants dangers ;
Donne aton nom la victoire ;
Ne soufJre point que ta gloire
Passe a des dicux étrangers.

Or, par un changement complet de ton, ~oici qu:aprés ~es
jeunes filies pleines d'imagination é_Iéve ~a vo1x une Jeune f~le
pleine de raison qui, en un style d1dactique et non coloré, tire,
comme le pourrait faire un .moraliste, la legon de l'événement:
On peut des plus grands rois surprendre la ~ustice.
Incapables de tromper,
ns ont peine a s'écbapper
Des pieges de !'artífice.
.
Un creur noble ne peut soup\;onner en autru1
La bassesse et la malice
Qu'il ne sent point en Iui.

Bientot une autre Israélite lance le signal du départ, que tout le
chreur répéte a l'envi :
Les chemins de Sion a la fin sont ouverts.
.
Rompez vo~ fers,
Tribus captives.
Troupes fugitives,
Repassez les monts et les mers.
Rasscmblez-vous des bouts de l'univers.

Que représente, cependant, pour ces jeunes filles, la fin de
l'exil ?
Pour !'une, ame champetre, c'est la joie derevoirle paysaimé :
Je reverrai ces campagnes si cheres.

�596

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

~our une autre, ame mélancolique, c'est la douceur de

vo1r pleurer sur la tombe des ancétres :
J'irai pleurer au tombeau de mes peres.

Une autrc,, qui ai11;1e la pompe, revoit déja le Temple debo
le Temple, e est-a-d1re l 1or des autcls, le marbre des coloñn
le cedre des plafonds, l'éclat des cérémonies:
Relovcz, rclovcz les superbes portiques
Du Temple oil notrc Dieu 5C platt d'etre adoró.
Que de I or Je plus pur son autel soil paré,
E_t que du sei_n l'es _monts Je marbre soit tiré.
Liban, d6pomllr-to1 &lt;le tes cedros anliqucs ¡
Pr~trcs sacrés, próparez vos cantiques.

_Une autre, ame plus vraiment religieuse, se représente su
Dieu de retour parmi les siens :
Dieu descend et_revienl babilcr parmi nous.
Terre, frém1s d'allégres..se ot de crainte •
Et vous, sous sa majesté sainte '
Cieux, abais~cz-vous.
'

Vo:la done ?ien, et a tous égards, des dialogues drama tiques.
personnes qu~ par~ent sont difTérentes !'une de l'autre, par l'
p~r le ~our_ d esp~1t, par le degré de sensibilité, par la puiss
d n?agmabon. N ex~gérons pas sans doute et ne disons pas qu
Y. a1t entre el~es des_ d1ss,emblances extraordinaires, ni que chac
a~t une phys10nom1e tres caractérisée. l\fais que le poete, dans
d1alogu~~ chant~s, ait su nous donner, comme dans les dialo
parlé~, l 1mprcss10n tres nctte de la diversité des ames, n' est-ce
certam ? Et, _par?e que les personnages qui élevent successi
ment _lcur vo1x n ont pas la méme fa~on de voir ni de sen
leurs 1dées se heurten~, leurs_ passions s'opposent, si bien que
mouvement de la scene lynque chez Racine est comme d
une autre scéne, produi~ ~ar le jeu des caracteres . .-'.Etenfin pa
que les pers_o~nages_ d1flérent, les styles aussi difTérent : e'
u~ sty~e fam1her et simple dans la bouche des tres jeunes enían
d1dacb9u_e avec les unes, coloré avec les autres, calme ch
celles-c1, 1mpét~e~x chez celles-la. - Enfin, parce que les Am
et ~e~ styles ddierent, les strophes difiérent aussi. Le ch
r~c1men n 1est point, en ef!et, comme le chceur des tra
d1?s grecques, compasé d'une série de strophes dont la p
m1ére donne un ty~e qui sera íi_délemcnt reproduit ensuite
tou_tes !es autres. Ic1, chaque réphque fait sa strophe, sans
log1e ru avec les précédentes ni avec les suivantes ,· le m

597

.
e avec chaque personnage, parce qu'avec chaque :personLA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;AISE

cbange la passion ; et pour qu'il n'y ait meme aucune
trave a l'expresion exacte du sentiment, le poete ne place
quejamais daos ses chreurs une strophe aux contours symé·ques, done rigides, une strophe faisant revenir telle rime
tel type de vers a des intervalles marqués d'avance :
reaque chacune de ses strophes a une physionomie tout indiuelle.

.

• •
Decette conception toute drama tique du chreur,il résulte qu'auchceur d'Eslher et d'Athalie ne pourra étre la parapbrase
un poéme biblique déterminé, qu'aucun ne devra son plan
j une page précise de l'Écriture. Mais il en résulte aussi que le
· me de Racine pourra utiliser tres abondamment l'Écritme. Comme ses choristes sont, en effet, des Israélites nourries des
iivres saints, chacune y puisera ses pensées et ses expressions.
llais, comme chacune y choisira ce qui convient a son tempéra ment, le poéte sera conduit, pour conformer le style aux caracteres,
l puiser dans des livres bibliques tres divers.
En faut-il condure que toute la poésie biblique passera dans ses
chreurs? Non certes. Ses héro'ines en excluront une partie, parce
qu'elles sont des jeunes filles et parce qu'elles parlent en fran~ais.
Un certain réalisme leur répugne, trop d'anthropomorphisme

aussi.

Le Psalmistc dit (Ps. xxxvx, 7-8) : « Que ma langue soit attachée a mon gosier, si je ne me souviens pas de toi. » L'héroine
de Racine dit : Puissé-je demeurer sans voix !
Jérémie dit (vm, 2) que les corps des Juifs ne seront pas ramassés, qu'ils resteront sur la surface de la terre comme du
fumier. L'héro1ne de Racine dit: «Quede membres épars, privés
de sépulture ! 11
Le Psalmiste (un, 3) -habille Dieu de lumiere. L'héro1ne de
Racine dit : u O Dieu que la lumiére environne !
Ce qui déplatt encore a ces lsraélites ne parlant plus leur propre
langue, ce sont des procédés de développement qui, daos l'original, renforcent la pensée, mais qui l'affaibliraient, s'ils étaient
directement transportés dans notre idiome. Le Psalmiste croit
étre énergique quand il répete sa pensée : « J'ai vu l'impie
exalté et élevé commeles cedres du Liban. Et j'ai passé et il n'était
plus ; je l'ai cherché et je n'ai plus trouvé la place ou il étaih.

�598

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN&lt;;AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'UNE DES TROIS

L'héroine,_raci:°ienn~ n'a besoin que d'une phrase pour faire dis-1
parattre l unp1e, ma1s elle prépare, elle fait désirer sa disparition :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre.
Pareil au cedre, il cachait dans les cieux
Son front audacieux.
II semblait a son gré gouverner le tonnerre
Foulait aux pieds ses ennemis vaincu;.
Je n'ai fait que passer, il n'était déja plus.

. D~pouillé ai~si de quelques-uns de ses caracteres, le-lyrisme
hibhqu~ en a-t-ll c?nservé du moins les plus importants ?
Certamement. Si aucun poete moderne n'a réussi as'approprier
toute __ l'im~étuosité, toute la fougue, tout l'élan du lyrisme
~ébra1que, Je doute qu'aucun ait une vivacité plus véritable que
l auteur des chreurs d'Esiher et d'Aihalie. II égale en cela ou
surpasse, et les ~oe~es du xv1° siecle, chez lesquels la soupless~ de
l~ syntax~ aut~nsa1t tous les genres d'ellipse,etles poetes roman
tiques, qui ava1ent pour eux les ressources d'une langue libre des
entraves créées par deux siécles d'un gout trop exclusif. Ríen n'est
véhément comme certaines parties de ses chreurs :
.
LE CHCEUR

Le Dieu que nous servons est le Dieu des combats :
Non, non, il ne soulTrira pas
Qu'on égorge ainsi l'innocence.
UNE ISRAÉLITE SEULE

Hé quoi ? dirait l'impiété,

Ou done est-il ce Dieu si redouté

Dont Israel nous vantait la puissance ?
UNE AUTRE

Ce Dieu ialoux, ce Dieu victorieux
J::rémissez, peuples de la terr~,
Ce Dieu 1aloux, ce Dieu victorieux
Est le seul qui commande aux ~ieux
Ni les éclairs ni le tonnerre
·
N'obélssent point a vos Dieux.

Quant au pa1·allélisme,- le changement de personnages et le
changemen~ de metres_ permettaient a Racine de le dépouiller de
sa monotorue et par suite de le reproduire souvent :
UNE AUTRE

II renverse l'audacieux.
UNE AUTRE

II prend l'humble sous sa défense.
TROIS ISRAÉLITES

II nous !ait remporter une illustre victoire.

599

Il nous a révélé sa gloire.

Aprés la vivacité de la poésie héora'ique et son parallélisme;
ce que Racine en a bien compris, c'est l'emploi qu'elle fait de
l'image pour éclairer les idées morales. II n'importait pas beaucoup que Racine donnat ou ne donnat pas asile en ses vers
aux gazelles ni aux oliviers, et qu'il préférat le lis, l'onde pure,
les vents, les nuages. II importait surtout qu'il sut, lui aussi,
comme les lyriques hébreux, rapprocher sans cesse le monde de
nme du monde, de la nature :
Te! qu'un ruisscau docile
Obéit a la main qui détourne son cours
Et laissant de ses eaux partager le secours
Va rcndre tout un champ fertile,
Dieu, de nos volontés arbitre souverain,
Le cceur des rois est ainsi dans ta main.

•* •
C'est dans les paroles des choristes que Racine a concentré l_e
plus de lyrisme biblique. Mais les au tres personnages parlent auss1,
comme une langue naturelle, le langage lyrique de la Bible. Des
qu'ils songent a leur Dieu, des qu'ils en rappellent la gloire, les
promesses, les menaces, les expressions les plus colorées de l'Écriture leur viennent aux levres.
Et le cri de son peuple est monté jusqu'a lui,

dit le prophete rencontré par Élise.
Die.u tient le cceur des rois entre ses mains puissantes,

dit Esther.
Le ciel meme peut-il réparer les ruines
De cet arbre séché íusque dans les racines ?

ditAbner.
11 voit comme un néant tout l'univers ensemble,
Et les raíbles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient paE,

dit Mardochée.
Josabeth pour répondre aMathan, le petit Joas pour répondre
a Athalie, répetent naturellement les Psaumes :
Aux petits des oiseaux il donne la pa.ture ...
Le bonheur des mortels comme un torrent s'écoule.

�60()

REVUE DES COURS ET CON'PÉRENCES

LA BIBLE DA.NS LA POÉSIE FRAN~AISE

Joad n'attend pas deprophétiserpouremprunter aux prophetea
de fortes images :

Chaque personnage y est un type historique comme il e~t un
type humain. Joad réunit en lui seul les trois personnages qm ont
toujours présidé aux destinées d'Israel: le grand pretre, le pr~phete, le chef militaire ; il est ~a:on,. Isai'e, Gédéon. Athahe
rappelle cette longue suite de ro1s idolatres contre lesquels le
royaume de Juda dut sauvegarder son indépe_ndance et son cultew
Mathan n'est pas une figure moins nécessa1re dans ce tableau
d'ensemble : on peut reconnattre en lui tous les dis~idents que
le sacerdoce juif ne cessa jamais de nourrir dans son se~n.
. .
Le peuple, absent des tragédies profanes de Racme, est _1c1
représenté par le chreur, et du peuple juif, ce chreur a ~ie~
le caractere et les sentiments : la haine de l'étranger et de l'mf~- •
dele, le découragement facile, la foi prompte a renatt~e, l'org~e1l
de son pas&amp;é, dont il rappelle les grands événements s1 volo~~1ers
qu'une foule de perspectives n~us sont ouvertes sur les ongmes
de la nation comme sur sa destmée.
Le templ~ lui-meme revit ici, ce temple qui fut a~socié a
l'existence entiere d'lsrael. Sans doute, nous ne voyons rula roer
d'airain, ni les douze breufs, ni les deux colonnes de h_uit coudées.
• Mais ce que nous voyons bien, c'est la place que tient dans le
culte de la nation

Celui qui met un frein a la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrí!ter les complots.
Grand Dieu, ...
Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché
Ou qu'un souffie ennemi dans sa fleur a séché ...

LaBible qui, avecBossuet, a fait entrer au xvne siecle lelyrisme
dans l'éloquence de la chaire, ·1•a done fait entrer avec Racine
dans _les chreurs, bien pl~s: dans les dialogues de la tragédie.
Ma1s pour cela ne falla1t-I) pas que les caracteres des personnage~ fussent bibliques comme leurs paroles et que la philosoph1e de la piece le fut aussi ?
Assurément, Hacine, dans ses personnages, qu 'ils soient hébreux
.
.
grecs ou romams,nous
mtéresse
surtouta ce qu'ils ont d'humain.'
Esther est la créature timide, douce et modeste, dont le dévoue~en! a une grande cause, a une idée, a la patrie, a la religion, fait
mopmément, en quelque pays que ce soit, un etre brave, actif
et éloquent. Aman et Mathan commettent l'un et l'autre les
maladr~sses que sus?ite _sous tous les cieux I'orgueil d'une longue
possess10n du pouvoir ; ils font en cela songer a la romaine Agrippine, que rappelle aussi et bien davantage encore Athalie. Quand
Joad manie a son gré les ames d'Abner, d'Athalie, des lévites, on
r?connatt en lui_ le génie du turc Acomat et du grec Ulysse ¡
e est que ces tro1s grands conducteurs d'hommes, sans etre apparentés par la race, le sont par le caractere.
Meme si l'onn'envisage en euxqueleurssentimentsreligieux,les
personnages d'Eslher et d'Alhalie appartiennent a tous les temps
p_l~tot qu'a leur temps. ~t~a~ie est le type de l'éternelle superstit10n, Josabeth de la fo1 tim1de, Abner de la foi tiede Joad de
la foi tout ensemble enthousiaste des ames pures, é;lairée des
théologiens, active des politiques.
. Pourtant, bien qu'il pose toujours des cas largement humains,
Racine entend localiser ses personnages dans leur milieu social
et national. On sait qu'il s'est vanté d'avoir fait dans Britannicus
une peinture de la Cour de Néron et d' Agrippine et d'avoir ce copié
ses deux héros d'apres Tacite &gt;&gt;. II a proclamé bien haut que dans
Esther il s'était fait un devoir de reproduire exactement le
drame que Dieu lui-meme, pour ainsi dire, avait préparé.
De fait,il y a bien dans Esther l'ébauche d'un portrait du peuple
juif. Et ce portrait est devenu dans Athalie magnifiquement
complet.

601

Le seul lieu sur la terre ou Dieu veut qu'on !'adore ;

c'est la place qu'il occupc dans une ~stoire dont son
érection fut la plus grande joie et la destruct10n la plus grande
infortune; c'est l' action, des lors, qu'il exe:ce ; c' est la terreur
qu'inspire aux infideles et la confiance dont revet les cr_oyants
ce personnage si influent , dont l'importance nous est s1gnalée
des le premier vers :
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel.

Mais le vrai protagoniste, c'est l'~te~nel lui-meme, ce _Dieu des
Juifs dont Athalie proclame la v1cto1re et ~ont Racme nous
explique par l'histoire de Joas l'éternelle ~rov1dence.
En efTet, comme il a porté a leur perfecti?n tous les procéd~s
par lesquels ses devanciers avaient essayé ~ acco11:1moder la poés1e
hébra'ique au gout frangais, Racine a repr1s leur _1dée de fa1re du
poeme biblique une défense du dogme de la Prov1dence con~re les
libertins.Mais ce n'est plus chez luí, comme chez eux, une simple
ébauche de la doctrine, c'est la doctrine tout entiere. Et cette
doctrine la voici.
Le monde est gouverné par un Dieu, qui a t out créé, qui s'inté-

�602

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DA;:-;S LA POÉSIE FRANyAISE

resse a tout, qui agit sans cesse. De cette Providence tou)~urs
active l'aide au cours de la piece, esta chaque instant solhc1tée
et la p~issan~e a chaque instant proclamée. J oad explique aAb~er
qu'il voit la main de Dieu dans toute 1'11!stoir~ ~ontemp?rame
et en réponse aux craintes de Josabeth, 11 solhc1te ce Dieu de
répandre sur Mathan !'esprit d'erreur. Josabeth croit que c'est
Dieu qui lui a permis de triompher de la vigilance des bourr~aux;
elle le supplie de mettre sa sagesse dans la bouche de J oas mterrogé par Athalie. Quand Abner entre, au cinquieme acte, Zachar!e
s'écrie : ce Dieu nous envoie Abner ». Quand l'armée d'Athahe
est dispersée, le lévite qui apporte la nouvelle attribue la victoi~e
a Dieu: « La voix du Tout-Puissant a chassé cette armée ». Athahe
reconnatt elle-meme que l'impitoyable Dieu a tout conduit. _
Cette Providence laisse pourtant intacte la liberté humame.
Elle se sert pour ses desseins de nos passions et de nos caracteres.
Elle sauve Joas par la tendresse de Josabeth, elle l'éléve par la
prudence de Joad, elle le remet sur le trone par l'~udace et le
génie d'un chef, qui utilise, comme des ressorts, les maladr~s~es,
les violences, l'ambition d'un apostat, les remords, la cup1d1té,
l'orgueil d'une vieille femme.
.
Mais pour qu'il ne soit pas dit qu'alo~s la Prov1dence ~st une
hypothése inutile, elle manifeste son ex1stence par des m1racles.
Joad en rappelle quelques-uns a Abner ; le chreur en ra:ppelle
d'autres : sécheresse cessant a la voix d'Élie, morts se rammant
a la voix d'Élisée, manne tombant sur l'armée en marche, eau
jaillissant du rocher.
.
Elle prouve encore son existence par la f~gon dont s~rg1ssent
a point nommé les hommes doués des quahtés nécessa1res pour
faire aboutir son reuvre: « Quel autre que Dieu a fait un Joad ? •
nous suggere Racine, pour lui preter le larigage que tient Bossuet
dans l'Oraison funebre de Condé. Mais elle la prouve aussi en se
choisissant des instruments tres débiles, comme par exemple,
lorsqu'elle épargne le dernier-né des fils d'Ochosias, celui que
le fer du bourreau aurait du atteindre le plus grievement.
Et cette Providence a un grand dessein, dont la permanence
et dont le succes sont d'ailleurs, pour Racine comme pour Bossuet,
la meilleure preuve qu'elle existe. Voulant etre adorée par l'homme,
elle lui a donné sa loi, et elle s'est choisiunpeuplequi'oonservera
la loi intacte pour la transmettre a une Église plus vaste que ce
peuple.La ron'dation de l'Église estle centre de l'hi~toire universel~e.
Que l'histoire de l'humanité dépende tout entiere de ce fa1t,
qu'avant d'élever le nouvelle J_érusalem Dieu l'a~t fa_it an~oncer
par ses prophetes, et que l'avenement du Mess1e a1t réahsé les

prophéties : voila ce qui para_t~ ~ Racine démontrer qu 'il _y a . ~ne
Providence, etc' est pourquo1 Il mstalle une preuve auss1 déc1s1ve
au creur meme de la tragédie.
Cette doctrine de la Providence qui anime la piece entiere est
encare enrichie par les chreurs de quelques aspects de plus. Le
chreur affirme l'action de Dieu sur la nature inanimée et prouve
son existence - preuve classique - par la beauté du monde,
par la magnificence dont il a rempli tout l'univers, par la ~aru_re
des fleurs et la maturité des Iruits, par la chaleur et la plme d1spensées a;la terre, par la beaut~ du s?leil etl'ordonnanc~ dessaisons.
Le chreur réfute cette object10n tirée contre la Prov1dence de la
prospérité des méchants, qui avait eu tant de succes dans la
premiere moitié du siecle et qui n'avait pas alors perdu toute son
actualité ·7 et a l'éternel argument de l'impiété, les croyantes
Israélites rép¿ndent, a l'aide de textes déja utiliséspa~ bien d'a~tres en associant le dogme de la Providence a celm de la vie
fut~re. Enfin, parce que le drame n'envisage guere l'action de l_a
Providence que dans l'histoire, le chreur enseigne ce qu'elle do1t
etre dans la vie privée et rappelle le grand commandement de la
loi : aimer Dieu de toute son ame.
Rien, évidemment, n'est original dans cette doctrine de la
Providence. Racine l'emprunte tout entiere a l'auteur du Discours
sur l' hisfoire uniuerselle. Ce qu'il fout admirer, c'est que toutes les
idées que représente pour un chrétien du xvu 0 siecle le mot
Prouidence soient entrées dans une tragédie sans rien perdre de
leur substance, ni pourtant compromettre l'intéret drama~ique.
C'est aussi que, pour apporter asa thése l'appui e~ 1~ prestige de
la poésie, Racine ait su utiliser tous les textes b1bhques susceptibles de l'ill ustrer.
(a suiure.)

603

�1

' PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

605

lumiére elle projeta sur la confusion au milieu de laquelle les
physiologues se débattaient :
En disant qu'il y a, tout comme chez les animaux, une intelligence
dans la nature, intelligmce cause de l'univers et de tout son ordre,
Anaxagore appa:·ut comme un homme a jeun par rapport a des devanciers
qui parlaient au hasard.

Philosophie de ! 'Esprit

Cours de M. LÉOíi B!\UNSCRVICG,
Membre de l'lnstilut, Professeur d Za Sorbonne.

Réalisme et Idéalisme.

L'?-ne des, caract~z:istiques_ des pro~lémes proprement philosoph1ques, c est le ben étro1t qui fa1t dépendre les solution,
adoptées de la ,maniere, parfois impli~ite et d'apparence ingénue,
dont les problemes sont posés. Auss1 vous ai-je demandé d'etre
particuliérement attentifs aux points critiques ou se nouent si
vous me permettez l'expression, les articulations de notre étude.
Or, nous sommes ici a l'ar~iculat~on essentielle pour l'objet du
c?~rs de cette ~nnée: !,a Philosophie del' Esprit se définit par oppos1bon a la Philosophie de la Maiiere. Que! sera le sens de cette
ºf.positi?n ? Le matéri_alism~ est un :éalisme cosmologique ou
n mterVIent pas la cons1dérabon du suJet en tant que sujet : ce
qu'on appelle áme, esprit, seraitconstitué parunagrégatd' éléments
que l'on suppose donnés dans la représentation immédiate dans
l'intuition sensible ?u _intellectuelle. La maniere la plus simple de
co~bat~re_le matéz:ialisme, ce sera d'accepter le principe réaliste
qm auss1 bien ne fait que traduire la croyance du sens commun de
s,~ pla~er sur le meme ~errain de la cosmologie, de faire.. ~oir
l 1:11pmssanc~ de la mati~re ~ engendrer )'esprit, a rendre compte
meme de la vie. Tell e est l attitud_e inaugurée jadis pas Anaxagore,
et nous savons, par un admirable texte d'Aristote, quelle

Mais la fa&lt;ton meme dont Anaxagore con~oit le vou.; pour le faire
intervenir comme source de mouvement et d'harmonie laisse des
dÓutes sur la spiritualité de ce souffie agitateur ; il est ce qu'il
y a de plus léger (lem6-.a,ov) parmi toutes les choses : expression
qu'on traduira sans doute, le plus sublil, le plus fluide, afin de
diminuer l'aspect de la matérialité : mais on ne la supprime pas
tout a fait. L'équivoque se r~nouvelle, s'accentue encore avec les
adversaires de l'atomisme épicurien, avec les Stoi:ciens ; en développant une philosophie de l'activité dynamique de la raison
germinalive, en définissant l'ame et Dieu lui-meme comme un
feu artiste, ils ont fondé le spiritualisme traditionnel qui, en toute
évidence, est un matérialisme littéral.
Peut-on surmonter cette équivoque, tout en demeurarit fidele
au príncipe du réalisme, en se maintenant sur le terrain cosmologique ? Ou faut-il se tourner du coté du sujet, et demander la
base en spiritualisme, non a l'antithese de la matiere et de la vie,
mais a la distinction de la spontanéité inconsciente et de la
réflexíon consciente ? A cette question décisive pour la suite de
nos études, je me propose aujourd'hui de chercher la réponse.
Nous avons vu comment Leibniz s'est frayé une voie de retour
vers le spiritualisme. II appuyait l'affirmation spiritualiste sur
la substitution, dans le domaine physique, du dynamisme au mécanisme cartésien. Dans un opuscule daté de mai 1702, Leibniz,
aprés avoir rappelé comment il était d'accord avec Aristote et
Descartes contre la these démocritienne du vide, d'accord avec
Démocrite et Descartes contre les conceptions aristotéliciennes de
la raréfaction ou de la condensation, d'accord avec Dérnacrite et ,
Aristote contre la these cartésienne qui ramene l'impénétrabilité
a la seule étendue, ajoute enfin, pour terminer le jeu des combinaisons, qu'il est contre Démocrite et Descartes pour reconnaítre,
avec Aristote, l'existence, dans le corps, d'une force active, d'une
Entéléchie pour approuver par conséquent la définition de la
nature comme príncipe de mouvement et de repos.
Le rapprochement de Démocrite et de Descartes estbien caractéristique: atomisme et mécanisme sont comparables en ce sens
qu'ils épuisent la représentation de l'un-ivers, et son explication,

�606

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dans ce que le savantsaisitdel'univers,l'atome ou le mouvement.
L'intégration qui conduit Leibniz a le fixer concentre les moments
du devenir phénoménal dans une réalité qui est supérieure au
plan des phénomenes, qui est en dessus de l'actuel étalé dans
• l'espace, qui est une virtualité profonde.
Déja nous pouvons nous demander s'il y a Iieu d'interpréter
cette opposition du mécanisme et du dynam1sme, comme dépassant le plan de la mécanique proprement &lt;lite, comme signifiant
autre chose qu'une maniere d'interpréter les équations, i:,'il est
légitime de la faire servir a la distinction de deux métaphysiques,
l'une orientée vers le matérialisme, l'autre vers le spiritualisme,
A la quantité de mouvement mv que Descartes posait dogmatiquement comme se conservant dans le monde, Leibniz oppose la
force vive, mv2, qui fournirait un fondement a la formule exacte
du véritable príncipe de conservation. Mais ici et la le préjugé
réaliste, qui conduit les deux antagonistes a ériger en réalité
métaphysique le terme de l'équation cosmique, les a induits en
erreur. Comme l'a remarqué Moch, comme y a insisté tout récemment encore M. PierreBoutroux (Revuede Métaphysique, octobredécembre 1921)., Huyghens a fait voirque, dans le choc des corps,
la loi de la conservation du mouvementne s'appliquait qu'a des
quantités afiectées de signes, comptées suivant le sens du mouvement, comme positives ou comme négatives, c'est-a-dire a des
i'elations, non a des réalités. Et c'est pour faire pendant a l'essence ontologique du mouvement, que Leibniz maintient p-our la
force vive l'expression erronée de mv•, au lieu de la valeur exacte
qui est 1 /2 mv2 • Et il est clair que I /2 mv•, e' est une relation complexe, créée par l'opération mathématique destinée a demeurer
sur le plan du mathématique. Quand on en tire une conception
métaphysique, on obéit a un élan de la pensée qui passe pardessus les conclusions - et aussi les bornes - du savoir positif,
afin de se procurer la satisfaction d'une explication totale et déíinitive. On ne saurait prétendre conserver avec la scíence une
liaison assez étroite pour que le caractered'objectivité, de sécurité
dans la certitude, puisse passer du plan de la science au plan de
la métaphysique.
Or, ce qui est vrai du mouvement cartésien et de la force
leibnizienne, est encore plus vrai, d'une évidence encore plus élémentaire,quand il s'agit des relations bien plus complexes encore
de l'énergie et de l'entropie. Comme le faisaitremarquer Lippman,
au Congres de Physique de 1900 :
On ne peut confondre l'énergie potentielle, qui ne dépend pas du temps.
avec la force vive qui en dépend.

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

607

En fait pour le savant, la forre est, parrapportau mouvement quiest directement mesurable, une abstraction du premier degré ; l'énergie est une
abstraction du deuxieme degré, puisque son composant potentiel n-cst pas
homogene a son composant cinétique.

Nous tournons le dos a la science lorsque la préoccupation
d'édifier a tout prix une cosmologie nous fait transformer en
réalité ontologique ce dont la définition meme met en évidence
le caractere tout relatif. Voici cette définition, donnée par lord
Kelvin et reproduite par Bernard Brunhes dans son livre sur la
Dégradalion de l'Énergie (p. 248) :
L'énergie mécanique totale d'un c?rps pe~t étre définie co~e la vale~
numérique de tout l'etfel ql.l'il pourrait produire, en chaleur émise et en ré~islances vaincues, s'il était refroidi a fond et amené a un état de contract10n
indéfinie ou d'expansion indéfinie, suivant que les forces qui agissent entre
ses particules sont attractives ou répulsives, quand tous les mo~vements
thermiques sont arrétés en Iui. Mais, dans notre état actuel. d'1gnorance
relativement au froid absolu et a la nature des forces molécula1res, nous ne
pouvons pas déterminer cette énergie mécanique tot~le po~r une J?Ortion de
matiere, et nous ne pouvons pa~ non plus_ étre súrs qu elle n est 1!ª.s inf1mmerit
grande pour une porlion de mat1ére. Done il est conv~n~bl~ de c~o1s1r un certam
état comme état de comparaison pour le corps dont il s ag1t, et d user, sans autre
qualificatif, de ce terme d'énergie mécanique, ~n en~ndant p~ la que l'on
se reporte :'! un état donné, de telle sorte que I énerg1e mécamque du corps
dans un état donné désignera l'équivalent _mécanique des e~ets qu_e _16: corps
pourrait produire en passant de l'état ou iI se trouve a 1 é_tat 1!11tial, ?U
la valeur mécanique de l'action totale (!he whole agency) qui sera1t requise
pour amener le corps initial a l'état ou il se trouve.

Et s'il fallait insister sur l'espece de trompe-l'reil, sur le tour de
passe-passe que constitue le passage de la donnée scientifique
al'interprétation métaphysique, je ne pourrais invoquer de meilleur garant que M. Bergson, qui écrit dans la deuxieme
édition d'ldentilé et Réalité (p. 309-310) :
L'énergie n'est en réalité qu'une intégrale ... Les manuels ~e physique
contiennent en réalité deux définitions discordantes de I'énerg1e, une premiere qui est verbale, intelligible, apte a é~ablir notre con".iction, mais
erronée, et une seconde, qui est mathém~tique, exacte, _ma1s dépourvue
d'expression verbale. Le professeur dofl:ne d abord la pre~ere, prévoyant,
avec une psychologie inconsciente, ma1s sílre, que l'étudiant, dans ses travaux, ne fera réellement usage que de la seconde.
Avec le dogmatisme de l'énergie, tomber~it également aux_yeux de la
réflexion critique, le dogmatisme opposé, qui_ se réclame du prmc1 pe de la
dégradation. Car J'accroissement de dégra~a~1?n, auquel º1?- a do11:né 1~ ~om
d'entropie, n'est pas susceptible d'une déf1~tI~n verbale, mtelhg1ble 1 1 entropie ne se représente que d'uae tacon mdirecte com!Ile une réphq~e a
l'intuition d'une énergie indestructible, comme un éc?ec a la _métaphys1q~e
du mécanisme ; de telle sortr que le systeme cosmolo~1que ?at1 s1;1r I entropu~
ne serait qu'une imitation a rebours du S)'.Steme b~_t1 sw: I énerg1e. De quo1
Bernard Brunhes n'est pas Ioin de converur Iorsqu 11 écr1t : ~ II y a _des personnes en tous les cas qui se sont interdit d'avance le dro1t de faire Ieurs
réserves sur l'extensioI:i du príncipe de Carnot a !'ensemble d~ I'~nivers.
Ce sont les personnes qui n'ont aucun scrupule a énoncer, pour 1 umvers, le

�608

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

principe de la conservation de la matiere ou celui de la conservation de
l'ónergie.
Or, si dans le premier cas on avait tort de pnusser a l'absolu les résultats
de la· physique mathématiquc, il est difficile de croire qu'on ait raison d_ana
l'autre. Au fond, ici et la, on se trouve en présence de relations quantitahves
a interpréter du point de vue mathématique. Seulement. la complication
de l'expression qui cst désignée par le mot ó'entropie, rendait plus malaisé
l'éclaircissement scientifique de la notion. L'instrument qui avait permis a
Helmholtz de rattacher la tormulc de la persistance de la force aux principes
de la mécanique classique, ne suffit plus pour remire compte de la croissance
de l'entropie.
Les physiciens n'ont surmonté la difficulté qu'en recourant au calcul des
probabiiités. Le calcul, qui avait été jusque-la considérécomme se mouvant
• dans le vide abstrait de la spéculation pure, a pour la premiere fois touché
le sol dans les théories successives de Mawell, Gibh, Boltzmann, dont le
résultat est le suivant : , L 'entropie d 'un gaz, bien connu, d 'a pres la thermodynamique, peut, dit Plenck, etre calculée tout a fait indépendamment de
toute thermodynamique, et uniquement par des considérations de probabilités, c'est-a-dire par l'emploi des propositions élémentaires de la théorif
des combinaispns. un n'a qu'a prendre le logarithme de la probabilité d'un
état, il est proportionnel a l'entropie de cet état. •

Telles sont les conclusions qui nous semblent s'imposer a
quiconque examine, sans partí pris préalable de systeme, le développement de la physique mathématique depuis Descartes j usqu i
nos jours. Ces conclusions doivent-elles etre considérées comme
négatives, par rapport du moins a la Philosophie de l'Espril?
Ne peuvent-elles servir a nous rapprocher de notre but ?
Tout dépend du point d'application sur lequel nous faisons
porter notre efTort. Nous avons déja eu l'occasion d'en faire l'observation a propos de l'atomisme. L'impossibilité qe considérer
l'atome de la physique moderne comme un élément simple qui
donnerait d'un coup la connaissance intégrale de la réalité naturelle serait regardée comme une déception du point de vue du dogmatisme antique qui congoit le savoir comme une communication
directe avec l'objectivité de l'etre en soi. Ce qui dissipe un tel
r-eve, c'est le progrés meme de la connaissance, qui nous en révéle
le postulat implicite: ce monde dont il aspire a pénétrer d'un coup
les derniers secrets, indépendamment de toute imagination subjec·
tive, Je dogmatisme a commencé par se le figurer a l'échelle de
l'homme adapté aux dispositions de sa sensibilité comme aux
tendances spontanées de son intelligence. Or, l'univers est infiniment plus vaste et infiniment plus complexe que nous n'avions
commencé par le croire, que nous ne pourrions le croire si nous n'y
étions contraints par l'évidence des faits. Mais a qui sommes-nous
redevables de cette évidence, sinonau perfectionnement incessant
de la double technique par laquelle l'intelligence oblige la nature
a se révéler, et qui ne cesse de proclamer la subtilité prodigieuse de l'esprit humain, en lutte avec la complexité prodigieuse

609

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

de la nature ? Nous demandions a l'atomisme le dernier mot des
ehoses, et il ne nous le fournissait pas, parce que nous avions
tort de le lui demander ; mais il nous découvre la grandeur de
l'intelligence par l'ingéniosité des procédés qu'elle met. en reuvre
en maniant le calcul des probabilités par la finesse des moyens de
vérification, qui dépassent toutes les espérances. Bref la science
refuse son appui a une métaphysique de la nature, a un réalisme;
elle l'accorde a une philosophie de la pensée, a un idéalisme.
Ce spectacle, nous venons de le retrouver dans l'examen du
dynamisme, et nous en tirons des conséquences analogues. Nous
ne pouvons pas appuyer une philosophie de ]'esprit sur le
réalisme cosmologique de la force, de l'énergie ou de l'entropie :
ces notions ne sauraient ctre considérées comme des expressions
adéquates et définitives ºd'une réalité saisie indépendamment de
l'homme; nous ne pouvons pas les séparer del' activité intellectuelle
qui les a constituées pour mesurer les relations des phénoménes.
Or, puisque cette constitution marque une victoire de l'esprit
humain, comment ne nous servirait-elle pas pour édifier une
Philosophie de ['Esprit ?
_
Dira-t-on qu'en modifiant ainsi le point d'application de la
spéculation sur la nature, nous faisons de nécessilé vertu, que
nous renongons a dominer le savoir scientifique, a proposer des
solutions d'origine et d'essence proprement philosophiques par
l'énigme de l'univers? Nous croyons qu'il est aisé de nous justifier,
parce que pour nous le spiritualisme implique avant tout l'unité
de l'intelligence qui ne se laisse pas diviser en un bureau de la
science et un bureau de la philosophie. Au fond la philosophie
de la nature qui prétendrait substituer une connaissance définitive, portant sur les causes essentielles, a la détermination provisoire de lois toutes relatives, dépend beaucoup plus étroitement qu'elle ne !'imagine du stade particulierou elle trouve la
science positive ; car elle fait état des difficultés auxquelles se
heurtent les savants d'une génération pour transformer ces
difficultés en impossibilités radicales. Or a la génération suivante,
en moins d 'une génération, avec la vitesse touj ours accélérée de la
technique expérimentale, les problémes sont sinon résolus, du
moins déplacés. Le mystére que semblait recouvrir !'origine de
l'entropie, n'est-il pas devenu moins épais, la question n'a-t-elle
pas changé de face avec des théories nouvelles sur la désintégration des atomes ? « Des atomes légers suffisamment rapprochés,
écrivait M. Perrin il y a deux ans (pressions énormes des couches
pro fondes), et fortement échaufTés, produiraient des a tomes lourds
en dégageant une quantité d'énergie bien supérieure a celle qui
41

�610

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

amorce la réaction. Ce mécanisme, qui est au fond celui de la conatruction (il faut « allumer » du cbarbon pour qu'il brule), me
paratt suflire a résoudre le probleme de la chaleur solaire. 1&gt;
11 ne s'agit pas de prendre parti sur cette théorie, que M. Perrin
développait dans une étude toute récente parue dans Scientia:
(novembre 1921). Not.ons seulement comme les savants reculent
sans cesse les bornes de notre horizon intellectuel, soit qu'ila
décélent l'immensité des forces en réserve dans les molécules
infinitésimales, soit qu'ils envisagent les dimensions de la voie
lactée d'un ordre tel qu'elles seraient par rapport a notre Globe
comparables ace qu' est notre Globe lui-meme par rappport a
atome. Or par la, non seulement ils instruisent le philosophe, mait
ils le rappellent a sa propre tache, qui est de faire apparat
corrélativement aux propriétés découvertes dans la nature, 1'
prit capable d'opérer ces découvertes.
.
Cet esprit se caractérise, ainsi que le montre M. Bergson, com
conscience. Mais, suivant. M.Bergson, la conscience a l'reuvre d
la science du monde inorganique, « la conscience se déterrnin
en intelligence, c'est-a-dire se concentrant d'abord sur la matie
semble ... s'extérioriser par rapport a elle-meme. » Or, pour no~
il n'en saurait etre tout a fait ainsi. L'extériorité des éléments s~
tiaux n'entratne nullernent l' extériorité de la conscience ou ces éléo'
ments sont réunis pour former un univers. Bien au contraire, el
c'est ici que l'idéalisme se sépare radicalement du réalisme. .
postulat du réalisme, c'est qu'il suffit a l'esp~ce d'exister ~n •
pour devenir immédiatement objet de conna1ssance. Du pomt ~
vue idéaliste, un tel postulat est inadmissible, car il est contradictoire.
Du moment que nous posons une chose dans l' espace, noaf
refuserons a cette chose le moyen de connaitre ; dire qu'eJle
occupe une place, c'est dire qu'elle exclut de cette place toute
autre chose, qu'elle est exclue de toutes les autres places ou sont
toutes les autres choses. Inversement, si nous connaissons une
multiplicité d'objets extérieurs les uns aux autres, c'est qut
nous ne nous réduisons pasa un point déterminédu systeme,c'~
que nous sommes capables de nous rendre présents simultané~en
a divers points du systeme, de concevoir les relations qm les
rattachent.
Un homme n'est pas seulement quelque chose de locali,é¡
c'est quelque chose de localisant ; il est un corps soumis ala
pesanteur, mais il est aussi un esprit qui a établi la loi de la chute
des corps et résolu le probleme de la gravitation universelle. ~
quelle meilleure preuve de cette intériorité profonde de l'espnf

dans la science, de ce désintéressement inhérent a l'intelligence,
que l'effort sublime pour 8e détacher des données immédiates de
l'expérience terrestre, pour transporter dans !e soleil le centre de
ses spéculations et résoudre ainsi le probleme des mouvements
planétaires ?
'
En d'autres termes, la meme ou le réalisme semblait frappé de
la similitude de l'harmonie, entre la matérialit.é et l'intellectualité, l'idéalisme meten lumiére le contraste entre l' exiériorifé de la
matiére et !'infériorilé de l'intelligence.
('.onclusion importante, parce qu'elle va nous permettre de
définir le problerne propre au spiritualisme idéaliste. II s'agira de
savoir si l'intelligence sera capable de faire pour le ternps ce
qu'elle a réussi pour l'espace, c'est-a-dire si elle saura résister ú
la pression du passé sur le présent, a la contrainte qui est immanente au cours spontané, a la continuité indivisible de la durée
concrete, pour se transporter en idée dans l'avenir et pour
ordonner notre action et notre destinée par rapport a cette idée
de l'avenir? S'il peut se rendre ce témoignage qu'il possede effectivement un tel pouvoir, l'intellectualisme aura véritablerncnt
dépassé le dynamisme, car le postulat réaliste du dynamisme en
faisant du temps une donnée en soi qui commanderait et dorr.inerait la destinée de l'etre spirituel, sans que la réflexion rationnelle puisse y introduire ses valeurs propres, ne perrnet pas d'y
introduire la moindre fissure dans la durée; ce serait la nier que
·d'en rompre l' unité. Le rythme de notre vie intérieure est original,
sans doute, et il se rnanifeste achaque instant par un renouveliement de la mélodie qnenous nous faisons entendre anous-rnemcs;
mais cette nouveauté meme est un effet impliqué dans l'interdependance interne, dans la fusion musicale de tous nos éLals.
solidarité qui nous apparatt d'autant plus étroite, que nous nous
concentrons nous-memes, sur nous-memes, pour saisir notre moi
profond, imperméable a l'éparpillement des événements dans
l'espace, comme a l'influence des individualit.és extérieures. Da:1s
chaque monade,le présent est pres de !'avenir, d'autant qu'il reflete
plus fidelement la to talité du passé. Et ce passé total, I' Évolution
créalrice montre qu 'il est le passé de la vie tout entiére. Sans doute,
le devoir signifie invention, créalion de formes, élaboralion conlinue
de l' absolument nouveau. Mais a la source de la durée est l'unité de
l'élan vital.Orce l'élan est fini et il est donné une fois pour toutes ».
Or l'unité vient d'une vis a tergo ; elle est donnée au début commc
une impulsion ; elle n'est pas posée au bout comme unattrait .»
Ces textes nous font bien apercevoir la raison de l'incertitude
qui pesait sur le dynamisme vital, faisant appel ala rénovation de

611

�612

/

REVUE DES COURS ET COXFÉRENCES

toutes les valeurs, a la libération vis-a-vis de toutes les formes
de tous les cadres ; il devait en vertu de son caractére réaliste q ·
l'attache au donné, retomber finalement sur le passé, se résigne11
au rytbme monotone et lassant du cycle vital. Mais de la nous ne
pouvons pas tirer de conclusion définitive, ni en ce qui concerne 1
bergsonisme, bien entendu, puisque l' Évolulion créalrice ne perm
nullement de dire comment M. Bergson abordera et résoud
les problémes de l'ordre moral, ni non plus en ce qui conceq1
l'intellectualisme.
II a pu nous sembler, a certains moments de notre discussio
que l'intelligence pouvait conférer a )'esprit ce que la vie lui re
sait : ce L'expansio,n des choses infinies », le rayonnement
l'amour véritable et de la générosité. Or, ces promesses, l'intell
tualisme a-t-il de quoi les tenir ? Question séduisante
redoutable, qui fera l'objet de la derniére partie de notre cou
{d suivre).

Le Théátre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de M. ANDRt LE BRETON,

Mallre de Conférence, a la Sorl;onne.

X

Le théat.re de Musset et les conteurs italiens:
Carmosine, Barberine.

Envers l'Italie, la dette de Musset est considérable. De tous les
romantiques qui l'ont aimée et cbantée, altcun, meme Lamartine,
ne l'a aimée autant que lui. II avait appris l'italien dans sa
jeunesse assez pour le lire sans peine, et il avait lu Pétrarque,
Dante, l'Arioste ; plus tard, il a passionnément admiré Léopardi
dont la tristesse ne répondait que trop bien a la sienne. Dans
divers articles, comme dans André del Sarlo, il a dit combien
il cbérissait les grands peintres de la Renaissance. II avait le culte
aussi de la musique italienne, -non pas le culte exclusif: il était
un intelligent dilettante, sensible au cbarme de Cbopin et a la
grace de Mozart ; mais la musique italienne lui était particulierement chere. 11 y a un air fameux de Stradella qui a joué,
La Confession d'un enfanl du siecle l'atteste, un role important
dans sa vie sentimentale. Et quant a l'Oihello de Rossini,
quant a la &lt;&lt; romance du saule », elle lui a inspiré un de ses
premiers poemes. La sont les vers qu'il a depuis transportés dans
sa Lucie:
Elle chanta cet air qu'une fievre b •filante
Arrache, commc un triste et profond souvenir,
D'un creur plein de jeunesse et qui se sent mourir,
Cet air qu'en s'endormant Desdémona tremblante,
Posant sur son chevet son front chargé d'ennuis,
Commc un dernier sanglot soupire au sein des nuits.
. . . . ... . ... .. . ... .. . . . . . . .. . .. . . .. .... .
Filie de la douleur, harmonie, harmonie,
Langue que pour l'amour inventa le génie,
Qui nous vint d'Italie, et qui Jui vint des cieux l. ..

.

,

.

.. . ..

�614

615

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LB THÉATRE ROMANTIQUE

L'ltalie elle-meme, a vrai dire, il l'a tres peu vue. 11 n'y a passé
que trois mois, et l'on sait dans quelles conditions. 11 a entrevu
Florence, puis Venise ou il est tombé malade et a failli mourir.
11 a tres peu vu l'ltalie, mais il l'a revée a travers ses musiciens ses
.
pemtres
et ses écrivains ; il !'a revée et devinée assez pour' lui
emprunter de déli~ieux décors, ou manquent les traits précis, mais
qm sont plus et m1eux qu'un cadre historique qui sont une atmosphere de poésie et de beauté. Et a plusieurs' reprises, comme l'a
montré M. Lafoscade dans une excellente these de doctorat
l'Italie luí a fourni le sujet de ses pieces, notamment de Carmosi~
et de Barberine, !'une imitée de Boccace et l'autre de Bandello.

roman. Pretre a vingt ans, il a successivement aimé - d'un
amour ardent, mais chaste - Violante Borromea, Mencia, Lucrezia Gonzaga dont il avait été le précepteur, et finalement
il a passé en France ou il est devenu éveque d'Agen. 11 avait
beaucoup écrit; seules, ses Nouvelles ont survécu. II n'en avait
pas produitmoins de 214; elles furent publiées pour la premiere
fois en 1554.
Nous ne lisons plus guere aujourd'hui Bandello ni Boccace,
mais il en allait tout autrement jadis, et, en s'adressant a eux, en
leur demandant des themes, des sujets, Musset n'a fait querenouer
lllle tres ancienne ty1dition. II n'a fait que suivre l'exemple de
La Fontaine, entre áutres ; et comme il a eu raison de le suivre l
Comme il a eu raison de rouvrir ces vieux livres ! Livres mal famés,
je le sais, et en effet tres librementécrits,avecun.e rude franchise
et une gatté peu bégueule. 11s sont cependant cent fois moins
malsains que toute la littérature dont on nous régale aujourd'hui;
ils sont un inépuisable trésor d'observations justes, de réflexions
judicieuses' ; ils sont des reuvres de bon sens, de malicieuse
sagesse, et, en meme temps, ils ont tout l'attrait du conte, de la
fiction. Ils appartiennent a un temps ou l'imagination humaine
était encore jeune, ou le reve avait de la variété, de l'imprévu,
et ou, de plus, la réalité elle-meme était infiniment plus diverse,
plus pittoresque, et, disons le mot, plus amusante qu'elle ne l'est
de nos jours. De nos jours, le conte est un genre a peu pres mort ;
la liste ne serait pas longue des écrivains qui depuis le commencement du x1xe siecle s'y sont exercés et y ont réussi : Mérimée,
Nodier, Daudet et Maupassant en France, Dickens et Tolstoi a
l'étranger, - surtout Nodier, Dickens et Tolstoi, carles autres
restent des romanciers réalistes lors meme qu'ils essaient d'etre
des conteurs. Mais autrefois il n'y avait pas de littérature plus
prospere et plus aimable que celle du conte, et il serait impossible
d'étudier notre théatre ou nos romans du xvn6 et du xvme siecle
saos se reporter constamment a l'reuvre des conteurs, surtout des
eonteurs italiens et espagnols. Ce sont deux écoles assez différentes. Le cante italien, plus voisin de nos vieux fabliaux, est
spirituel et licencieux ; le conte espagnol est tragique et passionné.
Mais ils se rejoignent souvent par leurs péripéties, leur romanesque, les belles aventures, sérénades et duels sous un balean, enleve~ents, disparitions mystérieuses, attaques de corsaires, naufrages, captivités t&lt; en Alger », etc .. Tout cela est amusant et
charmant, - a une condition peut-etre, a condition de ne pas
le lire dans le texte ou la traduction littérale, mais chez ceux de
nos écrivains qui ont imité le conte italien ou la Novela espa-

• •
Le nom de Boccace est connu de tout le monde, - ce qui ne
veut pas dire que ses reuvres puissent etre mises dans
toutes les mains. Chacun sait, au moins vaguement, qu'il a véc11
au x1v0 siecle et qu'il est l'auteur du Décaméron, c'est-a-dire:
d'un recueil qui est divisé en dix journées, chaque journée comprenant elle-meme dix petits récits. Et vaguement aussi saDS
doute, on sait que! lien rattache ces récits les uns aux autres :
l'auteur nous peint Florence a la date de 1348, au moment ot.t
une efTroyable peste dévastait la ville et fit périr 200.000 habitants en l'espace de cinq mois. 11 trace un saisissant tableau des
scenes d'horreur qui s'y déroulaient chaque jour; apres quoi, il noUJ
conduit dans une belle maison de campagne située aune lieue de
la ville. Sept jeunes femmes s'y sont retirées en compagnie de troi&amp;
jeunes gens pour échapper au fléau ; l'air y est pur, les fleurs
s'épanouissent, les oiseaux chantent; aucune image funebre ne
vient plus attrister les yeux et la pensée. Cette terre d'asile est
une autre abbaye de Théleme, un paysage de Watteau, ou l'on
vit en paix, galamment, mais innocemment, et en savourant la
douceur de vivre; une partie de la journée se passe a errer dans les
jardins, a chanter, a danser au son de la viole et du théorbe,
sous de beaux ombrages; le reste du temps est consacré a des contes
que chacun d.es trois jeunes gens et des sept jeunes femmes est
tenu d'improviser a tour de ré&gt;le pour le divertissement de ses
compagnons et de ses compagnes.
_On estime a cinq ou six cents le nombre des éditions qui ont été
fa1tes du Décaméron, et aujourd'hui encore Boccace est compté
parmi les classiques de l'ltalie.
Bandello est plus oublié, et c'est dommage.
1480 a 1561 ¡ il était né a Florence, et sa vie

�616

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

gnole en l'adaptant aux lois de notre art et aux besoins
notre esprit.
Et par exemple, je ne conseillerai a personne de lire les
Nouuelles de Cervantes ou de tel autre conteur espagnol ; cela
semblerait bien long, bien embrouillé. Mais qu'onlise les Nouuelle,
iragi-comiques de Scarron qui ne sont qu'une adroite imitation
des Novelas ; qu'on lise dans son Roman comique les historiettes
que débitent Ragotin et Inésille, en particulier L'Amanle invisible ou bien Le Juge de sa propre cause, ou encore dans le
Gil Bias de Lesage les petits récits intercalaires de meme provenance et de meme colorís : on sentira que! est l'agrément de ce
romanesque propre a l'Espagne, quand l'art frail(;ais s'en empare
pour le mettre en ceuvre et lui donner tout son prix. De méme,
c'est a travers Musset qu'il faut Jire Boccace ou Bandello, soit
que le conte devienne chez lui un petit poéme et s'appelle
Simone ou Silvia,· soit qu 'il devienne une comédie dans Carmosin,
ou Barberine.

•• •
II a pris le sujet de Carmosine a Boccace, vne récit
xe J ournée du Décaméron, récit que Boccace,
Dans sa simplesse accoíHumée,

avait intitulé La Fille de l'apolhicctire. Lise, filie de l'apothicaire
Bernard, a vu de sa fenetre un tournoi ou le roi de Sicile, Pierre
d'Aragon, pr~nait part et ou il s'est distingué. Depuis lors, elle ne
pense qu'a lm, son cceur est pris, et elle sent si bien l'infranchissable distance qui est entre eux, 1~ folie d'un te! amour, qu'elle se
désespére, languit, semble pres de rendre !'ame. En vain son pere,
peu confiant dans sa propre science et dans les soins d'une nature
un peu spéciale qu'il pourrait lui offrir, mande a son chevet les
plus illustres médecins. Ils ne peuvent soulager son mal. Un jour,
elle appelle le chanteur Minuccio d'Arezzo qui est le protégé du
roi Pierre, et elle le prie de révéler au roi l'amour dont elle meurt,
non dans la pensée de gagner son cceur, mais afin de mourir moina
triste. Minuccio fait composer par un poéte une chanson dan&amp;
laquelle la jeune filie soupire sa peine ; il chante la chanson ; le
roi l'écoute, le questionne, est ému de pitié, et se rend aupres de
cclle dont il vient de surprendre ainsi le touchant secret. II Iui
parle avec douceur, il lui ordonne de vivre, lui choisit un mari, et
se déclare son chevalier, sans luí rien demander qu'un seul baiser
qu'il lui donne en présence de la reíne sa femme.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

617

Si l'on se rappelle la piéce de Musset, on voit qu'il y a suivi de
pres le texte italien. La marche de l'action y est a peu de chose
pres la rnéme. En quo_i done consis!e son or~gi~alité ?_ Est,-ce
a faire de Carmosine la hile non plus d un apoth1ca1re, ma1s d un
riche marchand de Palerme ? Évidemment, non ; la petite retou&lt;:he est insignifiante, et la distance sociale n'en est pas moins
grande entre Carmosine et le roí, la piece n'en est pas moins
&lt;:omme un autre Ruy Bias, dans son allure modeste et discréte.
L'originalité de Musset consiste d'abord a introduire sur la scene
quelques personnages nouveaux, deux ~urtout, ser Vespa~iano
et Perillo 1 l'un et l'autre épris de Carmosme, et dont les phys1onomies s'opposent - ser Vespasiano, homme de Cour, hableur,
intéressé et sot un autre Irus, moins épris de Carmosine que de
sa dot - Perilio, tendre et sincere, de longue date ami de la jeune
filie a qui méme il était quasi fiancé. lis ajoutent _de l'intérét a
a l'action; ser Ves.gasiano y apporte san~ le voulo1r un élément
comique, tandis que la présenc~ ~e Penll~, sa ~endre~se pou~
Carmosine son attachement f1dele, et l affection qu elle lm
garde malgré tout au fond du cceur, nous font plus aisément
accepter le dénouement de la piéce. Car il s'agit de le rendre
acceptable, ce dénouement, et je ne suis pas sur qu'~l nous semble
l'étre quand nous lisons Boccace. La, au contraire, se montre
tout le talent de Musset, toute sa légéreté de main. 11 s'agit de
guérir Carmosine d'un amour insensé, de luí faire comprendre
que le réve n'est pas la réalité, mais que la réalité elle-méme, aprés
tout, n'est pas si méprisable ; il s'agit, en d'autres ter~es, d'u~
de ces amours de tete qui font parfois beauc·oup souffnr, et qm
cependant peuvent étre guéris, qu'une main délicate est capable
de guérir. Musset s'est montré bien adroit et bien délicat, en effet,
et de deux manieres: d'une part, en créant ce Perillo que Carmosine a aimé naguére, que peut-étre elle aime encore P!us qu'elle
ne croit, et qui est digne, en tou_t cas, d~ reconqué~ir tout son
creur, et d'autre part en faisant mtervemr au de;me~ acte ~a
reine la femme de Pierre d'Aragon, avant de faire mtervemr
Pierr~ d'Aragon lui-méme. C'est la reine qui vient la ~remié~e
trouver Carmosine, qui la confesse, qui la rassure en ~m ~émo~gnant autant d'estime que de pitié. Ceci est d'un ~rt bien mtell~gent et fin. &lt;&lt; Un mari meme fidéle et dévoué, d1t avec esprit
M. Lafoscade, a touj o;rs mauvaise grace arecev~ir desco;11fiden~es
féminines si indirectes et si voilées qu'elles s01ent. S'1! s'av1se
d'aller co~soler un cceur qui souffre d'amour pour luí, il risque ~ort
de nous parattre ou suspect ou ridicule. Mais que sa femme s01t la
pour écouter l'aveu, pour y répondre ; que, la premiére, elle

�618

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ait pitié de sa pauvre rivale, et que, incapable de jalousie, elle
sache lui offrir une compassion vraie, des paroles sans amertume:
elle évitera a son mari tout ce que la situation aurait pour lui
, d 'un peu plus qu' embarrassant»; il pourra parattre ensuite, donner
a Carmosine un baiser, et mettre la main de la jeune fille dans
celle de Perillo. Cette scene-la, si Boccace luí en a suggéré l'idée,
encore est-ce bien Musset seul qui l'a écrite, et cette scéne-la,
c'est toute la piece :
LA REINE

••. J'ai pour amie une jeune filie, belle comme vous, qui a votre age, qui
est comme vous un peu souffrante ; c'est de la mélancolie, ou peut-etre
quelque chagrin secret qu'eUe dissimule, je ne sais trop ; mais j'ai le projet,
s1 cela se peut, de la marier et de la mener a la Cour, afín d'essayer de la
distraire ; car elle vit dans la solitude, et vous savez de que! danger cela est
pour une jeune tete qui s'exalte, se nourrit de désirs, d'illusions ; qui prend
pour l'espérance tout ce qu'elle entrevoit, pour !'avenir tout ce qu'elle ne
peut voir ; qui s'attache a un reve dont elle se fait un monde, innocemment,
sans y réfléchir, par un penchant naturel du creur, et qui, hélas I en
cherchant l'impossible, passe bien souvent a coté du bonheur.
CARMOSINE

Cela est cruel.

CARMOSINE

Heureuso, si elle en aime un nutre ?
LA REINE

Vous ne répondez pas a ma question prernierc. Je vous avais d~mand,é de .
m~ dire si1 a votre avis personnel, Perillo vous semble, en ~ffet, digne d étre
chargé du bonheur d'une femme. Répondez, je vous en conJure.
CARMOSINE

Mais, si elle en aime un autre, Madame, il lui faudra done l'oublier ?
LA REINE, a parf.
Je n'en obtiendrai pas davantage. (Haut.l Pourquoi l'oublier ? Qui le lui
demande?
CARMOSINR

Des qu'elle se marie,

il me semble ..... .
LA REINE

Eh bien J achevez votre pensée.
CARMOSINE

Nr commet-!lle pas un crime, si elle ne peut donner tout son creur, toute
son ame?
LA REINE

LA REINE

Plus qu'on ne peut dire. Combien j'en ai vu, des plus belles, des plus
nobles et des plus sages, perdre leur Jeunesse et quelquefois la vie pour avoir

Je ne vous ai pas tout ~it, mais je craindrais....
CARMOSINE

gardé de pareils secrets J

CARMOSINE

Parlez, de grace, je vous écoute ; je m'intéresse aussi

On peut done en mourir, Madame ?
LA REINE

Oui, on le peut, et ceux qui le nient ou qui s'en raillent n'ont jamais su ce
que c'était que l'amour, ni en ri!ve ni autrement. Un homme, sans doute,
doit s'en défendre. La réflexion, le courage, la force, l'habitude de l'activité, Je métier des armes surtout doivent le sauver ; mais une femme 1 Privée de ce qu 'elle aime, ou est son soutien ? Si elle a du courage, ou est
sa force ? Si elle a un métier, ffit-ce le plus dur, celui qui exige le plus d'application, qui peut dire oú est sa pensée pendant que ses yeux suivent l'aiguille
ou que son pied fait tourner le rouet ?

LA REINE

C'est que je dis ce que je pense. C'est pour n'iltre pas obligé de les plaindre
qu'on ne veut pas croire a nos chagrins. lis sont réels, et d'autant plus profonds qtJe ce monde qui en rit nous force a les cacher ; notre résignation
est une pudeur ; nous ne voulons pas qu 'on touche a et voilc, nous aimons
mieux nous y ensevelir ; de jour en jour on se fait a sa souffrance, on s'y
livre, on s'y abandonne, on s'y dévoue, on l'aime, on aime la mort ... Voila
pourquoi je voudrais tAchcr d'en préserver ma jeune amie.
CARMOSINE

Et vous songez

a la maricr. Est-ce que c'est Perillo qu'elle aime ?
LA REINE

Non, mon entant, ce n'est pas lui; mais s'il es• te! qu'on me l'a dit, bon,
brave, honnete, - savant, peu importe ! - sa femme ne serait-elle pas
heureuse 'l

a votre amie.

LA REINE

Eh bien I supposcz que cclu~ qu'.elle aime, ou croit aimer, ne puisse étre

a elle ; supposez qu'il soit mar1é lm-mi!mc.

CARMOSINE

Que dites·VOUS ?

CARMOSINE

CARMOSINE

Que vous me charmez de parler ainsi 1

619

LE THÉATRE ROMANTIQUE

Ah I Madame, qui étes-vous ?
LA REINE

Jma inez ue la sreur de ce prince, ou sa femme, si vous vo_ulez, soit ins-

~l~1"liI.€iíf~t¡1~;~:~pi}~J};~~~:~!~i]

t.out simpl:cl que cet épou&gt;-: vic orieux, e
m endra sans peine ·
royaume, ait inspiré un sent1mcnt q~e tout le mondea1~t/de sa jeune rivale:
figurez.vous qu'elle n'a aucune déf1ance_, aucune ci; "
't il son honneur·
non qu'elle fasse injure asa beauté, mais parce qu_elL cro\m r un si and
supposez qu'elle veuille enfin que cette entrf~ntethi~~1t ~a~s:é ªdais la s01ftude,
pririce ose l'avouer, afm que cet amour, 1s .
.
s'6p~ en se montrant au grand jour, et s'ennobhsse par sa cause meme.
CARMOSINE, fléchissant le genou.
Ah I Madame, vous @tes la reine 1

�620

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA REINE

Vous voyez done bien, mon enfant, que je ne vous dis pas d'oublier
Don Pedre.

• •
On voit par l'exémple de Carmosine quel heureux partí Musset
a su tirer de l'reuvre des vieux conteurs italiens. 11 leur emprunte
leur joli romanesque, le charme des belles aventures, la grace
archa~qu~ de la donné~ premiere ; mais il corrige, il affine ce qu'il
y ava1t d un peu grossier encore dans leur bonhomie et dans leur
art. Et si la chose est sensible dans Carmosine, elle l'est bien
davantage dans une autre piece puisée aux memes sources dans
Barber~ne ou, selon le titre dela premiereversion,LaQuenou'iltede
Barb_erine, - car il y a eu deux versions successives, la premiere
pubhée en 1835 dans la Revue des Deux Mondes, la seconde écrite
en 1851 en vu~ de la _scene ; et des lors c'est ce dernier texte, plus
développé, qm a touJours été réimprimé.
Le sujet est pris cette fois chez Bandello, dans une nouvelle
intitulée Tour merveilleux joué par une noble dame d deux barons

hongrois.
Ban~ello raconte qu'au temps ou le roi Mathias régnait sur la
Hongne et la Boheme et avait pour femme Béatrice d'Aragon,
il y_ ava~t en Boheme un chevalier tres noble, tres loyal, tres bon,
ma1s tres pauvre, dont la femme s'appelait dame Barbera. Ulric
so~~rait de sa pauvreté, non pour luí, mais pour sa femme, a
qm Il eut voulu faire une vie facile et brillante. Un jour vient ou
elle s'aper~oit d~ sa tristesse; elle le presse de questions. Il lui
avoue son_ mtent10n de se rendre a la Cour afín d'y faire fortune,
et sa cramte de la laisser seule, exposée aux entreprises des
galants. Elle répond qu'en effet, étant femme elle aimerait
elle aussi a tenir un haut rang, qu'elle peut cependant s'en passer
volontiers pourvu qu'elle garde son amour, que d'ailleurs elle ne
s'op:J?ose po_int ~ son projet, comprenant son ambition, qu'il peut
partir sans mqmétude, qu'elle mourrait plutót que de le trahir,
qu'elle est prete a vivre enfermée dans une tourdu chateau si cela
lui convient et s'il n'a pas confiance en sa parole. Ulric se décide
done a partir, apres toutefois avoir acheté d'un vieux sotcier
polonais un miroir magique a l'aide duquel il saura sisa femme
lui ~st fidele ou non. - Vieille fiction qui a souvent reparu dans
la httérature; telle, dans L' Aslrée, la &lt;&lt; Fontaine de vérité &gt;&gt; ou
l'amant qui s'y regarde voit se refléter l'image de sa bien-ai~ée,
a coté _de sa p~opre image si la bien-aimée ne l'a point trahi, une
autre 1mage s1 la trattresse en aime un autre. - Muni de son

LE THÉATRE ROMANTIQUE

621

miroir magique, le chevalier arrive a la Cour, et il est présenté a
la reine Béatrice ; presque aussitot, il a querelle avec un baron
hongrois qui le raille sur sa confiance en sa femme ; un pari est
conclu par-devant la reine, entre Ulric d'un coté et de l'autre
deux barons, Uladislas et Albert. Albert tente le premier
l'épreuve, et le voici chez Barbera. Elle devine son dessein, lui
tend un piege, lui donne rendez-vous, en termes passablement
cyniques, dans une chambre du chateau : des qu'il y est entré, la
porte se referme ;· il e_st pris. Par le petit gui~het,_ u~e.serva1:1te
l'avertit qu'il n'aura nen a manger avant d avoir file la lame
qui est la pres de lui, avec une quenouille e~ ~n fuseau ; il s'i?digne, il se fa.che, et, la faim le pressant, fm1t par céder. S1x
semaines plus tard, arrive Uladislas ; il a meme sort, et dévide
comme l'autre a filé. Barbera prévient alors son mari. La reine
Béatrice envoie son chancelier au chateau de Barbera ; il
ramene les deux barons prisonniers, lesquels se voientcondamnés:
1o a recevoir le fouet ; 2° a perdre tous leurs biens qui seront
donnés a Ulric ; et 3° a quitter le royaume pour n'y plus revenir.
Et Ulric revíent tríomphant vivre et víeillir en paíx aupres de
sa chere Barbera.
Tel est le conte de Bandello. Mais quand on se met a líre les
conteurs, on s'apergoit bíentot qu'ils exploitent en commun un
fonds de légendes populaires, et il esb fréquent de retro u ver chez
l'un ce qu'on víent de lire chez l'autre. Dans le Décaméron de
Boccace, ne Jour-née, 1x8 Nouvelle, íl y a un récit dont le début
tout au moíns ressemble fort a celui de Bandello, et que ;\lusset
s'est également rappelé en écrívant Barberine. Le récit de
Boccace est intitulé Les Malheurs d'une honnete femme ; c'est
l'histoire de Bernard, marchand génoís, et de sa femme Ginevra
Appclé a Paris par ses affaíres, Bernard s'y rencontre avec ?es
compatriotes,notamment avec unjeune homme appeléAmbro1se.
La discussion s'engage sur le méríte et la constance des fem~es,
et Bernard faít avec Ambroíse le meme pari qu'on vient
de voír faire a Ulríc. Ensuíte, il n'y a plus aucune analogie
entre le récít de Boccace et celui de Bandello. Chez Boccace,
Ambroise s'íntroduít dans la maíson de dame Ginevra en se
cachant au fond d'un grand coITre qu'elle fait apport~r dans sa
propre chambre sans savoír ce qu'il renferme ; la nmt venu~,
íl sort du cofTre observe l'ameublement de la chambre, pms
rentre dans sa dachette. Le lendemain, ses complices víennent
reprendre le coffre et délivrent le captíf. Ambroise retourne a
París, et pour prodver a Bernard qu'íl a gagné son parí, qu'il ~
triomphé de sa femme, íl luí décrít en détaíl tous les objets qu'tl

�•
622

623

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

a vus_ dans la chambre de Ginevra. Bernard, égaré par la jalousie,
ne lm demande pas d'autres preuves de sa victoire. Furieux, il
envoie un valet avec ordred'égorger l'épouse coupable.Le valet
apitoyé, fait grace a Ginevra, a condition qu'elle s'en aille bie~
loin etne reparaisse plus. Elle se meten route,habillée enhomme,
elle s'embarque sur un bateau qui fait voile pour Alexandrie ·1
la, elle devient, toujours sous son habit masculin 1 le confident
l'ami du Soudan. Et un jour, le hasard ayant amené a Alexandri~
son mari Bernard etaussi le perfideAmbroise, elle oblige Ambroisea
confesser son crime et pardonne a son trop crédule mari, tandis
qu'Ambroise est condamné a mort par le Soudan.
Mais voici que le conte de Boccace nous mene a un nouveau
rapprochement, car l'histoire littéraire est faite de ces ricochets
de ces reflets qui passent d'une reuvre a une autre ceuvre. On n~
peut Jire Les Malheurs d'une honnéle femme sans y reconnattre
la source d'une des pieces les plus étranges ou les plus étourdissantes qu'ait écrites Shakespeare, son drame de Cymbelin,.
Shakespeare a maintes fois imité les conteurs d'Italie, Fiorentino
dans Shylock, Bandello dans LeJou.r des rois, dans Beau.cou.p de
bruit pou.r ríen, peut-etre meme dans Roméo el J ulielle, etc.. Dans
Cymbeline, c'est Boccace qu'il imite, et de cette imitationla encore Musset s'est souvenu dans Barberine.
Quelle ceuvre extraordinaire que le Cymbeline de Shakespeare!
II y a la toutes les folies et tousles prestigesdesa prodigieuseimagination. Cymbeline, dans la piece, e'est le nom d 'un roí de la GrandeBretagne, au temps de Jules Césaretd'Auguste; il apprend que sa
fille Imogene s'est mariée secretement, sans son aveu, avec Posthumus, et il chasse celui-ci de ses États, sans pitié pour les !armes
d'lmogene. Posthumus se réfugie a Rome, - et alors, c'est l'histoire de Bernard et d 'Ambroise qui recommence, lememe parí entre
Posthumus et Iacchimo, la meme déloyauté d'Iacchimo secachant
dans un coffre pour s'introduire chez Imogene, le meme aveuglement de Posthumus, trop prompt lui aussi a croire au récit du per·
fide et a crier vengeance. Lui aussi, il ordonne a son écuyer de tuer
l' épouse qu'il croit infidele, et, comme dans Bandello, I'écuyer fait
grace. Imogene s'enfuit, déguisée en homme. Mais remarquons
qu'icinousnesommes qu'a la findu second acte, et que la piece en
a trois autres. Et quen'y voyons-nous pas ! Nous courons le monde
entier, tour a tour en Angleterre, a Rome, de nouveau en Angleterre, dans les solitudes, dans les montagnes du pays de Galles.
Et nous y rencontrons trois especes de sauvages d'hommes primitifs, d'enfants de la nature, un vieillard, Belariu~, et deux jeunes
gens, Guiderius etArviragus ; et ils recueillent Imogene, habillée

en homme; ils luí don.nent asile. Puis, ce sont des scenes de tuerie,

de fausses morts, des poisons qui endorment et ne tuent pas ; une
grande bataille qui s'engage sur la scene entre les sujets de Cymbeline et les Romains et ou les Romains sont mis en fuite grace
a l'héroi:sme des trois hommes primitifs et d'un inconnu déguisé
en paysan; et, au dé1wuement, il setrouve quede ceshommesprimitifs deux sont les fils du roi Cymbeline a qui jadis ils avaientété
ravis; il se trouve que le héros déguisé en paysan est Posthumus
lui-meme, le mari d'Imogene, et enfin que Iacchimo, qui est au
nombre des prisonniers, avoue sa perfidie, en sorte qu'Imogene
voit Posthumus s'humilier devantelle et lui rouvrirses bras. Cela est
fou,mais c'est la folie dugénie, c'estcelledu plus grand poetequiais
jamais existé. Achaque instant jaillissent du dialogue des mott
profonds qui nous forcent a poser le livre, qui éveillent en nous
des échos et des reveries sans fin ; pas une scene d'amour ou ne
s'entendent des paroles délicieuses, -a la fin, par exemple, quand
Imogene, enfin justifiée, Imogene qui pardonne, se jette dans le
sein de son cher Posthumus en disant: « Pourquoi m'avez-vous
repoussée ? » et qu'il lui crie : « Reste la, 6 mon ame, suspendue
comme un fruit, jusqu'a ce que l'arbre meure ! » De meme, au
1ve acte, quand un narcotique a endormi Imogeneetque Belarius,
Guiderius et Arviragus, la croyantmoite,l'emport&lt;&gt;nt pourl'ensevelir dans le désert, quelle scene inoubliable ! 11s cbantent:
Ne crains plus les ardeurs du soleil,
Ni les outrages de l 'hiver furieux :
Tu as [ini ta tache dans la vie ;
Tu as re1,u ton salaire et regagné ta demeure...
Tous les jeunes amants, oui, tous les amants
~ubh ont la meme destinée que toi et rentrcront dans la poussiere.
Que nul enchanteur ne te fasse du mal...
GoO.te un paisible repos.

Telles, les funérailles d' Atala au sein des solitudes américaines;
telle, la veillée funebre, a l'heure ou la lunerépand dans lesbois
« son grand secret de mélancolie », et ou le vieux missionnaire,
penchésur la jeune morte,murmurel'antique plainte de Job:« J'ai
passé comme une fleur, j 'ai séchécomme l'herbe des champs !... »
Si je me suis longtemps arreté sur trois versions successives
d'une meme donnée, c'est que Musset les connaissait toutes trois
etqu'il s'y est reporté pour écrireBarberine. Plusieurs des propos
qu'il met sur les levres d'Ulric ou de sa femme, plusieurs des traits
dont il a composé la figure de celle-ci proviennent du récit de
Boccace. La lettre qui sert a Rosemberg pour se présenter aBarberine est prise a peu pres mot pour mot dans Cymbeline ; un

�624

REVUE DES

couns

ET CONFfRENCES

peu plus loin, Rosemberg parle d'un livre qu'il a lu et ou il était
question de la ruse employée par Iacchimo pour pénétrer chez
l'épouse de Posthumus. Mais, tout compte fait, c'est a Bandello
que Musset est surtout redevable ; il lui a pris le cadre de sa
piece - Boheme et Cour du roí Mathias - le nom de ses personnages, le miroir magique, l'emprisonnement du séducteur et la
quenouille - ce qui ne veut pas dire qu'il ne soit ici qu'un plagiaire. 11 s'en faut bien. Que de grace chez luí, de délicatesse
d'esprit qui n'était pas dans son modele ! Car il y avait plu;
d'un trait. sinon graveleux ou brutal, du moins lourd et maladroit
dans le récit, du reste si agréable, deBandello; nous étions fachés
qu'en quittant sa femme, Ulric luí dlt: &lt;• Je m'en vais a regret,
parce que je crains pour mon honneur », et qu'elle répondlt en
offrant de se laisser enfermer sous cié dans une tour du chateau;
a la fin de l'historiette, il nous déplaisait de voir les deux époux
enrichis de la dépouille des barons hongrois. Chez Musset, Ulric
ne craint pas pour son honneur, il ne souffre que dans son amour
en disant adieu a Barberine, ii ne soufire que du chagrín de lui
dire adieu ; Barberine ne lui ofire pas de vivre sous cié ; elle se.
contente de lui tendre sa main, sa main loya•e, en disant :
1, Je j_
ure que je te serai fidele 11 ; et au dénouement, si celui qui
a vouiu tenter son creur est puní, si la reine veut qu'il paye
ayant perdu son parí, elle ne contraint pas Ulric a accepter une
• part de ses biens.
Dans le détail de la piece, dans la vivacité du dialogue, dans la
coupe et l'ordonnance des scenes, dans le style, tout serait a
· goúter, et en particulier la romance que chante Barberine en
l'absence de son mari:
Beau chcvalier, qui par tez pour la guerre,
Qu'allcz-vous faire
Si loin d "ici ?
Voyez-vous pas que la nuit est profonde,
Et que le monde n'est que souci ?
Vous qui croyez qu'une amour délaissée
De la pensée
S'enfuit ainsi,
Hélas I Hélas I chercheur de renommée,
Votre fumée
S'cnvole aussi.

Mais ce qui est excellent, ce qui n'appartient qu'a Musset,
c'est sa fagon de dissimuler ce que le sujet - ce pari dont
l'honneur d'une femme est l'enjeu avait en soi d'asset
déplaisant. 11 y a une figure tout a fait charmante dans
Barberine, et c'est, bien entendu, celle de Barberine elle-meme,

625

LE THÉATRE ROM.\.NTIQUE

•i tendre, s~ vraie, et ~n meme temps si gaie, si malicieuse, si
femme. Mais la merveille est que la figure meme de RosemberO'0
d~ l'i~~erti,nent qui ~ parié d_e triompher de sa vertu en u~
ehn d reil, n est pas od1euse ; lom de la. Chez Bandello Boccace
-et Shakespeare, le r6le ou les rélles qui correspondent ~ celui de
Rosemberg sont purement odieux, · surtout chez Boccace et
Shakes~eare : Ambroise ou Iacchimo, tous deux sont d'infñmes
calommateurs, des trattres dignes de la potence. II en va tout
~ut~ement_ che~ Muss_et. ~ar ~e _jeune homme, qui vient défier
Ulric et qm se pique_ d 1 etre irrésistible pour Barberine comme pour
toute femme, le petit Rosemberg, n'est ni un trattre ni un débauché; c'est ~out simplement un tres jeune homme, presque un
enfant, qm a lu beaucoup de romans, et qui juge la vie et les
f~mmes d'apres ses lectures, un étourdi qui ne sait ríen de la
'lle, au fond tre~ t~mide, et qui fait d'autant plus le fanfaron qu'il
se sent plus timide et plus novice. On sait qu'il n'y a perso?ne de plu~ e?treprenant qu'un timide, lorsqu'une fois il a
pns son partid oser. Non, certes, il n'est pas du tout ha1ssable
ce Rosemberg ; il e~t am~sant, il e_st meme tres airnable, parce qu;
nous ne voyons_ bien vite en lm que son extreme jeunesse. Je
co~pte dans la httératu~e tre~ pe~ de portraits dejeunes gens qu' on
pmsse comparer a ce~m-la ; Je nen compteque trois ou quatre :
le Dora~te de Corneille dans Le Menteur, Lesliedans L'Etourdi
de Moliere, et, plus pres de nous, Nicolas et Petia Rostow
da?s Guerre el paix. Nicolas et Petia sont eux aussi des enfants
qui veulent se. donner des airs d'hommes, des airs de vieux
hussards, et qm essaient d'etre a l'occasion plus mauvais sujets
q~e to~s leurs camarades de régiment: seulement, ils ne savent pas
faire ; ils ne font pas peur du tout ; leurs yeux innocents démente~t leur~ paroles sceptiques, et ils n'arrivent pasa nous faire ouhher qu'ils ont dix-huit ou vingt ans.
. C'est le cas de Rosemberg, et la est, ce me semble, l'originalit~ de la_piece. La femme qu•il veut séduire n'est pas longue a
voir a qm elle a afiaire ; elle s'amuse de luí sans qu'il s'en doute
et, _en le punissant comme un écolier qui n'a pas été sage elle I;
trai~e comme il méritait exactement d'etre traité. Qu\ne est
habite a déconcerter sa galanterie et a Iui faire sentir qu'il n'est
pour elle qu'un enfant !
BARBERINE

~ v~~s pri~ de vouloir bien vous considérer comme parfaitement libre
un étrce e ma1son. Vous comprenez qu'un ami de mon mari ne saurait etre
anger pour nous ....
ROSEMBERG

Vous me pénétrez de reconnaissance. A vous dire vrai,en venant chczvous,

42

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

6'l1

REVUS D~S COUI\S ET toNFtRENCES
ROSBIIBBRO

,- ne tNipt.19 que d'étNI irnportllll, el Je oOlll'l'aill grand yllqUe de le dt"Nnlr
li je lalllaia parlar mon cOIW'.
DAllBBl\JNlt,

a part.

Parla' son oceur I d~jll I quel langage 1 {H..,,l Soycz assuré, telgneur
l\osemberg, que vous ne me génez pas du tout ; car cette liberté que je
,vous offre mtest fort n~cessail'e {I 1nol-méme, et je vous la donne pour en
~•usai.
ROSEII.BERG

Cela a'en"'nd, je connais les convenances, et je ;:ais quels dtvoir5 m'impose
~otre rang. Une cMt,:laine est reine chez elle, et vous l'ét.cs deux tola,
Madame, par la ooble$&amp;e e\ par la b~auté. .
BARBE'ftlN~

Ce n'est pas c,~a. C'est que da.ns ce moment•ci noos sommes en tratn de
bire la wndange.
ROSEKBERG

011i, vraimrnt, j'ai vu, en passant sur c •,s collines, quantité de paysans.
Cela ressemt,le u une Mle, et vous recevcz sans doute, a cctt~ occaslon, les
bornmag,cs de vos vassaux. lis doiven\ élr• beureux, puisqu'ils vollS appir•
t,ienneDt.
BARBERINE

Oui, mais ils sont bien tourmentanls ; ... il me faut aller aux champs tout.e
la jfflllnée pout faire rcntrer kl mais et les foins t'ar&lt;lif6.
ROSEMBERG, d par!.

'SI elle me r~pond sur ce ton, cele. va élre bien peu poétique. ,
BARBERL"ilt. de merm:.
S'il persiste dans ses compliment.s, cola pourra étre divertissanl.
JIOSElo!BERG

J'aVO\le, Comtesse, qu'une chose m'étonn~ Ce n'ost pes de voir une noble

dame veiller au soin de ses domaines ; mais j'aurais cru qllll c'était de plus
loln ...
BAllBERINll
Je contois oela. Vtn111 et.es do la Cour, et les boautés d'Albe Ro~• ne prombnent paa dani l'berbe leurs souliers dorós.
·
ROSUBERG

C'est vrai, '.Itadame, et no trouVllz-vous pas qoe oette vie toute de platsr,
de f~tea, d'enchantemonts et de magnificence, esl une chose vraiment
admll'able ? Sans vouloir médire des verlús champét.zes, la vraie place d'une
jolie temme n'est-clle pas l/i, dans cetle sphere brillante ? Reg-..1rdez votn,
miroir, Comt-.e. Uoe j~ie rernme n'est-eUe pa~ le chef-d'Oll1vre de la
création, et toules l.}s riche,ses du monde ne ~onl-ellcs pas faitss pour l'entou•
rer, pour l'ettlbellir, s'i\ était possible ,
0ÁRBEI\INE

Oui, cela peut plaire sans doute. Vos belles dames no voicnt ce pauvre
monde que du haut de leur palefroi, ou si leur pied so pose a lerre, c'eS\
au, un carreau de velours.
1\()$1:MBEll"G

Oh I pas toujours. Ma 'tante Béalrice va aussi comme vou~ dans les champa.
OARBERI!CE

Ah I votre tante est bonne ménagere 'I

Oul, et bien -avare, excepté:pour mol, car elle me donnerait ses coltfes,
BARBERINE

En vérité?
ROSEMBERG

O~ 1 eertainement; c'est d'elle que me viennent p:"eSque tous lee biJoux
que Je porte.
BIJIBERINE, d parl.
Ce garc;;on-la n'est pas bien méchant.

Il n'est pas besoin de souligner davantage la valeur littéraire
des deux petites pieces dont Musset avait emprunté le sujet
&amp;WQ conteurs italiens, celle surtout de Barberine. Peut-etre resterait-il a se demander si, au point de vue moral, Barberine est une
dém?nstration tres concluante. II est a noter que parmi tant
d~ VIeux contes oil est célébrée la finesse féminine - Vigny ellt
dit : la ruse de femme - l'hi. toire de Barberine est la seule
ou la finesse féminine soit associée a la vertu, oil une femme
se ~rve ~e son esp':Ít«pour lebonmotih, non pour tromper son
man, ma1s pour lm rester fidele. Nous en devons conclure, je
pense, que nos peres étaient des impertinenk. Mais devona-noua
en conclure aussi qu'Ulric avait raison de tenir le pari que lui
proposait Rosemberg, et qu'un autre que Rosemberg ellt échoué
~mme lui ~upres de Barberine ? C'est une grande question, et
d y a une p1éce de Musset lui-méme dont le tilre dit qu' • il ne
faut jurer de rien ,.
(d suivre.)

�LES ORIGINES DE L'HÉROISME CORNÉLIEN

629

I

Les origines de l'héroisme cornélien
Conférence d'agrégation (A propos de Polyeucte¡

Cours de 11. HOBERT GILLOT,
Professeur a l' Unil-ersilé de Stri..sbourg.

Les études les plus récentes sur l'héroisme cornélien, au premier
rang, l'article décisif de M. Lanson sur le Généreux de Descartes,
ont établi les concordances que présente la conception des passions
mise en ceuvre, · des 1636, par le poete du Cid, et la définition
qu'en donne, en 1649, dans son Trailé, le philosophe Descartes.
Rencontres frappantes, a-t-on dit, mais simple &lt;&lt; parallélisme »,
« reflets des memes causes », la chi;onologie !'indique, non point
rapports d'effet a cause, comme en découvre, appliquée a la
doctrine del' Académie de Peinture, la confrontation des théories
cartésiennes et les définitions élaborées par les théoriciens de
l'Académisme.
Ces causes génératrices des memes effets ? L'influence de la
réalité contemporaine qui présente le spectacle courant d'individualités énergiques, «intellectuelles » et réfléchies, d' etres tout de
raison et de volonté : un Richelieu, un Retz ou un Turenne. En
second lieu, l'influence de la Renaissance qui adapte le Stoi'.cisme
antique au Christianisme et, par ailleurs, vulgarise la légende du
Romain mattre de lui, un peu figé dans son attitude de héros impassible et austere. Ajoutons-y- etc'est ce que nous voudrions
établir- l'influence moins connue des conceptions religieuses que
propagent, a la suite de Frangois de Sales, les spirituels del' époque, toute une école, nombreuse, dontlesbellesétudes de M. Henri
Bremond, s'ajoutant a cellesde M. Strowski, viennent de révéler
l'importance dans l'histoire des idées du siecle : néo-stoi'.ciem,,
humanistes la'iques, humanistes dévots, en des mesures diverses,
ont contribué a préparer le type du héros cornélien.

L'on sait l'importance du mouvement néo-sto'icien, en cette fin
du xv1° siecle, qui prépare, dans tous les domaines, l'épanouissement du « Grand siecle ». C'est alors, dans les écrits d'un
Charron ou d'un du Vair (La philosophie morale des Sloiques est
parue entre 1592 et 1603, le Traílé de la Sagesse en 1601), que
s'élabore cette croyance en la volonté raisonnable qui aboutira,
en 1637 et en 1649, ala proclamation du«primat &gt;&gt;delaraison et de
la volonté par l' auteur du Discours de la mélhode et du Trailé des
Passions, et s'affirmera, des 1636, dans l'ceuvre de Corneille.
Conception énergique qui, tant6t, insiste davantage sur la bonté
naturelle de l'homme et, avec du Vair, proclame sa nature « ei
sage mattresse, qu'elle a disposé toutes choses au mei!leur état
qu'elles puissent etre et leur a donné le premier mouvement au
bien et a la fin qu'elles doivent chercher, de sortequequi le suivra.
sans doute, l' obtiendra »; ou, moins optimiste, telle la Sagesse de
Charron, fait la part tres large a« l' etre de misere et de corr~ption
en l'homme » vain, faible, inconstant, « la plus calam1teuse
et misérable ~hose du monde ». Qu'il définisse, comme le fait
du Vair, le bien « l'etre et l'agir selon la nature », ou, qu'aver
Charron, il fasse consister, pour l'homme, la sagesse, a" connattre
bien ce qu'il est, son bien et son mal, combien etjusqu'ou la nalurc
l'a étrenné et favorisé et ou elle lui ·a défailli », le StoYcisme
chrétien ne cesse d'affirmer que la sagesse e&lt; n'est pas sans connaissance, sans discours et sans étude » et fait la part égale a la
raison et a la volonlé dans son exercice.
« Primat de la raison » : &lt;&lt; Naturellement, prononce du Vair,
l'hommedoit etre composé defa¡;on que ce qui est le plus excellent
en lui y commande et que la raison use de tout ce qui se présente,
selon qu'il est plus séant et plus a propos » ; « primat de la volonté»: « Le bien de l'homme, écrit l' auteur de la Philosophie morale,
consiste en l'usage de la droite raison, qui est a dire en la vertu,
laquelle n'est autre chose que la vraie disposition de notre
volonté a suivre ce qui est honnete et convenable », sur ces deux
principes absolus se fonde la sagesse des nouveaux Stoiques.
Mais, convaincus qu'en nous « le principe et mouvement de nos
actions est l'entendement et la volonté, et le bien que nous cherchons, leur perfection », ils sont, pareillement, unanimes a enseigncr la méfiance a l'égard des passions. lis répetentque « vivre
selon la nature », c' est «n' etre point troublé de passions », et proclament que la condition préalable, pour quiconque « veut se

�1

600

LES ORIGINES DE L HÉROISME CORNÉLIEN
RBVUB DES COURS BT CONFÉRENCES

co~porte~, envers les choses qui se présentent, selon la droite
raison », e est ~e.« purger s?nespritdes passions» qui• éblouissent
de leur fumée I reil de la raison », sagesse virile mattresse d'ellememe, mais reslriclive et privalive, qui consist~ a mettre a l'ame
e le 1r:1ords en bouche », et fait consister le tout de l'homme dans la
prabque de la _« prudence », cette vertu supérieure qui • nous
apprend a av~ir le mouvement de l'esprit droit et la volonté
r;1ée_ par la ~aison ». L_e « prud'homm~», tel que Je définitCharron,
n est-ll ~as l homme bien~ réglé » qm s'est « dépouillé»,«guéri 11
des i:iass10ns e~ « tumu!tuaires afie_ctions »et,« avec mesure et proport?on », réahse en lm « une égahté et une douce harmonie de
ses _JUgements, ~olontés, mreurs •,•se maintient en tranquillité
et !ibe~é », « s01gne et non passionne ,, « ne s'attache et mord
qu a bien peu et se tient toujours a soi 11 ?
U~ idéal d'humanité sage et moyenne, modérée et harmo~ieuse, _Plut6t qu'enthousiaste et impulsive, « pauvre de
désirs et nche de contentement », méfiante souverainement a
l'égard_ des passions « qui ne sont que bonds et volées acces et
reces fiévreux de folie, saillies et mouvements violent; et téméraires », telle est, réduite a quelques formules, la conception que
professent de la ~a~~sse l~s Sto1ques chrétiens: idéal de repos et
~on de lutt~, qm s mgéme a préserver la liberté intérieure au
h eu de la risquer en ~'héro1ques et tragiques aventures o~ de
1
s expo~er a la c~nquérir par de violents combats, en pratique
la« Jomssance qméte et douce » et fuit la « contention , d'une
volon~é trop « bandée », - sagesse propre a faire des bourgeois
supérieurs et non pas des héros.
'
Devarn;anL Corneille et Descartes par le r6le de puis~ance diri•
geant~ et m~ltresse qu'elle assigne a la raison et a la volonté, elle
répudie, a I avance, le culte de la passion généreuse J'élan spontané de_tout l'etre, les« folies sublimes» dela volonté~nthousiaste:
elle traite en ennemies et en rebelles les puissances agissantes et
« exp~nsives u, qui se livrent, dans l'ame des héros et des héroines
cornéhennes, le tragique combat dont l'enjeu s'appelle l'honneul'
ou la gloire.

II
Postérieurs d'une trentaine d'années environ 1 Je Discour, de
~?Iza~ sur le Romain, son Discours sur ,Uécénas, ou sur la Gloi~,
1
~ mspirent_ ~ une sagess~ apparentée, mais déja la dépassent et
portent, VlSlble, 11 empremte d 1 un esprit nouveau.

631

Stoicien héroique, a la fa"on des personnages de Plutarque, co
Polybe ou de Tite-Live, et quelque peu conventionnel, le « consul
romain » dont l'auteur du Sqcrale chrélien crayonne le portrait
idéal a l'honneur de la marquise de Rambouillet. « Ame véritablement souveraine et de premier ordre », il est inaccessible a la
crainte comme a la corruption. « Une connaltninature, ni alliancc,
ni afiection, quand il y va de l'intéret de la Patrie». Les « vainea
apparences des choses humaines », tout ce qui étonllf et éblouit,
ne le touchent point. u Tout ce qu'il y adanslemondeil'effroyahle
et de terrible n'est pas capable de lui !aire cligner les yeux. Tout
ce qu'il y a d'éclatant et de précieux ne lui peut donner una
tentation. On ne saurait le vaincre, on ne saurait le gagner. •
« Également !ort de tous cOtés », cette &lt;&lt; partie mortelle », par
ou la faiblesse a prise sur les grands courages, ne se trouve point
en son ame.
A ces lraits, qui n'a reconnu les Romains d'Jiorace, mais aui.si
quelques-uns des héros de Corneille? :'&gt;1ais,il importe de l'observer,
ce portrait qui résume, d'une fa~on définitive, les traits dont les
lecteurs d' Amyot s'étaient plu a composer la figure du u héros11
antique, déja se tempere de quelque humanité et se rapprocho
de la commune nature : « l'héro"isme intégral » des Romains de
Plutarque « s'humanise ». Regardé « par un endroit qui soit plu¡¡
exposé a la vue des hommes », on ne remarque en ses acLions ni
« une íroideur luche et pesanle, ni une véhémence téméraire et
préripiLée », cL, « encore qu'il ne fasse rien médiocrement, il no
fait rien néanmoins avcc ef!ort ». Sa u bonne grace » le fait aimer,
son « charme » lui gagne les creurs. ll sait conserver u la grandeur
et la dignité », memc dans la «plaisanterie », mais la u raillerie •
vient tempércr a propos « l'éternelle sévérité ». Caton le Censeur,
a l'occasion, sáit se dérider et lacher la bride asa u belle humeur ».
e Sages et modestes », les graces o ne fardent pas la majesté » du
Romain. Elles u l'ajustent le moins du monde et l'empechent
seulement de faire peur ». La Gloire est sa passion dominante
et la « fiévre » de son esprit a « ses relaches aussi bien que ses
redoublcments ».
Ainsi, « l'urbanité » et tout ce qu'un souci continuel de grandeur
permet de qualités u faciles », d'humaniLé « douce », souriante el
e généreuse », vient tcmpérer « dans une République de fer et ele
bronze , la sévérité et !'extreme rigueur des premiers ages. A
Scipion, qui personnifie le « bon temps en sa fleur », l'age
d'or des vertus romaines, succéde Auguste qui sail faire régnerlrs
• graces »asa Cour, et voici en Mécénas s'incarner la « vertu j ouisnte et couronnée », la vertu « facile et spontanée n qui n'a

�•
632

\

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plus ríen de commun avec la « vertu pénible et laborieuse ,.
des temps stoiques.
Li_béralité, générosité, ce sont la qualités bienfaisantes qua·
prabque, sans efforl, !'ami et le confident d' Auguste. « 11 n'avait
ga:de de contrefaire le libéral et le généreux. 11 eut eu bien de la
peme a s'empecher de ne l'etre pas. Pour cela il ne lui fallait
ni. trayaill_er, ni comhattre. Se laissanl aller d l~ penle de son inclm~lzo_n, 11 ne tombait jamais que dans le bien et dans la vertu.
Et ams1, ses bonnes actions venant de source, et n'étant pas tiréesa force de hras comme celles de quelques héros de notre siécle on
n'~°: estimait pas moins l'aisance de la liberté que l'éclat et la ~a~f1~ence ». Une cc douce émotion » qui se communique a ceux
qw 1 approch~nt, des ce ch~rmes involontaires » qui &lt;c gagnent
l~s sens extér1eur~ en un m~tant e_t donnent passage jusqu'a
l Ame »,_ font de lm un merve1lleux mcitateur a la vertu. cc N'y
ayant ~ien d~ si franc et de si relevé que ]'ame de l'hornme », la
u parfa1te ra1son » est ce celle qui la traite selon la noblesse de sa
nature &gt;&gt;. C'est cc avec douceur ,, que I'on emporte la volonté
': sans beaucoup ~e rés~stance &gt;'., et ce de la volonté on passe ;
e~ten_demen~, qm est s1 ennem1 de Iacontrainte, que, pour l' éviter,
li s élo1?ne me~e de son propre objet et rejette la vérité, quand
on la lm veut faire recevoir par force».
Tout en faisant Ieur part - la premiére - a la raison et a la
volont~ dans la conduite de Ia vie, Balzac répudie la contrainte
et la rigueur. C_ontemporain d'une époque de détente, qui
c?mmence a I?rabquer la douceur des mceurs et travaille ahumamser ~t a pol~r le type du héros, il formule l'idéal de cette sociétéénerg1que qm, tout en menant, te] un Retz, un Condé ou un Turen~e, la lutte contre l'~utorité qui veut centraliser le pouvoir,
cultive et honore la pass10n, dont ellefait la sourcedetoute vertu.
Propos~nt a l'hornme, comme but supreme, la conquete de
la &lt;c glmre », elle tempere l'héroi:srne viril de cette courtoisie chevaleresque qui, des héros de L'Aslrée, fait les soupirants respectueux
de la Femme et les dévots de « l'Honnete Amitié ,,.
1
&lt;c II n'est pas impossible que l'ame se relache sans s'énerver va
rép_étant_Balzac, et, c?mme il y a une Folie composée et méiancohque, 11 peut Y_ avo1~ u:r_ic sagesse libre et joyeuse ». « L'esprit
de dou~eur », qq1 respire a toutes les pages des écrits de saint
F,ran~o~s de Sales, trouvera d'autant plus d'écho dans la France·
~ He~ri IV et de Louis XIII, qu'elle est plus lasse des luttes
1~test?n~s et asp~re davantage a la tranquillité et a la paix.
L op~1m1srne souriant de la spiritualité nouvelle vient réchaufferla fro1de sagesse et la prud'homiestoi:ciennes. Éprise de« sérénité»

!

• •

LES ORIGINES DE L'HÉROISME COR:-ÉLIEN

633

rnais aussi amoureuse de « gloire», l'ame fran~aise répudie les
« boutades '» des cc sophistes violents &gt;&gt; et se rit du « chagrin » de la
« race de Zénon » et de la c, nation des Sto'iques &gt;&gt;.
A la génération des Stoi:ques, voici succéder la génération
des« Humanistes dévots ».

III
Les publications récentes de l'histoiré religieuse. ~ous permettent de situer l'importance du mouvement spmtuel ~ans
l'histoire du siécle. Saint Fran~ois de Sales ou le P. Scupoh, le
P. Binet ou le P. Richeome, initiateurs ou vulgarisateurs, les
mattres de c, l'Humanisrne dévot », créent dans la France de
Louis XIII et de Mazarin une atmosphére d'optimisme spirituel ou va s'épanouir le type d'humanité dont Corneille, dans
son Théálre, ou d'Urfé, dans son Aslrée; nous présentent les •
modeles les plus héro1ques.
Optimistes, les Salésiens, optimistes, les J_és~ites - d_ont Corneille fut l'éléve et le disciple fidéle - opbm1stes souriants, les
Humanistes dévots, car, d' abord, ils font le plus large crédit a l'humaine volonté et la part souveraine au libre arbitre dans _son
exercice.
ce Libre seianeurialemcnt », la volonté, telle que la définit, dan¡;
son Adieu de l' áme dévole laissanl le corps (paru . en 1591 et
tres souvent réédité), le P. Richeome, !'un des précurseurs et,
aussi, l'un des principaux vulgarisa~eursd_ela doctr~ne salésienne.
«Y a-t-il rien de plus gaillard, plus hbre, m plus a so1 des membres
apparents que le bras et la main.? Tout _le corps de 1',hom_me, a
cause de la droiture est fort libre, car Il se hausse, s abaisse et
se tourne plus facilement qu'aucun animal ; rnais, en tout
le corps, il n'y a partie extérieure plus gaie et pl?s démelée _que
le bras avec la niain ;il se joue a tout mouvement;1l s'avance ;Il se
retire · il monte ; il descend ; il se contourne ; il se forme en rond,
en tri;ngle, en demi-cercle ; il s'entrelace ; il se joint; il se met
derriére le corps ; il se met devant, a cóté, sur la tete, sous
les pieds, et n'y a endroit au corps ou il_ ne com1;1and~. N'est-c_e
done pas un vrai portrait du franc arbitre et d une hberté vra1ment seigneuriale ? &gt;&gt;
Libre1 aussi souverainement libre, la raison, enseigne, avcf'
tou~son ordre,~taprestantd'autres_,IeJés~it: Hayneufve, l'autcur
de l'Ordre de la vie el des mceurs, qui conduLl l homme d son salul el le
rend parfait en son éial (1639-1640). ce Nos inclinatioris, écrit-il, sont

�•
634

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tellement dansla main de notre raison qu'elles ne sauraientfaire
le moindre mal sans sa permission 11. Dieu, meme, ne « voudrait
contraindre »la raison et la volonté de l 'homme. u Le franc-arbi tre,
répete Richeome, est, en certaines matiéres, tout-puissant, car
il peut résister a toute-puissance, tant soit-elle haute, en tant
qu'il ne re1¡oit du ciel ni de la terre aucune influence ni sorte de
contrainte. Dieu meme ne le force point, car, s'il for1;ait la volonté,
il détruirait son image et Ierait que la volonté ne serait plus
volonté. Dieu veut que l'homme soit mattre au ménage de ses
actions. La volonté est a soi et mattresse de soi. »
Ainsi définie, la volonté est na turellementportée a la vertu. La nature hu maine est essentiellement bon ne, répelenta I' envi les I I umanistes dévots. Pleins d'admiration pour l'homme, qu'ils définissent
u une ame diviPeroent belle en un corps divinement beau », ils
insistent sur le dogme de la Rédemption plus que sur celui du
Péché origine!, lequel, effacé par le bapteme, ne laisse dans la
partie inférieure de l'ame que certains germes de rébellion qui
s'agitent 1;a et la dans les bas-fonds de notre etre. Rébellion sans
danger, d'ailleurs, et« facilement réglée » avec ul'assistance divir.e
et la raison mattresse ~, bien plus, utile et salutaire, car elle donne
a la volonté l'occasion d'cxercer son courage et de s'élever jusqu'a
l'héroi"sme et a la gloire.
Telest, en cfTet, l'état constant de l'ame: un état de lutte entre
la partie la plus haute et la partie inférieure de notre nature.
« 11 n'y a, écrit le P. Scupoli-I'auteur d'unpetit livre, Le Comba[
spiriluel, qui parut a Venise en 1589, connut cinquante éditions
du vivant de son auteur, et, traduit, une premiere fois, en 1608,
fut souvent réédité en France-il y a dansl'homme deux volontés:
!'une supé1ieure, l'autre inférieure. La premiere est celle que
nous appelons communément la raison ; l'autre a laquelle nous
donnons le nom d 'appétit, de chair, de sens, de passions. Cependant,
comme, a proprement parler, on n'est homme que par la
raison, ce n'est pas vouloir quelque chose que de s'y porter par un
premiermouvement del'appétit sensitif, amoins que la volontésupérieurene s'y porte ensuite etne s'y attache. C'est pourquoi toute
notre guerre spirituclle consiste en ce que la volonté raisonnable,
ayant au-dcssus d' elle la divine volonté et au-dessous l 'appétitsensi tif, et se trouvant commeaumilieu, est combattue presque égalcment des deux cotés, parce que Dieu, d'une part, et la chair de
1'a utre, la sollicitentsans relache j usqu' a ce qu' elle soit déterminée
, pour le bien ou pour le mal. » (Voir encore chap. vm et xvm.)
A l'idéal négatif de « tránquillité » eL de « prud'homie » cher
aux Sto1ques chrétiens, l'Humanisme dévot substitue done une

LES ORIGINES DE L'HÉROISMB CORNÉLIEN

635

conception active et« combative » de l'huinanité. ~es ~ vailla~ts ••
ce sont les « creurs nobles et hardi~ ,, Pompée, M1thndate, T1tus,
ui accueillent avec joie les occas1ons « d exerc~r ,leur volonté »
au rebours des«ameslachesetparesseuses11 qm sen« fA~~ent "•
.;'ennuient » s'ils n'ont l'occasion de livrer • le combat spmtuel »
paur « gagner la gloire •·
. .
n· d
A la volonté éclairée par la raison et solhc1tée par 1e~ e
s'élever jusqu'aux sommets sur la défaite des ~ens _et des pass10~:
qui l'attirent dans les bas-fonds, viennent s of!rir, en effet '.
stimulant, l'appU de l'honneur et la séduction ~e la glo,re.
Jnfluences littéraires et influences morales, cett~ fois enco~\-~
rencontrent et concordent. L'on sait le role ~ue Joue, d~ns a 1
lératurº espagnole dont s'étaitnourri Come1lle! le s~ntiment_ d~
l'honne~r aux pris~s avec la passion égo1ste et mfér1eur?_: am.Bl
dans La piedad en la juslilia de Guilhem de Cast~o, la Nm~ de la
Plata ou El Hombre de bien de Lope de Vega, v01re le senllment
religieuxenconflitavecles passionshumaines dans !-,as d10s Aman~,
del Cielo ou El josé de las mujeres de Calderon. Pomt n ~st b~som,
non plus de rappeler la place que tient le culte du_pomt d honneur et du (( noblesse oblige )) dans les préoccupations _de1c11' ~er
tilshommes du temps, toujours préts a P~~ndre. en mam ep e
pour défendre, en combat singulier, ~ mtégr1té _du non;i ou
l'honneur du blason; quel stimulant, ením, le sentiment ~ bonte aux héros de L' Aslrée quelles aventures glorieuses
neur appor
. '
l'
d la Femme
et héro1ques leur mériteront !'estime et amour e .
·
Moins connue est la conception que professent du «gentilhom?1e
chrétien » les spirituels contemporains. Définissant « l'hon~ete
homme », ils font consister l'honn~teté dans la « pudeur », qui1 e;t
un , amour de sa propre réputation ». Tel, par exe~ple, /
·
Richeome, qui, dans son Académie d'H~nneur, antérieure une
vingtaine d'années au Discours de la Glo1re de Balzac, _pro7lame,
a eu pres dans les memes termes, le désir de la gloir~ mné
!'i{omme. « Dieu a donné cet instinct (la v_o_lo~~é). a l homme,
•·1 l'a créé ala gloire C'est pourquo1 il I mVIte a la verlu
parce qu 1
·
• ·1
l · · 'honorera
par cette amorce : « Je glorifierai, d1t-1_, ce UI qm ~
. ·
Je rendrai roturier celui qui me mépr1sera ». Le F!ls de Die~,
venant en ce monde, commen~a ses legons par la gloire et en t
ses premiers sermons.
.
d' t ·
Se grandir a ses propres yeux- se grand1r aux yeux au ru1
- mériter la gloire étemelle, telles sont les étape~ que, !orle de
sa générosité naturelle, aidée de la grace de D'.eu q~i enveloppe l'~me dans un« réseau de gra~es». parco_urt l hu1;1ame créature, favorite et privilégiée de D1eu. Grav1ssant l échelle de

it.

ª

�LES ORIGINES DE L'HÉROISME CORNÉLIEN
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Jacob, elle s'éleve, triomphante, jusqu'aux cimes radieuses ou
l'humanité se rencontre avec le divin.
ce Com~e par cette faculté (la volonté), écrit Richeome, l'homme
peut touJours croitre en bo~té, aussi peut-il acquérir plus grande
sagesse sans pause, quand 11 vivrait dix mille ans, en ce monde.JI peut, ave~ la grace de Dieu, d'un cé\té, s'échauffer de la plus
g,rande chanté, _et, de l'autre, s'illuminer de plus grand savoir,
s em~loyer a me1lleurs usages et devenir toujours plus sage et plus •
parfa1t, sans terme, sans fin, a la ressemblance d'une bonté et
sagesse infinies. »
N'est-~e point la, résumée en quelques formules abstraitcs, la
progress1on que parcourt la psychologie cornélienne du Cid a
Hora7e et de Cinnn a Polyeucle, les quatre chefs-d'reuvre qui
consti~uent ce que l'on pourrait appeler le ce cycle de l'héroisme
cornélien n ? Apparenté . directement au Sage stoicien par son
culte de la volonté écla1rée des lumieres de la raison mais
plus_ riche d'ét?ffe humaine, assignant le premier ré\l~ a la
pass10n gé~ératnc_e de ve~tu et d'_héroisme, faisant la place plus
grande ~ ~ 1_mpuls10n, a I enthous1same et - quoi qu'on clise a la sens1b1hté dans la conduite de la vie, qu'il ne corn.;oit que
comme _une lutte, dont la gloire et l'honneur sont le prix; plus
~ombat1~ done, et plus« expansif », ce généreux » et héroique, si
1 « énerg1_que » cornélier.t prop?se a la volonté édairée et guidée
~ar 1~ ra1son, une am_b~t10n s1 haute, c'est que, d'accord avec
l,enseigr.tement ~es sp1~1tuels de l'école salésienne, il estime qu'a
1_ascens1on de I humame nature, portée d'instinct et d'enthous1asme a la vertu, la divine raison n'impose ni limitation ni
obstacle.
~pres Le G_id, qui met la passion égoiste aux prisesavecl'impérat1~ catégor1que de l'honneur familia! et présente le spectacle
s~bhme de deux volontés rivalisant d'hércüsme,et l'amour grand1ssant a mesure que, plus acharné a préserver et a auo-menter
0
sa ." gloire », son objet lui apparait plus digne d'estime, Horace,
qm, retrace la lutte. dou!oureu_se que ~e. livrent dans !'ame du pere,
de I épouse ou du frere, 1 afTect10n fam1hale et I'amoursouverainem~nt dé_sintéressé de la Patrie. Plus haut, encore, dans la hiérarch~e d~s «valeurs :&gt; m_orales, Augusle, l'ambitieux sans scrupules,
q~i, hier, poursmvait par tous les moyens inavouables, voire le
cnme, la rec~e~che du_ pouvoir pour les satisfactionsoigoislés qu'il
proc?re, sacn~1ant auJourd'hui ses has instincts a une conception
s~bh~e et ~ésmtéressée du ré\le du souverain et achetant, par une
v1ct~1:e pémble sur s_on m~uvais moi et un acte degénérosité qui lui
conc1hent ses ennem1s d'h1er et lui conquierent l' amour et l' estime

637

de tous, le droit de gouverner le monde. Au &lt;legré supreme,_ en~in,
Polyeucle, sacrifiant l'amour terrestre, le plus noble qm pmsse
inspirer une créature hu maine, a un_ amo~r plus noble. et plus
désintéressé encore: l'amour de Dieu, 1 amour parfa1t, que
Frangois de Sales assigne pour but a I'efTort mystique de~ ames: •
Conquérir par un effort héro~que _l'honneur et 1~ glo_ire qm
rendent digne de !'amour humam, digne de l_a _patne, digne de
gouverner le monde, digne de partager la féhc1té étern~lle, tels
sont les buts sublimes que propose a la volonté souveramement
libre la raison des héros cornéliens, descendants directs des prud'hommes stoiciens, étroitement apparentés aux Romains contemporains d' Auguste et a la vertu souriante et aisée d'un !"Jécén~s,
dignes émules du «Généreux » de Descar~e~, cor.tt~mporams, enfm,
des héros chrétiens, des ce vaillants », a qm 1 optim1sme des Humanistes dévots, promet la gloire et l'honneur, enjeu et récompense
du Combal spiriluel.
.
Apres Polyeucle, qui clé\t le « cycle de l'héroisme cornéhen »
~t marque le stade supreme que l'inspiration du poéle ne _dépasilera point, Rodogune ou N icomede, étu~es de, cas. excepbon~els
de « volonté pour la volonté », cas cuneux d espece, anomahes,
pluté\t que vérité &lt;&lt; éternellement humaine ».
.
,.
Dans l'histoire des mreurs comme dans la bttérature, 1 age
héro:ique est révolu. L'avenir prochain esta une génération plus
voisine de l'humanité moyenne, qui accordera davantage a la
passion, mais sans lui sacrifier encore 1~ souci de la gran~e_ur
et de la dignité extérieures et, tel Loms X!V, saura conci_her
les exigences de l'étiquelte et le souci de la ?lo;rc a:7ec les_cap~1ces
souverains de la passion et des sens. Pms, apres le r1gonsme
morose des dernieres années du Grand Roi, les « débauches » du
Palais-Royal, la revanche des sens, le lib~rtinage affiché
du « Prince des roués ». Apres la Du Barry, enfm, ~me de Me~teuil et Valmont, le libertinage a froid, la pervers10n, a 1~. fo1s
cérébrale et sensuelle, des disciples de la ce morale du pla1s1r ii:
les virtuoses, les machiavels du libertinage.

�LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

La géographie artistique des Pyrénées

Conférenoe de M. PIERRE LA.VEDAN,
Profe:iseur d: ta facul!é des Lellres de Toulouse.

Le titre et le sujet de cette conférence: La Géographie artislique
des Pyrénées, étaient indiqués par !'esprit meme du cours (1)
dont elle fait partie et qui est consacré a l'étude géographique
de la région pyrénéenne et sous-pyrénéenne .
.Mais d'abord, que faut-il entendre au juste par ces mots :
Géographie artislique ? II ne s'agit point d'une science nouvelle
.
na1ssa~t
aux confins de deux sciences déja constituées, comme le'
xxe s1écle en a vu surgir quelques-unes - la chimie physique,
par exemple - et qui se sont révélées si fécondes en résultats.
Nous désignons simplement par la une méthode d'investigation :
la géographie artistique examinera les phénomenes artistiques
(naissance, développement, rayonnement de l'ceuvre d'art), dans
leurs rapports avec les faits géographiques.
L'ceuvre d'art est la résultante de données multiples et complexes : le génie de l'artiste, le moment historique, la société;
parmi cet ensemble de données, il y a lieu de faire place a la
géographie.
Une telle méthode - faut-il le rappeler? - n'est pas nouveIIe.
C'est la théorie du milieu formulée par Taine. La Philosophie de
l' Arl explique, en bonne partie, l'art hollandais par l'humidité
du climat des Provinces Unies, l'art grec par la pureté du ciel
h~lléniqu~. Vue fécond~, mais dont l'application, telle que l'ind1que Tame, est a la fo1s trop vaste et trop étroite.
(1) Cette legon fai_t partie d'une série do dix conférences sur Ja Géographie
des Pyrénée~, organ1Sées a la Faculté des Lettres de Toulouse par la Société
de Géographie pyrénéenne.
'

639

Elle est trop vaste, car la définitio~ dépasse s~ngulierement le
défini. L'explication donnée par Tame po~rra1t, da~s chaque
cas s'appliquer a d'autres peuples que celm auqu~l 11 a pensé.
Le ~iel est pur a Athénes, mais il est aussi pur au Ca1re et dan~ le
reste de la Méditerranée orientale. Pourquoi done l'art égypben
est-il si difTérent de l'art grec et pourquoi n'y a-t-il pas de Parthénon a Constantinople ?
D'autre part, l'usage que fait Taine ~e son p_rincip~ e~t be~ucoup trop restreint. Pa!mi les élémen~s geograph1ques, Il n a guere
tenu compte que du chmat. 11 a négl:gé :
.
,.
La nature du sol et la considération des matér1aux qu 11 offre
a l'ceuvre d'a:rt ;
La géographie humaine et l'étude de l'art dans ses i'apports
avec les grands courants de circulation.
.
Ce sont précisément ces deux ordres de_ fa1ts que nous voulons examiner ici, a propos de l'art de la rég1on pyrénéenne._ N?us
bornerons nos exemples au l\loyen Age et, dans cette lmnte,
nous allons voir que la géographie prete a _d'intéressantes constatations et peut fournir des explic:¡itions utiles.
·

..
*

II est singulier que l'influence de la _constitutio~ géo!ogique
du sol sur le développement d'un a,rt a1t échappé a Tame. La
Gréce, qu'il étudiait, offrait P?urtant ~ sa théorie _un exe~ple
merveilleusement demonstratif. Ce qm peut exphquer l évolution de l'art, dans le milieu physique grec, c'est beaucoup
moins le climat que le sol et, dans le sol, la présence du marbre.
En Grece, le marbre se rencontre presque pa:tout : dans les 1~es
(Chios, Paros); en Attique (Hymette, Pentéhque) ; en ~hes_salie,
etc.; seuls, de rares districts en sont dépourv~s. 11 est difficile de
ne point établir de liaison entre ces_ de~x fa1ts_: abonda~ce du
marbre architecture de marbre ; d1fficile auss1 de ne pomt remarqu~r que d'autres pays de l'Orient méditerra°:éen! jouissant
du meme ctimat, mais pourvus d'une autre constitut10n geologique, n'ont eu qu'une architecture de brique.
.
,
La sculpture grecque, notamment la sculpture attique, n a sans
doute point eu besoin du marbre pour natt~e et se d_évelopper.
Jusqu'au ve siecle, les praticiens utilisent la pierre calca1re ~ppelée
poros. Plus tard, ils l'abandonnent pour le marbre; ma1s, au,x
deux époques, -chacune de ces sculptures ~:ésen~era des caracteres difiérents dus a l'emploi d'une matiere d1fférente. .
Nous voyons done qu'en Grece le developpement de l'arch1tec-

�640

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ture et de la sculpture est lié aux matériaux naturels du sol.
L"art du Moyen Age nous fournit la méme démonstration.
Dans l'évolution de l'architecture romane, la variété des matériaux ollerts par les dillérent~s régions du sol franc;ais a contribué pour beaucoup a la constitution des écoles régionales.
C'est ainsi que, dans cette école de Bourgogne, qu'illustrent tant
de magnifiques pages de sculpture, nous voyons le M~connais
resler a l'écart, parce que la pierre dont il dispose est rebelle
au ciseau. En Auvergne, oil surgirent tant de volcans, la facilité a réunir des pierres volcaniques de couleurs variées et
tranchées permettra ccrtains ellets décoratifs particuliers. Ailleurs encore, la nature du sol et du malériau qu'il fournit suggérera ou imposera des formes spéciales.
La région sous-pyrénéenne est pauvre en pierres,mais elle est
riche en argile. On verra s'y développer un autre mode de construction : l'architecture de brique. La phrase célebre du chroniqueur sur la blanche robe d'églises dont se para la' Chrétienté
n'a point de sens ici. Les grands monuments toulousams dressent
une masse rose, a laquelle les jeux variés de la lumiére donnent
une teinte tantot délicate, tantot violente: le soleil de midi les
revét d'une pourpre éclatante, l'agonie du jour les baigne d'un
violet subtil et pale.
Si nous laissons de coté la couleur pour ne considérer que
la forme, nous voyons que le Languedoc a développé, avec une
ingéniosité et un gout particuliers, les ressources fournies par
la brique. Il n'a point cherché, comme l'art romain, a dissimuler
sous des revétements somptueux l'humilité du matériau. L'art
toulousain, fidéle a son principe, a demandé a la brique meme ses
effets de décoration : la ligne droite s'y substitue a la ligne
courbe; le triangle remplace l'arcaturc, le losange prend la place
du cercle. L'arc en mitre du clocher de Saint-Sernin ou de la fac;ade
de Notrc-Dame dll Taur montre la logique d'une architecture.
Mais le plus bel excmple de ce style toulousain de brique est
peut-etre l'église des Jacobins. Sa construction (1230) a marqué
une date importante pour l'évolution de l'art gothique dans
le midi · de la France. Nous sommes ici en face d'une création
exclusivemcnt locale. Du choix et de la disposition des matériaux de briqucs est sorti un type de construction particulier
et toulousain.
Si nous passons rnaintenant de la région sous-pyrénécnne au
massif montagneux lui-méme, nous y trouvons un autre élément
du sol beaucoup plus intéressant : le marbre. Ici, la géographie

641

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

va. nous aider a résoudre un probléme historique, auquel on n'a
pomt encore apporté de solution définitive.
,
. La présence du marbre dans les Pyrénées est d'autant plus
importante que le marbre est fort rare en France et que la roche
pyrénécnne est d'une beauté comparable a celle des plus beaux
marbres grecs ou italiens.
Les carriéres pyrénécnnes sont nombreuses ; nous ne pouvons
les énumérer toutes. Il s~ffit de rappeler les principales. Campan
{Hautes-Py~énées) fourrut un marbre_ vert nuancé de rouge et
de b~anc ~u on retrouv~ au Grand Tnanon, au Palais-Royal de
Berlín, 1 Opéra ~e Pans. Au xv11 6 siecle, le marbre de Campan éta1t amené Jusqu'a Sarrancolin, ou on l'embarquait sur la
Neste. Dans la Haute-Garonne, on tire de Saint-Béat un marbre
bla~c q~e la p~re_té de s~ chair égale a l'antique Paros. Les Romam~ l cxplo:1ta1ent déJa, et les carriércs de Saint-Béat ont
f~urru la mat1ere de la colonne Trajane, des beaux médaillonsde
d1eux trouvés a Martres-Tolosane, qui sont aujourd'hui au musée
de Toulouse. JI a été employé a Rambouillet a Saint-Germain
! Versailles, et, de nos jours, lasculpture mod~rne en a tiré plu~
d 1un chef-d'ceuvre.
9~~nt au problém~ historique (~) auquel je faisais allusion, le
vo1c1 . comment exphquer la rena1ssance de la statuaire monumentalc6au x1° sié~~c aprés cinq siécles de disparition complete·?
Du v au xe s1eclc, la statuaire dispara:t en ellet totale~ent _de l'art, curopécn. O_n ne la _trouve ni daos l'art byzantin, m daos 1 art arabc, m en Occ1dent. Je dis : slaluaire non
ec~lpture ; la r~présentation de la figure humaine, les gr¿ndes
ecenes a personnages ont disparu, mais la sculpture subsiste :
elle est devenue une sorte de broderie de pierre destinée a
1!1et~re e~ val~ur des ornements stylisés, pareils a ceux de
1orfe_vrene cl_o1som;1ée: a ce jeu, les sculpteurs byzantins ont
acqms une virtuos1té merveilleuse.
Au x1e_ siécle, au contraire, on assistc a la résurrection de
la statua1re. Sous le ciseau de l'artiste s'éveillent a nouveau
-des pe~s?nn~ges, e~ relief ou en ronde bosse. ).loment décisif
dans_ 1 ~1sto1re de ~ art: alors que l'Occident, et la France en
~~rb~uh~r, scmbl~ient voués a un art dont la technique et
hnsp1rabon aura1ent rappelé beaucoup l'art musulman Je
:lecret de la statuaire antique se retrouve tout a coup. L'art ~no-cierne nait a cet instant.

ª.

_ (l) Cf. Bréhier, Reuue de., Deux Mondes, 15 aoOt 1912 et Reuue de" ·1rl
,ncien et moderne, 1920, p. 263.
'
••
43

�642

NFÉRENCES
REVUE DES COURS ET CO
. •

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

.

. .
tout particuliérement 1c1, car il a
Le fait nous mte~se
é écnne L'ancétre vénérable de
eu pour lhéalre la régwn_ pyr n d' . ....,J·•~
église des Pyré.
, st le lmteau une l""""1""
. .
cett&lt;i staluatre, e e . G . d Fontaines qu'une inscr1ptton
nées-Orientales, Sa1én~-é cmst- dees· la vingt-q'uatriéme année du
d datcr pr c1s men
d s
perme t e .
. 1090-1021. Le mouvemcnt commence an
régne du_ ro1 ~º~¡e~tét. nd~ tout le long de la chalne et dans la
le Rouss1llon , 1 s e ·
r,1o,jon sous-pyrénéenne.
.
"'° ., Un de nos meilleurs
• vi:,
• ¡·
cett.e rena1ssanv,,.
·
Commcnt cxp iquer
éh'er a vu la une conséquencedu
historiens de l'art roman, M. B;cli i u~s des saints et de la fabr~dévcloppcment du cul~ 0 :s citte forme d'art était part1cation des stalurs rehqua1rcs. t
nt a l'Auvergne, commc
culiere au sud de la France et no ~~~!rnard écolatre d'Angers,
Je montre l'&lt;:Lonnt~ment qd?cres~t~~age a Co;ques, en prést;ince
quand il se trouva, l?rs un pe en
de la statue de la s~11nt1·,-L-'I
roposer une autre explication,
On peut, nous sem e J ' • p e de lus pres les faits. Les
géogr_~phique celle-la,_ et q:n~: des C:uvres marquant ce r~prcm1ercs et les plus ~ntér~s e trouvent dans la région pyrenouveau sonL ci: mar re e r s_
évidente entre ces deux faits,
néenne. N'y a-l-il pa~" ~ne ia~f~ournit d'une part, l'art qui en
entre le sol et le malA::nau qu I
,
•
dérive d'autre part?
dé
tration les principaux monuRappelons, pour cetLe mons
,
ments de la ~érie.
r t de Saint-Genis-des-Fontaines. A
J'ai mcnti?n~é. 1e m eau ine a l'extcrieur de l'église de
rautre extrem1te de la chal é 'un Las-relief de marbre blanc
Saint-Paul-l~s-Da":,. est cn~ssrccle. A Toulouse, au pourtour de
provenant_ d u!1 é&lt;l_1ficc du . ; i de bas-reliefs de marbre reprél'église Samt-t&gt;~rmn, une
otres et d'anges sont attribués
.sentant le ChnsL.. &lt;!nlou: :\l . ~e dans Je cloltrc de la célebre
il la fin du x1e s1ecle. r • º~¡~ 'des c6tés se voient des pilicrs
. angles et au m1 1eu
a1i baye, aux
d
1 ·e c:.u.. ces ,plaques sont neuf apotrcs
rcvetus de P!ªqt~l'at~ar¿~r~~d: é\'cc¡ue de Toulouse et abbé
et le portra1t ~ .· '. n nous apprend que ces travaux furent
de ~lo1ssac: une mscnpc10 . .
06
exécutés, sous l' ªf.bé A~~u;~~~~ ~~ull_ ·tou tes les'. reuvres de_ la
Ce n_e sont pas a 1 ·o· pvrénéenne: ce sont, du mo1ns,
statua1re romane dans a reºion J
1
les tetes de série. Et toutes sont e!l mar,Jre.
Notre conclusion_ cst done la sm~:~~;; monumentale s'cst-elle
Pou_rquoi la rcna1ssaé"~ce ~el~~-s!~ai~ lil, d'abord, un milicu baiprodmte dans ccttc r :::: 10n · •

ésc¡,i

A

643

gné d'influences antiques. Les artistes avaient sous les yeux
nombre de sarcophages de marbre gallo-romains, qui leur rappelaient constamment la gloire de la sculpture classique. Mais
d'autres régions avaientdcs sarcophages analogues. Les sculpteurs
de la région pyrénéenne ont imité ce qu'ils voyaient parce qu'ile
disposaient de la matiére.
La présence du marbre est ici comparable a l'étincelle qui
fait jaillir l'incendie déja prct a s'allumer. A qui contestera
la valeur de cette cxplication, rappelons du moins ces « co'inci•
dences » troublantes .
a) La statuaire monumentale apparatt dans la région pyrénéenne;
b) Elle appara1t daos la seule région de France qui possede du
marbre;
e) Les premicres reuvres exécutées sont en marbre.

•* •
Pour comprendre la formation et surt.out l'expansion d'un art,
il faut aussi tenir compte de la situation géographique du pays,
de ses rapports de voisinage, du tracé des voíes de communication qui le traversent, de la nature de ces voies.
Considérons, par exemple, la Normandíe, pays maritime. en
relations avec ses voisins par voie d'eau (mer ou rivieres). Les premiers Normands sont des marins pillards, pour qui leur barque
représente le moyen d'existence. Rien d'étonnant a ce que l'art
normand du ~oyen Age apparaisse comme un art de constructeur de barques, un art de charpentier. Les formes et la technique de la construction en bois se retrouvent dans la construction en pierre.
Pour l'art pyrénéen du Moyen Age, nous noterons l'influence
exercée par le voisinage de l'Espagne. L'art roman représente
une synthése d'éléments variés : antiquité gréco-romaine, art
gaulois, art barbare, Byzance, Orient. Dans la transmission des
motifs orientaux, les Arabes ont joué un r6le important. Établis
au sud des Pyrénées, il n'est pas étonnant que leur action soit
encore tres sensible au Nord de la chatne, comrne le prouvent
certains chapiteaux de Moissac, encadrés d'inscriptions coufiques,
Plus tard, a l'époque de la Renaissance, maints détails des constructions toulousaines rappelleront de meme le voisinage de
l'Espagne.
De tels faits sont patents, mais on aurait tort d'exagérer la
portéc de la remarque. Il est beaucoup plus intéressant de consi-

�644

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

LA GÉOGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

dérer l'art. dans ses rapports avec les voies de communication.
Le réseau de ces voies, au Moyen Age, et spécialement dans la
région pyrénéenne, c'est celui des pelerinages: le grand mouvement est celui des pelerins qui traversent la région pour ae rendre
ASaint-Jacques de Compostelle. .
. Le pelerinage de Compostelle venait, pour l'importance, imm&amp;d1atement apres ceux de Jérusalem et de Rome. Des guides A
l'usage des pelerins décrivaient les routes ; l'itinéraire était aussi
bien fixé que celui des chemins de fer actuels ; des Mtelleries
des hospices pour les pelerins jalonnaient ces voies.
'
/Le plus célebre de ces guides est le Codex de Composlelle' et
les indications qu'il donne étaient toujours bonnes au xvne sie~le
comrne_ l~ montre le guide des Senjaques toulousains, qui
se publi~1t encore a Toulouse en 1650,« a l'imprimerie P. d'Estey,
A l'Ense1gne de la Presse d'or, pres le college de Foix ».
Quatre routes traversaient la région sous-pyrénéenne se rendant
a Saint-Jacques :
a) Route allant d'Orléans aBordeauxparSaint-!\fartin de Tours
Sa~t-Hila~re de Poi~iers, Saint-Jean-d'Angély, Saint-Eutrope d;
Samtes, Samt-Romam de Blaye. Cette route continue de Bordeaux
A Bayonne par Soulac, puis longe les étangs des Landes par Biscarosse, Mimizan, Saint-Julien. Elle franchit les Pyrénées par le
port de Cize et Roncevaux.
b) Route ~enan~ du ~entre de la France par Vézelay, SaintLéonard en L1mous1~, Samt-Front de Périgueux, la Réole, Bazas,
Mont-de-Marsan, Samt-Sever, Orthez et rejoignant la précédente
a Ostabat.
, e) Route venant de Bourgogne ~t de l'est, par le monastere
d Aubrac, Notre-DameduPuy, Samte-Foy de Conques, Moissac,
Lectoure, Condom, Ostabat.
¡d) Route venant de la Provence par Arles, Saint-Gilles Montpellier, Saint-Guilhem et atteignant la Garonne a Toulous¿. Cette
route se dirige ensuite sur Auch par Léguevin, Pujaudran l'lsle
Jourdain, Monferran, Aubiet. A tous ces points se trouvaie~t des
hospices de Saint-J acques. Le pelerin franchissait les Pyrénées
au Somportet descendait en Espagne par Jaca et Puenta la Reina.
On remarquera que les plus illustres sanctuaires frangais
s'échelonnent le long de ces quatre chemins.
Le guide toulousain de 1650, apres avoir décrit le chemin de
Toulouse a Saint-Jac_ques, ajoute quelques indications pratiques
sur le voyage et termme par une chanson d 'une demi-douzaine de
quatrains inspirés de !'esprit le plus utilitaire :

Vous qui allez il Saint-Jacques,
Je vous prie humblement
Que n'ayez point de Mte ;
Allez loul bellement.

645

Las ! que pauvres malades
Sont en grand déconfort 1
Car mainls hommes et remmes
Par les cbemins sont morls.
Vous qui allez a Saint-Jacques
Au moins en temps d'élé,
Ne prenez point grand charge,
Allez sur le léger.
Car de peu l'on se rasche (fatigue) ;
Je parle a gens de pied,
Ducals a deux visages,
Portez si en avez.
Vous qui allez a Sainl-Jacques,
Je voudrais vous prier
Que ne fussiez point lasches
A appr~ter a dtner.
Les Mtesses sont fines,
Elles ne servent rien,
Qui sail raire cui~ine,
Tt lui servira bien ..

Les deux derniers quatrains, en espagnol, conseillent de chercher des chambres bien propres, ailleurs que dans les hotelleries.
Ne retenons de ces couplets populaires qu'une preuve de l'importance acquise et gardée pendant de longs siecles par des routes
de pelerinages, importance comparable a celle de nos voies ferrées
d'aujourd'hui (1).
Elles ont joué un r6le historique, économique, artistique de
premier plan. M. Malea montré (2) quelle avait été leur influence
sur l'architecture et la sculpture. Je dois rappeler ici ses conclusions.
II en est résulté, pour l'architecture, la propagation d'un admirable type d'église romane, dont le plus bel exemple, sinon
!'original, est Saint-Sernin de Toulouse. Les caracteres en sont les
suivants : la nef, avec doubles has c0tés et grandes tribunes,
éclairée d'un jour difTus par les fenetres des tribunes ; la volite
en berceau sans auc~ne ouverture directe sur l'extérieur ; le
t.ransept, tres large, ou se prolongent les has c0tés de la nef ;
(1) Une des P,lus célebres colleclions contemporaines de Guides de voyages
- étrangere d ailleurs - présente de m@me, en t@te de cbaque volume sous

une forme également rimée, des conseils d'un égál bon sens pratique. '
(2) Rcvue de Pari,, 16 février 1920.

�646

L.\ GÍ,OGRAPHIE ARTISTIQUE DES PYRÉNÉES

647

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

le chreur entouré d'un beau déambulatoire ou s'ouvrent des chapelles rayonnantes; a l'extérieur, la magnifique harmonie de ces
chapelles, de l'abside, du chreur, du transept, se superposant
jusqu'a la tour qui domine l'ensemble. Ainsi peuvent se définir
les églises formant &lt;• le groupe du chemin de Saint-Jacques » en
France: Saint-Martin de Tours, Saint-Martial de Limoges,
Sainte-Foy de Conques, Saint-Sernin de Toulouse; en Espagne,
Saint-Jacques de Compostelle.
Pour la sculpture, c'est le long de ces routes que se sont
propagés les types créés par la grande école romane de
sculpture toulousaine. A la veille de la guerre des Albigeois,
&lt;e Toulouse, a dit M. Male, fut la merveille du xue siécle ». Les
figures, si curieusement rythmées, la légéreté dansante des ap6tres, que sculpta Gilabertus pour l'anciencloltre de Saint-Étienne,
se reconnaissent a Moissac, a Souillac ; les themes du grand
portail de Moissac jalonnent la route du centre: Cahors, Conques,
Souillac, Beaulieu. De l'autre c6té des Pyrénées, la sculpture toulousaine d'abord, puis la sculpture frangaise du nord descendent
en Espagne le long des routes de Saint-Jacques. Sur la route du
Somport, a Jaca, a Huesca; en Castille, aSaint-Domingo de Silos,
les chapiteaux sont toulousains. A San-Isidro de Léon, c'est l'influence de Chartres qu'onnote. Santiago de Compostelle estla plus
parfaite illustration et le plus beau résumé de la théorie : le
plan de l'église reproduit celui de Saint-Sernin ; au portail
des Orfevres se retrouvent les thémes et les personnages qu'on
peut voir a Saint-Sernin et au musée de Toulouse.
II y a plus. Si nous considérons les arts mineurs aprés les
grands arts, nous arrivons aux memes conclusions. La principale
industrie artistique franºaise au Moyen Age a étécelledesémaux
limousins. Leur renommée s'est étendue fort loin. M. Rupin parle
de_ l'Arménie ~t de la Chine. C'est la méthode géographique
qm nous rense1gne avec le plus d'exactitude sur les conditions
de leur expansion (1).
Si l'on dresse pour la France une carte de la répartition actuelle
des émaux limousins, spécialement des chasses, en ne tenant
compte que des piéces conservées par les églises ou par les
musées,de province - car ce sont les seules qui aient quelque
chance de se trouver encore en place - on constate immédiatement l'existence d'une longue chatne d'reuvres descendant vers
le sud et l'Espagne, a travers les départements de la Corréze,
(1) Ct. Gazelle des Beaux-Arts, septembre 1913, p. 244.

du Lot, de l'Aveyron, du Tarn,delaHaute-Garonne: de~. ~aut~sPyrénées. Cette série d'émaux jalonne a peu pres l 1tméra1re
des pélerins limousins vers Saint-Jacques de Compos~elle. Et
si nous franchissons les Pyrénées, nous constatons de meme que
l'Espagne est riche en piéces d'émaillerie limousine.

..
*

On voit par ces exemples et par cette analyse comme~t peut se
marquer l'influence du milieu géographique sur la na1ssa~ce et
l'expansion de l'reuvre d'art. La nature du sol, les vo1es de
communication ne constituent sans doute pas a elles seules une
explication totale, mais elles représentent un élément d'explication indispensable a considérer. L'architecture de brique ~u
Languedoc, le marbre des premieres ~tatues ro_manes, la transm1ssion de l'art frangais le long des chemms de Samt-Jacques, autant
de faits qui touchent a la fois a l'hisloire générale de l'art et a la
géographie régionale des Pyrénées.

�L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'muvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de M. EDMOND ESTtVE,

Pro/useur a l' Universilé de Nancy.

X
L'impaesibilité de Leconte de Lisie.

Un poete évoque a nos yeux les peuples d'autrefois les raccs.
éteintes, les civilisations disparues ; a sa voix cette p~ussiére se
réve!lle et recommence a vivre ; elle retrouve s; religion, ses dieux,
ses rites, ses mreurs, ses légendes; ellereprend son ame, !ruste naive
et sauvage, guerriére, voyageuse ou pastorale. Dans les ~adres
q1;1'il a ainsi restau~és, il pl_ace que!ques grandes figures en qui
s 1m~arn~nt les pass1ons qui ont agité l'humanité primitive : l'orgueil qui s'égale aux dieux, l'amour qui attire ou qui donne la
n_iort, la bravoure qui la méprise, la haine, la vengeance, Je fana~1s!11e. l_l cé~ébre~a beautémagnifiquedelanature; illacontemple,
il l admire, il aspire a se fondre et a se perdre en elle; ou bien il suit
~ans leurs c?urses, dans leurs chasses, dans leur repos et dans leurs
Jeux les ammaux superbcs qui hantent la jungle ou la foret· il
comprend le~rs instincts, il devineleurs rcves, il interpretele~rs
vagues _ang01ss_es. Du spectacle des hommes et du spectacle des
choses 11_ extra1t une philosophie amére, qui retourne et remachr
s?ns rép1t les causes de notre soufTrance, et neluiofTre de consolation ~ue dans la co~viction de la vanité universelle et dans la perspective du goufTre msondable ou tout est destiné a s'engloutir :.
Le secret de la vie est dans les tombes clo~es.
Ce qui n'est plus n'est te! que pour avoir été
Et le néant final des Hres et des choses
'
Est l 'unique raison do leur réalité.

C'est e~ po~te dont u:1e légende littéraire - légende contre laquelle 11 éta1t le prermer a protester - a fait un artiste sans émo-

649

lion et sans entraillcs, un pur &lt;lescriptif, un froid ciseleur de
rimes, un styliste impeccable et imperlurbahlc, et, comme on a
dit d'un mot, un&lt;&lt; impassible ,,. Comme si, pour ranimer et ressuscitcr Je pass(·, il ne fallait pas lui donner de son souffie et de son
ame ; comme si, pour peindre fortement les passions, il ne fallait
p~s non seulcment les avoir observécs et analysécs, maisctre capable de les concevoir et, jusqu'a un certain dcgré au moins, de les
ressentir; comme si, pour pénétrer dans la conscience obscure
d'un animal, il ne fallait pas un donde divination et de sympathie;
comme si, pour accuser et maudire la vie, il ne fallait pas commen•
cer par en avoir soufTert.
On pourrait dire, a ce compte, que 1fichelet est un impassible,
quand il nous trace dó. l\Ioyen Age un tableau qui, s'il est plus
équitable que celui que nous en donne Lecontc de Lisie, n'est pas
plus coloré, certes, ni plus vivant. On pourrait dire aussi que
Sophocle, Racine ou Shakespeare sont impassihles, quand ils
nous représcntent, dans leurs tragédies, les crimes involontaircs
d'&lt;Edipe, ou la vertueuse rébellion d'Antigone, les malheurs de
Dcsdémone et les tourments d'Hamlet, les remor&lt;ls de Phedre eL
les fureurs d'Hermione. On ouhlie que les histoires de la littéralure s'extasient sur la sensibilité de Virgile, parce que Virgilc
a dit en trois vers la désolation du rossignol devant son ni&lt;l dévasté,
ou en un hémistiche la tristesse du breuf qui a perdu son compagnon d'attelage : maerenlem fraterna mnrle juvencum. On oublie
que ces memes histoires fonta Lucrece la réputation &lt;l'un poéte
passionné, pour avoir célébré avec enthousiasme la fécondité
de la nature universelle, et pour avoir déploré la pitoyable condition de l'humanité :
O miseras hominum mentes ? o peclora raec11 1
Qualibus in tenebris vit..e quantisque perictis
Degilur hoc aevi quodcumque est 1

Si nul n'accuse Michelet, ou Shakespeare, ou Racine, ou Virgik,
ou Lucréce, d'avoir été impassibles, si mcme on les brnme ou on
les loue, suivant les cas, d'avoir été le contraire, est-il juste, est-il
logique d'objecter son impassibilité a Leconte de Lisie, et,
avant de lui adresser un reproche de ce genre, ne faudrait-il pas.
savoir ce qu'on entend exactement lui reprocher ?
Car il semble bien, Jorsqu'on accuse Leconte de Lisle d'avoir
manqué d'émotion, de passion, desentiment et de tendresse, qu'on ·
lui en veut surtout de ne pas nous avoir pris pour les confidents de
ses émotions,de ne pas avoir crié sa passion a nos orcillcs et mcm~
par-dessus les toits, de ne pas nous avoir étalé ses sentiments et,

�650

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

fait admirer sa tendresse, de n'avoir rien mis dans sa poésiede ses
aventures et de son histoire, et beaucoup moins d'avoir été un
poete impassible qu'un poete, si jepuis ainsi parler,impersonnel.
Sans vouloir soulever ici une discussion d'esthétique générale,
et en admettant provisoirement que le grief soit de nature a disqualifier l'écrivain qui en est l'objet, il est permis de se demander
si ce grief meme est fondé, si une lectureplusattentivedel'amvre
de Leconte de Lisie et des irnpressions moins rapides ne l'atténuent pasen grande partie, pour ne pas dire qu'elles le dissipent
tout a fait.

..
*

11 est certain que d'une bonne part de cette reuvre, mettons, si
l'on veut, de la plus grande part, la personne de l'auteur est
absente, ou, si elle s'y révele a nous, elle ne s'y révele qu'indirectement. C'est toute la partie purement épique ou dramatique. La
loi mP,me du genre s'oppose a ce que le poete intervienne de son
moi dans son récit ou dans son dialogue. H exprime par le moyen
des personnages qu'il meten scene des sentiments qui, en apparence, lui sont étrangers. Comment conrevoir qu•i] y ait quelque
rapport entre un homme du X!XP. siec!e a pres J ésus-C:hrist et un
,:ontemporain de la Grece péiasgique ou desmigrations kymriques,
ou de la xrxe dynastie, ou des temps antédiluviens? En réalité,
ils' ne sont point tellement impénétrables !'un a l'autre, et l'on
pourrait se demander plutot s'il est possiLle au premier de faire
á ce point abstraction de lui-meme, qu'il ne transporte dans le
passé les idées de son temps, et les aspirations, les tendances, les
réactions et les répulsions de sa propre natur·e. Leconte de Lisie
I'a reproché a Vigny, il l'a reproché a Rugo, et nous Je Iui
avons déja, a un degré moindre sans doute, mais enfin nous le
lui avons reproché a luÍ-mcme. Le poete qui pratique un art impersonnel nous livrc, en partie au moins, sa personnalité, en
dépit des obsLacles qui s'opposent a ce qu'elle parai~se, en dépit
des efTorts qu'il fait et qu'il doit faire pour la cacher, comme une
flamme se devine derriere l'écran qui ne permet pas de la voir. Le
choix de certains sujets, la prédilection pour certains caracteres,
l'insistance ii développer certainssentiments, parfois un mot partí
non pas des levres d'un personnage fictif, mais du creur memc
d'un etre réel et vivant, su!Iisent a nous faire découvrir l'homme
derriere l'auteur. Pour peu qu'il ait de finesse et d'imagination
psychologique, un lecteur pourra-t-il lire le théatre dé Corneille,
celui de Moliere ou celui de Racine, sans se faire une idée non pas

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

651

seulement de leur art, mais de leur caractere et de le':1-r pe~on~e.
« Les ouvrages. disait André Chénier, ont une phys1on~m1e ; 1!s
font connattre · non seulement les humeu:5 et_ le caractere, ma1s
meme la figure ... Convenez que Newton n ~va1t I?ªs un nez obt_us
et de grosses lévres que Voltaire ne pouva1t avo1r que d~s tra1ts
étincelants et fins. '» C'est un plaisir exquis, c:est une cuneu_se et
assionnante étude que de retrouver et de_ réumr de cette phy~10nop · 1 s linéaments incertains et les tra1ts épars. Tache ~ébcate,
::s Joute, difTicile et périlleuse, mais ou l'on p~ut réuss1r '. a plus
forte raison qu'il est permis d'entreprendre;et Je m? fera1s fo rt,
avec une demi-douzaine de poémes de Lecont~ de _Lisie, des p1us
«antiques » ou des plus « barbares », des plus l?m~ams e~ ~es plus .
objectifs, avec Baghavat et (:unaqépa, avec !ViobP etKhiron, avr
Qain, avec I-Iypatie et Cyrille, avec la V ig_ne de N abol_h ou e
Ju ement de Komor, de dessiner, dans ses lignes ess~ntielles, le
po!trait moral de Leconte de Lisie, de marquer les tro1s ou quatre
sentiments essentiels, venus du fond meme. de sa ~atur_e, que sa
poésie, personnelle ou impersonn~lle, exp_n~e, ,s1 vra1ment ce
n'était la besogne absolument inuble, et s1 lm-meme ne ~ous les
avait, a maintes reprises, énoncés de la fagon la plus claire ?t la
plus émouvante·. A cóté de cette partie de son reu':re ou sa
personne n'appara1t pas, ¡¡ y en a en effet une a~tre o~ elle se
montre • a coté de la partie épique ou dramabq~e, Il Y. a la
partie q~'on ne peut pas nommer autrementque lynqu_e, ~1, dans
notre langage actuel, dans nos mreurs modern?s ou la poés1? º? _se
chante plus, ou Je poete n'a plus de lyre, _lynsme peut s1~mher
autre chose qu'expression vibrante et pass1onnée des sent1ments
individuels.
.
Ces sentiments quels son't-ils ? 11 en est que nou~ conna1ssons
déja, car on ne s;urait analyser l'reuvre ~u po,ete, m en marque~
la tendance philosophique, ni en caracténser 1 art sa~s les rencon.
trer sur son chemin. Le plus profond de tous peut-etre! et c?lm
qui est a la base de la vie sentimentale de Leconte de L1s_le, e est
cette nostalgie du pavs natal que ses ver~ ont tant de fo1s exh~lée au cours de plus d'un demi-siécle d'ex1I, avec une mélancolie
'·
touJours
auss1· pénétrant e, pour ne Pas. dire avec. une douleur
·
·
auss1 vive qu 'au premi·er J·our· Nmts
.. merve11leuses dorées
d'étoiles, midis resplendissants delum1ere, couchants et aurores,
Celui qui savoura vos ivresse~ sacrées
y rep!onge a jamais e_n ses rcves sans fin.

n en a emporté sous sa paupiere les visions indélébiles . c'est a
Ieur hantise qu'il a du l'habitude de se détourner du présent, de

�652

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

chercher en arriere, dans son passé et danslepassé del'humanité,
la beauté et le bonheur. Ce regret du pays natal rendait pour lui
plus aprement douloureux le regret de sa jeunesse enfuie pour
toujours. Certes, nous sentons tous, apartir d'un certain age, que
chaque instant qui passe nous éloigne un peu plus des heures
brillantes et fortunées de notre vie, des heures qui ne reviendront
pas. Mais ce sentiment, auquel nous ne pouvonsnous abandonner
saos tristesse, il est atténué dans une certaine mesure par le changement que subissent les choses autour de nous et en meme temps
que nous.. Les images au milieu desquelles nous vivons nous
demeurent contemporaines ; nous voyons toujours a notre hauteur le paysage qui borde les rives du fleuve sur lequel nous
glissons insensiblement; il faut le hasard d'un retour aux lieux
ou nous fumes jeunes, il faut le rappel inattendu d'un souvenir
de notre enfance, pour que nous regardions en arriére et que brusquement nous mesurions avec stupeur la fuite rapide du temps.
De telles pensées, pour la plupartd'entrenous, sontintermittentes;
elles s'imposaient constamment al'esprit de Leconte de Lisie. Ses
souvenirs de Bourbon, toujours présents a sa mémoire, étaient
ce point fixe, ce point de repére qu'il voyait briller au fond de ses
années, toujours aus$i lumineux, mais toujours plus reculé
et plus lointain :
O jeunesse sacrée, irréparable joie,
Félicité perdue, ou !'ame en pleurs se noie 1
O lumiere, fralcheur des monts calmes et bleus,
Des coteaux et des bois feuillages onduleux,
Aube d'un jour divin, chant des mers tortunées,
Florissante vigueur de mes je unes années l. ..

Dans ce temps de sa jeunesse, tout pour lui était doux, riant,
heureux, car il portait en son creur une source intarissable de vie,
d'espérance et de joie. Meme les impressions de tristesse qui lui
venaient des choses, en passant a travers son ame, se tournaient en
exaltation et en encouragements :
La nuit terrible avec sa formidable bouche
Disait: - La vie est douce, ouvre ses portes closes
Et le vent me disait de son rale farouche :
-Adore I absorbe-toi daos la beauté des choses

Tous ses beaux reves de jeune homme, aujourd'hui que sontils devenus? 11s sont au fond de ce creur, calme en apparence,
comme aprés la tempete, sous la mer paisible, les cadavres des
marins engloutis :

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

653

... Génie, espérance, amour, torce et jeunesse
Sont lit, morts, dans l'écume et le sang du combat.

11s sont bien morts, et rien désormais ne pourra les faire revivre:
O malheureux I crois en ta muctte détresse,
Rien ne refleurira, ton creur ni ta jcunesse,
Au souvenir cruel de tes félicités.
Tourne plutót les yeux vers 1'angoisse nouvelle,
Et laisse retomber dans la nuit éternelle
L'amour et le bonheur que tu 11'as point goutés.

Plus l'homme approche du terme fatal, plus le souvenir des jours
de la jeunesse lui devient obsédant et cruel. Comme le voyageur
arrivé au sommet de la colline, il se retourne et contemple le chemin
parcouru, la longue suite d'années qu'il laisse derriere Iui. Image
bien connue, qui exprime un sentiment bien des fois exprimé.
Qui n'a aussité&gt;t a l'esprit la méditation de Bossuet sur la briéveté
de la vie, et les comparaisons saisissantes par lesquelles il essaye
de peindre le néant d'une vie humaine, en apparence la plus longue
et la mieux remplie : &lt;&lt; C'est comme des clous attachés a une longue
muraille, dans quelque distance : vous diriez que cela occupe
bien de la place; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main !...
C'est bien peu de chose que l'homme, et tout ce qui a une fin est
bien peu de chose. » Et c'est aussi ce que pense Leconte de Lisie
de l'existence humaine. Mais s'il dit, ou peu s'en faut, les memes
paroles, il y met un accent tout difTérent. Tandis que le jeune
diacre de 1649, dans cette considération de la vanité de nos
bonheurs, puisait le détachement des choses de ce monde, le poete,
qui les embrasse et s'y attache éperdument, se désespere, au plus
fort de son étreinte, de les sentir s.'échapper entre ses doigts:
Ah I tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée,
Chants e.le la mcr et des fortlts, souffies du ciel
Emportant a plein vol l'Espérance insensée,
Qu'est-ce que. tout 'cela qui n'est pas éternel!

Ce qui fait vraiment et proprement le lyrisme, ce je ne_ sais quo~
de plus que l'image, le mouvement et le rythme, ce timbre qm
luí donne toute sa profondeur et qui fait qu'il vibre et se prolonge a
a travers les ames, il est ici ; et je ne sache pas qu'il y ait dans
toute la poésie frangaise quatre vers qui soient, plus que ces quatre
vers de l' Jllusion supreme, directement jaillis du cceur, et chargés,
en meme temps que de' plus d'émotion individuelle, de plus de
large et de poignante humanité. Cet amour passionné de la vie,
c'est un autre sentiment essentiel a la poésie de Leconte de Lisie.
Nu! homme, au cours d'une longue existence, ne s'est sentí mourir

�654

655

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

peu a peu - en dépit des affirmations de sa phiioso¡.,hie pessimiste
et de la résignation stoique ou par moments il s'efiorce - ayee
plus de regret, de douleur et de désespoir.
Amour passionné de la vie : amour aussi de tout ce qui en fait la
la noblesse et la joie, de tout ce qui vaut la peine de vivre. Toute
l'reuvre de Leeonte de Lisie est un hymne a la beauté. Beauté de
la nature et beauté de la femme, beauté de l'art et beauté intelleetuelle ; a la beauté sous touLes ses formes, a e&lt; la sainte beauté »
commeil l'appelle, il a rei:ldu des hommages d'une gravité qua:si religieuse. Non moins que la beauté, il a aimé la liberté, qui fait la
grandeur et la dignité de l'homme. Ces dewc sentiments, qu'il
avait accoutumé~ d' unir, se rcLrouvent ensemble dans les rares occasions ou le poéte, dérogeant a la regle esthétique qu'il s'était
imposée, s'est laissé inspirer directement par les événements contemporains. En 1859, quand, a la veille de laseule guerre duiecond
Empire qui ait ét.é populaire, iI adressait a l' Italie un éloquent
appel, il saluait en elle la continuatrice de la tradition antique,
l'héritiere de la Grtice, la rénovatrice de la beauté :

la fin du mois d'aout, il avait envisagé les pires catastrophes. Leur
horreur n'avait pas abattu son courage. Avec son t-our d'esprit
absolu et son tempérament violent, il allait du premier mouvement aux résolutions extremes. Des les premiers jours de septembre, enfermé dans París en attendant le siege, il coneevait
tout un plan de résistance désespérée, pour « donner au pays te
temps d'arriver »: « recevoir l'ennemi dans la ville meme, occuper
toutes les grandes voies ... par de formidables barricades, et faire·
payer aux Prussiens lcur victoire probable par. un tel massacre
qu'ils n'entrent ici que sur nos cadavres a tous. » Voila ce qu'it
eut fait, s'il cut été « dictateur de París ». Mais il n'était pas «dictateur », it n'était que simple garde national, faisant, malgré 9es
cinquante-deux ans, son service comme les autres, montant sa
faction toutes les quarante-huit heures, nuit et jour, sur les
remparts, saos abri, pendant les froids et pluvieux temps
d'hiver. Dans les premiers jours de janvier 1871, sentant venir la
fin inévitable d'une lutte héroi:que, il écrivait la grande piece
. intitulée le Sacre de Paris. U y dlébrait en vers maguifiques la
ville qui était a la fois pour lui la capitale de l'intelligence et la citadelle de la liberté.

Depuis la saintc Hella~, ou done est la rivale
Qui marqua eomme toi l 'empreinte de ses pas ?

..........................................

Qui done a su tcnir d 'une puissance tellc,
Trempé dans le solcil, ou plus proche des cicux,
Lo pinceau rayonnant et la lyre immortelle ?

Abcillo ! qui n'a bu ton miel délicieux ?
Reine l qui n'a couvert tes pieds d'artiste et d'angc,
Dans un transport sacró, de ses baisers pieux ?

Cette patrie de la poésie et des arts, elle était maintenant en
proie aux barbares; mais le poetc l'exhortait a se redresser et a
s'affranchir :
Debout ! debout l agis, sois vivante, sois libre !
Leve-toi, levo-toi, magnanime ltalie 1

et il espérait, et il prévoyait que, le jour ou elle s'armerait pour
le combat, la France viendrait a son secours, les dcux ailes ouvcrtes,

Yille augusto, ccr\·eau du monde, orgueil do l'homme,
Ruche immortelle des csprits,
Phare allumé c.lans l'ombre ou sont Athene et Rome,
Arche des nations, Paris !

.............................................

La foudre dans les yeux et brandissant la pique,
Guerriere au visage irrité,
Qui fis jaillir des plis de sa toge civiquo
La victoire et la liberté l

\·oi~ ·, ·1~-h~~cio ~~- p~u· ia~.;º ~;,;;ég~- tos· mti;aiÍI~~ ·1·
Vil troupeau de sang altéré,
De la sainte patrie .ils mangent les entrailles,
lis ba vent sur le sol sacré.

Plutót que d'attendre cela famine ou la hontc », il appelait París
a une lutte désespérée ou bien a un éclatant suicide.« Bondis hors
de tes remparts », lui criait-il, ou bien« allume le bucher inoubliable, ensevelis-toi sous tes ruines fumantes, en laissant a l'univers l'éblouissement de ton génie et l'cxemple de ta mort. »

Par la route de l'aiglo et de la liberté.

Douze ans plus tard, il vibrait encare pour les memes causes,
mais d'émotions bien différentes. Au lieu de l'allégresse et de l'enthousiasme, c'est la douleur et la rage qu'il avait au creur. Des
les grands revers de la funeste campagne de !870, exactement des

Regrets de la jeunesse, regrets du pays natal, amour de la vie,
amour de la beauté, amour de la liberté, amo.ur de la patrie, tous
ces amours, les plus nobles ou les plus profonds que püisse nourrir

�657

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVl'E DES COURS ET CONFÉRENCES

l'ame humaine, ainsi done Leconte de Lisie les a tous éprouvés et
chantés. Aurait-il ignoré l'amour par excellence, l'-amour, que
tous les poetes ont célébré ? Celui-la a tenu trop de place dans
sa vie pour n'en avoir pas une dans son reuvre. ~ous s~v~n~
déja comment, avec son tempérament de créole, 11 ava1t ele
précocement sensible au charme de la fem_me. Nous _l'avons YU
se passionner tour atour a Bourbo~ pour s~ Jeune cousme,
son
escale au Cap pour Anna BesLaucl1g, a D~nan pour Ca~ohne et
pour Marie Beamish, a Rennes, en un s01r, pour Léontme Fay.
Nous tenons ces aveux de lui-meme, et encore sans doute ne
connaissons-nous pas tout, et ne pouvons-nous nous flatter d'énumérer tous les objets charmants pour lesquels a battucecceurqu'on
n,ous représenle comme insensible. II semble bien qu'il faille interpréter dans le méme sens la crise mora)e par_ l~quelle_ il passa au
temps de sa collaboration a LaDémocralie Pacifiq~e, c~1~e que nous
dévoilent ses lettres de 1846, et dans laquelle 11 fa11lit sombrer.
A partir de cette date, ses papiers ne nou~ révelent pl~s. rien. Mais
a défaut de lcttres et de confidences é¡;nLes, ses fam1hers et ses
bionraphes no1.1s en ont dit assez pour que nous puissions affirmer
en toute assurance que sa vie sentimentale et amoureuse s'l!st
prolongée autant que sa vie elle-meme. En les rccoupant les
uns par les autres, en complétant ce qn'ils racontent au moyen de
telle dédicace des éditions originales que le poete a soigneusementeffacée dans les suivantes, ou decertaines allusions qu'il a fait
&lt;lisparailre, on peut reconstituersomm:ii~ement ces rom;,ns ~e son
a"'e mur et de sa vicillesse, esquisst.r la s1lhouette des bellcs mconn~es et meme sous les portraits, mettre des noms. A Dieu ne plaise
que j'écrive ce~ no:ns qui ne nous apprendraient rien. Mais pou~quoi dissimulerais-jequ'entre 1850 et 1855, son creur se partagea1t
entre deme amours. lis lui ofTrirent le sujet d'un de ces « chants
alternés11 com,ne nousenavonsdéjaentendu,oilil aimaita opposer,
dans un¿ anlithese longuement soutenue, deux conceptions,
dcux sentiments, deux images. De ces deux amours, l'un, c'était
l'amour pur, chaste, idéal, qui ne connatt d'autres caresses que
les respects et d'autres aveux que l'adoration muette ; l'aulre,
c'était la p~ssion efTrénée, dévorante et brulante ; c'était l'amour
de )'ame et l'amour des sens. D'un coté une vierge du nord, aux
chcveux blonds au col blanc, aux yeux candides sous ses longs cils
baissés · de I'a~tre une femme dans tout l'épanouissement de sa
beauté, ~ux regard~ a la fois doux et brulants, ou le soleil du midi a
mis ses flammes. Le poete ne va point de l'une a l'autre; ces deux
ima.,.es qui passent devant ses yeux ne s'excluent point ; le cceur
qu'elles enflamment les contient a la fois et les chérit toutes les

.ª

dewc. Laissons-le parler; la pureté n'a pas de plus fervent, dévot:
Que nulle main profane, ó fantóme léger 1
N'ose, m~me en tremblant, toucher ta robe blanche ;
ue nul baiser mortel n'effeuille l'oranger,
ue la neur de l'Éden en par fume la branche 1
t si, de loin, j'adore, en son azur natal,
Ta grAce, ó jeune Esprit rev@tu de mysU:re,
Qui pourrait elTacer mon bonheur idéal ?
Serait-ce vous, douleurs et fievres de la leITe ?

ª

Mais aussitot une autre voix se fait entendre, une voix qui
gronde d'impatience et tremble de désir :
C'est un nom, un seul nom millo fois répété
Dans les pleurs de l 'attente ou les )armes d'ivresse,
C'est l'heure qui contient une immortalit6,
C'est ton vol d'aigle et d'ange, ó rapide 1ounesse 1
C'est lamer ou l'on puise et qui ne pout tarir,
Dont le not nous altere autant qu'il nous onivro;
C'est la félicité dont on voudrait mourir
Et le tourment sans fin dont je veux toujours vivro 1

De ces deux amours, c'est l'amour pur et chaste qui l'emporta,
mais seulement apres que la passion eut fini, comme finissent
d'ordinaire les passions, dans le déchirement et daos les larmes.
Le poete raya de son reuvre le chantalterné dont une des voix
ne se faisait plus entendre ; il n' en retint que les quelques strophes
qui, sous le titre d'Épiphanie, trouverent asile beaucoup plus tard
daos les Poemes Tragiques.
Elle passe tranquille, en un r@ve divin,
Sur le bord du plus pur de tes !aes, ó Norvege l...

Mais l'encens, cette fois, était brulé sur un autre autel ; l'hommage discret que ces stances expriment s'adressait a une
autre beauté, pour qui les soixante ans bien sonnés deLeconte de
Lisie retrouvaient l'ardeur et la flamme de ses jeunes années. Et
dans l'intervalle, quelque quinze ans plus tot, une jeune
femme, une brune au teint mat, d'une beauté royale et orientale,
avait fait sur son creur sensible une impression profonde ; c'est
pour elle, nous dit-on, qu'il avait écrit cette romance de couleur
persane, qui semble une inspiration de Saadi :
Les roses d'Ispahan, dans lcur gaine de mousse,
Les iasmins de :lfossoul, les fleur,; de l'oranger
Ont un parfum moins frais, ont une odeur moins douce,
O blanche Lellah I que ton soume léger l...

L'amour, qui avait si souvent traversé, troublé ou consolé sa
vie, l'accompagna jusqu'au terme du : pelerinage. Il éclaira et
44

�658

REVUE DES COURS BT CONFÉRBNCES

rechautTa d'un rayon un peu pale-- un rayon de soleil d'hiver le déclin de sa vieillesse. Les derniers vers, ou a peu pres, qu'il
écrivit, ce sont des vers d'amour, ces strophes du Sacri/ice, étonnantes de verdeur et de lougue, oil il souhaite de soutTrir et de
mourir pour celle qu'il aime :
Et je voudrais, le creur abtmé dans ses yeux,
Baigncr de tout mon sang l'aut.cl oll je l'adoro

Ce sont, plus tardiverncnt encore, les deux quatrains descendant,
comme une supreme bénédiction, sur celle par qui il avait sentí
pour des beures trop breves

Sa jeunesse renattre et son creur refieurir",

celle qui avait donné a ce creur nostalgique l'illusion de rccommencer le reve de la vie, et qui lui avaiL rendu « le matin de sea
jours ».
On est bien forcé, apres cela, de convenir que, selon le mot d'un
des plus lideles disciples de Leconte de Lisie, « les femmes ont
beaucoup compté dans sa vie "· Et il paralt difficile de soutenir
que cet amoureux passionné ait été l'artiste au front calme et
aux mains froides quel'on nous a tant de lois présenté. S'ilfallait
le défendre d'avoir été irnpassible, je crois que la cause est
entendue. ~lais je ne sais si cette défense - bien que je me sois
gardé de trahir quoi que ce soit des secretsqu'il avait voulu cacher
- aurait agréé

a l'homme qui avait, de ses mains,si jalousement

relevé ce mur de la vie privée que les poétes de la génération
précédente, tous ou presque tous, s'étaicnt fait, de jeter bas,
un jeu et une gloire. Est-il besoin de citer les poémes fameux
oil, dans leur ardeur a chanter leurs amours, ils en avaient a demi
violé le mystére, et les commentaires, plus fameux encore, oil i1a
1' avaient profané tout afait? Faut-il rappeler cornment Lamartine
- non contentd'avoir écritLeLacouLe Gol/edeBaia- avaitjugé
a propos de mettre an bas de chaque piéce le nom et l'histoire de
celle pour qui il l'avaitécrite; commcnt, dans ce besoin de confidences, ou de confessions, qui depuis un siécle tourmentait nos
écrivains, il avait composé ce roman de Graziella et cet
autre roman de Raphael, ou tout n'est pas authentique, oil la
réalité est idéalisée et embellie, ou le faux est melé au vrai, soit l
dessein, soit par la faute d'unc mémoire royalement inlidéle, mail
ou il subsistait encore assez de faits positifs et d'allusions pnlcises pour donner pature a la curiosité de lecteurs qui n'étaient
pas toujours guidés par des motifs d'un ordre exclusivement !ittéraire? Faut-il rappeler les Nuilsd'Al!red de MussetetLaCon/ession

L\.EU\',HE POÉTlQlJE

nn

LECONTE DE LISLE

659

d'un en/anl du siecle, et les Elle el Lui, et les Lui el Elle, ou les
gneis réc1proques des amants de Venise et de Fontainebleau 1 Ieura
rancreu~ et !eurs. rancunes éta ient largement exposés aux yeuX

~u pubhc ? Faut-il rappeler qu 1un autre, qui pourtant semblait
ce sa_natm:e plus r,és_ervé que ~eux-la, dans ces Conlemplalioru qui
?eva1ent etre « 1 hist01re d un~ Ame», avait, pour peindre cette
ame t&lt; en fleur », mséré tout un hvre oll il contait un amour dont
l'ceil le moi?s exer_cé n'av~it ~as ~e peine a reconnaitre, en dépit.

des précaubons pr1scs, qu 11 n ava,t pas pour objet la mere de ses
enfants ? Cet éta_lage, ou, si l'on me passe le mol, ce « déballagc »
des senbments mt1mes, autant était-il indiscret et indélical
autant était-il en passe de devenir lacheux et dangereuxpourl'art'
a supposer qu'il n'en lil.t_pas la négation meme. 11 révolta cbe¡
Lec_onte de Lisie ce sentiment de fierté susceptible, de dignité
nat!ve, et, pour appeler les choses par leur nom, de pudeur, qui
éta1t, de son caractére, un des traits les plus fortement marqués.
Sa protcstation contre cette littérature d'épanchements sans
réserve, de conlidences déplacées et d'insupportables racontars,
~e_fut le sonnet des Monlreurs, que publia dans la livraison du 30
Jum 1862, trois mois aprés l'apparition desPoémes Barbares la
Revue Conlemporaine. La page est bien connue, je dirais volontlers
~~'elle ~e l'est que trop ; mais il n'en faut pas moins la rappeler
JCJ, ne ful-ce que pour la replacer a sa date et en préciser la porl.ée
et le sens. On sait comment le poete s'y défend avec toute son
énergie, de se laisser tralner en spectacle, • te] q~'un morne animal »sur le pavé des rues, pour leplaisir d'une «plébecarnassiére•,
de que! ton mépr1sant 11 reluse de déchirer devant elle « la robe
de lumiére » dont se voile la volupté:
Dans ~on orgueil muet, dans ma tombe sans gloire
Oussé-JC m'eugloulir pour l'ólernité noire
'
Je ne te vcndrai pas mon ivresse ou mon D'lal,
Je ne Jivrerai pasma vie á tes huCes,
Je ne danscrai pas sur ton Lrétcau banal
A vec tos histrions et tes prostituées.

Da_ns ces vers énergiques, avant tout. c'est l'homme qui par!"
etqm refuse d'acheter la renommée auprix decequ'ilregarde le mol éta1t en toutes lettr_es daos la version originale con_ime, un av11isse~ent. l\1a1s, depui_s longtemps déja, l'artistc
ét.1t_ d accord avec I homme pour ass1gner comme matiére a la
poé_s1e non pas l'expressiondes douleursou desjoies individuelles
m&amp;1s celle des sentiments humains dans ce qu'ils ont de commu~
et de général. Leconte de Lisie a, dans les trois grands recueils

�L 1CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

660

661

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

qu'il a publiés de son vivant, appliqué cette regle de la fa'.&lt;on la
plus stricte. 11 n'a épargné que les allusions - combien discréles
et vagues - a son premier amour. Il a retranché tout ce qui avait
un accent trop personncl, ou un caraclcre anecdotique, tout ce qui
aurait fait dcscendre sa po«'.·sie du piédestal sur lequel, comme une
belle statue, il voulait qu'ellc demeurat exhaussée, parexemple ce
sonnet- intitulé Le Présage - d'un tour spirituel et d'un
humour un peu acide qu'on n'est pas habitué a rencontrer dans
son reuvre:
C'était une adorable enfant : reil noir et doux,
Le\Te on fleur, entr'ouverte avec un frais sourire,
Tout un charme vivant qui ne peut se décrire.
Un pctit chien soyeux jouait sur se, gcnoux.
A pres nvoir longtemps lissé ses fines tres~es,
L'a,·oir ,erré conlre elle en disanl : )Ion amour l
La despole aux grands yeux, belle comme Je jour,
Le murdit jusqu 'au sang au milieu des caresses.
Puis rcdoublant de soins flalleur,, pour apai~r
L'humble gómisscment qui luí plabail dans !'ame,
Elle Je consola d 'un ra pide babc:.
Et je vi~ qu&lt;' c'él::iit dt'ljii toulc la r,•r,1mc;
L'amour dans le capric,· el dan~ lo cruuulé,
·re11e que Dieu !'a faite et pour I'clernilé.

Cet amer badinage n'en exprime pas moins, sous sa forme
légcre, un aspect de sa philosophie de l'amour, telle que nous la
trouvons éparse ~a et la dans des poern~s cl'une allure plus gravt•,
d'oú le paradoxe est banni.
La passion lui était apparue, au temps de sa jeunesse, quand il
était sous le prestige du roma:üisme, comme un.e exaltation sacrée,
so urce de soufTrance pour l'homme, mais aussi source de grandeur:
Désirs que rien ne dompl&lt;', o robe c:-.pialoire,
Tuniquc d('.vorantc c·t :nanteau úo.1 Yictoirc

11 conserva toujours un culte pour clic, et s'il reprocha quelque
chose a son siccle, nous le savons, ce fut de manquer d'enthousiasme et de vivre sans passions. De la passion par excellence,
de l'amour, il vit, selon les temps sans doute et les circonslances,
les bons et les mauvais cotés, surtout les mauvais. Il le regardatomme une puissancc falale et meurtricre, et il symbolisa cette
conccption dans un mylhe dont il emprunta l'idée a Ilésiode.
Ekhidna est un « monstre horrible et beau », moitié nymphe awt.
lcvres roses, moilié reptile cuirassé d'écailles. Elle habite, au,c
gorges d'Arimos,

Une caverne sombre avec un seuil fleuri.

Le jour, elle se cache dans le fond de son antre; le soir, elles'avance
au bord, elle chante, et les hommes, en entendant ses chants, accourent autour d'elle « sous le fouet du désir ». Elle leur promet des
baisers sans fin et des voluptés sans nombre; elle assure qu'elle les
rendra semblables aux dieux. Tous se ruent a l'envi dans l'étroite
caverne,
Mais ceux qu'clle enchainait de ses IJras amow·cnx,
~ul n'en dira jamnb la roulc disparue.
Le monst.ro aux yc11x cbarmants dévo:ait leur chair crue,
Et le temps polissait lcurij os dans l'antre creux.

Comme tous les symboles, celui-ci se laisse tirer en plusieurs
sens. Cette Ekhidna aux formes monstrueuscs « qui ne voit, dit
M. Vianey, qu'elle pcrsonnifie tous les reves et toutes les chiméres
et que le poéte prédit une fin afTreuse a tous les amanls de l'idéal,
atous les chercheurs d'énigmes, a tous les aventuriers de la passion,
a tous ceux qui demandent a la poésie, a l'art, a la philosophie,
al'amour, de les rendre des dieux ? » Te! qu'il se lit aujourd'hui,
le texte peut, en efTet, prcter a cette interprétation élargie. Dans
la version primitive, il y avait une strophe de plus, qui ne laissait
aucun doute sur l'intention de l'auteur et la signification du
morceau : « Les siecles, déclarait le poéte,
Les siecles n'ont changé ni la folie humaine,
fü l'antique El,hidna, ce reptile ú l'reil noir ;
Et malgró tant de plrurs el tant de désespoir,
Sa proie est éternellc, et l 'amour la lui mene,

l'amour, qui est, au gré de Leconte de Lisie, le premier né et aussi
le dernier des dieux, le plus cher, le plus adoré, le plus doux en
meme temps et le plus cruel, et qui fait payer par des « pleurs
sanglants » les« heures de délire » qu'il a accordées d'abord.
Des atteintes de la passion, ríen ne peut défendre la victime
qui lui est désignée, pas meme le reve d'art et de beauté dans
lequel lepoéte a cru s'enfermer. Il s'était assis en face des dieux,
sur la cime antique; il avait détourné ses regards du monde d'a
présent ; il évoquait les ages anciens ; il écoutait l'hymne que la
terre chantait au temps de sa jeunesse. Mais, comme de « noirs
&lt;&gt;iseaux de proie», les passionsse sontjetéessur lui; elles ont enfoui
leurs ongles sanglants dans sa chair ; elles l'ont rappelé a la
réalité et a la vie. Car I'homme qu'elles déchirent ne meurt pas. Il
vit, pour endurer d'incessantes tortures, pour etre« rongé de désir
et demélancolie», inquict etinassouvi. Et quandlapassion !'aban-

�662

L'IEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

donne, quand l'amour se retire de lui, quand les parfums
sont consumés, quand le flambeau s'est éteint sur l'autel, de ces
moments d'ivresse il ne reste - c'est le poete qui le dit - que
tristesse et que remords. Des spectres, aux beures sombres, hantent sa solitude. Ils se dressent devant lui, froids comme des
morts, faces livides, mains glacées, dardant sur lui des yeux fixes.
Et c'es_t en vain qu'il implore de ces tristes ombres une parole
de tendresse ou de pardon :
Et vous, vers qui montaient mes désirs éperdus,
Cberes ~mes, parlez, je vous ai tant aimées !
Ne me rendrez-vous plus les biens qui me sont dus ?
Au nom de cet amour dont vous fOtes charmées,
Laissez comme autrefois rayonner vos beaux yeux;
Déroulez sur mon cceur vos tresses parfumées J
Mais tandis que la nuit Iugubre élreint les cieux,
Debout, se détachant de ces brumes mortclles,
Les voici devnnt moi, blancs et silencieux.

Cette passion qui a insinué son veninjusqu'au fond des veines,
il faut !'en cbasser, ou il faut périr:
Ployé sous ton fardeau de honte et de miserc,
D'un exécrable mal ne vis pas consumé:
Arrache de ton sein la mortelle vipére,
Ou tais-toi, ldche, et meurs, meurs d'avoir trop aimó

J

Ici, Leconte de Lisie rejoint par le sentiment,et presque par l'expression, le plus passionné de tous les romantiques, cet Alfred
de Musset, pour Jeque] il n'avait pas assez de sarcasmes, qu'il qualifiait de « poete médiocre », et d' « artiste nul », le Musset de Don
Paez, désabusé par une expérience précoce, qui n'avait pas vingl
ans et qui maudissait l' amour :
Amour, fléau dtl monde, exécrable fo1ie,
Toi qu'un lien si frele U la voJupté Jie,
Quand par tant d'autres nceuds tu tiens a la douleur,
Si jamais, par les yeux d'une femme sans cceur,
Tu peux m'entrer au ventre et m'empoisonner l'~me,
Ainsi que d'une plaie on arrache une lame,
(Plutót que comme un !ti.che on me voie en souiTrir)
Je t'cn arracherai, quand je devrais mourir .

II se rencontre encore avec lui, quand il parle de la trace ineíla~able et précieuse que l'amour laisse dans le cceur qui l'a connu.
Une des plus belles pieces de Musset et des plus profondément
senties, est celle ou le poete se console de l'abandon et de la trahison, par la conscience qu'il a aimé et qu'il a été aimé:

663

La foudre maintenant peul lomber sur ma tete
Jamais ce souvenir ne peut m'8tre arraché 1
Comme le matelot brisé par la tempMe,
Je m'y tiens attaché.
Je ne veux rien savoil', ni si les champs f_lelll'issent,
Ni ce qu'il adviendra du s_imulacre hu~am,
Ni si ces vastes cieux écJau-eront demam
Ce qu'ils ensevelissent.
Je me &lt;lis seulement: « A cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aimé, j'aimais, ell~ était belle.
J'en!ouis ce trésor dans mon :1me 1mmortelle
Et je l'emporte a Dieu ! &gt;

Le « Souvenir » de Leconte de Lisie, c'est le sonnet qu'il a intitulé le Parfum impéri~sable. Qu'elle soit « d'argile ou de cristal ou
d'or ll, la fiole oll I'on a versé gouttea goutte &lt;( l'ame ~dora~te » des
roses en reste a jamais parfumée. Quand on la v1dera1t sur le
sable du désert, quand on la laverait dans les ea1:1x_ des fleu_ves,
quand on la briserait en mille piéces, &lt;( l'ar6me d1v1n &gt;&gt; subs1sterait toujours.
Puisque par la blessure ouverte de mon camr
Tu t'écoules de méme, ó eéleste liqueur,
Inexprimable amour qui m'enflammais pour elle 1
Qu'il Jui soit pardonné, que mon ma_l soi~ béni 1
Par dela l'heure humaine et le temps rnfim
Mon cceur est embaumé d'une odeur immortelle 1

Et !'on peut préférer a la grande déclamation romantique la
sobre comparaison parnassienne, ou l' éloqu~nce _Persuas1ve de
Musset a la calme certitude de Leconte de Lisie : 11 y a la deux
arts qui s'affrontent, deux tempéraments d'écrivain, deux époques de notre poésie ; mais il y a dans l'un et l'autre morceau,
- et c'est sousdes apparences diverseslecommun élément de leur
beauté- un accent qui vient du cceur.

•

••
On Je voit, la poésie de Leconte de Lisle n'~st pas aussi '.' impersonnelle » qu'on affecte de le dire ; encore m~msest-elle « ~pass1ble », si l'on admet surtout, comme ¡e le cro1s, que_ la pass10n la
plus sincere et la plus émouvante n' est pas ceUe qm se r~pand en
cris, en sanglots, en larmes et en paroles, ma1s cell~ qm se contient serre les !evres raidit les muscles, et ne se trah1t que malgré
soi. Et celle-ci a en o~tre l'avantage de se p_reter mieux que cellela a J'expression mesurée et harmonieuse qui est, selon la tradition

�664.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

antique et classique, la forme parfaite de l'art. C'est a cette
tradition classique, en donnant au mot son sens le plus large, que
Leconte de Lisie se rattache. II en a lait profession le jour oil il
a reconnu a l'art le pouvoir de« donner, dans une certaine mesure,
un caractére de généralité a tout ce qu'il touche ,,, signiliantimplicitement par la que de nos émotions celles-la, aplus lorteraison,
sont proprement matiere artistique, qui portent d'avance en elles ce
caractére de généralité, et ne peuvent demeurer étrangeres a aucun
de ceux qui participent de la nature humaine. En parlant et en
pensant ainsi, il réagissait sans doute centre l'individualisme
excessil de l'école romantique; il cédait au goOt de sanature pour
la vie intellectuelle et contemplative, justiliant la définition de
lui-meme,
Je suis l'homme du calme et des visions chastes,

qu'il donnait dans un des poémes de sa jeunesse ; mais aussi,
mais surtout, il obéissait au sur instinct qui a fait de lui, en méme
temps qu'un grand poéte, un des artistes les plus accomplis qu'il
y ait dans notre littérature lrangaise.
(d suivre.)

Chenedollé
(1769-1.833)

A l'aube du romantisme. Chenedollé, 1769-1833, essai blograpbique et litterafre. [Extrails du Journal de Chénedollé, 1802·
1833, d'apres les manuscrits du Coisel et de la collection Spoelberch
de Lovenjoul.] These pour le doctorat es lettres .•. par Mwe Paul de SAMJE,
née Lucy de Lamare. - Caen 1 imprimerie de E. Domin, 1922. 2 vol.
in-8°.

Nous venons, a la suite d'un a1mable guide, de relire l'reuvre
de Charles-J ulien Lioult de Chénedollé, de repasser dans notre
esprit les diílérentes étapes de sa vie, et nous nous associons
volontiers aux élogcs que la thése de Mm• de Samie a regus des
membres du jury du doctorat de la Faculté des lettres de Paris,
le 20 mai 1922.
· Cet ouvrage n'est pas sans défauts ; l'auteur l'a reconnu
avec grace. Ce qu'il faut louer sans résérve, c'est le zele bibliographique et documentaire dont il témoigne (1). Les diverses
correspondances et Je journal intime dont Mm• de Samie enrichit
l'histoire littéraire sont d'une grande valeur pour l'érudition.
Non seulement ils contribueront a nous faire mieux connattre
le pré-romantisme en cette période ingrate, mais non pas stcrile
de la Révolution, de l'Empire et du début de la Restauration,
mais ils éclairent déflnitivement la biographie d'un homme
qui fut sans contestation un vrai poéte et dont la vie, bien
qu'assez obscure et fort correcte en apparence, fut une des
plus romanesques au lond et des plus douloureusement irréguliéres qui se puissentimaginer. Figurez-vouf:une3.mevirgilienne 1
{1) Grflce f-1 1i1me de Samie, nous ¡,avons désormai.s qu'il y a pour l'étude•de
Chénedollé et son temps quatre sources princípalt:s l1 consu~ter_: 1° ~e dossier de Sainte-Beuve confié par M.Trouhat i'l l'lnst1tut, et qui ra1tpartie de la
collection Lovenjoui a Chantilly ; 2° le dossier de Liége qui comprend la
correspondance de Chénedollé avec le fils qu'il eut en exil p~ndant l'Émigration · 30 les Archives du CoiseJ oll. l'on trouve entre autres richesses, avec
le journ~l du poete, une correspondance avec M 11).e de Custine et avec les
membres du Cénacle romantique, ele. ; enfin 4(&gt;, le dossier de _Chened~l!é,
soit aux Archives nationales, soit aux Archives de la Guerre, s01t au MmlStere de l'lnstruction publique:

�666

l'3me d'un reveur, douce et fine, mais faible, un peu pusillanime,
aux prises avec quelques-uns des sombres événements d'un drame

balzacien. La destinée s'offre parfois de ces jeux cruels, qui sollicitent la plome d'un psychologue amer.
- Mme de Samie a eu raison, dans le relevé qu'elle consacre

aux travaux qui ont paru sur Chenedollé, de signaler l'importance de l'étude de Sainte-Beuve, qu'il fit paraltre dans la Revue
des Deux Mondes de juin 1849 . et qu'il publia en 1861 dans le
tome II de . Chaleaubriand el son groupe sous l' Empire, cours
professé a L1ége en 1848-1849. « C'est Sainte-Beuve, dit-elle, qui
eut le premier communication des papiers de Chenedollé.
Mm• de Banville, la veuve du poéte, entretint une correspondance
avec le critique et lui entr'ouvrit les archives du Coisel. II eut
entre les mains les lettres de Chateaubrial)d, de Joubert et
de Fontanes qu'il a publiées ainsi qu'une partie des manuscrits
de Chenedollé ... Cette étude faite d'apres les manuscrits est
l~ _seule qui compte vraiment... Pourtant elle n'est pas défimttve ... » Ces quelques mots sont parfaitement justes, et l'apport
documenta1re - tres probablement définitif, celui-la - que

667

CHENEDOLLÉ

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

n'est pourtant pas un reproche a !aire a un critique contemporain des événements dont la vie du poete est incrimmée, de
s'Ctre conduit en galant homme. Enfm, on invoque une fo1s
de plus sa haine pour Chateaubriand « dont il est tenté d'embellir
l'entourage pour le !aire paraltre plus noir "· Je ne sache pas
que Sainte-Beuve, a vrai dire, ait été plus sévére pour Chateaubriand quetous les excellents esprits qui, sans cesser de l'admirer
infiniment, ont su ,:nger l'homme en méme temps que le prodigieux artiste, et Lemaitre, ainsi que Brunetiere, Faguet et

M. Lanson ont en somme conclu comme Sainte-Beuve. On ne
prend pas si aisément Sainte-Beuve en défaut. II avait a un
&lt;legré extraordinaire le sens des « contradictions " du cceur
humain qu'ont notées les moralistes, et jamais il ne s'est contenté
de décrire un aspect de la nature d'un homme sans se soucier

de rapporter aussi tous les autres, qui aident a comprendre
sa physionomie et la complétent ; mais, de méme que, s'il est
sévére pour les petits cotés d'un grand esprit, ce n'est que pour
1

mieux le faire conna1tre, de meme, s il aperi;oit

a travers

les

ces secrets du cceur qui invisible-

détours de la vie misérable et douloureuse d'un vrai poéte les
traces persistantes, nonobstant ses errenrs, d'une véritable
noblesse initiale, il laut le suivre dans toutes les nuances de son
jugement et comprendre comment ce juge exquis des cboses
du cceur et de !'esprit les motive. C'est lui qui, en définitive, a
raison : il a compris et il eut pitié. Personne ne savait, d'un ceil
plus perspicace, derriére l'auteur étudié découvrir. l'bomme.

ment
commandent toute une vie; et de cela nul ne s'étonne '
.
ma1s ce qui ravira ceux qui admirent la personnalité si ondoyante
et s1 d1verse de Samte-Beuve, c'est la délicatesse avec laquelle
il a manié, si j'ose dire, la plaie dont souffrait Chenedollé. On
nous dit « qu'il passe sous silence des faits importants de la
vie_ de Chenedollé jusqu'a la rendre méconnaissable, par compla1sance pour la famille "· Mais que n'auraient pas &lt;lit les détracteurs du caraclere de Sainte-Beuve, s'il se !Iit étalé sans pudeur,

appelle la these de doctorat, obligent-elles les amateurs d érudition a des efforts disproportionnés avec le but qu'ils se proposent?
.
Mm• de Samie nous renseigne fort bien dans son Introduct10n
sur l'intérét qu'offre l'étude de Chénedollé. Aucun lettré de
culture approfondie n'ignore le poéte ; aucune ame « un peu
bien située ,, ne refusera sa sympathie' a l'homme.

nous ofTre l'ouvrage de Mme de Samie, non seulement complete

l'enquete, déja si vaste et précise de Sainte-Beuve, mais rend
indi_rectement hommage a la sagacité merveilleuse du grand
critique. Il sut toucher ave-e une sorte de divination, puisqu'il
n'était qu'imparfaitement renseigné, a ces plis douloureux
d'une conscience humaine,

quinze ans

a peine aprés

a

la mort dtr poéte, sur ce cas sinO'ulier

de bigamie qu'offre le double mariage de Chenedollé et qui
seul offrirait une intéressante matiere a une these de
droit, sinon juridique, du moins canonique. Les catastrophes
de l'époque révolutionnaire et les miseres de l'Émigration pour-

a lui

raient servir d'ailleurs, sinon de justification, du moins d'excuse

a une telle

erreur de conduite. Sainle-Beuve a fort bien laissé
entendre que le poete en porta la peine jusqu'a ses derniers jours.
« II i_déalis~ jusqu'a, la rendre méconnaissable, ajoute-t-on, la
physrnnomie du poete, par égard pour Mm• de Banville. " Ce

Aussi, pourquoi les, nécessités de ce genre singuher, q~'on

(t

Son ceuvre n'offre qu'une beauté fragmentaire, c'est vrai;

mais elle a une sincérité d'accent assez personnelle et déja
romantique.

« Chenedollé mérite d'etre étudié comme poete de transition,
comme continuateur de Delille, comme précurseur de Lamartine.
Il doit l'etre si l'on veut suivre l'évolution de la poésie lyrique
entre 1800 et 1820 dont il marque une étape : la derniere avant
les Médilalions. "
Mais sa vie est plus intéressante encore que son ceuvre : « 11
naquit sous Lows XV et moúrut sous Louis-Philippe, Son

�668

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

enfanee fut eontemporaine des dernieres années de Voltaire,
de Rousseau, et sa vieillesse applaudit aux triomphes d'Hernani.
C'est une mémoire riche de souvenirs et qu'il peut etre intéressant
d'interroger, car il tenait registre des faits mémorables de sa vie.
" Il a été en relations avec tout ce que son époque oflrait
_d 'hommes de génie _et de femmes distinguées. Disciple et meme
collaborateur de Rivarol a Hambourg, iI a connu la derniére
fleur de l'!ristocratie fran~aise ; a Coppet, il vit Benjamin Constant, Adr1en de Lezay et tant d'autres. Rue Neuve-du-Luxembourg, confident de l'enchanteur, il fit des lors partie du groupe
Chateaubriand.
• En souvenir de l'Oratoire - qu'il aima toujours - il fréquenta Fouché, Daunou ; plus tard, a la société des BonnesLettres, il verra Nodier, il acclamera Hugo.
_« Mmea
_Flahaut, d_e Montolieu, de Stael furent ses protectnces de l ex1l. Il a1Tect1onna Mme de Beaumont la douce hirondelle ; il consola r,[me de Custine des infidélité~ de René enfin
il aima Lucile de Chateaubriand. Rien qu'a ce titre d';mi &lt;!de
fiancé de Lucile, il éveille la curiosité ... »
'
Eh bien ! tout l'intéret de cette étude était dans Sainte-Beuve
comme l'intéret que comportent les adorables illusions de l;
jeunesse ou certaines « contrariétés » de notre creur sont dans
Dominique ou dans Adolphe. Or, on ne referait pas si aisément
l'un des ces chefs-d'ceuvre. Ce que je pense, c'est qu'il n'est
pa!! plus aisé de refaire un portrait de Sainte-Beuve surtout
quand ce portrait a prés de 200 pages, est presque un livre, l'un
des plus documentés, des plus pénétrants et des plus charmants
de tous les livres.
Je comprend!' l'ambition de Mme de Samie. Je di;; qu'elle
osa trop, mais l'audace était helle. Pour ma part, si j'avais eu
la bonne fortune comme elle de faire une si ample moisson de
documents _de prem!er_ ordre, j'aurais demandé tout simplement
a la Faculte la perm1ss10n pour ma thése deprésenter une réédition
du chef-d'ceuvre de Sainte-Beuve en l'enrichissant de tous ces
documents nouveaux.
~n réalité, je suis comme ces gourmands dévorés d'inquiétude
qm ne sont pas satisfaits des plats excellent', qu'on Jeur sert.
Qu_els reproches sérieux_ pourrai-je présenter a Mme de Samie,
pmsque son ouvrage s1 documenté me permet de faire moimeme, a propos d'_un beau ca~, Je travail dont je reve a propos
des ~ Contemporams » de Samte-Beuve, et qui consisterait a
rééd1ter tout simplement Sainte-Beuve en Je dotant d'un commentaire. Enrichis des découvertes de toute l'érudition ultérieure,

?e

cutNEDOLLÉ

669

ées I Porlraits conlemporains • olTriraient la plus riche encyclopédie des esprits de ce x1x8 siécle dont il a si bien connu les
faiblesses et tres f.tuffisamment dépeint la grandeur.
Nous avons lu bien des études sur Chateaubriand et !'On groupe,
depuis Je cours de Liége en 1848-1849. Je ne nie pas l'intéret
ni le charme des pages qu'ont in1:.piré a des lettrés qui sont aussi
des érudits, et Rivarol et Fontanes, et ce charmant J oubert,
et ces aimables femmes, Mme de Custine, « la reine des roses n,
Mme de Beaumont, la divine hirondelle, et cette énigmatique
Lucile de Chaleaubrian&lt;l, la sreur de René, ce génie-femme,
Ame d'un si sublime et si troublant mystere, mais ni M. Bardoux,
ni M. Maugras, ni M. Beaunier, ni meme Anatole France et
Jules Lemattre ne me font oublier la main qui crayonna d'abord
ces portraits inoubliables. En somme, c'est Sainte-Beuve, apres
Chateaubriand, qui a fait la fortune de ces clrcs d'élite, et aucune
occasion n'était plus favorable a l'expression de ce juste hommage
que Je portrait., qu'on prétend exhumer, de Chenedollé.
Mme de Samie n'ajoute pas grand'chose a ce que Sainte-Beuve
a dit de ce milieu de l'Émigration sur lequel M. Baldensperger
est si bien renseigné et &lt;lont il renouvellera peut-clre l'étude.
Elle est plus heureuse évidemment a cause de sa documentation
•mr l'enfance et l'adolescence du poéte et i.ur son éducation
a J uilly, encare que Sainte-Beuve ait touché a e.es endroits
sereins et calmes de la vie du poete avec sa grace coutumiére.
J'ai lu avec Je plus vif intéret les pages charmantes que
Mme de Samie a consacrées a la liaison de Chateaubriand avcc
Mme de Custine. J'en ai meme admiré la spirituelle composition antithétique : Delphine ~e serait rcfusée quand son amant
la désirait, puis se serait olTerte, quand le caprice de Don Juan
était ailleurs. C'est tres joli, mai~ est-ce vraisemblable ? La
lecture de la correspondance de la marquise avec Chatcaubriand
m'inspire un doute invincible. Je I}'insisterai pas autant 9ue
Mme de Samie sur cette confidence que fit la belle Delphme
au pauvre Chenedollé. qui soupirait aupres d'elle : « ?e n'ai
pas été toute a Jui et je m'en rep ens. » Elle soufTre bien dei.
interprétations dont la plus vraisemblable est que la coquette
marquise ne pouvait pas autrcment conclure en parlant a son
nouvel adorateur. Elle avait, d'ailleurs, bien assez dit (voyez
p. 140), et sans me perdre parmi les nuances de ces amoureux
manéaes ie persiste a croire que Chateaubriand, qui était alors
lié av~c ~ime deBeaumont, trompa son amie, en ces années 1802
et 1803, séduit par l'accueil qu'on luí faisait au chatean de
Fervacques.

�670

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Quant il l'hypothese que la higamie de Chenedollé aurait élé
non seulement la cause de la rupture du projet de mariage entre
le poéte et 1[me de Caud, mais aussi de la mort probablement
tragique de cette créature de reve et d'une idéalité si rare
je l'accepttrais moins encore. On ne saurait parler de passio~
quand il s'agit des relations de Lucile avec Cbenedollé, et lui seul.
en tout cas, paralt avoir été fort épris. J 'admets que Lucile
a1t été touchée de la tendresse que Chenedollé lui témoignait
et que cet etre d'exception ait songé parfois a s'appuyer sur
l'aflection, du poete ~-certaines heures de sa destinée singuliere;
mrus on na ¡amrus l 1mpress10n, quand on lit leur correspondance, qu'elle éprouva pour cet ami le sentiment triste et délicieux de l'amour, et que, privée de lui, elle dut renoncer lt vivre.
Parmi les lettrns qu'elle écrivit avant sa fin prémLturée soit
a Mm• de Beaumont, soit il Chateaubriand ou a Chénedollé
il y e~ a d'admi~ables, mais ce sont justement celles qu'ell;
écriva,t a son frere ; ces leUres-ci rendent vraiment le son
d'une inefT~ble tendresse ; toute son ame est dans ce qu'elle
lm dit et lu1 confie, et non pas dans ce qu'elle écrit a Chenedollé.
Tels sont les points sur lesquels je me séparerais des conclusions
de Mm• de Samie. Je suis heureux de me rencontrer avec elle
quand elle analyse ce qu'eut de complexe et d'inachevé l~
tempérament poétique de ce pré-lamartinien. Ce fut essentiellemcnl un poete de transition, et, puisqu'elle tenait il démontrcr
peut-etre /J. l'excés, qu'il faillit devancer Lamartine, je regrett~
que A[me de Samie n'ait pas assez fait ressortir les dons d'observation et d'expression dont il lut doué pour la poésie rurale
et familiére. La Normandie peut etre fiére de compter Chenedollé
parmi ceux qui sentirent le charme de ses paysages. 11 aurait
une place honorable dans l'étude qu'il laudrait consacrer lt notre
romantisme provincial. Et puis, el ~urtout, puisqu'il s'a!!i.ssait

d'un cas bien caractérisé de poésie vécue, il aurait lallu rech~rcher
dans l'reuvre du poéte l'expérience de sa ,~e douloureuse et
montrer comment s'est opérée chez luí la transposition du réel
a l'idéal. J'aurais aussi souhaité que son biographe si bien informé
nous l,t plus d'un rapprochement entre la mélancolie de l'auteur
du_ Génie de l'homme et la tristesse d'Alfred de Vigny. Vigny luimeme, qm lut un autre esprit, une autre intelligence que Chenedoll~, n'eut _pas non plus avec toute l'ampleur désirable le génie
de l cxpresswn qui trah1t SI souvent Ch nedollé. 11ais ce dernier
a par moments, et moins en vers qu'en prose, et dans ses notes
qu'on pourrait appeler amsi le Journal d'un poele, rcndu presque
avec autant de force que Vigny le charme douloureux et si pro-

671

CHENEDOLLÉ

fnndément amer d'existcr, d'etre seul au sein de la nature splendide et indifTérente, d'aimer et de passer.
Nous recommandons la lecture du chapitre consacré aux
rclationsdu poétevieillissant avec les membres du premier Cénacle
romantique . ~tme de Samie apporte encore ici d'utiles compléments a la documentation déja si expressive de Sainte-Beuve.
, La publication des Éludes poéliques en 1820, écrit ce dernier,
avait mis Chenedollé en communication avec les poétes nouveaux, et lorsqu'on fonda La Muse franraise, il fut de ceux dont
on réclama d'abord la collaboration comme d'un lrere et d'un
ami. » Sainte-Beuve avait signalé les traits de ressemblance
qu'on peut relever entre Soumet et luí. On n'étudiera plus
l'auteur de la Divine Épopée sans tenir compte de l'influence
de l'auteur du Génie de l'homme. Mais ce qui cbarme ceux qui
recherchent les liens de filiation qui rattachentune écolenouvelle
comme le romantismc avec les écoles antérieures c'est de voir
avec quclle sympathic un poete encore aussi classique que
Chenedollé voyait grandir tous ces talents divers : Víctor Hugo,
Soumet, les lreres Deschamps, Vigny, Rességuier. Du fond de
sa province ou le retenaient ses fonctions d'inspecteur de l'Université et aussi le gout passionné de la chose rustique, le culte
du sol natal et l'amour de son verger et de ses roses, Chenedollé
s'informa sans cesse pendant plus de vingt ans, de 1815 a 1830,
du réveil progressil des arts et des lettres. II voulait connaltre
ces jeunes hommes en qui brUlait « un feu de poésie au creur »,
suivant la jolie image d'Émile Deschamps ; il se faisait envoyer
leurs livres ; il y avait entre eux et lui commerce intime de
propos littéraires et d'amitié. Chenedollé, comme Brizeux en
Bretagne, comme Aloysius Bertrand en Bourgogne, comrne
les fréres Tisseur a Lyon, comme Edmond Géraud et Delprat
a Bordeaux, comme Adolphe Dumas en Provence, Chenedollé
en Normandie jouait le róle de missionnaire du romantisrne.
Le contact de París avec la province est un curieux objet d'étude.
Ce serait un intéressant chapitre de l'histoire des mreurs et du
gout frangais qu'il faudrait écrire. Chenedollé répandait autour
de luí la renommée des poétes p~risiens. II applaudissait aux
succés dramatiques de Pichat, de Soumet ; il lisait avec passion
les traductions de Grethe et de Schiller, celle du Romancero.
Lui qui avait fait connaltre autrefois Klopstock a Mm• de Stai'l
elle-meme, il lélicitait Émile Deschamps de ce r61e qu'il s'était
donné d'intermédiaire entre la France et les littératures étrangéres. Surtout il prodiguait augénie d'Hugo,qu'ilavait su reconnattre, ses applaudissements enthousiastes : « Quel déluge
1

�672

REVUE DES COURS ET CO:SF ÉRENCES

d'images ! écrit-il en 1830, sur son journal, que! déluge de
poésie dans V. Rugo ! C'est l'imagination la plus poétique, la
libre poétique la plus impressionnable, la plus retentissante
qui ait jamais existé. Tout lui est poésie, images, couleurs, harmonie. Jl sue la poésie par tous les pores ... ,
N'est-il pas intéressant de lire un te! jugement formulé
en 1830 par un provincial qui était né en 1769 ? Une des plus
appréciables qualités de Chenedollé, c'est qu'il ne lut point
du tout homme de lettres. Son gout esL d'autant plus expressif
qu'il est exempt de vanité. Jl y eut infiniment de grace naturelle
et de finesse exquise chez cet homme qui lut dans sa vie d'un
caractere si changeant et si faible. Ce qui lait, en derniere analyse,
le mérite essentiel de l'ouvrage de Mm• de Samie, c'est qu'ayant
assez prolondément sympathisé avec l'auteur qu'elle éLudiait,
elle a réussi a nous !aire connaltre ce que Montaigne aimait
qu'on rechercMt avant tout dans une individualité: « la forme
de l'humaine condition ».
Cette étude nous fait comprendre la puissance d'apaisement
el de purification que porte en lui l'amour des lettres. Quelle

2ae

30

ANNÉE (2- Séríe)

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECl'IUR :

11. F. STROWSKI,

Profl'sseur lila Sorbonne.

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de ll. EDMOND ESTi:VE,
Professeur d l'Uniuer,ité d, Nancy.

misérable vie que celle de ce malheureux homme, s'il n'avait

pas adoré les Muses! C'est tout le sens de ce passage exquis
que j'extrais d'une lettre qu'écrivait Charles Nodier a Chénedollé : « L'entretien des Muses a cela d'excellent qu'il fait oublier
qu'on existe, ou du moins qu'il !ait rever qu on existe auLremcnt
que par les rapports communs de l'homme, qui ne sont qu'infirmité et misére. »
1

HENRI GIR.\RD,

Docleur es lellres.

Le Géranl :
P0lTIE.83, -

FRANCK GAUTRON.

fOCIÉ'TÉ PRANCAlS&amp; D'WPBUIERIB.

XI. - Les derniéres années. - Leconte de Lisie
et la poésie franQalse.

La vie de Leconte de Lisie lut, pendant sa plus longue période,
dure et pénible. Du jour ou il eut quitté, a dix-huit ans, son lle
natale, ce lut comme s'il avait fait vceu de pauvreté. Toute
sa jeunesse se passa dans une situation obscure et précaire ; c'est
a peine si, aux approches de l'Age mur, il put se croire un peu plus
sur du lendemain. Jl n'aurait tenu qu'a lui, sans doute, de !aire de
son talent un emploi plus lucratil. Mais avec la rigidité de príncipes
qu'il professait en tout ce qui concernait l'art, il se refusa obstinément a suivre la mode, a écrire pour le vulgaire, asacrilier quoi
que ce soit de son idéal. Jl pensait que le devoir de l' artiste est de
ne pas se plier au gout du public, mais de lui imposer le sien. Jl
savait, a tenir une pareille conduite, ce qu'on risque. Jl ne s'en
eflrayait pas. I1 s'y était virilement préparé, stoiquement résigné.
Quand Louis Méoard, en 1849, avec sa mobilité ordinaire,
parlait d'abandonner la poésie, parce que le succtls n'arrivait pas
assez vite, il luí écrivait: « .•• Personne n'a lu tes vers, si ce n'est
moi. Voila une magnifique raison ! Qui done a lu les miens ?
Toi et de Flotte. Au surplus, qu'est-ce que cela lait a tes vers et
45

�</text>
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30 Ju1N 1922

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

trois hypostases sont dans la nature des choses, il faut peDBerqu'elles aont aussi en nous, nous, c'est-a-dire cet homme intérieur
dont parle Platon. « 11 y a en nous le príncipe et la cause de
l'Intelligence, qui est Dieu. » (V, 1, 10-11). L'extase ne fait done
que nous révéler a nous-memes. D'une maniere générale, s'orienter vers le principe supérieur, ce n'est point sortir de soi-meme,
mais devenir intérieur a soi-meme. « Tout ce qui dans l'ame
s'oriente vers l'intelligence, lui est comme intérieur. , (V, 3, 7).
Quant a l'Un 1 ,, quand nous atteignons l'intelligence pure, nolll
voyons qu'il est l'intimité meme rle l'intelligence. » (ibid., 14).
ll resterait a chercher pourquoi Plotin s'est ainsi posé k
probleme, pourquoi il a cherché cette interprétation religieuse
du rationalisme. 11 est clair que, entre une conception puremcnt
rationnelle de l'ordre des formes, telle que serait la génération
des hypostases prise de l'extérieur, et cette pénétration intime
ou union que Plotin exige pour 1ui donner son plein sens, toute
la difiérence est. dans l'attitude du moi, dans son rapport aux
objets qu'il contemple. Dans le premier cas, le moi est colll.llle
un miroir impassible qui n'a d'autre vertu que d'etre sans tac~
pour bien refléter les objets. Dans le second cas, le moi est
transformé en profondeur par la connaissance ; il prend part au
mouvement qui produit les formes ¡ bien plus, il s'identifie a ce
mouvemen.t de tous les etres. « Nous sommes tous les etres ... Le
moi ne connatt pas ses propres limites », voila des formules qui
indiquent que le progres ou la déchéance du moi sont des métamorphoses, des assimilations du moi aux etres de difTérent niveau,
auxquels il peut s'unir, « la ressemblance de l'amant avec l'aimé •·
Cette mi.se en évidence de notre état subjectif dans la contemplation des choses, cette impossibilité, caractéristique de la pl&gt;ilosophie de Plotin de saisir la réalité en elle-meme et de considérer
chaque forme de la réalité autrement que dans un rapport tout
a fait étroit avec l'état du sujet qui la connalt, cette adhérenct
entre le sujet et l'objet nécessitaient la transformation du
rationalisme que j'ai étudiée aujourd'hui.
(d suiure.)

Le Gérant :
POITIEBS. -

FRANCK GAUTRON.

;oc1krt FBANCAISE D'WPBlllERIE,

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DJREClEUR:

11. F. STROWSI.I,

Profe$stur a la Sorbonne.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie biblique daos la premiilre période de la littérature
classique du XVIIe siécle : Psaumes de Bacan, Godeau, Corneille; Tragédies de du Ryer; Moyse sauvé de Saint-Amand.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyeri de la Faculté des Lel/res de Monlpellier.

CINQUIEME LEl,ON.

Pendant les soixante premieres années du xvne siecle, la production de la poésie religieuse en France apparattrait considérable si l'on comptait le nombre des vers au lieu d'en peser la
valeur. Six grandes épopées s'échelonnent entre 1651 et 1666, et
ce sont bien des épopées chrétiennes : Desmarest de Saint-Sorlin
chante dans son Clovis l'établissement du Christianisme en
France ; le P. Le Moyne dans son Saint Louis, Louis le Laboureur dans son Charlemagne, Carel de Sainte-Garde dans son
Childebrand, chantent les victoires du Christ sur Mahomet · si
dans la Pucelle de Chapelain et dans l'Alaric de Scudéry, la ;eli~
gion n'est pas le sujet principal, elle est celui de nombreux
épisodes.
33

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Au théatre, Corneille donne son Polyeucle et sa Théodo~e,
Rotrou son Saint Genest, Desfontaines et Baro leurs Sa1ni
Eustache.
Mais on voit par ces litres que la poésie religieuse cesse a~ors
d'etre surtout biblique comme elle l'a été presque exclus1vement au xv1e siécle.
D'abord, la Jérusalem délivrée du Tasse a produituneimmense
impression. Elle a fait admettre que le sujet épique_ par excellence était celui des Croisades; et c'est,en efTet,le suJetque_plusieurs de nos prétendus poétes épiques reprennent e~ le locahsa~t
dans l'hisLoire de France. D'autre part, sur la scene, le pubhc
s'est habitué au décor romain et aux triomphes de la volonté_;
les plus beaux sujets religieux p~raissent done ce~_x que fourrut
le martyrologe ; les Chrétiens qm ont affirmé héro1quemen~ le~r
foi en face des empereurs et des proconsuls so~t cons1dé:es
comme des héros plus dignes de la tragédie que Sédécias et David.
Et puis, les guerres civiles s~nt finieso~ a¡¡soupies. On n'éprou"'.e
plus le besoin de tirer de la Bible des pnéres contre ses enne1:11s
et de maudire sous des noms hébreux les adeptes de la confess10n
rivale. Enfin - et surtout - la poésie, qui aime a ~e renouveler est un peu lasse d'une source ou elle a tant pmsé.
Ce~endant la source est trop riche, elle est trop vénérée pour
qu'on l'abandonne entiérement, et l'on saura bien s'y adresser
encore.

l'idée de Providence est déja celle qu'en 1656, dans son premier
&amp;rmon sur la Providence et en 1662 dans le deuxiéme, Bossuet
considérera comme « leur forteresse » : s'il y a une Providence,
pourquoi souffre-t-elle le bonheur des méchants ?
De tous ceux qui se réunissaient dans la petite chambre du
réformatcur de la poésie, aucun n'avait l'ame plus religieuse que
Racan (1). L'idée qu'on peut sincérement ne pas croire a l'existence de Dieu, a la supériorité de l'homme sur !'animal, a la vie
future, n'entrait pas dans son esprit. Il expliquait l'athéisme par
une vanité qui nous pousse a nous distinguer et qui nous fait
persévérer ensuite dans l'attitude une fois prise (2). Une lettre
au P. Garasse nous le montre particuliérement attaché au dogme
de la Providence. Garasse, ayant publié, en 1625, la Somme théologique des vérités capitales de la religion chrélienne, y avait répondu
a l'éternelle objection : &lt;e il n'y a point de justice en ce monde ;
les gens de bien sont toujours malheureux, et les méchants toujours heureux. &gt;&gt; Or, il se félicitait que la Providence eut de bons
et puissants avocats : Du Perron, Malherbe, Bertaut, les trois
premiers poétes du temps ; a ces noms, il ajoutait celui de M. de
Racan, &lt;e l'un des meilleurs esprits de notre age », et il citait deux
dizains des ce Incomparables Bergeries », en les jugeant égaux
e&lt; aux meilleures saillies de l' Antiquité (3) ». Racan répondit
pour remercier, et en termes qui ne laissent aucun doute sur son
désir de travailler a défendre le dogme de la Providence. Ce
fut surtout dans ce dessein qu'il entreprit ses Paraphrases.
Déja, en 1631, il avait publié : les Sept Psaumes de Messire
Honorat de Bueil, chevalier, sieur de Racan, dediez a Mme la
duchesse de Bellegarde.
, Ce sont les Psaumes de la Pénitence. Par le sujet, ces Paraphrases se rattachenta tantde poémes chrétiens éclos en Italie et
en France dans les dernieres années du xv1° siecle sur le théme
du pécheur repentant : sonnets de Desportes, de Régnier et de
bien d'autres, Larmes de saint Pierre par Tansillo et par Malherbe,
Larmes de la M adeleine par Pagani et Valvasone, Larmes du
Pénitent par Grillo. Par la forme, ces Paraphrases se rattachent
aux poémes de Malherbe : d'amples strophes bien construites,
beaucoup de logique dans le développement de l'idée, les images
bibliques conservées, mais préparées, expliquées, d'habitude
espacées, parfois, au contraire, rapprochées, mises a la fin ou

482

...

Les disciples de Malherbe continuent les paraphrases.
Dans le petit cénacle que présidait le tyran ~~s m?ts et deE
syllabes, et ou Racan fut introduit ?u temps ~u Ii éta~t page, on
était Chrétien avec indolence, ma1s on é.ta1t Cbrétien. Quelqu'un soutint meme un jour que la P?ésie devrait se mettre
au service de la foi et défendre la Prov1dence contre les ~thées.
C'est Racan qui nous l'apprend dans une lettre a Cbapelam :
Je pense avoir ou1 dire a quelqu'un de ces grans homme~ qui me faisoient
l'honneur de me souffrir en leur compagnie en _mon hab_1t d,~ page_ que le
principal dessein de tou tes les i~ventions po_ét_1ques éto1t d rnstrmr_c a. la
vertu agréablement en faisant vo1r, contre l'opin1on des athées, que la JU_sbce
divine agissoit des ce monde ; que les gens de bien n'estoyent pas tou¡ou~
malheureux ni les méchants toujours heureux ; qu'enfin la vertu trouvoit
sa récompe~se etle vice sa punition. (Ed . de Latour, t. I, p. 350.)

Le passage est instructif ; il confirme ce que nous s~vions par
ailleurs : au temps de Malherbe, l'objection des libertms contre

{l) Voir sur tous ces points le Jivre de M. Arnould.
(2) Latour, t. I, p. 306.
(3) Ces dizains sont dans l'éd. de Latour, t. I, p. 67-68.

483

�484

485

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L.-\ BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN«;:AISE

d'une partie de la strophe ou de la strophe enliére, comme une
lumiére qui doit éclairer l'idée, alors que dans le texte hébreu elles
sont souvent la !eule expression de l'idée :

faire : au lieu de « rendre le sens de • David, il attaque les vices de
son propre siecle : les exactions des percepteurs d'impOts, les
blasphémes des esprits forts, et cet honneur du monde contre
lequel Bossuet va bient6t prononcer un si beau sermon :

Ma force n'esl plus animée,
:Mon leint a changé de couleur,
Ce qui me reste de chaleur
S'on ira commo une ruméo ;
Ce grand fcu que j'ay resscnli
So vorra bicn-lost amorli
Dan, mon corps, déjil rroid et blesme
Commo en un lizon allumé
'
La braize s'csloint d'elle-mesmo
Aprés qu'ello l'a consumé.

······· .................. .

En ces miseros incurablos,
Je sens mes os pcrcer ma pcau ;
Ceux qui seichent dans le tombeau
Ne me sont gueros dissemblables ;
Au de.,ert le plus écarté
L'cnnuy dont jo suis tourmcntó
Chercho la solitudc et l'ombre;
Et, dans ce Jieu qui m'est si doux,
J'imile l'humeur tristo et sombre
Des policans et des hiboux.
Quand la nuit au lit nous rappcllc,
Et que ces appas innocens
Charment nos soucis et nos sens,
C'est quand ma peine renouvellc.
L'horrour que j'ay do mon peché
)le relient tout le jour caché
Commo un passoreau solitaire ;
~tais mon souvenir, en tous lieux,
Pour m'empl!chor de m'en distrairo,
Me le rcmet dovant les youx.
.
(!bid., t. II, p. 258. )

Le second recueil de Racan esl plus intéressant. Il parut en
1651 et contenait 32 Psaumes. Il avait étécommencé en 1648 a
la requete de dom Denis Remefort, abbé de la Clarté-Di;u.
Quand il fut achevé, l'auteur le soumit a ses confréres del' Académie frangaisc, leur cxpliqua son dessein et les consulta sur le
titre a adopler. Conrad répondit par une lettre d'éloges et proposa ce litre, qui fut docilemenL accepté : Odes sacrées dont le

sujel est pris des Psaumes de David el qui sont accommodées au
temps présenl. Racan continua son reuvre et publia un Psautier
r.omplet en 16G0. Par une attention délicate, il s'abstint de paraphr_aser les deux Psaumes que Malherbe avait paraphrasés en
ent1er, le vme el, le cxxvme, et flt entrer dans le volume les
Psaumes de son l\latlre.
. Dans sa lettre d'envoi a l'Académie frangaise, Iui-meme
s1gnale son Psaume X JI 1 comme un exemple de ce qu'il a voulu

Les mourtrcs sont entr'eux au rang des moindres crimes ;
Ils vont il pas comptez aux guerras légitimes,
Ou l'ceil de la Vertu voit ce que nous valons ;
Mais quand il faut marchar pour leur propre querelle
Et que ce faux honneur sur le pré les appelle,
La vanité leur mct des aisles aux talons.

Mais, c'est aux négateurs de la Providence qu'il en veut surtout.
et les meilleures de ses Odes sacrées, les plus personnelles, les plus
émues, sont des réquisitoires contre les libertins. L'intention de
s'en prendre a leur impiété apparatt des les douze premiers vers
du recueil :
O bien-heureux celuy qui prit des $On printcmps
La vortu pour objet do ses premiéres fidmes
Et qui n'a point hanté les forts esprits du temps,
Dont le contagion pord les corps et los dmes !

lis disent que lo Sort rcgno scul dans les cieux,
Que les foudres sur nous tombent il l'avanture ;
Ils disont que la Crainte ost mere dos faux-dieux
Et n'en connoissont point d'autros que la Nature.
Ce poison des eqprits corrompt toule ma cour,
Et l'amo dont la foy n'en cst point pervertie
Avecquc !'Eterno! s'entretient nuit et jour,
Et rend gracc aux bontoz qui !'en ont garantie.

La Providence n'est pas défendue avec moins de vigueur en
d'autres Psaumes, par exemple au Psaume 74 et au Psaume 72,
oü se retrouvent une fois de plus, avant qu'elles entrent dans les
deux serroons de Bossuet, l'objection favorite du libertinage et
la réponse traditionnelle du croyant :
Cependant ma pensée a commis un blaspheme
Quand j'ay vu les méchans dont le bonbeur extri!me
N'est d'aucun malheur combattu ¡
Je disois: Le Seigneur est un Diou d'injustice,
Qui d'un aveugle choix récompense le vice
Du salaire de la vortu.

.........................................
l\lais il n'exerce point sa justice éternelle
Que nous n'ayons quitté cette robe charnelle
Dont la terre nous a vestus .
11 re&lt;;oit d'icy bas nos vceux et nos victimes,
Et so reserve aillours a chastier los crimes,
Et recompensar los vertus.

��488

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
lllais sans monlcr si haul d'u'n vol plein d'insolence
11 vaut mieux admirer par un profond silence
'
Ce divin jugement,
'
Et que chacun apprenne it mcspriser le monde
Ou les prosperitez s'écoulenl comme )'onde '
Et qui pour sa nature a pris le changement. '

. Cet avocat de la Providence a, d'ailleurs, en faveur de la divi~té du ~hristianisme, un argument qui, pour son temps épris
d énergie mo~ale, e~t d:une rare puissance. Lequel? C'est qu'aucune source d énerg1e n est comparable a l'amour que le Chrétien
po~e a son Dieu. Celte idée, qui dans quelques années
arui_nera la grande apologie du Christianisme que sera la tragéd1e de Polyeucle, est celle que Godeau exprime a chaquepage
~e ses ~glogues Sacrées, et il !'exprime justement en vers cornéhens, s1 l'on peut qualifier ainsi des vers ou l'on trouve la facture de Corneille, mais non son génie. Oui, l'époux et l'épouse, qui
dans les ~glogues de Remi Belleau parlaient la langue mignarde
des court1sans de Hen~i. 111, nourris de pétrarquisme, parlent dans
celles. de Godcau le vml langa ge des courtisans de Louis XII 1
n~ums ?u sto'icismc de du Vair et de Balzac. Écoutez l'épous~
cr1ant bien haut I1énergie dont son amour la rend capable:
~onnez-moi done la main, ot con&lt;.lui~&lt;'Z mes pos,

S1 vous es tes pour moy je no lrem!Jleray pa,.

M¿~ ~a,;~; ·¿;~s· ~~; co~b~ts· ;,éi.oñ~~-ci~ ~~s "ró~ces,

11 n~ sent plus les traits qui l'onl jadis blcssé,
11 n est plus dans les fers dont il ostoit pressó
Qucl~uo ,vent q11i l'altaque, iJ demeurf' imO-:obilo,
Quo) qu 11 vueille enlrcpren&lt;.lre, il le lrou,e racile.

Écoutez-la apostrophant, comme fera Polycucte, les voluplés du
monde:
Objets dont aulrcfois mes sens furent ravis.
'!onneurs que j'ay cherchez, plaisirs que j'ay suivi~,
l ou~ arrcster mon cccur vous n'avez plus d'amorce ;
11 fa1t avecque vous un éternel divorce.

. Écoutez-la encore aílirmant que l' énergie chrétienne est contagieuse, et annon~ant ainsi le dénouement de la tragédie de
Corneillc :
~~ux qui sont ses caplifs s.is palmes se couronnen l.
L ilg ont des envieux, Jeurs vertus les estonnenl;
eur constance se rit de ses persecuteurs
Et les change souvent en ses adoratcurs. '

On a depuis longtemps remarqué que Corneille doit a Godeau
le trait dirigé par Polyeucte contre la volupté du monde :

&lt;!89

1 Bt

comme elle a l'éclat du verre, elle en a la fragilité. "Mais, probablement, l'auteur de Polyeucle doit a l'honnete Godeau bien
autre chose qu'une mauvaise pointe. Sans trancher cette question
d'emprunt, disons du moins que Polyeucle ne fut point une
uuvre isolée a sa dale, puisqu'on trouve, plusieurs années aupanvant, dans les Églogues Sacrées de Godeau, et l'idéc générale
,de la tragédie de Corneille, et la générosité de ses héros, et une éloquence qui ressemble a la leur.
Elle y rcssemble par l'abondance du développemcnt et par
habituelle fermeté du vers. Elle est toutcfois bien plus verbeuse. Godeau a l'amplification facile : chacunc de ses formules
.t concise, mais il lui en faut plusieurs pour la meme idée. La
ota aRacine suffira ce seul vers :
Cieux, écoutez ma voix I Terre, p1éle l'oreille

out un dizain est nécessaire a Godeau :
Thrones estincelans du Seigneur des armées,
l\liroirs ou son pouvoir reluit si vivement,
Palais de la clarté, vo0tes d'aslres semées,
Cieux qui sans vous lasser marchez incessamment,
Globes qu'on,voit ensemble et légers et solides,
Arreslez vos courses rapides,
Cessez vos doux concerls pour ouyr mes discours ;
Et toy dont la beauté me remplit do merveille
Partage des mortels, Terre, preste l'oreille,
Et porte ma parolle á les antres plus sours.

Comme l'orateur trop abondant, le précieux apparatt dans ce
dizain. 11 étale toutes ses graces dans la parapbrase du Canlique
iu lrois enfanls, Benedícite opera Domini. Elle est antérieure
l l'épiscopat de Godeau, et la légende prétend qu'elle le fit éveque.
Richelieu, a qui elle futrécitée, aurait remercié en disant: «Vous
m'avez donné Benedicile, et moi je vous donne Grasse. » Si
Godeau avait d'autres litres a l'éveché de Grasse que d'avoir
auggéré un calembour a Richelieu, c'était bien avec un mot d'esprit qu'il convenait de recevoir un poéme ou s'était faite une tellc
cUbauche d'esprit. Godeau était le nain de Julie. C'était lui qui
avait eu l'idée de la fameuse Guirlande, composée pour M110 de
Rambouillet par toutes les Muses de la Chambre Bleue. Lui-meme
eomptait parmi les plus ingénieux génies de ce cénacle ou surabondait l'ingéniosité. Aussi son Benedícite est-il un des spécimens les
plussignificatifs de la poésie précieuse. Alors que dans le can tique
la6breu un bref et sec appel est adressé a tous les etres de la nature,
Godeau fait de la plupart de ces appels des énigmes infiniment

�490

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

piquantes, l' etre. invité a louer le Seigneur étant désigné d'habitude p~r une série de périphrases mirifiques, jusqu'a ce que son
no~ so1t do~n_é-etil ne l'estpastoujours- comme le mot de
l'érugme. Vo1c1, par exemple, l'invitation lancée a la !une et aux
astres:
LoQez sa grandeur nompareille
Inconstant Soleil de la nuit
'
De qui le char roule sans br~it
Lorsque la nature sommeille
Illustre Courriere des mois '
Lune, dont les secretes lois '
Gouvernent les plaines salées ;
Feux errans, celestes Flambeaux
Fleurs d'or sur le Ciel estalées '
Aslres benissez Dieu qui vous~ faicts si beaux.

Et voici celle que regoivent ensuite la rosée et les nuages :
Perles brillantes et liquides
Douce nourriture des fleurs '
Celeste miel, rertiles pleurs '
Dont l'Aube rend les prez humides
Et vous Corps sans Ame mouvans '
Objets trompeurs, jooets des vents
Sour~es d'agréables orages,
'
Espo1rs des blez a demi mors
Voiles du ciel, subtils nuages '
Loüez Dieu dont la main dispense vos thrésors.

Apre~ avoir publié ce premier recueil, ou la poésie biblique
convert~e en éloquence et. parfois infectée de préciosité était
em~loyee a défendre la _fo1 contre les libertins, Godeau reprit,
a pres. Desportes, le proJet de donner au Catholicisme tout un
Ps_autier e~ vers frarn;¡ais. Le recueil parut en 1648. Des I'année
sm:ante'. Il en fut fait une 2 8 édition, et le poete eut la
satisfacbon que des musiciens missent des airs sur plusieurs
de ses pieces.
• &lt;e Il a pris, explique-t-il danssa Préface, le milieu entre la Verswn et l~ Paraphrase. &gt;&gt; En général, il traduit. Pourtant, il a préfé~é le titre de P~raphrase parce qu'il a été souvent obligé de
mel~r ses pensées a celles du prophete. Qu'est-ce qui l'y contraignait ? C'était d'abord la nécessité de &lt;e faire des liaisons entre les
versets qui, dans !'original, sont fort detachez ». C'était ensuite
la néc~ssit_é &lt;e d'adoucir les changements des personnes que le
Psalm1ste mt~od_uit et fait parler tout d'un coup, sans y préparer
le lecteur ». Ams1 Godeau a cru devoir expliquer quelles sont ces
po~tes que l~ d,i_vin chantre somme ~e hausser Jeurs tetes et
qu est-ce qm l mterroge sur Je personnage attendu dans le
temple:

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;AISE

491

O vous I dont en esprit j'admiro la structure,
Portes de son Temple fameux,
Le Roy de Gloire vient, (aites luy l'ouverture
Du sejour qu'il choisit pour entendre nos vreux.
Que si vo~s demandez qucl est ce Roy de gloire,
Qui veut entrer en ce saint lieu ;
C'est celui dont les mains gouvernent la victoire,
C'estle Maistre du Monde, en un mot, c'est un Dieu.

Mais ce qui imposaitle plus de corrections et d'additions, c'était

la nécessité e&lt; d'accommoder plusieurs des comparaisons de David

a notre fagon de concevoir et de dire les
choses &gt;&gt;.
Ce que Godeau entend par«notre fagon de concevoiretdedire»,
c'est celle, naturellement, du classicisme naissant. On devine ce
qu'elle va faire des comparaisons de David. Elle conserve a Dieu
son habit de lumiere, mais c'est seulement apres que plus de deux
strophes de préambule nous ont préparés a tant d'audace, et c'est
en donnant a l'Éternel le soleil pour trone, la terre pour marchepied, le ciel pour palais. Elle laisse les zéphyrs tratner le char
divin, mais elle orne le char d'or, d'ivoire et de diamants. Elle
bannit du chreur des protégés de la Providence, l'ane, le héron
et le hérisson, etres bas et romantiques ; mais elle y introduit les
escadrons des abeilles et le lievre que chassent les gentilshommes.
Les lourdes baleines sont conservées parce qu'elles fournissent
cette belle fin de strophe qu'on u les prend pour des écueils sur les
flots de la roer n. Et, sur tout cela, jettent leur noblesse et leur
élégance ces périphrases dont notre classicisme s'engoue et
demeurera entiché pour deux siecles: l'astre du jour, le monarque
des saisons, le char d'ébene de la !une, l'émail des prés_, les
pavots du sommeil, le liquide d'argent et le cristal des fontames,
les humides plaines de lamer. Tout n'est point, d'ailleurs, mauvais
et, par exemple, l'on sait gré a l'éveque de Grasse ~'avoir
peint en trois jolis vers la beauté des paysages de son d10cese:

ou de ses expressions

Et dessus les costaux voisins,
Parmy les oliviers aux feui!les toujours verte_s,.
On voit meurir la pourpre et l'ambre des ra1sms.

Le Psautier de Godeau est un témoin précis de ce que le gout
frangais, vers le milieu du xvne siecle, pouvait supporter d'hébra1sme. Et ce fut pour avoir bien accommodé la poésie de David
au tour d'esprit de ses contemporains que Godeau fut tenu en une
tres haute estime. A la fin du siecle, on l'apprécie encore. Quand
Racine écrit les chreurs d' Esther, il n'a que trois livres sur sa

�492

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

table, je l'ai constaté : la Vulgate, la traduction en prose de
Lemaistre de Saci, le Psautier de Godeau. Marot, Desportes,
Racan lui paraissent négligeables. Mais il demande a Godeau des
avertissements, des conseils et des suggestions. Quelques-uns de ses
vers bibliques les plus connus sont des vers pris a Godeau et remaniés (1). Esther et Athalie n'auraient pas été tout ce qu'elles
furent sans cet estimable précurseur.

..
*

C'est ici qu'il convient, je crois, de dire quelques mots des
Psaumes de Corneille; car, bien que publiés dix ans apres ceux
de Racan, vingt-deux ans apres ceux de Godeau, ils appartiennent
a la meme école : ils sont d'un disciple de Malherbe.
Corneille a publié en 1670 un volume contenant le texte latin
et la traduction en prose et en vers de 1'0ffice de la Sainle Vierge,
desSeptPsaumes pénitenciaux, des v¿preset Complies du Dimanche,
d·extraits de l' I milation, des Hymnes du Bréviaire. Le tiers du
Psautier se trouve traduit dans ce volume.
Sur un point, Corneille s'écarte de ses devanciers immédiats:
il désapprouve !'extreme variété deleurs strophes, l'ampleur de
la plupart d'entre elles. Lui-meme vise a la concisionet a l'unité.
Tous ses Psaumes, sauf le 1er des Matines de l'Office de la Sainte
Vierge, sont traduits en strophes de quatre vers. Seulement, pour
concilier la variété avec l'unité, il modifie constamment le
quatrain, unissant tantot des vers semblables et tantot des vers
différents, transportant atoutes les places possibles un vers plus
court que les trois autres, associant de toutes les fa~ons deux vers
courts avec deux vers longs, combinant la diversité des vers avec
celle de la disposition des rimes.
Par ailleurs, Corneille résout bien comme ses devanciers le
probléme de l'accommodation de la poésie biblique au gout fran~ais.
Voici les transitions mises entre les versets :
Ce n'esl pas toul: il faut en moi
Créer un cwur si pur, qu'il tienne l'ame pure;
Renouveler en moi cet esprit de droiture
Qui n'agit que sous votre loi.
Lorsque vous m'aurez pardonné
Ne me rejetez pas de devant votre face,
Et ne retirez pas !'esprit de votre gracc
Apres me l'avoir redonné.

( l) Voir nos notes sur les chamrs d' Es(her dans la Reuue d' Histoire lilU·
raire de la France, 16• année, n ° I.

493

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Voici la version oratoire:
Que sert tout Je pouvoir hu~ain ?
A batir un palais qu'en sert toutl'art1llce?
Hommes, vous travaillez en vain,
A moins que le Seigneur avec vous le bdtisse.

Voici le mot propre traduit par une périphrase :
Jusqu'en mon sein faites couler .
Ces eaux qui de blanchir ont le grand prlVllege (I).

I

Voici l'image conservée, mais expliquée :
Le pélican est moins sauvage
Au fond de son désert que moi dedans ma cour ;
Et eomme si le jour me faisoit un outrag:e,
Je fuis comme un hibou les hommes et le ¡our.
Tel qu'un passereau solitaii:e,
. .
J'ai peine a supporter mon ombre qui me suit ,
Et tout le long du jour si je ne puis me taire, .
Je repose encore moins tout le long de la nuit.

Voici un exemple significatif de l'image conservée, mise en
relief, mais longuement préparée :
Vous done, si vous voulez éviter les tempiltes
Que son juste courroux roule a chaque moment,
Mortels ne soyez pas semblables a des Mtes
Qui ma~quent de raison et de discernement.
Domptez avec Je mors, domptez avec la bride
Ces esprits durs et !iers, ces naturels brutaux, .
Qui refusent, Seigneur, de vou~ prendre pour guide,
Hommes, mais apres tout, moms hommes que chevaux.

Voici l'image biblique de la fumée combinée avec la noble
image d'un arbre frappé par le tonnerre :
Mes jours ne sont que la fumée
D'un tronc que vos fureurs viennent de foudroyer.

La voici enjolivée par une réminiscence de l'Aslrée:
Soudain les plus hauts monts de joie en tressaillirent
Comme un troupeau sur l'herbe au son des chalumeaux;
Soudain tout alentour les collines bondirent
Comme bondissent les agneaux.

Corneille en 1670, ne renie pas ce qu'il aimait déja trop en 1640.
II reste Co;neille, d'ailleurs, le bon ouvrier qui, meme apres le
( 1) Bible: • Vous m'arroserez avectde l'hyssope, je serai nettoyé. •

�494

495

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L \ BIBLE DAN3 LA POÉSIE FRAJl.t;AISE

déclin de la gra~de inspiration, sait, comme personne, forger un
vers, mettre un mota sa place et construire une phrase :

_Ce_tte femme si fiére ne saurait, quand on lui impose une
nuss10n périlleuse, avoir d'autre crainte que celle d'échouer et
elle détrompe dédaigneusement Mardochée, qui se méprend su~ la
nature de son épouvante :

Je l'avouerai, Scigneur, votre ju~te colcre
Ne peut avoir pour moi trop de sévérité;
Mais ne me corrigez qu'en Pere
Et non pasen mallre irrité.
Avec compassion regardez ma faiblesse :
Je soutfre sans reH\éhe et languis sans repos.
Guérissez-moi, le mal me presse.
Et passe jusque dans mes os.

11 n'y a aucune couleur biblique, et peut-etre n'y a-t-il aucune
idée religieuse dans les seules tragédies estimables que la Bible
ait alors inspirées, celles de du Ryer: son Saül, joué en 1641 et
publié en 1643, son Esther, publiée en 1644.
Son Esther est une piéce romanesque et politique.
Le danger des Juifs ne commence vraiment qu'a l'acte IV.
Jusque-la, on assiste seulement a la rivalité de Vasthi etd'Esther.
Elle est fomentée par Aman, qui, amoureux d'Esther, voudrait
bien qu 'Assuérus reprJt la reine disgraciée et lui laissat la nouvelle
élue. Dépité par le triomphe d'Esther, ilcomplote contre Assuérus,
et c'est pour cela qu'il périt, tout autant que pour avoir projeté
le massacre des Juifs.
Dans cette tragédie ou tout le monde fait de la politique et oti
tout le monde ruse, meme Esther, qui feint de ha'ir les Juifs pour
obtenir d' Aman l' aveu de son dessein, pres que tout le monde
aussi a cet orgueil que nous appelons cornélien, parce que c'est
Corneille qui lui a donné sa plus belle expression. L'Esther de du
Ryer est bien une héroine de 1644. Elle n'abandonnera pas d'ellememe le trone ou on l'a fait monter, elle attendra qu'on l'en
chasse:
Je ferai voir alors une vertu si haute
Qu'on croira que je donne un sceptre que l'on m'óte.

La disgrace ne sera pas un déshonneur :
En tomber innocent, c'est en tomber sans honte.

Pensez-vous done qu'E~ther, peu forte et mao-nanime
C?~~e un fai':&gt;le soldat ait besoin qu'on J'anime 1 '
S1 J a1 peur mamtenant, hélas I hélas I j'ai peur
De manquer de succes, non de manquer de camr.

Le Saül de du Ryerest plus cornélienencore que son Esther. II a
déja l'opiniatreté et la rhétorique de ces orgueilleux en qui
le Corneille de la décadence admirera une volonté héro"iquement
tendue vers le crime. 11 poursuit son gendre David dela haine dont
Cléopatre poursuivra sa bru Rodogune et il ne repousse pas avec
plus de véhémence que ne fera celle-la « le ridicule retour d'une
aotte vertu » :
Sortfz, sortez, remords, de mon cceur ao-ité.
En vain. vos visions m'avaient épouva~té.
Vous na1ssez seulement de la faiblesse humaine •
Mais ne troublez que ceux qu'une Ombre meten peine.
Ne pe~sez plus m'atteindre et m'imposer des lois:
La cramte et les remords sont indignes des Rois.

Lui et ses fils iront vaillamment au combat ou les attend la
défaite et la mort : bien combattre quand le succés est incertain
c:est _I'effet . d'une_ vertu commune ; bien combattre quand 1~
VIcto1re est 1mposs1ble, cela n'appartient qu'auxroisgénéreux,
Pour qui la honte seule est un mal dangereux...
11 faut me souvenir que je suis en un rang
Ou je dois a l' Etat mes enfants et mon sang.

En publiant cette tragédie, du Ryer demande qu'on luí sache
gr~ d'etre le premier qui ait fait parattre sur notre théatre un
SUJ~t ~~ré de,s Histoires saintes (les tragédies bibliques du
xv1 siecle n ont P?s été repr~sentées), et il souhaite pour sa
~compense de servir en cela d exemple a ses « mattres » : il veut
~re a ce ces grands génies qui rendraient l'ancienne Gréce enVleuse de la France •&gt;. Si Corneille et Rotrou ne répondirent pas a
cette invitation, ce fut sans doute parce que du Ryer n'avait
P~s su l~ur mon~rer en quoi un $ujet biblique pouvait se distinguer
d un SUJet romam.

AMAN

Mais enfin, c'est tomber.
ESTHER

Mais c'est vaincre en tombant.
La honte est dans la cause et non pas dans la chute.

La Bible n'eut pas alors a se louer de notre poésie épique plus
que de notre théatre.

�496

REVUE DES COURS ET CONFtRENCES
,I

Mogse aauvé, pour parler seulement de l'reuvre la plus significative, parut en 1653. Longtemps auparavant, Saint-Amand
avait commencéunJoseph qu'il n'acheva point et dont il utilisa
des morceaux,dans son nouveau poeme. Celui-ci avait été rédigé,
une'premiere fois, bien avant 1653. S'il fut remanié avant la publication, il appartient par sa conception aux plus beaux temps de
la préciosité.
II eut un succes que suffirait a attester la place qu'il occupe daos
la critique de Boileau. Comme le dit fort bien Trissotin, l'acharnement de l'auteur des Salires contre certains représentants de
la littérature précieuse prouve a que! point ils lui semblaient des
adversaires redoutables.
Saint-Amand était, en 1653, un personnage considérable,
membre de l'Académie frangaise depuis sa fondation et sana
qu'il eut sollicité cet honneur, grand voyageur,' ami d'une reine,
homme spirituel, aimable et joyeux, aussi recherché dans les
salons par les jolies femmes que dans les cabarets par les gens de
lettres, poete par moments d'une fantaisie toute romantique qui
le destinait a la sympathie de Théophile Gautier.
Une réussite dont il fut particulierement fier, ce fut d'avoir
enfermé l'action de son Moyse en l'espace de 24 heures et transporté ainsi de la tragédie dans l'épopée-et cela lui semblait une
grande nouveauté - la regle des uniLé5. De cette conception, il
était d'autant plus orgueilleux qu'il a entassé dans ce poeme en
douze chants et dans cette ac tion d'une journée une matiere immense en utilisant les procédés favoris de la tragédie : le songe
et le récit des événements antérieurs mis dans la bouche d'un personnage.
Que trouve-t-on, en e1Tet, dans Moyse sauvéTToute l'histoire de
l'entrée des Israélites en Égypte, et reprise a ses plus lointaines
origines ; toute l'histoire de leur sortie, et prolongée jusqu'a
l'arrivée aux confins de la Terre Promise. Ajoutez tous les themes
traditionnels de la pastorale : l'orage et la tempete, la bergere qui
éleve des oiseaux, la bergere qui se noie et que peche le berger,
le berger que blesse un animal féroce et que la bergere guérit
par des simples, la bergere qui apprend qu'elle est aimée en lisant
son nom gravé sur un tronc d'arbre, le repas champetre, et,
comme l'idylle est marine autant que pastorale, les pecheurs
s'unissent aux bergers. Ajoutez naturellement les thémes de
l'épopée ; en particulier, le merveilleux, surtout ce merveilleux
magique dont l' épopée ne sait plus se passer depuis I' Alcine .de
I'Arioste et l'Armide du Tasse, et qui s'étale ici a son a11e
puisque les métamorphoses créées par la baguette de Moise

497

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRAN~AISE

1'imposent comme d'authentiques miraeles a la foi des lecteurs
chrétiens de Saint-Amand.
Assurément, si la beauté d'une reuvre se mesure au nombre des
difficultés vaincues, Saint-Amand est un grand artiste pour avoir
combiné dans une seule et breve action tant d'épisodes divers.
Mais son principal titre a l'enthousiasme des ruelles fut d'avoir
prodigué dans le Moyse toutes les beautés du style précieux. C'est
la, en efTet, qu'il faut avouer que les choses se disent « d'une
maniere particuliere ». C'est la que l'on peut faire une belle
collection de périphrases. C'est la que le crocodile devient :
Un amphibie énorme, un trattre qui se plaint,
Qui pour l'hommo attraper, les pleurs do l'homme feint;

le bouc, un « animal barbu qui de cornes est brave », les poissons, « les rapidrs muets »,
Les nagours écaillés, ces sagettes vivantes
Que nature empenna d'ailes sous l'eau mouvanles ;

et la poule qui a couvé des canards, une mere domestique qui se
tourmente en vain sur le bord aquatique quand elle voit sur les
flots le fils adoptif éclos so~s sa chaleur. C'est la que le poisson, en
mordant a l'hamegon, re1jo1t
Sa véritable mort sous une ombre de vie,

et se trouve ensuite, quand le pecheur leve sa ligne de poisson
changé en oiseau. C'est la que le nageur transform¿ ses bras en
jambes et avance a mesure qu'il ramene ses jambes en arriere.
C'est la que se passe cette aventure étrange que, quand l'enfant
exposé sur le Ni! en a été tiré par un esclave noir, l'image d'un
ange est sauvée par celle d'un démon et qu'un bras
d'encre est propice a des membres de lait. Mais combien plus
étranges encore sont toutes les merveilles qui, sous la baguette de
Moise, jaillissent de la tete de Saint-Amand : la pluie de sang fait
que les poissons qui restent dans l'eau s'y noient et que ceux
qui en sortent meu~ent pour avoir eu peur de mourir ; le passage
de la mer Rouge fa1t que le chameau, marchant sur des perles
foule plus de trésors qu'il n'en porte, que le cheval bondit 0 ~
&amp;ouffiait la baleine, que les breufs marchent a pied sec la ou flottai~nt les thons, et que tout cela s'~ccomplit,. comme l'a remarqué
Boileau, sous les regards ébahis des po1ssons qui se sont mis
aux fenetres.
Et voila tout ce que le grand événement biblique du salut
34

�498

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de Moise et de la sortie d'Égypte parait avoir été pour le ~oete
·
eher aux préc1euses
.• un the'me qui se prétait a une &lt;&lt; funeuse
dépense d'esprit ».

Philosophie de !'Esprit

•
• •
L Moyse füt réédité en 1660. La méme année, Bo~suet p~h ; a París dans l'église des Minimes. L'année smvan~, ~l
e r::hait dans la chapelle des Carmélite~. L'année d:apres,
p ·chait au Louvre et aü cours de ce careme, les court1sans, qm
pre • t eut-e·tre' d'~dmirer les gentillesses de Saint-Amand,
vena1en P
.
,.
d
· ·che
entendaient les passions mutmées dans 1ame u ~a':1-vais n
erier: Apporte, apporte ; ils voyaient la veng~ance d1~me fr~pper
et rompre la porte ; ils voyaient ent~ les mams de Dieu la cotpe
rem lie des trois liqueurs ; ils voyaient le grand. arbre élev en
hauÍeur, étendu en ses branches, fertile en ses reJetor:éb~~b-1r
d'une grande chute et couvrir la montagne_ de ses . ~s ' Is
voyaient Dieu déraciner les royaumes et les Jeter ou Il l~n platt
eomme un roseau que les vents emportent. Avec ce préd1cat~ur,
toute la grande poésie biblique entrait dans I' éloqu~nce frarn;¡a1se.
(d suwre.)

1!

Cours de M. LtON BRUNSCBVICG,
Membre de l' Inslilul, Professrur a la Sorbonne.

H UITIEME

LE CON.

L'intelligence et la vie.

Je compte poursuivre aujourd'hui, en passant des conséquences
pratiques aux bases spéculatives, !'examen du dynamisme vital,
c'est-a-dire de la doctrine qui oppose au matériaJisme analytique, a l'atomisme, le primat de la vie,biologiquement définie.
Les considérations, que- j'ai indiquées la derniére fois, ont montré
que cette expression: la Pie biologiquemenf définie, ne fait pas
pléonasme ; car il s' agissait précisément de savoir si les valeurs
proprement biologiques, celles qui sont communes a l'homme
et a l'animal, parvenaient a rejoindre et a justifier, en fin de
eompte, les valeurs proprement spirituelles, celles qui distinguent
l'homme parmi les espéces auxquelles zoologiquement il ressemble, qui permettent de le caractériser comme animal polilique
ou comme animal religieux.
·
Cette question se posait des l'aube de la civilisation moderne :
)Iontaigne et Pascal l'avaient résolue.
,
L' ApoloqiedeRaymonddeSebonde raillel'illusion del'homme qui
se croit capable de s'élever au-dessus de la condition de !'animal,
qui renonce aux impulsions de l'instinct naturel, et se perd dans
la double chimére d'une vérité unique et d'une justice absolue.
Quant a Pascal, s'il maintient l'idéal dogmatique de la vérité, de
la sainteté, c'est en refusant a l'homme de s'y élever par ses
s~ules forces : « Pour faire de l'homme un saint, il faut bien que
ce soit la grace, et qui en doute ne sait ce que c'est que
saint et qu'homme. » L'ceuvre propre de Rousseau, g'a été
de briser l'alternative du scepticisme et du théologisme: Rousseau se place sur le plan de la nature ; il y rencontre l'instinct ; il
en proclame la divinité.

�PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

600

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Mais, par dela l'optimisme invraisemblable de Rousseau,
la divinisalion de l'inslinci devait conduire la pensée moderne a
prendre parti pour l'un des termes de l'alternativc suivante. Ou
le divin dans l'inslinct, c'est ce qu'il y a de supérieur et d'irréductible a l'animalité, ce qui rétablira do.ne, en dessus du plan
de l'entendement abstrait, de la critique stérile, le regne de
la raison; par la raison, l'homme conquiert l'autonomie, il 11ppartient a la république des citoyens libres, au regne idéal des fins.
Ou bien l'instinct est l'antithese radicale de la raison, et alors
nous voici au niveau de la vie elle-meme, définie par les con
ditions du développement organique. Sachons alors, demande
Schopenhauer, contempler la vie face a face, saos etre dupe des
artífices éblouissants de sa richesse, de sa beauté, de sonharmonie;
mettons a nu le rythme fastidieux, désolant, pathétique, a
force d'etre monotone et morne, de l'exaltation et de la dépression, de la grandeur et de la décadence, de la naissance et de
la mort. Le primal du vouloir vivre, fondé sur l'idéalisme de la
connaissance, n'e.,t done pas le dernier mot de Schopenhauer.
Le vitalisme entralne le pessimisme, .et le pessimisme raméne
l'idéalisme. C'est a l'intelligence qu'il appartient de dénouer
le drame, en dénonc;ant l'absurdité radicale de la vie, en inspirant
le renoncement dans l' ascétisme et daos la pitié.
Défaillance du vitalisme, qui n'a pas su se vouloir jusqu'au bout." Il faut, écrit Nietzsche dans la Volonté de puissance, rendre aux hommes le courage de leur instinct naturel. •
On revient alors a l'optimisme de Rousseau : « Tout ce qui est
bon, suivant un aphorisme du Crépuscule des ldoles, sort de
l'instinct. » Mais cet optimisme, au lieu de se dissimuler a luimeme son caractere sous la rhétorique grandiloquente et vaine
du eomantisme naissant, tiendra le langage sévere et brutal du
réalisme : " De savoir que l' on possede un systeme nerveux, et
non pas une ame, cela demeure le privile~e des plus instru~ts •
(Volonlé de puissance, § 88). Cependant Nietzsche ne se rés1gne
pas a ce que réalisme soit purement et simplement matérialisme.
11 écrit, dans la Généalogie de la Morale :
•Quand quelqu'un ne vient pas a bout d'une • douleur psychique•,la fauLe
n'en est pas, allons-y carrément, a son Ame, mais plus vraisemblablement
a son ventre (y aller carrément, ce n'est pas encore exprimer_ le vreu d_'l!lal
entendu, d 'étre compris de celte fac,on ... ). Un homme !ort et bien douéd~re
les événements de sa vio (Y compris les faits et les forfaits), comme il digére
ses repas, meme lorsqu'il a dO a valer de durs roorceaux. S'il ne s'accoromode
pas d'un événement, ce genre d'indigestion est aussi physiologique que l'autte
- et souvent n'est, en réalité, qu'une des conséquences de l'autre. - Unt
telle conceplion, entre nous soit dit, n'empéche pas de demeurer l'adversaire
résolu de tout matérialisme...

501

. Je ne sais s'il est aisé de tirer au clair la distinction du vitahsme et du matérialisme. Nous touchons ici a la pé1iode ou il
semhle que_ la.pensée nietzsc~éenne s'enveloppe daos le nuage de
se~ c~ntrad1c~10ns,_avant de d1sparattre définitivement. Toutefois,
~o~ci _ce que Je cr~1s apercevoir. Le matérialisme exclut les valeurs
1deal~stes, !-&lt;&gt;ut s1mplement parce qu'il les ignore ¡ Je vitalisme
l~s me! mais en les dépassant et en les dominant. Autrement dit,
J mtelhgence qui,_ chez ~chopenhauer, apportait Je dénouPment,
forme, daos la ph1losophie comme daos la carriere de Nietzsche
le n~ud du drame. Nietzsche se proclame anlisocralique. IÍ
explique pourtant comment Socrate a pu fasciner: « Il a découvert
une nouvelle espece de combal ; il fut le premier mattred'armes
po~~ le_s hautes spheres d'Athenes. 11 fascinait en touchant
l J mstmct combatif des Rellenes. »
~tte fascination du combat livré par la critique intellectu_ahste aux valeurs qui sont purement sentimentales qui ne se
la1ssent
pas JUS
· t·1fi1er ,_en ra1~on,
·
'
.
e1le s'est toujours exercée
sur
Nietzsche, malgré qu JI en a1t -comme il s'est laissé fasciner et
~eme terrifier, lui, I'annonciateur des valeurs nouvelles par' le
VIeux myt?e du ~etour éternel - comme il rouvre, che¡ le surhomm_e qm deva1t tout détruire et tout anéantir des illusions et
des faiblesses de l'antique humanité une source de pitié et de
bonté. L'exaltation de la puissanc~ qui devait s'emparer des
choses.~t des_ hommes s'acheve (ainsi qu'il arrive pour Rousseau)
~ans l irréahté d'un reve poétique ; rien n'égale chez Nietzsche
~apre~é a célébrer la b?nne_ gu~rre, s~on la facilité a se dégouter
l'u ll'_lomp_he, avant d avo1r rien fa1t pour l'atteindre, avant de
avo1r séneusement espéré.
si ~u fon~, S~hope1;1hauer et .~ietz~che ont bien apergu l'oppol tion de I mstmct Vltal et de l mtelhgence ; mais cette opposition
~ troublés ,P1us peut-etre qu'ils ne l'ont dominée. Ils ont eu le
dentiment qu lis ont relourné l'antique antithese de ]'esprit et
'1 corps : a travers la fierté que leur donne cette transvaluation
une c~rtaine inquiétude _sur le résultat de l'opération.
m ut_ e~ ra1llant leurs adversaires sur leurs illusions, tout en
ultiphant contre eux les attaques du ton le plus insolent et le
1 ~rovoquant, on dirait que Schopenhauer et Nietzsche leur
Pus
:-t l~1ssé le b~néfice de ce príncipe, qui pourtant du point de vue
tahste, sera1t le malentendu fondamental : la vie c'est le
coi~~• en ~ace de l'intelligence qui prétend a !'esprit. '
L mcertitude d~ vitalisme au cours du xix0 siecle fait comf~ndre tout le pnx et toute la porté? q~'il convient d'attacher
~uvre de ~f. Bergson. Avec lm, le v1tahsme consiste, non plus a

t

rc,rce

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
502
rabattre les valeurs de la "\'Íe spirituelle sur le plan de !a vie
biologique, puis a s'interroger ensuite pour savoir si l'on est
ou si l'on n'est pas devenu matérialiste,mais a montrer cornment
naissent súr le plan de la biologie ces valeurs spirituelles, auxquelles ne saurait atteindre l'intelligence, reléguée elle-memc
sur le plan de la matiére.
Une telle philosophie ne procede pas d'un rnot d'ordre pratique,
d'une attitude systématique, qui commanderait a !'avance l'interprétation des faits. Au contraire, et M. Bergson exprimait, dans
une discussion a la Société de philosophie (2 mai 1901), le rythme
original de sa pensée dans ces remarques caractéristiques :

,On s'étonne de ne pas setrouverenprésence d'une these. Mais comment
formuleraLi-je des aujourd'hui une conclusion définitive alors que la méthode que je propose exige qu'on aille progressivement aux idées par Je long
et dur chemin des faits ? Vous voulez toujours (continuait-il en s'adressant
a son interlocuteur, M. Belot) que nous procédions en mathématiciens par
Je développement a priori d'une conception simple. ,

1

PHILOSOPHIE DE L ESPRIT

503

fabricat_ion s'exerc~ exclusivel!1ent sur 1~ matiere brute, en ce sens que,
mime s1 elle emplo1e des m:i-tér1aux o~gamsés, elle les traite en objets inertes,
sans se Pt:éoccuper de la v1e qullesamformés.Delamatierebruteelle-ml!me
elle netet1e~t guare que le solide : le reste se dérobe par sa fluidité m@me. Si
done I mtell1ge_nce tend a fabriquer, on peut prévoir que ce qu'il y a defiuide
dans Je ré_el lm éc~appera en partie, et que ce qu'il y a de proprement vital
dans !~ vivant lm échappera tout a fait. Notre inlelligence telle qu'elle sort
des mains de la nalure, a pour ob¡et principal le solide inorgar!isé. •

Alors la transmut~tion des valeurs est accomplie intégralement.
Sehopenhauer et Nietzsche, en plagant la vie et l'instinct audessus de l'intelligence, n'étaient pas bien sürs de ne pas retomber
sur la matiére ; et de cette incertitude spéculative était résultée
l'impuissance· pratique de leur philosophie. Au contraire avec
M. Bergson, etre au-dessus de l'intelligence, c'est etre au-dessus
?e ~a matiére. Le p_rimat de la vie (suivant une direction déja
md1quée par Schelling, et ,que Ravaisson avait heureusement
in~roduite dans laphilosophie frangaise du x1xe siécle), rétablit la parenté de la vie individuelle et de la vie universelle de
l'action instinctive et de la création artistique.
'
L'intelligence se sent a l'aise dans le solide, parce qu'elle le
fixe_ et le f~agme~te_; elle e~t essentiellement représentation
statique et d1scontmmté. La vie, elle, est mobilité et continuité.
~-lle _n~ s'arrete pas au:" limites ou temporelles ou spatiales de
l md1V1du. « Tous les v1vants se tiennent » dans I'unité de l'élan
ori~inel. « ~ous cédent a la meme formidable poussée. » Cette
n:mté se révele par un caractere fondamental de l'instinct. « L'instmct es~ symp~thie. n °'.1· Be~gson insiste sur ce qu'on a rapporté
de_cert~mes gu~pes, qm mamfestent la plus subtile des techniques
chirurgicales afm de paralyser leurs victimes des grillons ou des
chenilles, et d'en réserver le régal a Ieurs la~ves.

Cette méthode progressive, M. Bergson en a fait l'application
de la maniere que vous savez. Dans son premier ouvrage, le
mécanisme scientifique, qui s'appuie sur les propriétés de 1'espace,
se trouve opposé a la conscience prise dans sa réalité immédiate,
qui est continuité indivisible; durée et liberté. Reste au mécanisme l'espoir de prendre possession de l'etre intérieur, une fois
qu'il a cessé d'agir, de la masse de souvenirs qui s'accumulent
avec le déroulement meme du temps et qui semblent avoir élu le
cerveau pour siege. Maliere el mémoire dissipe cette illusion:
La perception pure qui a la limite coYnciderait avec la réalité
donnée de l'univers physique est antagoniste du souvenir pur,
qui est essentiellement d' ordre spirituel. Le débat se resserre
enfin dans l' Évolution créairice ou il est porté sur le terrain de
la vie ; il révele la meme inversion de sens entre la fonction
propre de l'intelligence qui raméne tous les objets qu'elle prétend
expliquer a des concepts tout faits, a des éléments statiques, et le
role réservé a l'intuition qui s'insére dans le cours meme de la
durée agissante, pour en saisir la totalité indivisible et perpétuellement changeante, novatrice, créatrice.
La discussion, appuyée sur !'examen le plus minutieux, le
plus approfondi des faits scientifiques, n' aboutit nullement a une
condamnation de l'intelligence. II s'agit, non de prendre partí
contre une faculté de l'homme, envisagée in abstracto, mais d'en
délimiter le domaine, d'en mesurer la portée. Et, pour cela, dit
M. Bergson :

• Toute la difflculté vient de ce que nous voulons traduire Ja science de
ls'Hyménortere en te~mes d'i?telligence. Force_ nous est alors d'assimiler le
phex a l entomolog1ste, qui connatt la Chenille comme il connatt tout Je
res~ des c~oses, c'est-a-dire &lt;!"!-1 dehors, sans avoir, de ce c0té, un intérét
spéc1al ~t vital. Le ~phex aura1t done a apprendre une a une, comme l'ento~olog1ste, Je~ posit1ons d~s centres nerv~~x de la CheniJJe,- a acquérir au
llloms !_a conna1s~a!1ce,pratique de ces pos1t10ns en expérimentant Jes effets
de sa i?Iq!lre. Ma1s 11 n en ~erait plus de m~me_ si l'on supposait entre le Sphex
edt sa v1ctime unesy~p~!h1e (au sens étymo~og1que du mot) qui le renseignAt
u dedan_s! pour ams1 d1re, sur la vulnérabillté de la Chenille. Ce sentiment de
r11nérab1hté _pourrait ne rien devoir a la perception extérieure, et résulter
e la seule mise en _présence du Sphex et de la Chenille, considérés non plus
comme deux orgamsmes, maiscomme deux activités. 11 exprimerait,sousune
forme con~rete, Je rapport de !'un a l'autre. Certcs, une théorie scientiflque
~e P~ut fa1re appel a ~es &lt;:&lt;&gt;nsidérations de ce genre. Elle ne doit pas mettre
a~tion avan~ 1 orgamsat1on, _la symp,ithie avant la perception et la conn:issance. Ma1s, encore une fo1s, ou la philosophie n'a rien a voir ici ou son
rule commence 111 ou celui de la science finit. •
'

• 11 suffit de se placer au point devue du sens commun. Partons dono de
l'action, et posons en principe que l'intelligence vise d'abord 11 fabriquer. La

La philosophie de M. Bergson nous raménerait vers une inter-

"

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

prétation de l'instinct qui est apparentée a l'~ptimisme de
Rousseau ; aussi bien M. Bergson a-t-il eu l'occas10n, en 1915,
de parler de Rousseau, et voici en quels termes: ce La r~form_e
qu'il opéra dans le domaine de la pensée pratique fut ª?ss1 radicale que l'avait été celle de Descartes dans le domame de_ la
spéculation pure ... Son ceuvre apparatt a chaque générabon
nouvelle sous quelque nouvel aspect : elle agit enc?re sur no~s. »
Mais immédiatement une différence apparatt, qm est essenhelle
pour le probleme qui nous préoccupe, et qui est liée a la maniere
toute scientifique dont M. Bergson a cherché le rapport entre
l'instinct et l'intelligence. Du fait qu'il l'étudie en biologiste, au
lieu de commencer par le glorifier en moraliste, M. Bergson
applique a l'instinct le meme procédé d'analyse critique qu'a
l'intelligence; il prend a U.che d'en limiter exactement la portée:
,·L 'instinct est sympathie. Si cette sympatbie pouvait étendre son o~jet et
aussi réfléchír sur elle-m@me, elle nous donnerait la cié des ~pératio~s vitales,
de méme que I'intelligence développée et redressée,_nous. mtrodu1t ,.dan_s la
matiere. Car, nous ne saurions trop le répéter, l'mtelh_genc_e et I mst~ct
sont tournés dans deux seos op_Posés, ce~l~-la v~rs la_ mat1ere_ merte, celu1-ei
vers la vie. L'intelligence, par l'mtermédia1re de ,a science qu! est son ~uvre:
nous !ivrera de plus en plus completement le secret des opérations phys1ques,
de la vie elle ne nous apporte, et ne prétend d'aille1,1rs nous apporter, qu'une
traduction en termes d'inertie. Elle tourne tout autour,,prenan;, du dehors,
Je plns grand nombre possi~Ie de vues ~ur c_et objet qu elle att1:1'e chez elle
au lieu d'entrer chez lui. Ma1s c'est a l'mtérieur méme ~e la v1e que n_ous
conduirait l'inluilion, ~e veux dire l'instinc~ de,·enu désm~é~essé, C?nsc1ent
de lui-méme, capable de réf!échir sur son ob¡et et de l'élarg1r mdéfimment. •

Voici done ce qui manque a l'instinct, c'est le désintéresce la conna~ssance, si connaissance il y a, n'est qu'implicite. Elle s'extériorise
en démarches précises au lieu de s'intérioriser en conscience. »
Or, la conscience qui fait défaut, d'une fagon générale dans !'instinct, accompagne l'intelligence : « L'instinct sera plutót orienté
vers la conscience, l'instinct vers l'inconscience. » L'inconscience
de !'animal le rend esclave ; l'intelligence fait de l'homme un
etre libre : &lt;e Avec l'homme, la conscience brise la chaine.
Chez l'homme et chez l'homme seulement, elle se libere. &gt;&gt; D'ailleurs il a fallu' acheter cette liberté en renongant, provisoirement
du ~oins, au privilege de l'instinct, en tournant le dos parfois
a la connaissance intégrale qui serait aussi la vie véritable, a
l'intuition :

sement, c'est le repliement sur soi. Dans l'instinct,

• La conscience chez l'homme, estsurtout intelligence. Elle aurait pu, elle
aurait dll, sembl~-t-il, @tre aussi intuition ... U~e.bumani~é comple~e et parfaite serait celle ou ces deux formes de l'act1v1té consciente attemdra1ent
leur plein dévelC1ppement. •

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

505

Au tournant de la doctrine se dégage l'originalité déci_sive
du bergsonisme. L'homme qui réfléchit cesse d'etre un anu_nal
dépravé, portant atteinte a la divinit~ de l'inst~n~t.•~u ~ontraire,
l'intelligence apporte avec elle ce qm manqua1t a l mg~mct pou~
s'égaler a l'intuition : par elle se développe la c_on~cience, qm
implique elle-meme le replieme~t sur s01, le désmteresseme_nt,
qui permet l'avenement de la science, le regne de cette généros1t~,
dont M. Bergson a parlé si magnifiquement dans l' Énergie
spirituelle :
• Créateur par excellence est celui dont l'action, intense elle-méme, est
eapable d'intensifier aussi l'actiondes autres hommes,etd'allumer, généreuse,
des foyers de générosité. •

Et alors aussi a ce tournant de la doctrine, nous sommes en
droit de nous d~mander si la perspective générale du vitalisme
ne s'en trouve pas modifiée, la place qui y était faite a l'intelligence étant changée du tout_ au to_ut. !ant qu'en_ effet on
demeurait au point de vue réahste, qm fart abstracbon de la
tonscience pour ne considérer que l'objet pris en soi, l'intelligence, ac~ordée sur la matiere, étaithiérarchiquementl'inférieure
de l'instinct, identifié a la vie. Mais il n'en est plus de meme avec
l'avenement de la conscience, qui confere a l'intelligence la propriété dont l'instinct était dépourvu, de se détac.her de son
objet,' pour se retourner vers soi. L'inconscie~ce de l'instin~t
le rivait au réalisme de l'exlériorilé ; la conscrence affranch1t
l'intelligence de ce réalisme, elle rend possible un idéalisme de
l'inlériorilé qui découvrirait des valeurs spirituelles d'un ordre
supérieur a l'ordre de la vie biologiquemenl définie.
Autrement dit, le moment est venu que j'avais prévu, en
amor~ant !'examen du dynamisme vital, ou le développement
intime de la doctrine allait rendre la parole a l'intelligence.
Elle sera entendue, je ne &lt;lis pas encore comme arbitre et c?mme
juge mais du moins a titre consultatif ; elle sera autorisée a
port~r tém~ignage, av~nt que son sort soit réglé. Or, la formal~té
préalable a la déposition d'un témoin, c'est l'interro~atoire
d'identité. L'intelligence se reconnatt-elle dans le portra1t que
M. Bergson a tracé d'elle ?
Suivant l' Évolulion créalrice, la caractéristique de l'intelligence
serait celle-ci : L'intelligence ne se représente clairement que le
disconlinu. En un sens, la chose est vraie; l'arithmétique de
Pythagore est le modele de la discipline directement et inté€ralement transparente a !'esprit ; l'atomisme de Démocrite
fournit l'image élémentaire sur laquelle l'humanité a fait fond

�506

507

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

pour s'assimiler, de la fa~on la plus simple et la plus facile, la
complexité des phénomenes universels. Nous ne contestons pas
que tout eflort pour dépasser les bornes de la représentation
numérique et atomistique s'est traduit par un malaise, a entratné
une crise, et, de cette crise, le génie grec a porté un témoignage
retentissant dans les fameuses apories de Zénon d'Elée; lelangage
des mathématiciens en garde encore les traces, lorsqu'ils nous
parlent de nombres irrationnels ; mais a-t-on le droit vraiment
de dire qu'apres plus de vingt siecles de réflexion scientifique,
surtout apres la constitution de l'algorithme différentiel, la
crise dure encore a l'état chronique ?
Nous pouvons utiliser, pour une réponse péremptoire a la
question posée, les résultats auxquels nous avons été conduits
dans la premiere partie de ce cours. Nous savons déja ce qu'il
faut penser des philosophes pour qui la mathématique moderne
est demeurée lettre morte, précisément parce qu'elle suppose une
intelligence toute dynamique, toute spirituelle, de l'infini et
du continu, et qui s'embarrassent encore dans les paradoxes de
Zénon d'Elée. Nous avons montré qu'ils avaient completement
dénaluré conscience et intelligence, parce qu'ils avaient transporté dans le monde intérieur }'image matérielle, sinon matérialiste, de l'atome élémentaire. Et d'ailleurs, les Berkeley et les
Hume ou leurs disciples, les John Stuart Mill et les Taine,
ce sont les philosophes dont M. Bergson a combattu la méthode
associationiste et qu'il a ainsi lui-meme disqualifiés pour etre les
représentants authentiques de l'intellectualisme.
Nous sommes done tout a fait libres pour mesurer a son exacte
portée la représentation du discontinu. 11 est vrai qu'elle accompagne l'intelligence des rapports mathématiques, dans le stade
élémentaire de pensée que marque le calcul des entiers positi!s·
Mais c'est une exigence insoutenable du dogmatisme renouvi~
riste que d'ériger en correspondance nécessaire cette concom1•
tance, si avantageuse qu'elle soit pour l'imagination. Des
le 1éveil de la science, h· pensée a repris son essor, et elle a trio~phé de tous les obstacles. La loi de série qui entratne le devenir
infinitésimal d'une quantité perpétuellement décroissante permet
l'expression rigoureuse de l'unité par la sommation d'~e
infinité de fractions :
1
1
1
2 + 4 + 8' etc.

cessus de l'intégration permet de capter dans le mécanisme
opératoire du mathématicien le flux du temps.
Avec Newton, la théorie des fonctions se manifeste capable de
soutenir le poids d'une physique matµématique ou l'intelligence
affirme sa capacité de vérité objective, en rompant définitivement avec l'egocenirisme de la pensée instinctive. Non seulement le soleil est placé au centre du systeme d'ou dépendent les
mouvements terrestres et les apparences visuelles ; mais la loi,
qui soutient ce systeme, est une formule de liaison réciproque qui
aupprime toute considération de propriété inhérente a un corps
pris apart, qui suspend la destinée de chaque corps a!'ensemble
des mouvements individuels.
Or, la méthode newto:Ó.ienne, c'est la méthode lamarckienne,
et le passage s' explique (ainsi que le faisait remarquer récemment M. Lenoir, dans ta Revue Philosophique) par les newtoniens
naturalistes tels que Buffon. « Avec Lamarck, dit M. Bergson,

Comme l'ont fortement indiqué les créateurs du calcul infi·
nitésimal, en particulier Barrow, le mattre de Newton, le pro-

La France a fourni ala science et a la philosophie, au xvm•siecle,Ie grand
principe d'explication du monde organisé, comme, au siecle précédent,
avee Descartes, elle leur avait apporté le plan d'explication de la nature
inorganique. 1

Une idée fondamentale est, croyons-nous pouvoir ajouter,
commune a ces deux plans d' explication: ce qui se détache, comme
isolé et disconlinu devant la représenlalion immédiaie aux yeux de
fimaginalion, est, pour la raison scienlifique, fonciion d'un univers
qui est affi.rmé comme un et comme réel, grace d un réseau de relalions
intellectuelles.
·
L'unité substantielle de la vie, qui forme une des theses
caractéristiques de l' Évolulion créalrice, était déja chez Schopenhauer, qui l'avait empruntée au spinozisme. D'autre part, la
précision éclatante et positive de la mécanique newtonienne
a mis en pleine évidence la fonction unifianle et solidarisanfe
de l'intelligence. ce Les idées calculées de la causalité » qui (suivant l'expression remarquable de Geoffroy Saint-Hilaire) ont
guidé Lamarck sont celles qui avaient fait leur preuve dans
le domaine physique : la dépendance de tout etre particulier,
dans l'espace, par rapport a !'ensemble de la nature, de tout
événement dans le temps par rapport au cours changeant des
circonstances et des conditions.
Tandis que Cuvier ressuscitait pour un temps la logique
déductive et le finalisme statique d'Aristote, Lamarck, et quelle
que soit la destinée de son évolutionisme propre, incorpore a
la science humaine ce príncipe que le monde des etres vivants

�508

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

est un monde comme le monde des corps. Le sentiment de son
isolement et de son indépendance, que l'individu trouvait dans
sa conscience immédiate, est une abstraction. Grace aux memes
méthodes qui ont permís d'établir l'unité du systéme solaire, se
découvrent, et la solidarité del'etre avecsonmilieu, et, par suite, en
opposition aux tendances centripétes de l'instinct 011 la sympathie
elle-meme n'est qu'un moyen pour la satisfaction de l'égoisme,
les valeurs de désintéressement et de réciprocité, de justice et de
générosité qui apparaissent dans l'histoire comme les conquetes
et qui demeurent les priviléges de l'intelligence.
Te! paratt bien etre le témoignage que l'intelligence donne
de soi, des qu'elle est interrogée directement sur la capacité
dont elle a fait preuve au cours de son devenir effectif. Par la1
nous aboutissons, non certes, a une conclusion, mais a un probléme. Le vitalisme est nécessairement un réalisme. Dans l'inconscience de l'instinct, su jet et objet se confondent ; il est vrai de dire,
alors, suivant l'axiome antique, que le semblable seul connait le
semblable. Mais, pour nous, la question sera de savoir si l'avé,;
nement de la conscience n'introduit pas un terme que le réalisme
n'avait pas prévu; si, a l'alternative-ti:.-ée desqualités des objets:
matiere et vie, ne s'ajoute pas, ne se substitue pas, une
alternative tirée de l' attitude des sujets, ce qui nous conduirait a
dépasser le plan du réalisme. C'est ce que nous examinerona
la prochaine fois.
(d suivre.)

Le Théatre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférences ó la S orbonne.

IX
Les Capricee de Marianne.

A dix-sept ans, Musset s'écrie dans une lettre a son ami Paul
Foucher : « Je ne voudrais pas écrire, ou je voudrais etre Shakespeare »! - comme Hugc; s'écriait au meme age : « Je serai
Chateaubnand ou ríen », - et il ajoute, étant loin de Paris
ala ~~mpagne : « Je doll!1~rais vingt-cinq francs pour avoi;
'\me p1ece de Sha~espea~e 1c1 en anglais. » A vingt ans, lorsqu'il
co?1pose sa premiare p1ece, La Nuit vénitienne, il y inscrit en
ép1graphe le mot d'Othello : « Perfide comme !'onde. o Un peu
~lus tard, au mon_i~nt 011 JI se dégage des partís pris roman~ques et se réconc1lie avec nos grands écrivains du xvne siecle
il a s?in de déclarer qu'il n'en demeure pas moins fidelc a so~
prerruer mattre :
Racine, rencontrant Shakespeare sur ma table
S'endort pres de Boileau qui leur a pardonné. '

Ce culte pour Shakespeare a Iaissé de nombreuses traces
dans ses Comédies el proverbes.

l II lui e~prunte assez souvent des données qu'il développe
lesa i:n~mere. Telle boutade, dans Comme il vous plaira sur
_Pla1s1r d'etre un fou en habit bigarré, un bouffon de Cour,
a, selon toute apparence, suggéré l'idée de son Fantasio.
uelques fragments de Cymbeline ont passé dans Barberine.
~ns Le Jour des roi~, Viola, déguisée en homme, entre en quade page au serv1ce du duc d'Illyrie ; celui-ci, épris de la

t•
D

�f,10

REVUE DES COURS ET CO'NFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

•

comtesse Olivia lui envoie son page avec mission de plaider
auprés d'elle la ~ause de son amo~r, e_t la co?1te~se, dédaig~a~t
le duc, s'éprend du faux page qm lm serva1t d avocat : ams1,
dans Les Caprices de M arianne, l'héroine dédaigne Crelio pourcelui
dont il avait fait son messager et son défenseur auprés d'elle.
On pourrait multiplier les exemples et citer notamment Lorenzaccio ou l\Iusset a évidemment essayé d'imiter Hamlel. Je ne
suis pas sur d'ailleurs que ce jour--la il n'ait pas fait fausse
route. Dans, tout son 'théatre, Lorenzaccio me semble l' reuvre
je ne dis pas la moins forte, mais la moins neu:ve, celle qu~ s·écarte
le moins du drame roroantique tel que l'ava1ént constitué Dumas et Víctor Rugo. Malgré le role de Lorenzo, création
curieuse coroplexe, et intéressante par sa complexité meme,
ce draro~ touffu, en cinq actes, ce drame d'histoire ne vaut p~•
ses petites piéces. G"était de sa part une erreur que de voulotr
rivaliser avec les grands chefs-d'reuvre de son maitre, avec le
Shakespeare d'Hamlel ou d'Othello.
Car si Musset ressemble a Shakespeare, ce n'est pas par la
puissance du souftle et du génie créateur ; c'e&amp;t bien p!u~t
par sa liberté d'allures, par la grace primesautiére de son es~r~t
et par sa sensibilité si tendre ; c'est bien plutot par sa fantawe
de poete. Et saos doute, il n'est pas le seul de nos poétes do~t
la fantaisie rappelle celle de Shakespeare ; on a souvent dit
et on aura toujours raison de dire qu'il y a quelque chose de
shakespearien dan:; les premiéres comédies de Corneille, te~ea
que Clilandre et L' Illusion comique, dans certaines coméd1esballets de Moliere telles que Le Sicilien ou l' Amour peintre, ou
encore dans certaines comédies féeriques de Marivaux, quoique
du reste Shakespeare n'ait été connu m de Corneille ni de Moliere;
ni probablement de Marivaux. Mais chez Musset la ressemblance
avec le po~te anglais est plus frappante, parce qu'il y a plus de
poésie chez lui, dans sa fantaisie, que dans celle d'aucun autre
écrivain frangais. Comme Shakespeare, il nous emporte au
pays du reve, au pays bleu, dans le pays fabuleux et charmant
ou déja nous promenait, l'auteur de Comme il vous plaira, du
J our des rois, de Cymbeline, et des Deux gentilshommes de Vérone.
Les piéces de Musset ressemblent a ces jolis caprices de l'imagination shakespearienne ; elles leur ressemblent et sont seulet
a leur ressembler autant, roais sans en etre la copie, sans etre
pour cela moins personnelles. Et pourquoi meme n'oserais-je
pas ajouter qu'a roes yeux elles les égalent ou les surpassent?
Je n'ai pour le prouver que !'embarras de choisir entre plu:
sieurs d'entre elles. J'en aurais pu trouver la preuve dans A quo&amp;

511

l'lvenl les jeunes filies ; je la pourrais trouver dans On ne badine

pas avec l'amour ou dans Fanlasio. Et je serais assez tenté de
m'arreter a Fanlasio, tant il y a la d'esprit,degrace,parfoismeme
de sens profond sous la grace et l'esprit. Quoi de plus aimable
et plus piquant que le prernier acte de Fanlasio ? Mais enfin
~-faut ~ien av?uer que t?ut n'y vaut pas Je premier acte, qu~
Jmtent10n de l ouvrage n est pas toujours claire, et que l'esprit
1 est quelquefois un peu bien rnaniéré ou cherché. Je choisis
¡4onc, tout compte fait, Les Caprices de Marianne qui ont bien
la mine_ d'etre le chef-d'ceuvre dramatique de Musset. Il me
,era facde de rnontrer que la, tout en étant tres voisin de Shakespeare, Musset est cependant lui, tout a fait lui par la forme
qu'il a donnée a sa pensée comrne par sa pensée ehe-rneme.
A la premiere page du texte se lit cette indication : « La scene

esta Naples ». Mais en fait, le lieu de la scene n'est guere rncins
indéterminé, moins idéal que dans A quoi réuenl les jeunes filles
~~ dans les autres pieces de Musset. Ríen ne nous dit en quel

mecle, a quelle époque se déroule l'action ; aucun détail n'en
fixe avec netteté le décor. Sauf lenorndeNaples et, a laderniére
leen~, celui. du Vésuve, il n'y a pas un mot, pas un trait qui
locatis~ vér1tablement le drame, et qui vienne restreindre,
rétrécir le reve. « Une rue devant la maison de Claudio » - « la
maison de Claudio », - « le jardin de Claudio», -«une tonnelle
de!ant une auberge », - puis encore « le jardín de Claudio »1 pms « un cimetiere », - des sérénadee sous une fenetre des cli~et~s d'épée_s, des cloches qui sonnent a l'église voisine, et
ta~tot le soleil d'été, le ciel bleu, tantót la nuit, le ciel étoilé :
V?Iia. tout l'élément de:.criptif, et c'en est assez pour l'iroaginabon du lecteur.
1 L'ac~ion elle-meme est tres peu compliquée.
UD: Jem~e homme, Ccelio, aime Marianne, la jeune femme
du VIeux Juge Claudio. 11 ne lui a jamais parlé ; il I a vue et
d~puis qu'.fl l'a vue, il ne vit plus que pour elle. 11 s'est efI~rcé
d émouvo1r son creur. il luí a écrit : elle a déchiré ses lettres
l't les lui a renvoyées en lambeaux · il vient de lui adresser
la vieille Ciuta qu\l avait chargée d; lui parler en son nom :
t.lle a refusé d'entendre Ciuta. Crelio a un ami Octave · il tui
eonfie sa pein~, et Octa~e, qui se trouve et!·e v;guement' appaau man de Mar1~nne, promet d'etre son porte-parole
u~res de la belle déda1gneuse. Comme slle vient a passer,
il l aborde :

:Uté,

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LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES CCURS ET CONFÉRENCES

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OCTAVE
OCTAVE

Ne vous détournez pas, princesse de beauté ; laissez tomber vos regar~
sur le plus indigne de vos serviteurs.

Oue vous les connaissiez ensemble, et qu ~ vous ne les sépariez jamais,
, oíia le souhait de mon ca:ur.
MARIANNE

lllARIANNE

En vérité ? ... Me direz-vous aussi pourquoi je vous écoute ? Adieu, seigneur Octavo ; voila une plaisanterie qui a duré assez longtemps.

Qui etes-vous ?
OCTAVE

Mon nom est Octave ; je suis cousin de votre mari.
MARIANNE

Venez-vous pour le voir ? entrez au logis, il va revenir.
OCTAVE

Je ne viens pas pour Je voir, et n'entrerai point ª? l?gis, de _pe~r qie vous.
ne m'en cbassiez. tout a l'heure, quand je vous aura1 d1t ce qui m am ne.
MARIANNE

Dispensez-vous done de le dire, et de m'arréter plus longtemps.
OCTAVE

Je ne saurais m'en dispenser, et vous supplie _de vous arréter pour l'entendre. Cruelle Marianne I vos yeux ont caus~ b1~n du _mal, et vos parole•
ne sont pas faites pour le guérir. Que vous ava1t fa1t Cceho ?
MARIANNE

De qui parlez-vous, et que! mal ai-je causé ?
OCTAVE

Un mal Je plus cruel de tous, car c'est un mal sans espérance ; le plus ~rible car c'est un mal qui se chérit lui-méme et repousse la coupe salutaINt
~us ~e dans la main de J'amitié ; un mal qui fait pAlir. les le\Tes sous des
~oiions plus doux que l'ambroisie, et qui fond en une plu1e de !armes le
le lus dur, comme la perle de Cléopll.tre ; un mal c¡ue tous _les aroma s,_
toifte la science hu maine ne sauraient soulager, et qui se nournt du ve_nt qui
passe, du parfum d'une rose fanée, du refrain d'une. ~hanson, et qui sue:
J'éternel aliment de ses souffran~es dans1 tou_t ?e. qm l entoure, comme un
abeille son miel dans tous les bu1ssons d un JaI dm.

ciur

MARIANNE

Me direz-vous le nom de ce mal ?
OCTAVE

Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise ; que les rl!ves d~ v:
nuits, que ces orangers verts, cette fratche cascade vous I 1apprefrent •. ~on
vous puissiez le chercher _un beau soir, vous le trouverez sur vos vres ,
nom n'existe pas sans lm.
MARIANNE

·
Est-il si dangereux a dire, si terrible dans sa cont ag1on,
qu •¡¡ etlraye une
langue qui plaide en sa faveur ?
OCTAVE

Est-il si doux
appris a Crelio.

a entendre, cousine, que vous le demandiez ? Vous l'avez..
MARIANNE

C'est done sans le vouloir: je ne connais ni i'un ni l'autre.

Marianne ne se contente pas d'éconduire Octave comme
elle avait éconduit la vieille Ciuta ; elle avertit son mari et
le prie de veiller que ni Crelio ni Octave ne pénet.rent jamais
dans sa maison.
Une seconde fois, cependant, Octave, qui s'entete a secourir
son ami et qui a mis son point d'honneur a gagner son proces,
aborde Marianne au moment ou elle allait aux vepres ; et
si Marianne l'écoute d'un air hautain, si elle lui répond avec
mépris et colere, encore est-il vrai qu'elle l'écoute et qu'elle
lui répond. Et quelques instants plus tard, au retour de l'église,
e'est elle qui s'approche de lui, tandis qu'il boit attablé sous
la tonnelle d'une auberge. Elle lui parle ; elle fait meme un peu
la coquette avec luí. Rentrée chez elle, elle se heurte a son
ridicule mari qui l'a vue causer avec Octave ; il la querelle,
la menace, luí fait défense d'échanger un seul mot avec cet
Octave. Sur quoi Marianne se révolte ; d'abord, elle renverse
toutes les chaises qui luí tomhent sous la main ; ensuite, elle
envoie dire a Octave qu'elle veut lui parler. II accourt : J'ai
ehangé d'avis, lui dit--eJ1e ; il me plait d'etre aimée ; mais point
de Crelio. Choisissez-moi vous-meme un cavalier ; je m'en rapporte a votre choix ; qu'il vienne chanter ce soir sous ma fenetre,
il trouvera ma porte entr'ouverte ; voici mon écharpe en gage
de ma foi : qui vous voudrez me la rapportera. » -Si clair que
soit un tel langag{), Octave ne veut pas le comprendre ; il veut
que Crelio seul profite du caprice de Marianne. Vite il va trouver
son ami, luí remet l'écharpe, et l'envoie sous la fenetre de Marianne. A peine Crelio est-il sous cette fenetre qu 'il entend la voix
de Marianne : « Fuyez, Octave, dit-elle - car dans l'obscurité
de la nuit elle n'a pu reconnattre ses traits, et, quant a elle, c'est
bien Octave qu'elle s'attendait a voir parattre - la maison
.est entourée d'assassins ; mon mari vous a vu entrer ce soir;
il a écouté notre conversation, et votre mort est certaine, si
vous res tez une minute encore. » - ce Octave !.. . gémit Crelio qui se croit trahi par son ami, qui croit perdre tout ensemble
sa mattresse et son ami - tra1tre Octave, puisse mon sang retomher sur toi !. .. O mort, je t'ouvre les bras ; voici le terme de
:35

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REVUE DES COURS ET co:-.FÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

,
s le . ardin de Claudio ; on entend
mes maux. » 11 s él~nc\ ~~~ ées ~ui s'entrechoquent, et Octave,
des cris étouffés, un rm
mours de son cher Cc.elio, arrive
qui venait veiller encore sur es a
trop tard pour le sauver.
Il y a une derniere scene.. ·

Les Caprices de Marianne renferment une ou deux scenes
"COJDiques, grace a Claudio et a son valet Tibia. Cet élément
de eomédie se retrouve dans presque toutes les pieces de Musset
-et n'est pas négligeable. Mais j'aurai une meilleur~ occasion
d'en par!er.Je neveuxsentirencemomentquecequ'ily adepoésie
en une pareille ceuvre. Tout y est poésie, non seulement le
cadre dont cette derniere scene suffirait a donner une idée,
mais aussi les figures des personnages, depuis Hermia, la mere
de Cc.elio, si douce, si belle sous son voile de veu\'.e, jusqu'a
Harianne, Octave et Cc.elio lui-meme, Ccelio aussi tendre, aussi
craintif et mélancolique qu'Octave est hardi et léger. En l'un
&amp;'exprime toute l'insouciance de la jeunesse, en l'autre, toute
a pureté ; l'un est le plaisir, l'autre est l'amour, - et entre
eux deIDC passe Marianne, son livre de messe dans les mains,
les paupieres baissées, avec l'énigme de son sourire, son sourire
de Joconde. Quant au style, il faudrait tout relire pour savoir
quel en est le prix, pour en gouter l'inexprimable harmonie,
le rythrne des mots qui se répondent dans le dialogue, la délicieuse musique des monologues ou des tirades de longue haleine.
f.ela ne peut pas plus s'analyser que de la musique ; mais il
auffit d'entendre quelques phrases pour en reconnaitre la proivenance et dire : « C'est du Musset &gt;&gt;, comme en entendant deIDC
ou trois mesures d'un Nocturne ou d'un Imprompiu on dit sans
eraindre de se trornper: ce C'est du Chopin » ;ces deux couplets,
par exernple, qui s'opposent, a la premiere scene de l'acte I :

:&gt;

Í

un cimetiere.
ÜCTAVE

et

MARIANNE,

aupres d'un tombeau.

OCTAVE
t d
lona
Cette w'ne d'albatre couver e e ce ...,
:Moi seul au monde je l'a~ co~nu.
C'est ainsi qu'une douce mélancolie
voile de deuil est sa parfa1te imag:, dre et délicate. Pour moi seul, ceLte
voilait le~ perfe~tions_ é\~t~enª!;st:~e. Les Jongues soirées qle
vie silenc1euse n a p01tn mme de fratches oasis dans un. déser. a~1 torhbéeS
passées ensemble son co
ttes de Nsée qui y so1en
ont versé sur mon creur _les seul~s g.ou . elle est remontée au .c~el avec lul.
Coolio était la bonne part1e de mo1;::i-~~eii connaissait les pla1S1rs, et. leur
C'était un homme d'u:n aut.J:e te ~e~ les illusions sont trompeuses? ~t 11
préférait la S?litude ; il lsavé~\iº~~le efit été heureuse, la femme qui l eOt
préférait ses illus1ons a ar i .
aimé.

n?~: .ª!t:

t

MARIANNE

.

Ne serait-elle point heureuse, Octave, 1a femme qui t'aimera1t ?
OCTAVE
f
etll
.
le savait La cendre que ren erme ~
Je ne sais point aimei:,; _Cooh~ ~~~\aterre tout ce que j'aimerai. L~i
tombe est tout ce que l a1 a1m
toutes les sources de bonheur qm re
savait verser dans une ª!-ltre ame_
able d'un dévouement sans ~ornes
saient dans la sienne. Lu~ seult_tta1\.1!premme qu'il aimait, aussi fac1lemea
lui seul efit consacré sa VJe en reJe ne suis qu'un débauché sans ~oour,
qu'il efi.t bravé la mort po~ ~ e.
ue ''ins'.lire est comme cel~~ que
n'estime point les fem~es 'd~ ~ms~'::°geq Je Jne sais pas les secrets qu il sa~
ressens : l 'ivresse passag re u
d' ~ histrion mon coour est plus VI
:Ma gaieté est comme le ,masqu~entplus. Je ne suis qu'un lache ; sa m
qu'elle, mes sens blasés nen veu
n'est pas vengée.

ll

MARIANNE

.

'
.
ins de risquer votre vie ? Claudlo
Comment aurait-elle pu 1 éJrej ªeft~op puissant dans cette ville pour r
trop vieux pour accepter un ue ,
craindre de vous.
OCTAVE

.. , .
t pour luí comme il est mort pour ~
Coolio m'aurait veng~, sil_ét~i5im~~i qu'ils ont étendu sous cette_ troi
Ce tombeau m'apparl!ent ,? e =~aient a1guisé leurs épées ¡ c'est 1:1101_ qu
pierre ; c'es~ pour m_otéq~eil~a ¡·eunesse, l'insouciante folle, la ~1e ~br:ott
ont tué. Ad1eu la gaie
. 1 s bru ants repas les causeries u
1oyeuse au pied du Vé~ure ~::~:lsteAdielNaples ets~s femmes,lesi111=
les sérénades sous les ahco les Jongs soupers a l'ombre des forllts
torc es,
t
des a la lueur desI ma
ra
place est vide sur la erre.
l'amour et 1,ami•t·é
1
MARIANNE

.

,

11? tfo

Mais non pas dans mon crour' Octave . Pourquoi dis-tu: • Adleu I amo
OCTAVE

. epas , llfarianne .' c'était Crolio qui vous aimail.
Je ne vous a1m

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OCTAVE

Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d'argent, le balancier au
poing, suspendu en l 'air entre le ciel et la terre ; a droite et a gauche, de
Vieilles petites figures racornies, de maigres et pales fantómes, des créanciers
lgiles, des parents et des courtisanes, toute une légion de monstres se suspendent a son manteau et le tiraillent de tous cótés pour lui faire perdre l'éC(Uilibre ; des phrases redondantes, de grands mots encMssés cavalcadent
autour de lui ; une nuée de prédictions sinistres l'aveugle de ses ailes noires.
ncontinue sa course légere de l'orient a l'occident. S'i! regarde en bas, la
téte lui tourne ; s'il regarde en haut, le pied lui manque. U va plus vite que
le vent, et toutes les mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser
une goutte de la coupe joyeuse qu'il porte a la sienne. Voila ma vie, mon cher
ami; c'est ma fldele image que tu vois.
C&lt;ELIO

Que tu es heureuoc d 'lltre fou !
OCTAVE

Que tu es fou de ne pas lltre heureux I Dis-moi un peu, toi, qu'est-ce qui te

lllanque?

C&lt;ELIO

11 me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir ou

tous les objets se peignent un instant, et sur lequel tout glisse. Une dette est

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour moi un remords. L'amour, dont vous autres vous faite&amp; un r.asae-t;em
trouble ma vle entle-e. O mon ami, tu lgnoreras toujo~rs ce qu~ c ~st qu
eomme moi I Mon cabinet d'étude est désert; .1epms un mo1s_l erre au
de eette maison la nuit et le jour. Quel charme J éprouve, au le'lier de la 1
conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon chreur mo
8de musicienR, á marquer moi-meme la mes?J'e, a les ent~ndre. chan~
beauté de Marianne I Jamais ene n'a paru a s_a fenetre ¡ ¡ama1s elle n
venne appu)'l'r son [ront charmant sur sa jalou~1e.

Cetle poésie n'est, du reste, nulle part plus sensible et n
part plus exquise, que dans la der~iere sc~ne, cel)~ du cimeti
et s'il fallait démontrer le tort qu on a fa1t aux p1eces de Mu
en les adaptant a la scene, l'exemple scrait probant.. C'
Musset lui-meme, je ne;l'ignore pas, qui a retouchéLes Caprice,
Marianne en vue de la représentation ; mais il tui a fallu
cela lier l~s scenes les unes aux au tres, éviter les incessants ch
gements de décor ; il lui a fallu, disons-le mot, mutiler sa pi
Au théatre, la derniere scene se soude a l'avant-derniere; ro
se passe devanl la maison de Cl~udio, sur u~e_place publique;
~•est sur une place publique qu Octave, qui vienL de décou
le corps de Crelio au {ond du jardin, parle a Marianne et
dit : « Regardez la-has, derriere ces arbres... la est couché
seul ami ... Regardez lb.-bas ... :\loi seul je l'ai connu, etc. ».
reste est conforme au texte . primitif. )lais n'cst-il pas
certain que le travail de refontc, que la soudure s'aper~oit,
comment ne pas regretler le lableau incomparable que la s
du cirnetiere évoquait devant nous ?
Et que celte scene ou mcme que cette piecc dans son ensem
nous fasse penser a Shakespeare, je ne &lt;lis pas non, je le
bien haut, au contraire, car le rapprochement quis'impo~e a·
a notre esprit me paralt tout au profit de Musset. Ou1, n
reconnaissons ici la couleur de songe, la grace immatéri
l'idéale beauté ' la douce .lueur de clair de lune dont s'envel
.
paient les plus aimables créations de Sbakespeare, et si n
ne sommes plus parmi les féeries du Songe d'une nuil d'
nous sommes bien, en revanche, au pays de Comme il vous pi
dans la meme atmosphcre de reve et de poésie. Mais ne sento
nous pas que, malgré des rapports incontestables, malgré 1
contestable influence de Shakespeare sur :Mussct, l'art
Musset reste un art original, aussi foncierement frangais
celui de Shakespeare est fonciérement anglais ? Exam·
d'aussi pres que nous voudrons le théatre de Sbakespe~re
nous y trouverons bien de droite et de gauche un mot, une 1d
une situation, dont Musset s'est '. souvenu dans Les Capr_
de 1\,1arianne ; nous n'y trouverons aucune piéce dont Les Capr

Marianne soient la contrefa~on. Et nous y trouverons part, et dans Les Deux gentilshommes de Vérone, ou dans
mme il vous plaira aussi bien que dans Le Jour des rois, un
ordre, une folie romanesque, des extravagances, · des loneurs, un mélange de grossiereté et de préciosité qui nous
oncerteront, qui nous empecheront peut-etre de gouter
délicieuse poésie éparse et a demi cachée la-dessous. •Admi"
la puissante imagination de Shakespeare, pardonnons-lui
brutalités ou ses folies en faveur de ses gracieuses ou sublimes
pirations. Mais prenons garde que notre admiration pour lui
nous rende injustes envers les représentants du génie fran. , envers les charmantes qualités de l'art fran~ais, ces qu~
de gout, de mesure. de clarté, qui lui sont propres, et qui
le condamnent pas - on le voit assez par l'exemple de
u~et - a etre un art terre-a-terre, prosa'ique et bourgeois,
s qui en font un art essentiellement et profondément humain
•que dans ses plus poétiques symbole!I.

•

• •
Humain, cerles, l'art de Musset est vraiment humain. Une
vre telle que Les Caprices de Marianne est aulre ehosequ'un
usement littéraire, qu'un agréable jeu d'esprit ; elle est
· toire, la confession d'un creur, du creur meme du poete
;ítlt peut etre, en meme temps que son histoire ou sa confession:
alle de beaucoup d'autres creurs. C'est'ce qu'il me reste aindiquer.
Cette reuvre qui nous faisait penser a Shakespeare, regardonsla plus attentivement, et, sous chaque mot, nous apercevrons
Jlusset, l'homme qu'a été Musset. Jl est tour a tour en Crelio
et. en Octave ; si difTérents qu'ils soient l'un de l'autre, ils sont
1r.un et l'autre son vivant portrait. Dans tout son théAtre, dans
toutes ses reuvres en prose ou en vers, reparaissent sous un
'liom ou sous un autre ces deux figures antithétiques, celle du
d_éhauché et celle du reveur, celle qui est étourderie, malice
!1euse, fringante impertinence, et celle qui est inquiet désir,
mCJuiéte nostalgie, reve d'amour et de pureté. Toujours deux
'YOIX alternent dans l'reuvre de Musset, parce que toujours
deux voix se sont répondu dans son creur. Cette dualité, cette
-complexité de l'ame moderne, qui fait qu'en nous deux hommes
luttent, et se contredisent, et se tourmentent sans eesse l'un
par l'autre, qui en a mieux connu le supplice que l'auteur de
Bolla et de La Confession? Et remarquons ceci: il s'estsi si ncéTement exprimé dans Les Caprices de Marianne qu'onestpresque

�REVUE Í&gt;ES COÚRS ET CONP(RENCES
518
tenté d'y cbercber des allusions l l'événement qui a été le
drame de sa vie. Ce jeune homme frappé du meme coup d
son amour et son amitié, ne serait-ce pas Musset a Venise en
M- Sand et Pagello? Le fait est qu'a cette heure funeste •
sa vie il n'était guere moins jeune que Crelio ... Mais non;
piéce ; paru dans la Rer,ue des Deux Mondes en mai 1833, de
mois par conséc¡uent avant la premiere rencontre de M
avec Mme Sand, plus de six mois avant leur départ pour Ve
Et pourtant il est vrai que le dra~e imaginaire n'es_t pa~
analogies avec le drame de la réahté, et ces analogies s
quent; elles s'expliquent par le caractere, par la ~ersonne m
de l'auteur. A Venise ou ailleurs, l' amour devait touJours etre
luí la source des memes angoisses et des memes soutTrances.
était voué pour toute sa vie au mal qui torture Crelio, parce
des sa premiere jeunesse, des son entrée dans la vie, il s'é
pénétré d'une pensée qui ne l'a plus quitté, parce qu'il ju
!'Ame d'autrui impénétrable aux regards de notre dme, pa
qu'il avait un vif sentiment de la solitude de l'fime hum ·
et se sentait condamné a douter éternellement d'autrui.
était sa blessure secrete, la était la douleur qui l'a rendu poete
et ce qui fait l'originalité des Caprices de Marianne, c'est
cisément qu'ils sont l'expression de cette pensée, de cette doule
Reprenons la piece pour en étudier de plus pres les dive
significations et pour en dégager, si possible, le vrai sens.
•
Quel est le sujet? Est-ce l'ame féminine, son illogisme,
« caprices » ? Le titre le ferait croire, et, dans une ce •
mesure, effectivement, c'est bien cela. Marianne dédai
Crelio, elle dédaigne Octave : que son mari lui défende de le
parler, elle n'aura rien de plus pressé que de combiner un rend
vous. Et qui aimera7t-elle ? Est-ce celui qui l'aime elle-mem
celui qui depuis des semaines ne pense qu'a elle, et dont lec
jeune, pur, semb!e si digne d'inspirer l'amour? Non ; ce
qu'elle aimera, c'est l'autre, le débauché, celui qu'elle surp
attablé devant un cabaret, et dont elle connatt les amours
gaires avec je ne sais quelle Rosalinde ; celui qu'elle aime, e'
celui qui ne se soucie pas d'elle et qui ne peut pas l'aim
• O femme, trois fois femme ! luí dit Octave. Crelio vous dépla
mais le premier venu vous plaira. L'homme qui vous ai
depuis un mois, qui s'attache a vos pas, qui mourrait de
c&lt;eur eur un mot de votre bouche, celui-la vous déplatt 1 11
jeune, beau, riche, et digne en tout point de vous ; mais il vo
déplatt ! et le premier venu vous plaira. »
Cette psychologie de la femme n'est pas sans valeur, a co

LE THÉATRE ROIU?&lt;ITIQUE

519

• Mu88et était un grand maltre en pareille maüe1·e. Néanmoins
• n'est pas ce qu'il y a de plus profond et de plus poignanÍ
Les Caprices de Marianne.
Le vrai sujet est au~re. Le vrai sujet, c'est le supplice du doute
le cceur de Cceho, et sa crainte anxieuse de la trabison.
on relit la piece, on verra que l'intenlion en est fort claire
q~e toute 1~ piece est admirablement faite pour mettre l'in~
on en lum1ere. Des la premiere sceue entre Octave et Ccelio
que Ccelio a demandé a Octave de parler a Marianne e~
faveur et qu'Octav_e y a consentí, Crelio s'inquiete,setrouble:
e m~ trompe pas: Je t'en conjure.; il est aisé de me tromper ;
_e s~1spasmeméf1er d'une action que je ne voudraispasfaire
_i-meme »... Et au moment ou ils se séparent, ou Octave le
te ~~ur parler ~ Mariann~, Crelio dit encore : « Je ne sais
qu? J ~prouve. N~n, _ne lm parle pas. - Pourquoi ? - Je
pu1~ d1re pourquo1; il me semble que tu vas me tromper. •
vam Octa~e répond qu'il ne le trahira pas ; en vain Octave
en effet, mcapable de le trahir. Crelio a peur ; la meme
le hante sans ~esse, ~evient une obsession pour luí, et,
9ue, n_o~s le .sentions bien, le poete a imaginé une scene
t Je n a1 nen d1t en analysant la piece, celle ou Crelio est seul
sa, me~e Hei:mi~. 11 sait vaguement qu'une tragédie sanLes ~st JOuée Jad1~ dans la vie de sa mere, qu'un parent
aon pere est mort d ªf!lour pour elle ; il la supplie de luí dire
ent les choses se sont passées.
HERMIA

Votze pere _ne ro'avait jamais vuo alors. 11 se chargea, comme allié de ma
e, de Catre agréer la demande du jeune Orsini qui voulait m'épouser

t ~e~~ comr_ne_lc ~éritait son rang par volre gr~nd-pere, et admis dan~

lntimrlé: Or,1ru éta1t ~n exc~llent parti, et cependant je le refusai. Votre
, ~n _pla1!1ant pour lu1, ava1t lué dans mon creur le peu d'amour qu'il
v11t mspiré pendant det)X mois d'assiduilés constantes. Jo n'avais pas
onné la force de sa pas~10n pour moi. Lorsqu 'on lui apporta ma réponse
ba, privé de connaissance, dans les bras de vou-e pere. Cependant u'~
absenc~, un vora~ qu'il enlroprit alors, et dans legue! il augmenta sa
ne, deva1ent avoir d1ss1pé son chagrin. Votre pere changea de rOle 1 et
nd~ pour lui ce qu'il n'avait pu obtenir pour Orsini. Je l'airnals d 'ua
"!' su~cere, et l'es_time qu'il 3:vait inspiré á mes parents ne me permit
d hés1ter. Le m~r1agc fut d6c1dé le jour méme et l'église s'ouvrft pour
8 quelque~ semames apres. Orsi11i revint a celte époque. 11 vinl trouvPr
Jere, l accabla do reproches, l'accusa d'avoir lrahi sa confiance ét
0 causé le refus qu'il &amp;'l.'ait essuyé. •Du reste ajouta-t-il sivousa, z
t trma perle, v~us serez s_atisfait. 1 Epouvanté de ces paroles, votre pé~e
ouver le 1_111e~ e~ hu demandant ~on témoignage pour désabuser
nib-Hélas l1ln éta1tplus temps ;on trouva danssa chambrele pauvre
omme traversé departen part de plusieurs conps d'épée.

La scene s'arrete la, et le poete n'a pas besoin d'en dire plus
que nous comprenions ce qui se passe dans le creur de

�..
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
520
Crelio. Chaque fois qu'il reparatt en scene, nous le voyons en
proie a la meme terreur qu'il ose a peine s'avouer. 11 envoie
Ciuta dire a Octave qu'il renonce a son projet, et qu'il le prie
de ne point parlera Marianne.Lorsqueensuite ilrencontreOctave:
, Te défies-tu de moi ? demande celui-ci. Qu'as-tu ? te voila
pale comme la neige... » Et luí : &lt;( Pardonne-moi ! pardonne-moi 1
fais ce que tu voudras ; va trouver Marianne. Dis-lui que me
tromper c'est me donner la rnort, et que ma vie est dans ses
yeux. » 11 en va ainsi jusqu'a la fin de la piéce, jusqu'a l'heure
oü Ccelio entendant Marianne prononcer le nom d'Octave croit
v9ir se justifier tous ses soupgons et se jette sur l'épée dea
assassins.
Cette peinture du doute et des ravages qu'il peut faire dans
un cceur, n'était pas entiérement nouvelle dans notre littérature a la date de 1833 ; mais a ma connaissance elle ne s'y
était rencontrée encore qu'une seule fois, et c'est dans un petit
roman du xvne siecle dont tout le monde connait le titre, mais
que personne ne lit plus, dans la Zayde de Mme de La Fayette,
ou plus exactement dans un récit épisodique de Zayde, dan&amp;
l'histoire de Ximénes et Bélasire, admirables pages qui méritaient de survivre. Ximénés a été trahi jadis par cellc qu'il
aimait; il ne croit plus a l'amour. Or, voici qu'il renconlre
Bélasire et, qu'il le veuille ou non, il se prend a l'aimer. Mais
il ne sait plus aimer ; s'il ne doute pas d'elle dans le présent, il
craint qu'elle n'ait été jadis aimée par d'autres que luiet, apprenant d'elle-meme qu'autrefois en effet elle a été aimée du comte
de Lare, mort depuis, tout bonheur est fini pour lui. 11 la presse
de questions ; il_veut savoir ce qu'a été cet amour ; il se reproche
de la tourmenter de la sorte, et ne peut s'empecher de la tourmenter. Bélasire, la loyale Bélasire a beau luí dire tout, elle a
beau lui ouvrir son creur il n'est jamais surd'y avoir lujusqu'au
fond. El un jour vient ou, rencontrant son ami le plus fidele
devant la maison de la jeune femme, il le soupgonne comme il
la soupgonnait, il le provoque, il le tue, - n'ayant pas su
mieux lire dans le cceur de son ami que dans le cceur de sa
ma'.ltresse.
Il n'est pas besoin de soulig~er le rapport entre le récit de
)1me de La Fayette et la piéce de Musset. 11 y a toutefois cette
notable différence entre les deux reuvres, que, chez Mme de La
Fayette, Ximénes apparait comme un malade ;···son aventure,
si émouvante qu'elle soit, semble un cas particulier, exceptionnel. Pouvons-nous dire que notre impression soit la meme,
quand nous venons delire Les Caprices de Marianne, alors surtout

521

LE THÉ.\.TllE ROl\lANTIQUE

que da~s _tan~ d'autres_ ceuvres Musset a pour ainsí dire comme~~é I h1st01re de Cceho, et fait ressortir ce qu'il y a de général
et a éternel dans sa souffrance ?
Ce monsieur qui passe esl charmant soupire Fantasi
J 5 · u
cet ho_mme-la a dans I:_i. t~te un i:nm\er ct\ctées qui me sonf abs:iu !~nl
es, son essence 1111 est part1cuhere. Hélas I tout ce que ¡ 5 h

ftrt~~

t

ent entre eux se ressemble ; les idées qu'ils échangenl sont re~m';!efo~~
{ours les m8mes_ dan_s loutes leurs conversations ; mais, dans linté1ieur de
t~urs ces m;chmes 1solées, quels replis, quels compartiments secrets ! C'est
enusi~~:º1Q~3r:sc:o~f~d~i~~:~~~~ ~~~ :~;~i~~~~!~r na!t et qui meurt

Qu'es~-ce qu'~n~ré del Sarlo, si on écarte les ornements
romantiques et sr 1 on va au fond de l'ceuvre ? C'est l'histoire
d'un ?omm~ qui se _fíe entierement a ss1. femme et a son ami,
et
se vo1t soudam tro~pé par cette femme et par cet ami.
01:1 est-,ce c¡:ue La Confesswn d'un enfanl du siecle ? C'est l'histoire d un Jeune homme, fort semblable au Ximénés de Mme de
La Fa_yette, qui a fait lui aussi le dur apprentissage de la trahison,
et qui plus tard rencontrant un amour vrai, un cceur sincere,
blesse e~ cceur, tue cet amour par ses soupgons continuels, par
sa contm_uelle défiance. Et qu'est-ce eníin que La Nuil de décembre, sinon le développement de la meme idée ?

1m

Du temps que j 'étais écolier
Je reslais un soir a veiller '
Dans nolre salle solilaire
Devant ma table vinl s'asseoir
Un écolier v@tu de noir
Qui me ressemblait comme un frere ...

Le. poete évoque ainsi successivement toutes les époques de

sa vie, enfance,, adolescence, vingtieme année, puis les années
de voyages el d aventures, les années de passion douloureuse ·
íantom;
qm ~•est que son propre reflet ; et il lui parle, il luí demande :
' Qui done es-tu ? » A quoi le fantome répond enfin

a~baque époque, il a vu reparaltre le sombre et muet
Je ne suis ni dieu ni démon
El tu m'as nommé par mo'n nom
Quand tu m'as appelé ton frere ·
Ou tu vas, j'y se~ai toujours, '
J us~ue~ a~ dern~er de tes j ours
Ou J ira1 m asseoir sur ta pierre.
Le ciel m'a confié ton cceur.
Quand tu seras dans la douleur
Viens a moi sans inquiétude. '
Je te suivrai sur le chemin.
Mais je ne puis toucher ta main
Ami, je suis la solitude.
'

�•
522

523

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

Solitude a tous les a.ges de la vie, impossibilité de communiquer avec autrui, d'ouvrir son ame a autrui ou de Jire dans
l'ame d'autrui, solitude jusque dans l'amour, - éternel malentendu des cceurs !. ..
Tel est bien le sens des Caprices de Marianne. Et peut-etre
objectera-t-on que Crelio a tort de douter, puisq~e Octaven'a
nulle envie de le trahir, puisque Octave ne le trah1t pa~. II est
vrai. Mais si Octave donne tort a Crelio, Marianne lm donne
raison. Crelio se trompe en aimant Marianne comme en se défiant d'Octave · de toute maniere il se trompe. De toute maniere
apparatt l'isole~ent du moi, l'impénétrabilité du moi d'autrui.

l'épisode de Bertrand d 'Allamanon. Quand la nef de JofJroy Rudd
arrive en vue de Tripoli, il est déja un mourant : il ne pourra
débarquer, parvenir jusqu'a Mélissinde, jusqu'a celle vcrs qui !1
est venu de si loin, et a travers tant d' épreuves. Bertrand, sonam1,
s'ofJre a aller en son nom au palais de la Princesse, a etre aupres
d'elle son interprete, et a la ramener vers lui. Joffroy accepte,
et loin de douter de Bertrand comme Crelio doutait d'Octave,
il le pare de ses propres bijoux pour le rendre plus digne de
parattre aux yeux de Mélissinde. A dire vrai, quand Bertrand
parvient jusqu'a elle apres s'etre battu en héros de légende,
contre ses tarouches gardiens, quand il lui apparatt sanglant,
héroi:que, vainqueur, il est si beau qu'elle_ se trouble, elle est s!
belle elle-meme qu'il est tout pres d'oubher Joffroy ; elle et lm
sont tout prets de céder a une involontaire surprise des sens.
Mais ils se ressaisissent ; ils se souviennent de celui qui les attend,
qui les attend avec une entiere certitude. Et les voici pres de lui,
avant qu'il ait exhalé son dernier souffie. Ils n'ont pas trompé
son attente, précisément parce qu'ils savaient son absolue
confiance en eux et que cette confiance leur était une grande
force. Cat le plus sur moyen de rencontl'er le bien, c'est encor~
d'y croire soi-meme, c'est d'ennoblir et d'exalter l'ame d'autrm
par la confiance qu'on meten elle ; et le poete a mill~ fois _raiso_n
de dire, dans un tres beau vers que nous ne devnons 1ama1s
oublier :

Cette idée, Musset en a tant souffert, il l'a exprimée a tant
de reprises et avec tant de force qu'il l'a faite sienne en quelque sorte ; il semble qu'elle lui appartienne en propre. En réalité,
elle se rencontre chez beaucoup de nos grands écrivains modern es,
depuis Chateaubriand jusqu'a Loti, depuis Vigny juc-qu'a SullyPrudhomme. Elle n'en est pas moins désolante, et si grands que
soient ceux qui l'ont formulée, est-il dono sur qu'elle soit juste ?
Quand ils se complaisent a nous répéter que les ames 1&lt; ne
se touchent jamais n, que le visage humain n'est « qu'un masque
aux traits savants », que la parole humaine n'est que mensonge,
et que nous ne lisons ni dans le creur ni dans les yeux de personne,
on est tenté de leur demander s'ils ontjamais regardé dans des
yeux d'enfant, et s'il est vrai qu'ils ne lisaient pas dans lecreu.r
de leur mere, ni celle-ci dans leur propre creur. Ah ! ces grands
enchanteurs qui nous apprennent a nous torturer nous-memes,
qui nous enseignent les subtils et maladifs raffinements de la
sensibilité, les vaines tendresses et les vaines inquiétude~, ne
faudrait-il pas les appeler, comme faisait autrefois le bon N1cole,
« des empoisonneurs publics » ? Mais non ; ils savent guérir
le mal qu'ils nous font, et c'est a un autre poete, moins grand
sans doute que Musset, mais plus sain et bien réellement poete
lui aussi, qu'il faut demander la contre-partie et le contrepoison des Caprices de Marianne ; c'est a ce charmant Rostand,
que nous n'aimions pas seulement pour son esprit ou son étonnante virtuosité, mais pour son généreux et invincible idéalisme, parce qu'il était un croyant au sens le plus large du mo~,
parce qu'il nous rendait la foi en nous-memes et en autru1,
l'espoir, l'enthousiasme, le désir et la joie de vivre. Rappelonsnous, dans cette Princesse Loiniaine qui est son chef-d'reuvre,

En croyant a des fleurs, souvent on les fait nattre.

(d suivre.)

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

525

solution. II peut done exister une continuité dans l'histoire de 111

La philosophie de Plotin
Cours de ll. :tMILE BRtBIER,
Matre de Confércnces

ó

la Sorbonne.

XIVe LEQON
L'Un (fin). -

Conolusion.

Je voudrais, pour conclure, vous montrer, dans le systéme
de Plotin, le type d'un nouvel idéalisme,· qui s'introduit, a ce
moment, dans la pensée philosophique occidentale, et dont ~n
peut suivre la persist~n~c .iusqu'a nos jours.. Non p~s ~u~ Je
considere la pensée plotmienne comme une réahté en s01 qui s e&amp;t
ajoutée purement et simplement aux idées ré~nantes
s'~t
maintenue intégralement dans la pensée postérieure. L h1sto1re
de la philosophie ne nous fait pas connattre d'idées existant en
elles-memes, mais seulement des hommes qui pensent ; sa
méthode comme toute méthode historique, est nominaliste ; les
idées, p~ur elle, n'existent pas a proprement parler ; il n'existe
que des pensées concretes et ac~~ves ; les problemes que po~ent
les philosophes et les solutions qu 11s en donnent sont des réacbons
de pensées originales agissant dans des conditions bistoriques
et dans un milieu donnés. II est bien permis, sans doute, d~
considérer isolément les idées ou les représentations du réel qui
résultent de ces réactions ; mais, ainsi isolées, elles sont comme
des effets sans leurs cause&amp; ; l'on peut bien alors classer les sys·
temes sous des titres génér.aux ; mais les classer, ce n'est pas
en faire l'bistoire.
Est-ce que le nominalisme, dira-t-on, n'aboutit pasa dissou_dre
l'histoire de la philosopbie en une poussiere d'individuahtés
sans lien entre elles ? Nullement, car rien n'eII\Peche que des
tendances se propagent d'un individua l'autre, avec les répulsions
et les affinité&amp; qu'elles manifestent pour tel probleme ou telle

,e~

philosophie. Mais nous voyons se produire, dans ces grands courants de pensée qui Iient l'une a l'autre les consciences individuelles,- le meme phénoméne qui est depuis longternps familier
aux historiens de l'art ; la séve créatrice s'épuise, et les créations
originales du début font place a des formules rigides et mécaniquernent appliquées ; c'est alors seulernent qu'on peut dire que le
systéme philosophique existe comme tel, en tant qu'idée. Mais
alors aussi, il est pres de sa mort. Un nouveau progrés ne sera
obtenu que par un nouvel effort original, qui aboutit d'ailleurs
: ouvent moins a une création qu'a une renaissánce, a une reprise
de contact direct avec la pensée premiére.
La méthode nominaliste n'empeche done pas d'affirmer la
eontinuité. D'autre part, cette méthode n'aboutit nullement,
comme on pourrait le croire, au scepticisme. Si, en effet, il y a une
continuité dans la pensée philosophique, si, en un mot, une philosophie réussit, au sens élevé du terme, c'est que son créateur a
révélé aux hommes des tendances profondes qui, jusque-la,
n'avaient pas satisfaction dans notre représentation de la réalité.
Une vraie réforme philosopbique, comme celle d'un Socrate ou
d'un Descartes, a toujours pour point de départ une confrontation des besoins de la nature humaine avec la représentation
que !'esprit se fait de la réa.lité. C'est le sentiment d'un
manque de correspondance entre ces besoins et cette représentation qui, chez des esprits exceptionnellement doués, •éveille
la vocation pbilosophique. Ainsi la philosophie révéle peu a peu
l'homme a lui-meme ; c'est la réalité de ses propres besoins, de ses
propres tendances qui est le point d'appui de la pensée philosophique vivante. Une philosophie qui ne donne pas l'impression
d'etre indispensable au moment ou elle apparait, n'est qu'une
curiosité vaine et futile.
Aussi, lorsque j'ai dit que Plotin introduit un nouvel idéalisrne
dans la philosophie occidentale, je ne l'entends pas d'une idée
nouvelle qui s'ajouterait aux précédentes, mais de la mise en
évidence d'une tendance profonde qui transforme notre représentation de la réalité.

Avant tout, il nous faut chercher a quels besoins répond, ch~z
Plotin, cette théorie de l'immanence de l'ame dans le premier,

�526

527

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCEí!

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

principe, théorie dont l'extase donne, pour ainsi dire, le controle
expérimental.
Ce besoin c'est le meme que nous avonsvua l'reuvredanstout
le rest.e de doctrine de Plotin ; c'est le besoin de trouver dans la
réalité extérieure non pas un objet inerte et résistant, mais un
líen favorable a l'activité spirituelle. Je vous ai montré. ~ue
c'était la raison de la physique animiste qui ramene en défimhve
toute force naturelle a la contemplation de la forme qui doit se
réaliser dans un etre · la production est une contemplation. Nous
avons vu ensuite com~ent les différentes facultés de l' ame, depuis
les plus hautes jusqu'aux plus basses, de;aient etre ?ons!dérées
comme les degrés divers auxquels peut s éle~er ou s_abaisser la
vie spirituelle. Nous avons vu comment les ames umes, sans se
confondre dans une meme vie spirituelle, pouvaient au::.si se
séparer, s'isoler, et comment ainsi tout le ~r~bleme de ~a d~st~née
des ames se ramenait a celui de leur vie spmtuelle. Enfm, 11 n y a
pas, pour l'intelligence, d'objets extérieurs a elle, ce qui ferai~
de la vie intellectuelle un accident heureux, une rencontre qw
aurait pu ne pas se produire ; l'intelligible est intérieur A
l'intelligence, c'est-a-dire que l'intelligence est pensée d'ellememe et ne pense les autres etres que parce qu'elle se pense ellememe. L'état de plus haute concentration spirituelle, ou tout
objet extérieur a disparu, est en meme temps l'état ou l'on connatl
la plus profonde réalité.
.
.
.
C'est alors que &lt;&lt; tout est présent a la vie b tel pomt que nen
ne differe plus d'elle ; une t elle vie est la vie totale, la vie claire
et parfaite qui a en elle toute l'ame et toute l'intelligence. C'est
alors qu'elle se suffit a elle-meme et qu'elle ne cherche plus
rien n, (V, 3, 16).
L'intelligence, pas plus que ]'ame, ne sont done des choses ou
des objets extérieurs. Elles sont les étapes d'une vie qui devient
de plus en plus intérieure a elle-meme, de plus en plus autonome,
de plus en plus libre. Celui qui est arrivé l_'intelligenc: « ~e possede pas cette vie comme une chose d1stmcte de lm-meme ».

surtout du huitieme traité de la sixieme Ennéade, un des plus
profonds de toute l'reuvre de Plotin. Dans la vie intellectuelle,
Plotin voit surtout la liberté et l'affranchissement. L'action, sous
son aspect extérieur, ne peut jamais etre libre ; ce n'est que par
contrainte que la vertu a une activité pratique. &lt;e C'est pour
autant qu'elle reste en elle-meme, qu'elle est libre et qu'elle
libere l'ame ; par suite de circonstances fatales, elle a a diriger
les passions et la pratique ; mais elle n'a pas voulu cela, et,malgré
tout, elle continue, en ces circonstances, a ne dépendre que
d'elle-meme. C est qu'elle fait retourner toute activité a ellememe ; elle ne se subordonne pas aux choses ; par exemple, s'il
lui semble bon, elle ne sauve pas le corps du péril, mais elle
l'abandonne ; elle ordonne a l'homme de renoncer a sa vie,
a ses richesses, a ses enfants, a sa patrie meme. » (VI, 8, 6).
Ainsi le détachement, le sacrifice sont considérés comme les
symboles et l'expression de cette liberté radicale.
II est clair qu'il y a, dans la liberté ainsi comprise, autre chose
et plus que le simple dynamisme interne d'une intelligence qui
trouve, en elle-meme, les lois et les regles de sa propre pensée.
Dans l'intelligence de type platonicien, ,la liberté consistait
seulement dans l'indépendance de la dialectique qui, par une
nécessité tout interne, produisait ou du moins découvrait ses
objets, en se pensant elle-meme. 11 s'agit ici d'une liberté plus
profonde, plus intérieure encore, puisqu'elle n'est prisonniere
d' au cune des formes de la réalité. Cette liberté supra-intellectuelle,
c'est « cette nature que nous sentons parfois en nous ; elle ne
contient aucune des choses qui sont liées a nous-memes, et qui
nous contraignent de subi11 les accidents de la fortune ; sauf elle,
tout ce qui est de nous est esclave du hasard et arrive selon la
fortune ; par elle seule, nous avons la maltrise de nous-memes et
l'indépendance ». Or, cette nature est ce qui, en nous, correspond
al'Un ou au Bien.« Elle est l'acte d'une lumiere semblable au Bien
et qui, dans sa bonté, est supérieure a l'intelligence... Remontons
jusqu'a elle ; devenons cette lumiere toute seule, et laissons
le reste ; que dire alors, sinon que nous sommes plus que libres et
plus qu'indépendants ? ... Nous sommes devenus la vie véritable;
ou bien nous vivons en cette vie, qui ne possede rien d'autre
qu'elle seule. » (VI, 8, 15).
L'Un apparalt done ici commel.a substance de la vie spirituelle,
et, en meme temps, le fondement véritable de son autonomie.
« L'Un est au dedans de toutes choses et en leur profondeur. »
(ibid., 18). Loin de pouvoir etre considéré cómme une chose
étrangere a nous, c'est done, au contraire, lui seul qui nous révele

1d

.ª

(1, 4, 4).
.
Mais la vie spirituelle, ce processus graduel d'affranchissement
et d'intériorité, peut-elle s'arreter a l'Intelligence ? Nullement.
u II faut contracter sa pensée jusqu'a l'Un véritable, étranger a
toute multipliciM, l'Un qui a toute simplicité et qui est réellement simple. n (V, 3, 16).
.
11 nous faut, pour bien comprendre cette nécessité de la v1e
spirituell~ de se dépasser elle-meme, présenter les rapports de
l'Intelligence et de l'Un sous un nouvel aspect, en nous servant

�528

REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES

a nous-memes.

II faut, avant tou~, cesse~ de juxtaposer . I'~n
et les choses comme deux réalités d ordre d1fTére~t, comme SI I on
se figurait, par exemple (et ici Plotin songe év1demment. a .une
interprétation trop Iittérale du Timée}, une m~sse, ~haohque
répandue dans I'espace, et I'Un intervenant de I exteri~_ur _po_ur
I'ordonner (ibid., 11) ; car l'Un est au contraire d.ans I mhm1té
des choses le príncipe universellement répandu gra_ce auq~el les
choses sont intérieures a elles-memes, c'est-a-dire vra1ment
libres (ibid., 13).
.
Le Bien nous fait etre nous-memes. « Plus est grande la porhon
de bien qu'un etre posséde, plus son esse~ce est, a son gr~, plw
elle est voisine de ce qu'il veut etre, au pomt qu e_lle n~ fa1t plus
qu'un avec sa volonté ; et que sa volonté la fa1t ex1st,er... La
présence du Bien en lui ne dépend pas du basar~ et n est pas
étran"ére a sa volonté ; son essence meme est défime par le Bien,
et grfice a Iui 1 elle s'appartient a elle-meme. » (13).
'Aussi « des qu'on s'élance vers Iui, on ne peut dire 011 il est;
il appa;ait partout devant les yeux de notre ame ; 011 qu'elle
tende son regard, elle le voit ». (ibid., 19). . .
.
Toute la spéculation de Plotin, en parbcuher dans le tra1té
que j',utilise aujourd'hui, tend a démontrer que l'Un ~st ,absolument libre en ce sens qu'il n'est pas une chose, et qu 11 napas
d'essence. L:etre intelligible est ce qu'il est en vertu de sa pr~pre
essence ou nature, et c'est en ce sens qu'il est maitre de ~m,_ et
qu'il est libre. Mais en quoi consiste c~tte, liberté ? «. Le prmc1pe
qui fait que J'essence e~t li?re, ... c~lu~ ~u on pour_rmt appeler le
rréateur de la liberté, a quo1 pourra1t-Il etre asserv1 ? A sa p~opre
essence? Mais l'essence tient de luisa liberté;elle est postérieure
a Iui ; et il n'a pas d'cssence. » (ibid., 12). II n'est d~nc pas n:iattre
de Iui au sens ordinaire du terme, puisque la maitns_e de s~1 suppose une distinction au moins Iogique entre une partie dommante
et une partie dominée ; la liberté,. au ~ens l_e plus élevé ou la
morale grecque l'avait conque, consiste ~ «agu selon la natu~e».
Cette liberté suppose done une nature_qm est une donnéede~rmere
1
etirréductihle ;cen'estpasencorela liberté de I Un« qm ve~t
etre ce qu'il est, et qui est ce qu'il veu~ etre. Sa. volonté ~e fa!t
qu'un avec lui ». (ibid., 13). On peut d!re ~u' &lt;, 1I :e.produ1t Ju!·
meme » (ibid.), qu' « il est cause de _lu~-m~me » (ib~d., 14), ~aJS
a condition qu'on ne fasse aucune d1sti:1ction en_ lm. entre 1 ~cte
producteur et le produit. « Sa product10n de lm-meme est hbre
de toute entrave · elle ne vise pas a exécuter une reuvre ; e~le est
un acte qui n'exé~ute point un travail, mais qui est déja lm tout
entier ; lui et sa production de lui-meme ne sont pas deux choses,

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

529

mais une seule. Son etre est identique a sa production et, en quel-que sorte, asa génération éternelle. &gt;&gt; (ibid., 20).
La these de Plotin sur la liberté de l'Un avait rencontré, et
peut-etre meme dans son école, des contradicteurs. C'est ce qni
ressort des objections qu'il examine dans le traité. Cette these
devait, en effet, singuliérement choquer les habitudes d'esprit
des hommes habitués au platonisme et au sto'icísme. Cette idée
de l'absolue liberté était étrangere a la philosophie grecque ;
la mettre a la racine des choses, n'était-ce pas y mettre l'accidentel, le hasard, c'est-a-dire tout ce qu'une tete grecque bien
pensante devait consídérer comme une réalité déficiente etsubordonnée. Car, ou bien, disaient a peu pres les contradicteurs, vous
faites de l'Un un etre éternel, qui n'est point engendré, et alors
• il se borne a user de ce qu'il est, et il y a done nécessité a ce
qu'il soit ce qu'il est, et rien autre chose » (ibid., 10) ; ou bien,
si on nie de luí toute nature et toute essence, il est parmi les
choses qui peuvent etre autrement qu'elles ne sont ; il est par
hasard ou par accident (ibid., 9).
Ce qu'on voit le mieux par ces objectio.ns, c'est la difficulté
de faire entrer la nouvelle notion dans les anciennes catégories
de la philosophie grecque, celle de l'essence et de l'accident. La
raison en est simple. Ces catégories servaient a classer les choses
ou les ohjets. Or, !'Un de Plotin n'est ni une chose, ni un objet; il
est le sujet pur, absolu, solitaire, sans aucun rapport a des objets
extérieurs. Il est a la limite oú toute détermination du sujet par
un objet, aprés s'etre effacée progressivement, a enfin disparu entiérement. .Je rappelle que l'intelligence était une étape
dans cet effacement progressif; tandis que la sensation et le
raisonnemeht ont affaire a des objets extérieurs, l'intelligence
est pensée de soi-meme, et n'a plus d'autre objet qu'elle-meme.
Mais il y reste cependant une dualité, au moins idéale, entre le
sujet et l'objet, une détermination du sujet p~r l'objet. Au
contraire, dans l'Un, cette limite a absolument disparu. II n'est
plus pensée de lui-meme, mais il est, comme le dit Plotin, « pensée ,,
tout court (VI, 7, 37) ; or, la pcnsée, c'est ce qui fait penser les
élres pensants (ibid., 23) ; la pensée elle-meme ne pense pas.
L'Un est bien pour Plotin le sujet pur et comme le moi pur.
1
La premiére hypostase ne consiste pas en une chose inanimée,
ni en une vie sans raison. » (ibid., 15). Déja dans l'intelligence,
l'acte est identique a l'i\tre (ibid., 7) ; dans l'Un, l'identité est
absolue. « Ce que l'Un aime en lui, c'est un acte immobile et une
espéce d'intelligence ... Comment existe-t-il ? C'est comme s'il
a'appuyait sur Iui-meme et. s'il jetait un regard sur lui-meme. Ce
36

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVU~ DES COURS ET CONFÉRENCES

530

qui correspond a l'existence en lui, c'est ce regard. » (ibid., 16).
Qu'est-ce qu'un regard, ou, comme il dit aillems, une intuition
qui n'est plus une pensée, sinon l'activité pensante en elle-meme,
l'activité subjective, 011 toute trace d'objet s'est évanouie (1).
Cette interprétation a encore pour elle l'argument suivant :
tant que Plotin considere l'intelligence comme un ordre complexe
et composé, on distingue facilement chez lui l'Un, príncipe de cet
ordre, de l'organisation elle-meme. Mais quand, ~ous l'influence
de la pensée indienne, il désigne par le mot intelhgence cet état
de recueillement parfait 011 l'objet est pleinement absorbé dans
le sujet, il n'y a plus alors a u cune distinction précise entre l'Intelligence et l'Un. Pour retrouver cette distinction, par exemple,
dans le troisiéme traité de la cinquieme Eu-néade, Plotin est
obligé de passer subrepticement de la seconde conception a la
premiére et d'opposer !'Un moins a la pensée de soi-meme qu'a
l'orrlre intelligible, tel que le con~oit Platon. De meme, qu~nd
Plotin nous parle dans les quatrieme et cinquieme traités de la
deuxieme Ennéade, de l'etre universel auquel !'ame est identiqúe
en son fond, on voit bien que, par cet etre universel, il veut
désigner l'Intelligence ; mais, par la maniere dont il le décrit,
en disant qu'il est tous les etres sans etre aucun d'eux, qu'il
est a la fois partout et nulle part, il lui donne des attributs qui,
ordinairement, se rapportent a l'Un.
,
Cette interprétation se trouve en outre etre celle d'un de&amp;
hommes qui était le mieux préparé, par sa nature d'esprit, a
comprendre Plotin, de Hegel, dans son Hisloire de la Philosophie grecque (Werke, vol. XV, p. 41). Répondant aux reproche&amp;
de ceux qui font de Plotin un mystique enthousiaste, il dit que,
pour lui, l'extase était « pure pensée qui est en soi (bei sich) et se
prend pour objet ». &lt;&lt; Plotin avait l'idée que l'essence de Dieu
est la pensée elle-meme et qu'elle est présente dans la pensée. •
(ibid., p. 39).
.
.
Et c'est pourquoi Plotin peut répondre a ceux qm lm
reprochent de mettre, avec !'Un, le hasard et l'accident au creur
des choses. Cette pure spontanéité, qui est « comme la racine
du grand arbre du monde &gt;1 est « une volonté qui n'est ni arbitraire, ni accidentelle ; une volonté qui tend au parfait n'est pal
arbitraire n. (VI, 8, 16). C'est sans doute parce que l'Un es\
« veille et superintellection éternelle » (ibid.) que l'intelligence
peut tirer de lui son ordre fixe et stable.
(1) • Il est tout entier tourné vers lui-meroe, intérieur
8, 19). 1

a Jui-meme. • (VI,

531

• *•
, 11 suit de la_ que l'Un n'est pas, comme on pouvait le croire
d abord, la rég1on ou la pensée philosophique cesse pour se transformer dans le bégayement inarticulé du mystique. La réalité
d? l'U:n. correspond a l'affirmation de l'autonomie radicale de la
VJe spmtuelle Iorsque cett? vie est saisie en elle-meme, non pas par
fragmen~s détachés, ma1s dans sa plénitude concrete. C'est
pou~q?o1 Hegel a eu raison de dire que « l'idée de la philosophie
plotiruenne est un intellectualisme ou un idéalisme élevé »
Ce so~t les caracteres de cet idéalisme que je voudrais marque;
en termmant.
Le caractere original de cet idéalisme, qui en fait quelque
chose de .~ouv_eau et de f~cond, c'est qu'il a eu égard, non pas,
comm~ I 1déahs~e _hellémq~e, ª?x objets, mais aux rapports
du suJet et de I obJet. Cet 1déahsme ne consiste pas en effet
com~e chez Pl~ton et chez Aristote, a substituer a'ux obje~
sensibles d~s obJets pensables, et a faire des objets pensables
formes ou 1dées, l'essence des ?bjets sensibles. Ces objets pen~
sables r~stent en efiet des obJets, et le sujet proprement dit
ne _peut etre_ que comme un miroir qui les reflete ou un réceptacle
q~1 les c~nti~nt. Les sto'iciens n'ont-ils pas dit, eux aussi, que la
r818on n éta1t pas_ autre chose qu'un conglomérat d'idées ?
Tou_t a~ contr.a1~e, ce que Plotin place sous les choses, ce
do~t. il fa1t _I~ reahté véritable, ce sont des sujets actifs, des
act1VItés. spmtuelles. Un des récents interpretes de la pensée
de Plotm, Max, Wundt, dit ~ue Plotin n'a pas de doctrine.
En un sens, c est tres vra1 ; Plotin est un guide spirituel
~Iutót qu'un doctrinaire; ce qu'on est habitué a considérer comme
l essenhel de sa doc~rine, la trinité des hypostases, Un, Intelligence et ~me, deva1t apparaltre seulement commeune banalité
ou au moms. comme un point de départ aux yeux de ses premiers
lec~eurs, ha~1tués de longue date ades spéculations de ce genre. Ce
q~ il _Y ava1t de _nouveau, ce n'était p1:1s la lettre, mais !'esprit ;
~¿ta1t de suppr1mer des réalités éternelles ces objets fixes les
ées, ou tout au moins, d'en faire, a l'étonnement de Porphyre
entrant dans l'école, des modes ou manieres d'etre de l'Intelli~
gence, ~t no~ _Plus des choses ; c' était de faire entrer dans le
:ond~ mtel!~g1bl~ le sujet individue! lui-meme avec la richesse
ncre~ et 1mfimté de toutes ses déterminations ; c'était enfin
~e cons1dé~er les hypostases elles-memes, non pas comme des
choses, ma1s comme des attitudes spirituelles. Car il n'existe, dans

�532

REVUE DES COURS ET CONFÉRENC~S

la réalité véritable, rien de tel que des choses ; il n'existe que des
sujets qui contemplent, et chez qui la contemplation, comme
dans les monades de Leibniz, est a un degré de concentration
et de pureté plus ou moins grand. Sujet pur, l'Un, sujet séparé
idéalement de son objet, l'Intelligence, enfin, sujet qui s'éparpille et se disperse dans un monde d'objets, l'ame, ce sont partout
des sujets actifs, a différents degrés d'activité.
Mais, dans une pareille représentation des choses, le sujet que
nous sommes nous-memes ne se sent plus isolé en face d'un monde
d'objets ; entre un sujet et un objet, il n'y a d'autre líen que la
connaissance ; entre des sujets, il y a des liens plus intimes de
sympathie intérieure. 11 n')' a jamais de différence absolue, d'extériorité rigoureuse entre des sujets. Leur différence n'est marquée
que par leur &lt;legré de concentration spirituellc. Chaque sujet
peut done, par une transformation intime, devenir autre qu'il
n'était. &lt;&lt; Le moi ne connait pas ses propres limites » ; par la víe
intérieure, il franchit celles qu'il croyait etre les sienncs. Toute
nouvelle connaissance est ainsi non pas seulement juxtaposée
au.x autres, elle transforme dans son intimité !'ame elle-meme.
De cette notion de la vie spirituelle découlent deux conséquence&amp;
paradoxales et liées ensemble : en premier lieu, que 11\ c'lnscience
n'est nullement la mesure de notre etre spirituel; en second lieu,
que notre destinée n'est pas dans l'action, comme I'ont cru les
stoiciens. La conscience n'éclaire qu'un fragment infime du sujet
que nous sommes réellement, puisque « nous sommes tous les
etres, quoique nous ne le sachions pas ». La conscience vient dono
d'une opposition de notre réalité apparente a notre réalité vraie.
L'action, de meme, suppose des relations d'extériorité, qui ne
sont pas des relations vraies et qui détournentl'ame &lt;lesa propre
nature. Non pas que l'idéalisme de Plotin soit une école de
fakirs ; dire que l'action extérieure n'exprime pas notre puissance
propre, ce n'est point recommander l'inactivité par une sorte
de peur et de crainte ; c'est seulement estimer qu'elle est a un
niveau plus has que la pensée, qu'elle n'est que « l'ombre de la
contemplation, » et qu'il ne faut pas chercher dans l'action une
amélioration vraie et durable de notre etre.
:\iais un pareil idéalisme( et c'est la ce qui, aux yeux des contero·
porains, faisait sa principale valeur) permet de poser et de résoudre, a l'intérieur meme de la philosophie, le probleme de la
destinée. La vision de l'univers, fournie par la philosophie, était,
pour la premiere fois, en complet accord avec la vision de l'univers,
exigée par la solution du probleme de la destinée. Rationalisme
philosopbique et esprit religieux s'appuyaient etsecomplétaient.

LA PHILOSOPHIE

DE PLOTIN

533

Tandis que, chez Platon, le mythe de la destinée de l'ame appa;

ratt comme un conte surajouté a l'explication rationnelle de
l'univers, tandis que, dans le Christianisme, la-destinée religieuse,
avec la création, la chute et la rédemption, faisait intervenir des
forces spontanées et imprévisibles qui se révélaient successivement dans l'histoire mais sans etre liées a la nature des ch:ises,
au contraire, chez Plotin, la destinée des ames n'est que la connaistance rationnelle de l'ordre des choses, connaissance qui, en
•'achevant a son príncipe, a !'Un, fait parvenir l'ame a l'affranchissement complet qui est le « but du voyage ». Sans doute,
l'idée que la connaissance de la nécessHé affranchit l'homme
avait déja été une idée favorite des stoiciens, et Plotin doit
beaucoup ici a leurs suggestions. Mais chez eux, ceLte idée de la
nécessité est chargée de loutes sortes de représentations, phyaiques et religieuses, qui en altérent la nature; le caractére matériel de leur Dieu igné d'une part, les intentions et la finalité qu'ils pretent a sa volonté d'autre part, s'opposent a la
pureté rationnelle de la nécessité. Chez Plotin, au contraire, la
aeule nécessité est la nécessité d'une vie spirituelle qui s'épand,
et elle se raméne tout entiére aux conditions de la connaissance
de soi.
C'est parce que le sujet de la destinée, !'ame, est, aufond etdans
son intimité, le meme que le príncipe de l'univers, que cette solution est possíble; le príncipe de l'univers est ce sujet, a l'état de
pureté, la connaissance de ce qu'íl y a de divin est identique a la
connaissance de nous-memes. Notre destin éeest tciute alors dans
notre vic intérieure. Plotin emploie encore comme symbole la
topographie fautasLique de l'univers, mise a la mode par la religion
du salut. Mais íl est aisé de voir qu'il n'y a plus pour luí de difTérence locale entre les diverses régions ou passe l'ame dans son
ascension. La différence d' &lt;&lt; ici » et de « la-has », de supérieur et
d'inférieur ne signifie plus que la dillérence entre la dispersion
dans le sensible et la concentration intérieure.
• La destinée de !'ame n'est done pas composée d'épisodes
historiquement différents, qui se déroulent sur des scénes dífférentes. La pensée religieuse de Plotin est aussi opposée aux représentations ordinaires de, l'univers dans les religíons du salut que
aa pensée philosophique est opposée au rationalisme grec.
Une meme idée commande cette double opposition ; c'est celle
de la vie spirítuelle. Certes, Plotin n'est pas l'inventeur de la
spiritualité, et, depuis de longues générations déja, les écrits
des Paiens comme des Chrétiens ont mis en honneur le détachement des choses sensibles et le retranchement de !'ame a l'inté-

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

634

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

rieur d'elle-meme. 11 n'est meme pas le premier a avoir donné a
la vie spirituelle un sens a la fois moral et cosmique, en faisant d~
)'esprit la force qui anime les mondes en méme temps que celle qui
restaure l'ame dans son état heureux. Mais il congoit d'une
maniere ~ien particuliere les rapports d_e l'ame av~c Dieu : ~n
premier heu, c'est un rapport 1mmédi~t, san~ 1mtermédia1re
d'un sauveur ou d'une communauté mystique ; e est « seul a seul •,
par la puissance de sa propre méditation, que le philosopbe est
en contact avec !'Un. En second lieu, ce rapport a Iieu sans appel
de la divinité ; l'Un n'a pas la volonté de sauver les ames ; ses.
bienfaits s'exercent par la seule nécessité de sa nature, comme la
lumiere éclaire. En troisieme lieu, enfin, s'il en est ainsi, c'est que
l'Un est partout et qu'il y a identité fonciere entre le moi et
l'Un ; l'ame trouve l'Un au plus profond d'elle-meme comme le
sujet pur qui fait d'elle une substance, un etre autonome et
indépendant.
.
.
Or, ces trois caracteres correspondent tra1t pour tra1t a la
pensée religieuse des lndiens, telle que nous la rencontrons dans
les Upanishads.
.
Plotin a saisi I'affinité qu'il y avait entre cette conception
religieuse et le rationalisme grec ; son idéalisme est né de ce
rapprochement. La philosophie grecque a toujours cherché une
expression de la nécessité rationnelle selon la~uelle _les formes_ de
la réalité procedent les unes des autres. Or, e est bien la aus~1 le
probleme de Plotin : mais, les formes du réel ne peuvent etre
considérées comme des réalités inertes existant indépendamment
des actes spirituels qui les ont posées ; si elles sont vraiment susceptibles d'une déduction rationnelle, il faut que le:ur su~~tance
consiste dans ces actes spirituels eux-memes. La réahté spmtuelle
unique découverte par le mystique, l'acte qui est le fond de touf:e
réalité sans etre aucune réalité déterminée, devient done soh' rationalisrue compris en ce sens.
daire du
*

" "
Ce type nouveau d'idéa~isme créé par Plotin s~ manifeste danl
l'histoire de la philosophie, comme une fo~ce 1~~ép~ndante et
solide. Je n'ai pas a aborder, meme de lom, l histo1re d~ ~~t
idéalisme. 11 y aurait lieu de montrer comment, dans notre CIVIhsation occidentale, son esprit s'est manifesté sous la for~e d'une
philosophie a la fois religieuse et rationaliste, mais pourtant
profondément rebelle a la forme chrétienne.

535

Le trait essentiel, qui persiste a travers tous les siecles, c'est
l'affirmation de la complete autonomie de la vie de !'esprit.
Non seulement, elle n'est pas commeunaccidentheureux arrivant
dans un monde déja tout formé, non seulement elle est la substance meme du monde, mais elle n'est aucunement prisonniere
des formes sous lesquelles elle se réalise en fait. L'Un, qui est le
fond meme de cette vie, est liberté absolue. La liberté, en nous, ne
se réalise pas, par conséquent, comme une spontanéité naissant
de ríen dans un monde existant, comme un « empire dans un
empire », mais par une communion de plus en plus intime avec
la vie de l'univers.
La vie de !'esprit, qui est en meme temps la vie personnelle,
a, par conséquent, un fonds d'infinité. L'Un estla «puissance de·
toutes choses ». On ne peut pas exprimer d'une maniere plus
nette que, ce qu'il cherchait dans le principe, c'était une force,
capable de produire et de maintenir infiniment la vie spirituell?.
La conviction intime de Plotin, c'est que cette force, au fond, éta1t
nous-memes, et que notrevéritable destinée estde nous yrattacher;
et les mots qu'il a prononcés sur son lit de mort, d'aprés le récit
de Porphyre, résument et condensent tout son idéal philosophique
et religieux : « Je m'efiorce de ramener le divin qui est en moi
au divin qui est dans l'univers. » (Vie de Plotin, 2).

�1

L &lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'cauvre poétique de Leconte de Lisle
Oours de JI. EDHOND EST!:VE,
Professeur d CUniversité de Nancy.

IX
L'art de Leconte de Lisie.

Leconte de Lisie a eu - il l'a proclamé assez ho.ut - la religion de l'Art. Mais il ne s'est pas contenté de la professer. _ll l'a,
au cours de sa longue existence, tres exactement prat1quée.
Depuis e temps lointain ou il discutait passionnémf'n_t, avec ses
camarades de Bourbon, sur le style qui convient a l'élég1~ et s~r les
mérites ou les faiblesses des poésies de Dayot, JUsqu aux
extremes années de sa vieillesse, quand il jouissait dans un
repos olympien d'une gloire tardive, il a :éc_u non pas ~e l'Ar~ l' Art, hélas ! ne lui a j amais donné de quo1 v1vre - ma1_s par l Art
et pour l'Art. Jusque dans son aspect extérieur il porta_it le cara.:tere d'un homme occupé de pensées au-dessus du vulga1re et voué,
pour parler le langage de 1840, a une tach_e s~~lim?. 1 &lt;&lt; ~'Art,
a-t-on dit, était pour lui un sacerdoce. 11 ava1t 1 a1r d un-pre~re. •
Il en avait quelques-unes des vertus. La plus apparente éta1t la
gravité. Non qu'il eíit rien de gourmé ni de pé?antes~u~. Au ~
moignage de ses familiers, l'homme, dan_s la v1e ordma~re, éta!t
gai, spirituel, mordant, capable de pla1santer et de :ire. ~a~
quand il faisait ceuvre de poete - j'allais di~e quand 11_ offic1a1t
- il reprenait tout son sérieux. Dans ses vers, 11 ne se dénde et ne
se détend presque jamais. A peine sa poésie se permet-elle quelques sourires. Ces sourires, ce sont, p~r exemp~e, les C~anso~s
écossaises qu'il a imitées de Burns, les Eludes latines ou I1 a prts
pour mattre Horace, ou les Médailles Anliques qu'il a _gravées
d'apres Anacréon. lis sont trop rares pour déranger les hgnes de
i;on ceuvre et,pour en troubler la beauté austere. Personne assu•

537

rément n'a moins accordé que Leconte de Lisie a cette forme
eapricieuse de l'imagination qu'on appelle la fan~isie. Personne
aussi n'a été plus persuadé de la nécess1té du travail et des dangers
de l'improvisation. Il n'attendait pas l'inspiration, comme font
certains de ses confreres: il .allait au-devant d'elle. Il ne la demandait pas, comme d'autres, a des excitations factices : il la
sollicitait par la lecture et la méditation. Il ne rougissait pas
des recherches que lui coOtaient ses poemes ; il parlait de « la
série non interrompue &gt;&gt; de ces études préparatoires comme d'une
ehose toute naturelle et indispensable. Cette méthode quasi scient.ifique a donné, nous le savons, a son ceuvre une solidité remarquable. Elle a été cause, en revanche, de sa relative exiguité. Les
trois ou quatrevolumes que Leconte de Lislenous a laissés représentent le fruit de quarante années de labeur. Je ne crois pas qu'a
eux tous, ilsexcedent sensiblement le contenu de la seule Légende
des Siecles.
Qu'importe, si a ce grain il se mele peu ou point de paille.
Rareté de la production n'est pas nécessairement synonyme
d'infécondité. Elle peut signifier aussi - et c'est ici le cas sévérité a l'égard de soi-meme, conscience scrupuleuse, souci de
l'exécution parfaite. Il ne tenait qu'a Leconte de Lisie de multiplier les recueils de vers. Il a attendu juaqu'a trente-quatre ans
pour publier le premier. Ce premier était en réalité le troisiéme ou
le quatrieme. Sans parler de celui qu'en 1839 il projetait de faire
imprimer de compte a demi avec Rouffet, il en rapportait un de
Bourbon en 1845, celui que, selon la légende ou l'histoire, il
effeuilla sur les vagues de l'Atlantique. En 1847, il avait de quoi
fournir la matiere d'un autre. Il écrivait, dans le courant de juin
ason ami Bénézit: &lt;&lt;Je publie un volume considérable au commencement de l'hiver, et je n'attends pour commencer l'impression
que la fin d'un poeme auquel je mets la derniere main. &gt;&gt;' De celuila, les éléments sont demeurés, en grande partie, épars dans les livraisons· de La Phalange. C'est ce millier ou plus« de ses meilleurs
vers »-du moins il les jugeait tels a l'époque- qu'il regrettait
d'y avoir «enfouis sans profit pour l'École comme pour sa réputation »: Hélene, Architeclure, Les Épis, La Recherche de Dieu, Les
Sandales d'Empédocle, Taniale. Le Voile d'Isis, tous ces poemes
amples 'et éloquents, d'inspiration humanitaire et de tendance
vaguement socialiste, dont je n'ai pu citer a mon regret que de
trop courts passages, et non pas peut-etre, au point de vue poétique, lesplusheureux. Unautreleseíitconservés avec soin. Leconte
de Lisle, héroiquement, les sacrifia. Et ce ne sont pas les seuls.
En feuilletant les éditions originales de ses recueils ou les livrai-

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
538
sons de la Revue Conlemporaine dans lesquelles parurent d'abord
la plupart des Poemes Barbares, on en trouverait d'autres qu'il a
résolument exclus de son reuvre, parce qu'ils ne répondaient pas,
ou ne répondaient plus, asa conception del' Art. Quant aceux qu'il
a gardés, il les a remis sur le métier, corrigés,remaniés. Avantqu'il
se décidat a les livrer pour la premiere fois a l'impression, quelles
peines lui avaient-ils déja coutées, il faudrait. pour le dire, avoir
eu ses manuscrits sous les yeux. Mais ríen qu'avec les variantes
que présentent les textes imprimés, il y aura de quoi faire, quand
le moment sera venu, une édition critique fort intéressante.
Certains de ces poemes ont été récrits presque entierement. C'est
le cas, notamment, des &lt;e poemes grecs » parus dans LaPhalange
en 1846 et 1847. Leconte de Lisie s'imposa la tache ingrate de
refaire plusieurs centairles de vers uniquement pour restituer
aux dieux de l'Olympe leurs appellations authentiques, et remplacer Saturne, Vénus ou Neptune par Kronos, Aphrodite et Poseid6n. 11 en est, comme les Asceles, dont il modifia le sens, ou
comme les Étoiles Morlelles, dontil changea le rythme, ou comme
La Fonlaine aux lianes, qu'il refit stance par stance, simplement
pour les faire mieux. Et, non content d'une premiere revision, dans
certains cas il en fit une seconde. De Niobé, par exemple, nous
avons jusqu'a trois états successifs. Une preuve assez curieuse
de l'attachement de Leconte de Lisie a tel sujet qui lui avait plu
et en meme temps de sa difficulté a s'avouer satisfaitde lui-meme
nous est offerte par la piece des Poemes Anliques intitulée le&amp;
Éolides. Ce n'est pps au demeurant une desmeilleuresdu recueil.
L'idée premiere en remonte fortloin, au séjourde Leconte de Lisie
enBretagne. 11 la développa a cette époque en une dizaine de
quatrains octosyllabiques dédiés a une de ses sreurs et glissés dans
une nouvelle que La Variélé inséra en 1841. Le poete s'y adre~sait
aux brises, aux brises du printemps, aux brises de son pays peutetre:

O brises qui venez des cieux,
Et qui riez sur toutes choses 1
De vos baisers caprir,ieux
Pourquoi ravir l'encens des roses ?

11 leur reprochait, a ces brises folles courant de la montagne a la
greve, de sécher en passant la rosé&amp; dans le calice des fleurs ;
etil_reprochaitaux chimeres de l'amour et de la jeunesse, a ces
« br1ses d~ creur &gt;) comparables aux brises des champs, de passer,
elles auss1, sur les ames, en emportant leurs illusions et leurs
espoirs. Le morceau appartenait au genre sentimental qu'en ce

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

539

temps-la il 'cultivait encore volontiers. 11 n'était plus compatible

avec la nouvelle maniere qu'il avait inaugurée dans ses « poemes
f8CS .». ll ne_voulut ras tou_tefois perdre un mouvement qu'il
JU~a1t grac1eux. L mvocabon aux brises du printemps, ame
b~ses de Bourbon ou de la Franca, devint une invocation aux
bnses _d~ 11 Ilyssos et. de l'Eurotas, de l'lonie et de l'Attique,
de la S1cde et de l' ltahe, aux brises qui avaient sou piré d 'amour .
sur les le~res de Théocrite, ou entendu le Mantouan parler
d'Amarylhs:

O vous que parfuma l 'é&lt;&gt;ile
O
Souffles, invisibles liens
'
Des douces flíltes de Virgile
Et des roseaux siciliens,
Brises des mois fleuris, brises harmonieuses
Pleines d'un frais encei:i,s, com¡.,agne:i &lt;l;es beáux jours,
Sur terre et dans les cieux, oh I pu1ss1ez-vous toujours
Planer de vos ailes joyeuses 1
Puissiez-vous, céleste trésor
D'amour, de joie, et de délire,
Modérant votre heureux essor
Parfois vous poser sur ma lyre !

. Sans ~oute trouva-t-il que dans cet appel al'inspiration antique,

il y _ava1t ?n_c~re u~ tour d'un lyrisme trop personnel. Dans la
yers10ndéfm1bve, cesta lamodernehumanité, auseindelaquelle

il se confond et se perd lui-meme, qu'il supplie ces brises fortunées d'apporter le parfum des ages évanouis:
Vous qui flottiez jadis aux levres du génie
Brises des mois divins, visitez-nous encor ·'
Versez-nous en passant avec vos urnes d'or
Le repos et l 'amour, la grlice et l 'harmonie !

•*•
, Prépa.ration ~nutieuse, fermeté de la conception, probité de
l e_xécut10n, gravité un peu austere, recherche d'une forme parfaite, ce s~nt la ~ut¡m~ ~e caracteres del'art de Leconte de Lisie.
lis !uffüa1ent déJa a d1stmguer cet art de l'art romantique dont il
e,et 1ssu et _qu'il continue sans lui ressembler, et a le rapprocher de
l art class1que, avec lequel, toutes modernes que soient les idées
e~ les senti~ents de_ J'auteur, il a, par l'intermédiaire
d André Chéruer, une mcontestable parenté. Mais ce ne sont
en~~re l.a que ses caracteres extérieurs. Si l'on veut saisir son
ongmalité a la source meme et poser la loi qui le régit, il faut la

�541

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

chercher, non pas dans des considérations d'histoire littéraire ou
des déterroinations d'influences accidentelles, mais dans l'organisation du poete et dans la maniere meme dont le monde se révele
a luí. J'ai signalé a plusieurs reprises le tour nostalgique que prend
presque invariablement la poésie de Leconte de Lisie. Cette inclination a revenir sans cesse vers le passé, a s'y attacher et a s'y
complaire, tienta bien des causes, dont l'une - et ce n'est peutetre pas la moindre - estla persistance indélébile et l'obsession
constante des images enregistrées par sa mémoire quand elle
était dans sa premiere fraicheur. Le poete n'a qu'a fermer les
yeux ou qu'a refuser son attention a~x objets qui _I'en~ourent
pour qu'aussitot se dressent devant lu1, dans leur réahté v1vante,
les sites de son pays natal : la maison au toit roux, le mais en
fleur, les cannes dorées par le soleil, les oiseaux merveilleux etles
corolles magnifiques, et le Piton des Neiges resplendissantsur l'azur
du ciel. Mais les scénes qu'il n'a pas vues et les paysages que lui
suggerent les livres, son imagination les lui représente avec un
relief égal et une couleur aussi intense. II est vraiment de ceux
pour qui, selon le mot fameux de Théophile Gautier, « le monde
extérieur existe i,. On pourrait meme dire que pour lui il n'existe
que celui-la ; pour parler plus justement, que les idées ne prennent
pour lui de réalité et de consistance que lorsqu'elles sont reveiues de formes sensibles. Veut-il les exprimer a l'état pur et en
termes abstraits, il faiblit, il gauchit, il perd la précision et la
netteté : maint passage de ses préfaces ou de ses articles en prose
en fournirait la preuve. Mais s'avise-t-il de leur donner un corps,
elles revetent du coup une véritable splendeur. Cette beauté dont
il s'est f ait le serviteur et le pretre, il serait bien en peine de la
définir. ll n'y essaye meme pas, et il a raison ; il fait mieux : il la
voit. Elle apparatt /J. l'reil intérieur comme ,, la lumiere de l'§.me ·&gt;,
comme un marbre d'une candeur éblouissante :

richesse, la puissance, le tour particulier de son imagination. Les
images que le poete porte accumulées en lui, il faut qu'il les
rappelle dans le champ de sa vision inférieure. Mais il ne les y
rappelle pas toujours quand il veut et comme il veut. Elles ont,
selon la nature de chacun, leurs lois auxquelles elles obéissent.
Ici, elles se présentent spontanément, elles se pressent, elles se
multiplient, elles foisonnent, elles envahissent la pensée du poete
qui s'en délivre en les fixant. La, elles sont rares, lentes a renattre i
on sent qu'il a fallu les chercher, les solliciter, les amener de
force a la lumiere. Chez l'un, elles semblent vivre d'une viequileur
est propre ; elles se croisent, se combinent, se transforment; elles
prennent des développements inattendus, qui sont comme des
créations nouvelles ou I'on ne reconnatt plus le fragment de réalité
étiré, souftlé, métamorphosé, dont elles sont faites. Chez l'autre,
elles demeurent telles que l'ceil les a apergues d'abord, inertes,
toujours identiques a elles-memes, comme de brillants papillons
épinglés dans la b?tte d'un collectionneur. Tantot elles sont p§.les,
vagues, floues, v01lées de vapeur et estompées de brume ; tántot
nettes, franches, découpées a l'emporte-piece, avec des contours
arretés et des couleurs vives. C'est de ce dernier genre que sont
celles de Leconte de Lisie. Son imagination n'est ni seche, ni
tumultueuse, ni débordante, ni visionnaire : elle est exacte et
précise. Ce poete voit les choses avec l'reil d'un sculpteur et d'un
peintre. II démele comme eux, dans leur spectacle d'abord confus,
!e rapport des tons et le dessin des lignes ; il s'en p~netre, il en
Jouit ; et quand il fait reuvre d'artiste, il transporte dans son
poeme, comme eux dans leur marbre ou sur leur toile, en la simplifiant et en la parachevant, l'harmonie dont il a puisé l'idée et les
éléments dans la nature.
Telle est la faculté maltresse de Leconte de Lisie. Elle explique
mieux que des considérations de doctrine et des professions de
foi csthétiques, ses gouts littéraires, sesattractions et ses répulsions,
~•¡¡ a fini par éprouver pour Lamartine, qu'il avait aimé dans sa
Jeunesse, une antipathie véritable ; si, malgré de réelles affinités
d'e~prit et de caractere, il n'a accordé a Alfred de Vigny qu'une
es_time tempérée de réserves ; si, au contraire, il a exprimé pour
V1ctor Hugo, dont les idées étaient, sur beaucoup de points,
en désaccord avec les siennes, une admiration enthousiaste
e'est que ni chez le premier, ni chez le second, mais chez celui-ci
seulement il reconnaissait une vision des choses analogue a sa
propre vision. Il l'a loué d'avoir « saisi d'un reil infaillible le
détail infini et !'ensemble des formes, des jeux d'ombre et de
lumiére ». C'est que lui-meme avait conscience de les saisir

540

Elle seulo survit, immuablc, étcrnelie.
La mort peut dispersor les univers tremblants,
Mais la beauté flamboie, et tout rena!t en elle,
Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs 1

Le trait dominant de l'organisation mentale, chez Leconte de
Lisie, c'est done l'aptitude a saisir, a retenir et a reproduire les
formes des choses, leurs lignes et leurs couleurs. En d'autres
termes, c'est une remarquable mémoir'e visuelle. Une faculté de ce
genre est précieuse pour un poete. II est meme difficile d 'en concevoir un seulqui en soittotalement dépourvu. De la qualité de cette
mémoire, de sa richesse, du jeu de son mécanisme dépendent la

�542

543

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

avec autant de puissance et de les regarder du mame c:eil. T?ute
la différence entre eux, c'est qu'i! ne l1~s dé!or~e pas. L'~agination de Leconte de Lisle, c es~ l 1magmat10~ du V~cl?r
Rugo de la premiere maniere, du V1ctor Hugo d a;vant l exil,
la solitude et le prophétisme. Dans la revue que 1 auteur des
Poemes Barbares a faite de l'reuvre imm~n~e ~ccomplie ~ar
son prédécesseur, il a réservé une place privi!ég1ée aux Orie~tales. Sans doute, c'est qu'il avait regu des Orientales, coI?me il
le dit lui-meme, la révélation de la nature et la révé_labon de
l'art. Mais c'est aussi, mais c'est surtout que ce _recue1!, le plus
objectif, le plus plastique des premiers recu?1ls Iynques de
Víctor Hugo lui avait révélé sa propre concept1on de la naturt
et sa propre conception de l'art.
.
Subordination du sentiment personnel a la représ~nt~ti?a
pittoresque, gout des belles formes, brillantes et pures! obJecbvtté
et plasticité, qui, a ce double caractere, ne reconnaltra1t P~~ d~
ce poete dont on a voulu faire un Celte, sous prétexte qu il_ était
né d'un pere Breton - lequel ~~ait Normand! - ou un Hmdol
ou un Scandinave, !'un des héntiers les plus d1rects et ~es représentants les plus qualifiés que nous ayons ,dans notre li~térature
de l'art méditerranéen par excellence, del art gréco-latm. E~ n_e
voyons pas ici seulement l'effet_de l'édu~a.tion ~egue, ou ~e l'umtation volontaire, ou des su3ets cho1S1s. D autres poetes, ~
d'autres pays, ont eu le gout de l'~ntique ; ils ont essayé d'en faire
et ils en ont fait. Mais que ce s01t Keats, ouShelley, ouGoethe,
ils ont emprunté aux Grecset auxLatinsdesnomsetdeslégendel
dont ils se sont servis pour exprimer leurs propres conceptionB i
ils ont habillé a l'antique un frais sentiment de la nature, _un
lyrisme nuageux une idéologie compliquée ; ils ne nous ont nen
rendu de l'art d,'Homere et d'Eschyle, de Virgile et d'Horace.
Celui-ci au contraire, comme avant lui Ronsard, comme avan:t
Iui Ché~ier retrouve sans effort la maniere des anciens ; il
voit les ch;ses comme ils les voyaient et il les peint comme ewc.
II reproduit la forme antique, parce qu'il la porte, en quelque
sorte, préfigurée en lui-meme. Les he!lénis~es po~rront relev~r
sans peine des contresens dans sa vers1on d Homere, et les l~tínistes diront qu'il a traduit Horace c?mme il ne faut pa~ trad~J.l'e.
j,lais qu'importent des erreursdedéta1lou demétho_de, s il posse~e,
des maitres qu'il étudie, mieux qu'une conn~1ssance érudite
et livresque s'il est véritablement de leur fam11le et marqué i
leur ressemblance, s'il a leur tour d'esprit et leur forme d'imagination, cette imagination plastique qui explique et commande
tous les procédés de son art.

C'est elle qui l'a guidé dans le choix de ses sujeta. Elle ne l'a pas
seulement détourné des sujets d'ordre purement lyrique - il n'y
a pas, je crois bien, dans toute l'c:euvre de Leconte de Lisle des
themes lyriques qui ne soient posés tout d'abord sous la forme
d'un tableau ou d'une vision ;-.ellelui a faitrechercherdessujets
simples, de ceux qu'un peintre ou mieux encore un statuaire
aimerait a traiter. Un seul personnage, dieu, homme ou animal, y
est décrit dans une attitude unique et immuable. Quand,
apres avoir lu les Poemes Anliques, on fer-me le livre, ce qui se
détache devant les yeux, ce qui demeure dans la mémoire, ce sont
des gestes, des poses, des lignes. C'est la Nafade mollement
étendue dans la source :
Elle songe, endormic ; un rire harmonieux
Flotte sur sa bouche pourprée;

c'est le Cyclope, « énorme, coucbé sur un roe écarté ))' en face de
lamer aux volutes bleues ; c'est le pasteur sicilien gardant son
troupeau de béliers, de boucs et de chevres, allongé sur le thym
sauvage et l'épaisse mélisse, s'appuyant sur son coude, et se laissant baigner de lumiere ; c'est Kléarista qui
... s'en vient par les blés onduleux,
Avec ses noirs sourcils arqués sur ses ycux bleus,
Son tront étroit coupé de fines bandelettes,
Et sur son cou flexible et blanc comme le lait
Ses tresses oil parmi les roses de Milet
On voit fleurir les violettes.

Ouvrez les Poemes Barbares ou les Poemes Tragiques, vous trou•
verez d'autres figures, d'un autre galbe et d'une autre couleur,
mais congues de la meme fagon et traitées par le meme procédé :
la Persane royale, immobile,
Derriere son col brun croisant-ses belles mains,
Dans l'air tiede, embaumé de l'odeur des jasmins,
Sous les treillis d'argent de la vérandah close ;

Qain, debout au faite d'Hénokhia, regardant l'ombre et le désert
antique
Et sur l'ampleur du sein croisant ses bras velus ;

ou le dernier Sagamore des Florides, assis
des troncs géants de la foret :

a l'indienne

dressant son torse tatoué
D'ocre et de vermillon, il fume d'un air grave,
Sans qu'un pli de sa tace austere ait remué.

contre un

�544

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et si nous passons aux animaux, c'est le lion s'étirant, ~u
seuil de son antre, le tigre dormant dans l'herbe,leventreenl a1r;
c'est le loup assis sur ses jarrets et hurlant a la lune, ou le con?or
immobile daos les hauteurs glacées du ciel. No~bre .de ces SUJetsappellent la pierre ou Je bronze. 11 ~ en a un qm, u:ieme en vers,
semble avoir été exécuté par le Ciseau : c'est N10bé, contemplant, « immobile et muette », les cadavres amoncelés de ses
enfants:
Commo un grand corps taillé par. une ~ain h~bile,
Le marbre te saísit d'une étremtc 1mmobile ;
Des pleurs marmoréens ruissellent de ;es yeux ;
La neige du Paros eeint ton front s~uc1eux;
En flots pétrifiés ta chevelure épa1sse
Arrete sur ton cou l'ombre de cha9ue tr~sse ;
Et tes vagues regards ou s'est étemt le JOur,
Ton ópaule superbe au sévere contour,
Tes larges flanes, si beaux dqns leur splen~eur royale
Qu 'ils brillaient a travers la pourpre orie~t.ale,
Et t.es seins jaillissants, ces futurs _nour~1c1e_r~
Des vengeurs de leur mere et des D1eux Just1c1ers,
Tout est marbre I la foudre a consumé ta robe,
Et plus ríen désormais aux yeux ne te dérobe ...

Cette figure hautaine, figée dans son expression douloure~se,
demeure Je symbole de ce qu'il y a dans l'art de Leconte d~ Lisie
de sculptural et, pour emprunter au pciéte lui-meme une ép1théte
caractéristique, de marmoréen.
.
Parfois le sujet se complique un peu, ma1s sans excéder la
mesure au dela de laquelle il serait difficile d 'en do~ner une représentation plastique. Au lieu d'un personnage umque, on a un
groupe; Herakles enfant étouff~nt dans ses poings déja forts les
deux serpents envoyés contre lm :
Ils fouettent en vain l'air, musculeux et gonflés,
L 'enfant sacré les tient, les secoue étranglés ;

Pan saisissant au passage la vierge errante a l'ombre des halliers:
transporté de joie,
Aux clartés de la !une il emporte sa proie ;

dans l'ordre animal, le breuf fuyant au hasard par les plaines sans
bornes avec le jaguar cramponné a son dos,
L'un ivre, aveugle, en sang, l'autre

a sa

chair rivé;

ou bien l'aigle attaché par ses ongles de fer au col de l'étalon sur
Jeque! il s'est abattu,

545

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

Et plongeant son bec courbe au fond des yeux qu'il creve.

Rarement Leconte de Lisie dépasse le nombre de trois ou quatre
personnages, du moins de trois ou quatre personnages principaux.
Quant aux scenes tumultueuses, qui plaisent a l'imagination
tourmentée d'un Rugo, il ne les recherche pas ; il les éviterait
plutot. Ce n'est pas, quand il veut, qu'il n'y réussisse. Dans Le
Combal homérique, la melée des guerriers, tourbillonnant comme
un essaim de mouches au soleil, donne une impression de grouillement. Dans Les Para boles de Dom Guy, la ripaille des moines attablés dans le réfectoire de leur moutier, ressemble a une kermesse
de Téniers:
Cent moines tres joyeux, a la trogne fleurie,
Entonnant les bons jus de Touraine, plongeant
Les dix doigts dans la viande écharpée, aspergeant
De sauces et de vin leurs faces et leurs ventres,
S6mblaient autant de loups sanglants au fond des antres.
Derriere ces goulus, non moins empressés qu 'eux,
Convers et marmitons, avec les mattres-queux,
Les caves ou cuisaient les choses étant proches,
Comblaient les plats vidés, dégarnissaient les broches,
Allant, venant, courant, suant, vrai tourbillon
De diables tout mouillés des eaux du goupillon.

Mais ce sont la, dans son reuvre, tabl1;iaux exceptionnels. Un de
ses plus beaux poemes, Le Massacre de Mona, a pour sujet le
carnage qui est fait de tout un peuple. 11 semblerait qu'il y euL
la matiere a des scenes violentes et animées. II n'en estríen. La
majeure partie du poeme est remplie par le long récitatif du barde
évoquant les traditions anciennes, et la tuerie est expédiée au
dernier moment, en sept ou huit vers. Meme dans les paysages
bourboniens, ou la vie pullule, ce pullulement se fait avec ordre
et, si l'on peut dire, avec calme, et sans que rien soit troublé de
l'harmonie du morceau.
S'il évite instinctivement les actions trop vives et les scenes
trop compliquées, c'est qu'elles s'accorderaient mal avec ses
~abitudes de composition. II aime les ordonnances simples, maJestueuses, ou le tablean de l'activité humaine, réduit aux gestes
essentiels, sert de toile de fond a quelque grande figure qui
occupe le premier plan et impose a l'ensemble ses proportions et
son unité. Dans Khiron, la description du soir sur les plaines
d'Haimonie et de la vie bucolique menée par les vierges et les
pasteurs encadre et releve par le contraste la gravité souveraine
d'Orphée:
.
Silencieux, il passe, et les adolescents
Écoutent résonner au loin ses pas puissants.

37

�546

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LJSLE

C'est un Dieu I pensent-ils ; et les vierges troublée_s
S'entretiennent tout bas, en groupes rassembléeb.

.ª

C'est autour de ce personnage central et par rapport luí quel'oouvre s'organise. Le souci de l'équilibre et des proporbons Y est.
toujours sensible. Niobé en fournit un excellen~ e~emple. 11 Y !•
dans la premiere partie du poeme, une descripbon du pala.18
d'Amphion, corsée de chants·exécutés par l'aéde. Ces c_han!-5 en
l'honneur de Zeus, d'Apollfin, d'Artémis, ne sont_pas m~bles lt
l'action puisque ce sont eux qui irriteront l'orgue1l de Niobé et
feront ~onter le blaspheme a ses levres ; mais on peut trouver
u'ils sont un peu Iongs, comme on peut par contre trouver un
~eu court le récit fait par le chreur de la mort de~. quato~ze enfants
de la reine sous les fleches des dieux. C'est qu 11 falla_1t balancer
la composition et laisser aussi exactement que poss1ble en so_n
milie~ la grande tirade dans laquelle la f~lle de Tantale déf1e
et brave les Jmmortels. Dans les poémes ou il ne se trouve ~as de
ersonnage central, l'équilibre est obtenu _pa~ _la sy~étne dea
~arlics. Dans La Légende des N ornes, les tro1s v1e1lles ass1s~s sur les
racines du frene y ggdrasill prennent tour a tour la parole . elles la
gardent chacune pendant un nombre sensiblement égal de ven,
et le dessin général de la composition nous est connu dés qut
nous savons de quoi parle la premiére : du ~-ornen~ qu'e)le est le
passé, la seconde sera le présent ~t la tro1s1e~e 1 avemr: D~~
Baghaval, les trois brahmanes, procedent d~ la meroe fagon , et, u:t,.
la symétrie de l'ordonnance est en~ore soul:gné? par les formes dll
style brahmanes puisque chaque d1scours s achev~ pa~ une coi:i,clu,..
sion identique, chacun d'entre euxrépétant lameme11;1voca~10nl
Baghavat, en y changeant seulement un mot, le mot qm _expr11?e
genre particulier de sou ~rance humaine - souvemr, dés1r 011\
doute - qu 'il cst chargé d 1mcarner.
Du plan général du poeme,ce souci d'uni~é,d'or~onnance et de
proportions se propage a chacune des parbes qm le comp?senL
Chacune d'entre elles, par le choix, l'agencement et l'harmom~ d.,
détails, est comme un tout a l'inté:ieur du tout, et la 11:1om~
esquisse traitée par le poete deV1ent un quadro qm pe?1
dans une certaine mesure, se suffire a lui-me1?~· J usqu'a ~uel po1n
Leconte de Lisie poussa l'art de la compos1bo~, nous nen avoU6
pas de meilleure preuve que le tres précieux ouvrage ot.
M. Vianey rapproc~e perpétuel)ement le texte du po~te des sour~
auxquelles il a pmsé. Ce sera1t ur~e e~reur_ de croire qu~ quan
Leconte de Lisie s'inspire, comme il lm arrive sou~ent, un modele déja parfait, il n'a eu que bien peu d'effort a fa1re. Meme dana

?

547

cecas, il remanie et recompose asa guise, et il ne se borne pasa
recomposer ; il invente, en harmonisant si justement ce qu'il
apporte avec ce qu'il regoit, qu'a moins de suivre !'original ligne
1 ligne, on ne distingue pas ce qui est a autrui et ce qui est a lui.
On pourrait faire cette expérience sur ses imitations de Théocrite,
d'Anacréon ou d'Horace. Mais la comparaison sera encore plus
instructive si elle est faite avec un original ou l'art est moins
parfait. Voici dans le poeme antédiluviende Ludovic de Cailleux,
dont j'ai déja eu l'occasion de parler, un passage qui a ému l'imagination de Leconte de Lisie et qui lui a suggéré une des plus belles
pages de son poéme de Qain. L'auteur, dans la forme un peu
bizarre qu'il a adoptée, et qui prétend reproduire la coupe des
versets de la Genese, décrit l'aspect d'Hénokhia,la ville desForts,
ala tombée du soir:
11 était soir, temps ou les jeunes filies ont coutume de sortir de la ville
d'Hénochia pour puiser de l'eau; temps ou les voyagours font reposer leurs
cbameaux aux portes de la ville.
Orle puits était creusé pres des portes sur la route du désert ;
Des troupeaux étaient coucbés á l'entour, tiUr le penchant de l'Aride.
En ce temps-1:l, il était coutume aux paslcurs d'Hénochia, apres avoir
ramené leurs troupeaux aux portes de la ville, de s'arreter pour les complcr.
Alors les cbevres fatiguées se couchent sur les bords du chemin ; leurs mamelles pleines tratnent sur l'herbe ; les chevreaux se Ievent debout sur les
pierres de l'abreuvoir; les autres se frollent contre un cMre.
Les onagres, les chameaux, les dromadaires se roulent ou se repos,mt
sur les sables que le soleil ne brOle pes ; et, au signa! du pasteur,les troupeaux
rentrent dans la ville, vers une étable pleine de paille, pour donner leur Jnit,
al'aurore, aux Colossiens.
Or done, les pasteurs ayant fait boire leurs chameaux, leurs onagres,
leurs dromadaires, leurs chevres, Jeurs brebis, rentraient lentement ver,; les
portes.
Et les derniers mugissements des troupeaux allaient se perdre du e Oté des
rigions de la solitude.
lis passerent ainsi longtemps, et déj:l le soleil avait disparu de la le•re.
Et ses rayons expirants embrasaient les murailles de la viUe de Karn,
comme des murailles de feu.
Et les jeunes filies sortirent d 'Hénochia ;
Suivant la cou turne des femmes de leur pe uple, elles élaient couvertes d 'une
robe et d'un voile de lin blancs.
Elles remplirent les urnes et les vases qu'elles portaient sur l'épaule, rt les
Placant á terre, elles se reposerent sous un palmier qui s 'élevait pres du puits.

II y a dans cett,e description,assurément, de l'iroagination, de la
couleur, du pittoresque ; mais elle est diffuse, tratnante, elle se
répéte, elle est mal composée et mal équilibrée. Des trois parties
essentielles dont elle consiste, rentrée des troupeaux, rentrée des
hommes, sortie des femmes pour aller puiser de l'eau ala fontaine,
les deux premieres sont, par rapport a la troisiéme, !'une trop
longue, l'autre étriquée; elles se suivent et ne tiennent pas l'une
a l'autre, faute d'un point de vue d'ou elles s'étagent et se coor-

�546

REVlJE DES COURS ET CONFÉRENCES

donnent. Leconte de Lisie a élagué ce qui était superflu, r~sser~é
ce qui était prolixe, ajouté ce q~i manqu~i~, lié ce qui éta1t
décousu et mis le tout en perspect1ve. Et v01c1 ce que de la page
médiocre de tout a l'heure, il a tiré :
Thogorma dans ses yeux vit monter des murailles
De fer d'ou s'enroulaient des spirales de tours
Et de 'palais cerclés d'airain sur des bio'cs J~urds,
Ruche énorme, géhenne aux l~gubres entr~1lles_,
Ou s'engourrraient les Forts, prmces des anc1ens Jours.
lis s'en venaient de la montagne et de la pl~ine,
Du fond des sombr~s bois et du désert sans fmi
Plu~ massifs que Je cedre et plus hauts q~e le pm,
Suants, échevelés, soufftant leur rude hale~e
.
Avec Jeur bouche épaisse et rouge, et plems de fa1m.
C'est ainsi qu'ils rentraient, l'ours velu des cavernes
A J'épaule ou le cerf, ou le Jion !':lnglant.
Et les rem;nes marchaient, géan_tes,, d'un pas !ent
Sous les vases d'airain qu'empht 1 eau des c1ternes,
Graves, et les bras nus, et les mains sur Je !Jane.
Elles allaient, dardant leurs prunelles _superbes,
Les soins droits, le col haut, dans la sérénité
Terrible de la force et de la liberté,
Et posant tour a tour dans la ronce et !e~ herbes
Leurs pieds termes et bJancs avec tranqu11llté.
Le vent respectuoux, parmi leurs tresses sombres,
Sur Jeur nuque de marbre errait en frémissant,
Tandi-; que Jes parois des roes couleur de sang,
Comme de grands miroirs_susl?endus dans les ~mbres,
De la pourpre du soir ba1gna1enL leur dos pu1ssant.
Les unes de Khamos, les vaches aux mamelles
Pe~antes, les boucs noirs, les taureaux vagabonds
Se ho.taient, sous l 'épieu, par files et par bonds ;
Et de grands chiens mordaient Je jarret des chamelles ;
Et les portes criaient en toumant sur leurs gonds.
Et les éCJats de rire et les chansons féroces,
1,lalés aux beugloments lugubres des troupeaux,
Tels que le bruit des roes secouós par les ea&lt;1x,
Montaient jusqu'aux tours ou, le poing sur leurs crosses,
Des vieillards regardaient, dans leurs robes de peaux.
Spectres de qui la barbe, inondant leurs poitrines,
De son écume errante argentait leurs bras roux,
Immobiles, de lourds colliers de cuivro aux cous,
Et qui, d'en haut, dardaient., l'orgueil plein les narines,
S111 laur racc des yeux profonds comme des trous.

Au premier plan, l'aspect farouche et violent des guerriel'B,
contrastant avec la beauté calme et sculpturale des femmes ;
au fond, dans un nuage de poussiere, les troupeaux s'enfonQant
pl!le-mele sous les portes de la ville ; en haut, les vieillards immo-

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

549

hiles au sommet des tours. Ainsi par paliers successifs se distribue,
s'étage et pyramide, pour ainsi dire, tout le tableau, baigné dans
cette lumiere sanglante du couchant qui achéve de lui donner
son caractere et renforce l'unité de composition par l'unité
d'impression. Ce souci de l'unité d'impression est tel chez Leconte
de Lisie qu'il luí fait plus d'une fois forcer la note. Tous ceux
de ses poemes qui ont trait au Moyen Age en sont, nous l'avons
déja vu, autant d'exemples ; et récemment encore, comparant
scene par scene, et presque vers par vers, ses Érinnyes avec
l'Oreslie dont elles prétendent etre une adaptation, un critique
constatait qu'il avait constamment renchéri sur son modele en
fait de sauvagerie et de violence. Il lui arrive d'etre plus eschylien
qu'Eschyle, plus grec que les Grecs, et plus barbare que les
Barbares.
II resterait a montrer, en poussant dans le détail, comment dans
le style meme de ces poemes on retrouve ce sentiment de l'harmonie et ce souci de l'art. La langue en est d'une extreme richesse, et
on en comprend la raison. Ayant, au degré que nous savons, le
gout de l'exactitude, de la précision et de la couleur, demandant,
d'autre part, ses sujets atous les temps, a tous les pays, a toutes
les civilisations, a toutes les races, il a dO, s'il voulait éviter l'a
peu pres, la périphrase et le délayage, puiser largement dans le
vocabulaire propre a chaque temps, a chaque race ou a chaque
pays. Ses descriptions de Bourbon fourmillent de termes empruntés a la faune et a la flore des régions tropicales, ou au
langage créole :il n'y est question que de gérofliers et de vétivers,
de mangues et de letchis, de martins et de paille-en-queue, de
bygailles, de varangues, de bobres, de calaous. Dans ses poemes
orientaux, il pa. e d'émirs et de kaliies. de fakirs et de houris de
hnka et de santa! ; dans ses poeme'3 scandinaves, de Jarls, de
skaldes, de runes ; dans ses poemes égyptiens, de pagne, de nome,
de sistre et de nopal · dans ses poémes grecs, de khlamyde, de
quadrige, d'hyacinthe, de 'otos, de cratéres et de canéphores ;
dans ses récits du l\Ioyen Age, de moutiers et de nonnes, de si res et
de donjons, de hart et d'escarcelle. de frocs et de cagoules,
d'estrapade et de chevatets. Il e!it, je crois bien, de tous nos grands
poetes, celui dont les vers roulent le plus de mots étrangers a
l'usage de notre temps, ou meme étrangers a l'usage de la langue
fran~aise. Mais il les emploie avec un sens si délicat de leur valeur
pittoresque et de leur charme un peu bizarre, il les introduit ;¡
habilement, il les répartit avec tant de mesure et les place si a
propos, qu'ilssurprennent parfois,mais qu'ilsne détonnent jamais.
Et tous ces vocables insolites ou mystérieux, exotiques ou suran-

�550

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

nés, que ni Bossuet, ni Racine, ni Lamartine, ni Musset n'ont
insérés dans leur prose ou daos leurs vers, que Hugo lui-meme, le
grand remueur de mots, n'aurait pas osé employer, iI les sertit
daos une phrase d'un tour si net et d'uo galbe si pur, que nous
avons, en dépit de ces oouveautés, l'impressioo d'uo style tout
classique et fermement attaché a la tradition fran~aise.
*

• •
La beauté plastique des Poemes Anliques et des Poemes Barbares incline a voir avant tout dans leur auteur un sculpteur ou un
peintre. Mais il n'aurait pas été un poete complet, s'il o'avait été
en meme temps un musicien, s'il n'avait COOQU et réalisé, aussi
bien que l'harmonie des lignes et des couleurs, l'harmonie des sons
et des rythmes. Est--il possible, saos entrer dans un détail qui
deviendrait vite fastidieux, de donner une idée au moins de la
musique inhérente asa poésie ? On n'en finirait pas de citer tous
les beaux vers qui, le livre fermé, chantentencore dans la mémoire.
Les uns sont rudes et rauques, ils évoquent les mille bruits de la
tempete, le siffiement du venta travers l'espace :
Dans l'immense largeur du Capricorne au Póle,
Le vent beugle, rugit, siffie, rA!e, et miaule.

Les autres sont retentissants et sourds, comme le choc des
vagues contre les rochers de la c6te :
Vois I cette mer si calme a, comme un lourd bélier,
Effondré tout un jour le flanc des p;omontoires,
Escaladé par bonds leur fumant escalier,
Et versé sur les roes, qui hurlent sans plier,
Le trisson écumeux des longues houles noires.

Les uns sont larges et graves comme le murmure des forets agitées par la brise :
Le vent d'automne, au bruit lointain des mers pareil,
Plein d'adieux solennels, de plaintes inconnues,
Balance tristement, le long des avenues,
Les lourds massifs rougis de ton sang, O soleil 1

Les autres sont limpides et frais comme une voix de ferome
qui monte en chantant dans la nuit :
Jeune, éclatante et pure, elle emplit l'air nocturne,
Elle coule a flots d'or, retombe et s'amollit,
Comme l'eau des bassins qui, áaillissant de l'urne
Grandit, plane et s'égrlme en perles dans son lit. '

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

551

D'autres sont durs, déchiraots, métalliques :
Vos divines chansons vibraient dans l'air sonore,
O jeunessJ, ó désirs, ó visions sacrées,
Comme un chceu~ de clairons éclatant a l'aurore 1

D'autres sont doux, apaisés et chuchotants :
Sur son cceur enivré pressant sa bien-aimée,
Réchauffant de baisers sa lévre parfumée,
Cuna1cépa sentait, en un r¡;ve enchanté,
Déborder le torrent de sa félicité 1
Et &lt;;:anta l'enchatnait d'une invincible étreinte 1
Et ríen n'interrompait, durant cette heure sainte,
Ou le temps n'a plus d'aile, ou la vie est un 9our,
Le silence divin et les pleurs de l'amour.

Mais si l'oo veut mesurer jusqu'a quel degré d'exquise finesse
et de subtilité iogénieuse va chez Leconte de Lisie le sens des sooorités, il n'est que de comparer entre elles les deme strophes d'une
si parfaite harmonie dont l'uoe commence et l'autre termine le
gracieux poeme intitulé La V érandah. La premiere, avec ses sept
vers sur deux rimes, les deux derniers reprenaot en seos inverse
les deux premiers, avec ses allitérations et ses voyelles sourdes
sur lesquelles tranchent a intervalles irréguliers des voyelles
plus claires, donne l'impression du chant monotone et léger de
l'eau qui tombe goutte a goutte et fuit hors de la vasque de
marbre:
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux
Les rosiers de l'lran mélent leurs frais murmures,
Et les ramiers réveurs leurs ro1,1coulements c),oux.
Tandis que l'oiseau gr¡;le et le frelon jaloux,
Siffiant et bourdonnant, mordent les figues roo.res,
Les rosiers de l'lran m¡;Jent leurs frais murmures
Au tintement de l'eau dans les porphyres roux.

Mais voici que sous les treillis d'argent de la vérandah ou elle
repose, la belle Persane s'engourdit peu a peu dans un demisommeil ; le bruit de l'eau daos la vasque, et de la brise dans le
feuillage, et des oiseaux daos les hranches, et des insectes autour
des fruits n'arrive plus a son oreille que comme un vague chuchotement qui semble s'assoupir en meme temps qu'elle ... Pour
donner de ce glissement daos le sil enee la sensation quasi physique,
il a suffi au poete de reprendre les memes vers, en éteignantseulement les notes trop vives et en accentuant la monotonie du
rythme:
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux;
Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures,

�552

r;;

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et les ramiers reveurs leurs roucoulements doux.
Tout se tait. L'oiseau grde et le frelon jaloux
Ne se querellent plus autour des figues mílres.
Les rosiers de l'Iran ont cessé leurs murmures,
Et l'eau vive s'endort dans les porphyres roux.

Ce qui donne ~eur valeur musicale aux vers de Leconte de Lisie,
c'estle choix des sons plutot que la variété des rythmes. 11 n'a sur
ce dernier point rieninnové, rien inventé. Le vers qu'il a employé
de préférence est l'alexandrin, l'alexandrin assoupli et libéré que
lui léguaient les romantiques. II s'en est contenté, et il !'a meme
beaucoup moins «disloqué» que ne !'a fait Victor Hugo. La seule
liberté qu'il se soit permise avec Iui, et que son illustre prédécesseur n'aurait pas approuvée, c'est d'assourdir la syllabe sur
laquelle tombe l'hémistiche, en mettant a cette place un proclitique, une préposition notamment,et meme une syllabe muette.
D'un bout a l'autre de la salle a vofite épaisse ...

Mais il le balance en général d'unefa~onbeaucoupplusréguliére
et plus classique que Iui. En fait d'autres métres, il n'a guére
employé que l'octosyllabe et aussi le décasyllabe scindé en deux
mesures égales :

...

Couronnés de thym et de marjolaine,
Les Elles joyeux dansent sur la plaine.

C'est la, sauf erreur, une coupe qu'il a été, avec Théodore de
Banville, un des premiers a pratiquer. Ces rythmes, plus rapides
et plus courts, il les a réservés a certains sujets, ou ils étaient
nécessaires. Mais le plus ordinairement il s' est servi de rythmes
graves, majestueux, un peu lents et Iourds, massifs comme est
souvent sa poésie elle-meme: le tercet, le quatrain a rimes croisées ou embrassées ; la strophe de cinq vers qui n'est qu'un
quatrain a rimes croisées, ralenti et alourdi encore par l'insertion en son milieu d'un vers suppléroentaire qui triple !'une
de ses deux rimes. Le quatrain est exactement a la mesure de
sa phrase poétique et en suit on ne peut mieux le mouvement. 11
y a meme, dans certains de ses poémes, des tirad es entiéres d'alC:.
xandrins a rimes plates qui se décomposent non sans quelque
monotonie en groupes de quatre vers. 11 ne faudrait pas conclure
de ces remarques que la métrique de Lecont~ de Lisie soit
totalement dépourvue de variété et de souplesse ; mais il est
juste de reconnattre qu'elle s'adapte mieux aux grandes images
et aux sentiments profonds qu'aux conceptions gracieuses et légeres, et que, prise dans son ensemble, elle achéve de donner a son
reuvre le caractére d'ampleur, de majesté, et meme,si l'on veut,
de solennité, qui en demeure le trait le plus apparent.

L'&lt;E.UVRE POÉTIQUE ,DE LECONTE DE LISLE

553-

•*•
Cette reuvre est belle, d'une beauté réguliére, harmonieuse et

calme, pure de lignes comme l'antique dont elle est souvent ins-

pirée, voluptueuse et chaste a la fois cornme lui. Elle a la splendeur

du marbre auquel on l'a souvent comparée; elle en a aussi, disent
ceux qui ne l'aiment point, la froideur. On reproche au poéte de

n'avoir atteint la perfection de l'art qu'aux dépens du sentiment,
d'avoir modelé des formes admirables et peint des tableaux ma-

gnifiques, mais de n'avoir pas donné de vie a ces tableaux et de
n'avoir pas mis une ame dans ces formes. O,n lui en veut surtout
de n'y avoir rien mis de la sienne, de n'avoir rien trahi,dans sa
poésie, de l'homme qu'il était sans doute, semblable a nous, faible
et passionné comme nous, d'avoir été non seulement impersonnel,
mais impassible. C'est un grief que confirme trop facilement une
lecture superficielle de Leconte de Lisie. II vaut la peine de l'examiner spécialement et de le discuter a fond.
(d suivre.)

�UN DRAME NÉO·CLASSIQUE DE G, HAUPTMANN

Un drame néo-classique
de G. Hauptmann
Leqon de H. A. VU.t.LIOD,
Professeur

a l' Uniuersité de Naney.

« L'Arc d'Ulysse. »

La Danse de Pippa et La Fuile de Gabriel Schilling, que nous
avons étudiéesantérieurement, étaient des ceuvres tres difiérentea
l'une de l'autre, bien que composées durant la meme année. La
premiere était symbo!ique, tout imprégnée de romantisme, et elle
était demeurée, pour un grand nombre de spectateurs de.1901,
une énigme. Elle n' était pas scénique, en raison de l'incertitude ou
elle laissait !'esprit, non seulement quant a la signification du
symbole, mais encore quant ti la proportion de réalité et de
fiction qu'elle contenait. Cette piece avait échoué et Hauptmann
avait différé la représentation de Gabriel Schilling, drame d'analyse, d'une aílabulation toute réaliste et contemporaine,
de couleur ibsénienne pourtant, dont il redouta l'insucces.
Entre 1906, date de l'échec de Pippa, et 1912, date du succes
théatral de La Fuile de Gabriel Schil!ing, l'intervalle est comblé
par une série d'ouvrages de caractere tres distinct et de valeur
tres inégale.
En 1907, G. Hauptmann avait fait suivre la plus absconse,
la plus difficilement pénétrable, de ses ceuvres dramatiques:
La Danse de Pippa, par la plus banale et la plus faible, la comédie
intitulée Les Demoiselles de Bischofsberq. On eüt dit qu'il eut voulu
prouver qu'il était en mesure, s'il luí plaisait, de recourir aux
procédés les plus usés, les plus rebattus, des imitateurs d'Iffiand
et de Kotzebue. Dix années auparavant,la chute de Florian Geyer
avait fait rebondir son auteur jusqu'au légitime et tres noble
succes de La Cloche engloulie et il avait pris une tres authentique
revanche. Maintenant et pour la premiere fois, la réaction manquait et le dramaturge semblait rendre les armes.

555

L'année suivante, en 1908, Hauptmann exploita, comme il
avait fait avec Le pauvre Henri, une légende du Moyen Age,
combinée avec l'étude d'un cas morbide. Mais L'Olage de l'empereur Charles, la nouvelle piece, au lieu de s'établir sur l'intégralité d'un poeme médiéval, prenait texte simplement d'un
fragment de chronique italienne du xv1e siecle, ou il était relaté
que Charlemagne s'était épris, vers la fin de son régne, a ce
point d'une jeune fille perverse nommée Gerfuind, qu'il en avait
négligé tout ce qu'il se devait a lui-meme et tout ce qu'il devait
Ason peuple. Hauptmarrn avait traité sa matiére comme celle
qu'il avait empruntée a Hartmann von Aue, en pentamétres
iambiques. Le projet du drame ne manquait pas de grandeur ;
l'exécution en fut médiocre, parce que l'élaboration en avait
été insuffisante et que le personnage principal, dessiné avec trop
de hate, ne laissait voir dans son ame aucun conflit tragique, mais
présentait seulement un phénoméne de déchéance.
A partir de ce tournant de sa carriére, Hauptmann ne reviendra
plus qu'a deux occasions au réalisme dramatique, auquel il
s'était entierement adonné avec prédilection, je veux dire a
la figuration et a l'interprétation des thémes tragíques ou
comiques qu'offre la vie, dans le présent et autour de luí. 11
maniféstera une tendance toujours plus accentuée a recourir
aux inspirations de l'idéalisme et sous les biais les plus multiples. 11 semble qu'un moment soit venu ou l'auteur des
Túserands et d'Hannele se trouvait avoir épuisé l'intéret des
aujets vers lesquels son attachement a sa province natale
l'avait tout d'abord porté. Apres La Danse de Pippa, il n'a plus,
que je sache, remis en scene le paysage silésien, ni fait entendre,
dans des ceuvres nouvelles, le dialecte auquel il avait ouvert
une si large place dans ses' premiers drames. Le constant besoin
de renouvellement, qui avait été !'une des caractéristiques les
plus singulieres de son individualité d'auteur dramatique, allait
l'amener a des hardiesses d'adaptation qui n'auraient plus rien
de commun avec celles qu'il avait tent~es, en 1889, sur l'étroit
aentier ouvert par Arno Holz. II devait, a plusieurs reprises, non
aeulement quitter les errements du naturalisme, mais s'évader
tout a fait -par surcroit- de l'ambiance meme du germanisme.
Par une sorte de gageure, il disposa d'assez de souplesse pour
restituer, en 1911, le milieu cher aux initiateurs du Théatre-Libre,
dans la tragi-comédie berlinoise qu'il intitula Die Rallen, et pour
ne pas craindre de luí opposer, presque sans transition, une piéce
néo-classique, dont la scéne était a Ithaque.
Pour se mettre au point de départ de la nouvelle orientation

�556

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de G. Hauptmann, il faut se reporter au voyage qu'il fit, au
printemps de 1907, par mer, le long des c6tes de l' Adriatique
jusqu'a Corfou, et par dela jusqu'en Attique. JI en a noté les
impressions, sous le titre de Griechischer Frühling, dans une
sorte de journal de route qui rappelle le Voyage en Italie 4e
Grethe, mais dont la valeur et l'intéret résident surtout &lt;lana
les clartés qu'il projette sur les sources les plus intimes de la
sensibilité du poete, sur cette double nature qui fait de lui un
réaliste illuminé par les pressentiments du romantique, wt
romantique toujours capable de renouer le contact avec la vie,
palpitante et réelle. L'antiquité hellénique et le monde modeme
ne parurent pas a G. Hauptmann etre deux domaines séparé&amp;
l'un de l'autre par des cloisons étanches, mais deux milieux au
sein desquels l'homme a été tourmenté d'angoisses et transpo
de joies, qui se correspondent a travers les siecles. Son sens arden
de la réalité sentimentale, si je puis ainsi m'exprimer, lui permit
de ressusciter intuitivement l'hellénisme, non pas tant du point
de vue du dilettante et de l'esthete que de celui d'un amateu
d'émotions humaines éternellement susceptibles d'etre évoqué
et ressenties.
On se souvient que, dans le drame écrit en 1906 et dontl'actio
se joue sur les bords de la Baltique, le sculpteur Maürer press
son ami, l'infortuné Gabriel Schilling, del'accompagner en Grec
ou il retrouvera la joie de vivre. Cette circonstance rend une
fois de plus sensible la part d'autobiographie que G. Hauptma
ne cesse d'insérer dans ses amvres. Au moment oit il composa·
La Fuile de Gabriel Schilling, il nourrissait done le projet qu'il
réalisa l'année suivante, en compagnie de sa seconde femm
et de son jeune fils, et duque! il escomptait, pour lui-meme, un
bienfait intellectuel et bien mieux, une sorte de rajeunissement
de tout son etre.
Des lors, le long de ce périple qu'il fit de Corfou, par Leucade
et les multiples Hes de lamer Ionienne jusqu'a Théaki, l'ancienn~
lthaquc, il congut le plan du poeme dramatique qui ne devait etre
représenté et publié qu'en janvier 1914, L'Arc d'Ulysse (der
Bogen des Odysseus).
Entre le retour de G. Hauptmann et l'impression de cet ouvrage
qui semble, au premier abord, si étrangement en dehors dlli
cercle d'oú naissent d'ordinaire ses suggestions dramatiques, il
faut placer (outre ,la légende du temps de Charlemagne, dont
j'ai déja parlé) plusieurs pieces et plusieurs romans.
Des le début de sa carriere, Hauptmann s'était exercé dans le
genre narratif. Quelque part qu'il ait donnée de lui-meme au

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

557

théatre, on a souvent remarqué qu'il a écrit des drames qui
a'apparentent, a bien des égards, avec l'épopée, par l'abondance
et le développement des récits qu'ils contiennent. En 1892,
la meme année que Les Tisserands, il avait fait paraltre deux
no~velles proprement dites. Le Garde-barriere Thiel et L'Apólre,
écntes plusieurs années auparavant. Ce ne fut done pas un
événement inattendu que l'apparition,en 1910, du grand roman
si significatif, si plein d'ame et de pensée, auquel il donna le
titre de Emanuel Quinl, l'inscnsé en Jésus-Chrisl (Der Narr in
hristo, Emanuel Quint).
Je ne m'arreterai pas sur cette reuvre qui ne rentre pas dans
le cadre de l'étude que je me suis imposée cet hiver. ll est imnosaihle toutefois de l'omettre tout a fait, pour peu que l'on 'soit
préoccupé de donner, a propos du théatre de G. Hauptmann, un
apergu général de sa production.
Emanuel Quint, comme L' Apólre, comme Ames solitaires, comme
Les Tisserands, comme Hannele, et encore comme La Cloche
engloulie, Michael Kramer et Le pauvre Henri, est tout entier
pénétré de l'idée religieuse et il l'est aussi d'un sentiment de pitié a
'égard des faibles et des souffrants. Quint est un chimérique
religieux, un homme qui s'estprescrit, commeTolstoI,le devoirde
réaliser par sa propre vie le strictidéal du Christianisme primitif.
Les influences piétiste, qui avaient marqué sur l'adolescence de
G. Hauptmann l'avaient prédisposé a faire intervenir le souci
religieux, d'une maniere active, a l'occasion des réalités les plus
matérielles de l'existence quotidienne, a dépouiller la religion
du dogme pour meler son ferment a la vie sociale, dans ses manifestations les plus familieres. Emanuel Quint marque un effort
en vue de tirer du spectacle de la misere humaine la justification de l'enseignement essentiel du Christ. II en résulte que
l'idéalisme s'y trouve en quelque maniere impliqué dans la mise
en ceuvre naturaliste. Ce livre, dans lequel Hauptmann a fait
entrer une part considérable de lui-meme, peut etre considéré
comme la somme doctrinale de tout le reste de la production de
aon auteur, comme le résumé le plus expressif de tous les
éléments dont se constitue son individualité sentimentale.
Le roman d'Atlantis, paru en 1912, procure, dans le genre
narratif (si on le compare a Emanuel Quinl), une impression
analogue a celle qu'éprouverait un spectateur qui assisterait
a une représentation des Demoiselles de Bischofsberg, au sortir
d'une audition de La Cloche engloulie. Au lieu que Quint vise
a atteindre l'ame, Atlantis captive surtout par le pathétique
d'une situation (celle d 'un grand paquebot chargé de passagers et

�558

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qui s'apprete a couler au fond de l'Océan). Hauptmann agit ici
par son aptitude de dramaturge a mettre en mouvement }t!9,
ressorts qui ébranlent l'émotivité du premier venu, et sa detcription est animée d'un pittoresque tres saisissant. Romancier
aussi bien qu'auteur dramatique, il semble qu'il veuille atteindre
alternativement les milieux les plus opposés, et qu'il s'entratne 1
cet effet a user avec dextérité des moyens les plus diversifiéa.
La suggestion initiale qui amena Hauptmann a écrire AUanli,
provint de la réminiscence d'impressions recueillies par lui, au
cours d'une traversée de Southampton a New-York en 1892, et
que le voyage en Grece,en 1907, avait ranimées. Une fois de plus
nous remarquons le partí qu'il ne cesse de tirer de ses expériences,
pour la production de ses ouvrages. Cette intervention si fréquente de l'émotion vécue, de &lt;&lt; l'Erlebtes », indique la prédominance de la subjectivité, et tout compte fait, du sentiment.
dans son muvre. De la la part de réflexion, de conscience, d~
systeme, qui restreint, dans la plupart de ses drames, la sponta•
néité. Devant la vie, Hauptmann ne garde pas cette sérénitj
qui garantit a Shakspeare, par exemple, l'objectivité sans trouble.
Entre la publication du journal de route intitulé Griechis~
Frühling (1908) et celle du roman religieux Emanuel QuinJ
(1910), se plaQa la représentation de Griselda. Pour la 3e fois,
le romantique attardé qui cohabite, chez le poete du Pauvre H enri~
avec l'écrivain naturaliste, empruntait un sujet de drame a la
tradÍtion du Moyen Age, mais pour en transformer du tout au tout.
les données et pour la compliquer de cette autre hantise de l'éta~
d'esprit romantique, l'intervention de l'élément pathologique.
Dans le theme populaire de Griselda, tel que l'avaient interprété Boccace et Pétrarque et tel que la plupart des littérature&amp;
européennes l'avaient traité a leurs débuts, l'attrait principal
avait résidé dans l'amour du jeune noble pour la paysanne.
Hauptmann a exploité cette matiere traditionnelle avec verdeur,
avec ce relief que lui permet la connaissance exacte des milieux
plébéiens. Il a mis en contraste saillant la saine et énergique
nature de la pastoure et le tempérament brutal du Markgraf
Ulrich et, a l'inverse de la légende, il a montré Griselda dana
l'humilité de sa condition, fiere et robuste, récalcitrante et non
point soumise, triomphant au dénouement de la perversion
morbide d'Ulrich, dans le cmur duquel soudain une jalousie
haineuse a l'égard de son enfant nouveau-né s'était exaspérée
jusqu'a la démence.
Griselda avait été la premiere composition dramatique de
G. Hauptmann, apres son retour de Gréce. Elle fut suivie, en

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

559

1911, d'un retour momentané de l'auteur d'Avant l'aurore a Ja
fermule la plus an~ienne d? &lt;l naturalisme conséquent » marquée
par la r~présentati~n de Die Rallen, une tragi-comédie berlinoise.
Le miheu populaire de ce que l'on appelle le GrossBerlin c'est~ e l'a~glomération berlinoise avec sa grande hanli~ue, a
touJo_urs mtéressé G. Hauptmann comme un certain nombre
~ l~ttér~teurs . et d~s arti~tes. _allemands de sa génération. II
l avait mis en scene tres particuherement dans LaPelisse de castor
et dans Le Coq rouge. L'action de la tragi-comédie de 1911 était
placée a Berlín m~me, et, s'~l en faut croire une confidence que Je
dram~turg~ ,aurai~ alors faite, Les Rat~ ne de~aient etre que la
premiere p~ec~ d un cycle dont le SUJet serait la peinture des
mreurs berlinoises.
Comme th_eme,. cet ~uvrage présentait la tragédie de l'instinct
maternel qUI avait déJa fourni le fond de Rose Bernd et de Gri•eM.:1-. ?º~me cadre, l_a promiscuité d1un faubourg de grande ville.
!'faIS 1_act1?n, en partie douhle, avec ses péripéties multiples et le
Jeu ép1f°d1que _des personnages secondaires, avait entravé, sauf
en que ques scenes, la forte impression que le dramaturge avait
médité de procurer.
L'année meme ou Hauptmann, pal' un retour déconcertant
vers une formule dramatique qu'il semblait avoir abandonnée
décevait tous les pronos~ics . que .c~rtains indices avaient par~
prononcer sur son évoluhon, Il réc1d1va une derniere fois dans le
aens de la comédie de mceurs, en écrivant Peler Brauer. '
~e meme que Le Coq rouge avait été,en 1901, la suite de La
Pe~iss,e de loutre (1893),Peter Brauer,qui n'a étéjoué qu'enl921 et
q_w na rempo~té, au ~ustspielhaus de Berlín, qu'un succes d'estune! e&amp;t la sm_te tard1ve de College Cramplon, comédie contemP?rau~e des Tisserands. G. Hauptmann paratt avoir une prédilect1on pour ces prolongations d'une étude de caractere ou
de mmurs. La preuve est pourtant faitequ'ellesportent rarement
honheur a l'é~rivain dr~matique. II est rare qu'il n'ait pas épuisé
par sa prem1ere création tout l'intéret qu'il est susceptible de
dégager d'une matiére. L'apparence de survie qu'il prete a son
personnage est trop factice pour soutenir l'illusion du public.
Un~ atmo_Psh~re e~e~eme~t difiérente, et malgré l'antiquité
du SUJet tra1té, Je pUis bien d1re « entierement renouvelée » e:,t
c~Ue dani, laq?elle se_ m~u~ent les héros de L'Arc d'Ulysse, la
~~e néo-class1que qUI faisa1t de. G. Hauptmann, d'une maniere
· ll mattendue, l'émule de Grillparzer et de Gmthe.
. Da~s plusie_urs des n?tes p~ises au cours de son voyage en Grece,
Ü ava1t témo1gné de I attrait profondément humain qu'exerQait

�560

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

sur lui tout ce qui tenait a la légende du roi d'lthaque. Elle lui
faisait l'effet d'etre un theme éternel, et la figu~e du ~erger
Eumée J'émouvait par sa cordialité, par sa fidéhté a l égard
d'Ulysse dont il faisait une incarnation de la douleur.
,.
Dans la série des reuvres de Hauptmann, le drame ~rec s_msére
immédiatement entre le Feslspiel in deutschen Reimen JOU~ _'1
Breslau, au cours de l'été 1913, et die Winter~allade, une fanta1s1e
dramatique composée en 1917, d'apres un réc~t deSel~aLagerlüf.
L'Arc d' Ulysse condense en 5 actes l'essentiel des circonsta_nces
narrées dans les onze derniers chants de l'Odyssée, depuis le
moment ou, déposé par les Phéniciens Slli' _la cote d'~thaque, le
héros est conduit par Athéné, sa protectnce, sous l apparence
d'un mendiant devant la cabane d'Eumée.
Le décor représente un paysage de l'tle es~arpée, couverte de
chenaies ombreuses. Le vieux porche~, ass1s sur _un banc de
pierre, est occupé a fourbjr un are, tand1s que deux Jeun_es filies.
chacune portant sur la tete une jarre pleine d'eau, grav1ssent la
te d'un sentier qui accede vers la demeure rurale. Melanto, la
du chevrier Melanteus, et Leukone, la petite-fille d'Eun:iée,
s'entretiennent, en cheminant, selon le rythme du pe~ta?1et~
iambique, que la poésie néo-classique allemande, depuis l Iph,génie auf Tauris, s'est réservé en pr?J?re.
Leur dispute nous fournit I'expos1tion. Elles nous _appr,~nnent
ce qui se passe dans le palais du roi d'Ithaque, tand1s qu_Il erre,
au gré des vents sur la roer inclémente. Melanto est vame des
avances quelui o~t faitesles prétendants eux-me~es de Pénélope et
Leukone maudit cet Eury Machos et cet Antmoos, le~ profanateurs de l'hospitalité. Melanto parle apre_ment, ~ans _voile ; elle
tourne en dérision sa compagne qu'elle c:1'01~ en_ devotion dev~nt
Télémaque, le jeune fils d'Ulysse qm n é~a1t encore qu un
nourrisson lors du départ du héros po~r Tro_1e.
.
Mais voici qu'Eumée interpelle de lom les Jeunes filies. Il c~!t
voir a quelque distance, un étranger en marche vers la m~ta~rie
et il'en voudrait confirmation. Or, non! Leukone a beau a1~1ser
son pergant regard : elle ne découvre personn~. ~ors, le ~1eux
porcher se plaint des hallucinations dont une d1vm1té taqume le
harcele, et qui ofTrent a sa vue tantot un adolescen~ et tanta~
un ai'eul. Mais se léve-t-il pour saluer le nouvel arnvant et Iu1
donner la bienvenue l'apparition se résoud en fumée.
La langue dans laquelle Eumée s'exp:im~ est ~e belle tep.ue, 8
Ja fois tres familiere et tres noble. Cette 1llus10n v1suelle que cause
l'obsédante impatience du retour d'Ulysse et de ~~lémaque,
cette hallucination décevante provoquée par un Daimon, elle

hf~

561

UN DRAME NFO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

est un trait bien antique, mais il ne nous étonne pas qu'un romantique comme G. Hauptmann l'ait retenu.

Une complexité bien savoureuse rend, des l'abord, cette reuvre
attachante. On a le sentiment que le poete s'est épris de l'antiquité hellénique, en raison de l'intuition qu'il a eue de la persistance, dans l'ambiance grecque, des suggestions qui ont donné
naissance aux chefs-d'reuvre de l'art antique. 11 voit l'antiquité
sous les espéces de la vie; il en a la notion meme qu'avaient recommandée Frédéric Schlegel et les romantiques de la premiére école.
Elle n'est pas pour lui matiere morte, abandonnée aux investigations des érudits. 11 l'évoque en interprete qui a le sens de ses
mythes. De la la vigueur, la couleur de sa restitution. En sorte
que, traitant l'épisode du retour d'Ulysse a Ithaque, G. Hauptmann se sent a peine sur une terre étrangére. 11 est convaincu
de la pérennité des thémes homériques et il ne fait que transposer
ses modes habituels de création et d'expression. L'expérience qu'il
doit a la vision de la Grece, dont rendent compte ses notes de
voyage, l'a persuadé qu'il n'existe pas de rupture entre un classicisme vivant et pénétrant et le modernisme meme. 11 n'est pas
sans intéret de voir sa conviction d'écrivain naturaliste, qu'il n'a
jamais reniée, se muer en humanisme, a l'occasion de L'Arc
d'Ulysse.
Leukone et Eumée échangent leurs réflexions anxieuses sur Je
sort dont' est menacé Télémaque, récemment parti d'Ithaque a
la recherche de son pére. Les prétenda1;1ts épient son retour et
ils veulent le faire périr avant qu'il n'ait abordé l'tle.
C'est alors que le vieux patre instruit sa petite-fille de !'origine
et de la valeur de l'arc qu'il tient enmains. Il futl'arme d'Apollon,
· puis du Centaure Siléne et enfin d'Ulysse. Eumée l'a sorti de sa
cachette, en raison du reve qu'il eut la précédente nuit. Athéné luí
est apparue et· lui a commandé de fourbir et de tenir pretl'arc
de son mattre.
A peine a-t-il parlé que les chiens aboient, annongant l'approche
d'un mendiant, qui bientot, hors d'haleine, en haillons, tombe
devant Leukone et embrasse ses genoux.
C'est Ulysse lui-meme, vieilli, misérable, méconnaissable.
Un instant, son épuisement est tel que ses botes, empressés
autour de lui, le croient mort. Mais il se réconforte et il dit son
désarroi : ce Non, les Immortels n'écoutent pasmes supplications
et iI me faut porter, sans relache et sans terme, le poids de la vie. »
II esquiase en termes si vagues son infortune que le serviteur
remplit a son égard les devoirs de l'hospitalité sans s'aviser qu'il a
devant lui le roi d'Ithaque.
38

�562

R~UE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ulysse ne reconnait pas davantage son tle natale. II a perdu
la nolion de la réalité. II dit qu'il luí semble étre enveloppé de
figures de reve. Et cetle affirmation nous arrete. Cet état d'Ame
est-il celui d'un ancien Hellene? Cet Ulysse, que G. Hauptmann
fait revivre, ne revit-il pas avec l'ame d'un moderne ? Eumée
a'est éloigné, allant préparer le repas qu'il servira a l'étranger,
au nom du mattre absent, de ce mattre dont le sort est pire que
le sien. Seul avec Leukone, Ulysse interroge : u Comment se nomme
cette terre ? ... »Et le vocable d'lthaque, qu'il fáit répéter par la
jeune filie ne l'éclaire pas. Au contraire, on dirait que celte chére
appellation sonne a son oreille comme un sarcasme. « Je le sena,
puissances cruelles, je ne reverrai jamais, au lointain de l'horizon,
la íumée de mon foyer monter dans le ciel. » On comprend des lort
que ce personnage d'Ulysse a conquis Hauplmann, parce qu'il lui
apparaissait sous les. traits de l'homme éprouvé par le deslin,
las, pitoyable, presque dément, d'une psychologie rendue morbide par le malheur. Ulysse a été le jouet de la fatalité et il ne se
possede plus lui-méme. « Privé de tout secours, je tAtonne,
enveloppé de folie. Ou ai-je abordé ? Je l'ignore. Avec qui
suis-je venu ? Je n'en sais ríen. D'ou ? je ne saurais le dire. •
Et il n'empeche que le personnage, auquel Hauptmann a prétf
quelques traits de l'homme moderne, apparatt dans une ambiance
purement hellene.
Au nom, une troisiéme fois répété, d'lthaque, il commence
a concentrer son attention, a pousser son enquéte. Leukone lui
vante la gloire de ce sage dont la ruse triompha de la résistance
d'llion,et qui régna sur l'tle, avant que la violence et la haine n'y
eussent usurpé le pouvoir. Il commande a Leukone d'épeler le
nom d'Ulysse et il se voile la tete.
Mais il ne peut croire ni ala persuasion des paroles, ni a celle del
paysages. « Illusion provenue des dieux », dit-il. u Que je fennt
les yeux ou que je les ouvre, l'image est laméme et c'est le meme
bienfait pour l'Ame et pour les sens. Et cependant c'est un mensonge. » Tant de fois il a été d~u déji.1, qu'il ne peut se rencbt
a l'assurance que lui donnerait maintenant la conformité di
souvenir qu'il a gardé et du spectacle qui frappe ses regarda.
Cependant la certitude graduellement s'impose a lui. Derriert
les collines aux pentes douces que revét la grise parure d•
oliviers, il sait," et Leukone luí confirme, que s'élévent les mun
de son ancien palais. Alors, il prend une poignée de terre : • Oui,
c'est de l'or, non de la glaise, de l'arobroisie, non de la glaise 1
Mais non, ce n'est que de la terre. Seulement de la terre, de la
terre, » s'écrie-t-il plein d'exaltation. Des lors, il sait.

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G• HAUPTMANN

563

A son tour, Leukone l'interro e » Q .
un _biais pour répondre : « Ulyssegétait ~~:onc_ es-tu ? « Il prend
retient de se révéler encore Et b. 1 .
ami ». Un scrupule le
de se vanter comme tant d' iten Ul pren~. Leukone le dissuade
,. '.
au res, par so1f de g ·
.
am, et de préte nd re qu il a1t vu le héros qu•1·11• ·t
A•.t d
,
a1 serv1 qu'il 81·t été
•
cu~s ans le ventre du cheval du T . m'
BSSls a ses
Le premier tableau s'acheve
ro~. ysse est mort.
son bote (cet envoyé des dieu~ :~~~t ~umée ~eparatt, conviant
bger le repas qu'il a appreté UI
mendiant) a venir parentre la certitude que l'évide~ce ¡ss\e~~ partagé dans son creur
et le doute que la dépression de ses ré a ité_s le presse d'admettre
décevants et tant d'épreuves ont ?nfil;~rg1e, ~ue tant de mirages
Leukone luí a décrit la torture su: i r en lm comme un poison.
tion de Télémaque et l'émofo ie p~r Pénélope et la résolude passer le seuil d'Eumée le hlér~s rn ms~ant, l'a terrassé. Avant
Encore une fois I'Ulyss~ de G He momlle de ses lévres.
tranchons le mol, 'un malade et ~et~uptma1;1n_ est un soullrant et,
ses épreuv~s, est pour le poéte un att:~;b1d1té, conséquence de
Le deuXIeme acte se dé I
,..
d'Eumée. Elle est composlee ~~~: 1ª I i~térieur de la maison
H~uptmann a la mise en scéne Ul se s01~ que donne toujours
~msme. Quand Eumée l'assur . y s~ a 1 ame pé~étrée de pessiil ~roteste qu'il est maudit de: ~~~: ~~e1:1t~nu~ qm lui est faite,
pres du foyer dont il ba. I
. ,
1 s ass1ed dans la cendre
la malveillance.
ise a pierre, comme pour en éloigne;
Eu_mée remarque son obses~ion. « Qu
.
.
ce ~imple foyer ne cache aucun cÍé e fa1s-t_u ? .La p1erre de
aruo~~x ; elle ne recouvre aucune
~on qui d,~1ve te rendre
eonc1her ou craindre Ell
t
pmssance qu il te faille te
.
e por e un feu h
·ta¡·
commc. pour moi-meme. '' Et il l' d.
.
_osp~ . ier pour toi
Le v1eux patre ne comp d a Jure . « S01s vml. ''
·
ren pas cet hote éL
·
« L aisse-moi caresser Ja fla
d
r~nge qm repartit :
profondément dans la bra:Cm! e e~ foyer ; larsse-moi imprimer
commc un enfant cache sa tete ~~n:1~age .déshonoré et maudit,
Eumée se prend a dire d'Ulysse : « II e sem de sa mere. ,&gt; Alors,
Ulysse aupres d'Eumé
t a
a perdu le sens. ''
pauvre_ Henri au foyer
~:ttfrk~~
~an,s la situation du
pou_rra~t au premier abord croire tout ro_1 d Ithaque, que l'on
ordma~re des personnages du théatre
~1t en dehors du cercle
c~ntra1re, essentiellement ourv
e . Ha~p~mann, est, au
dillérencient. Ulysse est I p
~ des caractér1stiques qui les
Ulysse a peur U a e p~pre rere du pauvre Ilenri
palais de Pénéiope eieur_ ~ cette. l\Ielanto qui a ser~i dans le
qm s est faite l'exécutrice des mauvais

d:

t:es
J

�564

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

desseins des prétendants. Plus on avance dans le drame, plus il
apparalt comme un homme marqué par le falum, par l' Anagké.
« 11 porte sur le front, dit Eumée, le signe qu'inscrivent leadieux."
Comme le sont la pluparl des drames de G. Hauptmann dans
la diversité deleur alTabalation, L'Arc d'Ulysse est un drame de la
fatalité.
A ce point du développement dramatique, l'épreuve a laquelle
est sournis Ulysseconsiste dans la nécessité ou il est maintenu de
se taire, de se renier lui-meme, alors qu'il est assuré d'etre dans
son domaine, sur le territoire de l'tle ou il a régné avant son départ.
pour Troie. Il est Ulysse, et pourtant il lui est interditde prononcer
le nom d'Ulysse, sous peine d'etre cbassé comme un simulateur
et un aventurier. Son dénument actuel, !'usure de son énergie pa
lt malheur ont créé une individualité nouvelle, dont le pouvoir
est nul. Le héros qu'il était est mort en elTet, et il n'en est pl
que I'ombre.
L'entrée soudainede Télémaque, le fils qu'il n'a pas vu grandir,
souligne le caractére poignant de cette situation. Ulysse a soufTert
et I'efTet ultime de sa longue épreuve est l'impossibilité ou il s&amp;
trouve de se faire r!)connatlre des etres chers qui l'appelaient.
Bien plus, tout éclat de sa sensibilité contenue le fait tenir polJI!
un aliéné.
Eumée accueille Télémaque comme il ferait son propre fils,
cependant Ulysse assiste en témoin a ces échanges, en vaincu, etil
ne peut que s'exclamer devant l'adolescent radieux.
En un long récit, d'une ligne rigoureusement classique, celui •
raconte a Leukone ce qui lui est advenu depuis son départ d'Ith
que. Tous les éléments de cet exposé sont rétrospeclifs. On croir ·
Jire une page délachée de l'Odyssée ; elle apparticnt au ge
narralif. S'il est admis que l'action soit l'unique ressort de 1•·
lérét dramatique, elle produit au théatrel'efTet d'un hors-d'reu
Mais pourtant cette scene, dont l'ampleur verbale rappelle
tradition de l'épopée, ne manque pas de présenter, par
conlenu moral, le puissant attrait qui est le propre de la tragé
classique.
Tandis que Télémaque parle, Ulysse semble endormi.
demeure certain pour tous qu'il n'est qu'un mendiant, un roa
heureux et peut-etre un fou, mais nous comprenons nonobs
qu'il est la personne principale, celle dans le creur de laquelle
joue le drame essentiel.
Ulysse entend tout ce que rapporte Télémaque. Partout d
l'Hellade, le nom du roi d'lthaque est révéré. Les aédes cban

565

aes lou~nges. On renda sa mémoire des honneurs qui l'ass· ·1 t

la un d1eu. Car on le tient pour mort. Désormais attend1m1 en
reto é ·
d ·t ,.
,
re son
ur qm:vau ra! &lt;t un blaspheme, car, comment admettre ue
les souverams de l Olympe prolongent, loin de sa terre natale qles
épreuves de leur favori ?
'
. Télé_maque con~e qu'a peine avait-il quitté la c3té d'ltha ue
iJ ava1t c·omm~mé, _devant l'immensité de la roer, avec rlm;
paternelle. II lm ava1t semblé que cette ame chérie l'envel
·t
et demeu~ait pres de lui. « Au milieu de la nuit, quand je te:!fsª:e
gouvernall et que les flots. roulaient sous la coque du navire Je
aouffle _de mon pére passa1t sur moi. J'eusse dit qu'une m:Un
~ressa1t mo~ front et mes épaules. Mon creur battait et s'enfiait
d un mystér1eux bonheur. Et quand nous tournames a nouv
p_roue vers ~thaque,_ son esprit me précédait. Le son que
nve quand Je sauta1 du bord me sembla etre un salut envo é
par,Ulysse des demeures souterraincs et réclamant les ho
y
funebres. »
nneurs
~é!émaq~e est done plein de la pensée de son pere ; ¡¡ est son
héntier et_ll sera son veng~ur. II souhaite asa mémoire la bienv~n~e. Ma1s qu~nd l~ ~en~ant, ne se contenant plus, se dresse et
ene . • Ensevehs-mo1, Je sms Ulysse l » le jeune héros n'a qu'
parole : « Cet homme m'inspire du dégout ». Et ¡¡ s'élo·
une
Leukone.
igne avec

=

re:~~

Ulysse se fait l'efTet d'etre dédoublé. Sur terre il ne connalt l
que _le mépris. Mais la gloire de ses gestes (ainsi qu'il s'ex rfm~s
a fm sa pe_rso~e et _elle resplendit du haut du ciel étoilé. PD'uni
part, ~on md1v1duah~é terrestre, réduite a n'etre qu'un paquet
de hadlons, et de l autre, Je rayonnement immortel et d" ·
de son nom.
ivm
~e. nous méprenons pas. C'est bien ce cas psychoJogique qui
"• invité G. Hauptmann a porter a la scéne le sujet du retour
d Uly_sse a It~aque. L'anomalie de ce destin et les consé1tuences
morb1des_ qu'll en pouvait déduire : délabrement moral, épuiaement mtellectuel, dédoublement de la personnalité • t
cette étude qu_i rattache s1 étroitement la tragédie néo-cl;ssi~::
n_ous étud1ons, a la légende médiévale dramatisée du pauu,.;
enr,, que nous avons précédcmment analysée
fo Toute la ~uite des scénes du second acte reno~velle, sous une
.:ume g?uallleuse et boufTonne, la situation posée. UJysse allait
.. ' plem de dégouL, quand Eumée rentre accompagné d'une
VIeille serva~te qui le raille d'imiter les gens du palais, de dissi er
i table les biens du maltre absent. lis parlent librement crume~t
ne prenanL pas garde au loqueteux. Soudain celui-ci 'se leve et

¡ue

�566

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

clame : « Sacrifiez et faites bombances ! sacrifiez et faites bombances 1» Eurykleia demande : « Qui done est c~thomme, ~umée? »
Alors le p&amp;tre répond : « Personne, au~ant dire q~e ce n est personne. » Eurykleia ne d9ute pas que cet mtrus ne s01t de la ~équelle
de ceux qu'attire le désordre d'Ithaque. « L~s vautours s assemblent partout 011 il y a de la charogne », d1t-elle.
Le paradoxe du role auquel il est ravalé prov~que la ~~rve
amere d'Ulysse qui se tourne, lui-meme, a hau~ vo1x, en déns1on:
Pour ce coup, Eurykleia s'indigne qu'il ne s01t p~s- souflleté, 1~1
qui injurie l'illustre roi d'lthaque. Avec_une doc1hté dolente, il
feint de &amp;'outrager lui-meme. Puis, il burle sa douleur comme
un forcené, et il part.
.
A Jire ce développement d'épisodes qui fait un tres captivant
tablean, on pense involontairement, tour a to~r, a Théocnte et a
Shakespeare. Alternativement, ce sont les. 1_dylles colorées du
poete grec et !'a.pre et scintillante fanta1s1e du dramaturge
anglais qui sont pour nous remémorées.
.
Eurykleia et Eumée s'entretiennent du scandale qui se perpétue
autour de Pénélope. L'épouse d'Ulysse s'alarme de l'absence de
Télémaque. Survient ensuite Melanto, mise en cause, la s~rvante
rebelle et impudente, dont l'audace arrache tous ~es voiles. Ce
sont bien la les petits tableaux de mceurs. de T~éocr1te.
Mais voici que la place tout a l'heure la1ssée_v1de par U!ysse e~t
tout d'un coup occupée par un vieillard, auss1 loquet~ux que lmmeme et qui Iui ressemble comme un_ frere. Eurykle1a seule est
frappée de la similitude de leur~ tra1ts. Le nouv~au venu est
Laerte le pere d'Ulysse. 11 est sémle. 11 rappelle le pere Kranse de
Vor s:nnenaufgang. G. Hauptmann l'~ traité selon les ~rocé?é.s
du naturalisme, tout en maintenant a I ensemble ~e la sce~e ou _il
le place, son coloris grec. Et c'est une accentuat10n de I mtéret
dra.matique, cette mise en présence du pere et du fils,. également malheureux, également déchus, pareils a deux sos1es tragiques.
Le pessimisme du drame s'accuse, en effet, au III0 acte,_ dans la
scene initiale 011 les deu '{ hommes, cote a cote, s'entreti~~e_nt.
Ce que le dramaturge a voulu ici faire éprouver!_c'est~'.hum~hation
de la personne humaine par l'action de la fatallté. L I~pmssance
a luquelie la séniliLé a rédui~ Laert~, s_ur cette tle 011 ~egnent les
usurpateurs débauchés, a fa1t de lm le Jouet de ses anc1ens valets.
Son intelligence est obscurcie et il ne reconnatt pas son fils. Le
long éloignement et la souffrance ont également rabaissé Ulysse et
ils l'ont mis hors d'état de recouvrer son prestige et son bonheur:
Le dénument le dépouille de tout caracter~ sacré. Il est aussi

UN DRAME NÉO-CLASSIQUE DE G. HAUPTMANN

567

dépourvu que l'est Laerte, qu'il reconnatt etre son pére et qu'il
vénére malgré sa déchéance.
Quand les prétendants introduits par Melanto envahissent
avec impertinence la·cour d'Eumée, Ulysse est plus que jamais
le mendiant, l'etre que l'on peut impunément abreuver de moqueries. Mais Eurymachos, Antinoos et Ktésippos ne font que
passer. Une autorité qu'il ne s'explique pas retient au contraire
Télémaque devant &lt;e ce vieillard qu'une démence sacrée agite •
ainsi que dit Leukone, et qui semble voir les dieux face a face.
Aux questions inquietes qu'il lui pose, Ulysse se revet avec sarcasme de la dénomination méprisante qu'a donnée de lui le pAtre.
ll s'appelle Personne. Mais sous ce voile, il résume explicitement
son destin: « Qui done es-tu ? » demande Télémaque, et il répond:
« Un désespéré ».
Dans l'ame juvénile de Télémaque, les velléités se pressent.
ll aspire a libérer son patrimoine ; il révére la mémoire de son
pere, mais le présent surtout l'occupe ; il est trop possédé du désir
de réaliser ses propres reves pour fixer d'assez pres l'énigme que
posent les paroles du mendiant. Il est d'une outrecuidante naiveté
et il affirme, il jure devant Ulysse qu'il reconnattrait son pere
au premier regard.
Progressivement les signes se multiplient. Des bergers accourent,
se félicitant du terme subit d'une longue sécheresse. Une breve
églogue les rassemble devant Ulysse qui se prend a pleurer aleur
vue. Ne sont-ils pas le vivant rappel de t,ous les biens qu'il a
perdus? Il a connu leur insoucian~e et leurs peresl'ontaccompagné vers Ilion.
Daos cette ceuvre mi-pa1enne, mi-romantique, le merveilleux
joue naturellement son role. Il n'est dans l'intention du poete que
figuratif de la réalité psychologique et sentimentale. II traduit
le développement du drame intérieur qu'il fait progresser.
Ulysse et Télémaque sont les deux personnes principales, et
c'est au fond de leur ame que le miracle se prépare. L'émotion
que soulevent les paroles énigmatiques du mendiant se projette
en quelque maniere sous forme visible. A mesure qu'Ulysse gagne
en autorité sur lui, Télémaque a l'impression de voir sa taille se
redresser et s'élever.
De meme Leukone interprete les phénomenes qui co1ncident
av€c ses pressentiments. Elle attribue le récent orage a cet homme
qui lui fait l'effet d'etre un demi-dieu, sous ses haillons.
Seul, Eumée ne soupgonne rien ; il est trop simple, trop borné;
il affirme qu'il reconnattrait Ulysse quelque forme qu'il eut pu
prendre.

�668

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Durant toute la scene du banquet des prétendants, vers la fin
du 1ve acte, Ulysi,e feint la démence. 11 est assuré de dérouter
ainsi des etres que la débauche asservit et aveugle. Sur les planches,
ces longues agapes fournissent un spectacle. Elles ne sont
en réalité qu'un 1,timuJant de l'action véritable, le rapprochement
de Télémaque et d'Ulyi,se. Ils s'observent, ils achevent d~ se
conquérir l'un l'autre sous la pression de l'indignation qui les
emplit. Les exces, l'impudence de Ktésippos, d'Eurymachos et
de leurs compagnons développent dans l'Ame de Télémaque une
passion qui la fait décidément clairvoyante, et sa bravoure juv&amp;nile et loyale procure a son pere une joie qui anime son regard
et le fait parler.
« Reconnais-tu maintenant le regard de cet homme, demande
Leukone a Télémaque, le regard inoubliable venu de notre
enfance? »
Le miracle est accompli. Le pere et le fils se sont trouvés.
Comme il est arrivé pour la plupart des drames de G. Haúpt.mann que nous avons analysés, le dénouement en fait est acquia
au terme du 1ve acte. Le ve appartient a la réflexion. Ses héros
méditent sur le destin que les dieux leur ont fait et ils s'entretiennent en confiance.
Télémaque confesse a son pere qu'il l'avait trahi dans son
cceur. Maintenant il a pris conscience de sa virilité : la route eat
droite devant luí et son regard est clair.
Ulysse croit élever sa tete hors d'un songe, comme fait un
nageur hors de lamer. La derniere vague de l'épreuve l'a lavé, l'a
rajeuni tout entier.
Ce Ve acle est aussi un reglement de comptes. Ulysse fait
usage de l'arc qu'Eumée lui a conservé et que, seul,il est capable
de tendre. A mesure qu'ils sortent de la salle de l'orgie, le roi
d'Ithaque étend les prétendants de Pénélope sur le sol. ll ne
régnera pas ; il remet aTélémaque son pouvoir, et il vivra, comme
a fait Laerte, de l'existence du patre ou du laboureur.

L' Amérique et le traité de Versailles
Conférence de 11. C.-G. PICAVET (t),
Professtur &lt;\ I' Unireraiti dt Tou'ouac.

Étudier 1'Amérique et le traité de Versailles, c'est pose~ un
grave probleme de politique internationale. Comment exphquer
en efTet que les États-Unis, qui ont participé avec ardeur a la
Grande Guerre sur terre et sur roer, dont l' éminent représentant,
le président Wilson, a joué ~n rl&gt;le esse1:1tiel d~ns l'~laboration de la
paix et du pacte de la Soc1été des Nations, a1ent f~nalement refusé
de ratifier le traité de Versailles, conclu une pa1x séparée avec
l'Allemagne en 1921, et se soient tenus a l'écart de la politique
européenne et du Covenant ? Po~r ~ésoudre cette. ?pparenLe
énigme, il convient d'examiner obJectivement. la pohtique extérieure et plus encore intérieure des Ét~ts-U~s, analysée dans
ses traditions anciennes et dans ses mamfestations récentes.

• *•
1

Quelgues considérations préliminaires sont 1;1écessai~es.
.
Les Etats-Unis constituent une agglomérabon cons1dérable qw
comprend une centaine de millions d'habitants. Cette population
est d'origine européenne : Anglais,_ Scandinaves,_ Allemands,
ltaliens, etc., se sont établis en Aménque, les prermers au xvue
siecle, les autres depuis 1800. Tous ont cherché hors d'Europe
une vie plus libre au point de vue religieux,_é~~no~que ousocial,
loin des guerres et des entraves de la c1vil1sahon. _Comment
s'étonner des lors qu'eux-memes ou leurs descendants a1e~t g:trdé
la défiance de l'Europe, de ses querelles et de ses comphcations,
et nourri le désir de n'y etre impliqués ni directement ni indirectement?
(1) Conlérenco faite aux officiers de la garnison tle Toulou~e sous les aui,pices de la Faculté des Leltres.

�570

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

~•~st done p_ar la formation des États-Unis que s'explique la
pohbque exténeure traditionnelle de ce pays. La charte en est
la. F&lt;l;ewell Adress de Washington qui date de 1796 ; elle conse~le mstamment au peuple américain de se tenir politiquement
al écart d~ l'Europe, laquelle «aun systeme d'intérets primordiaux
sans relation ?vec les notres, ou qui en sont tres éloignés », et surtout de ne pomt conclure d'alliance (1).
Le ~.omplément de la doctrine sera fourni par le président
Monroe dans_ son message de 1823: ni immixtion desÉtats-Unis
dan~ les afia1~es_européennes, ni immixtion de l'Europe dansles
afTa1res améncames.. Un _seul ca~ d'intervention en Europe est
prévu en termes préc1s: «s1 nos dro1ts étaient violés ou sérieusement
menacés. »
, Une seconde co~idé~ation s'i_rnpose, inspirée cette fois par
l étu~e de la Consbtut10n améncaine de 1787. Sans doute le
Prés1dent de la Rép~blique est tres puissant : il peut exercer ;on
veto sur_toutes les 101s votées par le Congrés; il nomme les ambassa~eurs ; il ?st le chef supreme de l'armée et de la marine; enfin.
Il a le dro1t de conclure des traités, mais seulement sur l' auis ei
le consentement du Sénat, et pourvu que ces traités soient ratifiés
par le Sénat ~ la majorité des deux tiers. La pratique est d'accord
avec la théor1e: en 1898 des sénateurs ont collaboré a l'élaboration
de la paix de Paris entre les États-Unis et l'Espagne ; d'autre
part, le~ exemples sont nombreux avant 1914 de traités signés par
le Prés1dent, et définitivement repoussés par le Sénat.

.

• •
Il n?us est désormais loisible d'examiner successivement
l' Aménque_ avant la p~ix de Versailles, la participation américaine
~ la r~dact10_n du tra1té, et la conduite ultérieure des États-Unis
Jusqu a~ tra1té de paix.séparée avec l'Allemagne.
Depms 1912, la prés1dence des États-Unis est aux mains des
démoc~ates re~rés~ntés par Wilson, ancien professeur, théoricien
du. dro1t co~sbtut10nn~l américain, ~artisan dans ses écrits antérieurs ~~ l aug~entat10n des pouvo1rs présidentiels, adversaire
de c~ qu il considere comme l'omnipotence du Sénat. Wilson
réuss~t ~u début de la guerrre a maintenir intacte la neutralité
aménc?me, et la reconnaissance des États-Unis facilita sa
réélect10n en 1916 contre le républicain Hughes.

kf~

d (1
tr~u~era les textes classiques pour l'ótude de la politique extérieure
es a s- nis daos N. l\Iurray Butler, American Foreign Policy (Carne ·e
Endowment for International Peaco, Washington. 1920).
g¡

L' AMÉRIQUE ET LE TRAITÉ DE VERSAILLES

571

Les raisons qui déciderent Wilson a prendre position contre
l'Allemagne et a lui faire déclarer la guerreen avril 1917 par l~
Congres sont bien connues. A ce point de vue, le message du 2 avrd
est particulierement significatif, comme aussi pour l'indicati?n
des buts de guerre de l'Amérique. Il s'agit de défendre les ~ro1ts
américains et le droit de l'humanité. « Nous ne poursmvons,
ajoutait Wilson, aucun but égo'iste ; nous ne désirons ni conquete
ni doinination ; nous ne recherchons ni indemnités pour nousm~mes, ni compensation matérielle pour les sacrifices que nous
(erons sans compter. » Et voici qui mérite encore d'etre noté,
parce que, sans doute, personnel au présiden~ Wilson --: Il!'ais
d'accord également avec la tradition démocratique améncame,
qu'avait jadis formulée le président Monroe en face de la SainteAlliance - les États-Unis ne font point la guerre au peuple
allemand, mais au gouvernement autocratique d~s Hohenzollern.
Un accord stable sur la paix ne peut se maintemr que dans une
soeiété de nations démocratiques. Enfin les États-Unis ne sont
point les alliés de !'Entente, mais simplement leurs associés :
la Farewell Adress n'est pas oubliée.

. •.
Vint la victoire en 1918. Elle avait été précédée, le 8 janvier de •
la meme année, de la proclamation dans un message au ~?n~res
des quatorze points indiquant les buts de guerre americams,
et dont l'influence sur l'élaboration du traité de Versailles sera
considérable. Vaste programme de reconstitution de l'Europe et
du monde, comprenant, a coté de stipulations précises (restituti?n
de l'Alsace-Lorraine, restauration de la Belgique, de la Roumarue,
de la Serbie etc.), l'énonciation de príncipes généraux : établissement de la Société des Nations, liberté de la navigation sur mer,
réduction des armements, suppression des ententes secretes entre
pays, etc.
L'armistice du 4 novembre 1918 fut rédigé par les conseillers
Inilitaires de !'Entente sur la demande del' Allemagne au président
Wilson. L'accord se fit entre Wilson et !'Entente. Le texte
définitií fut transmis par l' Amérique et accepté par I' Allemagne
le 11 novembre.
Restait a préparer la paix. Wilson -voyage sans pr~cédentsquitta les États-Unis pour venir au congres de Versa1lles. Dans
la délégation qui l'accompagnait ne figurait aucun sénateu~. Ce
qui fut plus grave, c'est qu'au moment ou le président W1lson
s'embarquait pour l'Europe, il se trouvait déja en minorité dans le

�572

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
L' AMÉRIQUE ET LE TBAITÉ DE VERSAILLES

Congrés. Des élections avaient eu lieu le 5 novembre, qui avaienl
donné aux républicains, ses adversaires, la majorité dans la Chambre et le Sénat. Des cette époque, Je président Roosevelt conseilJaita J'Europe de rédiger Je traité de Versailles sans tenir compte
des quatorze points et de la Société des N ations; il niait que Je président Wilson représentat l'opinion américaine.
Le 12 janvier 1919 se réunissait le Conseil des Dix (1). Uli
projet de Covenant lui fut soumis par Wilson: le 14 février, Je p
.sident partait pour I' Amérique, afin de prendre contacta ce suje
avecl'opinion publique. L'idée du Covenanl y était bien connue:
suffit de rappeler la ligue formée par le président Taft po
assurer la paix meme par la force. Le projet de Versailles soule
en Amérique de vives critiques, surtout de la part des sénateu
républicains Borah et Knox ; on luí reprochait d'empiéter .s
la s9uveraineté américaine, d'engager les États-Unis dansla pofi.i
tique européenne, d'assurer, dans la future société, la prépo
dérance de J'Angleterre et de ses Dominions. Le court séjo
du président Wilson en Amérique ne désarma pas l'oppositio
La veille de son départ pour l'Europe, Lodge faisait voter au Séna
une résolution (2) tendant a la non-acceptation de la Ligue d
Nations et a la conclusion d'une paix rapide avec l'AJlemagn
La seule modification introduite par Wilson dans le projet de Covenanf fut la réserve faite dans l'article 21 en faveur « d'ententea
régionales comme la doctrine de Monroe », qui ne seraient pas considérées comme «incompatibles avec aucune des dispositionsdu
présent pacte ».
Le 14 mars, Wilson était de retour a París. Alors commencerent
de graves discussions, aujourd'hui encore incompletemen
connues, sur le contenu meme du traité de Versailles. Lne dea
plus essentielles semble avoir porté sur le sort de la rive gauche d
Rhin. C'est a ce moment que fut faite a la France l'ofíre d'une
alliance de la Grande-Bretagne et des États-Unis en cas de retour
offensif de l'Allemagne, engagement restant en vigueur jusqu'l
ce que la Société des Nations fut assez forte pour assurer la paix.
Seulement, le Parlement britannique et le Parlement américain
devaient avoir a se prononcer sur la validité de cet engagement.
La question du bassin de la Sarre et de son rattachement momentané a la France se posa de maniere encore plus grave entre
Clemenceau et Wilson. Elle faillit amener une rupture : le
7 avril, on annon~ait que Je président, découragé, avait mandé f.
(1 ) cr. Tardhm, f.a Paix. Paris, 1921.
(2) CI. Hutidin de 1111-'rc~se américa111e, annécs 1919-1920-1921.

573

!rest Je George Washington. Fut-ce, d'ailleurs, la ~eule raison
pour Jaquelle Wilson manqua d'abandonner ~a part1e ? 11 ne le
eemble pas, a Jire les mémoires de son secré~1re Tumu!ty. ,
Finalement l'accord se fit sur un comprom1s : on déc1da qu un
plébiscite aur;it lieu pour la Sarre au bout_ de qu!nz~ ans. M~is
)'alerte avait été vive et eu t son écho en Amérique, ou, s1Wt le tra1té
connu, il se trouva des journalistes pour parler, a propos de la
Sarre, des exaclions fram;aises.
.
.
Le 28 juin, les Allemands signaient la_paix a Versa11les, et le
président Wilson repartait pour 1'Amér1que.

•* •
Restait, pour Wilson, a faire ratifier par le Sénat 1~ traité de
Versailles, y compris le Covenanl, et le pacte de garantie- francobritanno-américain. Malheureusement pour la France, leur so~
devait etre solidaire, et, aux États-U~s, la !ut~e _entre le. pa_rti
~publicain et le parti démocrate pass1onna_ 1 o~m10n amér1came
et, lui apparut plus essentielle que la consohdat10n des résultats
de la guerre mondiale.
.
.. .'
• Le 10 juillet, Wilson se présenta1t au Sé~at. 11 y pla1da_1t
cause de la Ligue des Nations, affirmait que l 1solement amér1cam
avait pris fin a l'issue de la guerre avec l'Espagne,et,p~rlantde la
reconstitution mondiale, ajoutait : « La seule quesb~n est de
aavoir si nous pouvons refuser la direction morale qm nous est

!ª

offerte. •
.
f'té d 1' b
Mais J'opposition, minime en 19_19, ava1t_pr_o 1
e a. sence
de Wilson ; elle avait aussi élarg1 et mult1plié. ses terrams de
combat ; elle protestait contre le pacte_de ~ara_ntie,. contre la cesBion du Chantoung au Japon {déjala Chines ét~1tret1rée de la Conférence et préparait avec l'Allemagne une pa1x séparée), contre
l'absence de l'Irlande parmi les États représentés.
.
Au Sénat, la Comm~sion des AtTaires étr~n~eres se metta1t au
travail. Aux leaders de l'opposition répubhcame Lodge. e_t K!lox
a'opposait le démocrate Hitchcok, partisan de la rallf1cat1on.
En minorité dans le Congres, Wilson n'avait plus qu'une seulé
ressource: s'adresser au peuple, briser les r ésis~ances _du Séna~ par
la pression de I'opinion publique, comme 1ava1ent fa1t aplus1eurs
reprises ses prédécesseurs. 11 le tenta en _septembre! prena~t
comme plateforme la Ligue des Nations ; ma1~ la malad1e I abatt1t
l Pueblo, et il fut rapporté mourant a Washmgton : pendant de
longs mois, ¡¡ allait vivre isolé du monde, entre sa femme, son
médecin et son secrétaire.
1

�57-4

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Au Sénat, l'opposition allait grandissant ; elle n'avait compris, au début, que trois démocrates et douze républicains ; elle
s'augmenta de l'appui des radicaux, déno~ant agrand renfort de
citations du livre fameux de l'Anglais Keynes les tendances
impérialistes du traité.
De vains efTorts de compromis furent tentés ; s'y ingénierent:
Taft du coté républicain, Bryan du coté démocrate. Les diplomaties fran~aise et anglaise devaient meme aller jusqu'l
accepter, le _cas échéant, la ratification du trai~é avec des réserves.
La prem1ere manreuvre du Sénat eut lieu en octobre. JJ
s'agissait d 'américaniserle traité par 1'adoption de quatorze réserves, dont quelques-unes tres graves. Seuls, les États-Unis seraient
juges de l'opportunité d'une intervention, aucas ou seraient tran,gressées les frontiéres nouvelles des États européens; ils n'admettraient aucune immi::--..i.ion dans leur législation, en ce qui conce,nait l'émigration ou la réglementation du travail; la Grande-B~
tagne et ses col_onies ne disposeraient que d'une ~o_ix _dans la
Société des Nations, etc. Le 19 novembre, la ratif1cabon pure
et simple était rejetée.
Un artífice de procédure et la modification du reglement permirent un nouvel examen du traité. l\Iais Wilson n'admiC
aucun tempérament, aucune réserve apportée au texte. L'intraosigeance du président facilita le rejet, qui fut définitif lors du vote
du 19 mars 1920: sur 84 sénateurs, 35 se prononcérent négativement, 49 affirmativement. La majorité des deux tiers n'ét.ait
pas atteinte : elle cut du etre de 56 voix contre 38. Du
meme coup était frappé a mort le pacte de garantie.
Victorieu:-e, l'opposition poursuivit ses avantages. La résolution Porter, proclamant l'étatdepaix avec Berlin,adoptéeenavril
a la Chambre des représentants, devint la résolution Knox, accel)".
tée en mai au Sénat, mais arretée par le veto du président, seul pouvoir qui demeurat entre ses mains. Sim~le geste sans p~rté~, au
moment ou dans toute l'étendue des Unded Siales se hvra1t la
hataille présidentielle !
Comme a la précédente élection, deux partís s'afTrontaient,
républicains et démocrates, les premiers rcprésentés par Ilarding,
les seconds par Cox. Sénateur, Harding entendait gouverner
d'accord avec le Sénat, revenir a la pr!l.tique normale de la Constitution ; il rejetait le Covenani et ctait favorable a une _raix
sépar~e avec l'Allemagne. Cox conservait la Société des Nabons,
et, malgré Wilson, se déclarait partisan de la ratification du traif;'
de Versailles, avec des réserves. La paix européenne devenait
l'enjeu de la lutte entre deux partís aux États-Unis.

L'AMÉRIQUE ET LE TRAITÉ DE VERSAILLES

675

Le 2 novembre, Harding remportait une victoire co~p)~.
11 n'entra d'ailleurs en fonction, conformément a la Constitution,
qu'en mars 1921, et prit comme secrétaire d'État Hughes : ~uelle
allait etre sa politique en fonction de l'Europe et du tra1té de
Versailles ?
Son message inaugural du 4 mars le montrait hostile a toute
entente meme limitée. « Nous ne serons jamais sourds a l'appel
de la civilisation... Mais l'Amérique, édifiée sur les fondements
qu'a posés l'inspiration de nos péres, ne saurait faire partie
d'aucunc alliance militaire permanente {l). »
En avril 1921, un dernier effort semble avoir été tenté d~ caté
franl&lt;ais par l'envoi de la mis~ion Viviani ;_ ~u ~oins en ce q_ui coneernait la Société des Nations, la rabf1cabon du tra1té de
Versailles et du pacte de garantie, l'échec fut com_Pl~t.
.
Entre temps la motion Knox, déclarant rétabh 1_état de p~ix
entre les États-Unis et les Puissances Centrales, ava1t été repnse
au Sénat 1 et finalement adoptée le 2 juillct. Un projet analogue
lvait été accepté par la Chamhre ;·cette fois, iln'y eut plus de veto
présidentiel.
·
.
Un pasen avant, décisif celui-la, allait etre fait par H~rd_mg po~r
l'établissement d'une paix réguliére. Des . né~oc1ation~ ~1rectes eurent lieu a Berlín entre le comm1ssa1re amér1cam
Dresel et le Dr Rosen · elles aboutircnt le 25 aout a un traité (2).
La jouissance de tou~ les avantages stipulés p~r le traité de
Versailles en matiere de désarmement, de réparabons, de clauses
financieres et économiques, était accordée a l'Amérique. Tous les
articles relatifs a la Société des Nations, aux frontieres de l'Allemagne et de l'Europe en général, étaient retranchés. Les démocrates furent presque seuls a protester. .
.
En fait les États-Unis ne se sont pomt désmtéressés des avantages qu¡' pouvaient leur échoir en vertu du traité de Versailles.
D'une maniere interinittente, ils ont eu des représentants, délégués
officiels ou simples observateurs, a ~a Conférence des am~assadeurs a la Commission des Réparabons, aux Conférences mteralliée~. lis ont meme gardé des troupes sur le Rhin, dont la
majeure partie, il est vrai, a été évacu_ée en 1922. En_ ~ar~ de la
meme année, ils ont rappelé, du fa1t de leur par_tic1p;i.t1on a
l'armistice leurs droits au remboursement des fra1s d occupation. Enf~, vis-a-vis de la France et de l'Angleterre, ilsontmain{I) Prcsque aussi retentissanles furont, en novcmbrc 1921, it Liverpool,
les déclarations de I'ambassatleur des Étab-Unis a Londres, George Ilan·ey,
rappelant lo message de Washington en 1796.
(2) Ct. France-Amérique, 1921, p. 282.

�576

,
'
REVUE DES COURS ET CONFERENCES

15

tenu la nécessité de l'établissement d'un reglement pour le recou•
vreroent de leurs créances de guerre sur leurs anciens associés.

..

JUILLET

1922

REVUE BIMENSUELLE

*

DES

Telle est, brievement résumée, l'attitude de l'Amérique en
fonction du traité de Versailles. Qu'en condure, sinon que les
États-Unis semblent etre revenus provisoirement a leur politique d'isolement et de défiance vis-a-vis de l'Europe ? « Nom•
breux sont ceux, déclarait George Harvey a Londres, le 19 mai
1921, qui demeurent convaincus que nous avons envoyé noa
jeunes soldats au dela de l'Océan pour sauver la Grande-Bretagne,
la France et l'Italie. Ce n'est pas vrai ; nous les avons envoyé8
uniquement pour sauver les États-Unis d' Amérique. » Sans doute,
c'est une philosophie d'apres-guerre, que désavouerait le président Wilson. Et il est tres possible que les idéaux sentimentaux
actuellement encore ne soient pas négligeables dans l'opinion
publique du peuple américain. Mais, pour l'instant, les États-Uni&amp;
se rétractent, et, comme la Grande-Bretagne, semblent dominél.
par des considérations économiques.
Un fait, d'ailleurs, demeure incontestable: c'est que l'Amérique
a surtout con~u sa politique extérieure en fonction de sa politique
intérieure et de ses intérets nationaux. L'action du président
Wilson ~st demeurée un accident. Apres des oscillations, l' Améo
rique est revenue a sa politique historique et traditionnelle.

Le Gérant:
1'01TlER8. -

FRANCK GAtJTRON.

eoCTÉTÉ l'RANCAlSE o'n.tPRIMEBn:.

COURS ET CONFÉRENCES
M. F. STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne.

DmECTEUR:

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
..
·-cours de M. L'ABBÉ LEJAY,
Membre de l'Jns!itut,
Professeur a l' I nslitut caiholi!Jue.

A la fin des temps primitifs ou des époques de trouble, on sort
avec b~nh~ur de la confusion ou se heurtaient des pouvoirs
contrad1ct01res et des forces déréglées. Cette sécurité nouvelle
est due a _l'analys~ qui ét~blit la n~tteté des notions juridiques,
au foi:mahsme_ qm garantlt et ~éfimt les actes. Mais la précision
techmque, qm répond au besom de certitude comporte encore
d'autres méthodes.
•
'
Dans le droit romain ancien, le cerfum, la certitude est une
pr~occupation dominante. Le proces ne peut avoir q~'un seul
ObJet, et ce~ objet doit etre défini, de sorte que le juge n'a qu'a
répondre 0~1 ou non. La forro~ de la sen~ence est déterminée par
!e~ conclus1ons des deux parties : !'affaire est juste, }'affaire est
InJuste ; il faut donner, il ne faut pas donner. Quand il s'agit
d'un paiement, le prix doit etre indiqué. Ce n'est que par le
dével~ppem_erit d~s t:a11:sactions,. qu'on a été obligé d'admettre
des stipulations d obJet mdétermmé. Probablement les nécessités
de la vie rurale ont d' abord fait naitre des contr;ts ayant pour
39

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                <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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N• t3

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le second bienfait ressenti par Heinrich du dévouement de la
jeune filie fut le regard rasséréné qu'il porta sur la nature. Les
collines lui sourirent, les horizons s'éclairérent. Une ardeur, une
fermentation de forces restaurées tressaillit au fond de lui. 11
éprouva l'impression presque physique de la lutte menée par son
vouloir-vivre contre la maladie. II eut le sentiment qu'il était
assuré de guérir.
Mais le troisiéme, le décisif efiet de la grace, il le ressentit a
Salerne, quand il eut sous les yeux Ottogebe étendue sur la table
du sacrifice, laisant de sa vie un don, s'il ne l'eutretenue et gardée,
Le saisissement qu'il eut du pouvoir divin de l' amour, la merveille
du don de soi, ce lut la pour lui le miracle.
Ainsi Ottogebe aura intercédé en faveur du lépreux auprés
de Dieu. Heinrich avait lutté, il s'était mesuré avec la douleur etle
désespoir jusqu'a la venue de l'amour. Comme il le &lt;lit lui-meme
a l'infidéle valet Ottacker, a la bonne volonté duque] il pardonne:
« Les vivants, ce sont les lutteurs. " En sorte que le dénouemenl
de cette légende dramatisée par G. Hauptmann n'est pas loin
de s'identifier, pour sa conclusion philosophique, avec celui du
Fausl de Gcethe. Par la main de la jeune filie dépourvue de tout.e
individualité,

a peine consciente,

et qui s'endort et reve, comme

une somnambule, a l'instant solennel _de ses fian~ailles ; par le
po_uvoir de cette petite Ottogebe qui est la sceur spirituelle de
Katchen von Heilbronn, Heinrich von Aue, le prince lépreux
est rendu a la santé et tiré de son ignominie. N'est-ce point la
force de l'Éternel féminin dont il est question au terme deFausl,
qui opere en elle. Et quant au héros lui-meme, il a mérité
son salut. Symboliquement, le poéte nous le montre les mains
couturées de cicatrices. Qui ne se souvient du chceur des anges,
emportant au ciel !'ame de Faust, et chantant : « Nous afTran•
chirons celui qui ne se lasse pas d'aspirer et de faire eflort. •
Enfin G. Hauptmann a voulu que l'allégresse de son héros
s'exprimat avec une modération réfléchie. II était mort, il est
ressuscité. Mais il réside de la fierté, dans la maltrise qu'il sait
garder de sa joie. II se compare au plon~eur qui est descendu
jusqu'aux derniéres profondeurs de l'abl~e, au-dessus duquel
ghsse la quille du navire. Quant il est remonté sain et sauf a la
surface, son rire « est aussi précieux que des tonnes d'or

Le Géranl :
POlTIERS. -

l&gt;.

FRANCK GAUTRON.

"OClÉTé ll'RANQAISE D'IMPRIMERlE,

15 JuJN 19'J2

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
D1ne1·1u•: K. P. STROWSll:I,
Profuatur a la Sorbonne.

Le ThéA.tre romantique
de Dumu pllre a Dumas fils.
Cours de 11. &amp;NDRt LE BRETON,
M aClre dt Confútnce, ó la Sor&amp;o11nt,

VIII
A quoi révent les jeunes fl.lles.
Dans les derniers jours de l'année 1830 qui avait vu les premiers
essais dramatiques d' Alfred de Vigny et de Víctor Hugo, le. 1••
décembre 1830, l'école romantique livrait de nouve!u bata1ll~,
non plus au ThéAtre•Fran~ais, mais a l'Odéon. La pulce porta1t
en titre : La N uil vénilienne. Elleétait passablementextravagante,
et l'auteur avait tant soit peu l'air de s'y etre moqué du public.
Le public le lui rendit bien, et ce fut un beau _vacarme, huée~,
siffiets, ricanements, des les premiers mots du d1alo~ue. u.n _petlt
accident vint rendre le désastre plus complet, 1rrémediable.
MU• Béranger, l'actrice qui jouait le r0le de l'hérolne, était
vetue d'une belle robe de satín blanc ; elle s'appuya, en se
penchant au balcon a un treillage dont la peinture n'avait pas eu
le temps de sécher, ¡t lorsqu'elle se redressa lace au public, elle
27

�386

LB 'l'Rf:ATRB ROl(ANTIQUE

REVUE DES COIJRS BT CONFÉRENCE8

app~rut toute bario~ée de carreaux verts. Des lors, le brouhaha
~evmt tel qu 1a peme entendit-on le nom de l'auteur quand
il fut prononcé a la fin de la piece.
'
L:au~ur était Alfr~d de Musset. 11 avait tout juste vingt ana,
-quo1qu il fut p_resque 1llustre, ayant publié un an auparavant son
prem1er re_cueil de vers, les ~onles d' Espag':e el d' Italie jusqu'l
et~ c~mp?S M ardoche. 11 ava1t a coup sQr I'mstinct dr•matique,
et 111 ava1t prouvé ?éja dans ses Conles d'Espagne el &lt;f Ilalie ea
donnant l! form? d1aloguée au petit conte intitulé Les Marron,
dufeu. Ma1s, apres la mésaventure deLaNuit vénilienne il fit serment_de ne plus fai~e jouer aucune piece, de ne plus 's'exposer
a~ nsées d 1un publ_ic plus se_nsibl~ au gros intéretdela péripétie
qua la va!?ur _po_étique_ ou littéra1re de l'reuvre représentée. D
déclara qu Il d1sa1t_ « ad1eu. a la ménagerie », et. s'il ne renon~
pas pour cela a écnre des p1eces, celles qu'il écrivit peu de tempe
apres ne furent pas j~u~es et ne semblaient pas pouvoir l'etre. n
!I'ouva pour les défm1r et les classer une appellation nouvelle ;
d les appela Speclacle dans un fauteuil. Telle est la rubrique sous
laquelle parurent dans son second volume de poésies publié en
1833, _deux peti~s reuvres intitulées La Coupe et l~ levres et
A quo, révent les ¡eunes filies. Elles y sont précédées d'un Avil

au lecteur:
Figure-toi, lecteur, q_ue ton mauvais génie
T'a fa_it prendre ce s01r un billet d'opéra.
Te voila devenu parterre ou galerie
Et tu ne sais pas trop ce qu'on te chantera.
I1 se peut qu'on t'amuse, il se peut qu'on t'ennuie •
I1 se peut que l'on pleure, a moins que l'on ne rie .'
Et ,l_e terme moyen, c'est que l'on brullera.
'
Qu importe ? c'est la mode, et le temps passera.
Mon livre, ami lecteur, t'olTre une chance égale
I1 te coOte a peu pr~s ce que coOte une stalle ·
·
Ouvre-le sans colere, et lis-le d'un bon reil. '
Qu'il te déplaise ou non, ferme-le sans rancune •
Un spectacle ennuyeux est chose assez comm~ne
Et tu verras le mien sans quitter ton tauteuil.
'

La Coupe el les levres et A quoi révenl les jeuna fillu n'étaient
qu? le c~m~encement d'une longue série d'reuvres qui constituent
auJourd hm pour nous le théatre d' Alfred de Musset, et qui s'éc-..,
l?nnent de 1833 a 1855. La plupart, et les meillelll'es, ont paru ea
1 espace ~e quatre a~s, de 1833 a 1837; ce sont : André del Bario,
La Capri~ de Mar~anne, Fantasio, On ne badine pas avec l' amOIII',
Lorenzacc_io, Barb!rme, Le Chandelier, 11 ne faul jurer de rien,
Un Caprice. Enswte, sa production s'est ralent.ie. 11 ne aerait pll

387

to1tt l fait exact de dire que Muuet. ~t.ait. fioi a vingtrae~ am,
ni méme a trente; mais il est vrai qu'a partir de sa trent.ieme aDDÑ
il a peu produit. En fait de poéaies, il n'a plus produit que
de petites choses, stanc~, sonnets ou ~ha~o~; et, en fai~ de

preces,

s'il en a produ1t encore de b~en Johes: ll faul qu_ un,

perle soit ouverle ou ferm,e, On ne saurad penur d loul, Louilon,
Carmosine, Beltine, l' Ane et le r-uiBSeau, elles ne valent pourtut
pas les premieres.
Jusqu'en 1847, aucune de ces pieces ne fut jouée. C'est en 1847
qu'une actrice fran~aise, Mme Allan-Despréaux, eut pour la premi~re fois l'idée de jouerune piéce de Musset, aSaintrPétersbou:rg,
ofl elle se trouvait de passage. Elle joua Un Caprice, et, de retoud
Paris, le joua de nouveau, cette fois au ThéAtre-Fran~. Et o~
m successivement parattre sur la scene: llfaut qu'une parle ,oit
orn,erle ou fermie, ll ne faut jurer de ríen, Le Chandelier, Arulré al
Sarlo en 1848 - Louison et On ne saurait penser d loul, en 1849
- B;ttine et les Capricu de Marianne, en 1851- puis,apres la
mort du poete, On ne badine pas aoec l'amour, en 1861 -: Carmosine en 1865 - Fantasio, en 1866 - .A quoi rér,en1 lea ¡eum,
fiQes e~ 1880- Barberine, en 1882- Lorenzaccio, en 1896.
11 ~'est rencontré en I'espace de soixante-dix ans trois ou quat.re
acteurs dignes de jouer du Musset. Ce furent jadis Augustine et.
Madeleine Brohan¡ pluspres de nous, Delaunay et Le 1=1argy. Et.
• je ne dis pas qu'ainsi jouées les pieces de Musset ne s01ent pour
le spectateur un exquis plaisir. Mais il est trop ce~tain q1;1e ce
sont la des cas exceptionnels; et, de plus, pour qu elles _pwssent.
6tre jouées, il faut leur faire subir des arrangements qw sont ~e
véritables mutilations, de vrais sacrileges. II est bon de savoll'
qu'il n'y en a quetrois, Un Caprice, llfaut qu'une porlesoilouueru
ou fermée, et Betline, qui aient été jouées .~t pu.iss~nt I l'étre
tenes que Musset les avait conc;ues et telles qu il les avait d abord
écrites. Toutes les autres ont été remaniées en vue de la représentation. Quelques-unes l'ont_ été par ~ui-m~me;d'.autres, apres ~
mort par son frere Paul, et, il y a enVIron vmgt-cmq ans, lorsqu I1
prit fantaisie a Mme SarahBernhardtdejouer Lorenzaccio, c'estun
certain Armand d' Artois qui se chargea ~ corriger Musset et
d'adapter l'reuvre aux exigences de la scene. Je ne puis songer
ll indiquer en quoi consiste pour chaque piece le travail d'arrangement. TI consiste quelquefois en additions, plus souvent en coupures, refontes, transpositions dans l'ordre des scenes. L'étude en
serait longue et semblerait assez fastidieuse. On peut la faire
soi-meme en comparant au texte les variantes qui figurent
aujourd'hui dans toute bonne éditiondeMusset. DumoiD1puis-je

�38t

RBVUB DES COURS ET CONFÉRBNCBS

U1 THiATBB ROJIANTIQUB

úDrmer qu'il n'est aucune de ses piécel qui n'ait beaucoup soutles

"krit en septembre 1832 et pub~é avec~aCoupe el ~~en 1 ~
je veux dire A quoi rlo,nl lu 1w_na f~, la dermére p1éce qu il
ait écrite en vera jusqu'a sa Lou,aon qui est de 1849.
•
En quel temps en quel paya se puse I'action ? Je n'en t1a18
rien • le texte ne
d'autre indication que celle-ci : • La aeéne
est o~ l'on voudra • et les personnages t1'appellent Laert.e, ll'WI,
Silvio, Ninon et Nh'lette, Flora, Spadille et ~uinola. La • premiére scene ae passe dans la chambre de N1non. Ce M1'81t u11
meurtre que de I' analyser :

388

d'étre«anangée1delasort.e,memecellesqu'ilaarrangéeslui-m6me
pour en rendre la représeni&amp;tion pouible. Car si charmantea
encore qu'ellea puiuent nous sembler il la scéne, elles n'y sont
pu a leur place, et c'est pitié de les voir lil. Leurs fratchea
couleun se fanent, leur grAce aérienne se Oétrit il la
broi&amp;le lumiére de la rampe ; le reve se matérialise. Elles sont
bien du thé&amp;tre, puiqu'elles sont une pensée del'auteurtraduite
en silhouettes d'hommes ou de femmes qui vont et viennent, et
parlent. et sourient ou pleurent devant nous. Mais, plus encore que
celui de Hugo ou de Vigny, ce théAtre est un théAtre de poéte qui
échappe en réalité il toute définition, qui ne connatt aucune loi
et. ne tient compte d'aucune difficulté ou d'aucune néce88i~
matérielle, un théAtre qui est la Oeur du romantisme et qui
cependant est quelque chose de plus et de mieux que du drame
romantique, un tbéatre qui est poésie toute pure. LA est son originalité, le secret de son éternelle jeunesse. Nous n'avons pu
noua emp&amp;her de nous apercevoir qu'il part de rares exceptiona
lea drames de Hugo et de Vigny ne valent pas leur reuvre lyrique.
L'art du théltre est un art si conventionnel que le génie peut a'y
trouver il l'étroit, et que le vrai y prend toujours I'apparence de la
fiction. Mais le cas de Musset est tout autre. Son tbéAtre n'est pas,
comme chez Hugo ou Vigny, la partie a demi mortedesonreuvre;
il en eat la partie la plus vivante, la plus jeune, la plus originale.
Je sais qu'il a eu des mattres, et je le dirai. On n'en sentira qutl
mieux combien son art est personnel. Mieux encore que daos aes
plus beaux vers lyriques; mieux encore que dans Namouna ou
Rolla, les Nuilsou leSouuenir, il s'est peint lui-m6me et livré dam
son théAtre. 11 est la, vivant, l'ironique et douloureux « enfant
du siécle 1 1 dans l'étrange complexité de son etre, avec toute
sa fantaisie, tout son esprit impertinent et toute sa tendre sensibilité; et nulle partil ne s'est montré plus véritablement poéte
que dans ces piéces presque toutes écrites en prose.

..
Je ne puis les étudiertoutes en détail,etparexemple,jene m'atiardepasil parlerdes Marromdufeu, deLaNuil r,énilienne, ni m&amp;me
de La Coupe el les levres. Dans ces trois premiers essais, et malgÑ
les beaux vers que renferme le troisiéme, Musset n'est qu'un
écolier qui s'amuse ; il n'est dégagé ni de l'influence de Byron,
ni des partis pris romantiques; il n'est pas vraiment luí, quoique aa
personnalité commence a poindre. Je vais droit au chef-d'c.euvre

porte

N1NETTB

Onu heures vont sonner. - Bonseir, ma ch~re 1mur,
Je m'en vais me coucber.
Nncol'C
Bon1oir. Tu n'as pas peur
De traverser le pare pour aue, ll ta chambre 'l
11 Hl si \ard 1 - Veux-tu que fappelle Flora 't
Nll'IETTB

Pas du tout. - Mais vois done quel beau ciel de aeptembn 1
D'ailleurs, j'al Bacchanal qui m'accompagnera.
Bacchanal I Bacehanal 1
Elle ,ort en appelanl ,on claitn.
,•agenouillant 4 10n prie-Dieu.
O Chri,le I dum ffzut cruci
Ezpandi1 orbi brachia,
Amare da crucem, tuo
Da no, in amplezu mori.
Elle dithabille,
:'.111:cETTE rcnlrant ipouvanlie ti ,e Jetanl dan, ~n fauleuil.
· ·
'
Ma chere, je slll8 morte 1
N1N01C,

,e

N1NON

Qu'aa-tu 'I qu'arrive-t-il 'l
NINBTTB

•

Je ne peux plus parler.

N1NON

Pourquoi , mon Dieu I Je tremble en te voyant trembler.
NtNETTE

.Je n'élais pas, mach~~. u,trois pas de ta porte;
Un homme vient l!. m01, m enllwe dans ses bras,
M'embrasse tant qu'il r.ut,me repose parterre,
•
Et se sauve en couran •
NtNOl'I
Ah I mon Oieu I comment faire ,
C'e&amp;t. peut-itre un voleur.
NtNETTB

Oh I non, je ne crols pas.
11 avait sur l'épaule une chatne superbe,

�LE TBÉATRE ROMANTIQUE

390

REVUB DES COURS BT CONFÉRENCES

Un manteau d'Espagnol, doublé de velours noir
Et de grands éperons qui reluisaient dans l'herbe'.

.............................................
NINON

C'est peut-étre papa qui veut te !aire peur

Dans tous les cas, Ninette, il taut qu'on te r;mene
Hóla l Flora, Flora l reconduisez ma soour.
·
Adieu, va, ferrne bten ta porte.
NINETTE

,
Et tol, la Uenne
Elles s embras,ent. Ninette sort avec Flora. •
seule, mettant son verrou.
Des éperons d'argent, un manteau de velours 1
Une chalne l un baiser l - C'est extraordinaire.
N1NON,

.. . . . . . .. . . . . ... . . .. . ..~·............... .

Elle ,•auoupil. -NOn entend par la fen~tre le bruit d'une guitare et une voix
lnon, Ninon, que tais-tu de la vie 'l
·
L'heure s'enfuit, le Jour succede au Jour
Rose ce soir, dernain flétrie
·
Comment vis-tu, toi qui n'as pai d'amour 'l
N!NON, ,•~veillant.
E5t·ce un réve ? J'ai cru qu'on chantait dans la cour.

LA. vovc, au dehors.
Regarde-toi, la jeune filie f
.
, . Ton _creur bat, et ton ceil pétille.
AQu3~urd hui le prmtemps, Ninon demain l'hiver
uo1 l tu n'as pas d'étoile, et tu v~s sur la mer 1 •
Au ~ombat, sans musique, en voyage sans livre 1
iur l tunas pas d'amour, et tu parles de vivre 1
0 'pour un peu_ d'amour je donnerais mes jours
Et ;e les donneralS pour rien sans les amours.
N!NON

Je ne me trompe pas ; - singuliere romance !
Comment ce chanteur-la peut-il savoir mon nom 'l
Peut-étre sa beauté s'appelle aussi Ninon.

Se~ .é.pe.roii~· d;a'r~iii·b;ill~~it" d;~~ ·1~· ;¿;é~·:.
Unne chatne a glands d'or retient son rnanteiu noir.
releve en rnarchant sa rnoustache frisée
Que! est ce personnage, et cornrnent le sa~oir 'l

L'émoi de Ninon et de Ninette est déja bien grand le lendemain
quand elles se levent. Au déjeuner, outre leur pere le bon vie~
duc Laerte, outre leur cousin Irus - un grand dadais toujours
é}égant ,comme une gravure de modes et qui voudrait bien épouser
l une ~ elles, sans trop savoir laquelle il préfére - elles
aper~oivent un nou~eau venu, Silvio, fils d'un ami de leur pére.
La pensée leur VIent probablement qu'il est le mystérieux
chanteur de la nuit précédente ; elles osent a peine le regarder.

391

Mais voici que Flora, la servante, les prend l'une apres l'autre
en particulier, et leur glisse a chacune un billet galant signé
Silvio ; c'est une demande de rendez-vous pour le soir méme.
Le soir venu, avec mainte précaution, mainte petite rose, Ninon
eherche a se débarrasser de Ninette, Ninette a se débarrasser
de Ninon, chacune voulant rester seule sur la terrasse pour y
attendre l'heure du rendez-vous :
·
Que fais-tu la si tard, rna petite Ninette 'l
II est temps de dormir. Tu prendras le serein.

Et l'autre:
Va te coucher, Ninon; ¡e ne saurais dormir.

Peu a peu, et toutes deux pressées du mémedésirdeconfier a
quelqu'un le secret qui les trouble, elles se montrent les lettres
qu'elles ont re~ues lematin :horreur !horreur et mystere! .lesdeux
lettres sont exactement pareilles et signées du méme nom.
Elles se récrient, indignées. Quel monstre que ce Silvio, et quelle
énigme ! II faudrait pourtant savoir qui il est, et qui il aime, et ce
qui se cache au fond de tout cela. Leurs petites tetes travaillent,
se montent, et, au 1ieu de rentrer, de fuir l'infame séducteur, elles
l'attendent. Soudain, il arrive, une épée au poing, drapé dans un
grand manteau, et, en méme temps, par une autre porte, survien
nent le duc Laerte et lrus. Les épées s'entre-choquent ; Irus,
qui est un poltron, crie: &lt;t Je suis mort ! » et tombe par terre,
bien qu'il n'ait pas re~u la plus petite égratignure. Ninon et
Ninette pleurent, se tordent les bras, et se jugent a tout jamais
déshonorées par un tel scandale. Et le lendemain, au réveil,
Laerte les voit venir toutes deux, d'abord en habit de religieuses,
puis en habit de bergeres. Elles lui disent leur ferme résolution
de renoncer au monde et de vivre soit au clottre, soit aux champs,
hors de la société qui leur semble horrible. Elles sont bien résolues
a ne pas épouser Irus, qui est un sot et un pleutre ; et quant a
Silvio, comment épouser celui qui est venu jeter le trouble au foyer
de leur pére, qui est. venu pour les séduire, pour les enlever peut~tre, une guitare ou une épée au poing 'l Mais le pére sourit;
il a deviné sans peine que, si toutes deux détestent Irus, toutes
deux aiment Silvio; et, puisque de son c6té le creur de Silvio s' est
prononcé, puisque Ninon est celle qu'il aime, il l'épousera:
Il ne s'en ira point, ne pleurez pas, Ninette.
Embrassez votre frere - il est aussi le mien. Et vous, mon cher Irus, ne baissez pas la t~te :
Soyez heureux aussi : - votre habtt vous va bien.

�LE THiATRB ROIIANTIQUE

RBVUB DBS COUR8 ET CONFéRENCES

e:

. ~nai le duc Laerte en vient A son but, qui était de rendre I
~:1~ule ~ux ye~x ~e aes filies et de marier l'une d'elles Ason
VI~C
~ui, e eat Laerte lui-méme qui avait monté la pet.ite
co~ . e ~atinée A transformer Silvio en héros de roman . c'eat
lw qui ava1t embras~é Ninet~e daos le jardín, luí qui avait ¡hanW
aous la fenétre de Nmon, lm qui avait dit A Silvio d' t
h
ell~_l'épéet ~ la ~ah~. 11 a ~onté la petite comédie un
qu I1es ga1, qu 11 a1me A nre :

;t

e:e:rp:r:

C'est le métier des vleux de dérlder le temps,

et surtout parce qu'il connatt le creur féminin
une tbéoriep:~~fi

0 ird été jeu_ne. 11 a toute
: 0 ;;v·e.ntJ. d 'afin"'.
10 11 1a
u premier acle :

Recevoir un mari de la main de son per
Pour une jeune filie est un pauvre régaT:

fi;~;tii~; ¡;; ~~i.is"

d;été; ¡~; ·i:~~ ~¡~·c~·é¿h¡1j9
n~ P e 8 la mam, un manteau sur les yeux '
Qu une enfant de qulnze ans réve ses amouréux
tv•~t de se montrer, il faut Jeur apparaltre
·
e re ouvre la porte au matériel époux '
~•. a toujours l'ldéal entre par les tenétre;
o,la, mon cher Silvlo, ce que fattends d~ voua
Connalssez-vous l'escrime ,
•

f.

SJLVJO

Oul, je tire l'épée.
L.t.ERTE

~~ pour lo plstolet, vous tuoz Ja poupée,

e5 l•ce pas ' - C'est tres bien · vous tuerez
Mes filies tout li l'heure ont rec;il deux billets ~es valets.
~: 1h~rchez pas, c'est mol qui les ai fait remeÍtre
Une 1!'irr:uda' comprelniez ce iue c'est qu'uno lett~ 1
amour, orsque 1 on a quinze ans 1
g~elle charmante place elle occupe longtemps 1
abord aupres du creur, ensuite il la ceinture
La _poche v,ent apres, le tiroir vient enffn
'
~::i:;omme on promene, en tralneaux, ·en volture 1
e on 1a m.,ne au bal I que de fois en chemin
le fond d~ la poche on la presse,' on la serre' 1
_comm~ on r1t tout bas du bonhomme de ere
u1 ne vo1~ J_amais ~len, de temps immémor1f1 1
uel travall 11 se fa1t daos ces petltes tétes 1
Voulez-vous, mon ami, savoir ce que vous étes
rous, n l'heure qu'il ost? - Vous étes l'ldéal'
e prince Galaor, le berger d'Arcadie.
•
Vou~ etes un Lara ; - J'al signé votre 'nom
Lo v1eux duc vous prenait pour son gend •
ton I Vous tombez du ciel comme une tr!';Mle mais non,
ous rossez mes valets ; vous forcez mes verro~ •
~ous ca_res~ez le chien ; vous séduisez la fflle . X '
ous fa1tes le malheur do touto la famllle .
'
VollA ce que l'on veul trouver dans un 6p.oux.

~:ns

8

;ª

,.

e~°;a:

•
• •
L'idée que Musset exprime la, et qui eat le sujet méme de sa piéce,
at, on le voit, qu'une Ame jeune ne saurait se contenter du réel,
'elle s'imagine la vie plus romanesque, plus aventureuae, plus
e que la viene l'est réellement, et qu'il faut qu'elle se trompe
ai pour étre heureuse, qu'il est bon qu'elle se trompe ainsi.
N'y a-t-il que les Ames tres jeunes qui faBBent de ces réves ou qui
complaisent en ces illusions-la ? Je ne sais trop. Je croia
p'il n'y a que les sages - c'est-A-dire des gens bien vieux, bien
busés, bien revenus de tout - pour accepter la vie telle
111'elle est, pour comprendre l'inutilité du réve et se résigner A la
ihlité. Oli est la raison d'étre de l'art et de la littérature, sinon
UDB l'étemel besoin qui nous pousse Afuir la réalité dans le réve?
est en particulier le secret de la prodigieuse fortune que
1e roman a faite depuis quelques siecles. Et il y aurait tou~ une
liatoire Aécrire des eflorts que l'Ame humaine a tentés de tout
lemps pour se dissimuler a elle-meme les platitudes et la monotolie de l'existence. Qui ne voit, par exemple, qu'ainsi s'expliquent
toua les jolis mensonges de la vie de salon A la fin de l'ancien
ngime, depuis les jours de l'HOtel de Rambouillet jusqu'aux jours
tle Trianon ? La biographie de la société aristocratique au xvn6
d. au xvmº siecle pourrait se résumer dans ce seul mol : l'artilic:iel. Précieuses de 1630 ou marquis de 1760, toute cette humaliU si coquettement apprétée, si factice - factice de la téte
aux pieds et depuis son vocabulaire jusqu'b. ses modes sentimenlalea, depuis ses robes A paniers jusqu'a ses perruques - n'était
lU fond qu'une humanité blasée, laBBe de vivre, et qui cherchait
Aae distraire en se donnant a elle-méme une perpétuelle comédie.
Mais si nous révons a tout Age, si a tout Age nous cherchons
..iinctivement 11. embellir le réel au tour de nous, ce besoin de l' Ame
•'eat jamais plus impérieux que dans la premiere jeunesse.
Deat impérieux, et il ne Jaisse pas que d'étre assez respectable
1t touchant, car, au fond 1 il est une forme du sentiment de l'idéal.
f.Drneille était un contemporain de l'HOtel de Rambouillet ;
• lragédies ont paru daos le méme temps que le Cyrus ou La
CUlie, et c'est en somme le méme instinct de l'Ame humaine qui
•'exprime ici en réve héroique et sublime, la en reve sentimental
et ~lant. Peut-étre est-ce un tort que de railler un instinct aussi
paíasant que celui-la, et qui, s'il nous expose parfois a de plai•
~~ déconvenues, est aussi celui qui nous rend capables de nous
aftl' au-dessus de nous-mémes. Cervantes le savait si bien qu'en
-.Iant s'égayer aux dépens des réveurs ou des idéalistes, en

�394

395

REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES

LE THÉATRE ROMANTIQUE

contant l'histoire de Don Quichotte, il a écrit un livre qui touch
par instants encore plus qu'il ne donne envie de rire, et qu'en 1'
refermant nous nous demandons si c'est Don Quichotte qui a to
ou si ce ne serait pas lui, par hasard, qui a raison. J'ai touj
pensé que, dans sa comédie desPrécieuses ridicules, Moliere av ·
été bien dura ses deux jeunes héromes, Cathos et Madelon,
quelles ne sont, a y regarder d'un peu pres, que Ninette etN·
en robes Louis XIV. Les deux marquis, du Croisy et Lagrange,
conduisent a leur égard comme de simples goujats, et elles
raison de dire qu'ils leur ont«jouéunesanglantepiéce» enles
aant a prendre deux laquais pour deux héros de roman. Et
était done leur crime pour que Moliere ait jugé a propos de ~
égayer ainsi a leurs dépens ? Leur crime était celui de N ~
et de Ninon ¡ il était, comme elles le disent, de ne
vouloir se trouver mariées du jour au lendemain sans avoir pp
choisir leur époux, sans que leur creur ait battu, sans qu'ella
aient eu leur petit roman avant d'etre a jamais condamnée1 Ua
prose de la vie conjugale ; leur crime était, de ne pas aimer
gens qui « viennent de but en blanc au mariage » et «preJllltlJl.,
justement le roman par la queue &gt;&gt;. J'aime mieux la souriallt.e
indulgence du duc Laerte que la brutalité de Lagrange et de
Croisy, et je sais gré a Musset d'avoir eu ici la inain plus 1~
que Moliere.
A deux reprises, en revanche, le theme d' A quoi révenl les¡,.,.
filies a été traité, ce me semble, avec une légéreté de main prelql&amp;
égale a celle de Musset, une premiere fois au xvme siecle par
Marivaux, une autre fois de nos jours par Edmond Rostand i G
il n'est pas de meilleur moyen de gouter le petit chef-d'ceum
de Musset que de le comparer au Jeu de l'amour el du hasará •
aux Romanesques.
Le théatre de Musset doit quelque chose a Marivaux, cela
pas douteux. II présente meme, ga et la, des traces d'imitalltlt
consciente et directe.L' Ane et le ruisseau, qui estla derniérepiice
de Musset et ne fut publié qu'apres sa mort, est imité de l'H~
,tratageme, de meme qu' Il jaut qu'une porte soit ouverle ou fen,,#1
est imité du Legs. Ailleurs, si l'on ne peut dire qu'il y ait imitation, on ne peut s'empecher de remarquer qu'il y a des r ~
blances, des rencontres, une certaine communauté ou P ~
d'humeur, Marivaux ayant eu, luí aussi, bien de la fan
dans !'esprit, et ayant en outre été toute sa vie, comme M~
le peintre ou le poete de la femme et de l'amour. Mais il reall
toujours entre eux cette différe:,:ice que Marivaux est plus h ~
de théatre que Musset, et Musset, plus poete que Marivaux.

c'est ce que l'on sent bien en comparant le J eu del' amour el du
ja,ard avec A quoi révenl les jeunes filles.

a

n.'•

La donnée, en son point de départ, est la mem~. _L'héroi~e ~u

Jeu de l' amour el du hasard, la tres aimable et spmtuelle SilVIa,
est aussi une jeune fille a qui la vie semble bien plate et qui n_e
détesterait pas d'y meler un petit grain d'aventure. Elle auss1,
tlle pense que :
Recevoir un mari de la main de son p~re
Pour une jeune filie est un p'auvre régal.

Quand son pere lui parle d 'un certain Dor:inte, a qui ~l _voudrait

la marier, elle ne dit pas non, mais elle fa1t ses cond1tions. La
condition, c'est qu'elle va changer de co~~ume avec sa soubrette,

et jouer aux yeux de Dorante, !º~qu_il se pr,ésent~ra, le, ~er.aonnage de Lisette ; elle pourra ams1, dit-elle, l étud1er a l aise,
le bien connattre avantde dire oui ¡ que s'il venait a s'éprendre
d'elle sous son travestissement, a l'aimer sans la connattre et
malgré son petit bonnet, tant mieux : elle ser~it done sure
llU'elle est aimée pour elle-meme. II m'a touJou~ semblé,
,uant a moi, qu'elle raisonnait assez mal, et que s1 Dorante
•'éprenait d'elle, comme il arrive, tout en la prenant pour une
1Gubrette, cela prouverait surtout que Doran~ est_ capable a
l'occasion d'aimer une soubrette - et cec1 sera1t un. peu
inquiétant pour !'avenir du ménage. Mais n'impo~e ; le fait est
que comme Ninette et Ninon, Silvia veut avo1r son roman i
tt ~lle l'a 1 grace a la complaisante bonhomie de M. Orgon son
pere, qui 8 e prete a ce caprice; elle~'ameme bien plus com~let
1
011 plus compliqué qu'elle ne I ava1t prévu.. ~ar, de son coté'.
Dorante a imaginé meme ruse, avec la complic1t~ de M. Orgon,
il a changé d'habit et de r6le avec son valet Pasqum, en sorte que
Silvia sent bienwt non sans épouvante, qu'elle s'éprend de ce
valet en qui se cache Dorante, tandis que celui-ci s'éprend, non
llns remords, de la soubrette en qui se cache Si_lvia. . .
.
ll faut Jire la piece de Marivaux pour savo1r comb1en il ava1t
~'esprit et de grace dans !'esprit. ~•e~t, d'un ~out a l'a~tre, ~n délice, soit qu'on entende parler Sil:"1ª• et q~ ?n la v01e d ª~?rd
tchapper, a force de malicieuse gaieté, au ~1d1cule de la pos1ti~n
ti fausse ou elle s'est mise soit qu'on voie peu a peu sa petite
Ut.e s'égarer et battre la ca~pagne, a mesur~ qu'~lle se,nt l'amour
llatlre bien malgré elle dans son creur- s01t enfm qu on observe
l'attitude de son pere et de son frere Mario, qui tous deux sont
4ans le secret de la comédie, s'amusent de son embarras, et
tttnnent malicieusement plaisir a l'accrottre.

�396

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Maie, d'une part, remarquons combien une pareille reuvre
dalie, malgré ~e. qu'il y a d'imprécis dans son cadre, malgré
noma de fanta1S1e que portent lee personnagee. Une' époque
déterminée revit sous ces jolis costumes Watteau et c'est p
sém~n~ !'époque méme de Watteau, c'est le xvn~e siecle qui
l~ahit ici ~ toute minute. 11 y a la de la tendresse, un peu d'
bon, un peu de poésie, certes ; mais il y a la surtout de l'
et de !'esprit. Est-ce une jeune filie que Silvia ? Si on l'é
causer ~vec Liset_te a la premiere scene, on verra qu'elle en
long d~Ja sur la ~e~tles~ensonges de la vie,surle mariage et
décepbons. On I a dit mamtes fois et avec raison : les jeunes
d_u théAtre de Marivaux sont des femmes. Ce sont des femmes d
siecle qui n'étaft q~'esprit. ~•amo~r est chez elles le cap·
une forme de l ennui, une distracbon cherchée · il est selont~tre de la piece, « un jeu • et un sourire; il parle ~n jolÚa
fm, alambiqué, précieux ; mais le chant, les divines effua·
des amants de Musset, ne les demandons pas ñ Marivaux.
Et, d'autre part, pouvons-nous un seul instant oublier
lisantLe J eu de l' amour el du hasard, que nous sommes au théA'
~omment l',~ubl_ier? ~omme?t ne pas sentir ce qu'il y a d'
ciel dans l mtngue si adroitement conduite dans ce do
d~guisement}e ~ilvia et de Dorante, tous deu~ prisa leurpropll
piége, dans I mtngue paralléle que forment les amours de ·
et de Pasquín, travestís eux aussi, chacun croyant duper l'a
et dans le double dénouement qui unit la soubrette au valet.
meme temps que la mattresse au mattre ? C'est du théltle
délicieux, mais c'est toujours du théatre.
. J'en di_rai a peu pres autant des Romanesques, la jolie peli!!
piéce qui fut le coup d'essai d'Edmond Rostand alors qa'I
avait vingt-cinq ans.
'
, Que le . sujet soit celui d'A quoi r~venl les jeunu fiU,,.
1auteur lui-meme est la pour nous en avertir. 11 ne se cache
d'etre l'éléve de Musset, et il a eu soin d'écrire 1 comme •
mattre, en tete de sa piece : "La scene se passe ou l'on vouda;
pourvu que les costumes soient jolis. &gt;i
Deux peres, vieux amis et voisins de campagne Bergarnin el
Pasquinot, ont l'un une filie, Sylvette, et l'autre u~ fils, Pe ·
lis souhaitent de les marier afín de vivre désormais et pourtouj
ensemble. l\~ais les de~ jeunes gens ne s'aimeront pas, s'ilscroi
que leur umon est le fait de la volonté paternelle. 11 s'agit d
d~ renouveler la vieille ruse du duc Laerte. Bergamin et Pas~
!eignent d'etre brouillés a mort. Entre leurs deux prop ·.
ds élevent un grand mur : défense a Sylvette d'aimer P

39¡

• Percinet d'aimer Sylvette. Aussitl&gt;t, ils s'éprennentl'un de
t.re, et Percinet est sans cesse perché sur le haut du mur,
oguant tendrementavec Sylvette. Puis, Bergamin et Pasquinol
binent avec un certain Stratlorel, expert en ces délicates ma' un simulacre d'enlévement ; Sylvette croit qu'on a voulu
ever en chaise a porteurs, Percinet croit l'avoir délivrée en
· lant contre Stratlorel. lis sont l'un pour l'autre des héros
roman; ils s'adorent et ne demandent pas mieux que de se
·er, réalisant ainsi a leur insu le secret désir de Pasquinot et
min.
Tel est le premier acle, et, jusqu'ici, on le voit, la piéce est bien
e rédaction nouvelle d' A quoi rivenl ... Et cette rédaction
velle, je suis bien éloigné d'en faire fi. J'y trouve bien de la
et de la fratcheur, une verve endiablée, un éblouissant
ement d'esprit,et toutes les prouesses d'élocution, toutes les
vailles d'expression que nous avons admirées depuis dans les
s ceuvres du m~me auteur. J'y trouve la verve d'un romane de 1830 avec les habiletés de métier de nos plus illustres
assiens, par exemple, dans le fameux couplet des enleve-

ta:
BERGAIUN

Pour un enlevemenl, que prcnez-vous, chor mallre 'I
5TRAFFOR1U,

Cela dépend Monsieur, de ce qu'on veut y mettre.
On rait l'enlbvement un peu dans tous les prlx.
Mais, dans le cas présenl, el si j'ai bien compris,
11 ne raut pas compter du tout. A votre place
J'en prcndrais un, Monsieur, lá, - de premiére classe 1
BERGAIUN,

tbloui.

Ah I vous avez plusieurs classes '!
STRAFFOREL

Évidemment. 1
Songez que nous avons, Monsieur, 1'1mlevement.
Avec deux bommes noirs, l'enlévement vulgaire,
En !lacre - colui-li1 ne se demande guere L'enlevement de nuit, l'enlévement de jour,
L'enlevement pompeux, en carrosse de cour,
Avec laquais poudrés et frisés - les perruques
Se payent en dehors - avec muets, eunuques, .
Negres, sblrt1!, brigands, mousquetaires, au ch?•X 1
L'enlevement en poste, avec deux chevaux, t.ro1s,
Quatre, clnq, - on augmonte ad libilum le nombre, L'enlevement discret, en berlina, - un peu sombre ... Etc., ele.

llaia si on relit Les Romanesques apres
·

A quoi r~venl ... , voici

ft88ion qu'on éprouve.
On1'ape~oit_quel'ceuvre est aussi nettement datée que Le Jeu

�398

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de l' ~mour el d~ hasard. Le texte a beau dire que la scene se pallt'
« ou il noll:s _pla1ra », c~s personnag~s, qui parlent souvent le par
argot pans1en de la fin du X1X8 s1ecle, cette Sylvette qui s'écrie,
quand Percinet veut l'embrasser:
...•...... Mais jamais de la vie l •.

ou qui dit de son pere :
ll est un peu serré, papa !...

ces amoureux qui parlent par moments comme ceux de G
ou de M. Maurice Donnay, ces deux peres qui habitent un coin
banlieue ou leur idéal est d'avoir un bassin avec des poiss
rouges et une boule de verre bleu suspendue sous la tonnelle,
nous les cop.naissons, nous les avons apergus l'été devant quelque gentille maison blanche de Chaville ou de Viroflay.
Et puis, n'est-il pas vrai que l'art ou l'artifice se voit un pn
plus qu'il ne faudrait, et que chez Rostand, comme tout a l'heme
chez Marivaux, on se sent trop au théatre? Je n'ai résumé que le
premier acte ; mais il y en a deux autres, oi.t !'intrigue se noue,
s'embrouille adroitement, pour se dénouer le mieux du monde l
la derniere scene. D'abord, c'est la désillusion de Sylvette etde
Percinet, lorsqu'ils découvrent la ruse paternelle, lorsqu'ill
savent a quoi s'en tenir sur la scene de l'enlevement; et c'est le
brusque départde Percinet, qui s'en va courir le monde en quate
d'aventures authentiques. C'est ensuite son retour, le retour de
I'enfant prodigue, et sa réconciliation avec Sylvette, grace l
StrafTorel qui s'est travesti en marquis de je ne sais plus quoi pour
dégouter a tout jamais Sylvette des romans et des héros de roman. Sylvette et Percinet s'apergoivent que la vraie poésie dela
vie est dans l'amour de deux jeunes creurs l'un pour l'autre, et
non dans les belles aventures :
La poésie, amour, mais nous fOmes des fous
De la chercher ailleurs, lorsqu 'elle était en nous 1

Tout cela est ingénieux etjoli, bienfait- un peu trop bienfait
peut-étre, trop voulu, trop conscient. Tout cela forme une piece
qui peut se jouer, qui platt a la scene, une tres aimable piece, maia
une piece. Sylvette ou Percinet, Bergamin, Pasquinot ou Strafforel sont de spirituelles marionnettes, mais des marionnettes, eL
nous voyons bien la main qui les fait manreuvrer en tirant adrvitement la ficelle. Comment la traduire, cette impression que
nous ressentons tous en passant de Musset a Rostand ? ... A la

LE THÉATRE ROMANTIQUE

399

ne aujourd'hui, a l'Opéra surtout, on imite tres bien le clair
lune avec de l'électricité, et on met du elair de lune dans toutes
scenes d'amour : des que les deux amants sont ensemble :
Enfin, seuls ! ... »vite, le doux rayon de Iumiere inonde le déeor.
'est tres poétique. Seulement, ouvrez votre fenétre la nuit quand
fait clair de lune, un vrai clair de lune sur la verdure, sor ~n
urs d'eau, sur lamer, sur le silence de la eampagne endonme,
Le clair de !une bleu qui baigne J'horizon,

puis comparez. - Les Romanesques, c'est du clair de lune
rique.
Qu'on relise, par contre, la scene d'A quoi révenl les jeunes filies
Silvio est seul aupres de Ninon :
Écoutez-moi, Ninon, ~e ne suis point coupable ...

celle ou Ninon et Ninette, « dans deux bosquets séparés », disent
trouble de leur creur :
- Cette voix reteqtit. encore a mon oreill~.
- Ce baiser singulier me fai t encor frénur:
.
- Nous verrons, cette nuit ; il faudra que Je v~11le.
- Cette nuit, cette nuit, je ne veux pas dormir.
- Toi dont la voix est douce, et douce la parole,
Chanteur mystérieux, reviendras-tu me voir,
Ou comme en soupirant l'hirondelle s'envole, .
Moii bonheur fuira-t-il, n'ayant duré _qu'un s01r ?
- Audacieux rant0me a la forme voilée,
Les omhrage&amp;ce soir seront-ilssans danger?
Te ,everrai-je encor dans cette somb~e allée,
Ou disparattras-tu comme un cham01s léger ? •.•

Ou plut0t qu'on relise toutela piece,.~ton ~•aur~ pas de peine a
sentir qu'elle est autre chose qu'une piece bien faite, autre ch?se
que de l'art, autre chose qu'une image de la vie aune ép?que déterminée. Bien faite, non, la piece ne l'est pas, car Il n'y a nul
lien entre les scenes et l'on y passe sans cesse d'une chambre
dans un jardin, d'un jardin dans un salon, ouA d'un sal?~ sur
111le terrasse. Le dénouement meme pourrait preter a la critique,
puisque la pauvre Ninette, qui a eu _part a~x sérénades. et
dont le creur s'est ému autant que celu1 de ·Nmon, reste fille
t.&amp;ndis que Ninon épouse Silvio. Non, encore une fois, ceci n'est
paa du théatre, ceci est poésie, ceci est un chant, le chant de
rétemelle jeunesse. Ceci eut été vrai il y a 2.000 ans, et malgré
tous les changements survenus dans les mreurs ou les mod~s,
eeci est vrai encore et sera vrai toujours. Paul de Musset dit,
dan&amp; la Biographie qu'il a écrite de son frere : (&lt; Ninette et Ninon

�400

REVUE DEB COCRS ET CONFÉRENCE8

sont lea portraits de dewc sreurs qu'il avait connuea au Mans..
Je pe~ qu'Alf~d eilt un peu souri de cette affirmation. Q
on lu1 ~eman~a1t, apres_Lu Capricu de Maripnne, ou il avait
sa Mananne, 1~ réponda1t : «Partout et nulle part; ce n'est poi-.
une fe~me, c est la femme. , De meme ici ce n'est pal
portra1t de telle ou telle jeune filie ; c'est un Age de la vie doa
Musset a écrit le poéme.
Tr~nsporter ce poéme a la scene, ah I que ce serait dommage~
Ne !aisons p~s rev~tir a Ninette ou A Ninon les traits de quelqae
anc1en _prem1er l?nx du _Conservatoire, de quelque ingénue de
~méd1e-Fran~a1se. Ne f1gurons pas avec des portantset un mo•
h~r de théAtre la chambre ou Ninon s'endort la chambre
gmale :
•
·

a.

Doux mystére du toit que l'innocence habite
Cha~ons, réve~ d'amour, rires, propos d'enfa~t,
Et to1, charme mconnu dont rlen ne se défend
Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerlte l... '

~em~rci~ns plutot le poéte d'avoir laissé le champ libre a llCI(
1magmations. Il nous a laissé la liberté d'ajouter a son reve 16
n~tre qu'é~eille la musique de ses vers. 11 en est de ses vera co
d une mus1que, _en efTet: en l'écoutant, tout un tableau se dessull!
dans notre espnt, tableau imprécis et charmant ou flottent
no~s des ombres gracieuses, des etres de reve ou de chers souvenin.
MalS_ le charro~ serait rompu si un décorateur de tbéAtre v
préc1Ser et réabser le tablean avec des toiles peintes et des arb
~e carton! et si une actrice quelconque, fut-elle meme tres jolM;
1~~rposa1t _sa pe~onne entre nous et la vague et douce vision.
L 1d~al dev1endra1t le réel, et l'on sait trop combien le réel diff
de 1'1déal.
(d suivre.)

Leqons sur l'histoire
de la littérature latine
Coura de 11. L'ABBt LEJAY,
Membre de l' Inr!ilul,
Profe:i,eur a l' lnatüul callwlique.

Le clroit romain oonsid6r6 en général (suite).

L'analyse est le fruit de l'abstraction. Par une Lendance presque
tpposée, les Romains avaient le gout des spectacles. Chez tous
les peuples, le droit primitif était en action et en symboles. Plus
. .e beaucoup d'autres, et d'une maniere étonnante pour des
bommes qui avaient un tel penchant a l'abstraction, ils ont gardé
.1aepect extérieur et sensible des usages juridiques.
Tout se passe en plein air, au Foruro, devant les regards des
-eurieux. Les parties sont debout ; le préteur est assis sur sa
aaise curule. Elles ne peuvent pas se faire représenter, ni soullleltre leurs prétentions dans des mémoires écrits. II faut
qu'elles soient la, en personne ; qu'elles prononcent les paroles
•cramentelles ¡ qu'elles accomplissent les gestes prescrits. Si
cJea témoins"doivent etre entendus, ils comparattront eux aussi. Si
en doit preter serment par Jupiter, on ne peut jurer par le
dieu sous un toit, on doit le prendre a témoin sous le ciel (1 ).
Si l'objet d'un litige est un meuble, il doit etre apporté. Si c'est
un immeuble, le préteur se rendra sur place ; on le montrera en
tendant le bras, longa manu. Si c'est un champ, une motte de
terre avec de l'herbe le figurera devant le tribunal. Le débiteur
lle peut etre vendu qu'aprés qu'on l'a exposé a trois marchés
IUccessifs et qu'on a crié en meme temps le chiítre de la dette.
Lea atlaires criminelles se jugent a l'assemblée, dans trois réunions
,IUccessives. Les coupables sont exposés. Quand un plaideur va
-eonsulter un juriste, c'est a la porte du prudent qu'il le trouvera,
*11) VARRoN, De ling. lat., V, 66
lerare oportere. •

1 •

Quidam negant sub tecto per hunc

28

�403

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

HISTOIRB Dll LA LITTÉRATURE LATINE

c'est au milieu des consultants qu'il questionnera
la réponse.
La procéd?re est orale. La parole est employée par les part.ie$,
par les témoms, par le préteur, par le jurisconsulte. On a Je droit
de ~uer sur place le voleur de jour qui se défend, mais c'est april
~vo1r pou~sé ~es cr~; la , clameur • donne une sorte de publicité¡
1 a~te de ¡usbce pnv~e (1). Le demandeur peut saisir Je délendeur
qui _se r~fuse a le suivre devant le juge ; mais ce n'est qu'apne
avo1r pr~s les assistanl;5 ~ témoin. Il faut des témoins pour la
plus ª?c1enne ~orme d ahénation de la propriété ( mancipation),
P?ur 1afrranch1ssement, pour le testament. Le testament étm
~ a~ord lu devant tout le peuple. Quand on pratiqua le testament
ecnt, le testateur dut présenter aux témoins les tablettes ferméel
en!eur décl_~rant ~ue tell es étaie_nt ses volontés: « Ces choses, de la
meme mam~re qu elle~ sont écntes dans ces tablettes et sur cea
pages de c1re, de meme ¡e donne, de mcme je legue, de meme
¡eprends a témom, et de meme, vous Quirites, rendez-moi t.émoignage (2)., Le prononcé de cette formule, nuncupalio, est indispensable et seul donne a l'acte sa validit.é. Une déclaration analogue est req_uise dans la mancipation et dans le nex1Jm Je vieur
c?ntrat romam. Tous les actesécrits doivent etre montrés' et ost.ens1bles, sous forme de ~blettes ou de petits rouleaux (libelb).
La pré~cnce des t.émoms e~tnécessaire dans des acles puremenL
oraux. L acle établ~t le d,ro1t ; étant verbal, il passe avec Je
moment_ oil on Je fa1t .. Il nen reste rien. La sauvegarde du droil
est conf1ée aux témoms dont la mémoire maintient le souvenir
de l'acte.
Le~ termes juridiques confirment ce caractére oral du droil
ron_iam. La plup~rt se . rattachent a la racine qui signifle

. Par c_ontre, non~ n~ trouvons dans J'ancienne terminologie
nen q~1 ~uppose I écnture, aucun terme comme praescribere,
praescrtpho. De tels mots sont postérieurs ; iJ suffit de rappeler
les , rescrits • des empereurs.
L'écriture pénétra dans la procédure par la formule que délivrait
le préteur et par l'édit qu'il rendait au commencement de sa
magistrature. Elle n'était done pas employée en justice antérie~rement a la création de la préture ; ensuite, les antique•
act1ons orales subsistérent en meme temps. Dans les acles Je
testament écrit est trés ancien, bien que nous ayons des souvecirs
d'un temps oil cette disposition de volonté se faisait seulement
de vive voix. Beaucoup plus tard, l'habitude que les péres de
famille romains avaient de tenir un Jivre de leurs recettes et de
Jeurs dépenses, labulae accepli el e:epensi, fera naltre un nouveau
genre de contrat. Par Je fait qu'un nom de débiteur y était transporté de la page des recettes a celle des dépenses, tran,scriplum,
une obligation était créée en faveur du possesseur du registre
qui faisait foi en justice. Ce genre de contrat est déja ancien et
fort employé au temps de Cicéron (1). Une créance finit par
s'appeler simplement un nom, nomen. ,Mais ce sont la des
innova'tions.
Le droit romain est done essentiellement oral, visible, sensible,
dramatique. 11 est bien différent du droit moderne qui se dilue
en écritures et en paperasseries, dits, contredits, enquetes,
compulsoires, rapports d'experts, transports, interlocutoires,
baux et procés-verbaux, appointements, exploits ; toutes ces
piéces remplissent les sacs dont Je juge Dandin fait provision
pour trois mois. Qu' on ne dise pas que les Romains sont des
Méridionaux et des Anciens, que les peuples de l' Antiquité et
encore maintenant les peuples du Midi vivent dans la rue, avec
une surabondance de gestes et de paroles. Les Grecs anciens
avaient une justice écrivassiére. Une action publique a Athenes
s'appelle une écriture, yp~~~ ; accuser, c'est écrire, yp&lt;i~m (2).
Dans tous les proces, civils ou criminels, la plainte doit etre
«rite ; elle est ensuite affichée. D' autres piéces forment une
sorte de dossier des deux parties, documents, textes de lois,
aveux arrachés aux esclave~, dépositions des témoins. Car les

402

« dire, parler » : wdex, iud1c1um, uindiciae iurisdiclio uind,t:,

•~ndicio, condiclio, inlerdiclum, nuncupali~ (nomen ~apere) ;
d autres expr1ment une act10n : paclum, conuenlio, conlraduJ.
uu se rattachent au nom du témoin : teslamenl~m.
Le droit pontifical était également oral. Le calendrier étail
une proclamation faite par le souverain ponfüe : calendae calan.
intercalare. Les ant(quaires romains parlent d'un rituel ~ugural
non écnt, que les pretres se transmettent de vive voix (3).
(1) C1c~RoN, Pr~ Tullio, 48 (commenf:ant les Douzo Tables).
(2)_ GAIU_s, Jnsl~tut., 11, 104 : • Haec 1la ut in bis tabulis cerisque scriPlltl
1unt. ita do 1ta Iegotla testor ita que uos Quirites testímonium mibi perhibelol.e'(3) V~RRON, pe ling.
VI, 27, Festus (dans Paul), vº arcani,, ... a ~
s.acrl~cn Q';'Od m arce 11t ab auguribus adeo remotum a no ti tia uulgan ut DI
utter1s qu1dem mandetur, sed per memoriam succcssorum celebretur ••

!ª'·•

. (1) ll en est surtout question dans le Pro RoJcio comoedo, dans le deuxieme
discours de la seconde action contre Verres, et dans les lettres.
(2) L'expression .v.asse en latin quand elle est traduite du grec ! dicam
(transcription de O(x~v) scribere, dans Pu.UTE, Aul., 769 ¡ Poen., 800 ;
TAnENCE, Ph., 127,329,668 ¡ C1ctR0N, Vur., 11, 37 {a propos de Siciliens).

�HISTO'IU DE LA LITTÉlfA.TUaE LA&lt;TINE

404

BEVUE DES COURS BT CONPÉRENCES

thnoignages sont recueillis par écrit et lus aux débats; les témoins
ne sont présent.s au proces que pour confirmer par le silence Ieure
déclarations antérieures. Les serments et les refus de serment
sont enregistrés. Toutes ces pieces sont recueillies et enferme
non dans un sac de toile, comme chez nous au xvne siecle, maia
dans une terrine : le pays est celui de la céramique. Pendant lee
débats, on lit ces documenta. Le role du greffier est important.
A Rome, il n'y a pas de greffiers ; les scribes sont attachés seulement a certaines administrations qui comportent une comptabilité, la censure, les questures.
Par ailleurs, la différence frappanteentreledroitgrecetledroit
romain estsurtout une difJérence de développement. u: droit romaia
est, sur tous les autres points, plus mur, plus perfectionné, ptm
compliqué, plus précis que le droit grec. Mais !'esprit conservateur a protégé a Rome les pratiques anciennes, pittoresquee
et antérieures a la diflusion de l'écriture. En Attique, la procédm,
del'Aréopage contre les meurtriers a seule survécu. Le magistrá
qui continue l'ancienne royauté, l'archonte-roi, présicle.
Le plaignant siege sur la pierre de l'intransigeance ou de !'implacable, ávonitlau; ).(6oi; ; l'accusé, sur la pierre de la violenct,
06ptwi; ).(8oi;. Les deux parties prononcent des serments terriblea,
la main sur les débris des victimes immolées avec des rite&amp;
particuliers. L'affaire est religieuse, car le meurtrier est impur.
C'est ce caractere religieux qui a perpétué l'ancienne procédure;
partout ailleurs, les Athéniens, amis des nouveautés et d'un ra~
nalisme conséquent, l'ont transformée.
Par ces traits sensibles, qui s'adressent a la vue et a l'oule,
le droit touehe au folk-lore. Les Romains élimineront cet élément
a mesure que leurs conceptions juridiques se préciseront ; ele
meme la littérature, en devenant littérature, cesse d'etre 11B
folk-lore. Le droit garde des survivances, l'usage de la pierr.e
pour frapper la victime dans la conclusion des traités, de l'épeautre (far) dans le mariage religieux, de la lance pour couper ~el
cheveux de la fiancée, des lingots de bronze dans les cérémorue&amp;
de la mancipation et du nexum. Ces usages sont antérieurs aus:
haches de bronze et de fer, au développement de la culture du
froment, a l'emploi des couteaux, a la monnaie. D'autre part.
certains objets et certains actes ont une valeur symbohque.
L'homme primitif donne a l'idée une forme sensible. La lance,
par laquelle l'homme de cceur se rend mattre du bien de son
ennemi, est le symbole de la propriété quiritaire. Une espece
de bonnet, le piléus, est le symbole de la liberté ; les bandelet~,
celui de la consécration a la divinité ; la main, celui de la pUJ&amp;-

4f&gt;r&gt;

les mains jointes, cclui de l'alliance. La chaise cunde,
oü s'assied seul le magistrat de puissance supérieure, s'oppose
a la banquette, sur laquelle prennent place c6te a cote les magistrats plébéiens. On discute le sens de certains gestes, comme
la pirouette de l'esclave qui vient d'etre affranchi, de certains
objets, comme le plat que tient la victime du vol dans la perquisition domiciliaire. Nous en saurions davantage si les ouvrages
de Varron n'étaient point perdus. A travers tels récits, telfes
images de Virgile, nous soup\tonnons des rites symboliques disparus. Mézence voue par le jet de sa javeline Lausus et son
armure:
ll6!1Ce ;

Dexlra mihi deus et telum quod mis1ile libro
nunc adsint I Voueo praedonis corpore raptis
indutam spoliis ipsum te Lause lropaeum
.A.eneae (1).

On croit voir Rienzi couper l'air de son épée en se toumant
auecessivement vers les trois parties du monde et disant cha&lt;¡ue
leis: « Ceci esta moi. » Chez un peuple dont l'aetivité juridique
ftait si féconde, malgré le respect de la tradition, ce qui mourait,
meurait entierement. On ne gardait pas le souvenir de symboles
tombés en désuétude, puisqu'ils ne servaient a rien, pas plus
fl'on n'avait éprouvé le besoin de les conserver par l'écriture
qiaand ils étaient vivants.
. Survivances et symbolisme révelent chez les Romains une
•agination parfaitement saine. On ne trouve chez eux ni reverie
morbide, ni vague naturalisme, ni obscénité, rien de ce qui se
montre achaque pas dans les antiquités j uridiques del' Allemagne.
Sar la bruyere et dans les clairiéres de la marche germaniqu~, les
Jites juridiques s'associent aux pratiques de la sorcellerie ; ce
'1i y survit encore du paganisme, au :,ave et au xve siécle,
•la poésie trouble et décevante ou la grossiéreté brutale des pays
dll Nord (2). Dans la poésie et les coutumes les plu~ pittoresques,
l'esprit de l'antiquité classique, surtout !'esprit romain,_ porte
tne netteté réaliste qui dissipe les fant0mes et les brouillards.
U) V1RGILE, Énéide, X, 773.

.
(t) Volr une page curieuse et sophistique de M1casLET, Origines du d'roil
~ (Paris, Hachette, 1837), p. LXxxm-LXxx_rv. Égaré ~ar son romanÜSIJ!e et_sa passion aveugle pour L'Allemagn!), !ihchelet e~sa\e. de remire ªl.!
~Plr1tuahsme un panthéisme ou plutOt un !étichisme de pr1m1ti!s. Vo_y. auss1
ib., e- cvn-cvm, ou 1'épithete de • décev_ante • est ré_pétée deux !01s pour
qtlallfier les images des coutumes germamques. On sa1t que cet ouvrage est
lllrtout un recueil d'extraits traduits du livre de Jaeobus Gano•, Deutache
ltec11L,a¡1er,amer, 1828, in-4°.

�406

RBVUB DBI

couM

HIITOIRB DB U

BT CONRRBNCBI

11 a . ~ne franchise qui écarte les équivoques et les mirages.
subbbté mame eat une recberche de précision.

•••
.~e cea 8?9le8, d~ ces paroles, de ces symboles dont la vie pri
ID1tive ava1t constitué un folk-lore pour les Ages suivants l
~omains avaient fait un choix ; certains avaient été at~ch
mséparablement aux acles juridiques. La constanee de
formes est le formalisme.
La forme d'un acle juridique est la maniere dont se manif
la voloD;té. Un serrement de mains peut etre la forme d'
convenbon entre deux parties. Tout aete juridique a done
forme, puisqu'il est une manifestation de la volonté. 11 faut bi
que la volo_nté prenne. un moyen sensible pour s'exprimer
debors. Mais le formahsme est le earaetére obligatoire d'
forme donnée, dont l'absenee rend l'aete nul. Quand la fonne
libre etl_aissée au ehoix des parties, elle est indéterminée, elle
6trecec1 ou cela, elle est un accident de l'aete juridique. Quand
est obli~atoire, elle est ceci et non pas cela, elle a un lien in ·
~éce88alre, a~ec la volonté exprimée ; elle est une pa
mbéren~e de l acle. La forme ne peut etre non plus une form
accesso1re, comme chez nous l'emploi du papier timbré ou
déclaration a l'enregistrement.
La forme obligatoire a pour principal avantage la séc •
qu'elle donne aux eontractants. Elle est une invitation a réfl
avant ~e s'engager, une garantie contre les doutes qui peuv
survemr, une protection contre l'arbitraire. Un acle juridi
entouré des formes prescrites est indestructible. Il résiste a
attaques i_ntéressées des partieuliers et a l'ingérence du pouv
Le formalisme est une néeessité dans les législations naissantes (1
On le voit a Rome en décroissance, a partir de la fondation
l'Empire. Les empereurs byzantins l'accablent de sareasmea (
C'est qu'il n'est plus en harmonie avec une mona
absolue. 11 avait ses ineonvénients. Un vice de forme un
. pour un autre rendait l'acte nul. Certains acles
' étai
pm
impossibles acertaines personnes, aux absents. Mais le form ·
a duré assez longtemps pour que nous pensions que les avan
l'emportaient sur les inconvénients. Ce rigorisme étroit
(l) G1DE, El. aur la novalion, p. 22 suiv.
(2) Code juslinien, 11, 58, 1 ; Vl, 9, 9 ; 23, 15 ; 30, 17

UTTiRATURB UTINS

ur lM esprits une forte discipline qui lea obligea d'attacher
mots un sena précis et leur inspira ce respect de la lettre aana
el il n'y a point de légalité.
Le formalisme a eu pour elTet d'émonder la riche végét.atioa
coutumes populaires. Les Romains laissérent leur droit ae
elop_p?r avec des allures dr!~atiques et des dialogues dans
pubhc1té de la roe. Ils rédms1rent seulement les solennités
commerce juridique qui devint un peo monotone. Chez eux,
_forme s'étendait a tout, au culte, a la vie publique, a la vie
v~e, aux usages domestiques. Elle répondait a leur gollt pour
signes, pour l'aspect extérieur, pour l'action, a leur besoin.
clarté, par l'intuition sensible dans une soeiété ou le costume
tinguait « l'homme libre et l'esclave, le majeur et le mineur
aénateur patricien et le sénateur plébé'ien, le chevalier et l;
ple c_itoyen, le magi~trat ayant s~n siége a Rome et celui qui
agna1t un poste élo1gné, le eand1dat, l'accusé, l'exilé(l)•. En
e temps, les Romains avaient un besoin de fixité et d'ordre.
formes leur étaient done agréables, mais ils ne pouvaient les
ettre que réglées.
La forme la plus simple d'un acle est la question et la réponse :
T'engages-tu a me donner eet eaclave? - Je m'engage a t.e
er cet esclave •, ,pondesne ? spondeo. La spomio est un cont purement verbal, garantí par l'emploi du mol ,pondeo.
type de eontrat était susceptible de variétés a l'infini : « Me
eras-tu?- Jetedonnerai• ;« Mepromets-tu? - Jeteprots » ¡ u Feras-tu ? - Je ferai. , Ces formes n'appartiennent
au droit civil, mais au droit des gens. Entre citoyens romains,
forme obligatoire est l'emploi du verbe spon-Iere et non pa•
autre (2).
Une forme aussi simple ne saurait etre primitive. L'humanite
toujours du eomplexe au simple ; le simple est le produit.
la réflexion analytique qui ne s'exerce qu'aprés coup. La
e typique la plus ancienne d'un acle juridique est celle de la
cipation (mancipium). On distinguait anciennement les biem
pres au patrimoine et ceux qui étaient en dehors, pratient;d'une part les fonds de terre situés en ltalie avec leurs
'ludes et les outils animés néccssaires a leur exploitation,
ves et betes de somme, d'autre part tous les autres bieos,
de terre provinciaux, argent monnayé, meubles, petil6
peaux. La premiére catégC&gt;rie s'appelait res mancipi, la

DX

l½) iBBRINO, E1prit du droil romain,
( )

AIUB,

Jn,lilul., 111, 92-93.

lr.

rr., t. 111, p. 202.

�408

MVUB DD COURS BT eoNPfm■NCBtt

seeonde re, nec maru:ipi. Pour aliéner les m mancipi,
semr de la mancipation.

C'était un vrai drame a plusieurs personnages. 11 faUait ehiq

témoins, puberes, citoyens romains. Un sixieme cite-yen de m&amp;m

condition tenait une balance de bronze; c'ftait le libripe111.
L'objet a vendre était la. L'acquéreur lesaisissait d'une Iil •
de l'autre, il tenait un lingot de bronze et récitait la form~ t
« Cet homme, moi je prononce qu'il est mien de par le
quiritaire et qu'il soit acheté pour moi avec ce bronze et cet
b~lance de bronze. • Il frappait la balance avec le lingot, po
fa1re sonner la qualité du métal. Ensuite, il remettait le b
au vendeur, en guise de prix. La formule était invariable sa
la désignation de l'objet; Gaius nous l'a conservée, appliquff'
une vente d'esclave. Il nous dit que seuls les fonds de terre
vaient etre vendus « absents ,. On peut croire que plus ancie
ment on les représentait par une motte de terre, comme dana
procédure de revendication, ou qu'on se transportait sur
lieux (1).
La mancipation est un acte type. On retrouve les témo·
le libripens et le bronze dans une série d'actes qui furent ass· ·
a une vente : le mariage (coemplio), l'adoption, le testame
l'obligation appelée ne:eum. Une école de juristes rom ·
frappée par ces ressemblances, voulut meme donner le n
de ne.rum a tout acte ou paraissait le peseur avec sa bal.anca
C'était une généralisation abusive, mais qui fait ressortir l'unif
mité du systeme juridique romain (2).
Nous devons noter dans ces pratiques l'importance des m
decertains mots al'exclusion d'autres, cerla uerba, ,ollemnia r,,r
plus tard, quand la loi les aura sanctionnés, legitima u
Ces mots nécessaires correspondaient aux noms des actes, co
spondeo dans la sponsio (3), ou les faisaient reconnattre po
valables. Varron répond, dans son traité d'agronomie, a
préoccupation du bon pére de famille romain. Quand on ach
des meubles ou du petit bétail, res nec mancipi, on ne pou
(1) GA1us, Imfifuf., J, 119-122. On se transporlait d'abord sur pla~
l'ager romanas était un territoire de culture autour du bourg. La mottl'
ten:e suppose déjl\ des dist.ances. Galus comprend par au, non un
ma1s une piece de monnaie. A !'origine, il ne peut @tre question que
lin¡ot. On appela au la monnaie, pour ne pas chan~er les formules.
(2) La question du nezum est controversée. J adopte ici l'opial9el
lH_E~UNG (Esf..rit du droil romain, t. III, p. 226, notes 276 et 277), _oplillOA
su1v1e par d autres auteurs. Elle me paratt seule pouvoir se concilier a'VII
}'ensemble du systeme.
(3) Voy. IHERINO, Esprit du droit romain, tr. fr., t. IJI, p. 269.

~lftOIIUI:

n u

Ul'ftlBlolTUD

urnn

-

rec:ourir a la mancipation et. a ses 8VRMÍes, on riaquait d'Mre
évmcé par le vendeur. Varron recommande d'exiger de hri la
promesse qu'on sera laissé en paix par lui, ltabere liare (1). Cea
mots haber, licere caractérisent la stipulation et sont. indispen•
sable~ pour sa validité. Le locataire était protégé par une stipulation analogue dont les termes obligatoires étaient. les ~
fruí licere (2). L'exemple classique de la rigueur verbale da
femmles juridiques est celui qui, des Jn,fifufea de Gatus, a pallé
dans tous nos manuels. La loi des DouzeTables interdisait de eoaper les arbres ; la partie lésée avait contre le déprédateur une
ad.ion en jmtice pour arbres coupés, de arbo,ibus ,uccilis. On
,ooupe des pieds de vigne a quelqu'un. La victime attaque et
perd son procés parce que, dans le dialogue de la procédure, elle
a dit • vignes » et non pas ,, arbres ,, • quia debuissel arlxwo
DOminare, eo quod lex XII tabularum ex qua de uitibus succ:ilia actio competeret, generaliter de arboribus succisil loquemtur (3) ,. Horace ,dans le premier livre des Saliru, a pu eopieuaement discuter l'histoire et les lois de la satire saos la nommer.
Le premier des deux emplois qu'il fait du mot ,atura est au
eomrnencement du second livre, dans la consultation plaisante
qu'il prend aupres de Trebatius : quand on pose une quest.ion.
juridique, on doit appeler les choses par leur nom.
Cette rigueur verbale paratt avoir une lointaine origine reli~u~. • Pour le Romain ancien, le mot est une pui8118DC8 •,
~ t lhering avec plus de raison qu'il ne pensait (4). Le pouvoir
JU~dique du mot dérivait d'une croyance plus profonde a sa
pwssance~La religion romai.nea aussi ses cerla uerba. Elle a ses scrupules d'expression; pour etre tout a fait so.re de nepassetromper
ma'adressant a un dieu, elle ajoute: «Si tuesdieuou déesse; &amp;ion
l'appelle de ce nom ou d'un autre.•. (5).,, Ces précautions ontparu
a de bons juges les roueries de paysans madrés, qui ne veulenL
paa etre pris au piege des formules. Ce calcul a pu se faire jour
quand l'acte religieux esl devenu une sQrte de contrat entre
I&amp; dieu eL le fidele. Mais les peuples primitifs croient a la vertu
d_u mot. par lui-meme. Pour eux, la parole est quelque chose de
• élonnant et de si mystérieux qu'ils placenL en elle un pouvoir
propre, comme ils logent un esprit dans les arbres des forets
VARRoN, Rer. rusfic., 11, 2, 6; 3, 5; 4, 4 : il s'agit de moutons, de
et de porcs.
HBRING, Esprit du dr. rom., t. IV, p. 143, n. 206.
•
AIUS,, Instilul., IV, 11.
,
■EJUNG, Esprit du droit romain, t. 111, p. 130.
ACROBE, Saf., 111, 8, 3 ; 9, 7 j 9, 10.

�HISTOIRE DB U

410

REVUB D88 COURS BT CONPiRBNCES

et dans les rochers des montagnes. Par le développement de cette
croyance, le mol-fétiche devienl un príncipe de la religion, la
cause de pratiques qu'on ne sail s'il faut les qualifier de religieuses ou de magiques. Les 8gyptiens étaienl surs d'évoquer
un dieu et de le conlraindre, quand ils connaissaienl son vrai
nom, le nom secrel. On lenail caché le norn sacré des villes, pour
les empecher de tomber au pouvoir de l'élranger. Peu a peu
l'espril romain a pris une aulre direclion. 11 avait hérilé d~
Ages anciens la croyance en la puissance du mol. Mais ses habitudes d'analyse onl prévalu. 11 a dépouillé le mol de sa vert.u
m~gique pour lui donner une force purement humaine, étabhe par la coulurne el par la loi, puissance plus réelle que celle
des abraxas et des incantations. L'élémenl religieux a été rejeté;
seul .ª élé con.servé un résidu qui a élé ulilisé pour la pratique de
la v1e. La pmssance d'abstraclion de )'esprit romain a été assez
grande pour transformer partiellement la nature de l'invocatioL
~li_gi~use elle-~eme et l~i imprirner le caractére d'une obligation
Jund1que. Le dieu, réguhérement appelé et prié, doit son concoun.
non pas en vertu de l'efficacité de son nom, mais en échaJl81
~e la prestation des fideles. Chez un peuple naturellement formahste, toutes les activités de la vie prennent le meme aspecL
A_J'origine, il n'en était pas ainsi. Le motétaitunepuissancepar
lm-meme ; la dégradation de cette puissance lui a plus tard
assuré sa valeur juridique. A c0té de cette cause initiale du for~alisme, on doit considérer comme secondaires la pratique tardive de l'écrilure et la conservalion du droit dans les arcanes
d_es pon~ifes. Les formules et les acles juridiques s'étaienl conttilués bien avant l'usage de l'écriture ; les Pontifes les ont soigneusement gardés a l'abri de toute curiosité. Ainsi la fidéli\4
littérale a été assurée par une longue tradition.
La fidélité littérale entratne l'interprétation littérale et le mépril
de l'équité au nom du droit ; c'est a propos « de J'interprétation
perverse du droit » que Cicéron nous a transmis l'aphorisme:
Summum ius ,umma iniuria (1). D•une maniere générale, l'observation servile des formes avait des conséquences facheuse&amp; ~
elle s'opposait souvent a l•équité et toujours au progres. Lea
. (1) C1cÉR0N, De off., I, 33 (et. Tf:ru.NCE, Heaul. , 796). Voy. d'autres crlUquea analogues,De or., 1,236; Pro Caec., 65; Pro Mur., 25-29. Mais l'oratear
~voue avoir cédé, dans le Pro Murena, au plaisir de railler devant un publle
mcompétent : . Apud imperitos tum illa dicta sunt, aliquid eUam coronae
datum • (De fin., IV, 74). Ce genre de reproche n 'esl point particulier a'IIX
Romains; cr. S0PH0CLE, 8leclre, 1042 : 'AH' t~,v ,v6cz "1,.T¡ ohtT, ~).cíS\Y
'f'P"• et AR1ST0TE, Elh. Nic., V, 10,8; MtNANDR&amp;, dans STOBÉE, 42, p. 277,

LlffBRATURE UTINB

411

lloma.ins tournaient alors la difficulté par les actes apparents,

les fictions légales et les voies détoumées. Cet ensemble de
pratiques acheve de car~~tériser le fonnalisme ..
Agir en apparence, d1c11 causa, est accomplir un acle, par
-exemple, une vente, pour atteindre l'etletd'unacte completement
différent, par exemple,.l'adoption ou le choix d'un bériti~r. La
mancipation par le moyen du bronze et de la balance a paru une
,nétbode commode qui a fait passer la cérémonie dans dt:5 •~tes
qu'on assimilait a une vente. La formule meme de la manc1patio~,
dans sa 'premiére partie, n'est pas une formule de vente, ma1s
une formule de revendication : Hunc ego hominem ex iure Quirilium meum esse aio. Ce gout pour l'acte apparent ne semble s'ex•
pliquer ici que par l'esprit régulateur des Romains. 11s veulent
une certaine netteté, et ils J'obtismnentpar la simplification ~t la
repétition. Au lieu des formes variées et abondantes que leur
avait transmises le folk-lore, ils réduisent les acles a deux ou
trois types. L'apparilion du peseur avec la balance et des témoins
rend monotone la pratique du dr?iL. C'est pr~cisé~e~t ~n. cela
que se montrent la logique et la ngueur de l espnt. Jundiqu~.
Ce partí pris favorise une autre tendance des Romains, l'~p~t
conservateur. lis ne repoussaient pas les nouveautés, mais ils
les faisaient rentrer dans le systeme sans rien toucher aux formes
existantes. Le tuteur était responsable pour tous les acles de
son administration. S'il n'administrait pas, il échappait a l'obligat.ion. Au lieu de changer un mot dans la formule et de remplacer
• administration » par « tutelle ,, on a introduit une nouvel!e
obligation, celle d'administrer (1). La loi des Douze Tabl~s ava1t
laissé toute liberté au testateur. Il y eut des abus, et il fallut
imposer une limite a certaines libéralités. O~ ~e toucha p_o~nt
i la loi. Le testateur garda sa liberté. Ma1s s1 le bénéfic1a1re
easayaiL de réaliser des legs interdits a partir d,'un ce~ain ta~,
il était condamné a payer le quadruple (2). L emplo1 des vo1es
indirectes avait pénétré aussi dans le droiL public. ~rirnitivem~nt, ,
les lois votées dans les comices centuriates deva1ent recevo1r la
aanction des patriciens ; la palrum auctorilas pouvait done ann1:1ler
par une sorte de veto la volonté du peuple. Dans les prem1ers
temps de la République, une loi Publilia dé~ida que la p~lru'!'
®cloritas serait donnée avant le vote de la 101. On ne suppnma1t
pu la garantie patricienne, mais on la rendait inefficace en la
l) Dige,te, XLVI, 6, 4, 3 (aclio lulelae utilis).
2) Loi Furia, de te,tamentia, du terops do Caton l'Anclen (C1cÉRON, Pro
Bálbo, 21; GAIUS, 11, 225; IV, 23-24; ULPIEN, prér. 2). - Voy. plus haut
la DcUon de la loi Cornelia.

!

�4}2

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

faisant donner avant le vote, quel que fut le résultat. Cetlle
pratique fut étendue aux élections par une loi Maenia (1). Ainaii
s'accordaient le culte des survivances, le respect de la forme
et ~~ exigences de la vie. De tels détours sont fréquents dans la
rehgion et le folk-lore : on suhstitue des gateaux de fol'IDlt
anímale aux victimes prescrites, des moutons qu'on appelle
cerfs aux cerfs requis par le rituel, des mannequins a des victiJDe11
h~maines (2). La palrum auclorilas tenait a la religion par le
v1eux droit familia!. Y toucher n'était pas une faute, mais ua
sacrilege, nefas. Dans d'autres cas, le danger était d'oidre religieux et civil. On l'écartait par une apparence, ou par une clause
de nullité. Ce dernier cas est celui des lois consacrées-, lego
s~&lt;!'ae. Beaucoup de législateurs anciens avaient mis leurs lo~
d1541t-on, sous la sauvegarde des dieux et défendu d'y porter
atteinte sous peine d'exécration, la mort religieuse qui entratnait.
forcément I'immolation du coupable. Zaleucus avait porté unt:
mesure de ce genre chez les Locriens. Les Romains, eux at181Ír
avaient des leges sacralae, dont l' abrogation entratnait la coJl86.
cration de l'auteur et de sa famille, sacralio capitis el familia&amp;
Pour éviter les suites de l'abrogation, on ajoutait au projet
une clause qui assurait l'impunité a I'auteur de la propositioa
ou rogation ¡ et, comme le vote de cette clause dépendait d'a
vote du peuple, qui aurait pu la rejeter, on ajoutait encoN'
une clause de nullité de la rogation, si celle-ci était interdite.
Sylla, au plus fort de sa puissance, enleva la qualité de citoyes
a~ habitants des villes qui avaient repoussé ses col-Ons ; mais
C1céron rapporte que, dans la loi proposée a cet effet, il inséaw
cette clause : « Si le droit n'existe pas pour quelque point decette proposition, que ríen de cela n'ait été proposé par cette loi ',
Si quid ius non essel rogarier, eius ea lege nihilum mgalum (3).
De_s le temps de Cicéron, on abusait du formalisme pour adapter
la 101 ades hesoins nouveaux qui étaient ceux de mamrs plu,
f~ciles. Ce fut bien pis sous l'Empire : « Des femmes sans réputaition, pour éviter les peines portées par les Iois, se firent dépouiller des droits et de la dignité de matrones romaines en se faisanl:
inscrire comme filies publiques ; tous les jeunes gens des deui:
(1) _TITE-LIV~, VIII, 12, 15 (loi Publilia, de 415 /339); et. I , 17, 9; io1
.Maenia de date mconnue : C1cÉRoN, Brulus, 55.
(2) GAteaux représentatifs de victimes animales truies d'or et d'argent
offertes a Céres, dans FEsTus, ~• porcam_ ; moutons ~ppelés certs, dans SER·
vrns, En,, II, 116; mannequms subst1tués a des victimes greeques (lei
Argées), dans VARRON, De ling. lat., VII, 44, etc,
(3) CICÉRON, Pro Caecina, 95.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

413

ordres, sénatorial et équestre, qui étaient perdus de dépr~vati~n,
pour ne pas subir les conséquences d~ s~natus-c?ni:ulte qm le~rmterdisait le métier de la scene et de l arene, se fa1sa1ent eux-memes
infiiger la note d'infamie. » Tihere, sévere défen~eur d?s ~raditions, le11l"mffigea l'eJcil a tous et a toutes_ (1). M~1s le pnnc1~al
inconvénwnt des actes apparents et fict1fs éta1t de prodwre
peu a peu dans le monde romain une sorte de nihilisme moral
et juridique. On sacrifiait la vérité des choses pour leurs appaJ&amp;llee$. Pour assurer l'extinction de la ~harge onéreuse du c~ll:e
domestique, attaché a l'hérédité,. ~ne jeune fe1;11me se mana1t
pour un prix con~en~ av,_ec un _v1e1!lard décrép1~ dont la mort
prochaine procura1t h1entot l 1extmct1on de la fam1Ue et du culte.
Les femmes étaient soumises a une tutelle perpétuelle. Pour
éviter le controle de parents genants, au lie~ d'avoir, dit ~icér?n,
des tuteurs qui les tinssent sous Ieur pmssance, on ~magina
des tuteurs qui étaient sous la puissan~e de leurs pup1lles ~2).
Pour tourner la loi interdisant les donations entre ?poux, mar~ et
femme divorgaient, puis se remariaient ?ne f?!s la donation
tce0mplie (3). Il n'était pas d_e ru,ses _qu on n,mventat po~r
4(uder les restrictions au dro1t d héntage qu Auguste av!1t
imposées aux célibataires, a~x ve~fs et ~ivorcés, a~x gens In:ª"~
qui n'avaient pas un certam ch1fT~e d enfants. _Bien des mstitutions furent avilies par le formahsme, le manage fut une des
1'N!mieres atteintes.
Ainsi le respect de la tradition finit par tuer !'ame du fass~.
Meis il y fallut des siecles et, plus tard, ~uan~ les peu~les d Occ1dent ehercherent la protection d'un dro1t, e est la sohde armure
&amp;! formalisme romain qu'ils revetirent.
(d suivre.)

ll
~terfuges.
Digeste,

SutTONE Tibérius, 35.
. .
é d
2 CicÉRON,'Pro Mur., 27. Diverses expllcat1ons ont été propos es e ces

IU

(3)

•

XXIV, 1, 64.

�ROIISA.RD, SA. VIE, SON &lt;BUVRE

Ronsard, sa vie et son ceuvre
Qoura publlo falt. • la Faoulté des Let.trea de Paria penda&amp;
le semestre d'htver t92t-t922,
Par •· GUSTA.VE COBEK,
Profe11eur 4 l'Uniuerailt de Slrcubourg, charg, de Cours en SorboMc,

«Qui se contente aujourd'hui pournotre Ronsardde la timidti
rébabilitation de Sainte-Beuve? »demande M. Pierre de Nolhat
au déb~t de la préface de. Ron,ard el l'humani,me (1), le plll
récent livre consacré au Pnnce des poetes fran~ais du xv1e si~
• Une époque de recherches critiques, continue-t-il le met •
plac~ bien ,Plus haute que ce.lle oil les Romantiques ~e croyai
bard1s de 1 élever. Nous sounons de leurs bésitations et de lellll
réserve'3, et notre admirat.ion Iie se réduit plus a cboisir d
cette reuvre immense quelques odelettes et quelques soDD
Nous voulons mesurer l'ensemble du monument et en ex ·
les _détails. Les parfaite~ réussit?s n'y font pas dédaigner l'etJ
moms heureux ¡ la Plé1ade entiére bénéficie de la curiosité
s'attache au mattre, et rien ne nous laisse inditlérents de ce
tentative d'oil est sortie toute la poésie moderne de la France. •
Le _savan~ aute~r d~ Pélr?rque el l'humanisme (2) n'au ·
pu ~1eux d1re,_ et J1espere qu apres avoir suivi les douze l~oDI
que Je voudra1s consacrer a l'reuvre et a la vie de Ronsard et
par lesquelles je m'.efforcerai de vous rendre moins pénible l'a'bsence du m~ttre é~ent que vous regrettez et que vous aimez (3),
vous souscnrez a ce JUgement et si vous ne l'avez fait déja, volll

(ll
París, Ed. Cbampion, 1921, in-8•.
(2 lbid., 2° édit., 1907. 2 volumes in-8°.

(3 ~l. Cba_mard, en mlssion a Columbia University (New-York) pendall
l'~~née. sco!a1re ;921-1922, et que fai été chargé dt suppléer dans sa c)lailt
d h1sto1re httéra1re de la Renaissance fran!jaise.

415

grossirez la cohorte de ces Ronsardisants, dont M. Paul Laumonier est le chef incontesté.
Une préoccupation d'ordre esthétique a déterminé tout d'abord
le choix du sujet, car nous ne sommes pas de ceux qui, comme
le professeur H. Morf, dans sa l~on inaugurale a l'Université
de Berlin en 1909, estiment que la valeur artistique d'une muvre
eat indifTérente a !'historien de la littérature et que la portée
• culturelle » suffit. Nous ne saurions oublier que l'objet de nos
6tudes est la beauté ou, plus exactement, les écrits q~ s'assignent
pour fin de nous la rendre sensible et que, par conséquent, notre
discipline présuppose une discrimination de nature exclusivement esthétique.
D'autres considérations aussi, d'ailleurs, devaient nous déterminer : l'une, d'ordre universitaire, qui, pour vous, n'est
pas négligeable, Ronsard tout entier figurant au programme de
l'agrégation des lettres; l'autre, d'ordre moral, ce poete étant un
professeur de vitalité, bon a suivre en un pays ou les hommes,
pour avoir trop souri a la mort ont besoin de rapprendre a sourire a la vie.
L'état d'Ame de cet écrivain et de son école s'explique par
l'esprit de leur temps, car ils arrivent a l'Age d'homme vers 1550,
point culminant de la Renaissance triomphante.
ll est des sentiments puissants, qui dominent toute l'élite
d'une génération, telle la désespérance pour la jeunesse romantique. La génération qui naquit ent~e 1493, date supposée de la
naissance de Rabelais, et 1524, date probable de la naissance de
Ronsa1·d, est entratnée au contraire, par une sorte d'allégresse
semblable a celle qui s'empare de nous, quand, apres avoir
longtemps erré dans une grotte, nous apercevons tout a coup,
vers la sortie, la raie fulgurante du soleil.
Cette sensation d'éblouissement, nous la trouvons exprimée
sous des formes a peine variées chez des auteurs tres ditlérents.
~coutons d'abord le précurseur. Toute époque en a un qui est
son héraut d'armes. Chateaubriand, né en 1768, est celui des
Romantiques ¡ Érasme, né en 1469 (?), est celui de la Renais•
sanee. Sa prescience d'un age nouveau se traduit éloquemment
dans l'enthousiasme d'une letlre adressée d'Anvers a notre grand
Budé, le 21 février 1516-1517 (nouveau style)(l): « Dieu immortel,
( 1) Le llyle de la Circoncision, qui commer,ce l'année au 1•• janvier (et ntn
P1ua aPAques), ne tut prescrit en France que par l'édil de Charles IX de jan•
Yier 1563-4, enregistré bientOt par les Parlements de Toulouse et de Bo~deaux
:rls sculement en 1667 par celui de París. Aux Pays-Bas, qui,souls1 importent
, ce style fut employé dés 1660; il en rut de mi!me souvont, chez nous,

�RONSARD, SA VIE, SON &lt;EUVRE

416

REVUE DES COUBS ET CONFÉRENCES

quel monde je vois poind.re I Ah ! que ne puis-je rajeunir 1 ~ '{l)
Et maintenant, entendez Rabeiais parler a un de ses amis de la
premiere heure, le 3 juin 1532: • Commentse fait-il, cher et savant
Tiraqueau, que, dans celle éclalanle lumüre de nolre sieele, oil, par
un bienfait particulier des dieux, toutes les sciences ont recouvré leur ancienne splendeur, comment se peut-íl, dis-je, qu'ilte
trouve des etres ain.si faits qu'ils ne parviennent pas a se dégager
des ténebres infernales de leur a.ge gothique, pour élever lelll'I
regards vers l'insigne flambeau du soleil ? » (2).
Tous les yeux ne sont done pas dessillés, seule !'élite e
e enluminée ». Quelques mois apres, en novembre 1532, dans le
Panlagruel (II, 8) qui est, on le sait aujourd'hui (3), le véritabte
• premier Livre », Gargantua s'adressant a son fils lui dit : « Le
temps estoit encore tenebreux et sental\t l'infelicité des Gothz...
Mais par la bonté divine, la lumiere et dignité a esté de mon aap
rendu es lettres ».
Meme note chez le poete néo-latin, Nicolas Bourbon, dans une
Ode de 1533 que traduit M. H. Hauser (4) : « Jusqu'ici noa
vivions aveugles et menés par des aveugles... La vérité redesceni
sur la terre... Partout la passion des sciences bienfaisantes eL le
gofit des langues enflamment les vieillards aussi bien que lel
jeunes : c'est du haut du ciel que nous vient cette lumiere ».
Étienne Dolet ( 1546) est plus enthousiaste encore (5) :
« .Plus que jamais les lettres sont cultivées, la seve de l'Étude
circule dans toutes les brancheB de l'art., et le monde, sortantd9
chaos intellectuel, marche avec l'aide et sous l'impulsion de la

t

dans la vie privée, en dehors des actes offlciels. Cf. Giry (A.), ManuelckDtplomatique. París, Hachette, 1894, un vol. in-8°, p. 106.
(1) e Deum immortalem, quod saeculum video brevi futurum I UtinaDI
contingat rejuvenescere. • Citation empruntée a la belle these de A. Renau•
det, Préréforme et humanisme a Paris pendan! i,es premieres guerres d' Jlalie
(1494-ll&gt;l7), París, Éd. Cbampion, 1916, un vol. in-8°, p. 688.
(2) • Qui fit, Tiraquelle dllctissime, ut in hac tanta seculi noslri luce quo
disciplinas omneis meliores,singulari quodam deorum munere, postliminio
.receptas (restaurées) videmus, passim inveniantur, quibus sic affectis 8518
contigit ut e densa illa gothici temporis calígine plus quam Cimmeria [ = ia•
fernale) ad conspicuam solis facem oculos attollere autnolint aut nequeant ?,.
Cf. ~abeiai~, &lt;Buvres, éd. Moiand, revue par H. Ciouzot, collection Selecla,
Par1s, Garmer, s. d., 2 vol. pet. 4°, t. II, p. 396.
(3) Voyez l'irréfutable démonstration de M. Abe! Lefranc en t~te de la
grande édition in-4° des &lt;Buvres de Rabelais. Pal'is, Éd. Champion (t. 1,
p. VI-VII), dont le t . III est sous presse.
(4) Études sur la réforme fran,aise, citées par M. Abe! Lefranc dans u~e
des le!,ons sur La Civilisalion inte!lecluelle en France a l'Époque de la Renais•
sanee publiées par la Revue des Cours el Con/érences, 1909-1910, t. II, P· 486,
(5) Traduction de Bou!mier citée par H. Gillot, La querelle des Anc1e~• el
des Modernes, these de la Faculté des Lettres de París {Paris, Éd. Champ10ll,
1914, un vol. in-8, p. 32).

ffi

littérature a la conquete de la justice et de la vérité. Maint~n-ant
les hommes ont appris a se connaltre, maintenant leurs yemc
s'ouvrent a la lumiere universelle ».
Enfin, en 1566, a une époque oú cependant le sentiment dout
nous parlons s'atténue par la tristesse des dissensions religieuses
et l'apreté de la lutte intestine, Henri Estienne écrit encore (1):
• Car ne se soucians que de faire de grosses murailles et. espesses,
ils [nos ancetres] se privoyent cependant de la commodité de kl
clarté, faute d'avoir !'esprit de faire le fenestrage tel qu'on le
fait aujourd'huy. Au Iieu qu'ils se pouvoyent mettre au large, se
mettoyent a l'estroit, faisans force trous ou nids a rats au lieu
de faire quelque nombre de membres assesz larges et spatieux. •
11 ne semble pas qu'il faille interpréter ce passage dans ua
sens purement matériel : l'architecture traduit une tendance
générale. Comme la lumiere est entrée dans les esprits, il fanL
qu'elle baigne a flots la demeure. De meme dans l'abbaye de
Théleme, par les« beaulx arceaux d'antique i,, c'est-a-dire par lea
larges baies en plein cintre, pénetre la clarté !
Ainsi ce sentiment de sortir des profondes ténebres médiévales ou gothiques pour renaltre a !'insigne rayonnemel\t do
jour, voila quelle paratt etre l'impression dominante de la génération qui arrive a l'age adulte et, partant, a la production,entre
1530 et 1550.
Cet état d'ame s'explique, d'une part, par le recul des bornes
de la terre, grace a la découverte d'un continent nouveau (année
1492 et suivantes) et de peuplades étranges (2); d'autre part, pal'
le recul des bornes du ciel, grace aux travaux de Copernic (3);
enfin, par le recul des bornes de !'esprit, élargi au contact de la
pensée antique et de la civilisation italienne, qui, des le xve i.iede,
avant meme la chute de Constantinople (1453), en est devenn&amp;
l'interprete.
Un philologue hollandais, Daniel Heinsius, dans son De lragoediae conslitulione, de 1611, se servira, pour désigner le siede
précédent, de I'expression post lilleras renalas, ce qui peut se
traduire « apres la résurrection des lettres antiques ». ce Réveil de
la science morte », dira de son coté Ronsard, a propos de Dorat,
dans une Ode publiée en 1550. C'est le sens primitif du terme
Renaissance, la notioú essentielle qu'il contient, et contre laquclle
(1) Au t. II, p. 134 de l'éuition Ristelhuber, 1879. 2 vol. in-8°.

(2) Tels que les roprésentent les fresques des Loges et galeries de Thél~me
. (3) Son De reuolutionibus orbium caelestium libri V 1, ne parut qulen lW,

" ~u!emberg, mais ses théories ont pu se répandre bien avant par la traasm:ss1on orate.

�418
REVUE DBS COURS ET CONFÉRBNCES
prot.estait J.-V. Leclerc dans l'Hialoin liturain th la Franu(l}
« Ce mot trop légerement employéde« Renai888nce des lettres 1
aaurait s'appliquer aux lettres latines ; elles n'ont point reaamcft4
parce qu'elles n'étaient point mortes ».
A maint.c. égards ce critique a raison : le Moyen Age a cona
quelque 96 auteurs latins. dont les plus grands. Bien plus, il s'
nourrit, s'en pénétra et nous les transmit. Le meilleur romanciet
du xn 8 siecle, Chrestien de Troyes, débuta par des imitati
d'Ovide. 11 en témoigne lui-meme dans les premieres li
de son Cli9es (2) :
Cil qui fist d 'Erec et d'Enide
Et les comandemanz (3) Ovide
Et l'art d'amors an romanz (4) mist.

Son art ra.ffiné ne s'explique que par l'imitation des ceu
de ses prédécesseurs : le Roman de Thebes, l' Enéaa, le Roman
Troie, qui tous appartiennent au cycle ou a la « matiere antiqul'
et dont le nom dit assez les sources et le sujet.
Mais il est certain que si le Moyen Age, prodigieux créa
de formes sociales, économiques, artistiques et sentimen
n'est pas la sombre nuit gothique dont parle Rabelais et qu
s'imagine parfois encore aujourd'hui, s'il n'est pas non plus ,
vilain monstre lgnorance 11, dont nous parlera Ronsard, il n'a
un f&amp;:ible degré, et seulement chez ses plus profonds philosoph
l'esprit critique, le sens hi~torique, qui consiste essentiellem
en la perc ption du différent ,lans le passé. Aussi habille-t-il
auteurs anciens a la mode médiévale, coro.me dans ses miniat
il nous peindra les guerrins d' Alexandre en broigne, heubert
heaume. Ce qui le préoccupe dans la quatrieme Églogue de Vi
ce n'est pas le charme d'une description poétique de l'Age d'
c'est une prédiclion de la conception et de la naissance de J
qu'il luí platt de trouvcr dans ces vers:
0

Jaro redit et Virgo (6), redeunt Saturnia regna
Jaro nova progenies coelo demittitur alto.

· 11 ne faut done pass'étonnerdevoirle douxchantrede Man
figurer dans la procession dramatique des Prophetes du
(1) T. XXIV, p. 426; cité p. A. Lerranc, daos les articles invoqué&amp;
haut de la Revue du Cours el Conférencu.
2j CC. l' éd. W. Foerster (Halle, M. Niemeger, 1884), p. l.
3 Sans doute les Remedia amoris.
4 En frani,ais.
(5) C'est le lieu de eiter les beaux Jivres de Et. Gilson, Étudu de philOIO
mMitvaleJ... Strasbourg, 1921, in-8°, et La Philosophit au Mo¡¡en Age.
Payot, hr2'l, 2 v. in-12•.
(ll) En fait Virgo désigne la Justice qui ramenera l'Age d'or sur la t.er1t
une nouvelle race d'hommes venus du ciel.

¡

RON8MID, SA VJB, 80!C CBUVRB

419

a la suite de Molle, Jérémie, Daniel, David, Élisabeth et. eaint
Jean-Baptiste, répondant. a son tour il. l'appel du Praeceplor ou
Meneur de Jeu qui lui crie:
Vates Maro gentilium
Da Chr'..sto testlmonium (1).

C'est au méme titre de prophete du Christ qu'on rencont.re
Virgile dans la Divine Comédie comme guide de Dante a travers
les cercles de l'Enfer et du Purgatoire chrétiens.
D'ailleurs, on ira chercher jusque dans les Mélamorphou,
d'Ovide des symboles catholiques selon lesquels Daphné repr6aen~nt la virginité, finit par etre la Vierge Marie elle-mé~e (2).
S1 done le Moyen Age a connu la littérature latine, il ne l'a
pu toujours bien interprétée ou il l'a trop interprétée, n'en aai~ant a fond ni l'art, ni l'ame. De plus, s'il a fréquenté lalatiniW,
il a, a part quelques exceptions comme Scot et Occam, ignoré
le grec. Sans doute, on étudie et on commente Aristote, mais
en n'ayant sous les yeux que des traductions qui, faites par les
Arabes sur le grec et par les Juifs en latín sur l'arabe, sont élrangement éloignées de l'original. Songez aussi qu'on ne lit l'Évangile grec et la Bible hébra'ique, substance méme de l'intelligence et de la sensibilité médiévales, qu'a travers la Vulgate
latine.
Le retour au texte, la préoccupation philologique de la veraion
aut.hentique, obtenue par collation du plus grand nombre posaible
clemanuscrits, le souci de comprendre ingénument, sans apporter,
dana l'interprétation, des préjugés et des «préoccupations •, sont
l la base du travail de la Renaissance et déterminent son esprit.
~ ~e dira jamais assez l'importance de la philologie dans les
qm.es de la Réforme et dans la constitution del'humanisme (3).
Cependant, une chose distingue l'humaniste du philologue
(et taus les philologues du xv1e siecle sont en m~me temps des
humanistes), c'est que celui-la ne se borne pas coro.me celui-ci
l 6t.ablir des textes corrects et a tAcher de les comprendre, mais
-911'il s'en assimile l'Ame pour l'intégrer a la sienne. Proceasua
avene, par conséquent, de celui de l'Age précédent: la, la pensée
Cf.(l) • Virgile Maron, propbele des gentils, apporte ton témoignage au Cbrist.•
-•-du M6rll, Origines latinea du thé4lrt moderne, Paris, 1849, p. 184, de la
nuupression Welter.
&lt;11 V~ir l'lntéressant chapitre de M. Chamard Intitulé Lu Originu de
1'1udemam,me dans ses Origines de la poéait frani;aiat de la Renais1ance, Paris
'
1 • Boecard, 1920, in-8°, p. 251.
\3) Sur le travail pbilologique de la Renaissance, onconsultera avec fruit.
~me l! de Norden, Die anlike Kunstpro1a, et Sandys, Historyofclauical
anlup. Oxford, Clarendon Press. 3 vol. in-8•, au t. 11, 1908.

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS
420
médiévale !ait violence a la pensée anti que pour tenter del'adapler
11 sa propre mentalité ; ici la pensée antique s'impose a la pensée
moderne, docile a écouter sa le~on, dont voici, semble-t-il, les
principaux enseignements, qu'elle !era siens :
1° 11 laul vivre en beaulé dans la lumiére; l'arl doit etre sana
cesse melé II la vie ; la forme n'est pas moins importante que le
contenu. Enseignement grec et latin, transmis par un pays avec
lequel les expéditions de Charles VIII, Louis XII et Fran~ois !••
nous ont mis en contact, et oil le peuple a sans cesse ala bouche,
a propos d'une lleur, d'un tableau °" d'une femme : « Che bellezza ?»(!).
2° La chair nue n'est pas un péché et l'amour charnel n'est
point le gou!Tre sans fond oil se perd !'Ame. Dans sa Responce auz
injures el calomnies de je ne BfªY quels Predican• el Minislres de
Geneve (1563), Ronsard nous le ,lira en termes ardents, proclamant pour lui et pour ses freres humains la légilimité du plaisir:

J'ayme 3. faire l'amour, fayme a parler aux temmes,
A mettre par escrit mes amourcuses flammes.
J'ayme le bal, la danse, et les masques aussi,
La musique et le luth , ennemis du soucy (2).

3° La nature est bonne conseillére, et il faut se ranger a sa loi.
J ean de Meun nous l' avait préché déja dans la deuxiéme parlie
duRoman de la Rose, maisenlongsdiscoursscolastiqueset pédants.
Ce n'est pas l'abandon confiant de l'enfant dans le sein de 8l
Mere Nature, tri qu'on le trouve chez Rabelais ou encare ches
Ronsard daos un passage qui précede celui que nous venons de
Jire :

car si l'apres.disnée est plaisante et sereine,
Je m'en vais promener, tantost parmy la plaine,
Tantost en un village, et tantost en un bois,
Et tantost par les lieux solitaires et cois.
J'aime fort le• jardin1 qui aentent le ,auvage,
J'aime le flot de l'eau qui gazoullle au rivage. (3)

RONSARD 1 SA. VIE 1 SON CEUVRE

auquel d'ailleurs on n'a pas cessé de croire. L'athéisme présumé
d'un Dolet ou d'un Jodelle est une exception, qu'il est d'ailleurs
malaisé d'établir ;•te déisme méme d'un Rabelais est rare. Les
, Évangéliques , (1) chercbent dans l'hébreu et le grec, a l'aide
des méthodes de la pbilologie, une image du Christ plus vraie
que celle que leur lournit l'Église, mais les calholiques semblent
avoir deux Ames, !'une palenne, l'autre chrétienne, les plus mystiques d'entre eux lrouvant la satisfaction de leurs aspiralions
parliculiéres daos le Platonisme, tel qu'il se mani!este chez un
Sce'&gt;'e ou un Héroét (2). Une épitaphe, composée vers 1550, par
un futur évéque, Charles d'Espinay (3), distingue l'amour divin
et l'amour humain a la fa~on de PlatondansLeBanquel ; une autre
épitaphe a une sreur morte a vingt ans, en 1554, compare lachasteté de celle-ci a celle de Minerve et non 11 celle de la sainte
Vierge, qui n'est méme pas nommée. La stéle aussi est antique.
A l'église de Bais (Ille-et,.Vilaine) trois frontons triangulaires
présentent, au milieu, une téte de Sénéque et, a la base de !'un
d'eux, s'étale, d'une fa~on assez inattendue, letriomphe d' Aphrodile. J'ai done quelque raison de parler de dédoublement des
Ames. La Renaissance a réalisé, saos se donner la peine de la promulguer, laséparalion de l'Église et de la Poésie, proclamant en
méme temps l'alliance de celle-ci avec le Paganisme.
Rien ne permet de douter de la sincérité de l'o!Trande aux
mAnes telle que la souhaite pour lui-méme Ronsard dan•
l'Éleclion de son Sepulcre (Odes, IV, 1v) (4):
Ainsi dlra la troupe,
Versant de mainte coúpe
Le sang d'un agnelet
Avec du laict

· et que reprend, avec moins de grAce, Olivier de Magny dans
ses Amours (1553) :
Aprés, de grand'devoLion
Y ferons une oblation,
Epandans du vin et du laict
Et maintes odoranles fleurs,
Sacrifians (les ycux en pleurs)
Un tout blanc et tendre aignelet.

Amadis Jamyn de son coté dira : • Je veux suivre la Nature ••
résumant ainsi la lendance de l'époque tout entiére.
4° L'esprit peut penser, la moraleexister en dehors du dogme(4),
(1) Aux témoignages souvent cités de l'admiration des Fran1;ais décOU•
, rant la terre classique de la beauté, j'ajouterai celui de Rabelais, au Quarfo
Livre 1 eh. xi, p. 57 de l'édition Moland-Uouzot.
(2) (E1wru, éd. Laumonier. Paris, Lemcrro, t.VII 1 p. 657,passagcsupprlll6

apres 1573.

f."

(3) !bid., t. V, p. 412.
(4) C'est dans ce seos que notre matt.reAbel Lerranca
dérinirla Renaitsance • une latcisation intelleetueUe de l'humanit.é •· C . Revue des CoUl'lt
1909-1910, t. 11, p. 724-5.

421

(1) C'est le vrai nom entre 1530 et 1550 de ceux qu'on appellera plus tard,
et d'abord par d6rision, des Calvinistes.
(2) La Société des Textes francais modernes a r6édité les CBuvre, po~liques
de Héroet (p. p. F. Gohin, 1909), et laDelie de Sdve (éd. Parturler). Sur le
Platoni,me au XVI• ailcle, voir A. Lefranc, Scrivainl fran,ais de la Renais•

..,.,.,
(.3) Objet d'une tbése de l'abbé Busson, encore inédite et ti laquelle fem~
prunte les détails concernant cet imitateur et ami de Ronsard et les renseigne·
ments sur l'bglise de Bais.
(4) Au t. If de l'édition Laumonier (Soc. des Textes fr. mod.), p.101.

'

�422

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

. 6° • 1:'holl;'me, commande encore la sagesse antique, est un
digne su¡et d étude pour l'homme, (1). • L'humanisme, a écrit de
son cOté Brunetiére, c'est l'homme devenu la mesure de tout.e
chose. •·Cecine signifie pas que le xv1• siécle soit plus« anthropocentnste • que le Moyen Age, mais que l'individualité y atteint
un plus complet développement et une extraordinaire puissance
manilestée en ltalie par le virlú (2), en France, dans Rabel..:
par la soif de science d'un Gargantua, non moins surprenante que
11&amp; taille.
Si vous étudiez la littérature du Moyen Age, en France, vout
rencontrere~ des genres et des auteurs souvent excellents, qui
les ont pral!qués; s1 vous étudiez au contraire le xv1 • siecle, volll
rencontrerez des individua qui ont créé des genres, souvent IÍ
adéquats a leur tempérament qu'ils y sont restés isolés et inimitables : Rabelais, Ronsard, Montaigne.
La conséquence de cet état psychologique résolument individu_aliste se m~nifeste dans • le gotlt de la gloire ,, qui, comme
cehu de la cha1r, cesse d'Hre un péché (3) et dans un orgueil d6mesuré, te! qu'il se manileste a un trés haut degré, chez RonsaNI
par exemple, dans les vers qui tenninent la premiére éditioa
des Ode,, en 1650 (4) :
Sus donque, :Muse, emporte au ciel la gloire
Que j'ai galgnée annoncant la victoire
Dont a bon droit je me voi jouissant,
Et de ton flls consacre la memoire
Serrant son fron\ d'un laurier verdis.~nt 1

(d suivre).
( l) La formule est de H. Hauser et est empruntée, ainsi que la suivant.e, l
Abo! Lelranc, art.icle cité, p. 494,

(2) 11 faut re1ire a ce sujet la page classique de H. Taine dans son Vova,e

aus Pyrénéu. ltd. Hachette, in-184 p. 76.

(3) Voyez les exemples que cile M. H. Chamard, Lu origines dt la pot,il
fran,aist dt la Rtnai,sanct, déj8. citées, p. 192.
(4) 1'dilion de la Sociélé des Texles Ir. mod., t. 11, p. 153.

Les nouveaux riches et l'histoire
Une vue d'ensemble sur l'histoire sociale du capitaliame

Legan de ll. LUCl&amp;II FEBVRE,
Profe,sew d'hi6toirt m'JderM d l'UrHwdM de Straabourg.

En 1913, le Congres historique intemational de Londres avail
la bonne fortune de recevoir une communication du grand hist.orien beige, Henri Pirenne. Accueillie avec la plus grande laveur
par les savants de nationalités et de tendances diverses qui l'entendirent, traduite en anglais et publiée en avril 1914 dans
!'American Hislorical Review, reprise, développée, légeremenL
modifiée par l'auteur lui-meme, elle prenait finalement la
lonne d'un mémoire copieusement annoté d'une quarantaine de
pages et, le 6 mai 1914, l'auteur en donnait lecture aux membres
de la classe des Lettres de l' Académie Royale de Belgique dont
il était alors le Directeur (1). Seulement, la guerre survint avant
que l'insertion du texte et des notes soigneusement établies par
!'historien ait pu avoir lieu dans le Bullelin de la Compagnie ;
et l'on sait, en France, avec reconnaissance, quels devoirs nouveaux - et quelles épreuves - l'invasion de son pays ne tarda
point a !aire naltre pour celui dont l' Hisloire de Belgique n'était
pas seulement un monument de science bistorique, mais un acte
elficace de loi nationale. Brel, c'est seulement aprés l'armis1.ice que, pratiquement, en France, le travail terminé par
Pirenne, en 1914, put étre connu, étudié et discuté.
II en vaut la peine, on s'en doute d'avance, par son envergure
mAme, par la multitude des problemes qu'il pose, par l'autorité légitime et l'expérience reconnue de son auteur, par sa hardiesse surto ut. 11 a pour titre : Les Périodes de l' hisloire socia/e
{1) On la trouvera publite dans le Bulll!in de la clasae des Lertrt.1 de
'Aeadlmie Rogai. de Belgique, année 1914, pp. 258-299.

�,C4

LBS NOUVBAUX RICHES

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ü eapitali,me. Histoire Sociale, qu'on l'entende bien. Henri
Pirenne n'a pas prétendu nous donner une étude sur }'origine

la formation, l'évolution du capitalisme - l'analogue, en pl~
-nate, de l'article déja ancien mais toujours utile d'Hcnri Hauser
~iant en 1~2! daos la Revue d' Économie Politique, les on!
ple&amp; du Cap1tahsme moderne en France ni, si l'on veut
encore, une réplique superflue de l'essai relativement récen\
d'Arturo Labriola, publié a Turin chez Bocea en 1910 : JI capi,.,
lali,mo, Lineamenti slorici, résumé et mise au point d'un cou11

,rofessé a l'Université de Naples.
,
Non. Pirenne ne se propose pas d'étudier le mode de formatioa
tlu capital, mais bien de déterminer l'origine et de caractériler
la nature propre du détenteur de ce capital - il serait plus exael,
tle tlire de l'acquéreur et du détenteur de ce capital - aux dif..
~tes époques de l'histoire économique. En d'autres termes,
Piren.ne nous met en présence d'une étude, non d'histoire économique, mais d'histoire sociale au sens plein du mot. Et cette étudr
annt tout vaut par une hypothese - intéressante et féconde 1(
la fois. C'est elle qui justifie le titre de notre le~on ; formu
en 1913, avant le grand bouleversementmondial de la gue
eDe ~emble avoir re~~ des faits une singuliere, une imprévue el
lomndahle confirmation. A tout le moins, elle nous trouve infi..
niment mieux préparés, aujourd'hui qu'alors, a en mesurer
,ortée réelle et les développements possibles.

•* •
La these est des plus nettes. On est généralement d'acc
lrirjour~•~ui,. entre historiens et économistes, pour distingo
dans l h1sto1re économique générale des sociétés politiquee ele
~rope occ!dentale, ~n certain nombre de grandes périodell
lñen caractérisées et qu on ne saurait confondre les unes avec lel
autres. Qu'on les prenne telles que les spécialistes nous les donnenl,,
sans entrer plus avant daos la discussion de leurs caracteres OI
de Jeurs limites, au point de vue de l'histoire sociale un fait apparaltra, frappant : c'est qu'a chacune de ces périodes distinctes a
correspondu, en réalité, une espece distincte de capitalistes.
Les capitalistes d'une époque, ceux qui apparaissent lorsque
eette époque succede a l'époque antérieure - ceux qui monten\.
avee elle, pour ainsi dire et, daos une certaine mesure !'in~
aent - ce ne sont jamais des fils, des héritiers, des succepeUJ'I
directs des capitalistes marquants de la période immédiaternea'
précédente. Au contraire. C'est une loi générale, aemblo-ti-0.

426

qu'une fois le succes assuré, les fils de ceux qui, en jouant des
eoudes en affrontant le risque, en se jetant a corps perdu et,
pnéraÍement, sans scrupule dans la mMée, se sont fai~ les prolteurs et les gagnants d'une certaine époque - se rebrent de la
tte soit dans leur personne, soit dans celle de leurs héri\'lers. Au bout d'une ou deux générations (toutdépend ici des
eirconstances) ils setransforment finalement enaristocrates d'arP,t plus ou moins éloignés des affaires, ou du moins ne prenant
plÚs parta celles-ci qu'en qualité de bailleurs de fonds.
En d'autres termes, tout se passe comme si ces capitalistes,
rois ou successeurs des rois financiers d'une période économique
déterminée se roaintenaient a la tete du monde des affaires
t.out natur~llement, tant que persistent les conditions générales
de marché de trafic et d'existence qui, précisément, servent aux
bietoriens Á caractériser cette période ; mais, ces conditions se
transformant ils se trouvent incapables, ou moins capables que
4'autres de 'suivre les transformations inéluctables et de s'y
adapte/ A leur place, des hommes nouveauxsurgissent. Parleurs
. .alités, par leurs défauts également, ils se trouvent adaptés saos
eflort tout naturellement et tout spontanément, a leur époque.
Ce so~t eux qui « proufitent » comme dit Rabelais - qui, partis
de ríen ont le secret de faire de colossales fortunes, scandaleuses
aux ye~x des petites et moyennes gens ; ce sont eux qui. amassent
le capital, s'élevent a la puissance que_ c?nfere ,la r1chesse. et
Ñgnent - jusqu'a ce qu'a leur tour, victimes d une évolubon
qui ne s'arrete point, leurs fils cedent la place a d'autres_, plus
habiles a exploiter des besoins jusqu'alor~ inconnus, a l'a1~e de
procédés et par des méthodes a.uparavant memplo~ées ; ma1s. les
11s de ceux-ci, a leur tour, cederont le champ a d autres qui. les
aupplanteront comme acquéreurs du capital, comroe cap1taliates actifs si l'on peut dire, capitalistes en mou~~ment, en asce~lion, en pleine puissance bientot - par oppos1t1on a ces cap1talistes repus, fatigués, désorientés d'ailleurs _par des mreurs et
des nécessités nouvelles et qui, préoccupés umq~e~ent de c~nsolider ce qui leur est resté aux mains pour. en JOUlr, se rebre~t
poar ainsi dire dans une sorte d'honorar1at flatteur et dem1-

oisif.

On n'est pas capitaliste, en ce seos-la, de pere en fils ; . on

n'est pas avec plus de précision, ramasseur, assembleur de cap1ta
.de pere e~ fils. Et chaque époque a les capitalistes qu'elle mérite
-faits asa mesure et a son image. Nous ne sommes pasen P.réaence d'une montée lente et réguliere, mais d'une success1on
de degrés. De-ci, de-la, des paliers plus ou moins étendus : c'est

�LES NOUVBAUX RICHES

426

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

une génération de nouveaux riches, chaque fois, qui s'inatalle.
Et la lutte qu'elle engage nécessairement, non seulement avec lea
pauvres et les candidats a la ri9hesse qu'elle évince, mais avec
les • anciens riches •• soitqu'ilsconserventd'importants capitaux,
soit qu'ils voient leur avoir diminuer rapidement et fondre pour
ainsi dirc dans un milieu nouveau, cette Jutte est un des aspecll
les moins étudiés jusqu'a présent, mais certainement les plua
curieux et les plus dignes d'intéret de l'histoire universelle ...
Telle est l'hypothese centrale du mémoire d' Henri Pirenne,
telle. la vue d'ensemble qu'il s'agit de vérifier. Les faits ' ou da
moms ce que nous connaissons dés maintenant des faits de
l'histoire économique générale, l'infirmenl,-ils ou la confirment,.illt
La question se pose immédiatement. II est évident que la démollltration sera d'autant plus probante qu'elle sera plus Jarge,
qu'elle pourra s'appuyer sur la considération d'une période pll»
étendue. En théorie, le mieux serait de prendre son point dt
départ dans I' Antiquité. Mais l'histoire économique de 1' Antiquité est encore si mal connue, ses rapports avec les périodtt
postérieures nous échappent tellement qu'il est impossible d'J
chercher et d'y trouver une base éprouvée. Force est de recuhr
jusqu'au Moyen Age. C'est sur le développement de J'histoiff
économique, telle qu'elle nous est connue depuis Je début di
Moyen Age, que Pirenne va essayerd'établir le bien fondé de &amp;GIi
hypothese initiale.

•
• •

•

Seulement, tout de suite, une grave objection se présente. Ba
quoi l'histoire du Haut Moyen Age peut,.elle servir a la vérilcation d'une vue d'ensemble sur l'histoire du capitalisme, oU,
plus exactement, des capitalistes ?
C'est une espéce d'axiome, en effet, que le capitalislll
moderne est né aux temps de la Renaissance, et que Je Moy•
Age !'a compltltement ignoré. C'est la thése, non seulement de
Sombart, l'auteur de ce gros travail sur Je capitalisme model'III
(Der moderne Kapilalismus) , qui en est a sa troisitlme éditiOI
aujourd'hui ; il refuse, on le sait, au Moyen Age, toute connaitsan_ce d'une économie capitaliste quelconque, dans ses volumelt
plems de contradictions et de fatras, mais toujours intéressanll
et parfois suggestifs. Ce qui est plus grave, doctrinalement P""
lant, c'est que c'est aussi la théorie de Karl Bücher.
.
Dans son Enslehung der Volkswir,chafl, que Pirenne, préct'
sément, a fait traduire jadis en fran~ais par un de ses éleVelt

427

Hansay (Éludea d'hisloire el d'économie polilique, Bruxelles,
París, 1901), Bücher passecompletement sous silence l'action, le
16le, l'existence meme du capital, lorsqu'il nousdonne sa descrip\ion systématique, si attachante et si forte, de!' économie médiévale.
On sait quelle est sa conception d'ensemble, et comment il
41iatingue trois stades successifs dans J'évolution générale de la
Yie économique européenne. C'est d'abord le stade de l'économie
llomestique fermée. Point d'échanges. Tout est produit dans la
lamille, par la famille, pour la famille. Cette économie est celle
du Haut Moyen Age. Et sans doute, la famille d'alors s'élargit
'rolontiers jusqu'a engloher oes grandes économies domaniales
mtre Jesquelles se répartissent les vastes propriétés de la royauté,
de la noblesse et du clergé, exploitées par des serfs et des dépendants ; sans doute aussi, Je Haut Moyen Age finit par connaltre
m échange, rudimentaire et restreint, de quelques produits
aaturels et de quelques produits industriels d'une valeur spélillque considérable ; mais cela n'inllue en rien sur Je systeme
6conomique général, qui reste essentiellement un régime fermé ;
eL il n'existe alors ni entreprise, ni capital dans le seos d'un appro'riaionnement de biens fait en vue d'acheter de nouveaux biens.
Les catégories de: capital industrie], capital commercial, capital
de pret et capital d'usage, ne se rencontrentabsolument pas dans
le Haut Moyen Age.
D'un tel stade, on passe au stade supérieur : celui de l'échange
direct ou de J'économie urbaine. On produit alors en vue d'uue
clientele, et non d'un groupement familial. La ville était une
lorteresse - un burg. Elle devient, par surcrott, un marché. Elle
devient essentiellement un marché. Et la regle de ce marché
lient en deux formules :
A. -gchange direct du producteur au consommateur - !'argent servant uniquement a compenser, et toute ingérence. d'intermédiaires entre les parties demeurant formellement mter-

dit.e.

B. Monopole de la product.ion assuré aux gens de la ville,
dans la ville, pour les gens de la ville proprement dite et pour
eeux du petit cercle territorial qui en dépend ; ses habitants,
protégés par un monopole analogue, viennent porter sur le marcaé leurs produits : beurre, fromage, amis- et les échanger contre
lea produits des gens de la ville : out.ils et objets manufacturés
principalement. Ici encore, ]'argent n'intervient que pour com,enser. Et point de place non plus pour lecapitalisme-du moins
pour un capitalisme développé. Car, s'il se glisse, et timidement,

�LES NOUVBAUX RICHES

428

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

semi-clandestinement,apparatt parfoisdés lors, c'est a la fav
de certaines opérations particuliéres, dans le cas, par exemple,
une industrie fait défaut dans la ville ; en ce cas, les produits
!'industrie étrangére y sont admis, avec toutes les conséque
qui découlent de cette admission.
Le capitalisme, pour K. Bücher, n'existe, ne peut e ·
que dans le stade de l'Économie Nationale - dont l'étab ~
ment coincide avec celui des grands États modernes, des gran
puissances centralisées - ce qui nous met a peu pres au tem
de la Renaissance. Il ne s'agit plus de produire pour la fa •
ni pour la ville, mais pour la nation. Le marché, en d'au
termes, devient, d'urbain, national. Et alors, signe visible d'
telle extensi:m , apparaissent les grandes foires comme celles
Francfort; et alors également, le capital prend l'essor et sed
loppe librement;et il ne se contente plus d'etre capital march
il devient capital d'entreprise pour }'industrie indigéne qu'il
mule, qu'il incite a la production en grand avec division du
vail et concentration de grandes masses de travailleurs d
des manufactures ou des fabriques déja importantes.
Au fond, telle était déja la conception de Karl Marx. P
lui aussi, il le disait expressément au livre XXIV, § 1 du Cap
l'ére capitaliste datait du xvie siécle. Elle avait été précédée
une période de transition qui avait vu, dans quelques villea
la Méditerranée, au xiv6 et au xv8 siécle, les premiers coro
cements, tout a fait sporadiques, de la productioncapitaliste.
le point de départ véritable, c'était au siécle de la Renai
et de la Réforme qu'il s'empressait de le chercher.
Or, Henri Pirenne, résolument, prend le contre-pied
théses et, nommément, de celle de Karl Bücher . .

•

• •
Il est faux, nous dit-il, que le l\foyen Age soit une é
a-capitaliste. 11 a connu le capitalisme. Et particuliérement, il
connu, mais avec une intensité, une force, une liberté que o
ne soup&lt;¡onnons pas, dans sa premiére période - dans
période du Haut Moyen Age, d'ou précisément Bücher le
avec le plus de rigueur. Et la preuve, c'est que, dans la deu •
période, dans la période qui va de la fin du xnie a la fin du xv6
ele, les collectivités ont pris, pour se défendre contre lui,
sortes de précautions minutieuses et multipliées. On ne ch
point a se garantir, sans doute, de ce qui n'existepasetn'est
redoutable '?

429

En d' autres termes, le Moyen Age se divise, aux _yeux d_e K.Bner, en deux époques successives: l'une, la prem1ére, ngoure~ent a-capitaliste ; la seconde, a peu pr~ complé~ment 9:-cap1. te. Aux yeux de Pirenne, au contraire, la prem.tére péno~e a
nnu, en bien plus grand nombre qu'on ne croit, des mandes:
tions capitalistes caractérisées ; et la seconde, a son tour, a s1
'en su ce que c'était que le capitalisme - qu'elle est, dans son
emble nettement anti-capitaliste ...
Sur qu~i s'appuie la démonstration del'histo~ie':1 ~elg? ? ~ssen• llement sur deux séries de faits ... Les uns, d origine 1tahenne ;
les tire' de l'histoire économique et sociale des ré~ubliques
iterranécnnes, comme Veni~e, Gen~s, Flore~ce, Pise, _et~...
autres d'origine flamande; 11 les pm~e dans 1 !rsenal s1 bien
1
i qu'alimentent
les archives des pmssa~tes cités d~s Payss: Gand, Ypres, Bruges, TournaiouDoua1,-:-E~, préc1sément,
tort de Bücher, aux yeux d'H. Pirenne, le prmc1pe ,et la source
son erreur, c'est que le savant all?mand n1e _s est appuyé
e sur des faits allemands, sur une conna1Ssa~ce d ailleurs remarable des villes allemandes des xiv8 et xv8 siécles. Or_, la ~rande
jorité des cités germaniques _de ~ette époque éta1t lom du
jegré de développement qu'atteignaient alors les grandes communes de l'Italie du Nord, de la Toscane ou des Pays~Bas. Ce D;e
10nt pas, comme on l' a trop cru et dit, des types class~ques, m~11 ,
1-en des exemplaires incomplets et attard~s d~ la c1t~ méd1énle qu'elles nous fournissent. La systématis~bon de B~cher est
pufaite en tant qu'elle s'applique uniquement aux v1lles allemandes qu'il a étudiées. Elle est ~nsuffisante dés lors qu'ell_e
prétend valoir par }'ensemble des villes du Moyen Age en Occ1-

dent.

é rté
Cette vue critique est ingénieuse. Mais qu'est-ce done, e~ r a 1 . ,
que cette premiare période de l'histoire médi~v~le qm _ser~it,
111 dire de Pirenne caractérisée par une acbvité capitahste
relativement intens~? D'ou proviennent, commentse présen~1;1t,
COlnment s'expliquent aussi les manifestations de cette acbVlté
~i ont frappé \'historien beige ?
.
.
C'est, nous dit-il, a partir du momento~ appara~ssent les villes
•ropéennes qu'on les peut saisir sur le fa1t. Ces villes ~ont fill~
du commerce. IJ s'ensuit nécessairement que les premiers_ capitalistes ont du etre au x1e, au xnª siécle - et ont été, en fa1t, des
commer~ants.
· · d·
ll faut se rappeler qu'alors,la richesse réguliére, po~r ams1 ire,
et normale c'était essentiellement la richesse fonciere. Or, les
l'flvenus qu~ les détenteurs du sol tiraient de leurs serfs ou de

�430

LES NOUVEAUX RICRES

431

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

leurs censitaires conféraient a ces détenteurs une puis
soc!ale éno~e ; mais cette puissance n'était pas, entre le
mams, un outil économique efficace; et rien de ce qu'ils détenaieni
ne se détournait vers le commerce. - Ce commerce c'é •
bien, au contraire, le faitd'hommes nouveaux, de dérac~és: gem
de la campagne, le plus souvent, fuyant l'exploitation rurd
pour venir chercher fortune a l'endroit 011 on chargeait et déc
ge~it des marchandises, oil on Mlait des bateaux, 011 il e ·
ta1t des moyens de gain et de profit résultant de la naissance
des progrés de cet organisme vivace : un porlus marchand s' r
colant a un cMteau féodal. Ces gens sont sans capital ini ·
Comment en serait-il autrement ? Leur grand leur seul capi
, l
.
,
c est eur mtelligence - leur sens commercial plus exactem
leur activité, leur esprit pratique. Leur grand moyen de g ·
c'est le commerce maritime, le commerce extérieur - comm
errant a la fois et collectif, car il faut se grouper pour résister •
commerce par caravanes avec achats et ventesencommun ré
titi?n des _bénéfi_ces au prorata des mises - déja, !'esprit
soc1été qui fleunra plus tard, si fortement, au seuil des te
modernes ; commerce de gros également, le menu commerce
détail étant abandonné aux colporteurs ruraux, aux minOlf
porte halles circulant a pied par les routes hasardeuses.
D'étranges figures apparaissent dans les textes, pre
par hasard, pourraitron dire, carie Haut Moyen Age s'occupe
généralement, on s'en doute, de l'histoire sociale et de ses e
si~és .. Mais voici, par exemple, signaléepar Pirenne, la pittoresqll,
~st01re d'un saint - saint Godric de Finchale, qu'un
·
hvret consacré a sa vie et a ses miracles : Libellus de vita el rnite(
cutis S. Godrici, ceuvre d'un moine pieux, nous fait suffisammell
connattre. Fils de paysans, né a la fin du x1e siécle dans le Uncolnshire, il se fait d'abord, faute de mieux, batteur de grev•
et chercheur d' épaves: métier de gueux. Est-ce cemétier dumoill
qui lui donna les moyens d'acheter une pacotille et de se faift
colporteur ? Le voila par les routes-pierre qui roule - et qui.
contrairement au dicton, amasse un peu de mousse ; car son biographe nous le montre ensuite, associé ades marchands plus riches
et plus puissants, membre d'une de ces caravanes dont nout
p~rlions plus haut, et qui, avec ses compagnons, va de foire 81
fo1re, de marchés en marchés, menant la rude vie du negociallt
ambulant et risque-tout des époques sans maréchaussée ni oeatralisation. Bientót, il peut fréter un navire avec quelques aSIIO"
ciés, caboter le long des cótes d'Angleterre, d'Écosse, de Dane:
mark, de Flandre, transporter a l'étranger les marchandises qui

y font défaut, les vendre a haut prix, et, en retour, y acquérirdea
denrées dont il va se défaire la ou la demande est plus forte q~e
l'offre. Ainsi, en quelques années, cette p~udente c~utume d acheter bon marché et de vendre tres cher fa1tdeGodnc un homme
puissamment riche. Il ne lui re~te plu~ qu'.a ~e convertir, pour
la beauté de l'histoire, et a se faire erm1te : il n y manque pas.

•

• •
Qu'est-ce que Godric ? Henri Pirenne n'hésite point : ?'est un
capitaliste nous déclare-t-il sans ambages : ce Godnc nous
a paratt c~µi.me un calculateur, je dirai meme comme un spéc!lateur conclut-il (p. 276). II a le sentiment tres juste de la
pratiqu; du commerce, sentiment qu'il est d'ailleurs fréq~ent de
rencontrer chez des esprits sans culture. II est~nflammédel ª1:°?ur
du gain, et l'on reconnatt nettement c~ez lu1 ~e fa~~ux spirilU;I
capitalisticus dont on a voulu n~us f_~ire cro1re qu ti ne ~ata1t
que de la Renaissance... II ne s mqmete pas de la théone du
juste prix, et le décret de Gratien réprouve en termes expr~s ses
spéculations coutumieres ... Aprés tout cela, co~ment hés1ter a
reconnattre dans Godric et dans tous ce~x .qui ~nt mené le
meme genre de vie, autre chos_e _que de~ cap1tahstes . »
,
L'exemple, en effet, est sa1s1ssant, 1lle fa~t avouer. Et l_ apparition en plein x 1e siecle, et en Angleterre, ~ une figure qui, avec
quelque effort d'imagination, peut nous fa1re songer a tous ces
grands créateurs d'affaires, aux Jaluzot~ _et a~x Cognacs de
France, aux Pierpont Morgans et autres milharda1re~. des _gtatsUnis - dont le capital initial, a tous, ne fut ~u~ d mtelligenee,
d'activité et de sens pratique - cette appar1tion ne manque,
on l'avouera ni d'imprévu ni de pittoresque ...
Seulement' du capital qu'il était ainsi possible d'acquérir a ces
époques lointaines que nous considérion~, jusqu'a ces_ de~ieres
années, commetouta fait ignorantes préc1sément?u.cap1tahsme et
de ses manifestations, cette prétendue caracténstique de. notre
époque, quel usage faisaient les rnarchands . dont M. P1r~nne
retrouve la trace dans les textes auxquels renvo1e_ so~ étude •.
D'abord ils le faisaient travailler. Ils ne le la1ssa1ent pas mutile au fond des coffres. Ils le pretent - et les emprunteurs ne
leur font pas défa·u t des lors, princes, ville_s, monastéres ou nobles.
Mais ils le consolident aussi, en le convert1ssant en terre:, ~~ prés,
en vignes, en maisons. Des le commen~erne~t du ~m s1ec~e, le
sol urbain un peu partout est aux mams d une ar1st?crat1~ de
patriciens dont les textes ne parlent qu'avec respect. Qm sont-ils !l

�432

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Sans nul doute, les de~~endants des ~ardis voyageurs des gildes
et des hanses du xu• siecle. La théone a vécu, qui nous montrait
e? _eux les héritiers directs des anciens habitants fixés dans les
cw,tales et les castra de I' époque franque. Leur fortune, en réshté, est née du commerce. Les textes abondent, qui nous montrent
des marchands, a cette époque, employant leurs bénéfices a l'ach~t de propriétés loncieres. lis ne !aisaient point ainsi une mauvaise o~ération, ~ar. l'accroissement continu de la population
bourgeoise détermmait ?-•ns les citésl'acc;oissementproportionnel
de la rente du sol. Aussi, bien souvent, des le début du xm• siécle,
lesyeti~s-fils des marcbands fils deleurs reuvres duxu• abandonnaie~t-ils totalement le commerce, ses fatigues, ses aventures et
ses risques pour se con ten ter de vivre confortablement du revena
de leurs terres. Renon~ant A la vie nomade du , caravanier ,
s'établissant dans des maisons de pierre orgueilleuses a crénea~
e~ a tours al_tieres, ils prennent en mains le gouvern~ment de la
ville ; parlois meme, ils commeneent déja A s'allier a la petite
noblesse locale ; en tout cas, ils pratiquent des lors avec régula·
rité les rites essentiels de la vie noble. Les petits-fils de nouveaux
riches qu'ils sont bnt oublié l'a1eul qui courait pieds nus sur la
grt\ve, en quete d'une aubaine hasardeuse ou coltinait les lounll
ballots de marchandises exotiques. Ilssont de vieux riches maintenant, honorés! cultivés et bien assis. Et ils méprisent violemment ceux qm vont les supplanter bienUlt: les nouveaux richlll
du xul" siécle.

•

•
• •
Des temps nouv~aux sont venus en eflet. Done,
nouveaux, fatalement.
Simples organismes commerciaux au début, les villes se trantforment peu a peu en organismes industriels - certaines villes
du ~oi?s! et c'est la un~ tres grosse révolution. Évidemmen~
des I ongme, toute~ les mtés contenaient un petit noyau d'arti·
sans. Mais ~es artisans ne travaillaient que pour l'alimentation
locale. Du ¡our ou le commerce put !aire aflluer dans certaiDI
centres, en quantités. industrielles, certaines matiéres premiereli
de ce ¡our, les travailleurs, affluant eux aussi de toutes parll,
purent commencer a créer une industrie d'exportation véritsble.
Ce fut _le cas, par exemple - et l'exemple est illustre- pour la
draperie des Flandres. 11 s'opéra en conséquence une sorte de
partage entre les villes. Ou plus exactement il s'établit alOl'I
toute une catégorie de villes secondaires qui se ~ontentérent d'un

LES NOUVBA.UX RICHES

433

commerce local, de la possession et de l'exploitation d'un marché
local ; a cóté d'elles, quelques grandes villes, puissantes et rayon•
nant au loin, devinrent autant de marchés européens de véritables marchés internationaux.
'
Lea villea a marché local, nécessairement, devinrent assez
Tite, et par une démarche toute naturelle, des organismes nettement anti-capitalistes. Point de gros entrepreneurs parmi leura
~urgeois, pointde gros commer~ants; toutau plus quelques courliers, achetant en gros aux marchés des grandes villes pour revendre en détail sur le marché local. Dans !'ensemble des bouliquiers, gagne-menu et sans grande ambition, d'esprit étroit
et borné, ne demandant qu' aetre protégés, par un protectionnisme
atrict, contre l'étranger, et a consolider a tout jamais la médiocrité qui les contentait par l'établissement á leur profit d'un sys16me de monopole, a la fois naif et compliqué, par une réglementation précise, faisant al'intérieur de la ville la part de chacun des
groupes d'artisans ou de commer~ants qui y vivaient, et, dans
maque groupe,lapartdechaque individu qui y prenait son rang.
J?ans les gran?-es _villes, au contraire, dans les centres d'exportalion et de fabncation a ray,onnement mondial, non seulement
le capitalisme subsiste, mais il se développe, ilseperfectionneavec
rapidité. Les instruments de crédit apparaissent :lettres defoire,
lettres de change. Le commerce de !'argent se développe. La
coutume des foires donne naissance a un véritable droit commercial. La circulation monétaire s'élargit et se régularise. La frappe
de l'or reprend ; la sécurité augmente ; les routes s'améliorent ;
des installations commerciales grandioses, comme les halles
d'Ypres - dont le souvenir seul survit aujourd'hui - attestent
la puissance des lerments nouveaux.
C'est une distinction fort intéressante et fort utile que celle de
ces deux catégories de cités. Elle permet a H. Pirenne de !aire
avec précision sa parta la théorie de Bücher. Les villes a marché
local - c'est a elles, nous dit-il, que s'applique, a elles seules, la
th~orie de l'économie urbaine telle que l'a formulée J'écono~te allemand. Ingénieuse remarque et qui éclaire ce que par
~lleursa signaléPirenne: l'étatrelativementarriéré de ces grandes
Cltéa a\lemandes sur la connaissance de qui s'appuyait Bücher. Enmeme t~mps, il le note: c'estquelquechose de nouveau que les
mamfestabons de cet état d'espritétroitement protectionniste,
etmonopoleur, et anticapitaliste des organismes urbains de la
aec.~nde série. Du meme coup, la remarque vient a l'appui de ce
qllll _Prétend étahlir, touchant le caractere particulier de la
!)l'enuere époque médiévale.
30

�434

LBS NOUVEAUX RICHES

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

A ceU,e époque, point de réglementations oppres~ive~ et pro_ •
bitives. Le marchand est libre de ses allures. Godric n e~t ,
obligé de se confiner dans tel ou _te! genre de ?égoce; JI n
point surveillé, gené, bridé, restremt a chaque mstant da~.
initiative par des prescriptions légales. Les seules restncti
qu'il connaisse viennent de la _hbre e~ brutale conc~rrence,
l'hostilité des hanses ou des gildes nvales, et auss1, des
ditions encore primitivesdu trafic, _de l'org?nisation moné •
notamment, et bancaire. Temps abo)1s. Car mem,e, da?s ces g_ran.
cités a puissant rayonnement ~UJ gardent es¡:mt cap1
actil et vigilant, si, par centames, _des cap1~ahstes de gran
envergure apparaissent, ils n~ grand1ssent ¡,omt sans obsta
ni entraves. Si puissants qu'1ls se fasse~t, 1ls s~ heurtent a
législations municipales des villes seconda1res et meme des gr .
villes ; il Ieur faut compter avec elles. lis se heurtent p~
ment aux résistances, aux coaht10ns p~rl01s des artlBII!"
tisserands et foulons des Flandres se souciant de leurs sa
et se groupant pour les protéger. lis se heurtent encore aux.
themes de l'Eglise, qui renlorce contre eux,contreleursprati
et Ieurs , usures » ses prohibitions canoniques .. Tout cela
des conditions nouvelles, une atmosphere_ écononuqu~ tout a
que celle de l'époque \'récédente. _La vie_ co~mer~1ale e:t.

!

malaisée en un sens, romos hbre, moms arb1traire qu au ~n

81

Cette translormation acheve d'en détourner les anmens
mergants petit a petit mués en patriciens. lis laissent
place a des hommes nouveaux, et qui ont d'autres aptitud
d'autres talents que ceux grAce auxquels se sont londées
dynasties urbaines du xn• siecl~ finis~ant: Les la~ultés que
compagnons, les associés de Godric apphqua1ent au libre comm
errant et maritime eux doivent les apphquer a tourner
obstacles qu'oppose'nt, aux profits rapides et dé1!1es1_1rés, les
mentations urbaines et les interdictions ecclésrnsllques. Au
temps, autres conditions, autres na~ures ~•esprit, autres
rations de nouveaux riches. Elles na1ssentd entrepreneurs_habil
celles-ci, de vendeurs de travail, de courtiers, de banquie~
tout, spéculant sur les besoins 'd'argent sans ?esse fand ar!
des princes et des rois, sans scrupule, sans cramte, smon P
sans catastrophes ...

••
Et ainsi se déroule le !leuve humain, tranquille et monoic:i
sur l'espace &lt;ie longs biels bien unis : puis, tout d'un coup,

435

rapides, une chute, des remous - et de nouveau le calme qui
renalt, un nouveau hiel qui s'ouvre, et les eaux qui s'étalent.
Cette lois, c'est a la fin du xve siécle, au début du xvie que
a'opére le changement : une vraie révolution, on le aait. Tout a
la fois, ce sont les grandes découvertes maritimes qui viennent
modifier la direction des courants commerciaux ; ce sont les
grande états monarchiques se constituant et qui entrent en
lutte pour l 'hégémonie ; ce sont les grandes crises monétaires,
l'alllux des métaux précieux, le bouleversement des prix ;
enfin, ce sont les progrés de l'Etat, s'élevant petit a petit audessus des villes, restreignant leur autorité politique, allrancbissant en meme temps le commerce et !'industrie des tutelles qui pesaient sur eux. C'en est fait du protectionnisme
et de l'exclusivisme des bourgeoisies. Elles résistent, sans doute;
elles se délendent. Mais cambien de centres nouveaux qui se
créent, 11 cOté des vieux centres privilégiés, et qui écbappent d'emblée aux réglementations tatillonnes, et qui rapidt:ment
aurmontent les anciennes cités qui s'étio!-,nt et meurent de routine? C'est Verviers, par exemple, dans le pays de Liége; c'est,
exemple illustre entre tous, Anvers la libre détronant Bruges la
riglementée ...
Un espriL de liberté sans contrainte, sans limites presque, soullle
sur le monde. L'individu se permet toutes les audaces. C'est vrai
dans le domaine de !'esprit, non moins vrai dans celui de !'argent.
Spéculations sans lrein, ici et la. II n'est question que de monopoles, d'accaparement, d'usures, de banqueroutes aussi, et de
vols,et d'assassinats. Une fievre d'or s'emparedumondeentier. Et
unegénérationinnombrable de nouveaux riches surgit, qui incarne
puissamment les tendances de l'époque. Parvenu, un Jacques
Creur. Et un Jakob Fugger. Et un Gaspard Ducci, de Pistoia.
Et un Christopbe Plantin, simple fils de paysans de Touraine.
Et lant d'autres.
Entre eux et les , riches , de l'époque antérieure, aucun líen.
Ceux-d, désorientés par les conditions nouvelles, déconcertés
par ce vent de liberté et de licence, qui, tout d'uncoup,ébranle
les vieilles réglementations en marge desquelles ils avaient édifié
)eurs lortunes - ils se sont retirés de la bagarre en philosophes ;
ils ont acheté des terres et consolidé leursituation par un mariage
noble.Curieuse alternance,entre parentheses, des époques de liberté
et des époques de réglementations. Elles se succédentréguliérement
1~ unes aux autres : a la liberté des xie et x11" siecles, la régula~té de l'économie urbaine; aux xm• et x1v• siecles, la libre expans1on du commerce errant aboutit a la canalisation précise du

�LES ¡&lt;,jQUVEA.UX RICH6S

,436

REVUB DES COURS ET CONFÍ!RENCES

tr!fic urhain p_lus ou moins monopolisé. Et celle-ci, a son tour,
fait place a la hcence sans lrein du xv1• siécle; mais cet essor individuahste de la Renaissance - ce qui lui succéde, c'est précisément le mercanbhsme et ses réglementations - qui dispar~ltroi:it, a la fin du xvm•, au début du xtx8 siécle, par ¡'e,¡ser
victorieux et tout-puissant du grand capitalisme moderne .i.
bridé, sans loi, sa_ns frein: ceuvre de parvenus, lui aussi, d'hodim■
nouveaux, et qui se sont faits eux-mémes: un Rothschild, un
Krupp, un Schneider, un Peugeot, un Cockerill un Laffitte-toua
. de i:ien
. égalem~nt ave~, comme seul capital,
'
par~
l'intelligenoe:
une m~elh~•n~e spéciale, qui n'est pas celle de l'intellectuel, qui
peut_ n avoll' nen de commun avec celle-ci ; une intelligence tonti
p_rat1que,_ sens spécial et avisé du gain, de l' opportunité - "11
risque bien calculé.
En résúmé, un mouvement rectiligne, uniforme etmonotonu t
E':' aucune fa~on. Un~ série de poussées interrompues por d•
cnses mdépendantes I une de l'autre - puisqu'elles ne se prolongent pas.

•

• •
Telle est la grande hypothése - plus exactement, te! est !'ensemble d'hypothéses ingénieusement articulées et ajustées let
unes aux autres que nous présente le remarquable mémoil'e
d' Henri Pirenne.
11 y a un fait hors de doute. C'est que - dans la mesure od
r?agit, avec d'autres et aprés d'autres qu'il ne manque point de
citer, contre ce qu'avait d'infiniment trop absolu la schémafisa~on d'un B_ücher -_Pirenne a raison, cent fois raison, et qu'il
fait reuvre utile en attirant l'attention sur lesdangersd'unethHrie des plus séduisantes et des mieux charpentées. Les faitl
qu'il met en lumiére prennent, rapprochés les uns des autrel.
un caractére nouveau - alors méme qu'ils ne sont point nouveaux en eux-mémes. Au fond, c'est l'excellente et naturelle
réaction d'un observateur- d'un ohservateur éminent d'ailleUl'lt
et remarquablement pénétrant - contre un théoricien ; c'est.
je ne dirai pas le conflit, mais la féconde collaboration d'un bittorien et d'un économiste - le premier mettant au point lea
théories trop rigides, trop peu souples, tsop générales du second.
~ourtant je dois l'avouer. Quelque chose en moi, malgré tool,
résiste a l'emploi de ce qualilicatif de « capitaliste » accolé ••
nom et a l'reuvre d'hommes du x118 siécle. Car, ou bien on donne
a cette épithéte un sens tres vague et tres général - et alors, ce
n'est pas au xn• siécle seulement qu'il faudrait remonter paur

437

pouvoir parler sinon de capitalisme, du moins de capitalistes
- mais au monde antique, et par dela; il y a bien longtemps qu'un
critique de Marx, Slonimski, l'objectait a l'auteur du Kapital :
• La séparation entre les travailleurs et les moyens de production qui forme la base et l'essence du capitalisme est un fait de
la vie économique qui se trouve déja dans la plus haute Antiquité ; et rattacher ce fait a l'époque toute récente qui commence
avec le xv1• siecle, c'est ignorer l'histoire •· Ceci revieot a dire qu'il
laut s'entendre sur la fa~on de délinir le capitalisme. Car tout
4écoule de la, en vérité.
Or, H. Pirenne est parti d'une défiiiition qu'il a prise, telle
quelle, dans Sombart. U y a capitalisme, nous dit ce dernier,
• la oil il y a biens exploités par leur détenteur dans l'intention
de les reproduire avec prolit ». H. Pirenne nous dit que s'il
emprunte la formule de Sombart, c'est d'abord parce qu'il la
trouve fort exacte - mais aussi « alin d'éviter le soup~on de
définir le capital pour les besoins de sa thése •· Nous avons rap·
pelé, en elfet, que Sombart ne pouvait précisément point passer
pour un des champions désignés de cette thése : tout au contraire. Mais on peut toujours se demander, noW! semble-t-il,
s'il est bien légitime, ou tout au moins, s'il est bien prudent,
pour un historien, d'emprunter a un économiste une délinition
tomme celle que nous venons de reproduire - une délinition purement économique et qui peut etre excellente pour les économistes,
-de leur point de vue a eux, mais pour les historiens 1
Ceci ne va pas a dire qu'il y a deux capitalismes, comme cet
autre jadis professant qu'il y a deux morales. Mais je dirais volonl~ers (en m'excusant d'ailleurs d'aborder une aussi grosse queslion) que s'il y a une ou des définitions du capital élaborées
par les économistes qui sont pleines de sens et de précision,
~t que !'historien ne doit pas ignorer, il y a par ailleurs, peutetre, une notion historique de « capitalisme n qui n'est pas exactement superposable a la notion économique du capital, qui
est plus complexe, plus vivante aussi, beaucoupmoinsrigoureuse
logiquement, mais beaucoup plus riche de sens précis. En d'autres
te~es, il serait bon peut-etre, au moment de partir pour un
._, ~and voyage, de pousser un peu plus avant dans la psychol~gie du capitalisme - ou, plus exactement, du capitaliste,
de bien délinir la nature véritable de la mentalité capitaliste
moderne, qui est essentiellement de gagner de !'argent, non pour
1~ dépenser et mener la vie large et insouciante (c'est la néga~on meme de !'esprit capitaliste); mais degagner de !'argent pour
1économiser, pour se privcr au besoin, afin de le mettre plus

�438

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

largcment _de c6té et de pouvoir a nouveau le faire
se reprodmre et se mult.iplier.

•

• •
Quant a ~a t?ése générale de H. Pirenne, quant a cette fa~on
de co~cevo1r ~ ensemble l'évolut.ion du capitalisme, non poinl
BOu~ 1 ~spect d_ un développement uniforme, régulier, cont.inu,
ma1s_ d une sér1~ d_e P?Ussées discontinues, quant a cette introd~c~101;1, dans I h1stoire, du « nouveau riche • considéré pout
a~nsi. d1re,_ ~01;11m~ un ferment normal et indispensable d~ cetle
h_istoire, 1c1, 11 n Y a qu'a louer et qu'a approuver sans restrict.ions.
Le mérite d'une hypothése se mesure a ses conséquences :
Aucune de celles que peut entralner avec elle l'hypothese que
~ous venons d'.exposer n'a enr.ore été étudiée et vériflée. Raison
e plus po~r .s,gnaler celles qui, du premier abord, nous parailsent ~evo1r etre! avant toutes, examinées soigneusement. Bt
celle-m, au prem1er chef :
Si vraiment, a chaque période de l'histoire économique correspond une _classe nouvelle de capitalistes, il y aura Iieu de
re~herc,her so1~euse1;11ent quelle influence l'apparition, dans l'biJ..
to,~e d une soc1été bien connue et facile a étudier, d'une gén6rabo~ ~e • n~uveaux riches • d'un type déterminé, a pu exercer
sur I onentat10n générale de cette société, sur sa vie intelleotuelle et morale.
Ne prenons qu'un exemple. C'est unfait qu'A la fin du xv" si6~1,", au début du. xvie si~cle, tandis que déclinent les dynastitll
entr~prene~rs mdustnels, de courtiers, de marchands, de
~nanc1ers '!m ont su exploiter le régime économique né au début
d~ xnie su!cle, de conditions nouvelles - une génératiOII
ommes n_ouveaux, de parvenus, de nouveaux riches notll
apparalt, ~rumée d'un esprit de liberté et de concurrence effr6n~e, m~pnsant la tradition, u s'abandonnant avec ivresse a se.
vutu~sité •• se livrant sans scrupule A cette fit!vre formidable
d~ gam et de spéculation qui donne au grand marché capitaliste
~I Anvers, ~ cette époque, son allure si particuliére et si trooante. Ma1s noter ces traits, si saillants et si caractéristiques,
n'est- ce p_oint poser le probléme meme de la Renaissance, dant
une ~ertame mesure et, mieux encore, de la Réforme? On s'est
apphqué souvent a chercher quelle influence les religions, la
protest~nte, par _exemple, ou la juive, ont exercé sur l'activité
économ,que spéc1ale de leurs adeptes. Recherche assez vaine,

LBS NOUVBAUX RJCHES

,m

eemble-t-il, et qui repose sur bien des illusions ou des conventions. 11 serait plus utile, sans nul doute, de se demander quelle
put etre l'influence de !'esprit économique des hommes, aux
diverses époques et dans les diverses sociétés, sur les religions
qu'ils professaient. Et peut-étre trouverait-on alors que cette
influence ne lut point sans portée ; et peut-etre arriverait-on,
pour nous en tenir au xv1• siécle, a cette notion que la Réforme
dut une partie de ses caractéres sans doute, et une partie de son
111cces certainement, a ces nouveaux riches dont la mentalité
.t'accordait si bien avec certains traits de la nouvelle doctrine,
qu'on le sait assez : ils comptérent généralement, aux Pays-Bas
eomme en France, comme ailleurs - parmi les adeptes les plus
déeidés et les plus lervents de cette meme Rélorme.

•
• •
Une derniére remarque. Un des grands bienfaits possibles de la
remarquable théorie de Pirenne, et non le moindre sans doute,
e'est de nous permettre de liquider une de ces not.ions pesantes,
tonluses et encombrantes qui pésent lourdement sur notre concept.ion de l'évolution sociale : la notion du u bourgeois •·
11 n'y a pas, Atravers l'histoire, de • classe bourgeoise •• mas_sive, et compacte, et sans nuances, qui naisse lentement au
lloyen Age, se constitue petit a petit, se développe a partir da
XV1" siécle surtout, grandit lentement au xvn• et au xvm•,
s'épanouit et s'étale brusquement au seuil du x1x•, emplit enfin
l'univers de sa puissance et de sa grandeur contemporaine. Le
regard d'ensemble que jette Pirenne sur l'évolution sociale du
tapitalisme nous avertit de nuancer davantage notre esquisse,
et de mieux regarder la réalité. L'historien de la Belgique conclut, pour sa part, en disant que • toute classe capitaliste est
animée au début d'un esprit nettcmeRt progressiste et novateur,
mais qu'elle devient conservatrice a mesure que son act.ivité se
régularise ,. C'est introduire la diversité la oil trop de constructions massives cherchent a implanter une unité lactice. Encore
la formule sauvegarde-t-elle peut-etre un peu trop la vieille conception d' une classe bourgeoise faisant bloc a chaque époque,
d'une classe capitaliste, une et cohérente dans chaque pays, a
cbaque moment de l'évolution historique. La réalité, et telle
qu'elle ressort de l'exposé meme de Pirenne, c'est qu'il y a
toujours et partout juxtaposition de classes bourgeoises, de bourgeoisies trés différentes d'allures, de sentiments, de situation
éeonomique meme ; c'est qu'il y a le plus souvent conllit, et en

�«o

REVUE DES

corns

ET CONFÉRENCES

tout di~ti_ncti~n entre les anciens riches et les nouveaux riches
les trad1bonalistes et les héritiers, les novateurs et les fils d'eux!
mémes .
. ~a langue de l'histoire sociale ne tient pas compte de ces oppe-&gt;
s1t1?ns. Elle ne connalt qu'un mot: bourgeoisie-qu'elle appli
1~d1stmctement a des sociétés et /J des groupes singulieremeaL
d1f(érents les uns des autres. Cela revient a ce que nos analysa
soc,1ales sont encore d'une épaisseur extreme. La langue n'a
qu u_nmot, parcequel'esprit n'aqu'unconcept. Etc'estpourcela,
~réc1sément, qu'on ne signalera jamais assez des efforts comDII
1elfo~ récent du maltre historien de la Belgique ; ils peuven&amp;,
Il_sdo1ventdevenir le point de départ de recberchesetde distiue~o?s nouvelles, dont ils rendent l'intéret sensible aux plus , timers comme aux mieux allants.

Les lnfluences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)

Coura de M. P.lUL HAZ!RD,
Chargi de Cour, ó la Sorbonne.

VI
11 laut limiter, nous l'avons vu, ces inlluences étrangéres qui,
si largement sur Lamartine.
11 n'avait preté qu'une attention inégale aces lectures étrangeres ;
ce n'étaient guere, aussi, que des qualités négatives qu'il pouvait
trouver chez plusieurs de ces auteurs ; il y avait contradiction
flagrante enlre certaines de ces inlluences, et Lamartine,avec cette
habitud e si constante du mirage que nous a moutrée Graziella, se
faisait illusion sur leur puissance. 11 avait en lui-memeles forces qui
devaient s'opposer a cette invasion étrangére, les obstacles qui
devaient limiter ses elfets, et e' étaient ses lectures fran;aises, la
nature de sá tecbnique ; enfin et surtout, la qualité meme de son
Ame.
Ses lectures frangaises, nous les avons négligées jusqu'ici, et
adessein ; mais il ne faut pas croire qu'il s' est pro mené seulement
dans des pares a l'anglaise, et qu'il a négligé nos beaux jardins.
11 a lu beaucoup de nos auteurs ; dans les bibliotbéques qu'il
lréquentait, il y avait plus de livres frangais que d' étrangers.
ll nous suffit, pour nous en assurer, d'ouvrir encore une fois sa
correspondance : nous y rencontrons : en 1807, Gresset, Moliere,
Voltaire, Mérope, Zaire, Alzire, Racine, Iphigénie, Phedre,
Mme de Gralfigny, M""' Cottin et bien d'autres. En 1808, il est
vrai, nous trouvons Pope, Ossian, Sterne, Richardson, Fielding,
~ l'italien qu'il commence ... mais, il y a aussi, pele-mele: Gresset,
Palioaot, Labarpe, Gilbert, Chateaubriand, La Fontaine, Delille,

apremiére vue, semblent avoir agi

•

�442

443

REVUE DES COURS El: CONFÉRENCES

LES INFLUENCES ÉTRANGÉRES SUR LAMARTINI!

P révost, Mm• Cottin, Montaigne, Voltaire, etc. Voila done quantité de lectores fran~aises. Essaierons-nous de marquer la force
de ces inlluences et la gradation de leut puissance sur !'Ame
Lamartinienne ?
Les classiques, en premier lieu, forment un groupe imposant, a commencer par Montaigne, dont il a entendu « tant parler
qu'il faut bien leconna1tre»; Moliere, qu'ila connu des son enfance
et que sa mere lui lisait, le soir, avant la priére en commun, mais
en sautant les mots risqués ; La Fontaine aussi, dont il dira du
mal plus tard ; Racine enfin, qu'il ne pourra jamais répudier,
car il y a eu vraiment, de !'un a l'autre esprit, action, et quelque
chose de racinien subsiste dana les vers de Lamartine ; il s'y
perpétue une tradition de grilce, d'aisance, de distinction, qui s'est
transmise de !'un a l'autre poel.é.Tous réunis, ces classiques présentent une doctrine : étudier de pres le creur humain, avec le
souci de claire analyse ; le gout de l'exactitude, des notationa
psychologiques ; ils aiment aussi a l.éndre a la généralité,, et
tous ils sont épris de l'ordre, de la logique, de la clarté dans la
présentation. Tout cela fait une belle et noble école, la premiere
que Lamartine ait fréquentée.
Un autre groupe comprendrait Mme de Sta~! et Chateaubriand. Mm• de Stael a été une des admirations de Lamartine ;
il a dit d'elle du bien et du mal, mais Corinnefut pour lui une véritable révélation : il ne veut plus Jire de romans apres celui-la,
• de peur de se gater la bouche ». Ce jeune littérateur en herbe,
qui voulait mettre dans sa chambre les bustes d'auteurs étran·
gers illustres, entendait placer parrni eux celui de Mm• de Sta~!;
elle le transportait • dans un autre monde, idéal, naturel, poé·
tique, opposé en tout ll cette aride et froide société, a ce monde
si ridicule et si fier dans ses idées, si despotique et si mort dans ses
opinions .. , • Tous ses beaux sentiments, disait-il, nobles, désintéressés, ardents pour la gloire, purs, naturels, élevés, se réveillaient
a cette lecture, toutes les aspirations idéales qu'il portait en
lui.
A coté d'elle, Chateaubriand, le grand maltre, celui que l'on
trouve a toutes les avenues du siecle, et qui a inllué sur tous
les poétes, car il était vraiment le premier poete qui fut apparu
dcpuis longtemps dans notre littérature. ll a renouvelé toute
la poésie lyrique, posé tous les grands themes, theme de l'amour,
théme de la nature, théme de la mort, théme de l'apres-mort.,
et surtout sa grande reuvre a été de tout transformer en beauté,
car c'est la l'essence milme du romantisme, avoir tout transformé
en beauté, avoir substitué a la vérité meme le souci des choses

helles. Des critiques ont dit que beaucoup des poés~es de L~mart.ine sont du Chateaubriand mis en vers ; Brunetíére a s1gnalé
des réminiscences frappantes dans son Évolution de la poésie
lgrique : , Vous connaissez les vers •. italiens • de Lama!tine.
écrivait-il, son Ischia, son Golfe de Baia, ou encore ceux-c1, que
j'emprunte au Passé :

0

Combien de fois pr~s du rivage
OU Nisida dort sur les mers,
La beaulé, crédule ou volage,
Accourut ¡i nos doux conccrts 1
Cambien de fois la barque errante
Berca sur l'onde transparente
Deux couples par l'amo'!r conduits
Tandis qu'une déessc am1e
Jetait sur la vague endormie
Le voile parfum6 des nuits.,. •

Vers d'ailleurs fort beaux, qui semblent propres a Lamartine,
mais ce théme avait déja été indiqué dans les M_arlyrs par Chateaubriand : « Hélas, dit Eudore, nous poursmvons nos fau:x
plai,irs. Attendre ou chercher une beauté coupable, la vo1r
a'avancer dans une nacelle, et nous sourire du milieu des llots,
voguer avec elle sur lamer dont no~s s~rnions 1~ surface de lleurs,
auivre l'enchanteresse ... telle éta1t 1occupat1on de nos ¡ours,
10urce intarissable de !armes et de repentirs •·
Dans Le Lac encore Chateaubriand a laissé, sur la poésie de
Lamartine, sa grande' trace. Tout le monde sait par creur les
vers célebres :
Un soil', t'en souvient-il, nous voguions en sile!lce ;
On n'entendait au loin sur l'onde et sous les c1eux,
Que le bruit des rameu~s qui frappaiont en cadenee
Tes flots harmonieux.
Tout a coup des accents inconnus a la terre
Du rivage cbarroé trapp6rent les éebos :
Le Uot fut attentif, et la voix qui m'est ch6re
Laissa tomber ces mots ...

Mais ce qu'on connalt moins_, c'_est A~a1a : • Rien n'interrompait ses plaintes, hors le brmt m~ens1ble de _notre canot sur
!'onde , ... , Nous joignions notre stlence au silence d~ ~ette
acene du monde prirnitif, quan~, to~t a c~up, la fille de 1 ex_1l fit
éclater dans les airs une voix pleme d émobon e_t de mélancohe ... •
C'est Chateaubriand qui a fourni ici a Lamar~me sa forme.
Dans un troisieme groupe, nous tro~ver1ons deux. auteurs
contemporains de Lamartine. Le prenuer, A~re gentilhomme
cévenol, dur, impitoyable, marqué par le terrmr, M. de ~onal~.
De 1817 a 1819, on publie ses CEuvres compleles ; la théorte poh-

�444

445

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LES iNFLUENCES ÉTRANGBRES SUR LAMARTINE

tique qui s'y affinne est dure et inflexible ; les chartes, la co111titution, toutes ces faveurs accordées au peuple sont des erreum
et des crimes qui méritent chAtiment. Le seul pouvoir est de
droit divin ; done, pas de constitution, pas de charte, mais UBe
hiérarchie : Dieu, Le roi, les ministres, des sujets, et ríen d'autze.
Lamartine professe les memes théories ; il s'intéresse vivemeot
a la politique, et ses opinions, celles d'un royaliste, d'un pur,
sont en accord avec celles de M. de Bonald. 11 écrit a 111 11• de
Canonge qu'il croit bien « que la seule fin pour laquelle on doit
gouverner est la paix, l'ordre et la justice, mais que le seul moyen
de gouvernement, c'est la force», et il n'admet que la monarchie
de droit divin. 111. de Bonald était ami de 111m• Charles et fréquen•
tait son salon ; Lamartine, a Aix, en attendant Elvire, écrit
l'ode sur Le Génie et la dédie a 111. de Bonald ; 111me Charles la
montre au grand homme qui l' apprécie avec une condescendance
dédaigneuse: « Je vous sais bien bongré, répondit-il, de m'avoir
transmis le témoignage d'amitié de votre excellentjeune homme,;
il ne voulut pas la laisser publier dans les Méditations ; mais en
revanche, aprés le succésdes Médilalions, il la fit parattre en premiere page,dans son journal Le Défenseur. L'ode aux Fran~ail
doit étre aussi attribuée a l'influence de 111. de Bonald.
Le second, tout a fait différent, une Ame de feu, mobile,
prompte a se donner, a se retirer, a blesser, et a regretter d'avoir
blessé, un talent original qui veut suivre la logique et parle
sentiment : Lamennais. En 1817, il publie son Essai sur l'indif•
férence en maliere de Religion, oil il preche la restauration individuelle et sociale du Christ, et met la politique au service de la
religion. Le 23 mars 1818, on signale a Lamartine ce livre qui
remporte un succés considérable. 11 le lit, 1-'impression est immédiate et durable, il trouve la « du bon, du beau et meme du su•
blime », et c'est aussit6t une influence incontestablement
frangaise qui va s'emparer de lui. On a exagéré cette influence;
on a voulu·que, des ce moment, la poésie de Lamartine n'ait plua
été qu'un reflet de la pensée de Lamennais ; c'est aller trop
loin; mais il est incontestable que Lamennais a fourni a Lamartine des arguments et une disposition d'esprit générale : dans
la méditation sur La Foi, dans L' lsolemenl, Dieu, La Prooí•
dence, L' Homme, A. Byron, on peut relever des traces évidentes de
Lamennais.
111ais voici le plus surprenant : le groupe qui a le plus agi s111'
Lamartine, c'est celui des auteurs du xvm• siécle; nousles retrouvons tous: Rousseau, dont Les Confessions, L' Émile, LaNouo.U,
Héloise sont pour Lamartine presque des livres de chevet ;

Bemardin de Saint-Pierre, qui lut, d'aprés son propretémo1gnage,
un des mattres de son imagination ; Gresset, Parny, Ducis; jusqu'a Laharpe. Il a lu les poetes, le poéte mourant, Gilbert,
dont il cite la stropbe connue :
Au banquet de la vie, 1nfortuné convive,

J'apparus un jour, et Je meurs.
., .
Je meurs et sur la tombe oil lentement J arr1ve
Viendra-t-on répandro des pleurs ?

• Ah! pleurard, tu te lamentes, s'écriait a la leeturedes Médítations 111. Andrieux, secrétaire perpétuel de l'Académie Fran~ise ; tu es semblable a la feuille flétrie, et poitrinaire. Qu'est-ce
que cela me fait a moi ? le poete mourant ! le _POete moura~t 1
Eh bien, créve, animal, tu ne seras pas le prem1er 1• Lamartme
a'était pas le premier...
.
,
.
Mais de tous le plus présent a son es~nt, e est Volta1re .. II
s'est pénétré de Voltaire, et de tout Voltaire; il a lu le Voltlnre
des tragédies, le Voltaire des grands poemes, et le Voltaire de,a
petits vers légers, ironiques, délicats. JI a meme essayé d\m1ter
sa maniere - toutes ses manieres, dans les d1vers essa1S poétiques dont sa correspondance nous a_laissé la trace.
.
U a done lu des auteurs frangais, il en a Ju beaucoup, ti en a lu
plus que d' étrangers, il en a lu des_ grands et des tres grands. lis
sont entrés dans le cercle de lum1ere de sa lampe quand il travaillait le soir ; quand il voyageait, ils ont été dans ses poches_ il
cOté d'Ossian. Représentants les plus siirs du géme fran~a,s, 1ls
ont Jutté consLamment contre les étrangers. Souvenons-nous du
mot de Fogazzaro : « Notre ame est semblable a une Mtellerie,
nous ne sommes pas responsables de ceux qui la traversent,
mais de ceux que nous y retenons.»L'affinitédela race et la communauté de la tradition ont retenu, en !'ame de Lamarbne,
surtout des Fran~ais.
.
On ne peut s'empecher de sourire en lisant les Commenla'.res
ajoutés en 1849 aux Médilalions. Voyons, par exemple, celm de
l' lsolen;ent : le p~éte part sur la montagne, ~vec son Pétrarque ;
son creur n'est pas encore guéri de sa pre?.'u\re ~rande bles~ure ~
il s'émeut au souvenir de la personne qu ti ava1t le plus a1mée
jusque-la; il écoute pleurer son creur, et il écrit ""." vers : c~quet:
terie de poéte, et aussi conséquence de la t~éor1e du géme_ qm
fleurissait /¡ l'époque romantique. En _réahté, aucun a~tJsan,
aucun ouvrier de vers ne fut plus apphqué que Lamartme. 11
suit a sa maniere la théorie du xvn• siecle, commencer par travailler péniblement, afin de parvenir a donner une im~ress.ion
de facilité. Pendant des années, il s'est assouph la mam, 1! a la1t

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LES INFLUENCES tTRANGERES SUR LAHARTINB

de~ ga~mes. Enten d~ns-nous bien : il n'est pas de ces ouvriera
qm fOlisse~t et repohssent chaque pierre ; mais il prodigue les
esquisses, 11 les recommence inlassablement. 11 fait des vera
frangais,_ comme exercice, d'une fa_gon tres consciente ; il étudie
la techruque, ?ell~ du vers de dix pieds, celle de l'alexandrin.
De cette apphcat10n studieuse, nous trouvons d'innombrables
exemple~: le 10 juin 180;J, il écrit a Guichard, a propos du poéme
sur Tobie proposé par I Académie de Niort : le sujet est banal
• il ne paratt pas m~me tre~ difficil~, et pour nous aulres, qui vo,;.
lons ªP_prendre d bien m~ni~r un v~rs, ii ne laisserait pas d'étre
fort utile • ; le
mars, 1! s ~x_erga1t dé¡a sur • un morceau pl111
long, plus trava1llé, sur I am1tié, en forme de discours en vera,
•~e _sais, di~ai!-il a Viri~u, que c'est un sujet bien banal etpresqu;
tnvial, ma1s ¡e veux m ~ercer dans ce genre-ld, d /' exemple d,
L~arpe et autres ; et ~ms, c,e_Ia me donne toujours la facilité, la connaissance du ~ers, qui es! 1 instrument du poe!e ... • Le 6 janvier
1813, 11 tradmt en vers les Sépultures de Foscolo : « Ce son! da
vers pour apprendre d (aire des vers »... Dieu sait cambien il a écrit
de ces vers your apprendre a !aire des vers. Quelquefois meme,
s~s tra~uctions de texte~ étrangers n'étaient qu'un exorcice de
v1rtuos1t_é. Ce bon ouyner, cet « excellent jeune homme » sail
que la d1fficulté techmque en est plus considérable.
~l relit son Boileau! ce Boileau qu'il plagait déja, en 1808, ea
év1dence sur sa chemmée, a c6té de sa grammaire italienne :

lyre dont on devrait etre fatigué depuis Pindare ; et ce sont des
périp•hrases : - ramer se dit tracer un rapide si/Ion - et de ces
vers qui sentent leur xvin• siecle :

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l?

Je tirai doucement quelques vers né17Jigés
Trop souvent applaudis 1 pas assez corrÍO'és
'
O
Des vers a l'amitié, préconisés par elJe
'

Des vers ~ la beauté1 Joués par urie beUÉ,
De ma veine novice entants présomptueJx;
Je donn~i quelques pleurs Uleur sort malheureux •
La flamme lesrecut, Ma muse bien-aimée
'
Vit ses premiers honneurs s'en aller en tumée
J'en vo.uJais de plus. silrs ; je relus mon Boile~u.
Je repr1s malgré mo1 la lime et le marteau
Et rejetant en fin un systéme commode '
Je !ais de ces bons vers qui sont toujou'rs de mode.

II a tiré d~ ces exercices le précieux bénéfice d'avoir protégt
son vocabula1re, son style et meme son rythme contre les influences du dehors, et d'etre resté dans la tradition frangaise. 11
ahonde en mots et en expressions du plus pur xvm• siecle : dans
ses poem~s, le soleil se promene sur un char, et poursuit sa carritrf
enflammee ; les colombes s'appellent les oiseaux de Vénus ; on y
tro?ve des andes, de, nocturnes zéphyrs, l'airain gémissanl; le
glawe destrucleur du lemps, le sein de Thétis, la Reine des ombres,
et le char de l' Aurore ; trop soúvent, il brandit ce /uth ou cette

L'amour est lnnocent quand l• ,•ertu l'anime.

11 a suivi Delille, qui, méme mort, ne cesse pas de sévir, Delille,
l'homme de la description et de la périphrase. MM. Chérel, Delaruelle, Esteve ont retrouvé dans Delille des expressions et
des images lamartiniennes. Lamartine a subí la une influence
certaine. Le roman anglais avait apporté une vérita]¡le révolution dans notre style. C'était un houleversement de nos habitudes; au lieu de suivre l'ordre de la raison, le style anglais
suivait lcelui de la sensibilité, et mettait en premier lieu le mot
le plus rort. Et les premiers lecteurs de la prose ou des vers
anglais, tout surpris, appelerent ce style, désordonné et étrange
a leurs yeux, le « style oriental ,. Lamartine n'a pas suivi cette
évolution.
11 n'a pas pris non plus le rythme poétique anglais ; cette
musique du vers anglais ou italien était si forte qu'elle passait
meme dans les traductions vagues de l'époque. Par exemple,
la poésie romantique a subí l'influence de Byron, meme pour le
rythme ; la musique du vers de Musset rappelle celle du vers
byronien ; mais ce rythme de Musset jeune, négligent, grand
seigneur, désinvolte, capricieux et souple, ce rythme-la n'est pas
celui de Lamartine. Lamartine déclare, il est vrai, qu'il prend ll
Byron la division du poeme par couplets; mais ce n'est la qu'un
procédé tout extérieur.
Ainsi il n'y a pas, dans la tradition frangaise, des classiques a
Lamartine, rupture brusque : elle se prolonge naturellement en
luí. 11 y a certes, dans les Premieres Médilalions, une part d 'indéniable nouveauté; mais il faut aussi marquer la grande part
du xvm• siecle, et du xix• siecle débutant : c'est ainsi que, dans
ce royaume des ombres, on a pu découvrir des précurseurs de
Lamartine, au génie pres.
La personnalité meme du poete, enfin, cette ame vigoureuse
et riche, était de taille a résister a une invasion brutale. Ce n'était pas une matiere molle et !lasque, a prendre toutes les empreintes. 11 y avait en lui une originalité puissante, qui tiraiL
sa premiere force de ce bel appétit de vivre qui !'anime sans cesse
et le pousse a l'action, meme au fort de la douleur. Voyons-le
aux prises avec Montaigne, /' ami Montaigne : il le lit, il croit
qu'il I'aÍine ; enfm; et décidément, il ne l'aime plus des qu'il
ne le lit plus: u II faut étre froid, dit-il, pour se plaire a Montaigne, ;

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RBVUE DES COURS BT CONFÍ&lt;RBNCBS

LES INFLUENCES ÉTRANGÉRES SUR LAMARTINB

!.out ce qu'il admire en lui, c'est sa grande amitié pour LaBoétie.
Lamartine l'a aimé, tant qu'il n'a rien eu dans le cceur, et ce
qu'il a pris de Montaigne, c'est ce qu'il trouvait déja en luimeme, c'est-a-dire le culte de l'amitié.
L'essentiel des Médilalions, c'est l'Ame de Lamartine, en pel'pétuel débat, en perpétuel conllit avec elle-meme, blessée dana
son amour, et qui saigne encore; mais, a cllté de ces sou!lrancea
qui accablent un instant le poéte, nous trouvons une tres vive
réaction contre elles : c'est le gout de la vie qui peroiste malgÑ
!.out, avec seulement l'amertume de n'etre pas satisfait, et aual
un immense désir de consolation et d'apaisement moral, qui coaduira Lamartine a croire a un au-dela oi.t tout sera meilleur ; et
il passe, au gré des impressions qui l'assaillent, du désespoir et de
la douleur /¡ l'espérance et a la sérénité, mais avec un élément
constant, son amour de la nature. N'est-ce pas la le Lamartine que nous avons vu au cours de sa vie, avec tous ses appétitl,
tous ses désirs de gloire et d'amour ? Ne l'avons-nous pas w

en nous ; mais le vieil homme ne périt pas, on Je retrouve au
~ment ?~ l'ony son~eait le moins ... »Ce qui réapparalten 1820,
e eet le vie1l h?mme, 1 ~nfant avec tousses sentimentsd'autrefois

aimer, n avons•nous pas vu aussi la souffrance entrer dans sa vie,
1

et, tres vite aussi, la reprise a J'existence succéder au désespoir,
Je désir de relaire sa vie, de r~conquérir sa place dans la société?
N'avons-nous pas enfin trouvé dans sa correspondance, a chaque
instant, le re!let de son prolond et sincere amour de la nature ?
Ces deux images concordent done, le Lamartine que la vie
nous montre, et Je Lamartine que peignentles Premiért$ Médi·
lalions ; si cependant elles divergent parfois, c'est que J'image
du Lamartine des Médilalions est épurée. Comme toute Ame
énergique et vivante, Lamartine n'était pas, dans la vie, saDI
égoisme, ni sans cruaut~ ; i1 ne manquait pas de moments qui
n'étaient pas toujours plaisants pour celle qui l'aimait, et il
était doué d'une faculté d'oubli rapide. Toutes ces ombres s'eatomp6nt dans les Médilalions, mais ne disparaissent pas completement. C'est que les Médilalions sont vraiment l'expression
de la nature intime du poéte, qui triomphe enfin malgré lea
livres qui mena~aient de l'étouf!er. On pourrait montrerun Lamal'tine tres jeune, avant les Jectures, qui est déja celui des Médi·
lalions ; ses prcmieres poésies de college sont déja des Médi•
lalions. Dans son Ame toute jeune, on découvre les passions, les
ennuis, les désespoirs, les croyances qui a la fin s'épancberont
dans ses poésies, avec la meme sensibilité exaspérée. RelisoDI
cette lettre qu'il écrivait a Virieu Je 30 novembre 1814, en reD·
trant a Milly, en automne : i1 retrouve, dans sa solitude, des
impressions d'autrelois qui le charment uniquement parce
qu'autrefois cela était ainsi:, En vérité, il y a cinq ou six hommel

afllrmés en lw. « Je sulS redevenu, au milieu de tout cela dit-il
encore, tout ce que j'étais il y a cinq ans, tout ce que nou; étiona

tJ! sortant des

mains de l'admirable, de l'adorable nature ... 1
~q ans, cela nous ramene a 1809, au moment oi.t i1 commenpit ses_ lectures. •. ~e croirais:-tu, je sens mon cceur aussi plein
de senbments dé11c1eux et tristes que dans les premiers accés
de fievre de ma ¡eunesse ... • Ces senliments délicieux el tristes
••~t-ce pas la déja u.ie épigraphe toute trouvée pour les Mblifa!ions ? ... « Je ne sais quelles idées vagues et sublimes et infimee me passent au travers de la téte /¡ chaque instant Je soir
lllrlout,_ quand je suis comme a présent enfermé dans m; cellule
•, que ¡e n'entends d'autre~ bruits que la pluie et les vents ,'.
N eet-ce pas encore une ép1graphe, et tout Lamartine n'est-il
pa la dedans ?
Les _Médilalions, c'est l'Ame de Lamartine ; c'est dans la perlOIIIlalité meme du poéte que se trouve la limite ame influences
~toutes_ les lectures; n?us trahirions les grands hommes, si nou.s
11 Y prewo~ garde? et s1 1;1ous n'avions soin d'alfirmer fortement
leura prem1ers dro1ts, qui sont ceux du génie.
{d suivre.)
~:netiere, L'éuolulion de la poé,ie lgrique. Paris, Hachette. 1894. 2 vol,

~tª; M_aréehal, La'!'menais et Lamarline. París, Bloud.

1907. ln•l6

Ptanee:
191ir yek1{ºi'Ct~é e~ Lumartine._(Re~e d'histoire litléraire de 19
JlldUalion, \ibid., 1iÍo). re' nsouuenirdel Hommedeschamps dan, les
0

¡.mond Estéve,
le, ~amarline le~eur ~e Delille (lbid.
romanli1me (lbid. 1912).
Delarue

1911).

Dlz-huilltme sittle d

31

�L'&lt;EUVRE POfTIQUE DE LECONTE DB LISLB

L'oouvre poétique de Leconte de Lisl
Coun de M, EDMOND ESTtVE,
Profeauur ó l' Univusil~ de Nancy.

VIII. _ Les !dées Uttéralre■ de L•conte de Ll■le.

Leconte de Lisie a laissé la réputation d'un artiste. D'auc
meme veulent qu'il n'ait pas été autre chose. Ils accordent qu
a eu le don des beaux vers et l'amour des_bellos fo~mes. lis
relusent a admettre qu'il ait preté quelque sen~1me~t A
formes ou enfermé quelque pensée dans ces vers. Rie~ n est
superfi~iel et plus injuste que ce jugement. En ce qui re~ard,e
pensée il me par'alt amplement réfuté par l'analyse que JO vtdtr
de fai;e de son reuvre. L'auteur des p?"'!'" . Anliques et
Poemes Barbares a eu sur la religion, sur 1 h1stoire, sur la natwe.
des vues et des idées dont certaines sont discutables, dont b~
. t , •d J'époque • intéressantes et neuves, et ttémo,gn
coup étaien
· t 11
d'un esprit curieux, ouvert, att~nti[ au ~ouvemen m º. ec 'I
tout le contraire d'un esprit fnvole et vide. On peut d1re qu
été dans la mesure ou un poéte peut l'etre, un penseur._Pour
:ui ;st de sa sensibilité, ou, si l'on aime mieux, de so~ ,m . ~
bilité, i1 y a la-dessus beaucoup /¡ dir~, et j'y re".iend~~•- Mali•
ne fut pas un artiste exclusivement, ¡J est certam q~ il fu~ a I'
tout un artiste. Non seulement de tres bonne heure 11 eut e . f
un sentiment vil et prolond, mais de tres b~nne_heur:
s'attacha a réfléchir sur son art, et, a ce ~u1 et, ~¡ a eb~trai
plusieurs reprises, soit sous la forme de cons1dérabons a inl
soit sous la forme de jugements portés sur ses contempor~ 11
conlréres en poésie, des conceptions tres arretées et tr
sonnelles.

=

.•.
Le sentiment de l'art, ramené a ce qu'il a d'élémentaire
d'essentiel, est une disposition /¡ ne pas se contenter de ce q1l8

4:&gt;1

nature, livrée a elle-meme, produit spontanément et sans elfort.a,
Aconcevoir la possibilité et le désir d'une réalisation plus parfaite,
et a chercher par la réflexion et par l'étude les moyens d'y parvenir. Avoir le sentiment de l'art, c'est avant tout etre diflicile
pour les autres et pour soi-meme. Cette disposition est contemporaine, chez Leconte de Lisie, de ses tout premiers essais. Elle est
d'autant plus remarquable que, dans le milieu ou s'ébaucha
son éducation littéraire, elle était moins répandue. Les amateurs
de poésie, a Bourbon, se satisfaisaient, on !'a vu, /J peu de frais,
1vec les vers de Parny, ou les vers de Baour-Lormian. Ceux qui
avaient le goüt de rímer ne croyaíent pas qu'on püt imaginer
quelque chose de mieux. Le poéte de !'lle, vers 1385, c'était un
certain Eugéne Dayot, d'une dízaíne d'années plus Agé q°"
Leconte de Lisie, auteur d'élégies a la la~on de Míllevoye, « ou il
y a, nous dít-on, de beaux vers et une assez grande puissance
de sentiment. , C'est sur lui que s'exer~a tout d'abord la facu!M
critique de son jeune émule. Une des premiéres lettres ~cril,e¡¡
par Leconte de Lisie a Adamolle, aprés son arrivée en Bretagne,
contient une appréciation détaillée d 'une poésie de Dayot. Le
morceau faít suite, évidemment, a des propos du meme genre
échangés entre le jeune homme et son ami a Bourbon, et nous
apporte un écho des conversations littéraires qui se tenaient, le
dimanche soir, sur la gréve de Saint-Paul.
J'ai lu, mon ami, avec la plus grande attention, la petite élégie de Dayot.
C'est bien taible, ou plutOt ce n'est rien. Plusieurs personnes ont été de mon
avis. Ce genre - l'élégie - est pourtant l'un des plus proeres au sentiment
qui, seul, constitue la poésie élégiaque ; mais, je te le dis, Jamais tu ne trouveras, daos la troide maniére de la vieiUe école, la touchante et pittoresque
expression de la moderne. Prends vingt sujets semblables \raités par des
classiques, et compare-les aux rratches et nalves compositions de Ia Utt6rature moderne : c'est la nuit, c' est le jour. Lis la simple et ingénieuse élégie
de Rességuier, oU tant de grAce respire ¡ lis l'orientalo élégie de Victor Hugo,
brillante de souplesse et de pcnsóe ¡ lis Delorme, Mme Tastu, Emi!e Deschampa et de Vigny. J. Lefevre, etc., etc.. Lis-les, Gmon ami, et puis compare

el Juge.

.\Jais Je te parle ici des difTérences qui sont entre les deux école~. Dayot.

n'y a peut-étre jamais pensé. S'il croit qu'une rime adaptée au bout d'une

Phrase fait la poésie, il se trompe. 11 a done eu torl de se servir d 'expressions
~abA.chées depuis cinquante ans. Le siécle vcut du nouveau ¡ ce qu'il veut,
ti raut le fair e, ou si, taire. Tu m"avoueras que ce quatraln--ci est par trop
fort:
Rose était aimable et jolie,
D'une mére faisait l'orgueil;
Elle devait almer la vie :
Pourquoi l'as-tu mise au cercueil ?

C'est vraiment lrop prosaJque. Et ce dernier vers :
Au ciel elle donna la main.

�L'OnJVRE POÉTIQUB DB LBCONTB DB :USLB

-

U\'UB DBI

couu

BT coNP'iBB!ICBI

Qoe veut dlre eela t Qoelle iDC(il'NIC\e exp\'elllon J Quelle ghe 11 Y a daM
wu, cela I Combien • plua douce, eL mle~ dite, la méme penaée reJMlae
alnsf par Resaéguier :
Plus de roae1 d'hymen•.. plus de révea de mi~l 1
Oh t sa mort esl sans doute un doux el sai.nt mysüre 1
Une vierge de moins gémira sur la terre,
Un pur '!-11119 de plus sourira da.ns le ciel 1

La page eat amuaante ; elle a de la verve, de l'entrain,du ~or- .
danL 11 ne faudrait pas toutefois en ex~gérer l~ p~_étraüon.
JM ven de Dayot - au moins ceux qui sont c1tés ic1 - sont
d'une platitude a soulever le cceur. E_t si_Ia sévérité du jeune
homme l leur endroit est amplement JUBtifiée, _le ~le-méle de
aes admirations nous surprend un peu, et certames d entre ell~
nous font sourire. Nous ne sommes pas persuadés que le quatraín
maniá"é de Rességuier vaille beaucoup mieux en son genr_e que
¡•octosyllabe raboteux auquel il est opposé. co~me !e Jour .11
la nuit. A cette époque, et a dix-neuf ans a peme, 11 éta1t pernus
de e'y t.romper. Au début du séjour en Bretagne, le gout de
JMonte de Lisle n'est pai1 encore formé ; il se ressent de la
jeanesse du poete et de son origine exotique. N~tr~ cr~le eat
un fervent partisan de la poésie sentimentale : mcbnation, en
soi nullement blAmable ; mais il confond le sentiment avec la
miévrerie, la grAce avec ce q~ 'il _app~lle • la gr_aci~useté ,, _l'616gie avec la romance. Des V oix '?térie";l'es, qm vie~ent Justement de parattre, il s'empresse d extra1re et de cop1er, pour les
envoyer a Adamolle, desmorceaux comme La Tombe el la Rou,
et la piécette qui débute par ces vers :
Puisque ici-bas toute Ame
Donne il quelqu'un
Sa musique, sa flamme,
Ou son partum, etc...

• Que Dayot étudie cela 1 s'écrie-t-il; voila tout le secret de
l'Bégic. •· No\18 sommes encore lo~, rec~~mB?ns-le, des ~oe"":'
Antiques. Mais reconnaissons auss1 que s 11 falla1t a tout pnx su1vre la mode et composer des romances, encore était-ce prouver
quelque sens artistique que de recommander de les écnre il la
fa~on de Victor Hugo.
.
,
A ce sentiment, le séjour en France, la fréquentatíon d une
aociété plus lettrée que la société de l'tle, de camara_des plus
instruits et moins paresseux que les jeunes créoles de Samt-Paul,
la lecture et l'ét.ude vont donner un développement rapide. Da
la fin de 1838, on trouve dans la eorrespondance avec Rouffet

453

dee passagea oü se révéle un jugement. littéraire déja aiguilé et
peno~el. Cette année 1838 est celle ou ont paru Jocelgn et
Rug Bla,, 0n s'attendrait. que notre apprenti littérateur
entratné par le gout. de son Age pour la nouveauté et roman:
~que convaincu, parlAt de l'un et l'aut.re ouvrage av~ l'ent.boulla&amp;me d'un disciple, qu'il en louAt aveuglément lea ciéfauta
autant que,~es qua~~- Point du tout : il donne son opinion avtc
le flegme, 1 impartíalité et la meaure d'un critique expériment.6 :
Je m!l suis décidé enfln a lire Jocelyn ; je vous avoue que 1,a n'a pas 6t6
pem_e. Je •vals M. de Lamartine LrM capable, lllllll nul doute de readre
_avec v6r1té une exlstence aussi remplie de poésie par elle-mémé · mala je
me doutais aussi qu'~I sacrifieralt souvent la douce et gracleuse pe~ture que
comportait un tel suJet au vague prétentieux qui ahonde dans ses plus beaux
ouvrages. 11 y a &lt;les morceaux charmants dans Jocelr,n des pages magn1.
ll~es de hau~ poésie., La peinture de la nuit a la Grotte aux Aigles esl
'¡8•~ent subltme, et I on rencontre des piéces exqulses de eenUmenls et
d intimes_ douleurs ; mals aussi vous avouerez qu'il y a bien des longueun
qui affad1ssent de beaucoup le cbarmant et incorrect ouvrage.
lall8

La sentence, dans l'ensemble, est sévére,et certains mots sont
particuliérement durs. Le drame de Víctor Hugo n'est pas
t.raité avec plus d'indulgence. Leconte de Lisie en fait consciencieusementl'analyse, al'intention de sonami, etilajoute :,Apart
la mi~e en scen~ qui dé~lalt généraleme~t, a part un style souvent
gross1er_, peu digne d~ l auteur des Feu1lles &lt;f Aulomne, ily a dans
cette p1éce de magmfiques morceaux poétiques. • 11 en donne
comme spécimen la fin du célebre monologue, et conclut : "Voila
R~y Bias, mon cher Rouffet. Du génie, toujours. Mais peu ou
pomt de regles.• Il est curieux de noter, dans un cas comme dans
l'autre, ce souci, surprenant a l'époque et chez un si jeune homme,
de la correction et de la régularité. Celui-la, cerlcs, n'est pas un
adep~c de la « littérature facile • et il développe a sa fa~on la
max1me de La Bruyere, 11 qu'il faut plus que de l'esprit pour etre
auteur».
L'enseignement que don~aient a Rennes lesprofesseursde la
Faculté des Lettres ne pouvait que contribuer, en élargissant le
cercle de ses connaissances et de ses lectores en le familia. avec les grandes ceuvres de la littérature' universelle Ale
nsant
rendre pl~s difficile encore. Entre 1838 et 1843, les auditeu:S qui
fréquenta1ent les cours universitaires entendirent parler non
eeulement ~e noa clauiques, mais des auteurs du Moyen Age
et du XVI8 ~1é&lt;?le; non seulement des écrivains franc;ais, mais des
~ds écrivams étrangers, de Shakespeare et de Dante. Fait
mtéressant a retenir, presque toute la poésie greeque y fut paaaée
en revue, la tragédie, la comédie, enfin l'épopée depuis Homere

�L'&lt;EUVRB POÍ!TIQUE DB LECONTB DB LISLB

454

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCES

et Hésiode jusqu'A Apollonius de Rhodes, jusqu'aux derniel'9
représentants de l'hellénisme, Nonnus, Tryphiodore, Coluthus,
:Musée, et jusqu'au Byzantin Tzetzes. On a des raisons de croire
que le futur auteur des Poemes Anliques employa une bonne
parlie des longs loisirs que lui laissait la préparation buissonniere
de la licence en droit Alire la pluparl de ces reuvres, sinon daos le
texte, tout au moins dans un gros volume de la collection du
Panlhéon lilléraire, paru en 1839, qui lui en ollrait, sous le titre de
Pelib poem•• grecs, une traduction rajeunie et colorée. C'est la
,¡u'il lit connaissance, notamment, avec les poemes orphiques,
avec Théocrite et avec Anacréon. Mais la prose d'Ernest Falcon•
net et de ses collaborateurs n'aurait pas reussi A lui donner le
sentiment de la beauté antique, si, dansle meme temps,iln'avait
assidllmentpratiqué l'reuvre d'André Chénier.
ll esl probable qu'il ne la connaissait pas avant de venir en
France. Elle fit sur lui une impression assez forte pour qu'il
vlt dans son auteur un des plus grands noms de la poésielranQaise,
le successeur immédiat - tout l'intervalle, et dans cet intervall•
il y a Racine, étant compté pour rien - de Ronsard et de Cor·
neille, et notre • Messie litléraire •· Or, si Chénier lui paralt si
grand, ce n'est pas par la qualité de son inspiration, puisée aux
sources du paganisme, et non, comme l'aurait souhaité en ce
temps--la le jeune rédacteur de La Variélé, Acelles duspiritualisme
ohrétien. C'est par la perlection de sa forme. • André Chénier,
déclare-t-il, était palen de souvenirs, de pensées et d'inspirations ;mais il a été le régénérateur et le roi de la forme lyrique .•.
La facture du vers, la coupe de la phrasepittoresqueeténergique
que tout un siécle avait bannie ont fait de ses poémes et de ses
élégies une reuvre nouvelle et savante, d'une mélodie entierement
ignorée, d'un éclat d'autant plus saillanl qu'íl était plus inattendu
et plus hardi. • L'article dontj'extrais ces jugements oppose, dans
une conclusion vigoureuse, A l'art tel qu'il était A la !in du
xvni&lt; siecle, , méprisable routine, absurde mélange des tradítions
palennes et des croyances modernes », • chaos sans príncipe el
.,,ns forme», l'arl « régénéraleur » d'André Chénier:
Commenl avait-il done deviné, ce moderne entant de la vieille Grece, que
la poésie lyrique attendait. un rayon de soleil , plongée qu'elle était depuis
deux sltcles dans l'ombre de l'oubli ?... Comment avait-il deviné que la
France intelligente demandait un Jibérateur 'l ... Nul ne Je sait sans doute ;
mais sait•on bien ce que Chénier a fait de ces morceaux de fadeur, froids
et vides, que le xvm• sibcle appelait des élégies ? ll veut bien nous le taire
connallre dans un seul vers, harmonie el délicatesse vivantes 1
Le baiscr dans mes vers étincelle et respire.

456

llals sail.on ce qu'il a talt de ramour, de l'entbouslasme et de l'énergle
cea trois rayons de Ja poésie spontanée ignorés avant Jui f
1J en 8 t · ·
1:8,mar~lne, Hugo, Barbier : 1~ senliment de la méditatlon ou..de J'harmon~~t
\ode,~/•m~ 1 11 a bien mérllé de nolre littérature actuelle si étincelante'
•, mo le1 s1 pr~ton.de aussi, ~uoiqu'on en dise ; car elle n'a 'd'autre passl
·
d autre seve pr1miüve que lu1.

Consid~ré comme une page d'histoire littéraire, ce morceau
ap~llera1t les plus expresses réserves. 11 n'est pas douteux qu'en
knvant ses lambes, Auguste Barbier n'ait pris pour modele les
la_mbes ~'André Chénier. Mais il semble plus qu'aventureux de
faue dér1ver les Odes de Víctor Hugo de l'Ode sur le sermenl du
J,u de Paume, ou les Médilalions et les Harmonies des Élégies et
des ~f?llres ; et l'on s'étonne que, parmi les dísciples de Chénier
1~ critique de La V ariéU oublie justement de nommer celui qui
üent de luí la lradition du • poeme •• l'auteur de Symélha et de
I! Dryad~, l_e seul ou A peu pres de la premiere génération romanüque qm a1t cherché A faíre • du Chéníer •· N'est-ce pas, d'autre
parl, un Pª;adoxe, que de présenter la poésie artíficielle et li~que de 1~uteur des B~co/1ques comme un produit de l'inspi~üon_ créatnce et du géme sponlané ? Mais la justesse des vues
histonqu_es de Leconte de Lisie n'ímporte pas ici. Ce qu'il y a lieu
de r~temr, c'est le go0t qu'il manifeste pour cette littérature
cbAbée, ralfmée et savante, si opposée aux elfusíons sentimentales
en alexandríns :-,er?eux et_ prosa'ques ,ou aux plats couplets de
romance que lm-mem_e ava1t pns et qu on prenait encore, trop
aouvent, pour la poés1e véntable. André Chénier lui révéla le prix
~l la beauté;d'une forme acco':°plie, et1 com':°e on a dit depuis,
!mpec~able.11 développa_ cbezlm la conSC1ence hlléraire et le beso in
1mpéneux de la perfect1on.

.• .
Vers 1840, Leconte de Lisie comprenait done toute l'ímpor~n~e d~ l'art. Mais sur l'arl en général,aussi bien que sur sonarl,
1. n ava1~ encore que des idées assez conluses. Les premieres qu'il
ait expr1':°ées ont ce caractére de généralité qui plall d'ordinaíre
~~ tout ¡eun~ gens. 11 est _séduit par la theorie de l'uníon, ou de
mterpénétration des arts, 1dée chere aux romantiques que Vígny
notamment, des_ 1825, avait développée dans un fragmentasse¡
peu . co~nu déd!é aux Man•• d, Girode!. Chaque art, pris en
part1cuher, mus_1que, peinture ou poésíe, est une harmonie ;
ces tro1s harmomes se completent, et en s'unissant l'une a l'autre
lorment une harmonie tolale qui, au sens absolu du mot, esL

�.(66

L'&lt;EUVRE POtTIQUE DE LECONTB DE LISLE

REVUE DBB COURB 11T COl'friRBNCES

l'art. Telle est la these que Leconte de Lisie se proposait de
soutenir dans un « poeme spirituali.ste et artistique ,, don_t il
exposa le plan /¡ Roulfet, en lui deman~ant sa c?llabor?bon.
, C'est, disait-il, un sujet immense et magmfiqu_e. » S_1 magmfique
et si immense en elfet, que I'exécution rest~ smguherement audessous. Le « 11Piritualisme » qu'il compta,t mettre dans son
poeme, c'était sans doute le spiritualisme a la fa~on de George
Sand qui était comme nous le savons, sa grande adm1rat10n de
cette'époque; ~'est chez elle aussi qu'il se lournissait de théorie&amp;
esthétiques. On s'en apergoit en parcourant c~s Sept Cardes dt
la Lyre, qui furent, de son propre aveu, un des hvres ~uquel ,l ~ut
le plus, et dont il est indispensable, pour cette ra,son, de dU'e
quelques mots.
.
.
, .
.
Cet ouvrage, bien oubhé au¡ourd hm, est un dram~ ~hilosophique en cinq actes, dont le Faust de Grethe a fo~rm I affa·
bulation Pierre Leroux les idées et George Sand le Iynsme, selon
son ordi~aire, vertigineux. La combinaison donne ~ne allé~on~
dont le sens, .en gros, est assez clair. Albertu~ personmfie la ra1son,
Hélene, le sentiment, ou l'intuition poét1que ; les sept co~de&amp;
de la lyre, ce sont les grandes aspirations de !'ame, bU1Da•~8 ,
élan vers l'infini amour de la nature, amour de I humamté,
amour de la vie. Et la raison doit s'unir a l'intuition, l'intelligence
et le sentiment doivent se pénétrer l'un l'autre, et les sept cor_de&amp;
vibrer a la fois, pour produire l'harmonie qui est l'ame humame,
qui est la beauté, qui est Dieu. Mais, dans le déta,I, que d_'obscu·
rités ! 11 y a de tout dans ces deux cents pages: d~ la métaphysique et de la poésie, de la sociologie et de la pohtique; entre
temps, quelques dissertations sur 1~ beauté et sur l'art don!:
Leconte de Lisie n'a pas manqué de fa1re son profit. Albertus, qlll
est philosophe et meme professeur de philosophie, discul.e avec
ses éléves sur la nature de la poésie. 11 ne voit en elle • qu'une
forme claire et brillante dcstinée a vulgariser les austeres vénté&amp;
de la science de la mor;le, de lafoi, de la philosophie, en un mot. •
Mais ses dis~iples qui, s'ils sont moins inst~uits, sont beauco~p
lus intelligents que leur maltre, lm exphquent que le poete
P
·
·
a sa fonction propre, et. une foncbon
sup éri~ure,
au se1·n de
.
l'humanité. Dieu, disent-ils, a divisé la race humame en un certam
nombre de familles.

~fse

L'une de ces familles s'appelle les savants1 une autre les gu~rriers,
autre les mystiques une autre les philosophes, une autre les industrie.,
une autre les admin~trateurs... Toutes sont nécessaires et doivenl concou~
également au progres de l'homme en bien-étre, en sagesse, en vert_u, de
harmonie. Mais il en est encare une qui résume la grandeur et le mérit.e

457

loutes les autres ; car elJe s'en inspire, eJle s'en nourrit, elle se les assimile ;
elle les transforme pour les agrandir, les embellir, les diviniser en quelque
sorte ; en un mol, elle les propage et les répand sur le monde entier, parce
qu'elie parle la langue universelle ..• Cette famille est celle des artistas et
des poetes.

Les hommes, qui pourtant ont « besoin des créations et des
prestiges de I'art pour sentir que la vie est autre chose qu'une
équation d'algebre », traitent les artistes « comme les accessoires
frivoles d'une civilisation raffinée. , lis prétendent les réduire
au róle de simples amuseurs. Mais les vrais artistes refusent d'abjnrer et de trahir la vérité. Peu leur importe d'etre incompris
de leurs contemporains ; ils • travaillent en martyrs du présent
pour la postérité ». lis refusent, pour se rendre intelligibles, de
rétrécir et d'abaisser leur forme, parce que « l'art est une forme
et rien autre chose », et que si on "abaisse et si on rétrécit cette
forme au gré des gens qui n'aiment pas le beau et le grand, il n'y
a plus d'art. Or, l'art, le grand art, est indispensable a la vie
humaine. C'est lui qui, par le sentiment de la beauté infinie,
éleve les Ames vers l'idéal, qui aide les hommes a gravir les degrés
de cette échelle de J acob dont le sommet se perd dans les nuées
célestes. La métaphysique s'évertue a prouver Dieu, mais la
poésie le révele. Et l'on retrouve ici l'article premier et essentiel
du credo littéraire de Leconte de Lisie, a savoir que, dans la hiérarchie intellectuelle, l'art et les artistes sont placés au sommet:
conviction qui fut encare affermie en Iui par le !Acheux suecos
de ses expériences politiques, et qu'il mit, nous l'avons vu, toute
son éloquence a !aire partager par son ami Louis Ménard.
Une autre scene,d'un caractere tout différent,met en présence
un poete, un peintre, un musicien et un critique. Ni ce poete,
ni ce peintre, ni ce musicien ne sont de ces grands et vrais artistes
dont George Sand parlait tout a l'heure. 11 n'y a en eux qu'orgueil, vanité et présomption. Et le critique prend acte de leur
impuissance pour proclamer "la dégénérescence de l'art moderne
et recommander a ses contemporains d'aller chercher Ieurs
modeles dans le passé.
1

~e~te douloureuse expérience nous confirme dans la con•1iction pénible,
ma1s 1rrévocable, que l'inspiration n'existe plus, et que nos peres ont emporté
dans _la tombe tous les secrets du génie. U ne nous reste plus que l'étude
labor1euse et l'examen austere et persévérant des moyens par lesquels ils
ont revétu de formes irréprochables les créations de leur intelligence féconde.
:rra':'aillez done, Oartistes l travaillez sans relAche et, au lieu de tourment.er
muti_lement vos imaginations déréglées pour leur faire produire des monstres,
apphquez-vous ti. encadrer, du moins, 6ans des lignes pures et réguliéres, les
types_éternels de beauté qu'iJ n'appartient pas aux générations de changer.
pepu1s Home.re, toute tentative d'invention n'a serví qu'A signaler le progr8s
mcessant et fatal d'une décadenee inévitable. O vous qui voulez manier le

�REVUI! DES COURS ET CONFÉRENCES

sistre eL la lyre, éludiez le rytbme et rentermez-vous daos le style. Le style est
tout, etl'inveotion n'est rien, parce qu'il n'y a plus d'invenlion posalble.

Cette tirade est, dans la pensée de George Sand, fortement
teintée d 'ironie. Autant que des mauvais artistes elle se raille
du critique, envieux par nature, impuissant par définition, inutile par surcrolt, bon tout au plus a • tracer des épitaphes sur
des tombes •• a !aire « un métier de croque-mort ». Mais les
paradoxes qu'elle luí fait débiter sont tombés dans !'esprit de
Leconte de Lisie, on le verra, comme des germes de vérité.
Enfin, dans un tablean qui est des plus saisissanta du drame
- sinon, aprés la No/re-Dame de Víctor Hugo et le París d'Allred
de Vigny, un des plus originaux - Hélene, suivie d'Albertus,
monte sur la cathédrale ; elle s'éleve jusqu'au sommet de la
fleche qui la domine, et de la, suspendue pour ainsi dire dans
les airs, elle embrasse du regard tout l'empire de l'homme.
L'Esprit de la lyre luí fait admirer les merveilles con~ues etexécutées par la race industrieuse : temples majestueux, coupoles
resplendissantes, ares de triomphe, musées, théalres, ports
encombrés de navires, chemins aux rails de fer qui transportent
des populations entieres.
Et maintenant, lui dit-il, écoute l Ces myriades d'harmonies terrible&amp;
ou sublimes qui se confondent en un seul rugissement plus puissant mme
fois que celui de la tempéte, c'est la voix de !'industrie, le bruit des machinet,
le sifflement de la vapeur, le choc des marteaux, le roulemcnt des t.ambours,
les fanfares des phalanges guerri~res, la déclamation des orateurs, les mélodles
des mille instruments divers, les cris de la aoie, de la guerre et du travall,
l'hymne du triomphe et de la force. &amp;oute, et réJouis-toi ¡ car ce monde esl
riche, et cette race ingénieuse est puissante 1

Mais Hélene se refuse a admirer et a se réjouir. Elle n'a devant
les yeux • qu'une masse de fange labourée par des fleuves de
sang , ; elle ne voit que souffrance, injustice, oppression, misere,
tortures ; elle n'entend que des sanglota et des cris de douleur.
De toutes les forces de son Ame, elle nie la poésie de la civilisation,
la beauté de !'industrie ; il n'y a la pour elle que des objets
d'horreur.

•
••
Religion de l'art, poussée jusqu'au • fanatisme • - le mot est
dans Les Sepl Cordesde la Lyre-horreur de la civilisationind~strielle, retour aux formes de beauté réalisées par l'humamté
primilive, ce sont les idées maltresses que nous retrouvons dans
les deux prélaces écrites par Leconte de Lisie en 1852 pour les

L'&lt;EUVRE POtTIQUE DE LECONTE DI! LISLI!

45\J

Pllfflle• Anliques, en 1855 pour les Po;me,

el Poé,ies, et qui, se
continuant et se complétant l'une l'autre, forment a elles dem,
eomme son manifeste littéraire. Au début de la premiere, il
définit nettement le caractére original de l'ouvrage qu'il prétente au public.
• Ce livre est un recueil d'études, un retour réfléehi a des formes négligé&lt;'tou peu eonnues. Les ~motions personnelles n'y on~ Iaissé que peu de traces ;
IN passions el les ra1ts contemporalns n'y appara1ssent point. Bien que l'art
pu~_donner, dl'.lns une certa,ine mesure_, un caractere de généralilé a tout
ce qu 11 touche, ~l y a dans 1 aveu pubhc des angoisses du cceur et de &amp;e!volupt.és non m~ms ameres une vanité et une proranation gratuites. D'autrr
part, q.uelque v1vantes que solent les passions politiques de ce temps elle!appartie~nent au monde d~ l'action ; le travail spéculalif leur est étr~nger.
Ceel explique l1 impersonnahté et la neutrolité de ces études.

L'auteur ne se dissimule pas les critiques auxquelles son reuvre
41. exposée. On reprochera aux Poemes Anliques, il le sait

d'avance, leur archa!sme et leurs allures érudites. Mais, persuade
que ces objections tomberont d'elles-mémes, une fois admise
la conception littéraire qu'ils réalisent, c'est cette conception
m6me qu'il se propose de justifier par !'examen des conditions
prélentes de la société el de la littérature, et par une vue générale de l'évolution de l'humanité. Voici, dans leur enchalnement
logique, et résumés aussi fidélement que possible, les principaux
arguments qu 'il fait valoir.
e La poésie mod.erne - entendez la poésie intime et Jyrique,
la poésie romantique - reflel confus de la personnalité fougueuse de Byron, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubria~d, de la réverie mystique .d'outre-Rhin et du réalisme des
Lakistes, est au bout de sa course. Elle a lassé la patience par ses
• divagations » et son , autolAtrie • : on n'en veut plus. En lace
d'elle s'est dressée récemment une áutre école, • restauratrice
un peu niaise du bon sens public ,. C'est l't'&lt;,.o)e qui reconnalt
pour chef Fran~ois Ponsard. A celle-ci, Leconte de Lisie ne daigne
méme pas !aire l'honneur d'en discuter les théories : elle • n'est
paa née viable » et • ne répond a ríen ». Ainsi le champ esl libre
pour une poésie nonvelle. Mais, cette poésie, 011 cherchera-t-ellt'
a::in inspiration et ses lois ? Abandonnera-t-elle le lyrisme pour
l épopée ? Mais l'épopée n'est possible que dans une société
na!ve et jeune, 011 le poete est, en méme temps qu'un artiste, le
gu1de et !'historien des nations. Dans les temps ou nous vivons
~ ~mplois sont. dévolus a d'autres. La poésie n'a plus pou;
°!!8810~ de condwre les peuples, d'enfanter les actions héro!ques,
d msp1rer les vertus sociales, d'enseigner l'homme, ni meme de
consacrer la mémoire des événementa qu'elle n'a ni prévus ni

�460

L'CEUVRE POÉTIQUE DB LECONTE DE' LI'SLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

amenés. L'épopée moderne est impossible. Le seul moyen de
salut, c'est de tourner résolument le dos au présent, de se plonger
dans l'étude du passé le plus lointain, d'aller chercher la matiére
épique la 011 elle ahonde, aux origines meme de l'humanité.

o poetes ... , - s'é~ri~ le poe~e - instituteurs du genre humain,, voici que
votre disciple en sa1t mstmcbvement plus que vous. 11 soutlre d un travail
intérieur dont vous ne le guérirez pas, d'un désir religieux que. ".ous ~•exau\
cerez pas si vous ne le guidez dans la recherche de ses trad1t10ns 1déales.
Aussi étés-vous destinés, sous pe"ine d'etlacement définitif, a vous isoler
d'heu~e en heure du monde del'action, p~&gt;Ur vousrétugier da~s la v~e contempla ti ve et savante, comme en un sanctua1re de repos et de pur1ficabon ...
Ce faisant, ils ne se sépareroat pas, comme on serait p~rt.é

a le croire de la pensée de leur époque ; ils seront, au contrrure,

en pleine ¿ommunion avec elle. La scienée du xlx" siecle se montre
par-dessus tout préoccÚpée du probléme des origines. '. Les i~élla
et les faits la vie intime et la vie extérieure, tout ce qm constitue
la raison d'tetre de croire, de penser, d'agir des races anciennest
appelle l'attention générale. Le génie et la U~he de c?. siecle sont
de retrouver et de réunir les titres de fam1lle de I mtelligeace
humaine ». Et, en retournant vers le passé, les poetes reviendront
aux sources memes de l'art et de la poésie, car , depuis Homé~
Eschyle et Sophocle, la décadence et la barbarie ont env~
!'esprit humain ». A ces sources , étern_ell~ment pures • ils
retremperont , l'expression usée et affa1bhe des sentiments
généraux ,, ils retrouveront le secret des formes nettes ~t précises · ils rendront a la pensée et a l'art « la séve et la V1gueur,
l'har~onie et l'unité perdues , ; ils prépareront !'avenir. PIUI
tard dans quelques siécles, , peut-etre la poésie redeviendra-t-elle
le v~rbe inspiré et immédiat de l'ilme humaine. En attendant
l'heure de la renaissance, il ne lui reste qu'a se recueillir et l
s' étudier dans son passé glorieux ».
.
.
11 était impossible, je crois, de mettre plus cla1rement a_u ¡our
la liaison étroite par laquelle !a ¡,.oésie de Leconte de Lisie ~
rattachait au mouvement intellectuel contemporain, en particulier la dépendance 011 elle se Lrouvait pa_r rapport a ces_ scien~es
du passé, histoire, archéologie, mytholo_g1e, ethnogr_apbie, phil':
logie, qui furent la création et l'orgueil du x1x" s1écle. Le l,a1t
aujourd'hui nous créve les yeux ; en 1852, peu de gens ~ en_
ape~urent. On ne manqua pas de !aire au poéte les objectioDI
qu'il avait prévues et que d'avauce il s'était efforcé de réfulerOn l'accusa en haine de son temps, de « repeupler de fant6met
les nécropoles du passé », et « dans sou amour exclusil de la
poésie grecque »de« nier tout l'art posférieur ,. C'estace double

•

461

reproche que, dans la préface des Poemes el Poésies, il répondit
longuement.
Le premier lui parut e on ne peut plus motivé » ; il le reconnut
, par l'aveu le plus explicite •· 11 ne contesta pas qu'il haissait
son temps. 11 déclara son horreur pour la fumée de la houille
et pour ,les clameurs barbares du Pandémonium industrie!, son
mépris pour les prétendus progrés de la civilisation et pour une
soeiété a laquelle les poétes deviennent de jour en jour plus
inutiles. 11 ne cacha pas sa médiocre estime pour « les hymnes
et les odes inspirés par la vapeur et la télégraphie électrique •;
il protesta liautement contre je ne sais quelle alliance monstrueuse de la poésie et de !'industrie. « C'est par suite de la répulsion naturelle que nous éprouvons pour ce qui nous tue,
affirma-t-il, que je hais mon temps. Haineinoffensive, malheu•
reusement, et qui n'attriste que moi. • Sur le second point, il
prit la peine de s'expliquer et de se défendre. 11 se lit fort de
prouver la s·upériorité du polythéisme hellénique dans le domaine de l'art. 11 montra qu'il répondait a toutes les aspirations
poétiques de la nature humaine, et que, par ses qualités d'ordre,
de clarté et d'harmonie, il donnait une satisfaction toute particuliére a ses besoins intellectuels. 11 compara les figures idéales
et typiques que l'imagination grecque a con~ues, CEdipe, Héléne,
Prométhée, Pénélope, Antigone, aux créations des poétes modernes, a l'Hamlet de Shakespeare, a la Béatrice de Dante, au
Satan de Milton, a la J ulie de Rousseau, au Maufred de Byron .
11 ne retrouva pas dans celles-oi - sauf toutefois dans les per•
sonnages de Moliere, dans un Alceste, un Harpagon ou un Tartuffe - , ce caractére un et général qui renferme dans une
individualité vivante l'expression complete d'une vertu ou d'une
pa88Íon idéalisée. »Parmi les reuvresdesderniers siécles qui donnent
le mieux l'impression du génie, il n'en vit point qui fussent
comparables, pour l'ampleur, aux grandes compositions épiques
de la Gréce - et aussi de l'Inde - , a ces nobles récits qui se
déroulaient a travers la vie d'un peuple, qui exprimaient .son
génie, sa destinée humaine et son ideal religieux ». De nouveau,
il affirma la nécessité de détourner la poésie de l'actualité médiocre et de la retremper dans le passé, convaiucu « qu'a génie
égal les reuvres qui nous retracent les origines historiques, qui
s'inspirent des traditions anciennes, qui nous reportent au temps
oó l'homme et la terre étaient jeunes et dans l'éclosion de leur
lvrce et de leur beauté, exciteront toujours un intéret plus profond
et plus durable que le tablean daguerréotypé des mreurs et
des laits contemporains. •

�462

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Par ces deux préfaces, Leconte de Lisie marquait, de la fa~n
la plus nette, sa position par rapport a la litterature de son temps.
Le romantisme avait, par une action déjaséculaire, produit dew,:
principaux effets, qui n'étaient pas liés nécessairement !'un A
l'autre, qui meme dans une certaine mesure étaie_n~ _contra~~toires : il avait exalté jusqu'au paroxysmelessens1b1htésmd1V1duelles ; il avait, aprés une longue période de sécheresse et de
prosaisme, rafralchi et revivilié le sentiment_ de l'art. _D~ l',éco~e
déclinante et déja condamnée, Leconte de Lisie répud1a1t 1 héntage sentimental, effervescence des passions, manie des confidences étalage du moi, lyrisme intempérant. Il n'en acceptait
que la t~adition d'art - et cela sous bénéfice d'inventaire : il
voulait qu'on assainlt la langue poétique, et qu'on demandAt a la
méditation des grandes reuvres lle l'antiquité le secret de cette
forme pure et parfaite, grAce a laquelle elles se sont conservées
et transmises jusqu'a nous. Revendications en somme lort
modérées et raisonnables, en dépit du tour paradoxal qu'elles
prenaient volontiers sous sa plume. Et le ton sur Jeque! elles
étaient présentées n'avait rien d'outrecuidant. C'était le ton
d'un débutant qui a conscience de sa valeur parce qu'il l'a longuement éprouvée, qui a confiance daos ses idées, parce qu'il les
a soigneusement mUries, et qui compte, pour les imposer, sur leu_r
vérité meme. Quand, dix ou douze ans plus tard, en 1864, )l
reprit la plume du critique, la situation était changée. Il venut
de publierses Poésies Barbares, qui consacraient son talent et en
révélaient un aspect nouveau. Il s'était lait sa place d~~ le
monde littéraire ; il y avait noué des relations et des am1ttés ;
il avait conquis de haute lutte l' estime de ses pairs. Les jeunes
poétes, en quete d'un guide, se tournaient vers luí. Il n'était pas
le Maltre - ce titre étant réservé a Victor Rugo, alors confiné
dans son exil de Guernesey · - mais il était un maltre. Il le
savait : on s'en apergoit aux formes tranchantes de son s~yle,
si tranchantes qu'il se croit obligé, au moment d'entrerenmatt~e;
de s'en excuser ou tout au moins .de s'en expliquer., Qu'on veudle
bien dit-il ne point s'irriter de la forme aflirmative qui m'est
habituelle ;t qui me permettra la concision et la netteté. » En fa!t
de «·concision » et de « netteté », l 'Auanl-propos qui ouvre la séne
des études données au Nain ;aune sur les Poeles conlemporains ne
laisse en effet ríen a désirer. En quatre ou cinq pages, c'est to?te
une poétique, et meme toute une esthétique, que Leco~te de Ltsle
nous expose. En voici les articles, ou pour parler plus ¡ustement,
los dogmes essentiels.
L'art, déclare superbement le potlte, est « un luxe intellectuel ••

L'lEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE D~ LISLE

463

11 est réservé a un trés petit nombre d'élus. ll n'est pas lait pour
la multitude qui, de son coté, instinctivement, l'a en horreur.
Leconte de Lisie est meme persuadé que le peuple frangais y
est particuliéren¡ent rebelle. « Race d'orateurs éloquents, d'héroiques soldats, de pamphlétaires incisifs, soit ; mais ríen de
plus. » L'art n'a pour objet ni l'utilité pratique ni l'enseignement
moral. 11 a pour. objet le Beau. Qu'est-ce que le Beau ? L'auteur
paralt en faire une sorte de notion premiére, acquise par l'intuition
pure : il se sent, et ne se définit point. A défaut de ce qu'il est,
apprenons du moins ce qu'il n'est pas, et sachons du meme coup
quelle place il occupe dans le monde de l'intelligence : • Le Beau
n'est pas le serviteur du Vrai, car il contient la vérité divine
et humaine. U est le sommet commun oú aboutissent les voies
de !'esprit. Le reste se meut dans le tourbillon illusoire des apparences., La fonction propre du poéte est de réaliser le Beau « par
la combinaison complexe, savante, harmonique des lignes, des
couleurs et des sons, non moins que lpar toutes les ressources de
la passion, de la réflexion, de la science et de la fantaisie ; car
toute reuvre de !'esprit, dénuée de ces conditions nécessaires de
beauté sensible, ne peut etre une reuvre d'art. 11 y a plus ;
c'est une mauvaise action, une 13.cheté, un crime, quelque chose

de honteusement et d'irrévocablement immoral. • C'est la beauté
de l'reuvre d'art qui fait sa vérité ; c'est elle aussi qui fait sa
moralité: « La vertu d'un grand artiste, c'est son génie. La pensée
surabonde nécessairement dans l'reuvre d'un vrai poéte, maltre
de sa langue et de son instrument. Il voit du premier coup d'reil
plus loin, plus haut, plus profondément que tous, parce qu'il
contemple l'idéal a travers la beauté visible, et qu'il le concentre
et l'enchasse daos l'expression propre, précise, unique. » Quant
aux « clameurs du vulgaire », et aux reproclies ou aux éloges
de la critique, il n'a pas ~ s'en occuper.
Cette théorie, qui repose sur une conception indéfinissable et
quasi mystique de la beauté, réduit en somme toute l'esthétique
a la question de l'art. C'est, comme on disait alors, une théorie
de l'art pour l'art, de l'art considéré non pas seulement
comme une fin en soi, mais comme la fin supreme de toute
l'activité intellectuelle et morale de l'humanité. On voit dés
lors sur que! príncipe se fondera la critique de Leconte de Lisie.
Aux poetes dont il examinera l'reuvre, il ne demandera compto
ni de la moralité de cette reuvre, ni de sa vérité, ni de son utilité
sociale, ni meme de l'idéal de beauté qu'ils se seront assignés.
Il les jugera uniquement sur l'emploi qu'ils auront fait des moyens
d'expression dont ils disposaient pour réaliser cet idéal. ll s'en-

�466

1

464

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

querra avant tout de leurs «titres d'artiste », certain de rencontrer
un penseur et une haute nature morale la oil il pourra admirer
• la passion, la grace, la fantaisie, le sentiment de la nature et la
compréhension métaphysique et historique, le tout réalisé par
une facture parfaite, sans laquelle il n'y a rien ». Et je ne crois
pas ni que cette théorie soit indiscutable, ni qu'elle soit si éloignée
des conceptions communes que son auteur se l'imaginait, ni
qu'elle ouvre sur la nature et les conditions de l'ceuvre d'art des
vues si inattendues et si pénétrantes ; je ne erais pas en un mot
qu'elle ait ni la solidité, ni l'originalité, ni la profondeur auxquelle_s visiblement elle prétend. Mais, si elle est, /¡ mon gré, un
peu simple et un peu courte, elle a du moins le mérito d'etre
nette, et Leconte de Lisie en a fait l'application a ses contemporains avec la rigueur qu'pn pouvait attendre d•un caractere
entier et d 'un esprit absolu.

. •.
Le premier de ses contemporains dont il s'occupe - j'allais
dire auquel il s'attaque - est Béranger. On serait un peu surpris
de voir le chansonnier si durement traité par un écrivain auquel,
en des jours mauvais, il s'était employé a rendre service, si
Lec?nte de Lisie n'avait pris soin de se justifier d'avance par un
d,stmguo analogue a celui qui permettait a Boileau d'exercer
sans remords sa verve satirique aux dépens · de Chapelain :
&lt; L'homme était bon, généreux, honnete. II cst mort plein de
jours, en possession d'une immense sympathie publique, et je
ne _v~ux,. cert~, contester aucune de ses vertus domestiques;
ma1s ¡e me radicalement le poete ... » Celui qu'on présentait alors
- sa réputation a bien baissé depuis - comme « un grand poete
populaire et national » en qui s'incarnait !'ame de la Franee,
n'est
. pour lui qu'un, esprit médiocre, rusé · sans finesse ' malie1eux sans verve et sans galté, sous le couvert d'une sorte de
bonhomie sentimentale, et mené en laisse par ce bon sens bour·
geois qui l'a toujours guidé, dans le eours d'une longue vie, avee
l'infaillibilité de l'instinct », dénué de tout savoir, hostile a la
grande poésie fran~aise aussi bien qu'étrangere, « manquant de
souffle et d'élan, parlant une langue sénile, terne et prosalque,
se servant avee une ineertitude pénible d'un instrument impar•
fait. » Le jugement est sévére, mais il est en grande partie
justifié: si l'auteur du Vieu:t Sergenl et des Souvenirs du Peuple
n' est pas tout a faitle faux bonhomme et le plat rimeur que nous

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTB DB LISLE

peint Leeonte de Lisie, si meme il est en son genre un artiste,
on reconnaltra sans diffieulté qu 'il n' est pas un grand artiste,
et que les e6tés médiocres ou vulgairesde sontalent ont largement
contrihué a la vogue extraordinaire et a la p.opularité incroyable.
dont il a joui de son vivant.
Lamartine est traité avec moins de d.ésinvolture. Entre Bé-.
rangru: et lui, il y a la distance « du néant 11 la vie ». II a eu du génie.
Mais il a eu aussi le tort d'arriver a la gloire , sans lutte, sans fa.
tigue, par des voies largement ouvertes ». C'est un fort mauv~
signe.« II n'est pas bon de plaire ainsi aune foule quelconque » la foule, en, l' oceurrenee, étant le public mondain. « Un vrai poéte
n'est jamais l'écho systématique ou involontaire de l'esprjt ,
public. C'est aux autres hommes a sentir et a penser comme lui ...
Je l'affirme résolument : la marque d'une infériorité intellectuelle
caractérisée est d'exciter d'immédiates et unanimes sympathies. •
La remarque; pour venir d'un homme qui a eu a percer le mal que
nous savons, n'est pas sans fondement. N'oublions pas toutefois
qu'il peut y avoir et qu'il y a eu d'illustres exceptions a la regle,
et qu!au surplus, quand Lamartine débutait par un coup de
maltre, il avait derriére lui tout un passé de réflexion et d'étude,
de projets avortés, d'essais manqués et mis virilementaurebut,
douze ou quinze années d'apprentissage littéraire, autant, a bien
eompter, que Leconte de Llsle, avec cette dil!érenee qu'il eu.t
l'heureuse fortune d'en ,ecueillir du premier coup tout le fruit.
Mais, ce qui est plus grave, le poéte des Méditations n'est pas
suffisamment artistc. : son vers est mou, sa pensée vague, sa
sensibilité trop facile. Et puis, aprés lui et asa suite, il y a la queue
de l'école élégiaque et sentimentale, taus ceux « que M. de Lamartine laissera derriére lui eomme une expiation, cette multitude
d'esprits avortés, loquaces et stériles, qu'il a engendrés et eongus,
pleureurs selon la formule, cervelles liquéfiées et cceurs de
pierre, misérable famille d'un pére illustre ». C'en est assez pour
justifier toutes les rigueurs du critique, qui résume son opinion
sur son illustre eonfrére en le qualifiant dédaigneusement d'amateur, « le plus extraordinaire des amateurs poétiques du
xixe siécle

&gt;1 1

mais enfin un amateur.

Avec Augusto Barbier, Leconte de Lisie a l'impression d'entrer
d_ans le monde des vrais poétes. Un goilt naturel pour l'intransigeance des sentiments et l'énergie du langage l'entralne vers
l'auteur des lambes ; mais il découvre, a son regret, ,, sous la
:,:iolence et la crudité des termes, un esprit timide et un caractére
mdécis. » Comme il le dit spirituellement, e.e virulent satirique
est, au fond, « un homme de concorde et de paix; rev~tu de la
32

�.C66

REVUE DES COURS ET CONFiRENCES

Peau de Némée ». « Il est vrai, s'empresse-t-il d'ajouter, que les
poils du lion l'enveloppent souvent d~ tell~ s~r:te q?'on s'y
trompe. » Personne ne s'y trompe plus auJourd ~m, e_t L. ldole et.
La Curéen'ont plus guére d'action que sur des 1magmabons tres
novices. Si Barbier est resté inférieur A lui-meme, c'est, selon
Leconte de Lisle qu'il était trop préoccupé de l'enseignement.
moral. 11 donne 'de son échec une raison plus plausible q~and
il voit dans ce poete inégal, essoufflé et ronfla~t, chez qui des
6\clairs de génie ne peuvent compenser les dé!a1ll~nces trop lfé:
quentes de l'inspiration et de la forme, un artiste mcomplet, qm
mit son idéal tres haut, trop haut pour lui, et qui n'eut pas la
obance ou la force d'y atteindre.
A Vigny, Leconte d~ Lisie n'a au~un motif d~. ménager son
admiration. Celui-la lm est sympath1que pour n etre pas populaire pour etre meme - c'était rigoureusement vrai en 1864 • in~onnu au plus grand nombre » ; pl~s sympathique encore
par ses vertus d'homme de lettres : « 1 élévat10n, la ca_n~eur
généreuse, la dignité de soi-meme et le dévou?ment rehg1e_ux
a l'art. » Et puis, sans le dire tres h_aut, _PªS a~ss1 haut d? mo!ns
qu'on s'y attendrait, Leconte de Lisie, jusqu a un certam point.
se reconnatt en lui. En ce poete auquel 11 manque tantde choses,
qui n'a pas eu le mouvement et la couleur, u ni meme !ª. cer~tude
constante de la langue, la solidité du vers et la préc1_s1on rigoureuse de l'image », mais qui, en 1822, écrivait Morse! 11 découvre
• un précurseur déja admirable de la Renaissance_ mod_er~e ••
entendez de la poésie selon le c&lt;.l'ur de Leconte de L1sle. S, V1gny
u'a pas eu « le sens intuitiC du caractere particulier des diverses
antiquités n, s'il ne lui a pas été donné « de dégager net~ement.
Partiste de l'homme et de se pénétrer a son gré de~ sentimenl:5
et des passions propres aux époques et aux races d1sparues », d
a écrit quelques poemes superbes, non seulement Moise, ou Éloa,
ou Le Délu ge, mais La Morl du Loup et La Cole:e de Samson. «_So~
nom et son reuvre n'auront point de retent1ssement vulga1re !
ils survivront parmi cette élite future d'esprits fraternels qui
auraient aimé l'homme et qui consacreront la gloire sans tache
de l'artiste. »
. •
Mais, pour Leconte de Lisle, le po~te par ?xcellence, celm ~•
offre a son admiration « le spectacle d un esprit tres mAle et tres
mdividuel se dégageant de haute lutte et par bonds des entra:ves
commune~ , et par ses défauts aussi bien que par ses quahtéa
commandant une sorte de vénération, c'est yictor Hu~o, tel
qu'il apparatt des Orientales a LaUgende des Siecles. ll«~ 1mpose
a toute intelligence compréhensive comme une force v1vante a

1

L CEUVRE POtTJQUll DE LECONTE DB LISLE

467

la fois volontaire et fatale ..• On se sent en présence d'une volonté puissante conforme a une destinée, ce qui est la marque
du génie. » C'est le seul poete lyrique que nous puissions opposer,• avec la certitude du triomphe •• aux littératures étrangéres, « excessif » sans doute, mais dont les excés sont des
chefs-d'reuvre ; capable des plus grandes pensées comme des
sentiments les plus tendres ¡ par-dessus tout, • artiste sans
pareil », dont l'reuvre immense exprime a la fois toutes les
voix de l'Ame et tous les bruits de la nature. Cet éloge enthousiaste Leconte de Lisle le fit entendre de nouveau, et presque
dans Íes memes termes, en 1887, lorsqu'il vint s'asseoir sous la
coupole a la place laissée vide par Víctor Hugo. C'était la premiere fois que. depuis 1864, il exprimait publiquement ses idées
littéraires. Ceux qui les connaissaient de longue date purent constater qu'elles n'avaient pas changé. Comme préambule A l'éloge
de son illustre prédécesseur, éloge accompagné et relevé, selon
l'usage académique, de quelques inoffensives. c~i.tique~, il esquis~a
l'histoire de la poésie depuis Homere et Valmiki Jusqu a la Rena1Ssance du seiziéme siecle et la rénovation littéraire du dix-neuvieme. II salua en Víctor Hugo « un grand et sublime poete,
c'est-a-dire un incomparable artiste, car les deux termes sont
nécessairement identiques • et le dernier représentant peut~tre
• de la race des génies universels ». Ainsi, jusqu'au bout,. demeurait--il fidele a l'idéal littéraire qu'il avait con~u dans sa Jeunesse
et qu'il exprimait en 1852 dans la préface de son premier livre,
donnant l'exemple d'une unité de doctrine, ou, pour mieux dire,
d'une persévérance dans la foi qui impose le respect. 11 nous
reste maintenant a voir comment il a justifié sa foi par ses
muvres, ses théories par sa pratique, a lui app!iquer a lui-meme
son propre critérium, en examinant la quahté, la valeur et
l'originalité de son art.
( d suivre.)

�l.;\

La philosophie de Plotin
Co111'11 de ■. illlLB IRDIBR,
M allrt de Conf'1'tnces II la Sorbonne.

Xlll8 LECON
L'Un (1uile).

Intellect.ualiste et mystique : ces deux mots sont tres loin
d'~tre suffisants pour caractériser la doctrine du prcmier principe
ebez Plotin. Car elle partage ces deux caracteres avec toutes les
doctrines de l'époque ; si paradoxale que semble cette union,
ene n'en est pas moins un fait constant; et elle est le postulat.
commun de la pensée théologique aussi bien dans l'Orient heHéniaé que, peut-etre, dans la théologie occidentale. On ne trouve
aucune difficulté a consiMrer Dieu a la fois comme le premier
terme d'un systeme d'explication rationnelle des choses, et comme
objet d'une intuition directe et incffable ou disparaissent les
-choses mernes a expliquer, les choses finie~.
D'une maniere générale, des que la pensée religieuse de l'Orient
veut se traduire dans la langue universelle des Grecs, elle ne se
contente plus d'affirmer l'union du croyant a son Dieu ; elle
e'adjoint une explication integrale des choses, un ensemble de
dogmes. Voyez, par exemple, ce qu'est devenue la prédication de
Jésus chez le théologien du quatrieme Évangile, et comment le
Christ est devenu le Verbe qui joue un role dans l'économie de
la &lt;'réation et celle du salut. Toute l'histoire de la dogmatique
chrétienne est une preuve de notre these, aussi bien que l'histoire
des autres religions orientales hellénisées. C'est un état d'esprit
déja ancien dans le monde grec : le stoicisme en est le premier
exemple, puisque, surtout sous ses demieres formes, il repose

1'Hff.OS01'Hl'B DE PLOTffl

489

sur l'union intime _de _l'Ame humaine Á une raieon, qui est en
m~~e temps le ·pnnCJpe ?e toute_ réalité. Un autre exemple,
extremement net, est celm de Phdon d' Alexandrie : chez lui
comme chez P~otin, le culte spirituel, la prophét.ie, l'extase a~
mélangent enberement a une théorie rationnelle du développement des formes de la réalité entre Dieu et le monde sensible.
Pas plus qu'on ne peut nier la présence d'un de ces dem:
éléments, rationalisme et mysticisme, dans le systeme de Plotin,
il ne faut done pas faire de l'union de ces deux éléments la caractmistique de sa philosophie. Tout au contraire, c'eat la le fond
co~un d? to_ute la pensée pbilosophique de son temps. n eat
touJo~rs d1ffic1le, lorsqu'on lit un auteur éloigné, de distioguer
ce ~1, ame yeux des contemporains, y était la pensée baoa14'
eonnue de tous, et la pensee originale. 11 arrive que, avec la sui~
aes temps, les valeurs se renversent. Mais on peut affirmer que
aux yeux des contemporains, cette affirmation si étrange pou;
un lecte?.r de_ ~illia~ ?ames par exemple,quel:Unauquelon est
lié par 1mtmtion rehgieuse est aussi le principe explicat.if et la
cause des essences, est une affirmat.ion des plus ordinaires et des
plus banales.
Aussi importe-t-il d'expliquer moins cette union en général
que le caractere précis de son mysticisme et la ma.w.ere dont il
se lie ason intellectualisme.
La question qui se pose nécessairement a tous les interpretes
~e Plo~ est la su~vante : quelle est, dans son systeme, la place de
1expén_ence mysbque, de l'extase? D'une part, la mét.aphysique
de Plotin s 1 offre a nous comme une solide construction rationnelle ou les diverses formes de la réalité sont liées les unes aux
aot~ selon des lois nécessaires. D'autre part, il nous décrit
parfoJS une expérience rare, discontinue, incommunicable
l'expérience mystique de communion avec l'Un. Ne peut-o~
pas penser, au premier abord, qu'entre la construction ration~elle et l'expérience, toute subjective et individuelle de l'extase
il _n'y a qu'un lien assez lAche? C'est ce qu'ont cru beaucoup
d'.mterprétes. Une simple impression momentanée et pusapre
n est-elle pas une base trop fragile pour la construction du
systeme? Telle n'est pas la these que je sout.iendrai,. 11 faut se
rappeler qu'il n'y a jamais, pour Plotin, de connaissance intellectuelle sa~s vie sp~rituelle ; l' Ame, par exemple, ne connatt l'intellige~ce q_u en s 1 umssant a elle. Les réalités vraies ne sont pas des
ObJ~ts !nertes de connaissance, mais des altitudes spiritueíles
eubJecllvcs.

�470

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

•
• •
Mais avant de démontrer ma thése, je voudrais préciser ce
qu'est, chez Plotin, l'expérience mysti~ue. .
.
Or, sommes-nous obligés, pour I exphquer, de sorbr du
domaine de la philosophie grecque ? N'est-ce pas chez le maltre
par excellence, chez Platon, qu'il a trouvé son mo~éle ? Si Plotin
a distingué, comme je l'ai dit, un double accés au Bien, d'une part,
la connaissance de la gradation ascendante des etres qui en donne
la connaissance raisonnée, d'autre part, la purification (VI, 7, 36),
est-ce que Platon, avant lui, n'avait pas parlé d'une double
voie pour remonter au príncipe, d'une part, la dialectique
rationnelle qui procede par induc tion, d'a_u~re part, la _dialectiq?e
de l'amour celle du Phedre ou I ame, sa1S1e de la fohe du dés1r,
arrive A u~e intuition subite et ineflable du Beau ? La purification, telle qu'elle est décrite dans le !'hédon, n'est-elle pas
aussi un moyen d'arriver a la contemplat10n ? Les deux aspects
de la notion du Bien, chez Plotin, l'aspect intellectuel et l'aspect mystique correspondraient done a cette double voie d'accés
vers lui.
De fait l'Éros platonicien joue t¡n role important dans les
Ennéades.' Comme !'a montré M. Arnou, il désigne la tendance
universelle de toutes les choses vers le Bien, « le désir de Dieu •·
L'amour c'est la force universelle qui porte les etres a rechercher
leur bien. « Le bien de la matiére, c'est la forme, et si la matiére
voulait, elle aimerait la forme ... Le désir que ressent chaque etre
et les eflorts qu'il fait témoignent qu'il y a un bien pour tout
étre ... La preuve qu'on a atteint le Bien, c'est qu'on s'améliore,
qu'on n'éprouve plus de regret., que l'onestrempli de lui, que l'on
reste auprés de lui, et que l'on ne cherche pas autre chose. •
(VI, 7, 25. 26).
Depuis la matiére jusqu'au Bien, les réalités s'échelonnent
selon leurs degrés de perfection. « 11 y a une hiérarchie a~cendante telle que chaque réalité soit le bien pour celle qm est
au-dessous d'elle, pourvu que cette marche ascendante _n'aban•
donne pas l'égalité de rapport entre_ un terme. et le smva°:~ et
continue toujours vers un terme supérieur ... Le bien de la ma~1ere,
c'est la forme ... Le bien du corps, c'est !'ame sans laquelle il ne
pourrait ni exister ni se conserver. Le bien de !'ame, c'est la vertu.
Plus haut encore est l'lntelligence, et, au-dessus d'elle, la nat?re
que nous appelons le Premier. » (VI, 7, ;!5)- Chaque forme arr~ve
A sa perfection et se conserve tell e qu elle est, seulement grace
0

•

4'M

au lien d'amour qui l'unit a un etre qui lui est transcendant•
Un etre ne trouve jamais en lui les conditions de sa pleine
réalité. ,-Direlebien d'un étre,ce n'est done pas dire ce qui lui
est propre ! - Non ; le bien d'un etre doit s'estimer par quelque chose de mieux que par ce qui lui est propre, par quelque
chose de supérieur vis-a-vis de quoi il n'estlui-meme qu'en puissance. » (ibid., 27). L'Éros, dans un etre, marque done a la fois
le cóté déficient de sa nature, et la possibilité de combler ce
manque en s'attachant a un etre transcendant. 11 est done le lien
universel qui établit la continuité entre les etres.
Aussi, nous retrouvons fréquemment chez Plotin les développements du Phedre et du Banquet sur la « folie amoureuse •·
C'est certainement un des thémes platoniciens qu'il reproduit
avec le plus de prédilection, comme avait fait avant lui Philoa
d' Alexandrie, et comme leront, aprés lui, les mystiques de tous
les temps. Je ne m'attarderai pasa ces descriptions bien connues.
• Le désir nous fait découvrir l'etre universel ; ce désir est l'Éros
qui veille a la porte de son aimé ; toujours dehors et toujoura
passionné du Beau, il se contente d'y participer autant qu'il
peut. • (VI, 5, 10).
Je veux plutót rechercher d'abord en que! sens le Bien est
considéré comme le terme de la dialectique amoureuse. Plotin
a lait au sujet de l'amour une profonde remarque : • Un objet,
dit-il, a beau etre propre a l'ame, s'il n'est pas un bien, !'ame
le luit. Elle se laisse meme attirer par des objets bien éloignés
de ses objets propres et bien inlérieurs a eux ; si elle s'éprend
pour ces objets d'un amour passionné, ce n'est pas parce qu'ils
sont ce qu'ils sont, c'est parce qu'il s'est adjoint a eux un
autre élément qui leur vient du Bien. » (VI, 7, 21 ). Aucun objet
défini, déterrniné pour l'intelligence n'est aimable par lui-meme ;
il ne devient aimable que par un élément ad9"itionnel, une chaleur, un éclat, une vie qui ne font pas partie de son essence, mais
s'ajoutent a lui. « Quand l'activité de l'intelligence est puro et
distincte, dit-il, un peu plus loin, quand la vie a tout son éclat,
c'est alors qu'elle est aimable et souhaitable ... Cet état a sa.
cause en quelque chose qui lui donne de la couleur,dela lumiere,
et de l'éclat. » (ibid. 30).
C'est l'imagination qui ajoute aux etres leur attrait., Tant que
le, amants s'en tiennent a l'aspect visible, ils n'aiment pas
encore; mais, de cette forme, ils se font en eux~memes dans leur
Ame indivisible, une image invisible ; alors l'amour natt ; s'ils
cherchent a voir leur aimé, c'est afín de léconder cette image et
de l'empecher de se llétrir. » (ibid., 33).

�472

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

C'est cette théorie illusionniste de l'amour qu'il laut avoir
présente a !'esprit si l'on veut comprendre le mysticisme de Plotin
et la notion du Bien sous son aspect mystique. L'amour mystique,
c'est l'amour véritable et complet, c'est-a-dire l'amour qui n'a
plus l'illusion de pouvoir s'arreter lt un objet défini et fixe. Le
Bien est la réalité indéfinie, illimitée, sana forme, qui est la
contr;,-partie de cet amour. « L'amour qu'on a pour lui est sans

quand il fait appel au témoignage de « ceux qui ont vu ,.
{IV, 8, 1 ; VI, 9, 4. 9).
La transe mystique est liée d'une maniere étroite a la dialectique platonicienne de l'amour. Elle est l'état momentané et rare
oil le sentiment d'amour est ressenti dans toute sa pureté. Les
caracteres de cet état ont été décrits avec heaucoup de précision
par Plotin, notamment au traité 7 de la oixieme Ennéade {§ 34).
11 est précédé d'une préparation et d'un« arrangementintérieur»
de l'Ame. Cette préparation consi,te a « se détourner des choses
présentes II et a dépouiller l'dme de toutes ses formes ; elle ne
ccnnatt rien, ni bien r,i mal (1 ). Alors peut se produire,par chance,
d'une maniere subite et inattendue, entierement imprevisible et
aoustraite A la volonté, ce que les psychologues de nos jours ont
appelé le « sentiment d'une présence 11 (2). Plotin parle ailleurs
(§31) d'un • choc • qui semble précéder etannoncer cette présence.
Ce mot indique que la conscience est envahie par un état qui
contraste violemment avec l'état antérieur de vide. Le sentiment
subit de ce contraste me paralt etre l'ossature de J'état mystiqne
chez Plotin. Pour en saisir la nature, il faut serappeler que l't.mo
~n état de contemplation mystique est possédée d'amour et de
désir. La préparation intérieure, qui a produit la vacuité de l'Ame,
l'a dépouillée de toute la représentation des objets de son désir,
mais ne l'a pas dépouillée de son amour. L'amour saos nbjet
remplit alors la conscience. 11 semble bien que c'est le contraste
sentí entre l'absence de toute représentation intellectuelle et la
plénitude du sentiment d'amour qui soit la cause véritable du
sentiment de présence.
L'aimé, le Bien, est considéré comme identique a l'amour
lui-mllme; non seulement le mystique atteint l'idéal que recherche
l'amant terrestre « qui veut se confondre avec l'objet aimé »
{VI, 7, 34), mais le Bien Jui-mllme est amour. « 11 esta la fois objet
aimé, amour et amour de soi... Il s'aime ; il aime sa pure clarté; il
est lui-meme ce qu'il aime. » (Vl, 8, 15, 18). De l'aveu meme
de Plotin, il n'y a pas autre chose dans cette « présence II que le
sentiment d'amour lui-meme, a l'état completement pur.
Telle est l'expérience mystique, de nature sentimentale et
supraintellectuelle que décrit Plotin. 11 reste maintenant le
probléme : comment un état rare, exceptionnel, te! que l'extase,
a-t-il pu etre, pour Plotin, la base d'un systeme philosophique ?

mesure ; oui, l'amour est ici sans limites, puisque l'ai!llé lui~

•

meme est sana limites ; sa b&lt;lauté est d'une autre espece que la
beauté ; c'est une beauté au-dessus de la beauté. » (ibid., 32).
L'Ame « habite a découvrir son aimé • {ibid., 31),-este consumée
de désirs, tant qu'elle est attachée a une forme déterminée. Elle
voit les beautés d'ici-bas « lui glisser des mains•, et apprend ainsi
qu' « elles tirent d'ailleurs cet éclat qui circule en elles ,. Arrivée
aux intelligibles, aux idées, elle s'aper~oit que le príncipe de la
beauté qu'elle aime en ces idées « ne doit pas etre une quelconque
d'entre elles ; car il serait une idée et une portion de l'intelligible.
11 n'est point telle forme, ni telle puissance, non plus qu'il
n'-est toutes les ·formes qui sont engendrées et résident dans
Je monde intelligible ... IJ est infini, et, s'il est infini, il n'a p•s de
grandeur... 11 n'a ni mesure, ni figure 11. (ibid., 32).
La méthode qu'on suit pour arriver au Bien, la « prép-..ration •
de J'Ame- qui doit rendre l'amant aussi semblable que possible. a
son aimé, est done une méthode d'abstraction. « Lorsque vous
prononcez son nom ou Jorsque vous pensez a Jui, quittez tout
le reste ; laites abstraction de tout. Laissez ce simple mot : lui.
Ne cherchez rien a ajouter ; mais demandez-vous s'il ne reste
ríen que vous n'ayez encore écarté de lui, dans la pensée que
vous en avez. • {VI,8, 21). Ilfautavant tout « brouiller et efTacer
les contours distincts de l'intelligence 11. (VI, 7, 35).
Une telle préparation aboutit par!ois a cet état momentané de
, stupeur joyeuse , et de « plénitude heureuse » qu'on appelle
l'extase. JI ne faut pas la considérer comme une spéculation
philosophique;elleétait sentie comme une expérience déterm.inée,
ineffable et impossible a reproduire a volonté. Plotin était sujet
a ces états mystiques ; mais ils étaient chez lui fort rares,
puisque Porphyre nous dit que, pendant tout le temps qu'il fut
avec Plotin, celui-ci y atteigrrit seulement quatre fois (V ie de
Pin/in, ch. 23).
Comme l'a fait remarquer lnge, nous sommes tres Join, dans
l' école plotinienne, de ces milieux plus tardifs oil la transe mystique devient une maladie épidémique et un état fréquent. Plotin
n'en parle dans les Ennéade&amp; qu'avec beaucoup de discrétion,

473

{l) Ct. L'ertort vers l'immobilité de la pensée : elle ne veut pas penser
• ~rce 9ue la pensée est un mouvement., et qu'elle ne veut pas se mou-

vo,r •. (§ 35).

(2)

cr. Je mol nopooal«, VI, 9. 4.

�474

475

REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

Comment le mysticisme peut.il étre en mtlme temps intellectualiste ? Comment l'état tout subjectif de désir et d'amour
pourrait-il servir a déterminer la réalité, telle qu'elle est en
elle-méme ?
Ce probleme s'est posé d'une maniere tres précise a Plotin.
11 se demande ce qu'est cetélément identique qui, en chaque étre,
indépendamment de son essence, est le Bien. « Abandonneronsnous au désir et a !'ame la solution de la question ? Et, nous
fiant a l'impression de !'ame, définirons-nous le bien par le désirable ? Ne ehercherons-nous pas pourquoi !'ame désire ? Alors
que nous apportons des démonstrations sur la quiddité de cha que
étre, abandonnerons-nous au désir la détermination du Bien ? 11
en résulterait plusieurs absurdités. D'abord, le Bien ne serait
qu'un attribut. De plus, il y a bien des étres qui désirent et qui
désirent des choses difTérentes. Comment décider par le seul
désir si !'une est meilleure que l'autre ? ... Nous ne saurons pas ce
qui est meilleur, puisque nous ne savons pas ce qui est bien. •
(VI, 7, 19).
D'autre part, nous ne pouvons définir le Bien d'une maniere
purement intellectuelle, en disant que c'est l'essence d'un étre,
puísque le bien consiste toujours a se dépasser, a devenir autre.
Ainsi il y a un véritable conflit : nos aspirations subjectives sont
trop incertaines, pour que l'on puisse affirmer la réalité de leur
objet: nos concepts sont trop fixes. « L'on pourrrait, de ce qu'il est
désiré, tirer une preuve qu'il est le Bien; mais il faut encore que
cet objet du désir ait une nature qui justifie son nom de Bien. »
(ibid., 24). « Oui, le Bien doit étre désirable, mais iI n'est pas le
Bien parce qu'il est désirable ; il est désirable parce qu'il est
le Bien.» (ibid., 25).
On voit done ici comment la question se renverse. 11 s'agit de
justifier, et de justifier intellectuellement pour ainsi dire la
dialectique de l'amour. L'extase, qui est au bout de cette dialectique; est une expérience qu\ ne peut, sous peine de perdre sa
portée, étre isolée d'un systéme. Cen'est pas quecette expérience
n'ait sa valeur en elle-meme, sa valeur immédiate. &lt;e Un etre
capable de sentir en venant auprés du Bien le connalt, et il dit
qu'il le possede. Mais (demande un contradicteur), s'il se trompe?.
- II faut que ce soit une image du Bien. qui le trompe ; si cette
image existe, le Bien existera comme modele de l'image qui le
dé~oit ; et, lorsque le Bien survient en lui, cette image trompeuse
s'éloigne. » (VI, 7, 26). Autrement dit,la valeur d'une expérience,
en pareille matiere, ne •aurait étre déterminée que de l'intérieur,
et par l'expérience meme. « La seule preuye que l'on a atteint le

Bien, c'est que l'on reste aupres de lui et que l'on ne cherche
plus rien. » Cette satisfaction pleine et entiére suppose un objet
réel et tangible. Dire que l'on peut éprouver cette satislaction
sans posséder l'objet qui la provoque, cela reviendrait a dire
, qu'on peut éprouver le plaisir delaprésence de son enfant, alors
qu'il est absent... , ou que l'on peut éprouver le plaisir de la
table sans manger ». (ibid., 26).
Mais, si le sentiment de satisfaction qui accompagne l'extase
est une preuve de sa valeur, ce n'est pas encore une preuve en
faveur de sa portée métaphysique. Comment cette expérience
singuliére, qui repose en somme sur une espéce de dialectique du
sentiment et nous éloigne de toute réalité, peut-elle etre en meme
temps celle qui approfondit et consomme notre vision de la
réalité ?
Un tel paradoxe ne peut se résoudre chez Plotin que par une
interprétation théorique de l'expérience de l'extase. Cette interprétation doit étre distinguée avec soin de l'expérience ellememe, et, comme j'essayerai de le montrer, elle en devient tout
a fait indépendante.
C'est la difficulté centrale de la métaphysique plotinienne. En
accumulant les contrastes entre la réalité donnée a l'intelligence
et la réalité illimitée oil se perd l'amour extatique, il semble que
Plotin ait coupé tous les liens qui attachaient la premiére a la
seconde, qu'il ait con~u, par conséquent, la viereligieuseason plus
haut degré, comme radicalement distincte de la vie intellectuelle,
comme étant d'une autre nature qu'elle, et, pour ainsi dire, dans
une autre sphére. 11 serait ridicule, répéte-t-il souvent, de vouloir
!aire servir notre intelligence a déterminer la nature de !'Un.
« Dire qu'il est au dela de l'étre, ce n'est point dire qu'il est ceci
ou cela ;... cette expression ne l'embrasse nullement ; et il
serait ridicule de chercber a embrasser une immensité comme la
sienne. » II faut ml!me bien s'entendre sur le nom d'Un, qu'on lui
donne, et qui, au premier abord, paratt etre un caractére positif.
11 n'en est rien. « Ce nom d'Un ne contient peut-étre rien que la
négation du multiple ; les Pythagoriciens le désignaient symboliquement entre eux par Apollon, qui est la négation de la pluralité. Si le mot un et la chose qu'il désigne étaient pris en un sens
positif, le principe deviendrait moins clair pour nous que s'il
n'avait pas du tout de nom. • (V, 5, 6). (1). Les textes abondent,
(l} Inge a remarqué que, peut-etre, Plotin n'utifüe le mot un que parce
que les Grecs n'avaient pas de symbole pour le zéro. 11 appeJle un ce que Scot
Erigene 1 dans le De divisione naturae, appellera nihil ( The philosophy o/
Plolinus, 11, p. 107-108),

�476

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA PHlLOSOPHIE DE flLOTIN

qui mettent en garde contre tout essai de communiquer avec
l'Un autrement que par une vision et une communion directe.
Pour décrire cette pré,ence, Plotin a recours a la sensation qui,
d'apres les idées antiques, est II la fois la plus immédiate et
la plus obscure, la sensation de contact (VI, 9, 7). « Que paTcourir dans ce qui est absolument simple ? Il suffit alors d'un
contact intellectuel. Mais, au moment du contact, on :li'a
ni le pouvoir ni le loisir de ríen exprimer., (V, 3, 17). Plusieurs
lois aussi, la présence est décrite sous la forme d'une lumiere.
I1 faut se rappeler que, contrairement aux vues d' i\ristote sur
la sensation lumineuse, Plotin a essayé de montrer dans un traité
spécialement consacré a ce point, que la sensation Iumineuse ne
supposait entre l'objet senti et l'organe sentant aucun intermédiaire, et qu'elle était due a une immédiate sympathie de la lumiére intérieure a l'reil et de la lumiére extérieure. Rien n'empeche
done de concevoir la sensationlumineuse comme un contact et
meme une union. « C' est le contact avec cette Iumiere, la ~sion
qu'elle en a, non pas grace a une autre lumiere,maisgrace a cette
lumiére meme qui lui donne la visiou. » (ibid.)
Mais, cont_act, lumiére ne sont que des images destinées

a

mettre en év1dence que,dans cet état, les conditions normales de
la conscience ont disparu. Il n'y a plus une chose qui voit et une
chose qui est vue : « Lorsque l'on voit le Premier, on ne le voit
pas comme diflérent de soi, mais comme un avec soi-m@me. »

(VI, 9, 10). « Plus aucun intermédiaire : les deux (Ame et Dieu)
ne lont qu'un ; tant que dure cetteprésence, aucune distinction
n'est possible., (VI, 7, 34).
Dans la legon précédente, !'Un nous apparaissait comme le
príncipe de la raison, le ferment dela vie intellectuelle. Ici, il nous
apparalt comme le contraire de cette vie, comme le pur irra~ionnel, objet d'une expérience ineITable,que Plotin décrira,quand
il voufüa la décrire, en termes d'expérience sensible, comme
I'objet d'un contact ou d'une vision. L'Un apparaissait la-bas
comme enclos dans un systéme rationnel. lci, il est en dehors
du systemc.
Qu'il y a la une difficulté mtérieure au néoplatonisme, c'est ce
que montre, en toute évidence, le développement historique d1l
systéme. Chez Damascius, le dernier grand représentant du
neoplatonisme grec au VI• siécle, ces deux aspects de la théorie
de !'Un ont fini par se scinder en deux réalités distinctes; audessous du systéme trinitaire des hypostases, constitué par
!'Un, la Vie et l'Intelligence, Damascius aplacé un arriere-fond
du réel, qu'il a relusé a désigner par un autre t rme que par le

477

mot _incffa!&gt;·_e. L'ineITable est définitivement dégagé de toute
relat10n •:ii~•ssa~le avec la pr?cession des hypostases.
. Y aura•~-•! dé¡a, chez. Plotm, cote a cote, ces deux métaphy&amp;qu~s, qu! &amp; "':' son_t dégagées plus tard ; d'une part, une métap_bysique wr~101_1aliste ~ffirmant le caraetére décidément excep,t.i~el du prmc,pe, qui n'est pas plus « príncipe qu'il n'est pas
~c1pe, • su_1vant 1~ 11;ot de Damascius, et une métaphysique
rationnelle ou le pmnCipe entre comme ptemier terme dans 18'
oonstruction de la, réalité i
Puisqu'une pareille conclusion est tres Ioin des intentions
de Plotin! il faut voir comment il a fait lace a la difficulté. II
faut _explii¡uer cette déclaration paradoxale: « Bien ne doit étre
pareil a hn, et il faut qu'il y ait des choses pareilles a lui ,, (V
5, 10) oil., dans la meme phrase, il nie et il affirme la possibilité
de trouver une commune mesure entre !'Un et.les choses. y a-t-il
la autre chose qu'incohérence ?
. Opposons nettement les deux points de vue : le rationalisme
platonicien, c'est l'affirmation de la transcendance de !'Un
mesure .universelle ~es ch?ses, et qui, par conséquen-t, Iem·
hétérogene ; la théor1e-de I extase, c'est l'affirmation de l'imma~ e de !'ame et de_ l'intelligence dans l'Un. La doctrine platollielenne pose un ben de dépendance extérieure entre l'Un et
le multiple ; l'Un est extérieur au multiple comme I'uoité de
mesure ame. choi,es a mesurer ; seule, cette trans~ndance assure
le fonctionnement solide de la raison. L'inunanence des choses
dans l'Un supprime au contraire ces limites.
Or, l_a. doctrin~ propre de Plotin, e' est que la transcendance
platommenne, bien comprise, implique au fond l'immanence
en d'autres termes, qu'il ne peut pas y avoir de continuité véri:
table ~•ns le domaine des réalités spirituelles, s'il n'y a pas
al&gt;~rp~10n de !~- réahté mférieure dans la réalité supérieure. II
ne sag1t pas de 1 1mmanence, tell e que la concevaient les Stoiciens
Asavoir de la circulati~n et de la dispersion du premier príncipe A
lravers les choses, ma1S, tout au contra1re de ce qu'on pourrait
appeler l'immanence ~•~ le transcenda~t, d'une absorption
des choses dans leur pnnc1pe (1). « L'etre qui vient de !'Un ne se
Bépar~ pas d~ lui, bien qu'il ne soit pas identique a lui.,, (V, 3, 12).
• L ame n est pas dans le monde ; mais le monde est en elle ·
~ le corps n'est pas un Iieu pour !'ame. L'ame est dans l'intel~
"!l•nce ; le corps est dans !'ame ; !'ame est en un autre príncipe.

esi

(l) Cf. La bonne discussion d'Arnou, Le DéBir de Dieu, p. 162 sq.

�478

LA PHILOSOPRIE DB PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Maia cet autre principe n'a plus rien de dillérent oü il puisae &amp;tre;
il n'est done paa en quoi que ce soit, et, en ee sena, il n'eat nulle
part. Ou sont done les autres choses ? En lui. Done, il n'est pal
éloigné des autrea ehoses, bien qu'il ne soit pu en ellea.,(V,5. 9).
Que la continuité entre les choses spirituelles ne peut pu 6tre
purement et simplement extérieure comme si les choses étaient
rangées le long d'une ligne, e'est un principe absolument général
dans la pbilosophie de Plotin, et nous en avona vu de nombrewc
exemples. Les Ames, par leurs parties supérieures, fusionnent
entre elles et ne font plus qu'une seule Ame. L'Ame elle-m&amp;me
eoineide par son sommet avee l'intelligence, par ce qui, en elle,
n'est plus une Ame. C'est de la meme maniere que l'intelligence
« qui aime » cesse d'étre • l'intelligence qui pense » et entre ea
eommunion avec I Un., Rien n'etit séparé par une eoupure de ce
qui le precede dans la hiérarchie. » (V, 2, 1;. u Chaque ehoae
devient identique a son guide, tant. qu'elle suit ce guide. •
(V, 2, 2).
D'autre part, cette union n'est nullement une confusion et un
mélange, comme si le principe supérieur se perdait dans les cbose1.
• La réalité simple de l'Un, diflérente de toutes les choses qui
viennent apres elle, est en elle-meme, et ne se mélange pas avec
les choses qui la suivent. Elle a d'ailleurs une autre maniere de leur
etre présente. » (V, 4, 1). Cette autre maniere de leur &amp;tre
presente, ce n'est pas de descendre et de se mélanger a elle, maia
c'est de les faire remonter a lui. « Parmi les choses qui viennent
apres le Premier, la seconde se ramene au Premier, et la troiaieme
a la seconde. » (ibid.). e Toutes cboses font en quelque sorte retour
a l'Un. » (V, 2, 1). « Toutes choses sont le Premier, parce qu'ellel
en dérivent. • (ibid., 2).
L'immanence, ainsi comprise, semble etre a Plotin, non pu
l'opposé, mais, au contraire, la condition de la véritable traDlcendance. Toute autre supposition couperait les liens spirituell
qui doivent exister entre le príncipe et les etres qui en sont déduitl.
L'etre déduit, chez qui n'existerait aucune connaissanceintime de
son lien avec le príncipe, se perdrait dans l'infini, comme la
matiere : ce n'est pas une relation puremeot extérieure et
connaissable de l'extérieur qui fonde cette déduction : Il ~•y a
pas des choses et un esprit qui les connatt. Le travail intime ~e
!'esprit n'est pas difiérent de la réalité meme : a la pensée fa1t
exister les etres. » Mais cette connaissance intime du príncipe ne
peut étre qu'une communion avec le príncipe. Elle ne peut
étre que l'extase.
De la, la signification et la portée que Pl?tin donne au phé-

479

nomene de l'e~tase. La forme rare, except.ionnelle, momentanée
IO~s laquel!e d se présente dans l'Ame liée au corps n'emp&amp;ch;
qu elle est 1~tat norm~l et nécessaire de l'Ame et de l'intelligence.
La commum~n ~vec l Un et la pensée du multiple sont, en droit.
~mm~ en f8lt, 1nsé_p~rables. « Est-ce en un temps diflérent que
1mtelhgence .ª. la ~s1on des étres partie par partie, et qu'elle 8
~t!-t autre v1sion {l extase) ? Un exposé didactique présente ces
m1ons co~me des événements ; mais, en réalité, l'intelligence
posse~e touJou~ ~t la ~ensée et cet état ou elle ne pense pas, mais
a de l Un une v1s1on d11Jérente de la pensée. Car. en voyant l'Un
e~e possed~ les étres qu'il engendre ; et elle connatt par 88 eons~
ae~ce ces etres engendr~ qui sont en elJe. Or, les voir, c'est ce
Cf!1 on a~pellc p~nse~ ¡ ma1s elle voit aussi l'Un par cette puissance
~elle-meme qm lm permet de penser. » (VI, 7, 35). (1). Ainsi
1exta_se consomme et féconde la vie spirituelle.
~a1s cet é~t 1;1e supprime-t-il pas, avec toute distinction du
111Jet et de l obJet, la connaissance elle-méme ? « Comment
demande un contradicteur, serons-nous dans la beauté si nou~
De la voyons pas ? C'est que, répond Plotin tant que' nous la ·
voyons comme une chose différente de nous, ~ous ne sommes pas
eneore dans la beauté ; nous ne sommes dans le Beau que si nous
~mmes deven~s leBeau lui-méme., {V, 8, 11). 11 en est comme de
l et.at de maladie et de santé ; la maladie cause des impressions
plus fo~s, et la ~nté est a peine ressentie ; c'est parce que
la maladi~ nous fa1t échapper a nous-méme; la santé consiste,
au eontr~1re, en un état d'union avec notre propre essence.
Ji
v01t l_e sen~ de l'effort fait par Plotin pour unir d'une étroite
aiso~ rat1?nahsme et mysticisme. Au fond, la connaissance
m~tu~ue, n e~t I'.our l~i ~ue l'expérience claire et vivante qui
Batisfa1t 1 asp1rat1on a l umté, c'est-a-dire l'aspiration fondamentale de la ra1son. Cette croyance en l'unité est une notion com~un~; c'est la prés~pposition de toute pensée. (Enn., VI, 5, I) :
l Qu u_ne ~eule et meme chose puisse etre tout entiere et partout
d la foIS, c est la une notion commune; et le mouvement spontané
e la pensée porte les hommes a parler du Dieu qui est en ehacun
de nous... C'.est bien la le príncipe le plus solide de tous... 11 est
~~e a~~éneur au princ!pe ~ui po~e que toutes choses désirent
l' B~en , •Il suffit, pour qu JI so1t vra1, que to utes choses aspirent a
un!té,. qu'elles forment une unité, et qu'elles aient le désir
de 1umté. »
Ce qui est dans les choses doit étre aussi en nous. Comme les

?n

(1) Cf. V, 3, 7.

�480

30 Ju1N 1922

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

trois hypostases sont dans la nature des choses, il faut peDBerqu'elles aont aussi en nous, nous, c'est-a-dire cet homme intérieur
dont parle Platon. « 11 y a en nous le príncipe et la cause de
l'Intelligence, qui est Dieu. » (V, 1, 10-11). L'extase ne fait done
que nous révéler a nous-memes. D'une maniere générale, s'orienter vers le principe supérieur, ce n'est point sortir de soi-meme,
mais devenir intérieur a soi-meme. « Tout ce qui dans l'ame
s'oriente vers l'intelligence, lui est comme intérieur. , (V, 3, 7).
Quant a l'Un 1 ,, quand nous atteignons l'intelligence pure, nolll
voyons qu'il est l'intimité meme rle l'intelligence. » (ibid., 14).
ll resterait a chercher pourquoi Plotin s'est ainsi posé k
probleme, pourquoi il a cherché cette interprétation religieuse
du rationalisme. 11 est clair que, entre une conception puremcnt
rationnelle de l'ordre des formes, telle que serait la génération
des hypostases prise de l'extérieur, et cette pénétration intime
ou union que Plotin exige pour 1ui donner son plein sens, toute
la difiérence est. dans l'attitude du moi, dans son rapport aux
objets qu'il contemple. Dans le premier cas, le moi est colll.llle
un miroir impassible qui n'a d'autre vertu que d'etre sans tac~
pour bien refléter les objets. Dans le second cas, le moi est
transformé en profondeur par la connaissance ; il prend part au
mouvement qui produit les formes ¡ bien plus, il s'identifie a ce
mouvemen.t de tous les etres. « Nous sommes tous les etres ... Le
moi ne connatt pas ses propres limites », voila des formules qui
indiquent que le progres ou la déchéance du moi sont des métamorphoses, des assimilations du moi aux etres de difTérent niveau,
auxquels il peut s'unir, « la ressemblance de l'amant avec l'aimé •·
Cette mi.se en évidence de notre état subjectif dans la contemplation des choses, cette impossibilité, caractéristique de la pl&gt;ilosophie de Plotin de saisir la réalité en elle-meme et de considérer
chaque forme de la réalité autrement que dans un rapport tout
a fait étroit avec l'état du sujet qui la connalt, cette adhérenct
entre le sujet et l'objet nécessitaient la transformation du
rationalisme que j'ai étudiée aujourd'hui.
(d suiure.)

Le Gérant :
POITIEBS. -

FRANCK GAUTRON.

;oc1krt FBANCAISE D'WPBlllERIE,

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DJREClEUR:

11. F. STROWSI.I,

Profe$stur a la Sorbonne.

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
La poésie biblique daos la premiilre période de la littérature
classique du XVIIe siécle : Psaumes de Bacan, Godeau, Corneille; Tragédies de du Ryer; Moyse sauvé de Saint-Amand.

Cours de 11. JOSEPB VIANEY,
Doyeri de la Faculté des Lel/res de Monlpellier.

CINQUIEME LEl,ON.

Pendant les soixante premieres années du xvne siecle, la production de la poésie religieuse en France apparattrait considérable si l'on comptait le nombre des vers au lieu d'en peser la
valeur. Six grandes épopées s'échelonnent entre 1651 et 1666, et
ce sont bien des épopées chrétiennes : Desmarest de Saint-Sorlin
chante dans son Clovis l'établissement du Christianisme en
France ; le P. Le Moyne dans son Saint Louis, Louis le Laboureur dans son Charlemagne, Carel de Sainte-Garde dans son
Childebrand, chantent les victoires du Christ sur Mahomet · si
dans la Pucelle de Chapelain et dans l'Alaric de Scudéry, la ;eli~
gion n'est pas le sujet principal, elle est celui de nombreux
épisodes.
33

�</text>
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        <name>Les nouveaux richies et l'historie</name>
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                    <text>REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
288
nelle le moindre germe de raison, de conscience, de calcul ou
d'ordre.
Une telle volonté n'a done rien de spécifiquement humain ;
c'est le vouloir-vivre. Si Schopenhauer y a été amené par une
intuition psychologique, cette intuition donne naissance a une
biologie:

11 nous faut apprendre a comprendre la nature, en partant de nousm@mes et non inversement chercher a nous comprendre en partant de la

nature.

31 Mu 1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRBCTBUB: ••

Des lors, le dynamisme vital est en possession de son expression
,parfaite ; et encore ici, pour bien montrer que je ne force pas le
sens des theses schopenhauériennes, d'ailleurs si claires dans leur
brutalité, je citerai une note empruntée a l'ouvrage de M. AndrP.
Fauconnet sur l' Eslhélique de Schopenhauer : e Le prindpe du
monde n'est pas un principe pensant con~u par analogie avec
le sujet connaissant, mais un blinder Drang, con~u par analogie
avec l'inslincl animal, le besoin, et ce qu'il y a de moins conscient
en nous. »
Au cours du x1x8 siecle, d'ailleurs, le primat de la vie et de
l'instinct sur l'intelligence et sur la réflexion n'a pas conservé la
couleur pessimiste que Schopenhauer lui avait donnée. Par
exemple, selon Nietzsche, Anlechrisl d'abord et Anli-Socral~
cnsuite, le vitalisme de l'instinct conduirait a une morale du
bonheur. Voici un texte du Crépuscule des ldoles : « La raison_ a
tout prix, la vie claire, froide, prudente, dépourvue d'instincls,
en lutte contre les instincts, ne fut-elle meme qu'une maladie,
une nouvelle maladie ... :8tre forcé de lutter contre les instincts,
voila une formule de décadence. Tant que la vie est ascendanle,
bonheur et instinct sont identiques. »Chose remarquable, c'est
en s'appuyant sur le transformisme darwinien, sur la lutte pour
la vie et le triomphe des plus aptes, que Nietzsche répudiait la
liaison du biologisme et du pessimism .
Enfin, dans la doctrine de l' Evolulion créalrice, l'opposition de
la matiere de la vie, que j'indiquais a la fin de mon dernier cours,
se rejoint, et corresponda l'antithese de l'intelligence et de l'instinct. Je me borne a rappeler ce point; j'y reviendrai plus a
loisir dans !'examen que j'ai a faire maintenant du dynamisme
vital, et auquel je compte consacrer mes trois prochaines le\¡ODI
en me pla\¡ant successivement sur le terrain de la morale, de la
biologie, de la physique ; je vous avertis tout de suite que la
-tache n'cst pas facile.
•
(d suivre.)

Le Géranl :
POl'flERS. -

FRANCK GAUTRON.

•VCl&amp;TÉ f'RAN~.\l&lt;E D' JWPRlllll,;RII!:

F. STROWSKI,

Professeur a la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. MARCEL MARION,

Professeur au College de France.

En exposant le projet de loi sur l'indemnité des émigrés, je
n'ai pas ménagé l'approbation a ce projet qui était infiniment
sage; mais, en en relatant la discussion, nous aurons malheureusement beaucoup plus de réserves a faire, car si le projet
était congu d'une fa\¡On sensée et raisonnable, la discussion
a'égara plus d'une fois et on arriva a faire d'une loi, qui aurait
dli etre une loi de réconciliation, une semeni::e de haines et
de passions.
Dés le début, il fut visible que l'atmosphere de cette discussion
serait trés troublée ; il y avait a peine quelques jours que le
rapport de M. de Martignac avait été lu, que la Chambre, avant
meme que la discussion ne fut ouverte, fut saisie d'une pétition :
un sieur Lamare, qui était acquéreur de biens nationaux, ayant
entendu parler de l'indemnité qui allait etre mise en discussion,
avisa la Chambre qu'il avait traité a moitié prix avec l'ancien
?ropriétaire des biens qu'il avait acquis, et qu'en C\ltte qualité,
il se croyait avoir des droits a réclamer une partie ae l'indemnité
qui. serait allouée a cet ancien propriétaire. Cette prétention
excita les passions a un degré inconcevable. M. de Puymaurin,
orateur de !'extreme droite, éclata d'indignation ; il luí semblait,
21

�290

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

disait-il « voir un homme qui, apres avoir volé le bien d'un ~utre
et avoi; transigé avec le propriétaire véritable, réclamera1t un
dédommagement pour le vol dont il s'éta~t rendu coupable ! 11
Ces gros mots froissaient extremement les hb~raux, et la séance
fut des plus chaudes. « Ainsi, s'écrie M. Méchm, un des orateurs
en vue du partí libéral, ainsi voila déjales possesseurs de terres
d'émigrés traités de voleurs a la tribune ,!_. .. » .
• •
.
•
Ce n'est pas seulement a la tribune qu 1ls éta1ent ~ms1 tra1t~s ,
un journaliste du parti, M. de Martainville, pu~lia u,1:1 arbc~e
félicitant chaudement M. de Puymaurin de la sor~ie qu 11 ve~a1t
de faire, le félicitant d'avoir qualifié les biens nabonaux « b1ens
volés » et d'avoir appelé les choses par leur nom.
Ain;i les passions étaient déj/cl. surexcitées lorsque c~m_menga
la discussion. Elle fut précédée du rapport de la comm1ss10n de
la Chambre, rapport dont le rédacteur fut _M. Pardess:1s, Ce
rapport était favorable et, en général, a~opta1t les ~.onclus10nsdu
projet Martignac, mais ne les adopta1t pas enberement. Par
exemple, M. Pardessus faisait remarquer qu'avec les b~ses adoptées, les émigrés dont les biens aurai?nt été v~ndus anténeu~eme~t
a prairial an III subiraient une lé~1on cons1?érable: Le f_a1t éta1t
exact. En conséquence,il demanda1t une légere_rect1ficatio1:1 da~s
les bases du calcul de l'indemnité. En secon1_heu- _etcec1 éta1t
plus grave - M. Pardessus entendait que 1 mdem~té en 9uestion fut une indemnité de justice et non pas une_mde~mtéde
grace qu' elle fut une restitution et non un cadeau; 11 falla1t, selon
lui, q~e les gens appelés a bénéfic~er _de l'i"I;d,em1;1ité fus~ent le,,
héritiers au moment du décés de l ~migré: s1 l ém~gré é!~1t m~
avant la Ioi, et, au besoin, ses légata1res ; e est-a-d1~e qu_ il prenait
1
absolument le contrepied de l'attitude qu ava~t pnse M. ~
Martignac et qu'il revenait entierement sur la 101 de 1814 qu!,
elle avait été congue dans un esprit absolument opposé. La devajl;
etr; évidemment le champ de bataille.
La discussion s'ouvrit six jours apres la lecture du ~app~rh,
le 17 février 1825 et elle dura a la Chambre des Députés Jusqu 811
15 mars. Des orateurs de la gauche, nous n'aurons pas bea:1coup i!
dire. Le langage qu'ils devaient tenir e~ la ci~constance éta1t_connll
d'avance : ils devaient repousser bien lom cette tentative 'u
dédommagement pour des bommes coupables a _Ieurs Y~~ d
crime et ils devaient aussi demander comment_ Il _se fa1sa1t qu
l'on songeat a faire un pareil cadeau aux ém1gres . seulement,
tandis qu'on ne faisait rien pour les victimes du max1m1:1m, p_oul'!
les victimes du papier-monnaie, pour les Vendéens qm avaie
défendu en France la cause_royale, et, en général, pour tous

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

291

royalistes non émigrés qui avaient cependant aífronlé des périls
autrement graves que les émigrés et qui avaient tous les titres
possibles pour ne pas etre oubliés.
Tels sont les points de vue principaux qu'ont développés
les orateurs du parti libéral, M. Labbey de Pompiéres, M. Méchin,
M. Basterréche, Benjamin Cons'tant, le général Foy.
Le discours de M. Méchin est particuliérement intéressant.
M. Méchin dit que, depuis tres longtemps, les émigrés étaient
indemnisés et que ce n' était pas la peine de les indemniser encone•.
11 rappelait les restitutions commencées en 1802, complétées en
1814, et disait qu'enfin ces émigrés avaient été l'objet de tant de
faveurs, de tant de cadeaux depuis le début de la Restauration,
que, s'ils avaient subi des pertes, ces pertes étaient maintenant
largement réparées. lis avaient eu tous les postes qu'ils avaient
désirés, ils avaient meme éliminé quiconque occupait une fonction a leur convenance. Quels droits avaient-ils done pour venir
maintenant demander une indemnité ? ... Cette indemnité serait
assurément mieux placée dans les poches de ces royalistes non
émigrés dont on parlait si volontiers et dont Basterréche plaida
tout particulierement la cause dans un discours assez intéressant.
« Sans doute, disait-il en parlant des vingt-cinq années de Révolution-car, pour la Chambre de 1825, la Révolution avait duré
25 ans, de 1789 a 1814 - sans doute, il n'y eut dans cette longue
période que trop de jours de malheur et de sang, mais ce n'est pas
aceux qui les virent de loin qu'appartient le droit exclusif de les
déplorer sans cesse, c'est plutót a ceux qui, demeurés en France,
ont été en butte a tous les exces ... )&gt;
Tel fut égalementlelangage du comte de Thiard, jadis lui-meme
émigré, mais, qui par la suite, s' était rallié a fond au Gouvernement
im.périal; son langagedevait, en cette circonstance, prendre un intéret tout particulier. 11 s'éleva vigoureusement contre le projet
de l'indemnité et s'indigna que l'on songeat a donner un milliard
aux émigrés aprés qu'on avait eu la bassesse de donner un
milliard aux étrangers !... Reproche assez naturel et propre
afrapper les esprits, mais faux, attendu que la Restauration
n'a payé le milliard des étrangers que bien malgré elle, et surtout,
atten~u qu'entre le milliard des émigrés et le milliard des étrangers, ~Ya une différence considérable. Qu'est-ce qu'a co-0.té l'in~emmté de guerre aux étrangers? C'est en chiffres ronds 95 milfüm~ de rente que le Trésor fran¡;ais a été obtigé d'émettre pour
suf~e aux ?épenses de l'occupation militaire et au paiement
de _l mdemruté de guerre. Et qu'est-ce qu'a couté le milliard des
émigrés ? 26 millions. Y act-il égalité entre 26 et 95? ... Voila ce que

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

292

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Iaissaient dans l'ombre ceux qui comparaient des choses
différentes.
.
Benjamin Constant pronon~a aussi quelques parol~s d~gnes
d'etre relatées.11 termina un de ses discours par ces mots 1romques
adressés a!'extreme droite: « Si je voulais, dit-il, _boul_ev?rser un
pays je m'y prendrais de la maniere suivante : Je ?1ra1s a dea
hom~es nombreux, actifs, puissants par leur industrie: ::ous n~
pouvons pas, vu les circonstances,vo~s ~isputer vos propnétés, ni
vos droits légaux ; roais nous vous s1gmfions qu~ no~s. regardona
ces droits comme usurpés, ces propriétés comm~ 1llég1bmes. No~
ne vous proscrirons pas, nous ne vous dépomllerons pas, malf
nous déclarons que ne pas vous avoir dépouillés est un scan~ale...
Vous savez maintenant ce que nous pensons : allez en pa~x, ~
apres avoir dévoré nos injures, croyez ~ nos promesses d~ _n altaquer ni vous ni vos biens... Tel sera1t mon langage s1 Je voulais boulever~er le pays. parce que je calcul?r~is que les ~omm
ne se résignent pas plus a etre méprisés qu aetre dépomllés. !'
La contre-opposition de droit~ est, dan~ le dé~~t en quest10
beaucoup plus intéressante a smvre que 1 opp?s1bon d~ gauch
car la contre-opposition de droit? représe~ta1t le vra1 dang
pour le Ministere et pour le proJet_ de 101. C~tte ~ontre-op
sition allait faire appel a des sent~ments qui, meme dans
grande majorité ministérielle, n'étaient p~s sans rencontre~
certain nombre d'adhérents, et on pouva1t se demander 1,1 l
corrections considérables, meme_ le bo~le'~ers~ment compl
qu'elle entendait faire subir au proJet de 101, n alla1ent pas abou
a infliger au ministere un grand échec. .
L'attente ne fut pas trompée. M. Dupless1s-Grenédan -:
en cela, malheureusement assez fidele, d'une notable p~r~1e_ de
Chambre _ se refusa a admettre un seul instant _la lég1b~mté
la dépossession des émigrés et de la vente des b1ens na~10na
C'était un vol, et la Charte elle-meme n'avait pas quahté
sanctionner et pour légitimer un vol.
.
En conséquence de ce príncipe, voici 1~: de La~rencm et M.
Coupigny qui pensent et déclarent que s il y a heu de v~ter
indemnité, elle doit etre pour les acquéreurs, _auxquels l État
fait faire une mauvaise affaire. et auxque.ls Il ~01t, un déd,
roagement ¡ roais, quant aux b1ens e~~-mem1es, 11 n y a q~
seule solution qui soit possible et lég1time, e est de les resti
purement et simplement a ceux auxquels on les a con~s
Peut-etre est-il trop tard pour accomplir une chose auss1 e
dérable ; peut-etre faut-il tenir comp~e. des nombreu~es
qui se sont écoulées. Mais, alors, vo1c1 leur conclus1on. qu

.ª

293

établisse une indemnité, mais qu'on ne la fasse pas payer a l'État,
qu'on ne la fasse pas payer aux contribuables qui, dans leur
majorité, sont innocents de ce qui s'est passé ; qu'on la mette a
la eharge des aequéreurs; ils ont profité de tout cela, c'est a eux
maintenant d'en subir les conséquenees. Ils avaient des propriétés contestables, des propriétés qu'ils ne pouvaient pas
vendre a leur véritable valeur, dans lesquelles ils ne se sentaient
pas chez eux ; eh bien ! on va passer l' éponge, on va
1mgmenter la valeur de leurs biens, légitimer leur possession; on
leur fait ainsi un cadeau considérable, ils doivent quelque chose
en eompensation ; qu'ils payent done les 4/5 de la valeur actuelle
de leurs biens. Ainsi on aura les fonds nécessaires pour l'indemnité, et la justiee sera satisfaite. '
M. de la Bourdonnaye n'a pas manqué de se rallier a ces vues,
et il a fait une critique tres violente du projet de loi ; il a déclaré
que, bien loin de panser les dernieres plaies de la Révolution, ce
projet ét,ait fait pour en ouvrir de nouvelles : il ne voulait yvoir
qu'un moyen de confier a un seul homme - et il visait 1\1. de
Villele - le pouvoir de disposer a son gré de la fortune publique.
M. de la Bourdonnaye aífectionnait les personnalités, surtout
lorsque M. de Villele était en cause. ce Une loi d'indemnité, concluait-il, qui admet que les émigrés ont perdu leurs propriétés, est
une loi antimonarcbique et un attentat contre la sécurité de la
France. »
Enfin, un des orateurs de l'extreme droite qui parlerent avec
le plus de netteté et dont le discours est le plus curieux, est M. de
Beaumont. Beaumont raisonnait ainsi : les acquéreurs et leurs
ayants droit n'ont jamais été un seul instant légitimement propriétaires et ne le sont pas encore ; il est désirable qu'ils le
deviennent. Seule, la volonté de l'ancien propriétaire légitime
peut leur communiquer cette légitimité. En conséquence, il
faudrait faire souscrire a l' émigré, quand il recevra son indemnité, un contrat de vente a l'État du bien pour lequel il est
~ndemnisé. L'État, muni de ce titre, traitera avec l'acquéreur;
11 vendra cette consécration de son droit al'acquéreur moyennant un supplément de prix égal a la différence entre la valeur
'- nalionale et la valeur patrimoniale. Quand tout cela aura été fait,
l'acquéreur deviendra enfin légitime propriétaire ; il aura le
droit, d'ailleurs, d'abandonner le bien qu'il détient et alors l'émigré pourra le reprPndre ou ne pas le reprendre. En tout cas, si
l'_on ~rrive a une indemnité il est indispensable que le mot de restitubon figure dans la loi et qu'elle s'exprime ainsi: « Indemnité
aux émigrés pour leur lenir lieu de la restitution de leurs biens. 11

�294

295

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE !\IILLIARD DES ÉMIGRÉS

Enfin :\L de Beaumont s'est placé a un autre point de vue qu'il
a été étonnant de voir oublié par ses coreligionnaires politiques :
le point de vue électoral.
.
Vous 7ous rappelez qu'il falLtit, p,J:.,r etre electeur du premrnr
colleae
payer 300 fr&amp;.ncs de contributions directes et que, po•u
0
etre él~cteur du second degré, appelé grand collége, dans te
département, il fallait faire partie du quart le plus imposé d'un
département. II y avait done un tres grand intéret, éleétoralement
parlant, a payer de Cortes contributions : or les rentes qu'on
allait servir aux émigrés étaient exemptes d'impots. M. de_ Be~umont voulait que les rentes r~ues par les émigrés en resbtut1on
de leurs biens leur conférassent les memes droits électoraux et les
memes droits d'éligibilité que leur auraient conférés les biens qui
leur avaient été enlevés.
Telles furent les theses principales développées par les orateurs
d'extreme droite. De pareilles manifestations passionnaient les
esprits; elles étaient écoutées d'un coté avec admirati~n, _de _l'~utre
avec stupeur, et si les choses avaient longtemps dure ams1, ti est
difficile de dire a quelles extrémités on en serait arrivé. L~ gauche
était tout a fait dans son role en faisant le plus complet st!ence et
en écoutant avec un redoublement d'attention les orateurs de
)'extreme droite qui venaient demander que l'on punit les acquéreurs, car c'était bien une punition que cette amende des quatre
cinquiemes des biens.
.
.
M. de Villele, il faut lui rendre cet hommage, quand il a senti
que la Chambre se laissaitentratnera dcsextrémitésaussifé'leheu·
ses, n'a pas hésité a barrer le cbemin. On lui a reproché - et. dans
une certaine mesure, ce reproche est fondé - de trop céder a soa
partí. C'est, en effet, un défaut qu'il faut reconnattie quelque·
fois avoir été le sien. Mais il faut reconnattre aussi que, daos tes
cas extremes il savait combattre les siens et les rappeler a la
raison, lorsq~'ils s'en écartaient. Il monta a la tribune apres le
fameux discours de Laurencin et déclara tres nettement que
l'introduction dans le projet de loi de dispositions en contradiction avec la Charte obligerait le gouvernement retirer ce projet de loi, et que la discussion cesserait si on s'obstinait a Y
introduire des clauses en opposition avec le pacte fondam,ental
de la France.
II fut écouté et il ramena de son cóté un certain nombre dedroitiers hésitants. Ajouterai-je - le fait est assei curieux pold'
etre mentionné - que lorsqu'il fit cette intervention a la tri~nt
et que, pour employer une expression moderne, il posa la 11uestioa
de confiance, il se vit reprocher de iyranniser la Chambre,

d'attenter a sa liberté, et ce reproche lui fut fait non pas seolement par son adversaire ordinaire, La Bourdonnaye, mais meme
par des orateurs libéraux, comme Casimir Périer. Casimir
Périer reprochant a M. de Vil1éle d'attenter a la liberté de la
Chambre en empechant celle-ci d'aller a la remorque des folies
de l'extreme droite, c'est un spectacle curieux et qui prouve a
quelles extrémités !'esprit de parti peut entratner un homme !...
Enfin, grace a cette intervention vigoureuse du Gou vernement,
il fut a peu pres décidé que 1a loi ne serait pas modifiée dans ses
dispositions essentielles. Mais ne le serait-elle pas daos plusieurs
de ses articles importants ? C'est ce qu'il reste a voir.
On avait été tres mécontent, en général, dans la droite modérée,
des violences de langage de la Bourdonnaye, de M. de Beaumont.
On en fut tellement mécontentmeme daos ce quenous appellerions
maintenant &lt;&lt; le centre droit », qu'une certaine disposition s'y
manifesta a faire cause commune avec la gauche. Toujours est-il
que deux députésde laSeine, M. Mestadier et M. Breton, notaire
parisien, jugerent nécessaire de prendre la parole au nom des
royalistes non émigrés et de soutenir que, en opposition avec
les violences ordinaires de la Bourdonnaye, Laurencin et de
Beaumont, il ne fallait pas penser a autre chose qu'a une libéralité et a une libéralitéqui devrait etre modeste, car les royalistes
non émigrés avaient affronté des dangers plus graves et avaient
subi des pertes plus considérables que les royalistes émigrés. En
conséquence, ils déposerentun amendement en vertu duque! il ne
pourrait etre alloué a aucunémigréplus de 10.000 francs de rente,
et le fonds a y consacrer devraitetre limité non pas a 30 millions,
comme dans le projet gouvernemental, mais a 10 millions, et
cela en rente 5 °/0 , attendu qu'il était injuste, affirmaient-ils,
de faire contribuer les royalistes non émigrés a la réparation
du mal qu'avaient subi les émigrés. Cet amendement fut
d'ailleurs facilement rejeté.
La question br0lante du droit des héritiers ex tune ou des
héritiers ex nunc donna lieu a de tres vifs débats. Le président
Chiffiet, qui s'est surtout spécialisé dans l'étude de cette partie
du projet de loi, réussit a faire passel' l'amendement, que le rapporteur, d'ailleurs, avait déja proposé, par lequel l'indemnité
devrait aller aux héritiers au moment du déces et non pas
aux héritiers actue1s. Il déclara que la loi de 1814 était
~upable d'avoir conservé trop de ménagements pour les
1dées révolutionnaires, que maintenant les circonstances étaient
changées, qu'il fallait effacer toutes les traces de la Révolution,
rentrer dans le droit, et, par conséquent, ne reconnattre comme

a

�296

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

époque déterminant la dévolution de l'indemnité que l'époque de la mort naturelle ; rl'ou cette conséquence que les
émigrés morts antérieurement a la présentation de la loi d'indemnité avaient du conserver jusqu'a leur dernier soupir une confiance inébranlable dans une restitution prochaine : que si, par
hasard, ce sentiment avait été absent de leurs esprits, ils auraient
péché gravement contre la royauté et contre la justice, ils
auraient commis un oubli impardonnable, meme crimine!, du
principe sacré de la propriété, base conservatrice de la société
tout entiére.
D'ou cetle conséquence grave que de ces biens a leur revenir ils avaient pu, a bon droit, disposer par testament.
Un amendement qui fut aussi tres discuté fut l'amendement Duhamel. II consistait en ceci : ajouter au projet de loi
un article en vertu duque!, pendant une durée de cinq ans, tous
les actes translatifs de propriété d'un bien national a un ancien
propriétaire seraient enregistrés moyennant un droit fixe et
invariable de 3 francs. II s'agissait évidemment de développer le
plus possible ces restitutions qui, au fond, étaient bien le but
essentiel que se proposaient les défenseurs des émigrés. Étant
données les discussions antérieures et l'état d'esprit qui régnait
d ans les parties extremes de la Chambre, cet amendement semblait
impliquer que l'indemnité elle-meme ne terminait ríen et, qu'apres
elle comme avant elle, il y aurait toujours des propriétaires dépossédés ayant droit de se plaindre et des acquéreurs se sentant
mal a l'aise, peu confiants dans leur propriété. Les orateurs
de la gauche, et Benjamín Constant notamment, ne manquerent pas de souligner ce caractére de l'amendement ; ils y mon·
trerent le véritable but de la loi, qui était de faire rentrer les
émigrés dans leurs biens. Sur quoi, M. de la Bourdonnaye,
enfant terrible du partí, comme toujours, s'écria qu'en effet c'était
bien cela, que le seul moyen de satisfaire la justice, c'était de
remettre les classes de la société dans l'état ou elles se trouvaient
avant la Révolution. Le Gouvernement était peu partisan de
l'amendement, mais il sentit la Chambre tellement décidée A
marcher de ce coté, qu'il n'osa pas, cette fois, s'y opposer et le
Iaissa voter.
Quant a l'amendement Hay, ce n'était que la reproduction
pure et simple de l'article premier de la loi du 5 décembre 1814.
IJ disait en substance qu'il serait interdit de rechercher toutes
décisions administratives, tous jugements rendus, par l'effet
desquels les biens confisqués nationalemcnt auraient été aliénclf
et transmis a leur propriétaire actuel. Cela signifiait que, sans

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

1

doute, il y avait eu, pendant la Révolution, beaucoup de ventes
de biens d'émigrés qui avaient été faites contrairement a la
légalité révolutionnaire elle-meme, sans les formalités requises,
sans avoir été publiées a )'avance, par exemple, sans que les •
amateurs pussent s'y présenter, des ventes qui avaient été, en
réalité, des transmissions presque gratuites de biens nationaux :
mais que, depuis, le temps avait paEsé, et qu'il fallait maintrnant renoncer a se prévaloir de ces irrégulariLés. La loi de 1814
avait imposé silence sur ce point, attendu que, si on voulait se
livrer a ces rechercbes, c'était un incendie général qu'on
allumerait dans la France entiére. II s'agissait, sur la proposition de Hay, d'introduire, dans la loi de 1825, un article confirmant I'article premier de la loi de 1814. M. de Villéle y tenait
beaucoup, mais, encore cette fois, il ne fut pas assez fort pour
imposer a son parti cette mesure de sagesse et de précaution, et
l'amendement fut rejeté.
Enfin, !'ensemble de la loi fut voté le 15 mars 1825, a la Chambre des Députés, par 259 voix contre 124, minorité considérable et
qui indique a quel point la violence de !'extreme droite avait
rejeté vers les libéraux une notable partie de la droite modérée.
La discussion a la Chambre des Pairs fut intéressante aussi.
Dans cette Chambre, qui était en général beaucoup plus libérale
que la Chambre des Députés, des orateurs, intéressés eux-memes
au succés de la loi, parlerent néanmoins contre elle, en raison
surtout de l'espéce de guerre qui avait été déclarée, pendant la
discussion a la Chambre des Députés, aux acquéreurs de biens
nationaux. Tel est le cas du duc de Broglie qui dit rejeter
la loi, précisément parce qu'elle avait transformé, grAce aux
modifications récemment subies, une indemnité de grace en
une indemnité -de droit strict et qu'elle avait, pour ainsi dirc,
voulu enfoncer les racines de la loi dans le droit, dans la légalité.
Et tel fut aussi le point de vue auquel se placérent. des hommes
comme le duc de Choiseul el le duc de Barante.
Chateaubriand, qui s'était tu en 1824, parla, en 1825, contre
la loi et le fit dans un discours plein d'antithéses, verbeux et
déclamatoire. Un de ses grands arguments étaitcelui-ci: On allait
créer, a propos de cette indemnité, un nouveau fonds de rente,
ce 3 °lo dont il s'était toujours déclaré l'ennemi implacable.
On allait créer un 3 °/0 d'émigrés qui ne tarderait pas, par le vice
de son origine, a devenir un 3 °/onational et qui serait en butte a la
défiance dont on avait autrefois írappé les biens nationaux:
11 ne fut pas difficile a M. de Villéle de réfuter un discours a~ss1
creux. 11 réussit également a déterminer la Chambre des Pairs,

�298

299

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

a fin d' éviter un conflit, a se résigner a la plupart des changements,
meme facheux, que la Charnbre des Députés avait introduits dana
le projet, l'arnendement Duharoel, dont la Chambre des Pairs ae
voulait pas, le droit des héritiers au moment du déces, dont elle ne
voulait pas non plus ; elle se résigna, sur la demande du Ministere, a les voter ;mais en revanche, M. de Villele tint absolument
a ce que la Chambre des Pairs rétabltt cet amendement Hay,
nécessaire a la paix sociale, que les Députés avaient si malheureusement écarté. Il fut done décidé qu'aucune des disposiüons
de la loi ne pourrait préjudicier aux droits acquis avant la publication de la Charte et maintenus par la loi du 5 décembre 1814.
M. de Villele espérait avoir assez d'action sur la Chambre basse
pour la déterminer a changer son vote sur ce point.
C'esi ce qui arriva en effet. Les orateurs d'extreme droit.e,
comme Duplessis-Grenédan, de la Bourdonnaye, s'épuiserent
en vains efíorts pour !aire rejeter l'amendement. DuplessisGrenédan développa en vain cette idée que, l'admettre, c'était
sanctionner tous les crimes de la Révolution, y compris
celui qui était a ses yeux le plus grave, la mort du duc d'Enghien.
Une majorité se forma pour accepter Vamendement et !'ensemble fut voté, le 7 avril, par 221 voi.'C contre 130, minorité toujours considérable.
Il faut constater, comme l'ont fait unanimement tous les hi&amp;toriens de la Restauration, que l'avenir a donné absolument
raison au Gouvernement contre les diverses oppositions am,quelles il s'était heurté, et que la loi de 1825, loi injustem.eat
impopulaire, a été bienfaisante et utile pour tout le monde. Elle a
été favorable aux anciens propriétaires, qui ont regu un.e somme
assez importante; elle a été plus favorable encore peut--etre aux
nouveaux détenteurs qui ne jouissaient que d'une propriété dépréciée. Lorsque la loi eut été votée, et lorsque tout parut dit sur oe
sujet brulant, les biens ci-devant nationaux retrouverent leer
valeur et ils furent, si je puis m'expriroer ainsi, patrimonialiséa.
L'opinion et le marché cesserent demettrela différence maintenue
jusqu'alors entre un bien national et un bien patrimonial.
Quant a !'ensemble du pays, il a beaucoup profité de la toi
de 1825, par le seul fait que la rivalité, la guerre sourde &lt;¡ai
mettait aux prises deux parties de la France, s'est trouvée tet'minée. Ajouterai-je que !e Trésor public, l'enregistrement, s'ea
sont bien trouvés a cause du surcro1t de valeur qu'a obteau,
groce a cette mesure, une tres notable partie des biens ?...
Tout le monde eut done a se féliciter du succes de la loi de 1825,
Mais tout le monde n'eut pas a s'en féliciw également. Les

indemnisés, il ne faut pas se le dissimuler, n'ont pas regu, il s'en
faut de beaucoup, une valeur égale u celle dont ils déploraient
la perte. On avait estimé leur capital a 997.819.000 francs : en
chiffre rond, un milliard. Mais quelle avait été la valcur en temps
normal, par exemple avant la Révolution, des bien-s confisqués
non seulement sur les émigrés, mais encore sur les déportés et
les condamnés ? Ce chiffre, qu'il est impossible de déterminer,
a'élevait incontestablement fort au-dessus de ce milliard qu'on
allait leur servir. L'ancienne aristocratie et la partie de la nation
qui, sans appartenir a cette aristocratie, a été victime des memes
événements, sont tres loin d'avoir été indemnisées totalement.
De plus,dansleseinmeme de cettecatégoriequiétaitindemnisée,
les uns ont regu beaucoup, d'autres ont re&lt;;u extremement peu.
Dans le chapitrc I, en effet, ou furent compris les anciens
propriétaires n'ayant ríen recouvré de leurs biens vendus, il y
avait deux sections : la section I comprenant les ventes faites
&amp;Tilc indication du revenu de 1790, e' est-a-dire les ventes postérieJres a Prairial an III. Ces ventes-la ont été faites de fagon trés
désavantageuse, mais la trace meme qui restait du revenu
de 1790 suffisait pour que, avec la base de calcul adoptée par la
loi, l'ancien propriétaire regut une indemnité a p-eu prés semblable
acette valeur. Les gens qui ont eu la chance de n'avoir eu leurs
biens vendus que postérieurement a Prairial an III n'ont done pas
eu beaucoup a se plaindre. Mais en revanche, ceux qui ont eu la
makhance d'etre compris dans la section 11 du chapitre 1 Y,lntes antérieures ñ Prairial an III, done sans mention du revenu
~ 1790-n'ont pas pu tenir 1ememe Jangage et ces gens-la précisément étaient la tres grande majorité. Tous ceux dont les biens
ont été vendus .au cours de l'an II et de l'an III n'ont pas
r~u, sauf pour une tres faible partie, la valeur de ce qu'ils
avaient perdu. On a calculé leur indemnité sur le prix d'adjudication, converti en valeur réelle, mais ces adjudications
étaient faites, la plupart du temps, sans enchérisseurs, pour des
Prix tres modiques, par des gens qui étaient aux aguets pour
écarter les compétiteurs et pour se faire adjuger les biens a tres
has prix. De plus, les biens vendus en l'an II et en l'an III avaient,
été disséminés entre des quantités de petits acquéreurs ; leul'S
anciens propriétaires n'ont guére eu la chance, que d'autres ont eue
quelquefois, de pouvoir 'l'acheter quelque chose de leurs biens : et
le has prix des ventes faites a leur débitant a pesé sur leur indem-

1

nité.
On pouITait citer bien des chiffres qui prouveraient cett.e

&amp;9Sertion. Je me bornerai a citer un -seul exempie qui est typique.

�300

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Une demoiselle de Saint-Simon, fille et héritiére d'un émigré du
départcment de la Gironde, avait une grande propriété qui fut
vendue en Messidor an IY et qui, par conséquent, semblait devoir
bénéfider de la clause relative aux hiens vendus postérieurement
a Prairial an 111. Pour son roalheur, diverses circonstances
faisaient que cette vente avait été retardée outre mesure et
qu'elle avait été commencée avant Prairial an IIT ; or, il était de
n':gle que, quand une vente avait été commencée sous l'empire
d'une loi, elle continuat a ctre régie par cette loi, quand bienmeme
des mois et des années se seraient écoulés dans l'intervalle. Grace
a cette disposition, M11e de Saint-Simon a done été liquidée dans
la section 2 du chapitre I au lieu de l'ctre dans la section 1 du
chapitrc l. Et v«;&gt;ici en chiffres la différence que cela faisait :
si elle avait eu la bonne fortune d'etre assimilée a ceux dont
les biens avaient été vendus postérieurement a Prairial an 111,
elle aurait du, d'apres le revcnu de 1790, toucher 178.460 francs
CD rentes. ~iais elle n' re~ut que 60.559 francs, soit une différence
de 118 000 francs, résultat du retard, bien involontaire de sa part,
qu'avait suhi la vente de son bien.
Cette différence entre les valeurs, suivant la section dans laquelle
était liquidé l'émigré, se retrouvea chaque page decette histoire.
Aussi est-ce en prévision de cette inégalité qu'on avait, d'un
commun accord, introduit dans la loi cette modification qu'au lieu
de mult,iplier le revenu de 1790 par 20, on le multiplierait seulement par 18, afín de faire de la difCérence un fonds commun qui
serait distribué pour atténuer leurs pertes aux émigrés les plus
maltraités par l'e!fet des dispositions de la loi. Cette idée était
!'lnge et, si elle avait été exécutée, il est tres possible en effet que ces
grandes inégalités eussent été non pas supprimées complétement,
mais un peu atténuées. Malheureusement pour les émigrés; le
íonds commun n'a jamais eu lieu. Les opérations de la liquidation
ontété longues,elles se sont prolongées pendant plusieurs années,
si bien que la Révolution de 1830 est arrivée avant que la liquidation f0t terminée et, alors, on est meme revenu sur certaines
des dispositions tout a fait expresses de la loi de 1825. CeLte
loi était formelle ; elle disait que 30 millions de rente étaient
aífectés a l'indemnité des émigrés, que ce chifíre était définitif et que jamais, ríen, n'y serait ajouté. On n'avait pas pensé
a dire dans la loi, tellement la chose paraissait invraisemblable,
que rien non plus n'en serait retranché. On n'avait pas prévu la
Hévolution de 1830.Maisquand elle se fut produite, il fut ünp&lt;&gt;Ssible a la l\lonarchie de Juillet de continuer desliquidations desti·
• nées a protlter a des ennemis politiques. Alors intervint la loi du

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

301

5 janvier 1831, en vertu de laquelle 3 millions de rente, sur ces
30 millions qui n,'avaient pas encore été atLribués, furent retirés
de l'indemnité des émigrés et furent affectés aux besoins de
l'État qui les négocierait au fur et a mesure de ses nécessités.
Une autre annulation de 900.000 francs de rente fut encore
prononcée, si bien qu'en définitive, la somme de rente qui a
él é ailouée aux victimes des confiscations révolutionnaires n'a pas
été de 30 millions, mais a peine de 26 millions.
En calculant au pair ces rentes 3 0/0 qui ont été allouées aux
anciens dépossédés, on arrive non pas au chiffre fatidique d'un
milliard, toujours cité, mais au chiffre de 866 millions. Cela si l'on
compte la rente au pair;mais elle n'était pas au pair, il s'en fallait
de beaucoup ; supposons que ces rentes aient valu, au moment
ou elles ont été distribuées, a peu pres 80 francs (et ce chiffre est
supérieur a la réalité), ce ne serait plus alors un capital de
866 millions qui aurait passé áux anciens propriétaires, maif,
693 millions, et c'est a ce chiffre qu'il convient de réduire le •
fameux milliard.
On peut dire que ce ne fut pas acheter trop cher la pacification
générale de laFrance, l'augmentation de valeur dusol, qui fure,1t
les excellents résultuts de cette loi de 182ó. Si elle a été et si elle
est encore impopulaire, c'est surtout aux yeux de gens qui nt&gt; se
sont pas rendu compte, d'abord du peu qu'elle c0tita a la France,
et ensuite du bien qu'elle lui procura.

�LA CONQUtTE DE L'ANGLETERRE PAR LBS NO_R MANDS

303

tate anglo-saxon. Pour Edelestand Du Meril, iI n'y a aucun

La Conquete de l' Angleterre
par les Normands
Cours de ll. H. PRENTOUT,
Proftsseur d'histoire de ,','ormandie ó l'UniversiU de Caen.

La Tapi1serie de Bayeu:x (&amp;uite)

Cherchons par une autre méthode la date et dcmandons-nous
si nous pouvons savoir quel est l'auteur de cette reuvre.
Il y a longtemps que l'abbé De la Rue a remarqué certaines
particularités qui trahisscnt une participation anglo-saxonne
a la Tapisserie, ce qu'il appelait, inexactemcnt, des expressions
anglo-saxonnes : /Elfgyva, Wadard et Ceaslra. C'était un des
argument.s qu'il invoquait pour rejeter l'attribution traditionnelle a la reine Mathilde. L'un de ses contradicteurs n'avait pas
de peine a luí démontrer qu' iElfgyva et Wadard sont des noma
propres et non des termes désignant une dignité.
Edelestand Du Méril, dar¡.s ses Éiudes sur quelques · poinl8
d'archéologie et d' hisfoire liitéraire, parues en 1862, a repris la these
anglo-saxonne que les archéologues anglais n'avaient pas rejetée,
mais qu'ils n'avaient pas non plus développée ni précisée.
Malheureusement, il y a melé des diatribes contre tous ceux
qui s'étaient occupés de la Tapisserie ; il a employé des argumenta
singuliers qui se retournent souvent contre sa these ou bien des
exagérations bizarres, reposant sur des étymologies tirées par les
chevcux, qui ne sont elles-mcmes que des calembours savants.
Wadard est un éclaircur anglo-saxon (au service de Guillaume) 1
Wad, aller ; ar, en avant. Vital est un cspion, Wil signifiant
apercevoir et al tout !!! Turold est une dénomination aoglosaxonne ; Turold est l'homme des aociens jours. Ces étymologiescalembours, ce parti pris de ramener a des dénominations
anglo-saxonnes des personnages incontestablement normanda
nuisent a quantité de fines remarques sur le latin de la légende,
accompagnant la Tapisgerie, mauvaise traduction latine d'un

raaeignement a tirer de la Tapisserie ; tant au point de vue
archéologique qu'au point de vue historique, elle n'a aucune
wleur. 11 se donnait ainsi la joie de se moquer des anliquaires
des archéologues bajocasses, municipaux comme il disait, dont
qoelques-uns pourtanl tels que Pluquet et Larnbert étaient des
bommes de valeur.
Il est dangereux d'avoir trop d'esprit quand on fait de l'archéolofJie ou de l'histoire. Pour mett,e en reuure les connaissances
atdtiologiques ou hisloriques le bon sens suffit ; l'esprit invite au
peradoxe et a l'hypercrilique. Or, il est plus facile d'abuser de
la critique, de faire de l'hypercritique que de s'en tenir a la
critique, plus facile de tout nier que rle distinguer le vrai du
f1mc, le hon argument du mauvais. Edelestand du ~eril n'a eu
que trop d'éleves de notre temps.
·
Relenons de ses arguments ceux qui valent : l'orthographe
dt Gyrlh, y ayant le son eu. l'emploi du '-i.J,
Aux remarques de l'abbé De la Rue et d'Edelestand Du Meril,
Travers ajoutait les formes Bagias, prononcez Bayas, Wilgelmus;
certaines graphies telles que celles que l'on peut relever dans
ces mots : Eadward Hestinga.
M. Levé a vu la une persistance d'une influence saxonne a
Bayeux. On lui a répondu que c'était Caire un sort inattendu aux
Slxones Bajocassini, a l'Ollinga Sa.xonia. Je sais mieux que
personne que l'Otlinga Saxonia n'a plus laissé de traces a partir
dt 860 ; j'ai cru et crois encore qu'elle est autre chose que le pays
dtaSaxonesBajocassini (1), mais je crois que le pays de Bayeux
• con~rvé longtemps une certaine originalité ethnique.
lla1s on peut aller plus loin que du Méril et dire que les proc6d~ °:1emes de composition décorative en usage dans la
~ªP!SSer1e révelent l'imitation d'une reuvre anglo-saxonne :
aDBl les arbres encadrant les différentes scenes, dans les
bo~rt:S, les représentations de la vie des champs, sujet alors
baité dans les manuscrits anglais (2). Ajoutons-y les scenes imitées
afables d'Ésope: celles-ci, nous l'avons vu, n'ont été connues
• ·Moy_en Age que par une traduction latine, puis par une
traduction anglo-saxonne faites au temps du roi Alfred.
Peut-on prétendre que l' inspiralion meme est anglo-saxonne ?
la(~) Et j'afflrme aussi qu'on ne 3aurait placer cette Otlinga Saxonia sur
rive g-a~che de !'Orne_ d'apres 1;1ne élymologie qui rerait dériver ~terville
~~avilla, étymolog1e contra1re a toutes les lois de la philologie et
t\""8J.ªr tous les romanisles.
( ) • Sauvage,.dan~ Je compte ren(lu du livre de l\. Levé, a !ait d'autres
remarque:; d11 meme genre.

�REV\JE DES COURS ET CONFÉREN«:58

On a dit que l'auteur de la Tapisserie avait ménagé l'amour•
propre anglo-saxon; nous avons noté qu'Harold a genou:t d~
Wace, lorsqu'il prete le serment, le prete debou~ d!ns la Tap1ssene.
Quand Harold fait l'expédition de Br?tagn~, 11 tire du s~bl~. lea
Normands enlisés, scene vécue, ma1s qm donne de lu1 l id•
d'ün homme fort et obligeant. C'est ainsi que le dépeint encore
Orderic Vital. Le chef anglo-saxon est, nous l'avons npté avec
:M. Lanore, appelé Haroldus rex depuis son couronnement jusqu'~
sa mort, titre que Wace, qui voit en lui un usurpateur, ne hu
donne pas, mais que tui accordait Guillaume de Poitiers, panégy•
riste du Conquérant, et ceci flte toute valeur a la remarque(l),
Les brodeurs anglo-saxons étaient renommés au temps ~e la
Conquete. Un texte formel nous parle de cette réputabon _i
cet art était aussi, remarquons-le en passant, un art scandr•
nave ; il y a des broderies bistoriques en Norvege.
Admettons done une main-d'reuvre anglo-saxonne (2). Ccpen
dant, les savants bajocasses - et Travers a ~epri~ ce
tradition - remarquent le role considérable qu~ Joua1t _ da
la Tapisserie l'éveque Eudes ; il béni_t _le repas, 11 se _tie~t
la droite de Guillaume dans le conseil, 11 est dans la bata1Ue, il
jette au milieu de ses soldats un instant débandés : Episco
conforlalpueros. (Fueros, il y a unéquival?ntendanois,_g~rgons po
diresoldats.) Comme le remarque je ne sa1s plusquel critique réce
M. Levé, je crois, et avant lui M. Lanore, Eudes est l'éveq
-episcopus; on ne le nomme meme pas toujours ; ?n savait q~'
seraitreconnu. D'autrepart, lesarchéologues angla1s, relevantl
reur commise par l'abbé De la Rue qui voyait, dans Wada
un chef de la garde ducale, avaient retrouvé Wadard dans
Domesday-Book et noté qu'il figure dans ce cadastre de l'Angl
terre dressé en 1086, comme un vassal, un homme qui «tient • d
fiefs del' éveque.
A ces arguments, j'en ajoutai un autre dans mon Caen
Bayeu:r.: Vital, dans la Tapisserie, commande les éclaire
chargés d~ reconnattre l'armée anglaise. Or, dans le Livre !'1
de l'évcché de Bayeux, on voit un Vital ten~nt des i:na1_
de l'éveque qui avait a Caen des droits étendus. C est UD fa1t
d'attention que les rares personnages non célebres qui figu
dans la Tapisserie sont des gens de l'éveque de Bayeux !
(1) Et ccci ne saurait autoriser :'l"'dire que la Tapisserie est • lo
do la chute de !'indépendance saxonne •• écrit par • un clerc saxon •
a,, 1\ dr.mi &lt;fusimulé par nécessité ses sentiments intimes ,, comme
dit M. Sauvage dans le compte rendu du liVTe de M. Levé.
(2) Commeje l'avais déj ,i fait dans la l" édition de mon Caen d Ba,
1909.

LA CONQUiTB DE L'ANGLBTERRB P4R LES NO~DS

306

De quelques-unes de ces remarques, Travers concluait que
t,te ceuvre a été exécutée dans le comté de Kent par des

art.istes" saxons, pour Eudes de Conteville, par ses ordres et
~•apres ses inspirations. Elle est done contemporaine de la
Conquéte et due a l'un des témoins et des principaux acteurs
i)e la glorieuse épopée dont elle rappelle les épisodes a la postérité.
Travers avait meme essayé de préciser la date de fabrication;
vie d'Eude! de Bayeux, si on l'envisage dans ses rapports avec
Guillaume, se divise en trois périodes : amitié avec le roi qui
le comble de faveurs, le fait éveque de Bayeux, comte de Kent,
Jui confíe le gouvcrnement de l'Angleterre; puis, rupture lorsque
l'éveque voulut jouer un role plus considérable encore, devenir
pe : Guillaume le fit alors enfermer a Rouen ; il ne ful libéré
u'apres la mort de son frere, et ce serait a cette époque, apres
1088, qu'il aurait fait exécuter la Tapisscrie. Eudes, brouillé avec
le Conquérant, Eudes, comte en Anglelerre, a bien pu, en effet,
inspirer cette reuvre.
Cependant contre l'attribution al' éveque Eudes, M. Edelestand
Du Méril a invoqué un argument que l'on s'atlendrait plutot a
voir invoquer .contre la reine Mathilde ou l'lmpératrice. (Si
l'abbé De la Rue ne l'avait pas invoqué contre l'attribution
la reine )lathilde, c'est précisément qu'il l'attribuait a une
1utre femme, sa petite-fille, l'lmpératrice.) Cet argi.lment est
i que j'appellerai l'argument de la pudeu:-.
C'est un senliment qui, pour traverser une crise a l'heure actuelle- dumoins 11. Marcel Prévost nousl'affirme, - est unsen:timent relativement récent. Le :\foyen .'\ge ne l'a point connu. Les
chapitcaux des cathédrales représentent parfois des scenes qui
11B sont point infiniment plus chastes que celles de la Tapisserie.
Blles passaient pour édifiantes. On voulait inspirer l'horreur
do vice en le montrant dans sa Jaideur. Ainsi,les Spartiates montnient a lcurs fils des llotes ivres. Le Moyen Age, on l' offl&gt;lie trop,
a'est que la suite de l' Antiquité ; c'est une .\ntiquité chrétienne
ou christianisée. L' Antiquité a ignoré la pudeur, je ne dis pas la
ehaslelé, ce sont choses différentes. Dans certain manud de
morale du x1ve siécle composé par un noble seigneur pour ses
filies, il leur raconte des histoires que des bommes un pm délicats
ne sauraient se dire au ourd'hui.
N'oublions pas q uJ la Tapisserie était encore exposée dans la
eathédrale au xvmesiccle ! La pudeur-je ne dis pas cela pour en
diminuer le mérite, bien au contraire - me paratt etre une fleur
délicate de la civilisation ; tres probablement, elle est née du
ehristianisme, mais le fruit fut tardif. )lon mattre et ami Sei22

�REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES
306
gnobos me disait unjour, que le grand siecle chrétien: c'était le
xvine siecle, je dirais volontiers, le xixe ou le xxe ; le triompbe de
la pudeur est également chose récente. L'argument qui rcfuser~it
l'attribution de la Tapisserie a la reine Mathilde, a l'lmpératrice
ou a l'éveque Eudes pour raisons de convenance ne por~ pas _(1).
Une autre théorie avait été, il y a quelques années, 1magmée
par un savant allemand et qui est tres proche de celle soutenue
par M. Travers. Reprenant, lui aussi, une remarque faite par une
archéologue anglaise, miss Strickland, il attribuait la Tapisserie
a Turold qui y est figuré. Ledocteur Tavernier, en de nombreux
articles sur la Chanson de Roland, s'est effo1•cé de prouver que
l'auteur de cette geste était un Normand, l'éveque Turold de
Brémoy qui fut le successeur d'Eudes. II n'hésita pas a lui_ attribuer aussi la Tapisserie. 11 a donné un argument qm m'a
beaucoup frappé, c'est que Turold aurait signé son reuvre, daos
ce cartouche ou est représenté un personnage que les archéologues
anglais ont pris souvent pour un nain, un bouffon. Récemment,
on s'est demandé si le cartoucbe ne désignait pas plutot le Normand appuyé sur sa lance que le nain qui tient les chevaux. Tave~nier pensait que le cartouche encadrant le nom de Turold d~•·
gnait plutot le nain qui, d'ailleurs, n'es~ peut-etre ~as un 1;1a1n,
mais un bouffon de Cour, un trouvere; 11 peut auss1 y avo1r la
un effel de pen:pective voulu.
Tout est dit sur la Tapisserie ; tout est dit aussi sur la Chanson
de Roland, et si intéressantes que soient les suggestions de
Tavernier, dont la conversation était plus intéressante que les
articles ! tout ce qu'il a dit avait déja été indiqué. En ce qui
conccrne la Chanson de Roland, Gaston Paris avait dt\ja remarqué qu'ellc avait df.t etre composée sur les frontieres de la
Normandie et de la Bretagne. Léon Gautier angevin, mais n6
en Normandie, la revendiquait pour un Normand de la Conqu&amp;te
qui l'aurait composée en Angleterre oil se trouvent tant ~~an~

________ _...,......,~ ......,.-;ii,,

( 1) Cert.aines des scénes les moins ebastes &lt;1;e la bord ure - i1?-férieure deli
Tapisserie paraissenl représenterdes ~erriers dansant. m1mant _une ~
de pyrrhique, frappant sur leurs bouclie_rs avec !eurs baches._ Cec1 pourru•
etre une reproduction d'une scene cla_ss1que, putsque _les anciens. ont conJ?•
des danses analogues. Mais qu'on_ las? le De geslis ,Herwardi Saxonu.
ouvrage légendaire composé a la glo1re d Hereward dans 1 abbaye de Crow,-•:::
au xn• siécle, on y voit le béros de ce poeme, suryenant pendant une, orgie
les guerriers normands et leurs compagnes sont 1vres. Un jongleur s en allaiL
chantant, se moquant de la race des Ang)ais, _et• incompositos quasl
nos fingens saltus. , Les Normands attr1bua1ent done aux Anglo-Saxo!19
danses de ce genre, d'ou leur pr~en_ce dans la Tapisserie. Je ne cro';8 ~
qu'on ait donné jusqu'ici d'explication de ces danses, de ces scenes d O•e-•
Lambert a Hé accusé de le.5 avoir biaginées.

ans,=

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

307

crits de la Chanson. II y a enfin le vers final de la Chanson :
Ci falt la geste que Turo!dus declinel.

Ce vers, rapproché des faits que je viens d'indiquer, nous
semblerait assez clair, mais les romanistes, gens plus difficiles
que nous a contenter, déclarent que l'on ne sait pas ce que veut
dire Décliner et que, par conséquent, le dernier vers de la Chanson ayant un sens que l'on ne peut préciser, on ne saura jamais
quel a été le role de Turold dans l'élaboration de la Chanson, ni
par conséquent l'exacte origine de celle-ci.
M. Bédier ne rejette pas l'hypotbese du D' Tavernier ; elle
lui paratt intéressante. M. Bédier, qui s'est surtout attaché a
prouver l'unité de composition de la Chanson, n'était pas fáché
de connattre le poete qui l'avait composée (1).
(1) Tavernier s'est donné beaucoup de mal pour édifier une biographie
de Turold, év~que de Bayeux, successeur d'Eudes, que l'on apj:&gt;elle géné•
ralement Turold de Brémoy et que Tavernier veut appeler Turold d'Envermeu (Selne-lnférieure), précis6ment pour en faire un sujet du comte de
llaLbieu, ce qui explique le rOle important du comte Guy dans la Tapisserie
ellkprésence de Turold a la Cour de ce prince.
L'inconvénient de la tbese de Tavernier, c'est qu'elle repose sur une identilleation. Or, comme Génin l'avait fait justement remarquer dans l'lntroduclion de son édiüon de la Chanson de Roland, il y a beaucoup de Turold
en Normandie. Ce nom, essentiellement scandinave, en rapport avec Thurou
Tbor, a été porté notamment parTurold , moine de Fécamp dont Guillaume
le conquérant fit un abb6 de Malmesbury, puis un abbé de Peterborougb.
Or, ou trouve-t-on la premiare trace de la Chan.son de Roland ? Dans la
blbliotbeque de cette abbaye qui en possédait deux excmplaires. Le
manuscrit d'Oxford est, Fans doute. l'un deux.
Remarquons que la tradilion d'apres laquelle la Chan.~ori dt R oland aurait
6t6 chantée au début de la bataille d' Hastings est fortancienne. Déjalepoeme
de Guy de Pontbieu, év@que d' Amiens, cbapelainde Matbilde, nous parle du
Jongleur Taillefer. lncisor Ferri. qui précede l'armóe en jonglant avec son
~ . mais aussi exbortant les Fran~ais : Horlalur Gallos verbis.
Guillaume de Malmesbury, au commencement du xu• siecle, dans ses
Gula regum, ne parle pas de Taillefer ; mais il raconte qu'au commencement
de la bataille, l'armée a entonné la Chanson de Rotand : • Tune cantilena
Rollandi inchoata, ut marlium vi.i exemplum pugnatµros accenderet. ,
Or, si Turold, abbé de Pderborougb, mais auparavant abbó de Malmesbory, estl'auteur de la Chan~on,Guillaume le bibliotbécaire de cette derniere
ah~aye aura été bieifplacé pour recueillir la tradition. Puis Wace a opéré la
foa1~n des deu&gt;1; traditions, celle du j11ngleur dont GeofTroy Gaimar raconte
&amp;1188í les explo1ts, et celle de la chanson ent onnée sur le champ de bataille.
Taillefer qui mult bien cbantout
Sur un roncin qui tost alout
Devant le cluc alout chantant
De Karlemaigne et de Rollant
E l d 'Olivier et des vassalx
Qui morurent en Renceval:;...

Mais, .e~ somme, _e 'est par Guilla u me de Malmesbury que s'est introduite
1 trad1tion relative a l'armée normande chantant ñ Hastings la
C•8n,on de Roland.

•L

�.

LA CONQUtTE DE L 1ANGLETERRB PAR LES NORMANOS

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

308
Et, tout de meme, il y a une unité de eomposition dana la
Tapisserie. Cett.e attribution n'est pas incompatible avec
celle de Travers. Celui qui commande, c'est l'éveque de Bayeux;
celui qui dessine les cartons, c'est Turold ; la main-d'reuvre,
l'exécution est anglo-saxonne. Cett.e attribution a l'avantage
d'expliquer la préscnce, au premier plan, de gens qui ne sont.:
pas des personnages historiques, tels que Turold, Vital, Wadarcl.
Elle n'expli4ue pas JElfgyva. !Elfgyva, mais me direz-voua,
Or, le méme auteur nous dit que le rooine de Fécarop a été nommé a
de Malmesbury, a cause des grands services qu'il avait rendus au Conquéran
• qui eum roagnis demeruerat obsequiis• ( Gesta Ponliflcum). Quels services t
?ti. Génin a imaginé que Guillaume l'avait ainsi récompensó du service q_11'
luí avait rendu en composant un P.Oeme dont l'ardeur gu~rriere avait an1
les combattants d'Haslings . .Mais obsequia no conviendra-t-il pas mieux
uno amvre composée :\ la plus grande gloire de Guillaume, c'e,l-/1-d
a laSans
Tupisserie.
doute, lo Turold que nous dépeint Guillauroe de Malmesbury n'a p
le caractere élevé que M. Tavernier voulait relrouver dans l'auteur de
Tapisserie et de la Chansort de Rofond, et qu'il croit reconnattre daos le Turo
év6que de Bayeux, dont, au reste, roéme aprcs sa consciencieuse élude
si fouillée, si hypothótique aussi, uous savons !ort peu de chose.
Turo•J, abbé de Malmesbury et de P ·lerbo ·ough, esl ou contraire un gu
rier, un rudo homme, selon la Chronique anglo-saxon•if; il a été tres d
pour les tenancier:; de ~lalmesbury, il s'est comporté, dit Guilla u me
Malm~sbury, phn en soldat qu'on abbé, si bien que le Conquérant s'é
qu'il va le m~ttre a m~me ,d'exercer ses talents militaire; et lui donoe
combattre le cher des oullaws du Fen, Hereward.
Mals n'ima~ine-ton pas aisément q,1e l'autenr de la Ch&lt;Jnson de Ro!
et nussi celui de la Tapisscrie de Bayeux a dü 1,·oir un t,•mpéramenl guerriea:
voire bclliqueux? La Tapisserie dépeint la guerre brutale, Yiolenle:
cendie des maisons, fuite des pauvres gens ; sur le champ de bataille,
carlavres sont dépouillós. les gestes des soldats, le port de la lance ~ont ex
Comme l'óvaque Eudes, qui tient une grande placo dans la Tapisserie, IO
auteur se complaisait au milicu des soldats.
.
M. Tavernier, pour donner place sur sa Tapi,,erie ú Turold de Bré ,1oy
mourut au milieu du xu• siecle, est obligó de supposer qu'il était alors
enfanl au s;:rvice du co,ule de Ponthieu ; ceci expliquerait d:in; la
touch·~ rlo J1 T p, i.::-orie sa pct.ile laille, mais non sa barbe,
Turold de Púterborough meurt, nous dit la Chroniq ,e anglo-so.ron
en 1098; il pouvait etre un homme mur en 1064, et avoir écril, avant 10
la Chamo"? de Ro'and ; il aurait comp J•é les carlons de la Tapisserie e
1066 et 1068 ou 1069, date a laquelle il arriva á Malmesbury si on ~-eut
ce soit pour !'en récompenser que Guillaume lo Conquéranl luí alt do
cette abbaye, en tout cas avant 1093, d'lte de sa mort.
La Tapisserio serait done bien du x1• si~cle : conclusion a laquello nou1
mené toute nolre discussion.
fü1ls si nous prérérons l'hypothesc Turold, abbé de Peterborough, it l'h
these Turohl de Brémoy, comme auteur de la Chanson de Ro/and ou de
naleur de la Tapisserie, nous aurons la prudence de dire qu'il n'y a 1:\ qu'b
pothcses. Uo méme que, nous le verrons tout a l'heure, il y eut bcauc
d'iElr ¡yva en Angleterre, il y eut beaucoup de Turold en Normandie.
Seulement. per:;uadés que les reuvres littéraires ou artistiques
Moyen Age sont génóraleroent signées, nous croyons qu'il y a Jieu de te
compte el du dernier vers de la Chan,on et du cartouche de la Tap·
(O I a s:1uve·1l wu~c~• 1¡11c 1l Ta 1iss:ri~ r1•p.-ésentai1. Taillcfer chanta
et jo,igla·1i; je n'y vob rien d~ tel.)

309

.
quel nom singulier ! Il y a bienWt vingt ans que je cours aprea
cette femmé décevante; je marche, d'ailleurs, sur les traces des
érudits fran~ais et anglais. Nous ne nous arreterons paa a
l'hypothése de l'abbé De la Rue, qui voyait dans ce nom un
tare, une dignité-comme dans Wadard, lechef de la garde; selon
Jai. JElfgyva, ce serait la reine.
Il faut remarquer que plusieurs princesses ont porté ce nom ;
"9ns compter les femmes que nous ne connaissons pas), car
il paratt avoir été assez répandu en Anglet.erre.
ll y a JElfgyva Ernma, fille du due Richard qui épousa Ethelred,
roi d'Anglelerre, puis, apres la mort de celui-ci, Knut; elle
joue indirectement un r6le daos la Conquete puisqu'elle
inaugure les rapporls de l'Anglcterre et de la Normandie. Or, ce
aont ces rapports, c'est la fuite d'Ethelred en Normandie, la
ret.raite d'Emma et de ses enfants qui ont constitué les premiers
droits de la famille ducale de Normandie au tr6ne d'Angleterre.
Mais elle mourut en 1051.
·
JEUgyva, est-ce Adéle, la filie de Guillaume, qui fut plus tard
comtesse de Blois, que Wace appelle Ele? Est-ce Adelize, autre
filie de Guillaume ? Promise n Harold, elle aurait con~u une
"Yh-esympathie pour le beau chef anglo-saxon, aurait été inconsolable de sa mort ; et, fiancée ensuite au roi de Castille, Alfonse,
elle aurait {ait des vreux pour mourir avant d'arriver en Espagne.
Ses vreux se seraient réalisés et elle aurait été inhumée a
&amp;yeuxl
Ce rornan repose sur l'autorité d'Orderic Vital. Mais il faut
nmarquer que c'est en 1064 que semble se placer le voyage
d'Harold en !'lormandie. Or, quelle que soitla date que l'on donne
au mariage de Guillaume, comme il est né vers 1027 ou 28, il est
difficile qu'il se soit marié avant 1049. Les filies de Guillaume
devaient etre bien jeunes en 1064.
S'agit-il d'lElfgyva sreur d'llarold? M. FQwke a imaginé ici un
IWlan bien amusant. Remarquant que la scéne de la Tapisserie
ou figure JElfgyva précede celles qui retracent l'expédition de
Bretagne, s'appuyant aussi sur certaines scénes de la bordure
proches de celle ou figure JEHgyva, il imagine qu'JElfgpa, sreur
d'Harold, a été en Bretagne victime d'un attentatde la part d'un
chef breton, et que c'est la la cause de l'expédilion de Bretagne.
Ceci explique qu'Harold ait pris part a l'expédition ; il allait
venger l'honneur de sa sreur ! Mais aucun te:it'le ne nous apprend
qu'lElígyva rot alors en Normandie P-t les Gesta de Guillaume de
Poitiers, qui racontent l'expédition de Bretagne, luí donnent
llne cause générale : l'hostilité des Bretons contre les Normands

�LA CONQUJiTE DE L' ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

310

REVUE DES COURS ET CO:"l'FÉRENCES

et
le relus
des Bretons de puis 150 ans de reconnaltre la suicraineté
normande.
JEllgyva peut elre enco ¡ f
,
sreur d'Edwin et de Morkerre aMe!"m.e d Harold, filie d'JElfgar
·
·
e a1s r1en ,. d'
,
¡ama1s venue en Normandie·~n n I'
n m ,que qu elle soit
Harold; son mariage avec ~e e a pas vue s'embarquer avec
viendrait-elle !aire dans la T . pn~ce? est meme douteux ; que
II
JEII
ap1ssene
Yª
gyva de Northam to 1·
.
nous savons qu'elle s'était rélt ién, a concub,~e de Knut dont
apres la mort de ce prince m g_ e sur le,_co~tment en Flandre
la cour de Guillaume a cette é a,s nen n md1que qu'elle soit a
Enf'
. .
poque.
m! que s1gmfie la scéne entre JElf •v
donné bien des interprétaf
.
g) a et le clerc? On en a
m
wns . 1e e1ere apporte un I tt
essage oral annon~ant II Mathilde l' .
'
e e re ou un
gendre (ou al'unede seslillesl'arri é ;rnvé~ d Harold, son lutur
D,u Meri) d_it que le clerc donne un :o~ff~:~~
~f. Edelesta~d
C est, d1t-1l, pour qu'elle n'oubl' .
. _ , oY' a. Pourquo1 ?
1-Iarold car il est de ceux
. ie. ¡ama,s qu elle est fiancée á
d G -•
qm cr01cnt qu'JEllgy
t
e lll1laume.(Dujour ou elle éta'td t' é
º va es une filie
1

~~f!l•

u?~ princesse normande prenaitl;

l

no:;:ª~ a

épouser un Angla is,

S1 ¡e regarde la Tapisserie il me sembl ·º o-saxon de JElfgyn.)
,Ellgyva un soufflet. il 'éta·t
ffe h1en que le clerc donne a
soufflet aux enfants p~ur q ,\ en
et d'usage de donner un
ment, d'un acte. Des chart~s,:o~ assent mémoire d'un événeprocédé expéditil et primitif d'e and~s conservent trace de ce
procurait un témoin. Jeme dema::g,\re~ent par lequel on se
soufllet a JElfgyva pour l'engager a s1 e e •~e ne donne pas un
se passer . ./Ellgyva, ce seraitalors lasi::uvemr de tout ce qui va
de reproduire plus tard les événement deusc0 de la Cour, chargée
. Je vous livre ces réflexions p
s qm ; nt s'accomplir (1).
importe, c'est la présence dans fau~ti qu elles valent. Ce qui
nages qui ne sont ni des rois . d p •~ene de quatre personTurold, JElfgyva Cent ~ns
~ les prmces : Vital, Wadard,
personnages n' au;ail plus e a¡,r s a conquéle la présence de ces
sen tés, il y avait encore des ~::cun_
Qu~nd ils out été repréce qu'ils étaient, pour lesquels ~ qm e! conna1ssa!ent, qui savaient
D'autre part ces
a h' eur pr sence ava1t de l'intéret(2).
Ceas/ra sont de; témoifua:es'~s,e temam-d
~. cc,5reuvre
formes
Heslinaa,
anglo-saxonne,

J

rns.

0

(l} pumaume pouvail étanl d

3

lis

~e3 deux coura, avoir, avafiLla con~1:iéÍ!
rappor~s entre les deux Pª""' et
e~sos ~nglo-saxons,
• Eon serv1ce des brodeurs ou "bro·
. (2) AJoutons avec G Paris que la
.
l1ons \Vido, Rednes esi. un lémoign/geers1s~an~ede ladentaledans ies inscrip·
qui reJelte la Tapisserie au x 1e sibcle.

311

et aussi de J'antiquité de la Tapisserie : car plus on s'éloignait
de la Conquete, moins il y avait de chances, meme en
Angleterre, qu'elles lussent employées (1).
Ces constatations me sullisent a conclure modestement, mais
contrairement a Edelestand Du Méril, que la Tapisserie est un
monument contemporain de la Conquete, un monument du
x1• siecle, un témoignage qui peut etre utilisé et employé pour
l'histoire de la Conquéte, avcc critique néanmoins.
Discutons encore une question secondaire.
Y a-t-il lieu de considérer comme une source pour l'histoire

de la Conquete un poéme latin que Baudri de Bourgueil, éveque
de Dol, poéte réputé, a écrit pour Adele, filie de Guillaume,
femme du comte de Blois, roi d'Angleterre, poéme oil il décrit les
appartements de la comtesse Adéle tels qu'il les voudrait voir
décorés. 11 imagine une série de tapisseries représentant la création du monde ... la conquete de l' Angleterre; mais rien n'indique
que ces tapisseries aient jamais existé, rien n'indique meme qu'il
faille regardcr ces vers de Baudri comme des cartons devant
lracer le cadre d'une description. Pour ma part, je serais porté
a croire que le poeme de Baudri de Bourgueil est un pur exercice
de lettré. Au x1• et au xu• siécle, on a eu la passion des vers
latins. On en !aisait partout : á la Trinité de Caen, dans les
abbayes ; les Rouleaux des Morts en contiennent et de fort hien
tournés. Le poéme de Baudri me paralt etre de cet ordre.
Lesscenesquireprésententla Conquete ne sauraient etre rap·
procbées de la Tapisserie. L'histoire de la Conquete s'arrete á la
bataille d'Hastings daos la Tapisserie ; dans le poeme, elle va
¡usc¡u'a la prise d'une ville. Faudrait-il admettre que nous ayons
perdu la fin de la Tapisserie? Je ne Je crois pas. II y a, d'ailleurs,
une autre dilférence plus frappante. Le poeme de Baudri de
Bourgueil laisse completement de coté toute l'histoire de l'e:&lt;pédition en Bretagne. Il commence avec l'apparition de la
comete et la réunion du conseil de Lillebonne qui décida l'expédition et ou Guillaume prononce un long discours. Or, ceci
ne figure pas dans la Tapisserie, et comment représenter un
discours dans une Tapisserie ? II y a des concetti, des jeux de
mots, c'est bien un exercice de lettré. Ala fin,Baudri dit lui-méme:
Nempe dect! talem lalia thafamus comitissam.
At plus quod decuit quam quod eral cecini.

11 réclame dans les derniers vers le prix de son travail et de(1) Et cec:.i nouc; rameue plulOL U un óvlque de Bayeux comme iflc:pi·
raleur de l'muvre.

�312

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mande a la comtesse d'etre généreuse. C'est un poeme de courtisan qui veut rentrer en grAce.
Le poeme de Baudri de Bourgueil montre que, vraisemblablement, l'on connaissait, a la date ou il a été compasé, au
commencement du x1ie siecle, l' existence de la Tapisserie. «On ne
trouvait ríen de mieux a imaginer qu'une telle décoration pour
orner l'appartement de la princesse. &gt;i l\fais c'est la une fiction qui
n'a ríen a voir avec l'histoire et que l'on ne saurait a aucun titre
comparer a la Tapisserie, reuvre composée évidemment peu de
temps aprés la Conquéte, ce qui en fait la valeur historique et ·
ce qui en précise l'emploi au point de vue archéologique.
M. Lanore, dans le tres remarquable article qu'il consacrait
en 1903,.dans la Bibliolheque de l' École des Charles, a la critique
du prem1er ouvrage de M. Marignan sur la Tapisserie, sans dire
que! était l'auteur de cette ceuvre, inclinait en somme vers la
tradition bajocasse. Il remarquait ce détail typique, et qui nous a
toujours beaucoup frappé, que la scene du sermentsur les reliques
y est placée a Bayeux, alors que d'autres sources la placenta
Bonneville-sur-Touques ou a Rouen. Sans vouloir tranchar le probleme de l'attribution qui restera toujours insoluble, nous restons
persuadés que l'ceuvre a été inspirée par un éveque de Bayeux
ce qui n'exclut pas d'ailleurs l'emploi d'une main-d'ceuvreanglosaxonne. Le faitest parfaitement vraisemblable, en quelqueendroit
qu'on l'ait employée, que ce soit dans le Kent ou a Bayeux
méme. C'est ce que nous avons dit dans. notre Caen el Bayeu:c
(publié en 1909). C'est a quoi !'examen des questions posées par
des ouvrages plus récents ou par leurs critiques nous a toujours
finalement ramenés ; l'évéque Eudes inspirateur, Turold dessinant les cartons, .!Elfgyva les faisant broder, ou encore,
l'éveque commandant l'reuvre, Turold l'inspirant et .!Elfgyva
l'exécutant, hypothéses ; mais quasi certitude : l'inspiration
bajocasse et une date assez proche de la Conquete pour qu'on
y püt rec':~~ttre ces gens de Bayeux, Wadard et Vital (1).
· (1) Notons encore FimportatÍce donnée a l'expédition de Bretagne si
longuement retracée. L'armée qui y fut employée a dQ se former a Bayeux
pour gagner le Mont Saint-Michel par la voie des pelerins, si tacile en•
core a reconnattre. Léon Gautier relevait aussi l'importance ctu Mont Sáint•
Michnl daos la Chanson de Rolartd,

Le Théatre romantique
de Dumas pere

a Dumas

fils.

Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférencu

a

la Sorbonne.

VII
Chatterton.

Quille pour la peur est une petite comédie Louis XV tres
apirituellement écrite; Vigny l'a composée pour Mme Dorval, qui
avait envíe de s'essayer dans la comédie ; la donnée en est assez
scahreuse. La Maréchale d'Ancre est un drame d'histoire qui
contient quelques belles scénes, surtout au ve acte, ou 1' auteur
a'est rappelé, pour peindre les derniers instants de Léonora
Galiga1, les souffrances de Marie-Antoinette au Temple et son
attitude devant ses juges. Déja, sans doute, ce drame historique
• différait sensiblement de ceux qu'écrivaient a la meme époque
Alexandre Dumas et Víctor Rugo ; on sent que Vigny s'y
efTorce de substituer a l'intéret de la couleur locale et des péripéties romanesques un intérét supérieur, celui de la pensée, celui
de la vérité morale ; on sent, end'autres termes, que La Maréchale
d'Ancre est un acheminement a une nouvelle forme d'art dramaÜt¡ue, a ce drame philosophique ou symbolique dont Challerlon
eet le modele et qui a triomphé un moment a la fin du xixe siecle
avec Ibsen. Mais, dans La Maréchale d'Ancre, la tentative est
encore hésitante ; la pensée ne se dégage pas ; l'reuvre semble
longue, peu claire, et lorsqu'elle a été reprise, voici une vingtaine
d'années, a la Comédie-Fran!&lt;aise, elle y a été écoutée avec plus
d~ déférence que de plaisir. II n'y a en réalité qu'une piece de
Vigny qui demeure vivante et tout a fait digne de lui, et c'est
Clatterton.

�314

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

De meme que Quif!e pour la peur, Challerlon a été écrit pour
?,Jme Dorval. L'reuvre appartient a cette courte période de la •
du poete qui va de 1831 ~ 1835,_et qui fut l'heure la plus fiévre~,
la plus douloureuse, mais auss1 la plus féconde et la plus b
lante de sa vie. Il aimait ; il aimait d'un amour plein
remords de hont.e et d'angoisse, qui maintenait son creur d
un état 'd'exaltation et de frémissement continuel, el qui
tou~mentant son creur enflammait et fécondait son génie. Et 1
belles reuvres naissaient sous sa plume: en l'espace de quatre
il publiait, outre les piéces que je viens de mentionner, Sl
puis Servilude el grandeur mililaires qui. date_ co_mme Chall .
de 1835. Ah ! quand il a écrit Challerlon, 11 éta1t bien pres du J
qui devait marquer la fin de sa jeunesse et le réduire . soud
au silence. Mais enfin, quoiqu'il eut déja le creur ternblem
meurb'i, il n'avait pas encore regule coup mortel ; il a~ait ~n
confiance dans son génie et daus l'amour de celle qui alla1t
son interprete. II écrivit sa piéce rapid~ment, dans ~-ne so
d'ivresse, et il fut deux fois heureux le so1r de la prem1ere rep
sentation en entendant acclamer le nom de Mme Dorval en me
temps que le sien. 11 n'y a dans les a~nales du théAtr~ roma
tique aucun succes comparable a celm de Chalterlon ; 11 dép
ceux d'Henri III et d'Hernani, qui avaient élé bruyants, m
contestés. Et certes, le talent de Mme Dorval y contribua, su
dans la scene finalr, dans la fameuse scéne de l'esc~lier escalier tournant que Kitty Bell, l'héroine &lt;le la p1ece, gra
poui' aller au secours de Chatterton, rt d'ou elle reto
eomme foudroyée lorsqu'elle voit que Chatterton est mort.
soir de la premiére, Mme Dorval eut la un jeu de scene, si cela
,;'appeler ainsi, qui étonna, bouleversa tout le mon~e, _et nol} .
Jement les spectateurs, mais meme les acte~rs qui lm_ donnlll
la réplique. Entrée depuis peu a la Coméd1e-Fran&lt;;~1se, elle_
.s1mtait peu aimée de ses nouveaux carnarades qm afTec
de ne voir en elle qu'une actrice de mélodrame, une &lt;t ac
de boulevard ». Aux répétitions, elle avait joué tres sage
ou meme froidement, cachant son jeu. Et ce rut, le soir de
premiere représentation, un efTet extraordinai~e : arrivée
haut de l'escalier a l'instant ou Chatterton expire, elle po
un grand cri, redula épouvantée, se renve~sa_ en_ arriére, le
sur la rampe de l'escalier, et, se laissant ams1 ghsser le ~os
cette rampe, descendit ou plutot tomba en tournoyant J .
la derniére marche, comme tournoie et tombe un 01seau tué
plein vol.
.
. ,
.Mais quel que f~1t le lalent de Jtme Dorval, s1 l~e soir-la G

315

Sand r,ort~t du théatre tout en larmes, sans pouvoir parler, et si
~es centames de spectateurs ressentirent la meme émotion ce
n'est pas A !'interprete, c'est au poéte, c'est a l'reuvre q~'en
revient l'honneur. Aujourd'hui meme, cette reuvre est de celles
qui émeuvent profondément. Elle nous émeut, elle nous plalt
autant peut-étre qu'elle a pu plaire aux hommes de 1835. Je
tl'Ois seulement qu'elle ne nous platt plus par le:, memes raisons.

Chalterlon a plu jadis par la thése qu'il renfermc.
Cette thése, Vigny l'avait soutenue une premiére fois dans
Sltllo dont Challerlon n'est qu'un chapitre habilement adapté
l Ia scene. Stello est un dialogue entre deux personnages Stello
et le Docteur noir, qui ne sont au fond qu'un dédouble~ent de
l'auteur lui-meme - l'un, Stello, étant son creur tendrc,
enthousiaste, épris de justice, et l'autre, le Docteur noir étanL
.
. .
. .
'
a ra1Son
1romque, unp1toyablement lucide et désabusée.
Stello est triste, Stello est las ; il s'ennuie, il se tourmentc,
i eat en proi~ a i_nille &lt;e di ables bleus », amilie chimeres vaines qui
le fo~t soufJm; d.ª appelé le Do_cteur noir a son aide. Et pour le
:pénr, a sa mamere, en subst1tuant une souflrance précisc a
une vague mélancolie - ou plut6t pour lui faire sentir toute
l'inutilité des !armes et des plaintes en lui monlrant la vie
~e qu'elle est, en luí montrant l'irrémédiable misére de l&amp;
oondition humaine - le Docteur noir lui conte trois histoires.
La premiére s'inlitule Hisloire d'une puce enragée. Certain jour,
áu temps de Louis XV, le docteur a eu a donner ses soins chez
11. de Beaumont, archeveque de París, a unjeune poéteinconnu,
Jft8que mo~rant, a ~oitié fou, qui était venu se jeter aux pieds
de_ 11 archev~que et lm demandcr les sacrements. Tandis qu'il le
IO~e, on v1ent chercher le Docteur de la part du roi ; il y courl,
JDllS ce n'était qu'une fausse alerte, une simple frayeur tl1:
~ 0 •_de Coulanges, la favorite du jour. Jllle de Coulanges s'imagmait avoir été mordue par une puce enragée ; de la sa fraycur.
Le Docteur profite de l'occasion pour plaider la cause du jeune
poe~ ; l~ r~1 ho~he la ~ete: refuse sa protection ; le 1oi a peur
~ l esprit, 11 estime qu 11 n y a que trop de poetes. Et quelques
JOurs apres, !e Docteur est de nouveau appelé auprés d'un mala de;
le con~mt dans une man~~rde, d~n~ un grenier ou il retrouve
mém~ Jeune homme a qm ll s'éta1t mtéressé : c'est Gilbert, le
poete G_llbert, que la misére a lué et qui meurt entre ses bras.
avait été_ poete, conclut le narrateur ; des lors, il appartenait
a race touJours maudite des puissances de la terre. ,i

¡:

¡r

�316

LE THÉATRE ROKANTIQUE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le troisieme épisode de Stello est intitulé : Une hilloire
La Terreur. Ce sont les derniers jours d'André Chénier racon
par un de ses disciples, car Chénier a été le premicr modele!
premiér mattre de Vigny aux envir~ns de 1820, quand cel
écrivait ses poemes antiques ; auss1 est-ce avec une émo
profonde qu'il a raconté sa fin si cruelle, si révol_tante-les he~
de captivilé a Saint-Lazare, puis la conda1?nat~on7 et. ce\t! ..
d'été cette soirée du 7 Thcrmidor an 11, e est-a-d1re du 21JU1ll
1794: ou les sinistres cbarrettes rouges cbcminerent jusqu'A
Barriere de Vincennes, conduisant a la mort avec beauco
d'autres victimes un de nos plus grands et de nos plus p
poetes.
Quant au second épisode, il porte en litre Hisloire de Killy B
du nom de l'héro'ine imaginaire ; mais le béros en est un étre
encore un poete mort jcune, mort á dix-huit, ans, le poete angl
Chatterton. Ce chap1tre de Sfello est quelque cbose d'exquia
cela est d'une simplicité, d'une discrétion qui enchante -s~rt.
quand on vient de relire les écrits des autres gr~nds romanti
Rien de tbMlral ici ; point de grandes phrases m de gra~ds ges
les · silhouettes passent devant nos yeux sans bru1t, co
enveloppées d'une Jégere brume, de ce brouillard de Londres d
il est plusieurs fois question dans le récil. Cela comm
par le portrait de Kitty : « Kitty était une jeune femme coro~
y en a tant en Angleterre, meme ~ans le peuple ! elle ava1t
visage tendre, pale et allongé, la trulle élevée et mmce, avec
grands pieds et quelque chose d'un peu maladroit et déconte
que je trouvais plein de charme. » Ainsi parle le Docteur n
11 explique ü Stello que Kitty était tout bonnement. un~ marc
de gateaux, tenant pres du ParleIJ1cnt une pebte boutique, ou
membres des deux Chambres venaient.entre deux séances ero
quelques patisseries telles que buns_ et mince p~es._ Elle
mariée a un sellier de Londres et mere de deux 1ohs enf
En voyant Kitly, vous eus~iez dit la stalu~ de la Paix. L'~rdrc et lf
respiraient en elle, el tous ses gestes. en ét1&gt;1ent la preu,e 1_11lcmcb,e.
s'appuyait il. son comptoir, et pencha1t_sa_téte dans une attit~de douce,
regardant ses beaux entants. Elle cro1sa1t les bras, attend:ut les P
avec la plus angélique patience, et les recevai,~ ensui~o en_ se_ le:ar.t •
respect, répondait juste et seulement le _mot qu 11 falla_1t, fa1sa1t signe l
gan_;ons, ployait modestement la monna1e dans du pap1er pour la ren
et c'était Ji&gt;. toutc sr1 journée, il. pcu de ehose pres.

Le Doeteur conte done que vers 1770, habitant Lond .
venait chaque jour s'asseoir dans la boutique de Kitty a~
regarder son doux visage et ses cheveux blonds. 11 fimt

317

•~arquer que tous les jours, a l'heure ou le jour baisse, • e entre
chien et loup », une ombre passe sur le trottoir devant les vib-es
de la boutique, et qu'aussitot Kitty, se levant de son comptoir,
met dans les mains d'un de ses enfants un petit paquet qu'il
court porter dehors; il remarque que l'ombre est celle d'unjeune
mme, tres jeune, enveloppé d'un manteau noir ; il se dit
1¡t1e Kitty est amoureuse, et il sourit, quoique un peu dépité:
&lt;k, une aprés-midi, en venant a son ordinaire manger des buns
et des mince pies, il recule stupéfait a la vue de Kitty :
C'était la m~me flg·ne, les m¿mes traits ·ré00 uliers et calmes · mais ce
n'était plus Kitly B,ill,_ c'óLait sa statue tres re-5e mblante. Oui, jamais statue
ft marbN .ne Cut au~s1 dJcoloróe; j'atteste qu'il n'y avait pas sous la pea u
1-lan?he ,fo sa figure une soule gonLte do sang ; ses Iovres étaient presque
•uss1 ;i,Ue, que le re;te, et le rea de l::i viene brlllait que le bord de ses grands
;19ux.

1! s'approche, elle lui montre une lettre qu'elle tient dans sa
. m, tout cela sans échanger une parole. Il lit cette lettre qui es~
•ée : « Thornas Ch-itlerlon ». C'est la confession de Chatterton
c'est son adieu a Kitty Bell et a la vie. Il dit sa lamenlable des~
tinée, et pourquoi il est résolu a se tuer, résolu a mourir a dix-huit·
~- La destinée l'avait fait naltre avec l'ame et le génie du poete,
nnpropre a toute autre chose que rever et chanter ; il a revé,
:-ithanté, publié de nombreux poemes en vieil anglais oiJ il contait
conquéte de l' AI;1gleterre par les Normands ; il avait si bien
'té la tangue du xve siecle, il avait si bien su ressusciter la
sie des vieux ages, que les pédant.s ont craint d'etre dupes
ont affirmé qu'il n'était pas l'auteur, mais seulement l'éditcur
iié ces vieux pocmes ; on l'a raillé, bafoué, on luí a refusé le droit
d'exister. U ne lui reste qu'une chance de salut : elle est en
11. ~eckford, lord-maire de Londres, a qui il aécrit. Si la réponse
Dp v1ent pas, il n'a plus qu'a mourir, en bénissant au fond de
JOn cceur le seul étre qui lui ait été doux et compatissant : Kitty
Ben. Et c'est pourquoi Kitty Bel! est aujourd'hui pareille a une
aatu~ de marbre: c'est pourquoi elle est figée asa place, répétant
• He 1s gone ! (Il est parti !) » - Mais tandis que le Docteur noir
i:herche a la consoler, on entend le ·bruitd'un lourd carrosse : le
lord maire en personne entre dans la boutique, et en meme temps
que lui s'y glisse une ornbre, l'ombrc pale aux yeux bruns qui
elaaque jour passait devant la boutique a la tombée de la nuit.
~est Chatterton. Le lord maire lui parle avec une bonne humeur
Joviale, plaisante sur la manie des jeunes gens d'écrire des vers,
ílll&amp;ure que lui-meme il en a commis quelques-uns a vingt ans,

�318

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et s'en va laissant entre les mains de Chatterton une lettre qui
conlient l'ofTre d'une bonne place, sure et lucralive : ([ Lisez ceci,
lui dit-il, et réfléchissez murement ; cela en vaut la peine ¡ il
s'agit de cent livres sterling par an. » Et le gros homme s'en va,
au milieu de l'admiration et des louanges de tous les assistanta
qui s'extasient sur tant de bienveillance et de générosité. A peine
est-il sorti que Chatterton, ayant jeté les yeux sur la lettre, prend
ses manuscrits, les jette dans le feu, et s'élance dans sa chambre.
Le Docteur sent qu'une main a saisi la sienne et l'entratne ver&amp;
cette chambre : c'est Kitty qui a tout deviné, tout compris,
et qui murmure : , Vite ! vite ! allez ! » 11 se bate de gravir
l'escalier, et arrive a temps pour recevoir dans ses bras Chatterton
qui vient de s'empoisonner. Il entend derriere lui Ketty qui
cssaie elle aussi d'accourir et qui monte l'escalier en ce tratnant.
sur les genoux. Au meme moment, une voix dure críe en has:
,, Come, Mislress Bell ! » C'est la voix du mari. Kitty entre d
la boutique, s'assied a son comptoir, tire sa petite bible de •
poche, et reste évanouie dans son fauteuil.
Son mari u mit a gronder, les femmes a l'entouror, les enrants a crier, lel
chiens a aboyer.
- Et vous ? s'écria Stello en se levant avec chagrin.
- .Moi? je donnai a .M. Bell trois guinées qu'il re~ut avec plaisir et sang•
Croid en les comptant bien.
- C'est, tui dis-je, le loyor de la chamhre de M. Chatterton qui est moat.;.
- Oh I dit-il, avec l 'air satisfait.
- Lo corps est a moi, dis-je, je le ferai prondre.
- Oh I me dit-il, avec un air de consentement.
11 était bien a moi, car cet étonnant Chatterton avait eu le sang-froid di
laisser sur la table un billet qui portait 1l peu pres ceci :
,Je vends mon corps au docteur (le nomen blanc) a condition de payerl
ltl. Bell six mois de loyer de ma chambre, montant a la somme de trois guin~
Je désire qu'iJ ne reproche pasa ses enrants les gA.teaux qu'ils m'apporlaiel&amp;
chaque jour, et qui, depuis un mois, ont seuls soutenu ma vie. •
Ici, le docteur se laissa couler dans la bergere sur laquelle i1 étail plac6 el
s'y enron~a jusqu'a ce qu'il se trouvA.t assis sur le dos et méme sur les épa~
- La I dit-il avec un air de satisfaction et de soulagement, comme ay...
fini son histoire.
- Mais Kitty Bell? Kitty, que devint-elle ? dit Stello en cherchan1 l
lire dans les yeux froids du Docteur noir.
- Ma foi, dil celui-ci, si ce n'est la douleur, le calomel des médecilt
anglais dutlui !aire bien du mal ... Car n'ayant pas été appelé,je vins quelq
jours apres visitcr les gaUeaux de sa boutique. Il y avait la ses dcux bea
enrants qui jouaient, chantaient, en habit noir. Je m'en allai en trap
la porte de maniere a la briser...
- Vous m'avez écrasé la poitrine avec cette histoirc, dit Stello en retoabant assis.
Tous deux restérent en tace l'un de l'autre, pendant trois heures quara
quatre minutes, tristes et silencieux comme Job et ses amis. Apres
Stello s'écria comme en conlinuant:
- Mais que lui offrait done M. Beckford dans son petit billet '1
uf;
- Ah 1 a propos, dit le Doctour noir comme en s'éveillant en su!'II
C'étail une place de premier valet de chtimbre chez lui...

LE THÉATRE RO:\I.\NTIQUE

319

lntercalée dans Slello entre l'histoire de Gilbert et celle de
Chénier, l'histoire de Chatterton ofrrait déja une signification
assez claire. L'intention est encore plus fortement soulignée dans
le drame que Vigny en a extrait, et de plus, pour que toute
équivoque fut impossible, pour que personne ne put se méprendre
1Ur ses intentions, en publiant sa piece, il l'a fait précéder d'une
préfoce - Derniere nuit de lravail du 29 au 30 jui11 1834 - ou
la these se précise encare.
La these, c'est que le poete est la victime ou le martyr de la
lie sociale ; c'est que la société, au lieu de veiller sur luí comme
mson enfant de prédilection, le repousse et le condamne a mort,
parce que son génie le rend incapable des besognes positives et
locratives que le commun des hommes sait accomplir. u La cause
que je soutiens, dit Vigny dans cette préface frémissante et vibrante, la cause, c'est le martyre perpétuel et la perpétuelle immolat.ion du Poete. La cause, c'est le droit qu'il y aurait de vivrc.
La cause, c'est le pain qu'on ne lui donne pas. La cause, c'est
la mort qu'il est forcé de se donner. » Et pour justifier son reuvre
gui, avrai dire, ressemble fort a une apologie du &amp;uicide, il
trouve cette comparaison étrange, mais frappante :
ll y a un jeu a troce, commun aux eníants du Midi, tout le monde le sait.
011 forme un cercle de charbons arde:its ; 011 saisit un scorpion avec des pinces
el.on le place au centre. 11 demeure d'abord immobile jusqu'a ce que la cha~ le brOle ; alors il s•errraie et s'agite. On rit. Il so décide vite, marche droit
l la nammc, et tente courageusement de se Crayer uno route a travers le~
eurbons ; mais la douleur etit excessive, il se retire. On rit. II fait lentemenl
lo tour du ccrcle, el cherche partout un passage impossible. Alors il revient
•• centre et rentre dans sa premiere mais plus sombre immobilité. Enfin, il
l)lend son parti, retourne contre lui-méme son dard empoisonné, et tomhe
lllOft sur-le-champ. On rit plus fort que jamais.

Une proclamation des droits du poete, un réquisitoire contre

cet.te société prosaYque, bourgeoise et matérialiste qui réduit
le poete au suicide, voila ce que le public de 1835 a vu et applaudi

dans le drame de Challerlon. La génération romantique recon-

Daiasait la l'éloquente formule d'un de ses dogmes favoris, de ce
dogme qui partageait a ses yeux l'humanité en deux classes, en
deme familles ennemies et irréconciliables : le poete ou l'artiste
d'une part, c'eslra-dire une toute petite élite, une élite sublime,
Baerée, et d'autre part l'immense foule des ames médiocres et des
jppétits vulgaires, le troupeau humain qui vit la face tournée vers
e~), :vers le réel, ceux qu'en 1830 et encore en 1835 on appelait
~t~s, épiciers, bourgeois. La génération romantique recon~ 1 t dans Challerlon le theme que Mme de Stael avait déja
traité d'une main un peu bien prétentieuse dans Corinne, le theme

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.320

REVUE DES

couas

ET CONFÉRENCES

que Dumas a repris dans son drame de ~e~n ou Désordre et ~
theme qui était, a le bien pr~ndre, celm _d Obermann et. de Je
sais combien de strophes lyriques du meme temps, theme
Balzac a lourclement développé dans plusieurs de ses romana
que Berlioz a paraphrasé tout le long de ses 1vlémoi~es.
.
On n'éprouverait aucun embarras a montrer comb1en ce th
ou ce dogme est creux et faux et impatientant sous la plume
Berlioz de Balzac ou de Dumas. Il en coute davantage de ne
se rendre aux arguments d'un pense~r aussi noble q~'A
de Vigny. Et pourtant, il faut bien avo1r le cour~ge de dire
y a la un sophisme, et meme un dang~reux sophisme:
C'est un sophisme d'abord de vouloir rendre la soc1été res
sable de la souflrance ou de la mort du poete, de vouloir
former son histoire en un probléme social, parce que le poete n'
pas, pour parler le langage_ de Ba!zac, une u_ espece sociale r. 11
un etre d'exception, et V1gny d1t ave~ ra~son dans sa préfa
Lorsqu'une nation en a d~ux, en d1x s1écles, elle se tro
11
heureuse et s'enorgueillit. ll y a tel peuple qui _n'~n a pas un,
n'en aura jamais. » Soit ; mais ne se. contred1t-il pas _lors
ajoute a la ligue suivante : _« D'ou vient,~onc ce qui ~a
Pourquoi tant d'astres étemts des q1~ lis com~eng~1ent.
poindre? » Si les poetes sont si rares &lt;_IU il en p_ara1sse a
« deux en dix siecles », comment la soc1été se v01t-elle_ acc
d'avoir étcint « tant d'astres ». - et comment pourra1t-elle
prendre pour prévoir, reconnattre et_pr~Lég~r ~'éclosion ~7e
ames divines qui se montrent a de si lointams mtervalles . Il
a un peu de creux dans tout cela, ou plutot disons qu'il
a la une illusion de l'orgueil. Les poete~ 'aiment a se
plus malheureux que les autres hommes ; 1ls ont cet avan
sur les autres de pouvoir donner a leur douleur une expr
parfaite qui segrave dans le souvenir de tous, en sorte que .
les croyons, sur leur parole, réservés a des infortunes e:-cep_
nclles. On pourrait cependant leur répondre que celm qui
se plaindre ainsi est moins malheuretDC que ceux dont la
sure saio-ne en silence, ce qui est le cas de tous les autres ho
« En se° plaignant, on se console, , ~ dit :Musset ; ·et t
compLe, les poétes doivent etre a dem1 consolés, attendu
se plaignent beaucoup.
. , .
Oui la these de Chatlerlon est un sophisme, et meme, Je I al
un sophisme dangereux. Il n'est pas exact de ~ire q~e l'a~
. phere sociale est irrespirable au pocte, e~ qu'1l es~ 1mp
a s'y faire place ; bien dE-s poé~es, ~t pa_rm1 les plus 11lustres,
vécu une longue vie, et ont fa1t d auss1 belles fortunes, ou

LE THÉATRE ROMANTIQUE

321

Ues, que s'ils avaient passé leur temps a auner du drap ou l
ndre du sucre ; Hugo en est une preuve suffisante. Le nombre
t bien petit de ceux qui, ayant du génie, n'ont pu échapper ala
· re. II y en a pourtant, et n'y en aurait-il jamais eu qu'un, ce
ait trop encore, ce serait un souvenir poignant pour nos creurs.
ais est-ce a la société qu'il faut s'en prendre, ou n'y a-t-il pas la
de ces ironies de la vie, une de ces mystérieuses et innombles cruautés de la vie auxquelles nous nous heurtons sana
, qui nous révoltent, que nous ne comprenons pas, et auxelles il n'y a d'autre réponse que ce mot: résignation ? Il ne sert
rien de repiocher a la société la mort prématurée d'un poéte,
· on n'indique pas du meme coup par quel moyen la société e0t
in J'empecher. Nous dira-t-on qu'elle doit adopter et pensiontout jeune poéte qui vient d'éclore ? Oui, c'est a peu prés
ee que dit Vigny ; il le dit presque en propres termes : Chatterton qui refuserait les secours d'un particulier, d'un ami,
'adresse au lord maire, parce que s'adresser a luí c'est, dans sa
ée, s'adresser a la société elle-meme, a l'État. Il faudra done
e l'lhat se charge de discerner le mérite, et, au milieu de tant
jeunes gens, qui font, comme on dit, de la littérature, c'est _
lltat qui se chargera de séparer le bon grain de l'ivraie, et de
nnaltre l'élu, le front prédestiné, le véritable poete? Hélas !
il siége-t-elle et ou se recrute-t-elle, cette commission de fonc. aires capables d'un si délicat arbitrage ? Ou sont-ils, ces
es infaillibles qui sur quelques essais de jeunesse diront :
t Voila un futur Victor Hugo, un futur Alfred de Vigny ; ins. ons-le sur la liste des pensions. » Ceci menerait probablement
de facheuses bévues ; ceci menerait a multiplier les ce prix
Rome », et non pasa sauver, a préserver le génie, qui ne releve
d'un jury officiel, mais a encourager les fausses vocations et
limédiocrité qui sait, bien mieux que le génie, les divers moyens
plaire a un ministre ou a ses délégués.
Et tel a bien été aussi le tort de ce beuu, généreux et charmant
Cltatterlon : il a encouragé les fausses vocations ; il a contribué
l développer chez nous la maladie littéraire dont nous soufTrons.
Da formulé le Credo de quelques milliers de jeunes gens qui
leolent a tout prix etre écrivains, quand la nature leur a si
•temellement prodigué toutes les qualités néccssaires pour
pharmaciens ou notaires. 11 a été le livre chéri ou les bohémes
fu temps de Mürger cherchaient des arguments pour just,iller
longues flaneries et leur existence de &lt;e ratés ». On s'est
andé meme s'il n'avait pas eu des effeLs plus graves encore :
lb jeune litterateur, Émile Roulland, se suicida a París peu de
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REVUE DES COURS ET CONFÉRBNCES

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Íº?1:' apres la rep~ésentation de la piece ; et Thiers, qui était alors

mimstre, racontait a Sainte-Beuve qu'il recevait tous les matins
quelque lettre ainsi formulée : « Une place, ou je me tue ! »
Je ne sais, apres tout, si Chalterlon a causé des suicides. Non
son tort est au contraire de n'avoir pas assez preché une certain~
sorte de suicide, je veux dire d'avoir idéalisé, poétisé dans
l'~sprit de la jeunesse le métier d'écrivain, _de ne l'avoir pas
mise en garde contre les séductions de l'art et de la vie littéraire.
11 ne faut ~as se tuer a dix-huit ans, ni meme a aucun age ; maia
en gé?é~al il est ~onde tu_er en soi_ a dix-huit_ou vingt ans l'apprenb rimeur ou l apprenb romancier, et de fa1re ensuite sa tache
d'homme a la place, au rang que le destin nous a assigné.

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Est-ce a dire que le drame de Vigny nous plaise moins qu'a
nos_ gra~ds-péres ou arriere-grands-péres ? 11 ne nous platt pas
moms; 11 nous platt pour d'autres raisons. Si la thése dont il
était l'expression ~ tant soit peu vieilli, si elle nous inquiete ou
nous chogue~ oubhons-la ; ne c~erchons dans le drame ríen que le
drame lm-meme, et nous le hrons ou le verrons jouer avec un
plaisir infini.
J'ai résumé le chapitre de Slello : voyons comment l'auteur
s'y est pris P?ur tirer de ce mince récit, si délicat, si voilé, UD
drame en trois acles.
~n pr~mie~ lieu, il a ajouté quelques personnages a cem:
qu Il ava1t fa1t apparattre dans son récit. Chatterton KiUy
Bell, le lord maire sont restés tels a peu pres que ~ous le&amp;i ,
avions vus déja. Mais master Bell, le mari de Kitty, n'esl
plus le meme homme ; ce n'est plus un artisan, un sellier de
Londres ; il est un riche industrie!, possesseur de plusieurs usines
ou fabriques, et en lui s'incarne le brutal égoisme de l'homme
d'argent. Tout tremble devant lui, ses ouvriers qu'il rudoie, 81
femme et ses deux petits enfants qu'il ne traite guere avec plat
de douceur. Une autre figure apparatt, qui remplace ici le Docteur
noir. C'est la figure d'un vieux quaker, qui habite coJJlll18
Chatterton la maison de master Bell et qui joue dans la piece 111
role considérable. 11 correspond a peu pres au role que jouait
dans le théatre ou le roman du xvme siecie le personnage
« philosophe » ; il est le sage qui fait entendre les paroles de pi~~.
ou d'indulgence ; mais sa philosophie n'est plus celle que noa&amp;F'·'
prechait le vieux créole dans Paul et Virginie ou le vieux paria ,
dans La Chaumiere indienne, et s'il leur ressemble un peu, dljl

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LE THÉATRE ROMANTJQUE

323

il annonce le Myriel de Víctor Hugo. Sa philosophie a lui n'est
a~tre que la ~orale du Christ: il est la pour s'opposer au mal, et,
a il ne peut 1 empecher, pour consoler ceux qui succombent, pour
18 pencher sur leur agonie et prononcer sur eux la divine parole de
pardon. C'est une création singulierement originale que celle-la.
0n ne se tromperait pas, j 'imagine, en pensant que Vigny a peint
d'apres nature le portrait du bon quaker. 11 était tres au courant
de la vie, des _mreurs et de la religion anglaise ; on s'en aper~oit
sans cesse en hsant Chatterton. Sans cesse, on croit lire une reuvre
anglaise parfaitement bien traduite ; il y a des scenes qui semblent
avoir été pensées en anglais ; non seulement les mreurs de
1'Angleterre sont peintes avec vérité, mais le rythme meme de la
phrase semble celui de la phrase anglaise, et ceci ajoute a l'c.euvre
une saveur tres particuliere, un charme que l'on ressent, mais qui
reste presque indéfinissable, - notamment dans la premiere
scene que je vais transcrire.
Toute l'action dans Chalterlon se déroule en une journée.
Vigny a résumésa piece en disant : &lt;1 C'est l'histoire d'un homme
~ a écrit u~e lettre le matin et qui attend la réponse jusqu'au
eo1r ; elle amve, et le tue. » Et toute l'action se déroule dans le
méme ~écor - ce qui prouve, soit dit entre parentheses, que les
romantiques, et Vigny lui-meme, s'étaient un peu trop pressés,
en 1~~9 ou 1830, de ra~ller l?s vieil!es regles du théatre classique,
la vie1lle regle des tr01s umtés. V1gny s'y est soumis et le plus
naturellemen~ du monde dans. Chatlerl?n, et pour etre simple,
pour etre log1quement constrmte, la p1ece n'en est pas moins
vivante, loin de la.
~orsqu'elle commence, Kitty Bell est assise dans lavaste salle
qui sert d'arriere-boutique, et au fond de laquelle un escalier
t.ou~ant mene a la chambre de Chatterton. Elle a presd'elle son
pe~t gargon et sa tres jeune fille Rache! ; le quaker lit dans un
com de la salle.
KITTY BELL, a sa filie qui montre un liure a son frere.
ll me semble que j'entends parler, Monsieur; ne faites pas de bruit en•
la.nts.
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Au quaker.
He pensez-vous pas qu'il arrive quelque chose?

Le quaker hausse les épaules.
, Mon Die';I I votre pere est eI?, colere 1 ~ertaineme;'lt, il est fort en colere ; ¡e
1entends bien au son de sa voix. - Ne Jouez pas, Je vous en prie, Rache!.
Elle laisse tomber son ouurage et écoute.
11 me semble qu'il s'apaise, n'est-ce pas, M'onsieur?

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�LE THÉATRE ROMANTIQUE

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325

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le .quaker /ail signe ,que oui et continut aa ltcture.
ir;f!N'essayez pas ce petit collier, Rache! ; ce sont des vanités du monde
nous ne devons pas meme toucher. - Mais qui done vous a donné ce livreC'est une Biblo ; qui vous l'a donnéo, s'il vous plalt ? Je suis sOre que c
le jeune monsieur qui demeure iei depuis trois mois.
RACUEL

Oui, maman.
KITTY BBLL

Oh ! mon Dieu 1qu'a-t-elle fail la ? - Je vous ai dé!endu de rien accep
ma filie, et rien surtoul de ce pauvre jeune homme. - Quand l'avez-vo
vu, mon enfanl ? Jo sais que vous eles allée ce matin, avec votre frére l'e
brasser dans sa chambre. Pourquoi etes-vous entrés chez lui, mes enfanta
C'est bien mal.
Elle les embrasse.
Je suis certaine qu'il écrivait encore ; car, dcpuis hier au soir, sa lamp
t.rQlail toujours.
RACHEL

Oui, et il pleurait.
KITTY BELL

- Il plc;ir:lil I Allons, taisez-vous I ne parlez de cela a personne. Vous i
rendre ce livre a :'tL~'om quand il vous appellera ; mais ne le dérangez jam ·
et ne re!:evcz dJ l&lt;.11 auc•m présent. Vous voyez que, depuis trois mois qu
log,i ici, i~.nc lui ai f?15me pa~ parlé une fois, et vous avez accepté quclq
cho,e, un hvrc. Ce n e~t pas bien. - Allez ... allez embrasser le bon quak
- Allez, c'cst biea le meilleur ami que Dieu nous ait donné.
Les e:1./ants courent s'asseoir sur les genoux du quaker.
LE QUAKER

V.enn ~:u m~3 g..inoux tous deux, et écoutez-moi bien. Vous allez dire
votre bonae petito mere que son coour est simple, pur et vérilablement cb
tien, mai~ q,l'olle est plus enrant quo vous dans sa conduitc, qu'elle n'a
nssei: rófléchi i:t ce qu'ello vient de vous ordonner, et que je la prie de e
dérer que remiro a un malhoureux le cadeau qu'il a !ait, c'est l'humilier et
faire mesuror toute sa misere.
KITTY BELL s'élance de sa place.
Oh I il a raison I il a millo rois raison I Donnez, donnez-moi ce li
R1chel.- 11 raut le garder, ma filie l lo garder toute ta vie. -Ta meres
trompée. - Notre ami a toujours raison.
LE QUAKER, ému et l!Li baisant la main.
Ah I Kitty Bell I Kitty Bell I dme simple et tourmentée 1- Ne dis ~
cela ele moi. - Il n'y a p:i'! de 5agosse humaine.-Tu le vois bien: si j'avalt
rai.;on a11 fonrl, j'ai ou tort dans la forme. - Devais-jc avertir les enran
de l'orrcur légere do leur mere? 11 n'y a pas, o Kitty Bell, il n'y a pas si bell
pen-;úe a laquelle ne soit supérieur un élan de ton creur chaleureux, un d•
s0•1pirs de ton Ame tendre et modeste.
On enlend une uoiz tonnante.
KITTY BELL, e//rayée.
Oh I mon Dieu I ancoro en colere. - La voix de leur pero me répond 11.
Elle porte la main a son cmur.
Jo ne puis plus respirer. - Celle voix me brise le cccur. - Que lui a-L
(ait? Encore une colere commc hior au soir.
Elle lombe sur un /auleuil.
J'ai besoin cl'etre a'!sise.- N'cst-ce pas commc un orage qui vicnt ? et
,es orages tombenl sur mon pauvre creur.

LB QUAKER

Ah I je sais ce qui monte a la tétc de votre seigneur et maltre ; e 'est une
querelle avec les ouvriers de sa fabrique, - lls viennt&gt;nt de Jui envoyer, de
Jlorton a Londres une députation pour demander la grAce d'un de leurs
eompagnons. Les pauvre;; gens ont fait bien Yainement une lieue a pied 1
lletirez-vou~ tous les trois... Vous ~tes inutiles ici. - Cel homme-111 vous
laera ... C'e,t une c,pecr de vautour qui écra!I' ,a couvée.

Jusqu'ici, comme on le voit, l'amour de Chatterton et de Kitty
at. un sentiment encore enfoui dans leur creur. Kitty ne lui a pas
ecore adressé une seule fois la parole ; elle ne sait pas qu'elle
l'aime, il ne sait pas davantage combien elle lui est chere. A la fin
'11 premier acte, lorsqu'il apparatt, lorsqu'il entend la voix de
mster Bell qui gronde, lorsqu'il devine les larmes de Kitty, il
eat ému, il se trouble, mais sans bien comprendre la raison de son
kouble. Cet amour qu'ils ignorent l'un et l'autre, seul leur vieil
a» le quaker l'a deviné ; il s'en épouvante et veut les sauver
L'ln de l'autre. Aussi, avant que Kitty revienne et des qu'il entend
1avoix, il se bate d'emmener Chatterton.
A l'acte II, son attitude change brusquemenL. D'anciens amis
de Chatterton, de jeunes viveurs, de jeunes fous, lord Talbot, lord
Kingston, etc., ont reconnu Je poete touta l'heure, tandis qu'ilse
promenait avec le vieillard; ils l'ont suivi jusque dans sa retraite,
jusque dans la maison de master Bell ou depuis trois mois il se
cachait sous un nom d'emprunt. lis l' ont nommé de son vrai nom
devant Bell et Kitty ; ils ont dit qui il était, et en meme temps ils
ent donné a entendre que tout ce mystcre cachait sans doute
quelque galante aventure ; ils ont souri en regardant tour a tour
Chatterton et Kitty. - Eux partis, la jeune femme fond en
lazmes ; elle craint d'avoir été la dope, le jouet de Chat,terton et
de ses amis ; elle lui parle presque durement, et il sort désespéré,
en proie a un égarement tel que le vieux quaker ne peut s'emp6cher de frémir. Et c'est lui, lui si soucieux de l'bonneur de
Kitty, de son honneur et de son bonheur, c'est lui qui dit maintenant : « 11 t'aime I aie pitié de lui ... », car il ne voit plus d'autre
a.oyen d'empecher le suicide de Chatterton, il ne voit plus de
mnede et d'espoir que dans la bonté de la douce et pure Kitty.
La scene est étrangement hardie, et elle est admirable ; il fallait
pour l'écrire toute la noblesse d'lime de Vigny et toute sa délicates&amp;e.
Au troisieme et dernier acle, le vieux quaker vient lrouver
2&gt;:8tterton dans sa petite chambre, ou il travaille en proie a la
uevre, essayant en vain d'aligner des rimes, dans un état d'exallation proche de la folie, et tout entier déja a son idée de suicide;
l1lr sa table, pres de lui, est posée la fiole d'opium quicontient sa

�LE !fHÉATRE ROMANTIQUE

326

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

d élivrance. Et, de meme que pour le sauver, il venait de dire a
Kitty: « Aie pitié de lui, car il t'aime », le quaker dit maintenant a Chatterton : « Elle t'aime, veux-tu te tuer encore et la
tuer avec toi ?... » Mais rien ne pourra le sauver. Le lord maire
survient, comme dans le récit de Stello ; il tient a Chatterton le
meme langage que dans le roman et sort en lui laissant la meme
lettre. Chatterton boit le poison. A. peine l'a-t-il bu que Kitty
accourt. Sans savoir ce qu'il vient de faire, elle pressent que sa
force est a bout, qu'il faut venir a son aide; le mot qu'elle n&amp;
lui avait jamais dit, qu'elle croyait ne jamais lui dire, ce moi
lui échappe ; c'est entre eux la premiere, l'unique scéne
d'amour. ldée digne d'un poete, et qui est peut-etre ce qu'il y a
de plus beau dans la piece. C'est a un mort que Kitty dit:
« Je vous aime »1 puisque déja Chatterton a bu le poison ; et
c'est un mort qui lui répond: « Je vous aime, Kitty. » Entre d&amp;.
pareilles ames il ne pouvait y avoir d'autre roman que celui-ll
Et tout a coup, au moment 011 Chatterton la quitte, ou il remonte
dans sa chambre pourmourir, elle apergoit par terre la fiole vide:
SCENE IX
KITTY BELL, LE QUAKER
LE QUAKER,

accourant.

Que faites-vous ici ?
KITTY BELL,

renversée sur les marches de l'escalier.

Montez vite I montez, M:msiéur, il va mourir; sauvez-le ... s'il est temps.
Tandís que le quaker s'achemíne vers l'escalier, Kitty Bell cherche a voir,. 1-l
lravers les portes vílrées, s'il n'y a personne qui puísse donner du secours ; puu,
ne voyanl ríen, elle suít le quaker avec terreur, en écoutanl le bruil de la cham
de Chatterton.
·
LE QUAKER,

en montant a grands pas, a Kilty Bell.

Reste, mon enfant, ne me suis pas.
1l entre chez Chatterlon et s'enferme avec luí. On devine des soupirs de Challtf.
lon et des paroles d'encouragement du quaker. Kitly Bell monte, a demi. "'1a-11ouie, en s'accrochant a la rampe de chaque marche : elle fait etfort pour tlftf' I
elle la porte, qui résiste et s'ouvre enfin. On uoit Chatterlon mourant el lom~sut
le bras du quaker. Elle crie, glisse a demi marte sur la rampe de l'escalrer
loml&gt;e sur la derniere marche.
On enlend John Bell appeler de la salle voisine.
JOHN BELL

Mistress Bell 1
Kitly se leve tout
JOHN BELL

a coup comme

par ressorl.

une seconde fois.

l\Iistress Bell 1
Elle se me! en marche el uient s'asseoir, lisant sa Bible et balbuliant toul NI
des paro/es qu'on n'entend pas. Ses enfants accourent el s'atlachent asa rok,

LE QUAKER,

du haul de l'escalicr.

L'a-t-elle vu mourir? l'a-t-elle vu?

Il va prts d'elle.

Ma filie I ma filie 1
JOHN BELL

entran! violemmenl el montanl deux marches de l'escalier.

Que fai~-elle ¡~¡? oa est ce jeune homme ? Ma volonté est qu'on l'emmene•
LE QUAKER

Dites qu'on l'emporte, il est mort.
JOHN BELL

Mort 'l
LE QUAKER

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Oui, mort a dix-huit ans I vous l'avez tous si bien rei;u, étonnez-vous qu ti
soit parti !
JOHN BELL

Mais...
LE QUAKER

Arretez, Monsieur, c'est assez d'effroi pour une f_emme.
Jl regarde Kitly et la uo1t mouranle.

:1-lonsieur -emmenez les enfants ! Vite, qu'ils ne la voient pas.

dl
·
'
d
· d d K·tty les passe a John Bell el pren eur
Il arrache le: enfaJnlhs Beselpl1leesspr:nd'a p'art et reste slupéfait. Ki!ty Bell meurt
mtre dans ses vras. o n
dans les bras du quaker.
·
JOHN BELL, avec épouvanle.
Eh bien I eh bien I Kitty I Kitty I qu'avez-vous 'l
'
.
Il s'arrele en voyant le quaker s agenouiller.
LE QUAKER,

a genoux.

Oh I dans ton sein I dans ton sein, Seigneur, regois ces.deux martyrs 1

N'est-il pas vrai que cette ceuvre si simple, si p~re ~t si tris~e,
. f ·t . d' couler tant de larmes en pourra1t fa1re cou e_r
qm a a1 lª is .
,
.
. ' • ·
? J'ai dit et 11
encore, si nous avions l occasion de la voir JOU~r. ·
.
fallait bien le dire - que la th~se pr_ésentée 1c1 par Vig~! ne ~~
semhlait pas juste. Mais je sera1s mamtenant tenté ~e ire qudé
a obtenu plus qu'il ne demandait. 11 ne _no~s a .P~mt persu: ·t
que les poetes soient les victimes de ~a soc1éte ; ma~s 11 not"s ~l a1 t
. sentir chemin faisant d'autres vérités plus certames e q? I es
' opportun de ' nous rappel er. n nous a arraché
toujours
,. d autres
t ?
larmes que celles qu'il voulait tirer de nos yeux. Qu ~.Por e ·
ce sont toujours des larme~ de pitié, et une !arme de p1t1é ne se
perd jamais elle trouve touJours 011 tomber ·
ul d t Q
Elle tombera sur Chatterton lui-meme, sans n
ou e; ue
&amp;a mort soit imputable ou non a la société, le f~it es~ qu elle .ª
droit a un pieux et tendre souvenir. Ce poete de dix-huit ans était

�328

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

vraiment un poéte ; les fragments de ses reuvres que Vigny a
reproduits et traduits en publiant son drame, en font foi ; il était
bon qu'il se rencontrat un autre poete pour honorer et fleurir sa
tombe. Vigny a eu a un haut &lt;legré la pitié pour les morts, pour
ceux qui ont souffert dans le passé, meme dans un lointain passé.
La plupart de ses reuvres sont sorties de ce sentiment, que ce soit
Stello, La Maréchale d' Ancre ou Cinq-Mars. II s'est penché sur le
passé, iI a recueilli la plainte des vaincus, de ceux a qui la vie a été
cruelle. C'est une legon qu'il n'était pas inutile de nous donner.
II convient assurément d'avoir d'autres pitiés que celle-la ; il y
aurait un peu de dilettantisme a réserver toute sa compassion
pour les morts. Mais songer aux morts, s'émouvoir, s'attendrir
sur les drames du passé, c'est un assez bon moyen d'ouvrir son
creur a la pitié du présent, a toutes les pitiés. Et les larmes de
pitié que nous arrache Chatterlon, je pense, en efTet, qu'elles
ne couleront pas seulement sur le poete anglais qui donne son
noma la piéce. Elles couleront sur d'autres martyresque le sien,
sur d'autres nobles défaites : sur ceux et sur celles dont ]'ame
élevée, délicate, se voit opprimée par les lourdes et vulgaires
réalités de la vie, sur toutes les ames qui luttent et qui étouffent.
ce J'ai peor, » dit au premier acte la petite Rachel, la fille de
Kitty Bell ; et le quaker lui répond : ce De frayeur en frayeur tu
passeras ta vie d'esclave. Peor de ton pere, peur de ton mari un
jour - jusqu'a la délivrance. » II y aura toujours parmi nous
des Rache], des Kitty Bell et des Chatterton ; toujours il y aura
des détresses d'ame a consoler, toujours ]'esprit sera tourmenté
ou meme accablé par le réel; - et voila pourquoi je conclus que
si Vigny a soutenu dans Chalterton une these paradoxale, il y a
pourtant plaidé et gagné un beau procés.
(d suivre.)

Philosophie de l'Esprit
Cours de 11. LtON BRUNSCBVICG,
Membre de l'lnslilul, Professeur a la Sorbonne.

SEPTJEME LE~ON

Les valeurs morales de la vie.

J'ai consacré les deu,-x let,;ons précédentes

a suivre,

dans ges

liases spéculatives et dans ses cons~quen~es pratiq?es, le courant

de pensée qui s'oriente vers le spmtuah~me en s appurant sur
Je réalité dynamique de la vie. Je voudra1s procéd~r ma~te:n-ant
l l'examen critique de cette pensée, et, comme Je le d1sa1s en
termina~t mon cours p~écéde~t, la tache ~• est pas _commo~_e. .
Qui dit examen critique, d1t en effet inlervenlwn de l mtellir,.nee ·, or, J. ustement, l'intelligence est récusée. des l' abord,
eomme incompétente pour juger des chos~s de 1~ ~1e. Par rapp~rt
l la vie, M.Bergson ne recule pas ~evantl a~sociatio~, au_prem1er
abord si étrange, des termes inlelltgence et mcomprehenswn . .
Nous devons mettre a profit l'avertissement. Nous ne la1ss~rtns d'abord l'intelligence figure:: qu'a titre d'observaleur (s01,ant l'expression remarquable qui,_récemmen~, par suit_e de
rllbstention des États-Unis dans la paix de Versa11les, a été mtroduite dans le langage diplomatique) ; nous émettons seulemen~,
et tres timidement, l' espoir que, dans le cours du débat, elle s01i
invitée a dire son mot, qui sera peut-etre, finalement, le mot
décisif.
Pourquoi le dynamisme vital entendait-il fermer la bouc~e a
l'intelligence, lorsqu'il s'agissait de juger les val~urs de la VIe ?
C'est que, suivant l'expression de Pascal, la ra1son « ne peut
mettre du prix aux choses ».
La philosophie définie au sens du xvn8 siecle comme spéculat.ion sur la nature' ne vaut pas une heure de peine, parce qu'elle ne
Preeure pas une h'eure de joie véritable. Le bonheur, q~ es~ la fin
Xleturelle de l'homme, puisqu'il n'exprime que la réahsat1on de

�330

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

son etre, ne saurait se trouver a la surface de l'abstrait et du
réfléchi ; mais il lui faut la profondeur et la plénitude de la vitalité, une exaltation intérieure, qui ne souffre et ne craigne aucune
rupture, aucune chute.
Or, la vie, considérée d'une fagon absolue, satisfait-elle a une
telle aspiration ? On pourrait a cela répondre que la question
ne doit pas etre posée : vivre, c'est s'abstenir de s'interroger
pour suivre l'impulsion immédiate, infaillible, de I'inslincl. Le
vitalisme ainsi entendu ou pour mieux dire ainsi pratiqué,
s'avoue matérialisme : u Les autres, écrit Pascal, parlant des
Jibertins de son temps, ont voulu renoncer a la raison, et devenir des brutes. » (Des Barreaux.)
Ou bien l'on pose la question1 et les valeurs de la vie appa·
rattront diverses et contradictoires. Lesquelles correspondent au
mirage d'un reve illusoire ? Lesquelles ont leur fondemen~
légitime dans la réalité ? Ou, pour parler encore avec Pascal,
lesquelles sont de fanlaisie, et lesquelles sont de senlimenl?
L'intelligence ne fournit point de regle; et, en effet, « la raisoa
s'offre», mais, ainsi que le disait déja Montaigne, «elle est ployable
a tout sens ». Du moins, la raison fournira-t-elle une ligne de partage. Ce que le génie de Pascal a mis en évidence, c'est qu'il
n'y avait pas deux ordres entre lesquels il fallait se prononcer,
l'ordre de l'intelligence et un autre. II y en a lrois : un ordre
infra-inlellecluel et un ordre supra-inlellectuel, tous deux semblables en ce qu'ils sont contraires a l'ordre de l'activité proprement humaine, a l'ordre de !'esprit, mais qui n'en sont pas moins
conlraires l'un a l'autre : dans !'un, dans l'ordre de la chair,
l'homme est sujel d' en bas, soumis passivement aux impulsions de
la nature anímale ; dans l'autre, dans l'ordre de la charilé, il est
sujel d'en haul, recevant du dehors la révélation du dogme ~
obéissant aux mouvements de la grace.
Et alors, le probleme pour le dynamisme vital se pose avec une
irrécusahle netteté. Le dynamisme vital, spéculation propre·
ment philosophique,qui laisse de coté par suite la transcendance
théologique, qui, nécessairement, rabat le troisieme plan s~r
le premier, aura-t-il de quoi dépasser la sphere de la vie sp~
fiquement biologique, la grandeur de chair pour rejoindre ~
pour justifier les valeurs spirituelles de communion interne.
de charité ? C'est a ce probleme que prétendent tour a to~
répondre les philosophes dont nous avons parlé la derniere fOIS:
Rousseau, Schopenhauer, Nietzsche. Nous allons examiner leurs
solutions, en nous efforgant de ne les juger que d'apres le systernt:
&lt;le mesure agréé par ces philosophes, en essayant, par cons~quent,

PHJLOSOPHIE DE L'ESPRJT

331

de mettre en lumiere les conséquences internes de leur doctrine
par rapport au primal de la vie définie biologiquement.
Rousseau divinise l' inslincl : il restitue a l'homme son innocence originelle ; iI met, pour ainsi dire, la nalure en état de grácc.
Et, en effet, si nous prenions Rousseau pour «juge de Jean-Jacques », nous n'aurions aucun droit a le charger d'un péché, de
le soumettre a la loi. Rousseau goute, en se réfugiant dans l'intimité de sa conscience, l'intégrité du préadamile. Jamais, quela
que soient les écarts de sa conduite, ne viendront (ou ne devraient venir) le trouhler, soit les mouvements spontanés du
repentir, soit les reproc~es d~s. autres ho~es. ~eu!e~e~t, un
pareil cas est-il susceptible d etre généralisé ? Ic1, l ~1st~1re_ se
1
substitue a la psychologie. Elle nous montre que I mspirabon
de Rousseau, comme il est arrivé tant de fois dans l'histoire de
l'humanité' a manifesté sa fécondité en se dissociant pour donner
naissance a des courants différents.
L'un de ces courants nous y avons fait allusion la dernierc
·fois e' est celui qui a so~ origine dans Le Conlral Social; il fonde
sur '1a bonté essentielle de la nature humaine une loi qui sera
l'expression d'une volonlé générale et qui pai:ticipera des l~rs a
l'universalité de la raison. De Rousseau procedent authenbquement et le ralionalisme moral de Kant et le ralionalisme politique de la Révolution frangaise.
A cette tendance, rien de plus opposé que l'apothéose d~
sentiment et de la passion,suscitée par LaNouvelle Héloise et qui
s'épanouit dans Werlher et dans René, ~ntra1nant la vogue du
vitalisme romantique. Avec le romantisme, la valeur morale
du dynamisme vital va done subir l'épreuv~. de. l'exp~~ence.
Le probleme est celui-ci : Entre la poésie de I mstinct d1vm et
la prose de l'instinct animal, y aura-t-il d'autre différe~ce que
l'artifice d'une transposition verbale? L'ivre~se romant~q~~ se
célebre d'un autre ton que l'ivresse des libertms _du xvn. _S1ecle,
comme ce Des Barreaux dont parle Pascal ; mais, derriere la
fa~ade des mots, Je philosophe considérer~ la réali~ ~es choses.
Or l'exaltation de la vitalité, avec ce senbment qm I acc?mpa·
gne, ~entiment vi/ interne et cru infaillib~e d'une absolue liberté,
n'est-ce pas en fait, et pour une conscie~ce plus scrupuleuse,
plus approfondie, Je signe de l'escl~vage qw suspend le co_urs de
l'imagination, du désir, de la passion, au r;1,thme de la V1e corporelle, ainsi que l'avaient montré, avec tant de force, ?escartes,
Malebranche,Spinoza ?Yoici que Schopenhauer, du p~mt de vue
méme du primat de la vie, discerne dans I'ahsolu du reve roman.

�332

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tique le reflet d'une exigence organique. Un Saint-Preux, un
\Verther expriment, par des métaphores transcendantes qui
semblent planer au-dessus des choses terrestres, la valeur infinie
qu'ils attribuent a la femme aimée. Mais, répond l'auteur de
la Mélaphysique de l' Amaur, &lt;&lt; l'individu agit ici, sans le savoir,
pour le compte de l'espéce, qui lui est supérieure. &gt;&gt;
L'inslinci divin n'est done qu'un mot; l'instinct est une chose,
et une chose unique ; vérité que le romantisme avait dissimulée
sous le voi1e du lyrisme, que le réalisme du milieu du XJX8 siecle
achevera de mettre en pleine lumiere. Comme en témoigne par
exemple l'reuvre de Flaubert, le réalisme sera la conscience du
romantisme; et, avec le réalisme, la vision de la nature humaine,
bornée au niveau de la vie organique, se ramene a un rythme
monotone de yevé,m.; et de 90opCii, recommengant perpétuellement et dissimulant sous une apparence fallacieuse de finalité,
le défaut radical d'une raison d'etre :
Quand je considere (disait Gcethe dans la lettresupposée éccite le 22 mai
par Werther) les étroltes limites entre Iesque!les se resserrent les forces
actives et intelligentes de l'homme; quand je vais que taus ses eftorts n'ont
d'autre résultat quede l'affranchir de ses besoins, qui n'onteux-mí!mes d'autre
but que la prolongation de notre triste existence. et que nos soucis, sur plus
d'un point, n'ont poiir tr@ve qu'une sorte de résignation rílveuse, pareille a
celle du prisonnier qui s'assied entre deuxmurs peints d'images variées et de
paysages gais, Wilhelm, tout cela me rend muet.

Ce theme, renouvelé lui-meme d'Héráclite et d'Épicure, le
succes de la philosophie schopenhauérienne en a fait un lieu
commun de la pensée contemporaine ; sous l'impulsion du vouloir-vivre, nous multiplions nos efforts en vue de satisfaire a
nos besoins, et nous nous épuisons dans cet effort : il sembk
que le temps nous lue ; mais, si par impossible nous n' avons plus
d'effort a satisfaire, si nous nous retirons de la vie active dans
l'espoir de gouter le repos, alors il ne nous reste plus que l'ennui :
nous cherchons a iuer le temps.
Pourtant, le pessimisme n'est, peut-etre, qu'un moment dans
l'évolutiondu dynamisme vital,et, peut-etre, un moment contradictoire ; car comment du primat de la vie pourrait découler la
négation de la vie ? Au fond, remarquera Nietzsche, cette contradiction, dont l'intelligence tire argument pour amener le coup
d'État qui clot le systeme de Schopenhauer, est un apport de
l'intelligence ; et, lorsqu'elle prétend dénoncer « le menso~
vital », l'intelligence demeure fidele a son role d'esclave, car il
n'existe de mensonge que pour les esclaves. L'instinct de vie
est trop fier, trop noble, trop puissant, pour se laisser enfermer

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

333

dans des « convictions » qui sont des

e&lt; prisons ». Nietzsche dé(ie
:-ocrate comme il défie J ésus.
Nietz~che, par dela les formes extérie~res ~e la lo~ique, satisfait
a l'exiuence de cohérence interne dont Il fa1t la 101 et la marque
du pdseur véritable, lorsqu'i_l fait rebondir le dyna1:l1-isme vital
jusqu'a l'affir:r:!.ation de 1~ vrn _comme valeur essent1elle, e~sentiellement positive. II s'ag1t mamtenant de fixer av~c exactit~de
le sens de cette affirmation. Est-elle une affirmabon en sm et
pour soi, lhese sans anlil~ese, q~i 1;1e laisserait pl~ce. a. auc_une
détermination a aucune d1fférenciat1on, a aucune d1scrmunation,
qui exclurait l~ retour sur ~~i, l~ cons~ience, c?.mll:1e. des atteintes a
la pureté originelle de I znslznc~ vital ? L ~~1V1du absol? d_e
Nietzsche, négation radicale de l homme pohtique. que defimt
Aristote c'est comme le dit Aristote encore, ou bien une bele,
iucapable de dommunauté, _ou bien un dieu, ~oustr~it par s_a
perfection au besoin d'autrm ¡ plus exactement 11 ;;;era1t al~ fo1s
béle et dieu car on dénaturerait l'instinct si on prétenda1t le
qualifier d'~nimal ou de divin. Qui fait l'ange fait la bete, et qui
fait la bete fait l' ange, indistinctement.
.
. ,
A certains moments, il semble, en effet, que Nietzsche he l U'!}
a l'autre les caracteres de l'unmensch et de l'übermensch, l'inhumain et le surhamme,comme si les deux développements inve_rses
vers le haut et vers le bas vers la grandeur et vers le mal, étaient
solidaires. Ainsi le dyna~isme vital retomberait a~ nive_au du
matérialísme vulgaire. Mais ce n'est p~s la_ ce q_u~ exprime la
direction fondamentale, et surtout la direct10n ongmale de la
pensée nietzschéenne. La pensée nietzsché~nne se. t~nd vers un
ascétisme de la vie, ou tout au moins (car 11 faut 1c1 rapprocher
Nietzsche de Rousseau, qu'il détestait pourtant), elle est une
aspiration littéraire a l'ascétisme de la vie. Le t~eme le pl~s
fréquent de cette littérature, c'est que l'affirm~t1on de la v1e
ne saurait, sans renoncer a soi, sans se co~tred1re, se dé~acher
dam, l'absolu en laissant de coté la nécess1té de lutter, l effort
pour vaincre; vivre, c'est s'opposer pour daminer. J'emprunte au
Crépuscule des ]dales ce texte significatif :

• L'Église voulait de tout temps l'anéantissement de ses ennemis: nous
autres, immoralistes et antichrétiens, nous voyons not:~ avantage a ce que
l'Église subsiste... Il en est de meme de la grande_ po\iltque.. Une n~uv~l\e
création, par exemple le nouvel Empire, a plus besom d ennem1s _que d alllis_:
ce n'est que par le contraste qu'elle commence a se sentir nécessrure,, a dwenu:
nécessaire. Nous ne nous comportons pas autrement_al'égardde 1 • ennem1
intérieur • · la aussi nous avons spiritualisé l'inim1t1é; la auss1 nous ayons
compris sa 'valeur. n' faul Btre riche en oppositions, ce n'est qua ce pr1x-1a
que l'on est fécond; on ne reste jeune qu'a condition que !':\me ne se repose
pas, que J' Ame ne demande pas la paix. •

�334

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Voici done posé a la fois, et pour l'Empire allemand (que
Nietzsche n'aimait pas, mais qui a aimé Nietzsche) et pour l'idée
nietzschéenne du surhomme, le probleme capital : la vie, interprétée comme volonté de puissance, comme instinct de domination, va-t-elle surmonter l'épreuve de la vie ? Bien entendu, ce n' est pas la défaite qui pourrait fournir une réponse
décisive, car la défaite ne saurait avoir d'autre effet que de redoubler l'ardeur pour la lutte. C'est a la victoire qu'il appartient
de découvrir la faiblesse du dynamisme vital. Et c'est pourquoi,
au passage de Nietzsche que jeviens de vous lire, faitdirectement
éc~o une page publiée il y a plus de vingt ans, dans la Revue de
Paris par :\f. Romain Rolland (Article sur Richard Strauss du
15 ju~n 1899, et réimprimé dans les Musiciens d'Aujourd'hui,
211 éd1t. 1 1908, p. 140-142). ~I. Romain Rolland éclaire l'reuvre.
de Strauss a la lumiere de la philosophie nietzschéenne et il
décrit ainsi le héros idéaliste,enqui se reflétait l'Ame alle~ande
a la fin du XLX8 siecle :
11 a pris c&lt;insci_en~e de sa force pa_r la vi~toire; maintenant son orgueil nt
connatt plus de hm1tes; il s'exalte, 11 ne distingue plus la réalité de son rtve
~émesuré, con,im~ le p~up_le qu'il re!IHe. 11 y a des germes morbides dal
l Alle_magne d auJou~d bu1 : une folle d orgueil, une croyance en soi et llll
mépr1s des autres qui rappelle la France du xvn-siécle. Al'Allemagne ap,-.
lienl_ le mo,'!de, ~isen~ tr~nquille'!lent les gravures étalées aux vitrines de
~erlin... L ~déal!stc, a qui appartient le monde, est facilement sujet au,v. .
~ge. 11 éta1t_ fa1t pou~ rógner sur son monde intérieur. Le tourbillon del
1mages extér1eures qu'1l est appel~ il gouvemer, l'affole. 11 en vienta div~
com"!-e un C~sar. A peine parvenl!e a. l'empire du monde, l'Allemagne a trom
la vo~ de N1e_t~sche. et de ses arllstes hallucinés du Deutsches Thealer et dela
Séceas1on. Vo1c1 mamtenant la gran~ose musique de Richard Strau•.O\'l vont toutes ces fureurs ? A quo1 done aspire cet hérolsme ? - CeUe
volonté dpre ~t tendue, a_ pei!1e arrivée au but, ou mi!me avant, défaille. BDe
ne sait que faire de sa v1cto1re. Elle la dédaigne, n'y croit plus ou s'en ta•
Tout c~t ét~l~ge de volonté pour aboutir au renoncement, au z Je ne wu
plus_. C est 1c1 le ver ron~eur de la pensée allemande je parle de l'élite ~
tcla1re le présent et deYme !'avenir. Je vois un peuple hérotque enivr6 í1I
ses _triomphes, de sa richesse immense, de son nombre, de sa 'force, aal
étremt le D!-Onde avec ses grands bras, qui le dompte et s'arréte i,rW
par sa vlcto1ro, se demandant : Pourquoi ai-je vaincu ?
'

Certes, d_e ce que la p~nsée nietzschéenne a pris corps, d'une
f~c;on contmgente peut-etre, et encore extérieure, dans la deetmée de l'Allez_nagne conte~poraine, il ne s'ensuit nullement qae
ce corps exprime et contienne son ame tout entiere. Tout de
meme, _dans ce dé~enchantement et cette abdication de la volont.6,
dont Niet~sche lm-mem~ avait discerné les signes avant-coureull,
cet. A quoi ~on ? du vamqueur qui voit s'évanouir les derniérel
~és1stances, il me semble bien y voir les conséquences du rytbJDe
mhérent a l'exaltalion de la vie qui ne poursuit que sa propre
A

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

335

exaltation. Si le surhomme s'éleve au-dessus de l'humanité avec
le seul but et pour la seule joie de la surpasser, je crains qu'il
doive renoncer a etre affranchi définitivement de cela meme qu'il
délaisse et qu'il méprise; car, élre atfranchi, c'est un élal, tandis
que l'affranchissement est l'acte de s'affranchir, un effort p~rpétuel sur soi. Le héros nietzschéen fer a la guerre, non pour la pa1x,
mais pour la guerre. Il se défmit par opposition a son ennemi
intérieur et l'opposition, c'est encore une liaison, c'est encore
une dép;ndance. &lt;&lt; Ou est, demande Nietzsche,dans la Généalogie
de la morale, la volonté adverse en qui s'exprime un idéal ad111rse? » Bref, dans la transmutation des valeurs, ce qui l'attire
et. le fascine, ce ne sont pas les valeurs elles-memes, une fois
t.ransmuées, car elles retomberaient dans l'absolu statique des
philosophies périmées, c'est l'op~ration ~eme de la transm~t.ation. De meme que la Symphonia domestica nous montre Richard Strauss déchatnant une orchestration monstre pour accompagner les pas de l'enfant qui trottine dans la chambre, de meme
les rythmes enfiévrés du Zaralhouslra nous apparattraient comme
des variations éblouissantes sur le theme de la vie la plus pauvre et la
plusmesquine :«lelievrene nous garantiraitpas de la vue de la mort
et des miséres1 mais la chasse-qui nous en détourne - nous en
garantit... Ce n' est que la chasse, et non pas la prise, qu'ils recherchent. » Texte pathétique ; et comme il le devient plus encore
quand on se réfere a la vie réelle que Nietzsche a menée, en contraste avec le trpe de parfait équilibre organique, de santé
insolente, avec la joie de domination universelle qu'il a sans
cesse devant les yeux et qu'il incarnait dans l' ens realisissimum
d'un Napoléon l Quel rapport y a-t-il done entre le surLomme et
son prophete? Celui qui existe, suivant une image saisissante de
!'Origine de la Tragédie, entre la vision extasiée du martyr et
la torture qu'il subit.
Cette conclusion est-elle définitive ? Je le crois d'autant moins
que j'attends avec impatience l'achevement des admirables
lravaux dont M. Andler a commencé la publication, et qui nous
éclaireront d'une maniere complete sur les tendances finales de
la pensée nietzschéenne. Et, en tout cas,ilest sur qu'aucune formule ne saurait fixer et arreter a un niveau déterminé la transmotation des valeurs. Le meme Z arathouslra qui recommande aux
génies créateurs de pousser la force d'ame jusqu'a la dureté,
ne dit-il pas aussi: , Que ta bonté soit ta derniere victoire sur
lOi-meme. D
Faut-il accorder qu'un effort ultime de transvaluation réta:
blirait ainsi les vertus communes, bafouées avec une verve s1

�1

PBILOSOPBJB DB L B8PIUT

336

RBVUB

nd

couas BT coNFBRBNCBs

sincére et si cruelle? Pour ma part., j'avoue que j'hésite. T
souvent les offlciants du Te Deum et les rédact.eurs de co
niquél se sont amusés a nous donner le change en présen
coro.me objeclif voulu, prémédité, celui ou leurs chefs avaient
acculés par la faiblesse de leur vouloir efíectif devant la fa
des résistances et des événements.
Aussi bien ne s'agit-il pas ici de mettre au point la psychol •
de Nietzsche ; le probleme est de voir clair dans la significa ·
du dynamisme vital, de ne pas laisser les idées se brouiller
le cliquetis des polémiques et des aphorismes. Or, voici l'al
native en face de laquelle nous sommes placés, si je ne fais fa
route. Ou nous devons prendre tout a fait au sérieux Nietzac
lorsqu'il écrit daos Le Crépuscule des Idoles : « Formule
mon bonheur·: un oui, un non, une ligne droite, un bul. » Et
il n'y a pas de doute qu'il faille suivre jusqu'au bout ce
Nietzsche appelle mon hypolhese, a savoir « que chaque e
spécifique tend a s'emparer de l'espace entier et a étendre in
fmiment la sphere d'action de ia force.» Que cette volont6
puissance puisse etre brisée dans son élan, ou obligée de pa
ser avec d'autres pour adapter son action a sa fin, cela
possible. Mais ce qui esl; impossible, c'est que d'elle-meme
change de direction, qu'elle abdique l'ambition insatiable
tout conquérir et de tout absorber.
Ou bien il y a, par dela l' exaltation de la vie acceptant et d
nant le rythme du retour étemel, place pour une nouvelle
mutation des valeurs qui rejoindrait, qui créerait, si l'on préf
un idéal d'universalité, de bonté. La sagesse de Nietzsche s
alors la ao9(cx véritable, par oppositiona la sagesse d'un Grethe
trop habile tout de meme a combiner les intérets et a cale
les attitudes, demeure sur le niveau médiocre de la ·rpóv'l}a~;,
n'a jamais paru pleinement satisfaisante qu'aux dilettan
attardés dans le culte de leur moi, « centre de tout ». ~lais la co
dération du dynamisme vital ne suffirail; pas · a expliquer
courbe totale de la pensée nietzschécnne : il faudrait y introd ·
suivant l'expression pascalienne, un renversement du pour
contre ; et le renversement du pour au contre, pris a part de ton
transcendance et de toute extériorité, c'est un rythme d'o
intellectuel. Mais alors aussi, ala volonté de puissance qui exp ·
l'exaltation spontanée de la vie et au nom de laquelle l'indi ·
s'égale, du moins en pensée et en désir, a la totalité de l'univ
viendra s'adjoindre, et finalement pcut-etre se substituer,
processus inverse : le processus de l'intelligence qui envil
l'individu en fonction du tout, et d'ou natt, comme l'ont mo

337

eacart.es et Spinoza, la vertu fondamentale de la générosité.
Du dilemme que je viens d'exposer, allons-nous conclure a la
damnation du dynarnisme vital ? Ce serai~ prématur~. 11
possible qu'un approfondissement des noüons de VIe et
'instinct, d'intelligence et de matiére, permette de reprendre
e probléme sur de nouvelles bases et avec de nouvelles tenes. Et telle sera en effet l'reuvre de l' Évolulion créalrice,
laquelle je compte consacrer roa prochaine le~on.
(d suiore.)

�L'&lt;EUVBB POÉTIQUE DB LEC0!4TE DB USLE

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de 11. EDIIOND EST1:VE,

,

Professeur a l'Université de Nancy.

VII
Le pessimisme de Leconte de Lisle.
Néant des dieux, abjection des hommes, indifTérence de la
nature, tels sont les trois termes auxquels se raméne en sui.
tance l'reuvre de Leconte de Lisie, envisagée des trois pointa
de vue ou nous nous sommes successivement placés. Il semble
que la simple énumération en soit assez éloquente. S'il est vrai,
comme l'a dit' l'auteur des Poemes Barbares, que« toute vraie
et haute poésie contient une philosophie », sa philosophie, a lui,
est ce qu'on est convenu d'appeler une philosophie pessimiste,
et cette définition pourrait etre considérée comme suffisante, si
ce terme de pessimisme avait par lui-meme un sens qui ftU
suffisamment précis.
l\lais le pessimisme - j'entends le pessimisme poétique n'est pas une doctrine; c'est laréactioninstinctive d'unesensibilité froissée par la vie et qui se venge en dénigrant et en maudissant la vie. Chacun de nous a ses raisons particulieres de soutYrir
et sa maniere propre de réagir a la soulTrance. C'est dire qu'il y
a autant de pessimismes qu'il y a d'individus. Il y en a de vul•
gaires, et il y en a de nobles ; il y en a de triviaux, et il y en a de
distingués ; il y en a d'égo'istes, et il y en a de généreux ; il y en a
de déprimants, et il y en a d'héroi:ques. Selon les motifs qui les
déterminent, ils dif!erent en qualité et ils diflerent aussi en &lt;legré;
depuis le pessimisme passager, qui n'est qu'un acces de mauvaile
humeur élevé a la dignité d'un príncipe, jusqu'au pessimismt
systématique qui a la fermeté d'une convict.ion philosophique

339

et implique une conception de l'univers. En sorte que ce qui est
intéressant, quand nous avons alTaire a un écrivain qui voit
régu!ierement - comme c'est le cas de Leconte de Lisie - le
mauvais coté des choses, ce n'esl pas de constater qu'il est pessimiate, c'est de savoir pourquoi et jusqu'a quel point il l'a été.

..
On l'a dit bien des fois : on nait pessimiste - comrne aussi
et inversement on natt optimiste - on ne le devient pas. Si on
veut remonter jusqu'a la cause initiale et a la raison derniére du
pessimisme, il faut en chercher la plus profonde racine dans le
caractere meme du pessimiste et jusque dans son tempérament,
pour autant que de notre organic;ation physique dépend notre
diaposition morale. C'est ce qu'a l'occasion on n'a pas manqué
de íaire. 11 y a, dans la littérature du x1xe siecle, avant Leconte
de Lisie, un cas illustre de pessimisme poétique. C'est celui
d' Alfred de Vigny. On a expliqué gravement que s'il était né
triste, comme il le reconnatt lui-meme, c'est qu'il était né de
parents agés, le plus faible et le dernier de quatre enfants dont
les troi, premiers moururent en has age, et que s'il ful, pcssimiste,
et. que. s'il {ut infécond, « ce fut faute de vitalité nativc, de vigueur
constiLutionnelle, de richesse physique ; en un mot, ce fut faute
de vie. 11 On accordera volontiers que l'reuvre d' Alfred de Vigny
n'est pas tres nombreuse ni volumineuse, et que cette ceuvre
n'est pas gaie. On pourra toutefois se demander si vraiment i1
y a lieu de taxer d'infécondité un écrivain qui a enrichi de trois
ou quatre chefs-d'reuvre la littérature de son siecle. On pourra se
demander aussi si l'auteur des Deslinées est bien le moralisle
dhabusé et découragé qu'on nous dépeinl d'habitude, et si on
ne le qualifie pas de pessimiste surtout parce qu'il n'a pas été
optimiste éperdument et avec fracas. En admettant qu'il ait été
ce que l'on dit, encore s'agirait-il de savoir jusqu'a quel point
il peut elre avantageux a la critique littéraire d'emprunter a la
médecine et a la pathologie les élémcnts de ses définitions et les
considérants de ses jugcments. Mais, dans le cas de Lcconte
de Lisie, il n'y a rien qui releve de la pathologie ou de la médecine.
Né saín de parents sains, il a prolongé jusqu'a soixante-quinze ou
seize ans une existence que la maladie ne semble a aucnne
époque avoir notablement éprouvée. A soixante ans, on nous le
montre capable de monter a cheval, luí, homme sédentaire et
«Mshabitué des longtemps des exerciccs du corps, pour escorter

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

340

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

une jeune femme dans ses promenades, et meme d'accomplir en
mer, sous s_es yeux, des «prouesses de nageur »; et les Parisiens qui

quelque. d_1x ,ºu douze ans plus tard, le voyaient, a la fin d'u~
aprés-IDidl d eté, sortir du palais du Luxembourg et remonter
vers so_n_ appartement du boulevard Saint-Micbel, admiraient ce
b?au v'.eillard, marchant d'un pas alerte, le torse large et droit
bien pris dans la redingote grise, la tete haute, le monocle a l'reiÍ
s~us ~n chap~au haut de forme soigneusement lustré. Celui-la
": ava1t pas l_ a1r d avoir jamais manqué de « vigueur constitut10nnelle » m de « r~chesse physique », et si l'on admet que Victor
J;Iugo dut a la ~mssa:nce indéniable de son tempérament et a
1 excellence prog1d1euse de son estomac l'optimisme qui est a
tout prendre, le trait marquant de son reuvre, on ne constakra
pa~ sans quel~ue étonnement que l'auteur de La Légende des
Siecles et celm des Poémes Barbares, ayant regu !'un et l'autre
de la nature une constitution également et exceptionnellement
robuste,_ se s_ornnt fa1t de Dieu, des hommes et du monde, une
con~eption _si d1~ér~nte! pour ne pas dire absolument oppost\e.
S1 done Je cro1s mutile de remonter jusqu'a la naissance de
Leconte. de_ Lisie, et meme par dela, pour exposer la genése de
son pes~1m1~me! en revanche il me paralt intéressant de signaler
chez lm, d apres son propre témoignage, des le temps de son
sé1our a Bourbon,_ de¡¡ accés d'angoisse inexpliquéc et de tristesse
0

sa~s cause, qm lw sont demeurés comme un des souvenirs inou-

bhables de son adolescence. Dans une piéce écrite vraisemblablement au cours de sa vieillesse, a l' époque ou comme il disait
a Jules Breton, « il revivait ses impressions pr;miéres », il décrit
un _de_ ces beaux pays~ges, ~e Bourbon que son imagination se
pla1sa1t a ~voquer, pl?m d 01seaux, de feuillages légers, d'arbres
en !leur, d eaux hmp1des, et de splendide soleil :
Tout n 'était que lumiere, amour joie harmonie •
Et moi, bien qu'ébloui de ce mo~de charmant ' •
J'avais au fond du c_ceur comme un gémissem0nt
Un dot.1:loui:eux soupir, une plainte inflnie,
'
Tres lomtame et tres vague et triste amerement.
C'est que ~evant _ta ¡rrO.ce et ta beauté, Nature 1
Enfant qui n'ava1s nen soufTert ni deviné
Je ~entais crottre en moi l'homme prédesÜné 1
Et Je pleurais, saisi de l'angoisse future,
Épouvanté de vivre, bélas l et d'étre né.

Sans doute le commentaire est postérieur de bien des anné,.
re~ue. La vie a repassé sur le trait ioitial pour
l'approlondir et l'envenimer. La sensibilité de l'adolescent est

a l'impression

34 \

aiguiséc rétroactivement par la sensibilité de l'homme. Mais
l'impression est certaine. Elle révele, sans que nous en puissions
bien démeler la cause, une tendance précoce a la mé\ancolie
chez « l'enlant songeur ,.
Cette mélancolie n'était encore qu'une disposition vague et
presque inconsciente. Elle dut se préciser et s'aggraver a mesure
que se révéla la contrariété intime qui semble avoir été la source
de la plupart des déboires essuyés par Leconte de Lisie au cours
de son existence. La nature, en meme temps qu'elle avait mis
en lui une intelligence supérieure, l'avaitdoué d'un tempérament
de créole, a la fois indolent et passionné. Il n'aimait pas l'acLion,
ni meme le mouvement. Il était le premier a le reconnaltre.
A la suite d'un voyage de Rennes a Dinan, en 1838, il s'excusait
aupres de son ami Rou!Tet d'avoir tardé a lui écrire : « Tout
déplacement produit une espéce de trouble en moi, tant est
grande mon apatbie physique. » Cettenonchalance était demeurée
dans !'esprit de ses camarades de jeunesse comme le trait caractéristique de sa nature. En 1860, !'un d'entre eux, Charles
Bénéút, son ancien collaborateur de La Variélé, le taxait de
paresse, et le poete ne protestait contre le reproche qu'au point
de vue del' esprit. « Quand tu me traites de paresseux, je présume
que tu veux parler de mes jarabes, car, pour le travail intellectuel,
j'affirme que peu de bceufs me valent. » Et il en fournissait la
preuve. Il n'en eut peut-etre que mieux valu pour lui, s'il avait
eu, avec un corps plus actif, une A.me moins contemplative, s'il

eut vécu davantage bors de lui-meme, s'il ei\t éLé plus disposé
ase melera la foule des bommes et plus apte a y jouer des coudes,
plus remuant et plus habite. Il faut le prendre te! qu'il était,
te! qu'il s'est peint lui-meme a nous dans une de ses nouvelles
en prose, sous le nom de Georges Fleurimont. Ce Georges
Fleurimont lui ressemble étonnamment au physique : « de
grands yeux bleus, le lront large, les levres fines et les cheveux
blonds. » Au moral, il paralt bien qu'il en est de meme : « une
passion, d'autant plus violente que sa nature normale é tait
apathique, s'était allumée daos son cceur, et ses désirs inassouvis
le dévoraient,. » Dans l'il.me du jeune Leconte de Lisie, ce n'est
pas une passion, c'est toutes les passions qui s'étaient allumées

a la

fois ; non seulement, comme nous l'avons vu, l'amour de la
femme, mais l'amour de la poésie et l'amour de la gloire, mais

l'amour de la justice et l'amour de la liberté. Dans une de ses
plus belles piéces, et de celles qui jettent le plus de lueur sur son
eLre intime, il a fait allusion a ces heures tumultueuses de son
adolescence :

�342

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Autrefois, quand l'essaim fougueux des premiers réves
Sortait en tourbillons de mon cceur transporté ;
Quand je restais couché sur le sable des greyes,
La face vers le cíe! et vers la liberté ;...
Incliné sur le gouffre inconnu de la vie,
Palpitant de terreur joyeuse et de désir,
Quand j'embra,ssais dans une irrésistible envie
L 'ombre de tous les biens que je n 'ai pu saisir...

Un fragment de ses lettres de jeunesse complete et commente
de la maniere la plu3 heureuse ces confidences discretes de sa
poésie. II vaut la peine de citer en entier cette page aussi sii:rnere
que pénétrante :
J'ai toujours été un étre nomade - écrivait-il á Rouffet le 26 mars 1839
- et vous devez bien comprendre que cette vie incertaine, quelque jeune
que je fusse alors, n'a jamais été propre a fixer mes idées et mes sensations.
Aussi, je m 'effraie parfois de la confusion qui bouleverse ma téte, mes pens6es
sans résultat, désirs ardents sans but réel, abattements soµdains, élans inutiles, se heurtent dans mon Ame et dans mon creur pour s'évanouir bien!A1t
en ind:&gt;lence soucieuse. Ríen de fixe et d'arrllté pour !'avenir; mon passé
ml!me semble évoquer mes souvenirs, preuve de mon inutilité passée, pour
me prédire mon incapacité !uture, J'ai revé, comme un autre, d'amour et de
jours heureux, écoulés entre une femme aimée et un ami bien cher¡• mais ce
n'était la qu'un songe. Je le sens bien, il y a en moi trop de mobi ité pour
espérer une telle vie, si toutefois i! m'était donné de jamais la réaliser. La
monotonie m'abrutit, et je me reconnais un tel besoin de métamorphoses,
que je me sentirais capable d'éprouver en un mois tout l'amour, toute la
haine et toutes les espérances d'un homme qui y aurait consacré sa vie tout
entihe. Oui, me voila bien, mon ami. Pardonnez-moi de m'étre posé en
sorte de probleme, et essayei de me résoudre. Notez qu'avec tout cela je
i;uis excessivement malheureux. Vous me direz, sans doute, qu'une semblable
vie n'est appuyée sur nul raisonnement et que, au bout du compte, ce n'est
qu'une paresse incarnée. C'est peut-etre vrai.

Déséquilibre de la reverie et de l'action, disproportion enl,re
l'infini des désirs et l'étroitesse des réaliLés, repliement sur soimeme, découragement et trist.esse, si ce sont la les causes et les
symptómes de ce qu'entre 1830 et 1840 on appelait encore « le
mal du siecle », Leconte de Lisie en a été atteint, et, de son pessimisme, le point de départ, autant du moins qu'il est accessihle
a l'analyse psychologique, se trouve la. Plus enclin a agir, il eut
moins embrassé par le reve ; il euL appris a limiter ses aspirations,
a choisir un but prochain, a y concentrer ses pensées et a y proportionner ses efforts. II se fut contenté peut-etre de ces « joies
réelles » et modestes que lui recommandait timidement Adamolle ; ,
il eut atteint son idéal parce qu'il l'aurait placé moins haut ; il
ef,t été plus heureux, mais il ne fut pas devenu le poete, et le
grand poete, qu'il a été.
·
, Ajoutez - pour lui rendre la vie encore plus difficile - a
cette disposition premiere, la raideur d'un caractere altier et

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

343

.
enait d'une réelle droiture de cons- .
intransigeant. ~ette ra~deu.~ ~ a dignité personnelle; elle venait
cience, du sentiment tres v1 e s il &lt;t Je sais écrivait-il un jour a
.
t t d'un immense orgue •
,
. .
auss1 et sur ou
ueil _ et je ne saurais me le d1ssunuler
Rouffet, que, dans m~n org1 s forte parfois que ma volonté meme
- une envíe de dommer p _u
entait-il incapable de s'abaisser
est en moi. » A plus for~ ~:iso~ s:: dis pas d'une bassesse, mais
ou de plier. La seule i e, Je .
d'une démarche qui le mtt
·tat·
d'une concession,
. .
d'une sollici ion,
dans l'obligation d'autrui, lui éta1t msupsous la dépendance ou .
.
l83º de publier de compte a
•·¡ 'éta1t ag1 en
"•
'
•
portable. Lorsqu 1 s
' de poésies qui devait leur ouvr1r
1
demi avec RoufTet, ce ".º um~ loire la proposition, avancée
a tous les deux le c~em_m d~ ª g ar s~uscription, luí avait causé
par son ami, de le f~1re impruner p e que c'est que de faire impriun sursaut de colere,: ((S!.,vez-vous cd1·sposé a vous tratner a deux
· ti' ? i:;tes-vous
.
.
mer par souscr1p on ·
.
·ent fort peu de vos vers, afín
ens
qui
se
souc1
d
genoux d evant es g
p
moi· non seulement cela est
. de l' argent ?· . our
, mieux ne jamrus
. publier
d'en obtemr
., . erais
au-dessus de mes forc_es, ma1s.f ;~ vulgaire. » On n'a pas oublié
une ligne que la devo1r a la p1 ~l _uflexibilité arrogante, il enjoide quel ton cassant, avec que ~-ma aucune modification de la
gnait a Adamolle de ne c¡nsen l~tre au Courrierde Saint-Paul ;
«copie» qu'il était ch~r_g~té e~:::ine il rejetait, tout d'abord
avec quelle susceptibili l
ffres de la Démocratie Pacifique,
et de premier mouvemen~ es o uelque chose de l'intégrité de
de pcur de parattre ~han
point est une force. La conses opinions. L'org~e~l, I,&gt;ºr.
cui ne s';baisse devant personne,
viction d'une supénonté intime, &lt;:I est un ressort puissant dans
que personne ne peut vous ~avir, ve Mais ce meme orgueil est
l'adversité, un soutien dans l épreu ~e de faiblesse et de soufaussi une infirmité morale, une caluur méconnue dut rendre
· e de sa va e
.
.
frances. La conscienc
't
dépit de sa « rés1gnat1on
le poe e en
.
d
plus cruelles encore pour T t'
, les injustices, les déborres e
philosophique », les hum1 1~ I~~és par les hommes ou par la
toute sorte qui lui furent m ig
- fortune.
Leconte de Lisle ne savait pas
Avant de quitter Bourbonff nce Jene sais si,a cette époque,
encorece que c'était &lt;:Iue la sou _ra d~nt il a, dans le Manchy et
était déja morte 1~ 3eune cous1~e 11 est fort possible, du reste,
ailleurs, immortalisé le souverur. Stendhal appelait un phénoqu'il y ait eu, da1;1s s?n cas, ce ~u~e souvenir idéalisé de ce~te
mene de cristalhsation! e_t ~u lus douloureux que la réalité
passion malheureuse _lm a~t et{8~7 il avait grandi librement au
meme. En tout cas, Jusqu en .
'

º{tt i

�344

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

milieu d'une nature m
·¡¡
paternelle, ent.ouré de:;::: ique et charmante, dans l'habitation
réchauITait son ca,ur et d~!f~?"; d_e s? age dont la sympathie
orgueil. A peine eut-il mis¡ . : IIDra wn juvénile flattait son
le transporter en France e ~-1¡" sur le_ pont du_ navire qui devait
1
1
de la solitude morale q~i q~é~ose s~nl!~t v!h par le sentiment
surtout maintenant u .
rma1s a a1t etre son lot. « C'est
molle, au milieu d'hoi::me ¡e ::;/rouve Jeté, écrivait-il a Ada•
nous aimons a causer q~ I~ I rents sur t.outes les choses dont
comprenne la mienne' et :oi: sens l?ut le prix d'une ame qui
déja a regretter comme ¡¡ d' compnse d'elle. » 11 commengait
'
ira un peu plus tard
Ces parents chers et bons

,

'

Tous. ces amis grandis a m~~~~é~ccordait le CieJ,
Que Je pJeure parfois dans mes Jours
. ~, dom~
rr~res...
sohtaires

La solitude, en eITet au lieu d '
Bretagne, s'était aggra~ée du faii s atténuer a son arrivée en
fam1lle de Dinan On l'
't .
de son malentendu avec ••
de son c0té senti ~n pay:~~~ti¡ugtl f~~it_et méprisant. 11 s'était
l'y portait que trop - a vivr:· av s a .itu~ - son caractére ne
autres. 11 afTecta des allures d
. ec lm-meme, a se passer des
de n'avoir point d'ami II e m1santhrope. 11 se déclara content
chers. Mais ils lui furent ~-hers :~r:\~ºJ.rtant, et qui lui furent
mon cher RoufTet : nous s m
.u
istance. « Vous l'avez dit,
que de prés. 11 n'est pas
~h:~ºJ
b~aucoup
mieux de loin
1
au fond un excellent gareon
. ~vmer pourquo1. Vous étes
vot é 1
.
'
; ma1s ¡amais ¡·e • .
re ga en or1ginalité. De mon cot/ .
.
n a1 rencontré
tére et considérablement fati é d
'¡e sms emporté de carac1mpossible que nous puissio!i:1 vi es autres hom_mes '. il était done
so1!1mes plut0t faits pour nous
bonn~_mtelhgence. Nous
v01x. » Quant au reste de l'h
't re de. 1 ame que de vive
n'avait aucune sympathi
umam é, il ¡ugea bien vite qu'il
les jours ou pesait plus p/n'1·bª1ucun ~éconfort a en attendre. Dans
emen., ~ur Im

IuJ'cf

e:;:n~n

Le poids cruel et lourd de notre isolement,

ild' se disait
.
qui•·¡ ne manquait peut-etre a
avo1r connu sa souffrance pour chercher asles semi blables que
.
e sou ager :
Mon D1eu I s'ils savaicnt bien le malheur d'~tre seuls 1

l\lais l'illusion ne durait as ¡
de la prose amére d'Alfred ~e .;.ngte~ps. 11 s'était trop nourri
cas de Chatterton et sur c . h igny, 11 avrut trop médité sur le
.
'
e1m, e,aucoup plus proche, d'Hégé-

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

346

sippe Moreau, pour avoir, lui poéte, quelque confiance dans un
siécle « qui ne reconnalt que l'or pour dieu •• dans • une société
abrutie et sourde , qui laisse les poétes mourir de faim. Les
bommes n'estiment que ceux qui leur sont utiles, et les poetes
leur sont inutiles: ils le prétendent, du moins.
Ah I puisque nul ne veut comprendre ici nos cris,
Puisque devant nos pas on seme le mépris,
.
Puisque chaque homme enfin á notre a.me altérée
De la pitié refuse une goutte sacrée,
Mon Oieu, rappelle a toi tes trop faibles enfanls,
Donne-nous le re pos, le dernier, il est temps !

C'est le mol du Quaker devant les cadavres de Chattert.on et
de Kitty Bell : « Oh ! dans t.on sein ! dans ton sein, Seigneur,
re,¡ois ces deux martyrs ! »
Tels étaient les sent.iments qu'il rapporta, en 1843, dans son !le
natale. 11 s'y trouva corome étranger au milieu des siens. Sa
misanthropie s'exalta encore dans la solitude totale ou, a SaintDenis, il se trouva plongé. Elle se serait adoucie peut-etre, une lois
le poete retourné en France, devant les sourires de la lortune ;
elle aurait fondu a « ces premiers rayons de la gloire, qui sont
plus doux que les premiers feux de l'aurore ». Mais, l'homme est
l'art.isan de sa destinée, et nous savons déja que Leconte de Lisie
n'avait ni les qualités ni les délauts qu'il fallait pour rendre la
sienne heureuse. 11 n'eut pas a subir de retentissantes inlortunes,
mais a lutter, ce qui, a de certains égards, est pire, contre la
difticulté incessamment renouvelée d'assurer son pain quotidien.
Pendant toute sa jeunesse, et meme jusque dans son ~ge múr, il
se trouva dans une situation non pas modeste, roais précaire, et
souvent meme plus que précaire. Nous l'avons vu a Rennes,
reduit, par sa faute sans doute, mais enfin réduit pour vivre a
de miserables expédients. Nous l'avons tetrouvé a Paris subsistant maigrement des faibles appointements qu'il recevait de la
Democratie Pacifique et d'une petite pension que lui faisait sa
famille. En 1848, tout Iui manqua a la fois. 11 n'eut plus d'autres
re.sources que de donner des le~ons de grec et de latin, et de se
mettre aux gages des libraires. Comment en vivait-il ? Béranger,
dont il avait fait, on ne sait trop par quelle voie, la connaissance,
et qui s'intéressait a lui, va nous le dire. Au mois de janvier 1853,
l'auteur des Chansons recommandait- rapprochement inattendu
~ l'auteur des Poemes Anliques, qui venaient de paraltre, a la
b1enveillance de Pierre Lebrun, poéte lui-meme, sénateur et
membre de 1' Académie frangaise, en compagnie et a la suite
d'un obscur littérateur de l'époque, Hippolyte Tampucci. • Mon

�346

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

autre recommandalion, écrivait-il, est en faveur de M. Lecont.e
de Lisie, dont je vous ai remis le volume ; volume plein de magnifiques vers, ainsi que vous avez pu vous en assurer.Jevous dirai,
moi qui recommandc plus les auteurs que les livres, que ce jeuae
homme est ici dans un état voisin de l'indigence. • Les Polma
Anliques, en efTet, n'avaient pas trouvé beaucoup d'acheteurs;
on prétend meme que, pour se !aire quelque argent, Leconte de
Lisie en devait vendre les exemplaires aux bouquinistes des quais.
Le recueil, et celui qui suivit en 1855, les Poemes el Poésiet,
valurent a l'auteur deux prix académiques, plus une gratiflcation de cinq cents francs, obtenue du ministere del'Instruction publique par les efTorts combinés de Pierre Lebrun, de Scribe
et d'Alfred de Vigny. Mais ces maigres subsides ne pouvaienl
rétablir une situation depuis longtemps obérée. Le 1er septembre
1856, c'est le secrétaire pcrpétuel de l' Académie lrangaise, Villemain, qui, a son tour, fait appel, en faveur du lauréat de l'illustre
compagnie, a la puissante iníluence.du sénateur impérial : « Je
viens de voir M. Leconte de Lisie ... 11 est fort malheureux, et il en
porte la trace visible : il est fort maigre et pal e, comme un ho,nme
qui n'a pas soufTert seulement de chagrín. Je sais que le pris
Lambert (1.000 francs) n'éteindra pas tout a fait sa dette principale, qui est une dette pour premiers besoins de logement et
de nourriture. Un acompte sera accepté sur cette dette, et !ui
laissera pour usage immédiat le reste du prix. Mais ce sera bien
peu, et bientat absorbé, quoiqu'il n'y ait, j'en suis assuré, nul
désordre, nul!e dépense de fantaisie. Mais le nécessaire, le plus
indispensable nécessaire n'est pas assuré. Les Poésies nouverr..,
tirées a 500 exemplaires, sont presque épuisées, mais sans produit
pour l'auteur. II n'y a nul travail utile en perspective. Et le
découragement est grand, comme la soufTrance, et m'a été expri·
mé simplement et noblement. » Villemain concluait en pressanl
son ami d'obtenir du ministre ce qu'il appelait, voilant de médiocre latin la misére des choses, aurum honorarium aul poli,u
alimenlarium,la pension dequinze cents ou deux millefrancs qui
metlrait le po.lte a l'abri des besoins les plus immédiats. Pierre
Lebrun Ulrda peut-étre il. se mettre en campagne. Toujours est,.il
que, le 9 octobre, il recevait de Leconte de Lisie aux abois, la
supplique suivanLe, qu'il n'est pas possible d'appeler autrement
qu'une demande de secours:
Press6 de tous cOté.3, et ne t.rouvant plus d'issues, momenlanément du
moins, pour óehapper a des embarras cruels et mullipliés, je me vois coa·

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LlSLE

347

ui doublement puisc;anL. Si ;e

tn,int, Monsieur, d'~v'?ir recou¡s. 3. vr~r: ~g:;.me je l'ai déj3 fait longtemps,
toultrais seul, je subirais_a':'ec r. Slgna f ' s désormais.
Ja fortune contraire i ma1s _Je sf 1sr:~;i~e~r~eÓblenir du ministAre de I'lnlsltruc?

Qserais-je done vous pner e
s sur les tonds destinés aux le res
lion publique une somme de 5~0 r;anc dre el je vous serais vivement reCetle allocation ~e per~&lt;"tl~a1t _d att~cnt 'á soulever un peu mon fardeau.
eonnaissant d 'avo ir contr1bu1: pmssam

L r· tervention de Pierre Lebrun.
On ne sait que! succés eu m
. néral de la Réunion
Le salut cette fois vint d'ailleurs. Le Con_seil gé
é rl' Académie
attribua au jeune c?mpatriote, de~f fo~~c;:;~n~u~l~ues années,
frangaise, une pellte pens10n,. q , P_ r on la lui supprima.
luí lut réguliéremcnt servie. [uis, t"\t~i~le ayant a pourvoir
C'est alors, en 1864, que econ e é a e'
¡¡ s'était marié
non seulement aux _dépenses d~ sl?e:;:Ctfe; d'une partie de sa
s _ ma1s encore ~
é · ¡
entre temp
.
.
t mbée a sa charge pmsa a
lamille de Bourbon,1(~1 tta1t t:ner lui anti-bonapartiste, lui
coupe d'amertume.

u se _r si . '

ter une allocation

républicain, lui ancien révol~t1onna~:, ¡~~::~~le. On la lui a plus
de 300 lrancs par mo1s sur haé casQseelle ironie' Pour un caractére
· durement rcproc e. u
·
bli
d'une ¡o1s
.
h Tation meme ignorée du pu c,
comme le sien, une telle um1, to' ture plus cruelle que les
meme intime et secrete, éta1t une r
plus cruelles P:ivations.
ill e illustration que cctte vie a la
Je ne conna1s pas de me eur
maxime amere et profonde de J uvénal :
Haui facile emer~unt, quorum virtutibus obstat
Res angusta dom1.

Quand on songe que c'est au milieu de ces souc~sr:~:r:::tu:;
dans les intervalles de ces pénibles -~émarches que I osent ac(ue!ou écrites la plupart des belles p1eces qui ~omp de avec une
lement le recueil des Poemes Barbares, on se era:elle robuste
,orte de stupeur que! amour pa~sionné de so~o:~é fallut a cet
confiance en lui•meme et que! e tenace ;{ton ne risque plus de
homme pour persévérer dans son etl~r\
thémes qu'il lance
prendre pour des déclamations bana es es ana
contre la société de son temps.
¡
uement des
Si je me suis laissé entrainer, en elTet,_ \ parler 'o~gpas pour le

J

embarras pécuniaires de Leconte de L1s_e , _ce_n es 'est

as non

plaisir d'étaler la misere d'un grarr d écr~vt~ '~e :es dé:endent
plus que, dans ma pensée, ses op1mons p i o,op q ·- 'est our
nécessairement de l'état de son porte-monna:\mª'°'t~ignaft de
que l'on comprenne bien que le poéte, quan I se P

�348

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la vie, avait quelques raisons d'en dire du mal. Si l'on ajoute ~
ces causes de découragement le regret toujours présent et dou..
loureux de son pays natal, on ne s'étonnera pas des plaintes ameres
dont sa poésie de cette époque - et de toutes les époques, unefois Ie-pli donné au caractere - est si souvent l'écho :
Comme un morne exilé, loin de ceux que j'aimais,
Je m'éloigne a pas Jents des beaux jours de ma vie,
Du pays enchanté qu'on ne revoit jamais.
Sur la haute colline ou la route dévie
Je m'arréte et vois fuir it l'horizon dormant
Ma derniere espérance, 1,t pleure amerement...

Et l'on comprendra qu'il y a autre chose que de l'excitatioa
cérébrale, de la rhétorique ou de la « littérature » dans ces aspirations au repos, au néant, a la mort qui reviennent lugubremen,
dans ses vers. Tant6t, c'est le regret de n'etre pas mort jeune, de
n'avoir pas été afTranchi de la vie avant d'en avoir connu les
tristesses :
Nature I immensité si tranquille et si belle,
Majestueux abtme ou dort l'oubli sacré,
Que ne me plongeais-tu dans ta paix immortelle,
Quand je n'avais encor ni soutTert ni pleuré ?

Tantot, c'est l'insistance avec laquelle il évoque l'image du
suicide apaisant et libérateur, du détachement insensible et doux
de cette vie. La fin des Éioiles Mnrlelles, telle surtout qu'on
peut la lire dans la version primitive, est significative a cet égard.
IJs sont la« deux beaux enfants »,l'amoureux et l'amoureuse,qui,
toute la journée, pareils aux Amanls de Monlmorency que jadia
Vigny avait mis en scene, ont couru les bois, en riant et en cueillant des fruits et des fleurs.
O r@veurs innocents, fiers de vos premiers songes,
Jeunes esprits, creurs d'or rendant le mi!me son,
Ignorant que la vie est pleine de mensonges,
Vous écoutiez en vous la divine chanson 1

Le soir ils se sentent troublés par la nuit qui tombe, ils ont
vaguement peur, ils se prennent par la main pour se sentir moins
seuls. lis s'arretent au bord d'un large étang, ou s'amoncellent,
sous la nappe profonde des eaux, les pleurs d'argent tombés du
ciel noc~urne.
Les entants, inclinés sur la pente des rives,
Essuyant pour mieux voir leurs yeux ou nage encor
Un reste de tristesse et des larmes narves,
Contemplaient á l'envi ce splendide trésor.

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

v::!~le:if1e!{E~~rz¡:eS,

1~sci~:g:1tsª&amp;i~~:e~
Et le bois entendit comme u
t
iel
Effleurer le teuillage en retournan au e .

,
tement son intention d' en finir
Parfois le poe~e declar~ o~ver existence qui lui est a charge.
prontptement, v1olemmen avec une
Le mal est de trop vivre, et la mort est meilleure ...

•
'
ortir de ce monde en répandant
Son « vreu supreme n, e esbtl de s
omme le soldat ou comme
sa vie a flots par une large essure, c
lemartyr:
o sang mystérie~x. ~ spletide ~:ri:~:bété,
Puissé-je, ~uxdcrits bp1~~~xpreu ; ; mon éternité 1
Entrer, cemt e a
'

'
t u'un reve En fait,il n'estpas
Mais ce n'est la:qu un v~u,e q it u'o~ ne s'en reconnaisse
possible d~ s' é~ade~ de~: :~1:ttcae~ 1~\rile courage. 11 fau~ suivre
pas le dro1t, so1t qu on
1
p Il faut se résigner a v1vre, en
.
' b t sa voie dou oureuse.
.
é
..
¡usqu au ou
. 1 . ,est plus qu'un songe vanom •
enviant les morts, pour qui a v1e n
•
sont consumés i
Oubliez, oubllez, vos creur8 e s sont vides.
De sang et de chal~urhvos :~; r:n proie aux vers avides,
O morts, morts b1 1t~t ~~\a vie et dormez 1
souvenez-vous P u
'
d je pourrai descendre,
Ah I dans vos
P~~!
~~iq:iFt tomber ses fers,
1 11
Comme un f~r1,a ~ .
des maux soufferts,
Que j'aimera1 _sentir, llbJe s la commune cendre 1
Ce qui tut m01 rentrer an

litl ~f

. t our s'aider a en supporter
Et pour se consoler de la v1e, e p ée sur le terme inévitable,
le poids? il n'es~ que tde
et ason jour:
lequel v1endra tot ou ar , 0
. . r81·t . il nous la taul subir.

:~e: ~t~~~:

La vie est amsi
e·
t l'insensé s'irrite ;
Le faible souftre et p~etur~c~ant qu'il doit mourir.
Mais le plus sage en r1 ' sa

..
l tristesse dont les premiers
Une disposition naturelle
nt s'ét~ient fait sentir de
symptomes et co11;1me le pr~ssen i::;:.t-il, de larencontremalheubonne heure, et qm provena1th~e:e· et d'une ame ardente ; cette
reuse d'un tempérament apa _1q t ces d'une vie pénible et
.
..
an
d1Spos1tion,
accrue par les c1rcons
.
t du pays natal par 1a so1·1précaire, par l'éloignement des siens e
'

ª ;.

�350

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tude morale, par des embarras matériels .
.
seulement des privatio diffi il
qm entratna1ent non
comparaisons douloureu~!s entie e:en~ su~portables,. mais des
etre, et d'intolérables humiliationsc tdt éta1i t ce qm aurait0dO

i~~:.

0

f

1

~: ir r:::~ie~ei;~~~:1:s

J:ur:c~::t

~u, pe::i;i~m:s
:
justifient ses paroles aro, qu/les exphquent etmeme qu'ellea
de la vie. Mais ce ne sonteres e son pr?fond désenchantement
pour édifier sur elles une
la ~?utefo1s des bases assez larges
J'ceuvre de Leconte de Lisie itef ion g~nérale_ des choses, et, de
phil~sophie,_ si, a ces motifs', q! ~t:~:!~\,~~s ~;eu de dé1g~gerAune
ne sen éta1ent ajoutés d'autres d'
a es pour m-meme,
et d'un caractere plus désintére é une portée plus universelle
Leconte de Lisie app t
·t ss .
.
1848. Cette générationª\~~!1 par sa,na1ss~n~e ala génération de
par la générosité de se; as . ~~us, s est d1stmguée entre toutes
et sa capacité d'ill .
pira i_ons, la f~r_veur de son idéalisme
bli9ue. Que la
i?éal pohbque, c'était la RépuJmllet ! Son idéal socia( c'ét ~1~ :en~ sous la monarchie de
inscrivait dans son credo '1 . a1 e ~n e_ur de l'humanité. Elle
entre_ les citoyens, l'améli:r~t~:éd la Justice et l'amour, l'égalité
la paIX universelle,la fraternité d u sort
plus. grand nombre,
le notre. Mais instruits
d es peup es. Cet 1déal est encore
combien il est 'difficile et
a\íres expériences, nous savons
gres moral est une con ue g
a iser. _Nous savons que le prol'homme, le fruit d'un ~ff
d\~ous les mstants sur l'égoi:sme de
pas qu'on puisse tout d' or, pa ient et continu. Nous ne pensons
On le croyait vers 184~n ~ou~~ransformerla sociétéetlemonde,
dissaient dans leur bien-~tr:nd is que_ les possédants s'engourla misere et des souffran
d es espnts aventureux, touchés de
substituar a l'ordr d hces u ~euple, cherchaient le moyen de
choses meilleur. C~es: te ~:: qm ~embl~t c_ondamné un ordre de
théories et les systemes
ps 0 ~ Surgissaien~ de tous cotés les
1
et les religions. 11 sembl~i;8 ~top1es_ et. les Icar1~s, les sociologies
nouveau, par qui le mond1u on ass1stat a l_a naissance d'un culte
monde antique l'avait été moderne_ s~ra1~ régénéré, corome le
raient a en e·t l
, par le christiarusme. Plusieurs aspire e prophete II
·t
selle, et les poetes ínter. ré Y avai co~e u1;1e attente univerdemandaient avec ~n tph t~nt ces aspirations obscures, se
en ous1asme angoissé :

~!!

Ré;:~~~s~:º:

tu

Ío:

t:

Qui de nous ' qu·l d e nous va devenir un Dieu ?

Cette confiance
• cetteconvictiondel'aptitude&amp;U·
. .
périeure
d'une fo dans
d l' avemr,
rme e gouvernement a instaurer le reune
de la
o

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

351

~ustice ~~ de la paix parmi les hommes, cette foi républicaine, - et
il faut 1c1 donner au mot son sens mystique - Leconte de Lisle
la possédait depuis ses jeunes années. Elle lui était commune
avec les jeunes créoles qui faisaient cercle autour de lui, le dimanche, sur la greve de Saint-Paul. te Adieu, mon cher ami
prions pour Elle !ii - entendez: pour la République - écrivait-ii
qtielques jours a pres son départ a son ami Adamolle. Son séjour
en Bretagne ne modifia pas ses sentiments, bien au contraire. II
se fit un plaisir, ne fut-ce que pour faire piece a l'oncle Leconte,
d'afficher ses sentiments républicains. A son retour en France,
en 1845, ses espérances, ou si l'on veut ses illusions, se trouverent
encore surexcitées par le milieu do.ns Jeque! il vécut. Quand éclata
la révolution de 1848, il crut qu'elles allaient etre comblées.
Au bout de deux mois, on sait ou il en était. La déception fut
rude et la chute profonde. Toute l'orientation de sa pensée en fut
changée. Les radieuses visions d'avenir, de paix, de bonheur
universel, vagues - mais combien séduisantes ! - qu'il s'était
complu a évoquer dans ses poemes phalanstériens, s'effacerent, en
lui laissant le souvenir d'un mauvais reve. II condamna a l'oubli
la plupart des ceuvres - dont certaines fort belles - ou il les
avait développées. Des trois ou quatre poemes qu'il conserva de
cette série, il effaQa, avec un soin jaloux, tout ce qui pouvait
rappeler l'état d'esprit dans lequel ils avaient été composés.
Non pas qu'il rougtt de s'etre abusé; mais il ne l'était plus, et il
ne voulait plus le paraitre, ni donner une adhésion, meme platonique, a des espérances qu'il ne partageait plus. II n'avait pas
perdu sa foi dans la République; il avait, ce qui est plus grave,
perdu sa foi dans l'humanité. Désormais,il ne regarda plus !'avenir
que pour entrevoir dans ses profondeurs la fin d'un monde ou
rien ne subsistait plus des généreux enthousiasmes, des passions
sublimes, amour de la liberté, de la justice, de la beauté, qui
avaient enilaromé sa jeunesse, et qui lui paraissaient les seules

raisons de vivre.
ll ne renonga pas pour cela a caresser ce reve de bonheur, de
bonheur individue! et de bonheur social, de vie riante et libre
dans un monde plus beau, dont l'homme n'abandonne la poursuite qu'avec la vie, quand il n'est pas soulevépar une espérance
surnaturelle qui lui en offre la réalisation par dela. Mais il le
déplaQa dans le temps et dans l'espace ; il le transporta de la
France dans l'Hellade, et de !'avenir dans le passé. 11 y eut pour
lui un temps ou l'e:xistence humaine avait été heureuse, une
contrée ou avait fleuri la beauté. C'est de ce coté qu'il tourna les
pensées d'une ame essentiellement nostalgique, et ses aspirations

�353

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

352

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

devinrent des regrets. Ce tour d'esprit se faisait déja sentir ch
lui avant 1848 : témoin le poeme d'Hélene dont j'ai ci
qu~lques fragments; témoin aussi, dans ce poeme de Qain, dont
les 1dées roattresses remontent, selon moi, a 1845, les passages
le poete, avec une visible complaisance, développe les pl::1in
de l'inconsolable exilé :
Eden I O vision éblouissante et breve,
Toi, dont avant les temps j'étais déshérité l...

iicie"~ i o·le· piu·s· ~h~; et¡~ pÍ~s do~·,¡ de; ~o~ge; ..

Toi vers qui j'ai poussé d'inut1les sanglots 1 '
Loin de tes murs sacrés éternellem1mt clos,
La malédiction me balaye, et tu plonges
Commc un soleil perdu dans l'abtme des nots f... .•

témoin encore, dans LaPhalangedel847, la longue tirade d'Orp""et Chir,m, ou le centaure revit comme en un songe les jours l
plus lointains de son passé :

•

Oui, j'ai vécu longlemps sur le sein de Kybele.. .
Dans ma jeune saison que la terre était belle l.. .
O jours de ma jeunesse, Osaint délire, Oforce 1
O chénes dont mes mains brisaient la rude écorce,
Lions que j'étou!Jais contre mon sein puissant,
Monts témoins de ma !!'loire et rouges de mon sang 1
Jamais, jamais mes p1eds fatigués de l'espace,
Ne suivront plus d'en bas le grand aigle qui passe ;
El comme aux premiers jours d'un monde nouveau-né,
Jamais plus, de flots noirs partout environné,
Je ne verrai l'Olympe et ses neiges dorées
Remonter lentement aux cieux hyperborées l...

Cette tendance naturelle a l'esprit du poete, elle était alors
réprimée, combattue, refoulée par les affirmations et les espoins
qui se faisaient jour autour de lui. Apres 1848, elle ne rencontra
plus d'obstacle. La pensée de Leconte de Lisie, se détournant.
des réalités qui lui étaient douloureuses, se réfugia dans l' antiquit.é
comme dans un age d'or. Son hellénisme se composa, pour une
part, du sentiment de la beauté grecque, pour une part aussi de
sa sympathie pour un peuple passionnément amoureux de la
liberté. Mais il n'eut pas de fondement plus solide que son aversion
pour k. laideur du présent. Et, de la Grece, ce qu'il aima, ce fut
sans doute la Grece classique, la Grece historique, la Grece « de&amp;
héros, des chanteurs et des sages », la Grece de Sophocle, de Phidias et de Platon ; mais ce fut au moins autant, sinon plus, la
Grece primitive, mythique, préhistorique, la Grece pélasgique et.
anté-homérique, celle du légendaire Orphée etdu fabuleux Khir6n.
Dans cette nature et cette civilisation également primitives, il&amp;e

trouvait a l'aise. II y oubliait les vulgarités et les b~ssesses d'u~e
civilisation corrompue et dégradée. Dans son bellémsme, en dép1t
de la difTérence du décor et de l'art, il entre un peu de la disposition d'esprit de ce Jean-Jacques qu'il avait lu jadis, dans les
longs loisirs de son adolescence a Bourbon.
Mais l'apotre du retour a la natur~ n'avait pas _c~u lui-mer_ne
qu'il fut possible a l'homme de rev~rur, apres des ~1lher~ ~ anne~s
de vie sociale et de culture, a la v1e sauvage et hbre ou Il aura1t
trouvé le bonheur. De meme le beau reve grec de Leconte de
Lisie n'était qu'un reve de poetc. Le passé ne pouvaitplusrcviv~e.
E-Ot-il élé désirablc memede le faire revivre? Dans ces temps lomtains, iln'y avait pas quedes heureu:-:. Ce~te Grec~ i~éal~ connaissait
déja le blaspbéme ; on y sou~ra1; déJa ~e l mJustI~e et de la
méchanceté des dieux, et déJa l bumamté chercha1t da_ns u~
passé plus Iointain encore, le bonbeur qu'il ne lui est Jama1s
donné de saisir. ((Tais-loi », ditNiobé a l'aedc dont les chants en
l'honncur de Zeus, d' Apollon et d' Artémis l' ont excédée :
IJ était d'autrcs dieux que les tiens, race auguste,

Donl le sang était pur, dont l'empire était juste ...

Quant au dieu d'aujourd'hui, elle le traite a peu pres comme
Qain traite l'lahveh biblique, les memes sentiments appelant les
m~mes insultes :
O Zeus I toi que je hais l Dieu jaloux, Dieu pervers,
Implacable fardeau de l'immense univers...

Et, dans ces temps lointains ou les dieux du :polytbé~sme hellénique, encore tout pres de leur naissance, régnaient pmssamment
sur l'imagination des bommes, déjal'angoisse du doute étreignait
les esprits.
Est-il done, par dela leur sphere_éblouissanl~,
Une Force impassible, et plus qu e':1x.lous pu1ssante,
D'inaltérables dieux, sourds aux cris m&amp;ulteurs,
Du mobile Dcstin auguste, speclaleurs,
Qui n'onl connu jamais, se contemphnl eux-memes,
Que l'éternelle paix tle leurs songes supremes ?

Ainsi, dans le passé, comme dans le présent et dans !'avenir,
il n'y a qu'une réalité qui demeure, immuable a travers les ages,
c'est la soufTrance humaine, toujours renouvelée, jamais apaisée.
La constatalion en est faite par le poéte dans un passage qu'il
faut citer, non seulement pour la magnifique beauté des vers,
mais encore parce qu'il résume toute son expérience et toute sa
philosophie de la vie :
25

�354

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Une plainte est au fond de la rumeur des nuits,
Lamentation Jarge et soutlrance inconnue
Qui monte de la terre et roule dans la nue ;
Soupir du globe errant dans l'éternel chemin,
Mais etlacé toujours par le soupir humain.
Sombre douleur de l'homme, Ovoix triste et profonde
Plus forte que les bruits innombrables du monde,
'
Cri de l'Ame, sanglot du creur supplicié,
ui t'entend sans frémir d'amour et de pitié 1
ui ne pleure sur toi, magnanime faiblesse,
~ sprit qu'un aiguillon divin excite et blesse,
Qui t'ignores toi-mtime et ne peux te saisir,
Et, sans borner jamais l'impossible désir,
Durantl'humaine nuit qui jamais ne s'achéve,
N'embrasses J'Infini qu'en un sublime r~ve 1
O douloureux Esprit, dans l'espace emporté,
Altéré de lumiére, avide de beauté,
Qui retombes toujours de la hauteur divine
Ou tout @tre vivant cherche son origine,
Et qui gémis, saisi de tristesse et d 'effroi,
O conquérant vaincu, qui ne pleure sur toi 1

Le probleme du mal, cette fois, est posé dans les termes les plUB
larges, d'un point de vue qui n'a plus rien d'intéressé ni d'égoiste,
d'un point de vue purement intellectuel, et comme qui dirai~
des hauteurs de Sirius. II ne nous reste plus, pour connattre toute
la pensée de Leconte de Lisie, et pour avoir fait le tour de sa
philosophie, qu'a enregistrer, de ce probleme métaphyeique, la
solution métaphysique que le poéte a donnée.
Cette solution, il ne l'a pas inventée. 11 l'a trouvée dans les
conceptions du brahmanisme, auxquelles il avait été initié dans le meme temps a peu pres que Louis Ménard lui transmettait ses idées sur l'histoire des religions - par un autre de
ses amis, un disciple d'Eugéne Burnouf, Ferdinand de Lanoye.
Elles avaient d'abord excité chez lui, semble-t-il, plus de curiosit4
que d'admiration, si on en juge par le ton ironique et amusé
d'une nouvelle hindoue, la Princesse Y aso' da, qu'il publia, en
1847, dans La Démocralie Pacifique. Elle raconte l'histoire malheu·
reuse et touchante d'une vierge royale, « la rose du Lasti D•jumbo,
la perle du monde». La princesse a pour pere le saint roi Satyava·
tra, devant qui les méchants frémissent de crainte rien qu'A
voir « la ligne droite de son nez auguste, signe inflexible de l'infail·
libilité de sa justice ». Mais en approfondissant la littérature:
hrahmanique, et spécialement le Bhagavata-Purana, Lecont&amp;
de Lisle fut séduit par la doctrine panthéiste dont cette littérature est l'expression. Le monde, pour les sages de l'Inde, n'est
qu'un tissu d'apparences. Il n'y a d'autre réalité que l'etre
unique, infini et éternel, source et príncipe de toutes choses, dont
la pensée est l'univers. Telle est la vérité que révele a Brahm&amp;i

L'&lt;EUVll.E POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

355

dans un des plus beaux parmi les Poemes Anliq~es, Hari, l'etreprincipe, le dieu parfait, toujours jeune et touJOUI'S heureux.
• Toute chose, lui dit-il,
fermente, vit, s'achéve ;
l\fais rien n'a de substance et de réalité,
.
Rien n'est vrai que J'unique et morne Etermté:
O Brahma I toute chose est le reve d'un rt\ve.
La lliiyll. "d ans mon sein bou~llon~e en fusion,
.
Dans son prisme changeant ¡e vo1s tout appara!tre ,
Car ma seule Inertie est la source de_ l'Etre :
La matrice du monde est mon Illus1on.
C'est Elle qui s'incarne en ses formes diverses,
Esprits et corps, ciel pur, monts et flots orageux. •.

Cette déclaration, Leconte de Lisie l'a reprise a son propre
compte par deux fois, en prose et en_ vers. ~n prose, dans une
alltre nouvelle hindoue, Phalya Mam, pubhée ~n 1876 dans La
1
Répuélique des Lellres, et qui n'est qu un; réphque, sur le mode
sérieux cette fois, de La Princesse !aso~ª· E_n vers,_ da_?s le
douzain intitulé la Máyá (la Maya, c est I Illus1on) qui clot les
Poemes Tragiques :
l\iaya I Maya I torrent des mobiles chi_méres,
Tu fais jaillir du cceur de l'homme umversel
Les breves voluptés et les haines ameres,
.
Le monde obscur des sens et la splendeur du ciel ;
Mais qu'est-ce qu~ le c~ur de:' hommes éphémeres,
O Maya I sinon to1, Je m1~age 1mmortel_?
Les siecles écoulés, les mmutes proch~mes,
S'abtment dans ton ombre, en un meme ID?ment,
Avec nos cris, nos pleurs e~ Je sa~g de nos vemes :
Eclair reve sinistre, étermté qui ment,
La y¡; antique est faite inépuisablement.
Du tourbillon sans fin des apparences vames.

Ce n'est pas sans raison assuréfD;ent q~e le po~t~ inscr~~ait ces
vers a la derniére page du recue1l qu il pubha1t a I age . ,de
soixante-sept ans, et qu'il pouvait_co~sid~rer comme la dermere
de ses reuvres. Cette doctrine, qm fa1t s1 peu de cas de notre
individualité éphémére, qui réduit a un pur íantóme cette personnalité a laquelle nous tenons tant, pe_ut ?º~s p~ra!tre ~és?lante. Et certes Leconte de Lisie la jugea1t ams1. Malí, il gouta1t,
a s'en bien pénétrer une amere satisfaction. Elle rendait le calme
asa pensée; elle rés~lvait, en supprimant l'un des termes, le c~nf!it
entre la réa'lité et le reve qui avait été la souffrance de sa v1e, et
qui est en son fond cel le de toute vie humaine. Des deux hommes
qui étaient en Iui, le poéte au creur tumultueu:" et _le cré?le au
corps nonchalant, elle justifiait l' un de n' avo1r pomt ag1, elle

�356

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

consolait l'autre d'avoir désiré I'°
'bl .
.
est vaine, puisque vain est le désir 1mposs1 e, pmsque l' action
le disait Hari a Brahma est le re·v'epd~1sqm~ « toute chose, comme
'
•
un reve » et que po
u~ ~rob rasser d un regard indifférent et ac ill'
le bien et le mal la doul
. . ~ue ir une ame pa1s1ble
vérité et de s'e~ et
eurbet laJoie: il suffitd'avoir connu cette
'
re, une onne fo1s, convaincu.
deTilsf;pradité,fadatnsdseds grandes lign~s, le pessimisme de Leconte
·
u e ocuments qm per tt t d
.
précision, dans le~r ordre chronologique, 1:~é!navrc:e:u~;r~llavec

i

'

~~~~!~1~ée~t:ee:: Pr:~:!~vj::\,cherché a e¡pli~~~:u~
deses conceptions J'e • fi . . .
enchalnement log1que
.
· n a1 m1ams1 aveclasubstan d
t;~fr:~:/e l'envisager désormais au poi~; ;:º:u:u;!

;::~:;~~

8

La philosophie de Plotin
1

Cours de M. tMILE BRtHIER,
M attre de Conférences a la Sorbonne.

;!;:::

(d suivre.)

xne

LECON

L'Un.

J'ai montré, dans les dernieres legons, qu'il y avait, dans la
notion que Plotin se faisait de l'lntelligence, une double inspiration : d'une part, elle est l' ordre intelligible et éternel, fait de
rapports fixes et déterminés qui sert de modele al' ordre sensible.
D'autre part, elle est la pensée de soi-meme, ou s'évanouit toute
distinction du sujet et de l'objet, ou le moi se fond dans un etre
universel.
11 m'a semblé que cette seconde maniere de voir était étrangere
ala tradition de la pensée grecque. L'intelligence n'est plus que la
satisfaction intime, savourée dans une contemplation vague et
indéterminée, d'avoir échappé a toutes les formes particulieres
de l'etre : elle ne cherche· aucune explication rationnelle. Toutes
les relations morales et intellectuelles qui font une pensée et une
personne se perdent dans cette contemplation. Ce s·o nt des traits
particuliers a la doctrine religieuse des Hindous, telle qu' elle
s'exprime dans les Upanishads. C'est pourquoi il m'a paru qu'il
fallait rattacher le systeme de Plotin ala pensée indienne. Ce qui
l'y apparente, c'est son gout exclusif pour la contemplation dont
il fait la seule réalité véritable, son dédain pour la vie morale
pratique, enfin le caractere a la fois égoiste et universel de la vie
spirituelle telle qu'il la congoit. En effet, a son plus haut degré,
la vie spirituelle est la relation « seule a seul » de l'ame avec le
príncipe universel, elle exclut toute union avec d'autres etres
et d'autres personnes.

�358

LA PHILOSOPHIZ DE PLOTIN

359

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Cette hypothese est la seule u.
difficultés de la doctrine de Pl f q \ permet de débrouiller les
avec le principe supreme et o m t r es rapp~rts del'Intelligence
C'est cette doctrine ~¡ a ~~r a n_ature meme de ce principe.
gences d'interprétation~. Quell:n!s~1eu aux plus grandes divernature exacte de cette doctrine ? E ' rteut-on se demander, la
n'est pas le principe dernier q~e ¡° a i~mant que l' Intelligence
toute détermination intellectuelle :1i:i~ne, d:\etres léchappe a
auteur, en Occident, d'une m ,
. n es_ -1 ~as e premier
plus, puisqu'il considere ce . ~taphys_1que irrat10naliste ? De
expérience sui generis d'uni~:~;pe radical ~omme _l'objet d'une
ligent, tres différent d~ la connais!e con_ta;\i1mméd1at et inintelvrai, encore en ce sens qu'il
.¡.ce m e ectuelle, n'est-il paa
blemJ tde la cons~ruction ratfi:!~1:ed~o:~:;~;t~b~dle ~troen e e une expénence a titre absolu
.
I?e re
par sa nature susceptible d'a
, ~ne expérience qm n'est
donnée opaque a toute intell"ucune ana yse, c'est admettre une
C' t
. .
1gence.
•
1
de ;::her~;;~~}:c:!~º:ra~:
~~nirrationalisme que j'ai l'in~ention
la notion de !'Un se rattache a}::~it:n~cette_ lego?, en quel sena
Dans une seconde legon "'étud' . a sme ~déahste de Platon.
~rrationaliste et mystic¡~e. E~~rai
doctrine so~~ son aspecl
J'essayerai de montrer commen;°'sou:n~,- uf~e tro1:1eme le1;00,
indienne, se rencontrent dans 1' d t . m uence e la penaée
d'
•
.
,
a oc rme de J'U l
un idéahsme nouveau aussi diff~ t d
. n, ~ gennes
que du mysticisme.
'
ren u rationahsme grec

dª

•• •
J'ai rappelé, dans une des é éd
des doctrines philosophi ue/~ e entes legon~, que la théologie
de l'intelligence. Faire tle Í'intell:s Grefs ?posait sur l'apothéoM
les choses réelles
ne sont que d esgentce
e des
ieu m
suprer'ne
dont toute.s
.
ac es et
nif t ti
,
une e.::c:press10n du rationalisme inhérent al
a es a ons, e est
:Ma1s ce n' en est a certain é
' a pensée grecque.
insufftsante. On s~nt immét tª rds , qu une expression tout afait
forme beaucoup plus coro leªteement_ que ce rationalisme a une
chez les Stoi:ciens et mero/ h
ngoureuse chez Platon que
dieu supreme était l'Intell' e ez tnsto~e; or, chez ces derniers:le
. .
igence, andIS que PI t
d .
prmc1pe transcendant a 1,. t lli
. a on a a mis u.o
ou !'Un.
m e gence, qu'1l appelait le Bi~

¡t.

C'est qu'il Y a entre le «ratio r
nalisme ,&gt; de Platon toute d';éa ISme» d~sStoi:cienset le«rat.io1ª 1 rence qu 11 Y a entre une pensé&amp;
'

l culture biologique et morale et une pensée a culture surtout
mathématique. Pour les Sto'iciens, l'intelligence cst avant tout
une force vivante qui a en elle-meme la source et la loi de ses
déterminations. Pour Platon, au contraire, l'intelligence est
avant tout la faculté de déterminer des mesures dans les etres,
de substituer des rapports fixes et mathématiquement exprimables aux rapports indéfiniment changeants et évanouissants
que nous présente la réalité sensible.
Or, comme le dit Platon dans le Polilique (283 d), l'art de la
mesure est double : ou bien l'on peut comparer directement une
ehose plus grande a une chose plus petite, pour voir combien de
fois la seconde est contenue dans la premiere ; ou bien l'on peut
eomparer une grandeur donnée a une unité de mesure prise
eomme un absolu, pour voir de combien elle s'en écarte par exces
ou par défaut. Ce second art de la mesure, qui constitue la dialcctique, implique done une unité de mesure absolue et valable par
elle-meme. Cette unité est de modéré, le convenable, le nécessaire &gt;&gt;
(ibid., 284 e) qui permet de ne pas se contenter de mesures
relatives, mais d'obtenir la mesure absolue des choses.
Mais l'unité de mesure est nécessairement transcendante aux
ehoses quel'on mesure, et qu'elle serta évalueret a fixer.C'est
probablement en ce sens qu'il faut entendre le texte de la Répu•
Wique (509 b) si souvent cité par Plotin : « le Bien est au dela de
l'essence et la surpasse en dignité et en puissance. » C'est· en tout
eas en ce sens, comme nous le verrons dans un moment, que Plotin
l'entend. Une essence ne peut etre ce qu'elle est que grace ala
mesure qui en fixe exactement les limites, et qui est appelée ici
le Bien. La mesure elle-meme ou le Bien qui est producteur d'esaence et qui rend l'essence manifeste ala pensée, comme le soleil
éclaire les plantes en meme temps qu'il leur donne la force végétative, ne peut se confondre avec aucune de ces essences.
Aifümer en ce sens la transcendance de l'Un par rapport a
l'intelligence, ce n'est done nullement etre infidele au rationalisme ; c'est dire, ce que répete en eflet souvent Plotin, que
l'intelligence ne pourra saisir aucun etre déterminé, et ne sera
pas une véritable intelligence, avant d'avoir été illuminée par
l'Un, et d'y avoir trouvé la mesure qui lui permet de saisir
des rapports fixes et stables.
A l'époque de Plotin, cette théorie platonicienne de la transcendance de l'Un était depuis longtemps revenue au premier
plan de la pensée philosophique des Grecs. Des le ¡er siecle avant
notre ere, le réveil du pythagorisme et le gout du symbolisme
numérique qui l'accompagnait avait rappelé l'attention sur la

�360

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pensée platonicienne. La théorie de Dieu, chez Philon d'Alexandrie, en est imprégnée; la transcendance a la mode juive, celle
d'un Dieu personnel, se mele presque inextricablement dans sa
·pensée avec la transcendance platonicienne, celle de l'Un qui
mesure toute chose.
En cette matiére, Plotin n'a pas innové;son role a été surtout
celui d'un exégéte. Mais il a fixé la tradition en des formules si
claires et i;,i pénétrantes que sa doctrine, surce point, est devenue
un élément permanent et solide de tout le néoplatonisme gree
postérieur, tandis que tant d'autres de ses doctrines ont été
abandonnées. C'est qu'il se trouvait ici dans la tradition meme de
l'hellénisme. 11 importe done de voir avec quelque détail la
maniere dont Plotin formule cette doctrine.
Elle est parfois présentée, en particulier dans un écrit de
la premiere période de Plotin, d'une maniere qui l'apparente
au stoi:cisme plus qu'au platonisme. Dans le 9e traité de la
sixieme Ennéade, Plotin part de ce príncipe stoi:cien que «c'est
par l'Un que tous les etres ont l'existence. » Qu'il s'agisse de
grandeurs discontinues, comme une armée ou un troupeau, ou de
grandeurs continues comme un corps, elles perdraient l'etre « si
elles perdaient leur unité ». Que! est maintenant le principe de
cette unité ? Ce n'est pas l'ame, puisque l'ame elle-meme est
multiple, et faite de facultés diverses qui doivent u etre unies par
l'Un comme par un lien. » Les StoYciens ont done le tort de voir
dans !'ame un principc radical d'unité. Ce n'est pas davantage
l'essence d'un etre qui fait l'unité de cet etre ; et ici, Plotin
s'attaque, sans le nommer, a Aristote. L'essence de l'objet est,
en effet, toujours une notion complexe ; u l'homme est animal,
raisonnable, et plusieurs autres choses encore. » II faut done une
unité transcendante a l'essence pour en lier les parties. L'intelligence, qui est la totalité des essences, n'a done pas d'autre _unité
que celle d'un ordre systématique qui reflete l'Un réeletvéritable.
L'Un apparatt done ici comme la condition d'un systeme ordonné.
Au traité I de la cinquieme Ennéade (§ 5), Plotin se demande
d'ou vient la multiplicité des objets intelligibles. ce Une multiplicité ne peut pas etre primitive » ; car ~out nombre est engendré
par l'action de l'Un surla dyadeindéfinie. La dyade indéfinie est
le rapport indéterminé de plus et de moins qui, par lui-meme,
~•est pas un nombre, mais qui est le substrat de tous les nombres.
Si l'on suppose que ce rapport se fixe, il nattra un nombre. Ce
rapport sera, par exemple, le double ou rapport de deux a un, et
ainsi naltra le nombre deux. Cette fixation vient de l'action de
l'Un sur la dyade indéfinie. Non que l'Un se soit mu et qu'il ait

361

.
C
' t seulement parce que l'Un ou la
voulu cette action. ar e es
.
u'il reste comme
mesure reste étern~llemednt immobile, tª;~~acfere» qu'ii produit
le dit ailleurs Plotm, ce ans son prop

~:ºt~~~ ?~~;~e~

so~:~i::~t

don~/est:e~:
i~~ri:~=~igc;&gt;:C;
prendre le néop~ . agor1s l' "té de ~esure devient grace a la
. l egard dmgé vers um
'
' ,
d
qm, e r
.
bl d déterminer en elle-meme es
vision de cette :1mté, ?ª1ª e t:e attitude,si nousl'hypostasions,
rapports fixes. S1 nous iso ons~otin veut dire par la genese de
nous comprendrons ce que '
.
h si ue de la pro1' Intelligence. Une s'agit pas dtune aac1~s1od~!n/ac€io~ spirituelle.
. d'
chose par une au re, m
C
duct ion
_un-e
d
l'Un aíin d'etre intelligence. » e
u L'Intelhgence regar e vers
' t ar la meme une converregard vers l'Un est en ~eme temps, ~ p de la liaison svsté.
• , st a-dire la consc1ence
•
s1on sur s01, ce t'
Plotin appelle auvix(aO·,¡cnc;.
matique et ~~e de s~s par ~es,_qu:ne le ouvoir d'engendrer les
C'eat cette v1s1on ~e I Un q?tilmfid~és dansp une limite déterminée
, t a due 1es ce e res ix
. 11·
essences, e es - t ét t table (a,cfoic;) pour les mte 1et dans un état stab~e.; ce t la fo;me d'o1) ils tirent leur réalité
~bles,, c'e)st }Ta détfm~~i~é equi ªmérite le nom d'etre est done due
(~-.toai:aaL~ . » ou e r ·.
. é ar l'Un.
~ cette vi~ion de l'Inte}hge~~Z;l:r;{:ti~ ~e demande comment
Au tra1té 2 de_la meme ,
cst sim le et qui ne montre,
• tous les etres _v1ennent de 1.un,g;é et aucJn repli. )&gt; Plotin disdans son idenbté, aucune i~e~s\rois moments. ce L'un, étant
lingue dans cette produc;10 rabondance produit une chose
parfait, surabo~de ; et cet e :u drée se retourne vers luí ; elle
diilérente de lm. La e ose enºen e ard sur elle-meme (1), elle
est fécondée ; et, en tournant son r g
t ,. }'Un la produit
.
.
.
arret par rappor ' a
'
.
devient mtelhgence , son
' é
elle meme comme intelhcomme etre ;_ et ~on re,ga~d to_~~: p:~;\e re~arder elle-meme, elle
gence. Et pmsqu elles es arre ,
11 est aisé de voir ce qu'on
devient a la fois intelligence ~t et~e. ¡héogonie . la chose indéterdoit entendre sous cette ~spt~~ : e appelé e'ncore dyade indémi?ée qui na_t~ d~ l'Un, c,es au :ercier moment. En se retour~
fime, ou matiere idéale .. C est le l ~ ant déterminer par luí, ce qm
'U
'est-a-dire en se a1ss
. . fi
nant vers l n, c
it en elle-meme des hm1tes ixes,
est le second moment, elle conna •
et par la elle se connatt elle-meme.

i

'

'

la le on de l'édition de Volkmann
\1) Je lis ix/rtó avec ~e~ mdssv·•. m~g~: la ph¡losophie de Plolin. Paris, 1921,
(idi:6). Cf. Arnou, Le Des1r e ieu ª
p.196.

�362

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

L~ troisieme traité, au § 10, nous décrit
mamere cette genese. L'intelli ence
a peu_ pres de la meme
penser, avoir des objets multipl!s et ~:-ous est-Il dit, do_it: pour
• ne progresse pas vers un état diITérenfº-~l"S; di~érents. S11 esprit
completement arreté il n
' , s arretera ; et une fois
empruntés au SophisÍe il ~,fu~~~~¡ Pª\' ln termes platoniciens
pensée du meme et de'l'autre
y a1 ans chaque objet de la
objet un et indivisible il n' · ' 1 a pensée veut s'appliquer aun

's.\

;!:

11 faut done qu'un etre'qui p!n!
de ver~e (l-6yo,) possible ...
objets qu'il _pense présentent de la v:'éf:~sd11Téren~e~, e~ que les
pe_nsée,_ ma1s cette sorte de contact
d ans quo1,d n y a pas
mmtelligent qui existe avant I
o_u e toucher meITable ou
touch_er n'est pas penser. •
a naissance de l'!ntelligence ;
MaJS quelle est la raison de
d
.
au § 11, a décrire le second d:.: J:am,~me ? f'.lotin s'attacbe,
d_ans le mouvement de retour
¡•·
que ¡'ai distingués:
tingue encore deux moments A
m e _,gence vers !'Un, il distendance vers !'Un ue I'"
un prenuer moment, • il y a une
cité ». Alors elle n:e;t p m lligence veut saisir dans sa simpli. ,
'
as encore mtelhgenc
•
..
qm napas encore d'objet Ell '
e, • rna1s une v1S100
représentation » ne posse;~ ?na tout au plus qu'une • vague
a. désir de voir ;t vision sansqie~~~•• v~~~e esquisse ». Elle est

de ~~f'"
te .

timent vague de la mesure L

-

.

e a, en somme, le sen-

sera de multiplier,enl'appliqu:i;!~~~} d¡ son _contact avec !'Un
commune. Alors • son oh. et d'
e vers1fiant, cette mesure
t
ainsi qu'elle le conna!t pou~ 1 vo~º~teS ,d1~venu multiple ; c'est
en acte ».
qu e e est devenue visiOII

¿

On ne peut décrire d'une maniere 1
plus exempte de tout m t" .
p us nette et, ajoutons-le
intellectuelle qui prenJs ,cisme, le processus de la connaissan~
vague d'une 'mesure a tr:~v:~urce et sa force daos le sentiment
dans la connaissance de 1 ' et se préc1se et se fixe peu a peu
11 peut paraltre étran e pus en_plll:s détaillée _de cette mesure.
mais il ne faisait en ce~
Plotml a,t hypostas1é cette attitude ;
Done, !'Un est considé~ sm_vre a trad1tion de l'idéalisme grec.
l'union des étres ue com moms co_m".'e le príncipe statique de
ligence. 11 est moJis l'ob. e~:~ prmcipe d)'.namique de I'inrelqui fait que l'Intelligenc! a d ebde I mtelhge1_1ce que la raison
c'est de lui que l'Inteff
es_o ¡ets. "Le Bien est príncipe;
Quand elle le reaarde ¡¡ ~.::~e tie~t les ilt~es qu'elle a produits.
rien penser que° de p'e
pas .P us perm1s a l'intelligence de ne
.
nser ce qm est en ¡ · . •
rera1t
pas.
De
Jui
elle
ti
t
.
m , smon, elle n'engend
1
rassasier des étres' qu'ell/~n a ~mssa?ce d'engendrer et de se
gen re ; Il lm donne ce qu'il ne

r:

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

363

possede pas lui-méme. De !'Un vient,- pour l'lntelligence, une·
multiplicité; incapable de contenir la puissance qu'ellere&lt;¡oitde
lui, elle la lragmenl.e et la multiplie, a fin de pouvoir la supporter
ainsi partie par partie. » (VI, 7, 15).
L'Un est done le príncipe toujours présent, infiniment lécond
desactesde l'intelligence. Ce n'est pasen lui, mais en elle, qu'est
l'activité productrice dont il est le príncipe. 11 n'y a point dans
l'intelligence, a proprement parler, une vision de !'Un; car cette
vision, oil elle s'absorberait sans se difiérencier, ne serait plus la
pensée intellectuelle.«11 ne faut done pas dire qu'elle le voit;elle
vit orientée vers lui ; elle se suspend a lui ; elle se tourne vers lui. •
(ibid., 16). Elle en tire la !oree de poser daos l'indéfini les rapports fixes qui a la lois constituent les étres et les lui lont voir.
• Au moment oil la vie dirige sur luises regards, elle est illimitée ;
une lois qu'elle l'a vue, elle se limite ... ; ce regard vers !'Un
apporte immédiatement en elle la limite, la détermination et la
forme... Cette vie, qui a re&lt;¡u une limite, est l'jntelligence. •
(ibid., 17). Le mot vie désigne ici le courant dynamique qui part
du Bien, avant toute autre détermination ; quand ce courant
se détermine et se limite, la vie devient intelligence. « La vie est
un acte dérivé du Bien, et l'Intelligence est cet acte meme,
quand il re&lt;¡oit une limite. , (ibid., 21). C'est toujours le meme
processus, le passage de l'indéfmi au défini, de l'illimité a la limite.
Mais la lorme sous laquelle il est présenté ici est historiquement
intéressante, parce que la triade Un, Vie, Intelligence, est le
modele suivi par la scolastique néoplatonicienne postérieure a
Plotin, en particulier par Damascius. Mais, chez Plotin, la vie
n'est pas encore une hypostase ; le mot ne fait que mettre en
vedette le substrat conlus, illim,té de l'intelligence proprement
dite.

...

Conlormément a la tradition de Platon, reprise par les néopylhagori.ciens, !'Un, chez Plotin, nous apparatt done comme la
condition supréme de la vie spirituelle, le príncipe grace auquel
l'intelligence peut se créer des objets et les contempler.
Mais, pour bien comprendre une doctrine, il ne laut pas
se borner a en analyser la structure logique et a en démonter
les pieces. 11 faut voir la valeur que lui donne son auteur, les
intérets auxquels elle se rattache. A ne considérer la doctrine
que de l'extérfour, elle para1t nou• indiquer une méthode a suivre,
nous suggérer un plan de vie intellectuelle. C'est. en somme.,la

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

364

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dialectique platonicienne qui, maniée par Platon, s'était montrée
si féconde en applications aux questions physiques, morales et
sociales. Or, il n'est pas douteux que, chez Plotin comme dana
tout le néoplatonisme, cetLe méthode, comme telle, ne demeure
stérile. L'intelligence n'y trouve aucun stimulant pour poser les
problemes. Ce qui était peut-etre, chez Platon surtout, une méthode s'est transposé en une réalité métaphysique. Cette réalité
n'est plus !'esprit vivant, chercheur et questionneur ; c'est une
intelligence parfaite, éternellement achevée, qui n'a plus rien l
chercher. Sans doute, idéalement, la connaissance intellectuelle
est la fin d'une recherche : l'intelligence elle-meme est un désir
(VI, 7, 37) . .Mais cette « course vagabonde », que l'intelligence
accomplit au milieu des essences, n'est pas un mouvement réel.
Car« comme l'Intelligence est partout chez elle dans la plaine de
la vérité, cette course est en réalité une station en elle-meme. •
Son mouvement est éternellement achevé. « Elle doit se mouvoir
ou plut6t avoir achevé son mouvement dans toutes les directions.•
{VI, 7, 13, 14).
Cette doctrine de Plotin ofTre, comme toutes les doctrines de
son époque, un spectacle tres instructif eu nous montrant comment la transposition d'une méthode en une réalité métaphysique
peut retirer a cette méthode toute vie et toute efficacité.
C'est de cette maniere,parexemple, que l'arithmétique se transforme en un symbolisme rigide, oú certaines combinaisons
numériques privilégiées sont considérées comme des réalités
absolues qui écartent ]'esprit de la recherche des autres combinaisons. C'est ainsi encore, comme l'a montré P. Dubem, que les
combinaisons géométriques el phoronomiques destinées a «sauver
les pbénomenes n astronomiques et a les prévoir se transforment
en des réalités physiques, les spheres célestes porteuse11 des astres,
qui fixent J'astronomie et J'entravent pour longtemps. La philosophie de Plotin, avec son Inte1ligence rigide et fixée, qui n'a
plus de la dialectique platonicienne que le dessin et le contour, ne
fait qu'exprimer les défauts d'esprit communs a toute son époque,
et qui étaient allés toujours s'accentuant au cours de l'histoire
de la philosophie grecque.

..
Mais il faut bien comprendre les raisons de ce défaut et aussi
sa contrepartie. On ne peut pas l'attribuer sans plus a· !'esprit
réaliste. II faut en chercher la raison dans un déplacement d'intérets. Le platonisme et le néopythagorisme enseignaient que

'

.

365

s sa raison en elle-meme e~ que sa
h t. C'était, originairement,
source devait etre recherch~e f ~slle~~uelle et de lui donner des
un moyen de stimuler la ~ie
:ur Plotin, l'affirmation qu'elle
buts toujours nouveaux. es '
u'elle doit etre dépassée. L~
ne se suffit pas a elle-mfme e' ~ moyen et un degré par ou
vie intellcctuelle n·es~ p us _q~ ~écondée.
.
arriver au terme supén_eur qu; l ~n arle del'« objection obs~1~ée »
Dans un pa$sage cuneux, p o . pl b' n que dans le pla1s1r et
·
cut voir
e de
ie bien, a posséder 1•·m t_el de l'Épicurien qm ,ne v
en fait
demande « ce que l on gagn~, . le plaisir de la contemplation
ligence », et si ce n'. est_ pas ~ s1mfst un bien. « Peut-etre remarintellectuelle qui fa1t dire qu ~~e t· on que le Bien est plus haut
ue-t-il, pressent-il par son o ¡ec i
iue l'Intelligence. » (VI, 7, ~9).
l'Un ou le Bien a une valeur
C'est reconna1tre, semble-t-il, q~e . tellectuel dont il est la
absolue et indépendante du systeme
l entm comme dans ce syst'eme,
piece dominante. Il n' est plu; se; 1:~ondtion est de donner leurs
l'inconditionné, la mesure o: il ne prend de sens que da~s ce
limites aux etres .• ~hez Pla~o , . mais il est encore une idée.
s stéme ; il est l _1dé_e su~reme ' valellr Iui sont prop~es, et
dhez Plotin, sa s1gmficat1on e~esan'est done pas l'intelhgenc~,
indépendantes ~e ses efie~. « Chaque intelligihl~ est ce qu 11
comme telle, qm ~ous y ?menedésir uesilel&gt;ienlefa1tcha~oyer ...
est ; mais il ne ,dev1en: ob¡et d~u tou~entratnée vers l'intelh_gence,
Auparavant l ame n est :Pªs .
'
u'une beauté merle,
si belle qu''elle soit ; l'mte~hgenJ~ ~i:n~ l'f¡me, d'elle-I?eme,
avant d'avoir re&lt;_;u la lum1ere_
t et bien que l'intelhgence
s'a!Jaisse, indolente ; elle reste mer ~~ p~nser Mais, des que la
lui soit présente, elle a la pa~~sse d des f~rces elle s'éveille,
chaleur de la-has l'a ~agnée, e i:npr:~ assionnée ~our ce qu'e_lle
elle a réellement des ailes, et, b 11 q'élive \égere vers un ob¡et
voit a présent aupres d'ell~, e ,e l~e en a'. Et, ta~t qu'il y a des
plus haut, grace au souvemr
~ actuel elle s'éleve, soulevée
objels plus hauls que ~on u~ {~a douée' d'amour. Elle _s'élcve
spontanément par celm q
. lle ne peut poursmvre sa
lus
haut
que
l'intelligence,
et,
~~le
, a ríen au-dessu~. »
P
.
course au dela du Bien,
c'est qu 1 n Y
.
(VI, 7, 22).
.
nels l'indépendance de la ne
C'est la marquer en traits f~rt
'
v arriver que &lt;1 parce
aupres du Bien. San~ dou_te, l am¡ n :.e1l~ ~'est comme intellecqu'elle est dcvenue mtelhge~t/Ob'~t supreme elle abandonne
1
tualisée ; mais des qu'elle voi
'
tout. » (VI, 7, 35).

la vie intellectuelle n ava1t pa l

9

tf

i~

�366

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le contraste avec les vues platoniciennes que fai exposées au
déhut de la Iegon, est tres frappant. Tandis que, tout a l'heure(V, 3, 11), le progrés de l'Intelligence allait d'une vision confus&amp;
il une vision distincLe ; maintenant (VI, 7, 35), son véritable
progres consistera a passer de la vision distincte des objets a la
' vision toute simple de !'Un. Son pouvoir de contempler des objets
distincts est «l 'acte de contempler qui appartient aune intelligence
sage ; le second de ces pouvoirs (celui de la vision de !'Un), c'est
l'intelligence qui aime. Hors d'elle-méme et enivrée de nectar, elle
devient intelligence aimante, en se simplifiant pour arriver a cet
état de plénitude heureuse. »
Dans le premier passage, l'action de l'intelligence était présente
comme un mouvement allant d'une vision indéterminée, vague,
a une vision déterminée et précise. Dans le second passage, il est
bien question de ces deux visions, rnais Plotin leur donne des
valeurs toutes différentes. La vision dti Bien par ce l'intelligence
qui aiJne &gt;&gt; et qui cesse de penser est supérieure a la vision déterminée et distincte des essences, comrne la vision déterrninée
est supérieure a la vision ébauchée et esquissée de l'Un. Ces
deux textes se placent a des points de vue fort différents : dans
le prernier, l'Un est la présupposition rnéthodique, si l'on peut
dire, par laquelle est orienté le travail de l'inteUigence, et
c'est en ce sens que Plotin nie qu'il y ait une vision de l'Un par
l'Intelligence. Dans le second, il y a cornmunication et fusion
de l'Intelligence avec le Bien, et l'lntelligence y perd tous ses
traits distincts. Le Bien lui-mérne y apparatt dégagé de toµte
cornpromission avec la fonction intellectuelle par laquelle il
avait été d'abord déflni.
Plotin reconnalt d'ailleurs lui-méme· que la science ou connaissance raisonnée du Bien est différente de la vision du Bien.
« Platon dit que le Bien est la plus gran.d e des sciences; il entend
par science, non pas la vision du Bien, mais la connaissance
raisonnée que nous en avons avant cette vision. Ce qui nous
en instruit, ce sont les analogies, les négations, la connaissance
des étres issus de lui et leur gradation ascendante. Mais ce qui
nous mene jusqu'a luí, ce sont nos purifications, nos vertus, notre
ordre intérieur ... Ainsi l'on devient contemplateur de soi-meme
et des autres choses, et en rnéme ternpb objet de sa propre con·
templation ; et, devenu essence, intelligence et animal total, on
ne voit plus le Bien de l'extérieur. &gt;&gt; (VI, 7, 35).
Ainsi le Bien, au sens platonicien strict, comme unité de mesure,
est considéré a titre de fondement de la connaissance scientifique. Mais le Bien qui apaise et satisfait l'ame est mis en rapport

367

.
et reli ieuses, et, d'une maniére plus
avec les pratiques ~ora~s 1 méitation intérieure. Nous sommes
précise, avec la pratique e a
differents.
la dans deux plans de pensé¡ tou~. du Bien notion mystique et
C'est parce ~~e la sec?n e no ;;!te de tout essai d'exp_lication
religieuse, fonc1erement mdéper sur la premiere et. s'est imposé~
rationnelle des ch?s~s, a
~e active celle qui construit et_ qui
a Plotin, que la v1e mte e_c ue . sens et'sa valeur. La dialecbque
explique, a perdu, che~_lm, son éthode unferment pourl'esprit.
platonicienne a ~essé d etret~: ~a théorie du Bien présente chez
Mrstique_ et dmtel~lt~ctq:~ ;~ tbéorie de l'Intelligence.
Plotm la meme ua i
•
)
(d suwre.

1ttª

�UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

Une légende dramatique
de G. Hauptmann
Leqon de M. A. VULLIOD,
Professeur

a l'Université de Nancy.

« Le pauvre Henri ».

A la suite du sombre drame fataliste, Michael Kramer dont
nous avons parlé précédemment, G. Hauptmann avait donné
presque immédiatement, en 1901, avec le sous-titre de ce tragicomédie ))' une piece qui était présentée comme la suite de la
Pelisse de Castor. Elle était intitulée Le Coq rouge et la scene en
avait été placée dans la banlieue de Berlín. Elle continuait la
série des ouvrages dramatiques composés suivant la technique
de l'école naturaliste et c'était une comédie sociale, dont la satire
était enveloppée d'humour.
Avec Le pauvre Henri (der arme Heinrich) G. Hauptmann se
plaga, en 1902, sur le terrain de la Iégende. Cette ceuvre écrite
en pentametres iambiques; représentée pour la premiere fois a
Vienne, au Hofburgtheater, puis illustrée, lors de son impression,
par Heinrich Vogeler, le peintre de Worpswede, était une légende
(eine deutsche sage) découpée en 5 actes.
En écrivant La Cloche engloutie, Hauptmann avait été le
créateur de sa matiere ; il I'avait élaborée selon )'esprit d'un
conte. En écrivant Le pauvre Henri, il interprete une tradition
déja exploitée par un certain nombre d'écrivains allemands et
dont le premier metteur en reuvre avait été, au xne siecle, le
poete épique Hartmann von Aue.
Pour l'essentiel de l'afiabulation, Hauptmann s'est maintenu
en contact étroit avec la légende traditionnelle. Comme dans le
poeme en moyen-haut-allemand, son héros est un chevalier
attcint de la lépre, que sauve le sacrifice volontaire d'une jeune
filie. Celle-ci, dans un élan d'amour, s'est ofierte a donner son

369

sang pour assurer la guérison, du ~eigneur ; mais sur cette ~onnée,
tres ancienne, a laquelle I av:a1t rame~é u_n court . poeme de
Chamisso, il a grefié des ép1sodes qm lm appar~1ennent en
propre. Surtout, il a trait~ la légcnd~ dans un esprit co,nform~
a sa conviction philosophique. 11 a tiré des éléments qu elle lm
remettait une reuvre ou l'on peut, sans trop d'études, re~rouv:~r
les tendances et les thémes qui prévalent, en des cadres smg\1herement difiérents, dans la plupart de ses productions antérieures.
.
.
,
Pour la premiere fois, l'action se déroula1t dan~ 1 Al_lem?gne
méridionale. en Souabe. Hauptmann se transporta1t tres lomdc
I'ambiance silésienne ou berlinoise, et il acceptait de ~e déta?~er
entierement de la réalité contemporaine, comme auss1 de la v,erité
historique, telle qu'il l'avait congue a l'occasion de Florian G~yer.
u ne Iui était jamais arrivé, non plus, de rétroc~der., en ra1~on
meme de sa matiere, vers un temps dont la res~1tutI?n réabste
eut paru devoir le solliciter, et de l'om_ettre a~ss1 1:l-éghgemmen;.
Dans le Pauvre Henri, visiblement, 11 ne s est mtéressé qu ~
l'adaptation de la légende médiévale a son mode de penser, et 11
s'en est tenu, pour le reste, au dosage classique de couleur locale,
par exemple dans les proportions ou elle se trouve dans N alhan
le Sage ou dans Don C rlos.
,
..
, J •
La scéne représentait la terrasse d ~ne méta~r1e, en Fo_re~-No1re.
Sous un vieil orme une table de p1erre, pms a prox1m1té, des
étendues de gazon ;t des sapins. La_ pers~ective de la montag~e
fermc l'horizon. On est en été, et le JOUr VIent de se lever. Tand1s
que le métayer Gottfried vaque a s~ besogne matinale, un varlet
d'armes, tout équipé, se montre ; il parait t:-es pres~é et tou~
indique qu'il eut désiré n'etre pas vu. Le~ ra~sons qu·JI donne a
Gottfried de son prompt départ, dans sa hate a seller son che~al,
sont embarrassées. Cet Ottacker a beau vanter ses :mc1ens
exploits, ses faits d'armes au pays d~s Turcs, il paratt peu
vaillant, a l'im,tant ou il parle, et en pr01e II une sccret~ ter~eur.
ll ne prend pas congé du paysan, mais littéralement II fmt.
Gottfried ne reste pas longtemps seul a s'in~e_rroger ~u~ cet,
in-::ident, et voici que survient sa femme Brig1tte,. sUivie de
aa fille Ottogebe et toutes deux sont chargé~s de ~mge et de
vaisselle. Elles veulent dresser le couvert d un s~1gneur q~e
nous n'avons pas encore vu, maisau ser:7ic? d~quel 1lse _pourra,t
que fut le varlet que nous venons de vo1r s élo1gner a bride ~ba ttue. La jeune filie parait tres impression?a~Ie ~t, a la mou:~d~e
remarque du pere au sujet de la coquettene mus1tée de son a1u~tement, elle perd toute contenance. Les deme parents échangent
26

�370

371

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'~E LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

ensuite, en tete a tete, leurs impressions sur ce prince qu'ils ont
sous leur toit et dont l'arrivée est toute récente.
11 fut, quelques années auparavant, déja leur hélte mais il
leur semble de toute autre humeur, assombri. lis s'étonnent,
au surplus, de la retraite si inopinée qu'il vient prendre chez
eux, a un moment ou l'on annongait son prochain mariage. Des
propos prononcés la veille par Ottacker, rendu bavard par le vin
de la bienvenue, sont aussi rappelés par Brigitte : il a parlé de
lepre en termes incohérents.
Ils n'ont pas fini de deviser que se montre, a son tour, Heinrich
lui-meme. Il est comme perdu dans ses pensées et, a Brigitte
qui l'accueille, il répond d'une maniere énigmatique. Quand
elle s'est retirée, il continue de méditer a voix haute ; iI admire
la paix de cette ambiance rurale.Secommuniquera-t-elle,desbois
et des champs a son creur qui l'appelle.
Tout ce qu'il dit, trahit un état d'ame tourmenté. II conjure
Gottfried de ne pas prendre a tache de distraire sa solitude. A
l'aube, apres ses nuits d'insomnie, il veut calmer l'agitation de
son ame, en errant seul dans la campagne. Non qu'il ait du dédain
pour le métayer : au contraire, aucune distraction ne lui sera plus
agréable, que de l'entendre parler de sa culture, de sa ferme, de
son bétail. Combien a-t-il de betes dans ses étables ? Quelles
récoltes a-t-il engrangées ? Voila les nouvelles qui le peuvent
captiver. Sur tout le reste, sur les afTaires de l'Empire ou de la
chrétienté, il veut le silence. Les arbres, les fleurs, les enfants,
voila sur quoi son regard se fixe et a quoi sa pensée s'arrete.
La veille au soir, il a voulu lier amitié, des sa venue, avec un
chreur de petits -villageois groupés autour d'un feu de branches
mortes, mais ils se sont dispersés comme un vol de moineaux, des
qu'il leur a parlé. Une seule fillette est demeurée debout, le
fixant du regard. 11 l'a interrogée, et elle s'est tue. A cette caractéristique qu'Heinrich donne de l'enfant, dans son récit, le métayer reconnatt Ottogebe, et il s'ouvre sur elle au seigneur, sur ses
étrangetés, sur les soucis qu'elle luí cause.
Les récits abondent, d'une plus ou moins longue étendue, dans
cette légende dramatisée qu'est Le pauvre Henri. lis proviennent
pour la plupart de l'épopée chevaleresque d'Hartmann von Aue,
ou bien G. Hauptmann a été influencé par le ton général de
l'reuvre dont la trame l'avait inspiré. II est de l'essence de I'épo~
de multiplier les épisodes et de les traiter chacun a part avec un
soin particulíer. Peu importe le retard qu'ils occasionnent, l'épOpée étant un genre narratif qui se complatt dans le récit, poor
l'amour du récit, et qui ne tend pas, comme le drame, impa-

tiemment vers un but. Qu'il ait découpé sa matiere en actes, au
lieu de maintenir les sections traditionnelles du vieux poeme et
qu'il ait preté une individualité extérieure de personnes théatrales
aox héros épiques, ce dispositif de G. Hauptmann n'a pu pourtant
pourvoir d'un intéret dramatique proprement dit le sujet auquel
iI manquait des !'origine. Le pauvre Henri a irrémédiablement
tous les caracteres d'une légende épique, mise a la scene, c'est-il.dire d'une succession de tableaux dramatisés.
Le nom d'Ottogebe prononcé par Gottfried donne au mélancolique prince l'occasion de faire un retour vers le passé, vers
le temps ou son creur était libre et goutait sans appréhension les
joies quotidiennes. Lors d'un précédent séjour dans ce domaine,
il s'était attaché a I'enfant; il s'était plu a la caresser et a l'appeler
• sa petite épouse ». Comme au cours d'une méditation toute
empreinte de regret, il détaille les souvenirs qu'il a gardés de ce
temps a jamais révolu des félicités juvéniles.
On saisit excellemment dans ce passage ce qu'entendaient
Schiller et Grethe dans leur Correspondance de 1797, par le terme
de « Retardierung », de « régression », qu'ils s'accordaient a
reeonnattre comme spécifique qualification d'un procédé const.ant de l'épopée. Si l'on observe que G. Hauptmann y recourt,
presque achaque page de ce poeme, on constate bien au vif qu'il
n'a fait reuvre théatrale que pour le dessin extérieur, mais qu'en
fait, pour la technique, il est resté complaisamment dans la tradition du sujet qu'il avait accepté de traiter.
Demeuré seul avec Ottogebe, Heinrich tente de la faire parler.
Par son attitude, par sa gene, par la domination inconsciente
jusqu'a la fascination qu'elle subit de la part du maitre, la jeune
filie est des l'abord étroitement apparentée a la Kiitchen von
Heilbronn de Kleist.
Dans l'reuvre de G. Hauptmann, la figure d'Hannele Mattern
nous a paru déja avoir des traits communs avec cette héroine
fameuse du poete romantique. 11 y a, au surplus, dans Le pauvre
Htnri comme dans l'Assomption d'Hannele, une abondance
d'éléments propres au Romantisme allemand, et dans la personnalité complexe de leur auteur, la prédilection pour la psychologie d'exception est une caractéristique qui le relie a la génération de 1810.
Ottogebe, dans le poeme de G. Hauptmann, difTere de l'héroi'ne
qui lui correspond dans le poeme d'Hartmann von Aue, par tout
ce qu'il y a de romantique en elle. Devant Heinrich, elle est aussi
Ülstinctivement soumise que Kiitchen devant le Graf Wetter
vom Strahl. C'est une abdication véritablement pathologique

�UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

372

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de tout son etre, qui lait d'elle son humble servante. Elle n'est
pas mue, comme ?ans l~_poeme du ,:cu• siecle, par la seule piét.é
chréltenne; elle cede a 11mpuls10n d une force inconsciente qui
réduit sa personnalité a néant.
'
. Une de ses réponses ingénues a provoqué dans !'esprit d'Heinr1ch, au cours de ce pramier entretien 1 une nouvelle réminiscence'

11 ~ompare, comme se parlant il lui-meme, sa situation présente

al'.1vresse d'un séj~ur qu'i~a fait deux ans auparavant, aGrenade,
pms a Palerme. _L évocation est colorée, frémissante. G. Haupt1

rnann y a tradmt (en une page qui rappelle les beaux vers &lt;11
Torquato Tasso de Grethe sur les délices d'Aranjuez) l'émotion
tou¡ours vibrante, en lui du voyage _qu'il avait lait, en 1888, 1'
long des cotes de I Espagne et de la Sic1le. On est assez lacilemem
amené a déduire, de cet indice et de quelques autres qu'il a
expr1més par la bouche du pauvre Henri quelques-uns de ses
états d'Ame personnels.
'
lleinr'.ch est tres captivé par l'anomalie de la jeune Hile, qui
semble etre devant lm comme en extase. Une association t.ril
spontanée et tres subtile d'impressions et d'images l'amene alon
á l'invoquer elle-meme comme une sainte en priéres : « Sainle
Ottogebe, avec ton auréole de lin et de soie », lui dit-il, assimilanl
sa blande chevelure a un nimbe soyeux.
11 serait pres d'oublier, a ce moment, le tourment qui l'oppre,ae,
et sur lequel nous ne sommes pas encare inlormés. La nouvelle de
la luite d'Ottacker l'y raméne. Alors il retombe dans sa mélancolie. 11 somme Gottlried de ne plus luí rendre hommage. JI
venu . dans cette sohtude, 1:1-on en prince, mais en pelerin, en
supphant, le bourdon en mam et la corde a la ceinture. IJ nev.que l'apaisement de sa détresse.
Pour les creurs simples de. Gottlried et de Brigitte une tel1'
protestation d'humilité est mystérieuse. Seule, Ottog¡be semble
avmr un obscur pressentiment. Elle a dit qu'elle veutopérer ellememe, le salut d'Heinrich.
Dans Loute la mesure oú ce poéme comporte une action dra·
maltque, celle-ci est ainsi engagée au terme du 1er acte. Le
dévouement de l'etre ingénu sera soa ressort. En sorte que le
d;ame 1ssu de la légende sera (nous le devons prévoir) une crill
d ame, comme tel est le cas d'un grand nombre de pieces de
G. Hauptmann, si !ort qu'elles dillerent les unes des autres par
la technique.
Le n• ade se passe a l'intérieur du logis de Gottlried. Dans la
vaste cmsme oú régne Brigitte, Pater Benedikt, l'crmite de la
chapelle perdue daos la loret voisine, est venu recevoir ,,, pre-

es,

1

373

vision de lromage et de pain. ll se delend de répondre aux questions dont le presse Brigitte, au sujet d'Heinricb, et il luí _lait
un devoir d'une délérence discrete. Puis il calme ses appréhens1ons
sur Ottogebe. Malgré les bizarreries de cette enlant, on pcut croire
qu'un miracle s'accomplit en elle. Elle donne par sa piété les
signes d'une prédeslination divine.
Ottogebe est, en elJet, sous l'inlluence quotidienne du moine.
Elle peut redire, en propres termes, ses prédications, que nous
r-0mprenons etre assez dans le ton de celles d' Abraham a Santa
Clara. Suivant Benedikt, jamais le mal n'a eu tant d'empire
sur le monde, et tout se passe comme si Dieu s'était /J jamais
dét.Qurné de l'bumanité corrompue et l'abandonna1t aux cMt1ments les plus terribles.
Ottogcbe est d'une docilité exceptionnelle a obéir aux suggestions mystiques. Elle a la certitude, la conviction imperturbable
d'une illuminée. Ce que le saint homme lui enseigne, en matiere
de foi, elle le retient dans sa letlre. Elle le re~oit comme une
injonction surhumaine.
G. Hauptmann a mu!Liplié les jeux de scéne qui donnenL á
comprendre comme dans la «Kii.lchen c?n Heil~ronn » que _n~u.i:
avons allaire a un cas de psychologie morb1de. L émollv1te,
l'impressionnabilité d'Ottogebe est analoguc a celle d'une malade,
el le dramaturge a pris soin de le souligner.
Sur le secret d'Heinricb, peu a peu le jour se fait. C'est ci'abord
une lumiére dilluse qui filtre et a laquelle bientót l'reil ne peut
,. lermer. On dirait que l'on se délende de voir et de savoir.
11 est manifeste a un certain moment que chacun est au la1t,
sans que personne s'en explique. C'est comme une ':'érité redoutable inavouable interdite qui s'est !rayé son cbemm, elle seule.
Le'prince vit d;ns la mét~irie de Gottlried, commeun solitaire
muet, n'adressant qu'a Ottogebe seule quelques rares paroles.
Secrétement il a convoqué l'un de ses parents, Hartmann,en vue
de lui confic~ certains documents d'Étal, et l'on apprend qu'il a
l'intention de quitter ses b6tes, on ne sait dans que! but.
L'arrivée d'Hartmann est pour tui comme un assaut troublant,
alTolant de réminiscences. L'élément épique et l'élément dramatique du sujet se soudent ici !'un a l'autre. Le malheureux
est provoqué par le rappcl, de son opulence et de son bonheur,
acrier sa damnation et sa misére, arévéler avoix haute et a grands
cris, l'atroce destin dont il avait dévoré, pendant lant de mois,
l'obsédante horreur au lond de lui-meme.
Ainsi, la sollicitude de l'ami qui ignorait son mal et qui l'a
preMSé de revenir au monde, a provoqué la péripétie tragique
1

�374

REVUE DES e OURS ET CONFERENCES
.

d'ou
résulte
un accroissement
de soritude autour du pestiféré,
au
terme
du second
acte.
En établissant, par le recourc,. au
éd d
. .
violent entre deux ages de 1 . . p~oc é escr1pt1f, un contrasteau spectateur, par l'exaspér:t~;: qu Rfi~ci
¡elpoete a procuré
du malheureux une é t·
~ 1 ª1 e ater dans !'ame
s'identifie pas,' au
e~:cf~hét1que. Mais le pathétique ne
En réalité, la toile tombe sur !' u h ~rme, avec le dramatique,
.
·
ac evement d'un t bl
.
nous c~nna1ssons, au préalable la lé end
.
a eau, et s1
de quo1 se composera le tablea~
gh . e méd1évale, nous savons
·t·
proc am.
P ar déflmi wn, en efiet l'individ l'
e~re active. II est condadmé par 1 a~té1~~ :pau".re Henri » ~e peut
d1ablement passif. II ne se pe t
•·¡ a I
subir un sort irrémé,
•
u qu 1 entratne le dé 1
.
ve oppement
d une action proprement &lt;lite a
l'identité d'une évolution des ~e t1oms qu~. nou~ n'admettiom
et de l'action dramatique elle-;e:nn;~nts a 1 mtér1eur d'une ame
Un tel ouvrage ne sollicite
l
. .
.
pement, dans le cadre s h
a cur1os1té; il est le dévelopIl procure les satisfactio~/;"t~ifque, de panneaux successifs,
gende épique projetée deva;t 1 iques dque peut donner une léplus immédiate, ar la conv ~ regar . et rendue plus vivante,
de la · disposition pdu public ¡ntw.~ scémque. Son succés dépend
cette ce Retardierung » narrativ!°u ;r, au th~at~e? l'ag~ément de
Grethe et Schiºlle
. ' qu ont défime si mgémeusement
r, comme Je ¡,.. rap 1 • 1.1
Quand Hartmann entr d
~
pe ais
Y a un instant.
a Dame Bri itte il se m e ans la salle commune qui sert d'office
fait en amoguredx de la ~aª/acontter comment il a fait la route. 11 le
tagne a cheval dans la _ure e ~n poéte. II a traversé la monen a eu plus d~ joie que ntgt t~m a efTacé les sentiers, mais il
dans le silence hivernal d!t- ~ ig~e. &lt;~Jtre assis sur mon destrier
1entement gravit la pe~te
m iter, pendant que la bete
quel ravissement ' La nei e s ouvre un chemin sous la foret,
les branches glacées des !ap1~uvr~ \ sol d'une épaisse couche,
pas d'autre bruit que de t s p len sous elle, et l'on n'entend
tintement. Si les voix de
e~ps. autre, un craquement ou un
dans la mélodie qui mo!€ee~!s1 o1se~ux se so~t tue~, on s'absorbe
pas par le sabot du ch I a ne1ge durcie, fro1ssée a chaque
p .
eva. »
ms, entre le nouveau ven t
mations se poursuit en
~1 e ses liotes, un échange d'inforrétrospectives, de ré~its dceo~ :rce, par un~ suite d'évocations
un tel ouvrage nous n'a' . t ª eaux. En d autres termes, dans
truites selon 1:s lois de si51\on: ~aS, comme dans les piéces cons·
a une succession d'événemen
ª ect s,mque
dramatique traditionnelle,
auxquels nous avons l'illusion

se::;o

:f

Pt .

et '/

A

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

375

de prendre part, et qui composent, en quelque maniere, par
leur entrecroisement, le tissu d'une situation constamment
renouvelée jusqu'au terme du dénouement. Au contraire, des
témoins nous racontent ce qui s'est passé dans l'intervalle des
scénes ou méme a une époque antérieure, et encore ne s'agit-il
pas d'une intrigue, ne s'agit-il pas d'une action cohérente, mais
. d'états d'ame.
Une minime possibilité de complications proprement dramatiques est impliquée dans le sujet emprunté par G. Hauptmann a
l'épopée chevaleresque. Tout l'intéret qu'il peut susciter s'attache a l'analyse des émotions qui travaillent le creur d'un homme
précipité du comble des faveurs terrestres au comble d'une
infortune sans rémission. Pour nous retenir, le dramaturge n'avait
qu'une ressource, c'.é tait de douer l'ame de son héros d'une vie
intense, d'entretenir autour de lui la mobilité d'une sympathie
active, de le représenter comme capable de susciter l'amour et
de provoquer, a son insu meme, cette manifestation supréme de
l'amour qui est le sacrifice, le don de soi.
Telle est la fonction et tel est le sens de la scene a laquelle
donne lieu l'arrivée d'Hartmann. Des confidences qu'il échange
avec le métayer, il ressort qu'Heinrich a toujours été aimé et qu'il
est ainsi une victime innocente de la fatalité impitoyable-: &lt;&lt; Que
ne l'avez-vous vu cet homme si doux et en méme temps si fier, dans
tout l'éclat de sa fortune, raconte le chevalier, quand les femmes
se pressaient vers le sourire de ses yeux bleus ». Et l'humble
paysan, Gottfried, au foyer duquel le lépreux taciturne est assis,
déplore a }'avance le moment ou il s'en ira. &lt;&lt; Chose étrange et
pourtant vraie, ce malade au creur souvent si sombre emplit pour
moi la chambre d'un éclat de féte. » Enfin, quand la frénésie
presque démente du désespéré aura impérieusement éloigné de lui
tous les autres, Ottogebe restera du moins encore a ses pieds et
celle dont il disait tout a l'heure a Hartmann qu' elle est son
csclave volontaire &lt;&lt; qu'il eut chaque jour, mille exigences a
satisfaire, elles ne lasseraient pas son zéle, et que, jamais rassasiée de le servir, elle porterait toujours vers lui, avec l'humilité
d'un chien, le regard suppliant de la fidélité », cette Ottogebe
l'adjurera: « Mattre chéri, mattre, pense a l'agneau divin. Jesais,
je veux porter le poids des péchés. J'en ai fait le serment. 11 faut
que tu sois racheté. »
Bien mieux, toute la valeur pathétique de la scéne, dans son
ensemble, résidera dans une impression de déchirement, en ce
que la souffrance amene cet homme a repousser par la violence
les dévouements que lui mérite son ame. Encore une fois, cette

�376

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
y.?fl\~~.~~,i:,;.

situa_tion est pleine de tragique, pleine de pouvoir émotif. La
hard_1esse de G. . Hauptmann, toujours curieux d'innovations
scéruques, a com1sté a la porter sur le théatre, bien qu'elle fu.t
dépourvue de ressort extérieurement dramatique.
Pour que nous nous attachions a Heinrich dont l'infortune
terrestre paratt sans issue, il faut que son dme' s'ouvre et s'étale
deva~t nous. L' expérience si poignante de la fragilité du bonheur
h~ma1~ _que le sort l'a mis cruellement en étatd'acquérir, quelles
d1spos1bons a-t-elle créées en lui, quelle est sa réaction sentimentale ? Est-il résigné ?
Plus nous pénétrons, plu~ nous sommes conscients du lien qui
rattache Le pauvre Henri a toute l'ceuvre antérieure de
G. Hauptmann. La dramatisation de la légende transmise par
Hartmann von Aue a été pour lui une occasion nouvelle de
?gurer _un_ aspect de la misére humaine, de montrer le caractére
a la fo1s méluctable et arbitraire de ses assauts de faire voir
l'amour aux prises avec cette fatalité et arrivant; la réduire.
Plus délabré sera le creur du lépreux, plus révolté sera-t-il
plus ardent sera son anathéme contre la Providence et en revanch~
plus pu~ssant app~rattra l'amour et plus ~ctorieux son
effort.Vo1la pourquo1 le poéte a voulu que la déclaration du dévouement d'Ottogebe, dévouementsans restriction futintroduite
par _l'écla_t de l'exaspération forcenée d'Heinrich et par sa pro-·
fess1on v1rulente de négation et d'incroyance.
Comme dans La Cloc~e engloutie, la philosophie pessimiste
de G. Hauptmann s'expr1me largement et intensivement dans Le
p_auvre Henri, et ce drame est un fragment de la « longue confess10n » que représente l'ensemble de sa production dramatique ou
r?manesque. A cette fin du
tablean de la légende, le héros
s est déco~vert. Nous savons, smvant sa propre hyperbole, qu'il
a été attemt, dans le dos, par les fleches d'un chasseur félon.
Nous savons sous l'épre?-ve de quelle disgrdce physique son dme
a versé, de l_a confiance a1lée oi:t elle se complaisait, danslarébellion
du ~ésespo1r. Le dramaturge désormais n'a plus a choisir. Le
destm de son héros \ a mettre deux doctrines morales aux prises.
Le ~e acte _nous transporte dans une solitude de la montagne,
e1:1 pleme foret. On est devant l'entrée d'une caverne. Heinrich,
h1rs~te, méconnaissable, est a mi-corps dans une fosse qu'il
acheve de crcuser avec une beche. La scéne initiale montre le
lépreux interpellé de loin par le varlet que nous avions vu fuir
de la métairie, tout au début du drame. Les deux hommes
entrent e~ conversation par un échange d'injures bouflonnes
et de déf1s. Ottacker demande au solitaire, s'il ne saurait lui

ze .

377
•

donner nouvelle de son ancien mattre, qu'il ne sait pas avo1r
devant luí. Ses questions, tout son extérieur, ses rodomontades
:eussi l'ont fait aussitot reconnattre d'Heinrich, qui laisse a
dess¡in se prolonger la méprise du poltron et qui 1:e _se ~év~ile
i lui qu'au moment oi:t, l'ayant a tres grande proxnmté, il femt
de lui pardonner et !'invite a se jeter dans ses bras.
Cette scéne est un interméde comme il s' en trouve dans La
Cloche engloutie ; elle introduit un peu de d~ten~e, au centre de
a piéce. Elle souléve le rire du spectateur_ qm _vo1t décam~er :une
seconde fois, atoutes jambes, le varlet pus1llarume. Elle mamb~nt
e contact entre la légende et les dispositions d'une humamté
Jus proche.
.
.
. ,
Puis cet Ottacker, qm aime malgré tout son seigneur, qm 1 a
ien secondé sous les armes, mais qui ne peut se défendre de
redouter la lépre, cet Ottacker est 'v enu avec une bonne
intcntion. II était le messager de Gottfried et d'Hartmann, et du
plus fort qu'il peut, il críe a Heinrich, tout en fuyant, qu'il dépend
de luí de se guérir du terrible mal, s'il plonge ses mains da.ns le sang
d'une pure jeune filie.
Quand Ottacker s'est perdu sous l'ombre des arbres, le lépr~ux
goute, avec une joie amere, sa solitude retrouvée. « Mon em~nre !
a'écrie-t-il. Je suis protégé par une rude armure ! Mon umvero
aurgit a nouveau autour de moi, autour de moi seul ! Je n'éprouve
pas l'isolement. La solitude n'accable_ pas m~n cceur ! ~on !
Je n'étouffe pas, enseveli dans le dur cnstal del_ espace ..: » Et ce
monologue se poursuit, impressionnant,. h~utam et. fro1dement
désespéré, en belle forme, dans un sens qui 1: es~ pas ~om d_e rappeler certaines méditations d'Hamlct. Hemnch s expnme par
métaphores bibliques, d'une valeur_ plei?e, en1 _homme qui ~t
face a face avec sa propre dme. Pms, meme, s 11 se parle a lmmeme, s'il pense a haute voix, ses paroles s~nt breves, sacca~~es,
caractéristiques du désarroi funeste oi:t dén~e la pensée de l etre
humain sevré du commerce de ses semblables.
A peine a-t-il repris son travail de. fossoyeur que le m~ine
Benedikt info1mé sans doute de sa retra1te par Ottacker, survient
pour le ~atéchiser. II eut été invraisemblable _qu'Haupt~ann
omtt d'écrire cette scéne. II fallait que le blaspheme du pestiféré
Iéfutat l'admonestation de l'ermite. L'antithése morale de la
Providence et de l'humaine détresse était trop saillante, dans
\llle situation ainsi composée pour étre omise par le dramaturge.
Elle était d'un effet théatral trop assuré. «La terre serait_ un É~en,
•'écrie Heinrich si Dieu se laissait émouvoir par les mams qui se
fm-dent, en s~pplication, vers luí. » A-t-il besoin, le lépreux

�378

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'il est, d'un preche sur l'existence de Dieu ? II sait que Dicu vit •
mais il sait aussi que ce Dieu déchire le creur qui veut l' aimer, qu'il
oppose le sarcasme au bon vouloir de sa créature.
Puis, c'est encore le métayer qui vient a la rescousse. Depuia
qu'Heinrich a quitté la métairie, Ottogebe est dans un étrange
état. 11 semble qu'un feu intérieur la consume et qu'elle n'appartienne plus a la terre. Le regard vitreux attaché au firmament,
elle refuse toutenourriture, et (symptome plus inquiétant encore
il lui arrive de demeurer, plusieurs journées de suite, étendue
sur sa couche, inerte et rigide comme si elle était de bois ou
de fer.
Une fois de plus, Hauptmann a insisté sur le caractére morbide
de l'état, tant physiologique que psychologique, d'Ottoge
11 est d'avis que les actes des malades et leurs conséquences ont
lieu d'etre éLudiés et exploités par le dramaturge. II est tout.e
une multiplicité d'états morbides, et les malades interviennent
plus activement et plus redoutablement dans la vie sociale que le
commun des hommes ne le pense.
Done Pater Benedikt et Gottfried sont venus supplier le lépreur
de réintégrer la métairie, sinon Ottogebe mourra. Le varl
Ottacker lui a mis dans l'esprit qu'il existe a Salerne un méd ·
qui se fait fort de guérir l'affreuse maladie avec le sang d'une
jeune filie, pourvu que celle-ci l'ofTre en esprit de sacrifice. La
piété d'Ottogebe consent avec ardeur ce don d'elle-meme.
Mais Heinrich n'oppose que la raillerie a de tels propos. La
raillerie sarcastique du négateur se complique, dans sa réponse,
de l'indignaLion d'un chevalier qui redoute (et qui a déja tenu
a distance de lui) la tentation en provenance d'Ottogebe. Elle
s'est approchée naguére de sa caverne etil l'a repoussée avec del
pierres. La souillure de son corps n'a pas encore atteint son ame,~
il veut la garder pure comme le lin hlanc.
En ce passage, la conscience domine l'aveugle fatalité. Le
lépreux se dresse ici avec la fierté loyale d'un Siegfried. 11 esl
immaculé dans son creur, et son intelligence est claire et libre.
11 répudie l'erreur qui tente de s'insinuer ; il tient tete a l'assaut
du malin esprit. Et c'cst une hautaine, une paradoxale et émouvante attitude que la sienne : il ne nie pas Dieu, mais il l'acc09!,
11 répond par le blaspheme a la damnation imméritée qui l'aSlt'
mile, dans son innocence, a un réprouvé, et que Dieu a permise:
Toute cette fin du me acte estl'expression renouvelée duparti
pris déterministe, du pessimisme métaphysique de G. Hauptmann.
Qu'es-tu done ? s'écrie Ileinrich, en s'adressant a Pa~
Benedikt, qu'es-tu done pour oser croire que Dieu pcnse ato1f
&lt;(

NN

UNE LÉGENDE DRA!llATIQUE DE G. HAUPTMA

379
..

. .
d tu t'accuscs ? Combien est r1d1Combicn es-tu rid1cul?, qu~n t
e tu aies accompli un acte
l ton repentir ! T'1magmes- u qu
cu e
D"
}' it voulu ? »
quelconque, que ieu ne a mais s~n f1me n'abdique pas.
Heinrich est un désespé_ré, t, . fait de luí savictime,ma1s
s'insurge contre le Tout-rmss:f.es1~~tdu mal. II ne capitule pa~.
il ne consent aucun av~r ag:on édié ses imporLuns visiteurs, d
Cependant, quand 1., a isgdu trouble. Le lépreux, le déchu,
manifeste pou~ la prermere ~~-t de de Surhomme. Il penseencGre
se roidit en vam dans une a i ul incohérentes iraduisent son
une fois tout haut, et ses ~aro es 'il avait jusqu'ici victorieudésarroi intime. La tenlat1on,_tq:i1e as demeurée? On di~ait
sement tenue a distance,_ ne sera1 fp ntome el qu'il la chasse.
' fTre a lu1 comme un a
ts 1
b
qu'Ottoge e so .
il se redit les derniers mo , a
Comme malgré lu1 pourtant, B
d"kt . « L'hiver sera dur.
derniere adjuration de Pater en~l 1 ' .
Cherchez un asil~ ! cherchez
ts~ eeii: de Benedikt, au milieu
Le ive acle s ouvre dans a e P.
es et de na"ifs ex-voto.
des bois. Elle est tupissée_ de P,ieu=~~/:¡:~nent. Nous apprenons
Dame Brigitte et le mo1?e s y
, de la mélairie comme un
qu'on a vu Heinrich se ghsser lup~e~ ncdikt garde-t-il Ottogcbe
loup et s'y tenir aux agnets. uss1 e
sous' sa sauvegarde, dans sa c~!~ule~ fonl que l'état de la jeune
II ressort ?es confid~nces qu 1 ~ ~lle der:ieure fascinéc; ell~ tient
filie est tonJours auss1 alarmantll ée qui symbolise sa fo1 dans
sans cesse en 1:1ains u~e lamp_:!é ~:ra~heter et d'afTranchir. E ~le
le retour du prmce, qu elle a J l t ·res et elle ofTre de mou r1r.
se soumet a des eh't"
a iments vo on
. a1ue nous voyons Ottogeb e.
A peine Brigitte est-elle par_Lie1lnrich ce jour meme. Dcux
Elle a le pressentiment de i-evo1r e1. nnonce l'approche d'un
fois elle a cru entendre la crécelle, q:11 a · 1ui disaient : u Veillcz !
'
. 11
peri.¡u des vo1x qui
,
•t,
lépreux. _La nuit'. e e a
1 » Et elle décrit, en détail, a 1 erm1 e,
votre Se1gneur vient a vo:1~ ·
ses hallucinations, ses v1s1onstl l 'gende dramalisée qu'esl Le
Une fois de plus, dans ce e ~ e au Jieu d'agir, raconte.
pauvre Henri, le personnagd\~n sc¡,~Ltogebenesont pas figurées,
Les illusions visuelles o~ au i i¡ecss et dépeinlcs. Le spectateur se
pour le spectaleur, ma1s ~arr t·1 n de l'audileur des Chansons de
trouve a peu pres dans la s~~~? ~ Il lui est demandé de faire le
gestes, dans le ~hateau m 1,e:a ~ orle d'ordinairc au théatre.
sacrifice des ex1gences que I o
PP . ns vu de nos yeux, grace
Daos L' Assomplion d' JI annele, nous a~JO ar;issent a la petite
· e, les figures qui émotivité
app
amourante.
un art1 ice seémqu
qui. lui. f a1·t a·
Ici, Ottogebe - par son
'

!1

t

•n

�380

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mesure qu'elle parle, ressentir a ncuveau la terreur de sonréve,il nous semble qu'elle projette sous nos yeux sa chimere. A la
vérité, son récit a pour nous la vivacité, l'intensité, d'un spectacle,
« Je sortis, oui, pere, raconte-t-elle a Benedikt, et j'attendis,
impatiente, sur le seuil, devant la porte. Et comme j'étais assise
la, si calme, recueillie en moi-méme, ne prenant pas garde
a la tempéte qui m'enveloppait, tout a coup,comme un éclair,
une terreur m'assaillit, plus effroyable que toutes celles que
j'&amp;vais éprouvées ! La tentation, pensai-je ! D'effroi, je perdis
presque connaissance. L'air était plein de cris, de grincements,
d'éclats de voix, de rire¡, d'aboiements. Le souffle farouche du
vent paraissait provenir de la gueule ardente de loups tout
pres demoi. Je voulais fuir, m'accrocher a ta poitrine., acet autel.
Je prenais mes mains devant mes deux yeux ! Et pourtant tout
m'apparaissait en pleine lumiere, comme je te vois. » Et elle
poursuit, longtemps encore. A l'horreur de l'infernale vision succede l'extase d'une illumination céleste.
Ottogebe se souvient avec transport qu'Heinrich l'a parfois
appelée une petite sainte. Puis, pendant que le moine la rappelle
avec précaution a l'humilité et qu'il la met en garde contre le
danger d'un attachement trop confiant a une espérance que Dieu
peut décevoir, elle tombe en faiblesse.
C'est a ce moment que le lépreux, battant sa crécelle, humble,
l'reil hagard, vient se jeter, en suppliant, au pied des marches
de l'autel. Les paroles qu'il prononce sont celles d'un homme
qui gémit de ne pouvoir prier. II est las,il est saturé de l'existence:
Au lieu de prier, il demande des comptes a Dieu. « Pourquo1
nous nourris-iu du lait du tourment ? Pourquoi souffrons-nous
misérablement sous la ílamme du soleil, sans une goutte de
rafratchissement. » II supplie Dieu de le tenir quitte. II compare
la création a un édifice, bati sur un sol trempé de sang et dont les
pierres seraient scellées par un mortier que le sang aurait mouillé;
qu'importe qu'ily manque le grainde poussierede son propreétre?
Au moine, qui ne le reconnaít pas sous la capuce qui le revet,,
il répond par des ph,ases breves, énigmatiques, celles que prononcerait un sphinx aux oracles déprimant~. Puis il quitte_ ce
ton, et, de nouveau, il supplie.
Depuis le terme du précédent acte, un intervalle est censé s'etre
écoulé, durant lequel Henrich s'est melé aux hommes, et c'est au
retour de ces courses errantes qu'il vient de reparaitre. Les .
hommes l'ont accusé d'empoisonner les fontaines. ; ils l'ont
lapidé; les buchers fument tout a la ronde, ou ils menacent
de le jeter. 11 adjure Benedikt de le protéger contre leur rage.

UNE LÉGENDE DRAMATIQUE DE G. HAUPTMANN

381

.
. dé ·t Nous ne laissons pas, ~ous le
A son tour, 11 conte, i~ e c~~~ é isodes se succedent; ils sont
voyez, la mét~ode narrativ . t
n'importe ; ils ressortent de
dramatiques, ils, sont ~m~uv::d:· celle de l'reuvre théatrale.
.
lá technique del épopee e no_ .
r une meute cruelle qui
Hein_rich ~ été pou~st:: d~!nerait-il pour . que le ~otn~
insulta1t son impur~~é. Q
de son Dieu sa guénson. « D1s-lu~,
la flt taire, I?our_ qui~ ob~lnt ,·¡ n'a lus rien a anéantir en mo1.
moine, s'écr1~-t-il, dis-lIDMiu ~é oufue est trop rebutante pour
Je suis déch1ré, b~oyé. ien Óieu, notre Seigneur, est ~ra_nd,
fournir le repas d un ch . d 1 . . en n'existe. Je ne smsnen,
.
t Je le loue · En
e m, n
pmssan.
. dehors
1
mais je veux vivre, v1vre . »
nous assistons au drame d'une
A ce point, s'il est enten.du que l fouet de l'épreuve, nous
. d'une ame sous e
11 '
destinée, ~ la cnse
t ou elle est prete a se rendre, ou e e n a
avons attemt le mom~n.
l'or ueil de la résistance va cédcr.
ou
g
. seul pur sans amour,
Plus la force de se ro1d1r,
,
,
.
t é 11 cru pouvo1r
Heinrich .ª t?ut ten · f:ce et braver Dieu, qui l'ava1t frap~é,
fixer la pire mfortune de .
l' ff lé Alors il s'est rapproc,1é
sans qu'il eut p~ché.Lasoht:t:hafnª r: ~egu a' coups de frond1
de son procham, et son p
.
tinguible brule en hu.
Maintenant il s'humilie. Une flamme mex

11

&gt;

11 veut vivre !
•¡ anal se l'état de son ame. 11 Y
De':'ant Benedi~t, décon~:;~\~ter) pathétique, la fougue, les
met (Je ne me retlens pas
certaines pages de Ruy Blas
jeux d'antithese que l'o_n tr~u~:i~3:s mais son destin est si par~et d' Hernani. Son e~pnt es
u~vre a lui-meme. ce Bien que Je
doxal qu'il a le sentiment de se s
e eAtre ballotté harcelé par
'
.
,
é ave un pauvr
,
•,
ne sois plus r1en qu ~ne p e' au fond de ma démence, une voix
les tortures, une vo1x ra~ot
f t ou j'étais un des grands de
vaniteuse qui rappelle qu un tDei_npls u . J'ai été enseveli récem. . • d ne ? 1s- e-mo1.
.
·
ce monde. Qui sms-Je O •
d mes ancetres et Je suis
d ns le caveau e
'
ment a Constance, a
. e réve dans ma tombe ?
,
encore vivant. Est-ce que J . .
•¡ ,1·nforme d'Ottogebe. Ou
trans1t10n 1 s
.
¡
Brusquement ' sans
'
bterfuo-e ne lm donne e
est-elle ? Aucune défaite, aucun ~uQu'a-t~on fait d'elle? La
" O, est la ce peti te épouse ,i .
ehanºe. u
·t U morte ? »
cache-t-on ? Ou bi~n sera1 -e
'u~ tel changement s'opere
y a-t-il de la vra1sembla~ce_ hce? qSu déchéance physique, son
·
·t·ions d'Hemnc
a ? Nous avons vu que 1e
dans les d1spos1
1
délabrement moral 1~ permettené-1a:e~ graduellement. Mais, au
dramaturge s'est apphqué ~ le pr P t J·ustifiable le poete est
• t ·1
rationne11emen
'
demeurant, ne f u -1 pas
f
.
putable que l'on nomme
en droit de faire appel a cette orce msup

1!

!

t.

�382

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

le ':ouloir-~ivr_e, et de fon_~er sur elle la légitimité du coup de
théatre qm onentera sa piece vers le dénouement. Heinrich est
atteint d'une maladie qui le disgracie, qui le rend rebutant mais
qui ne met pas son existence en danger, qui laisse intact au dedans
de lui l'instinctif be~?in vital. ~~ plus, ne revient-il pas de prendre
c?nta~t avec la soc1eté ? Les m1ures, les outrages qu'il a endurés,
n ~nt-11s p~s pu etre comme un stimulant pour lui, en Iui faisant
vo~: a quo1 hen_t la faveur des hommes, en lui enseignant tout ce
qu 11 récupérera1t, avec le renouveau de sa santé. Cette exigence
de l'instinct de conservation se fait en lui si impérieuse qu'elle
réfute la ~aison et qu'il n'ex~mine plus si le pouvoir que l'on prete
au médecm de Salerne est digne de confiance. Bien mieux, il ne
prend plus garde aux risques de la tentation qui le peut faire
défaillir, a la vue d'Ottogebe.
11 n'est pas contestable que ne soit dramatique, au sens propre
du terlll;~• le coup de théatre qui remet en présence le Iépreux et
cell~ qu il ª. appelée, touteenfant, par caresse, sa &lt;e petite épouse ».
!l s est ~m mstant mép:is sur le sensd'une parole deBenedikt,et
il la cro1t e&lt; aupres de Dieu » quand voici qu'une voix provient de
la cellule, disant: « Ottogebe vit ! »
L'effet théatral de ce jeu de scene n'est pas artificiellement
obtenu. II correspond au progres qui s'est accompli dans les diS:positions de_ !'ame d'Heinrich. Le l~preux retrouve Ottogebe a,u
moment ou 11 a le plus ardent désir d'elle, c'est-a-dire au moment
ou elle s'identifie pour lui, le plus intensément avec ce vouloirvivre dont il est maintenant possédé.
'
Tout d'abord, il se refuse a croire a la réalité de son bonheur:
&lt;, Comment pourrais-je, prononce-t-il comme en extase commcnt pourrais-je contenir dans mes yeux la Iumiere qui tra•
verse le ~urde ma prison bénie, car je fus aveugle tout le temps de
de ma v1e et, seulement au fond de l'abime, j'ai été doué de vision.
Au lieu de maudire, je devrais bénir. »
. Les alternatives de l'espoir et du doute partagent son creur et
11 déborde. Alors, comme immatérielle et nimbée dans Je demijour de la petite église, celle qui représente la rédemption vienta
lui d'une démarche directe, et, forte d'un ascendant tout nouveau,
elle l~i fait s~gne de se lever : « Viens, il s'est fait tard, pauvre
Henr1 ! » Et Il se dresse, insoucieux de savoir ou elle Je conduit.
Sa soumission envers elle est un acte de foi un acte de foi dans la
vie et dans l'amour, fut-ce a travers la ~ott.
Comme il arrive si fréquemment dans l' reuvre dramatique de
G. Hauptmann, le dénouement est acquis au terme de cet avantdernier acte de la piece. J'ente~ds par la Je dénouement moral,

mm

LÉGENDE DRAMATIQUE OE G. HAUPTMANN

383

celui qui met au clair la crise d'ame qui faisait le véritable objet
du drame. L'acte final est surtout un ajustement de~ consé~uences
extérieures de cet achévement véritable _du des~m de l reuvre.
Le ye acte du Pauvre Henri, comme 11 fall~1t s Y. atte~dre,
transporte le spectateur dans le chat~au se1g~eur1al d Aue.
On vient d'y recevoir un message du prmce,_ qm annonce son
prochain retour. Mais dans quel état ph?7s1que, _dans quelles
dispositions d'ame rentrera-t-il? Nul n~ le sa1t. De~ms son départ,
les plus contradictoires nouvelles ont circulé. Dans la grande salle
Hartmann, Ottacker et Pater Benedikt devisent du P!s.sé,
évoquant le lépreux et s'efforgant de comprendre quelle déc1s1ve
pression porta Ottogebe au sacrifice. Fut-ce la p1_été ? Fut-ce
l'amour ? Pour Hartmann, quel que Iut le mob1le, Ottogebe
demeure la sainte.
Pendant qu'ils s'entretiennent, les présages favorables au
destin d'Heinrich se succedent. On apprend que l'usurpate'?r de
son treme, Conrad, son cousin, vient de succ?m?er_ a A1x-laChapellé au cours d'un tournoi. La légende a1gmlla1t le dramaturge' vers une solution optimiste, vers u~ dénouement_ de
rachat. Ce qui doit en faire pour nous le prix, e~ _sera sa ]UStification ce sera la conciliation qu'il fera du déterm1msme et de la
possibilité de libération laissée ouverte au ~éros. Comment
Heinrich aura-t-il réussi a s'évader de la fatahté ?
L'attente ou l'on était de lui, entre les rours de son. chatea~,
n'a pas été dégue. II rentre, dissimulé sous un fr~c, punfié, gué~i.
11 n'est plus le lépreux honni et laroen_table, ma1s s~n salut na
point couté de sacrifice. Ottogebe v1t. Ottogebe l accompagne
et va l'épouser.
. .
.
· d
Tout I'intéret du long récit qu'Hemr1ch fa1t a Bened1kt es
cireonstances de sa guérison consiste dans l'effort qu'a tenté
Hauptmann pour se libérer du merveilleux de la lége~de, ~t pour
faire admettre a !'esprit du spectateur c~ntemporam ~u elle se
soit effectuée par voie naturelle et sans miracle. Jusqu au te:me
de J'reuvre le dramaturge aura tenu a ne pas desserrer exténeurement les liens par lesquels il avait accepté de s'attacher a
légende médiévale. Mais l'analyse attentive démontre quel ~om
il a pris de l'int:erpréter, de l' adapter, dans toute la mesure ou la
chose était possible, a la sincérité de sa propre p~nsée.
,.11
Le début de la purification du lépreux (d'apres le compte qu
rend Iui-meme) ce fut quand la pure ame d'Ottogebe sepencha
vers Iui avec c'ompassion. Ce fut le p_remi~r rayon de la gra_ce,
le premier regard du destin red~ven1;1 h1enve1_llant .. II se dépouilla
de toute violence et de toute hame ; ll se senbt pac1fié.
1

!ª

11

�384

N• t3

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Le second bienfait ressenti par Heinrich du dévouement de la
jeune filie fut le regard rasséréné qu'il porta sur la nature. Les
collines lui sourirent, les horizons s'éclairérent. Une ardeur, une
fermentation de forces restaurées tressaillit au fond de lui. 11
éprouva l'impression presque physique de la lutte menée par son
vouloir-vivre contre la maladie. II eut le sentiment qu'il était
assuré de guérir.
Mais le troisiéme, le décisif efiet de la grace, il le ressentit a
Salerne, quand il eut sous les yeux Ottogebe étendue sur la table
du sacrifice, laisant de sa vie un don, s'il ne l'eutretenue et gardée,
Le saisissement qu'il eut du pouvoir divin de l' amour, la merveille
du don de soi, ce lut la pour lui le miracle.
Ainsi Ottogebe aura intercédé en faveur du lépreux auprés
de Dieu. Heinrich avait lutté, il s'était mesuré avec la douleur etle
désespoir jusqu'a la venue de l'amour. Comme il le &lt;lit lui-meme
a l'infidéle valet Ottacker, a la bonne volonté duque] il pardonne:
« Les vivants, ce sont les lutteurs. " En sorte que le dénouemenl
de cette légende dramatisée par G. Hauptmann n'est pas loin
de s'identifier, pour sa conclusion philosophique, avec celui du
Fausl de Gcethe. Par la main de la jeune filie dépourvue de tout.e
individualité,

a peine consciente,

et qui s'endort et reve, comme

une somnambule, a l'instant solennel _de ses fian~ailles ; par le
po_uvoir de cette petite Ottogebe qui est la sceur spirituelle de
Katchen von Heilbronn, Heinrich von Aue, le prince lépreux
est rendu a la santé et tiré de son ignominie. N'est-ce point la
force de l'Éternel féminin dont il est question au terme deFausl,
qui opere en elle. Et quant au héros lui-meme, il a mérité
son salut. Symboliquement, le poéte nous le montre les mains
couturées de cicatrices. Qui ne se souvient du chceur des anges,
emportant au ciel !'ame de Faust, et chantant : « Nous afTran•
chirons celui qui ne se lasse pas d'aspirer et de faire eflort. •
Enfin G. Hauptmann a voulu que l'allégresse de son héros
s'exprimat avec une modération réfléchie. II était mort, il est
ressuscité. Mais il réside de la fierté, dans la maltrise qu'il sait
garder de sa joie. II se compare au plon~eur qui est descendu
jusqu'aux derniéres profondeurs de l'abl~e, au-dessus duquel
ghsse la quille du navire. Quant il est remonté sain et sauf a la
surface, son rire « est aussi précieux que des tonnes d'or

Le Géranl :
POlTIERS. -

l&gt;.

FRANCK GAUTRON.

"OClÉTé ll'RANQAISE D'IMPRIMERlE,

15 JuJN 19'J2

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
D1ne1·1u•: K. P. STROWSll:I,
Profuatur a la Sorbonne.

Le ThéA.tre romantique
de Dumu pllre a Dumas fils.
Cours de 11. &amp;NDRt LE BRETON,
M aClre dt Confútnce, ó la Sor&amp;o11nt,

VIII
A quoi révent les jeunes fl.lles.
Dans les derniers jours de l'année 1830 qui avait vu les premiers
essais dramatiques d' Alfred de Vigny et de Víctor Hugo, le. 1••
décembre 1830, l'école romantique livrait de nouve!u bata1ll~,
non plus au ThéAtre•Fran~ais, mais a l'Odéon. La pulce porta1t
en titre : La N uil vénilienne. Elleétait passablementextravagante,
et l'auteur avait tant soit peu l'air de s'y etre moqué du public.
Le public le lui rendit bien, et ce fut un beau _vacarme, huée~,
siffiets, ricanements, des les premiers mots du d1alo~ue. u.n _petlt
accident vint rendre le désastre plus complet, 1rrémediable.
MU• Béranger, l'actrice qui jouait le r0le de l'hérolne, était
vetue d'une belle robe de satín blanc ; elle s'appuya, en se
penchant au balcon a un treillage dont la peinture n'avait pas eu
le temps de sécher, ¡t lorsqu'elle se redressa lace au public, elle
27

�</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Le milliard des emigrés</name>
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        <name>Leconte de Lisle</name>
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N° tt

I\EVUE DES COUI\S ET CONt'ÉRENCES

ciales et qui ne méritcnt guére que l'on y découvre la pro!ondeur
infinie des ames. C'cst pourquoi 1' Irene O/elle de Lavedan, qui
n'cst pas un roman réaliste, et -Valenline Pacquaull, de Gaston
Chérau, qui est un roman réaliste, laisscnt-ils une impression
moins trouble que ce prestigieux Chéri, dont quelques pagcs
s.eraient dignes des anthologies, s'il y avait des anthologies un
peu libres.
,
Bourget, Ahel Hermant, Pierre Benoit, Rosny, l\faurras,
Lecomte, Le Goffic, de Monzie, la bibliothéque de M. Arthur
".\leyer et le bflton de maréchal de France de Lyautey fournissent
pareillement a M. Strowski des pages pénétrantes. Mais qu'il
s'agissc d'un des mattres de la pensée ou d'un débutant, la mé·
thode employée avec l'un et l'autre est la meme, également
éloignée du pédantisme dogmatique ou du dilettantisme complaisant. II n'y a point d'arrets, rendus doctoralement, mais de
fines appréciations, soulignées par des rapprochcments familiers
ou personnels ; des impressions délicates et justes, derriére lesquelles on sent l'influence discréte d'une raison qui sait et qui
comprend. On y retrouve toujours l'hommc qui est nourri de
Montaigne et qui n'a pas oublié son Pascal. V. L. P.

15 Ma.1 19'J2

. REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRIC1'11:Ull:

11. F. STROWSKI,

Profuseur a la Sorbonne.

La Oonquete de l' Angleterre
par les Normands
Coura de 11. B. PRENTOUT,
Professeur d'hisloire de Normandie 4 l'Université de Caen.

La Tapisserie de Bayeux (1).

II
Dan~ notre précédente le1;on, apres avoir étudié les sources
~arratives ?e l'histoire de la Conquete, nous avons commencé
l examen d une source figurée, la Tapisserie de Bayeux • nous
:vons essayé, non d'étudier dans leur ensemble tous 1~ prole~es que pose ce monument d'une importance exceptionnelle
:a1~ de le~ gro_uper autour d'un point central: quelle est la dat;
l':. a :rap1ssérie? Et c'est d'ailleurs ce probleme qui intéresse
,_sto1re de la Conquete. La Tapisserie estrelle un monument
élo1gné ou un monument contemporain de la Conquete? La date
la _Plus récente qui ait été proposée est celle de 1206. ·
reJelé cette hypoth,.~
, nous avons
t::&gt;e, qui. ne repose que sur une interprétation
erronée d u mot Franci.
l'a~~~xDsa~at ont ~roposé de placer cette reuvre au xne siecle·
buait ael ª ?e, reJeta_nt l'hypothese traditionnelle qui l'attri:
a reme Mathilde, voulait la donner a l'impératrice
Le Géranl :
POITTEllS, -

,oc1STÉ

FRANCK GAUTRON,

PRANCAlSE o ' JUPBIM&amp;IUB,

J·

Erratalire
(article
précédent
.
de(1)
. carra,
cea,lra
Cctt.e Rgr'de
a 8 et C.,n• 9). Page 28, hgne
22, au Jieu
DXonne.
·
P e pour cuSÜ'a, e,;l en effet a .,1,fo-

15

�194

REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES

Matbilde, filie d'Henri ¡er; nous avons mon~ré qu'aucu_n des
arguments n.éga,lifs de l'abbé De la Rue n'éta1t,_ en ce qm ~?ncerne la reine Mathilde, irréfutable, et, en ce qm_ ~oncerne l 1mpératrice, qu'il n'a apporté aucun document posiltf.
M. Marignan, rajeunissant par des argument~ nouve~ux _la
these de l'abbé De la Rue et raje~n~ssa~t auss1 la Tap1sser1e,
voulait qúe \'auteur iJ.~ cartons se fut msp1ré d~ Roman de Ro'.1
de Wace, et, le Roman de Rou aya~t. été ré~1~~ vers 1165, il
reportait la Tapisserie a la sec~nde m01bé du ~ s1ecle.
Son premier argument éta1t une compara1son entre les deux
c:euvres. Mais nous avons fait remarquer, avec l'abbé De la Rue,
que. précisément, il y_ avaitbe~ucoup de différences entre le Roma":
de Rou et la Tapissene, celle-c1 contenant beaucoup de choses q~1
n'étaient pas dans le roman, et réci.proquement. Il Y a ~uss1,
bien entendu, des ressemblances ; c_e sont toutes celle~ qm sont
inévitables entre deux sources qm racontent le mem~ év_énement. En ce qui concerne le Roman de Rou et la Tap1ssene,
il est évident que l'inspiration differe.
.
Mais M. Marignan a d'autres arguments, et no~s allons ~uJourd'hui )es exposer et les discuter en procédant al examen mterne
de la Tapisserie.
. .
Avec M. Marignan qui. malgré toutes les cnbqu~s _adre1:1sées
a sa thes~ l'a reprise dans un :n.ouveau vo~ume mbt~lé: Les
mélhodes du passé dans l' archéologie fran~aise, é~ud10ns les
inscriptions qui accompagnent la Tap1sserie ; étud1ons-les au
point de vue des graphies.
. . .
.
M Marignan releve le sigla ?• = et qui, d1t-il, est mconnu
au ~e siécle et n'apparait que vers la moitié ~u siecle suivant.
M. Travers y voyait un signe spécialement us1té par les AngloSaxons • en tout cas, je le trouve des 1085, dans une cbarte
normande des Archives de la Seine-Inférieure que. nous av~ns
récemment lue au cours de paléographie, M. Mar1gnan re.leve
dans les inscriptions des ligatures, c'est-a-dire des lettres hées.
M VN CONRA q~'on remarque, dit-il, tres souvent_ au
xne siecle. A la vérité, il taudrait dire que _l'on ren~ontre cees )~gatures au xiie siécle, mais qu'elles a~para1ss~nt des le x i,1ecle
dans l'écriture lombardique.M.Marignanvo1tdans le en_- barré
employé pour désigner le frere d'Harold, Gyrtb, une ligature,
mais c'est la lettre qui, en anglo-saxon ou dans les langues norraines marquait le son th si fréqu'ent dans ces langues.
t
Pas~ons a l'examen archéologique. On sait que dans tou
monument du M-0yen Age, la figuration laisse de cót~ ~e que nous
appelons la couleur locale, ce qu'il faudrait appeler 1c1 la couleur

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANO

195

du temps. Jamais les artiste$ de ces époques ne se sont préoccupés
de figurer, de représenter les personnages qu'ils mettent en scéne
avec le costume de leur pays et de leur époque. En appliquant
cette remarque, M. Marignan reconna'lt dans les costumes, le
mobilier, l'armement de la Tapisserie, des traits qui la datent dela
seconde moitié du x1ie siecle. Presgue to11te sa dissertation repose
sur cet examen, et c'est pour nous une occasion d'étudier la Tapisserie au point rle vue archéologique.
Je laisse de cóté certaines remarques sur les usages qui sont
quelque peu puériles. M. Marignan note que Harold valematin !i la
messe a l'église de Bosbam. Je ne sais si c'est le matin Harold
pa~~tt .faire une priere a l'entrée de l'église, mais ríen ~'indique
qu Il a1lle a la messe, et en tout cas, ceci serait de tous les siécles
comme l'avait fait observer M. Lanore.
'
Passons a des arguments plus sérieux: étudions le mobilier et
le costume.
Edouard le Confesseur donne une audience a Harold avant
son départ. M. Marignan note que le tróne est décoré de tetes
et de pieds d'animaux. «xne siccle, dit-il ! » Or, on lui a démontré qu'u?- pareil t~óne se voit sur le sceau de Philippe Jer, contempor~m, suzera1_n .du Conquérant.. Regardons le personnage.
M. Marignan considere comme un signe du xn° siecle le globe
crucifére qu'il tient. Or. un tel globe se trouve sur les sceaux du
Conquérant lui-meme et de son successeur Guillaume le Roux.
La couronne est a trois fleurons. On trouve ces trois fleurons
aux_~~uronne_s d~ ces prin~es, a ~elle du roi de FrancePhilippeier,
et J aJoutera1 meme, apres av01r consulté la Colleclion des sceaux
de Douet d'Arcq, sur le sceau de son prédécesseur, Henri Ier.
É_douard po~-te un vetement long ; il caractérise, au x1ie siecle,
d1t M. Mangnan, les personnages dans l'attitude de majeslé
donnant une audience. Mais la Tapisserie est ici tres exacte et
représente Édouard Jer tel qu'il était figuré de son vivant sur
un sceau qui peut etre daté de 1053 a 1065.
'
~xaminons _les personnages de la Tapisserie a un point de vue
moms décorabf et plus familier. Une chose nous frappe. Édouard
et un personnage, sur lequel nous reviendrons, portent la barbe ;
Harold et, en général, les Anglo-Saxons ont la moustacbe; les
Normands s~nt rasés, comme le sont les Anglais, les Américains
et les Frarn,;a1s de notre temps. C'est la mode nouvelle. M. Marig,nan p_rétend que c'était la mode nouvelle aussi au xne siecle. Il
5 appme sur ~n curieux texte d'Orderic Vital dont on s'est
~eaucoup servi, et dont on fait souvent un mauvais usage, ou
l auteur anglo-normand faisantla satire des mc:eurs de son temps,

�196

LA CONQUtTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS
REVUE DES C0URS ET CONFÉRENCES

dit qu'alors on commen11a a la Cour de Guillaume le Roux a
porter les cheveux longs ; les jeunes gens de l'ento~rage du Roux
dont la Cour a eu la meme facheuse réputabon que celle
d'Henri III en France, laisserent pousser leurs cheveux co~e
des femmes. Porter longs les cheveux et la barbe fut cons~déré
alors comme indice de mauvaises mreurs. (En 1848, c'éta1t un
signe d'opinions républicaines avancées, ~•o~ l'expres~ion. de
vieilles barbes pour désigner les purs répubhca11:1s._) Ordene Vital
raconte encore qu'Henri Jer, successeur d~. Gmlla~me le Roux,
fut invectivé par l'éveque Serlon parce qu 11 porta1t les cheveux
longs, reste des mreurs efféminées de la Cour de .~on prédé~esseur.
Le roi fut tellement ému par ce sermon qu d consenbt a se
laisser couper les cheveux a l'instant meme. Alors l'éveque, da~s
l'église de Carentan, tirant des ciseaux de sa mante, se tn~t
a tondre de ses mains le roi et la plupart des grands et, a partir
de ce moment-la, tout l'entourage du roí fut tondu.
Or, a quel moment se passa cette scene curieuse 011 l'éveque
raseur traita de fils de Bélial, le roi et ses courtisans? En 1105.
En bonne logiquc, M. Marignan devrait seulement en con~lur_e
que la Tapisserie peut etre postérieure a cette date. ~~1s d
tient, nous l'avons vu, a ce qu'elle soit de la seconde mo1bé du
xnesiécle; alors, il suppose que le clergé a eu beaucou~. de !11ª1
a mettre fin a cette mode des cheveux longs et qu Il lm a
fallu plus de cinquante ans pour l'extirper. Suivant lui, c'est
seulement a la fin du xue siécle qu'on porta les cheveux ras, et la
Tapissérie est de cette date.
.
Qui ne voit que ce raisonnement ~st facile a réfuter? 11 ressort
du texte d'Orderic Vital que cette mode des cheveux longs a
commencé a la Cour de Guillaume le Roux, vers 1095 (1). L'auteur
de l' H istoire ecclésiaslique fait le tablea u des mauvaises mreurs
de la Cour du Roux ; il s'indigne de voir les courtisans porter les
cheveux longs et les souliers pointus qu'il appelle pigaches, mode
qu'un jeune coquin de cette Cour noinmé Robert aurait amenée d'Anjou 011 elle florissait depuis Foulques le Réchin. Ces
pigaches devinrent des souliers recourbés_ en fo~e de co~nes de
bélier, ce sont déja les so.uliers a la poulame. Ma1s Ordene pla~e
ce changement dans la mode sous Guillaume le Roux, a la f1~
du x1e siécle. Il est évident qu'auparavant, puisque tout cec1
fut considéré comme innovations malsaines, les Normands por(1) Et non 1146, comme le dit M. Enlart dans son Manuel d'ar~héologie,
oü iJ fait partir, d'apr~s M. Marignan peut-étre, toute une révolution dans
la mode et le cost.ume de cetle date de 1146.

197

taient des souliers ordinaires, des cheveuxcourts et qu'ils étaient
rasés. C'est bien ainsi que les a dépeints Wace: la tradition était
établie que ces visages rasés surprirent les Anglais, puisque le
poéte du Roman de Rou fait dire a un de leurs éclaireurs qu'il
a débarqu{· en Angleterre une armée de pretres qui allaient
messe chanler. La Tapisserie a représenté, non les courtisans
efféminés du Roux, mais les rudes guerriers du Conquérant.
S'il y avait quelque chose a tirer de cette argumentation, c'est
que la Tapisserie serait antérieure au regne du Roux ; je crois
simplement qu'il faut dire qu'elle est d'un temps 011 on se représentait les Normands comme ayant les cheveux et la barbe rasés.
Ils ont meme les cheveux tellement courts qu'on se demande
- Travers et bien d'autres -s'ils ont la tete nue ou s'ils portent,
en dehors de la bataille, une sorte de béret.
En costume de guerre, ils portent le casque, nous dirons meme
le casque a nasal. M. Marignan dit que ce casque n'apparatt
qu'au xne siecle. 11 nous montre Guillaume retirant son casque
pendant la bataille pour rassurer ses soldats qui l'ont cru mort.
Mais na justement relevé que la Tapisserie est ici d'accord avec
Guillaume de Poitiers qui nous raconte cet épisode et nous
montre Guillaume 6tant son casque en le prenant par le nasal,
per nasum galere.
Les chevaliers de la Tapisserie portent la cotte de mailles.
M. Marignan dit qu'elle apparatt pour la premiere fois sur lesceau
d'HervédeDoncy en 1120. Mais Douet d'Arcq reconnait la cotte
de mailles, la broigne sur le sceau de Guillaume le Roux (nº 9999,
entre 1087 et 1100), M. Demay sur celui de Guillaume le Conquérant 1069, M. Birch sur les sceaux de ces deux rois conservés
au Brilish Museum (cat. n°8 15 et 22). II s'agit en réalité de
broignes garnies d'anneaux, de rondelles, formant dans la partie
inférieure une sorte de culotte collante. En effet, quelques personnages ont des chausses a treillis protégeant le has des jambes.
M. Marignan date de 1119 leur apparition, mais Orderic Vital les
signale a la premiere croisarle (1095).
Ainsi to~s les traits par lesquels M. Marignan a cru dater la
Tapisserie du xi18 siecle apparaissent au xie siecle, et !'examen
archéologique est défavorable a sa thése.

.

• •
Un officier de cavalerie, le commandant Lefebvre des Noettes,
a repris le probléme sous une autre forme ; il a étudié le harnachement des chevaux et l'équipement des cavaliers. Notant

�198

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

que les auteurs les plus autorisés proposent pour la Tapisserie
des dates qui s'échelonnent entre 1070 et 1180, il va demander
la solution du probleme a la cavalerie qu'elle figure ;il remarque,
que, la aussi, il y a eu des modes, des transformations ; qu'un
cavalier de Louis XIV ne conduit pas sa monture comme
un cavalier d'Henri IV:
uL'ar~on des cavaliers de la Tapisserie est remarquable par la
forme de ses arcades, le pommeau et le troussequin dont la
saillie tres forte se recourbe en sens opposé vers la tete et vers la
queue du cheval.
Cette forme d'argon qui laisse au cavalier une grande liberté
de mouvements existe déja sou~ les Carolingiens ; mais, au x1e siécle, elle es d'un usage courant. Elle persiste au début du
xne siécle, comme on le voit sur un chapiteau du déambulatoire
de Morienval, puis, vers le milieu du xn8 siécle, elle dhiparatt
devant un ar~on aux arcades relevées, emboitant mieux le
cavalier et dont le troussequin va jusqu'a prendre la forme
d'un dossier de fauteuil de bureau.
Les argons a volutes opposées des selles dela Tapisserie sont
done un élément a,dérieur d la premiere moilié du XJie siecle. »
Mais, disons-nous, M. Lefebvre des Noettes a constaté lui-meme
qu'ils étaient d'un usa ge couranl au X Je siecle.
« Au xie siéde, les sangles sont toujours uniques. II en est de
meme au début du xu8 siécle, mais, vers 1150, on voit se dessiner
une mode singuliere qui semble co'incider avec le changement
de forme de l'argon. Au lieu d'une r,angle, on en met deux, trois
ou meme davantage. La sangle unique des selles de la Tapisserie est done un caractére qui se rallache au X Je siecle. »
L'étrier vient de Chine par Byzance.Au 1xe siecle, « il apparatt
dans l'Occident latin sur des peintures de manuscrits. Au xe siécle, il se propage assez lentement. Au XI8 siécle, il est de plus
en plus représenlé, mais les cavaliers sans étriers sont cependant
nombreux encore. Au x1ie siécle, le triomphe de l'étrier estdéfinitif
sur la plupart des documents figurés. La Tapisserie de Bayeux,
sur laquelle les cavaliers ont presque tous des étriers, nous
semble done sous ce rapport se ranger franchement parmi les
documents du xue siécle. Mais, dirons-nous encore, puisque l'étrier est de plus en plus représenté des le xe siécle, il pouvait
etre d'un usage tres répandu au x1e.
Pour le mors, M. Lefebvre des Noettes distingue le mors de
bride, qui agit sur les barres du. cheval, du mors de bridon, qui
agissait sur la commissure des lévres ; il constate que les mors de
bride apparaissent au x18 siécle, mais ne l'emportent définiti-

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

199

vement qu'au x¡¡e et au xuie siecle. « Or, tous les cavaliers de la
Tapisserie ont un mor~ de bride, c'est done __un carac~ére. du
·x1~ siécle avancé. » Ma1s M. Lefebvre des Noettes a lm-meme
constaté que le mors de bride apparaissait des le xie siecle. .
M. Lefebvre des Noettes, combattant par des arguments qm
ne sont pas irréfutables la these de Quicherat et d~s archéologues
a1lemands,d'apres Iaquelle la ferrure a clou aurait été en usage
des l'époque gallo-romaine, déclare que la ferrure apparatt en
Occident sur les documents latins; elle se propage lentement, et
c'est seulement vers le milieu du x1iesiecle qu'on voit les chevaux
souvent ferrés. Or, sur la Tapisserie, la plupart des chevaux
porten! des fers; c'est done, la encore, un caractere du xne _siecle.
On peut toujours faire au commandant la meme réponse :il y en
avait, de votre aveu memel « au début du· xJ.8 siecle ».
M. Lefebvre des Noettes étudie ensuite l'armement ; je ne
reviendrai ni sur le casque, ni sur la cotte de mailles ; mais
le bouclier ovale qu'il releve sur la Tapisserie appartenant
aux deme siecles, xie et xne, il n'y a pasa en tirer argumenten
faveur du xne siécle.
D'autres ont dit que les Anglo-Saxons avaient des boucliers
ronds et les Normands des boucliers ovales, mais il est évident
que les Anglo-Saxons ont des boucliers ovales.
Le commandant des Noettes voit sur la Tapisserie deux sortes
de lances. Champion n'en voyait qu'une ; la différence vient
peut-etre de la fagon dont elles sont tenues.
Plus intéressante est l'observation du commandant Lefebvre
des Noettes sur la maniere de combattre : le cavalier bien posé
sur l'argon recourbé entre le pommeau et le troussequin, appuyé
sur l'étrier, peut, au lieu de projeter la lance en avant, au risque
C.:e la laisser échapper, la tenir comme le lancier moderne, serrée
entre le bras et le corps ; il a alors un point d'appui. Dans l'élan
qui entraine le cheval et le cavalier, il pointe sa lance sur
l'adversaire pour le jeter a terre.
M. Lefebvre des Noettes remarque que sur la Tapisserie, si
beaucoup de cavaliers combattent encore el). hrandissant la
lance, d'autres la tiennent dans cette nouvelle position. M. Levé
nie que cette position figure sur la Tapisserie, mais c'est qu'il
veut absolument la vieillir. En réalité, on l'y trouve plus d'une fois.
Remarquons que la lance est accompagnée d'un gonfanon,
un petit drapeau trilobé qui était comme le fanion d'un seigneur;
mais on voit un tel gonfanon, M. Marignan le reconnait lui-meme,
des le x1e siecle sur les sceaux de Guillaume le Conquérant et de
Guillaume le Roux.

�20()

REVL'.E DES COURS ET CONFÉRENCES

En résumé M. Marignan apportait_ des prémisses fa~s.ses ;
il datait mal quantité de particular1tés du costume c1v1l et
militaire, de la mode, qu'il attribuait ~u x1ie siecle, aJors qu'el_Ies
sont du xie et il en tirait nécessa1rement cette conclusion
fausse que la' Tapisserie était du xue siécle.
.
Le commandant Lefebvre des Noettes apporte sur la cavalene
de la Tapisserie une quantité d'observations intére~santes,. des
points de comparaison curieux. Mais c'est la conclus1on q~'1l en
tire qui est fausse. Beaucoup de choses obs_ervées par lm _relativement a 1'équipement du cheval et du cavalier sont du x1ie s1ecle,
mais se voient déja au x1e siécle, et il en tire une date moyen_ne
entre 1120 et 1130. Nous répondrons : il n'est pas un ?es tra1t~
relevés par le commandant, étrier, arc;¡on, s~ngle un~quei qm
n'apparaisse des le xie siécle. Alors pourquo1 la Tap1sser1e ne
serait-elle pas du xie siecle? D'autant, nous l'avons remar_q~é, que
les Normands de ce temps-la n'étaient pas des gens routimei:s ou
retardataires. Ils avaient une organisation finaociere supéneure
et étaient en avance, au point de vue des institutions militai_res,
sur les autres peuples. Pourquoi n'auraient-ils pas été auss1 en
avance sur leurtemps au point de vue del' éq?ipe~ent ?_Guillaume
n'a rien du négliger a cet effet. Ces améhorat1ons v1ennent de
l'Orient ;mais, précisément, pour de triples raisons, les Normands
connaissaient l'Orient. N'ont-ils pas fondé, au commencement du xie siecle, l' état normand des Deux-Siciles 011 ils étaient
en rapport avec lacivilisation arabe?Beaucoupd'entre eux n'oJ?-tils pas combattu les Arabes au Portugal ~t en Espagne ? Enfm,
par Jeurs origines memes par les Suédo1s, par les Varangues,
ils ont été de tres bonne heure en relation avec l'Orient byzantin
et arabe 011 ils auront pu se mettre au courant des progres dans
l'équipement et l'armement (1). Ainsi, nous ne disons pas que la
Tapisserie est du x18 siecle, mais nous disons qu'au cours de
!'examen paléographique et archéologique au~uel ~ous ve~ons
de nous livrer rien ne nous a été révélé qui empeche qu elle
soit du xre sie~le.
{d suivre.)
(1) Lappenberg remarquait déj/J que le Ms Coll Col. A. _YII. du !lrítish
Museum qui date du temps de C'lilut, représent&lt;i des guerr10rs dano1s avec
un armement semblable a celui des guerriers de la Tapisserie.

Le Théatre romantique
de Dumas pere a Dumas flls.
Cours de 11. ANDRt LE BRETON,
Matlre de Conférence, ó la Sorbonne.

\'I
L 'Othello d'Alfred de Vigny.

La premiere piece qu' Alfred de Vigny ait fait représenter est
sa traduction en vers d'Othello. La piecefutjouée, pour la premiere
fois, le 24 octobre 1829 a la Comédie Franc;¡aise. Vigny donna
ensuite trois pieces en prose : une petite comédie, Quille pour
la peur, en 1833, et deux drames,LaMaréchale d'Ancre, en 1831,
Chatlerion, en 1835.
Quand on a beaucoup Ju ses poésies, quand on a Ju le Journal
dans lequel il se confessait et qui a été publié apres sa mort, on
est un peu étonné, je crois, que Vigny ait écrit pour la scene.
En se rappelant ses vers, et aussi ce que ses contemporains ont
dit de sa personne et de son caractere, on se fait de luí une idée
telle, on se le figure si constamment isolé, silencieux, a l'écart
de la foule et du bruit, si constamment renfermé en lui-meme,
dans son pur et noble reve de poete, qu'on ne voit nul rapport
entre un homme de théatre et lui. Cette impression n'est pas
tout a fait fausse ; Vigny n'a, certes, jamais été au sens propre
du mot un homme de théatre. Mais il a un momeni travaillé
pour le théatre, un moment il a pris part, et d'une fac;¡on tres
personnelle, a la bataille romantique, et s'il a toujours dédaigné
la popularité, la réclame, si son attitude a toujours été réservée
et ~~ peu hautaine, ce n'est cependant que dans la seconde
mo1tié de sa vie qu'il s'est véritablement retiré, cloitré dans
la ce tour d'ivoire ».
Dans !'ensemble, il est vrai, son reuvre n'est guere. autre chose
qu~ le poeme de la désillusion ; il n'en est pas de plus mélancohque, et peut-etre meme le mot n'est-il pas assez fort, peut-etre

�203

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE· THÉATRE ROMANTIQUE

faudrait--il dire : de plus triste, de plus sombre ; il n'en est pas
ou manque plus completement le rayon de joie ou d'espoir,
quoiqu'il n'y en ait pas non plus d'ou se dégage pour nous une
plus belle legon de résignation, de fermeté sto'ique et en meme
temps de tendre pitié. Mais enfin, Vigny n'est pas venu au monde
avec rnme d'un désespéré ; personne ne_natt désespéré ; il n'y a
que dans les livres que les René et les Obermann naissent avec des
ames de vieillards. 11 a été jeune moins longtemps que la plupart
des hommes, je le veux bien, je le crois ; encore a-t-il commencé,
lui aussi, par etre jeune et par rever l'action, la gloire, l'amour, le
bonheur. Né en 1797, il était enfant a l'heure ou l'épopée napoléonienne emplissait l'air de ses fanfares, et l'on sait que son
premier souhait fut d'etre un de ces héros qu'il voyait parader
dans les rues de Paris au lendemain de Friedland ou de Wagram;
son premier souhait fut d'etre lancier dans les armées de Napoléon.
11 fallut se contenter d'entrer, en 1814, dans les gendarmes de
la garde royale, et, en 1815, d'escorter le vieux roi Louis XVIII
jusqu'a la frontiere, lors du foudroyant retour de l'tle d'Elbe.
II porta treize ans l'uniforme, vécut la vie de garnison a Strasbourg, Bordeaux, Pau, et s'apergut vite que l'épopée était finie.
Un autre reve vint le consoler, celui de la gloire littéraire. II
était encore officier que déja il avait publié son premier recueil
de vers et son beau roman de Cinq-Mars. Lié avec les jeunes
représentants de la littérature nouvelle, en particulier avec Rugo
a qui il servit de témoin le jour de son mariage, il s'intéressait
autant que son ami a la grande lutte qui passionnait les esprits
et qui partageait la France en deux camps. S'il était fidele,
en politique, a la vieille monarchie pour laquelle ses peres avaient
combattu et souffert, en poésie, en art, il appartenait au parti
de !'avenir, au partí de la révolution, et en était meme un des
chefs. II jugea nécessaire de porter la lutte sur le théatre, sachant
qu'une victoire remportée a la scene pouvait seule etre décisive.
C'est ce qu'il a tres nettement exposé dans la préface de son
Othello, préface qui fit moins de tapage que celle de Cromwell,
parce qu'elle était écrite avec beaucoup plus de modératiori. et
de sobriété, parce qu' elle n'était pas empanachée de somptueuses
métaphores, et ou pourtant les idées ont une tout autre précision que dans le retentissant manifeste de Rugo. Mais une
préface, si intéressante qu'elle soit, n'est qu'une préface; un
exposé de doctrines importe moins que l'ceuvre qui est le produit de ces doctrines; en d'autres ·termes, c'est d'apres l'reuvre
qu'il faut juger la doctrine. C'est done la piece elle-meme, c'est
l'Olhello d'Alfred de Vigny qu'il faut envisager. Il serait superflu

d'en raconter en détail la premiere représentation qui suivit de
quelques mois celle d' Henri 11L, précéda de quatre mois celle
d' Hernani, et fut a peu pres aussi bruyante. Je ne m'attache
qu'a trois questions: en premier lieu, pourquoi, voulant appuyer,
fonder l'art nouveau sur l'exemple et l'autorité de Shakespeare,
Vigny a choisi entre toutes les ceuvres du poete anglais Othello
ou le Mort de Venise; en second lieu, comment il l'a traduit;
et,enfin.ceque plus tard il y a lui-meme ajouté, ou, si l'on veut,
quelle expression il a donnée a son tour et en son nom personnel
de la souffrance morale analysée dans Olhello.

202

*

• •
Quelle est la plus belle piece de Shakespeare, en vérité, je
n'en _sais trop ríen. II en a tant écrit, et de si différentes, et de si
admirables dans des genres différents, qu'il est bien malaisé
de les c!asser par ordre de mérite. Peut-etre aujourd'hui, si
nous av1ons a nous prononcer, nommerions-nous en preiniere
ligne Hamlel. 11 semble bien, tout compte fait, que nulle part
Shakespeare ne s'est montré plus grand peintre de l'ame humaine,
plus grand penseur et plus grand poete. Et il n'est pas téméraire
de supposer qu' Hamlel devait plaire a l'ame inquiete d'Alfred
de Vigny. Si Hamlel incarne en lui le plus cruel et le plus sublime
tourment de l'ame humaine, s'il est le vivant symbole du doute,
a qui pouvait-il mieux plaire qu'au poete du Monl des Oliviers,
a celui qui a si passionnément, si anxieusement cherché le mot
de l'énigme humaine, qui a si ardemment désiré croire, et qui a
tant souffert de demeurer sans espérance ? Vigny, néanmoins, n 'a
pas traduit Hamlel, non plus que Macbeth, le Roi Lear ou le Son ge
d'une nuil d'élé ; et, s'il avait collaboré avec Émile Deschamps
a une traduction de Roméo et J uliette, s'il a donné une traduction
ou plutot une spirituelle et charmante réduction en trois actes
de Shylock ou le M archand de V enise, son Othello est la seule
pie~e traduite de S~akespeare qu'il ait fait jouer. II faut bien qu'il
Y_ a1t a ~ela une ~a1son, et il y en a une en effet, et bien simple,
b1en_fac1le a devmer. Car,alors meme quenousjugerions aujour-d'hm Hamlet ou telle autre piéce de Shakespeare supérieure encore
a Othello, nous ne_pourrions nier que de toutes ses pieces Othello
est la ~lus access~ble ~ l'esprit frangais, celui de tous ses grands
c?_efs-d ceuvre qm ava1t le plus de chan_ces de réussir en 1829 et
d 1mposer le nom, l'art de Shakespeare a l'admiration et au
r?s~e~t du public. Le public de 1829, des l 'enfance habitué aux
turudités de notre vieille tragédie frangaise, ce public dont

�204

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

on avait si longtemps ménagé les yeux et les oreilles, a qui on
avait si longtemps offert des pieces réguliéres de sobre et nette
structure a qui on offrait toujours des récits de Théramene au
lieu de ;anglants tableaux, - qu'aurait-il pensé, qu'aurait-il
dit en voyant tout a coup parattre les sorcieres de Macbeth ou
les fossoyeurs d' Hamlel? Qu'aurait-il éprouvé ,de~ant des ce~~~s
si touffues si désordonnées, si surchargées d ép1sodes et d me1dences, da~s lesquelles le comique le plus grossier se mele aux
plus tragiques horreurs ? Oihello se rapproche dava~tage de nos
traditions; il heurte moins violemment nos habitudes d'esprit ; et toutefois le génie_ de Shask?speare y a 1?arqué as~ez
puissamment son empremte, sa gr1ffe, pour qu une pare1lle
ceuvre, fidelement traduite, put apparattre, en 1829, comme la
révélation d'un art nouveau.
11 n'est aucun de nous, je pense, qui ne la connaisse, qu~ ne l'ait
lue · du moins est-ce une hypothese polie. Mais on peut bien n'e_n
garder qu'un souvenir un peu lointain et vague, et ce ne sera1t
pas assez pour apprécier la besogne du traducteur. Je rappelle
done ce que contient la piece de Shakespeare, con_iment elle est
faite ; et si je parle de Shakespeare plus ,que de V1gn~, du créateur plus que du traducteur, j'espere qu on voudra bien ne pas
me le reprocher.
.
La piece s'ouvre par un dialogue, dans une ruede Vemse, entre
Roderigo et lago, et, des les premiers mots, toute la scélératesse
d'lago, toute sa bassesse d'ame se dévQile. C'est _une ame bass_e
et m,ie lime aigrie. 11 n'est plus jeune ; ?e~ms longtemps 1~
guerroie sous les ordres d'Othello, un Af~1cam, un More,. qui
esL venu a Venise mettre son épée au serv1ce de la répubhque
et s'est illustré dans je ne ·sais combien de combats. lago n'a
pour lui que de la haine. II le hait parce q_u'il n'a pu obtenir_ de
luí le grade de lieutenant, donné a un plus digne, au brave Cass10 ;
il le hait parce que sa carx:iere, comme on dit, n'a pas _march,~, •
qu'il n'est encore qu'ense1gne, malgré le zéle hypocn_te qu 1!
déployait pour se faire bien venir de son chef. 11 le ha1t a~~s1
parce qu'il le soupgonne d'avoir voulu séduire ~~ fe~me :Bm1ha.
Ríen n'est plus faux ; mais toute suppos1tion mfame est
naturelle a une ame abjecte comme celle d'lago. Et lago n'a plus
qu'une pensée: se venger, - se venger d'?thello_qui lui a re!'1sé
le grade de lieutenant, se venger de Cass10 a qm le grade vie~t
d'etre donné. Comment se vengera-t-il au juste ? 11 ne le sa1t
pas encore ; mais il sait que Roderigo est amoureux ?'une jeune
Vénitienne Desdémona, et que, d'autre part, Othello vient d'épo~ser secrete~ent la jeune fille, a l'insu du pere de celle-ci ; il do1t

LE THÉATRE ROMANTIQUE

205

y avoir la pour lago une occasion de lui nuire, de le perdre peutetre, en s'aidant, comme d'un instrument, de ce Roderigo qui est
amoureux et qui est un sot.
Done, lago et Roderigo sont sous les fenetres du sénate_ur
Brabantio, pere de Desdémona ; ils le réveill_ent pa~ leurs cr~s:
ils lui annoncent que Desdémona est en fmte, qu elle a smv1
Othello, qu'elle vient de l'épouser; et tandis que Roderígo _reete la
pour donner des détails et échauffer la colere de Braba~tio, lago
s'en va rejoindre Othello, le ramene en causant am1calement
avec lui, et le met soudain en présence de Brabantio. Brabantio
appelle ses valets, críe vengeance, menace Othello. Un m?ssager
· qui survient, apportant un ordre du doge, suspend un mstant
la querelle. Tous sont convoqués sans retard devant le sénat.
La république est en péril ; une flotte turque fait voile vers
Chypre et seul Othello semble capable de tenir tete a l'ennemi.
Le sénat lui défére le commandement des galeres vénitiennes.
Mais Brabantio se leve, formule sa plainte ; il accuse Othello de
luí avoir enlevé sa filie, de l'avoir séduite, corrompue, elle, filie
tendre, filie si soumise aux volontés paternelles, a l'aide de quelque maléfice, de quelque magique breuvage. Othello, pour ~e
justifier, raconte comment I amour estnéentreDesdémonaetlm:
«Elle m'aima, dit-il,pourlesdangers quej'avais courus,je l'aimai
parce qu'elle en avait pitié. » Desdémona vient a son tour confirmer le récit d'Othello ; d'un ton respectueux et tendre, mais
digne, mais ferme. elle dit a son pere que, sans oublier ses devoirs
envers lui, elle en a maintenant d'autres envers son époux :
• Autant ma mere vous a montré de dévouement en vous préférant a son pere, autant je déclare que j'en puis et dois témoigner
au More, mon seigneur. » - « Dieu soit avec vous, j'ai fini »,
répond Brabantio, et il se tait jusqu'a la fin de la scene, jusqu'au
moment ou, voyant Othello pret a partir pour Chypre avcc
Desdémona, il lui jette pour dernier adieu ces mots terribles :
« Veille sur elle, More ; aie l'ceil ouvert sur elle ; elle a trompé son
pere, elle pourra te tromper. » Othello se contente de répondre :
« Ma vie sur sá foil» et tous sortent, a l'exception d'Iago etde
Roderigo. - « En route pour Chypre, s'écrie lago, et emportez
de !'argent, de l'argent, beaucoup d'argent.»· Car, maintenant,
son projet s'ébauche dans sa cervelle, ou tout au moins est-il plus
résolu que jamais a se venger a la fois de ce Cassio qui lui a pris sa
place et de cet Othello a qui tout réussit. 11 s'inspirera, s'aidera
des circonstances : tout moyen lui sera bon, pourvu qu'il ait
un jour la joie de faire dumal a ceux qu'il hait et dont le bonheur
le torture.

�207

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉ ATRE ROMANTlQUE

A l'acte 11, la scéne est dans un port de l'tle de Chypre. Nous
voyons arriver les vaisseaux qui portent Cassio, Desdémona et
Émilia, femme d'lago, lago, Othello. Point de récits ; tout est
en action, tout se passe sous nos yeux. La tempete a dispersé
la flotte turque ; Othello peut rester en paix auprés de sa chere
Desdémona ; ils sont heureux, rien ne trouble leur félicité. lago,
secondé de Roderigo, tend un piége a Cassio; il l'entratne a s'enivrer dans la salle de garde ; une rixe éclate. lago envoie vite
Roderigo sonner le tocsin et donner !'alarme, et Othello accourt
a l'instant meme ou Cassio ivre, hors de luí, blessait d'un coup
d'épée un autre des buveurs. Othello s'indigne, et aprés avoir
écouté le perfide récit d'lago qui accable Cassio en affectant de
plaidersa cause,'il dégrade Cassio. Resté seul avec celui-ci, lago le
console, !'exhorte a ne pas désespérer ; il lui conseille de s'adresser
a Desdémona pour rentrer en grace aupres d'Othello. Et il
s'applaudit, il jouit d'avance du mal qu'il va causer ; il n'est pas
seulement un crimine!, il est un dilettante du crime.
Au commencement du IIIe acte, Cassio supplie Desdémona
d'intervenir en sa faveur et d'obtenir d'Othello son pardon.
lago améne Othello juste au bon moment, et ici est peut-etre la
scéne la plus remarquable de toute la piéce. La difficulté pour
lago est d'insinuer, d'éveiller dans l'ame d'Othello le premier
soupgon ; il sait bien qu'ensuite tout lui deviendra facile, qu'une
fois le doute éveillé, c'enest fait a jamais de la confiance premiere,
qu'une ame ou le doute a germé est une ame blessée a mort qui
ne guérira pas. Mais encore faut-il faire germer ce premier doute,
et la est la tres grande difficulté. Othello aime de toute son ame,
avec toute la bonne foi et l'abandon d'un amour vrai : comment
troubler cette paix, cette confiance absolue ? lago joue gros jeu,
il joue sa tete, il court risque de recevoir un coup d'épée au
premier mot qui porteratt atteinte a l'honneur de Desdémona.
Je ne vois pas de scéne plus difficile a écrire que celle-la. Cbez
Sha~espeare elle est merveilleuse ; rien de supérieur, de plus
habile, de plus fort, dans aucun tbéatre. D'abord, en arrivant sur
la scéne, en apercevant de loin Cassio qui salue Desdémona et
se retire : &lt;e Ah ! ah ! ceci me déplait, » murmure lago. - « Que
dis-tu ? n répond Othello. - « Rien, seigneur, ou si ... Je ne sais
trop. » - «N' est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme? »« Cassio, seigneur ? Non, surement, je ne puis croire qu'il ef1t
voulu s'enfuir ainsi, comme un coupable, en vous voyant arriver. »
Voila le premier coup, aussitot détourné, paré, si je puis dire, par
la loyauté charmante de Desdémona qui s'élance vers Othello,
toute joyeuse de son retour, lui raconte son entretien avec Cassio,

demande sa grace et l'obtient sans trop de peine. « Adorable
créature ! s'écrie Othello tandis qu'elle s'en va. L'enfer me saisisse
s'il n'est pas vrai que je l'aime. » Alors lago commence son travail
de taupe malfaisante. Avec mille détours, rnille assurances d'amitié, de dévouement, par des questions posées comme d'un ton
indilTérent, puis par des silences, ou de breves i nterjections, des:
« Rien, po'úr savoir l - En vérité ! - Par le Ciel l. .. » il oblige
la pensée d'Othello a revenir toujours a Cassio eta Desdémona a
rapptocher invinciblement ces deux noms; puis, soudain corni:ie
s'il devinait ce qui se passe dans !'esprit d'Othello, co1~me s'il
s'en épouvantait : « Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie i&gt; ...
et voya~t qu'Othello se trouble, :peu apeu il s'enbardit, ilrappelle
la dermere parole de Brabantio: « Elle a trompé son pére en vous
épousant, et quand elle semhlait repousser vos regards c'était
alors qu'elle aimait le plus. - Il est vrai, elle faisait ~insi. Eh bien, alors ! allez,cellequi sut sijeune soutenir un role pareil»...
Et il la.che enfin le mot décisif, le mot qui semblait d'abord
impossihle : « Veillez sur elle et sur Cassio. n
Toutes les femmes diront probablement en lisant cette scene :
« Quel pauvre sot que cet Othello ! Quel misérable et la.che creur
qui ne sait pas défendre son amour ! n Mais aucun homme n'osera
dire avec certitude qu'a la place d'Othello il eüt été moins troublé
que lui. La scene est ainsi conduite qu'il ne se peut pas qu'Othello
n'écoute jusqu'au bout ce lago qu'iltient pour le plus honnebe d~s
hon:iil!es, qu'_il appelait sans cesse : ce Honest lago &gt;,. A la fin, il est
vra1, 11 le qmtte brusquement : qu'importe ? Le venin a pénétré
dans la morsure. Il s'en va songeant : e&lt; Cet honnete homme en
sait assurément plus qu'il n'en a dit. n Des lors le role d'Iago
s'arreterait la que c'en serajt assez pour q;ue le bo~beur d'Othello
et de De_sdémona lit irrémédiablement gaté, empoisonné, pour
1
qu en b?1san~ les, levres de Desdémona Othello craigntt touj ours,
comme Il le d1t, d y trouver les baisers de Cassio. lago, du reste, ne
s'arrete pas la ; il veut plus, il veut du sang.
. II faut ~ prés~nt,, et c'est ce qui remplit le Ive acte, qu'il fourn1sse a la 1alous1e d Othello des preuves, des preuves matérielles.
Elles n'auront p?s besoin d'etre tres solides et par elles-memes
tres concluantes. lago sait et il le dit, que ce des bagatelles légeres
comme l'air sont aux yeux d'un jaloux des autorités aussi fortes
que les preuves de la ~ainte Écriture ». 11 commence par rapporter
a Othello des paroles mía.mes qu'il accuse Cassio d'avoir proférées
dans le sommeil ; il s'empare adroitement d'un mouchoir
qu'Othello avait donné a Desdémona, et il s'arrange de fagon que
ce mouchoir tombe entre les mains de Cassio et qu'Othello l'y

206

f

�208

.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

aper~oíve ; il combine diverses scenes qui fortifi~nt e~core
l'erreur d'Othello ; il est inépuisable en ruses, en expédients d1a?oliques, et sous la main de ce bourreau Othello se d~bat, ~ne ;
a un moment meme, le malheureux tombe évanom : ma1s la
main implacable ne le lache pas. Et voici qu'Othello et Desdémona
sont pris désormais dans un réseau inextricable. Desdémona ne
peut plus se justifier, en dépit de son innocence. Chaque roo~
qu'elle dit pour se justifier, n'est plus aux yeux de son man
qu'une preuve nouvelle de sa perfidie, qu'un nouveau men~onge
qui montre toute la perversité de son ame et la rend plus od1euse.
&lt;&lt; Perfide comme !'onde! »... Il en vient a l'injurier grossierement,
a la frapper devant les envoyés du doge, a railler les_larmes qu'un
.traitement si indigne, si inattendu, lui arrache. DéJa sa mort est
résolue dans le creur d'Othello; et déja, sans soupgonnerseulement
que! est son crime, elle a compris qu'Othello la tuera.,.
.
Te! est en effet comme on sait, le dénouement, l mév1table
dénouem¡nt. Au ve ~cte, Othello étouffe Desdémona sous l'oreiller
du lit dans lequel elle dormait. Et presque aussitot toute la scélératesse d'lago se découvre ; sa femme Emilia, agenouillée devant
le cadavre de Desdémona, raconte comment il lui av~it dérobé
le mouchoir qui est devenu contre elle une arme s1 funeste.
De son c6té, Roderigo qu'il a poignardé apres l'avoi~ Pº?ssé a
,égorger Cassio et afin de se débar~asser d'u~ témom_ genant,
Roderigo expirant parle, avoue ses cnmes, dévo1le du meme coup
ceux d'lago ; la lumiere se fait, trop tard ; et, pendant q~'on
,tratne lago au supplice, Othello se peq¡ant de son épée, v1ent
mourir a c6té de Desdémona, les levres sur ses levres.
Voila, évidem:rµent, un art tres différent de notre art classique,
,un art plus vaste et plus libre qui ne s'embarrasse pas dans les
petites contraintes des unités de temps et de lieu, et dans_ les
entraves des bienséances et d'un prétendu bon gout, un art qm ne
cherche pas a garder la mesure, a se préserver de tout exces,
mais qui, au contraire, n'hésite point a de~cendr~- au plus ~as,
jusqu'a l'analyse des plus abominables malad1es _de 1 ame huma1~e,
pour rebondir de la jusqu'aux plus hautes CJmes de la poés1e.
« Come high or low, - envole-toi, ou rampe, » - c'est le mo~ de
lady Macbeth, et c'est celui que Vigny a inscrit sur la prem1ere
page de sa traduction. 11 y a la poésie humaine e~ il_y a la fange
humaine dans Olhello ; a c6té d'lago, !'ame pourne, 11 y a Desdémona, l'ame en fleur, Desdémona .si pure, si chaste, si douce,
Desdémona q~i, au moment d'ex~irer, se ranime pour ~bsoudr_e
..et défendre son trop cher meurtner, et murmure : « Ces~ m01,meme qui me suis tuée. » Et entre lago et Desdémona 11 Y a

209

LE THÉATRE ROMANTIQUB

~thello, si_ vivant, si vrai lui aussi, si pitoyable ! Othello qui
a1me et qu_1 tue, Othello qui embrasse Desdémona endo mie avant
de la réve1ller pour la tuer. L'art fran~ais a donné de belles et
fortes _études de la jalousie et de la dépravation • Racine a créé
Herm10ne, Roxane, Phed~e ; Moliere a écrit Tart~ffe et Diderot
le Nev~u de Rameau. Ma1s, pour avoir l'équivalent d'Othello, il
faudra1t fondre ensemble toutes ces belles reuvres fran~aises
fondre e~se~ble l~ 1_'arluffe, le NeveudeRameau, Bajauf, Phedre:
et que sais-Je ? Y J0mdre encore Bérénice. II faudrait rassembler
tout cel~ pour avoir l'équivalent d'Olhello en vérité et en beauté,
en _hardiesse dans la_ peinture de_ la perfidie et de l'abjection, en
p_mssanc~_dans la ~e~nture de la Jalousie, en poésie dans l'expression _de I ame ~émmme et de l'amour. To.utes nos reuvres d'art
para1ssent pebtes, comparées aux immenses chefs-d'reuvre de
Shakespeare.
Et cependant, sans ríen ra~attre de c~s louanges, Olhello nous
offre, ce me semble, une cuneuse occasion de remarquer ce que
l'art _du théatre a toujours d'un peu factice, meme dans ses prod1ucbons I_es plus par~aites. ~ar si lago est une création admirable,
c_ est auss1 une créabon arbficielle; c'est un procédé d'art drama~1que. Dans la r_éalité, celui que tourmente la jalousie, injuste ou
ondée, est lm-meme son propre lago. C'est en Iui-meme qu'il
• entend la ~mx mau_vaise qui luí souffle le doute, qui Iui suggere
les hypothe~es abommables, qui! 'incite au meurtre. lago, e' estl'élém~nt 1,r:talsa~n q?e peut renfermer une ame d'amant; c'est le travail d_imagmabon et de déduction auquel se livreet se complait
c~t~il ame malade ; ce sont les larves qui grouillent en elle devenues
\1 81 es et conde~sées en un etre vivant; c'est la partie malade
fe cett; ame qm est en quelque sorte extériorisée, objectivée.
ago, c est le tourment du doute objectivé · c'est un déd
blemen! d'O~hello lui-~em~. Notez que dan~ la piece Oth:1fo
u~ et~e a1mant, ma1s passif, sans imagination ; lago est son
tagmabon _détachée de lui, devenue un etre distinct de Iui.
ago personmfie le monstrueux travail d'imagination ou se
::sume u_n ~mant jaloux. Et avec quelle habileté Shakespeare
matér1ahser, mettre en action et en scene, par l'intermédiaire
_ago, ~ous _les soupgons, toutes les infames suppositions que
1a Jalo_us1e fa1t 1;1attre, en effet , dans un cerveau d'homme !
Artifice, ma1s génial artífice, que lui a d'ailleurs suggéré le
conteur
· artífice sans lequel la piece était
.
. 1·ta rien, a·iraId'1 e·mth10,
imposs1ble
·
si
' puisqu'il s •agi·t d'ana1yser le supplice intime de la
Ja1ou e, supplice qui, dans la vie réelle se cache au fond d'un
cmur. U fallait cet artífice, il fallait ce ' dédoublement du moi

ª.

ft

, d'¡°

16

�210

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

d'Othello pour que l'étude de la jalousie put ~tre profo~de et
complete dans une piece de théatre. Un tel suJet peut bien se
preter au roman d'analyse a la Stendhal! et surtout au romanconfession ; il a pu etre traité, et de mam de mattr~, dans un
chapitre deZayde, dans la Confession d'un enf~~ld~ siecle et_dans
la Sonale d Kreulzer; mais il n'en est guere qu 11 s01t plus vam de
vouloír aborder au théatre. Le théatre_ne peut pas présenter un
pur drame de conscíence, une so~ffr~nce tou~ ínté!ieure ; il ne
seraít que monologue. Il ne pouv~1t pemdr? le su~pli~e. du d~ute,
du moins a ce degré de large vénté humame, qu a l aide d lago
qui est un artífice.
Ouí un artífice. Dans la réalité, lago n'existe pas. Dans la
réalité, le premier doute peut bien etre éveillé en nous par l'intervention d'un tiers, par une parole entendue ou par u~e le~tre
anonyme ; mais la se borne le role des tiers, et souvent Ils D: ºD:t
pas a intervenir meme dans ~et~e fai_ble mes?re-la. Ph;s or~ma1rement1 les Othello de la réahté, mqmets, défiants par eux-memes,
parce qu'ils aiment et que d'autre part ils _ont le creur gaté par
des expériences antérieures, n'ont besom d~ personne. pour
s'alarmer, pour découvrir ou suppose~ 1~ t~ahison, pour mterpréter a leur maniere les faits les f lus _1~s1_gmfiants et l~~ r~pprocher en un systeme de preuves d ou Ja1lht pour eux l ev1dence
de la trahison.
. ,
Dans la réalité, la démarche de Desdémona en faveur de Cass10
peut suffire a rendre Othillo jaloux sans que lago s'~n ~ele ;
il n'est meme pas indispensable que cette démarche a1t heu. S1
Othello est un malade comme les hérosde Mm0 de LaFayette,de
Musset ou de Tolsto1 comme Ximénes, Octave ou Podsnischeff,
- et tout amant pa~sionné est un malade, - ~l doute, d'elle
depuis le jour ou elle I'a aimé en trompant son pere. Et des lors,
a la moindre occasion, il saura, toujour_s sans l'aide ~d'lago,.suspecter, douter, induire et déduire, dénatur?r le sens des propos
ou des actes les plus jnnocents, se faire du po1son de tout ....
Libre a nous, apres cela, de préférer le roman a la p1~ce de
théatre. II restera toujours qu'avec les moyens dont d1spose
l'auteur dramatique, Shakespeare est alié, il y a trois cents ans,
aussi avant dans l'analyse de !'ame humaine que les plus grands
romanciers modernes.
Et il reste aussi que, malgré to~tes les différences qu'elle offre
avec nos tragédies classiques, sa piece est de toutes ses grandes
cré¡¡.tions, la moins déconcertante pour nous Frangais, parce qu'elle

LE THÉATRE

ROMANTIQUE

211

en est la plus simple et la plus humaine. Sa fantaisie n'est pas
venue cette fois meler a des etres humains des etres de légende ou
d1e reve ; _l'action garde une inflexible logique, ne se perd pas, ne
s embromlle pas en un enchevetrement de péripéties · et les
souffrances qu'il étale devant nous, ne sont pas, comide celles
d'Hamlet, réservées a une élite, a l'élite douloureuse des ames
inquietes : ce sont des souffrances que toute créature humainc
peut connattre et comprendre.
Aussi, avant meme que Vigny entreprit de traduire Olhello la
piece avait séduit plus d'un de nos poetes et déja plus d'un a;ait
tenté d'acclimater chez nous le génie de Shakespeareenadaptant
Othell? au goút frangais. Déja Zai"reen était une adaptation, mais
on n'1gnore pas combien la copie différait du modele. Tout le
drame dans Za1re repose sur un quiproquo; sur une erreurd'identité; Zaire est la sreur de ce Nérestan en qui Orosmane croit voir
un rival, et l'on ne sait trop pourquoi elle s'obstine a garder le
secre~, po':lrquoi ell~ réduit ainsi Orosmane au désespoir : rien
ne ~m sera1t plus fac1le que de se justifier, elle n'aurait qu'un mot
a d1re pour détourner le poignard qu'il va lui plonger dans le sein.
Zalre reste d'ailleurs la meilleure tragédie de Voltaire c'est-a-dire
une tra_g~die romanesque assaisonnée de philosophie ~oltairienne
• et de spmtuelles a ttaques contre le christianisme, une tragédie écrite
avec verve et qui n'ennuie pas ; mais elle ne nous restitue aucu~ement les beautés d'Olhello, et ne nous montre ni ce qu'est la
Jalousie, ni ce qu'est l'hypocrisie. Elle nous montre les inconvénients qu'il y a pour une jeune filie a avoir été dans son
enfance prise par les Turcs, a devenir amoureuse d'un de ses
ravisseurs, a retrouver un beau jour son pere et son frere parmi ses
compagnons d'esclavage, et a vouloir recevoir le bapteme en
cachet~e ; autremen~ dit, la piece ne signifie ríen, sinon que les
tragéd1es de Volta1re sont d'agréables romans d'aventures .
. L'Othello de Ducis, joué en 1792, est-il une copie ou une imitabon pl~s fid~le de l_a piece anglaise ? Je voudrais pouvoirle dire:
ce Duc1s éta1t un si bon homme ! Et c'était sans nul doute une
a~e de poete ; il y a dans son Olhello, comme dans toutes ses
p1eces, quel~ues jolis vers de tendresse. Mais il faut avouer que
nous ne le hsons pas aujourd'hui sans sourire.
Son Olhello fait sourire d'abord par une foule de petits détails ou
s'~~testent les timidités du goút frangais au xvme siecle et la
na1veté du bon Ducis lui-meme.. 11 admire Shakespeare, mais il a
un peu peur de Ju~, c'est visible ; il cherche a apprivoiser le
monstre. ll débapbse ses personnages, sauf Othello ; il leur
donne des noms nouveaux, d'une harmonie douce : Odalbert,

�LE THÉATRE

212

REVUB DES COURS ET CONFÉRE~CES

Lorédan, Hermanee, Moncenigo, Pezzare, Hédelmone. I_l n'ose
pas transporter l'action de Venise a Chypre et d'un pala1s dans
unerue ou dans un corps de garde: il s' arrange pour qu'elle sedéroule
toutentiere a Venise. Lemouchoir de Desdémona faitplace aun
bandeau orné de diama.nts qu'Othello s'étonne et s'alarme de ne
pas voir sur le front d'Hédelmone, meme 1~ nuit, quand el~e est
couchée. L'oreiller fait place au classique po1gnard. II y a rmeux:
Otltello change de couleur. Ducis n'a pas osé mettre sur la scene
un negre, cela lui a paru une audace impossible ; il a trouvé un
accommodement dont il se loue dans sa préface :
Quant a la couleur d'Olhello, j'ai cru_ pouvo!r me dispenser de lui donner
un visage noir en m'écartant sur ce pomt del usage du thMtre de Londres.
.J'ai pensé qu~ le teint jaune et cuivré, pouvant ~•a~Jleurs co1;1venir aussi
iJ un Africa in, aurait J'avantage de ne point révolter l reil du pubhc et surtout
celui des remmes ..•

'

Et ceci prouve que si Ducis avait vécu de nos jours, il n'eut pas
fait partie de l'Académie Goncourt, et n'eut pas couronné Baiouala. J 'ajoute que, pour achever de rendre son Othello agréable
non seulement aux femmes, mais aux hommes, aux spectateurs
de 1792 il a glissé dans sa piece de véhémentes tirades contre
les nobl;s ; nous avons la surprise, aune acte, d'entendre Othel~o •
parler en général républicain pret a marcher contre les ro1s
et les aristocrates.
Mais tout cela n'est ríen. Ce qui est amusant, c'est qu'en
croyant imiter Othello, Ducis a supprimé la piece elle-m~me, ~e
qui est le vrai sujet de la piece chez Sha~espeare_. La Jalous1e
ne tient presque aucune place dans les tro1s premiers actes. La
question, dans son Othello, au moins j~squ'a _l'acte IV, es~ de
savoir si le pere d 'Hédelmone consenbra enfm a son manage
avec le More. Par la-dessus se greffe un roman plus étrange
encore que celui de Za1re : l'histoire d'un certaii;i Lorédan, fils
du doge et amoureux d'Hédelmone. C'est de ceLorédan &lt;I:U'Othello
devient jaloux, et, comme dansZaire,l'héro'ine n'aura1~ aucu~e
peine a se j ustifier si elle le voulait: rien ne l' e~i:iechera1t ~? d1re
a Othello qui est ce Lorédan, et comme quo1. il sert d mte!médiaire entre elle et son pere. Mais elle ne le d1t pas, et soudam
Othello devient jaloux ou plutót fou furieux, et la poignarde.
Le meurtre est si imprévu qu'a la premiere représentation plusieurs personnes s'évanouirent. J;i:t lago, que devient-il chez
Ducis ? lago devient Pezzare, il a un r5le insignifiant jusqu'au
1ve acte, et tout le temps un role incompréhensible ; ~ar
rien en lui ne trahit l'hypocrite; nous sommes dupes de son JeU

ROMANTIQUE

213

aussi bien qu'Othello, et ce n'est qu'au dénouement qu'a notre
grande surprise nous découvrons en luí un trattre.
Autant dire que Vigny est bien le premier poete qui ait fait
jouer Othello en fram;ais. Sa t.raduction est, en somme, exacte. ll
co_nn~issait fort bien l'anglais ; il avait épousé une Anglaise, il
fa1sa1t de fréquents séjours en Angleterre, et ne conversait qu'en
anglais avec sa femme. 11 n'était done pas exposé a commettre
des contre-sens en traduisant Shakespeare, et de plus il était
un trop grand esprit pour etre tenté de l'embellir. Non qu'il
n'ait fait subir au texte aucune modification, mais celles qu'il
s'est permises sont fort discretes et elles n'ont rien de f~cheux.
~l a fiµt quelques petites coupures ; il a supprimé par exemple le
r6le du bouffon qui cause avec Desdémona au IIIe acte, mais
dans le texte meme ce role est tres court et insignifiant. 11 a fait
de son Inieux pour respecter le texte. S'il luí est arrivé d'atténuer
1.t; et la, d'en:'1oblir un peu le langage de Shakespeare,je ne sais
s d faut le lw reprocher : Shakespeare a parfois des brutalités
qu'une oreille fraill;aise supporterait malaisément. Je crois,
tout compte fait, qu'il a réussi autant que cela était possible en
une telle entreprise - ce qui ne signifie pas que nous n'ayons
peu~-etre encore pl~s de plaisir a lire Olhello dans une prosai:que
et httérale traduct10n, comme celle de Guizot ou de Frani;ois
Rugo. U_ne_ trad_uction en vers, fut-elle d'un Alfred de Vigny,
~e saura1t Jama1s serrer le texte d'aussi pres que la prose. Mais
11 faut savoir gré a Vigny d'avoir accompli une si rude tache ; il
Y avait de sa part bien du désintéressement a se réduire au r6le
de traducteur, quand. il était lui-meme si capable de créer des
amvres originales. Sa traduction a certainement contribué a
faire connattre et aimer Shakespeare en France · elle a contribué
a faire triompher la cause du romantisme, c'est-a-dire la cause
du progres dans la poésie et dans l'art, et aujourd'hui encore elle
a de quoi plaire, elle mérite d'etre lue. Je n'en cite que quelques
vers qui donneront une idée du reste :
DESDÉMONA

Du moins, vous me croyez vertueuse ?
ÜTHELLO,

se leuant et la conlemplant auec une mélancolie profonde.

O misere 1
·
Comment t'es-tu flétrie, Otoi, fieur solitaire !
O fleur si belle :l voir et dont le pur encens
A ton approche seule enivrait tous les sens ?
J e voudrais que le Ciel ne t'eO.t jamais fait nattre !...

La ~omance du saule et toute la scene qui l'accompagne sont
tradmtes avec le meme charme mélancolique.

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

.

• •
Mais j'ai &lt;lit qu'apres avoir traduit Oihello, Vigny y avait
ajouté quelque chose ; et, en effet, un jour devait venir dans sa
vie ou il connattrait par lui-meme ce supplice du doute dans
I'amour et de la jalousie dont Othello est une si puissante expression. Un jour est venu 011 il a douté lui aussi, et a trop juste
titre, 011 iI a connu l'horreur de la trahison, et ou il a crié sa
souffrance dans une courte piéce de vers qui a fait plus pour sa
gloire que sa longue et consciencieuse traduction d'Othello.
Je ne raconterai pas en détail le drame intime qui avait laissé
au fond de son creur une inguérissable blessure, et qui explique
pourquoi la seconde moitié de sa vie s'est écoulée dans la retr_aite
et le silence. Ce drame n'a été que trop souvent et trop mmutieusement conté. II est de mode aujourd'hui de fouiller dans la
vie des morts illustres et d'y chercher le scandale. Combien de
tombes n'avons-nous pas vu ainsi profaner ! Musset avait &lt;lit
pourtant:
Les morts dorment en paix dans le sein de la terre :
Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints.
Ces reliques du creur ont aussi leur poussiere ;
Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains.

Je me borne done arappeler que, vers 1830,Vigny s' était passionJlément épris de Mme Dorval, la grande actrice du théatreromantique, nature ardente, sans frein, mais avec des retours, des
remords, des élans mystiques, une sincérité qui faisait sa séduction et la rendait singulierement dangereuse. Ce fut, entre
elle et Vigny, un amour comparable a celui qui unit jadis Racine
a Mlle Du Pare ou :i. Mlle de Champmeslé : en elle il aimait a la
fois la femme et !'interprete de son génie, celle en qui l'etre revé
par lui vivait et respirait. Elle fut la Kitty Bell de son Chatlerfon.
Et puis, l'heure vint ou il ne lui fut plus possible d'ignorer sa
déloyauté, et tres dignement, sans prieres ni révolte, il se détacha
d'elle, se réfugia au Maine-Giraud. Mais la blessure fut lente a
guérir, si tant est qu'elle ait jamais guéri, et quatre ans plus tard,
en 1839, il écrivait la Colere de Samson :
Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d'Homtne et la ruse de Femme,
Car la femme est un etre impur de corps et d'ame.
L'Homme a toujours bosoin de caresse et d'amour.
Sa mere !'en abreuve alors qu'il vient au jour,
Et ce bras le premier l'engourdit, le balance;
Et luí donne un désir d'amour et d'indolence.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

215

Troublé dans l'action, troublé dans Je dessein,
I1 r8vera partout a la cbaleur du sein,
Aux cbansons de la nuit, aux baisers de l'aurore,
A la levre de feu que sa Jevre dévore,
Aux cbeveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marcbant, le suivront.
11 ira dans la ville, et, la, les vierges folles
Le prendront dans leurs !aes aux premieres paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,
Car plus le fleuve est·grand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la nature
Force l'Homme a cbercher un sein ou reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.
Mais il n'a pas encor fini toute sa tache:
Vient un autre combat, plus secret, trattre et lache ;
Sous son bras, sur son creur se livre celui-1/1. ;
Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila...

Les chefs-d'reuvre de la poésie ne s'évaluent pas d'apres le
nombre des pages, et c'est pourquoi je n'ai nul scrupule a égaler
la Colere de Samson a Oihello. Peut-etre memela plainte du poete
moderne nous touche-t-elle davantage. - Mais peut-etre aussi
nous semble-t-elle bien amere, bien inj uste meme ? ... Rassuronsnous ; dans la vie comme dans l'reuvre de Vigny nous pouvons
-trouver de quoi nous rassurer. Sa souffrance a pu le rendre un
moment trop sévere a la femme, injuste envers elle. Mais, dans
une ~me aussi haute, l'injustice ne pouvait etre que passagere.
ll était de ceux qui finissent toujours par pardonner. Le meme
homme, qui a écrit la Colere de Samson, est celui qui, pendant
trente ans de sa vie, ajoué le role de garde-malade aupres de sa
vieille mere d'abord, aupres de sa femme ensuite ; pendant trente
ans, il a vécu, peut-on dire, a leur chevet ; s'il s'isolait parfois au
sommet de sa tour du Maine-Giraud, au moindre appel il posait
sa plume, redescendait aupres de sa pauvre Lydia. Et il est
aussi celui qui devait écrire la Maison du berger, chanter Eva,
Avec son pur sourire amoureux et souffrant,

celui qui devait dédier a la femme, commeun supremehommage
ou un supreme pardon, cette divine strophe :
Mais si Dieu pres de lui t'a voulu mettre, ó femme 1
Compagne délicate, Eva I sais-tu pourquoi ?
C'est pour qu'il se regarde au miroir d'une autre ame,
Qu'il entende .ce chant qui ne vient que de toi :
L'enthousiasme pur dans une voix suave;
C'est afin que tu sois son juge et son esclave
Et regnes sur sa vie en vivant sous sa Joi.

(d suivre.)

�217

HISTOIRB 'DE LA LITTÉRATURE LATINE

LeQons sur l'histoire
de la littérature latine
Cours de JI. L' ABBt LEJAY,

Membre de l'lnstilut,
Prof~sseur a l' Inslitul calholique.

est le pouvoir de la main, manus. Le grand-pretre consacre le
flamir..? dial? et les vestales en les saisissant : « Ego te capio ». Le
créancier agit de meme sur son débiteur, manum inicil.
Dans la sphére du droit, la volonté de celui qui a le droit est
absolue. Personne ne peut contrari-er ou discuter. Chacun a, dans
son droit, le pouvoir meme d'abuser du droit. Trois mots résument
le d_roit de propriété, uti, fruí, abuti, user, jouir, disposer. Tout
dro1t se raméne a un pouvoir ; lés rapports juridiques sont
fondés sur la puissance, tandis que la morale est fondée sur le
devoir. L'homme qui tue son fils ou son esclave peut avoir tort
de~ant la conscience ; mais il a le droit. S'il ne l'avait pas, la
pmssan?e paternelle et la propriété du mattre n'existeraient pas
souverames. Entamer ce droit, c'est créer des obligations du
pére et du mattre envers le fils et l'esclave ; c'est changer le
sujet du droit. Si tel est le droit, le garder, c'est vouloir ce qu'on
peut ; . le défendre, c'est assurer son pouvoir.
ll:tre libre ·c'est
.
pouvo1r exercer sa vo!onté.
·
Une telle conception du droit suppose, dans le sujet, un sentiment de dignité qui le protege contre les abus une modération
qui regle ses actes, un équilibre général de l'esprit et des moours.
La vol?nté peut etre toute-puissante quand luí fait contrepoids
le sent1ment de la responsabilité.
~a volonté est si puissante que, dans un droit formaliste, elle
fra1era la voie a un droit purement consensuel. Les Douze tables
proclarnent que °Ia parole fait le droit, la parole organe de la
~olonté _: Vfi lingua nuncupassit, it11 ius esto. Ce príncipe est
l ~ffirmabon de la liberté du citoyen romain, de l'énergie indiv1duelle créatrice des droits et des obligations.
La liberté est absolue, indépendante du controle des pouvoirs
publics_ aussi bien dans la revendication que dans l'exercice
du dro1t. La vengeance privée tend a disparattre de la législation
avant le temps des Douze tables. Mais la justice reste toujours
une affai1? privée. Les intéressés doivent vouloir pour soutenir
et revend1quer leur droit. La partie lésée doit mettre en mou~ement la mécanique judiciaire. Le magistrat n'intervient que
81 ?D recourt a lui. S'il donne raison au demandeur, il ne prend
pomt part a l'exécution de la sentence. Le demandeur se rendra
!llaitr~ lui-meme de ce qui luí est attribué ; il est seulement
mterd1_t au défendeur d'opposer de la résistance. Meme si le
créanc1er a enlevé sans jugement et par la violence au débiteur
ce_qu'il luí doit, il l'a fait impunément; cet exercice de la justice
pn_vée est défendu, reste illégal, mais n'a pas de sanction. La
pmssance publique ne peut done empiéter sur le terrain du droit
)

Le droit romain considéré en général (suite).

Le droit, chez les Romains, est un fruit de l'énergie individuelle.
La propriété est ce que la main saisit, mancipium. La vente est
une mainmise sur l'objet vendu, mancipalio. Acheter, c'est
prendre: emere signifiait d'abord « prendre »,etagard'é ce sen_s en
osque et en ombrien. Occuper,c'estprendre en devam;antun rival.
La propriété la plus propre au propriétaire est le butin : « Maxime
suíl, esse credebant quae ex hostibus cepissent (1) » ; l'étranger
n'ayant pas de droit, le bien qu'on lui enleve est absolument
le bien du vainqueur. Entre Romains, I'acquisition par la force
est réprimée; mais c'est encore au propriétaire légitime a vouloir.
Car le possesseur injuste est déclaré dépourvu de protection
vis-a-vis du possesseur juste. Celui-ci peut user de violence
envers celui-la. Les interdits, qui protégeront plus tard contre
tout le monde le fait simple de la possession meme injuste, ne
protegent pas ie possesseur injuste contre celui qui a été. dépouillé
par violence (2). L'enlévement symbolique de la femme ·a rem:
placé l'enlévement réel ; le pouvoir qu'exerce sur elle son mar1
(1) GAms, Ins!ilut., IV, 16. - • A !'origine de tous_ les pouv_o!rs, je dis de
tous indistinctement, on rencontre la force. • {Gu1zot, Cw1l1s.en Europe,
3• le1,on).
(2) C'est ce qu'énonce la clause nec ui nec clam nec precario, insérée des le
temps de Térence (Eunuque, 319) dáns la formule des interdits. GA1us,
Instit., IV, 154 : • Eum qui me ui aut clam aut precario possidet, impune
deicio • ; cf. Dig., XLIII, 17, 3, praéambule.

�REVUE DES COURS E'f CONFÉRENCES
218
privé ; l'appareil qui réalise le droit n'a que cet usage et reste
inaccessible a toutes les ingérences extérieures. Cela est de conséquence, n'allant pas moins qu'a séparer radicalement de la
justice toutes les taches administratives et gouvernementales.
Les affaires publiques elles-memes sont du domaine de la
volonté de chacun. L'État n'est pas une entité distincte de ceux
qui le composent, il est !'ensemble des citoyens. II n'absorb_e
pas l'individu. L'individu a conscience d'etre une p¡l.rcelle v1vante de l'État. En conséquence, chaque citoyen peut exercer
la police sans formalités, ou du moins intenwr une action, dans
l'intéret public. Ce type d'actions, les actions populaires, est
fort ancien. Festus, Plaute, Cicéron les mentionnent; des lois
anciennes sanctionnent leurs dispositions par l'ouverture de
l'action populaire (1 ).
Ces mreurs sont fort éloignées des n6tres. Nous avons presque
abandonné le sentiment de I'indépendance individuelle devant
l'État. Le fonctionnaire s'éleve seul au-dessus de la masse démocratique, tout-puissant devant l'abdication générale. A R?m~,
une partie de l'histoire du droit est l'histoire des efforts de l'md1vidu pour arracher a l'aristocratie, et aux pontifes organe de
l'aristocratie, les secrets de la procédure et de la jurisprudence.
Les premieres lois écrites, les Douze Tables, sont le résultat des
efTorts tendus par la volonté des plébéiens. Le droit n'est pas
seulement l'exercice de la volonté, il est la conquete de la volonté.
L'histoire le prouve, la légende le rend manifeste. Nous n'avons
pas a discuter l'histoire des rois de Rome. Nous la prenons
comme J'idée que les Romains se faisaient de leurs origines,
comme un témoignage de leur conscience nationale. Que dit ~e
témoignage ? Romulus fonda l'État par la royauté et la c~nstitution, la famille par l'enlevement des Sabines et le maria~e ;
Numa, la religion ; Ancus Martius, le droit international ; Servrns
Tullius, les institutions populaires. Plus tard, la législation des
Douze Tables sort d'un compromis entre la plebe et le patriciat;
pas de législateur inspiré, pas de prodiges, pas d'oracle sibyllin i
rien que les démarches naturelles et prudentes de l'ho~e.
Ainsi Rome a tout créé d'elle-meme, par sa propre énerg1e.
Son droit et ses institutions ne sont pas l'reuvre lente et obscure
du temps,ni la révélation brusque et brillante apportée du ciel

( l) FEsTus, V• uindiciae: « Praetores secundum populum uindicias dicunt•.i
PLAUTE, Persa, 66 ; True., 762 ;
Deor. nal., III, 74 1 • iudicium pub!,-

HISTOIRE DE LA. LIT'fÉRATURE LATINE

par une divinité. Les Romains ne versent ni dans le mysticisme
romantique, ni dans la mythologie. Un nom, une volonté, voila
ce qu'ils croient trouver quand ils remontent dans le passé de
chacune de leurs institutions. Si les récits qu'ils font de leurs
rois sont de .la mythologie, c'est une mythologie humaine,
inventée pour la plus grande gloire de l'énergie humaine, et
le produit elle-meme de la volonté qui crée consciemment des
mythes ad demonstrandum.
Une conséquence secondaire, qu'il faut mentionner en passant,
est la part réduite faite a la religion. Pour les Romains, elle est
l'reuvre du second roi de Rome et ne s'ajoute qu'a l'État et a la
famille déja établis. Des l'époque royale, le culte proprement
dit est délégué a des flamines et sa direction générale aux pontifes. Au cours des temps, chaque victoire des plébéiens, c'est-adire cha que progres du droit, s' obtiendra aux dépens de la religion,
qui deviendra de plus en plus une simple branche de la politique.
II faut bien comprendre la nature de l'énergie romaine passée
dans le droit. Elle n'est pas simplement le sentiment qu'a naturellement de sa force un peuple guerrier. Le maitre est le maitre de
par sa conviction intime. C'est en lui-meme qu'il trouve l'assiette
de son droit. La vraie force n'esL pas celle du poing, mais celle
du creur, ce qui fait l'homme, uirlus. La volonté porte ou la main
n'atteint pas. C'est du creur que procede l'autorité. Auctor ne
veut pas dire &lt;&lt; auteur » avant la décadence de la langue. L'auclor
est le garant, le créateur responsable, l'autorité. L'auctoritas est
le sentiment de l'autorité responsable. Droit et autorité font
partie de l'individu. La forc.e est au service de ces sentiments.
Les Romains avaient conscience de sa légitimité. lis avaient
une liberté d'aulant plus grande que la fermeté et la constance
des individus arretaient les abus de la puissance.
Ces réflexions expliquent la puissance des magistrats sous la
République. Élus du suffrage populaire, hier ils étaient les
humbles solliciteurs des votants. Leur souveraineté est armuelle ;
demain ils pourront avoir a répondre des actes de leur administration; Cependant, ils agissent avec la liberté de maitres
absolus. Polybe les compare a des rois (1). lis sont, de fait, irrespo_~ables. En théorie, tous les magistrats pouvaient etre pours1;11v1s devant les tribunaux ordinaires. Dans la pratique, les
regles des pouvoirs respectifs des magistrats supérieurs rendaient
cette faculté illusoire ; les poursuites contre les magistrats infé-

c,c.,

cum reí priuatae lege Plaetoria » ; Brutus, 131 ; loi de Lucérie (Apulle)
C. l. L., IX, 782, J. 6, ; etc ..

219

(1) POLYBE, VI, 11, 6 ; 12, 9.

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
220
rieurs n'étaient poc;sibles que si l'accusé les acceptait sous
la pression de ses collegues. L'intervention d'un tribun de la
plebe était habituellement contrariée par les autres qui intercédaient contre leur collegue plus hardi. L'humeur des magistrats
était en harmonie avec leur puissance. On ne sait s'il faut prendre
pour certains tant de mots historiques qu'on leur prete, qu'on
prete surtout aux Scipions. Ces paroles superbes, si volontiers
répétées, révelent du moins les qualités qu'admiraient les
Romains : &lt;&lt; Silence a ceux pour qui l'ltalie n'est qu'une belle:
mere !. .. Vous ne me ferez pd craindre libres de fers ceux que j'~•
amenés enchatnés ... Taisez-vous, s'il vous platt, Quirites ; je sa1s
mieux que vous ce qui est utile a l'État (1). »
Le peuple goutait ces manieres impérieuses qui reflétaient la
majesté du nom romain. Il estimait les magistrats dont l'ascendant personnel grandissait l'autorité ; Tite-Live prete au
sénat cette pensée, qui appartient a tout le peuple romain :
&lt;&lt; Le prestige de ceux qui commandent ajoute
au droit et a
l'éclat de l'honneur qu'ils exercent (2). » Quand un caractere
vigoureusement trempé releve une dignité, ilressuscitedes droits
tombés dans l'oubli. Q. Fabius Maximus restaure l'autorité
absolue de la dictature et sa suprématie a l'encontre des consuls.
C. Valerius Flaccus rétablit le droit qu'avait anciennement le
flamine diale d'assister et de voter aux séances du sénat. César
fait revivre l'honneur antique qui entourait le consul dans le
mois ou il n'avait pas les faisceaux : il se fit précéder d'un appariteur et suivre des licteun, sans faisceaux. La fin du chapitre
ou Suétone nous raconte le fait prouve que César pense a bien
autre chose qu'a une restauration de l'étiquette. Mais s'il s'attache
a un tel détail, c'est qu'il en trouve l'exemple dans le passé;c'est
qu'il veut lui-meme se poser pour un de ces hommes d'autrefoi&amp;,
un Scipion, un Fabius, pleins d'autorité et d'indépendance (3) .
Cette énergie, soutenue avec opiniatreté, explique le role
historique dccertains Romains. La censure d' App.Claudius Caecus
montre bien comment un magistrat audacieux peut maintenir sa
volonté contre tous et par quels artífices un bon juriste peut
sophistiquer la loi. La durée de la censure avait été !imitée par une

(1) VALÉREMAXIME, VI, 2, 3; III, 7, 3.
.
(~) T1TE•L1vE, I:V, 8, 5: • ...ut opes eorum qui praeessent, ipsi honori ius
ma1estatemque ad1cerent ,.
(3) Q. Fabius Maximus : APPIEN, Hann., 12 (cf. C. ·w. KEYES, dans
Studies in Philo/ogy, t. XIV [1917], · 301 = Revue des revues, XLI (1918),
62, 18) ; C. Valerius Flaccus : T1TE-L1vE, XXVII, 8, 6-10 ; - César :
SUÉTONE, Jul., 20.

HISTOIRE DE LA LlTTÉRATURE LATINE

221

toi Aemilia en 320 /434 a dix-huit mois. Cette magistrature
restait quinquennale ; au bout des dix-huit mois, les censeurs en
charge abdiquaient, et le poste restait vacant trois ans et demi.
En 442 /312, App. Claudius entre en fonctions avec son collegue
Plautius. A la fin des dix-huit mois, Plautius abdique. Claudius
reste en charge. 11 n'en sortit que pour devenir consul en 447 /307.
Voila l'énergie de la volonté. Voici maintenant la subtilité du
juriste romain. Le tribun de la plebe P. Sempronius entreprit,
sans succés, d'obliger Appius a l'abdication. Celui-ci se défendit
par les termes d~ la loi centu:iate '.P-1i l'avait ~nves~i de 1~ censure:
« Sit censor eo mre quo qui optimo », «Qu Appms s01t censeur
avec la pleine étendue du droit ,&gt;. La formule optimo iure devait
s'entendre de la censure telle qu'elle existait alors. Mais Appius
prétendait que la loi centuriate, derniére manifestation de la
volonte populaire, annulait l'effet de la loi Aemilia. Et il garda
ses fonctions (1).
Le cas d' Appius est symbolique. Un autre personnage de
meme taille est Caton l' Ancien. Cornelius Nepos peut résumer sa
biographie en disant qu'il s'attira des ennemis pendant to~tc
sa vie et que cela ne lui enleva ríen de sa réputation ; au contraire,
a mesure qu'il vieillit, crut la renommée de ses mérites (2).
C'est surtout dans les conflits entre magistrats que brille l'autorité d'un caractére rigoureux. Les tribuns de la plebe menacent
de faire enchatner les magistrats consulaires : tantot les consuls
cedent tantot les tribuns de la plebe trouvent devant eux un
Servili~s Abala qui leur tient tete. Pendant la censure d' Appius.,
les consuls de 311 refusent de convoquer le sénat d'aprés la
liste dressée par Appius et reprennent l'ancienne liste. Un souverain pontife peut empecher un consul ou u~ p~éteur de gag11:er
sa province (3). L'histoire du tribunat ~st l'his_túlre des accr~1ssements de pouvoir que s_e sont proc~res l~s tnbuns, de l~ ple~e
par des initiatives audac1euses, depuis le J0Ur ou l un d eux se
saisit de quelques jeunes sénateurs, u~ant, ~ous le co~ve~t de son
inviolabilité d'un des attributs de l'imperwm (4). Ains1 la force
' rnorale et la ~olonté déterminent les pouvoirs réels des magistrats.
La garantie contre les abus est d'abord la supposition que tout
(1) T1TE·LIVE, IX, 33-34; voy_. surtout 34, 11-1~. Cette histoire a été contestée · vraie ou fausse elle témo1gne pour la consc1ence romame,
(2) éoRN. NEP., XXI~ _(Cal~), _2, 4 : • A multis tei_n~tat1:1s non mod9
nullum detrimentum ex1stimatloms fec1t, sed, quoad u1xit, uirtutum laude
creuit. ,
(3) TITE-LIVE, IV, 26; V, 9; XXXVII, 51, 1-3.
, .
(4) TiTE-LlVE, II, 56, ll.

•

�REVUE DES COURS E'P CONFÉRENCES
222
détenteur de la puissance publique en usera dignement, puis
l'énergie des citoyens qui opposeront volonté a volonté. La liberté
est le frein de la liberté.
En dehors des crises politiques et de l'action d'individuaHtés
exceptionnelles, le role normal du magistrat est prépondérant,
bien que l'on ne puisse aller aussi loin que le veulent certains
auteurs modernes. Darts les comices électoraux, les candidats
devaient se faire agréer par le magistrat président. Celui-ci
pouvait refuser de recevoir un nom. Apres le vote, il proclamait
l'élu ; cette proclamation assurait la validité de l'élection et seule
procurait le droit d'auspices, nécessaire a l'exercice d'une charge.
Mais le magistrat pouvait refuser de proclamer. Ainsi en 687 /?7,
le consul C.· Calpurnius Piso empecha l'élection de M. Lolli~s
Palicanus au consulat ; il déclara d'avance que si Lollius éta1t
élu, il ne le proclamerait pas (1). Le consul n'aurait pu agir ainsi
sans l'appui certain du sénat. Mais il avait le droit. On comprend
tout ce que pouvait alors un homme hardi, qui exerg~it sur ses
pairs une influence indiscutée. A leur sortie de charge, les
magistrats devaient abdiquer. Bien qu'élus pour un temps, leurs
fonctions ne cessaient que s'ils y renongaient expressément.
Sans doute, on pouvait prendre un détour pour les y contraindre.
Mais on ne pouvait les destituer. Ici encore, la légalité est sauvée
par la forme.
Dans le domaine restreint de la justice, l'autorité du magistrat
se fit jour quand la préture fut fondée et quand le préteur p~t
créer et transformer le droit en établissant les regles de sa jur1diction. Nous verrons plus en détail ce role des préteurs. Notons
seulement la différence qu'il met entre la Greceet Rome. En Grece,
les juges étaient une foule : a Athenes, cinq cents juges pour une
affaire criminelle ; quatre cents pour une affaire civile ordin.aire ;
deux cents pour les menues affaires. Ces chiffres ne sont point
particuliersauxAthéniens(2). La conséquence est l'irresponsabilité.
Chaque voix ne compte que pour une dans le nombre. La plupart
des juges étaient passifs, sans moyen pour faire prévaloir leur
opinion. De telles foules aussi étaient accessibles a toutes les
passions, surtout aux passions politiques, a l'envie, a la haine
qu'attisaient des accusateurs sans scrupules. Dans les afiaires
civiles au moins, le juge romain, avec son autorité de plus en plus
grande, ofirait d'autres garanties, meme s'il exergait un pouvoir

( l) VALER E MAXIME, III, 8,
DARESTE, La science

(2) R.

3,

du droil en

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

223

presque sans controle. De plus, la division de l'instance en deux
phases, en distinguant le droit et le cas particulier, assurait un
meilleur éclaircissement des difficultés de droit et de. fait. Enfin '
le juge du droit est un magistrat élu, le juge du fait, un citoyen
nommé par le magistrat apres entente des intéressés. En Grece,
les juges sont tirés au sort, parce que le sort supprime les manreuvres, fait obstacle a la domination exclusive d'un parti,
contente le sentiment d'égalité envieuse propre aux démocraties.
On disait que le sort manifestait la volonté des dieux. Les Romains
préféraient la volonté des hommes ; il Ieur répugnait de laisser les
choses aller au hasard et ils avaient besoin d'y mettre la main.
lis ne recouraient au tirage au sort qu'a égalité de valeur individue!Ie, pourrait-on dire, par exemple pour déterminer les provinces de magistrats égaux ; et encore en ce cas, le sénat avait
toujours le droit de changer les résultats. Rien de plus contraire
a }'esprit romain que le tirage au sort qui fait de l'homme un
numéro échangeable.
·
L'énergie de la volonté est le ressort de l'histoire romaine.
Il a done pressé sur toutes les parties du droit, langue juridique,
principes généraux, rapports de l'individu avec l'État,. légende
explicative, pratique du droit public et de la justice privée.

•
• •
Le droit n'a de valeur que par sa manifestation. L'esprit qui
l'anime regle ses procédés. Nous n'avons pasa décrire les procédés
du droit romain, cette tache est celle du juriste. Mais nous avons
a reconnaitre les qualités de ces procédés, l'analyse, le caractere
sensible, le formallsme, la précision techníque.
Un mélange de peuples te! que celui de la Rome primitive
produit un conflit d'institutions qui aiguise de bonne heure le
sens critique. Cette comparaison des mreurs difiérentes dans une
meme cité n'a conduit a l'unité, puis a l'universalité du droit,
que par l'analyse des idées juridiques qu'apportaient les Latins,
les Sabins, les Étrusques. Un des premiers fruits de I'analyse est
la distinction du fas et du ius: le fas est le droit religieux s'opposant au droit profane. Cette distinction est accomplie des le temps
ou nous reportentnos premiers renseignements. Dans le droit crimine!, qui a eu une évolution moins rapide et plus gauche que les
autres parties du droft, l'élément religieux n'est pas tout de suite
nettement séparé de l'élément laic, et encore le role de la religion s'explique par le caractere religieux de certains délits. Si la.

�225

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

224

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

courtisane doit unebrebis a Junon, c'est qu'elle a souillé l'autel
de la déesse en le touchant; si la peine du faux serment est un
sacrifice aun dieu, c'est qu'on a juré par ce dieu ; si la profanation des murs de la ville ou d'un lieu sacré fait du coupable un
condamné a la vengeance des dieux, un horno sacer, c'est qu'il a
violé la loi divine. Certains autres crimes, l'attentat contre la
sureté de l'État (perduellio), le déplacement des bornes des
champs, les infidélités aux devoirs du patronat, de la clientele,
de la piété filiale, atteignent les dieux de la cité, des champs, des
groupes naturels, en meme temps que la discipline sociale. Mais,
en dehors de tels cas, le droit tres ancien ne confond plus le sacré
et le profane. On est libre de supposer que, plus tot, le roí a réuni
t.ous les pouvoirs civils et religieux; que le droit a d'abord été
un tabou ou une observance religieuse. Cela est une hypothese philosopbique, qui est en dehors de l'histoire, c'est-a-dire
des faits constatés et des documents vérifiés.
La méthode analytique s'est appliqué~ a la fois aux notions
générales, comme le fas et le ius, aux notions particuliéres et aux
cas concrets. C'est l'analyse qui a permis les définitions, parce que
toute définition contient une distinction. C'est l'an:ilyse qui
a permis d'établir les regles générales, parce qu'elle a éliminé des
cas concrets leurs aspects individuels pour n'en abstraíre que
les traits communs. C'est encore l'analyse qui sépare dans une
espéce les opératíons diverses qui s'y trouvent melé~s.
Lorsqu'un débiteur paie a une tierce personne sur l'ordre de
son créancier, le juriste discerne deux opérations, le paiement
du débiteur au créancier réalisé entre les mains d'un tiers, et un
acte entre le créancier et ce tiers, acte qui peut etre un autre
paiement, ou une donation, ou un pret (1). Je remets a quelqu'un
une certaine somme, pour qu'il la garde a títre de pret, si telle
condítion se réalise : j'accomplis deux áctes, un dépo~ et un pret
condítionnel (2). « C'est une vente que nous avons conclue et
que nous venons de transformer en une vente nouvelle, en substituant au prix convenu d'abord un prix plus élevé. Qu'avons-nous
fait ? Les jurisconsultes romains nous le disent avec leur précision
habítuelle : nous avons fait deux actes juridiques au lieu d'un, et
deux actes qui sont tout a fait indépendants l'un de l'autre, car
chacun des deux se suffit a lui-meme et vaut par lui seul : le
premier est une résiliation de vente mutuo dissensu, le
(l¡ Vo_y. pour la théorie générale, Diges!e, :XLVI, 3, 44.
Digeste, XII, 1, 10.

(2

second e~t un co~trat de ".ente ordinaire... Cela ne serait-il pas de
toute év1dence, s1 le premier acte et le second s'étaient accomplis
séparément et a quelques jours d'intervalle? Or, qu'ils aient été
faits le meme jour, a la meme heure, qu 'ils soient enregistrés dans
le meme écrit, ce ne sont la que des circonstances matérielles
auxquelles on ne saurait attribuer a u cune influence juridique (1 ). »
La ratification d'un acte antérieur nul, dans des conaitions ou
cette ratification devient valable, n'est pas une partie de l'acte
antérieur, mais un acte nouveau. Ainsi le droit romain interdit
les libéralités entre époux. Si le mari a donné quelque chose a
sa femme, la femme ne posséde pas. Ils divorcent. Le mari
confirme la donation. Alors il y a un acte nouveau et valable,
une donation (2). Meme procédé d'analyse pour les actions :
« Si quelqu'un dépose chez moi de !'argent et si, ensuite, la mcme
personne me vale, moi, j'aurai contre elle une action de vol elle
' '
contre m01,. une action de dépot (3). n
Une telle distinction paratt au profane subtile et vainc.
~~néque, auquel le de_rnier exemple est emprunté, ne la respecte
1c1 que parce que la 101 la consacre. 11 réserve ses critiques aux
jurisconsultes ; mais l'exemple qu'il cite est d'un choix malheureux : « Les arguties des jurisconsultes sont bien aiguisées,
comme quand ils disent que l'hérédité ne peut etre acquise par
l'usage (usucapio), mais que les choses de l'hérédité peuvent
l'etre, comme si l'bérédité était différente des choses de l'hérédité (4). » Précisément, Sénéque touche a une distinction qu'auraient voulu avec raison introduire certains auteurs de son temps.
~n bien meuble sans maitre, au bout d'un an et un jour, un
unmeuble, au bout de deux ans et un jour, devenaient la propriété
de celui qui l'avait occcupé : ce mode d'acquérir était ce qu'on
appelait l'usucapion. Or, on avait étendu a l'hérédité' l'usucapion
d'un an et un jour. Mais l'héréditécomprenait non seulement des
hiens, ea quae in heredilatc sunt, mais des charges, notammentle
culte domestique dans lequel l'héritier devait continuer le défunt.
Les biens eux-memes étaient généralement des meubles et des
(1) G(DE, Et. sur la noualion, p. 4; Dig., XVIII, 5, 2.
(2) Digeste, _XLI, 6, 1, 2 1 • Post diuortium... si maritus...concesserit quasi
nunc donasse mtellegatur ,.
'
.d (3) S~~~QUE, De benef., VI, ~. 5, 1 • Si qui apud me pecuniam deposuerit,
1
d em ~ih1 postea furtum fecent, et ego cum illo furti agam et me mecum
epos1ti ,.
(4) SÉN_ÉQUE, ib., 3 : • Iur~sconsulto1:um istae ineptiae sunt acutae,
qu, here~1tatem n~gan~ usuca¡)I posse, sed ea quae in hereditate sunt, tamquam qu1cquam almd s1t hered1tas quam ea quae in hcreclitate sunt ,.

17

I

�226

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

immeubles. Les ponti fes, qui furent les premiers juristes, ne firent
pas de distinction. Ils voulaient assurer, sans trop de retard, la
continuité du culte. Contrairement a la logique, il en résulta que
l'usurpateur, au lieu de recevoir la simple possession des biens
occupés par lui, entra en quelque sorte dans la personne de l'héritier,
meme s'il ne s'était emparé que d'une partie de l'héritage, qu'il
était tenu aux frais du culte et a l'acquittement de toutes les
créances, qu'il acquérait la propriété meme des immeubles au
bout d'un an (1 ). L'analyse juridique n'est que l'application
de_ la logique a une matiere spéciale, et la ou l'analyse est en
défaut, la logique soufTre. Ce n'était done pas, ni pour parattre
plus savants par la connaissance de matieres plus difficiles, ni
parce qu'ils ignoraient J'art d'enseigner ce qu'ils savaient, comme
le suppose aimablement Cicéron, que les jurisconsultes entraient
dans ces distinctions a perte de vue, &lt;e saepe quod positum
est in una cognitione, id in infinita dispertiuntur (2). » On distingue pour ne pas confondre.
Cicéron Jui-meme, en bon avocat, savait tirer partí de !'esprit
analytique de la jurisprudence romaine. Dans le De domo, un~
partie de son argumentation repose sur la loi Caecilia-Didia
(de 656 /98) qui interdisait de présenter un texte de loi sur deux
objets différents ; deux ans· plus tot, il comptait cette loi
parmi les ancres du salut de l'Etat, remerlia rei publiwe (3). Elle
n'était que l'application de l'analyse au droit public.
Le droit religieux subissait la meme influence : un temple
ne pouvait pas plus abriter deux dieux différents qu'un acte
juridique ne pouvait établir deux relations différentes, qu'une
action ne pouvait servir a soutenir deux prétentions différentes (4). Partout l' esprit d' abstraction décomposait et isolait (5),
II simplifiait en meme temps. Chaque acte juridique ainsi
séparé devient du meme coup un etre bien délimité, de contenn
strictement déterminé, fixe et invariable. Un tel acte est inattaquable (6). Le testament seul échappe a cette loi de simpli(1) P. F. GIRARD, Manuel de droil romain, 6• éd. (1918), p. 891, n. 7.
(2) De /egibus, II, 47.
(3) C!CÉRON, De domo, 53 ; Ali., 11, 9, l.
(4) TITE-LIVB, XXVII, 25, 7-8.
(5) Cesdistinctions sont renduesévidenteschez nous surtoutpar la tenue des.

livres dans les opérations financieres. En septembre 1918, le Trésor américaín
met 200 millions de dollars a la disposition du gouvernement fran(,ais. Celui-cl
le~ cede a la Banque de France. Celle-ci lui en paie la contre-valeur au pair,
~01t 1 milliard 36 millions de francs. Le Trésor fran~ais fait a la Banque Ull
remboursement d'importance égale. Quatre opérations oú le profane o'ea
verrait que deux.
(6) GIDE, Et. sur la novation, p. 6 suiv.

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

227

fica_tion.' Son but est l'institutiond'héritier. mais il peut
temr' en .outre' d e_s. ma t·!eres
,
t res
. d1verses
.
' : legs particuliers
con
~hérédations, lég1t1mat1ons, nominations de tuteurs aff '
e ssements. C'est qu_'a !'origine, le testament est une'loi r:~:
sentée au peuple réum en comices . plus tard i'l a été
'p
to t t
é
·
'
,
un moyen
u rouv pour fa1re prévaloir la volonté dans des d' t'
ou I d ·t
·
.
1rec 10ns
e_ ro1 en v1gueur lm opposait un mur. Le testament est le
preIDI~r acte ou l'on voit prévaloir la volonté sur la .
fJté~elle des _rapports juridiques, alors que toute la d;r~~e~;
mpire romam ne suffira pas pour faire sa place a la volonté au
contsentement, dans la vente, la location et les autres actes' Le
·
·
tesL'ament
1 a ' 'd'es nos prei~uers
textes, un caractére particulier.
a f a;a ~sen esl:, p_as sans mconvénient. Exercée surtout poussée
on ' e le condmt d'a~ord a la précision, puis a la ¡ubtilité.
?n, des plus gran?s adm1rateurs des jurisconsultes romains a pu
c~{e sur ce tra1I:, caractéristique de la technique juridique .
«
ne tro~ve son pendant que dans la littérature scolasti ue et
dans les é?r1ts des talm~distes et des jésuites (1). » Les écritains
~l~,¡uel C1c?ron_ et Séneque, qui n'étaient pas asservis aux regle~
e co e, n avaient done pas tort de faire leurs réserves.
(d suivre.)
(1)

hlEIIING,

L'esprit du droit romain, tr. rr., t. III, p. 88.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN{:AISE

La Bible dans la poésie franqaise
depuis Marot
La poésie biblique sous Henri IV et sous la régence de
Marie de Médicis : Tragédies de Montchrestíen, Psaumes de
du Vair, Baif, D11port.ea, Bertaut, Malherbe.

Cours de 11. Joseph VIANEY,
Doyen de la F acuité des Lellres de M onlpellier .

QUATRIEME LE{:ON.

L'avenement d'Henri IV et la pacification du royaume
n'arretent pas en France la floraison des vers bibliques. Ils continuent a etre nombreux. Mais ils prennent nécessairement les
caracteres que prend alors peu a peu toute notre poésie a mesure
qu'elle s'achemine vers le classicisme.

Le poete qui, a cette date, rappelle le plus les poetes de la génération précédente est Antoine de Montchrestien.
C'était un croyant. Ce fut meme un militant. Il fit le coup de
feu pour la défense de sa foi, il prit une part active aux révoltes
des protestants contre Louis XIII, il mourut d'une arquebusade,
et son corps fut ramassé par les vainqueurs sur le cbamp de
bataille poul',' etre roué.
Il a essayé de résumer ses croyances dans ses deux tragédies,
Que l'h.om.me « peche a toute heure, qu'il fait toujours mal quelque chose qu'il fasse » ; « qu'il est a chaque pas tout pres de
trébucher s'il n'est soutenu par la divine grace (1) &gt;1; mais que
la miséricorde de Dieu peut relever le plus grand coupable ;
voila ce que veut démontrer son David. Que pour préparer l'a,e•
l. Voir Ed. Petit de Juleville, p . 2'29.

229

nement du Messie Dieu s'était choisi un peuple, qu'afin de faire
éclater sa puissance il exposa plus1eurs fois ce peuple a la destruction et le sauva contre toute attente par une faible main :
voila ce que veut démontrer son Aman.
Les sujets étaient bien choisis. Mais l'auteur a-t-il su leur
donner le développement dramatique qu'ils exigeaient ? A-t-il
meme réussi a bien démontrer sa these ?
Ce qui peut etre intéressant dans l'histoire que David conte a
son confident des origines de sa coupable passion pour Bethsabée,
c'est la peinture des efforts qu'il a faits pour y résisteretdel'étourdissement auquel il s'est,malgré lui,laissé prendre. On attend le
récit dePhedre a IBnone :
Un trouble s'éleva dans mon ame éperdue .. .
Par des vceux assidus je crus les détourner ...
Contre moi-méme enfir.. j'osai me révolter .. .

Mais,de ces révoltes, le David de Montchrestiennejuge pas
propos de parler autrement qu'en deux mots:

a

Que n'ay-je fait, ó Dieu ! pour m'arracher du cceur
La pointe de ce trait qui cause ma langueur ?

Ce que son maitre a fait, le confident ne le saura point. 11 sait,
en revanche, que Bethsabée est une beauté digne d'inspirer
d'interminables pointes et il a la surprise d'entendre le Psalmiste
s'exprimer comme un mauvais pétrarquiste :
Je sentí s'escouler la glace de mon ame,
Sous le !eu doux-cuisant de sa jumelle flame,
Qui demeurant tousjours dans les flots allumé,
Jallissant hors des flots, m'a le cceur consommé.
Mes sens tous assoupis d'une humeur letargique
Languissoient comme attains par un charme magique :
Je mouru pour la voir, et pour ne la voir pas
Un moment m'aporta mille cruels trespas.
(lbid., p. 205.)

Ct-. qui peut etre intéressant et vraisemblable, plus loin,
quand David rec;¡oit la nouvelle que !'adultere va éclater a tous les
yeux et qu'alors le conseil lui est donné de faire revenir le mari,
c'est que le coupable soit saisi de honte et qu'il consente seulement
&amp;ous l'empire de la passion et sous la crainte du déshonneur a la
lAcheté qu'on lui propose. Mais le David de Montchrestien n'a pas
un instant d'hésitation.
Ce qui peut etre intéressant et vraisemblable, plus loin, quand
le mari ayant refusé de voir sa femme, on engage David a faire
périr ce geneur, c'est que le roi adultere oppose une longue résis-

�L.\ BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

230

231

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tance avant de se transformer en assassin. Mais sa résistance, chez
Montchrestien, se borne a échanger avec le roauvais conseiller
quelques paroles sentencieuses a la maniere de Sénéque, et, tres
vite, il cede.
Ce qui peut etre intéressant enfin, a la nouvelle de la mort
d'Uri, c'est la peinture des sentiments contraires qui doivent
se disputer l'flme de l'homicide : la joie de la passion satisfaite
et de l'honneur sauvegardé, la bonte du crime irrépar.able : mais
le David de Montchrestien n'est attentif qu'a la beauté du récit
épique qu'on lui fait de la bataille.
Bref, Montchrestien, ayant a traiter un sujet qui n'était pas
sans analogie avec celui de Phedre, l'a traité sans parattre en
soup~onner l'intéret psychologique.
Sa tragédie d' Aman est un peu meilleure, quoique tres maladroitement construite.
L'action est prise au moment ou Aman forme le dessein d'exterminer les Juifs. Pendant deux actes, on entend ses rajsons, on
assiste a ses efforts, et l'on connalt dónc d'abord les personnages
qui doivent etre sympathiques seulement par Je mal que dit
d'eux leur ennemi. En une seule scene, Aman emportel'adhésion
d' Assuérus a son homicide projet, cr qui est d'une invraisemblance presque comique. Mardochée et Esther apparaissent au
~e acte, sans que l'auteur trouve le moyen de raconter l'élection
de la nouvelle reine, alors que Racine a fait de ce récit une admirable exposition, qui nous apprend a la fois le passé de l'héroi"ne
et son caractére. Pendant tout un acte, l'oncle et la niéce concertent leurs plans sans se voir ; car Montchrestien,respectueux
des mreurs orientales, n'ose introduire un homme dans le harem.
Mardochée donne done ses instructions a un gardien du sérail,
qui les porte a Esther, et les réponses lui arrivent parlamemevoie.
Le décor simultané, qui met sous les yeux des spectateurs pl~sieurs lieux a la fois, rend faciles ces va-et-vient, mais ralentít
l'action, et, pour occuper les spectateurs pendant les voyages du
messager, Montchrestien fait adresser par Mardochée et par
Esther des priéres a Dieu. A un maigre acte IV, qui contient
seulement la visite de la reine chez Assuérus, succéde un acte V
tres touffu ou tout le reste de l'histoire est entassé : le songe
d'Assuérus, la consultation d'Aman sur la récompense dont il
convient d'honorer un bienfaiteur insigne, le récit de la proroenade triomphale de Mardochée a travers la ville, Je festin cheZ
Esther, l'accusation contre Aman, et il ne faut pas plus de quel·
ques mots a Esther pour détromper le crédule Assuérus, comme
il n'avait pas fallu b. Aman plus de quelques roots pour Jetromper,

Dans cette piece d'un plan si gauche et d'une psychologie assez
pauvre, qu'y a-t-il done qui ait de la valeur ? D'abord une
ébauche, incompléte et peu cohérente, mais par endroits vigoureuse, du personnage d'Aman, en qui Montchrestien a sans doute
voulu _flétrir les libres penseurs de son temps, négateurs ironiques
des m1racles et de Ja Providence :
;\" on, je n 'ay pas le creur si ramoli de crainte
Qu~ vos cont~s de vieille y facent quelque empreinle.
Sus, sus, D1eu mensonger, invisible inconnu
:'llontre que! tu veux estre a !'advenir t~nu.
'
II ne faut maintenant que ton bras se repose ·
Fay voir á ce bon coup ~i tu peux quelque chÓse.
(lbid., p. 249-250.)

i\iais Montchrestien est surtout un lyrique, qui, disciple de
Desportes, et disciple souvent meilleur que le mattre sait développer l'im~ge et ~iguiser le trait, a de la grace et po~rtant de la
force, mame parfa1tement les strophes alors a la roode : le sixain
et le quatrain d'alexandrins :
Tout ainsi que l'oibeau pipé de l'oiseleur
S'eschape des filets tendus pour son malheur
Et s'essore dans l'air d'une libre volee : '
Des laqs qui nous serroient il nous a dégagez ;
Ceux nous veulent du bien qur nous ont outragez ·
Ceux qui nous desoloient nostre ame ont consolee:
(!bid., p. 277.)
Pourquoy diront les gens d'une profane boucbe :
Qu'est devenu le Dieu qu'ils souloient invoquer?
Qu 'en fin le cbcr souci de tes sorvans te touche
Et ne pormets qu 'en nous on te puisse moquir.
. que duSoleil levant jusqu 'au bout de la terre
So1ent connus les meschans par leur punition
\fin que desormais nul n'esmeuve la guerra'
Contra la Dieu des Dieux qui preside en Sion.
(!bid., p. 259.)

La Bibie a fourni a Montchrestien des élégies meilleures encore
que cette priere contre les persécuteurs, ou, par la bouche de
Mardochée, il semble solliciter de Dieu a la fois la punition des
négateurs de la Providence et celle des ennemis de la Réforme.
L'une est un chceur de la tragédie de La Carlhaginoise sur la vanité
des ambitions :
Oyez nos tristes voix
Vous qui logez vostre asseurance au monde ·
Vous dont l'espoir sur ce Roseau se ronde,
'
Oyoz nous cette !ois.
Toute vostre grandeur
N'est que vapeur qui se perd en {umée:
C'est de la cire aussi tost consumée
Qu'elle a senti l'ardeur. '

�LA BIBLE O \;'\S L.\ POÉSIE YR-\:-i&lt;;.\ISE

REVUE DE~ COURS

ET

233

CO~FÉRENCES

, . C'est. le veslige en l'air,
Que 1 ~•seau la1s,e enlrecoupanl le vng11e ;
Lo tra1t coulant tracti dedans la vague ·
011 ccluy do l'esclair.
'
C'est un negeux monceau
Donl la blancheur eslJloQil noslre veue ;
i\fa1s aux rayons qui traversent la nue
II se dissoult en cau.
•
(!bid., p. 125.)

L'autre est u~chreur de la tragédie de La Reined' Écosse, oti, pour
développer le heu commuo de la brieveté humaine les images
de Job ont éLé associées a celles d' Horace :
'
Qu'est-ce, ó Dieu, q~e de l'bomme I uno !leur passagere
Que la _chaleur nestnt ou que le vent fail choir ;
'
Un~ vame fuméc, une ombro fort legerc
Qui so JOU~ au malin et passe sur le soir ;
'l!n Soleil de la lcrre assez clair de lumiere
Ma!s ~uc millo IJrouillats vont sans ce»e c~cbant,
Qu! s esleve au_ ber~eau pour tomber en la bierc
Qui de, son Orioul mcline a son couchanl :
'

........................................

La Lune a un S?leil pour reparcr sa perte
EL !emphr_son cro1ssa!1,l uno Coi, tous le, muis ;
Ma1s depu1s. que la vio esL do la morL couverte,
Elle ne rena1sl pas en mille ans une rob.
Si le_s arbrcs l'Hiver perdent leur chevelure
Lo Printemp:; les rcvesL d 'un reuillago plus boau ·
EL l'hommo ayant perdu sa plaisante verdure
'
Ne doit poinL esporer de second rcnouveau. '
On ne peuL rendre aux fleurs leur couleur printenniero
Lorsqu'ellcs ?nt scnli les cbaleurs de !'Esté:
Quand une fo1s la mort fle~trit nostre paupiere
Ycux, vous pouvcz bien dire : adieu, douce ~!arlé.
(/bid., p. 87.) "

. L'allianc~ des deux antiquités produira-t-elle a l'époque claas1que de bien plus heureuses combinaisons ? S'eo faut-il de
beaucoup que cette élégie puisse etre qualifiée de chef-d'reuvre ?
Et de _tels ve~ ne font-ils pas d'autant plus d'honneur a Montchresben qu'tls sont antérieurs a l'iofluence de Malherbe ?

• •
~es Psaumes, en ces années-la, ont un grand succes. Les meilleurs
poe~es du, temps les traduisent ou les paraphrasent.
~ est d abord que tous ont lu les Méditalions du futur chanceher de France, Guillaume du Vair: Méditalions sur les P,aumes
de la pénitence et Médiialions sur les Psaumes de la Consolation,

écrites vers 1585, et que vont suivre vers 1590 les Méditalions
sur les livres de Jérémie et de Job.
Ces Méditations ne sont que des parapbrases, et meme des
amplifications, ou, pour suppléer au défaut de liaison entre ks
versets, l'auteur, de son propre avcu, « étend ... la naive signification des paroles. » Dans le dessein d'etre clair, il est long.
Pourtant, il est sensible a la poésie de son texte, a ses images et il
les développc, a ses familiarités et il les conserve jusqu'a les
rendre vulgaires, a ses apostrophes et il en ajoute d'autres, a ses
antitheses et il les aiguise. Des lors, une méditation de du Vair,
c'est déja, moins les rimes, une paraphrase de Bertaut. Mais une
page de du Vair, c'est quelquefois mieux que cela ; c'est un beau
morceau oratoire qui fait prévoir comme toute proche l'éloquence
de Bossuet:
Mais ce, pauvres aYeuglcz, qui onL toujours les yeux {ichez en lcrre, qui
ont leur esprit en{erm~ &lt;lall!, Jeur bourse, qui n'onl entendcmcnt que pour
aymor les choses qui n'ayment ríen, qui ncgligent le Soleil et la Lune, churd'reuvre de la naturc,pour admirer des pierres et des roarbres, de l'or et dt•
l'argont, qui dissipent el rcspandent en vain les vertus de l'inlelligencc pour
as,embler et amonceler les excremens de la terre, laisseront les richessc~
qu'ils ont tant aym~s et pour lesquelles ils ont hay tout le reste. Vous
les verr, z tirer contra la mort, tratner jusqucs au tombeau lcurs ricbesse, ;
mais la mort leur donnera sur les doigts, et Jeur fera lascher prise. Demy
morts ils entrouvriront les paupieres, pour chercher du coin de l'reil. leur$
thrésors; mais en{in il raut marcher, il faut Jaisser oet attirail, une forte
puissanco les ontratne. Et a qui laisseront-ils cet équipage ? Peut-estrc a un
e,lranger incogneu, qui se bagnera dans les sueurs de ces pauvres miserables,
ausquels on ne laisscra pour partage qu 'un sepulcre de quinzc 011 vingl pic1I~
pour le plus: voila leur maison pour jamai~, qu'il~ s'y licnnenl ,;'ils vculcnl.
{Ps. 48, verset 10.)

Cette page est tirée d'une des Médilalions sur les Psaumes de la
Consolalion. Ce sont les c,antiques ou le Psalmiste se réconforLc
contre le spectacle, troublant pour les justes, de la prospérité et
de l'insolence des impies ; ou la Providcnce est défendue contre
les libres penseurs disant aux croyants : qu'est votre Dieu, puisqu'il n'exclut pas de ses faveurs, puisque meme il en comblc
les bommes qui ne croient pas en lui ? Cet argument sera encore
celui des libertins quand Bossuet prooonccra ses Sermons sur
la Providence. Ce sera celui que le tentatcur opposera inutilement

aPolyeucte :

Vous me montrez en vain, par tout ce vasle empire,
Leb ennemis de Oieu pompoux et noris:sants.

Ce sera celui que Racine ré[ul,era dans une partie des chreurs

d'Athalie. Au temps de du Vair, il est sur bien des levres. Car, dans
les batailles acharnées que se sont livrées les croyants au nom de
la foi, le vrai vaincu a été souvent la foi,et,avec la foi,la morale.

�LA BlBLE DAN8 L.\ J'OÍsSIE FRA'.1-c;:.\J!&lt;F.

234

REVUE DES COURS ET CONJ,'ÉRENCES

La constatation que Dieu laisse s'entredéchirer des hommes qui
pr~~en~ent le servir et que la gucrre profite a la débauche comme
a ,1 1mp1ét~ a ébranlé les fondements de la religion. La libre pensée
n,1e audac1euseme~t qu'il y ~it un Dieu, ou, s'il y en a un, qu'il
~ occupe des a!fa1res humames. Contre ces négations, du Vair
cprouve le besom de se forl:.ifier lui-meme et de prémunir ses amis.
Presque tou~ son reuvre ~hilosophique va etre un plaidoyer
pour la Prov1dence (1 ). Or, 11 commence a se faire l'avocat de
cette ~rande cause en paraphrasant les Psaumes de la Consolation.
Ce qu_1 prouve bien son intention, c'est que, lorsqu'il paraphrase le
prem1~r verset du premier de cesPsaumes, qui est le Psaume XXVI,
11 Y fa1t_ entrer, _sa~ qu'elle soit dans le Lexte, la question de la
prospér1té des 1IDp1es comme une introduction nécessaire a ce
groupe de Psaumes :
.... '.\l~is quand tournant les yeux de tous cotez j'apor!;OY que ceste affiict•~n m est co1!1muno avoc tous les gens de bien, que je voy de toutes parts
l~&gt;_p:•~L•e~ qu on Ieu_r drcsse, comme leur constance cst conlinuellement á
I e .. O), et au eontra1re comme les meschans regorgent d'aise de plaisir:; et
~o toutes S?rtes de bicns, je deme u re tout confus et estonné. 'car d 'un cOté,
JO ":1ª souvie~s que vous estes le grand Dieu do justice, duque! l'reil tout
VO} ~nt cogno1t les plus proro~des cachettes, duquel la main toute puissante
att~int. les plus eslo1gnees part1es üu mon~e. Et d'autre costé je voy que ceux
q!li levent la teste contre vou~. et oppr1ment vos pauvres et innocens ser•
v1teurs, prosporent á v_ostr.e veue, et s'enorguellissent Lous les jours aux
~eurcux suc~ez de leur 1mp1ét6. Je confosse, Seigneur, que je suis demeure
c~°:me ~tup1de et ~sblouy en ce~te c&lt;?ntem~Iation, sans pouvoir penetrar au
ti a\ er:; de cet espab bro011las qm env1ronno1t1es yeux de mon entendemcnt.

Ce scandale qu 'est, pour le juste, l'insolentbonheur des mécbants
du Vair l'~xprime, au ~ours de ses diverses paraphrases, avec un~
grande v1gueur, et Il répond, naturellement, comme feront
Bossuet, Polyeucte, les chreurs de Racine : &lt;e Attendez la fin ; Dieu
a des supplices pour le méchant, des joies pour les justes ; le
dogme de la Providence et celui de la vie future n'en font qu'un. »
11 répond ainsi d'apres le Psalmiste.
Or, c'est parce que la réponse est chez le Psalmiste c'est parce
que du Vair les a si bien avertis qu'elle y était, q~e Bertaut,
Mal~erbe, Raca~, Godeau vont a leur tour le paraphraser. A
pa1t1r de du Va1r, ce que notre poésie demandera souvent aux
Psaumes, ce sera de contribuer a défendre contre les libertins
l'idée de Providence.
Une autre raison suscite a cette date des Psaumes en vers
franc;ais. Les catboliques envient aux protestants les cantiques
de Marot. Donner un Psautier au catholicisme avait déja été
!) Voir Radouant,

Guillaume du Vair, 1908.

~

pendanL vingt ans, de 1567 a 1587, l'occupation principale de
Baif, l'une des grandes étoiles de la Pléiade (1). Ilécrit, en 1569,
qu'il est « en intention de servir aux bons catholiques contre
les psalmes des hérétiques. » Quelques années plus tard, il déclare
la meme volonté dans une supplique adressée au pape Grégoire XIII. Mais Baif est, de tousles membres de sonécole, le plus
féru d'antiquité. A ses amis, eux-memes pourtant si érudits, son
érudition paratt plaisante. Ils l'appellent le docte, doclior et
doclime Baif. Ce trop docte poete a la singuliere idée que, pour
vaincre Marot, qui a transformé les Psaumes en chansons populaires, il doit les traduire en vers mesurés a la maniere:des Anciens.
De 1567 a 1569, il compose done soixante-neuf Psaumes, en
associant des breves avec des longues, et il qualifie d'ioniques
mineurs ou de tétrametres le résultat deses combinaisons. Alor5,
mécontent, il remanie tout, associe autrement les dactyles avec
les spondées, les anapestes avec les iambes et acheve cette fois
le Psautier. Mécontent encore, bien qu'il ait trouvé un musicien
pour mettre des airs sur quelques-uns de ses prétendus vers, il se
décide a parler une langue qui permette de mesurer les syllabes
et il traduit le Psautier en vers latins. Mais, coinme ce n'est pas la
le moyen de faire concurrence a Marot, il comprend enfin qu'il
n'a qu'a essaver de battre le Psalmiste Huguenot sur son propre
terrain, et il traduit les Psaumes en vers vraiment fran~ais, c'esta-dire en vcrs rimés. Le 20 janvier 1687, il termine celte quatrieme version.
Elle ne ful point publiée, non plus que les deux versions en
vers mesurés. Fut-ce une perte pour notre poésie ? Une grande
perte, non ; une peri:.e pourtant. Car il y a dans cette version
quelques bons passages, et Baif manie bien certaines strophes,
par exemple celle dont la Consolalion a du Perrier et le poemc
A Villequier ont montré la vertu élégiaque :
Sauve-moi, Seigneur Dieu ; flot sur flol jusqu'au tontl
De mon Ame penetre.
Je suis au plonge entré dans un bourbier profond :
Rien de rerme :i me mcttre.
Je suls venu tumber daos un ablme creus,
Sous des vagues prorondes,
Oü le courant des eaus dans un gourre hideus
lli'accable et couvre d'ondes.

..
*

Ce Psautier du catholicisme, que Baif, apres vingt ans d'efforls,
( 1) Voir Augé-Chiquet, La vie, les idtes el les reuvres deJeanil.nloine deBa1/,
1909, p. 306.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANc;:AISE

236

·

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

n'a point pu donner au public, Desportes, a son tour, entreprend
de le composer. II fait parattre 62 Psaumes en 1592, 75 en 1594,
100 en 1598, 150 en 1603, et le succes en est vif. Vauquelin de la
Fresnaie les loue avec enthousiasme ; saint Fran'tois de Sales en
recommande la lecture aux fidéles ; il s'en fait plusieurs éditions.
Des Psaumes de Desportes, on connatt surtout aujourd'hui le
jugement qu'en porta Malherbe. Le poéte avait invité le réformateur a dtner. Avant qu'on se mlt a table, il voulut aller chercher
un exemplaire de sa traduction pour l'offrir a son hote. e, Laissez
done, répondit Malherbe ; votre potage vaut mieux que vos
Psaumes. »
Ce fut en vain que Mathurin Régnier prit, dans une célebre
satire, la défense des Psaumes de son oncle contre ce poéte « froid
a l'imaginer », qui ne savait que « regratter un mot douteux au
jugement ». Desportes ne s' est jamais bien relevé des coups que lui
a portés la critique de Malherbe.
II a, en effet, tres peu de strophes qui résistent entiérement a
un examen attentif. La plupart sont bien, comme le leur reproche
Malherbe, pleines de u bourres ». Ce n'est pas qu'il soit toujours
embarrassé pour attraper la rime. Mais il pousse jusqu'a l'excés
le besoin de la clarté. Jamais il ne croit avoir été assez précis,
jamais les transitions ne luí semblent assez ménagées. Et, de la,
d'élégantes chevilles, qui n'apparaissent pas telles a tous les
yeux, mais qui amollissent singuliérement le style.
Si Malherbe avait commenté les Psaumes, comme il a fait des
poésies profanes, voici a peu pres ce qu'eut été ce commentaire :
Asperge moy d'hysope ot jo uerray soudain
Ma souilleure éfacée.
Je passeray, Seigneur, me lavant de ta main \
La blancheur de la nége en flocons amassée. ·

(Ps. L.)

Je verray : bourre, car c'est un de ces semi-auxiliaires qui
n'ajoutent a l'idée qu'une précision inutile. En flocons amassée :
addition qui dénature l'image, puisque de la blancheur l'attention
est détournée sur l'abondance de la neige. Me lavant de ta main ne
peut se rapporter qu'a je, ce qui fait un seos absurde (1).
Ou fuiray-je, O Seigneur, oil m'en pourray-je aller,
Evitant ton esprit el l'aspect de ta lace '1
Tu rempbs tous les cieux si j'y pense uoter,
(1) Desportes a corrigé daos les éditions postérieures:
S'il te platt, OSeigneur, me laver de ta main
Jo passeray la neigo ...

237

Et tout au mesme instant si ;e change de place
Je te trouve aux Enfers quand /'Y veuz devaler
(Ps. CXXXVlll.)

Pourray-je, j'y pe~~e! j'y ve~ : bou~~es ; ~ar ~ sont e~core
d'inutiles semi-aux1haires. Si le fug1tif qui éta1t au ci.el se
trouve maintenant aux Enfers, il a, évidemment, changé de place;
alors pourquoi le dire ?
Si J'attache :\ mondos le plumage dfuers
De l'Aube si leg~re et recelle ma f~ite.
Jusqu'aux extrémitez des plu~ lomtames mer~,.
Ta main par tout m'atrape arden/e d ma poursu1te,
Et ton bras ne me pert en l'obscur des deserts.

D ivers : addition qui dénature l'image, puisque de la rapidité
des plumes l'attention est détournée sur l?u: bigarrure.. Recelle
ma fuite : il doit etre question ici de la rap1d1té. de la_ fmte, non
de l'obscurité de la retraite. Ardenle d ma poursuzle: év1dent, done
inutile.
Malgré tous leurs défauts, les Psaumes de Desportes n'en
marquent pas moins une date importante dans l'histoire de
notre lyrisme.
.
Dans l'histoire de notre strophe d'abord, et M. Martmon a
rendu justice a Desportes comme a Marot. Le~ trois recueils qui,
au xVIe siécle 1 ont créé les formes de notre lynsme moderne sont
le Psautier de l\tarot, les Odes de Ronsard, le Psautier de Desportes,
et celui-ci n' est pas celui qui eut le moins d'influence. Les strophes
nouvelles y sont probablement plus nombreuses encore que dans
les Odes et beaucoup sont bonnes. Des strophes q1,1i n'étaient pas
nouvell;s ont re~u la leur consécration. C'est Despor~s qui a fait
la fortune : et du sixain q'alexandrins, ce bel éqwvalent de la
stance italienne ; et du quatrain d'alexandrins, le m?tre par
excellence de notre élégie ; et de la strophe rendue célebre par
la Consolation d du Perrier et de la strophe que Hugo a employée
dans l' Épopée du Ver. C'est lui qui a donné a Malherbe, par maints
exemples heureux, l'idée de faire entrer da~s une strophe. de
grands vers un seul petit vers, dont la place, d' ailleurs, peu~ var1er.
C'est lui qui semble avoir imaginé d'associer l'alexandrm avec
l' octosyllabe; c' est luí, en tout cas, qui a démontré la valeur de cette
association :
Je críe a toy de Jour, je crie a toy de nuil,
Seigneur, Dieu de ma délivranco,
Oy ma priere, hélas I qu'elle entre en t~ prese~ce,
Ten l'oreille á mon cry, voy le mal qui me nuit.

�238

239

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

De douleurs et d'ennuis, roa pauvre ame est soulée,
Ma vie a touché le trépas :
On me conte entre ceux qui descendent la has,
Ma vigueur tout a coup de moy s'est écoulée.
(Ps. LXXXVI f.)

croyance que ce roi a été donnéa ce pays,et ce pays au monde,
pour que la paix regne ici-bas.
Dans une des meilleures pieces, il vante le bonheur du juste.
Mais pourquoi le juste lui paratt-il heureux? Parce qu'il est celui
« qui regit prudemment les désirs de son ame, » celui

Mais ce ne fut pas seulement une belle collection de strophes
qu'apporterent a notre poésie les Psaumes de Desportes. Ce fut,
comme l'a bien vu M. Martinon, &lt;&lt; le sentiment d'un lyrisme plus
élevé que celui de Ronsard ». L'inspiration biblique, avec ce
Psautier nouveau, continuait done a favoriser le développement
de la poésie fran9aise. Si notre lyrisme tendait trop a s'y transformer en éloquence, il y prenait une ampleur jusque-la inconnue:
Seigneur, de race en race et de toute durée
Tu l'cs tait voir des ticns la retraite asseurée:
Avant qu'en auci,rn lieu
Le haut sommet des mons commenc,lit de paroltre,
Que la terre print forme, et que le monde eilt estre,
Du siecle jusqu 'au siecle ú jamais tu es Dieu.
Tu tournes lo mortel jusq11 ':'t le voir dissoudre,
El dis, Enfans d'Adam retournez en la poutlre
Ou tout homme est réduit :
Car mille ans devant toy sont comme la journée
Qui fut hier flnie. ou l 'espace ordonnée
Pour une sentinelle en sa garde ele nuit.
(Ps. LXXXIX.)

.* .
Les Psaumes de Desportes ont done eu de l'influence. Toutefois,
pour la gloire d'un poete, 150 cantiques, qui ont apporté du nouveau en leur temps, mais qu'on ne lit plus, comptent moins que
deux ou trois belles pieces qui se liront toujours. Or, ces deux ou
trois pieces, le Psautier de Desportes ne nous les offre pas. Nous
les trouvons, au contraire, dans l'reuvre biblique de ses deux
successeurs immédiats, disons de ses deux éleves : Bertaut et
:Malherbe.
Bertaut ne traduit pas. Ses titres eux-memes nous préviennent
qu'il ne veut pas exprimer la pensée du Psalmiste, et que le texte
hébreu lui sert seulement de point d'appui: Caniique doni l'argument est pris de te[ Psaume de David, Paraphrase de te[ Psaume,
lmitaiion du 7¡e Psaume en forme de priere prophéiique pour la
grandeur et prospérilé de Monseigneur le Dauphin.
Dans ces paraphrases, parfois assez éloignées du texte, qu'est-ce
ce que Bertaut a done mis ? Quelques-unes des idées de son tem_rs.
Dans plusieurs pieces, ce qu'il exprime, c'est son affectton
podr Henri IV et pour la France, aimés du meme amour; c'est la

Qui n'admire en son cceur rien qui soit sous la Lune,
Qui ne fait point hommage au sceptre de fortune :
Qui ne luy laisse avoif nul empire sur soy:
Qui vrayment et d'cffect est ce qu'il veut parestre:
Qui de nul maistrisé, de soy mesme est le maistre,
Rcgnant sur ses desirs, et leur donnant la Ioy:
Et de qui le courage abhorrant la vengeance,
D'un volontairc oubly noye en sa $Ouvenance
Les torts qu'il a reccus, et les biens qu'il a faits.
Cct homme-1:i ressemble a ces belles olives
Qui du fameux Jourdain bordent les vertes rives.

Mais, cet homme-la, beaucoup plus qu'a un arbre de la J u~ée,
ressemble au chrétien nourri de stofoisme dont, une dizaine
d'années auparavant, Guillaumedu Vair a tracé le portrait dans
sa Sainle Philosophie, puis dans sa Constance, et il ressembfe
d'avance a l'Auguste de Cor~eille,
Qui, de nul maistrisé, de soy-mcsme est le maistre.

Dans la meme piece, Bertaut affirme sa foi en la Providenct&gt;,
qui traitera chacun suivant son mérite et mettra fin au scandale
qu'est le bonheur de l'impie :
Alors le miserable envoyé pour pasture
An feu qui sert la bas aux ames de torture,
Payra ses courts plaisirs d'eternelles douleurs.

Dans le plus connu de ses cantiques, il démontre ' l'existence

de Dieu par les beautés de la nature. C'est la piece, ou, en invitant
chaque créature a louer le Créateur, il fait tout un tableau du
monde. La peinture est parfois trop ingénieuse ; elle donne alors
l'impression que le Créateur avait beaucoup d'esprit et la certi,..
tude que Bertaut, comme du Bartas, aimait trop Lucain :
Et faittes retentir son nom parmy vos oncles
Gouffres qui vomissez mille mers en lamer ...
Et toy gresle polie, et toy glace qui paves
Au pesant chariot les sentiers du bateau.

Mais les belles strophes sont nombreuses

elles · le SQDt

"\

�REVUE DES COURS ET CO:'ffÉRENCES

mcmc asscz pour qu'on ait pu, sans trop d'exagération, dire de ce
psaumc de Bertaut, que c'étaít la premiere en date des Harmonies
de Lamartine (1).
Faite~-la dire aux bois dont vos fronts so couronncnt
Grands monts, qui comme Rois les plaines maistrisez :
Et vous humbles coustaux ou les pampres !oisonnent
Et vous ombreux vallons, de sources arrouscz.
'
Feconds arbres fruitiers, l'ornement des collines,
Cedres qu'on peut nommer geans entre les bois,
Sapins dont Je sommct fuit loin de ses rocines,
Chantez-le sur les venls qui vous servent de voix.
Animaux qui paisscz la plaine verdoyante
.
Et vous que l'a1r supporle, et vous qui serpenlans
Vous trainez apr~s vous d'une échino ondoyante,
Naissez, vivcz, mourcz, sa louange exaltaos.

L'amour d_e la France, le désir de la paix, la foi en la Providence,
une conception un peu stoicienne de la vertu chrétienne : voila
done les themes qu'a développés le lyrisme chrétien de Bertaut,
en s'appuyant plus ou moins sur des textes de David. Rien,
assurément, n'était plus légitime que cet emploi du Psalmiste.
El, pas plus que d'avoir cxprimé ses propres sentiments, nous ne
luí reprocherons d'avoir été plus orateur que poete, puisque
c'était la son talent, ni d'avoir ulilisé, sans ríen créer de nouveau,
un tout pelit nombre des strophes de Desportes, puisque, dans ces
slrophes, surtout dans la stance de six alexandrins et dans la
stance de quatre, il a su enfermer une phrase ample et bien
rythmée.

.•.

i\Ialherbe dépasse de beaucoup Bertaut." Aussi eutril une tout
autre gloire. S'il paraphrasa trois Psaumes seulement, le se, le
12&amp;!, le 1456 , les hommcs du xvu6 siecle ne cesserent de les Jire de
les citer, de les apprendre par creur. lis avaient raison, ca; ils
retrouvaient condensées dans ces trois courls chefs--d'reuvre
les idées sur lesquelles ils fondaient la vie et les qualités de style
auxquelles ils tenaient le plus.
Quand il exer~ait son sens critique sur les strophes de Desportes,
Malherbe savait fort bien qu'il ne s'exposait point a des représailles. C'eut été en vain qu'on eut cherché dans les siennes des
iropropriétés, des fautes de Jogique et surtout des bourres. Pourtant, luí aussi allongeait et développait le texte du Psalmiste,
(1) Voir Grenle, Jean Bertaut, 1903.

241

LA BIBLE DA.NS LA POÉSIE FRANC,\ISE

~fais ce qu'il ajoutait, ce n'étaient pas des mota vides de sens
c'étaient des mots recouvrant des idées, et des idées qui formaient
une conceplion d'ensemble.
Veut-on refaire le travail par lequel Malherbe transforme un
Psaume. Rien n'cst plus facile.
Le premier verset du Psaume VIII exprime l'admirationdevant
l'reuvre divine : ce Seigneur, notre mattre, que votre nom est
admirable dans toute la terre I Car votre magnificence est élevée
au-dessus des cieux. • Malherbe se fait les demandes et les réponses que voici: Qu'est-ce qui rend admirable l'reuvre de Dieu?
Le nombre et la diversilé de ses aspects. De quel mot, cependant
con~ent-~l de désigner les reuvres divi:nes quand on songe qu'ell~
ont eté brées du néant ? du mot m1racles. Et Dieu, que! titre
doit-il recevoir si l'on considere en lui l'auteur de l'univers ?
cclui de Créaleur. Quelles sont celles de ses puissances que maniícste la création ? sa sagesse, puisque son reuvre est bien faite ·
son élernilé, puisqu'il vivait avant que son reuvre fut. - De c~
réflexions sort une strophe, ou chaque mot porte, ou est
résumée presque toute la doctrine chrétienne de la création :
O Sagesse éternelle, ll qui cet univers
Doit le nombre infini des miracles divcrs
Qu'on voit également sur la terre et sur !'onde 1
Mon Dicu, mon Créateur,
Que ta magnificonce étonne tout le monde 1
Et que le ciel cst bas au prix de ta hauteur 1

1;,e deuxiéme verset du Psaume constate brieveroent que Dicu
a tiré_« de la bouc~e des enfanl:5 et ~es nourrissons une louange
parfa1te pour détru1re ses ennem1s &gt;&gt;. Malherbe songe: Ces ennemis
en quoi consiste leur hostilité ? A rabaisser la puissance divine'.
Comment s'appelle leur crime ? Le blaspheme. Quel est le dessein
de ces impies? Opprimer les innocenls. Qu'cst-ce qui les encouragc '?
L'~rgueil, amenant, la perle du sens. Mais qu'est-ce qui rend si
puissante la profession de foi sortie de la bouche des enfants? Sa
sin~érilé. - De la cette strophe, ou est ramassé d'avance le
pla1doyer en faveur de la Providence que les prédicateurs du
xv1ie siecle feront contre les libertins :
.
Quelques blasphémateurs, oppresseurs d'innocents
A qui l 'exces d 'orgeuil a fait perdre le sens,
'
De profanes discours ta puissance rabaisscnt:
)lais la naYveté
Dont mesmes au berceau les enfants te confossent
Clót-cllc pas la bouche IJ. leur impiété ?

Aux deux versets qui suivent, le Psalmiste se demande, en
18

�243

REVUE DES COURS 'E'l' CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

considérant fa grandeur de la création, ce que peut bien. -e~e
l'homme pour que Dieu se souviennc de lui. - Malherbe se d~t :
si Dieu nous regarde, qu'est-ce que ce regard suppose chez .lm ?
et il répond : l'amour. Il se dit encore : quelle est la_ part1e de
nous-memes qui est confondue par tant d'amour? et Il répond :
l'entendement:

Ainsi, quand Malherb~ paraphrase le Psaume VIII, il ne cesse
de préciser et d'expliquer le texte; or, par ces précisions et ces
explications, ce qu'il introduit dans son cantique, c'est une vuo
d'ensemble du monde, c'est une psychologie de l'homme, c'est,
si l'on peut dire, une psychologie de Dieu ; ce sont les grands
themes qui vont animer la prédication du xv1J6 siécle.
Meme plénitude et meme actualité dans les deux autres
Psaumes: dans le 128e, qui est un sermon sur la Providence, dans
le 1456, qui en est un sur l'ambition des courtisans, et ou de cette
ambition tout nous est dit : qu'elle procede de l'envie, et d'une
envie sans courage, qu'elle dure la vie entiere, qu'elle impose a
notre corps une attitude pénible, a notre ame la souffrance d11
dédain, et tout cela pour rien, puisque les princes auxquels nous
confions notre fortune sont comme nous voués a la mort :

De moi, toutes les fois que j'arrete les y~ux
A voir les ornements dont tu pares les c1eux,
Tu me sembles si grand, et nous si peu de chose,
Que mon entendement .
Ne peut s'imaginer quelle amour te dispose
A nous favoriser d'un rrgard seulement.

Get homme qui est si peu de chose, Dieu, observe le Psalmiste,
ne l'~ mis « qu'un peu au-dessous des anges » ; il l'a « c.ouronné
de gloire et d'honneur » ; il a mis« toutes choses sous ses p1eds ». L'homme, songe Malherbe, est peu de chose. Oui, mais ~n quoi
consiste sa faiblesse ? Précisons, et, condensant Monta1gne en
trois vers, disons que l'homme a la triple in~r~ité du corps, de
l'intelligence et partant des propos, de la sens1~1h~é. La_ place que
Dieu donne dans le chreur des créatures a cet etre mfirme, le
Psalmiste la détermine bien, et il n'y a qu'a le rép~ter : audessous de l'ange ; mais encore faut-il expliquer q~e,si Dieu amis
l'homme la, c'est par amour, par bonté:
II n'est faiblesse égale :i. nos infirmités;
Nos plus sages discours ne sont que vanités,
Et nos sens corrompus n'ont goílt qu':i. des ordures:
Toutefois, ó bon Dieu,
Nous te sommes si chers, qu'entre tes créatures,
Si l'ange a le premiar, I'homme a le second lieu.

Le Psalmiste con\inue a admirer la place accordée a l'homme :
Elle est glorieuse, elle est utile. Mais utile comment? Le Psalmiste
dit seulement que les brebis, les breufs, les oiseaux, les poissons
sont « sous nos pieds ». - Malherbe ici précisera peut-etre trop ;
car il restreindra l'utilité des autres créaturesa fournir nos repas.
Du moins expliquera-t-jl fort bien que l'homme qui veut user
des créatures y est poussé par le désir, que le désir est excité par lo
besoin, que le choi:I; nous est rendu possible par la largesse de Dieu
et que tout cela a été par lui admirablement réglé :
Sitót que le besoin excite son désir,
Qu 'est-ce qu 'en ta largesse, il ne trouve :i. choisir ?
Et, par ton r~glement, l'air, la mer et la terre,
N'entretiennent-ils pas
Une secrete loi de se faire la guerre
A qui de plus de mets focrrnira ses repas ?

En vain, pour satisfaire :i. nos Ill.ches envíes,
Nous passons pres des rois tout le temps de nos vies
A souffrir des mépris et ployer les genoux :
Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont ce que nous sommes,
Véritablement hommes
Et meurent commo nous.

Comme les Psaumes de Malherbe doivent leur substance a la
théologie, a la morale, a la psychologie de son temps, leurs
qualités littéraires sont celles qu'apres Malherbe toutle xv116 siécle
recherchera : les idées y sont liées clairement, l'attention est sans
cesse appelée sur l'essentiel, le sens ne se termine qu'avec le ·
dernier mot de la phrase, le vers est harmonieux, la strophe ample
et bien rythmée. Ce seraitla, moins de la poésie quedel'éloquence,
si la Bible n'avait pas fait entrer dans ces vers quelques belles
images, que, de lui-meme, Malherbe saos doute n'aurait pas
trouvées. Elles sont accommodées au gout frangais. Mais la
saveur n'en est pourtant pas détruite parce qu'il est expliqué
comment il peut y ~voir de l'herbe sur les toits :
La gloire des méchants est pareille acette her be,
Qui, sans porter jamais ni javelle ni garbe,
Crolt sur le toit pourri d'une uieille maison ;

ou parce que : « Ils ont labouré sur mon dos » est devenu :
Et le coutre aiguisé s'imprime sur la terre
Moins avant que leur guerra
N'espéroit imprimer ses outrages sur moi.

C'est sans doute encore a la Bible que la poésie de Malherbe
doit la franchise de son réalisme :

�244

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Et, dans ces grands tornbeaux o~ leurs :lrnes haulaines
Font encore les vames,
·
lis sont rnangés des vers.

En parlant du poeme ou on lit les vers que je viens de citer,
Lancelot l'helléniste de Port-Royal, l'auteur du Jardin des
Racines grecques, disait : « ces quatre stances valent mieux que
tout ce que Malherbe a jamais fait et prouvent qu'on travaille
plus heureusement sur de beaux sujets que sur des niaiseries ».
Le mot niaiseries était sévere s'il visait toute les poésies profanes
de Malherbe. Mais il est bien vrai que les quatre stances de
cette paraphrase du Psaume 145 ont plus fait, a elles seules, pour
la gloire de leur auteur, que tout le reste de son reuvre. Et cela
prouve, évidemment, que la Bible fut pour notre lyrisme la plus
heureuse source d'inspiration.
(d suivre.)

La philosophie de Ploün
Cou rs d e 11. tKILE BRtBIER,
Mmlre de Confér.::ncu

xe

1) la

Sorbonne.

&amp; XI• LE(¡ON

L 'intelligence (Suite}. - L'orientalisme de P lotin .

Le double aspect que j'ai rencontré dans la ·notion de l'lntelligence. chez Plotin, me force a poser aujourd'hui une question
extremement délicate et peut-etre impossible a résoudre completement, c'est celle des influences orientales sur la pensée de
Plotin. On se rappelle en quoi consiste cette dualité : d'une part,
l'intelligence est un systeme articulé de notions définies ; d'autre
part, elle est l' etre universel au sein duquel toute différence est
absorbée, ou a cessé completement toute distinction du sujet et
de l'objet. Sous le premier aspect, elle exprime la these rationaliste
qu'une science du monde est possible et que la réalité est pénétrable par la raison. Sous le second aspect, elle implique l'idéal
mystique de l'unification totale des etres daos la divinité, avec
le sentiment d'évidence intuitive qui l'accompagne (VI, 7, 15).
Or, nous comprenons aisément les sources et la nature de la
premiere de ces deux conceptions : elle exprime le résultat de
l'exégese de Plotin sur les systemes helléniques de Platon, d'Aristote et des Stoiciens, systemes qui nous sont connus. 11 n'en est
pas du tout de meme de la seconde. Sans doute, Plotin essaye de
la rattacher a une origine hellénique. Cela est tout naturel
chez unphilosophe quiaffirmait n'etre qu'unexégetede la pensée
grecque. J'ai indiqué, dans la derniere legon, comment la philosophie grecque lui en fournissait le moyen; l'intelligence, chez les
philosophes grecs, est non seulement la faculté de connattre les
objets, mais la faculté de se connattre soi-meme ; et la connaissan~e de soi apparatt comme le but de la philosophie et le plus
haut degré de la réalité.
Plotin s'est-il cependant borné a faire prévaloir cette seconde

�246

247

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA PHJLOSOPHIE DE PLOTJN

conception de l'intelligence ? Sa théorie de l'intelligence n'est-elle
que la conception grecque développée dans un seul sens ?
L'on arriverait ainsi a cette conclusion, tout au moins singuliere,
que le mysticisme de Plotin n'est que l'abus du rationalisme grec,
et sa terminaison. L?intelligence, a force de se recueillir sur ellememe, ne voit plus qu'elle-meme en sa propre universalité.
C'est la conclusion d'Eucken, que j'exposais dans la derniere
lec;on, et la conclusion de ceux qui, a toutes forces, veulent voir
dans le systeme de Plotin le résultat d'un développement interne
de la pensée grecque.
Or, il y aurait a expliquer d'abord pourquoi cetaspectdel'intelligence, qui dissolvait le rationalisme grec, a prévalu sur l'autre.
Pareille explication n'est. possible que par des circonstances qui
ne tiennent pas évidemment au développement, interne de la
pensée grecque, mais a l'arret de ce développement par des habitudes mentales toutes nouvelles, nées de croyances religie11ses
dont !'origine était en Orient, en dehors de l'hellénisme. De plus,
il n'est pas exact d'admettre que Plotin, en affirmant quel'intelligence est pensée de soi-meme, a simplement mis en évidence
une notion déja existante dans la philosophie grecque. 11 ne faut
pas etre dupe de la ressemblance des formules. La connai~sance
de soi, chez Épictete, par exemple, garde un sens entierement
rationnel et pur de toute mystique ; elle est la connaissance des
forces morales que nous avons en nous, la conscience que nous
prenons du pouvoir d'user de nos représentations et d'etre ainsi
mattre de nous (1). Entre cette conception de moraliste, qui se
rattache a la tendance socratique, et la conception plotinienne,
d'aprés laquelle la pensée de soi est la consciencedenotrepropre
identité avec l'etre universel, il y a tout un monde ; ce n'est point
l'exagération de cette these, c'est autre chose; etil est impossible
de comprendre par quelle transmutation l'on peut passer de
l'une a l'autre.
Je suis done nécessairement amené a poser, a propos du probleme de l'intelligence, une question dont la solution peut éclaircir
ce qui me reste a exposer du systeme de Plotin : qu'y a-t-il
d'étranger a la philosophie grecque dans le systeme de Plotin ?
Quelles sont la nature et la source des idées qui, chez luí, ne proviennent pas de la philosophie grecque ?
C'est la fameuse question de l'orientalisme de Plotin, question
que sont forcés d'aborder, fut-ce pour la résoudre par une fin
de non-recevoir, tous ceux qui se sont occupés de la philosophie

de Plotin. La solution de cette question dépasse d'ailleurs de

(1) Enlretiens, I, 20.

beaucoup en intéret l'exposé du systeme de Plotin. La philosophie néoplatonicienne indique en effet une direction nouvelle
de la pensée occidentale. En fait, c'est par Plotin que, directement
ou indirectement, les idées helléniques ont pénétré en Occident.
11 importe done de chercher s'il n'a pas introduit, en meme temps
que l'hellénisme, des courants d'idées d'une autre nature.
Essayons de préciser la question. La doctrine de Plotin est
certainement iroprégnée d'hellénisme ; il vit avec Aristote et
surtout avec Platon, qu'il cite continuellement. Les concepts dont
il use pour se représenter la réalité sont ceux de la philosophie
grecque. La conception du monde sensible est issue a la fois de
l'astronomie, de la physique du Timée et de la physique stoicienne. Il en est de meme du monde intelligible dont la représentation est, comme je l'ai montré, solidaire de celle du monde
sensible, et par suite de l'ame, con&lt;;ue a titre de force cosmique.
ll y a une parfaite unité dans cet ensemble de conceptions.
D'autre part, il emprunte a Platon le mythe de la destinée de
l'Ame et de ses réincarnations successives ?
Pourtant, comment se fait-il que, tout en imaginant la réalité
dans les cadres qui lui sont imposés par son éducation hellénique, il se pose des problemes qui n'ont jamais été posés par les
penseurs hellenes auxquels il se réfere ? Comment se fait-il qu'il
soit amené, pour résoudre ces problemas, a juxtaposer aux
images traditionnelles des images nouvelles ?
Considérons en effet chez ,fllotin non pas la représentation du
monde qui s'impose a lui par son éducation hellénique, et qu'il
accepte sans la discuter, mais les problemes qui sont pour lui les
problemes vivants, et nous verrons sans peine qu'ils sont en
dehors de la tradition hellénique.
Tous ces problemes se ramenent au fond a un seul: c'est le
rapportdel'etreparticulierque nous avonsconscience d'etre avec
l'etre universel. Comment le moi conscient, avecses particularités,
sa liaison a un corps déterminé, ses facultés de mémoire et de
raisonnement a-t-il émergé de l'etre universel et s'est-il constitué
en centre distinct ? Quel est le rapport des ames particulieres a
l'Ame universelle ? D'une maniere générale, de quelle fagon l'etre
universel est-il tout entier présent a toutes choses sans cesser
cependant d'étre universel ?
·
Sans doute, ces problemes sont, en un sens, des problemes de la
philosophie grecque. Il est certain que la question des rapports
du particulier a l'universel est un des objets les plus importants
de la spéculation de Platon, d' Aristote et des Sto1ciens.

�249

REVUE DES COURS ET CO~FÉRENCES

L \ PIIILOSOPHIE DE PLOTIN

Mais,chez Plotin, elles ont un sens tout différent. Considérons,
par exemple, la conception du destin chez les Stoiciens: le destin
est la loi universelle qui lie tous les etres particuliers. C'est une
conception qui satisfait a la raison et a la moralité : d'une part,
c'est un ordre rationnel du monde, et d'autre part, c'est le principe
de la conduite du sage et de sa soumission volontaire a l'ordre
des choses. Tout autre est cette soumission raisonnable a l'ordre
universel, qui nous affranchit ; et tout autre est la conception
plotinienne du rapport de l'individu avec l'etre universel. Ce n'est
plus une unité rationnelle qu'il cherche ; c'est une unification
mystique, oil la conscience individuelle doit disparattre.
La conscience individuelle nait d'une limite, et, comme le dit
Plotin (VI, 5, 12), du non-etre. e&lt; C'est par le non-étre que vous
etes devenu quelqu'un. » Mais, en prenant conscience de ce que
nous sommes réellement,. cette conscience individuelle disparattra, et nous nous trouverons identique a l'etre universel.
Débarrassé de toute individualité, &lt;e vous ne &lt;lites plus de vous
meme : voila que! je suis ; vous laissez toutes limites pour devenir
l'etre universel. Et pourtant vous l'étiez des l'abord. ; mais,
comme vous étiez quelque chose en outre, ce surplusvousamoindrissait ; car ce surplus ne venait pas de l'étre, puisque l'on
n'ajoute rien a l'etre, mais du non-étre. ii
II est visible qu'il ne s'agit plus ici, a aucun &lt;legré, d'une explication rationnelle, mais d'une expérience. La« vraie science n
dont parle Plotin (VI, 5, 7) n'est qu'une intuition immédiate de
l'unité des etres. ce Dans la participation a la vraie science, nous
sommes les etres ; nous ne les recevons pas en nous, mais nous
sommes en eux. Et comme d'autres, tout aussi bien que nous,
sont alors les étres, tous ensemble, nous sommes les étres; done,
anous tous, nous ne faisons qu'un &gt;i. ce Nous ne sommes pas séparés
de l'etre ; mais nous sommes en luí. Et il n'est point séparé de
nous ; tous les étres ne font qu'un. » (VI, 5, 4).
De cette maniere de poser le prpbleme vient l'importance
que prend, chez Plotin, une notion qui passe presque inaper~ue
chez les philosophes grecs antérieurs, la notion de conscience et
de moi. C'est que toutes ses préoccupations se rapportent a
l'individu conscient. Il s'agit de comprendre comment une individualité distincte a pu émerger de l'étre universel et comment
elle pourra s'y résorber. La question des conditions de la conscience individuelle passe au premier plan. De la, les modifications
qu'il fait subir, comme je l'ai remarqué, au mythe platonicien de
la descente des ames. Au lieu de cet etre errant et voltigeant que
Platon fait descendre du ciel a la terre, l'ame, d'apres Plotin,

reste éternellement liée a l'intelligence ou a l'étre universel, et le
moi qui s'isole dans le corps est un reflet passager qui n'altere
pas l'universalité de l'essence de l'ame.
Ce n'est done pas la conception plotinienne du monde, mais e'est
la nature des problemes qu'il se pose qui nous force a voir chez lui
un plan de pensée tout autre que le plan hellénique. Remarquez
que ces problemes ne sont nullement liés a cette conception. La oü
Plotin nous parle de l'identitédenous-mémes avec l'étre universel,
il semble qu'il oublie completement la savante architecture des
hypostases. Sa conception de la réalité devient tout a fait
sommair.e ; il n'est plus question d'un monde intelligihle compliqué, dont les linéaments donnent le modele du monde sensible,
mais d'un etre universel sans aucune distinction. Les quatrieme
et cinquieme traités de la sixieme Ennéade, par exemple, p0 urraient se lire, bien souverÍt, sans aucune référence a la philosophie
grecque. La question de !'origine de ces idées s'impose done.

248

..
*

Ce n'est pas une réponse suffisante de parler en termesgénérau:'
du courant de mysticisme qui, depuis deux siecles déja, ava1t
pénétré dans le monde gréco-romain. Le mysticisme de Plotin a,
en effet, une nuance toute particuliére qui le distingue profondément de celui des religions orientales a la mode de son temps.
11 faut songer, malgré l'accusation de plagiat qu'il a subie de
certains adversaires, &amp; l'impression de nouveauté et parfois
d'étrangeté que causaient ses idées. Par exemple,contre le néopl"tonisme courant de son époque, celui d' Apulée ou d'Albinus, qui
pla!;ait entre l'ame et le Dieu supréme une armée innombrable
de dieux et de démons, Plotin a[firmait: &lt;e Recherchez Dieu avec
assurance ; il n'est pas loin du tout, et vous y parviendrez ; les
intermédiaires ne sont pas nombreux. II suffit de prendre dans
l'ame qui est divine la partie la plus divine. &gt;i (V, 1, 3.)
Je puis généraliser cette remarque. D'une maniere génér::ile,
le systeme de Plotin se distingue de tous les systemes phil0 sophiques et de toutes les religions de son époque par l'abscnce
a peu pres complete de l'idée d'un médiateur ou d'un sauveur
destiné a mettre l'homme en relation avec Dieu. ce Le don intellectuel, remarque-t-il, n'est pas comme un cadeau qu'on transporte. )&gt; C'est l'ame elle-méme qui, dans son progres, devient
l'Intelligence et, arrivée au but du voyage, n'est plus séparée
de l'Un. Il n'y a, de la part des étres divins vers lesquels elle
tend, aucune volonté, spontanée ou réfléchie, de la ramener vers

�250

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

eux. L'idée propre de salut, qui suppose un médiateur envoyé
par Dieu a l'homme, lui est étrangere.
Par la, la religiosité de Plotin se distingue radicalement de
eelle d'un penseur a qui on a voulu le rattacher, de celle de Philon
d' Alexandrie. Peu importent ici les nombreuses ressemblances
de détail que l'on peut découvrir entre leurs reuvres. L'idée
dominante de la doctrine de Philon, c'est celle d'un Logos, d'un
Verbe sauveur, dont la mission est de diriger l'homme dans ses
efforts vers le bien. A cette idée correspond une dévotion faite
d 'effusions lyriques, de prieres, d 'actions de grAces, et qui met sans
cesse en Jumiere le néant de l'homme livré a ses propres
forces.
Rien de pareil chez Plotin. La piété, au sens habituel du mot,
y est presque absente. La priere, qui apparatt a peine dans quelques textes isolés, alors qu'elle est si fréquente non seulement
dans le judaisme alexandrin, mais chez les derniers philosophes
paiens, se réduit, soit a une concentration intérieure de l'Ame qui
cherche sa propre essence, soit a une formule magique qui produit
nécessairement son effet, non pas parce que les dieux l'ont vonlu,
mais en vertu de la sympathie qui lie ensemble les parties du
monde (IV, 4, 30sq.).11ais la prieren'ajamais unaccent personnel;
elle n'exprime jamais un rapport intime de l'Ame avec une personne supérieure.
Lorsque des néoplatoniciens postérieurs, Jamblique ou JulieD
l' Apostat, voulurent greffer sur le néoplatonisme une religion
a opposer au christianisme, ou bien ils furent infideles ala pensée
de leur mattre, ou bien ils échouerent completement. Juli8D
l' .\postat, par exemple, était un initié aux mystéres de Mithra, et,
en essayant de répandre le culte du Soleil sauveur, il voulait
seulement substituer au Christ un autre médiateur. Au nom de
Jamblique se rattache le développement des pratiques de la
magie qui, peu a peu, prirent une place considérable daos le
néoplatonisme finissant, comme en fait foi la vie d'Isidore,
écrite par Damascius. Le néoplatonisme de Plotin se distingue
done des autres mouvements religieux de l'époque par son
incapacité a donner naissance a une véritable communauté religieuse, malgré les velléités de quelques-uns de ses parti·
sans.
Au moment ou Plotin fréquentait Ammonius, nous dit-il {ch.3),
&lt;e il avait tellement d'acquis en philosophie, qu'il voulut prendre
une connaissance directe de la philosophie pratiquée chez les
Perses et de celle qui réussit chez les Indiens ». C'est dans cette
intention qu'il accompagne l'armée de l'empereur Gordien dalll

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

261

son expédition contre les Perses. Cette expédition échoua
d'ailleurs, et Plolin eut assez de peine a se sauver.
'
P~ur un Égyptien hellénisé, comme Plotin, cette « philosophie
prabquée chez les Perses » ne peut désigner que l' ensemble des
idées théologiques cristallisées autour du culte de Mithra. C'est
la théologie que 1\1. Cumont a désignée et étudiée sous le nom de
théologie solaire; elle assimile 1'8tre supreme a une source lumineuse qui émet des rayons qui percent et illuminent l'obscurité
de la matiere. Elle affirmait done la transcendance du Dieu
supreme d'ou émanent comme des rayons les ames qui viennent
animer le monde.
_Or, sur le rapport de Plotin a cette théologie solaire on peut
fa1re deux remarques. En premier lieu, Plotin emploie continuellement des métaphores tirées de l'éclat d'une source lumineuse
pour expliquer la nature et l'action du premier príncipe. Sans
doute, il en trouvait le modele chez Platon, dans la fameuse
comparaison de l'idée du Bien avec le soleil, a la fin du livre VI de
la République (p. 508). Mais il présente souvent cette métaphore
avec des trails qui ne viennent pas de Platon, et qui ne sont pas
no~ pl?s de son invention. C'est ainsi qu'il dit : u ll y a des gens
qui pretendent que les ames sont comme des traits lumi neux
(~oH&lt;;), si bien que l'etre {d'ou elles émanent) reste fixé en luimeme, et que les ames émises par lui correspondent chacune a un
etre animé. » (VI, 4, 3).
Or, et c'est la ma deuxieme remarque, Plotin est tres loin
d'admettre l'exactitude d'une pareille image qui aurait pour
effet de séparer l'etre de ses manifestations comme deux réalités
l~!lement différentes. Le véritable sujet des traités 4 et 5 de la
muero~ Ennéade, intitulés ,¡u'une seule et méme chose peut étre
d la_ fois pariout pourrait bien etre la critique de cette tbéologie
sola1re. Sans doute, reconnatt-il, quand nous voulons exprimer
le rapport de l'etre a ses manifestations, u nous parlons quelquefois
nous-meme de rayonnement... Mais il faut, maintenant, parler
un langage plus exact ». {VI, 5, 8.)
ll est é_trange, d'ailleurs, que, dans un entourage aussi habitué
8 •~x prabques dévotes, non s• olem~nt Plotin « ne recherche pas
D1eu », conformément aux vieilles maximes du sto'icisme mais
encore rec~mmande positivement de ne pas lechercher. Porphyre,
dans _sa V Le ~e Plotin {ch. X), raconte qu'il scandalisa un jour
ses p1e~x arrus. &lt;'. Amélius, qui était fort exact a sacrifier et qui
célébr~1t av~c som la fe~ de la nouvelle )une, pria un jour Plotin
de ve~r ass1ster avec lm a. une cérémonie de ce genre. Plotin lui
répond1t: e C'est a ces dieux de venir me chercher, et non pas a

�LA PHILOSOPIIIE DE PLOTJ:11
RF.YUE DES COURS ET CONFÉRENCES
252
moi d'aller les Lrouver. » Nous ne pumes comprendre pourquoi il
tenait un discours dans lequel paraissait tant de fierté, et nous
n'osames pas luí en demander la raison. »
Cette raison se trouve pourtant, semble-t-il, dans les Ennéades.
Continuellement, il y affirme que l'etre universel est partout et
en toutes choses. « La nature divine est infinie ; elle n'est done pas
limitée. Cela veut dire qu'elle ne fait jamais défaut ; et si elle ne
fait jamais défaut, elle est présente en toutes choses. » (VI, 5, 5.)
11 faut non pas aller le chercher, comme s'il était en un lieu éloigné
de nous, mais seulement sentir sa présence. Et on la sent par
un simple changement de perspective. « Ou bien vous etes capable
de l'atteindre, ou plutot vous etes déja dans l'etre universel, et
alors vous ne cherchez plus rien;ou bien vous y renoncez, parce
que vous vous inclinez ailleurs ... II n'est pas besoin qu'il vienne
pouretre présent; c'est vous quietes partis;mais partir, cen'esL
pas le quitter pour aller ailleurs; car il est encore la; mais, tout en
restant pres de lui, vous vous en etes détournés.» (VI, 5, 12.) Dans
cette théorie, il n'y a aucune place pour la pratique religieuse.
Plotin rattache sa doctrine sur ce point a une expression de
Platon: « Dieu, dit Platon, n'est extérieur a a1.1cun etre¡ il est en
tous les etres ; mais les etres ne le savent pas. » (VI, 9, 7.)

..
Ainsi nous trouvons, au centre meme de la pensée de Plotin,
un élément étranger et rebelle au classement. La théorie de
l 'intelligence comme etreuniversel ne tient, ni du rationalisme grec,
ni de la piété répandue dans les cercles religieux d'alors. Cette
t.einte d'exotisme frappait les contemporains, nous l'avons vu.
Ceci est si vrai que le néoplatonisme postérieur i1 Plotin ne fut
nullement, comme on le croit d'apres des exposés insuffisants, un
simple développement du systeme de Plotin, mais l'abandonna
en l)ien des point.s, el, parLiculierement, dans la doctrine qui noua
occupe, celle des rapports de l'Ame individuelle avec l'ame
universelle.
Je sui.c; ainsi conduit a rechercher la source de la philosophie
ele Plotin plus loin que l'Orient proche de la Grece, jusque dans la
spéculation religieuse de l'lnde, qui, a l'époque de Plotin, étai~
déja fixée depuis des siecles dans les Upanishads, et avait gardé
toute sa vitalité.

..

Les arguments qui ont été rassemblés récemment par K.-H. Mül-

ler ( 1) contre la tbese qui admet des inrluences orientales dans le
systeme de Plotin sont tres exacts, mais ne portent pas du tout
contre la these que j'ai l'intention de soutenir. Müller a tres hien
montré que la pensée de Plotin se mouvait tout a fait en dehors
des idées religieuses des cultes orientaux répandus a son époque
dans l'empire romain. 11 y a plus : il y a comme une hostilité
implicite contre ces cultes : l'idée du salut et l'idée de médiateur
avec le genre de piété qui en était inséparable, sont des idées pou;
lesquelles Plotin témoigne de l'antipathie.
Mais ce sentiment dérive-t-il, comme le conclut ~lüller, du
profond attachement au vieil idéal du rationalisme hellénique ?
C'est ce que je ne crois pas devoir admettre. 11 y a tout un coté
d? la spéc~lation ~e. Plotin qui n' est pas moins étranger al 'hellémsme qu au_x rehg1ons du sal~t. Et ce n'est point, chez lui,
l'Hellene qui proteste contre l'1dée d'une activité divine providentielle qui s'exercerait avec intention en faveur de l'homme ·
l'hellénisme s'arrangeait fort bien de cette piété. C'est au no~
d'un idéal religieux tout différent qu'il proteste.
. Nous sentons chez Plotin la meme résistance a accepter cette
1dée que l'on sent chez Spinoza ou Schelling, qui repoussent
comme lui et pour des raisons analogues, les idées, devenue~
l~aditionnelles, de la reJigion du salut. La résistance provient de la
d1fférence des sentiment.s religieux. Ce n'est pas parce qu'il est
cartésien et rationaliste que Spinoza repousse la vérité de la foi
chrétienne dont s'accommodait parfaitement Descartes. C'est
parce qu'il concevait tout autrement qu'un chrétien les rapports
de l'ame avec l'etre universel.
Avec Plotin, nous saisissons done le prernier chatnon d'une
lradition religieuse, qui n'est pas moins puissante au fond en
Occident que la tradit.ion chrétienne, bien qu'elle ne semanifestc
pa_s de la meme maniere. C'est a l'Inde que j'aisupposé que remonta1t cette tradition.
Je voudrais d'abord vous montrer que cette hypothese n'a en
elle-meme rien d'étrange, memesi elle choque d'abord une maniere
trop étroite de concevoir l'histoire des idées pbilosophiques.
La réalité historique est loin de se plier docilement aux catégories
que notre esprit est obligé de créer pour l' étudier. Les civilisations
ne forment jamais des touts autonomes et fermés. Meme dans
l' ~ntiquité, les contacts entre des civilisations éloignées par la
d1stance et par le langage se trouvent beaucoup plus direct.s cL
nombreux qu'on ne pourrait croire.
(I) Orientalisches bei Platinos ? llermcs, année 1914, p. 70.

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

254

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

En particulier, les Grecs del' Antiquité sont des commergants,
de grands voyageurs et des amateurs d'exotisme. Les civilisations
orientales, plus vieilles que la leur, exergaient sur leur imagination
un extraordinaire attrait. Platon, par exemple, ne se lasse pas de
révérer la sagesse des Égyptiens et celle des Perses. II est diffici~,
et peut-etre impossible, d'énumérer tous les apports de la pensée
orientale dans la pensée grecque.
En ce qui concerne l'lnde, du moins, nous savons que, a partir
de l'expéditiond'Alexandre, les Grecs furent vivement frappés
par les modeles d'impassibilité et de sang-froid que leur donnaient
les ascetes hindous, ceux qu'ils appelaient les gymnosophistes.
Víctor Brochard soutient non sans raison que Pyrrhon, le chef
de l'école sceptique au lile siecle avant J .-C.. ne s'est pas proposé
d'autre idéal pratique que d'imiter cet ascétisme. Les traités de
littérature morale édifiante mentionnent tous, a partir de cette
époque, le gymnosophiste Calanus, qui refusa d'accompagner
Alexandre en Europe, et mourut en se jetant dans un b-0.cher.
Jusqu'a l'époque de notre ere, il y eut une littérature considérable consacrée aux choses de l'lnde. Strabon, au livre XV
de sa Géographie, nous en a conservédesfragments et des analyses.
Mégasthenes, dans ses Indica, décrfvaitle.systeme descastes, puis
s'étendait longuement sur ceux qu'il appelait les « philosophes ••
qui se divisent selon lui en deux classes : les Brachmanes qui
« considerent comme de vrais songes tout ce qui réjouit ou chagrine les hommes »; ils admettent un Dieu qui« circule a travers
tout l'univers... »et ilsinvententdesmythes,alamanierede Platon,
sur l'incorruptibilité de l'ame, les jugements dans le Hades, et
autres choses semblables ; la deuxieme classe des philosophes
est celle des Garmanes, les ascetes des forets qui vivent dana
l'abstinence et la chasteté, et qui ont avec la divinité (~6 6t!ov)
des relations particulieres.
.
A partir de l'époque d'Auguste, des relations commerciales
suivies semblent s'etre établies, d'apres Strabon, entre le monde
occidental et l'lnde par Alexandrie, le Nil et le golfe Arabique.
Les Hindous envoyaient a Rome des ambassades, chargées de
présents, comme l'ambassade a Auguste, dont nous parleStrabon,
et l'ambassade a l'empereur Élagabale, mentionnée par Porphyre (1). Les curieux ne manquaient pas de s'informer des
coutumes et des idées de leur pays. C'est ainsi que Porphyre noUJ
donne le résumé d'un traité que Bardesane de Babylone avait
consacré a raconter ses entretiens avec les Hindous, envoy~ en

ambassade a Éla.gabale. ll y est longuement question des ma,urs
des Brachmancs et des ascetes de la foret.
C'est vers le meme temps qu'a été rédigé par Philostrate le
roman d'Apollonius de Tyane. Ce livre est le récit de la vie d'un
p~o.nnage de l,égende, Apollonius_ de Tyane, philosophe pythagor1e1en, que 1 auteur paratt avo1r écrit surtout pour contrebalancer l'influence du christianisme; Apollonius est le personnage que les paiens veulent opposer au Christ. Or,ce romandénote
un gout tres vif pour les choses de l'Inde. La sagesse des Hindous
et des Grecs, de Pythagore et d'Apollonius, est considérée comme
un idéal supérieur a la sagesse si vantée des J;;gyptiens. II ne faut
certainement pas prendre au sérieux ce roman d'aventures
sinon comme indice d'un état d'esprit. II n'en contient pas moin~
un détail curieux, et d'un intéret spécial pour la question que
je traite ( l ).

•
• •
Toutes ces circonstances empechent de considérer comme
invraisemblables les relations de la doctrine de Plotin avec la
pensée religieuse de l'Inde. Si l'on vient maintenant a considérer
les conditions dans lesquelles s'est formée la pensée de Plotin
la vraisemblance ne fera que crottre.
'
~alheu~eusement, nous sommes tres mal renseignés sur ce
pomt, pmsque Porphyre, dont la Vie de Plolin est notre seule
s?urce, n'a connu Plotin, a Rome, que lorsque son mattre avait
ctnquante-sept ans. Toutefois, nous y apprenons que Plotin vécut
a Alexandrie jusqu'a l'age de trente-neuf ans. Cette ville était un
mili~u extremement favorable pour apprendre tout ce qu'un
Occidental pouvait connattre des idées du lointain Orient. Alexandrie était sur la route qui menait de l'Inde a Rome.
Nous savons d'autre part que sa pensée philosophique se fixa
assez tard. II ne trouva d'abord aucune satisfaction a écouter
les mattres grecs a qui il fut présenté a Alexandrie. C'est seulement _a l'age de vingt-huit ans ou vingt-neuf ans qu'il rencontra
le phdosophe néoplatonicien Ammonius Saccas, aupres duquel
il r1;5ta pendant dix ou onze ans. Plotin ne paratt done pas
avo1r . accepté sans hésitation ni résistance l'enseignement
hellémque traditionnel.
Porphyre nous apprend qu'il avait, en eífet, un gout passionné·
(1) Vie d'Apollonius, 111, 18.

(1) Stob6e, Bclog., I, 3, 56 ¡ Porphyre, de Abslinenlia, IV, 17.

255

�256

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCEi;

pour la philosophie barbare, c'est-a-dire pour toutes les doctrines
étrangeres a la tradition hellénique.
Les habitudes littéraires de Plotin sont telles qu'il est difficile
-de retrouver dans les Ennéades la preuve directe de ce gout.
Contraireme~t a la plupart de ses contemporains, a son é\eve
Porphyre par exemple, c'est l'homme qui aime le moins faire
-étalage de son érudition. C'est par Porphyre seulement, par
.exemple, que nous pouvons connattre d'une maniere un peu
précise les gnostiques auxquelsil aconsacréune longue réfutation.
Pourtant, j'ai signalé, dans une précédente legon, des allusions
tres claires aux cultes orientaux etparticuliérementau culte d'lsis.
De plus, un passage des Ennéades (V, 8, 6) nous donne la preuve
que Plotin essayait de comprendre la sagesse profonde qui,
prétendait-on, se cachait sous les hiéroglyphes égyptiens. Cette
sagesse, c'est la connaissance intuitive et immédiate de la réalité,
qu'il oppose a la connaissance discursive. Les hiéroglyphes
« n'imitent pas les sons du langage et les propositions verbales ... ;
chaque signe désigne l'objet meme ; chaque signe est done un
savoir et une science ; il est la réalité meme vue d'un coup, et
non pas réfléchie par la pensée discursive ».
Ce passage nous montre aussi ce que Plotin allait demander
aux Barbares : c'est le contact direct avec la réalité, l'intuition
vivante que risquaient de faire perdre les constructions savantes
et compliquées de la philosophie grecque.
Ce gout d'exotisme est, d'ailleurs, tellement général a cette
époque qu'il ne caractérise pas spéci,alement Plotin. La philo-sophie, depuis l' époque hellénistique, est passée entierement
aux mains des Orientaux : les grands noms de l'école stoicienne
sont des noms de Grecs d' Asie-Mineure, de Rhodiens, d'ÉgY.ptiena
et meme de Babyloniens. Aprés Plotin, e' est en Syrie et en Egypte
que se développa le néoplatonisme. Les chaires de l' Académie
a Athenes étaient occupées par des Syriens. Les livres saints,
sur lesquels Proclus appuyait son enseig1,1ement, c'était non
seulement le Timée de Platon, mais de prétendus Oracles chaldéens, poéme composé vers le 11 6 siecle de notre ere, apocryphe
ou l'on croyait retrouver la vieille sagesse de l'Orient.
L'accord des idées de Plotin avec la philosophie des Indiens a
été depuis \ongtemps remarqué. Déja, en 1857, Christian Lassen,
dans ses Jndische Allerlhumskunde(t. III, p. 415-439), appuyant
des indications données par Ritter, dans son Histoire de la phiIosophie, fait ressortir un grand nombre de ressemblances. Il a le
sentiment tres net que le plotinisme contient trop de nouveautés.
_pour pouvoir etre attribué a un développement interne de la

257

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

philosophie grecque. et il su O
•
l'lnde sur Plotin. l\fais l'antJr1o~~éucte mflue?ce historique de
indiens, auxquels il compare la hil ro:_ologique ~es systemes
assez bien établie pour qu'on P. osfo~ ie de Plotin, n'est pas
tration.
pmsse aire fond sur sa démonsLes savants allemands qui d
.,
singulierement accru notr
' a_ns ces dermeres années, ont
l'Inde par leurs traductionescoetnnla1ssance de la philosophie de
•
eurs commentaire
' t
manqué de fa1re remarquer l'affinité d
.
s, non pas
dentaux avec la pensée ind·
e certams penseurs occide Schelling, c'est celui d/;~~:¡ Ave~ les _noms de Spinoza et
dans les travaux de Deu
t n' qui rev1ent le plus souvent
philosophie de Schelling r::n ed d ~ldenberg. L'identité dans la
1
intellectuel chez Spino¡a '-OD~nde ame av_ec Dieu dans l'amour
de l'identité du moi avec '1•·t es ~oncept10ns proche parentes
retrouvent dans les Upanis; dre umversel chez Plotin ; elles se
D
a s.
eussen, en particulier qui ' t
égale des philosophies de 1:Inde ::~ ocf¡°~é avec u.ne c~mpétence
son Histoire de la philoso nie t ece e:;de_IaGrece,c1tant,dans
du chapitre 3 de la Vie d:Pl orne II, partie 1, p. 485) le texte
idées néoplato . .
o in,note « l'accord remarquable des
rnciennes avec le · dé · •
aussi qu'il n'admet as une . s _1 e~ m~iennes »._ II est vrai
ce qu'il app~lle une taffinité i!~ation h1stonque, _ma1s s_eulement
de reconnattre dans les lig
e~ne~- Pourtant, 11 est bien &gt;bligé
au moins une «'conna·
nes pr cé entes, que Plotin avait toút
puisque Porphyre di¡~sance ~ague» de la philosophie des Indiens
il voulut préciser ses xpt·ress ment que, al'age de trente-neuf ans'
no 1ons sur cett hil
hi
'
sanee vague» dans un
·t d ' e p osop e. Cette « conMissuffit-elle pas' a établ' espnfil' e env~rgure de celui de Plotin, ne
de l'influence d'
ir une i iation historique ? Lorsqu'on parle
un penseur sur un t ·1
de retrouver chez le se d t lI au re, I ne peut etre question
doctrine du remi
con ' e e queIIe et sans altération la
pour la réfl~xion er. Les pensées étrangeres sont des ~timula~ts
nouvelle doctrine ~ersonnelle. et non pas des matériaux de la
a d'abord une affi -~/~ ~ens, 11 n'y aura pas d'influence, s'il n'y
de Plotin un indi:~istt ~rne.fp n'e~~ d~nc pas besoin de faire
quelques breves fo
,
su it qu i1 a1t eu connaissance des
indienne pour
r1?ules º~.aimait a se cond.enser la philosophie
avo1r matiere a un t ravai1 de pensée qui en
pénétrat, le sens profond.

¡.

!

•
·
' La. philosophie mdienne
anté.• neure
.•
.
.
au bouddh1sme
est aujourd hui assez facilement
access1ble, grace aux travaux des spé19

�258

RE\TE DES COURS ET CONFÉRENCE&lt;:;

L.\ PHILOSOPHJE DE PLOTIN

cialisles. Drussrn a donné des traductions d'un gran~! ~ombre
d'Upanishads (1) et ele lexlesphilosophi~ues rmJ?~untésa l épopée
du Mahabarata (2\. Regnaud a pubhé, 11 y a déJa lon~temps, des
Éludes de philosophie indienne, oil il a classé d'une mam?re méth;-)
dique traduit et comroenté des fragments des Upamsha_ds 1 •
Enfin' Deussen et Oldenberg ont écrit sur le meme SUJet des
études extrememcnt précises et détaillées (4).
On sait que les lJpanisbads font partie du Véda. Le Véd~, ou
science sacrée, contient toutes les connaissances que doi:vent
osséder les pretres pour accomplir correctement le _sacr1fice,
~te central de la religion védique. II contient d?nc essenbelle_ment
trois recueils rituels : un recueil de vers a réc1ter, un recue1l des
hymnes a chanter, enfin une collection des formul~s a prono_n~er
pendant le sacrifice. Mais, a chacun de ces recueils, e~t adJ?m;
une sorte de manuel théologique, un Bra~ana1;11, ~m ensei~
la maniere de les utiliser. Ce manuel se ?1v~se lm-meme, en t1:°18
parties 1• la premiere contient des prescriptions et des regle~ ,
seconde une exégese mythologique du texte des Védas; enfm ~
troisieme est le V édanta, ou l'Upanishad ; elle est compos
de considérations théologiques sur l'essence des choses. De pl'::,
il y a, pour chacun des recueils du Véda, presqu~ autant e
ces manuels théologiques qu 'il y a d' u éc?les théologiques » dan&amp;
}'Inde ; chacune, en traitant le meme s~Jet, asa nuance pr~preÍ
L'Upanisbad est done un livre théolog1que, g~effé_ sur le ntue
véd•que ; mais il acquiert pe~ a pe_u m~e certame mdépendance
et finit par devenir un genre httéra1re (b).
. .
.
Quelle que soit la difficulté de dater les textes md1ens, 1~ est
du moins admis universellement que la spéc~lation . théologiqu:
des Upanishads, au me siecle de notre ere, éta1t depms longtemp
développée et fixée.
· hads
Le theme commun et assez monoton~ de tout~s les Upams.
c'est de faire connattre une certaine sc1ence qm assure a cel~1 q
la posséde une paix et un bon_heur indéf_ectibles; _Cette ~c1e:t
i)'est la connaissance de l'idenbté du mo1 a~e~ l etre uruve rae•
La disposition d'esprit qu'indique un pareil 1déal a été ca

!ª

ul

(1) Sechzi9 Upanishad's des Veda. Lcipzig, 1897.
(2) Vier philosophische Texte des Máhabaratam."
XXVIII e&amp;
(:3) Dans : Bibliothéque de l'École des llaules dudes, tomes "
XXXIV, 1876, 1878.
PI·¡
h" tome I partie 2.
O) Deussen. Allgemeine Ges~hichle der
. u osop ,e, der B~ddhismUI,
Olóenberg. Die Lehre der UpanL&amp;haden und d,e Anf4nge
GOLtinaen 1915.
.
· d
traducUOD
(5) J'l'em'prunt.e ces détails a Deussen, dansl'inlroduct1on esa
dce soixante Upanishads, p. 1-4.

259

térisée d'une maniere précise par Oldenberg (p. 39) : « Dans l'Inde,

dit-il, le senliment de la personnalité n'acquiert pas sa pleine
énergie ; d'autre part, on n'y reconnatt pas aux objets une
existence solide et bien assurée dans des limites précises. C'est que
la vie n'y est pas dominée par l'action qui se rapporte a la nature
individuelle et fixe d'objets résist.ants, et qui est forcée, pour
atteindre son but, d'en approfondir et d'en estimer les moindres
particularités. Ce qui domine, c'est l'impatience d'une intelligence
qui ne peut pas connattre assez vite l'unité, par la connaissance de
laquelle l'univers entier est connu ... L'reil se ferme aux apparences
et a leur détail coloré ; on cherche a saisir comment le courant
vital, unique en toutes cboses, sourd daos ses obscures profondeurs. ,,
La difficulté que l'on a a saisir cette doctrine provient done
non pas de sa complication systémalique, car elle est tres sommaire, et tienten un petit nombre de formules. Mais il est, difficile
a des esprits habitués a une représentation plastique et définie
de la réalilé de se mettre dans un état ou ces formules aient un
aens. Car, c'est précisément cette représentation définie des choses
qui esL un obstacle ala science, telle que la con~oivent les penseurs
de l'Inde. « Quoi que l'homme atteigne, dit une Upanishad, il
tend a le surmonter. II atteint le royaume de l'air ; il tend plus
haut. Il atteint le monde qui est au dela ; il tend plus haut. »
(Oldeoberg, p. 41.) La véritable science consiste done non pasa
classer les formes et a en saisir les rapports, mais, au contraire, a
dépasser toute forme finie.
Mais non pas a dépasser le moi. En effet, l'etre universel,
B~hman_, cette chose « invisible, qu'on ne peut toucher ni saisir,
qui ~st « mdescriptible ,,, est en meme temps l'etre u fondé dans la
certitude de son propre moi ,,. (Deussen, Sechszig Upan., p. 579.)
Nous touchons ici, semble-t-il, au trait absolument particulier
de la théorie des Indiens. L'etre universel, Brahman, est, avant
tout, sujet de connaissance, acte de connattre (Oldenberg, p.101 ),
et c'e~t pourquoi, d'une part, il n'est pas un objet proposé a la
conna1ss~nc;, a la maniere des objets limités, et d'autre part,
n~tre m01, 1 Atman, dans ce qu'il a d'essentiel et de plus profond,
lu1 est absolument identique.
. D'une part, il n'cst pas un objet de connaissance.« Tu ne peux,
dit une Upanishad, voir le voyant de la vue, entendre ce qui
e_ntend daos l'ame, comprendre ce qui comprend daos l'intelhgencc, connattre ce qui connatt daos la connaissance. ,, (Deussen,
Geschichte, p. 73).
Aussi cette science n'est pas affaire d'entendement et d'éru-

�L.\ PHILOSOPHIE DE PLOTJN

26()

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dition. La connaissance du Véda est insuffisante pour y
a111ener ; il y faut la méditation et les exercices ascétiques. L'identité du rol.Ji avec l'etre universel n'est pas une conclusion rationnelle obtenue par l'intelligence, mais une sorte d'intuition, due
ala pratique de la roéditation.
La philosophie des Upanishads, en effet, ne dépasse pas ~e
moi. C'est la son trait caractéristique. Seulement,elle a la cerbtude que ce moi est sans limites et qu'il est toutes choses. Elle
utilise deux concepts fondamentaux, celui de Brahman, l'etre
universel, le príncipe insondable de toutes les formes de la
réalité et celui d' Atman,qui est le príncipe en tantqu'il est dans
l'ame bumaine, le moi pur, indépendant de toutes les fonctioilB
particulieres de l'Ame, fonction nutritive ou fonction de connaissance par exemple. La these essentielle, c'est que Brabman est
identique a Atman, c'est-a-dire, comme le dit Deussen ( Geschichle, p. 37), que la force qui crée et conserve le mon~e es.t
identique a ce que nous trouvons en nous comme notre_ v!a1 mo1!
des que nous y faisons abstraction de toutes les actIVItés qw
se rapportent a des objets défmis.
La véritable difficulté de la doctrine des Upanishads est done
la mcme que je vous ai signalée chez Plotin. Elle consiste a rechercber en quel sens le moi, en se recueillant sur lui-meme, trouve
en lui le príncipe meme de l'univers. « Pour quiconque a connu,
vu et compris le moi, l'univers entier est connu. » (Deussen,
Geschichte, p. 40.)
D'une part, le moi ne trouve aucune limite a son etre et se
diff use dans les cboses. , Le moi est une trace de toute existence ;
car, par luí, on connatt toute existence ». "L'espace qui est. a
l'intérieur de mon cceur est aussi grand que l'espace du monde.
Tous deux, terre et ciel, sont inclus en lui ; le dieu du feu et.
du vent, le soleil et la lune. n (Cité par Oldenberg, p. 125.)
.
Ainsi natt peu a peu, d'une contemplation vague et mdéfirue,
qui n'est pas dirigée ni limitée par l'action, le sentime~t d'une
intériorité réciproque du moi et des cboses. Tout sentiment ~
dislinction entre sujet connaissant et objet connu s'efface. Le xnOI
est aussi bien l'univers que l'univers est le moi. D'une part ' le
moi qui pénetre tout, qui est plus grand que le ciel, c'est mon
moi ». D'autre part, lorsque l'etre universel, Brabman, dem~de
al'Ame voyageuse: « Qui es-tu ? n elle répond: «Ce que tu es, 1ele
suis. » (lbid., p. 125-126.)
En un sens, il est vrai, cet état est un état d'arrachement au
moi et a la personne. &lt;&lt; Ceux qui, en s'adonnant pure~ent a la
méditation, sont sans moi et sans conscience de leur m01, ceux-la

261

atteignen~ le monde supreme •, dit un texte du Mahabarata
l'épopée qui est postérieure aux Upanishads, mais qui doit etr;
antérieure au uie siecle de notre ere (Deussen, Vier philosophische
Tute, p. 993). Mais ce moi auquel on s'arrache c'est le moi de
la conscience limitée. En revanche, on a atteint Íe moi véritable
celui qui est tout et qui, par conséquent, est sans désir. « La form;
d'existence ou le désir est satisfait, ou l'on est sans désir » est
en meme temps celle « ou l'on désire le moi ». (Oldenberg,
p. 141.)
. I1 s'ensuit que la plus grande valeur est accordée aux états ou
la conscience personnelle diminue et s'efface. C'est alors seulement
que le moi se connatt dans ses profondeurs. On arrive au but en
particulier dans l'état de sommeil « ou l'on ne ressent aucun désir
ou l'on ne reve pas... , ou l'on ne sait ríen, ni des objets extérieurs'
ni de soi-meme ». (lbid., p. 140.)
'
L'etr~ uni~ersel n'est _done plus connu comme un objet, mais
comme 1dentique au m01. Le but est atteint au moment ou tout
intermédiaire a disparu. « S'il admet en lui un intermédiaire ou
une séparation si petite qu'elle soit entre lui comme sujet et
l' Atman comme objet, alors son trouble continue · c'est le trouble
de celui qui se _croitsage. » (Deussen, Sechszig U pa'nishads, p. 232.)
Cette connaISsance n'est done pas une connaissance ordinaire
puisque c'est celle du sujet meme de la connaissance et de l'acte'.
• La_ ou ~out est devenu son moi propre, comment pourrait-il
sentir, v01r, entendre etconnattre? Celui par lequel il connatt tout
com~ent pourrait-il le connattre ? Comment pourrait-il connattr;
ce qui connatt ? » « Tu ne peux pas voir ce qui voit dans la vue
enten~_re ce_qui entend dans l'ou'i~, comprendre ce qui comprend
dans l mtelhgence, connattre ce qm connatt dans la connaissance.
ll n'y a ríen en dehors de lui pour le voir, le comprendre et le
connattre. n (Deussen, Geschichle, p. 73-74.) L'Atman n'est done
p~s un objet de science. Cette identification est au-dessus de la
ac1enc~. « Qu~conque ne le connatt pas,le connatt; inconnu par le
c~nna1ssant,_1l est con_nu parlenon-connaissant. Il n'est pas atteint
ru par des d1scours ru par la pensée, ni par l'reil. On dit : il est.
Con:i~e~t ~erait:il s~s_i autrement que par ce mot? »(lbid., 77.)
Si J a1 bien fa1t sa1s1r la genese de cet état on voit comment
cette abs~raction la plus vide est en meme te~ps la connaissance
la_ plus riche et la plus pleine, qui donne a l'~me la certitude
trio~phante d'etre le tout, et d'avoir vaincu la mort elle-meme.
• ~u1c~nque connatt l' Atman,quiconque a su: je suis l'Atman,
qu a-t-11 a chercher de plus, et comment souffrirait-il en son
corps ? Quiconque a trouvé l' Atman, quiconque s' est éveillé a lui,

�262

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

eelui-la est le créatcur de tout ; car l' Atman crée tout. Le monde
tui appartient ; car il cst lui-meme le monde. »
Il est facile de voir par quels traits précis cette spéculation
s'oppose a l'idéal hellénique et judéo-chrétien. D'abord, contrairement a la philosophie grecque, elle ne contient aucune tentative d'explication rationnelle des choses; leBrahman et l' Atman
ne sont pas des forces dcstinées a expliquer les choses, mais des
etres en lesquels ces choses se résorbent. Comme le dit un lexte
du Mahabarala, Brahman est le «non développé». Ce qui correspondra a l'explication rationnelle, c'est, tout au plus, une théorie
de l'émanation, que M. Oldenberg signale a l'état de ten&lt;lance
dans la philosophie des Upanishads (p. 127). Les choses ne seront
que le développement et l'épanouissement des forces unies dans
l'etre universel. Le dynamisme, l'idée du développement d'une
meme vie est bien loin de l'ordre rationnel des formes recherché
par les philosophes grecs.
En second lieu, la connaissance de soi n'a, dans cette philosophic, aucun caractere moral. La concentration de l'amc. sur
elle-meme, nous dit un texte du Mahabarata, « est plus importante que tous les autres devoirs ; elle est le devoir supreme. •
(Deussen, Vier philosophische Texle, p. 392). C'est proclamer
nettement que la vie religieuse est extérieure et supérieurc a la
vie morale ordinaire, loin d'en etre la substance. Aussi l'unité
de tous les etres ressentie par l'intuition n'a ríen d'une union
morale, comme l'a fait remarquer Oldenberg (p. 143). Que l'on
songe combien cet idéal est différent du monde stoicien, dana
Jeque! des etres moraux, qui sont aussi substantiellement les
memes, sont unis par des liens juridiques comme des citoyens
faisant partie d'une meme cité.
En troisieme lieu, enfin, Brahman, identique a l'Atman, quoiqu'il soit en un sens un moi, un sujct de connaissance, n'a pourtant rien d'une personne morale, parce que, en l'isolant completement de la nature et de tout ce qui n'est pas lui, on a supprimé
toutes les relations qui font la personne morale. « La création, nou!
\!st-il dit, est l'etre meme de Dieu. Que peut-il souhaiter, cehn
qui a tout ?» (Deussen, SechszigUpan., p.579).Dans la complete
. solitude de son etre, il n'a aucune relation avec les autres etres.
L'ascete hindou n'est pas a son égard dans l'attitude confían~
d'un fidele. 11 essaye seulement de supprimer tous les voiles qlll
le séparent de lui.
·

• •
Or, meme avant Plotin, nous avons des indices qu'il y avait.

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

chez quelques-uns, dans le monde grec, un sentiment plus ou
moins vague de cette originalité de la pensée indienne.
Comme l'a fait remarquer M. Regnaud, cette formule d'une
Upanishad : « Celui-la obtient tout ce qu'il souhaite qui, l'ayant
cherché, acquiert la notion de l' Atman ll, équivaut au précepte
yvw8i r_¡air:h. « :\1ais l'identité n'est qu'apparente... Les Grecs,
en prenant pour base de leurs études la connaissance de l'homme,
donnaient un but positif a leurs investigations ; tandis que les
Indiens n'avaient en vue que la notion d'un etre mystique (1). »
Or, nous trouvons, sur le meme suj et, une anecdote racontée par
Aristoxene de Tarente, un contemporain d' Aristote, et qui a
exactement la meme portée (2). « Socrate, raconte-t-il, rencontra
a Athenes un Indien qui lui demanda quelle philosophie il pratiquait ; Socrate luí ayant dit que ses recherches portaien_t sur
la vie humaine, il se mit a rire et dit que l'on ne pouva1t pas
contempler les choses humaines; si l'on ignorait les choses
divines.»
Si fausse que soit l'anecdote, elle indique le seos tres net des
différences que j'ai mentionnées. Mais voici un texte plus probant
tiré de la Vie d'Apollonius par Philostrate.Apollonius rencontre
un jour des sages hindous qu'il pense embarrasser en leur
demandant s'ils se connaissaient eux-memes. I1 estimait, comme
tous les Grecs, dit Philostrate, que la connaissance de soi était
la plus difficile a acquérir. Les Hindous répondirent : « Si nous
connaissons to utes choses, e' est que nous nous connaissons d'abord
nous-memes ·1 et nous ne serions nullement arrivés a la sagesse, si
nous ne nous étions d'abord connus nous-memes. » Apollonius
leur répliqua en leur demandant qui ils croyaient etre. « Des
Dieux », répondirent-ils. « Et pourquoi '1 » demanda-t-il. u Parce
que nous sommes des hommes de bien (3). »
Ainsi l'on retrouve dans la bouche de ces Hindous de fantaisie
la doctrine de l'identité du moi avec l'etre universel et avec Dieu,
la connaissance de soi science de sa propre divinité, si distincte
de la connaissance de' soi telle que l'entendaient les moralistes
grecs, c·est-a-dire des theses caractéristiques de la philosophie
plotinienne .
(d suivre.)

(l) Bibliol/1tqut dtl'École des Haules Éludes, tome XXVIII, p. 212..

(2) Dans Aristocles, néoplatonicien du 11• sieclc oc notrc ere, cité par
Eusebe, Préparalion évangélique, XI, 3, 28.
(3) Vie d' Apollonius, III, 18.

�1

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

L'muvre poétique de Leconte de Lisie
Cours de M. EDMOND ESTEVE,
Professeur

a l'Uniuersité de Nancy.

266

Or, quand on cherche quelles traces cette nature a laissées
dans son reuvre, c'est a peine si on en trouve. De son séjour en
Bretagne, on dirait qu'il ne lui est resté aucun souvenir. 11 a
gouté cependant le charme mélancolique ou sauvage de la terre
bretonne. Certaines lettres de sa jeunesse le prouvent ; j'ai déja
eu l'occasion d'en extraire un joli passage sur la vallée de la
Rance vue a l'automne des remparts de Dinan. Mais, de ces
impressions, rien n'est passé dans ses essais poétiques de cette
époque. Une piece, datée d'octobre 1838, semble au prernier
moment devoir quelque chose aux «marines» que le jeune hornme
a pu contempler pendant ses courses d'aoO.t et de septembre,
et particulierement au spectacle des marées del'équinoxe:
O tempete, ó beauté, nature échevelée,
Océan, vieux lion, crinier_e soulevée,
Qui croises ton regard avec l'éclair des cieux...

VI
Leconte de Lisie et. la Nature.

Leconte de Lisie a passé en France plus de soixante années de
sa vie. De trois a dix ans, il a habité, avec sa famille, la ville de
Nantes. Les premiers paysages qui se sont peints dans ses yeux
d'enfant et dont il a pu garder quelque chose de mieux qu'une
impression confuse, ce sont les riantes campagnes de la vallée
de la Loire, les vastes prairies que bornent des coteaux mollement
abaissés, que baigne un grand fleuve largement épandu dans
son lit doré, étreignant, de ses bras ou se reflete un ciel d'un bleu
adouci, des tles verdoyantes. A dix ans, il est retourné a Bourbon ;
mais, vers dix-neuf ans, il est revenu en Europe. 11 a séjourné
en Bretagne. 11 n'a pas seulement vécu dans les villes, a Rennes
ou a Dinan ; il a parcouru le pays a pied, a plusieurs reprises,
une fois au moins en compagnie de peintres, de gens _qui étaient
venus pour voir et qui savaient voir. II a erré, nous dit-on, au
clair de !une sur la lande de Carnac ; il a failli s'enliser dans les
greves du Mont-Saint-Michel; il a vu la grande houle de l'Atlantique déferler sur les rochers du Raz ou de Penmarch. Plus tard,
pendant une résidence ininterrompue de cinquante années dans
la capitale, il a du avoir maintes occasions de visiter les sites
aimables et délicats de l'lle-de-France ; et si, pour bien des
raisons, il n'a pas été un grand voyageur, il n'a pas été non plu~,
j'imagine, au cours d'un demi-siecle, sans étendre ses pérégnnations, ou ses villégiatures, ou ses promenades a d'autres
régions de notre pays. 11 semble qu'il ait été a meme, autant au
moins que tel ou tel de nos grands poetes, que Victor Hugo ou
qu' Alfred de Vigny, de connaltre la nature frarn;aisc.

Mais on s'aper&lt;;¡oit, sans aller plus loin, que cette image ne s'est

a son esprit qu'a travers une piéce bien connue des
Feuilles d'Aulomne. Si l'on veut, dans sa poésie, découvrir a
toute force quelque vision personnelle des cotes de Bretagne et
de l'Océan furieux qui les bat, il faut les aller chercher dans ses
poemes celtiques. Quand il décrit le chateau-fort du Jarle de
Kemper, rnanifestement il se souvient de la baie des Trépassés :
otlerte

Sous le fouet redoublé des rafales d'hiver,
La tour du vieux Komor dressait sa masse haute,
Telle qu'un cormoran qui regarde la roer.
Un grondement immense enveloppait la cote.
Sur les flots palpitaient, blemes, de toutes parts,
Les Ames des noyés qui moururent en faute.

Dans Le Massacre de Mona revient, a plusieurs reprises, comme
un accompagnement lugubre, une sorte de basse continue qui,
par instants, domine et interrompt le récitatif du Barde, le
tumulte du vent et des flots déchatnés autour de l'tle ou sont
assemblés les derniers descendants de la race des Purs :
L'Esprit rauque du vent, au falte noir des roes,
Tournoyait et souffiait dans ses comes d'aurochs;
Et c'était un fracas si vaste et si sauvase,
Que la roer s'en taisait tout le long du rivage...
L'Esprit du vent souffiait dans ses clairons de fer,
En aspergeant le ciel des baves de la mer...
Et la lourde nuée en montagne de brume
u-oula vers l'Occident qu'un morne éclair allume.
La roer, lasse d'elJorts, comme pour s'assoupir,
Changea sa clameur rude en un vaste soupir...

�266

RBVUE DES

couns

ET CONFÉRENCES

Ailleurs, Leconte de Lisie a évoqué en quelques traits rapides
des paysages qui,a une autre époque de sa vie, s'étaient gravés
dans sa mémoire. Ici, c'est un grand pare royal, Saint-Cloud ou
Versailles, détachant les masses noires de ses ormes rentenaires sur un ciel d'automne ensanglanté par le soleil couchant:
La feuiJle en t.ourbillon~ s'rnvole par leg nueg,
Et l'on voit osciller dans un fleuve vcrmeil,
Aux approches du soir inclinés au ~ommeil,
De grands nids teints de pourprc au bout des branches nues.

La, ce sont les taillis de :'lfeudon et de ~Iontmorency, oi.I, le long
des sentiers moussus, de belles promeneuses cueillent les violettes
et défleurissent les églantiers; oi.I, les soirs d'été, des amoureux,
« les doigts rougis du sang des mures », se penchent sur un étang
solitaire pour voir se refléter dans l'eau noire
Le trésor ruisselant des perles de la nuit.

La matinée de printemps que nous décrit la piéce intitulée
Juin, avec son u frais soleil » et son « odeur d'herbe verte et
mouillée », a bien le charme d'un matin de France, et les « breufs
blancs II que Midi nous montre
Bavant avec lenteur sur leurs Ianons épais,

ont tout l'air d'avoir élé vus dans quelque paturage du Berry
ou du Bourbonnais. Mais, ces exceptions une fois faites, il n'y a
rien dans l'reuvre descriptive de Leconte de Lisie qui vienne
proprement de chez nous. La nature qu'il a connue, qu'il a aimée,
qu'il a dépeinte, c'est la nature de son pays natal, celle au milicu
de laquelle il a passé les années décisives de l'adolescence. C'est
la nature de l'tle Bourbon, « cette ardente, féconde et magnifique nature qui, - comme il disait lui-meme, - ne s'oublie pas ••
ou, pour parler plus largement, e' est la nature tropicale qui a
fait de luí un paysagiste, qui a fait de lui un animalier, qui a déterminé enfin sa conception personnelle desrapports de l'homme
avec la puissance mystérieuse qui se manifeste a nous par la
beauté de l'univers.

..
Bourbon, nous !e savons déja, demeura dans la mémoire de
Leconte de Lisie comme une sorte de paradis terrestre, &lt;&lt; un beau
pays tout rempli de fleurs, de lumiére et d'azur ». Ce n'est pas que

L'CEUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LISLE

267

l'tle n'eut ses aspects désolés et sauvages : sommets couverts
de neiges éternelles, ravines encombrées de rochers gigantesques,
mornes dévastés par les laves, savanes brulées par le soleil. Ce
séjour enchanteur était ravagé de temps a autre par un de ces
épouvantables cataclysmes dont les habitants des régions tempérées ont peine a se faire une idée. Quelques stances, parmi les plus
sombres que le poete ait écrites, évoquent le souvenir, persistant
a pres de longues années, d'un raz de marée dont il avait dO, la-has,
etre le témoin :
Le vent hurleur rompait en convulsives ma~ses
Et sur les pies aigus éventrait les ténebres,
Ivre, emportant par bonds dans les lames voraces
Les bandes de taureaux aux beuglcments runebres.
Semblable a quelque monstre énorme, épileptiquo,
Dont le poil se hórisse et dont la bave fume,
·
La montagne, debout daos le ciel frénétique,
Geignait al?reusement, le ventre blanc d'écume.

Mais·ces specLacles lugubres ne sont pas ceu~ sur lesquels il aimait a arreter sa pensée. Lorsque, dans son quatrieme, sur la cour,
rue Cassette, ou dans son modeste cinquiéme du boulevard des
Invalides, il fermait les yeux aux réalités médiocres de sa vie
quotidienne et laissait se lever en lui les images du passé, ce qu'il
revoyait, c'étaient les paysages éclatants qui avaient ébloui sa
jeunesse : l'aube dardant ses fleches q'or sur la mer sereine, la
montagn.e nageant dans l'air avec ses verts coteaux, ses eones
d'azur et ses forets mouvantes,
Et l'lle rougissante et lasse du sommeil,
Chantant et souriant aux bais&lt;'rs du solcil ;

ou bien la lumiére s'éveillant a l'orient du monde, s'épanouissant
en gerbes de flammes, inondant l'espace, bleuissant le ciel et la
mer et teignant de rose le Piton des Neiges, le seigneur géant des
grandes eaux, le vieux pie
Qui dresse, dédaignl'ux du fardl'au dt'S années,
Hors du gouffre natal ses parob décharnéc,.

'.\lais, de ces sites merveilleux, ceux qu'il évoquait, le plus volontiers, c'étaicnt, comme il est naturcl, les sitos parmi lesquels son
adolescence s'était déroulée : lrs deux ra,ines, la ravine du
Bernica et la ravine de Saint-Gillcs, qui bornaient de part et
d'autre le domaine familia!, et, au versant des collines, sous son
toil aux u bardeaux roux jaspés de mousses d'or », au pied de

�268

REVUB DES COURS ET CONFÉRENCBS

la foret, parmi les plantations verdoyantes, l'habitation paternelle.

L'CEUVRE POÉTIQUE DB LECONTE DE LISLE

269

Mettez-les a part, et ce paysage des bords du Gange pourra
passer pour un paysage de la Réunion :

So':'s. les lilas géants oü vibrent les abeillcs,
Vo1c1 le vert coteau, la tranquille maison
Les ir~appes de letchis et les mangues vermeilies,
Et 1 01seau bleu dans le mats en tJoraison ;
Aux pentes des pitons, parmi les cannes grelcs
Dont la peau d'ambre mQr s'ouvre au jus attiédi
Le. v?I ~if et strident des roses sauterelles '
Qui s en1vrent de la lumiere de midi ;

Les cascades, en un brouillard de pierreries
Versant ~u baut des roes leur neige en éventail ;
El la br1se embaumée autour des sucreries
Et le fourmillement des Hindous au travail';
Le café rouge, par monceaux sur !'aire seche
Dans les morliers massifs le'son des calaous'
Les grands parents assis sous la varangue fratche
El les rires d'enfants il l'ombre des bambous... '

Cette description_ est ~leine de fratcheur et de vie. Celles, qu'l
mon grand regret Je do1s renoncer a citer du Bernica et de fa
~avine ~e Sa!~t-Gi~les,donnenta un p'us h;utdegré encore cette
1mpress1on d mépu1sable fécondité, de luxuriance de la végétation
et de pullulement des etres, qu'avait laissée sur l'imagination
de L:conte ~e Lisie la nature de son pays. Toutes, elles ofTrent
la meme vanété, la meme franchise, la meme vivacité de couleurs:
vert, bleu, rose, rouge, ambre et or. 11 n'y a pas de place ici pour
le~ tons neutres, pour les colorations ternes, pour les demitemt~s, pou~ les bruns, les -~s ou les noirs. Toutes baignent dans
la meme é tmce!ante lum1ere, la grande lu~ere de midi qui,
tombant d 1 un ciel sans nuagcs, embrase l'a1r et la terre avive
les nuances, sup~rime les ombres, vibre S.).lr les pierres, r~bondit
sur les eaux et la1sse le spectateur dans l'éblouissement. Mouvcment, couleur, lumiere, c'est de ces trois éléments essentiels
qu'est faite I_a beau~é inaltérable du « paysage intérieur » que
Leconte ~e Lisie ava1t apporté avec lui sou~ notre ciel changeant,
aux sourires trop souvent brouillés de vapeur ou trempés de
larmes ¡ et c'est d'eux aussi que sont composés la plupart des
paysages qu'il ne s'cst jamais lassé d'imaginer.
,
C'est eux qu'on retrouve, sans en etre é onné dans ses tableaux
de l'Inde. Entre la nature de Bourbon et la 'nature de Ceylan
ou du Bengale, la parenté est évidente. Meme bouillonnement
de vie, meme éclat des couleurs, meme intensité lumineuse meme
végétation, meme flore. 11 n'y a en plus que les serpents 'et les
fauves : heureusement pour elle, Bourbon n'en possede pas.

Sur les bambous prochains, accablés de sommeil
Les oiseaux au bec d'or luisaient en plein soleil '
Sans dnigner secouer, commc des étincelles '
Les mouchrs qui monlaient la pourpre de letirs ailes.
Rev~tu d'un poi! rudc et noir, le roí des Ours
Au ~rondement sauvage, irritable toujour,, '
Alla1t, se nourrissant de miel et ue bananes.
Les singes oscillaient, ijuspendus aux lianes.
Tapi dans l'herbe humide, et sous soi replié,
Le tigre au ventre blanc, au souple dos rayé,
Dormait ; et, par endroits, le long des verles tl&lt;'s,
Comme des troncs pesants flottaient les crocodiles.

Si vous poursuiviez, vous verriez des fleurs de pourpre et des lys
d'argent, autour desquels vibrent les abeilles, des jujubiers
balanc~s par le vent, des étangs bleus ou voguent les cygnes,
des bo1s ou chantent les bengalis ; et, au-dessus des vallées, des
forets, des collines; tout comme la-has le vieux Piton des Neiges
l'immense Kailac.;a dresse son front éblouissant. Vrairoent, pou;
décrire ces contrées merveilleuses, Leconte de Lisie n'aurait pas
eu besoin de consulter le Ramayana ou le Bhágavala-Purána ;
il n'avait qu'a se rappeler les paysages de son tle chérie, ses
savanes, ses bois et ses montagnes, et qu'a les reproduire en les
agrémentant des botes miaulants, grondants ou rampants qui
devaient donner a ceux de l'lnde leur caractérc original.
11 devait se sentir un peu plus embarrassé, quand il s'agissait
de peindre les siles de la Grece qui servent de cadre a la plupart
des P()emes AntiquPs. 11 n'avait pas visité l'Hellade. 11 ne la
connaissait que par les récits des voyageurs; il s'en faisait surtouL
une idée a travers ses .poetes. Aussi ne faut-il pas s'attendre a en
trouver dans son reuvre des descriptions réalistes et personnelles.
La nature grecque, telle qu'il nous la représente, est une nalure
simplifiée et stylisée. Le paysage est réduit a quelques traits
caractéristiques: le ciel radieux, d'ou
L' Archer rrsplendi~~ant dardo ses belles fleches

jusqu'au fond des sources, a travers le feuillage des bois ¡ la mer
déroll:la~L ses volutes d'azur le long des plages, ou palie comme
un ID1roir et brillante de lumiére; des forets ou errent des animaux
sauvages, des cerfs bondissants, des biches craintives, des renards
et des sangliers, et, chose plus surprenante, des lions ; pour
fixer la latitude, quelques noms d'arbres ou de plantes, glanés
dans les auteurs anciens : pin, olivier, yeuse, téréhinthe, cytise,

�270

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

hyacinthe, rnélisse et thym ; et, répandu sur tout cela, un air
de fratcheur et de nouveauté, le charme d'une nature pour ainsi
dire encore jeune et vierge :
Une eau vive étincelle en la for~t muelle,
Dérobée aux ardeurs du jour ;
Et le rosean s'y ploie, et fleurissent autour
L'hyacinthe et la violette.
Ni les chevres paissant les cytises amers
.
Aux pentes des proches collines,
N1 les pasteurs chantant sur les fhites divines
N'ont troublé la source aux flots clairs.
Les noirs cMnes, nimés des abeilles fideles,
En ce beau lieu versent la paix,
Et les ramiers, blottis dans le feuillage épais,
Ont ployé leurs cols sous leurs ailes ...

De cette nature un peu conventionnelle, Leconte de Lisie
nous montre tour a tour deux aspects sensiblement différents
suivant l,~ lieu
il p~a.ce la scene et les. auteurs dont il s'inspire:
selon qu Il se fa1t S1c1hen avec Théocnte, ou Dorien avec les
mattres du lyrisme choral. Voici en douze vers un quadro qui
évoque une nature aimable, riante, humanisée, faite a notre
mesure et pour notre pJaisir; c'est la contrée bucolique par
excellence, la Sicile agreste et maritime :

º?

Des chevres !}il et la, le long des verts arbustes
Se dressent pour atteindre au bour0 eon nourri~ler
Et deux boucs au poi! ras, dans
élan guerrier '
En se heurtant du front courbentleurs cols robus'tes.

u::

Par dela les blés mOrs alourdis de sommeil
Et les sentiers poudreux 011 croit le térébinthe
Semblable au clair métal de la riche Korinthe '
Au loin la mer tranquille étincelle au soleil. '
Mais sur le thym sauvage et l'épaisse mélisse
Le pasteur accoudé repose, jeune et beau.
Le reflet lumineux qui rejaillit de l'eau
Jette un fam·e rayon sur son épaule lisse...

C'est cette campagne que traverse Kléarista a l'heure ou l'aube ·
divine baigne l'horizon clair, _tandis que les me~les siffient, que les
alouettes·montent dans le ciel, que les lievres bondissent du
creux: des ~illons,. pour aller rejoindre le berger de l'Hybla qui
la vo1t vemr a lm, dans le brouillard du matin comme la forme
de son reve. Mais d'autres tableaux nous rével;nt une nature de
p~oportions pl':1s vastes, une nature majestueuse et magnifique,
d1vme! pourra1t-on dire, ou l'ceil ne pergoit que les teintes élémenta1res, les grandes lignes des choses, le jeu des forces perma-

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

271

nentes qui entretiennent la vie du monde, et transmet a l'ame
des visions qui prennent d'elles-memes un caractere religicux :
Hélios, désertan t la campagne infinie,
S'incline plein de gloire aux plaincs d'Haimonil' ·
Sa pourpre flotte encor sur la cime des mont~. '
Le grand fleuve Océan apaise ses poumons
Et l'invincible Nuit, de silence chargée,
'
Déjil d'un voile épais couvre les flots d' Aigée...

7

i~ ~·u'¡t ·t·o~i:i~'á¿s ~ie·~;; ·1~ 'i&gt;éúei~·é~~;~~-

Aux lueurs d'Hékata projette au loin sa forme ·
Et sur la cime al tiere 011 dorment les for~ts '
Les astres immortels dardent lcurs divins traits.

Mais, que ces paysagcs appartiennent a la nature bucolique
ou ala nature mythique, qu'ils soient riants ou séveres, grandioses
ou familiers, tous, ils ont ce trait commun qu'ils sont baignés de
l~mie~e, de cette lumiere des cieux que savoure en paix le berger
d Agr1gente, que contemple avec extase le vieux centaure
Khiron,
O vous, plaines d'Hellas I o montagnes sacrées
De la Terre au grand sein. mamelles éthérées i
O pourpre des couchants I o splendeur des matins l...

de cettc lumiere dont l'éternel été de Bourbon a imbibé les yeux
du poete, qu'il a pour ainsi dire absorbée et concentrée en lui
et qu'il projette, avec un éclat presque brutal, sur nos cieu~
souvent voilés, sur nos campagnes aux tons doux, sur nos horizons noyés de brumes mauves ou de vapeurs bleuatres :
Midi, roi des étés, évandu sur la plaine,
Tombe en nappes d argent des hauteurs du ciel bleu.
Tout se tait L'air flamboie et brílle sans haleine,
La terre est assoupie en sa robe de feu.

De telles journées, qui sont rares dans notre climat. donnaient
au créole exilé et nostalgique l'illusion du pays natal. II oubliait,
pour un instant, le « ciel mélancolique ii sous lequel la destinée
l'avait condamné a vivre, &lt;( l' a vare soleil » qui, désormais, éclairait
ses jours ; il se croyait revenu « au bord des mers dorées », dans
l'éden d'ou il était exclu. Mais on comprend aussi que, dans
~es brouillards et les boues de Paris, par les courtes et noires
Journées d'hiver, il se soit tourné passionnément vers les lumin~uses contrées dont le mirage éblouissait son imagination, vers
la Grece, vers l'Orient, et on s'explique la part presque exclusive
qu'il a faite dans ses vers aux tableaux de cette nature lointaine
qui était vraiment pour lui la nature.

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

..
Leconte de Lisle est un de nos grands paysagistes. C'est aussi
un de nos meilleurs animaliers, le Barye ou le Frémiet de la poésie
francaise. On rencontre, en parcourant son reuvre, sous le couvert
des bois, dans les fourrés des jungles, sur les sables du désert ou
sous les vagues de l'océan, les plus beaux et les plus redoutables
échantillons de la faune sauvage. Il a visiblement pour les
carnassiers de la terre, de la mer et de l'air, pour les chasseurs
aux sens aigus, aux muscles d'acier, aux gestes prompts et surs,
une prédilection innée, que développerent les grands voyages
accomplis dans sa jeunesse de Bourbon a Nantes et de Nantes a
Bourbon. Avant de quitter son ile en 1837, il est probable qu'il
n'avait jamais rencontré de fauves ailleurs que dans les livres
a images. La premiere fois qu'il en vit, en chair et en os, il en fut
subjugué. On se rappelle, au Cap, avec quelle admiration il
suivait a travers les barreaux d'une cage, le~ ébats « effrayants et
sublimes ,, d'un couple de jeunes lions, avec quelle volupté il
écoutait leurs rugissements. Faisant escale a Saint.-Louis du
Sénégal, il visita, nous dit-on, les dépendances d'une maison qui
faisait le commerce des animaux féroces. De grands ours velus
étaient parqués dans un cirque immense ; leur nourriture était
déposée dans de hautes cages. Le poete, jusque dans sa vieillesse,
aimait a raconter « de quel bond nerveux, de quelle souplesse
de chat s'enlevaient les lourdes betes » ; il avait, paratt-il, pour
peindre leur élan, un geste a luí. Il eut l'occasion, pendant ses
interminables traversées, de suivre bien des fois, dans le ciel, le
vol des grands oiseaux de mer, dans le sillage du navire, quand on
arrivait aux parages de l'équateur, les évolutions des requins, «des
horribles beles avec leurs gros yeux ronds». Le divertissement traditionnel, c'était de regarder les matelots pecher,un de ces monstres
ala ligne, le haler tout vif sur le pont, et le dépecer a coups de
hache, en dépit de ses terribles coups de queue. Une fois fixé
en France, il ne vit plus guere, en fait d'animaux féroces, que ceux
du Jardin des Plantes, ou ses promenades le conduisaient assez
souvent : par exemple, ce vieux lion, qu'il nous peint allant et
venant dans sa cage « comme un damné qui rode dans l'enfer», et
« heurtant les deux cloisons avec sa tete rude ». Mais son imagination en rencontra d'autres dans les récits des voyageurs. Je le
soup~nne d'avoir été un lecteur assidu du Tour du Monde,
qui commen~a de paraitre, comme on sait, en 1860. Des obs~rvations qu'il avait faites d 'un reil amusé et attentif, des détatls

273

précis qu'il avait retenus de ses lect~res, il composa cette « galerie
zoologique » - Je mot est de Loms Ménard - don~ aucun de
nos poetes, ni avant lui, ni a~re~, ne nous a olTert l'éqm~alent.
Cette galerie est peuplée d ammaux nombreux et var1és, appartenant a tous les ordres : quadrupedes, oiscaux, reptiles ~t poissons. Mais. de meme que la nature, pour Leconte de L~sle, e~t
toujours la nature de l'Extreme-~rient, les animaux qu'il ~~crit
appartiennent a peu pres exclus1vement a la faune des reg1ons
tropicales. La faune europé~nne ne_l'intéress? pas. Elle n'est pas
assez féroce ason gout. Il lm est arrivé une fo1s ou deux de mettre
en scene un fauve de nos contrées, ours de Finlande, ou loup
de Hartz. Mais ses héros préférés, ce sont les Iions et l~s éléphants
de l' Afrique les chiens sauvages du Cap, la panthere de Java,
le tigre du Bengale, le condor des Andes, le _Pytho~ de l'Inde ou
l'aboma des Antilles. Avec quelle complaisance 11 les replac_e
t.out d'abord dans le cadre approprié ! C'est ~ur les bords d_u NII
blanc dans la plaine rugueuse du Sennaar, JOnchée de pierr~s
rouss;s sous un ciel de cuivre ou passe un vol de vautours, tand1s
que s'épaissit une nuit pleine de bruits étranges et d'acres senteurs,
ou bien encore, c'est au fond d'un ravin semé de blocs e~tassés,
de flaques d'eau luisantes, dans un décor apo?alypt1~ue et
lunaire, que nous apparatt le roi du désert. Et_le ro1 de la Jungle,
lui, c'est dans le fouillis d'herbes hautes ou ghssent les serpe~~s,
oiJ vibrent les cantharides, que nous le voyons, le ventre en l a1r,
dormir son sommeil de gros chat fatigué et repu. Autour du
troupeau d'éléphants dont nous suivons la marche pesan~e, le
sable rouge s'étend comme une roer sans limites, dans une sohtude
que ne trouble aucun passage d'oiseau ni de quadrupede, s?us
l'immense soleil qui brule l'espace enflammé. Du haut de son aire,
l'aigle, avec son reil pergant, voit galoper dans la steppe mongol~,
atravers l'herbe jaune et drue, la horde d'étalons a la~uelle 11
s'attaquera tout a l'heure ; et le ciel magnifiq~e d'une nmt dorée
des tropiques réfléchit a l'infini ~es con~tell~hons flamboyantes
sur les grandes vagues oú le requm se la1sse mdole~me~t berce~.
C'est seulement lorsque la scene est prete que le poete y mtrodmt
le bel animal pour lequel a été disposé ce décor.
Il ne s'attarde pas a nous donner son signalement en détail.
En trois ou quatre traits, - t_rois ou qu~tre coups de crayon, ou
trois ou quatre touches de pmceau, - il le dres~e ?evant no_us,
avec sa forme, sa couleur, son attitude caractéristique. Le hon
vient au seuil de son antre,
Arquant ses souples reins fatigués du repos,
Et sa criniere jaune éparse sur le dos,

20

�274

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour humer l'air du soir ; ou bien, il marche dans la nuit, le col
droit, l'ceil au guet, flairant les senteurs qui montent a lui des
ténébres. La panthére noire qui, a. l'aube, regagne son glte,
ondule d'arbre en arbre dans sa robe de velours ; elle glisse en
silence sous les hautes fougéres, s'enfonce et disparait entre les
troncs moussus.
Les é!éphants rugueux, voyageurs lents et rudes,

traversent le désert dans un nuage de poussiére monté des dunes
de sable qui croulent sous leurs pieds; l'oreille en éventail, l'reil
clos, la trompe entre les dents, ils suivent sans jamais dévier de
la Iigne, le vieux chef qui les conduit :
Son corps
Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine,
Sa téte est comme un roe, et l'arc de son échine
Se vofite puissamment a ses moindres efforts.

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

275

rayées, mouchetées, tachetées, ces plumes épaisses ou ces écailles
aux reflets métalliques. 11 ne voit pas dans les animaux, comme
l'eOt fait un disciple de Descartes, des automates compliqués
marchant par roues ei par ressorts. 11 n'en fait pas non plus,
comme un fabuliste, de simples prete-noms des qualités et des
défauts de l'humanité. JI ne leur attribue pas a eux-memes,
comme Buffon dans son H isloire nalurelle, des vertus et des vices
semblables aux no tres : la noblesse, la clémence et la magnanimité au lion ; au tigre, la bassesse, la cruauté et la férocité.
Il ne le'ur prete pas non plus, comme Kipling, rles propos pleins
de profondeur et une sagesse merveilleuse. Il les prend tels qu'ils
sont et pour ce qu'ils sont, des etres soumis a la tyrannie de trois
ou quatre instincts élémentaires, poussés irrésistiblement a
l'acte par les. images que déroule sous leur era.ne plat, dans leur
cerveau aux circonvolutions grossiéres, e&lt; le songe intérieur qu'ils
n'achévent jamais ,&gt;. Dans la tete d'un ruminant, ce songe intérieur n'évoque que des visions paisibles, de vast s paturages ou
l'on enfonce jusqu'au ventre, d 'innombrables troupeaux paissant
al'ombre des arbres, au bord des eaux. Dans celle d'un grand
fauve, ce sont d'autres scénes. Le jaguar, allongé sur une roche
plate, lustrant sa patte d 'un coup de langue et clignant ses yeux
d'or hébétés de sommeil, n'a point !'ame bucolique:
0

Troublé dans son sornmeil par les vagues rumeurs du jour,
l'aboma hausse sa spirale vers le soleil; il raidit le col aux rnuscles
puissants qui souiient sa tete squameuse, fouette l'eau de sa queue
et se dresse,
Armur·é de topaze et casqué d'émeraude
Comme une idole antique immobile en ses nceuds.

Le vent du large a beau beugler, rugir, siffier, raler, miauler,
pulvériser l'eau bleme et déchiqueter les nuées, }'albatros,
volant contre la rafale, l'ceil au loin, ses ailes de fer rigidement
tendues,
Vient, passe et disparatt majestueusement ;

et plus haut que le plus haut sommet des Cor~illi~res, ~ans _les
régions ou l'aigle n'ose pas monter, ou le vent lm-meme n atteint
pas, le condor, poussant un cri rauque, s'enléve en fouettant
la neige,
Et loin du globe noir, loin de l'astre vivant,
II dort dans !'air glacé, les ailes toutes grandes.

Ces belles créatures, que le poéte contemple d'un ceil d'artiste,
il n'a pas voulu seulement nous en montrer les forme.'! élégantes,
sinueuses ou massives.'Ils'est efforcé de pénétrer jusqu'aux ames
rudimentaires qu'enveloppent ces peaux rudes, ces fourrures

11 réve qu'au milieu des plantations vertes,
11 entonce d'un bond ses ongles ruisselants
Dans la chair des taureaux effarés et beuglants.

Le poéte n'en est ni surpris ni choqué. L'aigle qui fond sur un
liévre, dans la plaine, la panthére qui déchire un cerf, le requin
~i happe de ses machoires de fer tou te proie qui passe asa porté e,
~w paraissent accomplir leur fonction propre, celle pour laqqel!e
lis ont été faits, comme le bceuf pour brouter l'herbe ou l'abeille
pour butiner de fleur en fleur. S'ils tuent, s'ils dépécent, s'ils
dévorent, ce n'est pas a eux qu'il faut s'en prendre, c'e¡;;t a la
nature qui n'entretient la vie - la vie des hommes aussi bien
que celle des animaux - que par des massacres perpétuels.
La faim sacrée est un long meurtre légitime,
Des profondeurs de l'ombre aux cieux resplendissanls,
Et l'homme et le requin, égorgeur ou victime,
Devant ta face, OMort, sont toús deux innocents.

N'y a-t-il pas cependant, pour animer ces créatures féroces ou
gr~ssiéres, d'autre impulsion que le retour périodique des instincts
qui les poussent a se conserver et a se reproduire ? N'y a-t-il

�L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

276

REVUE DES COURS ET CONFÉI\ENCES

pas, dans leurs cceurs comme dans les n6tres, place pour des
affections et des passions, pour l'amour et la haine? Le roi du
Hartz, le loup au poi) rude que le poete nous montre, par une
nuit glacée d'hiver, assis sur ses jarrets et hurlant a la lune,
garde dans ses rouges prunelles l'image de la Iouve blanche et des
petits qu'au retour de ses courses il a trouvés morts a l'intérieur
de son antre, et de l'homme, du massacreur qui les a égorgés. Et
du fond de ces ~mes enténébrées semblent par moments monter
quelques-unes des aspirations qui prendron dans la conscience
humaine la forme la plus noblement douloureuse. Sur la plage
aride du Cap, Leconte de Lisie a jadis entendu, pendant des nuits
entieres, de maigres chiens aboyer lugubrement.
La queuc en cercle sous leurs ven tres palpitants,
L'ceil dilaté. tremblant sur leurs pattes fébrilr.s,
Accroupis ~a et la, tous hurlaient, immobiles,
Et d'un frisson rapide agités par instants.

11 se demanctr., apres bien des années, que) est le sens de
cette lamentation i,ans raison et sans fin.
Devant la lune errante aux livides clartés,
Quelle angoisse inconnue, au bord des ~oires ondes,
Faisait pleurer une Ame en vos formes 1mmondes '/
Pourquoi gémissiez-vous, spectres épouvantés '/
Je ne sais ; mais, ó chiens qui hurliez sur les plages,
Apres tant de soleils qui ne reviendront plus,
J'entends toujours, du fond de mon passé confus,
Le cri désespéré de vos douleurs sauvages 1

Darwinattribuait aux animaux un instinct religieux.Jenesais
s'il aurait plu a Leconte de Lisie d'aller jusqu~-la ; mais _dan&amp;
ces créalures qui ne pleuraient ni de froid ni de faim, ma1s de
quelque douleur indicible, de quelque inexplicable inquiétude,
il reconnaissait un tourment analogue au tourment de la pensée
hurliaine, et il voyait en eux, comme Michelet-: « nos freres inférieurs ».

Le spectacle de ces paysages ruisselants de lumiere, de cette
végétation étrange, luxuriante et magnifique, de ces betes
superbes qui ne connaissent pas d'obstacles a leurs instincts
et qui sont capables de tenir tete aux éléments, de toute cet_te
nature pleine de parfums, de couleurs, de mouvement et de bru1t,

277

)aisse le lecteur ébloui et émerveillé. En contemplant ces tableaux
d'ou l'homme, le plus souvent, est exclu,ou il n'occupe, quand ~\
y trouve sa place, qu'un~ P?rtion tres ex~gue, il ~pprend a _es,timer soi-meme 1 comme d1sa1tPascal, son Juste prix. 11 se considere
comme perdu dans l'ample sein de la nature, simple dépositaire,
parmi tant d'et~es dont beauco~p so_nt plus beaux et pl~s forts
que lui, d'une étmcelle de cette vie qm partout germe, éclot, palpite, étincelle, s'agi_te, so_upire, gronde, bour~?nne et_ chante. Le
sentiment de la vie umverselle, telle est 11mpress10n la plus
profonde que le poéte a regue de son contact avec la nature, et
telle est aussi l'impression qu'a notre tour nous recevons le
plus fortement de son ceuvre ; et cette impression est tout
d'abord délicieuse :
Ce sont des chceurs soudains, des chansons inflnies
Un long gazouillement d'appel~ joye~x melé,
Ou des plaintes d'amour a des r1res umes ;
Et si douces pourtant flottent ces harmonies,
Que le repos de l'air n'en est jama is trou~lé.
Maisl'ame s'en pénetre: elle se plonge, entiere,
Dans l'heureuse beauté de ce monde charmant ;
Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumiere ;
Elle rev6t ta robe, ó pureté premiare,
Et se repose en Dieu silencieusement.

Cette fuite de la personnalité comme par mille_ invis~bles fissures cette diffusion a travers les choses, cette d1spers10n dans
l'infi~i, répand dans l'etre tout entier un~ sens~tion_ d'allégement;
elle le débarrasse de ce poids mort fa1t d espoirs avortés, de
songes dégus, de souvenirs amers et de ~ristes pensées que
l'homme tratne a pres lui tout le long de son existence ; elle l'affranchit et le vide, pour ainsi dire, de lui-meme :
Et !'ame qui contemple et soi-m@me s'oublie
Dans la splendide paix du silence divin,
.
Sans regrets ni désirs, sachant que tout est vam,
En un r~ve éternel s'ablme ensevelie.

Elle se plonge dans uneadoration muette _; elle s:absorbe da~s la
beauté de I'univers · et par une pente msens1ble, elle ghsse,
' ' longtemps attendu, a l' anéant·1sseme~t.
comme dans un sommeil
A ce terme, la nature nous achemine encore par une autre V?~e..
De la contemplation de ses tableaux les plus magnifiques surg1t,
aussi bien que le sentiment de la vie universelle, l'idée d~ la mort
omniprésente. A tout instant la nature enfante des etres ; a
tout instant elle en détruit. Elle est la matrice toujours féconde,

�278

279

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

et la tombe toujours ouverte. Tout ce qu'elle a produit est voué

apparatt a ceux qui la regardent de sang-froid, calme, impa~sible,
súre d'elle-meme, présidant sans lenteur et sans ha_te, sans mcertitude et sans fievre, a l'accomplissement de ses lo1s:

a la mort,et les astres eux-memes n'échappent pasa la loi commune. La lune qui, au-dessus de nos tetes, tend son grand are
d'or, n'e5t que le spectre monstrueux d'un univers défunt:

Pour qui sait pénétrer, Nature, dans tes voies,
Villusion t'enserre et ta surface ment.
. .
Au tond de tes douleurs comme au tond de tes ¡01es,
Ta torce est sans ivresse et sans emportement.

Autretois revetu de sa grace rremiere,
Globe heureux d'ou montait la rumeur des vivants,
Jeune, il a fait ailleurs sa route de lumiere,
Aves ses eaux, ses bleus sommets, ses bois mouvants,
Sa robe de vapeurs moUement dénouées,
Ses millions d'oiseaux chantant par les nuées,
Dans la pourpre du ciel et sur l'aile des vents.
Loin des tiedes soleils, loin des nocturnes gloires,
A travers l'étendue il roule maintenant.

Son sort, ce sera un jour le sort de notre globe. Le poete, avec
ses yeux qui percent !'avenir, voit déja &lt;e la face de la terre absolument nue ». Plus de villes, plus de forets sonnantes, plus de
mers battues des vents ; plus rien de cf' qui fut la vie, la vie des
choses ou la vie de l'homme, la vie des corps et. la vie de !'esprit:
Tout, tout a disparu, sans écho et sans trace
Avec le souvenir du monde jeune et bea\L
Les siecles ont scellé dans le m@me tombeau
L'illusion divine et la rumeur des races.

•

Le pere des blés, des íleurs et des rosées, la lampe du monde,
le soleil, va s'éteindre a son tour ; les astres d'or détachés de
sa ceinture, l'un apres l'autre, s'engloutiront dans les gouffres
de l'étendue.
Et ce sera la Nuit aveugle, la grande Ombre
Informe, dans son vide et sa stérilité,
L'abtme pacifique oü gtt la vanité
De ce qui fut le temps, et l'espace et le nombre.

Leconte de Lisie goute une sorte de plaisir sauvage a multiplier
ces images de décadence, de décrépitude, de dissolution et de
ruine. Devant ces visions d'apocalypse, il est pris d'une horreur
religieuse et comme d'un vertige sacré.
Partagé entre le spectacle de la vie universelle et la conception
de l'universel anéantissement, il ne peut se décider ni a bénir cette
nature qui donne la vie, ni a maudire cette nature qui inflige
la mort. II n'est pas dupe de l'illusion sentimentale qui nous
montre en elle, suivant l'aspect sous lequel nous l'envisageons,
suivant aussi le penchant de notre caractere ou la disposition
de l'heure, une consolatrice ou une persécutrice, une amie ou
une ennemie, une mere ou une maratre. 11 la voit telle qu'elle

11 la voit avec les yeux d'un philosophe et d'un savant, avec
· ceux si l'on veut d'un Lucrece ou d'un Buffon, pour prendre parmi l~s savants et ies philosophes ceux qui ofTrent a la poés~e une
matiere tout élaborée et déja pret.e. JI a, comme eux,le senbment
de la permanence de ce systeme de forces que nous . appelo,ns la
nature sous le changement incessant des formes qm est l effet
de Ieur action et la condition de leur durée. II s'incline devant
une nécessité que sá raison con\toit. C'est la loi de la vie que les
etres ne se renouvellent qu'aux dépens les uns des !utres, que
toutes choses naissent, croissent et meurent pour fa1re place a
d'autres qui naitront, croitront et mourront a leur tour, et
ainsi j usqft 'a l'infini :
Cedil enim rerum novifale exlrusa vetustas
Semper, et ex aliis aliud repa:are n~c~sse esl...
Sic alid ex alio nunquam des1st, t or1r1.

Dans cette chaine sans fin des existences, qu'importe a la
puissance qui les engendre les circonstances particulieres, les
joies ou les peines, le bonheur ou le malheur dont c~a~une est
accompagnée ? Que lui impoTte la .douleur ? Que lm, importe
la mort ? La nature disait Buffon, « ne permet pas a la mort
d'anéantir les espece~, mais la Iaisse moissonner les in?ivid~s et
les détruire avec le temps pour se montrer elle-meme mdépendante de la mort et du temps, pour exercer a c~aque instant
sa puissance toujours active, manifester _sa plémtude par sa
fécondité, et faire de l'univers, en reprodmsant, en renouv?lant
tous les etres, un théatre toujours rempli, un spec~acle tou1ours
nouveau. » La nature, dit a son tour Leconte de L1sle, ne donne
nulle attention aux accidents qui tiennent tant de place dans
notre vie, et qui nous paraissent tenir tant de place dans le
monde :
La nature se rit des souffrances humaines;
Ne contemplant jamais que sa prop~e grandeur,
Elle dispense a tous ses forces souverames,
Et garde pour sa part le calme et la splendeur

�280

Ü&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

281

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

II y a, dans cctte maniere de concevoir les rapporLs de l'homme
avec la nature, une largeur de vues, une hauteur de pensée et une
fermeté d'ame qui donnent a la poésie de Leconte de Lisle un
caractere de grandeur et une indéniable originalité. Parmi ses
illustres devanciers, ni Lamartine, ni Víctor Hugo n'av aient
songé - si ce n'est a la rencontre et sans y insister - a
interpréter de la sorte le spectacle de l'univers. Seul, Alfred
de Vigny avait exprimé une conception jusqu'a un certain
point analogue, dans quelques stances de la Maison du Berger.
Elles sont assez connues pour qu'il soit superflu de les citer. La
Nature en personne, on le sait, fiere de sa puissance et de sa
pérennité, « impassible &gt;&gt; et « screine », y déclare formellement
son indiITérence aux vicissitudes des créatures, et confond dans
un meme dédain les hommes et les fourmis. Vigny, s'il avait
!'ame stoi:que, n'était pas assez stoYcien pour apporter de bon gré
a cette conception du monde, que luí imposait sa raison, une
adhésion qui froissait sa sensibilité. II n'avait donné la parole a
la Nature que pour protester de toutes ses forces contrc
cruauté dont il é1tait indigné :
•
C'estla ce que me ditsa voix tristeetsuperbe J
Et dans mon camr alors je la hais, car je vois
Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe,
Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.
Et je dis a mes yeux qui lui trouvaient des charmes:
Ailleurs tous vos regards, ailleurs tou tes vos !armes ;
Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.

Son creur souffre et son imagination se révolte. Tout le vieux
levain d'individualisme que, depuis cent ans, les initiateurs et les
mattres du romantisme ont déposé dans les ames, fermente et
bouillonne dans la sienne. II déteste cette nature méchante et
meurtriere ; il n'en veut plus voir la beauté ; il n'a d'yeux que
pour l'etre unique, précieux, irréparable, qu'elle a créé hier et
qu'elle anéantira demain. Combien l'attitude de Leconte de Lisie
est plus philosophique ! Si la nature est insensible et indiITérente,
- et personne n'en est plus convaincu que lui, - ce n'est pas
une raison pour qu'il s'interdise ni pour qu'il nous dissuade de
la regarder et de l'admirer. Au contraire, la fratcheur qu'elle
répand dans les sens, le calme qu'elle ins'inue dans l'ame ont
une vertu bienfaisante ; les images qu'ont gravées en nous les
premieres impressions de sa beauté nous áccompagnent jusqu'au
dernier jour. Les tristesses de notre destinée particuliére s'atténuent et se dissolvent dans la contemp)ation des choses, et, a
défaut de consolations positives, tout i:iu moins pouvons-noui

attendre de la Nature qu'elle nous afTranchisse de notre individualité misérable, et qu'elle nous fasse goO.ter par avance l'inaltérable paix qui est réservée aux hommes comme aux dieux.
Homme, si le cceur ,Plein de joie ou d'amertume,
Tu passais vers mid1 dans les champs radieux,
Fuis I la nature est vide et le soleil consume,
Rien n'est vivant ici, ríen n'est triste ou joyeux.
Mais si, désabusé des larmes et du rire,
Altéré de l'oubli de ce monde agité,
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire,
Goftter une supreme et morne volupté ;
Viens I le soleil te parle en paroles sublimes.
Dans sa tlamme implacable absorbe-toi sans Iin,
Et retourne a pas lents vers les cités intimes,
Le cceur trempé sept fois dans le néant divin

On le voit, la conception que Leconte de Lisie se fait de la
nature correspond exactement a celle qu'il se fait des dieux et a
celle qu'il se fait de l'humanité. Ce sont trois aspects d'une meme
pensée, trois traits qui, s'ajouta~t et s'ajus~ant l'~n a l'autre,
déterminent dans ses grandes hgnes la philosophie que nous
pouvons maintenant dégager de son reuvre.
(d suivre.)

�PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

283

J'eppellc tousioursraiso11 eette apperence de diseours que chacun forge
en soy; cctte raison, de la condilion de laquelle i1 y en peull avoir cent contraires aulour d 'un meme subie.:t, c'est un instrument. de plomb et de cire,
allongable, ployable, et accommodablc a tous biais et a toutcs mesures.

Philosophie de !'Esprit
Cours de M. LÉON BRUNSCBVICG,
Membre de l'IMlilul, Profcs.vur a la Sorbo111u.

S1xrbrn LE&lt;,oN

Les conséquences pratiques du dynamisme vital.
Nous allons suivre, dans l'exposé du dynamisme vital, la
mélhode que nous avons appliquée a l'analyse atomistique. Apres
avoir scruté les bases spéculatives de la doctrine, nous allons
nous efforcer d'en suivre les conséquences pratiques. Et ici encore, ici a plus forte raison, l'histoire nous servira de guide. On
pourrait, a la rigueur ou a la limite, concevoir une science de
l'univers qui serait tellemenL adéquate a la réalité qu'elle pourrait
!aire absiraction du devenir humain, et se présenter dans son
achévement intrinseque. Mais, en abordant le domaine moral
nous avons nécessairement affaire a des valeurs qui n'existent
qu'e~ tant qu_'ell~s se sont produites au sein de l'humanité, qui ont
acqms leur s1gmfication propre en agissant sur l'orientation de
nos destinées. CommenL l'appel a la puissance créatrice de la vie
a-t-il pris dans la société moderne une efficacité pratique ?Telle
est la qucstion a laquelle je dois répondre aujourd'hui.
L'initiateur de la pensée moderne est Montaigne. Les Essais
constituent un inventaire de toutes les valeurs léguécs par la
double tradition de l'hellénisme et du christianismc une critique de ces valeurs au nom de l'intelli!!;ence libre et de la conscience pure. Or,ces valeurs s'effondrent,des qu'elles sontplacées,
sans hypocrisie et sans arriere-pensée, en face des principes dont
elles se réclament. C'est la logique qui condamne la déduction
scolasti9u~ a ~me perpétuelle pétition de príncipe ; et cette
co~trad1cbon, _mhérente a la transcendance du réalisme &lt;:péculailf, se tradmt en fait par la diversité ruineuse des systémes
dogmatiques.

Et de meme l'épreuve des guerres de religion a fait éclater
l'impuissance du christianisme a s'enraciner dans les creurs, et
ay devenir un artisan efficace des vertus memes que, théoriquement, et pour la fagade, le christianisme recommande :
bonlé, bénignité, tempérance.
• Confessons la veritéqui : lrieroit del'armee, mesme legitime, ceulx qui
marchent par le seul zele d'une aftection religieuse, et encores ceulx qui
reprdent seulemeot la protection des loix de Jeur pals, ou service du, priocel
ll n'en stauroit bastir une compaignie de geots d'armes complette. • Quan
au•: vices : haine, cruauM ambition, auariu, ddraction, nbellion, • nostre
religioo... faicte pour (les\ extirper, ... les couvre, les nourrit, les incite... •
Et en ertet 1suivaot une formule que Pascal reproduit a peu pres telle quelle
dan&amp; les Pensies), •l'usage raict veoirune distinction enorme entre la devotion
el la cooscience. •

Au fond, pour Montaigne, la croyance, qui se prétend d'origme
,urnalurelle, est un résultat des forces naturelles qui agissent
sur rhomme, des préjugés et de la coutume.
• Nous sommes chrestiens, a mesme tiltre que oous sommes ou P.erigordins, ou allemans. • Et si la !égitimité des valeursreligieuses estuoe musion,
une chimere, a fortiori en sera-t il de méme pour la légitimité des valeurs morales:• Les loix de la cooscience, que nous disons oaistre de nature, naissent
de la coutume : chacuo, ayant en veneratioo intime les opioions et mreurs
approuvees et receues autour de luy, ne s'eo peult depreodre sans remords,
énl s'y appliquer saos applaudissemens. •

Certcs avec Descartes, avec l\lalebranche, avec Fénelon
chez nous, - avec Geulincx, avec Spinoza, avec Leibniz, - la
spéculation philosophique fera un magnifique effort pour restaurer, sur les ruines de la scolastique et en face de la négation
critique, la vérité de la spéculation scientifique, l'ordre de la
perfection morale et religieuse. Mais a consulter tout au moins
l'évolution immédiate de la pensée, il est difficile de soutenir
que cet e!Tort ait e!Tectivement, ait historiquement réussi. Le
xnue siécle SE' retrouve, comme était le xv1e siecle apres le
Moyen Age, une époque critique.
_C omment est-il sorti de cette crise ? ou qu'est-il sorti de cetlc
cr!s~ ? L'événement décisif a cet égard, c'est l'éelat projeté au
m1~1eu du siecle par l'reuvre de Jean-Jacques Rousseau,
qui modifie brusquement le cours du monde moderne. Or
cette reuvre va résolument dans le sens d'un spiritualismc
dynamique qui met l'Ame au-dessus de l'ldée.
Suivant Jean-Jacques Rousseau, on fait fausse route lorsqu'on

��286

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

homme artificiel a l'homme de la nature. Le Conlral social rétablira, d'ailleurs, l'équilibre entre la naturc idéale de l'individu et
la nature réelle de la société en fondant la législation de l'~tat
sur la volonlé générale, qui exprime précisément l'essence de la
nature humaine.
Or, cett_e réponse devient un paradoxe, des que l'on se replace,
comme fa1t Kant, dans les conditions normales de la vie morale
des qu'il s'agit, non de célébrer le devoir, mais de l'accomplir'.
Rousseau imaginait un passé destiné a l'excuser, revait un
avenir susceptible de le justifier. Pour luí, la faute et le remede
étaient d'ordre social, extérieurs l'une et l'autre a la volonté
véritable de l'individu. Mais le premier commandement de la
conscience n'est-il pas de confronter ce que nous faisons avec ce
que nous devons; par suite, de nous condamner sans faiblesse
lorsque nous avons mal agi, et surtout de nous tendre énergiq~ement vers une conduite meilleure? Kant, piétiste scrupuleux,
rémtegre dans la conscience morale et l'obligation de la loi et
le mérite de l'eflort, que Rousseau en avait « laissé ·tomber ,,
avec tant de candeur et de quiétude. La conscience morale
apparatt alors raison pralique. Pourtant, une idée essentielle de
Rousseau demeure, chez Kant : que la raison pratique est sur
un plan supérieur a l'entendement, impénétrable et inaccessible
au mécanisme par lequel nous nous représentons, par lequel
nous coordonnons l'univers des phénoménes. II y a un déterminisme des lois naturelles, et du moment que nos actions se produisent dans l'espace et dans le temps, elles font partie inté~rante_ de ce déterminisme : ce sont les conséquences qui sont
hées rigoureusemenL, et sans échappatoire possible, a .des antécédents donnés. Mais ce déterminisme est lui-meme l'eflet de
quelque chose qui le dépasse, parce que cette chose est située
par dela le plan des phénomenes qui remplissent l'espace et Je
temps. Ce qui est par dela le déterminisme, c'est la liberté ce
'
qui. dépasse les causalités phénoménales, c'est la causalité noouménale_ ou intelligible. Vis-a-vis de la loi morale, noµs affirmons
noLre liberté, nous avons la responsabilité de ce qui fait le mérite
de nos péchés, par un acte qui échappe aux conditions de lieu
et de temps, par un choix inlemporel ou nous nous constituons
nous-memes dans notre caraclere inlelligible, fondement
noouménal du caracLere erhpirique ; et le caractére empirique
s'insere dans l'enchevetrement des causes et des efiets a travers
l'univers ; par la, il contribue au déterminisme rigoureux du
monde phénoménal.
C'est par des considérations morales et religieuses, pour

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

287

concilier avec l'exigenceintellectuelle de la sciep.ce newtonienne
l'aspiration piétiste a l'absolu du devoir et de Dieu, que Kant
a été conduit a l'opposition radicale entre, d'unepart, lacausalité
i?temporelle et le caractere dit intelligible, d 'autre part, la causahté phénoménale et le caractere empirique. Mais cette opposition
peut etre débarrassée des considérations laborieuses qui ont
imposé une forme si complexe a l'architecture du Kantisme.
Po_u: un esprit a l'emporle-piece comme Schopenhauer, et qui
éd1fie son systéme avec un petit nombre d'intuitions massives
l'antithése des deux caracteres prend une signification tre;
simple, presque immédiate.
Du moment que le caractere empirique est donné dans le
déterminisme du plan phénoménal, et que ce déterminisme résulte
lui-meme d.e la priorité des formes spatiales et temporelles,
des catégones de I'entendement, l'idéalisme subjectif est vrai :
· le monde des phénomenes est une apparence, sinon une illusion
que l'homme se crée a lui-meme. Ou est le príncipe de ceLLe
création ? Kant a fourni la réponse lorsqu'il a établi, par
dela les phénomenes présentés a la connaissance, un monde
ina?cessible a la raison spéculative et dont elle est pourtant
obhgée de confesser la réalité absolue : le monde de la causalité
libre. Cette causalité, si nous voulons la saisir en elle-meme
laissant de coté les u prénotions » d'ordre moral et religieux, nou~
l'apercevrons dans l'innéité du caractére. C'est ce qu'indique, de
la fagon la plus claire, une formule de la Critique de la Raison
pralique:
Tout ce qui résulte immédiatement du libre arbitre d'un homme, comme
est ce~tai~ement. toute action ~aite_ avec intention, a pour fondement une
cau~hté h~re qu,, des sa prem1llre ¡eunesse, exprime son caractére dans ses
marufestat1ons phénoménales (les actions).

L'impuissance de l'entendement a pénétrer jusqu'a cette
origine radicale de notre conduite atteste que cette origine est
d'e~sence extra-intellectuelle. La raison délibére sur les moyens ;
ma1s les fins lui sont imposées par quelque chose de supérieur,
que nous pouvons appeler volonté, mais a la condition, bien
entendu, d'écarterde ce mot tout ce qui serait d'ordre rationnel.
La volonté de Schopenhauer, comme le dit excellemment
M._ Ruyssen, c'est « la volonté aveugle, sans raison (grundlos),
qui, par une inexplicable spontanéité, engendre un monde
a~surd_e et mauvais. Sur ce point, on ne peut qu'admirer la parfaite ngueur de la these de Schopenhauer. A aucun moment,
par aucun biais, il n'a tenté de réintégrer dans la volonté origi-

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
288
nelle le moindre germe de raison, de conscience, de calcul ou
d'ordre.
Une telle volonté n'a done rien de spécifiquement humain ;
c'est le vouloir-vivre. Si Schopenhauer y a été amené par une
intuition psychologique, cette intuition donne naissance a une
biologie:

11 nous faut apprendre a comprendre la nature, en partant de nousm@mes et non inversement chercher a nous comprendre en partant de la

nature.

31 Mu 1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRBCTBUB: ••

Des lors, le dynamisme vital est en possession de son expression
,parfaite ; et encore ici, pour bien montrer que je ne force pas le
sens des theses schopenhauériennes, d'ailleurs si claires dans leur
brutalité, je citerai une note empruntée a l'ouvrage de M. AndrP.
Fauconnet sur l' Eslhélique de Schopenhauer : e Le prindpe du
monde n'est pas un principe pensant con~u par analogie avec
le sujet connaissant, mais un blinder Drang, con~u par analogie
avec l'inslincl animal, le besoin, et ce qu'il y a de moins conscient
en nous. »
Au cours du x1x8 siecle, d'ailleurs, le primat de la vie et de
l'instinct sur l'intelligence et sur la réflexion n'a pas conservé la
couleur pessimiste que Schopenhauer lui avait donnée. Par
exemple, selon Nietzsche, Anlechrisl d'abord et Anli-Socral~
cnsuite, le vitalisme de l'instinct conduirait a une morale du
bonheur. Voici un texte du Crépuscule des ldoles : « La raison_ a
tout prix, la vie claire, froide, prudente, dépourvue d'instincls,
en lutte contre les instincts, ne fut-elle meme qu'une maladie,
une nouvelle maladie ... :8tre forcé de lutter contre les instincts,
voila une formule de décadence. Tant que la vie est ascendanle,
bonheur et instinct sont identiques. »Chose remarquable, c'est
en s'appuyant sur le transformisme darwinien, sur la lutte pour
la vie et le triomphe des plus aptes, que Nietzsche répudiait la
liaison du biologisme et du pessimism .
Enfin, dans la doctrine de l' Evolulion créalrice, l'opposition de
la matiere de la vie, que j'indiquais a la fin de mon dernier cours,
se rejoint, et corresponda l'antithese de l'intelligence et de l'instinct. Je me borne a rappeler ce point; j'y reviendrai plus a
loisir dans !'examen que j'ai a faire maintenant du dynamisme
vital, et auquel je compte consacrer mes trois prochaines le\¡ODI
en me pla\¡ant successivement sur le terrain de la morale, de la
biologie, de la physique ; je vous avertis tout de suite que la
-tache n'cst pas facile.
•
(d suivre.)

Le Géranl :
POl'flERS. -

FRANCK GAUTRON.

•VCl&amp;TÉ f'RAN~.\l&lt;E D' JWPRlllll,;RII!:

F. STROWSKI,

Professeur a la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. MARCEL MARION,

Professeur au College de France.

En exposant le projet de loi sur l'indemnité des émigrés, je
n'ai pas ménagé l'approbation a ce projet qui était infiniment
sage; mais, en en relatant la discussion, nous aurons malheureusement beaucoup plus de réserves a faire, car si le projet
était congu d'une fa\¡On sensée et raisonnable, la discussion
a'égara plus d'une fois et on arriva a faire d'une loi, qui aurait
dli etre une loi de réconciliation, une semeni::e de haines et
de passions.
Dés le début, il fut visible que l'atmosphere de cette discussion
serait trés troublée ; il y avait a peine quelques jours que le
rapport de M. de Martignac avait été lu, que la Chambre, avant
meme que la discussion ne fut ouverte, fut saisie d'une pétition :
un sieur Lamare, qui était acquéreur de biens nationaux, ayant
entendu parler de l'indemnité qui allait etre mise en discussion,
avisa la Chambre qu'il avait traité a moitié prix avec l'ancien
?ropriétaire des biens qu'il avait acquis, et qu'en C\ltte qualité,
il se croyait avoir des droits a réclamer une partie ae l'indemnité
qui. serait allouée a cet ancien propriétaire. Cette prétention
excita les passions a un degré inconcevable. M. de Puymaurin,
orateur de !'extreme droite, éclata d'indignation ; il luí semblait,
21

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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>Le theatre romantique</name>
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                    <text>96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

irais Berlioz, qui s'indigne, reconnatt tout de meme, avec une
cinglante ironie, que ces étranges procédés sont nécessaires pour
qu'une belle reuvre étrangére sorte de son splendide isolement.
Les reuvres d'art géniales sont toujours, en leur nouveauté,comme
des reuvres étrangeres. Une traduction s'impose. Deschamps
l'a compris, et Berlioz lui-meme présente sa défense et justifie
son role quand il ajoute avec une mélancolie amere :
« Ne faut-il pas toujours corriger plus ou moins un auteur
étranger, poete ou musicien, s'appelat-il Shakespeare, Grethe,
Schi\ler, Beethoven ou Mozart, quand un directeur parisien
daigne l'admettre a l'honneur de comparattre devant son parterre.» Voila, en somme,ce que j'ai voulu faire dans ce travail. J'ai
mis sous le patronage légerement ironique de Berlioz lui-meme et
de ses pairs dans le ciel de l'art, les Delacroix, les logres, un
interprete de leurs reuvres aupres du public du xtx6 siécle. Je
n'ajouterai qu'un mot : II faut, pour etre juste, ne pas oublier
la distance qui sépare, dans le meme genre d'activité, un CastilBlaze par exemple et un Deschamps.
Le premier, comme le souhaitait Berlioz, est mort tout entier.
Le résultat de ses efforts seul lui a survécu : il a acclimaté
chez nous les cheís-d'reuvre de la musique étrangere. Ce bon·
homme tres intelligent, mais dénué de gout véritable, sans scrupules artistiques, se plaisait en sa besogne étrange, était un de
ces 1&lt; boulevardiers » entreprenants comme nous avons pu en rcncontrer encore dans notre jeunesse, dignes assesseurs du fameux
Dr Véron, espece de Gaudissart de la propagande musique.
Le second, Émile Deschamps, n'était vraiment pas a sa place
en pareille compagnie, et nous l'avons surpris rougissant. Malgré
le nombre de ses campagnes musicales, l'activité du librettiste et
de l'arrangeur ne fut jamais qu'un accident dans sa vie. « 11 m'a
fallu cette circonstance, écrivait-il un jour, a propos d'un opéra
de Meyerbeer dont il s'occupait, pour apprendre par moi-meme
ce que c'était que pareilles démarches. - En vérité, je ne m'en
doutais nullement, quoique je fusse au milieu des intrigues je les ignorais, tout occupé que j'étais de la partie d'art. Non,
certes, je ne renonce pas a la littérature ... je reprcndrai la poésie
des livres, poésie plus calme et plus consciencieuse, et je quitterai
tout ce qui est théatre... » Souhait significatif, qui nous découvre
la nature de Deschamps, et dans lequel s'exprime, alors qu'elle
est entratnée par ce tourbillon complexe d'égoismes, de passions
inléressées et d'aspirations idéales que la vie parisienne a
toujours été pour des artistes, le soupir d'une ame bien née.

N° iO

AVRIL

1m

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS
ET CONFÉRENCES
•
D1aacnua: ••

F. STBOWSKI,

Profe,ffl,r d la Sorbonne.

La Bible dans la po ésie franQaise
depuis Marot
Lee po6m.N bibliqaea me de la riaotion oontre la Pl6la~ •
II. Lea poimea lyrll¡u11 et ,p1qu11 : Belleaa, da Bartaa, d'.lablpi

Coura de

■.

Vl.llfEY,

Dogen ck la Facullé de, uftre., ck Montpellier.

TROIBIEME LE~O~

deL;~:p!:Sti!!º~-t\~anges mixlu~~s q_u'a!t produites l'alliance
.
1 ique et de l msp,rallon classique est l .
~eme qw en 1572 clélt la Deuxieme journóe de la B
· de
dee1;!a;~~::u&amp;7~es~n~ petite .~popée _intitulée : L:;~::ur~
sa . omme s d voula1t avantCbateaubria d
, pennetu;e au lecteur de comparer les deux merveilleux B n
donne d abord la parole au petit dieu 1"lé 11
, elleau
tout de suite Mais a u •
ª · ne le nomme pa6
le terrible espiegle. Toutqfr:~sb;~:ul~ºJ: reconnais~ons aussitót
lonius ou_ de l' Énéide de Virgile, il vient u:e~:r:~aul,res d' Apode ses v1eux exploits et ,. d'
,
e Pus se vanter
l'ait dédaigné. Mais le sai~:Ur~r;:v~u
un
f seul creur jusqu'ici
résistance. Car
. 1 ne era plus une longue
les Pétrarquisie;ª;p~:: dl:sc~l~::~~~ts auxquels l'ont habitué
are un sourcil bien dessiné et po t n~t' Amou~ prend pour
ur ra1 un red flalJ\boyánt.

Le Géranl : FRANCK GAUTRON.
POITIEIIS. -

30

9

•OCIÉTÉ PRAN~illB D'IIIPRIIIEBIB,

•

�98

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN¡;:AISE

David succombe, en effet, apres·qu'on nous afait assister a tous
les maneges d'une coquette raffinée. C'est alors que Dieu le grand Dieu de la Bible, cette fois - prend a son tour la parole,
pour se repentir d'avoir été si bon quand les hommes sont si
méchants. Cependant, a la requete d'une allégorie virgilienne,
la Clémence, il accepte que son serviteur infidele regoive l'avertissement du prophete. Et le récit s'achemine ensuite a pas de
course vers le dénouement, peut-et.re parce qu'Horace fait de
cette brieveté une loi de la narration, mais probablement parce
que Belleau est beaucoup moins édifié par le repentir de David
qu'il n'avait été amusé par son péché.
Belleau a fait, heureusement, beaucoup mieux. Ce qu'il a fait
de meilleur, ce sont des prieres empruntées au livre de Job.ll est
le premier de nos poetes modernes qui se soit inspiré de ce poeme
ou plus tard nos romantiques sont allés souvent chercher des
aliment.c:; a leur mélancolie. Pendant l'une des crises de la maladie
tres douloureuse - on ne sait pas bien laquelle - dont il était
souvent tourmenté et dont finalement il mourut, il relut les
plaintes du Lépreux. ll y trouvait l'image de ce que son propre
corps était devenu :

99

Du livre devenu son réconfort, il tira neuf pieces, qu'il plaga
en tete de sa Deuxieme Journée. Ce sont des traductions, exactes,
assez souvent vigoureuses, dont chacune a sa strophe propre car, meme malade, un poete de la Pléiade s'intéresse toujours
aux rythmes - et plusieurs de ces prieres ont par endroits une
harmonie et une abondance presque lamartiniennes :
Veux-Lu esprouver ta puissance
Contre la fueille qui ballance,
Qui chancelle et branle a tous vens ?
Quoy ? me veux-tu Jivrer bataille,
Poursuyvant le chaume et la paille,
Qui n'a plus d'huroeur au dedans ?...
Et comme le bois mort se mine,
Pourry et mangé de vermine,
Tout ainsi je vis en langueur :
Ou comme le drap d'une robe,
Ou la tigne ronge et desrobe
Le fil, la grace et la couleur.

Plus tard, "en 1576, Belleau publia les Discours de la Vaniié,
traduits de !' Ecclésiaste en vers alexandrins et les dédia au
frere du roí. La meme année, il publia, en les dédiant a la nouvelle
reine, Louise de Lorraine, des Eglogues sacrées traduites du
Caniique des Canliques. En tete de chaque Eglogue, un argument
tres édifiant avertit la pieuse reine qu'elle aura un grand
profit spirituel a relire le plus beau des Cantiques dans la traduction que lui en offre l'auteur des Baisers, l'imitateur de
Catulle et de Jean Second.

Mes os sont pris tout le long de mondos
Contre ma peau, et ma chair ulceree
En s'y collant s'cst du tout retiree,
Et ne suis plus qu'une ordonnance d'os,
Sauf eschappé des fieres destinees,
Monstrant la peau de mes dents descharnees.

Il y trouvait aussi l'expression de sa propre angoisse a la pensée
de la mort inévitable et prochaine :

EGLOGUE m. - L'Eglise sous la figure de l'ame pecheresse, estant pressee
du sommeil d'ignorance, et sommeillant és tenebres du peché, cherche
JESus-CHRIST au hasard et danger de sa vie.
EGLOGUE v. - JEsus-CHRIST vient au secours de son Eglise, invitant toute
ame fidelle a l'aimer, et s'enivrer de sa parolle, a fin de tenir la porte ouverte
et tousjours preste a le recevoir, quand i1 nous fera la grace de s'y presenter

Mon ha!eine est devenue
Si courte et si corrompue,
Et la fin me presse tant,
Que je ne voy plus que l'ombre,
Et la fosse noire et sombre
D'un sepulcre qui m'attond.

Ce pavillon dévot couvre une marchandise qui l'est beaucoup
moins.
Pourtant, il y a moins de sensualité que de mignardise chez
Belleau, le gentil Belleau, et ce n'est pas précisément d'avoir
fait d'un poeme sacré un poeme assez lascif qu'il est coupable ;
c'est d'avoir mis trop de grtice langoureuse la ou il y a tant de
vigueur ; aussi est-on tout étonné d'entendre qu'elle a un reil
terrible comme un~ armée rangée en bataille, cette Épouse qui
vient de suggérer ces aimables diminutifs :

ll y trouvait enfin, voluptueux qu'il était, mais pécheur sans
malice, vrai La Fontaine du xv1e siecle, les raisons d'espérer que
Dieu n'aurait pas le courage de le damner :
Dieu gardien, j'ay peché : mais pourquoy
M'as tu creé si contraire a toy, Sire,
Oue ce malheur me charge et me rend pire
En combatant moymesme contre moy ?
Souvienne toy avant que me damner,
Que de limon, et de bourbe fangeuse
Tu m'as formé, et qu'en terre poudreuse
Apres rna mort me feras retourner.

Le miel frais espuré des ruchetes gaufrees,
Distile, savoureux, de tes Ievres sucree~ :

•

�100

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Sous ta langue mignarde un ruisseau doucelet
S'escoule gracieux et de manne, et de laict.

.... ··············· .... ... ............. .

M'amie est du fardin la vive fontainette,
Le puits de vive eau qui sourd argentelette
A petits flots ondez des cymes du Liban.
Sus done Iaisse cet air, orage Borean,
Ruine du Printemps, et des fleurs tendrelettes :
Vien Soulerre au dous flair, et d'ailes plus mollettes
Au mignard eventail sous un soume benin
Evente promptement les fleurs de mo~ Jardín,
Afín que son parfum et son odeur gentile,
Sur moy son cher Espous de toutes parls distile.

Belleau est, d'ailleurs, un poete de la nature plus encore qu'un
poete de l'amour. Ce qui le séduit dans le célebre poeme, cen'est
pas tant que l'amour y soit si vif, c'est, d'abord, qu'il ait pour
décor un si beau paysage, et l'auteur de La Bergerie en a su rendre
tout le charme printanier :
.•. desja la Tourterelle
Dessus cest arbre sec redouble sa querelle :
Desja sur le figuier la figue s'engrossist
Pleine et gonfle de laict, et le vent s'adoucist:
Les vignes sont en fleur, dont la fleurante haleine
Embasme de parfum l'air, les monts, et la plaine.

Ce qui lui plalt encore, c'est que cet amour s'exprime par des
comparaisons d'une si franche rusticité. II les déclare &lt;&lt; admirables» dans un de ses arguments, etil en a traduit quelques-unes
assez bien pour qu'il fasse songer a Alfred de Musset.
Sa taille haute et droitte est comme un grand Palmier
Sur la forest branchue haut eslevé dans l'air.

Et il les a traduites, d'ailleurs, plusieurs fois, en les expliquant ;
car il s'est bien rendu compte qu'un lecteur frangais ne voit
pas immédiatement en quoi des cheveux sont comparables a
des chevres ou deux rangées de dents a des brebis qui reviennent
de l'abreuvoir :
L'yvoire blanchissant de tes dens bien couplees,
Ainsi que le troupeau des brebis despouillees
De leur robe de laine, en revenant du bain,
Le poi! blanc et poly des ondes du Jourdain,
Qui fecondes tousjours portent d'une ventree
Deux petits aignelets il la peau bigarree,
Sans qu'une seulement d'entre elles ait le flanc
Ou sterile ou brehain : Ainsi sont ranc il ranc
Les deux rempars jumeaux de tes dens agencees,
D'une egale blancheur justement compassees.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

101

Voila qui est clair, qui peut-etre l'est meme trop; mais, pour
etre trop accommodé au gout frangais, le tableau n'en a pas
moins conservé un peu de saveur. Et l'on voit done que si
le xv18 siecle eut le sentiment de la nature, la Bible y fut pour
quelque chose, sinon autant que Virgile, Théocrite et Sannazar.

•* •
L'reuvre la plus considérable que la Bible ait inspirée a notre
poésie dans le dernier tiers du xv1e siecle est celle de du Bartas.
Aucune ne contrjbua davantage a faire surgir d'autres poemes
bibliques. Aucune n'eut un plus grand retentissement. Son succes
franchit les frontieres de la France. Du Bartas eut meme l'honneur
d'etre imité -par le Tasse. Aussi ses admirateurs crierent-ils
bien haut que Ronsard était dépassé. Et Ronsard s'en émut.
Prenant a témoin le maitre qui l'avait initié aux beautés de
l'antiquité profane, Daurat, il qualifia énergiquement de menteurs ceux qui osaient dire que Ronsard était « moins que le
Bartas ». 11 revint plus tard a la charge pour rappeler a la pudeur
ces disciples qui se disaient plus grands que leur mattre :
Vous étes mesruisseaux, je suis votre fonlaine.

II avait certes raison de s'indigner puisque sans lui du Bartas
peut-etre n'eut rien été,et puisqueayantété,comme on l'a dit, sa
caricature, il l'a discrédité.
Pour~ant, du ~~rtas apportait un peu de bon, et il mérite qu'on
se souvienne qu 11 a fa1t autre chose que des vers ridicules sur
le galop du cheval.
Son intention n'est pas douteuse. Ill'expose en toute occasion:
dans son poeme intitulé Uranie ou la Muse chrétienne, dans la
préface de sa Judith, dans les préambules de ses deux Semaines.
II veut réagi~ contre l'iID:moralité de la poésie contemporaine,
&lt;e _sauver la v1e a ses conc1toyens » qu'une profane envíe d'étermser leur nom « attache a l'atelier d'amour ». 11 se propose
d'écrire
Des vers que sans rougir la vierge puisse lire.•.

II met sa plume au service de la religion et de la morale. C'est
Dieu qu'il invoque, etil lui demande de faire qu'en instruisant les
autres il s'instruise lui-meme. Mais; pour autant, il ne veut point
.cesser d'etre _un bon humaniste, un fidele imitateur des classiques.
Son prem1er grand poeme fut une épopée de J udith en six

�102

Hvres. Comme il la fit parattre en 1573, au lendemain dela SaintBarthélemy, on l'accusa d'avoir voulu coilseiller le ~eurtre d~~
rois impiei. II s'en défend dans _sa réface, en aff1~ant qua
son avis ceux-la seuls ont le dro1t d attenter a la vie du chef
de l'État qui en ont regu de Dieu !'indubitable vocation. II oublie
toutefois de nous dire a quel signe une femme peut reconnattre
qu'elle est appelée a u_ne mission aussi p~u ?rdinaire: Congue
antérieurement a la Samt-Barthélemy, écrite a la requete de la
reine de Navarre, la Judith, sans recommander le régic_ide,était
certainement, dans la pensée de du Bartas, un averbssement
adres&amp;é aux persécuteurs.
Il se vante dans la méme préface d'etre le premier en France
qui ait fait une épopée sacrée. II aurait méme pu se vant~r,
puisque La Franciade n'avait pas été_achev~e, d'é.tre le yrem1er
qui eüt fait une épopée. C' est done la Bible qm, .apres a~o1r d?nné
a notre poésie moderne avec Marot son preIDier recueil lynque,
et avec Beze sa premiere tragédie, lui a donné encore, avec du
Bartas, son premier poeme narratif ou il y ait des traces de
talent.
L'art toutefois en est peu biblique. De son propre aveu, l'auteur de Judilh n'a pas « tant suivi l'ordre ou la phrase du texte
de la Bible qu'il n'a essayé d'imiter Homere en son lliade et
Virgile en son Énéíde ». En effet,la Bible n'a guere fourni que
les faits. C'est l'humanisme qui a fourni les themes épiques et les
procédés de style. Et aucun ne manque a l'appel. Les bonnes
recettes ont été appliquées en toute conscience. Le poete,en ses
six livres a su faire entrer les principaux ingrédients dont il
est conv~nu que doit se composer la sauce épique : dénombrement des guerriers, conseil des chefs, siege, comhat, festins,
récit des événements antérieurs a l'action mis dans la bouche
d'un personnage, description de tapisseries, comparaisons de
tout genre. Une comparaison de Virgile nous aide a comprendre
le combat qui se livre dans le creur d'Ahraham invité a immoler
son fils (liv. 11, vers 53 et suiv.). Et, comme u!1 h~maniste f~angais du xvie siecle ne sépare pas dans son adm1ration les ltahens
des Latins Judith emprunte, comme l'ont fait Cassandre et
Olive, ses appas a Alcine; Holopherne, pour lui dire son amour,
répete les déclarations de Roger a Angélique (1) et les combats
qu'il se vante d'avoir livrés sont ceux quelivrent Charlemagne
contre Agramant et Bradamante contre Marphise (2).
( 1) Furieux, X. 113-114 = Judith, VI, 70-76.
(2) Judith, V, 327-356 = Furieux, XVI, 56, 58, 68. Furieux. XXXIX, 14-15.

.
•
Jud1/h, V, 307-366

103

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN,;AISE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

=

Mais plus que les poetes épiques del' Antiquité et de l'ltalie,
les poetes orateurs de la décadence latine ont alimenté de leur
éloquence cette épopée bihlique. Les vraies beautés de la Jud~ih
sont des heautés oratoires a la maniere de Séneque ou de Lucam.
Ce ne sont pas d'ailleurs des beautés méprisables. Comme dans
les tragédies de Garnier on trouve la le bon vers proverbe :
La paille tost s'allume et s'esteint vistement ;
(III, 189.)

la bonne harangue en vers antithétiques :
Hé J quoi ? vous voulez done limiter la puissance
Du Pere tout-puissant et captiver ses i:nains .
Dans les fresles chainons de vos conseils humarns ?
Ju o-es
sans jugement, vous voulez loy prescrire .
0
Au Dieu, qui prescrit loy mesme au celeste emp1re :
Vou3 voulez alTermir sous la course du temps
L'autheur des jours, ·des mois, des saisons et des ans ?
N~ vous abusez point : la divine puissance
'í'a point ses bras liez d'aucune circonstance.
,.
.
Dieu peut tout ce qu'il veut, D1eu veut tout ce qu il do1t.
(III, 456-465.)

le dialogue symétrique, que du Bartas chérit au point de l'im~
poser a un seul personnage se parlant a lui-méme :
Las ! pour faire un te! coup ton brasa peu de force.
Assez fort est celui que l'Éternel r'enforce.
Mais ayant fait le coup, qui te garentira ?
Dieu m'a conduite ici, Dieu me r'amenera.
Et si ton Dieu te livre es mains des infideles ?
Mort le Duc, je ne crain les morts les plus cruelles.
Mais quoy ? tu souleras leur impudicité 1
Mon corps peut estre /J eux, mais non ma volonté.
(VI, 123-131.)

D'assez b.:ins vers descriptifs se rencoatrent aussi

ºª et la :

Les Arabes heureux, ceux qui sur des civieres
Promenent leurs maisons couvertes de fougercs
Les subtils Tyriens, qui la fuyante voix
Arresterent, premiers, sur l'escorce du bois...
Et bref, toute l' Asie estoit comme enfermee
Dans le clos retranché de cette belle armee.

De qui sont ces vers ? De Hugo faisant le dénombrement
de l'armée de Xerces? Non: de du Bartas faisantdans la Judith
le dénombrement de l'armée d'Holopherne. Car cet orateur, ce
rhéteur si l'on préfere le nommer ainsi, a du poete épique le
goüt et le sens de ce que l'on appellera plus tard la couleur
locale, si bien que dans sa J udith, d'un art en général si peu bi-

�104

·105

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA BJBLE D.\.NS LA POÉSIE FRANvAlSE

blique, il y a parfois une certaine couleur juive, qui permet de
-eonsidérer du Bartas comme un des précurseurs du romantisme :

le déluge (1). Les effusions morales et_r~ligieuses s'ajouten~ :?n~
s' meler a ces descriptions d'une ongme toute profane e _u
•y • '
· ·té Lesavantparle le croyantparle ensmte,
mtéret de pure cur1os1 .
'
,
Et lus d'une
tou. ours moins longtemps. Ils ne font pas qu un. , p
.. .
. J le croyant n ' est que l'écho d'Horace
.
, ou des poetes sto1c1ens
f 01s,
L B'bl
'
d u ¡er siecle voire des Pétrarqmstes.
L'art lui ' auss1. est surtoui d' un hurna m'ste · a 1 e n a
presque' rien a re~endiquer ni dans les tro~ nombreux dMauts,
ni dans les quelques vraies beautés des Semaines.
Les défauts sont bien connus.
. . . .
Ce sont, d'abord, toutes les formes de la prec1os1té .
les pointes :

Adonc le grand Pontite, assisté des ncveux
Du grand Eleazar, Pretres dont les cbevcux
N'avoient esté rongnez, une mitre emperlee
Pose devotement sur sa perruque huilee :
Et d'un linge sacré, qui a ses riches bords
Frangez de cloches d'or, couvre son sacré corps ;
Puis brusle en holocauste, et tue en sacrifice
:Maint bouc, maint aignelet, maint veau, mainte genice,
Teignant avec leur sang les cornes de l'autel,
Et sa voix eslevant. prie ainsi I' Immortel.
(1, 137-145.)

11 rentre avecque bruit au regne du silence ;

La Judilh est oubliée. Du Bartas, pour la postérité, reste
l'auteur des deux Semaines.
La premiere Semaine, dont la plus ancienne édition connue
est de 1579, est l'histoire de la création du monde. La deuxieme
Semaine (1584) est l'histoire de la création de l'homme, du péché
origine!, d'Abel et de Carn, de Noé. Elle devait avoir une
suite, dont quelques fragments furent publiés en 1591. Si l'auteur
en avait eu le temps, il aurait conduit l'histoire du peuple hébreu
jusqu'au Messie, puis peut-etre l'histoire de l'Église jusqu'au
xv1e siécle.
La premiére Semaine est done une peinture du monde ¡ la
deuxieme, une histoire universelle. Dans l'une, toute la nature ¡
dans l'autre, toute l'humanité, et Dieu dans toutes les deux.
Ce plan grandiose ne pouvait faire sur les premiers lecteurs qu'une
impression profonde.
A ces deux poemes, lascience de l'humaniste afournihien plus
de matiére que la religion du croyant. Aussitot qu'il a dit : « Et
Dieu créa les poissons », c'est a Pline l'Ancien, c'est aux polygraphes de!' Antiquité qu'il demande de quoi peip.dre les moours
des poissons, et, curieux comme un contemporain de Montaigne,
crédule, comme on l'est en un temps ou la critique nait a peine,
il se complatt a admirer de préférence dans la nature les bizarreries que la narve science des Anciens y reconnaissait. L'impression nous est ainsi souvent donnée que la création est l'oouvre
amusante d'un esprit ingénieux. Les poetes eux-memes ont
apporté leur contingent: Homére, Virgile, Lucrece, Ovide, Ovide
surtout, qui, suppléant aux !acunes de la Genese, apprend a
du Bartas ce que c'était que le chaos et comment íut déclanché

les calembourgs :
Dans des coches non moins adorez que dorez ;

l'emphase:
Les bourgeois d' Amphitrite
Trouvant pour se sauver lamer meme petite ;
1

les méLaphores cheres a Cathos et a Madelon : les_o:e!lles app~lées les portieres de !'esprit ; _et l'~stomac, un cms1~~r parfa1t.
C'est aussi le burlesque, qm a s1 souvent pour ongme la préciosité :
Avec de friands mets n'irrite point ta bouche:
Le travail soit ta sauce.

Voila ce que peut donner, quand un poete manque naturellement de gout, un commerce trop fréquent avec_ les rhéteurs
de la décadence latine et avec les Italiens de la Rena1ssance.
Ce qui a fait surtout a du Bartas une facheus.e réputatio_n,
c'est qu'il a pris tout a fait au sérieux quelques-uns des conseils
donnés par Ronsard pour enrichir notre langue poétique des
ressources propres aux langues anciennes. Le mot composé,
dont Ronsard n'use, en somme, qu'avec discrétion, devient chez
du Bartas le principal ornement du style. Dieu ayant le premier
jour créé la lumiere
(!) Sur les sources de la science de du Bartas, sur toute son reuvre, v~ir
l'excellent livre de Georges Pe)Jissier, La vie el les amvres de du Bartas. Paris,
1882.

�106

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Chasse-ennuy, chasse-deuil, chasse-nuit, chusse-crainte,

crée le deuxieme jour
Le feu donne-clarté, porte-chaud, jette-flamme ;

puis, le troisie.me,
la Terre porte-grainc,
Porte-or, porte-san té, porte-habits, porte-humains
Porte-fruits, porte-tours.
'

Plus tard, l'homme, créateur du mal, invente la guerre
Raze-forts, verse-sang, brusle-autels, aimc-pleur,.

Ce sont la quelques exemples entre cent de la fagon dont du
Bartas parle grec en frangais.
Quelquefois il s'avise meme de transporter dans la langue
frangaise les redoublements : il fait flo-flolter lamer, cra-craqueier
le feu, et, étendant au substantif un procédé que la langue grccque
réservc,_ daos des conditions d'ailleurs tres précises, au vcrbe, il
nous fa1t entendre le babailemeni des arteres.
I1 est presque inevitable qu'un poete. qui emprunte ainsi aux
langues de l'antiquité pai:enne ses procédés d'art, en vienne
a meler facheusement aux histoires bibliques les légendes de la
mythologie. Du Bartas n'a pas su s'interdire ce genre d'ornement.
II montre le Créateur serrant et lachant la bride aux postillons
d'Éole. II compare David a l'amie d'Anchise. Goliath lui rappelle
les Cyclopes. II fait intervenir les Amours avec leurs fleches pour
enflammer le creur de Salomon. II se demande si le fruit de l'arbre
de vie ne serait pas le nectar qu'Hébé sert aux Olympiens.
II conte que le premíer effet du péché origine} fut de faire sortir
des Enfers les trois Furies ; il les en tire et, tout de suite on reconnatt les Furies dont Virgile nous a laissé le portrait. '
Le pis, c'est qu'outrant I'anthropomorphisrne hébra1que, il
transforme en un Jupiter le Créateur contemplant l'reuvre
des six jours :
O:, son nez a \ong~ traits odore une grand plaine,
Ou commence a flairer l' encens, la marjolaine...
Son oreille or' se paist de la mignarde noise
Que le pe,upl~ vol~n~ par les forests desgoise...
Et bref, 1 ore1lle, 1 ceil, le nez du Tout-Puissant
En son reuvre n'oit rien, rien ne void rien ne sent
Qui nepresche son los ou ne luise sa fa~e
'
Qui n'espande partouÍ les odeurs de sa glace.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANyAISE

107

C'est ainsi que du Bartas, donnant a la vérité l'art de la fable,
prépare a Boileau des armes contre la poésie chrétienne.
ll est f§.cheux qu'il faille chercher au milieu de tant de vers
choquants les vers estimables. Mais on en trouve. Quelques-uns
sont des vers de vrai poete; des vers d'une harmonie virgilienne :
Le jonc au chef barbu, qui dans le fleuve tremble.

........ ........................ ..........

Le branle des rameaux agitez par le vent.

La plupart sont des vers oratoires, des vers comme en ont
tant forgé ces grands artistes de l'antithes·e que sont Lucain
et Séneque :
Hébreux, en vous perdant vous gagnerez assez.
Je n'ay point d'autre Dieu que mon glaive 1trancbant.

Pour un danger otTert il en recherche cent.
Tu as Dieu dans la bouche et dans le cceur Satan.
Tu blasmes en autruy le vice ou tu t 'onfonces.

-Ce sont la des vers d'une allure toute latine. Ces vers,
du Bartas sait aussi bien que personne les grouper en faisceau
dans une ample période, soit qu'il preche les lieux communs de
la moral e, soit - et c' est plus intéressant - que, lointain précurseur de i'auteur de La Chute d'un ange, il essaie de dire pourquoi il ne peut parler du Dieu des chrétiens qu'imparfaitement :
Je sc;ay eertes ......... . ........... . .... . .....•
Qu'on ne void point le Sainct, le Grand, le Tout-Puissant,
Si ce n'est par le dos : et c'est mesme en passant.
La trace de ses pas nous est plus qu'admirable.
Son estre est incompris ; son nom est ineffable :
Si bien que les bourgeois de ce bas element
N_e peuvent point parler de Dieu qu'improprement.
S1 nous l'appelons Fort, ce sont basses louanges.
Si bien heureux Esprit, nous l'égalons aux Anges ;
Si Grand sur tous les grands, il est sans quantité ;
Si Bon, si Beau, si Sainct, il est sans qualité :
Veu que dans le parfait de sa divine essence
L'acc1dent n'a point lieu: tout est pure substance.

Comme du Bartas, son ami et son compatriote Ao-rippa
d'Aubigné a raconté la création ; comme tant d'autres, iÍ a t~aduit
les Psaumes en vers . .Mais de ses Psaumes et de sa Créaiion qu'est-

�REVUE DES COURS ET CO:-IFÉRENCES
108
ce qu~ lit encore un seul vers? Son reuvre de poete, ce sont Le,
Trag,ques, épopée et satire, ou en sept vastes tableaux sont
e:'~osés : les Mis~res du peuple de France en proie aux guerres
civiles, les turpitudes des Princes qui ruinent ce peuple et oppri"
ment sa conscience, les forfaitures des juges installés dans la
Chambre dorée, les Feux qui s'allument contre les protestants,
les !"ers_ qu'on dirige contre leurs poitrines, les Ve11geances que
le ciel brera des bourreaux, le Jugemenl qui enverra chacun au
séjour qu'il aura mérité d'habiter éternellement.
Les Tragi?ues, publiés seulement en 1617, furent congus
ap~és _la_ bataille de Castel-Jaloux et composés dans les années
qui suivirent. Les retouches que l'auteur fit a ses vers avant de
~s offrir au public n'ont pas suffi a leur enlever les caracteres
essentiels qu'ils devaient a la date ou la plupart furent écrits.
Le poéme est bien de_ l'époque des grandes guerres religieuses,
non du régne de Ilenri IV ou de Louis XIII. L'auteur des Tragiques, par son gout, par son éducation, par ses lectures est
contemporain de l{obert Garnier et de du Bartas.
'
Lui aussi e~t un humaniste, et un humaniste qui, comme ceux
de ~a génération, goute les grands modeles de la belle époque
moms que les poétes trop orateurs de la décadence. Lui aussi
a Virgile p~éfere. OviQ.e, J uvénal, Séneque le tragique, Lucain.
Et done lui_ aussi ap~strophe, s'exclame, amplifie, répete, énumére, ~t !ªi~ d~~ po~ntes, ég~lant, dépassant meme peut-etre,
quand il s agit d 1magmer de bizarres horreurs son mattre Lucain
. pourtant, a su rendre si amusant, dans le 'récit fameux d'une
qui,
bataille navale, le spectacle d'hommes qui se noient:

. .
La mort ingénieuse
Fr?1S~o1t de ~ests les tests ; sa maniere douteuse
Fa1s?1t une ~hspute aux playes du martyr
De I eau qui veut entrer, du sang qui veut sortir.
(Ed. Lalanne, p. 22.}

Lui _auss~ mele aux souvenirs bibliques la mythologie et des
allé~ories, 1ssues tres probablement de cet éblouissant Roland
f ~rieux que tous nos poetes du xvie siécle, meme les plus chrét1ens, ont tant chéri. Lui ~u_ssi, et plus gr!vement peut-etre que
du ~artas, tra~forme la vis10n apocalypt1que en vision pa'ienne
et Dieu en Jupiter :
Dieu voulut en veoir plus ; mais de re~ret et cl'ire
Tou t son sang escuma : il tuit il se retire
Met ses ma\ns au devant de ses yeux en'courroux.
Le Tout-Pu1ssant ne peut residcr entre nous.

LA BIBLE DA.NS LA

pof:srn

FRAN~AISE

109

Sa barbe et ses cheveux de fureur herisserent,
Les sourcils de son front en rides s'enfoncerent,
Ses yeux ehangez en feu jetterent pleurs amers.
Son sein cnfl(• de vent vomissoit des esclairs...
(lb., p. 207.)

Naturellement, tout n'est pas mauvais dans ce qui dérive chez
d'Aubigné des seules sources profanes. Ne faisons pasa ce fils du
sol frangais le tort de croire qu'il ne pouvait etre bon quand, au
lieu d'etre biblique, il n'était que latin et disciple des latins. Il
n'y a rien dans les tragédies de Robert Garnier qui vaille ce
dialogue antithétique ala maniere de Sénéque ou le poéte vengeur
ferme aux damnés toutes les portes de l'espérance. 11 n'y a pas
dans l'Arioste de portraits plus pittoresques ni plus spirituels
que ceux des personnages allégoriques installés daos les stalles de
la Chambre Dorée :
~~~te:
.
Son reil morne et transi en voyant ne void pas ·
Son visage sans teu a le teint &lt;lu trespas.
'
Alors que tout son banc en un amas s'assemble
Son advis ne dit rien qu'un triste oui qui tremb!c'.

L'lvrognerie
Bruit un arrcst de morl d'un gosicr enroué,

L'Ignorance :
Ses peti ts yeux eharnus sourcillent sans re pos
Sa grand bouehe demeure ouverte a tous p~opos ·
Elle n'a sentiment de pitié ni misere ·
'
Toute cause lui est indifler~nte et clai;e •
Elle dit ad idem, puis &lt;l!'mande que c'est. '
(Id., p. 136-14'2.}

•

Et personoe, avant le iV icomede de Corneille n'a eu en vers une
éloquence plus vigoureuse ni plus mordante que l'orateur nourri
de Juvé~al, qui, a la vertu du preneur de villes, oppose la vertu
du duelliste :

º?

ap_pelle aujourd'hui n'avoir rien faict qui vaille
D,avo!r percé_premier l'espaix d'unc bataille,
D avo1r p~em1er porté une enseignc au plus hault,
E~ fran~h1 devant tous la breche par assaut...
Bl,en !aire une retraite, ou d'un scadron battu
R alh~r _les delTa-icts, cela n'est pas vertu.
, La vo1c1 pour ce temps : bien prendrc une querelle
Pour un oiseau ou chien
Au _plai~ir d'_u~ valet, d'u~ ¡;o·u"11Ó~ g~~o~IÚ~~t ...
Qui veut, d1t-il, savoir si son maistre e~l vaiÍlant...

�110

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

De cette Ioi sacree ores ne sont exclus
Le malade, l'enfant, le vieillard, le perclus ;
On les monte, on les arme, on invente, on devine
uelques nouveaux outils a remplir Libithinc ;
n y fend sa chemise ; on y montre sa peau;
Despouillé en coquin. on y meurt en bourreau.

8

(Id., p. 65-66.)

Au reste, il est bien rare qu'on puisse séparer chezd'Auhigné
deux inspirations qui, le plus souvent, s'associent.
L'inspiration biblique est certainement chez luí bien plus
profonde que chez aucun de ses contemporains. ·
Elle n'atteint guere la langue. D'Aubigné ne commet point
la faute de parler hébreu en franc;ais. S'il emploie le mot
hasmal et le mot quicajon, c'est seulement parce qu'ils désignent,
le premier un métal, le deuxieme un végétal, qui n'ont pas de noms
en frangais. Parce qu'il appelle une fois Nabuchodonosor Nebacudnezer et deux fois l'ange Chérub, ne croyons pas qu'il ait
avant Leconte de Lisie le respect superstitieux de la forme des
noms propres. Non. En matiere de langue, son hébraisme ne
va guere plus loin qu'a aimer les superlatifs du type: « le Seigneur
des Seigneurs, lés forts des forts, les malheurs des malheurs )) 1 et
surtout les génitifs déterminatifs, dontil a une tres ample collection, les uns textuellement traduits comme la bouche de louange,
les autres tres ingénieusement dérivés de génitifs bibliques,
comme couronne de douceur fait sur corona gloriae et mespris du
ciel fait sur opprobrium hominum, ou d'autres enfin créés par
simple imitation du tour comme tribunal de lriomphe.
L'art du développement, non plus, n'est guere biblique. Pour
etre toute nourrie de termes et d'images bibliques, une phrase
de d'Aubigné n'en a pas moins un mouvement tout frangais :
Voicy le grand heraut d'une estrange nouvclle,
Le messager de mort, mais de mort eternelle.
Qui se cache ? qui fuit devant les yeux de Dieu ?
Vous, Calns fugitifs, ou trouverez-vouslieu?
Quand vous auriez les vents collez soubs vos aisselles,
óu quand l'aube du jour vous presteroit ses aisles,
Les monts vous ouvriroient le plus profond rocher.
Quand la nuict tascheroit en sa nuict vous cacher,
Vous enceindre lamer, vous enlever la nue,
Vous ne fuirez de Dieu ni le doigt, ni la veue...
(Id., p. 323.)

Ce qui est biblique, c'est le style. Déja l'influence de la rhétorique latine y a semé les antitheses : la Bible en accrott encore
le nombre, et, sans qu'on puisse toujours distinguer ce qui vient
d'une source et ce qui vient de l'autre, l'antithese biblique se

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

111

reconnatt pourtant d'habitude a ce qu'elle est moins un contraste
qu'un parallélisme :
Grouiller un chef vivant, sortir une poictrine.

o~ ~~~ ·s·a·1¡~·pe~he;,.cie :;_o·s· ~~in~s· ii;;¿üe;..
i:iesj; ·1;~~-;eú~tit ~i ·1; .tr~~p~tie' ~¿~~~:
(Id., p. 321, 325, 322.)

Déja J'influence de la memerhétorique Iati~e a multiplié _les apostrophes : la Bible en ajoute d'autres, qm se caractérisent par
leur brusquerie :
Les bons du Sainct Esprit sentent le tesmoignagc.
ns sont vestus de blanc et Iavez de pardon.
o tribus de Juda I Vous estes a la destre,
Esom, Moab, Agar tremblent a la senestre.

Déja Juvénal a suggéré quelques f_ortes images : mais la Bi~le
est pour d'Aubigné Je grand réservo1r. Par la roétaphore b_reve
ou la comparaison développée, el~e transporte dans Le~Tragiques
toute la vie de la nature. Elle fait du pécheur un_ asp1c, ~n vermisseau, une fleur sans seve, quí tombe au p~emier ~oled ou se
fane au vent sorti de la bouche céleste. EJ!e fa1t ~e Dieu un _bon
cultivateur, qui un jour vendange les rois et qm un autre JOur
tient son van pour roeLtre l'aire au point et consumer l'éteule
au feu inextinguible. Elle fait des derniers martyrs d~s roses plus
exquises que d'autres, puisqu'elles sont des roses tard1ves, écloses
a l'automne de l'Église. Elle fait du croyant_ brulé une ~ouve~le
plante fleurissant au milieu des parvi~
S10n. E_lle fa1t b?1re
aux tyrans la lie du vin de la colere d1vme. Elle fa1t extermmer
les courtisans des mauvais rois par la chute de Ieurs protecteurs,
comme on voit le chene en tombant écraser les petites herbes, la
fleur qui craint le vent, le naissant arbrisseau,_ l'écureuil et
l'abeille, tout ce qui, ayant eu part a l'ombre, a mamtenant part
au danger.
.
. .
Avec la vie de la nature, la métaphore b1bhque transporte
encore dans Les Tragiques bien des aspects de la vie sociale: l_e
glaive et Je bouclier du combattant, la couronne et le tr6ne du ro1,
la balance du marchand la fumée de la maison, les horribles
douleurs de la femme en 'couches. Elle y transporte enfin toute
la poésie des grands souvenirs, puisque, les no?1s et les faits de
l'histoire du peuple hébreu fournissant a d'Aub1gné les é~éments
d'une langue allégorique sans cesse renouvelée, le ~ath?lique est
pour lui un Esaü et le réformé un Jacob, les mauva1s prmces, des

?e

�LA BIBLE DANS LA POÉSJB FRAN~AJSB

112

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Pharaons, des Achabs, des Roboams, des Hérodes, les ministres
sanguinaires, des Amans, les conseillers fideles, des Michées, les
gens de bien, les tribus de Juda, tes méchants, Edom, Moab, Agar.
Si les images bibliques affluent en telle abondance sous la
plume de d'Aubigné, c'est que la Bible n'est pas pour lui un livre
qu'on lit pour le plaisir ; c'est le livre sacré, source et fondement
de la foi ; celui qui donne la réponse a tous les problemes, et, des
lors,on comprend que le poete n'ait ni une joie, ni une colere, ni
un espoir, ni une idée qui ne cherche dans ce livre ala fois un aliment
et une expression. Mais, par cela meme, c'est un livre dont il ne
saurait trop respecter le texte comme !'esprit. D'Aubigné, qui est
conduit a s'en inspirer sans cesse, l'est done aussi a s'en inspirer
toujours avec la crainte de le dénaturer. Ríen de ce qui est biblique ne répugne ason art, et, par exemple, sa poésie nous transporte hardiment au ciel et a l'enfer, nous fait assister au terrible
, jugement et, auparavant, a l'apparition du juge sur les nuées.
Mais, respectueuse dans sa hardiesse, cette poésie - sauf en
quelques endroits malencontreux - se fait une loi de ne point
dépasser les affirmations de la Bible. Toute la Bible, mais ricn
que la Bible. C'est commettre une tres grande erreur, a mon sens,
que de parler de l'imagination dantesque de d'Aubigné. L'enfer
et le ciel de Dante sont l'reuvre d'une imagination qui s'abandonne. D'Aubigné surveille la sienne. Quand il donne aux tyrans
une image du chatiment qui les attend, il paraphrase un chapitre
, du Deuléronome. Quand il nous fait entendre le double arret du
juge qui appelle au royaume ceux qui l'ont vetu au temps de sa
froidute et jette au gouffre ceux qui lui ont donné de la pierre
au lieu de pain, il ne fait que traduire un chapitre de saint Luc.
Quand il décrit le bonheur du Ciel, il répete presque en propres
termes l'Apocalypse. Dans une page comme celle qui nous
peint la venue du Fils de Dieu, nous devons admirer, cerne semble,
· la discrétion du peintre presque autant que son audace. On I¼
souvent dit, et on est bien obligé de le répéter toutes les fois qu'on
parle de lui - puisqu'il faut prendre, méme contre les poetes,
la défense de la langue et du gout - que d'Aubigné est plein de
défauts : qu'il est dur, rocailleux, imprécis, incorrect. On lui a
souvent reproché, et avec raison, sa terrible intempérance. Mais,
précisément pour cela, il est a propos, en terminant, de relire la
page dont je viens de parler ; car on y voit un d' Aubigné trop
peu loué : le d'Aubigné fort parce qu'il sait se borner, et grand
peintre parce qu'il laisse notre propre imagination !aire ce
tablean dont il ne nous donne, d'apres l'Écriture, qu'uneesquisse
rapide :

113

Voicy le Flls de l'homme et du grand Dieu le fila,
Le voicy arrivé a son terme preflx.
Desja l'air retentit et la trompette sonne,
Le bon prend asseurance et le meschant s'estonne...
Les neuves sont seichez, la grand mer se desrobe.••
Montagnes vous sentez douleurs d'enfantemens ;
Vous fuyei comme agneaux, O simples eslemens 1
Cachez-vous changez-vous ; rien mortel ne supporte
Le front de l:Eternel, ni sa voix rude et forte.
Dieu paroist : le nua~e entre luy et nos yeux
S'cst tiré a l'escart, 11 s'est armé de reux ;
Le ciel neuf retentit du son de ses louanges ;
L'air n'est plus que rayons, tant il cst semé d'anges (1).
(Id., p. 322.)
(1) Je do is beaucoup au livre de Trénel, r liiément biblique dans ramvre
poétique d'Agrippa d'Aubigné ; París, 1904.

(d suivre.)

10

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

Le Milliard des Émigrés
Cours de 11. MA.RCEL MA.RION,
Professeur au College de France.

Nous avons vu la derniére fois que le gouvei:nemen~ de la
Restauration avait l'intention de procurer une ~ndemmté aux
· és, et, d'autre part, de déposer un proJet
de converÉ m1gr
. d 75
f
sion de la rente 5 % en rente 3 % au pa1r . ~
~ancs.L' économie prévue était de 28.000.000,,.et 28 m1!l10ns é\~ient a
peu pres la somme de rente annuelle qu il sembla1t que I mdemnité dut couter.
.
.
Nous avons vu également que ~e projet s~ recommanda1~ ~out a
fait au point de vue de la nécess1té, au pomt de_ vue. de I oppor· mai·s qu'il avait rencontré des adversa1res 1mplacables
t um·te,
t I ·
et ue l'opinion générale était fortement ~ontée con re _m:
L~rsque M. de Villéle eut déposé son proJet, et que celm-c1
fut· l'objet d'un rapport favorable de la pai:t de _M. Masson, la
discussion s'engagea et elle débuta, comme 11 éta1t naturel, par
un discours d'un des ennemis personnels les plus ardents de
M de Villéle j 'ai nommé M. de La Bourdonnaye.
·M de La 'Bourdonnaye était d'un caractere intraitable, et il
·t· contre M. de Villéle des griefs de plus d'une sorte. II semble
ava1'
.. t'ere'. M. . de La
bien que, Iorsque M. de ' Villele arriva au. Mmis
Bourdonnaye ait fait quelque demande,_ s01t pour I_m, s01t p_our
son fils qui n'a pas été agréée, qm ne pouva1t pas etr_e
agréée '; d'ailleurs, son caracter_e éta_it . tel . que, me~e s'1l
avait obtenu satisfaction, le confht éta1t mév1table un Jour ou
l'autre entre lui et le chef du parti royaliste r~isonnable..
M. de La Bourdonnaye attaqua done le proJet avec la v1rulenc~
qu'il mettait toujours Iorsqu'il parlait de quelque c~ose qm
venait de M. de Villele. C'était, suivant lui, de la perfidie q~e de
joindre la question de la conversion a l'indemnité des Ém1grés

115

et que de déposséder des rentiers pour leur donner quelque
chose. C'était un calcul machiavélique qui avait pour but de
rendre odieuse devant l'opinion publique l'indemnité allouée aux
Émigrés. Il préférait, pour sa part, que les victimes de l' éinigration
supportassent encore longtemps leur misere p~utot 9u~ d_'y mettre
un terme aux dépens des rentief!. Le proJet, d1sa1t-1l encorc,
blessait la justice, blessait la morale, blessait_ l'i1;1téret de l'~tat
qui a du acheter tres cher le concours de cap1tahstes étr_angers.
Ce dernier point était le grand argument des adversa1res du
projet. Toutes les fois que l'on voulait attaquer une concep~ion
financiére de M. de Villele, on mettait en avant les banqmers
anglais, allemands, autrichiens, auxque!s il s'adressait.
M. de La Bourdonnaye rassembla done ses traits les plus acérés
contre le 3 %- « Ce 3 %, disait-il, est doué de quelque vertu
secrete, de quelque mérite occulte ; que! est done ce secret ? que!
est done ce mérite ? C'est l'agiotage ! Opération trop semblable
a ces engagements usuraires que d'honnetes Israélites font
conlracter a des fils de famille. »
Pures déclamatioris qui ne supportent meme pas la discussion
tellement elles sont vides.
.
On entendit ensuite un discours tout a fait différent, celui
de M. Humann, qui siégeait parmi l'opposition modérée et qui
allait etre, quelques années plus tard, ministre des Finances de
Louis-Philippe. II loua le projet de conversion; il loua la réduction
de l'intéret, la jugea a la fois nécessaire et tout a Iait légitime.
Seulement il s'attaqua a cette disposition du projet qui consistait
a convertir le 5 % en 3 % ; il aurait voulu qu'on ne franchlt pas
d'un seul coup cette étape, que l'on éonverUt en 4 %, quitte a
convertir ensuite ce 4, si les circonstances le permettaient,
en 3 %, tout au moins en 3 1 /2. II faisait remarquer que 6 francs
de rente 3 % a 75 représentent un capital de 150 francs, tandis
que 6 francs de rente 5 % représentent un capital de 120 francs.
Comme je l'ai déja dit, si l'on se place au point de vue des
príncipes, M. Humann avait cent fois raison. II aurait été infiniment préférable de faire la conversion de 5 % en 4 % et de se
réserver ensuite la possibilité de convertir le 4 % en 3 % ; on
aurait réalisé une économie de deux fois 28 millions au Iieu d'une
fois. Seulement, il fallait pouvoir le faire. Toute la question était
la, et M. de Villele a toujours été convaincu que le crédit, si
solide qu'il fut, ne l'était pas encore assez, que le pair n'était
pas encore suffisamment atteint, pour qu'on put se lancer
dans l'aventure d'une semblable conversion. II ne voulait
hasarder la chose qu'en se sentant soutenu par le consortium

�LE MJLLIARD DES ÉMIGRÉS

116

117

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

des banquiers et ceux-ci ne s'engageaient qu'a la condition
qu'on leur donnerait du 3 % a 75.
Vint ensuite M. Casimir Périer qui était banquier lui-meme et
qui souffrait de se voir évincé par ces banquiers anglais ou alle,
mands comme l'étaient M. Baring et M. de Rothschild. C'étaitd'ailleurs, un vieux grief; si '/ous vous en souvenez, lors des emprunts de 1818, Casimir Périer avait censuré tres aprement. les
déterminations du gouvernement frangais parce que ce gouvernement s'ét.ait adressé a Londres et a Amsterdam.
M. Casimir Périer fut done tres violent. II se plaga surtout a ce
point de vue que la lutte dans 1a question présente était engagée
entre la propriété fonciére et la propriété mobiliére ; que le
gouvernement, et la Chambre a sa suite, se préparaient a accabler
la propriét.é mobiliére, chose d'autant moins surprenante que
cette Chambr · se composait en tres grande majorité de grands
propriétaires Ionciers. On avait done sacrifié la propriété mobiJiere a la jalousie, aux rancunes, en tout cas aux intérets de la
propriété fonciére qui dominait dans la Chambre des Députés.
C'était, disait-il, un hourrah - il employait ce mot qui rappelait
les cosaques- c'était un hourrah que l'on se préparait a faire des
déparlements contre la ca pitale: París allait etre sacrifié a la
province. Ensuite il s'indignait que l'on eut fait connattre a un
mcmbre du Parlement anglais et a un consul autrichien ce que
l'on n'avait pas fait connattre a. la Chambrc; iln'ajoutait pas que
ce membre du Parlement anglais était Baring lui-meme et que
Je consul autrichien était M. de Rothschild. 11 abondait naturellement dans le sens de M. Humano et regrett.ait la conversion en
3 %M. de Villéle n'eut pas de peine a réfuter toutes ces critiques,
ces reproches, et a montrer qu'il était lié par la nécess1té et
qu'il avait été absolument obligé pour trouver des banquiers
qui répondissent du succés de l'opération d olTrir un intérét réel
de 4_ en émettant du 3 O/o a 75. II fallait choisir entre cette
solution ou ne rien faire du tout, et M. de Villéle préférait agir.
« D'ailleurs, ajoutait-il, - et ceci montre comment la question
de la conversion, maintenant, et la question de l'indemnité un
peu plus tard, étaient liées a celle de l'amortissement - d'ailleurs, il était nécessaire d'adopter une mesure qui donnat a la
Caisse d'amorLissement le moyen d'agir dans une sphére audessous du pair. »
Ceci mérite un peu d'explications. L'amortissement a été une
des gloires de la Restauration. II a été poursuivi avec une régularité véritablement admirable, de telle sorte que si ce gouver-

nement a été obligé d'émettre beaucoup de rentes, elles subissaient une diminution constante par le jeu de l'amortissement
qui, jamais, n'avait été pratiqué d'une fagon aussi fidele en France
qu'a ce moment-la. Par la suite, les théoriciens financiers n'ont
pas tardé a s'apercevoir et a enseigner que les apparences étaient
en ceci plus belles que la réalité et qu'amortir, lorsque, d'autre
part, on 6mprunte, est une opération contestable ; qu'il aurait
peut-etre mieux valu emprunter moins, par exemple en 1817
et en 1818, et renoncer a l'amortissement. C'est une vue qui
est parfaitement exacte, mais exacte en supposant une situation
normale, en supposant le crédit affermi, en supposant de bonnes
habitudes prises soit daos le public, soit dans le gouvernement..
Or, telle n'était pas alors la situation. Tout était a faire en
matiére de crédit ; il fallait tenir grand compte des dispositions
psych?logiques. Il était indispensable, pour apprendre au public
a avo1r confiance daos la rente frangaise, qui lui avait joué de
si mauvais tours, de lui montrer, de l'obliger a apercevoir un
fonds d'amorlissement toujours respecté. Aussi y avait-il la une
raison d'ordre subjectif qui rendait, a mon sens, l'amortissr
ment, meme fut-il un peu coílteux, absolument indispensable
sous la Restauration.
C'est ce que pensait M. de Villéle ; il rejetait bien loin toute
i~ée de porter atteinte a l'amortissement ; il voulait que l'amorbssemcnt !~t chose sac~o:sainte et ci:ue l'on continuat rhaque
an~ée a u~1hser les _77 milhons et dem1 de revenos que possédait
d_éJa la Ca1sse a étemdre les rentes par rachat. Mais racheter des
btres 5 %au-dessus dupair,lespayer 102.103, 104et meme davantage par la suite! c:était insensé. Alors que faire ? ... Imaginer
un autre fonds qm íut au-dessous du pair et que l'on put racheter
sa~s se m~ttre en contradiction avec la logique : c'était une des
ra1sons pmssantes qui l'avaient déterminé a vouloir convertir la
rente 5 % en 3 % au-dessous du pair pour que l'amortissement
eut le temps de jouer.
Telles. étaient les considéraLions, sur lesquelles s'appuyait
M. de V1lléle.
, On en fit valoir d'autres et on mit en avant des arguments
d ordre moral.
~lusieurs orat~urs, affectant de ne pas comprendre ce que c'est
qu une convers1o_n ou peut-etre d'ailleurs ne le comprenant pas
réellement, parla1ent ~e cette réduction éventuelle du 5 % en
4_, comme d 1 une opération banqueroutiere, comme d'une opérat~on rappe~ant les ré~uctions de rente de l' Ancien Régime, opérations de triste mémo1re: ou bien ils alTectaient de se placer au

�118

REVUE DES COt:RS ET CO:&gt;.FÉRENCES

point de vue de ces pauvres rentiers qui aUaient etre sp~liés
du jour au lendemain du cinquiéme de leur revenu, oubhant
que, si lesrentiers sont dignes d'intéret, les contribuables le sont
encore davantage, et qu'il est inique d'iníliger a ceux-ci un
accroissement inutile de charges pour l'intéret des rentiers.
C'est la doctrine qui a été soutenue par un tres grand nombre
d'orateurs. Crignon d'Ouzouer parla avec véhémence de l'injustice, de la mauvaise foi, de la barbarie, qu'il y aurait a amputer les
titres de rente d'un cinquieme de leur revenu.
C'est a ce propos que M. de Villéle a rappelé dans ses notes que
ce Crignon d'Ouzouer avait acquis autrefois au cours de 7 francs
80.000 francs de rente et qu'il n'avait vraiment pas le droit de se
dire sacrifié quand on lui ofTrait un capital de 100 francs pour les
7 francs qu'il avait jadis déboursés.
Puis un député de la gauche, Stanislas de Girardin, évoqua
un nom qui fut pendant longtemps et qui était encore a ce
moment-la le synonyme de la mauvaise foi la plus éhontée.
M. de Girardin compara le projet de M. de Villele a ce qu'avait
fait un certain abbé de triste mémoire, l'abbé Terray. ll ajouta
que le Gouvernement avait évidemment obéi dans l'idée de cette
conversion au désir de íaire íleurir l'agiotage et qu'il s'était mis a
sa discrétion. « L'agiotage, disait-il, allait mourir maintenant
que la rente était arrivée au pair : les spéculateurs avaient réclamé pour luí un aliment, et le ministre leur en avait fourni un
champ beaucoup plus vaste en imaginant son malheureux 3 %- 1
Puis survinrent des amendements-commentles appellerai-je?
amendements humanitaires, amendements de générosité,
comme celui-ci : exempter de la conversion les rentiers ayant subi
autrefois la banqueroute des deux tiers, a condition que leurs
titres n'eussent pas été transférés, ne fussent pas sortis de leur
famille depuis lors. I1 semble, en efTet, que ce fut conforme a la
justice, aI'équité, et que l'on pouvait éviter cette perte ades gens
qui, autrefois, en avaient subi une aussi considérable. Mais la banqueroute des deux tiers avait été faite de telle sorte, et les titres
si babilement mélangés, qu'il était impossible de savoir quels
étaient ceux qui avaient subi la banqueroute ; personne n'était
en état de dire sur qui elle avait pesé.
Voici un autre amendement dont il est intéressant de dire
un mot, pour montrer que certaines propositions peuvep.t se
produire aussi bien dans des Chambres issues d'un sufTrage tres
restreint, que dans des Chambres issues du sufTrage universel.
Cet amendement consistait a dispenser de la conversion les
nntiers qui établiraient qu'ils n'avaient pas plus de 1.000 francs

LE ~tlLLURD DES É~IGRÉS

119

de rente. C'est une de ces propositions qui ne manquent
jamais lorsqu'elles sont émises dans des Parlements modeme~,
de rec¿voir beaucoup d'applaudissements. II par~tt tout a f~1t
a propos de dispenser les petits d'un sacrifice qu on veut fa1re
pe1er sur les gros.
.
.
Examinons cependant a quoi aurait about1, en pratique, un
amendement semblable.
.
.
Voila les rentiers au-dessus de 1.000 francs qui seront su1ets
a la conversion tandis que les autres en sont exempt~. Pren~ns
deux rentiers, dont )'un aurait 1.020 francs de rente, 1 autren en
aurait que 980 ; le rentier de 1.020 francs, dont le revenu ~ra
ditninué d'un cinquieme, n'aura plus que 816 francs; le renbe~
qui avait 980 francs gardera ces 980 francs. !lse_trou~eraque celm
qui avait le moins aura davantage que celm qui ava1t plus.
.
L'application de semblables lois entratne de ces anoma}1es
inévitables quand un impot distingue, quand tout le monde n est
pas traité de meme et que la loi n'est pas égale pour tout le mond?.
C'est ce que dit M. de Villéle. 11 demanda comment on pouva~t
diviser avec justice et sans tomber dans d'inextricables co~phcations cette masse de rentiers, tous acquéreurs au meme btre,
tous régis par des príncipes lé?aux d'une pa~faite identité; _comment diviser, pour une part1e, une opérat10n que la momdre
oscillation des cours pourrait ensuite rendre impraticable pour les
uns apres avoir été subie par les autres. 11 n'y a rien oajouter a ces
arguments décisiís.
. .
.
Un autre amendement,l'amendementLeroy, cons1sta1t en cec1:
convertir le 5 % en 4 %, mais progressivement, d'année en année,
un dixieme chaque année ; l'opération serait achevée au bout
de dix ans, de maniere, disait-il, a laisser aux renliers le profit
qui, sans cela, allait passer aux banquiers.
M. de Villéle ne fut pas satisfait de cette proposition ;
mais comme il sentait que l'opinion lui était peu favorable, il
crut nécessaire, pour le suc!:és de sa combinaison, de parattre au
moins faire quelque chose dans ce sens et il se résigna a dire qu'il
accepterait cet amendement, mais a la condition qu'il serait émis
néanmoins de ces 3 % a 75 auxquels il tenait par-dessus tout.
Tout le monde crut que la était la solution, que tout allait se
terminer par une embrassade générale et on se sépara un certain
soir tres satisfails les uns des autres. On n'avait pas réfléchi que
proposer aux gens, d'une part, du 4 % au pair et d'autre part
un revenu de 4 % aussi, mais au capital de 75 et qui aurait des
chances de hausse, c'était en réalité ne leur proposer aucune
option : nul ne serait assez fou pour préférer le premier fonds

�120

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au second. Ons'apergut que l'amendement ne tenait i. as debout,
et le lendemain il fut rejeté.
La Chambre vota enfin le projet ministériel par 238 voix contre
145.
Cette minorité était tout a fait imprévue. Dans cette Chambre.
ou le Ministere semblait absolument le maltre, on trouvait 145
opposantsa une mesure qu'il avait particulieremell;t a cceur, p~ur
laquelle il avait vigoureusement combattu. C'éta1t un échec mquiétant pour M. de Villéle et qui démontrait la formation d'un
certain mouvement d' opposition qui pouvait etre dangereux.
Les opposants, les ennemis de M. de Villéle, accueillirent ce
résultat avec beaucoup de satisfaction et d'espoir, et c'est peutetre alors que son collégue - je ne dirai pas son ami,_car il s'en
faut de beaucoup qu'il l'ait été - M. de Chateaubriand, dont
]'attitude pendant la discussion avait été telle que les plus aveugles se rendaient compte qu'il était de cceur avec l'o~position eut un mot qui est resté célebre. A propos de la mauva1se aventure
dans laquelle s'était fourvoyé son Présid~nt du Conseil -: j'emploie ce mot parce qu'il répond a la réahté _des c~oses bu~n que
M. de Villéle ne fut pas Président du Conse1l en titre - d d1t :
« J'ai déja vu bien des gens se casser la tete contre un mur ; mais
voir des gens batir un mur expres pourse casser la tete la-contre,
je ne l'avais jamais vu. »
Restait a emporter l'adhésion de la Chambre des Pairs. Ici,
la lutte allait etre encore plus difficile, et elle se termina par un
désastre pour le Ministere.
D'abord, le rapport de la commission des Pairs fut confié a un
ami intime de Chateaubriand, le duc· de Lévis, personnage qui
avait déja écrit sur diverses questions financiéres et qui l'avait
fait quelquefois avec beaucoup d'intéret. M. de Lévis, aprés avoir
combattu en passant la foi et peut-etre un peu la superstition
qu'avait M. de Villéle pour l'amortissement, admettait la
nécessité de la conversion. II concluait a l'adoption du projet,
mais en y mettant ce que quelqu'un appela un post-scriptum
venimeux. II concluait a l'adoption, mais il exprimait le
regret que ce projet ne fut pas aussi bien congu qu'on aurait
pu le désirer et il insinuait que peut-etre aurait-on pu trouver
un meilleur moyen d'arriver au meme résultat. « N ous n'avons pas
a examiner si d'autres combinaisons pouvaient amener au meme
but avec le meme avantage : c'est sur le projet deloi qui nous est
présenté qu'il s'agit de statucr. » C'était dire : « Votez le projet
si vous voulez ; il n'est pas mauvais, mais il y en a d'autres
qui seraient bien meilleurs. »

LE IIHLLIARD DES ÉMIGRÉS

121

M. de Lévis avait eu aussi le tort d'insérer dans son rapport
un entrefilet qui fit beaucoup d'impression. II fit connattre qu'unc
compagnie de banquiers avait ofTert de se charger de ]'opération,
tout en continuant de payer quelque temps aux rentiers leur
intéret de 5 %- La chose fit une profonde sensation. Tout le
monde s'émut. Mais M. de Lévis ne disait pas que cette
proposition émanait d'un individu sans compétence et sans
qualité pour intervenir dans l'affaire, qu'elle émanait du
banquier appelé Sartoris qui avait l'habitude lorsqu'une opération était en train et qu'il n'avait pas pu y trouver place - ce
qui était le cas - d'aller faire aprés coup des offres plus avantageuses quen'avaient faites ses concurrents. La chose fut ébruitée.
Laffitte, Baring et Rothschild s'empresserent de le désavouer~
de dire qu'il avait parlé en son nom personnel, qu'eux n'y étaient
pour rien et qu'ils restaient sur leurs positions. La chose nuisit au
projet auprés de beaucoup de membres de la Chambre des Pairs.
Il est inutile d'entrer dans le détail des discours qui furent
prononcés dans cette Chambre et particuliérement de mentionner
l'opposition modérée, mais réelle cependant, de deux prédécesseu~s de M. de Villéle au ministére des Finances, ce qu'on
appela1t alors le Partí des Anciens Ministres. 11 est assez naturel
que des anciens Ministres ne trouvent pas merveilleux le projet
. d'un de leurs successeurs ; cette opposition est dans l'ordre
des choses. Ainsi firent M. Roy et M. Mollien. Ils avaientété consultés par M. ~e Villéle _quand il avait préparé son projet ; a
ce mo~ent.-la, 1ls y avaient adhéré, mais maintenant ils n'y
adhéra1ent plus, ou du moins ils faisaient beaucoup de restrictions
et de ~é~erve. Bref, ils concluaient plutot meme au rejet de la
prol_los1t10n et a la formation d'un nouveau projet dont ils indiqua1ent les bases d'une fagon, d'ailleurs, un peu vague.
_U_n a~tre orate_ur parla ensuite qui attaqua a fond le projct
m_m1sténel ; c'ét~1t aussi un ancien ministre, mais non pas des
F1!1ance~, P~sqmer. M. Pasquier combattit le projet qui, selon
lm, alla1t fa1re perdre a la Restauration « cette fleur de loyauté
dont elle avait toujours entouré ses actes ». 11 s'étendit ensuite
en ~e. longues ~onsidérations sur l'état troublé de l'Europe, _ en
quo1 11 exa~ér~1t n?tablement, -il se demanda si on n' aurait pas
a se repenbr d av01r porté un coup aussi funeste au crédit en cas
de collision européenne: le j~ur ou l'on serait obligé d'émettre
un gros empru?t, on po~rra1t t~ndre 1~ main aux banquiers
étr,angers, on n_ y trouv~ra?t plus r1en. Enfm il se plaignit aussi
q~ on eut,as~oc1é la spohat1on des rentiers a la question de l'indemmté des Ém1grés d'une fa\¡on aussi étroiLe.

�122

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

L Chambre des Pairs entendit enfin un dernier discours q_ui
eut ~lus de retentissement, ce fut celui de l'archeveque dePans,
Mgr de Quélen. Ce prélat combattit le projet du &lt;?ouvernement
en parlant au nom de la charité .et des pau:vres ; d se demanda
1· l réalisation du projet n'alla1t pas avo1r pour conséque~ce
: neª diminution d'au moins un cinquieme, et peut-etre de bien
davantage, dans les charités. II fit_ i~pression et il gagna a. cett~
attitude une popularité extraordma1:e. Sous la Resta~r~tiº?• d
était tres dangereux d'avoir contre so1 le Clergé. M. ~e Villele l eut
ce jour-la. II avait done contre luí, º"?tre ses ennem1~ personn~lst
la gauche, !'extreme droite, une partie du centre d_ro1t. Le p~o~et
succomba sous cette hostilité, et, dans la séan~e célebre du 3 JUID,
le projet de conversion fut rejeté .P~r 128 vo1x contre 94. Ce fut
un échec tres cruel pour M. de Vdlele. , .
Son dépit, son irritation en furent tres VIfs et s~ .montre~t
encore comme au premier jour da~s ses notes..Selon lm d y aura~t
eu des moyens de faire passer la 101 de convers1on des rentes, ma~s
son honneteté avait reculé devant ces. moycn~-la : on sera1~
venu le prévenir qu'il y avait un moyen sur de fa1re passer la 101
des rentes devant la Chambre des Pairs,. c' était de distribuer dans
cette Chambre un certain nombre de btres 3 % ou de rappele~
au ministere des Afiaires étrangeres M. de Montmorency qui
en avait été écarté dans les circons_tlances que nou~ a~ons v~es ~t
dont le partí puissant ne pardonnait: pa~ a M. ~e V1llele de I avo1r
Jaissé mettre de cóté. Bref, - et Je cite t?uJours _les notes du
Ministre _ on aurait vu dans cette occas10n verur dans cette
Chambre ces « figures sénatoriales_ c~arg~es d'années et de méfaits politiquee que l'on n'y voya1t Jamais que dans ces occasions-la ».
·
M. ·
Le 3 juin au soir, il y avait une tres grande _réc?pbo_n au rnistere des Finances. On y vint en foule. On était bien ai~e, dans l~s
milieux parlementaires, de voir comment M. d~ V1llele allait
supporter ce coup et on épiait sa figure a~e~ attenti~n.
.
M. de Villele n'était pas seul a etre irrité. Loms :'(VIII lu:meme n'acceptait pas ce coup ave~ p~ilosop_hi_e. Il te.na1t au s~csC:~
de la conversion · avant de mourir, il dés1ra1t avoir attache
nom a l'indemnité des Émigrés; en outre, il n'aimait p_as Chate~ubriand; et Mme du Cayla, qui étaita ce moment-la qua~1 souverai~e
aux Tuileries ne voulait pas non plus de Chateaubriand et était
bien aise de l:écarter pour pouvoir mettre asa place son protégé,
le d-uc de Doudeauville. M. de Villele d'un cóté et Mme d11 Cayla
de l'autre n'eurent done pas de peine a exciterle mécontentement
de Louis XVIII contre Chatcaubriand.

LE MTLLIARD DES ÉMIGRÉS

123
Le 4 et le 5 juin, plusieurs événements se passérent qui eurent
pour effet d'accentuer la défection de Chateaubriand.
0n discutait a la Chambre des Députés la question de la
septennalité. Chateaubriand voulut prendre la parole ; mais il
en fut empeché par M. de Corbiere, ministre de l'Intérieur,
ami dévoué de M. de Villele, qui dit que la question regardait le
ministere de l'Intérieur, qu'il avait a parler d'abord et il devanc;a
son collegue a la tribune.
Tous ces faits étaient de mauvais augure pour Chateaubriand.
Le dimanche 6, iJ devait y avoir une grande réception aux
Tuileries aprés la messe. Le matin, de bon matin, M. de Villele
fut appelé aupres du Roi qui lui dit : « Chateaubriand nous a
trahis comme un gueux, je ne veux pas le voira la réception apres
la messe. Faites tout de suite l'ordonnance de son renvoi; qu'on
la lui remette a temps, je ne veux pas le revoir. » On se mita la
poursuite de M. de Chat.eaubriand, on le rejoignit a temps.
11 quitta le ministere furieux. Il trouva un asile au
Journal des Débals, qui épousa entiérement sa rancune.
Le ditecteur des Débats, M. Bertin de Vaux, alla hautainernent
proposer a M. de Villele la paix ou la guerre :la paix en réintégrant Chateaubriand ; sinon la guerre, et elle serait terrible.
II rappela que c'était le Journal des Débats qui avait déja renversé
le ministére Decazes et le ministére Richelieu. (&lt; Oui, aurait
répondu M. de Villéle, vous avez renversé les ministéres Decazes
et Richelieu en faisant du royalisme: mais pour me renverser,moi,
il faudra que vous fassiez de la révolution. » Et la prédiction s'est
trouvée exactement réalisée. ~on pas que je partage cette opinion,
soutenue maintes fois, que la cause profonde de la Révolution de
1830 fut la rupture de Chateaubriand avec le ministere : Chateaubriand n'était pas assez puissant pour cela, mais il est certain
que la campagne ardente qu'il mena des lors contre Villéle afiaiblit dans l'opinion l'homme d'État qui aurait peut-etre été
capable d'orienter la Restauration vers de meilleures destinées.
La conversion était done condamnée, mais l'indemnité des
Émigrés le serait-elle ? M. de Villele, Je gouvernement tóut
entier, tenaient trop a ce projet et ils résolurent de le réaliser
autrement. Seulement, Louis XVIII qui, au moment de ces
événe~ents, av_ait déja un pied dans la tombe, ne devait pas voir
ce proJet aboutir. II mourait le 16 septembre 1824, et c'était son
successeur qui devait avoir l'honneur - ou le malheur selon le
point de vue auquel on veut se placer, - de faire vote;cette loi
fameuse de l'indemnité.
La session s'ouvrit le 22 décembre 1824. Le discours du tróne

�124

REVlJE DES COURS ET CONFÉRENCES

annonga entie autres chose~ une l?i qui, sans augmenter les
impots, sans nuire au créd1t ~ubhc, sa~s retra~cher au~ull;e
partie des fonds destinés aux d1vers serv1c~s pubhcs, réuss1ra~t
a fermer les dernieres plaies de la Révolut1on et a accomphr
un grand acte de justice et de politique. .
.
.
_
On ne perdit pour ainsi dire pas une mmute. Le 3 Janvier 1825,
M. de Martignac lut a la Chambre le fameux projet dont tout
le monde s'entretenait depuislongtemps. Cetexposéest une&lt;l:uvre
digne de la plus grande _admi~at~o.n. Si ~a loi a d~n~é pr1se ~
bien des critiques, le proJet prim1tif et _l expos~ qm 1 accompa
gnait étaient des mieux c?rn;¡us, et jama1s peut-etre les Chambres
frangaises n'ont entendu s1 beau langage..
.
M. de Martignac commenga1t par étabhr que, p~r smt~desévénements inou1s de la Révolution, les hommes de bien ava1ent pu se
trouver incertains et partagés; les uns avaient pu juger que l'honneur, que les intérets dela Patrie les attachai?nta~sol natal, d' a_utres
avaient jugé que cet honneur et que ce_t mté~et de la Pat~1e l~s
appelaientsurune terre étr~ngére_ou une royalemfort~ne ava1t déJ a
cherché un asile. II rappelait ensmteque la C~arte av_a1t assuré aux
détenteurs actuels des biens nationaux la hbre et mcommutab~e
propriété des biens dont ils s'étaient rendus acq~éreurs _; mais
que les familles dépossédées n'en avaient pas m~ms dr01t a ~a
bienveillance du Roi et a la justice du pays. La 101 de 1814 éta_1t
déja entrée daos cette voie. On aurait été beaucoup_ p!us ~om
daos son exécution sans tous les événements qm s éta1ent
suivis : 1815, les Cent-jours, l'invasion, l'in_demnité, la, guerre
d'Espagne. Mais, maintenant, le ~oment éta1t ve1:1u de_ s occ~per
de cette plaie saignante qui porta1t sur le corps entier, bien qu elle
ne parut afTecter qu'une de ses parties. Et, a ce pr?pos, M. de
Martignac reconnaissait que les malheurs et que les rumes c~usées
par la Révolution s'étendaient bien au dela ~u cercle ~esÉm1grés:
que si on voulait indemniser tous ceux qm en ava1e~t éprouv:é
quelque préjudice, il ne fau~rait pas se bor~er aux Ém1gré~, mais
qu'il faudrait aussi indemmser_les gens r~nnés par le ;max1m~m,
ruinés par le paiement en pap1er-monnaie, par les devastat10ns
de la Vendée et par les autres guerres intérieures, ou par les
invasions successives. « Mais, disait-il tres justement, si l'on
voulait entrer dans une pareille voie. les richesses de la France
n'y suffiraient jamais. Il fallait se borner a indemniser 1~ _s,Poliation des biens immeubles, parce que les pertes mob1heres
peuvent etre cruelles, mais que le _souv~nir s'e~. _efTace pr?gressivement tandis que les confiscations 1mmob1heres, subs1stant
toujours,' sont une tache visible qui blesse la conscience d'un pays

LE MILLJARD DES ÉMIGRÉS

125

par son éternelle présence. » II rappelait ce propos l'exemple de
l'Irlande que les causes semblables avaient depuis des siecles
laissée en état de trouble et d'insurrection constante. II constatait qu'il y avait la un véritable volean et il demandait le concours des Chambres pour éteindre ce volean, dans notre pays.
Ainsi done, il fallait indemniser, mais comment et sur quelles
bases ? 11 exposait que son administration s'était déja livrée a
des travaux considérables pour faire procéder a des estimations
par des experLs et pour consulter des matrices de la contribution
fonciere ;_ mais le¡¡_,résultats de ces essais étaient si fautifs qu'il
ne pouva1t etre question de les utiliser.Faute de mieux on était
d?nc obli?é de prendre pour base les prix d'adjudication des
b1ens nationaux de seconde origine, en traduisant ces prix en
valeur réelle d'apres letableau ~edépréciation des assignats dans
le dépa~tement de la situation des bons. 11 y avait eu aux dépens
des ém1grés ou des condamnés 370.617 ventes jusqu'au mois
de prairia! ar_i III : le prix de ces ventes, calculé d'apres l'échelle
de dépréc1ation propre. a_ chaque département, représentait une
valeur réelle de 605 m1lhons ; ensuite, apres prairial an III et
surtout apres la loi du 28 ventase an IV la vente s'était faite
d'apres l'indication du revenu de 1790; et la on avait une base
plus sure. II s'était fait sous ce régime 81.455 ventes, pour un
revenu de 34.620.380 francs. En multipliant par vingt le chiffre
de ce revenu, on arrivait a un capital de 692 millions. 605 millions
avant Prairial, 692 millions ensuite, cela faisait au total 1 milliard
( 1.297.760.000 francs), m?ntan~ des bi_ens confisqués sur les émigrés
ou C?ndamnés. De ce ch1ffre, 11 falla1t retrancher 309 millions de
pass1f que l'État avait payé pour les émigrés. 11 restait done
987.819.962 francs, somme dont FÉtat pouvait se Gonsidérer
comm~ étan~ tenu envers les émigrés, puisqu'on voulait allouer a
ceux-c1 une mdemnité.
En~~e 987 million~ e~l- rnilliard,la distance n'est pas tres grande,
et volla_ quelle es~ l or1gme de l'appellation classique de milliard
de~ énugrés. Ma1s avant d'y arriver, je dois dire que cette appellati_on. est absolument fausse. Il n'y a jamais eu de milliard des
émigres, ~ttendu que ~e chiffre de 987 millions n' est pas celui qui
a été attemt p~r l,e capital des_ rentes qui ont été données en paiement aux ém1gres. Par la 101 de 1825, on accordait pour représenter ce c~pital, 30 millions de rente a 3 °/0 a 'répartir aux Émi(]'rés
0
en prop?rt10n de leurs pertes. Mais ce chiffre de 30 millions n' a pas
été attemt en ré~li_té; o~ n'a pas dépassé celui de 26 millions,
~e sort~ que le milhard s est trouvé réduit a peu pres a 866 milhons, 51 on compte la rente au pair, et a beaucoup moins, si on

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
126
compte au cours les rentes qui leur ont été allouées, la supposant un cours moyen de 80, cours d'ailleurs supérieur au
cours réel, cela ne fait plus que 693 millions.
Puis une question plus difficile se présentait : a qui irait l'indemnité ? Tel était le troisiéme point qu'abordait M. de Martignac. Lorsque les anciens propriétaires étaient encore vivants,
la chose allait de soi: le propriétaire dépossédé serait indemnisé,
on lui attribuerait une quantité de 3 °/0 proportionnelle au chitire
de ses pertes. Mais quand il n'existait plus, a qui irait l'indemnité?
Aux héritiers ? Mais seraient-ce ses héritiers au moment de la promulgation de la loi, tels qu'ils étaient en 1825 ou tels qu'ils
existaient au moment du décés de l'émigré qui était a indemniser?
Si nous prenons pour exemple en émigré morten 1812, faudrait-il
attribuer l'indemnité aux héritiers qu'il avait en 1812 ou a ceux de
1825, qui pouvaient ne pas etre les memes ? Surtout a qui irait
l'indemnité si l'émigré a indemniser a.vait avant de mourir fait
un testament dans lequel il aurait disposé de la totalité ou de
partie des biens qu'on lui avait confisqués? Bref, considérerait-on
les béritiers ex nune ou les béritiers ex tune ?
Cette question avait une importance politique capitale,
car, si la loi ne connaissait que les héritiers du moment
présent, cela impliquait l'idée que les émigrés avaient été valablement dépossédés, que la Révolution avait a bon droit et
justement confisqué leurs biens, que leurs propriétés étaient
légalement passées a d'autres et que si on les indemnisait, c'était
parce qu'on le voulait bien et sans y etre forcé. Faire prévaloir
la thése en faveur des héritiers ex nunc, c'était accorder une
indemnité de grace, non pas une indemnité de justice.
Si, au contraire, on appelait a profiter de l'indemnité les béritiers au moment du déces, et a plus forte raison les légataires
auxquels les émigrés auraient pu attribuer tout ou partie de leurs
biens, la loi changeait de sens, impliquait l'idée qu'ils n'avaient
jamais cessé en droit et en équité d'etre propriétaires des biens
qui leur avaient été soustraits ; que, par conséquent, les acquisitions révolutionnaires étaient parfaitement nulles et que les
émigrés étaient en droit de revenir sur ces ventes; qu'en un mot,
l'indemnité considérée ainsi était une indemnité de justice,et non
pas une indemnité de grace.
Voila quelles étaient les dell{ opinions absolument opposées
a propos desquelles on batailla pendant toute la durée de la discussion du projet.
M. de Martignac avait parfaitement apergu la gravité de ce
probléme et, par conséquent, l'importance capitale qu'il y avait

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

127

a bie~ établi~ que ceux qui seraient appelés a bénéficier de J'inde~ruté sera1ent les ayants droit des émigrés présents en 182."
11 v1t r~pouss~e l'idée d'une indemnité de justice et il s'en tenai't
a une !~de_mmté de grAce. Il le voulait pour que cette loi de
r~conc1hab~n ne fut pas autre chose, qu'elle ne put pas donner
heu a des discordes e~tre les tenant.s de l'Ancien Régime et les
t!fants de la Révolubon '. et ~nfin parce que faire autrement serait
a e~t~·/?vant de co~plicat10ns inextricables ; car en fait il y
ª".ª1 Ja e~ une 101 de restitution, ou plutot d~ reinis~ la
101t de l814 d aprés laquelle cette remise avait été un cadea~ un
:: :e~~r~~r,etnon_pas la reconnaissance d'un droit. A la s~ite
o1, 11 y ava1t eu procés, lorsque des légataircs étaient
~~enus rrlamer leur. part des restitutions. Quelquefois les triawc, es co~rs mem~s leur avaient donné raison . mais la
f:u.r de Cassat10n, ~ard1enne vigilante de }'esprit de la l~i, avait
UJOurs cassé les Jugements qui leur avaient donné ain
cause; elle ne connaissait que les héritiers ex n
t g
_de
les légataires.
une, e non pomt
la ~!t;cª'!~i:l:::~t!r\que la loi_ de 1825 déflt a cet égard ce que
civile dans la France a1 ' ?n alla1t seme~ des germes de guerre
Révolut'
ent1ére, entre amis et adversaires de la
et dans
allum.er le feu de. la discorde entre les fainilles
en grandemar~:u:e:eme de~ fam1ll_es ; on risquait de déposséder
l'abri d' P, l
gens qui pouvaient se croire parfaitement a
apres es termes de la loi de 1814
Telles furent les sag
•dé . ·
gouvernement avait ré: écons1 ra~1ons d'aprés lesquelles le
verrons que les Chambresg son proJet. _M~lheureusement nous
qu'elles firent subir au ne _surent pas 1m1ter cette sagesse et
modifications.
proiet gouvernemental de fAcheuses

It,tt

(d suiL•re.)

�129

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

Le Sacré College au Moyen Age
Cours de K. JORD.lN,
Professeur a la Sorbonne.

Nous savons maintenant quelle a été,'quant aux relaLions
du Saint-Siége et du Sacré Collége_, la théori~ et la pratique des
papes eux-memes; comment. en fa1t, un certam _nombre de papes
ont plus ou moins cédé a l'influence des cardmau~ ; comment,
en droit, ils ont toujours maintenu avec une certame p~udence,
~ans heurter trop de fron~ l'opini~n opposée, la. th~o~1e de la
plenitudo poleslalis, ou ple'.n J?ouvoir du pape. Ma1s, d a1lleurs, la
doctrine opposée, celle qui, smon subordon~e _le pape au Sacré
Collége, du moins lie toujours_ le pape a l'opm10n du Sacré Collége, cette doctrine a eu la vie tres l_ongue ; au M.oyen Age! elle
se rencontre chez nombre de canomstes ; elle a été expnmée
suivant les circonstances avec une force plus ou moins grande.
Nous avons aujourd'hui a en étudier l'expression et a en suivre
les principales manifestations.

§
Sur quoi d'abord repose cette doctrine, sur quel principe 7
C'est avant tout sur l'analogie que l'on établit entre la_situation du pape par' rapport au Sacré Collége_, et la ~itu~tion d'un
éveque ordinaire par rapport a son chap1tre. H1stonquement,
ce rapprochement est d'ailleurs justifié, puisq¡i.e le Sacré ~ollége peut etre considéré asse~ exa~tement comme le chay1tre
del'église de Rome (avec la particulanté de la présence ~es ~veques
suburbicaires), et que le développement des deux ~nstitutions
est analogue, notamment en ce qui concerne le dro~t électoral.
On peút en tirer un argument sur lequel ont insisté certains canonistes du xme et du x1ve siécle. LecardinalLemoine, par exemple,

écrit que « le pape se comporte vis-a-vis du collége des cardina~ comme un _autre éveque vis-a-vis de son collcge, c'esta-d1re de son chap1t~e. Done, de meme que l'éveque ne peut pas
enlev_er a son ~hap1tre ses _pouvoirs d'administration légitime,
de meme celan est pas perrms au pape». Une cinquantaine d'années plus Wt on trouverai; la ~em~ doctrine, et meme développée
plus longuement, chez l Hostiens1s : « Entre les cardinaux et
le pa_pe, dit-il, il y a une telle union qu'il convient qu'ils se commumquent t_out l~s uns aux autres. De meme qu'entre un éveque
et son chap1tre, 11 y a une communion plus intime qu'entre le
meme éveque et les autres églises quelconques de son diocese
de meme et beaucoup plus encore il y a une union plus parfai~
entre le f~pe et le collége de l'.Église romaine qu'entre n'importe
quel ~a ,narche et. son chap1~re... Et cependant le patriarche
ne do1t pas expédier les afiaires graves sans le conseil de ses
fréres ... A ,bi~n plus for~e raiso?. done convient-il que le pape
de.r_nande l ª;1s de ses fr?res. D adleurs, toute décision est plus
soh~e l_orsqu elle a. été pr~se par le concours de plusieurs. »
. Ains1 l~ pape do1t cons1dérer le Sacré College comme son chap1tre: Ma1s! toute une théorie du droit canonique (il y est fait
allus101: déJa dans les passages que je viens de citer) prescrivait
aux éveque~ de prendre dans une foule de questions l'opinion de
leurs chanom~s. Dans le _recueil des décrétales promulguées par
le pape G~é?oire IX, le titre 1er ~u livre III a pour objet de rég!e~ préc1sement cette consultat10n. Il porte le titre caracténstique: « Des chose~ qui sont faites par un prélat sans le consentem~nt ~e son chapitr~ ». ':"oici les principales dispositions de
ce titre ! vous. allez vo1r qu elles ont pour objet et pour résulta; de her, en somme, asse~ étroitement., le pouvoir épiscopal.
D abord, on rappelle un ancien canon d'un concite de Valence •
« :oute donation, toute vente, tout échange de biens d'Église·
fa1ts par les éveques sans l'approbation et la souscription d;
leurs cl~rcs, seront nuls. » Voila un premier point : l'éveque ne
peut al:éner seul, sous quelque forme que ce soit. C'est ce que
~éclara1t encore Alexandre III, dans une décrétale également
m~érée au recue!l de Grégoire IX: ce Toute concession, qui a été
faite par un _éveque malgré son chapitre, est nulle dans la rigueur d~1 dro1t et dé~ourvue de valeur, a moins qu'apres cou
1~ chapitre • ne la ratifie. » Il ne s'agit pas seulement d'alién!
tio:,. De meme, Alexandre III, dans une décrétale adressée au
pa riarche ~e Jérusalem, le blame de se passer trop facilement
de son ch_apitre : « N?us _avons appris, dit-il, que sans le conseil
de tes freres, tu as rnstitué, destitué des abbés, des abbesses,
11

...

�131

REVUE DES COüRS ET CO~FÉRE~CES

L&amp; S \CRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

et d'autres personnes ecclésiastiques. Nous t'inter~iso~s c~Ia par
l'autorité apostolique ; nous déc!a:ons ~ue les mstitub~ns et
destitutions faites dans ces cond1t10ns n ont aucune espeoe de
valeur. » Ainsi, toutes les nominations importantes faites par
un éveque doivent etre délibérées en chapitre.
Un autre genre de question se présentait tres souvent aux xne
et xme siécles ; c'est ce que l'on appelait les incorporati~ns,
c'est-a-dire l'acte par lequel les éveques confiaient une paro¡sse
a un monastere qui en était chargé désormais et la faisait desservir par des moines. Une décrétale d'Innocent III, adressée ~
l'archidiacre de Metz, s'exprime ainsi : « Tu nous as demandé s1
1'évéque avec son seul archidiacre et sans le consenteme~t du
ehapitre (sous prétexte que ce consentement est présumé, pmsq~e
1'éveque est élu par le chapitrej, peu~ ,conférer des ~l_ises baptísmales (des paroisses), a des mona~teres ou ª. des eghses monastiques conventuelles. ,Cette quest1on est év1demment tranchée
par une décrétale du pape Léon IX dans laquelle on lit que l'éveque ne peut donner, échanger ou vendre quoi que ce so~t des
biens de son église, si ce n'est dans l'intéret de cette éghse et
aprés délibération et consentement de tbut le clergé. Sauf cette
condition tout acte de ce genre fait par l'éveque est nul. »
Alexandre 111, dans une dácrétale adressée a ce meme patriarche
de Jérusalem, dont je vous parlais tout a l'heure, qui en prenait
si a son aise avec son chapitre, a soin de couper court a un abus
analogue a celui que nous avons vu se produire dans les relations du pape et du Sacré Collége : ce prélat n'hésitait pas a supposer le consentement de tel ou tel chanoine absent. ce Nous ordonnons a ta fraternité, lui écrit le pape, que tu consultes tes freres
dans les concessions, confirmations et autres grosses affaires
de ton église et que tu les traites toutes avec lelll' consentement
ou au moins avec le consentement de la sanior pars ; qu'avec
ce consentement tu établisses ce qu'il faut établir, que tu corriges les fautes et abolisses et supprimes ce qu'il faut supprimer. Tu ne dois pas permettre que l'on inscrive au has des actes
les noms de ceux de tes chanoines qui seraient absents, car de
tels procédés sont vains et faux et tu pourrais a bon droit, si tu
y recourais, encourir la note de faussaire. Nous décidons que yius
les priviléges dans lesquels les noms de chanoines absents sera1ent,
sans qu'ils le sussent, apposés, seraient nuls a !'avenir et d'aucune valeur. » Tels sont les textes sur lesquels les canonistes
du xme siécle ont construit toute une théorie pour distinguer les
actes qui sont permis a l' éveque par s.a propre actorité, et ceux
qu'ils ne peuventfaire qu'apres avoir consulté le chapitre, ceux

enfin pour Iesqueli; le consentement meme du pa~e est nécessaire.
Voici en gros les afTaires de la seconde catégorie :
10 Les aliénations de biens d'Église, en prenant le mot aliénations dans le sens le plus large ; 2° les changements importants dans I'état bénéficial de l'Église, suppressions de bénéfices, ou, au contraire, érections de bénéfices nouveaux, particulierement de nouvelles prébendes de chanoines a l'église cathédrale ; 30 colla tions · de canonicats (et encore dans bien des
églises des coutumes particulieres font-elles dépendre ces colla·
tions exclusivement, du chapitre sans que l'éveque interviennej.
Pour les autres nominations ecclésiastiques, en général, l'éveque
doit consulter le chapitre sans etre lié par son avis.
Telles sont les regles que le raisonnemcnt par analogie dont
nous avons parlé permettait d'appliquer au pape. Dela, les theses
que nous rencontrons chez un certain nombre de canoniste,; du
xme siécle, qui soutienncnt que le pape n'a pas le droit d'aliéner quoi que ce soit des biens de l'Église romaine sans l'avis du
Sacré College, - vous vous rappelez d'ailleurs que Grégoire IX,
avait promulgué une décrétale en ce sens, - que le pape ne pouvait
non plus sans !'avis du Sacré College faire une loi générale concernant toute l'Église, ni déposer un cardinal, ni envoyer un
cardinal légat ; toutes ces mesures que l'éveque n'a pas le droit
de prendre pour son diocese, le pape non plus n'a pas le droit
de les prendre pour l'Église universelle.
Mais il est intéressant de rechercher sur quoi repose elle-meme
l'obligation de l'éveque vis-a-vis de son chapitre. Est-ce simplement sur cette idée qu'il y a des chances pour qu'une mesure
qui a été délibérée dans une assemblée soit plus réfléchie, plus
mure, qu'une mesure prise par un seul homme? Non, ce n'est
pas seulement. cette considération pratique que l'on invoque,
mais une idée presque mystique et théologique : ce n'est pas
l'éveque seul, ce sont l'éveque et les chanoines ensemble qui cons
tituent l'Église ou mieux qui la représentent ; c'est dans leur
réunion que réside l'autorité, elle n'est tout entiere ni dans le
personnage isolé qu'est l'éveque, ni dans le corps qu'est le chapitre ; elle s'exerce par leur collaboration a tous deux. Pour rappeler une métaphore qui a été tres souvent employée au Moyen
Age (et vous savez quelle importance ont a cette époque les méta•
phores, que l'on prend tres souvent pour des raisons), éveques
et chapitres forment un corps dont l'éveque est la tete sans doute,
m~is _dont les chanoines sont les membres ; la tete ne peut pas
agir mdépendamment des membres; elle les dirige, mais elle a
besoin d'eux, et ne peut s'en séparer. Cette théorie, pour peu

130

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

qu'on la pressAt, serait extremement dangereuse pour les conceptions orthodoxes sur la constitution de l'Église. Elle a été
trés souvent soutenue par des gens qui n'en voyaient peut-etre
pas toutes les conséquences théologiques, et tres souvent appliquée au Saint-Siége. De la, la fréquence et l'importance des expressions qui sont constamment employées pour désigner les cardinaux : membrum Ecclesim, ou membrum capitis, membres de
l'Église ou de la tete de l'Église, membrum nobile Ecclesim romanm. Le pape Jui-meme s'en sert trés souvent en parlant des cardinaux. S'il s'agit, par exemple, d'accréditer un cardinal légat
auprés d'un souverain quelconque, il fera ressortir qu'il s'agit d'un
«membre particuliérement distingué» de l'Église romaine. Comme
le disait Urbain IV, les cardinaux ont été créés pour etre « comme
des membres étroitement unis - membra in unum convenienlia
- et servir le Souverain Pontife comme leur propre tete». Ainsi,
il y a pour ainsi dire indivisibilité entre le pape et les cardinaux.
Pressez un peu cette théorie; poussez-la encore un peu plus loin;
vous pourrez en condure que la vraie autorité appartient au
Sacré Collége, qui, pour plus de commodité seulement, choisit un
chef qui n'est que l'exécuteur de ses volontés.
Cette idée, en efTet, nous la .trouvons a la fin du x1e siécle dans
la lettre du cardinal Rugues a la comtesse Mathilde. J'ai eu occasion de vous la citer déja d'un autre point de vue, pour ce qui
concerne les roles respectifs des cardinaux-éveques d'une part,
pretres et diacres de l'autre. Elle n'est pas moins intéressante
par les vues qu'elle exprime sur les rapports du Sacré Collége et
du pape. &lt;&lt; C'est, dit le cardinal Rugues, le privilége du Siége
romain de toujours assister par l'entremise descardinaux-pretres
et diacres le Souverain Pontife, c'est-a-direle vicaire de ce Siege.i&gt;
Vous voyez la conception ; Je Siége de Rome, l'Église romaine,
considérés comme une espéce d' etre moral extérieur pour ainsi
dire a la fois aux cardinaux et au pape qui n'en sont que les représentants momentanés. Les cardinaux, done, assistent le pape,
« c'est-a-dire celui que le Saint-Siége prend pour bouche, par
lequel et avec lequel il preche, par Jeque! il administre les sacrements, par Jeque! et avec lequel il confirme ce qu'il faut confirmer et improuve ce qu'il faut improuver ; san;; la souscription
de ce Saint-Siege (représenté par les cardinaux) toute décision
du souverain pontife est invalide ». Ici la théorie du pape, tete
de l'Église en un sens, mais serviteur du corps de l'Église en un
autre, a pris sa derniére et sa plus forte expression ; elle aboutit
a un véritable parlementarisme. Non seulement le controle, mais
presque l'initiative appartiennent au Sacré College ; le pape

encore une fois n'est la que pour enregistrer les décisions. Je me
bate de dire que nous avons du aller chercher cette expression
sousla plume d'un schismatique, car ce cardinal Rugues, au moment ou il écrit sa lettre a la comtesse Mathilde, est en pleine
révo!te contr~ le pape Urbain II. 11 appartient au groupe des
cardmaux qm, a l'extreme fin du pontificat de Grégoire VII,
en 1084, cédant a la pression d'Renri IV et inquiets des avent~res dans lesque_lles il leur semble que la _politique trop intrans1geante de Grégo1re VII risque de lancer l'Eglise, se sont séparés
du pape et ont passé a l'Empire ; ils ont persévéré dans Je schisme
sous les pontificats de Victor III et d'Urbain II. Comme il arrive
a l'appui de leurs actes ils constituent une théorie.
'
Si l'on s'en tient aux canonistes orthodoxes et notamment
aux gra11ds jurisconsultes du xme siécle on tro~ve cette théorie
indiquée,_ mais en passant seulement, san~ que l'on veuille, a coup
sOr, e:'1 t1rer to utes les conséquences. En somme, leur langage sur
~e pomt ~st_ assez :lottant. Ce sont parfois les memes noms que
Je v~us a1 ~•tés, au!ourd'.hui, a l'appui des théories parlementaires
et, l a~tre Jour, a I appm de la théorie pontificale. On trouve chez
les,~eme~ auteurs ,~es textes a l'appui des deux théses; on dirait
qu 1ls bés1tent, qu Iis veulent éviter de pousser a bout l'un ou
l'autre systéme ;ils vont jusqu'a se contredire, ou bien leur langage manque d~ cla~té ; et,. quand ils parlent de l'obligation de
consulter le _coll~ge, 1ls ne d1sent pas clairement de quelle nature
est cette_obhg~t10n, de convenance ou bien de nécessité.
Un fa1t ca~1tal et ~ar~ctéristique montre bien que la théorie
« :parlementaue », n éta1t pas tres sure d'elle-meme; c'est ce
qm se pa~se en ~as de vacance du trone pontifical. S'il y avait
~ne oc~s10n ou 1l sembl~t naturel que Je Sacré Collége exer~at
l au~orit~, supposer qu'1l en fut la véritable source c'était bien
la d1spar1~10n de ce~ui a _qui ill'a~ait déléguée.Logiq~ement,tous
les pouvo1r~ du Sa1nt-Siege auraient du faire retour aux cardinaux.t~~fo1s, en effe_t, on a soute~u qu'il en était ainsi. A la fin
du_x1 siecle, Ie_cardmal Deusded1t, - ce personnage si curieux,
qm, est la f01_s un_ défe1:1seur tres convaincu des prérogatives
del Égl_1s~ romame v1~-a-v1s du pouvoir impérial, maisqui, d'autre
part, distmg_ue parfo1s entre cette Église et le pape, et montre
une gra~de mdépendance a critiquer les faiblesses du pape D_e~sdedi~, done, dans l'introduction a sa collection canoniq'ue
ou Ii .exalte l'É
. gl'1se de R orne et ses prérogatives expose en ces'
termes ce _qm, préciséme~t, s~lon lui, constitue ~ne des preuves
les plus saillantes de sa s1tuation exceptionnelle. « Cette Église
a obtenu de la part des anciens Peres un tel respect, que l'il-

132

.ª

.ª

•

�REVUE DES COURS ET CONF.ÉRENCES
134
lustre martyr Cyprien, d'apres ce que l'on lit dans se_s épttres!
a obéi avec humilité aux décisions des pretres et des diacres qm
gouvernaient l'Église de Rome apres le mar~yre de F~bien ; et
il leur a rendu compte par ses lettres de ce qm se passa_1t dans sa
province. »Ce n'est pas sans arriere-pensée que Deusded1t rappelle
qu'au me siecle, en J'absence du pape, le corps presbytéral et
diaconal de l'Église romaine prend les renes du gouvernement
et se fait obéir par les éveques des provinces, y compris un personnage aussi considérable que saint Cyprien._ « Et on_ lit da~s
les lettres que ce meme clergé a adressées a samt Cyprien, qu 11
écrivait aussi en Sicile et dans d'autres régions; avant meme
l'élection du pape Comeille, il a convoqué les éveques en synode
a Rome pour traiter les affaires qui s'imposaient alors. » Vous
vous rendez compte que de textes pareils, on pouvait déduire
la toute-puisssance des cardinaux durant la vacance. Quelques
auteurs des :xne et :xm 0 siecles, Huguccio, Jean le Teutonique,
Barthélemy de Brescia, J'ont fait: A !'extreme fin du
xrnª siecle encore, un canoniste d'occasion il est vrai, le célebre
franciscain Pierre Olive, déclare qu' « apres la mort du pape et
tant que l'on n'a pas élu son successeur, l'autoritésupreme réside
chez les cardinaux ». Et, au début du x1v6 siecle, Gilles Colonna,
l'un des champions les plus convaincus de l'omnipotence du
pape, mentionne cependant cette opinion.« On prétendait, dit-il,
que l'Église ne meurt jamais ; e_t qu'en c_onséquence pendant
la vacance du Saint-Siege le pouvoir pontifical reste dans l'Église c'est-a-dire dans le college des cardinaux ». Enfin il est
arri;é que le Sacré College lui-meme a revendiqué ce pouvoir
supreme. Une lettre des cardinaux, écrite en 1243, quelques
semaines avant la fin du long interregne qui sépare les pontificats de Célestin IV et d'Innocent IV, s'exprime ainsi : « Nous,
•.. dans lesquels réside le pouvoir, le Saint-Siege étant varant ».
Voila bien la prétention ; mais outre qu'elle est assez rare sous
eette forme absolue, les faits n'y répondent et ne la justifient
pas. En somme, il est beaucoup de droits tres importants que
les cardinaux n'ont jamais réclamés ni exercés: ainsi celui de se
recruter, ou la juridiction sur les éveques, ou le droitde les nommer.
Si l'on dresse la liste, d'ailleurs extremement. courte, des lettres
émanées du Sacré College durant les vacances, nous y trouvons
essentiellement et avant tout des mesures politiques de circonstance et d'intéret urgent, relatives a l'État pontifieal,.a la.sécurité de la ville ou momentanément réside le college, par conséquent, au moins d'une fagon indirecte, a la sécurité des opérations de J'élection. S'il s'agit de mesures politiques ou religieuses

LE S.\CRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

135

en apparence plus considérables, si, par exemple, en 1269, le Sacré
College confie a l'un de ses membres, le card'inal Rodolphe d' Albano, la· mission de légat, d'abord en France pour aider sa.int.
Louis a préparer sa croisade, ensuite a Tunis pour accompagner
l'armée; si la meme année, il continue les négociations en vue
de l'union avec lesGrecs inaugurées par Urbain IV et Clément \V,
et. rédige la formule de profession de foi que devront jurer ceuxci ; si, en 1277, durant le conclave qui précede l'élection de Nicolas HI, il charge les ministres généraux des freres Precheurs
et._ des freres Mineurs d'une médiation diplomatique entre les
r01s de France et de Castille ; si, en 12537, il intervient pour procurer la Iibération de Charles le Boiteux, fils de Charles Jer
d'Anjou, fait prisonnier par les Siciliens révoltés, il faut remarquer_ que, dans tou~es ces _circonstances, il ne fait, a vrai dire, que
contmue~ ~es affa1res déJa amorcées sous le pontificat précédent. (Ams1 Ro~olphe _d'Albano avait déja été désigné par Cléme~t IV pour l emplo1 de légat ; on ne fait guere qu'exécuter
les mtent~?ns du pape défon~.) Sauf ces exceptions, dontvous
voyez qu 11 faut se garder d exagérer la portée, il est remarquable que les cardinaux restent assez bien, spontanément
et d'eux-memes, dans la sphere aasez étroite que nous allons
voir les papes leur assigner.
, C'est, en efTet, dan~ la seconde moit~é du treizieme siecle que
l ?n a commencé a Iégiférer sur la quest10n des pouvoirs des cardmaux durant la vacance. 11 n'y a pas la simple hasard : ce
probl~me, penda~t tres longtemps, n'avait eu qu'une importance
théor1que, une 1I?port_ance ~'école ; les vacances pontificales
étant courtes (et 11 était adnns par tous qu'elles devaient etre
?ourtes ), les c~rdin~ux n'.avaient pas le temps, pendantlesquelques
JOU~ consacres a l éle?~1on, de prendre des mesures importantes.
Ma1s. ~a seco?d; mo1tié du xm 0 siecle, ou, plus exactement
la penode qm s ouvre en 1241, a la mort de Grégoire IX et. le
début du xive siecle, sontmarquées par des vacances extrem~ment
l~ngues. C'est l'effet de cette diminution du nombre des cardm~1;1x dont_ nous avons étudié les causes, et aussi des rivalités
polit1ques v10lentes qui divisent un Sacré College aussiréduit
C'estl'épo~ue, dis-je, ou les vacances se prolongent. Iln'est pa~
rare que_ l _mterregne dure des mois et parfois des années. Dans
ces co_nd1tion~, la quest.ion de savoir ceque les cardinaux ont
le_ dro1t de. fa1re devient urgente et grave. 11 était presqueinév1~ble q~'lls fussent tentés d'empiéter beaucoup ; ils pouvaient
faire va~o1r 1~ ~éces~ité meme de ne pas arreter pendant si Iongtemps l adm1mstration, le gouvernement, la vie de l'Église. De

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
136
la un danger possible contre lequel le Saint-Siege s' est prémuni.
II est tout a fait caractéristique de voir que ce sont les memes
constitutions qui, d'une part, établisscnt le conclave et 'édictent
son reglement (c'est-a-dire imaginent un procédé extremement
efficace pour contraindre les cardinaux a une prompte élection),
et, d'autre part, limitent aussi tres étroitement les pouvoirs d_u
college durant la vacance. Cela est déja le cas pour la constitution Ubi periculum que Grégoire X promulgua au deuxieme
concile de Lyon ; érigeant en loi, pour ainsi dire, les irrégularités et les violences qui avaient marqué la longue vacance entre
Clément IV et Grégoire X, elle édictait qu'a la mort d'un pape,
et un certain délai expiré pour les obseques, les cardinaux devraient se réunir dans un rpeme local, fermé a cié, et ne pourraient en sortir que le pape élu, avec interdiction, en attendant,
de communiquer avec le dehors. Or, cette constitution (qui
est restée encore la base de la législation en matiere d'élection
pontificale), contient un article portant que &lt;&lt; les cardinaux
devront donner tant de soin a Mter l'élection, qu'ils ne se meleront d'aucune autre affaire, a moins que, par hasard, une nécessité
absolument urgente ne les presse et quJil ne s'agisse de défendre
les terres de l'Eglisc, ou une partie d'entre elles, ou a moins qu'il
ne surgisse un danger tellement grand et tellement évident
que tous les cardinaux a l'unanimité estiment qu'il faut immédiatement y parer. » Ainsi, normalement, ce n'est que de l'administration de l'État temporel que les cardinaux doivent s'occuper ; et encore, en cas d'affaires a la fois absolument
urgentes et exceptionnellement graves.
Cette constitution fut tres mal accueillie et je vous ai expliqué
l'autre jour par quels procédés d'habiles divisions, de négociations en détail, Grégoire X réussit contre l'opposition des
cardinaux a la faire passer au concile deLyon.Adiversesreprises,
a la fin du xm 0 siecle, elle fut supprimée ; un pape enclin a etre
déférent aux vreux du Sacré College n'avait pas de meilleur
moyen de luí plaire. Mais qu'un pape é:r;iergique revlnt, il la rétablissait ; en fin de compte, elle fut définitivement confirmée par
Clément V au début du x1v0 siecle dans sa constitution Ne Romani ; confirmée, et précisée aussi, et justement sur le point
qui nous occupe, sur les pouvoirs du college durant la vacance.
Clément V explique qu'il y a Jieu d'écarter une opinion qui
tend a se faire jour. « Pour que I'élection du pontife romain ne
puisse souffrir aucun obstacle, aucun retard résultant de la
diversité d'opinions incertaines, considérant tout particulierement que la loi portée par un supérieur ne peut pas etre suppri-

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

137

mée par un inférieur (remarquez ici une formule extremement
nette ; cela n'est dit qu'en passant, dans un attendu, mais il
est affirmé que le pape est le supérieur, et le Sacré College, l'inférieur), nous repoussons, de l'avis de nos freres, comme contraire a la vérité, la théorie qui s'efforce, a ce qu'on nous dit,
de prévaloir, et d'apres laquelle la constitution portée par notre
prédécesseur Grégoire X sur l'élection du pontife romain pourrait etre durant la vacance du tróne apostolique modifiée, corrigée ou changée par le college des cardinaux ; ou bien d'apres
laquelle le meme college pourrait y retrancher ou ajouter quoi
que ce soit, ou s'en dispenser d'une maniere quelconque ou meme
y renoncer entierement ; et nous déclarons vain et nul tout ce
que le Sacré College aurait cherché a exercer de puissance et de
juridiction appartenant au pontife romaindurant Sl:/- vie, si ce n'est
dans la mesure et dans les cas ou la constitution susdite le permet. » Ainsi la juridiction du college pendant la vacance reste
Iimitée comme l'a établie Grégoire X. Le pape n'introduit qu'une
exception ; il autorise le Sacré College sede vacante a nommer
un certain nombre de hauts fonctionnaires chargés de services
qui ne souffrent pas d'interruption, ainsi le camérier (le trésorier, le ministre des finances de l'Église), le grand pénitencier
~t.les pénitenciers inférieurs, si ces offices viennent a vaquer par
smte de mort ou autrement ; il ne s'agit d'ailleurs que de simples
substituts dont les pouvoirs durent autant que la vacance. Le
motif qui est mis en avant par Clément V, et l'un des buts du
reste que se proposait déja Grégoire X, c'était de hater l'élection du pape. ll est bien clair que si toute l'administration de
l'Église avait passé au college, si, par conséquent, ríen ne fO.t
resté en souffrance par suite de la vacance, cela eO.t fait disparattre une des raisons qui pouvaient presser l'élection. Mais accessoirement et implicitement les papes se trouvent aussi avoir
~ranché en faveu~ du pouvoir pontifical un point de tres grande
importance théonque plus encore que pratique.
De tout ceci, il résulte que dans les circonstances normales
les cardinaux sont pour le pape jusqu'a un certain point u~
élément modérateur, mais ne constituent pas une véritable limitation a son pouvoir.
Mais nous disons : en temps normal. Qu'il survienne une crise,
un~ lutte_ grave dans laquelle le Saint-Siege se trouve engagé,
qu Il 't a1t quelque part un pouvoir, un souverain intéressé a
o~g~~1ser une _opposition contre le pape et surtout' a créer des
dlVlsions au se1? du Sacré College, qu'il y ait parmi les cardinaux
des hommes qm n'approuvent pas la politique pontificale, immé-

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REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

diatement la these parlementaire renatt pour ainsi dire. Périodiqueqient, on la voit ainsi reparattre au grand jour et trouver
des expressions parfois tres brutales. Tout a l'heure nous la
voyions formulée par les cardinaux révoltés contre Grégoire VII
et Urbain II ; on aurait pu la trouver de meme sous la plume
des cardinaux soulevés contre Pascal II a propos de la question
des investitures, non pas favorables a l'empire, mais plus papalins au contraire que le pape. C'e.st surtout au xm6 siecle et
au début du Xlv 6 , avec les grands adversaires du Saint-Siege
qui s'appellent Frédéric II et Philippe le Bel, que la théorie a re&lt;;u
sa forme la plus nette, et la plus élégante en quelque sorte. Frédéric II a tres nettement soutenu que les cardinaux peuvent
juger les actes du pape, etre arbitres entre lui et les souverains,
s'opposer a ses décisions, ou tout au moins, au besoin, saisir
l'Église universelle par la convocation d'un concile. II l'a fait
notamment dans sa lettre du 10 mars 1239, destinée, dans sa
pensée, en 'nattant leurs tendances oligarchiques, a détacher
du pape quelques cardinaux (en fait, il se trompa dans ses calculs, et ne réussit qu'aupres du seul Jean Colonna). Les termes
dans lesquels il s'exprime sont d'ailleurs intéressants : ce Le Chriit
est la tete de l'Église; il a fondé son Égfüe sur la pierre et il vous
a établis les successeurs des Apótres. ;) (Toutes les fois que l'on
a besoin d'opposer les cardinaux au pape, on les déclare les successeurs des Ap6tres, comme le pape est le successeur de saint
Pierre). « Vous qui etes les flambeaux de l'Église vous etes placés sur la montagne et non pas sous le boisseau ; ... vous avez
le droit de participer également a toutes les choses que celui qui
préside au siege de Pierre (remarquez cette périphrase tendancieuse pour désigner le pape ; elle est choisie a dessein pour montrer que le pape n'est qu'un simple président du siege de Pierre
que les cardinaux représentent presque aussi bien que lui) se
Jlropgse d' établir ou se propose de détruire. . . Qui ne serait
surpris et frappé de stupeur en voyant que celui qui est assis
sur le trone de Pierre(meme périphrase)et entouré de la réunion
d'un si grand nombre de peres vénérables veuille cependant
procéder sans les consulter? .. C'est pourquoi nous supplions
votre corps vénérable de contenir par votre influence les actes
du Souverain Pontife que le monde entier reconnatt etre aussi
injustes que spontanés. C'est a vous qu'il appartient de pourvoir
a la tranquillité de l'Église entiere et a la fin des scandales. »
Vers le meme moment dans une lettre a Richard de Comouailles,
le frere du roi d'Angleterre, qu'il s'efforce d'intéresser a sa
cause, Frédéric II se plaint que le pape l'ait excommunié mal-

gré l'avis d'une partie des cardinaux, « de la meilleure part ».
Soixante ans plus tard, au cours des deux différends successifs
entre Philippe le Bel et Boniface VIII, les memes théories alimentent les polémiques, et cette fois d'autant plus que la querelle
entre le pape et le roi se mele d'une autre, celle qui éclate entre
Boniface VIII et les deux cardinaux Pierre et Jacques Colonna.
Les causes de ce dernier conflit étaient a la fois d'ordre politique et d'ordre privé. L'une des principales. était que Boniface VIII, un Gaetani, favorisait sa famille et jetait le fondement
de sa grandeur, au point d'exciter la jalousie des Colonna et
des vieilles familles de l'aristocratie romaine, ' qui ne voyaient
pas sans mécontentement une famille nouvelle s'établir a c6té
d'elles et en partie a leurs dépens.Mais les Colonna une fois révoltés contre le pape, excommuniés et dépossédés par lui, s'em•
presserent d'imaginer ou plutót d'aller repecher dans le passé
des arguments de droit public ecclésiastique qui leur étaient
commodes, qui pouvaient leur servir a discréditer le pape et
son gouvernement. A leur tour, ils ont contribué a fournir des
matériaux aux actes d'accusation que Philippele Bel afait dresser
contre Boniface VIII, soit du vivant de ce pape, soit apres lui
contre sa mémoire. Dans ces actes d'accusation, comme dans
les mémoires et les pamphlets émanés des Colonna, la question
des droits ~u Sacré College revient constamment. D'abord, on
accuse Bomface VIII de méconnattre les droits des cardinaux et
leur susceptibilité légitime. Il y avait quelque chose de fondé
da~s ce~ reproc:ies. Je vous disais l'autre jour que Boniface VIII
éta!t tres certamement un des papes qui ont traité le Sacré College de la fa&lt;;on la plus raide et .presque la plus brutale. Notre
source la plus abondante (je ne dis pas 1~ plus su.re, il s'en faut
de beaucoup) pour étudier ces rapports de Boniface VIII et de
ses cardinaux, ce sont précisément les récits ou les racontars,
comme v?us voudr~z, des cardinaux Colonna. Voici quelques
texte~ qui _sont cur1eux, mais, encare une fois, il serait imprudent, J_e c~oIS, d_e les pren_dre au pied de la lettre; ils ont, du moins,
u,1!e ~1e sm~uhere. Bom_face VIII ce avait coutume de dire que
s II n Y ava1~ pa~ d~ d1scord~s dans le college des cardinaux,
le_ pap~ ro~am n éta1t pas vra1ment pape et ne pouvait dominer
DI la ~Ille DI le~ terres de l'Église; mais s'il y a discorde entre eux,
alors_ 11 est vra1me~t le mattre et fait tout ce qui lui platt ». « Il
raba1sse et a raba1ssé tant qu'il l'a pu l'état des cardinaux ». « On prouvera qu'il a dit souvent devant les cardinaux eux-memes
q~e le monde_ n'irait bien que lorsque dans l'Église il n'y aurait
d autres cardmaux que le pape. On prouvera qu'il ne demandait

138

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REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pas aux carilinaux des conseils a suivre, mais qu'il exigeait leur
consentement a ce qu'il voulait ; quand il y en avait dans les
consistoires qui ne parlaient pas selon ses désirs, il les injuriait,
les couvrait d'opprobres, les comblait d'outrages, d'invectives
et de grossieretés. Un jour, le seigneur cardinal Lemoine (ce nom
est cité a plusieurs reprises) mu par le zéle de Dieu, lui dit
en plein consistoire : «Ce que vous faites, ce n' est pas demander
conseil comme le pontife romain devrait le faire, mais exiger des
consentements. » A ces paroles, le susdit Boniface, pris de fureur,
se mit a crier contre lui: « Picard, Picard, tu as une tete picarde;
mais pardieu ! (il y a ici un jeu de mots difficile a traduire) je
te piquerai et ferai en toutes choses ce qui me platt ; je ne renoncerai pas a faire ce qui rn,e plalt ni pour toi ni pour vous tous
qui etes présents. Tu parleras picard ailleurs, mais pas devant moi. »
Les choses allérent si loin, a en croire les Colonna, que Boniface VIII finit par reprocher aux cardinaux eux-memes leur
platitude a son égard et la faiblesse avec laquelle ils supportaient
ses inj ures. Notamment, lorsqu'il eut dépossédé les Colonna d'une
fac;on, d'apres ceux-ci, absolument irréguliere, il blama « tres sou ·
vent et publiquement les cardinaux en plein consistoire de ne
s'etre pas opposés a une telle iniquité, a une telle destruction
de l'Église et de l'état des car~inaux ; et il disait que de son
temps a lui, quand il était cardinal, jamais pareille chose n'aurait
pu se faire ».
Indépendamment de ces critiques personnelles contre Boni- •
face VIII, les Colonna font de la théorie ; ils exposent ainsi ce
qui, selon eux, devrait marquer les rapports des papes et des
cardinaux. « Les cardinaux, disent-ils, sont les conseillers nécessaires et non pas volontaires du pont.ife romain; c'est-a-dire
qu'il ne dépend pas du pape de les consulter ou non ; ils sont
les conjudices du pape [ils jugent avec lui], ses coassislanles, ou
assesseurs ; « la déposition des Colonna est nulle de plein droit,
car la cause d'un cardina! (ici les Colonna auraient été fort embarrassés pour citer le moindre texte canonique a l'appui de leurs
prétentions) ne peut etre traitée que dans un concile général &gt;&gt; ;
- «les cardinaux ont été établis pour assister le pontife romain;
comment un seul cardinal osera-t-il désormais reprendre les pontifes romains qui parleraient ou agiraient contre la vérité, si
sans aucun motif le pape peut l'expulser et le priver du cardinalat. Les cardinaux ont été faits pour résister en face du pontife romain. . . comme Paul a résisté a Pierre ; . . . comment
désormais un cardinal osera-t-il résister au pape ? Ils sont les
membres, non pas seulement du corps de l'Église, mais de sa tete,

LE SACRÉ COLLEGE AU MOYEN AGE

141

comment peuvent-ils sans motif ctre privés de leur dignité ? »
Je ne fais que vous citer quelques exemples des accusations
portées contre Boniface VIII et des principes opposés établis
par les Colonna. Ce qui est intéressant, c'est de constater que Philippe le Bel, de son coté, est revenu a la meme tactique que Frédéric II ; il s'est efTorcé de eéparer les cardinaux du pape, il
s'est efforcé de s'appuyer sur ceux-la contre celui-ci. Nous avons
un témoignage tres curieux de cette tactique dans un document
du 10 avril 1302 qui appartient a la seconde période du difJérend. C'.est une piece qui est émanée des nobles Jaiques du royaume,
et qui a été rédigée daos cette assemblée des trois États que l'on
est convenu d'appeler d'une fa\:;on d'ailleurs un peu impropre
les premiers États généraux. Au lieu d'écrire au pape, les nobles
adressérent leur protestation contre les empiétements ou prétendus empiétements du Saint Siege « a honorables percs, lors
chiers et anciens amis tout le Colliege et a chascun des cardinaux
de la Sainete Eglise de Rome ». Ils se plaignent a eux des &lt;&lt; entreprises de celuy qui en present est ou siege du gouvernement de
l'Eglise ». (Remarquez comment naturellement - du reste il
est possible qu'il y ait eu une imitation consciente - on revient
aux tour_nures de Frédéric 11 ; on évite de nommer le pape,
on le dés1~ne par unepériphrase qui diminuesonautoritépropre.)
Apres avo1r énuméré leurs griefs contre Boniface, ils ajoutent :
1
• &lt; Parquoy nous vous prions et requerons tant affectueusement
comme _nous pouvons que comme vous soyezestablis et appellez
en part1e ou gouvernement de l'Eglise, et chacun de vous (c'est
encor~ la formule frédéricienne), en ceste besoingne veillez tel
conse~l mettre et tel remede que ce qui est par si legier et par
que s1 desordenné m_ouvement commencié soit mis a bon point
et a b~n estat ». Cec1 est presque la traduction du manifeste de
Frédér1c II aux cardinaux.
Tout~s ces crises, d'ailleurs, sont passageres et ne risquent pas
d~, mod1fier réellement la constitution meme de l'Église · le SaintS~ege_ les surm~nte toujours; jusqu'au début du x1ve siecle, la
victmre_ appartient régulierement au principe de la pleniiudo
p~leslafis. Sur un seul point les efforts des cardinaux ont triomphé
des ~ette époq~e. 11s ont obtenu une part precise daos l'administ~ation financ1ere et daos la jouissance des revenus du SaintSiege_ ; nous au_rons a voir daos quelles conditions, et comment,
depms le x1ve s1ecle,_ i~s ont fait un nouvel effort, qui fut plus persévérant et plus smv1 au xve, pour limiter la monarchie pontificale au moyen d'un systeme qu'il nous faudra étudier dans son
ensemble, le syst.eme des capitulations.

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

143

belle scene, de plus en p1us romantique, sur le lac, et enfin l'hymne

t

Les Influences étrangeres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)

Cours de 11. PAUL RAZARD,
Char(Jé de Cours ó la Sorbonne.

C'est le 27 juin 1816 que Mme Charles. est partie pour Aix ;
Lamartine s'y rend aussi pour sa santé, et_ ils se rencontrent dans
la meme maison, chez le docteur Perrier. Quelque chose_ de
tout nouveau va entrer dans la vie de Lamartine : la pass1on.
et tres vite la douleur; une fois de plus, l'amour et la m~r_t seront
intimement unis : l'amour, la mort : de la nattront défi~tivement
les Médilalions. 11 y a, dans ce roman d~ Lamartme et de
Mme Charles, un caractere frappant de ~éalité _: ce ~e sont paa
deme anges, mais deux créatures hu1?ames qui_ le VIvent, av
toute leur personnalité, et la scene n en est pomt dans le pay
des reves: c'est une histoire vraie, qui n'est ~as belle d'un_h_ou
a l'autre mais dont la beauté est d'etre de la v1e, avec ses m1ser
et ses gr;ndeurs, et de nous donner le spectacle poignant de de
ames humaines.
Sur les tout premiers débuts, nous savons peu de chose. Nou
avons bien Raphaiil, mais c'est une maniere d'estampe roman
tique ; comme personnage~ : un pere· noble, Charl_es ; un
femme presque divine, Juhe ; un homme, Raphael, . beau
sombre marqué par le sceau du destin. Toutes les crrc?ns
tances ~ont embellies, forcées jusqu'au sublime_: la d~amatiqu
rencontre dans la tempete, l'aveu, romancé lm auss1, la t

la joie de cet amour longtemps revé et enfin trouvé. ll y a dans
tout cela quelque chose d'immatériel, il ne s'agit que des Ames,
et Elvire le fait entendre a Raphael. Tout ce récit a sa couleur
propre, désuete et un peu fanée. ~fais il ne fut écrit qu'en 1849ct
tout y est arrangé, a commencer par le titre, « Pages de la
Vingtieme année»: Lamartine avait alors vingt-six ans. Les faits
ontsubi une doubledeformation, dictéepar un double souci : ilfaut
d'abord innocenter Julie, faire ouhlier qu'elle était mariée, et
cela ne va pas toujours sans quelque gene ; et il faut aussi qu'il
n'y ait pas un geste qui ne soit de grande allure, pas un mot qui
ne soit pai,hétique. Mais en faisant disparattretoutdétail vulgaire,
Lamartine a enlevé ce goflt de vécu qui pour nous est essentiel.
et nous n'accordons plus a Raphael qu'un tres mince crédit.
Combien plus évocateurs, ces quelques mots écrits au crayon,
par Lamartine sur le carnet de J ulie : « lls se rencontrerent, ils
e'aimérent ,1 ; sur le carnet de Lamartine cette simple phrase :
«Donné par Julie, 1816, a Aix »; et aussi ces vers, un peugauches,
mais qui montrent l'inspiration du moment et le désir de íixer
l'instant fugitif:
O toi qui m'apparus daos ce désert du monde,
Habitante du ciel, passagere en ces lieux...
Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ton destin f
Ton berceau fut-il sur la terre,
Ou n'es-tu qu'un souffie divin ?
Ah, que! que soit ton nom, ton de~tin. ta patrie,
Ou filie de la tcrre, ou du divin séjour,
Ah laisse-moi toute ma vie
T'offrir mon culte et mon amour...

Le prernier séjour a Aix fut tres court : Julie quitte les eaux
le ~ octobre 1816, et Lamartine l'accompagne pendant une
partie de son voyage de retour.
P~dant les mois qui suivirent, il n'a qu'un souci : la rejoindre
A Pans. Mais sa famille le tient et il est obligé d'imaginer des
ruees et de s'assurer la complicité de Virieu : Virieu lui écrira
de venir a Paris, en s'engageant a l'aider a se caser. La famille
se laisse convaincre et Lamartine se met en route. Son arrivée
fut un coup de théatre, le 25 décembre 1816 dans le salon de
I'Institut_ ou il fit son apparition au milieu de la soirée. Julie
ne_ ~ut lm parler seule aseul ; mais le soir, des qu 'il fut partí, elle
sa1S1t sa pl~me et se rnit a lui écrire. II a brulé plus tard ces
lettres, ma1~ pas toutes; il en a gardé au moins quelques-unes,
tres peu, tro1s ou quatre. M. Doumic les a retrouvées et publiées
dans la Revue des Deu:x Mondes, et chez Hachetle en 1905. Elles

�144

sont fort belles parce que tres sinceres: c'est l'épanchement d'un
creur aimant, cultivé, mais pas le moins du mon?e ~é?ant ; elles
sont touchantes, et meme poignantes dans leur smcerité.
.
La premiere (1) est écrite le 25 décembre a 11 h. 1/2, ~uss1t~t
apres le départ de Lamartine : les indiffér~nts sont ~?rbs? ma1s
Julie souffre encore de cet obstacle : « J'a1 cru que J alla1s leur
dire : Eh ! laissez-moi. Vous voyez bien que je ne suis pas v~us,
que j'ai beaucoup souffert, .etqu'i1, est temi:s, pour que Je vive,
qu'il me ranime sur son sem. » C est une _ame a la Ro':'sseau,
et son premier mouvement est de rendre _graces a Prov1dence,
la supreme bonté qui lui a rendu Lamart~~e .; ma_1s_ son reme~ciement est aussi une priere, d'une subbhte fé:I1.mme tres dél~cate : elle remercie pour le passé, mais a cond1bon que ce s01t
la meme chose pour l'.avenir. Puis, c'est un ~etour vers le~ souvenirs de la chere vallée d'Aix; puis, des proJets, des effus1ons ...
Elle succombe a son émotion; elle croit ne plus trouver ses mots
et en trouve d'admirables, et son amour prend une nuance
curieuse d'amour maternel, jaloux, calin et protecteur.
La seconde lettre est du 1er janvier 1817. C'est d'abord une
conversation passionnée. Puis Julie s'arrete par pe1;1r de parat.tre
pédante, et fait acte d'humilité : ce Que cette ~ev~se est vraie :
Un homme doit braver l'opinion, une femme doil s V, soum_eitre...
Que je serais une bonne femme avec vous !_ Que J en sms une
ordinaire avec un autre. » Dans cette pass1on, des . causes de
souffrance entrent bientot. Lamartine a donné a Juhe des vers
a lire · elle les lit tout d'une traite, et en trouve dans le nombre
qui a;aient été écrits pour Graziella. Elle fait un triste_ re~our
sur elle-meme elle se compare a Graziella et se trouve m_d1gne
.d'aimer Lama~tine comme Graziella l'aurait aimé. Ce sentiment
tres beau, presque trop beau, la tour~ente ; elle confíe s?n
angoisse a Virieu qui lui répond : _« C'é~a1t une excellente pebte
personne, pleine de creur, et qm a b~en ~egretté Alphonse. •
Voila done ce qu'un jour on pourra d1re d elle! ~lle s~ révolte,
elle ne pourrait supporter un pareil éloge; elle veut etre a1mée pou
elle-meme. Elle ne comprend pas que l'amour de Lamartine pou
Graziella était bien autr.e chose que celui qu'il a pour elle ; que
e' était un amour tout littéraire ; elle souffre, elle est malheureuse,
Dans la meme matinée, elle découvre un autre motif de douleu~¡
elle re«1oit de Lamartine une let_tre qui la m~t hors d'elle,:
-semble qu'il l'ait priée de rédmre son affection a celle duna

.ª

!ª

..

14::i

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LA}IARTIN'E
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

(l) M. Séché, dans son Post-scriplum au ·ro~an de Lamarline,_proposeu
autre classement chronologique des lettres pubhées par M. Doum1c.

mere, et luí ait laissé craindre un départ. 11 avait osé meme
écrire qu'il n'avait pas de soup(1ons, mais, qu'a vrai dire ii
n'avait plus de confiance. Cette dureté provoque une c;ise
affreuse dans l'ame d'Elvire. Elle commence une réponse et
l'exces de la douleur lui fait perdre connaissance. Puis ell; se
repr?nd, et Lamartine, e~ lisant~ette l_ettre, ne pourra pas ne pas
sentir la force de la pass10n, et 1 agome d'unetre torturé.Ce sont
des sanglots et des cris, des expressions qui remuent Je creur.
Mais,meme au milieu de la douleur, pas une révolte contre lui ·
Julie est d'une humilité touchante, et c'est elle qui finit pa;
?emander pardon : « Ah ! mon ange, pardonne. Je ne suis pas
mgrate, crois-le· bien, mais je redoute plus que la mort de perdre
mo~ ~phonse. Ah! 9~'il me rest?, cet ange chéri ! ce fils adoré !
Qu il d1spose de mo1 a quelque btre que ce soit, et je suis a lui. »
Elle est done loin d'etre sereine, l'atmosphere ou se débat leur
a~our dan~ ces_premiers mois de 1817 ; mais, dans ces orages,
c est la réahté v1vante et complexe ducceur humainqui apparalt.
11 faudra cependant que Lamartine éprouve une secousse senti~entale plus ~olente encore, pour que la poésie jaillisse de son
ame. 11 est obligé de regagner Macon en inai 1817 et on doit se
ret~ouve: a l'automne a Aix. Lamartine sera a~ rendez-vous;
ma1s Julie trop malade ne viendra pas, et c'est du 16 au 25 septembre 1817, en l'attendant, que Lamartine composera l'Ode
au lac du Bourget : le poete de génie, cette fois est né La piece
est écrite sous l'influence de Mme Charles, ou plutot d; souvenir
Mme Charles ; l'attente exaspere et poétise son sentiment •
il ~?ut une consolation et a besoin d'une effusion: c'est aux ver~
qu Il recourt, et ce sont les premiers vers sortis de son cceur
et non de son imagination.
_Les pressentiments étaient trop vrais. Julie languissait a
~irof!ay, ou on l'avait transportée d'abord, puis a Paris 01,i' on
l a~a1t ra_men~e. L~martine, tenu au courant par le bon docteur·
Ali~, éta1~ triste J:1squ'a la mort : ce Je suis au point le plus
terrible _ou ~a destmée peut me conduire, écrit-il, le 24 octobre
{817. Rien na changé qu'en pis dans ma déplorable situation •
a pe~sonne que j'aime le plus au monde se débat depuis sept
semames dans _les horreurs d'une affreuse agonie et je suis ici
dans l'absolue 1mpossibilité d'aller aupres d'elle, ~t dans les plu~
durs embarras de tout genre et pour elle et pour moi. » C'est
s,ans dout~ ~e temps. ou sous la meme inspiration il coro ose
1l I':1morlalile,
lettre a Mme Charles intitulée d'abo d Mp'di.
t
· J /'
,
'
r
ce
e a ion a · u ie » ; e est la question de la survie qu'il se pose en
songeant a cette femme qu'il va perdre, il le sait. Il ne veut. pas

?e

12

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE
REVUE DES COURS ET CO~FÉRENCES
146
que tout soit fini et il réagit de toute la force de son amour contre
l'idée de l'anéantissement :

Pour moi, quand je verrai, dans les céleslcs plaincs,
Les astres s'écartant de leurs routes cert.aines,
Oans les champs de l'éther l'un par l'autrc heurtés,
Parcourir au hasard les cieux épouvantés;
uand j'entendrais gémir et se briser la terro ;
uand je verrais son globe errant et solitaire
Flottant loin des soleils, pleurant \'homme détruit,
Se perdre dans les champs de l'éternelle nuit ;
Et quand. dernier témoin de ces scenes funebres,
Entouré du chaos, de la mort, des ténebres,
Seul je serais debout: seul, malgré mon eftroi,
l!:tre infaj))ible et bon, j'espérerais en toi,
Et certain du retour de l'éternelle aurore
Sur les mondes détruits je t'attendrais encore 1

8

Apres cette déclaration, la méditation prend le ton de la lettre et
s'adresse directement a Julie.
Une légére amélioration permet a Mme Charles d'écrire a
Lamartine une derniere lettre. (10 novembre 1817 .) Elle souffre,
et cependant elle croit qu'apres de longues souffrances, elle vivra.
Mais, pour etre en paix avec sa conscience, pour reconnattre
« les graces immenses » que Dieu lui a faites, il lui faut sacrifier
son amour. Elle ne veut plus recevoir d'autres lettres de Lamartine; elle ne le désire meme pas. Elle lui écrit tout de meme, sous
des prétextes ingénieux et charmants, et, avec un illogisme
bien féminin, elle lui demande, pour finir, une prompte réponse.
Elle s'inquiete pour lui, elle le conseille tendrement : « Soignezvous, ne venez pas, cela vaut mieux je pen&amp;e. » Dans l' Immorlalilé (rédaction premiere) Lamartine avait écrit :
Pourquoi suis-je né ?
Pourquoi? Pour mériter, pour expier peut-etre.

MmeCharles,dans sa lettre, reprend ce mot et le souligne: «Je
crois qu'apres de longues souffrances je vivrai. Je vivrai pour
expier ». Voila, aussi intimement melées qu'il est possible, la
poésie et la vie.
Cependant Julie s'éteignait. Elle meurt le 18 décembre 1817,
a trente-cinq ans. Lamartine était a Macon ; Virieu n'était paa
la, non plus; mais, des son retour a Paris, il écrivit a Lamartine
pour lui raconter les derniers moments : « Aucun de ses trait&amp;,
ditril, n'a été défiguré. Ses cbairs sont seulement devenues
blanches comme de l'alMtre. Sa bouche était entr'ouverte ;
ses yeux a demi fermés, et il y avait sur toute sa figure une
expression céleste de douceur et de repos » ; et nous trouvons

147

aussi cette phrase qui nous étonne quelque peu : « en tout, elle
a été tres bien soignée ... il ne lui a manqué que nous deux. » Le
docteur Alin, enfin, envoya les derniers détails.
Puis, Lamarline regut ses lettres, que Mme Charles avait
mises sous enveloppe au nom de Virieu ; il re~ut aussi 1' Imitalion et le crucifix de la morte. 'Ra douleur fut incontestablement
profonde, et nous en trouvons la preuve dans sa correspondance
de 1818; on sent son abattement et sa tristesse ; tout son etre
est brisé, la vie lui est a charge, il cherche une consolation dans
le travail et un apaisement dans la fatigue. Dans toutes ses lettres,
il est hanté par l'image, la pensée, le désir de la mort. De sa
douleur, nous avons un autre témoignage, celui de sa mere : au
mois d'aout 1818, elle le dépeint « calme, mais triste, plus que
jamair, vivant dans les livres, et quelquefois écrivant des vers
qu'il ne montre jamais... on dirait aussi qu'il est abattu par
quelque chagrin secret qu'il ne dit pas, mais que je crains d'entrevoir. 11 n'est pas naturel qu'un jeune homme de cette imagination et de cet age se confine auasi absolument dans la solitu~e; il faut qu'il ait perdu, ou par la mort, ou autrement, je ne
sa1s quel objet qui cause sa mélancolie si profonde ». Ces vers
étaient les Méditalions ; la source de poésie véritable commen~t a jaillir : l' Isolemenl, le Désespoir, le Chrélien mouranl le
Soir, l' Apparilion, Souuenir, le Vallon. « J ulie était morte é~rit
M. Doumic, Elvire allait commencer de vivre. Comme o~ voit
dans les légendes na'ives et pleines de sens, toute une floraiso~
~aillir d'une tombe a peine fermée, ainsi, sur la tombe de la
Jeune femme, l'amour refleurissait en poésie. »
Pendant les deux années qui suivirent, de la fin de 1817 au
début de 1~20, nous trouvons souvent Lamartine déprimé et
acc~blé,' m~1~ nous sentons ~ussi le goüt de vivre qui reprend, le
dés~r d a~tiVlté, la nature VJgoureuse qui peut se laisser abattre
mais ~~1 ne ~emeure pas abattue. II s'occupe de littérature,
de p_ohtique ; 11 songe a une carriere possible, la diplomatie, et
auss1 a u~ établissement_ par le mariage. Vignet lui propose
deux part1s, et, sept m01s apres la mort d'Elvire Lamartine
s'occupe de 11ue D... , puis va se présenter a :\{lle B. .., a París.
Un peu t~t, di~~-t~n ? Mais c'est a une nature réelle que nous
avons affaire.Sil n est pas heureux, c'est moins peut-etre a cause
du p~ssé _que parce qu'il est impatient de s'assurer !'avenir.
De :\~1~ly, 11 _se re~d a Paris en septembre 1818, et il se prodigue
en -~1s1tes htt~ra1res, politiques et mondaines. 11 présente son
Saul a Talma; 11 _se fai~ habiller; il tache de redevenir«joli gargon»
et, pour un peu, I1 sera1t nommé secrétaire d'ambassade a '.\Iunich.

�148

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Mais la nomination ne se fait pas, Talma n'accepte pas Saül,
et, en novembre, nous retrouvons Lamartine a Milly, ou il s' écrase
de fatigue pour s'épuiser et faire taire le démon intérieur ;
dégoOté du théatre, il songe a son grand poeme épique Clovis,
et surtout aux Médilalions poéliques qui de plus en plus
prennent corps.
Il veut s'en aller tres loin, a Naples, puis en Grece, et a Jérusalem, avec un bourdon et un sac ; ou bien encore, on ira en
groupe coloniser une petite tle déserte en face de Livourne. Mais,
encore et toujours, le souci de la renommée littéraire le tourmente, et le voila de nouveau a Paris en 1819. Il a su s'y ménager
des relations, et il devient l'enfant gaté du Faubourg SaintGermain; il vit dans un monde charmant ; il est « caressé, aimé,
accueilli, prévenu sur tous les points », et une p~incesse italienne
prend passion pour lui. « C'est l'époque voluptueuse de roa vie,
écrira-t-il plus tard, voluptueuse et immorale, entre mon amour
que je pleurais, et mon mariage que je pressentais. » Il est en
vogue, c'est l'homme du jour, on parle de lui, il se pousse et
sollicite partout des appuis, on le cherche et on le recherche, et
c'est une véritable popularité que lui valent ses lectures de Saül, ·
qu'il porte de salon en salon. Puis il est obligé de quitter Paris,
il est encore ballotté, de Paris a Macon, a Montculot, a Aix-lcsBains. 11 retrouvc a Aix Maria-Anne-Elisa Birch, qu'il avait déja
rencontrée a Chambéry, et qui devait devenir sa femme. Puis,
une fois de plus, Milly , Macon, Milly et de nouveau Paris, ou il
tombe soudain gravement malade.
~fais n'avons-nous pas perdu de vueles littératures étrangeres?
Non : meme au milieu de ces amours, de ces douleurs, de ces
projcts, de ces ambitions, elles ne cessent pas de le solliciter et
de poursuivre leur invasion dans son ame. En pleine passion
pour Mme Charles, il fait connaissance d'un poete portugais,
obligé de fuir sa patrie pour échapper au Saint-Office, Manoel,
un de ces émigrés qui ont toujours trouvé a Paris bon accueil,
et fait de la France leur seconde patrie littéraire. Lamartine
va le voir, lui parle de Camoens, le prie de réciter quelques vers,
lit lui-meme une traduction de Manoel, le Choix de poésies
lyriques, publié en 1808. De ces relations littéraires sortiront
deux méditations : la Gloire, méditalion X Je, composée entre la
fin de décembre 1816 et les premiers mois de 1817, et l' Enlhousiasme, méditalion JXe. L'Académie de Macon, entre temps, est
gratifiée d'un discours sur Manoel, ou Lamartine ne manque pas
de faire quelques remarques sur la pompe et la nouveauté des
comparaisons ; en technicien attentif, il souligne aussi la

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR L.\MARTINE

149

maniere
dont •le po"te
por t uga1s
. termme
. ses
d 1 · vive et· brusque
•
~
o es, a1ssant _ams1 le lecteur sous l'impression qu'il a fait nattre.
celle d'Alfier1· , ne cesse pas de
• Une autre mfluence
L
. étranoere
.0
'
amar~me :_ il a repris, nous l'avons vu, ce Saül
8 exercer sur
co:°~u en 1812_et q~ devient vraiment son grand reuvre; il en
~1t une tragéd1e en cmq acles qui est le« chef-d'reuvre des chefsreuvre », au_x yeux de sa famille, des gens de Macon et des
tªWns ~e Par1s tout au moins. Il l'allait lisant partout de sa
e e vo1x, et on l'applaudissait. Talma, il est vrai le refusa mais
e,n y mettan_t des forI?es, et en admirant le gé~ie poéti ~e de
l a~teur. Cuneuse_fatahté des mouvements littéraires: ce fit Saül
qm ~ré~ara la voie aux Méditaiions : des critiques dont le oete
fit tous les frais, et les Médit!ions

!~~~e~l~~~t:0~~\e~~~~iJ~i

Et c'est aussi le grand poete d l'é
. . .
By_ron, dont Laroartine subit fiinfi:e~::• crt qou·1tfa1dt scanddéale,
po1rs et du bias h ·
d
·
P e e es
sestout indi u
p em~,. es dése~chantement,c, et du néant, est
L
t' q é dans la per10de de tr1stesse qui suit la roort d'Elvire
amar _me nous a donné trois versions difíérentes de sa rencontr¿
~vec \m,Cdans le C~m:71enlaire joint a la Médilation IJe en 1849
ans e ours de litieralure en 1856 t d
l C
'
en 1865. Méfions-nous d
. ' e ans_ e . onstitutionnel
bablement a Paris en l~l~es v~r1tés co~trad1cto1res ; c'est proparler de B ron e'
, qu I ?ntend1t pour la premiere fois
il lui dédie 1~ ..\1idi~a'f¡~:7Jen? hre ses poésies ; en tout cas,

ª

Toi d_ont le monde cncore ignore le vrai nom
~sl?r•t mytitérieux, mortel, ange ou démon '
J•~l~~~ tut sois, Byron, bon ou fatal génie
C
.? _es concerts la sauvage harmonié
s~:~:Jtª:te bruit de la foudre et des vénts
ans orage a la voix d es t orrents 1

ir,

Bi~:~i~ntº:Jf;rs ~a~~ ttte mem~ période, il s'intéresse a la
se lie d'amitié a'v p r~ ta traducti?n de Genoude. Lamartine
C'est une ac .. ?C au eur et pratique assidument son texte
Lamartine J.~lSlt1on, et une acquisi~ion importante: jusqu'alors·
son enfance ; c'~~rnu q_ue le Psautier et l'Histoire sainte, dan~
qu'il découvre et mamtenant Job, Isaie, Ézéchiel et Jérémie
douloureux. O~tre ~=\~fJ~t~~ph~;J~émentes pla~sent au poete
nous devons a cette r /ªion
~• Chanls lyru¡uesdeSaül... ,
la Poésie sacrée dil/ ª iqbue Mde la Bible la M édilalion XXIVº,
ce M de G
' d yram e d . de Genoude.
• · est enou
e a qui
¡e poete,
le prem'ier
q . c~t d'th
I _yrambe ~st adressé, dit en note
Ul a1 vra1ment fa1t passer dans la langue

�LES INl'LUENCES ÉTRANG~:RES SUR LAMARTI:--E

150

RE\'UE DES COURS ET co=-,FÉRENCES

franc;aise la sublime poésie des Héhreux. J usqu' a présent, nous ne
connaissions que le sens des livres de Job, d'Isaie, de David ;
grace a lui, l'expression, la couleur, le mouvement, l'énergie
vivent aujourd'hui dans notre langue. »
Mais voila que les Médilalions vont parattre. Elles ont été
admirablement lancées, par des lectures, des sollicitations de
toute espece, avec des précautions prudentes pour tAter le
terrain. Le 8 aout 1819, Lamartine porte a Didot une de ses
Méditalions pour la faire tirer a dix exemplaires : « Ce n'est rien,
dit-il a Virieu, c'est pour voir l'effet que font mes vers imprimés. »
Le 13 avril, il en« laisse imprimer » une vingtaine d'exemplaires,
« tous retenus ». Le 21 avril, il envoie a Virieu « un modele de la
fa~on dont Didot imprimera ses Médiialions ,,. On le persécute,
dit-il, pour imprimer « au moins un volume de Médiialions ».
Mais il hésite ¡ il ne veut pas mettre au jour ses vers; il croit qu'il
serait plus sO.r d'etre placé avant, car il ambitionne toujours un
poste de secrétaire d'ambassade, et « c'est un titre défavorable
auprcs des hommes qui possedent ce monde matériel que de
s'occuper de notre monde idéal, et ils me rejetteraient a jamais,
s'ils savaient que j'aie fait un vers sérieusement.» Tout de memc,
il se laisse vaincre; le 19 février le manuscrit est a l'impression, et
l'ouvrage paratt en mars 1820. Ce fut la gloire, la vraie, la grande
gloire tout de suite. Ce qu'il avait cherché, désiré a travers tant
de dégouts, de rebellions, d'anxiétés, la gloire, entrait tout a coup
dans sa vie. Le succes fut inou'i, universel ¡ on s'arracha les premieres éditions, et ce succes ne s'est pas démenti avec le temps,
puisque, de 1869 a 1882, on a vendu 22.626 exemplaires; de
1882 a 1895, 16.000, et de 1895 a 1914, 42.600, soit au total
81.226 exemplaires en 45 ans.
Nous sommcs ainsí parvenus au terme de notre enquete a
travers la vie et les lectures de Lamartine, jusqu'aux Premieres
1'.Iédilalions, et nous pouvons constater que toujours, en toutes
circonstances, il a lu, et lu des auteurs étrangers : meme pendant
son amour avec Mme Charles, au plus fort de sa passion ou de
sa douleur, il lit. Ces lectures sont tout a fait considérables, et
de l'étranger notre Lamartine doit avoir re~u beaucoup ; comme
ses contemporains, il s'est tourné vers les différents exotisme~
et s'est fait une culture européenne. Mais de cela qu'a-t-il retenu ?
Peut-on saisir dans le résultat, les vers, des traces nombreuses et
profondes des reuvres du dehors? Des 1808, il déclare que l'amour
suit toutes sortes de modes, et, dans son Cours de Lillérature, il
dira que W eriher a été une maladie sentimentale ¡ a-t-il suivi la
mode ? Dans le salon de Mme Charles, il y avait une gravure

151

~~ian =. f:St-ce un symbole? Et la gravure qu'il demande A
. de Vmeu P?Ur orner son ouvrage, « un rocher sauvage et
p1ttoresque dommant un lac, ou une plaine ou un fleuve ou
une mer. Quelques arbres superbes sur le ro~her et la !un¿ se
levant par-dessus e~ éclairant tout cela d'un beau jour. Sur le
rocher, debout,_ as~1se ou couchée, une figure de femme représentdantdla ~féd1tabon ou l'Entbousiasme, avec ce vers gravé en
b as u essm:
• Le désir et l'amour sont les ailcs de l'é.me

1

fst-ce
un pay~age o~sianesque que ce paysage ? Interrogeons
contemp?rams : !e Jeune Víctor Hugo dit dans Le Conservaleur
es
qt
Lamartme a pris souvent le style des Peres et des Prophetes

:,Jª~att le ranger parmi ceux qui ont suivi la mode exotiqu;
ssian, de Klopstock et de Schiller. Dans le Journal des
~avanls, on déclare que ce génie est no'uveau en France s'il ne
est pa~ en A~gleterre ni en Allemagne i et Stendhal affi:me ue
~;~~:~eÍi ces~ lor~ Byron peigné a la franc;aise. Faut-il s~en
,.
. ces_ m01gnages? Je ne crois pas pour mon com te
Y. ª1\ eu '.nfluence ~rofonde i je crois que Lamartine est les
il , ga1s e _qu a pre~ avo1r beaucoup re~u du Nord et du Midi
'an a J?tªª pris grand chose - beaucoup moins a coup s0r qu'on ne
l ura1 pu supposer.

i~~l

...

avRaison~ons un pe~ : il a beaucoup lu, mais il n'a pas tout lu
t ec la ~~eme at~nb?n. Il a lu Clarisse Harlowe une premiere fois
e nous avons i~scn,t a notre hilan i mais nous découvrons un
fie:o~~u;a:r!~~cu diléJ~/f,~as pu enévenir a bout la premiere f~is :
i:1 i:ilre une r serve
11 11 a lu d~ S~akespeare, sans doute, ~ais l'a-t-il bien coro ris ?
«
dfi:td;r.~er, A juger par la le~tre du 23 janvier i818 ·;
du Shakespeare l'au;nstant
a~e ~nber de Saül ; celui-la est
du Racine ce n,'
re sera u. acme ... ,, Du Shakespeare et
1818 ·1 . '.·
est pas tout a fa1t la meme chose I Le 17 juillet
' 1 ms1ste : « 11 faut du Shakes eare é rit
.
Cette fois je proteste. S'il a lu Sh k p
~
p~r Racme ... »
profondément.
ª espeare, Il ne I a pas lu tres

Je:~1:~r:~:

u:

Et Pétrarque t La p
·, f •
,.
.
une toute petite .phras:e~mere o1s qu il le cite! il en a lu tout juste
citation et il n'a pas v ~?s~~Nfutlle Hélo1se i c'est une simple
tembre Í810 qu'iln
u or1gma. 1 avoue,d'ailleurs, le 30 sep'
e connatt pas le poete italien, etc' est seulemenL

�LES INFLUENCES ÉTR.\::'\GERF.S SUR J.,\'.\I.\RTINE
REVUE DES COURS ET CONFÉRE:'\CE~
152
a son retour d'ltalie qu'il commence a le comprendre. On a fait
grand cas du Pétrarque de poche, et des vers que Lamartine
y a écrits. Mais une critique attentive fait voir que c'est en 1824
que Lamartine cst venu u faire cette traduction, et que le sonnet
lraduit serait non la source, mais une reprise del' Isolemen/.
11 s'est imprégné de poésie anglaise ? Mais le 3 mars 1809, il
est encore bien indécis, et ses jugements n'ont guere d'autorité :
• Je crois vraiment la poésie anglaise suptkieure a la frarn;¡aise
et a l'italienne ; au reste, j'en parle saos en rien savoir et sur
des fragments de Dryden et d'autres ... » II avait l'air d'avoir
lu et jugeait saos avoir Ju, suivant en cela l'habitude d'une
époque saos grands scrupules d'exactitude et de précision. Aussi
la liste des auteurs lus est-elle effrayante - et tous n'y figurent peut-etre pas - mais on se rassure en pensant qu'il ne
les a pas pratiqués profondément, que peut-etre meme il ne les a
pas pratiqués du tout, et qu'il n' en a ríen retiré. Certains auteurs
sont t!'es capables d'avoir une influence, d'autres sont faibles et
impuissants. Pope, par exemple, qu'a-t-il pu apporter a Lamartine de profondément original qui ne fut déja passé daos l'usage
courant et exprimé par nos déistes du xvnfl siécle ? L'éloge que
Lamartine fait de lui ne prouve pas grand'chose, et n'est pas un
éloge poétique. Lamartine a lu Manoel ; il luí a emprunté des
images et des comparaisons ? Mais si Manoel était lui-meme tres
classique, et pseudo-classique, s'il ressemblait a Lefranc de
Pompignan, que! profit Lamartine a-t-il pu en tirer ? Des expressions comme ce Généreux favoris des Filles de Mémoire » ? Mais
cela avait été dit déja dix et vingt fois. Daos ce qui provoque
l'enthousiasme des lecteurs de Manoel, nous retrouvons le
plus pur xvme siecle.
Toutes ces influences si diverses ne sont elles pas d'ailleurs
contradictoires ? Ne pourrait-on pas se livrer au petit jeu de les
accoupler : Ossian et Platon, le De Amicitia et Werlher, Sapho
et Le Vicaire de Wakefield. Le Tasse et Fielding? C'est un mélange effarant de gouts, d'idées, deformes, de poésie et de prose.
Pour n'en citer qu'un exemple, voyons les différentes sources
possibles de la Méditation IJe sur l'Homme : &lt;&lt; l'inquiétude sur
la destinée de l'homme et sa place dans l'univers est un theme
de la poésie sentimentale et philosophique du xv111e siécle. Pope,
daos l' Essai sur l' Homme {Épttre I, et début de la ne), l'avait
traité en termes qui souvent paraissent résumer les développements de Lamartine. Voltaire l'avait touché daos le Poeme sur le
désaslre de Lisbonne. Young y revenait souvent dans ses Nuils,
et Baom-Lormian a la suite de Young daos ses Veillées [)Qé-

153

tiques el morales... Chenedollé également daos son Génie de
l'Homme... » C'en est trop ; tout ceci est impossible et contradictoire; Lamartine n'a pas pusubirtoutes cesinfluences alafois ;
les origines de sa poésic sont complexes et melées, mais il ne
faut point tout croire.
L'influence ilalienne elle-meme, qui porta, nonseulement sur
son reuvre mais aussi sur sa vie, est beaucoup moins profonde
qu'on ne l'a dit. C'est un jeu amusant de regarder d'un peu pres
l'épisode de Graziella. Le fait esL qu'apres Naples Graziella n'a
laissé en lui aucun souvenir profond. Peut-etre pense-t-il a elle
pour la premiére fois a Beauvais en 1814,et encore c'est le ciel
plus que l'héro'ine qu'il évoque. Elle n'existe que lorsque
Mme Charles lit les vers consacrés a Elvire, et semhle ainsi n'avoir
pris corps que vers 1815, 1816, trois ans apres le reLour de Naples.
Ce n'est done point la un drame qui a bouleversé le cceur de
Lamartine, et c'est bien cette &lt;&lt; petite aventure » dont parlait
Virieu. La jeune fille ossianesquede jadiss'accoudait asa fenetre
« pour regarder écumer le torrent et courir les nuages, et ses
beaux cheveux noirs pendaient en dehors, fouettés contre le
mur par le vent d'hiver ». Graziclla n'apparatt pas autrement
a sa fenétre, la nuit de la tempele : u de ses longs cheveux noirs '
la moitié tombait sur une de ses joues ; l'autre moitié se tordait
autour de son cou, puis, emportée de l'autre c6té de son épaule
par le vent qui soufflait avec force, frappait le volet entr'ouvert.,,
Etrange fataliLé qui veut que lorsqu'une femme apparatt a
Lamartine, elle ait toujours de longs cheveux noirs batlus par le
vent d'hiver I C'est que c'est toujours la meme femme - et une
femme irréelle.
~l la chronologie de Graziella ! Daos les Con/ ide11ces, Lamarline
amve a Naples le ¡er avril ; Virieu l'y rejoint bient6t, et ils
~assent e~semble plus d'une année, jusqu'au mois de mai de
1 a~née smvante. Or, en réalilé, Lamartjne n'est resté que quatre
mo1s a Naples, et, pendant plus d'un mois, il n'aconnu personne,
c~mme,!e prouve sa correspondance. Ce n'est que vers le 14 janv1er qu 11 va loger chez son parent Dareste. Virieu, qui fut témoin
~es 1ébuts ~e l'aventure galante, ne vient le rejoindre que fin
JanYl:er, et d reste tout au plus deux mois pour l'idylle. Comme
ce mmce épisode s'est enflé avec le temps! Plus amusant encore:
apr~s avmr raconté Graziella dans les Confidences, Lamartine
s avise que peut-e~re ce n'est pas exactement ainsi que les choses
~e so_nt p~ssées, et il en donne une autre version dans les Mémoires
inédt!s : ti v~ dire cette fois la vérité - une autre vérité 1
Graz1ella éta1t une cigariere chargée des rapports entre le per-

�154

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

sonnel et le directeur, dans la manufactura de Dareste, en somme
une bonne; pendant une visite de Lamartine au Vésuve, elle
s'enfuit, dépitée de n'etre pas aimée. Lamartine la cherche et la
retrouve et, a partir de ce moment, le récit des Confidences est
vrai.
Mais il est un autre fait curieux a signaler : parlerons-nous de
plagiat? Non, car les critiques d'aujourd'hui permettent aux
auteurs le plagiat, mais nous interdisent de le signaler. Toujours
est-il que M. G. Charlier, dans Le Correspondant du 10 juillet
1912, exhume un roman qui pourrait bien avoir des rapports
avec Graziella : en 1810, le comte de Forbin, peintre apprécié,
qui fut, sous la Restauration, Directeur général des Musées de
France, fit parattre Charles Barimore, qui fut patronné par la
société élégante de l'époque et arriva a plusieurs éditions. Voici
}'intrigue de ce roman a succes : le héros, un jeune Anglais,
vient en Italie se distraire d'un chagrín ; a peine est-il a Naplel'
qu'il sent l'iníluence engourdissante du climat... Mais c'est la,
pour nous, une note déja connue, et la co'incidence mérite d'etre
relevée. Mais CharlesBarimore rencontrebient6t unejeune beauté
de 1'1le de Procida ... C'est curieux. Il a vite fait de s'éprendre
d'elle, il se rapproche de sa famille ; le matin, la Procitane,
Nisieda, vient timidement lui apporter du lait, des coquillages,
et du pain noir ... C'est vraiment tres curieux. Mais des obstacles
se dressent devant cet amour naissant. Nisieda s'est promise
a un couvent ; de la, grande mélancolie, maladie de l'héroine,
et maladie du héros, semblable, elle aussi, a une certaine maladie
que nous n'avons pas oubliée. La crise se dénoue, les obstacles
sont Jevés, les deux amants se rapprochent et s'aiment. Ici, les
analogies cessent, Je jeune Anglais épouse la Napolitaine. Mais
il y a ensuite, comme dans Graziella, un abandon ou un pseudoabandon qui cause la mort de l'héroine. Si l'on peut nier qu'il
y ait plagiat, on ne peut pas affirmer non plus que Charles
Barimore n'est pas l'origine de Graziella. Bornons-nous done
a souligner ces co'incidences troublantes.
Mais ce que nous pouvons affirmer en toute assurance, c'est
que l'iníluence de l'ltalie sur Lamartine ne fut pas, a beaucoup
pres, aussi profonde qu'il nous l'a lui-meme, a plusieurs reprises,
affirmé.

TEXTES: Lamartine : Raphall, 1849. (Nouvelle édition), Hachette, 1910.
- Poésies inédites, publiées par Mm• Va/entine de Lamartine, 1873, in-S•. llanoel : Obras completas de Filiulo l!lysio. Paris.1817-1819, 11 vol. in-8°. -

LES l!l!FLUENCES ÉTRA.NGERES SUR L.HI.\RTI:-;E

155

Poúie lyrique porlugaiae, ou choix des Odu de F. Manoel, par Sané. Pari~,
1808,
in-8°. - A. France, L'Elvire de Lamarline. Paris, Champion, 1893;
~Tuoes.
voir aussi Le Tsmp, du l0février 1911. - Léon Sl&gt;ché, Lamartme, de 1816
a 1830, 3• éd. Paris, Mercure de France, 1906. - R. Doumic, Letlres d' Elvíre
a Lamarline. Paris, Hachette, 1905.- Henry Bordeaux, Lamartine en Savoie,
Revue hebdomadaire, 16 octobre 1920. - A. de Treverret, Lamartint et
lord Byron, Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1879 (reproduit
dans la Revue del' Agenais, 1889). - P.-M. Masson, La Jeunu1e de lamarline,
Revue des Cours et Conférences, 1904. - Gustave Charlier, La genese de
Gra:tiella (Le Correspondan!, 10 juillet 1912).
(d suivre .)

�•

La philosophie de Plotin
Cours de· M. ÉMILE BRÉBIER,
M aflr e de Conférences

a

la Sor bon ne.

VIIIe LECON
L'Intelligence.

L' Ame' d'ou émanent toutes les forces qui organisent et vivifient
. se
l'univers 'sensible, peut, par un roouvement de. co~vers10~,
recueillir en elle-roeme et remonter a son prmc1pe, qm est
l'Intelligence. C'est cet te hypostase que je vais étudier dans
les lec;ons qui vont suivre.
La théorie plotinienne de l'Intelligence contient en elle tant
d'éléments hétérogenes et répond a tant de problemes divers
qu'il est particulierement difficile de l'analyser et d'en bien faire
comprendre l'unit~. D'une part, l' Intelligence correspond aux
Idées platoniciennes ; elle concentre en elle la substance d e_la
théorie aristotélicienne de la forme; et elle a quelque chose du Dieu
supreme des Stoiciens, · l'intellige~ce qui. gouverne l'u~vers.
Mais ce ne sont la que les aspects philosoph1ques de la thé~ne, _ou
l' Intelligence est considéréc en tant que cause et exphcation
du monde sensible. Car, d'autre part, I'lntelligence marque un
degré dans la vie spirituelle, une étape dans le voyage as~ensionnel de l'ame vers sa fin derniere. C'est la un aspect tout d1fférent ; il nous fait songel' a l'Esprit au sens de saint Paul,l'Esprit
libéré de la chair, bien plus qu'a l'Intelligence, au sens de la
philosophie grecque.
.
,
Cette diversité d 'aspect se marque par les d1ílicultes q~~
rencontrent les traducteurs pour rendre le .mot Nou&lt;;, que J al
traduit jusqu'ici par intelligence. C'est le terme e~ployé par
Bouillet dans sa traduction des Ennéades, et il a pour lm une long ue

LA PHILOSOPTIIE DE PLOTIN

157

tradition; dans la scolastique du xme siecle, le mot intelliqeniia désigne presque toujours l'intelligence séparée et hypostasiée, telle
qu'on la trouvait dans la philosophie des Ara bes, issue d' Aristote et
de Plotin. Au contraire, les interpretes récents paraissent s' accorder
pour employer un autre terme. M. Arnou (Le Désir de Dieu dans
la philosophie de Plotin, París, 1921) se sert du mot esprit. M. Inge
(The Philosophy of Plotinus, London, 1918) choisit le mot spiril,
qui, d'apres lui, met en évidence la parenté de cette notion avec
le 1tVEv¡i.11 paulinien. De meme, dans une étude récente (Plotin,
Leipzig, 1921), M. Heinemann emploie le mot Geid, qui, sous
la plume d'un philosophe allemand, s'enrichit du sens qu'il a pris
dans la philosophie hégélienne.
Ces traductions, du moins les deux premieres, ont l'inconvénient
de ne pas désigner assez clairement l'aspect philosophique du
co~cept. D'autre pa~t, le mot intelligence (et c'est peut-etre la
ra1son pour laquelle 11 est actuellement rejeté) a l'inconvénient de
suggérer le sens dans lequel il est pris par nos théories antiintellectualistes modernes, c'est-a-dire, le sens de pensée discursive ; or, chez Plotin, l'intelligence est essentiellement intuitive.
Malgré cet inconvénient, je garderai, toutes réserves faites ce
mot consacré par la tradition.
'
On voit déja ce qui fait la difficulté et la signification de la
théorie de Plotin ; le spiritualisme d'un saint Paul se soucie fort
peu du monde intelligible, comme modele du monde sensible ·
il a, vis~a-vis du monde sensible, qui est le monde de la chair'
une attitu?e. pu~ernent r.égative; !'esprit n'en donne pas l;
s.~cret,_ ma1s 11 sen dégage. Contre ce mouvement qui vidait
l m~elhg~nce de tout contenu rationnel et explicatif au profit
de l esprit, a cornmencé de bonne heure, des avant saint Paul un
~ouveme~t d'idées inverse, qui aboutissait a helléniser pour ;insi
du-e, ~a v1~ spirituelle, en l'identifiant au monde intelligible.
T_é~om P~ilon ?'Alexandrie, dont le Logos esta la fois la pensée
d1".1ne qm conbent les ~odeles des choses, et le guide spirituel
qm sauve les ames ; témoms, plus pres de Plotin, les gnostiques
chercha~t a montrer_ c?mment le lieu des esprits, la « terre nouvelle » ~u so1;1t_accue1lhs les pneumatiques, est en meme temps le
monde mtelhg1ble.
L~s. vues de Plotin, sur ce point, ne sont done que des vues
trad1bonnelles,_ mais arrivées a un &lt;legré d'élaboration qui les
met hor_s _de pa1r. Sa doctrine propre, c'est de montrer que l'attitu?e spmtuelle a son plus haut &lt;legré, le recueillement sur soimeme nous ~on~e l'etre dans toute sa richesse et sa variété.
« Se penser so1-meme, répéte-t-il souvent, c'est penser les etres».

�158

LA PHJLOSOPHJE DE PLOTIN

159

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

« Ce que !'time regoit (dans le recueillement sur ell~-meme)
est voisin de la réalité vraie. » (V, 9, 3.) Le recue1llement

intérieur est en meme temps, le plus haut degré de l'etre. « 1!.tr?,
au sens fort' ce n'est pas multiplier et grandir, c'est s'apparterur
a soi-meme '; et on s'appartien~ a soi-mem?, q~and .~n se. p~nche
sur soi-meme ... ; cette direction vers s01, e est l mténonté..,,
De la, le plan que je vais suivre dans ces legons ~ur l'Intelhgence ; celle d'aujourd'hui sera cons3:crée a dfterm~ner les éléments philosophiques de _la co~cept1?n de l Intelhg~nce chez
Plotin. Dans la suivante, Je montrera1 comment Plotm les met
en c:euvre et les conforme a son but, qui est le développemen~
de la vie spirituelle. Enfin, dans une troisieme ~egon, je_ m?ntrerai
comment la vie spirituelle trouve au-dessus d elle sa hm1te et sa
consommation.

•• •
Je cherche d'abord par quelles considérations philosophiques
s'introduit, chez Plotin, la notion de l'Intelli~ence. D'a~ord,
l'Intelligence apparait comme le terme nécessaire de la d1alectique de l'Aroour, telle que Platon l'a dé,crite dans ~e ~anquel.
En second lieu, son existence résulte de l analys~ qu Anstote a
faite del' etre sensible en matiere et en forme. Enfm, elle apparatt
a titre de condition ultime de la sympathie des parties du monde,
dont Plotin trouvait la peinture chez les Stoiciens.
.
Dans l' Ennéade V (9, 2), Plotin s'insp_ire du d~scours_ d1e Diotime de Mantinée: « On arrivera a la rég10n supérieure,. s1 l ~~ est
de nature amoureuse, et si, des le début, on a les d1spo~1tions
d'un vrai philosophe; il appartient a l'afil:ant de ressentir pres
du beau les douleurs de l'enfantement; 11 ne supporte pas la
beauté des corps, mais s'enfuit vers les beau~és ~e l'áme, la vertu,.
la science, les occupations honnetes et les lo1s ; 11 remonte. ene ore
a la cause des beautés de l'áme, et encore plus haut... Ma1~ com·
ment monter ? D'ou lui viendra ce pouvoir ? Quel d1scoura
luí enseirnera cet amour ? N'est-ce pas le suivant? Les beautés
des corp~ sont acquises · elles sont en eux comme des formes dan&amp;
une matiere... Qu'est-c~ qui done a produit la beauté dans 188
corps ? En un sens, e' est la présence de la beauté ; en un aut.
sens c'est l'áme qui les fa\;onne et.meten eux la beauté. Quo1
l'am'e d'elle-meme est done belle? Non, puisque certaines aro
sont prudentes et belles, d'autres insensées et laides. C'est don

de la prudence que vient la beauté dans l'ame. Mais qu'est-ce
,qui donne la beauté al' ame? N' est-ce pas nécessairement l'intelligence, non pas l'intelligence qui, tantot reste elle-meme, tantot.
-est privée d'elle-meme, mais-la véritable intelligence? »
Tandi'&gt; que Platon conclut a l'Idée du Beau, Plotin, par la
meme voie, conclut a l'Intelligence. C'est que, pour lui, l'une est
identique a l'autre. Les Idées, identiques a l'Intelligence sont
ce qui donne aux choses leur valeur de beauté. En rem~ntant
~ar les_ degrés
la dialectique, « l'ame ira d'abord jusqu'a
l Intelligence ; 11 saura que, eIJ. elle, toutes les idées sont belles ·
et il prononcera que c'est la la Beauté, a savoir: les Idées »'.
(1, 6, 9.) L'Intelligence apparatt done d'abord comme une sorte
d'art naturel, qui se reflete dans les choses sensibles comme
l'artdu statuaire donne ses formes au marbre. (Cf. V, 9, 5.')
L'esthétique de Plotin est en effet imprégnée de cette idée que
la beauté ne s'ajoute pas aux choses comme un accident extérieur
mais en ~onstitue véritablement l'essence. (I, 2.) II proteste contr¿
la thé_one selon laqu_elle l~ beau:é ne co_nsiste que dans la symétrie
exténeure des parties d un meme obJet. Si la beauté n'est que
symétrie, le~ partie~ d'une chose belle ne seront done pas belles ?
Et pourquo1 le v1sage d 1 un cadavre ou d'une statue serait-il
touj?urs moins beau qu~ celui d'un étre vivant? Enfin comment
exphquer que des choses simples et sans parties peuvent etre
belles, comme l'éclat de l'or ou un éclair dans la nuit ? II faut
done que la beauté soit un élément foncier de l'étre beau 1 et
qu'elle soit le reflet d'une ldée, qui fait de cet etre ce qu'il est.
Valeur esthétique et valeur intellectuelle coincident.
?.'est ~our les memes raisons que l'élévation moralenous amene
a 1 mtelhgence, comme la contemplation esthétique. Les vertus
au s~ns le plu~ élevé, celles qui ne consistent pas en des action~
~ratigues, ma1s _en de~ « purifications », sont des imitations, dans
1 á~e, de propnétés mhérentes a l'Intelligence. II y a dans l'Intel?gence un;. justice en soi. vers laquelle nous élevent la justice
qm est dans 1 ame ou celle qm est dans la cité.« La justice consiste
en ce que_ chaque etre re':Ilplit sa fonction propre ; mais supposet-elle touJou~ un~ mult1pl~cité ~e parties ? Oui, la justice qui
est dan~ le~ etres: ame ou cité, qm ont plusieurs parties distinctes;
~on, 1~ Justice pnse en elle-méme, puisqu'il peut y avoir en un
etr~ simple accomplissement de sa fonction. La Justice en sa
vé~it~, la Justice e~ soi ~st dans le rapport a lui-mémede cet etre
qm ~ a_pas de parties d1stinctes. &gt;&gt; (I, 1, 6.)
l'IA:i~~, tous les modeles des vertus ne sont que des aspects de
n igence. « En elle, la science ou sagesse, c'est la pensée ;

?e

�160

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la tempérance, c'est son rapport avec elle-meme ; la justice, c'est
la réalisation de l'activité qui lui est propre ; l'analogue du
courage, c'est son identité avec elle-meme et la persistance de
son état de pureté. » (Ibid.,7.) «Dans l'ame,les vertus sont des
imitations de ces modeles ; la justice est une activité tendue
seulement vers l'Intelligence; la tempérance, un retrait intérieur
dans l'lntelligence; le courage, une impassibilité qui imite l'impassibilité naturelle de l'lntelligence. » (]bid., 6.)
Les valeurs intellectuelles sont done des valeurs morales,
comme elles sont des valeurs esthétiques. Ce n'est qu'abstraitement qu'on peut les séparer. L'activité morale et la contemplation du beau nous menent a l'lntelligence tout aussi droit
que la science.

..•
La seconde avenue qui mene a l'Intelligence est l'analyse
aristotélicienne des choses sensibles en matiere · et en forme.
« Nous voyons que ce qu'on appelle un etre est composé ; aucun
etre n'est simple, qu'il soit fabriqué par l'art ou constitué par
la nature. Les etres artificiels contiennent de l'airain, du bois
ou de la pierre ; et ils n'ont pas leur I'éalité pleine avant que
l'art n'en fasse une statue, un lit ou une maison, en introduisant
la forme qui vient de lui. Parmi les composés naturels, les u
sont tres complexes ; on les _appelle des combinaisons, et ils s
résolvent... ? par exemple, l'homme en une ame et en un corps, e
le corps en quatre éléments. Mais chacun des éléments est com•
posé d'une matiere et de ce qui lui donne la forme ... ; et l'on
demande d'ou la forme vient a la matiere. L'on demandera s·
l'ame, a son tour, est un etre simple, ou s'il y a en elle matie
et forme ... Transportant les memes príncipes a l'univers, o
remontera aussi a une Intelligence, dont o'n fera le véritab
créateur et démiurge. L'on &lt;lira que le substrat qui re~oit 1
formes, c'est le feu, l'eau, l'air et la terre, mais que ces forro
luí viennent d'un autre etre, et que cet etre est l'ame. L'a
ajoute aux quatre éléments la forme du monde dont elle le
fait don ; mais c'est l'intelligence qui lui fournit des raiso
séminales, de meme que l'art donne a l'ame de l'artiste des regl
rationnelles d'action. L'intelligence, en tant que forme, esta
fois la forme de l'ame, et ce qui fait don de la forme. 1&gt; (V, 9, 3,
Dans cette page, l'lntelligence apparalt done comme la for

. des form~s, le dalor formarum sur 1
.
161
la scolast1que occid entale d ' .
equel la ph1losophie arabe et
que Plotin s'inspire ici d~v~~n~ plrs ta~d ~ant spéculer. Bien
argumentation est péripatétici~:eed' e. ~rmc1p~ qui guide son
énoncé un peu plus loin
,,
ongme. C est le princi
an~érieur a I'etre en puis~~:cel
ac_te est. nécessairem!ni
pmssance devienne etre en acte. s'il ,ou v1~ndra1t que.l'et.re en
fasse passer a l'acte ?» (lbid 4 ') L'. ~~tvait pas de cause qui Je
for~arum, est done l'acte ., ~r I~ e_ igence, ,en tant que dator
réahsé dans sa pleine et entier~ d A~1stote, e est-a-dire l'etre
Sous cet aspect l''t
perfection.
l'Inte1hgence..
.
' e re aristotél!
est posé du
. a bstra1tement
.
L'analyse
. moms
avant
d~s ~tres, ce qui fait qu'ils sont e~c~~n~e nous c?nduit a l'~ssence
ams1 ~éterminé, est l'etre dans s
me~es. ~a1s, parce que l'etre
Intelhgence. Ce point est d'i a prfecbon, il est en meme temps
ve~! : on doit aller de l'etre ffaºr anee, et Plotin y insiste soua etre. L'etre. est pensé parce q~;f~~~• _e\ n?n pas de la pensée
es pensé. Plotm a vive
t
' I n est pas parce ''l
id~a!iste, déja entrevueZ:~º cJ;¡°qt:¡té contre une interprétaifo~
memde. ((Ce n'est pas par
,
e par Platon dans le p
qu? 1~ justice est née ; etc~:?º pensé la quiddité delajustf;;
qmdd1té du mouvement
es pas parce qu'on a en
1
I'objet de~rait etre a la f~~e ~5~~fevement, ex~ste ; la p~ns:;
tant
auss1 antérieure, s'1ºJ t·1en
p t son ure· a
11
t I obJet pensé
• , et p ourest_ absurde que la justice ne s . . ex1s ence de cette pensée
l'o~ répliquait que &lt;&lt; dansºi~;1:; que sa propre définition···
es I enbque a son ohjet'i&gt; (1) il fa ~ res sans matiere, la scien~~
non pas en ce sens que 1 . '
u comprendre cette for
considere l'objet est l'o:j:~1rn~e :st l'obje~, et que la raiso;~'¿
se?-s que l'objet lui-mem
UI-me~~• rnais inversement
I
fo1s un in_telligible et une ;•e~::;e qu il est s,~ns matiere, ~s::
que_ sera1t sa définition ou 1 , non pas q~ ¡] est une pensée tell
avo1r, mais q
é
a représentat1on q l'
e
qu'intelJ'
ue, tant dans l'intelligible ·1 ' ue .ºº peut en
. ig~nlce et que science. n (VI 6 6 ) ' I n est lm-meme rien
AUSSI (( l n'est pa
t
! ' .
pensées, si on le prensd ::ac de d1re que les choses sont d
qu'elle est, ::ipres que l'int ~r-sens qu'une chose devient'ou tes
faut dire que I'etre est epl~ce¡ce en a e~ la notion. » (V ~s ;)
igMenc_e ne vient qu'apres. (VI 6 8a)u prem1er rang et que h~teia1s,. en un autre sens, on pourra
' ' . dire, au cont .
raire, que parce

~~r~,e~

!

t

d:

Et,~~

f:

p

(l) Formuled'Ar1s
· tote, souven t rép6t6
e par P!otin.
13

�162

LA

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'il est etre en acte, il est, substantiellement, pensée et intelligence. En effet, l'etre dans sa plénitude, l'etre en acte, t&gt;st en
meme temps raison d'etre. « Si l'on développe chaque forme dans
son rapport avec elle-meme, l'on trouvera en elle sa raison d'etre.
Si cette forme était inerte et sans vie, elle n'aurait pas du tout
en elle sa raison d'etre; mais, puisqu'elle est une forme qui
appartient a l'intelligence, d'ou tirerait-elle sa raison d'etre ?
Serait-ce de l'intelligence ? Mais elle n'est pas séparée d'elle,
puisqu'elle est elle-meme intelligence... La-has, la raison d'etre
est antérieure ou plutot simultanée a l'etre ; elle est non pas
raison d'etre, mais maniere d'etre ; ou plutot, raison et maniere
d'etre ne tont qu'un... S'il est parfait, on ne peut dire quel défaut
il a, ni, par conséquent, pourquoi il n'existe pas. » (VI, 7, 2.)
Mais, si l'intelligible est raison d'etre, parce qu'il est l'etre
dans sa plénitude, il est une pensée ; les intelligibles « sont bien
des pensées, puisque ce sont des raisons. » (III, 8, 8.) La raison
d'etre ne peut se concevoir que comme une contcmplation.
Ainsi, l'analyse aristotélicienne l'amene graduellement de la
forme a l'essence, et de l'essence a l'intelligence.

cosmologiques asa raison d'etre I I
163
de la ~ensée religieuse des Gr a p ,us profonde dans la nature
app~rbent a l'histoire des idée:c:· r ~ apothéose de l'Intelligence
des idées philosophiques . elle n' e ;gie~ses tout autant qu'a celle
l~ppemen~ de leur myth~logie. {,~l:itn moment dans le dévef1pe C?~m1que, concentre et résume en wence, en tant que ·prina rehgion des Grecs . me
e e tout le naturalisme d
monde, elle reste la t~rce :::;and el_le est tran~cendante a~
que. dans son
qm n'a de sens
. rapport au monde que
• ell umverselle
é
raliste, arn~ée a son dernier de ' é e,repr sen~e le mythe natuOr, la not10n de l'Int JI'
gr d abstract10n.
natu_ralisme. L'Intellig:;~:::~• ~~ezilotin, est toute pénétrée de
contient tous les autres '1 .
ieu,_ un Dieu multiple
.
est 1
d, l
. " a1s pourquo ? C'
qui
e mo e e du monde sensible « L'
I
.
est parce qu'elle
rourd_sa gran?eur, sa beauté, l'~rdre odn admire le monde sensible
es ~eux qm sont en lui .
. .e son mouvement éter
qu~ l on remonte a son
, ?ieux v1s1bles et invisibles . ne!,
13-b~, tou, les inte:::;/,1:: et a sa .-éalité vérilahle
a conna1ssance intime d'
q__m ont par eux-memes l'ét . n
p~re Intelligence qui est l eux-memes et la vie ; que l'o er~té,
vie du d"
.
eur chef et la r d. .
n v01e la
to
l ie,u, qm_ est satiété et
lli p o igie~se sagesse et la
des etres _1mmortels, toute ~nt~1fce. Car il contient en lui
L:In~~tgu~ece1mmobilité éternelle. » (~e~ce4 )tout dieu, toute
t
..
, sous cet as t
, , .
ra?spos1bon idéale du m ¡ec d~ monde intelligible
t
moms sa matérial'
, on e sensible. C'est le
, es une
a remplacé le tem ité, c est-_a-dire moins le chan monde s~nsible,
D'une maniere pl~s), et~om~ l'extériorité récip!ement (l éter:1el
que se le représen~ p~étse, Il est parent du mon~ue des parbes.
a été pleinement ac~: t~s Stoi"ciens ; leur théorie deel sensible, te]
une rigoureuse dé d p ee par Plotin. Cette s
a ~ympathie
moins sur leurs
anee mu~uelle des partie/d:path1e, qui est
tout semblable d
ns mécamques que sur le
monde, repose
malgré la dista' ans l? physique de Plotin
ressemblances '
portée a la lim~ce qm les sépare. Si nous ~~gi sur son semblable;
constitue l'lnteltl~ cette sympathie, nous aprr~osons accentuée et
•
1gence L
1vons a l' ·
?u « tout est trans
· e :r:nonde intelligible , t urnté qui
etre y est . . parent ; nen d'obscu
. ' ces un monde
une lumiére v:~~le a tout _etre jusque dr~n~\de ~és~s~nt; tout
et voit toutefch une lum1ére.Tout etre a e
~nt1m1té ; il est
C~aqueetre est to:st tn autrui. Tout est part~ut ioutes choses
d e?x est le soleil.. .Ü a-has, ~e soleil est tous 1 . . out est tout.
mais tous les
. ~ caractere différent
es astres,et chacun
caracteres s'y m ·r
ressort en chaque e't .
am estent... Ici-bas, une partie
re '

t"

iq~.";,:IB

Int

ar::

La théorie philosophique de l'Intelligence répond enfin a des
préoccupations d'un ordre assez différent. Pour le bien comprendre, il faut songer a la tres longue tradition qui, dans la
philosopbie grecque, reliait le probleme de l'intelligence au probleme cosmologique. Pour Anaxagore, si peu renseigné que
l'on soit sur sa doctrine, il est sur qu'il considérait l'Intelligence
avant tout comme cause de mouvement. L'lntelligence est,
d' a pres lui, un etre qui sait et un etre qui meut. Chez Aristote,
toute la raison d'étre et l'essence de son Dieu supreme, u la pensée
de la pensée, » est d'etre le moteur immobile du monde ; s'il a
admis, selon certains interpretes de sa doctrine, et particulierement selon Plotin, qui l'en critique (V, 1, 9), une pluralité
d'intelligences au sommet des choses, c'est parce que chaqu
sphere céleste, ayant son mouvement propre et indépendant,a
besoin d'un moteur particulier. Chez les Sto'iciens, de meme,
l'Intelligence est, avant tout, un príncipe cosmique, une raison qui
enferme en elle tous les détails de l'univers.
Cette liaison du probleme de l'lntelligence aux problern

PHILOSOPHIE DE PLOTIN

¡¡f¡:~

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ºf

�164

L\ PHILOSOPHIE DE PLOTIN

I\EVUE DES COUI\S ET CONFÉRENCES

vient d'une autre partie, et chaquc chose est fragmentaire ;
la-has, chaque étre vient a chaque inslant du tout, et il est a la
fois particulier et universel.,. (VI, 8, 4.)
L'image suivanle, de style tres plotinien, fera roieux voir a
quel point l'Intelligence est avanl lout, cbez tui, une sorte de
concenlralion du monde. « Supposez que, daos notre monde
visible, cbaque partie reste ce qu'elle esl, sans confusion, mais
que toutes se rassemblenl en une¡ de telle sorle que, si l'une
d'entre elles apparatl, par exemple la spbére des ftXes, il s'ensuil
immédiateroenl l'apparilion du soleil et des autres astres ; l'on
voit en elle, eomme sur une spbére transparente, la terre, la mer
et tous,les animaux; efTeclivement alors, on yvoit touteschoses.
Soit done, dans l'ame, la représentation d'une telle sphere ...
Gardez-en l'image, et représentez-vous une autre sphére pareille,
en faisant abstraction de sa masse ; faites abstraetion aussi des
difTérences de positions et de l'image de la matiére ; ne vous
contentez pas de vous représenter une seeonde sphere plus
petite que la premiére ... Dieu vient alors, vous apportant son
propre monde, uni a tous les dieux qui sont en lui. Tous sont.
chacun, et ebaeun est tous ; unis ensemble, ils sont di1Térenl8
par leurs puissances ; mais ils sont tous un étre unique avec une
puissance multiple. 11 (!bid., 9.)
·
L' Intelligence apparatt iei tres clairement corome une sorle
de fusion et d'union de toutes les réalités cosrniques, union
plus intime qu'elle ne peut étre dans le monde matériel, et dont
la sympathie des parties du monde visible est une image aiTaiblie.
Nous saisissons iei le moment ou la tbéorie stoicienne de la svmpathie universelle se transforme en une théorie que l'on pou;rait.
appeler, d'apres le nom qu'elle a pris ehez Leibniz, le roonadisrne.
La liaison syropathique affümée entre les etres n' est Possible
que si ehaque étre est une pensée, et s'il est lui-méme un univers.
Alors ehaque étre eontient tous les autres. Plotin a parfaiteroen
approfondi les exigences de cette théorie ; il a vu qu'il pouvai\
y avoir des diílérenees entre les parties du monde intelligibl
bien que ebaeune eonttnt l'univers ; elle le contient a sa
parce que, daos chacune, ..ressorl• un aspect difTérent. De l'ln
ligence, émanent des intelligenees qui sont chacune toutes ch
et qui sont pourtant roultiples, parce qu'elles sont des pe
plus ou rooins obscures. ( 111, 8, 8.)
Le lien de dépendanee entre les étres devient done un líen d
nature tout intellectuelle. Les intelligences sont a l'lntellige
supréroe et sont entre elles comme les théoreroes d'
méme science sont a la seience totale et sont entre eux ; cbac

fa"ºº

d'eux
.
diflérecomprend en pu1ssance
tous les autres b"

,.

165 .

1 f dnt. (V, 9,8.) La loi qui relie les intelli
, ien _qu il en soit
l~lnon _substantiel de leur étre • Le ét gences flrut par devenir
telligence, ni apres ell . . . s res réels ne sont ni avant
ou plutot la loi mP.me de ,:~r ma_1steelle est comme le législateur
_Si l'lnlelligence, est telle o exts nce. , {V, 9, 5.)
f&amp;1t la vie par excellence : «'LaºJ:~prtnd C0!11171ent Plotin en a
pe~... La vie premiére est I
p us vraie_ est la vie par la
plation et l'objet de contempi8 /ensée prerruere ... La contemchoees vivantes et des .
a ion sont, l'une et l'autre dv1es. • (III 8 8) L'I
.
' ""'
un system~ de rapports abstraits' d' .
ntell!gence n'est pas
la plérutude d'etre et la satiélée ifn~epts hiérarchisés ; elle
onner les descriptions les lus
. otin ne se lasse pas d'en
s'y évanouir, s'y combinenpt sensuel!es ; les sensations loin de
Elle est • comme une qualité
au uní
contra1re .et s •y f ont p!us' riches.
~utes les autres, une douceur q 9ue q~1 a et conserve en elle
o eur, en qui la saveur du vio
s~ra_1t en meme temps une
sa~eurs et toutes les autres couleiru~a1t avec toutes les autres
qui sont,per~ues par le tact
. rs , elle a toutes les qualités
p:i 17'oreille, puisqu'elle es(!:::1 :outes ~elles qui sont pe~ues
, , 12).
armorue et tout rythme 11•
(
Une conception aussi riche ris
m~me. Elle est l'ldée platoni . quede succ~mber sous sa richesse
~uelles se relient aux valeu;1:::~tétien qui les valeurs intellecessence et la raison des h
ques et morales Elle t
Elle est l'unité sympathie oses, a la ~aniére du Dieu d'Aristo:
des Stoiciens. 11 y a la :Se des parties du monde, a la manier;
:éme d'inspiration tout op!l;::ºtt d'aspect bien difJérent et
omment Plotin a prétendu les unir. sera nécessaire d'examiner

:;t

:,1

IX• LE{:ON
L'iDt.elllgenoe (suite).

L'hypostase
aspect
d'un intellig~nce apparait, chez PI .
(Aristote) d' monde ,d ldées {Platon) de 1'
sous le triple
' un systeme de monades ( sympathie
or1~e
des formes
stoicienne).
A

º~•

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN
REVUE DES couRS ET CONFÉRENCES
166
ce tiLre, la théorie de l'intelligence est l'affirmation de la réalité
des valeurs rationnelles, morales et esthétiques qui dominent le
monde sensible et le jugement que nous portons sur lui.
Mais ce n'est qu'un aspect de la théorie. L'attention de Plotin
a été vivement attirée par ces états de concentration spirituelle
ou le sujet connaissant s'identifie a son objet, et devient pour
ainsi dire toute vision. Toute connaissance n'est-elle pas une
dégradation plus ou moins accentuée de cet état parfait ?Toute
connaissance repose sur une assimilation plus ou moins co:nplete
entre le connaissant et le connu, y cornpris la sensation elle-meme.
(&lt; C'est parce que la vision est lumiere et parce qu'elle est unie a la
lumiere, qu'elle voit la lumiere. » (V, 3,8.) L'intelligencedésigne
proprement un état ou cette assimilation est complete, ou l'objet
n'est pas différent du sujet : elle est la connaissance de soi, vers
laquelle tend, comme vers un idéal, toute autre connaissance.
« On peut penser autre chose ; on peut aussi se penser soi-íneme,
ce qui fait échapper davantage a la dualité. Dans le premier cas,
l'on voudrait aussi se penser soi-meme, mais l'on n'en est pas
capable; on a bien en soi l'objet de sa vision, mais c'est un objet
différent de soi. L'etre qui se voit lui-meme n'est pas séparé de
son essence, et, parce qu'il est uní alui-meme, il se voit lui-meme ;
lui et son objet font un seul etre. ll pense au sens fort, parce
qu'il possede ce qu'il pense ; il pense, au sens primitif du terme. n
(V, 6, l.) Le recueillement sur nous-memes, dans lequel nous
devenons intérieurs a nous-memes, n'est qu'une imitation dans
!'ame de cet état de l'intelligence. u C'est l'illumination de l'intelligence qui fait que l'ame se retourne vers soi et l'empeche de
se dissiper. » Quant a l'intelligence, elle est, pour ainsi dire, la
limite de ce recueillement. (( Elle est la lumiére primitive qui
éclaire primitivement par elle-meme, éclat tournévers soi, a la foi&amp;
éclairant et éclairé, véritable intelligible, qui pense aussi bien qu'il
est pensé, qui est vu par soi-meme, qui n'a pas besoin d'autre
chose, et qui se suffit a lui-meme pour voir ; car ce qu'il voit, c'est

lui-meme.
» (V, 3, 8.)cette dualité dans la conception de l'intel ·
Pour comprendre
gence, j'essayerai d'abord d'en chercher la source dans l
tradition grecque. Or, l'idéal du savoir, dans la pensée grecqu
est nettement doubl~. D'une part les premiéres tentatives de l
pensée grecque, depuis la théogonie d'Hésiode, sont un effo
pour classer les formes de la réalité, et découvrir l'ordre rationne
suivant lequel elles se subordonnent les unes aqx autres. D'au
part, avec le mouvement issu de Socrate, apparait un idéal nou
veau ; la sagesse est avant tout la connaissance de soi-meme

de ses_ prop~es pouvoirs ; l'ob. et de 1
.
,
. 161
du su1et qm connait. Épictét~ (Entra _science n es~ ~as d1stinct
so~es d~ sciences, ce11es dont l'ob. e/ltens! I, 20) d1stmgue deux
suJet qui le connait telle que la ~ es~ d un autre genre que le
gram_mairien, et le~ sciences ou sl~~e:c~ u cordon_nier ou celle du
le SUJet. Telle est la sagesse . la
Je est de meme espéce que
en_ meme temps la connais~anc!ªg?sse e~t un bien, et elle est
ra1so~ capable de se contero ler d un b1.en. La sagesse est la
Ma1s, dans la philoso hie p
elle-meme (8ewp"l)-nxoc; &lt;16-toü}.
ne restent pas distincts pet gdrecque, ces deux types de savoir
. .
, ne onnent pas na·
p~s istmcts de sciences telles
l
. issance a deuxgroud
sciences de la nature L' , ·t que . es sc1ences morales et le!ó
l
. espn ne s'affir
a ná~ure, pas plus qu'il n' ff
I me pas comme distinct de
de lm. Depuis Platon il
a irme .a nature comme dístincte
d eux tendances. Non' seulement
Y a un contmuel
· entre ces
l
. comproIDis
pénétrées de valeurs humain
¡?.s sciences de la nature sont
mais le premier príncipe de:s, he idée d'harmonie et de finalité
te~ps, l'etre ou se réalise a rZta~ses de_ la nature est, en mem;
so~ posée par Socrate co~me l'idé~tlint, cet_te connaissance de
m1~r moteur est, chez Aristote la &lt;&lt; u sav01r humain. Le preRa1son qui chez les st .. .
,
pensée de la pensée » . la
d e~t·i~, est 'par excellence
01c1ens
, le
I' etr~estu.¡a ¡o1· naturelle elle-meme,
prmc1pe des choses le prem·
i se contemple lui-meme Le
faiOt qu'h?'p~stasier 1'a connais:~n~e ~ino~ dans l'ordre natureÍ, ne
n v01t a1sément le da
e so1:
de ~e réaliser en un sys~~:d;ecett~ fus1on :_l'intelligence, au lieu
d_ev1ent une attitude spirituelleno~1~ns darticulées et séparées
ntJuelle, mais inutilisable pour le' r1c _e
se1:1s pour la vie spi~
e voudrais mont
savmr scientifique.
l'In t ~.11·igence commererordre
comment
. la conception de
ratioch ez PIotm,
. mod1f1ée, transformée radi 1
nnel entre les choses a été
i~ence,,~omme attitude spfr~t:r:if:ttªr la_lconception de l'Inteles qu il con1;oit l'intellige
e recue1 lement sur soi-meme
p~rement fo,melle, un
:;mme. un~ attitude spirituell;
_:. er de tout objet qui la genera~c s01, n est-11 pas_ forcé de la
. em~, _et la forcerait a s'exté . . dans sa convers10n sur elle~telhg1ble naissait du roo ~10nser ? La ríchesse du monde
r:::xtit ; ~e m_orcellemen[:~
e1:1t ídées, de ~a limite qui
out a fa1t impo"sibl 1
m1 e ne sont-1ls pas ce ui
avec elle-meme 'f
~- e e contact direct de 1'1'nt e11·1gence
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�168

REVUE DES COURS ET co:-FÉRE!',CES

...
Cclle qucstion se pose a Plotin sous un~ forme extrememe~t
nette el il la résout sans équivoque. 11 s'ag1t en somme de savo1r
comn~enl on doit interpréter le platonisme, si l'on doit. admet.lre
que les Idées sont extérieurcs a l' Intell!gence qu_i les conlemple,
et si les ldées sont comme des exempla1res extérieurs aux choscs
sensibles qui les imitent. Résoudre positivement la premicre
question, c'est. forcer l'lntelligcncea sortir d'elle-m~me pour con_nattre · elle n'est done plus essentiellement. conna1ssance de so1.
Résoudre positivement la seconde, c'est admettre daos l'.etre
intelligible des ldées un morcellement correspondant a ce_lu1 des
cboses sensibles, et, par conséquent, entraver la conna1ssance
intellectuc:lle.
Or1 ces solutions étaient celles du platonisme traditionnel, et
uous voyons, par la lecture des Ennéades comme par la Vi~ de
Plolin de Porphyre, que le philosophe a eu a lutter, ~u~ ce pomt,
conlre les opinions tres arretées de la plup~rt de ces d~se1ples. ,.
Au sujet, de la transcendance des ldées, 11 expose lm-meme l mlr.rprétation de Platon qu'il eorobat, et indique les text.es ?u
1'imée sur lesquels s'appuyait, cette intcrprétati~n. ~ Platon a d_1t:
• L'Intelligence voit les Idées qui sont dans l animal en so1 »,
, et ensuite : le démiurge « réfléehit que cet univers doit eomprendre les choses que l'lntclligenee voit dans l'animal en soi. •
Il dit done que les ldées sont antérieures a l'lntelligenee, et
qu'cllcs sont, lor:;que l'Intelligenee les pense. Demando~s-nous
d'abord si cet etre (je veux dire l'animal en soi) est l'Intelhgenee,
ou s'il est différent de l'Intelligence. Ce qui le contemple, c'est
l:Intelligence · l'animal en soi n'est done pas l'Intelligence, mait
l'intelligible, ~t ce que voit l'lntelligenee est en debors d'elle. 1
(UI, 9, 1) (1).
.
, .
TelJe est, l'exégese traditionnelle, celle qui, encore _auJour~ hui,
est le plus ordinairement aceeptée. Contre elle, Plolm a écrit un
traité ent.ier, le cinquiéme de la einquiéme Ennéade. 11 se préoe(1) 11 e~l vrai que Heinema_nn, Pl~lin, Leip~ig, 192~ 1 p. 19 sq. u ~ontest6
}'authenticité Lle ce traité. Ma1s la ra1son princ1pale qu 11 e~ donn~, c esl que
le pas,age que j'ai cité, el qui ~sl au début, ~xpos,• une op1!1ion d1r~ctement
contraire ¡\ la doctrine de Plolin. Or, c'esl bien naturel, pu1sque, ic_1, comme
bien des rois, suivanl son procédé ordinaire d'enseignement, PJotin expoee
d'abord l'ex.égé~e qu'il va réruter ensuite.
,

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

169

cupe, tout comme Desearles au début de ses Médilalions, de la
condition formelle de la connaissance intellectuelle ; cette eondition, c'est l'évidenee, évidence inaltérable qui doit lui etre
toujours liée. Or, l'évidence sensible est une fausse évidenee,
parce qu'elle n'atteint peut-etre que nos propres impressions ou,
du_ moins, qu'elle ne saisit que les images des objets, non les
obJets eux-memes. Si, maint.enanL, l'on se figure les intelligihles
co~me tran~cendants et_ extérieurs a l'intelligence, qu'on le
veudle ou qu on ne le vemlle pas, on se représentera la ronnaissance intellectu~lle sur le t.ype de la connaissance sensible ; ce
se~ u~e eonna1ssanee accidentelle, qui peut aussi bien ne pas
avo1r heu ; une connaissanee qui possede non pas les réalités mais
leurs cmp:eintes, et qui,_ des lors, ne peut atteindre la réalité que
par u.~ ra1s_onnement qui peut la tromper. De plus, si l'on admet
~ue I mtelhgence ne p_osse~e _pas les intelligibles, c'est admettre,
amversement, que les mtell1g¡bles ne possedent. pas l'intelligence ;
l faudr_a alors se figurer l'intelligible, la matiere a penser, eomme
une sé~•e de termes diserels, séparés les uns des autres, tels que
beau, Juste! :le., membres épars que l'intelligence réunit du
dehors, apres e~re all~e a leu:s reeherehes ; l'intelligence devient
alors p_ei:isée d1scurs1ve, qui ne fonetionne qu'en émetta'nt des
propos1t1ons. Enfin l'intelligence, qui ne possede que des images
d~ la réal!~é, ou bien le saura et reconnatLra son erreur, ou
bien elle I ignore, et elle vit daos l'illusion.
Mais si l'intelligible doit etre dans l'intellig&lt;'nce ¡¡ faut bien
comprendre la contreparlie de cette thése : e'est qu; l'intelligible
8 ~ confond avee l'intelligence elle-meme. u La vérité essentielle
n est pas accorcl avec autre chose, mais accord avec soi-meme ·
el!~ n'é~once ríen qu'elle-meme ; elle est, et elle énonce son et.re.;
~ •,~telhgen~e e~~ don~ un passage immédiat de la pensée
: 1 ~!,re, ~a~s a I etre meme de la pensée. Affirmer l'il'nmanence
e I mtel!igible, e~ ~e seos, e~ n' est pas une simple différenee avee
1e_ platomsme trad1bonnel; e en est le contre-pied ;c'est nier toute
d1fférence dans le monde intelligible.
Telle est l'~nalyse de ce eurieux traité, que l'on peut considérer
ccom~e le po_mt de départ de la ligne de pensée qui aboutit eu
ogilo cartés1en.
La question de l'exemplarisme ehez Platon donne lieu a
~ne exg~se lo~t a fait analogue. Que veut-on dire exactement
ors~~t ~on fait du monde intelligible le modele du monde
se~si e · On est_, la plupart du temps, dupe de l'imagination
qui ~épare et qm moreelle. • Nous posons d'abord une réalitó
sens11Jle.et nous meltons daos l'inldligib)P l'eLre qui doit etre par·

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
170
tout; puis, nous imaginant le sensible comme un espace immense,
nous en venons a nous demander comment la nature intelligible
peut s'étendre en une chose aussi grande. ~(VI, 4, 2.) Plotin a ici
en vue une interprétation toute matérialiste et imaginative de la
participation, celle meme que Platon, semble-t-il, a critiquée
au début du Pa;ménide, et qui aurait pour effet de la rendre
inintelligible, en séparant radicaiement le sensible de l'intelligible.
Mais, c'est pour arriver a une conception 011 l'idée d'exemplarisme disparatt totalement, parce que le monde intelligible,
avec toute sa richesse et sa diversité, se résorbe en un etre universel et sans différence. Dans cet etre universel « tout rempli de
lui-meme, égal a lui-meme, qui est daos l'etre, et qui est done
aussi en lui-meme » (VI, 4, 2), dont nous parlent les quatrieme et
cinquieme traités de la sixiéme Ennéade, nous reconnaissons
bien cette intelligence transparente a elle-meme, dont je parlais
tout a l'heure, mais non plus le monde de notions articulées
dont parlait Platon.
Aussi la participation n'est-elle nullement une imitation.
« La nature supérieure est partout toute présente ; mais elle
n'apparatt pas, parce que le sujet est incapable de la recevoir. »
(VI, 5, 12.) Les idées ne sont nullement des etres isolés les uns des
autres d'oil émanent des puissances, localement distinctes d'elles ;
une puissance ne peut etre que la 011 est l'etre dont elle émane.
« L'etre universel est présent coro.me une vie une ; on s'y assimile,
en ne s'arretant a aucun etre particulier, en laissant toutes
limites pour devenir l'etre universel. Le surplus ne vient pas de
l'etre, mais du non etre ; c'est par ce surplus qu'on devient quelque chose. » (VI, 5, 12.) Done, la diversité des etres, loin d'avoir
son fondement dans l'etre intelligible, vient d'une limitation
et d'une incapacité qui leur sont propres.
Nous voyons, par cette interprétation du platonisme, que
l'lntelligence a cessé d'etre chez Plotin ce qu'était chez Platon
l'Idée, et, cbez Aristote, la forme, un outil pour la connaissance,
le point de départ d'une synthése progressive. C'est la valeur
meme de la connaissance rationnelle qui est atteinte. La connaissance, en tant qu' elle exige une pluralité d'idéesliées ensemble,
n'a lieu que dans une forme décbue de l'intelligence, dans la
pensée discursive. Le néoplatonisme nous apparatt, a cetégard,
comme un retour offensif de tres anciennes idées, un retour a la
« pensée prélogique » qui brouille toute représentation distincte.
La vie intellectuelle, chez Plotin, est toute formelle. C'est
le sentiment d'évidence, cette sorte « d'euphorie intellectuclle•,

LA. PHILOSOPHIE DE PLOTIS

171

selon l'expres~ion de ~l. Goblot (Loqi7ue, p. 24), « qui accompagnc
l'activité qui s'exerce saos obstacles ».
Aussi j'admets (tout au moins en partie, comme il ressortira
par la suite) les conclusions d'Eucken sur ce sujet. 11 n'y a plus
vraiment,chez Plotin, de connaissance objective daos l'ancien
seos du terme; la connaissance ,, comme union immédiate avec
les choses se transforme en une émotion obscure, un sentiment
vital sans forme, une Stimmung insaisissable. L'intellectualisme
s'est détruit par sa propre exagération. n

...
Pourtant, c'est la une vue incomplete et unilatérale. En meme
temps que le plotinisme termine un mouvement d'idées, il en
annonce un autre. Il peut etre considéré comme le véritable
précurseur des doctrines idéalistes qui posent !'esprit comme une
réalité concrete et substantielle, s'affirmant par lui-meme,
indépendamment de la chose. Telles sont, a des titres bien différents, mais relevant toutes directement ou indirectement de
Plotin, les philosopbies de saint Augustin, de Descartes ou
de Hegel. Dans les pages 011 Plotin donne, comme type de l'évidence incomparablement supérieure a l'évidence sensible, l'évidence de la pensée qui se pense elle-meme et qui ne se connait
qu'en tant que pensée, nous sentons, pour la pretniére fois dans
l'bistoire des doctrines philosophiques, les préoccupations qui
donneront naissance a la métaphysique de Descartes.
C'est qu'il y a autre chose, dans l'affirmation de lapensée par
elle-meme, que l'affirmation d'une identité vide, ou vient sombrer
toute différence. Elle veut signifier aussi que l'intelligence esl
un ldynamisme qui ne pcut se fixer en aucune forme concrete
et arrctée.
ll me faut montrer briévement comment l'intelligence pensée
de soi-meme est, chez Plotin, le príncipe d'une dialectique
constructive, et en quel seos il a entendu cette formule qu'il
répete si souvent : «se pensersoi-meme, e' est pensertouteschoses ».
La_ dialectique est, par opposition ala logique, technique pratique
qui ne s'occupe que des propositions et des réales du raisonnement, une science nature\le qui porte sur des ~éalités. • Elle
arrete nos errements a travers les choses sensibles en se fixant
daos l'intelligi!Jle, et c'est la qu'elle borne son a~tivité ... Ell-:

�172

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

use de la méthode platonicienne de division pour discerner
les espéces d'un genre, pour définir et pour arriver aux genres
prem1ers ; par la pensée, elle fait, de ces genres, des combinaisons
complexes, jusqu'a ce qu'elle ait achevé de parcourir le domaine
intelligible ; puis, par une marche inverse, celle de l'analyse elle
rcvient au príncipe.» (1, 3, 4.)
'
Or, si l'on veut chercher le moteur de cette dialectique chez
Plotin, on le trouvera dans l'impossibilité pour la pensée de
s'arreter a un terme défini que! qu'il soit. Se fixer un objet de
contemplation déterminé, c'est s'arreter de penser. « S'il ne progresse pas vers un état diiférent, íl s'arretera, et, une fois arreté,
il ne ~ensera pas. » (V,3, 10.) Par suite,la pensée totale, la pensée
de s01-meme est le terme du mouvement qui produit successivement la pensée de toutes choses.
Cette dialectique est, d'abord, une détermination progressive
des especes depuis les genres premiers jusqu'aux especes infimes.
:( Dans la figure unique de l'intelligence qui est comme une
enceinte, se trouvent des enceintes intérieures qui y limitent
d'autres figures ; il s'y trouve des puissances, des pensées et une
subdivtsion qui ne va pas en ligne droite, mais la divise intérieurement, comme un animal universel qui comprend d'autres
animaux, puis d'autres encore, jusqu'aux animaux et aux puissances qui ont le moins d'extension, c'est-a-dire jusqu'a l'espece
indivisible, ou elle s'arrete. » (VI, 7, 14.) Toute diminution
d'extension est done compensée, selon une sorte d'équilibre, par
une augmentation de compréhension. « A mesure que l'intelligence baisse d'un c6té, elle se releve d'un autre coté ; il lui
suffit d'elle-meme pour trouver en elle un remede aux défauts
des etres. » (VI, 7, 9.)
Cette conception de la dialectique, comme classification des
eLres, est assez pauvre et banale en elle-meme. Elle prend de
l'intéret par l'insistance avec laquelle Plotin fait remarquer son
caractere indéfiniment progressif. « II y a de l'infinité dans
l'intelligence. » (VI, 7, 14.) Ace coté de la dialectiqueplotinienne
se_ rattache la curieuse théorie de la matiere intelligible, qui ne
fa1t que mettre en lumiere cette infinité de l'intelligence (II, 4.)
Enfin, il est une these qui devait parattre paradoxale entre
toutes aux platoniciens orthodoxes et qui achéve de préciser
le rapport entre cette dialectique et la pensée de soi-meme. C'est
cette these, qu' « il y a des idées des choses particulieres », a
laquelle Plotin a consacré un court traité, le septieme de la cinquiéme Ennéade. Quelle en est la signification ? te Puisque je
m'éléve a l'intelligible, dit-il, c'est que mon principe est la-has.»

173

LA PHILOSOPHJE DE PLOTIN

L'argument, on le voit, est tiré de l'aptitude de l'individu a
s'élever, par la pensée, au monde intelligible.-Mais d'ou vient cette
aptitude elle-meme ? Elle vient de ce que, au fond, l'individu est
toutes choses ; l'ame d'un individu, contient les memes raisons
que l'univers ; il est done apte a s'assimiler a l'etre universel.
C'est ainsi que l'individu peut trouver son etre vrai et l'etre
universel par la pensée de soi-meme. La dialectique plotinienne
montre ainsi son plein sens ; des qu'elle considere l'intelligence
comme pensée de soi-meme, elle ne peut borner l'intelligible a
des co~cepts génériques ; l'intelligible est ce moi lui-meme qui,
poursmvant sa course a travers des concepts généraux, ne se
contente d'aucurte détermination abstraite et ne se satisfait
que }o¡:squ'il s'est trouvé lui-meme dans son infinité. &lt;e Car il ne
faut pas craindre l'infinité que notre thése introduit dans le
monde intelligible. »
( d suivre.)

�175

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

·un émula scandina.ve de Moliere

pénétrante de son esprit. C'est en invoquant son indulgence
pour un simple Mte de passage, que je lui exprime notre profonde gratitude pour sa présence parmi nous. Nous nous croyons
autorisés a y voir la preuve de l'intérct que porte M. le recteur
aux relations intellectuelles entre l'Europe scandinave et la
France, dont la civilisation possede dans la Sorbonne son f'lyer
fécond et sa forteresse inexpugnabl~.

LOUIS, BAR9N DE BOLBERG

II
Conférence de

1(.

DE JESSElf

faite en Sorbonne le t9 mara 1.922, sous la présidence

de 11. Paul Appell, Recteur de l'Untversité de Paria.

MONSIEUR LE RECTEUR1
:\IESDAMES ET l\1ESSIEURS,

La derniere fois que l'reuvre du grand émule nordique de
Moliere, Ludvig Holberg, fut exposée ici, en Sorbonne_, c'était
en 1864 l'année de douleur du Danemark, quelques mo1s avant
la signature de cette paix de i\Tienne, qui devait précéder la catas•
tophe de Sadowa et le traité de Francfort.
A cette époque, un jeune littérateur franc;ais, normalien des
plus distingués, M. A. Legrelle, conquit le grade de docteur ~
lettres avec un excellent ouvrage sur Holberg, considéré comme
imitateur de Moliere. M. Legrelle, lors de la soutenance de sa
these revendiquait bautement, au nom de l'esprit et de l'art
fran1;~is,les liens étroits de parenté qui unissen~ l'reuvre du poete
dramatique dano-norvégien a celle de Moliere._ Au m~roent
ou la France et le monde viennent de feter le tncentena1re de
J .-B. Poquelin, nous devons a l'inépuisable bienveillance de
M. le recteur de l'Université de Paris de pouvoir rappel~r de
nouveau un autre titre a la gloire du grand génie frangais : a
savoir son influence détisive sur la littérature du Nord.
Tout étonné et fort troublé de me trouver dans une chaire de
cette illustre maison ou, a vrai dire, roa place ne devrait et.re
que parmi ceux qui écoutent, je m'incline done avec une reco~naissance respectueuse devant M. Paul Appell, ce grand Fran~a••
qui l'est doublement par son origine alsacienne et par la clarté

Moliere s·éteignit prématurément a Paris le 17 íévrier 1673.
Envir~n dix ans plus tard, le 3 décembre 1684, lorsque Louis XIV
régna1t sur la France et Christian V sur les Royaumes-Unis de
Da?ema~k e~ de Norvege, naquit a Bergen Louis Holberg. Il
éU?t le f1ls d un soldat ~ui, par ses capacités, son ardeur au trava1l et son courage ava1t conquis le grade de lieutenant-colonel
dan~ les troupes norvégiennes de sa Majesté. Le colonel Holberg
ava1t guerroyé a Malte et sous les drapeaux de la République
Venise! en terre itali_enne et dalmate. 11 mourut lorsque le
~em~e Loms, le cadet de s1x _freres et sreurs, n'avait que dewc ans ;
d la1ssa sa veuve et sa íam1lle dans la misere. Louis hérita seulement de son vai_llant pere_ un esprit aventureux et un gout de
vagabondage. qui ne le qmtterent que sur le tard de sa vie Son
enfance fut pénible ; il semble pourtant avoir fait de bonnes
é~udes préliminaires dans sa vil!~ na_tale et il obtint, a l'age de
dJX-n~uf ans, le baccalauréat qui lm permit de se fa.ire inscrire
parmi les étudian~s de l'Université de Copenhague.
Or, _dans ,la ~ap1tale de _ce~ empire qui s_'étendait alors du cap
Nord_ Jusqu a 1 EI~e, les d1fficultés de la VJe parurent un instant
dev01r accabler le Jeune homme isolé et loin de tous ses proches
Il lu~tait vaillamm_ent et c'est probablement des ce moment qu'iÍ
appr1t a compter Jalousement ses deniers et a s'accoutumer a une
existenc_e d'extréme frugalité et de continuelles privations.
!~utefo1s, malgré ses efforts héroiques, il ne réussit point a
JOmdre les deux bouts et il dut, comme tant d'autres étudiants
pauvres. cher~her l'emploi de précepteur dans quelque famille
chez l~quelle I1 trouverait le lit et la table.
'
Le ~~une ~olberg obtint chez un pasteur d'un village norvégien
ce qu 11 ava1t cher~?é, et, sur le désir de sa mere, il se prépara a
embrasser
fé la
'il carnere. ecclésiastique. C'est lui-méme qui· nous
a con 1 q~ monta1t de temps en temps en chaire et que ses
sermons lm valurent un certain succes aupres des ouailles du
pasteur, son mattre.

?º

0

�L'iJl1JLB
176

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

A vingt ans, Moliere avait déja fondé son • illustre tbéltre •
au désespoir de l'bonnete famille de tapissiers dont il aurait du
recueillir l'héritage.
Lorsque Holberg avait vingt ans, il se trouva, malgré la misere
dans laquelle il s'était débattu, a la tete d'une pet.ite somme
d'argent qu'il ne reva qu'a dépenser en voyages. Il retoume a
Copenhague, termine rapidement ses études de philosophie et
de théologie, trouve encore le temps de donner des l~ons, d'apprendre un peu ,de musique - la seule passion de sa vie - et,
par une sage gestion de ses finances, il arrive a pouvoir réaliser
les hardis projets qu'il avait nourris depuis l'enfance. En 1704,
riche de 60 écus, il s'embarque a bord d'une goélette norvégienne
pour la Hollande. Mais, a peine descendu a terre, des soucis de
toutes sortes l'assaillent. Il marche de ville en ville, se privant
de tout pour pouvoir prolonger autant que possible son voyage,
mais sa constitution faible et fragile s'oppose a cette existence
irréguliere et il tombe malade.
Plus tard, il nous racontera les détails de sa vie avec une
franchise, peu commune dans les Mémoires des grands écrivains.
Mais il ohservera une grande réserve au su jet de ce premier voyage
de jeunesse. Nous ne pouvons que deviner entre les lignes de ses
Épitres autobiographiques, les souffrances, les humiliations
physiques et morales, auxquelles il avait été exposé, lorsque, se
tratnant a Aix-la-Chapelle, il dut roendier des secours ou essayer
de gagner un repas, en jouant du violon devant les botes des
auberges de la route. Enfin, il regagna un port. hollandais ou il
trouva moyen de se rembarquer pour la Norvege.
Ce premier voyage avait done mal réussi et il n'osa point se
présenter devanl ses proches. Il s'arreta dans le petit port. de
Christianssand, en i'\orvege, et ici, sans un sou, affaibli par la
maladie et les privations, il s'improvise professeur de fran&lt;;¡ais.
Bien qu'il ne sache que fort. médiocrement la langue, il réussi\
a trouver dans ce petit. trou perdu un certain nombre d'éleves,
ses affaires semblent se rétablir, presque prospérer, lorsque,
malheur, un Hollandais, également échoué a Christianssand;
lui dispute l'honneur et les profils du professorat de fran&lt;;¡&amp;is.
La concurrence devient acharnée et les éléves se sentent de pi
en plus désorientés, parce que les deux professeurs n'enseignen
ni le meme vocabulaire ni la roeme prononciation. lls co
viennent alors entre eux d'instituer une sorte de tournoi avec
public comme arbitre. Ilolberg donne dans ses Épilres
amusante description de cette rencontre, au cours de laquelle l
deux professeurs, a l'ahurissement des éleves assemblés,

SCANDINAVB DE IIOUBBB

1'7

combattent en franco-norvégien t h

fran~se, ajoute-t-il n'a eu e ~llan~o-fran~ai1. • La langue
que ~nd~nt cette lutte. ,, p t-elre Jamais été aussi maltraitée

DéJa, 1 année suivanle Holb
,
. .
tunes qu'il enlreprendra' un noerg s est s1 bien remis de ses infordest.ination de l,Angleterre II étuveau
· celte fois a
d. avoyage, mau.
de renconlre~ une noble fa.mille ~a1e . Oxf~rd ou il a la chance
pa~er son Jeune fils en Allem n01se qm le charge d'accom1mvent les cours de l'Université dagne.. L~ précepteur et l'éleve
co~p !dmiré la science an laise e Le1pz1~. Holberg avait beauLeipzig, il ne trouve que :es édet en av~1t beaucoup proflté. A
ment aux cours raconte-t 1·1 p ~nts." ~ous assistions régulierechose que pour' nous amuser
- , de
m01ns pour y apprendre quelque
~oute~ois, la musique allemandes:rofes~urs e~ de leur débit. •
l étud1a avec ferveur et il se p f etile la1ssa pomt indifférent . il
· · des projets dont
er·1ec onna é~aJement en fran~is
•
- en préV1s1on
A son retour au Danema k I ¡ntrevoya1t la réalisation
'
débute daos la carrierelilté~air:n a708, a l'Age de 24 ans, Holberg
sur lesquels mieux vaut n
p _r q_uelques travaux historiques
l'_Université et aux travau: laª: ms1sl~r.. Assidu aux cours d;
ti~er' _par des opéralions ~ges e~ le:uBibhotheques, faisant frucsa1t f8ll'e sur les revenus inc ta. p dentes, les économies qu'il
n~ se pennettant guere d':~trms e~ mode:-tes d'un inlormateur
VIolon, Holbergpasse cette ann:a d~tract10ns qu'une partie d;
pre~_e par quels prodiges il a u
penhague, sans qu'on comm~ Jeter les bases d'un avenir. non seulemcnt éviter la misere,
est dans ces memes années d .
3()e a_nnée, que .Moliere dis arut e Jeun~sse, entre la 25e et la
~ VJlle le chariot de Thes~is Aen bprovmce, lralnant de ville
:::~~1eet se~ée de ronces, ·se ~ro:~!
cetle longue route,
Roi-S 1 ·¡ gérue de celui qui allait ébl ronp o~ L' Élourdi lit.

t

l'U~~e~~té~~fb:;º!~i!~o~e~:t;;!t fl~;s::en:e":t ~ªn ~s~r du
e1'81 de Copenha e
. ,
u nommé professeur a
que sa misere fut com .gu ' ma1s sans traitement C'est
diant, ne l'etait p!us a~letef car ce qui avait été p¡rmis a l~¿~rs

~ pa,ücuJ;é,es de I,~;.:;i~n!l· ne pouvait plus donne, d:

pay~t&gt;dn rang,l~enouveler ses veleme:: ou/~ musi,que. 11 devait
re
es sou iers convenables t • us s Jusqu a la corde se
dum;:,~tF~J;'-:ute. Heureuseme:t 1::m;e fair_e boucler régulieobtint
ne V accorda sa prot:cr
s ~e1gneurs de la cour
une modeste bourse lui
ion au Jeune professeur ui
ger, et celte fois pour Pa;is. permettant de partir pour l'étr~n14

�178

III
Holberg arriva en Hollande dans l'année 1714. A pied, il se
rendit par la Belgique et le nord de la France a Paris, ou il resta
dix-huit mois. Il y fit son entrée en pélerin, le Mton a la main,
le sac au dos. Ce fils du Nord refit le chemin qu'avant lui avaient
parcouru tant de jeunes gens dont les noms restent gravés dans
l'histoire des peuples scandinaves; car, depuis le Moyen Age, l'Université de Paris, telle une fleur mielleuse les abeilles, a attiré la
jeunesse nordique.Lorsqu'on parle,en Sorbonne,du fondateur du
théatre danois, on ne saurait oublier que le pére de la littérature
danoise, Kristiern Pedersen, a été un de ces « clercs parisiens » qui,
de retour dans leur patrie,devenaient les dignitaires de l'Église ou
les gouvernants des royaumes. C'est ici, au Quartier latin,
que Kristiern Pedersen, sur l'ordre du roí Christian 11, faisait imprimer en 1514, chez Jacobus Badius Ascencius, l'bistoire
du Danemark par Saxo le Grammairien. C'est ici enfin que, pour
la premiére fois, virent le jour les paraboles de Pierre Laale et ces
missels, ces livres d'heures, qui, aux bords riants de la Baltique
ou sur les cotes baignées par la sévére mer du Nord, firent l'admiration des princes de l'Eglise et le doux bonheur des ames éprises
de foi et d'idéal.
Voici done qu'a son tour, Holberg arrive dans la capitale
frangaise, au moment ou le vieux roí Louis XIV, apres tant de
gloire et tant de revers, attend dans son vaste palais, froid et
morne, la mort bienvenue. A vrai dire, le professeur miséreux de
l'Université de Copenhague ne se soucia que fort peu du siége de
Paris par les Normands, d'Absalon, de Kristiern Pedersen, ou
meme de Louis le Grand. Il était fatigué de sa longue marche et il
aspirait au repos. 11 demande done a un passant de bien vouloir
lui indiquer un logis approprié a ses modestes moyens. Quel ne
fut pas l'étonnement de M. le professeur de frangais en s'entendant
répondre: ce Excusez-moi, Monsieur, mais je ne connais point de
Mademoiselle Lucie ! »
Pour un homme du Nord, cette anecdote est fort difficile a
raconter a des Frangais. En effet, la distinction entre les sons,
produits en frangais par les lettres j et g et le ch, reste presque
imperceptible a nos oreilles. Nous n'entendons guere la différence
entre le nom du pays du Soleil-Levant, le Japon, et celui de
l'appétissante bete rótie et farcie qu'.est le chapon. II en est de
meme pour la prononciation de vos différentes s et de votre c. La
langue frangaise nous tend la des piéges dans lesquels Holberg n'a

179

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

RSVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

p~s manqué de tomber. 11 a su~ement du prononcer lochi, et rien
d étonnant_ a ~e que la fille del auberge, dans laquelle il loua une
chambre, a1t d1t a M. le pr~fesseur qu 'il parlait le frangais comme
u_~ &lt;&lt; cheval allemand ». J ignore d'ailleurs pourquoi, au cours des
s1ecl~s, ce« cheval allemand » s'est changé en« vache espagnol
et ah:1 dene pasm'exposer a etre comparé par mes auditeurs a l~u~
oua l a~tre de ces ammaux ~ymb?liq~es, je ne m'attarderai point
aux r~c1ts des autres décepbons lmgmstiques de Holberg a p .
, Le Jeune professeur était fort isolé dans la grande ville ét:::~
II passa la plus grande partie de ses journées dans les biblioequ~s, da~s les Musées, au Palais de Justice, ou en d'autre-s
~ndro1ts qu i.l put fréquenter sans bourse délier. Le matin avant
I ?uverture, ~I attendait a la porte de la Bibliothéque M;zarine
ou l~s étud1a~t~ pau_vres faisaient queue pour s'em arer le,
de Bayle · Par miracle , 1·¡ t rouva
p moyens
dprem1ers
' h tdu dd1ctionna1re
b'
e
s
ac
e
er
es
illets
pour
les
théatres
o-~
les
Pa
.
.
d. · t
D
u
nsiens applau1ss~~n un ancou~~• un Destouches et un Dufresny, bien qu'ils
poss assent un Moliere. Encore trente ans plus tard la lume de
Holbe_rg trem~le d'indignation en constatant la dégé
~u gitt franga1s au début du xvme siécle. Dans une de :e:'t;~~:!
I . ª. me ce pauvre Destouches. Mais chaque f i
•·¡ '
ams1 rétrospectivement de la décadence du th~:tqu; s oc~up~
1
~~:~:t!º~~r:~ Holber? ne d~vraitp_as vivreassez Jo:gt;~n;:;¿u:

r:~e.

r

danois était arri~a;~h:~:d ~:1lan::~e.lorsque le pére du théatre
{Jn beau_ matin, apres un séjour d'un an et demi
.
Ho_lberg qmtta la capitale frangaise. De nouveau po é a Par1s,
gout des voyages, il traversa a pied ou sur d
. uss par son
entiere jusqu'a Marseille. De la il· s' bes pémches la FraD:cc
en partance pour l'Italie Apres rr:a· t em arqua sur un navire
attaqué par les barbare~ ues - ~les ~vent~res:- le bateau fut
classique et reprit le bato~ du
IDit enfm pied sur la terre
nelle, ses bibliotheques se
pe rm pour gagner la Rome éterrables. 11 retourna a Co , s mus es, s~s collections incompail obtint a l'U ·
·tépenhagu~ par Pans et, peu de temps aprés
mvers1 une chrure de mét h .
.
,
laquelle il professait un supreme é . a~ y~1que, science pour
l'échangea pour la chaire d'élo
m plnst: ro1s ans plus tard, il
Les an é
. ,
quence a me.
sous un p~e:~~! ~:e:~!taient pass~es. E~ 1719, Holberg publia,
un style homérfque, il poéme héro1-corruque Pierre Paars; dans
artisan danois qui fait u!e ~aconte les aventures d'un modeste
voir sa fiancé~. Ce livre fut :::e~éZ d~ quelques lieues ~o.ur aller
1
de l'esprit mordant de son aut r .". abh?n du tale1_1t satmque et
eur' 110 tmt un succes retentissant.

·i .

�1

18\

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

Les critiques des confreres, les tracasseries des import~nts pe~sonnages qui se croyaient vis~s, créerent une ~tmosphere d a~tation et de curiosité dont le hvre profita. La littérat~re dano1se
s'était enrichie d'un monument satirique, d~nt les s1ecles_ n'ont
pas pu ternir l'éclat. Comme, ~~us d'un~ fo1s, l~ protect10:1 de
Louis XIV avait été utile a Mohere, le ro1 Frédénc IV se m1t du
coté de Holberg et écarta les persécuteurs, quelles que fussent
leur richesse ou leur puissance.
,
.
.
L'heure est enfin venue ou Holberg, pénétré de l espr~t latu~,
va mettre a profit les études de la civilisati.on franga1se, qu'~l
avait poursuivies avec méthode et ardeur. Sur de ses ~oyens,
confiant dans son génie, il dotera sa patrie d'un théatre digne du
maitre frangais dont il se proclamera l'émule.

ampoulé ; d'autre part, la troupe frangaise du Roy qui, déja du
vivant de Moliere, avait fait connaitre, dans sa langue, les reuvres
du maitre. Ces comédiens frangais, amenés par un sieur Rosidor
réussirent a implanter solidement la cómédie frangaise dan~
la capita!e. danoise. La Cour et la société y prirent tant de gout
que le mm1stre de Danemark auprés de Louis XIV, Meyercrone,
fut chargé de trouver des recrues dramatiques. II eut la chance
de mettre la main sur des comédiens de mérite nommés Montaigu et Pilloy.
'
Pour des raisons d'éconornie et autres, Frédéric IV, ·1e premier
des pr~tecteur,, r?yaux de Holberg, avait du congédier sa troupe
frarn;a1se. Celle-c1 loua alors, a Copenhague, un petit théatre
aménagé par un machiniste et décorateur frangais du no~
d'Ét!enne Capion, ~ui tenait également boutique de marchand
de vms. Tou_t ce petit ~o~~e frangais qui semble avoir pris racine
dans la cap1tale hosp1tahere du Danemark désirait remonter
sur les tréteaux, ~t, 1:1algré la c?ncurrence de~ troupes allemandes
et des cha_nteurs 1tahens - les implacables rivaux des Frangais,
- ~fonta1_gu demanda par un placet, écrit en frangais, l'autori
satt~n ~e Jouer des piéces en danois. II fut écouté par le roí, mais
tel e.tait a~ Danemark le prestige de Moliere que la premiere
representation, doi:née sur ce nouveau théatre danois, fondé par
des. act~urs franga1s, ne fut pas une ceuvre nationale danoise,
ma1s. L Av~re de Jean-Baptiste Poquelin. C'est seulement la
sem_ame .~m~ante,. ~¡~ septembre 1722, que fut représenté le
Poi~r elain pohltcien de Ludvig. Holber~. Cet an de grace
192-, n est done pas seulement le tr1centena1re de la naissance
de Moliere, mais également le bi-centenaire de la naissance du
théatre danois, ven~ au mond~ sou~ les auspices du génie frangais.
T~_nt que le théatre dano1s exista sous sa forme primitive,
1-~oliere ne cess_a d'y ~lt~rner avec Holberg. ·Car le professeur
d é,loquenc~ latme a l umversité de Copenhague s'était associé
a l entrepnse des a~teurs frangais. Avec une facilité qui rappelle
celle. de son maitre, tl créa une série de comédies, parmi lesquelles
plusieurs s~nt des chefs-d'ceuvre. II est rare que Holberg se
c?n~ente. d ar;a_nger pour la scene un simple sujet de farce et il
n. a Jamais eu a mventer des spectacles de circonstance, avec des
brades ou des ballets, destinés a glorifier un prince et un regne.
S~n reuvi:e est. une collection de comédies de caracteres. D'un
cetl peu hien~eil!ant? i_l a regardé les hommes et, comme plus tard
Beaumarcha1s, l héntier fran1,ais de Moliere il &lt;&lt; se presse de rire
de tout... de peu~ d'etre obligé d'en pleure~ ». Le plus souvent,
Holberg personmfie un travers quelconque de J'humanité qui

J80

IV
Moliere avait 31 ans, lorsqu'il écrivit la premi~rede ses comédie~
conservées L' Elourdi. Le poete dano-norvégien a composé, a
}'a.ge de
a 40 ans, dans la péri?de de 1722 a 1724, l~s vingt
premieres et de beaucoup les me1lleures ?e ses coI?_édies. Les
quinze chefs-d'ceuvre, environ, du réperto1re de Mohere o~t ét~
écrits au cours de quatorze années, entre 1659 et 1_673. 11 e~t vra1
qu'a coté de ses ceu~res ~ramatiq~es, Ho_lberg a la~ss? un~ 1m~ortante productionh1stor1que et philosoph1que. En general, Il fau., se
aarder de pousser trop loin le parallele entre les deux grands
~uteurs. Au cours de cette étude rapide nous verrons qu'il n'y a,
en réalité aucune ressemblance entre leur personnalité ou entre
}eurs carriéres qui se sont développées dans des conditions et des
milieux totalement dissemblables. Mais ils possedent en commun
le génie de l'observation. Bi~n que_ Holberg .ª~t été un iI?itateur
de Moliere1 il n'est ni un cop1ste, m un plag1a1re. 11 a pmsé chez
son grand prédécesseur une inspiration, dont il s'est serví pou_r
créer une ceuvre personnelle. et nationale. Cette c:euvre est a lu1,
exactement comme Moliere a été le créateur de Tartufe, du
Misanlhrope et de l'Amphylrion, meme aprés Térence et Pl~ute.
Au milieu des ténebres qui, jusqu'au début du xvme s1ecle,
enveloppaient la vie intellectuelle des trois pays _scandinav.es,
Moliere avait conquis la faveur des peuples dano1s, norvég1en
et suédois. A Stockholm, on jouait Le Bourgeois genlilhomme
devant Charles XII. A la cour de Copenhague, deux troupes de
comédiens se produisaient; d'une part, les barides allemandes avec
leurs bouffonneries, leurs arlequinades et leurs drames en style

38

1

�182

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE~CES

l'entoure. Renchérissant sur Moliere, il sacrifie a la nécessité
d'avoir un héros comique vers lequel tout converge. Mais comme
son mattre, Holberg entend donner en meme temps qu'un divertissement artistique, un enseignement utile. 11 ne lui suffit pas de
se montrer psychologue, il aspire a etre moraliste. Ses comédies
possedent, pour ainsi dire, un double fond, exactement comme
le Tartufe et le Misanlhrope. 11 est possible que Moliere ait luimeme joué ces deux grands rOles en bouffon et, si je puis m' exprimer ainsi : en caricaturiste. Or, ces personnages ne sont pas
uniquement risibles, mais ils provoquent plutot soit l'indignation,
soit la pitié. 11 en est de meme pour Holberg. Si nous prenons
une comédie comme celle qui est intitulée Yeppe de Bierget, il me
sera peut-etre possible d'exposer clairement l'esprit dans lequel
elle a été congue. Comme toujours chez Holberg, le sujeten est
simple : un paysan ivrogne et fainéant, maltraité par sa femme qui
le trompe avec le bedeau du village, s' adonne a son vice. Le
seigneur du sol, pour se distraire, fait transporter le pauvre Yeppe
ivre mort dans le lit du chateau. Le lendemain, celui-ci se réveille
aux sons d'une douce musique, tandis que des laquais s'empressent
autour de lui. Yeppe se demande s'il est mort et s'il se trouve
transporté au Paradis. Mais comme il s' accoutume vite a sa
nouvelle existence, il cesse de se demander si elle est réelle ou
fictive. Les instincts brutaux prennent le dessus ; il se montre
tyran, exigeant et méchant. Le seigneur,effrayé des conséquences
de !'aventure, le laisse s'enivrer de nouveau, et lorsque Yeppe
se réveille, apres son court passage au Paradis, il se retrouve
sur le tas de fumier a la porte de sa misérable cabane.
Dans cette comédie, Holberg a créé des situations qui ont fait
rire six générations. Parmi les répliques que l'auteur a mises dans
la bouche de son héros, il en est une qui a passé a l'état de proverbe dans la langue danoise. Elle dépeint toute la misérable
existence d'un travailleur de la glebe, au début du xvme siecle.
« Oui, s'exclame-t-il, on dit bien que Yeppe boit, mais on ne dit
pas pourquoi il boit 1 » Ah, mon Dieu, ce gueux cherche dans
l'eau-de-vie la consolation, parce qu'il est né malheureux et
parce que personne_, depuis qu'il est au monde, n'a eu pour luí un
mot de douceur, un geste de tendresse. 11 boit, parce que c'est
seulement dans la boisson qu'il trouve l'oubli, et parce que, ici-bas,
l'ivresse est la seule félicité que ses moyens luí permettent de
concevoir et de saisir. Certes, on pcut rire de ce grossier paysan
se réveillant dans le lit du seigneur, mais on a encore plus de
droit de s'indigner contre ceux qui jouent avec lui saos se rendre
compte que ce sont eux les responsables de la misere de cet

L'hlULE

SCANDINAVE DE MOLIERE

183

homme, cyniquement maintenu a l'état de bete d
somme.
ni Moliere
1
. éta·t
1 . l'ennem~· ac h arné de l'hypocrisie. Saose épargner
tisr: v;mté, m_ la fatmté, Holberg combat surtout le pédane. a colll:édie, E:asmus Montanus, est une merveille de satire
contre les vames . d1sp_utes scolastiques qui resterent longtemps
en usage a~x Umver_s1tés allemandes et scandinaves. Un . eune
paysan revient ~u village apres avoir étudié a l'Universiié de
~PJ.nh~gue. II s y rencontre avec le bedeau de la localité vieil
E u ian raté.Aucoursd'unepassed'armesentrelesdeuxho~mes
rasmb ua. prouve par A
B, que Pierre le bedeau est un coq Le'
gros
on
sens
du
e
d
f ·
·
$C révolte contre 1e rge~J' u ;.ere Jt de quelq~es a~tres auditeurs
réd . 1 é
ima ias e ce galopm qm se permet de
1 mre e ". nérable quasi-ecclésiastique a l'état d'animal Mais
,~ pl:u::;•e~re l_e bedeau :pleure a chaudes !armes de son m~lheur
;on fils de:em;1 stune vamqueur se pame d'admiration pour
Car, lorsque Pierr!rfente~~vaant. Tou\efois, sa_gl~ire ne peut durer.
homme a an
u, avec a conv1ction profonde d'un
avance qJe la\::;eª::; pt:t!:nd des choses. terrestres et célestes,
et annonce a
omme une crepe, Erasmus s'indigne
ronde comme gi:and renfort de preuves scientifiques, qu'elle est
lui et la mere :ire~;;~eg~~~t le mond_e se tourne al?rs contre
devenu fou. Telle est la betise ~e:e; cramdre que son f1ls ne soit
abracadabrant fait couler 1 1 ommes. Le_ non-sens le plus
L'annonce des vérités les pei8 ar_mesl ou excite _l'admiration.
signe de démence.
us s1mp es est cons1déré comme

+

Comme c'est le cas en fra
·
M .,
do répliques des personn:i:s!Sd~o~~ lbohere, un grand nombre
proverbes dans la langue d
.
o erg sont devenues des
'I d
ano1se. « Nous l'avon
d
,, a ame, échappé belle » est
.
. s, en ormant,
qui ignorent les Femmes sa un terss~•té par bien des personnes
livre ou dans un article de . van es¡d. I vous rencontrez dans un
JOurna es vers comme ceux-ci:
~~fs ªe1~!¡; ~~\ ~ableaux couvrir les nudités
amour pour les r éalités,
'

vous savez, sans avoir besoin d'
•
qu'ils sont de la main de M 1·,,.
en etre expressément averti,
Lo
,
o Icre.
rsque 1 homme aux rubans verts s'exclame :
D'éloges
rcgorg
.
Et
mon on
valet
d e,hu la t @te on les Jette
e e ambre est mis dans la gazette .. .

ou quand Sganarelle observe que :

�184

REVüE DES COURS ET CONFÉRENCES

Voir cajoler sa femme et n'en témoigner ríen,
Se pratique aujourd'hui par force gens de bien,

Vous vous étonnez de constater combien les mreurs changent
peu avec le temps.
Holberg a de son coté frappé des mots qui expriment aujourd'hui, comme de son vivant, des profondes vérités et quirefletent
lumineusement l'observation de la nature humaine. Ainsi,
le titre meme de sa premiere comédie, le Potier d' Elain poliiicien,
est passé dans les trois langues scandinaves comme nom commun
pour désigner les personnes discourant dans le vide sur la politique. Si le métier de potier d'étain a presque disparu de nos jours,
le nombre des potiers d' étain politiciensreste toujoursconsidérable.
Potiers d'étain politiciens sont les braves bourgeois qui se rassemblent au cabaret et y démontrent au moyen d'allumettes et de
soucoupes les mouvements stratégiques que le grand capitaine
aurait díi exécuter, pour remporter la victoire. Lorsque dans
l'auberge du village, la réunion des clients critique séverement
le gouvernement sous lequel le prix des cochons de lait tombe et
les poules cessent de pondre, vous pouvez etre síirs d'avoir a faire
a des potiers d'éLain.
II ne sera pas possible d'analyser, meme sommairement, les
principales comédies de notre grand auteur nordique. Les quelques observations sur trois de ses principales reuvres, que je viens
de vous soumettre, ne peuvent évidemment pas suffire a vous
donner une impression de la variété de ses moyens dramatiques
et des idées de son théatre. Peut-etre sera-t-il possihle de compléter quelque peu notre étude en exposant brievement les différences qui séparent les reuvres de Moliere de celles de son génial
émule.
Moliere fréquente le plus souvent les seigneurs de la Cour et la
bourgeoisie opulente. Les personnages d'Holberg appartiennent
en grande partie au monde des petites gens : les paysans des
villages de la Seelande, les artisans de Copenhague, ou enfin les
domestiques des fermes et des maisons de la petite bourgeoisie.
II a créé de véritables types de valets et de servantes, personnages
rusés et espiegles, pleins de bon sens et qui ne craignent pas
les mots crus.
Moliere avait écrit pour une Cour et pour le public exigeant du
grand siecle. Holberg écrivait pour le peuple. Des l'ouverture du
théatre danois, l'aristocratie danoise inanifesta une certaine
froideur pour ces spectacles. a cause précisément de la liberté de
langage des coquins de serviteurs qui peuplent les comédies de

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

l85

Holberg, et aussi parce que le milieu dans lequel se déroule
l'action, est des plus populaires. PourtanL, sur ce point, Holberg
n'a jamais voulu transiger. En 1747 parut la premiere traduction
frangaise de son théatre. Écoutons un instant les paroles du
mattre dans sa préface :
Pour juger sainement du mérite de ce théatre danois, il faut faire attention
- dit-il - que les scenes ne sont pas á Paris, ni dans quelque autre ville de
~rance ; mais l? pl~part a Copenhague. C'est la raison pourquoi je n'ai pas
JUgé a propos d y fa1re de changements ; ce n'efit plus été peindre les mceurs
de notre Septentrion, mais déguiser des Comédies du Nord en les habillant
a la fran~aise ... C'est par la mllme raison qu'on a retenu presque tous les
noms et les caracteres danois. Car on joue quelquefois des artisans de
Copen~ague, quelquefois de simples bourgeois, et non de faux marquis
rran~a:s.

Et Holberg d'ajouter finement :
, Cependa_nt, i! 1;'Y a pas absolument si loin ,des mceurs et des caracteres
d une mat1ere a 1 autre que les Franc,ais ne puissent profiter de la critique
de la plupart des défauts, dont on a fait ici la peinture d'apres nature : car
les hommes, dans tous_ les pays civilisés, sont a peu pres les mí!mcs surtou t
par r:ipport aux pass1ons ; de rnrte qu'en critiquant les défáuts des
D~no1s, on J?CUt !ort bi~n dire iJ quantité d'étrangers: De le fabula narratur 1
(C est de to1 qu'J! s'ag1t dans cctLe histoirc !)

Done il y a une grande différence entrl'! les cadres et les milieux
~es thé~tres des deux grand,~ auteurs comiques. II est vrai que
1un et I autre donnent plus d 1mportance a la psychologie de leurs
personn?ges qu'a la composition d'une intrigue a effets imprévus.
T~ute!o1s Hol?erg, homme d'étude habitué a la sévere discipline
sc1enbfique, n admet nulle part les énormes invraisemblances si
f~équentes dans les comédies. de Moliere. L'auteur dano-nor~ég!en n'a jamais recours a un deus ex machina ; il conduit fort
s1mplement son action vers un dénouement sans éclat mais
dont la logique s'impose a l'attention du spectateur. II ~'évite
pas plus que Moliere les monologues et les répliques en aparté ces I?oyens auxquels l_a ~echnique ?ramatique n'a renoncé que
relativement tard. Ma1s Il prend bien plus de libertés que son
m~tLre, écarte de propos délibéré les regles classiques des trois
umtés et campe, comme bon luí semble, ses personnages sur
la scene, dont la lumiere crue et impitoyable semble dévoiler
tous les secrets de leurs ames.
, Enfin - et comment oublier un sujet pareil 1- enfin, il y a
l amour 1. Ah, fran~hement, sur ce point capital aucun rappro~~em_ent entre Moliere et Holberg n'est possible. Chez le premier,
l u_itrigue amoureuse marche de pair et quelquefois domine la
pemture des mreurs. Chez le second, elle'est réduite au minim~m'.

�186

L'ÉMULE SCANDINAVE DE MOLIERE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Les fiailcés des comédies de Holberg parlent comme s'ili: répétaient le manuel des parfaits amoureux. Tous, jeunes gens et
jeunes filies, simples accessoires, sont prodigieusement insignifiants.
Quelle nature magnifique ne fut pas celle de Moliere ! ll
conquiert a la pointe de son talent l'admiration des princes et des
foules ; il dépense sans compter ses forces spirituelleset physiques,
son amour, son argent. ll gagne l'amitié des rois et reste fidele au
plus humble de ses cabotins. Les seigneurs de la Cour eux-memes
se laissent impressionner par sa générosité ; il sait murmurer les
paroles qui voilent l'reil de rosée et allument le sourire sur les
levres tremblantes. II sait aussi hai'r et se lancer courageusement,
la visiere levée, contre les préjugés et les vices des puissants.
Dans ce corps frele et miné par une maladie qui ne pardonne pas.
vit une ame ardente, pleine d'indulgence pour ceux qui souffrent
et assoiffée d'amour.
Hélas, M. le professeur Holberg ne ressemble en rien a ce
portrait de son mattre frangais. Économe jusqu'a l'avarice,
s'imposant une frugalité que d'autres appelleraient des privations
de moine en careme, il soigne ses rhumatismes et se soumet a
un labeur incessant, interrompu seulement par quelques solitaires 1
parties de violon ou de fhite. 11 déclare bien dans une de ses
Épllres qu'il s'est assez plu dans la compagnie des femmes, mais
soyez en surs, il faut prendre cette affirmation dans le meme sens
que la parole de Boireau, lorsque celui-ci disait : &lt;&lt; Ce que j'aime
dans les duchesses, c'est qu'avec elles on peut causer. » Dans
la vie de Holberg ne se rencontre aucune Armande ; il resta ermite
jusqu'a la fin de ses jours. Ses collegues danois et étrangers de
l'Université le détestaient franchement. II était grincheux, et
n'acceptait pas la moindre critique. On lui reprochait de ne ríen
faire pour sa famille, restée en Norvege dans des conditions de
vie assez difficiles. 11 n'avait point d'amis, se brouilla meme
avec ses admirateurs et semble avoir été mécontent de tout le
monde.
·
Lorsque Moliere s'éteignit dans le costume et sous le masque
du Malade imaginaire, - comme l'a dit si finement, ici meme,
M. Robert de Flers, - et la charité en se penchant cachait que
l'amour n'était pas la ». Holberg, chargé d'ans et d'honneurs,
mourut seul, comme il avait vécu. lI avait tout réglé avant de
par~ir pour le supreme voyage.Ses relations avec l'Église avaient
touJours été froides, mais correctes. 11 avait légué sa grande fortune et sa bellé bibliotheque a un college de jeunes nobles. II
avait été créé baron par son roi reconnaissant. Tout était en

187

ordre. Mais sur le marbre de son sarcophage ne tomba aucune
larme, comme aucune priere d'un creur de femme ou d'enfant ne
monta vers Dieu. - Les lettres seules étaient en deuil.
IV
En l'année 1745, lorsque Holberg avait déja conquis la célébrité
dans les pays scandinaves et en Allemagne, il était revenu a Paris
ou il fréquentait nombre de beaux esprits. Tout porte a croire
que le principal but de sa nouvelle visite était de préparer la voie
a une représentation de ses reuvres dans la patrie de Moliere.
II avait en effet traduit lui-meme le Polier d' Elain politicien et
une autre de ses comédies ; il les envoya a Louis Riccoboni,
le directeur de la troupe italienne du jeune roi Louis XV. Toutefois, celui-ci renvoya le Poiier d' Eiain politicien avec force
compliments ; il en estima une représentation publique impossible parce que la piece touchait beaucoup trop a la politique.
Certaines personnes haut placées pouvaient y voir des allusions
offensantes. La meme déception attendait Holberg, lorsque
parut, en 1747, la traduction en frangais, par un sieur Fursman
du premier volume de son théatre. Holberg donne lui-meme dan~
les épitres des explications assez artificielles de l'insucces de
l'entreprise. En réalité, la raison en est bien simple : le traducteur
était un juriste danois qui, certainement, comme Holberg luimeme,_ posséd:3-it u~e so_lid~ connaissánce théorique de la langue
frarn;¡a1se, ma1s qm éta1t mcapable de fournir une traduction
littéraire, appropriée aux exigences de la scene. Holberg, qui a
co~posé ~n latín plusieurs reuvres historiques et un poeme
philosoph1que, resta toute sa vie dans la dépendance de la langue
classique et il ne réussit jamais a s'en affranchir. Nous connaissons
pa_r des témoignag~s contemporains les difficultés que rencontrerent les Franga1s de Copenhague pour faire admettre. par
M. ~e baron que le~ regles de la langue latine ne s'appliquent pas
!,ouJours au franga1s moderne. Holberg ne pouvait done pas etre
Juge de la valeur ~•une traduction de ses comédies en frangais.
Tou~e correcte et httéral~ qu'elle fut, l'édition de 1747, autorisée
par 1 auteur, ne donna pomtauxFrangais une justeidée del'importanc~ de cette ceuvrc dramatique. Lafauteen est al'esprit d'éconorme e~ au car~ct~re difficile du grand homme.
qm a été ~m~1 per~u du vivant meme de l'autem·, n'a pas
P~ ~tre ~econ~ms, Jusqu a ce jour. L'émule nordique de Moliere
n a Jama1s été Joué sur une scene frangaise, dans une de ses reuvres

C:

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
188
originales. Au commencement du x1xe siecle, le Polier d' Elain
politicien et une autre de ses comédies ont été adaplées par des
auteurs frarn_¡ais. La carriere de Holberg en France a été hérissée
de difficultés. Malgré sa parenté étroite avec le plus grand génie
comique frangais, et malgré la haute valeur intrinseque de son
ceuvre dramatique, il est resté presque un inconnu.
Depuis la traduction de 1747, dont je viens de parlér, et qui ne
contient que quatre des comédies de Holberg, - le livre est
aujourd 'hui presque introuvable, - aucune autre traduction
frangaise n'a paru jusqu'en 1919, lorsque Mme de Quirielle, sous
son pseudonyme de Jacques de Cousange, publia les ceuvres
choisies du maitre, précédées d'une belle étude biographique
et littéraire. Cette édition contient trois des meilleures comédies.
Dans la Revue des Deux Mondes du 1er juillet 1832, M. J.-A.
Ampere, professeur a la Faculté des Lettres de Paris, a écrit une
courte, mais substantielle étude sur le maitre danois et il la
réimprima dans son volume de Liiléralure, voyages el poésies,
paru en 1853.
Toutefois, l'ouvrage le plus important de la littérature frangaise sur Holberg reste la these de M. A. Legrelle que j'ai déja
nommé au début de cette conférence. II repose sur une connaissance approfondie des textes originaux avec une clarté lumineuse
et une méthode impeccable, il établit les liens étroits ·de parenté
qui unissent Holberg a son maitre vénéré, Moliere.

*

• •
Dans une parole célebre, Byron a dit que les mots sont des
choses, et une petite goutte d'encre tombant, comme une rosée,
sur une pensée, la féconde et produit ce qui fait penser ensuite
des milliers d'hommes. Depuis le Moyen Age,le génie frangais a
su féconder ainsi la pensée des peuples du Nord. Holberg en est
un des exemples les plus frappants. La portée de son reuvre est
immen~e : il libéra les langues des nations-sceurs auxquelles il
appartient, de leurs cha1nes étrangeres ; il fonda un art national,
et il dota ses deux patries d'un monument littéraire impérissable.
La rosée frangaise était tombée sur sa pensée et l'avait fécondée.
Sous un ciel septentrional, son génie avait fait éclore en une floraison immortelle les semences apportées de la terre ensoleillée
de Moliere.
.
·
Holberg repose depuis bientot deux siecles dans son superbe
tombeau au bord d'un lac d'azur, dans lequel se mirent de large&amp;

L 7 Í:MULE SCANDINAVE DE MOLIERE

189

Mtres. Depuis deux siecles et demi, les cendres de Moliere ont été
dispersées par un vent sacrilege. Et pourtant, ils vivent parmi
nous, l'un et l'autre. On dirait que c'est a eux, a Moliere et a son
grand émule nordique, que le poete a pensé, lorsqu'il chanta
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui Iuttent. Ce sont
Ceux dont un dessein ferme emplit ¡ •a.me et le front,
Ceux qui d'un haut destin gravissent l'a.pre cime,
Ceux qui marchent pensi!s, épris d'un but sublime,
Ayant devant les yeux, sans cesse, nuit et jour,
Ou quelque saint labeur, ou quelque grand arnolll'".
Ceux-la vivent, Seigneur 1

F.

DE JESSEN.

�VARIÉTÉS

Variétés

La Renaiesance littéraire de la France contemporaine.
par M. F0RTUNAT STROWSKI,
Professeur a la Sorbonne (1)

M. Strowski est trop connu des le~teurs de cette R~~ue J.&gt;0 ur
qu'il y ait lieu de dire le bien que l on y pense de lui , mais l_a
ublication de chacun de ses nouveaux ouvrages est ull: petit
ténement littéraire que l'on ne saurait y pa~s.er sot~s si)ence,
sans quelque injust.ice a son égard. Un livrede critiquen est-11 pas?
a sa maniere, sinon un cours, du moins une série de conférences •
Et quand ce Jivre traite des reuvres les plus récentes de la pensée
contemporaine n'est-il pas la plus piquante des conférences sur
des hommes dont il n'est pas encore possible de parler dans
une chaire d'Université ?
.
C'est l'actualité qui a déterminé le choix des reuvres. et des
hommes dont M. Strowski entretient ses lec~eurs ; poetes ou
prosateurs romanciers ou critiques, journahstes ou hommes
d'État, p;risiens ou provinciaux, écrivains a l~ur début o~
auteurs illustres, ceux qu'il passe en rev~e sont ~elés a ce mout
vement de renouveau littéraire, ·que l on devme confus~men.
dans les tendances de l'heure présente. Quelques-uns. le suivent,
d'autres le précedent et l'indiquent ; tou_s y contnbuent. ~~
esprits chagrins peuvent douter de sa réahté; notre auteur n :
doute point. n a, pour en démontrer ~'exi~tence, une_ mé~~o :
simple mais dont on a un peu perdu 1 hab1tude, depuis qu il_e8
'de bon' gout d'éreinter les gens : il s'efforce de mettre en lum1~;:
Ieurs qualités. •Pour leurs défauts, il sera toujours temps d

-

(1) Un volumc. Pion et Nourrit, éditeurs. Paris, 1922.

191

parler, lorsqu'ils deviendront choquants. Et puis, il y a des
silences et des prétéritions auxquels il est impossible de se méprendre. Les écrivains qui boudent a cette tache de la Renaissance
littéraire de la France ou qui s'entetent aux routines d'antan,
comme s'il ne s'était rien passé depuis 1914, ceux-la, M. Strowski
les laisse « tomber ». Voila pourquoi il y a tant de jeunes parmi
ceux en qui il voit se dessiner cette figure nouvelle de la France,
Ils sont la toute une pléiade, d'inspiration tres diverse et de
souffle inégal. mais emportés d'un magnifique élan vers les formes.
de la vie et l'émouvante expression de la vérité. C'est HenryJacques, celui quevient précisément de couronner le jury du prix
de la Renaissance ; matelot dont la guerre fit un soldat et un
poéte, et que! poete ! le plus spontané, le plus sincere et le plus
profondément humain de ceux qui ont chanté cette effroyable
épopée. C'est Pierre Hamp, cet ancien ouvrier manuel, qu'un
effort persévérant a transformé en t-echnicien, puis en homme de
l ettres, mais en homme de lettres qui porte dans ses écrits le
sens aigu des réalités industrielles et économiques. Et voici des
auteurs, comme cet Ernest Tisserand, tout aussi a l'aise, pour
nous présenter un nouveau systeme financier, que pour nous
donner ce Cabinet de Porlrails, dont les originaux sont peints en
action et par leurs actions. Careo et Arnoux, !'un avec l' Équipe,
l'autre avec Indice 33, romans dont on goutera la saveur étrange
et dont l'un au moins n'est pas loin du chef-d'reuvre. Et le
délicat Maurice Brillant. Et encore des poetes, ce Camo et ce
Lamandé qui s'est révélé également le plus souriant et le plus
neuf des romanciers de talent. Ce n'est pas en vain que toutes
ces sensibilités frémissantes ont subi le rude contact de la guerre ;
leur ame y a pris quelque chose de plus male et de plus sain. Cette
méditation forcée de la mort a été pour eux la meilleure école de
la vie et de la pensée.
Tout aussi instructive apparatt a M. Strowski l'évolution
actuelle des littérateurs d'avant-guerre. Dans les Forces élernelles, la comtesse de Noailles adjoint des inspirations nouvelles a
celles qui faisaient vibrer jadis son cceur innombrable ; a ses
anciens émerveillements se melent aujourd'hui les sentiments
plus finements nuancés, de la fuite du temps et de l'infinie détresse qu'enveloppe la passion satisfaite. En nuances aussi, a la
vérité, d'un ordre assez délicat, les analyses de l'auteur de Vagabonde Mme Colette de Jouvenel, il n'est pas possible d'écrire plus
~pirituellement, ni de peindre plus nettement les attitudes, les
1dées et les fagons de sentir de ces humanités qui fournissent
les personnages de Chéri. Mais ce sont des humanités tres spé-

�192

N° tt

I\EVUE DES COUI\S ET CONt'ÉRENCES

ciales et qui ne méritcnt guére que l'on y découvre la pro!ondeur
infinie des ames. C'cst pourquoi 1' Irene O/elle de Lavedan, qui
n'cst pas un roman réaliste, et -Valenline Pacquaull, de Gaston
Chérau, qui est un roman réaliste, laisscnt-ils une impression
moins trouble que ce prestigieux Chéri, dont quelques pagcs
s.eraient dignes des anthologies, s'il y avait des anthologies un
peu libres.
,
Bourget, Ahel Hermant, Pierre Benoit, Rosny, l\faurras,
Lecomte, Le Goffic, de Monzie, la bibliothéque de M. Arthur
".\leyer et le bflton de maréchal de France de Lyautey fournissent
pareillement a M. Strowski des pages pénétrantes. Mais qu'il
s'agissc d'un des mattres de la pensée ou d'un débutant, la mé·
thode employée avec l'un et l'autre est la meme, également
éloignée du pédantisme dogmatique ou du dilettantisme complaisant. II n'y a point d'arrets, rendus doctoralement, mais de
fines appréciations, soulignées par des rapprochcments familiers
ou personnels ; des impressions délicates et justes, derriére lesquelles on sent l'influence discréte d'une raison qui sait et qui
comprend. On y retrouve toujours l'hommc qui est nourri de
Montaigne et qui n'a pas oublié son Pascal. V. L. P.

15 Ma.1 19'J2

. REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRIC1'11:Ull:

11. F. STROWSKI,

Profuseur a la Sorbonne.

La Oonquete de l' Angleterre
par les Normands
Coura de 11. B. PRENTOUT,
Professeur d'hisloire de Normandie 4 l'Université de Caen.

La Tapisserie de Bayeux (1).

II
Dan~ notre précédente le1;on, apres avoir étudié les sources
~arratives ?e l'histoire de la Conquete, nous avons commencé
l examen d une source figurée, la Tapisserie de Bayeux • nous
:vons essayé, non d'étudier dans leur ensemble tous 1~ prole~es que pose ce monument d'une importance exceptionnelle
:a1~ de le~ gro_uper autour d'un point central: quelle est la dat;
l':. a :rap1ssérie? Et c'est d'ailleurs ce probleme qui intéresse
,_sto1re de la Conquete. La Tapisserie estrelle un monument
élo1gné ou un monument contemporain de la Conquete? La date
la _Plus récente qui ait été proposée est celle de 1206. ·
reJelé cette hypoth,.~
, nous avons
t::&gt;e, qui. ne repose que sur une interprétation
erronée d u mot Franci.
l'a~~~xDsa~at ont ~roposé de placer cette reuvre au xne siecle·
buait ael ª ?e, reJeta_nt l'hypothese traditionnelle qui l'attri:
a reme Mathilde, voulait la donner a l'impératrice
Le Géranl :
POITTEllS, -

,oc1STÉ

FRANCK GAUTRON,

PRANCAlSE o ' JUPBIM&amp;IUB,

J·

Erratalire
(article
précédent
.
de(1)
. carra,
cea,lra
Cctt.e Rgr'de
a 8 et C.,n• 9). Page 28, hgne
22, au Jieu
DXonne.
·
P e pour cuSÜ'a, e,;l en effet a .,1,fo-

15

�</text>
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                    <text>�■ IBLIOTECA

U.

CENT

A. N. L.

REVUE
DII'

' p

COURS ET CONFÉBENCES

�V1NGT•TROISIEIIR ANNÉK, .:_ DEUXl~ ME SÉIIIE.

Année scolaire 1.921.-1.922

REVUE DES co URS
4

•

ET

CONFÉRENCES
P CBLIÉR SOOS LA Dllll!CflON DE

FORTUNAT

STROWSKI

Pro!esseur i\ In Sorboone

PARIS
ANCIENNE LI BRAIRIE FORNE

BOIVIN &amp; Cie, ÉDITEURS
3 et 5, rue Palatine ( VI•)
Tout droit de traduction et denproduction réserv~.

�15

AvRIL

1922

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS ET CONFÉRENCES
DIRECTBUR :

11. F. STROWSKJ,

Professeur ó la Sorbonne.

Le milliard des émigrés
Cours de 11. IIARCEL IIARION,
Profeueur au College de Fránce.

Le 2 décembre 1823, le duc d'Angouleme faisait sa rentrée
triomphale a Paris, au retour de sa campagne victorieuse d'Espagne. Ce fut peut-etre le plus beau moment de l'histoire de
la Restauration. Le Gouvernement était arrivé, a ce moment, a
l'apogée de sa puissance : l'opposition était réduite a peu pres
a rien, l'armée était réconciliée avec le Gouvernement, et les
finances, nous l'avons vu, étaient dans l'état le plus prospere.
Quelques jours encore, et on allait enregistrer ce grand
succés : l'arrivée de la rente au pair.
Le moment était done tout a fait favorable pour mettre a
exécution les idées les plus cheres du parti royaliste, pour mettre
en pratique le programme qui était le sien depuis le début de
la Hcstauration, mais que les circonstanccs l'avaient jusque-la
empcché d'appliquer.
Que! était ce programme ? II se composait d'un certain nombre
d'articles qui n'ont pas beaucoup varié. Des 1819. Chateaubrian&lt;l,
1

�2

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LE MILLI.\RD DES ÉMIGRÉS

&lt;lans Le Conservaleur, l'avait tracé a peu pres exactement.
II voulait, a ce moment-la, hanger la loi éleclorale-maintenant
la chose était faite - il voulait reconstituer sur des bases solides
l'aristocratie ; il voulait empecher la division des propriétés et
il voulait indemniscr les Emigrés. Voila ce qur. le parti royaliste
réclamait en 1819 et voila a peu pres ce qu'il réclamait encore
a la fin de 1823.
Deux journaux Iibéraux, Le Conslilulionnel et Le Courrier,
se procurerent un texte qu'ils publierent ironiquement et qui
résumait tres exactement les pensées et~ les arriere-pensées du
parti royaliste. C'était bien a peu pres ce que . Chatcaubriand
demandait en 1819. Donnrr au clergé l'ínstruction exclusive
de la jeunesse ; établir des jurandes et des maitrises, alin
&lt;l'exclure les patentés de .toule iníluence élcctorale. Enfin
indemniser les Émigrés et mettre des entraves législatives a la
division des propriétés.
De ces deux articles, celui peut-elre qui tenait le plus a creur
au partí vainqueur, était l'indemnité a fournir aux Émigrés, et
le moment favorable était venu. Les finances, je le répete, étaient
dans la situation la plus brillante. Or, il ne faut pas oublier que.
jusqu'alors, il y avait toujours eu des raisons tres puissantes qui
s'étaient opposées a ce que l'État contracUt ce supplément dcdette. II y avait eu d'abord les indemnités de guerre a payer aux
Alliés; ensuite, la nécessité de procéder a la diminution de l'impot
foncier et, tant que cette diminution n'était pas faite, on ne
pouvait songer a un surcrott de dépenses; puis était venue la
guerre d'Espagne. Mais tous ces événements étaient finis
et le moment était venu de décider ce qu'on íerait pour les
Émigrés.
Afin d'etre plus sur du terrain, le partí royaliste prit une mesure
tres importante, la dissolution de la Chambre. Elle eut lieu le
24 décembre 1823 et on procéda a des élections nouvelles, avec
l'arriére-pensée de supprimer désormais les élections partielles
et d'étendre au moins a cinq ans, peut-élre méme a sept ans, la
durée des pouvoirs de la nouvelle Chambre.
Cette nouvelle Chambre fut élue les 26 février et 6 mars 1824.
La pression électorale, qui fut exercée a cette occasion, est
rcstée célebre dans les annales électorales de la France ; elle
était d'ailleurs absolument inutile, tant la victoire du parti
royaliste était certaine d'avance. Jamais encore pareil triomphe
élcctoral ne s'était vu depuis les quatre ou cinq années déja que
toutes les élections tournaient ason avantage. Cette fois, l'opposition fut pour ainsi dire balayée cornplclement; sur 430 sü~gcs

,

3

qui étaient a pourvoir, c'est tout au plus si les libéraux en
obtinrent 19.
• d' ·11
Le fameux Manuel ne fut pas réélu et, en bonne pa~tie a1 eurs
grlice a la mauvaise volonté qu'il rencontra parm1 ses propres
partisans.
. . ,
· é d'
Le général Foy et Casimir Périer, ams1 qu une po1gn e autres, échapperent au désastre général et ils allaient se retr~uv_er
sur les bancs de la gauche de la Chambre future ; mais 1ls
devaient étre impuissants par leur peti~ no11;1br~.
.
. .
Louis XVIII eut un mot qui caractérise tres bien la s1tuation_ •
« c'était, disait-il, la Chambre relrouvée .. » Avec elle º°: alla1t .
pouvoir faire tout ce qu'aurait voulu fa1re la Chambre mtrouvable.
.
Ré I t'
Les Royalistes pousserent des cris de jo1e : « La
vo ~ ion
est aux abois » disait Le Drapeau blanc ; « la monarchie est
inébranlable dé~ormais », répondait L' Éloile.
La premiére question a étudier é~ait _évidemment c~lle des
Émigrés. Elles'était posée des les prem1ersJours de la prem1ere Re~tauration et nous avons vu combien, a cette époq?e, elle ava1t
été irritante et comme elle avait passionné les espr1ts.
Quand Louis XVIII remonta s?r, le ~rone, i! faut reconna~tre
qu'il était impossible que ceux qm s étaient rumés a son serv1ce,
qui l'avaient suivi en exil ou qui avaien~ co?1battu pour sa cause
en France, ne profitassent pas de la V1cto1re. Pla~ons-nous par
la pcnsée dans la situation ou était le gou:'erne,i:n,ent ~e!ª Rest_auration ; nous sommes forcés de convemr qu 11 éta1t 1mpo~s1ble
que ce gouvernement ne írt pas quelqu? chos? pour les Émig;és.
La légitimité lui rappelait-on ou lm aurait-on rappelé, n est
pas I'apanag¡ d'un homme, elle doit profiter a to~t. le monde.
Sans doute la CLarte avait consacré l'irrév_ocab1hté _de la
vente des biens nationaux, mais cela n'empechait pas une m~emnité, et c'est sur ce point que les royalistes modérés, les ;~yahstes
sages, purenl tout de suite se groupe~,. par oppos1tion. aux
ultra-royalistes qui ne voulaient _ras d mdeu_m1té et qm ne
réclamaient qu'une chose: l'expuls1on pure et s1mJ?le des_ acquéreurs. Quand ils parlaient d 'indemnité, ils voula1ent dire une
indemnité que l'on devrait verser a ces acquéreurs_ dépossé~és,
en compensation du prix qu'ils avai~nt pu payer ; .1ls voula1e_nt
leur expulsion et la restilution des b1ens aux anc1ens propriétaires.
Vous vous rappelez certainement cette loi du 5 décembre ~81~
dont nous avons parlé précédemment d'une fa~on as~ez complete ,
cctte loi tres sage, tres acceptable, reuvre de la partie modérée du

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
4
parti, restituait aux Émigrés ceux de leurs biens qui n'avaient
pas été vcndus ; c'était une restitution qui s'imposait par la
force des choses. Et cette loi avait grand soin de stipuler aussi
que ceux des biens confisqués aux Emigrés, qui étaient affectés
a un service public, par exemple a des hopitaux, a la Caisse
d'amortissement, ne seraient point restitués, quel'État les garderait, mais qu'il s'arrangerait ensuite pour donner une indemnité correspondante a leurs anciens propriétaires qui ne recouvreraicnt rien.
JI résultait de cette disposition, et peut-étre encore davantage des débats auxquels cette loi a donné lieu a la Chambre,
que c'était la une faveur, un cadeau, que le Gouvemement
faisait a ces Émigrés rentrés, mais qu'il aurait eu le droit de ne
point faire et auxquels il mettait - comme lorsque l'on fait un
cadeau - les conditions et les limites que bon lui semblait.
Or voila qui n'était point du tout du gout des royalistes
ar&lt;lents ; ils considéraient cette loi de 1814 comme une loi de
spolialion qui confirmait, qui corroborait les spoliations révolulionnaircs.
Au cours des débats qui précédercnt la promulgation de cette
loi, une voix particulieremcnt éloquenle et retentissante avait
cléveloppé les raisons majcurcs qui dcvaient empcchcr toute
rcslitution généralc,tout désavcu des« ventes révolutionnaires »:
cclte voix était cellc du maréchal )Iacdonald.
Macdonald n'hésita pas a montrer, dans la Chambre des
Pairs de la Restauration, que plus d'un million de ventes de
hiens nationaux avaient eu lieu - exactement 1.055.189 - que
le maintien de ces ventes intéressait, non seulemenL les premiers
ª:quéreurs, mais leurs créanciers, mais ceux qui avaient pu acquénr d'eux de seconde main, et il évaluait au moins a 9 millions et
tlcmi &lt;le Fran&lt;;ais ceux qui avaient un intérét direct et personnel il
la stabilisation des ventes de biensnationaux. Et il ajoutait qur.
!'Ontre ce colosse, le Gouvernement le plus fort que l'Histoire ail
jusqu'alors connu, le Gouvernement de Napoléon, se serait luiméme brisé, s'il avait voulu essayer de l'entamer ; Napoléon n'a
J'ailleurs jamais eu cctte pensée. Le maréchal ajoutait toutefois
que, bien que ces ventes reposassent en paix a l'abri des lois il
u'était pas supernu, en raison des événements qui venaient 'de
5e produire, de leur donner une autre égide, de leur donner l'appui
de l'opinion publique, de réconcilier la France ancienne avec la
France nouvelle : « Et cela se ferait facilement disait-il si nous
voulions nous lancer, armés de toute noLre géné¡osité et de toutes
les forces dr la Nation, dans un vastc systemc d'indcmnité.

.

Que la Patrie se place par une indemnité entre les anciens et les
nouveaux propriétaires et que, par sa libéralité pour les uns, elle
efface les souvenirs de tous. n
Je ne sais si l'influence du maréchal Macdonald et. de tous
ceux qui pensaient comme luí - ils étaient alors la majorité
dans les Chambres - aurait été suffisante pour couper court a
toutes les réclamations irritantes qui se produisaienta l'extréme
droite. L'histoire ne permet pas de répondre a cette question,
puisque peu de temps apres survenaient les événements, que tout
le monde connatt, qui reléguaient au second plan, et pour bien
longtemps, la question des Émigrés : 1815, tous les malheursqui
suivirent l'invasion, l'indemnité de guerre: tout cela, je le répete,
ne permettait pas un seul instant, meme aux plus ardents, de
remettre en question l'indemnité ; l'État avait malheureusement
des charges trop lourdes pour pouvoir accepter celle-la.
La situation se prolongea ainsi pendant plusieurs années.
Cela n'empécha pas que, pendant ce laps de temps, certaines voix
continuassent a s'élever au sein du partí ultra-royaliste pour
exposer des réclama tions inopportunes.
Déja, en 1814, quelques écrits avaient vu le jour, remplis
d'imprécations et d'attaques contre les acquéreurs de biens
nationaux ; ils revendiquaient ouvertement l'annulation de
toutes les ventes révolutionnaires. Il serait trop long de les
énumérer tous ; je me bornerai a en citer un qui a eu un grand
retentissement et qui a été un véritable événement en son temps;
c'est le petit opuscule que Bergasse fit parattre en 1821 sous ce
litre : « Essai sur la propriété ou considérations morales et politiques sur la question suivante : Faut-il rendre aux Émigrés les
héritages dont ils ont été dépouillés ? »
Bergasse avait écrit cet opuscule un peu avant la rentrée de
Napoléon aux Tuileries et pendant les Cent jours; seulement, il
l'avait gardé en portefeuille et il ne le publia qu'en 1821, tel qu'il
avait été congu primitivement, mais en y ajoutant un postscriptum qui est peut-étre plus intéressant que l'écrit lui-méroe.
Son essai sur la propriété est le manifeste le plus complet des
idées royalistes les plus intransigeantes quant a cette question
des biens nationaux. Il part de ce principe que les Émigrés ont
soutenu une cause juste, la seule cause juste, et que, par conséquent, tous les décrets qui ont été rendus contre eux sont nuls ;
que le temps lui-méme n'a pas sanctionné l'aliénation des biens
des Emigrés, car le temps ne peut pas sanctionner ni légitimer
un crime. II repousse également l'idée si souvent exprimée que
les biens acquis dans les ventes de biens nationaux avaient

�6

REYUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE :\HLLL\RD DES ÉMIGRÉS

·passé de mains en mains et que pres que toute la France se trouve

tenait cette idée particulierement impopulaire, qu'il faut dans le
pays une aristocratie tres fortement constituée, qu'iI faut pour
cela rétablir le droit d'ainesse, qu'il faut des manoirs seigneuriaux et qu'il faut que, dans les campagnes, l'influence appartienne aux seigneurs, vous aurez une idée des théories de .
Bergasse ; cet auteur était pour les royalistes un ami tres compromettant.
Dans son post-scriptum, il est vrai, il est beaucoup plus modéré et tient compte du temps écoulé. II se rallie a l'idée d'une
indemnité; seulement, il tient toujours a ce que cette indemruté
soit absolument égale a la valeur réelle, en temps normal, des
biens qui ont été vendus nationalement. C'est a ses yeux le seul
moyen de mettre en repos les consciences et de donner aux biens
confisqués et passés dans le commerce une valeur égale a celle
des biens patrimoniaux.
C'était en somme une déclaration de guerre faite aux acquéreurs de biens nationaux. Le Gouvernement s'émut ; il savait,
par l' expérience de 1814, combien de telles paroles étaient funestes
a sa popularité et combien elles étaient capables d'ébranler le
trone. Bergasse fut poursuivi pour sa publication ; il comparut
en cour d'assises et il eut meme affaire au fameux avocat général
Marchangy, qui se montrait si dur pour les délits de presse ou pour
les conspirations militaires. Mais Marchangy, cette fois, changea
completement d'attitude, et l'on vit cette chose extraordinaire
d'on réquisitoire ressemblant a un plaidoyer. Bergasse fut acquitté avec honneur, mais le coup avait été porté, et nous sommes
renseignés sur l'effet immédiat que produisirent cette publication
et cet acquittement par la lecture des rapports de police. Nous
trouvons, en effet, dans l'un d'eux, daté de juin 1821, les ligues
suivantes : &lt;e Le proces Bergasse a eu pour effet immédiat de
rendre a peu pres invendables les biens nationaux. J'ai été a
rneme de voir chez un notaire a que! point ils étaient décriés et
avilis depuis la derniere discussion a la Chambre et notamment depuis les dernieres observations du ministre des Affaires
étrangeres. C'est un grand malheur. Jamais les acheteurs ne
voudront a aucun prix une propriété ou il y ait une tache de
nationalité. ii Nous voyons ici ce fait essentiel, dont il faut tenir
grand compte, qu'en effet les menaces prodiguées aux acquéreurs
de biens nationaux avaient pour résultat de faire perdre a ces
biens une notable partiede leurvaleur et, parconséquent,d'affecter le Trésor public qui a le plus grand intéret a ce que les ventes
d'immeubles se fassent d'une fagonprofitable, afín que l'enregistrement en profite, lui aussi.

intéressée au maintien des ventes.
II soutient, done, une these conLraire a celle du maréchal
Macdonald ; les biens acquis sur les Émigrés ne l'ont été que par
un tres petit nombre de Frangais et ces biens sont demeurés
hors du commerce et pour ainsi dire frappés d'anatheme. Si les
Émigrés ne sont pas reconnus comme propriétaires et comme
n'ayant jamaii cessé d'etre propriétaires des biens qu'on leur a
eruevés, c'est a désespérer du respect de la propriété en France ;
tout le systeme de la propriété en sera ébranlé dans notre pays.
Songeant a une objection qui n'a pas manqué d'etre faite tres
souvent, a savo1rqu'il n'y a pas de raison, si l'on veut revenir en
arriere, pour ne revenir que sur la vente des biens nationaux et
non sur les pertes mobilieres que presque toute la France a éprouvées au cours de la Révolution, Bergasse établit, entre la propriété foncier~ 1 la ce propriété réelle » - c'est le mot qu'il emploie
- et la propriété immobiliere, une opposition absolue. « Les révolutions,dit-il, dans la propriété mobiliere ne sont que passagere.s,
tandis que dans la propriété réelle, elles sont profondes et elles
intéressent les destinées des États. » 11 craint que si on n'opere pas
cette restitution,il ne subsiste dans l'esprit du peuple une disposition générale a profiter des occasions que les événements pourront offrir pour envahir les propriétés d'autrui. Le seul moyen de
couper court a ce danger, c'est de rendre, et si on ne rend pas,
tout au moins de fourrur une indemnité, non pas une indemnité
modique, non pas une indemnité telle que celle qui sera votée en
1825, mais une indemnité intégrale, égale au prix que les anciens
propriétaires auraient pu demander en vendant leurs biens,
s'ils les avaient vendus volontairement a une époque de tranquillité.
11 n'accepte d'ailleurs cette derniere combinaison qu'a son
corps défendant et a défaut de mieux ; elle le laisserait toujours
inquiet sur !'avenir et mécontent ; et il répete qu'il y a en
somme tres peu d'individus qui aient participé a la spoliation
dont les Emigrés ont souffert, et qu'il serait vraiment tout a fait
injuste que la masse de la nation, presque tout entiere innocente
de ces attentats dont les Émigrés se plaignent aveé tant de
raison, soit cependant tenue d'acquitter une dette qui n'est pas
la sienne, une dette qui n'est pas moins celle de la justice que celle
de l'humaruté.
Voila quelles étaient les idées développées par Bergasse. Si
j'ajoute qu'il entrait ensuite, apres ces théories menagantes,
dans d'autres développements, non moins impolitiques, ou il sou-

7

�8

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Il '[ avait done des arguments sérieux a faire valoir du coté
royahste pour établir la nécessité d'une indemnité, mais autres
que .celui de la ~écessité de la pacification des esprits ou que
celm de la nécess1té de rendre a des biens passagerement dépréciés toute Ieur valeur.
On aurait pu rappeler la maniere lamentable scandaleuse
meme tres souvent, dont les listes des Émigrés avaient été faites
au tei:nps de la R~volution. Lorsque la Révolution s'empara
des b1ens des Ém1grés, elle agit pleinement dans son droit
atte_ndu que les Émigrés, au moins certains d'entre eux, lui
avaient déclaré une guerre a mort et qu'elleétaitbien forcée d'en
teni_r compte et d'agir pour sa défense. Prendre les biens qu'ils
ava1ent la1ssés_en France et ne pas Ieur laisser ce mayen d'attaque
c~~tre elle éta1t u1:1e chose tout a fait indiquée, et je suis tres Ioin
d et_re de ceux qui pensent que la nationalisation des biens des
Ém1grés dépassat les limites du droit.
. Mais, s'il était naturel et tout a fait Iégitime que I'on prit Jes
biens de ceux qui allaient a l'étranger combattre ou conspirer
~ont~e la France, ~n rev~nch_e, il ne l'était pas du tout que J'on
mscnvi~ sur des hste_s d Ém1~rés le nom de gens qui n'avaient
pas é~1g~é et qu~ l'mattent1on, la précipitation, la partialité,
la mahgmté gross1ssent les listes d'Émigrés d'une quantité de
nom~ de gens qui n'auraient pas dú y figurer. Comme Portalis
l'a d1t au ~onseil de~ A~ciens, il aurait ~allu, dans ces temps de
trou_h~e, qu un. propriéta1re, ayant des b1ens sur plusieurs points,
habitat,~ la fo1s s1;1r ch~cun des points ou il avait des possessions
pour n etre pas 1~s~nt sur la. liste des Émigrés. On y avait
apporté t~nt de d1fhcultés pratiques que les certificats de rési~ence éta1en~ généralement impossihles a fournir et que les
hstes se gross1ssaient ainsi d'une foule de gens qu'on avait intéret
a Ymettre pour s'emparer de leurs biens.
~~s exeI_Uples sont_ no~hreux d'hommes qui ont été poursu1v1s, qui ont été mscnts comme Émigrés dans te! endroit
pendant 9~e dans te! autre ils exergaient _des fonctions publiques.
En vo1c1 un, ~-otam_men_t _: celui du ministre Monge qui a
figuré pendant qu 11 éta1t mm1stre sur une liste d'Émigrés de son
département.
1~ Y a _eu des détenus qui, pendant qu'ils étaient en prison, ont
été 11:1scnt~ co~~e émigrés. Il y a eu des engagés, défenseurs de Ja
~atn_e qm, prec1séi:nent parce qu'ils n'étaient pas Ja, ont été
mscnts co1;0me éffi:1grés. II y a eu des morts qui ont été portés
com~e ém1grés et 11 y eut meme des gens que J'on venait de tuer
et qm ont quand meme été inscrits sur les listes.

LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

9

Je n'en citerai qu'un exemple parmi beaucoup d'autres.
Mais il est assez curieux pour mériter d'etre reproduit. C'est
J'histoire épouvantable du capitaine de frégate Bastero~ de ~a
Barriere qui était a Toulon au début de 1793 et qm éta1t
affligé de trouhles d'esprit tels qu'ils con~naient de tres pres _á
Ja démence. C'était au moment ou la VIlle de Toulon éta1t
partagée, en proie a des luttes horribles, entre les Jacobins
d 'une part, la Bourgeoisie et les Of~iciers_de la Flotte de l'au~re,
011 régnaient des sentiments ré_vo~ut10nnaires prononcés. I~ _arnva
sur ces entrefaites que le cap1tame Basterot de la Barner~ fut
chargé, pour son malheur, de faire une croisiére dans la M_éd1terranée, vers les cotes italiennes et vers les cotes algén~nnes.
Comme il était tres mal vu de ses hommes, en sa quahté de
noble, une insubordination, une insurrection se prod~isit dans
son équipage. Au retour, pour ce fait et pour certa~ns ~utres
également, Ba_sterot d~ la_ Barriere !ut ~ccusé de n avo1~ pas
réprimé cette msubordmat10n et de n av01r pas été assez rigoureux. On Je fit comparaltre devant un Tribunal qui le condamna
a mort. 11 fut fusillé sur la greve le 28 mai 1793, bien qu'il fut de
notoriété publique qu'il ne jouissait plus de s~s facultés.
.
Cet événement avait eu a Toulon un retentissement cons1dérable. On peut dire qu'il a été connu de tout le monde ~t qu'il
a été meme une des causes principales de l'insurrection de
Toulon qui éclata contre la Convention quelques mois plus
tard.
Tous ces faits n'empecherent pas ce malheureux d'etre inscrit
comme Émigré le 5 nivose an II sur la liste des Émigrés du Var,
et bien qu'aucun de ceux qui ont pu l'y inscrire n'ait pu
ignorer son déces.
.
Voila qui peut vous montrer dans quelle mentahté ont été
trap souvent faites les listes d'Émigrés. II y avait la un argument
tres puissant que les royalistes auraient pu invoquer. lis pouvaient reconnaltre - et il eut été politique de leur part de le
{aire - que la confiscation des bíens des Émigrés, véritablement
émigrés, méritait respect et devait etre maintenue, mais que 1~
confiscation des biens des inscrits a tort était un scandale qm
demandait et qui exigeait réparation. Ouí, íl y a eu des inscriptíons d'une iníquité absolument révoltante, suívies de ventes
d'une íníquíté également révoltante. Sí l'on s'étaít tenu sur ce
terrain, on aurait embarrassé beaucoup ceux qui étaient opposés
a l'idée d'une indemnité.
Voila a peu pres dans quelles conditions se présentaient la
question et le débat, devant la fameuse Chambre retrouvée.

�LE MILLIARD DES ÉMIGRÉS

REVUE DES COURS ET CONFÉRE~CES

10

Cellc-ci n'ét~it p~s en~orc réunie lorsque se produisit un événement financ1er d une 1mportance considérable.
. Le 17 f_évrier 1824, la rente 5 ¾ atteignit le pair. Quelques
Jours apres, elle le dépassa. Le 5 mars 1824 elle atteignait le
co~rs de 1~ fr. 80. C'était presque exacteme~t le double de ce
qu ell~ ava1t valu lorsque, en 1817,on avait été tresheureux de
pouvo1r trouver preneur a 52 fr. 50. En moins de sept ans la
rente avait doublé de príx.
'
~oila l'occ~sion, depuis si longtemps attendue, de fournir aux
~m1grés une mdemnité, sans que pour cela leTrésor futamenéa
rien débou~er, sans qu'il se chargeAt d'une dette nouvelle.
Il ! ava1t un moyen tres simple d'y pourvoir, c'était le moyen
class1que qu 1 on appelle la conversion. Convertir la rente 5 ~
en une rente ?'un taux moindre, et le bénéfice que l'Etat en tirer:
pou~a ad~irablement bien servir a foumir l'indemnité aux
Ém1grés. C est ~~ que p~nsa M. de Villele. II était tout a fait disposé a do~ner l mdem~1té; mais, en sa qualité de financier tres
sage et tres économe, il ne voulait la servir qu'a la condition
qu'elle ne fu~ pas ~our l'État un supplément de chargt's. Aussi,
lorsque_le Ro1 ?uvrit la session, le 23 mars, il annon\¡a deux
choses . un_ proJet pour la septennalité de la Charobre et un projet
de convers1on ~e la ren~ « pour, dit-il, diminuer les impots et
fermer les derm_eres pla1es de la Révolution ». Ces paroles, personne ne po~va1t en douter, annon\¡aient un projet d'indemnité
pour les Em1grés.
•
con':ersion était tout a fait indiquée par les circonstances,
~ais en ~eme temJ?s, cependant, elle éta1t certainement quelque
chose d assez hard1. La conversion n'était pas inconnue en
Franc~; c'e~t un~ chose ~ui se pratique d'elle-memetoutes les fois
qu~. le:s a_ffa1res d un déb1teur sont en assez brillante situation pour
qu/1 Pll:Is~~ se pr?cu:er l?s capitaux a un taux moindre que ceux
qu il do1t , 11 fa1t mstmctivement une conversion
, \La. conve~s!on avait done été chez nous déjil. pratiquée sous
1/, ncicn J:egim~, non pas par l'Etat, bien entendu, puisque
1 Et:i-t était t?uJours tres au-dessous de ses affaires, mais' elle
avait été prabquée par _cas ad~inistrations dont la gestion était
sage et prudente, au moms rclativement, qui s'appellent le Clergé
de France et les Etats provinciaux.
Le _Clergé ?e Fr~nce avait une grosse dette, mais une dette
dont 1 payait les mtérets avec une ponctualité irréprochable
ll avait, par conséquent, beaucoup de crédit et il pouvait ero~
prunte~ a des taux tres modérés. Tandis que l'Etat était obligé
de subir des taux de 7, 8, 9 et 10 ¾, le Qlergé trouvait facilement

½ª

!

ª,

11

preneur a 5 ¾ en temps de guem:, 4 ¾, et quelquefois ~eme
rnoins en temps de paix. II ava1t l bab1tude de convertir les,
empr~nts contractés a un denier fort en nouveaux ~m?runts
contractés a un denier faible. La meme chose se prodmsa1t Pºº:
les itats provinciaux dont la gestion était d'aille_urs a_uss1
habile et aussi ferme que celle du clergé de France, 11s ava1cnt
du crédit et, en général, au xvm8 siecle, ils empruntaient a 5 ¾
pendant la guerre et a 4 ¾ pendant la paix. .
. .
La conversion n'était done pas inconnue, mais ses trad1tions
n'étaient pas tres familieres aux esprits. Les souvenirs étaient
asscz confus. La conversion n' était pas encore entrée ni dans les
habitudes du public, ni dans les discussions des théorici_ens. 0!1
vivait surtout sous l'impression des réductions de rente s1 mulbpliées et si scandaleuses qui avaient été faites s?us l'Ancien
Régime, et on était porté a confondre une convers1on avec une
réduction, dcux choses qui sont cependant si différentes qu'elles
sont presque l'opposé l'une de l'autre._
.
.
Voila pourquoi le projet de convers1on présenta1t certamement
booucoup de difficulté. ?11. de Villéle tint ce~endant a !e dépose~.
pare~ qu'il le jugcait nécessaire et tout a fa1t opportun. Ce nunistre n'avait, en cela, qu'un seul tort, le tort hab1tuel aux gra?ds
hommes, de voir plus juste et plus loin que ses contemporams.
Il avait compris tout de suite la nécessité et l'avantage de la conveniion; ses contemporains, en général, ne l'ont pas compris .. Il
en vit bien la difficulté,,aussi ne se lan!;a-t-il dans cette affaire
qu'apres avoir pris beaucoup de précautions. Il consulta les de_ux
hommes dans lesquels il avait le plus de confiance en pare1lle
matiere, M. Roy et M. ?llollien, les deux anciens ministres. Tous
deux s'accordcrent a reconnaiLrc la justice d'abord et l'avantage
ensuite de la combinaison projetée. Ils firent seulement quelques
réserves sur la question d'opportunité.
M. de Villele tint aussi a s'assurer le concours de banquei:;
puissantes, car il était a craindre que, le jour ou la conversion
serait décidée, la plupart des rentiers, ne comprenant pas bien
l'avantage qu'elle présentait pour eux,ne se fissent rembourser.
Quatre compagnies de banquiers se constituerent et furenL
sondées relativement a cette affaire, quatre qui, plus tard, s&lt;'
fondirent en une seule a la tete de laquelle íurent les banquiers les
plus importants, ceux auxquels on avait eu recc,urs en plusieurs circonstances : Rothschild, qui était le conseiller financier
de ~L de Villele, Laffitte, qui, bien que de l'opposition, partageait
les vues du ministre en ce qui concernait la conversion, et plusieurs
autres encore formerent un consortium - pour employer un mot

�12

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

contemporain - qui s'engagea a fournir de quoi satisfaire a
houtes les demandes de remboursement qui pourraient se produire
et a prendre le fonds que l'on se préparait a substituer au 5 %,
c'est-a-dire du 3 ¾ émis au taux de 75. Ils demandaient simplement, pour le risque et pour les frais, de jouir jusqu'a la date
du 1er janvier 1826 de l'intégralité de l'intéret 5 ¾Apres avoir ainsi assuré le succes de sa combinaison par cü
appui, certain désormais des banques, M. de Villele fit connaitre
son projet. C'était la faculté pour les porteurs de 5 ¾ ou bien
d'etre remboursés a 100 francs, ou bien de recevoir 4 francs de
rente au lieu de 5 francs, en rente 3 ¾ émis au taux de 75.
On connaissait exactement le chiffre des rentes 5 ¾ existant
a ce moment : il était de 197 millions et une fraction qui est
négligeable.
Sur ces 197 millions de rente 5 ¾, 57 appartenaient a de,1
établissements tels que la Caisse d'Amortissement ou a d'autres
établissements publics, et auxquels on ne voulait pas toucher.
Restaient 140 millions de rente a convertir. Si, au lieu de Ieur
allouer un intéret de 5 %, on le réduisait a 4, c'était un bénéfice
d'un cinquieme, c'est-a-dire un bénéfice de 28 millions. Or,
28 millions, c'était précisément a tres peu de chose pres, d'apres
les sondages qui venaient d'etre pratiqués, le chiffre qui serait
convenable pour allouer aux Emigrés une indemnité suffisante.
Te! était le projet de M. de Villéle. Ici apparatt une objection
qui n'a pas manqué d'etre faite et qui a meme été maintes
fois répétée pendant tout le cours des longs débats auxquels le
projet de Ioi a donné lieu.
Si, au lieu de convertir le 5 ¾ en 3 ¾ a 75, on le convert.issait
en 4 ¾ au pair ou a un cours voisin du pair, ce serait aussi
28 millions de gagnés, mais avec cet avantage que le capital
nominal de la rente ne serait pas accru et qu'apres avoir ainsi
converti en 4 ¾, on pourrait un peu plus tard, si les circonstances continuaient a etre aussi favorables, convertir en 3, gagner
encore un coup 28 millions et retrancher 56 millions au lieu de
28 sur les arrérages de la rente frangaise.
Ceci est incontestable : il est évident que, si les choses avaient
pu réussir de cette maniere, la double conversion, en 4 d'abord et
en 3 ensuite, aurait été infiniment préférable a la conversion
une fois faite en 3 au cours de 75.
Si~- de Villele ne s'y est pas arreté, c'est qu'évidemment un
financier, expert et sagace comme lui, avait des raisons majeures
pour ne p~s cro_ire I_a ch~~e r~alisable. II craignait l'opposition
générale; 11 craigna1t qu 11 n y eut beaucoup de demandes de

LE MILLL\RD DES ÉMIGRÉS

13

remboursement. II avait besoin de l'appui des banquiers ; il était
dans Ieur dépendance. Or, il n'oubliait pa~ qu'il ª".ait ~u ass.~z d_e
peine a obtenir leur concours dans les limites que Je_viens ~ md~quer et que, s'il leur avait demandé davantage, Il ne 1 aura1t
pas obtenu. II fallait, pour les décider a marcher, leur m~ttre
devant les yeux la perspective d_e bénéfic~s pro~ables, poss1bl~s
tout au moins Iorsque ce 3 ¾ qm leur serait rem1s a 75 montera1t
par le fait de' prospérité gé;ér~le ou par !e fait ,de rachats ~e
la Caisse d'Amortissement et s approcherait peu a peu du pa1r.
En un mot, il fallait que les banquiers gagnassent_ d~ !'argent,
ou eussent I'espoir d'en gagner, pour que M. de_ V11lel~ o~ttnt
leur concours. Certes, si on avait pu s'en passer, 11 ~ura1t mieux
valu convertir en 4; mais on était dominé par les c1rconstances,
¡¡ fallait faire ainsi ou ne ríen faire du tout ; M. de Villele préférait agir.
.
.
Le 17 avril, lerapport sur ce proJet de Io1futd_épos~al~C~ambre
des Députés par un Mattre des Requetes q_m éta1t l mtime de
.\l. de Villele et qui venait précisément de fa1re paratt~e dans Le
J,foniteur plusieurs articles favorables a la convers10n. 11 se
nommait M. l\lasson.
Ce rapport n'eut pas de peine d'abord a établi~ la légalit~ incontestable de la mesure qui était projetée ; un déb1teur a touJours le
droit de rembourser, sauf stipulation contraire. II en montra
non seulement la légalité, mais l'utilité, et ceci est tellement
élémentaire qu'il est inutile d'y insister. .
. .
II en montra enfin la nécessité, car s1 on ne fa1sa1t pas cette
conversion ne serait-il pas absurde que la Caisse d' Amortissement
continuat ::_ acheter et a payer au-dessus du pair des rentes que,
si elles étaient converties, elle pourrait acheter a des prix beaucoup plus modérés ? Ne serait-il pas absurde d'imposer a la
Caisse d'Amortissement l'obligation de racheter .du 5 ¾
104, 105 ou 110 peut--etre, tandis qu'elle pourrait acheter un
chiffre égal en 3 ¾, au cours de 75 francs ou U1;l peu au-dessus ?
Voila tout ce que développa M. Masson, et I1 ne manqua pas
d'ajouter, pour répondre aux critiques que je signalais tout a
l'heure, que certes, si l'on convertissait directem~nt en 4 1/2 ou
en 4 cela vaudrait mieux, mais qu'on ne le pouva1t pas.
C~s raisons sont véritablement décisives, mais si décisives
qu'elles soient, n'oublions pas combien on était timide, routinier,
hésitant a cette époque ; combien les esprits étaient uniquement
pleins du souvenir des réductions opérées sous l' Ancien Régime ;
combien enfin les rentiers menagés de réduction étaient nomhreux et influrnts dans la vill_e de Paris, car les rentes sur l'Et at

�LE MILLIARD DES ÉMIGRf:S

14

15

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

étaient encore un fonds presque uniquement parisien ; elles
avaient peu pénétré en province; les rentiers se trouvaient presquc
tous agglomérés, réunis dans la capitale, s'indignant, se surexcitant les uns les autres, établissant dans Paris une opinion politique factice.
En 1819, on avait essayé de répandre la rente dans les départements et on avait créé les petits grands-livres · mais la
.
'
mesure ava1t eu tres peu ·de succes, et le Paris de la Restauration restait, comme le Paris de l'Ancien Hégime, cssentiellcmcnt une ville de rentiers.
C~s rent~ers se défeD;daie?t a outrance contre le projet de convcrs10n qm les mena~a1t et ils eurent recours a toutes les intriaues
possibles pour ameuter l'opinion contre le projet du mini:tre.
Des hommes qui avaient commencé p.ar assurer M. de Villele de
leur appui, par exemple le comte d' Artois furent si bien travaillés
qu'ils commencérent a faiblir visiblement. Des lettres de menaces
furent, parait-il, adressées a la duchesse d'Angouleme a Mme de
Villele.
'
Un. c_ollegue de M. de Villele, qui ne perdait jamais l'occasion
de lm etre désagréable, et qui était avec lui en rivalité constante, Chateaubriand, affectait de dire qu'il était complétement
élranger a ce projet et qu'il ne s'inquiétait pas le moins du monde
de le voir réussir.
Un passage des Mémoires si curieux de M. de Villele montre
a que!s moyens on avait recours pour échauffer l'opinion contre
le proJet. 11 en accuse les Parisiens et surtout les Parisiennes. « Les
femmes! dit-il, de haut parage voyaient commc conséquencc de la
convers1on la suppression d'une de leurs voitures d'autres la
réduction. de le~r pens~on de toilette, celles-ci, la p;ivation d'un
mattre utile a l éducation de leurs enfants celles-ci la nécessité
de ?ongédier une cuisiniére, et, jusqu'aux~oindres servantes, le
fru~t d_e leurs économies laborieuses diminuées. » Si bien qu'on
?ss1sta1t dans cette année 1824 a un spectacle extraordinaire
moui. II y ~ut quantité de gens pour soutenir que la conversio~
au?me?terait la dette de l'E:tat, pour soutenir qu'un débiteur
qm do1t une rente augmente sa dette quand il voit diminuer
cette ~ente, et pour soutenir, d'autre part, qu'un créancier es!.
dépomllé quand il va etre remboursé. »
C'était d'autant plus absurde et scandaleux - je ne peux pas
cmployer d'autre mot - que ce créancier, a qui on offrait de le
rembourscr au pair, avait tres probablement acquis cette rente
selon l'époque a laquclle il l'avait achetéc ou bien a 90 ou bic1;
a 80, ou bien a 70, ou bien a 60, ou me~e, sic'était e~ 1817, a

52 fr. 50, ou bien enfin, si cela remontait jusqu'au Directoire, il
l'avait pu acquérir pour le prix de 11 francs et quelques centimes.
Vous n'avez pas oublié qu'au momentdu 18 brumaire, le 5 ¾
fran~ais se vendait couramment 11 francs 38 et, meme un peu
auparavant, il était tombé beaucoup plus has.
M. de Villéle, dans ses Mémoires, a noté cruellement et spirituellement qu'un des orateurs, qui. parlait aux Chambres avec le
plus de véhémen::e contre le projet de la conversion, avait acheté
au prix de 7 - je ne garantis pas ce chiffre ; c'est celui que
M. de _Yillele annon~ait - ces rentes qu'il s'indignait maintenant
de vo1r remboursées au prix de 100.
~en done de plus digne d'approbation que le projet de convers1on ; et cependant peu de projets ont suscité une opposition
plus violente.
(d suivre.)

�LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS

La Conque te de l' Anglaterre
par les Normands
Cours de 111. H. PRENTOUT,
P;•ofesseur d h 'sloir¿ de Norman'.lie

a l'Uniuersilé de Caen.

I
Les Sources. - La Tapisserie de Bayeux.

Naguére, nous avons étudié l'histoire de la Normandie depuis
ses plus lointaines origines jusqu'a l'établissement de la bande
de Rollon; nous avons décrit la civilisation des vikings, l'organisation de leurs bandes militaires, et nous nous sommes demandé
quels avaient été les résultats de l'invasion des Scandinaves et ce
~u'i~s a_vaient apporté dans notre pays : race, langue, droit,
mstitut10ns.
150 ans passent et les Normands francisés font un nouvel
établ~sseme?t, ils conquiérent l 'Angleterre. Ces 150 années, je
les a1 étud1ées dans mes conférences ; ici je me contenterai
de résumer en une leQon les résultats que l'on peut dégager de
cette étude. Sans doute, il serait fort intéressant d'exposer en
détail la transformation de la société militaire et pa'ienne qu'était
la bande de Rollan en une société féodale, chrétienne et a demi
policée, telle qu'était la Normandie ducale au moment ou Guillaume et ses Normands conquirent l'Angleterre. Retracer cette
évolution n'est pas possible, vu la sécheresse des sources normandes, leur pauvreté, leur indigence. Maintenant que nous
avons fait justice de Dudon de Saint-Quentin (1), tout se résume
en que!ques pages de Guillaume de J umiéges qui nous apparaissent bien courtes, et le plus récent éditeur les a encare dépouillées
des interpolations qu'y avaient insérées d'illustres ~opistes,
auteurseux-memes d'reuvres réputées, mais fort postérieures (2),
Orderic Vital et Robert de Torigni.

Il H. Prentout. Étude critique sur Didon de Saint-Quentin. Paris, 1915,

. (

lll·8 •

(2) Ed. Marx. ponr la Société d'Histoire de Normandie.

.

17

Or, l'archéologie ne peut venir ici au secours des chroniques.
Que nous est-il resté des monuments construits avant Robert
le Magnifique et Guillaume le Conquérant ? -Bien peu de chose,
et ce peu de chose est peut-etre antérieur aux ducs.
Et de meme pour les institutions. Les chartes sont si peu nombreuses que M. Haskins, mon savant collégue d'Harvard, déclare qu'il est impossible de tracer le tableau des institutions
ducales avant Guillaume. Aussi je n'ai pas cru devoir faire ici
des legons qui auraient .été toutes de discussions critiques ou se
seraient bornées au récit des luttes des ducs contre leurs voisins
ou contre leurs vassaux. Voila pourquoi je résumerai en une
legonl'histoire de la Normandie ducale et consacrerai ce cours a
la Conquete.
On a tant écrit de volumes, de volumes célebres, lus el
relus comme ceux d'Augustin Thierry, de gros vplumes comme
ceux de Freeman dont l'reuvre fut longtemps considérée comme
un 1 monument de la science historique anglaise, qu'il semble
qu on sache tout de ce grand événement, qu'on le sache avec
sé~urité, et qu:il n) ait plus ri¡m a dire depuis cent ans que le
SUJet a été tra1té (11 1 a été quatre fois), et il semble, a Jire Freeman, qu'on _en connaisse _les plus petits détails. Les gens qui
peuvent crorre cela sont bien heureux. Mais pour les spécialistes
de l'étude des sources, qui croient fermement que la critique des
textes, des monuments, des témoignages de toutes sortes qu'offre
I'~rchéologie est la. base de l'füstoire, il faut avouer qu'il reste
bien des doutes, bien des obscurités. En fait on ne sait rien de
l 'histoire de la Normandie avant le xne siécle. Quant a ce qui
c?ncerne la conquete, je m'émerveille que Freeman ait pu écrire
cmq gros volumes de 600 a 900 pages chacun, et tout particulierement son 3° volume, avec des matériaux qui mis bout a bout
ne !ormeraient pas sans doute la moitié de cette étendue et qui
d'ailleurs sont souvent si peu surs. J ugeons-en.
1

Co,mme i~ arrive toujours, l'histoire de la conquete a été raco~tce plutot par les conquérants, par les vainqueurs que par les
vamcus. La seule source anglaise contemporaine la chroniquc
ou plu~ exactement les Chroniques anglo-saxonne; notre source
?r_dm_aire po~r l'histoire de I'Angleterre avant la Conquete, sont
1c1 tres lacomques ; mais aussi précises que Iaconiques.
Les sources normandes sont assez nombreuses et ne sont certes
2

�•

REVUE DES COURS ET CONFtRENCES

LA. CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

pas dénuées d'intéret. Ici comme pour l'bistoire antérieure de la
Normandie le fond est constitué par l'Hisloria Normannorum de
Guillaume, moine de Jumieges. Ecrite entre 1070 et 1087, elle
a été dédiée a Guillaume le Conquérant. Si la chronologie en est
défectueuse, si elle est bien seche, il faut s'en prendre au défaut
total d'annales monastiques antérieures. Les invasions normandes
avaient ou détruit ou ruiné les abbayes, done plus d'annales
monastiques. Guillaume de Jumiéges a manqué de moyens d'information. L'auteur a essayé, si on l'en croit, de s'informer :
a partir du regne de Richard II, il déclare qu'il a écrit partim
intuitu, parlim veracium relatu. Comme il a vu peu de choses et
que les gens véridiques sont rares, son reuvre est fort courte.
D'une lecture plus attrayante sont les Gesta Guillelmi ducis
de Guillaume de Poitiers, écrits en un latin élégant, prétentieux;
l'auteur vise a l'imitation de l'antiquité, mais manque de goO.t
et quelquefois de correction. En dépit de son nom, Guillaume était
normand. Né aux Préaux, pres de Pont-Audemer, il fuL d'abord
chevalier, puis étudiant a Poitiers, et archidiacre de Lisieux
sous les éveques Rugues et Gilbert Maminot. II était a meme
d'etre renseigné; chapelain de Guillaume, il devint naturellement
son panégyriste. C'était un homme instruit qui - chose rareen
ce temps - avait beaucoup lu, meme du grec, s'il faut en croire
Orderic Vital. 11 vécut a Lisieux a la cour de Gilbert Maminot
dans un centre fort cultivé. Cel:. éveque mathématicien attira
autour de lui nombre de savants auxquels il confia les charges de
son église : Guillaume de Glanville, doyen et archidiacre, Richard
d' Angerville. De ce milieu littéraire est sortie une reuvre tres
soignée mais qu'on aurait préférée moins pompeuse et plus naturelle. Guillaume avait Ju Dudon ; le début de son reuvre jusqu'a
1047 est perdu, et la . fin depuis 1068. Orderic nous dit qu'il
s'arretait a 1071. L'reuvre est done apeu pres contemporaine des
événements; bien qu'elle ait pu etre écrite apres la mort du Conquérant, tres probablement elle a été composée plus tot.
Guy de Ponthieu, éveque d' Amiens, est le chapelain de
Mathilde. Élevé a Saint-Riquier, éveque en 1058, il accompagne
la reine en Angleterre. C'est un poete latín; il a écrit entre
autres reuvres un poeme De Haslinge pr;elio, en 418 distiques,
qu'Orderic Vital avait lu. Ce poéme, longtemps perdu, a été
retrouvé au xxxe siecle et publié par Fr. Michel dans les Chroniques anglo-normandes ; il est antérieur a 1074, date de la mort
du prélat.
Orderic Vital est l'auteur d'une histoire ecclésiastique qu'il
compasa en Normandie, au monastere de Saint-Evroul. Orderic

était le troisíéme fils d'un pretre d'Orléans, Odelericus, qui suivit
Roger de Montgomery en Angleterre et vint s'établir sur un
domaine que celui-ci lui céda a la porte de Shrewsbury
sur les bords de la Meole. Orderic naquit apres la conquete, le
16 février 1075 ; il regut a son bapteme ce nom d'Orderic. A dix
ans, il fut consacré par son pere a la vie religieuse et prit le nom
de Vital. 11 fut envoyé en Normandie, a Saint-Evroul, monastere
situé au milieu des forets du pays d'Ouche, célebre par , son
antiquité et surtout par sa belle bibliotheque. Orderic y put
trouver, avec beaucoup de livres de liturgie, des vies de saints,
des reuvres classiques : Ovide, Perse, Lucien, Plaute, Térence. Il
a consulté toutes les sources de l'histoire de Normandie: Dudon,
Guillaume de Jumieges. Son ,reuvre est tres intéressante, mais
tres confuse. II devait d'abord, sur l'ordre de son abbé, écrire
une hístoire de Saint-Evroul, puis son plan s'est .élargi progressivement, il en a fait une histoire générale ; de la résulte une
composition extremement défectueuse, de fréquentes redites.
Mais l'reuvre est tres vivante, tres intéressante au point de vue
de l'histoire des mreurs, de la société, de la vie féodale. Les
événements qui concernent la conquete sont racontés au livre IV.
Orderic y a utilisé tous les ouvrages précédents ; pour certains
épisodes, il a eu évidemment entre les mains des manuscrits
anglais, une vie de saint Waltheof, traditions recueillies pendant
un séjour a l'abbaye de Crowland. En effet, Orderic Vital avait
beaucoup voyagé, il est retourné en Angleterre son pays natal, il
a interrogé beaucoup de gens. Mais son 4e livre a été écrit vers
1125, ce n'est done plus une source contemporaine.
Plus éloignée encare des événements est la Brevis relatio de
Willelmo Conquesiore qui a été écrite sous Henri II.
Puis viennent les poemes en langue romane, ils sont agréables
a Jire, mais ont peu de valeur historique. Examinons tout d'abord
le Roman de Rou. Son auteur, Waee, né a Jersey, fut de bonne
heure amené a Caen ; il dit lui-meme qu'il y a passé la plus
grande partie de sa vie. II devintmattre lisanta l'école del' Abbaye
' Aux Hommes et fut chanoine de Bayeux. Si Orderic était le fils
d'un pretre frangais, Wace était le fils d'un des soldats de la
conquete. Son reuvre consiste a mettre en vers romans et a
int~rpréter, d'une fagon intelligente d'ailleurs, ses prédécesseurs
latms. Nous aurons surtout a parler de luí a propos des rapports
de son reuvre avec la Tapisserie de Bayeux. Son poeme a été écrit
vers 1160. 11 l'abandonna quand il apprit qu'Henri II avait
commandé une reuvre analogue a Benoit. Celui-ci doit sans
douteetreidentifiéavecBenoit de Saint-More l'auteur du Roman

18

'

H)

�LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NOR!IIANDS

20

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de Troie. ~a Chro~ique des ducs de Normandie a été publiée par
1\1. Franc1sque l\hchel, elle est beaucoup moins intéressante que
le Roma11 de Rou, c'est du délayage.
Quant aux difTérentes rédactions des Chroniques de f•:ormandie, •
elles ~•o~t pas e~core été étudiées avec critique. Ce sont des
comp1lat1ons tard1ves et encombrées de légendes dont il faut
beaucoup se défier.

• •
Si la chronique anglo-saxonne contemporaine est bien laconique, trouverait-on quelques renseignements dans les historiens
anglais po_st~rieurs, dans les écrivains de cette école anglo-normande qui s ~st développ~e sur le sol anglais ? Remarquons que
tous o_nt écr~t au x_ne s1ecle, sous Henri Beauclerc, quand la
conquete éta1t termmée. Florent de Worcester mourut en 1117
ou 1118. Son reuvre n'est qu'une suite de celle de Marianus
Scotus, moine irlandais qui écrivait a Mayence loin des événements, et elle doit beaucoup pour cette période aux Chroniques
anglo_-saxonnes, dont rile est comme une paraphrase latine.
Gmllaume de Malmesbury, né dans le Wessex, moine aMalmcsbury, armarius, bibliothécaire du monastere, a dédié a Robert
de _Glouces~r, un Mta~d de la fam!lle rorale, une Historia regum
qm fut termmée en 1125. Elle témo1gne d une lecture considérable ·
c'est une reuvre intéressante aux tendances moralisatrices
mais rarement originale.
'
Siméon de Durham, Dunelmensis, moine vers 1060 a Jarrow
pui~ a Durham, a écrit une Historia regum anglorum ; il a l~
G1;11~laume de _Malmesb~ry, son récit de la Conquete n'est pas
ongmal. Henn de Huntmgdon, fils d'un archidiacre de Lincoln
lui-meme archidiacre de Huntingdon, dédia en 1130 son ceuvre ~
l'éveque de Blois. C'est un lettré et un curieux. Son Historia an?lorum va jusqu'en 1154, la partie contemporaine seule est
mtéressante.
En somme, si l'on en excepte les reuvres des historiens norma_n?s, Gu~llaume de Jumieges, G. de Ponthieu, Guillaume de
Po1t1ers qui sont des panégyristes, tout le reste a été écrit loin des
év~~em~nts, longtcmps apres, et ne présente presque aucune
ongmahté.
11 cst done important de ne néaliger aucune source d'iníormation et d'étudier un monument archéologique qui lui aussi
raconte la Conquete; nous voulons dire la Tapisserie de Bayeux ( 1).
1

(1) Toule c~lle_discussion r~lalive a la Tapisserie de Bayeux a élé accompagnée de pr0Jecl1om, reprodmsanl des ~cl'nes de la Tapisseric, des él{roents

21

Peut-elle etre considérée comme une source de cette histoire et
comme une source contemporaine ?
De !'origine de cette Tapisserie, nous ne savons a peu pres ríen.
Elle est mentionnée pour la premiere fois dans un inventaire
des ornements appartenant a Notre-Dame de Bayeux, dressé
dans l'année 1476, ou elle estainsi décrite : « Itero une tente tres
longue et étroite de telle a broderie de ymages et escripteaulx
faisans représentation du conquest d' Angleterre, laquelle est
tendue environ la nief de l'église, le jour et par les octabes des
reliques », c'est-a-dire a la fin de juin et au commencement de
juillet; d'ou le nom de Telle de la sainl Jean qui lui a été quelquefois donné. Elle serait restée ignorée des savants, sans l'intendant Foucault dont le nom est lié a l'histoire de la Tapisserie
comme a celle des fouilles de Vieux. L'infatigable curieux en avait
fait faire un dessin enluminé. M. de Boze, secrétaire del' Académie
des Belles Lettres, trouva ce dessin dans les papiers de Foucault.
11 le communiqua a M. Lancelot. Celui-ci lut, a cette Académie, le
21 juillet 1724, un premier mémoire sur la Tapisserie; il croyait
qu'elle ornait la tombe du Conquérant a Saint-Etienne de Caen.
C'est le Pere Montfaucon qui, le premier, eut l'idée de rechercher l'original. 11 apprit du Révérend Mathurin Larcher, prieur
de Saint-Vigor de Bayeux, que la Tapisserie existait toujours a
Bayeux ; il la fit reproduire dans son grand ouvrage : les Monumenls de la monarchie franraise, 1729-1730.
Stukeley, en 1746, en parle comme du plus noble monument
-relatif a notre vieille histoire d' Angleterre.
Ducarel en donne une description dans son Appendice aux
Anglo-Norman Antiquilies publié en 1767. A cette époque, la
Tapisserie était encore exposée le jour de la saint Jean elle
faisait tout le tour de la nef. Pendant la Révolution ell~ fut
réquisitionnée pour servir de bache ; elle fut heu~eusement
réclamée par Leforestier et par le comité des Arts. M. Anquetil
dit qu'il aurait été question de s'en servir pour décorer le char
de la déesse Raison.
Vint le Consulat : ce monument intéressa vivement Bonaparte
au ~oment ou il so:1geait a la conquete de J' Angleterre. 11 fit
réd1ger par Denon, directeur général des Musées une notice intitulée :Notice histori'}ue sur la Tapisserie brodée de' la reine Mathilde.
épouse de Guillaume le Conquérant. 11 la fit venir en 1803 a
de comp~raison emprunlés aux sceaux, aux articles du coromandanl Lefebvre
Des Noetlcs, :\ d~s _reproducl!ons ~e miniatures des manuscrits anglosaxons. Elles préc1sa1cnt la d1scuss1on la démonstration mais eelle-ci
resle.
'
'

�,

22

REVUE nES COl!RS ET CONFÉRE:\CES

Paris ou elle fut cxposée. Trois auleurs de vaudevilles : B~rré,
Radet et Desfontaines composerent une comédie ou on voit
Mathilde partageant son temps entre la priere et la confection de
1a Tapisserie. Quand, en 1804, le projet de descente fut abandonntl, une letlrc de Denon a la municipalité en annorn_;a le retour
a Bayeux avec recommandation de bien conscrvcr ce monument
qn~ fut déposé a la Bibliothéque du collége, puis a l'h6tel de ville.
En 1812, l'al&gt;bé De la Ruc envoya a son ami Douce une nolice
qui fut ,tra~uit~ p~r c~lui-ri four l'Archre/ogia. II y prétendait
&lt;¡ue la 1 ap1ssrrie n éta1t pas 1 reuvre de la reine Mathilde, mais
rrlle de l'Empress 1lalhilde, filie de Henri Jer ce qui rajeunissait
la Tapisserie de cinquante ans.
'
Af?rés la ch1:te de Napoléon, les Anglais purent venir sur le
conlrncnt el Ils se mircnt a étudicr la Tapisserie. En 1814,
Hudso~ Gurncy la vil alors a la sous-préfccture de Bayeux ou
rlle éta1t enroulée autour d'une machine analogue a celle qui
remonte les sraux d'un puits. Pour la montrer aux visitcurs on
la déployait sur une table.
'
D_'aut~e parl, la Rcstauration qui vit nattre la Société des
Anbqua1res de Normandie fut dans les deux pays riverains de la
Manche une époquc fécondc en travaux archéol~giques, d'aulant
que les avants des deux pays avaient noué des relationsau temps
rle l'émigration.
Alors se snr.cédcnt les mémoires de Gurnby, d'Amyol de
Dawson Turnrr, de SmartLe Thieullier enAngleterre. de Yisc¿nli
en -~rance, e~c. Les mémoires sont encore nombreux sous LouisPh1hppe, ma1s alors que l' Angleterre ne nous oiTre plus que ceux
~e B?lt~n Curney et d~ Ba~ton Ella, en France, Lambert défend
1 anhqmté de la Tap1sserie, Liénard maintient l'attribution a
la reine ~lathilde.
Une commission est nommée pour trancher le probléme et
naturellement elle n'aboutit pas.
'
Sous le second Empire, la Tradition bajocasse est encore
!loutenue
l'abbé Tapin, l'abbé LafTetay. Cependant Edelestand du ~lén~, en un mém~ire brillant et paradoxal, dénie toutc
vale~r h1stor1que a la Tap1sserie. Le South Kensington Musée
rachete le fragment emporté par le dessinateur Stothard et
Fowke le rapporte a Bayeux en 1864 (1). Car déja on avaiÚait

Pª:

(1) Slolhnrd, chnrgé por la Sociélé des Anliquaires de Londres de la fairt'
essmer ~n 181G, n'avail pus&lt;&gt; tenir, en bon Anglais, d'en emporler un mor
cea~, 1Ju_1 peul-elre en était céjá détaché. LI' ré:-umé de l'hislori ue de Ja
!ª1?1,.scrUJ par ;\l. Fowke e~t a,sez complet: cependant il y aurait 6eaucoup
a a¡outer dans cet ordre d'idécs, surtout pour la dale postérieure a 1870.
d

L.\ CO!\QUETE DE L A:'(GLETERRE P.\R LES ,SOR~l.\~DS

Pª:

:l3
-

reprodttire la Tapisserie
le dessin,il y eut aussi de nombreu~es
• reproductions photographiques. A C~pen?ague _une repro~uction
en est faite pour le musée royal. C est l occas1on pour l 11lustre
professeur royal de l'Université d~noise J. Stcenstrup, d'en !aire
une étude critique qui a été tradmte en allemand (1885 et 1900).
Au commencement du xxe siecle, un petit livre de M. Marignan
rouvre la période eles polémiques. Cet écrivain, nourri de la science
allemande, a voulu rajeunir beaucoup d'reuvres du moyen age,
et au nombre de celles-ci la Tapisserie.
Ce livre a fait couler des flots d'encre, il a provoqué de nombreux comptes rendus critiques : les noms de quelques-uns. de
ceux qui les ont signés montrent assez l'importance de la quesbon,
l'intéret qu'attachent a ce monument archéologues et_ ~iswriens.
Ce ne sont ríen moins que Muntz dans la Revue critique, son
dernier article, Prou, dans le Moyen Age R, de Neuville, dans la
Revue des quesüons hisloriques, G. Paris, dans la Romania et
Lanorc d:1ns la Bibliolheque de l' Ecole des Charles.
En memc temps, la Tapisscrie était étudiée a des points de vue
spéciaux, les navires par un Espagnol, le capitaine de vaisse~u,
Fernandez Duro, la cavalerie par le commandant Champ1on
(Les chevau r el les ca1Jaliers de in Tapisserie de Bayeux), puis par
le commandant Lefcbvre Des Noettes. (La Tapisserie de Bayeux
dalée par le harnacheme11l des chevaux el l' équipemenl des cavaliers.)
La queslion de la date et de l'attribution était reprise par
E. Travcrs dans le Congres archéologique de France. II attribuait
la Telle rlu Conquesl a l'évéque Eudesde Bayeux et la datait de la
fin du x1e siedc. Enfin, tout récemment ont paru le bon résumé
&lt;le Fowke, le livre contestable d'Hilaire Belloc, fameux com-sdondanL de gucrrc anglais qui ne fait que reprendre la these de
M. \larign:m, puis le livre de M. Levé qui revient a la tradilion
bajocasse en amrmant qu'elle a été donnée a la cathédrale de
Bayeux par la reine \lat.hilde, lors de la consécration de la cathédrale en 1077. Et aussitot un comptc rendu de la Bibliotheque de
l' Ecole des Charlres conteste cetle théoric et rouvre le débat.
Des controversc~ antérieures, j'ai donné dans mon Caen el
Bayeux un résumé ou je me suis surtout appliqué a étre clair et
concis. Les ouvragcs nouvellement parus et l'objet méme de ce
cours m'obligent a reprendre la discussion, sans modifier mes
conclusions.
La Tapisserie de Bayeux présente un double intéret. C'est un
document pour l'histoire de la Conquéte de l'Angleterre, comme
l'avaient tres bien compris Augustin Thierry et Freeman. Celuid y a consacré deux discussions critiques: The Aulhorily of lhe

�2-1

RE\'UE DES COURS ET CONFÉRENCES

Bayeux Tapeslry; lhe 1Elfgyva of lhe Bayeux Tapeslry. D'autre
~a~t, c_'est un document de premier ordre, presque unique, pour
1h1st01re du costume, de la civilisation a cette époque, comme
l'ont remarqué Quicherat, Hisloire du Coslume en France · Yiolet
le Duc, Diclionnaire raisonné du mobilier fran,;ais · Enla;t dans
son Manuel d'archéologie, Le Coslume.
'
'
A l'un et a l'autre de ces points de vue, il importe de datcr ce
monument, d'en connattre, si possible, les auteurs. A-t-il été
ex~cuté ~ous _la direction de contemporains, ou bien est-il postér1eur d un s1écle, d'un siecle et demi ?
, To~t est di~ sur la Tapisserie; depuis deux cents ans qu'on
1 étudie, le meilleur est enlevé. Nous ne nous efTorcerons ni de
fair~ ?n his~oriq~e complet de la bibliographie, ce qui scrait
fast1dieux, m de d1re du neuf a tout prix : ce qui, a pres deux cents
ans d'étu~es que lui ont consacrées les archéologues des deux
pays, sera1t présomptueux et risquerait de nous mener a des paradoxes (1).
Nous aurons le souci d'etre critique et d'étudier la Tapisserie
comme nous avons étudié Dudon de Saint-Quentin.

•
••
La Tapisserie, comme le dit justement l'inventaire de 1476
est une « telle a broderie de ymages et escripteaulx ». Tres exac~
tement, ?.'est 1:1n~ broderie qui par une série de tableaux accompagnés d mscripbons assez laconiques, mais suffisamment claires
(le pl~s souv~nt, du moins),retrace toute l'hisLoire de la conquete
'.}cpms ~es origines j~s~u'a Ia, déroute de l'armée anglo-saxonne
• 1 , Ilastmgs : Les or1gmes, e est-a-dire le départ d' Anglcterre
d Il~r?ld _avec son voyage en Ponthieu et en Normandie sa
partic1pat10n a l'expédition de Bretagne. Puis viennent 'son
serment, son retour en Angleterre, la morL d' Edouard, le couronnement d'Harold, les prép!l.rati fs rnaritimes et militaires de la
conq_uete, par _Guillaume, le débarquement a Pevensey et la
b~ta1l,le d Hastmgs, en tout 79 tableaux se íaisant suite, quelquef~1s separés les uns des autres par un détail ornemental, un arbre
genéralement (2). Ces tableaux se Lrouvent dans la partie cen
. ~l) )L )luntz daos son .~rticl~ S! Couilló de la Revue crili 11e re&lt;&gt;retta ¡ t
;1 u ~;1e. grande sommo ~ 1~gó01os1t6 et de scionce eOt étó qdépcnséc par
.,1·..~1ar1gnan pour about1r a un paradoxe.
.'í :-lous montrerons daos notre Je~on sur l'Anglelerre el la civ:lisalio:1
anJ o-saxonne avanl la co.1qulle, que de nombreux manuscrit~ an&lt;&gt;lai,
comportent des encadrements de ce genro : nous avons fait reproduir~ en

LA.

co:-;QüETI:! DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

2;,

trale, une double bande l'encadre ; l'une et l'autre contiennent
des représenlations d'animaux tirés des BesLiaires, des animaux
alTrontés, des représentations de la vie des champs, labour, chasse,
des illustrations tres sommaires des fables d'Esope, des scenes •
trop libres pour nos yeux, qu'une théo~ie récente a eu la sin~ulié~c
idée d'attribuer aux archéologues qui ont restauré la Tap1sser1e
au commencement du x1x8 siécle ; puis la bataille déborde dan~
la bande inférieure, et celle-ci sert a recueillir les blessés, les
mouranls, les morts.
La Tapisserie peut-elle etre datée ? La question est fort controversée.
Nous ne referons pas l'historique des discµssions qui serait
forcément embrouillé, puisqu'on a reposé plusieurs fois les mémes
queslions, reprisles memes theses et... qu'on les reprendra encore.
Cinq dates, en somme, ont été proposées :
1° et 2° La Tapisserie est contemporaine de la conquete, les
uns veulent qu'elle ait été terminée avant 1072 ; d'autres comme
M. Travers, entre 1088 et 1092.
3° et 4° La Tapisserie est l'ceuvre de l'impératrice ~1athildc
(r'est la thésc de l'abbé De la Rue qui l'avait empruntéea Hume),
elle est done du xn8 siécle. En réalité M, Marignan renouvelle avec
plus d' « apparatus 1&gt; en utilisant. les ouvrages allemands sur la
civilisation et en laissant de coté l'impératrice Mathild.e, la these
de l'abbé De la Rue que l'on peut appeler la these du rajeunissemenl.
5° On a aussi soutenu que la Tapisserie était postérieure a la
réunion de la Normandie a la couronne de France, elle serait
c.lu xmª siécle. Bolton-Corney apportc une seule preuve a l'appui
de cetlc these, l'emploi dans la légende du mot Franci pour
désigner les soldats de Guillaume.
Discutons ces cinq dates. II est íacile d' écarter la derniére hypothese. Que! intérct aurait eu la fabrication de la Tapisserie a cette
date ? Augustin Thierry a fait justice du seul argument de
Bol ton, en re_marquant que les Anglo-Saxons appelaient Franci
les habiLants de l'aulre coté de la Manche. C'esL l'appellation
usitée dans la chronique anglo-saxonne. D'ail!eurs il y a dans
l'armée de Guillaume des Franci, des gens de l'Ile-de-France.
f'l'Ojection cerlaines ~cenes qui sont il comparer avec des gcenes de la Tapis~erie pour la disposition : de mi!me les ~cenes de la vie des champs ont été
tra1tées par des calendriers an{Jlo-saxons. C'était d'ailleurs un des themes
iun~iliers du moyen O.ge et qui avait élé étudié par mon regretté éleve et ami ,
Juhcn Le Senécal, le petit-fils de l'archéologue Emile Travers. Ces calen~lriers anglo-saxons, nous les avons rait également reproduire par des pro¡t•cllons.

�• •
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

~

En réalité, tout le débat est entre ceux qui soutiennent que 1 a
Tapisserie est contemporaine de Guillaume .et ceux qui veulent
la placer au xne siecle, disc1+tons done la these deceux-ci.
,
Donnons d'abord acte a l'abbé De la Rue que rien n'indiquc,
en effet, que la Tapisserie soit l'reuvre de la reine Mathilde. A
Bayeux, au xve siecle, on l'appellelafoiletle de saint Jean a cause
de la date a laquelle elle était exposée dans la cathédrale, la
loilette du duc Guillamne parce qu'elle racontel'histoire du prince.
L'attribution traditionnelle a Mathilde n'est constatée qu'au
xvme§iecle. L'abbé De la Rue ajoutait que1 la Tapisserie n'était
pas nommée dans le testament de la reine Mathilde. Argument
insignifiant : Si eJle l'avait fait exécuter, elle l'aurait donnée
auparavant, par exemple pour la consécration de la cathédrale
,de Bayeux en 1077. Elle ne figurait pas davantage, dit l'abbé,
daus la liste des dons faits par Guillaume a Sá int-Etienne de
Caen ; mais on ne voit pas pourquoi elle aurait figuré la. Le
principal argumcnt de l'abbé De la Rue est que si la Tapisserie
était l'reuvre de la reine l\Iathilde et qu'elle ait été donnée a la
cathédrale, elle aurait disparu dans Je grand incendie qui eut
Iieu lors de la príse de la ville par Henri Jer, lorsque ce roi s'empara de la Normandie, sur Robert Courte-Heuse en 1105. En
admettant, dit-il, qu'elle eut échappé a !'incendie, elle n'aurait
pas échappé au pillage auquel se livrerent les Manceaux.
11 est facile de répondre que !'incendie n'a pas été total, et que
l'o~ a du mettre la Tapisserie ~ )'abrí. C'est ainsi que d'autres
obJcts du trésor, la chasuble de saintRegnobert par exemple,et k
c?fT~e byzantin qui !'enferme nous sont bien parvenus. De la Rue
disa1t « que ces objets du culte purent etre épargnés par l'eITet
d'une terreur religieuse, qu'une toile ornée des exploits des Normands_ ne pouvait inspirer de tels sentiments aux Anglais leurs
ennem1s ou aux :\fanceaux et aux Angevins, jaloux de leur gloire ,,.
De la Rue prete aux soldats de Henri Jer des sentimenLs qui
leur étaient bien inconnus.
•
~Jn ªtgument be~ucoup plus sérieux ou du moins qui le paratt,
pmsqu 11 a été repns longuement par M. Marignan, est celui-ci :
&lt;&lt; ~ silence absolu de Wace sur cette Tapisserie dans le long récit
qu'.1l a fait de_ l'cxpédition de Guillaume ne peut s'expliquer,
pmsque nul n'était plus a portée que ce poete, chanoine de
Bayeux, de connattre ce monument, ni plus intéressé a le citer. ,,
Cet argument, il a été reproduit par M. Marignan E;_t le sera par
d'autres.
L'abbé De la Rue faisait remarquer l'espritcurieux et critique de
Wace, curieux, oui ; critique ? parfois. 11 lui arrive d'aller vérifier

LA CONQU'~TE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

27

une tradition sur place, de douter d'une autre, de ?e pa~ vouloir •
se prononcer sur la mort d_e Guil~aume ~ongue Epee. Ma1s,. a-t-on
répondu, Wace, qui résida1t a Samt-Etienne de Caen, a pu ~gnorer
l'existence de la Tapisserie, n'étant venu a Bayeux qua _une
époque ou les travaux de réfection de l'église cathéd~ale 11:'étaient
pas achevés ; il ne l'aura pas vue exposée. Cela est mgéme~x. J_e
dirai simplement que Wace n'aura pas considér~ la Tap1s~~ne
comme une source: il interroge les ouvrages écnts, la trad1tion
orale ; il n'aura pas pensé peut-etr~ qu'un monument de ce genre
fut une source. Surtout il faut d1re que Wace, comme tous les
auteurs de son temps, n'indique pas ses sources, sauf en passant,
ou pour justifier te! passage de _son récit. ~l a pu conn,attre la
Tapisserie et n'avoir pas l'occas1011 de la c1ter .. Wace n est pas
candidat au diplome de l'École des Chartes m au d?ctorat en
Sorbonne. L'abbé De la Rue dit que « nul n'était plus mtéressé a
la citer n. Mais pourquoi ? pour diminuer la valeur de son reuvre
propre !
.
L'abbé de la Rue ajoute: « II est fac1le de connaitre par quelques particularités de son histoire qu'il ne l'a jamais ~onnue. ''
II est en effet bien certain que le récit de Wace et celm qu? l'on
peut établir d'apres la Tapisserie ne conc?rde!1t pas ; des ép~s?des
capitaux sont représentés dans la Tap1ssene avec quanhte de
détails précis dont certains ne se trouventmeme que_ la. Or, cette
simple remarque réfute la these propre a M. Mangn~n. P?ur
celui-ci la Tapisserie est la reproduction d'une reuvre httéra1re,
et cette ceuvre littéraire ne peut etre que le Roman de Rou avec
lequel elle concorde parfaitement. Le malheur est précisément
que cette concordance fait défaut.
.· .
Voici en eITet quelques scenes qui rn trouvent dans la Tap1ssene
et qui ne sont pas dans Wace : le colloque d'Harold et de ~uy
de Ponthieu, l'éveque Eudes bénissant le repas avant l~ bata1l_le
d'Hastings, la scene tres curieuse ou pendant la bata1lle Gwllaume releve son nasal pour se faire reconnaitre par ses soldats.
Des personnages, tels que JElfgyva, Vital, Turold Wadard
Stigand, que figure la Tapisserie, sont inconnus de Wace. Par
contre, le conseil de Lillebonne qui décida l'expédition, longuement racontée par Wace, ne se trouve pas dans la Tapisserie, et
de meme la chute de Guillaume en touchant le sol anglais, la
destruction de ses navires. Enfin il est des scenes qui ne sont pas
rapportées dans la Tapisserie et dans le Roman de Rou avec le_s
memes détails: dans W ace, Harold fait son serment a genoux, 1l
est représenté debout dans la Tapisserie ; on a meroe ajouté qu'il
n'y était pas fait allusion a la supercherie commise par Guillaume

�28

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

• q~i. l'aurait fait jurer sur des reliques ; la Tapisserie montre bien
d a11Ieurs u~ ser~ent sur _une cuve remplie de reliques. Harold
dans la Tal?1sser1e est t?nJours appelé Rex anglorum (I) ; jamais
Wace ne lm donne ce litre. Parmi les freres d'Harold, Wace ne
connatt et ne nomme que Gurth, Guerd ; la Tapisserie nous montre la mort de Lefwine et de Gyrth.
A!nsi, _De la Rue avait raison, il n'y a aucun rapport entre la
Tap~sser~e et _Wace ; mais si Marignan n'a pas prouvé que la
Tap1sserie éta1t une figuration du Roman de Rou l'abbé de la Rue
a eu t?rt de tirer un argument quelconque de' ces divergences
pour d1re que la Tapisserie n'existait pas du temps de Wace.
'
1° D'abord parce qu'elle pouvait exister et que Wace ne l'eut
pas connu~, e!le p~uvait e~re a cette époque ailleurs qu'a Bayeux.
On pourra1t 1magmer qu elle a été déménagée en 1105 et n'est
rent~ée a Bayeux que beaucoup plus tard. 20 Parce que Wacc
aur~1t pu la conna!tre, ou, l'ayant vue, ne pas se croire obligé de
le d_ire. En,core une fois, c'est un homme curieux et intelligent,
mais ee n est pas un savant qui cite ses sources c'est un lettré
et un poete.
'
L'abbé De la Rue re!avait encore des expressions purement
saxonnes telles que lElgifva, de Wadard, de Ceslra, il veut dire
?ªs~ra. Cette graphie est en efTet anglo-saxonne. Aussi il avait
md1qu? d'~ne f~gon _bien imparfaite !'origine anglo-saxonne de
la Tap1sserie et Il éta1t tou't naturel qu'un savant qui avait vécu
en :'-ngleterre et _avait été en rapport ayee les membres de la
S?ciété archéolog1que de_ Londres ait fait ces constatations que,
bien entendu, les Angla1s accepterent. Mais tout cela méritait
d'etre repris. J?'ailleurs si la main-d'ceuvre se révélait anglosaxonne, Math1lde pouvait rester l'inspiratrice.
Pour dater la Tapisserie du xue siecle, l'abbé De la Rue note
encore 1~ représentation de fables de Phedre. Sans doute ces
fa_bles n ont été découvertes qu'au xv18 siecle par les freres
Pit~ou ; or on ne saurait reculer jusqu'a cette date la Tapisserie
ma1s l'abbé De la Rue croit qu'Henri Jera été le premier tra~
ducteur des ~ables et qu'il n'a pu faire cette traduction que sur
des exempla1res rapportés de l'Orient lors de la 1re croisade et
par conséquent 18 ou 20 ans apres la mort de la reine MathiÍde.
(l)Íl n'y ~- rien a _tirer de cette constatation pour faire de la Tapisserie
u~e c:eu;.r~ d msp1ration anglo-saxonne. Cette inscription veút simplement
dire qu 1c1 ~arold. est r~présenté en roi. II est d'ailleurs remarquable que
les Gesta W1/helm1 d!'c1s, appellent Guillaume duc et Harold a partir de
son couronn~ment ro1. Or s'1l y a une c:euvre d'inspiration normanda c'est
bien cel!e qui est ~ue au chapelain &lt;le Guillaume, de ml!me que l'ceuvre du
chapelarn de Mathilde, Guy de Ponthieu.

LA CONQUETE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANOS

29

Ceci peut etre encore réfuté : Marie de France a tradui~ des
fables non pas celles de Phedre mais celles d' Eso pe, a la fm ~u
xue siecle, et elle s'est servie évidemment d'un texte angla1s.
Ysope apele ou icest Jivre .
Qu'il translata et sut escrire
De grieu en latin le torna
Le roí Alvrez qui mult !'ama
Le translata puis en anglois.

Ainsi on attribue au roi Alfred une traduction des fables
d'Esope en latín et en anglais; ce recueil n'était pas encore perdu
au xne siecle puisque Marie de France écrivant a la fm du
xue siecle s'en est servie. Adémar de Chabannes, avant son
départ pour la premiere croisade, avait déja fai_t un r~cueil de
Fabul::e anliqu::e auquel il a joint d'autres histo1res qm provenaient, probablement de ces récits orientaux importés par les
Juifs qui ont eu de tous temps une riche littérature d'apologues.
La Tapisserie a pu s'inspirer de ces recueils.
Ainsi tombent tous les arguments employés par l'abbé de la
Rue pour reporter la Tapisserie au xue siecle, ~ )'épo~ue d~
l'Empress Mathilde. Il n'apporte pas une preuve ~éc1s1v~ al app~1
ele sa these, pas un fait qui montre que la fille d ~enr1 I~r sera1t
l'auteur de la Tapisserie. Car c'est une plaisanter1e de d1re que
nulle n'avait plus qu'elle intéret a célébrer la gloire de son grandpere. Ceci pourrait etre dit de tous les descendants de Guillaume.
Tout ce que nous pouvons concéder aujourd'hui a l'abbé De
la Rue, c'est qu'il n'y a aucune preuve,non plus,de l'attribution
traditionnelle de la Tapisserie a la reine Mathilde, femme de
Guillaume. Avec l'i'ndication de la main-d'reuvre saxonne, le
seul mérite de son argumentation est qu'elle réfute,par avance,
la these de M. Marignan sur l'identité entre la Tapisserie et le
Roman de Rou. Il nous restera a voir si M. Marignan a réussi
a rajeunir la these de. l'abbé De la Rue par des arguments
archéologiques.
(d ·suivre.)

•

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

31

d' Ulysse. 11 demande au Seign~ur _Tout~Puissant d'envoyer au
prince de Condé un Mercure qm lm dess~Ile les yeux. Pourtan~,
ce familier de l'Olympe éprouve le besom de s adresser parfo1s
a la Bible pour se mesurer avec des adversaires qui y puisent
de si bonnes armes. Il leur cite Jacob, Gédéon et saint Paul.
11 leur démontre qu'ils sont les sauterelles de l'Apocalypse, et
comme il est un vrai, un grand poet e, un beau jour, ce pai:en tire
des Évangiles l'une des plus éloquentes pages qu'elles aient
inspirées a notre poésie:
1

La Bible dans la poésie franQaise
depuis Marot
Les poémes bibliqaes suscités par la réaction contre la
Pléiade : I. Les tragédies
Jephté, Saal le Furieux, La
Famine, Les Juives.

Cour s de M. Joseph VIANEY,
Doyen de la Faculté des Leltres de Monlpellier.

DEUXIEME LE&lt;;:ON.

La Pléiade est tout hun¡aniste. Ronsard, q_ui connatt a fond les
poet es de l'antiquité profane, lit si peu l'Ecriture que l'on est
étonné comme d'une bizarrerie de rencontrer !&lt;ª et la dans ses
vers, non les héros del' Énéide, mais les personnages dela Bible :
Mais que s~auroit voir l'homme au Monde de nouveau ?
C'est tousjours mesme Hyver et mesme Renouvcau
Mesme Été, mesme Automne, et les mesmes années'
Sont t~usjo_urs pas a pas par ordre retournées.
Ce soleil qui reluit, 1uy-mesmc reluisoit
Quand le bon Josué son peuple conduisoit
Et nostre Lune aussi, c'estoit la Lune mes'me
Qui luisoit a Noé ; et la voute supreme
Du Ciel qui tout contient, c'est ceste mesme-lá
Ou sur le char flambant Hélie s'en vola.
(Élégie xzx, publiée en 1560.)

Meme lorsqu'en 1562 il se jette dans la melée Ronsard reste
le. disciple des Grecs, des Latins et de~ Italiens. 'La mythologie
lm est une langue trop naturelle pour qu'il ne s'oublie pas sans
cesse a la transporter en des sujets qui l'excluent. II fait fomenter
l'hérésie luthér!enne pa~ une divinité allégorique conºue des
amvres de Jup1ter au sem de Présomption. II compare l'ensorcellement des Huguenots a celui ou Circé tient les compagnons

Orce !ils bien-aimé qu 'on nomme Jesus-Chrisl
(Au ventre virginal conceu du Sainct-Esprit)
Vestit sa déité d'unc nature humaine,
Et sans peché porta de nos pcchez la peine ;
Publiquement au peuple en ce monde prescha ;
De son pere l'honneur, non le sien, il chercha,
Et sans conduire aux champs ny soldats, ny armées,
Fit germer l'Evangile és tcrres Idumées.
Il fut accompagné de douze seulement,
Mal-logé, mal-véstu, vivant tres-pauvrement
(Bien que tout fusta luy de l'un a l'autre pole) ;
II fut tre;;-admirablc en reuvre et en parole,
Aux morts il fit revoir la clarté de nos cieux,
Rendit l'oreille aux sourds, aux aveugles les yeux ;
Il saoula de cinq pains les troupes vagabondes,
11 arresta les vents, il marcha sur les ondes,
Et de son corps divin mortellement vestu
Les miracles sortoient, tesmoins de sa vertu ( l ).

Des que la tourmente s'apaise, Ronsard se retire de la lutte.
II ferme sa bible, qu'il a feuilletée d'une main un peu distraite ;
i1 rouvre son Pétrarque, et, avec plus de poésie que jamais, il
refait pour Héléne les chansons qu'il faisait jadis pour Cassandre :
Vivez, si m'en croycz, n'altendez a demain:
Cueillez des aujourd'hui les roses de la vie.

Voila les vers que publiait, en 1578, le poete qui avait voulu
pendant un moment etre le champion de la foi traditionnelle.
Mais, précisément parce qu'il avait trop écrit de vers pareils ,
une réaction se dessinait alors contre le paganisme de son école,
et cette réaction faisait germer une moisson de poemes bibliques.
A peu pres tous les poétes frangais qui, a cette date, c'est-a-dire
dans les vingt années antérieures a l'avenement de Henri IV,
s'inspirent de la Bible, affichent hautement leur intention de
protester contre les mensonges, les fables, l'immoralité de la
poésie jusqu'ici en honneur. Eux-memes feront une oouvre vraie
(1) Response aux injures et calomnies ... ; éd. B!anchemain, t. VII, p. 108.

r

�33

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN«;:AISE

32

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et saine, par cela meme, croient-ils, plus belle. Un siecle avant
Desmarets de Saint-Sorlin et Charles Perrault, plus de deux
siecles avant Chateaubriand, ils soulevent la question des anciens
et des modernes, réclamant pour des chrétiens le droit de n'avoir
pas une littérature pai:enne.
Mais ils sont tous, pourtant, d·eb humanistes. Des lors, ib
cherchent tous a concilier leur respect pour la Bible avec Jeur
secrete affection pour les poetes de l'antiquité classique. Et cela
va plus ou moins loin, toujours assez loin. lis prennent dans
l'Écriture des sujets qui, rappelant ceux de la légende grecque,
l~s. au~orisei:t a mettre dans I~ bouche des personnages de
l h1sto1re sa11:1te des vers tradmts des tragiques anciens ; ils
pretent a la filie de J ephté la priere d'Iphigénie et a Saül furieu..'&lt;:
la folie d'Ajax; ils refont Les Troades dans La Famine et dans
Les Juives; ils font adresser aJoseph parla nourrice de la femme
de Putiphar les déclarations qu'Hippolyte a regues de la nourrice
de Phedre ; ils meublent la maison de Judith de tapisseries prises
dans l' Énéide. Ils ont moins de scrupule encore a combiner le
par~llélisme hébra'ique avec les antitheses de Séneque ou le
réahsme des Psaumes avec celui des Satires de Juvénal. Et cependant, ils ne s'apergoivent pas qu'imprégnés de !'esprit de leurs
modeles profanes, ils paganisent, au moins par endroits, leur
ceuvre.

..
Nous examinerons d'abord les tragédies. Elles sont nombreu~es : Aman par Rivaudeau, 1566 ; Saül le Furieu:x et La
Fa111:zne fªr Je?n de la Taille, 1572 et 1573 ; Holopherne par
Adnen d Ambo1se et Joseph le Chasle par Nicolas de Montreux, 1580 (1) ;Les Juives par Robert Garnier 1583 · Esther
par Mathieu, 1585 ; Vaslhi et Aman par le meme '1589 · 'Jephté
traduction par Florent Chrestien de la tragédie l;tine d~ Bucha~
nan, 1~8?.. Mais nous n~ p~rlerons que ~es pieces qui ont une
place leg1bme_ dans l h1sto1re de la poésie, c'est-a-dire celles de
J ean de la Ta1lle et de Robert Garnier.
Toutefois, _il est_nécessaire de dire au préalable quelques mots
de la tr~géd1e latme de Buchanan, parce qu'elle semble avoir
eu_ ~e l mflue~~e sur toutes les tragédies bibliques qui l'ont
.smvie au xv1es1ecle, etqu'elle appartient bien al'histoire de notre
1

(1 ) Pour ces deux pieces, je donne la date que propose E. Faguet.

poésie par !'estimable traduction que Florent Chrestien en
faite en vers frangais (1).

J

• •
Jephlé est une tragédie ou tout est a la maniere de Séneque.
Un prologue résume d'avance l'action et en dégage la philosophie.
Le récit d'un songe commence l'exposition, que complete la
narration épique d'un combat. Dans des scenes toutes didactiques, le héros défend contre des contradicteurs la moralité de
sa conduite. Apres chaque épisode, un chreur de jeunes fill@s
chante et disserte.
Et, naturellement, a cette tragédie sur le sacrifice d'une lphigénie biblique, Euripide a fourni les scenes essentielles : d'abord,
le pathétique dialogue ou la jeune filie manifeste une joie na'ive
a retrouver son pere, et ou celui-ci se dérobe a ses effusions ;
puis, la grande scéne ou la mere reproche au pere sa cruauté, ou
la fille demande la vie en rappelant les tendresses dont elle fut
Loujours prodigue, ou le pere répond pourtant : « Ma filie, il faut
céder ; votre heure est arrivée » ; puis, et cette scene n'Pst chez
Buchanan que la fin de l'autre, celle ou la jeune fille se résigne,
puisque sa mort est utile a la patrie, et demande a sa mere de
ne jamais reprocher son trépas a son pére.
En imitant ainsi de pres les Anciens dftns un sujet biblique,
l'auteur s'exposait a de fausses notes. La filie de Jephté, avant de
quitter la scene, apostrophe le destin: O Fala, Fata, et aussitot
apres le chreur accuse de sa mort l'injustice des Destins (injuria ,
Falorum), la cruauté impitoyable de la Parque (immanis feritas
Parcae). La moralité meme de l'ceuvre est atteinte.Lesréflexions
habituelles du Chreur different peu de celles qu'il fait dans les
lragédies pa'iennes : le malheur suit toujours de pres le bonheur ;
uul ne peut se vanter de prévoir sa destinée, etc ..
Apres la joye il vient un deuil extresme :
Ainsi succede au jour l'obscurité,
Et au printemps l'hiver Iroidement blesme.
Voila comment il n'y a volupté
En son entier si pure et delicate
Que la douleur de son fiel infecté
En un instant ne corrompe et n'abatte.
Toujours Je sort inconstant et leger
Cruellement nous gouverne et nous gaste.
Telle est la mer quand vuide de danger
(1) La tragédic de Buchanan, écrite, croit-on, vers 1540, a probablement
été publiée en 1554 ; c 'est la da te de la dédicace il Charles de Cossé, maréchal
de Franco. La traductiou de Chrestien a été publiée a Paris chez Mamert
Patisson en 1587.
3

�RBVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

En temps serein, et ouvrant le passage,
Elle est traitable et vient a se ranger,
Et que soudain le turbulent orage
Vient tout brouiller pesle-mesle en choquant
Et que l'écume a redoublé sa rage.

ó~. ~ó~ir'e' ~ié 'e'si. ieiie ~~iiere~é~i ...
Pleine de bruit, de meurtre et de martyre,
Pleine de trouble, et pleine incessamment
De pleurs, de mort, plus que la mort fascheuses.
Que s'il advient quelque contenteme_nt
Quelque Jueur des choses plus Joyeuses,
Cela s'envolle aussi soudainement
Que la splendeur des flammes chaleureuses,
Qui ont bruslé la paille de froment (l ).
Sans doute 1 les réflexions de ce genre ne sont pas étrangeres
elles
reviennent un peu souvent dans le Jephté de Buchanan et d'une
fagon qui fait plus songer a Horace qu'a l'Écriture.
. .
Pourtant bien que le sujet ait probablement été cho1s1
surtout pou~ son analogie avec celui d'Iphigénie d Aulis, Buchanan a fait autre chose qu'un pastiche d'humaniste.
Homme du xv1e siecle il admire en Jephté le respect de la
parole donnée. Croyant, 'il ~dmire_ en lui l'héro~sme d'une fo~
prete a accomplir, pa~ce qu elle lm p_ara1t presc~1te pa~ une 1~1
divine, une action qm révolte sa ra1son et qm le_ fa1t_ horriblement souffrir. Le pretre, que le héros consulte et qm le d1ssuade
d'accoroplir son vreu,lui oppose des choses singuliereme~t fortes:
que Dieu n'est pas a~ide de victim?~• qu'aucu~ fru!t ne lm
revient de tous ces sacrifices, que ce qu Il réclame, e est l offrande
d'un creur pur ; il lui dit encore qu'on_ ne peut licitemell:t promettre ce que licitement on ne _peut fa1re ; qu'en no~s d1sant :
11 vous remplirez vos vreux », Dieu sous-entend : « ma1s vous ne
vous engagerez pas par des vreux a faire ce qui est contraire
a mes lois éternelles. » Tout cela est si fort qu'on se demande par
moments, si le pretre ne serait p~s le port~~parole de l'auteur, et
si Buchanan n'a pas entendu faire une p1ece contre les vreux.
Pourtant1 il me semble bien que non ; que son pretre n'est dans
sa pensée qu'un tentateur et un casuiste, - car il est rhéteur; que l'auteur est contre le pretre et avec le héros qu~nd Jephté
termine l'entretien en s'écriant qu'il préfere la vérité sotte et
simple (stultam et simplicem) a une sagesse dont l'impiété
est masquée par la splendeur du fard (splendidam f~co impian:i).
Mais quoi que Buchanan pense de Jephté, ce qui est certam,

a la Bible : le livre de La Sagesse en est meme plein. Mais

(1) Traduction de Fl. Chrestien, p. 18.

LA BIBLB DANS LA POÉSIE FRANCAISE

35

c'est qu'en son héros ont dú sans peine se reconnattre bien des
hommes du xv1e siecle.
•*

• •
La préoccupation de satisfaire a la fois les aspirations du
croyant, nourri de la Bible, et de l'humaniste, nourri de l'antiquité classique, apparatt bien en 1572 dans Saül le Furieux par
Jean de la Taille. La dédicace est un acte de foi. Le poete y met
sa plume au service de Dieu, et directement, dédaigneusement,
il prend a partie Ronsard en personne. Dans l'ode a Pisseleu,
imitée de la premiere ode d'Horace (Maecenas atavis edite regibus),
le chef de la Pléiade s'était écrié que d'autres seraient avocats
et d'autres militaires, mais que lui-meme aurait comme seule
occupation les vers, et comme seule passion la gloire :
L'honneur, sans plus, du verd Laurier m'agrée

Vers magnifique dont José de Hérédia a fait l'épigraphe de se"'

Trophées. Mais Jean de la Taille proteste contre la basse ambition
d'un écrivain qui,créé pour le ciel,n'aspire qu'a cueillir des lauriers
sur cette terre :
Je ne daigne invoquer ces Muses en mes vers,
Nema Thalie aussi de qui mon nom se tire•;
Je ne daignerois plus de ces tables esc~ire, .
N'invoquer le secours d'un tas de D1eux d1vers :
Je t'invoque plustost, Seigneur de l'univ~rs, ,.
.
Vien t'en a moy de grace et ton esprit m msp1re,
Afín que par mes_ vers a ton be~u ciel j'aspir~,
Non point aux vains honneurs d un tas de lauriers verds.

Si l'invocation est d'un croyant, la préface, intitulée De l'Art
de la Tragédie, est d'un humaniste, tres averti et qui a beaucoup
réfléchi sur son art. Les théoriciens de notre théatre n'ont pas
manqué d'en signaler l'intéret. Nulle part au xv1e siecle, nulle
part peut-etre avant les Discours de Corneille, 1a conception classique de la tragédie n'a été mieux comprise. Haute dignité
des personnages, sujet susceptible d'exciter la pitié, tristesse
obligatoire du dénouement, division de la piece en cinq actes,
respect absolu de la vraisemblance, liaison des scenes, nécessité
de jeter les personnages dans l'angoisse au moment oú. ils sont
dans la joie, unité d'action, unités de temps et de lieu (celles--ci
toutefois entendues d'une fa~on encore un peu vague): tous les
aspects de la tragédie sont envisagés avec une rare intelligence par

�36

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ce premier théoricien du genre. Aussi, apres avoir condamné
comme indignes d'un théatre chrétien les sujets empruntés
a la fable, les fureurs d'Hercule et la folie de Roland, i1 n'hésite
pasa condamner, par une allusion précise a Beze et a Desmasures, le sacrifice d' Abraham et le meurtre de Goliath comme
des sujets impropres a un lhéatre vraiment tragiquc.
Lui-méme va done essayer de faire une reuvre qui soit a la fois
d'un chrétien et d'un humaniste. :'lfais, saos qu'il le veuille,
l'humaniste jouera quelques tours au croyant.
Le sujet est assurément fort bien choisi. L'histoire de Saül
mourant est en effet la contre-partie de celle d'Abraham sacrifiant. Le pere d'lsaac, comblé de graces par Dieu, regoit l'ordre
d'immoler son íils unique. La nature et la raison se révoltent
contre ce commandement, qui, d'ailleurs, semble mettre Dieu
en contradiction avec lui-méme, puisque apres avoir puní le
meurtre d'Abel il réclame le meurtre d'lsaar, et qu'apres avoir
promis a Abraham une postérité il luí demande de sacrifier
l'enfant qui peut la lui donner. Cependant, Abraham obéil. Sa
foi triomphe des révoltes de la raison.
Choisi par Dieu dans un rang obscur pour etre élevé au rang
supréme, sans ccsse victorieux, Saül re~oit un ordre que sa
raison n'accepte point. En livrant les Amalécites a sa merci,
Dieu lui a prescrit, par la bouche de Samuel, de massacrer le
peuple infidele, hommes, femmcs, enfants, animaux méme.
Or, Saül épargne le roí d' Amalee et les brebis les plus grasses.
Alors, abandonné a lui-méme par son divin protecteur, il tombe
de chute en chute jusqu'au suicide. Par l'histoire de Saül, brisé
pour n'avoir pas obéi a Dieu, le croyant qu'est Jean de la Taille
veut faire, comme Béze l'avait fait par l'histoire d'Abraham
récompensé pour avoir obéi, l'apologie de la foi qui ne dispute
poinl.
Oui, mais Aristote intervient, qui rappelle impérieusemcnl, i.t
l'humaniste qu' un personnage de théatrc ne doit étre ni tou L
it fait bon, ni tout a fait mauvais. Jean de la Taille veut dom:
nous o(frir un Saül que nous ne détestions point tout en le condamnant. La tache est malaisée. Elle cut été facile au dramaturgc
génial qui a su nous inspirer a la fois de la pitié pour Phedre el
de l'horreur pour le crime de Phedre. Mais Jean de la Taille
n'était pas Racine. Dans la crainte de rendre ~aül odieux, il
l'a rendu sympathique au point qu'ayant entrepris soa dramc
pour flétrir l'orgueil humain et precher la soumission a Dieu, il a
cependant plaidé contre Dieu presque aussi bien qu'.\.lfred dl!
\'igny ou Leconte de Lisie.

37

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

Apres nous avoir donné d'abord en spectacle SaOI fo f .
comme l'A · d s h 1
u urieux,
l
.
LJaxh e op oc e, et voulant tuer ses enfants il luí rend
a ra1son. e éros nous conte alors son histoir
'
,
tendons protester contre l'ordre inhumain qu'if'n~! ;ous l
exécuter parce qu'il ne le comprenait pas :
as vou u

er

~ que sa Providence est cachée aux humains 1
Eiur eslre done huma in j'esprouve sa cholere
pour eslre cruel il m'est done debonnaire.

t;t~~:a

Invité S'humilier, il refuse U se décide •
le~_malheul's q_ui Í•~ttendent e::::• fº~incs:~~e:ttr;
r
e, !en que Dieu a1t défendu de s'adresser aux né-

~c~::i~~sie~o~ ~~f~~t:s~:t.y~hs:~sps~ l_'~mbre dde Samuc:l vient
01
Loin de 'h ·1 ·
·
Jusque ans ses enfants
s um1 ier, 1e révolté reproche a Dieu de ne l'avoir él .
que pour le frapper et de lui avoir mis l'amb'f
u
un piége pour le faire trébucher :
J ion au coour comme
O la belle fllSOn d'aller ainsi chereher
ics h~m mehs, pour a pres les faire trebucher ¡
u m a11oc as d'honneurs t
• 1
Tu me fis trio_mphant, tu ~e 0
gloire,
1u ~e flslla1re il loy, et comme tu voulus '
u rans ormas mon cueur toy-mesme t
•
Tu me fis sur le peuple aussi hault de corsa eu m esleus,

J :::i:: !7c~~:~

~!

~i~r:~~fs ;~:e~t~f,t~~i~:3:a!ºe~
parsage,
A fm de m entondrer en mil malheurs aires 1

sa!f~~=pnan_tt la,.victoire de ses ennemis et l'élection de David
pre e ª se rcndre sur le h
d b .
'
superbcment a Dieu un autre défi : c amp e ataille et jette
Tu eslis aonc des Roys de mes ennemi
l ~if:n ayme les done et favori~e les . s mesmes :
1.5 Je vas, puis qu_'ainsi en mes maulx tu te plais
mir au camp mes Jours, mon malheur et la haine'.

f
/ª

de;º~:; ~:i;ssu~ fn luif annonce que ses fils sont tués il ose
quo1 es en ants ont a expier les fautes du 'pere :
Mes Entans sont occis I ó nouvelles tr d
O lam~nlables fils, ó defortuné Pere YP ures.,,
Fault-11 que detisus vous lomba le triste fais
Des pechez el des maux que vostre pere a faicts 1

.
·
se C'est
b' ainsií que l'aut~ur de sau"l l e F uriewr,
pour avoir voulu
ien
con
ormer
a
l'1dée
qu''l
f
.
·t
d'
d'un
. hé
I se a1sa1 '
apres les anciens
vra1 ros de tragédie, a transformé l'orgueilleux chAtié

�38

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
LA BIBLE DAN$ LA POÉSIE FRANCAISE

par la main divine en un champion sympathique d~. la, raiso_n
en révolte contre la Providence. Et je doute fort qu d sen s01t
apen;u.
· beauco?.P ,.étu d'é
A son insu encore, parce qu'il ava1t
1_ les
.
anciens sa pensée est ~a et la restée antique alors qu d s 1magmait,
lui aqs;i faire « une &lt;Euvre antique sur des pensers nouveaux ».
Qu'on li;e son sonnet au prince de Navarre:
Qui veult voir les effects de Fortuno maligne,
Combien elle est perverso et cons~ammen~ muable,
Qu'il vienne se mirer au porlra1ct adm11'8.ble_
D'un Roy que je descris d'un vers non assez digne.
D'un Roy a qui Fortuno expressement benigne
Octroya pou! un temp~ sa ro_ue f!l,vorable
Afin qu'il ve1st a pres m1lle fo1s m1se~ble .
De sa grand 'inconstance un plus ev1dent signe.

Si le héros avait été un personnage de l'histoire ancienne ou
de la mythologie, y aurait-il eu dan~ ces quatrains un mot a
changer ? Mais ce n'est la qu'une déd1cace. Voyons pluUl_t d~ns
la piece meme la scene finale ou est tiré~ 1~ m_orale _d~ 11 h1stoire.
Assurément cette scene est d'une or1gmahté saIS1ssante. La
mort de Satll' est annoncée a un personnage que l'on n'avait
point vu encore, a celui qui, étant l'héritier de la c_ouro~m~,
l'est done de toutes les déceptions de la royauté : a David. Ains1,
- et l'on n'a pas manqué de le remarquer déja, - dans le poeme
de Vigny, a peine Mol'se est-il mort qu'on voit Josué succéder a
son pouvoir et a son triste isolement.
.
Quelles réflexions cependant inspirent aux surv1vants la
mort de Saül ? Celles qu'ils pourraient faire sur
moi:t, d'un
&lt;Edipe, et ce drame qui a voulu etre biblique, _qm l'a bien été
assez souvent, se termine, comme une tragéd1e de Sophocl~,
sans que le nom de Dieu soit meme prononcé, par des cons1dérations tout humaines sur la roue de la Fortune et sur la
vanité des grandeurs.

!ª

LE

SECONO ÉCUYER,

Ha, sort leger, flateur, traistr~_et muabJe,

Tu monstres bien que ta Roue est var1ablr.
Puis que celuy que tu as tant hauss~
Est tellement par toy mesmes abba1ssé.

..... . . . . . . .

.

..

O pauvre Roy tu donnes bien exemple
Que ce n'est rien d' un Roy, ny d'un Regno amplo !

39

DAVID,

O couronne pompeuse,
Couronne, helas, trop rlus belle qu'heureuse 1
Qui scauroit bien le ma et le meschef
Oue soulTrent ceux qui t'ont dessus le chef,
fant s'en faudroit que tu fusses portée
En parement, et de tous souhaittée
Commo tu es, que qui te trouverolt,
Lever de terre il ne te daigneroit.

Le comble est que le successeur de Saül admire ensuite son
prédécesseur d'avoir été vaillant jusque dans la mort, si bien
que dans les deux derniers vers de cette tragédie, écrite par un
Chrétien, on a la surprise d'entendre le saint roí David faire,
comme un contemporain de Séneque, une sorte d'apologie du
suicide:
Tu fus, O Roy, si vaillant et si fort
Qu'autre que toy ne t'eut sceu mettre a mort.

•*•
La Famine (1573) est la suite de Saül le Furieux. Elle met en
scene la mort des derniers fils et petits-fils de Saül, sur lesquels
la malédiction de Dieu s'étend, comme l'avait annoncé
Samuel. Une !amine dévaste Israel: elle ne doit cesser que quand
les enfants de Rézefe, veuve de Saül,et ceux de Mérobe, filie de
Saül, auront été livrés aux Gabaonites, que Saüljadis a indignemenL traités.
Au croyant, ce sujet va permettre de reprendre l'idée générale de sa premiere piece et de lui donner une nouvelle illustration. Peut-etre se dit-il que son idée apparattra mieux encore
que dans l'autre drame, puisque la punition tombe, non sur le
coupable lui-meme, mais sur sa racc. P eut-etre se dit.-il que
l'histoire des fils de Saül est l' histoire meme de l'humanité
entiere, l'histoire de tous les fils d'Adam, condamnés a mort
pour la faute d'e leur pere.
A l'humaniste, ce sujet rappelle aussitat celui d'&lt;Edipe-Roi,
qui lui fournira un acte, et celui des Troyennes qui lui en fourniront deux. Comme dans &lt;Edipe-Roi, le Roi, pour faire cesser
le fléau qui extermine son peuple, envoie consulter un prophete.
Apres quoi, la triste fin des fils de Saül devient celle du fils
d'Hector, telle que Séneque l'a représentée apres Euripide.
Chcz Séneque, Andromaque raconte qu'Hector luí est apparu.
11 est venu luí annoncer que les Grecs, craignant de voir restaurer
un jour la puissance de Troie, ont formé le sanguinaire projet

�40

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de massacrer Astyanax. Qu'elle cache done l'enfant. Andromaque le cache dans le tombeau paternel. Survient Ulysse, qui le
réclame. La mere conte qu'il est mort. Ulysse, devinant qu'on
le tro~pe, s'avise d'un stratageme: « Heureuse mort ! dit-il ; elle
délivre Astyanax du supplice terrible qui l'attendait : il devait
etre précipité ·du haut d'une tour. » Andromaque pousse un cri
d'horreur. « Votre fils vit, dit aussitot Ulysse. n II le cherche,
le trouve, l'envoie au supplice.
Chez Jean de la Taille rien n'est changé que les noms : sur
ravis de Saül, qui luí apparatt en songe, sa veuve Rézefe cache
les enfants dans le tombeau paternel ; mais un Ulysse israélite,
Joabe, par un stratageme emprunté a l'Ulysse latín, arrache a
la mere le cri révélateur, et les enfants sont découverts.
L'auteur semble s'etre rendu compte qu'il risquait de nous
faire prendre parti pour les victimes contre tous ceux qui parti7
cipent a leur mort, contre Joabe, contre David, contre Dieu luimeme, et par conséquent, qu'au lieu de nous conduire a nous
incliner devant la céleste justice, il nous exposait a la condámner.
Adroitement, il nous a done rappelé a diverses reprises les crimes
de Saül. Ce n'est pas Dieu, c'est Saül qui a voué ses enfants a la
mort : voila ce que nous disent et le chreur (fin de l'acte III),
et Joabe, et David, et le prince de Gabaon.
DAVID,

De qui vostre fureur
Se veu t-elle venger ?
LE PRINCE,

De nostre massacreur.
DAVID.

La mort a clos ses yeux d'un sommcil éternel.
LE PRINCE.

illais ses fils respondront du péché paternel.
DAVID.

;\lais ils sont innocents.

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANCAISE

41

DAVID.

Hé l soyez plus humain.
LE PRINCE,

Comme il nous l'a esté,

Enfin, sur la nouvelle que leur mort est nécessaire au salut
d'Israel, les enfants eux-memes acceptent de mourir pour la
patrie.
En dé~it des précautions qu'il a prises pour que nous rejetions
sur le ro1 coupable la responsabilité de leur infortune Jean de
la Taille n'en a pas moins fait admirer et aimei:: la ve~ve et les
~1:1fa_nts. de Saül, au détri~ent de la these qu'il voulait défendre.
l:&gt;1 ,s1?cere que paratt avo1r été en lui le croyant, si bien doué
qu a1t ~té_le dramaturge, - et les tres grands éloges qu'on a faits
de celui-c1 ne sont pas exagérés (1), - ils n'ont pas réussi a bien
concilier leurs mutuelles exigences.

.. •

.

Bien autrement heu_reuse est l'alliance des deux inspirations,
en 1583, dans Les Juwes de RobertGarnier. Aprés n'avoir mis
en scéne pendant une quinzaine d'années que des héros de l'histoire romaine et de la mythologie grecque, luí aussi s'avise enfin
de s'~dresser aux so~rces bibliques, et il s'en félicite : « La prérog~tive que la vér1té prend sur le mensonge, dit-il dans sa
d~d1cace au duc de Joyeuse, l'histoire sur la fable, un sujet et
d1scours sacré sur un profane, m'induit a croire que ce Traitté
pourra preceller les autres. » II a bien jugé : Les J uives précellent
les autres tragédies, non seulement de Garnier lui-meme, mais
de tous les tragiques du xv1e siecle.
C'est l'histoire de ~édécie, roi de Juda, frappé dans sa personne et dans sa fam1lle par Nabuchodonosor, aprés la prise de
Jérus_alem. En vaii:i, le vainqueur est-il invité a la clémence par
so~ heut~nant, pms par la reine sa femme, puis par la vieille
re~ne Am1tal, mere de Sédécie, puis par le roi des J uifs ; il ne
!em~ de par~onner que pour imposer au vaincu un pire supplice :
11 fa1t décap1ter les enfants devant le pére, puis le fait lui-meme

LE PRINCE.

Ainsi estoient ceux-la
Que miserablement le Tyran decolla...

(1) Voir la these_ d'E. F~guet et le chapitre d'E. Rigal dans l' Histoire de
la ltttérature fran,a1se ¡:,ubllée sous la direction de Petit de J ulevi!le.

�42

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

aveugler. Sédécie vivra, mais les yeux clos, et avec ce souvenir
affreux que le dernier spectacle vu par ses yeux paternels aura été
le meurtre de ses eniants.
Garnier a bien su mettre en présence les personnages que
l'on désire voir aux prises : le roi vainqueur et le roi vaincu, les
deux reines, Nabuchodonosor et sa femme, Nabuchodonosor et la
reine des Juifs. Son action, pour etre peu animée, n'en est pas
moins susceptible de produire l'intéret de curiosité : des personnages s'efforcent, en effet, de changer 1a résolution de celui
de qui tout dépend, et ces efforts ne sont pas vains : seulement
ils amenent le contraire de ce qu'ils voulaient amener, puisque, au
lieu d'adoucir Nabuchodonosor, ils l'aigrissent, et que Sédécie,
au lieu du pardon, rei;oit un plus cruel supplice. C'est la bien
entendre l'action et la fatalité dramatique.
L'imitation de Séneque a été dans Les Juives deGarnier beaucoup plus discrete que dans La Famine de Jean de la Taille.
Sans doute, le sujet a été probahlement choisi surtout pour sa
ressemblance avec celui des Troyennes, que le poete avait déja
traité. Troie a succombé : que vont devenir les fils et les filles
des vaincus groupés autour de la vieille Hécube? Tel est le sujet
de l'Hécube et des Troyennes d'Euripide, des Troyennes de
Séneque, de La Troade de Garnier. Tel est aussi, avec des nom.s
nouveaux, le sujet des Juives : Hécube devient Amital; Talthybius, le Prevost de l'Hostel, et Cassandre, le Prophete.
Mais l'imitation, restant d'habitude toute générale, n'a ríen
qui porte atteinte au sens de l'ceuvre. Sans doute encore, l'imitation de Séneque a semé la piece de vers sententieux et de dialogues antithétiques ; mais la couleur biblique n'en est pas
sensiblement altérée. Sans doute enfin, les personnages discutent
trop souvent tous en moralistes sur la clémence ; mais on ne
peut pas reprocher a Garnier d'avoir recommandé avec tant
d'insistance la modération a ses contemporains, qui en apportaient si peu dans les guerres civiles.
Ce qu'une admiration malheureuse pour Séneque a fourni de
vraiment facheux aux Juives, c'est le personnage du roí assyrien.
Ce monstre d'orgueil, de cruauté et d'hypocrisie que Garnier
nous présente sous le nom de Nabuchodonosor est la réplique
de l'éternel tyran factice que Séneque appelle, suivant la piece,
Pyrrhus, Atrée, Thyeste, mais qui jamais ne change de physionomie, ni n'oublie sa rhétorique. Quand le personnage de Garnier
s'écrie qu'il s'avance pareil aux Dieux, quand il jure qu'avant
.qu'il ne pardonne le soleil luira pendant la nuit, quand il fait des

LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~AISE

43

réponses d'une féroce ambiguité, il n'est que l'écho du grand
rhéteur latin (1). Et le résultat, c'est que l'action des Juives
en est assez gravement viciée, puisque aucu? mouvement n'est
possihle dans le cceur de ce héros figé une fo1s pour tout~s dans
une attitude artificielle ; c'est qu'un etre de convenbon est
introduit dans un groupe d'etres vivants.
.
Car il y a dans Le, Juives des etres vivants, et qm le sont, parce
que l'auteur en a trouvé les modeles ou autour de lui ou en lui,
dans les croyants qu'il voyait a ses c6tés' ou dans le croyant
qu'il était lui-meme.
Un personnage bien vivant, c'est d'abord le prophete, don~
la foi intrépide ne se laisse jamais effleurer par le doute, qm
porte la confiance en Dieu jusqu'a le sommer ave? le to~ du commandement de tenir ses promesses, et rappelle 1mpéneusement
a I'adoration de la Providence ceux qu'il soupgonne de désespérer.
SÉDÉCIE,

Voyez-vous un malheur, qui mon malheur surpasse ?
LE PROPHETE.

Non il est infini, de semblable il n'a rien.
II e~ faut louer Dieu, tout ainsi que d'un bien.

Mais il tient ce langage autoritaire parce qu'il parle au nom
de Dieu, et non par dureté naturelle ; car il n 'y a pas d'homme
plus tendre, et, chargé de raconter aux Reines la mort de leors
enfants, il craint de succomber a la tache.
Pauvres dames, comment pourrez-vous supporter
Un si funeste encombre, et moy le rapporter ?

Aupres de ce J oad du xv1e siecle se tiennent, bien ~vants
aussi, quoique peu complexes : le grand pretre Sarrée, qm offre
sa vie a Dieu pour le peuple ; la reine Amital, résignée, digne,
maternelle, ingénieusement subtile a trouver des arguments qui
détournent de son fils et fassent tomber sur elle le courroux du
tyran ; la reine d'Assyrie d'une compassion délicate, mais timide ;
et surtout le roi Sédécie, rappelant son vainqueur au respect de
la dignité royale dont ils sont tous deux revetus, et défendantt

(l)Voir Joachim Rolland,Les-Juives; Pa;·is, San5ot, 1911.

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN\;AISE

44

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au risque de sa vie, contre l'impie qui !'insulte, le Dieu dont le bras
l'a si durement frappé:
NABUCHODONOSOR.

Qui t'a mis en l'esprit de faulser ta parole ?
N'en !aire non plus casque de chose rriuole ?
De parjurer ta foy ? Seroit-ce point ton Dieu,
Ton Dieu, qui n'a credit qu'entre le peuple Hebrieu ?
N'est-ce point ce Ponure, et ces braves Prophetes,
Les choses predisans apres qu'elles sont raites ? •••
SÉDÉCIE.

Le Dieu que nous servons est le seul Dieu du monde,
Qui de ríen a basti le ciel, la terre et l'onde:
C'est luy seul qui commande a la guerre, aux assaus :
11 n'y a Dieu que luy, tous les autres sont faux ...

Comme il a mis dans ses principaux personnages un peu de
son Ame croyante, Garnier a fait circuler dans toute sa piece
l'idée qu il se faisait, avec les croyants de son temps, du gouvernement du monde. « Or vous ai-je icy, écrit-il dans sa dédicace,
presenté les souspirables calamitez d'un peuple qui a comme
nous abandonné son Dieu. C'est un sujet delectable, et de bonne
et sainte edification. » Garnier est Catholique, etil dédie son drame
· a un des chefs de l'armée catholique, a Monseigneur de Joyeuse,
duc, pair et amiral de France. On a voulu en condure qu'en
disant: « un peuple qui a comme nous abandonné son Dieu »,
il visait l'abandon qu'une partie de la France avait fait de la
religion traditionnelle. Ce n'est pas impossible. II n'y a, en tout
cas, dans son drame, absolument rien qui sente le pamphlet et
puisse blesser un Protestant ; car c'était un homme tres modéré,
auquel les guerres civiles firent horreur. Aussi ce qui me para1t
probable, c'est qu'en accusant la France de son temps d'avoir
abandonné son Dieu, il l'accuse tout simplement de vivre mal.
II croit done par l'exemple de Sédécie devoir l'avertir que Dieu
chatie les nations infideles.
Son idée générale est celle de la Providence. S'il faut luí reprocher d'avoir
et la oublié cette idée, soit pour des idées particulieres d'une importance relative, soit pour l'idée tout antique
de l'assujétissement des hommes a une fortune capricieuse ; s'il
faut regretter en outre qu'il ait trop envisagé Dieu dans son róle
de justicier, et qu'il se soit fait de l'action divine une conception
étroite, on doit reconnaltre que l'idée de Providence domine bien
la piece. Par la, comme par d'autres caracteres, la tragédie

ºª

45

des Juives a mérité de retenir l'attention de Racine et doit etre
considérée comme une belle ébauche d'Alhalie.
.
.
Et probablement est-ce par Les Juives qu~ ~acme a senti
toute la poésie de l'histoire d'lsrael et d~s no1?s b1bhque_s. ,.
Le moment ou Garnier prend son suJet lm permetta1t d ~ntroduire dans sa tragédie beaucoup d'histoire juive. Il Y, ~n a mtroduit au moins un peu. Les personnages dans leurs rec1ts et dans
Ieurs discours, les captive., dans leurs pla~ntes font un a~s~z
orand nombre d'allusions au passé de la nation : au péché d ori~ine, a la sortie d'Égypte, au pacte concl~1 entre Dieu. et &amp;on
peuple, aux infidélités du pe~ple, aux chat1m?nts de Dieu. _Le
prophete annonce la restaurat10n du te1:1ple, la fm des prophéties,
la naissance du l\Iessie. Et tous ces fa1ts apportent dans la tragédie des J uives une couleur poétique dont jusque-la les se~les
aventures de l'histoire romaine et de la fable grecque avaient
paru susceptibles. Garnier découvre aux lecteurs de Ronsard
que les noms d'Oreb, d'Aphec, d'Hébron, ~e Bethel, de Gafer
sont aussi bien que ceux d'Argos et de Tro1e nés pour les vers.
11 leur apprend que les miracles de la Bible peuvent, comme les
merveilles de la mythologie, susciter une grande éloquence et
íournir de bonnes rimes :
Je t'atteste, Eternel, Eternal, je t'appelle,
Spectateur des forfaits de ce Prince i1:fidelle,
Descens dans une nuii, et avec tourb1llons,
Gresle tourmente, esclairs, brise ses bataillons,
Comm~ on te veit briser la blasphemante armee
Du granJ Sennacherib, a nos murs assomee:
Et le chef de ce Roy foudroye aux yeux de tous,
Qui superbe ne craint ni toy ni ton cou~roui:c, .
Trouble le ciel de vents, qu'en orage_ 11 noirc1sse,
Qu'il s'emplisse d'horreur, que le Sole1! pal11sse,
Que le reu qui brusla les deux enfans d' Aron,
Qui brillant consomma les fauteurs d'Abiron,
Qui devora les murs de Sodome et Gomorre,
Descende, petillant, et ces bourreaux devore.

Aux admirateurs des odes pindariques il montre que pour l'ode
épique l'ascension des Muses aupres de Jupiter est un theme
bien inférieur a la sortie d'É6ypte et a la marche dans le désert:
Quand il nous cut, il main puissante,
Tirez de ton servagc dur,
Que la mer eut, obcissante,
Fait de ses eaux un double mur,
Decouvrant sa deserte arene,
Pour nous donner passagc seur,
Ainsi qu'au travers d'une plaine,
Contre l'ennemy pourchasseur :

�LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRAN-:,AISE

46

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Que la manne il nous e~t do~nee,
Qu'il nous eut ressas1ez d eau,
Couvers d'un nuau la Journee,
Et guidez la nuit d'un flambeau :
Detestables d'ingratitude.
Apres tant de miracles samts,
Nous appliquasmes nostre e~tude
A forger un Dieu de nos mams,
Le peuple, qui_l'ldole ".aine
Moula, fond1t et b?r1_na,
D'une reverence v1J:i-m~
Vers elle son chef mclma,
Et de mainte folastre dance,
Avec la fleute et le tabour,
•Epris de sotte esjouissance
Alla caroler tout autour.

n dressa des banquets p1;1bliques

Dessoµs Je veau delflé
Des holocaustes pacifiques
Qu'il luy avoit sacrifié. .
,
Voila (ce disoyent les v1eux _Pe1es)
Nostre Dieu, peuple, nostre D1eu,
Qui nous a par les eaux am~res
D'Egypte, conduits en ce heu.

Mais J'Eternel, qui de la nue
.
Ces voix et blaspheme ente.~dit,
Eut l'ame de cholere émeu_e,
Et son bras vengeur étend1t :
Si que sans les pleurs de Moyse,
Qui appaiserent son cou_rroux,
Sa fureur ¡ustement epr1se,
Nous eust des l'heure abysmez tous.

· · de J üémie la plainEt il prouve enfin que quand e11e s ,inspire
.
tive élégie est amenée a trouver ~es stroph~s plus e~ress1ves
encare que lorsqu' elle s'inspire de T1bulle ou d Anacréon .
Nous te pleurons lamentable cité_
Qui eus jadis tant de prospénté_
Et maintenant, pleine d'advers1té
Gis abatue.
.
Las t au besoing tu avois eu tous¡ours
La main de Dieu levee a ton secours,
Qui maintenant de rempars et de tours
T'a devestue •

. . .. . . . . .. . . .. . . .. . .. . . .. .
Com~e¿t ~e~t~~~ -q~e m~fu't~~~;;;t· ..
Si desolees
Nous allions Ja flute entonnant
Dans ces valees ?
Que le luth touché de nos dois
Et la Cithare
Facent resonner de leur voix
Un ciel barbare ?

47

Que la harpe, de qui le son
Tousiours lamente,
Assemble avec nostre chanson
Sa voix dolente ?

Quelques-unes des odes les plus heureuses qu'ait produites
notre lyrisme au xv18 siecle, quelques beaux récits, une action,
qui sans doute ne progresse pas d'un pas tres vif'i mais qui
tient pourtant la curiosité en éveil, des situations suscitant la
pitié et l'admiration, un groupe de persbnnages vivants : voila
ce qu'on trouve dans la tragédie des Juives ; et voila ce qu'on n'y
trouve que parce que l'inspiration hiblique a libéré l'auteur d'une
trop grande dépendance a l'égard des anciens et d'une excessive
admiration pour Séneque, parce qu'elle luí a permis de mettre
dans son reuvre un peu de ce qu'il y avait en luí de plus profond.
(d

suivre.)

�LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

La philosophie de Plotin
n de K. UILI BBDIIB,
C01I
MaC!re de Confmnco • ta Sortonne.

vn• LE())N
L' .A.me. (Fln)

J!

.
. au sens spécial du mot'. est
Tout.e la psych?lore de P_l,:r:ité dans la derniere l~~n . •
dominée par le pnnc1pe que l isse fixer ses propres lmutes,
' a as un point ou t'on P?
i • (VI, 5, 7).
n y •epe a dire : • jusque-la e est. mo • érieur le sentiment de
m~:a les états spirit.uels de degri supue l'attention aux eboses
personnalité disparatt, en !°ééme ~~: int.elligible • n'a pas ld~
L
u1,
ext.érieures. 'bomme .arr1v
eineau
. il ne se rappe11e pas. que e'est une
t.out. de souvenir de lu1-n\
' ·t s'il est une intelhgenee "~ d
~ate, qui contemple; 1 néetaaaits de contemplation tres pro _on ~
•6me. Que 1,on songe a ces
ée
fait aueun ret our sur elle-meme
ti "té,
an,e ici-bas, ou la pens ne
. ais toute not.re ae V1
:ous nous possédons nous-me~e:~u:1devenons cet objet ; nous
t, rigée sur l'objet contemplé '
tiere qu'il enferme ; noua
es di
l. l . eomme une
ma
oua ollrons II ui
,
uissanee ».
ne sommes plus nous-:memes qu er p de l'esprit, rai~onnemen~:
n
ant aux fonet1ons norma es
le centre, ma1s des_ dér1
éQu . e sensibilité, elles sont no~ pas. ·tuelle. La consc1enee,
m mo1r '
r "tations de la v1e spm
.
t et comme
vations, des uru.Plotin l'essentiel, est un ace1denl'Ame d'une
loin d'étre, pour
'
. n resultant pour
un atTaiblissement. La possess10 s de force que nous e~ avon~

r~rr:(k~~:~~;~
a

dis~nsosi!~°:~:~c~e({~ ,\~ :;ta;~:~upéens(ol~s
m01
. urs notre
pens
e rapporte
' '
ne perceYons pas to UJO
d elle
ne se
pas
{de la pensée) échappc, quan

u n obJel

49

sensible ; car ce n'est que par l'intermédiaire de la sensation
qu'on peut rapporter son activité a des objets intellectuels ...
L'impression en a lieu, semble-t-il, lorsque la pensée se replie
sur elle-meme, et lorsque l'etre en action dans la vie de 1'1me est
en quelque sorte renvoyé en sens inverse; telle l'image dans un
miroir, quand sa surface polie et brillante est immobile... Si rette
partie de nous-meme dans laquelle apparaissent les reflets d'! la
raison et ge l'intelligence n'est point agitée, ces reflets y sont
visibles ; alors, non seolement l'intelligence et la raison connaissent, mais en outre, l'on a comme une connaissance sensible
de cette action. Mais si ee miroir est en pieces a cause d'un tronble
survenu dans l'harmonie du corps, la raison et l'intelligence
agissent sans s'y refléter, et il y a alors pensée sans images ...
On peut trouver, meme dans la veille, des activités, des méditations et des aetions tres belles que la conscience n'accompagne
pas ; ainsi celui qui lit n'a pas nécessairement conscienee qu'il
lit, surtout s'il lit avec attention. »
II s'ensuit que dans !'Ame, au plus haut degréde vie spirituelle,
il n'y a pas de mémoire, puisque l'ílme est en dehors du temps,
pas de sensibilité, puisque l'dme n'a pas de rapport avec les
choses sensibles, pas de raisonnement ni de pensée discursive,
puisqu'il « n'y a pas de raisonnement dans l'éternel •· Entre
les fonctions normales de la conscience et la nature intime de
I'Ame, il y a une contradiction.
L'explication psychologique, chez Piotin, consistera a montrer
comment ces fonctions de l'ílme naissent graduellement d'une
déchéance de la vie spirituelle. C'est par l 'abaissement clu niveau
de l'Ame dans la réalité métaphysique que nous voyqns se produire en elle mémoire, sensibilité et entendement. La psychologie consiste a déterminer que! est précisément ce niveau pour
une fonction donnée. Elle est, chez Plotin, tres fragmentaire.
11 a consacré de longs développements ala mémoire ; je les étudierai d'abord.

..
A que]· niveau se produit la mémoire ? Est-elle, comme
l'ont pensé les Sto,ciens, une fonction de la partie de !'Ame qui
est unie au corps ? Nullement, puisque la mémoire a lieu apres
l'effacement de I'impression sensible. De plus,on n'a pas souvenir
seulement des choses sensibles, mais aussi des connaissances
acquises dans les sciences (IV, 3, 25).
4

�50

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Répondra-t-on que la mémoire a li~u dan~ l' ame uni~ a un
corps? Sans doute; I?ais d'abord, _l emp~emte,, produ~te par
1
l'objet sensible, n'est nen de I?aténel_; lame n ~st pomt une
« surface enduite de cire » ; l'1mpress1on dans l ame es~ une
1( espece d'intellection », meme dans le ca~ des ~hoses sensibles.
De plus si le souvenir est une conservation, e est a cause des
caracter¡s propres de l'áme, et« parce qu'elle n'_est pas des choses
qui sont dans un écoulement perpétuel n. E~fm le corps, est ?~
ebstacle a la mémoire; la boisson ne prodmt-elle pas I oubh .
(ibid., 26).
,
t t
, II
Done Ja mémoire appartient en propre a l ame, en an qu e e
a'est pas engagée dans le corps. Mais a quel niv?au la pl~cer
dans J'ame ? Faut-il Iier achaque faculté le souvernr des obJets
qui s'y rapportent,etdire, par exemple,quec'estpar la facultédu
désir que nous nous rappelons l'objet désiré ? Nullet?ent ; car, .
sans doute, a la suite d'un désir satistait, il se prodmt, ~ans la
faculté de désirer, une modification qui se conserv~ ; ma1s cette
modification est une simple· disposition ou affecbon présente ;
ce n'est pas un souvenir proprement &lt;lit (ibid., 28). ,.
, .
Le souvenir n'est pas davantage la persistance del 1mpr~s~10n
sensible. L'expérience nous montre qu'il n'y a pas la ha1son
nécessaire, qu'il devrait y avoir, dans ce cas, entre une bon~e
mémoire et une perception précise et affinée. Ce sont des .fa1ts
d'un autre ordre. La mémoire, du moins celle des choses ~ens1ble~,
a pour objet propre l'image, a la~uell~ ab~utit _la_ sensation, ma1s
dont la conservation dépend del 1maginat10n (1b1d., 28).
On objectera qu'on expliq~e ainsi le sou~enir des choses se~sibles, mais non pas la mémo1re des choses mtellect~elle~. Ploti~
répond que, s'il y en a, a proprement parler, mémorre,c es~ umquement dans la mesure ou elles sont liées a des images sensibles.
Si, comme Je dit Aristote, une image accompagne toute p!&gt;nsée,
la persistance de cette image, qui est comme le reflet de la_ conception, expliquera le souvenir de l'objet connu: Parm1 ces
images, il y en a qui ont une importance toute spéciale : ce sont
les formules verbales qui accompagnent toute pens~e. « La pe~sée
est un indivisible; tant qu'elle ne s'est pas expnmée exténeurement tant qu'elle reste intérieure, elle nous échappe ; le langage, e~ la développant et en la faisant passer de. l'~tat de I_&gt;en_sée
a celui d'image, reflete la pensée comme un m¡ro1r; et ams1 la
pensée est pergue ; elle dure et elle est ~appelée &gt;&gt; (ihid.~.30).
On voit alors la place propre de la mémo1re; elle est dans l ame,
mais non pas dans l'ame purifiée de tout contact avec le corps.
Aussi, amesure que cette purification a lieu, la mémoire s' élimine

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

51

grad~ellement. « Pl~s _l'ame s'eff~rce vers l'intelligible, plus elle
oubhe les choses d 1c1-bas ; auss1, en ce sens, on peut dire que
!'ame b?nn~ est_ o~blie~se (ibid., 32). n ~ la limite,l'ame, placée
dans le heu mtelhg1ble,n a plus de souvemrs. « II n'est pas possible,
lorsque la pensée s'applique aux intelligibles, de faire autrechose
q~e d~ les penser et de les contempler ; et la pensée actuelle
n 1mphque pas le ~ouvenir d'avoir pensé. » Que l'on n'objecte
pas que la pensée m~llectuelle est un_~ouvement qui comprend _
des moments success1fs, tels que la d1v1sion du genre en especes,
et, par conséque~t, a chaque moment, la mémoire des moments
précédents. Car 11 s'agit ici d'une antériorité et d'une postériorité logiques, qui ont rapporl a l'ordre et non a la succession
dansle ~emps; de meme, l'ordre de dépendance qu'il y a entre
les parties d'une plante n'empeche pas qu'on la voied'un coup
(IV, 4, 1).
.
Partant de c_et état supérieur, l'on peut voir maintenant comme~~ la 1?~mo1re natt dans l'ame. Elle natt, des que l'ame sort
de _l mtellig¡ble et veut s'en distinguer. Alors iI n'y a plus assimiIa__tion complete entre !'Ame et son objet. C'est cette distance ou
l'a~e est du mo~de intelli~ble qui fait qu'ellene posséde plus que
des 1;11ages. « L ~e possede encore toutes choses ; mais elle les
possede seconda1rement, et ainsi, elle ne devient pas parfaite~ent t?utes ~ho~es. » L'image natt done d'une pénétration
mcomplete de I obJet, suffisante cependant pour disposer l'ame
conformément a cet objet (ibid., 3).
• Pourtant! pourrait-on ohjecter, la vie des ames, et meme des
ames supérie~res com~e celles des astres, n'est-elle pas liée a
!~ ~urée? Lame de lastre n'agit-elle pas dans la durée pour
dmger son corps, et ne doit-elle pas, malgré sa supériorité
garder _le s,ouvenir des moments passés de son action ? Mais ¡~
souv~~r d un de ~es moments supposerait que ce moment peut
~e d1st~~uer et _s 1s?ler de tous les a utres. Or, il n'en est pas touJ~urs ams1. La vie d un astre ne se morcellepas en fragments que
1 ?º peut séparer. &lt;&lt; Distinguer dans la période d'un astre un
~1er et une année derniére, c'est comme si l'on divisait en plusieurs mou".e~ents le ~ouvement ~u pied_ qui avance d'un pas,
et_ c?~? s1 1 o~ voyai~ dans cette 1mpuls10n unique une multiP!1cité d 1mpu~s10~. ~mques et successives. » La durée de la vie
d. u1:l astre est 11:ldIVIs1ble, et c'est nous qui, de notre point de vue
dis~mguons_ les JO~rs et les nuits et les parties du temps (ibid., 7)'.
1 C~s considérabons nous font mieux voir a quelles conditions
ª. ~ie dans la durée est accompagnée de mémoire. C'est a condition que cette dur~e perde son unité et se fragmente. La rné-

�~2

REVUE DBS COURS ET CO~FÉRENCES

moire dépend alors de l'attitude de 1'11.~e. Ell~ ne réveill~ le
passé qu'autant qu'elle a intéret a le réve1ller. S1 des_sensations
différentes provoquées par des objets diffé~ents ne l'1~tér~sen~
pas, elle ne les accueille pas dans sa mémo1:e. En particuh~r, s1
nous avons a faire toujours la meme action dans les memes
conditions(ce qui est le cas de l'ame d~ l'astre),nous ne garde~ns
pas le moindre souvenir de la s?ccess~on _du temps. « Lorsqu on
répete toujours le meme acte, il est mu~1le ?,e conserver I_e souvenir de chaque détail de cet acte, pmsqu I1 reste le ~eme. n
(ibid., 8)·. La mémoire n'a d~~c sa p~ace que dans une vie fr~gmentée, assaillie sans cesse d 1mpressions nouvelles et de besoms
sans cesse renaissants.

L'étude que Plotin fait de la mémoire est des plus pro:¡_&gt;res a
donner l'idée de sa méthode dans les r~cherches psychologiques.
Voyons comment il a appliqué cette méthode au probleme du
plaisir et de la douleur.
.
Le plaisir et la douleur sont aunnivea u pi~~ has que!ª mém?1re.
lls n'appartiennent pas completement a, I ame, .ma1s auss1, au
torps qui lui est lié, et au comp~sé ~e l'íl.me _et d~ co:ps. II n Y a
point d'affection dans l~ corp~ marumé, qm est md1ffére~t a _la
dissolution de ses parbes, pmsque sa substance reste , ~a1s,
lorsque le corps veut s'unir a l'ame,il forme ~vec elle ce une alhance
dangereuse et instable, n qui engendre des d1!ficul~es. Le co:ps est
en effet soumi11 a toutes sortes de mod1ficab~ns, _qui_ ~ont
plus ou moins compatibles avec la présence 4e v_1e q~1 lm v1ent
de }'ame. Lorsqu'il est atteint dans son orgamsation, 11 y a t&lt; u~
recul du corps, en train d'etre privé de l'image d~ l'ame qu'1l
possede, » et, au point précis qui est a~teint,se ~rodmt ladouleu:.
·C'est pourquoi la douleur est ressenbe et locahsée dans la parbe
patiente. Seul le corps souffre. Inversement le plaisir se produit,
au moment ou la modification corporelle est telle qu'elle permette
au corps de recevoir a nouveau l'influence _de l'ame.
En un mot, le plaisir est une a~gmenta!-i?n, et la douleur u~e
diminution de 1a vitalité du corps. Du pla1sir et de la douleur, 11
faut distinguer la perception qu'en a l'ame, et quLse produit
a un niveau supérieur. ce La sensation elle-meme n'est p~s souffrance, mais connaissance de la souffrance ; étant connaissance,
elle est impassible ». (IV, 4, 18-19).
. .
Le désir est, selon Plotin, un phénomene complexe. qui a h eu

!ª

LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN

53

a différents niveaux ; son point de départ est dans le corps vivant,
c'est-a-dire liéal'image de l'ame. nCe n'estpasl'Amequirecherchc
les saveurs douces et ameres; c'est le corps, mais le corps qui ne
veut pas étre un simple corps, » et qui les recherche pour
augmenter sa vitalité. A ce stade, le désir est penchant ou prédésir;
il dépend del' état actuel du corps. A un second stade, le désir est.
dans la nature, c'est-a-dire dans cette partie émanée de l'arne
qui conserve le corps vivant ; la nature n'accueille pas tous les
penchants du corps, parce qu'elle cherche uniquement ce qui
peut le guérir ; elle ne s'unit done aux désirs du corps que si
ce sont des désirs qui ne dépendent pas de l'intéret modientané
d~ l'organe afl'ecté, mais qui visent a la conservation de l'organisme. A un troisieme stade, enfin, le désir pénetre jusqu'a l'ame.
nLa sensation présehte l'image de l'objet, et, d'apres cette image,
ou bien l'Ame, dont c'est le role, satisfait le désir ou bien elle v
rési~te, elle le suppor~e, et elle ne fait attention ni au corps 011 1~
désu,-a commencé, m a la nature qui a désiré ensuite. n (IV 1 4
20-21).
'
Da~s la colere, Plotin_ distingue aussi ce qui vient d~ corps,
le bomllonnement de la hile et du sang, et ce qui vient de }'Ame ;
c'est d'~bord la p~rception ou J'image de l'objet qui a causé cette
révolution orgaruque ; c'est ensuite la disposition de l'A.me a
attaquer et a se défendre. Mais il y a aussi une « colere qui vient
d'en haut » ; la représentation -de l'objet, et la disposition
morale sont alors antérieures aux modifications physiologiques.
(IV, 4, 28).
Ces exemples suffisent a montrer quelle est l'ampleur de la
~éthod~ de ~l_otin dans les questions psychologiques, et comment
Il ~ eu l'mtu1tion, d'une maniere peut-etre plus précise qu'aucuñ .
philosophe de I' Antiquité, de l'importance des phénomenes
organiques dans la vie de l'ame.
. L'entendement ( chá.vw.t ) est considéré par Plotin comme le
mveau propre et normal de l'~'ime, intermédiaire entre I'intelligence et le monde sensible. L'entendement c'est nous-memes
tandis que l'intelligence, d'une part, le corp~, d'autre part, sont
seulement notres,
L'enten~e~ent a trois fonctions principales : d'abqrd il comp~se. e~ d1v1se en partant d'images dérivées de la sensation.
Ains1, ll développera l'image qu'il a de Socrate en détaillant ce
que lui fourl!it l'imagination. En second lieu, il ~juste les données
~e. la se_ns~tion aux empreintes qu'il regoit des idées Jntelbgibles; Il distingue, p~r exemple, si Socrate est bon, non pas dans
les pures données sensibles, mais parce qu'il a en lui la regle du

�54

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

bien. Enfin, il fait correspondre les images actuelles et récentes
aux images anciennes ; il reconnatt ; dans la personne qui se
présente a lui, il reconnatt Socrate.
L'entendement a done, pour Plotin, une fonction discursive,
une fonction de liaison ; « il sait qu'il est discursif, c'est-a-dire
fait pour comprendre les choses extérieures. » Mais, dans cet
effort de compréhension, il s' éleve vers l'intelligence dont il
reQoit l'illumination. (V, 3, 2-3).
Ce serait mal comprendre cette psychologie que de considérer
les facultés inférieures comme s'ajoutant a l'ame a mesure qu'elle
descend a un degré inférieur. Ce serait admettre que la deseen te
de l'ame, loin de l'appauvrir, l'enrichit, est pour elle un progres,
et fait passer al' acte des puissances jusqu'ici dormantes. Enréalité,
les facultés inférieures ne sont qu'une expression appauvrie et
une forme déficiente de ce que l'ame contient éternellement. La
faculté de sentir qui est en l'homme sensible est, par exerople, le
reflet d'une faculté de sentir plus élevée qui est dans ce l'horome
intelligible, » c'est-a-dire dans la partie supérieure de l'amP.,
« Les etres intelligibles peuvent etre nommés sensibles, puisqu'ils
sont, a leur maniere, obj'Elts d'une perception. La sensation, icibas, que nous nommons sensation parce qu'elle se rapporte a
des corps, est plus obscure que la perception qui a lieu dans l'intelligible, et elle n'est plus claire qu'en apparence. Nous nommons
sensitif l'homroe d'ici-bas, parce qu'il per~oit moins bien et
per~oit des images inférieures a leurs modeles ; ainsi les sensations
sont des pensées obscures, et les pensées intelligibles sont des
sensations claires. i&gt; (VI, 7, 7).
(d suivre.)

L'ceuvre poétique de Leconte de Lisle
Cours de 11. EDMOND EST1:VE,
Professeur d l'Université de Nan cy.

V. Leconte de Lisle et les Hommes.

\

L'reuvre de Leconte de Lisie, considérée d'un certain biais
est, ,n?us _l'avons ~u, un~ ~hé~gonie. Mais l'auteur ne sépare pa~
de l h1sto1re des dieux, l h1sto1re des hommes qui, par un renversement du rappor~ habit?el des termes, ont créé ces dieux. Et
comme c~tte h1sto1re ne s attache pas a suivre l'ordre des événements, m a en dérouler totalement le récit ni a enchatner
les caus~s _et les effe~, mais comme, au gré de la f~ntaisie poétique,
elle _c~o!Slt d~s ép1sodes et traite des fragments, recueille des
tradihons, pemt d?s mreurs, ranime des passi'ons et recrée des
ames, elle n'es_t pomt une histoire, mais une épopée, plus exaotement une suite de_ ~ourtes épopées, une légende de l'humanité,
c~tte « légende des s1ecles » que Víctor Hugo portait déja dans sa
tete au temps meme ou paraissaient les Poemes Anliques et
pour laquelle, avec ce sens du style lapidaire qui luí était pro~re
11 a trouvé, a~res quelques tatonnements, le titre définitif.
'
Le mot _lu1 ~ppartient, sans conteatation possible. Mais la
c~ose, a qm rev1ent la gloire d'en avoir été l'inventeur ? Est-ce a
lm ? Est-ce a Leco~te de_Lisie ? A s'en rapporter exclusivement
aux. dates, on a vite fa1t de trancher la question. Les Poemes
Anliques sont d~. 1852; la premiere série de La Légende des Siecles'
est'tde 1859.
·t · «·tS il, faut - comme on a dit - que l' un des d eux
P,0 e es ~1 1m1 é I autre », on en conclura, et on en a conclu ce que
e tst yictor ~ugo, puisqu'il n'est venu qu'a la suite ». Ce serait
peut-etre vo1r les choses un peu simplement. D' abord, parmi

�56

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

les poemes qui composent le recueil de 1859, on en peut compter
un certain nombr~ qui avaient été écrits entre 1840 et 1852 ;
et, si ce qu'il y avait daos la tentative de Victor Hugo de particulierement original, était d'embrasser l'histoire entiere de l'humanité, depuis la créabion jusqu'au jugement dernier, l'idée
n'avait certainement pu lui en venir de ce volume des Poemes
Anliques, exclusivement voué, ou peu s'en faut, a la glorification
du génie hellénique, et grossi, sans plan arreté, d'une douzaine
de morceaux qui n'ont ríen d'antique, ni ríen d'épique,ni meme
rien de commun entre eux, tels que Juin, Midi ou Nox, et La
Fonfaine aux Lianes, et les chansons imitées de Burns. Et l'on
serait tenté, au contraire, de penser que c'est Le_conte de Lisle
qui a pu etre engagé par l'exemple de Victor Hugo a étendre
le cercle de ses compositions aux civilisations du Nord et au
Moyen Age, si, en 1854, tels des poemes, et non des moindres,
qui figureront dans les Poésies Barbares de 1862, - c'est le
Runoia que je veux dire, - n'avait été inséré dans la Revue de
Paris, si la plupart des autres ne s'étaient succédé de 1857 a
1860 dans la Revue Conlemporaine, si, enfin, le titre du recueil
n'avait été trouvé des 1858. Faut-il done a tout prix que l'un des
deux poetes ait « imité » l'autre, et cette questiond'antériorité
ne perd-elle pas toute l'importance qu'on a cru devoir y mettre,
si tous les deux,s'emparant presque au meme moment d'unsujet,
- ou d'un ordre de sujets,- qui, depuis quelque temps déja (&lt;était
dans l'air n, ils l'ont conc;¡u d'une maniere fort différente et mis en
reuvre chacun a sa fa\¡on ?
A supposer, en effet, qu'on veuille remonter jusqu'aux origines
de cette épopée moderne dont, vers le milieu du XIX8 siecle,
Víctor Hugo et Leconte de Lisle nous ont donné les chefs-d'reuvre,,
i1 faut, en derniere analyse, les chercher dans le grand et persévérant labeur d'érudition scientifique qui, depuis le milieu
environ du xvme siécle, nous avait fait de mieux en mieux connattre les commencements de notre race et les premiers Ages
de l'humanité. Ce sont les eílorts accumulés de consciencieux
chercheurs et de modestes savants qui l'avaient rendue possible ;
et celui qui fut vraiment, sinon le créateur, tout au moins Jlinitiateur du genre, celui qui le premier fit jaillirdescendresrefroidies
du passé une étincelle de vie, c'est celui qui fut atissi l'initiateur
de l'histoire moderne, - j'entends de l'histoire considérée comme
reuvre d'art, - ce Chateaubriand dont la grande figure domine
tout notre XIXª siecle littéraire, et se dresse a l'entrée de
toutes ses avenues. Je ne citerai pas une fois de plus la page
fameuse d'Augustin Thierry, si souvent alléguée et que tout le

L'&lt;EUVRE POÉTJQUE DE LECONTE DE LISLE

57

monde connatt; mais je ne puis m'abstenir de rappeler ici que c'est
de Chateaubriand et de ses Marlyrs, et, pour préciser encore, du
Vl8 livre des Marlyrs, tout plein d'une si pittoresque et si poétique barbarie, que se sont inspirés et réclamés les jeunes écrivains qui, aux alentours de 1830, ont entrepris de !aire de l'histoire le récit animé et vivant des actions des hommes, de nous
restituer non seulement la teneur et la trame des faits, mais le
décor ou ils se sont encadrés, mais 1es passions dont ils ont été
les gestes, mais les idées, les croyances, les préjugés ou les mirages
qui onL mis ces passions en jeu, de représenter chaque époque,
chaque peuple, chaque siecle, avec sa fac;¡on propre d'etre, de
penser et de vivre, son langage, son costume, sa couleur, en un
mot non pas d'enregistrer mais de ressusciter le passé. C:ette
devise féconde que Michelet n'avait pas encore inscrite au fronton
de son Hisloire de France, mais dont son Hisloire du Moyen Age
était, avant la lettre, l'illustration, elle convenait aux poetes
encore plus qu'aux historiens, et il était naturel que le mot
d'ordre passé par la poésie a l'histoire fO.t repassé par l'histoire a
la poésie. C'est de la rencontre de cette conception poétique de
l'histoire avec l'idée, chere aux philosophes, du progres indéfini
ou tout au moins de l'évolution nécessaire de l'humanité que
sortit, entre 1850 et 1860,cette renaissance de l'épopée que, des
1828, en une page quasi prophétique, Quinet avait appelée et
annoncée. Aux épopées a la fa\¡on antique, lliade ou Odyssée,
Ramayana ou Mahabarala, « conc;¡ues par l'esprit national, .•.
reuvre et tableau d'une race et d'une nation », il opposait l'épopée
de Dante, qui lui apparaissait comme « l'reuvre et l'image du
genre humain. »
Et maintenant, - ajoutait-il, - qu'un homme dispose des annales de
I'hu,m_aru;é comme de cenes du P.euple grec, que pour unité il choisisse J'unité
de I histo1.r_e et de 19: nature, qu'!l rapproche des @tres réels ~ travers les siecles
dans la vo1e merve1lleuse de l'inflm, ~ue ces se/mes se succedent et s'enchatnent non plus ~ans les ombres de I enfer, du purgatoire ou du paradis du
Moyen Ag~, mais dans un espace aussi illimité, brillant d'une lumiére plus
complete, 11 aura atteint la forme possible et nécessaire de l'épopée dans Je
monde modeme.

_A c~tte dat~ de 1828, déja Lamartine, dans un moment d'illummation, ava1t jeté le plan de cet immense poeme allant du ciel
a la terre et de la terre au ciel, dont Jocelyn et la Chute d'un Ange
ne furent que des épisodes, et Alfred de Vigny avait montré, dans
les plus remarquables de ses Poemes Antiques el Modernes, dans
son Déluge, dans son Moise, quelle grandeur épique peut se
d~ploy_er dans le cadre.. de quelques centaines ou meme de quelques
vmgtames de vers.

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59

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

Ainsi, ce dont il convient de louer Victor Hugo et Leconte de
Lisie, ce n'est pas d'avoir inventé de toutespieces, et avant tous
autres, l'épopée de l'humanité, c'est de l'avoir réalisée, et de
l'avoir réalisée d'une maniere si différente. Si l'on veut savoir
daÍls que! dessein Victor Hugo a entrepris son reuvre, il suffit
de relire ce paragraphe de la préface qu'il y a mise :

tout au moins parcouru, et parfois )u de tres pres toute une bibliotheque. 11 ne s'est pas contenté, comme le plus souvent
Víctor Hugo, des encyclopédies, dictionnaires et autres ouvrages
de vulgarisation, dont l'usage est rapide et facile. 11 a recouru
aux travaux de premiere main, il est remonté aux textes ; et ces
travaux, comme ces textes, s'ofTraient a luí sous la forme de gros
livres dont il était impossible, sans un véritable labeur, de s'assimiler le contenu, ou meme d'en extraire les parcelles de poésie
qu'il pouvait recéler. Pour son poeme de Baghaval, il a mis a contribution les quatre volumes de la traduction faite par Burnouf
du Baghavala-Purana, non sans s'inspirer en meme temps de
celle que Fauche avait donnée du Mahabarftla. Pour NéférouRa, il a consulté une série d'articles publiés dans le Journal
Asialique par un égyptologue de marque, le vicomte de Rougé.
Pour la Légende des Nornes, il a utilisé l'Hisloire de Danemark
de Malet, les ouvrages d'Ampere, d'Ozanam, de Marmier. Pour
composer ses poemes grecs, non seulement il a lu a peu pres tout
ce que les Grecs nous ont laissé de poésie, depuis Homere jusqu'a
Théocrite et Apollonius, mais encore il a eu connaissance des
travaux d'Ottfried Muller sur les Doriens et fait son profit des
découvertes archéologiques du Dr Schliemann. 11 serait aisé,
au besoin, ~e multiplier les exemples. Ül! reconnattra que nul
encore en France, le seul Chénier peut-etre excepté, n'avait mis
au service d'une imagination de poete une telle abondance
d'érudition.
De cette érudition, toutefois, il ne faut s'exagérer ni la solidité
ni la profondeur. Elle est, sur bien des points, déja démodée.
Tandis que Leconte de Lisie fixait ses conceptions poétiques en
beaux groupes marmoréens, la science poursuivait ses enquetes.
Elle découvrait des faits nouveaux ; elle construisait des théories
nouvelles;_elle remplagait par d'autres- hypotheses les hypotheses qui passaient, il y a un demi-siecle, pour des vérités. On ne
saurait reprocher a l'auteur des Poemes Barbares d'avoir mis une
entiere confiance dans les savants dument qualifiés qú'a l'occasion il prenait pour guides, d'avoir, notamment, sur la foi de
M. de Rougé, tenu pour un document officiel, émanant de
Ramses 11, une inscription fabriquée quelques centaines d'années plus tard. On ne saurait meme lui en vouloir d'avoir eu quelquefois la main moins heureuse dans le choix de ses ínspirateurs :
il y a soixante ans, qui n'aurait vu dans Henri Martín ou Hersart
de Villemarqué des autorités plus que suffisantes ? Mais il faut
jouer quelque peu sur les mots pour admettre qu'on trouve réalisée dans cette poésie, toute « savante &gt;) qu'elle soit et qu'elle

Exprimer l'humanité dans une espéce d'reuvre cyclique, la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, table, philosophie,
religion, science, lesqu~ls se r_ésument en un seul et immense ~o_uvement
d'aseension vers la lum1ere; !aire apparaltre, dans une sorte de miro1r sombre
et clair ... cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale
et sacrée, l'Homme ; voiU1 de quelle pensée, de quelle ambitlon, si l'on veut,
est sortie la Légende des Siecles.

Et si l'on veut savoir dans quel esprit LecontedeLisle a com•
posé lasienne, il n'est que de se reporter au discours dans lequel il
a fait l'éloge de son illustre confrere. Apres avoir cité le passage que je viens de reproduire, il ajoute :
Certes, c'était la une entreprise digne de son génie, que)que colossale qu'elle
tot. Pour qu'un seul homme, toutefois1 pOt réaliser completement un dessein
aussi formidable, il fallait qu'il se fut assimilé tout d'abord l'histoire, la
religion, la philosophie de chacune des races et des civilisations disparues ;
qu'il se fft tour a tour, par un miracle d'intuition, une sorte de contemporain
de chaque époque et qu'il y revécOt exclusivement, au lieu d'y choisir des
thémes propres au développement des idées et des aspirations du temps oá
il viten réalité.

Comme il arrive souvent, en indiquant en quoi Víctor Hugo, a
son sens, avait manqué, il a, du meme coup, précisé a quoi,lui,
il aurait voulu réussir ; si bien que notre tache peut se borner
a !'examen des trois points sur lesquels il a lui-meme attiré
notre attention.

...

11 faut, nous dit Leconte de Lisie, que le poete se soit « assimilé
tout d'abord l'histoire, la religion, la philosophie de chacune des
races et des civilisations disparues ». Cette épopée de l'humanité,
elle est, avant tout et dans s3; substance, une reuvre de savoir.
Convenons, sans nous faire prier, que le savoir ne lui a pas manqué. M. Vianey s'est donné la peine de rechercher les sources
auxquelles il a puisé pour écrire un certain nombre de ses poemes,
ceux justement qui sont de caracter_c historique ou légendaire.
11 résulte de cette tres précieuse enquete, - encore que, malgré
toute la diligence qu'y a mise l'auteur, elle demeure incomplete, - que, pour ce faire, Leconte de Lisie a, sinon dépouillé,

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1

61

REVUE DES COURS ET CONFERENCES

L &lt;EUV1lE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISI.E

prétende etre, cette union étroite, cette confusion de l'art et de
la science que l'auteur, dans ses préfaces, assignait comme but
aux efforts désormais convergents de l'intelligence humaine.
Lorsque Leconte de Lisie empruntait a ses lectures le sujet de
quelque poeme, il lui arrivait de se déterminer moins par rauthenticité du récit que par l'effet poétique qu'il espérait en tirer ;
et si, pour mettre les choses au mieux, une rapsodie oomme

références qu'il énumere dans ses préfaces avec une précision
ostentatoire, il en prend a son aise avec les documents. Son
imagination, toute puissante qu'elle soit, ne saurait y suppléer.
Aussi y a-t-il souvent dans ses peintures historiques, quelquechose
de faux, tout au moins d'inconsistant et de conventionnel.
Il n'en va pas de meme chez Leconte de Lisie. Tel de ses poemes,
en effet, n'est qu'une mosa'ique dont on retrouve les fragments
épars dans l'ouvrage ou. il s'est documenté.L'Arc de Civa ramasse
en trente stances un millier de vers du Ramayana. Le poeme
d'Iiélene est fait avec des morceaux empruntés a une demi-doudouzaine de poetes grecs ou latins. Les quatorze vers du sonnet
intitulé le Combat Homérique ont été glanés dans trois chants
del' Iliade. Certains poémes espagnols sont des centons du Romancero. Comment les piéces sont choisies et ajustées, avec quel art
cela est fait, nous aurons a y revenir. Pour le moment, tout ce
que nous voulons observer, c'est que cela n'est pas fait de rien,
et que si les tableaux que nous présente Leconte de Lisie nous
frappent par leur relief et par leur couleur, et s'ils nous entrent,
comme on dit, dans les yeux, c'est qu'il se mele, dans leur composition, a l'intuition poétique, un fort élément de réalité.
En meme temps qu'elle a donné de la solidité ason pittoresque,
l'érudition lui a donné aussi de la variété. Puisant pour chaque
poéme a une source difiérente, et suivant ordinairement d'assez
pres le texte dont il s'inspirait, Leconte de Lisie avait quelques
chances de tracer de chaque pays, de chaque époque, de chaque
race, une image qui apparttnt en propre a ce pays, a cette époque,
a cette race, et ne se confondit pas a vec les images voisines dans
un archaisme vague ou un exotisme banal. On sait comment,
pour mettre de la couleur sur ses Orientales, Rugo avait composé
5a palette de tous les souvenirs qui s'étaient, au hasard de ses
lectores, déposés dans sa mémoire, amalgamant Turquie, Arabie
Perse, voire meme Grece et Espagne, dans la peinture d'un Orient
imaginaire. Les tableaux que l'on rencontre chez Leconte de
Lisie de l'Inde, de la Perse, de l'Arabie, se distinguent au premier
eoup d'reil par des traits particuliers et une physionomie originale.
Lisez -seulement dix vers de {:unacépa :

I'Histoire de la dominalion des Arabes en Égyple el en Portugal,
rédigée sur l'Iiisloire lraduile de l'arabe en espagnol de M. Joseph
Conde par M. de Marles, pouvait !ni en imposer par la longueur

de son titre et le luxe de garanties qu'elle semblait ofTrir, il n'avait
aucune illusion a se faire sur la valeur scientifique du Foyer
Breton d'Émile Souvestre ou du Monde Anlédiluvien de Ludovic
de Cailleux. Et cela luí importait sans doute moins qu'on ne l'a
cru et qu'il n'a voulu le faire croire lui-meme. Et, en somme,
il avait raison. Poete, il faisait son méti.er de poete. Ce qu'if
demandait aux livres d'apres lesquels il travaillait, ce n'était
pas des documents pour écrire l'histoire, mais le choc qui ébranIait son imagination et les matériaux dont il avait besoin pour
batir une ceuvre beaucoup moins objective et impersonnelle
qu'il ne l'a affirmé, comme nous le verrons tout a l'heure.
Je ne veux pas dire, toutefois, que cette érudition, - toute
discussion sur saqualitémise a part,-n'ait conféré a Iapoésie de
Leconte de Lisle des mérites que sans cela elle n'aurait pas eus.
Elle a donné aux représentations, ou, si l'on veut, aux recons-•
titutions qu'il a tentées d'un passé lointain, une cohérence, une
tenue, une uniLé que noLre Iittérature n'avait pas encore connues.
Il y avait, lorsqu'il publia ses premiers poemes, trente a quarante ans que nos poetes s'essayaieµt a faire, - pour appeler les
choses par leur nom, - de la couleur Iocale. lis y apportaient,
comme on sait, un zele aussi ardent que médiocrement éclairé.
Je ne parle pas des écrivains de dixieme ordre, qui, quoi qu'ils
fassent, le font mal. Je ne parle pas non plus des fantaisistes
a la maniere d'Alfred de Musset, qui, ayant découvert assez vite
le secret du procédé, professaient a son égard,- je vous renvoie
a Namouna, - le scepticisme le plus irrévérencieux, et s'ils
brossaient un décor italien ou espagnol, s'ils encadraient leurs
créations dans les montagnes du Tyrol ou l'enceinte d'une vieille
petite ville allemande, ne se donnaient pas la peine de chercher
ailleurs qu'en eux-memes les éléments de leurs tableaux. Je
pense aux mattres du genre, au Víctor Rugo des Orientales,
et au Víctor Rugo de Notre-Dame, et au Víctor Rugo de Ruy Bias,
et meme au Víctor Rugo de LaLégende des Siecles. En dépit des

Sous la varangue basse, aupres de son flguier,
Le Richi vénérable acheve de prier. ·
Sur ses bras d'ambre jaune il abaisse sa manche
Noue ~utour de ses reins la mousseline blanche,
Et cro1sant sos deux pieds sous sa cuisse l'ceil clos
Immobile et muet il médite en repos.
'
·
Sa temme a pas légers vient poser sur sa natte
Le riz, le lait caillé, la banane et la datte ;
Puis elle se retire et va manger A part...

�62

L'CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

· Lisez maintenant une strophe ou deux de la Vérandah :
Sous les treillis d'argent de la vérandah close,.
Dans l'air tiede embaumé de l'odeur des jasmms,
Ou la splendeur du jour darde une fleche rose,
La Persane foyale, immo~ile, repose,
.
Derriere son col brun cro1sant ses belles mams,
J)ans l'air tiede, embaumé de l'odeur des jasmins
Sous les treillis d'argent de la vérandah'close.

.

'

Jusqu'aux levres que l'ambre arrondi baise encor,
Du cristal d'ou s'échappe une vapeur subtile
Qui monte en tourbillons légers et prend l'essor,
Sur les.coussins de soie écarlate, aux fleurs d'or,
La branche du hfika róde comme un reptile
Du cristal d'ou s'échappe une vapeur subtile
Jusqu'aux levres que l'am~re arrondi baise encor.

Et lisez enfin ces quatre stances, prises dans l' Apoihéose de
Mouga-Al-Kébyr :
Voici. Le Dyouan s'ouvre. De place en place
Chaque verset du livre, aux parois incrusté,
En lettres de cristal et d'argent s'entrelace
Du sol jusqu'a la vofite et sans fin répété.
Sous le manteau de laine et la cotte de mames
Et le cimier d'ou sort le fer d'épieu carré, .
Les Émyrs d'Orient dressent leurs hautes ta11les
Autour de Soulyman,l'Ommyade sacré.
Les Imans de la Mekke, immobiles et graves, ·
Sont la l'écharpe verte enroulée au front ras,
Et les chefs des tribus chasseresses d'esclaves
Dont le soleil d'f:gypte a corrodé les bras.
Au fond, vHus d'acier, debout contre les portes,
De noirs Éthiopiens semblent, silencieux,
Des spectres de guerriers dont les a.mes sont mortes,
Sauf qu'un éclair rapide illumine leurs yeux.

N'est-il pas vrai, malgré un air de parenté indéniable entre ces
trois formes de la civilisation orientale, qu'on se sent a chaque
fois transporté dans un monde nouveau, et que par l'abondance,
et la p'récision, et l'originalité des détails, chacun de ces tableaux
exclut l'impression qu'il ait été fait de chic.
·
La recherche de l'exactitude a ses avantages, meme pour un
poete ; elle a aussi ses inconvénients. 11 arrive notamment qu'elle
se fasse trop sentir. L'auteur, plein de son sujet, la mémoire
obsédée de tous les traits pittoresques, suggestifs, curieux, qu'il
a notés dans ses livres, ne peut se résoudre aux sacrifices nécessaires et ne vous fait grace d'aucun. De la parfois une surcharge
dont le lecteur est accablé. C'est surtout quand il rapporte les
traditions des peuplades primitives que Leconte de Lisie, cédant

63

a l'attrait puissant qu'exerce sur lui le mystere des origines, se
laisse facilement entrainer. Voyez dans Khiron toute l'histoire,
d'ailleurs contestable, des inva·sions doriennes dans la Grece
pélasgique. Voyez dans le Massacre de Mona le récit des migrations des Kymris. Voyez, dans la Légende des Nornes, les contes
sans fin que font les trois vieilles assises sur les racines du frene
Yggdrasill. Ou bien encore, c'est quand il énumere les horreurs,
les calamités, les violences et les turpitudes des plus sombres
époques du Moyen Age que sa verve ne sait pJus borner son
cours. Quelles que soient la beauté des vers et !a vigueur des
peintures, il faut s'y reprendre a plusieurs fois pour achever des
morceaux, comme le Corbeau, Hiéronymus ou les Paraboles de
Dom Guy, et on en vient a souhaiter, tandis que roulent d'un
flot égal, avec un fracas uniforme, ces tirades interminables,
que l'auteur fut plus concis, ou qu'il fut moins savant.
.
L'abus de I'érudition ne produit pas seulement la lassitude ; il
engendre l'obscurité. Pour comprendre les poemes mythologiques
et historiques de Leconte de Lisie, il faudrait souvent etre aussi
informé que l'auteur Iui-meme, connattre les sources ou il puise,
avoir Ju les Iivres qu'il a Ius. La priere védique pour les morls,
par exemple, n'est pleinement intelligible, j'entends dans son sens
, littéral, que si le lecteur a quelque teinture.du Rig-Véda. Parfois
le contexte apporte une suffisante clarté ; parfois aussi il ne
fournit que peu de lumiere. Faute d'un.e annotation que le poete
ne pouvait guere, sans tomber dans le pédantisme, mettre au bas
-0u a 1~ suite de ses vers, nous en sommes réduits a charger notre
mémoire de termes étrangers dont la signification nous échappe,
ou .d'allusions dont nous ne saisissons pas la portée. Ajoutez
que la préoccupation de I' exactitude dégénere en prédilection
pour l'insolite et pour le bizarre. La question des noms propres,
en particulier, tient dans la poésie de Ceconte de Lisie une place
qu'on ne peut s'empecher de trouver un peu excessive. 11
semble que fa été pour lui la grande affaire, et le témoignage le
plus éclatant de son esprit scientifique, que d'appeler ses héros
des noms les plus dissemblables de ceux sous lesquels on les
com:~ait ordi1:1airement. !I luí est meme arrivé de changer a
plus1eurs reprises sa mamere de les écrire. Assurément il était
lé~itime d_'y apporter une attention méticuleuse, quand il s'agissa1t des d1e~x de la Grece, qu'il était índispensable de distinguer,
~n Ie~r resbtuant leurs appellations authentiques, des dieux de
1 Itahe avec Iesquels on les avait trop-longtemps confondus. Mais
on :reut ~e de~ander quel intéret et quel avantage il pouvait y
avo1r a d1re Surya au lieu de Sourya, Nurmahal au Iieu de Nour-

�7

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65

L &lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

t l'on sourit volontiers des efforts réitérés faits par le
mahal e
·
t
poete pour donner au nom de Cai:n, devenu s_uc~ess1vemen sous .
sa plume Kain, puis Qain, un aspect qui fut suffisamment
barbare a nos yeux.

•
••

Le lecteur aurait tort, néanmoins, de se laisser rebuter I.'ªr ces
dehors un peu rébarbatifs de la poésie de Lecont~ de_ L1~le. A
regarder de plus pres, il s'apercevra que cet appar~il scientifiqu_e
répond a une intention plus profonde que le souc1, as_sez puéril
en'somme de l'exactitude matérielle ou de la oorrection orthographique'. Si l'auteur nous surprend par des, détails s~nguliers
et des dénominations inattendues, c'est que des lepremierab?rd
il veut que nous nous sentions tra_nspor~és hors de D:otre sphere,
que nous ayons l'impression quas1 phys1que _de la d1fférence des
milieux et des époques. Mais il se propose b1~~ de ~e ~as s'en
tenir la. II veut nous faire pénétrer avec lm Jusq? a l ame des
temps passés e~ _des races_ ~s~aru~s .•Pour réuss~r dans,. cet~
entreprise, il falla1t, nous d1sa1t-1!"lm-meme, ;rnn mira~le d mtm
tion ». Ce miracle, lui a-t-il été donn~. d~ 1 accom~hr ? On ne
saurait s'attendre, évidemment, a ce qu 11 ait pous~é JUS~ue ~ans
le dernier détail la psychologie tles peuples. Ce n aura1t pu et~
qu'au détriment de la poésie e~_de I'ar_t. M?ins exigeants que lm,
nous ne demanderons pas « qu 11 se s01t fa1t touratourlecontemporain de chaque époque et qu'il y ait revécu exclusiv~ment.. »
II nous suffira qu'il en ait rendu exactemen~ la phys1o~om1e
générale, qu'il ait démelé avec jus~esse e~ ~ouhgné avec VIgueur
les traits dominants et le caractere ongmal de chacune des
grandes races ou des grandes civilisations auxqueiles il a demandé
le sujet de ses tableaux.
. .
.
.
.
.
L'Inde, soit légendaire, s01t h1stonque, lm a fourm le SUJ~t de
quelques-uns de ses plus beaux poemes. Pays étrange, qm rassemble en lui les plus étonnants contrastes : ardeu~ s~nsuelle et
extase mystique, voluptés savant_es et extraordmaires_ macérations. 11 semble que personne n'y fasse grand cas de la vte, de la
vie des au tres aussi. bien que de la sienne. La, passi?n, so~s ce
climat de feu, s'exaspere et va facilemen~ jusqu au cr1me. DJihanGuir, le maharajah de Lahore, s'est épr1s, a entendre monte~ ~a
voix dans l'air nocturne, de la blanche Nurmahal, l'ép?use d,~hKhan, que la guerre retient au loin. Et Nurmahal a 3ur~ d etre
fidele ; mais elle est faible, mais elle est femme ; elle a1me ~es
richesses1 les grandeurs, le luxe, les fetes, la soie et l'or? l~s saphirs
et les diamants. Elle ne résiste pas au penchant qui l entratne.

Mais pour éviter de commettre un parjure, elle commence par
se débarrasser d'Ali-Khan :
Par un coup de poignard a la fois reine et veuve,

elle pourra s'asseoir aux cótés de Djhan-Guir sur le tróne mongol.
Le vieux nabab d'Arkate, Mohhammed, est le mari tresamoureux
d'une trop jeune femme. « Défie-toi, lui souffie le fakir accroupi
ases pieds:

•

Nabab Ita barbe est grise et ta prudence est jeune...
Pourquoi réchauffes-tu le yeptile en ton sein ?

Et Mohhammed regarde « le front ceint de grace etde noblesse »
l'ceil jeune et pur, la bouche trop belle pour mentir, et il ne coro~
prend qu'une chose, c'est qu'il aime, qu'il aime comme s'il avait
vingt ans: La nuit vient : au fond du palais sombre, Mohhammed
repose ; il gít immobile, roide, la gorge ouverte au milieu d'une
mare de sang. - Le roi Ambarisha ofTre aux dieux une victime
h?maine. Au moment ou le sacrifice va s'accomplir, la victime
d1sparatt, dérobée par Indra. II faut de toute nécessité ou la
retrouver, ou lui ~n substituer une autre. Apres beaucoup de
tec_herch~s, ~mbarisha rencontreun pauvrebrabme, pieuxet sage,
qm a tro1~ f1ls. II demande au brave homme de lui Iivrer, au prix
de cent m1Ile vaches grasses, un de ses enfants. Mais le vieillard
ne veut pas céder son fils ainé, et sa femme se refuse a vendre
le plus jeune. Alors le second, &lt;;unacépa, se leve. II se dévoue.
II ·?em_ande seulement un jour de grace, pour dire adieu a celle"
qu Il_ a1me, a la fleur de son printemps, la tendre et pure &lt;;anta.
II lm_ annonce qu'il va mourir. La vierge aussitélt déclare qu'elle
le smvra dans la mort :
Tu veux mouru, dit-elle, et tu m'aimes l Eh bien
Le couteau dans ton cceur rencontrera le mien f '
Je te suivrai. Mes yeux pourraient-iJs voir encore
L? monde s:éveill~r, &lt;!,ésert achaque aurore f
e, est par. to1.qu_e I ore11le _ouverte _aux bruits joyeux,
J écouta1s les 01seaux qui chanta1ent dans les cieux
Par toi que la verdeur de la vallée enivre
'
Par toi que je respire et qu'il m'est doux de vivre...

Et ~l ~e dépend point d'el~e que son sacrifice ne soit accepté. V_alm1k1, l_e poete 1mmortel, Iui, est tres vieux. II a cent ans. Sa
v1e est pleme, son ceuvre est faite. II monte au sommet de l'Himavat, il s:arr~te ~o~s levaste Figuier verdoyant l'hiver comme l'été.
!mmob1le, Il Ia1sse une d_erniere tois ses yeux se fixer sur le monde,
Il se plonge dans la glo1re de Brahma. Et tandis qu'il est perdu
5

�66

67

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L'&lt;EUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

dans cette extase surhumaine, par centaines, par milliers, par
millions, de blanches fourmis grimpent a l'assaut de son corps.

la favorito de Pallas Athéné, « la Cité surhumaine l&gt;, « la Fleur
magnifique des a.ges ll, que le poete voit, dans l'aurore et l'azur,
monter aux cieux élargis, et s'épanouir sur le monde enchanté,

Elles couvrent s.es pieds, ses cuisses, sa poitrine,
Mordent rongent la chair, pénetrent par les yeux
Dans la Joncavité du era.ne spacieux,
.
S'engoultrent dans la bouche ouverte et v1olette,

et de ce qui fut Valmiki, l'immortel poete, elles ne laissent qu'un
squelette roide,
Planté sur l'Himavat comme un dieu sur l'autel.

La Grece connatt,elle aussi,les passions qui tou~mententl'homme.
Elles sont de tous les temps et de tous les chmats. Lecont~ d~
Lisie nous montre Clytemnestre féroce, Hélene sensuelle, N1~be
orgueilleuse. Mais de cette terre _heureu~e, ou la race humame
s'est ép-anouie plus librement qu'a1lleurs, 11 a r~tenu d~ préférence
des images riantes. Les dieux y sont tout ~res de I h_omme, et
J'homme s'y sent presque au rang des d1eux. Les 1~mortels
aiment les femmes de la terre, et les nymphes ne crment pas
s'abaisser en poursuivant de beaux jeun_es hommes_ d'une t~ndresse que ceux-ci n'accueillent pas tou1ours. La v1e est facile,
les mreurs sont douces :
Ni sanglants autels, ni rites barbares,
Les cheveux noués d'un líen de fleurs,
Une Ionienne aux belles couleurs
Danse sur la mousse au son des cithares.

Sans doute la Grece a produit en foule guerriers _héroi'ques et
navigateurs aventureux ; mais, pour Leconte de Lisie, e~le est
surtout la patrie de l'intelligence et des_ arts, le sanct~a1re de~
Muses, dont il évoque a la fin del' Apollonide le .chceur maJestueux.
Nous sommes les Vierges sacrées,
Délices du vaste univers, .
Aux mitres d'or, aux ~aur~ers verts,
Aux lévres toujours mspir~.
L'homme éphémere et souc1_eux
Et l'Ouranide au fond des c1eux
Sont illuminés de nos flammes,
Et parfois nous réjouissons
De nos immortelles chansons
Le noir Hades oú sont les §mes !...
A travers la nue infinie
Et la fuite sans fin des temps,
Le chceur des astres éclat~nts
Se soumet a notre harmorne.. ,

Les Muses sont !'ame du monde. Mais leur séjour préféré, c'ést

..

La ville des Héros, des Chanteurs et des Sages,
Le,Temple éblouissant de la sainte Beauté.

Quel contraste entre cette lumineuse vision et les tableaux
que Leconte de Lisie a retracés du monde barbare 1 Dans ces
dures contrées du Nord, glacées de neige ou noyées de brume,
l'homme est sauvage comme la_ nature. Les corp::s sont robustes,
et les ames violentes. Point de dissimulation, de perfidies ni de
ruses: le sang .monte a la tete, le geste devanee la parole ; les
passions dominantes sont la haine jalouse et la soif de la vengeance. Ici, nul renoncement a la vie, mais le parfait mépris
de la mort. II est beau de mourir en combattant, d'épuiser d'un
seul coup, la part d'existence assignée a chacuri, d'.entrer joyeusement dans un autre monde. Hialmar est couché sur le champ
de bataille ; son casque est rompu, son armure est trouée, ses
yeux saignent ; il rassemble ses forces pour appeler a luí le corbeau
qui tout a l'heure dévorera son cadavre :
Viens par ici, Corbeau, mon brave mangeur d'hommes ;
Ouvre-moi la poitrine avec ton bec de fer.
Tu nous retrouveras demain tels que nous sommes.
Porte mon creur tout chaud a la filie d'Ylmer..•
Moi, je meurs. Mon esprit coule par vingt blessures.
J'~i fait mon temps. Buvez, ó loups, mon sang vermeil.
Jeune, brave, riant, libre et sans flétrissures,
Je vais m'asseoir, parmi les Dieux, dans le soleil l

Ceux qui sont morts laissent un devoir a ceux qui restent.
A défaut des hommes, les femmes se leveront pour venger
l'époux ou le pere tombés. Hervor court au tertre sous Jeque!
repose Angantyr, elle réveille son pere dans la tombe, elle réclame
l'épée que le héros égorgé a emportée avec lui:
Anga!1tyr l Anga!ltyr' l rends-moi mon héritage.
Ne fa1s pas cette mJure a tarace, ó guerrier l
De ravir a ma soif le sang du meurtrier...

. De ~elle~ héroi'nes, quand elles aiment, sont plus portées a la
Jalo-usie 9u a la tendresse. Et elles l'exercent avec des raffinements
de féroc1té. Brunhild ne s'en prend pas. a sa rivale Gudruna · elle
frappe le roi Sigurd, qu'elle aime et qui l'a délaissée po~r la
Franke.
Voila ce quej'ai fait. C'est mieux. Je suis vengée l
Pleure, veille, languis et blaspheme á ton tour l

�1

69

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

L ffiUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

qu'au rooment roeme, elle se tue sur le corps de
l'infidele qu'elle a poignardé.
.
Ces ames barbares sont aussi des ames e~~antmes : elles
se plaisent aux contes merveilleux, au~ tr~d1tions venu~s de
génération en génération des a'ieux lomtams ; _elles s attachent passionnément au culte qu'elles ont hér1té de _leurs
peres. Survienne une religion nouvelle, a l'appel _de leurs pret~es,
elles opposeront dieu a dieu dans une lutte mégale, ou bie~,
voyant la résistance impossible et ne se sentant plus de ra1sons de vivre, elles se laisseront comme les Celtes de Mona, ~vec
une indifférence dédaigneuse, massacrer par leurs n:ieurtriers.
Leconte de Lisie les regarde avec une visib~e ~y~pathie opposer
un supreme obstacle a la di_ffusion di_i Chnstiamsme. Le temps
viendra pourtant ou les dermersrécalc1trants auront r_egu le b~pt'me 011 l'Occident tout entier s'inclinera sous la 101 du Christ.
Itor~ commenceront les Siecles M audils, comme le poete les appelle:

mins, en quete d'_h?rribles nourritures, cette tres noble dame qui,
dans sa grande p1tié pour leurs souffrances, croit fermement faire
un a_cte de cha,rité en mettant le feu aux quatre coins de la grange
ou s1x cents d entre eux ont trouvé un refuge, et en les expédiant
au plus vite et d'un seul coup en l'autre monde :

68

n est vrai

Hideux siecles de foi, de lepre et ~e Cai_nine,
Que le reflet sanglant des büchers 1Uumme,
Siecles de désespoir, de peste et de haut mal 1. ••

ª.

Siecles du serf ~nchatné a la glebe, du J uif torturé petit feu, des
hérétiques scellés dans les murs ; siecles ducenoble sire aux aguets
sur sa tour», pret a descendre de son ~ire féodale pourrangonner
le marchand qui passe ; siecles du goup11lon, du froc, de la cagoule,
de l'estrapade et des chevalets ; siecles d'égorgeurs, de taches,
et de brutes,
Honte de ce vieux globe et de l'humanité.

Ent,:e les sept monts de Rome se dresse et grandit
Une bete écarlate ayant dix mille gueules,
Qui dilate sur les continents et lamer
L'arsenal monstrueux de ·ses griffes de fer.

Ce monstre qu'on dirait sorti de I'Apocalypse, c'est l'Égli~e
catholique instrument d'oppression sur les corps et de tyranme
sur les a~es. La papauté toute-puissante tient_ le monde en
servage· par la crainte de l'enfer, et courbe a ses pieds les peuples
et les empereurs. Sous cette domination insurmontable, la chrétienté est livrée en proie a la misere et" au fanatisme : roisere
morale autant que matérielle ; fanatisme sincere, mais dont
la sincérité n'est qu'une preuve plus lamentable de l'égareJ?,ent
auquel s'est abandonné l'esprit humain. Témoin, en un temps de
famine, ou les pauvres paysans vaguent le long des grands che-

Tous passerent ainsi dans leur éternité
Prompte mort, d'une paix bienheureusé suivie...

Aussi le poete voit-il poindre avec joie l'aube de ce xve siecle
qui marquera le déclin de la théocratie. 11 fait, en de truculentes
par~boles, dire par _Dom Guy, le prieur de la bonne abbaye de
Clairvaux, leurs véntés aux antipapes qui se disputent la· chaire
de saint Pierre, aux reines qui se roulent dans la débauche aux
roí~ qui font de la terre un lieu de boucherie, aux moines goi~fres
et 1vrognes, aux hommes de lucre qui changent la maison divine
en_ une caver~e de v:oieurs, a toute cette engeance maudite que le
ro1 Jésus-Chnst remera au dernier jour. 11 s'incline avec admiration devant les preroiers martyrs de la libre pensée qui sur le
bO.cher ou ils sont mordus par la flamme, trouve~t en~ore la
force d~ ~e redresser intrépidement et de narguer leurs bourreaux.
La V1s1on du Moyen Age que Leconte de Lisie nous offre est
un_e visi~n ?'enfer. Est-il nécessaire de souligner ·ce qu'un parti
pns auss1 v10l~nt co~porte d'e~agération, d'injustice et de fausset~ ? Cert:s, d sera1t tout auss! excessif de faire de cette longue
péno~e, ag1tée par des guerres interminables, éprouvée par des
calam1tés _de toute sorte, une réalisation de l'age d'or. A supposer
que certams de_ nos contemporains expriment parfois quelque
regret de n'avo1r_ pas vé?u ~ails ce bon vieux temps, c'est un
regret to_ut platom~ue, et d n est personne qui forme sérieusement
le ~ouha1t de I_e vo1r revenir. Est-ce une raison pour n'en parler
qu avec mépns et avec horreur ? Tout en admirant la vigueur
avec laquelle Leconte ~e Lisie a brossé les tableaux qu'il nous
e~ donne, on est en dro1t ~e se plaindre qu~il les ait systématiquement poussés au no1r. Avec beaucoup de violences . de
souffrances, de brutalité et d'iniquité il y a eu en ce rude te~ps
de 1:ent_housiasme, de la beauté, d~ la vert~, de la grandeur:
11 ~ était ~as per~is, apr~s 1850, a qui que ce ftit, meme a un
poete, de ~ en t~mr a une 1mpression si sommaire. Pour invoquer
une autorité qui ne saurait etre suspecte, Leconte de Lisle aurait
pu -trouver dans I'Hi~loire de Michelet les éléments d'une pein}te pl1_1s exac~e, des lignes plus justes et des couleurs plus vraies.
d aurait _appris tout au moins a parler avec une pitié fraternelle
e ce « trIS_te enfant arraché des entrailles meme du Christianisme,

�70

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qui naquit dans les )armes, qui grandit dans la priere etla re:verie,
dans )es angoisses du cceur! qui _mo~rut sans ac_hever nen »,
maís qui« nous a laissé de lui un s1 po1gnant souvemr, que toutes
les joies, toutcs les grandeurs des ages modern~s ne su~ront pas A
nous consoler ». Il a préfété s'en tenír a Volta1re et a I Essai_ sur
les Mreurs. II s'était, pendant son adolescence a Bo~rbon,, tmbu
de ces opínions surannées : il y demeura fidele Jusqu a ~es
derniers jours. En 1872, il publiait so?s !ª forme ~•une pet1~e
brochure, aujourd'hui tres rare, une Hisloire populair~ du Chr1stianisme. II avertit lui-meme son lecteur que ce n est pas la
« un travail de critique et de discussion ». Entendez que c'est
une ceuvre de partialíté et de haine. II y résume en f~rm~les
tranchantcs les jugements que ses vers d~veloppent en d1atnbes
éloquentes et passionnées. Le pape Gré~o1re l~ Gra_nd est présenté
comme un des plus redoutables ennem1s de I espnt ,: « ª?cun d~s
Conquérants Barbares qui s'étaient emparés_ de I Itahe n_e f1t
plus de ;nal que Iui a l'in_telligence _humame ». Le xe s1écle,
_ qui est le siécle constituLJf de la soc1é~é féodale - est caractérisé « cornme le plus ignare, le plusstup1deme~,tréroce e~leplus
brutalement corrompu de tous les siécles de I ere ~hrétien~e. ))
Au moins, Louis IX, dont l'Église a fait un de ses samts, 1:1a1s_ en
qui la France voít une des plus grandes figures de son h1stoire,
trouvera-t-il grace devant !'inflexible sévéríté de l'auteur ?
II est loué mais il est loué de telle sorte que l'éloge est pr~sque
plus insul~nt que le blame. &lt;&lt; Saint Louis était un homme Juste,
généreux, plein d'honneur et d'héroisme. C'_est ~e plus btau
caractere du xme siécle. Les grandes vertus lui éla1e~t pro_pres,
ses vices étaient chrétiens. &gt;) Et pour conclure : « Le Chr1stiamsme,
et il faut entendre par la toutes les communions chrétiennes,
depuis le catholícisme romain jus_qu'a~x plus infi~es se~tes protestantes ou schismatiques, na Jama1s exercé qu une mfluence
déplorable sur les intelligen~es et les m°:_urs. »
telles affirmations portent leur réfutat10n en elles-memes: S1 elle~ pr~u_vent
quelque chose, c'est jusqu'a que! point pass10~ anb-religieuse
peut rétrécir et aveugler un grand espnt. Au pomt de vue proprement littéraire, nous en concluron_s par su~~rott que Le~~nte
de Lisie n'était guére en état de remphr la d_ermere des cond1t10ns
qu'il imposait a l'auteur d'une épopée cychque embrassant_ dans
son largc développement l'hu1;fla~lé to~t. entiére, et que s1 l'on
peut reprocher a quelqu'un d avo1r cho!s1, dans le pass?, «. des
thémes propres au développement des ~dées et des asp!rabons
du temps ou il vivait en réalité »,_ c'~st bien ~u poéte qui a g~té
une partie de son ceuvre, et ,.qui n en aura1t pas été la moms

pe

!ª

1

L CEUVRE POÉTIQUE DE LECONTE DE LISLE

71

neuve et la moins attraya~te, en y iníusant le philosophisme du
xvme siécle et l'anticléricalisme du x,xe.
Est-ce a dire que ce contempteur du MoyenAge professe pour
les temps modernes une admiration sans bornes,ouqu'il ait une
confiance illimitée dans )'avenir qui s'ouvre devant le genre
humain ? S'il a nourri, a une certaine époque de sa vie, des illusions de cette sorLe, elles se sont dissipées assez vite, et il a pris
soin lui-meme, - nous avons pu le constater déja, - d'efTacer
presque touLes les traces qui auraient pu en subsister dans son
ceuvre. La civilisation actuelle ne luí inspire pas moins d'horreur
que la société féodale. « Depuis Homére, Eschyle et Sophocle,
déclare la préface des Poemes Anliques,... la décadence et la
barbarie ont envahi )'esprit humain. &gt;) On s'attendrait qu 'il
saluat avec enthousiasme la nenaissance, qui remit les intelligences a l'école des mattres antiques. II n'en est rien. A partir
du xv1e siécle, il cesse de s'intéresser a l'histoire de l'humanité.
Seuls, obtienncnt de lui quelque marque d'attention et unesymp_athie non déguisée les représentants attardés des races primitives, les sauvages qui, dans la prairie américaine ou sur quelque tlot de la Polynésie, perpétuent cette alternance d'activité
violente et d'indolente songerie, qui fut sans doute, aux temps
préhistoriques, la loi de la vie humaine. II met une visible complaisance a décrire,
Assis contre Je tronc géant d'un sycomore
Le cou roide, les yeux clos, comme s'il dormait,

une plume d'ara, jaune et rouge,au sommet du crane, et le calumet
aux lévres, le dernier Sagamore des Florides, le sachem tatoué
~'ocre et de vermillon, immobile, étrange et beau comme une
1dole rouge ; - ou bien encore le dernier des Maourys, le vieux
Mangeur d'hommes, unique débris d'une race turbulente et
guerriére, qui boit l'oubli dans l'eau de feu, et s'en va le Ion,., de
0
la plage, la tete basse et les deux bras pendants,
FantOme du passé, silencieuse image
D'un peupJe mort, fauché par la flamme et le fer.

Q~ant aux représentants des races dites supérieures, ces blancs
qui prétendent faire la loi a l'univers il n'a pour eux - et il ne
'
se gene pas pour le leur dire, - que le'plus complet mépris
:

.

Vous vivez !Achement sans réve sans dessein
Plus vieux, plus décrépits que la terre infécond~
Ch:Hrés des le berceau par le siecle assassin
'
De tou te passion vigoureuse et profonde.

...

�72

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ils n'en ont qu'une, et la pl1;1s basse et la plus vile de toutes,
l'appétit des richesses, la soif de l'or. Mais la destruction guette
ce monde de corruption et de boue : « Les temps ne sont pas
loin », s'écrie le poete,
Ou, sur un grand tas d'or vautrés dans quelque coin,
Vous mourrez betement en emplissant vos pocbes.

Et ce sera la fin. « La voix sinistre des vivants &gt;&gt; se taira sur
la surface de la terre, et le globe pulvérisé ira fertiliser de ses
innommables restes

Philosophie de 1'Esprit
Cours de 11. LÉON BRUNSCBVICG,
Membre de l' Inslitut, Pro/esseur á la Sorbonne._

Les sillons de l'espace ou fermentent ~es mondes.
CINQUIEME LE{:ON

Ainsi le poete a constaté le néant des dieux; ~la lancé l'ana~héme
aux hommes ; il ne nous reste plus, pour épu1ser sa concept10n de
l'univers, qu'a nous demander ce qu'il pense de la nature.
(d suiure.)

Les bases spéculatives du dynamisme.

J'ai indiqué des ma premiere legon que, dans un cours comme
celui-ci, destiné 11. !'examen des grandes directions. de la pensée
philosophique, le point délicat, ou la critique doit exercer une
surveillance rigoureuse, consiste dans la distinction meme et dans
la position initiale des doctrines. II faut done, en abordant la
seconde partie de ces ét.udes, consacrée au dynamisme spiritualiste, que je m'eíTorce de mettre en lumiere ce qu'il représente
a travers l'histoire, en quoi il correspond a une aspiration constante de la pensée humaine.
A cet égard, je trouve un appui précieux dans le Vocabulaire
philosophique, dont M. Lalande est en train d'achever la publication. En particulier, je citerai quelques formules tres frappantes des observations suggérées a Jules Lachelier par la critique de M. Lalande sur le mot Spirilualisme : « Au point de
vue purement spéculatif, l'opposition la plus profonde est peutetre entre le mécanisme et la vie ». Et Jules Lachelier ajoute :
« On ne peut parler trop séverement du mal que Descartes a
fait a la philosophie , en substituant sa doctrine a celle
d' Aristote. n
Je prévois, quant a moi, que nous aurons occasion d'en appeler d'un semblable jugement, et d'invoquer meme la dialecti&lt;¡ue i_déaliste de Jules Lachelier pour donner au Cogito son interprétat1on la plus profonde et la plus féconde. Mais, pour le moment, n?us avons a faire sortir de ces formules la lumiére qui
nous gu1dera vers notre but. II y a une antithése Aristote-Descarles, et qui a survécu au triomphe du cartésianisme. Descartes
a cr~ travailler pour la cause du spiritualisme, en faisant rentrer
la vie dans le cadre du mécanisme ; en réalité, il aurait bien

�74

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plutot servi les intérets du matérialisme. Aussi serait-ce déja
un progres pour la philosophie de }'esprit que d'avoir suspendu
le mécanisme aux causes finales et aux forces psychiques, ainsi
que l'a fait Leibniz ; mais ce sera encore un plus grand progres
d'établir que la vie est d'un ordre autre que la matiére, qu'elle
a un rythme original qui la rend inaccessible aux prises de I'intelligence, qu~elle releve de la conscience, ainsi que l'a fait
M.Bergson.
Tels sont les différents points que je vais essayer d'éclaircir
aujourd'hui.
La base du spiritualisme, c'estlaconception de l'ame. Or, chez
Descartes, l'ame est res cogilans, et elle n'est que cela. Pour
Aristote, c'est bien l'ame qui pense, et puisque la pensée abstraite s'appuie sur l'iruagination, c'est bien !'ame qui sent ; mais
pensée et sentiment ne constituent pas les fonctions essentielles,
fondamentales, de l'ame ; les plantes ont une ame, et pourtant
on ne peut pas dire qu'elles sentent ou qu'elles pensent. Que se
passe-t-il done en elles, qui réclame, qui atteste la présence
de l'ame ? C'est un mouvement de croissance, vers une forme
d~terminée, un processus de maturation qui a son rythme parfa1tement défini, une yivt,ni; suh'.ie d'une 96op&amp;..
En nous plagant sur le terrain de la biologie végétale, nous
avons chance de saisir l'intuition centrale du spiritualisme
aristotélicien, d'ou nous pourrons descendre dans le domaine
proprement physique, et nous élever au domaine proprement
psychologique: Partout, en effet, pour Aristote, le probleme est
posé de la meme fagon. Ce dont il s'agit de rendre compte,
ce ,~'est pas. des phénomenes considérés quanlitalivement, en tant
qu Ils occup,ent une p.artie plus ou moins grande de l'espace,
en tant qu 11s se succedent dans le temps, mais de l'ensemble
qualitalif qu'ils forment, de l'ordonnance qu'ils présentent, de
l'harmonie interne par quoi ils nous donnent le spectacle du
monde, du K6crp.o,;. De la l'inadéquation de l'atomisme Aristote appréciait la rigueur rationnelle de la science dé'mocrit~enne ; mais il ne croyait pas que le mode proposé d'explicafao!1 répondtt aux exigences de l'expérience, car un mouvement
qm ~e ?ontinuerait de lui-meme irait a l'infini, ce qui est en contrad1ction manifeste avec la réalité. D'autre part, les résultats
du concours et du choc des atomes seraient des résultanles au
sens propre du mot, c'est-a-dire des agrégats et des événements
~~lconques, qui n'offriraient pas cette régularité et cette périod1c1té dont nous sommes les témoins, qui ne se preteraient ni
aux lignes simples d'une classification ni aux émotions esthé-

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

75

tiques de la contemplation. Quand une plante se développe,
nous voyons bien qu'elle augmente de volume, et nous pouvons
dire assurément que de nouvelles particules de matiere viennent
s'ajouter a elle ; mais une addition purement mécanique ne nous
éclaire pas sur ce que nous désirons expliquer : comment le terme
de ce développement est l'apparition de la pl;mte dans la plénitude et la perfection de son type, avec une taille, une proportion des organes, une durée, qui se retrouvent telles quelles dans
les végétaux de meme espece, qui se conservent de génération en
génération. La nature vivante est un mystere impénétrable pour
qui prétend résoudre le composé a venir dans les composants
déja donnés ; elle se dévoile au terme de son processus, par la
fin qu'elle réalise, et c'est en remontant le cours du temps, en
renversant l'ordre de l'apparition, que l'on atteint l'ordre de la
produclion. La cause qui fait de la plante ce qu'elle est, c'est ce
qui contenait déjd en soi cette réalisation, qui a communiqué a la
graine le pouvoir de devenir le végétal en acle, c'est l'lv-tElExda.
Cette conception de la causalité s'explicite d'elle-meme lorsqu'on l'applique a une reuvre d'art; car, ici, les différents moments
sont donnés a part les uns des autres : le marbre sur lequel le
sculpteur travaille et les coups de ciseau successifs qui en dégagent
la statue ; la forme qui se révele pour les témoins a l'achevement
mais qui préexistait dans l'esprit de l'artiste, et la fin en vue de
Iaquelle il a travaillé. Dans la nature, les causes sont immanentes
a la matiere meme du devenir, comme il arrive d'ailleurs chez
l'homme en cert_aines circonstances accidentelles, par exemple,
chez le médecin qui se soigne lui-meme. L'etre vivant est l'artisan, le sculpteur de soi ; !'ame est en luí ce qui informe le córps,
ce qui le nourrit et le conserve dans la spécificité de son type.
De cette parenté entre la nature et l'art, qui a été l'un des
themes principaux du romantisme, Aristote a eu le sentiment
tres net. Je vous rappelle seulement ':In passage de la Physique :
. Si doi:ic les choses artificielles son! produites en vue de quelque «;hose,

il est év1dent que les choses de la nature le sont aussi ; car, dans les choses

a.rtificielles et dans les choses de la nature, les conséquents et les antécédents
sont entre el!JC dans le méme rapport.

Quant au car.actere anthropomorphique de cette conception,
caractére dont on voit que Platon avait pris pleine conscience,
et par le f~rneux passage du Phédon qui concerne Anaxagore,
et par le Tzmée ou la cosmogonie finaliste est présentée expressément comme une mythologie, il se dissimule chez Aristote,
sous une vision esthétique des choses qui, précisément parce

�76

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

qu'elle est esthétique, donne I'impression, ou si vous le préférez, l'illusion d'une intuition immédiate et spontanée. Pour un
génie d'artiste, chez un peuple d'artistes, il n'y a pas un effort
spécial a faire pour aboutir a l'animation, a la divinisation de
la nature ; ce génie et ce peuple voient directement l'ame et la
divinité dans la nature.
Telle est, dégagée des textes qui l'expriment sous une forme
abstraite, et qui, d'ailleurs, ne sont pas toujours faciles a concilier, la doctrine de la vie chez Aristote.
Com~ent de cette biologie procedent tour a tour psychologie
et phys1que ? C'est ce que nous indiquerons brievement. Du moment que l'ame est forme du corps, énergie préexistant en quelque
sorte a sa réalisation, provoquant et par suite expliquant le passage de la puissance a l'acte, l'ame purement nutritive des végétaux,l'amesensitive des animaux, l'ame raisonnable des hommes
apparattront comme des fonctions successives qui occuperont
des ra~~s d? plus e_n plus élevés dans un tableau hiérarchique :
la m~bere m~rgamque _étant la puissance que l'ame nutritive
orgamse, la vie végétative étant la matiere de la vie sensitive,
laquelle se concentre a son tour dans l'activité de la pensée abstraite, jusqu'a l'acle pur, forme sans matiere, opération sans
changement, sans déplacement, ou se confondent perpétuellement le lerminus a quo et le lerminus ad quem.
. D'autre part, comment tendre compte de cette espece particubere de changeme~t qui s'opere dans l'espace, du mouvemenl
local, de la translat10n? II y a des cas ou nous voyons se succéder
la cause et l'effet, également donnés a la perception, quand,
par exemple, nous _langons un projectile. Mais ce cas semble
trop facile po~r étre intéressant, encore qu'il y ait a se préoccuper de sav01r comment le mouvement continue un certain
temps apres que la main cesse de tenir le projectile. Les mouvements ou l'on apergoit directement un moteur sont des mouvements víolenls, tandis que les mouvements n'aturels sont ceux
dont la cause est invisible : la pierre tombe .e t la fumée monte.
Or, la contrariété de ces tendances, inhérentes aux différents
corps, imp~i.que la pr~sence, et l'a~tion d'une forme qui s'exerce
sur la ~at1ere, et q~1 ~onfere, s01t aux graves, soit aux légers,
la propriété caractéristique qui les qualifie. Le but ou tend cette
forme, c'est la position dé la matiere dans son lieu naturel, qui
sera le haul ou le bas ; de telle sorte que pierre et fumée se déplacent, parce que ce sont, a littéralement parler, des corps a la
recherche de leur ame.
,
J'ai réduit cette esquisse du monde aristotélicien a ce qu'il

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

77

y avait d'essentiel pour faire apercevoir toute la portée, et de
la révolution cartésienne, et de l'effort ultérieur afin de remonter
le courant du cartésianisme, de retournera. un dynamisme dans le
domaine de la physique et de la biologie.
La cosmologie cartésienne, fondée sur le príncipe de l'inertie
et sur le príncipe de la conservation du mouvement, considere
tout phénomene comme une résullanle qui se résout intégralement dans ses composanls, a. l'aide d'une équation entre les coefficients convenablement choisis des antécédents et les coefficients des conséquents. La cause, physiquemenl parlanl, n'est
autre chose que la raison, mathématiquemenl parlanl. Des lors,
il n'y a plus lieu de faire appel a la force d'une ame qui serait
génératrice du mouvement, qui l'aménerait a sa forme : le monde
physique s'explique tout entier, pour l'intelligence, sur le niveau
des phénoménes, grace a l'application purement géométrique
des lois fondamentales. Le monde matériel est ce qui exclut la
causalité d'ordre spirituel, comme l'essence spirituelle se définit
par l'impossibilité d'un contact direct avec la matier , contact
qui aurait inévitablement pour eITet de le situer dans 11espace et
par suite d'en nier la spiritualité. L'ame n'a d'autre fonction que
de penser ; il n'y a qu'une ame : l'áme raisonnable. Propositions
qui se confirment par a prétention qu'émet Descartes d'incorporer au mécanisme (ainsi que nous l'avons vu dans notre premiere legon), le domaine de la biologie, une grande partie du domaine psychologique.
Or, Descartes en a-t-il fini avec le dynamisme aristotélicien?
Point du tout, nous l'avons dit. M0is ce qui est tout a fait curieux, c'est la íagon dont s'est opéré ce retour a l'inspiration
d'Aristote. II ne s'agit nullement de la survivance d'une tradition qui se maintiendrait, par l'effet des habitudes acquises,
en face d'une autre tradition. Leibniz accepte pleinement la conception cartésienne ou, pour mieux dire, mcderne de la science ;
il récuse, comme une régression vers la barbarie scola~tique, le
dynamisme brutal des Newtoniens·qui font de la gravitation une
qualité premiére, de l'attraction une force vérit8ble. Il ne va
pas, comme Aristote, de la vie a la matiere; mais, de l'étude méme
de _la matierc, il dégagera la nécessité de recourir a quelque chose
qm dép_asse le plan de la matíere, et de réhabiliter, suivant son
express1on, les f'&gt;rmes subslanlielles, lesenléléchies lesámes et cela
par une discussion d'ordre mathématique et méc~nique, ~n montrant que les équations cartésiennes du mouvement équations
pure:zient algébriques, ne suffisent p&amp;s ,i rendre compte des phénomenes.

�78

PHILOSOPHIE DE L'ESPRIT

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Descartes avr.it ehoisi, po11r fondement d, sa cosmologie, le
chcc co:i;isidéré dans l'instant: avant le choc et a pres le chcc doit
$e retrouver le meme quantité, produit de la masse par la vitesse.
Mais les lois de Galilée sur la chute des corps ont révélé un autre
type de phénomene : un mouvement qui s'accrott avec le temps
et dont la connaissance est réservée a une autre sorte de calcul,. celui-la méme que Leihni:r constitue grace a 18 découverte
.de l'algorithme différentid. La détermination de ce mouvement
a un inst·mt donné ne fournit qu'un term" isolé dans la série,
et .·:e terme ne s'e'Cplique pas si on ne le réintear3
., pas c'ans 13
séne tout entiere, si on ne le faitp'lrtidp~r a laloi dynamique qui
est génératrice et ronstitutive de la série. Or, ~ette intégration
des ID:)uvements qui se succedent a travers le t.emps, fournit la
force vive: 1 /2 mv2 que 1 eibniz (sous 1~ forme mv11 a l'exemple tle
H uyghens) substitue, comme. inv :zriant universel, a l 'invariant
cartésien : mv.
Ainsi b fcrce, sdentifiq11ement parlant, est une inlégrale ;
au moyen de cette intégratitm, la s~ience parvient a la réalité,
par del?t le cara-:tere de rtlativité, qui est inhérent au mou·vement.
Vcici a, cet égard, une déclari&gt;tion que j'emprunte au Discours
de Mélaphysique :
·
Le mouvement, si on n'y considere que ce qu'il comprend précisément et
!or~ellement, c'est-a-dire un c~angement de place, n'est pas une chose
~nt~erement réelle,_ et quand plusieurs corps changent de situation entre eux;
il n Y est pas poss1ble de détermmer par la seule considération de ces chan~ements, ~ qui eJ?,tre e~x le mouv~ent et le repos doit étre attribué, comme
Je pourra1s_ le faire vo1r géométr1quement, si je m'y voulais arreter maintenant. Ma1s la force ~u cause prochaine de ces changements est quelque
chose d~ P!US réel, et 1~ y, a assez qe fondement pour l'a ttribuer a un corps
plus qu a l autre ; ~uss1 n est-ce que par la qu'on peut connattre a qui le
mouvement appartient davantage,
'

La !orce, prise en soi, dans ce q11'elle &amp; de primilif, est de rn1ture
psych1q•ie ; car l'ame se définit esse.atiellement intégration et
co1;1centr~tion. L'ame est un miroir vivant qui e:xprime dans son
umt~, smva1;1t sa perspective particuliere, la multiplicité des phén_omenes umversels. Le monde, vu du dehors, est un ,mécanisme
ngoureux! ré~, COJ?me l'avait compris le génie de Descartes,
par un prmc1pe umque de co~servation. Vu du dedans, c'est un
~onde de tendan_ces conf~ses ou claires 1 d'appétitions inconscientes ou de dés1rs conscients, un monde de fins et d'ames gouverné _par une loi d'ordre moral (ou pluti&gt;t peut-etre d'~rdre
esthétique) : l' harm-0nie préélablie.
Le syste?I_e ne_ prés~nt~ pas de !acune, pas de discontinuité,
.entre le spmtuahsme mtegral de la Monadologie et la i:evision

79

du mécanisme cartésien par la substitution de l'équation de ·1a
force vive a l'équation du mouvement. Mais cette continuité
marque les limites de la spéculation leibnizienne, et permet d'en
décele_r la fragilité. II est vrai qu'elle assigne a chaque monade
un centre original de perspective, un rythme particulier de vie
intérieure. Mais ces perspectives et ces rythmes ne sont pas indépendants les uns des autres ; ils sont soumis aux conditions
imposées par un créateur géometre a qui Leibniz préte la joie
de résoudre \Jn difficile probleme de maximum et mínimum : ils
doivent ne jamais faire double emploi, tout en différant aussi
peu que possible les uns des autres. Au fond, Leibniz ne dépasse
le mécanisme géométrique de Descartes qu'au profit d'un mécani~me mélaphysique qui asservit, et, par suite, dénature, pour le
fa1~e entre_r da~s un cadre d'universelleintelligibilité, l'originale
et 1rréductible liberté de la force et de la vie.
11 y~ done une derniere étapeafranchir,danslavoieque j'aia
parcounr avec vous, aujourd'hui. A cette étape, la science elle-meme a d_onné son app~i, e~ établissant, en face du príncipe de
c~°:servat10n_ d~ l'énerg!~ qm est une extension du príncipe leibn!~1en, le _p~1_nc1pe de I mégalité de l'énergie utilis~ble, príncipe
d 1rrévers1b1hté temporelle, dont l'importance a été soulignée dans
des t ravaux qui sont devenus classiques : la these de M. Lalande :
La dissolution opposée d l'évolution dans les sciences physiques
el morales ; l'ouvrage de M. Meyerson : Idenlilé el réalilé.
Or le príncipe de Carnot-Clausius conduit a fonder sous une
forme singulierement précise et nette le dynamisme de la vie
gr~ce au rapport qui s'établit entre la physique et la biologie'.
Ic_1, nous rencontrons une des theses capitales del' Évolution créalrice, d'un~ part, la loi de Carnot•Clausius, dégagée de la forme
?Iathématique sous laquelle-1' ont présentée ses inventeurs devient
mdépendante de toute convention. Elle est :
la p~us métaphysique des lois de la nature, en ce qu'eUe nous montre
du do1gt, sans symboles interposés, sans artiflces de mesure la direction ou
~arche le monde. D'autre part, elle nous conduit a poser de Ía fai;on la plus
~!iecte
probleme qui dépasse les ressources de la ph.ysique proprement
1
e :. • n monde tel que notre systeme solaire apparatt comme épuisant a
tout m~tant q~el~e c!lose de _la mutabilité qu'il contient. Au début était
le maxunum d _ut1hsation poss1ble de l'énergie : catte mutabilité est allée
sans cessc en d1minuant. D'ou vient-elle ?
«

üº

. Posé en ces termes, &lt;&lt; le probleme est insoluble si l'on se mainti,ent sur le ~erra~ de la physique, car le physicien est obligé
d atta_cher l énergre ~ des particules étendues, 'et, meme s'il
ne vort dans les particules que des réservoirs d'énergie, il reste

�80

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

dans l'espace ; il mentirait a son r6le s'il cherchait !'origine de
ces énergies dans un processus extra-spatial. C'est bien la cependant, a notre sens, qu'il faut le cherchern. Du moment, en efTet,
que « tous les processus physiques ont une tendance a se dégrader
en chaleur et que la chaleur elle-meme tend a se répartir d'une
maniere uniforme entre tous les corps », ne faut-il pas admettre
que « l'un des traits essentiels de la matérialité, c'est d'etre une
chose qui se défaii » ? Et, que conclure dé la, sinon que le processus
par lequel cette chose se f ail est dirigé en sens contraire des processus physiques et qu'il est, des lors, par définition, immatériel ? &lt;&lt; Notre vision du monde matériel est celle d'un poids qui
tombe ; aucune image tirée de la matiere proprement dite ne
nous donnera une idée du poids qui s'éleve ».
Nous sommes done amenés a considérer la vie comme transcendante a la matiere. Mais ce n'est pas la une proposition négative, appuyée sur l'impuissance de l'intelligence et du mécanisme
a rendre un compte satisfaisant des phénomenes biologiques.
Le lien de la matiere et de la vie est beaucoup plus rigoureux :
la matiere descend une pente, et la possibilité de descendre ne
se comprend que grace a l'efTort pour remonter la pente ; c'est
la physique qui réclamera done « un processus inverse de la matérialité, créateur de la matiere par sa seule interruption ii. e&lt; En réalité,. conclut M. Bergson, la vie est un mouvement, la matérialité
est le mouvement inverse, et chacun de ces deux mouvements
est simple, la matiere qui forme un monde étant un flux indivisé, indivisée aussi étant la vie qui le traverse en y découpant
des etres vivants. De ces deux courants, le second contrarie le
premier, mais le premier obtient tout de meme quelque chose
du second; il en résulte entre eux un modus vivendi, qui est précisément l'org;misation ii.
Ainsi s'acheve l'évolution de pensée qui contredit le mécanisme
au profit d'un dynamisme de la vie. C'est, si l'on veut, la revanche
d' Aristote sur Descartes ; mais il ne subsiste plus rien de la méthode aristotélicienne, qui consistait a projeter directement dans
l'univers physique une vision esthétique de la vie. C'est en se
plagant sur le plan du déterminisme phénoménal, en appliquant
les procédés techniques de la science moderne, que l'on. voit
surgir, des solutions atteintes par les physiciens, un appel a la
puissance créatrice de la vie.
·
Comment le meme appel a la meme puissance créatrice se
retrouvera dans l'examen des problemes moraux, que souleve
l' évolution des sociétés modernes, e' est ce que nous auro ns a indiquerla prochaine fois.
(d sui:Jre. )

Emile Deschamps (1791-~871)
Exposé de la these soutenue par lf. Henri GIRARD.

tf

b .:: en~i Girard, _cr~lir¡ue el écrivain bien connu des lellrés
¡ w ecaire d la Biblwiheque naiionale a soulen
.
'
el avec le pl1,:-s v_if succes deux fheses en Sorbonne : l'u~/f~;7~~n~
1
U n bourgeo1s dilettante a l'é
.
É .
u ee ·
(1791-1871) el l'auire·É •¡ p~quehromanti_que; m1leDeschamps
e
.
· mi e ese amps d1lettante relationsd'u
po te rornantique avec les peintres, les sculpteurs et les mu - . n
de son temps (París, Édouard Champion).
swiens
L~ so~lenance .ª ~ié tres brillante. Nous avons cru u'il s .
parliculieremenl inferessanl pour nos Lecieurs d' a . .q. 1·, erait
cand'd t f ·1 ¡
voir 1c1 exposé
que Le
.
La a ai ,seon l'usage,au débuidela" solenniié,i
expliquer son but, son plan el sa méfhode Nous
.
pou_r
culieremenl M G · d d
. · . remercwns parti. irar e nous avoir aulorisé d reproduire ses
paroles.
F. S.
Quand je me pose a moi-meme devant
1'
.
d~ savoir ce que j'ai voulu faire, il ~e sembl~ed'~~~~dl:uqu_es~o:11
repondre que je n'ai pas voulu écrire uni
e Je _oJS
le~ent une biographie. Ai-je besoin d'affir!uemen~ et; e~s:ntie!pris Deschamps pour un homme de énie .? ~u:-{e ~ a1 Jama1s
qu'il avait un charme que J·'ai taché dg défi.. a1 i. s_1mplement
· intéressé en lui e , tmir
et pmsJ'y ai cédé
ee qm· m'a vra1ment
l
.
.

e;,

~~:;:;;~:~~,!:~:

~r:~~=;1pPl~¿r~i'saémpent ~arcde qu'il ~•-~s¡spa:
'
ermis e cons1dérer 1
t·
certains aspects différents d
e roman 1sme sous
e ceux sous lesquels _
· d'h surtout - . on., est tenté de 1e cons1'dé. rer.
auJour u1
E n vénté, J ai sans cesse 'té é
littéraire je devrais m' e d_pr occ~pé de décrire sous son aspect
'
~ eme ire : urnquement poétique et artis6

�•
82

ÉMILE DESCHAMPS ( 1791-1871)

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

tique, une époque de notre vie nationale, une des plus brillantes
et des plus pathétiques sans nul doute, une de celles qui nous
intéressent le plus passionnément encore, cette époque romantique
autour de laquelle on a tant débattu, et plus généralement ce
x1xe siecle, si grand et si critiqué, qui reste si cher a quelques
homnies de notre age, parce qu'ils se sentent liés a luí par toutes
les fibres de leur nature intime et de leur culture, et parce qu'ils
comprennent mieux avec le re·cul de l'expérience et des années
l'apre élan de ce siecle individualiste et lyrique vers la vérité
transcendante, avec son reve héroi'que et son désespoir final
et qu'ils le trouvent grand, malgré sa faillite momentanée, .d'avoir
fait planer, sur ce désespoir, sa protestation, sa supreme espérance en la jeunesse renaissante, en l'idéalisme quand merúe.
J'ai done voulu présenter une apologie discrete et mesurée,
mais tres ferme et tres motivée du romantisme frangais.
Mais on ne fait pas tenir l'histoire littéraire et morale d'une
époque quelconque de _la France en un vo!ume de 400 ª.
pages,
et c'était bon pour un Jeune homme de vuigt ans que J a1 connu,
d'avoir eu l'idée d 'écrire l'histoire du Mal du Siecle ni plus
ni moins.
.
Le moindre étudiant d'aujourd'hui, devenu familier, comm.e on
ne l'était pas dans notre jeunesse, avec la bibliographie, recule
d'épouvante devant les s1;1jets trop va~!es. Nous-meme, qui a:vons
appris-avec les bons espr1ts du x1xe s1ecle a nous défier des 1dées
générales sans cesser de les adorer, nous voulons, par respect
pour ell;s, les appuyer ~ur un monde de faits patiemment
recueillis, soigneusement tr1és, et, comme nous n~nous p~rmett?ns
l'induciion que dans les limites d'une expénence bien faite,
nous avons cherché dans le champ du xixe siecle littéraire, ou
le Romantisme, comme disent ses adversaires, a sévi, un exemple
signifiant, un beau cas, pour examiner leur diagnostic sévere.
Nous avons essayé, par conséquent, de détachersur le fond plus
vaste de tout un siecle littéraire la vie d'un homme né avant
l'époque incriminée et mort apres que le romantisme eut produit
tous ses effets.
La longue vie, l'reuvre significative d'Émile Deschamps, et
son róle important dans l'École offraie~t cet avan~age : nou_s
avons pu montrer ce que l'art romantique recouvra1t de class1cismeéternel. Nous avons étudié avec Émile Deschamps le romantisme des poetes-artistes, soucieux avant tout des problemes
de langue, de versification, de facture, de forn:ie, et nous_ avon~
fait ressortir cette veine essentiellement puriste et artiste qui
circula depuis le Cénacle jusqu'a cette école parnassienne

?~

83

qu'Asselineau a joliment appelée 1&lt; le regain du romantisme »
~ntre l'Éco~e ro~antique pr-0prementdite etl'école parnassienne:
l exemple d Émile Deschamps permet de le prouver il n'y a pas
de solution de continuité.
'
.Mais son ~xemple a une autre portée : dans I'ordre moral,
met en l:muere le fond de sociabilité,- de gaieté, d'optimisme
quand meme, done de moralité essentielle qu'on trouve chez
un ?omm_e doué de tou~ le bon sens néces&amp;aire pour accepter
la v1e, ma1s persuadé qu'Il faut rendre a tout prix la vie poétique.
Or, cet heureux mélange de bon sens et de reverie ne fait de Iui
en aucune mániere, une exception. Nous le définissons volontier~
comme le type exquis de l'honnete homme au x1xe siecle. Desc~amps n:est une exception ni par la supériorité des dons indi".1duels, m par les anomalies d'une destinée malheureuse et singuh~re. II _ne compte ni parmi les enfants perdus du romantisme,
m ~arm1 les h~mmes de génie de cette seconde Renaissance du
l~ris~e franga1~. 11 ~st aus~i loin, si l'on veut, d'Alphonse Rahbe,
d Etienne Egg1s, d Aloysius Bertrand, de Gérard de Nerval
que d~ ses ?lori~ux _amis les Vigny, les Hugo. Comme poete, bie~
que fres arbste,_11 fa1t son er un peuaMusset,et,parcequ'artiste,
davantage a Samte-Beuve, heaucoup a Banville. Ses égaux, ce
sont tous les etres charmants, hommes et femmes qui l'ont
entou_ré et lui fon~ cortege dans cet ouvrage, ce sont les meilleurs
pariru les Franga1s et les Frangaises de son temps. Deschamps
fut, avant tout, un homme du monde et de son monde • sans
cesser d'etre r?mantique ~t dil?ttante c~mme pas un, il sut 'rester
~omme de ~?ut: Nature mfim~en~ sensible, encline a l'amour,
il se~ble ~u il a1t pu dans sa VIe pr1vée faire au sentiment, a la
pass10n me~e leu~ p_art sans troubler l' équilibre élégant et discret
de sa condmte prati~u~, et c'est meme cet accord de la passion
et de la _me~ure que J a1 essayé de symboliser dans les deux mots
contrad1cto1res de mon titre : 'un hourgeois dilettante.
, Que ces deu.x rr:ots soient une antithese vivante; j'en ai fait.
l épreuve au pres d excellents esprits que j 'ai consultés.
L'un d'entre eux, dont je tairai le nom (1 ), m'a soumis ses scrupules avec _grace. « Émile Deschamps l un bourgeois dilettante 1 _
11,Y ~ to_uJours eu. ~ans !'esprit des hommes de ma génération
m écnva1t ~on spmtuel correspondant, une opposition si com~
plete entre l ame romantique et le tem~érament bourgeois que ces

n

(1) Tous les lettrés ont deviné qu'il s'auiss •t d
.
conservateur honoraire de la Biblioteq e l' vª1
M. A~h1lle Thaphanel,
a connu Émile Deschamps.
u e ersai les, qui dans sa jeunesse

.f

,,,

�84

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

deux mots rapprochés et appfiqués au meme personnage me
semblent s'exclure l'un l'autre ... ·Pour moi, le type du bourgeois
dilettante serait, . par exemple, le Dr Véron ... Mais Émile Deschamps n'avait ríen du bourgeois, du philistin, pour lequel il
professait la meme horreur qu'un Musset ou qu'un Gautier.
Dilettante, oui certes, l'homme du monde en luí dominait l'artiste,
le poete. II était un amateur passionné de poésie et d':irt. Le
comte de Circourt, que Sainte-Beuve a si bien connu et apprécié,
était-il un bourgeois ? Doudan lui-meme, le délicieux Doudan que
j'adore, n'était-il pas plus pres du cuistre que du bourgeois !
II faut entendre ici cuistre, comme l'entendait Jules Simon,
quand il disait : « Soyons des cuistres ! « Ce n'est pas une injure,
c'est la constatation d'un pli professionnel parfaitement honorable. Émile Deschamps était un Doudan, mieux né, d'une urbanité moins acquise, - et tout a fait l'égal d'un Circourt pour la
science du monde et la grace des manieres. »
Telle est l'objection qui me fut faite et vous·me saurez gré de
vous avoir lu cette page charmante, écrite par un homme qui
s'y connatt en fait d'atticisme et d'urbanité.
Et moi, j~me souviens que j'ai protesté avec véhémence contre
toute comparaison possible entre l'odieux Dr Véron, prototype
insolent et vulgaire de ce que nous appellerions l'arrivisme
satisfait, et le « délicat et charmant Deschamps », comme disait
Sainte-Béuve, Deschamps, si noble de cceur, et d'esprit, et de
race, « cette vestale exquise de !'esprit frangais », comme se plaisait a l'appeler Théophile Gautier.
Eh bien, soit ! a:dmettons qu'il y ait - c'est certain -deux
sens toujours possibles au vieux mot de bourgeois, et plut a Dieu
que le Dr Véron et les gehs de sa sorte qui soulevaiént l'horreur
des ames d'élite, depuis Gautier et Musset jusqu'a Flaubert,
eussent disparu a jamais en emportant avec eux l'épithete
flétrissante qui leur avait été décochée, et plO.t au Ciel aussi qu'ils
en eussent débarrassé, en disparaissant, et notre patrie, et notre
langue ! II reste qu'aupres de cette acception péjorative et
tout a fait temporaire, le vieux mot en question représente en
France un élément tout a fait durable et solide et grandernent
estimable de la nation, et c'est dans ce sens qu'un homme du
monde aussi bien né qu'Émile Deschamps, puisqu'il appartenait par sa mere, Marie de Maussabré, a une antique maison
du Berry, peut souffrir l'épithete qu'Henri Heine donnait au
marquis de Lafayette avec le commentaire suivant : « 11 y a
chez lui, disait-il, tant d'amabilité et tant de fine ironie a la fois
qu'on se sent enchatné comme par une curiosité magique, par

ÉMILE

DESCHAMPS

(1791-1871)

85

une do_uce énigme. On ne sait si ce sont les manieres choisies d'un
marq_ms_ frangais ou la simplicité droite et ouverte d'un citoyen
améncan~. :out le bon coté de l'ancien régime, le chevaleresque,
la ~ourto1sie, le tact, sont fondus merveilleusement ici avec la
~eilleure part de la bourgeoisie moderne, l'amour de l'égalité,
l absence de faste et la probité. » A cette charmante définition
ne reconnatt-on pas _tout de ~uite !'élite de la société frangaise:
telle _9ue la R~volubon I1ava1t faite, !'élite de notre bourgeoisie
du. siecle dermer, non pas celle qu 'á grisée la fortune mais celle
qm . respectait l'intelligence, et qui nous a donné l~ majeure
part1e de nos savants et de nos philosophes, et, chose anoter presque tous nos grands poetes.
'
Bourgeo~s et dilettante, voila done ce que fut Émile Deschamps._ S1 nous ~vons réussi a démontrer qu'une ame d'artiste
peut am;ver,at1: pnxde beaucoup de bonsensetd'ironie,as'accommoder d une vie bourgeoise, semblable a celle de tout le monde
on _nous accordera que nous avons répondu au reproche d'immo~
rahté_ qu'on adresse si volontiers, et de fagon si pédante, au romanbsme.
IV

_Mais on Iui adresse une critique non moins grave quand on
!~1 repr~che am~relll:ent d'etre un mouvement d'origine étrangere, meme antmabonal. Or, nous croyons que sur ce point
encore, le cas d •~mile Deschamps pose d 'une manie~e intéressante
le probléme des mfluences étrangeres sur notre Iittérature.
ll_ Y a ?'abor~. une question préjudicielle que nous croyons
avoir élu~1dée. L mcontestable sympathie de nos romantiques
pour le_s httératures étrangéres, et, si l'on veut leur généreuse
~entahté cos~opolite, qui ne les empecha pas 'd'ailleurs d'etre
d a~dents patnote~, fut sans danger. Pourquoi ? - Parce qu'ils
étaient de grands_ 1gnorants. Ils ne savaient rien,01:1 presque ríen,
tes_ p~uples dont Ils prétendaient nous donner une idée Jittéraire
a ais ils eur~n~ le sentimen~ de cet~e !acune, et préparerent la voi;
une générat10n plu_s érud1te et mieux avertie. On ne &lt;lira jamais
:~~~: ce que le~ sciences_ h_istoriques et philologiques ont du
e, an spontane de la cur16s1té romantique.
eSt d?n~ du fond du génie de notre race, sollicité par quelques
ex rao_rdma1res événements historiques, comme la Révolution
fran~ai~e et, par contre-coup, la dislocation de l'ancienne hégémome mtellectuelle de la France en Europe qu'est né ce grand
mouvement de rénovation de notre langue 'et de notre poésie.

f

�REVUE DES COUR8 ET CONFÉRENCES
86
11 faut partir de cette observation essentielle, quand on parle du
romantisme, qu'il s'agit de poétes et de poésie, et que ces poétes
se trouvaient devant des ruines, ruines d'abus et de priviléges
séculaires, mais ruines aussi d'une situation européenne glorieuse,
mais surannée, et que la Révolution elle-meme avait contribué
a précipiter. La génération qui arriva a l'age d'homme de 1820
a 1830, brulait, comme le dit Émile Deschamps, « d'un feu de
poésie au creur ». Est-ce que la littérature desséchée de l'époque
impériale pouvait continuer a donner le ton dans cette Europe
nouvelle, l'Europe de Grethe et de Byron, de Walter Scott et
de l\fanzoni, de Schiller et d' Alfieri, de Monti ? Pouvait-elle,
en France, suífire a charmer les passions qui s'agitaient dans les
ames ardentes des Hugo, des Lamartine, des Vigny ? ... Évidemmeiit non, et toute la question estla, et Deschamps l'a prouvé
victorieusement dans sa fameuse Préface des Éludes. II fallait,
apres la Révolution qui entratna, parmi tant de chutes, celle de
notre ancienne esthétique, secouer a tout prix le joug insupportable des routines qui pesaient non seulement sur les sentiments
et les pensécs, mais sur la langQe et la versification depuis
cent ans de classjcisme en décadence. 11 s'agissait non pas de
découronner Racine et Corneille, pas meme Boilcau, mais de
ruiner l'cmploi que Iaisaient les pseudo-classiques de ces grands
noms, et, puisque, comme on l'a tres bien dit, on se sert du génie
pour paralyser le génie, nos romantiques en appelaient a Byron,
a Grethe, a Dante, aShakespeare, qu'ils connaissaient peu, pour
réclamer au nom d'une esthétique différente, le droit d'etre
eux-memes et de faire ce qu'ils voulaient.
L'explosion de lyrisme débordant, qu'on appelle le romantisme,
n'a jamais été a aucun moment une révolte contre les lois éternelles de l'Art ; elle représente au contraire une des conditions
néccssaircs de la vie artistique, la revendication, sous le nom de
liberté de l'art, de liberté daos l'art,de théorie de l'art pour l'art,
des droits de la personnalité géniale en face des prétentions
du gofit public qui, a de certaines époques, et comme par l'effet
d'un rythme, tend toujours a l'ankylose et a besoin d'etre rafratchi, assoupli par un souffle puissant de nouveauté.
Remarquons que le nouveau n'est pas nécessairement l'inconnu : quand nous assistons par exemple, a la fin duxvme siecle,
a la renaissance de l'antique, cette beauté grecque quiréapparatt
radieuse alors, n'était pas inconnue en France, mais elle était
redevenue nouvelle.
C'est la fonction que remplissent, a toutes les époques de notre
vie artistique, les littératures étrangeres, comme d'ailleurs les

ÉMILE DESCHAMPS ( 1791-1871)

87

littératures antiques. Elles répondent a cet appel vers la nouveauté que lance le génie pour réagir contre les rigueurs d'un
goO.t suranné. Cette loi inéluctable du changement qui explique
le développement de la vie sociale, explique aussi l'évolution de
la vie artistique, et ce que nous avons voulu prouver, c'est que
ce ne sont pas des barbares qui accomplissent cette tache et
poussent cet appel, c'est au contraire une élite !'élite de ceux
.
qu' on a touJours
appelés en France les« honnetes' gens».

V
Pou_r terminer, il nous reste a jeter un coup d'reil sur la bibliographie que nous avons mise a la fin de ce livre. Nous l'aurions
so~haitée a la fois plus complete et plus expressive. Si nous
av1ons ala remanier, nous y ajouterions probablementdeux tables.
L'une serait p_ure_ment géo,graphique et donnerait par pays
les noms des_ écnvams et poetes étrangers que les Frangais du
groupe d'Émile Deschamps ont contribué anous faire connattre.
L'autré table oífrirait un autre intéret. Elle donnerait les
me~es noms d'a~tistes étrangers_, daos l'ordre de ce que j'appellera1s nos conquetes extra-class1ques. On y verrait briller sous
la r?brique des c~itiques, le nom des Schlegel ; sous la rubrique
de I humour, celm de Sterne ; sous la rubrique de la philosophie
transcendante et pessimiste, les noms ·de Kant de Léopardi
de Novalis, de Schopenhauer ; sous la rubrique' de l'exotism;
et_ d?s particularis~es n~tionaux, les noms de Carducci, de
M1ck1ewicz, de N1emcew1cz, de Mestscherski d'Alecsaridri
de Petrefi, et ce joyau d~ l'épopée chevaleresqu;, le Romanccr~
esp~gnol ; sous la rubrique du drame, Shakespeare, Grethe et
Sc_h1ller ; sous la rubrique du merveilleux chrétien, Dante et
M1lton ; sous la rubrique du fantastique et de l'occultisme
Hoff~ann, Lava~r, Radcliffe, Lewis, Edgar Poe ; sous 1~
rubrique de_ la mus1que, Pergolese et Cimarosa, Rossini, J\1eyerbeer et Berhoz, Beethoven, Liszt et Chopin; en(in, sous la rubrique
du fo~-lore et de la poésie populaire, le recueil des Ballades
écos~1ses de Percy, Bürger et Grethe, Uhland, Robert Burns.
V~ila ~ne table qui aurait enchanté l'arni de Leconte de Lisle
et d Ém1le Deschamps, ce grand curieux de Thales Bernard
dont Deschamps vieillissant flaUait volontiers les manies exoti~
ques et cosmo~olites. Elle semble avoir été dressée a l'usage des
poetes parna~s1ens ou des critiques qui les étudieront.
Cette_ dermere :t3ble aurait sur l'autre l'avantage de rappeler
non pomt la variété des nationalités impliquées dans I'effort

�88

ÉMILE DESCHAMPS

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

du romantisme frangais, mais plutot la diversité des inspirations
extra-classiques dont le romantisme tenta de faire parler en
frangais l' essentiel.
Ce qui nous intéresse, en effet, ce n'est pas qu'un Fran~ais ait
connu et tranuit le Rhénan Grethe, le Souabe Uhland, l'Ecossais
Robert Burns, le Roumain Alecsandri, le Russe Lemontov, mais
c'est qu'en se penchant sur Ulhand ou sur Burns, sur Burger
et sur les ballades de Percy, il ait compris la nécessité pour la
poésie trop mondaine et polie de la France de se rapprocher de la
poésie populaire et de puiser aux sources du folk-lore. Voila
une préoccupation nouvelle et qui caractérise a merveille le poete
honnete homme du xixe siecle.
Faudrait-il, pour le prouver, non seulement évoquer le réveil
de notre poésie locale en France : Bretagne, Languedoc, Provence,
Nivernais... et ce qu'on pourrait appeler notre romantisme provincial incontestablement aiguillé, comme Émile Deschamps qui
patronnait ce mouvement, le savait bien, dans le sens du folklore, mais encore vous signaler l'initiative du gouvernement
sous le Second Empire, et ce fameux décret de M. de Fortoul
ordonnant la publication d'un Recueil des poésies populaires de
la France,en 1852,etle beau rapportd'Ampereen qui revit !'esprit
de Fauriel ? Émile Deschamps a suivi de tres pres ces efforts,
mais cette attitude d'esprit, inverse de celle d'un honnete homme
du xvne siécle, et qui se dessine dans un homme de la meme
lignée, un homme de salon comme Émile Deschamps n'est p~s
plus caractéristique d'un état d'ame nouveau que le parti pris,
chez ce poéte qui croit a la prééminence de son art, d'observer
cependant avec intéret le mouvement et le progrés des autres
arts. II faudrait remonter jusqu.'a la Renaissance pour trouver
une pareille sympathie des arts les uns pour les autres. Mais
de la sympathie a l'influence la distance est grande et cette
distance a été franchie par nos symbolistes. On peut certes déclaref arbitraire et plus métaphorique que réelle l'intrusion des
procédés d'un art comme la musique par exemple dans un art
aussi différent que celui de la poésie, néanmoins les plus originales
tentatives--de nos poétes de la fin du siecle dernier ont été inspirées par leur prétention de rivaliser avec les musiciens et,
s'ils ont quelquefois heurté et violé ce qu'on a appelé les possibilités du verbe, leur excuse est dans ce beau désir qui tourmente
le vrai poéte d'exprimer, grace a des rythmes seulement, comme
le musicien, par dela les idées et les mots, l'ineffable.
Ainsi la préoccupation du folk-lore pour renouveler le fond de
la poésie, ses idées _e t ses thémes, et le souci d'imiter les procédés

I

(1791-1871)

89

de la musique pour en nuancer et en assouplir la forme, tels
seraient en deux mots les éléments constitutifs principaux de
l'état d'esprit nouveau du poete et de l'honnete homme au
x1xe siecle. 11 y a plus: Le fantastique et!' occultisme dont la veine
circule a travers l'reuvre de Deschamps comme a traver~ celle
des poétes romantiques sont un indice qu'il y a quelque chose
de changé dans !'ame moderne. Les récents travaux d'Albert
Monod et de Pierre-Maurice Masson en ont fait la preuve: L'effort
de deux siécles de critique religieuse, de Pascal a Chateaubriand
et au dela.en passant par Voltaire, est un fait considérable dont
il faut relever le contre-coup en littérature ...
Nous avons défini Émile Deschamps un voltairien discret.
Doudan lui-meme, qui vécut dans l'intimité de la famille de
Broglie et de la pieuse comtesse d'Haussonville, n'était-il pas un
voltairien fieffé ? Mais Deschamps n'était-il pas quelque chose
de plus, un voltairien superstitieux, debout comme son ami Rugo,
Debout, mais incliné du cóté du mystera.

Cette attitude rendrait compte de la place qu'occupe la littérature fantastique au x1xe siécle, d'Hoffmann a Edgar Poe, en
passant par Nodier, Th. Gautier, Émile Deschamps lui-meme.
Enfin, le gout d'évoquer le passé est une des formes de l'exotisme qui caractérise le mieux la mentalité romantique ;
l'exotisme dans le temps complete naturellement le gout de
l'exotisme a travers l'espace, et nous ne nous étonnerons pas
que les hommes du groupe de Deschamps, les Parnassiens en
particulier, que sollicitent moins que d'autres les reves de
palingénésie sociale, fondent volontiers la culture sur l'étude
et l'amour du passé. Passé national et barbare, passé antique,
mé~iterranéen et oriental, telles sont les sources diverses ou
s'ahmente leur éclectisme. La conciliation se fait jour et
bientot s'impose entre le culte des anciens et celui des modernes
et la fameus e querelle qui avait divisé les horinetes gens du
xvue et du xv111e siecle s'apaise depuis que Grethe a Weimar,
Chateaubriand et Mme de Stael en France ont jeté les bases plus
vastes et plus compréhensives de ce que nous avons appel{
l'Humanisme moderne.
On voit done ou nous a conduit cette comparaison entre la
largeur d'esprit dont le Romantisme a doté l'h9nnete homme
du x1:xe siécle et la relative étroitesse de l'~déal qui suffisait a
un F~angais cultivé deux siécles auparavant, et, s'il fallait, comme
le_ fa1t Nisard, établir par le compte des gains et des pertes le
hilan de la culture m?derne qui date du Romantisme, nous ne

�90

REVUE DES COURS ET °CONFÉRENCES

voyons pas trop ce qu'on pourrait appeler des pertes, a moins
qu'il ne faille : en matiere de versification, gémir sur l'abandon
du culte de la césure médiane ; en matiere de théatre, sur l'oubli
dans lequel sont tombées les regles des Unités; en matiere de
critique, sur le discrédit de l'esprit absolu et du tout dogmatisme.
C'est assurément parmi les gains que nous placerions le relativisme de la critique ·actuelle, qui est une conquéte de l'esprit
historique.
Deschamps a ceci de tres intéressant en plein romantisme,
c'est que poete, et plutot poete de la tradition mondaine et
artiste des Marot, des La Fontaine et des Voltaire, il est sorti
de ce milieu des idéologues, qui fournit Ginguéné et Fauriel.
II avait ce gout de l'analyse et ce respect dela raison, «cette bonne
raison qui sert a tout et ne nuit a rien », comme disait la mere
?e Mme de Stael, qui lui fit tres jeune apercevoir l'arbitraire
mhérent aux prétentions d'hégémonie d'une littérature, quelle
qu'elle fut - fut-elle la littérature frangaise. Il assista et contribua a cette dislocation inévitable de l'hégémonie intellectuelle
de la France que l'on constate et que l'on étudie actuellement
chez les principaux peuples de l'Europe et qui fut peut-etre
une des causes déterminantes de l'éclosion locale sur le continent
de tous les romantismes nationaux 1• Par son admiration intelligente, bien que chez lui superficielle, des formes les plus diverses
du sentiment de la Beauté il a travaillé, selon sa mesure a la
~réation de notre moderne humanisme. La France a pu p~rdre,
Il y a cent ans, cette hégémonie temporaire qu'elle dut a l'éclat
de la période classique de sa littérature, elle n'en a pas moihs
gardé une part magnifique d'influence dans le monde actuel
de l'art et de la ~ensée, et les hommes du groupe d'Émile
Deschamps, les espnts doués de sa culture honorent comme lui
leu_r pays en montrant ce qu'il y a de justice et d'équité dans la
pmssance de sympathie intellectuelle qui est une des plus belles
et des plus aimables qualités de notre race.

II
Émile Des~hamps dileilanle, relalions d'un poele romanti&lt;¡ue· avec
les peintres, les sculpleurs el les musiciens de son lemps.
. • • ....... ·..•. Je tiens a m'expliquer sur cette épithete de
dilettante qm dans son acception limitée d'amateur de musique
l. Cf.. en parti~ulier sur ce point capital l'étude de 1\1. Hazard sur la
Réuolut1on franga1se et les letlres italiennes.

I

ÉMILE DESCHAMPS

(1791-1871)

91

italienne, comme dans son sens plus large de connaisseur accessible aux formes multiples du sentiment de la Beauté, caractérise
a merveille une attitude d'esprit, celle des freres Deschamps.
Qu'il y ait une pointe de dandysme dans cette attitude, chyz des
hommes qui furent les amis du Comte d'Orsay, de Musset, de
Berlioz, c'est tout ni}.turel. Écoutez ce charmant Émile jeter a la
face des graves bourgeois qu'il a aimésd'ailleurs d.e tout son creur
et de tout son bon sens, mais qui l'agagaient peut-etre un peu
quand il les voyait, malgré leur expérience de la vie et des
révolutions, trembler toujours pour leurs intérets et se croire
toujours a la veille de sauver le Capitole : « Tenez, leur disait-il
en 1844, votre politique, la politique memE: en.général, n'est pas
une chose sérieuse. On ne peut appeler ainsi que ce qui est vrai
toujours et partout : une ode d'Horace ou de Victor Hugo, un
air de Mozart ou de Rossini, une tete de Raphael ou d'lngres :
voila ce qui est sérieux, parce qu'on dira partout : cela est beau, et
qu'on le dira toujours. 11
Nous entendons le sens profond de cette boutade ; mais qu'elle
soit E:nveloppée d'impertinence, comme il convient au propos
d'un dandy, c'est ce qui n'échappe a personne.
Quand je feuillette la table des matieres de ce petit volume,j•y
vois sans cesse des noms qui jurent d'etre accouplés: Deschamps
et Delacroix, Deschamps et Ingres, Deschamps et Mozart,
Deschamps et Schubert, Deschamps et Berlioz ! C'est ici,
Messieurs, que je ne voudrais pas que vous vissiez une impertinence.

I
Deschamps n'eut, a aucun moment de sa brillante carriere,
la prétention d'avoir du génie. Son bon sens en fit un modeste ;
son cceur charmant en fit un enthousiaste ; mais, si l'on a remarqué qu'il n'avait aucune des vanités de l'homme de le.Ures,
il avait encore moins les fagons d'un rapin. II avait trop de race
et d'éducation pour cela. Je crois meme qu'il eut été choqué que,
dans l'histoire, la postérité insouciante mtt son nom a coté de
celui des grands hommes qu'il avait aimés et défendus.
II était né amateur, comme on l'était sans prétention et avec
grace dans l'ancienne société frangaise, et, apres quelques essais
dans la carriere artistique, il s'en rendit compte, choisit délibérément son role et s'y tint.
ee role est celui d'interprete des artistes aupres du public de
son temps. Des 1819, il défend Géricault; de 1825 a 1830, Rugo

�ÉmLE DESCHAMPS

92

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

et Delacroix; puis, aprés 1830,Vignyet Berlioz, Mozart et Schubert,
toujoÚrs Hugo, toujours Berlioz, toujours _et fidéle~ent Lamartine, puis enfin Baudelaire. Les Florent1ns l'aura1ent nommé
Orateur de la République des Lettres et des Arts, et nous avons
admiré les dons innés et les ressources du fin diplomate.
Ce role de l'auteur du Poeme de Rodrigue,un peu plus relevé et
digne du laurier dans l'ordre littéraire, il le voulut infiniment plus
modeste dans l'ordre des arts.
Virtuose en matiére de versification, il n'était pas peintre pratiquant comme Théophile Gautier, 1'.i musicien_ exécut_a~t ;
peine était-il plus connaisseur en mus1que que V1gny ~m l éta~t
beaucoup, que Musset qui l'était moins. Seulement, 11 a_dora1t
la musique et la peinture, bien que tres fier de la préémmence
de la poésie.
. .
Quelle était la valeur de son sens esthétique ; en partI~u~1?r,
de quelle qualité et de quelle profondeur était sa sens1b1~1té
musicale? L'un d'entre vous, Messieurs, m'a posé cette quest10n
de psychologie esthétique. J'aurais voulu pouvoir y répondre.
J'en sens toute l'importance et tout l'intérét. Mais je confesse
mon incompétence. Je ne peux a cet égard que rapprocher quel- .
ques textes 1.
J'ai noté, page 30, qu'il discerne tres bien la supériorit.é de
Bellini sur Donizetti, la grace, la .suavité, la délicatesse du
premier, et la virtuosité de médiocre aloi du second, sa vulgarité et son manque de scrupules artistiques.
Il adore Rossini sans réserves. Son frére Antoni était seul capable d'en faire quelques-unes, p. 29. Parti du sensualisme italien
comme tous les dilettantes du début du siécle, il n'y est pas
limité cornme Stendhal, cet épicurien de Stendhal qui n'a certainement gouté dans la musique qu'une volup~é sensuelle. _Deschamps compt_e parmi ces dilettantes v:ra1ment ~vertis_ et
pénétrants dont la vive compréhension mus1~ale ren~1t pos~1ble
le succés des symphonies de Beethoven a Paris, a la fm du regne
de Charles X et dans les premiéres années de Lou~s-Philippe. .
Enfin, signe inquiétant peut-étre d'un éclectisme superfic1el,
il défenditBerlioz toute sa vie, mais il ne fut pas moins un enthousiaste ami de Meyerbeer.
Sur l'exquise qualité de son discernement musical il plane done
un doute. D'ailleurs, j'avoue que dans les mémoires et correspondances du temps, ceux de Berlioz ou de Delacroix, si fin

.ª

I. Cf. sur ce point la délicate élude de M. G.·J. Aubry sur Delacroix el la
musique, parue dans la Revue musicale du 1•• avril 1922.

(1791-187] )

93

mélomane, c'est le gout d'Antoni Deschamps que ces mattres
paraissaient estimer au plus haut point,plutot que celui d'Émile.
Fraternel comme il l'était par nature, il croyait a la fraternité
des arts, et surtout il croyait aux bienfaits de leur influence
réciproque. Cette influence réciproque n'est-elle pas plus métaphorique que réelle ? C'est une question qu'il n'a peut-étre pas
posée tres nettement. 11 a été tout de méme frappé de la ressemblance des efforts que Delacroix, Hugo et Berlioz furent également
obñgés de tenter pour arracher la technique de leurs arts, et leur
ame et leur génie aussi - a la routine de leurs devanciers.
Mais, c'est ici qu'éclate la différence entre l'attitude d'un
Gautier, d'un Berlioz et ceile d'un Deschamps. Nous n'avons
pas manqué d'y insister. Gautier et Berlioz durent, par nécessité,
consacrer une part de leur activité a l'éducation du public, et
l'on sait avec quelle humeur grondeuse ils accomplissent
leur tache de chroniqueurs. Rien n'est plus émouvant que de
voir ces nobles esprits condamnés a souffrir par profession d~
pullulement effroyable des ceuvres médiocres. Que de fois leur
génie altier a bondi sous l'outrage que leur infiigeait la nécessité
sous la forme, qui leur était odieuse, de l'ceuvre d'un Castil-Blaze ou d'un Eugéne Scribe ! On se rappelle i'admirable profession de foi du grand poéte : « Pour notre compte, s'écrie
Gautier, nous aimons assez l'art hiéroglyphique, escarpé, ou
l'on n'entre pas comme chez soi : il faut relever la foule jusqu'a
l'ceuvre et non pas rabaisser l'ceuvre jusqu'a la foule. »
Hélas ! Émile Deschamps dilettante, E. D. bienveillant et
doux par nature, E. D. esprit plus éoquet que profond, trop
homme du monde, n'a pas osé entendre son role avec cette fiére
intransigeance. Banville et Mendes, jeune alors, lui ont reproché
d'avoir pu supporter d'entendre avec une bonhomie indulgente
débiter dans son salon de bien mauvais vers et jouer de la musique
assez fade. « Ah ! ce n'est pas Gautier qui aurait eu cette patiencela ! s'écriaient-ils. » - Eh bien ! c'est vrai : Deschamps si intelligent et si fin, Deschamps qui avait le sens de la grandeur en
toutes choses et qui discernait, avec la sureté d 'un mattre, dans
une ceuvre d'art, l'élément héro'ique d'une personnalité géniale,
se laissa toute sa vie soumettre au joug d'une médiocrité élégante
et banale. Souvent, j'en fus faché pour lui - lui qui avait. écrit
d'admirables vers et qui avait dit sur les peintres et les musiciens
novateurs tant · de courageuses vérités, il dispersera son talent
en mille riens de circonstances, qui n'ont pas toujours eu une
reuvre de charité ou l'envie de plaire a une jolie femme pour
excuse. Non seulement, il a contribué a la prolification vraiment

�94

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

-facheuse pour notre réputation artistique des Albums et des
Keepsakes poétiques, pittoresques et musicaux du milieu du
siécle dernier, mais il a coroposé toute sa vie avec prédilection,
je le crains, des romances dont j'ai essayé d'extrai:e la qui~tessence poétique. Or, cette poésie et cette rousique, Je ne les rue
pas; elles furent une mode de la sensibilité de nos grand'méres, elles
eurent Ieur charme,elles enivrerent peut-etre,mais je trouve que le
vin de cette ivresse est bien léger, je ne crois pas qu'il ait rempli la petite coupe d'onyx ciselée et taillée par ce disciple
d' Horace et de Parny.
Et, ce qu'il y a de triste,c'est que le charmant homme le voyait
bien : Descbamps avait la forme, roais il n'avait pas le génie.
Commcnt son gout, qu'il avait exquis, ne le préserva-t-il pas ?
Ah ! j'en dirais bien a demi-voix la cause : Deschamps était
un Franl&lt;ais par excellence, c'est-a-dire Franºais a l'exces.
11 eut quelques-unes des grandes qualités de notre race, mais il
eut tous les défauts du peuple trop sociable que nous sommes.
Ce sont les salons qui ont perdu Deschamps, les salons et l'amour
des dames, comme c'est. l'esprit mondain qui (pour généraliser)
nous empeche de briguer le premier rang au point de vue lyrique,
comme sans doute au point de vue musical.
Mais revenons sur ces affirmations un peu vives, et faisons,
comrne il le faut, pour etre juste, une équitable palinodie.
.
Oui, Deschamps a composé trop de fades romances pour pla1re
aux dames ; il a humilié la Muse en composant trop de livrets
exsangues ; il a coromis parfois ce crime spirituel - je songe
au livret d'luanhoe, a celui de Don Juan - de ne·pas relever la
foule jusqu'a l'reuvre, roais de rabaisser l'reuvre jusqu'a la foule.

II
A ce prix-la, on n'est pas Rugo ni Delacroix, on n'est pas
Berlioz ni Gautier. :Mais voici la question que j'ai posée: Que serait
l'reuvre de ces grands hommes sans l'intervention des Deschamps?
C'est ici qu'il faut bien s'entendre et c'est ou se justifie une
part du Credo romantique.
Oui certes il faut aux grands esprit,s qui nous éclairent en ce
monde et rendent notre misérable vie un peu poétique et digne
d'etre ~écue, il leur faut non seulement le fort parti pris de
solitude et de recueillement, mais encore la lutte contre leur
siécle, l'incompréhension de leurs contemporains, leur ho_stilit~
meme, tout cela est bien, parce que tout cela est nécessa1re. ~1
l'histoire du génie est celle de la résistance de la matiére a !'esprit

EMILE DE:SCH.\MP.S ( 1791-1871)

95

et si l'esprit puise dans cette opposition, avec une plus grande
conscience de soi-meme, cette force d'enfanteroent et de crois•
sanee, cet élan dynamique qu'on appelle l'énergie créatrice il
faut avouer d'autre part, que les artistes, les créateurs manq~eraient leur mission en ce monde, s'ils étaient seuls en face du
public de leur temps, hostile et incompréhensif. Les grands
hommes éch~ppent par essence a leur race, a leur milieu et a
leur temps ; 11s sont purement eux-memes et la généralité de leur
reuvre n'est que fa mesure de leur idéalité intérieure · ils sont
simplement humains. Pour qu'ils pénetrent la société de leur
temps, pour qu'ils aident au développement de la vie ambiante,
ils ont besoin d'auxiliaires ; pour qu'ils deviennent ce qu'ils
doivent etre, dei: civilisateurs, il faut qu'ils trouvent dans la foule
des interpretes dignes d'eux, des ferments.
Or, cette fermentation de !'espritpublic, sollicité pardeshommes
comme Deschamps, n'est pas toujours une reuvre de beauté ·
cette t~aduction, si j'ose dire, de la langue un peu hermétiqu¿
du géme ne s'opére pas ..sans de considérables déchets. Cette vie
de s~lon dont nous avons médit, parce que nous croyons a ses
~éfa1ts_ en France, est tout de meme une forme distinguée de la
v1e nat1onale et une forme relativement exquise de la vie de
}'esprit. C'est par les salons que la France a rayonné en Europe
~t c'est ~ar des ho~mes de salon, doués de quelques-unes des qua:
htés subt1les des artistes,que s'est faite l'éd ucation de notre société.
Émile Deschamps a été le modele remarquable de cette
famill~ d'esprits intermédiaire entre les artistes et le public, entre
1~ géme c_réateur et le gout connaisseur. Ce petit livre n'est que
I dlustrat1on de cette thése.Tel est le sens de nos études sur le
salon de 1819, ou sur les livrets d'opéra. C'est pour la démontrer
que nous nous sommes arretés sur les dénaturations successives
du Don Juan. Elles füent crier de douleur les véritables artistes ·
elles íurent probablement nécessaires pour acclimater dans u~
milieu bostile des beautés nouvelles.
II faut entendre Berlioz parler de Morel et Lachnith, ces arrangeurs de Ucheuse mémoire, qui, pour faire connaltre La Flúle
enchantée de Mozart, la travestirent en ces invraisemblables
Mysie•es d' !sis.
« 9uand j_e d!s une traduction, s'écrie-t-il, c'est un pasliccio
que Je devra1s dire, un informe et absurde pasiiccio. »
Or, nous avo~s montré l'usage que les arrangeurs du groupe
de Deschamps f1r~nt du pa!'liccio au début du xixe siecle. lls ont,
p~r ce moyen, fa1t entendre pas mal de musique nouvelle aux
dilettantes franl&lt;ais.

�96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

irais Berlioz, qui s'indigne, reconnatt tout de meme, avec une
cinglante ironie, que ces étranges procédés sont nécessaires pour
qu'une belle reuvre étrangére sorte de son splendide isolement.
Les reuvres d'art géniales sont toujours, en leur nouveauté,comme
des reuvres étrangeres. Une traduction s'impose. Deschamps
l'a compris, et Berlioz lui-meme présente sa défense et justifie
son role quand il ajoute avec une mélancolie amere :
« Ne faut-il pas toujours corriger plus ou moins un auteur
étranger, poete ou musicien, s'appelat-il Shakespeare, Grethe,
Schi\ler, Beethoven ou Mozart, quand un directeur parisien
daigne l'admettre a l'honneur de comparattre devant son parterre.» Voila, en somme,ce que j'ai voulu faire dans ce travail. J'ai
mis sous le patronage légerement ironique de Berlioz lui-meme et
de ses pairs dans le ciel de l'art, les Delacroix, les logres, un
interprete de leurs reuvres aupres du public du xtx6 siécle. Je
n'ajouterai qu'un mot : II faut, pour etre juste, ne pas oublier
la distance qui sépare, dans le meme genre d'activité, un CastilBlaze par exemple et un Deschamps.
Le premier, comme le souhaitait Berlioz, est mort tout entier.
Le résultat de ses efforts seul lui a survécu : il a acclimaté
chez nous les cheís-d'reuvre de la musique étrangere. Ce bon·
homme tres intelligent, mais dénué de gout véritable, sans scrupules artistiques, se plaisait en sa besogne étrange, était un de
ces 1&lt; boulevardiers » entreprenants comme nous avons pu en rcncontrer encore dans notre jeunesse, dignes assesseurs du fameux
Dr Véron, espece de Gaudissart de la propagande musique.
Le second, Émile Deschamps, n'était vraiment pas a sa place
en pareille compagnie, et nous l'avons surpris rougissant. Malgré
le nombre de ses campagnes musicales, l'activité du librettiste et
de l'arrangeur ne fut jamais qu'un accident dans sa vie. « 11 m'a
fallu cette circonstance, écrivait-il un jour, a propos d'un opéra
de Meyerbeer dont il s'occupait, pour apprendre par moi-meme
ce que c'était que pareilles démarches. - En vérité, je ne m'en
doutais nullement, quoique je fusse au milieu des intrigues je les ignorais, tout occupé que j'étais de la partie d'art. Non,
certes, je ne renonce pas a la littérature ... je reprcndrai la poésie
des livres, poésie plus calme et plus consciencieuse, et je quitterai
tout ce qui est théatre... » Souhait significatif, qui nous découvre
la nature de Deschamps, et dans lequel s'exprime, alors qu'elle
est entratnée par ce tourbillon complexe d'égoismes, de passions
inléressées et d'aspirations idéales que la vie parisienne a
toujours été pour des artistes, le soupir d'une ame bien née.

N° iO

AVRIL

1m

REVUE BIMENSUELLE
DES

COURS
ET CONFÉRENCES
•
D1aacnua: ••

F. STBOWSKI,

Profe,ffl,r d la Sorbonne.

La Bible dans la po ésie franQaise
depuis Marot
Lee po6m.N bibliqaea me de la riaotion oontre la Pl6la~ •
II. Lea poimea lyrll¡u11 et ,p1qu11 : Belleaa, da Bartaa, d'.lablpi

Coura de

■.

Vl.llfEY,

Dogen ck la Facullé de, uftre., ck Montpellier.

TROIBIEME LE~O~

deL;~:p!:Sti!!º~-t\~anges mixlu~~s q_u'a!t produites l'alliance
.
1 ique et de l msp,rallon classique est l .
~eme qw en 1572 clélt la Deuxieme journóe de la B
· de
dee1;!a;~~::u&amp;7~es~n~ petite .~popée _intitulée : L:;~::ur~
sa . omme s d voula1t avantCbateaubria d
, pennetu;e au lecteur de comparer les deux merveilleux B n
donne d abord la parole au petit dieu 1"lé 11
, elleau
tout de suite Mais a u •
ª · ne le nomme pa6
le terrible espiegle. Toutqfr:~sb;~:ul~ºJ: reconnais~ons aussitót
lonius ou_ de l' Énéide de Virgile, il vient u:e~:r:~aul,res d' Apode ses v1eux exploits et ,. d'
,
e Pus se vanter
l'ait dédaigné. Mais le sai~:Ur~r;:v~u
un
f seul creur jusqu'ici
résistance. Car
. 1 ne era plus une longue
les Pétrarquisie;ª;p~:: dl:sc~l~::~~~ts auxquels l'ont habitué
are un sourcil bien dessiné et po t n~t' Amou~ prend pour
ur ra1 un red flalJ\boyánt.

Le Géranl : FRANCK GAUTRON.
POITIEIIS. -

30

9

•OCIÉTÉ PRAN~illB D'IIIPRIIIEBIB,

•

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