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                    <text>•
24' Année (1To Siric)

N' l. -

REVUE

15 Décemhre , 922.
Directeur :

F. STROWSKI
Professeur i I&amp; Sorboone

DES

CouRs

Prlx du Numéro

3 francs

ET

CONFÉRENCES
La Revue parait le 15 et le 30 de chaque mois
du 15 décetnbre au 30 juillet
Les Cours et Conférences pubiiés sont rédigés par les professeurs
eux-mCmes, ou sous leur direction.

M. LALANOE
Profe.sseur i'i la Sorbonne
Mernhre de J'lnstilut

Lu tlticriCI; de l' Induction et de l'Expé~
rimentation . . . . .

1

Gustave COHEN

Roml'.:.rd. sa ui~ et son amure (suite) .

Josep~ VIANEY

La Bible dans la podsie fra11faise depui_,
Ala.rol (suite). . • • . • • . • .
Le t.hi.átre romantique, de Dumas pire d
Dumas fils (1iuite). . . . • • . •
La crisc religiemte·dep11is lamort de Gré.goire
V 11 ju:;qu'ó. l'a.vinemuit d' Urb11.in 11
(1085-1088) . . . • . . • • • •
Ernesl Renan. - Essai ch bfographie
intelltctuelle. . • • , • • . • •
l.e~ns S!ir l'histoire de la litfhature
latine (suite). • • . . . • • • •

80

Lea 1nfluences ilrangeres sur Lamartine
(Des pre.miires mi.ditati.ons) (saite d fin).

88

Profeuéur a l•Uoivel'3ité de Slnuhourg
Cbarge de Cours a la Sorhonne
Do.rende lá Faculté.des [,ellres de lrt"onlpaUier

A. LE BRETON
Maltre de Conférenc-es it I• Sarhonne

Augustln FLICHE
Profeaseur a l'Univenitl: de.Montpellier

Jean POMMIER
Profeuelll' .&amp; i'Oniversité d'Ameterdam

Abbé LEJAY
Memhre de l'T1utitut
Professenr a l'ln.,titut ca.tholique

Paul HAZARO
Cba1:g¡; de Conra i la Sorbonne

PARJS
BOIVIN &amp; O•, Éditeurs
J el 5, rue Palafine (1'7')
Téléphone Fleurus 07-88 -

C:ompte chéques postau.x Pari&amp; n° 1604

Tous droits d&lt; traduction et de nproduction rts&lt;rvis.

30
45
57
68

��BIBJ.IOTECA CENTRAL
U. A. N. L.

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1

ANCJENNE LIBRAIRIE PURNE

BOi VI N &amp; Cóe, Editeurs

CO■PTE CHtOUES POSU\JI, PARIS 11• IIN

TtLtfHOIIE fllUIIUS 07·18

24• ANNlB

(1• Súi,)

15 DtcBMBRB 1922

3 &amp;· 5, - Rue Palatine - PAWS (\'/' )

REVUE DES COURS

REVUE BIMENSUELLE

CONFÉRENCES

COURS ET CONFÉRENCES

Para1ssa11t le t,j et le 3U de c!t,1r¡11e moIs
(du 15 dt!cemhrc au 30 j111/Je1j

DES

DIRICHUft : • •

P. STIIOWSII,

Profu,evr 4 la Sorbonne,

Franee . . . . .
40 fr.
payables 20 fr. comptant et 20 fr.
ABONNEMENT, CN AN
le 5 aoril.
Etranger. • . . • . . . 46 fr.
Le Numéro formant un fascicule in-8° de 96 pages ; 3 fr.

I1

A.

Les théories de l'induction et
de l•expérimentation

NOS LE.CTE.UH..S

La Revue des Cours et Conférences publiera, comme les nnnées
precéden/es, les cours principaux de la Sorbonne ~/ _des F~cultés des
Lellre., de l'rouince. Mais conformémenl aux dmrs qu, nons onl
élé exprimés par nombre d'abonnés, nous essaierons de rl:pondre á
leur curiosité scientifique. Nous donnerons, pour commencer, un
cours oli seronl exposés les príncipes de tanalyse malhémalique. Ce
cours es/ profes,é. par JI. E. Le Roy. membre de /'Jnslilul, professeur de philosophie au Colfrge de Frunce, oú il_ a _rempla~é ~~­
Berg•on. Ce cours ne sera pas un cours de uulgarisalton, puuqu 11
s'ag°il dºun enseignemenl ri9011reuxdonl lebul principales(de « monlrer par /'e;,:emple commenl la pensée malhemalique fonch~nne fOUr
elle-méme », mais il n'e:rigera, po11r ilre enlendu, que I hab,tude
de la pensée abslraile el la possession des connaissances qui figuren/
au pro_qramme de la seclion .-l (/alin_-grec; des Lycét~-~oll_ege~.
Nos lecleurs ver ron/ dans ce/ essa, , no/re grand destr d allier la
haute culture h11manisle á /'esprit scieniifique moderne.

F. S.
VIENT DE PARAITRE CHEZ LES MEMES ÉDITEURS:

BIBLIOTHEOUE DE LA REVUE DES COURS
EDMo:-;n ESTEVE
Proruseur i la Faculté da Leurn de Nancy

LECONTE
L'HO.Mll!E

DE LIS LE

ET

Un volume in.,G brocbé. • .

L'CEU VRE

• . . • . • •

7 fr

Coura de K. L4L4NDE,
Pro/esseur 4 la Sorbonne.

LeQons I et II. - Introduotion.

L'objet de ce cours sera d'étudier, d'une maniere A la fois
historique et technique, les dilTérentes théories de l'induction
et de I'expérimentation. Dans ces deux premiéres Ie~ons, je me
propose d'examiner les dilTérents sens du mot induclion, de limiter
et de divisor le sujet.
I nduclion est la transcription latine du grec lffaywy~ (acte de
mener quelque chose vers, ou a un point déterminé: par exemple,
adduction de l'eau ddns un champ, importation). C'est un terme
du langage courant devenu technique, puis qui a repassé de
l'usage technique au Iangage courant : c'est ainsi qu'on
parle aujourd'hui des • inductions • qui aménent a soup~onner
un crimine!. 11 re~oit actuellement des sens divers ou se combinent deux idées dilTérentes : !'une concernant le degré de certitude du résultat ou l'on aboutit, l'idée d'un cheminement a
lravers des intermédiaires multiples, et par conséquent ne donnant A !'esprit qu'une confiance Iimitée, une indication plutot
qu'une preuve, qui demande vérification ; - l'autre concemant
1

�2

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCHS

ª.

le trajet de la pensée qui va des faits observés
une formule
universelle, valable pour toute une classe ; et qm, a cet égard
aussi a souvent quelque cbose d'aléatoire, ce qui produit des
combinaisons de ces deux éléments. Caractérisons d'abord ces
opérations au point de vue de leur mouvement logique, en y
conoidérant la question de valeur ou de cert1tude comme subordonnée a cette premiére division.
1o L'induction est un raisonnement ,ju type dit , reconstructif ••
c'est-11-dire. aboutissant a affirmer (plus ou moins fermement)
un fait singulier, grAce a des indices qui nous rnettent sur la voie.
C'eet le cas du diagnostic médica}, des «inductions )&gt; d'un policier,

des , inductions • cosrnographiques ou hisloriques qui non,
aménent a penser que Mara est habité, ou que, au ternpsdu renne
et du marnmouth, les hommes vivaient dans des grottes et se
servaient d'armes et d'outils de pierre. C'est encare ainsi que
M. de Launay, parlant de l'évolution des etres aujourd'hui
fossiles écrit que , lorsqu'on se hasarde a procéder ainsi par
inducli~n pour reconstituer théoriquement la chalne logique de•
etres organisés... on est lancé dans cette voie dangereuse ea
pleine incertitude ». (L'Hi,loire de la Terre, p. 287.) - 11 est
évident que, dans le cas de l'induction reconstructive, la conclusion est le plus souvent aléatoire: mais elle peut avoir tous le■
degrés de probabilité, et meme atteindre, dans certains des caa
que nous avons cités, a une certitudepresquecompléte. Cependant,
c'est l'exception, et il me semble que dans ces cas-la, le langage
courant évite le mot d'induction, dont la compréhension subjective, quand il s'agit de reconstituer des faits, contient toujours
une idée de suggestion plut6t que de vérification. Quand Ariste
a été amené a juger que Trissotin n'en veut qu'a la fortune
d'Henriette, reste a organiser le piege qui justifiera cette
induction.
Ceci dit, je laisserai de c6té, cette année, l'induction ainsi entendue, qui appartient al'étude de la , méthode reconstructivo »
(méthode de l'histoire, de la géologie, de la paléontologie ; méthode de la preuve juridique, etc.). Notons cependant que noua
retrouvons sur un point le contact de ces deux opérations dans
l'inférence du particulier au particulier définie par J.-S. Mili.
2° On entend en second lieu par induction le passage a un degr6
supérieur de généralité. Ou, comme on le dit, dans une formule qui
est la traduction consacrée d 'un texte d' Aristote, le • passage
du particulier au général ». 'En«yc,ry-ii O'iatLv Y¡ ti:n:o -tWv x«8'lxa.a-rov
hl «I x«86).ou lfoSo,. Topique,. I, 12, 105 a 13). Par exemple,

si le meilleur pilote est le plus expérimenté, si le meilleur cocher

THÉORIES DE L'INDUCl'ION B't DE L 1·EXPÉRIKENTATION

3

est le plus expérimenté, etc., on dira d'une maniere générale
que dans chaque profession le meilleur est le plus expérimen~
(Aristote) .
La formule • passage du particulier au général , a été treo
vivement critiquée par M. Goblot; et avec raison, si l'on considere le •en■ actuel des moto. Elle n'est pa• homogéne: le contraire
du particulier, en logique, est l'universel ; le contraire du spécial
est le général. 11 faudrait done choisir et dire que l'induction va
du particulier (quelquu) a l'universel (loa,), ou qu'elle va du
plus spédal au pi~• général (car le spécial et le général, eux,
sont tou¡ours relatifs).
Ce qui explique cette formule vicieuse est l'histoire du mot
général, qui a longtemps signifié univer,ei, en parlant des propo•itions : Auf semel aut ilerum mediu, generalíter esto. Dans la
Logi~ue de Port-Royal, on trouve en ce sens tantat « proposition
universelle •, tantOt « proposition générale •· De meme chez
Newton : • In philosophia experimentali propositiones dedueuntur ex phaenomenis, et redduntur generales per inductionem. • (Phi/. nal. princ. malhem. ad finem. On remarquera d'ailleurs, dans ce texte, l'emploi curieux de deducuntur.)
D'autre part, particulier, outre son sens Iogique, est pris
souvent pour ,ingulier : , Un simple particulier, un pays particulier •· En géométrie : , Parmi toutes les droites qu'on peut
mener d'un point a une droite, il en est une particuliére, qui fait
avec celle-ci deux angles égaux, etc. » Enfin, en anglais, parlicular
(entre beaucoup d'autres sens) a fréquemment celui-Ja : each
parlicular hair. - Particular, substantif, veut dire circonslance
dtlerminée, délail di,lincl.
On comprend done comment ces mots ont été employés autrefois pour traduire la formule d'Aristote et comment ils se sont
perpétués dans cet usage. Mais c'est une explication, ce n'est
pas une justification. S'agit-il de passer des individua aux classes,
des classes usuelles et qui nous sont imposées par la vie a de•
classes plus générales, ou de propositions particuliéres minimales
aux lois universelles dont elles peuvent etre l'amorce ? Nous
devons viser a avoir en philosophie, surtout en logique, unlangage
aussi déterminé que possible : , Je suis tenté de croire, disait
Leibniz, que si l'on examinait plus a fond les imperfections du
langage, la plus grande partie des disputes tomberaient d'ellesmemes, et que le chemin de la connaissance, et peut-etre de la
paix, serait plus ouvert aux hommes. •

Ici, le sens d'Aristote est nettement : le passage de données
singuliéres, c'est-a-dire de données prises une a une (ces donnée1

�1

4

THÉORJES DE L IND UCTION ET DE L'EXPÉRIMENT.~TION

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pouvant étre elles-mémes des classes : par exemple des classes
d'artisans, des especes animales) a une formule globale, dans
laquelle elles sont totalisées. II n'y a den, semble-t-il,_ dans s~
formule, qui évoque expressément la not10n de propos1t10n part1culiere au sens propre (c'est-a-dire de partiel, et d'indéterminé).
M. Lachelier a dit, au commencement de sa célebre thése sur
Je Fondement de 1' Induction, que celle-ci était le passage •fos laits
aux lois. En gros, c'est tres exact, et cela parle plus a ]'esprit
que le particulier {ou le singulier) et l'universel. Mais il faut bien
remarquer que les faits et les lois ne sont pas radicalement
distincts. Whewell, le premier je crois, a fait justement remarquer que les vues tbéoriques établies par une génération d'hommes deviennent, quand elles sont bien consolidées, les , faits ,
sur lesquels travaille la génération suivante, et sur lesquels elle
batit de nouvelles hypotheses. L'existence de l'air a du étreune
idée explicative avant d'étre un fait. Les lois de Képler sont
devenues, un siecle plus tard, les faits sur lesquels s'appuyait la
théorie de Newton. - La, formule de M. Lachelier signifie done
surtout, in abstracto, le passage du plus spécial (déja considéré
comme acquis) au plus général (encore discuté). Dans cette
opposition, on retrouve quelque chose de l'« import , dubitatil
du mot induction.

. •.
En fait, il y a lieu de distinguer deux cas :
I. L'induclion amplifiante. Non seulement chacune des cboses
prises une a une est plus spéciale que la formule d'ensemble
a laquelle on aboutit, mais la somme des données énumérées est
elle-méme moins générale que cette formule. Te] est le cas dans
l'exemple des Topiques que nous avons cité. C'est le cas le
plus fréquent : on énonce un jugement universel sur le vu d'une
série d'échantillons dont la· réunion permettrait seulement une
assertion particuliere de méme sujet et de meme prédicat (mais a
laquelle, le plus souvent, personne ne songe). On a vu, un certain

nombre de fois, des rayons lumineux se réfléchir dans leur plan,
sous un angle égal ; on énonce que les rayons lumineux se rélléchissent suivant cette loi. A cette sorte d 'inductionse rattache
toujours la preuve par expérimentation. C'est elle qui fera l'objet
essentiel des le~ons suivantes, parce que c'est elle qui souléve les
problemes les plus complexes et les plus délicats.

0

II. L'induction compléle, dont il est nécessaire de bien marquer
la place et la différence avec la précédente,c'est celle qui peut etre
mise sous la forme d'un raisonnement rigoureux, tout en allant,

.
'

suivant la définition d' Aristote, d'un certain nombre de données
prises une a une a une conclusion totale. Elle revet elle-meme
plusieurs formes, dont la plus classique est celle qui est indiquée par lui dans les Premiers Analyliques (II, 23 ; 68 b 15 et suiv.
On peut l'exposer ainsi, en rétablissant mi ordre plus didactique.)
Soit le syllogisme suivant, allant de la loi /¡ ses applications,
du genre aux especes :
Les animaux sana fiel vivent longtem ps.
Or, l'homme, le cheval et le mulet sont des animaux sans fiel.
Done l'homme, le cheval et le mulet vivent longtemps.

Te! que], ce syllogisme est irréprochable. Iln'a rien d'uneinduction. Mais il est un simple enchatnement de lexis (propositions sans
assertion). Maintenant, quelle est la vérité de la majeure? Si l'on
.suppose que la mineure et la conclusion sont vraies, la majeure

n'en résulte pas. Elle n'en résulterait que si nous introduisions
une troisiéme prémisse : il n'y a pas d'autres animaux sans fiel.

Nous aurons ainsi, par l'énumération complete des espéces, si
elle est possib]e, une induction rigoureuse qui renversera l'ordre
logique oi.J les choses dépendent les unes des autres, mais qw
sera plus accessible pour nous. Cette opposition de ce qui est
premier dans la nature et premier pour nous (yvwp~p.c.'.rre9ov ~¡.t,r~),

du général et du sensible, est d'ailleurs tresfréquemmentlormulée
par Aristote. En somme, nous apercevons déja ici le príncipe qui
joue un role si considérable,quoique plus oumoinsexplicite, dans
toute théorie de la méthode expérimentale : nous nous croyons
en droit d'induire parce que nous estimons que sinous en savions
assez, nous serions en mesure de déduire. La nature pour Aris-

tote est montée sur une hiérarchie de genres et d'especes, done sur
une armature de syllogismes (nous dirions, du point de vue
moderne : les faits sont des résultats de lois) : ainsi nous pouvons
remonter l'échelle.
L'exemple donné par Aristote est d'ailleurs schématique.
Lui-meme sait parfaitement qu'il est inexact ; non en ce qui

concerne l'•xol.,a, l'absence de fiel : il considere celui-ci
oomme un excrément malsain dont le sang se débarrasse en partie dans le foie, et dont la présence est par suite' véritablement
une intoxication, cause de faiblesse biologique; l'absence, une

cause de santé. - Mais en ce qui concerne l'énumération des
espéces, il ne doute pas qu'il y en ait d'autres ; lui-meme cite

�7

REVUE DES COURS ElJI CONFÉRENCES

'lHÉORIES DE L'INDUCTJON El' DE L'EXPáRIMEN'l'A.TION

d'ailleurs l'éléphant: le cerl, le dauphin, dont le foie sécrete
un liquide sucré. Son raisonnement, dans !'esprit finitiste de la
!cience grecque, est celui-ci : si l'on faisait l'inventaire de toutes
les espéces sans fiel, on verrait que to u tes vivent longtemps (et en
poussant plus loin, on en trouverait une rai,on physiológique) ;
nous n'en sommes empechés que par des difficultés pratiques
et pour ainsi dire accidentelles.
Cette induction compléle (on peut l'appeler ainsi, bien que quel-

feuilles de contr6le et s'en tenir au résultat, comme dans l'élimination d'un moyen terme.
En mathématique, on trouve également des inductions completes, qu'on a refusé généralement de considérer comme des
applications pures et simples du syllogisme dea 'xº'º' (voir
Vocabulaire techn/que et critique de la philo,ophie. Bulletin de la
~ociété de philosophie, aot1t 1909), mais qui en tout cas •'en
rapprochent. Une des plus voisines consiste a traiter séparément
plusieurs « cas • dont la somme recouvre tout le champ du théoréme a démontrer ou du probleme a résoudre, Par exemple,
en géométrie, démonstralion de la valeur de l'angle inscrit en
considérant le cas ou !'un des cOtés passe par le centre ; eelui ou
le centre est entre les cOtés ; celui oú les cOtés ne comprennent
pas le centre. - En algébre, beaucoup de discus,ions sont construites sur le meme type : on envisage succes.'iivement tous les
rapports possibles des coefficients: a&lt;b, a= b, a&gt;b; et dam
certains problémes on démontre qu'une meme formule restant
yraie pour chacun de ces cas, qui sont les seuls possibles, elle est
vraie d'une maniere générale (universelle) et sans restriction. L'extension a toutes les figures homonymes de ce qui a été démontré sur !'une d'elles par ecthése est aussi une induction complete, mais non pas une sommation ; d'ailleurs ce problemé-la
est /¡ discuter séparément, car certains épistémologistes considerent qu'il y a simplement, dans ce cas, une application de
l'universalité attribuée ·en príncipe a toute opération logique sur
des termes abstraits et, par suite, virtuellement généraux, et non
singuliers. On ne peut done en faire état qu'en montrant le rOle
joué ici par la construction, ce qui nous menerait trop loin.
Mentionnons enfin la célebre généralisation qui conduit du
théoreme sur la somme des angles d'un triangle 1,. la somme de1
angles d'un polygone plan quelco_nque. Ce n'est certainement pa•
la meme chose; cependant elle constitue, elle aussi, une induction
non amplifiante, puisqu' elle consiste en un pas,age du plus spécial
au plus général, mais sans aléa. U en est de meme des degrés par
lesquels on s'éleve des nombres entiers naturels aux nombres
fractionnaires, aux nombres irrationnels, au.x nombres imaginaires, chaque classe absorbant la précédente.
Ces exemples font la transition /¡ une forme d'induction complete tres importante, qu'on peut appeler l'induction ordonnée,
e'est-a-dire celle oú la preuve résulte non seulement de la sommation des parties, mais de I' ordre dans Jeque! elles sont parcourues. En matiére expérimentale, l'exemple classique est
eelui auquel J.-S. Mili donne, d'apres Whewell, le nom de eol-

'

i111ues logiciens, Mili notamment, aient voulu réserver le nom

d'induction

/¡

l'induction amplifiante) est-elle, commeon l'a dit

souvent, un raisonnement absurde et inutile ? II ne me le eemble
pas. D'abord, il tient une grande place dan• toute la logiq_ue de

la vie courante : presque tous les controles se font ainsi. (Tous
les candidats, pointés un a un, ont remis leur quittance de droits
a'examen ; tous les ·soldals de la compagnie ont été présenls a
)'appel ; aucun des titres appartenant /¡ telle personne n'est
sorti aux tirages déja effectués, etc., etc.) On obtient ainsi des
11niverselles totalisantes qui jouent ensuite un role considérable
Cans le raisonnement, car elles servent puissamment a I' « économie de pensée ». - Une forme secondaire, mais non moins utile
et fréquente, consiste a obtenir par ce procédé des • universelles
a peu d'exceptions pres,, qu'on peut manier comme de vraies
•niverselles en se souvenant des quelques réserves nécessaires :
tous les nome en or sont masculins exeepté uzor1 soror et arbor ; toutes les planétes ont une rotation directe, sauf Uranus et
Weptune ..., etc.- On a ainsi, ce qui estassez intéressant au point
ae vue logique, une désignation en compréhension, limitée par
vne énumération en extension.
.
Dans les sciences, ce procédé n'est pas moins employé. Appliqué aux formes, il permet de passer des espéces aux genres. On
dit que tous les ruminants ont le sabot fourchu apres l'avoir
,éparément constaté du breuf, du mouto~, du cerf, ~u daim! du
Ghamois, etc .. Et l'énumérat10n est complete. II est meme cur1eux
,ie remarquer que ]'opération d'induction complete, mais a l'étage
supérieur, appliquée aux raisonnements, est une nécessité de
toute déduction ; précisément celle qui est relevée par Descartes,
aans ]es Regulae et dans la Méthode, sous le nom d'enumeralio
ou inductio : « dénombrements si entiers et revues si générales
,¡ue je fusse assuré de ne rien omettre (lum in quaerendis muilis,
lum in ditficultatum parlibus percurrendi, •• ajoute-t-il dane la
traduction latine). La vérité déduite ne se communique aux conséquences que si la cha!ne est ininterrompue et si chaque soudure
a été vérifiée une a une : aprés quoi, on peut lais•er de Mté les

1

1

•

�8

1

THÉORIES DE L1INDUCTION ET DE L EXPÉRIMENTATION

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

lig"!ion(I): un navigateur qui revient au meme point apres avoir
tou¡ours eu la cate en vue sur sa gauche est certain qu'il a fait le
tour d'une lle: - De 11;eme, enmathématique, l'ordre des éléments
de preuve qm se succedent peut etre essentiel a la colligation
C'est ainsi qu'on démontre que la somme des termes d'une pro~

gression arithmétique dela n est de la forme n

(\+ l) ,aumoyen

de 1~ somme de n termes _égaux formés tour atour du premier et
d~ n_ term~ d~ la progress1on, du second et del'avant-dernier, et
ams1 de smte ¡usqu'a épuisement complet de la série, qui est
ams1 so'."m~e par une sorte de pointage.
'
. La quest10n se complique, mais nous restons pourtant tou¡ours dans le domame de l'induct.ion rigoureuse ordonnée, quand
n?us apphquonij_ l~ ra1sonnem~nt dit « par récurrence ». La preuve
n Y est pas a~mm1strée effectivement pour chaque nombre, mais
elle est co_n~1dérée con:ime indubitablement possible en vertu
de _la défimtion de la smte des nombres, ce qui autorise a condure
umvers~llemen~ _(2). (Voir GollLOT, Logique, ch. xt.)
Cerrams logic1ens (par exemple Whewell, Mili, M. Goblot)
voudr~1ent que l'on renon~át a nommer inducllon tout ce qui
est ra1sonnement généralisateur, mais rigoureux. Ce serait
re~ettable ; non seulement ce serait contraire a un usage ancien
ArIStote, fréquent, et que Poincaré notamment a suivi · mais
surt?ut ce ser~it méconnaltre la parenté logique étroite de l'induct:on ~mplifiante et de ce que nous avons appelé l'induc~1on n~oureuse. A mesure qu'on examine un plus grand
no1:1bre dé ca_s, on accorde que le raisonnement est de moins en
moms aléat01re, et l'on se rapproche de la totalisation ou il
cesse de l'etre. _c:est la meme raison de continuité qui f;it que
les mathématic1ens modernes considerent zéro comme un
nombre, les coupures comme deséléments réelsd'un ensemble etc.
La probabi1ité qui joue, comme nous le verrons, un role c~nsidér!ble &lt;lans la théorie de l'induction amplifiante, suppose
tou¡ours un rapport entre le nombre total des cas possibles, et le
nombre de cas favorables effectivement observ.és ou calculés.
Mais, objecte-t-on, le nombre des cas individuels est infini et
le nombre des cas observés en réalité est toujours minime ! De
plus, l'avenir reste toujours ouvert !
(1) Mais voir plus loin le sens exact que WherVell lui-méme donnait ~ ce
terme.
(2) La questio_n de l'infini est ici secondaire. On la retrouverait dana
la forme de ra1sopnement mathématique qui consiste a conclure que
0,33~3,_. .. + 0,6~66
.... =. 1 (rigoureusement) ; et dans tous les problemes
de hm1tes et d 11nfin1tés1males.

•

9

Aussi l'opération d'induction complete neporte-t-elle que tres
rarement sur des cas individuels. La science procede, et c'est un
de ses postulats fondamentaux, fortement exprimé par Bacon,
comme s'il y avait individuation par la matiere : , Hoc fit oh
promiscuam rerum naturalium 1 in plurimis, sub una specie,
similitudinem ; ut, si unam noris, orones noris (1). » Quand nous
laisons une induction complete, nos unités sont presque toujours
des das.ses déja faites. Te! ~st le cas pour les &amp;,:olo,, pour les
ruminants. De meme dans l'induction amplifiante : quand
Newton a voulu savoir si tous les corps oscillaient suivant la
meme loi, il a pris de ror, de !'argent, du plomb, du verre, du
sable, du sel; de l'eau, du blé, du bois. Quand Bessel a repris ses
expériences, en 1830, il y a ajouté des pierres météoriques.
Mais ils n'auraient pas cru fortifier l'hypothtlseenrépétantl'expérience avec des morceaux de plomb différents !'un de l'autre.
La raison d'écarter le nom d'induction dans le casen question
paralt reposer sur le désir de pouvoir opposer nettement les
mots induclion et déduction, comme si les concepts qu'ils
représentent formaient une disjonction a la fois exclusive et
exhaustive, recouvrant tout le champ des raisonnements, et
telle qu'aucune opération logique ne pílt Hre a la fois déductive
et inductivo.
Cette idée, regrettable a mon sens, se rattache a l'antithese
classique dont j'ai déja Íait remarquer l'équivoque et le caracttlre
incomplet : • passage du général au particulier, passage du
particulier au général. » Mais il n'y a aucune raison de pril)l?Ípe
pour que déduction et induction désignent des contradictoires, ,ou
meme des contraires :«description » n'est pas le contraire d' « inscription », et rien n'empCche qu'une inscription soit descriptive.
Le malheur est que les antitheses simples et dichotomiques
s'implantent facilement et tendent a passer pour des catégories
fondamentales, comme il est arrivé pour le réalisme et l'idéalisme,
le monisme et le pluralisme, !'esprit et le corps, etc ..
Pour rester pres des faits logiques, et pour résumer ce qui
préctlde, il me semble qu'en fait on applique le terme induc!ion
a toute conduite du raisonnement qui procede : soit 1o des indices
per~us a une réalité inconnue que révelent ces indices (inductio,:is
reconstructivos); soit 20 du plus spécial au plus général , (des
individus a l'esptlce, des especes au genre, des faits aux !oís ;
ou plus exactement, puisque les faits eux-memes, comme nous
(1) De .dignilate, III, ch. 1, § 2. - L'assimilation des figures tolalement
homonymes en géométrie, repose sur le méme principe, qui sera étudié
plus loin en détaiJ,

�JO

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

l'avons vu, sont déjA des interprétat.ions - des lois plus spéciales
Faudrait-il ajouter : des parties au
tout, quand il ne s'agit pas du tout logique qu'est le genre, mais
d'un tout organique ? C'est la quest.ion ou pluWt !'un des sens
de la quest.ion de l'universel concret. Pour le moment, il suf!it
de la signaler.
Ceci étant, il y a des inductions reconstruct.ives rigoureuses,
et d'autres qui sont aléatoires ; des inductions généralisatriceo
rigoureuses et d'autres qui sont aléatoires.. De sorte que si l'on
appelle déduct.ion tout raisonnement rigoureux, tel qu'on ne
puisse nier la conséquence si l'on admet les pr6misses {Claude
Bernard, Couturat, M. Goblot), on doit dire que certains raisonnements sont a la fois induct.ifs et déduct.ifs : par exemple la
démonstrat.ion du théoréme sur la somme des angles d'un polygone plan quelconque. Si l'on hésite Ale faire, c'est probablement
parce que dans la conscience sémant.ique moyenne, lnduclion est
fortement associé A l'idte de risque logique et de conclusion
seulement probable, tant a cause des • inductions •il la Sherlock
Holmea que de l'induction amplifiante qui, elle, en eflet, suggére
toujours, quand on y réfléchit, un sentiment d'iru,écurité et de
décept.ion possible. Comme, d'autre part, elle est debeaucoup la
plus fréquente et qu'elle va facilement au sophismelepluscaractérisé, il n'est pas étonnant que l'import du ¡not s'en ressente.
Mais pourrait-on, par respect pour cett,e nuance, définir l'inducduction : tout raisonnement dont la conclusion n'est que probable?
Ce serait apporter un bien grand trouble a l'usage philosophiquc
du terme, et pour un bien petit avantage.
D'ailleurs,il faut bien remarquer que l'union possible du caractére déductif et du caractere inductif dans certaines démarchea
intellectuelles ne concerne que les raisonnements, et que cela
n'exclut pas uneopposition d'ensemble entre les scien~sdéducllves

THÍi:ORfES

a des lois plus générales). -

caracté.risées par leur rigueur et leur marche construc!.ive,

oynthétique (au sens cartésien de e synthese •) et les scíenct!
inductivu ou, pour mieux dire, ezpérimentalu, dans lesquellei
prédominent l'expérience, la classification, l'induction amplifiante et l'hypothése incomplétement vérifiée. 11 ne faut P""
ouhlier d'ailleurs que ce sont IA des diflérences daos l'état dei
sciences, non dans la nature de leurs objets,et qu'il y a un mouvement continuel de !'un a l'autre de ces états, dans l'enoemble el
dans les partiea, par suite de l'eflort cont.inuel vera l'assimilat.ion
des choses entre elles, et des choses aux esprits. Ainsi, méme dano
cecas, déduclion et induclion ne sont pas les membres d'une v6ritabledivision logique, reposant sur un fundamenlum commua.

o• 1.'INDUCTION B!l' DE 1!.'EXPÉRIMENTAl'ION

11

• •
Ces classificat.ions établies, voici que! oera l'objet des le~ons
1uivantes.
L'induction, quand elle est rigoureuoe, se justifie par les proeédés généraux de la logique, dont nous n'avons pas a nous
occuper en ce moment. Mais l'induction amplifiante pose a
l'esprit, dés qu'iJ cesse de l'exercer d'une maniére instinctive,

...

•n probléme qui o.e présente naturellement, et qui a tourmenté
les philosophes depuis l'époque de Galilée jusqu'A Lachelier
et aux pragmatistes. C'est ce qu'on a nommé le probléme du
e fondement de l'induct.ion •· Comment et de que! droit conclure
plu, - et presque toujours infiniment plus que l'on n'a observé ?
Une part de sa difficulte me paralt venir de ce qu'il n'est pas
simple, mais qu'en réalité il se compose au moins de trois problémes diflérents.
1° Dans qµels cas, sous quelles condit.ions une proposition
induite doit-elle etre tenue pour vérifiée ? Autrement dit, quelle
est la valeur synnomique, obligatoire pour tous, de la preuve fondée
1ur l'expérience ? Et quelle procédure doit-on suivre pour arriver
A la vérité ainsi défü&gt;ie ? J'ai expo~é dan~ un cours précédent
la nécessité de bien distinguer daos la logique les opiraliom
~lémenta/res {équipollence, syllogisme, calcul, etc.) et la conduile
du raisonnement (analyse, synthese, critique historique, etc.).
L'induction suppose-t-elle des opérations élémentaires qui lui
soient propres, comme la syllogistique ou l'arithmétique, ou
bien n'es.t-elle qu'une certaine tactique intellectuelle? - Si elle
est une tactique, quelle doit en etre la discipline pour que la conclusion atteinte soit justifiée ? Par exemple, quelles seront les
hypothéses nuisibles ou fructueuses, négligeables ou plausibles,
ou pratiquement certaines ? - Ce premier aspect du probléme
est proprement celui de la légitimité des inductions : quand
sommes-nous fondés a induire, a réclamer pour nos inductions
l'assentiment des esprits raisonnables ? Il est le plus considérable
A la fois par son importance pratique et par la place qu'il tient
dans l'histoire deptús les origines de la science moderne.
2° On a distingué, depuis quelques années, daos tontea le•
■ciences déductives, deux choses Jongtemps confondues : le•
príncipes et les fondements. Pendant des siécles, on a penséqu'une
bonne chalne déductive devait etre accrochée a des proposition•
evidentes affirmées catégoriquement, s'imposant a !'esprit, soit
d'une maniere absolue et telle qu'il n'y ait aucune possibilité

�12

THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L'EXPÉRIMENTATION

REVUE DES COURS ET CONPÉRENCES

Cette distinction s'applique au probléme qui nous occupe.
Apres avoir examiné la question de la légitimité technique des

de les mettre en doute ; soit au moins d'une maniere relative et
tell e que nousne puissions, en conscience, direque nous doutons de
l~ur vérité. Maisle travail d'analyse des principesdes mathémat1ques, la création de géométries diverses et paralleles, la compara1son de la méthode hypothético-déductive des sciences
expérimentales et de la méthode catégorico-déductive des
scien~~s ~ites « de raisonnement » (voir Goblot, Essai sur la
clas~zf!cation des sciences, 11 e partie), tout cela nous a conduit
a d.1sbnguer! dans tout systeme déductif, deux étages de propos1t10~s qm peuvent sans doute coincider, mais qui sont aussi

susceptibles de se séparer, comme il arrive notamment dans la
géométrie contemporaine : 1° les propositions les plus simples,
les plus élémentaires, logiquement, auxquelles est suspendue
toute la chaine ramifiée des propositions qui forment la théorie
don~ il s'agit: c'est ce qu'on nommera les p'l"incipes ; ou, comme

inductions, nous aurons a considérer, au sens qui vient d'@tre dit,

.

on dit encare quelquefois, en donnant ace mot un sens nouveau et

plu~ large que jadis, les , postulats » ; -

20 le systeme des pro-

pos1bons reeonnues pour tir'.lies et dont ia présence détermine

notre assentiment a !'ensemble de la théorie : ces propositions
peuvent tres bien ne pas coincider avec les précédentes ; elles
peuvent n'arriver qu'apres plu~ieurs pages d'infrastructure
purement logique (Hilbert, Pieri, Veblen), qu'elles justifient
pour ainsi dire en tant que cause finale ; elles peuvent meme
n'etre rencontrées que tres tardivement dans le cours de la
~ons~ruction déductive, comme il arrh e par exemple en optique
phys1que, en thermodynamique el dans les sciences morales
(Sur une fausse exigence de la raison dans la melliode des sciences
morales, Revue de métaphysique, janvier 1907). Ce sont ces
propositions qui doivent etre appelées fondemenl de la science.
C'est en ce sens que Paul Janet écrivait, il y a longtemps déja,
cette phrase approuvée par Durkheim: «Les faits qui servent de
fondemenl a la morale sont les devoirs généralement admis ou

13

•

le príncipe de l'induction : les démarches inductives étant bien
définies, peut-on trouver une ou plusieurs regles logiques
telles qu'en les posant, on transforme la vérification des hypotheses en un raisonnement rigoureux ? C'est la par exemple ce
que vise J.-S. Mili avec ses canons de l'induction; c'est aussi ce
que paraissent chercher Kant et Lachelier quand ils posent que,
pour justifier en droit l'induction, il faut admettre d'abord le
principe. des causes efficientes, puis, comme celui-ci ne suffit pas,

et permettrait encore une sorte de chaos déterministe, le príncipe
des causes finales.
Mais il est évident que nous croyons plus fortement et plus
directement a notre droit d'ii:tduire qu'a la finalité elle-meme :
beaucoup d'esprits qui admettent le premier pensent pouvoir
rejeter la seconde, dont l'admission leur paratt un principe trop
onéreux. A coté de la question des príncipes, il y a done celle du
fondemenl proprement dit : tout ce qui précede n'étant qu'hypothético-déductif, d'ou vient l'assentiment réel, catégorique et
ferme que nous donnons aux vérités, expérimentales ? Psychologiquement, comment s'explique-t-il ? Au point de vue philosophique, quelle conception des choses suppose-t-il ? Toute
logique a pour contre-partie une idée de l'univers qui est sa toile
de fond, son systéme de coordonnées. « Le vrai, disaít Bossuet,
c'est ce qui est. » Peut-Ctre cette vérité, en un certain sens, est~
elle a retourner : ce qui est, en tab.t que réalité connue, c'estce

qui est logiquement établi, l'objectif, ce qui vaut pour n'importe que! esprit. Mais en tout cas, le parallélisme de l'etre et du
vrai demeure intact ; le probleme du fondement de l'induction,
au sens propre, revient a chercher /¡ quoi s'attache immédiatement et en commun notre confiance, ce qui nous fournit le

tout, au moins admis par ceux avec qui l'on discute.)) Et Vail~ti:

type et le paradigme de la vérité de fait.

"Le choix des príncipes (poslulales) dépend du but qu'on a en vue,

Tels sont les trois sens du probléme que nous examinerons
successivement, en nous attachant plus longtemps au premier,

et dmt reposer, dans tous les eas, sur }'examen des relations de

dépendance qu'on peut établir entre eux et !'ensemble des propositions d'une théorfo donnée ... lis ont perdu le « dróit divin n
dont leur soi-disant évidence paraissalt les investir et ils ont
dú se résigner a devenir non les chefs, mais les serví s~rvorum, les
employés des grandes associations de propositions qui forment
les d1fiérentes branches des mathématiques. » (Monis/, octobre
1906, p. 482.) On peut faire quelques réserves, mais elles n'importent pas ici. Nous y reviendrons plus tard.

en raison de son caractere plus complexo e't plus engagé dans
la diversité des laits.
(d suivre.)

�RONSARD 1 SA VIE ET SON CEUVRE

1

arreter (1), d'autant plus qu'elle est donnée par CI. Binet, lequel ne manque pas de souligner que le destin, par une remarquable rencontre, réserva a la France • cette naissance heureuse •
oomme une sorte de compensation au désastre militaire.
Nous savons bien peu de choses de la premiére e11fance d•
poéte ; nous nous doutons seulement qu'elle dut etre turbulente,
car il n'était pas fils unique et le pére ne rentra au foyer qu'ea
1530:

Ronsard, sa vie et son ceuvre
Conr■ pnblic falt a la Faculté dea Lettrea de Parle
pendant le aeme■tre d'hiTer f.9:lt-i9:l:I

Je ne fu Je fremier des enfans de mon pere,
Cinq davan ma naissance en enfanta ma mere :
Deux sont morts au berceau, aux trois vivans en rien

Par K. GUST.&amp;VE COBEN,
Pro/UHUI' d l'Uniuer•iN de Stra.bourf.

15

Semblable Je ne suis 1 ny de mceurs, ny de bien {2)•

•

•

Les• trois vivans • étaient l'alné :Claude (t 1556), • qui
les armes » ; Charles, plus tard abbé de Tiron ; Louise,
qui, en 1532, devait épouser Fran~ois de Crévent (3). Faut-il
reporter a cette premiere enfance les impressions dont Pierre
fait,au Deuzieme Livre des Poémes, la confidence a Pierre L'Escot (4)? A vraidire,jenelepense pas, bien qu'aitpu commencer
de bonne heure le dialogue du poete avec les Muses des forets,
des vallons et des fontaines, a l'invitation des anciens et surtout
de Virgile.
On aimerait savoir qui lui enseigna les rudiments et lui fit
■cander les Bucoliques, car l'école d'alors ne débutait point par
la langue maternelle, dont se chargeaient les mamans et lea
nourrices. On a parlé de Guy Peccate, prieur de Sougé, mai■
comme il s'agit de Sougé-le-Ganelon {canton de Fresnay, Sarthe)
et non de Sougé-sur-Loir, pres de Couture (5), cela n'est pa•
■Or, et il est plus probable que Jean de Ronsart,l'oncle paternel1
■uivit

III
Enfanoe et adolescence (1)

11 régne, quelque incertitude sur le jour de naissance de Roa•ard. ~ n e~t pas cependant qu'il n'ait pris soin, dans J'autobiographie a Pierre de Pasch;¡I, de nous en parler (2) :
t'an, que le Roy Francois fut pl'.is devant Pavie
~ 01;1r d'un Samedy, Dieu me presta Ja vie
'
L onz1eme. de septembre, et presque je me
Tout auss1to,t que né1 de la Parque ravy.

vy

·' .rrécision plus apparente que réell~, et dont les chartistes fam1 :rs avec l'Ari d~ v~rifier les dales, n'ont pas eu de efue •
démeler l~s contrad,ctions, car la bataille de Pavie ~st du
24-25 février 1525 nouveau style, 1524 ancien style (3) La uello
;nné"!' le po~te a-t-!I entendu désigner ? A~treqdifli. ru . ans I une, n, dans I autre,lell septembre n'est tombé
tmed1 ; _en 1524, c'est un _dimanche; en 1525, un lundi {4).
: ~umo~uer,
une. solution élégante, propose I'heure de
;nu,t,hqm appart,ent, s1 l'on veut, a la fois au samedi 10 et au
, ima~~ ldiéseptembre 1524 ;celle-ci est la date traditionnelle et
¡usqu a couverte d'un acte authentique, il vaut mieux' s'y

!:ft:~ux
tn

1'ª:

¡"

coV)/'oir la
/

lecon Pr6cMente da.ns le nº 16 du 30 ;u~l let de la Revue des

(23)) N/Eoªu","••mdel ~onsard, éd. Laumonier (Lemerre) t IV p 96
(
P oierons désorma·15 1
b é - •
' •
' •
·
(cf.lanotedenotro r ·e 1
es a r Vlahons ordinaires: n. 6.; a. a.
(4) Ct. Nolice bÍOg~:h~;u~~~~
Cfr8, 15~uin 1922, p. 415, n.1).
revue par P, Laumonier au t VIII d (Be omard, de Marty•Laveaux,
,
•
e¡¡¡
uvre,, p. 161.

Rp¡:;;.:e;

•

(I) Yie de P. de Ronsard, de Cl. Bintl, éd. Laumonier, pp. 3-4: et 66-6V .
M:. H. Longnon {Pierre de Ronsard 1 pp. 83-85), précédé d'ailleurs par l'abbí
Goufet, Bibliothb]ue frant;oise, t. '.X!II, p. 194) transpose en nouveau style:
1625 et rectifie I i septembre, qui tombait un samedi. Le passage de Bertaut
qu'invoque M. Longnon est important, mais l'erreur qu'H suppose chez
Ronsard consultant les papiers de son pElre et lisant onze, au Jieu de II est
peu vraisemblable, parce que Loys eü.t écrit: xI et non I l, en chíttres arabea.
Cf. les mots : • xvin de may , dans une quittance de Rabelais, en 1548,
ap. Heulhard, Rabelaia, sea voyages en Jtalie, etc., 2• éd., Paris, Pier1on, s. d., p. 263.
2¡ &lt;Euures, éd.. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 97.
3 Cf. le Tableau généalogique, conservé 3. la Bibliothéque N1t.tionale et
pu~lié par l'abbé Froger, a ({Ui les Ronsardisants doivent tant de ~olies
découvertes {Rev. hist. du Mame 1 t. Xl.V).
(4) &lt;Buuru, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 176.
(6) Comme l'écrit M. de Nolhac, Ronsard el l'humantsme, Í · 9, n. l. Sur
Guy Peccate, voir &lt;Euvres de Roneard, éd. Laumonier (Lemerr&amp;), t. vn,
p. 277 et Ode,, éd. Laumonier (Hachettej. t. ll 1 p. 107.

�16

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

curé de Bessé-sur-Braye depuis 1529,fut cet initiateur. En mourant, en 1535, ne légua-t-il pas sa bibliotheque a son neveu, dont,
sans doute, il avait remarqué de bonne heure les dispositions
littéraires ?
Quoi qu'il en soit, les premieres le~ons furent jugées bien insuffisantes, puisque, á peine rentré de la captivité de Madrid, le
pére décida d'envoyer son fila au Collége de Vailly, a Paris :
Si tost que feu neuf ans, au college on me meine :
Je mis tant seulement un demy an de peine
D'apprendre les lecons du regent de Vailly,
Puis, sans rien proílter, du college sailly (I).

Cette demi-année scolaire doit se placer vraisemblablement
dans l'hiver 1533-4. Garganlua ne parattra qu'en aout suivant,
mais il est douteux que sa lecture eut amélioré la pédagogie
des« régents • du college de Vailly, qui semblent avoir tenu plus
de Thubal Holoferne ou de Jobelin Bridé que de Ponocrates.
Pierre n'en devint, pas cependant ufou, niais ... resveux et rassoté ",
parce qu'il résista á leur influence. C'est bien a lui-méme, en
effet, qu'il pense, autant qu'a Pierre L'Escot, l'architecte du
Louvre, quand il écrit a ce dernier (2) :
Et tes premiers Regens n'ont jamais peu distraire
Ton cceur de ton instinct pour suivre le contraire.
On a beau, d'une perche, appuyer les grans bras
D'un arbre qui se plie, il tend tou;ours en bas ;
La nature ne veut en rien estre forcée,
Mais suivre le destin duque! elle est poussée.

Celui du poete n'est pas assuré encore. II semble l'attirer vers
la carriére militaire :
Car favois tout le cceur enflé d'aimer les armes,

Je voulois me braver au nombre des gendarmes {3)
Et de mon naturel, ~e cberchois les debats,
Moins désireux de paix qu'amoureux de combats.

Satisfaisant done aux désirs de l'enfant, et, sans doute aussi
propre inclination, Loys de Ronsard le confie au roi pour
servir de page au dauphin Fran~ois, mais, trois jour~ (4)

a sa

(1) Sorti. cr. &lt;Euures, éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 97, et le
commentaire, malhoureusement trop sommaire, au t. VII, p. 416.
(2) lbid., t. V, p. 177.
Car ~e voulais faíre brillante figure parmi les hommes d'armes,
(4 • Six jours devant sa fin, je vins a ¡on service ,, écrit Ronsard dans
Le Tombeau de Marguerile de Franct, dont l'édition princeps est de 1675.
Plus tard, il corrigea: c. trois jours ,. Cf. &lt;Euvres, éd. Laumonier fLemerre),
t. V, p. 249, et, pour le commentaL~, t. VII, pp. 511~512.

(a¡

1,7

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

apres qu'il eut été présenté a ce jeune prince de dix-huit ans,
celui-ci mourut, a Tournon, dans l' Ardéche, le 10 aout 1536 ( 1.).
Quelle impression pour un gar~on de douze ans que cette moit
d'un adolescent " doux et gracieux, tres sage et modesto , (2) :
Mon malheur me permeit qu'au lict mort •e le veisse {3)
Non comme un bomme mort, mais comme un, endormy,
Ou comme un beau bouton qui se panche a demy,
Languissant en avril ... (4)

Un plus violent spectacle lui était réservé. Comme on soup~onnait un empoisonnement, dont on rendit responsable l'échanson Montecuculli, qui fut exécuté, on fit !aire l'autopsie.
Quarante ans apres, le poete en a encore l'hallucination :
Je vy son corps ouvrir, osant me!t yeux repaistre
Des poumons et du cceur et du sang de mon maistre,
Tel sembloit Adonis sur la place estendu,
Apres que tout son sang du corps tut respandu (5).

J,fais son imagination ne fut pas moins frappée 'des amplos
funérailles réservées au prince qui, a ce moment, assemblait
pour son pere un camp, oU tous les norls
De la Gaule tiroient : les champs estoient couverts
D'hommes et de chevaux; brer, oU la France armée
Toute dedans un ost (6) se voyoit entermée,
Il eut pour son sepulchre, un ·m1mer d'estendars
De bÓuclairs, de cheveux, de larmes de soldars (7).

•

Fran~ois r•r, qui organisait alors, plus au sud, le camp retra11;ché
d' Avignon, pour résister a Charles-Quint, dont les armées •~a1ent
envahi la Provence, fit passer le nouveau page au serVIce de
Charles le troisieme fils, qui lui aussi devait mourir jeune, a
vingt t;ois ans, l~ 8 septembre 1545 (8) et qui, p~r la mort de
son frére, devena1t duc d'Orléans, le cadet Henri étant promu
dauphin.
(1) et. Laumonier, dans Revue de la Renaissanct, 1901, pp. 176-18!?
Vie de Ronsard de Binet, pp. 92-76.
(2) Jean Bouchet, apud H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 95:
.
(3) L'e prétonique en hiatus ne se prononce pas dans « perme1t •, • veisse,.,,
cr. Nyrop, Grammaire historique de la langue frant;aise, t. I I {2e éd.), pp. 256200.
d
(4) Le Tombeau de Marguerite de France, ducltesse de Sauoye, ans u:.umm:
de Ronsard, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 249.
(5) Jbid . Ne prononeer au_cun des s devant consonne, admis dbs le
xm' sibcle . cr. Nyrop, op. cit., pp. -4:10-413.
(6) Armée. Oi se prononce oue.
.
(7) Boucliers... soldats. Ce passage (CBuvres, t. V, p. 249) préeMa cehu

=

que nous avons cité plus haut.
_
(8} Cf. &lt;Euvres, t. V, p. 251 ¡ II, 187-9, 2b0-7 ; VII 1 247.
2

ERRATUM, Lignes 7 et 15, tire Collfge de Navarre, au lieu de
College de Vailly.

�18

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Presque en meme temps, on apprend, en septembre, la retraite
tie l'Empereur et l'arrivée de Jacques V, roi d'Ecosse, qui,
tel un Lohengrin, vient d'une terre lointaine, brumeuse et amie,
pour mettre son épée au service de la France envahie. Il veut
aussi demander a Fran~ois Jer la main de Marie de Bourbon,
filie du duc de VendOme, mais, et ceci ressemble plus a l'Amadia
de Gaule qu'a l'hístoire, il aper~oit un jour en palanquin, une
autre princesse, la propre filie du roí, , Mad~leíne de France,
qui lui apparut dans un charíot, car elle étaít malade et ne
pouvait endurer le cheval ; a peine l'eut-eJle vu, continue le
~hroniqueur Pitscottie, qu'elle devint amoureuse de lui, au point
de déclarer qu'elle n'aurait jamaís d'autre marí, au grand déplai1ir des conseils d'Écosse et de France, car il avait été certifié par
les docteurs et médecins qu'en raison de sa longue maladie,
elle était hors d'état d'avoir des enfants et qu'elle ne sortirait
de France pour aller Al'étranger qu'au péril de ses jours. Objet de
tant d'amour, Je jeune roi dut en etre touché, aussí bien que de
la grace de Madeleine, qui, toute burnelle (brunette] qu'elle
était, ne laissait pas que d'etre belle • (1).
Le mariage fut célébré a Notre-Dame, le l•r janvier 1537, et
Pierre de Ronsard y assista, sans d'ailleurs pressentir Je r6le
que cet événement allait jouer dans son exfatence : ,
Desja ces deux grands Rois, l'un en robe trancoi!1e
Et l'autre revestu d'une mante escossoise,
Tous deux, la Messe ouye et repeaz du sainct pain

Les yeux levéz au ciel et la main en la main,
'
S'estoient confederéz : les fJeurs tomboient menues,I
La publique allegresse erroit parmy les rues (2).

Voulant Caire un cadeau a sa sreur, qu'il aimait tendrement,
Charles lui donna le plus beau de ses propres pages, Pierre de
Ronsard, , qui avait bonne fa~on ». Le voila done qui s'embarque
au Havre-de-grAce sur une de ces « nefs, gallions et carracons :.,
qui, ancrés a l'embouchure de la Seine,y attendaientlessouverains. La flotte aborde a Leith, le 3 mai 1537 (3).
« Qua11d elle fust en Escosse, raconte BrantOme ( 4), elle en
trouva le pays tout ainsi qu'on lui avoit dict et bien diflérent
de la doulce France . Toutefois, sans autre semblant de la repentance, elle ne disoit autre chose sinon:, Helas ! j'ay vou)u estro
(1) Fr. Michel, Lea Scoaaai, en France et lea Fran,ai• en Eco,se, t. r, p. 4
tité par H. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 99.
2¡ CEuvru de Ronsard, éd. Laumonier (Lemerre), t. V, p. 250.
3 H. Longnon, op. cit., p. 101.
4 td. Lalanne, t. VIII, p. 127 ; cité par H. Longnon, pp. 101.2.

¡

19

RONSARD, SA VIE EW SON CBUVRB

reyne •, couvrant sa tristesse et Je feu de •~n ambition. ~•une
•endre de patience, Je mieux qu'elle pou:vmt •· La phtme la
minait et les brouillards des !aes ne pouva1ent que hAter sa fin,
qui su~vint deux mois aprés son arrivée. BranUlme ajoute :
1 M. de Ronsard m'a conté ceci, Jeque! alla ~vec elle en Escoss~ &gt;,
mais au surplus ce dernier nous a parlé lm-meme avec émotion
de cette seconde mort royale, dont il luí était donné de contempler la pompeuse mis.!re :
A peine elle sautoit en terre du navire1
Pour toucher son Escosse et saluer le bord,
Quand au lieu d'un Royaume, elle y trouve la Mort.
Ny larmes du mary, ny beauté, ny jeunesse,
Ny vreu, ny oraison ne flechíst la r~desse
.
De la mort qu'on dit true, a bon dro1ct, de la Nu1ct,
Que ceste beHe Royne avant que portar ~ruict,
Ne mourust en sa fleur : le poumon, qui est hoste
De l'air qu'on va soutlant, luy tenoit ;}i la coste.
Elle mourut sans peine, és bras de son mary
Et parmy ses baisers : luy, tristement marry,
Ayant l'ame du deuil et de regret frappée,
Voulut cent fois percer son corps. de son espée.
La raison le retint, et tout ce fa1t te yey,
Qui teune l'avois Page en sa terre sutvy,
Trop plus que mon merite, honoré d'un te~ Prince,
Sa bonté m'arrestant deux ans en sa provmce (1) .
« Deux ans », écrit-il ici ; « trois ans » précise

l'Ode d Marie

Stuart (2) ; u trente mois, plus six en Angleterre », aflirm?_l'aut~-

biographie a Pierre de Paschal. II régne beaucoup d mcert1tude sur la vie de Ronsard entre 1537 et 1540, et seules des
re"herches entrepríses dans les Record-o/fices ou archives de
Londres et d'Edimbourg, un dépouillement systémati~ue des
comptes de la Maison d'gcosse a cette époque en auront ra1son (3).
Ce qu'on sait, c'est que Jacques V, ayant renon~é a~ percer
son corps de son épée • et s'étant consolé, comme II amve aux
hommes en général et aux rois en particulie_r, épousa, mo_ins
d'un an aprés le triste événement, une autre prmcesse fran~a1se,
Marie de Lorraine.

{!!
(Euvrea de Ronsard, éd. Laumonier {Lemerre), t. V, p. 250.
{2 Qu'on peut dater de 1560 (CEuurt.1, t. VI, p. 306):
Si fay eu cesl honneur d'avo~r quiltt la Fran",
Voguant desaua la mer pour auwre v01tre pere,
Si toin de mon pays, de frere, et de mere,
J' ay dans le vostre ud trois ans de mon enfanu.
(3) Un de nos él8ves amérieains, M. John Mas.son Smith, qui prépa~•
une these sur l'influence de la mise en sc6ne tranca1se sur le théAtre _anglai~
au xv1• si~cle, m'a promis d'entreprendre cette recherche. l! y aura1~ auss1
grand intérét a retrouver dans ces comptes Claudlo Duch1, • le se1gneur
Paul _. des anciens biograpbe&amp;, et dont 11 sera questlon plus Ioin,

�20

REVUE DES

couns

ET CONFÉRENCES

Rons~rd chan~e done, lui aussi, de souveraine, mais, sans
doute, d bénéfic1a d'un « congé •, qui lui permit de revoir la
Fra~ce et _ses parents en décembre 1538 et le fit rentrer au
serv1ce du ¡eune duc d'Orléans, mais pas pour longtemps car ¡¡
accomp~gna, le _24 décembre 1538, Claude d'Humiéres, se'igneur
de Lass,gny, ,qm se r~ndait en Écosse, en passant par la Flandre.
Ce voyage n alla P?mt sans encombre, et le page de quatorze
ans connut cett~ lo1s les_émotions d'un naufrago, qu'il a raconté
dans son autob1ographie :
Lo1;1.J temps A l'Escurie en repos ne me tint
iu 1 {l}. ne me renvoyast en Flandres et Zelande
t depms en ~SC-:&gt;sse,. ou la tempeste grande
'
Avecques Lass1gn1 1 cuida (2) faire toueher
Poussée aux bords anglois, la nef contre un' rocher
Plus de trois jours entiers dura cesta tempesle
D'e au, de gi:eele et d'escJairs nous menassant la te~te
A 1a fin, arrtvéz saos nul danger au port
·
La nef,. en cent morceaux se rompt con'tre Je bord
~ous laissant_sur la rade, et point n'y eut de pertC
Smon elle, qu1 ful des flots saléz couvertes
Et le bagage espars, que Je vent secouait '
qui servoit, flottant, aux ondes de touet.
D Escosse retourné, 1e tus mis hors de page ... (3)

E:

La aussi il fa~drait retrouver la quíttance de son , hors d
page •, a l'occas10n duque! l'intéressé dut recevoir de Charl e
d'Orléans une somme d'argent. II devenait.écuyer d'écurie ce q~~
;1e veut pas dire qu'il ne s'occupait que de chevaux. Pourtant
11 a loué son maltre, le , premier Ecuyer », Fran~ois de Kernevenoy, _seigneur de Carnavalet (4), pour son adresse a , fagonner la ¡eunesse • au bel art de l'équitation :
Dirai-je l'expérience
Oue tu as de la science
Ou ta main qui scait l'adrésse (5)
Do fa,;onner la jeunesse
L'acheminant 1). bon trairÍ1
Ou ton art qui ammoneste ((j)
L'esprit de la fiere beste
Se rendre docile au frain ?

C'est au manége aussi que Ronsard vit, vers 1543, le futur
Henri II :
{l) Le duc d'Orléans .

Pensa. de Ronsard
132¡ &lt;Euvre.

1

éd Laumonier Le

&lt;g f;u~!u~~~onsard, éd." Laumonier

l6

Qui dompte.

{~a3i!~~~) t };'¡/gf.1·3.
1

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

21

J'ay, quand j'estois ton page (1), autrefois sous GranvaJ,
Veu dans ton escurie un semblable cheval
Qu'on surnommait Hobere, ayant bien cognoissance
De toy quand tu montois 1 car d'une reverence
Courbé te saluoit, puis, sans le gouverner (2),
Se laissoít de luy-mesme en cent voltea tourner,
Si viste et si menu que la veoe et la teste
Toumans s'esblouissoyent, tant ceste noble beste
Avoit en bjen servant un extreme desir,
Te cognohsant son Roy, de te donner plaisir (3).

Mais l'Écurie royale était alors une sorte d' Académie, comme
on dira au xvn• siécle, , une école de tous honestes et vertueux
exercices », affirmera Binet, et l'on y assouplissait !'esprit aussi

bien que le corps, c'est la probablement qu'il se lia avec Claudio
Duchi, dont l'influence sur lui devait étre décisive et dont nous
reparlerons plus Ioin.
A la fin de mai 1540 (4), le jeune Pierre de Ronsard suit Lazare
de Baif a Haguenau en Alsace, ou il allait assister a la diete ,¡u'y
devait présider Charles-Quint et ou l'Empereur d'Allemagne
et le roí de France voulaient, une lois de plus, essayer de trouver
un terrain d'entente entre catholiques et protestants :
D' Escosse retourné, Je tus mis hors de page ¡ r~
Et 1). peine seize ans (5) avoient borné mon Age~~
Que, l'an cinq cens quarante, avec Balf de vins '
En la haute Allemaigne, oU la langue j'apprins (6).

Mieux que les généralités sur la • Restitution des bonnes
Iettres , (7) le croquis que M. de Nolhac (8) trace de l'homme
qu'accompagnait Ronsard peut nous mettre en contact avec
une Ame de la Renaissance : , Ami de Bembo, de Sadolet et de
Jér6me Aléandre, correspondant d'Érasme, collectionneur de
livres et de manuscrits, Lazare de Baif avait re~u, pendant son
(1) Le terme n'est pas tout afait exact: il a bien été au service de Henri 11,
mais sans étre son page . Cf. &lt;Euvres de R. 1 éd. Laumonier (Lemerre) 1 t. V,
p. 25¡;;
Je te urvi, ,eize an,, dorruslique 4 ses gagu.
(2) Sans que tu le gouvernasses.
(3) Hymne de Henry Deu:r:iesme de ce nom, roy de France, dans &lt;Euvre,,
éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 188.
{4) Ct. Longnon, Pierre de Ronsard, p. 113, qui cite Pinvert, Lazare
de Batf, p. 70.
(5) Ceci ramene la date de naissance a septembre 1524.
(6) En deux mois1 c'est un peu court, et il est permis d'en douter. Cette
citation est empruntée a l' SUgie autobiographique, t. IV, p. 97 de l'éd.
Laumonier (Lemerre).
(7) On lira au contraire avec profit l'histoire de cette expression par
M. J. Plattard, dans les Mélanges Lanson (Paris, Hachette, 1922, in-8°),
pp. 128-131 : • Resliturion des bonne, letlrttt • et • Renaissance •·
(8) Ronsard d rhumonisme (1921),

p. 12.

�22

RBVUB DES COURS E7 CONFÉRBNCES

1éjour en !talio et son ambassade a Venise, la culture nouvelle
•ous sa forme la plus complete. On s'en aperi¡oit dans les lettrea
grecques_ etla_tines échangées parlui avec lessavants de son temps;
on le vo1t_ ID1eux encore d~ns ses ouvrages d'érudition antique,
De re vesliarla, De VtUcu/11, De Re navali. 11 possédait a lond
les deux langues, écrivait en grec a Guillaume Budé et a Jean
Lascaris, et Robert Estienne lui rend hommage pour des services
re~us dans la revision de son Theaaurus lingu;e lalinre ».
Lazare de Baif, parfait type de ces diplomates lettrés dont
notre ambassadeur en Amérique (1) continuo la Iignée emmenait
4.onc avec hri
'
Romard de qui la tleur un beau truU promettoit (2),

tt Charles-!l!tienne • médecin, qui bien parlan! étoit •· Le spectacle de l'impériale pompe dut émouvoir l'imagination de l'expage, que la fortuno se plaisait a enrichir de visione somptueuses ou tragiques, mais plus encore sans doute l'aspect austére
des sa:,ants philologues de Sfrasbourg, les Sturm (3), les Bucer,
les Sle1dan, Gerbel, éditeur d'Arrien et de Lycophron (4). M. Jusaerand (5) suppose! non sans raison, que Calvin, alors expulsé
de Genéve et_ réfugié dans la ~•ande cité rhénane, confluent de~
deux humamsmes fran~ais et allemand, parut aussi a Haguenau.
Au mois d'aout 1_540, P)erre de Ronsard rentre a Paris, puia
dana so':' Vend6mms, et e est la, semble-t-il, qu'cyant pris Je1
flévres, 11 ful attemt d'une sorte d'otite, qui le rendit • demisourd •, et le for~a de renoncer a la carriere des armes et a la
d.iplomatie, pour se !aire d'église et surtou' « de Iettres ».
• A mon retour », note-t-il dans son autobiographie (6),
une aspre ma.Iadie

Par ne SCIY quel deslin me vint boucher l'oule
Et dure m'accabla d'assommement si lourd •
Qu'encores au~ourd'hui fen reste demy•sou'rd.

Nous avons sur ce point l'intéressant témoignage de son ami

¡

J) M.J.-J. Jusserand.
. 2) Jean-Antoine de B~It, d.ls de Lazare. Ce vera estcité par X LaumonJer
Yie dt. Ronaard dt. CI. Bmd, p. 77.
.
'
{3) Sturm savait bien Je trancais., ayant onseigné it Paria, dans la décade

'!¡

RONSARD, SA VJE SON ET CEUVRE

23

Joachim du Bellay qui, plus tard, luí dédiera l'Hymne de 111
,urdilé (1) :
Dois-tu donques, Ronsard, te plaindre d'estre sourd T
O que tu es heureux, quand le long d"une 1'.ive,
Ou bien loing dans un bois 3 la eerruque VlVe,
Tu vas, un Hvre au poing, med1lant les doulx sone
Dont tu scais animar tes divines chansons,
Sans que l'aboy d'un chien ou le cry d'une besle
Ou le bruit d'un torrent t'étourdisse la teste.
Quand ce doulx aigulllon si doulcement te poingt,
Je croy qu'alors Ronsard tu ne souhaites point
Ny le chant d'un oyseau, ny l'eau d'une montagRe,
Ayant avec9ues toy la Surd1té compagne,
Qui falct faire sUence et garde que le bruict
Ne te vienne empescher de ton aise le fruict.
Mais est-il harmonie en · ce monde pareille
A celle qui se fait du tintin de l'oreille 'l
Lorsqu,'il nous semble ouir, non l'horreur d'un torrent,
Ains (1) le son argentin d'un ruisseau murmurant
Ou celuy d'un bassin, quand celuy qui l'escoute
S'endort au bruit de l'eau qui tumbe goutte a goutte.

Du Bellay a raison : • par le tintin de I'oreille •, les sourcea
confient au poéte leur murmure, lee oiseaux leurs chansons, lea
loréts Ieur bruissement, éveillant peu a peu en son cerveau
&amp;olitaire les harmonies intérieures qui vont se changer en une
des plus prodigieuses symphonies rythmiques dont se soit honorée notre poésie.
N'est-ce pas chose singuliére que le plus grand des musiciene,
Beethoven, ait été sourd et qu'un des premiers rythmiciens da
notre Iittérature l'ait été aussi ? 11 semble que leur isolement
du monde extérieur leur ait permis de mieux entendre la chanson
du moi. L'art n'est pas l'imitation de la nature, iI en est l'élaboration. Les sons qu'elle rend ne sont pas ceux de !'Ame ; !'esprit n'est pas qu'une harpe éolienne que le vent fait vibrer.
Quoi qu'il en soit, nous sommes ici en présence d'une des crisea
Tiolentes qui sont au génie ce que les révolutions sont aUJ:
nations : elles l'orientent vers une destinée nouvelle.
Notre cadet, Iivré a lui-meme, travaillé par la souffrance,
abdique ses premiers revea :
Puisque Dleu ne m'a fait pour supporter le!I arme,,
Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes
En imitant les faits de mes premiers ayeux,
Si ne veux-Je pourtant dameurer ocieux (3) :

pricédente. On se. rappellera .que quelquesannéespJus tard en 1546,il se prt-

pare a tafre accuell a Rabelais, exdé a Metz.
P. de Nolhac, Ron,ar&lt;J d rhumani,m.e, pp. 12-13.
6 Rom,ara, pp. 14-16.
6 Qluvre,, éd. Laumonier (Lemerre), t. IV, p. 98.

'

(]) Poúie, fran,aiie, d latine, de J. du Bellay, éd, p. E. Courbet, Collecion Selecta, Paria, Garnier, 1919, t. 11, p. 4,06.

12¡ ~•is.

f3 Inactif.

�REVUE DES COURS E'r CONFÉRENCES

RONSARD, SA VIE ET SON ffiUVRE

Ains, comme
pourray, je veux laisser memoire
Que fallay sur Parnasse acquerir de la gloire,
Afln que mon renom, des siécles non veincu
Rechante a mes neveux (1) qu'autrefois fa'Y vescu
Caressé d' Apollon et des Muses aimées,
Que fay, plus que ma vie1 en mon A.ge estimées (2).

Dans les antres secrets de [rayeur tout couver8,
avoir sojn (1) de rien ¡e composois des vers:
Echo me respondoit et les simples Dryades,
Faunes, Satyre8, Pans, Napées, Oreades,
Aigipans qui portoient des carnes sur le front,
Et qui, ballant, eautoient comme les chevres font,
Et le gentil troupeau des fantastiques Fées
Autour de moy dansoient a cottes degrafées (2).

24

'ª

Sans

Son pere ne Iaíssa pas de luí reprocher de se consacrer A ees
Muses dont les mains ruíssellent de plus de fleurs et de gouttes
&lt;l'eau que d'or et de pierres précieuses:

Je sais bien qu'on peut trouver la source de ce passage dans
Marot (3), maís celuí-cí n'a encore qu'a l'état de germe l'enthousiasme pa'ien qui sera un des caracteres de la Renaissance triom~
phante et ce dédoublement des ames dont nous parlions dans
notre premiere Iegon.
Les premiers essais de l'ancien page,redevenuécolier,soflt en
Iatin. II nous le dit Iui-meme dans les lignes du Discours d Pierre
L' Escol, faisant suite a celles que nous avons citées :

Je fus souventes fois retansé de mon pere
Voyant que faimois trop les deux filies d'Homere
Et les enfans de ceux qui doctement ont sceo
'
Enfanter en papier ce qu'ils avaient conceü
Et me disoit ainsi : • Pauvre sol, tu t'amuses
A courtizer en vain Apollon et les Muses.
ue te ,scaurait donner ce beau chantre Apollon
u:une lyre, un archet, une corde, un fredon (3)'
m se respand au vent ainsi qu'une tumée
'
~ u comme poudre (4), en l'aír vainement donsumée ?
Q.ue te scauroient donner les Muses qui n'ont ríen '/
Smon, autour du chef, te ne scay quel lien
De myrte, de lierre, ou, d'une amorce vaine
T'a11echer (5) tout un four au bord d'une f~ntaine
Ou dedans un vieil antre, afin d'y reposer
'
Ton cerveau. mal rassis et, beant, composer
Des vers qui te feront, comme pleins de manie (6)
Appeler un bon fol en toute compagnle ?
P~~~-

~;~;ce· ~u· P~iCr'e; -~~ ·~¿~~tOi;e ·r~q;_;eSi~.

Que mon pe.r~ me flst, H. ne sceüt de ma teste
Oster la Poesie, et plus 11 me tansoit
Plus, 8. faire des vers, la fureur me poussoit.

Je fu premierement curieux du latin ;
/
Mais, voyant par ertet (4) que mon cruel destin
Ne m'avoit dextrement (5) pour le latin tait naistre,
Je me tey tout Frarn;oie, aimant certes mieux estre
En ma langue ou second, ou le tiers, ou premiar
Que d'estre sans bonneur a Rome le dérnier.

1

•

11 nous !'a répétédans I'ode A son Luc(6) quíouvre le Bocage
de 1550 (7), la premiere qu'íl ait composée et qui remonte a la
période de 1541 a 1543 :
Si autrefois sous l'ombre de GA.tine
Avons joué quelque chanson latine,
D'Amarille {8) enamouré,
Sus, maintenant, Luc doré ...
Change ton stile et me sois
Sonnant un chant en frani;ois.

Pn.í_s vient le beau passage qu'admírait tant Sainte-Beuve (7)
et q~1 _n?us montre si bien I'adolescent enveloppé desoncortege

de d,".'mtés des champs et des bois, les
les phs de leur robe transparente I' ame
les autres évoquées des manuscrits et des
dans leur nudité dorée I' ame anti que le
celui de la chair :
'

unes apportant dans
celtíque et fran~aíse,
ruines et ressuscitant
culte de la nature et

Je n'avais pas douze ans qu'au profond des vallées
Dans les hautes forests, des hommes recullées,
'
(1) La postérité.

(2) D~but du Discours. d P. l'Escot, seigneur de Clany, pillee postérieure
au 10 ,u1Uet 1559 et pubhée en 1560, en rnte du ]Je livre des Polmes &lt;Euvre,
éd. Lau!Ilonier (L~merre), t. V, p. 174 et VII, p. 492.
'
'
A1r de mus1que; cbanson
4 Poussiére.
·
5 T'attirer.
6 Démenoe.
Au tome XII des Causeries du Lundi, p. 71.

(3¡

¡,,

25

(1) Souci.
(2) Discours a P. l'Escot, déj:\ cité, &lt;Euvres, t. V, p. 176.

(3) Je ne eache pas qu'elle ait été indiquée, mais l'identité de la rime

Dryades : Oreades ne la rend pas douteuse. II s'agit de l'Eglogue au Roy,
parue en 1539, (et. P. Villey, Tableau chronologique du Publications de
Marot, dans la Revue du seizieme siicle, 1921, p. 81) :
Si qu'Q mes plainclz un four les Oreades,
Faunes, Silvans, Satyres et Dryades,
En m'escoutant jecltren~ [armes d'yeu:t.
(l'.Euvrts de Clément Marot, éd. G. Guiffrey, Paris A Quantin, s. d. 1 t. 11,
p. 292-3). LesDryadeset Napées sontles nympbes des bois, les Oréades, eeJles
des monts, les Égipans, les satyres cornus aux pieds de eb~vre.

¡~¡

::o~!;~ent.

6 Luth.

(7 &lt;Euvres de Ronsard, éd. Laumonier (Hachette), t. II, p. 155-156.
La berg6re Amaryllis, célébr~e par tityre dans la premiére Bucoliqu
de Virgile.
(8)

�26

REVUE DES COURS E'P CONPERENCES

Comme d'autres, comme un du Bellay, un Bail, un Salmon
Macrin, il aurait pu faire des vers latins honorables ou meme
élégants, il en a composé d'aiUeurs que M. de Noihac a retrouvés et pubiiés (1). Pourtant, si épris qu'il fOt d'antiquité, c'est
une marque de son génie d'avoir compris que c'eOt été de la
poésie morte, et la France avait surtout besoin d'une poésie
vivante, ou le génie national trouvAt un nouveau lustre., C'est
un crime de léze-majesté, dira-t-il plus tard Au Lecl,ur apprentif (2), d'abandonner le Iangage de son pays, vivaut et fioris•
saut, pour vouloir deterrer je ne •~ay quelle cendre des aueiena
et abb•yer les verves des trespasséz (3). •
La France !'inspire, mais surtout ce VendOmois et plus eneore
ce petit eoin de terre ou il a vu le jour et que dominen t les deux
longues collines paralleles de Gastine et de TrOo :

RONSARD1 SA VIB ET SON CBUVRE

.
f taine de la belle Iris, aetuellement
4e Vauméan ont fa1t la ton
t qw· filtrant lentement sous
r
d'une eau s agnan e
'
.
1
f
osse rem~ ,e
d I voir ou les algues poumssentet e•
terre,va ahmenter un gr~n ~
~ite s'évade en un filet d'eau
grenouilles eoassent, ma1s qm •~ t alors seulement un peu I'
gazouillant sous les saules, rappe an
Argentine fonteine vive
De qui le beau cristal co1;1rant,
D'une fuite lente et tard1ve
Ressuscite le pré mourant (1).

•

· elle n •est pas, g1ace
• au poete ' morte tout
Si mutilée qu'elle so1t,
¡ fait la Déesae Bellerie :

o

Oéesse Belleric,
Belle déesse chérie
De nos Nimphes, don~ la vols
Sonne ta gloire bautame .
Accordante au son des boi~
Voire au bruit de ta fontame
Et de mes vers que tu ois (2).

Deux longs tertres t'emmurent,
Dont les tlancs durs et tors
Des tiers vents qui murmurent
S'opposent aux effors.
Sur l'un GAtine sainte,
Mere des demi-dieus,
Sa teste de verd painte,
Envoie lusque aus cieua,
Et eur l'autre (4) prend vte
Maint beau sep dont le vin
Po1te bien peu d'envie

Tu es la Nimphe eternelle
De ma terre paternelle;
Pour ce en ce pré verdeleL
Voi ton Po8te qui t•orne .
D'un petit cbevreau de Iuct,
A qui l'une et rautre corne
Sortent du tront nouvelet.

Au vignoble Angevin.
Le Loir, tard é. la fuite,
En soi s'ebanoiant (5),
D'eau lentement conduite
Tes champs va tournoiant,
Rendant bon et tertile
Le pars traversé
Pu l'humeur {6) qui distile
Ou gras limon versé (7).

Sur ton bord je me repose,
Et 1a, oisif je compose,
Caché sous tes saules vers
.
Je ne ~i quoi (3), qui ta glo1re
Envoira par l'univers,
Commandant a la memoire
Que tu vives par mes vers.

.........................

Tu seras faite sans. cesse
Des tontainas la pnnce~se,
Moi celebrant le c~ndmt
Du rocber persé q01. darde
Avec un enroué bru1t
L'ee.u de ta source la~a.rde
Qui, trepiilante, se suit (4).

Du pied de la Foret de Giltine jaillit la souree qu'il a le plu,
ahantée : eette fontaine Bellerie, dont les habitants du harnea■
(1) Roruard el l'humanlame 1 pp. 249-257 J voir aussi au t. VI de l'M, Laumonier (Lemerre), pp, 516-518. Fort peu de chose, on•te voit.
(2) &lt;Euures, éd. Laumonier (Lemerre), t. VII, p. 97 : Pr6face posthume
de la Franciade (1587).
(3) S'att.acber aux caprices des morts.
La colline qui domine Tróo.
(5 Le Loir lent et musard ¡ rien n'est plus exaet.
(6 L'eau.
(7) Les louangu de Vandomoia, O. JULIEt, P.ECCATE (condisciple de Ronsard
au eollége de Coqueret ; a ne pas eontondre avec le Guy Peccate, dont il a
Ué question plus haut, p. 15). Ct. &lt;Euvru de Ronsard, éd. Laumonier
(Hachette}, t. 1, p. 222-3: ode XYJI du Livre 11.

(4¡

27

les gouttelettes
Dans ces atrophes légéres et r,mp1·des comme
•
de peine a
11ui se poursuivent, le leeteur d'Horace n aura pas
l Odt VI du Livre 111, ibid' t. U, p. 14: A la Fonlain1 &amp;llerie.
Entends (~rononcer : vou8, bou8, ou8).

1~

: jº1~fo~t~in~s~ellerie, ode IX, du Livre 1 I dana lea &lt;Brwre,, éd. Lau•

-.o er (Hachettl), t.. 1, 203-205.

�28

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Ouand le ciel et mon heure
Jugeront que te meure,
Ravi du dous seJour
ou commun ,our,
Je veil, fenten, fordonne
Qu'un sepulcre on me donne
Non pr~ des Rois levé
Ne d'or gravé,
Mals en cette i,le verle,
OCl la course entr'ou\·erte
Du Lolr, autour coulant,
Est accolant,
Lll otl Braie s'amle,
.
O'une eau non endorm1c,
Murmure a l'environ
De son giron.
Je detren qu'on ne rompe
Le marbre pour la pompe
De voulolr mon tumbeau
BAtir plus beau,
Mals bien je veil qu'un arbre
M'ombrage au lieu d'un marbre
Arbre qui soit couvert
Tou84ours de vert.

Terre, a Dieu, qui premiere,
En tes braz m'a receu,
Quand la beJle lumtere
Ou monde faperceo ¡
Et tol, Braie, qui roules
En tes eaus fortement,
Et tof, mon Loir, qui coule
Un peu plus lentement;
Adieu, fameus rivages
De bel email couvers,
Et

vous, antres

(2)

sauvages,

Delices de mes vers ;
Et vous, ricbes campaignes
0(1, presque enrant, Je vi
Les neut Muses compaignes
M'enselgner A l'envi (3),

On s'explique qu'enivré par ce riche pays, source de son inspiration premiére et derniere, le poete ait, des son adolescence,
~vé d'y reposer éternellement et qu'il y ait fait E/eclion de son
Sepulcro (4) dans cette admirable Is/e verle (5), que le Loir
accole et qu'écrasent les frondaisons des peupliers, des frénes

et des charmes:

Antres, et vous, rontaines,
De ces roches hau taines
Devallans contre bas,
D'un glissant pas ;
Et vous, forests et ondea,
Par ces prtt vagabondes, ,
Et vous rlves et bols,
Oiez ma vois.

,

(J) Ode Xlll du Llure lll, p. 149 des CE'uvrud'Uorace, éd. p. F. Ples1h1
el. P. Lejay, Paria, Haehette, f9J9 in-J2.
(2) Voir notre deuxléme l~on, Revue de, Coura, 30 ,umet 1922,
735.
(3) Aupar, de Vandomoi,,[Ronsard] voulanl alltr en Jlalit; ode V du
Livre lV dans &lt;Buvre,, éd. Laumonier (Hachette} t. U p. 91-92.
(4) ,Ode V du Livre IY, ibid., pp. 97-99. Les slropbes t:eÍ&gt;uis: • Je veil •.. •
jusqu a • Mais bien •, ont été supprimées par le poéte depuis 1555. On ne Jes
trouvera done pas dans les éditions ordinaires.
On peut la volr, ili quelques centaines de métres de (:outure, devant Je
Mou in du Pin. C'est du pont sur le Loir qu'on l'ape~it Je mleux; qu'on
ne cherche pa, le eonnuent de la Braie, dont l'ancien cours. encore indiquf
sur les cartea d'état-maJor, a été uséché. Ct. Hallopeau, U Ba,-Venddmo/1,
déjli c11,. Sur La Jtunu,e de Romard, on trouvera un arUcle de M. P.
La:umonier daos la Revue de la Rtnaiuanu de 1901, et un autre de
.M. Ir.. van Bever dans 1- Revue Biblio-ironographique de 1907.

e enterré a Saint-Come-les-Tours
Hélas ! les cendres
~. (l) éparpillées au sein de la
ont été dispersées a la
vo1u ion u¡I ue maniére, cependant,
Nature, mais ne pouvons-nous ~n ~arb~e • nous érigerons dans
réaliser son vreu? ,San~ rompr:n:taphe co~stitué par un enclos
l' lle ..,1,, a peu de lra1s, un c
é ar une grille ombragé par
de la longueur d'un corps, pr~tég 1/stele sur laquelle seraient
un cyprés et entourant une s1mp
.é •
ue
nous
avons
c1t
s.
.
gravés les beaux vers q
.
tembre
¡924 a l'occas1on
C'est ninsi que je pr~posdera1i", en _sep nce de Ron~ard, d'obéir
du quatrieme centena1re e ª. na1ssa
8 la volonté du grand VendOmms (2).

d~[º

f·

(5/

29

RONSARD, SA VIE ET SON CEUVRE

rcconnattre le modele latin, O fon, Bandusiae (1). Ce n'est pas
une des moindres surprises de l'humanisme que les lettres
antiques ont appris a nos poétes a chanter leur petite patrie,
comme Virgile l'avait fait pour Mantoue et Horace pour Venouse:

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�LA BIBLB DA.NS LA POtSIE FRANCAlSB

La Bible dans la poésie fran9aise
depuis Marot
La Blble dana la P°'•le de Vl1JD1' et
de Lamartine.

Coura de K.

Jo ■ oph

dan■

la poffle

VU.NET,

Do11tn dt la Facultl du LdlrU d&amp; MordJJf//iu.

HUITIEME LE&lt;;ON (1)
L'année. meme oil furent publiées les BUg/e, de Millevoye
et oil fut ¡oué le Saül de Soumet, en 1822 (2), parurent, dans
un recue1I anonyme de Poemes, trois poemes qualifiés de• judalques •: La Filie de JephU, Le Bain, fragmenl d'un poe,m ,u
S~r.anne, La Femme adultere. L'auteur était le comte Alfred de
V1gny.
La couleur locale est dans ces trois poémes trea préciae. Pour
hab11ler et loger ses personnages, pour les faire chanter, danser,
&amp;1mer, po_ur lee mettre en deuil, Vigny a consulté Lu Mmun
du J,rail,iu par l'abbé Fleury, les dissertations de dom Calm8'
sur les vetements des Hébreux ~t sur leurs instrumenta demusique,
et, natu~ellement, 11 a lu auss1 avec attention tous lee passages
de !'~_enture ou le renvoyaient ces auteurs. Rien n'est avancé
en l'a1r,. comme on le voit bien aprés avoir lu lea travaux de
MM. Alline et Estéve (3). Un texto de L'Ecclisiw,lique autorisait
le poéte Amettre sur l'épaule de Suzanne un manteau d'hyacinthe
un t._exte de L'Ecc,U,/w,le A la vetir d'un lin pur comme la fleu;
du lis, un texte d _!sale et un d'Ézéchie! a la couvrir de bijoux.
En ~approch~nt d1ver,o textes scnptura1res, on le justifie d'avoir
quahfié de t,are la coifiure de Suzanne, puisqu 'il est établi que

dtiih;:~~ 1• l~on précédente dans len° 16, du 30 Juillet 1922, de la Revru

rlg),~,::~ ann.H, lu Machab~u d'Alexandre Guiraud, dont. u o'ya,Jecroia,
V.(3) A~lne, Dtu:t aourcu inconnut1 dta pnmier, poime, bibliquu d'A dt
:rny, danspla Revue d_'Hi1l. litt. de la Franu, oct. 1907 • -Esthe 1 6cUÜoa
cr 1que 81 oime1anlique1dmocúrne1,1914.
'

r

31

lea femme, juives portaient la mitre et que la mitre pouvait
s'appeler Liare. Si aucun texte n'offre le mot cothurne, il y a
des textes qui en excusent, qui en appellent presque l'emploi,
du moment oil ils mettent au pied des femmes juives une chaus1ure qui est une espéce de cothurne. Vigny n'aurait pas été
embarrassé davantage pour apporter des textes prouvant qu'il
avait été dan• son droit quand il avait orné d'un tapis d'ggypte
et parfumé d'aloés, de myrrhe, de cinnamome le lit de la lemme
adultere ; quand il avait fait en boi., de cédre le seuil et les
lambris de la maison ; quand il avait aplani le toit, placé dans
la chambre des lampes d'airain, envoyé le mari acheter A Tyr
de la soie, de la pourpre et des miroirs d'acier ; quand il avait
mÍ5 dee vignes dans le pays d'Abel et du blé dans celui de
Mennith ; quand il avait fait chanter les filie.; d'lsrael au son
de la harpe, de la lyre aux dix voix, du kinnor léger et du nébel
étranger; quand il les avait fait danser en battant des mains;
quand il avait jeté des branches d'arbres sous les pieds des
a,;ldats vainqueurs ; quand il avait, en signe de deuil, assis
l'armée de Jepbté et caché sous un manteau les pleurs du général.
Ce que Vict.or Hugo allait répéter si souvent dan&amp; les préfaces
de ses drames, l'auteur des troif poemes judalques publiés
en 1822 aurait pu bardiment l'avancer : a savoir qu'il avait des
documents A produire contre ceux qui contesteraient la vérité de
,;a couleur locale. 11 avait, en etTet, des textes justificatifs a
peu pres pour tout. Et la oil il n'en avait pas a lournir, il aurait
1ans peine invoqué certains usages immémoriaux de l'Orient1
comme celui de suspendre nu cou des femmesun collierde grains
d'ambre encMssés dans des cassolettes d'or ou celui de guider
les chameaux avec le fer d'une lance.
Toute cette couleur locale, Vigny la lond adroitement dans
l'action, a la maniere d'André Chénier, qui est celle d'Homere.
Nous connaissons les vétements et lea bijoux de Suzanne a mesure
que ses suivantes les lui Otent. Nom apprenons que le seuil eet
de cypres quand l'amant le franchit, que la porte est fermée
par un verrou quand la femme le tire, que le lambris est de cyprés
quand le son de la voix vient le frapper:
-C'était ainsi dans l'ombre,
Sur le1 toits aplanil et sous l'oranger 1ombre,
Qu'une femme parlait, et'°º bras abaiss6
Montrait la porte étroite A. l'amant empresd,
Et qu'un verrou secret rapidement recouvre.
Puis ces mots ont trappé le cypres des lambris.

La couleur locale est méme assez souvent un vrai ressort
d'action. Si l'héroine, répétant d'ailleurs les propos que le livre

'

�32

33

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LA DIBLE DANS LA POÉSIE FRAN~~ISE

des Proverbea prete aux femmes impudiques, vante la beauté
de sa parure et de son lit, c'est pour oflrir son amour :

Cependant l'éveil des remords est decrit avec justesse, et avec
assez d'émotion pour que le pardon du lecteur précede celm
de Jésus.
A ce pardon le poete a voulu donner toute sa signification.
11 a rappelé que ce ne fut pas un acte isolé. Bien d'autres ~ctes
semblables s'étaient faits déja : affiictions consolées, guénsons
de femmes que frappait un mal secret et lent, d'aveugles aux
longs cris, de boiteux tremblants, de lépreux impurs. Le poeme
semble done avoir éte écrit pour que dans l'histoira de la
femme adultere fut résumé tcut !'esprit de la religion apportée
par Jésus, et cette religion n'est essentiellement, au jugement
de Vigny, que la pit;é pour toutes les miseros.

Mon lit est parfumé d'alo6s et de myrrhe j
L'odorant cinnamome et le nard de Palmyre

Ont chez mol de l'~gypte embaumá les tapis.
J'ai placé sur mon tront. et l'or et le la pis;
Venez. mon bien-aimé, m'eniV1'6r de délices
Jusqu•a l'heure ou Je Jour appelle aux sacriflces.

Si l'on nous lait entendre la trompette par laquelle un des
fils d' Aaron, suivant la loi, sonne la priére, c'est parce qu'a
cet appel la femme Msite il consommer le péché et que l'homme
lui lait honte de ses scrupules. Si l'on nous montre les lampes
d'airain mourant dans la ehambre, c'est un signe oU nous reconnaissons que les héros out tout oublié pour le plaisir.
Précisément parce qu'elle est tres abondante, la couleur locale
dans les trois poemes judaiques de 1822 n'est peut-etre pas, ~•
et la, tout il fait vraisemblable. Il est exact que les Hébreux
connaissaient tous les instruments énumérés par Vigny ; mais
joua-t-on vraiment de tous A la fois en allant au-devant de
J ephté ? Il est exact aussi que chez eux un des signes du deuil
était de s'a,seoir ; mais toute l'armée de Jephté s'est-elle assise
dea qu'elle connut le sort de la jeune filie ? Des questions analogues se posent ailleurs.
Mais l'abondance de la couleur locale a surtout l'inconvénient
d'íntéresser au décor et au costume presque plus qu'aux sentiments et aux caracteres.
Nous ne savcns pas quelle eut été finalement l'idée générale
du poeme de Suzanne. Mais nous savons bien que le fragment
publié n'est guere qu'une peinture de vetements.
Dans la premiere partie de La Femme adultere, le lit et la maison
attirent notre attention autant que les propos d'amour. Dans
la deuxieme, la satiété du séducteur et le remords de la !emme
infidele l'atlirent moins que les divers aspects du grand spectacle matinal :
Quand le soleil levant embrasa la campagne
Et les verts oliviers de la sainte montagne,
A cette heure paisible o\l les chameaux poudreux
Apportent du désert leur lribut aux Hébreux ;
Tandis que de sa tente ouvranl la blanche toile,
Le pasteur qui de l'aube a vu palir l'éloile
Appelle sa famille au lever solennel,
Et salue en ses chants le Jour et 1'8.ternel ;
Le séducteur, content du succés de son crlme,
Fuit l'ennui des plaisirs et sa jeune victime.
Seule, el1e reste assise, et iion front aans couleur
Du remords qui s'epproche a déJ8 la '{&gt;Aleur.

La Filie de Jephlé est le plus intéressant des trois poemes
publiés en 1822.
Avec toute sa couleur locale, ce n'en est pas moins un poeme
qui rappelle bien sa date. Vigny a fait de son récit le chant par
Jeque! les filies d'Israel célébraient l'anniversaire du sacrifico.
Il nous donne done un récit dans le cadre d'une ode. Ce mélange
des genres épique et lyrique etait alors a la mode. Pour associer
un troisieme genre aux deux autres, Vigny a recherché les eflets
de drame : le lecteur n'apprend le motil de la tristesse de Jephté
qu'au moment oil la jeune fille elle-meme l'apprend ; puis une
grande place est faite aux tableaux : retour de l'armée, deuil
des soldats. Et tout cela, évidemment, fait du chant des filies
d'Israel une bailado romantique bien plus qu'une cantilene biblique.
Mais c'est le sens du poeme qui importe le plus. Or, que!
est-il au íuste ?
Un premier poínt incontestable, c'est que Vigny nous représente d'abord comme l:ioanguinaire la victoire remportée par

Jephté au nom de son Dieu: Jephté de Galaad a ravagé trois
villes ; il a brulé les vignes d'Abel et le, moissons de Mennith,
éteint sous la cendre les chansons d'Aroer, détruit tous les guerriers d' Ammon ; mais aussi la terre des vaincus reste la tributairc

du Seigneur Dieu, et Israel, vainqueur, remercie le Tout-Puissant
du secours qu'il en a re~u.

Un autre point incontestable, c'est que Vigny a adopté deux
des conclusions soutenues par dom Calmet dans ses dissertations:
¡ o Jephté immola vraiment sa filie :
Puis elle vint s'off'rir au eouteau patemel ;

2• En faisant son vreu, l'íntention de Jephté était bien de vouer
3

�34

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

animal, 'mais

a 1a mort, non un
une personne, la premiére qui
sort;rait de sa maison. Et le savant Bénédictin admet sans
hésiter que Jephté songeait nécessairement aux personnes qui
lui étaient cheres . , La chose parle d'elle-meme. Jephté espérait-il
qu 'un bceuf ou une brebis, ou une ohévre viendraient au-devant

de hri, alin qu'il les pOt sacrifier au Seigneur ? Ne sait-on pas
qu'il n'y a que les hommes qui s'intéressent aux victoires des
conquérants, et que pour l'ordinaire ce sont Ieurs amis et leurs

proches, qui s'empressent le plus a venir les en féli&lt;,iter. • Si
Vigny nous montre J ephté, aprés sa conque te, marchant sombre,
la tete baissée, c'est parce que le vainqueur songe a la &lt;iruauté
de la victoire; mais c'est surtout parce qu'il s'attend au sacrifice
d'une personne chére, parce qu'il craint qu'il n'ait a sacrifier

la personne la plus aimée.
Autre point incontestable : nulle part Vigny n'essaie de justifier Dieu avec dom Calmet (lequel s'appuie sur saint Augustin)
d'avoir laissé le vreu s'accomplir. II n'a d'autre explication que

-celle que propose le héros lui-meme, et celui-ci reproche a son
Dieu d'etre « le Dieu de la vengeance n, de « vouloir l'innocence
en échange di; crime », d' &lt;&lt; aimer la vapeur du sang &gt;&gt;.
Dés lors, on est conduit a ces conclusions, oU nous aménent,

d'ailleurs, les idées de Vigny, telles qu'on les connalt par les
poemes postérieurs : le poete condamne la divinité, qui a créé
l'homme avec des instincts sanguinaires, puis le laisse agir

conformément a ces instincts et meme permet qu'il les satisfasse
en s'autorisant de la religion. Ce poeme de couleur souvent si
biblique est un réquisitoire byronien contre le Dieu de la Bible.
Le célebre poeme biblique publié en 1826, Moise, enferme
aussi un tbeme byronien dans un cadre emprunté a l'Écriture :
le hér s y est le symbole de J'homme supérieur que son génie
éleve au-dessus du reste de l'humanité, mais qui paie son génie
par l'isolement.

Déja Je tab!eau initial contient toute la pensée du poén:e.
Moise gravit la montagne de Nébo, et du point ou il s'arrete
il découvre toute la terre Prornise. C'est la son ouvrage : iJ a
conduit un grand peuple jusqu'au pays qui lui était destiné.
Mais voici la rangon de sa gloire. Quand il atteint le falte du
mont, il disparatt dans les nuages traversés par des éclairs, et
les six cent mille Hébreux courbent le front dans la poussiére :
leur conducteur est isolé par les nuées et plus encore par la vénération du peuple.
L'idée de l'isolement du génie est développée, on sait avec

LA BIBLE DAN$ LA POÉSIB FRANt;AISE

35

quelle ampleur, dan&amp; la plainte de Moise, demandan~ a Dicu
la fin d'une vie glorieuse, mais sans joie. ~lle est repr1s~ dans
la conclusion: Moise est mort; Josué,enhéritant de sa pwssance,
a hérité de son triste isolement.
.
Une des beautés d u poéme, e' est que 1'idée générale s 'est assoc1ée
sans trop d'effort a la couleur biblique, et qu~ Moise a pu !~e
érigé en personnage symbolique sans perdre trop de sa phys10nomie traditionnelle.
Assurément les lecteurs respectueux de la Bible ont des
,urprises. Ils ;'étonnent un peu que le mont Nébo voie _se renouveler pour la mort de Molse les prodiges que le mont Smai avrut
vus se produire pour la promulgation de la loi ; il ne leur semble
pas bien conforme a !'esprit de l'Écriture_ de sup¡,oser que D1eu
ait honoré des memes miracles son serv1teur qm meurt et les
préceptes qu'iJ impose a l'humanité. lis s'étonnent encore q~e,
dans Je résumé qu'il fait de ses merve1lleuses actions, le Mo1se
du poéte non seulement s'en attribue quelques-unes dont aucun
comment.ateur n'a jamais pu découvrir le sens :
Des lombes des humains j'ouvre la plus anli9ue,
La mort trouvo a ma voix une voix prophét1que,

mais qu'il s'en attribue d'autres que l'Écriture attribueseulement
:

a Dieu

Je renverse le! monts sous les ailes du venL.
Ma main fait et défait les généralions.

A ces réserves pres, tout le monde admire rexactitude _du
tablcau de la Palestino, qui n'est qu'une trespoét1quetraduct10n
d'une page de l'Exode. Tout le monde reconna!t encore que,
•i le tableau du peuple en priere au pied ~e la montagne a été
chan¡¡é de place, du moins il est tout a f~1t confo~me aux mdications de l'Écriture. Tout le monde conv1ent auss1 quelepoéme
donne une juste idée de la grandeur de Morse. Enfin, on. ne. peut
contester que la mélancolie du héros est sulUsamment mdiquée
dans un passage des Nombres, pour _que Yigny ait été autorisé
a le transformer en un type du géme qw soutire :
Moise dit au Seigneur : • Pourquoi avez-vous affligé votre se~vi~eur ?
Pourquoi est-ceque je netrouve pointgrAce devant vous?E,tpourquo1m avezvous chargé du poids de tout oe peuple ? Est-ce mol qui u c~~cu_toute cette
grande multitude et qui l'ai engendrée, pour que vous me dmez •. Portez-les
dans votre sein, comme une nourrice a accoutumé,de port.erson pet1t enfant? . .
Je ne puis porter seul tout ce peuple, parce que e est une ch.9-rge trop pes~te
pour moi. Que si votre volonté s'oppose en cela a mon désir,Je vous co~Jure
de me faire plutót mourir, et que Je trouve grAce devant vos yeux, pour n !tre
point accablé de tant de maux. • {Nombre,, XI, 11-15.)

�LA BIBLE OANS LA POÉSlE FRAN~AISE

36

RE\"UE DES COURS ET CONFÉRENCES

La Colerede Samson et LeMonl des Oliviersont été fails beaucoup plus tard sur le plan de Moise, non par impuis,ance, mais
parce que le poéte voulail que l'on comparAL les Lrois poémes.
Les lableaux dans La Colere de Samson sont d'une couleur
tres juste, et, •i l'on exceple peut-etre l'reul d'aulruche rien
n'y a un inléret de pure curiosité, tout y serl a expliquer sens
du poéme. Ces cheveux dénoués, ces grands yeux aux couleurs
mobiles, les sueurs tiédes de ces bras fins cette souplesse de
léop•~_d, ces pieds voluptueux, ce, flanes élan~és, cetlepeaubrune,
ces b1¡oux barbares, c~ •?nt les piéges ou Samson a été pris. Ce
que d1t cetle tente sohlaire plantée dans l'immense déscrt muet
ce ~u'elle dit clairement, c'est la force audacieuse de l'homme:
Ma1s ce que dit cette chaleur torride non calmée par la nuil

¡¿

et par le vent, c'est la puissance supérieure d'une nature amolis-

sanle et exubl!rante, génératrice de créatures voluptueuse•
comme Dalila.
·
Pourtant, Vigny n'a pas voulu !aire un poéme purement
oriental. L'~xolisme n'est que dans les tableaux. 11 n'est poinl
dan, la plamle d~ héros, qui s'exprime comme pourrait le !aire
tou_t homme Lrahi par une femme. On sait l'éloquence de celle
plamte, oil le poéte a mis les rancunes suscitées par une aventure
personnelle. On en sait aussi la portée. On y trouve condensées
toules les raisons qui peuvent éveiller et entrelenir la haine de
l'homme dans le creur de la !emme : vanité d'allumer un feu
ardent sans en ~prouver soi_-meme les atteintes, peur d'avoir
un maltrc, mépm pour celm qui prend le plaisir sans savoir
le donner, orgueil d'etre
Celle ;) qui\"&amp; l'amour eL de qui vient la vie.

On y trouve condensées aussi les raisons qui rendent la femme
nécessaire a l'homme. On y trouve meme résumée toule la vie
de l'homme, représenlée comme un combat perpétuel contre
la nature et conlre ses semblables, d'ou il ne sort que pour avoir
II livrer un combat, plus misérable encare, contre celle a qui ¡¡
demande Je repos, - et tout cela voulu par Dieu.
Rien ne s'opposait a ce que Samson fut ainsi transformé
en un type trés général, el, tout orienlaux qu'ils soient les
lableaux qui encadrent la plainle suggérent eux aussi l'impre;sion
qu'en Loul pays les memes luttes atlendent l'homme les memes
piéges et les memes trahisons.
'

37

Le pittoresque tableau irritial donne d'avance Jesens du poéme.
Jésus ayant !raid, Jésus devenu indifTérent II ses meilleurs disciplcs qu'il ne peut réveiller, Jésus voyant le ciel lermé a ses
priéres : Vigny nous propase ce spectacle comme l'image de
l'homme condamné a etre malheureux par les éléments, par
l'ingratilude des a utres hommes, par le silence de la divinilé.
Des dcux parties du discours de Jésus, la deuxiéme, si elle
manque de souffie oratoire, a du moins Je mérite de montrer
la parenté de tous les problémes particuliers dans lesquels se
décompose le grand probléme de la destinée humaine : pourquoi
des choses claires et des choses obscures? quels sont les rapporls
de la nature et de son créateur, de la terre avec les a u tres parties
de l'univers? pourquoi l'§me est-elle Jiée a un corps? l'injustice
et le mal sont-ils des accidenls ou sont-ils éternels? les nations
marchent-elles au hasard ou vont-el!es vers le progrés? Toules
ces questions se raménent a celle-ci : d'ou vient l'homme et
ou va-t-il ?
La premiére partie du discours pose le probléme du vrai
caractére et des origine. du Christianisme. Pour Vigny, Jésus
a apporté une parole neuve : il a appris aux hommes qu'ils
élaient !réres. 11 y avait dans ce mot tant de douceur que le
monde en lut comme enivré ; au régne de la force succéda celui
de la persuasion ; l'obole du pauvre fut estimée aulant que
l'ofTrande du riche ; les sacrifices sanglants cessérent ; avant
ce mot on élait esclave, depuis ce mol on est libre. Et pourlant,
ajoule Vigny, le Cbristianisme n'a rien lait d'essentiel ; car la
seule chose essentielle, c'élait de supprimer le doute ; or, le doule
n'a pas été supprimé. Et parce qu'il subsiste, la parole sortie
des lévres de Jésus n'a pas produit d'efTets décisils : il y aura
encare des dominateurs durs, il en naltra meme dans le sein du
Christianisme.
Qu'est-ce que Vigny veut nous amener a conclure ? Que
l'ceuvre accomplie par Jésus n'était pas digne d'un Dieu; qu'elle
n'élait done pas sans doule d'un Dieu. Je dis sans doule, parce
qu'il n'apparatt pas trés nettement si le poéte nie la divinité
de J ésus-Christ.
Que Vigny ait ainsi envisagé daos la meme poésie le plus grand
probléme philosophique et le plus grand probléme historique
qui se posent pour nous, celui de la destinée humaine et celui
de la divinité du Christianisme, qu'il l'ait lait avec autant d'ampleur, de sérieux, et souvent d'éloquence, c'est son honneur. Mais
sans discuter ses conclusions - ce n'en est pas le lieu on

peut bien dire que son Jésus est trop moderne, trap difTérent
Le Monl des O/iviers suscite bien plus d'objections. Cerles on
ne peut qu'en admirer ]'unilé et la plénitude.
'

�38

certainement de ce que fut Jésus, que! qu'il ait été, pour que
les lecteurs ne soient pas déconce.tés. S'ils ne le sont pas davantage, c'est qu'ils ont bien vite oublié la personnalité du héros
pour ne songer qu'a la philosophie du poete. Mais l'on se demande,
des lors, s'il esta propos qu'un lyrique prenne commeinterprete
un personnage dans lequel le lecteur ne reconualtra bien que
l'auteur Jui,..meme 'l

..•

Lamartinc avait été préparé des l'enfance a chercher de,
ins¡ii~ations da~ la Bible (1). C'était en la lui citant que sa mere,
qm I éleva parm1 les pasteurs, lui faisait comprendre le caractere
de la vie agricole : « A chacun de ces beaux ou gracieux tableaux
des labours, des semailles, des foins, de la moisson ... une citation.
d'un verset des ~critures gravait dans notre mémoire une

empreinte juste et pittoresque du spectacle que nous avions
sous les yeux. i¡
Une vieille Bible est le premier des livres qu'il nomme a
M. Bru~s d'Oui)ly, dans la préface des Recueil/emenis, parmi
ceux

LA BIBLE DANS LA. POÉSIE FRAN~AISE

REVUE DES COUFIS ET CONFÉRENCES

qui

couvraient la table oll son pére s'était assis aprés son

39

mal cousus se retrouvent gil et la dans sa mémoire comme des
notes éparses d'un air oublié ,. Mais de ce qu'il avait lu une
impression prolonde, quoique probablernent toute générale,
lui était restée.
Les poemes lamartiniens directement inspirés de la Bible
ne sont pas nombreux. Les deux plus importants sontanciens :
Saül et Poésie sacrée.
M. Jean des Cognets, qui vient de donner une édition critique de Saül fl), a bien expliqué dans son introduction le principal intéret de cette. tragédie, antérieure de peu aux premiers
chefs-d'reuvre. Le poete y fait parler sous une forme impersonnelle les deux hommes qu'il porte en lui apres la mort d'Elvire :
celui qui doute et celui qui croit, le philosophe qui fait écho
a Byron et le chrétien qui le réfute, l'auteur du Désespoir et
l'auteur de La Prouidence d Chomme. Celui-ci a comme inter-

prete David, le roi soumis, et celui-la Saül; le roi révolté. Et le
plus éloquent des deux, c'est l'impie qui refuse de s'agcnouiller,
qui rejette toute la responsabilité de son crime sur le Créateur;
il est le plus éloquent parce que la révolte a cette date est plus
active dan:'.: l'iime de Lamartine que la résignation :

grand-pere et qu'il avait lui-meme froissés apres eux.
Quelles parties de la Bible connut-il surtout par les citations
maternelles et par les lectures faites a la table paternelle ? Nous

Die u cruel, Dieu 1ie sang, je te brave et t'outrage.
Tout ton pouvoir ne peuL a vil ir mon courage.
Tu triomphes, c'est vrai ; mais lorsque tu m'abats,
Je me releve e.e.. .ore pour insulLer ton bras l
Je ne me repens pas des crimes de ma vie.
C'est toi qui les commis et qui les justifie ;
C'est toi qui de mes jours constant persécuteur,
As semé sous mes pas les pieges du malheur;
Et si l'exces des maux a produit l'injustice,
Tu rus de mes forfaits la cause et le complice.

l'ignorons.

Son Saül, dont la rédaction définitive est de 1818,.atteste une
étude précise seulement des chapitres du line des Rois contenant l'histoire du héros et des Psaumes. En juin 1819, iJ
lut avec e?-thousiasme, nous le savons par la Correspondance,

la traduction des Psaumes par Genoude. Peu auparavant, il
avait adressé au nouveau traducteur de la Bible son dithyrambe
dda Poésie sacrée, oú il s'était inspiré des livres de Job et d'lsaie
dé¡a tradmts a part, puis de Ja vision d'Ézéchiel et des Lamen!aiion~ de J érémie, textes célebres. Chant d' amour suppose la

Comme Lamartine n'a cherché qu'a exprimer par la voix
de ses personnages se~ Eentiments personnels, on ne doit pas
s'étonner qu'il ait fait entrer dálls son Saül tres peu de souvenirs

connaissance_ du Cantique des Cantiques, Sagesse celle du livre

bibliques. Sa pro.pre personne pour les caracteres, la tragédie
d' Alfieri pour le pl•an ont été ses sources, bien plus que l'Écriture.
La seule page biblique de la tragédie est le chant de Mico!.

de ce titre, La Chute d'un Ange celle de l'Apocalypse.
Peut-etre Lamartine n'a-t-il jamais bien lu dans la Bible
d'autres livres sauf ceux que je viens de nommer. Peut-etre
les princfp_ale~ lectures qu 'il en a faites remontent-elles au temps
des Meddallons . Pour les Psaumes eux-memes il avoue a
M. Bruys d'Ouil!y, en 1838, que seulement « quelques versets

etre était-ce Chateaubriand qui avait indiqué quelques-uns
des te,.tes a utiliser (2). Ce qu; est déja lamartinien dans ce
chant, c'est J'harmonie du vers, c'est que la strophe soil si .bfon
rythmée, c'est que l'image soit plaeée la ou elle doit éclairer
1e développemen\ :

(l)_ Je me fais u_n plaisir de remercier M. Zyromski de tout ce qu'il m'a

appr1s sur Lnmartwe-.

Une contamination des Psaumes en a fourni les images, et peut-

(1/

Collcction des Textesfran~ais modemes, 191:8.
(2 Marlyrs, fin du livre III; Saaz.. vers 1016, 1019, 103.L- 1-032.

�•
LA BIBLE DANS LA POÉSIE FRANt;AtSE

40

REVUE DES COURS ET C:ONF.ÉRENCES

Je répandral mon Ame au seull du aanctuaire,
Seigneur, dans ton nom seul, Je mettrai mon espoir

Mes cris t.'6,•eilleront, et. mon humble prJére
S'élbvera vers toi comme l'encens du solr 1
Dans quel abaisscment ma gloire s'est perdue 1
J'erre sur la montagne ainsi qu'un pasaereau ;
Et par t.ant de rigueurs mon dme confondue,

Mon A.me e5t devant toi, comme un désert. sans eau.

Dans Poésie sacrée, la meilleure parlie est celle qui est empruntée
au livre de Job. Le texi,e biblique est souvent traduit. Tantot
il re~oit un développement un peu oratoire :
Ah ! périsse l\ jamais le Jour qui m'a vu nattre 1
Ah : périsse a Jamais la nuit qui m'a concu J
Et le sein qui m'a do'lmé l'étre,
Et les genoux qui m'onL recu 1

Tantat une page entiére est condensée en une seule strophe,
tres pleine, bien (ran~aise par la construction, bien lamartinienne,

M. Zyromski l'a dit, par les prélérences aecordées aux images
gracieuses, celle de la lleur et celle de l'eau courante :
En vain je m'adresse !11 Jeur foule,
Leur piUé m'échappe et s'écoule
Comme l'onde au flanc des coteaux...
L'homme vil un jour sur la terre
Entre la mort et la douleur ¡
Rassa5;íé de sa misére,
JI tombe en On comme la neur ;
11 tombe I Au moins par la rosée
La racine rertillsée
Peut-elle un moment refleurir 1
Mais l'homme, hélas I aprés la vie,
C'est un lac dont l'eau s'est enfuie:
On le cherche, il vlent de tarlr.
Mes jours fondent comme la neige
Au soumc du courroux divin ;
Mon espérance, ~u'il abrbge,
S'1"nfuit comme l eau de ma main .. .

Y a-t-il chez Lamartine, en dehors de Saül et de Poé•i• ,acrée,
des poémes dont l'idée premiére soit due á un souvenir biblique '?
Bien peu sans doute. Peut-etre Sagesse. Certainement 1' E,pril
de Dieu, ou est décrit si vigoureusement la lutte de Jacob contre
l'ange, devenue le symbole de« l'inspiration de Dieu combattant
contre la volonté aveugle et rebelle de l'homme (1) •·
Mais assez souvent peut-etre, si la Bible n'a pasa elle seule
suscité le poéme, un souvenir biblique a bien pu contribuer á
sa conception ou s'est présenté au cours du développement.

Quand ces réminiscences s'ofTrent-elles de prélérence ?
C'est d'abord dans les poémes mélancoliques. Jamais le théme
romanlique de la lassitude de la vie n'esttraité sansquereviennent
des images empruntées soit á Job, soit au Psalmiste. Car pour
Lamarline le Psalmiste lui-meme est avant tout un grand mélan·
colique, et quand il veut nous présenter des images accomplies
de sa propre tristesse, il nomme avec une mer se brisant contre
un écueil, avec ube montagne couverte de nuages, avec un ciel
sans étoiles, la poésie du Psalmiste et les plaintes de Job:
VoilA pourquoi mon A.me est tri~te
Comme une rner brisant la nuit sur un écutil,
Comme la herpe du Psalmiste,
Ouand il pleure au bord d'un cercueil,
Comme l'llorcb voUé sous un nuage sombre,
Comme un clel sane étoile, ou comme un Jour sans ombre,
Ou comme ce vieillard qu on ne put consoler,
Qui, le cceur débordant d'une douleur tarouche,
Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa boucbe,
Et dlsait: • Lnlssez-moi parJer (l) I •

De fait, bien souvent on ne saurait dire lequel des deux poétes
hébreux a lourni au poéte lran~ais sa comparaison :
La source de mes Jours comme eux s'est écoulée ¡
Elle a passé sans bruit, sans nom et sans retour :
Mais leur onde est limpide, et mon Ame troublée
N'aura pas réOóchi les clartés d'un b'..&amp;U Jour ...
Tes jours, sombres et courts comme des Jours d'automne
DécHnent comme l'ombre au penchant des coteaux ¡
L'amilié te trahit, la pitié t'abandonnG,
Et, seule, tu descends le sentier des tombeaux.

Les autres poémes qui doivent á la Bible peut-étre leur naisoance, assurément une partie de leur couleur, sont ceux ou la
nature est considéree comme le temple du Créateur, l'reuvre
de ses mains et la preuve de sa magnificence. Toutes les Harmonies
1ont des lors bibliques ; mais particuliérement les poemes ou
le mot Ca,li enarranl gloriam Dei a été si magnifiquement
amplifié. Des qu'on commence á relire ce recueil, on songe aux
Psaumes, et on peut estimer que sans les Psaumes jamais le
recueil n'eut été composé, ou qu'il eut été bien moins complet,
bien moins brillant.
Ce n'est pas que les emprunts á la Bible y soient nombreux,
ni qu'ils soient jamais tres directo. Ni le Dieu de Lamartine
n'est une personnalité auasi marquée que le Dieu de la Bible,
ni sa poésie n'a la vigueur de la poésie biblique.
{l) Job., eh. xx1 (note de Lamarline). Harmonitt, 111, XII.

(1) C'est Lamartine qui le dlt dans son Commentaire.

,

-11

�___

.

.,.~
...
_,.,:,t,loujcMn
w eo....._

~ . . 1...... - •
•2. . . . . - • PNhei• • l i • ; - i - .

.....

MaMl!w¡m,fari,prieit,-t.nqu.Hm II c i - •
1um qai loacU Din i aot.le _ . _ . e sh
2 'YOia ilJdiñ.

.

:

t'oileau &amp;i~opoau blle,
1.a.wb&lt; . ,_ _ _ •
L-1
--A• brull dM Vllllll et de l'&lt;aa;
L'afr Mall, ) ~ lltts:::c t
au IOlell bollldomÍe.

eoon. .. , ..-.4\lllt
Leo lambeau, 4MINa par l'alli de l'auron,
PJoUeat
au "'1Ü dana ••-t v......u;
La.poVJl"!•-..,••111111uolON ·
•~•dlloldleauteoalelduioied,

º""

co...,.
.•• .damlalfoun
.--Leo_de_roí
d'appanll.

Mlliea,

•
ofl ae reconnalt la viaion propre du poete.
Le plus aouvent l l'image bMlnlque ae nu.Utue m&amp;me une
toute nouvelle. Aimi, dans Le Canliqu• de, Canl:qua
chevewc de l'amante .font aouger 1 des t.roupeaux de chévren,
Jioache 6 ua.e bande d'karfatn. Dau le Cllanfd'_,.,.lamar' len cheveux de )'amante aont aemblablea a un nuage dont.
,p!idear cache aon via,,ige á qu.1'-t.4.-de la permúeion
~ . la bouche 1
dv dphfl'.

1a leaat6 et de l'amour.
·
fA. s.tamfte ent unecriatareau eorpa perfli',forwetr-aá■w.
femme ailMC par le poate fru.~ ent toule inWligence, \ea
Bn elle, il ne d6eril done tonguemmt. que les perw
corps qai manifeltent. la vie int6rieure, aeu poiM 1111 - , i.
1!1!111-, la jambe, mais len yeux, o6 cheque penÑI

n la llitue dana l'enpace :

_.........-.

Oaudla lllllllo dN

........................................ .

_..,i - -•

J■tle ea on volt sur l'eau Umplde
Comme
i'loller l'lmage rapldc
Des cygnes qui tenden\ l'alr;

~

..,

Volt _ _ _ ...__

lea._

a rilalfA Nii d'une )ftClliaa flu• cWlica'81p1e
p1111pr a le pnMe Nprmd le meL da CaltlMJue daCad JPJN •
• Quelle ent celle-ci qui •'avance comme l'aurwe l 1141&amp; t.vv t •
O.. l'aa, l'iJuce ent appliqa'8 l la joue, aur laqunlle il Hmhll
0

...... nyoo glilllnt del'aUJON ae.ai, flúpour\oajeur,.__
- ua
(Hant0niM, 11, 11). D,- ua Mtre, eH. eá
appliqa6e aWl J - . daU W . . _ llltAaue 1'6tJaL .,_..
len 1armea du matin tempirent le feu de l'aurore (M.utaüo111 11,
M). Dau 11111lroil~ alihntllit.ala.fe□-

. . ea p■eaan, daDa tona ce■ textea un v6n1.able préciaion
-vient. awt flenoina de l'enprit. ~ l,.unap biblique
• de Lamartae, on le voit, quelque chOl8 d'adouci et de

k - U cien image. eonwpond 6UDffOBCCPü9DDOUffÜe

daalr.

_,ble

qJJ&amp;tri6me (Harmonm II, 11), il ent ftneme nt expliqué que
la femme, commn aou le ciel, l'heure mat.úlale ent donbelle

l'onde epi ■e nClff

Je-to--,
,
.
,
.
,
.
.
.,. __ .....

••1

RAll',IJ&amp;E

toi.da• ·••adftl9,
11!111 de'ta femmt aoni ici cenen de la pudeur (ll&gt;i4.). Dann

Au toullle -

J••·----.--1-w.-oa•..ine
s•aoauad•..,.,. ma1

u. POMUI

Bf¡ . . . . . . . . . . . . .-

Ce ••• pu uon pi• en. ,.._.. bup 1 · u que I• ülllll'I
du vMemtÍlt, d• nuages et de fa tente du aoleil aont i l Jamart.iaieu• ; ellec ae . . ~ - . ce- e
c!:',, •ae d6velopput:

peat.-ttre, llitue l'image dana le tempe :

D4N8

Et d• myst6NI de la nul•.

t-

Lamartine, toa nlut flll• le poMe

t•---.. .
u -

la boacbe, 1 qui il nufflt d'un aeuftle, d'un mot 1uivi d'un
, d'une plainte, d'un demi-aourire pour que le COlur de

,-ni entende ce qu'elle veut dire:

-t

Tel, ea
par une lyre,
Le ■oullle memo du z6ph1Je
Dnlmt UD n - t áccord.

Da Ion, l'on comprend que cet

étre nftkhi et tendre nou
~ aurtout dana le mouvement, puieque c'eat par le

�4l

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

mouvement que se traduisent la peDEée et l'émotion. Et l'on
comprend aussi que les images du zéphyr, de !'onde, du nuage,
des rayons de la !une évoquent autour d'une créature si peu
sensuelle un paysage composé de tout ce que la nature a de plus
léger.
Le portr~t de la, Sulami~e se spiritualise de la meme fa~on
pour devenir dans I Humamlt! (Harmonie,, II, 11) le portrait
de la lemme.
lci comme dans le Chanl d' amour est peint avec prédilection
ce qui _exprime la_ vie int~rieure: le lront, temple ou !'Ame habite,
la. nanne que Ca,t lrém1r l'émotion, la lévre ou nalt le sourire.
le, le lecteur n'est plus invité a voir dans la poitrine que

Le thé~tre romantique
de Dumas pere

a Dumas flls.

Coura de ll. ANDRt L&amp; BRETON,
Matlrt de Confúencts O la Sorborint.

Deux sources d'o(l la vle bu maine
En rulsseaux d'amour doit coultr,

XII
Premlére réactlon oontre le tbéAtre rom1uUq11e :
Ponaard et Raobel (\)

et dans les llancs, que le vaisseau oil l'enfant sera porté :
Sa laille en marchant se balance

Comme la nacelle, qui da.ose
'
UJrsque la voUe s"arrond1t
Sous son mAt que berce l'aurore
Balance son nanc vide encore '

11 y avait six semaines que les Burgraves av_ai~1•t été jou_és
la Comédie-Fran~ise et fort mal accueilbs du pubhc,
Jorsque, au printemps de 1843, fut _représentée
1 Odéon
une autre piéce a laquelle le meme public fit _un accueil enthousiaste. Elle était intitulée: • Lucreu, tragéd1e en c1?q actes »,
et I'auteur s'appelait Fran~ois Ponsard, - nom mconnu la
veille et célébre dés le lendemain, mais pour_ peu de te~ps.
Une belle édition de ses reuvres en tro,s volumes rn-8°
est précédée d'une notice biographique réd1gée _par Dame!
Stern c'est-a-dire Mm• d' Agoult, la grande amie de_ L1s_zt,
- 1a'grande amic dont il aspirait ase débarr,sser et qui le tu~t
si longtemps a la chatne. La premiére lecture de Lucrece ava1t
cu lieu chez elle quelques mois avant la repr~sentation, alors
que Ponsard, arrivant de sa provmce,. vena1t_ de ~ébarq_uer
a Paris. II était né a Vienne, en Dauph1né, et ¡usqu alors 1I_ Y
avait vécu, laisant ses études de droit, puis s'essayant a écrire
des vers sous l'aiguillon de ce que Mm• _d'~goult appe\le s_a
, vocation ,. Au témoignage de tous ceux qm I ont co~nu:.c éta~t
un tres brave homme, un trés honnele hom':e, quo1qu 1I Y a,t
cu dans sa vie une période troublée, une période de hmt ans, de
1855a 1863, sur laquelle Mm• d'Agoult se Mte de pa~ser l'éponge
et de tirer le rideau, une période a laquelle ses b10 ;raphes ne
font qu'une timide et discréte allusion. 11 paratt qu'a un moment

a

Sous la vague qui rebondit.

lci la beauté étant présentée commeune harmonie des parties
comme ~n accord .des traits, les yeux ne sont montrés qu'ave~
les sourc1ls, la nanne, les lévres et la couleur des joues qu'avec
!'ovale du visage, la chevelure qu'avec le cou auquel elle sert de
collier et la hanche il laquelle elle sert de vetement. Ici touto
la description est faite en vue d'admirer dana la femme le ehefd'reuvre du plu• grand des artistes et d'honorer en elle
Celle par qui l'hrimme est con~u.

(d suivre.j

ª.

(1) Voir la Jec;.on précédenle dans Ir n• 16, du 30 juillel 1922, d1: la

del Cour,.

Revue

�46

dÓlm6 l'excellent Pouard 1e dérangea, entre qllUUltl el
clnauante·11JU1,1'Age critique; il diap.rut; on entendit dire ~
voyageait en l&amp;aü, q.'iWllait d e - u ~ , que aaia-je ? llar
il n•~ pu bomme 6 mourir en pécheur endutti et 1mp6i
nitent : il reviat en irr.-, ae llllria • 1861, fut bon ~
bon ~re, membre de I'Académie fra~aiae, et mourut en 188f,¡~
regretté de - amia et oublié du public.
11 avait faii ; - d'autna J)MCN ,¡ue .l,pr:,w,e : AJ• ~
M""1nu, Cliarlolú Cordag, Horau ,, Ltplü,, Ulg-, rn.,,,,.,
,l fargenl, la Bolll'U, le Lion amoareaz, Galilú. Maia o'•
· Luerit:c qui ftt un inlltant la gloin, de son nom, c'eat celle de piécea qui p-io111111 l'opinion et fut un événement, e'eat ,-_
elle qu'il eignifte quelque chllil8 dau l'hiatoire de notre litUrature ; e'eatelle qui lui valut en 1845 certain prix de l'Aca~
fondé düt UUIÑI aupvannt • JIOW' oppo¡iar une dfcae In
envabiue-nta du remaa•ie- ¡ c'ut d'.tle enlln que Lamlll'ÚM
avait dit, apria l'avoir entendu Jire cbez
d' Agoult : • ~
Glffl'e mar.-e MM; e'eat 1Ule jeuna . . . . . _ ,tUi ....
_.._Ullllpát111111-.1
&amp;a efft&amp;, • pv l'aapnl de - euv.re II eat ,... 4J1le PGnz1'11'
tepdleate w preai• r6b IH111. collln ole 19Tnti
l.atrie, com- dua tout &amp;héaue, il rep•I: ah u . . .
auai oppeaé que po ·11, • &lt;aelai de la p::fntio- p1h 11 mlt.
Pmmia 6 DOIII de DOIII 1111 ]llailMIN, p4ll'Dlil l de ~
tp1'11 eat Yraimeat trop ....,_ble, trop - - , tnip ,age,:z_'a
... g 1 e. Bt le fait ea •'.M •t 1111" i l'UIN!I, raie
n •
411trance, puoi0l!at6mert ou twieuleineat aeu6. ll ~ Ja ~
lit4 - - - • • deeelee,commeoa diNib.'41~
. _ .. _..permettrala.lectareaafille,GII,--~
• fNIIIBt. da&amp; .. ille peraettn Ja JectuN ... ma. n i.
ilia unv,I un joar d'..,. une petite dialon 'Pi
ttre 11a peu lihenine. De_,-~•¡ 1 • 1IDe pap ia .
daa • biCJll'llpme, i1 y a clana - _ , . page IN\ i1 .w
• - de- ain de mnvaia aujet ; •la a'.iaütule a C..

M••

--aont

z-,,, -

u fthTM -.umous

.

11BVU11 DU COUIUI BT CONPfiRBNCB8

il ,. - 4it :

Jo m'oa

VIÚ . . . . . . . . .

OUtuura---

lffalro

8-ooClllp que ..., -1 ¡
P11 ao tia&amp; que Je dlfriro.
Jloa daln eo&amp; de d«alro

•

Lo_, - .. Laoy.

\7,oilllaaeuJepaceH&amp;brewe;.U.11•- ... w.
et ne aurait alfaiblir te renom de aaiDe moralité qui

o

,_...._e.Ses.,__

.._,._tlePaMnl.lleatJe.ba
- ' L Heet.,..
••
.
.. d'aoellmtaconpleiu•._.-•orua•
...
,a,ii:

u,, llomme d'IIODD-

¡¡.. ;Ü ... •..;..,.... . . . . dW IOD emar,

··--. -"'-

qai, r-ip__.

..

-

oet.te . . . . 118 tt\t .tac,llée de
la flD de • piéce :

"ll~,.-......, i

............. ·.:.:.:.~:.,¡ ~: :-i.:,.&lt;.-1....
O,,'oa eotneo...,.......

eehi qui • ,djt, :
.

,gaiud Ja lialt •

,-.Jde, 11 a•eo&amp; pla1 41 Uml&amp;t.

ezhortatiou au bien dea letea de
nl, ~ • • le Mrol,
'-c,nJe pra&amp;ilpa. l_)ana
mariée 6 UD rival pllll
:ti, Ja deuleur de v,,. 11 bi__.
ut,.Mn perdraie,Pt la W.
. . . 411' tui. D'.autrea i : : :
1 11.,.- dit. Pouud, 14!
• iti~
et au V• act.e aoua voy~~::::
•
ll la lace de Laun H ICBW Wll _
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•arraap pour _umer
.-fuemeat iris beureu avec ~.. vet flUl cerk aard, oill aa coutaate aacme
_.., pratique de Po
"l
'il eat.repnad d'etn
.sap et .~onnableD ~ : : : Mlnnl,, noua ~

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aa ~ du IIOI _ . A,- n o n ~ a'c•ue qu il
..u:• NVb - 8 N , et • • '··'-"· IÍeB •
~ de pied 811 cape. qa'il no........
•
Ton6eo' ,Levolla . ..,.- T oO casque , _ 11 est lci •
- - ,..._, 1

'
adielU de 11- Pratlbomme. - muí
luie T _ Le voill 1 - Toa
_ . • pNle : • Ten panp_
lea pieda t ,
t-Lewiá.- Ne te_mou~~ d- de llon - •
&amp;rdement, f01l'
...,::_
u ne faut poma&amp;
tn,
n te _ . . qu'il • reaR. n ~,...l'Nllltlkt
. _ , . ¡¡ a mérité de plaire, ~
é daaa ~ ~
tnire des , . _ ,om ~tilpla,
et pa.- qui!~ le '6taitplua-'- _,....
'il ~ · f . . . ep¡&gt;096. !Dl'Ñllo villnBt; . . . . Nvoet lffl-i ~ ~i 6tait le pot. d._ F et de ••.,.,.. - - - •
enir;,it • · l

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-=....
•

f:

�48

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

nouvelle, de la monarchie de Jui!let, de la bourgeoisie. II n'était
plus imagination et sensibilité, il n'était que bon sens, écrivain
aussi honnéte et pondéré que ses prédécesseurs immédiats
avaient été intempérants et volontiers scandaleux. II personnifiait le nouveau régime, le triomphe du bourgeois respectueux
de l'autorité et en meme temps, - notons ce trait caractéristique de notre bourgeoisie a l'époque de Louis-Philippe, voltairien, prenant plaisir a réclamer ou a proclamer la suprématie du pouvoir civil sur l'Église, écrivant tour a tour Agnes
de Méranie et Gali/ée pour dénoncer les abus ou les crimes
de la religion. Le réve de sa vie a été d'etre nommé député et
d'apporter a la tribune les enseignements qu'il était réduit
a nous donner dans ses tragédies. II n'y aurait qu'a grossir un
peu les traits pour apercevoir en lui la tournure d'esprit et, si
j'ose ,iire, les príncipes méme que Flaubert a prétés a son
M. Homais. Mais c'est ce qu'il ne faut pas !aire. II ne faut point
pousser le trait jusqu'a la charge, jusqu'a la caricature; il
ne faut pas oublier que Ponsard est loin d'étre un imbécile.
11 y a dans son théAtre, sinon du talent, au moins de réelles
qualités d'esprit. Tout s'y encha!ne avec logique et clarté ;
1'action est simple et souvert assez forte ; il a le sens des situations dramatiques. Dans Agnes de Méranie, par exemple, lo
premier acte est une trés vigoureuse exposition qui pose bien
le prob!eme a résoudre: nous voyons Agnes unie au roi PhilippeAuguste qui a pour l'épouser répudié sa premiere femme, nous
assistons en quelque sorte a leur bonheur, a leurs reves de gloire
et d'amour, quand soudain appara!t un moine, un légat du pape,
qui vient sommer le roi de chcsser Agnes et de reprendre l'épouse
injustement répudiée, sous peine de voir son royaume en interdit.

La scene a de la grandeur, et surtout elle constitue bien une
situation dramatique, elle pose clairement et fortement un pro!Jleme dont nous attendons la solution.
De meme, dans Lucrece, l'action est simple, claire et bien

conduite. A l'acte !, la scene est dans la maison de Collatin ;
Lucrece est la, maniant la quenouille et le fuseau au milieu
de ses servantes .. Survient Collatin en compagnie de Brutus,
Sextus Tarquin et quelques autres patriciens romains ; ils
ont quitté le camp pour surprendre leurs femmes a l'improviste et savoir ce qu'elles íaisaient, en leur absence. L'épreuve

n'a eté favorable a aucune d'elles, sauf a Lucrece, et en la voyant

si sage, si modeste, Sextus, 111s du roi Tarquin 1 s'éprend d 1 elle.

D'acte en acte, nous voyons croltre parallelement l'amour de
Sextus pour Lucrece et la haine de Brutus pour les Tarquins

•

49

LE THÉATRE ROMANTIQUE

lis sont résolus a tout !'un et l'autre, !'un pour ~mver jusqu'a
Lucréce, l'autre pour pfTranchir Rome. Et c'est l'amour cri•

mine! de Sextus pour Lucrece qui va fournir a Brutus l'occ,sion
tant attendue de renverser les tyrans; c'est la mort de Lucrece,
de Lucrece outragée par Sextus et qui se tue a pres avoir nommé
le coupable, c'est sa mort qui va donner le signa! de la révolution. Je ne crois pas que tout cela rous touche et nous intéresse beaucoup, et je dirai pourquoi. Encore faut-il reconnaltre que la piece est solidement charpentée, que la péripétie
en est sobre, qu'il n'y a la aucune de ces extravagances, de
ces tables ultra-romanesques, dont le drame romantique s'était
si rarement dégagé, et quand meme il y aurait exces de simplicité, de clarté, de bon sens chez Ponsard, il resterait toujours
que ces exces de bon sens ou ces or6ies de sagesse etaient
nécessaires /J la date ou il a écrit ; il resterait qu'il a rendu service
a notre art dramatique en faisant ressortir par le contraste les
folies du drame romantique.
Et cependant ses reuvres n'ont pas survécu ; et cependant,
s'il a porté un coup redoutable au drame romantique, s'il a
incontestablement háté sa mort, on ne peut clire qu'il lui ait
substitué un théAtre nouveau, qu'il ait fondé quelque chose.
Son tort n'est pas d'avoir eu trop de bon sens. Son tort, son
erreur a éte de vouloir ramener notre théAtre a une forme surannee. Son erreur est d'avoir voulu ressusciter la tragedie.
11 ne l'a pas ressuscitée et il était impossible de la ressusciter.

Est-ce a dire qu'elle soit morte ? est-ce a dire que les
pieces de Corneille et de Racine aient perdil pour nous leur
beauté ? Non, elles sont impérissables, éternellement jeunes,
et c'est ce dont la France entiere put se rendre compte a la
méme date a peu pres ou paraissait la Lucrece de Ponsard,
lorsque Rache! se revela et fit reparaltre sur la scene, vivantes,
fremissantes d'éternelle passion, Chimene, Pauline, Hermione,
Roxane, Phedre, et toutes les filies de Corneille et de Racine.
Je ne saurais traiter le sujet que j'etudie sans donner un souvenir
a Rache!, - et de toute maniere n'est-il pas juste de lui en
donner un ? 11 y a quelque chose de si particulier et, au fond,
de si mélancolique, dans la destinée d'une Rache! ou d'une
Malibran, de ces gloires de la scene qui s'evanouissent si vite et
si completement, et qui, apres avoir enchanté, transporté des

•

�U

IO

R8VUB -

COUU 11T CONFÉIISNCIIII
UCBSL,

miPien d'Amel, ae laillem ria apNI ellea, rien, comme fa •
11.-t. qa'ml nom ~ nr UM pierre I U avait chutt lli
llalihnD, il eat mort t.rop t6t pour jfter ea gerbe de lleun 1li!li
la loabe de Recbel ; il eat. mort deus ua avant elle ; múl á'I
l9i avait aurv6ca, il eat probable q11'il e6t voulu tui radie
. , - llommage qa'l la pude cutalrice, ear il avd 6W
de • plua , . . , . . . . achnin.telln, U 1'6tait mtme mlM •
pea d'.-r • toD achnin.tioa. . - qui 1111 deviae II ka'ftl\
. . _ pare de MI euvN9, 11 J a lolri,out ua petit Neiit, UfJ.
_,_. cAa Radtel, qui aemble aipifleatif, PeuWlrt •
plalt-il qa'il moiti6, paree qa'il nou iat.roduit ches l'■obi!lt,
paree qu'il - - la molltre bon de la eeene, ohez elle,
le lainr e1ler oa le lh!bnill~ de ea vie_intime, imprcmala
_ , . , avec lea débria reUouv• dalla le ballet, et
u lá pha quoi avec une cuiller et uae fourcbette 11
11 d6faut clee eouverta qui aont llg-aNI. EUcM'dela\.4ldit •
le petit récit fait appanltre .. mire, 1ID8 mere qui • le ~
de aou nppeler u pea trop 11- Cudiul, 0n ailMl'llit •
u pu ffir Rache! aa NiD de aa famil)e. Elle était •• ea
m 181H,d'-pauvre famille ianélite,lafamille PQk, li
que lepremierm6t.ier delaBUette Mdecbuler dalll lea nlllf~
jouut de la guitare ; elle enait. de ville ea ville affll•
Arririe II Paria, 011 la ftt eatrer 11 1'6cole de muaiqae nHr ••
que diripait Cb6roa, et 1Jimlt6t eelui-oi, la voyut apliwde pour le cbant, la _ . . ■o l!Om6diell S■int,,Aldain,
tui dona MI premiérea le&lt;}Om de déclam■tion, Aprie 11B.
aéjour au Comervatoire, puia au tb6Atre du G ~
eatn en 1838 11 la Comédie-Fr■~, etc'eat ll qu'elle ae ~
Ymtablement, dalla notre vieux ñpertoire tngique. 11
rwuJter du Umoipage ile aes -temporaiu qu'elle •
IIIOÚII de teadrell8 que d'6-gie faroucbe, de grudev, lltl
BGlli.e ; elle joiput II la beaut.6 de la diction aelle del ....,
tadea aealpturlles, Lee denliffle pagea du ricit de 11..la In&amp; 11B peu eat.nvoir, avec la f1amme du pule du, • Y...-

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......,et--....W-.llol,fe..,_.,C'io{Jeplao-lleaa
&lt;fe ""' 1 le jauu... Voal_,. qae J'alBo "'-lllr te

-U.-1&amp; ,,._ 1 ■ 11rnbh

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le_,. l.. VOIII DI - - rlen me....,_ de phu agrtable.
N lml 8' ~i!,u - t d'aa laltut.. elle revleDt - t dw MI
YOIUme do
; oon alr et oa cNmerelle ont je ne oal1 quol de
~
- - . Bl1e ••-lt pril clo IIOi, et la cb1¡¡:¡III• La

••..U.-X; .. -•-qsl•-•l'aulel

t ' - p l t en aourtant.

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_ , , , la llore GIMO rm ...,,.., 1m,uff.,. el •'incltnanl • - ·

ra1me oet bomme-lt l Ouend Je meta le aes dua ce llvn,' ,-,
.-.i-,-.--ir.lil-,w.

ª""~j'-t/

Qull rOle &amp;udila•ftUI mslntMM

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etmel,IIOWIC _ _ . . . , 11.. Pl#N, lellffllpoo6-latabll
delnr. Teut le mo-o"en n. Rullel 4'1m ..... o1pe ..
.-,1 .-1, 8' - l l w la tectaro. DobGN, otte IIIOIIO&amp;oal._
comme
une _
Ut.aaie.
Peu 6_
peu_
elle •'anime.
Nou1 61ban·
•• _ ,
__
....,_.
l!:lleurlneslla•ta

,-.n•

-

.Blle-.-.--&lt;INill•latollle·leirOllt pOl61aota
oppaytemroon~e, elle 1"ai&gt;ondo11DOm&amp;-t, .,_d1Dl
qu•• ml•volx. Tout l coap . . JfJ01' 6tlncellem, - le
llaclne -fle - YI- · elle p6tlt; . . -,11. J■11 INau. de at me,...ceM ; ~ ' au t.h66&amp;re, elle a·a pródutt 1111'

fe,.._

•·enot.

l Rachel, aotre tnpdie eut u replD de jeuúue
elle en aura, du reate, elaaque foia qu'il 1111 rencon~
elle de dignea interpritee, et oee repr'8entatioua ai bril•
~ fureat pu 88D8 naire beaucoup au thütre romantique.
u danpreux voilinage poor Anlollfl ou Hmuml que
oil taat de nilon se m8le il tut de po,!eie, que dea
cl'ane atrueture ai eimple, d'uae v6rit6 ai large et ai prohumaiue. Et plua d'un auteureommit la méme faute
; plua d'llD voulut 1'91',emmMCer Racine et Corneille,
puilul6rent. Latour Saint-Yban donna 11De V ir11inie

Girardin une Judith, puia 11De CllopMN, auxqueHea i;
Rache! prttait un aemblant de vie. Que dis-je? Muaeet
faillit cUer a la commuae i ~ , il réva d'écrire
• poor Racbel, il ~ucba lea premiérea ac6nea d'uae
.. Mail il avait trop d'eaprit, iI 6tait trop clairvoyant
praiater longtempa dana aon erreur, poor eroire lui auui
Ci4 ou IUnnice peuYeat ae reeommencer de uos joun et il
Tite a son projet.
'
'rieill• tragédies du xvue aieele aout dea chefa.d'muvre

�LE THÉATRE ROMANTIQUE

52

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

immortels que nous admirons, que nous aimons. Mais nous

]es aimons et les admirons, parce qu'en elles !'esprit du xvn• siécle
a trouvé son plus parlait moyen d'expression, parce qu'elles
sont en accord en merveilleux accord avec !'Ame meme du
siécle qui les a produites. Elles sont la forme d'art q_ui convenait
a une société aristocratique, a une époque de b,enséance et
de noblesse. C'est un lien commun de critique que de les comparer au chAteau ou ou pare de Versailles, et avant Ta(ne, Hugo
avait déja magnifiquement développé cette compara,son dans
une prélace des Odes el hallades. La comparaison sera toujours
juste, et le plaisir que nous goOtons a retire_ nos. deux grands
tragiques est sensiblement le meme que celm qm nou~ atten~
dans la Grande galerie ou sous les ombrages de Versa,lles. le,
comme la, meme majesté, meme air de grandeur, meme solennité
qui est bien d'un autre a.ge; ici comme 13. une France trés anciennc
et trés belle qui s'évoque pour nous. Nous aimons en notre
tragédie l'image d'une société qui fut glorieuse et qui ~'est
plus, et cette évocation a son charme, quo1que parlo1speut-etre,
malgré le sentiment de piété qui nous raméne vers le passé,
nous puissions bien trouver un peu trop d'appret ou de froideur dans l'ordonnance générale de ce pare et de ce chAteau,
dans le cadre et le style de ces vieilles tn gédies. 11 ne faut pas
moins que le génie de Corneille et de Racine pour nous !aire
accepter certaines parties ou certains éléments de leur théAtre,
pour que dans l'ceuvre du vieux temps 1 dans une ceuvre faite
a l'image d'une société disparue, nous sentions encare frémir
et circuler la vie.

Hélas! on ne sait que trop que, ce génie, il ne faut pas le chercher chez Ponsard ; on ne sait que trop que son bon sens n'est
pas du génie, et dés lors, que pouvait etre une tragédie écriteen
1843, si ce n'est un anachronisme que rien ne dissimulc ou
n'atténue? Que pouvait-elle etre, si ce n'est une reuvre ha.tarde,
disons mieux, une c:euvre morte oU s'accuse entre la société

oontemporaine et la forme meme de l'reuvre le plus extraordinaire désaccord ?
Examinons un peu cela, et d 'abord voyons a que Is procédés
Ponsard a recours pour batir sa piéce. II n'ose pas,

a vrai

dire,

restaurer l'unité de temps et l'unité de lieu dont depuis longtemps
déja on avait délivré le théatre, et sur ce point le parti adverse,
le romantisme, garde le terrain conquis. Dans Lucrece, l'action
dure plusieurs jours, et elle est tantOt chez Collatin, tantélt chez
Brutus, tantOt au palais de Tarquín. En revanche, nous retrouvons ici l'emploi du récit, des longs récits de Théramene qui

nous semblaient longs meme chez Racine, et il y en a deux au
premier acte, dont l'un a plus de cinquante vers. Et, d'autre
part, nous y retrouvons le songe, autre procédé plus 1;1sé enco~e,
a'il est possible, et qui pouvait, de me~e que ~elm du r~c,~,
avoir sa raison d'etre en un temps d'extreme pohtesse et d étiquette formaliste 011 l'auteur se sentait obligé de ménager les
yeux du spectate~r, de par(e~ a son esprit plus _qu'a ses ye1;1x,
mais procédé vra1ment fastid,eux pour nous qu,. sommes moms
timides et qui préférons des tableaux a des réc1ts, surtout au
récit d,'un songe. 11 est interminable, le songe de Lucréce ;
¡¡ a dü couter bien de la peine a l'auteur ; c'est toute une allégorie, toute une vision des malheurs qui menacent Lucrece
et des révolutions qui vont éclater a Rome. Elle s'est vue étendue
sur l'autel du sacrificateur, puis un serpent est venu l'enlac~r,
pl'is elle a sentí un glaive s'enfoncer dans son creur ; ~nf1n,

de chaque goutte de son sang elle a vu n· ltre des _bata1llons
de soldats qui brandissaient leurs lances. Et ce qu'1l y a de
pis Ja-dedans c'est la précision des détails, des paroles entendues
en songe et qu'elle répéte ; nous voyons trop qu'il ne s'agit
pas d'un vrai songe. Lorsque Pierre Loti r&gt;conte, dans le Livre
de la piélé el de la mor!, un reve dont le souvenir l'obsede, ~vee
que] art il sait lui garder l'imprécision, le vague mystérieux
des vrais songes I Le songe de Lucrtlce n'en est pas un ; e~
n'est qu'un artífice de thMtre, et un des plus surannés qm
soient.

Le meme anachronisme s'atteste, d'ailleurs, dans le style de
tout l'ouvrage, style_ tanUlt i_mité de Racine, ~t.tantOt_ de Corneille, style de pastiche tou¡ours. Au d1x~hmtieme s,_écle, un
homme d'esprit entendant lire une tragédie 011 passaient fréquemment d~s vers ainsi laits d'imitation, faisait le g_este de
porter la main a son cbapeau, e,t comme on lm d~manda,t pourquoi, répondait : 1 Je saine d anc1ennes conna1ssances .. , A ce

compte il faudrait écouter Lucrece chapeau has. Parfo1s, sans
doute, Íe pastiche n'est pas mauvais ; des vers se rencontrenl
d'une vigueur cornélienne :
La ride au front sied mieux qu'au front la flétrissure ...

Qi~ 'cies· SOid'tltS ';~m~iñ~,· de ·¿¡s· ;~üi~ñis" ~Oidtlt's .. ..
Qui lout autour de Rome ont conquis des ttals,
Les Tarquins 1 O pudeur I de ces hommes de guerre
Ont fait des bah¡yeurs et des tailleurs de pierre ...

Mais a chaque instant le caraetére archa!que de ce style se
trahit. Ici, un emprunt a Bajazel (III• acte) ; la, un emprunt a

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
54
l'Enéide (imprécations de Didon) ; portout des périphraseo,
un langage timaré qui n'ose appeler aucune chose par son
nom, un Jangage cérémonieux qui détonne si étrang,ement
;\ nos oreilles 1

une de se, e1claues.
Uve-loi, Laodice, et va puiser dans l'W'ne
L'huile qui doit brOJer dans la lampe nocturne.
Les heures du repos viendr~nt un pe~ plus tard,
La nuit n'a pas encor toum1 son prem1er quart,
Et je veux achever de filer cet.le laine, .
.
Avant d'éteindre enfin la lampe deme fo1s pleme.

LE THÉATRE ROMANTIQUE

55

Je devanee d"un four 1'heure des attentats
Qui marquent une époque et ehangent les Etats.

Qui done es-tu 1
Jo suis la SibyUe de Cumes.

LUCRBCR, d

LA NOURRICE

Luc.ri.'ce, ecoutez-moi ; car vous n'oubliez pas
Que je vous ai longtemps portée entre mes bras, etc.

Tel est le début de la piéce, et le meme ron-ron se prolonge
jusqu'il la fin.

..
l\lais encare, procédés mécaniques, abus des rédts et del
songes, pon •if du style, tout cela est sccondaire. Ce qui est
grave, ce qui est effroyable en vérité, c'est d'avoir affaire 8. un
auteur dramatique du x1x• siécle, qui va chercber ses sujeta
de piéces dans l'antiquité grecque ou latine, qui nous convoque
au théAtre pour nous ressasser les vieilles histoires que noua
lisions a treize ou quatorze ans dans Tite-Live, et qui des ce
temps-la ne nous amusaient guere. Ah I Ponsard connatt bien
son Titc-Live ; il est tres au courant de ce qui se passait a Rome
cinq cents ans avant J ésus-Christ. Et nous les voyons reparattre,
les vieux grands bommes, les traditionnelles hérúlnes, dont le
seul nom évoque pour nous des souvenirs de collége et de distributions des prix. Voici Brutus et l'histoire de son ambassade
a Delphes, voici les Tarquins, voici Lucré:ce, la vertueuse, l'infortunée Lucréce I Ne dirait-on pas que depuis cinq cents ans avant
Jésus-Christ jusqu'en l'annéc 1843 de notre ére aueune autre
femme n'ait été aussi vertueuse que Lucréce, laquelle n'a peutetre jamais existé ? Le plus plaisant dans la piéce de Ponsard,
c'esl au III• acte l'apparition d'une femme mystériense, vetue
.de noir, voilée ; elle porte lrois livres sous le bras et une lampe
a la main ; elle parle :
Je viens de loin. Un Dieu me force a voyager.
J"apparais une !ois, messagé.re céleste,
A ceux qui sont livrés a quelque esprit tuneste;

Elle aussi ! la Sibylle de Cumes ! encare une bien ancienne
connaissance.
.
De pareilles ceuvres nous font apprécicr le service que Meilbac
et Halévy ont rendu aux lettres fran~aises en écrivant la
Bel/e H élene en débarrassant la scéne de tous ces revenants,
lle toutes c¡s !armes. 11 était vraimcnt temps d'emporter les
&amp;adavres et de renvoyer la Sibylle a Cumes. Mais avant que
parut la Bel/e Htlé11e Ponsard avait récidivé ; il avait fait
jouer Ji ornee el Lydie, Úavail !ait jo_uer u~ Ulys~e- Et je sais qu'il
a emprunté le sujet d'autres tragédies a I h1sto1redu Mayen Age
ou des temps modernes ; il s'est risqué d'abord jusqu'a PbilippeAu6uste, puis il s'est enhardi, et il a écrit Cha~lolte Corday,
le Lion ~moureua:, il a fait des géants de la Révolution des héros
de tragédie. Ne sent-on pas que, sous, une_ défroque ou . sous
une autre, sous la toge romaine ou sous I bab1t a la J:tobespierre,
de la part d'un auteur dramatique le conlresens éta1t le meme,
et que si ce théAtre constituait une réact!on contre le _dr~me
de Hugo ou de Dumas pere, cette réacbon ne pouva1t etre
féconde et devenir le point de départ d'un art nouveau ? 11
constituait une réaction contre le drame romantique puisqu'il
était un retour a des formes vieillies, d'un autre Age, dont
favait été le mérite de Dumas et de Hugo que de débarrasser
le thMtre. Mais loin d'ouvrir a l'art dramabque une carnére
nouvelle, il l'encourageait A retomber dans la pire erreur que
le romantisme eilt commise, puisqu'il l'invitait a chercher dans
l'histoire ses sujets et sa substance. Oui, la grande erreur du
romantisme avait été de s'emprisonner trop souvcnt dan•
l'histoire, dans le roman ou le drame o: bistorique »; et c'est en
efTet le trait commun a tous les drames de Dumas, Hugo ou
Vigny, c'est la faute que Musset seul avait évitée en ayant soin
de situer ses piéces, qui sont des reves de poete, ~ans_ un cadre
de reve et de fantaisie. Faire de la littérature historique, cela
pouvait etre permis, cela pouvait Hre légitime et bon au
xv11e siecle et méme aux premiers jours du x1x 8 siécle, au temp1
oll l'histoire n'existait pas encore ; les grands romanciers ou
les grands poétes qui s'inspiraient alors de l'his~oire, celui surtout qui écrivait les Marlyrs, ont conhil¡ué a éve1ller la vocat10n

�56

RE\'t.:E DES COURS ET CONFÉRENCES

de nos hist.oriens, et il faut leur en savoir gré. Mais depuis
Chateaubrianrl , ces historiens avaient lait leur reuvre, ils nous
avaient appris que l'histoire est une science, que le vrai est
sacré, que d'.ailleurs il est vain de vouloir ressusciter les morts
sur un tbéAtre, et que c'est dans les documents ou les reuvres
d'art du passé, et la seulement, que nous devons chercher les
hommes du passé.
C'est ce que les auteurs de drames romantiques avaient trop
oublié dans leurs Henri 111, leurs Marichal d'AncNJ ou leurs
Ruy Bias ; du moins avaient-ils cette excuse que sur des tableaux inexacts ils répandaient tous les prestiges de leur pinceau
tout l'éclat de leur palette, et parfois tous les encbantemen~
de la poésie. Avec Ponsard, l'erreur éclate, le prestige se dissipe;
et peut-etre, aprt\s tout, est-ce de quoi il convient de luí étre
reconnaissant, quoiqu'il soubaitAt évidemment une autre
louange. 11 a réintégré le bon sens et la raison dans leurs droits
c'est quelque chose ; il a mis l'auteur dramatique en 6ard~
contre_ les extr~vagances de la lable ou de la péripétie, c'est
tres bien : ma1s remercions-le plus encore d'avoir fait comprendre a des esprits clairvoyants qu'il fallait chercher en dehors
du passé, en dehors de l'histoire, la matiére d'un art dramatique
nouveau. Dumas fils et Augier allaient bient6t profiter de lale~on.
(d •uivre.)

La crise religieuse
depuis la mort de Grégoire VII jusqu'a
ravenement d'Urbain II (1085-1088)
Coun de 11. AUGUSTIII FLICBE,
Profeueur 4 l'Univtrailt de

I. -

Monlpellitr.

L'Égliae á la mort de Grégolre VII.

Le 25 mai 1085, Grégoire VII s'éteignait a Salerne, sur la terre
normande, entouré de quelques serviteurs fidt\les qui l'avaient
accompagné dans sa retraite.
Quelques instants avant qu'il expirAt, les cardinaux, réunis
autour de son lit de mort, le remerciérent des éminents services
qu'il avait rendus a l'Église, puis ils le priérent de désigner
l'homme qui, dans les circonstances critiques que traversait la
chrétienté, lui paraissait le plus capable de présider aux destinées
de l'Église. Aprés s'etre un instant recueilli, le pontile moribond
répondit par ces mots qu'a fidt\lement rapportés son second
successeur, Urbain II : • Élisez celui de ces trois personnages
que vous pourrez avoir, l'éveque de Lucques, l'éveque d'Ostie
ou l'archeveque de Lyon. •
Or, aprt\s la mort de Grégoire VII, la papauté ne lut dévolue
ni a Anselme de Lucques, ni a Eudes d'Ostie, ni a Rugues de Lyon.
La vacance du siége pontifical dura un an et se termina le 24 mai
1086, par l'ollection de l'abbé du Mont-Cassin, Didier, sous le nom
de Víctor III.
Nul n'était moins qualifié que lui pour continuer l'reuvre
rélormatrice de Grégoire VII, et rarement, au cours de l'histoire,
on a relevé un contraste plus accusé entre deux pontiflcats
successifs. Grégoire VII est avant tout une grande Ame, toute
surnaturelle, illuminée par l'amour divin, rayonnante de foi et

�IUIYUII 11118 COVIIII 11T COIIFDBJICIIB

~~~~¡_aublime d'bUIDilÍt6; l ceux qui cherchent l ¡,t&amp;:M.a
- r- intlmee recoim de - esprit et de aon ca,ar J-te
~ eGIDIDe UD grand tMolopm, UD grand a¡,Mre ou ~
lllieu dire, UD grqd AÍllt dont toutea lee pellÑel et
lii!f
~----..~-~....-,la~del'~
Didier-du JlollfAlalin n'c m UD tbNlo(lien, ni UD apO&amp;N, • •
aint, mm ,m letW, UD utilt.e qui 1'entend men'9illeunmri ª
balir•,__•delmomlUrm,A7Huú,tl
al.llÍO"
lalquea, 1ivrea et manU1Critl; eaus donte, il l&lt;&gt;Uhaite ~
le triompbe de■ id• rl!fonnataiee■ A la dM- de■quellli •
pl'édneeur a UB4I toutes •• forcee, maia il aouhaite plua .....,
ment encore le rl!labli11 wlf M la pm- ite~" q u · ~
df - yeux le spectre de■ envabiueun pillards et lui
de dalll sa chére abhaye du MontrCulin la t.nmqallk
e"!f:enee d'UD ricbe amateur d'art. Cet homme de baute cal--,
JDIUI au temp&amp;ament moa et l la volontétzop BOUVeDt vedlJepw,_
~
caractére. N'a-tril pu pollMII aon amour de lá
pux JIIIIC(U l remer - .maltre T Au moment. de Piques lOR;
alon que Heuri IV uai.-ñ Rome, D a o8' prometb'e au nitdelt
Gamanie, l cet apo■tet eudun:i, acommanill et dépo■' par J.l'IIP', qu'l le f«ait COUl'ODDer empereur par Grtgoire "11".lillmlme 11am ta baailique de Saint.-Pieml.
Voill l'homme • qui lea cardinaux, allant • r-'N 48:
dar uprim6 par le pontife dMant, ont con U le IOÍll de. couliul'olavre rMarmatrice de Gr#lgoire Vil et de pounuivra re.xt.l!nllaatien c1u acbilme impmal. Ce n'eet pu tout : Didier n'a M 4l!ll
~ srtce la 16 preuion du pouvoir temponl reprf t6 • ..
cm:omt■nce par lee Normandadea Deux-Sicilel, auxquela ~
~ il n'avait ceu6 de t6moiper une amW6 1111
lnUn.ée et qui ont prollté d'une útuation acl'ption:eell" , - :
Mire la main aur la papaut6.
On'.uaient penNr de cette 61ection lea pan Grigori«. .-,
commeleur mlltre, avaient vod leur vie au l«Viee de laÑIOIIIMI
0n le 4evine aiHment.. D ,tatt. fatal que l'Qeetion de '\lict.or in
~ t . l a dmli~ danal't.glue, et c'eat ll ce qui coutAuela
Cl'lle teligl- qu maugure la mort de Gr"5ohe VII, q u e ~
le
man llJ!IS, l'aTIDement d'Urbain 11, fflii diaciple de M=
IOll'6 VII, eme vraiment dramatique et au coun de ~
l'mnre gÑgOrienne eOt pu aomb- aut■nt. par J"'mert.ie _ , , . .
"Victor 111 que par lea multiple■ agrNliona dont elle fut
1a put dé - advenairel. Du cOt.6 de ceux-ci, on --.lí
• - , autour de Guibert. de Ravmne 'dont ru■ nm'ill,
Brixlll avm fait. l'autipa¡,e Cllment 111 et, comme au •

ic:..

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poNmilpl,, ¡;:slcHe l'«-VN - - • :
~ • F - eaaie 4M ,Mn-114Hr W foil da plua a\'4C UDI•
jli..MNtation appanate qae G,..,.e VII n'a qa'un IChlvNt.i,pe
ti l8llicite lea tiaidee, lea hmtula, lol fail,le1, i'aocepter 11
pape -,mal aut,eur duque! lea eanemil de la rl!lonM -ri.-l
• gn ■per en ua faileeau cr::,perc&amp; A ua tel -ut. l'igliae
tdl J 9i6 • peut oppw que 4liviajon et 4suroí : par la wiK

•"8'.«m • Lya, lee GMgcaieu ~ t a putrtzt
.-tn l'attmtet c&lt;41wai1 1 l'.,ard d• prindpea aUIIÍ lliml qu
,._ penonn•; les mod. . . Eude1 d'o.üe (11 ..,_
Udlain Ill,IODt b !nttan•s; Vict.ar lllllli-mhle,-taut. qa'ila.W
tourmenW par le aanapale ;
peadant dix moia iln'oaeaefaireCODBa-,M dsobeDL- l - ~ piatieeteun, a'eafwyant au Montreuaia ofl
8 d96 de 1'ealermer pou IOlljNn. Et aillli I'..... nmUM,
allud_. par - pilote, ••• lllftit all6e au p de1 _ . . •
. . ftGlta ú l'iop 1laiou dCJllde par GNgoiN Vil ne l'avait __..
. _ • milieu de la tAmp&amp;te, U le droit ca-. fortii6 par ha
a¡wwwta de la poNaiqwe et ül6 par l• alW■ d11 Saiat,Slige, 1111
lai . . . .,... de auivre le . . . . vao6 par le pape 4Nfail 4'.Un lea la venue du -,,eur qaiaera pour elle le ,...,. fnlnpit

a. aa dee cm-litio• fida-, s

UrWn 11.

rt1a

110a lel apec:ta princ:ipamc de la ariN •·ge e 1Qi iloit
, - . l'ol,jet du coun de ceUe - • · ~ • _ , . _ . .
lallie la pa'riW, il a 46. 1 ;--- •• pr I h!ale de .Wflnir l a ~
tiall 4am laquelle Grigoire Vil laiae l'l?ttiae.
li le·poati1leá de Gdgoh&amp; VII a -,tribu6¡,c."IBl81aJW1 ,-t
l ñmplinr •u ..,,_ Age chrétiea la pbyaionwlie qa'il a
..t•I'• par la Rite, - gnndl rl!lult.atl ne ae - t dmJils
• • - hapm,p■ apria. A n'o1-'ver lee faite que ..,...
w - t , l ' a , g y r e ~ a u moment de la aortdu pape,
Jl!!ld ..ne-ent eompromiae par auite de l'--,e 4e la
~ d u a a luúe avec le roi de Qermaaie.
La n!forme l!rll8oñsne, nous l'a_,. prwv6 au _ . . .
ua6el ~nw, eat,la !'origine, d'wchel110131, Mligieux,eooI.tiallill'le ; elle a pour bat de IIMlllt.re fin au aioolalame ou cWlcnn
• da cler9' et l la .;-ie ou traflc . . digniWI eccl6d t·~r ■ ;mail la lutte coat.re la lñmonie a uaitr◄ Ortgoaire Vil
l illMliM as lalqw lle_,... l'inveeüture da fflcbá a
•
ahbay-. De ll lee prot.eatatio• dee p:i.- tmipoNII et
de eelui qui lllt pi• inWreué qa'aucun autre au
01' t"n deaahua, Henri IV, roi de Germanie.Poului, d'aalnl
. . . a'ajclutent la celui qui rl!aulte de l'interdictñoa ele

_....,_t

&amp;••-

�60

REVUE DES COURS ET CON'FÉRENCES

titure lalque. Depuis Othon le Grand, les rois de Germanie, parés
du litre impérial, ont exercésur la papauté une véritable tutelle.
Nicolas II, le 'premier, l'a énergiquement secouée. Ses successeurs, Alexandre JI et Grégoire VII, tout en manifestant Je désir
de vivre en bons rapports avec l'empire qu'ils consídérent
comme indispensable au maintien de la paix du monde, ont
revendiqué pour le Saint-Siége une entiére liberté de mouvements,
nécessaire A l'exercice de l'autorité spirituelle, en méme temp•
qu'ils ont rappelé au souverain,quí réunissait en Jui tous les vices
réprouvés par 1'11:glise et laissait libre cours A ses tyranniques
instincts, que les lois de la morale chrétienne s'imposent A tous
et que l' Ap6tre a prescrit aux rois d'étre les ministres de Díeu
pour le bien des hommes.
Henri IV est resté sourd a ces avertissements. Aussi,le pontificat de Grégoire VII se raméne-t-il a partir de 1076 a une luttc
acharnée entre le champion des droits de Dieu, Je soldat de l'idéal
chrétien que fut Je pape,et le tyranautoritaire, dénuéde s~rupules,
orgueilleux, bypocrite, sans conscience et sans dignité qui a
nom Henri IV. Ce chevalíer sans foi et sans loyauté a su, en
exploitant la surnaturelle candeur d'un pape peu initié aux subtilités trompeuses de la diplomatie, s'acbeminer a pas sQrs vers
le succés et,avec un art consommé,tirer parti de toutes ses victoires, méme de ses défaites. Vainqueur a Canossa ou, grAce A une
mise en scéne savante qui au bout de neuf siécles fait encore des
dupes, il a su faire venir sur les lévres du pontife qu'il avait
injurié la parole de pardon que Je disciple du Christ, incapable de
déméler la trame d'une humilité bypocrite, ne crut pouvoir
reluser au pécbeur qui savait si bien envelopper son endurcissement et sa haine du manteau de la contrition et du repentir;
vamqueur A Bri,cen ou, avec la meme habileté mensongére, il
réussit a décider Guibert de Ravenne, un pauvre homme qui ne
sut pas résister aux tentations de J'orgueil, a accepter la lourde
charge d'antipape et a grouper áutour de Jui les éveques débauchés, les princes avídes et rapaces, en un mol tous ceux qui
étaient trop dominés par les passions d u monde pour entendre
la parole de Grégoire VII ; vainqueur A Rome ou, en 1084, tandis
que le pape légitime, enfermé dans lecMteau Saint-Auge, résigné
A toutes les humiliations et meme au martyre, ne veut pas se
dép~rtir du silence que Jui dicte safoi,il intronise sonantipape et
reg01t de ses mains la couronne impériale; vainqueur enfin a
Salerne ou Grégoire VII finit misérablement sa vie, prisonnier
de ses alliés, pendant que Guibert, revenu a Rome apres le départ
des Normands, tr6ne sur le sicge de saint Pierre, Henri IV, en

L_\

CRJSE RELIGIEt:SE

61

1085, connalt les joies du plus radieux triompbe · iJ est le maltre
de l'heure; ses armes victorieuses font tremble~ J'Allemagne et
l'Italie ; les écrivains a sa solde, tbéologiens, juristes, historiographes, célébrent ses hauts faits avec une impudence sans
nom et osent prétendre que son autorité est une émanation de
l'autorité divine. Sa victoire est aussi bien une victoire juridique
qu'une victoíre militaire.

Sans doute Henri IV peut s'cnorgueillir tout d'abord d'ímP?rtants ~ucc~s mílitair~- 11 a prís Rome ; auparavant, toutes les
v,lles de 1 Itahe septentr10nale et centrale Vérone Milan Pavíe
Lucques, Pise, ont successivement capitulé. La plus fidéle allié~
du Saint-Síége, la comtesse Mathilde, tient bon dans sa citadelle
de Canossa, mai_s ses _troupes vaincues et épuísées sont incapables
de tenter une d1vers10n. En outre, la plupartdes éveques ítaliens
ont adhéré au schisme ii_npéríal : :Ienri, patriarche d'Aquilée,
Tedald, archeveque de M1lan, les éveques de Plaisance, Modéne,
Arezzo et tant d'autresse rangent sous la juridiction del'antipape
Clément III. Le Sacré Collége Jui-meme est entamé par la
défection de treíze cardinaux. Bref, a part quelques fidéles
comme Anselme de Lucques, Eudes d'Ostie le clergé italie~
renie l'reuvre grégoríenne que les Jaiques sont 'impuissants a défendre.
E_n Allemagne, l'opposition saxonne est domptée et l'Église
sub¡uguée. La mort de l'antiroi Rodolphe de Souabe au combat
d_e l'Elster (15 octobre 1080) a été funeste pour la cause grégorienne. C'_e~t ~ue _Rodolphe a été un vrai chef A la fois par ses
talents n:11htaires mcontestables et par son esprit de suite, par so
modérat10n dans la victoire, par la patience résignée qu'il a manifestée devant les atermoiements et les scrupules de Grégoire VII
peu press_é de ratifier son élection a la couronne. De plus, s;
mort_tragique a déconcerté ses partisans qui y ont vu un jugement
de D1cu et provoqué bon nombre de ralliements a Henri IV. Ceux
qui ont persisté dans leur opposition ont mis pres d'un an a
trouver un nouvel antiroi, et que! antiroi I Hermann de Luxembourg est a peu prés aussi qualifié pour conduire la guerre civile
en Alle_magne que Didier du Mont-Cassin pour continuer l'reuvre
grégorienne. Mou, apathique, incapable de prendre une décision
et d'agir au moment voulu, il laisse pendant trois ans Henri IV
conquérir l' Italie, prendre Rome, sans ten ter la moindre cliversion
et, par c_ette abstention prolongée, décourage ses partisans les
plus déc1~és. L'opposition saxonne s'effrite ; elle n'a plus ni
v1gu~ur_ ru méthode .. Les chefs religieux manquent eux aussi de
conv1ct10n et de hardiesse: Gebhard de Salzbourg vieillit; Hartwig

�LA CRIBB IIBLIGIBU911

· RBVUB DD C:011118 ft COlfPiRBNCD

n

lhpebeerg tergi-; i.rs ldnpata a'aemt. JIII' .,._
Nrw ¡awbe la 6ectiuada--. BNf la
. - 11k 11118 pb• ~t.
de tout. engloutir, llt IIIIIDl'-1.
• n8a. Jm übU de 1086 U- IV_. lanil e\ raiMD dla
~ ftlMiU. 1-wteet• 9L tmidM de ri11e11im1 qui pollmlMc
• • •, ., 1-r.
L'attaque royale a ét6 trie habilemilllt. mea6e.
toa¡..., ele a ét6 ¡aépane )111' une pol6mique 1111Vante. Heari a

"°'-._

m-van

e.o-

-Pihet+-dmirdepaix,1'11td«lariprt&amp;bwo1mattnl'mtmieatioadont. Grigoire VII l'avait. frappf, 1i Cllllui m protnail
la ltgiümit6. A cet.t.e 1hr, il • ecmvor¡u6 IN ntq.- it
&amp;111w11p11 pour 1m pnd t.ounioi omoireoo chaeun a ~ L
Le Wpt. Bud• d'Oaüe, eaVOJ' en Allemape
pu OÑgOire VII pea ,.,......,. lea forcea dilpen6ea et. pea
• I wtM ft puti de la Nforme,. a co111eati l ce coleqae et
di
ontear d•Gnsori-faruev6que de SuDloarg
Geitmnl. Or, Gebhanl eut. le d - da• la dilcuaioa • i1
ae , - ria Mjecter i - f - d""'1t.ale produit.e par l'arcÍie..... de 11.,._, W6cil, et qui
Neil laftnble l n..ri IV
li lilll que l'-=!-l""' de Gent.ullgenacbeva deJf •r•s ¡;
p1ñi m
: fh6que Udon d'Hilduhei- - Wre Ccmad, la
comt.e ~erry de KaUenbourg,. d'aukee eacore Hgr i□t
Hemi IV. Apri9 Piqale, le ror ,-. naDH" l May- un
IJDOde qui f t et.test., eNDhien ea poaitiOD Mt fortd l''Prd ..
d'Alw,... "'4 qui pnhadera l l'edcation d• M111iea
ew-ita. La cempomi@n -a Mt. eipillcative. 0n y voiL le,
lloinrclan6qw ➔ b::::s, W6cil
Rgilt ert de Trinf,
8ipiD •• Cwir Limiar de Brtme ...... - - - s..
..._ .............. ,.._t nada U'appel de Hmri IV
permi le~rrmu TbirnJ lle Vsdua, Comad d'Ulrecht,
Jllanatiar, Udoa ..JlólclAwlwm, Ot.bon 4e C-tR'llce et. 1íM foaJe depittnlet. dediacna aimi 1f11e pl.,_ a
1a11ra-. t.e1a ~ ,Wn'!91- de BoWm6, Fr6dá.: de Soaabe, Li..
tGIII de CeriDlllie, le com1e Jinuoill Rapotoa. 0a mdzae
~ 1_11; ~ ~.-.,e&amp;ca d6pmel•haq..~
::, '!1 J~ ~j1lillet 1086, Heari IV va •e a¡lb-cer p a r - ~

• -..-ta.

·12,--.

r.-

de..,_.,,

w.
·.,.::n

C:

1..nt deriftire la Sue, le raí veut.en 8nir avee u
aaln lcJJ.-d'OPF lliti.&gt;n qui ert Mata. L'évtqua Hermnn Mait
le 1111111 . . . . . . le me pacho du RhiD qui ae fet .,_ l la .,._
...U. de Heari IV. l..oa,teillpaiDcerteia, uavailéparl• .,,...
'l'1lisry "9 Verdaa, mm tnp ..u¡ndeu
• aeeepter ntn illfozmatioa, il ■ IOlticü6 IN avill cle on.

- •-YoiliD

,-r

•

.-e VII et. a ét6 le dMtinat.aire de le lettre fame-

63
ota IOllt

I• pri■cipea da goavenaemet. t.h'°'2atiqae. O. Ion,
11111-116 de la juatice de la cauae grigorieDDe. il la d6fmdit avee
1fr•cft+ et. modéntioD tout l la foil, 91\ chercbut. touJ- ,
ea CODduit.e aar celle du pape. n fallait done en a.ir
;awo lai. Le l• juin, Henri IV •t. l lleta ; il dépoze Hermann el
:.an. l • place Geloa, ahh6 de Saint.-Amoul, que Thierry de

-••hr

~INhm••-,r-deecmzacrer.
'l'rnq1allle de ce eOté, Hel!)i IV vole ven le Sue ola UdOD
d'Hildtaheim, trie aicN par l'ahh6 de Henfeld, Hmwig, qui
M,lnit u é'ftch6, lui e fray6 I• voieol ea affirmam que le raí
• 4Ncid6 l rapect.er I• priviWgM jedill accanWa par Clwl&amp;csgre. La plvput d• priDcez foat leur IIOUllliNiDD; le ni
Jlr z;;;n •'eafuit au dell de l'Elhe avec I• ~ • cnndamJM!z
l . . , _ ; Henri IV peuteatrernoleimellemeat.l Magd~et
plMW aur le niép arebiépiacopal l'abh6 de Henfeld qui ~ t
111k
Httion d• maim de W6cil de Mayence.A Halbent.adt,
l .aaeholug, l lliDden, A Meillzen, il inat.alle 6plemeal dea
~ qui lui - t entiiremeat dévouá ; il ue reate pJua ea Sue
-.a 6v6qae gNgorieD. ; c'ea •t. lbú de l'oppoaitior -eti&amp;isae
-■- de l'oppoaition politicpe. ll ea •t. de m6me ea Baviére
. . q,aelqu• prilata qui tenaieat eacore pour Grégoire VII,
........ AdalbéroD de Wurzbourg, TOllt. l'MVen6r et. .-placa

-•!

fil da aohiam■tique&amp;.

.law1 • .AJlemagne la aituetioD a'a 6W plDI favorable pour

llaid IV. Le nprAme effort. de Gr'soire VII a lameat.zblelwlt
...... Dez riv• de l'Elbe l cell• du Rhin, ea degl et. audell d•
le putie aemble perdue pour IN (Wgorienl ; clerea et.
pueillaet dilpozée A recon:nattre l'aut.orit6 de l'utipape
t. 111 qui n'•t. lui-mtine que le pile ,e¡n 61mtmt nr le
a)IOll.olique du trilpaiNaatot.trieaupateroi deG«manie,
B-■ri IV, devenu empereur romain, héritier d• e.in, ■de Charlemape et d'Othon, inVMtipar Dieu du soin de
le mODde.
C'ezt. qu'ea effet la puiaaance de Henri IV n'•t. pu aeulemem
fnit de le politique, de le diplomatie et dez armez. Elle peralt
•iaerée par le droit. Du jour o'II a été fulmiD6 contre Iui l'anapODtillcal, da jour ofl Grigoire Vil l'a dépozé fl. a d61ié
zujeta . du aermeat. de fldélité, tez pempblétairea et IN
1e sont. mil eu tnveil avec une ardear f l ~ 11a ont
millutieuaemeat I• codez ofl était conlignA le droit romain
bien que lez collectioDz canoDiq- ol 6taient rwniez
. . - - dez P6NI, d• papez et. d• CODCilM. CM tate,, ill

�.

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

64

les ont interprétés, jalousement sollicités ; en les rapprochaot
a l'aide de déductions savantes qui n'ont d'autre tort que de
reposer sur de fausses prémisses, ils ont édifié un systeme qui
s'écroule par la base, mais dont les résultats ont pu paraltre
convaincants a des esprits superficiels et prévenus . On croit avec
Wenric de Treves que, Dieu pouvant seul délier du serment, les
sujeta sont liés pour la vie au prince auquel ils ont promis fidélité
lors de son avenement, meme si ce prince a vécu dans une perpétuelle révolte contre les lois de la morale et a honteusement
exploité ses administrés au \ieu de les protéger, de les défendre, de
les gouverner avec justice et modération. On croit avec Petrus
Crassus que, saint Paul ayant écrit que • tout pouvoir vient de
Dieu », l'hérédité monarchique a été établie par Dieu comme
signe du pouvoir institué par lui, et que renverser un roi qui tient
sa couronne de ses ancetres, fí\t-il homicide ou parjure, c'est aller
a l'encontre de la volonté de Dieu. On croit avec Guy d'Osnabrück que le roí est au-dessus des lois religieuses cornme des lois
séculieres et qu'il n'est pas plus permis au pape de l'excommunier
que de le déposer. Et ainsi les ennemis de la papauté, juriste• et
pamphlétaires, obéissant e un mot d'ordre, ont lorgé la théorie
de l'absolutisme héréditaire de droit divin réprouvée par les
Grégoriens parce qu'elle justifie l'oppression du faible par le fort
et qu'e\le confére !I Heori lV, tyran et parjure, ,es memes
droits et les memes prérogatives qu'á. un Char\eroagne ou a un
Constantin. A la fin de son pontificat, Grégoire VII s' est préoccupé
d'organiser une réfutation savante et méthodique de pareils
systemes, mais la science pontificale est en retard sur la science
impériale ; pour le moment, le sophisme germanique triomphe
orgueil\eusement et rallie taus les incertains qui courent avec
empressement au-devant du vainqueur.
La papauté romaioe, vaincue par les armes et par le droit,
voit-elle du moins surgir, au moment ou meurt Grégoire Vil,
quelques appuis possibles ? 11 n'en est rien. L'horizon est uniformément sombre. Rien a attendre ni des neutres ni des alliés,
ni des Jaiques ni des clercs.
Les neutres, quels sont-ils? Philippe 1er, roi de France?
Grégoire Vil ne luí a pas ménagé les avances ; á bien des reprises
il tui a lait savoir que le Saint-Siege \ui accorderait volontiers sa
laveur et son amitié. Mais Philippe rer est avant tout un souverain sensuel, égoiste, avide, pillard, qui ne s'accommode des

lois de l'Église que daos la mesure ou elles ne s'opposent pas
a ses mauvais instiocts, ce qui est plut0t exceptionnel. Roi des
simoniaques, protecteur avéréde l'archevequede Reims, Maoasses,

~

LA CRISE RELIGJEUSB

.
qui
groupa1t
de luí ad~é:
to te 1es opp_ositio_ns a l'reuvre de
G,régoire VII, autour
il n'a jamais
n est nullement disposé a vol
é au schisme impérial, mais il
a courir le moindre risque poi; lau sec~u~,del'exilé de Salerne ni
veut _pas et, le jour oil la a e succ s une réforme dont ¡¡ ne
chrétten, voudra l'arrach p ~•u~, garante des lois du mariage
~'Anjou pour mettre fin ae~n ~~ubras voluptu~ux de Bertrade
1excommunication exposer
e adultere, 11 préférera subir
terdit plutot que de renonc:;n..royaume_ aux rigueurs de l'iorer de ce gros homme qui n'a
pass10n._ Done, rien 8 espéet les femmes, dont la foi naive es autres idées que !'argent
aux abbayes royales racheteront
r•re que quelques donations
chirle seuil du paradis.
ses autes et l'aideront a fran-

s;,

_On ne peut compter davanta e
.
r01 d'Angleterre. Moralemen g s_ur Gmllaume le Conquérant
)a réforme, lutte contre les m!::~:~ieur a Philippe rer, il favoris;
Jama1s re~u un denier d'ori ine s m~ur~ de son clergé; il n'a
chasse
. g . ecclésiasbque,
mais , s'1'l po ur• . le nicolaisme et la s1morue
·1
1

m?ruon avec l'orthodoxie ré orí ' s

I

rest~. en parfaíte com-

BOit a Rome ou a Salerne :t ¡fe enne, peu lm importe que lepa e
terre qu'il vient de conquér/t tº~r°zcupéaorganiserl'Angivassaux, a lutter contre la Fr~n r r ner l'opposition de ses
aventures.
11 mourra d' a1·¡¡ eurs ce
pour
et
deux
anssonger. aux lointames
to ~era remplacé par son lils Guillau
I apres Grégoire VII
fé;:,~~• ;1:~l~~.::~~:.;i;::n:~:~pu ::e ;~.~~:it~::!c~e:n~i:~
normand, Orderic Vital '
e » et qm, suivant l'histo .
mo:,as~eres pour satisfair~
r:~~:~/e ¡iller les églises e;\:
. ms1 _les neutres, plus neutres
i~s e ~es concubines.
ta~':"" impassibles a la ruine de 1~~ ii9ma1s, assistent en speccep IODS du c6té des alliés L .
g ISe romaine. Memes défem~e. admirable en qui. un: ~~use. comtesse . Mathilde, cette
myst1c1sme le plus délicat est . ergie. ~oute vmle s'alliait au
~ir
et la papa uté e~ est ~~d'::ft~i~s!: dfns ~a forteresse
l'é .
ormands. Sana doute ils o t
pus s appuyer que
tremte des armées impé . 1
n arraché Grégoire VII a
süre oil ·¡ ª pu, échappant a I'outra
na es et lm ont ménagé une retraite
1
lace VIII, rendre en paix le der . ge rése~vé plus tard a Boni-

.:!

e~::•~

tu_re honorable, mais ils n'ont mer soupir et recevoir une sépul-

~a,r~ servir a la réalisation de 1:~:p:ré la papauté que pour la
e _rég~ire VII, Robert Guiscar essem~ ambitieux. Sauveur
.dommat10n militaire et ébl . d poursmt un vaste plan d
de devenir un jour emper:ur d~; par le mirage oriental, rév:
yzance. En sauvant la papauté,
5

�66

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

iJ a du méme coup anéanti ]'un des projets de Grégoire VI~ '!,ri,
au débuL de son pontifical, avait songé a une réconc,h?bon
religieuse avec Constantinople, séparée de Ro~e_ par le scb1sme.
En outre, en se servant du pape eL de la t~ad1tion romame, les
Normands disposeront d'une force morale qm les a,dera a d1sput&lt;;r
!'ltalie a l'inlluence germanique et a sauver leur propre _dorrunalion du péril que lui faisait_courir la présence d_e Henn IV a
Rome. Tels sont les buts qu'1ls poursmvent; ma1s des grands
intéréts religieux de ]a cbrétienté ils n_'ont cure, et la rélorm_e
de I'Église est le dernier de leurs souc1s. Comment en sera,t-1'
autrement ? N'appartiennent-ils pas a cette roce ~•llarde qm
s'est fait une spécialité de mettre a sac les abbayes, d en arracber
les trésors d'art avec un amour du gain et une a~sen~e de
scrupules qui ont trop souvent déshonoré leurs entrepnses •.
Dans I'Église meme les résultats d~ la rélorme grégonenne
n'apparattront que plus tard. Pour le moment, la laiblesse de la
papauté encourage les récalcitrants et l'élat moral du clergé
reste navrant. Les vices !létris par les Grégoriens r&lt;'pandent leur
inlection a tous les degrés de la biérarcbie ; les clercs contmuent
a se marier et a donner leurs églises aleurs lils et aleurs gendres,
tandis que les éveques vendent le sacerdoce et 1~ sacrements.
JI semble que les cris de détresse poussés par Grégo1re VII retentissent dans le vide et restent sans écbo. Ce n'est pas dans les
rangs du clergé que l'Église romaine trouvera _des délenseu,:s.
Que lui reste-t-il done dans cet abandon umversel ? Il lm reste
la tradition sur laquelle Grégoire VII s'est_sans cesse.appuyé et
qu'il vient de !aire codifier dans des coUecti_ons canomques composées sous son inspiration. Plus que ¡ama1s il apparatt que les
príncipes sont plus forts que les personnes et seuls capables de
remédier a une détresse malgré tout moins grave. que celle du
x" siecle de l'époque oú les filies de Théopby lac_te, d1sposant de la
liare au' gré de Ieurs lantaisies, faisaient gr~vlf les degrés_ de la
cbaire de Pierre a Ieurs amants ou a leurs hls et ou _le_ mome d~
Mont Soracte s'écriait avec le propbete : Fem1mm Mmlnabanl J erusalem. Et pourtant, au x• siécle, cette papauté,
tachée de sang, avilie par la débauch~, non seul~ment a survécu,
mais en raison d'une tradition séculaire, a contmué a ~ercer sa
prim~uté dogmatique et sacerdotale, si bien qu'en j&gt;le~e tour~
mente Ahbon de Fleury pouvait écrire que • celm qui s oppose a
l'Église romaine sépare les membres du tronc et e?tr~ dans. le
corps des adversaires du Cbrist ,. JI devait en étre ams1 a forlwri
pendant lacrise de 1085-1088: l'Église romaine, malgréles assaut.a
du debors et les divisions du dedans, sW'Vlvra en vertu de la

67

LA CRJSE RELIGIEUSE

t.radition que glorifient au méme moment les recueils d' Anselme
de Lucques et de Deusdedit.
Et c'est cette pensée qui dut consoler Grégoire VII a ses
derniers moments. S'il n'a pas prononcé le mot bistorique que lui
préteson panégyriste, du moins est-il permis desupposer qu'il eut
le cceur décbiré, lorsque, sentantl'étreintede la mort, il dut constater que son ceuvre inachevée paraissait fortement compromise.
JI était arrivé au pontifical avec la volonté bien arretée de rélormer les mceurs du clergé, d'arracber les prétres aux turpitudes
du concubinage ; et les clercs continuaient a se vautrer dans
la luxure, déclarant qu'ils ne pouvaient vivre comme des anges et
qu'ils étaient prets a renoncer a l'orthodoxie plut6t qu'a leurs
compagnes. Il avait voulu chasser les vendeurs du temple,
extirper l'bérésie simoniaque ; évecbés, ordinations, sacrements
restent, en bien des cas,l'objet d'un vil commerce. Jlavaitvoulu
allrancbir l'f:glise de la domination temporelle en interdieant
aux laiques de conférer l'investiture : en Allemagne, en France,
en Angleterre, les rois et les seigneurs persistent a luí opposer la
force d'inertie. Il avait revendiqué pour l'Église romaine le
libre exercice du pouvoir de lier et de délier accordé par le Christ
asaint Pierre ; il meurt loin de Rome qu'il laisse aux mains des
acbiamatiques. Il avait songé a établir partout le regne de Dieu, et
... yeux se ferment, aveuglés par le triomphe des pui.ssances
infernales. Comme son mattre, il avait bu jusqu'il la lie le calice
d'amertume et, tandis qu'il jetait un dernier regard attendri sur
ce monde qw J,ri avaitréservé tant de déceptions et de tristesses, il
lit joyeusement a Dieu le sacrifice de sa vie, confiant malgré tout
dans )'avenir, persuadé jusqu'a son dernier souffle que l'Église
Nimaine aerait un joUJ' exaltée, que I' Ap6tre, dont le nom était
revenu tant de fois sur aes lévres, ne manquerait pas, en dépit
d'une crise qui s'annon~ait aigue, de la sauver du naufrage qui
paraisaait devoir l'engloutir.
(d suivre.)

�RENAN

60

la préface des Souvenir,, il évoque Descartes qui, cen ce brillant
xv11" siécle, ne se trouvait nulle part mieux qu'a Amsterdam ,.

Renan.
Essai de Biographie intellectuelle.

Cour■ publio falt é. l'Unlveralt.é d' Amaterdam, é. partir
du 6 octobre t 9:;¡:;¡,
par K. JEU POKKIER.
Profeastur a l'Uniut.r1it~ d'Am&amp;terdam.

1. -

L'enfanoe (t8:i3-i8.U).

Parler d'E. Renan dans le pays qui lut l'abri de la pensée
libre, et dans la ville méme ou naquit J'auteur du Trailé lhéologico-poliliqu:e, - parler de lui juste trente ans apres sa mort,
et au momenl oU l'approche de son centenaire, et je ne sais
que! rythme Lienfaisant qui ne permel pas a l'attention des
hommes de s'écarter trop longtemps des objets qui la méritenl,
lui ramene, sinon toujours la sympalhie, du moins la curiosité,
- c'était une tentation il laquelle je n'ai su résister, et que de
si exceptionnelles circonstances de lieu el de temps justifieront
peut-étre a vos yeux. Renan, vous le savez, enlra, par son mariage avec Mll• Cornélie Scheffer, dans une famille d'origine
hollandaise. JI vint a Dordecht en mai 1862, pour assister a
l'inauguration du monument érigé a Ary Schefler par sa
ville natale. De la il alla a Leyde, ou une trentainc d'éludiants
de théologie lui apportérent leurs bommages dans la maison
du Prolesseur Kuenen. En 1877, il prononta a La Haye une
conférence sur Spiaoza, et, quelques mois plus tard, laisant
pour la Revue des Deux Monde• l'éloge lunébre de la reine Sopbie,
il célébra la Hollande comme un •estuaire sacré, asile de la liberté,.
Ces rapports avaient éveillé et satislaisaient •a curiosité des
choses hollandaises. Une lettre a Berthelot, du 4 aout 1863, propose a l'imitation la société Felix merilis d'Amsterdam ; dans

- De son c6té la Hollande connut l'reuvrede Renan. L'un de vos
compalriotes, L. M. de Vries-Feyens, me montrait J'autre jour une
vingtaine de volumes du maltre, soigneusement reliés, qu'il tient
de son pére. Le nombredestraductionsestaussisignificatif· vous
me permettrez d'en citer quelques-unes : a Amerslort, c:lle du
discours d'ouverture du cours de langue hébralque au Collége de
France, en 1862, sur la par/ des peuples ,émiliques dans l'hi,loire
de la civilisalion; l'Mition populaire de la Vie de Jésu, est traduite a Deventer des 1864, et l'édition savante l'est dés 1863 a
Utrecht, puis en 1864 et 1866 a Haarlem. Cette meme année
également a Haarlem, traduction des Ap~lre,, etc ... Brel, dan~
la seconde moitié du x1x&lt; siécle, plusieurs idées jetées par Renan
dans la circulation pénétrerent la pensée hollandaise.
Je ne (erai done ici que suivre ou ranimer u1.:.e tradition :
certes, je le senl', Ala comparer aux vives impressions que rlurent
recevoir vos pcres d'une parole qui alors déchatnait les passions
l'imoge que nous allons nous lormer de Renan sera pAle. Ta:
chons seulement qu'elle soit exacte. Le moment semble venu
d'éludier scientifiquement eette pensée que d·aucuns présentent
plus énigmatique qu'elle ne ful réellement pour donner A leur
subtilité le mérite de percer des nuages, ~e d'autres délormer.t
pour les besoins de leur polémique, que certains meme vouJraient enrouler dans le linceul de l'ignorance et de l'oubli.
J'ai pu recueillir en France, auprés de personnes qui ont connu
Renan, notamment aupres ce sa filie, des indications que les
do~uments écrits ne sauraient lournir : témoignages précieux,
qm manqueront aux générations a venir. D'un autre cOté, le
recul du te_mps est assez lort, sans J'étre trop, pour ordonner
la perspect,~e des valeurs : de la critique biblique de Renan,
de sa phllosophie, de sa poli tique, de son esthétique, nous voyons
avec une sulfisante assurance ce que la postérité retiendra.
Enfln,. depuis sa mo~t! la publication d'inédits, intelligemment
condmte par ses héritiers et ses amis, a ranimé pour nous cette
grande_ conscience a peine éteinte : Renan, par dela le tombeau,
a contmué et contmue de vivre. Sa jeunesse a relleuri. Nous
avons pu lire ses Lellre, d sa sreur, publiées des 1895, ses Lellres
d ,a mere, parues en 1901 et 1902, ses Cahier, et Nouveaux
Cahiers de Jeunesse que la Revue bleue donnait en 1906 et 1907 ·
saos compter le roman italien de Palriu les Letlres d Liart'
d ' a_ut~es pages encore qui lurent ré1,mies en' 1914, dans le vol. in-'
12mhtuléFragmenl• intimes et romane,ques. D'autre part, Mar-

�70

REYUE DBS COURS ET CONFÉRENC'f~S

cellin Berthelot, en éditant dans la Revue de Paristoutd'abord,
puis chez Calmaun-Lévy, en 1898, sa Correspondance ave,;
E. Renan, nous a fourni (encore qu'il ait cru devoir couper et
peut-l!tre altérer le texte) en certains endroits le í:neilleur guide
le long d'une vie qui, pour s'etre développée en ligne droite,
a su pourtant choisir ses paysages., De mon cOté j'ai, depuil
1920, d'accord avec les héritiers de Renan, publié quelque•
inédits remontant a son enfance et a sa prime jeunesse, dont
le plus important, le seul que je mentionne ici, est une premiere
1ystématisation de ses idées sur Jésus, écrite des 1845 sous 11
titre Essai Psychologique sur Jésus-Chrisl, et qu'ont donnée la
Revue de Paris en 1920, et la maison d'édition la Connaissance
en 1921. Enfin, la Société Ernest-Renan, fondée en 1919, va
publier une Bibliographie de Renan, conºue a peu pres sur le
modele de celle de Gaston Paris.
Aussi les critiques n'ont-ils pas manqué de mettre en reuvre
ces matériaux. L'année 1921, pour ne prendre que la plu1
récente, a vu parattre en volume I' Esprit de Rerian, de Gui11011x ;
Ernesl Renan,DerDichler und der Küns!ler de Walter Küchler
et Ernesl Renan de Lewis Freeman Mott. La librairie Garnier, A
Paris, annonce une étude de M. P. Lasserre sur Renan et son
temps, dont des extraits ont déja paru dans diverses revues.
je prépare moi-meme un ouvrage sur la Jeunesse d, Renan,
IJUi comportera la publication de nouveaux inédits, et dont je·
ferai passer, autant que possible, la substance, dans ce cours.
- « Que je voudrais ressuseiter dans cinquante ans ! ,, écrivit,
un jour Renan. Cette attention, cette lerveur dont tant de
travaux témoignent, n'est-ce pas le meilleur hommage que nou•
puissions rendre au mort, la seule fa~on, hélas !de la !aire revivre?

• •
Joseph-Ernest Renan est né le 28 lévrier 1823, et non le 27,
comme l'écrit encore son dernier biographe allemand, a Tréguier en Bretagne. On y montre la maison ou il naquit, a l'angle
de la ruelle Stanko et de la rue Renan {autrefois la Grand'Rue),
tout pres de la cathédrale. Un boulanger y habite ; la premiere
porte latérale du corridor, a gauche, co!lduit a sa boutique, la
seconde a une piece de derriere, étroite et sombre, dont le sol
est la terre nue. C'était la chambre des parents de Renan ; c'est
la, dans le lit breton qui se trouvait alors entre la cheminée et
Punique porte, que Mme Renan mit au monde, par un matin
,l'hiver, son dernier fils Ernest.

RENAN

71

Elle avait déja de grands enfants, un fils atné, Alain, alors
Agé de quatorze ans, et une fille, Henriette, ilgée de douze. Ellem@me avait presque quarante ans, son mari presque cinquante 1

!Is tenaient un commerce d'épicerie; les allaires n'allaient
guére, et M. Renan recommem;a

a voyager,

comme au moment

de son mariage. Ernest avait cinq ans quand un malheur épouvantable survint. Le capitaine de navire au long cours Renan,
commandant le sloop Saint-Pierre, disparut de sonbord, enjuin
1828, dans des circonstances restées mytérieuses. Son cadavre
fut reLrouvé quelques jours apres, sur la greve de Lauruen,
au nord de la commune d'Erquy. II était horriblement défiguré:
on ne le reconnut qu'a ses vetements et a leur contenu.
La gene augmenta dans la famille privée de son chef. La veuve
,ongea a quitter Tréguier, tandis qu'Alain partait pour Paris;
elle se réfugia, avec Henriette et Ernest, aupres de sa mere a
Lannion. C'estla, dans une maison sise au 12 de la ruede l'AlléeVerte, gu 'ils « cachérent leur misere » pendant presque trois ans.

!Is fréquenterent alors un «monde de bourgeoisie beaucoup plus
rangée • qu'á Tréguier. Ernest y lut gilté par ses tantes, dont
plusieurs étaient restées sans se marier, et par ses cousines. « Les
tantes X ... , raconte l'auteur des Souvenirs, n'avaient d'autre

divertissement que, le dimanche, apres les offices, de !aire voler
une plume, chacune soufflant a son tour pour l'empecher de
toucher terre. Les grands éclats de rire que cela leur causait les
approvisionnaient de joie pour huit jours. » Une autre anecdote
nous montre le jeune Renan déja sensible a la beauté, ou du moins
A la gráce: un jour on l'envoya faire une commission chez une
tante qui avait deux filies. 11 s'en tira tres mal, il avait tout oublié.
• Voyons, qui as-tu vu ? lui demanda-t-on au retour. Adéle ?
Alexandrine ? » 11 ne savait pas encore distinguer ses deux cousines par leur nom. &lt;&lt; La jolie ll 1 répondit-il.

Henriette approchait de ses vingt ans. Tres pieuse, elle serait
entrée, si elle avait suivi son inclination, au couvent de SainteAnne, qni «joignait le soin des malades a l'éducation des demoi1elles ». Car elle se sentait du goút pour l'enseignement. Mai•
tés ce moment, elle comprit qu'elle avait un plus haut devoir :
payer les dettes du pere, élever Ernest. Elle resta dans le sieéie,
parce qu'il faudrait lutter davantage, et parce qu'elle se sentait
une tendresse sans bornes pour son jeune lrere. Celui-ci précisément, dans l'hiver de 1831, faillit mourir. « Il a été, écrivait
le 19 mars 1831 sa grand'mere maternelle, quarante jours entre
la mort et la vie, et nous sommes au cinquante-cinquieme jour
41.e sa maladie, et sa convalescence n'avance pas. Le jour, il est

�72

RENAN

REVUE DES COURS ET COt\:FÉRENCES

pas une tendresse pitoyable ? On s'attache a un étre d'autant
plus qu'on a craint pour lui. Ernest devint peu a peu l'objet dominant de la pensée d'Henriette, en attendant qu'il en soit l'objet

passablement ; mais les nuits sont cruelles pour lui : agitation,
lievre, délire, voila son état depuis dix heures du soir jusqu'á
cinq ou six heures du matin, et constamment tous les soirs ».

Mais déja, quand cette maladie se produisit, la famille avait
regagné Tréguier, ou Henriette avait voulu rentrer pour y exercer
les lonctions d'institutrice. Mm• Renan était si aimée dans Je
pays, et les affaires s'y traitaient encare &lt;e d'une maniere si patriarcale », qu'ils purent se réinstaller dans leur maison de la Grand'Rue. Les créanciers ne pressaient pas : il lut convenu que les
Renan paieraient ce qu'ils pourraient et quand ils pourraient.
Mme Renan reprit son commerce d'épicerie ¡ l'Ecole ecclésiastique se fournissait chez elle et Jui achetait bon an mal an pour
trois ou quatre cents franca d'épices. Ces Messieurs s'intéressaient au petit Ernest, dont les Fréres de Lannion avaient
commencé et dont ceux de Tréguier continuaient l'instruction.
On décida qu'il entrerait a l'Ecole ecclésiastique pour l'année
scolaire 1832-1833. II allait alors avoir dix ans. Mais il nous faut
revenir sur cette prime enfance.
Essayant de caractériser son hérédité paternelle, Renan écrira:
« Dans les premieres lueurs de mon etre, j'ai sentí les froides

brumes de lamer, subí la bise du matin, traversé l'apre et mélanoolique insomnie du banc de quart ». Tres jeune, il sera frileux
et rhumatisant. La gene, le deuil accentuerent chez ce rejeton
tardif et chétif d'un pere quinquagénaire la disposition a se concentrer, a rélléchir. « Quand tu vins au monde, Jui disait plus
tard sa mere, nous étions si tristes que je te pris sur mes

genoux et pleurai amérement.

»

II lui arrivait de se perdre en

d.es reveries sans íond I comme si le monde extérieur soudain
s était tu, comme s'il y avait une lacune de la sensation. Ou bien
1

c'étaient des résonances du dehors qu'il entendait se prolonger
étrangement en lui. Au Iieu de se dissipercomme lesenfants ordinaires, il se recueillait 1 avide, tel Michelet vers le mCme ftge,
de jouir et de soullrir. Parlois on le menait jusque sur la c6te :
il jouait avec « les mousses marines, les algues et les coquillages
coloriés n qu'il ramassait &lt;( au fond des baies solitaires ». Au coin
du feu, iJ entendait parler des lointain¡¡ voyages, ou le navire de
peche rencontrait des « glaces !lottantes ,, errait sur des « mers
brumeuses semblables a du Iait ».
Malgré les peines, il n'était pas malheureux ; une llamme
,échauflait le foyer vide : la mutuelle aflection de ces trois etres.
Sa grande sreur l'avait d'abord pris sous sa protection : cet
enlant délicat qu'attendait, semblait-il, un triste avenir, et que
sa douceur silencieuse rendait aimable a tous, ne méritait-il

73

unique. Lui s'accoutuma

•

a cette

bienfaisance : comme il arrive

souvent, elle Jui paraissait si naturelle qu'il oubliait d'en remercier la dispensatrice. 11 exergait sur sa sreur de petites tyrannies.
Quand elle sortait paree d'une robe de lete, il s'attachait a elle
et la suppliait de revenir : alors elle rentrait, tirait ses habits
et restait avec lui. Non qu'il fut égoiste, mais toute sa puissance
d'aimer tendait a se porter sur sa mere. Quánd, pronongant
l'éloge de Cl. Bernard, il dira de ce savant qu' «il perdit son pere
de bonne heure » et que te dans ses premiéres années, comme au
débul de la vie de presque ious les grands hommes, se plaga l'amour
d'une mere, qu'il adorait et dont il était adoré», ce sera avec un
retour sur Jui-meme. L'Age ne fit longtemps que développer cet
amour filial, Jui donner une force injuste au détriment de l'amour
lraternel.
Mme Renan était- une simple femme sans instruction, mais
qui lisait volontiers son livre de messe, les Canliques de Mar-

seille et des leuilletons. Elle était gaie, spirituelle et dévote.
C·e,~ d'elle, de son sang gascon, que Renan prétendait tenir sa
gaieté. Mais le Breton du Trégorrois est gai aussi ; je fus frappé,
en ~e promenant dans ces parages, de la vaillance, du courage
sour1ant que ces bonnes gens apportent a lutter ou simplement
á vi~re. Que parlé-je de courage ? Ce n'est, dans Ieur idée, que
de la décence, leur race fiere ne devant pas plier sous l'adversité. Quoi qu'il en soit, Mm• Renan n'était pas de ces personnes
qui prennent les choses au tragique ; elle savait se faire a.ux circonstances, mais son esprit n'était pas sans étroitesse ni légereté.
Le cerveau, le creur de la famille étaient, depuis le séjour a
Lannion, Henriette : la brulait la lampe de l'autel domestique.
Malheureusement l'école de jeunes filles qu'elle avait ouverte
ne réussissait pas. Sa seule consolation était de voir Ernest se
classer, peu a peu, a l'Ecole ecclésiastique, en tete de ses camarades. 11 était entré, comme externe, en huitieme. A la distribution des prix, i1 eut un second prix de version latine, un premier accessit de thCme, un Je accessit seulement de &lt;&lt; mémoire u
et rien en • orthographe et analyse ». Les années suivantes il
obtint des résultats de plus en plus satisfaisants. En 7•, p;ix
de mémoire, ¡era prix de version latine, de theme, d'histoire et
d'excellence, second prix de grammaire frangaise. En 6•, ou iI
commence le grec, tous les premiers prix sauf en histoire oll il
•'a que le second. En 5•, tous encore saul en version grecque

�76

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCBS

REN_.\N

ou il n'a que le premier accessit. En cette classe, il commence a
étudier l'arithmétique et rencontre a ce cours spécial son futur
ami Guyomar. C'est Guyomar, éléve de quatriéme, et son
atné, qui a le premier prix d'arithmétique; Renan a le second.
En quatriéme, un condisciple qui n'avait eu que de mince•
succés l'année précédente se révele comme un dangereux
émule : c'est Fran~ois Liart, l'autre ami d'enfance de Renan.
L'excellence reste pourtant a ce dernier, qui obtient meme,
devant Guyomar, le 1•r prix de géométrie. Enfin, en l'année
•colaire 1837-1838, la derniére qu'il passa a Tréguier, Renan
a tous les premiers prix sans exception.
Tous ses professeurs, successivement, jugent son caractere
bon et doux ; M. Paseo, son ma!tre en 4• et en 3•, qui s'attacha a
lui, le dit , tres aimable •, et • recommandable par son application et sa bonne conduite ». Les devoirs, les le9ons, la préparation des auteurs, méritent presque sans une exception la note
• tres bien ». 11 n'en est pas de meme de sa piété : a cet égard
Renan, de neuf a treize ans, ne donne pas toute satisfaction.
En se,s'il se tient bien a l'église, il y ,arrive tard ». En 7•,meme
note pour le premier semestre, et celle du second, en insistant
sur les fréquents retards a l'église, n'y qualifie la conduite que

sagea le grand sacrifice : aller a París, comme le frére atn~. Ce
départ, quand ils en parlaient tous les trois, les faisait frémir :
e'éloigner de cent vingt lieues, a cette époque ou il n'y avait
guére que la diligence, se riequer dans cette ville dangereuse,

74

d' 1&lt; assez bonne ».En&amp;, le jugementest encore plus net: Renan
est, a l'église, o: souvent distrait &gt;), il ne« paratt pas avoir grande

piété. • En 6•, sa conduite a l'église est d'un • indifférent ». Est-ce
déja que son reil erre aux volites de la chapelle, tandis qu'il pense
«ala célébrité des grands hommes dont parlent les livres • ?
D'ailleurs, en classe meme, Renan, dont la santé est plus
robuste depuis la maladie de 1831, n'est pas toujours irréprochable. En se, il y est « remuant, mais attentil »; en&amp;&gt;, bien que
sa conduite y soit bonne, il y paralt • un peu léger ». Non qu'il
ait jamais été un garnement comme le fut le jeune Chateauhriand, ni qu'A aucun moment de sa vie il ait connu ce besoin

de dépenae physique qui faisait courir Lamennais a travers lea
arbres de la Chenaie. 11 jouait surtout, enfant, avec les petites
filies. L'une, Noémi, lui plaisait entre to u tes;, ses cheveux étaient
d'un blond adorable ». Elle le prenait par la main et sautant
avec lui le long des ruellos chantait: Nous n'irons plus au bois ou
11 pleul, il pleul, bergére. II daignait s'attendrir sur ces créatures
jolies dont la lragilité appelle a la fois le respect et la pitié.
Leurs petites personnes retenues lui en imposaient et l'attiraient.
Cependant Henriette, apres un projet de mariage qu'elle fit
échouer, parce qu'elle eiit été détachée des siena et mise hors
d'état de les aider, devant l'insucces croissant de son école, envi-

c'était, pour une jeune Bretonne sans soutien, un parti presque

•

au-dessus du courage. Elle s'y résolut cependant, et pul se placer
comme sous-mattresse dans une institution de demoiselles ou
elle eut des debuts tres durs.
C'était en 1835. Ernest resté eeul avec sa mére commen,;ait
acomprendre le sérieux de la vie. L'idée qui le dominait, aumoment
de sa premiere communion, était la nécessité de !aire son salut,
et l'impossibilité de le !aire dans Je monde. 11 entra, a la fin de
1836, dans la classe de M. l'abbé Paseo, et cet événement fut
décisif sur son évolution. Sa conduite a l'église devient bonne ;
au mois de février de cette année scolaire (1837), il est admis
dans la Congrégation de la Sainte-Vierge ; il se tient « trés bien•

a l'église pendant le second semestre, et, l'annéesuivante,sa conduite, pour les deux semestres, yest qualifiée d', édifiante &gt;. 11
fut meme chargé des fonctions de cérémoniaire, qui consistaient
a veiller au service de l'autel et a diriger la marche des thuriféraires dans les processions.
II semble, d'apres ce qui précéde, que la piété de Renan ne
lut pas bien spontanée. Elle fut plut6t volontaire, acquise sous
l'infiuence d'un maltre qui sut parler 8 son tour d'imagination.
Une fois a Paris, Renan ne manquera jamais d'envoyer ses
affectueux souvenirs a M. Paseo, avec qui iluavait passé deux
années si heureuses » ; il lui adressera encore 1 avec la meme plume
dont il écrivait l'Auenir de la science, des souhaits a l'occasion

du premier janvier en 1849. De son cllté, l'abbé Paseo n'eut
longtemps pas de doutes sur la vocation d 'Ernest : • Ecrivezlui, disait-il a Mm• Renan, quand il lut question, a Issy, de ton•urer ReMn ; il est appelé au sacerdoce, je l'ai t,¡ujours pensé.
Comment lui direz-vous comhien je l'aime I Oh ! il le sait bien,
dites a Ernest que je suis et que je serai toujours son véritahle
ami».

L'idée de se !aire pretre fut le complément des qualités scolaires de Renan ; elle s'associa

a ses

aífections familiales, devint

•n élément de son bonheur. D'ailleurs, aux termes de son reglement, l'Ecole ecclésiastique de Tréguier avait été , établie afin
de former des éléves pour l'état ecclésiastique n. Les amis de
Renan, Guyomar, Liart, et ceux de ses condisciples qui apprenaient quelque chose, n'avaient pas d'autre projet. Peut-etre
lui-memeétait-il parmi les jeunesgar~ons que le college recevaitgra-

�77

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

RENAN

tuitement, ou pour Iesquels du moins il acco~daitune forte _remise:
Aussi bien dans cette Yille moins bourgeoise que popula1re, qm
voyait-on de plus honoré que ces Messieurs de l'Ecole ? • Quand

l'exercice intellectuel, il éprouvait de chaudes langueurs qui le
Iaissaient plus excité a apprendre et comme enorgueilli. Cette
disposition a céder tour a tour aux p61es opposés, il la portait
dans son goilt des paysages. La ~erte et froide campagnele faisait

76

vous rencontrez un noble, avait-on coutume de dire, vous le
saluez, car il représente le roi ; qu_and vous rencontrez un pr~tre,

vous le salucz, car il représente D1eu •: Enfin le goOt de 1 ét~de,
déja dominant chez Renan, Je poussa1t vers un état sédenta1re_;

il commengait a moins se meler aux Jeux de son Age ; le sav01r
de ses mattres, qui lui paraissait infini, l'eI?plissait d'une pie~se
déférence. , Toutes Ieurs paroles, écrira-t-1! dans ses Souvenirs,

me semblaient des oracles ; j'avais un te! respect pour eux que
je n'eus jamais un doute sur ce qu'ils me dirent avant l'3ge de

seize ans, quand je vins a Paris ». L'instinct de l'homme_de lett~es,
qui s'était, s'il faut en croire une page des Souv~mrs, é~e1llé

des la six.ieme année, se développait. Renan se voya1t comp1I~nt
toute la science humaine, faisant des collections de mots ou rien
ne manquerait. Plus tard, dans un monastere d'ltalie, il_ se_ rappellera en souriant ces v1sées encyclopéd1ques. Ses c~nd1sc1ple~,
paysans vigoureux, et ne prenant pas les choses ~oms au serieux que luí, l'entretenaient par leurs conversat10ns ~ans un

ordre d'idées qui eilt été pédantesque sans tant de. na,veté. JI
n'était question que de César, de Salluste, de T1te-L1ve. En eux
Ieur race, toute proche encore de la terre, prenait contact pour
la premiere fois avec les lettres, et ils s'en imprégnaient énergiquement.
.
•
C'est ainsi que Renan se voua a la cléncature. Les pretres
étaient pour lui des professeurs avant d'ctre des ministres de
Dieu; ils olficiaient en claase plut6t qu'a l'autel.Le cñté proprcment sacerdotal de l'étatecclésiastique restait ainsi dans l'ombre;
et quand, quelques années plus tard, il se révéla, avec_ses asce~es,
sa mystique, ses dogmes, le séminariste de Samt-Sulp1ce,
apres quelques essais de compromis, le répudia parce que tous
ses instincts en étaient froissés. Les agenouillements d'un enfant
de chreur n'étaient pas son fait.
Avant de suivre a París ce « déraciné », je voudrais vous le
montrer savourant son enfance bretonne. Car les heures de tension dans l'étude faisaient place a d'autres ou la pensée se relil.chait délicieusement. Renan a insisté, dans ses écrits, sur• les
singularités du caractére breton, oú l'austérité confine a la Iangueur », oú • la force et la faiblesse, la rudesse et la douceur_ »
se mélangent. Cette dualité fut en hü a un degré éminent. Depms
qu'il s'était consacré, il n'osait trop regarder les jeunes filies,
fixer Ieurs yeux couleur vert d'eau. Mais dans.Ie vif meme de

rever

a la

Pro"ence et aux Hes d'Or. Aver la Morale en aclion,

le Iivre qu'il lisait surtout était les Avenlures de Télémaque et
celles d'Arisionoüs; il imaginait Sophronyme, alliant la sagesse
profane et la pureté chrétienne, chantant les dieux sur sa lyre.
II revait de Chio, la« fortunée patrie d'Homere ,. Etil se retrouvait avec plaisir dans un pays de bois et de marais, en Trébeurden
oú il allait parfois chez sa tante Morand, au manoir de Trovern.
11 aimait surtout Tréguier. Quand il était a Guingamp, chez
ses parents Le Forestier, le caractere profane de la ville lui causait de J'ennui et de !'embarras. Mais a peine avait-il revu la
colline natale et les deux cours d'eau qui l'enserrent, que ces

impressions tristes fuyaient d'elles-memes. Le Jaudy et le Guindy
réunissent la leurs eaux jaunes et vont se perdre dans l'Océan
quelques kilométres plus haut. La marée pénétre tres loin,
et le souffle du large est partout perceptible. Ernest, aux longs
cheveux blonds, a l'air grave, déja respecté dans le pays, aimait
a se promener avec sa mere. lis longeaient ensemble les bords
du Guindy, s'asseyant parfois au pied d'un peuplier, pres d'une
fontaine ou d'une niche de saint qui avait son histoíre. Puis ils

remontaient vers la ville, le long de sentiers encaissés dans la
verdure. Tres haut au-dessus d'eux, le vent courbait les cunes
des ormes et fouettait les nuages ; mais eux cheminaient dans le
silence, au sein de la terre bretonne. Parfois, on entendait un
geai grincer dans la futaie voisine. &lt;&lt; Ecoute, disait Mme Renan
en s'arretant, l'oiseau qui se scie le creur. » Et l'enfant ne pouvait
s empecher d'imaginer, comme en ses premiéres années, la petite
scie aux dents « prodigieusement fines» que l'oiseau devait avoir
1

dans sa poitrine et , avec Jaquelle ... il se faisait une entaille au
cceur ».
De la route, on ne tardait pas a voir Tréguier, et jaillissant du creur de la ville, la fleche de la cathédrale, , prodigieusement élancée », « fol essai pour réaliser en granit un idéal

impossible ». La ville elle-meme, écrasée par sa cathédrale, a
un caractCre d'extrérne distinction : on y sent vivre « une forte

protestation contre tout ce qui est plat et banal». BientOt se reconnaissaient les toits familiers, le Collége, l'HOpital Général.
Alors I'enlant sentait sourdre de son ame déja grave « un
murmure pénétrant et doux », rappelant, • comme le son d'une
cloche lointaine de village, le mystere de l'infini ,,. Un élan cha-

,

�78

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

leureux le portait vers Dieu, vers Jésus, vers la Vierge, ven
les belles et saintes choses, vers ses livres.
Quand ils arrivaient au pied de la cathédrale, souvent la mere et
le Jils y entraient prier. A cette heuredu soir, l'énorme vaisseau
,ide, éclairé d'une seule lampe, était plein d'ombre. On devinait
seulement les statues en pierre des chevaliers et des nobles dames, couchées dans leurs ni ches et« dormant d'un sommeil calme•·
La froide main du passé s'abattait sur Renan, le rendait, pour
un instant, reveur et pensil. Et il s'agenouillait a cflté de sa mere.
A la maison, il aimait a s'isoler dans sa chambrette haute, ouil
montait, par un escalier étroit et en bois, a l'aide d'une corde
grossiere disposée en guise de rampe. La fenetre qui éclaire
cette piéce n'est guére qu'une lucarne, mais elle donne sur un
tablean inoubliable. Les toits de couvents voisins luisent parmi
les vergers. A l'horizon se pro file le clocher de Trédarzec, et ph.1•
agauche s'aperGoit le Jaudy, large comme un bras de mer. C'est
gracieux et sévtlre, familier et grand. Je ne connais pas de paysage qui captive ainsi )'ame des le premier coup d'reil,sollicite
a la fois et réprime ses abandons, donne avec autant d'autorité
e't de douceur une le~on de noblesse. L'enseignement de Fénelon
devait produire le meme effet.
Renan a dessiné dans ses Souvenirs l'étroitjardinoll ses mattree
promenaient son esprit : entre Rollin et Delille, il y avait peu
de risque de s'égarer. 11 regut en prix l' ltinéraire de Paris d Jérusalem, qui semblait sans doute II ces Messieurs plus digne de conllanee qu'Alala ou René. Le classique par excellence était Racine
le fils, l'auteur du poéme De la religion, dont lesucces, si grand
au xH, .. siécle, se prolongeait ainsi. On n'admettait pas qu'il
püt y a,oir eu, depuis, de bons nrs fran~ais . , Le nom de
Lamartine n'était prononcé qu avec ricanement». Un jour Renan
eut une émotion. 11 vit - et les pretres la lui montrérent avec
horreur - « une lithographie représentant une grande femme,
vétue de noir, foulant aux pieds un crucifix » : c'était une illl.age
de George Sand.
Naturellement, le légitimisme était la regle dans ce milieu
clérical, que les premiers actes du gouvernement de LouisPbilippe n'étaient pas faits pour rallier. La bourgeoisie de
Lannion qui avait entouré Renan était aussi en majorité
carliste. Le petite bonne Nanon l'était également, pour la
raison que « Louis-Pbilippe n'était pas vraiment roi ; car il
n'était pas troné, comme elle disait ». Que Renan eüt été , philippiste », nous ne le savons que par ce passage d'une causerie
au dlner celtique, sous la IIJ• République. C'est un document
1

79

RENAN

insuffisant, bien que cette réaction ne me surprenne pas de la
part d'un enlant chez qui !'esprit de contradiction semble avoir
été précoce, et dont une partie de la parenté était d'ailleurs plus
Iibérale. Quant au faible de Mm• Renan pour la Révolution, il
paralt n'avoir été du qu'au prestige de souvenirs « indissolublement liés a l'éveil de sa premiere jeunesse &gt;. Mais il est certain qu'a entendre sa mere narrer d'une fa~on saisissante
• ces grandes et terribles scenes ,, Renan put prendre un gout
esthétique de la Révolution, qui parla toujours pour elle
dans son creur, malgré les désaveux d'une raison subjuguée par
J. de Maistre.
( d suivre.)

�LE~ONS SUR L' HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

LeQons sur l'histoire
de la littérature Jatine
Cours de JII. L'ABBt LEJAY,
Membrt dt l' Inalilut, .
Pro/es,eur ó l'ln1!itut calholiqut.

Le plus ancien drolt romaln.
Le drolt publlc (1).

ut etre de toute l'hiEtoire ancienne
Le lait le plus lr~ppant pe d;s dilférents droits, droit public,
de Rome est la d1stmction
. te en réalité des !'origine, ou,
droit privé, dro1t rebgieux. El!~ e:,m nous lont assister a cette
si l'on veut, les récits des º[,1g1~es_té II y a un droit public,
séparation des domames _de . au ori .
parce qu'il y a une constitutwnde Rome est encore celuí d'un
Cependant ¡•~xtérieu~ du ¡~'écarlate la figure grossiérement
roi .sauvage. Vetu et e auss
or~ une couleur qui écarte
!ardée de rouge, ~outeSsa tersonn:~ le précédent les licteurs,
les mauvais gémes. es f.~rre:n faisceaux prCt~s a tout insavec la hache ~t les vergesM1 .e"¡¡¡_ s'arréte a peu pres la ressemtant pour ch_atierRet tue:-1 : : nous le connaissons.,avec les roi~,
blance du ro1 de orne, e q
.
t- uíssants et emprifétiches de leurs peuples, l~orct:~v~:0 ¿.,re chez les primitils
sonnés daos des tabous, fquet on n~ltre pour des nations ancienet que les textes nous on con
nes (2).
té a été décrite par Homere. Le roí
Une autre espece de royau
ir héréditaire consacré
de l' Iliade et de l'Odyssée a un pouvo
'
• 15 du 15 ¡uillet 1922, de la
'
Revue du Cours.
. féti he de Tara roi religieux des Irlan(2) Comparez, par ex empleBle rol- R;vue de, EtJdes anciennes, t. XIiX
dais, dans J. Lon1, d'apres AUDIS,
(1913 ), p. 37-38.

81

par les dieux. Mais il ne le garde que par son ascendant et sa
force personnelle : Laerte, alfaibli par l'~ge, a dfl se retirer dans
la campagne d'Ithaque, oú il mene la vie d'un paysan ;Achille
craint que son pere Pélée ne puisse se maintenir a cause de sa
vieillesse. Le roí n'agit qu'avec l'appui des Anciens, avec lesquels
il délibere dans les festins et juge dans les procés. Il ne dispose
d'aucun moyen pour faire exécuter une sentence _: les parties

s'en assurent préalablement le respect par le dép6t d'un lingot
de métal. La vengeance privée punit les crimes privés. Le roí
est surtout un chef de guerre. Le peuple agit parfois tumultueusement : a Ithaque, tandis que les uns se retirent tranquilles aprés
le massacre des prétendants, d'autres prennent fait et cause
pour les ennemis d'Ulysse et l'attaquent. On convoque le peuple
pour luí communiquer les décisions ; il manifeste sessentiments
par des signes bruyants comme chez les Germains. Il assisteaussi au
procés et y intervient par des cris. Ni daos l'assemblée ni au
tribunal son avis ne compte. Il n'a ni pouvoir ni responsabilité.
Les divers organes de la vie publique ne sont done pas encore
formes. Aucune regle n'établitleurjeunormal. Laforce seuleest le
príncipe qui assure tour a tour la prépondérance a l'un ou a
l'autre. Le hasard et l'imprévu sont la trame ordinaire de la
vie (1).
A Rome, l'autorité royale est un pouvoir constitutionnel,
legilimum imperium, limité par le Sénat ou conseil des Anciens
et par les ~omices ou assemblées du peuple. Daos le train courant des affaires, le roí doit consulter le Sénat. Les comices ont
des attributions précises et doivent intervenir quand il faut
changer une coutume établie, dans les adoptions par adrogation, qui touchent a l'état des lamilles, daos les testaments, qui
changent l'ordre des successionL et l'état des biens des gentes.
Tandis que le roí d'Homere convoque l'assemblée quand il
luí plalt et peut rester des années saos la réunir, les comices
romains doivent Ctre tenus au mo'..ns deux fois par an. Le roi a

l'autorité judiciaire. ll est surtout puissant daos les causes criminelles ; cependant un condamné a mort peut en appeler au
peuple, ad populum prouocare. Al epJque de Cicéron, les antiquaires pensaient que le roí pouv t ne pas tenir compte de
cet appel. Daos la justice civile, son ró e est limité. On a pu remarquer que, dans la mancipation, les ¡,arties sont seules devant
le libripens et les cinq témoins.Ellessont seules, devantlesmemes

(1) Voir la le~on précédente dans le n

p) Voy.

SUJV.

ScHOElfANN, AnliquiUs grecque&amp;, trad. GALUS KI, t. J, 29 p. et

6

�82

1

LEt;ONS SUH L HISTOIRE DE L..\. LITTÉRATURE LATINE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

acteurs, dans le mariage par achat (coemptio) et dans la déclaration de testament écrit; elles sont absolument seules dans plusieurs actions de procédure, elles seront seules plus tard dans la
Bponsio. Mi!me quand le roi est présenL, son r6le est el lacé ;il n'a

83

nanté, c'est-3-dire aux patriciens, quand il meurt, et le sort,
voix cerLaine du ciel, désignera un nouveau dépositaire, un

interroi, a qui la coutume interdisait de clore l'interrégne. C'est
le second interroi, désigné par le premier aprés prise des aus-

qu'a donner son assentiment aux articulations ou aux gestes d 'une

pices, ou un des suivant.s qui nommera ]e roi. Ces pratiques

des parties, addicere. Mais le lait qu'il doit consulter l'assemblée
pour l'adoption par adrogation et pour le testament comitial
établit une distinction entre le droit public et Je droit privé.
Le roi décide de lui-mi!me dans les alfaires de droit privé, quand
on recourt /\ fui. Pour ces formes d'adoption et de testament, qui
ont des effets quasi politiques en chazigeant J'équilibre des éléments de l'Etat, il laut une loi. Un patriden qui lait un testament
ou qui adopte un homme d'une autre gens n'agit pascomme simple

définissent les auspices : ce sont les moyens qui mettent l'Etat

particulier, mais comme patricien, commc membre d'une gens.

Pour que l'acte soit valable, il faut l'assentiment des autres
patriciens. Dans cette distinction pointe déjale pouvoird'abstraction et d'analyse de !'esprit romain.
L'analyse s'est exercée dans le domaine le mieux défendu, la
religion. Le roi n'est plus le chef religieux qu'il a pu etre autrelois.
On attribue a Numa la création des flamines . Les flamines subiront les interdictions qui séparent le sacré du profane. Le flamine Diaie ne peut ni aUer A cheval, ni voir des soldats armés,
ni preter serment, ni porter un anneau qui ne soit pas brisé, ni

avoir un nreud dans son habillement, ni enlever sa tunique intérieure en plein air, ni étre veuf, ni approcher d'un bücher funébre,

ni toucher un mort. Cette énumération de tabous est plus longue
encore dans Fabius Pictor, qui lui-méme doit i!tre incomplet (1).
Un roi-pretre avait toutes ces entraves. On comprend que, de
bonne heure, un roi romain, actif, volontaire, entreprenant,

se soit déchargé de ce fardeau sur d'autres épaules. II ne garda
plus que le vieux culte de Jaous, qui l'obligeait a un sacrifice
mensuel aux calendes et a un sacrifice annuel lors des Quingualrus, fi!te de Mars, le 19 mars. Il avait aussi les auspiecs
publics. C'était le droit d'interpréter les signes des dieux dans
les aflaives de l'Etat. Ce droit est inhérent a la communauté.
Il est délégué a son chef pendant la durée de ses fonctions, au roi
pendant sa vie, puisque son pouvoir est viager. Si le roi a obtenu
des dieux un avis favorable pour le choix de son successeur 1 les

auspices passeot sans interruption du roi mort au roi agréé. Si le
roi n'a pas fait de choix, les auspices retournent

a la

commu-

(1) Voy. FABIUS P1CTOR, furia ponlificii lib. I, dans Auu.:•OELLE X 15
' ' '

Voy. Revue de philologie.

en communication avec les dieux. Le roi les po ssede, en qualité

non de pri!tre, mais de chef de J'Etat, comme les posséderont plus
tard les consuls et les autres magistral.• de kl République.
A Rome , la ro~·auté n'est. done pas une théocratie ni un sacer~

doce ; autant qu'il est possible daos l'antiquité, elle est déga_gée
du lien et des rites relig1eux. Elle n'est pas da,antage patriarcale, car elle n'est pas bécéditaire. Saos ctre élective, elle dépeod
d 1 un choix qui est nécessairement guidé par le vreu de la communauté patricienne. Le pouvoir du roi est exercé en appa~ence sans
responsabilité. Mais il est limité de bien des c6tés, surtout il

est viager. Apres sa mort, ses acles peuveot etre revisés et ne
sont pas cou,erts par le prestige dynastique.
Dés cette époque ancienne, la constitution romaine ébauchait
ce mélange d'autorité et de contróle qui lera l'équilibre du régime
républicain. Le droit public a~ait done atteint une maturité
qui le faisait laisser loin derrriere lui toutes les constitutions des
royaumes grecs. Mais ce qu'il présentait peut-étre de plus remarquahle, c'est qu'il était distinct des fonctions administratives
et de l'exercice de la justice. Le calendrier est le témoin de cette
séparation : il a des jours comitiaux oil le roi peut réunir l'assemblée ; des jours lastes, oil il est permis aux parties et au roi
de proooncer les paroles sacramentelles du droit ; des jours néfastes, interdits a la j ustice et aux corrúces. Dans les Etats grecs,
le droit public et le droit privé ne furent jamais bien séparés.
Pour Aristote, l'homme est un animal naturellement destiné

a la

vie en cité, c¡ióc:m "lt'oÁ~nxOv ~Wo~ (1). Chez les Greca, le

eitoyen l'emporte sur l'homme privé. Tout l'effort des Romains
sera de donner des droits a l'individu. Tout le progres a consisté a se dégager de la seule considération de la famille et du
clan pour assurer a la personne son indépendance légitime et
son développcment normal, pour remonter ensuite de l'individu

a la notion

universelle et abstraite de l'humanité. Observation
concrete, distinctioo, abstraction, généralisation : la marche de
]'esprit romain est toujours semblable.
(1) ARlSTOTe:, Politiqut, I, 2. On se meten soci6té ("1t'óAl,;), pour vivre,

on y reste pour vivre heure ux: "(Evo~.1hn¡ ¡.,.tv -coü t~v lval(a, oOo-il i5&amp; 'to OaU

C~v.

�84

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Dans l'établissement progressif de la constitution républieaine, la métbode sui, ie est la meme. Elle a restreint et mieux
délimité que dans la royauté le pouvoir du magistrat supreme
par la collégialité et l'annalité : il y a deux ou trois magistral•
et ils ne le sont que pour un an. Dans !'ensemble des fonctions
publiques, elle a peu a peu dislingué des provinces qui ont été
assignées a des aulorités dillérentes : les magistratures qui iormeront bient6l une carriere réglée doivent leur origine au démem•
brement du consulat, en définitive a l'analyse.
Ce pbénomene lrés remarquable, qui se développe pendant
des siecles, s'explique par l'histoire intérieure de Rome. La
légende racontait que la ville devait sa naissance a la réunion
de bannis et d 'bommcs mis bors la loi des cités voisines. Dans
un tel groupe, une discipline de fer est indispensable pour assurer
l'existence de tous par le sacrifice de chacun. C'est ce qu'on a
1oujours observé chez les outlaws et dans les bas-fonds des
sociétés modernes. Les bandes ont des lois séveres et exigent
un dévouement absolu /J l'intéret de tous. Cctte cobésion explique
l'unilé de l'Etat romain, Elle sera bient6t si forte qu'elle subsistera en dépit des divisions constitutionnelles et économiques.
Mais en meme temps, ces hommes, \'enus de milieux diíférents
.
'
apporta,ent des mreurs et des coutumes dilférentes. Le beurt
de ces déracinés les provoquait a comparer et a critiquer les habitudes les uns des autres.. Le salut de la communauté leur impo·
sait la regle, leur dissemblance la discussion. La légende est un
symbole de ce qui se passe toujours dans les nations issues d'un

mélange. TI y a lutte et besoin d'équilibre, combinaison et ordre.
La lutte exista d'abord entre Je pouvoir royal et les familles.
f.:ertains historiens considerent cette lutte comme terminée
au moment oU. nous pouvons nous représenter 1a coastitution
de la monarchie romaine (!). D'autres, qui suivent de plus prés

les termes de la légende et les pbases marquées par les noms de
cbaque roi, pensent que cette lutte a duré pendant toute la période
royale, que l'expulsion des Tarquina est une victoire des gentes
que celles-ci aleur tour succombérent lors de la chute desdécem~
virs, et que« l'évolution se poursuivit,dégageantde plus en plus
le droit public desétreintes du droit privé » (2). Quelque systeme
{I) Mommsen et son écolo, pour qui les récits de I'histoire primitive ont
une valeur surlout symbolique.
(2) L_. LANGE, Hisloire inlérieure de Rome jusqu'ó la balaille d'Actium,
t~aduction BeRTHELOT et Drn1ER, t. I {Paris, 1885), p. 45. M. De Sanctis
n ~dmet pas le rOJe politique des gentes. Avec Hirschfeld, et avant lui iJ
vo1t dans la chute du déccmvirat une victoire du patricia t.
'

LECONS SUR L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

qu'on préfere, on doit convenir que toute cette histoire est une
série d'oppositions: Romulus et Rémus, Latins etSabins, maiores
gentes et minores gentes, gentes et roi, gentes et curies, gentes et
famille naturelle, patriciens et plébéiens. Dans la suite, ces oppositions se poursuivent entre la souveraineté du peuple et !'auto·
rité des magistrats, entre Jesmagistrats d'égale puissance comme
les deux consuls, entre les magistrats patriciens et les magistrat.s

plébéiens, entre les assemblées du peuple et Je Sénat, entre les
comices centuriates et les comices tributes, entre la domination

domestique du pere de famille et le censeur « qui cite devant son
siege, tel un pédagogue, tous les secrets de la maison (!)»,entre
citoyens et Latins, Romains et Italiens, Italiens et provinciaux.
On vit dans un contraste perpétuel.
Il peut paraltre hardi ou pédantesque de déduire des parlicularités de langue et de style d'une situation politique.Cependant quand cette situation est perpétuelle, quand elle se répete
dans tous les détails de l'organisation, quand l'antithése est
multipliée aux yeux de tous par les mille facettes du miroir de la
vie, on peut se demander si l'reil ne prend pas une babitude
telle des contrastes que le cerveau ne peut ríen imaginer sans
le balancement des oppositions. La phrase latine est généralement binaire. La période, qui n'est que le développement
artistique de la phrase instinctive, est construite sur un plan de
membres paralleles. Décomposons seulement la premiere phrase
d u Pro Marce/lo :
Diulurni silentii patres conscripti,
quo eram bis temporib.us usos
non timore aliquo
aed partim dolore
parlim uerecundia,
PINEM hodiernus dies attulit
idemque INITJUM quae uellem
quaeque sentirem
meo pri8lino more dicendi.

Deux parties dans la période, qui sont liées par idemque;
dans chaque partie deux groupes, dont les détails s'opposent
deux a deux. On peut répéter l'expérience dans Cicéron autant
de fois qu'on voudra. La seule variante appréciable consistera
dans l'existence d'une partie centrale de la période, placée entre
deux groupes de membres paralleles, comme un Mtiment prin•
cipal entre ses ailes. Tres rarement, on trouvera la structure
ternaire, généralement dans des phrases courtes, ueni, uidi, uici.
(1) lHBRING, Esprit du droit romain, t. I, p. 332.

�86

REVUB DES COURS ET CONFtRENCES

Ce n'est pas sculcmcnt le dessin de la phrase qui cst antilhét ique, c'esl le moule de la pensée. Qu'on releve dans la phrase
du Pro Marce/lo, ces adjectifs de meme type lexicographique
qui se répondent et s'opposent : diulurni, hodiernus, prislino,
les substantifs finem, inilium, les pilicrs grammaticaux non,
sed, parlim parlim, quae quae.7ue: on constatera que l'esprit procede toujours de meme, allant d'un point au point opposé ou
au point symétrique, et toujours en les opposant ou en les associant deux par deux. II n'est pas de figure plus employée par
les écrivains latins que l'antithese (!).
La décomposition, la composition, l'opposition sont des opérations d'espriL qui peuvent se retrouvcr dans toutes les ceuvres
intellectuelles. Avant de quitter le droit public primitif, relevons
un progres de nature toute différente, mais qui devait avoir les
conséquences les plus heureuses pour le développement du peuple
romain et de sa littérature. On sait avec quelle dé/lance est regardé
l'étranger chez les peuples primitiís. Les cités grecques le tiennent
a distance. Les théoriciens, comme Platon et Aristote, montrent
á que! point il est suspect. Platon va si loin qu'il interdit aux
citoyens de voyager au dehors sans la permission des magistrats, qu'il soumet les commergants étrangers a une surveillance
genante, qu'il supprime a peu pres completement !'industrie
maritime. La situation de Rome et ses origines l'obligeaient a
plus de largeur de vues. En príncipe, l'étranger n'a aucun droit
et tout Romain peut se saisir de sa personne et de ses biens. En
fait, trois voies lui sont ouvertes pour trafiquer en sécurité. Les
deux premiéres sont personnelles, mais d 'usage général, ce sont
la clientéle et l'hospitalité. Le patron exerce sur l'étranger.
venu a Rome sans esprit de retour et placé dans sa clientele.
la protection garantie par la coutume et par la peine de l'exsécration. L'hospitalité est un lien réciproque entre deux particuliers, qui assure a !'un dans le pays de l'autre un répondant
et un mandataire. La troisiéme situation de l'étranger découle
d'un traité, qui garantit a tous les citoyens d'un peuple donné
certains droits. Te! fut le traité avec la confédération latine en
261/493. Des magistrats spéciaux jugent les affaires des ressortissants des deux nations, romains pour les marchés conclus en
territoirc romain, étrangers pour les marchés conclus en U"rri(1) L'anti_tMse e~t aussi un procédé naturel de la prose grecque. Mals.Jes
.Grecs y éla1cnt arr1vés par une autre voie. Quand la rhétorique a fait connaltre a Rome les balancements et les oppositions d'un Isocrate il y avait
longte~ps que l'on y praliquait les mémes artifices. La le~on du máttre étranger ava1t élé devancée par les habitudes de l'esprit romain.

1

LE90NS SUR L HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE LATINE

87

toire étranger. On les appelait récupérateurs. Ils avaient du etre
institués d'abord pour régler a la suite d'une , guerre les torts
qu'elle a causés (1). Leurs fonctions prirent rapidement de la
fixité, et une telle extension que, dés 512/242, un préteur spécial
devra etre affecté a l'organisation de ces proces. Un véritable
droit se crée pour les étrangers, a coté du droit civil. Les exigences du commerce, le besoin de netteté, le sentiment de l'équité
et de la valeur des príncipes déterminerent le peuple romain a
régler un des premiers ses relations juridiques avec l'étranger.
Ainsi l'air du dehors pénétra dans la cité, en méme temps que
les expéditions et les conquétes mettaient de plus en plus loin les
paysans du Latium en contact avec des mreurs et des civilisations inconnues.
(d suivre.)
(1) FESTUS, v 0 Reciperalio : • Reciperatio est, ut ait Gallus Aelius, cum
inter populum et reges nationesque et civitates peregrinas !ex connexit,
quomodo (1°) per reciperatores reddanturesreciperenturque (2°)resque pri•
vatas in ter se persequantur ,. C. Aelius Gallus fut l'auteur d'un De verborum
qua! adiuscinite perlinent significatione, dont la plus ancienne mention se
trouve dans Verrius Flacores.

�LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

Les lnfluences étrangéres
sur Lamartine
(Les Premiares Méditations)
(F'in)

,

Coura de K. PAUL BAZ&amp;RD (!),
Charqé d~ Cour, d la Sorbonn,.

11 y a tant de puissance de vie, de variété, de ressources chez
Lamart!ne qu'on a p_eine a _l'abandonner ; essayons plut6t,
en le smvant dans sa b10graph1e, de voir si la suite de sa carriere
dément ses dé~u~s, ou si _on y retrouve le meme équilibre entre
les éléments s1 d1vers qm composent cette §me nuancée · et si
dans le diplomate, dans l'homme politique, dans le vi~illard
des années de détresse et d'héroisme, on reconnatt le Lamartine
des Mt!dilalions.
Le diplomate, nous le rencontrons de 1820 a 1830 environ.
Lamartine s'est marié avec une Anglaise, Mil• Birch. Le contrat
fut signé le 25 mai 1820. Ce qu'il cherchait surtout dans le
ma!"Íage, c'éta!t une fin ; il voulait fLXer sa place dans l'ordre
s0~1al ; 1~ m~n.age, ~e sera l'abri, le terme d'une jeunesse incertame. A1ma1t-il vra1ment sa femme au début ? il l'aima sans
doute a force d'e~time. Arrive enfin la place si longtemps
at~ndue : Lama~tme !st n~~mé att~ché d'ambassade a Naples,
?1i !I va passer s1x m01s déhc1e~x. Ríen a!aire que se promener;
11 s mstalle. rlans une ,helle, ma1son sur la Riviera di Chiaja, ¡¡
Ion~ une villa dans ! lle ~ Ischia, oú il passe souvent, et ses
récits, plus tards, seront 1mprégnés de ces souvenirs de 1820.
M~is sa santé se gAte, il est obligé de se rendre a Rome. A
partir ~e ce moment, c'est la vie errante qui va commencer
pour lm. 11 rentre en France, puis il va pour la premiere fois
en 1821, en Angleterre, d'oú il rapporte le gout du confort et
(I} Voir la lecon précédente dans le n° 16, du 30 fuillet 1922 de ta

11eiJm des Cour,,

'

89

la passion du golhique, qu'il associe a Saint-Point en un assemblage assez extraordinaire, si l'on en ju~e par la piece voutée
et toute tapissée, ou il s'enfermait pour écrire.
Fn 1825, nous le retrouvons en Italie, a Florence, ou il reste
nommé secrétaire d'ambassade. 11 est a son arrivée tres feté
par la société florentine, et c'est, une fois de plus, une période
heureuse de son existence. Un petit nuage, a vrai dire, l'assombrit un moment: dans son poeme du Pelerinage de Childe Harold,
il s'était permis sur l'Italie des développements qui étaient
des lieux communs, mais des lieux communs désagréables :
l'ltalie en décadence, la grandeur passée de Rome et la misere
du moment présent, etc. ; on y trouvait des vers peu aimables
en assez grand nombre :
Le Seythe et le Breton, de leurs elimats sauvages
Par le bruit de ton norn guidés vers tes rivages
Jetant sur tes cités un regard de mépris,
'
Ne t'apercoivent plus dans tes propres débris
Et mesurant de l'ceil tes arches colossales, '
Tes ternpl~s, tes palais, tes portes triornphales,
Avec un r1re amer demandent vainement
Pour qui l'immensité d'un pareil monument 't
Si l'on attend ~u'ici quelque autre César passe,
Ou si l'ombre d un peuple occupe tant d'espace 't
Et tu soutrres sans honte un afTront si sanglant ?
Que dis-je ? tu souris au barbare insolent 1

~insi de suite : l'Italie préférant la suprématie artistique a
la l_1berté, ~terre ou les fils n'ont plus lesang de leursaleux»;
ma1s ce qm par-dessus tout blessa les Italiens, ce fut la fin :
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre rornaine !)
Des hommes et non pas de la poussiére humaine l

Un Italien, napolitain réfugié a Florence, le colonel Pepe
releve l'insuJte, et, A l'occasion d'un article sur Pinterprétatio~
d'un vers de Dante dans l'épisode d'Ugolin, il lance/¡ Lamartine
des critiques qui équivalent a un véritable défi : « Le rimailleur
du Dernier chanl de Childe Haro/d s'elTorce, disait-il, de suppléer
a l'inspiration qui lui manque et /¡ des pensées dignes de son
su¡et par des fadaises qu'il débite contre l'ltalie, fadaises que
nous nommerions injures si, comme le dit Diomede (V. l'I/iade),
les coups des faibles el des laches pouvaienl jamais porler ... »
Un duel eut lieu et Lamartine fut blcssé, ou peut-etre se laissa
blesser._ 11 crut tout fini, mais malgré !'estime que lui valut
son ett1tude chevaleresque en cette affaire, l'opinion italienne
ne cessa pas de le poursuivre de reproches. Pres d'un siécle
écoulé ne l'a pas encore apaisée.

�91

RE\'UJ::: DES COURS ET COt'iFf:RENCES

LES JNFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAJIARTINB

11 jouit largement de la vie /¡ Florence, il se ruine /¡ embellir
une villa, et dépensc quatrc fois son traitement pour recevoir
• touLe l'Europc en voyage ». L'arrivée d'un nouvel ambassadeur
le ramenc en Francc. Mais pendant tout ce temps-la, les littératures étrangéres n'ont pas cessé de vivre daos ses productions. En 1823, il publie La mor! de Socrate, oil daos une scéne
sublime, il fait annoncer par le philosophe le vrai Dieu :

les qualités de la race et la marque de 1~ nature ~e ~•martine
qui nous avaient lrappés dans les Prem,eres Méddalwns.
En 1825 paralt le Dtrnier chanl du Pélerinage d' Harold :
, Harold cst un jeune voyageur qui, lassé de bonne heure
des voluptés et de la vie, quilte sa Lerrc ratale, l'Argletcrre, et
pareourt le moLde en cbant.ant ce qu'il voit, ce qu'il sent _ou
ce qu'il pense ... » Lamartine veut imiter le _Pélerinage de Ch,lde
Harold et contiI uer l'a,uvre de Byron qm vient de couronner
par un~ mort sublime une vie plei1;1e de vicissitudes,_ en se faisant tuer a Missolon6hi, le 19 avril 1824, li trente--s,x ans. La
noblesse de cette mort touche Lamartine qui reprend le pot!me
oil Byron l'avait laissé, et • sous 1~ fiction transparente du nom
d'Haruld chante les dernieres actions ou les dernit!res pensées
de Lord Byron lui-meme, son passa~e en Grt!ce et sa mort. •
U v a des analogies certaines, avouées, entre l'reuvre de Lamarlin'e et le pot\te anglais dont il se fait volontairement le successeur,
en se proclamant l'inLerprt!te de celui qu'il appelle le plus grand
génie des temps modernes. Mais au fond Lamartine n'est pas
du tout Byronien ; ni ses idées, ni ses sentiments ne proct!dent
du gr, nd révolté que veut etre le poéLe anglais ; il tend vers
la douceur et c'est tout juste s'il ne convertit pas Byron au
moment
sa mort : Cbilde Harold n'est plus s0r d'avoir
choisi la bonne voie en suivant le satanisme : • Harold, tu
t'es trompé ... , C'est Lamartine que nous entendons la, en
vérité, ce n'est plus Byron. Et par la forme aussi, il reste tré•
loin du style byronien.
.
.
.
En 1830, par,issent les Harmomes qw sont encore des Méd,tations. Mais, pour 1e sujet qui nous intéresse, j 'insisterai davantage sur une a,uvre exhumée en 1873 seulement, une muvre
extraordinaire dont nous ne possédons que des lragments,
et un plan qu'en donne Lamartine dans sa lettre du 12
décembre 1823 : les V isions. 11 veut mettre en scene un homme
qui a le don de ne pas mourir, qui vit avec les hommes, condamné a mourir, a rcnaltre et a revivre jusqu'a l'expiation définitive d'une faute. Cet homme, qui existait avanL la créatwn
de la terre, était alors une maniere d'ange ; Lamartine, ~'il
avait achevt! ce poeme, luí aurait fait raconter dans un premier
chant toute la crt!ation. Apres le paradis terrestre, il est chargé
de la garde d'une filie d'Eve, dont il s'éprend. ll obtient de
Dieu de s'unir il elle, /¡ condiLion de devenir un ange déchu, et
de ne rejoindre Dieu dans le ciel qu'apres avoir été purifié par
plusieurs vies et plusieurs morts méritoires. 11 vit au moment
du déluge, au temps des Patriarehes, au temps des Propht!tes,

90

You:1 tou s, grands et pelits, race de Jupitcr, ·
Qui peuplcz, qui souillez les eaux, la terre et l'air 1
Eni;ore un peu de temps, et volre auguste foule
Roulant avec terreur de l'OJympc qui croulo
Fera place au Dieu Saint, unique, universel,
Le scul Oieu que j'adore et qui n'a point rl'autel l

Piece admirable, piéce éloquente, qui direcLement vient
de Platon, de ce Phédon qui charma l'enlance du poéte.
En octobre 1823, ce sont les Nouvel/es Méditalions: elles ont
un médiocre succés : « Si vous me demandez comment j'ai
réussi dans ma deuxiéme publication, écrit Lamartine le 29 décembre, je vous dirai tres mal. On s'acharne sur mes fautes
de grammaire, de langue, de sens commun, etc., etc., si bien
que je n'ose plus faire un vers. • Etrange vicissitude : aprés
l'éclatant succés des Premieres Méditalions, les Nouvelles Méditations n'obtiennent que des critiques. C'est que les Premieres
Méditations étaient les premieres, et les Nouvel/es Méditalions
les secondes, comme Lamartine le remarque luí-me.me : le
charme de la nouveauté avait disparu. Pour nolUI, au contraire, nous les aimons parce que nous y retrouvons une bonne
partie des premiéres; nous y reconnaissonsles memesinfluences
étrangéres. D'ailleurs il s'y rencontre un certain nombre de
pit\ces de jeunesse. Ce sont encare la Bible, avec les fra6'Ilents
de Saül, l'inlluence anglaise, l'inlluence italienne. Relisou
lschia, ou Trislesse :
Ramt'nez-moi, dü;ais-Je, au tortuné rivage
OU Naples rétiéchil dans u.ne mer d'a1.ur

Ses palais, ses coteaux, ses aslres saos nuago,
01) J'oranger fleuril sous un ciel toujours pur ...

.. La

sous les orangers, sous la vigne fieurie
Donl le pampre flexible au myrte se marie,
Et tresse sur Ja léte une vo0te de fleurs,
Au doux brult de la vague ou du venl qui murmure,
Seuls avee notre amour, seuls avec la nature,
La vie et la lumitlre auront plus de douceur ...

La vie et la douceur italiennes ont pénétré cette pit!ce. Mais
en meme temps, nous trouvons dans les Nouvel/es Miditalion,

de

�92

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

au temps des Martyrs, au temps des Solitaires, au temps de
la Chevalerie, a travers toutes les périodes de grande civilisation. Enfin l'Antéchrist arrive. Seul l'homme qui expie lui
résiste, il est vaincu, le glaive est déja levé sur lui, la terre
tremble, mais l' Antéchrist est foudroyé et le héros reste seul
sur la terre. Puis c'est le jugement dernier, Dieu apparatt, les
hommes sortent de leurs tombeaux, Eva se réveille, les deux
amants se présentent devant l'Eternel, ils sont réunis daos le
sein de Dieu, et les mondes sont finis. Poeme immense, qui
aurait fait entendre une note nouvelle dans l'épopée frangaise :
LamartiLe, en efTet, aurait rompu avec la tradition classique,
son épopée prend la forme mystique, comme Eloa et en méme
temps, la forme d'une histoire de l'humanité, comme la Légende
des siecles. Cette nouveauté essentielle est due sans doute a
des in/luences étrangéres, celle de Milton et celle de Dante.
On trouve d'ailleurs un titre analogue a celui de L. martine,
dans un poéte italien du xv111e siécle, les Visioni, par Varano.
Joce/yn, la Chute d'u11 Ange ne seront que des fragments de
cette immense épopée.
Lamartine échoue en 1824 a l 'Académie, devant un homme
inconnu, un certain M. Droz. Vexé, il refuse de recommencer
ses visites et de s'exposer a un second « souffiet académique ».
Il est, ma l6ré tout, élu a la premiére occasion, et succede a
M. Daru. Mais la tristesse est entrée de nouveau dans sa vie.
ll est fatigué, malade, ennuyé. « J'ai la mélancolie de la pre~iére jeunesse, et je n'ai plus cette vague espérance qui vous
a1de a la supporter, écrit-ilen 1827 a Virieu; je vis en fin comme
toi, je suis les tristes phases de l'existence qui vont toujours
en se rembrunissant ... » Des deuils l'ont frappé sans relilche.
Il avait un fils, né a Rome et baptisé a Saint-Pierre en 1821 ·
il l'emméne avec lui pendant son voyage en Angleterre; l'enfant
meurt au retour, et nous avons de Lamartine une Iettre pleine
de douleur. ll perd encare deux de ses sreurs en 1824, et cu 1829
sa_mére, cette femme exquise. Ces malheurs répétés I'ássombnssent et cett.e premiére période se clot sur de 12 tristeesc
aprés des jourB radieux.
'
Au mo~ent ou se _termine cette période de sa vie, enregistrons
cec, : tou¡ours les mfluences étrangéres l'assaillent ; il cst de
ce~x qui connaissent l'étranger autrement que par les livres,
pu,sque c'est a 'l'étranger qu'il vit. Il semble qu'un souIDe
étranger, aussi, doive animer les créations de son art ... Et pourtant so? reuvre reste fran~aise ; meme ses poésies qui ont trait
a l'Itahe ne sont pas vraiment « italiennes »; comme par une

LES INFLUENCES ÉTRANGERES SUR LAMARTINE

93

fatalité, celui de ses poémes qui e6t subi davantage, p~utetre, le prestige des gran des épopées étrangéres, reste machevé.
Une nouvelle période s'ouvre maintenant pour lui : nous
allons y retrouver ce meme rythme alterné. Ici se place, en
effet, son voyage en Orient: l'étranger, une fois de plus, entre
dans sa vie ; et sous un aspect saisissant.
L'Orient herceau de l'humanité, l'attire depuis longtemps;
des son enfance il revait d'un voyage en Palestine, et, avec les
' voyages de Byron et de Chateaubriand, le prestige ele cet
Orient mystérieux n'a cessé de grandir a ses yeux. D'autre
part, la Révolntion de 1830 l'a intéressé a la politique : ?n
bon citoyen, pense-t-il, ne peut rester neutre. 11 se sent att1ré
par l'action, il veut se moler plus intimement a la vie, et se présenter a la députation. C'est, entre autres raisons, afin de S&lt;l
préparer a son role de conducteur d'hommes qu'!l s'embarque
a Marseille pour l'Orient. Et.rango voyageur, qm va chercher
si loin le recueillement avant la lutte. Il part a vec sa femme,
des amis six domestiques : un train de grand seigneur et
d'ailleurs' sans argent. 11 touche a la Gréce, qu'il n'aime guere
et poursuit vers le Liban ; il est payé de ses peines en arrivant
a Beyrouth, qu'il trouve , beau, grandiose, pittoresque, gracieux, vert, original ,. Il y laisse sa femme et sa filie, et,_part
avec une escorte de vingt-cinq chevaux pour explorer l mtérieur du Liban. A son retour, il trouve sa fille mourante. 11
rentre alors tristement, désenchanté, et cependant ce voyage
fastueux et douloureux compte essentiellement dans sa vie.
ll n'est plus le meme homme ; il s'est pris d'une sympathie
. marquée pour !'Islam, il trouve la voix du muezzin supérieure
/¡ la cloche de nos cathédrales, il voit de plus haut les civilisations et les empires. ll se croit je ne sais que! instinct, quelle
divination, quelle prédestination II de gr&amp;ndes cho~~•· Faible_sse
des hommes illustres, il a rencontré une aventuriere qui lm a
prédit nne grande mission a remplir, et il croit a cette prophélie, car elle répond trop bien /J ses désirs secrets .
Le Voyage en Orient, publié en 18m,, porte la marque de
cette évolution intime, qui s'affirme déja dans une letlre 11
Virieu du 19 octobre 1834 : • ll laut sortir de France et des
coteries européennes pour voir le vrai en politique ; il laut
sortir de nos rhétoriques pour voir le vrai en poésie ; il laut
sortir du temps et s'élever au-dessus de tous les temps pour
voir le vrai en philosophie. L'horizon borné est toujours faux
et celui d'ou nous envisageons ces choses n'a jamais que le rayon

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..,.... de .... el - - le ,.,.., pi-■ . .
ear le dnpeau ....,. que fflll Nppcllt,a ••• j■- la&amp;
letov da Cllamp de llhn, trelD6 dul le arar a Jlftflt •
et• IS, et le dnpen trieokne • M le tov .. moade,
. . . le gh,ire et fe libetl6 de la patrie. •
......,.. la glolre, la d.U-on. La ncpo1Dp•11~rit4 dil
danlt. li vell\ feire funloia d• partir aur IOD - - . •
_.. tollt 11 _ . ; len da pNbireltill pour la
11 ......,.,..... 11 n'11btintcpe 17JJOO YoiK et
Wíil .,._ • cliPir milliem. So■ rOle p1Mt1.- 111 lllli.
IW-il...,. •
l'aatloa ... ~
de A penainlalll6, 4ur eetf.e tend- la . . . .
d'wll i1Mal 61ev6, eeUe 64 ps ..._, Ul 11!' le
-

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•

••• éW poar lui qa'un ferment ~ qui a
l 1' ·atft 1mcat 4'w utaie Ucollde e t ~
•IM t ella cime l vann lea vidaritadee de • ..,.•
. , _ dea prnli¡ec Je l'Orient, reste &amp;Wle ea a..,'.
Miz principer lnditiaruaalr de la -Nience '-9■iae.
lll~pov la tluJe « je ven 4-ir-l •, te11e )IOWftll
o Me¡peoli ... JJicc:.plM ,._ dwnitne ...._ de la 'ria
. C'• IUl triJ1e et heea 'VieiDerd qai hltf.e • • • 4li nFW ; il 4liit meiatenaat 6 mfllieu. T_:

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• qaoi - . , .. n 41crit, • galéñen de la p1._ ._"'

hiatoriqus : l'Hidoüw • 14 Tiuyuie, l'Huleüw • e
ft l'aatolüotraphie, de■ 1V111W ; U donne -.No• 1w

N-....,..,.

OriMl,et d• oavn,w
et.le Coun t-ilirllelilll, ..... Oe G1
t,,,,,i!fllt fww, 1111 rlrdi• , - -.u, je ae l'e ,.. ~,enW
' . . . . . . -ce&amp;t. ■o&amp;ee■ t.Me: ....•..._ . .,
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ami . . . lea Jigner ront. e■pMjiír pour
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P de lllapcr... OeJa ert t le foia lleaa lli trilte car
ee lüear, il •'7 a pu d'unertume. , 0a lordraiteuJourd'bai
~ une 'Ponge, dit Luautme, qa•de heiae, 011 m&amp;me de fiel ea ~mWt 111r eueun nom
11B

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0ua1o---al&amp;lwllai•..................... .

magaiflqae.

Le lllltu, poa- _Je •e. el'tier 4e - IJIDPatlliea
l ~ ~ '°1que hPi avait doaa.! a&gt;.009 11ectaaw •
ea Aa.11--. Ba l8C9, il ve volr ce d-•• il Wllle mdlre en ezploitttion, maiail ne voave pude oapi-

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PP• • Son~ - O.e■• qa'il J'a m8ri, IIIIIÍI Je fOlld ea IIIIIU Je...._
• UIUpe da 4 man UM8 • une 4'Wptioa ,,._
.-1e l'Qlefflait d'•VCñP-■erv61--.m,,n•. . . .
qa'ea loi le■ qaaliWr da, , - - n'mml.._ , ~-~'lke&amp;: • Bh, qae failou- done, 11-■i u,
..,.,_ - •otia paya, ri ce n'elt II plu Hl:h •

•

C8tle YMliHe• donloare- et. .-.i.de, lea ~
IODt loujoan pÑlellt.er t eaprit. S&amp; e.á'lwit.tl
ff9il. Ba veat-on -.a aempJe ? Ba ISli6, Dfcbm

�96

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

passe a París ; Lamartine veut le voir et d!ne avec lui. Dans
le Cours familier de Litléralure les littératures étrangeres apparaissent tout le temps, a batons rompus, fut-ce au milieu d'un
fatras de toute espece; ce qu'il veut !aire, c'est l'inventaire
de !'esprit humaiu. II commence par l'Inde, puis c'est une digression historique sur M. de Lamartine et l'Italie en 1848,
des pages de voyage et un développement sur Alfieri, puis le
xvne siécle, Bossuet, le xv111e siécle, la Révolution ... Mais les
littératures étrangéres ne sont jamais longtemps sans appara!tre. Aucun pays du monde, ni l'Orient, ni l'Antiquité classique,
ni l' Allemagne, ni 1' ltalie, ni la littérature russe, ni la littérature américaine, n'est oublié. Ce n'est pas toujours tres solide ;
Lamartine parle souvent pour ne pas dire grand' chose ; il compare longuement Moliere et Skakespeare pour finir par conclure
qu'il n'y a rien de commun entre ces dewc talents. Mais cela
fait gagner quelques pages. II s'occupe ainsi, jusqu'a la fin de
sa vie, de l'étranger. Les jeunes, par son autorité, apprennent
a conna1tre des noms qu'ils n'auraient pas connus sans lui ;
et lui, dans la fréquentation des grandes ombres qui peuplent
son déclin, il trouve des ames dignes de lui. Mais, ici encore,
et pour la derniere fois, ce n'est pas l'étranger qui agit profondément sur lui, c'est lui, au contraire, qui interprete l'étranger
a sa fa~on, et qui le voit, un peu, a la fran~aise.
L. Guerrini, LamarUne, secrétaire de légalion. Revue de Paris, 15 octobre~
15 novembre 1915. - L. Farges, Lamarlineil Florence. Revue de Paris, 1900.
-Fortunato Rizzi 1 La lerradei morli.Dal duello di Gab~iele Pepe a una lellera
ignorala d{ G. Prctli. Rivista d'llalia, 15 janvier 1922. - C. Maréchal, Le
Véritable uoyage en Orient de Lamartine. Paris 1908, in-16. -C. Grillet, Le
Voyage er.. u,·ient de Lamarfine et la Marseillaise de la paix. Correspondant,
25 avril 1920. - Henry Cochin, Lamarline et la Flandre. Paris, Plon, 1912,
in-16. - Id. A Lamartine. Paris, Pion, 1919, in-16. - Id. Deua; documenls
lamartiniens inédits au musée de Dunkerque (BullCtin de l'Union Fauconnier
Du11kerque, tome XVIII, 1921). L. Barthou, Lamartine orateur. Pari~,
1-rachette, 1~16.- C. Latreille, Lamarline. Les années de détresseel d'héroisme.
Correspondant, tévrier 1919. - René de Planhol, Le grand reuvre du uieux
Lnmartine, Le cours familier de liltér(llure . .Minerve frani;aise, 1er et 15 ;uillet
1919. - P.-M:. Masson. Lanfarline (Académie fram;aise, prix d éloquence,
1910). Paris, Hachette, 1911. in-16.

Le Géranl :
POITIEr.S. -

FRANCK GAUTRON.

1
~iJC!É1'É FRANCAISE D Il1PBDl'.EBIE.

�</text>
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                  <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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              <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaAvanzada&amp;bibId=1752044&amp;biblioteca=0&amp;fb=20000&amp;fm=6&amp;isbn=</text>
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                <text>Revue des cours et conférences, 1922, Año 24, No 1, Diciembre 15</text>
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                <text>Educación</text>
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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>Strowski, Fortunat, 1866-1952, Director</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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                    <text>Nº 2. -

REVUE

Jo Décemhre

1922.

Directeur:

F. STR0WSKI
Professeur

a la Sorbonne

DES

CouRs

Prix du Numéro : 3 francs

ET

CON FÉREN CES
La Re'\-·ue parait le 15 et le 30 de chaque mois
du 15 décembre au 30 juillet
Les Cours et Conférences publiés sont rédigés par les professeurs
eux-memes, ou sous leur direction.
Gustave LANSON

Le XVIII• siecle el ses principaux aspects.

!17

Les théorits de l' Induction et de l"Expé•
rimentation suite). . . • • • .
Le Capitalismo en France au XVI• siecle.

1 lt
128

Lef')ns sur l' histoire de la' littératurt latine
(suite) . . . • . . • • • . . •

t:l!I

Le théátre romantique, de Dumas pero a
Dumas fils (suite et fin). . . . • •

147

Dir(..-ctcur de l'Écolc Kormale

M. LALANOE
Proíe.sse:ur

a

la Sorhonne

Henrl HAUSER
Profcg,;eur i la Sorhonne et au Cons,rvatoire dl.'I Arts et ~létiers

Abbé LEJAY
:'llembre de rlnstitut
Profeueur ñ l'lnstitut catholique

A. LE BRETON
~lailrc de Coníérences it la Sorbonne

Jean POMMIER
Chorgé d, Courall l'Universitéd'Amsterdom

Augustln FLICHE
l 'rofess,ur

a

l°Univel"9ité de MootpeUier

BIBLIOGRAPHIE

Renan, essai de bibliographie intelltctuelle
(suite) . . . • . • • . .
La crise uligieuse depuis lamort de Grégoire
T' I ! ju~qu'a r auentment d' Urbain l l
(1085-1088) (suite). • . .
La pensée el l, langagt, ¡,ar Ferdinand
Bruno/ ((;, ,U.). • .

.

.

.

169

• • •

177

L' Espagnr et le romantisme franrais, par
Ernest .lfartinencht (.Uax Doriztaux). .

180

PA,Rl S
BOJ Vl N &amp; Oe, Éditeurs
3 el 5. rue Palatine (V1•)
Télépbone Fleurus 07-88 -

161

Compte cheques postaux Paris n• 1604

Tous droits de traduction er de reproducrion réservés.

��BIBLIOTECA CENTRAL
U. A. N. L
ANCIENNE LIBRAIRIE FURNE. -

BOJVJN &amp; Ci•, Édit.eurs
COMPTE CHÉQUES POSTAUX, PARIS hº 1604

TÉLÉPHONE FLEURUS 07·88

3 &amp; 5, - Rue Palatine -

PARlS (VI•)

24•

REVUE DES COURS
ET

30

ANNÉE (1" Súi.c}

DÉCEMBRE

REVUE BIMENSUELLE

CONFÉRENCES

DES

Para1ssant le 15 et le 30 de chaque mois
(du 15 décembre au 30 juillet)

COURS ET CONFÉRENCES

\

ABONNEMENT,

UN AN

DJRBCTEUR :

1 France . .
1 Etranger. .

.
.

40 fr.

.
.

1922

ll. F. STROWSKI,

Professeur

a la Sorbonne.

46 fr.

Le Numéro formant un fascicule in-8° de 96 pages : 3 fr.

Le X VIIIº sieele
et ses principaux aspects

LISTE DES PRINCIPAUX COURS
qui seront reproduits dans la Reuue, en 1922-1923
EDOUARD LB Rov, Membre de I' lnstitut, Professeur au Col/ége de Franco: Les
principes del'analyse mathématlque. - P. Rm.ouv1N, Maitre de Conférences
á la Sorbonne : Les origines immédiates de la guerre. - FoRTUN.,T
STROWSKI, Professeur á la Sorbonne : Alfred de Vigny. - LAI.ANDB, Professeur
á la Sorbonne : Les théories de l'induction et de I'expérimentation. MARTINO, Professeur d l'Université d'Alger: La poésie symbollque: Verlaine.
G. CoHBN, Professeur á l' Université de Strasbourg : Ronsard, sa vie et son ceuvre. - Po11MIBR, Chargé decoursá l'C.:niv,rsitéd'Amsterdam: Biographie intellectuelle de Renan . - FucaB, Professeur á l' Université d, Montpellier : La crise
religieuse depuis la mort de Grégoire VII jusqu'i\ l'avenement
d ' Urbain II. - AlleÉ LBJAY, Membre del' lnstitut, Professeur a l' Institut catholique : Lec;ons sur l'histoire de la littérature latine. - LA.Tunos, Professeur d la Faculté des Lettres de Montpellier : La poésie dans leá Bucoliques.
- HueBRT, Mailre de Conférences d l'Université de Lil/e: Cours de Pédagogie.
- f&gt;oucBT, Professeu1· d la Faculté des Lettres d'Alger: Le regne de Louis XI.

- Des le~ons de MM. Lanson, Sorre, Brunot, Vulliod, Hauser, Moreaux, Prentoul,
etc.

VIENT DE PARAITRE CHEZ LES MÉMES ÉDITEURS :

BIBLIOTHÉQUE DE LA REVUE DES COURS
EDMOND ESTEVE
Professeur l la Faculté des Lettres de Nancy

LECONTE DE
L'HOMME

ET

LI SLE

L'CEUVRE

Un volume in-16 broché.

7 fr

Lec;oo d'ouverture,
prononoée a la Sorbonne le 13 décembre 1922, pour
l'inauguration de la chaira Alphonse Peyrat,

Par GUSTAVE LANSON,
Direcleur de l'École Norma/e el titutaire &lt;ie celle chaire.

En inaugurant la chaire Alphonse Peyrat, consacrée a
l'Histoirc littéraire du xvnie siecle fran&lt;1ais, je veux d'abord
remercier la marquise Arconati Visconti qui a pris l'initiative
de cctte magnifique fondation ; M. le recteur Appell, le conseil
de l'Université et la Faculté des Lettres qui ont accueilli l'offre
libérale d e la marquise Arconati Visconti, et M. le ministre de
l'lnstruction publique qui a signé le décret de fondation et
nommé le premier titulaire.
C'est un tres grand honneur pour moi d'avoir été appelé
a occuper cette chaire, ce sera pour moi un grand regret de
ne pouvoir, au moins présentement, l'occuper effectivement ;
mes fonctions actuelles m'obligent a me contenter d'en inaugurer
seulement l'enseignement dans cette séance. Le cours et les
conférences seront faits par M. Daniel l\Iornet que la Faculté
a désigné, et que je n'ai pas besoin de vous présenter ; ses beaux
travaux sont connus de quiconque s'intéresse a l'histoire des
idées et de la sensibilité fran~aises au xvuie siécle.
7

MM. J.-F. OURTH &amp; E. GARDAX
PUBLICITÉ

régisseurs exclusifs, 154, Bd Haussman, P ARIS l'lll•
TÉLÉPHONE

ÉLVSÉES

51 - 96

�98

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

La Marquise Areonati, a qui nos Académies, nos_Dniv:~rsités,
et surtout l'Université de Paris, ont été tant de fo1s déJa redevables de généreuses fondations, a voulu que cette chaire fut
créée en mémoire de son pére Alphonse Peyrat, dont le nom y
demeurera attaché.
Alphonse Peyrat, publiciste de tal~nt, jour~aliste _vigo~reux démocrate et libre penseur convamcu, apres avoir fa1t
une ~pposition ardente a l'Empire, fut l'un des fondateurs de
la République, dont il se faisait une fiére idée, ~~ute ~t pure.
II refusa d'etre ministre ; il accepta seulement d etre scnateur.
Ce fut une forte intelligence, une ame incorruptible. _
II vécut pauvre, sans compromis et sans org_ue1I. ~omme
il venait de perdre sa mére, un journaliste d~ ~ro1te,_ qui ne le
connaissait pas personnellement, et avec qm 11 av_a1t eu ph~s
d'une polémique, M. Laurentie, accourut chez lui._ II sava~t
Peyrat sans ressources _et venait lu~ o~frir de quo1 p~urvoir
aux obséques : « J'y a1 pourvu », lui d1t Peyrat en lm montrant un rayon vide de sa bibliothéque. !l ~vait _vendu un
ouvraoe précieux. Ces deux adversa1res etaient dignes de se
comp;'endre ; l'un ne s'étonna pas de l'offre, ni l'autre du refus.
On sent du respect autant que de !'estime intellectue(le da1'.s
les lettres qu'adressaient a Peyrat les_ aut~ur~ _dont ~l ava1t
critiqué les reuvres. Juste aux adversaires,_ 11 eta1t _séverement
sincere avec les amis. Il ne leur consenta1t pas meme, quand
il ne pouvait les approuver, la conces~io~ facpe du silence:
Vous imagincrez aisément ce q~e pouva1t etre ~ homme a q~1
Guizot écrivait: « Je crois a la pmssance de la vér1té entre honnetes gens » ; et Victor Hugo : &lt;t C'est. m~e ~oie pour m~i, dans
l'épreuve que je traverse, de me sentir mtimement uru par la
pensée a un homme tel que vous ... Votre éloquente~ntrépidité
fait de la lumiére » ; Et Renan : « Vous venez de réahser ce que
j'aurais voulu faire ,, ; et dont Ju!~~ Ferry disait, au ~o~ent
ou la mort l'enleva : &lt;t Ce fut au milieu des éprem.-es qui n ont
point été épargnées a ma vie publique, dans les jours des plus
rudes combats comme aux jours des déceptions, une force, un
secours, une fierté singuliére, de me sen~ir en co~t~nte communion avec ce noble esprit, de trempe s1 fine et s1 v1goureuse,
et de si parfaite bonne foi. Son amitié était un support, son
estime une récompense. Il ne m'a refusé nil'une ni l'autre. J'en
garderai toute ma vie le précieux souvenir. &gt;&gt;
La Révolution et le xvuxe siécle avaient formé !'esprit

LE X\'JIIe SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

99

d 'Alphonse Peyrat. Malgré sa sympathie pour Robespierre, il était
le disciple de Voltaire et des encyclopédistes plus que de
Jean-Jacques Rousseau.
Aprés 1870, pendant les jours de l' Assemblée Nationale,
dans le trajet quotidien de Paris a Versailles, Peyrat émerveillait journalistes et députés par sa connaissancedu xvnxe siécle.
« Il avait lu, nous dit Henri Brisson, des Mémoires qu'on ne
lisait déja plus, et des manuscrits qu'on ne lit pas encore ; il
abondait en détails sur la société de ce temps ; il ne tarissait
pas d'anecdotes ; il ne recherchait pas les histoires un peu salées,
il ne les écartait pas davantage, si elles achevaient de peindre
un caractére ou les mreurs d'une époque ... &gt;&gt; Mais il saisissait
surtout le sérieux de ce siécle a travers l'agrément írivole, le
persiflage léger, et la bouffonnerie insultante ; des gamineries
les plus folles de Voltaire, qu'il nommait « le patron », il savait
extraire et détacher l'idée grave, la pensée humaine et civilisatrice. Voila pourquoi, entre toutes les fondations possibles,
la filie d'Alphonse Peyrat a choisi le xvuxe siécle fran~ais pour
y attacher le nom de son pére.

II
Gardons-nous de déprimer les autres siécles ; je ne répéterai
pas avec Michelet : • le Grand Siecle, c'est le xvuxe siecle que je
veux dire ». Le xv,ie siécle est grand aussi ; grand encore « le
stupide x,xe siécle ». Mais le xv1e, et le xme, et le x1ie,ne sont-ce
pas aussi de grands siécles ? Nous comptons actuellement
huit cents ans aumoins d'activité littéraire; je crois bien que de
ces huit cents ans, il n'y a que les cent ans écoulés de 1350 a
1450, - la période de la guerre de cent ans-,qui ne méritent
pas le nom de Grand Siecle. Disons done seulement que notre
xvuie siécle est un grand siécle, égal aux plus grands, et qu'il
offre un champ immense a l'étude, une infinité de problémes
passionnants a la curiosité.
Je ne m'arreterai pas a faire valoir l'intéret que présente le
mouvement des idées qui s'est exprimé dans la littérature : il
suffit d'évoquer les noms de Voltaire, de Montesquieu, de
Diderot, de Jean-Jacques Rousseau, des Encyclopédistes. Les
idées que tous ces écrivains ont inventées, développées, vulgarisées, ne sont-ce pas, - qu'on les aime, ou qu'on les déteste,
- les idées par lesquelles nous sommes aujourd 'hui gouvernés ?
Nous les trahissons peut-etre souvent dans notre vie politique
et sociale, mais nous sommes obligés de, les proclamer d'autant

7 / 8/

�100

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

plus haut que nous les trahissons davantage ; et la minorité rncme
qui les répudie dogmatiquement, en réclame tous les jours
pratiquement les bénéfices.
Les idées du xv11ie siecle, ne sont-ce pas les idées qui ont
révolutionné l'Europe et. organisé le monde au x1:,..e siécle ?
Ne sont-ce pas les idées qui, partouL, onL redressé les peuples
opprimés et formé les conscienccs des peuples libres ? Ne sonl-ce
pas les idées qui viennent de rallier presque toutes les nations
civilisées au drapeau de la France ? La justice et le droit qui
ont concilié á nolre cause les trois quarts de l'humanité, ne
sont-ce pas la justice et le droit qu'avait définis la philosophie
Iran&lt;_;aise du xvme siecle ? 11 est caractéristique que toutes
les idées organisatrices du monde moderne sont partout, ou
redoutées cL maudilcs, ou embrassées rt célébrées sous le nom
d'idées francaises.
Non moins important que le développement de la philosophie sociale cst celui de la philosopbie scientifique. Les écrivains
d. les gens du monde font de l'étude des sciences une partie
nécessaire de la culture humaine ; et l'exposition de la science
t.levient comme une fonction propre de la littérature. 11 e~ résulte
quelques-uns des chefs-d'reuvre originaux du siede: les ELémenls
de La philosophie de Newlon, les Pensées sur l'inlerprélalion de
la Nature, l' Hisloire nalurelle.
On accuse, non sans raison, ce siécle d'avoir édifié trop íacilement des systémes, d'avoir abusé de la généralisation eL de
l'a priori. Cependant il est Vrai que, dans ces erreurs, le xvm•siéclc
se démenL plus qu'il ne s'exprime. Sa caractéristique, lorsqu'on
le compare au siecle qui l'a précédé, c'est la grande place qu'y
prennentl 'observation et l 'expéricnce. C'est alorsquecommencent
a se constituer et a se développer les sciences physiques et naturclles, dégageant leurs métbodes propres, faisant effort pour
éliminer la métaphysique et l'a priori; c'est alors que se font
des tentatives, aussi fécondes pour !'avenir qu'imprudentes el
prématurées dans le présent, pour organiser les sciences morales,
historiques et sociales sur le type des sciences physiques et natuPelles, et sur les memes bases de l'observation et de l'expérience.
Le meme esprit pénetre jusque dans la théorie littéraire, et,
par l'introduction de la notion de relativité, fait peu a peu sortir
de la critique dogmatique du xvue siecle, l'histoire littéraire
et l'histoire comparée des littératures, que le x1xe siécle achévera de constituer.

III
Toute cette effervescence d'esprit, cette création abondante

LE

xnne

SIBCLE ET SES PRINCIP.\UX ASPECTS

101

d'idées, ce refus de dormir sur l'oreiller des traditions, cet impitoyable examen des vérités anciennes, cette course infatigable
aux vérités cachées·, cette soif que rien n'apaise de certitude
rationnelle et de progres, tout cela, on ne le refuse guere au
xvnie siécle ; tout au plus en conteste-t-on la bienfaisance. Mais,
bien souvent, J'opinion a été émise meme par de sinceres admirateurs de l'reuvre pbilosopbique du xvme siecle, que le développement excessif du rationalisme et de l'analyse a été funeste
a l'art et a la poésie, et que, du point de vue proprement littéraire, le siécle de Louis XV a été un siecle de décadence, un reflet
affaibli du siécle de Louis XIV. Voltaire l'a dit et redit : on l'a
pris au mot plus qu'il ne l'eut voulu. On flélritlegoutdu xvnie siecle du nom de pseudo-classique. Je ne suis pas moi-méme tout
a fait sans reproche sur cet article.
11 n'est pas niable que le xvnie siecle a été inférieur au xvne
dans tous les genres que celui-ci avait portés a la perfection.
Corneille, Racine, Moliere, Pascal, La Rocbefoucauld, LaBruyere,
Bossuet n'ont pas d'égaux dans les genres qu'ils ont cultivés.
Le xvme siecle acceptait leurs chefs-d'reuvre comme des modeles;
et c'est pour cela qu'il y restait inférieur. L'imitation n'atteint
jamais ce qu'elle se propose d'égaler.
Je ne ferai pas non plus un grand mérite au xvme siécle de
ce que la Henriade est tout de méme quelque chose de mieux'
que le Clovis de Desmarets ou la Pucelle de Chapelain. Ce n'est
pas dans le noble et l'héro:ique que triomphc le gout des régnes
de Louis XV ou de Louis XVI, pas plus en littérature qu'en
peinture ou en sculpture.
Mais partout ou il ne s'agit que d'etre aimable, fin, élégant,
piquant, spirituel ou tendre, tant que I'on reste dans J'ordre du
souriant, du délicat ou du délicieux, tant que la force méme
et la profondeur peuvent s'exprimer en aisance, grace et légereté, le xvme siecle atteint a une perfection d'art, différente de
celle du xv1ie siécle, mais égale. Surtout dans les voies et dans les
genres ou ni l'antiquité ni l'age précédent ne lui imposent l'imitation. C'est pour cela qu'il íait plus dans la Comédie ou
Marivaux et Beaumarchais ne suivent pas Moliere, que dans
la Tragédie ou Volt.aire est obsédé de Racine.
Les Considéralions sur La Grandeur el la Décadencedes Romains.,
l' Esprit des Lois, 1' Essai sur les Mreurs, le Siecle de Louis XI V.,
Candide, la Vie de Marianne, Manon Lescaut, Le Neveu de
Rameau, des Facéties de Voltaire en vers ou en prose, telles que
le Pauvre Diable, le PolPourri, ou la Conversation de M. l' I ntendani
des Menus en exerciceavec M. l' abbé Grizel; certaines parties de la

�]02

LE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

NouvelleHélolse , des Confessions et des Réveries:
, autant de chefs..
d'reuvre, a n'en considérer que la forme, d un art auss1 mcontestable que l'art de Watteau, de Fragonard et de Latour.
Cet art ne détonne et ne fléchit que lorsque l'emphase en altere
la pureté, lorsqu'on veut le contrain~re a~ poses orgueilleuses,
comme il arrive a Buffon, aux gesticulat1ons effrénées et aux
effusionsintempérantes, comme il arrive a Diderot eta ~ousseau.
11 y a meme une poésie du xvnie siecle. Le Rom~ntisme _nous
l'a trop longtemps fait oublier ; il identifiait poés1e_ et lyr1sme,
et le lyrisme avec une éruption déréglée de pass1ons trucuJentes.
Sur cette idée théorique, que d'ailleurs la pratique de plus
d'un romantique a tempérée,il est aisé de nier que le xvnie siécle
ait créé de la poésie ; mais, aujourd'hui, ne sommes-nous pas
mieux préparés a sentir ce qui circule de poésie vraie, ,quoique
discréte dans les vers de Voltaire et de beaucoup d'autres ?
Sans do~te,il y a beaucoup d'incurable prosa'isme danslesinnombrables productions en vers de cet~ époqu~ ; il y a beaucoup
de clinquant et de bijoux faux ; ma1s parm1 tout ce fatras, on
découvrirait des mélodies légéres, des airs vifs ou tendres o~
J'émotion se voile de badinage, ou l'esprit, l'ironie, le pers1flage, laissent passer un peu d'ame, et chantent en rythmes
greles, mais charmants. La poésie pureet ab?olue ne se re~contr!
pas au xvIIie siécle: c'est entendu, est--elle si fréquen~ -~illeurs .
L'esprit et la raison se melent partout a la sens1b1lité et a
J'imagination ; il en résulte un équilibr~ exq~is et bien. fran1
gais des facultés littéraires, dans lequel l mtelhgence ~omme.
Le xvnie siécle met fin au mouvement de la Rena1ssance; la
Querelle des Anciens et des Modernes est la liq~ida~ion_ de la
grande entreprise de Ronsard et de Du Bellay. L ~bqmté ~st
enfin digérée, et l'Italie. Tout ce qui, selon la mentahté franga1~e
du temps, pouvait etre assimilé, a été assimilé. Les grands écr1vains du régne de Louis XIV avaient su crééer un bel art a
l'antique, et pourtant tres frangais. En devenant des mode~es,
Ieurs cheís-d 'reuvre auront beau agir par leur aspectgréco-romam :
Je caractére national, qu'ils fortifiaient, l'emporta.
Si bien que, aprés les deux siécles pendant lesquels la France
s'était mise a l'école de l'antiquité, le xvnxe siécle se trouve
rejoindre le xve et le début du xvie, avant l'invasion de l'~?manisme. II rejoint meme, encore par dela, le xneet le xnie siecles.
Je veux dire que les qualités qui, aux belles époques _d~ moyen
~ge, avaient été les qualités fondamentales et caractér!stlques ~e
nos prosateurs et de nos poétes - clarté, légéreté, grace, espnt,

,.

xvn1e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

103

ironie, lumiére, netteté, ríen d'outré, de tapageur ni de vertigineux - ces qualités se retrouvent celles de notrexvniesiécle,
épurées et affinées par le contact prolongé des anciens. Pour
la phrase et le style, le xvnie siecle (celui de Voltaire, non pas
ccrtes celui de Rousseau}, dans ses limites comme dans sa perfection, est un retour a la pure tradition frangaise ; c'est en
ce sens, quoi qu'on ait dil, le plus frangais des siédes, depuis
le xme.
Je ne voudrais plus meme accorder aujourd'hui que, pour la
grande poésie lyrique, ce temps ait été aussi radicalement stérile et inintelligent qu'on l'a cru. Le rationalisme sec et prosaique dont on fait sa marque distinctive, et qui régne en effet
dans la multitude de ses productions inférieures et dans quelques
&lt;euvres de haute valeur intellectuelle,ce n'est pas Je xv111e siecle
qui l'a inventé ; il l'a hérité du xvne.
N'est-ce pas Descartes, bien ou mal entendu, tel en tout cas
qu'on l'entendait vers 1680 ou 1700, qui a orienté les esprits
vers l'intellectualisme pur et l'analyse desséchanle ? N'est-ce
pas a la fin du siecle de Louis XIV qu'a sévi cette critique des
géomeires que Mme Dacier dénongait comme un fléau- pour la
poésie, et qui, dans la querelle des Anciens et des Modernes,
prétendant soumettre le gout a la raison, détruisait, d'abord
l'autorité des anciens, ensuite jusqu'a la notion meme de poésie?
N'est-ce pas le public du xvue siecle qui, aprés 1650, se montrait de plus en plus réfractaire a la poésie, et de plus en plus,
ne demandait aux vers que les qualités d'une bonne prose ?
C'était celles que l'on admirait cC'mmunément chez La Fontaine,
dont on ne goulait la pure poésie que comme un« je ne sais quoi,,
qu'il ne fallait pas songer a expliquer.
L'époque antipoétique de notre nalion cst véritablement
celle qui va de 1680 a 1730. Lé.)!vme siécle, qui n'a pas créé ce
courant de prosai'sme, a fait un effort continu pour retrouver
la poésie. Toutes les innovations qui disloquent la tragédie,
celles de La Motte, de Voltaire,de De Belloy, de La Harpe ou
de Ducis, ont pour objct d'y réintégrer la poésie épique ou lyrique,
dont on prend l'idée tour a tour dans Aihalie, a l'Opéra, dans
Shakespeare, el chez les Grecs. Young, Ossian, Thomson, Haller
et les Allemands servent ~ amuser cette faim de poésie que
nos vers ne satisfont plus. Qu'est-ce que la critique de Diderot,
sinon un examen des raisons pour lesquelles la grande poésie
était alors impossible en France et une recherche des conditions
dans lesquelles elle pourrail:. rena'.itre ? II y a bien autrc chose
&lt;fans cette critique ; mais cela y est.

�104

RE\°t;E DES COURS ET CONFÉREXCES

Dés le début du xvIIie siécle, la sociéLé frangaise comprit
l'erreur et le danger du rationalisme absolu, la nécessité naturelle et la beauté morale de l'activité sentimentale. On s'appliqua
a sentir, doucement, délicieusement d'abord ; orageusemenb,
frénétiquement ensuite; eL, a force de s'exercer au scntiment,
nos Frangais ravivérent en eux la capacité de sentir. ll y a la
un cas, qui n'est pas unique dans notre histoire littéraire, ou l'on
voit la raison tracer la voie au génie, et la volonté réfléchie
précéder l'activité spontanée. Ceci nous explique, remarquons-le
en passant, pourquoi si souvent, au xvn1c siécle, l'cxpression
de la sensibilité nous parait fausse, artificielle et déclamatoire ;
elle traduit moins l'émotion que la volonté d'etre ému.
Le romantisme s'est ainsi préparé chez nous pendant ce
siécle ; et l'on a le droit de dire, J\1. Mornet l'a bien montré,
que les états romantiques de sensibilité et de gout ont été définis
par la critique, mieux encore, vécus dans la société avant 1789,
a partir surtout de 1750.
11 y eut alors meme des essais d'expression pittoresque
ou plastique que résume pour nous le nom d'André Chénier.
Personne n'ignore que, Chénier mis a part, toutes les tentatives de restauration d'une grande poésic avortérent alors ;
un obsLacle infranchissable fut opposé a tous les efforts par
les regles, les bienséances, les conventions de toutes sortes, et
surtout par la fausse conception de l'usagc de la langue. Mais
les réussites furent moins rares dans les genres oi.t le xvne siecle
avait laissé moins de modeles et moins de regles ; c'cst pourquoi
la poésie (sauf la poésie légere) déserta le vers, et se réalisa
dans la prose. Les thémes romantiques et lyriques abondent,
on le sait, chez Rousseau et chez Diderot.

IV
Le champ des études, déja si vaste, comme on voit, s'élargit
encore immensément pour !'historien littéraire du xvnie siecle,
si l'on veut bien ne pas considérer la littérature en soi, comme
l'expression d'un type abstrait de vérité ou de beauté, mais
l'étudier dans la vie, et commc une manifestation de vie, sans
la séparer jamais du public qui la suscite et qui en jouit.
D'abord se pose le grand probleme : quelle a été la part de
la littérature et des écrivains dans la Révolution frangaise ?
Des historiens, d'esprit positif et attachés aux faits, ont été
tentés en ces derniéres années de réduire cette part que l'on
avait peut-etre faite trop grande antérieurement. 11 est bien

LE

xv1ne

SIECLE ET SES PRINCIP.\UX ASPECTS

105

probable que ce ne sont pas_ les li~res et le~ idées des philosophes qui ont été les cause~ 1mm~d1ates .et _d1rectcs des événements révolutionnaires. Ma1s est-1! témera1re de penser que
l'ame du peuple frangais, dans les années qui précéderent et
qui suivirent 1789, réagit aux faits_ sociaux, _et contre le~ acles
de ses gouvernants, selon la mentahté que s01xante ou so1xantedix ans de littérature philosophiquc lui avaient faite, avec les
lumiéres et les passions que ses écrivains favoris lui avaient
données. La psychologie des Frangais est un des éléments --de
l'explication de la Révolution ; et cette psychologie, ~n ~ 7~9,
est stricLcment dans la dépendance du mouvement hLteraue
du siécle.
Pour év,aluer au juste l'action de la littérature sur la société,
sur la nation il faut en étudier la diffusion a travers le royaume
et les classe~ · il faut rechercher jusqu'a quel point les idées
nouvelles desc'endirent dans le peuple, ou s'étendirent dans les
provinces ; quelle formation d'esprit avaient regue les hommes
qui jouérent des roles dans les assemblées ou les armées révolutionnaires. Il y a la bien des problemes intéressants, dont
la solution dépasse mémesinguliérement la question de l'inrlucnce
des philosophes sur la Révolution.
C'est, dans un beau cas concret, la question des rapports de la
littératurc et de la vie ; jamais, en aucun temps, ces rapports
n'ont été plus intimes, jamais public plus homogéne, n~ P!us
intelligenL, ne s'est offert aux écrivains, jamais _les écnvam~
n'ont été plus pleinement d'accord avec le pubhc sur ce qm
fait l'intéret, l'agrément et la bcauté d'un livrc.
Curieux contraste avec l'époque ac.tuella ; nous sommes au
pole opposé ; le divorce est presque complet aujourd'bui ~ntre
le public et la littérature, ou du moins les chapelles httéraires. On ne dédaigne pas le succes aulant qu'on affecte parfois de le dédaigner. Máis on veut l'avoir sans faire de « concessions » au public. On s'applique a le heurter, a ne le
subjuguer qu'en le heurtant ou le moditiant. Le mot_ d'ordre, chez les jeunes, est le mépris insolent du pubhc. Et
souvent, par snobisme, par peur de n'étre pas dans le _mo~vement le bon lecteur se laisse imposer des reuvres ou 11 n Y a
ríen ~ui l'intéresse ou qu'il comprenne. L'arti~te pré~en~ant
(a bon droit certes) ne relever que de sa consc1ence d art1ste,
en tire la conséquence plus douteuse, qu'il n'a ríen'~ faire pour
plaire au public, et que le signe du génie est unecertame ~olo~t~
de ne pas plaire. II se pique de faire son reuvre pour lu~ : mrht
cano el i\1usis. En fait, il est rare qu'un autcur n'écnve que

�106

LE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

pour lui-meme ; les Muses dont il cherchel'approbation, sont des
camarades de cénacle ou de brasserie ; a l'idée d'un grand public
il substitue celle d'une toute petite église au credo de laquelle
s'asservit aussi bien que les écrivains de salons du xvn!.6 siecle
s'asservissaient au gout des gens du monde. Les deux manieres
ont leurs avantages et leurs inconvénients. Si celle d'aujourd'hui
e~t favorable au progrés du raffinement tcchnique, peut-etre
nsque--t-elle d 'entratner pour la littératurc un abaissement
de la valeur sociale et de la signification homaine.
L'accord des écrivains et du public au xvnie siecle, !'intime
communion des créateurs et des lecteurs, nous explique non
seulement le caractére mondain, mais aussi le caractére philosophique, critique et réformateur, utilitaire et pratique que prit
alors la littérature. Toute la France souhaitait qu'on éclairat
sa raison, qu'on détruistt les erreurs, les préjugés et les abus.
La littérature s'y appliqua, parce que, chez les gens de lettres
meme, la conscience de l'artiste obéissait a la conscience du
citoyen.
Ici encore éclate l'opposition de ce temps et de notre temps.
Aujourd'hui, l'art utile et social est honni, l'art pour l'art
triomphe. La littérature est une spécialité aussi technique que
la chimie, et plus sau"age, car enfin la chimie se laisse appliquer aux besoins des hommes. La littérature actuelle prétend
exclure tout ce qui a un intéret pour la masse des hommes et
pour les sociétés : questions poli tiques et sociales, patriotisme, etc.
Elle voudrait n'admettre que ce qu'il y a dans le tempérament
et dans la sensibilité de l'auteur de plus insociablement, incommunicablement individue!. Elle tend aprement a se mettre
hors de l'usage commun de la vie.
11 est curieux de remarquer qu'en vertu du meme príncipe,
du meme désir de créer de la beauté, les beaux-arts suivent
une direction exactement contraire. Songez a la brillante renaissance des arts industriels et appliqués depuis vinrrt ou trente
an~. De vrais et de grands artistes n'ont pas déd¡igné de trava11ler a la décoration de nos habitations ; il ne leur a pas
paru indigne de leur talent, au-dessous de la dignité des arts,
de donner un caractére de beauté a nos mobiliers, a nos étoffes,
a nos bijoux, a tous les objets d'usage familier. 11s ont voulu
que toute notre vie domestique et journaliere baignat dans la
lumiére et la joie de l'art.
C'était la justement le point de vue du xvnie siecle. On trouvait naturel qu'un pamphlet contre un ministre, un écrit de
finance ou de législation, qu'on lisait dans un salon, eut un style

xv111e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

107

tout comme les consoles ou les fauteuils dont ce salon était
garni. La pensée n'y perdait ríen : sa puissance d'action en
était multipliée ; on ne pensait pas que l'art s'avilit a servir
a des fins pratiques de vérité, de justice ou d'humanité ; on
savait reconnaitre l'art partout ou i1 se rencontrait, asa qualité
meme, et l'étiquette voyante de l'inutilité n'était pas nécessaire
pour le signaler. Quelle que fút la matiere traitée par un écrivain,le public lui demandait l'élégance et la grace de la forme. Ets.it-ce
si déraisonnable ?

ii

V

i

Il serait injuste, il serait ridicule de prétendre que le xvuie siecle
n'ait pas été connu jusqu'ici, que tout soit a faire. Non, mais
beaucoup reste a faire.
Je ne puis oublier, et je ne vewc pas diminuer tant de contributions, éclatantes ou fortes, de Sainte-Beuve, de Villemain,
de Vinet, de Bersot, de Barni, de Desnoireterres, de Loménie, de
Schérer, etc. ; plus réc,eroment, de Taine, de Brunetiére, deFaguet,
de Larroumet, d'Espinas, de Bengesco, de Barckhausen, de
Tourneux, de Lintilhac, de Philippe Godet, etc.; hier encore, pour
ne parler que des morts, d'AlbertMonod etde ce Pierre-Maurice
Masson, dont la disparition est un désastre pour nos études.
Je me reprocherais de ne pas nommer Ruplinger et Pierre
Hennant, ces jeunes normaliens morts comme Masson pour la
France et qui ont eu tout juste le temps d'indiquer, par leur premier essai, qu'ils voulaient consacrer au xvme siecle toute leur
force de travail et de pensée.
Si considérable qu'ait été la somme des recherches et des
résultats obtenus depuis 1830, et surtout depuis une quarantaine
-d'années, le champ est illimité, les problemes innombrables, les
documents abondants a tel point qu'on n'en a étudié encore
qu'une petite partie. De riches dépots, d'immenses collections ont été a peine exp]orés. Ni Montesquieu, ni Voltaire,
ni Rousseau, sur lesquels on a tant écrit, ne sont encore completement connus. Tous les jours on nous apporte de l'inédit,
des lettres, des mémoires, meme des ouvrages achevés ou presque
achevés, qui n'ont pu etre publiés en leur temps. 11 est impossible de prévoir le jour ou il ne restera plus de lettres de Voltaire
et de Rousseau a publier, plus de manuscrits de Diderot.
Beaucoup de sujets, etdesplus considérables, sont a reprendre;
nombre d'études faites par des hommes d'un talent séduisant
ou supérieur ont hesoin d'etre vérifiées, soit qu'on dispose

�108

REVUE DES COGRS ET CO~FÉREXCES

aujourd'hui de documents qu'ils n'ont pas connus, soit que
leurs conclusions passionnées soient a redresser. Longtemps
le xvme siécle a été un champ de bataille : on était pour ou
LOntre les philosophes, pour ou contre Voltaire, pour ou contre
Rousseau. On n'en abordait l'étude que pour démolir ou vengn
l'Église, la propriété, la Monarchie, ou bien la libre penséc, le
libéralismc, la démocratie. Les parties et les sectcs du x1x.e siécle
s'invectivaient a travers le xv11ie.
Ce temps-la n'est pas encore tout a fait disparu, et les passions ne sont point éteintes. Cependant le monde a marché ;
des questions sont refroidies, d'autres sont résolues, ou ne se
posent plus du tout dans les memes termes. Pour une bonne
part, le xvme siecle est décidément du passé, est entré dans
l'histoire ; l'étude objective est possible.
De plus, un réel progres s'est fait dansles méthodesde travail.
Les esprit ont acquis des habitudes exigeantes d'exaclitude et
de critique ; si elles ne sont point encore universcllcs, du moins
sont-elles suffisamment répandues.
Le grand príncipe souvent énoncé, est la recherche patiente
et scrupuleuse du vrai. « Le vrai, le vraiseul. disaitSainte-Beuve,
notre ma1tre ; et que le beau et le bien s'en tirent cnsuite comme
ils peuvent (1). » 11 envoyait au diable, une autre fois, tous les
&lt;( fétichcs ». Dans le meme esprit, Alphonse Peyrat écrivait
en 1856:
&lt;&lt; 11 y a, en poli tique et en philosophie, aussi bien qu 'en religion,
des íanatiques qui font du tombeau de lcurs s~ints un sanetuaire pour toutes leurs folies ; c'est la un mal contre lequel la
police littéraire doit se montrer sévere (2). »
Peyrat ajoutait : « Mais la sévérité n'est pas l'injustice. »
Souvenons-nous-en ; le dénigrement et la diffamation n'ont
rien a voir avec l'esprit critique; la justice et la vérité n'interdisent pas la sympathic ; elles l'exigent bien plutot. Aucune vie
étrangére ne se pénetre que par la sympathie. Comme Bergson
nous invite quelque part a nous faire guépes, si nous "oulons
saisir l'élan de la vie naturelle instincthe, de meme, pour r.omprendre Voltaire et Rousseau, iI faut nous faire un moment
Voltaire et Rousseau ; et faisons-nous Pompignan, pour etre
justes a Pompignan. L'analyse et la ,:ritique ont besoin de la
sympathie, qui n'est p8s la iantaisie, pour pénétrer jusqu'au
fond d'une ame et d'une reuvre. Mais la sympathies'égarerait,
( l) C()rrespondance, II, 41.
(2) Hisloire el religion p. 250.

LE

xv111e

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

109

tout comme la haine, si l'érudition ne l'éclafrait et ne tui apportait a chaque instant ses controles.
L'histoire ne se fait avec quelque süreté que par l'érudition,
qui est une reuvre collective. Alphonse Peyrat le savait. 11 y a
80 ans, daos un vigoureux article consacré au troisieme volume
de Michelet, Peyrat insistait, nous dit M. J. Reinach, « sur les
périls et les incertitudes des grandes syntheses, l'impossibilité
de formuler des idées générales en l'absence des centaines de
monographies que réclame une époque aussi complexe et aussi
vaste que le Moyen Age, et les erreurs particulieres que son besoin
de tout généraliser a fait commettre a l'éloquent auteur de
cet ouvrage prémaluré. »
Nous ne pouvons pas regrctter, et Peyrat, ce lettré, ne regrettait, certes pas, que Michelet ait écrit son chef-d'reuvre ; mais
le génie suit des routes a part. La mcrveille de vision et de sensibilité personnelles, que Michelet a donnée, n'est pas, etnepouvait pasetre l'histoire de France vraie et défmitive. Une armée
d'érudit,s fabrique depuis un siecle les centaines et les centaines
de monographies qui seront les pilotis sur lesquels pourra s' élever
une synthese moins hasardeuse. L'histoire littéraire n'est pas
dans une condition différente du resl,e des sciences historiques.
Des lettrés s'inquietent ; a la lumiere crue des documents,
dans l'enquete impitoyable de la critique, que vont devenir nos
grands hommes ? Il y a des gens de goíit qui sont genés pour
admirer si Voltaire et Rousseau, comme La Fontaine et Racinp,
comme Stendhal et Víctor Ilugo, n'ont pas été sans faiblesse.
Ils sont pcinés, ou ils s'indignent, quand aux nobles figures de
légende qu'ils étaient habiLués a vénérer, lapointilleuse érudition
substitue d'autres images moins idéaleset moins pures.
Jusqu'au xvnie siecle, ce danger n'étaitguére a craindre pour les
grands écrivaius ; le document est rare sur leur vie ; et quand il se
trouve, il touche plutot la vie extérieureque la vie intime: c'es~ une
piece d'archives plus souvent qu'un document psycholog1que.
La curiosité du public ne s'at,tachait guere en ces temps.-la.
a la personne des écrivains ; aussi sait-on bien peu sur les horomes
que furent Rabelais, Moliere, et meme Racine avant sa retraite.
Leur humeur, leurs sentiroenLs vrais, les mouvements profonds
de leurs ames nous échappent. D'ordinaire, le lecteur qui
ne se résout pas a ignorer l'auteur, se le faital'image de son livre:
Rabelais est ivrogne ; Racine, doux, et Pascal tragiquement
désespéré.
Au xv111e siécle, les choses changent : l'homme de lettres
est un homme du monde ; le monde a les yeux fixés sur lui ;

�LE XVllle SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECT:',

IIO

RE\' UE DE!&gt;. COUR" l'T co:-.FÉRE:SCES

la publicité s' at.lache a tous ses geste!'. Lui-meme prend volont.iers
l'univers a t.émoin en tout.e occasion. Voltaire n'a pas une colere,
ou une colique, dont une de ses dix ou douze mille Jet.tres ne
nous fasse la confidence. Comment voulez-vous qu'un hommese dresse devant. la postérité en posture de héros de Plutarque,
quand il s'est ainsi confcssé t.ous les jours pendant soixant.e ans,
ou quand, pendant vingt ans, l'Europe a défilé a sa table ou
dans sa chamhre il coucher ? Rousseau a-t-il moins vécu en
public, malgré la mauvaise humeur dontil accueillaitles visiteurs?
11 faut nous résignrr a voir et a présenter ces grands homme,;
du xvnie siecle comme ils furent, et non pas comme nous désirons qu' ils aient été.
Faut-il apres tout. nous étonner qu'un grand homme ait été
un homme ? « Ordinairement, écrit Pascal, on regarde saint.
Athanase, sainte Thérese et les autres commc couronnés de
gloire et agissant avec nous comme des dieux ... - C'ét.ait des
saints, disons-nous; ce n'est pas comme nous.-Que se passait-il
alors ? Saint. Athanase élait un homme appelé Athanase, accusé
de plusieurs crimes, condamné &lt;&gt;n tel et tel concile pour tel ou
tel crime. Tous les éveques y consentaient, et le pape enfin. 11
Mgr Dupanloup fa.it écho a Pascal dans une page curieuse
de son Journal intime. « Depuis quelque temps, vue claire de
la misere, de la faiblesse humaine, en chaque homme, dans les
plus éminents et les plus saints: Quid esl horno? M. T ... , M. G... ,
M. V ... Je ne sais pas si les saints ét.aient mieux que ceux-ci.
Nous ne les voyons que de loin, et de Join on ne sait rien commc
il faut ... De loin on ne sait pas le fond, ni les détails. On sait
quelques traits qui ont sailli sans raison, et. qui ne sont pas le
vrai d 'un homme. »
A la lumiére de l'impartiale érudition, celui quiétudie Volt.aire,
Rousseau, Diderot, Beaumarchais, n 'importe qui des plusgrands,
est tenté de dire souvent comme Mgr Dupanloup : « Et tout
cela, c'est ce qu'il y a de mieux I » Ne regrettons pas le temps
oil la transfiguration ét.ait possible et pour ainsi dire inévitable.
Consolons-nous de toucher « le vrai de l'homme ». Voila qui
compense la perte d'un mensonge charmant, plus solennel
que charmant. Au lieu de héros raidis dans les altitudes légendaires, nous voyons des hommes comme nous, plus grands
que nous par le génie, mais participant a toutes les miseres,
a toutes les faiblesses de la commune humanité : ni dieux, ni
monstres.
Est-ce que les Confessions ont perdu de leur poésie par le
travail critique de Ritter, de Mugnier, de tant d'érudits Suisses

111

ou Fran!;ais qui les ont épluchées ligne aligne? Ces érudits ont-ils
détruit autre chose que des mensonges et des fadeurs ? Le
Rousseau qu'ils ont fait surgir des documents, ce Rousseau, plus
u:oub_le, plus douloureux, plus réel, parle-t-il moins a nos imagmabo~s et a nos c~ur~, est-il moins humain, que le bonhomme
at~(•ndnssant, en b1scmt. ou en porcelaine, que nos péres dressa~entsurleurs bureaux, une herhe a la main, en face d'un Volt.aire également attendri et bonhomme ?
~st-ce que le simpl_e spectacle de la vie n 'est pas plus merve1lleux, plus pat.hét.ique, plus chargé d'enseignements virils
que l'éle~nelle contemplation des bustes académiques dont 0 ~
no.us a s1 longtemps offert la majestueuse galerie ? Est-ce que
meme ~es grands ho°!~es ne sont pas vraiment plus grand:-.
des qu i1 esl avéré qu 11s sont de notre race faits de la meme
argile, les pieds rivés au meme sol, mais l¡ tele et la pen"-fo
dans les cieux ?
' ,
, On _n~ s'ap~toie ~as moins quelqueíois sur le traitement que
1 érud1t10~ fa1t subir aux chefs-d'reuvre. N'est-ce pas diminuer
leur prest1ge que de remonter a leurs sources 7 C'est la un senliment assez rép?_ndu par~i les gens de lettres et les poetes : pour
les hommes d 1magmabon un caractere mystérieux et sacré
s'attache aux reu'Vres littéraires, comme aux fleuves dont les
sourc~ sonl inconnues. Les explorateurs du x1xe sieci'e ont fait
du N1l un fleuve banal qui 'Vienl de quelque part. N'est-ce pas
M. d~ Sacy, au xv1ie siede, qui en voulait a Descartes d'avoir
détrmt la beauté du soleil, en nous en faisant connattre la constitution physique (1) ? On aime que le chef-d'reuue ait l'air
com~~ tom,bé du_ ciel, qu'il donne l'impression d'une création
ez nih1lo, d un m1racle. Le miracle du Cid; le miracle d'Andromaque ; le miracle des A1édilalions.
Mais ce que la_ iantaisie peut perdre de reves, l'intelligence
le _regagne en vénté. N'est-ce ríen de savoir comment ont été
fa1t~s le~ Lellr~s philosophiques et Candide, la Nouvelle Hélolse,
ou l Ém_1Le ? C est par la_ q~'on pénétre dans la psychologie d'un
auteur , ~te1 est en multiphant les études de ce genre qu'on arrivera_ a_fa1~e, avec quelque sureté, la psychologie de l'invention.
Est-11 md1fférent de savoir ce que Volt.aire et Rousseau pour
!'un ou l'autre de leurs ouHages, ont du a leurs deva~ciers,
11lustres ou obscurs, aux courant.s d'idées qui circulaient en
F,ranc~ et en Europe ? ~ourq_uoi iaut-il qu'il ne soit permis
d exphquer les reuvres httéraires que par la biographie des
(1) Sainlc•Beuve, Porl•Royaf, l. II, p, 339.

�11"'2

HEVUE DE';

couns

ET CONFÉflE:\CES

auteurs, par les événements personnels de leur vie, par les acci.
dents de leur santé ? :riioyen précieux d'information a coup súr,
mais qui ne donne pas touL.
Est-ce que la connaissancc des sourccs d'un livre en delruit
l'originalité ? Point du tout. Elle la cerne ; elle la précise ; en
dislinguant les éléments empruntés, elle fait apparattre ce que
l'auteur a mis daos son ceu'lire de soi, de personncl, d'unique et
de nouveau. Ne nous privons pas d'un moyen d'écarter l'erreur
1&gt;t de diminuer le , ague dans l'bistoire littéraire. 11 restera toujours assez de « miracle », c'cst-a-dire d'imprévu et d'incxplicable, dans les créations du génie.
C'est la recherche aLtentive des sources et des influenc.es qui
nous fait apercevoir avec quelque exaetitude les communications des esprils : et non seulement d'une généraLion a l'autre
dans la meme nation, mais d'une nation a l'autre. On a beaucoup
dit sur les relations de la France et del' Angleterre au xvniesiecle,
JI y a beaucoup a dire encore.Que Voltaire aitvécu a Londres,
qu'il ait été influencé par Shakespeare et par Lillo, par Toland,
par Collins et par Bolingbroke : il y a meme des bacheliers qui
le savent. Mais jusqu'oi.t précisément est allée sa connaissance,
jusqu'ou son intelligence des choses anglaises ? Jusqu'A quel
point s'est-il laissé pénétrer, modifier, é'\leiller par la poésie ou
la philosophie anglaises? Et qu'avons-nous rendu a l'Angleterrc.
dont nous a'\1011s tant regu ? Ce que la Fran..:e et l'Angleterre
se sont mutuellement emprunté, n'est-ce pas ce dont elles sentaient secretement le besoin, et que leurs littératures nationales
n'étaient pas capables ou refusaient de leur donner ? 11 n'y
a pas d'étude plus passionnante que celle qui s'applique Asuivre
d'un pays a l'autre le jeu des échanges intellectuels, et le passage
des courants européens, de pensée et de sensibilité. Mais autant
il est aisé sur ce sujet de débiter éloquemment des choses vagues,
autant il faut d'érudition scrupuleuseet patiente pour se rendre
compte a peu pres du mouvement réel, multiple et irrégulier,
de la vie.
Plus large encore est le sujet qui s'offre a notreinvestigation,
quand nous songeons a l'empire exercé par la civilisation frangaise au xv11ie siécle. On lit nos livres a Londres, en Espagne, et
meme, vers la fin du siécle, :i Philadelphie. On joue nos pieces
en Allemagne, a Saint-Pétersbourg et a Naples. On parle frangais a Berlin, en Suede et en Russie. Des rois, des genllemen et
des boyards, des hommes et des femmes de toutes les nations
s'inscrivent alors parmi les écrivains frangais. La conquete
commencée par le xvu8 siecle, s'étend et s'acheve dans le xvuie.

LE

w

xv111e

113

SIECLE ET SES PRINCIPAUX ASPECTS

C'est connu en gros ; mais le détail et les modes infiniment variés
de cette conquete sont encore en grande partie a rechercher.
Q_uels ouvrages franliais a-t-on lus ici ou la ? Quels étrangers
vmrent chez nous ? Quels Frangais séjoumérent a J'étranger ?
Quelle fut I'ceuvre de tous ces pionniers obscurs, mattres de
l~n~~e, précepteu1:5, par lesquels se sont allumés des foyers de
c1vil1sation franga1se en Russie, en Moldavie en Valachie en
Ho1;1gri_e ? De tous ces contac~ avec !'esprit fran 11ais, qu~lles
exe1tat1ons reliurent, dans les d1vers pays de l'Europe ou de l'Amérique, les littératures ou les eonsciences nationales ? 11 n'y a
pa~, pour u~ Frangais, de recher~he plus réconfortante que celle
qui nous fa1t contempler la dommation universelle qui fut concédée a la France en ce temps-la par l'humanité civilisée : domination pacifique qui, assurément, au siecle de Louis XV au
temps de Ros~ach, n'était pa_s fondée sur la force et le pre~tige
des armes, mais sur la séduction de !'esprit et le charme de la
société.
~a connaissaD:e,e é~udi~e est lente et facheuse a acquérir ;
ma1s l?utes le1s 1magmat1ons_ sont pauvres en comparaisoi. des
évocations qu ell_e rend poss1bles. Seule, je le répéte, elle nous
approche de la v1e du passé.
Quand ce ne serait pas assez pour nous persuader de nous
soumettre a ses méthodes et de leur pardonner Ieur lourdeur et
leur austérité, nous y serions amenés par l'intéret de soustraire
le xvnie siécle aux controverses des partís et des sectes. On
n'aura jamais fini de disputer sur la vérité ou la fausseté sur
la bienfaisance ou la malfaisance des idées de Voltair; de
Diderot et de Rousseau ; mais quand il s'agit d'en démele; les
origines, de tracer la courbe de leur succés ou la carte de Ieur
circulation, on peut s'entendre sans sacrifice d'aucun c6té : et
l'on s'e~tendra d'autant mieu.x qu'onpratiquera les memes méthodes _mdépendantes des sentiments qu'on professe et des
conc:lus1ons q~'on dé~ire. Ainsi s'a,! crottra de jour en jour le
nombre des fa1ts acqms et des résultats certains ou consentis ·
ains~ ira s'élargissant le domaine commun des intelligence;
cultivées: pendan_t qu~ peu_ ~ peu _l~ paix s'étendr~ d'un probleme a I autre. Ams1 1 érud1bon cnhque dont le v1sage effraie
parfúis les gens du monde et des gens d~ lettres, sera un instr~ment de concorde spirituelle entre les Frangais ; elle trava!llera e!flcaLement, sur les terrains les plus brulants de l'histo1re des 1dées, a créer une sorte d' U nion Sacrée dont le renom
et l'autorité de la pensée frai.liaise dans le monde profiteront.
8

�LES THÉORIES DE L'J:-;DUCTION ET DE L'EXPÍ:RIMENTATION

Les théories de l'induotion et de
l' expérimentation
Cours de 11. LALlNDE
Profuseur 4 la Sorbonne.

LE~ON

III

Lea origines de la m é thode expérlmentale.

Nous avo~s ~u précédemment qu'il y avait au moins trois
~~oblelll:cs d1stmcts 5?';1S _le nom commun de « fondemcnt de
l mducbon » : 1° la lég1timité de tellcs et telles inductions dctellc
ou _telle sortc_ d'cxtrapol~tion ou d'hypothesc ; 20 le príncipe
logtqu? du ra_1sonncment mductif ; ~o les raisons psychologiqucs
e~ philosoph1qucs de notre assentimcnt aux vérités expérienttclles.
~e _Prcmier de ces problemcs est celui auquel nous consacrerons
pnnc1p~lemcnt le cours de cette annéc. II est, d'ailleurs, la base
nécessaire des ~e~x ~utres. En efict, toute scicnce normative
suppose m~e d1stincbon spontanée, antérieure a la réflexion
entre ce qw est, dans son domaine, correct ou incorrcct réus·i
ou manqué. La logiquc es~ une scie~ce normative, des qu'~lle ne
b_orne pas ª':1 pur formalis~e (qw par lui-meme, d'aillcurs, n'a
ricn de_ spéc1fiquement lo?1que)_: elle a pour objct la distinction
du vrai_ et du faux, d':1 _bien raisonné et du mal raisonné. C'est
avec raison que les _logtc1cns de Port-Royal ont défini lcur reuvre
c?mme u les r_éflexions que les_ hommcs ont faitcs sur les princ1~ales opérations de leur esprit•, ajoutant que u tout cela se
fa1t :naturellcment, et quclquefois mieux par ccux qui n'ont
apprJS a~cune regle de la logique que par ceux qui les
ont appnses » et q'!e « cet ar~ ne c~nsiste pas a trouver le moycn
de faire ces op~rati~ns ..., ma1s ~ fa1re des réflcxions sur ce que la
natur~ n?'!s frut fa1:e • , réflexions qui dans la suitenemanquent
pas ~ ut1lité._ Condillac a _presque dit la meme chose dans le
premi~r chap1tre de sa Log,que, et J .-S. Mili, au début du V Je livre
de la s1enne, a propos de la méthode des sciences morales.

:e

•

115

. Comment s'est formée la mélhode expérimcntale ? On pourrait
dire, avcc une égale justcsse, que !'origine en est toutc récente
ou qu'cllc se perd dans la nuit des temps. Toutc récente, si
l'o~ considere les procédés syslématiques et réfléchis d'explorat-1on pratiqués par Léonard de Vinci, les astronomes de la
Renai~sance, Galilée, et digérés par Bacon en un nouvel Organon ;
tres antique, si l'on considere les démarches spontanées dont la
scicnce moderne est la rationalisation. Il y a la une sorte de loi
générale. Toute rationalité est r ationalisation. L'empirisme
pur est absurde : ce qu'on appelle « les faits • incorpore des
éléments cmpruntés a l'activité de l'esprit et a ses tcndanccs.
Mais le rationalisme pur n'est pas moins absurde : il n'y a pas
pour toutes les époques et pour tous les peuples un tableau invariable des príncipes de l'entendement pur ; comme les nations
dont parle Vigny, nous nous éveillons in mediis rebus, au milieu
d'une connaissance déja acquise et déja en mouvement. C'est
une idée fausse de dire avec Hegel que la philosophie ne peut rien
présupposer. Ce qui est vrai, c'est qu'clle rcvient sans ccsse sur
ses présuppositions, pour les confrontcr l'une avec l'autre, et
avcc les conséquences qu'elles annonccnt ; elle cherche a les
éprouver, a les élucider, a en diminuer le nombre. C'est un travail
de dissolution ou d'involution, guidé par le besoin de se rapprocher autant que possible de l'unique et de l'identique. De sorte
qu'a la limite, en eflet, elle les éliminerait toutcs; mais cela n'est
qu'une asymptote. A chaque moment, elle dégage un systeme
logique relativement stable, pratiquement invariable par rapport
aux erreurs ou aux fantaisics des individus, et qui fait autorité
par rapport a cux. C'cst la raison constiluée, dans laquelle il
faut avoir confiance, et de laquelle est vrai presque tout ce que
le rationalisme a coutume d'opposerau traditionalisme, a la sagcsse empirique des hommes qui ont « de l'expérience ». «Autre
chose, disait Claude Benard, est d'avoir de l'expérience, autre
chose de fairc des expériences. •
Dans l'Antiquité, on a cu généralement lemépris de l'expérimcntation, comme de quelque chose de manuel et de servile.
On le voit dans le fragment si caractéristique d'Eudéme (conservé
par Proclus dans son commentaire sur Euclide) : « Pythagore,
le premier, fit de ces connaissanccs(lesconnaissances arithméticogéométr;ques) une discipline libérale en considérant de haut leurs
fondcmcnts et en examinant (démontrant ? ) les théoremes d'une
maniere immatérielle et rationnelle. » Voir encore ce que dit
Platon sur le langage des géometrcs, grossierement matériel
en apparence, tout idéal au fond (Républ., VII). L'idéal est

�116

REVUE DES COl'RS ET CONFÉRENCES

de reconstituer les choses par !'esprit seul, cornme le fait par
exernple Archimede dans son traité Des corps floltanls, qui est
typique. 11 commence par des propositions purement géométriques et par la définition d priori du fluide : « Hypolhese :
On adrnet que la nature d'un fluide est telle que ses parties sont
également placées et continues entre elles ; que celle qui est
moins pressée est déplacée par celle qui l'est davantage ; que
chaque partie du fluide est pressée par le fluide qui est au-dessus
suivant la verticale. » Partant de la, il démontre que la surfacc
de tout fluide en repos doit etre spbérique ; qu'un corps ayant
meme densité que le fluide descendra jusqu'a ce qu'il soit complétement immergé, etc., etc.. Et ~es démonstr~tions se suiv_ent
comme dans un traité de géométne, quelquef01s meme dédwtes
par l'absurde. Aucun appel n'est fait a l'expérience; et meme, au
cours du Trailé, il n'introduit qu'une seule « hypothése » nouvelle :
« On suppose que les corps qui, dans un fluide, sont poussés vers le
baut le sont suivant la verticale qui passe par leur centre de
gravité. » Que la légende soit vraie ou fausse, l'expérience a
suggéré ces constructions, mais exactement comrne elle peut
suggérer au géometre de construire_ des ce~cle_s ~u des cylindres.
Sans doute Archiméde, dans la pratique, Ia1sa1t-1I quelques expériences, mais sans en parler, a titre de tatonnement ou de v~ri~
fication. Mais la science exige pour lui l'enchatnement d prior,
d'idées défmies in abslraclo.
S'il n'y avait dans le monde que des solides, s?nt raité des corp_s
flollanls garderait touLe sa valeur démonstrat1ve : seulement, il
ne s'appliquerait a ríen.
Cette méthode existe toujours. On refait, par des postulats
admis a titre de príncipes, une nature schématique qu'on tache
de rendre aussi adéquate que possihle a certains faits connus.
C'est évidemment un bon moyen d'assimiler entre eux les choses
et !'esprit, qui s'efiorce d'en construire un double d'aprés ses
propres lois et en n'y me_ttant que des pensées.. Cependant,
au point de vue pratique, d y a de grands mconvéments . a procéder ainsi. D'abord, il y abien des résultats qu'on n'attemt pas
d priori. De -plus, on détruit com~e un échafaudage inut~le, la
vérítable suite de la pensée créatnce ; on force ceux a qui ~ on
présente les cboses de cetle maniere arecevoir d'.ah~rd des noti_ons
et des principes qui semblent purement arb1tram~s et qw ne
peuvent cesser d'etre obscurs po~r eux que lorsq~'ds en seronl
venus tardivement aux efiets qui en sont les vra1s fondements.
Enfin: on relie par '1'analyse mathématique des faits qui certai:
nement, en eux-memes, sont reliés d'une tout autre fa~on. S1

LES THÉORIES DE L'l'.';OUCTION E'F DE L'EXPÉnI\IE:0.TATION

117

la nature « ne se soucie pas des difficultésd'analyse », c'est parce
qu'elle ne procede pas par développements en séríe ni par intégrales. Les mathématiques rendent a coup sur des services
immenses: mais elles ne seraient un véritable instrument d'assinúlation entre le pbysique et le mental que si elles se composaient
exclusivement de ces opérations ou démonstrations queCournot
appelaiL rationnelles, par opposition a ces opérations seulement
logiques, qui forment la majeure partie, et peut-etre la totalité
du calcul algébrique appliqué aux phénoménes matériels.
La mélhode d'A.,rchimede avait done besoin, pour devenir
féconde, d'etre d'abord abandonnée pour une méthode rnoins
ambiLieuse, plus directe, consistant a inventorier la nature,
a en faire la description, quitte a ne pas la comprendre tout
de suite. Bien qu'elle ressemble étroitement aux formes les plus
avancées de la méthode expérimentale, elle était un obstacle
au développement de celle-ci. L'idée de recueillir des faits,
puis de construire des dispositifs matériels tels que le résultat de l'observation ne soit pas le meme suivant que le
cours de la nature aura été tel ou tel, voila précisément ce qui a
renouvelé la physique de Bacon, de Galilée, et meme de Descartes. De la, le balancement perpétuel entreles deuxpréceptes:
Ne cherchez pas a deviner d'avance, constatez. - Tachez
d'abord de deviner : la nature ne répond ríen a qui ne sait pas ce
qu 'il faut lui demander.
Comme l'a fait tres justement observer M. Egger (Science
ancienne el science moderne, Revue de l'enseignement, 1890) les
anciens savants, meme au musée d'Alexandrie, n'ont jamais eu
de laboratoires.« Dans les idées d'alors, dit-il,lascience et l'expérimentation étaient choses distinctes,presqueopposées.L'idée de
laboratoire était associée a celles de magie, de superstition, de
charlatanisme. »- Ce qui prépare le plus directement, dans
l'Antiquité, la science proprement expérimentale, ce sont: 1° les
recettes des artisans: il ya eu dans l'Antiquité de vraismanuels
techniques, les Traités de mécanique pratique de Héron d' Alexandrie, de Vitruve ; des manuels de chimie dont on retrouve la
postérité dans les Composiliones ad lingenda, Liber ignium, ele.•
(Voir les études de Berthelot sur les Origines de l'Alchimie) ; 20 (tres étroitement liées aux premieres) des recettes thaumaturgiques: moyen de faire un autel ou le feu s'allume delui-meme,
ou bien dont les portes s'ouvrent seules quand on y fait du feu.
Dans les temples égyptiens, il y a eu certainement une physique
&lt;l'illusionnistes. Longtemps encore, de nos jours meme, on a
vendu, sous le nom de« boites de physique ll, des boites de petits

�118

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE~CES

appareils de prestidigitation : gobelets, piliers de Salomon,ete..
On trouve cependant une idée juste de la méthode expérimen•
tale, semble-t-il, chez les médecins dits empiriques ou sceptiques.
Voir BROCHARD, Les sceptiques grecs, livre IV : Les médecins
sceptiques. Ménodote de Nicomédie (1er siecle aprés J.-C.) ;
Sextus Empiricus (vers 200). Ils semblent bien avoir eu l'idée,
dans leur domaine médica!, d'une enquete systématique, coruportant invention d'idées théoriques, puis vérification par les faits,
La tradition de la science expérimentale anciennea été prolongée au Moyen Age par les occultistes et les alchimistes, et,
par suite, est longtemps restée liée a leurs attitudes d'esprit.
On trouve encore la trace tres nette du secret scientifique
jusque chez Francis Bacon, surtout dans ses petits ouvrages :
De Inlerprelalione nalurae proemium ; Temporis Partus masculus,
Valerius Terminus (voir étudesur le Valerius Terminus dans le
Congres d'Hisloire des sciences de 1900). Il veut que le livre de
science « lectorem sibi deponat et quasi adoptet » /Temp.,-art.
mas.). Cf. aussi l'expression : « Ad filios scientiarum ». Son
Atlantide est une cité savante, organisée comme une société
secrete : on s'est meme demandé si elle ne tenait pasaux origines
de la franc-ma1t0nnerie.
Le Moyen Age avait done hérité d'une masse de connaissances
empiriques confuses et plus ou moins suspectes, en meme temps
que de la tradition mathématique qui vient de Pythagore et de
Platon. On sait que! rllle les Arabes ont joué dans cette transmission. Mais l'assimilation de ces matériaux scientifiques
hétérogénes a été tardive. L'idée de ce qu'il faudrait faire pour y
mettre de l'ordre, pour constituer un vrai savoir, en donnant
a tous les phénomenes la forme intelligible que les mathématiques
donnent a quelques-uns d'entre eux, semble avoir couvé obscurément pendant des siécles avant d'éclater dans les systémes de
la fin du xv1e et du xvue siecle. - On l'apergoit tres nettement
au passage chez Roger Bacon, franciscain que Henan a appelé
« le vrai prince de la pensée au Moyen Age ». Mais lui-meme
rapporte ses idées a l'influence d'un matLre peu connu, Pierre de
Maricourt, Dominus experimenlorum (1). Bacon était un alchi(1) Des travaux récents ont mis en lumiere un autre précurseur, Robert
Grosseteste, éveque de Lincoln (Roberlus Lincolniensis, Roberlus Capito,

(1175 Y-1253). Duhem avait assez longuement parlé de lui, mais presque

exclusivement comme astronome, aux lomes III et V de son Systtme du
Monde, dans lesquels il étudie aussi Roger Bacon a ce méme point de vue.
L. Baur, qui avait déjá contribué a l'ouvrage collectif ~ur Roger Bacon
(publié a úxford en 1914, sous la direclion de A. G. Lillle) par un article

LBS

THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L'EXPÉRIMENTATION 119

miste, accusé de sorcellerie, et parle dans ses ceuvresd'unequantité de tours magiques (magie naturelle). II y a chez lui un mélange d'erreurs singulieres et de connaissances tres avancées, et
surtout une puissance d'anticipation singuliere. II est, comme on a
dit, antiscolastique ; il se plaint des scolastiques, ses contemporains, par lesquels il a été persécuté, et qui ne cessent, dit-il,
d'anathématiser a les mathématiques, l'expérience, l'alchimie,
la• perspective • (optique géométrique) 11. II y a lieu de remarquer
chez lui cette ferme volonté d'unir les mathématiques et l'expérience : toute la 4e partie de l'Opus Maius, notamment, est un
plaidoyer pour l'utilité des mathématiques dans la connaissance
des choses humaines et divines. « On peut, dit-il, démontrer par
les mathématiques tout ce qui est nécessaire a la physique; et.
sans elles, il est impossible d'avoir une connaissance exacte des
choses de ce monde. ,, - La 6 8 partie a pour titre De scientia
ezperimentali. II y écrit : « Il y a trois manieres de connattre la
vérité : l'autorité, qui ne peut produire que la foi, quand elle est
justifiée aux yeux de la raison ; le raisonnement, dont les conclusions les plus certaines laissent a désirer, si on ne les vérifie
pas ; et enfin l'expérience, qui se suffit a elle-meme. » Il constate
(Opus lerlium, ch. XIII) que l'expérience naturelle est imparfaite, en ce qu'elle n'a pas conscience de sa puissance, qu'elle
ne se rend pas compte de ses procédés ; elle peut suffire a des
artisans, non a des savants. Au-dessus d'elle, « il y a la sciencede
faire des expériences qui ne soient pas débiles et incomplétes ».
Mais pas de regles précises pour la conduire : il connatt bien,
commc nous l'avons vu, et il rappelle, dans ce passage meme, le
rl:lle que doivent jouer les mathématiques dans cette expérience
savante ; il y a ajouté ce qu'il appelle « l'inspiration divine ». Émile Charles, par une critique des textes, a soutenu qu'il
s'agissait, sous ce nom dela raison, de l'interprétation de la nature
pa1· nos idées (1). Encore n'est-ce pas évident.
Entre Roger Bacon, mort dans les derniéres années du
sur l'influence de Grosset.este, a fait parallre en 1917 un ouvrage étendu¡
Die Philosophit des Robert Grosselesle, qui cont.ient un grand nombre de
rapprochements entre ses idées scienliflques et celles de Bacon r communauté
de questions, quelquefois méme communaulé de formules; éloges ~e
Grossete~te et aJlusions a te! ou tel de ses ouvrages. 11 reste cependant clair,
semble-t-il, qu'il y a de \'un a l'autre un progril~ ~onsidérable des idées.-:Sur les rapporls de la science et des croyances reilg1euses au Moyen Age. v01r
les belles Etudes de philosophie médituale de !lf. Gilson (Publication de l'Université de Strasbourg, 1921).
(!) Voir son ouvrage sur Roger Bacon, remarquable surlout pour s011
époque (1861).

�120

REVUE DES COURS ET CO~FÉRE:-CE,';

xme siécle, et Frangois Bacon s'étend une période ou il n'y a plus
d'homme aussi symptomatique de la « traditio lampadis ~ et
de l'effort vers la constitution de ce que nous appelons la science.
Une autre forme de philosophie domine, surtoutaristotélicienne,
défiante a la fois de l'expérienceetdumathématisme. lly a la des
i:aisons analogues a celles de l'Antiquité: association a des doctrines réprouvées : astrologie, magie, sorcellerie (malhemalicus
souvent pris pour astrologue, comme philosophus pour alchi:n1iste) ; suspicion d'impiété a la fois et de charlatanisme, qui
a du etre souvent fondée. On y trouve presque toutes les idécs
qui serviront plus tard a l'édification de la méthode expérimentale, quclquefois d'une fagon surprenante ; mais a l'état fragmentaire. dispersées,melées d'erreurs et souvent de divagations
extraordinaires.
L'ceuvre de la science est surtout une reuvre d'assimilation
de malériaux hélérogenes, venus de provenance tres diverse.
Contrairement au préjugé évolutionniste qui vicie actuellemcnl
presque toutes nos études (meme chez ceux qui parlent avec
dédain de la philosophie de Spencer !),les origines des choses ne
sont presque jamais unes et simples, pour se dillérencier ensuite.
C'est parliculiéremcnt ncl dans la physique, dont les origines
sont visiblement polygénétiques : diversilé des matiéres sur
Jesquelles s'exerce l'induction des divers art.isans ; diversité des
régions ou les connaissances ont pris naissance ; diverbité des
oµinions et des systemes qui se forment a leur occasion. Elle ne
n•ssemble pas a un arbre, mais a un fleuve grossi d'affiuents. D 'autre part, la science, telle que nous la comprenons, a be;;oin
d'un public comme l'arl. C'est parce que l'exislence d'une communauté de pensée esl nécessaire a l'acquisition de la Yérité.
Peut-etre l'exislence de ce public est-il le véritable « plomb », dont
parle Bacon, et qui est nécessaire pour !ester l'intelligence hu111aine. L'imprimerie a été l'une des causes de la renaissance
scientifique, bien moins parce qu'elle répandail des connaissances acqúises, des vérités découvertes solitairement par quelques hommes, et qui sanselle scraient restées sous leboisseau, que
parce qu'en appelant un nombre considérable d'esprils a connattre les pensées les uns des aulres, elle amenait sur ces pcnsées
ce lravail de critique el de controle, et par suite d'unification,
qui est le nerf de la pensée ralionnellc.
C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner qu'cn regardanL de pres
cette période encore mal connue, on y découvre des précurseurs
de la science lclle que nous l'enlendons. Duhem, notamment
(tn parliculier dans son Sysleme du .llo11de el ses Éludes sur

1

LES TRÍ:ORIES DE L'I~DUCTIO'.li ET DE L EXP:f:RI~E!IITATlON

121

Uonard de V inci), a mis en lumiere des hommes qui prolon~ere_nt
la tradition d'Oxford et les idées de Roger Bacon, part1culierement a l'Université de Paris, et parmi les partisans du nominalisme de G. d'Occam. Jean Buridan, qui paratt avoir eu
l'idée de l'inertie des corps en mouvement, anlicipant une
question de méthode .qui sera discutée jusqu'a nos jours, déclare
que les astronomes, en tant que tcls, doivent adopter l'hypothese
la plus commode pour représenter exactement les mouvement:5
du ciel qu'on observe en fait « et no~ deben~ curare u_trum ~1t
ita in re sicut ima"inantur » ; ma1s le ph1losophe, aJoute-t-il,
(le1philosopbe natur~l ») ne peut ~·en te~irla_; il f~u~ qu'il atteigne
la vérité des choses : « sed de tahbus 1magmabombus eorum et
aliorum philosopbus habet inquirere quae_sit vera et quae non
(üuhem, Sysleme du Monde, IV, 139). - N1cole ?res~~• son contemporain, n'est pas seulcment u_n b?.n mathematic1_en, ~t un
aslronome qui a pris en considération 11dée de la rota~10n diurne
de la Terre ; il a des réflexions d'excellente mécamque sur le
mouvement pendulaire ; il a déftni tres clairement la représcntation des phénomenes naturels au moye':1 des cour~es du
genre de celles qu'étudie la géo1;Délrie analy~1qu~ e~ qui . sont
devenues si courantes dansles sc1ences ; et meme il 1 aapphquée
a l'étude du rnouvement varié. Son ouvrage est connu sous le
tilre De laliludinibus formarum (1), ou formae désigne les quali~s
observables dont on étudiera la variation, par exemple le po1ds
d'un animal qui grandit, l'espace parcouru par un mobile en un
lemps donné.
..
Pierre d'Ailly (vers 1400), également attaché a l~ trad1tion
des« nominaux », rcproduit ou développesouventles 1dées expériment.ales de Roger Bacon.
Le Cardinal Nicolas de Cusa, ou de Cues (1401-1463) app~~att
surtout comme un pythagoricien, ~présenta?t d'une ~rad1t1on
un peu différente a l!que)le apparti~nt le Timée et qw se°?ble
n'avoir jamais cessé. ::;on 1dée directr1ce est dans le mot célebre
que Plutarque ..ttribue a Platon : « Dieu est l'é~rnel géome~re 11
(mais entendu surtout chez lui au sen~ numénque). ,cette 1dée
est évidemment un des facteurs de la sc1ence : nous 1 avons vue
chez RogerBacon; nous la retrouvonscheztouslesgrandsméth~Jo)oaistes : au second plan chez Bacon de Verul~m, ma1s
1res Join malgré cel:t d'élre négligée, comme on le cro1t souvent;
(1) Ce litre, a !nit observer Dullem, n'est pas d~ l'auteur.. 11 a ét.é aJouté
postérieurement. On trouve ~ans l~s ms. D_e {lgur_atwr1;e polc_nllarumetrmn,urarum ditformilalum et De umform,lale el d1florm1lale mler1S1onum.

�122

REVUE DES COURS ET COXFÉRE:'&lt;CES

prépondérante chez Descartes, Newton. - Le cardinal de Cusa
~st :i~ssi un précurseur par son appel au sens commun, a la raison
md1VIduelle. Dans ses u Dialogues de l'Idiot II il met en scene
un Idiota (t8Lw-r-i¡c;, un simple particulier un homme du commun •
celui ~ui n'est pas un homme du métier: un savant de profession:
et qw pourtant ~n. remon~re au_x éru~ts). Parmi cesdialogues,
le 46 est De slalicis experimenlis, ou 11 vante I'importance de
l~ balan~e pour _la constitution de la science : « Per ponderum
d1fTerentiam arb1tror ad secreta rerum verius pertingi et multa
scir~ posse veri~imiliori conjectura » (au début, p. 172). Il fait
~e_rur_ étymologiquement mens de mensurare (3e dial., 149) et
d md1que ~~s recherches a faire par ce procédé sur l'bygrométrie
et la préVISion du temps, sur la nutrition des plantes. II a aussi
projeté une sonde perfectionnéepour la mesure des profondwrs,
des_ procédés pour mesurer le battement du pouls, etc.. II est
vra1 que les applications qu'il indique sont souvent erronées.
II a écrit un De conjecluris, dont le premier aspect, surtout quand
on le rapprocbe . de ce qui précede, suggére une conception
moderne de la sc1ence, et du rapport entre la pensée humaine des
cboses, et sa limite, la pensée divine. Livre I, ch. III, au début,
on lit ce passage qui a vraiment, sous sa forme tbéologique, une
saveur d'idéalisme tres philosophique :
« Conjecturas a mente nostra, uti realis mundus a divina
infinita ratione, prodire oportet. Curo enim humana mens, alta
Dei _s~~litudo, fecunditatem creatricis naturae, ut potest,
partic1piat, ex seipsa, ut imagine Omnipotentis Formae in
realium entium similitudinem rationalia exerit. Con;ecluralis
ilaque mundi humana mens forma exislit, 11li rea/is divina. Quapropter_ ut absoluta illa divina Entitas est omne id quod est,
m quohbet quod est, ita et mentís humanae unitas est conjecturarum suarum unitas. » e Dieu crée le monde, dit-il encore,
comme nous créons la série des nombres. »
.Mais il y a le revers de la médaille. Ces conjectures ne sont que
le role du ternaire, du quaternaire, du dénaire ; le rapport de
1. 2. 3. 4 aux éléments ; de 7 avec les etres qui se reproduisent, etc.•
L_a figure fondamentale du De conjecluris, qui rappelle imméd1atement la théorie pythagoricienne de 1'ú1ttpox_,\ et de l'ultL&lt;}L&lt;;,
consiste en deux pyramides opposées, la base de chacune d'elles
contenant le sommet de l'autre : l'une est Dieu « base de la
pyramide des lumiéres », l'autre est le Néant, « base de la pyramide des ténebres ». - De meme, par une sorte de rythme hégélien, la Trinité est le tbéme du monde:tout se fait de la combinaison de deux contraires. Le titre du De docta ignoranlia es~

LES THÉORIES DE L'INDL'CTION ET DE L'EXPÉRDIENTATIO:\

123

d~ja _en lui-memc une application de cctte synthesc des contradi~to1res. - De plus, ces « conjectures » ne sont pas des hypotheses au sens moderne, des formules a vérifier. Elles sont bien
pluWt des probabilités, apparentées au probabilisme de Cicéron :
« •.•
hom?nculus, probabilia conjectura sequens. » Ce sont
aus~1. des_ conJectur~s ~ur_ l'avenir, des prévisions historiques, des
antic1pallons de ullLmis diebus. Tout cela est curieux, mais n'intéresse que tres indirectement la formation de la méthode expérimentale.
Elle ?oit bea~coup plus a Léonard de Vinci (1452-1519) - sur
lequel 11 y a lieu de consulter G. Séailles. Léonard de Vinci
l'artisle el le savanl; et Duhem, Éludes sur Léonard de Vinci '.
~eux qu'il a lus,_ ceu.x qui l'onl lu. (II y fait d'ailleurs une pla~
unportante a l'iicolas de Cusa). Je vous ai déja cité cet ouvr_age~ qui a l'intér~t de bien marquer la continuité de la pensée
~c1e~hfique, sa tens10n dans un meme sens avant qu'elle réussisse
a s y avancer au vu et au su de tous, et avec J'assentiment
commun. Chez Léonard, point d'exposé systématique de méthode: d'ailleurs, ce qui nous a transmis sa pensée, ce sontle plus sou•
ventdes notes prises pour lui-meme. Mais les traitsdominants de
s?n esprit sont le rejet de l'autorité et la défiance de l'imagina!-i~n. Seule, « l'expérience ne trompe jamais ». II déplore la fausse
idee de noblesse philosophique qui fait rejeter comme inférieur
ce qui vient des sens. llfautinterroger la nature, quines'exprime
que par nos sensations. ll indique comment on pourrait observer
la fa~on dont l'eau s'écoule, en la faisant sortir par divers orifi~es, tortueux ou droits, longs ou courts, ronds ou carrés, a bords
mmces ou arrondis. Il dessine un liquide en équilibre dans des
tuy~u.x de pompe de diametres divers, ce qui ressemble tout
a f~1t a un_ sc_héma
presse hydraulique. II pose des questions
qui aboutiraient d1rectement a la connaissance expérimentale
de la chute des corps : « Si un poids de cent Iivres tombe dix fois
de la hauteur de dix brasses sur un meme terrain, et l'enfonce
d'une brasse, de ccmbien l'enfoncera-t-il en tombant en une
seule fois de cent brasses ? Si un poids tombe de deux cents
brasses, de combien tombera-t-il plus vite dans les deuxiémes
cent brasses que dans les premiéres ? etc.. » (Séailles, 197). On
trouve d~ns ses cahiers de nombreuses pages de calculs ou de
construcllons géométriques, mais toujours subordonnées a
l'observation, destinés a l'explication ou a la prévision. II est
tres préoccupé, comme Je seront Bacon et Descartes de « science
active», d'une _Philosophie qui nous rende mattres ~tpossesseurs
de la nature (Disc. de la Mélhode). II est plein d'idées vivantes ;

!1t

?e

�124

1

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ila l'idée que tout corps pese dans Le sens de son mouvement, ce
qui est l'inertie ; voir dans Duhem toute l'histoire de la vis
impressa, opposée a la théorie de la continuation du mouvement
par la réaction du milieu. 11 connatt le príncipe des vitesses
virtuelles; il a pressenti l'importance des ondulations. 11 indique
des moyens d'étudier la croissance des plantes, Je vol des oiseaux.
11 dit, comme le répéteront G. Bruno,Bacon, Pascal, que }'esprit
humain est semblable a un homme qui apprend de plus en plus,
et que l'Antiquité était l'enfance du savoir. Enfin, il a pleinement l'idée que la science, par opposition aux discussions scolastiques, a pour vraie marque l'unanimité tranquille des hommes compétents : « Ou l'on crie, dit un beau texte cité par
M. Séailles, il n'y a pas de vraie science, parce que la vérité a
une seule conclusion qui, publiée, détruit Je litige pour jamais ;
et si le débat renatt, c'est qu'il s'agit d'une science menteuse
et confuse ... On ne discute pas sur la question de savoir si
deux fois trois font plus ou moins que six, si un triangle a ses
angles moindres que deux droits(l}, mais avec un éternel silence
reste détruite toute controverse, et en paix les dévots de ces
sciences jouissent de leurs fruits. » (Séailles, 202-203).
Le meme passage montre qu'il croyait a la possibilité de
dégager dans toutes les sciences, par l'observation directe, des
« príncipes » vrais et certains, d'ou J'on déduirait ensuite
tout le reste ; les mathématiques luí en paraissent, un exemple.
On peut rapprocher cet idéal, évidemment alTecté d'un certain •
manque de critique, de ce que dira plus tard Newton de la déduction a partir des íaits observés. Mais c'est de nos jours
seulement que les idées ont été mises tout a fait au clair sur ce
point.
11 n'est pas possible de faire ici, meme sommairement,l'inventaire du mouvement d'idées de la Renaissance, qui vient se
concentrer et s'amplifier dans l'reuvre retentissante de Bacon.
Lui-meme a indiqué comme ses précurseurs tous ccux qui « a
granda cris ont appelé les hommes a l'étude de la nature », Paracelse (quoique ses théories memes, il les traite fort sévérement),
Severinus le Danois, Telesio de Cosenza, que Galilée appelait
« le pére vénérable de la philosophie » et Bacon lui-mcme « le
(1) On serait peut-etre tenté de dire que, de nos jours, • on discute• celte
égaltté. Mais ce ne serait pas tout a íait exact. On s'accorde á dire qu'ils sont
egaux a deux droits si l'on pose l'existence et l'unicité d'une parallele, comme
on la posait au temps de Vinci ; et l'on s'accorde aussi sur les conséquences
des autres postulats. Quant a savoir quel systeme représente le mieux les
phénoméncs de dimension astronomique, la scicnce n'esl pas faile sur ce
r oint. Inlenfo si grida.

LES THÉORIES DE L'INDUCTION ET DE L EXPÉRI111ENTATJON

125

premier des modernes ,, ; de Patrizzi de Venise, de soncompatriote
Gilbert (auquel on doit non seulement les mots éleclrique, électricilé, mais des études d'observation tres solides). Il s'est un peu
moqué de Jui pour son excés de systématisation : il a voulu
tirer, dit-il, toute la philosophie de la théorie de l'aimant; mais,
en réalité, leDemagnele de Gilbert est une ceuvredegrandeportée,
et qui n'a été sans influence ni sur le progres de la méthode
expérimentale, ni sur l'idée de la gravitation universelle, telle
que la reprendrontHooke et Newton.« Pour faire des découvertes
et pour dégager les causes cachées des choses, disait Gilbert dans
la préface du De maqnele, les expériences dignes de foi et les
arguments démontrables fournissent des raisons bien plus
Iortes que les conjectures probables et les opinions de ceux qui
philosophent a la maniere ordinaire ... C'est seulement apres
avoir longuement constaté les choses par expérience qu'on peut
les exposer a partir d'hypothéses probables. »
Mais a coté de ceux-la, beaucoup d'autres seraient a mentionner. Rémusat, qui aécrit un bonouvrage sur Bacon, voit dans
Vives un de ceux qui ont préparé ce mouvement scientifique.
Ce serait a examiner. On peut citer a coup sur Cesalpini, excellent
biologiste observateur, qui fait profession d'aristotélisme, mais
qui adapte aux sciences la logique aristotélicienne : ce Nous atteignons, dit-il, la connaissance parfaite par trois degrés : Induction,
Division, Définition. Par l' Induction, nous réunissons les ressemblances et les concordances tirées de l'observation ; par la Division, nous réunissons les ressemblances et les oppositions ; par la
Définition, nous formulons l'essence propre de chaque etre. »
Quaesliones peripalelicae (1569), au début. Cela ressemble beaucoup aux Tables de Bacon, quand on leur donne leur vrai sens.
De meme Maurolycus, Benedetti, J .-B. Porta (Magia naluralis,
1589 ; et beaucoup d'autres ouvrages). - Puis les astronomes,
surtout Copernic (De revolulionibus orbium creleslium, 1543 ;
avec une préface curieuse sur laquelle nous reviendrons, en ce
qui concerne la nature de l'hypothése). Enfin, les contemporains
memes de Bacon, plus jeunes que luí et qui lui ont survécu, et
dont il peut avoir connu les travaux, quoiqu'il n'en ait guére
profité, semble-t-il : Galilée, Képler, Campanella.
Quels ont été les grands ressorts de ce mouvement scientifique
de la Renaissance, qui aboutit a poser les formules fondamentales
de la science expérimentale 'l
11 en est un qui a souvent été signalé : la floraison nouvelle,
par suite de causes bien connues, de toutes les doctrines antiques:
atomisme, pythagorisme, platonisme, physique meme de Par•

�126

REVUE DES COURS ET CO:'\FÉRE:\CES

ménide, opposées a l'aristotéli~m". Le plarnwdium renouvelle la
vie de la pensée commecelledes amibes. Le ramisme, qui est une
expression de cet éclectisme, contribua beaucoup a répandre l'esprit nouveau. Il eut un retentissement considérable, a un point
que nous avons peine a nous représenter aujourd'hui. 11 servit
puissamment l'idée de mélhode, qui devait peu aprés dominer
toute la réforme philosophique. II répandit la foi dans la raison
telle que chacun la trouve en lui-meme, révélation intérieure et
universelle, considérée comme plus súre que la tradition (voir les
textes cités par Waddington a la fin de sa thése sur Ramus,
• verbis nempe usus quae forte Malebranche non dedignaretur).
Il servit aussi l'idée d'expérience en recommandant de dégager
la logique, d posleriori, de l'étude des chefs-d'ceuvrede l'éloquence
et de la géométrie. Mais Ramus lui-meme, s'il a été mathématicien, n'est pas physicien. II aurait voulu trouver un physicien
qui développat la philosophie naturelle selon ses principes. ~lais
ce projet ne paralt pas avoir eu de suites.
Une action plus directe dans le sens de l'expérience et de l'observation des choses est le culte de la nature et de la vie qui
regne au xv1 9 siécle (Rabelais, Giordano Bruno, etc). 11 eut un bon
et un mauvais coté. Au Moyen Age déja si la saine physique fut
si généralement persécutée, c'est peut-etre qu'elle s'alliait souvent a des tendances non seulement antiscolastiques, mais, il
faut bien l'avouer, antichrétiennes. Comparer le mot de Pascal
sur toute la philosophie (physique) « qui ne vaut pas une heure
de peine ». - Et meme a un point de vue purement rationnel,
il y a certainement, entre la science et la vie, une antinomiequ'il
ne faut pas négliger. En face de l'idée du dualisme, de la nature
corrompue, des sens instruments de séduction et de péché, du
salut par le mépris de la vie, la Renaissance répand a flots l'amour
des réalités physiques : le panpsychisme, opposé a la transcendance, domine tout le xv1e siécle. II ne paralt pas douteux que
cet état d'esprit, bcaucoup trop simpliste au point de vue
philosophique, et dangereux au point de vue moral, a serví
au développement de la physique et de l'histoire naturelle.
M. Blanchet, dans son ouvrage récent sur Campanella, a
bien mis en relief ce caractere, en montrant aussi un autre dangerde
cette ivresse sympathique qui faisait voir partout dans la nature
l'analogue de l'ame humaine: l'insuffisance de critique et d'esprit mécaniste, la croyance a la possibilité de produire les
effets les plus merveilleux par l'action sur )'ame des choses. Un
peu plus tard, au xvue siécle, i1 y eut, au contraire, un retour
excessif en sens inverse : l'absence du sentiment de la nature,

LES THÉORIES DE L'INDUCTION ET D1': L'EXPÉRIMENTATION

127

a l'époque classique, a été souvent relevée. Mais cet amour
enthousiaste de la vie, ce a printemps •, ce foisonnement d'idées
et d'espérances, qui en était la conséquence, ont été provisoirement tres utiles pour faire entrer l'observation et l'expérience dans la connaissance scientifique.
(d suiore.)

..

�129

LE CAPITALISME EN FRANCE AU xv1e SIECLE

Le Capitalisme en France
au XVIe siecle 11i
par BENRI BAUSER,
Professeur a la Sorbonne el au Conserualoire
des Arls el Méliers.
I. Le Capitalisme commercial.

et les matieres premieres sont concentrés dans les mains du donneur d'ouvrage, pendant que le salarié n'a plus que la propriété
de_ ses bras. Par_tout la création d'un marché mondial pour certames marchandises, partout l'abondance des métaux précieux
et !'essor du crédit, tant d'État que privé, ont donné une générahté et une ampleur nouvelles a des tendances qui ne s'étaient
guere manifestées auparavant, et des le xme siecle que dans
les républiques italiennes.
'
I

La meme évolution s'est-elle produite en France ?
Notons to~t de suite qu'elle y est moins apparente qu'en
::souabe, a Genes ou en Flandre. La France de Louis XII de
Fran~ois Jer et de Henri II est, avant tout, une nation de paysa~s. La noblesse franc;aise est encore une noblesse rurale.
L'rmmense majorité_ de la population vit aux champs, d&amp;ns le
« plat pays ». Les v11les elles-memes ont gardé, dans une forte
mesure, le caractére de marcbés des produits rur~ux: ; elles sont
entourées de faubourgs a demi paysans. Dans ces faubouró8
comme dans les bourgs et les villages, l'artisan est souvent un
laboureur qui est, a ses heures, forgeron, charron charpcntier
parfois tisserand.
'
'
En second lieu, la révolution monétaire déterminée par
l'afflux subi_t ~es 1?étau~ précieux ne s'est pas produite en
France auss1 vite m aussi brusquement que dans certains pays
voisin~. On n'a pas chez nous, comme en Allemagne, ou en
Hongrie, vu s'accrottre le rendement des mines indigenes d'or
et d'argent. D'autre part les richesses métalliques du Nouveau
Monde n'ont péaétré que leJ1teme11t dans l!otre pays pour une
raison tres simple : c'est que, de 1516 a 1559, la Fr~nce est .a
peu pres consta~ment en ét~t de guerre a~ec l'Espagnc. Aussi
la hausse des pnx est-elle moms forte et moms rapide en France
que dans les terres voisines, soumises a la domination espagnole,
comme la Flandre ou la Comté. Vers 1550, un Anglais estimail
que la vie était deux fois aussi coüteuse aux Pays-Bas qu'en
France. Cepe~dant, ~e~ 1544, une ordonnance royale signale la
hausse des pnx, qui s aggravera a partir de 1560. Mais cette
hausse profite surtout a la classe paysanne dontles redevances
généralement fixées en livres, sois et deniers, décroissent ave~
le pouvofr de l'ar{:ent. C'est done l'élément permanent de la
société fran~aise qui est le principal bénéficiaire de la révolution économique.
~

J'imagine que personne n'en est plus a considér~r le capitalisme comme un phénomene relativement récent, simple conséquence de la révolution industriel~e qui a d~b~té en Angleterre
dans le dernier quart du xvme s1ecle et qui s est propagée sur
le continent au début du x1xe.
Personne ne conteste plus la valeur historique de ce_ m~t de
Karl Marx : « Le commerce mondial et le marché mo~dial m3:ugurent au xvxe siecle la biogr~phie mo_derne du capital. » Biographie moderne, car les soc1étés antiques ont _Possédé, elles
aussi, des formes d'organisation capitaliste. Mai~, pour, no~s
en tenir au régime capitaliste te! que nous le connaissons, l afh~mation de Karl Marx a été vérifiée maintes fois. Pou~ la_ Belg1que, M. Pirenne et ses éleves o~t montré que le cap1talisme Y
était constitué avant l'époque ou ce pays f~t séparé des P3:y~Bas du Nord. Les érudils allemands, spécialement ceux qui s_e
sont occupés des Fugger, nous ont décrit la puiss~nce ~u cap~talisme dans ces villes de l'Allemagne du sud qm, apres avoir
été l'arriere-pays de Venise, s'orienterent vers le porL d' ~nvers.
En Angleterre aussi, on admet qu'avec le regne _d'Ehzab_eth
un élément perturbateur s'est introduit dans le vieux rég1me
corporatif.
.
.
Partout, a la suite des grandes découvertes qui ont subitement élargi la terre, et parallelem~1;1t ~ _ce mouvement de la
Renaissance qui est l'apothéose de l md1~d~, parto_ut se développe un individualisme écon?mique, qu~ brise les v1eux cadre~.
Partout naissent des entreprises ou les mstruments de trava1l
(l) L~ons professées en 1920-21
gique.

a l'Institut des

Hautes 11:tudes de Bel•

9

�LE CAPITAUSME EN FRANCH AU XVI"' SIECLE

I\EVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
130
Ajoutez a cela que le caractére dramatique de l'histoire de
France au xv1 8 siécle, en concentrant l'attention sur les événements d'ordre politique, militaire et religieux, a souvent empeché
les hisloriens d'apercevoir quelques faits essentiels.

II
Le premier de ces faits, c'est l'importance prise dans la vie
nationale par le commerce exlérieur.
Le plus pénétranL des observateurs de la vie économique
qu'ait produit la France du xv18 siecle, Jean Bodin, s'interroge
en 1568 sur les causes de la révolution des pri.x. Comparant
son temps a celui qui l'a précédé, il rappelle que l'époque antérieure avait été marquée par une sorte de marasme commercial :
« le marchand et l'arlisan, qui font venir l'or et !'argent, 11 ne
jouaient alors qu'un r6le médiocre. « Le trafic du LevanL n'avait
point cours, pour la crainte des Barbares qui tiennent la cüte
d' Afrique ... Et quant au trafic du Ponant, il était du tout
inconnu devant que l'Espagnol eut fait voile en la roer des Indes.
L'Anglais, qui tenait les ports de Guyenne et de Normandie,
nous avait clos les avenues d'Espagne et des tles. »
TouL change a la fin du xve et au début du xv18 siecle. Débarrassée des Anglais, la royauté frangaise est sortie triomphante
des guerres civiles de la noblesse, des A.rmr,gnacs et des Bourguignons. Avec Louis XI et ses suc, esseurs, elle évolue vers
le type d'un État centralisé el d'un État puissant. Les gucrres
d'ltalie ont pu elre une faute, une déviation de la tradilion
nationale, elles n'en donnenL pas moins a la France un grand
prestige et elles la mettenL en contact avec des marchés nouveaux. La France, unifiée politiqueroent, devient une unité
économique. Elle passe déridément de la phase de l'économie
urbaine a celle de l'économie nationale.
Elle est exportatrice de produits naturels, de blé d'abord.
Théoriquement interdite, l'exporlation du blé peut etre autorisée
par des licences royales, qu'on appelle des traites. Comme
l'Espagne, déja famélique, est nolre principale acheteusc de
céréales, les contemporains signalent cette situation paradoxale :
le blé est bon marché en France quand nous sommes en guerre
avec nos voisins d'outre-Pyrénées, cher quand nous sommes
en paix. L'ampleur de ces fluctualions permet de mesurer le
volume de ce trafic. Ensuile viennent les vins, la vieille production nationale, toujours réclamée par les tables anglaises ou

131

flamandes. Puis le sel, celui des marais salanls de l'Océan1 destiné aux pecheurs des pays du Nord, et celui des salins du Midi,
-:- ce qu'on appelle le sel de Peccais - qui vient faire en SavoieP1émont et en Suisse une concurrence généralement victorieuse
au ~el de la Comté et a celui de la Haute-Allemagne. Entre les
mams de la royauté franc;aise, le sel sera meme une arme polit!~ue de premier ordre. Joign,ons-y !e pastel du Languedoc, dont
l 1mportance ne décrottra qu a la fm du du xv1e siécle devant
~ difT~sion de l'anil ~~s Indes ou índigo. Avec cette drogue
tinctonale se sont éd1fiées les fortunes de ces capitalistes toulousaius qui ont peuplé leur ville de palais, les Assézat les
Bernuy, mécénes de la Renaissance languedocienne.
'
Parmi les produits fabriqués, le plus gros article d'exportation est la toile, car la culture du chanvre est alors tres répandue.
En se_conde ligne les draps, qui n'ont de rivaux que les draps
angla1s.
Les relations commerciales de la France sont des plus variées.
llalgré les guerres, gr~ce aux intervalles ménagés par les paix
et les treves, l'Espagne est pour le commerce franc;ais un admirable terrain d'exploitation. « L'Espagnol, dit Bodin en 1568
!'Es~agnol ne lient vie que de France, étant contraint par forc:
méVILa~le de prcndre ici les blés, les toiles, les draps, le pastel,
le pap1er, les livres, voire la menuiserie et tous ouvrages de
mai.a •, et c'est pour nous payer qu'il • nous va chercher au bout
du monde l'or et. !'argent et les épiceries ». Non seulement la
France tire ainsi bénéfice de la mise en valeur du Nouveau
M~nde, mais'. par suite_ de l'attraction exercée par les hauts
prix, la pénmsule dev1ent, pour nos populaLions laborieuses
du cent~e, L"1:1ousins et Auvergnats, un domaine d'émigration
te~i;&gt;ora1re .. V1gnerons, _laboureurs, charpentiers, mac;ons, menms1crs, tailleurs de p1erres et c&amp;rriers, tourne.irs charron!l
voituriers et charretiers, cordiers, selliers et bourr~liers, tou~
ces g~ns, en Navarre et en Aragon, sont Franc;ais, et on ne
croya1t pas exagérer en disant qu'il y avait ll. Valence 10.000
Franc;ais u serviteurs et arLisans ~11 y en avait en llalie. Brant6me découvre a Turin un mattre
cordonnier de la Réole, qui avaiL eu en sa boutique une douzaine
de valets.
L'ltalie est surtout notre fournisseur de produits de luxe
draps d'or et de soie, gants, parfums, fa'iences el porcelaines'
mcme lorsque ces industries ont été impli ntées chez nous. '
Mais si importanLes q1,1e soieflt nos relatioas uvec nos voisin!&lt;,
avec l' Angleterre, avec les Allemagnes, ce qui favorise le plus

�132

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

la rapide formation des grosses fortunes commercial~s a caractere capitaliste, c'est l'essor de notrecommerce ~éd1terranéen.
11 est lié a la politique de Frangois ¡er apres Pavie, au rappr~chement si gros d'avenir de la France et de !'Islam, a la fo1s
!'Islam turc de la Méditerranée orientale et !'Islam barbaresque.
C'est une bien curieuse histoire que celle des entreprises de la
France du xv1e siecle dans l'Afrique du Nord, au Maroc et en
Algérie. Autour d'un point, le Ba~tio~ ~~ Fr3:.nce pres de__ la
Calle, et d'un produit rare, le cora1l, s éd1fie me~~ la premiere
de nos grandes compagnies de commerre, la Magmhque Compagnie du Corail, créée en 1553.
Au Maroc c'est des 1533 qu'apparaissent les gens de Honfleur,
et en 1570 u'ne compagnie de ralfmeurs rouennais fait cultiver
la canne a sucre dans le Sous.
Mais c'est surtout le grand commerce d'outre-mer qui sollicite la concentration des capitaux. De tres bonne heure, la France
songe a enlever aux Espagnols et aux Portugais le monopole,
qu'ils ont voulu s'arroger, des relations fructueuses avec les
tles des épices et avec le Nouveau Mon~e. D'Olonne, de la
Rochelle de Saint-Malo, de Honfleur, de D1eppe surtout partent
de hardi~ marins moitié marchands, moitié corsaires, qui vont
se poster sur les ;outes de la mer, capturent les galions chargés
de l'or et de !'argent du Mexique ou les carave_lles bondées de
poivre et de gingembre. I~s cherchent le chen:im des ~oluques
et du Catay, tantot par l Est, par la Moscov1e, tantot par _le
Nord-Ouest, par le Saint-Laurent, tantot, comme les Portuga1s,
par le sud de l'Afri~u~, par Madag~s~a_r et Sumatra.
Comment s'orgamsa1ent ces exped1t10.as ? Les fortunes formées dans la banque ou dans le commerce, celles que d'autres
ont ramassées dans les fonctions administratives et surtout
dans les offices de iinance se joignent aux fonds des armateurs
pour financer les voyages de déc~uver~e. En 1523, ci_nq maiso~s
de banque florentines de Lyon s associent avec tro1s Lyonna1s
dont deux sont les beaux-freres d'un des banquiers - l'un de
ces beaux-freres est receveur du droit d'entrée sur les soies. A
eux huit ils rassemblent les fonds d'un voyage de Verazzano
vers le C~tay et chacun touchera sa quote-part, proportionnellement a ses ~ses sur les profits de l'expédition. En 1524, c'est
le vicomte de Ro~en et un marchand de Troyes qui équipent
quatre navires « pour l'entreprise d'un vorage en certai~es tles
inconnues es parties des Indes ». En ma1 1?26, ce P:ºJ~t est
repris par l' Amiral de France Ch~bot, assoc1é a u~ Geno1s, au
général des finances de Normand1e, a un bourgeo1s de Rouen

LE CAPITALISME EN FKANCE AU XVI 9 SIECLE

133

et a un armateur de Dieppe, qui forment une société en commandite au capital de 20.000 livres.
L'armateur, c'est le fameux Jean Ango, celui que la légende
appelle le « roi de Dieppe ». L'origine de sa fortune ? 11 est
grenetier et controleur du magasin a sel, receveur du teroporel
de l'archeveque de Rouen, puis vicomte et capitaine de Dieppe
pour le roi. C'est !'argent ramassé dans ces offices qu'il va engager dans l'armement des navires. II entretient une pléiade de
marins, des Normands comme Fleury, les fréres Parmentier, des
Italiens aussi comme Verrazzano. On rencontre autour de luí
quelques-uns des noms les plus illustres de la Renaissance florenline, un Brunelleschi, des Ruccellai, des Toscanelli. Cet homme
qui tient tete au Roi Catholique et a Sa Majesté Tres Fidéle, qui
améne en Fraoce, sans passer par Lisbonne, la cannelle, le gingembre et le girofle, cet homme est un amateur d'art, un mécéne. II se construit a Dieppe un Mtel aux terrasses a l'italienne,
aux murs ornés de bas-reliefs, garnis de boiseries sculptées et dorées. A Varangeville, en vue de cette mer d'ou lui vient la richesse, ilédifie un superbemanoir, avecune loggia, desmosai'ques,
des fresques. II donne, a la suite de ses fructueuses captures, des
fetes splendides oú l'on voit défiler une partie de son butin.
Si l'on veut chercher en France un exemple, analogue a celui
des Fugger, de capitalisroe triomphant, c'est la qu'il faut le
chercher.
Ce commerce de roer restera tres tard, et dans toutes les directions, d'une tres grande activité. En 1567, l'ambassadeur du roi
de France a Copenhague voit passer huit navires de Dieppe,
pujs cinq ou six de Rouen et de la Rochelle qui vont a Narva,
et d'autres a Dantzig. Ce commerce est tellement important que,
l'année suivante, les Polonais ayant bloqué le port de Narva,
les marchands frangais évaluent le dommage qui leur est ainsi
causé a 100.000 écus. Les Polonais voulaient diriger tout ce
trafic sur Dantzig, tandis que Lubeck et les a u tres villes de la
Hanse revaient d'avoir en France un comptoir comme a Londres
et a Anvers. « Vous n'ignorez point, écrivait en 1570 l'ambassadeur, combien le commerce de Moscovie, qui se fait communément en la ville de Nerve, est profitable a vos sujets, voire
nécessaire a tout votre royaume ».
A l'intérieur, le commerce a pris également une allure toute
nouvelle. Entre le prvducteur et l'acheteur s'interpose de plus
en plus un intermédiaire, le marchand en gros ou mercier. Officiellement, les merciers forment une communauté jurée, mais,
par son organisation meme, cette communauté est la négation

�LE CAPITALISME EN FRANCE AU

134

HEVUE DES COURS ET CONPÉRE:'\CE,,;

du régime. c~rpo:ratif. lis é~happent, par définitio11, aux regles
sur la spé~1alisation profess1onnelle, puisqu'ils vendent les objets
les plus d1vers, sans clre obligés de faire leur apprentissage e:r
chacun des métiers donl ils manipulent les produiLs.
C'est eux surtout qu'on voit dans les foires, notamment dans
ces foires de Lyon dont nous ne saurions parler avant d'avoir
exposé lE: mécanisme d'un commerce aussi considérable alors
que le trafic des marchandises, le commerce de !'argent.

III
Le per_spica~e ob~ervateur de la vie économique des PaysBas, Loms Gmchardm, a noté que de son temps « une partie de
la noblesse et de l'état de marchandise • préférait aux risques
de l'_acti~ilé profcs~ionnell~ r?guliere le commerce de l'argent
« qui attire les cap1taux, d1t-Il, par des gains silrs et élevés •·
Cela n'est pas spécial aux Pays-Bas.
En France,le commerce de l'argent, ainsi que celui de nombreu~es marchandises d'importation et d'exportation, est centralisé
a _Lyon. Le transfert a Lyon des foires de Geneve des les prem1ers lemps du xve siecle a mis en valeur !'admirable silualion géographique de l'ancienne capitale des Gaules. Comme
l'écrit des 1528 le Vénitien Navagero, « dans les quatre foires
le Lyon se font d'innombrables paiements de toute part si
bien qu'ils Iorment le fondement du commerce de l'ar&lt;&gt;ent' de
toute l'l~alie et d'une bonne partie de l'Espagne et de~ PaysBas 11. AJoutez-y, comme le dira Nicolay en 1573, « les hautes
All_emagnes • , parmi lesquelles il faut alors comprendre la
Swsse, et meme«ce qui est joint des paysseptentrionaux, savoir
cst Danemark, Norvege, Suede, Prusse, Livonie, Lithuanie et
autr?s •· L'organisation douaniere de Franc;ois Jer dirige obligatoirement sur Lyon les soies et soieries italiennes. Grace a
l'essor de la typographie et de la librairie lyonnaises, auxqu, Hes
~oll;-borent un tres grand nombre d'imprimeurs ou de libraires
1~ahens ou allemands, Lyon devient aussi le grand marché des
hvres. Tel Espagnol, « marchand fréquentant les foires », s'engage
a transporter a Barcelone, ou a\Lx foires de Medina del Campo,
tant de tonneaux de livres reliés ou brochés tant de tonneaux
aussi de car~ctéres ou de papier. Tel libraire de Cologne, demeura~t en la cité de Lyon, donne procuration a un Lyonnais pour
fa1re des achats a l'autre grande foire des livres, a celle de Franefort.

xv1e

SIECLE

135

Le commerce des foires échappe completement aux regles
corporatives. Un épicier accepte a Lyon des toiles en paiement
~e ses épices ; si le prix des toiles dépasse le montant de sa créance,
11 réglera le reste en épices. Un cordonnier de Bourges y vendra
non seulement ses cuirs, mais des draps du Berry, un drapier
lyonnais y fera venir des cuirs d' Auvergne. En réalilé, on y
échangc moins des marchandises contre de l'argent que des eréanees contre des créances.
Ce qui rend possible cette sorte de spiritualisation du commerce,
c'est que Lyon est alors, avec Anvers et Genes, le plus grand
marché de eapitaux disponibles. A peine y a-t-il quelque exagération, due a l'orgueil local, en ces vers du poete lyonnais
Charles Fontaine :
·
Oil est la ville ayant tel bruit
En change5, foire~, marchandises t
Nulle mieux que Lyon ne bruit,
Soient les Anvers ou les Venise.

Cettc concentration des capitaux a commencé par l'installation a Lyon 1:oit de banquiers italiens, florentins surtout, exiléa
de leur pays par les luttes politiques, soit de succursales de
banqucs italiennes qui s'occupaient du drainage des deniers
franc;ais vers la trésorerie pontificale. Médicis, Peruzzi, Pazzi,
Capponi, Strozzi, tous les grands noms de la banque italienne
sont représentés a Lyon, devenue • une Toscane franc;aise •· Ce
sont ces banquiers qui ont financé, des le regne de Charles VIII,
les expéditions d'Italie. A c6té d'eux sont venus, des le début du
siecle, les banquiers des « Hautes Allemagnes •, ceux de SaintGall, mais aussi ceux de Nuremberg, d' Augsbourg, d'Ulm,
d'abord les agents de l'opposition a Charles-Quint, les finan-ciers de la Ligue évangélique, puis encore des maisons écleetiques, pour qui l'argent n'a pas d'odeur, et qui travaillent avec
les deux partis. A la fidélité habsbourgeoise des Fugger, dit
Ehrenberg, s'oppose la politique financiere d'équilibre des
Welser. L'internationalisme capitaliste est représenté encore
par Seiler, né Suisse, par Sébastien Neidhart, qui, avec dea
capitaux allemands et florentins, pretent aussi bien au gouvernement de Bruxelles qu'aux agents a Lyon du gouvernement
franc;ais, et qui s'enrichissent par des arbitrages entre Lyon
et Anvers.
Que! usage faisait-on des capitaux accumulés a Lyon ? lli
servaient d' abord au reglement des affaires proprement commerciales, aux paiements qui suivaient les foires. Ces paiementa

r

�136

REVUE DES COURS l!:T CONFÉRENCES

se faisaient par compensation. Lyon, pendant les semaines qui
suivaient chacune des quatre foires annuelles, se transformait
en un vaste clearing house. Lorsque les créances avaient été
oompensées, livres contre épices, toiles contre cuirs ou monnaies contre monnaies, seul le solde restait exigible. Encore
pouvait-il etre reporté de foire en foire, moyennant un ou plusieurs escomptes supplémentaires, qu'on appelait changes et
rechanges.
Le traficdesfoires étaitdonc essentiellement un lrafic par écritures, consistant en remises de lettres de change,en inscriptions
sur des carnets, en virements de parties, et reposant tout entier
sur la bonne foi commerciale. « 11 est notoire, disaient en 1596
deux marchands de Saint-Gall, il est notoire que le plus
grand trafic qui s'y fait, soit pour la banque, soit pour la négociation et marchandise, il se fait en cédules et aux assurances
qui s'y donnent... En telle foire, iI sera négocié pour un million
d'or, et toutefois, entre tous ceux qui auront négocié, il n'aura
pas été toucbé et manié 10.000 écus ». Et l'année suivante,
lorsqu'un réformateur mal avisé veut imposer a Lyon le résime
des mattrises jurées, avec obligation de l'apprentissa6e et du
chef-d'ceuvre, les échevins répondront, avec une énergie pittoresque : « Quelle mattrise fera-t-on faire et de quelle matiére
sen. le chef-d'reuvre de ceux qui négocient sur la place de Lyon
avec ur.e écritoire et un hilan, sans art, métier, boutique, magasin, ouvroir ni marchandise ? »
D'ou sortaient les capitaux qui alimentaient cette abondante
eirculation ? Les veuves, les orphelins par leurs tuteurs plac;;aient
dans les banques leurs fonds disponibles contre un intéret de
5 a 8 % et bien des gens, tournant les prescriptions canoniques
sur le pret a intéret, imitaient les veuves et les orphelins. La
masse ainsi constituée était une formidable tentation pour la
royauté, perpétuellement obligée de réaliser par avance et
d'hypothéquer ses richesses futures. En un seul jour, le 7 avril
1'522, le roi emprunta a Lyon 22.000 écus aux Gadagne, 25.000
a Bartolini, 31.000 aux Strozzi, sans parler d'emprunts moindres
aux Albizzi et a d'autres encore.
Un homme se rencontra qui sut organiser ce recours de l'État
au crédit des banques lyonnaises. En groupant les banquiers
italiens, allemands et autres de la place, en leur offrant, pour les
sommes pretées au Trésor, un intéret supérieur a celui qu'ils
servaient a leurs déposants, le cardinal de Tournon attira a Lyon
les capitaux flottants en Europe. C'est ainsi, moyennant des
taux de 10, de 12, finalement de 16 % que ful financée la poli-

LB CAPITALISME EN FRA!'1CE AU xv1e SIECLE

137

t ique de Franc;;ois ¡era partir de 1543 surtout, et celle de Henri II.
C'est a ce consortium de banques que l'on donnait le nom, souvent mal compris par les modernes, de cr banque de Lyon ». Institution si commode pour la royauté que Henri II essaya de créer
a Toulouse, des 1549, une « bourse commune » sur le modele du
• change 11 de Lyon, puis a Rouen en 1556 ; Charles IX l'essaya
aussi a Paris en 1563. 11 réussira, avec l'aide du clergé, a y
organiser les rentes de l'Mtel de Ville.
Mais Lyon resta la seule place ou la royauté p~t faire de
grosses opérations d'emprunt. En 1553, pour la guerredeSienne,
ces emprunts avaient dépassé 700.000 écus.
Deux ans plus tard, une énorme opération ful lancée, qui
devait a la fois procurer d'immenses ressources a la royauté
et préparer, de foire en foire, l'amortissement de la dette de
l'État. Par un appel hardi au public, Henri II inaugurait la
formule des émissions modernes. Ce « grand parti », comme on
l'appela, exerc;;a sur la masse des capitaux disponibles, petits
et grands, une attraction irrésistible. Les chroniqueurs lyonnais
comme Claude de Rubys, les économistes comme Jean Bodin
nous ont laissé des détails savoureux sur le délire qui s'empara
de tous, délire précurseur des scenes de la rue Quincampoix :
ce Chacun accourait pour mettre son argent dans le grand parti.
Jusqu'aux serviteurs y apportaient leurs économies. Les femmes
vendaient leurs bijoux, les veuves aliénaient leurs rentes pour y
participer. Bref on y courait comme au feu. » A coté des petits
6pargnants, les gros capitalistes : « Non seulement les princes
et seigneurs qui avaient argent a la banque de Lyon, mais les
cantons suisses, les princes allemands, mais les pachas et marchands turcs sous le nom de leurs facteurs. »
Malheureusement la royauté se montra incapable de payer les
intérets stipulés et la prime d' amortissement. Les étrangers, en
vendant a temps Ieurs litres, précipiterent la débacle. Du pair,
les obligations du grand parti tombérent a 85 % en 1559, puis
a 70, a 50, a 40 %, Cette retentissante banqueroute royale vint
d'ailleurs se fondre dans l'immense crise financiere qui secoua
l'Europe en 1557-1560, qui multiplia les faillites a Anvers et dans
l'Allemagne du Sud, et qui ébranla memela position des Fu6ger.
Crise d'inflation, causée surtout, en tout pQys, pH l'abus des
crédits d'État.
On comprend combien une situation aussi troublée, aussi
fertile en succes et en catastrophes, était favorable a la formation
rapide des fortunes, a la création d'une classe de capitalistes.
L'un des types les plus intéressants, en France, est celui d'u».

�138

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

simple bourgeois de Nuremberg, Hans Kleberger; peut--etre
descendant de banqueroutiers, d'abord employé a Lyon d'une
des banques allemandes; puis fournisseur d'argent du roí de
France, naturalisé franc;ais, nommé valet de chambre du roi et
« noble homme ». C~~m~ il a moins_ preté lui-meme que réuni
des fonds pour le ro1, il la1sse des cap1taux liquides, et il se donne
par surcrott le luxe de passer pour un mécene, un bienfaisant,
et de rester, dans la légende populaire lyonnaise, le « bon AUemand ».
C'~st d~~ cette classe d' Allemands, d'Italiens, de Franc;ais
auss1 ~nr1ch1~ dans le commerce de !'argent que Richelieu,
Mazarm, Loms XIV trouveront les capitalistes qui preteront a
!'Eta~, qui _affermer~nt les revenus de la royauté, ceux que La
Bruyere a 1mmortahsés sous le nom de partisans ces parvenus
protecteurs des arts qui hébergeront comme les Hervart un La
Fontaine et commanderont leurs p;rtraits de famille ~omme
les Jabach, a un Lebrun.
'
(d suiure.)

Le9ons sur l'histoire
de la littérature latine
Cours dé 11. L'ABBÉ LEJAY,
M embre de l' Jnstitut,
Professeur a l' In1lilu.t calllolique.

Les actions.
Chez nous, qui dit procédure dit grimoire. A l'imagination
d'un ancien Romain, la procédure représentait quelques-uns
des mille spectacles de la rue. Quand nous parlons des proces se
déroulant devant les tribunaux, nous nous servons d'un singulier
générique et abstrait, l'action ; ce terme condense l"idée de la
protection juridique. Les Romains ne connaissaient que des
actions bien déterminées, isolées, qui avaient chacune son
scénari~ réglé et son objet. Ga'ius en compte cinq. II y en avait
probablement davantage a !'origine ; mais on a toujours pu les
énumérer et les compter.
Un homme nu, vetu d'un simple calegon, porte d'une main sur
la tete un plat; il tient de l'autre une balance ; il entre dans une
maison. II cherche un objet volé : s'il le trouve, le voleur pourra
etre traité comme s'il était pris sur le fait et devenir la chose du
volé. Cette perquisition est la quaestio lance el licio (1 ).
.
Nous entendons des cris dans une maison. Un voleur surpr1s
a cherché a se défendre. Le volé pousse des cris avant de le mettre
a mort (2).
( 1) GAIUS, Inslilul. ,

III, 192; Glose de T~rins_ur les Instilules, IV, I, 4, &lt;:i,ans
Geschichle des róm1schenRechts in M1tlelalter, 2° éd., t. 11 (Heidelberg, 18), p. 475.
(2) AULU-GELLE, XI, 18, 8, citant les XII tables.

SAVIGNY,

�140

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Un ht.mme en saisit un autre en lui disant : « Quant au fait
que j'ai contre toi jugement (ou engagement) de dix mille
sesterces, attendu que tu n'as point payé, a cause de cela, moi,
pour un jugement de dix mille sesterces, je mets la main sur
toi n. Survient un tiers qui revendique la dette ou qui la nie ¡
c'est le uindex sur qui toute l"aftaire retombera. Tandis que le
débiteur ne peut pas nier la dette, Je uinde:i; peut soutenir que
la prétention du créancier n'est pas fondée, sauf a payer le double
s'il perd le proces. Quand un débiteur ne trouve pas de uinde:i;,
il doit payer ou suivre le créancier, qui l'enfermera et l'enchatnera. Chaque pere de famille a sa prison privée, 011 il met les
débiteurs insolvables et les gens de la maison qu'il veut punir.
Le créancier ne peut se saisir du débiteur que trente jours apres
J'échéance de la dette ou a pres la sentence. 11 le gardera soixante
jours en prison. Avant l'expiration du délai, a trois marchés
successifs, il le conduira en proclamant a haute voix le chiffre
de la dette, pour le cas ou surgirait un répondant. Au bout des
soixante jours, il lui fera passer le Tibre pour le vendre a l'étranger, ou il le tuera. 8'il y a plusieurs créanciers, ils se partageront le cadavre au prorata de la dette. L'acte initial de cette
procédure est la saisie par corps, la main mise, manus inieclio.
Elle sert done apres jugement, mais aussi en dehors de tout proces quand il y a une créance (1).
Un passant lance une pierre contre un mur en construction,
en présence de celui qui fait construire ou de son esclave : c'esL
la dénonciation de nouvel reuvre. Celui qui construit n'a pas le
droit de le faire, soit parr.e qu'il est sur Je terrain d'autrui, soit
pour toute autre raison. Le jet de pierre produit un effet immédiat : le constructeur doit s'arreter, sauf proccs subséquent (2).
Les parties agissent seules, sans la présence d'un magistrat
ni d'une autorité quelconque. Ces procédures sont les survivances fixées et cérémonielles des actes de la justice privée qui a
précédé l'institution d'une justice sociale. Les procédures qui
(1) GArns, IV, 21-27. La formule est donnée § 21 : • Quod tu mihi iudieaLus
(siue damnatus) es sestertium x milia, quandoc non soluisti, ob eam rem ego
tibi sestertium x milium iudleati manum inicio •·
(2) Le texte déeisif est dans le D~geste, iX:X:XIX:, 1, 5, 10.. Le jet de pier~e
suffit quand on bMit sur notre terram. Quand quelqu'un bAtit sur son terram
de maniere a nous faire du tort, il faut reeourir a une déclaration verbale,
operis noui nuntialio ou denunlialio. Le aet de pierre devait étre accompagné d'une formule. Une charte de 1407, citée par Du Cange, Glossarium
mediae et infimre latinilalis, t. IV (Paris), Didot, 1845), p. 660, nous
montre un prétre de Montesquieu de Volvestre, au diocese de Rieux, en
pays de drolt romain, protestant contre une construction des Carmes ; il
lance trois fois la pierre, en disant : • Ego denuntio uobis opus novum •·

LITTÉRATURE LATINE

141

requierent la présence d'un magistrat appartiennent a un &lt;legré
plus avancé de ch-ilisation.
A Rome, des ces temps reculés, elles présentaient toutes une dfa..
tribution curieuse. Elles étaient divisées en deux actes. Le ~r~mier était présidé par le magistrat, qui disait le droit et ha1t
le proces. Le second avait pour arbitre le juge, iudex, au se?~
technique du mot. C'était plutot un juré. Simple citoyen cho1s1
par les parties ou désigné par ~e magistral d'.accord a'\-ec elles,
iJ rendait sa sentence, pur avis ~ur 1~ quest~on p~ée,_ d ont !es
1
parties avaient ensuite ~ p_ours~1v~e I_ e?'écubon. Amsi I afTaué
passait par deux stades, in wre, in wdic!º· , .
L'action d'usage le plus général éta1t l acbon par serment,
sacramenli aclio. Les deux parties consignaient d'avanc~ un
certain nombre de tétes de bétail au pont de Rome, le v1eux
pont Sublicius, ad ponlem, c'est-a-dire pres du pontife qu~ en a'\-ait
la garde. Puis, devant le roi, plus tard devant le mag1strat, le
demandeur affirmait solennellement sa créance ~ « Je prononce
que tu dois I)1e donner tant (1). Le défendeur répl~quait par une
négation symétrique. Le demandeur l~ _provoquait au sern_i.e~t,
sacramenlum · le défendeur : « Et rn01 Je te provoque u. S1 l amende consistant en tetes de bétail ou en argent, n'avait pas été
&lt;léposé~ au pr~alable, c'~tait a ce moment ~u'elle _é tait ~romise
avec la garanbe de ca~tions,_ praedes: ~ll_e s appelai~ au_ssi sacra_menlum. Le juge était désigné. Pnm1bveme?t, e é~a1t le ro_1.
L'affaire était Jiée par le serment. La quest10n qui se posa1t
désormais était de savoir qui avait fait un faux serment.Car tou~
serment faux meme preté de bonne foi, était un sacrilege qm
devait etre e~pié. C'est a cela que servait l'am~nde dé_posée ou
promise. La deuxieme partie du proc~s succéda1t sans mterrupLion a Ja premiere, dans le temps des ro1s et des amendes en béta1I.
Les termes de la réponse du roi étaient dict~s _d'avance pa~ la
question : sacramenlum iusl~m, sacr~menlum in_wslum. Ensmte,
les animaux du perdant étaient sacnfiés aux d1eux (2).
.
Cette procédure avait de no:nbr_eux a~anta~es. ~e prenner
de tous était d'intéresser a la Jusbce prr~ée I autonté la plus
puissante, le roi ou les magistrats qui c~ntinuaie~t le roi sous
ta République. Chez beauco~p d_e peuples, Il a fallu bien des tAton ·
nements pour créer une JUSbce d Etat ; pendant longtemps,
(1) Une !acune de Galus oblige a reconstruire la procédure ~énéra~e.du
sacramentum, d'apres divers renseignements d'ai_lleurs s.o.i:s, On msere 1c1 la
rormule eitée par V~LERIUS PRosus, IV, I : • A10 te m1h1 dare oportere •·
Cf. VARR0N, De lingua lal., V, 180.
. .
. ..
(2) FEsTus, v• Sacramentum : • Consumebatur 1d m rcbus d1um1s •·

r

1

�142

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ils ont vécu sous le régime de l'arbitrage. La solution du sacramenlum a transformé en affaire d'ordre public un débat privé.
Le roí n'a cure de savoir si Gaius doit des moutons a Titius.
Mais il ne peut tolérer un faux serment, crime religieux _qui
demande une expiation. u Les Italiotes ont trouvé au probleme
une solution de rare élégance ou se manifeste ce gout de la regle
et de la précision qui n'est pas moins saillant d~D:s ~eur droit
privé que dans leurs institutions religieuses ou mihta1res. (1) ».
Un tel détour implique bien quelque affaiblissement du sen~n~e_n~
religieux et de la révérence pour le mystere. 11 met la d1vmite
du serment au service du trafic et la rabaisse a garder les enjeux
d'un parí. Les Romains ne concevaient gue~e des dieu~ qui ne
fussent pas leurs auxiliaires dans leurs affa1res domestiques et
dans leur politique.
Un autre avantage de l'action par serment est qu'elle contenait en germe la distim.tion qui allai~ p~nétr~r e~ ré_gl_er tout? la
procédure romaine, en deux phases, m iure! in iu~icio. JI . n est
pas sur qu'a l'origine, quand tout se passa1t ~e sui_te san~ mte~ruption, quand le juge du droit et le j uge du fait_ é~t le roi, on a1t
eu conscience de cette distinction. Elle existait cependant.
Toute la premiere partie, cérémonielle, n'a pour bll:t que de lier
le proces, ou, sil' on veut, d' établir le pari. Dans la suite des temps,
une fois l'enjeu versé ou promis, l'action était suspendue (2). Les
parties s'engageaient a revenir trente jours a1;1res pour s'entendre
sur le juge de !'affaire. Ce délai leur donn~•t le temps de réf~échir et de transiger. Sinon, elles se retrouva1ent devant le magistral au bout des trente jours; le juge était désigné; demandeur et
défendeur se promettaient réciproquement de comparattre le
surlendemain: cela s'appelait la comperendinalio,~u no1? ?u ~ll:rlendemain, perendinus dies. Ce jour-la, devant _le Juge, m iud,cio,
les parties commengaient par un exposé ~omm~ir~, appel~ caus~
conieclio; puis elles plaidaient. Si le soled déc)ma1t, la smt~ ét~1t
remise au lcndemain, parce qu'on ne pouva1t rendre la JUSbce
qu'a la lumiere du jour. Le juge pronongait enfin la ~enlence;
Ces débats solcnnels, ces délais, cette lenteur, mamfestc memt!
(1) P.-F. GmARD, Histoire de t'organisalion judiciaire ~es _Ro~ain,, t. I
(París, 1901), p. 41-42. M. Girard su_ppose d'a~res _cer~ams mdices que la
procédure par sacramentum appartient aux msL1tullons communes de
l'Italie.
· p·maria,
· d'é poque
(2) Cette inLerruption avait été prescrite p~r une_ ¡01.
inconnue, tort ancienne sans doute. Les déta1ls qm sm".ent sont donn_és
ar GA1us IV 15 dont nous retrouvons Je te,d.e a partir de cet endr01t.
t.obligation d~ soJmettre le droit et le íait a deux juges. dislincts remonte
a Servius Tullius d'apres DENYS o'IlALICARNASSE, Anllq. rom., IV, 25 et
26; aux tondateurs de la République d'apres C1cÉR0"N, Rép., V, 3.

LITTÉRATURE LATI!'iE

143

dans la _procéd?re plus rapide de l'époque royale, permettaient
la_ solubon_ am1able d~ !'affaire. Tant que le parí n'était pas
f~1t, le déb1teur pouva1t reconnattre sa dette · il était alors imméd1~tcment saisi par le créancier qui procédait a la main mise sur
101, la manus inieciio, que nous avons décrite. Une fois au pouvoir
du créa~cier, il pouvait_s~ dé_gager en payant, ou mettre a profit
les, déla_1s de 1~ ma~us ime~iw dans les conditions un peo dures
qu cl)e 1mp~sa1t. Meme apres le parí (sacramenlum), une entente
resta1t poss1ble, du moins quand le sacramenfum eut cessé d'etre
une affai~e religieus_e. Reconnattre sa dette, ou ne pas se défendre
par les r1tes prescr1ts, formait comme une action distincte, qui
sera rcc_o1:~ue et réglée dans la procédure formulaire {l) .
. L~ d1_v1s10n du ~roces en de?x parties, in iure, in iudicio, Ia
d1stmc~10n du 1;11agistrat et du Juré ou juge de fait, sont un trait
du gén!e romam. On pourrait y voir la principale cause de la
perfection qu'atteignit le droit civil, tandis que le droit crimine!
resta lo~~emps, sinon toujours, imparfait, mal réglé. Dans Je
proces c1v1l, les deux parties de"aient d'abord entamer des pourparle~s ~•un ca~actere privé :pour concerter leurs démarcbes.
C~r l action ne Joue qu une fois pour une affaire. Le moindre
vice de forme, la moindre incertitude dans les débats sulfisent
pour anéantir le p~o~es ~ª!1~ laisser aucun espoir de le trancher a
nouveau par la vo1e J udic1a1re. Les parties étaient tenues de formuler ~~ de motiver la demande et la réponse. La brieveté et
la P~~c1s1on des t~rm~les condensaient en quelques mots l'objet
~u htige. Les explicat10ns subséquentes et les plaidoiries avaient
lie? non pas de"ant le magistral, mais de"ant le juré. Ainsi le
P?mt de droit devait etre parfaitement défini en présence du ma8'l;strat, en dehors _de toute _chicane et de toute équivoque ;
d autre part, le dro1t des parties a exposer leurs vues était sauve~~rdé. Une_ ne~teté rigoureuse était la loi de la premiere phase de
l m~tance m iure. De son c6té, le magistrat, en définissant le
dro_it, avait u_n ro~e plus clair, plus mesuré, effacé en apparence.
~fa1s ~n dev,:u_t v01r, dans la période suivante, quel role puissant
Il alla1t revet1r, quand aura1t succédé aux vieilles actions un
systcme moins ~igide. L'~ntervention du juré pour tran~er le
déba~ permetta1t de temr compte de toutes les circonstances
de fa1t.
L'action du serment se diversifiait suivant les cas. Le schéma
1

. (1) En ce ~~s, !e défendeur est dit in iure co_nfessus, s'il reconnalt sa dette,
mdefensus, s d n a .~as répondu a la provocat1on du créancier par la formule
co!respondante, • s 11 ne s est pas détendu comme il faut, disent les ;uristes
uti oportet.
'
•
'

�144

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

que nous avons décrit était suivi en matiere personnelle. En
matiere réelle, quand on revendiquait la propriété d'une chose,
le débat se corsait. L'objet du litige était la, en totalité ou figuré
par un fragment : une brebis, une chevre, un poil de brebis ou de
chevre valaient tout un troupeau ; un morceau quelconque
détacaé prenait la place d'un navire ou d'une colonne ; une
motte de terre, une tuile suffisaient pour évoquer un champ, une
maison. Gaius nous a conservé la mise en scene et le dialogue a
propos d'un esclave. Les deux parties sont en présence, une
baguette a la main. Le demandeur se saisit de l'esclave, en disant :
« Moi, je prononce que cet homme est mien de par le droit quiritaire conformément a son statut, comme j'ai dit, voici qu'a
l'encontre de toi, j'ai imposé la baguette »; en meme temps,
le demandeur touchait l'esclave avec la baguette. L'adversaire
faisait de meme en pronongant les memes paroles. Ce simulacre
de combat était arreté par le préteur : « Lachez tous deux cet
homme ». Alors Je premier demandait a l'autre pourquoi il l'avait
interrompu : (( Je te demande si tu ne me diras pas pour quelle
cause tu as revendiqué ». Le défendeur répondait: « J'ai accompli
le droit en imposant la baguette ». Le premier disait enfin : « Du
moment que tu as revendiqué injustement, je te provoque par
un serment de cinquante (ou de cinq cents) as. - Et moi toi. » (1).
Cicéron prétendait malicieusement que les jurisconsultes,
avaient inventé les formules d'actions pour se rendre nécessaires.
Elles sont certes bien plus vieilles que l'apparition des jurisconsultes. Mais il se moque des formules pour faire rire des jurisLOnsultes et, du coup, nous donne un tableau de la revendication
d'un champ. « Quand cela aurait pu tres bien marcher en disant:
1&lt; La terre de Sabine est « mienne », « mais non, mienne », ensuite,
jugement : ils n'ont pas voulu. « La terre, dit-on, qui est sur
« le territoire qui est appelé Sabin »: cela est assez verbeux. Prends
ce qui vient ensuite : « Cette terre, moi je prononce qu'elle est
« mienne de par le droit quiritaire». Et ensuite? « De la, sur le lieu
« moi en vertu du droit je te provoque a en venir auxmains ».
A un pareil chicaneur si ba"Vard, l'autre, qu'il attaquait, n'avait
pas de quoi répondre. Le jurisconsulte vire vers lui, a la Iagon

•

(1) GArns, IV, 16. Voici le texle des formules:• Hunc ego hominem ex iure
Quiritium meum esse aio secundum suam causam ; sicut dixi, ecce tibi
uindictam imposui. - Miltite ambo hominem. - Postulo annedicas qua
ex causa uindicaueris. - Ius feci sicut uindictam imposui. - Quando tu
iniuria uindicauisti, naeris sacramento te prouoco. - Et ege te. • Les mots
secundum suam causam sont obscurs. J'y vois la cause radicale en quelque
sorte du statut juridique de l'obget en lillge : manus, mancipium, potestas.
La baguette a un nom spécial ; e est la baguette de revendication, uindicla.

145

LITTÉRATURE LATINE

d'un joueur de nute latín : « D'ou toi, dit-il, tu ?1'~s en vertu du
droit provoqué a en venir aux mains, de lasurle lieuJe terappellei,.
Cependant pour que le préteur ne pense pas qu'il vit bel_ et heureux
et pour l'empecher de rien dire de son propre _cru, on lui a composé
a lui aussi sa partie, partout absurde, ma1s surement ~ans ce
couplet : « L'un et l'autre ayant. ses témoi~s présents, Je p_arle
de ce chemin : allez par ce chemm ». II éta1t la ce sag~ qui les
invitait a prendre ce chemin. « Revenez par ce chemm ». Le
meme guide les ramenait. Alors des ce teIIiI_&gt;S, ch~z d_es ?º_mmes
ayant barbe au menton, voila, je pense, qui para1ssa1t r1d1c~le :
que des gens qui s'étaient arretés a propos et sur place, a1e?t
rec;u l'ordre de s'en aller, pour revenir a ce meme point d'ou ils
étaient partís (1). »
.
•
.
Le combat simulé devena1t quelquefo1s un combat réel. Céc1?a,
client de Cicéron et Aebutius se disputaient un champ. Cécma
se rendit sur pla~e pour la cérémonie _que yient de _décr~re ~e
Pro Murena et qui s'appelait la deduclio. ~a1s Aebutm~ s éta1~
arrangé pour la rendre impossible. II éta1t la et ava1t garm
d'hommes armés tous les abords du champen litige et d'un champ
voisin par ou on aurait pu passer_. Céc~a. s'apI_&gt;roche cependant
d'une ligne d'oliviers qui marqua1t la hm1te suivant la coutume
d'ltalie. Aebutius donne a haute voix a son escla':e Antiochus
l'ordre de tuer quiconque tenterait de pas~er. Cécu~a s'avance
toujours. La troupe com;mandée par ~tiochus lu1 la~ce des
traits et se précipite. Cécina bat en retra1te ~vec les _amis et les
assistants qu'il avait appelés pour une bata1Jle moms dangereuse (2).
.
· · t t
Apres la manuum conserlio, les deux adve~sa1r~s par_1a1~n e
déposaient Jeurs enjeux, le sacramenlum. L affaire suivait le
cours que nous avons décrit.
Dans les proces sur serment en mati~re ~éelle se trouve done
insérée une action distincte, la revend1cation par la . baguette.
Cette action apparatt sans mélange d:,i-ns les a~franc~ssement~Le mattre comparai&amp;sait devant le ~agistr_at et ~1~ul~1t un proces
avec un tiers bénévole, l'adserlor lzberlalis, qui JOU~1t !e r6le de
demandeur. L'adserlor soutenait que l'esclave é~a1~ li?re et ~e
touchait de sa baguette, uindicta. L_e mattr~ ne d1s_a1t nen, ma1s
lui faisait faire une pirouette, et lui donna1t parfo1s un soufflet.
Le magistrat déclarait libre l'escl3:ve: .
. .
La fixation des actions, leur llIIlltatlon, la combma1son de

11

(1) CtCÉRON, Pro Murena, 26 ; pour le
FESTUS, v• Superst ites.
(2) Voy. C1CÉRON, Pro Caecina, 20-22.

sens de supersles, témoin, voy.
10

�}46

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

scenes particulieres en des actions complexes, la séparation du
droit et d1:1 fait montrent le penchant des Romains pour l'ordre,
la régular1té, la netteté. Le r6le des parties, qui ont l 'initiative et
ne laissent aucune liberté au magistrat, est un trait de cette prépondérance de la volonté qui commande toute l'histoire romaine.
Le formalisme remplace dans le sacramenium une affaire privée,
de dette ou de propriété, par une affaire religieuse c,u un parí,.
engage la revendication comme une bataille, substitue a l'affranchissement direct une revendication. L'acte simulé envahit
tout et se mue en de petits drames. D'autres peuples, dans leurs
coutumes juridiques, useront davantage du symbole, mais connattront a peine les scenes a personnage unique et a monologue,
bien loin d'avoir cette poésie du mouvement, cette passion raisonneuse et rude, qui affrontent les adversaires et font songer a
un tfi.Mtre de marionnettes. Ce thM.tre est monotone ; on peut
conjecturer que son répertoire a été réduit par cet impitoyable
esprit d'analyse et d'économie qui regle le droit romain. Mais
sa monotonie meme n'est pas sans enseignement. Ne sommesnous pas au pays qui verra nattre l'aiellane et la commedia dell'
arte, bien uniformes elles aussi dans leurs acteurs et leur scénario ? Les actions fmissent par se couler presque toutes dans
le moule de l'action par enjeux ; le gout du pari est tellement
développé chez les Romains, qu'on devra interdire aux paysans
de jouer dans les foires leurs betes a la mourre. La procédure
!st l'image de 1a vie.
(d suivre.)

!
1

l{

Le thé!tre romantique
de Dumas pere

a Dumas fils.

Cours de 11. ANDRé LE BRETON,
,Uatlre de Con/trences ó la Sorbonne.

1

¡

¡

XIII
Fin du Théa.tre romantique. - La nouvelle école et ses
fondations. - Conclusion du Cours.

Entre 1820 et 1850, a coté du théAtre romantique et parallelement a lui, s'était développé et avait prospéré un autre
théatre dont je n'ai rien dit encore, et dont, a vrai dire, la renommée n'est pas tres bonne, dont la valeur littéraire n'est pas tres
grande, qui compte toutefois et doit compter dans l'histoire
de notre littérature : c'est celui d'Eugene Scribe.
Les lettrés ne prononcent plus le nom de Scribe qu'avec
dédain. Peut-etre joue-t-on encore, au moins en province, les
opéras dont il avait composé le livret, le Prophet~, l'Africa_ine,
Robert le diable, la Juive, les Huguenots, etc. ; ma1s on ne J0Ue
plus ses comédies, on ne les lit plus, on ne s'en souvient plus.
On semble ne plus ríen se rappeler de lui que ses étonnantes
fautes de fran~ais, certaines étourderies demeurées célebres. On
se rappelle qu'il a écrit dans les Huguenots :
Ses jours sont menacés. Ah I je dois l':, soustraire,

ce qui e&amp;t une ellipse un peu forte, en effet; on se rappelle qu'il
a dit:
Le soldat doit se taire
Sans murmurer,

et il n'y aurait qu'a ouvrir ses reuvres pour enrichirlacollection.
On verrait que dans son discours de réception a l'Académie
franc;¡aise (car il y a été rec;¡u en 1836, cinq ans avant Rugo),
il a éloquemment reproché a Moliere, mort en 1673, de n'avoir
pas protesté contre la Révocation de l'~dit de Nantes qui date

�148

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

de 1685. On lirait dans Balaille de dames cette phrase lapidaire :
Une heure apres leur arrestation, tous les chefs doivent etre
fusillés sans délai et sans bruit », et ce galant couplet a l'adresse
d'une jeune femme et d'une jeune fille qui viennent de chanter
un duo : « Oh ! alors, - dit Henri qui est amoureux d'elles
sans bien savoir laquelle il préfere, - il sortit de ce mélange
je ne sais quelle impression qui tenait_ de l'_enchantement_. Ce
n'étaient plus seulement vos deux v01x qui se confonda1ent,
c'étaient vos deux personnes... vous ne formiez qu'un seul
etre ! charmant, complet... représentant a la fois la jeune fille
et la femme tout semblable enfin a un rameau de cet arbre
fortuné qui ~rott sous le ciel de Naples, et porte sur la meme
branche et des fleurs et des fruits ! »
Scribe écrit mal, il est vrai, et ce n'est pas son seul défaut.
Gardons-nous néanmoins de parler de lui trop dédaigneusement.
Dans son discours académique de 1836 il a développé un
singulier paradoxe et qu'il est surprenant de rencontrer sous la
plume d'un auteur comique. 11 a ~é':eloppé ~ette idé~. que l_e
théAtre n'imite pas et ne peut pas 1m1ter la v1e, et qu ti s~r~1t
tout a fait inutile de chercher chez Moliere, par exemple, 1 h1stoire et l'image de la vie franc.¡aise au xvue siecle ; c'est pour le
bien prouver qu'il constate chez l'auteur du Tarluffe l'absence de
toute allusion a la Révocation de l'Edit de Nantes. 11 est étrange
de l'entendre parler ainsi, car ce reproche est précisément
celui qu'on lui adresse a lui-meme : on luí reprochait de son
vivant, et aujourd'hui encore on 11:li rep~oche ~'avoir éc_rit
des pieces qui n'expriment pas la v1e, qui ne pe1gnent pomt
véritablement les mceurs du siecle; et une telle critique adressée a un auteur comique est si grave que le premier soin de
Scribe eut du etre semble-t-il, d'y répondre et de prouver
qu'on le calomniait. Dans une certaine_mesure il eut eu le dro~t
de protester. Il n'est pas juste de d1re que son thMtr~ so1t
dépourvu de toute vérité, ~e ~ou~e valeur docume~ta1re. l!
contient au moins quelques md1cations, quelques e_s,qmss~s qui
ont leur prix. Ceci est vrai surtout de s~s prem1~res p1eces,
écrites et jouées a la fin de la Restaura.bon, de p1eces ~elles
que le Coiffeur el le perruquier, les Ad,eux au comptoir, le
Bal champ¿lre, le Charlalanisme. II prend presque toujo~rs ses
sujets et ses personnages dans la vie de son époque, et 11 nous
renseigne plus qu'on ne le croit gén_éralement sur les ~~ur~ de
cette époque, sur celles en particuher de la bou~geo1S1e. J e~time meme qu'il a pu contribuer par la a orienter le gén~e
de Balzac, alors que celui-ci cherchant sa route composa1t

u

LE THÉ.\.TRE ROMANTIQUB

149

des romans fabuleux imités d' Anne RadclifTe et de DucrayDuminil, ou des romans historiques, imités de Walter-Scott.
Il va de soi, d'ailleurs, que Scribe n'est pas un Balzac, et ~ue
si l'observation n'est pas absente de son théatre, elle y ttent
peu de place et ne constitue pas son mérite propre et son originalité. Il n'a pas puissamment exprimé la vie, parce qu'il
n'était pas un grand esprit. Il était l'homme qui, en histoire,
ne voit que les petites causes, qui dans une comédie historique
- on sait qu'il en a écrit quelques-unes - dans le Verre
d' eau, explique le revirement de la politique anglaise a la
veille du traité d'Utrecht par un geste de la duchesse de
Marlborough et le verre d'eau renversé en présence de la
reine Anne. Un penseur de cette force, incapable de saisir la
secrete et forte logique des événements, de comprendre les
lois de l'histoire, était condamné a n'etre qu'un médiocre
peintre de la vie humaine. Il était condamné ~ ~éconnatt~e
ce qui donne a notre vie son sens et sa d1rection, a v01r
partout un efTet du hasard, quand en réalité il est si vrai que
le hasard n'existe pas, que tout s'enchatne logiquement dans
nos destinées, et que nos actes ne sont que la conséquence
ou le produit de nos caracteres, de nos volontés ou de _nos
passions. Cela, il ne l'a pes vu, et en ce sens on a ra1son
d'affirmer que son théatre ne renete pas la vie. Dans la vie il
n'a vu qu'une succession de circonstances fortuites, et ses
pieces, au lieu d'etre l'existence humaine en raccourci, sont
d'adroites combinaisons de péripéties, d'amusants imbroglios
qui se dénouent grace a quelque artífice, - retour imprévu,
lettre égarée ou retrouvée, mort opportune d'un oncle a héritage, etc. Tout cela est factice, mais tout cela est si adroit, si
bien fait, si ingénieusement combiné, qu'on ne s'étonne pas
que pendant trente ans Scribe ait régné s_ur trois ?u q~atre
théatres, Gymnase, Odéon, Théatre-Franga1s. I1 ava1t mis sa
gloire a n'etre qu'un bon fabricant de pieces, un habile C0!15tructeur un virtuose de !'intrigue, et la est, en effet, sa glo1re,
dans l'e~cellence de sa technique ou de son mécanisme.
Qu'on imagine le Mariage de Fígaro dépouillé de son esprit
et de sa forte signification satirique : on se figurer~ a peu pres
ce que sont des pieces comme Une chaine, Balaille de dames,
Osear ou le mari qui trompe sa femme. Dumas fils n'a peut-etre
eu qu'a moitié tort de dire qu'elles ne nous apprennent rien ;
il a eu certainement raison, en tout cas, d'ajouter qu'elles
tenaient le spectateur en haleine pendant tout le spectacle,
et tant6t inquiet, tant6t diverti, intrigué et attentif toujours.

�LB THÍU.TRE ROMANTIQUE

151

REVUE DES COURS ET co:-;Ff:REl'iCE~

150
Scribe est admirable pour enchevetrer les fils, pour nous faire
dire en regardant ses personnages : a Comment vont-ils se
tirer de la ? , - et pour les en tirer soudain et en dépit de
toute attente. Objectera-t-on que cet art est stérile, que Scribe
n'a rien fondé si ce n'est le vaudeville, la comédie a placards?
Non, nous lui devons davantage. Dumas fils qui l'accusait
da ne ríen nous apprendre, n'eut pu l'accuser de ne lui avoir
rien appris a lui· Dumas et aux auteurs dramatiques de sa
génération. Il leur a appris leur métier, et combien la le~on
étail utile ! Il ne·suffit pas d'avoir du métier pour etre un grand
auteur dramatique, mais il est impossible d'cn etre un sans ce
métier, et les illustres représentants du drame romanlique sont
la pour nous le prouver. N'avons-nous pas eu maintes fois
l'impression en les relisant que notre plaisir était gAté par les
maladresses ou les gaucheries de l'action, par l'absence ou l'insuffisance de métier ? N'est-ce pas grand dommage de voir,
dans Ruy Bias, a quel point le 1ve acte fait hors-d'reuvre ?
Jamais Hugo n'a eu plus de verve et plus d'esprit ; chaque
couplet de Don César de Bazan est une fete pour nos oreilles,
et meme pour nos yeux, tant le style est riche en images, tanl
il a de couleur et d'éclat : a la représentation, pourtant, le
1ve acte de Ruy Bias semble long, il ennuie, il irrite presque,
parce qu'il suspend l'action au moment le plus pathétique,
parce qu'il ne s'y rattache pas, et qu'il pourrait etre supprimé (l'expérience en a été faite), sans que le spectateur
s'en ape~11t. Ou bien qu'on se reporte aux Burgraves, a
Hernani; qu'on se rappelle ces immenses monologues ou l'auteur
donne carriére a son lyrisme, et ces romans si compliqués, ces
histoires de Guanhumara, de Fosco, de Donato, parmi lesquelles
il faut se débrouiller etdont la puérilité n'a d'égale que l'invraisemblance. La vraisemblance n'est pas tout au théAtre, non
plus que la resselllblance dans un portrait; encore est-ce une
qualité précieuse. Nous attendonsd'unepiéce, quelle qu'elle soit,
tragédie, drame ou comédie, qu'elle nous donne l'illusion de
la réalité, et elle ne nous la donne qu'en se pliant aux exi6ences
tres spéciales de l'art dramatique, a ces exigences que le romantisme avait méconnues, mais qu'aucun mattre de la scéne __:
et Moliere moins qu'aucun autre, quoi qu'on ait pu parfois
prétendre - ne s'est cru le droit de méconnattre, et que
Scribe est venu affirmer a son tour.C'esten quoi son rllle est loin
d'avoir été négligeable. Gr~ce a lui, on a su intriguer une piéce,
bfttir une piéce. La forme était trouvée. ll ne restait plus qu'a
y faire entrer la vie.

...
Or, dans le méme temps oil Scribe faisait jouer ses comédies,
Balzac écrivait ses romans. Apres avoir erré quelque temps,
apres etre alié chercher ses sujets jusque dans le Moyen Age,
il se dégageait des influences qui l'avaient entratné, il rompait
a vec Walter Scott, avec le romantisme, et suivant l'instinct meme
de sa nature il se jetaiL en pleine réalilé, en pleine • Comédie
humaine », parmi les hommes de son siécle dont il devenait
peu a peu le grand peintre ou le irand historien. Il créai t ou
plus exactement il ressuscitait le roman réaliste. Il ne s'inquiétait plus d'évoquer les grandes figures du passé, de l'histoire :
il découvrait une nouvelle so urce de beauté, et une source inépuisable, au sein meme de la réalité contemporaine, dans l'intimité
de notre vie, dans le secret de nos passions, de nos luttes, de
nos intérets journaliers, de nos a!?itations quotidiennes. Source
dont j'ai tort de dire qu'il la découvrait, dont il faut dire qu'il
la retrouvait, puisqu'elh: est celle, en somme, a laquelle avaient
puisé avant luí nos plus grands rowanciers comme nos plus
grands auteurs dramt-tiques, celle ou avaient puisé Moliere,
J'abbé Prévost, Diderot. Il faisait justice d'uIJe erreur qui ne
s·était que trop prolongée. Il nous faisait comprendre qu'il
est vain de vouloir évoquer les morts et qu'en outre cela
est assez fastidieux, que la vie se re1,ouvelle sans cesse, que
nous n'en pouvons observer et peindre avec vérité qu'un seul
momenl, celui auquel nous appartenons nous-memes ; que
dans ce présent, dans Ir, vie bourgeoise d'aujourd'hui, il y a,
pour qui a des yeux, autant ou plus de beauté, de tragique
et de comique, que dans les belles aventures du passé, et qu'en
tout cas cette vie a un immense avantage qui est d'etre la néltre,
qui est que ses drames sont les nlltres, et que les problémes
sociaux ou moraux qu'elle ofire a !'esprit de l'observateur sont
ceux oil nous sommes tous intéressés.
Ce principe si fécond, qui a permis a Balzac de se ,aire une
place a part parmi nos romanciers, il a essayé a difiérentes
rcprises de l'appliquer lui-meme au théatre. Le théatre de
Balzac est-il supérieur ou inférieur a celui de Scribe ? Peu
m'importe ; le fait est qu'il le complete. Chez Scribe, la technique est excellente, tandis que la peinture des caracteres
et des mreurs est assez faible. C'est exactement l'inverse chez
Balzac. Dans le Faiseur, d'abord intitulé Mercadet et repré-

�152

REVUE DES COURS ET CONGÉRENCES

senté pour la premiere fois en 1851, un an apres la mort de
l'auteur, l'action se tratne, n'avance pas. U s'agit d'un spéculateur d'esprit trop inventif et de conscience trop élastique,
qui se débat au milieu de ses créanciers, les trompe, leur
échappe toujours, et toujours espere refaire sa fortune par des
ruses dignes de Scapin. L'ensemble est monotone, chaque acte
semble le recom.mencement du précédent, il n'y a évidemment
pas la les ressources, les habiletés dramatiques ou scéniques
d'un Scribe. Mais la vérité ne manque pas dans le tableau que
Balzac nous trace des mreurs ou de l'immoralité financiere,
dans les divers types de créanciers, de boursiers, de marchands
d'or qu'il fait défiler devant nos yeux, et surtout dans le personnage principal qui, par son éternel reve de fortune, par
son obstinée confiance en lui-meme, par son imagination dévorante, ressemble trop a Balzac lui-meme pour ne pas nous
parattre vivant et vrai.
11 en est de meme a peu pres de la Mardlre, jouée en 1848.
La structure n'en est pas moins défectueuse. Balzac a voulu
écrire une de ces tragédies bourgeoises, comme il en a si souvent
conté dans ses romans et comme i1 est vrai qu'il s'en rencontre
dans la vie ; il a voulu peindre, dans un foyer honorable et en
apparence paisible, la secrete et implacable rivalité de deux
femmes, Gertrude, seconde femme du général de Grandchamp,
et Pauline, filie que le général a eue d'un premier mariage,
la maratre et la belle-fille, toutes deux éprises de Ferdinand
Marcandal. 11 a beaucoup compliqué les choses, et bien inutilement, je crois, en faisant de ce Marcandal le fils d'un autrc
général, celui-la trattre a l'Empereur en 1815, en sorte que
pour pénétrer dans la famille du vieux soldat fidele le jeune
homme a dO se cacher sous un nom d'emprunt. De plus, et
soit par inexpérience de la scene, soit par l'efTet de son pessimisme, Balzac a accumulé tant d'horreurs, de passions furieuses, de haines, de crimes, de poisons, que le beau drame
tourne vite au mélodrame. Et cependant, il y a ici la puissance
du génie ; il y a ici en germe un thMtre nouveau, qui émeut
fortement et qui fait penser. Des effets saisissants y sont
obtenus avec des riens, avec de simples moyens de mise
en scéne réaliste, par exemple au commencement du second
acte, alors que nous savons déja quelle haine pousse les deux
femmes )'une contre l'autre, quel duel a mort est silencieusement engagé entre elles, et que nous voyons la vieille servante
allumer la lampe, dresser la petite table, préparer les cartes
pour la pacifique partie de whist de chaque soir ; ou au dernier

LE THÉATRE ROMANTIQUE

153

ade, lorsque Pauline vient de s'empoisonner, qu'elle va mourir
et qu'un valet interrompt le dialogue pour dire a mi-voix : cr Le
clergé se présente. • L'eflet est-il moindre que celui qu'avait
cherché H ugo au dernier acte de Lucrece Borgia en faisant tout
A coup apparattre la funebre procession de moines en cagoule
dans la salle du festín ? J'estime, au contraire, que l'eflet est
beaucoup plus grand dans la Mardtre, par cela meme qu'il
n'est pas une invention de poete, qu'il n'est pas lhédlral, et
que c'est la réalité vulgaire qui l'a fourni. Balzac n'est pas un
Moliere, mais il a le mérite d'avoir compris Moliere ; il a vu
en luí le grand mattre, le plus vrai, le plus profond de tous
nos écrivains, et il a tendu de tout son zele a prendre exemple
sur luí. II a compris qu'il y avait chez Moliere non seulement
le modele de la comédie, mais au moins l'ébauche du drame
moderne ; et qu'il ait ou non réussi, comment ne pas le louer
d'avoir voulu en écrivant la Mardlre dégager ce drame du foyer
qui est implicitement contenu dans le Malade imaginaire ?
Sa maratre, sa Gertrude, si habile a capter la confiance d'un
vieux mari et si féroce envers la fille qu'il a eue de sa premiere
femme, comment ne pas reconnattre en elle la sournoise et
haineuse Béline ? Elle lui ressemble tout en étant une création
originale ; car Béline n'aime ríen ni personne, sauf }'argent
dont elle veut dépouiller les enfants d' Argan, tandis que Gertrude
est une femme qui aime, et d'autant plus redoutable qu'en elle
la rivalité d'amour vient aigrir, envenimer et déchatner les
secretes rancunes de la maratre. Une scene montrera ce que
valent certaines parties de l'reuvre, celle ou Gertrude commence
a soup~onner Pauline d'aimer comme elle Ferdinand Marcandal. Pauline vient de refuser un partí qu'on lui otlrait ;
le prétendant repoussé a cherché a savoir la cause de son refus,
il a cru deviner son secret, et en a dit un mota Gertrude. Celle-ci,
épouvantée, va s'efTorcer de contraindre Pauline a se trahir ;
mais la ruse se heurte a la ruse :
GERTRUOE.

Viens la, nous deux, nous allons finir notre ouvrage... Eh bien, mon enfant,
Godard m'a dit que tu l'avais re~u plus que froldement ; c'est cependant
un bien bon parti.
PAULINE.

Mon pere, madame, me lalsse la liberté de choisir moi-méme un mari,
OERTRUOE.

Sais-tu ce ~e dira Godard ? l1 dira que tu !'as refusé parce que tu as déja
choisi quelqu un.

�154

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
PAULlNE.

Si c'était vrai, mon pere et vous, vous le sauriez. Quelle raison aurais-je
de manquer de confiance envcrs vous ?
GB.RTRUDE.

Qui sait ? !e ne t'en blilmerais pas. Vois-tu, ma chére Pauline en fait
d'amour, il y en a dont le secret est héroiquement gardé par les femmes
gal'dé au milieu des plus c1'uels supplices.
'
PAULINE,

a par!,

ramassant des ciseaua: qu'eUe a laissés tomber.

Ferdinand m'avait bien dit de me méfier d'elle... Est-elle insinuante!
GERTRUDB,

•~ T~ p~urrais avoir dans l_e cc:eur ?~ de ces _amoul's-Ia I Si un pa1'eil malheu r
t art1va1t, co~pte su!'. mo~··: Je t. aune, vo1s-tu I Je fléchirai ton pere ; il a
quelque conf1_an~e en m01, ¡e pms m~me beaucoup sur son esprit, sur son
caractere ... Ams1, chere enfant, ouvre-moi ton creur.
PAULINE.

Vous y lisez, Madame, je ne vous cache rien.
GERTJ\UDE, et pari.
L'interrogation directe n'a pas réussi. (Haut.) Combien tu me rends heureuse 1 _car ce pl~isant_ de. peti te ville, Godard,. prétend que tu t' es presquo
évanome_ quand 11 a fa!t d1re expres ~ar ton 1;1et1tfrere que Ferdinand s'était
cassé la ¡ambe... Ferdmand est un aimable aeune homme, dans notre intimité depuis bientót quatre ans ; quoi de plus naturel que cet attachernent
pour ce gar&lt;;on, qui a non seulement de la naissance, mais encore des talents ?
PAULINE.

C'est le commis do mon pero.
GERTRUDE,

Ah I grilce
marié.

a Dieu, tu ne l'aimes pas ; tu m'effrayais,

car, ma chere, il est

PAULlNE.

Tiens I il est rnarié I pourquoi cache-t-il cela ? ( A par!.) Marlé Ice serait
infilme ; je le luí demanderai ce soir, ~e luí ferai le signal dont nous sommes
conve.n us.
GERTRUDE, et parl.
Pas une fibl'e n'a tressailli dans sa figure I Godal'd s'est trompé ou cette
enfant serait aussi forte que moi... (Haut.. ) Qu as-tu, mon ange ? '
PAULINE.

Oh I ríen.
G-ERTl\UDE,

lui mettant la main dans le dos.

Tu as chaud I la, vois-tu ? (A parl.) Elle l'aime, c'est sur... Mais lui,
l'airne-t-il ? Oh I je suis dans l'enfer.

• •
·

Voila comment Scribe et Balzac avaient, je ne dis pas fon dé le
théatre moderne, mais préparé son avenement, !'un en indiquant quelle en d.evait etre lél forme et l'autre quelle en devait
etre la substance. Ils avaient préparé la venue d'Emile Augier

LE THÉATRE ROM.\.NTIQUE

155

et de Dumas fils, qui débuterent presque en meme temps. La
Gahrielle d' Augier fut jouée en 1849, et si la premiere piece
de Dumas. la Dame aux camélias, ne le fut qu'en 1851, elle
eut pu l'etre en 1849 également, car a cette date elle était
écrite et meme re&lt;;ue, lorsque le théatre qui l'avait re&lt;;ue fit
faillite.
Je ne m'attarde pas a établir un parallele entre ces deux
rivaux de gloire qui se sont disputé pendant plus de vingt ans
la faveur du public. Il suffit de constater que leurs noms signifient pour nous, aujourd'hui encore, renaissance de notre
théAtre. Ils sont, de l'aveu de tous, ceux par qui le modernisme a triomphé a la scene, ceux qui ont définitivement clos
!'ere du théatre romantique, et restauré en quelque sorte
la maison de Moliere.
Chez l'un comme chez l'autre, du reste, il se peut bien que
tout ne nous plaise pas. L'esprit d' Augier ne l'empeche pas
d'etre parfois un peu lourd et bourgeois ; il se disait grand admirateur de Ponsard et peut-etre cela ne se voit-il que trop ; il
existe plus d'un rapport entre l'auteur de Gabrielle et celui
de l'Honneur el ['argent. Quant a Dumas, son goút de la prédication et du paradoxe a plus d'une fois nui a ses reuvres, surtout
aux dernieres. Mais cel{• dit, qui nierait la valeur de Ieur art ?
Qui ne se persuaderait en les Iisant que le romantisme avait
fait fausse route, et qu'il ne peut y avoir d'autre théatre que
celui qui est l'imitation de la vie, que celui ou nous retrouvons notre propre histoire, ou la vie nous apparatt telle que
nous la connaissons, mais éclairée d'une lumiere qui en fait
ressortir les beautés secretes ou les secretes laideurs ? Et si
le théatre romantique réussissait par moments a nous émouvoir,
a nous arracher des !armes, ne sont-elles pas cent fois plus bienfaisantes les larmes qu'on nous arrache en nous mettanb
sous les yeux la réalité contemporaine, en nous montrant la
vie telle qu'elle est, et en nous y faisant découvrir des miseres
ou des héroismes devant lesquels nous aurions passé sans les
voir?
Ríen de plus simple ou, si l'on veut, de plus vulgaire que la
donnée de la Dame aux camélias, histoire d'une filie entretenue,
d'une fille qui aime jusqu'au sacrifice et qui meurt de son
sacrifice. Le cadre de la piece est pris dans la vie parisienne
a la fin du regne de Louis-Philippe; les personnages sont des
boulevardiers, des hommes de plaisir, et leurs ordinaires compagnes. Y a-t-il néanmoins au théatre ríen de plus émouvant
que le troisieme acte, celui dans lequel Marguerite rec;¡oit la

�156

LE THÉATRE ROMANTIQUE

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

visite du pére d' Armand, 011 elle comprend tout a coup que
la seule preuve d'amour qu'elle puisse donner a son amant,
elle, la créature déchue et flétrie, c'est de le guérir de son amour
pour elle, de se rendre odieuse a ses yeux autant qu'elle lui
était chére, et 011 elle a assez d'amour pour aller jusqu'au bout
du sacrifice ? Elle va se livrer a un homme dont elle se savait
aimée, elle va se livrer a lui avec dégofit, avec horreur ; elle
quitte Armand sous un faux prétexte, sans rien dire qui lui
fasse soup~onner son projet, sans pouvoir toutefois luí cacher
ses larmes, en lui répétant, ce qui n'est que trop vrai, qu'elle
l'aime uniquement et de toute son Ame. II reste seul :

157

dans le jardín. C'est elle sans doute. (Il appelle.) Ma~erite ! ltarguerite 1
!tlarguerite I Per~onne l... (ll sor! el appeUe.) Nanine I Nanine 1. •• (Jl ~nlre
et sonne.) Nanine non plus ne répond pas. Qu'est-ce que cela 1:e~t d1~e ?
Ce vide me fait froid. U y a un malheur dans ce silence. Pourqu~1 81ie la1ssé
~ortir Marguerite? Elle me cachait quelque chose. Elle pl~ura1t l Me t~o_mperait•elle ? ... Elle, me tromper 1 A l'heure ou elle pensa1t a me sacr1f1er
tout... M:ais il lui est peut-(ltre arrivé q_uelque chose !. .. elle est peut-@tre
blessée l... peut-étre morte I Il faut que ,e sache...
.
ll se dirige vers le jardin. Un commissionnaire se trouve face
porle.

a la

a face avu luL

SCENE VIII
ARKAND, UN COMlUSSIONNAIRB.
LB COMMISSIONNAJRB.

M' Armand Duval ?
ARMAND.

ARMAND.

Chere Marguerite I comme elle s'effraie a l'idée d'une séparation 1 (/1
sonne.) Comme elle m'aime l (A Nanine qui paraU.) Nanine, s'il vient un
monsieur me demander, mon pere, vous Je ferez entrer tout de suite ici.
NANINB.

Bien, monsieur.

C'est moi.
LE

COMMISSIONNAIRE,

Voici une leltre pour vous.
AIU(AND.

D'oil vient-elle ?
LB COM~IISSIONNAIRE,

De Paris.

Elle sort.

ARMANO.

ARMAND.

Je m'alarmais a tort. Monpere mecomprendra. Le passé est mort. D'ailleurs
quelle ditférence entre Margurite et les autres femmes l... Ah l que le temps
me semble long, quand elle n'est pas la l. .. Que! est ce livre ? Manon uscaut J
La femme qui aime ne fait pas ce que tu faisais, Manon l... Comment ce livre
se tro~_ve-t-il ici ? ..• (Liaanl au .~as~rd.) • Je t~ ;ure, mon cher chevalier, que
tu es 11dole de mon cceur, et qu 11 n y a que to1 au monde que je puisse aimer
de la fac;on dont je t'aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chere Ame que
dans l'état oil nous sommes réduits1 c'est une sotte vertu que la fidélité P
Crois-tu qu_e l'on puisse étr~ bien tenare lors~•on manque de pain? La faim
me causera1t quelque mépr1se fa tale, le rendra1s quelque jour le dernier soupir
en croyant pousser un soupir d'amour. Je t'adore, compte la-dessus, mais
laisse-moi quelque temps le ménagement de notre fortune. Malheur a qui va
~ombe_r dan~ mes filets l Mon frere t'apprendra des nouvelles de ta Manon;
1~ te d1ra qu_ elle a pleuré de la nécessité de te quitter... • (Armand repousse le
livre av~c tr_islesse el reste quelques !nstant, soucieuz.) Elle avait raison, mais
elle n'a1ma1t pas, car l'amour ne sa1t pas raisonner.•. (JI va a la fenélre.) Cette
lecture ffi:'ª fait mal ; ce livre n'est pas vrai.l.. (JI sonne.) Sept heures. Mon
pere ne viendra pas ce soir. (A Nanine qui entre.) Di tes a !lfadame de rentrer.
NANINB,

embarrassée.

Madame n'est pas ici, monsieur.
ARMAND,

Qui vous l'a Jonnée ?
LE COMMISSIONNAIRE,

Une dame ...
ARMAND.

C'est bien ; laissez-moi 1
Le commissionnaire se retire.

SCENE IX
ARMAND,

'" Voila, évidemment, du théAtre, et du tres beau théatre,
parce que voila de la vie. Nous n'en pouvions dire autant des
drames de Dumas pére ou de Rugo.

...

NANINB

ARMAND.

C'est bien ... (Seul.) Elle est capable d'étre allée a Paris pour s'occuper de
cette vente I Heureusement, Prudence qui est prévenue trouvera moyen
de !'en empécher l... (ll regarde par la fentlre.) 11 me semble voir une ombre

DUVAL,

Cette lettre est de Marguerite ... Pourquoi suis•je si ému ? Sans doute_elle
m'attend quelque part et m'écrit d'aller la retrouver ... (ll va pour ouvrir la
/el!re.) Je tremble. AIIÓns, que¡~ suis enfant I_ (Pen~anl ce lemps, M' Duva/
es! enlrt et se lienl derritre son /1/s. Armand lt!.) A 1 heure on vous recevrez
cette lettre, Armand ... (ll pousse un crl de coltre. ll se relourne el voil son
ptre. Il se jelle dans ses bras en sanglotant.) Ah I mon pere I mon pere 1

Oil est-elle done ?
Sur la route; elle m'a chargée de dire a monsieur qu'elle allait rentrer
tout de suite...

puis M.
ARMAND,

Conclurons-nous done que le théatre romantique est tout
á fait mort, qu'il n'a été qu'une tentative inféconde, et n'a
laissé nulle trace dans les reuvres postérieures ?

Ce serait bien injuste.

�158

159

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

LE THÉATRE 1\OMANTIQUE

En premier lieu, et sans meme parler du théatre populaire,
du mélodrame historique ou du drame de cape et d'épée qui
lui a longtemps survécu, c'est un fait que le drame romantique a reparu de temps a autre, sous des formes diverses et
quelquefois avec éclat, chez des poetes tels que Louis Bouilhet,
Fran1;ois Coppée et l'auteur de Cyrano, mais ceci a titre d'accident et sans que le genre y dut reprendre une vie durable.
Il importe davantage de constater que, si ce drame reposait
sur un príncipe faux puisqu'il était d'ordinaire une déiormation de l'histoire, il n'en a pas moins accrédité plusieurs
príncipes vrais, príncipes d'esthétique théatrale qui depuis
lors sont demeurés en honneur.
Que disaient Rugo dans la préface de Cromwell et Vigny
dans celle de la Maréchale d'Ancre ? Ils disaient : « Liberté !
guerre aux conventions qui étoufTent l'art dramatique ! » et il y a toujours bien deux de ces conventions cheres a l'ancienne tragédie qu'ils ont jetées par terre, dont l'une est l'unité
de temps, l'autre l'unité de lieu. Prenez telle piece qu'il vous
plaira de celles qui ont paru depuis soixante-dix ans : vous
n'en trouverez guére dont l'action ne dure au moins plusieurs
jours et dont le décor ne change d'acte en acte. C'est le cas de
la Dame au:z: camélias, et de mille autres piéces.
Rugo et ses amis avaient dit : « Mélangeons le comique et
le tragique. » Ils l'avaient dit plus qu'ils n'avaient su le faire,
sauf Musset ; en général, le comique était assez froid dans leur
drames et ne s'y introduisait pas sans peine ; il y était com.me
de parti pris, il remplissait par exemple ce IV8 acte de Ruy
Blas qui tient si peu au reste de la piece. Mais regardez le
théatre de Dumas fils, d'Augier, de Meilhac et Halévy: le rire
et les larmes s'y melent comme dans la réa1ité, comme dans la
réalité des sots s'y rencontrent avec des gens d'esprit ; dans
la meme él.me, selon les heures, la tristesse alterne avec la
gaieté, et Froufrou pleure aussi naturellement qu'elle riait
un instant plus t6t; comme dans la réalité, l'histoire commence
gaiement et s'acheve tristement. Et le mélaDge est si intime
que les pieces ne s'intitulent plus comédie ou drame, mais piece
tout simplement.
Convenons aussi que les drames de 1830, d'allures si pittoresques, ou le souci du décor et de la couleur locale s'affirme
de tant de manieres, ont contribué a ouvrir les yeux a l'auteur
dramatique, et lui ont appris a rechercber la vérité dans le détail
-de la mise en scene, dans l'extérieur des choses. Si les roman·tiques étaient d'incorrigibles idéalistes dans le domaine de

la vie morale, ils étaient, en revanche, des écrivains-peintres,

de grands réalistes dans le domaine de la vie physique, et a
cet égard ils ont lait école. Ajoutons que leurs drames ont
élargi l'horizon, élargi la scéne, qu'ils nous ont accoutumés a
y voir non plus seulement les rois de la tragédie et leurs confidents, mais la foule, le peuple, l'échoppe a c6té du palais,
comme ils nous accoutumaient a un langage nouveau, dépouillé
de la noblesse traditionnelle et routiniere, comme ils nous
réaccoutumaient (encore une fois, chez Moliere il y a tout,)
a entendre les personnages parler le langage de leur métier ou de
leur condition.
Ce n'est pas tout, et peut-etre est-ce peu de chose en comparaison d'un autre service rendu.
Car enfin, aprés avoir dénoncé l'erreur fondamentale du thMtre
romantique, aprés lui avoir reproché ses fables extravagantes
et ses défroques historiques, nous serions des ingrats si nous
ne redisions ce qu'il y avait en lui de vivant. Ce qu'il y avait
de vivant en lui, c'était l'ame des poetes qui l'avaient créé,
c'était le grand souffle généreux qui le traverse et !'anime,
cette pitié toujours prete a se répandre sur toute souffrance,
tant6t avec Vigny sur les martyrs de l'histoire, sur une
maréchale d'Ancre ou un Chatterton, tant6t avec Dumas sur
l'enfant né hors du mariage et qui se trouve jeté dans la vie
sans guide, sans foyer, comme un paria, tant6t avec Rugo sur la
laideur d'un Triboulet, sur ladéchéance d'une Marion de Lorme,
sur la dépravation meme d'une Lucréce Borgia, sur le vieillard,
sur la femme, sur l'enfant, sur tous ceux qui sont ici-bas les
faib!es, les vaincus, ou, comme dit Dostoiewski, « les humiliés
et les offensés ».
Cette le~on de pitié et de bonté, cette le~on qui est la
vraie beauté du romantisme dans ses poésies autant ou plus
meme que dans son théatre, je ne dis pas qu'elle n'ait point été
entendue des écrivains venus apres 1850 et que l'appel soit
demeuré sans écho. L'écho en est chez Dumas fils, et tout
d'abord dans sa premiére piece, dans la Dame aux camélias qui
n'est, apres tout, qu'une transcription réaliste de Marion de
Lorme, mais aussi dans beau~oup d'autres de ses pieces. Bien
qu'un jour, entratné par son humeur paradoxale, il ait formulé
le terrible : a Tue-la ! » il est l'écrivain qui a le plus hautement
proclamé les droits de la fem.me, celui qui a contraint l'homme
a voir en elle au moins son égale. Que dis-je ? Ce souflle de pitié,
n'est-ce pas lui que je sens passer ~a et la jusque dans l'reuvre
Iégére et charmante de Meilhac et Ralévy, j usque dans Froufrou 'l

�160

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

Est-ce un paradoxe que de pré~endre retrou~er la le,~on du
romantisme dans toute reuvre qw affirm~ le séneux del amou~,
le sérieux du mariage, et aussi la nécess1té _du ~ardon ? Je sa~s
que les romantiques ont volontiers poétisé l adultere. Ma1s
cela ne m'empechera pas de dire qu'ils ont e~ l'ori~nalité de
prendre toujours au sérieux, souvent au trag1que, 1 amou_r e~
ses souffrances et ses fautes, dont la vieille France ava1t s1
longtemps ri, dont il était de tradition de ri~e, comme d:une
chose frivole ou bouffonne, au pays de Rabela1s et de Moliere,
de La Fontaine et de Crébillon fils. Ils ont dit ce qui se cache
de souffrance au fond de tout amour vrai, ils ont demandé
miséricorde pour toute soufirance, et s'il íaut exprimer un
regret, c'est qu'ils n'aient pas ét~ pl?s entendus. lis l'ont
été un peu, parfois, chez nous ; ils 1 ont _été davan~ge a
J'étranger, et il est f§.cheux qu'ayant_ susmté en ~u~s1e ~es
reuvres telles que celles de Dosto1evsk1 et de Tolsto1,. 11s n e!1
aient suscité aucune en France qui les égale e!'· généros1té. _Ma1s
c'est bien aussi pourquoi le thétltre romantique, en dép1t de
toutes ses imperfections, doit nous rester cher ; c'est par 1~
qu'il reste encore et plus que jamais bon a retire, - par la qu'll
reste jeune.

Renan.
Essai de Biographie intellectuelle.
Cours public fait

a l'Oniversit.é

d'Amsterdam,
du 6 octobre t922,

a partir

par 11. JEA.N POIIIIIER.
Chargé de cours

a r Uniuersilé

d 'Amslerdam.

I. - L'enfanoe (1823-t841) (suite).

Pendant les grandes vacances scolaires de 1838, Renan, qui
pensait, a la rentrée, retrouver en seconde ses camarades du
Collége, fut appelé a París. \ioici dans quelles circonstances.
II était a Camlez, a quelques kilométres de Tréguier, chez son
ami Guyomar, quand un exprés vint le chercher. Une lettre
dºHenriette était arrivée pour lui ; elle lui annon~ait qu'il venait
d'etre nommé pour une bourse entiérea un séminaire de París.
II fallait qu'il fut a París le 6 ou le 7 septembre au plus tard.
Pour regagner Tréguier, il y avait une lieue a faire a travers
la campagne. L'Angelus du soir sonnait. On était au commencement de septembre. Le jeune homme (Ernest avait quinze ans
et demi) sentit la gravité de l'heure. II fixa dans sa mémoire
les sonneries pieuses, le soleil couchant, la campagne bretonne,
recueillie en un calme mélancolique. Ses adieux a sa mere
furent moins tristes qu'il ne l'aurait cru ; l'inconnu l'attirait ;
il répétait la phrase d'Henriette : « Dis a maman que c'est un
avenir tout entier pour son enfant ».
11 alla en voiture jusqu'il Guingamp ; la, il prit la malle-poste.
A París, sa sreur qui l'attendait luí raconta tous les détails de
l'affaire. Elle avait montré le palmarés du Collége de Tréguier
aun M. Descuret, médecin de la maison d'éducation, ou a pres plusieurs em plois indignes d 'elle dans d 'a u tres institutions, elle avai t
enfin éténommée directrice des études. Ce docteur,catholique tres
zélé, put parler de l'acquisition possible d'un bon éleve a M. Dupanloup, le je une (il n'avait que trente-six ans) et impétueux directeur du petit séminaire Saint-NicolaS--du-Chardonnet, situé a
Paris, a l'angle de la rue Pontoise et de la rue Saint-Víctor.
Peut-,~tre l'abbt&gt; Tresvaux, dont il sera question plus loin,
servit-il d'intermédiaire. l\L Dupanloup, qui tcnait a recruter
11

�RENAN

162

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES.

.

•

établissement avrut ams1 un peu
de brillants sujet~ pour son
L'anné¿ suivante, il enverra
• -, e dire des raco1eurs.
. ~
partout, s1 l os
'
bordonnés Breton lu1-meme, pour
en Bretagne un. de s~s su Ernest 'Renan. Aussi, a peine
tacher d'y dép1ste~ d aut~es l succes C:u frere d'Henriette.
M. Dupanloup eu~-11 appris_ ~s
qu'il s'écria : ((. F3:1tes-le vemr~aison oñ un enseignement seconUn petit sé~ma1re est~cr~::n est donné soit a un groupe de
daire et !onc1~r?ment e urs arents ou leur volonté propre,
jeunes gens dm~és, . par le ro fme a une réunion d'éleves dont
vers l'ét~t ecclés1astique,;~t de se donoer plus tard a l'Eglise ».
une partie seulem~nt Np~o 1 l angeaitplut6tdans cette seconde
. de Samt- 1co as e r
. • .1.
Le caract ere .
·t é ··té d'en faire un sémma1re a
espece. M._ Dupanlf~r ~V~ª c1::ntele parisienne comptait les
type ascétique et e eri~a .
ce ui babitaient le proche
füs des preroi~res ,famil~es t:t::~~s\res considérabl~s qu'il
Boule"ard Samt-&lt;,ermam.
. t a l'éducation gratu1te des
demandait a ces éléves serv~ie: mérite qui eux étaient desjeunes gens sans fortuue, ma1s_ . e du Conse'il d~ 3 décemtinés a la cléricature. Une déc1s10n d un enfant était boursier,
bre 1839 porte en effet que ('.
faire prendre la soutane •·
tout devait tendre et co~_c our~é;s par des particuliers était fort
Ce systeme de bourses a 1me~
.ers devaient maintenir haut le
ingénieux et fort mor:~- Lf.~ ~:~:~me oífrir un modele de bonniveau des études, e _es. i st_
Comme chacun de ces deux
..
et de distmc ion.
.
·té "'1 .
nes mameres_
,
aison avait une parfaite um ». n a1s
élémentsava1tso~ r~le,;~~ªt:Ut le reste. La conception du mo:1d~
c'est le talent qm pnm l
éta·t
1 tres aristocratique ; ma1s 11
· ·t M . Dupan
oup
que se fa1sa1
.
t"
la littérature a coté, presque auadmettait trois ar1stocradiesÍ é Et comme il avait su modeler
dessus, de la noblete e~u ;:r:~!~el et des éleves, &lt;( le plu~. pa~a son gré le carac ere
. e gauche embarrassé, s 11 fa1vre gargon déb~rqué de Pf°vm\¿rs lati~s bien tournés », n~
sait u~ bon t~eme l~ub~u: d~e;'envie du petit millionnaire qui
tarda1t pas a etre (&lt; 0 Je
t
·
s'en dou er n.
payait sa pens1~n s3;~ 1 s les ex.ercices de piété fussent p~u
Bien qu'a Samt- ico a
. . et de la méditation du matin
absorbants (en deho~? dedla P~~e(~ h l/2 a 8 h. 45), il y avait :
(5 h. 30) et de la pner?
arti~ulier de la matinée, de mid1
la sainte Mcsse a._6 h., l
.d. p t la lecture spirituelle de 7 h.
moins quátre mmutes ~ I, e 'une homélie du directeur), le
a 7 h. 1/2, q_ui ~•était /~a r~af:on surprit Renan, que son enrégime ecclés1astique d
. lib e n'avait point préparé a ce&amp;
fanc-e, picuse sans doute, ma1s r '

\ºf!

r:r::~

163

contraintes quotidiennes. Toutefois, jeune et désireux de réussir
il ne tarda pas a s'y faire. D'ailleurs la frivolité, a Saint-Nicolas:
tempérait l'austérité. Les séances de l'Académie littéraire, fondée par l'Archeveque de Paris en personne, M. de Quélen, y
occupaient les esprits, autant ou plus que ne faisaient les saints
offices. La piété de Renan n'était point si solide, qu'il s'y put
recueillir et abriter au milieu de ces brillantes mondanités. Elle
avait fait partie de sa vie bretonne, et d'elle aussi il ne restait
qu'un souvenir, de moins en moins pénétré d'attendrissement
et de regrets.
Le mois de Marie s'ouvrait par une tres belle fete : (( On a
élevé, écrivait Renan asa mere, une tente, la plus jolie du monde,
que l'on a entourée des plantes les plus odorantes, de caisses
d'orangers et des plus jolis arbustes. On dirait un jardín délicieux ; mais ce n'est pas tout ; si l'on avance un peu plus loin,
si l'on franchit cette porte entourée d'élégantes draperies, on
entre dans une chapelle vraiment céleste, entourée encore de
fleurs naturelles, ornée de belles draperies ; et au-dessus de sa
tete, on voit un ciel bleu, parsemé d'étoiles d'or et d'argent. On
ne sent, on ne respire que les odeurs les plus suaves, et toutes
ces fleurs dans leur langage muet semblent n'avoir qu'une voix
pour louer la plus pure des Vierges, pour célébrer Marie. Partout
nous voyons sa statue entouréc de guirlandes : dans nos salles
d'étude, dans nos classes, jusque dans les escaliers et dans les
dortoirs. » Cette lettre est de mai 1839. Meme solennité en
1840 : « Il semble, écrit Renan, que le Boulevard Saint-Germain se soit dépouillé pour orner notre chapelle. » Madame la
duchesse de Montmorency surtout envoyait de superbes camélias
de sa maison d'Auteuil. Dans ses Souvenirs, Renan critiquecette
« piété musquée, enrubannée n de Saint-Nicolas, cette « dévotion
de petites bougies et de petits pots de fleur n. Il en avait été
surpris plutot que choqué. La derniere année seulement, il
se peut qu'il en ait sentí la frivolité; son reil, en mai 1841,
se tournait surtout vers le Murillo de la chapelle ou l'art avait
su rendre « une grace et une tendresse inexprimables ».
En tout cas, notre jeune séminariste ne manifestait aucune
répugnance, au contraire, a entrer dans ces sociétés particulieres
ou le clergé aime a embrigader l'enfance. Le 27 décembre 1838,
il est aspirant de la Congrégation de la Sainte-Vierge, et il prie
sa mere d'en informer le Directeur de la Congrég'ation de Tréguier, le bon M. Delangle. Le 21 novembre de l'année suivante
il est promu membre de la meme congrégation. Quelquefois iÍ
remplissait a la chapelle des fonctions enviées d 'enfant de chreur, ll

�166
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

164
revétu de l'aube de lin, enrubanné des couleurs de cette Vierge
dont la statue se drcssait sur l'autel. -D'autre part, des la fondation de l'Académie littérairc (6 décembre 1838), Rcnan y est
eandidat : précoce vocation. 11 cst élu académicien quelques mois
apres, devient, au début de l'année scolaire 1839-1840, ze con~iller de l' Académie ; mais, a son grand dépit, n'est pas nommé,
l'annéc suivante directeur. C'est un Parisicn aux traits et au
parler féminins,' Nollin, qui a cet honneur, et notre Breton, qui
n'est que 1er conseiller de l'Académie, ne porte pas dans son
cceur son heureux rival.
Ses succes scolaires a Saint-Nicolas furent, en définitive, satisfaisants. C'est tres bien pour un provincial de n'avoir pas été
obligé, en arrivant, de redoubler _sa troisieme. Quelq~es ~au8
vaises places au début(l68 en vers1ongrecque, 12 en lnst01re et
géographie, 1ze en version latine) avaient décontenancé le lauréat de Tréguicr. Mais il travailla avec acharnement (son premier bulletin trimestriel porte : « Ne joue presque point quoiqu'on l'yinvitc »), et des lemois de ~anvi~r ilavaitét?premier ~n
lettre latine, et il a-vait commencé a mscrire des dev01rs8 au cah1er
d'honneur · au classement de fin d'année, il se place 4 • L'année
suivante
il redouble sa seconde, il est souvent preinier et
obtient, 'a la distribution des prix du 30 juin 1810, le ze prix
d'excellence les premiers prix de version latine, de version grecque
et de narration latine, ainsi que le scconu d'histoire.
Pendant ces deux années, il avait eu la chance d'avoir pour
professeur « le bo~ M. Bessier~s, »q':1ilui ra~pel~~t un peu ~- ~asco,
et avec qui, plem de zele, i1 ava1t étudié C1céron, Virg1le et
Phédre, Horace, Démosthene, Homere, Esope ; et le genre de la
fil.ble, celui de l'allégorie, de la poésie pastorale, etc., pour le
premier trimestre ; puis, pour le second, d'autres _genre~ : la
poésie lyriqne, la satire, l'épltre en vers, le genre ép1stola1re, _la
poésie didactique, ainsi que Tite-Live et Platon. En févr1er
1839, la classe s'occupe du parallele entre l' Arl poélique d'Ilorace et celui de Boileau : u Le mérite réel de ces deme ouvrages,
écrivait a ce propos le professeur, est incontestable, ; mais c'est
une question en littérature que la supériorité de l'un sur l'autre.
Grammalici cerlanl, el adhuc sub iudice lis est. » Ce méme M.Bessiéres avait sans doute passé trop de temps a disput.er sur ee
point avec les doctes, pour per[ectionne~ sa c~llure génér~le.
J'extrais d'une lettre du 4 aout 1840, oil 11 décr1t son ascens1on
au Pu)-de-DOrne, ce passage caractéristique : . « Nous ~tions ~
1.600 metres d'élévation, d l'endroit ori Pascal fil le prem1er essa1
du sysl~me d' Euclyde, sur le platea u que je clirais étre le piédcstal

du

qui attcint la statue du célebre mathématicien et écrivain •·
Telle était la science, et tel était le style, tiu mattre qui avait
porl:é sur Renan ce jugement : • Esprit... qui n'a pas été assez
cultivé, et des lors trop peu sensible a l'harmonie ».
Le travail n'était pas la seule consolation de Renan. Des son
arrivée a Saint-Nicolas, une lettre du Recteur de Tréguier l'avait
recommandé a M. l'ahbé Tresvaux, natif de Tréguier, attaché a
la P?rso?ne de M. de Quélen, et collegue de M. Dupanloup dans
le v1canat général. Ce personnage venait souvent au séminaire
dont il était le protecteur particulier,' et s'entretenait en langu;
hretonne avec Renan. Puis Henriette était a Paris dans une
institution située du cOté d' Auteuil, ee qui la forc,.ait ~ traverser
la capitale pour venir voir son frere • souvent par un temps
épouvantable ». Mais rien ne rebutait son amour. Sa santé était
pourtant mauvaise. En octobre 1838, en janvier 1839, elle
est malade, elle a de la fievre ; en mars et avril 1840 elle souffre
de fréquentes migraines. En fin, dans l'été de cette dieme année,
elle !ut assez_ gravement atteinte, pour qu' Alain, qui était
établi a Samt-Malo, se décidAt a faire le voyage de Paris.
Ernest,. q?-i était _alors_ a Gentilly, a la maison de campagne
du sémma1re, vena1t vo1r sa sceur. Mais alors, comme a propos
des malaises antérieurs, il ne se préoccupe guére que d'une
chose : ernpccher Mme Renan de se tourmenter. JI va ml!me
j usqu 'a écrire a un ami que ses ,, acances se passaient tréssagréah_lement •· Long~rups_ encare il aura les yeux fermés sur la pass1on de cette samte : il faudra qu'une amie d'Henriette Mlle Ulliac, lui,. révele_ ~nfin ce qu'av!it souflert, ce qu'avait risqué
celle qu 11 oublia1t. Je ne conna1s pas dans la jeunesse de Renan
de trait plus désagréable que cette sorte d'aveuglement.
. D~~lesv!sitesqU;'Henriette faisaitauséminaire, presquechaque
Jeud1, 11 éta1t question surtout de la garde-robe, des has déchirés
q1;1e la grande sreur raccommodait, quitte a négliger les siens.
f:1gurons-nous dan~ le parloir cette jeune filie, couverte d'un
simple cha.le de lame verte, la figure pAlie par les veilles mais
empreinte encore de délicatesse et de langueur ; elle eut été avenante sa1;1s une marque de naissance, une envie, qui luí tachait
une partie du menton. Ernest arrivait, portant sur la poitrine
sa croix d'académicien. Un jour, c.'était aprés la PentecOte de
IS.39, sa sceur le vit venir revétu pour la premiére fois de l'habit
ecclés~astique. En avait-on parlé, de cette fameuse soutane !
L~ f~1t qu'Erne~t n'en avai~ pas cu jusqu'alors l'avait empeché
d ass1ster a certames cérémomes, comme les ofiices a Notre-Dame.
Connaissant la pauvret6 de la famille Renan, M. Dupanloup

�RENAN

166

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

avait annoncé qu'il ierait faire la soutane a ses frais. Mais l~
jours se passaient 1:-ans qu'on prt~ a Renan, com~e on le deva1~,
ges mesures. Henriette fut, paratt-il, pres de se déc1der a fourrur
l'arp:cnt, mais elle ne le fournit pas.
11 est difficilc de savoir ce qu'elle pensait alors de l'avenir de
son fr,\re. L'expérience du monde et le commerce des livres, a
Paris, avaient produit sur elle l'euet qu'Ernes~ devait su~ir a
son tour : sa foi s'était ébranlée. Elle fréquenta1t une demo1selle
Ulliac qui détestait les J ésuites. Elle se fit une religion a ~lle,
qui malgré ce qu'en dil, l'aute~r de Ma. saur Henrielte
ressemblail, assez au protestantisme. Certams passages des
Lellres intimes laissent e,roire qu'elle ne íut pas sans toucher
le point délicat de la ~ocation.:. simpl~ment, d'aill~urs, I?our
marquer l'importancc d une déc1s10n qm engage la v1e entu~re,
ei le devoir d'y réilécbir longuemoot a l'avancc.
Le moment n'était pas encore venu de cette réflexion : Renan,
pris dans le courant, agissr.it au mieux de ~es intére~s actuels.
11 n'hésita pas a demander son excorporahon du d1ocese de
Saint-Brieuc, qui lui iut accordée, le 8 juin 1839, par le vicaire
général Le Mée. C'était la s~nc~ion eHective d'un détacheme~t
déja prononcé dans son esprit, smon dans son creur. Il se senta1t
appelé a quelque chose de mieux qu'un mirústere de campagne,
et il emplo-ya tout son arta faire acceptcr a Mme Renan une ré~olulion qui ruinait le beau reve caressé par elle, d'ache"cr ses Jours
dans la cure de son fils en Brctagne. Pendant les grandes vacances
de 1839 Renan se mit a la disposition de l'agent u racoleur •
que M. 'Dupanloup avait envoyé en Bretag~~• Crabot jeu?~•
natif d' Auray daos le Morbihan. 11 le condu1s1t a Bréhat, ou 11
visita le phare avec lui. Quand R~nan revint a Sa~nt-~ic~l~s,
il ramenait Liart et Guyomar, dés1reux, quant a lm, d am1llés
qui aideraient a son bonh~ur, et persu~~é qu 'il fa~orisait a!nsi
}'avenir de ses camarades d cnfance. M.a1s 1ls ne rrsterent a RamtNicolas qu'une année (1839-1810). Guyomar, atteint d'une
maladie de voitrine qui donnait, des le mois de mai, des inquiétudes assez sérieuses aux directeurs, languil tout l'été a Gentilly,
apres avoir re1&lt;u la tonsure en juin, et fu_t remoyé en septemLre
a Tréguicr, ou il mourut en novemhre. L1art, a la rcntrée de 1810,
devint élevc de ph1losophie (sautant ainsi la rbétorique) au séminaire de Saint-Brieuc. 11 y eut, a cette occasion, dans son amitié
pour celui qui l'avait attiré a París, un refroi~e~ent passag~r
dont nous ne saisissons pas les causes, ma1s qw paratt av01r
laissé un roauvais souvenir a Rcnan, et corome un remords.
Ce dernier sentit d'autant plus la perle de ses compatriotes

167

que sa sreur lui manqua a son tour. En janvier 1841 elle accepta
un préceptorat ?ª_ns la f~m(lle du comt.e polonais And~é Zamoyski,
qu _ell~ dut reJomdre a V1enne. Renan était alors en rhétoriquc,
et JI s entenda(t assez mal avec son nouveau professeur, M. Duch~sne. Il av~1t. pre~que -~i.x-huit ans, et le genre d'instruction
q,u º1:1 do~na1t a Sa1~t-:"i1colas commenc;ait a le dégouter. II
s éta1t ~ésrgné, en ~rr1vant, cesse: l'ét.ude des mathématiques,
entrepnse a Trégu_rer, et qui n'cx1stait pas dans la maison de
11. Dupanloup. M~1s a présent il lui fallait s'entratner a un genre
~o~vc~u, s~uv~ram?ment artificiel et fade, le discours fram,ais,
et 11, 11 _Y lmll~1t guere. 11 en avait assez d'apprendre les secrets
de 1 « mvenllo~ » e~ de la • disposition », de fabriquer les périodes !la_sq~cs _d un d1!-cou_rs de Gédéon, de faire l'éloge de Saint
Loml'l(Il s éta1t fort mal l~ré de celui de Guyomar), de pasticher
F~nelon, ~lascaro~, jfass1llon, en des sermons sur les fetes de l'Éghse.11 cor~ui:icn~a1t a tout voir d'un autre reil. Son mécontent~~ent sehlJour et le sourcilleux M. Duchesne haptisa cet acces
d mdépendanc~ du nom de « romantisme », qui était alors un
mot
~out fa1re. Aprés quelques écarts, Renan, soucieux de
sa pos1t10n, rentra d~n~ la ligne droite, et dans les bonnes grAces
d~ son profes,seur. ~la1s 11 n'oublia pas, et,apres sa sortie de SaintNi_colas, ne s e~prima sur la rhétorique qu'avec dérision : de
meme, quand Il aura quitté Saint-Sulpice il criblera de ses
sarcasmes la théolocrie.
'
rai pub}i~ aill~u~s quelques-unes des compositions scolaire11
qu 11 fit -~ Sa,~t-Nicolas. On peut mesurer d'aprés elles le degré
de puéi:1hté o~ une telle éduc~tion entretenait les esprits. Les
vers latms éta1~nt un des exercrces les plus prisés. Le 6 décembre
1840, A l'occas1on de la Saint-Nicolas, le futur contempteur de
B~ranger se c_harge de célébrer - une fois les chants sacrés termmés - le '\-m:

ª.

ª.

Mos vetus lmUs statuit Patroni
Canlibus festum celebrart necnon
Yina flagranli pia de lagcna
Fundere ¡ussit.

Cependant il poursuivait ses lectures et ses réflexions personnelles, essayant de d~rober, aux !ivr~s don~ il pouvait disposer,
quelq~e chose de sohde. Un sur mstmct lw taisait choisir MontA;sqm~~• Bossuet. 11 aimait Es&lt;,hyle et Tacite. II s'imprégnait
d érud1bon dans les Mreurs des Israéliles el des chrétiens de l'abbé
Fleurr ·. Il réussissait bien les devoirs a sujet historique, Alexandre
et Phtl~ppe, Rome e_l Carthage. La période de l'histoire qui l'intéressa1t le plus éta1t celle des imasions barbares. Il s'était par•

�168

REVUE DES COURS ET CONFÉRE!';CES

faitement assimilé la philosophie du Discours sur l'hisloire universelle et meme trouvait de nouvelles applications aux príncipes, comme a celui, par exemple, que Dieu chatie surtout
ceux dont il veut se servir. Sa foi était intacte.
Toutefois il était mécontent. Depuis son entrée en rhétorique, il se ralliait rarement, dans son for intérieur, aux opinions de ses mattres et de ses condisciples. Ceux-ci letroU\ aient
froid, sans creur : lui les trouvait affectés. II sentait sa supériorité, et les plus inteHigents de ses rivaux en convenaient: Foulon
l'interpelle ainsi, dans ses Adieux d la rhelorir¡ue : «.•• o vous a
qui une nature privilégiée donna la vigueur et la force de !'esprit». Un formidable appétit d'apprendre des choses et non
des mots le tourmentait.
Et puis, on lui avait parlé de Cousin, de V. Rugo. Au convoi
iunébre de M. de Quélcn, il avait vu l'Académie fran~aise en
corps, honorant son membre dé!unt. Lui montra-t-on parmi
les Immortels l'auteur du génie du christianisme, dont il avait
visité a Saint-Malo le tombeau vide ? En décemhre 1840, il
« avait fait des pieds et des mains » pour assister aux funérailles de Napoléon, et il ne trouvait pas mauvais que les préparatifs en iussent « gigantesques comme l'homme &gt;&gt; qu'on
voulait honorer. Enfin il avait con~u un « effroyable ,lrpit » de
n'avoir pu entendre le distours sur « la vocation de la nation
fran\:;aise » que Lacordaire pronon\:;a le 14 février 1841 devant
un auditoire oil l'on compta Chateaubriand, Molé, Guizot,
Bnryer, Lamartine. L'orateur avait « tant de réputation • que
Renan ne pouvait « se ré'3oudre a croire qu'ellc ne ffit pas tant
soit peu méritée ». Comme il l'écrit dans ses Souvenirs, a les ~ots
érlat, talent, réputation, avaient désormais un sens pou~ lu1 ~- Il
était perdu pour l'idéal modeste que ses anciens maltres lm ava1ent
inculqué. La gloire « cherchée si vaguement » dans la chapelle de
Tréguier, habitait les voutes de Notre-Dame.
L'année de rhétorique allait finir, et bien qu'il en eOt été question a un moment, il ne devait pas la redoubler. Ilse classa troisieme pour l'excellence, et quitta Saint-Nicolas le 30 juin 1841,
avec la perspective d'entrer, a son retour de Bretagne, au Grand
Séminaire. Son enfance était close. Nous étudierons les prochaines fois sa jeunesse qui commence, ainsi que !'indique expressément l'auteur des Souvenirs, avcc son séjour a lssy-les-Moulineaux.
(A suivre).

JEAN POMMIER.

La crise religieuse depuis la mort de
Grégoire VIIjusqu'a. l'avenement
d'Urbain 11 (1085-1088).
Coura de 11. AUGUSTIN FLICBE,
Professeur

II. -

a l'UniversiU de Monlpe/lier.

L'éleot.ion de Victor III.

La crise religieuse qui suit la mort de Gré~o1re V_II s'~uyre
par l'élection a la papauté de l'abbé du Mont-Cassm, D1d1er,
porté au siege apostolique par les cardinaux a _l'encontre_ du
désir exprimé par Grégoire VII et sous la press1on du pnnce
Jourdain de Capoue.
Parmi les sources qui ont trait aux derniers moments de Gr_égoire VII, il en est cinq qui rapportent qu'avant de mounr,
le pape, accédant au vreu de son entourage, fit connattre comment
il souhaitait que sa succession fut réglée. Encore observ~-t-on
entre elles des divergences notables. Dans son De ~c1smale
llildebrandi, composépeu de t emps apres la mort de ~régo1re
Guy de Ferrare affirme catégoriquementque ce pont1fe a dés1gné
pour le remplacer l'abbé du Mont-Cassin Didier. D'apr~s une
bulle d'Urbain II que cite, entre 1090 et 1102, le_ ch~omque~r
Rugues de Flavigny, le pontife moribond aura1t hvré tro1s
noms au choix des cardinaux-éveques : Anselme, éveque de
Lucques, Eudes, éveque d'Ostie, Rugues, archeveque de Lyon.
Ce sont la les deux versions originelles qui remontent a la
fin du x1e siécle et d'ou dérivent les trois autres. Paul de Bernried, dans sa biographie de Grégoire_ ~II ach~vée en 1128,
reprend celle d'Rugues de Flavigny, ma1s 11 substitue a Anse½°e
de Lucques Didier du Mont-Cassinqui fait l'objet d'~ne c?rtame
préférence sous prétexte qu'il est préser.t, tand1s qu Eudes
s'acquitte d'unelégation en Allemagne et qu~ Hugues_est re~enu
en France par diverses afTaires. Pierre Diacre, qui contmue
vers 1140 la chronique du Mont-Cassin commen~ée cinqu_a~te
ans plus tot p~r Léon d'Ostie, se prononce auss1 pour D1dier

yn,

�170

REY(;E DES COl:RS ET CONFÉRENCES

du Mont-Cassin, mi.is Grégoire VII prévoit que les cardini,ux
le décideront difficilement a a. cepter la liare et indique subsidiairement Rugues de Lyon, Eudes d'Ostie ou Anselme de
Lucques. Enfin, également autour de 1140, le chroniqueur
anglais Guillaume de Malmesbury a laissé une version tres
dramatique de l'événement : Grégoire VII refuse de désigner
un successeur, quoique saint Pierre l'ait fait pour saint Clément,
et c'est seulement devant l'insistance prolongée des cardinaux
qu'il leur conseille, s'ils veulent un homme puissant das le
siecle, de choisir Didier et, s'ils préferent ur. persom age a ecclésiastique et éloquent », d'élire Eudes d'Ostie.
Entre ces sources il f: ut faire un choix. La plupart des historiens modernes ont tra1 scrit, saos le critiquer, le récit de la
chronique du Mont-Cassin. Quelques-uns pourtant ont soupgonné l&amp;. difficulté et ont essayé d'expliquer la préférence qu'ils
ont marquée en faveur soit de Pierre Diacre, soit de Rugues
de Flavigny. Les adeptes de Rugues, comme Giesebrecht, Marten
Meyer von Knonrn,font valoir que les trois évequesmentionnés
dans la bulle d'Urbain II que cite le chroniqueur représentent
plus exactement que Didier les idées politiques et religieuses
de Grégoire VII. A celP les écrivains qui adoptent fo version
de Pierre Diacre opposent que Didier a pu avoir une diplomatie
difiérente de celle de Grégoire VII, mais qu'en somme il n'a
renié aucun article essentiel du programme gré ,orien.
Une telle discu&lt;,sion, fondée sur des raisons plutot subjectives, reste fatalement sa,s issue. Si l'on · cut aboutir a un
choix critique, il est nécessaire d'abandonn.) r un terrain aussi
fragile et de prendre une position plus íorte en déterminant
la valeur des sources en conflit.
La version de Guillaume de Malmesbury doit etre rejetéc
de prime abord par suite de son caractere légendaire. Elle
traduit avec précision ce qui s'est ptssé par la suite et, commr
par hasard, ne nomme que les deux papes qui ont etTectivement succédé a Grégoire VIL De plus, l'opposition entre Didier
« puissant da1 s !e sieclc » et Eudes « ecclésü&gt;stique e. éloqued •
sent par trop la rhétorique et décele une tradition 01ale plus
ou moins déiormée.
Les deux autres versions du xn 8 siécle, Paul de Bernried et
Pierre Diacre, procédent évidemment de la bulle d'Urbdn II
citée par Rugues de Flavigr y, mais avec des variantes qui doivent
retenir l'rttention.
Chez Paul de Bernried Didier du Mont-Cassin prend, parmi
les trois successeurs possibles,la place d'Anselme de Lucques.

LA CRlSE RELIGlEUSE

171

Pourquoi cette substitution ? La suite du récit va l'expliquer.
Paul ajoute qu'Eudes d'Ostie n'est pas encore rentré de sa
légation en Allemagne, que Rugues de Lyon cst rete1;1u en
France, que par suite Didier, qui se trouve la et ne d~1t J?ªS
vivre lor.gtemps, s'impose au choix des cardinaux. Or l'obJection
ad1essée a Eudes et a Rugues n'était pas vakble pour Anselme
de Lucques dont l'éliminatio1 s'imposait, caril n'y avPit aucune
raison de lui préférer Didier. Reste a expliquer pourquoi Paul de
Bernried a tenu a introduire Didier, et le .:ontexte va encore
donner la solution. II est a remarquer que Grégoire VII assigne
au pontific·,t de Didier une tres courte durée et qu'en outre
il &lt;.omplete cette prophétie p, r une autre : Didier n'as~istei·a
pas a sa fin. De fait, on apprend que les Normands ass1egent
un chMeau appartenrnt au Mont-Cassin et l'abbé parten toute
Mte. Ainsi, une fois de plus, Paul de Bernried se révele comme
un panégyriste soucieux de prouver la sainteté de Gré?oire VII
en lui atlribuant des dons surnaturels comme celm de prophétie: le pape a su que Didier lui succéderait, qu'~l ne re_cuei~lerait pas son dernier soupir et qu'au surplus 11 ne ~1vra1t
pas longtemps. Et voila pourquoi une légere déformation de
la version de Rugues de Flavigny s'imposait.
Chez Pierre Diacre, la bulle d'Urbainll, transcritepar Rugues
de Flavigny, est presque intégralement ~ep~oduite. Le chr&lt;:
niqueur du Mont-Cassin s'est contenté d y mtercaler la dés1gnation en premiere ligne de Didier du Mont-Cassin. Le probléme se trouve par la ramené a un dilemme: ou Rugues de
Flavigny a tronqué la bulle d'Urbain II, ou Pierre Diaere l'a
interpolée.
Sans doute Rugues de Flavigny, comme la plupart des chroniqueurs du moyen a.ge, n'est pas d'une probité a toute épreuve.
Toutefois on a pu vérifier, a l'aide de certains textes parve1_n~s
par une autre voie, qu'il n'a jamais altéré les documents ong1naux assez nombreux, cités dans sa chronique. Il n'y a done
aucu~e raison de suspecter la teneur de la bulle d'Urbain II.
Pierre Diacre au contraire est peu consciencieux ; les derniers
livres de la chronique du Mont-Cassin rédigés par ses soins,
sont tres inférieurs au début, c:euvredeLéond'Ostie;ils dénotent
surtout une extraordinaire partialité en faveur de l'abbaye
du Mont-Cassin, ce qui constitue déja une présomption contre
lui. De plus, il est a remarquer que son récit des derniers moments de Grégoire VII ne peut se comprendre si l'on ne connatt
les incidents qui ont marqué l'élection de Víctor III :_ l~ pape
fait valoir entre autres arguments en faveur de D1d1er les

�172

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

relations amicales qu'il entretient avec les princes normands
et il prévoit que Didier opposera une résistance tres vive aux
sollicitations dont il sera l'objet. Et c'est en effet ce qui va se
produire. Or Pierre Diacre ne songe nullement, comme Paul
de Bernried, a glorifier les vertus prophétiques de Grégoire VII;
il est plutot préoccupé de justifier l'intrusion des Normands
dans l'élection pontificale de 1085-86 ; il a jugé prudent, pour
expliqt er certaines irrégul&amp;rités et afin que rien ne put ternir
la mémoire de Didier, de compléter la bulle d'Urbain II dont
il a eu connrissrnce en attribuant a Grégoire VII mourant
la désignation initiale de l'abbé du Mont-Cassin.
11 pardt done évident que Rugues de Flavigny a rapporté
correctementletexted'Urbain II et que Pierre Diacre l'a interpolé.
Une derniere difficulté reste a résoudre et elle provient de
Guy de Ferrare. Guy est un contemporain de l'événemer t, mais
cet éveque impérü•liste paratt, a n'en pas douter, peu qualifié
pour connattre avec précision ce qui s'est passé au chevet
de Grégoire VII aupres duquel il place Robert Guiscard, alors
en Orient. Cette grave erreur est la plus forte condamnation
de ce témoignage et il n'existe aucune raison de Je préférer
a &lt;elui d'Urb2in II. Et, comme celui-ci n'avdt aucun motif
spécial de taire, s'il avait eu lieu, le choix de Didier qui le désignera lui-meme pour lui succéder, il est clair que Grégoire VII,
avani de mourir, a proposé au choix des cardinaux Anselme
de Lucques, Eudes d'Ostie, Rugues de Lyon. Toutefoisil demeure
probable que les princes normands, qui avaient un intéret primordial a ce que Didier devtr,t pape, ont fait circuler de bonne
hcure une version qui lui était favorable et dont Guy de Ferrare
a pu recueillir les échos. On va voir, en effet, par quels ingénieux
artifices ils ont substitué aux trois candidats de Grégoire VII
leur propre candidat, Didier, abbé du Mont-Casún.
De l'élection de Didier il ne reste qu'une seule version détaillée,
contenue dans la chronique du Mont-Cassin. En voici le résumé:
apres la mort de Grégoire VII, les cardinaux éveques et quelques princes laYques, effrayés par les menées des partisans
de Guibert de Ravenne qui cherchaient a profiter de la vacance
pontificale pour asseoir Jeur domination sur Rome, voulurent
procéder en toute Mte a l'élection de son successeur et priérent
Didier d'accepter la tiare. Didier refuse, tout en se déclarant
pret a servir de son mieux l'gglise romaine et en insistant sur
la nécessité de lui donner rapidement un pontife ; le jour de
la Pentecote (8 juin 1085) il va trouver, avec l'éveque de Sabine, le
prince J ourdain de Capo ue. Celui-ci fait preuve des meilleures
1

LA CRISE RELIGIE(.;SE

173

dispositions, s'entend avec les cardinaux-évequ~s pour co~traindre Didier a accepter la succession de Grégo1re VII, ma1s
Didier s'enfuit au Mont-Cassin et déclare qu'il n'en sortira qut&gt;
sur la promesse formelle qu'rucune pression ne sera exercée
sur luí. Jourdain et les cardinaux-éveques n'ac1,eptent pas de
prendre UI! tel engtgement. L'élection rest&lt;' en suspens et l~s
partisans de l'antipape, qui avaient un moment comprom1s
Ieur situation a Rome par Ieurs exces, commencent a relever,
la tete. Inquiets, les cardinaux reviennent a Rome, vers Paques,
y rencontrent l'ex-prince de Salerne, Gisulf, puis demandent
a Didier de les rejoindre. Didier, « pensant qu'ils n'avaient
plus aucune vue sur lui », se rend a Ieur invitation . On sollicite de nouveau son assentiment ; il persiste dans son refus et,
comme on lui demande d'indiquer un candidat de son choix,
il propose Eudec;, éveque d'Ostie. L'assemblée paratt se ranger
a son avis, mais brusquement un cardim I se leve, déclare que
l'élection d'Eudes serait anticanonique ; un revirement se
produit; on revienta Didier qu'on élit malgré lui (24 mai 1086)
et qui ne reconnattra son élection que dix mois plus tard.
Tel est le récit de Pierre Diacre. 11 appelle, quant a son auteur,
les réserves d'ensemble qui ont été formulées a propos de sa
version des derniers moments de Grégoire VII. Si on !'examine en lui-meme de nombreuses difficultés surgissent. Ce
qui frappe tout d'abord, c'est que Didier d~ Mont-~asi~ r~fuse
la tiare avec un acharnement tenace, ma1s sans Jama1s mvoquer aucune raison ni aucun prétexte. Certains his_toriens -~odernes en ont cherché pour lui. Pour l'Allemand Hirsch Did1er
n'aur, it pas cédé aux sollicitations dont il était l'obj~t parce
que, agé et malade, il compren~it qu'a cause de sa pe~1te ,santé
il ne serait pas en mesure de íaire face aux orages qm s accumulaient a I'horizon, parce qu'aussi il pensait en restant
a l'é..,art jouer plus utilement le role d'intermédiaire en~re le
Saint-Sieae et les Normands qu'ilavait assumésous le pontifical
de Grégoire VII. Pour Je Frangais Chalandon Didier aurait jug~
que sor, partí n'était pa~ assez fort et préféré atte~dre e~ qm
adviendrait de la success1on du plus pu1ssant parm1 les prmces
normands de l'Italie méridionale, Robert Guiscard, mort le
17 juillet 1085.
.
. .
De telles explications demeurent ms~ffisantes. Did1er ~rop
aaé ? II a soixante ans et n'a donné JUsque-la aucun signe
d~ santé défaillante. La raison politique n'est pas meilleure :
Je meilleur moyen d'assurer a l'Eglise de fagon durable l'appui
des Normands n'était-il pas de devenir pape ? Quant a la suc-

�174

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

cession de Robert Guiscard, elle s'ouvre seulement le 17 juillet
1085_et ~•est le~ juin que ~diera été pressenti pour la papauté.
Auss1 b1e1!' le s1lence de Pierre Diacre reste-tril inexpliqué. Et
pourtant_ i1 _fau~ ad:'11e~tre. que le chroniqueur ne s'est pas tu
sans motu ; d lw éta1t s1 facile de représenter le bon abbé humble,
mode_ste, profondément attaché a l'abbaye, qu'il gouvernait
depms de_ l?ngues années et préférant aux honneurs du pontificat les JOies cachées de la vie monastique. Si Pierre Diacre
n'a pas fiit ce tableau touchant, c'est évidemment qu'il a craint
de heurter et contredire la réalité. On est ainsi amené a faire
une autre supposition : Didier, fidele au fond, sinon toujours
dans la ~orme, aux principes grégoriens, n'auraitril pas été
pluWt gu1~é par des scrupules de conscience ? N'aurait-il pas
refusé la tu.re parce que son élection était contraire au vreu
de Grégoire VII mourant et entachée de quelque irrégularité ?
Ce~taines observations acheminent vers cette hypothése.
En hsa1 t le récit de Pierre Diacre, il est impossible de ne pas
etre f~appé par la confusion extraordinaire que préser te sa
narration de l'assemblée du 24 mai 1086 d'ou est sortie l'élection
de Didier. Cette assemblée, sur l'avis de Didier lui-meme se
prononce en faveur d'Eudes d'Ostie qui va etre élu Iorsq~'un
c~rdinal fait remarquer, sans indiquer aucune raison, que l'élect10:.i d'Eudes serait anticanonique. Cette ~·!lirmation paralt
d' ,uü:nt plus surpren, nte qu'Eudes deviendra en 1088 sans la
moindre objection le pape Urbain II. De plus on ne comprend
pas pourquoi Eudes une fois écarté, on revient toujours a l'inévitable Didier et pourquoi Didier, a peine élu, prend la fuite pour
aller s'enfermer au Mont-Cassin. Le récit de Pierre Diacre est
don_, enveloppé d'une obscurité qu'il s'agit de dissiper.
D'autres textes donnent de l'élection de Didier des versior s
plus succinctes, mais qui, malgré leur briéveté, peuvent aider
a découvrir une solution. On lit dans les Anuales d'Augsbourg,
a l'an_née 1087 : ~ L'abbé du Mont-Cassin, tres réputé pour
sa samteté, sédmt ~ar les adversaires de l'empereur, entre
a Rome par une habiletéclandestine ,.vec le concours des Norma~ds _qu'il avai~ corrompus par de !'argent pour se s. isir de
la d1gwté apostohque. » Bernold de Constance écrit a son tour :
a Les cardiraux-éveques de la sainte Église romaine et les autres
catholiques du clergé et du peuple, avec le secours des Normands, ordonnérent pape Didier, cardinal de la meme Église
abbé du Mont-Cassin, et luí donnérent le nom de Víctor III. ;
I:es Anuales d'Augsbourg, source impérialiste qui attribue
touJours les plus mauvaises intentions aux partisans de Gré-

LA CRISE RELIGIEUSE

175

goirc VII, sont souvent sujettes a caution et il est inadmissible
que le bravc Didier ait acheté son élection. Mais, si le commentairc désobligeant dont il est l'objet doit etre abandonné, le
fait de l'intervention normande reste mentionné, ce qui est
d'autant plus notable qu'il apparatt dans une autre source tout a
fait indépendante de celle-la et qui se trouve etre en meme
temps une source pontificale de tout prernier ordre, la chronique
de Bernold de Constance. Ces deux témoignages, de provenance
difiérente, autoriscnt a affirmer que les Normands ont joué un
role important dans l'élection de 1085-86.
Si maintenant on revient au récit de Pierre Diacre, il confirme· pleinement l'impression laissée par les autres textes. Le
r6le de premier plan y estjouéconstamment par le princeJourdain de Capoue. Quelques jours aprés la mort de Grégoire VII,
dés le 8 juin, Jourd¡in négocie avec les cardinaux dans le but
de fsire élire Didier; s'il ne peut prévenir la fuite de son canditlat,
il ne se décourage pas ; avec insistance il otlre a Didier, retiré
au l\lont-Cassin, de le ramener a Rome et, commc Didicr luí
demande de promettre qu'il ne s'emploiera pasa lui faire imposer
la tiare contre son gré, J ourdain ne veut prendre aucun engagement ; au printemps de 1087, c'est luí qui décidera Didier,
de nouveau réfugié au Mont-Cassin, a ?ccepter les insignes de
la papauté et a venir a Rome pour y etre couronné. On peut
des lors se demander a bon droit si, non content de faire sentir
son influence avant et aprés l'éle..:tion, il n'aurait pas exercé
une pression sur les électeurs au moment meme ou Didier fut
choisi par eux. Plusieurs indices acheminent vers cette hypothése. D'une part, l'élection a lieu a Rome ou il était impossiblc de se maintenir sa~ s l'appui d'une armée normande.
D'autre part, les intérets politiques de Jourdain lui commander.t
de faire élire Didier. Comte d' Aversa, prince de Capoue, duc de
Gaéte, il régne sur un petit État, mais nourrit les plus vastes
ambitions ; pour les rélaiser, il se heurte ala puissancc de Robert
Guiscard qui régne sur la Calabre, sur la Pouille, meme sur une
partic de h; Sicile et que ses projets orientaux ont entratné
loin de l'Itdie. Jourdain apuetre tentéd'utilisercetéloignement
momentané pour aITaiblir un rival genant qui avait en quelque
sorte confisqué a son profit k personne de Grégoire VII et
pour accaparer a son tour la papauté en imposant la tiare a
son fidéle ami. 11 apparatt en efiet clairement dans le récit
de Pierre Diacrc que Jourd:iin s'est employé non pas a faire
donner un pape quelconque a I'Eglise, mais uniquement a
pousser Didier sur le siége apostolique. Déslorsilesttrésvraiscm-

�176

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

blable, étant donné que les autres sources, grégoriennes ou
antigrégoriennes, mettent en relief le ré&gt;le des Normands dans
l'élection pontificale, que l'incident qui s'est produit dans le
college cardinalice au moment ou Eudes d'Ostie allait etre
élu, :, été sinon soulevé, du moins inspiré par J ourdain de Capoue.
Cette hypothese explique le refus de Didier, inquiet de cette
intrusion du pouvoir temporel. Elle explique aussi pourquoi
Rugues de Lyon, arrivé a Rome peu de temps apres la promotion de Didier, reconnut d'abord le nouveau pape, mais
ne tarda pas, lorsqu'il eut appris les circonstances de l'élection, a lui faire une opposition violente dans laquelle il entratna
Eudes d'Ostie. Dans une lettre a la comtesse Mathilde, conservée par Rugues de Flavigny, Rugues de Lyon accuse Victor III
d'avoir été élu &lt;e non pas selon Dieu, mais d'une fa~on tumultueuse » et il ajoute que le nouveau pape a &lt;e publiquement
réprouvé son élection ». En rapprochant ce texte des autres
chroniques, il paratt impossible de ne pas conclure a une intervention excessive du prince Jourdain de Capoue.
En résumé, Didier du Mont-Cassin est devenu le pape Víctor III
par l · volonté des Normands et par la une certaine atteinte
a été portée a l'indépendance de l'~glise si aprement revendiquée
par Grégoire VII. II est a rem~•rquer toutefois que dans cette
élection, étrange a certains égards, les formes prévues p r le
décret de Nicolas 11 (1059) ont été observées. Sans doute, les
cardinaux-éveques ont obéi a une impulsion extérie11re ; ils
ont agi par crainte ou par ambition ; ils ont nommé Didier
par lacheté, alors qu'au fond de leur creur, ils souhaitaient
donner la tiare a Eudes de Chatillon, cardinal-éveque d'Ostie,
désigné par Grégoire VII, mais ce sont eux malgré tout qui ont
nommé le pape. En cela l'élection est strictement réguliere ,
les príncipes ont été sau[s et Víctor 111 a pu prendre place dans
la liste des papes légitimes.
(d suivre.)

Bibliographie

La pensée et le langage. Mélhodc, príncipe et plan d'une théorie
nouvelle du langage appliquée au franfai,, par FERDINAND
Un vol. iu-80, :xnvi-954 pages. l\fasson et Ci•, 1922.

BRUNOT.

Voici un livre qui apporte une révolution non seulement
dans l'enseignement, mais dans la conception meme de la grammaire.
La grammaire traditionnelle repose sur une classification
précongue de tous les éléments linguistiques qui peuvent com. poser une phrase. Ces« parties du discours n, -1' article, le nom
ou substantif, le pronom, l'adjeclif, etc.,- sontprésentéescomme
ayant une individualité propre, en tout cas comme ayant un
ré&gt;le qui n'appartient qu'a chacune d'elles. Comme un triangle
n'est pas un rectangle, un adjectif ou un verbe n'est pas un
nom. Voila qui est tres clair et satisfaisant pour les esprits logiques.- '.\Ialheureusement les faits du langage ne se pretent pas
a notre logique. Dormir est une forme verbale ; ce n'en est
pas moins un nom ; le dormir ; morlel est un adjectif ; c~ ~'en
est pas moins un nom : les morlels ; passant est un part1c1pe ;
ce n'en est pas moins un nom : les passanls ; qu'en dira-t-on
est une locution ou sont unis a un pronom interrogatif, un
adverbe, un verbe, un pronom indéfini ; ce n'en est pas moins
un nom : le qu'en dira-t-on .
La arammaire traditionnelle s'attache aux formes de l'expression et leur donne en quelque sorte une valeur unique et absolue :
l'impératif est le mode du commandement, d'ou il suit que
pour commander on doit user de l'impératif. - Cesont deux
vérités ; mais deux vérités incompletes. L'impératif sert assuré•
ment a commander ; mais il a d'autres emplois encore. II serl
12

�REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
178
a demander a conseiller, a inviter, a prier. Et sans doute,
demande, ¡onseil, invitation, priére, peuvent etre r~gard~_s
comme des formes atténuées d'un ordre ; encor_e est-11 qu 11
y a la une nuance a considérer. Dans les formu~a1:es, dans les
« recettes » l'impératif n'a qu'une valeur descn~tive ou énonciative : P~ur faire un civet, prenez un lievre, éqmvaut a : ~our
faire un civet, on prend un lievre. Ailleurs il exprime la~ausalité :
Demandez et vous recevrez. Ailleurs l'hypothese : Fatles ce que
vous voudrez vous n'arriverez d rien, etc. Inversement_ on ~o_mmande sans' doute par l'impératif, mais auss~ par l'm~IDtlf :
Expliquer cetle phrase, par le futur : _Vous lraiter,ez c~ su1el,. pa~
l'indicatif présent énoncé d'un certam ton: On n agil pas ainsi,
par le subjonctif : Qu'on se taise I Et l'on commande encore pa~
des interjections : chut! par des _noms: hall~! p~r des adve~~es .
vite ! par des tours indirects : 1[ faut partir, ¡ enlends qu il en
soit ainsi, etc.
Ainsi pechent les définitions et craquent les cadres de la grammaire traditionnelle. M. Brunot a eu l'idée de renverser la
méthode : au lieu de partir de l'expression, mots et_ formes
qui servent a exprimer la pensée ou le sentim~t, ~artir_ de la
pensée ou du sentiment et _cherch~r comment il s ~xpr1mera.
A une grammaire formelle, 11 subst1tue une grammairc psychologique. Vous voulez traduire _une certitude, une croyance, un
on-dii, une possibilité, une vraisemblance, un doule,. etc .. 9uel~
sont les moyens divers que la lang~e m~t votre ~1spo~1tion .
comment ceux qui en usent ont-11s s~1v1 ~e log1q~e mconsciente ? Comment l'analogie, l'attraction, d autres mfluences
variées ont-elles introduitdesillogismes? Comment le ton, l' accent,
l'intention de celui qui parle modifie-t-il le sens des mots _et
des locutions (le « vous » ~~ politesse et. le « vous/ de_ mépns,
le « seniteur ! » de courto1s1e et le « serv1teur ! » d iro~e, e~c-l:
On voit quel intéret et quelle vie prend la grammaire ams1

.ª

COn\{Ue.

Et sans etre moins scientifique - en l'étant davantage,_ car
une science se perfectionne qui a tro_uvé la. méth?de l_~ mieux
appropriée a son objet - la grammaue devient smguherement
plus littéraire. Ce ne sont plus des accords purement formels
auxquels elle s'intéresse, mais des mouvements de pensée et
de sentiment, qu'elle met en lumiére (cf. les analyses des tu et
des vous de Britannicus et d'Andromaque, p. 272). Elle ne
s'en tient plus a la langue, elle explique les procédés d~ ~tyle.
L'objection qui se présente naturellement est c~lle-c1 . Que
vaudra, dans la pratique, - dans les écoles et colleges, - une

179

BIBLIOGRAPHIE

méthode si révolutionnaire ? M. Brunot répond : « Plusieurs de
mes collégues ... ont fait l'essai dans leur classe avec un succés
tel qu'un inspecteur général m'en disait son ébahissement. »
Voila qui va bien ; mais je crains qu'il ne se passe longtemps
avant que ees « plusieurs » ne deviennent l'unanimité ou meme
la majorité des mattres, - ce qui d'ailleurs ne pro uve rien contre
la méthode meme. Mais, étant donné ces résistances probables,
n'y aurait-il pas intéret a conserver de la tradition, ou si l'on
veut de la routine, ce qui n'est pas contradictoire avec le príncipe meme de la nouvelle grammaire? Je pense a un détail
eomme celui-ci. M. Brunot, ayant démontré l'inexactitude du
mot 1&lt; pronom », le proscrit et le remplace par celui de • représentant ». C'est dépayser inutilement les lecteurs. Ne vaudrait-il
pas mieux conserver ce vieux mot « pronom » qui a possession
d'état, en expliquant une fois pour toutes que ce nom lui a été
donné d'aprés son emploi le plus visible ? C'est ainsi que la
physique moderne conserve le mot « atome » sans se soucier
autrement de son sens étymologique.
Voici maintenant quelques objections de détail. - P. 43. Le
sobriquet cuirassier est-il vraiment un souvenir des guerrea
du second empire? dans mon village, on l'avaitdonnéparironie
a unnabot. -P.119. La citationdeHugo, comparable drien, n'estelle pas tombée ? elle est placée parmi les phrases ou rien signifie
quelque chose au lieu de l'etre parmi celles ou il signifie aucune
chose. - P. 197. Y a-t-il vraiment double représentation dans
la phrase citée de Bussy-Rabutin ? d qui et lui sont dans deux
propositions différentes ; nous dirions bien « et lui ayant fait
mille reproches, il lui fit promettre ». - P. 232. A propos dudéplacement de l'accent sur ent de la 38 personnedu pluríel,seraitrce
le lieu de citer les formes usitées dans le Boulonnais : ils veultenl,
ils n'aim'lent pas ~a? - P. 262. Dans la phrase de Musset, Plus
d'une parmi elles sonl sorlies ... le pluríel ne s'explique-t-il pas
par une espéce d'attractíon de elles? -P. 690. Dans nombre
d'exemples cités pour l'emploi d'excessivemenl comme superlatif, ne subsiste-t-il pas une nuance de blame, une idée
d'excés, etc.

G.M.

�BIBLI OGRAPHIE
REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

180

I,'Espagne et le Romantisme, par
seur

a la Sorbonne. Un

EaNRST MARTINRNCBR,

profes•

vol. in-8°, Paris, Hacbette.

Il semble que ce soit un privilege de la Fran~e que_de possé~er
des érudits qui soient en meme temps des artisles ; Je veux dire
des bommes chez qui les études les plus arides, les pl~s completes
les plus poussées, n'ont point desséché le cre~r e~ qui ~onservent
tousleursdonsd'écrivainsetdepoetes.Et, quo1qu on pu1ssepenser,
ce n'est pas seulement dans l'exposition du résultat de leurs
recherches que ces dons leur seront précieux, mais dans la rechercbe meme.
Asservie par les méthodes rigoureuses du savant, l'imagination
du poete, qui n'est a tout pren?re qu'une qualité d'esprit, lui
confére l'intuition, sens ~ystérieu..x et snr, co~parable a cette
divination qui fait la quahté du prospecteur de mine et a laquelle
aucune étude théorique ne peut entiérement suppléer. Il y a plus;
le don du poete éclaire les textes d'une lumiere parfois fulgurute · il les anime et les vivifie et, par dela la lettre, il permet d' en
pénét~er l'esprit, d'en e?richir la_mat\ere.1;,'écriv~in ne peut pas
tout dire; sa phrase, meme parfa1te, n ex_P~e qu un moment ~~
sa pensée ; l'intuition permettra au c~1t1que_de dégager ce q_u 11
n'a pu mettre en évidence, ainsi les réacbfs réve!ent da?sles ~~1ers
spéciaux les divers élémenls dont la présence n est pomt ~1s1ble,
mais qui donnent au métal la dureté, la souplesse ou la rés1stance
qui, sans eux, tui manquerait.
.
.
Et c'est cette imagination poétique encore qui permettra a
Pérudit de s'élever d'un coup d'aile au-dessus des textes, d'en
prendre une vue d'ensemble, d'en dégager le sens idéal et profond
et de les replacer, si l'on peut dire, dans le plan créate_ur.
,
C'est a un travail de ce genre que M. Ernest Martmenche s est
livré en étudiant dans L'Espagne el le Romanlisme fram:ais,
l'influence espagn'ote sur la littérature frangaise. 11 l'a fait avec
une conscience minutieuse, et, comme il est l'un des hommes de
France qui connaissent le mieux la _littérature. espa~nole, les
mreurs et le caractere de l'Espagne, 11 a pu ne rien la1sser dans
J'ombre, ne négliger aucun détail. Que s'il se fllt borné a une

18-1

stérile compilation il eOt pu, sans doute, édirier un formidable
monument surchargé de notes et de références, mais dan~ lequel
l'air eOt circulé difficilement et ou la lumiere se fut constamment.
brisée. 11 n'a pas voulu se contenter de cette contribution un peu
lourde a l'histoire de la littérature et, faisant appel a ces dons
dont je parlais tout a l'heure, et qui sont des dons de poete et d'écrivain, i_l a construit un palais a la franc;aise, clair, élégant, léger.
ou !'on circule a_vec aisance, ou l'on ne risque point de se perdre~
mais dont on sa1t que les arceaux, les murs et les gracieuses colonnades ne tiendraient pas si les assises et les fondations n'avaient cette solidité puissante que leur donne un bon ouvrier.
So~ livre est_ admirablement compasé ; son style, entratnant
et ~lau, est plem de charme et de souplesse; et la phrase, bien
articulée sur le verbe, vive et directe, est intérieurement animée
par ~a flamme de !'esprit. 11 semble parfois qu'un sourire malicieux
écla1re l?ute ~ne pagt-, et ce sourire n'est peut-rtre que le reflet
de la satisfacbon que procure a l'auteur une ingénieuse découverte.
L' Espar,ne el le Romanlisme fran,¡ais est un livre riche de
su~s~nce, de vues ~ouvelles, d'érudition, mais qui se lit avec
fac1bté.D¿g les prem1éres pages, on se sent entratné.On est séduit
et attac~é; la ~onviction de l'auteur emporte notre conviction,
sans qu 1il para1Sse chercher a nous convaincre ; sa discrétion
meme paratt le servir; il s'en rapporte a la seule force de ses argu~ents qu'il sait étayés sur un terrain solide; il n'y msiste pas.
S1mpleme~t, il semble dire · e Voici les faits, jugez vous-meme I •
~t 11 sount, certain que notre jugement ne pourra difTérer du
sien.
C'est une rude Uche pourtant que M. Martinenche a entreprise
l~. L'~poque_ romantique est certainement l'une des époques
httéra1res qui a été l'objet des plus vives discussions des études
l~ plu_s dét_ai.llées. Ce n'est pas toujours sur le terra~ purement
httér9:1re 1 d a1lleurs 1 que les commentateurs les plus passionnés se
sont livré comhat, et M. Martinenche ne laisse pas de le noter
d~ les premieres lignes de son ouvrage. C'est pour se défendre de
su1vre ses prédécesseurs dans cette voie dangereuse.
Co~mcnt, di~-il, retrouver ou conserver quelque sérénité , Par une constat~t1on asse~ simple, et c•~st que le romantisme n'est pas un pbénomcne
nat1on:i1, ~a1s européen. S1 nous voulons juger sans partí pris sa phase
rran~aLso, d faut fe rattacher Ases origines ótrangeres... et je crois qu'il n'est
pas ex~góré lle r~1re passer en premiere ligne l'étude comparée du romantisme
rran~'.11s et de 1 espagnol. .. L'action de l'Espagne s'est, en effet, exercée la
prem1ere ...

Et ~ians quelq~es p~ges, lumineuses, l'auteur précise ce que Je romantisme franc;a1s do1t a 1 Allemagne, al'Angleterre. Mais, quelque

�BIBLlOGRAPHIE
REVUE DES COURS ET CONFf:RE:SCES
182
part qu'il convienne de faire aux influences du Nord. la part de
l'Espagne n'en est pas moins importante. C'est particuliérement
dans les chefs-d'reuvre qu'il cherchera a la définir, parce que ceuxci lui paraissent, a tout prendre, plus représentatifs d 'une époque
dont ils sont l'expression exaltée mais point faussée :

Si le pa nacbe espagnol fiotle dans des vers immortels, c'esl sur ceux-la
q,,e s'arrétera de préférence nolre regard. Sans négliger de ramasser en route
des docnments précieux par leur signifícation, sinon par leur valeur liltéraire, oous ne croirons point manquer a la bonne métbode en nous atlar•
dant sur les sommets.

Et, d'abord, pour éviter toute erreur, l'auteur se demandera
comment la France, a l'époque romantiquc, a connu l'Espagne.
C'est la une étude singuliérement intéressante et qui, dans la
maniere que l'a traitée M. Martinenche, nous paratt assez neuve.
Les époques littéraires ne sont pasa ce point indépendantes qu'on
puisse dans leur examen négliger ce qui les précede. Le romantisme n'est pas une fleur éclatante jaillie spontanément sur
les ruines faussement reconstituées du ~loyen Age ; elle a ses racines dans le xvme siécle et, dans l'image de l'Espagne telle
qu'elle apparatt aux romantiques, « on trouverait encore des
traits dont le dessin avait été tracé au xv1° siécle •· Le premier
de ces traits, c'est le caractére chevaleresque que Cervantes a
fixé de telle fa~on qu'il demeure inefTa~ble ; ce n'est pas, dit
M.Martinenche, par la lecture de livres demoraleet de théologie
que les romantiques chercheront a ·compléter le personnage ; c'est
dans le roman et le thMtre qu'ils trouveront leurs sources et
c'est souvent a travers nos classiques qu'ils les découvriront.
Ceci conduit M. Martinenche a dégager ce que nos classiques
doivent a la littérature espagnole, depuis le • Lazarille • et
e Guzman » jusqu'a Lope et Calderon, et, cheroin faisant, il nous
montre comment, par l'intermédiaire de notre théitre classique,
l'Espagne entre dans notre drame romantique. Certains exemples
aont saisissants.
C'est ainsi que la haine que leur inspiraient les philosophes ne
les a pas cmpechés de poser d'abord sur le visage de l'Espagne le
masque de Torquemada, vu a travers Montesquieu et Voltaire, et
cela, d'ailleurs, en faussant leur témoignage, car : • ll faut étre
bien maladroit, dit Voltaire, pour calomnier l'lnquisition et pour
chercher dans le mensonge de quoi la rendre odieuse ». Les roman·
tiques, moins avertis que Voltaire, ne reculeront pas devant cette
maladresse. • lls pousseront au noir, ou plut6t au rouge sanglant,
l'image de l'Inquisition que leur présenteront nos philosophes »
C'estqu'ils simplifient; ils négligent tout ce qui, dans le caractére

183

espagnol, dans l'histoire de l'Espagne, explique l'Inquisition ;
ils n'en voient pas l'esprit, ils ne retiennent que le geste.
Il en sera de méme pour les mreurs, dont ils ne garderont que
lrois traits essentiels : la galanterie, la jalousie, la dévotion.
Trois traits qui, dépouillés de leurs nuances qui leur laissaient
encore quelque vérité dans le roman morisque, apparattront partout, ne seront pas un instant oubliés.
Les soldats de Napoléon qui traverserent l'Espagne sans la
comprendre rapportcront aussi leur lot de légendes et d'idées
fausses dont l'influence est grande. Pour eux, il demeure établi
que l'Espagnol u apportait dans la cruauté une sorte de ralfmement
religieux », dont nous trouvons la trace dans tout le romantisme,
et qui n'était, a tout prcndre, qu'un sentiment national exaspéré
jusqu'a la fureur par l'invasion étrangére.
Enfin, désireux de donner a leurs idées sur l'Espagne l'appui
d'une documentation, c'est dans la critique étrangére représentée
par Bouterwek, Schlegel et Sismondi que les romantiques iront
la chercher. ~1ais, conclut M. Martinenche, a pres une étude de
ces trois critiques,
Pas plus que Doutorwek ou Scblegel, Sismondi no ~e fait une idée ju~te
des romances... ni ne distingue nettement les diverses phases de l'évolu•
tion du génie espagnol. U met sur le méme plan l'Age de Lope ot l'Age de
Calderon et voit le plus bel efforL de la comedia Mrolque daos une exagération exigée ~ar un pub\ic restreinl et dans les formules d'une mode spéciale.
Nos romantaques so laasseront égarer par ces enseignements. C' est dans los
muvres ou se marque la décadence qu'ils cborcheront l'expre5'~ion supréme
du thMtro espagnol. Dans le romance détaché du cantar ils admireront le
lyrisme primitif qui a P.récédé l'épopée. lis prendront pour des chansons populaires du Moyon Age l ceuvre d'artistos érudils do l'Age d'or. Faut-il le leur reprocber avec amertume T Pouvaient-ils avoir sur l'Espagno d'autres idées
que colles dont nous avons essayé de distinguer les sources diverses ?

Ayant ainsi, d'un trait précis, dessiné l'image que les romantiques se faisaient de l'Espagne, M. Martinenche étudie ce qu'i I
appelle leur premiére imitation lyrique. La critique étrangére leur
avait révélé le romance et le thMtre.
fourquoi ~e so_nt-ils tournés d 'abord vers le romance ? Peut-étre parce
911 1ls y rctrouva1ent le~ couleurs du Moyen Age, peut-~lre J.&gt;arce que ces
mnovateurs se contentaaent de suivre le courant qu'ils prétendaaent remonter
et que les romances espagnols apparaissaient comme une transition nécessaire entre le goOL troubadour el la aouvelle mode romantique.

Mais dans quels textes onlrils connu ces romances ?
Ce n'est que vers la fin du xvme siécle, dans les derniers volumes de la BibliolMque universelledesRomans,qu'onenvoitapparattre des traces ; mais sous quel déguisement 1a travers quelles

�BIBLJOGR\PHIF.

Rl::VUE DES COURS ET CO;'iFÉRE:SCES
184
atlénuations I C'est de la pourtant que Creuzé de Lesser est parti
pour établir en 1814 ses Romances du Cid dont le retentissemenl
est considérable et qu'il appelle « une élrange Iliade qui n'a
point d'Homere ». Le mot fait fortune. Abel Hugo, Émile
Deschamps, Víctor Hugo le reprendront. « !\fais Creuzé de Lesser
n'a pas seulement fourni a nos romantiques des formules piquantes
dont ils ne pouv~ient soupc;onner l'inexactitude, il leur a encore
présenté les Romances du Cid sous le jour qui pouvait le micux
les séduire ». De ce point de vue, et encore que son ton íút fade
et sa forme celle d'un pauvre écrivain, il contribue par la difTusion
de ces romances a chasser les demiéres traces du gout trouhadour.
Le style ne viendra qu'avec Víctor Hugo ci dont le génie imposera
les idées fausses de son frére Abel et en [era les dogmes de la critique romantique •· M. Martinenche précise les erreurs d'Abel
H ugo; mais il reconnatt a son Romancero general certaines qualités,
et d'abord, ~ d'elre vraiment une traduction et d'élargir singulierement lech mp l'e la couleur espagnole ». N'est-ce pas, d'ailleurs,
du rom~nce sur le dernier roi des Gotbs qu'Émile Deschamps
tirera son poéme sur Rodrigue, et des romances sur les lnfants de
de Lara que procede le R manee mauresque des Orienlale_q ?
Apres examen du poeme d'Émile Deschamps, M. l\tarlinenche
conclut que pa1 fois il trace le chemin sur lequel s' engagera Víctor
llugo : « Est-ce une illusion ? dit-il, on croit y découvrir le germe
de l'idée magnifique d'ou jaillissent les petites épopées, l'étincelle qui annonce la flamme ou s'allumeront les éblouissements
de La Légende des Siecles 1
Mais a cette époque, c'est-a-dire avant les Orientales, quelle
ronnaissance Víctor Hugo lui-meme avait-il de l'Espagne ? Un
voyage a l'Age de neuf ans, douze mois passés au college des
nobles de Madrid, est-ceassez, comme le croit Paul de Saint-Víctor,
« pour donner a sa pensée le pli grandiose qui ne devait plus
s'efTacer 11, pour « imprégner son imagination des contours
fiers, des couleurs tranchées, des mreurs sérieuses et hautaines
de ce pays a? On peut en douter. Mais cela suffit pourtant pour
que ce pays ne le laísse jamais indifTérent. Les souvenirs
de l'enfance jouent un r6le mystérieux daos la formation de
!'esprit, ils sont une conscience obscure qui protege l'ímagination contre certaines erreurs. Et, lorsque Víctor Hugo nous otlre
le Romance mauresque, s'il laisse c!eviner la connaissance imparfaite qu'il avait de la langue espagnole, s'il déforme quelques
traits essentiels et fausse souvent la couleur, du moins son
poéme garde-t-il une certaine allure espagnole : u Jusque daos
ses égarcments, dit l\L l\1artinenche, Victor Hugo conserve une

185

couleur espagnole "· Et il ajoute : « Gardons-nous d'elre trop sévere pour une fausse érudition dont celui qui en faisait parade
était loin d'etre toujours la dupe ... Victor Hugo s'amuse ... 1 •
Comme il est naturel, M. Martinenche consacre la partie la plus
importante de son ouvrage a l'influence de l'Espagne dans le
théAtre romantique. II lui faut bien d'abord examiner ce que les
romantiques doivent a Shakespeare et a Grethe. Pour Dumas,
Shakespeare est un dieu. Pour Hugo, c'est • l'homme qui a le plus
créé apres Dieu ». Mais, ni l'un ni l'aulre ne savaient l'anglais.
Émile Deschamps qui, des 1826, entreprend une traduction de
Roméo el Julielle, dont 1\1. de Vigny écrira deux acles, se défend
de présenter le grand Will comme un modele a imiter; il veut
seulement faire connattre un trésor que les classiques ont ignoré.
Au reste, Shakespeare ne pouvait exercer une influence décisive ; la liberté meme de sa forme séduit moins les romantiques
qu'on ne pourrait le croire et ils n'ont gardé de son théAtre que le
souvenir d'une libre fantaisie.
L'influence allemande est moindre encore. Schiller n'est connu
que par la traduction de Barante en 1821 et le Fausl en 1828 par
ce lle de Nerval.
Qu'a-t-on besoin, d'allleurs, de chercher :\ l'étranger l'explicaUon de liberté'i q':1e la réaction contre le classicisme sufflt :\ expliquer, et ne f.eut-on
pl$ d1re du thé.1tre espagnol exactement ce qui vient d 'étre dit de 1 anglals
011 de l'allemand ? Je crois bien que s'ils parlent d'abord de Lope et de
Calderon, c'est pour plait.dre Corneille et condamner Racine.

D'autres raisons encore queM. Martinenche examinesemblaient
vouer l'influence espagnole a la stérilité, mais l'Espagne, c'est
le )loyen Age et c'est la terre de chevalerie ; d'autre part, Je., romantiques, fatigués des analyses de l'Ame, étaient attirés par
la représentation de l'individu transporté dans un milieu rare.
Les types légendaires ou historiques de l'Espagne leur oflraient des
exemples d 'une truculente originalité. Enfin, si la versification de la
comedialeur était un obstacle,ils étaient en tout cas moins sensibles que leurs prédécesseurs aux fautes de gout, et plus d'une
fois ils y découvraient, au contraire, une maniere de beauté, une
poésie, une couleur qui échauflait Jeur verve.
Mais, pas plus que le Romancero, la comedia ne fut adoptée
brusquement par les romantiques. II leur fallait une transition.
Pierre Lebrun la fournit avec son Cid d'Andalousie. C'est en
1825 que Lebrun demande a Lope de Vega de • nous aider a
fonder en France un théAtre comme le sien, national, mais qui ne

�REVUE DES COüRS ET CONFÉRENCES
186
sera possible que s'il respecte un gout d'ordre, de limites, de
regles, de lois, meme au milieu de la pl~s grande liberté »_.
C'est une conception classique. Ma1s malgré sa doctrme et sa
timidité Pierre Lebrun mérite d'etre considéré comme un précurseur parce qu'il introduit dans son Cid d'AndaloWJie un peu de
couleur locale et de poésie romantique. Sa couleur n'est pas toujours de bon aloi, mais ne serait-ce que par l_a p~inture de l_'honneur
cspagnol et de la religion du se~ment L~ Cid d Andal?usie est une
étape nécessaire sur la route qm nous me:1e a He,:nani.
.
C'estaussi écrit M. Martinenche, vers Rernaru quenous condmt
Je théatre d~ Clara Gazul (1825) auquel il convient d'ajouter La
Famille Carvajal (1828).
.
.
Et dans un chapitre lumineux, M. Martinenche étud1e le
MériI~ée de Clara Gazul, le Mérimée d'avant Carmen, attiré par un
pays qu'il ne connait encore que par ses lectures, mais au point
« qu'il semble gouter a l'avan~e le p ~aisir qu'il aura a pénétrer
dans un génie dont on pourra d1re qu d est le seul de ses contemporains a l'avoir véritablement compris ».
Ce serait trahir l\L Martinenche que de résumer ces pages dont
pas un mot n'est inutile, qui sont écrites avec l'esprit le plus fin,
avec tendresse et qui nous paraissent constituer l'étude la plus
exacte, la plus clairvoyante que l'on ait encore consacrée a ce
moment littéraire qui s'appelle le théatre de Clara Gazul.
Avec quelle délicatesse l'auteur parle de l'ironie de Mérimée qui
luí apparait comme le trait caractéristique de son talent et de sa
sensibilité! Ce que d'autres ont pu appeler sécheresse, il l'appelle
pudeur, et je crois bien qu'il a ra!sol)..
.
.
Cette ironie malicieuse parfo1s, éclate a1lleurs dans la violence
froide du ton ~t l' exagération meme de l'horreur. Ses traits de
mreurs sont souvent des traits d'esprit, mais Mérimée connatt
assez l'Espagne déja, pour que l'ensem~le de~eure ~xact. Certes,
ce n'est pas la qu'il faut chercher le Mérimée h1spamsant.
1

Mais le thM.tre de Clara Gazul n'en conserve pas moins sa_~lace dans l'histoire de notre littérature ; il nous aide il comprendre le_ mibeu &lt;l;ans leque)
nous allons voir éclater la fanfare triomphante d' Hernam. Tant pis pour qui
garderait encore quelque rancune il son auteur...

Il n'est point facile de s'attarder ici ~ans le détail du chapitr~
que M. Martinenche consacre a Hernam et a Ruy Bias. Rernam
marque dans le drame romantique une date aussi important~ que
Le Cid dans la tragédie. C'est le point culminant du romantISme,
et c'est sous les couleurs espagnoles que furent mobilisées les
troupes de la nouvelle école, le 25 février 1830.

BIBLIOGRAPHIE

187

On comprend que M. Martinenche ait fait porter sur Hernani
son principal eflort. En suivant la piece, scene a scene, presque
vers a vers, il trouvera mille occasions d'exposer ses idées, d'indiquer ses sources, de contréller, de recouper, comme on dit aujourd'hui, ses jugements. 11 le fera toujours avec la profonde et
respectueuse admiration qu'un artiste éprouve devant
Víctor Rugo. Si les inexactitudes, les anachronismes, les
erreurs historiques, voire les fautes d'orthographe ne luí
échappent pas, il les releve du moins avec un sourire indulgent,
presque complice, sachant, qu'a tout prendre, le poete n'y attachait pas d'importance, et se moquant, a l'occasion, des pédants
qui, comme Biré, prétendirent l' en accabler.
La recherche des sources visiblement le passionne. 11 mene son
enquete avec une précision remarquable, et je crois qu'il les
détermine d'une maniere définitive. Ce travail fait, il écrit:
11 serait aussi inutile que ridicule de chercher a reconstituer le libre travail
d'un génie créateur. 11 faut toujours faire ea parta l'inconscient. Victor Hugo
a certaineme,nt connu toutes les comédias auxquelles Hernani fait songer ;
il est probable qu'il en avait !u d'autres encore. C'est avec la plus légitime
indépendance qu'il a jeté les souvenirs qui lui en venaient dans la fournaise
de son esprit. Dans que! ordre et a que! moment ? Nous ne pouvons le savoir.
De quelle maniere et pour quelle artistique fusion ? C'est ce qu'il n'est point
interdit de rechercher.

Et sur les origines de !'intrigue, son développement, les personnages, M. Martinenche apporte desvues nouvelles. 11 examine
ensuite l'exactitude de • la couleur locale )&gt; pour condure que, quoi
qu'en puisse dire Menendez y Pelayo, le cadre ou s'agitent les
personnages est le seul qui leur convienne. Du romancero et de
la comedia, Víctor Rugo a tiré pour la mise en scene et le dialogue des indications qui sont loin de correspondre to u tes a la 'date
précise qu'il donne a son drame, mais qui interdisent de le situer
dans un autre pays.
11 en sera de meme pour Ruy Blas. Apres avoir dégagé le
sens que Víctor Rugo attribuait a cette ceuvre et avoir indiqué
lagenese de saconception, M. Martinenche, fidele a sa méthode,
recherche les sources de sa documentation. 11 passe rapidement
sur celles que Victor Rugo lui-meme signale d'un ton ou perce
la mystification, puis, sans méconna1tr·e la valeur des sources
(les Mémoires de la Cour d'Espagne, par la Comtesse d'Aulnoy,
et l' État présent de l'Espagne, par l'abbé Vayrac) que M. Morel
Fatio croit etre les seules auxquelles il ait eu recours, il en
découvre d'autres, historique ou littéraires, mais nombreuses et
d'importance capitale. Certes, dans Ruy Bias, bien des erreurs

�188

BJBLIOGRAPHIB

REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES

ª.

o!Iensent les usages. Mais laut-il en tenir rigue1:1r
Hugo et
l'accuser de manquer de conscience comme le ht Biré ? Cette
pensée lait sourire M. Martinenche:
Quel dommage, s'écrie-t-il, que Prosper Mérimée !''ait pas vé~u assez
Ion temps pour lire M, Biré l... 11 est. assur~ment perm1s a desérud1ts d~ ne
palsentir le sel d'une ironie qui méle le "!ª1 et le faux daos des propor~1ons
qu'il n'est pas toujours racile de dét.ermmer. Peut-etre ce mélange. est-~ nécessaire A cette convent.ion sans laquelle aucun théAt.re ne pour_ra1t exister.
Ce n'est pas en tout cas sur des détails de ce genre que peut u~1quement se
tonder un ju'gement. sur I~ valeu.r historique d'un drame et la vérité de sa couleur Iocale.

Passant de la a l'étude des personnages, M. Martinenche recherche dans quelle mesure ils portent l'empreinte de leur pays.
Rien n'est laissé dans l'ombre; l'origine de leurs noms, leur caractere, leurs paroles et leurs ~estes, tout _Plaide en faveur d,e la
vraisemblance, sinon de la vérité ; la poés1e, alors m@me qu elle
prend lepas sur l'histoire établit une atmosphere daos laquelle,
malgré les boursouflures' du symbolisme et de l'abstraction,
flotte, comme dans i-Jernani, le panache espagnol.
Si l'on veut rendre justice :\ l'hispanisme de Victor Hugo,dans son thM~r~
écrit M. Martinenche, n surfit de le compar.er a celul _de ses contemporams.
n est inutile de s'arréter a des pit\ces méprisables qui '!1ª nous transportent
au dela des Pyrénées que pour suiVl'e une mode et qui accumulent les sottises et les ignorances.

Aussi n'examinera-t-il que les deux pieces de M. Casimir
Delavigne : Don Juan d'Aulriche e~. La Fi(le du Cid. Examen sérieux serré mais au cours duquel I unpartialesévénté de M. Martinen~he n'~st plus tempérée par une admiration que }'on sent i?i
Jimitée et que le génie n'échau!Ie plus. Par n_ioments men_ie, on v01t
pointer la moquerie. Puis, un certain déd_am: • On devme ce que
devient la couleur locale entre les mams du prudent et sage
Casimir Delavigne ». On le devine, en e!Iet 1• L'ordinaire n_iédiocrité et aussi les spirituelles noblesses du style de ~elaVIgne »
consternent visiblement M. Martinenche. • lis ne VIennent pas
d'une 3.me espagnole, ces cris ; ils ne trahissent qu'un eflort
hésitant et vite essoufflé ,. Mais a quoi bon s'attarder sur ces productions froides, fades et fausses, qui n'offraient aucune méthode d'imitation féconde ?
Du moins, des scrupules classiques retenaie;11~ Delavigne. • Que
deviendral'Espagne danslethéatre de ceuxqms abandonnent au".
théories de Víctor Hugo sans se rendre compte des réserves que lm
imposait son go0t et des libertés qui n'étaient permises qu'a son
génie ? ,

189

Trois exemples suffiront a M. Martinenche pour l' établir: Les sepl
lnfants de Lara et don Juan de Maraña qui marquent, en 1836,
le point de départ d'une évolution qui ahoutit, en 1868, a L' Armurier de Santiago, u c'est-3.•dire, a une caricature oll l'on peut
dire qu'il n'y a plus véritablement ni Espagne, ni romantisme. •
Ayant fait justice de ces piéces dans un chapitre savoureux qui
lui permet d'intéressantes incursiona dans la littérature espagnole
et ou il trouve prétexte a quelques belles pages sur Les ámes du
purgaloire, M. Martinenche, quittant comme un sombre corridor le drame romantique agonisant et fuyant sa grimace forcenée, nous fait pénétrer a sa suite dans la vive clarté de la poésie
lyrique etde lapoésieépique de lasecondepériode du romantisme
fran~ais.
D'une maniere générale, écrit-il. H semble que daos sa seconde maniere le
lyrisme romantique, quand il se transporte au dela des Pyrénées, commence
il se préoccuper beaucoup moins de la violence que de la vérité de ses couleurs. Ce progres s'entrevoit déj3. dans la nouvelle édition qu'en 1841 'tmile
Deschamps donne de ses poésies. Mais Deschamps n'était pas assez dégagé
de la sentimentalité romantique pour s'attacher a des peintures vigoureuses.
11 avait eu sa place daos 16' mouvement littéraire qui aboutit aux Orientales.
Pour aller plus loin sur la route qui conduit A la théorie de l'art pour l'art, il
allait un poete qui eQt l'ceil du peintre. Théophile Gautier sera ce poMe-lt\.
Son voyage Tras los montes demeure comme la plus éblouissante et la plus
exacLe 1mage des paysages et des monuments.

Dans ses poémes España, constate M. Martinenche, on ne
retrouve pas toujours une justesse aussi précise. Les embellissements contre lesquels il lui est clifficile de se défendre, déforment
souvent sa vision : • 11 y a d'ailleurs du procédé romantique dans
la méthode qu'il adopte pour donner a ses impressions plus
de force et de portée. 11 se rapproche davantage de l'Espagne
quand, au Iieu de la faire entrer dans le cadre du symbolisme romantique, il cherche a lui emprunter quelques-unes de ses formes
poétiques ,. Mais ce ne sont la, a tout prendre, que procédés, et
qui sentent l'artifice. De la vision exacte qu'il a eue dans son
V oyage, il ne reste dans ses poemes que des reflets fragmentaires
et, s'il a compris mieux qu'aucun autre les caracteres essentiels
du génie espagnol, il n'a pas toujours réussi a en pénétrer l'Ame.
Préciosité, mysticisme, réaJisme, voila les aspects sous lesquels Gautier a
voulu nous montrer l'Espagne telle qu'elle lui apparaissait dans sa vie ordi•
naire et dans les tableaux de ses peintres ... Ce n 'est pas d 'un goOt médiocro
d'avoir choisi parmi ceux-ci: Zurbaran. Ribera, Valdes LéaJ.

Gautier avait vu l'Espagne artistique et mauresque ; c'est une
autre Espagne que verra Victor Hugo, et dont certains traits

�BIBLIOGRAPI!IE
REVUE DES COURS BT CONFÉRENCES
190
apparaissent dans ces ligues citées par M. Martinenche : • Les
grandes routes ont des trotl.oirs, les mendiants ont des bijoux,
les cabanes ont des armoiries, les habitants n'ont pas de souliers.
Tous les soldats jouent de la guitare dans tous les corps de garde.
Les pretres grimpent sur l'impériale, lument des cigares, regardent les jambes des femmes, mangent comme des tigres el
sont maigres comme des clous. Les chemins sont semés de gredins
pittoresques •···
On devine la joie que Víctor Hugo éprouvait a écrire cela;
c'est le jaillissement meme de la fanlaisie romantique avec ses
contrastes, ses couleurs et ses exagérations. Mais, avant d'ouvrir
a I'Espagne les portes de La Légende des Siécles, il lui faudra renouveler sa vision. Le Romancero du Cid ne lui sera pas alors inulile.
Et, avec le sens critique qu'il appliquait a ses drames, M. Martinenche étudie les poemes espagnols de Hugo en les divisant en
quatre groupes : 1° les pieces ou se retrouvent les préjugés du
xvm• siécle; 20 les piéces ou Viclor Hugo transporte sa vision du
Moyen Age dans des décors pyrénéens; 3° la reprise de l'inspiration du romancero ; 4° le retour a l'Espagne dans les dernieres
piéces de la Légende.
Nous ne pouvons le suivre pas a pas dans cette analyse subtile
et pleine de seve qui le conduit a cette conclusion:

On peut. Caire plus d'une réserve sur la peint.ur~ de l'Espagne .dans La
Ligende du Sitclu. On y renconlre des couleurs 4:hsparates ... Les 1dées sur
l'lnquisiUon et l'humanitarisme n'y sont. pas t.ouJOUJ1! a leur place .. On regrette aussi d'y trouver, c;A et 1a, _les r.anc11:nes de l'e~il6 e~ on ne latsse pas
que d'ét.re surpris par la concept.1on s1mpliste et ant1thétlque que le póé.Le
se fait du monde et de l'histoire. On est choqué par l'abondance des anachr&lt;:'nismes et des inexactitudes. Toutes eos réserves ne tardent pas ~ s'évanou1r
dans l'enchantement d'une lecture désintéressée. Le gross1ssement éplque
fait. disparattre les heurts des nuances contradictoires. 11 est des splendeurs
qu'il no faut pas regarder avec des yeux de myope ...

Ce n'est pas avec des yeux de myope que M. Marlinenche les
a regardées, mais ila projeté sur elles la vive clarté de son _érudition, de sa connaissance de l'Espagne et de son goO.t_ poét1que.
Son livre ne les amoindrit pas, il nous prépare a les mieux comprendre. Le Mont Blanc, dont la masse écrasante étonne le touriste,
ne paratt pas moins beau dans les flammes mouvantes de l'aurore
au géologue qui en connalt la formation secrete, qui en a dénombré les couches, les failles et les stratifications.
La France une fois encore, conclut M.Martinenche atiréd'une
matiére ou d'une inspiration localisées des formes universelles.
C'est le phénomene renouvelé de toute son histoire liltéraire, et si
le romanlisme a parfois déformé l'Espagne, l'image qu'il en a
1

191

donnée est poétiquement assez belle pour que dans l'imagipation
des hommes elle se soil subsliluée a son image réelle.
•
M. Marlinenche se défend d'avoir eu dans son livre d'aulre amb_ition c¡ue • de fourni~ quelques éléments de réponse a deux questions sunp!•• et préc1s~s : De quell? fa~on et jusqu'a que! point
le romantISme franga1s a-t-il élé lllspiré ou modifié par I'Espagne ? Quelle est la valeur de la peinture qu 'il nous a présentée? •
A ces deux queslions,il répond d'une lagon complete et définit!ve, i:nais la portée. de son ouvrage nous paratt les dépasser
smgulierement. Part1 pour éludier le romantisme d'un point de
vue qu'il voulait particulier, M. Marlinenche a été amené a nous
le présenter d'abord dans toule son étendue; il a du siluer ce mouvement hltéraire dans l'hisloire de la litléralure et pour cela faire
".'vre sous nos yeux dans leur rapports réciproques toute la
htlérature esi,agno,Ie et la fütérature frangaise depuis les
troubad~urs ¡usqu au x1':• s1ecle . CEuvre considérable el qui
re~te claue. Document qm demeure désormais essentiel chaque
fo1s que l'on voudra pénélrer !'esprit du romanlisme et en
suivre l'évol~tion. CEuvre in:i~artiale aussi et, sous ce rapport, a
peu pres umque dans la critique du romantisme car - et ce
~'est p_as un reproche qu'on lui adresse - la criticiue purement
hlléra1re ne peut pas etre imparliale; les gouts les tendances la
~ormation du c_ritique infl~e_nt sur ses jugeme~ts; nul ne p~ut
Juger dans le_ vide. En chomssant son point de vue hors du domame littéra1re, M. Martinenche a échappé a ce danger.
Au cours d~ cetle analyse rapide et forcément incomplete, il
a pu nous arriver dans un raccourci de fausser sa pcnsée de la
dé~~rmer, peut-:étre de la trahir. Qu'il nous excuse; son livr~estl8.,
qu 11 faudra bien, désormais, que l'on consulte, et qui se
défendra. Livre attachant qui, dans ses formes pu res, contient le
résullat de toute une vie d'étude et qui fait honneur aux Iettres
et a la critique lrangaises.
MAX DAJREAVX.

�ANCIENNE

LlBRAIRIE

EDITEURS

FORNE 1\

foNOÉfi u; 181b

Theses de doctorat es lettres

B01Vl N &amp; C'•\

:\

3 el&gt;. rue p,.¡,th•. p,,;,~v:_ \

1

b =-====='l ~~_,
CHEZ LES ,\J/~.\ /ES l~DITEL'JlS

La Reoue des Cours el conférences recommencera ceUe année
donner la liste des theses de doctorat és lettres soutenues
devant la Faculté de Paris, avec le nom des membres du jury.
Ces renseignements étaient jadis fournis aussi par le Bulle•
lin adminislralif ; mais il y a renoncé.
Nos lecteurs seront ainsi au courant des travaux de haute
érudition de la Sorbonne.

a

Tbésea du mola de décembre t922.

Le jeudi 14 décembre 1922: M. P1CARD (1), Directeur de l'École
lrangaise d' Athenes, a 1 heure : L'établissement des Poseidoniastes de Bérytos a Délos (thése complémentaire).
Jury : MM. Bousquet, Holleau:c (1), Salomon Reinach.
A 2 heures 1 /2, Éphése et Claros, Recherches sur les sanctuaires et les Guites de l'Ionie du Nord (thése principale).
Jury : 111111. Glolz, Guignebert, Carcopino.
Président du jury : 111. Glotz .
Le scmedi 23 décemhre 1922 : M. JEAN BABELON, attaché a
la Bibliothéque N ationale.
A 1 heure : Jacobo da Trezzo et la ConsLruclion de l'Escurial
(thése principale).
Jury : 111111 . MAle, Jordan, Schneider.
A l'heure qui sera fixée par le Jury: La Bibliotheque frangaise
de Fernand Colomb (these complémentaire).
Jury : Ml\l. Jeanroy, Marlinenche, Barrau-Dihigo.
Président du jury: M. Jeanroy.
(1) Les noms en ilaliq.1c 1:,onL ceux des rapporteurs.

Le Géranl :

FRANCK

G AUTRON.

LES YIEILLES PROYIKCES DE FRAKCE
.
·
d )1 A ALBERT-P~llT.
Collection de volumcs publiés sous la d1rect1on e . .
Format ln-8· écu, Ulustrés de plani:hcs hors texte.

Histoire de Normandie, par- A,

ALl3BRT-PETtT . proíesseur ~grég! •~
Lyct!e Jnoson-de•Sailly, 9• édition. ¡Ouurage couronni pa.r l Arad9 '~~~

Fran(:aise). Broché · · · · • · · · · · · • • d. ;.l 1· 1 t
Hietoire d'Alsace, par Roo. Racss, corresp~nd•;; XI;-460ns ;g~~
21• édition, revue, complétée d augmentée, 1 ,ol
• • .
fr.

io

Brocbé

.

.

•

·

·

·

•

·

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·

· · • · · ·
·
FEnvRE proíesseur ü la
Histoire de Franche-Comté , pnr L ~~•en
•
r
Facullé des lellres de Strasbourg, á• édihon, Brocbé • . •
9 r.
Bistoire de Savoie, par Charles OoFA"YARD, prore:seu~tgrég~ ;u
Lycée Henri lV, 5• édition, 1 vol. de Vlll-328 pages. roe
.
r:
.
p So ssosNADB proíesseur il la Faculte
Hlstoire de P~1.to~, p~r d. p' 't' ·
'
vol.
de
VIll-312
pages.
des lettres de 1 Un1ver&amp;1té e o1 iers, 1
5 rr
Broché. • • · · · · · · · · ·
· · · · · · ·. V
•
C
·r,1
de CEs,uu-Rocc" et Louts ILLlt.T,
Hiatoire de Coree , par º:¡°sNA
de
XX\'IU-280
pages.
1
proíesseur agrégé nu L:ycée e antes, 1 vo .
.• . . . .
b rr.
Broché. · · · · · · · · · · · • · ·
a ¡ Faculté
Histoire du Languedo~, par P. &lt;;i~cuoN,1 pro~e~:u;,I~l-~ pages.
de~ lettres de Montpclhcr, 4• éd1t1on,
vo .
9 rr.
Brocbé. • . . . • · · · · · · · ·

.. ....

.

A

ALDRRT-PETIT,

Coznment l'Alsace est. devenue fran~a1s;, par .
1 r
1 ·rnl. petil iu-So écu, illustré de 4 portra1ts .. roch~.
r.
8" ccu cavnlier, avec
L'Egypte de 1798 a ~900, un vo1ume m. . . .
6 rr.
5 eartes el plans. Broche. · · · · · · ' · ·
de No on Sur les troces dn Barbares, por le comte de.,CA11
AutoSur A
y 1• fort vol. in-4&amp; double couronne (18,5 X _3,5),
011,
Al~"T- n1oun,
.
h'
et de 2 cnrtes hors
illustre de 100 reproduchons photogrnp . ique5
16 Fr.
texte. BrochC • · · · · ·
.
· · · · · · 20 fr.
Carlonné toile, íers spéciaux. tCle dorce. . . . . • , . : . 1 bre
n_ C
·;gm' d: Ribécourt . - l.,es combats dans le Noyon_nars \~p_emSo.
ve ompi
d R.b'• R e _ De R1bécourt a
u1914·, . - La lignedu fronf:
e ' &lt;:&lt;;OUT 1 a oy.
.
h d 1•0·1.se..
¡,,,
N
- Sur la r1ue gauc e e
sons. - DeRibécourt ó: :,oyon. - . Roy O n,
n.. ;\' onon a r,.'eslu. - La
· ,, _ De :,¡oyon a oye. - ve. ' :,
·1
- Ven l~au1gn:, •
II
\'
Chauny _ Comment I s
oollee de lal 1·,hrse : Guis~:rd~I
ibe::uaitnl da~u nos uillagu . -

rnpectent es e oses sa1? t •
Déporlotions et ivacuat1011s.

Co~n:e;

�Librairie Ancienne Edouard
S, Qual Malaquaf-. PARIS (VI• }

r-n••' ~

paraitr, :
P. BOISSONNADE

DU NOUVEAU
S VR

U .

CHANSON DE ROLAND
La Genm historique,
le Cach-e géographique, le Milieu, les Personnages,
la Date et I' Auteur du Poéme.
Fort ,·olume in-8 raisin de VI-520 pages. .

.

.

311 Ir.

Depuis l'apparition des Lé9ende1 Epiquu de J. Bédier. il n"est pas de fra•
vail -4fUi aoit appelé a un JlOSSi grand reteotissement. ll renou,·elle en etfet
presque entiCremeot la questioo des origines. du véritahle caractere et ele
l'inspiration du chef-d'ceuvre de notre épopée. L"auteur, au pl'i&amp; de recberche&amp;
~profondies et nell\•es, est .P8"enu a prouver en._ effet que la Chanaon de
Roland est née en premiCre hgne du spectacle des croiaadea f'ranco-e1pagnoln
d' Aragon et de Catalogue, et Heaaoirement de eelles dea pays de la Baltiqae
et d'Orient.
U est arrivé a découorir le• lieu:r. qw le pC&gt;ele a thoi,i, pour y 6xer les sea.
nes de son épopée, l identifier les peuples dºOccideot. d' Aírique et d'Orieal,.
cp.ºil y mele 11 a montré que le trouvCre a voulu faire de son poeme le tableau de la lutte gn.ndiose en_gagée de son temps entre la clirétientl 1lt la
pai,mie {islam et paganisme). U a déeou,·erl daos cette épop6e lea tnits cai.,
ractéristiques de la société mosuhnane et cbrétieooe de cette ~riode. 11 •
reconnu dans les pn-aonoages de l'épop&amp; les reprisentants de la f&amp;dalit'
et de la chevalerie frao?ises. 1t a tnfin itabli que la Chan.aon de Roland.
compos&amp; uu• 1120. est l'~uvre dºun clair-jongleur, pieuz et lettrE. bóte da
coun seigneuriales de l'époque , et que ce clerc, Turold, originaire de l'Avranchin, doit etre ideotifié avec un bénéñcier normand qui vécut a Tu.dele au.
cbef-lieu de l'apanage de Rotrou de Perche et de aes Normands.
Aiosi 1pparait d&amp;ormaia. en pleine lomi~re, grAee a cd rechercbes originales, le pGeme de ce trouvere géoial, qoi sut, du spectacle d'une i!re ficond"e
en b&amp;os. dégar.i:: l'ime de la patrie naiasante, de la France chevaleresque,
gardienne de 1 1d6al et de la civilisation chrétienne du moyen áge.

Augustln GAZIER
Prol'e.-ar l la Sorbo11ne

HISTOIRE GENERALE
DC

. MOUVEMENT JANSÉNISTE
DEPUIS SES ORIGINES JUSQU'A NOS JOURS

2 volumes io -8° écu de 338 et 376 pages. Ensemble

�</text>
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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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                <text>Revue des cours et conférences, inicia un 22 de diciembre de 1892, en París, Francia y termina el 30 de mayo de 1940, publicó quincenalmente 1030 números. Dirigida por Fortunat Strowski y editada por Boivin &amp; Cie.</text>
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                <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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        <name>L'espagne et le romantisme</name>
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