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                  <text>����,.'

7•2

X. VI II
, , ' -l

Sonunairc du
PIERRE DE NOLIIAC.
PAUl: DE SAINT-VICTOIC
Limone HALÉVY ' ' .
GÉNÉl&lt;AL DE MARBOl" ,
DOCTEUR CABANÈS,
ARVÈDE J3ARll'Œ.
HENRY•Il.OUJON .

1

. 1

1'~

Louis XV et Madame de Pompadour.
Cés&amp;r Borgia . . . . . . . . . . . . .
Notes et Souvenirs .
Mémoires. . . . . . . . . .
.
ù ne enquête matrimoniale au XVt• siècle.
Une reine en .e xil .
En marge . . . .

1

10
13

15
24

25

~7

ae n,tslilui

fasc iculc "

:9

33

.te l'Academie française

FRÉDÉRIC JllASSON. . . . Napoléon et les Femmes. .

35

de l'Academie française

ED~I0:-1IJ ET Jt:LES DE -GONCOLRT, Watteau , . '• . . . .
~9
MARCELL!t 'r1NAYRE. . . La Vie amoureuse de FrançoisBarbazanges. .p

--:::::::.----: :p,i;ANCHE HORS TEXTE

ILLUSTRATIONS
1

i

'"".,l

G. LENÔTRE . . . . . . Savnlettc de Langes . . . . . .
ERNE~T LAv1s,E. . . . . Louis XIV : La personne du roi .' .

EN CA)lAlEU :

J) APRÈS LES PEINTliRES, P.\S T EI.S, DE~Sl'S ET f.STA\IPF.S 0&amp; :

j

n.,,.,,,

13oucm:r., Doùc11OT, Cocu us, CO:-lllAD, DF.OUCOUl:T, DAr.O:-1 GÉn.UlD, DE.IUJNNES,
LE J3RUN, HAPIIAËL,
houGET, VAN DvcK, CAr.LE VAN Loo, \VATTEAU, ETC,

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Historia paraît le 5 et le 20 de chaq:J.e mois.
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J ULES TALL-.N Pt ER,

Éditeur, 75, rue Darcau .

Lisez-Moi paraît le 10 et le 25 de c!taque moi:;.

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LA MARQUISE DE PoMPADOt:R. T ableau de BoucnER. (Galerie nationale a'Écosse, Édimbourg_)

paraissant le S ,t le 20 de chaque mois.

HISTORIA a la bonne fortune de
pou.voir offrir gracieusement à ses
âbonnés une gravure extrêmement
rare, introuvable dans le commerce,
teproduisant un chef-d' œuvre d'un des
plus grands maîtres du xv111' siècle :

WATTEAU
L'Embarq~ement pour Cythère

Louis XVet Madame de Pompadour

lections publiques et privées, on en chercherait vainement dans le comPrononcer le nom de \Vatteau, ce n'est pas seulement évoquer Je soumerce. Cette rareté méme d'une œuvre aussi justement consacrée a détervenir d'un de nos plus grands peintres. C'est aussi rappeler l'un des
miné HISTORIA à en établir une édition spéciale particulièrement
tnaîtres les plus chatoyants, les plus élégants et les plus gracieux du
réservée à ses abon nés,
XVIII• siècle français, le siècle de l'élégance, de la grâce et de l'amour.
Cette édition est la reproduction de la composition définitive de \Valteau
:Mais, parmi les œuvres de \Vatteau, il en est une, l' Embarquement pour
qui appanien t à la Galerie impériale d'Allemagne et faite d'après I"èpreu ,·e
l'ile de Crthère, à laquelle il s'est attaqué à deux reprises pou r s'y réaliser
unique que possède la Bibli0thèque nationale.
tout entier, Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que
Imprimée en taille-douce, sur très beau papier, genre \Vathmann, a\·ec
Watteau a créé le
Chef-d•œuvre de ses Chefs-d'œuvre.
g-randes marges, notre gravure mesure o.55 de hauteur sur o.72 de largeur,
Elle
constitue un merveilleux tableau, d'une valeur indisc utable et peu t
li n en existe pas. malheureusement pour le public, de copies gravées
être placée indistinctement dans n'importe quelle pièce de l'appartement.
facilement accessibles. En dehors de quelques épreuves des grandes colVoir une reprod:1ctio11 réduite de cette gravure" L'Embarquement pour Cythère " page 40 du présentf::tsciwle.

CHAPITRE PREMIER
•

1

Madame Le Normant d'Étioles

Conditions d'Abonnement
Prix pour l'année :

20fr.

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des 24 fascicu les suivant le
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BULLETIN D'ABONNEMENT ~ - - - - ~ ~ ~ - " " " '
A remplir, détacher cl cnrnyer affranchi à l'éditeur d' HISTORIA J t;LES TALLANDIEn, ,5, rue Darcau, P.uus x1r•.

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.24 fr. Pnon l'iCE
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28 fr, ETIIA:\GER
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A.

Déparlement
Bureau de Poste. ....
A_fin d'éviter des

la gra,,ure.
r 1Tr111· ;

rriPl'e cl"rcl'ire lrh lisil,lem~nl Ioules les inclications.

Versailles ne fut jamais plus animé, et
pour une fête plus brillante, que le soir du
25 février17 45. C'était la dernière des grandes
réjôuissances de la Cour en l'honneur du mariacre du Dauphin avec l'infante d'Espagne. La
tradition voulait que le roi de France conviât
le plus grand nombre de ses suj ets à célébrer
avec lui cet heureux événement. Comme les
jours précédents, le C?âteau était illuminé sur
1. - HtsTORIA . -

Fasc :

1.

les façades du côté des cours; par le froid sec
de cette nuit d'hiver, les compagnies, qu'amenaient tous les carrosses de la capitale, apercevaient de loin ces lignes de lumière qui
montaient vers le ciel et semblaient dessiner
un palais de fées.
Vers le milieu de la nuit, l'affluence redoubla. Le grand appartement et le jeu de la
Reine, commencé à six heures dans l:i Galerie
des Glaces, avaient pris fin à neuf heures,
pour laisser le Roi et la Reine manger à leur
grand couvert. A minuit devait s'ouvrir le
bal masqué. Un nouveau public entrait alors :

c'était Paris qui arr.ivait pour avoir sa part des
réjouissances royales. Deux files de carrosses
avançaient lentement dans l'avant-cour. Les
masques mettaient pied à terre à l'escalier de
marbre et à la cour de la Chapelle, et pénétraient des deux côtés dans les appartements.
Aucun billet n'était exigé : dans chaque
société une personne se démasquait; l'huissier
prenait son nom et comptait ceux qui entraient
arec elle. Comme on donnait le nom que l'on
voulait, une formalité aussi simple n'avait
rien de sévère, el même le flux des arrivants
la rendit bientôt impossible. Les barrières de

�,---

H1STORJA

________________________________________ .,,,

chêne furent forcées ; tout le monde passa
librement, se dirigeant, à travers les antichambres et les salons remplis de danses,
d'orchestres et de buffets, vers la Grande
Galerie, qui était le centre de la fête.
Cette cohue, que décrivent les mémoires,
se transforme, dans la célèbre estampe des
Cochin, en une élégante foule, qui circule
aisément parmi le décor magnifüpie. La Galerie ruisselle de lumières : lustres, torchères
et girandoles se multiplient dans les glaces.
Sous le plafond pompeux de Le Brun s'anime
la mascarade : Arlequins et Colombines ,
Turcs, Arméniens, Chinois, médecins à haute
perruque, sauvages emplumés, pèlerins et pèlerines, bergers, magiciens, diables et folies.
Les dames, placées sur les gradins, prennent
des rafraîchissements offerts par les pages.
Un groupe dans un coin, sur le parquet,
boit et mange; il est là pour rappeler que cinq
à six cents masques, assis par terre dans les
salons voisins, se gobergèrent aux frais du Roi
de victuailles pillées aux buffets.
Qu'il y eût beaucoup de bourgeoisie, et de
la plus mince, la princesse de Conti n'en
saurait douter : elle ne trouve pas une place
à prendre ; un masque lui refuse la sienne
el, quand elle se découvre, voyant qu'on ne
la reconnaît pas : &lt;&lt; Il faut, dit-elle, qu'on
soit ici en bien mauvaise compagnie. » li
n'est pourtant pas que des manants sous les
déguisements de cette nuit. Quelqu'un qui
s'assied fort près de la Reine et qui passe
inaperçu, est un fils de roi, le prétendant
Charles-Édouard, qui mettra l'Angleterre en
feu l'année suivante. Si tous les dominos
tombaient, on percerait bien d'autres mystères.
Une porte de glaces s'est ouver le et la foule
s'écarte devant des personnages non masqués qui s'avancent entourés de curiosités el
d'hommages. La Reine, posant la main sur le
bras de son chevalier d'honneur, précède le
Dauphin, costumé en jardinier, qui tient le
bout des doigts de la Dauphine, travestie en
bouquetière. Derrière eux sont le. duc et la
duchesse de Chartres, qui danseront dans
leur quadrille. Le graveur a marqué nettement tous ces portraits princiers, qu'il est
aisé de reconnaître.
Seul Louis XV semble manquer à la fète.
Mais voici qu'une singulière compagnie vient
de sortir de l'appartement royal : ce sont des
ifs taillés dans le goût de ceux de&amp;jardins.
Le Roi est l'un de ces hui t masques, sans
doute celui qu'entourent d'aimables jeunes
femmes intriguées par le secret à demi connu
et par la difficulté de le découvrir complètement. Une comédie se joue dans ce coin du
bal, comédie plus sérieuse qu'il ne semble,
car les conséquences de cette soirée seront
considérables pour la monarchie.
Sur tant de femmes de finance ou de magistrature, ou simples bourgeoises de Paris,
venues étaler à la Cour leurs grâces inédites
et le goût de leurs ajustements, et qui se
démasquent à l'emi, combien •rèvent de rencontrer le Roi et de fixer son caprice! Un
témoin nous le raconte : toutes les beautés de

la Yille se sont rassemblées ce jour-là pour
conquérir ce jeune souverain couvert de
gloire, dont le cœur est libre et qui est le
plus bel homme de son royaume. « La foule
des prétendantes est infinie, » dit l'abbé de
Bernis, qui voit leurs manèges et qui connait
la plupart d'entre elles. Il mentionne même
le succès d'une jeune fille extrêmement belle,
dont les parents sont de ses amis; un chroniqueur plus indiscret cite une présidente
libertine, évidemment madame Portail, qui se
laisse emmener dans les petits appartements
par un if qu'elle a pris pour le Roi.
Cette hardiesse des bourgeoises, ce soir-là,
s'explique à merveille : c'est une occasion
rare d'approcher Louis XV. Les femmes de
cour ne manquent point, qui aspirent à l'honneur de faire oublier au maître madame de
Châteauroux. Tout le monde nomme la dernière des sœurs de Nesle, la duchesse de·
Lauraguais, qui se croit sûre de réussir,
ayant su plaire, à défaut de beauté, par son
caquet et son entrain. On connait moins les
manœuvres de la belle princesse de Rohan,
qui sacrifie le repos de sa vie et l'attachement
le plus tendre à ce rêve qui la dévore. Mais
des facilités presque quotidiennes de parler
au Roi se présentent aux femmes de leur
rang, tandis qu'aux Vénus et aux Junons de
la Capitale, le moment est unique pour
attirer son regard. Celle qui doit l'emporter
sur toutes a paru au bal de Versailles, dans
l'éclat d'une beauté jeune et audacieuse. Elle
n'est pas absente de la composition où les
Cochin, père et fils, ont fixé, pour la curiosité de l'avenir, les épisodes de la fête. La
jeune femme de profil, qu'on voit au milieu
de la compagnie du Iloi, causant avec un if
mystérieux, n'est autre que madame Le Nor'mant d'Etioles.
Si madame Le Normant d'Étioles, née Poisson, ne fût point entrée à ce moment dans
la vie de Louis XV, le règne aurait pris
sans doute une tout autre orientation. La
politique se serait trouvée différente dans les
questions financières, dans les difficultés religieuses, et, peut-être aussi, dans les relations
diplomatiques. A la date où l'on arrivait et
qui devait compter dans l'histoire de la
royauté française, il n'était point sans intérêt
qu'une femme, supérieure par son intelligence
et habile à s'en servir, s'emparât à nouveau
d'un roi absolu, plus maître de son royaume
et plus jaloux de son pouvoir que n'avait été
Louis XIV lui-même.
Cette puissance presque sans limites du roi
de France d'alors dépendait des caprices d'une
âme inlJ1liète et fuyante, que l'ennui rongeait
plus que la débauche, mais dont la volonté
pouvait sombrer dans les passions basses.
Quoiqu'il semblàt s'abandonner aux ministres
pour certains détails du gouvernement, et
qu'il parût aisé à prendre par les voies du
plaisir, il était difficile d'obtenir sur lui une
domination quelconque et d'arriver à la conserver longtemps. Toute autre femme que
madame d'Étioles y eût échoué sans doute. Si
la morale fl étrit son triomphe et si l'histoire

en blàme le, conséquences, on lui doit du
moins cette justice qu'elle a réussi une œu vre
compliquée et presque impossilJle.
Quelle que dût être la favorite de demain,
chacun sentait, parmi ceux que n'aveuglait
pas l'intérêt trop direct ou l'esprit de caste,
que le rôle d'une duchesse de Châteauroux,
appuyée sur sa naissance et sur son orgueil,
ne serait plus tenu par personne. Le temps
des grandes dames était passé; les fantaisies
royales allaient s'adress_er à la classe que
représentait madame d'Etioles; cela semblait
inévitable et tout l'annonçait.
Louis XV montre un besoin de changement
auquel ses familiers ne se trompent pas. A
trente-cinq ans, après les expériences qu'il a
faites durant son singulier attachemPnt aux
trois sœurs de Nesle, il devine trop bien les
calculs de la Cour et les pièges tendus à son
cœur. Le goût lui est venu de joindre au
plaisir la connaissance de mœurs autres que
celles qui l'entourent, de passions qu'il croit
moins mêlées de cupidité, et qu'il s'imagine
plus sincères. li est renseigné sur les femmes
de Paris par la chronique scandaleuse que
lui apportent, chaque matin, ses valets de
chambre, par le secret des postes, qu'on viole
quelquefois pour le distraire; et ce qu'il a
appris d'elles lui a donné l'emie de voir de
plus près cette catégorie de ses sujettes. Son
mentor dans l'inconduite, M. de Richelieu ,
qui exerce ses ravages sur toutes sortes de
cœurs et ne dédaigne point la roture, lui a
fait sur ce point les confidences les plus instructives. Y a-t-il une passion plus vraie dans
sa violencè, plus intéressante dans sa folie,
pour un égoïste curieux de sensations rares,
que celle dont se meurt, à cause de Richelieu, madame de la Popelinière'! On devine,
entre les deux hommes inégalement blasés,
mais également étrangers à l'amour véritable,
des conversations destinées à porter bientôt
leurs conséquences.
Peut-être entre-t-il, dans la résolution du
Roi, une sorte d'égards nouveaux pour la
Reine, tant de fois déjà IJlessée cruellement.
Louis XV peut s'imaginer alors qu'il la ménagera davantage. li sait quelles humiliations
elle a souffertes à voir choisir ses rivales
parmi les dames de son pal:iis, celles dont il
lui fallait tous les jours, d'après l'étiquette,
subir la présence et les hommages. Comment, d'autre part, ne point penser à des
filles qui grandissent, au Dauphin, qui se
marie à cette heure el &lt;léjà condamne ouvertement, par tendre amour pour sa mère et au
nom de son éducation chrétienne, la conduite
paternelle? Ces considérations, pour vulgaires
qu'elles apparaissent et démodées parmi les
mœurs du siècle, pèsent encore de quelque
poids. Les incidents survenus à Melz, autour
du Roi malade, ont montré la force conservée
par les principes qui sauvegardent la famille.
Le mépris manifesté contre madame de Châteauroux, l'appui que le parti dévot, comme
on l'appelle, a trouvé dans l'opinion publique,
font connaitre à Louis XV qu'il doit compter
avec la moralité de la nation et qu'elle ne
tolère pas aisément certains excès de scan-

'-------------------------dale 1 • S'il lui est impossible de revenir à la
Reine, il peut veiller du moins à ce que son
adultère ne s'affiche plus. Ce beau nom de
Louis le Bien-Aimé, que son peuple lui a
donné pendant sa maladie dangereuse, ne lui
sera conservé qu'à ce prix.
Mème s'il était indifférent à tant de choses,
le roi Louis XV ne le serait point à sa tranquillité personnelle. Les tracasseries le troublent et l'irritent. Ce n'est pas de sa famille,
de ses prêtres, ni même de l'opinion, que lui
viennent celles qu'il ressent davantage. Elles
sortent de la situation équivoque où le mettent les choix qu'il a faits jusqu'à présent.
Une maîtresse prise à la Cour et déclarée,
comme elles veulent l'être toutes, amène mille
difficultés. L'intrigue de gouvernement menace sans cesse d'exploiter la passion royale;
celle-ci se complique, aussi bien dans la vie
quotidienne qu'aux heures inévitables de la
rupture, des intérêts qui s'y trouvent engagés
et qui parfois touchent de près le trône.
Le Roi ne veut donc plus des femmes de
naissance; il les trouve orgueilleuses, avides
ou dominatrices; il est dégoùté des inconvénients politiques qu'elles entraînent. Ces dispositio_!ls nouvelles sont de bruit public, et le
Tiers-Etat s'en estime honoré. On se risque
à espérer l'étrange fortune. Toutes les bourgeoises, que ne retient ni leur miroir ni leur
conscience, s'imaginent avoir des chances de
conquête. Ainsi s'explique la surexcitation
ambitieuse qui a tourné autour de Louis XV,
pendant lebal masqué du mariage du Dauphin.
Cette nuit de Versailles resta connue des
contemporains bien informés, comme celle
où fut jeté le mouchoir royal dans la libre
folie de la mascarade. Bernis dit expressément qu'elle vit s'ébaucher l'aventure de
madame d'Étioles, et Voltaire y faisait allusion
lorsqu'il adressait à la jeune femme le premier
madrigal qui saluait sa faveur naissante :
Quand César, ce héros charmant
De qui Rome était idolàtre,
Battait le Belge ou !'Allemand,
On en faisait son compliment
A la divine Cléopâtre.
Ce héros des amants ainsi que des guerriers
Unissait le myrte aux lauriers;
Mais l'i/ est aujourd"hui !"arbre que je révère,
Et, depuis quelque temps, j'en fais bien plus de cas
Que des lauriers sanglants du fier dieu des combats
EL que des myrtes de Cythère.

Les chroniqueurs modernes ont trouvé
plus piquant, sur des témoignages d'autorité
moindre, de transporter ces origines au bal
masqué del' Hôtel de Ville, où le Roi se rendit
quelques jours après. Nous pouvons d'ailleurs
reconstituer, avec une exactitude entière, ce
qui se passa durant cette seconde nuit. Rien
ne renseignera mieux sur les habitudes de
l'époque el ne permettra un meilleur coup
d'œil sur les commencements réels de la
liaison du Roi, peut-être plus mystérieux
qu'on ne l'a pensé.
1. Le récit des événements de 1744, qui préparent
ceux qu'on raconte ici, se trouve dans un autre
ouvrage de l'auteur : l,ouis XV et Mal'ic Leczinska.

LoU1s

XY

ET ) ff .JID.JIME DE P oMPADOU'R. _ _ "

C'était une fète vraiment célébrée par la
nation tout entière, que ce mariage du Dauphin qui achevait de sceller l'alliance, si compromise au moment des secondes fiançailles
de Louis XV, entre les deux branches de la
maison de Bourbon. Plus encore que le mariage contracté cinq ans plus tôt par la fille
aînée du Roi avec l'lnfant don Philippe ,
l'union nouvelle fui l'occasion de cérémonies
et de réjouissances exceptionnelles. La Cour,
selon l'usage, en avait commencé la série. On
avait eu, à Versailles, avant la soirée du bal
masqué, un magnifique bal paré qu'a dessiné
Cochin et où la Dauphine montra, au menuet, ses gràces espagnoles; il fut dansé dans
la somptueuse salle du Manège, décorée par
les Slodtz en 1757 et qui servait, en attendant la construction d'un Opéra, à toutes les
fêtes données par le Roi. Le jour même des
noces, dans ce beau lieu transformé en salle
de spectacle et garni de loges fleuries, avait
été représenté un ballet de circonstance, la
Princesse de Navarre, œuvre allégorique de
Voltaire et de Rameau, où l'apothéose finale
s'achevait par l'abaissement et la disparition
du décor des monts Pyrénées, remplacés sur
la scène par un Temple de l'Amour.
'
Puisque réellement, suivant le mot prêté à
Louis XlV, il n'y avait plus de Pyrénées et
que la sécurité nationale, établie déjà par la
première campagne de Maurice de Saxe, était
garantie par une alliance inaltérable, on pouvait se réjouir en toute confiance. Aucune
circonstance d'un règne, sous quelque roi que
cé fût, (et le régnant n'était-il pas Louis le
Bien-Aimé?) ne se trouvait plus populai re en
France que le mariage du Dauphin, qui assurait l'hérédité et la transmission paisible de la
couronne. Enfin, dans le cas actuel, l'Jnfante
Marie-Raphaelle, qu'on disait d'heureux caractère et fort désirée du jeune époux, inspirait
des sentiments très rifs à la galanterie de la
naliu11.
A chaque occa!:ion aussi solennelle, la vule
de Paris renouvelait ingénieusement le motil
général des fêtes qu'elle donnait. L'imagination de ses artistes et le goût naturel de ses
habitants faisaient naître une idée d'ensemble,
toujours heureusement conçue, et qui, ne se
répétant jamai5, fixait dans la mémoire du
peuple les dates et les événements. Les fètes
de 1745 furent caractérisées par une œuvre
d'architecture éphémère, qu'on n'avait point
essayée encore : il y eut sept salles de bal
élevées sur les principales places de Paris, au
nom du Prévôt des marchands, et dont la
décoration, élégante et variée, charmait les
yeux. On courait la ville tout le jour pour
voir l'arc de triomphe qui servait d'entrée à
la salle de la place Dauphine, les deux galeries de treillage de la place Louis-le-Grand
(place Vendôme), la longue galerie peinte de
paysages faite au Carrousel, la décoration de
pampres de la rue de Sèvres, les pilastres de
marbre de la place de la Bastille. Partou L,
dans un arrangement différent, apparaissaient
les écussons de France et d'Espagne, les médaillons de la famille royale, et les grandes
figures allégoriques qu'on aimait alors. La

mùt, les salles étaient illuminées; on y faisait
des distributions de vin et de viandes, et des
rondes joyeuses s'organisaient entre gens du
quartier, auxquels se mêlaient en passant les
masques du Carnaval.
Tandis que le menu peuple se trémoussait
sur les planchers accommodés à son usage,
s'apprêtait, à l'Hôtel de Ville, le bal masqué
qui devait rivaliser avec le bal de la Cour.
On supposait que le Roi y viendrait, mais
incognito, le Dauphin seul devant y paraître
pour remercier ces messieurs de la Ville de la
joie témoignée pour son mariage. C'était la
nuit du dimanche gras. Le Prévôt des marchands avait fait ajouter à la grande salle une
deuxième, construite dans la cour, d'une
architecture de dorures et de glaces et dont
le plafond atteignait la hauteur des toits. Sur
cette cour donnait l'appartement préparé pour
le Dauphin.
Après avoir regardé danser et attendu vainement le Roi, le jeune prince descendi t un
instant dans la fète, en domino sans masque,
et les ·vingt-quatre gardes du corps qui l'accompagnaient eurent beaucoup de peine à lui
frayer un passage vers son carrosse. L'avocal
Barbier raconte, avec mauvaise humeur, les
incidents de cette nuit : « U y a eu une foule
et une confusion de monde terribles. On ne
pouvait descendre ni monter les escaliers. On
se portait dans les salles; on s'y étouffait, on
se trouvait mal. li y avait six buffets mal
garnis ou mal ordonnés ; les rafraichissements ont manqué dès trois heures après
minuit. Il n'y a qu'une voix dans Paris pour
le mé::ontentement de ce bal; il faut qu'il ait
été donné non seulement des billets sans
nombre, mais à toutes sortes de gens sans
mesure, et sans doute à tous les ouvriers et
fournis,seurs de la Ville, car il y avait nombre
de chianlis. »
A Versailles, vers onze heures, le Roi sortait de chez lui en domino noir, avec le duc
d'Ayen et quelques familiers, et allait, pour
son petit écu, au bal public voisin du Château. Il s'agissait d'occuper le temps jusqu'au
moment où l'on pourrait supposer que le
Dauphin quitterait t&gt;aris, afin de ne point s'y
trouver avec lui et de mieux assurer l'incognito. Une heure après minuit, le Roi et sa
compagnie se mettent en carrosse. A Sèvres,
on rencontre le Dauphin et l'escorte; il monte
un instant auprès de son père et lui rapporte
le désordre 11ui règne au bal de la \'ille. Le
Roi décide de ne point s'y rendre tout d'abord
et va à l'Opéra, où le bal a lieu par entrées
payantes ; il y voit des sociétés choisies et
danse deux contredanses sans être reconnu.
Pour plus de sùreté, la voiture de la Cour
vient d'être congédiée et la compagnie est en
fiacres. Enfin, le Roi entre à l' Hôtel de Ville,
où il s'est ménagé probablement plusieurs
rendez-vous, et notamment de la belle jeune
fille remarquée au bal de Yersailles. On la
cherche vainement, et l'avis est donné qu'elle
ne viendra point: rlle a arcrli ses parents, cl
ceux-ci, bien qu'éblouis un instant, se refusent à la fantai sie de Sa füjcslé. Cette nui t
même, de grands seigneurs de la suite du

�~ - 1f1STORJA
Roi courent chez eux, voient la mère, supplient, menacent; rien ne décide ces honnêtes
gens à livrer leur enfant.
Le Roi peut ai~émcnt se consoler de son
dépit: madamè d'Etiolcs est dans le bal et l'attend. Ils vont être vus ensemble par un jeune
colonel, qui a conduit à la fète une femme
de la Cour et qui raconte : &lt;c La foule était si
pressée que la dame avec qui j'étais, craignant d'être étouffée, demanda secours au
prévôt des marchands, M. de Ilcrnage; il nous
mena dans w1 cabinet où, à peine entré, je

Comme tout Paris veille et festoie jusqu'à qu'attendaient ses carrosses pour la conduire
l'aurore, les rues sont pleines de monde, garau salut de la paroisse, est venue dans la
dées, obstruées ; il y a loin de la place de
chambre du Roi, dès qu'il a été éveillé; le
Grève à la rue Croix-dcs-Pctits-{;hamps; à Dauphin et la Dauphine y ont paru un peu
un carrefour, devant les sergents qui s'oppoplus tard. Suirant l'expression de la Cour,
sent au passage, le cocher refuse d'avancer.
« il ne fut jour qu'à cinq heures chez le
La dame s'effraie; le Roi s'impatiente: &lt;c Don- Roi 1&gt;.
nez un louis, » dit-il au duc; mais celui-ci :
&lt;c Votre M
ajesté doit s'en garder; la police
Étaient-ce seulement les incidents d'une
sera instruite, fora ses recherchci; et saura
nuit de carnaval qui avaient décidé la liaison
demain où nous sommes allés. » l'our uu
du Iloi, liaison toute de sentiment encore et
simple écu de six livres, le cocher eulève ses
dont une savante stratégie de femme devait

LA MASCARADE DES IFS,

CllcM Oiraudon.

Bal masqué donné par le Roi dans la galerie du château dt Versailles, à l'occasion du mariage &lt;k Louis, dauphin dt Franu, avec ftfarte-TMreu, Infante d'Espagne
la nuit du 25 au 26 février 1745. - Dessin dt Coce111. (Musée du Louvre.)

vis arriver madame d'Étiolcs, avec qui j'avais
soupé quelques jours auparavant; elle était
en domino noir, mais dans le plus grand
désordre, parce qu'elle avait été poussée et
repoussée comme tant d'autres par la foule.
Un instant après, deu1 masques, aussi en
domino noir, traversèrent le même cabinet;
je reconnus l'un à sa taille, l'autre à sa voix;
c'étaient~f. d' [AyenJet le Roi. Madamed'Étioles
les suivit et fut à Versailles. 1&gt; Notre témoin,
par ces derniers mots, va trop vite en besogne;
la nuil ùst terminée tout au{rement et de
façon peut-être plus piquante : le Roi a sollicité l'honneur de reconduire madame d'Étiolcs
chez sa mère.
On monte en fiacre avec le duc d'Ayen.

chevaux, fend la foule, et le roi de France,
tout fier de cette équipée, peut, sans autre
encombre, amener sa compagne à la porte de
son logis.
Il est rentré à Versailles à huit heures et
demie. « En arrivant, il a mis une redingote
et a été tout de suite entendre la messe à la
chapelle. li n'y avait ni chapelains ni gardes
du corps; tout a été averti le plus promptement qu'il a été possible. » Cette messe du
matin, en de tels retours, scandalise les âmes
pieuses; mais Louis XV croit la dcl'oir au bon
exemple. Après l'avoir entendue tant bien
que mal, il s'est couché et a donné l'ordre
qu'on n'entdt qu'à cinq heures. nien n'a été
changé à l'étiquette du lever. La Reine,

régler les étapes? Cette aventure clandestine
de Paris, acte incroyable jusqu'alors dans la
vie de Louis XV et qui fut soigneusement
caché, marquait-elle un succès de hasard ou
le couronnement d'une campagne menée de
longue main? Les contemporains affirment
que la future marquise de Pompadour ne
devait point être étonnée de sa fortune. Sa
mère l'avait élevée dans la pensée qu'elle y
parviendrait un jour. A neuf ans, elle l'avait
conduite chez une diseuse de bonne aventure,
et l'on n'est pas peu surpris de trouver, en
tête du relevé des pensions payées par madame
de Pompadour : &lt;&lt; Six cents livres à la dame
Lebon, pour lui avoir prédit, à l'ùge de
neuf ans, qu'elle serait un jour la maitresse

Lo111s XV

ET

MADAJIŒ

DE

PoMPADozm_ - ~

de Louis XV. 1&gt; Bernis écrit, de son côté, de ces hommes avisés et nécessaires, qui
troupes françaises. Les lettres du ministre
dans ses Mémoires : « Le public fut fort savent intéresser les gens à leur sauvetage;
indiquent l'estime qu'on porte à ses talents.
étonné de la préférence que le Roi lui avait cependant, malgré qu'on le servît activement,
· Celles qu'il reçoit de Pâris-Duvcrney sont
donnée ; il ignorait que ce prince, depuis par d'incessantes démarches auprès du cardiencore plus significatives el témoignent des
qu'elle était mariée, la voyait fort souvent à nal de Fleury, il ne put revenir en France
liens étroits qui l'unissent à ses protecteurs :
la chasse dans la forêt de Sénart, que les qu'au bout de huit ans, avec un saut-conduit
« Monseigneur de Breteuil et M. le Contrôleur
écuyers de Sa Majesté passaient leur vie chez pour sa personne. En 1759, il obtint du Congénéral, écrit le financier, ont vu vos lettres;
elle, et que l'I!adame de Mailly avait plus redouté seil une décharge partielle de sa dette et le
Son Éminence [Fleury] a vu celle qui accommadame d'Etioles qu'auc,qne autre femme. _» commencement de sa réhabilitation. Plus
pagnait l'ordonnance que vous avez obtenue à
MadameLeNormantd'Etiolcs, Jeanne-Antoi- tard, au temps de la faveur de sa fille, Poisson
Paderborn; tous sont contents de votre connette Poisson de son nom de fille, née à Paris, devait l'obtenir complète, et il est assez plaiduite et, en mon nom particulier, je le suis
rue de Cléry, le 20 décembre 1721, avait sant de voir reparaître, dans ses lettres d'anoaussi on ne peut pas davantage .... J'ignore si
alors vin,.t-quatre
ans et l'une des situations
blissement, les services rendus par lui pour l'on pourra faire usage de ce que Yous arez
0
•
les plus enviées de Paris. Ses ennemis se so~t les approvisionnements pendant la disette de
obtenu. Le mérite n'en sera pas moins grand
complu à ravaler outre mesure toutes ses ori- 1725 ; on lui fait alors un titre éminent à la
pour vous, et vous pouvez vous en rapporter
gines, modestes, il est vrai, et sur lesquelles reconnaissance publique de ce qui lui aurait
à moi pour y donner toute l'étendue qui y
on sait depuis fort peu de temps la vérité.
jadis mérité la potence.
convient .... Jouissez toujours, en attendant,
Elle avait pour père un financier de méVoici ce qu'affirment, sur le rôle de Pois- de la justice qu'on vous rend ici; la façon
diocre volée, le sieur François Poisson, né son, les lettres dressées au nom du floi, au
dont on y pense est très sensible pour moi,
en 1684 d'un tisserand de Provenchères, au mois d'août 1747: « Nous crûmes ne pouvoir
par le véritable intérêt que je prends à tout
diocèse de Langres. Pour s'élever peu à peu mettre en de meilleures mains le soin de
ce qui vous regarde. » Tel est le ton de la
à l'état dont sa fille avait tiré un brillant l'approvisionnement de la ville de Paris et de
correspondance du chef avec son agent. li lui
mariage, ce Poisson avait eu une carrière plusieurs magasins des places frontières, pour
confie, en passant, le désir qu'il a de se retiassez orageuse. Il avait quitté à vingt ans la lequel il ne ménagea ni sa fortune, ni son
rer· du &lt;c travail forcé », qui l'épuise, et de
maison paternelle, pour suivre comme &lt;c haut- tm·ail, ni le crédit qu'il pouvait avoir. Cepenle-pied », c'est-à-dire conducteur de chevaux, dant, et malgré le succès qu'avaient eu ses prendre un repos bien gagné; il y mèlc des nouvelles de madame Poisson qu'il est allé ,·oir,
les munitionnaires de l'armée du maréchal talents, sa vigilance et son zèle, il ne put
et« dont la santé n'est pas aussi bonne qu'il le
de Villars. Les frères Pâris, les fameux com- obtenir la justice même qui lui était due sur
désirerait ll ; il en treticnt un père, qui semble
missaires aux vivres, qui commençaient alors le remboursement de ses avances et sur les
fort préoccupé, des indispositions de la jeune
leur fortune, le remarquèrent; ils lui donnè- emprunts qu'il avait faits, en sorte qu'il se
rent d'abord des rôles subalternes, puis firent vit, pendant plus de vingt années, exposé aux madame d'Etiolcs et de &lt;c quelques accès de
fiè,Te à la campagne, d'où elle a dû revenir 1&gt; .
de lui un de leurs commis principaux.
poursuites les plus rigoureuses, qui l'obliA cette mission de François Poisson en
C'était, à cette époque, pour tous les inter- gèrent de quitter son établissement cl sa Westphalie se rattache la première lettre
médiaires de ce genre, l'occasion de gains famille et de vivre pendant huit années dans
qu'on ail de sa fille, datée du 5 septembre 1741
extraordinaires, obtenus avec de gros risques la retrai te, qu'il ne put trouver que dans le
et maintenant facile à comprendre : « Si j'ai
et par un usage audacieux du crédit. Poisson, pays étranger. Enfin, la conduite du sieur
quelque remède, lui écrit madame d'Étiolcs,
qui parait avoir été un homme supérieur en Poisson examinée par des commissaires les
contre le chagrin que me donne votre abce métier, acquit très vite la confiance absolue plus équi tables et les plus éclairés, le jugesence, c'est les louanges que j'entends faire
de ses patrons. Il fut employé par le Régent, ment qu'ils ont rendu a fait connaitre toute
dans tout Paris sur votre compte. Je n'en
lors de la peste de Provence, à procurer des l'exactitude el toute la fidélité de son service;
suis pas étonnée; mais il est encore bien heusubsistances à cette province, s'en tira à son les emprunts qu'il avait faits ont été justifiés,
reux que le public vous rende justice; vous
honneur, et obtint d'acheter la charge de ses avances établies et liquidées, et il a resavez qu'il n'est pas sujet à caution. A propos,
&lt;&lt; fourrier du corps de Son Altesse Royale
couvré son état et sa liberté .... » Il semble y naiment vous écrivez d'un style admirable à
Monseigneur le duc d'Orléans ». Toujours au avoir quelque part de vérité dans les lettres
vos grands amis; l'on a raison de dire qu ïl
service des frères Pâris et travaillant avec royales. Elles s'appuient sur l'arrêt de 1759,
y a toujours de la dignité dans le grand franeux, il prit en main l'approvisionnement de fort antérieur à l'époque où Louis XV put çais. »
la capi talc pendant la. disette des grains de s'intéresser à madame d'Étiolcs, cl elles s'acNous n'ayons pas les pages, de si beau style,
1725. Mais, ces dernières opérations ayant cordent avec les documents contemporains les
qu'adressait
U. Poisson aux frères Piiris et
attiré les sévérités des intendants des finances, plus sérieux pour rendre justice à certains
qui
excitaient
la tendre admiration de sa fille;
on reconnut que des marchés fictifs avaient mérites du personnage.
mais
le
même
courrier, qui lui portait cette
été passés. Une commission fut spécialement
Al. Poisson s'est déjà réhabilité devant le
établie pour faire rendre ses comptes au sieur public par une brillante rentrée au service du lettre, en contenait une de Pâris de MontmarPoisson ; il fut déclaré débiteur au Trésor fioi, qui terme pour un temps la bouche à tel, dont le ton mérite d'être remarqué : &lt;&lt; Je
royal d'une somme de deux cent trente-deux ses cmieux. Au mois de juillet 1741 , alors n'ai pas répondu encore à une de \'OS lettres,
mille livres, par jugement du Conseil d'État que la guerre come en Allemagne, et que la mon cher François, parce que le bon [Duvcrdu 20 mai 1727. Comme il ne put rien rem- France se prépare à faire campagne contre ncy] s'el! est toujours chargé. Je ne le ferais
bourser, ne parvenant pas à rentrer lui-même la reine de Hongrie, il est envoyé chez l'élec- pas encore aujourd'hui, si je ne Youlais pas
dans ses avances, ses biens furent saisis et il teur de Cologne, avec une mission confiden- vous marquer moi-même combien nous
prit le parti de« s'absenter ». C'est le mot tielle du marquis de Breteuil, ministre de la sommes contents de tout cc que vous avez
du temps, qui signifie une indispensable fuite. Guerre; il a charge de conclure en même fait cl faites encore; j'en étais d'avance perFrançois Poisson fut-il condamné à être temps, pour les frères Pâris, une série d'opé- suadé, mais vous savez que tout le monde
pendu? Vingt ans plus tard, tout le monde le rations difficiles et secrètes, relatives aux n'avait pas la même opinion. La raison en est
disait dans Paris, et il était piquant de le approvisionnements militaires sur les bords toute simple : ils ne connaissent point la
croire; mais les traces de l'arrêt infamant ne du Rhin. Il faut qu'on ait confiance, non seu- matière et encore moins votre amitié pour
se retrouvent nulle part et rien n'indique lement en son expérience du pays, mais encore nous, et c'est ce dernier point qui vous donne
qu'il fut prononcé. Le cas du fugitif était, du en son intégrité, pour lui laisser le soin d'or- encore plus de force. ll L'ami qui écrit ainsi
reste, fort grave, et des pays d'Allcmaane, où ganiser tant de magasins pour les quartiers à AL Poisson est celui qui a été, une vingil se réfugia, il employa toutes ses forces à d'hiver et de passer les gros marchés de taine d'années auparavant, le parrain de sa
préparer la revision de son procès. C'était un vivres, qui doivent assurer la subsistance des fille ; c'est encore le protecteur le plus sûr de
la famille, et la chroniqu&lt;! a longtemps rap-

�r-

,,

111STO'J{lA

proché son nom de celui de la belle madame
Poisson.

s'était profondément attaché aux deux enfants
qu'il avait vus grandir chez madame Poisson et
dont il s'était promis d'assurer le sort.
Le jeune Abel, moins âgé de quatre ans
que sa sœur, annonçait l'intelligence la plus
heureuse; mais Jeanne-Antoinette était une
enfant délicieuse, qu'il était impossible de ne
pas aimer. Le fermier général devait jouer,
auprès de la fille de son. ami, un rôle de père
adoptif, qui a trompé même des contemporains, trop prompts à tirer des conclusions
malicieuses; mais le véritable père n'avait
laissé à personne le soin de décider de la première éducation. Continuant à diriger sa
famille du fond de son exil, il avait voulu que
la petite fille fût mise au couvent et était
entré lui-même en correspondance régulière
avec la supérieure de la maison pour recevoir,
directement et par le détail, des nouvelles de
son enfant.

par la correspondance de sa sœur religieuse,
madame de Sainte-Perpétue, avec M. Poisson :
« Notre révérende mère, lui écrit-elle, est
Madame Poisson a beaucoup travaillé à la
fort surprise de ne point recevoir de vos nouréhabilitation de son mari, avec la ténacité
velles; elle ne sait pas si c'est qu'on retient
d'une mère passionnée qui pense seulement
vos lettres. Tout ce que je sais, c'est que ma
à l'avenir de sa fille. Le personnage qu'elle
sœur Poisson en a envoyé une toute décaa épousé ne l'attache guère. L'homme, si inchetée. II est à croire qu'elle les lit toutes
telligent qu'il soit, est d'aspect vulgaire, rude
avant que de les envoyer; ainsi, mon cher
en ses propos, fils de la terre mal dégrossi
frère, je vous conseille d'écrire plut-dt par la
par la finance. Il ne peut être lié que par une
poste : c'est la voie la plus sûre, si vous ne
association d'intérêt à la Parisienne ambivoulez pas que ma sœur sache ce que vous
tieuse, pour qui le mariage a été le chemin
faites pour votre chère enfant. Sous le prédes grandes intrigues. On a cependant trop
texte qu'elle s'imagine que vous lui donnez
amplifié la chronique scandaleuse qui vise
beaucoup, elle ne lui donne positivement que
madame Poisson, et que le milieu et l'époque
son pur nécessaire. Je crois bien que c'est
où elle vécut expliquent assez.
qu'dle n'est point à son aise, mais l'enfant
Madeleine de la Motte appartenait à une
est très délicate; actuellement elle a un
famille plus élevée que celle de son mari ;
rhume assez considérable : par conséquent,
son père était cc le boucher des Invalides »,
elle a besoin de douceurs. Je vous dirai que
c'est-à-dire que le sieur de la Motte, comle louis que vous lui avez envoyé est employé,
missaire de l'artillerie, avait fait sa fortune à
Il y a, en effet, un peu de couvent dans la vie el que je lui ai avancé un écu; notre mère
!'Hôtel royal des Invalides, comme entrepre- de madame de Pompadour; elle a passé une supérieure en a le mémoire; si vous pouvez
neur des provisions de viande. La fille était, année au moins aux Ursulines de Poissy, où lui envoyer encore quelque chose, que ce ne
dit Barbier, une « belle brune, à la peau deux de ses tan tes étaient religieuses et où soit point par ma sœur ni par les Invalides ....
blanche, une des plus belles femmes de Paris, une de ses cousines était élevée. Les menus Reinette est toujours aimable à son ordinaire;
avec tout l'esprit imaginable » ; on assure faits de sa vie enfantine la montrent déjà elle me parle très souvent de vous; elle me
qu'elle était plus belle que ne le fut madame de telle qu'elle sera plus tard. Elle exerce autour dit l'autre jour qu'elle savait bien que vous
Pompadour, et il est dommage qu'aucun por- d'elle, toute petite fille de huit à neuf ans, l'aimez beaucoup, qu'elle n'avait pas le cœur
trait authentique ne nous permette d'en juger. cette séduction à laquelle il sera si difficile assez grand pour vous aimer autant que vous
Que madame Poisson ait eu des bontés pour de résister et qu'on devine en tous les récits le méritez, mais qu'elle vous aime de toute
Pâris de Montmartel et, plus tard, pour quel- envoyés en Allemagne par le couvent : l'étendue de son petit cœur, et qu'à mesure
que autre de ses contemporains, cela n'im- « Votre aimable chère fille, Monsieur, écrit qu'elle grandissait, qu'elle sentait son amitié
porte en rien à l'histoire, obligée à beaucoup la supérieure à M. Poisson en septembre pour vous grandir avec elle. Je ne peux pas
d'indulgence sur le chapitre des mœurs du 1729, a fort bonne grâce et sent tout à fait vous dire tout ce qu'elle me conte de semtemps. Il faut dire cependant qu'afin de son bien. M. de la Motte envoie tous les jours blable... Je crois que vous savez que nous
rabaisser plus tard la fortune inouïe de sa de marché quelqu'un en savoir des nouvelles, avons un Dauphin; on est dans de grandes
fille, la méchanceté et l'envie se sont déchaî- et la fait sortir de temps en temps avec sa réjouissances à Paris. Je souhaite que cela
nées sur sa mémoire. On doit s'en fier plutôt cousine Deblois, pour aller dîner avec lui, fasse finir vos affaires bien vite à votre avanaux gens d'esprit qui la fréquentèrent et se et l'on dit que tout au long il s'entretient avec tage. 1&gt;
,
plurent dans son salon de bourgeoise : « Elle elle. Elle ne s'ennuie point chez nous, au
Madame Poisson, retenue à Paris par d'autres
n'avait pas le ton du monde, dit Bernis qui la contraire; elle a été charmée d'y revenir. Le soins, faisait rarement le voyage de Poissy et
voyait chez une amie, mais elle avait de l'es- 25 août, jour de la Saint-Louis, il y a une ne s'occupait de sa fille que pour la fournir
prit, de l'ambition et du courage. »
foire à Poissy; nous l'y avons envoyée avec sa régulièrement de « corps 1&gt; et de fourreaux
Madame Poisson avait vécu quelque temps cousine et une de nos tourières qui leur a d'indienne. Le père ne se souciait point que
d'une façon assez misérable, de secours obte- montré toutes les beautés et raretés ; elle les l'enfant lui ftît trop souvent confiée; elle la
nus à grand'peine sur le séquestre des biens de a menées aussi à !'Abbaye, où on les a fort reprit, cependant, à l'occasion d'un rhume,
son mari. L'exil de celui-ci se prolongeant, elle caressées et trouvées très aimables ; on a lait pour la .faire soigner chez elle, et ce fut un
s'était enfin consolée, en agréant les soins demander depuis de leurs nouvelles. Le jour prétexte pour ne plus la ramener au coment:
assidus d'un galant fermier général, Charles de l'Octal'e de !'Assomption de la sainte Vierge, « L'on nous a dit qu'elle n'a plus de oèvre,
Le Normant de Tournehem, célibataire intel- clics ont chanté dans leurs classes les Yêprcs écrit la bonne supérieure à M. Poisson, qu'elle
ligent et magnifique, ami des artistes cl des de la sainte Vierge, elles ont été les principales se porte bien, qu'elle est tort aise d'être
arts. Quand M. Poisson revint à Paris, il se d1antrcs. Elles s'aiment fort l'une l'autre et auprès de madame sa mère. li y a apparence
trouva muni d'un ami chaud, serviable et ne vont jamais l'une sans l'autre. La maitresse qu'elle y va rester. Ainsi, monsieur, nous ne
riche, et sut comprendre le prix d'une cor- d'écriture s'y applique fort pour la mellre en saurons plus des nouvelles si certaines; nous
dialité dont les usages d'alors ne s'offusquaient état de vous envoyer de son écriture, et vous ne laisserons pas que de nous en informer
point. Ces bons rapports, que rien ne semble marquer elle-même sa tendresse pour vous. souvent, y prenant beaucoup d'intérêt et l'aia l'Oir altérés, devaient se continuer toute la Tout son désir est d'avoir l'honneur de vous mant tendrement. Elle est toujours très
vie des deux hommes, et leur correspondance voir et de vous embrasser. JJ
aimable et d'un agrément qui charmait tous
en garde l'édifiant témoignage : cc Quoique
La jeune pensionnaire a, dès cette époque, ceux qui la voyaient. »
de la même année, écrivait Tournehem à un charmant surnom de famille, qui l'a suiC'était au mois de janvier 1750, et l'enfant
Poisson en 1751, il y a une grande différence vie au couvent et qu'elle gardera jusqu'au avait à peine huit ans. Elle n'oubliera pas
de vous à moi; vous êtes aussi vif et aussi seuil de Versailles; pour tout le monde tout à fait èe temps aimable, que rien dans
actif qu'à vingt-cinq ans; moi je m'appesantis comme pour ses parents, elle est la petite l'avenir ne doit lui rappeler. On la verra
tous les jours, » mais il affirmait à son vieil reine, « Reinette &gt;&gt;.
plus tard servir une pension à sa vieille tante
ami, en )'embrassant, que le cœur de son
Mademoiselle Poisson n'est pas encore d'âge ursuline et contribuer, pour quelques milliers
Charles n'avait pas changé. Ils étaient unis à intéresser beaucoup sa jeune mère, qui mène
de livres, aux réparations de son couvent.
alors, depuis bien des années, par un senti- à Paris l'existence assez difficile de jolie
Mais ce ne sera qu'un souvenir vague, effacé
ment respectable, car M. de Tournehem femme sans ressources. Cette gêne est attestée
dans sa mémoire par les brillantes années qui

______________________

suivirent et par les premiers succès du monde,
auxquels madame Poisson sut admirablement
la préparer.
La royauté de mademoiselle Poisson avait
commencé de bonne heure. Les familiers de sa
mère continuaient à l'appeler « Reinette 1&gt;, et
elle était de celles qui établissent partout leur
domination, habituées à se reconnaître supérieures aux autres, sans imposer cette certitude, et pouvant se faire pardonne~ leur~ mérites par l'incomparable don_de plaire. ~ éducation la plus raffinée parait des agrements
les plus rares la séduisante jeune fille. Deux
poètes tragiques lui avaient enseigné la ~éclamation et le jeu scénique; c'étaient Cré?1llon,
aussi célèbre alors que l'avait été Corneille, et
Lanoue, qui, après quelques succès d'auteur,
allait entrer comme comédien au ThéâtreFrançais. Elle savait danser à la perfection,
dessinait convenablement, et peut-être aimaitelle déjà à guider la pointe sur une planche
de cuivre. Mais son principal talent, à cette
époque de sa vie, était le chant; elle en tenait
les principes deJélyotte, le chanteur de !'Opéra,
aussi aimé dans les salons qu'au théàtre, et
dont les succès, dit-on, ne s'arrêtaient pas
aux applaudissements.
Avec tant de grâces et de dons naturels, cultivés d'une façon aussi brillante, mademoiselle
Poisson avait été recherchée dans les réunions
du monde, et sa mère s'était vu ouvrir par elle
des portes qui lui fussent sans doute demeurées closes. On les recevait à l'hôtel
d'Angervilliers, où la jeune fille chanra
un jour le grand air d'Armide, de Lulli, et
charma tellement madame de Mailly que celle-ci
la voulut embrasser. On les devine admises
dans quelques cercles peu difficiles de l'époque, où l'espcit et les grâces imitaient de
droit. Chez madame de Tencin, elles étaient
presque chez elles, la vieille femme de lettres
étant fort de leurs amies. La conversation
des romanciers à la mode, Marivaux et Duclos, les soupers où l'on écoutait le mordant
Piron, et aussi Montesquieu el Fontenelle,
aiguisaient alors l'esprit des femmes. La
jeune fille y trouvait, comme préparation à la
Yic, sinon des principes moraux, du moins
l'aisance des manières et une connaissance
p1·écoce du monde.
Son éducation avail été payée par le fermier général, qui s'intéressait tendrement à
elle el qu'clic devait plus tard si rnagnioqucmcnl récompenser par la charge de directeur
général des bàtiments du Roi. M. Le Normanl
de Tournehem n'entendait point, d'ailleurs,
être privé par le mariage de la présence d'une
enfant qui lui était chère et qu'il destinait à
tenir brillamment sa propre maison. Dès qu'elle
eut vingt ans, il la fit épouser à un sien
neveu, plus âgé qu'elle de quatre ans seulement. Le jeune Charles-Guillaume Le Normant, fils du trésorier général des monnaies,
était un fort beau parti pour la fille de François Poisson. Médiocrement tourné, il est
vrai, et petit de sa personne, il avait la distinction des sentiments, le ton de la meilleure
compagnie, et l'on ne peut s'empêcher de

Loms

XV

ET .MAD.A.ME DE Po.MPAD01J'R.

trouver bien sonnants, dans l'acte de mariage, ses titres d'écuyer, chevalier ,d'honneur au présidial de Blois, seigneur d'Etioles,
Saint-Aubin, Bourbon-le-Château et autres
lieux.
Le sacrement fut donné aux époux le
9 mars 17 41, en l'église Saint-Eustache.
Quelques jours auparavant a été signé chez les
Poisson, rue de Richelieu, devant le notaire
Perret, un contrat qu'il n'est pas sans intérêt
de feuilleter. Le mariage a lieu sous le régime
de la communauté; mais les apports sont
fort inégaux. C'est à grand'peine et avec
toutes sortes de réserves que les parents de
la future épouse lui constituent en dot une
somme de cent vingt mille livres, savoir :
« trente mille en pierreries, bijoux, linge et
hardes à l'usage de ladite demoiselle », et
une grande maison, sise rue Sainte-Marc,
estimée quatre-vingt-dix mille livres. Ajoutons-y cent quarante et une livres huit sols et
six deniers de rentes viagères dites tontines,
établies sur la tête de la future épouse par
des contrats qui remontent à vingt ans. Les
munificences viennent au futur époux de son
oncle paternel, Charles-François-Paul Le Normant de Tournehem, écuyer, qui lui fait
donation entre vifs d'une somme de quatrevingt-trois mille cinq cents livres, sous forme
d'avances dans les ,sous-fermes, et qui s'engage à bien autre cho·se par les articles suivants : « En faveur du mêm~ mariage, ledit
sieur Le Normant, oncle, promet et s'oblige
de loger et nourrir lesdits futurs époux,
leurs domestiques au nombre de cinq, équipages et chevaux, pendant la vie dudit sieur
Le Normant, oncle, et au cas que lesdits
futurs époux et ledit sieur Le Normant voulussent se séparer, à compter du jour de ladite
séparation, ledit sieur Le Normant, oncle,
paiera la somme de quatre mille livres
auxdits futurs époux pour leur tenir lieu
&lt;lesdits nourriture et logement pour chacun
an. Plus, en la même considération, ledit
sieur Le Norm::mt, oncle, assure ·audit futur
époux, sur les biens qu'il laissera au jour de
son décès, la somme de cent cinquante mille
livres qu'il prendra en effets de la même succession à son choix 1&gt;, sans préjudice de la
part d'héritage qui lui rcricndra suivant la
coutume de Paris.
Les ressources du nomeau ménage étaient
ronsidéraLlcs. Par les libéralités de M. de
Tournehem, ils étaient logés chez lui, à Paris
cl à la campagne, nourris et défrayés de tout,
et vivaient sur le pied de quaranlè mille lirres
de rente, avec l'espérance d'une opulente succession à recueillir de cet oncle incomparable.
Malgré tant d'avantages assurés à cette union,
un témoin mieux informé que ceux qu'on a
cités, le président du Rochcret, lié ·alors avec
toute la famille, rapporte que le jeune homme
refusa tout d'abord de s'engager avec une
femme, infiniment séduisante sans doute,
mais pour laquelle trop de circonstances
pouvaient faire hésiter un esprit sérieux.
Tenté, au contraire, par les considérations
d'argent, le père du jeune Le Normant, qui
était veuf, le menaça d'épouser lui-même, s'il

ne se décidait. Au reste, les sentiments qui
suivirent furent, chez le jeune époux, extrêmement passionnés. Madame d'Étioles avait tout
ce qu'il fallait pour se faire aimer follement
de son mari; elle y joignit les suffrages de
l'admiration universelle, l'habileté d'une
coquette de race, et jusqu'à cette froideur de
tempérament qui redouble les désirs d'un
homme épris.
Le premier portrait que nous aurions d'elle,
le seul souvenir gardé de la fugitive par la
famille de son mari, serait une toile de Nattier, « l'élève des Grâces 1&gt;, le peintre de la
Famille royale et de la Cour, celui qui avait
fixé la beauté touchante de madame de Mailly,
la beauté fière de madame de Châteauroux.
C'était aussi l'artiste à la mode, recherché
de toutes les femmes qui passaient pour jolies.
Il était naturel qu'il fût appelé auprès de
madame d'Étioles. Mais les œuvres de Nallier
sont presque toujours plus exquises que fidèles.
Combien plus précieux est pour nous le portrait simplement écrit par le· lieutenant des
Chasses de Versailles, où les retouches soigneuses révèlent l'exactitude du peintre! II
pose en quelques mots le gracieux modèle el
l'ensemble de sa personne, c1 d'une taille audessus de l'ordinaire, svelte, aisée, souple,
élégante 1&gt; , qui semble faire« la nuance entre
le dernier degré de l'élégance et le premier
de la noblesse »; et ce qui l'intéresse le plus,
c'est le jeu d'une physionomie qu'il a souvent
examinée de près et vraiment comprise : «Son
visage était bien assorti à sa taille, un ovale
parfait, de beaux cheveux, plutôt châtain clair
que blonds : des yeux assez grands, ornés de
beaux sourcils de la même couleur ; le nez
parfaitement bien formé, la bouche charmante, les dents très belles et le plus délicieux
sourire ; la plus belle peau du monde donnait
à tous ses traits le plus grand éclat. Ses yeux
avaient un charme particulier, qu'ils devaient
peut-être à l'incertitude de leur couleur; ils
n'avaient point le vif éclat des yeux noirs, la
larnrucur tendre des yeux bleus, la finesse
par~iculière aux yeux gris; leur couleur indéterminée semblait les rendre propres à tous
les genres de séduction et il exprimer successivement toutes les impressions d'une âme
très mobile. 1&gt;
Pour mobile qu'elle soit, cette âme de
femme est assez maitresse d'elle-même, et ces
jolis traits ne trahissent jamais que cc qu'il
lui conricnt. On s'explique toutefois que les
artistes la voient et la comprennent de façon
très dill'ércnte, non seulement selon leur
tempérament particulier, mais encore sui van l
son àgt:l, son heure et son moment. Il faut les
consulter tous et ne se fier à aucun, puisque
M. de Marigny nous assure que les portraits
de sa sœur n'ont jamais été ressemblants. Au
temps de sa longue faveur, elle charmera et
déconcertera les meilleurs maîtres, qui ne
fixeront chacun qu'une partie assez fuyante
de ses charmes. Après Nattier, le plus ancien
de ses peintres et sans doute le moins
troublé, elle attirera sans cesse les pinceaux
familiers ou mythologiques de Boucher; ceux
de Carle Van Loo, qui remplira assidument

�I

_____________________

, , _ 111ST0'/{1J!

..,

auprès d'elle, sans être jamais satisfait, ses
fonctions de c1 premier peintre du Roi » ;
ceux de Drouais enfin, qui sera l'artiste de
ses derniers jours et reviendra mainte fois au
difficile modèle. Nous aurons encore, s'il le
faut, pour compléter son image, les crayons
de La Tour et de Cochin, les marbres de
Lemoyne et de Pigalle ; mais c'est à peine si
nous serons renseignés par cette richesse de
documents et cette profusion de chefsd'œuvre.

mais où l'on a dépensé cent mille écus
depuis. » Le prés~dent Hénault _n'eut garde
d'oublier cette aimable connaissance, et,
l'hiver suivant, il reçut madame d'Étioles à ses
fameux soupers, où se réunissait, pour les
plaisirs de l'esprit unis à ceux de la table, ce
qu'il y avait de mieux à la Ville et aussi à la
Cour.

peines du monde à avoir l'un d'eux à souper des lettres françaises; le président de Monteschez mon oncle de Tournehem, parce que sa quieu, en qui l'on voit surtout l'auteur des
société les ennuie. » Ce sont surtout des gens Lettres persanes, et le spiritµel Louis de Cade finance que reçoit le fermier général, et la husac, connu comme parolier de Rameau et
jeune femme, initiée ailleurs à un monde comme émule de Crébillon le fils. Parmi ces
différent, ne peut s'empêcher de leur trouver libres esprits, le plus brillant et l'un des
un &lt;! bien mamais ton ». Elle se prépare, mieux choyés, Voltaire n'est pas le dernier à
dès lors, à briller dans une autre sphère, et rendre hommage à &lt;I la divine d'Étioles l&gt; ; il
met en jeu pour y parvenir toute une poli- la juge à ce moment « bien élevée, sage,
tique subtile et persévérante.
aimable, remplie de grâces et de talents, née
Ses étés se passent au château d' Étioles, à avec du bon sens et un bon cœur ». La vie la
proximité de Choisy et des grandes chasses plus facile et la plus souhaitable s'ouvre
Madame d'Étioles a un train de tortune et royales. Louis XV vient assez souvent dans la devant la jeune femme, et personne ne comune parenté qui lui permettent de recevoir forêt de Sénart se livrer à son divertissement prendra, quand son heure troublée sera
une assez bonne société à l'hôtel de Gesvres, favori, et les bois retentissent du cor des venue, qu'elle échange, pour le rôle incertain
loué par l'oncle Tournehem, rue Croix-des- gentilshommes des chasses sonnant la fanfare de maîtresse du Roi, la paisible royauté
Petits-Champs, où son père et sa mère de la Reine. Avec d'autres châtelaines des en- bourgeoise de sa richesse et de sa beauté.
logent auprès d'elle. Mais elle aspire à devenir virons, madame d'Étioles est admise à suivre
une des reines de Paris, et la chose n'est pas les équipages ; vêtue de bleu ou de rose, elle
A la Cour, on n'était po~nt sans avoir ensans difficulté. La richesse en ce moment ne aime à conduire elle-même un léger phaéton, tendu parler de madame d'Etioles. Elle y conconsacre point un salon, et la beauté n'y à apparaître brusquement devant le Roi, naissait madame de Sassenage, femme d'un
suffit pas davantage. Il semble que la jeune comme la fée de cette forêt, dont elle connait menin de M. le Dauphin, qui vivait au Châfemme ait cherché ardemment à pénétrer tous les détours. Sa jeunesse hardie et sa teau, et la vieille marquise de Saissac, qui n'y
dans le plus brillant cercle d'alors, celui que beauté ne laissent point le Roi indifférent; il venait plus, mais qui était une tante du duc
présidait madame Geoffrin, en son hôtel de la l'aperçoit avec plaisir, et elle est du nombre de Luynes et que la Reine n'avait pas oubliée.
rue Saint-Honoré, aidée de son aimable fille, la des dames à qui il fait envoyer des che- La bonne duchesse de Chevreuse s'intéressait,
marquise de la Ferté-Imbault. Leur amitié vreuils. Elle-même se dit éprise de lui et depuis son enfance, à cette petite Poisson et
était précieuse et d'un choix restreint. Quand assure, en riant, que Sa Majesté seule la prenait plaisir à la nommer, quand un cercle
elles reçurent la visite que mesdames Poisson et pourrait éloigner de ses devoirs envers de Versailles daignait s'occuper sans malveild'Étioles crurent pouvoir leur faire, après une M. d'Étioles. Nul, hormis l'oncle et la mère, lance des « caillettes l&gt; de Paris. Au reste,
présentation chez madame de Tencin, les deux qui savent à quoi s'en tenir, ne prend au les communications d'une société à l'autre
maîtresses de la maison furent assez embar- sérieux cette boutade, et le mari, fort honnête étaient établies par quelques grands seigneurs
rassées. La mère, raconte la marquise, étai t homme et très amoureux, s'en offusque curieux, par quelques abbés bien nés et par
11 si décriée qu'il semblait impossible de
moins que personne. La jeune femme est, les gens de robe reçus chez les princesses
suivre cette connaissance »; d'autre part, la d'ailleurs, de conduite irréprochable; après pour leur esprit ; les chroniques de la bourfille, irréprochable et charmante, &lt;I méritait avoir perdu un fils eh bas âge, elle met au geoisie parisienne, souvent plus amusantes
des politesses l&gt;. Il eût été cependant bien monde une fille, le 10 août 1744, et semble que celles de la Cour, y faisaient l'objet de
malaisé de recevoir l'une sans accepter devoir être aussi bonne mère que fidèle conversations continuelles.
l'autre.
.épouse.
L'abbé de Bernis, qui rencontrait madame
La mauvaise santé de madame Poisson, qui
La vie qu'on mène au château d'Étioles est d'Étioles chez une cousine de soli mari, la comse déclara peu après et la retira du monde, à la fois familière et hrillan te, avec ces nom- tesse d'Estrades, rendait volontiers hommage
facilita les relations de madame d'Étioles. Elle breuses réunions d'amis, cette gaieté de à ses charmes. Le marquis de Valfons, l'ayant
fut vite accueillie dans le fameux salon et sut propos et ce manque d'apprêt qui font vue à un souper, la déclarait &lt;I jeune, jolie,
adroitement y faire sa place. Elle demandait alors le charme de la société française. Le pleine de talents • . Un autre bon juge, ami
à la jeune marquise l'autorisation de !a voir président du Rocheret nous décrit, en peu de particulier de la Reine, le président Hénault,
souvent &lt;1 pour prendre de l'esprit et des mots, la maîtresse du logis : &lt;1 Belle, blanche, faisait cette charmante découverte dans l'été
bonnes manières » ; elle ne manquait point de douce, ma Paméla ! Je la nommais ainsi à de 1. 742. II écrit à la marquise du Deffand
marquer à madame Geoffrin l'admiration sans Étioles, où je passais une partie des étês de qu'il doit souper gaiement chez son cousin,
bornes dont la bonne dame exigeait l'encens, 1741 et de 1742, et où nous lui lisions le M. de Montigny, avec le directeur des postes
et elle exprimait avec grâce « un bonheur au roman anglais de Paméla, chez M. Bertin de Dufort et quelques femmes de qualité, madelà de toute expression d'être admise dans Illagny, mon parent, maître des requêtes, dame d'Aubeterre, madame de Sassenage : il
son aréopage ». On l'y devine exerçant sa trésorier des par ties casuelles et seigneur de doit y avoir aussi, ajoute-t-il, «une m adame
séduction sur tous les habitués, attentive aux Coudray-sous-Étioles. l&gt; Reinette ou Paméla, d' Etioles, Jélyotte, etc. » Le lendemain, il
causeries d'art que tenaient les amateurs, le . qu'intéresse le roman de Richardson, a pour raconte à son amie la soirée et le succès de
lundi ; intéressant les vieux philosophes du plaisir favori le théâtre : elle chante et joue chanteur de Jélyotte : « II me parut qu'il était
mercredi par ses jolies façons, ses répliques la comédie ·sur une grande scène, munie de en pays de connaissance. Mais je trouvai là
vives, et cet esprit déjà averti, que leurs tous ses accessoires, que M. de Tournehem, une des plu~jolies femmes que j'aie vues; c'est
audaces n'effrayaient point.
très amateur de spectacles et très fier des madame d'Etioles; elle sait la musique parLa nièce de M. de Tournehem rencontre talents de sa nièce, a fait construire à côté du faitement, elle chante avec toute la gaieté et
chez madame Geoffrin beaucoup d'hommes château.
tout le goût possible, sait cent chansons, joue
qu'elle ne peut avoir chez elle et qui la
La déesse du lieu s'entoure de serviteurs la comédie à Étioles sur un théâtre aussi
rapprocheraient de la Cour. Elle les envie à dignes d'elle. Le beau Briges, l'écuyer de con- beau que celui de !'Opéra, où il y a des
madame de.la Ferté-Imbault, et l'avoue avec fiance du Roi, la célèbre avec tant d'enthou- machines et des changements. Paris est
.une naïveté qui semblera piquante plus tard : siasme, qu'on lui prêtera plus tard des succès admirable pour la diversité incroyable des
&lt;1 Que vous êtes heureuse! lui dit-elle soudont il n'y a pas. d'apparence, mais qui ne sociétés et pour les amusements sans nombre.
vent. Vous vivez constamment avec ce char- laisseront pas que d'inquiéter un peu On me pria beaucoup d'aller être témoin de
mant duc de Nivernois, cet aimable abbé de Lo_uis XV. On compte, parmi l es familiers tout cela dans un pays que j'ai beaucoup
Bernis et ce gentil Bernard, et vous les avez d'Etioles, Crébillon, qui est un ami de tous aimé, où j'ai passé ma jeunesse, et dans une
tant que vous voulez! Et moi j'ai toutes les les temps; le vieux Fontenelle, doyen honoré maison qui est la même que mon père avait,

Loms

ET .MAD.JI.ME DE Po.MPADO?m - -....

savait fort bien, par son oncle Richelieu, qu'il
en pourrait sortir, à l'occasion, une rivalité
sérieuse et plus qu'une passade sans conséquence.
Un jour que le Roi avait remarqué, une
fois de plus, cette apparition bleue et rose
en ce phaéton jeté sur la route des chasses, il
se passa, dans son carrosse, un petit fait si-

UNE HALTE DE CHASSE . Tableau de CARLE VAN

D'autres circonstances rapprochaient la
jeune femme de Versailles, et son nom des
oreilles du Roi. A _Chantemerle, chez madame
de Villemer , qui avait un théâtre de société semblable à celui d'Étioles, elle jouait la comédie
avec le duc de Nivernois et le duc de Duras,
et M. de Richelieu en personne l'y applaudissait. Si madame de Châteauroux se montrait
inquiète, comme sa sœur Mailly, des milnèges de la forêt de Sénart, c'est qu'elle

XV

rences Javorables, que la jeune bourgeoise pût
jamais réaliser le rêve démesuré qu'elle avait
conçu. Le retour de Louis XV aux sentiments
religieux pendant sa maladie de Metz, puis la
reprise de madame de Châteauroux, annoncée
dès la rentrée à Versailles, écartaient également de lui madame d'Étioles. Vainement
sa mère continuait-elle à lui souffler son

Loo. (Musée du Louvre. )

gnificatif. Madame de Chcvre~se ayantdit, sans
penser à mal, quemadamed'Etioles était encore
plus jolie qu'à son ordinaire, madame de Châteauroux lui marcha vivement sur le pied,
pour arrêter la conversation. Quand les dames
eurent quitté le Roi, madame de Chevreuse se
plaignit et s'informa : « Ne savez-vous pas,
Madame, répondit la duchess!, que l'on veut
donner au Roi cette petite d'Etioles? D
Il ne semblait pas, malgré quelques appa-

exaltation, l'assurant qu'elle était plus belle
que l'altière duchesse; vainement Tournehem
la montrait-il à ses amis, demandant : &lt;1 N'estce pas un morceau de roi? l&gt; Il eût été sage
de renoncer à celle ambitieuse folie, qui avait
pris peu à peu en elle .la forme de l'amour
même.
Un sentiment complexe, où il entrait en
tout cas plus d'orgueil que d'intérêt, l'avait
envahie tout entière, et l'on peut bien recon-

�_

111S TO'l{1.Jf,

- - - - - - - - - -- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

naitre la sincérité de ce sentiment, car Louis
le Bien-Aimé l'a fait naitre en beaucoup de
cœurs. Elle racontait à madame de la FerléImbault qu'étant en couches de sa fille, lors
de la maladie du Roi, elle avait eu, en appre-

nant le danger, une révolution dont elle
pensa mourir. C'était bien là « cette violente
inclination », dont elle faisait plus tard confidence à Voltaire, et que soutenait un secret
pressentiment qu'elle finirait par être aimée.

Soudain, le grand obstacle tombait : madame
de Châteauroux disparaissait, emportée par un
mal rapide et inattendu; le Roi restait dé-sespéré, mais consolable, et le siège en règle
commençait.

(A sztivre.)

PIERRE DE

NOLHAC.

César Borgia
Si l'histoire, comme les bibliothèques, avait Ce n'est point la haine '1i la colère qu'exprime
Qu'est-ce que le règne d'Alexandre YI, sinon
son Enfer, Cé ar Borgia, duc de Valentinois, ce regard, mais la volonté : une volonté
le
carnaval diabolique du vieil empire romain
y mériterait une place à part. Il présente cc fatale, inOexible, tendue comme un glaive,
ressuscité
pour quelques années, sou les
phénomène unique d'un être né, conformé, et dont l'imagination pénétrée sent, en quelque
costumes
et
les figures du catholicisme? Tibère
organisé pour le mal, aussi étranger aux sorte, la pointe et le froid. L'art s'est rarement
revient
au
monde
déguisé en pape, et refait
idées de moralité humaine que l'habitant assimilé la vie à un degré plus intense.
Rome
à
son
image.
Le Vatican a ses orgies
d'une autre planète peut l'être aux lois physi- L'homme est là, enchâssé tout vif dans le
comme
Caprée
:
aux
noces
de Lucrèce Borgia,
ques de ce globe. Les grands scélérats, qui panneau de cèdre, comme un oiseau de proie
cinquante
courtisanes
nues
dansent, pendant
ont effrayé le monde par la stature et les pro- cloué sur une porte. C'est le type de la méle
banquet,
et
ramassent
des
châtaignes qu'on
portions de leurs crimes, eurent tous plus ou chanceté jeune, grandiose, florissante, pleine
leur
jette,
entre
les
candélabres
déposés à
moins leur côté faible, leur défaut de cui- de génie el d'avenir. Cette santé robuste dans
terre.
Quelques
jours
plus
tard,
le
pape offre
rasse, leur quart d'heure d'attendrissement la corruption, inattaquable au remords, lui
à
ses
enfants
le
spectacle
d'une
jument
pourou de repentir. Il y a un moment dans leur venait d'ailleurs de son père. Alexandre VI
vie où ils s'arrêtent et où ils regardent en était de même trempe. - &lt;&lt; Le pape a suivie, dans une cour du palais, par des
arrière d'un œil effrayé. La jeunesse de Néron &lt;&lt; soixante-dix ans, - écrivait à la Seigneurie étalons en chaleur. Lorsque Louis XII,
a une forme humaine ; Ivan le Terrible, après « Francesco Capello, l'ambassadeur de Venise marchant sur Naples, s'approcha de Rome,
avoir tué son fils, s'enferme dans le Kremlin c, à la cour de Rome, - mais il rajeunit Alexandre VI envoya à la rencontre de l'armée
en rugissant de douleur. Ali-Pacha laisse un &lt;&lt; tous les jours; ses soucis et ses inquiétudes cinquante tonneaux de vin, du pain, de la
vieux derviche l'arrêter par la bride de son &lt;&lt; n'ont d'autre durée qu'une nuit. li est viande, des œufs, des fruits, du fromage ; et,
cheval au seuil d'une mosquée de Janina; il &lt;&lt; d'une nature peu sérieuse cl n'a de pensées pour le roi et ses capitaines, seize des plus
essuie, sans sourciller, les injures sanglantes « que pour ses intérêts. Son ambition absolue belles filles de joie de la ville. En hôte préque le vieillard lui crache à la face, et de cc est de faire grands ses enfants : d'autres voyant, il avait fait dresser, au lieu de l'étape,
gros es larmes roulent silencieusement sur sa « soins, il n'en a pas. Ne d'altro ha cura. ,, des tentes de feuillage. - Après douze siècles
de relâche, les jeux sanglants du Cirque rebarbe blanche. Alexandre VI lui-mèmc, le
commencent, à l'endroit mème où Néron
père de César, assemble un consistoire après
brûlait les martyrs. Un jour, après souper,
le fratricide de son fils, où il ouvre avec horCésar,
en habit de chasse, fait venir six conreur son àmc aux cardinaux, se confesse et
On rêve, on croit rêver en voyant César damnés, gladiandi, sur la place Saint-Pierre
frappe sa poitrine. César Borgia, lui , est coulé Borgia se mouvoir avec l'entrain cl l'incomd'un jet dans l'endurcissement. Le doute et la bustibilité d'un démon au milieu de l'enfer barrée par des poutre : il monte à chc,·al,
lassitude lui .sont inconnus. li bondit, rampe, pittoresque de la Rome du x,• siècle. L'énor- chasse à courre ce gibier humain, et les tue
s'embusque et tue, dans le siècle agité cl mité des cho c les rend presque incompré- tous à coups de flèches. Le pape, sa fille.
compliqué qu'il haliile, comme un tigre in- hensi bles. Fils d'un pape et d'une courli ane, son gendre et sa maitresse Giulia Della a sisdien dans sa jungle. li en a l'éclat, la force, il e t l'homme d'action de ce pontificat unique tent, d'un balcon, à cette reprise du spectacle
la ouplc se, l'effrayante élégan.cc, les bonds dans 1'hi Loire qui réalisa la face infernale antique : Ave, papa, mo1·ituri le salutant.
el les mouvements éla tiques. Il obéit comme dont parlent les vieilles légende : atan en Alexandl'e \'l hérite du sacré collège, comme
lui à des instincts de de truction qui ne dis- chape et mitré, parodiant les divins mystères, Caligula héritait du énal romain : l'épidémie
cutent pas. Ce qui frappe à première vue, sur les ruines d'un antique autel. - Il y a qui décimait les Pères Conscrit opulents se
lorsqu'on étudie de près le j11une monstre, au musée d'Anvers un tableau vénitien qui réveille pour emporter les cardinaux trop
c'est la verve et le naturel qu'il met à com- symbolise admirablement, à l'insu du peintre, riches. La cantm·ella des Borgia vaut les
mettre ses crimes. Rien de forcé ni de théâ- cellcpapautéexcenlrique. On yvoit Alexandre VI champignons el les essences de Locuste.
tral ; son ambition a l'élan d'un appétit car- présentant à saint Pierre l'évêque in partibus Après avoir empoisonné le cardinal Or ini,
nassier, son astuce même tient de cette acuité de Paphos, qu 'il vient de nommer général de le pape dit ironiquement au sacré collège :
de llair et d'ouïe dont la nature a doué les ses galères. Saint Pierre est assis sur un bas- &lt;( Nous l'avons bien recommandé aux médefauves. Tel nous le montre le grand portrait relief où trépigne une impudique bacchanale : &lt;&lt; cins. » Rome, comme ce groupe de Laocoon
que l'on voit de lui au palais Borghèse, et qui au fond, se délie une statuette de l'Amour que l'on venait de découvrir, se sent attaquée
a la &lt;&lt; beauté du diable » dans la plus haute ajustant son arc. Cel étrange amalgame, saint aux plus nobles membres par le reptile de
acception du mol. La main sur son poignard, Pierre, un Borgia, un évêque du diocèse de l'empoisonnement. On meurt d'un gan t, d'un
fruit, d'un sorbet, de l'égratignure d'une
tenant de l'autre une de ces boules d'or qui
Vénus, une idole, une salurnale païenne bague, de la respiration d'un parfum, du vin
servaient à contenir des parfums, il vous re- brorhant sur le tout, est l'image frappante
garde en face, avec une sérénité impassible. des contradictions de cette partie de l'histoire. bu dans le c:1lice, de l'hostie de la communion.
Il semblait que le poison émanât de la seule
"" 10 ..,.

,

_ _____ ___________

présence d'Alexandre : ses fureurs mêmes
foudroyaient. Louis Ca~ra, éYêque de P~ are'.
el Je cardinal Laurent C1bo, moururent d effroi
au sortir d'une audience où il les avait menacés.

+
Pour compléter la ressemblance_ du ,P?nlifièat des Borgia avec la Rome 1mper1ale,
Lucrèce, la fille du pape, quatre ~ois .~arié~,
trois fois incestueuse, reprodml 110fam1e
"randiose des Julie et des Drusille de la
~aison des Césars. Son père la comble d'honneurs sacrilèges· il la fait trôner scandaleusement avec sa ' sœur Sancia, aux fêtes de
'
Saint-Pierre,
sur le pupitre de marbre ou• 1es
chanoines chantaient l'Évangile : supet pulpitum marmo1·eum in quo c~nonici Sancti
Petri Epistolam et Evangelium decanlare
consuevemnl. Lucrèce a une livrée d 'él'êques ;
des prélats la servent à table; il n'est permis
qu'aux cardinaux de célébrer la messe devant
elle. En l'absence du pape, c'est elle qui décachète les missives, rédige les dépêches, et convoque le sacré collège. La fabuleuse papesse
Jeanne semblait renaître et régner en elle.
Mais ce que la Rome impériale ne donne
pas, c'est un bandit du caractère de César
Borgia. Ses tyrans sont pour _la plupart d~s
fous couronnés; ils ont le verllge du pouvoir
absolu ou la fièvre chaude de la cruauté.
César Borgia les dépasse de sa tête qui resta
toujours froide et lucide. Rien de malade en
lui, ni d'aliéné, ni de chimérique. Il a son
plan, la souveraineté de la Romagne : il a sa
politique, elle peul se résumer dans cette
brève formule : « Les morts ne reviennent
point. JJ Une logique atroce règle sa vie en
apparence effrénée. Allégé du poids de l'âme,
de la conscience, du remords, de tout ce
bagage moral qui ralentit la marche des scélérats ordinaires, il va vile, se multiplie,
tranche au lieu de dénouer, et porte des coups
d'autant plus sûrs que son bras ne tremble
jamais.
Son frère aîné, le duc de Gandie, était le
chef naturel de celte maison des Borgia, dont
le pape rnulail faire une dynastie royale ou
princière. Son droit d'ainesse reléguait César
au second plan de la cène. On l'al'ait fait
cardinal, comme plus lard on faisait abbés
ou chernlier de Malte les cadets de famille.
César assista d'abord tranquillement à la
grandeur crois ante de son frère; il laissa le
pape le charger de richesses, accumuler sur
lui les duchés, les dignités, les honneurs.
C'était la patience du bandit embusqué , regardant avec joie l'homme que tout à l'heure
il va dépouiller, revêtir ses plus riches habits
el se parer de tous ses joyaux. Quand le duc
de Gandie fut mûr, bon à tuer et à remplacer,
César le fit assassiner par cinq sbires, monta
à cheval, prit le cadavre en croupe, tête pendante, et alla le jeter, la nuit, dans le Tibre.
Burchard, ce Dangeau des Borgia, nous donne
le bulletin de l'exécution.
« Le i4 juillet, le seigneur cardinal de '
&lt;( Valence (César Borgia) et l'illustre seigneur
« Jean Borgia, duc de Gandie, fils aîné du pape,

&lt;( soupèrent à la vigne de madame Vanozza,
« leur mère, près de l'église de Saint-Pierre-

(( aux-Liens. Ayant soupé, le duc et le car-

« dinai remontèrent sur leurs mules. ~fais le
duc, arrivé près du palais du vice-chancelier, dit qu'a,•ant de rentrer, il voulait
c&lt; aller à quelque amusement; il prit congé
ci de son frère et s'éloigna, n'ayant avec lui
&lt;( qu'un estafier el un homme qui était venu
&lt;( masqué au souper, et qui, depuis un mois,
&lt;&lt; le visitait tous les jours au palais. Arrivé à
!( la place des Juifs, le duc renvoya !'estafier,
&lt;&lt; lui disant de l'attendre une heure sur celle
!( place, puis de retourner au palais, s'il ne
« le voyait revenir. Cela dit, il s'éloigna avec
C( l'homme masqué, et je ne sais où il alla,
C( mais il fut tué et jeté dans le Tibre, près de
&lt;( l'hôpital Saint-Jérôme. L'eslaner, demeuré
« sur la place des Juifs, y fut blessé à mort
C( et recueilli charitablement dans une mai&lt;( son; il ne put faire savoir ce qu'était devenu
&lt;( son maitre. Au malin, le duc ne revenant
c( pas, ses serviteurs intimes l'annoncèrent
&lt;( au pape, qui, fort troublé, lâchait pourtant
&lt;( dese persuader qu'il s'amusait chez quelque
&lt;( fille et qu'il reviendrait le soir. Cela n'étant
&lt;( pas arrivé, le pape, profondément affligé,
&lt;&lt; ému jusqu'aux entrailles, ordonna qu'on fit
&lt;&lt; des recherches. Un certain Georges Schia&lt;( voni, qui avait du bois au bord du Tibre,
c( et le gardait la nuit, interrogé s'il avait vu,
&lt;( la nuit du mercredi, jeter quelqu'un à
&lt;( l'eau, répondit qu'en effet il avait vu deux
&lt;( hommes à pied venir par la ruelle à gauche
« de l'hôpital, vers la cinquième heure de la
&lt;( nuit, et que ces gens ayant regardé de côté
« et d'autre si on les apercevait et n'ayant vu
c( personne, deux autres étaient bientôt sortis
« de la ruelle, avaient regardé aussi et fait
&lt;( signe à un cavalier qui montait un cheval
« blanc et qui portait en croupe un cadavre,
&lt;( dont la tête et les bras pendaient d'un côté
« et les pieds de l'autre. Deux des hommes
!( qui marchaient derrière le cavalier prirent
,, le cadavre par les bras et par les pieds, le
« balancèrent avec force el le lancèrent dans
&lt;( le neuve aussi loin qu'ils purent. Celui qui
c, était à cheval leur demanda s'il avait plongé;
&lt;1 ils répondirent : Signor, si. Puis il piqua
!( son cheval ; mais, en tournant la tète, il
c( aperçut le manteau qui Oottai t sur l'eau. Il
(( demanda : « Qu 'est-ce que je mi donc de
&lt;1 noir sur la ri vière? IJ lis répondirent :
&lt;&lt;
cigneur, c'est le manteau. » Alors, l'un
C( d'eux jeta des pierres, ce qui le fil en&lt;&lt; foncer. Cela fait, piétons el cavalier dispa&lt;1 rurenl par la ruelle qui mène à Saint« Jacques. » Un trait, digne de Shakspeare,
termine ce témoignage populaire. &lt;( Les camé&lt;( riers du pape demandèrent à Georges
&lt;( Schiavoni pourquoi il n'avait pas été ré« véler le fait au gouverneur de la ville. li
« répondit : « Depuis que je suis batelier,
&lt;( j'ai vu jeter plus de cent cadavres dans cet
&lt;( endroit du fleuve, sans qu'on aitjamais fait
c( d'information. C'est pourquoi j'ai cru qu'on
&lt;( ne mettrait pas à la chose plus d'impor&lt;( tance que par le passé. J&gt;
Dans la nuit même de son fratricide, César
&lt;(

&lt;(

..... II ..,.

partit pour Naples, où le pape l'envoyait
assister en qualité de légal a lalete au couronnement du roi Frédéric. Il y fil une entrée
superbe, bannières au vent, clairons sonnants,
avec force pages, écuyers, timbaliers, cavaliers de toutes armes et de tout costume,
montés sur des chevaux ferrés d'or.
Quelque temps après, il empoisonna à sa
table le cardinal Jean, son cousin. Puis l'envie
le prit de faire sa sœur, Lucrèce, duchesse de
Ferrare. Elle était mariée en troisièmes noces
à don Alphonse d'Aragon, un bâtard _d~ la
maison de Naples, adolescent doux el 1.Im1dc.
L'enfant effrayé avait fui à Naples, où il se
tenait pendu aux jupes de sa mère. César fit
si bien qu'il le décida à rentrer dans Rome.
Trois jours après, il le poignarda, à quatre
heures de la nuit, sur l'escalier de SaintPierrc. (( Le prince, tout sanglant, courut
c&lt; vers le pape, s'écriant : de suis blessé !» et
,c il lui dit par qui ; et Madona Lucrezia, fille
!( du pape et femme du prince, se trouvant
&lt;( alors dans la chambre de son père, tomba
1
&lt;( évanouie • » Cette fois, le pape s'indigna,
el il fil garder à me le jeune prince par seiz~
de ses gens. César dit simplement : C( Ce qui
&lt;&lt; ne s'est pas fait à diner, se fera à souper. ,,
Ce qui fut dit fut fait. Un jour, César entra
dans la chambre, trouva le prince déjà levé,
fit sortir sa sœur et sa lemme, el le fil étrangler par Micheletto, son exécuteur ordinaire.
« Comme le duc ne voulai t pas mourir de ses
« blessures, il fut étranglé dans son lit, » dit
Burchard dans son Diatium. C'est le style
habituel de cet honnête prélat alsacien, que le
hasard fit maitre des cérémonies d'Alexandre \'I.
Il rédige aYec une encre de !ymphe sa chronique de sang : vous diriez un eunuque enregistrant, d'une main machinale, les meurtri&gt;s
et les débauches du Sérail. Mais la force drs
choses lui arrache, par moments, des traits,
des ironies, des sarcasmes, qu'on dirait de
Tacite. Au reste, l'imbécillité du scribe garantit la véracité de son griffonnage : on croit
sur parole des hommes comme Burchard ; ils
n'ont pas assez d'imagination pour inventer
un mensonge. Les grues d'lùycus sont d'irrécusables témoins.

+
Alexandre YI tremblait del'ant son terrible
fils. Un jour il lui tua un de srs favoris,
nommé Peroto, sou son manteau où il s'était
réfugié; si bien que le sang sau la à la face du
pape. - « Chaque jour, dans nome, dit une
,, relation vénitienne, - il se trouve que, la
&lt;( nuit, on a tué quatre ou cinq seigneurs,
c&lt; évèques, prélats ou autres. C'est à ce point
&lt;&lt; que nome entière tremble à cause de ce
c, duc, chacun craignant pour sa vie. ,, Don Juan de Cerviglione ne voulant pas lui
céder sa femme, il le fit décapiter en pleine
rue, à la turque : le pavé servit de billot. Un homme masqué lui ayant lancé, pendant
les courses de carnaval, une épigramme offensante, César le fit arrêter et conduire à la
prison Savella : on lui coupa la main et la
1. Rela~ione di Paolo Capello, 28 septembre 1500.

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langue, qui fut attachée au petit doigt de la diabolique de ce beau coup de Sinigaglia, ce &lt;! la brièveté de la vie de son père Alexandre
main coupée. - Pour avoir traduit en latin ne fut pas tant l'exécution que la capture. Les &lt;! et par sa propre maladie. Quiconque, dans
un pamphlet grec contre les Borgia, le Véni- quatre victimes qu'il prit à son piège étaient &lt;! une principauté nouvelle, jugera qu'il lui
tien Lorenzo, malgré les réclamations de la ses ennemis mortels; ils avaient éprouvé dix (! est nécessaire de s'assurer contre ses ennerépublique, fut jeté au fleuve. - Astorre fois la duplicité de sa parole; le pressentiment &lt;! mis, de se faire des amis, de vaincre par
~fanfredi, seigneur de Faenza, ayant refusé d'une catastrophe les agitait à l'avance. L'un &lt;! force ou par ruse, d'être craint et aimé des
de livrer sa ville au duc de Valentinois, fut d'eux, Vitclezzo Vitelli, fit à sa famille des &lt;! peuples, suivi et respecté par les soldats,
pris avec elle, après une défense héroïque qui adieux de mourant, avant de se mettre en &lt;! de détruire ceux qui peuvent et doivent lui
dura six mois. Astorre avait seize ans; il était route pour Sinigaglia.... Ils y vinrent pourtant &lt;! nuire, de remplacer les anciennes institubeau comme un éphèbe grec. César l'envoya fascinés et comme endormis par un man-né- e! Lions par de nouvelles, d'être à la fois
.
0
à Rome, avec son frère plus jeune encore : il t1sme mortel. César les reçut &lt;&lt; d'un air gra- &lt;! sévère et gracieux, magnanime et libéral,
traina les deux enfants dans les cloaques de cieux, l&gt; à l'entrée de sa maison, il les fit &lt;! de former une milice nouvelle et dissoudre
Sodome; puis, au bout d'un an, on les re- passer dans son oratoire où ils furent immé- &lt;! l'ancienne, de ménager l'amitié des rois et
trouva dans le Tibre, étranglés et attachés diatement étranglés. - Le trait comique de « des princes, de telJe manière que tous
ensemble par les mains.
cette tragédie, c'est Vitelezzo Vitelli, priant &lt;! doivent aimer à l'obliger et craindre de lui
Un de ses meilleurs tours fut celui qu'il son bourreau, la corde sur le cou, de deman- !( faire injure; celui-là, dis-je, ne peut trouver
joua à messer Ramiro d'Orco, un homme de der au pape une indulgence plénière pour &lt;! des exemples plus récents que ceux que
fer et de corde, qu'il avait chargé de mater la tous ses péchés. Alexandre VI se moqua fort &lt;! présente la vie politique du duc de ValenRomagne, après sa conquête. Ramiro
« tinois. l&gt;
justifia son choix, et dompta par les
César Borgia explique Machiavel : son
supplices toutes les résistances. Mais
Prince est calqué sur lui. Ce livre
cette terreur suscita des haines ; le pays
énigmatique a épuisé tous les comsemblait prêt à se révolter de nouveau.
mentaires. II en est qui lui prêtent
Pour l'apaiser, César lui montra un
l'ironie du prophète Osée, épousant une
matin le corps de Ramiro coupé en quarprostituée et affichant l'adultère pour
tiers sur la place publique de Césène, et
effrayer Israël par l'allégorie de sa
le coutelas sanglant à côté du cadavre.
propre honte. Quelques-uns croient y
Ce spectacle lui rallia la Romagne ;
voir un piège. à tigre tendu à Lauelle acclama le prince magnanime qui
rent de Médicis, auquel Machiavel débrisait le manche de sa hache, quand
dia son œuvre, et qu'il aurait espéré
elle n'était plus bonne à frapper. Maperdre en le lançant dans la tyrannie.
chiavel, en mission auprès de Borgia,
D'autres n'y trouvent que l'opération
écrit d'abord à la Seigneurie de Flod'un chirurgien politique qui démontre
rence : - « On ne sait au juste la
aux princes le Jeu des organes et des
&lt;! cause de la mort de Ramiro ; ce que
ressorts du pouvoir, avec l'indifférence
&lt;! l'on peut dire de plus probable, c'est
scientifique du professeur de la Leçon
&lt;( que telJe a été la volonté du duc de
d'anatomie de Rembrandt, disséquant
!! Valentinois, pour montrer qu'il a
un cadavre devant ses élèves. Son ex&lt;! le pouvoir d'élever et d'abattre les
plication la plus simple est celle d'un
&lt;( hommes à son gré. » Mais plus tard,
peintre généralisant un modèle. L'inrevenant sur l'exécution de Ramiro dans
fluence de César Borgia sur Machiavel
son livre du Prince, il l'analyse et l'adest incontestable. Il le vit de près et
mire comme un coup de maître. (! Le
à l'œuvre; il vécut longtemps enfermé
&lt;! duc, sachant que la rigueur d'abord
dans celte cour, !&lt; où on ne ditjamais
!( exercée avait excité quelque haine,
&lt;! les choses qui doivent se taire, et où
!! et désirant éteindre ce sentiment dans
!(
tout se gouverne avec un secret admiClicht Braun.
!( les cœurs, pour qu'ils lui fussent en&lt;( rab le. i&gt; Avec sa froide impartialité,
&lt;! Lièremenl dévoués, voulut faire voir Porll'Jil preS(llllè de CÉSAR B ORG IA, selon le catalogue de la Galerie il étudia cet homme redoutable, muni
Borghese, a Rome, et allribue pa1· ce même catalogue â RAPHAEL.
&lt;! que si quelques cruautés avaient été
de lou les les armes de la force, de
!( commises, elles étaient venues, non
toutes les dextérités de la ruse, con« de lui, mais de la méchanceté de son mi- des ~1uatre dupes de Sinigaglia, et dit C! que centré dans son égoïsme, comme un caïman
(1 nistre.... Sur quoi, sa conduite (! pouvant
&lt;! Dieu les avait châtiés, pour s'ètre fiés au sous sa carapace, produit naturel el parfait de
&lt;( encore servir d'exemple, il n'est pas inutile
&lt;! yalenlinois, après avoir juré de ne se fier l'horrible Italie du temps. Il le trouva con&lt;( de la faire connaitre. »
&lt;! pmais à lui. »
formé pour la dominer et pour l'asservir, et,
Ce fut encore devant Machiavel que César
Machiavel a beau prendre une plume de constatant sa puissance, analysant ses actes,
Borgia eut l'honneur de jouer la meilleure bronze pour rapporter l'alfaire à son gouver- codifiant ses cruautés cl ses fraudes, il en fit
de ses tragédies, celle du célèbre guet-apens nement, elle tremble d'admiration dans sa le type suprême et idéal du Tyran.
d~ Sinigaglia. Vitelli, Orsino, Liverotto, Gra- main. L'artiste politique a trouvé son Prince.
N'oublions pas que le livre du Prince fut
vma, les quatre plus redoutables capitaines Il crie Eurêka! comme Archimède, quand il écrit pendant une des plus sanglantes éclipses
de l'Italie, y furent attirés, pris, étrana)és
résolut son problème ! C! En résumant toute du sens moral qu'ait connues le monde, dans
d'un même coup de filet! César s'était 0sur-' ,&lt; la conduite du duc de Valentinois , non
un temps où l'idée du droit avait disparu des
passé pour mériter le suffrage d'un juge si ex- &lt;! seulement je n'y trouve rien à critiquer, , consciences, où toute créature inoffensive,
pert. C'est une des plus curieuses rencontres &lt;! mais il me semble qu'on peut la proposer sujet ou prince, était bientôt détruite. Le
de l'histoire que celJe d'un tel spectateur placé &lt;! pour modèle à tous ceux qui sont parvenus blason que César Borgia avait adopté : un
en face d'un tel tragédien. César nese déranrre « au pouvoir souverain par la faveur de la for- Dragon combattant et dévorant des serpents,
pas pour Machiavel, il conçoit, médite, exécute &lt;! tune et par les armes d'autrui. Doué d'un était l'emblème de son époque autant que le
son crime devant lui avec l'émulation d'un &lt;! grand courage et d'une haute ambition, il ne sien. L'Italie du xv" siècle semblait retombée
j?u~ur ,d'échecs ~i sent derrière son épaule C! pouvait se conduire autrement; et l'exécution sous l'atroce loi de l'extermination des faibles
1œ1l d un théor1c1en consommé. Le miracle &lt;! de ses desseins ne put être arrêtée que par
par les forts qui régit le règne animal. Infé..., 12 ""

rieurs par l'intelligence à César Borgia, les d'empoisonner cinq cardinaux à la fois; la
princes du temps l'égalaient en scélératesse. table était dressée dans la vigne de Sainl- Bentivoglio, .seigneur de Bologne, massa- Pierre-aux-Liens. Le pape et César, arrivant
crait en une nuit la famille de son rival com- altérés, demandèrent à boire. Le sommelier
qui avait le secret des fioles mortelles était
posée de plus de deux cents membres. Oli vcretto, une des victimes de Sinigaglia, allé chercher une corbeille de pèches au paneveu de Jean Fogliani, seigneur de Fermo, lais; son valet prit au hasard parmi les 0acons
invitait son oncle, avec les citoyens les plus et leur versa le vin de Chio apprêté. Le poison
importants du pays, à un grand banquet, les agit sur le vieux pape avec la ,·iolcncc de la
faisait égorger en masse au milieu de la fêle, 0amme; il tomba presque foudroyé. César
el s'emparait de la ville terrifiée par ce coup avait dompté l'empoisonnement comme on
de main. - Machiavel, ayant sous les yeux apprivoise un reptile; il s'était fai l un estomac
un homme supérieur à ces brigands subal- de lllithridate, à l'épreuve des plus noirs
ternes, fait le Prince à son image, . et d'après venins. La camal'ella, celte poudre sucrée
les adversaires contre lesquels il dena lutter. qui recélait un feu corrosil, entama pourtant
Il lui apprend à tisser les ruses, à machiner ses entrailles. On dit que, pour guérir, il se
les emLûehes, à étouffer ses ennemis avant fit enfermer dans le corps d'un taureau fraiqu'ils n'aient eu le temps de lui nuire, à ne chement éventré. Le conte, si c'en est un, a
voir dans les autres hommes que des instru- la beauté d'un mythe. Cet homme de meurtres
ments à employer ou des obstacles à faire et d'incestes incarné dans l'animal des hécadisparaitre. On écrit Télémaque, à la cour tombes et des bestialités antiques en évoque
de Louis XIV, et ad usum Serenissimi Del- les monstrueuses images. Je crois entendre le
phini; on écrit le Prince, à l'usage du très taureau de Phalaris el le taurcat: de Pasiphaé
fourbe et très cruel Laurent de Médicis, en répondre, de loin, par d'effrayants mugis cments, aux cris humains de cc bucentaure.
sortant du massacre de Sinigaglia.
César en sortit pelé, dit-on, par la cuisson
du venin, mais souple, nerveux cl vivace
comme un serpent qui a jeté sa vieille peau.
Au reste, c'est en naturaliste plutôt qu'en &lt;! Le duc de Valentinois, rapporlc Machiavel,
historien que Machiavel envisage les affaires &lt;( me disait, lors de la nomination de Jules 11,
humaines. Il formule les lois du succès, sans &lt;! qu'il avait pensé à tout cc qui pouvait
les blàmcr ni les justifier : il n'a ni préfé- &lt;! arrirnr si son père venait à mourir, et qu'il
rence ni système. Comme il enseigne au &lt;! avait trouvé remède à 1ont, mais que seutyran, dans le linc du Prince, l'art d'asscnir C! lement il n'avait jamais imaginé qu'à cc
le peuple, il apprend au peuple, dans les Dis- &lt;! moment il se trouverait lui-mème en danger
cours sur Tite-Live, l'art de renverser le c! de mort. l&gt; - Ecello che non penso mai,
tyran. Son cruel génie est à deux tranchants; in sulla sua mol'te, di sta,·e ancor lui per
il en présente la poignée el il en démontre morire. Le péril était grand, à en juger par
l'escrime aussi bien au conspirateur et au les haines qui se déchainèrent. Le corps du
tribun qu'au despote. On pourrait se repré- pape, délaissé dans une chapelle de Saintsenter son œuvrc comme un cabinet de con- Pierre, sans cierges et sans prêtres, fut livré
sultations politiques plein de circuits et de toute une nuit aux brutalités et aux moquedédales, avec des entrées et des issues dou- ries obscènes de quelques manœuvres. Le
bles. Sylla peut en sortir par une porte, avec matin venu, ils couvrirent d'une vieilJe natte
une liste de proscription cachée sous sa toge, le cadavre à moitié_pourri et le jetèrent dans
et Chéréas, par l'autre, avec un poignard.
un cercueil qui se trouva trop étroit : alors ils
Est-ce un fait, est-ce une légende que le l'y enfoncèrent à coups de pied et de poing,
souper tragique où, à en croire Bembo et et le roulèrent dans son tombeau en crachant
Paul Jove, Alexandre et son fils burent la dessus. - D'une autre part, on massacrait
mort en se trompant de verre? Il s'agissait dans les rues les partisans des Borgia. Fabius

1

Orsini, ayant tué un homme de la maison du
duc, se rinça la bouche avec une gorgée de
son sang.
César se Lira pourtant très grandement de
ce désastre subit ; il tint devant ses ennemis
une fière contenance, fortifia le Vatican contre
la ville, négocia avec le conclave, se fit livrer
par le cardinal trésorier, avec le poignard sur
la gorge, toutes les richesses de son père, et
imposa au nouveau pape ses conditions de
renoncement et d'exil. Sa sortie de Rome
égala le faste de ses entrées. Il en partit
couché sur une litière portée par douze hallebardiers et recouverte d'un manteau de
pourpre. A côté, deux pages mcnajent son
cheval de main, caparaçonné de harnais de
deuil. Autour de lui, chevauchaient, l'escopette au poing, ses vieux reîtres noircis au
feu de toutes les guerres civiles d'Italie.
Satan, exorcisé de la ville sainte, en sortait
suivi de sa bande, mais avec un orgueil
d'enfer et portant haut son front foudroJé.
A partir de là, César c! commença à n'être
plus rien, i&gt; comme le lui dit Sannazar, dans
U!) distique injurieux... [ncipis esse nihi/.
Heureux malgré tout, il parvint à s'évader,
au moyen d'une corde jetée sur un gouffre,
de la forteresse de Medina, où le roi d'Espagne
l'avait enfermé. c( Seigneur, - disait le gardien du fort à Ilranlômc, en lui montran t la
lucarne de sa prison, - par là se sauva, très
miraculeusement, César llorgia : » Seitor,

po1· aqui se salvo Cesa1· Borgià por gran
milagro. Les crimes lui étant devenus inutiles par la chute de son ambition, il est probable qu'il n'en commit plus, et qu'il redevint
simplement un vaillant chef de condottieri.
Les hommes de l'espèce dont il est le type ne
lont pas plus le mal pour le mal, que les
animaux carnassiers n'attaquent une proie
quand ils n'ont plus faim. On le perd de rne
pendant sept années, jusqu'au jour où on le
retrouve bataillant bravement au siège de
Viana, à côté du roi de Navarre, son beaufrèrc. Il y fut tué, dans une sortie, d'un coup
de zagaie. L'amour immoral que la Fortune
portait à cc bandit se manifesta jusqu'au dernier jour : elJe le fit mourir en soldat. Ce
damné du Dante tomba comme un héros de
!'Arioste.
P AUL DE

Noies et souvenirs

Il n'y a décidément qu'un très petit nombre
de mots, lesquels font périodiquement le tour
de l'histoire.
Ceci a été raconté cent fois : Napoléon III
passait une rerne dans la cour des Tuileries;
mademoiselle de Montijo, d'une fenêtre du
rez-de-chaussée, dans un salon v·oisin de la
chapelle, assistait à la renie; après le défilé,

SAI 1T-VICTOR.

!'Empereur s'approche à cheval de la fenêtre chain numéro était d'i11venlion toute récente.
et dit à mademoiselle de Montijo :
Pas du tout. Ce malin, dans les Réoolutions
- Comment arriver jusqu'à vous?
de Paris, de Prud'homme, je me régalais
Et la future Impératrice aurait répondu :
d'un long article .intitulé : Origine, defini- Sire, par la chapelle.
Lion, mœurs, usages et vertus des sans-e-uOr, dans un petit volume de Mémofres lottes, cl j'y trouvais celte phrase prodigieuse:
su1· Henri 1V, imprimé en 1782, je troUYe
Tant de gens aujourd'hui se couvrent pou,·
ces trois lignes :
se cacher du manteau dusans-culoltisme.
(! Henri IV ayant demandé à mademoiselle
L'article Ler miné, je me mets à feuilleter au
d'Entragues, 9u'il aimait, par où l'on pouvait hasard le volume, et à la fin de la foTaison
aller à sa chambre : - Sire, lui répondil- du 8 brumaire an Il, je trouve celle ligne :
elle, par l'église. l&gt;
L'inten ·ogatoù·e de Marie-Antoinette au

premiei· numào.
Je croyais que la formule : la suite au pro"" 13 ...

LUDOVIC

HALÉVY.

��, . - 111S TO'J{1A

----------------------------------------J

quent au moment du départ des gardes qu'ils
devaient relever. Alors chacun de ceux-ci
achetait l'un des bidets amenés par les arrivants, auxquels il les payait cent fmncs, et,
formant de nouvelles caravanes, tous prenaient le chemin du castel paternel, puis, à
leur rentrée dans leurs foyers, ils lâchaient
les criquets dans les prairies, où il les lais. saicnt paître à l'aventure pendant neuf mois,
jusqu'au moment où ils les ramenaient à Versailles et les cédaient à d'autres camarades,
de sorte que ces chevaux, changeant continuellement de maîtres, allaient tour à tour
dans les di verses provinces de la France.
Mon père s'était donc lié intimement avec
M. Certain de La Coste, qui était du même
quartier et appartenait comme lui à la compagnie de Noailles. De retour au pays, ils se
voyaient fréquemment : il devint bléntôt
l'ami de ses frères. Mademoiselle du Puy était
jolie, spirituelle, et quoiqu'elle ne dût avoir
qu'une très faible dot et que plusieurs riches
partis fussent offerts à mon père, il préféra
mademoiselle du Puy et l'épousa en 1776.
Nous étions quatre frères : l'aîné, Adolphe,
aujourd'hui maréchal de camp; j'étais le
second, Théodore le troisième, et Félix le dernier. Nos âges se suivaient à peu près à deux
ans de distance.
J'étais très fortement constitué, et n'eus
d'autre maladie que la petite vérole; mais je
faillis périr d'un accident que je vais vous
raconter.
Je n'avais que trois ans lorsqu'il advint;
mais il fut si grave, que le souvenir en est
resté gravé dans ma mémoire. Comme j'avais
le nez un peu retroussé et la figure ronde,
mon père m'avait surnommé le petit chat.
Il n'en fallut pas davantage pour donner à
un si jeune enfant le désir d'imiter le chat;
aussi mon plus grand bonheur était-il de
marcher à quatre pattés en· miaulant, et
j'avais pris ainsi l'habitude de monter tous
les jours au second étage du château, pour
aller joindre mon père dans une bibliothèque
où il passait les heures de la plus forte chaleur. Dès qu'il entendait les miaulements de
son petit chat, il venait ouvrir la porte et
me donnait un volume des œuvres de Buffon
dont ie regardais les gravures pendant que
mon père continuait sa lecture. Ces séances
me plaisaient infiniment ; mais un jour ma
visite ne fut pas aussi bien reçue qu'à l' ordinaire. Mon père, probablement occupé de
choses sérieuses, n'ouvrit pas à son petit chat.
En vain, je redoublai mes miaulements sur
les tons les ·plus doux que je pus trouver; la
porte restait close. J'avisai alors, au niveau du
parquet, un trou nommé chatière, qui existe
dans les châteaux du Midi au bas de toutes
les (JOrtes, afin de donn~r aux chats un libre
accès dans les appartements. Ce chemin me
paraissait être tout naturellement le mien; je
m'y glisse tout doucement. La tête passe
d'abord, mais le corps ne peut suivre; alors
je veux reculer, mais ma tête était prise,
et je ne puis ni avancer ni reculer. J'étranglais.
Cependant, je m'étais tellement identifié avec
mon rôle de chat, qu'au lieu de parler pour

toute la noblesse du pays n'avaient pas tardé
à émigrer. La guerre paraissait imminente.
Alors, pour engager tous les ci Lo yens à s'armer, ou peut-être aussi pour savoir jusqu'à
quel point il pouvait compter sur l'énergie
des populations, le gouvernement, à un jour
donné, fit répandre dans toutes les communes
de France le bruit que les b1·igands, conduits
par les émigrés, venaient pour détruire les,
nouvelles institutions. Le tocsin sonna sur
toutes les églises, chacun s'arma de ce qu'il
put trouver; on organisa .les gardes nationales; le pays prit un aspect to1;1t guerrier,
et l'on attendait les prétendus brigands que,
dans chaque commune, on disait être dans la
commune voisine. Rien ne parut; mais l'effet ,
était produit : la France se trouvait sous les
armes, et avait prouvé qu'elle était en état de
se défendre.
Nous étions alors à la campagne," seuls
avec ma mère. Cette alerte, qu:on nomma
dans le pays le jour de la peur, m'étonna et
m'aurait probablement alarmé, si je n'eusse
vu ma mère assez calme. J'ai toujours pensé
CHAPITRE II
que mon père, connaissant sa discrétion, l'avait
Premiers orages révolutionnaires. - Attitude de mon
prévenue de ce qui devait arriver.
père. - Il rentre au service. - Je suis confié aux
Tout se passa d'abord sans excès de la part
mains de mademoiselle Mongalvi. - Ma vie au
des paysans, qui, dans nos contrées, avaient
pensionnat.
conservé un grand respect pour les anciennes
Pendant que mon enfance s'écoulait paisi- familles; mais bientôt, excités par les démablement, de bien graves événements se pré- gogues des villes, les campagnards se porparaient. L'orage révolutionnaire grondait tèrent sur les habitations des nobles, sous .
déjà, et ne tarda pas à éclater : nous étions prétexte de chercher les émigrés cachés, mais
en réalité pour se faire donner de l'argent,
en 1789.
L'assemblée des États généraux, remuant et prendre les titres de rentes féodales qu'ils
toutes les passions, détruisit la tranquillité brûlaient dans d'immenses feux de joie. Du
dont jouissait la province que nous habitions, haut de notre terrasse, nous vîmes ces forceet porta la division dans presque toutes les nés courir la torche en main vers le château
familles, surtout dans la nôtre; car mon père, d'Estresse dont tous les hommes avaient
qui blâmait depuis longtemps les abus aux- émigré, et qui n'était plus habité que par des
quels la France était assujettie, adopta le dames. C'étaient les meilleures amies de ma
principe des améliorations qu'on projetait, mère; aussi fut-elle vivement affectée de ce
sans prévoir les atrocités que ces changements que, malgré mon extrême jeunesse, je taxai
allaient amener, tandis que ses trois beaux- de brigandage. Les anxiétés de ma mère
frères et ses amis repoussaient toute innova- redoublèrent, lorsqu'elle vit arriver sa vieille
tion. De là de vives discussions, auxquelles mère qu'on venait de chasser de son château,
je ne comprenais rien, mais qui m'affligeaient, déclaré propriété nationale, par suite de
parce que je voyais ma mère pleurer, en l'émigration des trois fils !. .. Jusque-là le
cherchant à calmer l'irritation de ses frères foyer de mon père avait été respecté avec
et de son époux. Cependant, sans trop savoir d'autant plus de raison que son patriotisme
pourquoi, je me rangeais du côté des modé- était connu et que, pour en donner des preuves
rés démocrates qui avaient choisi mon père nouvelles, il avait pris du service dans l'arpour chef, car il était incontestablement mée des Pyrénées comme capitaine des chasseurs des montagnes, à l'expiration de son
l'homme le plus capable de la contrée.
L'Assemblée constituante venait de détruire mandat à l'Assemblée législative; mais le torles rentes féodales. Mon père, en qualité de rent révolutionnaire passant tout sous le
gentilhomme, en possédait quelques-unes que même niveau, la maison de Saint-Céré, que
son père avait achetées. Il fut le premier à se mon père avait achetée dix ans avant de
conformer à la loi. Les roturiers, qui atten- M. de Lapanonie, fut confisquée et déclarée
daient pour se décider que mon père leur propriété nationale, parce que l'acte de
donnât l'exemple, ne voulurent plus rien payer, vente avait été passé sous seing privé, et que
lorsqu'ils connurent sa . renonciation aux le vendeur avait émigré avant de ratifier devant le notaire. On n'accorda à ma mère que
rentes féodales qu'il possédait.
Peu de temps après, la France ayant été quelques jours pour en retirer son linge, puis
divisée en départements, mon père fut la maison fut vendue aux enchères, et achetée
nommé administrateur de la Corrèze et, peu par le président du district qui en avait luide temps après, membre de l'Assemblée même provoqué la confiscation!. .. Enfin, les
paysans, ameutés par quelques meneurs de
législative.
Beaulieu,
·se portèrent en masse au château
Les trois frères de ma. mère et presque
faire connaître à mon père 1a fàcheuse situation
dans laquelle je me trouvais, je miaulai de
toutes mes forces, non pas doucereusement,
mais en chat fàché, en chat qu'on étrangle, et
il paraît que je le faisais d'un ton si naturel,
que mon père, persuadé que je plaisantais,
fut pris d'un fou rire inextinguible. Mais tout
à coup les miaulements s'affaiblirent, ma
figure devint bleue, je m'évanouis. Jugez de
l'embarras de mon père, qui comprit alors
la vérité. Il enlève, non sans peine, la porte
de ses gonds, me dégage et m'emporte sans
connaissance dans les bras de ma mère, qui,
me croyant mort, eut elle-même une crise
terrible. Lorsque je revins à moi, un chirurgien était en train de me saigner. La vue
de mon sang, et l'empressement de tous les
habitants du château groupés ~utour de ma
mère et de moi, firent une si vive impression sur ma jeune imagination, que cet ·événement est resté fortement gravé dans ma
mémoire.

Mi.M01'/fES DU GÉNÉ'!?_Al BA~ON D'E .lff'A'!?_BOT

de mon père, où, avec Lous les ménao-emenls
p_ossibl~s e~ mème avec une espèce de poliLe~se, ils d11:ent à ma mère qu'ils ne poul'aient se dispenser de br1îler les titres de
rentes féodales que nous avions encore, cl de
vérifi,er si les émigrés ses frères n'étaient pas
caches dans son château . Ma mère les rccut
a_rcc beaucoup de courage, leur remit ·les
L1t,rcs et leur fil observer que, connaissant ses
freres pour des gens d'esprit, on ne devait pas
supposer qu'ils eussent émigré pour revenir
ensuiLe en France se cacher dans son chà teau.
fis conviment de la justesse de ce raisonne~ ent, burent et mangèrent, brûlèrent les
titres au milieu de la cour et se retirèrent
sans faire aucun dégât, en criant : Vive la
nation et le ci toycn- Mar bot ! el ils charo-èrent
0
ma mère de lui écrire qu'ils l'aimaient beaucoup, cl que sa famille était en sûreté au
milieu d'eux.
Malgré cellc_assurancc, ma mèrC', comprcn~nt que son litre de sœur d'émigrés pourrait
lm all!l'cr les plus grands désagréments, dont
n? la ~aurerait peut-èlrc pas celui d'épouse
d un dcfenscur de la patrie, résolut de s'éloigner ~ome,n~ané,mcnt. Elle m'a dit depuis qup
c? qm la dec1da a prendre ce parti fut la conY1cl1on que l'orage révolutionnaire ne du1·erail
que ~1uelques mois : bien des gens le croyaient
aussi.
Ma grand'~1è1·e arait eu sept frères, qui,
tous, selon I usage de la famille de Verdal
avaient été militaires et chevaliers de Saint~
Louis. L'un d'eux, ancien chef de bataillon au
régiment de Penthièvre-infanterie, avait, en

étail dans une grande perplexité..... Elle en fût petit brancard, couvert de roses, elles me
tirée par une respectable dame, mademoiselle portaient à tour de rôle en chantant. - D'auMongalvi, qui lui était bien dévouée et dont la tres fois je jouais aux barres avec elles, ayant
mémoire me sera toujours chère. Mademoi- le privilège de toujours prendre sans jamais
selle_ Mon?alvi recevait à Turenne quelques être pri5 . .Elles me lisaient des histoires, me
pcns10nna1res dont ma mère avait été l'une chantaient des chansons : enfin c'était à qui
des premières; elle proposa de me prendre chercherait à faire quelque chose pour moi.
chez elle pendant les quelques mois que duIl me souvient qu'en apprenant l'horrible
rerait l'absence de ma mère. Celle-ci en ré- exécution de Louis XVI, madame Mongalvi fit
féra à mon père, cl son consentement étant mettre toute la pension à genoux pour réciter
a_rrivé, je partis et fus installé dans le pen- des prières pour le repos de l'àrne du mals10nnat de demoiselles. - Quoi? direz-vous, heureux roi. L'indiscrétion de quelqu'un
un garçon avec des jeunes filles? Eh oui! ... d"enlre nous aurait pu lui attirer à cette occa,\fais observez que j'étais un enfant très doux, sion de grands désagréments, mais toutes ses
paisible, obéissant, et n'ayant que huit ans.
élèves étaient d'àge à le comprendre, et je
Les pensionnaires entrées dans la maison d • sentis qu'il n'en fallait pas parler : on n'en sut
mademoiselle Mongalri, depuis l'époque où
rien au dehors de la maison.
mère en avait fait partie, étaient des jeunes
per~onnes de ~cize à ringt ans; les plus jeunes
CHAPITRE III
araient au moms quatorze ans, cl étaient assez
raisonnables pour c1u'on pût m'admcllre parmi Jlon père est nommé au commandement de l'armée
cl!C'S.
de Toulouse. li me rappelle auprès de lui. Rencontre d"un convoi d'aristocrates. - Mon exis_A_ 1110 11 arrirée, loul le petit troupeau fétence à Toulouse. - Je suis conduit à Sorèze.
mmm accourut au-deranl de moi et me reçut
avec de tels cris de joie et de si bonnes caJe restai dans ce doux asile jusqu'en noresses, quejcmefélicitai dès le premier instant rcmbre ·1795. J'avais onze ans et demi lorsque
d'aroir fait cc royagc. Je me fî o-urais d'ailleurs mon père reçut le commandement d'un camp
qu'il _serait de peu de durée, c~ je crois mème ~ormé à 1'oulouse. Il profita de quelques jours
que JC regrettais intérieurement de n'avoir de congé pour me voir et régler ses affaires,
'.flle peu de temps à passer al'ec ces bonnes dont il n'avait pu s'occuper depuis plusieurs
Jeunes demoiselJcs, qui me donnaient tout ce années. Il descendit à Turenne chez un de ses
'.lui ~ourai~ me faire plaisi1·, et se disputaient amis et courut à la pension. li était en unia qm me tiend rait par la main.
forme d'officier général, avec w1 grand sabre,
Cependant, ma mère partit cl se rendit au- les cheveux coupés, sans poudre, et portant
près de mon oncle. Les érénemenls marchaient des moustaches énormes, ce qui contrastait
avec rapidité. La Terreur ensanglanta la singulièrement avec le costume que j'avais
France. La guerre civile éclata dans la Vendée l'habitude de lui voir lorsqu'il habitait paisiet la Bretagne. Il devint absolument irnpos- blement le château de Larivière.
sib_le d'y vorager, de telle sorte que ma mère,
J'ai dit que mon père, malgré sa mâle figure
qtu ne devait passer q11e deux ou trois mois à cl son aspect sérère, était très bon, surtout
Rennes, s'y trouva retenue malo-ré elle pen- pour les enfants, qu'il aimait passionnément.
dan_t plusieurs années. Mon pè1~ combaLLait Je le rc\"Ïs donc a\'Cc de vifs transports de joie
LOUJOurs dans les Pyrénées et en Espa o-ne oi1 et il me combla de caresses. Il passa quelque;
. ,
t,
'
sa capac1te et son courage l'avaient éleré au jours à Turenne, remerciant bien les bonnes
grade .de g1néral de division. Entré dans le dames Mongalri des soins vraiment maternels
pcnsio?nat pour quelques mois, j'y restai donc r1u'clles m'ayaicnt prodigués; mais en me
au ~oms pen?ant ~ualre ans, qui Jurent pour q_u_estio111~an~, il lui f~1L très facile de voir que
t~OJ autant d annees de bonheur, que venait
S I JC sara1s bien les pnèrcs, les litanies et force
bien obscurcir de temps en temps le souYei1ir cantiques, mes au tres connaissances se borde mes parents; mais les bonnes darnes Mon- naient à quelques notions d'histoire, de o-éogalvi et leurs pensionnaires redoublaient alors graphic cl d"orthographe. 11 considéra d'aill; urs
de. bo~té pou~ moi et chassaient les pensées qu'étant dans ma douzième année, il n'était
rp,11 m attristaient momentanément.
plus guère possible de me laisser dans une
_Lorsque, bien des années après, j 'ai lu l'his- pension de demoiselles, et qu'il était temps
l01re de Vert-Vert vivant au milieu des Visi- de me donner une éducation plus mâle et plus
tandines de Nevers, je me suis écrié : « C'est étendue. Il résolut donc de m'emmener avec
ainsi que j'étais dans le pensionnat de Tu- lui it 'J'oulouse, 011 il a,·ait drjà fait rnni r
Cliché Braun.
DUGO~LIIIER
renne·! » Comme lui, j'étais gâté au delà de Adolphe ii sa sortie d'Effiat, afîn de nous placer
G&lt;i11èral en chef de l'armée des P)'réltèes•Oriettlales
tout~ cxp1:ession par les maitresses et par les tous deux au . collège militaire de Sorèze, le
- Tableau de RouGET. (Musée de Versailles.) ·
pens1~nna1~es. Je n'arais qu'à désirer pour seul grand établissement de ce genre que la
obtenu·; n en n'était assez bon ni assez beau tourmente révolutionnaire eù l laissé debout.
prcna_nl sa retraite, épousé la riche reurc d'un
P,o,ur_ moi. fü san~é était redevenue parfaite.
Je partis en embrassant mes jeunes amies.
conseiller
au parlement de Rennes . m
ua mere
'
,
J ela1s blanc el frais; aussi c'était à qui m'em- Nous nous dirigeâmes sur Cressensac, où nous
reso1.ut .de se rendre
auprès
d'elle
et
se
.
,
.
,
p1 e- brasserait !
trouvàmes le capitaine Gault, aide de camp de
para1t a pa_rt1r, comptant m'emmener avec
Da~s les récréations qui avaien t lieu dans mon père. Pendant qu'on graissait la Yoiturc
elle, quand Je fus assailli par une quantité de
_un lres raste enclos où se lrouraient un beau Spir~, le vieux serritcur de mo11 père, qui
gros ?lous très douloul'Cl:x. JI était impossible
fr~in, des prairies, des rigncs, des bosquets, sa1:31t q_uc _s011 m_ai_Lrc rnubit marcher jour et
de f?1re voyager u~ enfant de huit ans dans
CS Jeunes filles me couronnaieut, m'enguirnuit, la1sa1L prons1011 &lt;le l'i1Tcs et ~rrano-eait
cet clat, cl comme il SC' prolongrnil. m~ mèrn
landaient de Oeurs: puis me plaçant sur un 1es paquets. En cc mnment, nn.~r1'claclc 0nou1 -

ll1sroR11 . -

·m;

Pas-: ,
2

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.JJf'É.M01'R.'ES

111STO'J{1A

veau pour moi se présente : une colonne mo- manger et demanda les provisio'?· Spire inbile, composée de gendarmes, de gardes dique les poches dans lesquelles 11 les a planationaux et de volontaires, entre dans le bourg cées .. Mon père et M• .Gault fouillent ~out
de Cressensac, musique en tête. _Je n'avais l'intérieur de la voiture et n'y trouvent n en.
jamais rien vu de pareil et trouvai cela su- Mon père s'emporte contre Spire q~i, du ha~t
J. ure par tous les diables qu il
perbe; mais je ne pouvais m'expliquer P??r- de son siè&lt;1e
0 '
•
arni
t
garni
la
voiture
de Yivres pour deuxJ~urs.
quoi les soldats faisaient marcher au ~mheu
d'eux une douzaine de voitures remplies de . J'ét:.iis un peu embarrassé; cependant, Je ne
vieux messieurs, de dames et d'enfants ayant rou\us pas laisser g~onder plus longtemps le
· pauvre Spire et déclarai' ce que j'~Yais fa,t. ~c
tous l'air fort triste.
Cette vue mit mon père en fureur. Il se m'attendais à être un peu repns pour aY011·
retira de la fenêtre, et se prom,mant à gran~s agi' sang autorisation: mais mon père m'e~pas avec son aide de camp dont il était_sûr, je brassa de la manière la plus tendre, el bien
l'entendis s'écrier : « Ces misérables conve~- ·des années après il parlait-encore avec bonheur
« tionnels ont gâté la Révolution q~i poumt de ma conduite en cette occasion.
Voilà pourquoi, mes enfants, j'ai cru de&lt;! être si belle! Voilà encore des innocents
voir vous la rappeler. On est si heureux de
&lt;! qu'on mène en prison parce qu'ils sont
&lt;! nobles ou parents d'émigrés; c'~staff~eu: ! » · penser qu'on a obtenu dans quelques circonJe compris tout ce que m?n per: dit a ce
sujet, et je vouai comme lm la h~me la plus
prononcée à ce parti terroriste qui gàta la révolution de 1789.
Mais pourquoi, dira-t-on, votre père servait-il encore un gouvernement qu'il méprisait?
Pourquoi? - C'est qu'il pensait que r~pousser les ennemis du territoire fran?11s
était toujours une chose honorable et qm ne
rendait pas les mi!itaircs solid~i~e~. d_e~ ~trocités que la Convent10n com~ett~1tal, mt~rie~'.:
Ce que mon père avait dit m a1·a1t dep
intéressé en faveur des individus placés dans
les voitures. Je Ycnais d'apprendre que c'étaient
des familles nobles qu'on avait arrachées le
matin de leurs châteaux, et quel' on conduisait
dans les prisons de Sou.ilhac. Il y ava~t des
vieillards, des femmes, d,es enfants, et Je me
demandais en moi-même ,comment ces êtres
faibles pouvaient être dangereux pour le pays,
lorsque j'entendis plusieurs des _enfants demander à manger. Une dame pria un garde
national de la laisser descendre pour aller
acheter des vivres : il s'y .refusa durement, et
la dame lui ayant présenté un assignat en_ le
priant de vouloir bien lui procurer du pam,
le garde lui répondit : &lt;! Me prends-tu pour
un de tes ci-devant laquais? .. . » Cette brutaJOUBERT
lité m'indigna . J'avais remarqué que Spire
Geiiéral en chef de l ar,i,ée d'llalie. - Tableau de
avait placé dans les poches de la voiture pluBoucHOT. (Jlfusêe de Versailles.)
sieurs petits pains, dans l'intérieur_ de ch?cu~
desquels on avait mis une saucisse. J allai
prendre deux de ces pains, e_t m'~ppro?hant stances l'approbation de ceux qu'on a aimés
, .
de la voiture des enfants pr1sonmers, Je les et perdus !
De Cressensac à Toulouse, la route eta,t
leur jetai pendant que les gardes tournaient le
dos. La mère et les enfants me firent des comerte de volontaires qui se rendaient gaiesicrnes de reconnaissance si expressifs, que je ment à l'armée des Pyrénées en faisant retentir
0
. les airs de chansons patriotiriues. Ce mouverésolus
d'approvisionner aussi 1es autres prisonniers, et je leur portai successiYement ment me charmait, et j'aurais été heureux si
,toutès les provisions que Spire avait faites je n'eusse souffer t physiriuemen.t, car n'.apnt
poµr nourrir quatre personnes p_endant les jamais fait de longues, courses en \'Olture,
,1uaranle-huit heures que nous dev10ns passer j'àvais le mal demer p~nd~nt _le voyage, cc
crr route, afin de nous rendre à Toulouse. qui détermina mon père a s arreter toutes les
,
.
.Enfin, nous partons sans que Spire se soit nuits pour me faire reposer.
J'arrivai •cependant à Toulouse, lrcs_. '.al~douté de la distribution que je venais de faire.
Les petits prisonniers m'envoient des baisers, gué; mais la ,•ue de mo~ frère, dont J etais
les parents me saluent ; mais à peine sommes- séparé depuis quatre ou _crnq a~s, 1~1e donna
nous à cent pas du relais, que mon père, qui une joie fort grande qui me retabht en peu
avait hâte de s'éloigner d'un spectacle dont 'il de temps.
. ..
Mon père, en qualité de général de d1v1s10n
était navré, et qui n'avait pas \'Oulu se mellrc
à table dans l'auberge, éprouva le besoin de commandant le camp situé au Miral, près de

Toulouse avait droit à être logé militairement,
et la mu~icipalité lui avait ~~si?né le _b~l ~ôt~l
de Rességuier, dont le proprie_lall'e ~ v~_1t em,gre.
Madame de Ressé..,uier s était ret1ree avec son
fils dans les appar~ements les plus éloignés, et
mon père avait ordonné qu'on eût les_~lus
&lt;1rands égards pour sa malheureuse pos1t10n.
0
La maison de mon père était très fréquentée;
il recevait tous les jours c l dernit faire beaucoup de dépenses, car: 1bie~ qu'~n général de
dirision reçùt alors d1x-hmt rat10ns de tous
genres, et que ses ~ides de ca'.11p en_ eussent
aussi, cela ne pouvait suffire; 11 fallait ~cheter
une foule de choses, et cependant l'Etat ne
donnait alors à l'officier général comme a11
simple sous-lieutenant que huit f'rancs par
mois en numàaire, le surplus de la solde
étant payé en assignais, dont la rnle~r di_m!nuait chaque jour, et comme mon pere e_ta,t
très généreux, inritail de nombreux of~cicrs
du camp, arnit de nombreux ~ome~t1ques
(qu'on appelai t alors serYileurs), d1~: bmt t:heYaux des voitures, une loge au theatre, etc ..
etc.. '., il. dépensait les économies · qu'il a111 il
Jailcs au château de Laril'ière, cl ce ful d11
moment de sa rentrée au scrl'ice que date la
diminution de sa fortune .
Quoiqu'on fùt au plus fort ~e _la Terreur.
que la subordination fù_L tr,ès_aff~1bhe en F1:3ncc.
d'où le bon ton semblait elo1gne pour touJom·s.
mon père savait si bien en imposer a_ux· nombreux of(léicrs qui venaient chez lm, que la
plus parfaite politesse régnait dans son salon
comme à sa table.
Parmi les officiers employés au camp, mon
père en avait pris deux en grande prédilection ;
aussi les invitait-il plus souvent que les autres.
L'un ' nommé Au0 ercau, était adjudant
•
général, c'est-à-dire . colon~l d'état-maJor ;
l'autre était Lannes, simple lieutenant de grenadiers dans un bataillon de volontaires du
département du Gers. lis sont devenus maréchaux de l'Empire, et j'ai été leur aide de
camp. Je vous donnerai leur biographie lorsque
j'écrirai le récit de ce qui m'est adl'cnu quand
je servais auprès d'eux.
. "
A cette époque, Augereau, apr~s s etrc
évadé des prisons de l'inr1uisition de L1~bon?~•
Yenait de faire la guerre dans la Vendee, ou il
s'était fait remarquer par son courage et la
facilité avec laquelle il maniait les troupes. li
était très bon tacticien, science qu'il aYait
apprise en Prusse, où il al'ail longtcmp,s ~er l'i
dans les gardes à pied du grand_ Fredcric_;
aussi l'appelait-on le grnnd Prussien. Il _a,·a1t
une tenue militaire irréprochable, lOUJOurs
tiré à quatre épingles, frisé el p_ou?'.'é i\ blanc,
longue qucùe, grandes l)otles a I ecuycre des
plus luisantes, et'aYcc ? l_a u~e tournure fort
martiale. Cette tenue eta1t d autant plus remarquable qu'à celle époque _cc n'était pas p~r
là que brillait l'armée frança1~e, presque _un'.quement composée de volontaires peu habitues
à porter l'habit d'unitorme, et fort peu so1&lt;1neux de leur toilette. Cependant, personne
~e se permellait de railler Augereau sur cet
article car on saYait qu'il était grand bre/leur,
très br~Ye el al'ait fait mettre les pouces au célèbre Saint:Georges, la plus forte lame de France.
11

Dli G'É'N'É'R..lll. B.ll'R.O'N D'E

.JJf.ll'R.BOT

--~

J'ai dit qu'Augereau était bon tact1cten; j'entendais parler de la bataille de t:astelnau- étaient-ils fort aimés, ce qui fut d'une très
aussi mon père l'avait-il chargé de diriger dary, de Gaston, de sa rérnlte, de la prise et grande utilité à ceux de Sorèze lorsque la Rél'instruction des bataillons des nouvelles levées de l'exécution du connél.able de Montmorency. rnlution éclata. L'établissement avait alors
dont se composait la majeure partie de la di- Aussi, comprenant parfaitement que mon pour principal dom Despaulx, homme du plus
vision. Ces bataillons provenaient du Limousin, père ne m'adressait aucune question à ce sujet grand mérite, mais qui, n'ayant pas cru dede l'Auvergne, des pays basques, du Quercy, parce qu'il avai t la conviction que je ne pou- mir prêter le serment civique exigé des
du Gers et du Languedoc. Augereau les forma l'ais y répondre, cela m'humilia beaucoup, et membres du clergé, se retira, passa plusieurs
Lrès bien, et en agissant ainsi il ne se doutail j'en conclus, à part moi, que mon père avai t années dans la rel.raite et fut plus tard nommé
pas qu'il travaillait pour sa gloire future, car raison de me conduire au collège pour y faire par !'Empereur à l'un des principaux emplois
les troupes que mon père commandait alors mon éducation.
de l'Unirersil.é. Tous les autres Bénédictins
formèrent plus tard la célèbre division AugeMes regrets se changèrent donc en résolution de Sorèze s'étaient soumis au serment : dom
reau, qui fit de si belles choses dans les Pyré- d'apprendre ce qu'il fallait savoir. Cependant, Ferlus devint principal , dom Abal sous-prinnées-Orientales et en Italie. Augereau, venant je n'en eus pas moins le cœur navré à la vue cipal, et le collège, malgré la tourmente répresque tous les jours chez mon père, et s'en des hautes et sombres murailles du cloitre 1·olutionnaire, continua à marcher, en suivoyant apprécié, lui voua une amitié qui ne dans lequel on allait m'enfermer. J'avais onze vant l'excellente impulsion que lui avait
s'est jamais démentie et dont je ressentis les ans et quatre mois lorsque j'entrai dans l'éta- imprimée dom Despaulx. Enfin, une loi ayant
bons elfets après la mort de ma mère.
blissement.
ordonné la sécularisation des moines et la
Quant au lieutenant Lannes, c'était un jeune
vente de leurs biens, l'établissement allait
Gascon des plus vifs, spirituel, très gai, sans
CHAPITRE IV
tomber. Mais tous les hommes importants du
éducation ni instruction, mais désireux d'appays avaient été élevés à Sorèze et désiraient
prendre, à une époque où personne· ne l'était. Sorèze. - Dom Fcrlus. - La vie à Sorèze. - Allures qu'il en fût de même pour leurs enfants; les
égalitaires. - Premières épreuves. - Visite d'un
Il devint très bon instructeur, et comme il
habitants de la ville, les ouvriers, les paysans
représentant du peuple.
était fort vaniteux, il recevait avec un boàheur
eux-mêmes, vénéraient les bons Pères et corn- .
indicible les louanges que mon père lui proC'est ici le moment de vous donner un prirent que la destruction du collège amènediguait parce qu'il les méritait. Aussi, par abrégé historique du célèbre collège de Sorèze, rait la r uine de la contrée. On engagea dom
reconnaissance, Lannes gâtait-il autant qu'il le tel qu'il m'a été fait par dom ,\bal, ancien Ferlus à se porter acquéreur du collège et
pouvait les enfa nts de son général.
sous-principal, que je voyais très souvent à des immenses propriétés qui en dépendaient.
Un beau matin, mon père reçoit l'ordre de Paris, sous l'Empire.
Personne ne mit aux enchères, le principal
lcrnr le camp du Miral et de conduire sa diLorsque, sous Louis XV, on résolut de devint donc propriétafre à bon compte de
vision au corps d'armée du général Dugommier, chasser les Jésuites de France, leurs défen- l'immense couvent el des terres qui y étaient
qui faisait en ce moment le siège de Toulon, seurs prétendant qu'eux seuls pouvaient élever annexées. Les administrateurs du départedont les Anglais s'étaienl emparés par surprise. la jeunesse, les Bénédictins, ennemis déclarés ment lui donnèrent beaucoup de temps pour
Alors, mon père me déclara que ce n'était pas des Jésui tes, voulurent prouver le contraire; payer. On lui prêta de toutes parts des assidans une pension de demoiselles que je pou- mais comme il ne leur convenait pas, quoi- gnats, qu'il remboursa avec quelques coupe~
vais apprendre ce que je devais savoir, qu'il qu'ils fussent très studieux et très instruits, de bois. Les vastes fermes du domaine fourme fallait des études plus sérieuses, et qu'en de se transformer en pédagogues, ils choisirent nirent à la nourriture du collège, et, faute
conséquence il me mènerait le lendemain au quatre de leurs maisons pour en faire des d'argent, dom Ferlus payait les professeurs
collège militaire de Sorèze, où il avait déjà collèges. Ce furent entre autres Sorèze et externes en denrées, ce qui leur convenai t
retenu ma place et celle de mon frère. Je Pontlevo)', dans lesquels ils réunirent les mem- très fort, à une époque où la famine régnait
restai confondu !. .. Ne plus retourner àuprès bres de l'Ordre qui avaien t le plus d'aptitude en France.
de mes amies, avec les dames Mon«alvi cela pour le professorat et qui, après l'a voir exercé
Dom Ferlus fit l'usage le plus honorable
" '
me paraissait impossible!
plusieurs années, pouvaient se retirer dans les de la fortune que les circonstances venaient
Les routes étaient couvertes de troupes et autres couvents de l'Ordre. Les nouveaux col- de lui donner. Il y avait parmi les élèves une
de canons que mon père passa en revue à lèges prospérèrent ; Sorèze surtout se fit re- centaine de créoles de Saint-Domingue, la
Castelnaudary. Ce spectacle, qui m'eût charmé marquer, et la foule d'élèves qui y accoururent Guadeloupe, la l\fartinique et autres colonies,
quelques jours auparavant, ne put adoucir ma de toutes parts ayant rendu nécessaire un plus que la guerre maritime, et surtout la révolte
douleur, car je pensais constamment aux pro- grand nombre de professeurs, les Bénédictins des nègres, privaient de la faculté de corresfesseurs en présence desquels j'allais me y attirèrent beaucoup de laïques des plus pondre avec leurs parents. Dom Ferlus les
trouver.
instruits. Ceux-ci s'établirent avec leur famille garda tous. A mesure que ces enfants arriNous coucbàmes à Castelnaudary, où mon dans la petite ville où étai t le couvent, et les 1·aient à l'âge d'homme, il les employait
pè1:e apprit l'évacuation de Toulon par les An- enfants de ces professeurs civils, élevés gra- comme sous-maîtres et les faisait placer dans
glais (18 décembre 179J) et reçut l'ordre de tuitement au collège en qualité d'externes, différentes administrations. Plus tard, l'horise. rendre avec sa division aux Pyrénées- formèrent plus tard une pépinière de maitres zon politique s'étant éclairci, le Directoire,
Orwntal~s. Il résolut donc de nous déposer le de toutes les sciences et de tous les arts. Enfin, puis l'Empereur, aidèrent dom Ferlus dans
lendemam même à Sorèze, de n'y rester que la facilité de faire donner des leçons à très bon la bonne œuvre qu'il avait entreprise. C'est
~elqu_es heures et de se rendre promptement compte ayant amené à Sorèze l'établissement ainsi que la loyaulé et l'humanité de ce supéa Perpignan.
de plusieurs pensionnats de demoiselles, cette rieur estimable, augmentan t la bonne réputa~n . ~ortan_t de Cas~elnaudary, mon père petite ville devint remarquable en ce que les tion de son établissement, le firent prospéi-er
avait fait arreter sa voiture devant l'arbre re- hommes, les femmes de la société, etjusqu'aux
de plus en plus.
marquable sous lequel le connétable de Monl- plus simples marchands, possédaient une inA la mort de dom Ferlus, le collège passa
mo~en~y fu_t fait ~risonnier par les troupes de struction étendue et cultivaient tous les beaux- aux mains de Raymond Fcrlus, homme peu
Lom_s XIII a la smte de la défaite infligée aux arts. Une foule d'étrangers, surtou t des Anglais,
capable, frère du précédent, ancien Oratorien
partisans de Gaston d'Orléans révolté contre des Espagnols et des Américains, venaient s'y
marié, mauvais poète el connu seulement par
'
'
son f rere.
li causa sur cet événement
avec ses fixer pour quelques années, afin d'être près
la guerre de plume qu'il a longtemps souleai~es de c~mp, et mon frère, déjà fort instrui t, de leurs fils et de leurs filles pendant la durée
nue contre M. Baour-Lormian. Le collège
p~1t ~art a la conversation. Quant à moi, qui de leur éducation.
allait en déclinant, lorsque la Restauration de
n ~vais que de très légères notions sur l'hisL'Ordre des Bénédictins était généralement J8'14 ramena les Jésuites. Ceux-ci voulurent
toire générale de la France et n'en connaissais composé d'hommes fort doux ; ils allaient
alors se venger des Bénédictins, en abattant
aucun détail, c'était pour la première fois que
dans le monde cl recevaient souvent; aussi l'édifice qu'ils avaient établi sur les ruines de

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1f1ST0'/{1A

_________________________________________.

leur Ünlrc. LTnircrsilé, dirigée par l'abbé
Frayssinous, prit parti pour les Jésuites.
M. Haymond Fcrlus céda alors le collège à
son gendre, M. Bernard, ancien officier d'artillerie, qui arail été mon condisciple. Celui-ci
n'entendait rien it la direction d. un lei établis emcnt ; d'ailleurs, une foule de bons collèges rinrcnl lui taire concurrence, cl Sorèze,
perdant de jour N t jour de son importance,
est dcrcnu une des plus médiocres maisons
cl'éclucalio11.
Je reviens it l"époque où je fus placé it Sorèze. Je Yous ai dit comment dom Fcrlus
arait sauvé cc collège de la ruiuc et comment.
soutenu par les soins de cet homme éclairé,
œ fut le seul grand établissement de cc genre
que la Hérnlution lais a debout. Les moines
prirent l'habit laïque, et le nom de citoyen
remplaça celui de dom . A cela près, rien
d'essentiel n'était changé dans le collège, qui
subsistait paisiblement clan un coin de la
· France, pendant qu'elle était en proie aux
plus cruel déchirements. Je dis que rien
&lt;l'essentiel n"étai t changé, parce que les études
y suirnienl leur cours habituel et que l'ordre
1i"était point troublé; mais il était cependant
impo iblc que l'agitation fébrile qui régnait
au dehors ne se fit un peu sentir dans le col1,·gc. Je dirai même que dom Fcrl us, en
liummc très habile, faisait semblant cl"approuvcr cc qu'il 11c pourait empêcher. ],es
111urs étaient donc courcrls de sentence républicaines. li était défendu de prononcer Ir
110m de monsieu1·. Les élèrcs n'allaient au
réfectoire ou it la promenade qu·cn chantant
la .lfarseillaise ou autre hymnes républitains,
t•t comme ils entendaient parler conslammc11t
drs hauts faits de no armées, que mèmc
quelques-uns de plus àgés s'étaient cnrùlés
parmi les volontaires, cl que d"autres en
araicnL au si le désir, Loule cette j cu nrssc
qui, d'ailleurs, était éb·éc au milieu de
armes, puisque, mèmc arant la llévolution,
~orèzc était un collège militaire oî1 J"on apprenait l'cxcrcicc, l'équitation, la fortifi cation, etc., cle.. Loule celle j runcssc, dis-je.
arait pris depuis quelque lrmp une tournure
rl un esprit guerriers qui arnienL amené des
manières un peu trop sans façon . .\joutez it
n-la que le costume contribuait infi niment it
lui donner l'aspect le plus étrange. En cffl'l,
les élèves araicnt de gro souliers que l'on 11e
nettoyait q ue le décadi, des chaussette de fil
gris, pantalon et reste ronde de couleur hrn11c,
pas de gilet, des chemise drbrai llécs cl cou1crtcs de taches d'encre ou de crayon rougl'.
pas de crarate, ril'n sur la lêlc. rlwreux en
qLtrue sourcnt défaite, et dl' mains!. .. dl'
\'J'aie mains de charbonniers.
Mc roycz-rnus. moi , proprl'I, ci ré, rèlu
d'habits de drap fin, enfin Li ré it quatre épingles, me Yoycz-,•ous lancé au milieu de sept
œnts gamins fagotés comme des diables et
qui, en entendant l'un d'eux nier : &lt;&lt; Yoilit
des noureaux ! IJ quillèrcnl tumultueusement
leurs jeux pour renir se grou per autour de
nous, en nous regardant comme si nou, l'IISsion~ rté des hèles rn rirn~rs !

)Ion père nous embrassa l'l partit! ... )Ion
désespoir fut affreux! Me voilà donc seul, seul
pour la première fois de ma vie, mon frère
&lt;:Lant dans la grande rour el moi dans la peti te.
n' Nous vlions au plus fort de l"hi rcr: il
faisait lrès froid , cl d'après les règlcmcnls de
la maison, jamais le élè,·cs n';wairnl de
fou ....
Les élt•res de . or«:•zc étaient du reste hien
nou rris, surtout pour l'époqu e, car, malgré
la famine qui désolait la France, la bonne
administration de dom Fcrlus faisait régner
l"abondancc dan la maison. L'ordinaire était
l'crtaincmcnt tout cc qu·on pourait désirer
pour des écoliers. Cependant. le souper ml'
parut des plus mesquins, et la rnc des plats
scrl'i devanl moi me dégoùlait; mais m'cùlon olTcr t des ortolans, je n'en russe pas ,·oulu,
tant j"avai le cœur gros. Le repas finit,
comme _il arait commencé, par un chant patriotique.
On se ,mit it g~noux au couplet de la
A1a1'seillaise qui commence par ces mol :
« Amou r sacré de la patrie... l&gt;, puis on défila, comme on était l'Cnu, au son du lamliour ; enfin, on gagna les dortoirs.
Les élèl'eS de la grande co11r arnicnt chacun
une chambre particulière, dans laquelle on
les enfermait le soir; ceux de la petite cour haicnt quatre dans la même chambre, dont
&lt;·baquc angle contenait un lit. On me mil avec
Guiraud, Homcst.an et Lagarde, me compagnons de table, presque au si nouveaux qur
moi. J'en fus bien aise . Ils ni"araient paru
bons enfant et l"étaient réellement ; mais je
demeurai pétrifir en ,·o~·anl l"rxiguïLé de ma
('Ouchettc cl le peu d"épaisseur du matelas, et
,·e qui me déplaisait surtout, c'est que le lit
lùt en fer . Je n·en arais jamais ,·u de pareils!
Cependant, tout était fort propre, et malgré
mon chagrin, je m'endormis profondémcnl,
tant j'avais été fatigué par les ecou ses 1110 ~·ales que j'a,·ais éprourées pendant celle fatale
iournée.
Le lendemain, de gra nd malin, le tambour
de scrrice Yint battre le ré,·cil et faire d'horribles roulements clans les dortoirs, c-r qui lllt'
parut atrocement sauragc. ~fais que dcriw-jt·.
lorsque j e m·aperçus que, pendant mon son1meil , on m·arnit cnicl·é mes beaux habib.
mes bas fi11s el mes jolis souliers, pour )'
su bstituer les grossiers rètemr11ls et la lourde
chaussure de l"école ! Je pleurai de rage ... .
Après avoir fail con11a1Lre les prcmi«:·n•s
impression que j\:prourai it mon cnlrfr au
('Ollègc, je ,·ous forai gr,\ce du récit de ton rmcnl auxq uels je fus r u bu tte pendant Si\
mois. J'arnis été trop IJien ('hoyé chez ·lt•s
dames Mongah·i. pom 1w pas ùeaucoup souffrir moralr ment cl physilJUCment clans rna
1:ouYclle po' ilion. Je dcrin,; fort triste. et al'cr
une conslilution moins robuste je serais cc1·lainement tombé malade. Cette époque fut ·
une des plus doulou reuscs de ma Yic. Enfin,
le lrarail et l"habitude me firent prendre peu
i1 peu le dessus. J"ai mais beaucoup les cours
de littérature française, de géographie et surlcrn l d11 i,toii•r, ri j'y fis des progrè, . .fr drrins
..,, 20

""

un écolier passable en mathémali11ucs, cq
latin, au manège et à la salle d'armes; j" appris parfaitement l'exercice du fusil el me
plaisais beaucoup aux manœ111Tes du bataillon
formé d'élèl'&lt;'S que commandait un vieux capitaine retraité.
J'ai dit que l'époque de mon entrée au collège (fin de 1793) était celle oü la Conrention
faisait peser son sceptre sanglant sur la
France. Des représentant du peuple en mi, sion parcouraient les provinces, et presque
Lou- ceux qui dominaient clans le Midi vinrent ,·isiler l"établisscment de So1·èzc, dont le
titre militaire sonnait agréablement it leurs
oreilles. Le citoyen Fcrlus arait un talent tout
varliculicr pour leur persuader qu'il dc~·aient
soutenir un établissement destiné it former
une nombreuse jeunesse, l'espoir de la pall'ie; aussi en obtenai t-il toul cc qu'il l'Oulait,
et très sou,·ent ils lui firent déli vrer une
grande quantité de fascines destinées aux approrisionncmenls des années, notre principal
leur persuadant que nou en f'aision partie cl
que nous en étions la prpi11ièrc. Aussi ces
rcpré cnlants étaient-ils reçus cl fêtés co111mc
des ourerai11s.
.\ leur arrirée, Lous les élères rcrêlaie11t
ll'urs babils d'uniforme militaire ; le bataillon
manœu1Tait dc,·ant le- représc11lanls. 011
montait la garde it Ioules les portes comme
dans une place d"armes; on j ouait des pièces
de circonstance, clans lesquelles régnait le
patriotisme le plus pur; on chantait des
hymnes nationaux, et lorsqu'ils l'isitaienl les
dassc , surtout celles d'histoi re, on trou rait
toujou rs l"occa ion d'amener quelques tirades
sur l'cxcellcncc du gouvernement rei1ublicain
et les vertus paltiotiques qui en dérirenl. li
me sourient it cc propos que le représentant
Chabot, ancien Capucin, me questionnant un
jour ur l'hi toirc romaine, me demanda cc
que je pensais de Coriolan, qui, se royanl outragé par se co ncitoyens, oublieux de ~es
nncicns scn ices, s"était retiré chez le Yol~ques, ennemis jurés des Homains. Dom Ferlus
l't le prolcsscurs tremblaient que je n"approurassc la conduite du Homain ; mais je
la blàmai en disant : « Qu'un bon citoyen 11e
ch:l'ait jamai · porter les armes contre sa patrie, ni songer it se rcngcr cl"cllc, quelque
justes que f'u sent ses sujets de rnécontcntc111enl. » Le rcpré· cnlant f"ut si content de ma
réponse qu'il me donna l'accolaclc cl complimenta le chef du collège et les professeurs
~ur les bons principes qu'ils inculquaient à
leurs élè,·es.
Cc petit succès n"alfaiblil pas la haine que
j"arnis pour les co11rcnlionncls, et loul jeune
que j'étais, ces représentants me fo isaic11 t
horreur: j'arais déjit a scz de raison pour
rnmprcnclrc qu'il 1Ù!tai t pas nécessai re de se
baigner clans le sang français pour aurcr le
pays, et 4.ue les guillolinnde:; cl les massacres
élaien t des crimes alTreux.
Je ne Y0US parlerai pas ici du système
d'oppression qui régnait alors sur notre rnalheureu e patrie : rhistoire rnus l'a fait connaitrc: mais quelque fortes que soient les coul1•urs q11·c1te a crnployres pour prind·rc lrs

.llfÉJlf01~ES DU GÉNÉ~.Jll. B.Jl~ON DE }If.Jl~BOJ
horreurs dont lrs ter,-o,•istes se rendirent
massrs sont aveugles, et que Je pire gom·crneroupables, le tableau sera toujours bien au- ment rst celui du peuple.
Fa~bourg-Sain t-llonnn:, n• 87, au coin de la
dessous dr la réalité. Ce qu'il y a surtout de
P:~1le rue Verte. J'y arrivai au momrnt dn
plus surprenant, c·~st l? slupidil6 arec laquelle
deJe~mer : toute la fa mille était réunie. Il me
CHAPITRE V
les masses se la1ssa1cnt dominer par des
~.e.rait i~1possiblc d'exprimer fa joie que
hommes dont la plupart n'araicnt aucune Je •:cjoins i1 Paris mon p,' l'C et mes frères. _ !Ion J eprouvru en les reroyant tous ! Cc fu t un des
plus beaux jours de ma rie!. ..
capacité; car, q~1oi qu'on en ait dit, prc que
pcrc es_l _nomm~ au ~ommandPment tic la 17• flil'is,on m1l1t~11·e • Paris. fi refuse de seconder lrtous les conrenl1onncl étaient d'une merlio_Nou~ étions au printemps de l 799. La
\'ues de Sieyès et céde la place i, Lcfohvre.
,
ctilé plus qu'ordinairc, r t leur cou ra"e si
11epubhque existait encore, et le rrou,·crnemr nt
Yan_lé prenait sa source dans la peur qu'ils
Je venais d'al'oir seize ans au mois d'ao. t se composait d'un Direclofre exécutif de cinq
ara1ent les uns des autr·cs, puisque par~erain te t"98 s·
· après. ,·ers la fin de férrirr,• uje mem?rcs ?t de deux Chambres, dont l'une
I . ix mois
portait le l1~re cleConseildes Anciens ct)'autrc

- -...

B ATAILLE DE ZURICH

d"être

cr

·11 . • .

.

.

' gag11ee par le gé11éral Nassena. le 25 seplembre,

. ou i_ Olmes ils con cnlawnt à louL ce
que \Oula1cnt les meneurs J'a· .
1
.
·
1 111prnca nt
m~n exil, en 1815. unefoulc dr ,·onr1•ntio l 1qu1 , obligés comme moi de so ·1·. d F ' ne~
•
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n avaient pas la moindre lermntc: cl . . , ,
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de Lou1.s 'XVl et une Ioule
• ' de dc'cr cl a 1·mort
que pour saul'er leurproprc lètn Le c s oc. ,eux
.·
de ce lte epoque
.
, •i·ms somcn1rs
m'ont tellement
.
.
·, bh
prcss1onne
que ~ a orre tout ce qui tendrait à ram
la democratie, Lant ,·e sui~ con.1 .
cner
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amcu que les

Cliché

799.

Braun .

Tablea" de BoucnoT. (Al11sée de Versailles.)

c uill .

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l a1le colJc/?c de SorPze. Mon père avait un
am·
- ~1 Il .
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' - ,, nomme , . or,g-nac. qui se r ha rgca de
me .ramenc1· arec lui clans la c-a,)ilalr .
~
f•
·, • •
' _ous umcs Hill JOUI' pour nous rendre :t
Pa,' ris' ou· J·•rn lra1· en mars 1700, leJ·our mème,
ou
··· tre de l'Od.con brula
, pour la première
. . le lbe,t
lors
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, e cc .e ?eur provenait des nombreux rércrbcres rcums dans la capitale.
M ,
.
on perc occupait alors un hel hôtel ru e du
.., 2 1 ""'

de Con~cil des Cinq-Cents. )[on père-recevait
d~ez 1111 no'.n!ir~usc société. J'y fis conn~issance
ri, on am, rnl1mc, le général Bernadotte, cl
d:s hommes les plus marquants de l'éporrue.
tels que .losrph r l Lucien Bonaparte Defern~~n, 'appci·-Tandy, chef des Irland; is réfugies en France, le général Joubert, Salicetti.
Garran, Cambacérès. Je voyais aussi souvent
c·hez ma mt'.•rc madame Bonaparte et madame
de_~on,d_orcet, et quelquefois madame de Staël,
déJa C&lt;•lcbrc par ses œurres littéraires .

�111S TO']t1A

----------------------- - ------------- --- ~

Je n'étais que depuis un mois à Paris, lorsque, les pouvoirs de la législature étant expirés,
il fallut procéder à de nouvelles élections.
Mon pè1·e, fatigué des tiraillements incessants
de la vie politique, et regrellant de ne plus
prendre part aux beaux faits d'armes de nos
armées, déclara qu'il n'accepterait plus la
députation, et qu'il voulait reprendre du service actif. Les événements le servirent à souhait. A la rentrée des nouvelles Chambres,
il y eut un changement de ministère. Le général Bernadotte eut celui de la guerre ; il avait
promis à mon père de l'envoyer à !"armée du
Rhin, et celui-ci allait se rendre à Mayence,
lorsque le Directoire, apprenant la défaite de
l'armée d'Italie commandée par Schérer, lui
donna pour successeur le général Joubert qui
commandait à Paris la 17• division militaire
(devenue depuis la 1re). Ce poste dc,·cnu
vacant, le Directoire, comprenant que sa
haute importance politique exigeait qu'il fùt
confié à un homme capable et très ferme, le
fit proposer à mon père par le ministre de la
guerre )3ernadottc .. l\fon père, qui n'avait
-cessé de faire partie de la législature que pour
retourner à la guerre, refusa le commandement de Paris; mais Bernadotte lui montrant
la lettre de service déjà signée, en lui disant
que comme ami il le priait d'accepter, et que
comme ministre il le lui ordonnait, mon père
se résigna, et dès le lendemain il alla s'installer au grand quartier général de la division de
Paris, alors situé quai Voltaire, au coin de la
rue des Saints-Pères, et qu'on a démoli depuis
pour construire plusieurs maisons.
Mon père avait pris pour chef d'état-major le
colonel Ménard, son ancienami . J'étaischarmé
de tout le train militaire dont mon père était
entouré. Son quartier général ne désemplissait
pas d'officiers de tous grades. Un escadron, un
bataillon et six bouches à feu étaient en permanence devant ses portes, et l'on voyait une
foule d'o1·donnances aller et venir. Cela me
paraissait plus amusant que les thèmes et les
versions de Sorèze.
La France, et surtout Paris, étaient alors
fort agités. On était à la veille d'une catastrophe. Les Russes, commandés par le célèbre
Souwaroff, venaient de pénétrer en Italie, où
notre armée avait éprouvé une grande défaite
it Novi. Le général en chef Joubert avait été
tué. SouwarolTvainqueur se dirigeait sur notre
armée de Suisse, commandée par Masséna.
Nous avions peu de troupes sur le Rhi n.
Les conférences de paix entamées à Rastadt
avaient été rompues et nos ambassadeurs
assassinés; enfin, toute l'Allemagnr. s'armait
de nouveau contre nous, et le Oirccloire,
tombé dans le mépris, n'ayant ni troupes ni
argent pour en lever, venait, pour se procurer
des fonds, de décréter un emp1·unt forcé qui
avait achevé de lui aliéner Lous les esprits. On
n'avait plus d'espoir qu'en Masséna pour arrèter les Russes cl Jeg empècher de pénétrer en
France. Le Directoire impatient lui expédiait
courrier sur courrier pour lui ordonner de
livrer bataille ; mais le moderne Fabius, ne
voulant pas compromettre le salut de son pays,
attendait que quelque fausse manœurrc de

son pétulant ennemi lui donnât l'occasion de
le battre.
Ici doit se placer une anecdote qui prouve à
combien peu de chose tient quelquefois la
destinée des États, comme aussi la gloire des
chefs d'armée. Le Directoire, exaspéré de voir
que Masséna n'obéissait pas à l'ordre réitéré
de livrer bataille, résolut de le destituer ; mais,
comme il craignait que ce général en chef ne
tint pas compte de celte destitution cl ne la
mil dans sa poche, si on la lui adressait par
un simple courrier, le ministre de la guerre
reçut l'ordre d'envoyer en Suisse un officier
d'état-major chargé de remcllrc publiquement
à Masséna sa destitution, et au chef d'étatmajor Chérin des lettres de scr\'icc qui lui
conféreraient le commandement de l'armée. Le
ministre Bernadotte ayant fait connaitre confidentiellement ces dispositions à mon père1
celui-ci les désapprouva en lui faisant comprendre ce qu'il y avait de dangereux, à la
veille d'une affaire décisive, de priver l'armée
de Suisse d'un général en qui elle a,•ait confiance, pour remettre le commandement à un
général plus habitué au service des bureaux
qu'à la direction des troupes sur le Lerrain.
D'ailleurs la position des armées pou\'ait changer: il fallait donc charger de cette mission
un homme a scz sage pour apprécier l'étal
des choses, cl qui n'allàt pas remettre à
Masséna sa destitution à la ,•cille ou au milieu
d'une bataille. Mon père persuada au ministre
de confier cette mission à M. Gault, son aide
de camp, qui sous le prétexte ostensible d'aller
vérifier si les fournisseurs avaient livré le
nombre de chevaux stipulés dans leurs marchés, se rendit en Suisse arnc l'autorisation
de garder ou de rcmellre la destitution de
Masséna el les lettres de commandement au
général Chérin, scion que les circonstances lui
feraient juger la chose utile ou dangereuse.
C'était un pouvoir immense confié à la prudence d'un simple r.apitaine ! àl. Gault ne
démentit pas la bonne opinion qu'on avait eue
de lui. Arrivé au quartier général de l'armée
suisse cinq jours avant la bataille de Zurich,
il vit les troupes si remplies de confiance en
Masséna, et celui-ci si calme et si ferme, qu'il
ne dou~a pas du succès, et gardant le plus
profond silence sur ses pouvoirs secrets, il
assista à la bataille de Zurich, puis revint à
Paris, sans que Masséna se fût douté que ce
modeste capitaine avait eu entre ses mains le
pouvoir de le priver de la gloire de remporter
une des plus belles victoires de cc siècle.
La destitution imprudente de Masséna cùl
probablement entrainé la défaite du général
Chérin, l'entrée des Russes en F1·ancc, celle
des Allemands à leur suite, cl peut-ètre enfin
le boulercrsemcnt de l'Europe! Le général
Chérin fut Lué à la bataille de Zmich sans
s'ètrc douté des intentions du gouvernement à
son sujet. La victoire de Zurich, tout en
empèchant les ennemis de pénétrer dans l'intérieur, n'avait cependant donné au Directoire
qu'un crédit momentané; le gouvernement
croulait de toutes parts : personne n'arail confiance en lui. Les finances étaient ruinées ; la
Vendée el la Bretagne élaient L'll complète
.., 22 w-

insurrection ; l'intérieur dégarni de troupes;
le Midi en feu ; les Chambres en désaccord
entre elles et avec le pouvoir exécutit; en un
mot, l'État touchait à sa ruine.
'fous les hommes politiques comprenaient
qu'un grand changement était nécessaire el
inéYitable; mais, d'accord sur ce point, ils
différaient d'opinion sur l'emploi du remède.
Les vieux républicains, qui tenaient à la Constitution de l'an III, alors en vigueur, crurent
que pour sauver le pays il suffisait de changer·
quelques membres du Directoire. Deux de ces
derniers furent renvoyés et remplacés par
Gohier et Moulins; mais ce moyen ne fut qu'un
très faible palliatifaux calamités souslesquelles
le pays allait succomber, et ranarchie conti nua
de l'agiter. Alors, plusieurs directeurs, au
nombre desquels était le célèbre Sieyès, pensèrent, ainsi qu'une foule de députés et
l'immense majorité du public, que pour sau,·er la France il fallait remettre les rênes du
gouvernement entre les mains d'un homme
ferme el dt~à illustré par les ser1•ices rendu
à l'État. On reconnaissait aussi que cc chef ne
pouvait être qu'un militaire ayant une grande
influence sur l'armée, capable, en réveillant
l'enthousiasme national, de ramener la victoire
sous nos drapeaux et d'éloigner les étrangers
qui s'apprêtaient à franchir les fron tières.
Parler ainsi, c'était désigner le général
Bonaparte; mais il se trouvait en cc momrnt
en Égypte, et les besoins étaient pressants.
Joubert venait d'être Lué en Italie. Masséna,
illustré par plusieurs victoires, était un excellent général à la tète d"une armée active, mais
nullement un homme politique. Dernadotle ne
paraissait ni assez capable ni assez sage pour
réparer les maux de la France. Tous l~s
regards des novateurs se portèrent donc sur
~loreau, bien que la faiblesse de son caractère
et sa conduite assez peu claire au 18 fructidor
inspirassent quelques craintes sur ses aptitudes gouvernementales. Cependant il est certain que, faute de mieux, on lui proposa de
se mettre à la tète du parti qui voulait rcnrnrscr le Directoire, el qu'on lui offrit de lui
confier les rênes de l'État arec le titre de président ou de consul. Moreau, bon et brave
guerrier, manquait de courage politique, et
peut-être se défiait-il de ses propres moyens
pour conduire des affaires aussi embrouillées
que l'étaient alors celles de la France. D'aillenr$, égoïste et paresseux, il s'inquiétait fort
peu de l'avenir de sa patrie et préférait le
repos de la vie prirée aux agitations de la politique ; il refusa donc, et se retira dans sa terre
de Grosbois pour se liner au plaisir de la
chasse qu'il aimait passionnément.
Abandonnés par l'homme de leur choix,
Sieyès et ceux qui rnulaicnl avec lui changer
la forme du gourernement, ne se sentant ni
assez de force ni assez de popularité pour
atteindre leur but sans l'appui de la puissante
épée d'un général dont le nom rallierait
l'armée à leurs desseins, se virent contraints
de songer au général Bonaparte. Le chef de
l'entreprise, Sieyès, alors président du Directoire, se flattait qu'après avoir mis Bonaparte
au pouroir, celui-ci, ne s'occupa nt que de la

.MÉM01'/fES DU GÉNÉ~ A L BA~ON DE .MA ~BOT - - ,

réorganisation et de la conduite des armées, . Le président Sieyès fut pendant quelques
lui laisserait la conduite du gouvernement Jours assez embarrassé pour donner un suc- blic, que du reste son étal d'infériorité visdont il serait l'àme, et Bonaparte seulement le cesseur à mon père; enfi n, il remit le com- à-vis de la marine anglaise la retiendrait
chef nominal. La suite prouva combien il ~andcment de Paris au général Lefebvre qui, longtemps dans les ports, qu'elle ne concevait
donc pas que lui, général de division de l'ars'était trompé.
rc?emmcnt blessé à l'armée du Rhin, se trou- mée de terre, mt't son û.ls dans la marine au
_Imbu de cette pensée, Sieyès, par l'cntrc- vai~ en cc ~ornent dans la capitale. Lefebvre
m1se du dépu té corse Salicclli, envoya en était un ~~c1~n sergent des gardes françaises, lieu de le placer dans un régiment où le ~om
et les services de son père devaient le faire
1~gyptc un agent secret et sûr pour informer· brave m1hta1re, bon général I d'exécution
bienvenir.
Elle termina en disant : (( Conle général Bonaparte du fàchcux étal dans quand on le dirigeait de près, mais crédul~
lequel se trouvait la France, cl lui proposa de au dernier point, et ne s'étant jamais rendu d~i~ez-1,e en. I_talic plu~ol q~e de l'envoyer
Ycnn· se mcllrc à la tète du gom·crncment. compte de la situation politique de la Ftance ; pcr1r d cnnm a bord d un vaisseau enfermé
Et comme il ne doutait pas que Bonaparte aus~1, arec !es mols habilement placés de dan_s ~a r~dc . de Toulon ! » Mon père, qui
n'acceplàt arec résolution cl ne rerint promp- 9l01re, palne et victoire, on était certain de avait c~é ~edm_l ?n moment par la propo ition
tement en Europe, Sieyès mit tout en œmTc lui faire faire tout ce qu'on Youlait. C"étail du cap1lame S1b11lc, arait un esprit trop j uslt'
pour assurer fcxécution du coup d'État qu'il u? ~omm~ndant de Paris tel que le voulait pour ne pas apprécier le I"aisonnemcnl de madame Barairon. - &lt;( Eh bien, me demanda+il
méditait.
S1eycs, qm _ne se donna mème pas la peine de ,·eux-tu venir en llalie avec moi et servi;
Il lui fut facile de faire comprendre à son le _gagner _m de le prérenir de cc qu'on altcncollègue directeur Roger-Ducos que la puis- ~a1t, de lui, tant il était certain qu'au jour de dans l'armée de terre? ... 1&gt; Je lui sautai au
sance leur échappait journellement, et que, le l évenemcnl Lefebvre ne résisterait pas à l'as- cou et acceptai avec une joie que ma mère
pay~ é~nt à l~ veille d'une complète désor- cenda~t. du génér~ Bonaparte et aux cajolcrie-s partagea, car elle avait combattu le premier
gam~al10n, le bien public et leur intérêt privé du pres1dent du Directoire. Il avait bien jugé projet de mon père.
Comme alors il n'existait plus d'école milidevaient les engager à prendre part à I'éta- Lefebvre, car, au 18 brumaire, celui-ci se
blissement d'un gourerncmcnt terme, dans mit avec toutes les troupes de sa dirision taire_, _cl qu:on n'entrait dans l'armée qu'en
qu~~te de simple soldat, mon père me conlequel ils trouveraient à se placer d'une masous les ordres du général Bonaparte, lorsq u'il du1S1t sur-le-champ à la municipalité du
nière moins précai:e et bien plus avantageuse.
marcha contre le Directoire et les Conseils Jer arrondissement, place ~eauvau, et me fit
Roger-Ducos promit ~on concours aux projets
pour renverser le gourernement établi et créer engager dans le 1er ré!!'imcnt de housards
de changement; mais les trois autres direc0
le Consulat, ce qui valut plus tard au général
(~n_ci_cn Bc~~hcny),. qui faisait partie de la
teurs, Barras, Gohier et Moulins, ne voulant
I~:febvre une ~rès haute laveur auprès de d1v1s10n qu 11 devait commander en Italie·
pas consentir à quitter le pouvoir, Sieyès cl
1 Empereur, qm le nomma maréchal duc de c'était le 5 septembre 1799.
'
les meneurs de son parti résolurent de se
Dantzig, sénateur, et le combla de richesses.
Mon père me mena chez le tailleur· charrré
passer d'eux et de les sacrifier lors de l'éYéJ"ai retracé rapidement ces événements
de faire les modèles du ministère de la rrucr~e
ncment qui se préparait.
pa:c~ qu'ils expliquent les causes qui con~ et 1m. commanda pour moi un costume0 com, ~ependant, il était difficile, ou du moins
&lt;luisirent mon père en Italie cl curent une si plet de housard du 1•r, ainsi que tous les
per1lleux, mèmc arec la présence du général
grande in0uence sur sa destinée cl sur la effets d'armement et d'équipement, etc., etc .. ..
Bonaparte, de changer les constitutions de mienne.
)fc voilà donc militaù·e ! ... housard!. .. Je ne
rcnrerscr le Directoire et d'établir un ~utre
me sentais pas de joie!. .. Mais ma joie fu t
gouvernement sans l'appui de l'armée et surtroublée, lorsqu'en entrant à l'hôtel, j e pensai
tout d_e la division qui occupait Paris. Afin de
CHAPITg E VI
qu'elle allait aggraver la douleur de mon
po_u~·o1r compter sur elle, il fallait èlre tir du
m1111strc de la guerre et du rrénéral comman- )Ion père esl enl'oyê en llalie. - Comment se fixa frè~e Adolph~, âgé de deux ans de plus que
moi et campe au collège comme un enfant !
~~nt la 17• dirision militai~c. Le président
ma destinée. - Je de1•iens housard.
Je conçus donc le projet de ne lui apprendrP
:Sieyès _chercha donc à gagner Bernadotte et
Après avoir remis son commandement au mon engagement qu'en lui annonçant en mèmc
mon pere, en les faisant sonder par plusieurs
général Lefebvre, mon père retou rna s'établir temps que je voulais passer avec lui le mois
d~pt'.lés ~c. leurs amis, dévoués aux projets de
S'.eyes. J a1 su d_epuis que mon père avait :'t l'hôtel du faubourg Saint-Honoré et ne qui devait s'écouler avant mon départ. Je priai
s'occupa plus que des préparatifs de son départ d~~c mon père de me permettre que je fusse
r~po_ndu ~ux ~cm1~ouv~rlures que l'as lucieux pour l'Italie.
ieyes lui aYa1t fait faire : cc Qu'il com-cnait
m mstaller près d'Adolphe, à Sainte-Barbe
Des causes très mm1mes influent souvent jusqu'au jour où nous nous mettrions en rout~
&lt;C que les malheurs du pays demandaient un
&lt;c pro_
m~t remède; mais qu'ayant juré le sur la destinée des hommes ! Mon père et ma pour l'Italie.
Mon père comprit parfaitement le moti1
« mamllen _de_la Constitution de l'an III, il mère étaient très liés a,•ec M. Ilarairon di« ne se serv1ra1t p_as de l'autorité 'lue son corn- recteur de,_l'enregislreme_nt: Or, un jour ~u'ils de cette demande; il m'en sut même très
« man_d~~cnt lm donnait sur les troupes de allèrent deJcuner chez lm, ils m'emmenèrent bon gré, et me conduisit le lendemain chez
« sa &lt;ln:1S1o_n pour les porter à renverser cette avec eux. On parla du départ de mon père de M. Lanneau.
la bonne conduite de mes deux cadets · e~fin
&lt;c _Conslitut10n. » Puis il se rendit chez Siey'
V?u~ ûgurez-v~u~ mon entrée au collège? ...
M.
Barairon ayant demandé : &lt;( Et Ma:cellin
h'.1.r~mit sa démission de commandant dce;;
On
eta1t en récreat10n, les jeux cessent ausqu' en ferez-vous? - Un marin, répondit mon' sitôt ; tous les élèves grands et petits m'envidms10n
de
..
·
. , Paris et demanda tine d"IVISIOll
père; le capi laine Sibille s'en charrrc et va
acllv~. _S1~yc~ s'empressa de la lui accorder,
ronnent. ~•est à qui louchera quelque partie
l'emmener
avec lui à Toulon.... ,&gt; Alors la de mon aJustement. .. bref, le succès du houtant il ?tait a1~e d'éloigner un homme dont la
fcrme!e da_ns l accomplissement de ses deroirs bonne madame Barairon, à laquelle j"en ai tou- sard fut complet!
pouvait
le coup d'E.ta l proJetc.
. . Jours su un_gré infini, fitobserrer à mon pèrt•
Le jour du départ arriva ... et je me séparai
L
• •faire avorter
.
e m1,mstre Bernadotte suirit l'exemple de que la marme lrançaisc était dans un désarroi &lt;l_e ma mère et de mes trois frères avec la plus
mon perc et fut remplacé par Dubois-Crancé. complet, que le maurais état des finances ne "'.''Cdouleur, malgré le plaisir que j'éprouvais
pcrmett.1it pas qu'elle fùt promptement réta- d entrer dans la carrière militaire.
(A

suivre. )

G~NÉRAL DE

MARBOT.

�HISTORIA

Docteur CABANÈS
~

Une enquête matrimoniale
au

XV/8

Item. Ils prendront g.irde bien attentivement si légère (par nature, quant à ses mou1'cme11ls,
n'entendons p.is quant à l'esprit).
son teint est clair.
Elle n'est point ba,·:1rde en paroles; elle ., un
llem. lis prenclronl soigneusemen t note de la
maintien demeuré [ce qtti signifie ans cloute
couleur de ses cheveux.
posé, image expres ive de la pudcttr féminine.
Item. lis feront note précise de ses rcux. de ses
Au surplus, nous pensons qu'elle a été a,·arc rie
sourcils, de ses dents et cle ses lèvres.
paroles, parce que la reine sa mère était présen le,
llem. IJs remarqueront bien le clcssio et la tour- et devant elle, elle a\'ait l'air d'une vierge, el panure dti son nez, la hauteur cl la largeur de son raissait ne pas faire attention à nous, pour ricaner
front.
cl folàlrer (clc parole) avec les filles d'honneur.
Item . Par-dessus tout, ils remarqueront sa peau.
Quant à ses reux, ils sont bruns, le poil de ses
Item . llsprendront gardc à ses bras; ils rnrronl sourcils est noir ou noirâtre; pour ce qui cons'ils sont gros ou minces, longs ou courts.
cerne son nez, il a, sur une certaine longueur, unr
Item. lis Yerronl sa main nue el remarqueront certaine éminence au milieu, al'Cc un bout effilé
bien exactement comment elle est faite, si clic rsl qui cherche il joindre cl i1 baiser la lèlTe supëépaisse ou mince, si· clic est gr:issc ou maigre, ricurc il peu près comme chez la reine sa mfre.
Xous avons vu les mains nues cle la jeune prinlongue ou courte.
l te111 . lis prendront noie de ses doigts, s'ils sont cesse maintes fois, el le avons baisées, nous avons
longs ou courts, gros ou minces, larges ou étroits aperçu qu'elles étaient douces au tacl, d'une peau
naturellement propre cl d'un arrondis cmcnl fort
du bout.
engagean
t.
llem . Ils remarqueront si ~on cou est long ou
Du reste, nous n'avons aperçu aucun poil (sinon
court, gros ou m:ncc.
follet) autour de ses lèvres, qui sont d'une peau
[ lem. Si elle a de la barbeau lour des lèvres ou non.
Premiè1'eme11t, après avoit· présenté cl délivré
les lellres dont ils seront porteurs, et qui doivent
Item . lis foront en sorte d·.ipprochcr ladite jeune bien nelle.
Quant i1 ce qui a rapport il l'haleine de ladite
titre délivrées auxdites reines de la part de lady princesse 11 jeun : ils entameront avec elle une
jeune
princesse, nous n'avons pu approcher ,es
1
Catherine, princesse de Galles , ils remarqueront conversation de manière à poul'Oir s'approcher au!'Si
bien quel est l'étal qu'elles tiennent cl quelle est près de sa bouche qu'ils pourront décemment le lèvres d'assez près pour par,•enir i1 une connaisleur cour : si elles n'ont qu'une maison, ou si d ies faire, afin de respirer son haleine el de pouvoir sance certaine de c&lt;'l article; cependant, sans
vivent séparément; comment elles sont accompa- juger si clic est rlouce ou non, si sa bouche a l'odeur faire semblant cle rien, autant que l'honnètcll' l'a
permis, nous avons communiqué a\'CC ladite jeune
gnées, quels seigneurs cl quelles darnes sont au- de quelque épice, d'eau cle rose ou de musc.
princesse, cl nous devons dire que nous n'avons
Item
.
Ils
prcn'
d
ronl
noie
de
la
li:rnlcur
cl,•
sa
tour d'elles,
dislint:tuti aucune odeur d'épice ni d'eau de rosr,
De plus, si lesdits serviteurs du roi trouvent taille et demanderont si t&gt;llc porte des pantoufles; cl qu':1 juger de la rose de es lèvres, du lys cil'
r1ue les deux reines n'ont qu'une mèmc maison, clans cc cas, ils tàchcront d'en voir une et de son teint, de la fraîcheur de sa bouche, nous ne
ils remarqueront avec attention la manière dont prendre la mesure de son pied.
pouvons conjecturer sinon qu'elle est la salubrité
celte maison est tenue, el s'assureront du pied sur
llem. Ils l~cheronl de sa"oir si clic n'a pas clc la anlé et la joie clc la vie (au moins en aplequel clic est montée.
quelque infirmité ou difformité naturelle, de quel parence).
Ils observeront le maintien, la contenance, l'air genre elle pourr:iil être, si clic est constamment
Pour ce qui a rapport à la hauteur de la taille,
de visage avec lesquels les lellres dont ils soul d'une bonne santé ou si parfois elle ne serait pas jamais nous n'avons pu connaitre la hauteur des
porteurs seront reçues el les réponses verbales qui sujelle à quelque maladie.
talons; mais nt que les jupes ont longues el que
y seront faites; ils remarqueront le degré de di,Item. lis làcheronl de savoir si clic n'a pas eu nous n'avons pu voir que le bout du pied en marcrétion, de sagesse el de gravité avec lequel les- &lt;Jul'lque intrigue particulière a1·cc le roi cl'Ar.igon, chant, en Yérilé, le peu que nous avons vu du
dites réponses seront faites.
son oncle, el si clic lui ressemble.
susdit pied, autant que nous nous y connaissons,
/Lem. Ils sauront quel est son régime ordinaire, nous a paru joli el particulièrement petit, - cc
lis feront en sorte de sa,·oir si la JCtmepcrsonne
ne parle aucune autre langue que l'espagnole el si elle aime à boire, si elle mange beaucoup, si qui est mème chose.
elle fait des repas fréquents, si elle boit du ,·in ou
l'italienne el si elle sail le français ou le latin.
En dernier lieu, la jeune susdite princesse est
Ils remarqueront particulièrement l'àgc, la de l'eau, ou du l'un et de l'autre ensemble.
grande mangeuse, elle fail deux bons repas par
taille et les traits de ladite jeune princesse; le
Item. Lesdits serviteurs du roi chercheront le jour. En général, elle boit de l'eau avec une inteint de so.n vis.ige, si ce visage est peint ou non; plus habile peintre qu'ils pourront trouver el feront fusion de cannelle, quelquefois clic boit de l'hi·si elle est grosse de corps ou non, épaisse on faire le portrait le plus fidèle possible de ladite pocras, mais r:iremcn t.
svelte; si elle a la physionomie animée el aimable, jeune princesse et le feront refaire s'ils ne le trouli est à croire qu e le roi fnt médiocrrnwnl
ou bien m.iussade el mélancolique; si clic est vent pas absolumen l ressemblant.
satisfait
des renseignemPnls qui lui fnrenl
pesante ou légère; si elle a l'air cll'ronté, ou bien
néPOXS E DES SE!lVITEUIIS UU ROI II ENRI \'Il
tran mis, car il ne donna pas uite à son
si la pudeur met du fard sur son visage.
AUX QUl:STIOXS Cl-DESSUS
proj et d'un ion.
1. La princesse Catherine, nommée dans le docuHenri VII resta veuf. Cinq ans plus tard, il
Autant que nous pouvons nous en rapporter à
ment, est, à ce qu'on présume, Catherine de Galles ou
succombait,
laissant un fils - qui monta sur
nos
propres
sens,
sujets
:1
l'
en
cur
el
aux
illusions,
Catherine d'Aragon, fille de Ferdinand le Catholique
el d'Isabelle de Castille; elle a\'ait éle mariée. le la jeune princesse ne nous a p~s paru peinte; s:i le trône sou le nom de lien ri VIII - el deux
14 novembre 1501, par Henri VII, à son fils ai11é,
stature, ainsi que les traits de son visage, nous fil les: l'une Jllarguerile, mariée à Jacques I\',
Arthur, âgé de 15 ans. Celui-ci étant mort six mois
ont paru aimables: il ! a quelc1uc chose de l'Onclclet roi d'~cossc; l'au tre Marie, qui devint la
après son mariage, sans l'avoir, dit-on, consommé
Henri VII forma le projet de remarier la jeune l'CU\'~ cl de grassouillet dans sa peau.
seconde frmme dC' notre bon roi Louis XII.
Catherine avec son second fils Henri, devenu prince
Son air csl la gaieté même el n'a rien de rende Galles, /igé de 12 ans. Le pape lui donna la disÜ OCTEt:R C.\BANÈS.
frogné. Elle est demi-sérieuse (par clécrnce), cl
pense nécessaire el le mariage eut lieu.

Le roi d'Anglc~errc Henri YII, étant devenu
veuf de la reine Elisabeth, fille d'tdouard IV,
avait conçu le projet de se remarier. A cet
effet, il dépêC'ha trois de ses serviteurs de
confiance à la Cour de "aples, munis des
curieuses instructions que l'on va lire.
Ces trois missi dominici étaient chargés,
non seulement de vérifier su r quel pied
vivaient les princesses, la ,,ieille reine de
~aples cl sa fille, destinée en mariage au
roi, mais encore cl surtout d'ohscner la
jeune personne intus el in c-ule, pourrait-on
dire, el de rapporter au roi le résultat de
leurs observations.
Yoici, au surplus, les recommandations
fai tes par Henri VII à ceux qu' il avait chargés
de la délicate mis ion de lui choisir une
épouse. Le moindre commentaire enlèverait
au texte toute sa saveur.

"'' 24

1M

LA

M A RQUISE D E POMPA D OUR
PASTEL DE

LA TOUR. - (Musée du Louvre.)

�ARVÈDE BA~INE
'O)"o

Une reine en .exil
De nos jours, quand un souverain a la iamais mis de côté un seul écu. Leur frontière des Parlements qui \"Otent le budget, il ne
certitude que son peuple ne veut plus de lui, passée, il ne leur restait qu'à tendre la peut plus être question de faire des largesses
il ne s'entête pas; il prend un fiacre, se fait main aux autres princes, et cette pensée aux souverains détrônés qui ont choisi tel ou
conduire à la gare et
tel pays pour augagne la frontière,
berge. - Le contrioù ses sujets, de
buable se fâcherait.
leur côté, ne sont
De nos jours, pas
pas si sots que de
un contribuable ne
1ui faire des difficulse sent obligé moratés. On lui souhaite
lement à payer la
bon voyage et on le
plus légère obole
laisse s'envoler vers
pour les monarques
la terre d'exil où
en disponibilité qu'il
l'attendent ses écocroise sur le boulenomies, placées en
vard.
valeurs sî1res chez
On admettait auw1 banquier discret.
trelois qu'il existât
C'est si simple et si
une solidarité entre
naturel que nous
les têtes couronnées.
avons de la peine à
En outre, l'absence
comprendre qu'il
de contrôle dans les
n'en ait pas toujour~
finances, en France
été de même. Rien
du moins, facilitai t
ne nous paraît plus
les générosités. La
stupide que l'arresreine en exil, dont
tation de Louis XVI
nous allons con ter
à Varennes, si cc
l'histoire, n'en fut
n'rst l"arreslalion dt&gt;
pourtant ni plus riCharles 1°' à l'ile de
che, ni plus heureuse
Wight. Ils étaient
parmi nous. L'esprit
presque dehors; il
de corps lui valut
fallait les pousser par
beaucoup de belles
les épaules, au lieu
paroles et de révéde les ramener de
rences; il y eut peu
lorce, pour se donde bienfaits solides
ne!' ensuite le tort,
au bout de ces dédevant la postérité,
monstrations. Il est
de leur avoir coupé
vrai que nous avions,
la tête.
de notre côté, nos
Les rois de jadis,
difficultés. Cepend'autre part, secramdant, nous aurions
ponnaient trop à
pu avoir l'hospitalité
leurs trônes. Ils ne
moins mesquine, et,
savaient pas s'en aller
en mainte circonà temps, sans se faire
stance, moins blesprier, ou à _peine,
sante.
comme Charles X,
Je connais peu
Cliché llraun.
Louis-Philippe,!'emd'existences aussi
pereur du Brésil,
LA REINE'.IHENRIETTE-MARIE, femme de Charles l" d'Angleterre. - Tableau de' VAN Dvcu. 'Édimbo111·g . )
pénibles que celle
Amédée d'Espagne
t1ui lut laite par le
et plusieurs autres . .
gouvernement
de
Leur répugnance à faire leurs pacruels prove- leur rendait la pensée de l'exil bien amère. Mazarin à la reine Henriette-Marie, femme
nait en partie de la grande incertitude du sort
·11s comptaient bien un peu sur l'esprit de de Charles {cr d'Angleterre. Notre cour l'avait
qui les allendait hors de leur royaume. lis corps qui existait alors entre les monarques, recueillie au double titre de fille de France et
avaient toujou rs été l'imprévoyance mème, et qui a presque entièrement disparu sans de souveraine déchue, et elle lui créa une
faute de s'être familiarisés, comme ceux de qu'on puisse leu r en faire un reproche. Lrs situation de parente pauvre, à qui l'on compte
notre temps, avec la pensée des révolutions. souverains n'ont plus que _bien rarement la les bouchées de pain el avec qui l'on ne se
Jls n'avaient jamais pris de précautions, libre disposition de la bour~e nationale. Avec gêne pas.

�-

UN'E ~'E1N'E 'EN 'EX1L - - - .

1f1STO'J{1Jl,

Henriette-Marie, fille de Henri IV et de
Marie de Médicis, était née en 1609 et avait
épousé Charles Ier en 1625. C'était une pelile
personne maigre et mal faite, avec une- grande
figure allongée et de grands traits. Elle avait
de beaux yeux bien fendus, un grand nez,
1111c grande bouche et un teint admirable.
Son esprit était tourné à la gaieté; elle voyait
toujours le côté comir{lle des choses. Dans
ses plus grands malheurs, il lui passait toul
it coup une idée drôle par la tête, et elle s'interrompai t de pleurer pour la raconter le plus
plaisamment du monde.
Bossuet dit, dans son Om ison funèbi·e,
qu'elle était « douce ,, et « familière o. Pour
familière, oui ..Elle l'était, naturellement, tenant cela de son père; elle l'était devenue
encore plus à l'école des événements, toujours
comme Henri IV. Pendant que son époux se
débattait contre les révolutionnaires anglais,
Henrielle-Marie lui cherchait des secours et
lui amenait elle-même des troupes, métier
dans lequel il ne sied pas de faire la renchérie.
Aussi vivait-elle avec ses soldats en camarade,
recevant comme eux la pluie et le soleil, mangeant comme eux en plein champ, encourageant leurs familiarités et marchant toujours
i1 cheval à leur tête.
Pour la douceur, c'est une autre a!faire. Bossuet a péché ici par excès d'indulgence. Henriette-Marie avait peut-être été douce dans sa
première jeunesse et sa prospéri té; elle ne
l'était plus que d'une façon intermittente,
quand les circonstances le lui permellaicnt,
lorsqu'il lui fallut s'enfuir vers le sud-ouesl
ùe l'Angleterre, au début du mois de mai 1644.
La pauvre femme venait d'être fort malade
d'une fièvre rhumatismale, et elle était presque
à la veille d'accoucher. Charles Jcr l'avai t fait
partir quand même, parce qu'il n'y avait plus
ni repos ni sécurité pour la reine d'Angleterre
dans les lieux où se trouvait le roi d'Angleterre, et elle avait réussi à gagner la ville
d'Exeter, mais dans un état à faire pitié. Sa
belle-sœur, Anne d'Au triche, régente de France,
s'était hàlée de lui envoyer son ancienne sagefemme, Mme Péronne, avec 20 000 pistoles,
du linge pour la mère et une layette pour
l'enfant. La « reine malheureuse ll, ainsi
qu'elle signait volontiers ses lettres, avait eu
tout juste le temps de faire ses couches sans
recevoir de coups de canon. Quelques jours
plus tard, elle était assiégée dans Exeter.
Elle était encore au fond de son lit, et d'une
faiblesse extrême. Elle était presque sans le
·sou, ayant envoyé les 20 000 pistoles à
Charles I•r, pour payer ses troupes. En cet
état, Henriette-Marie jura de ne pas tomber
vivante aux mains des rebelles.
Le 28 juin, elle écrivit à son époux qu'elle
avait décidé, pour lui épargner la peine de
venir à son secours, de gagner la côte et de
s'embarquer pour la France. Le lendemain, c'était le treizième jour depuis ses couches,
- la reine confia son nouveau-né à une personne sûre, se mit dans une litière et se fit
emporter par des chemins détournés à travers
les lignes ennemies. Elle faillit être prise; il
fallut la cacher dans une hutte. On la sauva,

on parvint à l'embarquer sur un navire hollandais : elle fut poursuivie et canonnée par
un bateau anglais. L'apparition d'une fl otte
française mit le bateau anglais en fuite; une
tempête dispersa la flotte française et jeta le
navire hollandais sur des rochers, près de
Brest. On descendit Henriette-Marie dans un
canot, on vint à bout de la débarquer, on la
porta jusqu'à une cabane couverte en chaume,
et c'est là, dans celle misère, dans celle saleté,
dans cc dénûment des choses les plus nécessaires, que la noblesse de Bretagne, informée
de l'arrivée d'une fille de Henri IV, trouva la
souveraine du puissan L royaume britannique.
!me était là gisante, pâle et exténuée, entourée
d'une foule curieuse de pa)•sans qui prenaient
une leçon de choses devant celte reine aux
joues blanches et aux Jeux rougis, mise à la
porte par son peuple.
Pendant les premiers mois, il y eut en
France unanimité de compassion el de soins
délicats envers la trisle fugitive. Nous avons
toujours été les mêmes, faciles à l'émotion,
très démonstratifs au premier moment, et
puis oublieux, distraits, et n'aimant pas qu'on
nous le fasse sentir. Nous causons ainsi de
cuisantes déceptions aux gens qui se figurent
que nous les adorons parce que nous les avons
acclamés le premier jour. La reine d'Angleterre s'y laissa prendre. On fut tout d'abord
si aimable pour elle et si généreux, qu 'elle se
figura que cela durerait toujours.
Anne d'Autriche lui avait expédié des habits
el de l'argent. La noblesse de Bretagne lui
amena des carrosses, dans lesr1uels on la transporta aux eaux de Bourbon, où elle passa
plusieurs mois à se soigner. Tant de secousses
araient ébranlé ses nerfs au point de l'inquiéter
pom sa raison. Un jour qu'elle exprimait it
son médecin ses craintes &lt;&lt; d'en devenir folle 11,
il lui répliqua brusquement : « Vous n'arez
que faire de le craindre, madame, vous l'êtes
déjà. l&gt; Il exagérait, mais il est certain que la
pauvre réfugiée était « un peu dépitée », scion
la jolie expression de l'une de ses amies de
France. Elle avait le cœur à vif, prèL à saigner au moindre heurt, et elle se choquait, se
fàchait d'un rien. Il était impossible de lui
faire entendre raison; elle mettait de la passion dans une fouJe de choses dont il aurai t
été plus sage de ne pas même se mêler.
A l'automne, il fut convenu qu'elle viendrait à Paris et qu'on ;1a logerait au Louvre,
dans l'ancien appartement de la reine, demeuré vacant depuis que la cour était allée
s'installer au Palais-Royal. Elle revint de
Bourbon en carrosse vers la fin d'octobre. Sa
dernière couchée fut à Montrouge, le Montrouge qui est devenu de notre temps partie
intégrante de Paris et où se trouve· la rue de
~[onlsouris. C'était alors un village de banlieue, la première étape au départ et la dernière à l'arrivée, pour les voyageurs qui
n'étaient point particulièrement pressés. Je
me souviens d'avoir ouï conter que, dans notre
siècle, aranl les chemins de fer , ma propre
grand'mère, partant en voiture pour ~a maison
de campagne, · coucha le prem1rr soir dans
unè aul1crgc de Monll'ouge.

Le JOur suivant, 5 novembre 1644, la reine
d'Angleterre se remit en route. A peine sortie
de Montrouge, elle rencontra le petit Louis XI\',
venu au devant d'elle pour lui faire honneur,
avec madame sa mère et une escorte flamboyante de seigneurs et · de gentilshommes.
brodés sur toutes les coulures, enrubannés.
empanachés, montés sur des chevaux magnifiques, aussi dorés que leurs maitres. Des
laquais étendirent prestement un grand cl
beau Lapis sur le sol, el les deux cours, la
petite cour anglaise et la grande cour française, s'y baisèrent, s'y complimentèrent, s·y
firent des cérémonies pour· passer devant ou
derrière, à droite ou à gauche, et finalement
remontèrent en carrosse ou à cheval, fort
contentes l'une de l'autre. Les Majestés et les
Altesses entrèrent à Paris toutes ensemble
dans le mème carrosse de gala, et la brillante
cavalcade piaffa autour d'eux jusqu'au Louvre,
où Henriette-Marie apprit, avant de souper,
que le roi de France lui donnait une pension
de douze cents trancs par jour, somme considérable pour l'époque. Il était impossible de
mieux faire les choses, plus galamment el
plus généreusement.
Le lendemai n, Louis XIV el sa mère revinrent au Louvre el firent. une visite de cérémonie à Sa Majesté britannique. Mazarin, qui
n'avait pas paru la veille, lui apporta ses
hommages. Les corps constitués l'accablèrent
à l'envi de discours officiels. Rien ne lui
manqua en fait d'honneurs. Henriette-Marie
prit tout cela au sérieux, cru t aux révérences
et aux 1200 francs, et s'organisa en conséquence sur un pied royal.
Elle eul une suite nombreuse de dames de
quali té, de Jillcs d'honneur el de gentilshommes. Elle cul des équipages luxueux, des
gardes, des valets de pied qui couraient devant
son carrosse pour lui faire Jaire place d-ans les
rues. Elle fut visitée de la cciur el de la ville.
La tète lui tourna d'un accueil aussi flalleur,
d'une installation aussi grandiose dans le·
palais de nos rois. Elle écrivit à son épou:-.: :
« Je suis reçue de tout le monde avec des
marques d'affection qui passent l'imagination. ,,
C'était un beau songe, mais c'était un songe.
Il dura exactement vingt jours.
Le 25 novembre suivant, Gaston d'Orléans,
frère de Louis XII[ cl de la reine IlenrieltcMarie, vint au Louvre voir sa- sœur. Il la
trouva au coin du feu, dans un fauteuil, et
n'apercevan t autour de lui que des chaises ou
des plian ts, il demanda un autre fauteuil.
Pour nous, citoyens d'une démocratie où il
n'est plus question d'étiquette, une demande
de cette nature, adressée par un goutleux à
sa sœur cl dans l'intimité, est la chose du
monde la plus simple. Si nous éprourons
quelque étonnement, c'est que Monsieur ait
été obligé de réclamer un fauteuil. En 1644,
sa demande fut considérée par la souveraine
déchue comme une insulle au malheur. Elle
s'écria du Lon vexé qui lui était ordinaire
depuis sès chagrins : « Vous n'en usez pas
comme èhcz la reine. ,, A quoi Gaston répli-

criardes s'accrurent par la mort de Charles I•r
qua.de son air léger et persifleur : &lt;I La reine aussi des impossibilités à cause du désordre
(le 50 janvier 1649) . Il fallut prendre le
·de
nos
finances
et
des
barricades
de
la
Fronde.
est ma souveraine et vous ne l'êtes pas. ~
deuil, tendre les chambres de noi r, draper
Louis
XIV
lui-même
eut
à
plusieurs
reprises
Les questions de fauteuils, de chaises. à
dos, de tabourets, de pliants, de main droile sa marmite renversée; sa bourse était vide cl les carrosses, · scion les ri tes coûteux du
ou de main gauche, de pas en av~nt ou_ en ses fournisseurs lui refusaient le crédit. Les xv11° siècle. La famille royale d'Angleterre
s'enfonça dans la misère noire. Elle toucha
arrière, étaient alors des a!faires d'Etat qui se hôtes du Louvre connurent toutes les horreurs
du coup le fond de l'abîme,. connut toutes les
de
ce
que
le
peuple
parisien
appelle
en
son
1rai Laient par ambassadeurs et pour lesquelles
privations cl toutes les humiliations.
tous les rois et leurs ministres se mettaient en argot la c1 dèche ,, .
Dans l'été qui suivit, la reine HenriellcHcnrietlc-~
!arie
avait
été
un
peu
paniermouvement. Henriette-Marie en connaissait
Marie
acheva son calvaire en essayant de sortir
percé.
En
dehors
de
son
grand
train
de
mail'importance; son mariage avec Charles 1°'
de
Paris.
La cour de France était à Saintson,
clic
avait
des
charges
énormes;
son
mari,
avait été jadis compromis « pour deux ou
G
ermain
et
Anne d'Autriche avait engagé sa
d'abord,
auquel,
lui
étant
toute
dévouée,
elle
trois pas de plus que les ambassadeurs d'Anbelle-sœur'à
veni r la rejoindre. Celle-ci montn
crleterre exigeaient de Richelieu auprès d'une fit passer, tant qu'il vécut, le"plus clair de ses
en
voitu
re
avec
sa fille, l'enfant née à Exeter
revenus;
el
puis
les
partisans
de
son
mari,
porte; et le cardinal se mit au lit pour tran~
cl
qu'on
lui
avait
ramenée avec bien de la
tous
les
Anglais
ruinés
ou
exilés
qui
n'avaient
cher toute difficuJté. &gt;&gt; Gaston d'Orléans, qm
peine.
Le
prince
de
Galles - on l'appelait
qu'elle
pour
les
empècher
de
mourir
de
faim.
ne s'était jamais piqué de délicatesse, avait
maintenant
Charles
II
- les accompagnait à
fait comprendre à sa sœur qu'elle n'était plus Elle sentait ses obligations et elle donnait,
cheval,
une
main
sur
la
portière en signe de
donnait
si
bien,
qu'elle
n'eut
plus
rien
à
en situation de défendre ses droits - ou ses
protection.
lis
sortirent
en
cet équipage de la
donner.
prétentions- en matière d'étiquette. La leçon
cour
du
LouYre
et
tournèrent
dans la direction
Elle
recourut
aux
expédients
;
c'est
le
preparut dure, et cc n'était qu'un commencede
Neuilly.
mier
échelon
de
la
descente
dans
l'abîme.
ment.
Une meule de créanciers les guettait'. Elles
Henriette-Marie sentit tout de suite qu'elle Lors de sa fuite d'Angleterre, elle avait pu
furent
saluées par des clameurs furi~uses,
emporter
ses
bijoux.
Elle
les
vendit
les
uns
ne serait pas soutenue par l'opinion contre les
entourées,
poursuivies, insultées, menacées,
après
les
autres.
L'argenterie
prit
le
même
faiseurs d'avanies. Non pas que les Parisiens
eussent rien contre elle, mais ils n'y pensèrent chemin. Moins de quatre ans après son entrée et gagnèrent à grand'peine la campagne. Une
plus au bout d'une semaine. La curiosité triomphale à Paris, la reine d'Angleterre, re- fois à Saint-Germain, la cour de France vint
avait été pour beaucoup dans l'empressement cevant deux Françaises, leur montra une petite it leur aide ; mais il y eut encore de durs
des premiers jours. On avait vu une triste coupe en vermeil dans laquelle elle buvait, cl moments à passer jusqu'au jour où Monk mit
créature à la figure rat agée, à la santé ruinée, leur dit que c'était le seul objet en or qui lui Charles II sur son trône. 0uelques mois plus
à l'humeur chagrine el susceptible. Elle avait restàt. Tout le reste, sans exception, était chez tard (le 50 mars 166'1 ), Henriette-Marie mariait sa dernière fille à Monsieur, frère de
beaû être dix fois -excusable, elle n'était pas le brocanteur.
Louis XIV. Elle pouvait enfin respirer ; elle
Elle
descendit
au
second
échelon
el
fit
des
agréable ; on eut vite fait de la laisser dans
était
au bout de ses épreuves.
delles.
Le
Louvre
fut
assiégé
de
fournisseurs
son coin.
li lui fut impossible de reprendre le dessus,
Sa nièce, la Grande Mademoiselle, la fille qui apportaient leurs notes. Henriette-Marie
de Gaston, lui témoigna d'abord beaucoup ne pouvait plus sortir sans être insultée par l'existence l'avait écrasée. Elle s'arrangea une
d'affection et de grands égards. Malheureuse- des créanciers. Un jour, toute la valetaille rie très retirée, qu'elle partageait entre un
ment, la reine d'Angleterre, la sachant fort vint en corps lui réclamer ses gages. Elle hôtel particuJicr à Paris, un couvent à Chaillot
riche, se mit dans la fête de lui faire épouser n'avait rien à leur donner. La plupart s'en et une maison de campagne à Colombes. C'est
le prince de Galles qui n'avait que quatorze allèrent et cc fu t autant de gagné, mais cc dans celle dernière habitation qu'elle mourut
ans à l'époque où sa mère vint à Paris. La Louvre désert et pas balayé n'était pas un en ,J 669, empoisonnée, dit-on, par un médicament encore mal connu.
Grande füdemoiselle, qui avait dix-sept ans séjour plaisant.
Son exemple fut un premier arer tissemenl
C'est à celte période que se rapporte la
et de hautes ambitions, méprisait ce blanchec sans sou ni maille, et le laissait voir sans fameuse histoire de Retz : &lt;1 Cinq ou six jours aux têtes couronnées de ne pas laisser tout à
aucun ménagement. Alors Henriette-Marie se devant que le roi sortît de Paris, j'allai chez faire à la Providence. Aide-Loi, le ciel t'aidera .
l',1chait. Elle disait de son air le plus pincé : la reine d'Angleterre, que je trouvai dans la Les rois du x1x• siècle font aider la Providence
chambre de Madame sa fille, qui a été depuis par leur agent de change, et ils n'ont qu'à se
cc Mon fils est trop gueux et trop misérable
pour vous. ,, Mademoiselle ripostait, la tante Madame d'Orléans. Elle me dit d'abord : louer de cette association. Ils s'en trouvent à
et la nièce se picotaient, et le résultat le plus c1 Vous voyez, je viens tenir compagnie à merveille le jour de l'exil.
clair de ces escarmouches fut que les querelles « Henriette. La pauvre enfant n'a pu se lever
ARVÈDE BARINE.
d'étiquette les plus pénibles vinrent à la reine &lt;&lt; aujourd'hui faute de feu. l&gt; Le vrai était
détrônée de. sa nièce, qui ne plaisantait pas qu'il y avait six mois que le cardinal n'avait
fait payer la reine de sa pension ; que les
sur ces sortes de questions.
Les choses en vinrent au point qu'à l'occa- marchands ne voulaient plus fournir et qu'il
sion de l'une de ces discussions, Gaston d'Or- n•l'·avait pas un morceau de bois dans la mailéans, prince d'àme vile, eut ce mot abomi- son. Vous me faites bien la justice d'être pernable, qui fut immédiatement· répété à sa suadé que Madame d'Angleterre ne demeura
sœur : cc Nous avons hicn affaire que ces gens7 pas, le lendemain, au lit, faute d'un iagot. ...
On lit dans !'Histoire de l' aérostation,
là, à qui nous donnons du pain, viennent ·J'exagérai la honte de cet abandonnement, et
passer devan t nous! Que ne s'en ,,ont-ils ail- le Parlement envoya quarante mille livres it publiée en 1786, par !'Anglais Tibere Cavallo:
leurs? l&gt; La triste reine d'Angleterre, qui la reine d'Angleterre. La postérité aura peine « Roger Bacon, qui vécut dans le treizième
croyait n'avoir plus de larmes, en retrouva à croire qu'une fille d'Angleterre, et petite- siècle et contribua beaucoup à la renaissance
des torrents pour pleurer celte insulte cruelle. fille de Henri le Grand, ait manqué d'un . des sciences, écrivit plusieurs ouvrages avec
Elle était décidément traitée en parente pauvre, fagot pour se lever au mois de janvier dans le liberté, mais souvent avec obscurité. Ce grand
homme en décrivant, ou plutôt en s'étendant
devenue à charge.
Louvre. 1&gt;
sur
ce que peuvent la nature et l'art, dit :
Les
quarante
mille
livres
du
Parlement
Elle était pauvre, en effet, et plus que
pauvre, depuis que les douze cents francs par ou plutôt ses vingt mille livres: Retz s'est « On peut faire quelques instruments volants,
jour avaient été réduits à rien. li y eut d'abord trompé de chi!fre- furent refusées au Louvre, de manière à ce qu'un homme assis au milieu
de la négligence de la part de Mazarin, qui dans la crainte d'offenser Anne d'Autriche. fasse, au moyen de quelque mécanisme, moun'était pas non plus une àmc nohlc. Tl y cul Quelques semaines plus tard, les dettes voir des ailes artificielles qui puissent hallre

En marge

�EN

, . - 1l1STORJA
l'air comme un oiseau volant. 1&gt; Le marquis «L'on rnr vrrra fl'ndrP l'air aY&lt;'(' plus de rirn- baron de Vinck, et donl M. fünel a commencé
de Bacqueville s'avisa, en 1742, de réaliser ce cité que le corbeau, sans qu'il puisse m'intrr-. le catalogue critique. On y voit le pilote aérien
rêve du vieux mage. Ce marquis était un sei- repter la respiration, étant garanti par un manœuvrant les bascules et les pédales qui
aneur opulent et d'humeur singulière; étant masque aigu el d'une conslruclion singulière. &gt;&gt; devaient communiquer le mouvement aux
Le' tort de Blanchard fut de surexciter la ailes d'asconsion et de direction. Il est en habit
~écontent de l'esprit général de son écurie, il
avait fait pendre un de ses chevaux pour curio~ité publique trop longtemps à l'avance. rose et bas blancs; les ailes et le gouvernail
édifier les autres. M. de Bacqueville annonça li avait en outre contre lui la science officielle : sonl peints en vert. Derrière le pilote, un siège
un beau matin aux sujets du roi Louis XV &lt;c Il est, déclarait Lalande, démontré impos- Yide et réservé à un compagnon de voyage.
qu'il allait leur donner le spectacle d'un gen- sible qu'un homme puisse s'élever ou mèmc On lit, sous ses pieds :
tilhomme volant. Au jour
Si par son art il peut dompl~r le
indiqué, la foule s'amassa
[fier Eole,
Il sera des Français !'Archimède
devant son hôtel, situé sur
(el l'idole.
le quai des Théatins, au
coin &lt;le la rue des SaintsLe 5 mai 1782, BlanPères. Le marquis de Bacchard . donna une grande
queville apparut, pourvu de
séance publique de démondeuxailes «semblablesàcelstration. L'événement intélesqu'on donne auxanges ».
ressa les Parisiens plus en~
Il s'élev.a au-dessus de sa
core que l'ouverture de la
terrasse et alla tomber, au
nouvelle salle de la Comédiebord de la rivière, sur un
Française. « Malgré, .disenl
bateau de blanchisseuses ;
les Mémofres sec1·els, le
on le releva avec une jambe
temps effroyable qu'il faisai 1
cassée. Il ne renouvela point
et une pluie averse, les
l'expérience.
curieux abondaient en telle
Vingt ans après, l'héquantité que la garde nomroïque tentative fut reprise
breuse n'a pu contenir la
par Jean-Pierre Blanchard.
foule et qu'elle a inondé la
Bacqueville n'était qu'un
cour, le jardin, les escaliers
dilettante excentrique. Blanet les appartements de la
chard avait d'un inventeur
maison. » La machine devéritable l'audace, le sameura à l'abri du mauvais
voir et le génie. A seize
temps. La foule .attendait
ans, il créait une voiture
un miracle; elle eut un dismécanique; à dix-neuf ans,
cours. L'inYenteur se borna
une machine hydraulique.
à lire une belle harangue,
L'échec de Bacqueville lui
dans laquelle il a,·ouai l les
fit entreprendre des recherdifficultés de son entreprise.
C'hes qui durèrent plusieurs
« M. Blanchard n'a pas disannées. Le 28 août 1781,
simulé qu'il prérnyait deux
Blanchard adressa une note
inconvénients lrès grand,
aux auteurs du Journal de
qu'il n'a rait pu encore parer,
Pa?'is. « Peu de personne
celui de se ttoll\'cr mal Jans
ignorent que depuis un cercelle !l)achine à ne plus
tain laps de temps je m'ocpouvoir lui donner le jeu
cupe, proche Saint-Gernécessaire pou r se soutenir.
main-en-Laye, à construire
... el celui, ne voyant point auun vaisseau qui puisse nadessous, d'ignorer sur quel
viguer dans l'air .... L'idée
endroit il rabattait. Le pred'une voilure volante me
mier inconvénient cepenfut suggérée par les essais ASCENSION DE L UNARDI, accompagne de madame Sage et de M. Biggin, le 29 juin 1785, dans
dant
deviend~ait prcsqur
les plai11es de Saint-Georges, près de Londres.
de M. de B~cqueville ; cernul s'il avait un compatainement, si cet amateur,
gnon ; mais cc ne sera pas
qui était fortuné, eût poussé la chose aussi se soutenir dans l'air.» Cependant des curieux aisé à trou rcr pour le premier essai. »
avant que moi, il eùt fait un chel-d'œune; d'élite étaient admis à visiter le rnisseau
Cc premier essai, les Parisiens se lassèrent
mais malheureusement on se rebute quelque- aérien, dans un local prêté par l'abbé de de l'attend1·c. L'imagerie devint gouailleuse.
fois aux premiers essais el 'par la on ensevelit Viennay. li y eut une visite spéciale pour Une caricature montrait un cercle formé par
dans l'obscurité les choses les plus magni- mr. les ducs de Bourbon et d'Enghien, sur- âes aveugles, des ùnes à lunettes, un sin7c
fiqu es.... » Suivait la description de la ma- tout pour le duc de Chartres qui arait promis armé d'une loupe, un renard placé devant un
chine. « Sur un pied en lorme de croix est posi it Blanchard. en cas de succès, une gratifica- télescope, obserran t tous le vaisseau volanl
un petit navire de quatre pieds de long sur tion de mille louis. Les l)adauJs trou,·aicnt qui ne rolail point. La légende disait :
deux de large, très solide, quoique construit l'attente un peu longue; on IJ!aguail. Pour
Ah! le bel oiseau vraiment
avec de minces baguettes. Aux deux côtés dn faire prendre patience au public, Blanchard
Qui s'est mis dans cette cage !
vaisseau s'élèvent deux montants de six à sept w.t graver par Martinet l'image de son vaisseau
Ah I le bel oiseau vraiment,
pieds de haut, qui soutiennent quatre ailes de aérien. Cette estampe a figuré à !'Exposition
De1mis vingt mois on l'attend.
chacune dix pieds de long, lesquelles forment de 1900; M. Louis Béreau l'arait prêtée à la
ensemble un parasol qui a vingt pieds de dia- section rétrospective de la classe 54. Elle se
Les chansonniers s'en mêlèrent. De Piis écrimètre et conséquemment plus de soixante trouve dans la riche collection qu'a donnée vit un vaudeville, &lt;l'ai lieurs douloureusement
pieds de circonférence. &gt;&gt; L'inventeur concluai t: récemment à la Bibliothèque nationale M. le stupide : le Bateau volant.

De voler publi,1uement
Dans une gondole,
Sais-tu, Pierre, cru'un savant
A donné parole? Va-t'en ,·oir s'il vole,
Jean ,
l'a-t'en voir s'il vole!

Il y a dix-huit couplets, dont le premier
esl le plus spirituel.
Criblé d'épigrammes, le paunc Blanchard se
décida à tcnler une expérience quasi secrète.
dans le parc d'un château de la Villette. « li
en a résulté, dit un contemporain, l'impossibilité absolue de s'élever de terre par la trop

f~~~,~~: ~~
11

r:1i~ü~e:~,:~-~u;~. t1a',~c~~~~hi~~brisée en grande partie. li ne se décourage
pas. li en a toul de su ite imaginé une autre
plus légère, d'un moindre rolumc et d'une
nouvelle forme. Elle ressemble à une cage
ronde; elle est fort avancée, et iI pourra sous
peu de Lemps donner cc nomeau spcclaclc.
Mais quelle confiance prendre en un machiniste qui calcule aussi mal ses forces cl se
trompe aussi lourdement? 11
li est à rctcnii·, à la gloire de Blanchard,
que ses malheureuses tcnlatiYes précédaient
les ballons des frères Montgolfier. Lorscru'il rit
k s premiers aéronau les, Blanchard ne leur
n,archanda point la louange. JI résolut de se
senir des ballons pour cnb·cr son vaisseau

.M.Jl"R_GE - -...

volant. &lt;( Je rends, disait-il , un hommage pur ' . pour conduire les demi-fortunes des _philoet sincère à l'immortel Montg 1lfi,w, sans J,, sophes et des médecins. »
secours duquel j'avoue que le mécanisme de
Chacun sait que par la suite Blanchard se
mes ailes ne m'aurait pcut-èlrc jamais scrri couvrit de gloire. En 1784, il alla en ballon
qu'i1 agiter un élément indocile, qni m'aurait de Paris à Billancourt.
obstinément repoussé ,·ers la terre, comme le Le 7 jamier ·1785, avec
lourd autruche, moi qui comptais disputer it
on compagnon, !'Amél'aigle le chemin drs nues. &gt;)
ricain Jelfries, il traD'a,·iatcur il était modcslcmcnl dcrenu versa la Manche. Les
aéronaute. La Correspondance de Grimm, deux aéronautes, partis
en lui rendant j ustice, fit des rèrns : &lt;( Le du chàteau de Dourrcs,
génie de M. Blanchard, encore tout étourdi des vinrent atte rrir en
huées qu'il avait essuyées l'année dernière. France, après un voyage
s"cst réreillé tout à coup au bruit de la re- de deux heures. Calais
nommée de MM. Montgolfier. En combinant leur fit une ovation. Ils
sa machine avec le secret nourellcmcnl dé- lurent reçus à Versailcouvert, il n'a pas encore renoncé à l'honneur les; le roi les complid'être le premier navigateur aérien. Nous menta. Madame de Popouvons donc. espérer d"arnir des roiturcs lignac les admit à sa
de toute espèce et pour roguer dans les airs, toi lette. &lt;( Elle nous acet pom voyager pcut-èlrc même de planète en cueillit, dit Jelfrics, aycc force politesse et
planète. On a déjà prérn que pour les courses bonté, quoiqu'elle fùt à s'habiller, entourée
&lt;le cérémonie, pour les équipages ordinaires de cinq dames toul en blanc. Elle ressem&lt;le la cour, rien ne serait plus décent que de blait i1 Vénus. &gt;&gt;
Tant en France qu'en Amériquc, Blanchard
beaux attelages d"aiglcs ; le paon, l'oiseau de
.lnnon, serait consacré pour le service de la fit soixante-six asccnsious. En 1808, frappé
reine; les colombes de Vénus en seraient trop d'apoplexie dans son ballon, il tomba d'une
jalouses si elles n'en pal'Lageaicnl pas quel- hauteur de ,·ingt mètres et mouru t quelques
quefois la gloi re; on perfectionnerait tout jours après. - &lt;( Va-t'en roir s'ils Yolent, Jea11 !
exprès la race des hiboux cl des rnutours \"a-t'en roir s'ils ,·oient! &gt;&gt;
lIE NRY ROU.J ON,
~o

de l'l11stilt1/.

Savaletle de Langes
par O. LENOTR.E

L'inconnu.
~

L'Aimanach royal pom l'année '178() donne
cette ïndication : Ganle du 'l'résor 1·oyal :
.\1. Savalctte père, rue Saint-Honoré, au-dessus
&lt;les Jacobins. - U. Savalettc de Langes, son
fils, adjoint c11 surriYa11cc, rnèmc demeure.,))
Le père Saralcltc, qui portail les prénoms
de Charles-Pierre, était né en 1716 ; maitre
&lt;les requêtes honoraire, ancien intendant de
'l'ours, il était comblé des fa,·eurs royales et
jouissait, depuis ·I 752, en outre des rerenus
de sa charge, d'une pension de 4.000 liHcs
sur la cassette du roi. Son filsarait également
toute la confiance de la Co ur, cl, s'il fau t en
noire l'Hisloire tlu Jacobinisme de l'abbé
llarruel, il la méri lait pcn. li au rait été, en
l'ffet, le correspondanL à Paris des illuminés
&lt;l'Allemagne qui, comme chacun sait,jouèrcnl
un rôle considérable dans la préparation du
mouvement ré,·olutionnaire. Ce Savalelle, au
dire de Barrucl, &lt;( était !"homme de Lous les
mystères, de Lous les C'o mplots »; il arail
installé, rue de la Sourdière, une loge brillante oü se donnaient des fètes agréables et

que dominait un Comité secret, régentauL tous
les disciples de \Yeishaupt, de Swedenborg et
de Saint-Martin, affiliés à l'illuminisme. On a,
sur cc Comité secret, des détails d' un pittoresque un peu gros penl-èlre. Nul , par
exemple, ne franchissait le seuil de la salle
oi, il tenai t ses séances, cl deux /'l"ères terribles, l'épée nue, défc11daicnl la porte du
sanctuaire. C'est encore Savalettc de Langes
qui aurait attiré i, Paris, pour y réformer la
loge de la rue de la Sourdière, le comte de
Saint-Germain et Cagliostro , thaumaturges
dont l'influence fut grande sur les sociétés secrètes, à la rcille &lt;le 1789.
Cc sont fa des on-dit plutùt que de l'histoire, car, snr ces points it jamais obscurs.
les documen ts authcnlifJUCS font défaut : un
l'ait aréré donnerait plutùt i1 penser que Harruel ne se trompe pas en gratifiant le garde
du Trésor royal du Litre de révolutionnaire
f'ougueux : pendant toute la durée de la Révolution, Barère, peu suspect de modéranlisme, habita (( chez son ami Saraletle, rue
Saint-Honoré ' . &gt;&gt; - L'hùtel porlcaujourd"hui
le 11° 552. - Lorsque Savalette fut accusé
I . .lfémoil'es de Barcre.
"'' 29 "'

d"a,·oir, en J7!l l, prèté au cumlc d"Artuis
une somme de 5 millions qui lui arnit permis
d"émigrcr, Barère in tercéda auprès de la Com1nunc en foreur de sen hùtc déji1 incarcéré,
d réussiL à le sau rcr de l'échafaud . .
Savalctte de Langes scnit, du reste, a,·cc
ardeur la Rérolution; il fut un des officiers
les plus i11f111cnt de la garde nationale et
rompta au nombre des cinq comm:ssaircs du
Trésor public nommés par la Convention. CL,
personnage, dont l'histoire, en somme, est
assez louche, mou rut en 17!l8 2 •
Or, au co111rnencement de la flestauralion,
riYait à Pa1·is une fem me qni se pn:tcndail la
tille naturelle de cet ancien banquier de la
Cour. Elle s'élait donné les noms dïlenriettcJenny Sa,·alcttc de Lange.; et f'a isai l ra lo:r
bien haut le désintéressement dont son père
a rail fait preuve en Yidant ses coffres au pro!iL
du comte d'Artois : cc beau trait, disait-elle,
l'arnit ruiné, et il était mort banqueroutier
par fidélité it ses princes; cc qui n'était pas
'l. Le duc rlc Gaëte, dans ses Mémoires, cite à
plusieurs reprises le nom tic ~a, al~lle de Langes, qui
fui son collègue au Com,te rie la 1 resorer1e.
.

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111STORJA - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

vrai. !\fais la Restauration n'y regardait pas
de si près : Jenny Savalette, qui ignorait le
lieu de sa naissance et le nom de sa mère,
obtint, outre deux pensions' , la gérance du
bureau de poste de Villejuif, et, plus tard, la
concession d'un appar tement au château de
Vcrsailles.
Celle bonne royaliste était fort pieuse :
avan t d'être logée aux frais du roi, elle avait
séjourné, en qualité de dame pensionnaire, à
!'Abbaye-aux-Bois, puis chez les religieuses
de Saint-Thomas-de-Villeneuve; on l'héqergea
aussi, pendant quelques mois, au couvent de
Saint-Maur et chez les Ursulines de SainlGcrmain-en-Laye. Reçue dans la très haute
société royaliste de Paris, elle y passait pour
une femme d'une solide vertu et d'une grande
intelligence; ses amis ne lui reprochaient
qu' un défaut : une sorte de manie ambulatoire la poussait à déménager continuellement; j'ai la liste deses domiciles depuis 1814
jusqu'à 1858; elle occuperait, si on l'imprimait, trois pages d'un in-octavo. Jenny passe
du l\farais au quartier Saint-Sulpice, du quartier Saint-Sulpice au faubourg Saint-Germain,
pour revenir ensuite au Marais, d'où clic
émigre au faubourg Saint-Denis, changeant
de logement presque à chaque trimestre et
occupant successivement quatre ou cinq maisons différentes dans la même rue. De 1824
à 1832, la faveur royale la fixe à Versailles 2;
mais, dès que les travaux entrepris par LouisPhilippe pour la transformation du château la
privent de son appartement, elle recommence
à courir Paris.
En somme, elle ne paraissai t pas heureuse:
on lui avai t proposé de brillants partis; deux
projets de mariage avaient même été sur le
point d'aboutir, mais s'étaient rompus au
dernier moment ; elle était donc restée fille;
on la savait pauvre et on l'accablait de cadeaux ; ce qu'elle acceptait le plus volontiers,
c'étaient des objets de toilette et des robes
qu'elle arrangeait à sa taille 5 • Elle écrivait
beaucoup, d'une grande écriture molle et
presque illisible, ce dont tous ses correspondants se plaignaient ; elle s'ingéniait à rendre
ser vice, plaçait des bonnes, procw-ait même
de l'argent aux personnes dans l'embarras;
tout cela avec une abnégation, un dévouement
dont on lui témoignait beaucoup de reconnaissance : une dame d'un grand nom ne lui
écrivit jamais que : Mon cher ange. Toute sa
conduite était d'une respectabilité parfaite;
elle n'était pas sans crédit, d'ailleurs, et, bien
que très légitimiste, - ce dont elle se targuait
l'orl, - elJc avait trouvé le moyen d'in Léresscr
à son sort la reine Amélie; plus lard, elle
semble avoir eu des relations d'amitié avec le
prince Louis, qui devait être l'empereur Napoléon 1II.

Peu à peu, cependant, ses belles relations
s'éteigniren: ..1uoique la date de sa naissance
fût toujours ,:5tée pour elle un mystère, elle
se sentait lrès âgée et s'était retirée à Versailles où elle passait son temps à déménager :
en avril 1858, elle s'installait rue du MarchéNcul, n° 11 ; quelques jours plus tard, le
4 mai, elle s'alita, sans que son état parût
présenter la moindre gravité : deux voisines
charitables lui donnaient des soins, car elle
vivait toujours sans domestique ; le matin du
6 mai, en entrant chez elle, ces femmes la
trouvèrent inanimée au pied de son lit, accroupie, roulée dans une longue chemise de nuit
qui la couvrait entièrement, la figure encadrée
par le bonnet qu'elle portait ordinairement
chez elle. !\flic Savalette de Langes était
morte : on replaça le corps sur le lit ; le médecin des morts fu t appelé et, après avoir
constaté le décès, il donna le permis d'inhumer.
Tandis que le juge de paix posait les scellés
sur les meubles, la dame Dompmartin et la
demoiselle Bohy procédaient aux préparatifs
de l'ensevelissement. Tout à coup elles poussèrent un cri : elles Yenaient de constater que
la defunte etait un homme.
Le juge de paix, pris à témoin , interrompit
ses opérations; on courut à l'état civil où
l'acte avait déjà été rédigé; les médecins
furent rappelés; le procureur impérial intervint, et, malgré l'invraisemblance de la chose,
il fallut bien se rendre à l'évidence; on inscrivit sur les registres de la l\lairie, à la suile
du premier acte annulé, celui du décès d'un
inconnu ayant poi·té les noms d'HenrietteJenny Savalelle de Langes'.
La maison où s'est passée cette étonnante
aventure est située sur une petite place, plantée.
d'arbres, au quartier Saint-Louis. Un corridor
donne accès à la cour étroite, encadrée de
trois corps de bâtiments et d'un mur à droite,
au-dessus duquel passent les cimes d'arbres
d'un jardin voisin. Les croisées du logement
qu'habi ta Savalettc sont au premier étage, au
fond de la cour, en face de l'allée; ce logement
se compose d'une chambre à coucher à deux
fenêtres, d'une salle à manger plus petite cl
d'une cuisine sans jour, près de l'entree; le
loyer était, en 1858, de quinzefrancs par mois.
Dans ces deux chambres qu'il n'habita
pourtant que quelques jours, Savaletlc aYait
entassé un mobilier « crevassé, pourri, tremblant, rongé, manchot, borgne, invalide,
expirant )), comme celui de la maison Vauqucr , extraordinaire assemblage de choses
échappant à Loule description ; fauteuils Empire perdant leur crin par l'usure du velours
d'Utrecht, bergères Louis XVI coUYerles de
lambeaux de soie bleue, un canapé sans dossier, deux belles pendules de style .... Un
couvre-pied, accroché à la fenêtre, remplissait

l'office de rideau ; des rohes de soie traînaient
r-ur les meubles, parmi des futailles défoncées, du linge sale et des assiettes cassées.
Quand le juge de paix pénétra dans ce taudis
pour apposer les scellés, il inven toria pèlcmêle, dans un placard, une robe de mousseline jaunâtre, un traversin , du sucre, des
cadres, un masque de plâtre, des caleçons
déchirés, des amas de vieilles franges, un lot
de rubans, une cave à liqueurs en morceaux,
des casseroles, des pincettes, une robe de
soie vert d'eau, un exemplaire de l'Espi·it de
Boui·daloue, un bouquet de fleurs dans un
cadre de bois et une seringue en étain. Chacun
des meubles ouverts réservait des surprises :
un secrétaire d'acajou à filets de cuivre contenait, parmi des lambeaux d'étoffes, le couvrepied de Louis XIV, superbe pièce de guipure
de soie, et 21.000 francs en billets de banque.
D'une vieille malle sortirent des robes de moire
violette et 8.940 francs en pièces d'or. Et se
poursuit l'inventaire des chiffons, des ombrelles brisées, des fers à repasser, des jupes
de soie puce, de soie grise, de soie l:ileue, de
soie blanche, de soie brochée.. .. Voici un
coffret : on l'ouvre; ce sont des bordereaux
d'achat de bourse, des titres de pension sur
la liste civile, une inscription de rente de
3.000 francs, une autre de 1.500 francs,
une autre de 500 francs, d'autres encore : au
total, 5.350 francs de rentes sur l'État ; puis
reparaissent les bouteilles vides, les planches
à champignons, les chemises de femme, les
devants de cheminée, les chapeaux, les bonnets, les tables cassées, les tabourets sans
pieds, des plats ébré~hés, des morceaux de
fer-blanc, dt',s pelisses de soie ouatée 5 ... . Une
chose surprend : l'inventaire ne mentionne
pas de rasoirs.
Tel était le décor; mais s'imagine-t-on cc
que pouvait être l'existence de l'homme qui
vivait là, seul, dans cet intérieur de rc,,endeuse à la toilette, parmi cet amonccllemcn L
d'objets hétéroclites? Pendant le jour, sa vie
s'explique; bien que les soins de son ménage
l'occupassent peu, il était cependant obligé de
pourvoir à ses besoins : il sortai t pour faire
ses achats; bon nombre d'habilanls de Versailles se souviennent de celle grande lemme
sèche au visage dur, encadré d'un sinistre
bonnet noir dont les ruches lui couvraient le
fi.'ont et les joues. Elle allait par les rues,
suivie parfois d'une troupe de gamins gouailleurs, levant les yeux vers les écriteaux d'appartemen ts it louer, entrant au bureau de tabac-.
chez le boulanger, à la charcuterie, toujours
taciturne, l'ait· soupçonneux et inquiet. l\lais
le soir, quand , dans sa chambre, son repas
pris, son litre bu, - on troma à sa ca,·e le
reste d'une provision de vin et des bouteilles
vides, - les heures oisives du crépuscule

'1 . /,iste r1é11érale d e• pe11sw11na1,·es de l"ancie1111e
liste civile. Paris, 1833 : « Saraletle Delangcs (Henriette-Jenny), demoiselle. Fille de r anricn payeur
général du trésor royal. llontanl de la pension,
800 francs. •
2. Son appartement au Château élait situé • Cour
de l\larbrc, escal ier n• 13 ; au deuxième , porte n• 66. »
3 . &lt;&lt; A mademoiselle Sarnlelle : Celle robe est
faite depuis plusieurs années ; cependant elle est
vierge. En y ajoutant une allonge, la mieux assortie

que possible, et en reposant la garni ture sur la coulure, je pense 11u'cllc se trouvera de la mesure d,·
)Ille Savalcllc, qui avisera, de plus, les manches quïl
lui conricndra d"y me_llre. Je ne rnux pas qu "cllc_mc
connaisse et encore moms qu elle me dcvmc. »\ Papier.
d e Savalellc,)
4. Extrait du 1·er1islre des actes de décès de la
ville de _Ve1·.,_ailles pow· ta1111ée 18~8 :
. _
« Du JCuch 6 ma, , heure de m1d1, acte de deccs
d'un inconnu ayant porté les noms de Hcnncllc..Jcnny

Sanlellc Dclangc, célibataire, sans profession, 111!e iJ
(on n'a pu indiquer le lieu de naissancc)cn l'année 1786,
décédé cc j ourd"lrni , deux heures &lt;lu ma lin , en sa
demeure, i, \"crsaillcs, rue du Marché-/icuf, n• 11 ,
Témoins : Antoinc-Octa'"e Barn in, greffier de la juslicc
de paix (canton sud de celle ,·ille). - Louis Jauqucl,
marchand de nou'"cautés . rnc llovalc, 25. »
5. lnYenlaire après décès cl"t111· inconnu dit di:moiscllc Savalctte de Lange, \!4 j uillet 1858. - Elude
de M• Finot, notaire à Versailles, place Hoche, n• 2.

..., 3o ,,.

'-

__ _________________________________ S.11v
.:_

ALETTE DE LANGES - - ~

commençaient, à quoi pouvait songer cet
homme qui, depuis longtemps , n'écrivait
plus, ne recevait plus de lettres, ne lisait plus
de journaux? Quel remords aosorbait ses
pensées, quelle angoisse, quels souvenirs le
tena.ient en éveil? On se le représente, immobile, assis sur un de ses fauteuils boiteux, les
yeux fixés dans l'ombre grandissante, guettant les "bruits de la rue, en proie à l'épouvante d'un cauchemar semblable à celui que
Victor Hugo prête à Jean Valjean. Quelle
mystérieuse tempête grondait sous ce crâne?
Dans la solitude, la porte fermée de son passé
se rouvrait; il revivait son existence volée ; il
devait être hanté par le spectre de l'étranger,
de l'autre, de celui qu'il aw-ait été, s'il
n'avait pas scellé sur sa personnalité véri~ ble
la pierre qui ne devait plus être levée.
Le 8 mai, son corps fut porté au cimetière,
ap~ès avoir passé par l'église Saint-Louis.
L'Etat, qui héritait de lui, déboursa 2 fr. 50
pour les frais d'inhumation. Deux mois plus
tard, une affiche étai t placardée sur la maison,
mettant les badauds en joie : elle annonçait la
h è\:TE après le décès de l'homme qui, en
son vivant, a été connu sous les noms de
.Il Ile Hem·iette-Jenny SAr A LETTE DE 'L.u ,GES, et
les lecteurs s'égayaient des indications ajoutées par le commissaire-priseur : nombreux
effets de garde-robe de femme, dont 30 robes,
la plupart en soie....
Le ,fameux couvre-pied royal fut recueilli
par l'Etat : il figure aujourd'hui sur le lit de
Louis XIV. Le procureur impérial, le commissaire de police, le juge de paix, les notaires, s'ingénièrent à découvrir, dans le fatras
de lettres dont les meubles étaient bourrés,
un indice qui pût servir à éclaircir le mys tère
de cette existence surprenante; chacun des
papiers fut soigneusement coté et lu ; on
n'apprit rien, et l'énigme resta sans solution.

des clercs d'étude el des commis-greffiers, ses amoureux! l'inventaire détaillé de son
affronter les regards des solennels notaires étrange mobilier, ses suppliques :m roi, ses
qui vous prennent pour un rabatteur de suc- titres de pensions.... La vie de Savalette se
cessions en déshérence, et ne pas trop bal- trouve là, dans ces pièces d'une incontestable
butier quand le moment vient d'exposer, à véracité et d'un pilloresque tel qu'on se deun fonctionnaire qu'on dérange \"isiblement, mande, en les parcourant, si l'on n'est pas le
le motif qui vous amène : - &lt;! Monsieur, je jouet d'une halJucination.
cherche quelques renseignements concernan t
Comment ! il s'est rencontré, au x1x• siècle.
une femme. .. qui était un homme et au sujet en dépit des policiers, des tribunaux, des
de laquelle je ne possède que des rensei- agents de toute sorte rétribués pour assurer le
gnements très vagues.... » C'est' là l'instant fonctionnement normal et régulier de l'ordre
de la crise : l'instant des coups d'œil soup- établi, un homme qui a pu, se faisant passer
çonneux, des questions auxquelles on n'est pour une femme, prendre le nom d'une
pas préparé, telles que celle-ci : Dans quel famille qui n'était pas éteinte; obtenir en
but? ou encore : lstes-vous de la famille? cette qu~lité un certificat de notoriété, signé
Affirmer que la curiosité seule vous pousse à de sept témoins des plus honorables I et houne telle démarche, c'est éveiller la méfiance mologué par la cour de Paris; annoncer les
et se fermer l'accès des dossiers, Mais cruoi ! bans de son mariage avec un officier de l'arc'est le danger qui plait aux convaincus; mée; obtenir trois pensions sur la liste civile
personne ne consentirait à èlre dompteur, si de tous les Gouvernements 2 , un logement
les fauves n'avaient ni dents ni griffes.
confortable au palais de Versailles et, jouant
Donc, première enquête à l'état civil où on la misère, amasser une fortune mobilière
me délirre l'acte de décès de l'inconnu : qu'on peul évaluer à 200.000 francs. Le Vauc'était ma base d'opération. On me vit ensuite lrin de Balzac est bien petit garçon, comparé
à la chambre des notaires, au bureau des à l'aventurier que fut Savalette de Langes.
domaines, à la justice de paix, chez le gref- Notez que celle-ci ou celui-ci, comme on veut,
fier du canton nord, qui me renvoie au greffier ne s'adresse pas à de pauvres diables, faciles
du canton sud. Chez ce dernier, je découvre à duper : cette bonne demoiselle de Langes
l'acte d'apposition des scellés au domicile de compte des amitiés illustres : ses corresponSavalclle, un procès-verbal des constatations dants habituels sont le duc de Luynes, Mlle de
qui suivirent sa mort et l'inventaire de ses Polignac, la maréchale Macdonald, la duchesse
deniers comptants et de ses inscriptions de de la Rochefoucauld - qui l'inscrit même sur
rente. J'y trouvais mieux encore : des noms son testament. Et n'allez pas croire qu'elle
et des adresses de témoins, de notaires, de s'attirât la protection de ces hauts personnages
commissaires-priseurs, de gardiens de scellés, à force de supplications et de quémanderies;
de voisins même, interrogés par le procureur non pas, elle a le verbe haut et le ton insoimpérial, toutes gens aujourd'hui disparus, lent : dans chacune des lettres qu'elle reçoit,
sans doute, mais dont les parents ou les suc- on s'excuse d'avoir pu, sans le vouloir, froisser
cesseurs pouvaient encore fournir quelques sa susceptibilité, quoiqu'elle fût, elle-même,
renseignements. Et j 'allai, de porte en porte, pleine d'aigreur et ne pardonnât pas le moindre
le cœur battant, sonnant timidement avec le manque d'égards.
secret espoir de ne trouver personne, répétant
Il l' a des détails charmants : la fausse
Un vieux proverbe assure qu'il y a un dieu à chaque accueil, de l'air bon enfant d'un
Savalelle était riche ; mais on la croyait paupour les ivrognes; les chercheurs sont bien homme qui raille sa propre manie, la terrible
vre, et il fallait bien qu'il en fût ainsi ; jamais
évid~mment eux aussi, les protégés 'd'une entrée en matière : &lt;! - C'est au sujet d'une
elle
n'osa se faire habiller chez une coutuprovidence spéciale. J'étais un jour parti pour femme... qui était un homme. )) J'abrège,
rière,
ni risquer l'indiscret essayage d'une
Ver~ailles, non dans le but de surprendre, car cet exposé n'a d'intérêt qu'autant qu'il se
robe;
elle
n'était donc vêtue que de la déapres quarante ans, le secret de Savaletlc
lie à l'histoire des documents cherchés et froque de ses amies : d'où le grand nombre
mais pour récolter, lout au moins, à la mai~ qu 'il en établit l'authenticité.
de jupes de soie découvertes dans son taudis.
son qu'il habita et dans le quartier em ironAprès de longues heures d'investigation, Quant à l'histoire de son mariage, de ses
nant,
quelque tradition, cruelque témoio-nao-e
j'arriYai enfin chez un arocat distingué du deux mariages, doit-on dire, car elle fut
•
1:)
1:) '
moms suspects qu~ ceux publiés à l'époque barreau de Versailles, ~I• Moussoir. C'est là
de sa mort par les Journaux de Seine-et-Oise. qu'était le trésor : tous les papiers trouvés aimée successivement par un fonctionnaire de
!'Assistance publique et par un chef de baOn doit, pour une enquête de cc o-enre
chez Savalelte, ses comptes, ses bordereaux taillon d'infanterie nommé de Lacipière\
,
d
.
e
'
s armer e patience et de philosophie : il faut d'achats de rente, les lettres à clic adressées,
braver le dédaigneux Nous n'avons pas ça des brouillons de sa main, les billets doux de - elle est affolante et tragique, car l'officier
me paraîts'être tué de désespoir, après seize an-

1. • A Ml l. les prêsi~(enls_ el juges composant le
Tribunal CIVIi de prem1crc instance de la Seine :
Dlle ?cnny Savalellc de Langes, demeurant à Paris rue
de_Sm•rcs, m~1son dr.s dames hospitalières de S~intTh?mas de V1Uencuve, a l"honneur de mus exposer
qu elle est l)ee hors mariage, en l'année •1786, de
)1. Charles-Pierre-Pau~ Sa,,_
alette de Langes, qu'elle a
perdu son pere lorsqu elle ela1t en très bas âge et que
s~s recherches, depuis, n'ont pu la mettre à même de
decouvr!r la ~emeurc de sa mérn. Elle sollicite l'hor~ologat1011 &lt;l un acte de nolor1été, qui tiendra lieu
d acte de naissance.
. ~ Le tribunal accorde l'homologation, sauf à cons_iderer co?1mc non a,·enuc la désignation uï a été
la1(e du pcr~, atlen)'.lu _qu'il s'agit d'un enfani naturel
qm ne pa_rn1t pas avoir élè reconnu par son père el
que, . conse9uem~enl, l'indication de ce dernier ne
devait pas circ faite. •

Les témoins qui signèrent l'allcstalion de noloriétè
ètaie1ü : 1• Mme ùeanne-Marg':1eri le Derly, épouse de
)1. lrcnec-Charlcs Dclaby, renl 1c1:c, rue Gren1er-SaintLazare, n• 7 ; - 2° il!. Denis-Elie Lefrotter-Delezevcrne, employé à la comptabilité de Saint-Lazare
faubourg Saint-Denis, n' H 7; - 3° li. Pierre t:orbi~
&lt;le Saint-llarc, proprié taire, rue du Pot-de-Fer, n• 6;
-;-- 4° illme )larg~crilc-Julic de Saint-Alde, épouse du
sieur Corb,n deSarnl-.\larc, susnommé; - 5•.UmcLouiseEmfüe Picot-Dampierre, épouse de )1. GuillaumeGernis, marquis de Vernon, écuyer, commandant les
écuries du roi, demeurant à Paris, place du Carrousel·
- 6• 11. Guillaume-Gèr\"ais. marquis de Vernon· _:_
7• M
. Irénée-Charles-llippolyte Dclaby, rentier, 'rue
Grerncr-Samt-Lazarc, n• 7.
2. 1• La recette des postes de Villej uif, estimée
1.200 francs ; - 2° une rente viagère de 500 francs
accordêe à Mlle Sa,,alcltc de Langes pour r(-compcnse;

ses services, sw· les fonds particuliers du Roi, à la
date du 27 septembre 1825; - J0 une pension de
500 francs accordée par le Roi, à la date du 5 mai 1829,
â_ Mlle Savalcltc de Langes, pour récompenser les services de M. Saralelle, avec rappel de jouissance à
parlir du 'i " janvier 18·! 9.
3. Rien n·esl plus extraordinaire que la liaison de
Savaletle avec Lacipiére; on peul en suine toutes les
phases au moyen des lettres de celui-ci, retrouvées
parmi les papiers de Savalelte. Les premières sont
de ·1823 cl, tout d'abord, simplement affectueuses ;
les relation~ c(éb\1lenl_ par un p_rèt de 800 francs que
Saralelle fait a I officier, - quelle lm impose, pour
mieux dire. Celle somme Ya devenir le pivot de toute
l'inlrigue, intrigue incomprél,ensiblc cl dont on ne
perçoit pas le but. L'officier a &lt;l'aulrcs dellcs · Savalcllc lui propose de dc,-cnir sa seule créancière' el Iui
olli-e de tout payer s'il consent à l'épouser. Lacipié re

�-

111S T0'/{1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - 1

nées de fiançailles, de ruptures, de raccom1110demcnts et dc supplications! llèsqu'il fut mort.
Sal'alcllc, « qui se considérait comme sa rcurn », disait-clic, réclama à se proche , en termes menaçant , l'argent qu'&lt;'llc lui arait prèlt:.
li e Limpo siblc de mcltrc un nom wai sur
ccllcélrangc&gt; figurc; mais, cc qu·on peul affirmer, c·e Lque, l'll dépit des affections qu'ellt•
inspirait it tant dl' gt'ns, celle bonne AJ/le de
Langes n·arail ni tendres c, ni l'crgog11e. 111
cœur, ni re ·pccl humain d'aucune sorte.
Qui était-cc ?
Je &lt;lois dire que, sur l'acte d'apposition de
scl'llés au domicile de l'inconnu, e Ltracé, au
crayon rouge, cc nom : Louis X VII .
Le bruit de l'identité de a,·alcttc a1•cc lt'
pri onnicr du 'l'cmplc fut colporté dans \'ersailles, en 1858. L'hypothèse était séduisante
pour les esprits superficiels : cc personnag,'
my térieux, d'un ùgc qui e rapprochait sc11siblcment de celui du Dauphin, doté par la
Heslauration, logé au chùteau, en relation
arec les familiers dr Tuileries , n'était-il pas
le fils de Louis X\'I? - La question ne supporte pas l'(•xamcn : on se rcprése111c mal Il'
roi légitime de France tédant sa couron1w
pour une pr n ion de 800 francs t•I 'aslr(•ignanl, sans aucune utilitt:, it demeurer, habillé en femme, sans jamai~ un mol de récrimination, de regret, san 1111c allu ion à son
pa é, dans cc palais où il aurait récu enfant.
Le mystère est ccrt.aine111cnt tout autre :
rien dan; l'énorme fatras de papiers de Samlette ne fournit la lumière sur sa pcr onnalité ;
il en ressort cependant quelques ragues indi-

ces : c'était, à n'cu pa douter, u11 personnage inquiet, méfiant, hanté de la crainte
d'être démasqué, employant toutes les heures
de a rie it se créer une sorte d'alibi social,
comme Jean Yaljcan 011 comme Yaulrin. Cl'l
homme a commis un crime, il se cache :
telle est l'impression qui ïmpo c it l'esprit ,
~ans lr .atisfaire loutcfoi , car il 1ù t plus
permis de suppo cr, comme on l'a fait, qu·après aroir tué. pour s'emparer de es papiers,
une fille de l'ancie11 garde du trésor r,Jyal,
l'assassin s'était vu dans l'obligation de cc chan~er de sexe » pour ne pas perdre le bénéfic-e
de son crime. Cette uppo ilion croule il cette
simple constatation : Savalettc ne possédait
aucun papier de fa)]1ille, el cc n·esl qu'it force
de ru es, de mensonges, de faux, dont on pc•ut
suiHc toute la genr c, que son étal ciril fut,
enfin, à peu prè régu lièrement constitué.
D'aillcur on lrourc, dt- l'an XII , un billet
doux que lui ad rc sait un amoureux 1 : il était
donc déjù femme à cette l'poquc, cl il n'aurait eu, ïl fallait en croire l'acte de notoriété, que dix-huit ans, cc qui supposerait un
as assin liien précoce, quoique trrriblcm&lt;'nl
précautio1111rux.
Et pui il faut complt•r arec cc fameux
C'l'rtificat de notoriété, signé de sepl témoins,
l'i non des moindres, qui, en 1820, auestent.
sous la foi du serment, cc qu'i ls c-on naisscnl
parfaitement )Ille Jenny Sa1·alctlc de Langes:
qu'il savent qu'elle est née hor mariage,
rn 1786, de M. Charles-Pierre-Paul Savalclle
de Langes, décédé depuis fort longtemps, et
pendant que ladite dcmoi Plie était encore eu

wul bi~n c1u·un pair, mais cwcml le mariage. ,roi,
,li,cu~sions, reproches, br?u.illcs.. etc. \'oici qucr.1ues
,•,lrails des lctlrcs de Lac1p1ère a Savalellc.
, U~e cnlr~rne a,·cc ,_ou~ m·a ~ppris un sccrcl qui
a nanc mon ame ; ... rna,s JC persiste dans ma détermination cl vous êpou erai Ms que j'aurai reçu une
lcllre de ma mère : celle lcllrc se fera un peu
attendre, car mon frërc aîné, qui est le chef de la
famille, doil èlrc con ulté, el il n'est pas en cc moment à Sarlal. La promesse que ,ous m'a,c, failc de
ni'aidrr à JJ"l cr mes créanciers dans les premiers
jours de celle semaine mus a définiti,·emcnl gagné
111011 cœur. Je ,ous écris de mon lil où je suis rclrnu,
moitié par parcs c, moitié Jlilr une inchsposilion do11l
la cause nous est commune à lous deux. » I?)
G déccmbrr 1831 : • Eh quoi! ;,prés avoir anno11ri·
â une partie ,Ir mes créanciers &lt;1uïls seraient payé,
dans le couru11l ~c la semaine, rt••·enanl sur vos pro
messes, ,·ous m annoncez que vous ne pouvez plu,
faire de nou.,t'lles avances! ... Quelque dure, inaUen,l111•
••t douloureuse qu'ail été la confidence &lt;rue , ou,
m'a,·c, faite sur mire naissance, je n'en ai pas moin,
pcr,(sté _dans le projet de mus épouser: ,
.
16 ~eccmhrc l?.-&gt;~ : • Le temps na pu rien sur
, .. s~n~1mcnt . crue p• pour ,·ous cl que ,·ous m'avc,
1u,j&gt;'rc dcp,11, Jllus1curs années. ,
~ février 18.i2 : • l'!'rn1cue,-moi de rous dire c1uïl
c,l de toute impo sihilité de continuer mes relal10:1,
~,cc vous, Cllr elles me de,·iennenl de jour en jour
111,upporlablt•s : 11011 sculcmc11l ,·ous ,·ous plaise, i,
m'~cci,bler d_c reproches, de menaces cl dïnjurc,.
ma,s ro_us fo1lcs l_uu~ ,o_s efforls pour m·a,i lir. )1.tlitn·
loul. .. _JC su,s prcl " fo,rr tout cc que ,·ous c~i~crc,
clc_ 11101; de , ous. seule d~pcnd notre union, c:r ma
m~rc, qui conn:ul lout, ne s'y oppose )las, si vo~~
IO~lcz_ me do~n~r sur-lc-clwmp de quo, payer mes
crcanc,ers du regm,ent. •
Jusqu'en _1839, 13_ corrc~po11dancc continue, a,·ec
des allernal!•·cs d~ dcclaratwns d'amour, de ruptures.
~e r~cl~mations d aritcnl. Des_ que Lacipii•rc cherche
a lm erhappcr, Sa,·alclle, qm le sait au,: abois lui
olîrc de l'argent qu ï l accepte; dès 4uc, louché dt' cc
hon procédé, 11 pari~ de l'épouser pour s·acquiller
r,11 ers elle . . rite 1111 reclame les fond s prèlés rl
menace de_ s adresser au colo,!l'I; et c'est ainsi qur,
pend.tnl seize ans, ~a, alette s csl acharnée conlrn i·r
malhcurcll\ donl la clrrniêrc lrllrc esl t1insi co111•111,

Aoùl 1839 : c Je suis résig11ê à Ioules vos pcrsi·rnlions, car , ou, me paraissez implacable! Je pleur..
tous les 1· ours des larmes de Sllng de vous a,oi r
co11nuc. A 1! maudit soit le jour où je mus ai connue! ,
'I. Voici le lcxte de cc billcl :
• Cc mercredi 8 juin an XII. Je n'a,ais pas o i•.
mon aimable amie, ,·ous porter moi-même voir(•
)'Oile; mais je complais rous le rcn,·oycr cc mali11.
Je suis bien l"àché de rous ravoir fail attendre : il
retourne à sa maitresse couverl de mille baisers 11u"
je croyais \&gt;rcsquc donner à celle que j'aime. Je seri,i
cr soir, à lllit heures prcciscs, assis sur le boulernrd ,
entre la rue llonlmarlre cl la rue du Sentier, à r c111lroil où rous avez n1, l'aulr&lt;' jour. mon oncle. riou,
pourrons aller de là parloul où ,·ous l"ordonnerr,.
.\dieu, ma bonne 111mc, je ne puis mus en rli,·,•
,hn antagc; jl' ,·ous embrasse rurnmc je ,-ous ainll'.
J. D. , • A )Ille Jenny ·arnlelle, à Paris. ,
Est-i l besoin de fo ire ,·emarquer , d'ailleurs, que c·,,
hillel ne p1·ou,·c ric11, quant i, la d11lc i, laquelh•
Saml elle aurail pris des rètcments de l"cmme : i1
peul, en elîcl, arnir élé fabric1u,:, par Sa, alette luimèmc, pour être monlri•, pom· ,~tre truu,·é dans s&lt;•s
papiers en cas de pcr11uisihon ... l:e qui lcllllrait à I&lt;•
faire croire. c csl que le 8 juin an .\ Il tombait un
vendred i cl non un mercredi. Toul est mystèr e
autour de ce pcrso1111agc. Que clirc encore du "bi llel
sui vanl. non dalé cl signé seulement d'un paraphe :
• A 1111c tir Saralrll1'. rue des \'ieux-.\ugustins.
, ....lu lieu d"aller it Pass,·, aujourd' hui, il foui
•rue j 'aille à 111a m.111ufacl ur!', cl j e 11c serai de•
retour que su,· les ncur heures. Comment faire pour
1·ous ,·o,r cc soir' Il y a un moyen farilc pour mï·rrirc d'oü , ous èles: c·cst d'aUachcr une pclile pier,·,·
,, votre lellrc cl de la .jeter par dessus le lrc,llag&lt;'.
Si j'étais plus jeune. je dirais que l'amour est toujou,·,
rcrlilc en eipèdienls; mais l'amitié, quoique plu,
calme, a bien aussi ses petites in,·cnlions.
• En renlranl chez moi, it ncur heures, si vous
èlcs chez vous, je paraîtrai à ma fcnèlrc, et nou,
pourrons nous rejo111drc à , otrc posle où je mr
rendrai. Je vous ferai signe que JC ,ais sortir, l'l
1 ous sort irez aussi! Quelques sons de mon violon
ro11s prb ·icndronl. »
Cc billet doi l ètrc de frimaire an XIII, car 110111 n~
trouvons qu'il celle date Sarnlctlc logé rue des Yieu,Au~11--ti11s, 11• :?R.

bas ùge, et 4u 'on n a pmais pu savoir ni le
lieu où clic est née, ni les noms cl domicile
de sa mère. l&gt; C'étail là, précisément, le roman qu'elle leur avait cllc-mèmc conté:
rncorc &lt;loi t-on pcnst'r que, parmi ces cpt
dupes, c1uclques-urws, tout au moins, la connaissaient-comme fille - depuis longtcmp~.
puisqu'ils en témoignaient en juslice.
Plus tard , lorsqu'il lui fallut, pour la publication de es ban , exhiber son extrait dt·
baptèmc, nournlle difficulté : Savalellc exposa
qu'elle al'ait été baptisée exfrêmement loi11,
et, comme elle n'était munie d'aucun actr,
un certificat, signé de la supérieure de l'AIJbayc-aux-Bois, tint lieu de la pièce ab ente.
Comment tant d'irrégularités n'inspirèrentclics jamais un soupçon? Pourquoi personne
ne 'avi'sa-t-il, ne fùt-cc que par affectueux
inlérèl -clic avait tant d'ami bien placé ! de tirer au clair le mystère de sa naissance?
Pourquoi, prenant un nom 11ui, éridcmment,
n'était pas le sien, lïnconnu de Versailles
avait-il choisi celui-fa ? Comment cc nom lui
errit-il de titre aux farcur des Bourbon ,
puisqu'il était de notoriété publique que l'ancien garde du Trésor royal arail été l'ami ,
l'hôte du régicide Barère cl un fougueux partisan de la Hévolution?
Rien, je le répète, dans les nombrcu~cs
lellres inrentorit:C chez Saralctte, ne permcl
&lt;le répondre' it ces questions; seule· quelques
lignes de ·on écriture, tracées sur un chiffon
de papier, peuvent conduire, - pcul-ètre, it la solution du problème.
C'est une sorte d'imprécation qu'en une
heure de remord · Savalcllc s'adres c à luimèt11t' ; les termes en sont riolenls, orduriers
parfois, et l'on y lil des phra es comme
celle -ci :
1c Le jour est enfin arriré où je vais déchirer le voile qui comTc tes affreuses iniquités. 'frcmblc, éternelle pécherc e... tremble qu'enfin je ne décourre à ce monde, qui
le recherche, l'exécrable monstre qui l' approche .... Ne vois-tu pas que tous ceux qui
( enloul'enl commencent it deviner l'énigme
de ton hypocl'isie? ... Tu es horriblemcnl
&lt;légoùtanlc; la saleté qui recou,-re Lon bideu,
corp le fera tomber dans peu en lambcam ;
je te con cille donc de Le décra ser, cl le~
yeux cha sicux, tes dents pourries cl ta puanll'
embouchure.... Adieu, vieux mon Lre qul'
Lou les démons onl rnmi ur la terre... relourne à Orléans ve,ufre les fromages el la
salade. Adieu encore, vieille b!ichel ! »
Faut-il tenter de lire entre les lignes de cP
ll'~lamcnl d'une éloquence saurage 1•t qui n·e,I
pas sans une orll' de grandeur sinistre'! Si
oui , il s·agirait de dérouHir si, dan les dC'l'nières années dv x, 111e sihle, quelt1uc jeune
maraicher des enl'irons d'Orléans, portanl le
prénom de )(ichcl, a disparu du pays à la
suite d'un crime.. .. On trouve tout dans le·
arcbirns : a ris aux chercheurs de logogryphes.
Ce rébus, après tout, vaut bien ceux que pr,1po cnl les rcrne, de famill e it la perspicacité
des Œdipcs inoccupé~.
(A suii•re.)

G. LE1 OTRE.

Louis XIV

La personne. - L'éducation•_ Le "✓-r mot• JJ au
J
rot• - . ;.
Par Ernest LAVISSE, de l'Académie française

ments : te Jamais, a dit Saint-Simon de discours qui pût peiner. l&gt; li était cal~c, étonn~m~c~t. maitre de lui ; une colère de lui
faisait cvenemenl. Dan les premières années
il se laissait dire par Colbert des cho es lrè~
dure . Jamai roi ne mit lantdc grâce à commander. Le grand air qu'il rrardait dans cette
'
'
0
gracc meme, qu'on sentail descendre de
haut, lui donnait un charme auquel personne,

le bonnet miraculeux de saint François de
Paule: rencon_trant la rclic1uc dans l'antichamLa personne du roi.
h~c, il ,_la baisa arec dérotion. La première
fois qu il ~?yagea sans la ficine, &lt;&lt; il jeta des
Louis XIV avait vingt-deux ans el demi à la
lar!°cs
qu il voulut cacher au public, mais
mort de Mazarin. 'fout le monde le trouvait
qm, étant vues de celle qui en était la cause
très beau. Un léger retrait du front, le nez
1~ consolèrent de tous ses maux l&gt; . En hie~
long, d'ossature ferme, la rondeur de la joue,
d
autres circonstances, on le vit abondamment
la courbe du menton sous l'avancée de la
pleure~,
mais les larmes séchaient vite aux
lèvre, dessinaient un profil net, un peu
lourd. La douceur se mêlait dans les r.;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;:=====----------- JOUe~ de cc vi age triomphal. li est
possible, au reste, que Louis XIV n'ait
yeux bruns à la gravité, comme la
p~s
été plus égoïste que qui que cc
gràce à la majesté dans la démarche.
soit
en
son temps et dans le nôtre1 mais
Une belle p_restancc el l'air de granil n 'é~it pas préparé à rési te r aux
de~r haussaient la taille qui était ordilc?tallons que les autres, en l'adorant,
naire. Toute cette personne avait un
hu
donnaient de s'adorer lui-même.
char!°e q~i attirait et un sérieux qui
Les
maux dont la flcinc fut consotenait_ à distance. Les contemporains
lée par les larmes du fioi étaient des
pensaient qu'elle révélait le Roi:
mau_x de jalousie déjà. Un an après Je
En quelque obscuritê que le sorl l'eùl fait
mariage,
a commencé lasérie des mai[ naitre,
Le monde, en le voyanl, ct,l reconnu son
tresses. La ficine Anne reprochant à
(maître,
son fils sa mauvaise conduite Je fils
répondit à la mère cc arec de~ larmes
dira Bérénice. L'ambas adeurdc Venise
de
douleur qu'il connaissait son mal
écrivait dix ans plus tôt: cc Si la forqu'il
_avai,t fait cc qu'il avait pu pour s~
lu?e ~e l'avai l pas fait naitre un grand
r~lemr d offen cr Dieu et pour ne pas
ro!, c est chose certaine que la nature
~ a?andonne~ à ses passions, mais qu'il
lm en a donné l'apparence. 1&gt;
~la~t conlramt de lui al'ouer qu'elles
Cette ?aturelle maje té n·empècbait
cta1ent pl_us fortes _que sa raison, qu'il
P?.s le Jeune. Roi d'être jeune. Les
ne ,pouvait plus résister à leur violence,
meces du cardmal lui avaient donné le
qu il_ ne c sentait pas même le désir de
goù l des romans et des vers. li Jisai l
le faire »• Il était un sensuel, très gros
des recueils de poésies et de comédies
mangcur,prompt à toutes les occasions
cl il aimait à parler de celle littéra~
d'a~our,_~u_x cc passades », qui étaient
turc : « Quand il donnait son jugedes rnfidcl1tes aux maitresses déclarées
ment sm· ces choses-là, écril Madcmoiet
comme de la menue monnaie d'a.elle, il le donnait au si bien &lt;1u 'un
~ul
tère. En vrai don Juan, il courait à
homme_qui aur..aiL _beaucoup lu et qni
ClicM Braun.
1 ?ppel_ de tou tes Je;; sortes de charmes.
L outs XIV.
c? ~~rat l.une parfat te connaissance. Je
Ni_Marte Mancini, ni La Vallière n'éT;ir/eau de Le B RUN. - (.\lustt de Dijo11.)
n ai pmais vu arnir un aussi bon sens
l~ient
belles, et leurs charmes étaient très
nature~ ~t parler plus justement. J&gt; Il
.
.
diff~1:cnts.
Un esprit &lt;&lt; hardi, emporté,
~e pl_a1sa1l a ~ous les plaisirs; à merveille il ni Français, ni étranger, Jamais n'a ré isté.
l1ber t11~ » etmcclait dans les yeux et endiablait
~ou~t, courait la bague, dansait les ballets et
li n'était poinl méchant, il a1ait des mou- le sourire de la brune Italienne La V 11·'
1oua1t la. .coméd'
• pas même
.
a 1ere
. ic. Il ne se refusait
1·ements de bonté, même de sensibilité. li . .
l~ esp1cglen cs des mascarades. Les j eu nrs aimait sa mère, qu'il pleura à chaudes larmes. ctait une demoiselle noble de province, une
se1gne~rs et les jeunes femmes quïl admettait li _avait pour son frère une amitié que ne méri- b!~nde aux yeux bleus, amoureu e arec un air
à ~es Jeux s'arrètaienl d'eux-mèmes aux li- tait pas _c~ trop j?li garçon pomponné, de cl c_tonncment et le trouble du péché. Après, le
mites de la familiarité.
_se prend.ra aux splendeurs de la chair cl
mœurs ridicules el ignoble , et qu i fut marqué
-~ l_eclat de I esprit en _madame de Montespan .
,n était poli, d'une politesse naturelle el en par
madame de Lafaycllc d'tm mot terrible : 1 tus_ cc sera le caprice pour la chair sans
meme temps réfléchie, mesurée à la qualité
c1 . Le miracle d'enflammer le c-œur de cc esprit de mademoiselle de Fontanrre et à la
d?s pe~sonnes. et qui jamais ne se trompait
prmcc n'était ré ené à aucune femme du
d une li"ne
•
d
o · li e'couta1·l cc mieux
qu,homme monde, » - c'est-à-dire it aucune femme au fin , I? sérieux attachement pour la' déiicate
/ ~on~e &gt;J' et personne ne trouvait ni ne m~nde. - li témoignait de la tendresse à la bc~ulc mùre et pour la raison de madame de
Mamtenon. Amoureux toujours, il demandera
isa1t mieux c1uc lui ce qu'il fallait dire en
toute rencontre. Par bonheur, il n'avait as fleme, , J'en~an.tine infante dont les grands p~cs~1uc septuagénaire, de l'amour à sa septua~
yeux I admiraient. li cc pleura fort » d'une ~cna~re compagne, qui s'en effarouchera. Mais
~a sorte d'~sprit à la mode de France, qui rallie
m_al~dic qu'elle fil en 1664. Comme on por- pmais, mème aux moments et sous l'empire
tort el a travers les persoru1es et les sentitait a la malade, que l'on croyait désespérée, de ses plus fortes passions, il n'a oublié ni
I. - HtST0Rr,. _ Pasc. 1.
.., 33 ,..

!'o'.

�.,.-

111S TO'J{1A

---------"---------------------------------J

n'oubliera qu'il e t le Roi. Il lui a été dur de
renoncer à Marie Mancini. La '"eille au soir du
départ de la jeune fille, il parut si accablé de
tristesse chez sa mère qu'elle le prit à part,
lui parla longtemps, puis l'emmena dans un
cabinet, oü ils demeurèrent une heure ensemble. Il en sortit arnc de l'enflure aux
l"eux, et la Reine dit à madame de Molleville:
&lt;&lt; Le Roi me fait pitié. Il est tendre el raisonnable toul ensemble.... » Toute sa vie, il demeurera, comme il a dit dans ses mémoires,
maitre absolu de son esprit. Il tiendra pour
« deux choses absolument séparées », les
« plaisirs » el les « affaires ». Peul-être la
preurn la plus forte de la maitrise qu'il gardait sur lui, même dans l'obéissance à son tempérament, est-elle la éparalion qu'il a faite
de cd'amanl » el du « souverain ».
Saint-Simon, qui a dit que Louis XIV était
« né bon », - ce qui e t beaucoup dire, ajoute qu'il était né&lt;&lt;juste » aussi, cl quïl a
gardé jusqu'à la fin &lt;&lt; des inclinations portées
à la droiture, à la justice et à l'équité. » Cela
c8l trè Hai, mais il a montré de très bonne
hl'urr, par de grands signes, comme les projets
de sa politique cl les injustices du procès de
Fouquet, ou par de petits, comme la disgràce
donl il frappa la duchesse de îavailles, que,
pour qu'il suivit es inclinations à l'équité, il
fallait qu'elles ne fus ent pas tI·aversées par
d"autres dont la pente fùt plus douce. Le
crime de madame de Navailles, dame d'honneur
de la Reine, fut « d'avoir fait murer une porte
secrète que le Roi avait fait ouvrir derrière le
lit des filles d'honneur ». Louis XIV ne sera
juste que dans les affaires où son autorité ne
se trouvera intéressée, ni son orgueil, ni ses
conrnnances, ni ses aises.
Ce qui est inattendu et surprend, c'est que
ce jeune homme, sous la superbe des apparences, c l prudent, circonspect, modéré
mèmc. Il avoue dans ses mémoire une timidité que lui donnait la peur de mal faire ou
de mal dire. Au temp du cardinal, il travaillait à se former un avis ur les questions qu'il
1·ntcndail discuter ; il était fier, quand il se
ll"Otl\ail a,oir pensé rolllllll' &lt;1 les gens d"c;,.péricncc ». ,\ préseut quïl l'Sl le 111ailrc, il hésite
~ou,cul l'l M' troubll' : &lt;l L'iuecrlitudc dl:Sl',père qm·lqm•l'ois. ~ou1c11l, il i a dl's l'11droits
qui l'o11t 'lie la peine; il y en a de délicats quïl
l'~Ldil'ficiledc démèlcr .... » Jamais il n' impro, i,l' une déeision. l'n des mols qu'il répétera
Il' plus sou1c11l csl: &lt;l Je rnrrai. &gt;&gt; l_l n'impro, ise pas 11011 plus ses pa1·olcs. li apprend par
1·œur celles qu'il faut dire daus les circon~tanœs difficiles, et s'arrèle, s'il a perdu la
mémoire. La chose lui ani va un jour des pl'Cmiers temps, comme il entretenait des membres du Parlement d'une affaire délicate, le
procès de Fouquet. D'Ormcsson, qui ntail là,
raconte : &lt;&lt; Le Roi demeura quelque Lemps à
s'arrêter pour se reprendre, el songea encore

Qui voyait en ces premiers temps passer Colbert el de Lionne pouvait dire ce que plus tard
écrira La Bruyère en pensant à Colbert et à
Lou vois : &lt;( On ne les ajamais 111s assis, jamais
fixes el arrêtés: qui même les a vus marcher ? »
Le jeune maitre l'a d'une occupation à l'autre,
« sans peine, sans que son esprit soit jamais
embarrassé ni emprunté », et l'on « ne peut
imaginer que ce soit le même prince•.
Louis XIV se fatigua l'ile à remplir ainsi
plusieurs rclles a1'ec la même attention. Il
était vigoureux, endurant à tous les exercices,
il faisait le même l'isage tranquille aux beaux
jours el aux intempéries, mais, depuis
l'enfance, il ouffrail de dérangements d'estomac el d'intestins. En 1662, il a&lt;&lt; des ressentiments de vertiges, de maux de cœur, faiblesse et abattement » el des crises de mélancolie. ans doute, l'appétit glouton, l'énorme
mangerie coutumière - avec de mauvaises
dent - suffiraient à expliquer le désordre de
la anlé royale, mais l"ambassadeur de Venise,
l[tiÏ voit le Boi l&lt; perdre les belles couleurs de
on ,·isage ,, , cl paraitre, dès la 0cur drs
années, plus l'ieux que son ,ige, écrit en 1665 :
&lt;&lt; li s"applique extraordinairement aux affaires
avec l'émotion la plus virn. 11 se passionne profondément pour toutes ses entreprises et surtout appréhende toutes celles qui pourraient
nuire à la gloire de son nom. li se fatigue
l"esprit el succombe alors à des maux de tête
aigus. »
Cependant ni la maladie, ni la médecine,
plus redoutable alors que la maladie même,
ne trouble la régularité où il enferme et distribue chaque journée de sa vie. On le verra,
pendant un demi-siècle, travailler de la même
façon, aux mêmes heures. « Avec un almanach et une montre, écrira Saint-Simon, on
pouvait, à trois cents lieues de lui, dire ce
qu'il fai ait. » Cet ordre immuable dans le
travail semblait une loi de la nature.
Cc jeune homme al'ait donc de belles qualités cl \'erlus royales. Malheureu emenl, si le
duc de Saint- imon a été injuste de dire que
l'intclligrncc du Roi était « au-dessous du
médiocre », il n'y a pas de doute 11u·cllr
1i"élait qu·ordinairl'. Elle lui sul'lisail pour
romprcndrc ll's chose· même dilliciks, apri'·s
qu'o11 ks lui ,nait c:-.pliquél's, 1-l il airnail
qu'o11 l&lt;'s lui 1·,pliq11:it. Colbert, qu'o11 accu;,,e
de l'al'oir noyé dans les délails, lui a toujours
c,posé d"ensemble el plutol trois l'oi~qu·uuc
se · grauds projets; il sa1ail que 11 bien rapporter au Hoi » était une des mcilleum façons
de lui fai re la cour. Mais lïntclligence de
Louis XIV était presque toute passi,e, sans
initiatil'c aucune, nullement curieuse, point
en quète de problèmes. Elle ne cherchait rien
. 1. Voir Ré/lexw11s s!'r le mttier de Roi, dans l'édi- au-dessous ni au delà du l'isible, et elle avait
1.Ion Drcyss iles ,l/émo1re1, l. li, p. 5 18. Cc morceau été meublée très pauvrement par une éducaest du Roi lui-mème, el. à cause de cela, très intérestion qui, en somme, fut déplorable pour l'e sant. Les mémoires sont recouverts de style ëtrangcr.
Vo\r sur la façon dont ils ont étë rédigés : Oreyss, l.
prit cl pour le caractère.

assez de temps. Ne retrouvant pas ce qu'il
arnil médité, il nous dit : &lt;l Cela est fàcheux
« quand cela nous arri\'e, car, en ces affaires,
&lt;&lt; il esl bon de ne rien dire que ce que l'on a
&lt;&lt; pensé. » Enfin, il apporte à ses entreprises
la prudence de l'inquiétude préalable: « En
tout ce qui est douteux , le seul moyen d'agir
avec assurance est de faire son compte sur le
pis. » Il a écrit cette maxime : &lt;&lt; Se garder de
l'espérance, mauvaise guide. l&gt;
Voilà des qualités de gouvernement, et voici
uric grande vertu royale : la joie d'être le Roi .
Louis XIV la laissait voir à toute sa façon
d'être, il l'exprimait en termes naïfs : &lt;l Le
métier de Roi est grand, noble, délicieux 1. »
Mais celle belle cl joyeuse idée du métier
impliquait le devoir de le faire soi-même. Le
principal honneur de Louis XIV esl d'arnir
compris que la condition de cette &lt;( grandeur », de cette&lt;&lt; noblesse » el de ce « délice »,
était le lra\'ail.
Colbert raconte qu'un mème jour le jeune
Hoi présida le Conseil des finances, de dix
heures du matin à une heure el demie, dina,
présida un aulrecon cil, s'enferma deux heure
pour apprendre le lat.in, - il le sa\'ait très
mal el ,·oulait se mettre on étal de lire luimème le actes de la chancellerie pontificale,
- et, le soir, tint un troisième conseiljusqu'à
dix heures. Ce jour-là, il ne fit qu'ajouter un
peu à l'habituel travail de ses journées.
Pour travailler, il ne se confinait pas dans le
silence d'un cabinet. Il ne se prenait pas la
tête entre les mains. Il n'avait pas l'âme méditative. Le travail de Louis XIV, c'était l'attention aux conseils, aux audiences, qui étaient
nombreuses, aux entretiens privés avec les
ministres ou avec des hommes dont il estimait
les avis. C'étaient les. ordres donnés de pied
levé à tel secrétaire d'Etat, qui guettai! l'oreille
du Roi cl lui exposait une alfairc entre le lever
cl la messe. C'était la préoccupation des entreprises commencées, la c1·aintc de manquer le
succès el la gloire. C'était la même application
donnée aux divertis ements de chaque jour el
aux programmes de fêtes enchantées qu'aux
~randcs choses de la politique ; le mème soi11
11 écouter le maréchal de Bellefonds parla111
u de~ inclinations particulières de· dame &lt;le
la Cour 11, cl le 1rn1r&lt;-chal de Turcm1c 11 c11LJ•1•lcna11l l',lme de Sa )lajc Lé de dc~sci11s
guerrier · ». C"était le regard en con~Lanlc
atLi,ité, qui ,oulait tout ,oir. cl 1opil tout,
eu effet, cl reffort pour garder c11 toute circonstance l'air de majesté et de calme sou\"crain. Toul le monde s'.1gite autour du Boi. Les
courtisans sont en perpétuelle inquiétude, les
ministres laissent apercel'Oir qu'ils peinent1

Napoléon et les Femmes
par

FRÉDÉRIC MASSON , de l'Académie française

.li! Dans .la série ,d. es b eaux travaux de M . FRÉDÉRIC
_ASS?:&gt;. sur J &lt;poque napoléonienne si n
.
alts sr vivant
. aJ
,
ourr1s de
n'tn , est
~• s,
c:rtcs tt si justement admirés, iJ
q ue lu p:: ~u, aient plus complètement siduit Je public
till'e N'APO~É::-1 a~;quellu leur auteur a donni pour
l' \ MQLR A _LES FEMMES, d pour sous-lill'c
~ur

:

troisième,
avec lequel 1·e v1·e11s ile vw1·e
.
.
trois.
an~,. ~ui ~ succédé. -~uoique Français, les
afll/lll1 es I ont appele a Loncfres, el il y ei;l.
A ons citez vous.
- llfais qu'y fe1·ons-11ous?
- 111ons, nous nOU$ chauferons el vo
asso1w11·e;:;' colre plaisir. &gt;&gt;
us
J'élais
· -~crupl.llellx
'
. bien Loi·1,• iie r/evenzr
Je Lavais agacée pou1· qu'elle ne se .~auvcît
pas quand
.
l elle
• serait
. p1'essée 11a1· le 1.a,son1iemen que Je lm prépctrais en conli-efaisanl une honnêteté que je voulais L .
prouver ne pas avofr.
ui

u~s• ~ mmu-nous heureux de pouvoir offrir

p
t o • auJJourd hui , aux L«t&lt;urs er Lecll'icr.s d'His'.
··
. du captivant volume
d ria
l' . ,. es deux prc m1&lt;ru
part,u
t

c:mmcnt académicien.

La jeunesse
Jeudi, 22 novemb,·e 1787 à p
//()tel de

Cherbourg,

rue

d11 Fo11r-S:;,:~:llo11oré.

I, mlrod.

ERNEST LAVISSE,
(A

suivre.)

dt l'Académie française.

... Jj ...

�, - 1f1STOR._1A

----------:-------------------------------.#
"lV..lf'POLÉON 'ET L'ES 'FE.llf.Jff'ES - -,

jour auprès de madame Bonaparlc; l'aulrc,
Mammuccia Caterina, était morte bien avant
l'Empire, ainsi que celle Giacominetla, pour
laquelle Napoléon enfant avait essuyé tant de
nasardes.
Au collège d'Aulun, où il séjourne du
1cr janvier au 12 mai 1779; au collège de
Brienne, où il demeure de mai 1779 au
14 octobre 1784; à !'École militaire de Paris,
où il passe une année, du 22 octobre 1784 au
30 octobre 1785, nulle femme. En admcLLanl,
comme le dit madame d'Abrantès, que,
contrairement aux règlements Lrès stricts de
!'École militaire, Bona parle, sous prélexle d'une
entorse, ail passé huit jours dans l'apparlemcnl de M. Pcrmon, au n° 5 de la place
Conti, il venait d'avoir seize ans.
Une aventure antérieure à celle du 22 novembre 1787 ne pourrait donc se placer
qu'entre sa sortie de J"Écolc militaire et son
retour à Paris ; mais, si Bonaparle est parti
pour Valence le 50 octobre 1785, il est parti
de Valence, en semestre, pour la Corse, le
16 septembre 1786, après un séjour de moin
d"une année; il n'est revenu de Corse que le
12 septembre 1787, et c'est alors qu'il a fail
son voyage à Paris.
Cc n'est pas en Corse qu'il s'est émancipé.
Cc n'a pas été daYantage à Valence, durant les
dix moi qu'il y a passés en ce premier
Sl~our. li s'y est montré très timide, un peu
mélancolique, fort occupé de lectures et d'écritures, désireux de c faire bien Ycnir pourLanl, de c faire agréer par la société. Par
Mgr de Tardi,·on, abbé de Saint-Hu[, auquel
il a été recommandé par les Marbeuf, el qui,
général de sa congrégation, crossé et mitré,
donne le Lon à Valence, il a été introduit dans
les meilleurçs maisons de la ville, chez
madame Grégoire du Colombier, chez madame Lauberic de ainl-Gcrmain et chez madame de Laurencin.
Cc sonl des dame qui, les deux dernière
surloul, onl le meilleur Lon de la provin ce cl
qui, apparlcnanl à la pclile noblesse ou it la
liourgcoisic virant 11oblcmc11t, 011l des préj ugé~ ~ur les mœurs des olti ricrs q11"clles
ad,uellenl il fréquenter chez dies cl m· lais~e raie11l poi11l leurs filles en intimité avec
des jeunes gens donl la conduite serail uspeclc.
AYcc Caroline du Colombier, à laquelle sa
mère lais c plus de liberté, Bouaparlc a peulètrc quelque vague idée de mariage, quoiqu'il
aitdix-scpl ans:à peine cl qu'elle soit bien plus
· ùgéc. Mais s'il cul du goùl pour clic, si clic en
montra pour lui, la cour qu'il lui fil fut de tou
points chaste et réservée, un peu enfantine, lout
à la Housseau, - le Housseau &lt;le mademoiselle
Gilley. Lorsqu' il cueillait des cerises avec mademoiselle du Colombier, llonapartc ne pensait-il
pas aussi: «Que mes lèn cs ne ont-clics des cerises ! Comme je les lui jcllerais ainsi de bon
cœur ! ,, Elle ne tarda pas à épouser
)1 . Garempcl de Bressieux, ancien officier,
qui !"emmena habiter un ch,Heau près de
Lyon. Près de Yingt ans après, à la fin de !"an
Xll, Napoléon. qui n'ayail point re,·u sa cueilleuse de cerises, reçut au camp de Boulogne

une lettre où elle lui recommandait son frère.
Il répondit courrier par courrier et, avec
l'assurance qu'il saisirait la première occasion
d'ètre utile à ~[. du Colombier, il disait à
madame Cai·oline de Bressieux : «Le souvenir
de madame volrc mère et le vôtre m'ont toujours intéressé Je vois par votre lettre que
vous demeurez près de Lyon ; j'ai donc des
reproches à vous faire de ne pas y èlre Ycnuc
pendant que j'y étais, car j'aurai toujours un
grand plaisir à l'0US Yoir. »
L'avis ne ful poinl perdu, cl lorsque l'Etnpcrcur, allant au sacre de Milan, passa à Lyon,
le 22 germinal an XIII (12 avril i 806), elle
fut des premières à se présenter : elle était
bien changée, bien l'icillie, plus du Lout jolie,
la Caroline d'antan. l'importe, Lout cc qu'elle
demanda, elle l'obtint : des radiations sur la
liste des émigrés, une place pour on mari,
une lieutenance pour son frfrc. En janvier
1807, pour le nom·rl an, clic se rapprllc au

Cliché Neurdcin.

P ORTllAlf DE IlO:-IAPARTE

Jessi11t! .i l"t!,:o/e Je Brienne

e11

1;8J.

sou,·cnir &lt;le l'Empcrcur, lui demandant de
11ouvclles &lt;le s.1 santé. Napoléon répond l11i111èmc presque aussitùl. En l 808, il la nomme
Dame pour accompagner Madame Mère, d1argc
)1 . de llrcssicux de présider le collt'•gc électoral
.de l'i ère, le fait, en 18 10, baron de
l'Empire.
Telle est la mémoire reconnaissante quï l a
gardée à ceux qui ont été bons à ses j eunes
années, qu'il n'en c t point dont il n'ait fait la
torlunc, comme il 11'cn c t aucun quï l ne se
soit plu à mentionner pendant sa captivité. Les
lemmes reçoivent une part plus grande
encore. 'il se peul, de celle gratitude, cl,
mèmc lorsqu'il aurait quelque rnotir de leur
tenir rancune, il ufli l qu'elles aient montré
à son égard quelque douceur pour quïl oublie
Lout le rc Le . .\in i, mademoiselle de Laubcric
de Saint-Germain, qu'il a pu rèvcr d'épouser,
1ui a préféré son cousin, M. llacbasson de
)lontalivct, cornrm: elle &lt;lt&gt; \'alcncc, et lui
aussi en rapports arec Bonaparte; Napoléon
1ùn garde aucun déplaisir: on sait la fortune

qu'il fait à M. de Montalivet, successivement
préfet de la Manche et de Seine-et-Oise, directeur général des ponts et chaussées, ministre
de l'Intérieur, comte de l'Empire avec
80000 francs de dotation. Pour madame de
Montalivet, dont, a-t-il dit lui-même, « il avait
jadis aimé les vertus et admiré la beauté &gt;&gt; , il
la nomma, en f806, Dame du Palais de
l'impératrice. Mais elle lui posa ses conditions : &lt;t Votre Majesté, lui dit-elle, connait
mes conl'ictions sur la mission de la femme
en ce monde. La faveur enviée par tous
qu'Elie a la bonté de me destiner deviendrait
un malheur pour moi si je devais renoncer à
soigner mon mari quand il a la goutte, et à
nourrir mes enfants quand la Providence m'en
accorde. » L'Empercur avait d'abord froncé le
sourcil, mais bientôt, s'inclinant d'un air
gracieux : C&lt; Ah! vous me faites des conditions, madame de Montalivet, je n'y suis pas
accoutumé. 'importe, je m'y soumets. Soyez
donc Dame du Palais. Tout sera arrangé pour
que vous rcsliez épouse et mère comme vous
J"cnlcndez. » Madame de Montaliret ne fit pour
ainsi dire jamais aucun service, mais cela
. n'empêchait point Napoléon d'avoir pour elle
de particulières allcntions. li aimait celle
famille : « Elle est d'une rigoureuse probité,
disail-il, et composée d'individus d'affection;
je &lt;·rois beaucoup à leur allachement. »
Voilà les om-cnirs que 'apoléon a emportés de Valence et qui tenaient à son cœur. li
sont de ceux que ces jeunes filles pouvaient
ètre fières d'al'oir lais és. Nulle autre fréc1uenLation qu'on connais c ; nulle rencontre qu'il
ait inscrite en ses nolcs secrètes, où il apparait Lei qu'un Hippolyte, bien autrement
amoureux de la gloire que des femmes.
Témoin celle phrase qu'il écrit alors : « Si
j'avais à compa1·e1· les siècles de Sparte el
de Rome avec nos temps modenies, je
dii-ais : Ici régna l'amoui· el ici l'amom· de
Ici Pall'ie. Pal' les effets opposés que prod11ise11 l ces vassions, on sem auto,·isé sans
doute à les Cl'Oire incompatibles. Ce quïl y
a de SÛ1' au moins c'est qu'un peuple livrr
iL la yalantuie a même pe,-rlu le tlryr&lt;i
d"énergie nécessaire pou1· concevoir qu'un
pall'iole puisse existe,-. c·est le point où
nous sommes parvenus aujoul'll'lwi. »
Pre que a\'Cc certitude on peut conclure que
celte fille du Palais-f\oyal c t la première
&lt;1u' il ait connue. L'al'enlure, pour vulgaire
&lt;1u'clle esl, n'en est pa moin réYélatricc de
son caraclèrc. Il y a là sa mysogynic, son
esprit criliquc, ses brusques affirmations,
celle méthode d'interrogation à laquelle il ne
renoncera jamai , sa mémoire aussi, car de
celle fille il a reproduit d'une façon frappante
les phrases, les mots, j usqu·aux exclamations,
cc Dame ! qui sentent leur terroir breton.
La revit-il jamais, c'csl doulcux. Dan ses
papiers on trouve bien, de cc séjour à Paris,
une di"serLation adre sée à une demoiselle sur
le patriotisme, mais en l'érité cc n'est point là
pitture liabitucllc pour les coureuses des
Galeries.
Après cc séjour à Paris, d"octobre à
décembre 1787, voici de noul'cau llonaparte

r~parti pour la Corse, où il arrive le 1er janvier 1_7~8. Il l passe un scmcslre CL rejoint
son rcgunenl a Auxonne le f•r juin. Là, nul
amour dont il y ait trace. Par contre à
Seurre, où il est em•oyé en détachement' au
commencement de 1780, on lui attribue des
relations avec une dame L... z, née ... s,
femme du receveur du !!renier à sel· arec une
(
.,
0
'
e~m1ere, ~adame G... t, chez laquelle il allait
boire du laitage, et enfin arec « la demoiselle
de la maison où il logeait ». C'c t beaucoup
pour un laps _de vingt-~inq jours, pendant
lequel ses cahiers témoignent d'un Lral'ail
acharné. Néanmoins, lorsque, quatorze années
plus tard, le 16 germinal an Xlll (6 avril
1~05), Napoléon passa à Seurre, allant à
~frlan, on afl1rme que M. de Thiard,
alors ~on chambellan, lui présenta la
demoiselle et qu'il lui accorda une
bourse dans une école du gourernemcnt
pour son 111s d'une douzaine d"années.
L':ige qu'on donne à cet enfant exclut
l'idée ~ue Napoléon pût penser qu'il
en étaJt _le père. Si l'Empereur a,,ait
eu le mo!ndre doute à ce sujet, il cùt
donné mieux et sans qu'on lui dcmand:it rien.
En Corse, où il est toute l'année
1700, à Auxonne, puis à Valence, et
~e nouveau en Corse, à Paris, au milieu de 1792, rien; rien encore pend~n~ la première campagne dans le
Mid,. contre les fédéralistes, rien à Toulon.

Lenlé toutes les voies pour se faire rccomm:mder el n'ayant trouvé nul protecteur. A
une chasse, Napoléon ,·int à prononcer son
nom dc~•ant Berthier, qui la connaissait d'cn\anc~, clanl ~e ycrsailles comme clic, qui
1,avait éconduite Jusque-là, et qui, dès lors,
s empressa de l'introduire. « L'Empcrcur l1t
pour elle tout ce qu'elle demanda. Il réalisa
tous- ses rè,,cs el mèmc au delà. »
A'.nsi_, les amour de jeunesse de Napoléon
se rcdu,scnl à des flirts sans conséquence ou
à de banales aYcnturcs 1• Sauf madame 'furrcau, qui cjclle à sa Lètc cl peut sembler une
bo~ne ~ortunc, !e aut~es femme ne pensent
gucrc a rc petit officier Lout maicrrr
tout
· et qui n'a nul soin0 de' on
pa'Ie, ma 1 relu

de s?izc ~ns, Désirée-Eugénie Clary. La petite
a pris le JCUau sérieux ; bien rite, ses enfances
ont disparu, et ç'a été un amour en coup de
~ou_dre ,1ui s'est déclaré. « Oh! mon ami,
?cr1t-cllc à Napoléon, prends soin de tes
JOt~rs pour conserrcr ceux de Lon Eu rrénie
.
.
0
'
CJ~• ne saurait vn-re ans Loi. Tiens-moi aussi
~•en le . scr°:cnt q_ue lu m'as fait, comme je
llendra1 celui que JC t'ai fait. »
Ces lcllrcs vraiment tendres cl d'une tendres e non apprise, ces lcllrcs d'Eurrénie
_
O
' a' 1? 111 ~d_c .du temps, la jeune fille
'
car,
qu'on
nommait De rrcc clan sa famille aYait ,•oulu
comme. c rebaptiser pour son amant, porter
pour _lm scu_l 1111 no1~1 qui n'ctîl point été prononœ par d autres le1Tcs, - on les a relrou1·écs en brouillons, soixanle-{!inq ans
plus ta:d,_ d~ns les papiers decdle qui
les a,·a1l ecr1Les et conserl'ées comme
des reliques. Elles sont bien de cette
époque, où dans un besoin de rfrrc
et d'aimer, après ces jours où la mort
était , l'unique spectacle et l'unique
pcn. ce, tout ce qui était femme se
Jetait à l'amour comme à une religion
- la seule en effet qui subsistât sur
les ruines de la société civilisée.
La connaissance datait de janvier et
fé,:rier i 795. L'engagement, s'il en fut
pris un formel, cul lieu le 21 al'ril
jour où Bonaparte passa à Marseille'.
se rendant à Paris. Joseph el sa
fe~me, ~ulic ~lary, y prêtèrent les
Il faut délibérément sauter quatre
marns : ils avaient formé de leur côté
années. Le lieutenant est devenu ,,.énéle p_rojct de celle union, et, dans la
r.al ~e b_rigadc : Bonaparte comm"ande
f?~rnlle. Clary, il n'y arait nulle oppo1arllller1e de l'armée d'Italie. Près de
1llo~ _a redouter. Le père, auqurl 0 11
CC~le_ armée,_ la Convention a emoyé en
a prcle cette parole « qu'il avait dt~à
m1ss1on le citoyen Louis Turrc.,u dit
assez d'un Bonaparte dans sa famille &gt;J
1'urreau de Lignières, un de ses rr:cmétait_, mort le 20 jamier 1794 (1.~
brc~ inllu~nts, lequel, accompagné de
pl~vrose an II). Désirée, qui n'arait
la Jeune lemme qu'il vient d'épouser
pomt alors treize ou quatorze ans
la ~lie, d'~n chirurgien de Versailles:
comme elle l'a dit, écrit et fait impriarrtl'e a Ca1ro en Piémont, où se trourc
m~r of~ciellement plus Lard, mai
Bonapa_rte, tout à fait à la fin de l'an
seize à dix-sept ans, étant née le 9 noIl, l'ra1semblablement la 5• ans-cui·embrc ~ 777 1, ne dépcr.dait donc que
lollide, le 21 septembre 179 t Bonade_ a mcre et de son frère; on peut
parte plait fort au représentant, plait
,
.
Cliché, Braun .
mc'.11e penser que, arec la tète qu 'rlle
.
D ESIREE CLARY, REINE DE Su~:DE.
davantage
arail, clic ne dt:pcndait que d'cllcr . à la femme. Cc n'c t p0111. t
Wude Peinte de Gi.RARo. (M11see de l'ersailles.)
une raison, car madame Turrc., u est
mèmc.
de~ plus l'Olagcs, mais c'est plus
L':lgc qu'elle arai t ne pourait dondu une passade, et le sou,·cnir que "'ardent
,
~cr
lieu à objection : il était rare alors
1es tal?nls du jeune officier la fc~mc et aju Lemcnt. Lui-même n'y son,,.c point tout q_u un~ .Jeune fille se mari,lt plus lard qu·à
occupé qu'il est de s'avancer. sa cba~telé
e mari est Lei, que, au 15 l'Cndémiairc
d_,x:hmt ~ns, et le rapporteur du premier Code
lorsque la C~nvention est en péril, c'est Tur~ u,nc autre et .bonne raison, il est pauvre, c~ C-11'11 ve1~a1t de faire fixer à treize ans J'ùgc légal
c es_t pourquoi, comme font les pauvres, pour
rcau,dau moms
autant que Barra•
fi
, ~, qu,. pro- avoir une femme à lui, il aspire à se marier. du martage pour la femme. Quant à la f'o rpose e con ier à Bonaparte le comm:mdcmcnt
t~n~,. si Julie s'ét~(t conte~~ée de l'ainé. &lt;tui
des troupes et qui se fait son garant en même
n a, a,t nulle pos1L1on, Desirée pouvait bien
Lemps que les députés corses.
'
li
prend.re le cadet, qui du moins était général
Bonaparte. se s?uvicnt du senice. Général
de brigade.
en chef de I armce d'Italie , ,·1 em mene
• TurProjets de mariage
~onap~rle, arri,·é à Paris en mai, y est en
rcau, non réél_u, comme garde-magasin. Mais
plcmc di~grficc, fort désargenté, cl se racTurreau se fo rt encore suivre de
f
A Mar cille, Bonaparte s'est pris, chez sa croch~ unrquc?'1ent à cc mariage. 'il le manlaqueIle, a• déf:aut de oénéraux sa cmme,
bellc-sœur, madameJoseph, à jouer « à la petite que,_ 11 ne lm reste qu'à aller prendre du
qt;lle trouvr. De là de "continuc'ner~~fnc:r lr mme » aYcc sa sœur, une jolie jeune fille service en Turquie, à se meure comme d'auc urrcau, prétend-on, en meurt de cbaori~:
1. Gne ,.communicalion de lf. Félix \'érany, l'au·I. Il est impossible cl"accordcr la moindre créance
La femme retourne à Yer ailles . "
l'Emp·
li · .
, ou, sous ~u Roman conl~nu dans la Brochure intitulée : Qua- teur de I mtéressanle brochure : La Famille Clar
ire, e e v1va1L fort misérablement , apnt
.
~/ Qscar li, llarseil(e, 1893, in-12, m'a permis d~
't'!1~. (_ell,-es 111édi:es de Napo/fo11 rrcu('illics par

A

r

. Paris, 182:J, 8•.

1
cctifier 1~ d~te de naissance de Dêsirée et m'a fourni
quclqurs 1nd1cations précieuses.

�_ _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ J

, . - 111STO'J{1A
sirée qui la sollicite. Elle désire qu'il serve de
tard madame de '.Lesparda, en attendant que
parrain au fils q11'elle vient de mettre au
tres aux spéculations sur les biens nationaux.
Vendémiaire sun·ienne el qu'il se fasse prendre
monde. Un fils I ce fils qui manquera à ses
Même, lorsque, par degrés, sa situation
au mol par madame de Beauharnais.
destinée , qui déjà y manque tellement,
s'améliore un peu, qu'il est employé par le
Le silence alors pour Désirée, un plein el
Comité de Salut public aux plans de campagne, absolu silence, cl d' elle une plainte s'élève, si l)ésiréc, comme par une vengeance contre
celle qu'elle appelle la l'ieille, contre Joséil senl combien celle place, qu'un hasard lni
douce, si tendre, qu"elle sonne aux oreille
a procurée, est précaire el in table. D{,sir{,e comme une harpe qu'on brise: &lt;cVous m'avez phine qu'elle hait, s'en pare devant lui, cl lui,
peul seule l'en tirer, el il ponsse on frère rendue malheureuse pour toute ma , ic, et faisant contre fortune bon jeu, accepte le parpour obtenir une réponse. A chaq11e lettre j'ai encore la faiblesse de vous tout pardonner. rainage el, tout hanté qu'il e l par les chants
o sianesques, donne à l'enfant le prénom
qu'il écrit à Joseph , cc sont dt's omenirs
\'ous êtes donc marié ! Il n'e l plus permis à
pour elle. Elle, de son côté, e l aussi en cord'Oscar. Peu de chose cela. Mais il fera
la pauvre Eug{,nie de vous aimer, de penser
respondance avec lui, elle lui demande son
à vous .... A présent, la seule con olation qui mieux.
portrait : il le fait faire, le lui em·oie. Est-elle
cc i Bernadotte a été maréchal de France,
me reste esl de vous savoir persuadé de ma
avec sa sœur cl son beau-frère à Gènes cl ne
prince
de Ponlccorrn el roi, c'est son mariage
constance, après quoi je ne désire que la
donne-t-elle plus de ses nouvelle ? cc Il faut,
qui en e l la cause, a dit 'apoléon.... es
écrit-il, pour arriver à Gênes qu'on passe le mort.
« La vie est un supplice afl'reux pour moi écarts pendant l'Empire lui ont toujours élé
fleuve Léthé. &gt;&gt; Elle csl La silencieuse, à
depuis que je nr puis plus vous la consacrer .... pardonné à cause de ce mariage. &gt;&gt;
laquelle il reproche sans cesse de ne point
Et que d'écarts ! Dès les premiers jours, le
Vous marié! Je ne pui m'accoutumer à celle
écrire. Brusquement, il veut une réponse défi18
brumaire, Bernadotte prononce son oppoidée, elle me lue, je n'y puis survivre. Je ,·ous
nitive : il faut que Joseph parle au frère
lerai voir que je suis plus fidèle à mes enga- sition. Il n'en csl pas moins appelé le lended'Eugénie. cc Fais-moi parvenir le résultat, cl
gements, cl, malgré que vous ayez rompu les main à siéger au Conseil d' État, puis nommé
tout est dit. n
liens qui nous unissaient, jamais je ne m'en- général en chef de l'armée de l'Ouest. Là, non
Le lendemain , sans attendre que sa lettre
gagerai avec un autre, jamais je ne me seulement il fait de l'oppo ilion, mais ouverail pu parvenir à .Joseph: « li faut, dit-il, que
marierai .... Je vous souhaite toutes sortes de tement il conspire contre le Premier Consul,
l'affaire finisse ou se rompe. J'attends la
bonheurs cl de prospérités dans rntre ma- il prétend soulever on armée. - On sait à
réponse avec impatience. &gt;&gt; Puis un mois se
riage; je désire que la femme que vous avez présent les détails. - Quelle punition? Aupasse, el, sauf des mots de souvenir, plus rien.
choisie vous rende aussi heureux que je me cune. Bonaparte seulement, pour l'éloigner,
C'est que, entre lui et cette enfant de qual'étais proposé el que vous méritez; mais, au veut l'envoyer ministre plénipotentiaire aux
torze ans, la pelile fille de Marseille, point
milieu de votre bonheur, n'oubliez pas Étal -Unis. Bernadotte ne refuse pas de partir,
jolie peut-être, mais charmante avec ses sourmais joue une comédie qui réussit au mieux
cils charbonnés, ses yeux doux, son nez qui Eugénie cl plaignez son sort. &gt;&gt;
el 'arrange pour que les frégates qui lui sont
se relève, sa bouche aux coins montants, son
Ce lut pour Bonaparte, qui n'était point destinées ne soient jamais prèles.
air très chaste, réservé et pourtant très tendre,
L'an d'après, c'est l'affaire de Moreau, et,
capable d'oublier, comme un remords, le
Paris, ce grand Paris inconnu où Bonaparte
si
Bernadotte
échappe encore, c'est que Bonavient d'aborder avec ses bottes éculées, son souvenir de cet amour qu'il avait inspiré plus parte le veut bien, c'est qu'il pen e toujours à
sans doute qu'il ne l'avait ressenti, où d'un
uniforme râpé el sa suite de deux aides de
enfantillage il s'était insensiblement laissé Eugénie, qu'il a charge d'elle. Bonaparte fait
camp faméliq11es, a interposé ses femmes, les
conduire à un projet d'ambition, el où enfin, mieux. li a racheté à Moreau tous se biens,
êtres faits d'élégance, de grâce el de supersa terre de Gro bois, on hôtel de la rue d'Ansans y penser, il avait brisé ce cœur de jeune
cherie, les êtres donl le fard avive les yeux
jou.
Cel hôtel, qu'il a payé 400 000 francs, il
fille. Il semble que Loule sa vie il ait pensé 11
d'un éclat magique, donl les toilettes dessile
donne
à Bernadotte.
racheter, à se faire pardonner cet aliandon.
nent les formes pleines en soulignant tout ce
Vient l'empire : pour Eugénie, il fait BerDès 1797, à Milan, il songe à ,bien marier
qui esl à désirer, en dissimulant, en agrémenDésirée, qui, à cc moment (novembre), est à nadotte maréchal d' Empire, grand-aigle elchet
tant plutôl tout ce qui serait à cacher; les
Rome avec sa sœur et ·on beau-frère, Joseph, de la huitième cohorte de la Légion d'honêtres de gaîté et de plaisir, que la vie monneur, président du collège électoral de Vaudaine a affinés el qui, comme des fruits mihis ambassadeur près de Pie VI. Il donne une cluse, chevalier de !'Aigle noir ; pour elle, il
en serre, arrivés à leur maturité pleine el lettre très chaude de recommandation au géné- lui donne un revenu de 500 000 francs et
opulente, parés à souhait par le marchand, ral Duphol, cc un très brave homme, un officier 200 000 lrancs d'argent comptant, el la prinsemblent, avec leur coloris faux, leur duvet distingué. Une alliance avec lui serait avanta- cipauté souveraine de Pontecorvo; pour elle,
suspect el que nul soleil n'a effieuré, bien geuse. &gt;&gt; Duphot arrive, ne déplail pas, les il pardonne après Auërstadl, il pardonne après
autrement appétissants que les fruits premiers, accordailles vonl être conclues; mais voici Wagram, il pardonne après Walcheren ; il parun peu verts, des jeunes sauvageons, où le la lerrible scène du 28 décembre, et la robe donne après deux fautes militaires, qui sans
soleil a mis sa flamme, la bise ses gerçures, de Désirée esl couverte du sang de son fiancé. doute n'étaient point que des fautes, après une
Enfin, après plusieurs mariages relusés,
et qui, francs et quelque peu âpres, laissent
conspiration flagrante où Bernadotte, Fouché,
à la bouche la sensation fraiche et puissante pendant que Bonaparte est en Égypte, Désirée Talleyrand mettent en jeu, avec les royalistes,
consent à épouser le général Bernadolle, un
des prémices sylvaines.
les mêmes ressorts auxquels on devra en
« lei seulement, écrit Bonaparte, de tous beau parti sans doute, mais le plus insuppor- 1814 le retour de Louis le Désiré.
les lieux de la terre, les femmes méritent de table des Jacobins pionnants el mailres d'école,
El à travers lui, pour elle, des attentions,
tenir le gouvernail.. .. Une femme a besoin de un Béarnais qui n'a du Gascon ni la l'ive des amabilités qui surprendraient si, toujours,
six mois de Paris pour connaitre ce qui lui est allure ni l'aimable reparlic, mais dont la celle pensée de se faire pardonner n'était en
dù el quel est son empire. &gt;&gt; El quelques jours finesse calculatrice cache Loujours un double son esprit. Quand Bernadotte esl blessé au
plus tard : « Les femmes, qui sont ici les jeu, qui tient madame de Staël pour la première combat de Spanden, el que, deux jours après,
plus belles du monde, deviennent la grande entre les femmes parce qu'elle en est la plus Napoléon lui écrit, c'c l pour lui dire cc qu'il
pédante, el occupe sa lune de miel à faire des
affaire. »
voit avec plaisir que madame Bernadotte se
dictées
à sa jeune femme. Du Caire, oi1 il
Certes elles sonl les plus belles du monde
trome en celle circon tance auprès de lui &gt;&gt; ;
- el bien plus belles ! - les femmes de apprend ce mariage qui n'est point pour lui c'est pour ajouter : &lt;c Dites, je vous prie,
lrente à trente-cinq ans, de quarante ans plaire, - car Bernadotte a été etesl pour lui mille cbo es aimables à madame la maréchale,
même, expertes en l'art de se faire aimer bien un ennemi, - Bonaparte souhaite bonheur à cl faites-lui un petit reproche. Elle aurait bien
plus qu'en l'art d'aimer, cl, n'ayant que sa Désirée : &lt;c Elle le mérile. &gt;&gt;
Quand il revient d'Égypte, une des pre- pu m'écrire un mol pour me donner des noumain à offrir, il J'offre à madame de Permon, il
velles de ce q11i se passe à Paris, mais je me
l'offre, dit-on, à madame de la Rouchardie plus mii-res (aYcurs qu'on lui demande, c'est Dé... 38 ...

'---------------------réser\'e de m'en expliquer avec elle la première
fois que je la verrai. »
Point d'attention qu'il n'ait : c'est à elle
que, _après F.rfurth, il résene une des trois
n~agmfiques pelisses que l'empereur de Russit'
\lent de lui offrir. A Ioule occasion bien
q11 'elle ne paraisse guère à la Cour r;r elle
déleste Joséphine el les Beauharnais. ~t ne s'en
e?cbc pas, c'est de sa part des pré ents pn:c1cux : vases de , èn es ou tapisseries des
Gobelins. N'est-ce pas à elle enfin qu'il pense
lorsque - après Walcheren! - il songe à
enroyer Bernadolle à Rome comme "'OUl'erneur
A''.:néral - par suite grand dignitai;e de l'Empire - pour tenir au Quirinal la cour de !'Empereur. arec une liste civile de trois millions
1:.é~alanl ?insi ~ Borghèse, q11i est 11 Turin, h
Elisa. qui est a Florence, presque à Eugène
qui est à Milan?
'
Quand Bernadotl~, au refus d'Eugène, qui
~t' reul pas apostasier, est, grâce à la nculraht~. au 1~oi~s ~ienveillanle, de Napoléon, élu
prince heréd1tairc de Suède, si. à cc momenl
la politique de l'E?1pereur paraît à quelques~
uns nbs~urc et voilée, c·esl qu'ils ne savent
pas _temr comple de son cœur : cc Il est
sédmt par la gloire de voir une femme à
lacpielle il s'intéresse, reine et son filleul
prmce royal. .)) On le voit régler minutieusement les détails de la présentation de Dé iréc
lorsqu'elle prend congé comme princesse de
Suèd~, cl, faveur sans précédent, l'imiter le

N .ll'POL'ÉON

d_imanche au diner de lamille; on le ,·oit graltfte~ Berna_dotle d"un million sur la caisse de
service, lm racheter les dotations dont luimême l'a comblé, négocier al'cc lui la reprise
de P~ntccor,·o, donner un titre el une dotation
au frcrc de Bernadotte.
Certes. il a le droit d'écrire à Eugénie :
« V~?s ~~rez êti:e persuadée depuis longtemps
de 1mtcrel que Je porte à votre famille. »
. Quatre mois plus tard, Dernadouc s'est mis
d a~rd. avec la Russie contre ~apoléon:
moms d un an après, tout indique entre la
~r~nce et_ la Suède la rupture prochaine. Démee, qm n'a consenti qu'à grand'peine à un
cot~rl voya~e à Stockholm, car, disait-clic.
« Je pensais que la Suède c'était, comme
Pontecorvo, un endroit dont nous allions
prendre le litre, &gt;&gt; Désirée se bâte de rercnir
a son hôtel de la rue d'Anjou.
, ~ors, ave&lt;: d_'infinies précautions, ~apoléon
ecrit ~ son mmtSlre des Relations extérieures
de faire loucher légèrement au ministre de
Su!'de q~'il voit avec peine que la Princesse
Royale vienne en France san en a mir obtenu
la permissi?n ; que_ c'est hors d'usage, et qu'il
regrette qu elle qrutte son mari dans des circonstances aussi importantes. Désirée n'en a
cure, elle ne s'en installe pas moins. En
novembre,. quand la guerre va éclater, !'Empereur écrit de nouveau ; il envoie Cambacérès
c~e~ la reine d'~ pagne (Julie Clary) dire qu'il
des1re que la Prmcessc quitle Pari cl retourne

'ET L'ES 'F'EJHJH'ES

- -....

en Suède, qu'il n'est pas rnnvenablr qu'ellr st'
trouve ici en ce moment.
Point d'affaires, Désirée reste. Elle continue
il ~ mmander des robes chez Lt'roy, à recero1r ses amis, à tenir on salon. Elle rn aux
eaux avec sa sœur, revient 11 Anteuil renlrl'
à Paris comme i rien ne se pa sa.il. Eli(•
lr~uve ~ ême fort extraordinaire que les Français qu elle reçoit c permettent de hlf1mcr )('
c_ï-d_evant maréchal d'Empire dc,cnu généralis une de armées combinées du nord dr
l'Allemagne. Il e. t vrai qne, si l'on en croil
d~s gens bi~n informé , en mème temps qn't'llc•
f?1l passer a Bernadotte les suprêmes adjural1~ns de ~~poléon, elle sert plu ieu rs foi,
d mlerméd1a1re entre son mari, Fouché cl
'f'alleyrand.
'!l était démontré que Désirée a profité de
~a fa1bless~ que lui marquait !'Empereur pour
etre c?nsciemme~l le lien d'une intrigue entre
conspirateurs qui se connaissaicnl de vieille
date, que devrait-on pen er d'elle? Mien~
vaut_ croire qu'el!c ne resta à Paris que par
passion pou~ Parts, afin de ne point quitter sa
sœur, ses mèces, son monde, ses hahitudcs.
Elle y était en i814 et eut part, comme
d'autres, aux visites d'Alexandre de Russie •
elle y était en 1815, pendant les Cent-Jours'
et, le 17 juin, la veille de Waterloo, elle co~~
mandait, chez Leroy, une amazone de nankin
et un peignoir en percale garni de valenciennes .
A présent, c'était Eugénie qui avait oublié ....
FRÉDÉRIC

MASSON,

de l'Académie /t·ançaise.

Watteau
Le gr~d poète du xvm• siècle est Watteau.
Une créallon,. Loule une création de poème el
de r~ve, sorlle de sa tête, emplit son Œuvre
de 1~l~gance d'une vie surnaturelle. De la
fanta1s1e de sa cervelle, de son caprice d'art
d_e son génie tout neuf, une féerie, mille fée~
r~e~ se sont envolées. Le peintre a tiré des
v1s10ns enchantées de son ima!rination un
~o?de idéal, et, au-dessus de sono temps, il a
ball un de ces royaumes shakespeariens une
de ces patr·ies amoureuses et lumineuses' un
de ces paradis galants que les Polyphile b.Uissent sur 1~ nuage du songe, pour la joie délicate des ,'lvants poétiques.
. Mais parlons de ce chef-d'œuvre des cbefsd ~uvre français : L'Emba1·queme-nt de Cygie,·e. · · · Voyez ce vert des arbres transpercés
e ton~ roux, pénétré de l'air ventilant, de
la lurr.uère aqueuse de l'automne. Vo ez sur
le délicat aquarellage d'huile grasse,y sur le

lisse ~énéral de la toile, le relief de cette
pannel.Jère, de ce capuchon· voyez la pleine
pâte des petites figures a~·ec leur regard
d_ans le contour noyé d'un œil, avec leur soume dans le contour noyé d'une bouche· la
belle el coulante fluidité de pinceau sur 'ces
décolletages el ces morceaux de nu semant
leur ~o~e voluptueux dans l'ombre du bois!
Les JOhs entre-croisements de pinceau pour
faire rondir une nuque! Les beaux plis ondul?nls aux _cass~res molles, pareils à ceux que
1ébaucb~1r fait dans la glaise! El l'esprit el
la galanhse de touche aux fanfioles, aux chignons, am bouts de doigts, à Loul ce qu'attaque le pinceau de Watteau ! Et l'harmonie
~e ces l?intains ensoleillés, de ces montagnes
a la neige rose, de ces eaux reflétées de verdures ; et encore ces rayons de soleil courant
s?r le~ robes roses, les robes jaunes, Ies jupes
zmzohn, les camails bleus, les vestes gorge-

de-pigeon, les petits chiens blancs aux taches
de feu! Car nul peintre n'a rendu comme
Watteau la transfiguration des choses joliment
~ )?rées sous un rayon de soleil, leur doux
pahssement, l'espèce d'épanouissement difl'us
de leur éclat dans la pleine lumière. Arrêtez
un ~ornent vos regards sur cette bande de
pèle_rms et de pèlerines se dressant sous le
sol.et! ~uchan~, près de la galère d'amour
prele appareiller : c'est la gaieté des plus
adorables coule~rs de la terre surprises dan
un rayon de soleil, el toute celle soie nuée el
tendre .dans le fluide rayonnant mus fait involon~1remenl vous ressouvenir de ces brillants msectes qu'on retrouve morts avec leurs
~uleurs encore vivantes, dans la 1dmière d'or
d un morceau d'ambre.
~e tableau, l'Embarquement de Cyth~re, est la merveille des merveilles du
Maitre.
EDMOND ET JULES DE

GONCOURT •

�La

•

Vte amoureuse

de François Barhazanges
... et le bonheur au monde
Peut n"avoir qu'une nuit comme la gloire un jour.
ALFRED DE MUSSET

(Namou11a).

l'étain du chandelier. Le vent de la fenêtre
sées la ramena insensiblement vers la terre.
ouverte couchait la flamme oscillante, faisait
Un à un, les hôtels de !'Enclos . éteignaient
trembler contre le mur l'ombre comique de la
leurs façades. Des portes, en retombant, ébranrobe de chambre et du bonnet de nuit à coques laient le lourd silence des ruelles noires. On
jaunes .... Dans cet appareil malséant à la dignité entendait les voix errantes de promeneurs inconseillère, M. Barbazanges humaitla fraîcheur visibles, l'égouttement continu ·d'une fontaine,
nocturne et considérait l'état du ciel.
le choc des seaux sur le paré.
La nuit, ·chaude encore du jour torride, était
L'antique maison des Barbazanges, qui avait
toute bleue, d'un bleu cendré, vaporeux et
à ses fenêtres des sirènes et des salamandres,
doux. Le clocher de la cathédrale semblait un
des feuillages frisés et des porcs-épics, était
noir nécromancien, en bonnet pointu, qui
bâtie au flanc escarpé du Puy-Saint-Clair, sur
mesurait les angles diamantés, les courbes lule côté nord de la place de la Bride. A vrai
mineuses des constellations surgissantes. Le
dire, cette place n'était guère qu'un carrefour
Cygne planait au zénith; le Serpent menaçait
borné par la tour ruinée de la Barussie, le mur
Hercule. Vénus, qui s'étail levée, nue comme
' latéral de l'église Saint-Pierre, les débris du
une perle, sur la grève pourpre du couchant,
Château et la rampe de pierre qui domine
_commençait de descendre, effrayée par le vieux encore aujourd'hui les anciens fossés de la
Saturne dont la face maléfique apparaissail de
ville. A gauche, le quartier Redole-Peyre dél'autre côté du ciel, entre les quatre étoiles du gringole jusqu'à la Corrèze : à droite, la rue
Capricorne.
des Morts descend à pic vers la Solane qui
L'opposition de ces planètes inquiétaiLM. Barroule ses eaux empuanties entre des bâtisses
bazanges, soucieux d'établir, selon les règles,
fortifiées, des papeteries, des jardinets cl des
le « thème de nativité »de son ms. Son âme,
. moulins. On aperçoit la rue du Fouret remonfascinée par l'étincelante géométrie stellaire,
tant sur le coteau de I' Espinas, tout couvert
voyagea quelque temps parmi les douze &lt;&lt; maide maisonnettes clairsemées, de « pirces » de
sons du Soleil ll; mais le poids de ses penvignes, de petits arbres en boules. La place de

Le f 7 juillet 1675, madame Catherine La
Poumélye, femme de M. Jacques Barbazangcs,
conseiller au présidial de Tulle, accoucha d'un
garçon beau comme le jour. La matrone sagefemme, l'ayant lavé dans une eau tiède, le
présenta·toutnu sur ses langes à monsieur son
père, qui s'émerveilla de le voir si bien fait.
Il n'y eut pas de servante dans la maison qui
ne criât au prodige, et le bruit se répandit,
par tout le faubourg de !'Enclos, que le fils
premier-né des Barbazanges était pareil, hormis les ailes, au petit Cupidon naissant.
Cependant que tout dormait dans la maison,
monsieur le conseiller quitta l'habit cl la perruque, et monta jusqu'en son cabinet de physique, pour s'y reposer l'esprit.
Ce lieu n'a,·ait rien de majestueux ou d 'agréable. C'était, sous les combles mêmes du logis,
une manière de grenicr'-avec deux mansardes
et une brèche dans le toit, où, par les nuits
claires, 111. Barbazanges dressait une longue
lunette d'astronome. Point d'autres meubles
qu'une table, un bahut, deux vieilles chaises, et
quantité de machines, sphères, bocaux, astrolabes, brillant de cuivre .et de cristal. Les
toiles d'araignées ne manquaient point, ni la
poussière, car les domestiques n'avaient pas
licence d'entrer dans ce réduit pour le nettoyer.
S'il y avait eu quelques lézards empaillés, pendant au plafond, et une chauve-souris clouée
sur la porte, le cabinet de M. Darbazanges eût
assez bien figuré le laboratoire de Faustus.
Notre conseiJler, nullement magicien, mais
curieux de toutes sciences, se plaisait fort en
ce gîte. Il y pouvait disséquer des grenouilles
sans que madame Catherine , son épouse,
menaçât de s'évanouir; il y pouvait arranger
des collections de minéraux et lire de vieux
livres louchant la médecine et l'astrologie.
Pline l'Ancien faisait ses délices; il connaissait
par cœur les Astrnnomiques de llfanilius, et ces
rêveries ne l'empêchaient point d'entendre les
affaires et d'arrondir honnêtement son bien.
Son cousin par alliance, le bon chanoine La
Poumélye, admirait parfois comme en llf. Barbazanges l'astronome et le magistral se comhattaient rudement : il y voyait un symbole de
l'idéal et du réel, de la grâce et de la nature.
La chandelle pleurait un suif jaune sur • Ce

samedy, vingt-septiesme jour du mois d e juillet, l'an mil six cent soixante-treize .... • t ·a chandelle 1&lt;resillait. La plume criait sur le parchemin.... (Page .p.)

... 41 ...

�r

' - - - - - - - - - - LA Y1E .ll.MOU~EUSE DE F~ANÇOlS B A~B.llZ.llNGES

111S TOR._1.Jl

la Bride. formant une ~orle d'éperon, domine coutume de la province. Les gens du Basles vall~!'s des deux rivières, rt le vieil Enclos, Limomin ont un goût étrange pour l&lt;' surnacœur triangulaire de Tulle, que la Corrèze el turel. lis ont remplacé l&lt;'s druides gaulois par
la Solane enferment en leur confluent. Parmi des metjesou sorciers, et vénèrent extrêmement
l'enchevèlremenl drs toits, M. Barb~zanges les étoiles du ciel. les arbres des bois, les
apcrce1·ail la petite lourrlle octogonale du pierres cl les fontainrs.
Quand le &lt;&lt; thème » fut achew\ M. BarbaCh.Heau, la hrllc maison sculptée des nuzanges
alla quérir dans le bahut le « line de
fraysse de Vianne. la profonde roupure Lorraison
l&gt;
que ses parents lui a\'aicnt transmis
Lurusc de l'escalier des « Quatrr-Yingts »,
en
héritage.
C'était un livre très vieux, 11 feuilqui de cend \'Cr, la Grand-Place, cl la flèche
aiguë du clocher. Il devinait les zigzags des lets de parchemin, à pesante reliure brune,
rues principales partageant les faubourgs en bardée de fer comme un coffret. Chaque Barbazangcs, à son tour, a\'ail marqué, d'une
&lt;&lt; îlots l&gt; , les ligne de la première cl de la
seconde enceinte, les tours de défense, accrou- ferme écri ture de jeune homme, puis d'une
pies comme de chiens sur les remparts rui- écriture tremblée de vieillard, les mémorables
nés; el plus loin encore, à l'extrême horizon, incidents de son existence. Les variations de
dans la transparence bleu:1tre. où des feux épars l'orthographe indiquaient les progrès de la
rougissaient, le dessin des collines qui, de langue, - de l'an 1540 à l'an 1670, - mais
L\l\'erge au Rocher des Malades et de l'E la- d'une page à une autre page, et d'une vie à
bournie au Puy-Saint-Clair, couronnaient de une autre vie, les mêmes formules, les mêmes
événements se reproduisaient, presque idenverdure sa ,,ille chérie....
tiques: c'étaient des baptêmes, des morts, des
Là, el dans !'Enclos même, était le berceau
mariages, des contrats de vente el d'achat, des
de Barbazanges, famille artisane enrichie au
notations précises sur l'aspect du ciel au modernier siècle, haussée jusqu'à la bourgeoisie,
ment des naissances, l'état de la lune, la posiel qui, depuis cent ans, donnait des consuls
tion des planètes qui influencent le sort des
au municipe el des magislrals au présidial.
nouveau-nés. Quelquefois, le récit bref des
Jacques Barbazanges était né place de la Bride.
heureuses fortunes ou des calamités publiques;
Le jésuites l'avaient instruit en leur collège.
la guerre contre Henri de Turenne el le siège
li avail participé aux processions solennelles,
de 1585, le dévouement civique d'un Barbaaux représentations Lhéàlrales organisées par
zanges, blessé sur les remparts de Tulle « près
les bons Pères, aux « Jeux de la Vierge l&gt;, qui
du bon capitaine Jehan »; des fareurs royales,
remplaçaient les &lt;&lt; Jeux de !'Églantine »... El
des élections de maires et de consuls, l'étrange
même, dans sa seizième année, il avait mérité
abondance de vin en 1615, les inondations
un prix, en compo anl une ode latine sur« les
de 1626, les chutes de grêlons, les famines,
dignités, prérogatives et mérites de la Sainte
l'horrible peste de 1651, sans oublier les
Mère de Dieu ». ... Quel é,·énemenl !. . . Le
apparitions de météores, comme cette comète
plu considérable de a jeune se studieuse,
de 1618 qui avait « une grande queue en
jusqu'aux grands jours de l'émancipation et
rayons de feu de la longueur de deux piques ».
du mariage .... Maintenant, le conseiller, par- Ainsi l'histoire de la famille Barbazanges
,·enu à l'âge de quarante ans, gloire el dilcccôtoyait el reflétait l'histoire de la cité.
lion de la ville, lumière du pr~ idial, très
ver é en toutes sortes de sciences, \'Oyait tarCe samedy, vingt-septiesme jour du mois
divement naître l'héritier tant désiré.... Encore
de
juillet, l'an mil six cent soixante-treize....
un peu d'années, pensait-il, el le nouveau
petit Barbazanges connaitrait la discipline des
La chandelle grésillait. La plume criait sur
jésuites; il marcherait à son rang dans les
processions, triompherait aux Jeux, el, sachant le parchemin. M. Barbazanges éternua encore,
ce que doit savoir un honnête homme, il irait à el renfonça son bonnet de nuit.
Bordeaux, à Toulouse, à Paris même apprendre
.. . environ l'heure de neuf heures ap1·ès
ce que ne doit point ignorer un homme de loi.
Plus Lard, il siégerajt au présidial, chérirait midy, par la grdce de Dieu naquit Fi-ançois,
les sciences, sans négliger sa fortune, et, le mon premier enfant, et de Catherine La
soir, au coin du feu, il entretiendrait son bar- Poumélye , ma femme.... La lune était
bon de père de chimie et de médecine. Une vieille au dernier quartier. Et ledit F1·anfille de bonne maison lui apporterait en ma- çois naquit lorsque régnoit au ciel la plariage des vertus, des gràces, quelque bien. Et nète Vénus, el participe des influences
la cité de Tulle, entre les collines, enfermerait d'icelle et du suyvanl qui est Satume ....
doucement sa vie el ses désirs.
Le conseiller rêva un instant, et, ne sachant
La petite place était déserte. Le clocher
noir, dans le ténèbres bleuissantes, regardait s'il devait sourire ou soupirer, il termina enfin
les constellations tourner autour de sa flèche. l'horoscope :
M. Barbazanges éternua....
Si Dieu lui faicl la gnlce de vivre, ses
JI croisa sa robe de chambre, ferma la fenêtre el resta, le nez dans ses grimoires, jus- qualités seront principalement qu'il sera
qu'à minuit sonné. Le bonhomme n'était pas très bien fait, civil dans ses manières el
le eu] bourgeois du pays qui e piquât son langage, et, nonobstant sa complexion
d'astrologie. S'il y apportait plus d'ardeur et mélancholique, poly, aimable et point avade curiosité que ses amis Peschadour, Melon 1·icieux. Mais l'opposition des planètes me
et Baluze, il ne faisait pourtant que suivre la porte à cmindre qu'étant très beau de

~01·ps et de visage, il ne soit fort aimé d'un
chacun, el s1wtoul rle.ç femme.ç, pai· le.çquel/es luy pot11'1'oil aiTit,er malheu1·....
Aussy, je pry Dieu que le fasse homme de
bien, 1·égulier en Jés11s~Ch1·ist el fort éloigné
de /011 l libel'tinage.
II
Madame La Poumélye la mère, et M. Jean
Baluze. frère du célèbre écrirnin. tinrent Fran~ois Barbazangcs le jour de son baplème, qui
fut le 50 de juillet. Après la cérémonie, les
dames de Tulle Yinrenl complimenter l'accouchée. Malgré la chaleur cxtrème, les fenèlres
de la grande cbambre étaient closes el un fen
de fagots faisait rougeoyer les boiseries grise
el les quatre « pentes l&gt; ou panneauxcn tapi. seric d'Aubus on. Sur un cabinet de laque, on
avait placé, bien en rnc, les pré ents du parrain et de la marraine : une chaine d'hyacinthes
et cornalines et un fort beau tour de gorge en
point de Tulle. a,·ec les manches pareilles, qui
,·enail de chez la bonne faiseuse, mademoiselle
Contrastin.
Le malin même, l'évêque Mascaron - le
plus aimable prélat de France, qui estimait
madame Catherine el lui prêtait force roman
- avait en\'oyé une boîte de dragées el de
nonpareilles. Les visiteuses goûtaient à ces
douceurs, et, parlant toutes ensemble, étalaient
leurs jupes de moire el de ferrandine, leur
corp busqués, leurs belles coiffes, leurs petits
éventails d'i"oire dorés el ci clés à jour. L'une
citait quelque remède convenable aux femme
en couches; l'autre donnait son avis sur la
nourriture de enfants; celle-&lt;:i déplorait l'humeur jalouse de son mari ; celle-là, l'opinit1lreté de sa servante. Et toutes s'accordaient à
envier l'heureuse condition des hommes, qui
n'ont de la paternité que les plaisir . Cependant le petit François criail en son berceau ,
que la vieille Marceline - nourrice de madame
Barbazanges - faisait branler doucement. Les
dames, aussitôt penchées vers lui, louaient sa
bonne constitution, sa beauté miraculeuse,
s'étonnant qu'il ne fût ni ridé, ni gonflé,commc
on voit les enfants de deux jours, plus semblables, certes, à des crapauds écarlates qu'à
des êtres humains. Elles admiraient le duvet
blond frisant sous le bonnet de guipure, les
yeux bleu foncé, les joues pétries de roses.
Telles des fées dans l'alcô,•e d'une reine, elles
composaient à leur façon l'horoscope du joli
François, el, lui promellant une rie Loule
amoureuse, elles plaignaient déjà les pauvres
filles que ses yeux bleus feraient pleurer.
Le berceau craquait ; le oleil oblique riait
aux carreaux; la matrone, accroupie devant la
rougeur du foyer, dépliait des linges, et, sous
ses rideaux de ras rerl , madame Catherine,
attendrie, orgueilleuse et lasse, sentait le premier lait lui monter au sein.

III
François Barbazanges ne fil mentir ni le
astres ni les dames qui lui avaient promis
une si galantr destinée. li commença de plaire

dès qu'il commença de vivre, et, sans y penser même, le pauvre innocent, il exerça sur
les ye~x et les cœurs féminins la plus élranae
tyranme.
"
li portait encore la robe longue et le bourre!et, que les commères, dans les rues, arrêlarnnl sa berceuse Marceline et le voulaient
pre~dre d~s leurs bras. &lt;r Ab! le beau poupon .... Qu il est gras ! qu'il est joli! Diou lott
f~so cr~yi·e •1. .. l&gt; L'enfant répondait à ces
m_1g~ard1 es par des cris lamentables, et, certain J_our qu'une bohémienne noire et puante
fit mm~ de le baiser, il manqua de tomber en
convulsions. M. Barbazange ' averti, saboula
rudement la berceuse, et lui défendit de laisser ~ucu,nes_gens loucher au petit François,
car _11 n était pas rare que des enfants de
famille fu~sent v~lés par des maugrabins.
Quand il eut laJSSé les lisières el pris l'habit
de garçon, François montra toute la douceur
de son caractère. Ne sachant ce qu'étaît laideur ou_ bea?té, ne tirant point vanité de sa
figure'. il était modeste, timide, et nonchalant
par gout_ de rêver. Monsieur son père l'aimait
a la fohe et madame sa mère en était si
éperdue que, par l'excès de leurs caresses
ces tendres parents riscruaient fort de gâte; Le~ dames, penchees vers l11i, lo11aie11I sa bonne c .
d 11ne rtine, elles composait11/ à leur façon l'hor~~:~;:1~onj st ~a11/e t~iracu/e~1se. Telles des f ées dans l'alcôve
son b~n naturel. En vain madame La Poumélye
re11se, elles Plaignaient déjà les pa11vres filles q11e ses
ob,l rafnçois, et, 1111 promettant une vie to11teamo11ux e11s eraient pleurer. cPage 42.)
arguait de ses droits d'aïeule pour quereller
les Barbazanges.
;:-- Vertuchou! disait-elle, rous saurez ce gistrats._ Instruits au même collège, nobles et
Cf~ il en coûte, ma fille et mon gendre, d'aroir bourgeois ne se distinguaient point les uns av~c u~e chaleur qui eût scandalisé le vulfait u~ trop beau garçon. Bientôt mon coquin ~es autres, et gardaient un vif amour de gaire, s1 toute la France n'eût connu la chasde l'illustre fille, _ laquelle était d "à
de pellt-fils réclamera des habits galonnés et 1éloquence t des belles-lettres. Il n'était pas teté l"
.
eJ,
sur
age, noire, maigre et &lt;&lt; suant l'encre
7
de~ rubans, et, _l'âge d'amour venu, il vous de cérémome sans di cours en prose ou en
ruinera en perruques blondes .... Il fera vers. Assurément, on voy~it à Tulle beaucoup par tous les pores », comme di ait celle peste
co~me ce freluquets, sortis d'honnêtes bour- lr~p de pédants et de précieuses, qui ne retar- d~ m_adame Cornuel. Le bon évêque, cependant
f?1sa1t de la C/élie et de l'lbmhim l'occupa~
gco1~, procureurs et juges, qui singent le
daient sur ~aris q_ue de cinquante ans, mais lion de son automne. Ces ouvraaes qu1·
.
c ,
comgentilsho~mes et, malgré les lois somptuaires, on y ~rouva1t aussi des avants estimables et
m~nça1ent à passer de mode, gardaient pour
portent l épée et le velours .... ie d'irai·t-on quantité de bons e prit .
lui leur. ,fleur de nouveauté• JI y 1rouva1t
.
pas que la roture de leur papa leur pue au
' La présence de ~r. Ma caron avait enflammé
~ez !. .. yotre François, ma fille, quittera le ~ une ~rdeur nouvelle tous ces génies bas- « quantile de choses propres pour réformer
le ~ond_e l&gt;, et, dans les sermons qu'il pré~~ge r1 et la moire lisse. Il se croira trop hmousms.
parait, il mettait, de son propre a.veu 1
rnn ait pour étudier' et, plutôt que de se
Le célèbre évêque avait appréhendé que la Scudéry &lt;r à côté des Pères de l'Église » n' · a
morfondre sur les Pandectes, il courra les rudes_se de~ habitants n'égalât l'àpreté des d
.
. IBO
e cc qm louchait cette héroïne ne lais ait
fill?_s.. ·: Mettez-moi ce poli son au collè e' chemins qm entouraient sa ville épiscopale.
~I. de Tulle indifférent. Aussi pressa-t-il
Qu Il aille apprendre le latin cl
· gl ·
fouet' c·
.
.
recevoir e 9~and, pour la première fois, _ Je 18 de fo:tem~nt M. Barbazanges de contenter sa
· eSt amsi qu'on devient honn' t
homme.. ..
e e J~m 1672, - son carrosse avait descendu chrre cudéry et de prendre en mains la juste
1effroyable pe_n~e de la rue du Fourel, il avai t
.
~es discours ébranlaient M. Barbazan es . cru « se préc1p1ler aux abysmes ». L'accueil cause
" , de madame
• de Combareilh
'
• Le proces
mais _madame Catherine faisait un soupi~ e; respectueux et magnifique des citoyens les gatin~, 1a marquise, rnuve et mère d'un jeune
~:::~l duo pleur, _e_t le bon époux cédait aux ha_r~gues des magistrats, presque t~utes fils, ,~nt à Tulle remercier le conseiller Barba.
. , .Elle fit une visite à madame Catherme,
, e sa mo1llé, lesquels s'accordaient sp1.~1tu?ll~ et sensées, lui firent bien voir zanges.
qu_1 eta1t grosse et incommodée, et, l'année
secrelemen t avec les siens propres
~u 11 n était point chez des sauvages. Et, cinq
Jusq
·
.. u'à d'~x ans, François ne quitta
point JOu~s après son arrivée, il put écrire à son smvante, quand naquit François, elle envoya
une lettre du tour le plus précieux el le plus
la vieille maison de l'Enclo Il
d.
ses ère et
s. gran 1t entre anne 1~ plus chère, Madeleine de Scudéry : galant du monde, avec un très beau prép
mère, sa grand'maman sa ber
&lt;r. S 11 ne fallait pas venir à Tulle elle
sent.
ceuse, et la compagme
• ordmaire
. . 'des Barbazanges.
- serait_ une fort jolie ville, et je ne suis 'point
L'amitié de madame de Combareilh devait
s~rpr1s que ceux qui ne font que passer en ~~ocurer aux Barbazanges les bonnes gràces de
La Cet~e mpagnie, où brillaient l'abbé de d1se~t du mal,_ et que ceux qui y séjournent
1e~êque. Il apprit que l'épouse du conseiller
gar e, es Baluze, le médecin Pesch d
en disent du bien 1 • »
étai
l vertueuse
el bien faite • et qu'elle ava1.1
~~:~tt-rriest, les Melon, les Rabanide~ ~~:~
·
M. Bar?azan.~es conquit l'affection du prélat de l'esprit,
possédant par cœur les ouvrages
Limousi!. utt.:;~~tedet la plus policée du Bas- par un~ smguher~ rencontre : il fit gagner un de M. d'Urfé ~l de La Calprenède. D'autre
monta n
.
e Tulle, isolée dans les pr~s ~ une certame marquise de Comhareilb,
p_art, les_Baluze 1assurèrent que madameCatheg es, était une véritable ré hl'
sous l'autorité paternel] d
, yu ique, qui était la propre cousine de mademoiselle de rme était bonne à la cuisine comme au sa!0
.
e e ses eveques . et
con lramte de se suffire à li
•
. .' ' Scu~éry. On sait en quelle estime M. Mascaron el qu'elle préparait parfaitement Je lièvre • 1n
a a
son propre flanc el é ~ e-11;1eme,_tirait de tenait la « nouvelle Sapho J&gt; . Il parlait d'elle i·oya1e, qu'on appeIle en limousin « la leb1·0
.
erg , onct1onnaires ma1• • 0 ,eu le fasse croitre r ,
1. Deu:e k(tre, de Mascaron à mademoiselle de e'.i cho~essa1· ».. Cc discours attendrit fort le
'
Scudfry pubhécs par René Fage. (Tutte, 1885.)
pieux evêque et il fit incontiment porter chez

y:'

f

�_

111STO'RJA

---'---------·-----------------------------~

madame Darbazanges les œuvres complètes de
Madeleine de Scudéry, reliées en veau plein
et timbrées aux armes épiscopales .
Après le départ de M. Mascaron, - en 1685,
- madame la Conseillère et ses amis conservèrent ces mêmes traditions de la Chambre
bleue, que la marc1uise de Combareilh perpétuait ~n son cbùtcau des montagnes. lis se
réunissaient tous les samedis, pour lire les
lellrcs de M. de Lagarde ou de M. r;ticnne
Ualuze, les satires de 1\f. Peschadour, les madrigaux et les épigrammes de M. du Verdier.
Quant à M. Barbazangcs, il ne donnait point
dans le tendre, il ne savait pas pousser sa
pointe, et ne comprenait les énigmes qu'un
grand quart d'heure après que tout le monde
avait ri . Aussi, lorsqu'il n'était pas retenu au
présidial, il demeurait invisible en son cabinet
de physique. Le bonhomme n'était point jaloux. Madame Catherine avait la tête un peu
trop cnnéc de chimères, mais clic n'était pas
de complexion amoureuse el se payait uniquement de grimaces cl de soupirs. Jeune encore,
les yeux bleu de roi bien fendus, les chcYeux
châtains crcspelés, la bouche vermeille, la
gorge belle, toujours décemment vêtue d'étamine du Mans, clic était fort plaisante à voir
parmi ces vieilles fées qu'étaient les sœurs
Baluze cl madame Peschadour. Elle tenait son
cercle dans la salle du premier étage, où il y
arnil des rideaux de crépon vert, un miroir
de Venise assez beau, des tapisseries de Bergame, el douze fauteuils au point de canevas,
œuvrc antique de madame La Poumélye. Les
demoiselles Baluze, en costume de mèrcsgrands, s'asseyaient aux places d'honneur, et,
un peu en arrière, leur nièce, la jolie Perrine,
fi lle du docteur Jean Daluzc, considérait tendrement le jeune Melon du Verdier. li y avait
aussi le médecin Pcschadour, longue figure
jaune sur un long corps noir, el le trésorier
lhbanide, el le chanoine La Poumélye, dont
l'aumusse doublée de blanc, le camail pointu,
noir et rouge, ravissaient le petit François.
L'enfant assistait aux séances, bloui sur les genoux et contre le frais corstige de mademoiselle
Perrine. Il se caressait aux douces mains, aux
joues plus douces, aux boucles soyeuses de la
demoiselle, qui le· baistiil à tout propos en
regardant Melon du Verdier.
Vers la fin de l'an 1685, on fiança ces deux
aimables personnes, et Perrine vint plus rarement chez les Darbazanges. Alors madame Pcschadour amena ses pelites filles, qui étaient
j aunes et laides comme leur papa. Les pécores
se fourraient sous la table, qui avait un très
grand Lapis, et, dans celle manière de Lente,
elles alliraient le pcli t Darbazangcs cru·elles
nommaient leur « pelil mari ,1. Subjugué par
les voix impérieuses de ces Pcschadour, François se laissait arranger la cravalc, friser les
chernux, saccager l'habit ; il embrassait, au
commandement, ses dçux femmes, dont il
a,·ail une ex trême peur. D·abord enchantées,
puis aigrement jalouses, les Peschadour finissaient par s'arracher, bras de-ci, jambe de-là,
le malheureux petit mari .... Les grandes personnes faisaient silence. On entendait la voix
creuse du médecin, qui débitait uoeSatfre sur

les embarras de Tulle, imitée de ftf. Boileau .... Soudain un cri lamentable résonnait
au ras du parquet, presque entre les pieds
du poète, et le lapis levé, on voyait François
tout défait el pàlc, égratigné jusqu'au sang,
et les Peschadour se gourmanl comme des
furies. Madame leur mère les séparait en leur
promettant les verges; une servante emmenait
le petit garçon à la cuisine pour lui laver le
nez, et le pauvre François, dans un àge si
tendre, éprouvait ainsi l'heur el le malheur
de plaire aux dames.
IV
Débarrassé des Pcschadour1 qu'on mil chez
les Ursulines, François vécut seul, sans camarades, ignorant les jeux ordinaires et les
plaisirs des enfants. Sa bonne-maman La Poumélyc lui apprit le Pater et l'A ve en latin,
cl sa berceuse Marccline plus de cent histoires
de rcrenanls et d'enchanteurs. A celle belle
école, il devint plus extravagant qu'un poète.
Eniné de ses propres songes, il errait tout
le jour dans la maison, changeant de place
pour changer d'ennui, el jamais petit bourgeois limousin ne s'abandonna plus jeune à
des imaginations plus saugrenues. Les récits
de Marceline en fournissaient la matière.
M. Barbazanges recevait-il François, par faveur, en son cabinet, l'enfant s'amusait à
peine des curiosités naturelles el des machines,
car il y voyait l'appareil du sabbat, l'antre
d'un druide, la ca,·erne d'un magicien ....
Les demoiselles Daluze venaient-elles voir sa
maman : leurs corps brodés, l'édifice branlant de leurs coiffes, leurs jupes &lt;&lt; en tripe de
Yclours &gt;&gt; jaune, plus roides que les an tiques
vertugadins, rappelaicn t à François ces Carabosses prodigues de méchants dons qu i troublent les baptêmes des princesses. Descendait-il à la cuisine, lieu de délices, où cuisaient
pour lui les châtaignes blanchies, les flougnardes, les tourtous .. .. La vieille Marcclinc,
assise dans le canlott de la cheminée, figurait
celle bonne femme qui prêta son fuseau à la
Belle-au-Bois-dormant. Le petit domestique
Jcantou était peut-être un des trois cents
marmilons qui préparèrent le repas nuptial
de Riquet-à-la-Houppe. ... El quant à regarder
sous le lit de la cuisinière, François ne l'eût
osé pour rien au monde, car, dans les histoires de brigands, il y a beaucoup trop de
ces lits il quenouilles, à rideaux de serge couleur de sang, sous lesquels passent les bottes
épouvanlablc's des voleurs de grand chemin.
Au crépuscule, la cuisine entière s'emplissait d'ombre cl d'enchantements. L'escalier à
Yis, dans les demi-ténèbres, enroulait sa
•pi raie el devenait un escargot géant. L'horloge-fée, détraquant ses poids, sonnait minuit
à Loule heure. Sur la table, les c.'\ rolles devenaient des gnomes barbus de rouge cl les
choux de grosses dames en robe de brocart
rnrt. Celle palombe au col changeant, tuée
sur l'étang de Brach par M. Jean Baluze,
c'était, hélas! c'étai t l'Oiseau Bleu luimême ! ... Le chat, fidèle serviteur de M. de
Carabas, guettait une souris grise qui prenait
...., 44"'

tout à coup le fin minois et la robe discrète
de Cendrillon .... Ainsi environné de phantasmes, François ressentait quelque épouvante.... Grimpant sur un escabeau, il alleigoait une fenêtre, sorte de soupirail grillé,
presque au ras du sol, et il regardait les
enfants qui sortaient des Petites Écoles, sur
la place de la Bride. Leur bande criarde escaladait la rampe des fossés, au risque de clt0ir,
voltigeait autour de la fontaine, puis s'éparpillait dans les ruelles de Iledole-Pcyre et de
la Porte-Chanac. Des filles effrontées allaient
chanter pouille à mademoiselle Contraslin, la
dentellière, qui se penchait sur la murette de
sa boulique, menaçante el levant un balai de
bouleau .... D'autres, non moins hardies, agaçaient le petit Barbazanges et l'appelaient :
« François, joli François!. .. ,1 Une surtout. ...
Ah! que François la détestait, cette Margot Chabrillat, dite « Margot la Chabrclle ,1 ,
et plus chèvre que fille, assurément, par la
maigreur, la couleur, le caprice el l'impudence. Toujours saulanle et virevoltante, les
pieds nus, les jupons troués, le mouchoir
ouvert, la tignasse crépue sur les yeux, elle
s'approchait de la fenêtre.
- Eh! bonjour, disait-elle aYec force contorsions el cérémonies. Eh! bonjour, monsieur de Barbazanges !... Que vous êtes joli !
Que vous me semblez beau!.. . Si rolre
ramage était pareil à votre plumage, vous
seriez le phénix du Bas-Limousin!. .. Mais
l'Olrc nourrice ne vous a pas fait couper le
fil de la langue, carvous ne sarez point parler
aux gens .... Il vous faut aller en pèlerinage à
Sainte-Claquellc 1.
Et, plus bas, les yeux luisants :
- Viens donc, lourdaud ! Ta mère ne le
saura pas .. .. Nous irons roir les serpents à la
Yitrine de l'apothicaire cl ballre du marteau à
la porte du chirurgien ... . li n'y a rien de
plus divertissant.... Nous descendrons il
cloche-pied les « Quatre-Vingts &gt;&gt; jusqu'à la
tour de Ma'isse . . .. Je te donnerai des pruneaux d'Agrn que j'ai volés chez Lacombe, et
lu m'embrasseras dans les renellcs, près du
barricolicr ....
Ce langage, qui lui rappelait les pires insolences des Pcschadour, faisait horrrur à
François. Quittant le soupirail ou grimaçait
i\Iargol, il se précipitait au giron de sa berceuse, qui posait son fuseau pour le caresser
el lui chantait à mi-voix :
Janctoun, ma mie ...

Cependant, l'extrême ignorance de François
donna quelques remords aux Barbazanges. Madame La Poumélye criait plus baut que sa
tête contre la folie de ses enfants :
- Jamais, disait-elle, jamais bourgeois de
Tulle n'ont élcYé ainsi leur fils unique....
~fonseigncur le Dauphin fut moins gf1Lé ! Que
fercz-Yous de François, plus Lard ?... Un avocat, un conseiller, un juge?... Vous nous la
baillez belle, en Yérilé !. . . 1ourri de billeresées, votre fils deviendra un songe-creux, une
pauvre cervelle éventée, cl non point un
1. Sainte-Claquette ou Sainte-Foi délie la langue
des enfants qui tardent à parler.

"-------------simple et ho~nête magistrat, comme ses
?ncetres. Et Dieu sait qu'avec sa jolie figure
il est, _Plus qu'un autre, en danaer de s;
perverlir !
b
Le bon chanoine La Poumélye venait à la
rescousse :
;- Ma cousine dit fort bien. Il est mauvais
qu _un garçon demeure, passé huit ans, aux
m~ms des femmes. La solitude le rend mélancohqu~; l'ennui le peut conduire à la consompt1?n .... Et quelle honte n'aura-t-il pas,
au &lt;J?~legc, en se voyant, à son âge, mis eo la
derniere cl~ss.e, parmi les marmousets?
~e con~eiller se rendit à ces raisons et l'on
déc!da qu après les chaleurs François irait au
college. Touchée au vif par les propos du cha-

Ù

YlE .ll.MOU1fEUSE DE F~.llNÇOTS B.ll~B.llZANGES

noine, m~da~e Barbazanges voulu t épargner
une morLJficaLJon trop rude à son fils ché . .
elle r~solut de lui apprendre à lire, cl, pi~;
ce _faire, elle choisit, non pas un alphabet
g~a1sseux et rebutant, mais un beau livre orné
d images. Ce livre, naguère les délices de
madame Catherine, un peu délaissé depuis
que M. Mascaron avait mis la Scudé . ,. 1
d 'é . I'
iy a a
mo e, c Lait' Astree, la vénérable Astrée si
pc-sanle que nul ~uv~agc ne pressait mieux'lcs
rab!~s. Le front1sp1cc représentait la chaste
oere, décollct~e et frisée à la mode de la
v1~illc cour, et I auteur, le sieur d'Urfé luimeme, avec la moustache et la royale une
c?uro~nc de lauriers sur le chef, la dép~uillc
d un hon sur les épaules et l'e lomac décou-

b:~

ve~L. Deux petils amours assez vilains versaient sur eux des cœurs et des flam •
A~
d
.
me~ .. ..
orce e voir les représentations de ces
personnes, François souhaita connaître leurs
aven~u:es? et ce désir le piqua si bien qu'il
apprit _a hre ~vec une admirable facilité. On
pe~t b1eo c~o1rc qu'il ne lut pas l'Astrée tout
entière, mais madame Barbazaoges, se souvena_n~ que _i\I. Mascaron faisait prêcher Clélie,
sumt son m~linalion naturelle, el dit à son fils
quel~ues p~l1tes choses d'Astrée et de Céladon,
~t meme d Artamèoe et de Mandane, d'A lat1das et d'Amestris.
g
Ces illustres images s'imprimèrent d
I'
. d F
. .
ans
esprit, ~ ranço1s Jusqu'à effacer les marques
des precedentes. Les Julins et les ogres 11.
parurent bons à diver tir le populaire et \ :
abandonna le pays féerique pour le ro;aume
des tendres allégories et des galantes ab t
t'
n· •
s rac10ns. . ientot, même, la compagnie des héros
et des m:anles l'enchanta si fort qu'il conçut
un dégout étrang~. des fi lles el femmes du
commun. _Non qu il méprisât ces personnes
pa_r orgueil ou dureté d'âme, - elles le trouva1~nt, au contraire, le plus poli du monde l
lOUJ~urs prêt à les obliger, -mais dans Icu:s
mam?res ,et d_ans leurs propos il sentai l la
gross1èrete na1ve de leurs sentiments l 1
bassesse de leur origine. Aussi lui sembla~ent~
elles_ propres _à_soigner les bestiaux, tenir les
houllqucs, cmsmer et ravauder ....
','1 résol~L d_onc, à l'âge de dix ans, de
n epouser Jamais qu'une dame parfaitement
belle, et digne d'occuper le plus illustre t ,•
d l' ·
.
1one
e . umvers, s1 le mérite seul y donnait des
dr01ts et non pas la naissance La b .
, f
·
er"crc
Aslre~
ut so_n premier amour. Ainsi se for~ifia
en lui la hame des coureuses et des elli Lé
l
. 1·.
ron
~s, e p~rt1cu mremcnt de celle Margot Cha- .
brillat qm ne _manquait point de lui tirer la
langue el de_lu1 envoyer des baisers lorsqu'elle
le rencontrait sur la place de la Bride.
V

La bo_utiq1~c de mademoiselle Contrastiu' &lt; ui
rcga:da1l droit en face l'hôtel Barbazangcs, ~ccupait le rez-de-chaussée d'une vieille .
L,
d ,, .
ma1sou.
c _mui: c 1e~1ise Saint-Pierre dominait le
P; ~1t _toit de tuiles où .d'énormes mansardes
b,11U
.
. aienl. Une vaste baie à plein c1·nlrc 1epo1
• .
I'sa1, t, sur a murelle basse que fJ eur1ssa1ent
etc _durant, des haricots d'Espagne, c1c'
c:1pucmes, el .quelques pots de basilic. Nul
rideau, ennemi des amours, ne dérobait aux
passaut~ la vue des demoiselles denlcllï .
to l
. 1·
cres,
li CS Jeunes, JOICS el fort a"rea'bics a
,
o
, l 'CC
Icm•s cornettes ru?hees
et leurs tabliers de
ta~ctas. Il y ~rait parmi elles autant de
pelllcs bourgeoises nue d'arlisanes
flll
. -i
, car 1es
i es pauvres ~l délicates aiment ce travail de
la dentelle qm ne "àlc pas les ma·
L
•
°
ms. a
i~a1trcssc 1cur fournissait le « rezcl &gt;&gt; ou
rcseau nu, pour y broder des /leurs a' l' .
ïl
I
a1~u1 e, et ?ur payait cinr1uantc sous l'aune
1 ouvrage bien blanc et bien fini.
'1690 ' un brui·t de VOI.X
· .;Un, soir d'octobre
.
1111tces ~·etenLJt sur la place de la Bride
Mademo1sellc Contrastin étant à l'assemblée de;

�_ _ __ _ _ . a . - -_ _ __

_

_ _.1

1f1STO'J{1A

Poumélye, qui est en visite chez mon_pap~répondit le jeune garçon .. Je me nomme
- Soyez le bienvenu, mon ami, dit
&lt;1 Filles Dévotes l&gt;' les demoiselles coururent au
Pierre Broussol, cl je me viens rend rc pen- M. Barbazanges. Nous vous attendions. Volr?
seuil de la boutique, l'aiguille ~iquéc sur ~c cor- sionnaire chez M. le conseiller Barbazanges.
chambre est prêle, el l'on va vous donner a
sage el des brins de fil plein le tablier. li
- Eh bien! monseigneur' nous serons
avait plu. Un vent frisquet: ~ec~uant l~s
. .
voisins, dit la Chabrelte, car v?ici, à votre g~u- souper.
li lut la lettre du chanoine, qm 1ut recomhardes sur les balcons, tramail a trave1s
cbc la boutique de mademoiselle Contrastm,
mandait Je petit Broussol :
!'Enclos l'ao.1ère odeur de l'aut?mn_c. Les
où l'on Yend le point de Tulle.... ous sommes
toits humides réYerbéraienl un ciel e~rlate
C'est cormne vous savez, l'enfant i_mique
huit ouvrières en son atelier' plu~ belles que
qui annonçait du vent your le lendema'.n. Un
le jour cl plus tarouches que des t1gr~sses. Les de M. Antoine B1·oussol, ancien _notaire des
étrange équipage s'arreta devant la tom ~e la
blondins de la ville crèvent de pass10n pour moines d'Obazine et fort honnete homme,
Motte. C'était un jeune garçon en hab1~ de
. 1·e ,,1'.ai·s présentement une lcure
nous toutes, et nous brodon_s le rezel au ciezqm
1
. de
·.
dro(l'ucl monté sur une mule, avec son ,alet
bruit des guitares, des hautbois et des t~m- raisins. Ne vous éba~iissez pas, de ~~ v~i'._
en ;roupe, lequel no po~1•ail d~scendre parce
une figure assez rustique : il n a g1œ1 e fie
.- 1s, ••· Et maintenant,
à YOLrc droite,
)OUIII
'
J
que la hèle r~ai_t. ~c valet a1·ai~ une fac: d~ 1
rnici la maison du conseiller. li y a s~r es quenté que des JJaysans ou des hobere~ux
bois qui ne d1sa1t rien. Sur les Joues du oar
fenètres des femmes à queue de po1;s?n, fort sauvages. Pourtant ft~. l~ cure d~
çon éclatait une pourpre naturelle, comme_ cc
moins aimables que nous, et des_ p~rc: -cp1c~, Saint-Hilaire, qui lui a enseigne _Les n~athejus de grappes écrasées dont_ s~ barbomlle
moins épineux que l'àmc du JOh François matiques et les éléments du lati~'. d~t que
Bacchu dans l'orgie. La ga1ete d_u faune
c'est une tête bien faite .... Nos 1esu~tes de
•1
allumait ses petits yeux. A lo \' Oil' a'.ns1, Barbazanges.
- Monsieur le chanoine La Pou~1e yc, Tulle ne manqueront pas d'adoucu· son
chancela.nt el riant, tel un ''.endangcm au
nwmon parrain, m'a parlé de _ce~ Adoms, -~L 1mmettr, en le t'raçonnant aux. belles u
retour des Yignes, on s'étonnait que la_ mule
nières;
mais
je
ne
hais
fomt
que
7tte
Pierre Broussol, non san deda111. JI a dixportàl une simple valise el non de~ pamers de
sept ans, comme moi, et un vi~agc de _fille.... rudesse en un garçon cle d1x-s~pt ans. C1:
raisins noirs. Otant son chapeau, il salua les
cr•1"C que l'OUS n'estimez poml ces JOu1·en- J)e tit Broussol est mon filleul; il sera mo
dentellières et 'informa du logis de M. Bar- Je o' o
ceaux efféminés, mademoiselle la d_enteIr'iere.1 héritier, etje ne doute ]JUS quevous ne trou.
bazangcs, con eillcr au présid_ial. L~ ph'.s
Je ferai donc si bien que Yous oublierez Fran- viez en lui un second fils, et François un
jeune ouvrière, Margot Chabr1llal,. s élança
çois llarbazangcs, c~ que Yous me trouverez frère.
.
. ·
pour instruire de plus près. c~ cavahc1~ penJ'aime cette coutume de notre pi ovmce
plus
aimable
que
lui....
.
.
b'
1
dant que les demoiselles faisaient de orands
- Non plus aimable, mais moms_ ete. de ne point enferme1· les jeunes gens dans
éclats de rire.
•
répliqua Marcrot. Ab! ah! vous avez du-sept l écoles. Partagés entre leurs maîtr~s ~t
Le valet en lut alarmé. Jurant apres sa
es
. t
s' affaibli1·
ans! C'est en~ore l'enfance; ma!s, pour votre leurs parents' ils ne laissen PM
. .
mule il mit enfin pied à terre.
lfections
de
(amille.
La
disciles
a
âcre
l'OUS
me
paraissez
bien
gaillard.
'
en eux
11•
•
•d
,
_ ' Vous ètcs donc tout ncut en cc p~ys?
0
..'..... Comment
l'entendez-vous?••• L en- JJline paternelle leur JJarait ~i ouce qu ';
demanda la Chabrelte, qui pinçait son cot11lon
I
Me faudra-t-il vous donner la ne voit guère, ici, de fils ingrats, e_t . e
lus
ra)'é et dansait autour du gai·çon, telle une !a11cC ... ·
.
r.acheux comme dans les comedies.
preuve que je suis homme el non p
peres ,,
•
• b
u'ont
maigre Bacchante.
.
Et
cet
usage aussi me pai·ait eau q fi
enfant?..
.
d
11
t
A seize ans passés, elle avait encore _ces
Penché, il caressa le menton_ e i, argo ' les bourgeois de campagne, de con er
l~çons impudiques qui, naguère, effrayaient comme il avait ,,u les soldats faire aux ser- lem·s rejetons à des citadins .... Cela peut

j

vantes d'auberge.
Les yeux de la Chabrclle parlèr?nt assez
.
t . P1'errc se pencha plus pres encore
c1a1remen
• •
el baisa la fille. Dans le soi~ ~nllamme ~u1
rou crissait leurs visages cl pretail u_ne ~~pecc
de ~plendeur à leurs pauYrcs habits, t s se
recrardaient en riant, tous deux bruns, les_tcs,
ha~·dis cl secrètement échauffés par leur 1eunesse.
d
•
- Çà! c;à ! tirons, cr_ièrent les em01se11es
ravies. Voilà la Contraslln.
.
D'un bond , la Chabrette lut au seml d~ 1a
bou Liq ue, el, quand mademoiselle Con_Lrastm ~l
une dizaine de vieilles perso1'.nes en 10be pu~
cl coiffe de gaze noire, s_orl1:·cnl ~ar la po1l~
latérale de Saint-Pierre, il n y avait plus su
1~ place qu'un rustre fort occupé de déc~argcr
;a mule et un jeune homme qui trappail très
'r~rl che~ les Barbazanges. Derrière les ,-~~f~s
de la boutique, les chandelles de ve1 cc
s'allumaient.

/lie fa11&lt;tra-t-il vo11s donner la pre11ve q11; i.~
• -;li;· homme et 1!011 pt11s enfant ?.... • Pench , •
~aressa le mento11 de .Margot! co1111:1e ,t aav!~ ~'. tes
soldats faire a11x servantes daube, ge. (P " 4 )

François. Laide, disait-on, les mollet~. sc_cs, la
gorge plate, son petit corps souple n eta1l pas
sans gràce, et dans sa figure ca~use, ses
yeux fauves n'étaient pas _sa_ns hca~te.
.
- J'arrive de Saint-Htla1rc, pres Obazme,

Jnll·odui t dans la salle où la tamille Barbda. de souper , Je . naturel e
zan«cs achevait
Sai~t-llilairc salua du pied, tort1lla son chapeau, tira une lettre de sa poche cl parla en
ces termes :
.
- Bonjour, monsieur le conseiller cl madame la conseillère. Je suis le fil_s Broussol'. de
Saint-Hilaire, près Obazine. Je viens che~ , ous
.
•
pens1onna1rc,
a,·ec ,·otrc a(Trement,
o. L
Pour être
.
.
d
, le chanome a
cl vo1c1 une 1ettre e ,,
n·

. les en,•r.ants aux rivalités heu,·euses
excite,·
l
de l'étude, et formei· enh·e . e~X les' p u_s
touchantes et les plus solides l~aisons d amil
lié Ainsi la compagnie de Pierre Bi·ous~o
: d'un bon exemple à mon neveu, qui ~
sei. a d besoin de s'endurcw
· l' ame,
•
car il
1
9tient
an de madame sa mere,
· ave_c beaucoup
.
l'esprit et de vertu, un gou·t bien 1racheux
'
l
1·omanesques et les
poui· les •·êveries
•.
voétiques sottises .. ••
. d
Je ne vous JJarle pas de la J!e!iswn _e
. JJai· an · C'est une, , misere.
trente ecus
• Alais
l
vous n'ignorez point q_n'à l _age meme ce
mon filleul , je payais vingt ec_us seulem~1~t
a. 1·en M• Bal·u~e chez c7ut mon pei e
m'avait JJlacé. ••·
N

•

&lt;I Ma foi! songea M. Barbazang~s, le cousin
. a ra·1son
cnnomc,
,
· Nous fûmes
. bien sots, ma
1
~
L n1oi de ne pas smvre 1a coutume
1 emrnc e
,
· d ·1
et de garder jusqu'i1 dix an~ notre petit ro e
1 rris François est parfa1temcn t sage, bon
a~ collège, fils docile et r~spect~eux'
. 1 s froid c1ue glace, melancohque,
mats p u.
.
Q d' hl I cc
. différent cl languissant.... ue ta c.
~'.est pas tout que de haïr Je désordre et de
nourrir en soi une flamme p~re pour quelque
infante imaginaire! li faut vivre sur ce _g)obe
terraqué cl non dans la lune, demeurecheneddc
. ' mon fils' Puisse-t-il donc prcn re
monsieur
· · ··
.
· ·J
lle brutalité rusllque qui ec ale
un peu de Ce
•
B
I A
en toute la personne de Pierre rousso . u

:~èv~o

"'- --------------------

LA

YlE .JI.MOU"R_EUSE DE F"R_.JINÇ01S BA"R,B.JIZ.JINGES - ,

lieu de raffiner sur les sentiments, puisse-t-il
Yoler mes pommes et mes confitures, user
ses souliers, gâter ses habits, et s'exercer les
poings contre les garnements du voisinage! »
Ainsi rêvait M. Barbazanges, pendant que le
petit Broussol, assis sur une chaise, tournant
toujours son chapeau entre ses doigts, regardait madame Barbazanges el la trouvait bien
conservée. François s'alla mettre près de son
nouveau camarade el l'entretint avec beaucoup
d'amitié.
&lt;1 Par la mordieu ! pensait Broussol, quelle
figure! ... Se peut-il que nous soyons du même
sexe? ... C'est une princesse babillée en page! .. .
La dentellière a dit le vrai : il est trop beau
pour n'ètre pas bête et je prévois qu'il me faudra l'éduquer .... Voilà un enfant qui s'en ira
à lrarers le monde, la main sur le cœur, les
yeux au ciel.. .. JI ne saura pas se défendre....
Je le protégerai .... Je suis fort .. .. Morbleu l
Ycntrebleu !. .. M. le chanoine La Poumélyc
sera content, lui qui m'ordonna d'ètre un
frèrn pour ce Barbazanges .... l&gt;
Ce qu'on dit de l'allraction des contraires se
trouva pleinement justifié par la tendresse
toute fraternelle qui unit bientôt Pierre el
François.
Après que le domestique Lionassou s'en fut
retourné à Saint-Hilaire, avec sa mule, le fils
Broussol ne laissa pas de montrer quelque
chagrin. La cité de Tulle lui paraissait une
prison et le collège un cachot. Il regrettait
son père quinteux, sa maison ruinée, sa vie
sauYage, et le bon curé, son premier maître.
La tristesse éteignait le vermillon de ses joues
et le feu de ses petits yeux. Il maigrissait. ...
François mit une extrême complaisance à lui
adoucir l'exil.
Pierre était bavard. Il épanchait son âme en
discours infinis, le soir, dans la chambre
commune. Jusqu'à plus de onze heures, la
chandelle brùlait, éclairant les deux garçons
en bonnet de nuit, les rètemcnts épars sur les
chaises, le bahut, l'armoire, un portrait creré
&lt;1ui représentait M. Léonal'd Barbazangcs ,
l'aïeul, arec sa robe consulaire, mi-pa1-tic bleu
de roi cl couleur de feu, cl s011 chaperon à
('l'épine d'or. Un gra11d christ, entre les deux
lit~, regardait face à l'ace cc pa une consul tout
lialali-é d"une déchirure affreuse. Dehors, les
doches sonnaient, les chiens aboyaient. ...
C'était l'heure oü, dans le cabinet du haut,
~I. Barbazanges épiait les conjonctions des
planètes.
Le fils Broussol parlait tout seul, contant
des histo!rcs merveilleuses de son pays et de
son passe.
li était né dans l'élection de Brive, en cc
p~ys qui est déjà Gascogne par la clémence du
c1,el, la fécondité du sol, la richesse des vignes.
Cest la terre chérie de saint Étienne et la
bénédiction du vi~ux moine Jimousi; plane
encore dans la lumrneuse douceur de l'air sur
les vertes plaines de la cité gaillarde, s~r le
v~llon de la Corrèze, tout bruissant d'eaux
vires et de peupliers, sur les collines mauves
e,t. b!eues q_ui ondulent, et se croisent, el
s eloigncnt si doucement à l'horizon d'Obazine.

Là, le paysan est presque riche, il c L robuste coté et surtout l'utile coté des choses, Pierre
cl gai; il s'apparente à peine aux [gens des s'apcl'Çut qu'il avait tort à gagner aux leçons
hauts plateaux, Celtes rabougris, taciturnes, des Pères jésuites ctà la compagnie de l\L Barsom·cnl féroces, nourris de chàtaignes el de bazanges. L'intérèt seul ne gouvernait pas ses
blé noir.
affections, mais il les fortifiait singulièrement,
Pierre Broussol avait poussé, tel un marmot
de campagne, toujours nu-pieds, même en
hiver, la culotte percée, la veste en loques.
Sa mère étai t morte jeune. Son père, valétudinaire et maussade, ne le souffrait guère au
logis; mais il n'était pas de paysan, dans le
village, qui ne le regardât comme son enfan t.
Il gaulait les noyers avec les «droles )&gt; , pêchait
les truites dans la Corrèze et les écrevisses
dans les rochers du Coiroux. Nul, mieux que
lui, ne virait la botirrée aux votest; nul n'avait
plus de devinettes el de contes salés à dire
aux veilhades ' · Les soirs de décembre, quand
sonne l'Avenamen• à tous les clochers et que
le vieux Noël approche, portant l"hiYer en son
bissac, il faisait hardiment trois lieues, dans
la neige et la nu it, suivant les garçons, ses
ainés, qui, par bandes, allaient &lt;1 l'Oir maitresse ».... Et lui qui n'ayait pas encore de
maitresse rustique à f:?Urliser, lui qui ne donnait d'amour et dcjalousie à personne, n'était
pas le dernier pourtant à ramasser le fuseau
de la fileuse maladroite qui doit racheter son
bien par un baiser. Et, venue la sainte semaine,
la « semaine noire », aucun des Aguilaneu{s 4
qui vont chanter la Passion aux portes des Les jours ,1Uo11gc.1ie11/. Les places revoy,1ient /eu1·s
promeneurs ordinaires, bourgeois en habit de moi1·e
chrétiens, ne recevait de plus gros œufs et des
lisse et perruq11e ronde, ge11tilsho111111es cérémonieux
appuyés sur ae hautes cannes.... (Page 48.)
pommes plus belles, des pommes rouges
comme les joues de Janeloun ....
- Qui est Janetoun 1 demanda François, comme en toutes les âmes paysannes. Et, du
- C'est la bal'gieire de chez Gargalbou, paysan, Broussol avait le sens positif, la prévoyance et la prudence. Il avait aussi l'intellidonc!
Et, l'œil plissé, hochant la tête d'un air gence lucide de l'homme d'affaires, et, avec
avantageux, Pierre Broussol laissait entendre tout cela, beaucoup de bonté, de courage, de
que cette bargieire ne lui voulait point de droiture cl de probité. C'était exactement
mal. Som·ent il avait &lt;I gardé » avec elle, le l'arrière-petit-fils de ces vilains dont la malice
dimanche, vêpres dites, quand M. le curé de ironique égaie les fabliaux du moyen ûgc.
Les Pères jésuites, charmés de ce nouveau
Saint-Hilaire ne le retenait plus .... Janetoun !
Une fille qui n'avait pas plus. de quinze ans, disciple, voulurent faire leur compliment à
comme les pastourelles des contes, une vraie M. Barbazanges, l'approuYant fort d'avoir reçu
Peau-d'Anc, que le fi ls du roi n'cùt pa recon- &lt;"hcz lui un jeune homme qui serait l'honneur
nue, tant clic était brune cl brùlée du soleil, du Limousin. Le bon Conseiller répondit que
cl malpropre, sentant l'ail et le mouton! ... Pien e Broussol al'ait l'éto!fo d'un arocat, d'un
Mais clic anlit la bouche amoureuse, le cor- procureur, cl même d'un présiden l. Ces rares
sa~c dru, la jambe ronde. Pierre était son qualités d·un étranger le rendaient un peu
petit ami, cl rien de plus pou r rhcure.... Ils mélancoli11ue, lorsqu'il considérait son propre
n'araient pas fait ensemble le grand péché.. .. fi ls.
- Il est vrai, dit le recteur, que .François
- Pourtant, j'ai eu cent baisers d'elle ... .
- Des baisers de rustaude! disait Fran- e L assez indifférent aux biens el honnenrs de
cc monde, cl à ceux de la magistrature en parçois un peu scandalisé et dégoùté.
Pierre n'insistait pas . Il trouvait son ami ticulier. li n'a guère d'inclination que pour la
trop benêt pour comprendre ces choses. Il se musique el la poésie.
- Oui, certes : il joue du luth et de la
reprochait même d'avoir parlé de Janeloun.
Avec les jours, la tristesse du petit Broussol viole, et il lit des ouvrages en vers. Il se nours'en aua: Elle était d'ailleurs toute physique, rit de fadaises! s'écria fort amèrement M. Barel non pas un effet du sentiment et de l'ima- bazanges qui, ce jour-là, dans son rôle de père'
gination. Naturellement enclin à voir le beau de famille, était moins astrologue que magistrat.
1. Votes ou assemblées; fètes de village.
- N'est-ce point un peu l'Olre faute, mon2. Veillées, en patois limousin.
sieur
le Conseiller?... Mais quoi ! votre fils
3. Les neuf soirs d'avant la Noël, à neuf heures,
vous donnc-t-il aucun sujet de mécontenteles jeunes ~ens des villages vont sonner les cloches.
C'est ce qu on appelle sonner l'Ave11ame11.
ment ? N'est-il pas fort assidu aux classes, et
4. Les Aguilaneufs sont les quèteurs qui ,·ont
fort exact à l'office, sans grande chaleur de
chanter la Passion et chercher des œufs, de porte en
porte, l e j~udi saint.
dévotion?... Il aime la musique et la poésie....
"" 47 ""'

�,-

111STOR,.1A

J'ai passé la nuit i, boire,
places revoyaient leurs promeneurs ordinaires,
)13 mail,·essc i, mon côte ....
bourgeois en habit de moire lisse et perruque
0 ma Clèri I je fis un jour
ronde, gentil hommes cérémonieux appuyés
Devant la porte, mille tours.. ..
sur de hautes cannes, le nez barbouillé de
n seul rcgr.et gâtait son plaisir .... Que ne
tabac, militaires retraités, fiers de leurs balapou
rait-il
emmener son cher François à Saintfres et portant la croix de Saint-Louis sur leur
llilaire
d'Obazinc?
Mais le notaire Bronssol
vieil uniforme bleu.
Vers le temps de Pâques, Pierre Broussol · était plus infirme que jamais cl, par discrés'en alla chez son père, à Saint-Hilaire d'Oba- tion, M. Barbazangcs ne le voulut point embarzine. li ne tenait plus en place, le printemps rasser de François.
Les demoiselles dentellières Yirenl reparaître
neuf irritant les &lt;! esprits Yitaux » dans son
jeune · sang.... N'était-ce pas la saison qui Lionassou arec sa mule, etlc lendcmain, elles
ramène la bergère aux champs, avec ses assistèrent au départ du jeune M. Broussol.
ouailles, son chien, sa quenouille L . Déjà, les 'foule la famille Barbazanges, père, mère, fils,
feux des charbonniers s'éteignent dans les serranles, Yint à !'buis pour saluer le Yoyaclairières, laissant monter u!-i long fil de fumée geur. Les voisins étaient aux portes. Marccline
VI
bleuâtre au-dessus des châtaigniers gris. A et Janou, la cuisinière, pleuraient de tendresse.
peine les sureaux ,·erdissenl, mais les Yergers M. le Conseiller et son épouse donnaicnl des
marques d'émulion, et François lui-même
I
L'hiver s'en fut, soufflant le cha/elh des sont tout en fleur, et la tendre pointe des blés
embrassait son cama.rade aYec une chaleur
perce
la
dernière
neige,
celle
&lt;!
nivejade
du
veilhades, emportant sous sa limousine les
d'amitié i grande que ces demoiselles en
boudins noirs cl les marrons dorés. L'aigre coucou » qui commence de fondre quand
conçurent une espèce d'ennui jaloux .. ..
pipeau d'avril éveilla ces petites nymphes l'oi eau fainéant commence à chanter.
Celle petite scène s'acheva par la retraite des
Pierre,
faisant
son
paquet,
et
rèvanl
à
monta,.,nardcs qui, de leurs urnes neigeuses,
Barbazanges. Le vieux Liona sou prit la mule
Janetoun,
(redonnait
:
verscnr les flots clairs des torrents. La Corrèze
par la bride pour la mieux guider dans la roide
enfla. L'eau remplit les cal'es du collège. Au
Là-bas, là-bas dans un jardm,
descente de la rue des Mort , et PierreBrou sol,
(aubour" du Prat, la olane débordée ruina
Je fais l'amour cl bois du vin.
le chapeau à la main, salua fort civilemenl les
quelque~ moulins. Les jours allongeaient. Les
D'une main je tiens mon verre
dentellières ....
El de l'autre ma bien-aimée ....

Est-ce un si grand mal?... Peut-être, s'il
reconnaissait en lui la vocation religieuse,
peut-être composerait-il des oratorios à raYir
les anges, ou des tragédies sacrées bien supérieures aux pièces de ce pauvre M. Racine que
le Port-Royal a gâté.
- J'aimerais mieux qu'il fût procureur,
dit M. Barbazanges. Je me veux voir despetitsenfants.
- Nous sommes tous entre les mains de
Dieu ... Allons, monsieurleConseiller, remettezvous .... Songez que vous remportâtes un prix
aux Jeux de la Vierge et que cela ne vous
empêcha point d'être honnête homme.

1. Lampe romaine encore employée en Limousin.
(JllustraliOIIS Je co~RAD,,

(A suivre.)

M,rncELLE Til Anu:.

SALON DE MADAME R ÉCAMIER A 1.'ABBAYE-AUX- B01s. Peint tar DE JutNNl!S en 1826. - C'est là que ta /'elle amie .te Chateaubriand s11t réunir, dt 1819 à 1849, l'un tûs plus importants et ,us f'lus beau-.: cénacles qu'on ait jamais connus.

LEI DEMEURF.S IIISTORIQUES- -

, ~'IMPÉRATRICE EUG ÉNIE
D APRES W!NTERHAL TER . -

(M usée de Versailles.)

Cliché Draun,

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>Crónicas</text>
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              <text>Publicaciones periódicas</text>
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          <name>Description</name>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>Jules Tallandier Editor</text>
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              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>Luis XV</name>
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      <name>Monarquía francesa</name>
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      <name>Napoleón</name>
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      <name>Pierre de Nolhac</name>
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