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                  <text>, - 111STO'J{1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __ _ _ _ _ _ _ _ _ __ .,,,
awc une lrttre du défunt, dit le chano:nc. Je
suis tuteur de mon pauvre filleul, mais, rn
mes infirmités cl mon grand âge, M. Antoine
Broussol Yous prie, mon cher cousin, de continuer ,·os bontés à notre Pierre et de me
rrmplacrr auprès de lui, plus tard.
M. et madame Barhazangrs rt&gt;pondi m11
qu'ils aimaie_nt le petit flroussol rom mr lrnr
propre enfant.
- Cr garçon me plait fort. s'érria le consrillcr, cl si je n'avais pas eu François, jr
J'aurais sans doute adopté pour mon fils. li a
du sens, du cœur, une rusticité naïre qni
n'exclut point la finesse. Je disais naguère an
recteur du collège que cc Broussol serait la
l(loire de notre présidi:il. ~~l j'ajoutais que ces
bonnes qualités d'un étranger me piquaient à
l'endroit sensible, car mon propre rejeton
~cmble méconnaitre tout à fait la grandr11r de
la magistrature.
Le chanoine répondit :
- Mon cousin, il y a deux hommes en
l'0US : l'astrologue cl le magistral, le personnage qui contemple la lune el celui qui regarde
dans les sacs à procès. \'ous étiez astrologue.
l'l rien qu 'astrologue, le jour où mus files
François. Depuis , vous a,·cz sensiblement
perdu le goût de Yivre dans les céleslrs
~phères, cl YOUS ètes redescendu parmi les
, ivants .. .. Cela c t fort bien; mais il ne laut
pas mus ébahir si rotre garçon demeure un
amant de la lune el s'il n'a, pour la chicane,
ciue du dégoût.

- Hélas! didl. Barbazangcs en soupirant,
je me rappelle les sages discours de leu ma
belle-mère, dont Dieu ail l'àme, et les remontrances que me fit le recteur du collège! ...
J'ai crdé à l'amour paternel et à l'amour
l'onjugal .... Sur la foi d'tm horoscope cl sur
k s instances de ma fcmmr, j'ai roulu écarter
François de tout libertinage et le garder près
dcn:rn~jusqu·au temps de le marier .... Hélas !
le moins que nous puissions craindre, c'était
que mJn fils deYint. un blondin, un damcrel,
un diseur de prlils rers. comme on Yoil les
jeunes gens élevés d:ms les jupons de madame leur mère ! François ne donne pas dans
,·c ridicule. ~on content de fuir Irs dames, il
srmblc les abhorrer.
- Ceci n'est pas un mal, mon cousin, rt,
si \'OUS croyez toujours à l'horoscope ....
- \'ous riez, monsieur le chanoine~--- ~achez donc (el les gros sourcils de M. Barbazanges mont.aient cl descendaicnt.d'unemanièrc
fort. comique), sachez donc que. l'hircr dernier, mon. llls s'a,·isa de composer un otll'rage
de poésie! ....le dois dire qu' il ne l'acheYa
point.. ~lais, tombant d'une folie dans une
autre, il s'est. donné tout entier à la musique,
rl il passe des heures enfermé, jouant du luth
rt de la riolc, cc qui csl nn diYcrtissement de
baladin cl non de magistrat.
- Considérez, mon cousin, que cc dh-ertissrment n·a rirn de coupalilr, que notre
François n'a p:t accompli srs dix-nruf ans, et
qu'il esl lort aYancé dans ses étudrs. Que

diriez-rous, s'il faisait la débauche, s'il courait les filles et les tripots?
- Ce garçon est le plus bizarre du monde,
cl je ne sais à quoi il sera bon. Si je ne
redoutais pour lui le fatal présage des planètes,
ah ! je souhaiterais presque qu' il se dégourdit
comme fera, comme a fait peul-être, notre
Broussol !... Mais c'est une àme de glace dans
un corps nonchalant, insensible à la peine
comme au plaisir ....
- Le fils de l'astrologue!. .. le fils de J'ast.rologuc !...
- L'année procl~aine, je le Yeux faire vopger. Nous dépècherons, de compagnie, Yolre
jeune coq el mon béjaune à Clermont-Ferrand,
chez M. de Tassayrac. li m'a sournntes fois
prié de lui envoyer mon fils, car il n'a point
d'enfant el la solitude lui est pesante .... C'est
un bon homme, et un grand savant, allié aux
Périer el aux Pascal ....
Le chanoine approuva tort la décision de
ll. Barbazangcs, el il s'étendit en considérations judicieuses sur l' &lt;&lt; esprit de clocher », el
sur l'utilité des voyages, plus nécessaires aux
jeunes gens de Tulle qu'à tous les autres, la
rille étant privée de tous rapports aYec le
monde civilisé. Le lendemain, il se mil en
route pour Saint-Hilaire d'Obazine, afin de régler les affaires de Pierre Broussol el de ramener le gar~on a,·ec lui. François se réjouit ext.rèmemcnt de re,·oir son camarade; mais il lui
arrira, dans cc mème trmps, une singulii'rc
aYcnturr, qui changea le cours de ses pcnsrrs.

(A s1mre. )

MARCELLE

TINA YRE.

(l/111.111'3/ÎOIIS ,tt COSR.ID,)

LA VIE DE PARIS Ali XVIII' SIÈC LF., -

LA PROllENADE DES REllPARTS,

grav11re dt P .-F.

C OURTOIS,

d'apres

At: GCSTIS DE SAIST· At:BIX, -

(CaN11tl dts Estampes.)

�LIBRArt~IE: Ir.LUSTRÉE. -

JULES

TALLANDIBR,

ÉDITEUR, -

Somn1aire du

3• fascicule &lt;s ,..,;,.. ,,,••,

G. LENÔTRE . . • • . . Le mariage de Joséphine. . . . . . . .
PAUL DESCHANEL . . . . Joséphine et Bonaparte . . . .
dê l'Académie fra11çJise.

PiERRE DE NOLIIAC.
ifENRY BORDEAUX.
FRÉDÉRIC LOUÉE . .
MARQUISE DE C.lYLUS .

97
100

Louis XV et Madame de Pompadour.
L'amour au XVII• siècle. . . . . . . .
Les Femmes du Second Empire : Autour
de l'impératrice. .
Mademoiselle Chouin . . . . . . . •

~

1

GÉNÉllAL DE MARBOT . • Mémoires . . . . . . . . . . . .
ERNEn LAVISSE . . . , . Louis XIV : Le • moi » du roi .

Le mariage de Joséphine

119
.128

PAR

Je l'AcaJbnie française.

103

Eo)10:--11 f.T Jr1.Es DE G0Nco1 RT. La Femme nu XVIII• siècle .
\·1cwR Il uco. . . . .
Tnlleyrand. . .. . , . . . . . . . .
~IA1&lt;1·1-u .E T1:-1A,RE. .
La Vie amoureuse de François Barbazanges.
Î ALI.E)IA~T DES RÉALlX.
La reine Margot . . . . . . . . . . . . . . . .

, ,:
, 15
11 8

ILLUSTRATIONS

PLANCHE HORS TEXTE

D'APRÈ&amp; LF.S TABLEA UX, OEfSISS ET ~TAJ.IPf.S OF. :

EN CA.\IAIEU :

BAUDOUIN, Euc;ËNF. C11ArEno:-1, Co~RAD, 0Avm, EtsE:-1, Eur.i,:-iE-A. Gu1LLON,
J.-B. ISABEY, LE BnuN, Il. L1-:co)1TE, A. lllAR&lt;:IIAND, N \TT,ER; .JEAN NocnET,
AUGUSTIN DE SA INT-AUIIIN, CARLE VAN Loo, WtNTERHALTEH, ETC,

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L'DIPÈRATR I CE

131

G. LENOTR.E

136
137

143

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J OSÈPH I NE

TABLEAU DE PllUD'IION. (/1/usèe du

Louvre.)

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ressants et captivants au possib e. Les rersonnages ont vécu dans iles milieux vrais,
ils ont aimé, ils ont souffert. Ce sont leurs souvenirs intimes, leurs mémoires historiques
que nous revè e HISTOR I A ; il nous les montre en pleine vie et en nlein mouvement,
obeissant aux appétit, et aux passions ~ui ont jadis determiné leurs actes.
Chadue fascicule reproduit les œuvres es !frands maitres de la peinture et de l'estampe,
tirées e nos musées nationaux et de nos b,bllothêques publiques.

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un cbef•d'œuvre d'un des plus grands maîtres du xv111• siècle

Napoléon et les Femmes

WATTEAU

par
Frédéric MASSON
de l'Académie française.

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nos plus grands peintres. C'est aussi rarpeler l'un des maitres les plus chatoyants, les
plus éié"ants et les plus "racieux du n111• siècle français, le siècle de l'c!le11ance, de la
grâce et"de l'amour. l\lais7 pHmi les œuvres de Watteau, il e~ est une, l'E111tJrq11e111e11/
tour l'ilt de Cythère, il laquelle il s'e,t attaqué â deux reprises pour s'y réaliser _10111
entier. Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d·art, c'est la que Walleau a creé le
C h ef'- d'œuvr e de ses Chefs-d'œuvr e
Il n'en existe pa~, malheureusement pour le public, de copi~s gral'ées facilemen.t
accessibles. En dehors de quelques êpreu,·cs des grandes collecllons publiques et pn·
vées, ôn en chercherait , aincmcnt dans le commerce. Cetlc rareté meme d·une œuvre
aussi •justcmcnt consacrée a détermine lllSTORIA à en établir une édition spéciale
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Cette êdition est la reproduction de la composition définitive de Waueau qui arpar1ien1 ,, la C.alcrie Impériale d·Anemagne et laite d'après l'épreul'e unique que possède
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DES CHEMINS

par HENRY BORDEAUX
SOMMAIRE du NU.,lÉRO IOS du 10 Janvier 19!0
MAHCEL PHÊVOST, de l'Académie française. Mon frère Guy. - RosEMONDF.
ROSTAND. L'anneau d'a~ ent. - PAUL REROUX. La maison de danses. JEAN RICHEPIN, de l'Aca émie française. Les larmes. - HENRI HEINE. La
nuit sur la plage.- GusT AV~ D ROZ. Le {Jur de 1·an en famill~.- H.-G ..\VE LLS.
La guerre dans les airs. - HENHt LA EDAN, de l'Acadèmte française. Tourments. - JuLES VALL];; ... Souvenirs. -CHARLES GRANDMOUGIN. Chanson
de janvier. - HENÉ BAZIN, de l'Académie française. Le blé qui lève. THÉODORE DE BANVILLE. Utopie. - ANDRÉRIV0IRE. Le Bon Roi Dagobert,
comédie en quatre actes, en vers.

I

Pttlx : 6 0 Centimes
rue Dareau, PARJS (Xl ":•)
.

~

intérèt : celle de Napolione Buonaparte,
pressé d'en finir, illisible, - déjà, - contournée, rageuse, soulignée d'un large trait.

rangé et méthodique : il emble qu'on ,·oil
!'bonnète tabellion toiser d'un regard protcc·teur le paurrc diable d'officier, &lt;&lt; sa11s immeubles ni biens mobiliers d'aucune sor te n.
dont il vient de drcsspr
le maigre bilan.
Celle formalilt: du
contrat remplie, l&lt;'s fiancés se sépar&amp;ren l pour se
retroul'er le Iend1•main,
9 mars, à huit hr urrs du
soir , à la mairie de la
rue d'Antin, où l'acte de
mariage devait êtr1' signé.
Le salon qui serl'it de
décor à celle cér(,monie
a consrrn 1 sa pompeuse
décoration du commencement du dix-huitièmr
siècle : la la rgc l'rise,
dorée en deux ton~ , où
des divini Lés, mèlérs /1
Le contrat aYait été
de petits amours, s'ébaldressé la veille, dans
tent dans des r ocailles;
l'après-midi, chez M• Rales lambris, les por tes,
guideau, notaire de la
les ,·olets, les cadres des
future épouse, en pr~
glaces, a,·cc leurs rosence d'un seul témoin,
seaux et leurs roses en
le citoyen Lema roi s,
bordures, leurs guirlan&lt;&lt; ami des parties ll. Le
des, leurs ors vieillis; b
futur époux déclara ne
dessus de portes où trôposséder 11 aucuns imncn t, en des Olymp1'S dans
meubles ni aucuns biens
la manière de Natoirt·,
mobiliers autres que sa
des héros m ythologiques,
garde-robe et ses équitoute une symphonie de
pages de guerre, le Lou t
belles choses que le temp~
évalué à la somme de ... ll
a ternies, fondues, har~lais, au moment de fi xer
monisées, et où se mêlt',
le chilfrr, il se ravise el
à l'allure rfrémonicus1•
fait rayer cet aveu de
du grand s iècle, la gràce
son indigence. Pourtant,
spiriturlle de la Rrgcnce.
comme il a foi en son a\'c« li sort, a dit Victor
nir, il cons titue, à tout haHugo, de tous les lieux
sard , &lt;&lt; à la future épouse
pleins de souvenirs. une
un douaire de quinzecents
rèYeric qui enivre. l&gt; Les
francs de rente annuelle
glaces surtout, les glaCliché Urau n.
1-iagère ». La citoyenne
ces des vieux logis sont
Beauharnais n'est pas MARIE-JOSÊPIIIKE-ROSE î ASCUER DE LA PAGERIE. Dessin (préstm1é de 1796) par JEAN-BAPTISTE ISABEY. impre sionna11 tes : elles
plus riche et ses apports
ont ,·u passer tant dr
se réduisent à néant.
gens, surpris tant de seL'original de ce contrat es t conservé dans contraste avec celle de Joséphine , M.-./.-R.
cr ets .... Ah! si l'on pouvait faire re,·irre les
les archives de M• Mahot de la Quérantonnais,
Taschei-, tracée d'une main indolente; et plus images qu'elles onl rcOétét's .... Dans ce grand
aujourd'hui titulaire de l'étude de M• Ragui- bas se lit le nom du notaire, posément calli- salon de l'hôtel de Mondragon, elles .se font
deau. Les signatures seules lui donnent quelque graphié, d'une écriture proprette d'homme ns-à-vis, reproduisant it l'infini les panneaux
1. -

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Le Yastc hùtel qui porte le n° 5 de la rue
d·Antin date de l'époque de la Régence.
Il était, au cours du dix-huitième siècle, la
propriété du marquis
.lc•an-Jacques de Gallet de
Mondragon, seigneur de
Pluvieux, Saint-Chamant
et autrrs lieux, conseiller d'État, mailre d'hùtel
ordinaire du roi, secréLairedcscommandemcnts
de Madame. La maison,
conlisquée comme bien
cl' aristocrate pendant la
Rt:\'Olution, fut affectée
aux services de la mairie
du deuxième arrondissement de Paris : c'est là
que, le 9 mars t 796, fut
célébré, comme on va le
\'Oir, le mariage civil de
Napoléon etde Joséphine.

Il ISTORIA. - Fasc. 3.

"'1

97 ,...

�1!1STO'J{1.Jl ------------------------------------------d'or l!'rni, les aralll'squl's dl's YOt1ssurcs, la
lourd1· chcminre dr marbre rouge à consolr
,·enlrtH' : t'l l'on songe au singuliPr tahleau
qu'clics se renl'O}aienl, le soir du 9 mars 1796:
Barras, fat cl hl•au parll•nr, cause arel' Talli1•n; Lous deux ,ont signer, en qualiLè dr
trmoins, an mariag1• de l1•11r protégé. Le braw
Camclcl, l'homme d1• conliam'l' de Jos1:phi1w,
se til•nl modestl'ml'nl 1, l'écart. La mariél',
avec son indéfinissable nonchalance de créole,
son so11rirc lri·s doux, sa peau ambrée, se
chel'eux châtains, noués à la grecque, l'èlue
d'une de ces tuniques sans enlraves qui rendent si souples s1•s attitudes, rêl'e, le mcnlon
dans la main, en chauffant au foyer mourant
ses pirds mignons cl cambrés. Nul bruit, à
cette heure tardire, da11s la rue drscrte, si ce
n'est les coebcrs qui cau~enl ou les chrvaux
de Barras qui piaffent. El le mou\'emenl régulil•r de la pendule, placl;e sur la cheminée,
r1:pand par la salle assoupie une somnolence
grandissante. Josrphine, 110 peu inquiète, regarde l'heure : Bonaparte rsl en retard : 'il allait ne pa l'cnir !
li se fait attendre ainsi pendant.deux longues
heures et l'on s'imagine quel durent ètre, à
mesure que le temps s'écoulait, l1•s n•gards
anxieux échangés de Joséphine déçue à Rarras
dépilé. Quanl à l'officirr de l'état ci,il, le
cito)'en Leclere&lt;t, il s'était endormi sans Yergogne, renversé dans son fauteuil, derrirre
son bureau.
Un peu après dix b.eures, - un bruit de
rnix dans l'e calier, le heurt d'un sabre sur
l(•s marches de pierre, - la porte s'oul'rc cl
Ir général parait, suiri de son aide de camp
Lemarois. li est prt• sé, va droit au maire
endormi, le secoue par l'épaule cl d'un ton
impatirnl :
- Allons donc, monsieur le maire, dit-il,
mariez-nous ,·ile.
C'csl sans doute au brusque rél'cil de l'honorable magi lral qu'il faut attribuer, - en
partie, Lout au moins, - l'extravagance de
l'acte qu'on rédigl'a sur-le-champ. i Il• texte
de celle pièce est fidèlement n'produil dans la
réirnprl'ssion des Alémoire~ de Bott1Tie1me,
on n'en peul conccrnir de plu fantaisiste.
Napoléon produit un rlal l'i\'il qui le l'icillil
de dix-huil mois Pl l'indique comme etant né
à Paris le 5 /ëvrier 1768 ! Joséphine, au conlraire, s'est procuré un acte de naissance, cl non pas seulement, eomme on l'a dit, un
certifical de noloriété, qui la rajeunit de
qualrr ans. Mais loul, dans ce mariage,
sembk• bâclé 11 la hàlc, el les conjoints, non
plus que les témoins ou les officiers publics,
ne paraissent aroir pris la 1·hosc au érieux.
Chacun, d'ailleurs, avait de bonnes raisons
pour pallier l'indiscrétion des pièces officielles :
Joséphine se rajeunissait par coquetterie;
Bonaparlc se vieillissait par galanterie; mais
comme en reculant de dix-buil mois la date
de sa naissance, il se faisait nailrc sujet génois, le né il Paris tranchait la difficulté.
Seul, Lemarois était sans excuse : il n'était
pas majeur et usurpait ainsi la qualité de
témoin .... füis lequel d'entre eux eùt pu sup-

poser que l1•s chroniqueurs dr l'avenir épilogueraient sur ces minulir ? Le papil'r porlanl
tous ers noms inconnus n'était-il pas destin(,
à dormir à toul jamais oublié dans la poussière de l'état ciril?
On peul supposer, du reste, qu'aucun des
assistants n'écoula la ll'Clure de cl'tte pièce
,:Lrange : rn quelq urs minutes lt•s Lexlcs
furent lus, les oui prononcés, les papiers signés. miliLaircrnenl. Lrs nonYeaux rpoux
d1•sc1•ndirenl l'escalier, su iYis d1• leurs témoins;
on échange des poignét-s de mains, sous le
porche, aYant de se quiller, el Barras monte
dans son carrosse qui le reconduit au Luxembourg; Tallien regagne Chaillot où il demeure;
Lemarois s'éloigne, arnc Camclct, dans la direction de l'holcl de la division militain•, rue
des Capucines.
Jo. éphinc, rlle au i, a sa Yoiture : depuis
dix mois déjà, en femme experte à pècht'r
dans l'eau lrouhle des ré\'olution , elle a
obtenu du comilé de Salut public la concession de deux chevaux noirs cl d'une calèche
prorl'nanl dl•s rcmi e du ci-dl'Yanl roi; c'est
à l"amitié de Barra , sans doute, qu'elle dul
celle i,wraiscmblable libéralité - presque
une récompense nationale - préscnléccommc
une rompcnsation de la perle des chcl'aux cl
de la Yoiturc lais és jadis par Beauharnais à
l'armée du Rhin el dont les représentants
araienl disposé.
C'est en cet équipage que Bonaparte fit son
entrée dans le domaine de sa fomnw, rue
Chanterei ne.
L"hôtel fameux qui abrita ses amour. était,
comme chacun sail, la propriété de Julie Carreau, femme de Talma. Joséphine l'avait loué
depuis six mois et s'y était in Lallrc sommairemrnl, faute d'argent. C"était, à l'extrémité
d'un long passage formant a\'cnuc, un pclil
pa\'illon à quatre faces, arec pans coupés aux
angles: quclc1ucs marclll's. accotées de d1•ux
lions de pil'rre, conduisaient à un perron
dt•mi-circulairc donnant accès ü une salle 1,
manger ovale; à droite, était un boudoir pavé
de mosaïque; à ~auchc, un cabinet de tral'ail
exigu; au fond, un salon qui, par deux
portcs-fenètres, ouYrail sur le jardin.
Un étroit escalier tou rnant conduisait 1,
l'étage en attique, bas de plafond, composé
d'un salon et de deux pièces : l'une 01alc,
au-dessus de la aile à manger, était, du parqul'l au plafond, tapi séc de glaces encadrrcs
de colonnettrs surnionlécs d'arceaux. C'était
la chambre à coucher : l'alcôve était décorée
de peintures figurant des oiseaux.
En pénétrant dans cette chambre de glaces
où l'élégance de certains Mt.ails dissimulait
mal l'indigence de l'ameublement, le pauvre
officier, c1ui n'était pas hahilué à de telles
splendeurs, cul pourtant une déception : il
trouva Fo1·tuné, le caniche bien-aimé de la
créole, confortablcmcnl installé sous l'édredon, et il 11'osa l'en expulser.
- Vous voyez bien ce monsieur-là, disailil, plus tard, à l'un des familiers de l'hôtel
Chantereine, il était en possession du lil de
madame quand je l'épousai. Je rnulus l'en

faire sortir, précaution inutilr ; on me déclara
qu'il fallait coucher aillrurs ou consentir au
parlagt•. Cela me contrariait asst•z; mais c'était
i1 prend re ou à laisser, cl le fayori fut moins
accommodant que moi ....
Et, de fait, dans sa rage d&lt;' mir un intrus
usurper sa place habituelle, k• chien mordit à
la jambe «&lt; l'hr urcux t:poux », qui garda
longtemps, de celle blessure, la cicatrice et le
souvenir, car il écril'ail dït.alic : et Million de
baisers, el même à Fortuné, en dépit de sa
mechanceté. »
Quand 'apoléon se sentira de force à dicter
chez lui ses volontés, sa rancune sera vivace
encore el il encouragera son cuisinier « à avoir
un dogue de très forte taille, dans l'espoir que
le grand chien dérnrera le petit. »
Le lendemain de on mariage, Joséphine
vou lul présenter à se enfants son nouveau
mari. Depuis six mois, Hortense cl Eugène de
Beauharnais avaient été placés en pemion à
Saint-Germain : celui-ci, dans l'instilulion de
jl•uncs gen dirigée par l'irlandais Patrice Mac
Dcrmoll; la jeune fille dan la maison d'éducation que madame Campan avait installée
dans un ancien hotel de Rohan, vaste demeure,
agrénwnlfr d'un ùeau jardin cl située rue de
Poissy, i, l'extrémité de la ville, presque dans
la forèl.
Eugène connaissait Mjà le général : il éLail
allé solliciter de lui, après Vl'ndémiaire, la
remise des armes de Beauharnais, séquestrées
en Yerlu d'un décret de la Convention : Bonaparle n'était pa non plus un inconnu pour
Hortense, qui s'était trouYée sa \'Oisine de
table à un dîner chez Barras où sa mère l'amil conduite : l'imprcs ion de la jeune fille
n'avait pas été fa,·orable. D'après les notes
laissées par une de ses compagnes de pension,
mademoiselle Pannelier, dont mademoiselle
C. d'Arjuzon a retrouYé le manuscrit, la pauvre llorlense se mil un jour à pleurer m
pleine classe; et comme ses amies l'entouraient, lui demandant alfcctucusemenl cc qui
causait sa peine, elle raconta, en sanglotant,
« qu'elle avait bien du chagrin, parce que sa
mère allai l épouser le général Ilonaparte qui
lui faisait peur, el qu'elle craignait qu ïl ne
fùL bien sévère pour elle el pour Eugène.... 1 »
Or, cc jour-là, iO mars, dans sa visite à
Saint-Germain, I' Ogre se montra charmant :
li voulut visiter les classes et posa aux enfants
plusieurs questions; mais la terreur d'Ilortensc amil été contagieuse el les petites ne
répondirent qu'en tremblant. Le général n'en
fit pas moins force compliments à l'institutrice : « Il faudra que je \'OUS confie ma petite sœur Caroline, madame Campan; je Yous
pré1•iens seulement qu'elle ne sait absolument
rien; tàchcz de me la rrndrc aussi savante que
la chère Hortense. » El, en parlant ainsi, il
pinçait légèrement à celle-ci le bout de l'oreille....
Et l'oilà l'histoire complète de la lune de
miel de 'apoléon ; le H mars, une chaise de
po Le \'enaiL se ranger dan la cour de l'hôtel
1. /lorleme dt Beauhamaia, par C. d' Arjuzon.

LE

GÉ"IÉRAL BO"IAPARTE CHEZ M ADAME DE B EAUIIAR~AIS. -

.... 9Q ...

T:
aNeau tk

Eu&lt;.hE•A. G, ILLON•

�,
1l1STO'J{1.Jl
de la rue Chantereine; clic était chargée, de
valises remplies de livres, de cartes et cl.armes. L'aide de camp ,Junot &lt;'t Cham:et, l ordonnateur des guerres, y arnient pris place.
Bonaparte s'arracha des. hras ~c la femme
r1u'il amit tant désirée; il gravit le
., marchepird, fil un signe d'a~icu ; !a p~rllere se referma et la rniturc prit la d1rectwn de la barrière d'Italie .. .. Ainsi com1mnça le « \"oyage

fabult'ux » qui dernit aboutir it Sainte-Hélène, vingt ans plus lard.
De l'holel Chantereine il ne reste rien ;
mais le salon de l'ancienne mairie o~ Bo_n~partc cl Josuphine prono~cèrenl le om fat1d1~
que qui unit leurs deux existences, _est ?emeurc
intact dans sa splendeur d'autrcfo_1s. bn 18_ 15,
l'hôtel de Mondragon fut rendu a ses anciens

propriétaires; mais la ville de ~aris' leur. en
paya le loyer pendant une vingtame d an~~es,
et les services de la mairie du de~x1eme
· ·
d' Y séJournC'r
arrondissement contmucrcnl
jusqu'aux premières années du r_ègnc de
Louis-Philippe. L'immeuble . appartient a~jourd'hui à la Banque de Pal'IS ~t des Pa~s:
Bas, cl l'ancienne salle des man~g?s sert ~-c
cabinet de travail à l'un des ad011mstraleu1 ~.

G. LENOT'RE.

Joséphine el Bonaparte
Par PAUL DESCHANEL, de l'Académie f rançaise.

de sarnir
0na beaucoup discuté la question
.
"
J
si Napoléon avait du_ cœu:, et JUs_qu a que
point il était ou avait pu etre s~ns1bl~. Vous
vous rappelez les vers de Lamartme :
.
. . . '. . : . b·•tlail. so~s ~on. ë ~is~e ~rmure.
Ilien d humam ne •
. .
Sans haine el sans amour, lu v1va1s_ pour _p~nser.
C nme un aigle r égna11 l dans un ciel sol1ta1re,
. qu.un t·egar d pour m esurer la tr1-rc
Tuo, n .avais
El des serres pour l'embrasser.

Madame de Rémusat, dans ses Mén~oires, a
.- • 1a mème pensée : cc Je devrais
exp11mc
, . .parler
du cœur de Bonaparte; mais, s i1 cla1l possible de croire qu'un ètre, sur tout au~r~
oint semblable à nous, fùl cep~ndant_ pme
~e celte partie de n.o~rc organis~.u~n q~1 ~o~s
donne le besoin d auner el ~L1 e :u me, J~
.
" l'instant de sa crcallon son cœu1
d1.ra1s
qua
,
. . , bl' , .
b' 11
pourrai· t fort bien aro1r, etc ou ie'. ou. ic _
cut-èlre est-il pan cnu a le C?mpr1me1 cor~
piètement. li s'est touj ours fait trop dc_brmt
~ lui-même pour ètre arrèlé _par un sent11nc'.1t
alfectueux, quel qu'il füt._ll ignore npeu pres
.
.» _
1es l1.ens du sancr.,, les droits .de la nature.
1
'plomale
qui
a
écrit
plusieurs
ivres
d
U111
'
ïles el
a&lt;rréables sur les
Femmes de "
r ersa1
1:s Femme~ des Tuileries, prote,sl~ contre
ces jugements, qu'il trouve cx~gcres ' ' el y
, d par les lellres enflamm,ces de Bonarcpon
.
.
'à
l
lle
parle à Joséphine; il va Jusqu : aC?CP er cc
opinion du duc de_Rag~so : ,
,
« La nature lm ara1l., do_nne un ~œur , ieconnaissan t el biem eillailt, Je pourrais mernc
dire sensible. »
.
Il s'a&lt;ril de s'entendre : que Bo~aparlc ail
été d'ab~rd épris de sa femme et ~alou~ parc . .
u'a: la fureur cela est rndémable;
!OIS JU Sq
Î '
d 1
mais cet amour rnna1.t-il du cœur, ou e a

?

1. /,a Citoyen ne B011apar te, par
Saint-Amand.

)1.

Imbert de

tète? Les mots « tendre&gt;&gt; et &lt;t sentimental &gt;&gt;
sont-ils bien faits pour rendre ces t;.ansp?rls
et ces rages? N'était-ce pas plutô~ l 1mag1_na:
lion qui était prise? Et n'en est-11 pas ams1
chez presque tous les ?ommes do.nt le c~:vcau domine el tire à lm Loule la sevc de_ vie,
- poètes, artistes, philosophes ou mathematiciens? Par là, les amours d'un Spinoza, d'un
Gœthe et d'un Bonaparte se ressemblent, : t le
moraliste se plait à relire en mème_t~~ps !_admirable théorie de la jalousie au tro1s1eme hvrc
de I' Éthique, certains entretiens, avec Eckermann' et les lettres datées de 1 orlone et de
Marmirolo.
.
Le jeune ambitieux sans scrupul~, ,qui a
épousé la maitresse de Barras, plus agee que
lui de sept ans, el q~i ln! doi~ son avanc~
ment rapide cl sa s1tualwn eclalante, n a
qu'un seul moyen de voil~r cela, de se releve1_'
devant elle (et peul-être a ses propres yeu~) .
c'est de paraitre n'ayoir cédé qu'à une pass1~ri
irrésistible, à un attrait vainqueur, à _la magic
de celle créole charmeresse. Alors il essa1e
de s'échaufier dans son role, cl presque de se
faire accroire à lui-mème, comme aux autres,
qu'il est le Saint-Preux de celle n~uve_llc
Héloïse. Et il va ramassant dans sa memo1re
les phrases les plus hyperboliques et les plus
frelatées, les métaphores à la Raynal. li ~ssaye de faire du Rousseau, i~ f~il du füsllf.
Elle, qui n'est pas forte en li~l~ralurc, pre~dra tout cela pour flamme ver1table. Et lmmème, it la fin, aussi peul-èlrc. . _ .
Cc qui est Hai , c'est riuc, rnqmc_t, il crarnl
e Par ses léoèretés
qu,
o
' elle. ne
. lm .fasse, en
son absence, une situation nd1cule; c est pour
cela qu'il la rappcl_lc. ~t. p~s. enfin, _une certaine jalousie physique, a I or1e~tale, e~, tout
au fond , cette inexplicable angOJsse qm nous
saisit quand la femme que nous possédons,
même sans l'aimer, et donl nous nous croyons
maitre, parait se plaire au dusir d'un autre.

Il épouse Joséphine le 9 m~rs 1796 (il a
vincrt-six ans el elle trentc-lr01s) . Quaranlc'
buit0 heures après,
il part pour l'armée d' [ta1·1e.
Chaque étape, chaque relai~ est marqué par
une lellrr.
• De Chanceaux, le 14.

« Chaque instant m'éloigne de loi, ad~rable
amie et à chaque instant je trouve moms de
force' pour supporter d'être éloig,né de toi_. 'f11
es l'objet perpétuel de ma pcnsee; mon _1ma:
«ination s'épuise à chercher ce que lu fais. S1
je te vois triste, mo_n cœur se_ déchi~e et ma
douleur s'accroit. S1 lu es gaie, folalrc av~~
tes amis, je te reproche d'avoir bien~ôt ?ubhe
la douloureuse séparation de trois Jours.
Comme tu vois, je ne suis pas facile à con Len:
ter. Que mon Génie, qui m'a toujours gar~nl1
au milieu des plus grands dangers, t environne, te comrc, et je me livre à découvert. ... Il
A la veille du premier combat, il écrit de
Port-Maurice, le 3 auil :
&lt;l Mon unique Joséphine, loin de toi... le
monde est un désert où je reste isolé.... Tu
m'as ôté plus que mon âme; lu es l'unique
pensée de ma vie ; si je suis ennuy~ d~ lraca~
des a[aires, si les hommes me degoulent, _si
je suis prêt à maudire la vie, je mets la ~am
sur mon cœur ; Lon portrait y bat, Je le
recrarde cl l'amour est pour moi le bonheur
b
'
.
absolu.... Par quel art as-tu su ~pt1ver
toutes mes fa cul Lés, concentrer en toi mon
existence morale? Vivre pour Joséphine! voilà
l'histoire de ma Yie.... •&gt;
Bienlot la mélancolie succède à l'enthousiasme :

« Ab! mon adornble femme ! Je ne sais
quel sort m'atte1_1d_; mais, s'il _m'éloigne plu~
longtemps de lm, il me sera rnsupportable .

_________________________________ ]OSÉP111NE ET BON.Jl'P.Jl'R,_TE - - ~

mon courage ne rn pas j usque-là .... L'idée
que ma Joséphine peut ètre mal, el surtout la
cmelle, la funeste pensée qu'elle pourrait
m'aimer moins, flétrit mon àme, arrête mon
sang, me rend triste, aballu, ne me laisse
pas mème le courage de la fureur et du désespoir ....
cc Mourir sans èlrc aime de loi, c'est le
tourment de l'enfer, c'est l'image vive et frappante de l'anéantissement absolu. Il me semble
que je me sens étouficr. Mon unique compagne, loi que le sort a destinée pour faire
avec moi le voyage pénible de la vie, le jour
où je n'aurai plus Lon cœur sera celui où la
nature sera pour moi sans chaleur et sans
végétation ... . ll

disait : - « S'il était vrai pourtant ! Crains je t'aime au delà de tout ce qu'il est possible
et le poignard d'Othello ! ll Je I entends dire &lt;l'imaginer ; que tu es persuadée que Lous mes
avec son accent créole, en souriant : - « Il instants te sont consacrés; ... que jamais il ne
« est drôle, Bonaparte! 1&gt;
m'est venu clans l'idée de penser à une autre
Haremcnl c'est à une femme supérieure femme; qu'elles sont toutes à mes yeux sans
que s'attache un homme de génie; Talleyrand, gràce, sans beauté el sans espri t; que toi, toi
à la même époq ue, nous offre un exemple tout entière, telle que je le vois, que lu es,
pareil. La nonchalance créole ou indienne pouvais me plaire et absorber toutes les faculreposait ces intelligences toujours en travail. tés de mon ùme ; que tu en as touché toute
S'il est vrai que l'analogie des goûts soit une l'étendue; que mon cœur n'a point de replis
condition de la durée de l'amour, il semble que lu ne voies, point de pensées qui ne le
que l'inégalité des esprits el la clilférence des soient subordonnées; que mes forces, mes
caractères aident à le faire naitre. On s'attire bras, mon esprit, sont tout à toi; que mon
et l'on s'aime par ses contras tes plus que par àme est dans Lon corps, et que, le jour oü lu
ses ressemblances. Mais la disproportion qui aurais changL:, ou le jour où tu cesserais de
a fait naitre l'a mour est aussi ce qui le lue. vivre, serait celui de ma mort; que la natu re,
Bonaparte est Yainqueur, le 12 à Montc- Napoléon se rappellera plus tard les orages de la lr n e n'est belle à mes yeux que parce que
noll,,, le 14 à Millesimo, le 22 à Mondovi. sa jeunesse, et peut-ètrc ces souvenirs foumi- Lu l'habites. Si Lu ne crois pas tout cela, ... tu
Le 26, il supplie sa femme de venir le re- ront-ils des arguments à son ambition lors- m'affliges, lu ne m'aimes pas ... . Tu sais crue
joindre :
qu'il lui faudra répudier la seule femme qu'il jamais je ne pourrais le \'Oir un amant, enai
t cru aimer. Qu'on se figu re le Napoléon core moins t'en souffri r un! Lui déchirL'r le
« Tu as été bien des jours sans m'écrire.
Que fais-lu donc? Tu vas venir, n'est-cc pas? de 1809 relisa nt celle lettre du 15 juin 1796 : cœur et Je voi r serait pour moi la mème
chose; et puis, si je pouvais porter la main
Tu ms être ici, à coté de moi , sur mon cœur,
« )la vie est un cauchemar perpétuel. Gn sur ta personne sacrée .... Non, je ne l'oserais
clans mes bras? Prends des ailes, viens !
•
1
pressentiment funeste m'cmpèche de respi rer. jamais, mais je sortirais d'une vie oi1 tout
\'ICn S •.•. ll
Je ne vis plus, j'ai perdu plus que la vie, plus ce qui existe de plus rertueux m'aurait
Mais la coquellc se trouve bien à Paris : que le bonheur, plus que le repos .. .. Je
trompé .... &gt;&gt;
elle se soucie peu de qui tter cc monde où elle t'expédie un courrier ; il ne restera que quatre
brille, ces plaisirs renaissants, et d'affronter heures à_ Paris, et puis il m'apportera ta
Josrphine finit par se décider. bien à rrgrrl,
les fatigues d'un long voyage. Bonaparte est réponse. Ecris-moi dix pages, cela seul peut
et
en pleurant, à qui ller Paris et à rejoind re
entré à Milan en triomphateu r ; la l'illc est en me consoler un peu ... . L'amour que lu m'as
son époux. L'amant donne rendez-vous à sa
fête; Joséphine ne l'ient pas, ne répond pas : inspiré m'a oté la raison ; je ne la relrou,·erai
maitresse en tre deux batailles, et les déclaraque fait-elle? Peul-ètre en aimc-t-elle un jamais. L'on ne guérit pas de ce mal-là.. .. Je
au tre ? li en parle souvent à ses compagnons me bornerais à te voir, à te presser deux tions passionnées se mèlent aux bulletins de
victoire.
d'armrs « avec l'épanchemen t, la fougue et heures sur mon cœur, et mourir enscmblr.
l'illusion d'un très jeune homme &gt;&gt;; il se laisse Sans appéti t, sans sommeil, sans in térèl pour
cc .Nous avons allaqué hier Mantoue .. . Toute
aller, en leur présence, à des mouvements de l'amitié, pour la gloire. pour la patriC', toi,
la nuit, celle misérable ville a brûlé. Nous
jalousie, à des accès
ouvrons la tranchée
de colère, et aussi à
celte
nui l.. .. Je vais
des crai ntes superstiparti r pour Castitieuses qu'explique
glionedcmain .... J'ai
son origine corse.
reçu un courrier de
Marmont ra co n le
Paris; il y avait deux
cp1 ·un jour la glace
lellres pour toi. Je
du portrai Lde José1es ai Iucs. Ccpenphine se brisa dans
dan t, bien que celte
les mains du généaction me paraisse
ral ; il pàli t : « Martoute simple et Ltue
mont, di t-il, m a
lu m'en aies donné
femme est malade
la permission l'autre
ou infidèle l &gt;&gt;
jour, je crains que
cela ne te l'àche, cl
cela
m'afflige bien.
II
J'aurais voulu les rel'acheter. Fi ! ce serait
La véri té est que
une horreur ... J cle
l'in&lt;lolcntc créole ne
j
ure que cc n'est pas
comprenait rien à
par
jalousie... Je ,·oucette nature impédrais
que tu me dontueuse; e li c é la i L
na
ses
per mission enj OSÉPIIINE SUBIT, Sll R LES ROROS DU LAC DE GARDE, LE FEU DES CANONNIÈRES AUTRICIIIE:&gt;INES (AOUT li9)).
pins étonnée qu e
Tableau de H. L ECOM TE. (Jlfusee de 1·ersailles.)
tière de lire tes letcharmée de ses emtres; avec cela il n·y
portements. Fasciaurait plus àc renfr, troublée, mais non pas aimante, elle Loi, cl le reste du monde n'existe pas plus mords ni de craintes .. . . Mille baisers aussi brù
trourait plus agréable de jouir tranquillement pour moi que s'il était anéanti . Je liens à lan ls que mon cœur, aussi purs que toi ..Je fais
à Paris de sa fortune nouvelle que d'aller la l'honneur puisque tu y tiens, à la victoire appeler le courrier, il me dit qu'il est passé
conquérir arec lui.
puisque cela te fait plaisir, sans quoi j'aurais chez toi, cl riue tu lui as dit que lu n'ayais rien
« Je l'entends encore, dit le poète Arnault, tout quitté pou r me rendre à tes pieds.. .. à lui ordonner. :Fi! méchante, laide, cmelle,
lisant :11 11 passage dans lequel son mari lui Aie soin de me dire que tu es com aincue que tyranne, joli petit monstre! lu te ris de mrs

�111S TORJ.ll

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

menaces, de mes sollises; ah! ~, J&lt;' pouvais,
tu sais bien, t'enfermer dans mon cœur, j e
t'y mettrais en prison! » ( 19 j uilll't. )
Ce dernier trait en rnppclle quelques-uns
des sonnets de jeunesse de Shakespeare.
Dans cet amoureux, qni reconnaitrait le
dominateur terrible dont les colères ,·ont faire
trembler le monde? On le voit éclaler, à travers l'amour mème, lorsque .loséphine, arrêtée
par une troupe ennemie, prend peur et se
met à fondre en larmes : « Wurmser, s'écrie
Bonaparte, me payera t.:her les pll'l1rs qu'il te
cause! »
Pendant qu'il est viclor;eux à f\ol'crdo,
qu'il poursuit Wurmser dans les gorges de la
Brenta, enlève le défilé de Primolano et gagne
la bataille de Bassano, sait-on queUe est la
disposition d'esprit dl' Joséphinr, entrée en
souveraine à Milan?
« M. Serbelloni vous fera part. écrit-clic à
5a tante., madame de Renaudin (qui venait

,l'épouser le marquis de Branharnais), de la
manière dont j'ai été reçue en Italie, fètée
partout où j'ai passé; tous les princes d'Italie
me donnent des fètes, mèmc le grand-duc de
Toscane, frère de J'empert•ur. Eh bien, je
préfère être simple particulière Pn France ....
Je m'ennuie beaucoup .... &gt;&gt;
On ,-oit que la femme de César n'avait rien
de César! Ses lcttrns à Bonaparte se ressentent
de cet ennui :

« 'l'es lettrl's, lui dit-il, sont froides comme
cinquante ans; clics ressemblent 11 quinze ans
de mariage. On y voit l'amitié el les sentiments de cet hiver de la vie .... C'est bien
m1\chant, bien mauvais, bien traitre à vous.
Que vous rcste-L-il pour mt· rendre bien à
plaindre? Ne plus m'aimer? Eh! c'est drjà
fait. Me haïr? Eh bien. je le souhaite : tout
avilit, hors la haine ; mai~ l'indilférencc au
pouls de marbre, il l'œil lixe, à la démarche
monotone!... 11
C'en est assez pour faire comprendre que,
après une parnille expfrienc1', il se soit gardé
de l'amour el dérobé obstinémenl il l'influence
des femmes. Les femmes reprochent souvent
aux hommes kur durelr, et sou,·cnt cc sont
cll('S qui les ont cndurris.

111
Madame de Rtj11111sat avait eu en mains ces
lettres de la premièn· campagne d'Italie. Voici
comment clic en parle dans ses Mémoires :
&lt;&lt; Ces lettres sont très si ngulii.-rcs : une écri-

_ _ _ _ _ _ _ _ __ _ _ _ __ _ _ _ _ J

Lure presque indéchilfrable, une orthographe
fauti,·c, un style b:zarre el confus; mais il y
règne un ton si passionné, on y trouve des
sentiments si forts, des expressions si animées
el en mèmc temps si poétiques, un amour si
à part de toutes les amours, qu'il n'y a pas
de femme qui ne mit du prix à avoir reçu de
pareilles lellrcs. Elles forment un contraste
piquant avec la bonne gràce élégante et mesurée de celles de M. de Beauharnais. D'ailleur,, quelle circonstance pour une femme de
se trouver (dans un Lemps où la politique
décidait des actions des hommes) comme un
des mobiles de la marche triomphante de
Loule une armée! 1&gt;
A la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte écrivait :
tl Me voici loin de toi! li semble que je
sois tombé dans les plus épaisses ténèbres;
j'ai besoin des funestes clartés de ces foudres
que nous allons lancer sur nos ennemis pour
sortir de l'obscurité où m'a jeté ton absence. &gt;&gt;

li y avait en Napoléon un poète, et l'on
pourrait expliquer tous ses actes par celle
complex.ion unique, par ce mélange d'imagination, de passion et de calcul. Les rèves
d'Ossian avec l'esprit positif du mathématicien
el les emportements du Corse, tels étaient les
éléments hétérogènes qui se heurtaient dans
cette organisation puissante.
Malgré la froideur de Joséphine, cel amour
fut assez long à s'éteindre. Deux ans après,
pendant la campagne d'Égypte, nous retrouvons Bonaparte toujours enllammédejalousie;
il pense à Joséphine, il la voit au Luxembourg, dans les f'èles de Barras, entourée
d'hommages . Un jour, près des fontaines de
Mnssoudiah, devant El-Arish, il se promène
seul avec Junot; sa figure, ordinairement très
pàle, devient verte; ses yeux. sont égarés.
Après un quart d'heure de conversation avec
Junot, il le quille et va rejoindre Bourrienne.
&lt;&lt; Vous ne m 'ètes point attaché, lui dit-il
brusquement. ... Ab! les femmes!. .. Joséphine!. .. Si vous m'élicz attaché, vous m'auriez informé de tout ce que je viens d'apprendre par Junot. Yoilà un véritable ami!. ..
.loséphinc!. .. El je suis à six cents lieues ... .
\'ous de,·iez me le dire. Joséphine! ... M'avoir
ainsi trompé! Malheur à eux! J'exterminerai
cette race de freluquets el de blondins! ...
Quant à elle, le divorce. Oui! le divorce ! Un
divorce public, éclatant! Il faut que j'écrive!
Je sais tout. ... C'est votrc!'autc .... Vous deviez
me le dire. »

Cette scène ne fait-elle pas songer à
Othello? &lt;&lt; R('garde, lago, je livre aux vents
mon fol amour. li n'est plus. Debout. notre
vengeance, quitte la sombre demeure! Amour,
abandonne à la haine tyrannique la couronne'
el le trône de mon cœur ! Gonnc-loi, mon
sein, sous le poids qui t'oppresse, sous la
morsure empoisonnée des vipères! 1&gt;
La figure de Bonaparte se décompose, sa
voix s'altère :
&lt;I Oh! gardez-vous de la jalousie! c'est le
dragon aux. yeux verts qui a horreur des aliments donl il se nourrit. Ce mari trompé vit
protégé du ciel qui, sùr de son sort, n'aime
pas son épouse parjure; mais quels moments
ne pas,se-L-il point, celui qui aime ardemment
el doute, œlui qui soupçonne tout en adorant! »
Sa jalousie, à cette époque, était encore si
vive, qu'il en entretenait mème son beau-fils,
le propre enfant de Joséphine, Eugène de
Beauharnais, qui n'avait que dix-sept ans.
&lt;&lt; C'était ordinairement le soir, a dit celui-ci,
qu'il me faisait ses plaintes et ses confidences,
en se promenant à grands pas dans sa lente.
J'étais le seul avec lequel il pût librement
s'épancher. Je cherchais à adoucir ses ressentiments; je le consolais de mon m:cux, et
autant que pouvaient me permettre mon âge
el le respect qu'il m'inspirait. ... 11
L'auteur nous conduit ainsi jusqu'au 18 brumaire. Il rappelle le role joué par Joséphine
dans le coup d'État, la lettre écrite au directeur Gohier, etc. Je ne sais s'il n'a pas exagéré
la portée ~e ce role en disant : &lt;&lt; Sans JosiL
phine, il est probable que Napoléon ne serait
jamais devenu empereur. » C'est là un de ces
mots où se trahit la sympathie un peu excessive de l'historien pour son héroïne; mais ne
pardonnerons-nous pas à l'aimable écrivain
d'avoir ressenti, lui aussi, l'influence de celle
gràce créole qui subj uguait Bonaparte'?
Pour nous, nous serions plutot tenté de
dire, après avoir relu ce roman d'aventures,
que Joséphine était peu digne d'un héros et
d'un trône. Aussi serons-nous peut-ètrc moins
disposé que son historien à la plaindre, lorsqu'i l nous retracera la crise du divorce. Il ne
faut pas que l'intérèt el l'agrément semés
dans son récit par le sympathique écrivain,
ni que les torrents de lave et de passion à la
Jean-Jacques du jeune héros d'Italie nous
fassen t illusion sur la légèreté et le vide de
celle âme.
Une autre femme poJrrait bien avoir dit
sur Joséphine le mol décisif en écrivant :
&lt;&lt; Peul-ètrc que ;-;apoléon eûl valu davantage,
s'il eût été plus et surtout mieux aimé. 11
PAUL

DESCHANEL,

Je l'Acadbnie fra.nçaise.

Clicht Giraudon.
J\I AO.OIE ;\OÉI.AÏOE DE J'r
• lA:-ICE, FIi.LE DE LOL'IS

XV . _ Tableau ue
, NA TTIER. i.'dusee de 1'ers ailles.)

Loufs XV el Madame de Pompadour
PAR

PIER.R.E DE NOLHAC

CHAPITRE 11
L'année de Fontenoy (suite).
Pour le r~1_10~ du Roi après une longue
cam~agnc m1l1ta1re, comme pour l'isolement
propice aux amours qui commencent un
&lt;1 _voya~c », ~uivant le mot du temps, s:mble
nec~ssa1rc. Cest à Choisy qu'on se rend. Cette
ma ison royale a été achetée pour recevoir
madame de Vintimille, et madame de Chàleauroux y a t1:io111phé. Ces souvenirs, qui ne
troublent pomt (e Roi, enivré de sa passion
nouvelle, sont farts pour plaire à la marquise

v;:

de Po1~1paclour. On d'ail.leurs trouver Choisy
complelernenl transforrrw, par des chan"cmcnls considérables ordonnés pendant l'été :
l'appartement royal a été agrandi, la terrasse
sur la Seine prolongé1', el Gabriel liâtil u 11
corps de logis qui coù Lera cent mille écus.
Parrocel a reçu, pour décorer la galerie, la
commande d'une suite de batailles, rappelant
les co_nqnè[('S de Louis X\' en F landre; dans
cc séJour fo·ori de ses plaisirs, Je Roi réunit, pour excuser ou ennoblir la vie qu'il y
mène, les témoignages de ses exploits et de s;1
gloire.
·
li a roulu avec lui tous les c-0urlisans de

son cc1·de intime, ali11 qu'ils se lient avec
mad~~tc de Pompadour dans le particulier de
c~ SCJOur, o11 l'étiquettr csl beaucoup plus
s11np!e que celle des &lt;&lt; grands voya&lt;&gt;es ». Elle
y voit MM. de Richelieu, d'Ayen, de Meuse,
de D~1ras, arrc quelques combattants de la
dcrnierc campagne, IJ uc ccllP distinction récompense. Pour srs propres amis, la marquise
a obtenu une gra ndc Ja l!('ur : les crens de
l_e,ttr~s ont ~Lé a~pdés à Choi~y cl forn~nl nne
ieumon
qu on .ni· reverra' Orruerc • Il Ya DLIClOS,
r J .· •
\ o l,111 c, Gentil-Bernard, Moncrif, l'abbé Prévost_; _et tout _cc mondr' auquel se joint quelr11wfo1s Bern,~, Sl' n:unil d1ez le comte de

�r--

1t1STOR._1.ll

Tressan, qui leur donne à diner dans sa
chambre, oit une table spéciale est servie par
ordre du Roi.
Les fl'mmcs, peu nombreuses, onl été conviées seulement pour que la favorite ne fùt
pas srule. Cc sont mesdames de Lauraguais,
de Sassenage et de Bellefonds; la princesse
de Conti a suppl ié le Roi de la laisser faire sa
cour il la neinc. Celle-ci, qui ne doit point
venir cl dont la présence n'csl pas désirée, se
lrou,·1' appelée à Choisy par un événement
irnprél'u. Le Roi, à peine arri,·é. ayant eu une
lièl'rc assez violente, s'est fail saigner par La
Pcyronic, cl la Reine dr mande aussitùl la
permission de l'aller voir. Il répond qu'il la
recevra al'CC plaisir el qu'elle lrouvcra un bon
diner au chà teau , les vèpres du dimanche à
la paroisse el le salut. li l'accueille bir n,
parait occupé qu'on lui fasse bonne chère et
qu'on lui montre les cmbellissemrnts. Toutes
ers préYcnanccs sonl pour adoucir l'amertume
qu'il lui a réserl'éc : les dames de Choisy
di11enl al'L'C la Heine, el madame de Pompadour csl du nombre.
Quelques jours après, le roi Stanislas, qui
11c se soucie poinl cependant de faire une nou\'l'llc connai~sance, se décide. sur la demande
de sa lille, à annoncer sa l'isitc. Cette fois, les
choses se passent autrement, cl on lui laisse
Yoir franchement qu'il esl importun. Quand
il arrive à Choisy, le lloi, convalescent, est
lrré .et joue dans sa chambre; à l'une des
d1•11x parties de quadrille esl assise madame
de Pompadour en habil de chasse. La présence
du l'isileur parait gêner tout le monde. Au
bout d'une demi-heure de conversation plus
que languissante, il n'a qu'à se relirer, blessé
de fa réception glaciale de son gendre.
A pe:nc rnrenu de Choisy, le Hoi ordonne
le Yoyage de Fontainebleau. Celle fois, toute
la Cour le ~uit, le séjour devant durer les six
semaines d"usage à chaque automne. C'est à
fontainebleau que se fait l'installation définilil'e de madame de Pompadour dans ses
&lt;l fonctions &gt;
&gt;. Rien ne lui manque des aYantagcs dont jouirent celles qui l'ont précédée.
Elle occupe, au rez-de-chaussée, l'appartement
11u'arnit, au dernier royage, madame de Chàleauroux cl qu'un escalier spécial fait communiqut•r al'ec celui du Boi. Dès les premiers
jours, les soupers des Cabinets s'établissent el
elle y préside. Arne les deux complaisantes
ordinaires, mesdames de Sassenage cl d'Estradcs, l'Îcnncnl s'asseoir à la table royale la
maréchale de Duras, la grosse Lauraguais el
11uelqncs princesses. madame de Modène.
mademoiselle de Sens, la princesse de Conli .
Celle-ci ,cmble chaperonner la favorite d'à
présent, comme fa isail pour madame de Mailly
n1ademoiscllc de Charolais, ou pour madame
de Chàteauroux madame de ~Iodène ; c'est un
ser vice délitat, auquel l'auguste cousin n'est
pas insensible.
Les jours où l'on ne soupe poinl dans les
Cabinets, madame de Pompadour donne ellemême de petits soupers forl bons, gràcc à un
cxcellenl cuisinier. Peu de femmes encore y
paraissent, mais les hommes commencent à
s'y presser. A cùlé de 11oncrif el Je Voltaire,

Louis

et de l'abbé de Bernis, qui remplit maintenant
aux yeux de tous son rôle de conseiller, les
plus g rands seigneurs se fonl inî iter chez la
marquise. Des amis prennent posiLion pour la
défendre. Par bonheur pour elJe, elle a, comme
tenant déclaré, l'homme de la Cour le plus
spirituel cl le plus mordant, le modèle du
Mechant de Gresset, le duc d'Ayen, qui la
soutient pour faire pièce à la princesse de
Bohan. qu'il déteste; et aussi, en re mème
Lemps, elle se lie a1·ec l'excellent prince de
Soubise, gènant p·cul-èlrc par ses pré~ntions
militaires, au demeurant fort bonnète homme
rt capable d'èlrc un ami de Loule la ,·ic.
Le floi ne quille guère la marquise. Dès
qu'il e l lcYé cl habillé, il descend dans son
appartement, y reste jusqu"à l'heure de la
messe, y revient ensuite el y mange un potage
et une cùtelette, ce qui lui tienl lieu de dinrr ;
il cause a\'ec elle jusqu 'i1 cinq ou six heures,
moment du travail ayec les ministres. On les
voit ensemble continuellement : quand le floi
rn comrc le cerf dans la forèt, il la mène dans
son carrosse jusqu'à l'assemblée, habillée en
amazone; puis elle monle à cheval dans la suite
de Mesdames, toutes très ardentes 11 partager
le divertissement favori de leur père. Les jou rs
de Comédie italienne, le Roi la rcjoinl dans la
loge grillée du haul du théàlrc. Elle sorl peu,
sauf pour parailre exactement au cercle de la
Reine, avec les aulres dames. cl pctil à petit
se faire accepter.
~I. Poisson est à Fontainebleau, ce qui ne
laisse pas que d'exciter de faciles railleries, le
bonhomme ayant des façons vulgaires; mais
elle le voit ouvertement el sans en rougir,
montrant qu'elle tient à remplir Lous les de,·oir d'une bonne fille envers un bon père.
Quant aux grosses médisances, aux calomnies
qui se chuchotenl dans l'antichambre du floi,
elle n"en embarrasse pas son chemin. En
somme, elle se conduit sagement, et !"opinion
générale lui est plulôl favorable. .
Le duc de Luynes se fait l'écho de ceux qui
l'approchent, dans les notes précises de son
journal : (l li parait que tout le monde trouve
madame de Pompadour cxtrèmemenl polie;
non seulement elle n'est point méchante el ne
dit de mal de personne, mais elle ne souffre
pas mème que l'on en dise chez clic. Elle csl
gaie el parle volontiers. Uien éloignée jusqu "à
présent d'avoir de la hauteur. elle nomme
continuellement ses parents, mème en présence du Roi ; peut-être mème répète-t-cllc
trop soul'ent ce sujet de comrrsalion. D'ailleurs, ne pouvanl a,·oir eu une extrème habitude du langage usité dans les compagnies
aYec lesquelles elle n'avait pas coutu me de
virrc, elle se sert som cnt de termes et expressions qui paraissent extraordinaires dans ce
pays-ci.. .. li y a lieu de croire que le Roi est
souvent embarrassé de ceg termes cl de ces
détails dt' fa mille. »
Si l'entourage de la Reine montre aussi peu
de malrnillance pour madame de Pompadom,
c'est que sa bonne grâce la distingue complètement des favori tes antérieures. La Reine
garde sur le cœm les a,·anics qu 'eJlcg lui fai-

saienl subir, non moins que lrs duretés qu'elles.
inspiraient au Roi. IWc n'a pas oublié ers
égards affectés qui cachaient mal le triomphe
insolent de leur orgueil. A chaque instant,
les lieux mèmcs lui rappellent ses blessures
d'autrefois; ne Yient-elle pas de décou vrir.
dans la porte d'un de ses ca binets, des lrous
percés pour l'épier cl pour entendre ce rJU'on
pouvait dire chez elle sur madame de Chùteauroux ! Comment ne serait-elle pas sensibltl
à ce respect délical, j:&gt;oinl trop empressé mais
sincère, à celle déférence sans relâche, finement obscn ée par la nouvelJe Yenue? Celle-ci
lui facilite l'exercice de son inépuisable charité
et lui permet de satisfaire, sans trop de -sou f"france, le désir passionné qui lui reste de
complaire au Roi.
La condtiite de madame de Pompadour est,
au fond, toute naturelle. Sa condition première ne lui donnant pas le point d'appui
d"une famille et d'u ne coterie puissante, lui
fait une nécessité de ménager toul le monde
pour prendre le temps de s'atrermir. Mais r llc
a aussi une bonté et une délicatPsse instinctires qui lui rendent aisée, à l'égard de la
Heine, l'altitude qu'elle a prise dès les premiers jours. Elle se permet d'envoyer, aYcc
les plus humbles façons, de très beaux houquels des fleurs qu'elle sait préférées Je !',a
Majesté. A la moindre incommodité dont on
parle, elle demande de~ nouvelles à la da 111c
d'honneur cl s'exprime avec l'accent d'un
int(\rèl véritable. Elle est Yraiment fàchée de
ne pouvoir assister, ayant été saignée la veille,
à l'assemblée de charité qui se tiPnt chez la
Reine el pour laquelle elle a reçu un billl'l:
elle s'en excuse de la manière la plus empressée
auprès de madame de Luynes, la priant de
YOuloir bien remeHrc à Sa Majesté 1111 louis
pour la quèle.
Ce n'est pas seulement en paroles qu'elle
montre son ardeur à plaire. Elle suggère au
Roi drs attentions donl l'épouse étail depuis
longtemps déshabituée. Elle obtient, par
exemple, qu'il fixera le déparl de Fontainebleau
suivant les convenances de la Reine, et partira
un jour plus tôt pour la bien recevoir à Choigy
et lui offrir à diner à son passage. En rentrant
à Versailles, elle trouvera sa chambre royale
embellie, la dorure nelloyée, le lil à quenou!lle mis à la duchesse, arnc une étoffe
couleu r de feu, et toute une tapisser:e nou1•clle représentant des sujets de J"l~crilme
sain te. Bientôt la mème influence se frra
sentir sur un point plus imporlanl, celui oü
la générosité du Roi ne se montre guère : il
paiera les dettes de la Reine, ce qu'il n'a pas
fait depuis la naissance du Dauphin . Ce déficit
de la charité montait seulement, depuis tant
d'années, à quarante mille écus, el celle qui
l'a fail combler a l"amabilité de dire à madame
de Lu ynes (( qu'elle n'a pas eu grand'peineà y
décider le Roi )l .
Ces procédés fon t honneur au bon cœur de
madame de Pompadour, comme témoignent
en faveur de son esprit les propos qu'elle se
plai'l à tenir et qui reviennenl aux oreilles
in téressées : « madame de Pompadour disait
l'aulre jonr à madame de Luynes que, si la

Hei_nc l'arnit traitée mal , elle en aurait été
vér1~a~leme_nt affligée, mais qu'elle ne s'en
s~~a1~ Jamais plainte ; que, par conséquent, il
n eta1L pas extraordinaire qu'elle profitàt de
toutes_les o~casions de parler des bontés qu e
la fle1~e lui voulait bien marquer et qu'elle
cher~hat Lou~ le~ moyens de lui plaire. Ces
senl'.menls reuss1sscnt fort bien dans le public,
e,t 1011 . remal'qu? ~rec plaisir la politesse'.
I attcntwn , la gaiclc el l'égalité d'humeur de
madame de Pompadour. ))

XV

ET MAD.li.ME DE Po.MP.ADOu~ - - ,

m·cc la farn~·ite ; elle boude, se prétend malade
pour ne p~mt paraître aux soupers, el l'on dit
q~e le n~i lm-mèmc doit prendre la peine
d mtcrren1r dans la brouille, pour raccommode'.· du_chcssc et marquis('. C'est surtout
pa_r Richel_reu et madame de Lauraguais qu'on
sa1! ce ~u1 se passe dans les intérieurs, le ton
q~i Y regne, la gêne que causent au Roi certams_propos de la farorite sentant encore la
&lt;l gn sette 11 • Ces propos se font rarrs cependant, e~ plus rare~ qu'on ne le di t; mais il
suffit d un seul, bien aulhentique. pour alim?nlcr lo1~gtrmps les médisances. C'est chaque
fois un piquant plaisir pour la princesse de
Roban, par _exemple, femme de cour jnsqu 'au
bout des dmgts et femme d'esprit, malicif'usc
cl mordante, ~ui chante la chanson comme
un page et Y 3J0ulc au besoin les plus verts
couplets.
M. de_ ~la~rcpas, charmant et perfide, qui
preocl dccidcment parti contre toutes les maitr~sses, exerce aux dépens de celle-ci sa verve
m~chan~c, colporte les gaucberies qu'on lui
prelc. srngc ses révérences, ses façons vil'es.
son ton décidé. Pour une épigramme, rimée
ou ~on, dont le succès contre une femme esl
toujours sùr dcYanl d'autres femmes, ~l. de
~faurepas risquerait sa place de ministre; mais
il oe pense p~s _co\~rir de tels dangers; pers01'.ne ne cro1l a J arenir de la Cl caillette du
Hm &gt;&gt;, et l'on s'imagine que Sa Majesté se
lrotn-cra for t gènéc d'avoir donné un brernt
le jour, probablement prochain, oü passer~
son caprice de hourgeoisic.

Une opposition pourtant se maniJcsle car
l~ule la .Famille '.'oyal~ n'accepte pas ; ussi
a1s~mcnl que la Remc I mstallation de la marq~•s~ à la C?ur : « Il para1't, écril encore notre
lemom, qu elle est fort satisfai te, non seuleme,nt de la Reine, mais mème de Mesdames.
qu elle est aussi assez contente de la manière
d_ont )lad~me la Dauphine la lraite; mais le
sdenl'e! 1embarras cl l'air sérieux de M. le
lla_uphm, quand il la voit, lui font de la
pmne. ~cpendant, elle ne s'en plaint point,
et c? n est que par ses amis qu'on peut le
savo1~·. ll Elle est assez fine cependant el assez
averlle pour derirwr, à cette alti tude du Daup(ii_n. cl"où lui peut rnnir un jonr un dan"er
0
,er,eux .
__Ces dispositions du jeune prince n'ont riC'n
d mattcndu. Il a vu des mêmes yeux, durant
Ioule son adolescence, les premières maitresses
Je_ s~n pèrl'; ne transigeant point arec les
prmcipes qui lui ont été enseignés el qui fon l
l? règle de sa Yir, il se sent humilié, comme
fil~_el c?mmt' snjr l. de la conduite du Roi. Cc
qu 11 sail de~ ?rigirn? de madame de PompaBrusquement, dès le retour à Yersaillcs,
d~u_r Cl ~es 1dees qu die professe esl fait pour les . choses se modifient et l'on commence à
lm rnsp1rcr une sort? de répugnance. Presque crarndre que cette liaison puisse avoir des
tous les hnmmes qui ont sm· lui de l'autori té. chances de durée et produire nalurrllemr nt
c_l entre lous l'érèqnc de ~lirepoix. J"cntre- des conséquences poljtiques. Une des plus
11enne11t_ dans ecs sentimenls. Enfin, il esl trop grosses charges de l'Etat chano-e de 1itulaire
~cnd re_ fi!s pour ne pas souffrir des conlacls et c'est mac1ame de Pompadour0 qui l'a voulu.'
'.m_roses a sa mère, mème s'il la voit consentir, Il s'~git du conlrdle général des finances, que
a lorce de vertu el d"oubli d'elle-mème, à les tenait al'ec une compétence reconnue et l'auaccepter sans se plaind rc.
t~rité d'.u_ne expérience de quinze ans, l'hon, Le ~aup_hi~ s'est beaucoup développé duran t ncte Philibert Orry. Les frèrC's Pâris ont ren1 anpee,,qm s achève . Le maria«e la vie drs contré souvent auprès de lui des difficultés
'
.
0 '
camps, I enthousiasme militaire l'ont trans- pour passer et signer les marchés des entreformé. . [I a, pris l'habitude de J. urrer
davantarrc
prises qu'il font pour lrs subsistances mili0
ô
p~r 1111-111eme cl de dire ses jugements. !aircs. Ces amis de la marquise sont gens
L exemple_ dn duc d'Ayen, qu'il a particuliè- importants, aveclesquclscompten t les généraux
rement frcquenté à !"armée, lui a donné une en temps de guerre r l qui, assnrant à eux
!iber_té de langage qu i commence même à seuls les approvi ionnemenls, drticnncnt en
mq111élcr la Heine; il y a dn moins o-ao-né leurs mains le sort des batailles. Jls se savent
d_'ètre un p_cu retiré de cette (( enfante t;cr- indispensahles cl veulenl que, désormais, mas1st~nle q111 menaçait de durer toujours. Il ne dame de Pompadour fasse exécuter leurs
se_nsqu~ra pins aux j uvéniles hard iesses qui Yolonlés sans de gènanles vérifications. Préci1111 _onl s1 mal réussi au temps de madame de sément, M. On·y a trouYé excessif leurs derniers
Cbaleauroux; mais il attendra son heure et pr~Jè,·?ments; étan t brulai et de parole rude,
préparera l'assaut qu 'il comple bien liucr, 1111 ri I a dr t C'll lrrmrs pen obligeants, et mr. Pùris
Jour prochain, à la nom·C'l le dame.
ont déclaré qu'ils ne feraient plus aucune
Il cgl. une menace plus pressante. celle des affai1·e tan t qne le contrôleur général serait
moqncne~ cl des riralités de femmes. L\,m- en place.
prcssemenl ?e M. de Richelieu n'a pas duré
La marquisr s'est mise au serrice de leur
longtemps; 11 a tromé, sans doute, madame rancune cl assiège le Roi de leurs récrimide Po1~1pad_our moins docile qu'il ne l'espérait nations. On rrproche à Orry d'ar oir imposé
nu x d1rec11ons de son expérience. Sa nièce s_~n jeune neveu Bertier de Saul'igny pour
Lau r~guais, à son tour, au profit Je laquelle 1mtcndancc de Paris; on prétend qu'il assm e
il nra1l eu des rncs snr lt&gt; Roi, se mel en froid it lorl que l'étal des finances ne pC'1·nwt1ra pas

de continuer la gu1•1-rc très longtemps. Le Roi,
nul_lement mécontent d'un serl'ilcur éprouré.
~ais ?bsédé de plaintes, cède pour s'éviter
1 ennui de les entendre. Toutefois, fidèle une
fo.is ; ncore_aux conseils du cardinal de Fleury,
ce n est pomt un homme de madame de Pompadour qu'il nomme. Orry lui-mème, invité
a re11:1cttre s~s charges pour prendre du repos,
nv~~t1l le R_o1 : da_ns son audience, du danger
q_u_ 11 y aurait a _laisser ses finances à la dispos11.J?1~ de certaines complaisances; il lui fail
choisir Machault d"Arnou ville, l'habile intendant de Valenciennes, et s'otrre à mellre cc
succC'sscur au courant des affaires. Ce dernier
senice rendu, il se retire dans sa maison de
Ber_cy. La Co~r et la Ville l'y Yont visiter,
mo1_ns par estime que pour protester contre
les 111tr1gues qui le renvc1·scnt: mais ce renvoi
de ministre, malgré les for;ncs honorablC's
dont on l'entoure, donne à penser it tous qu'il
Y aura ~uelque danger à faire opposition à
la faror1tc, el qu'il sera bon d'ètrc de srs
amis.
. On apprend précisément, coup sur coup,
d autr&lt;;s _non miles: qui montrent j usqu'où q
son crédit el ce qn elle pC'lll obtenir pour ceux
qu'ell~ soutient. Pâris de Montmartcl, qui se
remarie, épouse mademoiselle de Béthune.
fille du duc de Charost. capitaine des "ardes
~u co~·ps, cl ce mariage va faire en~rcr le
f1nanc1er aux humbles origines dans une drs
plus nobles familles approchanl le Roi. En
;èn;e_ L_emps, la charge de directeur général
?s at1me~1ts, laissée vacante par le déparl
d Orry, qui la rt&gt;mplis ait, est donnée à Le
Normant de Tournehem, qui échano-e sa ferme
• • 1
0
gcnera e contre crtte haute fonction. C'est une
Y~rit~b~c surintendance des arts, fort bien placcc ~ ad~rurs entre ses mains, qui lui altrihue
la d1rcct1011 des commandes rorales, des manu f;lclurcs, des consl ructions el des cmbellissenwn_ls des chùtcaux, qui l'amène au trarnil
du Roi comme un ministre, qui le mèle à une
quantité d'affaires, le rend sen ·iable à beaucoup de g~ns et fer~ de lui, pour sa nièce, un
d~s appuis les moms apparents et les plus
surs.
Par la mème décision royale, la survi vance
de celte charge est assurée au frère de madame
~e Pompadour, son &lt;l frérot &gt;&gt;, comme elle
l appelle, Abel Poisson, qui a rin 0ot ans et
parait' a' 1a Cour sous le nom de M. de Vandières. Le jeune Yandières cheminera promptement dans le monde; on le verra bientôt
marquis deMarign)', &lt;l marquis d'avant-hier l)
dira la raille1:ie de Yersailles, le jour où il
prendra son l1lre, mais marquis tout de même
cl d'aussi bonne façon que la grande sœur.

. C'est au milieu du triomphe de Lous les
siens, ayant pleinement assuré l'avenir de ses
C'nfa~ls, _que disparait la femme qui a mené
de s1 10111 cette arnnl.urc extraordinaire. Le
24 décembre 'i 745, madame Poisson, depuis
assez longtemps malade, meurt à Paris suffoquée d'un_e indigrslion. A quaran te-six ans.
elle_gardait quelque chose de cette beauté qui
a,·a,,l pcut-èlre décidé de sa fortune et prépare. att degré suprème, celle de sa fille. JI

�111ST0'1{1.Jl

---------------------J

était facile de souiller à plaisir celle mort,
et la malignité publique n'y a point manqué.
La marquise, qui n'a pas encore ses o~dres
l'intendant de police et le &lt;&lt; cabinet noir »,
innore sans doute ces brocards el ces chansons,
q~IÎ rendraient plus amer son cha~rin ~liai.
Mais elle passe dans le deuil les derniers Jours
de l'année, ayant sans• cesse auprès d'elle le
Roi, allendri par srs ,i?lies _larmes. Il, l'emmène à Choisy pour la d1slra1re, avec lres peu
de monde, el soupe chez elle, comme en
famille en cocnpacrnie
du « petit frère ll . li
0
'
·
'
veut décommander
Marly; mais
eli e-memc
déclare, parait-il, &lt;I que la mort de sa mère
n'est pas un événement assez important pour

?

L E COXCERT. -

serait moins Louchée et moins heureuse, si
elle savait que le bel objet, commandé par
le Roi, a d'abord été destiné à feu madame
Poisson.
CHAPITRE Ill

La vie à la Cour
Le Carnaval de la Cour fut particulièrement
joyeux en 046. Les événements de l'année
précédente avaient mis le Roi en bonne humeur. On lui trouvait l'air plus ouvert el
s'intéressant à plus de choses. Il travaillait
beaucoup avec ses ministres, surtout avec les

Gravtffe de

déranger la Cour, el que les dam~s q~i onl
fait de la dépense pour Marly auraient JUsles
raisons d'y avoir regret ll .
Celle condescendance, qu'on nous 1·apporle
sans étonnement, celte grâce faite par la marquise aux dames de la Reine et ~ux du~hesses
à tabouret, prèle quelque peu a sourire. Au
reste l'ironie d'un observateur indépendant
aurait de quoi s'exercer à celle heUl'e. N'esl-cc
point chose incroj'able qu'une telle mort
puisse changer les projets d'une co~r, troubler
la vie du roi de France? Il y a mieux encore.
Ca Reine a reçu, pour la première fois depuis
bien des années, un présent du Roi pom· ses
étrennes, une magnifique tabatière d'or émaillé,
sur laquelle est incrustée une petite montre.
Elle a été exlrèmement sensible à celle attention et l'attribue à la nouvelle influence. Elle

J\.-J.

fètes et les moyens de tenir, avec tout l'éclat
qu'il comportait, leur rang de Fil!es de France.
Le Roi avait récrié qu'elles auraient quarante
mille écus cha~une pour leurs habillements
et leurs menus plaisirs. Le renouvellement
complet des garde-robes avait ame_né de ~orl~~
dépenses, madame de Tallard, le JOUr ou pnt
fin l'éducation, ayant fait main basse, suivant
la coutume, sur tous les objets à l'usage de
Mesdames, y compris les tabatières qu'elles
avaient dans leur poche. La respectable maréchale de Duras, née Bournonville, nait été
nommée dame d'honneur de Madame. Ce
litre de 11 Madame 1&gt; était réservé à Madame
Henriette, la jumelle de Madame Infante, ma-

DUCLOS, d'après AuG~STIN DE SA1NT•Arn1:&lt;. (Cabinet .Jes Estampes.)

d'Aroenson. Les nouvellr~ de ses armées étaient
heur~uses : le maréchal de Saxe faisait le
sièo-c
de Bruxelles et rernnait. après son succès,
0
recevoir de son maitre le château de Chambord el une c~uronne de lauriers du public
de !'Opéra. M. de füchelieu préparait, sur les
cotes de l'Artois, l'embarqu~ment de troupes
qu'on pensait envoyer c1~ Ecosse pour soutenir le prince Charles-I&lt;:douard cont1:c l~s
Ano-lais. Il y availloujou rs, autour de Louis X\,
de ~ombreux projets militaires et des espi,L
rances de victoirc.
La Cour s'a"nimai t par la présence d'une
Dauphine et par l'acbèmnen t de l'é~ucation
de Mesdames ainées. Les deux princesses
avaient désormais une clame d'honneur, une
maison complète, le droit de j om' r au jeu de
la Heine, le devoir de parai'trc il toutes les

riée depuis sept ans déjà et dont l'exemple
ne décidait point sa sœur. On parlait d'unir
la sœur cadelle, Madame Adélaïde, brune
piquante de quatorze ans, de caractère fier el
de sang vif, au prince de Piémont, fils du
roi de Sardaigne. En attendant, se donnaient
chez Mesdames des bals fort réussis, où tout
le monde rnnail; la Heine continuait, en ses
appartements, ses concerts de musique choisie;
·enfin, dans la salle du lfanègc, on représentait, arec l'opéra, de grands ballets allégoriques, devant la plus brillante assemblée qui
ftit en Europe.
1ladame de Pompadour avait pris avec
aisance la seule place c1u'ellc pût occuper
encore dans celle Com. celle de directrice el
d'ordonnatrice des plaisirs. Le Premier gentilhomme en excrcire s'empressait de rechcr-

'-,

________________

_________Louis xr

_;_

ET .M.llD.ll;JŒ DE POJHP.llDOU"f&lt; - - - .

cher ses conseils, et le programme des sper- sres à la llalter et à gagner ses bonnes grâces;
ments pour vous, Madame : ils ne finiron t
lacles était décidé par elle. Nul ne s'étonnait il s'agit pour celle dame d'obtenir qu'on lui qu'avec ma vie. Jl
qu'elle y fit Lriomphrr ses amis. Le grand conserve un Litre 1pti l'attache pour toujours
Il n'y a aucune raison pour suspecter,
succès de l'annde, à \'crsailles comme à Paris, à Mesdames. füdame de Pompadour, sollisons les llalteries du mauvais style, la sincé1:tait le ballet de Ze"/iska. où le comédien La- citée, accepte d'rn parlt'r au Roi. Mais une
ri té des sentiments. La marquise, toutefois,
noue, qui en était l'auteur, avait mis en scèn&lt;•, autre démarche, qui montre bien le role .
allcnd quelque récompense de ses attentions
le plus galamment du monde, une quantité qu'elle joue dr1il auprès de la Famille royale,
bien reçues el de ses empressements. Les
de fées, de pàtrcs et de bergères, et dans vient l'arrètcr dans son zèle : Madame Henparoles bienveillantes ne lui suffisent pas :
lequel la musique des divertissements était riette, qui ne Yeut plus de sa gourernanle,
elle rnudl'ail recueillir quelqu'une de ce~
composée par Jélyolle.
s"adresse à la favorilr,; de son coté, pour le distinctions d'étiquette dont elle a besoin pou r
Le Roi, assez souvent inclifférPnt, feignait, faire savoir à son père. Madame de Pomparessembler ·parfaitement aux autres dames de
pour plaire à la mart1uise, de s'intéresser à dour ne peul hésiter, et transmet naturellela Cour. A la cérém_onie de la Cène, par
res petites questions de thé/Ure, auxquellrs ment la St'conde requèle. Madame de Tallard,
exemple, qui a lieu le jeudi saint, quinze
· elle s'entendait si bien. A son tour, pour fin 'r qui l'apprend, invente, pour se venger, une
dames sont nommées par la Heine pour l'aile carnaval, elle voulut l'accompagner au bal h:sloirc de femme dr chambre à nommer
der dans ses habituelles fonctions et lui préde !'Opéra, el lui rappela ainsi le singulier chez la Dauphine; il circule par ses soins un
senter les plats qu'elle sert elle-mème aux
anniversaire de leur liaison, dont b détails billet anonyme qui compromet la marquise,
douze
petites filles pauvres, de qui elle a
demeuraient leur secret.
en laissant croire qu'elle veut avoir celle d'abord lavé les pieds. Madame de PompaCette fois, la compagnit: se trourai l nom- plaec pou r une de ses créatures, afin de faire
dour, croyant l'occasion bonne de se glisser,
breuse et tous les incidents de la soirée élaitml espionner les princes à son profit.
sous couleur de charité, au près de la Heine,
racontés le lendemain. On sut que, le lundi
Très ém ue de celte &lt;! noirceur épouvan- écrit à madame de Luynes que, si Sa Majesté
gras, le Roi, ayant soupé dans ses Cabinets, table IJ, madame de Pompadour demande
a besoin d'une dame pour porter ses plats,
fut à un bal d_e Versailles, qtt'on appelait le audience au Dauphin et à la Dauphine, el se
r lle s'offre avec grand plaisir, étant nattée de
Bal du Petit-Ecu, puis alla prendre ses car- justifie, preuves en main, de~ infamies qu'on
tout ce r1ui pourrait lui prouver son respect.
rosses à la Petite-Écurie : « Il y en arnit trois, lui a prèlées. Comme il lui rst plus diffi cile
La Reine la fait remercier de façon aimable,
et trois officiers à cheval ; point de gardes. Le d"ètre adm ise aupriis de la Beine, qu 'pile
l'assu rant r1u 'clic aura le mérite de sa déRoi alla, dans ses carrossrs, jusq u'au Pont- suppose trompée égalrmcnt, c·est madame de
marche sans en avoir la peine, le nombre des
Tournant, où il trouva un carrosse à M. de Luynes qu'elle ra trouver el qu 'elle supplie dames suffisant à la cérémonie.
Soubise et un de rcmisr; il y avait de dames de savoir si la Reine ajoute foi à ces (&lt; horLa marquise espère mieux réussir pour la
avec le Roi, mesdames de Pompadour, d'Es- reurs ll . Nous gagnons à cette alerte deux
quète du jour de Pàques; mais elle s'y prend
trades, du Roure, el beaucoup d'hommes, billets adm irablement significatifs, dont le
mal el semble forcer la main : r&lt; li y a deux
entre autres le maréchal de Duras. Le Roi cl premier est la réponse de la dame d'honneur:
ou trois jour., que madame de Luynes rensa compagnie s'arrangèrent comme ils purent &lt;&lt; Je viens de parler à la Beinr, Madame; je
contra madame de Pompadour dans l'Appardans les deux carrosses et arrivèrent à !'Opéra, l'ai suppliée avec inslance de me dire natu- Lement ; madame de Pompadour lui dit :
où le Roi ne fut point reconnu, tout au plus rellement si clic avait quelque peine contre &lt;( Tout le monde dit que je quêterai le jour de
par quelques personnes vprs la fin du bal. En Yous; elle m'a répondu du meilleur ton qu'il
11 Pàques . 1&gt; Madame de Luynes lui répondit
revenant, le carrosse de M. de Soubisr, oit n'y avait rien el qu'elle était mèmc très sen- qu'elle n'en arait point entendu parler à la
était le Roi, cassa vis-à- vis de Saint-Roch; sible à l'allenlion que vous avez de lui plaire Rr inc. Madame de Luynes rendit compte
toute la compagnie fut obligée de· se servir du en toutes occasions; elle a mèmc désiré que aussitot à la Reine de ce propos. La Heine a
carrosse de remise; on le remplit tant qu·on j e vous le mandas c. ll
jugé q11e cc désir de quèter venait plutol de
put; les uns montèrent derrière el le marrcbal
La mar&lt;ruise enrnie aussilol son remercie- madame de Pompadour que du Roi, lequel
de Saxe sur le siège jusqu'au Pont-Tournant, ment : &lt;I \'ous me rendez la vie, ~ladame la pourrait pcul-èlre trouver lui-mème qu'il ne
où le Roi trolll·a ses carrosses . Le Boi arriva Duchesse ; je suis depuis trois jours dans une serait pas trop décent que madame de Pomici à sept heures un quart, entendit la messe douleur sans égale, cl vous le croirez sans padoul' quètàl ; ainsi la Reine nomma hier
cl se coucha; il ne se releva qu 'à ci nq heures peinl', connaissant comme vous le faites mon madame de Castries pour quèler dimanche. JJ
d11 soir. li alla au bal de lfrsdamrs, dont attachement pour la Bcinr. On m'a fait des C'est la conscience religieuse de la Reine qui
llladamede Tallard faisait encore les honneurs, 11oirceu rs l'Xéc-rablrs auprès de M. le Dauphin s'est trouvée offensée en celle affaire, et l'on
conjointement avec madame de Duras. &gt;l
cl de Jladame la Dauphine; ils onl eu assez sait que èle ce coté elle ne transige jamais; la
Pendant cc temps, la reine Marie prenait de bonté pour moi pour me permettre de leur favorite, experte dans toutes les délicatesses,
part chaque jonr aux prières publiques des prouver la fausst'lé des horreurs donl on ignore celles qui se rattachent à ces sentiQuarante-Ueures, cl le Roi, ayant rrçu lès m'accusait. On m'a dit , rr.wlques jours avant ments.
cendres le mercredi malin, a1Jait se rr'cou- cc temps, que l'on arnit indisposé la Rci,w
Malgré ces petits échecs qui la montrent
cher et ne se relevait qu °il sept heures de contre moi; jugez de mon désespoir, moi qui un peu trop pressée, elle ne se décourage en
l'après-diner.
donnerais nia rie pour elle, dont les bontés rien. Le duc de Luynes conte une anecdote
me sont tous les jours plus précieuses. li est su r les earrosscs de la Reinr, dans lesrfllelS
Cette vie de mouremrnl et de plaisirs, certain qu e plus elle a de bontés pour moi , madame de Pompadour s'ob'slinc à vou loir
qu'interrompt à peine le saint Lemps du Ca- et plus la jalousie des monstres de ce pays-ci monter au moins une fois : « Cette proposirèmc et qui reprend ensui le, sous une nourelle seront occupés à me faire mille horreurs, si tion n'a pas été trop bien reçue; madame de
fornie, avec l1•s chasses forcenées et les rnyages elle n'a la bonté d'être en garde contre eux et Luynes a cherché it adoucir au tant qu'il lui a
incessants, convient lout d'abord aux nerfs vou loir bien mr faire dire de quoi jl' suis été possible la peine qu'elle faisait à la Reine,
résistan ts de madame de Pompadour. Mais accusét'; il ne 11111 sera pas difficile de me cl a pris la librrlé de lui représenter que,
déjà les pièges de la Cour se multiplient, lui justifier. La tranquillilé de mon àme i1 cc lorsque madame de Pom padour lui demanrévélant la méchanceté cl la Lasscsse, el. lui sujet m'en répond . .l'espèrr, Madame, que dait une gràcc, on poumil èlre sûr que
faisant payer cher ses premiers triomphes. !"ami tié que vous avez pour moi et pins encore c'était de l'agrément du Roi; qu'ainsi ce
Ne voulant de mal à personne, elle est sur- la connaissance de mon c.'\ractère vous seront n'était point de la personne de madame de
prise de celui qu'on lui cause; elle souffre garants de ce que je mus mande. Sans doute Pompadour qu'il s'agissait, mais de la pcl'assez vivement des perfidies qui lui sont faites je vous aurai ennuyée par un si long rt;cit, sonne mème du Hoi, el qur, par conséquent,
et qui tendent à trarestir ses sentiments.
mais j 'ai le cœu r si pénétré que je n'ai pu cc serail nne occasion de plaire au Roi, dont
.\fadarnc tir Tallard a été dPs plus empres- rnus le cacher. \"ous connaissez mes senti- la Reine profiterait. A ces réfh'xions on aurait

�1f1STORJ.ll
pu en ajouler une dernière, si la Reine avait
été disposée à l'enlenrfre, c'esl que madame
de Pompadour cherche en Loule occasion,
non seulcmenl à donnt'r des marques de son.
respect à la Reine, mais mèmc tout cc qui
peut lui ètre agréahlr. Madame de Luynes a
diminué autant qu'il lui a éLé possible le
désagrément du refus, en lui disant que la
Heine ne mène que deux carrossrs; que par
conséq uent il n'y a que douze place , parer
que ~lesdamcs vont arec la Heine; que si
cependant quelqu'une des dames qui doivent
suine la Reine manquait, comme par e:rnmple
madame de Villars, madame de Pompadour
aurait une placr. La Reine a const'nlÎ it crt
adoucissement. 1&gt;
La bonne Reine s'csl impatientée risihll'ment d'une insistance n-aiment indiscrète;
mais, comme elle se repent l'ile et quelle hàle
chrétienne à réparer! ~on seulement clic
nomme madame de Pompadour pour une
place de,·cnue vacante dans les carrosse :
mai , ayant dans son grand ('a binct un diner
de dame un peu nombreux, elle lui fait dire
de venir diner a,·cc elle. ~la&lt;lame de Pompadour s'empres~c, reconnaissante, ravie, orgueilleuse plulot qu'humiliée d'être la seule &lt;le
toutes ces dames qui n'ait point de charge it
la Cour. Elle csl d'ailleurs, en tout lcmp, ,
d'une aisance parfaite, prenant sa place partout sans embarras, cl un témoin nous la fai l
,·oir, à ce moment, chez la 11cinc, dans une
altitude qui parait à l'honneur des cieux
femme : « Elle jouait toujours au jeu de la
Beine, y étant a,·ec beaucoup de gràce Pl de
décence: et je remarquai que, l'hrure étant
renue d'aller aux Petits Cabinets, clic demandait la permission de quiller le jeu /1 la Reine,
qui lui disait a,·ec bonté : cc .\liez! » Belle
remarque à faire en philosophe cl rn chrétic·n
sur toul cela. »
Les soupers des jours de chasse n ·avaient
presque jamais lieu maiolenanl dan les Cahinets du Roi. C'était chez la favorite qu'on se
réunissait troi ou quatre fois par srmainc;
rim ne marquait mieux la place prise par
rlle, que de voir transporté dans son propre
appartement celte sorte de rite établi par le
Hoi chasseur et qui créait autour de lui, à
cùlé de la grande représentation, comme un
cercle familier et choisi.
Pendant cc soupers, Louis XV s'humanisait un peu, s'intércssail au moins par une
parole aux affaires de ehacun, écoutait la
plaisanterie des hommes d'rspril et daignait
sourire . La faveur litait gra11clc d'y ètrc nommé
el la liste, toujours assez courte, dépendait du
caprice du moment. Les courtisans les plus
importa11ls guettaient anxieusemcnl, au débolll'r dans le cabinet, le regard du maitre.
ponr ètre rns de lui lïnslan l où il songeait à
désigner les coovi\'C . li l'alait la peine d'y
penser, car avec le Hoi les absents arnient
toujours torl, et c'était beaucoup qu'il eût
aperçu à ses cotés, dans la familiarité d'un
souper, le l'i age de l'homme qui sollicitait
un cordon ou un commandement. Les plus
bonnètes gens ne dédaignaicn l poinl les petits

padou r, sans se contraindre à ccl égard, apnl
toute honle secouée el paraissant avoir pris
son parti, soit qu'il s'étourdit ou autrement,
ayant pris le sentiment du monde là-dessus.
san s'écarter sur d'autres, c'rsl-à-dire s'arrangeant des principes (comme bien des gens
font) suivant ses goùts ou passions. Il me
parut fort instruit des petites choses el des
petits drlails sans que cela Ir dérangeàt, ni
sans se comm!'llre sur les grandes choses. La
discrétion était née al'CC lui ; cependant on
croil qu'en particulier il disait presque loul i,
la marqui c. En général, suivant les principes
du grand monde, il me parut fort grand dan
ce particulier, et tout cela fort bien réglé.
« Je remarquai qu'il parla à la marquisr
en badinanl sur sa campagne, et comme réellement voulant y aller au i er mai. Il m'a paru
qu'il lui parlait fort librement en maitresse
qu,il aimait, mais donl il youlail s'amuser r i
qu'il sentait qu'il n'avait fJUe pour cela, el
elle, se conduisant très bien, avait beaucoup
de crédit, mais le Roi voulait toujours èlrc
maitre ahsolu el avait de la fermeté là-dessus .... li me parais ait que le particulier des
Cabinets ... ne consistait que dans le souper
cl une heure ou deux de jeux après le souper.
et que le réritable particulier était dans les
aulrcs Pelils Cabinets, oü trè peu de ancims
el des intimes courtisans entraient. Le Hoi
était, comme j'ai dit, fort d'habitude, aimant
ses anciennes connaissances, a~·ant de la peine
à s'en détacher cl n'aimant pas les nouveaux
Yisages: et c'est, je crois, it celle humeur
co nstante cl d'habitude que plusieurs deYairnt
la durée de leur apparente faveur, car, hors
les ,·éritablcs intimes dans le petit intérieur.
les autres n'avaient, je crois, que très peu
ou point de crédit.
&lt;1 Nous lûmes dix-huit , errés à table, it
saYoir, à commencer par ma droite et de
suite : ~I. de Livry, madame la marquise de
Pompadour. le Roi, madame la comtesse
d'Eslrades, la grande amie de madame de
Pompadour, le duc d'Ayen, la grande madame
de Brancas. le comte de Noaille , M. de la
Suse, dit le Grand )laréchal, le corole de
Coigny, la comtesse d'Egmont, ~f. de Croissy,
dit Pilo, le marquis de 11enel. le duc de FitzJames. le duc de Broglie, le prince de Turenne,
M. de Crillon. M. de Yoycr d'Argenson cl
moi. Le maré('hal de axe v était, mais il ne
ge mil pas à table, ne fai;ant que diner, cl
il 'accrochait seulement de morceaux, étant
cxtrèmemenl gourmand. Le Roi, qui l'appe« Étant monté, l'on allendait le oupcr
lait toujours comte de Saxe. paraissait l'aimer
dans le petit salon ; le Roi ne venait que et l'estimer beaucoup, el lui y répondait al'CC
pour c meure à table avec les dames. La une franchise et une justesse admirables.
salle à manger était rbarmanle et le oupcr Madame de Pompadour lui était tout à fait
fort agréable, !\ans gène: on n·étail scni que attachée. On fut deux heures à table avrc
pa1· deux ou trois valets dt' la garde-robe, qui grande liberté et sans aucun excès. Ensuite le
~e reliraient après ,·ou arnir don né cc qu'il
Roi passa dans le pclil salon ; il y chauffa cl
fallait que chacun cùt del'anl soi. La libt•rlé
versa lui-mème son café, car personne ne
rl la décence m\ parnrenl bien ol&gt; ervées; le paraissail fa et on se servail soi-mème. li fil
Roi était gai, libre, mais lo~•jonr avec une une parlie de comète a,·ec madame de Pomgrandeu r qui ne le laissait pas oublier: il ne
padour, Coi~ny, madame de Brancas cl le
paraissait plus du tout timide, mai fort rom le de .'loaillcs, petit jeu; le Hoi aimait le
d'habitude, parlant très bien el braucoup, se jeu. mais madame de Pompadour le haïssait
dirnrtissanl et sachant alors se dil'Prtir. li
et paraissait chercher à l'en éloigner. Le reste
paraissait forl amoureux de madame de Pom-

moyens pour se faire mrllrc sur la liste, cl
l'on commençait d'ordinaire par le demander
à madame de Pompadour, qui prenait une
occasion favorable pour rappeler au Roi le
nom et la requèlc.
Un des témoins les moins connu el les
plus véridiques de la Cour de Louis X\', le
prince de Croy, plus lard duc de Croy et maréchal de France, alors tout jeune colonel au
régiment T\oyal-11oussillon-Cal'alcrie. ne manquait point de passer à la Cour la plus grande
partie de on temps, cnlre ses campagnl's
militaires. C'était un homme d'une intégrilé
irréprochable, comme es Mémoires l'alle~lent
amplemrnl: mais, ne virnnl pas à la Cour. il
y avait chance que le Roi J' oubliàl. ainsi que
tanl d'autres, 'il ne faisait parler de lui. ~n
l'ffel, quoique son rang lui donnàt droit de
chasser al'ec Sa Majesté, il rtail un des rares
('hasseurs fJUi ne soupaient jamai . llien qu'il
lui en coùtàt un peu, au début, d'agir par
madame de Pompadour, il n'hésita pas trop
longtemps à recourir i1 cllt'. Il trouvait la
femme« charmante de caractère ctdc figure l&gt;,
ce qui diminuait beaucoup l'humiliation d'ètre
on obligé; voulant souper avec le Roi, sachant
cc qu'on n'y arnil accès que par la marfjuisc »,
il se décida à prendre la rnic qu'il fallait pour
réussir.
Le brau-pèrc du jeune officirr, le maréchal d'llarcourt, r a un jour présenté i, la
dame, à sa toilette: mai on n'a pas fait
attention à lui. Il s'adresse donc aux Pàris,
a1·&lt;'c fJUi il esl bien, et à )1. de Tournehem.
)1. &lt;le )lonlmarlellc recommande it son amie.
qui le lrn&lt;lemain porte les ~·eux sur lui :
l'examen étant satisfaisant, on promü à Montmartel de parler au Roi. fü1fin , un soir de
jall\·ier, apnl chassé comme i, l'ordinaire,
)1. de Croy est, avec les autre courtisans,
tlerant la porte du pclil esca lit•r : l'huissier
lit la liste et les élus monlcnl à mesure qu'il
sont appelés, laissant derrière eux la fou le
humiliée des refusés. Après une courte anxiété,
le prince a la joie d'mlenclrc son nom, et le
voilà à son tour dans ces Cabinets de Versailles, où sa première entrée sera une des
grandes dates de sa vie. Ce qu'il y a rn el
noté, il l'a dit arnc tant de précision '1'1ïl
n'y a qu'à lui laisser la parole, sans rien
changer au style de ce gen tilhommr. habitué
it causer la plume à la main cl sans au tre
prétention que de parler clair :

Cliché Braun, Clément etc••.

LOUIS XV.
Tableau de CARL~

VAN

Loo. (/tf1'sée de Versailles.)

�1f1STO'J{1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - ; - - -- - - - -- - - - - ' ; - -de la compagnie fil deux parties, pelil jeu. Le
Roi ordonnait à Loul le monde de s'asseoir,
même ceux qui ne jouaient pas; je restai
appuyé sur l'écran à le voir jouer; cl madame
de Pompadour le pressant de se retirer et
s'endormant, il se leva à une heure el lui
dit à demi-baut (cc me semble) el gaiement:
&lt;! 'Allons ! allons nous coucher. » Les dames
fi:enl la révérence et s'en allèrent, cl lui fil
aussi la révérence et s'enferma dans ses Petits
Cabinets·, et nous tous, nous descendimes par
le petit escalier de madame de Pompadour ou
donne une porte, et nous rcdnmes par les
appartements à son coucher public à l'ordinaire, qui se fit tout de sui te.
&lt;! Ainsi se passa la première fois que je
soupai dans les Cabinets à Versailles, el tout
cela m'ayant paru simple et bien suivant le
grand monde, et que je pouvais .en èlre sans
me mêler ni rien l'aire de mal, je résolus de
m'y attacher assez el de faire ce qu'il faudrait
pour y ètre admis de temps en Lemps ... , et
de ne m'y pas trop abandonner non plus,
pour ne m'y pas laisser emporter au torrent. »

.

Une des choses qui apparaissent le mieux
par ce récit, c'est la facilité que les intérieurs
de Versailles donnent au Roi pour s'isoler.
Au-dessus de sa chambre à coucher et des
Cabinets qui y font suite, règnent plu~ieu~s
étages de petites pièces el d'entresols s écla_,rant par d'étroites cours ignorées du public
et sur lesquelles ne donne aucun logement
privé. Ce sont proprement les P~tils Cabinets
ou Petits Appartements, comme les désignent,
le plus soul'enL par ouï-dire, les divers Mémoires de l'époque. Ces petits Cabinet , d'un~
distribution compliquée, ,·éritable labyrinthe
d'esc;tliers et de couloirs enchevêtrés, jouent
un o-rand rùle dans la vie de Louis XV. C'est
là q~'il a sa bibliothèque, ses cartes de géographie, son tour, ses cuisines, ses con~Lureries, ses distillerie,, une salle de bams et
mèmc, sur une des terrasses supérieures, des
jardins et des volières. La décoration est partout fort soignée; les sculptures ont été proportionnées au peu de hauteur el plus souvent
vernis ées que dorées. La principale pièce est
la « petite galerie. des PetiLs Appartements »,
peinte en vernis ~Iartin, voisine d'un« cabinet
vert ,, réservé aux jeax, et ornée de tableaux
représentant des chasses d'animaux sauvages,
par Lancret, Pater, De Troy, Carle Van Loo,
Parrocel et Boucher.
Dans ces &lt;! réduits délicieux », comme les
nomme un contemporain, Louis XV se lroure
vraiment chez lui, ·autant que pourrait l'ètre
un simple particulier. En ce coin de Versailles, qu'il s'est réservé de préférence et
qu'il dispose à son goùt, il est sûr de n'ètre
jamais dérangé. li n'y convie que fort rar:
ment ses enfants eux-mèmes. Une telle solitude a ses inconvénients, qui résultent de la
multiplicité des escaliers, des issues difficiles
à garder et du petit nombre des gens de service; plusieurs fois des étrangers s'y introduisent el s'avancent par mégarde jusqu'à la
pièce où est le Roi. Mais les commodités sont
considérables pour mainte circonstance de la

J

vie quotidienne; el, tout. d'aliord, les passages sont reçus !jue s'ils 011l il amener un courrier
importance; hors ce cas, les ga rdes Petits Cabinets permellenl à Louis XV de de (l'rande
o
.
. , .
•.
se rendre, à toute heure et à l'insv_ de Lous, çons bleus, qui font le service 111ter1eur, n mchez madame de Pompadour.
Lroduisent jamais personne.
La marquise est logée à peu de distance de
ces Petits Cabinets, à la mème hauteur, sous
Quelle puissance donnée à la femme par
les loits, du côté du Parterre du Nord. Bien ces longues heures de tète-à-tète, cl quel
que l'appartement soit à une centaine de champ om·crt à l'ingéniosité de_ son ~s~r!L !
marches au-dessus des cours, il n'est dédaigné C'e t alors seulement que le Roi est a I aise
par personne; c'est celui don t madame d_e aupr~s d'un ètre aimable. qui le de~ine, le
Chàtcaw·oux s'est contentée, et plus Lard 11 distrait, l'intéresse, combat son p1Loyable
doit èlrc habité par M. de Richelieu. Le Roi ennui par l'activité d'une fantaisie jamais
a eu peu de chose à faire changer pour y loger lassée, par des projets sans cesse variés de
ses nouvelles amours, et le meuble ancien y spectacles, de fêtes, de jeux, de voyages et de
c~L resté.
constructions. La marquise connait tous les
Par une circonstance singulière, cc premier bons écrivains de France et peut réciter des
appartement de madame de Pompadour se scènes entières de comédie. D'autres fois,
trouvera conservé à peu près intact dans sa après s'être risquée à parler affaires, à servir
disposition ancienne, alors que tous les étages un protégé, quand le fro_nt royal se, re~brusupérieurs des Petits Cabinets auront disparu. nit, elle se mcL au clavecm, chante I opera en
ou l'une de •ces simples • chansons
du
On le reconnait, des jardins, aux neuf fenêtres ,•o(]'ue
0
•
qui font suite à celles de l'aLLiquc du salon de Lemps, fraiches cl Joyeuses, qui com,ennent
la Guc1·re. La vue fort étendue qu'on a-de cet aux harmonies délicates de sa voix.
Le sentiment n'est point absent de œs
appartement y ajoutait le plus grand charme;
au-dessus des arbres du parterre qu'on domi- causeries, avec les nuances de discrétion et de
nait, à peu près aussi élevés alors que ceux respect qui plaisent au Roi. Cependant la fa~on
qui les remplacent aujourd'hui, l'horizon d'aimer de madame de Pompadour, pour smétait borné par la forêt de Marly, qui rappe- cère et passionnée qu'elle soil, ne va pas sa~s
lait au Roi cl 11 ses invités leu rs proue ·ses de le désir de dominer son maitre. Une des raichasseurs.
sons qui exaltent sa joie vient de ce qu'elle ,1
On entre par une vaslt• antichambre, dont l:1 résolu, en partie du moins, cc difficile procheminée porte une glace de SL)'le Louis XIV • lilèmc; mais personne, hormis son ento~rage
et qui donne accès, à droite sur la chambre i1 domestique le plus étroit, ne sait au prix de
coucher, à gauche sur une p:ècc à large alcôve, · quelles lnll !'s et de quels. efforts, ~t av~~
comme en présentent sou vent les salles à 4uelles anxiétés du lcndcmarn. Le Roi est he
manger de l'époque; le voisinage d'un P;Lit par l'accoutumance, rt ce trait ~e son cara~réchaulfoir dallé de marbre montre que c est lère est connu de tout ce qui I approche; 11
bien là qu'il faut él'oqucr les soupers les plus peul supporter indéfiniment les gens, s'ils lui
inti mes de Louis XV. Dans la chambre i, cou- sont utiles, mais aussi par des coups brusques
cher, la boiscr:e, d'un dessin élégant el et inattendus il frappe sans 111énagement ceux
simple, e L formée de grands panneaux à i1 qui il faisait bonne fig~re. li faut qu~ la
coquille, dans le goût de Vcrberckl; l'alcôve, au favorite ne perde pas un mstant le souci de
cintre couronné d'un écusson fleuri. s'ouvre plairr, que tontes ses paroles, ses actes, ses
entre deux cabinets munis d'armoires. En ce gestes soient pour charmer, et 4ue le charme
sanctuai re des gràccs, 11uc le ha arcl des Lemps se renouvelle cl se rajeunisse, car on n'est pas
a respecté, on se figure volontiers la cérémo- sùr d'agir cieux fois par les mêmes moyens
nie de la toilette : tous les hommes de la Cour cl, chC'z de tels hommes, la rupture est
et les femmes les plus brillantes montant prompte et sans retour.
La beauté de madame de Pompadour, cette
chez madame de Pompadour rnrs une heure
de l'après-midi; chacun désireux de s'y m~n- beauté dont elle est vaine cl qu'elle veut enLrer, fier d'y apporter les nouvelles, de dire lc11dre louer, n'a, en vérité, rien d'exceplionune parole qui soit remarquée et qui ail ncl, rien qui J'assure d'un triomphe constant.
chance d'ètrc répétée au Roi ; enfin, sui,·ant Ses insomnies, ses nerfs aisément troublés et
le mol d·un habitué de ces jolies heures, !! la l'rffort qu'elle fait pour les dominer, les . inmarquise entourée à sa toilette comme t~ne dispositions qui altèrent souvent son teml,
reine )J, et régnant en effet, par le prestige rendent l'attrait fragile du plaisir plus frade sa faveur et aussi par sa beauté, son 0crile encore et plus incertain.• Pour livrer . sa
bataille journalière, pour rn111~re au _mo1~s
à-propos et son esprit.
.
Tels sont les lieux où se passe, à Versailles, par la surprise, et tenir en éveil une 1mag~la plus grande parlic de la journée du Roi nation blasée, elle doit parer ses grâces d'att1el de madame de Pompadour, pendant les fcm,ents rares et imprévus, de même que son
premières années de leur liaison, celJes où le ]or,is s'encombre des curiosités les plus singulien de la passion n'a pas fait place encore_ à lières des futilités charman tes que multiplie
la chaine de l'habitude. Le décor des Pel1Ls l'art de l'époque et qu'elle ne manque jamais
Cabinets, comme celui de l'appartement de la d'acquérir en leur nomcauté.
Pendant bien des années, elle ne parle
maitresse, révèlent leur vie somptueuse cl
relirée. Nul ne pénètre dans ces parties du ruère au Roi des choses du gouvernement:
o
.
l
Chàteau, quand le Roi s'y trouve. Pour une elle ne les aperçoit, il est vrai, que s?us _a
affaire urgente, les minislres écrivent; ils ne forme des hommes, agréables ou ant1path1-

'-------- --- ----- ---------qucs, qui les dirigent. Elle semble aussi considérer la politique comme une rivale qui lui
enlève trop soul'cnt l'amant qu'elle chérit et
qu'elle voudrait posséder sans partage. A cc
moment de sa vie, son ambition est surtout
au service de son amour. Tout le Lemps cru'cllc
sacrifie csl occupé à se créer une force, à se
faire des amis, à récompenser les concours
qui s'olfrcnt, à conquérir ceux 11ui se refusent;
elle lutte pied à pied, et heure par heure,
contre les influences ennemies, les calomnies,
les insinuations; elle reprend le Roi presque
chaque jour, parce que presque chaque jour
il se détache, et veille enfin à ce que tout ce
qui avoisine le maître soit à elle, ou du moins
ne travaille pas contre elle.
Ce rôle, soutenu avec tant de persérérance,
avec tant d'efforts et parmi tant de périls, lui
vaudra une récompense, non peut-ètre celle
qu'elle eûl choisie, car l'amour du Roi, un
instant conquis avec ses sens, lui échappera
avec eux, mais celle que tant de femmes lui
envieront davantage : elle quittera son appartement• a d'en haut n, pour n'ètre plus que
fort peu de temps maitresse du Roi, mais pouvant déjà se croire maitresse de la France.
Le 2 mai 1746, Louis XV se rendit à
l'armée de Flandre, renonçant pour cette
campagne à prendre avec lui le Dauphin. Le
jeune prince allait être père, et l'heureux
événement qu'on allendait devait ramener le
Roi au bout d'un mois à peine. Cette année,
ce ne fu t plus un château de famille, mais
une maison royale, qui abrita madame de
. Pompadour pendant l'absence. On al'ait fait,
quelques jours auparavant, un court voyage à
Choisy, afin d'y arrêter les arrangements de
séjour; les adieux y furent d'autant plus
tendres, qu'on remarquait chez la jeune
femme une altération particulière de santé,
qui semblait comporter des suites. Quelles
qu'en lussent les causes, il suffit de penser
combien la marquise, surmenée par le premier birer de Versailles, derait a,•oir besoin
de ce repos à la campagne dont elle arait pris
J"habitude en sa vie bourgeoise.
Le Roi lui avait demandé, en parlant, de
vivre à Choisy dans la retraite, rt d'en sortir
seulement pour aller faire de Lemps en Lemps
sa cour à la Heine. Elle pouvait, il est vrai,
recevoir quelques dames à demeure, rl les
visites ne devaient point lui manquer. On lui
laissail, de plus, un présent rraimenl royal,
et l'occasion d'occuper par des projets le
Lemps de la solitude : « Lundi matin, écrit

XV

ET Jff.J1D.J1.ME DE P o.MPADOU'R. - -...

le duc de Luynes, mada111C' de Pompadour bas il dix heures un quart. Madame de Pompartit avec M. de Montmartcl et 1\[. de Tour- padour y est toujours à diner cl à souper.
nehem pour aller à ,Crécy. C'est un très beau Vers minuit, le Roi vient à l'endroit où se
chàteau, bien meublé, arnc une terrasse que tient toute la compagnie. Il s'assied auprès de
l'on dit avoir coûté cent mille écus; c'est madame de Pompadour; il fait la conversaune terre qui vaut vingt-cinq mille lirrcs de tion avec elle el avec tout le monde, jusqu'à
rente .... Le Hoi l'a acheté pour madame de une heure ou une heure et quart qu'il va se
Pompadour, en cas que le lieu et le séjour coucher. )J On remarque qu'il a mauvaise
lui convinssent; elle ch parait extrêmement mine, et quelques-uns vont jusqu'à craindre
contente, cl fait déjà des arrangements pour « un mouvenJcnL de bile el d'humeur pareil
la personne du Roi, comptant qu'il ira faire au commencement de la maladie de Metz.
des voyages. l&gt; Hien ne convenait mieux à la dont l'épo4ue ne peut s'oubliC'r ».
marquise que d'avoir une terre à elle, et celle
Une seule alfaire a mis en émoi les esprits
de Crécy, toute voisine de Dreux, ne l'éloi- et fourni matière à des conversations pasgnai Lpas trop de Versailles. Une entente avec sionnées. C'est la question de &lt;( l'eau bénite »,
Montmartcl permit à la nou vcllc propriétaire qu'il a fallu résoudre à propos drs obsèques
de paraitre payer ellc-mèmc celle acquisition, de la pauvre princesse. A la cérémonie d'usage,
r1ui allait être la première de tant d'autres.
les Rohan et les Bouillon parviendront-ils à
Le Roi rcl'ient pour les couches de la Dau- faire reconnaitre leur prétention de" jeter l'eau
phine. Elles se font attend rc et sont mau- bénite sur le corps avant les ducs? Cette prévaises : une fille nait le 19 juillet et, trois séance leur est ardemment disputée. Le Roi a
jours après, meurt la mère. Cette pauvre décidé que, en cas de rencontre de ces mesprincesse, dont la destinée a été si courte, sieurs et des ducs dans la chambre du corps,
sera vite oubliée; seul le mari restera fidèle à les ho1111eurs ne seraient rendus il personne,
sa mémoire, même dans un second mariage, cl que ni les uns ni les autres ne jetteraient
el demandera, par ses volontés demièrcs, que d'eau bénite; mais les dames qui accompason cœur soit mis à Saint-Denis, auprès du gnent Mesdames, parmi lesquelles il y a des
cercueil de celle qui a eu son premier amour. duchesses, font remarquer qu'elles vont se
Nul autre que lui, à Versailles, ne se sou- trouver dans l'obligation d'entrer dans la
viendra de !'Infante aux yeux bleus, aimante chambre; et les duchesses réclament leurs
et timide, dont un portrait de Tocqué a fixé prérogatives.
la douce image sans beauté. Personne ne
La duchesse de Duras, dame d'honneur, a
parlera plus d'elle, après le trouble qui émeut échangé des mots très vifs avec M. de Dreux,
la Cour, met en larmes la Famille ro)•alc, maitre des cérémonies, peu porté pour les
rassemble la Faculté pour l'ouverture du intérèts des durs; il a été jusqu'à dire que,
corps, cause un évanouissement à madame si la duchesse se présentait, en m_ême temps
de Lauraguais auprès du cadavre, et fait que la princesse de Turenne (Bouillon), il lui
défiler, dans les longues galeries tendues de arracherait le goupillon des mains! Après cette
noir, la foule qui va visiter la chapelle ardente. algarade, M. de Bouillon est l'enu voir madame
La Famille royale se retire à Choisy, bien de Duras, l'assurant fort poliment que lrs
que le chàteau soit plein d'ouvriers. Mais difficultés tombent d'ellcs-mèmes pour ce qui
Trianon est trop petit, Meudon sans meubles, la concerne, puisqu'elle suit Mesdames par
Compiègne et Fontainebleau très éloignés; devoir de ~a charge, mais que les Bouillon et
Marly rappelle les malheurs arrivés en 1712, les Rohan sont résolus à ne point céder aux
la mort du duc de Bourgogne, six jours après autres dames. Le jour venu, comme la prinsa femme, souvenirs tragiques qui ont frappé cesse de Turenne s'est lait meLLre de garde,
le Roi. li a distribué les appartements de exprès, pour le moment de la venue de MesChoisy un peu en hâte; la Reine a le plus dames, il faut toute la sagesse des duchesses
beau, le Dauphin le plus retiré, et madame de Brissac et de Beauvilliers, 4ui renoncent
de Pompadour a dù céder à une dame de la spontanément à leur eau bénite, pour éviter
Heine celu i qu'elle occupait. Dans ce séjour un conflit désobligeant et des aigreurs publides plaisirs du Iloi, la Yie devient d'une telle ques devant le cercueil. Tout le monde a dit
tristesse que tout Je monde s'ennuie à périr. son mot sur l'affaire et pris parti, tant les
Le jeu, qui fait toujours la grande ressource, étiquettes et les préséances tiennent de place
manque et les soirées semblent sans fin : « La dans celle Cour, où le véritable respect n'en
table des dames et des hommes se sert en tient plus.
PIERRE DE

(A suivre.)

_., I l l ""
"' 110 '"'

Louis

NOLHAC.

�--- - - - -- - -- - - -HENRY BORDEAUX
~

L'amour au

XV/Je siècle

Ce jeune homme se r était fait signer comme f(Jl pour aller aux bénédiclincs de Saintune lellre de change. A sa présentation, ~inon Cloud : le roi vinL lui-mème se la faire rendre;
devait payer. Le billel vint à échéance, cl fu t il eùt brùlé le couvent plutol que de revenir
proteslé. Pourtant Ninon était peu cruelle. sans elle. La seconde fois, la pauvre p&lt;.'lile se
Son âme n'étail poin t passionnée: je la oup- n•fugia aux filles de ainle-)farie-de-Cbaillot :
çonnc mème, malgré le nombre inquiélanl, à il fallul encore la laisser partir, emmenée par
ce point de vue spécial, de ses amanls, d'avoir M. de Lauzun, capitaine des gardes, qui avait
ignoré les ardeurs des sens, qui parfois tien- une escorte pour enfoncer la grille : cc sont
nenl lieu de passion. On la crut heureuse des arguments auxquels on ne résislc guè1•1•.
jusqu'à la fin de sa philosophique vieillesse; )fais dt:jà le roi ne se dérangeait plus et enelle fut gàtéc fort lard par la galanterie des l'oyait un subalterne.
hommes, et Je pcti l abbé de Châteauneuf
Considérons dès lors les souffrance~ de sa
l'aima par snobisme comme elle avait quatre- vie : l'existence partagée avec Mme de Monvingts prinlcmps. Quand elle disait : &lt;&lt; Je tespan que peu à. peu on lui préfère; celle
rends grâce à Dieu, tous les soirs, de mon rivale qu'elle rencontre partoul, mème à
espril, et je le prie tous les matins de me table, et qui se plait à l'humilier ; urtoul
~
préserver des sotlises de mon cœur, 1&gt; elle se l'oubli du roi : trois années ainsi doulou~inon de Lenclos fuL-elle une courtisane? vanlait : son cœur ne fit jamais de soLLises. reuses. Enfin elle quille la cour ; Louis XIV
Le mol esl bien offensanl pour une personne Elle était bien Lrop modérée pour aimer laisse parlir avec indifii;rencc la plus aimanle
aussi éléganle et de Lant de politesse. JI ne lui &lt;l'amour. Son inMpendance ne lui servit de de srs maitresses. Le jour où elle prend le
manqua que d'ètre mariée, mème vaguemenl, rien, pas même à faire des folies. L'étiquette l'Oilc, Loule la cour se rend à la pelile chapellr
pour jouir de la plus haute considération : des gens de cour, el la cra inte .de la société des carmélite . C'est une belle première :
encore Mme de La Fayette l'appelaiL-elle son n'eussent pas mieux in piré celle avenlurière Mme de Sévigné remarque que l'amanlc royale
amie, Mme Scarron la consultait, el la reine sans aventure . Le mot le plus sage qu'elle est fort jolie en religieuse, el critique le serChrisline de Suède ne dédaignait pas de la ait dit esl celui-ci tJu'elle prononça vers la fin mon de Bossuet que l'on s'accorde à Lrourer
\'enir voir. Mai elle redoulail le mariage, cl cl qui csl plein de rcgrel : &lt;&lt; Qui m'eùl pro- inférieur ce jour-là. Quelle pitié sœur Louise
tous les engagements sérieux qui déterminent posé une pareille vie, je me serais pendue! » de la Miséricorde dut-elle éprouver pour ce
la r espectabili té. Jeune, belle et bien née, elle Car rien ne vaul de sentir son cœur, de souf- monde de petites passions médiocres et de
donnait au siècle cc specLacle afOigeanl de frir el d'aimer. Elle avait rompu avec les pauvres àmes sans vigu&lt;'ur ! liais elle ne sonn'avoir pas de mœurs et pas de préjugés. conventions, mais son siècle froid cl correcl geait pa à a,·oir pitié, elle s·élcvait de l'amour
Chose singulière : on lui pardonna l'absence pesail sur clic. Je n'ai pas dil qu'elle était humain à l'amour de Dieu oit ne sont plus ni
de ceux-ci comme de celles-là. Deux qualités bonne mu icienne, el &lt;1u'eUe montrait les plus déception ni jalousies. Elle oubliait, elle
faisaient oublier sa nou\'eauté indépendante. jolies mains du monde en jouant du luth, du aussi, auprès du Consolaleur qu·ellc s·élait
Elle avait cc qui constituait alors l'honnèle Léorbc ou de la guitare.
choisi. - &lt;1 Quand j'aurai de la peine aux Carhomme : la sùreté dans l'ami tié el le ton de
mélites, - disait-elle à ~Jme Scarron au tcmp~
et&gt;
bonne compagnie auquel elle formail les
où, dans le monde encore, elle songeait à la
Laissons celle pauvre femme spirituelle retrailc, - je me so uviendrai de cc qu'ils
jeunes héros, Lels que Condé el La Rochefoucauld. Son époque pouvai t se reconnaitre en pour courir au-devant de Loui e de La Val- m'ont fait souffrir. Jl C'étaienl du roi et de
son àme équil ibrée et régulière, qui introdui- lière. Elle mérite d'èlre vénérée, presque à ~[me de Monlespan dont elle parlait. On dit
sait de l'ordre jusque dans ses désordres. l'égal d'une sainle. Elle aima éperdument, el 111ème qu'elle avait support é si longtemps
Mme de Sévigné, qui l'appelait en riant sa la souffrance la donna it Dieu. Quelques évé- leurs humilialions par e pril de péni tence el
belle-fille , n'élait pas f~chée que son mauvais nements tragiques résumcnl sa vie. Elle a par goùt de la douleur. Mais l'apaisemcnl dut
sujel de fils cùl celle relation rassurante. dix-sepl ans quand le roi la voil à Fontaine- se faire bienlôl dans une àme si parfaitcmcnl
Ninon excellait à modérer les passions : ses bleau : imaginez une fraicheur d'aurore, el douce et tendre. Ses quelques joies d'amour
amants écondui ts avec grâce, - au bout de des yeux profonds et mélancoliques comme ne la Lroublèrcnl jamais, cl elle ne se souvint
peu de Lemps, par suile de sa prompte lassi- ces lacs de montagne qu'on rencontre cachés que de la faute qu'elle amil commise en aitude, - lui dcvcnaienl bienlol des amis. Elle dans les sapins. La bea uté de Louis XIV en mant. Plus tard, Mme de )fontespan, à son
n'avait pas de coquetterie : si elle prometlait pleine jeunesse étail admirable. Elle oublia to ur abandonnée, vint la voir. Quelle fut
un amour éternel, e'était en riant, afin que quï l était roi pour se donner Loule au beau l'entrevue des deux femmes? On peul imal'on comprit que celle éternité durerait quel- jeune homme qui la séduisait. Comme les giner les paroles pacifiques cl délicates de
ques nuils el pcut-èlre quelques j ours.
arbres de la forèt devaient s'incliner doucc- sœur Louise, rafraichissant comme une caAu fait, on cite d'elle un billet d'amour '. mcnl sur cc co uple aimable! Cependant elle resse l'àme désemparée de son ancienne ri raie
li csl d'un laconisme désolarll : - Je n'ai- n'oubliait point de se tourmenter, et sa piélé il son lou1· abaissée.
merai qtte La Châti·e. - Ah! le bon billet étail un grand obstacle à sa passion. Deux
Mlle de La Vallière, avec son unique amour,
qu'a La Chàtre! dit-on encore aujourd'hui. fois clic s'enfuit de la cour. La première, cc remplit bien autrement sa vie que la légère
J'aimerais que le xv11• siècle nous eùl transmis quelques billels doux de inonde Lenclos,
el la correspondance amourcu c de Mlle de La
Vallière. Je demande pardon à la sainle carméliLe de la placer en si mau\'aisc compagnie :
c·csl pour mieux faire comprendre son àmc
dérne urée. La courlisane esl bien plus de son
Lemps correct el ordonné, que l'amante royale.
Leurs lellrcs eussent mis en lumière celle
dilférence ajoutée à Lanl d'autres : on eùt
retrouvé !"esprit du Lemps chez Ninon, et le
cœur de Loui c de La Vallière nous eùt paru
plus près de nous par son goùl de la douleur
et ses ardeurs passionnées. Aucun aulre document de l'époque n'aurail eu notre préférence.

1. Au x,•111• siècle parut un volume apocryphe de
!iinon de Lenclos. Il est intitulé : Mémoires 1ur la

vie de Mtle de Lenclos, Amsterdam, François Joly,
1 7i5. Cel ounage, tout paré de grâces ironiques et

légilres, fait songer à l'heureuse collaboration de
J~rômc Coignard et de li. Bcrgcrcl.

L '.llJHOU'R_

.

.JIU XY11• S1ÈCL'E - - ~

Ninon avec s?n bagage de caprices rt de passades. Co~brcn pensent al'oir beaucoup vécu,
parce CJU 11 se sonL fort démené dans ces
intri_gues oir I? ~ m· ne se prend point, qui
seraient surprn s ris connaissaient une seule
d_c' é~ o_tion' réscn t:_es à ses élus pa1· la passion_ ,,entable! Des 1ïcs qui parnisscnt ternes
PL l'ldes fw·rnl Ioule. consumées par un sentiment d'uncadmiralilc continuité de violence. &lt;&lt;Le plaisir de
l'amour est d ' aimer1 ,,, cl chez qucl11ue -uns ce plaisir
est &lt;&lt; tme rolupté inlérieurc 11ui use l'l
lue' ,,. A ceux-là je
con cille de méditer
la l'ie dcsœurLouise:
ils y Lrot11wont de
quoi flatter leur rc('hcrchc de tc11drcs c
humaine et mèmc
dirinc.

s'embrase encore de lumière au soir tombanl mill.r qu!lla le Por~ugal en 1662, rappelé par
lorsque l'ombre a envahi les pentes inclinées. des derorrs de farrnllt&gt;, et le souci d'une carcoul'ertes d'olil'iers el de Yignes, qui l'enl'C- rit•re brillante.
l?ppenl. Un eourr nt de fra11ciscaincs était
La paul're abandonnée écrivit : cc sont ces
1ornement dl' celle pl'lite ,·ille. r 1w des reli- lcltr~s que nous arons. Le capitaine les laissa
gieuses, )laria11na .\lraforada. rit )f. de Cha- pt'.!)lit'r en. 1(iti!J. mais ne retourna jamais ;1
milly-en grande tcnuL', de la terrasse du ro11- Bcri. Il aJouta ce lrophfr d'amour à ccu,
rcnl, cl son cœur ful (:mu. En cc Lemps, le qu'il arait rt:collés dans le camp .
Dien que longu!'s
et monotones, Cl'~
lellrcs sont admirables. Elles surpasse111
en caractère celll's
d'lléloïsc, 11ui mèlai t
par instants de la
science historique à
ses transport . line
jeune femme unissant dans un mènw
senlimt'nt la l'Oluplé,
la Lendresse et le goù t
du sacrifice, bien humaine par les ardeurs
de sa chair et son d0sir d'aileclion, audessus de l'humanité
générale par l'oubli
Xous ne connaide soi-mèmc, la grantrions pas une lettre
deur de la douleur
d'amour intéressante
et
l'amour de son
au xrn• sii·clc (on ne
amour, se lil'J·c à
saurait te nir po u r
nous en longues plainamoureuse la sentes passionnées.
uelle correspondance
Marianna aime an•c
de la préside11te Ferune spontanéité dirand, qui sans cesse
gne de louanges. go urm ande son
t&lt; Yous me parùtcs
amant le baron de
aimable
a,·ant qu e
Breteuil sur son armus m'eussiez diL
de ur irrsuffîsantc),
que Yous m'aimiez,
sans la l'anité du ma- écril-clle à son
réchal de Chamilh
amant, - l'OUS me
qui nous rai ut le;
té moi g nâtes un e
cinq lt•tLres célèbres
grande passion, f en
de la rcligieu c porfus r a,ic, el je m'alugaisr. Crs lcllres,
bandonnai
à yous
c'est loul un ronra11 à
aimer éperdument. ,,
la Pierre Loti, aur1uel
Elle n'a pas un geste
il ne manq ue ni exode
coqucllerie, etc'est
ti me, ni jolie étranla
coquetterie
qui regère abandonnée, et
tient le plus les homI' 'est encore toute une
mes ordinaires, com.\me de jeune lemme
me Chamilly. Ceux
ardente et naturelle,
qui
sont supérieurs on
une des plus ro111pl1'•qui
ont simplement
les e1_1 tendre se qui
L 0L ISE- PR.L'\ÇOISE DE LA BA!:l!E-LEBL.IXC 1 DLCl!ESSE DE L A V ALLI ÈRE.
des habitudes d'anase pursscnt connaitre.
Tableau de J EAN NOCRET, (Musée de Versailles.)
lyse, dédaignent les
Je rappellerai en
petits manèges, le~
deux mots le roman :
artifices, les feinles r t
i( eSL. banal. Eu 1661 , uu jeune officier de parloirs, et &lt;JtH.!l11uefois J 'autrcs pièces, s'oules lcmpori~ations destinés à déreloppcr l'ahance? le comte de Saint-Léger (pl us Lard n aie11t aux hommes. )larianna était jeune.
mour, qui deYic11L ainsi semblable tout enlfüll'~UIS de c,bamilly) sui rit CIi Portugal le bl'lle, rr0dule cl c11fern1éc : aulanl de raisons
semble ,'t un combat et à une comédie.
mar:chal de Schomberg que Louis XI\' en- pour rcouter les paroles du militaire. Et c•e~t
Plus tard, après l'abaudon, la peti te reliroyart pour soutenir le roi do11 .\lfonse da11s un grand al'antage de courir des dangers au
gieuse, qu i est d'une psychologie très fine,
~a lutte contre l'Espagne. On se hatlil sotll'ent moment oit l'on reul séduire. La menace de
s'aperçoit bien qu'elle a fait fausse romc :
d31:s la pro,·ince c1·Alcm-T1'jn, :rnlum de fl1:ja, la nro,·t rsl 1111 philtrP d'amour : il y a une
rllc comprend rp1r l'amour tout seul ne donne
qm se dresse au s0111111et d'une rulli11c· et générosité à ne pa~ allri~tcr par un refus des
point Louj our~ Je l'amour. et qu'il y faut
1. La Rochcfoucaulrt.
j ours qui pem ent être comptés. Les joies des joindre un peu d'habileté.
2. Renan.
deux aman ts furen t éphémères. )J. de ChaDe même qu·elle se donne spontanément,
1. -

llrSTORIA, -

Fasc. 3.

8

�1f1STOR..1.Jl
clic ne réOéchit pas à la durée de l'amour.
Elle ne doute mème pas qu'il ne soit éternel.
Elle écrit adorablement : &lt;&lt; Je. m'apercevais
trop agréablement que j'étais avec vous pour
penser que ,,ous seriez un jour éloigné de
moi. » Elle n'a jamais songé que ses plaisirs
cesseraient a,,ant -sa nassion. C'est la beauté
d'un sentiment naturel de ne pas envisager
sa durée. Les êtres simples sentent ainsi : ils
ne gâtent point leurs heures de joie en r
mêlant la cerlilude qu'elles finiront. Ils ne
tourmentcnl point leur bonheur présent par
des questions indiscrètes. Us ne se demandent
pas s'ils aimeront toujours : au moment où
ils aiment, l'amour contîent pour eux l'éternité.
Seulement c'est une grande souffrance de
tomber d'un pareil rêve. Marianna est plus
belle et plus ardente dans la douleur que dans
le plaisir. Par là, elle montre le caractère de
son âme. Bien qu'elle aime pour la première
fois, elle connait crue son cas amoureux esl
rare. Elle écrit à Chamilly : &lt;&lt; Vous troU\·erez
peul-être plus de beauté (,·ous m'avez pourtant dit autrefois que j'étais assez belle),
mais vous ne trourerez jamais tant d'amour,
et le reste n'est rien. » Elle le plaint de ne
pas sentir aussi ,·ivemenl, et préfère sa soul'francc aux plaisirs languissants qu'il doit
trom-er auprès de ses maitresses de France.
Quelles maitresses pouvaient en effet se comparer en transports à cette ardente religieuse'?
Elle se flatte qu'il ne pourra l'oublier entièrement, cl que loin d'elle il ne goùlera que
des joies imparfaites. Ici je crains L\u'clle ne
s'abuse : Chamilly devait être de ces gens peu
imaginatifs qui ont besoin de la présence
réelle pour s'enflammer, et qui manquent de
précision dans le souvenir comme dans le
rêve. Comprenant qu'il ne l'a aiml'C que par
Yanilé, - et quelle vanité pouvait-il lrourcr
à séduire une pauvre nonne ingénue cl sépa1·éc
du monde? - clic rcgrellc pour lui qu'il se
soit privé, en en usant ainsi, des plaisirs infinis qu'il eût ressentis dans ses emportements
d'amour, s'il avait aimé.
De se connaitre un amour si magnifique,
elle se prend à aimer cet amour. Elle se rend
compte, sans oser encore se l'al"oucr, de la
médiocrité de son amant, el, pour décour rir
un objet en harmonie avec sa passion, elle
s'adresse à celle passion même. « J'ai éprouvé,
écrit-elle, que ,,ous m'étiez moins cher que
mon amour. » Et ailleurs : c, On sent quelque
chose de bien plus touchant quand on aime
violemment que lorsque l'on est aimé. » Elle
parle avec son cœw·, comme les grands
moralistes avec leur intelligence : Pascal,

La Rocheloucauld ; Stendhal, théoriciens de corc vous m'allcndrissez, sœur Marianna.
Yous fûtes délicieusement nlive en le .choil'amour, lui prendraient des pensées .
Elle est bien du pays de sainte Thérèse, sissant. Ou plutùt ,·ous ne l'avez point choisi ;
par la passion dont elle est dévorée. Comme il est. venu à l'hc1u·c précise oü vous aimiez.
la sainte, mais pour un aut1·e sentiment, elle Saint-Simon, qui avaiL plus de jugement que
désire de .souffrir. Cc sont des cris tout espa- vous parce qu'il n'arnit pas les mêmes raison,gnols que ces mols : « Aimez-moi toujours, pour èlre aveuglé, a connu votre amant lorset faites-moi souffrir encore plus de maux. l&gt; qu'il était 1:e,·êtu de tout le prestige de sa
La mème ardeur surhumaine se reLrouYc réputation guerrière : il le Lrourn grand et
aussi bien chez l'amante terrestre que chez gros, bêle et lourd, et s.'étonna qu'il ail pu
l'amante divine. La rnluplé de la première inspirer_un amour aussi· désordonné que le
confine par sa violence au mysticisme de la 1·àtre fut. ,\joutez qu'il ne manquait pas de
seconde. Nous pouvons admirer cette frénésie l'aLuité, puisc1u'. il exhiba vos lcllrcs it chacun.
merveilleuse, enfantée par celle terre lirùléc L'histoire le déclare homme d'honneur, bic11
de soleil. Loin de détester la vie, Marianna 1iu'il ait pris le rôtrc. Cependant je comprends
l'adore, puisqu'il lui !\St donné d'y souffrir très bien que vous l'ayez aimé : il dcrail èlre
aussi cruellement. Sa passion s'exaspère dans ,·igourcux et plein d'entrain, et vous èlcs
la solitude et l'abandon : son goùt-de souffrir excusable d'aroi1· pris ses caresses pour des
par son amant élargit son amour, el son cœur transports de son âme . Ainsi son âme vous
qui saigne se réjouit d'avoir beaucoup de sang parut ardente. Les gens de sport sont enclins
à donner celle illusion. Yous arnz compri,,
à répandre... .
quand il fut par ti, que sa tendresse cessait
arec son plaisir, tandis yuc le ,·ôt.re ne faisait
qu·un arec rolrc passion. Je ,·ous demande
Sœur Maria11na, - JC néglige i1 dessein pardon pour lui qui fut un malotru , comme
rnlrc nom de famille qui est pénililc il pro- l,caucoup d'hommes. Mais mus ne l'ùtes pas
noncer , - sœur de tous ceux q1Li ont aimé plus mal par tagée qu'un nombre très grand de
et se sont donnés à l'amour par une inclina- ,·os compagnes. Nous avons YU que Louis X.l \'
tion de leur nature, sœur de tous ceux qui se plut à hw11ilicr Louise de La Vallière, cl
ont souffert à cause des ardeurs infinies de nous rcrrons Julie de Lespinasse s'éprendre
leur cœur, je ,,ous imagine sur la terrasse de aussi d'un militaire dépourvu de constance :
votre petit couvent de Béja, à l'heure oü le il est vrai qu'elle était déjà·vieille et ennuyeuse,
soleil se couche derrière les lointaines collines. cl que votre disgràcc vous advint durant votre
De la campagne desséchée montent des l"a- beauté. Les hommes les plus aimés sont impcurs roses et violclles. II a fait chaud tout périeux et égoïstes. N'a.yoz point ,·crgognc de
le jour, et la brise du soir n'est pas encore ,·olrc ~L de Chamilly. Cc n'est pas lui 11ue
assez fraiche pour soulager. Vous vous èlt•s ,·ous airnàles, mais bien ,·ot.rc amour. Vous
orientée dans le ciel, el vous regardez vers la l'avez dit vous-même. Pour l'avoir compris,
France qui vous a pris rolrc amant. Yous soyez louée, cl aussi pour avoir aimé la vie
soupirez, et rnus croisez ,·os fines mains sur dans ses grands mouvements de joie et de
votre 'poitrine, sanctuaire de votre tendresse. douleur. Ce qui importe avant. tout, c'est
Vos yeux noirs ne pleurent plus, tant ils onl d'aimer, c'est de sentir son cœur si grand que
déjà versé de larmes : ils ont i;ct éclat déro- lout l'univers s'y précipite, c'est d'étreindre
rant quc donne la fièvre ou le désir. Vous êtes par un seul sentiment spontané de 11olre natoute jeune, à peine vingt ans, et votre visage ture le sens di \'in qui est en nous. Sœur Maa cc teint mal et chaud qui est excitant à rianna, ne regardez pas \'ers Je pays de l•'rancc
regarder. 01Li, mus êtes belle, et vous serez où Yolrc Lendresse s'exila. Le soleil s'est couencore aimée, si la règle un peu relâchée de ~hé, les étoiles brillent sur la campagne odornlre couvent n'y met pas obstacle. Vous ferez rante. Les souffies du soir viennent rnus
éprouver à d'autres les souŒranccs que vous caresser. Mellcz LI mai11 SUI' votre cœur : il
avez endurées : car ainsi va le monde. Peut- est tout frémissan t. Cc n'est plus le souvenir
être aimerez-vous de nouveau. Cependant de M. de Chamilly qui vous agite ~ celle
vous n'aimeriez plus qué votre vie serait la heure, c'est cc désir immense qui brise les
plus amoureuse du monde: vous arnz dépensé àmes délicieusement et que la vie ne peul
en une fois des ardeurs magnifiques qui font assouvir, c'est l'amour enfin, dégagé de ses
voiles, tels que seuls le connaissent ceux qui
notre admiration.
ont
pleuré sur les ruines de la tendresse
Sans doute rnus vous êtes méprise sur
l'homme que vous avez aimé. Pour cela en- humaine.. ..
HENRY

BORDEAUX.

L 'LIIPÉRATRICE E UGÉlilE ET SES DA.\lES D'IIONl,'EUR
..
. -

Ta bleau de W l NTERllALTER,

LES FEMMES DV SECOND EMPIRE
~

Autour de l'Impératrice
Par Frédéric LOUÉE.

II
Ce~_cndant, on commençait à s'apcrccroir
:iue l 1~péralricc elle-mèmesc laissait gagner
au verl.Jge de celte faveur extraordinaire du
so_rt._ Son humeur prime-saulière s'en ressentait
. Jusqu "a se montrer incohérente et rersal1le. Sa naturelle mobilité l'entrainant d'un
~1~mcnt. il l'autre, au x cxtrèmes des idées et
c~ _sent'.menls, se rendait de plus en plus
sens_1ble a ceux qui l'approchaient. On notait
malwnement
de 1•·mconsequcnce
·
dans certaines
0
mJ~e~~a1~~\ i enre de c1;itique acerbe, de la part des
préter l'o , ·. 11 d186~, l ,u, de ceux-là croyait interpuuon e bien &lt;les gens lorsqu'il écrivait :

de ses P! r?les. E(lc arait éveillé la critique ,. années, par un reste de tlmidit , t· ..
é · ,, .
e emmmc,
_E~e cta1t o":1mpotcnte aux Tuileries et le EuO'
o ~1e s eta1t tenue totalement en dehors du
fa1sa1t apercevoir. De complexion nerveuse et terram brûlant de la politique L'
" . .
• empereur
de caractère vif, peu accessible au raisonne- s eta1 t 1ien donné de o-arde de l'y introd .
et
ell
l'
.
o
mre,
~ ent, ~out impulsiYe et par cela prête aux I' e ne en avait point prié. Mais des cause~
rnlcmperances les moins justifiées comme aux o verses et d'ordre personnel l' ..
. , d
, emw ma'1
plus nobles élans de l"ùrnc, clic inquiétai t son d.
_eg~1sec c 1a plupart des membres de la
: nlouragc ?t ei'. pr&lt;:micr lieu son flegmatique fa!n.1llc Bonaparte, des dissentiments plus
cpoux, qm cra1gna1l fort les explosions sou- pen1hles avec l'empereur, dont les écarts condaines de ce zèle gomemant.
Jugaux se trahissaient jusque sous ses yeux
Une ingérence aussi tumul tueuse n'avait ~ans le~ fètes de la cour comme aux re'ce1i~
pas éclaté d'un seul coup. Pendant plusieurs t.1ons m1msterie
· · · Iles, et une perception dillë« J'ai peine à anal.rscr le caractère de cette femme
~t Je c~éco_unc encore rno111s où clic ,·cul en Yenii-'
Son allcchon pour l'empereur es( affafre d'ambition;

son
me pa,
.
,
elle amour
n'amt maternel
da
. iai•t 1res
prohIematiquc
• et
o·
ns aucune c1rconstauce de
. . .•
concilier l'alfcclion des Français. »
mamcrc a se

�_ _ _ _ _ _ _____:___ _ _ _ _ _ _ _ J

111STO'J{1.ll
.\. cc moment l'Italie, t1·ès impatiente de lllJLll"C 1, son impéralricl', galan t c•n_rcrs la
reutc ·des réalités de la situation, lui aYaienl
femme autant que fidèle 1, sa consigne, le
décourcrl le Yide de son cx;stcncc intime. ]~l!e rentrer en possession de n ome cnco1·c sou- crnl-&lt;&gt;a rdt&gt; tombe aux gc1,oux d' J.;ugénic. en
s'était promis d'en prendre loul au moins mise à la domination temporelle du plpe, étcncE11t la baïonnrtlc au lral'ers de la porte:
une sorte de rel'anche morale rn pro1~rnnl niclamail le rctrl it dt'S troupes fran9aiscs.
- « )lajesli, on ne passe p:is, ordre de
qu 'clic po:ira:L ~orlir dl'S dl'la'ls de la loildlc char"écs de gara11Lir b som·e1·aineté des pon!'Empereur.
lil'e/.\u contraire. lïmpératritc, lrès dérnaée
·l tlu ,T111 écfr 1wcndn• sa pari des cho,t•s
&lt;( C'est cc que nous allons roir! ... 1&gt;
l .
t'a
'
• .
.
.
1· .
1
:;frieuses, con,eillcr, d11:1gt•1:, 1111r10u? pu !l:- 1 l'J;:&lt;&gt;lise el ne souhaitant rien autant que de
El cavalièrement elle saule par-dessus la
voir
~on
époux
justifier
la
qualification
de
tlucmcnl. l&lt;:l elle en al'a1t s1 bien pris I habiMajesté Très Chrétienne, Eu?énic _appuyait hi baïonnette du soldat de parade, enfonce la
tude qu'elle ne voul11t plus s'en détacb; 1·.,
porte cl se précipite au milic_u de la salle a:·t:c
Elle élait parrnnuc à exercer au
d _une mainlicn du détachement français, pour la la Yio?encc d'un ouragan. L empereur pn·s1humeur turbulente, cl que d'aucuns JU~c_aicnt protection des ]~Lats rom~ns. Deux ~uxiliaires dail, graYc, impc1'lurbable, a~?1~l seul kL lèlc
brouillonne, une réelle influence poht1t1u:, puissants: )follcrnich et I ambassadrice, sccon- cou,·crlc au milieu de ses m1111slres rl'sp1·rqu'arnit beaucoup accrue sa régence de_ 186,&gt;. d,licnl ses yucs cl n'hésitaient pas i1 les sou- tucn:s: el allc11tirs. Mais le rnul'l'1•a:n 11'l'11
Elle inten·cn'.lil. sinon dans les cons_c1ls, d1'. tenir auprès du cahincl français!. li fallait impo.sc po:11t i, l'épouse irritée, &lt;JUi ne rnil_l'n
moins dans la connaissance des q1'.cslio1~s q1_u aviser sm· la conduitr 11 tenir et prendre une lui que l'homme, le mari, cl le pr~u'"?· t ll'.·
s\ trailaicnl. Les ministres ·prcn:ucnl 1 hah1- décision. Napoléon 111 réunit le conseil des l'a droit 11 lui. d'nn rcYcrs de main ,1ell1• a
t,;dc d'aller chez clic. Oa lïnslrui~ail dl's ministres, afi n d'en délibérer ; cl, redoutant terre son cltapcatt cl, sans dire un mol, rl'salfaircs du jour. Elle objurguai_t cl _Pronon- non sans cause 11ue J'i111pél'alricc ne songcùt it ~td comme clic était entré&lt;', laissant l1•s
i·ait. Srs idée. personnelles se lorm:ucnLsu,. inllucnccr de sa présence l'examen de la minist res stupéfaits l'l consternés. Co1111aisÏcs co11fidc11ccs r1ui lui étaient fo ites,_cl ~c ,1ucstion, il défendi t qu'on la 11rédnl de celle sanl la faiblesse intime de ~apoléu11, clll' 11e
rowpli11uaic11l de préjugés ou de parlis pris assemblée sccrNe.
liais cc qu'on lui rachail clll' l'arnil su; cl, s·,•11 tient pas 111, cl. veut aussi l'air~ son _r1_111p
aYet: lcsiiucls J'crnpercur cul à lutter.
..
dtLal. .. conjugal. l•:llc remoule arec prec1p1La plus chaude de ces alcr'les c:1ra-olf1- rom111c les im prcss:011s étail'nt 1·ires CIi son latio11 dans son apparle111c11l, ordo1111c dl's
ciellcs eut lieu ,·cr·~ la fin de 186 / et ,,1111 ,l111c d' l~spag11olc, s~us le ('011 () de Cl''.lc no,u- préparatifs de départ cl s'cofuit du palais, t·11
d'ètrc racontée. G'élail, disons-nous, ~-~ns l'l'llc, aussitôt homllon11a11tc de coL•rc. t.11· roilure, 1t11 silllple fiacre, sans antre eomparula plutùl ((li ·cl'.c ne man:'.1a 1·e1·s la ~aile de
le'S dcrni8res années de l'Empire. L'Expos1
.
• 1Jo11
délibération.
Lin ccnl-cjardc t;lait piaulé denrnl gnie qu'une dame d'h~nneur; Eli? pa_rlait c!1
aYaiL formé ses portes cl les som·c1:a111s_ ~lra11.\ngletcrre, espérant bien q~ on I y nendra:l
"ers leurs malles'· De ,·agucs mqureludl's la porte cl chaqi d'en interdire l"a~_cès _11 1·eiiuérir rl que, pour obtenu· son retour, on
~om:Ucnçaicnt à se faire jour , et ~es ala~mcs ,1uiconquc. Il ~·oppose au passagP de 11mpe- lui céderait de tous points.
.
s'éYeilJaienl et dPs bruits se rcpanda1cnl. tucu c son rerai ne.
Qu'allait-il se passer'? Comment ex pliquer
&lt;I Je
rcux
entrer,
relirez-mus!
11 cr;c. vanl-coureurs d'éyéncment grarns, •
au.dedans
t.l
.
i1 l'opinion publique celle étrnngc équiJ'.é~·/
.
et au dehors. Les partis exlrèmcs s ag~ta:ent. L•cllr an'C emportement.
Plein de_trouble, en .celte alternat1w ou _de Aussitùt de prcnJrc des mesures. On cho1sll,
Par des sigDes qui ne 1rompc11L po1n_1. les
faillir
aux ordres qu'il arnil reçus, ou de faire parmi l'cnloura.gc habi tuel d'Eugénie, une
esprits à longue portée, la scène pol11iquc
femme ayant avec
s'annonçaitprête pour
l'impératrice quelque
des transformations
ressemblance de fiprochaines el de nougure et d'allul'C; 011
Yeaux acteurs. L'eml'embarque en grand
pereur était malade,
appàrat dans une Yoiindécis, flottant entre
ture de la Cour, pour
des 1·ésolutions généla gare du Nord, et
reuses et des retours
le bruit esl semé l'or!
à l'arbitraire sans feringénieuscrncntque la
meté. L'impératrice,
souvcraine des Fra11111oius occupée des
ç;lis est allée rendre
dissipations mondairisitc 11 sa chère arni,·
nes, oü s'était répan\ïctoria. Du mèmt:
due JiéHeuscmcnt la
train un diplomate
jeunesse de son rès'était rend u aupt'L'S
•Yne s'immisçait de
de l'impératrice pour
C,
'
plus en plus_ dans les
lui représenter lès
11ucstions d'Etat. l!:l~e
suites possibles d'une
en t1·aitaitarecles mitelle aventure. Elle
nistres, elle en discuara it eu déjà le
tait avec l'empereur cl
Lemps de réfléchir. La
faisait connaître, sicorrecte )la.jcslé brinon pr éval oir, des
tannique u·aYail pas
L'1.itPÉR.\TlUCJ:: Et.:GÉ:-.u; QUHA.'\f LES TëlLEIUES, LE ·1 Sl::PTl.lWIU: 1870.
désir~, des rnlontés,
approu1·é la fugue,
qui u'élaicnl sournnt
au contraire, el conque des impulsions.

wc

1. Douze empereurs. et roi~, six P.!·inccs réguanls,_
un vice-roi, neuf hénllers pr~somplil,, sans c?mptc1
toute une série c\'altc·sscs, :1ra1e11l éle l_rs hutes d~
Paris, depuis te JJrinlemps; C~lle ,tall, to_qt~e cxallml
de joie el d"orguet! les paneg)Tlsles ~111 11;~•\c_-_.
_
2. Le prince Richard d~ M~tte1 n,ch.ec1 11_.111, dans
I" l mne de ·1862, à un tanuher des 1 uilcr1es, celle
l:t~r~ intéressante, qtlÎ ne laisse aucun do~le s~r le ~ond
de ses opinions; de partage a,·cc celles de 1 1mpc'.·alnc~:
« Chàtcau ,le I\O'JHgswarl. 27 "'plcmh,c18ûl.
« )Ion· cher ami,
.
.
« Un de mes amis m'écrit que rous sembl-ez uu1u1cl

des clforls que fait le parti exlrèmc pour amr_ncr .tê
uourell,, 5 co11c&lt;·ssio11s dans la qucsllou ru111a1nc. Je
\'OUS assu rr l l H 'aprês _ma . d\r1_11l•r~ ~ eut r~ruc a,·~~
l'einpcrrur l'i I i111péralnce. a_ ~aml-(,lou,I. .te 11~ P_~11 •
ci-oirc que cc parl1 ail la 111~1nd1·e d1ancc de rcus,1r.
Les paroles que f a1 rcn1rdhcs de la bouche _,Ir
l'empereur étaie!1l. si cxlih&lt;l)~s cl si_ digne'. l.(Ue J "'.
emporté la co1w1cllou (&lt; es la1ls seuls pou11a1c!ll m e
ta fa ire abamlonncr) que 1&lt;· statu q110 sera mam!cuu
â Rome tanl que 1"11rméc r,·ançaisc. ne pou na qmt_trr
honorahlcmcul la ,·illc étc_rnelle. , ous sarez combien
je me félicite de pouvoir proclamer hautement la

'" 116 '"

crmel.; ;11·ec la&lt;1uclle _l'empereur a toujours lenu les
promesses qu"il m'a fa1tcs d ma1nlcuu le; assur,wces
qu'il m·a. ,Jo,_rnécs.
.
,
. _
(( .\USSI SUIS-Je pc1·suatlc quP_ 1cmpc1eu1' !out. eu
mén~~eant ses inlérèls en llahe,
cèdera_ pas I es,en1/1 dr la 11ucslio11. Telle était la connc11011 de
i:ellc qui , /JoUI: moi. cl pom: beaucoup de_ m~nde,
1wrsonnilic a chg111lc (le la I· 1·ai1re cl la lo) aulu di11:osli&lt;1ul'.
.
« \"ruillrz. aussi ro11S ne m'oubhcz pas, me rappeler
au soureuir de LL. fül.
« :\lEIIERNIC JI . 0

ne

'-----------------------------------naissant la rausr de re rnpgc intrmpcslif', sait., entreprenant., a,·entnrrux. JI y arail, dans
al'ail reçu froidement la souveraine à laquelle, le conseil , deux partis : celui de J'emperPur
d'ordinaire. elle prodiguait, dr loin ou de el celui de l'impératrice, l'un prudent. cl cirprès, les marques d'une réelle affection ; et la conspect, l'autre agressif cl belliqueux. Il C'sl
belle princesse en fuite n'cnL 1t faire que dr hors d&lt;r cloute qu' l~ugénic poussa aux résoreprendre discrètement le chemin des Tuilr- lutions exlrèmcs, qui rendirent irréparable
rics cl de l'appartement conjugal. L'histoirl' le choc de la Frnncc et de l'Allemagne 1.
ne dit point de quels gages fnt scellée la ri- Elle voyait avec anxiété le moment où le
conciliation.
prince impérial succéderait à son père dans
Quoi qu'il en fùt, les désaccords qui se des conditions de force cl de stabilité Lrès
produisirent, d'aventure, entre l'empereur cl amoindries. A l'intérieur, l'Empire devenu
l'impératrice, provenaient rarement d'une parlementaire trahissait dans ses décisions
cause politique. Des motifs plus directs la une longanimi té qui étonnait les ennemis
forçaient à élever la voix et l1 se plaindre. Elit' mêmes du gouvernement. Les mains qui
ne supportait pas sans colère l'humeur Yolagc tenaient le pouvoir défaillaient. Une guerre
de son époux et la dispersion de ses fantaisies heureuse et qu'elle s'imaginait, n'écoutant
galantes. Napoléon, qui était ondoyant dcl'anl que son désir, devoir être aussi glorieuse
les hommes et faible avec les femmes, el qui que la campagne de Crimée, aussi courte
aimait sincèrement, au fond de son cœur, la que celle menée contre l'Autriche, celle
l'0mpagnc qu'il avait choisie par amour, faute guerre pouvait être le salut de la dynastie.
d'avoir rpousé celle qu'il aurait élue par Elle ne la proroqua point, mais son ardeur
ambition ; Napoléon, qui était un tendre dans cl ses élans ne serl'irent pas à l'empêcher.
lïntimilé cl donL la façon populai re de pro- Au contraire. Et lès idées de l'impératrice
noncer le petit nom de l'impératrice, sans dire prédominèrent, Son pom·oir fut assez grand
la première lellre, ral'issait les dames d'hon- mème pour amener le changement des disneur en général et Mme Carelle en particu- posilions primiliYcs résolues, en cas de
lier ; Napoléon, qu i chérissait sa femme et guerre, sur le rôle de Napoléon Ill et la
aussi la tranquillité, n'appréhendait rien Lant répartition des corps d'armée.
11uc les accès de jalousie, ou de dignité offenOn ne suspend point le cours de l'inérita~éc, auxquels il donnait si souvent prise. Un hlc. Quelques mois,\ peine s'étaient écoulés,
famil ier dn chàlcau le disait i, un conteur depuis que l'Empire autoritaire arail fait
d'histoires :
place à l'Empire libéral. On en croyait les pro« L'cmpt'renr, rnyrz-Yons, a lellcmcnt pcm messes de lon~ur durée. Et celle ,rcondc n10du hruit dans sa maison rru'il serait cnpablc 11archic napol1;onirnne, issue d"un coup de
tl,, mettre le feu aux quatre coins de l'Europe force et qu'on espérait lrgiti mer par l'illusion
pour se souslra i1·c it l'une des scènes de mé- d'une hérédité, s'écroulait sous le poids d'un
uage dont il fournissait le. raisons par ses désastre inouï. léguant à la troisième Républiinfidélités. &gt;l
que, avec les néaux de l'occupation étrangère,
u )lellrc le feu aur quatre coins de l'Eules funestes pcrspecli1·es de la ru ine cl du dérope ! 11 quel excellent dérivatif aux tracas membrement de la patrie.
domestiques d'un porte-couronne, excellent
Depuis la fatale journée du 15 juillet, desurtout pour les peuples, qui ont à en sup- puis la déclaration de la guerre, la France
porter les risques et les frais!
n'avait subi qu'une série de défaites. Le soufne
Ces crises, ces traverses, n'empêchaient révolutionnaire emporta ce qui restait du
point de persister un réel attachement, sur- régime impérial. Au matin du 4 septembre,
tout du côté de l'empereur. Les heures reve- le prince de Melternich et le chevalier Nigra
naient fréquentes de tendre intimité et d'af- décidaient l'impératrice à rruitler Paris. Et
fection réciproque. On les voyait quelquefois quel départ! Elle du t fuir presque seule, au
l'un et l'autre se promener conjugalement bras d'un dentiste. Dans la nuit du 5, des
dans quel(Juc allée solitaire du Bois de Bou- fidèles avaient pris la précaution de mettre à
logne, souriant à leurs pensées, i1 leurs s011- l'abri les souvenirs les plus précieux de la
l'Cnirs, à leur présente quiétude.
sourcrainc, une partie tout au moins, et de
Fùcbeusement, 11 mesure que déclinait la confi ci· à de sù rs émissaires la cassette aux
santé de l'empereur et que le mal, en affai- bijoux. Superbes écrins de perles et de diablissant le corps, diminuait aussi la viguqu r mants qu'ellcncdcvait pas garder, mais laisser
morale, l'ascendant de l'impératrice grandis- rendre pom dcYCnir, au delà de l'Océan, l'élin1: « Je suis hien f'orcé de reconnaître que lïmpéra!J•1cc a été, sinon l'unique, au moins le priucipal
aulem de la guerre, en 1870 ....
« Elle comprenait quelle faut e elle arait commise,
en 1_81?1?, _en empêchant l'empereur ,racccpler, par
une 1mltallre hardie, les offres que )1. de Bismarck
était Yenu lui apporter à lliarrilz. El celle fouir, elle
,·oulail la réparer ....
« Elle pous_sait donc déscspérémentit la guerre, cl son
nOucnce élatl considérable. Elle a,•ait sur l'empereur
un _pouvoir à peu près sans limites. Elle le dominait
moms. encore par ses charmes que pal' le s011ve11Ù'

de., c1rco11slances trop 11nmb1·e.1ses où il le.~ ai•ait
méconnus. »
. .
(Souvenirs du (l'énéral du Ilarai l.)
2. Am~1, dans la lctlre sun'ante, éc1·ilc cl signée

rle sa main :

9 norcmbre 1870, Camdcn-Placc.
" Hélas ! chaque jour apporte un chagrin de J?lus i
aussi je suis presque rlt\couragée en 1_1e ro~·an_t rien
!"horizon pour noti-e paUl'rC pays.. ~nJourd Inn, on d11
~uc les négociations pour 1~rm1st1cc son~ rompues;
j arnuc que j~ le 1:egrelle n1·e~cnt, q~01qu~, pom·
nons, la 1·é11111on &lt;lune Assemble&lt;' ne pms~c cire ,lfu&lt;'
la ruine de nos espérances, car elle YOLera1t.cerlamemcnl daus lrs ci,·ronstanccs actuelles, la dcchèance !
« ilais le désir de roir le pays faire la paix,. qui l_ui
csl indispensable, même au po,_nl de vue de I avc_m!·,
domine tout chez moi. Je reçois des lettres de cl1lfrrcnts côtés, qui me disent Ioules (JH_c le gâchis el le
désordre sont it leur comble. Je c1·a111s auss, que les
rondjtions de paix·nc cle,·icnncnl de ph!s en plu~ _dures
et en rapport avec leurs _clforts! )fo,s &lt;tue la,re rt
qnc pPmrr. qnand on vo1l un système de trumprr1!'

a

.JlUTOU"R, DE L'ÎMPÉ"R_AT"R,1CE - - , . .

cclanlc parure non de reinrs ni de princesses,
mai~ d'A méricainrs jouissant d'un pouvoir
plus incontesté : la souveraineté des millions.
l~llc était arriYrc sans trop crencomhres en

L 'DIPÉRATRICE EUGÉNIE.

Insla11ta11e pris à Pa1·is en 1()06.)

Angleterre, et descrnduc à Camdcn-Placc, l'n
celte proprirté de Chislchmsl, qu'avait prrparée de longue main pour les hôtes attendus
du malheur un Anglais original, un nommé
Shodc, lorsqu'il en préroyait l'utilité, bien
amnt la catastrophe.
1( L'empereur Napoléon, disait-il alors d'un
ton convaincu, et en dépit de toutes les apparences, sera détrôné un jour ou se trouvera l'atigué derégner en France. Il se rendra, ce jourlà, en Angleterre, et c'est ici qu'il résidera. ,1
De Camden-Place, elle entretenait une correspondance active, suil'anl les péripéties du
drame engagé, jugeant les événements, se
préoccupant de l'état des esprits, notant les
chances de retour et de réinstallation, témoignant, d'ailleurs, une sincère afniction drs
malheurs de la nation française.... C( Si j'étais
aux Tuileries, insinuait-elle au travers de ses
lellres, je forais ceci, je ferais cela .. .. ' 11 ~lais
elle n"était plus aux Tuilcrics.
"is-i1-vis &lt;lu pays, qui sert io l'illusionner cl à le perdre?
,le suis bien 1,:islc cl j'ai à peine le courage cl" espérer!
Le général Changarnier s'est aclmirablcmcnl conduit
à )letz, cl il n'r a qu'une voix sur son compte.
« Si j'é1ai-~ ii11.-i: Tuileries, je n'hésiterais pas à lui
~crire pour lui dire combie1~ son allitudc_a eu de la
grandrur it mes rcux. liais, clans les e,rconstancrs
actuelles, je n'ose le fa ire, car je craindrais qu'on inlcrprélâl mal ma clémarc)1r.
. .
" Si ,·ous ,·oyez L ... , tachez de lm faire comprendre
combien il seràil habile à l'Allemagne de ne pas insister sur la cession de territoire, qui ne peul qn'eno-endrer gnrrrc sui· gul'ITC. Du ~esle, je crois_ qn_'ils
'àoivcnl penser &lt;Jti'ils onl entrepris une tâche cl1ffic1lc,
mais les ('On&lt;p1éranls nr s'nrrNenl jamais; c'est &lt;·r
cp1i les per,I.
« EtiGIM,:. ))

�111STO'R._1.Jl -------------------------------------------,_/_)
L'idée d'une restauration impériale l'avait
ressaisie toute entière, après quelques heures
de prostration. Un vague complot bonapartiste
se dessina. Le vote de déchéance par l'Assemblée nationale el l'arriYée de Thiers au pom'oir
le renfoncèrent dans le néant.
'.\'ous glisscron sur cc qui c passa, it la
snile de la mort de Napoléon III : ouverture
anticipée du testament, pénibles désarcords
tic famille, récrimi nations amères du prince
.Jérôme et main-mise absolue de l'impératrice
sur les condi Lion de Yie matérielles et morales du prince héritier.
Le sens autori taire, qui lui faisait regretter
si haut, au moment de l'établissement de
l'Empire libéral, la Constitution oppressive
de 1852: ne l'a1•ail pas abandonnée dans l"exil,
chez elle, autour d'elle. Comme épouse, clic
n'avait pas dissimulé ses tendances dominatrices. Comme mère, tutrice I el conseillère,
Plie goul'erna jusc1u'i1 la contrainte, cl a\'eC la
sécheresse de cœu1• 1, le cru·acti·rc cnlhousia le,

indépendant du prince. Et ce fut l'une des
raisons principales qui le déterminèrent à
partir pour le Zoulouland. Car il y avait eu
autre chose, dans la décision funeste qui l'y
porta, qu'une turbulente envie de se distinguer par des actions d'éclat au milieu des
brousses africaines. Assujetti à une tutelle
trop lourde et, à de certains égards, impolitiq uc, au rait-on supposé qu'il dût aller chercher de l'air et de la liberté jusqu'en ces
régions nigri tiennes oit la sagaie d'un Zoulou
borna son rèvc :;?
Such is fale! lei est le sort. La mort du
prince brisa les derniers ressorts d'énergie de
l'impératrice. Son rôle était hien achevé.
On l'aura vue, plusieurs fois, dans les dernières années, tout enveloppée de ses voiles
de deuil, tenter quelque visites discrètes cl
f'urtirns à cc Paris, que ses équipages traversaient autrefois dans un vent de fètes, de
revues, d'acclamations. Elle y passai t par circonstance; elle s'y attardait Yolo11ti&lt;'rs it rc-

1. L'ex-impèrall'icc o'aha11tlomrnit jamais qu'au prix
tle grnndes l'ésistanccs l'/orgcnt clont a,·ait besoin, au
,Ichors, pour ses dépc1ises personnelles, Je jeune
Louis-Napoleon. Ibrahim; fils d'Ib,·ahim-Pacha, 1ui
suivait, en même temps que le prince Impérial , es
,·om·s de l'école de " 'oolwich, où se trou,•aient ensemble les jeunes gens cle la plus haute aristocratie
hritannique, racontait à nnc dame du monde, une
marquise italienne, qui m'en rtlpiltail le détail, que
l'hénlier des Napoléons se pri,·ait d'assisler aux fètes
rl aux banquets qu'organisaient Pnt,·e eux ses conclist iples, -faute d'être en mesure de parliciper it la clépense commm1c.
2. L'impératrice, qui était instruite de l'allachemcnt
qu'avait eu son fils, en Angleterre, pour une jeune
lille du peuple, cl des suites qu'avaionl eues ces amo111·s,
se refusa longlemps à ,·oir et à protéger l'enfonl.
5. Quels contrastes saisissants de noms, de circonstances, d'événements I Celui qu'on espérait appeler
~apoléon IV s'élait embarqué, cc jour-lâ, à Southampton, pour le cap de Bonne-Espérance, une colonie
dont l'Angleterre, qui emprisonna son granrl-oncle,
avait dépossédé son grand-père Louis, lorsqu'il était
roi de HollandP. Sou l'nnifornw anglais il allail corn-

battre et réduire à l'ohéissancc pm·crs l'Angleterre cc
pelil pays des Zoulous, dont la liberté et le bonheur,
a remarqué l'un de ses biographes, arnient été conliés
à l'un des siens!
4. Il fut question, un moment, que I impératrice
écrivait ses mémoires. li n'en exista que la supposition.
Mais il était certain que les papiers les plus signiflcatifs, concernant les personnages du second Empire,
élaient entre ses mains, et qu'elle laisserait des documents en abondance pour tenir lieu de celle autobiographie. Elle avait toujours eu la curiosité des pièces
originales, des pclils papiers, qu'on épingle au jour le
jou,· et auxquels le temps met un 1/rix inli11i. Des
plumes diligentes se lron,·eronl pour 111terpréter, eu
sa place, cc qu'elle n'a,·ait pu écrire, et cc qu'afflrment ou dément, au lieu d clic, des lémoignages importants. li y aura des lexies pour éclairer les circonstances de son mariage, des documonts poli tic/ucs Pn
abondance, cles 1·éfércnces particulières sur a follp
cxp1\lition du llexicp1e, cl comhie11, hélas! cal:ilogu~cs
Jllll' la ,•e111'e du \':tlllcu de Sedan, sous le lo11rd dossic1· de la guerre de 1870. clo11l pl)p aur:t roulu. rn:ii
vainement, rejeter sur ,l'aulr~s qu'ellc-m,~nw les
cruPIIPs respo11,al ililis.

muer tant de souvenirs, comme elle remuait
la poussière du bout de la canne à béquille
d'écaille sur laquelle elle soutenait sa démarche alourdie.
Obsession bien caractéristique : chaque fois
elle a \'Oulu choisir le même abri pour ses
séjours temporaires, el je dirais aussi le même
ccnlre d'observa tion. Elle s·est toujours complu à loger en face de cc jardin des Tuileries,
qui· fut le sien, pour, au moins. le rcl'oir el
pou1· promener ses pas sur le sable des allées,
où se dressait en perspecLirc le palais qu'elle
anima de son luxe et dont les ruines ont disparu. comme les traces de sa beauté, détruite
par le Lemps et par les larmes. Mais, hélas!
ces promenade n'allaient pas sans quelque
déboire. Un jour de prin temps, l'ex-impératrice, perdue au milieu de la foule, errait
parmi ces plates-bandes toules fleuries, que
dominait jadis la résidence rnonarchiqur.
Quelles pensées, quels nostalgiques sou,·enirs
ne devaient pas hanter la pauvre Afajeslé di,L
chue? Et, soudain, celle qui avait régné en Ct'S
lieux par la gràce et par la puissance, se baissa
et cueillit une humble fleurette dans les plalcshandes municipales. AussitcH, moustachu et
barbu de blanc, portant sur sa poitrine la
médaille de Crimée, un vieux gardien de
s'élancer el d'un Lon bourrn : &lt;( On ne cueille
pas de fleurs, ici ! l&gt;
Que les temps étaient changés !
Le respect qu'on doit à l'âge et aux grandes
infortunes aura rehaussé, cependant, d'un
reflet de majesté les lueurs mourantes de cettr
l'ieillcsse impériale au delà de laquelle tan l
de pièces importantes, tant de documents
notoires jalousement réserl'és del'iendront, à
l'heure du jugement historique, des éléments
d'apologies ou de réqui itoire , de défenses on
d·rxrrutions indi,·idnrllrs d'une étrange force'.
FR~': oÉRIC

Ma demoiselle Chou in
füdemoiscllc Cho11in, fille d'honneur de la
princesse de Conti, était d'une laideur à se
faire remarquer, d'un esprit propre à briller
clans une antichambre, el capable seulement
de faire le récit des choses qu'elle avait vues.
C'est par ces récits qu'elle plut à sa maitresse,
etce qui lui allira sa confiance. Cependant celle
même mademoiselle Chouin enlcrn à la plus
belle princesse du monde le cœur de M. de Clermont-Chatte, en ce temps-là officier des gardes.
Il est \Tai qu'ils pensaient à s'épouser ; et
sans doute qu'ils avaient compté, par la suite
des temps, non seulement d'y faire consentir

madamC' la princes e de Conti, mais &lt;l 'obtenir par elle rl par lfonscig11cur [le fils de
Louis Xl\~ des grùccs &lt;le la cour dont ils
auraient eu grand besoin. L'imprudence d'un
courrier, pendant une campagne, déconcerta
leurs projets cl découl'rit à madame. la princesse de Conti, de la plus cruelle manière,
qu'elle était trompée par son amant el par sa
favorite. Le courrier de M. de Luxembourg
remit à M. de Barbezieux toutes les lellres
qu'il aYait; ce ministre se chargea de les faire
rendre; mais il porta le paquet au Roi : on
peut aisément j uger de l'effet qu'il produisit,
de la douleur de maqame la princesse de
Conti . Mademoiselle Cbouin fut chassée de la
cour, M. de Clermont exilé, el on lui ota son
b:Hon d'exempt.
Mademoiselle Chouin se retira à Paris, oit
elle entretint toujours les bontés que Monsei-

gncur arai t polll' clic. li la Yoyail secrP!cmrnt.
d'abord à Choisy, maison de campagne quï l
arait achetée de Mademoiselle, et ensuite :1
)feudon. Ces entrerues ont été longtemps
secrètes; mais à la fin, en y admettant tantôt
une personne, tantôt une autre, elles derinrcn t
publiques, quoicrue mademoiselle Chouin fût
presque toujours enfermée dans une chambre
quand clic était à Meudon. On se fit une
grande alla.ire à la cour d'ètre admis dans le
particulier de i\fonscigncur el de mademoiselle
Chouin ; madame la Dauphine mème, bellefille de Monseigneur, le regarda comme une
faveur; et enfin le Hoi lui-même et madame
de Maintenon la rirent quelque Lemps aranl la
mort de Monseigneur. Ils allèrent diner à
~Icudon, et après le diner, où elle n'était pas,
ils allèrent seuls a,·ec la Dauphine dans l'entresol de Monseigneur, oit clic était. .. .
.\lAJlQUISE DE

"''

1 18

,,,

LOLIÉE.

CAYLUS.

Mémoires

du généra/.· baron de Marbot
CHAPITgE X

réuni: mon détachement m'y aYait devancé. ours, cc qui donnait à sa personne l'aspect le
Les CaYaliers racontèrent ce que nous avions pins étrangr ! Une fois habillé en bête, comme
;ions rejoignons le général Championnet en Piémon t.
fait, et toujours en me don nant la plus belle il le disait liti-même avec raison, le général
- Le g~néral 11acard. - Combats entre Coni cl
part
du succès. Je Jus donc reçu aYcC accla- )facard se lançait it corps perdu, le sabre au
1londori. - i'ious enlc,·ons six piéces de canon. mation par les officiers cl soldats, ainsi que poing, sur les cavaliers ennemis, en jurant
Je suis nommé sous-lieu tenant. - Je deviens aide
clc camp de mon pére envoyé à Gènes, puis à Sarnne.
par mes nouveaux camarades les sous-officiers, comme un païen: mais il parvenait rarement
qui m'ofJrirenl les galons de maréchal des à les atteindre, car à la vue si singulière et si
Les renseignements que le général Séra
logis.
terrible à la fois de celte espèce de géant à
Lira des prisonniers l'ayant déterminé à se
Ce fut cc jour-là que je vis pour la première moitié nu, cournrt de poils et dans un si
porter en avant, le lendemain, il envoya l'ordre fois Pcrtclay jeune, qui rcl'cnail de Gènes, où étrange équipage, qui se précipitait sur eux
à sa divi ion de descendre des hauteurs de il avait été détaché plusieurs mois. Je me liai en poussant des hurlements affreux, les enneSan-Giacomo et de venir bil'Ouaquer le soir a,1ec cet cxcellrnl homme el regrettai de ne mis se sauvaient de Lous cotés, ne sachant trop
même auprès de l'auberge. ],rs prisonnier. l'avoir pas eu pour mentor au début de ma s'ils avai~nt affaire à un homme ou à quelque
furent expédiés sur Finale; quant aux chevaux, carrière, car il me donna de bons conseils qui animal féroce extraordinaire.
ils appartenaient de droit aux housards. Ils me rendirent plus calme cl me firent romprr
Le.général Macard était nécessairement d'une
t;Lairnl Lous bons, mai., suivant l'usage du avec les gai/la1'(/s de la clique.
complète ignorance, cc qui amusait quelquelrmps, qni aYail pour but de fayoriser les offiLe général en chef Championnet, voulant fois beaucoup les officiers pJus instnùts ffll"
cirrs mal montés, un cheval de p1'ise n'était faire quelques opérations dans l'intérieur du lui placés sou ses ordres. Un jour, l'un de
jamais Yrndu que cinq louis. C'était un prix Piémont, vers Coni et MondoYi, et n'ayant que ceux-ci vin t lui demander la permission d'aller
com·C'nu, et l'on payait au comptant. Dès que fort peu de carnleric, prcscrivi l à mon père à la ville l'Oisine se commander une paire cl1•
le camp fut étahli, la vente commença. Le de lui envoyer le fer de housards qui, du bolles. « Parbleu, lui dit le général Macard,
général Sfras, les officiers de son étal-major. reste, ne pouvait plus rester à la Madona , faute cela arri\'e bien, et puisque lu vas chez un
les colonels et chefs de bataillon des régiments de fourrages.
bottier, mets-toi là, prends-moi mesure, el
dr sa division, eurent bicntot enlevé nos &lt;lixJe me séparai avec bien du regret de mon commande-m'en aussi une paire. &gt;l L'officier,
scpt chevaux, qui prod uisirent la somme dt• père et partis avec le régiment.
fort surpris, répond au général qu'il ne penl
85 louis.
Nous suivi'mes la Corniche jusqu'à Albenga, lui prendre mesure, ignorant absolument
Elle fut remise à mon détachement, qui, tra,,ersâmes !'Apennin malgré la neige, N comme il fallait s'y prendre pour cela et
n'ayant pas reçu de solde depuis plus de six· enlràmes dans les ferliles plaines du Piémont. n'ayant jamais été hotlier.
mois, fut enchanté de celle bonne aubaine, Le général en chef soutint dans les environs
« Comment, s'écrie le général, je te vois
don t les honsards m 'al tri huèrent Ir mérite.
de Fossano, de Novi cl de ~fondovi, une suilt' quelquefois passer des journées entières /1
.l'al'ais quelques pièces d'or sur moi; aussi, de com bats dont lrs uns furrnl farnrablP N nayonncr et i1 tirer des ligne vis-à-Yis des
pour payer ma bienvenue comme sons-officiC'r, lrs autres contraires.
montagnes, el lorsque je le demande cc qur
non seulement je ne voulus pas prendre la
Dans quelques-uns de ces combats, j 'eus lu fais là, tu me réponds : « Je prends la
part qui me revenait sur la vente des chevaux l'occasion de voir le général de brigade Macard, mesure de ces montagnes. l&gt; Donc, puisqur
de prise, mais j'achetai à l'aubergiste trois soldat de fortune, que la tourmente rél'olu- lu mesures des objets éloignés de toi de plus
moutons, un énorme fromage et une pièce de tionnaire avait porté presque sans transition d'une lieue, que viens-lu me conter que tu ne
vin, avec lesquels mon détachement fit bom- du grade de trompette-major à celui d'offi- saurais me prendre mesure d'une paire de
bance.
cier génfral ! Le général Macard, véritablé liolles, à moi qui suis là sous ta main? ...
Ce jour, l'un des plus beaux de ma vie, type de ces offi ciers créés par le hasard et par .\lions, prends-moi vite celle mesure sans faire
était le '10 frimaire an VIII.
leur courage, et qui, tout en déployant une de façons! l&gt;
Le lendemain el les jours suivants, la divi- valeur très réelle devant l'ennemi, n'en étaient
],'officier assure que cela lui est impossible,
sion du général Séras eut avec l'ennemi divers pas moins incapables par leur manque d'in- le général insiste, jure, se fàcbe, et ce ne fut
petits engagements pendant lesquels je con- struction d'occuper convenablement les postes qu'à grand'peine que d'autres officiers, attirés
tinuai à commander mes cinquante housards, élevés, était remarquable par une particularité par le bruit, parvinrent à faire cesser cette
à la satisfaction du général dont j'éclairais la très bizarre. Ce singulier personnage, véri- scène ridicule.
division.
table colosse d'une bravoure exlraordinaire,
!Le général ne rnulut jamais comprendre
Le général Séras, dans son rapport an gé- ne manquait pas de s'écrier lorsqu'il allait qu'un officier qui mesurait des montagnes ne
néral Championnet, fit un éloge pompeux de charger à la tète de ses troupes : « Allons, je pùt prendre mesure d'une paire de bottes à
ma conduite, dont il rendit également compte vais m' habiller en bêle! ... ll Il ôtait alors son un homme!
Ne croyez pas par celle anecdote que tous
à mon père ; aussi lorsque, quelques jours babil, sa Yesle, sa chemise, et ne gardait que
après, je ramenai le détachement à Savone, son chapeau empanaché, sa culotte de peau les officiers généraux de l'armée d'Italie fusmon père me reçut-il avec les plus grandes el ses grosses bottes!... Ainsi nu jusqu'à la sent du genre du brave général Macard. Loin
démonstrations de tendresse. J'étais ravi! Je ceinture, le général Macard offrait aux regards de là, elle complait un grand nombre d'homrejoignis le bivouac, où tout le régiment était un torse presque aussi velu que celui d'un mes distingués par leur instruction et leurs

�- - 1f1STO'R._1.ll

-=-·
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ .,,,

manjères; mais à cette époque, elle renfermait
encore quelques chefs qui , ainsi que je l'ai dit
tout à l'heure, étaient forl déplacés dans les
rangs supérieurs de l'armée. Ils en furent
évincés peu à peu.
Le l er de housards prit part à Lous les combats qui se linèrent i1 celle époque dans le
Piémont, cl fut sm· le point d'1;prou,w dr
très grandes perles dans les rencontres arec la
grosse cavalerie autrichienne. Après plusicm·s
marches et contre-marches cl une suite dr
petits engagements presque journaliers, le
général en chef Championnet, ayant réuni la
gauche el le centre de son armée enlrc Coni

Le général Beanmont. qui connaissa it sa capacité, le chargea d'éclairer le flanc droit de
l'armée, en lui.donnant, sans autrr instruction,
l'ordre d'agir pour le mieux suivant les circonstances. Nous 11011 éloignons donc du
régiment et allons explorer la contrée. P1,ndanl
cc lrmps, le combat s'engage riremcnL cnlrc
les deux corps d'armée. Une hrurc aprL', .
nous rel'cnions ur les nôtres sans avoir rien
rencontré sur les flancs, lorsqucPcrlclay jeunr
aperçoit en face de nous, et par conséquent à
l'extrémité ~anche de la ligne ennemie, une
balleric de huit pièces dont le feu faisait beaucoup de raYagrs dans les rangs français.

sachant Lrès bien qu ':'t la guen c on ne fait
aucune altenlion à 1111 e.:walier isolé, nous
expliqua son dessein, qui était de nous faire
aller info·id urllement prendre un détour par
un chemin creux ponr nous rcndrC' les uns
après les autres derrii.•rc le bois placé à gaucbr
de la batleric ennemie, puis de nous élancer
de li1 tous i1 la fois sur elle, sans crain te de
ses boulets, puisqnc nous arri\'crions par .le
nanc des pièces que nous cnlrl'erions et conduirions à l'armée française. Le mouYemcnL
s'exécute sans que les artilleurs autrichiens Ir
remarquent. Nous 1iartons un à un , cl nous
gagnons par une marche cirrnl~irc le derrière

HISTORIA

Cliché ?\reurdcin.
LES PREMIÈRES ARMES DE MARBOT. -

et Mondori, attacpia, le 10 nÏ\'Ôse, pl11sic111·~
divisions de farméc ennemie . Le combat cul
lieu dans une plaine entrecoupée de monticules
el de bouqurls de bois.
Le 1cr de housards, attaché à la brigade du
général Beaumont, fut placé à l'extrémité dP
l'aile droite française. Yous savez que · la
quanlilé de caYaliers cl d'officiers qui r nlrt'
dans la composition d'un escadron est déterminée par les règlements. Notre réginwnl.
ayant souffert dans les a[aircs précédentes, au
lieu de mettre quatre escadrons en ligne, 111·
put en meure ce jour-là que trois; mais cela
fait, il restait une trentai11e d'hommes hors
les rangs, dont cinq sous-officiers. J'étais du
uomhre, ainsi que les deux Pertelay. On nous
forma en deux pelotons, dont le hra,·e el intelligent Prrlrlnyj1°11ne eut Ir commandt' nwnl.

Tableau d'AND!lli lllARCIIANO.

Par une imprudence impardonnable, celle
batterie autrichienne, afin d'aYoir un tir plus
assuré, s'était portée sur un petit plateau situé
à sept ou huit cents pas en arnnL de la dirision
d'infanterie à laquelle elle appartenait. l,c
commandant de celle artillerie se croyait en
sùrclé, parce r1uc le point qu'il occupa il dominant' toute la ligne française, il pensait que
si qurlque troupe s'en détachait pour rcnir
l'altaquer, il l'apercel'rait, clamait le tèmps
de regagner la ligne autricbiennc. Il n'arait
pas considéré qu'un petit bouquet de bois,
placé fort près du point qu'il occupait, poul'aiL
recéler quelrpie parti français. JI n'en contenait
point encore, mais Pertclay jeune résolut d'y
cond nire son peloton el de fondre de lit sur la
bauerie autrichienne. Pour cacher son rnourcmenL aux artillru rs ennemis, Pcrlclay jr1111r.

du petit bois, .011 nous rr lormons le peloton.
Perlelay jeune se met i1 nolrr lèlc, nous lra11•rsons le bois el nous nous élançons le sabrr
,'1 la main sur la batterie ennemie, an moment
Olt elle faisait un fcn terrible sur nos troupes !
Xous sabrons une partie des artilleurs; IL•
reste se cache sous les caissons, où nos sabres
ne peu rcnt les atteindre.
Selon les insl wctions données par Perlclay
jeune, nous ne devions ni tuet' ni blesser les
soldats du lrain, mais les forcer, la pointe du
sabre au corps, i1 pousser lems chevaux en
aran t c l i1 conduire les pièces jusqu'à ce que
nous ayons aLLcinL la ligne française. Cet ordre
fut parfaitement exécuté pour six pièces, dont
les conducteurs restés à cheval obéirent à ce
qu'on lem· prescri,·it; mais ceux des deux
a1111·1', canon,. ,oil par frnyrnr. soit par ré,o-

L'IMPÉRATRICE JOSÉPHINE
Tableau de PRUD'HON. - (.\-!usée du Louvre.)

�""------------------------ .M'É.MOJ'R_'ES DU G'ÉN'É7?.AL 1JA7?.0N D'E .MA'R_BOT - - ltilion, ~&lt;' jt'Lèrt'lll it has JL• IP11rs eheranx, rl d'étal-major. Le gé11t:ral rn clu•f ara il , u la
.bien que quclquP. hou ards pri scnl CPs ani- hcllr conduite du peloton. Il nous réunit au- IP pl'II dt• ca,·alerie qui l'l'Mail r nt·orc•, car
maux par la bride. il~ ne rnulurenl pa~ prè, des ix pii•ccs qur nous renions d'rnlt•1-er, il n'l'xistail plu. aucunr pro,i~ion dr fourragrs r n Ligurie.
marC'her.
Pl après amir donné lrs pins grands rlogrs au
Lr 1•• de housards rentra donc rn Franc(',
Les halaillons cmwmi, peu éloignés arri- courage arer lequel nous aYions déh:1rrass1:
renl au 'pas dl' &lt;'ourse a11 spcours cl(• leur l'arméP franra isP d'urw hallr rit• qui lui foi,ail mais mon père ml' retint pour rr mplir anpr~s
hallcrie; le~ minutes Nai(•lll d(•s hpun•s pour ,:prouycr dl' lri·s grandl'S pt·rles, il :1jo11la q11t• dr lui ll's fonrlions d'aide dP camp.
PPndant notrr ~&lt;:jour ii Xice, mon pèr(• rl'çul
nous; au,si Pertelay jeune, satisfait d'a,·oir pour nous r1:compens1'r d'arnir ainsi sauvé la
pris six pièces, orclonna-l-il d'abanclonnr r _lt•s vie à nn grand nombrp dr nos camarad&lt;•s, l'i du ministre dt' la g11errl• l'ordre d'alll'r prt•ndr('
aulrrs 1•1 dr nous dirigrr au galop arc(· notre contrihuo au suc&lt;·i·s &lt;lt• la journét•, il ,oulail ft, commandemrnt de l'al'anl-garde dl' l'armt:l'
tlu Hhin, 011 ,on &lt;'hef d'état-major, le• c·olonel
capture sur l'armér franraise. •
u er du pom oir que lui donnait un dl:crrl
C&lt;'llc mesure riait prudcntr. &lt;•Ile dcrinl récrnl du prrmirr Consul, qui renait d'insli- )fénard, del'ail Ir ·ui1Te. ,'fous l'ûmrs tous
fatal&lt;' à nolrr hra,e chr f. car /t print&gt; r 1)nws- lucr des armes d'lto1111eul', el qu'il ac&lt;·ordail fort ~alisfoits de ('&lt;'I le nourellc situation , car
nous comml'llcé nolrt' rctrailt', ffll(' lrs artil- au prloton trois sabres dlionnrur el 11nr sou,- la misèrr a,ail .i&lt;'Lé lrs troupt•s dt' l'arrm:r
leurs el lrurs clwfs, sortant dt• dt•ssous les lieult•nanrr. nous autori~ant it dési~ni:&gt; r nou,- dïtalir dans un tt• I Msordre qn 'il parais ait
l'aissons 011 ils arnienl lrom-é un a~ile assu l'i: rnèmrs ('eux qui dr, raieut l'C'&lt;'&lt;'rn:r ep,., r1:- impossihlr d1• sr maintmir t'n Ligurie; mon
,·ontre nos sabre , chargrnl it mitraillr lt•s &lt;·ompP11&gt;rs. Xous rrgrettion cnrorr plu, pt'.• rt• 1ù:1ait pas f;khé dt' s·1:loigncr d'unt'
cieux pièoce que nous n'avions pu enlewr, ('l ,iremrnl la perlP clu bran• Pt:'rtPlay j&lt;'um•, arm1:,, en dfro mposilion. qui allait ternir srs
nous enroienl unr grèle d(• bisc·aïrns dans lrs qni aurait fait un si bon oflkier ! PPrlrla~ lauri('rs par une honl r us(• relrailr, dont 11·
rh,Itat sl'rail de ~c fairl' rejt•l&lt;•r ('Il Franc1•
rein !
aill(:, un bril(adicr C'I un hou,arcl ohtinrr nt
dr1Tii•re
ft• \'ar . .\Ion pt•rc ,r prépara donc il
Vous coneel'ez · qtu' trrntc ca,alicrs, si\ des sabres d'honneur qui , lrois ans après,
partir
dès
q11C' Il' gh1fral ~lass(:na, nommt'
pièces allelées chacune de six chevaux conduits donnèrent droil à la croix dr la Ugion 1l'honpour
le
rrmplacer,
~crail arrin:, rt il dt:pècha
par trois soldat du lrain, loul cela, marchant 11e111·.
pour Paris )1. Gault. son aide dr camp, afiu
l'll désordre, pré cnle une grande surfacr;
Il rrstait ;\ désigner cC'lui d'r nlrc nous
aussi les biscaïens portèrent-ils presque tous. qui aurail une sous-lieutenance. Tous mes d'y acheter des caries C'l fair&lt;' dil'('rs préparalils
Xou eûmes deux sous-officiers el plusieurs ra marad(•s prononcèrent mon nom, cl Ir gé- pour notre campagne Mtr le llhin. )fais lt•
housards lués ou blessés, ainsi qu'un ou deux néral en chef, se rappelanl cc que le général destin en avait déridé autrrment, N la tombt•
ronducleurs; qu&lt;'lqurs chrraux furenl au si , éras lui al'ait écril sur la conduite qne j'avais dr mon malhrureux pr rr était marquée sur la
tr rre d·Italie!
mi hor. de combat. de sortr que la plupart lrnue à San-Giacomo, me nomma sous-lieu.\fasséna, en arri,·anl, nr tronra plus qur
des attelage . sr lroul'anl désorga nisés, ne lrnant ! ... Il n'y avait qu ·un mois qne j'riais
l'ombre
d'une armt:e : l!'s troupes sans payr,
pourairnl plus marchl.'r. P&lt;•rtrln y jr unr, con- maréchal des lug-is. Jr dois arnuer cependant
,rnanl Ir plus grand sang-froid, ordonnr dt• que, dans l'allaqu&lt;' el l'r nlhenwnl dl' pii•cr~. prrsquc sans habits el ,ans chaus ures, nr
('011prr IPs traits drs rht'Yaux lu,:s nu hors dt• jP n'arais rit' ll l'ail dr plus qur mrs camarad(•s; rrcevanl q11r Ir quart dr la ration, mouraient
srrrire, de l't' mplarrr par cb housards lrs mais, a:nsi que j&lt;- l'ai &lt;léjù dit. aucun dr ees d'inanition ou bien d'une t:pidémic aJTrcusc,
r·onducteurs morts ou hies,(: . ri dr ronlinuc•r bons .\l~arir ns Il(' se ~entait ('n (:lat &lt;le i-om- n:~ultat drs prirations intolérahlc dont ellrs
rapidement notre cours&lt;'..\lais lrs quclqu\'s mand(•r l'i d'ètrr ofliriC'r. lis me dl:~ig11i•rr nl 1:1aienl arcahlér ; les hôpitaux étaient remplis
minutes que nous aYion. prrdur i1 làirr rrl 1lonr :'t l'unanimité, r l Ir grnéral en r hrf ri manquairnt de méclicamrnls. Aussi dr,
arrangemenl arait•nt l:h: utilisée par le' t hrf mu lut hi,,n trnir complr d&lt;' la propo,ition qu,• hancb dt' oldats, et même des régiments
dr la halleri(' aul richirnne: il nous lance ,mr lt• général Srra al'ait faite prrcédr mment t' n Pnliers, abandonnaient journellement leur
~rcondc bordPc dl• mitraille, qui nous raust• ma là1eur: peut-ètre aussi, je dois Ir dirr, poste, sr dirigranl ,·ers le pont du \'ar, dont
&lt;If' nomelles perlf's. Cepmdant nous étions ~i fu t-il hirn ai~r de fain• plaisir à mon pl\re. CL' ils forçaient le passage pour se rendre en
a&lt;'harn,:s, si résolus à Ill' pas ahandonnrr lrs l'ut d11 moins ainsi que ct•lui-ci apprfria mon France ri. se rrpandre dan la Provence, quoi,ix pièoces que nous ,·rn ions de prendre. qu,• prompt al'ancemrnt. ra r dèos qu'il rn fut in- qn ïls s,• déclara sent prêts à revenir quand
11ous parn•nons rn&lt;·orl' it tout réparrr tant f ormt:, il m'érriYil pour mr Mfendrc d'accepter. on leur donnerait du pain! Le généraux ne
hirn qur mal r t it nous n•mrllrr 1•11 marc-hr. .l'ohc:i~: mais comme mon pt•rc arnil écril pourair nl lu lier contre tant de misère; leur
lléji, nom, alliom, lo11C'l1Pr la lif.,'111' français&lt;'. rl daus le même s&lt;•ns au g(:néral Suchet, chef découragement augmenlail chaque jour, el
11011. nous lroU1 ions hors de la portée dc• la d'élnl-major, rclui-d lui apnt répondu que le tous demandaient drs congés ou se retiraient
ons prétrxte de maladie.
mitraille, !or que J'of'li&lt;'if'I' d'artillc•rir PnncmiP gt:11fral 1·11 chef sr Lrouwrail Cl'rtainr mrnl
)!asséna arait hirn l'rspoir d'èlrr rejoint rn
foil changer lrs projt•ttilt•s l'L nous r111oic deux hlrssc: qu·un ri(' srs g-1:néra11x de dirision e1il
Italit•
par pl11si,•ur:; cll'S g,:néraux qui l'arni(•nl
boulets, donl l'un fracas.r les rrins du panne la prétention de désapprourcr les nomination
aidé
it
hattr·&lt;• k s lluss('s en llrlri;tic. r ntrr
Pcrlclay jeune !
qu'il a,ail failc's en ,·erlu de pou,·oirs il lui an In•s par Sou Il, Oudinot cl Cazan: mai~aucun
Cependant notre altaque sur la ballcrie au- conférés par le gourern!'menl, mon pèrr m'aud'l'ux n't:lail encore arrin:, &lt;'I il fallait pourtrichienne cl son résnltal arnienl été aperçus torisa it accl'pler, rt jr ru reconnu sous-lieu1oir au besoin prrssanl.
par l'armée française, clonl les génrraux por- lr nant Ir 10 niw)sc an Yll (décl'mbre 179!)).
)fosséna, Ill: it la Turhi&lt;•. hourgade de la
tèrent les lignes en al'anl. Les ennrmis recu.lt• fus un cftos dt&gt;rnil'r officirrs promus par jll'litl' principauté de )fonaco, citait l'italien lC'
lèrent, ce qui permit aux drbris du peloton Ir g'l:nrra l Championnrl, ,1ui, n·a~ant pu se
plus ru r qui ail cxi, té. JI nr connais. ail pas
du 1er de housards de rcrrnir sur le Lerrain mainteni r rn Piémonl drl',Hlt dc•s forrrs ~upt:mon pèorc, mais 11 la premirrc 111e il jugea qur
où nos malhrurcux camarade étaient tombés. rirt1rt's. ~,• , it contraint d(' n•pa.• cr l'.\pr nnin
c't:lail un homme au cœur magnanime. aimant
Pr1\s d'un lirrs du détachemenl était tué ou rl dr ramrrwr l'armée dan la Ligurie. Cr
sa
patrie par-dessus tout, cl pour J'rngagr1· /1
hlrssé. ious étions cinq sous-of'llcir rs au com- génfral l:proma lanl dr doulrur, rn 1·0Iant
rester. il l'altaqua par son cndroil smsihlc, la
mrncemenl de l'action, trois arair nt pfri : il unr partie cl&lt;' srs troupes se débander. parer
générosité rl Ir dérourmrnl au pa) , lui
ne rrstail plus que Prrtelal' ainé l'i moi. l.l'
'on n&lt;• lui donna il plus Il' mo~·en de Ir
rxposant combien il serait heau it lui de conpaune garçon était hlrssé ·cl souffrait ('nro1·p 1101u'l'ir. qu'il mourut Ir 2J 11il'()sc, quinze
tinurr il s!)nir dans l'armt:r d'Italie malbeuplus moralement que phy iquemenl, !'ar il jours aprt•s m 'aroir fait officier.
reusr, plutôt 11uc d'allf'l' sur le Rhin, 011 l&lt;'S
adorait son frère, que nou regr&lt;'tlions tous
)1011 pè•re, se lrouYanl 11• plus ancien ~(:n(:- alfain•s dt' la France étaiPnt r n bon état. Il
au s( bil•n , ircmcnt ! Pendant que nous lui ral de (lil-ision, f'ul prol'isoiremC'nl im-e~Ii du
ajouta qur, du reste, il prl'nail sur lui lïnexerent.11011 les derniers devoir· cl relcrions lrs commandement en chrf de l'armfr dltaliP,
culion des ordres qur le 1?0u1·cmcmrnl avait
hbsés, le général ChampionnC'I arrirn auprèos dont le ,1uartier général étail à fücr. li s'y
adressés it mon pèore, si crlui-&lt;"i consrnlait il
dr nous avec le génfral Sur hrl. son rhrf rrndil ri ~ ·rmprrs~a de rcrWO)Cr en Pro,·rncr
ne pa~ partir. Unn pi·rr. srduit par ccs di~-

'fl'

"' 121 ,..

�1i1STOR.}A

__________________ _____ ___________

cours, et ne voulant pas laisser Je nouveau
général en chef dans l'embarras, consentit à
rester avec lui. Il ne mettait pas en doute que
son chef d'état-major, le colonel Ménard, son
ami, ne renonçât aussi à aller sur le Rhin,
puisque lui restait en Italie ; mais il en fut
autrement. Ménard s'en tint à l'ordre qu'il
avait reçu, bien qu'on l'assurât qu'on le ferait
annuler s'il y consentait. Mon père fut très
sensible à cet abandon. Ménard se hùl.1 de regagner Paris, où il se fit accepter comme chef
d'état-major du général Lofebnc.
Mon père se rendit à Gènes, où il prit le
commandement des trois di visions dont se
composait l'aile droite de l'armée. Malgré la
misère, le carnaYal fut assez gai dans celle
ville; les Italicns aiment tant le plaisir! Nous
étions logés au palais Centurionc, où nous
passâmes la fin de l'hiver 1799 à 1800. Mon
père avait laissé Spire à Nice, avec le gros de
ses bagages. Il prit le colonel Saclcux pour
chef d'étal-major ; c'était un homme fort estimable, bon militaire, d'un caractère fort doux,
mais grave el sérieux. Celui-ci arait pour secrétaire un charmant jeune homme nommé
Colindo, flls du banquier Trcpano, de Parme,
quïl avait recueilli à la suite d·arcntnrcs trop
longues à raconter. Il fut pour moi un cxccllr nt ami.
Au commencement du printemps de 1800,
mon père apprit que le général Masséna venait
de donner le commandement de. l'aile droite
au général Soult, nouvellement arrivé cl bien
moins ancien que lui, et il reçut l'ordre de
retourner à Savone se remellre à la tète de
son ancienne dirision, la trois:èmc. Mon père
ohéit, quoique son amour-propre fùt blrs~é de
r-rllr nonwllr d('stinalion.

CHAPITR.E XI
Combats de Caclibone el de ~lonlenolte. - Retraite
de raite droite de l'armée sur Gènes. - )Ion père
est blessé. - Sirge et Tésistance de Gênrs. - Srs
conséquences. - Mon ami Trcpano. - Mort de
mon père. - Pamine cl combats. - Rigueur inllcxiLle de lfasséna.

Cependant, de hicn grands érfocmcnts se
préparaient autour de nous en Italie. Masséna
avait reçu quelques renforts, rétabli un peu
d'ordre dans son armée, et la célèbre campagne de 1800, celle qui amena le mémorable siège de Gênes et la bataille de Marengo,
allait s'ouvrir. Les neiges dont étaient couvertes les montagnes qui séparaient les deux
armées étant fondues, les Autrichiens nous
attaquèrent, et leurs premiers elf&lt;,rts portèrent sur la troisième dirision de l'aile droite,
qu'ils voulaient séparer du centre et de la
gauche en la rejetant de Savone :sur Gènes.
Dès que les hostilités recommencèrent, mon
père et le colonel Sacleux emoyèrenl à Gènes
tous les non-combattants; Colindo était de cc
nombre. Quant à moi , je nageais dans la
joie, animé que j'étais par la vue des troupes
en marche, les mouvements bruyants de l'artillerie et le désir qu'a toujours un jeune militaire d'assister à des opérations de guerre.
J'étais loiu de me douter uc celle ~ucrrr

__..;;..._

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,.:__.;.

dcl'iendrait si terrible et me co11tcrait bien l'aristocratie n'y eût que fort peu de préponcher!
dérance, il n·y avait cependant pas une seule
La diYision de mon père, très riremcnt boulangerie particulière, et l'ancien usage de
attaquée par des forces infiniment supérieures, taire le pain aux fours publics s'était perpédéfendit pendant deux jours les célèbres posi- tué. Or, ces !ours publics, qui alimentaient
tions de Cadibone cl de Montenotte; mai~ ha~ituellemcnt une population de plus de cent
enfin, se voyant sm· le point d'ètrc tourneè, viffgt mille·àmes, restèrent fermés pendant
clic dut se retirer sur Yoltri et de là sur quaranlc-cint[ jours, sur soixante que dura le
Gènes, OLI clic s'enferma avec les cieux autres siège! les riches n'ayant pas plus que lrs pandivisions de l'aile droite.
vres le moyen de se procurer du pain!. .. Le
J'entendais tous les généraux instruit dé- peu de légumes secs et de riz qui se trourait
plorer la nécessité qui nous forçai t à nous chez les marchands avait été cnlcré à des
séparer du cenl!·c et de l'aile gauche; mais prix énormes dès le commencement du siège.
j'étais alors si peu au fait de la guerre, que Les troupes sculrs recevaient une faible ration
je n'en étais nullement affecté. Je comprenais d'un c1uart de lil'l'c de chair de cheval et d\111
bien que nous avions été baltus; mais commr quart de lil'l'c de cc qu'on appelait du pain,
j'anis pris de ma main, en avant de Monte- affreux mélange composé de farines al'ariécs,
notte, un officier de housards de J3arco, et de son, d'amidon , de poudre à friser, d'am·étais emparé de son panache que j'anis roinc, de graine de lin, de noi x rances et
fièrement attaché à la têtière de la bride de autres substances de mauvaise qualité, auxmon cheval, il me semblait que ce trophée quelles on donnait un peu de solidité en y
me donnait quelque ressemblance avec les mêlant quclrp.1cs parties de cacao, chaque pain
chevaliers du moyen àge , revenant chargés étant d'ailleurs intérieurement soutenu par de
des dépouilles des infidèles. Ma vanité puérile petits morceaux de bois, sans quoi il serait
fut bientùt rahallue par un événement aITrcux. tombé en poudre. Le général Thiébault, dans
Pendant la retraite, et au moment où mon son journal du siège, compare ce pain· à de la
père me donnait un ordre à porter, il reçut tourbe mélangée d'huile!. ..
une halle dans la jambe gauche, crllc qui
Pendant quarante-cinq jours, on ne rend it
déjà avait été blessée d·unc halle à l'armée au public ni pain ni viande. Les habitants lrs
des Pyrénres. La commotion fut si forte, qnc plus riches purent (et seulcmcDt rers le common père serait tombé de cheval s'il ne se mencement du siègr) se procurer q11Plq11t'
fùt appuyé sur moi. Je l'éloignai du champ peu de morue, drs fi rrur et autrr3 denrées
de bataille; on le pansa, je voyais couler son sèches, ainsi que du sucre. L'huilr, le vin cl
ang et je me mis à pleurer .... Il chercha i1 le sel ne manquèrent jamais ; mais que sont
me calmer et me dit qu'un guerrier dcnit ces denrées sans aliments solides? Tous les
aYOir plus de fermeté .... On transporta mon chiens r t les chats de la ville forent mangés.
pè-rc ü Cènes , au palai Crnturione, quïl l'n rat se vendait fort cher. Enfin, la rnisrrc
arait occupé prndant le dernier hiver. Nos · dP1·int si affreuse, que lorsque lrs troupes
trois divisions étant entrées dan Gène , lrs françaisrs faisaiPnt une sortie, les habitants
A11lricbiens rn firent le blocus par terre cl les les suivaient en foule hors des portes, et là,
Anglais par mer.
riches et pauvres, femmes, enfants el vieilJe ne me sens pas le courage de décrire cc lards, se mettaient à couper de l'herbe, des
que la garnison et la population de Gènrs orties et des feuilles qu'ils faisaient ensuite
rurrnt i1 souffrir pendan t les cieux mois que ruire aYec du sel. ... Le gomernement génois
dura cr sit&gt;gc mrmorab!P. La fam ine, la gurrrr fit fauchrr l'herbr qui croissait srn· les rrmet un trrrihlc typhus rirent drs raragc. im- parts, puis il la faisait cuire sur les placr•s
mcnsrs !. .. La garnison perd it dix mille hom- publiques cl la distribuait ensuite aux malmrs sur seize mille, et l'on ramassait tous heureux maladrs qui n'avaient pas la forrr
les jours dans les rues sept il huit cents ca- d'aller chercher cux-mèmes et de prépar,'r ce
davres d'habi tants de tout ùge, de tout sexr grossier aliment. Nos troupes elles-mèmes faiet de toute condition, qu'on portait derrière saient cuire des orties et toutes sortes d'herbes
l'église de Carignan dans une énorme fosse avec de la chair de cheval. Les familles lrs
remplie de chaux vive. Le nombre de ces vic- plus riches et les plus distinguées lei.:r entimes s'éleva à plu~ de trente mille, presque viaient cette viande, toute dégoùtante qu'elle
toutes mortes de faim! ...
fùt, car la pénurie des fou rrages m•ait rendu
Pour comprendre jusqu'à quel point le presque tous les cheYaux malades, cl l'on dismanque de vivres se fit sentir parmi les habi- tribuait même la chair de ceux qui mouraient
tants, il faut savoir que l'ancien gouverne- d'étisie!. ..
ment génois, pour contenir la population de
Pendant la dernière partie du siège, l'exasla ville, s'était de temps immémorial emparé pération du peuple génois était à craindre.
du monopole des grains, des farines et du On l'entendait .s'écrier qu'en 1746 leurs pères
pain, lequel était confectionné dans un im- avaient massacré une armée autrichienne,
mense établissement garni de canons et gardé qu'il fallait essayer de se débarrasser de
par des troupes, de sorte que lorsque le doge même de l'armée française, et qu'en défi niou le Sénat voulaient prévenir ou punir une ti1·e il valait mieux mourir en combaLLant.
révolte, ils fermaient les fours de l'État et que de mourir de faim après avoir vu sucprenaient le peuple par la fami ne. Bien qu'à comber leurs femmes et leurs enfants. Ces
l'époque où nous étions la Constitution génoise symptômes de révolte étaient d'autant plus
e1H subi de grandes modifications, cl que cUra~·ants, que s'ils se lussent réalisés, les

.MiMOrJ{:ES DU G'ÉN'ÉT?._.Jf.1. B.ll'R._ON D'E .M.ll'R._BO'J ~

Anglais par mer et les Autrichiens par terre surprendre les Autrichiens et de tomber sur
seraient indubitablement accourus joindre leurs derri?res, pendant qu'ils ne s'occupaient
leurs efforts à ceux des insurgés pour nous que du som de prendre Gènes. Nous avions
accabler.
donc un immense intérèt à conserver cette
Au milieu de dangers si imminents et de rillc 1~ P!us longtemps possible, ainsi que le
calamités de tous genres, le général en cheJ prescriraient les ordres du premier Consul ,
Masséna restait impassible et calme, et pour dont les prél-isions furent justifiées par les
éritcr toute trn tatirc d't;mc11lc, il fit pl'ocla- éréncmrnts.
mrr que les troupes françaises araient ordre
Mais rcrcnorr i1 cc qui m·adrint pendant
de faire fou sur toute réunion d'habitants qui cc sii·gc mémorable.
s'élèverait à plus de quatre hommes. Nos
En apprenant qu'on arait transporté à Gênes
régiments bil'ouaquaicnt constamment sur les mon père blessé, Colindo Trepano accoul'ul
places et dans les rues principales, dont les . auprès de son lit de douleur, et c'est là que
avenues étaient munies de canons chargés à nous nous retroudmcs. Il m'aida de la ma-

les blessés et sur les individus déjà malades.
Mon père en fut atteint, et dans le moment
où il avait le plus besoin de soins, il n'arait
auprès de lui que moi, Colindo et le jockey
Bastide. Nous suivions de notre mieux les
prescriptions du. docteur, nous ne dormions
ni jour ni nuit, étant sans cesse occupés à
frictionner mon père avec de l'huile campbrre
et à le changer de lit et de linge. ~fon père
ne pourail prendre d'autre nourritul'C que du
bouillon, et je n'avais pour en faire que de la
mauraisc chair de cheval ; mon cœur était
déchiré!. ..
La Providence nous envoya un secours. Les

Clichl Neurdein.

LE GÉ:-I ÊRAL

mitraille. Ne pouvant se réunir, les Génois
furent dans l'impossibilité de se rél'olter.
. Vous mus étonnerez sans doute que le gênerai Masséna mit tant d'obstination à conserver une place dont il ne pomait nomrir la
po~ulation et sustenter à peine la gamison.
Mais Gènes pesait alors d'un poids immense
dans les destinées de la France. Notre armée
était coupée; le centre et l'aile gauche s'étaient
retirés derrière le Vai·, tandis que Masséna
s'était enfermé dans Gènes pour retenir devant
celte place une partie de l'armée autrichienne,
l'cmpèchant ainsi de porter toutes ses forces
su_r la Provence. Masséna sani_t que le premier Consul réunissait à Dijon, à Lyon et à
~,enève une armée de réserve, avec laquelle
1~ _
se proposait de passer les Alpes par le
Samt-Bernard, afln de rr ntrcr en It:ilic. de

MACARD. -

Tableau

d'EUGÈNE C HAPERON.

nièrc la plus affectueuse à soigner mon père,
et je lui en sus d'autant plus de gré, qu'au
milieu des calamités dont nous étions environnés, mou père n'arnit personne auprès de
lui. Tous les officiers d'état-major reçurent
l'ordre d'aller faire le service auprès du général en chef. Bientôt on refusa des vivres à nos
domestiques, qui furent contraints de prendre
un fusil et de se ranger parmi les combattants pour avoir droit à la chétive ration que
l'on distribuait aux soldats. On ne fit exception que pour un jeune valet de chambre
nommé Oudin et pour un jeune jockey qui
soignait nos chevaux ; mais Oudin nous abandonna dès qu'il eut appris que mon père était
atteint du typhus. Cette affreuse maladie,
ainsi que la peste avec laquelle elle a beaucoup d'analogie, sr jr llc prrsquc toujours sur

grands bâtiments des !ours publics étaient
contigus aux murs du palais que nous habitions ; les terrasses se touchaient.
Celle des fours publics était immense; on
y faisait le mélange et le broiement des grenailles de toute espèce qu'on ajoutait aux
farines avariées pour faire le pain de la garnison. Le jockey Bastide avait remarqué que
lorsque les ouvriers de la manutention avaient
quitté la terrasse, elle était envahie par de
nombreux pigeons qui, nichés dans les divers
clochers de la ville, avaient l'habitude de venir
ramasser le peu de grains que le criblage
avait répandus sur les dalles. Bastide, qui
était d'une rare intelligence, franchissant le
petit espace qui séparait les deux terrasses,
alla tendre sur celle des fours publics des
lacets et autres engins, avec lesquels il prenait

�1f1STO~l.Jl - -

"1

-------------------'----.#

df's pigeons donl nons faisions du bouillon que Jt,s lrouprs ne s'allPndrissrnt en \"0)1\n l
pou!' mon llèl'r, qui le trourait rxeellrnt rn 1111 jeune offirir r, it pcinr a11 sortir dr l'r nfanrr, . uil'rc rn ,an~lotanl la hièrr dP son
comparaison de &amp;lui de rheYal.
.
Aux horreurs de la fa mine r l du typhus. Sl' phr, g:&lt;1nrral de dil'ision, rittimc de la lrrjoignaienl celles d'unr gucrrr achal'llre el in- rihlc f(Hr rre que nous soutenions, Masséna
cessantr , car lrs troupes françaises combat- rinL Ir IP11demain a,·anl IP jour dans la cliamtaient toute la journée du coté de terre contre bre 011 gisail mon pL·rr, et me prenant par la
les Autrichiens, rl dès qur la nuit mettait un main, il me conduisit sons 1111 prélexlr qu&lt;'ltrrmc à lem·s allaques, les noues anglnise, conque dans un salon éloigné, pendant riuc
111rq11c cl napolitai nr, 'l"e l'obsc11rilé drrobail sur son ordre douze grenad iers, accompagnés
au Lir des canons du port et des hallcries de sculemcnl d'un officier et du colonel Saclcux,
la côLC', s'approchaient de la ville, sur laquelle enlevèrent la bièrr en silence et allèrent la
r llrs lançaient une immense quantilé de déposer dans la tombe prol'isoirc, sur les
bombes, qui faisaient des rayages affreux! ... remparts dn côté de la mer. Cc ne fut qu ·a.\ussi, pas un instant de rr po ! ...
près que celte triste cérémonie fut terminée,
Le bruit du canon, les cris des mourants, que le général Masséna m'en inslruisit en
pénétraient jusqu'à mon père el l'agitaient au m'expliquant les motifs de sa déciS:On .... Non,
dJrnier point : il regrettait de ne pouvoir jr ne pourrai exprimer le désespoir dan, lequel
si' mettre à la tête des troupes de sa division. cela me jeta! ... li me semblait que je perCet état moral empirait sa position; sa ma- dais une seconde fois mon pauvre père que
ladie s'aggravait de jour en jour ; il s'affai- l'on "cnait d'enlever à mes drrniers soins !. ..
hlissait Yisiblemcnt. Colindo et moi ne le Mes plaintes furenl vaines, et il ne me rrslait
quittions pas un instant. Enfin, une nuit, pins que d'aller prier sur la lombr dr mon
pendant que j'étais à genoux auprès de son père.
lit pour imbiber sa blessure, il me parla avrc
J'ignorais 011 clic rtait, mais mon ami
toute la plénitude de sa raison, puis, sentant Colindo avait suivi de loin le convoi, et il me
sa fin approcher, il plaça sa main sur ma conduisit. ... Ce bon jeune homme me dorma
tête, l'y promena d'une façon caressante en en celte circonstance les µreures d'une toudisant : c, Pamre enfant, que va-t-il del'cnir, chante sympathie, quand chaque individu ne
seul et sans appui, au milieu des horreurs de pensait qu'à sa position personnclll'.
ce terrible siège? ... » li balbutia encore qur lPresque tous lès offic:rrs cl'élal-major dt'
ques paroles, pai:mi lrsqnellcs je d~mèlai le mon père araicnl été t11rs ou emportés par le
nom de ma mère, laissa lombcr ses bras cl typhus. Sur onze qur nons t:lions a,·ant la
ferma les yeux!. ..
campagne, il n'en restait plus &lt;JUC de11."C : le
Quoique bien jeune, cl depuis peu de temps commandant R* ** et moi! Mais R*** ne s'ocau service, j 'avais rn beaucoup de morls sur cu pail que de lui, cl, au liru de sen·ir d'appui
le Lerrain de divers combats r l surtout dans an fils de son général, il continua d'habiter
les rues de Gênes; mais ils étaient tombés en st'ul en Yil!e. M. Lachèzc m'abandonna aussi! ...
plein air, encore comerts de leurs vêtements, Il n'y cul que le bon colonel Saclcux qui me
ce qui donne un aspect bien différent de celui donna quelques marques d'intérèt; mais le
d'un homme qui meurt dans son lit, et je général en chef lui ayant donné le commanden'avais jamais été témoin de cc dernier cl ment d'une brigade, il était cons tamment
triste spectacle. Je crus donc que mon père hors des murs, occupé 11 repousser les ennevenait de céder au sommeil. Colindo comprit mis.
la vérité, mais n'eut pas le courage de me la
.Je restai donc seul dans l'immense palais
dire, et je ne fus Liré de mon erreur r1ue plu- Ccnturione, a,·cc Colindo, Rastidt' et Ir ,·ieux
sieurs heures après, lorst1ue M. Lachèze étant concierge.
arrivé, je lui vis relerer le drap du lit sur la
Une semaine s'était à peine écoulée dPpu is
figure de mon père, en disant : « C'est une que j 'avais eu le malheur clr pr rdre 1110 11
perte affreuse pour sa fa mille et ses amis !... )) PL'rc, lorsq~1c le général en chef Masséna, 'lui
Alors seulement je compris l'élcndur dr mon avait besoin d'trn grand nomhre d'offi ciers
malheur....
autour de IL1i (car il en faisait tuer 011 blesser
Ma douleur fut si déchirante qu\'llr lou- quelques-uns pre que to us les jours), me fit
cha même le général en chef Mas~éna , dont ordonner d'aller faire auprès de lui le scrl'ice
le cœur n'était cependant pas : facilt&gt; il rmou- d'aide de camp, ainsi r1nc le faisaient R*" et
voir, surtout dans les circonstances présentes, tous les officiers des généraux morts ou hors
où il avait besoin de tant de fermeté. La d'étal de monter it chrral. .J'ohéis.... .le suiposition critique dans laquelle il sr tronYait l'ais Loule la journée le général en chd dans
lui fit prendre à mon égard une mesure les combats, r t, lorsque j &lt;' n'étais pas retenu
qui me puut alroce, et que cependant je au quartier grnéral, jr 1·entrais, cl la nuil
prendrais aussi moi-mème si je comman- vennr, Colindo et moi. passant au milieu drs
dais dans une ville assiégée.
mourants et des cadal'rcs d'hommes, de
Pom· éviter tcut cc qui aurail pu affaiblir fL•nrmes r t d'rnfanls qui encombraient lrs
le moral des troupes, le général Masséna avail ru es. nou. allions prier au tombeau dl' mon
défend u la pompe: des funérailles, et comme père.
il savait que je n'avais pas voulu quiller la
La faminr augmentait d'une taçon cffraJantc
dépouille mortelle de mon père lJicn-aimé, dans la place. Un ordre du grnéral en chef
r1u'il pensait que mon projet était de l'accom- prescr irait de nr laisser it charpie officier qu'un
pagner jusqu'à sa tom be, el qn ïl craignait srul chr,·al, 1n11s les autres dcraient èlrc en-

rny,:s it la bo11chr rir . )fon pi·rr rn avait laiss1\
plusieurs; il m'aurait ,1té I rrs pénible dr savoir
qn'on allai! tul'r' rrs pa111Tcs brlP, . .fr lrur
sanl'ai la rir rn proposant à drs officiers
d'état-major dr les lr111· donner rn échange clc
h•111·s monturrs usrrs qur je liHai /1 la bo11cherir.
_Ces chcraux furrnt plus tard pa}és par
l'Etat sur la présentation de l'ordre de lirraison ; je conservai un cle ces ordres comme
monument curieux ; il porte la signature dn
général Oudinot, chef d'état-major dr Masséna.
La perle cruelle q11r je rrnais d'éprom-rr,
la position dans laquelle je me lrouYais cl la
rue des scènes Haimcnl horribles auxquelles
j'assistai tous lrs jo11rs, araiPnt rn peu dt·
trmp mt)ri ma raison plus que nr l'auraient
t'ait plusir urs ann6rs dr lionhrnr ..Je compris
que la misi•rc rl lrs calamité~ du sii•gc rrndanl égoïsl.rs tous ceux qni. q11elq11es mois
auparavant, comblaient mon p&lt;'• rc de pré1'enanccs, je dc,·ais tro111·er en moi-mèmc assrz
de courage et de ressources, non seulement
pour me suffire, mais po11r St' n·ir d'appui il
Colindo cl à Bastide. Le plus important était
de tromcr le moyen de les nourrir, puisqu'ils
ne rcceraicnl pas de rirres des rm gasins de
l'armée . .l'arnis hil'll, comnw of'firier, dC'11x
rations de ehair dr ehcral C'l dC'ux ralions de
pain, mais tnut cria réuni ne faisait qu'une
lirrc pesan t d'nnc tri·s rnaurai,e nourriture,
et nous étions troi,- !... ~ous 1w prenions plus
que tri'&gt;s rarrment drs pigeons. dont !P nomhrc
arail infinimrnt diminué. En ma qualité d'aidr
de camp dn généra l en chef, j'arais aussi mon
cou rcrl à sa tablr, sur laqurllc on srrrail unr
fois par jour d11 pain, du cheval rôti el clrs
pois chichrs; mais j'étais tellement courroucti
de cc que le générnl ~fasséna nùrail priré dr
la triste con olation d'accompagner le crrcucil de mon père, que je ne pou,,ais me résoudre à aller prendre place à sa table, quoi~
que tous mes camarades y fussent et quïl
m'y cùt engagé une fois pour tou tes. Mais
rnfin. Il' désir de secourir mes deux malheureux commensaux me décida à aller manger
chez le général en chef. Dès lors, Colindo cl
llastidl' eurrnt chacun un quart de lilTc de
pain cl aut..111l de chair de cheval. Moi-même,
je ne rnangrais pas suffisamment, car à la
table cl u général en chef les porlions étaient
cxlrêmemcnt exiguës, et je faisais un service
très pénible; aussi sentais-je mes forces s'af'..
faihlir, cl il m'arrivai t soul'cnt d'être obligé
de m'étendre il lr rre pour ne pas tomber en
drfaillancc.
La P rovidence vinl encore it notre secours.
Bastide était né dans le Cantal, el al'ait rencontré J'hiwr d'avant un autre Au rrrgnat de
sa connaissance établi à Gênes, 011 il faisait un
pelit commerce. Il alla le roir cl fut frappé,
en entrant chez lui , de sentir l'odeur que répand la boutique d'un épicier. Il en fil l'ohscr valion à sqn ami, en lui disant : &lt;1 Tu as
des provisions?.. . &gt;&gt; Celui-ci en convint en lui
demandant le secret, car les provisions de
tout genre qu'on décomrait chrz les parLiculirrs étaient rnlcrrrs cl transportées dans lrs

"----------------------magasins de l'armée. L'inlelli11ent Bastide
ulli-il alors de lui faire achcte1· la portion de
denrées qu'il. aurait dC' trop pat· quelqu'un
qw le soldcrarl sur-le-champ et aarderail un
secret im iolahle, et il vint m'informer de sa
clé_co_ul'ertc. Mon pL•rc arni t laissé quelques
rn1ll1crs du francs. J'achetai donc cl fi s porter
de nui t chez moi beaucoup de morue, de fromage, de figues, de sucre, de chocolat, etc., clc.
Tonl crla fnl. horriblemenl cher ; l'Jurerg-nat
cul pl'esq11e tout mon argent, mais je m'estimai lrop heureux d'en passc•r par 011 il l'UUlul, car, d'après cc que j'culendais dire joul'ncllemcnl au quartil.'r gé11éral, le siège dera it
èlrc encore fort 1011g, et la famine allt'r lou_jours cil augmentant, cc qui, malheu1·&lt;'use111cnl, se réalisa.
Cc 11ui doublait le bonheur r1uc j':ll'ais eu
de mu procurer des subsistances, c'était la
pensée que je saurais la rie de mon ami
Colindo qu i, sans cela, scrail lilléralcnwnl
mort cle faim, car il ne ronnaissail dans
l'armée que moi ~t le colonel Saclcux, qui ne
larda pas à être frappé d'un affreux malheur ;
voici en quelles circonstances :
Le général Masséna, atta,1ué de toutes parts,
,·oyant ses troupes moissonnées par des combats continuels cl par la famine, obligé de
contenir une population immense que la faim
pou sait au désespoir, se trouvait dans une
position des plus critiques, cl sentait que pour
maintenir le bon ordre clans l'armée, il fallait
y établir une dis('iplinc dl' ft,1.. Aussi tout
officier qui n'exécutait pas ponctuellement
ses ordres était-il impitoyablement destitué,
c•n l'ertu des poul'oirs que les lois d'alors conJëraie11t aux généra'ux en clref. .Plusieurs
exemples de cc genre a rnil'nL déjit été faits,
lorsque, dans une sortie que nous poussâmes
it six lieues de la place, la brigade commandée
par le colonel Saclcux ne s'étant pas trounir.
it l'heure indiquée, da11s une vallée dont cl le
dcn1it fermer le passagl' aux ,\u lrichic11:&lt;,
eeux-ci s 'éd1appi·rcul. l'l Il' a;éJJfral en chef,
furieux de voir 111anq11l'I' Il' 'r-ésul tal de srs
1·ombinaiso11s, destitua le patllTl' eolor1c•l Sa('lcux, en le sig11alanl da11s u11 ordre du jour.
Sacleux arait bien pu ne pas comprendre cc
11u'on atll•ndait de lui, mais il él:LÏl fort
hral'c. Ccrtai11c1uc11l, il se serait, dans son
désespoir, fa it. sauter la œrl'clle, s'il n'arail
1:u !t cœur de r~Labl:r ~un honneur. li pr it un
lus1l, el sc plaça dans les rangs comme
~oldaL_. ... li rint un jour nous roir ; Colindo
cl 11101 nous eùmcs le cœur narré, en l'O\'anl
cet excellent bommc habillé en ~impie fa11ta~~iu .
\ous limes nus adieux à ~aclcux, qui ,
après la reddi tion de la place, fut réinlégl'é
dau.~ ~on gi;adc de c9loucl par le premiel'
Consul, à la dcmaude de Masséna lui-même
&lt;1uc ~aclcux arait forcé, par son ~ouragc,
re1·en1r sur son complr. Mais l'année suirnnlc,
Saclcux, royant la paix faite en Europe, cl
1·0\1la1~t se_ larcr complètcmcnl du l'Cproche
qu, hu aYa1t été adressé si inj us tement , dcm~nda à aller foire la guerre à Saint-Dommgue, où il fut tué au moment où il allait
ètre nommé géné!'al de brigade! ... li csl des

it

Mi.M01'/fES DU GÉNÉ'R_AL BA'R,ON DE )JfA'R,BOT - - ~

hommes qui, malgré leur mérite, ont uue destinée bien cruelle : celui-ci en csl un exemple.

CHAPIT~E XII
Épisode du si,,ge. - Caplurn tlP Ji•ois mille .lu ll·ithicns. - Leu!' horl'iblc fin S UI' les pontons. Allaqucs co11sla11lcs pal' ICl'l'C cl par mer.

Je ne puis parler que lrL'S s11ccinclcment
des opérations du siL•gc ou IJlocus que nous
rnulrnions. Les fortifications dl' Gènes uc
consistaienl, à celte épo11uc, dLL cùlé de la
terre, qu'en une sim ple muraille flanqm:e de
tours ; mais cr qui rendait la placr trl·s
susceptible d'une bonne dt'fen ·e, c'est q11'l'llc
csl enlourét', à peu dt· distancl', par d,•s
montagnes dont k s sommets el les flancs
sont garnis de forts N de redoutes. Les Autrichiens allaquail'nl constamment ces positions;
dL'S qu'ils c•n enlevaient une, nous marchions
pour la reprendre, et le kndemain ils cherchaient encore à s'en emparer ; sïls y panprraicnl, nous allions les r n chasser derechef.
Enfin, c'était une narcllc co11linuclle, a\'CC
des chances diflërcntcs, mais, en résultat,
nous finissions par !'ester mallrcs du terrain.
Ces combats étaient sou,·rnl très l'ifs. Dans
l'un d'eux, le général Soult, qui était le bras
droit de ~fasséna, grarissait à la tête de ses
colonnes le Jl/011/e-Corona, pour rcpn•nclrc le
fort de cc nonr &lt;1uc nous a rions perdu la
,·cille, lorsqu'une balle lui brisa le genou au
moment où les cnnrmis, infiniment plus nombreux que nous, dcscemlaient e11 courant du
haut de la moutagne. li étai t impossible qur
le peu de troupes que nous al'ions sur ee
poinl pùt résister à une telle aralanclic. Il
fallut donc battre en retraite. Les soldats
po1·tèrent quelque temps le général Soul t
sur leurs fusils, mais les doulcul's intolérables
qu ïl éprourait le décidèrc11L il ordo11ner q11 ·011
le dl:posàl au pied d \ 111 arbrl', 011 son frèrl' l't
u11 de ses aides de camp rrstère11L Sl'nls
auprès de lui, pour le préscrwr de la fnrl'UI'
des prc111iers ennemi:&lt; qui arrircraic11l sur lui .
lleureusemcnl, il se troura parmi ceux-ci cb
of'fi cicrs qui curent braucoup d'égards pour
leur illustre prisonnier. La capture du général Soult asanl cxalLé le courage des .\ utr:ch'r11s. ils nous poussèrent tr·ès ri,cmcnt jusqu ·au rn111· d'enceinte qu'ils se préparaient it
at taquer. 101·,qu°Lrn orage affreux vint assomhrir le ciel d'azur que nous arions eu depuis
le commencement du siège. La pluie tombait
à torrents. Les Autrichiens s'arrêtèl'Cnt, et la
plupart d'entre eux cherchèrent à s'abriter
dans les cassi11cs ou sous des arbre~. Alors le
général )lasséua, dout le principal mérite
consistait it meure à profil toutes les circonslauccs imprérncs de la guerre', parle à ses
soldats, ranime lem ardeur, et, les faisanl
soutenir par quelques troupes venues de la
ville, il leur fait croiser la baïonnette cl les
ramène au plus fort de l'orage contre lrs
.\utrichicns vainqueurs j usque-là, mais qui.
surpris de tan l d'audace, sr retirent en dcsordrc. Masséna les poursuirit si vigoureusement qu'il parvint à couper un corps de trois
mille grenadiers, qui mirent bas les armes.
...,

12 5 ..,.

Ce n'était pas la première fois que nous
faisions de nombreux prisonniers, car le total
de ceux que nous avions enlel'és depuis le
commencement du siège se montait à plus de
huit mille; mais n'ayant pas de quoi les
nourrir, le général en chef les arait toujours
l'('JJYOyés, i1 condition qu'ils· uc serviraient pas
conlre uous al'anl ix mois. Les officiers
araicnl tenu rcligicusernent leur promesse;
quant :urx malht'ureux soldais qui, re11lrrs
dans le ca1111, au trichien, i&lt;rnoraieul
l'en1raueo
r" t"llll' 11 l que leurs chefs araient pl'i pour eux,
on ll's incorporait dans d'autres réginwnls et
0 11 k•s forçait à comballrc encore contre les
français. S'ils retombaient entre 110s mai11s,
ce qui arrivait sou,·enl, nous lrs rendion~ dl'
noL!l'Cau ; on les incorporait dt•redref da11,
d'autres bataillons, et il y eut ainsi une: orandc
quantité de ces hommes qui, de leur i}J'opre
aveu, furent pris quatre ou cinq fois pendant
le siège. Le général Masséna, indigné d'11n tel
manque de loyauté de la part des généraux
i1Ulrichiens, décida celte fois que les trois
mille g1·enadicrs qu'il venait de prendre seraient retenus, ofliciers et soldats, et pour que
le soin de les garder 11 'augmcnlàl pas le scrYice des troupes, il fit placer ces malheureux
prisonniers sur des vaisseaux rasés, au milieu
du port, cl fit bra']uer sur eux une partie des
canons du mole; puis il enrnya un parlementaire au général Ott, qui commandait le corps
autrichien dcl'a11t Gènes, pour lui repl'ocher
son ruanqul• de bonne foi r l le prérenir qu ïl
ne se croyait ll'11u de donner aux prisonniers
que la moitié de la ra tion que rcccrait 1111
soldat français, mais qu'il consc11lail à ee que
ll's Autrichiens s'cntc11dis cnt arec les . \11"la1·s
0
...,,
pour que des barques apportassent tous les
jours des vi1Tcs aux prisonniers et ne les quittassent qu'après les leur a,,oir rn manger,
afin qu'on ne crùt pas que lui, ~fassé11a, se
scn·it de cc prétex te pour foire entl'cr dl•,
,·Ines pour ses prnprcs troupes. Le général
autrichien, espél'a11t r11ù111 rel'us amènerait
,\[asséna it lui rendre ses trois mille hommes .
1p1ïl complait probahlcrncut faire comlJallre
encore contre nous, refusa la proposition ph1lanthropique qui lui était faite; alors Jlasséna
exécuta cc c1u 'il a rail annoncé.
La ralion des Français se c9rnpos.til tl'u11
quart de lirrc d'un pain affreux et d'une é"ale
quantité de chair de cheral : les prisonniers
ne reçurent donc que la moilié de chacune de
ces denrées; ils 1i'a1·aicnt par conséque11t par
jour qu'un quart de livre pesant pour toute
nourriture!... Ceci arail lieu quinze jours
aranl la fin du siège. Ces pamres diables re~tè1:cnl tout cc temps-là au même régime. En
1'3111 , tous les deux ou. trois jours, le général
Masséna renouvelait-il son offre au o-énéral
cnn~mi,_ celui-~i n'acc~pla. jamais, s~it pal'
o_h~llnal:Jon, soit que I amiral anglais (Joni
Keith) ne voulùt pas consentir à fournir ses
chaloupes, de crainte. disait-on. qu'elles ne
rapportassent le typhus à honl de la floue.
Quoi qu'il en soit . les malheureux Autrichiens
h~ll'l~lienl _de rage :l de faim sur les pontons.
C était vraiment allreux!. .. Enfin , après aroir
mangé leurs brodequins, hal'resacs, gibernes

�'-------------------------

, - 1l1ST0~1.Jl

niers cl rc11d11s sur p::tro!e il r.'J)renùrc ll'S
armes contre nous, bien qu'il se fùt engagé il
les rcnl'oyer en .\Jlemag11e.
Dans les dil'ers combats qui signalèrent le
siège de Gênes, je courus de Lieu granas dimgcrs. Je me bornerai il citer les deux principaux.
J'ai déjà dit que les Autrichiens et les
Anglais se relayaient pour nous tenir constamment sous les arme·. En effet, les premiers
nous alta11uaient dès l'auJ"orc du coté de terre,
11ous combattaient toute la journée cl allaient
se reposer la nuit, pendant que la 0Jllc de
lord Keith renait nous bombarder, el Lùchait
de s'emparer du port à la fayeur de l'obscurité,
ce qui forçait la garnison à une grande surYcillance de ce coté et l'ernpèchai t de prendre
le moindre repos. Or, une nui t que le b:imbardcmcnt était encore plus violent que de
coutume, le général en chef Uasséna, prérnnu
&lt;Ju 'i1 la lueur des feux de Bengale allumés ~ur
la plage, on aperccrait de nombreuses embarcations anglaises chargées de tro}1pcs s·ara11çant Yers les mùles du port, monta sur-lt.'charnp il cheYal al'CC tout son étal-major l'l
l'escadron de ses guide~ qui l'aœompagnait
partout. Nous étions au moins cent cinquante
il deux cents caralicrs. lorsque, passant sur
uuc petite place uommée Can,pcllo, le général
en chef s'arrèla p;)ur parler il un officier qui
rercnail du port, et comme chacun se pressait
autour de lui, un cri se fait cutcndrc : &lt;&lt; Gare
la bombe! »
Tous les yeux se portent en l'air, cl !'ou
rnil un énorme bloc de fer rouge prêt à tomhm· sur cc groupe d'hommes et de cberaux
resserrés dans un très petit espace. Je me
trourais placé le long du mur du grand hôtel
dont la porte était surmontée d'un balcon de·
marbre. Je pousse mon cheral dessous , et
pfusieurs de mes roisins firent de mèmc;
mais ce fut précisément sur le balcon que
tomba la bombe. Elle le réduisit en morceaux,
puis rebondissant sur le paré, clic éclata arec
1111 bruit affreux au milieu de la place qu'elle
éclaira momentanément de ses lugubres
Jlammcs, auxquelles succéda la plus complète
obscurité.... On s'allendait à de grande
perles; le plus profond silence régnait. li fut
interrompu par la voix du général Masséna
qui demandait si quelqu'un était blessé ....
Personne ne répondit, car, par un hasard
1Taiment miraculeux, pas un des nombreux
éclats de la bombe n'al'ait frappé les hommes
ni les chevaux agglomérés sur la petite place!
Quant aux pers.onnes qui, comme moi, étaient
sous le balcon, elles furent couYertes de poussière, de fragments &lt;Je dalles et de colonnes,
mais sans avoir été blessées.
J'ai dit qu'habituellement les Anglais ne
nous bombardaient que la nuit ; mais cependant, un jour qu'ils célébraient je ne sais
LE PREillER CoXSUL FRAXCHISSAi',T LE MOXT SAIXT-BERXARD. -

.M'É.M011{ES DU G'ÉN'É'J{AL BA'J{ON DE .MA'J{BOT - - ~

qul'lle rdl', leur llollc paroisée s'apprncha de
la r illc en plein m"di et s'amusa il nous
cnroycr une grande quantité de pr..&gt;jccliles.
Celle de nos ballerics qui arail le plus d'avantage p:mr répondre à cc feu était placée près
du mole, sur un gros bastion en forme &lt;le
tour nommé la "Lanteme. Le général en chcl'
me chargea de porter au commandant de
celle batterie l'ordre de ne tirer qu'après
aYoir b:en fait JJOinter, cl de réunir Lous ses
feux sur un brick anglais, qui était 1·cm1 insolemment jeter l'ancre il peu de distance de la
Lanterne. Nos artilleurs tirèrent arnc tant de
justesse qu"l111e de nos bombes de cinq cents,
tombant sur le brick anglais, le perça dcpui6
le pont jusq u'à la r1uillc, cl il s'enfonça en
un clin d'œil dans la mer. Cela irrita tellement l'amiral anglais qu'il fil aranccr imméd:atcmenl toutes ses bombardes contre la
Lanterne, sur laquelle clics ouvrirent un feu
très riolcnl. Ma mission remplie, j'aurais dù
retourner auprès de Masséna ; mais on dit
am&lt;.: raison que les jeunes militaires, ne connaissant pa~ le danger, l'afJronlcnt a1·cc plus
de sang-froid que J IC le font les guerriers
expérimentés. Lo spcclade dont j'étais témoin
m'i11tércssail rircmcnl. La plate-forme de la
Lanterne, garnie de dalles en pierres, était
tout au plus grande comme une cour d~
moycnn~ étendue et était armée de d::iuzc
bouches il feu, d:ml les affùts étaient énormes.
Ilien qu'il soit très difiicilc i1 un navire en
mer dll lancer des bombes al'CC justesse sur
un point qui présente aussi peu de surface
que la plate-forme d'une tour, les .\nglais c11
Jirent c~pendaul tomber plusieurs sur la
Lanterne. Au moment où clics arriraicnt, les
artilleurs s'abritaie11t derrière et dessous les
grosses pièces de bois des alfùts. Je faisais.
comme eux, mais cet asile n'était pas sûr,
parce que la plalL'-forme présentant u11c grande
résistance aux bombes qui ne pouvaient s'enfoncer, elles roulaient rapidernc11L sur les
dalles, sans qu'on pùt prévoir la direction
qu'elles prendraient, et leurs éclats passaient
dessous et derrière les affüts en serpentant
sur tous les points de la plate-forme. Il était
donc absurde de rester là, lorsque, ainsi que
moi, on n'y était p::ts oblige; mais j'éprourais
un plaisÙ' aff'reux, si on peut s·exprimer
ainsi, à courir çà et là al'CC les artilleurs dès
qu'une bombe tombait, el à rernnir ensuite
avec eux aussitôt qu'elle al'ait éclaté et que
ses débris étaient immobiles. C'était un jeu
qui pouvait me coûter cher. Un canonn:er eut
les jambes brisées, d'autres soldats furent
blessés très grièvement, car les éclats de
bombe, énormes morceaux de fer, font d'affreux ravages sur tout ce qu'ils touchent. L·un
d'eux coupa en deux une grosse poutre d'affût
contre laquelle j'allais m'abriter. Cependant

je r.:stais toujours sur la pfolc-fornll', lorsque
le colonel ~louto11, qui dcrint plus tard maréchal comte de Lobau , cl qui , ayant servi sous
les ordres de mon père, me portait intérèl,
m'ayant aperçu eu passant auprès de la Lanterne, vint m'ordonner impératil'cment d'en
sortir et d'aller auprès du général en chef où
était mou poste. Il ajouta : « Yous êtes bien
jeune encore, mais apprenez r1u'à la guerre
c'est une folie de s'exposer à des dangers inutiles ; seriez-vous plus al'ancé lorsque rnus
vous se1·iez fait broyer une jambe, sans ?u'il
en résultùt aucun avantage pour 1·otre pays?&gt;)
Je n'ai jamais oublié celle leçon, dont j'ai
remercié depuis le maréchal Lobau, et j'ai
sourcnt pensé il la dilférenc.:: 11u 'il y aurait eu
dans ma destinée si j'eusse eu uuc jambe
emportée il l'ù3c de dix-sept ans !...

CHAPITRE XIII
lluuaparlc fram:hil le Saiut-llcrual',l. - llasséua traite
de l'é,•acualio11 de la place de Gènes. - ,la mission
aupl'és tic Ilouaparle. - llalaille de )laPengo. l\cluur tians ma famille. - Extrême proslralio11
morale.

La ténacité coura~euse aYC&lt;.: laquelle Mas~éna
a1·ail défondu la Yille de Gènes allait aroir
d'immenses résultats. Le chef d'escadron
Fra11ccschi, cnl'oyé par Masséna auprès du
premier Consul, était panenu, tant en allant
qu'en revenant, à passer de nuit au milieu de
la flotte ennemie. li rentra i1 Gènes le 6 prairial, en disant qu'il aYait laissé Bona parle descendant le grand Saint-Bernard à la tète de
l'armée de réscn·c!... Le feld-maréchal Mélas
était tcllcrncnt conl'aincu de l'im11ossibilité de
conduire une armée il travers les Alpes que,
pendant qu'une partie de ses troupes, sous le
général Ott, nous bloquait, il était parti avec
le surplus pour aller, i1 cinquante lieues de
là, attaquer le général Suchet sur le Yar,
pour pénétrer ensuite en Prorencc, donnant
ainsi au p1·cmicr Consul la facilité de pénétrer
sans résistance en Italie ; aus~i l'armée de
résen c était-clic entrée à Milan avant que les
Autrichiens eussent cessé .de traiter son existence de chimère. J,a résistance de Gènes arail
donc opéré une puissante diversion en f'arcur
de la France. Une fois en Italie, le premier
Consul aurait désiré venir ati plus tôt secourir
la brave garnison de celle place, mais il fallait
pow- cela qu'il réunit toutes ses trcupcs, ainsi
que les pièces d'artillerie et de munitions de
guerre, dont le passage à travers les défilés
des Alpes éprouvait de grandes difficultés. Cc
retard donna au maréchal Mélas le temps
d'accourir de Nice, avec ses principales forces,
pour s'opposer au premier Consul, qui dès
lors ne pourait continuer sa marche sur Gênes
avant d'avoir battu l'armée 3utricbicnne.

Tableau de DAVID. (Musée Je Versailles.

GENÉRAL DE

(A suivre. )

et mème peul-être quelques ca&lt;lancs, ils
moururent presque tous d'inanition! ... li n'en
restait guère que scpl à huit cents, lorsque,
la place ayant été remise à nos ennemis, les
soldats autrichiens, en entrant dans Gênes,

coururent \'ers le porl cl donnèrent 11 manger
à leurs compatriotes aYeC si peu de précaution, que tous ceux qui aYaient surYécu
jusque-là périrent. ...
J'ai rnulu rapporter cet horrible rpisode,

d'aLord comme un nournl exemple des calami tés ·que la guerre entraine après elle, et
surtout pour flétrir la conduite et le manque
de bonne foi du général autrichien, qui contraignit ses malheureux soldats faits prison-

"

MARBOT.

�Louis X1V - ~

Louis XIV
La personne - L'éducation. - Le« moi» du roi
Par Ernest LAVISSE, de l'Académie française

III. -

Le &lt;! moi &gt;&gt; du Roi

Louis XlV - el cela csL Yisible dès ses
premières paroles el ses premiers geste
met donc simplement en lui-mème le p1·incipc
et la fin des choses. li saYait probablement en
gros les longues théories savantes écri Les par
les gens &lt;l'Église e"t par les gens de loi sur
l'excellence du pouvoir royal, mais il n'avait
que faire de celle érudition. JI croyait en luimème par un acte de foi. S'il a prononcé la
parole : « L'État c'est moi &gt;&gt; , il à voulu dire
tout bonnement : cc Moi Louis qui vous parle&gt;&gt; .
Ce « moi », qui domina tout un siècle cl
lui donna sa marque, est le produit d'une
longue histoire." En Louis XIV, la race des
Capétiens et la race des Habsbourg, nobles,
antiques et lasses, on~ douné une dernière
fleur, superbe el gral'C. li était le petit-fils
d'Henri IV, mais aussi de Philippe II, l'arrièrepetit-fils d'Antoine de Bourbon, mais aussi de
Charles-Quint. Il était de France, mais d"Espagne tout autant et mème darnntage. li ne
ressemblait pas à son père, gentilhomme français, maigre et svelte; il était, comme sa mère,
1-(ras, posé, grave. 1i le sérieux continu n·est
de chez nous, ni celle naturelle hauteur, ni
l'ordre hiératique imposé à la Cour, dont Anne
d'Autriche regrettait la confusion el le sansgène, ni la distance du Roi au reste des
hommes, ni le mélange de luxure cl de dé1·0Lion, ni lc_go111·erncmeut par le cabinet cl par
les bureaux, ni l'aml.Jition de paraitre dominer
l'Europe, ni la politique de se mèler à toutes .
les affaires, ni la lotalr &lt;'O nfusion de l'État cl
qe la religion. où semble ri1Tc le som·euir des
auto-da-féd'.\.ragon ou deCas~lle, ni Ycrsailles
enfin domicile, comme l'Escurial, d'une majesté qui s'isole hors de la vie: communo pour
n'habiter qu'avec ellc-mèmc. Sans doute, on
ne penl prétendre calculer arec précision les
effets de la très certaine, mais obscure force
de l'hérédité. Il ne faudrait pas oublier pomtant que les rois sont fils de leurs mères aussi.
Les fils de Catherine de ~Iédicis furent d'é,idenls Italiens sur le Lrùne de France. Au reste,
à y regarder de près, on verrait que peu de
rois de France furent des Français 'l'éritables.
C'est d'Espagne-Autriche, semble-t-il, plus
encore que de France, que Louis XIV a reçu
son orgueil énorme, inuaisemblable, pharaonique; mais des circonstances historiques
françaises ont éYrillé et surexcité en lui le
sentiment alari&lt;1ue.
Son premier soure11ir précis le Jernitreportl'r
à Saint-Germain, au moment oü sa mère,
quittant le lit de mort de Louis XIII, s'en vint

à sa chambre cl s'agenouilla devant lui pour
C! saluer son fils cl son Roi ». Deux jours après,_
cc fut le voyage à Paris sous l'escorte des sup_erbes corps de la l\Iaison du Roi el de la
ngblcssc chevauchan t en grands atours, la
devancée des carrosses parisiens jusqu'à Nanterre, l'adoration, à la porte Saint-llonoré, du
Corps de ville agenouillé, un peuple grouillant
dans les rues ou juché sur les toits, el l'immense acclamation : &lt;! Yirc le Boi )J , et le cri
des femmes : &lt;! Comme il est beau! &gt;&gt; Deux
jours après, le petit enfant, porté i1 bras 'par
le capitaine de ses gardes et précédé par les
hérauts d'armes, entre au Parlement. Il est
déposé sur le tronc; entre sa mère el lui, uuc
place Yide marque la distance; dernnt lui, des
huissiers se tiellllent à genoux. La Heine le
lève du lrone, el il assure cc son » Parlement
de c&lt; sa bienveillance ». Le Chancelier vètu de
la robe pourpre et tenant à la main le morlier
« comblé d'or », s'agenouille devant lui et
prend ses ordres. Cc fut pour Louis XI\', il
l'ùge où les enfants regardent les marionnettes,
le lever de rideau sur la vie. On lui reproche
d'avoir toujours été roi, jamais Liomme, mais
il ue pouvait distinguer en lui-mèmc l'homme
cl le Roi, lui qui s'est connu -roi toujours. La
royauté lui était naturelle, c'était sa nature
mèmc.
Le premier autographe que nous ayons de
lui est la copie d'un modèle d'écriture :
cc L'hommage est clù aux rois, ils font tout cc
fJlÙ leur plait. i&gt; Il n'a pas entendu dirc,aulrc
chose au tcmps·dc son éducation. li a passé
par les épreures de la Fronde, mais les insurgés criaient : &lt;! Vive le Roi tout seul! »
Les injures de quelques écrivains, il ne les a
p~s L:onnucs. Partout oü il paraissait, c'étail
un triomphe. Quand la Cour se rendit en Normandie au conuuencement de l'année 1650
pour y arrèter les menées du parti des princes,
&lt;! l'aspect du Roi » arrangea toutes chose~.
&lt;! On disait que, si la Reine voulait conquél'it·
tous les royaumes de l'univers, clic n'aurait
qu'à en faire faire le tour au Roi, juste assez
de temps pou1· le montrer. i&gt;
Après la Fronde, un désordre demeurai t
dans les esprits ; la foi monarchique était
obscurcie par les récents souvenirs et par le
mauvais gouvernement du cardinal, mais elle
attendait le moment de reparaître en tout son
éclat.
La destinée s'étai t accomplie. L"ancien régime de la ~'rance n'avait laissé qu' un délabrement de ruines, la dernière rérollc arn.it
été misérable; l'idée d'une roi-au lé surreillée
par des magi~trals el lcmpéré~ par d1'S résistance:,, y aYait péri. 1l ne restait à la nation
d'autre moyen de s·estimcr elle-même et de

l'anliquité païenne 1 • Les hommes du moyen
âge ont admiré ,la Yaillancc du héros qui. terrasse l'adversaire, ils ont aimé et chanté les
gestes de l'épée; mais ils n'élevaient point des
&lt;"olonnes ni des arcs de triomphe, ils ne sculptaient pas des trophée ni des médailles à
perpétuer des visages, ils nt' graraicnt pa, dans
la pierre ou le bronze des catalogues de di:rnill's. Ils ne dressaient pas des effigies sur

►

s'admirer que de s'cslirncr cl de s'admirer en
le Roi, par qui elle était représcutéc. Elle voulut
qu'il fût plus gi-and f[UC les plus grands rois,
plus puissant potentat que les potentats des
autres. L'amour-propre de nos pères faisant de
nécessité vertu el gloire, la perfection de l'autorité monarchique leur scqibla un priYilèg-c
de la France. lis se vantaient que le Jloi Jùt
&lt;( vraiment cmpl'!reu1· dans son royaume, puisqu'il n'y reçoit aucune loi que celle de ses
ordonnances», cl que, seul des monarques, il
ne rend d'autre raison des choses r1uc celle-ci :
&lt;! Car Lei est notre bon plaisir. JJ
Le perpétuel Lra,,ail humain sur l'idée de
Dieu conduisait alors i1 presque confondre la
monarchie dirinc et la monarchie humaine, la
royauté étant la dirinilé projetée en image
pa.i·mi les hommes. li est répété très souvent
en eflè t par des voix diverses, des voix huguenotes comme des voix catholiques, que le Roi
est l'image de Dieu. Mème on pourrait se demander i cc n'est pas plulo{ Dieu qui se
modèle sur le Roi : C! Le Dieu du xl'll• siècle
fut une sorte de Louis XIV image el suzerain
de l'autre. La même rérnlulion renom·cla le
Ciel el l'État. Les saint locaux el indépendants
du moyen ùgc s'effacent cl se subordonnent.
comme les seigneurs féodaux cl libres, pour
former une cour d'adorateurs.... Les superstitions diminuent. La religion purifiée cl
pompeuse offre le spectacle le plus correct cl
le plus noble 1• &gt;&gt; Les deux cultes, celui du Tioi
cl celu.i de Dieu. unis dans u11c intimité profonde, donnent i1 qui le pratique une règle
lrè simple de Loule la l'ic : riHc docile sous
la puissance de Dieu qui est Dieu, cl du Roi
qui est son image. Le Hoi , comme Dieu, fait
cc qui lui plait. Ses plus grandes fautes, les
plus grandes misères de ses sujet ne troublent
p;is plus la foi en la mon!lrchie q uc 1'inlempfrie ou la peste ne déconcerte la foi en Dieu.
Cel étal de consc~ence convenait au temps où
la résistance à l'Eglise el à la royauté, sorties
ensemble du péri l des révoltes, était impossil.Jle. Le senlimcnl religieux el le loyalisme
mettaient une belle parure à ce renoncement
de l'intelligence et de la rolonté.
Enfin l'homme s'est plu en tous temps à
inrenter des ètrcs ~upérieurs d'humanité,
comme pour se relerer de sa faiblesse. Les
anciens avaient leurs demi-dieux; des philosophes d'aujourd'hui rêl'cnl d'un surhomme
qui asserrirail l'humanité, mais en qui elle
serait exaltée. L'ancienne France al'ail son
surhomme. r1ui était le f\oi.
Cc Roi, elle le roulait glorieux. Un certain
srn limcnt de la gloire nous étai t revenu de
1. Il. Taiue, La Fonlai11e el ses fables, Paris, 1861,
pp. 217-18.

où défilent les dos courbés dC's vaincus, les pour Sa Majesté quelque chose dïll ustrc cl de
trophées des armes conquises, les médailles grand ». Les écrivains 1•oulaient dans le maitre
arec les inscriptions laudatiYes, les statues sur de la grandeur. Les senitcurs du Hoi, Colbert,
haut piédestal, les renommées qui jellcnt des Lourois, Lionne, voulaient faire grand. Cc fut
couronnes cl so11f'fie11l des dithyrambes dans donc un enthousiasme el une adoration sitùl
leurs lrompcllcs, cl l'orgueil 1;aïcn de ,-irrc qu'on aperçut en Louis XI \' la po sibililé d'un
d~n_s la mémoire dC's hommes par la gloire. Au Louis le Grand. On se le figure plus beau
mil1e11
du. xrn• sit•clc, l'amour de la 0o-Joirc cnco1·e qu'i l n'est ; l'œil des contemporains
.
passionnai t Ioule la France, c·esl-h-dire trois snrrlèrc sa taille, s'éblouit de sa majesté.

'

Cliché Rra un, Clément

M ARIAG E DE L OUIS

X[V

.

ET DE M ARIE-T IIÉRtSE o'AUTRICHE. -

T,1blea11 de L E liRc,&lt;. _

etc••.

(Musée .Je Versailles. )

les places publiques ; les statues des rois et
des grands gisaient humblement sur les tombes
basses dans l'attente du jour où la trompette
de l'ange annoncerait la résurrection et le
jugement dernier. Toute la vie future était en
Dieu, el la gloire réservée à Dieu, à Notre-Dame
et à ses saints. La Renaissance nous a ramené
les arcs de triomphe où les héros modernes
sont ,•ètus ou nus à l'antique, les bas-reliefs

ou quatre cent mille personnes, clercs, nobles,
gens de robe, élerés par les jésuites cl les
collèges des uniYersités. Il était célébré en rcrs
français et en vers latins, il inspirai l le Lhéàtre
cl le roman, et la pompe des fètes décoratives
où le Roi s'habillait en soleil el les princes en
héros.
:
Un grand règne était allend u et prédit. La
chaire chrétienne annonçait qu'il se &lt;! remuait

même quand il le YOil en robe de chambrn 0 11
jouer au billard. li y a comme une conspiration uniYcrsclle à lui rnuloir du génie. La
grande puissance et autorité de Louis Xl\'
viennent de la conformité de sa personne arnc
l'esprit de son temps.
li fut un amant de la gloire. li a déclaré
cet amour à toute occasion : cc L'amour de la
gloire ra assurément devant tous les aut1·es

1. Une gravure mise au frontispice d'une traduction
d'un traité de Hobbes représente un géant sortant â
mi-corps d'une montagne, couronne en tête, l'épée
tians la main droite, la balance dans la main gauche.

Son buste et ses deux bras sont couverts d'une infinité
r ersonnages to~l petits, hommes, femmes, gens
d eg:füe entassés. Voir , _dans Lacour-GaJel, l'Education
politique ... loul le Livre Il « la theorie du pomoir

P. Janet, Histoire de la science poli~ique, 2• édition,
2 vol. , Pam , 1887, les quatre premiers chapitres dn
linc IV.

•

I. -

HISTORIA. -

F se. 3.

d?,

r oyal chez les contemporains de Louis XIV », el daus

�1l1ST01{1.JI - - - - - - - - - -- - - - - - - - - - - - ~ - - - - - - - - - ' - - - - - -- - - - 6
dans mon àme. » li le compare da11~ Sl'~ mémoires au vrai amour :
« ... La chale11I' de mon ùgc et le Msir l'iolc11l que
j'avais d'augmenter mH rrputation me donnaient 1111c
très forte pa~sion ,!'agir, mais j'éprou,·ai dès cc mo/ mc11l ql1C l'amour de la idoi,·c a les mêmes &lt;lélicalcsscs,
ri, si j'ose dirr, le· mèmcs timidités &lt;1uc les plus
le11drcs ptts~ions, car autant j'al'ais d'Hrdcur pour me
signaler, autanl a\'ais-jc d'appréhension de l'ailli_r, t;t
,·rgardanl comme uu grand malheur la honte qu, sui t
lrs moi11cll'CS fou tes, je l'Oulais prendre dans ma con1l11itc les der11iè1·rs p1·éct1ulions.... Je me trouvais 1·ctar1lu et p1·cssé prc que ,·gaiement par un seul et même
dt'sir de gloirn. •

li voult11, dans cette concupiscence de gloire,
aussi forte en lui que celle de la chair, ètrc
oforieux comme Auguste, le protrcteur des
lettres, comme Conslanlii1 cl Théodose, les
protecteurs de l'Église, c?n:imc Justinien'. ,1~
lé«islatcu r ; il fau t, pensait-Il, (( de la rnr1ete
d:ns la gloire n. Mais il avait, tou t jeune,
&lt;( une secrète prédih,ction pour les armes 1&gt; ,
qu'il déplorera dans la confession suprèmc :
« ,J'ai trop aimé la guerre. 1&gt;
Ponr lui el pour ses contemporains, la gloire
des armes csl plus b elle, plus roplc c1ue les
autres: &lt;( la qualité de conquérant est cstim~e
le plus noble et le plus él~nS des Litres_&gt;&gt;. _Lin
roi fait la «ucrrc par fonction, par desunat.Jon
si l'on pc~1t dire. Quand il conclut la paix,
Louis Xl Vse Yan te que son &lt;( amour paternel »
pour ses sujets ait préralu sur sa « propre
ofoire »; ses sujets l'en louent comme d'un
~acrifi ce cl d'un bienfait méritoires, el lni ,
pom marquer que la guerre est bien sa chose
à lui, les remercie de leur (( assistance 1&gt;. Toul
admire el célèbre la gloire des armes, le
Te Deum des égli es, les odes des poètes,
l'art des peintres, des architectes el des sculpteurs. DeYant lcs pein tres, les sculpteurs et les
poètes, qui attendent son geste, le roi pose.
Épuisés de louanges, ils le prient de suspendre
la pose un moment :
Grand roi, cesse ile "ai11crc ou jl! ccssr d't\cril'c....

Ce fatal orgueil et cell? passion de _la gl~!r~,
une seule force les aura1l pu contenu·, c ctail
la religion ; mais, par la religion comme la
comprit Louis XIV, 1'01·gueil fut aggral'é.
Le jeune Roi n'était pas encore &lt;( dévot»
e11 1661. Il ne paraissait pas mème qu'il dùt
le devenir. li était lout à la gloire, au lrarnil,
à l'amour et aux fètes . li allait de Pari à
Saint-Germain, à Chambord , à Fontainebleau,
à \'crsaillcs, délaissant de plus en plus, en
allcndant qn'il le quillàt et le rcniàt, Paris
que la Fronde al'ait déshonoré. Le premier été
passé it Fontainebleau, aprrs la mort du cardinal, fut délicieux. )ladame de La Fayette a
raconté. ces journées, où la toute jeune Com
s'en allait par la forèt se baigner à la riYièrc,
puis rc1·enait au chàteau ; les dames à cheval,
habillées &lt;ralamment, avec mille plumes sm
o
. d
·leurs tètes, étaient accompagnées du Roi el e
la jeunesse. Après souper, on montait dans
des calèches, cl on allait se promener une
partie de la nu it autour du canal, au bruit
des violons langoureux. Pendant celle promenade du soir, le Roi &lt;( s'allait mettre près de
la calèche de La Vallière, dont la portière était
abattue, el comme c'était dans l'obscurité de

la nuit, il lui parlait avec beaucoup dl' commodité ». Pour La Vallière, la première des
mai'Lrcsscs déclarées, le Roi donna à Ver~ailles,
alors 1111 petit chàtcau dans un petit endroit,
la fètc des « Plaisirs de l'Ile cn('hantée n, qui
dura neuf jours au printemps de l'année 1664,
cl fut éblouissante et singulière. Molière y fut
le figu rant principal ; monté sur un char allégorique, il représenta le dieu Pan, le plus
paicn de Lons }es Dieux ; il célébra dans la
(! Princesse cl't,;lidc 1&gt; le droit d'aimer à torl
cl à lravers :
Dans l't,ge oü l'on est aimahle,
Rien n'est si beau que d'aimer ....

Enfin, le jeudi 12 mai, il donna les trois premiers actes de Tartuffe, celle comédie sacrilège
qnc la Compagnie du Saint-Sacrement travaillait à faire abolir. Le roi de France allait-il donc
se perdre dans la compagnie des libertins?
Il n'y pensa pas une minute. Sans doute, il
n'aimait pas à èlre contrarié dans ses amours,
el il n'était pas instruit en religion el jamais
ne s·y instruira; mais sa mère el ses confesseurs lui avaient donné des habitudes pieuses,
il récitait ses prières le matin .et le soir, il
égrenait son chapelet, il entendait la messe
Lous les jours, il écoutait a1·ec attention des
sermons longs cl nombreHx, el déjà il exigeait
des jeunes courtisans la bonne tenue à la chapelle et l'apparence dt' la dérnlion. Il avait,
d'ailleurs, pour aimer la religion, de ces raisons personnelles, qui, sans brnil, sans débat,
inaperçues par la conscience, conduisent les
personnes. a naissance avait été un miracle,
que le Roi Louis XIll cl la Heine Anne, après
de longues années stériles, obtinrent par des
,·œux et des prières. On l'a surnommé Dieudonné. En reconnaissance de sa venue, la reine
.\nnc a dédié l'Eglise du \'al de Gràce « A
Jésus naissant et à la \ïergc Uère ». On lui a
dit tout cela, comme aussi qu'il esl le Roi très
chréLien et le fils ainé de 1'8glise. Ces choses
a"réablcs
à entendre, il les a crues. Il ne dot/le
0
pas qu'il ne soit béni entre tous les hommes
cl le plus proche de Dieu.
Le voisinage de Dieu negènail pas Louis :\IV.
Les prètrcs hù disaient qu'il était homme et
poussière, mais il ne les croyait pas. Euxrnèmcs le croyaient-ils? li leur entend-ait dire
aussi qu'il était !'image de la dil'inilé: &lt;( 0 rois!
l'Ous ètcs comme des Dieux! 1&gt; Il a exprimé
par des maximes singulières comme celle-ci
ses dernirs envers Dieu : &lt;! Dieu est infiniment
jaloux de sa gloire. Il ne nous a peuL-ètre faits
si grands qu 'afin que nos respecls l'honorassent
daYan Lage. n Il établit donc sans embarras,
arnc une sincérité évidente, entre Dieu et lui
le régime de la réciprocité. Il croit q1ie Dieu
a besoin de lui dans une certaine mesure.
Après qu'il a raconté ses premiers succès, il
ajoute qu'il se sentit obligé de le remercier. li
énumère toute une série d'actes de sa gratitude : règle adoptée pour réduire &lt;( les gens
de la Religion Prétendue Réformée Il aux
termes précis de l'Édit de Nan les, interdiction
d'assemblées huguenotes, aumoncs faites aux
pam res de Dunkerque pour les ramener au
caLholicisme, démarches auprès des Hollandais
""1

I3o \.\.. .

en fal'cur des catholiques de Gueldre, di~1wrsion des « communautés où se fomente l'esprit
de nourcaulé des jansénistes 1&gt;. Voilà, d'u1w
part, une paul're idée de Dieu, que le Roi
suppose troublé par la passion de la gloire,
Lo11t comme un misérable mortel, et, tfaulrr
parl, une hanlc idée de soi-même, cL, par la
combinaison de l'une et l'autre, un redoutable
pro"ramme, qni sera suil'i pendant tout le
0
règne
..\lais Louis XI\' veut encore que 1·on
ache qu'à l'occasion du juhilé, (( il a sum
une procession à pied , accompagné de ses
domestiques ». Tl semhic croire q uc Dieu, au
haut du ciel, penchant sa tète blanche, a regardé, non sans quelque plaisir d'amourpropre, le roi de Francl' St' donner la peine de
celle marche à pied.
De la beauté, de la l'igneur, de la gràce, un
naturel point méchant, un sens juslc cl droit,
l'amour du métier, l'idée noble du dcl'oir
professionnel cl l'applicaLion à cc devoir ; mais
une éducalion de l'espri t à peu près nulle,
une éducaLion politique insuffisante et corruptrice; puis cl surtout cette religion, cette
passion de la gloire, cet orgueil, ces legs du
passé pesant sur une personne après tout
ordinaire el qui ,i'a pas en elle de quoi faire
contrepoids à celte lalalité puissante et lourde;
cette personne en péril d'èlrc pervertie : péri l
que l'égoïsme ne de~•icnnc une adoration de
soi, que le sens juste el droit ne soit aveuglé,
que l'amour du métier el l'application au
devoir ne soient détournés des fi ns sérieuses
cl !!l'andes
vers les satisfactions d'orgueil pur,
0
que la prudence ne soil réduile à s'employer
en précautions et artifices pour préparer 0 1,
réparer les imprudences; péril d'une conduite
et d'une politique en rne de dithyrambes cl
d'arcs de triomphe, - tel s'annonçait, charmant, inquiétant, celui qu ·on appellera le
grand Hoi. Cc surnom, il fanl le lui l?i~se1:,
mais il est remarquable que personne n ail dit
que Louis XIV fut un grand homme. Il l'sl
crrand comme roi, comme officiant de la
~oyaulé. Les gloires des ancètres, la richesse,
la fortu ne cL la beauté de la France le revèlcnt
d'une splendeur qu'il porte comme le vèlcmcnt qui lui est nalmel. Du culte dont il e~~
l'idole, il est le grand prèlre croyant, de 101
tranquille, impeccable dans l'accomplissC'rncnt
des rites. Cc n·esl pas en vain qu'il s'csl proposé de montrer, comme il a d_it, &lt;! qu'il y a
encore un roi au monde ». ~on seulement
pour son temps, où les rois onl imilé son
palais, sa Cour, sa per"onnc, son ges_le, tout
son air, mais pour tous les temps, 11 est le
type de ce personnage qu'on appelle le 'Hoi. li
est un document el un témoin d"éclat clans
l'histoire de la puissance monarcbir1ue, qui esl
au si celle de l'aptitude étonnante des hommes
à l'admiration el à l'obéissance. Mais, dépouillé
de la ro)·aulé, il esl un &lt;( bonnète homme »:
comme il y en anit beaucoup en cc Lemps-l_a
à la Cour el à la Yillc. Ni La Bruyère ne fa1L
allcntion à lui, ni Saint-Simon.

•

ERNEST LA VISSE,
de l'A cadimi'e fr.rnçaise.

La Femme au

ll
Le Mariage.
Généralement le mariage de la jeune fille
e faisait presque immédiatement au sortir
du couvent, arec un mari accepté et agréé
par la famille. Car le mariage était a,·ant tout
une affaire de famille, un arrangement an gré
des parents, que décidaient de considérations
de position cl d'argent, des com·enances de
rang et de fortu ne. Le choix était fait d'arancc
pour la jeune personne, qui n'était pa consultée, qui apprenait seulement qu'on allait
la marier très prochainement par l'occupation
oü toute la maison était d'elle, par le mouvement des marchandes, des tailleurs. par
l'encombrement des pièces d'étoffe, des' 0eurs.
des dentelles apportées, par le travail des
couturières à son trousseau.
De la cour qui lui était faite, de l'amabilité
que dépensait un jeune mari pour sa fiancée,
nous a,·ons, dans les comédies, le Lon léger,
l'impertinence cavalière et pressée d'en finir.
« Ab! remerciez-moi, - di t-il, - vous êtes
charmante, cl je n'en dis presque rien .... La
parme la mieux entendue.... Vous al'ez là de
la dentelle d'un goùt qui, cc me semble....
Passez-moi l'éloge de la dentelle... . Quand
nous maric-t-on 1? »
Et encore ~lcrcicr aceuse-L-il d ·une grosse
illusion ou plutôt d'un impudent mensonge historique les auteurs comiques du temps pour
montrer sur le théàtre une cour, si peu filée
qù'elle soit, faite par l'homme à la jeune fille
qu'il doit épouser, quand chacun sait que les
filles de la noblesse cl mèmc celles de la haute
bourge:oisie restent au courent jusqu ·au mariage cl n'en sortent que pour épouser 1 . Au
reste, sur le lrain expéditif des unions du
Lemps, sur lem· mode d'arrangement cl de
conclusion entre les grands-parents, sur le
peu de part qu'y avaient les goùts ou les
répugnances de la jeune fille, il existe un
curieux document, parlant comme une scène,
vif comme un tableau, et qui va nous donner
une idée complète de la façon dont le mari
était présenté à sa future femme, et du temps
r1u'on laissait à celle-ci pour le connaitre,
l'aimer et se fai re aimer; c'csL le récit du
mariage de Mme d'Houdctot.
1. Théâtl'C de )larirnux. Le Petit-/Jlaitre col'l'ig,'.
2. Lire dans les Tablr.aux des Alœurs du temps,
par de la Popclinièrc, le récit d'une entrevue au
pm·loir d'un coment d'un homme présenté avec une
jeune fille qui doit de,·cnir sa ffmme sous huil jours.
La mère dit à sa fille : « Tout csl con\'enu cuire illl l'l
moi; il n'y a plus qu'à signer les articles, qu'il l'flu,

XVI/Je siècle

.\1. de Rinville est venu proposer it )1. de au milieu du froid et de la gène de ces deux
Bellegarde un mari pour sa fille .\fi mi, dans familles entièrement inconnues l'une à l'autre,
la personne d'un de ses anièrc-cousins que l'on signait les m·ticles. Pendant la lecture, le
l'on dit ètre un très bon sujet. Comme M. de marquis d'lloudetot remettait à Mlle de Bl'llcBellegarde est un excellent père et qu'il ,·eut gardc comme présent de noces cieux écrins de
avant tout que le jeune homme « plaise à sa diamants dont la l'alcur restait en blanc dans
fille ». - c'était une phrase c1ui se disait, le contrat, laute d'avoir eu le temps d'l'n faire
on prend jour ; cl Mimi ayant élé bien pré- l'estimation .
venue, parce qu'elle a l'hahitudc de m' jamais
Toul le monde signait; on se i11ellail i1
faire atlcnlion à personne, l'on l'a diner chez table, et le jour de la noce étai t fixé an lundi
.\!me de Rinvi llc, où l'on Lrnurn tons les suivant 3•
Rinville cl tous les d'lloudetot du monde.
A cette union improvi~c qui nous 1·epréTout d'abord la marquise d'Iloudetot em- sente si nettement le mariage du dix-huitième
brasse toute la famille 13ellcgardc. On se met . siècle, 11llc de Bellegarde n'opposait pas plus
à table. Mimi est à coté du jeune d' Houdctot. de résistance que les autres jeunes filles du
)1. de Ri nvillc et la marquise d' lloudetot s'emtemps. Elle s'y laissait aller, elle s'y prètait
parent de M. de Bellegarde ; et au dc~scrl on complaisamment comme clics. La grande jeucause tout h:mt mariage.
nesse, l'enfance presque, l'àgc sans forces et
Le café pris. les domestiques sortis : &lt;( Te- sans volonté oü l'on mariait les jeunes filles,
nez! - dit bral'cmcnt le vieux .\I. de fünville, l'affection sévère, la tendresse sans épanche- nou sommes ici en famille, ne traitons ment, sans fami liarité, qu'elles trouvaient
pas cela avec tant de mystère. 11,ne s'agit que auprès de leurs mères, la crainte de rentrer
d'un oui ou d'un non. )Ion fils rous con,·icnl- au couvent, les pliaient à la docilité, les déciil ? Oui ou non; et à votre fille oui ou non de daient à un consentement de premier moumème, voilà l'item. Notre jeune comte est vement et qu'enlevait la présentation. D'aildéjà amoureux ; ,·otre fille n'a qu'à voir s'il leJ1rs c'était le mariage, et non le mari, qui
ne lui déplait pas, qu'elle le dise.. .. Pronon- leur souriait, qui les séduisait, qui faisai t
cez, ma filleule. 1&gt;
leur désir et leur rève. Elles acceptaient
Là-dessus, ~fimi rougit. Et Mme d'Escla- l'homme pour l'état qu'il allait ll'ur donner,
vclles cherchant it arrêter les choses, deman- pour la l'ic qu 'il devait leur ourrir, pour le
dant qu'on laisse le temps de respirer : «Oui, luxe et les coquetteries qu'il de,·ail leur perreprend M. de Rinville, il va.u t mieux traiter mettre. Et cette même Mme d'HondPlol l'ad'abord_les articles; et les jeunes gens pen- vouera un jour, un jour qu'elle sera un peu
dant cc temps causeront ensemble. - C'est grise du vin bu par son YOisin de tablcDiclcrol;
bien dit, c'est bien dit. » L'on passe, sur ce elle laissera échapper la pensée de la jeune
mot, dans un coin du salon. Et voilà )I. de fille et son secret dans cette confession naïve :
Rinrillc annonçanl que le marquis d'Houdetot &lt;&lt; .Je me mariai pour aller dans le monde, cl
donne à son fils 18.000 livres de rentes en voir le bal. la promenade, l'opéra t'l la coXormandie, et la compagnie de caralerie qu'il médie• .. .. 1&gt;
lui a achetée l'année d'avant : voilà la marUne autre lemme, Mme de Puisieux, répéquise d'IJoudctot qui donne « ses diamants tera cette confession de ~[me d'Houdclot en
qui sont beauxet tant qu'il y en ama ». ~f. de con,·cnant que devant la lcntalion d'une IJerBellegarde riposte en promettant 500 .000 li l'res li nc bien dorée, d'une belle li,•rée, de beaux
pour dot, et sa part de succession. Et l'on se diamants, de jolis chevaux , elle aurait épo usé
lève en disant : « Nous voilà Lous d'accord. l'hornmp le moins aimable pour avoir la b&lt;'rSignons le contrat ce soir. Nous ferons publier linc, les diamants, mettre du rouge cl dl'~
les bans dimanche; nous aurons dispense des mules 5.
autres, et nous ferons la noce lundi. »
A l'église retentissaiL une ou deux fois" :
Chose dite, chose faite. En passant, l'on di- &lt;( Il y a promesse de mariage entre /faut et
sait au notaire le projet de contrat, on allait faire Puissant Seigneur ... et Haule el Puissante
partdu mariage à toute la famille, et l'on re- Deinoiselle... fille mineure, de celte palombai tcbez M. de Bellegarde, où le soir mème, 1·oisse ... 1&gt; tandis que la gravure du temps,
fianccl' ensuite et ,ous mener à l'église. Je ne compte
pas \'Ous laisser plus de cinq à six jours clans cc
cou ,·cnl; pendant ce temps-là que je vous clo1111e
encore, il faut que vous trouviez bon que le comte
de ... vienne tous les jours dans cc parloir passer
une heure avec vous afin que vous vous connaissiez. o

, 3.. llémoires et Corrcspo11clanec de lime d'Épinay.
1 ans, 1818, vol. 1.
4. 1Jémoires, corl'espondance el ouvrages inédits de
Diderot. Pal'is, 181'1, vol. l.
5. Conseils à une amie, pa,· madame de P... Pa1·ù, 1 i49.
6. )lémoircs de la Jlépubli,1ue des lellt'es, vol. 26.

�111STOR,.1A

L.ll

A l'issue de la messe dn jour. les deux
Saint-Eustacbe, à une
appelée à encadrer d'un peu de poésie tous Molé' dans l'écrlise
0
.
tamillcs se réunissaient dans un grand repas.
messe
de
minuit,
éclairée
de
lustres,
de
giles actes de la l'ie, jetait en marge des lettres
oi1 la plaisanterie du temps assez vive, salée
&lt;le faire part ses allégories mythologiques 1 . randoles, de bras, de six cents bougies, - une
d'un reste de gaieté
·.\rrivait la veille
gauloise, jouait brudu mariage. La faLalemcnl avec la pumillr cl les amis 1·cdeur de la mariée.
naic11t visiter, a&lt;l miLà aussi, la poésie
rer, tri tiq ucr la corsr
répandait
en épitbabeille 2 à laquelle rien
lames dont les meilne manquait que la
leurs allaient prendre
uomsl', remise à la
place dans les Merfiancée, comme nou,
c:ures, les Nouvelles
le rnrnns par uni•
secrètes. Puis, d"orgrarn;·c d'Eiscn. dans
dinaire, les époux
un joli sac, cl &lt;le la
prenaient congé : car
main à la main, par
il était d'usage d'aller
le fiancé après la céconsommer le marémonie du contrat•.
riage dans une terre.
Le jour de la céléLa mariée, c'était enuraLion ~u mariage,
core une habitudr asla mariér, grand('sez suivie, embrassait
ment décollelér, ayant
cbaque femme conYiéc
des moucbes, du rnuà sa noce, lui donnait
"C cl de la fleur d'oun sac et un éventail ;
"ranger, l'ètuc d' une
et, cela fait, partail
robe d'étoffo d'argent
avec son mari 1 •
«amie de nacre l'L de
Au delà de ce mo"brillants, portant dl's
ment, en tout aulre
souliers de mème
temps, l'histoire r t
étoffe. avec des rosetlrs documents s'artes i, diaman ts\ était
rètcraient.
conduite par deux
Mais l'art du dixcbe,·alicrs de main.
huitième siècle n'eslL'annonce du départ
il pas un art indiscret
pour l'églisr l'al"ait
par excellence qui ne
arrachée à son mirespecte point de mysroir : &lt;&lt; clic entrait
tère dans la vie de la
dans le' temple ; clic
femme, et qui semperçait un amas de
bl c n'avoir j a mai
peuple qui rclcntiss~it
trouvé de porte ferdP ses louanf(rs cl
mée dans un appardont elle ne perdait
tement? li ne _nous
pas une syllabe ; elle
fera pas gràcc du couprononçait un 011 i
cbcr de la mariée 8 ; et
dont clic ne senlait ni
l'oici, dans une jolie
la force ni les obligagouache, la jeune femtions ". » Parfo is ,
me en déshabillé de
pour étaler plus de manuit, un genou sur la
L ' ACCORD DU MAR IAGE. G,·aµure de R OBER~ G ,\ILLARD, d'après Etse:-i,
gnilicl'IICl', on cboicouche entr'ouverte,
sissait par rnnilé la
les ycu x baignés de
nuil pour celle célC-.
pleurs;
son
mari
à
ses
g~n~ux, à ses pieds,
bralion. L(' maria~l' avait lieu, comme celui messe qu i taisait tenir cent hommes du gucl
~emblc
l'implorer;
une
su11·ante
la soutient et
6
de la fille de Sam uel ficrna,·d arec le président au porlail •
t. La Bihliolheque nationale !Cabinet de~ cslam~cs_)

a consrrvé les deux prcmic,·s b,lfcts_ 1mp1:11nese11voyes a

Paris c11 11:;tpoura1111oncerunccëlebral1011 de maria!l'e.
sont les IHllcls de 11mcde Pous, el de la marqu,s_c
,1,. Caslrll,111r. Jusf1uc-li1. dit \laurepas, on donnait a,:,s
aux p&lt;1rc11ts pt11· UIIC visite ou pa1· un billet rnanusu1l.
,le pussl'tle plusieurs lettres de (aire part ,lluslrncs
du ,lix-huili,•mc sièct,,.
Le billet de l'airn part ,1'u11 mariage eu même temps
que lï 11ritation à la Jië11édielion nuptial~ rst c11corc.
e 11 t ï6U. écrit à la main. 11 est entoure d u11 cnca_tlrcmeul de pahnie,·! arec, en., haut, un ~u\el, ou
lïl vmm allume les cierges de I epoux cl de, 1epomc
eu· tu11iques; en . bas, des Amours encha111cnl le
Temps avrc des gmdandes de ,·os?S.
Qucl11uefois, il .Y a lettre_d; l'a,!·c pai'L du n~ar,agc
cl lcllre d'invitation à la bcncd1cllon nuptiale. routes
deux soal imprimées.
,
,
,
.
La lctt1·e de faire pao'l est orn cc en tete_ d une v1gnclle où deux fianc~s, da11s le goût des ,Peht~s figures
des Idylles de Berqu111, se p1·esse11t au pied tl un autel
dit l'Amour lient une couro1111c.
Cc

Voici le texte de la lcllrc de foire part :

M.

Al.
.
l'honneur de vous faire part du Atl1rwge
de M. avec
L'invitation à la bé nédiction nuptiale - sortant dP;
chez le sieur Croiscy, rue Saint-André-~e_s-Arls, &lt;1u1
tient divers billets d'invitation et de Y1s1le, - est
entourée d'un très joli catlre rocaille,_au ha?t duquel
à une guirlande est atla~hé _un_ médaillon ou des colombes se becquètent. L 11w1lal!on porte :
Jlf.
l"o,is êtes prié de la pai·t de

,u.

ftf.
(afre l'honneui·d'assisterà / a 8 éne'd"iclwn

nuptiale de ,11
avec A}
,
q ui leu1· sei-a donnée ce . , ·I 16 , . a .
heures du 111ali11 en l'Eglise va1·01sswle.
Un billet de la fin du siècle, sortant de _chez ~cmaisons, peintre, rue Galande, ~t où se voit en tete
un enfant nu, un hochet à la mam dans une corbeille

de ll~urs, annonce ainsi la nai · ance de l'enfant :
AI.
'I
J'ai l'honneur de vous (afre part del ieul'ettx
accottChemenl de mon épouse.
.
la Mère et L'Enfant se portent bien.
Le
'
J'ay Cho1111ew· d't,t_1·e
.
2. Adéle cl Thêo&lt;lorc, ou Lellres sur I cducallon.
Patis, 1i82.
.
.
~- L'Accord du Mariage, par Eisen , gral'c par
Gaillard.
1 · I'
4. Les Co11 Lcmporaincs, ou A,·entures des .P us JO 1cs
femmes de l",\ge présent, ·t i80, vol. O. La JCUne fille
du grand monde ne se mariait pas toujour? en bl~n~.
La galei-ie des Modes el Costumes f,·ançais dess~nes
d'ap,·t s 11ature et puLliès c!1ez Esn_au~ ~• Rapilly,
nous montre une jeune mar,ce mencc a 1autel ~a(15
une grande robe sur moyen panier, une robe en pekm
bleu de ciel garnie de gaze et de neurs blanches.
5. Les Nouvelles Femmes. Ge_nève, 1761.
6. Journal hislorique de Barb(Cl', vol. 2.
7. Mémoires de Mme de Genlis, rnl. 2.
•
8. Dans le grand, le trés grand monde, pcut-etre

FE.MME .JIU XY111" S1ECLE

l'cncouragt', pendant qu'une au tre chambrière
tient l'éteignoir lcré rnr les bougies &lt;les bras
de la glace' . Qu'on se rass ure pourtaut : le
peintre a 1111 peu arrangé la scène pour le
d1·amatifJUl' et l"c!Tet. Didrrot rendra la Yérité
au tableau en ne prètant à l'innocence qu'une
seule larme, en la montrant, lorsqu'elle va
1·crs le lit nuplial, sans femmes de chambre,
n'ayan t point la honte de rougir dcrnnt son
sexe, soutenue seulement par la Nuit t .
Le séjour &lt;les époux à la campagne était
comt. La femme revenait 1·ite à Paris. ~lillc
choses J'y appelaient. Elle al'ait à rendre ses
l'isitcs, à prmdrc possession de sa position, à
jouir de Sl'S nou1•eaux droits. Elle était impatiente de faire rnir &lt;! son bouquet et son chapeau de 11ouvelle mariée 1&gt; à l'Opéra. La
coutume, à Paris, dans le grand monde,
obligeait pres11ue une jeune femme à ne pas
laisser passer la semaine de son mariage sans
se montrer à !'Opéra arec tous ses diamants•.
Il y avait mème un jour choisi pour y paraiLre, le vendredi, et une loge spéciale allectéc
aux mariés titrés et de condition, la première
loge du coté de la reine. Puis, anrnt tout,
l'impatience était vive chez la femme d'ètrc
préscntéo à la cour.
La présentation, queUe grande affaire! Elle
al'ait pour la femme l'importance d'une consécration sociale. Elle lui donnait sa place,
elle la faisait asseoir dans le monde, à son
rang; clic la sortait de celle situation douteuse, équivoque mèmc aux yeux de la cour,
de celte demi-existence des femmes non présentées et n'ayant point eu cc rayon de Versailles qui semblait tirer la femme des limb~s.
Et quel jour solennel, le jour de la présentation! Aime de Genlis nous en a gardé toute
l'histoire. Il faut l'Oir Mme de Puisieux la
faisant coiller trois fois, et à la troisième fois
n'étant pas encore tout à fait contente, tant
une coiffure de présentation demande de
talent, de travail, de patience. Mme de Genlis
coi!Tée, c'est la poudre, c'est le rouge; puis le
grand corps avec lequel on veut qu'elle dine
pour en prendre l'habilude. A la collcretlc,
une discussion sans fin s'engage entre la maréchale d'Estrées et ~hne de Puisieux; quatre
fois on la met, quatre fois on l'ôte, quatre
fois on la remet. Les [emmes de cbambre de
la maréchale sont appelées à décider : la maréchale triomphe; mais cela n'arrèle point la
discussion, qui dure encore tout le diner. On
passe à la fin de la toilette, à la mise cl u panier
el du bas de la robe. Puis arri l'e une grande
répétition des révérences que Gardel a apprises;
et ce sont des conseils, des rema1·crucs, des
critiques sur le coup de pied donné par
)Imc de Genlis dans la queue de sa robe,
lorsqu'elle se relire à r eculons, coup de pied
que l'on trouve trop théâli'al. Puis enfin, au
moment du départ, c·est enc"orc du rouge
foncé que Mme de Puisieux tire de sa boite à
mouches et dont elle rougit tout le Yisage de
Mme de Gcnlis4 •

Imaginez au lendemain &lt;le la présentation
celle jeune femme s·avançant sur· telle scène
du·grand monde dont la nouveauté l"élJlouit,
l'étourdit, effrayée par le public, étonnée par
celte société qui la regarde, et au Lrarers de
laquelle elle marche d'un pas hésitant, comme
en un pays plein de surprises. La Yoilà encore
ignorante, ingénue, obéissant aux timidités de
son sexe et de son éducation, aux insti11cls de
son caractrre, réscnéc, modeste, ind ulgente,
douce aux autres, laissant échapper Lou les les
naï1·etés naturelles de son àgc, de son l'spril,
de son cœur ; la l'oilà avec cette contenance
un peu gauche, arec cet em barras r1ui ne se
dissipe point aux premiers jours, a1·cc celle
maurnisc gràcc de l'innocence qui fait sourire
les l'icillcs femmes ; la l'Oilà a1·cc cc petit air
effarouché, l'air d'un petit oiseau qui n'a
encore appris aucun des airs qu ·on lui siffle 5 ;
la 1·oilà faisant de petits sons qui n'aboutissent
à rien, mettant un quart d"hcure à reYenir à
elle après une rél'ércnce, ne sachant à peu
près rien dire, rien jouer, 11i rien cacbcr, pas
mèrne un commencement de tendresse conjugale, le dernier des ridicules ! C'est alors
que par toutes ses l'Oix le siècle l'al'cr'lit, la
reprend, la conseille et lui fait la leçon avec
son persiflage : :Écoutons-le : ,, Comment! il
y a six mois que le sacrement \'Ous lie, et
vous aimez encore votre mari! \'otrc marcbandc de modes a le mème faible pour le
sien; mais l"OUS êtes marquise .... Pourquoi
cet oubli de \'Ous-mèmc lorsque 1·otre mari
est ausen t, et pourquoi vous parez-vous lorsqu'il 1·crit•nt?... Empruntez donc Je code de la
parure mod(•rne; \'Ous y lirez qu'on se pare
pour un amant, pour le public ou pour soimèmc .... Dans quel tra,·ers allicz-\'Ous donner
l'antre jour? Les chevaux étaient mis pour
vous mener au spectacle ; 1·ous comptiez S\Ir
votre mari, un mari français! Youlicz-1·ous
donner la comédie à la comédie mème? ...
Gardercz-rous longtemps cet air de résrrre si
déplacé dans le mariage? Un carnlicr 1·ous
trou\'C belle, rnus rougissC'z ; ou nez les yeux.
Ici les dames ne rougissent qu'au pinceau ....
t,;n l'érité, Madame, on 1·ous perdrait de réputation. Eh quoi! d'abord une antichambre à
faire pilié, des laquais qui se croient à Jlfonsietw comme à Madame, qui imaginent qu'ils
ne sont en maison que pour travailler, qui
ont un air respectueux pour un honnète
homme à pied qui arrin·, qui tirent une
montre d'arg('nt si on demande l'heure, des
laquais sans figure et qui sont de trois grands
pouces au-dessous de la taille requise ! ... Vons,
Afadarnc, on rnus trouve levée à huit heures :
si vous sortiez du bal, rnus seriez dans la
règle. Et r1uc faites-l'ons? 1·ous ètes en conférence a1·cc votre cuisinier et votre maitre
d'hotel.... Enûn il vous sourient que vous
al'CZ une toilcllc à faire. AJais que ,·ous en
connaissez peu l'importancr, l'ordre et les
cleroirs ! Vous n'avez que dix-huit ans cl rnus
y èlcs sans hommes, on y \'OÎl deux femmes

qu e rous ne grondez jamais, La première
garniture qu'on rnus présente est préciséml'nl
celle qui rous convient. La robe que l'OUS
a rez demand1(e , l'Ous la prenez elleclil'emcnt. ... Le diner so11nc et vous roilà dans
la allo de &lt;"Ompagnic lorsque la cloche parle
encore. :'\"y avaiL-il plus de rubans à placC'r ?
liais quelle e~t la surprise de tout le monde?
YotrP maitrr cl"holcl rient annoncer à Jlon.~ieu1'
&lt;1u 'il est scrri .... ,~près la table vous roulûtcs
pousser la co111·crsalion. Songez que mus èles
il Paris. L't•nnui appela bientot le jeu; je 1·ous
vis bàillcr, et c'était la comète! un jeu de la
cour. A propos, il m'est ren•nu qu'on la ,jouait
depuis quatre jours lorsq ue l'0US dcma11dàles
ce que c"étail. Cnc bourgeoise du Marais fit la
mème question 11• mème jour .... On étala
pour intermède les sacs à ouvrage. Qu ·est-cc
qui sortit du 1·0Lre? des manchettes poli!'
rotrc mari. Sera-cc donc en vain r111e laFra11cc
aura inl'cnté les nœuds pour distinguer les
maifis de condition des mains roturièn ·s '1•••
\'ous vous placez sans avoir dit aux glacl's
que vous ètcs à faire peur, &lt;1uc· rous èll'S
fai te comme une folll' .. .. 'Yous allrz aux Tuileries les jours d'oprra et au Palais-Ho~·al h
autres jours. Yous faites pis, on vous y l'Oit
le matin.... On croirait que vous ne cherchez
la promenade que pour hicn vous porter. l~t
lorsque l'Ous y parai-st•z aux. jours marqués
et aux. heures dfrcn les. comment ètcs-1·ous
mise? l'aune de 1·0s dl'nlellcs est à ci111pia11tc
écus.... Que fai irz-l'ou · dimanche dernier
dans l'Otrc paroisse, à dix heures du matin?
Déjà babillée! Et qui le croira? san~ sac!
l~st-ce ainsi? Est-cc à dix heures? Esl-ee dans
sa paroisse qu'une lemme de condition en tend
la messe? Est-il bien \'l'ai que vous assis lez
aux rèpres? Le marquis de '** vous rn ac(' uSe,
en disant que rous faites ridiculc1m•11l 1·0Lre
salut. On pourrait rous passer qurlr1ue, sermons, mais janrnis ce11x r1ui conrrrlis,('nt :
une jolie femme est failc pou r les jolis sermons : ils s'annoncent assez par l"al"llt11•11ce
des équipages et le prix cb chaise~. 11 est
ignoble de s'édifier pour dCllx sols.... » Et
ainsi continue la raillerie, l'inslructio11 sur
tout cc qui manque il la jeune femme. Quoi?
point de gràCt"S it s'rffrayer d'une souris,
d'une araignée, d'nnc mouche! point de gràccs
à se plaindre du mal que l'on sent! point de
gràccs à se plaindre du mal que l"on 11e sent
pas ! Point mèmc de gràccs d'ajustement :
des robes de goùt, il est 1Tai, mais les garnitures ne sont pas de la Duchapt. Pui un
panier dont le diamètre est tronqué d'un
pied, et qui n •est pas de la bonne faiseuse ;
de beaux diamants, mais ils ne ont pas montés par Lempcrcur. Et les gràccs du langage,
quelle pauHeté! La jeune femme ne parlet-ellc pas al'CC la dernière des simplicités?
Polll' les gràces de caprice, c'est encor&lt;· pis :
elle est là-dessus d'une misère ! Si die a
demandé ses -chel'aux pour les six. heures, on
la voit en carrosse à six heures; le jeu qu'elle

seulement choz les princes, un usage cons&lt;'rré de
l'ancienne galanterie exigeait du marié quïl n"cnlràt clans le lit de sa femme que le corps complètement épilé; c'est ainsi -&lt;JUC ~r. le duc d"Orléans,
au témoignage de li. de l'alcnçay qui lui donna

lume 2.

la chemise, se présenta dans le hl de )!me de
)lonlcsson. 11émoires du règne de Louis XVI, vo-

2. Œunes de Diderot. Salons d'exposi tion ,te lï67,
Belin, 1818.
3. Journal historique de Barbter, vol. 3.
4. Mémoires de :Ume de Gr nlis, vol. ·t .
5. Lcllrcs de la marquise du Deffand, 1812. rnl. l

1. Le Coucher de la Mariée, peint par Baudouin,
gravé par Moreau.

�111STORJJ! --------------'--------:c---------- -----------------=-- ~
a proposé, elle le joue réellement ; la personne
qu' cl le a reçue si bien hier, elle l'accueille
encore aujourd'hui. Bref, elle est toujours la
mèmc, elle a de la suitr, de la constance :
cela 1•~l du dernier uni, - un mol qui dit
tout en ce Lemps elqui condamne sans appel 1 !
Dans celte leçon ironique donnée aux ridicules de la jeune fomme, il y a, caché sous la
satire. le code des usages du Lemps, la constitution secrète de sl's mœurs, l'idéal de ses
modes sociales.
Au milieu du mensonge aimable de toutes
choses, sous lcciel des salons et le firmament
dès plafonds peints, entre ces murs de soie
aux couleurs célestes ou lleurics répétées par
mille glaces, sur ces sièges où se dessinent
les lacs d'amour, sur la marq uetcric des parquets, au centre de cc petit musée de raretés,
de fantaisies, de petits chefs-d'œuvt·e, de
bijoux cl de fantoches répandus dans les
appartements,' à la campagne mèmc, dans ces
jardins qui ne sont plus &lt;]Ue terrasses, berceaux, escaliers, amphithé.Hres, bosquets, la
femme romprait toute harmonie si elle ne se
dél'aisait de la simplicité Pl du naturel. Dans
ce ~iècle de remaniement universel , d'enchanLcm1•nt général, pliant tout ce qui est matière à l'agrément factiCt.• d'un style à son
image, refaisant jusqu'aux aspects de la terre
cl les arrangeant à son goût, meltanl partout
aulour de l'homme et dans l'homme mème,
j11sr1u·au fond de sa pensée, la com·ention de
l'art, la femme est appelée à èlrc le modèle
accompli de la conrenlion, l'enfant de l'art
par excellence. li faut qu'l'lle prenne tous les
accords de ce trmps el de cctt{l société, qu'elle
atteigne à toutes ces gràces artificielles, &lt;1 gràces de hasard fol'll1écs après coup, que la
vanité des parenls a commencées, que l'exemple cl le commerce des autres femmes arance,
qu'une étude personnelle arrire à finir 2 • »
Oes grâce · de mode, le monde en demandera
à Loule sa personne, à son habillement, à sa
marche, à son geste, à son attilttdc. li exigera
d'elle, dans les riens mème, celle distinction,
celle perfection de la manière r1u e cherche cl
pour uil, sans pouvoir jamais l'atteindre,
l'i111ilation de la bourgeoisie. li lui imposera
cclle charmante comédie du corps, les penchcnwnts de tête, les sourires négligrs, les
rengor gements d'ostentation, les œillades, les
morsures des lh rl'S, les grimaces, les minauderies, les airs mnlins3, et ce jeu de
1'1:wntail sur lequel Carracioli a presque fait
un traité: l'éventail, que l'on voit jouer sur la
jom·. sur la gorge, arnc nnc si jolie prestesse,
donl le cli cli annonce si bien la colère, dont
l'allée cl la Yenuc, comme une aile de pigeon,
marque si bien le plai ir. E:t la satisfaction,
dont le coup mig11onnonwnt · donné arec un
Finisse::: donc rcul dire tant de choses! Et
que d'autres coquette1·ie~ ü apprendt'e : la
façon de s'adonisN. de se moucheter, de se
brillanter, de se présenter, de saluer , de

manger, de boire en clignotant des ye ux. de
se moucher • !
Façon, physionomie, son de 1·oix, regard
des yeux, ,:tégance de l'air, affectations, négligences, recherches, sa heauté. sa tournure,
la femme doit Loul acquérir r i tout l'l'cc1·oir
du monde. Elle doit lui demander S&lt;'S L'xprcssions mèmes, ses mots, la langue 11011rclle
qui donne un éclat, une 1·irncité il la moindre
des pensées d'une 'femme. Accoutumé il tout
vouloir embellir, à Loul peindre, 11 Lout colorier, à prèter au moindre gcsle une impression d'agrément, au plus pl'Lil sourire une
nuance d'cncl1antrmcnt, le sièclr rcul qtw lrs
choses, sous la parole de la fcn 1111r, se subliliscnt, se spiritualisent. se dil'inisrnl. Étonnant! miraculeux .1 divin! ce sonl les épithèLes courantes de la causcrir. 1;11c langue
d'extase cl d'ex.clamalions-, une langut' qui
escalade les superlatifs, entre dans la langue•
française cl apporte l'enflure à sa sobrirti . On
ne parle plus que de gnîces sans nombre, de
perfections sans fin. A la moindre fatigue,
on est anéanti; au moindre contre-temps, on
est désespùé, on esl obsédé p1'odigieusement.
on est suffoqué. Dé~irc-t-on une chose? On c11
est folle à perdre le boin el le manger.
Un homme déplai't-il? C'est itnhomme àjete,·
par les fenêtres. A-t-on la migraine? on est
d'une sottise rebutante. On applaudit à tout
rompre, on loue à outrance, on aime à miracle 5 • Et celle fièvre des expressions ne
suffi L pas : pour èLrc une femme c1 parfaitement usagée &gt;&gt; . il est nécessaire de zézayer,
de moduler , d'allcndrir, d'efféminer sa 1·oix,
de prononcer , au lieu de pigeons et de choux,
des pizons cl des sou.x 6 •
Mais ce n'est point seulement le personnage
physique de la femme que la société change
ainsi cl modèle i, son gré d'après un type
conventionnel : elle fait dans son être moral
une rérnlution plus grande encore. A sa l'oix,
à ses leçons, la femme réforme son cœm· cl
renoul'cllc son esprit. Ses sentiments natifs,
son besoin de foi, d'appui, de plénitude, par
une croyance, un dél'oucmenl, la règle dont
l'éducation du couvent lui avait donné l'habitude, clic dépouille toutes ces faiblesses de
son passé, comme elle dépouillerait l'enfance
de son ùmc. Elle s'allège de toute idée sérieuse, pour s'élcl'Cr à ce noL1vèau point de
vue d'o ù le monde considère la vie de si haut,
en ne mesurant ce qu'elle renferme qu'à ces
drux mesures : l'ennui ou l'agrément. Repoussant ce qu'on appelle &lt;1 des fantômes de
modes Lie cl de bienséance », renonçant à
toutes les religion , à toutes les préoccupations dont son ~exe avait eu en d'autres siècles
les charge , ks pratiquc.s, les Lristesses assombrissantcs, la femme se met au niveau cl au
ton des 11011rcllcs doctrines: el elle arrive à
afficher la facilité de celle ~agesse mondaine
qui np l'Oit dans l'exis tence humaine, débarrassée de toute obligation sérère, qu'un grand
droit, qu'un seul but providentiel : l'amu-

semcnl ; qui nr rnit dans la femme, dllli1Tée
de la servitude du mariage, des habitudes du
ménage, qu ·un ètre dont le srul dcl'oir est de
mcttrn dans la société l'image du plaisir, de
l'offrir el de la donner à Lons.
Le mari auqu('I la fami lle jetait brn~q11emenl lajeunt' fille, ccl homme aux hras dnqud
elle tombait n'était pas toujours le mari répugnant, gros financier ou vieux seigneur, le
Lypc com·c•n11 que l'imagination se figure rt se
de~sine assez volonlil'rs. Le plus sourent la
jeune fille rencontrait le jrunc homme charmant du temps, quelque joli homme frotté
de façons el d'élégances, sans caractère, sans
consistance, étourdi, l'Olagr, cl comme plein
de l'air léger du siècle, un être de fri1·olité
tournant sur un fond de libertinage. Cc jeune
homme, un homme après tout, ne poul'ait se
dél'cndrc aux premières heures d'une sorte
de reconnaissance pour celte jeune femme,
encore à demi 1·ètue de ses voiles de jeune
fille, qui lui rél'élait dans le mariage la nou\'Cauté d'un plaisir pudique, d'une volupté
émue, fraiche, inconnue, délicieuse. Ct'pcndanl des tendresses jusque-là refoulées s'agitaient cl tressaillaient dans la jeune femme.
Elle était lroublée, Louchée par je ne sais quoi
de romanesque. Elle croyait entrer dan ce
rère d'une vie tout aimante, toute dévouée
qui avait tenlé el charmé au couvent son imagination enfantine. Le mari , de son côté, flallé
de tout ce lrarnil d'une petile tèle qui e
mo11tail, de celle fièvre charmante de sentimenls dont il était l'objet, le mari se laissait
aller à cette jeune adoration qui l'amusait; el
il encourageait avec indulgence le roman de la
jeune femme. Mais quand toutes les distractions des premières semaines du mariage.
présentations, ,~sites, petits voyages, arrangements de la vie, de l'habitation, de l'a1cnir.
étaient à leur fin , quand le ménage rcl'enait
à lui-mèmc el que le mari, 1·etombanl sur sa
femme, se trouvait en face d'une espèce de
passion, il arrimit qu'il se trouvait tout à
coup fort effrayé. li n'al'ail point pensé que sa
femme irait si l'ile cl si loin : c'était trop de
zèle. Homme de son ~iècle, mari de son
temps, il aimait amnl Loul &lt;1 le petit el
l'aimable des choses ». Que renait faire la
passion dans son ménage? li n'y avait point
compté. Elle ne conrnnait ni à son caractère.
ni à ses goùts. Elle n'était point t'ai te d'ailleurs
pour les gens nés cl élevés commè lui . htis
quelle terreur, quelle gène, qu elle aLteinle ü
sa liberté, 11 son plaisir, l'aLLachemcnL exalté,
jaloux, inquiet, les mines, les bouderies, les
exigences, les interrogations, les espionnages,
l'inquisition à toute heure, les scènes, les
larmes, les déclamations! L'ennui de la découl'ertc était grand chez 1111 homme marié
déjà depuis quelques mois cl sollicité, au plus
tard, à la fin ou premier , parla vie de garçon
qu'il avait enterrée à un souper de filles,
tiraillé par ses vices de jeune homme, par les
soul'enirs, l'appétit des ricillcs habitudes. la

·I. lfogale llcs morales. l,011d1·es, •1755. /,e l/re à une
dame a11g laise.
2. (F.uvres complètes de Marivaux, 178 1, vol. 9.
Pièce détachée.
:;_ Le Livre à la mode, nouvelle édition 111(11·-

queléc, polie el vemissée. En Europe, 100070060.
4. Le livre des quatre couleurs. Aux quatre cléments, 44!14.
5. Le P~pillotage, ouHage comic1ue et moral. A
/lotlerdam, 1iGï. - Le Grelot, ou les etc.. etc.

Lo11d1·es, 1781. - Angola, histoire indienne «vcc
privililgc du Grand Mogol, 1741.
6. Lettres rècréatives et morales sur les mœu,·s dn
Lemps à M. le comle de *;c;,, par l'au(cur de la Convcrsàlion a\'eC soi-même. Pa1·is, 1768.

LA

LE COUCHER DE LA MARIÉE.
G1·avure de MoRF.AU L E JEUNE, d'après B Auoou1N,

•
-w\/1

135 ""'

'F'EJlf.iJŒ .JIU

xrm· S1ÈCLE

�- - 111S TOR._1.Jl

-------------:---------------~-----;-;-----~

monolonic. d·un bonhl•ur qui n'étaiL p.is relevé
dl' coquinerie !
Un peu honteux, cl toul cela l'échauffait, il
Lâchait C'Cpcndanl d'ètrc poli aYcc cc grand
amour de sa pctilc fe mme, el il ses plainll•s
il répondait a\'Cc une ironie càlinc el une
indillërencc apitoyée, prenant le ton dont on
use arec les enfants pour leur faire entendre
qu'ils ne sont pas raisonnables . Puis il se
fai sail plus rare auprès d'eUe; il disparaissait
un peu plus apparemment chaque jour de la
maison conjugale. La femme alors, la nui t, à
l)Uatrc heures du matin, brisée d'insomnie et
écoulant sur son li t, entendait rentrer le
carrosse de )lonsieur ; cl le pas du mari ne

Ycnait plus à sa chambre : il montait à une
potitc chambre, auprès de Jà, rp1i lui donnait
la liberté de ses nuits et de ses rentrées au
jour, parfois, comme il arrirnit alors, à la
sonnerie de l'Angelus. Le matin, la femme
aLLcndai t. Enfin, à onze heures, )lonsir u1·
faisait demander cérémonieusement s'il ponYaiL se présenter. Reproches, emportements,
attendrissements, il essuyait tout a\"CC un
persiflage de sang-froid , ]~aisance de la plus
parfaite compagnie. La femme au sortir de
pareilles scènes se tomnaiL-cllc Yl'rs ses
grnnds-parents? Elle était Lout étonnée de les
voir prendre en piLié sa petitesse d"esprit, et
Lrailer ses grands chagrins de misères. Sur la.

figure, dan5 lt&gt;s parole,; dt• sa mère, il lui
semblait lire qu'il y avait une sorte d'indécence :1 aimer son mari de celle façon. Et au
bout. de ses larmes, clic trouvait le sourire
d\111 beau-frère lui disant : &lt;&lt; Eh bien! [ll'Cnons les choses au pis : quand il aurait une
maitresse, une passade, que cria signific+il '!
Vous aimera-t-il moins au fond i » A ce mol,
c'étaient de g1·ands cris, un déchirement de
jalousie. Le mari sm·1·enaiL alors et glissait t'II
ami ces paroles à sa femme : « ll faut ,·ons
dissiper. \'oyez le monde, cntrelenez des liaisons, enfin ,·il'CZ comme toutes les femmes de
rntre ùge. » Etil ajoutait doucement : «C'l'st
le seul moyen de me plaire, ma bonne amie. &gt;&gt;
E DMOND ET JULES DE

GONCOURT.

Talleyrand
Rue Saint-Florentin , il y a un palais el un
égoul.
Le palais, qui est d"unc noble, riche et
morne archilcctnre, s'c L appelé longtemps :
Hôtel de l'In(antado; aujourd'hui on lit sur
le fronton de sa porte principale : llàtel Talleyrand. Pendant les fJ tulranle ans ()U'il a habilé rctlc rue, l'hotc dernier de cc palais n'a
pcul-èlrc jamais laissé Lomber son regard sur
cet égout.
C'était un personnage étrange, redou té et
considérable; il s·appelai L Charles-Maurice de
Périgord ; il était noble comme ,facbiarcl,
prèlrc comme Gondi, défroqué comme Fouché, spirituel comme Yoltairc et boiteuxcomme
le diable. On pourrait dire que tout en lui
boitait comme lui ; la noblesse qu'il arnit
faite servante de la république, la prètrise
qu'il amit trainée au Champ de ~fars, puis
jetée an ruisseau, le mariage qu'il arait rompu
par vingt scandales et par une séparation rnlontaire, l'esprit qu'il déshonorait par la bassesse.
Cet homme amit pourtant la grandeur ; les
splendeurs d9s deux régimes se confondaient
en lui ; il ét.-1it prince de Vaux, royaume &lt;le
France, et prince de l'empire français.
Pendant trente a,1s, du fond de son palais,
du fond de sa pensée, il arnit à peu près
mené l'Europe. JI s'était laissé tutoyer par la

rérnlulion et lui aYait souri, ironiriucrnent il
est n ai, mais elle ne s'en étail 11as aperçue.
11 a rait approché, connu, obsen·é, pénétré,
remué, retourné, approfondi , raillé, fécondé,
Lons les hommes de son temps. Loutcs les
idées de son siècle, et il y aYait eu dans sa
vie des minutes 011, tenant en sa main les
quatre ou cinq ftls formidables qui faisaient
mournir l\ 111i1-crs cirilisé, il arnit pour pantin
Napoléon 1er, empcrcm des Français, roi d'Italie, protectèur de la confédération du Rhin,
médiateur de la confédéraLion suisse. Voilà à
quoi jouait cet homme.
Après la révolution de Juillet, la vieille
race, dont il était grand chambellan, étant
tombée, il s'était rctrou1·é debout sur son
pied et arnit dit au peuple de 1850, assis,
bras nus, sur un tas de paYés : Fais-moi ton
ambassadeur.
Il. avait reçu la confession de Mirabeau et
la première confidence de Thiers. li disait de
lui-mème qu'il était un grand poète et qu ï l
arait fait une trilogie en trois dynas ties :
acle Jer, l'Empire de Buonapai·le; acte Il",
ln maison de Bourbon; acte me, la maison
rl'Orlea11s.
Il avait fait tout cela dans son palais, et,
dans cc palais, comme une araignée dans sa
toile, il avait successircmenl attiré cl pris
héros, penseurs, grands hommes, conqué-

rants, rois, prin('rs, empereurs, Bonaparlt•,
Sierès, i\lmc de Staël, Chalcaubriand, Brnjami~ Constanl, .\lex.andre dt' nussie, Guillaume
de Prusse, François d'.\.ntl'iche, Louis X\"l ll ,
L0tùs-Pbilipp(', loulcs lt'S mouches dorél's et
rayonnantes qui bourdonnent dans l'histoire
de ces quarante clernii.·res années. Tout cet
étincelant essaim. fasciné par l'œil profond
de cet homme, arait sncccssi,·ement passé
sous celte porte sombre qui porte i rrit sur
son architrave : Hon,LTA1,1,EYRA:10.
Eh bien, arnnL-hier 17 mai 1858, cet
homme est morl. Des médecins sont l'Cnus et
ont embaumé le cadarrc. Pour cela, à la manière des Égyptien , ils ont retiré les entrailles du ventre et le ccrl'cau du crànc. La chose
faile, après avoir Lransformé le prince de Tallcyrand en momie et cloué celte momie dans
une bière tapissée de salin blanc, ils se sont
retirés, laissant sur une table la cen elle,
cette cen elle qui a mit pensé tant de 1:hoscs,
in piré tant d'hommes, construit tant d'édifices, conduit deux ré,·olutions, trompé ringt
rois, contenu le monde. Les médecins partis,
un ,,alet est entré, il a ru ce qu'ils al'aient
laissé : Tiens! ils ont otùilié cela. Qu'en
faire? Il s·est S011\"en11 qu'il y arni t un égout
dans la rue, il )' csl allé, cl a jeté le cerrca11
dans cet égout.
Finis rermn.
VICTOR

,,, 1 36

,,.

HUGO.

La vie amoureuse
de François Barbazanges
da11g!' . Quand un de ces messieurs ,·enaiL il la · )Jars. au c0ll\"t'llt des Ré&lt;-ollets; crllc du mardi
Caslanièn', - c·était le nom du peti t chàleau, de Pùqncs, autour de la Yilie; celles dt&gt; la
Il était parlaitcmcnt Yrai que · François - il u·ou1·ait )1. de Phclletin dans sa basse- Fète-Dieu, des Rogations, celle enfin de la
Barbazangcs fuyait les femmes, et non pas c0nr, &lt;'haussé de housraux comme un paysan, Lunad&lt;', aLLiraient tout Il' penplr des cam- ·
seulement celles du commun, mais les plus coiffé d·un bonnet de nuit fort salcc-t Yètu d' un pagne_ et déchainaient an traYers de la Yille
déliealcs cl les plus aimables. Gardait-il ran- pourpoint il l'ancienne mode.... füis, en re- srpl ou huit mille clwéLirns ebantanl, priant.
cune à toul le sexe des insolences que l11i rnnchc, madame de Phclletin faisait honnrur à braillant, mangeant et faisant pirr encore.
CPrtain jour de la Fètc-Dicu , madame dt•
avaient faites, en son !Jas ùge, Margot la Cha- ses hùtrs pal' un grand étalage de prctinlai lles
brelle et les Pcschadour? Conservait-il, pour et dt' falbalas fanés. Elle UC' manc1uait pas de Phcll &lt;'lin , pcneht:,, sur un halcon de la plat&lt;·
une prin1·1•ssc de roman, les prémices de sa leur ofTrir quelque pùlisseri(• on ronl1L11rc cl des Oules, regardait défilrr les jeunes gens du
jcnncss&lt;' ? Était-il né indiflërenl et mélan.co- des liqueur douces fabriquét's an logis. Les collège, C'inq cents jeunes bourgeois et gentil ·liqnr, comme le feu roi Louis Xlll '! ... Pir rrc méchantes langues disaienl qnr la lih1iralilé de hommes, Yèlus dt• lr11rs plus beaux habits cl
Broussol lui-mème ignorait IC's secrètes pen- celle dame égalait l'a1·arict' de son mari. :\e portant chacun unP chandC'llc de cire du poids
sées de son ami. J,oin des salons et des ruelii's, possédant guère que ses altrai-ts, elle en t1Lait d"une lilï'c. Pom Jairl' honneur à Dieu cl it
ses créatures. C'llo al'ail mis unC' robe en satin
dont sa mère était encore la fleur et l'orne- fort génfrcusc.
cramoisi,
un p!'l1 surannée mais fort hrillanlt•.
Les
seuls
plaisirs
de
1
·rlle
pauYn'
créature,
menl, François n'aimait que les lil'res, le luth
et la promenade aux déserts affreux de Brach - les seuls du moins qu ·t•lle arnuàt , - c·é- rehaussée de point d'Espagne, et très bas 011et de Gimel. Enfin, il représentait assez bien taicnt de brefs séjours à Tulle, quatre ou cinq Yertc, à cause de la chaleur. une écharpe de
l'HippolyLe de M. Racine, moins la fureur de la fois dans l'année, chez une sienne cousine, crèpc hrod~ rt un éYcnlail agité constamment
antique cl prudr, toute perdue en dérotion. cachaient aux yeux pudiques de la jeunesse
chasse el l'adresse à dompter les cheratrx.
On a vu que celle humeur - bizarre en un )ladame de Phelletin, pour s'érnderde la ga- des appas très blancs N très doux, et si dodus
jeune homme qui. poll\'ait toul espérer des belles lère conjugall' , pl'enail prétexte des fètcs l'C'li- f]U 'un St'ul eùt rempli aisément les dt•ux
- irritait jusqu'aux dentellières de mademoi- gicuscs, pèlerinages et processions. On saiL mains c1 ·u11 malhonnètc homme. Suirant une
selle Contras tin . Quelques dames des mieux que les gens de Tulle ont la rage des proct'S- modt&gt; ancienne déjà, mais toujours galante (·t
faites qui fréquentaient chez les Barbazangcs sions. Celle cl(' la Délirramle, le 9 féffi t'r: jolie, la dame ne pnrtait point de cornellc;
en conçurent un incroyable ennui. Elles rc- celle de la Chapelle d1•s ,ralades. Jt, dimanclw des nœmls t.:onleur de rose rrlenaicnl les
ga,·dèrenL tout d'abord celle humeur misog)'llC a1·a11L los Ramt'anx: cl'lle de ~otn'-Damr de grappt', de St'S clww11x hruns, et rllcsrrnblait
comme r elfct d'une extrême jeunesse ou d'une
cxcessil'C dévotion. On appréhenda que le bran
François ne se voulùt faire prêtre !. .. Mais il
dépassait dix-buit ans, cl la première ombre
de moustache lui venait aux lèncs sans qu'il
parùt plus tendre ou plus dévot. Et les dames
de Tulle se tinrent pour dit que le fils Barbazanges n'était pas pl us touché dr. l'amour
dil'in que de l'autre amour.
JI y avait alors, aux ern-irons de Tulle, entre
Obazine et Cornil, un vieux gentilhomme clans
une vieille gentilhommière. Ce seigneur, qui
n'avait d'autre souci que le labourage et le
jardinage cl qui virnit en rustre parmi les
rus11·cs, possédait une épouse encore jeune.
C'était un de res couples comme on en Yoit
clans les nouvelles de la Reine de Navarre ou
dans les contes florentins, couple mal assorti
et mal content, le barbon arnrc et jaloux, la
femme haute en couleur cl bien en point,
gaillarde sous des airs de chaLLemite. On lrs
appelait monsieur et madame de PhcUetin .
H. de Phqllclin demeurait toute l'annécsur
ses terres, soignant ses blés, ses orges, ses
,·igncs, vendant son hrtail, qui était111agnifi&lt;1ue,
et son vin, qui était fort bon. Les notables d"
Q11a11,t 1t11 des J10t,1bles de T ulle ve11ail à la Cast a11 ière, - c"eta il le 110111 J11 petit château, - il trouva it AT. de
Tulle, el )I. Barbazangcs en parLiculicr, lui
Phellet i11 da11s sa basse-cour, chausse de hou seaux comme u II paysan, co iffé d',m bo1111et de mtit fort sale et
vêtu d'1111 po11r poi11t à l'a11cie1111e ma.te. (Page 137.)
retenaient toujours quelques pièces de sa 1·cn-

XII

�111STO'J{1.Jl

LA

--------------=---------------------------JI

aYoir, sur chaque tempe, une pil'oine soyeusr
prête à s'effeuillcr. On peul croire qur les
garçons du collège considéraient sans ennui
crue personne éclatante qui 'donnai t des distractions aux régents mèmc et faisait loucher
M. le recteur .... Éblouie par les lueurs oscillantes qui pâlissaient au dair soleil, madame
de Pbellelin s'amusait des fi gures sournoisc111cnthaussées Yers clic, au passage. Mais. Lonl
à coup, ell(\apcrçul François Barbazanges, juste
au-dessous du balcon, et, dans l'exeès de sa
surprise, elle lâcha son écharpe el son él'entail. Les cinq cents feux des cinq cents cierges,
St• multipliant à l'infini, lui parurent des milliers de désirs féminins allumé autour du
jeune homme.... Cependant les t:colicrs. el
les régents, el M. le recteur, contemplaient,
frs uns avec horreur, les autres aYcc délices,
IP corsage de madame de Pbelletin .... Tandis
que François Barbazanges regardait ailleurs,
l'innocent! ils contemplaient un cou rond et
poli, de grasses épaules à fossettes , et deux
boucles brunes dcsC'endant sur deux globes
d'alhàlre palpitants .... Cela fil 1111 petit scandale. Madame de Pbelletin ramena son frha rpc
d'un geste prompt ....
A.lors seulement Fra11ro·s C'01npriL qu'il se
passait quelque chose. EL il lel'a lrs yeux,
comme un spcclalem qui arril'craitau ihéâire
pour voir la chute du rideau.
Vers l'automne, )1. Jatqucs Barl,azangrs
étant allé à la Caslanière pour y goiilcr le Yin
notn·ean, madame de Phellctin le pria de diner
chez elle et le régala d'un(' lebro en chobessar. Aucun vrai Limousin n'est insensible
an fumet de ccl excellent plat. dont la réputation a franchi les bornes de la prol'ince.
allant jusqu'aux cuisine de Paris el de la
f.our. Les maitres-queux de Sa )Jajcsté l'appellent « lièl're à la royale .... l&gt; Charmé du
vin, du lièvre, des honnèLetés de madame de
Phelletin, le conseiller promit de revenir an'C
son épouse .... Ainsi l'artificieuse dame JJénélra dans l'intimité des llarbazanges. Elle
approcha enfi n le beau Ft·ançois cl le prornqua par des œillades ennammées: mais,
pour de bonnes raisons, il ne parut pas se
r,i'ppclcr le galant spectacle olTert à sa vue, ni
souhaiter le revoir.
Les personnes sanguines, comme était
madame de Phclletin, Lombcnl rarement dans
celle tristesse qui mène au tombeau les àmcs
Lrndre8. La pudeur du sexe, l'indilTércnce de
l'amant, ne découragent pas leur robuste el
naïf désir. Un coquebin n'osc-t-il, ne veut-il
C'ncillir le fruit d'amour? ... Elles le lui mclLronL, sans vergogne, sous les lènes el dans
la main.
La dame de la Castanièrc, étant montée un
jour en ·son grenier, y découvrit, parmi des
chiffons el des fer railles, un vieux luth forl
t•ndommagé. Cel inslmmcnl avait amusé quelque aïeule, au temps des guerres de religion.
Hepui~ quinze ou r ingl lustres, il gisait dans
la poussière et scrl'ait aux seuls concerts des
rats.
Madame de Phelletin le ramassa, le considfra, l'essu)'a el l'emporta dans sa chambre.
~n peu de temps après, madame Barba-

zanges reçut un petil ralcL qui lui remit un
dindon de la Castanière, el une lettre fort ciYile. Uadame de Phellctin annonçait à sa bonne
amie qu'elle arait lrouvé, dans un colTrc
précieux, un objet plus précieux encore, un
luth italien, le propre l'uth de Cori8andrc.
gage d'amour olTPrl par le roi fünri :

lgnomnl, hélas! le bel rll'l de la musique,
je ne saumis que faire de ce mre ll·e'so1·. el
le voudrais remellre entre iles mains plus
e.1:perles que les miennes : les vôtres, madame, ou celles de monsieur voire fils.
Faites-moi donc l'e"i:tl'êrne plaisir de venir,
ce samedi, ù la Caslanière pour y voit le
luth. /'essayer el le 1n·endi·e. s'il 11011s convient.
La simple madame Bar!Jazanf(eS, Louchée
jusqu'aux làrmes, donna un écu au gar9on, cl
répondit qu'elle et. son fils iraient sans faute
remercier madame de Phelletin. Le ralcL parti.
elle se rappela qu'elle tenait son cercle Lous les
samedis, cl que M. Peschadour devait lire une
noul'ellc salirr. Force lui ful de garder la
maison.
François s'en alla donc, tout seul, i1 la
Caslanière, rhcvautbant son petit bidet. el
l'àmc perdue en rêrerie. Il n'aimait guère madame de Phelletin, qui était grande, grosse.
rouge, avec des dents cl des yeux d'ogresse.
Mais l'espoir de posséder le luth de Corisandre
le llauait singulièrement .... Un luth italien,
dr \'enise peuL-èLre, ou de Crémone, 1În chefd'œul're de Yenturi Linarclli, un beau lulh
&lt;le CL•dre ou d'érable dalmate, fait pour la
carf'ssc de doigts patriciens, un luth qui arait
chanté des :imours royales!... Quel plaisir
d'rl'cillcr les soul'enirs endormis dans 'ce
frèle cercueil sonore, aYeC l'âme · du noble
instrument!... Ainsi vaguait el dil'aguail
I' àmc poétique de François lorsque apparurent
les tourelles grises et les toits bleus de la
Castanière, entre les châtaigniers l'crdissanls.
Bans la cou r, un Yieil homme en livrée sordide accueillit )I. Barbazangcs en déplorant
l'absence de son maitre qui était allé à Uzerche
pour y acheter des cochons. Puis, d'un air de
mystère, il conduisit le Yisitrur à Lrarnrs les
cs~alirrs eL les rouloirs du petit château jusqu'à l'appartement de sa maitresse.
C'était une chambre parquetée et plafonnée.
assez petite, ornée de rideaux en damas rouge
cl de pentes en tapisserie d'Aubusson. Un lit
drapé &lt;! à l'ange ll occupait tout le milieu de
celle pièce dont le plus bel ornement était un
1·it•ux cabinet de marqueterie. Sur la table,
une collation était scn·ie, des plus appéLis~antrs, aYcc quantité de vins doux clans des
carafons, lit1ucurs de menthe et d'angélique,
hypocras, pâtisseries el douceurs. Un bouqurL
de narcisses, épanotü dans un yasc de erislaL
rxbalaiL une odeur Yiolente. On dcl'inail, au
premier coup d'œil, que 1\1. de Phcllctin
n'était pas là.
Son épouse, pompeusement parée, mais
n'empruntant l'éclat de ses joues qu'au feu
de son âme, s'étonna bien haut de ne point
rnir madame Barbazanges. François baisa la

main qu'on lui tendait, pril le fauteuil qu'on
lui montrait et commença d'excuser sa mère.
N'osant parlrr du luth, il paria longtemps du
dindon. Madame de Phclletin le considérait, si
froid, si tranquille dans son éternel YèLcmrnl
noir, et le trourniL plus beau que l'Amour.
F,lle-môme avait remis celle robe de satin
cramoisi qu'elle portail l'année précédente,
ponr la fameuse procession. fü·s nœuds coulPur de rose rel(•naicnL, ainsi que naguère,
ses r hcreux bruns. Et comme clic haïssait les
fichus et « mouchoirs de cou ll inventés par
les maris fàchcux cl lrs prudes décharnées,
aucune écharpe jalouse, aucun érnntail malcncontrenx ne dérobaiPnL plus au regard ce
qu 'al'aicnL si bien rn les régrnls du collège,
cl le rectc·ur, cl les cinq cents écoliers, sauf
le , eul François Barbàzangt&gt;s-.
- li était parfaitPmcnL gras el tendre, cl
de la meilleure chair. Mon père s'en réjouit
fort, car il est rncli11 à la gourmandise. (&lt; On
l'OiL bien, disait-iL on roil bien que celle
l'olaillc a été no111:i·ic dans la basse-cour dt• la
Ca Lanièr&lt;' . Xnllr part on ne trouve dindons
plus sarnurcnx. ll
&lt;! Quoi, pensait madaml' de Phcllctin, ccl
Adonis serait-il un goinfre'?... Quïl aime le
dindon. t·Pla St' comprend , mais il en parle
trop. l&gt;
- Oui. madamr, nous 1·ous sommes fort
obligés. el en particulier mon père, cat· je
1·ous répète que le dindon ....
- Hé! laissons lit le dindon! ... Parlons de
vous, monsieur, ou de la musique, cc qui est
un entretien plus conl'cnablc à des personnes
comme nous.
François sourit. Il araiL dix-huit ans ; il
n'était ni sol, ni scrupuleux à l'excès, cl pas
plus infirme qu'un autre, et il ressentait, près
des femmes, un trouble bizarre, mêlé de surprise, de plaisir cl de répugnance. Mais tant
de coquettes l'araicnl aguiché, depuis l'adolescence, qu'il dédaignait l'amour facile, cl
s'irritait de rnincrc sans avoir jamais combattu. Novicr, cl point naïl pourtant, il connaissait les manèges cl les grimaces des
femmes. Yraimcnl, l'ogresse de la Castanière
lui al'aiL tendu un pir~e cl croyait déjà le
manger tout l'if?. .. li del'inait le Yoluplueux
dessein de la dame, el, faisant la bête, il jouissait de son humeu r.
Paisible, il parla de la musique, ,:ita les
chansons qu'il préférait et compara longuement le luth cl l'archilutb. Madame de PhellcLin, qui ne distinguait pas la tierce de l'oclal'e,
s'ennuJa bientôt à la mort. Rompant net le
discours, elle proposa de goûter arnnl que
d·essaJer le luù1 de Cori sandre. François
accepta quelques cror1uignolcs, but un vc1-rr
d'hypocras cl, froidement, porta la santé de
M. de Pbellctin .... Il fallut boire encore ....
Un jour égal et l'ermeil emplissait la chambre;
la fenêtre se réverbérait en points brillants
sur le ventre irisé des carafes. Les narcisses
pcnchaienl leurs Liges creuses, qui étaient du
,·erL même des étangs; leur calice paraissait
net et précieux, tel un bijou, fixant les pétales
rigides, d'un blanc plus froid que le blanc
dPs l)'S . Leur parf'um sensuel , sans finesse, se

mêlait à l'odeur des pàtisseries, à un autre
arome, qui venait de la robe, des cheveux, de
la chair tiède et nue de madame de Phelletin.
Elle était assise Lotll contre François, les che1·e11x bouclés comme des pamprrs, le buste
incl iné, décou1Tanl deux pommes jumelles sm·
la corbeille étroite du corset. les joues roses
entre des r1.1bans roses .... Le jeune homme
fut tenté .... Mais pourtant il se lcl'a, et. Lrès
poliment, demanda la prrmission d'ourrir la
fenètrc, l'odeur des uarcisses, dan une
chambre close, étan t nuisible à la santé.
Celle insolence émut madame de Phelletin :
- ~loi-même, ·dit-elle. j'en suis incommodée.
Elle avait des larmes dans les Jeux. L'ingrat
Uarbazanges la regarda saisir le bouquet, jeter
les 0eurs .... Puis elle alla au cabinet de marl[Uelcrie.
- Le luth est là, monsicnr .... \'oyez ....
Elle se touma vers François, les )'l'UX voilé~, les lèn·es hnmides, le sein gon0é, presque
belle de fureur et de désir. )lais. recerant de
~C'S mains le C! luth de Cori sandre ,, , il reconnut un instrument de fa plus basse origiuc et
dt· la pire qualité .... Alors il se trouva singulièrement ridicult•. &lt;&lt; Le dindon de la farce,
c'est moi! l&gt; songca-t-il, furieux d'èt.ro ainsi
moqué par l'ogresse de la Castanièn·. Un
instant, mème, il faill it oublier la politesse,
et dire Loul net q uc le &lt;&lt; rare ll·ésor n, lt' « précieux héritage de famille ll valait bien un
quarl d'écu. )lais la Phellctin, d'un mouvement sournoi~. heurta le luth, qui chut sur
le parquet, en mille pièces. Celle catastrophe
arrat'ha un grand cri il la dame cl lui fut un
suffisant prétexte ponr se pâmrr dans les bras
dt&gt; François.
lttonné, inquiet, co11fus tout ensemble, ne
sachant si celle délaillance était comédie ou rérité, le jeune homme déposa madame dePhcll(•lin s11r le grand li t de damas rouge. Elle ne
ltron('hail pas. li n'eut pas l'amoureuse pensée
dl' rompre le corset et la robe, mais il alla
qufrir, sur la table, une carafe d'eau .... Aussitol, madame de PhellcLin, cessant de contrefaire la morte, poussa de petits soupirs.
- Ah! que je suis sotte! dit-clic.
Ses yeux disaient :
C! Qu'il est sol ! ll
- Sentez, reprit-elle, comme mon cœur
b:il)
Elle avait pris la main de François ; elle
pressait celle main, doucement appliquée sur
sa gorge, à l'endroit du cœur, qui ballait,
certes, très fort et très vile.. ..
Héroïnes des lilTCS extravagants el purs,
princesses, bergères, amazones_, nymphes
toutes pleines d'orgueil et de pudeur qui parlez par métaphores et faites de la passion
111ème un piédestal à la vertu, Astrée, Clélic,
Mandane, AmrnLhr, l'OUS défendîtes François
Barbazanges, ~olrt' amant.
Il allait vous trahir ... Mais madame de Phclletin s'avisa tout à coup que son désordre
po_urrait donner à penser anx ralets, cl qu'il
serait prudent de fermer la po1'tc au verrou.
- J'aurai le Lemps de me rcmellrc, ditl'llc•. cl d'ailleurs, il vaut mieux qu'elle ne se
1

Y1E A.MOUR.,EUSE DE rR.,ANÇ01S BA'R_BAZANGES - -~

sommeil, plus furieuse de luxure que l'épouse
puisse ouvrir que de notre constmlerncnl.
Ces mols frappèrent l'Psprit de François. Il mème de Putiphar. Dans le lil rnisi11. Pierre
se rappela les al'oir entmdus ou lus quelt1uc ronflait, toul pareil, awr sa fa('e ronde el sa
part, - et soudain une réminiscence boul- hou&lt;'he ouverte. i1 un gros ,enfant dt&gt; cawfonnc manqua de le foire é('latcr de ri1·c. pag11c. François prit 1111 rnl11n1e dans l'arMadame de Phelletin ne• l'('rn1il-clle pas de prononcer la mème phrase que Scarron, dans le
Roman comique. prèle i1 madame Boul'illon?
François crut Yoir la St'èllt' rid icule : la grosse
dame dévergondée, ai·t•c son tahlirr cl son
prignoir à dentelles. N la jupe de noces de sa
bru: le jeune comédien Destin, enfermé quasi
de force dans la chambre de celle effrontée,
dont la gorge cl le Yisagc, Lont cn0ammés.
&lt;&lt; auraient été pris de Join pour un lapabo1·
d'écarlate .... »ünc ~rimace l'Oluplucuse de madame de Phelletin. son étrange déshabillé. un
geste qu'elle Îtl, celle recommandation hypocrite de pousser le l'erruu, rendirent si vin•
et si ncllc l'image de la BouYillon. que François entra dans lrs srntimcnls de Destin et se
prit il souhaiter que Rag0Li11 frappât à la
porte .... li sourit, retira sa main. et recula
d'un pas .... Alors, madame de Phelletin, dr
rouge qu'elle était, dcYinL pàlc. Sachant par cxpérienec que l'amour n'est point gai, el que
la YOluplé même ne rit point. elle connut sa
défaite. Avec un regard de peur et de haine,
elle se )eva du lil, se rajusta, et ounil la Cerlai11 jom· de la Féle-Dieu, dèfiliieut sur la place
des Oules les je,mes gens du collège, ci11q cents je1111es
porte toute grande.
foourgeois et gen/itsho111111es, vêtus de leurs f&gt;lus
- .Je l'ois, madame, que vous êtes guérie,
foeaux habits et portant ch.1c1111 ,me chandetle .te cire
d1t poi.Js d'une livre. (Page 13;-.)
et j'en suis bien aise, dit François. Mais il se
fait tard; le luth est brisé; le repos vous l'SI
nécessaire, et .... Je suis votre humblt• scrrimoire, se recoucha el se mil it lire, la tête
Lcur.
- Adieu, monsieur, répondit madame de su,· la main, Je coude dans l'oreiller.
Et voici qu'aux premières lignes, l'i mage
Phclletin.
.François Barbazanges Ît l la révérence el de la Pbellelin s'éranouit. La 1·ille endormie
gagna la porte. Demeurée seule, madame de il l'entour, la maison, la chambre mème disPhelletin piéti1rnil les débris dn luth de parurent, François llarbazangcs entra, corps
cl àme, dans le nionde enchanté des romans.
Corisandre.
Cc monde ressemblait au nôtre comme la
tragédie
el la pastorale ressemblent !1 la l'ic
Xlll
ordinaire des humains. On n'y voyait point de
bo111ir1ucs, de casernes, de tribunaux; on n'y
c! l1è1·cr d'une ,\ strée, depuis l'enfance. cl
rencontrnil
point de marchands, ni de soldats,
connaitre l'amom aux bras de madame Bonl'illon ! ... Yoilii. en l'érité, la plus grotesque 11i de populace ... Dans un paysage de tapismésarenlure du monde! ... ll songeait Fran- serie, bleu:Hrc cl fané, d'une complication
harmonieuse, cc n'était que palais cl bergeçois, le long du chemin.
Il arriva au logis pour souper cl cc lui fut ries, portiques et colonnades, fontaines l'L
une agréable ,surprise de lrott1·er ,Pierre cl le rochers, épaisses l'Crdures moutonnantes,
chanoine. Toute la ma isonnée. n,ai tres cl do- gazons parsemés de fleurs. Des animaux sortis
mestiques, s'aLLendrissaiL s11r la morl du no- de la ménagerie de l' Arioste, lions et griffons,
lic·ornes blanches, erraient en ces lieux; des
taire et le malheur tic l'orphelin.
François put donc abréger le récildcson l'O)'U- personnages bizarrement l'èlus )' tenaient des
ge. li conta le désastre du luth. ~ladamc Bar- discours interminables: princes et princesses,
bazangcs n·cn demanda pas plus long . .Bientôt druides et .cberaliers, nymphes el bergères,
le plaisir de revoir Pierre .Broussol, la eerli- tous amoureux, tous aimés, ils ne parlaient
Lude de ne jamais quitter un si parfait ami. que d'amour.
~lais cet amour d' Astrée et de Céladon, de
éloignèrent la double image de la BourillonLindamor et de Galathée, arnit-il rien· de
Phelletin.
Mais, dans le silence de la nuit, celle image commun. sauf le nom, a\'ec ~e qu'on ;:tppellc
reparnt sous les paupières closes du jeune amour en Lon français? Et.'liL-C'C l'amitié
homme, - cl il s'indigna de lui découvrir conjugale, telle que la pratiqaaienl les du
une espèce de charme que la réali1é n'a111il Yel'CI icr, les Pcschadour, )es Barbazangcs
rnèmc? ... Pré~ieusc au salo11, madarne Cathepoint.
Enüo1·e tout oppressé. François se lcra dou- rine étail fort altcnlil'e au ménage, aux repas
eemcnl, alluma la chandelle eL voulut chasser de son époux, aux chausses de son garçon; elle
l'impudique qui le poursuil'ail jusque dans le sarniL la 1·ale11r d'un liard, querellait sa scr-

�1l1STO'J{1.Jl - - - - - - -- --------------------'------ ---~---- ------"
&lt;1 Hélas I songeait François, comment cl1oisir entre le mariagr rul gairc cl la basse galanterie? Pourquoi më suis-je composé 11 11 idéa l
de passion qui n'existe pas hors des Jil'res?
~c puis-je me satisfaire cl11 bonhrur l'l du
plaisir qui contentent ]c5 autres homme,,
moi, san lorlune, sans gé nie, sans nais~a nct',
moi, petit bourgeois li mousin ?... M. ck la
Poumélyc a raison : je suis l'amant de la lune
cl l'impossible seul me plait. Par une fata lité
singulière, tontes les ft,mmcs me poursni,·cnl ,
cl au&lt;:une femme ne rue retient. Leur facilité
mème, ces foreurs qu'eill'S m'offrent , telle
pro\'Ol'ation é,·identc ou cachée qui dcl'all('t'
touj ours mon désir, mr fùchrnL jusqu'à me
donner de la haine. El , ce pendan t, mon âme
est faite ponr Cl' st·nLimcnl que M. d'Crfë
appelle &lt;1 le rayonnement de Dieu sur la
Lcrrt' ». ~!on cœur, mes sens, &lt;1u'on di t de
glace, fondraient bien rite 11 ce beau feu. &gt;&gt;
Son n•gard s'abaissa vers la page négliµfr.
li r1'pril sa lecture.
Céladon parlait.
Il dil c1uc qum1d le gnwd llit•u fonna loult•s 110s
.1mcs, il les toucha clrncuuc al'éc 1111r p1er1·c d'aimaut,
cl qu'apr~s il mit toutes ces pii•crs en un lieu ~ pari,
cl que de mème ccllt•s &lt;l1•s l'rmmr . après lrs arnir
louchèrs, 11 les serra en 11 11 aut1·e maga,in si:1&gt;:trè....
Qm'. clr puis, quaud il cnl'oi~ les àmes dans les corp-,
il mène celles des frrnmcs où sonl les pierres ,l'aim-aut l[Ui ont louché c,•llrs des hommrs, cl crllrs d,•s
hommes i1celles d,•s frmmcs, r i il leur en fa it pn•11clrc
une à chacune. 'il y a des ,\mes la1To1111es:.(·,. ,•lies
en prcunenl plusieurs qu',•llcs cachent.
• li :n ient dr là qu·a11ssilùl •1uc l'àme csl daus le
corp;, rl qu'elle rrnconln• &lt;"Clic qui a son aimanl, il
lui csl imposiihlc qu'cllt' uc 1'11i11H', cl dïcy procèdent
tous les effets de l'amour.... &lt;.:a1·, 11mrnl à celles qui
sont aimées de plusieurs, c·c I qu'elles ont Hè larronucsses cl en ont pr i, plusieurs pièces. Quant à
celle qui aime •1urlqu'11n qui ne l'aime point. c'csl
c1uc celui-li, a s011 aimant rl 11011 p,1s elle le s1,•11.

Étonné, i1i.111iel , confus /011/ ensemble, ne sachant si cette défaillance était co 111éaie ou i•frilé, le je1111e homme
déposa m:iJ11111e de Phelleti11 s111' te g1·a11d lit de da mas 1·ouge. Elle ne cro11chait pas. Il 11'e11t pas l'a111011re11se
pensée de rn111p1·e le co,·sel et la 1•oce, mai s il alla quéri,•, sur la table , une carafe d'eau . ... (Page 139.)

vante, et, comme la bourgeoise de Furetière,
clic appelait son mal'i &lt;I mouton &gt;l dans l'intimité. Leurs entretiens, affectueux et prosaïq ues, roulaient sur l'al'gcnt, les voisins,
les affail'es, la température CL la digestion. Ils
s'étaient épousés scion le rœ u de leurs familles, sans chagrin ni transports, sans torrents de pleurs ni pàmoisons de félicité....
)lari el femme, oui .... .\.manls, non pas!
Alors?... Si l'amour n'est point da11s les
meilleurs mariages, serait-il dans les libres
liaisons drs femmes galantes et de débauchés,
dans les accointances de gueux. et de filles,
dans les rencontres du désir avec la cmiosité,

l'intérêt ou l'ignorance?. .. Est-cc l'amour
qui inspil'c les refrains obsc~nes des cabarets,
les propos grirois, lrs grarnrcs indécentes cl
les peti l rcrs éroLiq ues? ... François se remémora ces Contes de M. de La Fontaine q11 'on
se passait au collège, sous le manteau. Maris
toujours grotesques, toujours ll'ompés , commères nTasscs et paillardes, galants cyniques,
c'était ~n pcLiL monde échappé des fabliaux
français et des nom·cllcs norcnLincs, un monde
joyeux, débraillé, sans scrupule, qui faisait
l'amour cl n'aimait pa .
Ce somcnir ramena l'image insupportable
de madame de Phcllctin.

l&lt; )1. tll;rfé s·accordt• ,wec Platon. pensa
François, qui avait reçu au collège quelque
L&lt;'iuLm·c de philosophie. JI fau t dont croire
ciue j 'ai une ùmc larronnesse, mais que &lt;:elle
àmc n'a pas rencontré cc'llt• qui l'u t lou, hé~ _de
la mème pierre d'aimant. La trom erar-Jt',
celle ùme prédestinée?.. . )Ion père ne m·a-t-il
dit de craindre l'amoul''? ... .\b ! di,·inr inconnue, maitresse égale à mon rère, vous qui
n'ètcs pas née cnrn re, ou qui ètc morl&lt;'
depuis lonrrL
ernp , me faudrn-t-il ,·ous trahir
0
a \'l'C des Phelletins ou vous oublit•r dans
l'honnèlc ennui du mariage? Je ri,Tai donc
ma l'ÏC sans rou connaitre, fuyant l'amour
qui me cherche cl cherchant l'amour ~1ui ~ c
fui t · je mourrai d'inutile passion, et JC laisserai le soul'enir d'un ingrat cl d'un insensible!. .. &gt;l
François soupire.... li s'étonne de voir un
fil de jour aux fentes drs rnlels. L'aul~t•
point. ... Vile, il éteint la chandelle. li essaie
de dormi r ... . Des pen écs, des fo\·mcs confuses roulent dans sa mémoi re.. .. Il perd
cons&lt;:icnce ....
C'est une étrange forêt, bleue et verte, an't:
des ·frondaisons lai neuses où perchent des
oiseau x bariolés. A travers les arbres, on
aperçoit un fond de montagnes décolorées, de
gothiques architectures, un ciel à. gros nuages

•

.., _______________________ LA Y1E
blanc8. Une som·cc jaillie d'un antre obscm.
sous des rochers La rln1s de lif'l're, rrnplit nnc
vasque naturelle parmi drs joncs el des
roseaux. Les 0cureLLPs clairseméC's dans l'herbe
n'ont pas les coull'nrs d&lt;· la natu1·c. Sur les
ailes des oiseaux chimériques, les rouges, les
jaunrs adoucissent lr ur édat. Toutes les
nuances du paysage• sont amorties, comme
usées. Rien ne bougr. Aucun son ne vibre
dans l'air opnqu&lt;'. C'est l'automne cl le
silence éternels.
Unr hèle blanche sort du fourré. Srs menus
sabots d'or foulent sans bruit l' hrrbe One ; elle
a toul le corps d'unr caralP, la Lèlc d'une
bichr , el une seulr cornr d'or, une longue
spirale pointue entre ses yeux biens. Nul, s'il
a connu l'amour, nr prul souten ir son regard
magique, mais la Licorne plie lrs jarrets
devant les vierges lrès pures Pl les prLi Ls
enfants.
,\ ssis sur Ir rocher, François Barbazanges
rniL la bêle légrndaire wnir à lui. Elle
approche, incline le col pour hoirc à la fon1.1inr, et le jeune homme, d'une main distraite,
flatte le monstre charmani. ... Désaltérée. la
Licorne bondit rt dispara1I comme rllc Psi
,·enuc.
Quelque temps se passe .... Les fcuillrs ne
1rrmblent pas; les oiseaux ne chantent pas ;
on ne pei·çoit ni le cours ni le murmure dl'
l'eau transparente. L'aspect de la forêt et du
t ir! n'a pas changé depuis des siècles cl 1'011
senl bien qu'il ne changera jamais. François
Barbazangcs ne s'rn élonnr point.
Mais voici qu'une nrmphe, suivant le ch&lt;'min de la Licorne, écarte l'épaisse verdurP.
Est-ce Silvie, Galathée ou Léonide? Elle rien!
de la cour d'Amasis, cl c'est elle, sans doutP.
qui recueillit Céladon demi-noyé sur lt' ril'af(l'
du Lignon. Elle a des chernux pàlcs noués de
perles, une figure délicate et noble. Sa robe
dP hrocarl blanc, relerée sur la hanche,
découvre son genou el son sein parfa i1. Elle
est chaussée de brodequins dorés jusqu'à
mi-jambe, el le carquois qui pend il son
épaule, l'arc d'ivoire qu'elle porte à la ruain la
font ressembler à Yénus sous le déguisement
de Diane.
A la vue d'un homme, sa pudeur alarmét•
colore de rose ses belles joues. La nymphe
l'Oudrail fuir. si l'inl'i ·ible Amour, blotti dans
les feuillages, ne dardait tout à coup une
sagette droit rn son sein virginal. Une autre
flèche frappe au cœur François llarbazangcs.
Il se sent à la fois lransir et brûler .... Déjà il
rst aux pieds de la nymphe, el il lui déolarc
sa passion.
.
- Ah! dit-il, belle dil'init.é, mus que j'ai
reconnue sans vous connaitl'c, nr trom ez point
mauvais que je rous aime, car je pt'éft•1·r
mourir en vous aimant, oui , plulol que de
Yivre sans vous aimer.... Mais que dis-j(•! .. .
Je préfère !. .. li n'est plus en mon choix .. ..
,Jr mus attendais depuis une éternité, car nos
iimes furent touchée de la mème pit'1Te
d'aimant et prédestinées l'une à l'autre.
fi parle, et plus pompeusc•menl, plus précieusement encore. Et, de mèmc que la Ionlaine coule du rocher, des phrases. des pages.

.Jl.MOUR_EUSE DE 'FR_ANÇ01S B .JIR.BAZ.JINGES - -~

clrs volumes de M. d'Urfé coulrn l dt' la
mémoire et des lèl'res de François. La nymphr
Je considère d'un œil plus tendre.. .. Soudain,
il c trouve awc elle, non plus dans la clairière. mais dans la grollr, asile discret des
~mants .... 11 pense à la reine Didon, au pieux
Enée .... Le sourcnir du collège traverse son
esprit. ... La robe de la nymphr glis c. Deux
bra tièdes ... une bouche Lrûla11te .... Toul
devient !rouble.. .. Puis un grand cri .. .. Au
~(•uil de l'antre, la Licorne se dresse, la
nymphr s'él'anonil dans l'ombre et Fra nçois
c sent mourir.
- As-lu Je cauchemar, pour gémir ainsi?
dit Pierre penché sur son camarade.... Çà,
rérrillons-nous ! Il lai t grand jour.

Xl\'
Les années 1692 et J695 n'amenèrent
aucu n changement da ns la cité de Tulle. Par
trois fois, après Steinkerque, Nerwinde cl la
Marsaille, les orgues tonnèrent comme des
canons dans la cathédrale toute tendue de
vclom·s bleu. Les bons citoyens s'embrassaient
sur· les places publiques, el chez Lous les
(C Y
cndanls vins » les buveurs portaient la
santé du Roi. )fais ces échos de gloires naLional.•s mouraient bien vite entre les coll ines
d'i\!l'crgc cl de Saint-Clair.
Les Tullistes vi l'aient chez eux. entre eux,
pour eux, d'une vie patriarcale ot loul unie.
Par delà les causses du Qucl'Cy, le bassin de
13rirr el les ~fonédièrcs, ils drvinaicnt les pro1·incrs fraternelles : le Périgord forestier , la
sèche Gascogne, l'.\urrrgne noire, le frais
Brrl'i, la Touraine rn llcurs, el, plus loin, la
Lrrrc du lys eapétirn, l'flr-de-Francc .... Bans
une pourprr solaire. \'ersailles apparaissait,

peuplé de marbres, bruissant d'eaux vi,·cs.
renfermant la majesté du Roi. On samit
rncore que, sur les AI pcs cl dans les marais
de Hollande, nos maréchau x conduisaient leurs
armées victorieuses coutre les Anglais el le~
Impériaux .... Mais, hors des fronLiè•rcs de
France. il n'y arait plus qu'une Europe
vague, toujours fumante de batailles; puis
des pays de barbarie, le royaume sauvage des
l ars, l'empire du SulLan, les &lt;I llrs 1&gt;, les
Grandes-Indes, où uul bon Limousir1 n'élaiL
jamais allé. Ces contrées païennes, cette
Europe ennemie, nos provinces même, n'avaienl
pas de quoi retenir longtemps la pensée d'un
bourgeois de !'Enclos. Mais l'accouchement el
la morl de madame du Verdier, les fiançailles
possible de Louise Bal11ze, la querelle drs
pénitents blanC's el des péni tents gris, les promessrs de la vigne, l'apparition d'une comète,
l'Oilà, certes, des nouvelles qui ne laissaient
personne indifférent.
Daus le courant de J695, on commença
d'annoncer le mariage - bienlùl démenti de M. François Barbazanges. Ce jeune homme
arnit terminé ses éludes à l'entière saLisfaction
drs jésui tes. Il élail fôrt sage, cl l'on ne doutait point que, selon l'us de la province, son
pfrc ne l'émancipàt. La pau1Te Perri ne du
\'erdier était morte en couches, M. lt tirnnr
Baluze ·avait. reporté toutes ses tendresses
d'oncle sur Louise, sœur de la défunte, et il la
voulait marier .... Awc )1. &lt;l '.\rche, pcut-èlre,
ou M. de Chaunac?... Louise eût préféré
François Barbazangcs.
Celui-ci, en même Lemps que Pierre, aYail
quillé le vêtement d'écolier. Vers la fin de son
deuil, Broussol s'était commandé, chez Lrvrcaud, un habit de drap d'Elbeuf, gris
d'agate, galonné rl passrmenlé de rouge, Ir

• - Il se fait tar.f : le luth est i'risé; le t·epos v ous est 11ecessai1·e, et . .. Je suis voire /111 mrle sen,i te111·. • • Adie11
mo1'si e111·, • répon.til ma.iw1e de Phelle/in. Fra11çois B.1rba;a11ges fil la r évérence et ~a!(11.1 la f orte. De111e11n,;
seule, mada me .te P helleli1' p iéli11ai / le$ débris .tu luth de Coris,t 11,tre, (Page 139.) • •

�'---,-------------------

HISTORJ.Jl
chapeau it plume de mèmc couleur. Sa première perruque, d'un brun plus sombre que
ses chercux, vieillissait sa face joufflue. Il se
trouvait admirable en cet accoutrement. Le
soir, quand il descendait arec François jusqu '{t
la place des Oulrs, il ne doutait point que sa
mine ava ntageuse ne fit du tort à son compai;non.
Ces soirs d'été faisaient s'ourrir toutes les
croisées, toutes les portes du vieux Tulle. Les
cintres d'ombre dl's petits porches laissaient
1·oir des escaliers à vis, d'obscurs intérieurs
qui faisaient pensrr aux alchimistes de Rembrandt, aux juifs usuriers du moyen âge. Par
les grandes baies des boutiques on aperce1•ait
des familles d'artisans, le maitre taillant la
miche, la maitresse allaitant son poupon, les
apprentis tapant de la cuiller dans la soupe
épaisse des bols. Des chats maigres s'étiraient
sur les murettes. Des rondes de petites filles
barraient le~ rues . Les linges pC'ndus aux
balcons étaient plus clairs que le i;icl. Sur la
place des Oules, derant le parvis, c'était un
,·a-et-vient de personnes qui se connaissaient
toutes, et s'arrètaient à chaque instant pour
des ré1·érenccs et des baise-mains. li y avait
des colloques de duègnes et de chanoines, des
rires légers dr demoiselles quand passait un
officier de la i;arni on.
Les cham•es-souris voltigeaient autour du
clocher grisù lrc. Toul le côté occidental du
ciel, rers !'Espinas, était d'un pourpre pàlc,
tirant sur J'orange, avec des nuages ardoisés.
Le reflet du couchan t embrasait , par rél'erbération, l'Alverge cl le Bochel' dt•s )(aladcs.
Plus tard , la rougeur dorée dP la lune s'irradiait comme une au rore dPrrièrc la Bachellerie. L'écluse de la Corrèze faisait son
murmure doux. Les gens qui araicnt diné Lol
s'éhahissaicnt du long crépttsculc.
Pirrrc et François erraient de la Grand·_
Place it la place de l'.\.ubarèdc, allant parfois
ju qn·au Pavé dn Colli!gc, cl jusqu'à la Por·te
dt&gt; Fer, où la ri1·ièl'e sans quai s'élargit sur les
eaillo11x. L'habit à pas ements rouges attirait
les regards et les quolibets des artisanes. Parfois une insolente s'étonnait tout haut f[U'un
paysan ct1ntrcfil le gentilhomme, au mépris
des lois somptuaires, lorsque le plus beau
garçon du Limousin s' habillait de noi r comme
un cmé. François feignait ne pas comprendre,
Pierre ripostait vertement.
Depuis qu'il était homme et non plus
écolier, affranchi de la férule et bien instruit
des secrets de l'amoul', il tàchail à vaincre la
pruderie de son camarade, par des al'gumenls
tirés de la philosophie et de l'histoire naturelle. Leur chambre d'étude entendait des
propos forl &lt;lilfércnls de ceux qu 'on tenait
chez madame Barbazanges, encore que celle
différence fùt dans la forme plus que clans le
fond.
Pierre avait de l'amoui· cl du mariage cette
idée simple, exacte, positive, qui est toujoms
dans l'àme du paysan français : l'amour est
une chose, le mariage est une autre chose, et
bien sot qui les confond. Bien sot qui languit
cl meurt pour une maitresse, lorsqu'il peut
épouser une bonnète fille agréable et qu i a du

bien. Pkin de respect pom le mariage, qui lni scm!}lait w1e imention excellente de
Dieu, - nu llement sentimental, encore moins
passionné, Pierre avait un goùt très vif des
femmes. Jiais toutrs les liaisons, amourettes,
passades et fantaisies, don t il se promettait le
plaisir, il le confondai_t sous le nom joli de
« bagatelle l&gt; . On s'amuse de cc qui est bagatelle; on ne s'y attarde pas.
François ne pou,·ait sonffrir que son ami
parlàt des femmes. S'il t)Lait chaste de corps
. et de cœur; c'était moins par \'Crtu que par
délicatesse d'imagination. Quand Pierre lui
vantait ses Janetouns, il pensait à madame
Bomillon el il secouait la tète.. .. La volupté,
disait-il, lui paraissait la plus délicieuse chose
du monde ou la plus Yilaine, et il ne la souhaitait point sans un ragoût de tendresses,
des circonstances heureuses et quelque poésie
dans le décor. Broussol ne comprenait point
ces finesses; il suiYait tout bonnement l'instinct de nature, n'ayant ni la pe!'l'ersité du
goùt ni la pudeur qui sont l'effet d'une éducation romanesque.
Un soir, Broussol, arrèté dernnt la maison
de Loyac, au coin de la tour de Maïsse, faisait
son commentaire accoutumé sur les passantes.
- )ladelcine Rabanide: comme elle ril, pour
montrer ses belles dents!. .. )lademoisclle Contraslin : le charnier Saint-Clai r .... Heureuses
les personnes sèches qui engraissent en Yieillissant. ... Eh! Louise Baluze est toujours bien
fraiche, malgré son deui l et ses yeux languissants &lt;[Ui implorent : &lt;&lt; Un mari!. .. un mari,
s'il rnus plait!. .. l&gt; Les Pcschadour !. .. Plus
jaunes que des chandelles !. .. .Leur papa n'at-il point de la thériaque pour les purger ?...
Julienne Sage, la reine des dentellières !. ..
- ,\.llons-nous-&lt;'n, il est lard.
- Oh! rrgarde un peu, devant nous.
Recon.nais-tu cette fille qui monte le Quatrc\'ingts, aYcc on galant? ... Tudieu ! quelle
tendresse ! li la Lient à la ceinture et la baise
clans le cou.
- Une effrontée .... Ne cour pas si rite ....
Qu&lt;• t'i mporte?
- Je la rnux rni r.. .. li me &lt;•mble ....
)lais oui, c'est la Chabrette ,wcc son barricotier !
La nuit bleue, toute bleue sur les toits de
t11 ilr, s'assombrissait en descendan L les QuatreVingts. Elle se faisait presque noire au ras du
pal'é: elle entrait dans les porches béants;
elle dfaçait les seuils usés, les bornes, lrs
touffi·s d'orties.
- Hegardc .... Il est bùli comme Hercule,
cc Galapian .... Et la fille, sèche et laide, a des
\'CUX ! ...

Je ne les ai point remarqués ....
011 dit qu'elle est amoureuse de toi.
Cette Margo t?
On le dit.
Je ne lui ai jamais parlé! Je ne la connais pas.
- Il n'est pas nécessaire. Je l'ai aperçue,
moi-mème, qui contemplait La maison .. ..
Ob! elle est très consolable, la Chabreltc !
Elle ne mourra poirlt de tes mépris. Les

"

,,, I.j2 ,,,

femmes, rnème cdlc-ci, ont la rage de donner
dans le Lrndrc, mais le rntileticr troul'P toujours son heure.. . je vrux dire le barricotier ...
lis s'arrètent. Feignons de ne les point voir.
A quelques pas, le Galapian et la CbabrC'llc
délibéraient. Il déclara, tout hau t :
- Je le dis qu'il ne rentrera point. Il est
it l'auberge du Chef-Saint-Jean .... Ne fais pas
la mijaurée.
li voulait pousser sa maitresse dan~ la
maison. InquièL&lt;', elle scrutai t l'ombre....
- Jéromr .... Laisse-moi .. .. Des gens!
- Quoi? ... C'est le filsBarhazanges el son
ami Broussol qui rentrent se coucher ....
Il entraina la Chabrette. Pierre cria de loin :
- Bonne nuit!

XV
Cinq ou six jours plus tard, tlànant hors la
ville, sur le pont de la Barrière, Broussol
aperçut le cotillon rouge et le fichu à fleur~ de
Margot. Appuyée an parapet, elle regardait la
Corrèze couler, si ppide que le soleil y dansait en petits remous, si limpide les que ra ilJoux du fond y paraissaient blancs et polis.
comme à trarcrs un cri tal glauque. Le ciel
était bleu, du bleu rif qu'il a les jou rs de
grand vent. De petits nuages ronds roulaient,
très vite, sur la crètc sombre de n: Labournic.
L'exlrème faubourg, aux bicoques basses el
grises, aux jardinets chétifs, était presquEl
désert. Des lareuses battaient leur linge. Sur
le chemin de Laguenne, un char de foin passa,
trainé par deux grands bœufs limousins, &lt;l'un
fauYe pàlc, qui avaient un éventail de fo ugère
sur le frontail. Pierre s'accouda prè~ de la
Chabretle et lui glissa dans l'oreille un bonjour qui la fit sursauter.
- Uonsiem· 13roussol !
- Eh bien, mignonne, le pi•re Chabrillat
est-il demeuré au Chef-Saint-Jean la nuit entière, pour vos plaisirs? Sans mentir. j'étais
en peine de vous.
Elle ne répohdit point.
- \'ous ,•oilà bien loin de r atelier. Quel
sain t i:homcz-,•ous donc?
- J'ai quitté la Contras lin .... .le Lra,aillc
chez moi .... Et je m'ennuie .
- L'illustre Galapian ,·ous aurail:-il fait
quelque infidélité '!
- Peu m'en chaut, du Galapian!... Je
m'ennuie, monsieu r Broussol, el d'un i'n nui
si cruel que je pense, le plus sérieusement du
monde, à me jeter dans la ririère.
- Attendez, Margot, pour mus noyer. que
la fleur de votre àge soit flétrie el passé le
temps de l'amour .... Tudieu! l'idée de mus
voir morte me donne une extrèmecompassion
de vous, et il n'est rien que je ne fasse, ma
chère enfant, pour vous tirer de peine.
li parlait d'un ton si plaisant que la ChahreLLe se mit à rire.
- Je serais bien empèchée de 1·ous dire la
cause de mon mal. C'est une manière de vapeu r
qui me monte à la tête el me dérange la raison. Je ne puis voir la lu ne entrer dans 1:1a
chambre, aYec la brise de nuit, sans une tris-

I

L.ll Y1E .ll.MOU'R_EUSE DE r'R_.llNÇ01S BA'R_B.JtZ.JtNG15S -

trsse épournntablc. L'odeu r du basilic et la
- . Tant pis pour lui, \largol. )fais, si le
plus joyeuse chanson me donnent em-ic de Galapian ne me croit poin t ,fait pour donner
pleurer. l~Lcette folie s'en ,·a, loutd·un coup, de la jalousie, il ne me croit donc pas fait
pour don ner de l'amour?
comme elle est renne.
- Seriez-vous saturnirnnc et mélancoli- Que me parlez-vou~ du Galapian! dit
que? ~·écria Broussol, en bouffonnant. lfo ce ~(argot en hau~sanl les épa11]('s. Je n·ai pa~
cas, ma fille. il rous faudrait suinc les excel- tant souci de lui.
- Vous ne l'aimez donc point?
lentes prescriptions d II médecin Antoine
- Non, bien sùr !
Mcynnrd. Il assure que les personnes de cette
- Vous l'avez ai mé?
humeur « doircnt arnir l'air bien corrirré
un
t) '
pen chaud et humide, cl les fenêtres de leur
- Il ne m'a pas laissé le temps !
·maison ouvertes l'Crs l'Orient l) . Ce ne serait
Pierre jeta un regard su r la rirr droite de
pas une précaution raine de porter sur 1·ous la Corrèze, où était la porte tles 1Iazeaux, sur
quelque chose odorante et récréative comme la rire gauche, où était, au bout du ponl le
'
le parfum c1·amhrcgris, de musc, de camphre, chemin de Laguenne.
ou de bois d'aloès. ~lais le meilleur remMc
Une it une, les lal'e11srs s'en allaient. rn pèà &lt;·cl le complexion, - qui csl, hélas! celle de che,~r isolé contr~1plai t oh tinémcnl sa ligne.
mon amiFrançois Barha:r,anges,-c'cst dè bien
P1m·~·c, une pcllte flamme aux yeux, se rapmanger , de bien boire et de se bien échauffer prochait de la Chabrette. Il la tenait par les
au jeu d'amour. Mai'Lrc Antoine Meynard avait épaules, et, doucement, la pressait contre lui.
oublié ce remède si simple et souverain, dans Un parlum àcre, un parfum de fourrure Ycnait
son chapitre de la Prophylactique.
des cheveux noirs crespelés. Les lono-ues pan.
brunes s'abaissaient sur les joues
o
-. Yous vous moquez, monsieur Broussol, p1ères
mates
?1a1s vous me divertissez, malgré moi. Quand - et Margot ne cessait pas de sourire, d'un
Je vous entends. il faut que je rie .... Hé! tout sourire triste et si ngulier.
doux! laissez mon fichu .... Il y a des larnuses
~ien des fois, Pierre l'avait raillée pour sa
tout près cl'it:i .... Elles pourraient mus rnir. maigreur, sa peau brune, sa complaisance aux
- Craigncz-rous que ces bonnes femmes désirs des gueux. li la plaçait plus bas, dans
fassent un méchant rapport au Galapian? Le sa pensée, que la dernière des .lanetouns .... Et
drolc est jaloux ....
~·oi_là qu'i~ s'étonnait de la trouYer presque
- Oh! pas de tout le monde .... Il me dé- ,1ohe 1 Jolie?... Non. Piquante, étrange ....
fend de parler aux messieurs; mai~ 1·ous .... D'où tenait-elle ce vif esprit, ce parler rrra- Je ne suis pas un monsieur?
cicux, qui n'étaient pas de sa condition, rl;ue
- C'est-à-dire....
lui eussent envié les plus fières bourgeoises
""h
•
r• •1 qu ' es L-ce qu ' un monsieur,
Margot? de Tulle? ... Une fille divertissantc et désirable,
- c·esl un bourgeois comme rnus, habillé en Yéri té, car elle ne ressemblait à aucune
i;omme vous, -~avant co~me rous, mais qui a, autre. Un bonnète homme, assurément, ne la
d~ns les i:name:es, un Je ne sais quoi que vous pouvait a,·ouer pour sa maitresse, à cause de
n a1·ez pomt. .\msi, monsieur ,rclon du Ver- son origine et de ses maurnises mœurs. Mais
dier, monsieur Baluze, et mème ... monsieur elle valait bien qu'on l'aimàt une nuit, la ChaFr_ançois Barbazanges .... Oh! je n'oserais pas brelle !
lu, parler comme je vous parle!
Margot, reprit Broussol d'une voix toute

ehang:tÎl', monsieur et madame Barhazanges
sont allés il la Castanière; François joue du
luth, depuis midi ; il en jouerajusqu'it minui t,
et j&lt;' n'aime point la musique. Personne nr

Je m'e,w1t.ie, monsieur Brou.ssol, el à'u,: ennui si
crne_l que je pe11se, le plus série11seme11l d11 mo11.te, à
- me Jeter dans la rivière . , • - Atlendez, Afargot,
pour vo11s noyer, q11e la fleur de ,,otre âge soit fié·
trie el p,1ssé le temps de l'amour ..... , ( Page q:.J
« -

s'étonnera si je ne rentre point souper. Voult'zmus, Margot, que nous allions dans une
auberge de Laguenne, manger un pàté, quelque tarte sèche, et boire une bouteille de
rin ?....Je me sens d'une humeur pastorale,
et, s'il fant le dire, amoureuse.. .. Foin du
Chabrillat et du Galapian! ... Vous reviendrez
chez vous à la nuit close, ou à la pointe du
matin, comme il 1'ous plai ra. Il y a dc5 lits
fort bons, à Laguenne .... Consentez, Margot! ...
Elle le regarda fixement, hésita, pùlit, baissa
la tète cl, comme un petit garçon conduit
une petite fille, Pierre l'emmena, par la mai 11.

(A srtivrc. )

La Reine Margot
La reine Marguerite était belle en sa jeunesse, hors qu_'ellc a,·ai t les j oues un peu pen?an~cs, el le 11Sage un peu trop long. Jamais
11 n y cul une personne plus encline à la galanterie. Elle a1·ait d'une sorte de papier dont
les marges étaient toutes pleines de trophées
d'amour. C'était le papier dont clic- se scnait
pour ses billets doux. Elle parlait phebus scion la mode de ce lemps~là, mais elle arnil
beaucoup d'esprit.
Elle portait un grand vertugadin, qui avait
des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettait 'Une boite où était le cœur
cl' '.111 de ses aman Ls trépassés ; car elle étru t
so_1gncuse, à mesure qu'ils mouraient, d'en
faire embaumer le cœur. Cc vertugadi n se

pt•11tlait Lous les soirs à un crochet qui forma it à cadenas, derrière le dossier de son lit.
Elle del'int horriblement grosse, et avec
cc!~ elle faisait faire ses carrures et ses corps
de JUpes beaucoup plus larges qu'il ne le fallait, et ses manches à proportion. Elle arait
un moule [forme de bonnets dans le genre
des hennins] un demi-pied plus haut qne les
autres, cl était coilJ'ée de chernux blonds, d'nn
blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle
arait été chauve de bonne heure; pom cela
clic avait de grands valets de pied que l'on
tondait de temps en temps.
Elle a1·ait toujours de ces cbel'eux-là dans
sa poche, de peur d'en manquer; et pour se
rendre de plus belle taille, elle faisait mettre
du fc_r-blanc aux deux côtés de son corps pour
élargir la carrure. li y avait bien des portes
011 elle ne pouvait passer.
Une fois qu'on dansait un ballet chez elle,
la duchesse de Retz la pria d'ordonner qu 'on
ne laissàt entrer que ceux qu'on arait con-

~lARCELLE

TINAYRE.

1·iés, afin qu '011 piil rni1· le ballet à son aise.
Une des roisines de· la reine Marguerite. nommée mademoiselle Loiscau, jolie femme et
fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Dès
que la duchesse l'aperçut, elle s'en mit en
colère, et cl it à la reine qu ·elle la priait de
trourer bon que, pour punir celle femme,
elle fit seulement une petite question. La
reine lui conseilla de n'en rien faire, et lui
di t _que cette demoiselle a1·ait bec cl ongles:
mais l'oyant que la duchesse s'y opiniàlrait,
elle le lui permit enfin. On fait donc approcher mademoiselle Loiseau, qui vint an•c LLll
air fort délibéré : « Mademoiselle, lui dit la
&lt;&lt; duchesse, je mudrais bien vous1 prier de
&lt;&lt; me dire si les oiseaux ont,des corncs? « Oui, Madame, répondit-clic, les ducs en
&lt;&lt; portent. l&gt; La reine, oyant cela, se mit à
rire, et dit à la duchesse : « Eh bien! n'eus« siez-vous pas mieux fait de me croire? l&gt;
TALLE~lAN T DES RÉAUX.

�1HSTORJJl

L ES MAITRES DE L'ESTA\IPE AU

X\"III•

SIÈCU.. _

L 'E:-.LÈ\"EM[:(T ',OCTt:R:--E. -

111

Gravu,·t de NICOLAS Po~CE, d'atrès BAUDOUIN. (Cabimt des Esta pes.)

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1910, Año 1, No 3, Enero 5</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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