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                  <text>, - 1f1ST0~1.ll _ ___;__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
Tn es ,jeune; .\1. Baluzc est sa rani ; 011 le sau- paré, honoraient par des prières cl de, pleurs
Yera. François lui-même fait des 1·œux pour le saint viatique, et recomma11d1ient à Dieu
la guérison. Je lui ai révélé la tendresse, non l'àme pénitente de )largot. C'était un clair
par dépit, mais par remords, et cette ten- matin qui sentait une odeur de messe, odeur
dresse l'a touché jusque dans l'àmc. François, de cire et de roses, d'encens et de pain bénit.
chaq11e jour, prie Dieu cl fait dire une messe, Les balcons araient leurs draps el leurs guirlandes. Le soleil, tout en or, luisait, tel iln
afin que lu guérisses de corps cl de cœur.
- François ! cria la Chabrl'lle. li le ~ail. ostensoir. Et dans le ciel, aux couleurs du
el il ne me raillr point! ....\h! monsieu r manteau de la Vie1·gc, blanc cl bleu, les
sons des clorhes passaient, comnw pes ,·ois
Pierre, est-il possible? ...
m e se piuna. sur l'oreiller: maJL1110isell&lt;: d'anges.
Conlrastin accourut. Le soir mème, la fih re
Dans le galetas paré d'humbles llcurs, la
redoubla.
.\lainlenanl, dans ~on délire, la Chabrelle Chabrcllc, absoute cl communiée. vil'ait dou.-xultail de mvslérieux bonheur. A trarcrs les cement ses dernières heures de vie. Elle avait
flammes cl le; ombres de la fiè1Te, clic gardait demandé qu '011 plaç-àl près d'elle son métier
la demi-conscience d'un bienfait inconnu, le de dcnlclliêre, cl certain rnlanl inachevé de
dcmi-sou,·cnir d'unr joie, la sensation d'une point de Tulle, il Jlcurcttcs cl à fleu rons. Ne
lumineuse présence .. .. Soule1·éc sur les cous- démentant pas son caractère, en cc terrible
~ins, les )"eux dilatés cl brillants, les mains moment, clic badinait encore, pour consoler
tendues, clic soupirait comme une colomlw 11ndcmoiscllr Conlraslin.
- Il faut. madcmo:sellc, que Julienne Sage
amoureuse, arnc des mols si imprérus. si
purs, si tendres, qu'elle semblait parler i1 s'appli11uc fort pour terminer proprement
celle besogne : car, si j'ai commis de grands
lliru.
péchés, j'ai su, mieux que les autres filles.
Le 8 septembre, qui est la fètc de la ,\at:- brodrr la « grossière », la « respectueuse 11
vité de ~olre-Dame, i\I. le curé de Saint-Pierre. et le &lt;&lt; picot ... &gt;&gt;. Dites, je vous prie, à ces
arec les religieuses et les e~fants de chœur demoiselles, qu'elles ont coutume de tenir
portant les cierges, le dais cl la clochclle. leur point trop serré.... Que cc cc rezel ,, est
descendit les Quatre-Vingts. Les bonnes fem- joli! ... Que celle bordure est délicate ! ...
mes de l'Enclos, les . demoiselles dentellières. \'oilà 1111c bien fragile chose cl qui durera
c111rlques bourgeoises mèmc, à genoux sur le plus quP moi .... .\h ! 111,1dcmoiscllc. de f!ràce.
0

(llt11st.-alio11s dt

CONRAD.)

ne giilcz point ros ycu~ .. .. :\e lllC plaignez
pas. Je meurs contente.... li est plus malaisé
de bien rine que de bien mourir.
- Ah! Margot, ma chère fille ....
Quelqu'un frappait' à la porte.
11ademoiselle Contrastin sortit. Il ,. out un
chuchotement de voix sur le palier. •
- Margot, dit la maitresse dentellière e11
rercnanl, il y a là... une personne qui rnu~
veut parler ... une JJcrsonne que mus aurez
plaisir ü reccrnir .... Là... soyez paisible, mignonne.... Je vais le faire entrer ....
- M. Broussol '! ...
- ~on, non .... Cc n'est point ~I. llroussol. ... C'est un autre... un ami ... c·&lt;•st ....
- François ! cria la mourante.
El François Barbazanges entra. li tenait ii
la main son feutre à grandes plumes. Un
manteau gris l'cnreloppail tout entier. li fit
quelques pas, rejeta le manteau, et parut en
merreillcux habit de rclours et de salin couleur de pmne, chargé d'or, de broderies el
de dentelles, comme un fiancé.
- Ah! monsieur, est-cc que je rêve'? ...
Est-ce rnus. ici, dernnt moi? Est-ce bieu
rous?
Ils étaient seuls : elle, dressée sur les coussins, les cheveux épars, les yeux fixes, les
lèHes oul'crtes, les mains jointes; lui, un
genou en terre, 1111 coude sur le lit. L'éclatant
soleil s'irradiait autom d'eux, clans la paunc
d1ambre.

(A sufrre. )

~lAllCELLE

LES BELLES ACTRICES D'AUTREFOIS

TI;-.;A YRE.

Cliché Braun.

MADEMOISELLE GEORGE
D'après le tableau du

BARON

GÉRARD.

�L IBRAIRIE I LLUSTRÉE. -

J ULES

TALLANDIER, ËDITEVR. - 75, rue Dareau,

P ARIS

(Xtve arrt).

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Son1n1aire du

5" fascicule (S

Février 1910.)

Il
V ICOllTE !JE R EISET • . ,
MADAlIE !JE ]llvrrEVll.U:.
P IERRE DE NOt.HAC .
H ENRY B ORDEAUX, .
ÉDOUARD F OURNIER.
FRÉDÉRIC

LouÉE . .

Belles du vieux temps : Mademoiselle George 193
Les nièces du Cardinal . . . . . . . . . . . . 196
Louis XV et Madame de Pompadour.
. 197
Correspondances amoureuses : L'hôtel de
Ferriol . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 205
Les • mots • de Sieyès . . . . . .
. 2o6
Les Femmes du Second Empire : Une Pompadour impériale. (La Comtesse de Castiglione) . . . . . . . . . . . . . .
207

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LuDonc H ALÉVY .

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MADEMOI S EL LE GEO RGE
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ressan1s et cap11vants au possible. Les rcrsonnagcs ont vécu dans des n11hcu, \T,11s,
ils ont aimé, ils ont souffert. Cc sont leurs soul'enirs intimes, leurs mémoires h1sto11ques
que nous revèle HISTORIA ; il nous les montre en pleine vie et en plein mouvement,
obc1ssant aux appétits et aux passions qui ont jadis âéterminé leurs actes.
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WATTEAU

MARIE MANCINI

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Prononcer le nom de \Vatteau, ce n'est pas seulement évoquer le souvenir d'un_ de
nos plus grands peintres. C'est aussi rarpc;ler l'un des maîtres les plus chatoyanls. ks
plus élégants et les plus gracieux du , 1·111• siècle français, le siècle de l'élégance, de la
grâce et de l'amour. Mais, parmi les œuvres de Watteau. 11 en est une, l'Eml'a,·q11e111e11/
pour l'ile de Cythère, à laquelle il s'est attaqué à deux reprises pour s'y réaliser tout
entier. Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que Watteau a créé le

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BOURGET, d, l' 1cadémie ~•ançaise. Les yeux et la voix. - 1:At L KEllOUX.
La maison de danse. - SULLY-PRlJDHOMl\Œ. D1stract1on. - MARCEL
PRi,VOST, de l'Académie française. Mon romancier.- EMILE POUV!LLON.
La Chambre. - HE:&lt;Rr DE RÉGNIE R. Le mauvais soir. - RE~1:• BAZIN. de
l'Académie française. Le blé qui lève. - MAURICE KARHÈS. de l',\cadémte
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DONNAY, de l'Académie française. Orientale. - H.-G. WELLS. La guerre
dans les airs. - GEORGES COURTELINE. La paix chez soi.
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J.

Par le

228

. . . . . . . . .
23o
La vie amoureuse de François Barbazanges . 23 1
Notes et Souvenirs . . . . . . . . . . . . . . 23&lt;)

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HIST ORIA

Mademoiselle George

22i

E D.IIO:-SII ET J ULES DE GOKCOURT. Fragonard
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Marion de Lorme .

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L'hygiène &lt;le Volta,re . . . .. . . . . . . . 22 1
Napoléon et lesfemmes :MadameWalewska 223

GÉ:--ÉHAL DE M ARBOT .

-T. G . . . .. .

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-

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T ALL A NDI E R, 75, rue Dareau, PARIS (XIVe)

V1coMTE DE

REJSET

~aitre dans Lt1 1 théàlre, le conquérir dès le femme qui renait de s·étcindre dans le plus
lie;uté al'aicnl rendue célèlll'c entre loulcs,
plus jeune ùgc, en deYcnir uuc gloire sans obscur abandon, et que, je ne sais pour et qui arail ru jadis l'Europe entière it ses
riralc, telle fut la destinée de Mlle George quelle cause, l'état &lt;:il'il arait rajellllic de pieds !
jusqu 'au moment oü l'âge la contraignit, sui· deux ans !
Rivale de Mlle Duchcsnoy cl de )]lie Mar~.
le tard, à la n•traile défini tire. Elle consacra
C'étai t une ,·ieille personne au r isagc elle a rail goùté toutes les Ï1Tcsscs de la .,Joire
.
0
ses loisirs à écrire ses Mémoires cl, si la làdH• rayagé, mwahie par un si colossal embon- r n rnlerprétant
d'u ne triomphante manière ll's
fut longue à accomplir, clic l'ut en rcrancbe point que les passants se retournaient sur son grands rob de la tragédie et en incarnant
l'acile car les souvenirs abondaient,
successircmcnt toutes les héroïnes
lous passionna11ls, dorés de gloire
du théùtre romantiqu e. Elle arail
scénique, étoilés des uccès relenlisn1 les empereurs et les rois atsanls.
lcnti fs à ses moindres caprices l'l
.\Ille Geo rge incarna l'arlistc
les plus grands comme les plus
Loule-puissante qui ne relève pas
p11issa11ts s'étaient disputé ses sondu j ugement de la l'oule. Cl' tlC
rires; puis les années étaient n:foule domptée et soum ise, allcnnues, alourdissant sa démarch!',
dric 11 sa parole cl 11 son geste.
cmpàtanl son l'isagc el assourdisl'acclamait dans ses moindres rôles
sant sa 1oix: il aYait fallu renonrt•r
l'i s'enthousiasmai t a ux accents de
aux sucd•s et aux orations et lutlt•r
sa rnix , 11ui, telle la lyre antiqur,
contre les difficultés matérielles dl'
la conduisait aux plus hauts soml'cxistcnec cl les tristes réalités dl'
mets de !'Art lyrique ! .\ près aroir
la l'ic. Une septuagénaire obbc l' i
com1uis les populations cl la mu!presque infirme, voilà loul ce qui
lilude, fülc George sut asserrir
était resté de celle qui avait éll:
aussi leur mailrc à ses lois, et
Marie Tudor et Lucrèce .Bol'gia.
clic fut l'amanlc le pins longll'mps
après arnir été Iphigénie et Clytemsourcrainc de ce t am:int formidanes tre, de celle qu i, au seul son de
ble, &lt;lecc mai:rc tout-puissant mais
sa l'Oix, faisai t jadis frémir 0 11
rnlage, en un mot de Napoléon!
plN1rcr une salle entière.
Tant de gloire cl de succès deLorsque sonna pour elle le péniLle
raient peu à peu s'éteindre et Lous
moment de la retraite, elle arnil
ces éclata nts triomphes prendre fin
passé soixante ans et elle cssarn
bien humblement : dans la lislc des
d'augmen ter ses insuffisantes re~inhumations du 13 j anricr ,rn67,
rnmccs en ouvrant um' classr dl·
publiée par le Journal rles De'bats,
déclamation où clic fo rmerait dc·s
on lit celte simple nwnlion : &lt;( }Ille
élèYes qui recueilleraient les g-ra11\Vcymer, décédée à soi xante-dixdes traditions de ses rùles et s'inhuit ans, 5 1, rue du llanelagb. &gt;i
spin•ra ic11l de sou laient. )lais l'inParmi tous les lecteurs qui , d'un
succès a,·ait bien l'ile découragé
œil distrait, parcouru rent ces li~es premiers efforts : l"ieillissan l&lt;·
gnes, il en est bien peu sans doute
et appaunie, elle était restée génédont l'attenti on ail été attirée par
reuse et prodigue, entrainée par
cc laconique renseignement ; le
~es goù ts de dépenses cl son cléfau l
J\IADE~IOISF.LLE GEORGE.
nom de Weymcr était ignoré, cl,
d'entendement. Il lui arni l fall u
D'aprè:; une lithographie wo11;-me ,te 1828.
mème chez ceux qui aYaient connu
renoncer à son entreprise et c'est
jadis celle qui Yenait de disparaialors qu'elle était renue échouer
tre, ce nom banal ne pomait éreiller aucun passage. Depuis quinze ans, elle l'i rait a solitaire dans ces quartiers lointains que l'asom enir. Mais ce qui, à bon droit, pourra l'écart dans ce petit coin de la hanlicuc par i- grandissement progressif de la capitale n'ayait
paraitre étrange, c'est quo ni le jour ni le sienne, et, à la rencontrer paunemcn l Yèluc pas encore mis à la mode. C'es t dans cette solilendemain du décès aucune note biogra- déambulaul daus les rues paisibles de Passy, tude presq ue proYim:iale que l'idée lui Yiut
p!Jjque, aucun article nécrologique ne soit nul ne se serait arisé que cette ruine informe de rcriuc ses heures de gloire et de bonheur
Ycnu apprendre au public quelle était celle c'élaiUlllc George, crllc que son talent et sa en écrivant ses )[émoires. Elle arail été mèléc
Sorncr.s. - .1Lémoires i11éd ü.~ de Jl/lle George,
publiés par P.-A. Chéramv. - R11cyclopédie
des gens .du 111011dc, par Ouri·.1·. - /Jiographie des

co11temporni11,,. -

1. - lltsTORt.1. -

Dictio1111a1r1· de la rom·rr.iaFt1s.:. S.

lion. - Bingrapf,ie générale de Didot. - Galerie
historique de la Co111Mie-F1·a11ça1se, µor E. de
~lannc rl )lcnrtricr. - Né111oires d'.J/exandre
D11mr1.,. - l'or/rai/., co11lempurai11.,. ,J,, Thi•o-

philc Gautier. - llistoire de l'rrrt dra111atiq11e.
de Théophile Gautier. - Les belles femmes de
l'a,·is, ,dclll. - Jour11al in time de la Coméd ief,'1•a11ça i.~e,

par Ll~orgrs d'llcill~·.

13

�r-

111STO'l{1A

i1 La nt d'érénements au cours de sa longue
existence, clic arait ,·u tant de choses el connu tant de gens, elle amit vécu dans l'intimité
de tant de grands personnages, que le récit de
ses arenlurc ne pouvait manquer dïntérèt ;
c't:lail un moyen tout trouré peul-être de se
procurer ce nécessaire qui lui faisait défaut
et, sans larder, elle se mi t i, la brsogne. Peu
confiante dans ses propres forces, elle arn il
chargé un ami de classer et de mettre en
ralcur ses notes cl ses souYcnirs, mais le lraYail une fois acheré ne lui donna pas satisfaction entière: elle jugea le )[émoires empreints de trop de banalité cl de fantaisi e, et
il lui embla (JUÏI rendaient mal le tableau
de son cxi~tencc si remplie rt si mournmenléc.
Elle YOulul essarcr de tracer elle-même le
récit de es a,enl~rcs cl c décida it prendre
la plume.
Cc sont ces cahiers écrits en courant, sans
prétention à l'élégance ou mèmc à la correction, restés ignorés pendant de longues années,
que le hasard d'une rente a fait tomber entre
les mains de )J. Chéramr. li Yient de les
mettre au jour en les ac~ompagnanl d'une
curieuse préface, et nous de,·ons l'en remercier, car ces page , toujours originales cl
ouvenl naïYcs, sont dignes de piquer notre
curiosité. La forme en est lourde cl massire,
cl le style défectueux : on y derinc presque it
chaque ligne l'inexpérience de la mémorialiste,
mème les règles le plu élémentaires de la•
grammaire y sont souvent négligées; mais on
y sent en rcrnnchc l'accent de la Yérilé, car
lorsqu'elle reul se ,·anler arec quelque peu de
complaisance, clic C'Sl tolalcmc.nl incapable de
nou lcdis imuler.
Ce qui cor c encore ces Mémoires, ce sont
les nombreuses parcnlht·ses que l'auteur a
cru deroir y ajoull'l' . Après chaque récit
d'une anecdote qui lui parait piquan te, après
chaque de cription d'un tableau qni lui
semble particulièrement curieux, )Ille George
ajoute 11uclq11es naïYcs réflexions qui s'adressent à )!me Dcsbordcs-Yalmore, à laq uelle
clic a dédié son manuscrit : « En vérité,
ma bonne \'almorr, lui écrit-clic, il faudra
une plume comme la rôlre pour faire raloir ces détails qui sont rrais. Je uis une
grosse hèle, incapable d'en tirer parti, mais,
raconté par 1ous, loul cela dcriendra charmant! l&gt;
Car ces )lémoircs, il parait l,ien certain que
)Ille George n'a rail pas l'intention de les fai re
paraitre tels que nous les lisons. Ce n'en était
en somme que le brou illon el la quintessence
11u'cllc destinait à son amie plus compétente
en l'art d'écrire, pour qu'elle le remaniât cl
lui donnât une forme plus correcte cl plus
allrayante.
Le souveni1· sur lequel elle s'arrête avec le
plus de complaisance, on le devine, c'est celui
de ses amours arec Napoléon et c'est assurément le chapitre qui nous intéresse davantage
tant par la qualité mème du héros que par le
jour tout nouveau sous lequel elle nous le
montre. Si elle ne s'est pas vantée, si son
récit n'est pas totalement fantaisiste, il est
bien certain que l'empereur nous apparait

"-------------------------sous un tout autre jour que celui sou lequel
nous nous le sommes toujours Oguré.
Cc maitre autoritaire et soul'cnl brutal, qui
ne mil d'ordinaire dans la lemme que l'inslrumC'nl banal de ses fantaisies ou de ses conroitiscs, devirnl auprès de )tlle George, aimable cl
pres•1ue galant: cc despote qui n'a plus même
un rpgard, une fois qu'il a salisfaiLson caprice,
pour celle qui en a été l'objet, restera pendant des années, pour la tragédienne, un ami
lendrc, attentionné cl Odèlc! 'ous aYions pu
croire que 1apoléon n'arail eu de Lendresse
que pour les deux impératrices : )Ille George
nous apprend que pour clic il eut Lous les
égards et toutes ks délicates ·('s : il oubliait
à ses cotés le fardeau du pou mi r, le souci
des alfaire-s cl retrouvait auprès d'elle une
humeur enjouée, pleine de riracité cl d'abandon.
S'il est permis de suppo er que l'héroïne
a mis une trop orgueilleuse complai ancc it
nous peindre Napoléon sous les traits du pin
parfait chcYalier ou du modèle des amoureux,
il e l bien certain, en tout cas, qu'il cul pour
clic un attachement réel et durable, et l'on
comprend aisément qu ·c11e ail été Oèrc d'aroir
in piré un pareil sc11Liment. .\u déclin de sa
rie arenlureusc, c'était cc sou,·enir qui lui
semblait le plus glorieux cl celui qu'elle ne se
la ail pas d'éroquer.
()ès ses jeunes années sa vie e l un wai
roman d'arcnlurcs.
Marguerite-Joséphine Wcymcr était née lt
Bayeux, le 23 férricr 1787; son père était à
la fois acteur et directeur d'une troupe tlié.1tralc qui faisait des tournées en prol'incc, r l
sa mère, qni figurait au nombre des actrices,
tenait l'emploi des onbrettcs. Cc fut, dit-on,
pendant une représentation de /a Belle Fa mière que la petite Olle l'int au monde. r l
c'est ur les planches d'un théùtrc qu'elle Ot
ses premiers pas. Entre les portants des couli sr où se pa~saienl ses journées, elle assistait aux répétitions et ne perdait rien du
spectacle qui se déroulait sous ses yeux. Le
goùl du théàlrc s'ércillail chez celle enfant
intelligente rl avisée, dont la mémoirr cl la
mimique étaient déjit surpn•nanlcs. Douée
d'un esprit d'imitation incroyable, clic montra
bienloL des dispositions si étonnantes que son
père n'eut garde de n'en pas proOtcr.
Elle renait d'aroir cinq ans lorsqu'elle
parut en public poul' la première fois, cl dans
&lt;1 Paul cl \ïrginic » uü elle débuta, la petite
actrice par la perfection de son jeu al'ait conqui tous les sull'ragcs. L'enfanl allait &lt;lcrcnir
en peu de temps l'étoile de la troupe. Le
Jugement de Pâris, puis Les Deux Ch asseurs et La Laitière lui ralurenl de nouveaux
succès.
Un soir, Mlle 11aucourl, de passage à Amiens
où séjournait alors la petite troupe nomade,
YÏnL donner une représentation au théàtre de
la Yille. Elle voulut voir ce petit prodige dont
tout le monde parlait, la fü venir, l'interrogea, el lui fil répéter quelques fragments de
ses meilleurs roles. Émerveillée d'abord par
sa beauté, elle le fut bien dal'antagc par l'harmonie de ses mourcments, par la gràcc de

tous ses gestes el la sûreté de son accent.
Elle dcl'ina que celle enfant arai t en clip
l'étofle d'une grande artiste et demanda à son
père de la lui conOer pour se charger désormais de son éducation théàtralc. C'était renoncer au plus clair de son gagne-pain ; l'impresario se fü quelque peu prier pour se
séparer de son étoile, m1is les supplication
de sa fille triomphèrent de ses hésitations, cl
un beau malin, mie Raucou rt qui était rcntnic
à Paris vil débarquer chez elle sa noul'cllc élère.
La célèbre artiste ne s'était pas trompée,
celle enfant de la balle dcrail dcYcnir une
grande tragédienne.
Durant dix-huit mois, elle la fit travailler
sous sa direction el, le 23 norembrc 1802,
elle la faisait débuter à la Comédie-Française.
Bien qu'elle ne fût âgée que de seize ans /1
peine, le role qu'elle interpréta était celui de
Clytemnestre. Ce per onnagc, qui semble si
peu conl'enir à une frêle jeune fille, était
cependant celui qui s'adaptait le mieux à sa
beauté sculpturale et à sa noblesse d'attitude.
Ses débuts furent un érénemenl sensationnel :
une cabale lt!rrible s'était élerée contre celle
jeune débutante, qui o ail se poser en riralc
de Mlle Duchesnoy !
Depuis l'été précédent, celle-ci régnait en
souveraine dans la tragédie, cl elle arail si
bien su remplacer sa beauté absente par
l'ampleur de son talent el par la chaleur de
sa Lendresse, qu'elle s'était créée &lt;le nombreux
et déroués partisan . Quel attrait pour un
puhlic enthousiaste comme celui d'alors que
de Yoir débuter celle jeune élè"e de seize ans
dont on disait merl'cille et cl!! la mettre aux
prises avec a ri raie! Qui l'emporterait dC's
&lt;leux? L'opinion se plssionn1it. &lt;1 On as iégcail le bureau de location pour avoir des
places, ll nous dit Mlle George en nous faisant
le récit de cette représentation fameuse; &lt;&lt; à
midi , la foule encombrait déjà toutes les
i~sues du thé.Hrc cl à quatre heures et demie,
pour entrer par la porte des artiste , on rut
obligé de foire venir la garde pour frayer un
pas age à Mlle Raucourt 11ui Ycnail de se
Iouler le pied cl qui rotJ lail pourtant me souLenir par sa présence. Ah! celle soirée pourrai-elle jamai ètre oubliée! »
Devant celte aile bondée, remplie de toutes
les célébrités du momcnl , encouragée par les
applaudissements de Jo éphine et de Napoléon,
Mlle George remporta un triomphe : &lt;I Tu as
le droit d'être fière ! 1, lui dit ~Hic Raucourt
en l'embrassant. El les jours sui\'ants son
succès ne fut pas moindre.
Il n'était pas aisé pourtant de triompher
d'une riralc comme Mlle Duchesnoy, mais
~Ille George était belle tl cc point que même
sans talent elle. eût conquis Lous les suffrages,
el celle dernière qualité ne lui manquait pas.
Chaque soir, les partisans des deux femmes
com battaient avec acharnement pour le triomphe de leur favorite cl, pour mellre fin à une
lutle qui menaçait de devenir trop vil'e, l'autorité dut inlerrenir. Chaptal contenta tout le
monde en exigeant que les deux rivales fussent
nommées sociétaires el en limitant à chacune
d'elles le rôle mérité par leur Laient.

JJf.llDE.M01SELLE GEO'R,GE - -...

l'n soir qu'elle \'(•nait d'interpréter, arec sut calmer ses impatiences cl la laissa s'éloid'autant plus à tenir secrète; et 1111 impirnn succès ordinaire, le rdlc d'Idané, &lt;lans gner sans.a,·oir rien cx_igé de sa pudeur expi~oyah!c.
ord.-c d'exil aurait été la punition
/'Orphelin de la Chine, elle l'it arri\'cr chez rante. Mais celle rcrlu chancelante ne deman1mmcdiatc de son manque de discrétion .
clic, à l'hôtel du Perron, où elle habitait en dait pas, ans doute, à ètre ménaaée trop
On dit qu'à l'instar de Napoléon, ,\lcxandrc
' la seconde 0 séance,
garni, le prince Sapicha, l'un des hôtes les 1ongtcmps, car, des
ne
fut pas insensible à ses charmes · il est
plus assidus de la Comédie, expert en 11alan- Mlle George couronna la flamme de son tout. en tout cas, qu'il la combla de fareurs
'
ccrtam,
leric el arbitre de toutes les élégances._..'.'._ Une puissant amoureux.
et de présents ..\ Pétersbour110 et à Moscou ,
gerbe de lilas blanc à la main, le prince l'Cnait
Durant cinq années, clic continua à faire elle se fit applaudir dans tout son répertoire
lui exprimer l'enthousiasme que lui inspirait aux Tuileries ou à Saint-Cloud de fréquentes
cl se ?urpassa dans Mùope, qui fut pour clic
son Laient. Le logis banal qu'elle al'ait choisi et discrètes risites, acrueillic toujours par son
un Lr1omphc. Lorsque éclata la uerrc avec
lui semblait indigne de toulcn les perfections maitre arnc la mèmc faveur. Mais un soir, le
la Russie, clic voulut rentrer en ~~·a nec, mais
qu'elle réunissait
en elle, et il rnnail 0oalam- 7 mai 1808, c'est vainement qu'on allendit,
.
le tsar s'opposa il son départ :
ment 1m apporter, caché sous des fleurs, l'acte au thé,Hre, la grande tragédienne, qui devait
.-. c:es_t pour rous disputer il Xapoléon,
de donation d'un petit hdtcl qu'il avait acheté jouer Manda ne dans I' Al'Laxercès, de Del ri eu.
lu,
d1sa1t-il, que je lui ferais le plus Yolonpour elle. L'hùtcl, situé rue des
tiers la guerre!
Colonnes, arail été meublé par
- Mais, sire, ma place n'est
ses soins et prèt it liabiler le soir
plus ici, je veux rentrer en
mèmc.
Ji'rancc !
1&lt;'s Mémoires de Mlle GcJrgc
- Laissez prendre les dcrants
nous ont dépeint les élégances
à
mon
armée, Madame, elje ,·ous
qui s·y lromaicnL rassemblées.
y
conduirai
moi-même, réponLa chambre il coucher en quinzcdit galamment .\lexandrc.
sC'izc lilas tendue de mousseline
- )lieux ,·aut allcndrc, en cc
brodée, la salle à manger tout
cas,
que les Français soient
rn blanc, cl le salon en soie
à
~
Ioscou,
j'aurai à patienter
carmélite agrémenll;c de rclours
moins longlemp , lui répliquait
noir. Tel é-tail à cc moment le
Mlle George arec à-propos.
dernier mot du luxe le plus rafSi la réponse n'a pas été arfiné.
rangée pour les besoins de la
E~t-il Hai que le prince Sacau~e, elle est d'une bonne Franpil'ha ne reçut jamais le salaire
çaise cl ne manque ni d'allure
11ue mfrilait sa générosité, c'est
ni de crùnerie.
ce qui pourra paraitre in\'raiEn 18 15, la haute protection
semblalJle quoique notre héroïne
de l'empereur lui rourritlcs porn'hésite pas à nous l'affirmer.
tes de la Comédic-Françai c, cl
11 est permis également de se
les
cinq années de son abs&lt;'nce lui
montrer sceptique au sujet de cet
furent, dit-on, comptées rommc
autre adorateur de quaranlc-cinrr
si elle @ùl été enexercicc. A
ans, dont elle nous raconte les
Dresde cl it Erfurt, elle a,·ait joué
délicates attentions, qui présidait
devant
un parterre de rois; sa
à sa toilette el qui, pour lui poser
branlé était dans tout son éclat
des papillotes se scnait de hillcts
et son Laient était à l'apogée,
de cinq cents francs; sï l fàu Leng,rü~ aux_ leçons de Talma, qui
core l'en croire, clic resta ins1•n1
ava, l puissamment aidée cl de
siLle it ces raffinements de délison amitié cl de ses conseils.
catesse.
Lorsque vint la Restauration
Mais il n'est peut-être pas difses
sentiments bonapartistes'
flcilc de deYiner le mobile qui la
qu'elle
anlchait rolonticrs, n~
pous c à nous affirmer qu'elle
cadraient guère arnc le retom·
ne reçut jamais ces amis trop disMADEMOISELLE DL'CIIESNOY .
des Bourbons; aussi, après tinc
crets ailleurs qu'au foyer de la
D'apres 1111e lithographie de 1823.
l1:gèrc incartade, elle reçut du duc
Comédie-Française.
de
Duras l'ordre de s'éloi"ncr de
Cc fut, en effet, vers celte époParis, cl de n'y plus paraitre sur
que qu'rlle altira les regards de Xapoléon . Les Sans un mot d'adieu à personne, cl dans le
héros de l'antiquité étaient à la mode, l'empe- plus grand mystère, l'étoile du Théàtrc-Fran- a~cun_ théàlre. ~~ais Louis .\:\'Ill arail trop
reur partageait l'enthousiasme général pour les çais était partie pour la flussic, cl lorsqu'on d esprit pour lcmr longtemps rigueur à Mlle
G1:ecs el l_es R~mains de la grande époque, cl YOtÙut l'arrèter, elle avait déjà passé la fron- G~o:gc, et, au bout de quelques semaines de
perulence, cc fut Je ricnx sournrain lui-mème
frequcnta1t ass1dùment le Tbéàtrc-Français. li tière.
qui
lui rouuit les portes du Thé.Hre-.Français.
eut I;' désir, un beau soir, de complimenter
On la retrouva /1 Pétersbourg, oi, son
Cependant
la grande artiste était d'humeur
s~ul ? seul la belle tragédienne qu'il applau- succès fut immense.
Yagabondc.
d1ssa1t arnc tant de plaisir, cl le Odèle Constant,
On ne sut jamais bien le Hai motif de cette
~n '1817, elle partait de nourcau et s'en
dépèché en toute hàte, eu l ordre de la rame- fuite inopinée : les uns ont roulu y YOir Je
allait
_à Londres, interpréter les grands roles
ner sans retard à Saint-Cloud. ~Ille George désir d'aller rclrou,·cr le danseur Duport, qui
de
rcmes
de la tra"'édic classique· elle a mit
nous a laissé le récit circonstancié de celle venait d'obtenir un engagement, et qui passait
0
'
'
I .
entreYue_, C"l el!e nous indique de la fa~·on la it cette époque pour ètre son amant; d'autres, celte ois, quillé les Français pom· n'y plus
plus tlmre qu clic était encore toute neure au contraire, ont prétendu que son départ rentrer. Ce fut sur la scène de l'Odéon, puis
lorsqu'elle arrira à cc premier rendez-Yous. n'arail pas été Yolontaire; Napoléon a1·ait été sur celle de la Porte-Saint-)lartin, dirigée par
ll_ar_el, son ~ourcl amanl, qu'elle reparut aux
NapoIcon
' s'y montra, à l'en croire, l'amant le
irrité, dit-on, de la mir afficher celle impéplus tendre cl le plus délicat. A sa prirre, il riale liaison, que sa longue durée l'obligeait cotes de )Iarie Donal et de Frédérick Lemaitre
et c'est là qu'elle remporta ses triomphes le;
0

�111STOR,.1A - " - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
plus L:clatants dans Mal'ie '1'1ulo1·, la Toni' de
Nesle et Lucrèce Bol'gia. &lt;! Elle est sublime, »disait, en parlant d'elle, Victor Jlugo,
après l'avoir n ic incarner son héroïne. Et
c·est qu'en ellet elle était apparue telle que
l'avait rèvée le poète! Elle triomphait aussi
bien dans les drames de l'école classique, que
dans ceux de l'école romantique, cl ralliait
unircrsellcment tous les suffrages; on ne
verra plus de pareille .\ grippinc, el Shakespeare n'aura jamais de semblable interprète.
La puissance de son geste, la pureté scu!plurale de ses lignes, l'étendue de sa voix , à la
fois sonol'C cl flexible; enOn le feu hrùlaul de
ses regards, tour à tour empreints de douceur ou de menaces, tout contribuait à forcer l"admirntion cl it déthainer \"enthousiasme.
En 18'~9, clic se décida à quitlc1· le thé.Ure;
cil,• donna , le ?.7 mai, sa représentation de

retraite, aux cotés de Rachel, et, en 18:,;:;,
clic parut sur la scène pour la dernière fois.
Elle jouait Rodogune el, malgré l'embonpoint
qui l'avait enl'ahic, ce fut pour clic un dernier
triomphe.
Pendant quatorze ans clic se sm·vécut, mais
ce n'était plus que l'omhl'C d'el\c-mèmc, uni&lt;1ucment absorbéc par ~es érocations du passé
qui lui faisaient oublier les tristesses de l'heure
présente!
« Tous ces sournnirs me sont bien cher, ,
écrirait-elle, cl c·cst pour moi une consolation bien douce de n'avoir jamais varir dan~
mes affections. Je suis panne; que m'importe? Je me trouve riche par le cœur el par
mon déroucment à ccUe &lt;c immense I&gt; famille
qui m'a tendu la main dans ma jeunesse.
.l"aurai l'honneur de mourir arec mes premiers sentiments. Je n'aurai pcul-èlrc pas de
quoi me faire enterrer, c'est trè;' possible, je

n·étais pas fail c pour aroir du bien au soleil.
Mais j'aurai quclcrucs pelletées de terre et
quelques ncurs de mes amis. Que faul -il de
plus ! 11
JI semble qu'elle cùl prérn d·avancc le sort
'flLi l'attendait, car ses dernières années dcYaienLètre prniblcs !
Ces belles mains qu'admirait Xapoléon et
qui avaient remué tant de joyaux s·étaienl,
sans doute, trop souvent ouvertes pour obliger
les amis et soulager les indigents, car elle
Hait, Jorsqu·ene mourut, clans un éta t roisin
de la gènr.
Elle s'éteignit doucement après ètrc restée alitée pendant cinq semaines. Hodogunc
avait été son dernier triomphe, rllc rou lut
s'endormir sur cc brillant souvenir. (! Je
d{&gt;sire, al'ait-cllc dit, ètrc enlcrrfr arcr le
manteau dr Hodogune. » Et l'on dél'éra fid1\lemenl 11 Cl' désir snprèmc !
\ ·1co.,1TE oE H.EISET .

Les nièces du Cardinal

Le 11 seplembrc L161.7J• nous riines arrircr d·1talie trois nièces du cardinal Mazarin
et un neveu. Deux sœms ~Jancini el lui étaient
enfants de la sœur cadellc de !'Éminence; et
la troisième nièce éLail Martinozzi, fille de la
sœur ainée de ce ministre. L'ainée des petites
füncini était une agréable brune qui avait le
visage beau, âgée d'enriron douze 0 11 treize
ans. La seconde était brune, avait le visage
long et le menton pointu. Ses yeux étaient
petits, mais r ifs; et l'on pouvait espérer que
l'àge de quinze ans lui donnerait quelque.
ag1·ément. Selon les règles de la beauté, il
était néanmoins impossible alors de lui en
allribuer d'autre que celle d'aYOir des fossclles
à ses joues . Mlle de Martinozzi était blonde :
elle avait les traits beaux et de la douceur
dans les yeux. Elle faisail espérer qu'elle serait effeclÎl'ement belle; el si nous eussions
été assez bons astrologues pour deriner dans
sa physionomie les arantagcs de sa for tune
comme on jugea ceux de sa beauté, on eùt
su en ce temps-là que sa destinée lui de1•ait
donner une grande qua,lité. Ces deux dernières
étaient de mème àge, et on nous dit qu'elles
avaient environ neuf à dix ans.
Mme de Sogenl. les fut recevoir à Fontainebleau, par ordre du cardinal Mazarin ; elle
présenta à la Reine le ncrcu et lrs nièces de

son ministre. )!me de Senccé offrit à la Heine
de les aller voir le lendemain et de lem aller
faire un compliment de sa part ; mais on lui
lit entendre que le cardinal ne souhaitait point
qu'on les visitàl.
Quand cet oncle si réréré, si heureux et si
puissant, vil arriver ses nièces, il quitta la
Reine aussitôt qu'elles entrèrent dans son
cabinet, et s'en alla chez lui se coucher. Après
qu'elles eurent rn la Reine, on les lui mena;
mais il ne montra pas de s'en soucier beaucoup : au contraire, il fit des railleries de
ceux qui étaient assez sots pour leur rendre
des soins; et malgré ce mépris, il est certain
qu'il avait de grands desseins sur ces petites
filles. Toute son indifférence là-dessus n'était
qu'une pure comédie; et par là nous pouvons
juger que ce n'est pas toujours sur les théàtres
des farceurs q ne se jouent les meilleures
pièces.
Le lendemain, on ramena les nièces chez
la Reine, qui les Lint quelques moments
auprès d'elle pour les mieux considérer; et le
cardinal Mazarin y vint aussi, qui n'en fut
pas plus touché que le premier jour. On les
montra ensuite en public. Chacun se pressa
pour les voir, et les spectateurs se forcèrent
de les traiter tantôt d'agréables et tantôt de
fort belles : mèmc on leur donna de l'esprit

par les yeux; cl toutes les choses qui peurenl
ètre louanges leur furent amplement allribuées par leur libéralité. Pendant que les
courtisans s'empressèrent de parler sur ce
sujet, le duc d'Orléans s'approcha de l'abbé
de La Rivière cl de moi, qui causions ensemble
auprès de la fenêtre du cabinet , et nous dit
tout bas : &lt;! Voilà tant de monde autour de ces
petites fül cs, que je doute si leur vieesl en sûrcté,ct si on ne les étouffera point à force de les
regarder. 1&gt; Le maréchal de Villeroy s'approcha de lui en même temps, qui avait une
gravité de ministre; il lui dit aussi : « Voilà
des pcli tes demoiselles qui préscntcment ne
sont pas riches, mais qui bientot auront de
beaux ch,Heau x, de bonnes rentes, de belles
pierreries, de bonne vaisselle d'argent, cl
peul-èlre de grandes di gnités; mais pour le
garçon, comme il faut du temps pour lo faire
grand, il pourrait bien ne mi r la for tune
qu'en peinture, &gt;&gt; voulan l dire que son oncle
pourrait tomber arnnt qu'il fût en .'tge de
l'élerer bien haut ; en quoi, sans y penser, il
prophétisa entièrement. Les filles sont devenues plus grandes dames qu'il ne croyait, el
lé garçon n'a pl)int en effet joui de son bonheur, puce que la mort le déroba à la faveur
de celui qui aurait pu le mettre en 6tat d'èlrc
respecté de tout le monde.
JlAJJA~IE DE

1\lOTTE \' LL LE.

Clich~ Giraudon.

JILIRll•:-.Jnsi:PIIE DE S.uE, D.\l'Plll'\E nE F tU7'iCF.. -

Tat-lea11 de

:-SATTIER. (Mus,!e de J'er sailles.)

Louis XV el Madame de Pompadour
PAR

PIER.R.E DE NOLHAC

CHAPITRE IV
Le triomphe de la Marquise (su i /1')

Lr petit ~héâtrc rnnait d'être transformé,
pour deremr un théàlre d'opéra. On arait
ronslruit une Yéritahle salle dans le GI'and
E~ca~icr des.\rn ba,$adcurs, où jadis Louis :XL\'
Ja1&gt;a1l l'nlrndrr dPs S)ïllphonie,- &lt;'I donl Il'

large raissl'.111 ,c· prètait it des ,1111{&gt;11age111cnts
dr cr g-rm·r . La 11ourcllc salle arait une scrm•
ingénieusrn1en1 disposée pour le mo11rrmrnl
des machines. Comme l'escalier serrait dans
certaines circonstances, par exemple pour la
procession des Cordons .Bleus, Ioule la conslruclion élait mobile el s'enlevait et se n·plaçait it rnlonlé. 11 fallait dix-sepl heures
pom la pr&lt;'mit•rt• opfralion, ri11µt -1p1alre po111·

la srcondl'. r i la dt:pC'nse d'installation étni t
111onlre. tont compris, à soixante-quinze mil!,,
li1Trs. Lr public malintcntionnr pal'l,ùt de
som1~es (w~uco11p f lus fortrs encore, qui
auraient ele engloul!es dans cette fantaisie.
connne dans Lous les bâtiments de la marquise. Celle-ci finissail par s'en émomoi1· cl
1111 jour, it ,a LoiIci L
e. au milieu du tf';.&lt;:11:'
alle111if 'flli rec·111' iliai1 St'. n,oindres 11·11·c1It!°',, t
,

•

l

�'--------------------------- Louis XV 'ET .MAD.llJJŒ DE

111STO'J{1A
rH· \l,:Jaignail pas de rt:lulrr Jps mL"disanN•s : ~on Ext·t•IIPnt·t• dPp11is sa co11rtr an1liassadP it
« Q11'rst-c1' qu'on &lt;lit, 4uc le noul'eau lhéàlrr \ ïennc. 1i't&gt;st pas ltommr 11 lai~~1•r :unoi11dri1·
coùtc deux millions? Je rcux bien que l'on lt's pririlègcs de sa charge. Lr jour rnèm~ oit
sache qu'il ne coùte que Yingt mille écus, ri il prend son année, il écrit au Roi une lettre
jr rnudrais bien sarn:r si le Tioi ne peul « lrès respccturuse, mais très forte l&gt;, ponr
meltre cell t' ~ommr i1 rnn plaisir! Et il en proteslt'r contre les abus introd11ils par M. de
pst ainsi dt•s maisons qu'il b:Hit pour moi! )&gt; la \'allihP. L,, Hoi n'ayant pas fait dt• répon~l',
Les maisons, it la 1·érité, coù1aie11Lplus cher il afl't•clt' &lt;le prendre cc silt•ncr pour 1111 aC'quit•sq11 c la transformation du Grand Escalier de rt•mcnt. Il l;iissr rétablir le pelit théùtrc, enYcrsailles; mais les déroralions, les uabits, lrré pour les cérémonit'S d11 1er ja111'irr·, cl
les gratifications aux musiciens, entrainaient commencer lrs répétit:ons; puis il enroie ses
d&lt;'s déprnsrs considérables ..\. la lin de la ord res : nu lle roilure de la Cour ne sera
prPmièrc année, Ir directeur du nourrau f:rnrnic clérnrmais sans billet signé dr lni: lrs
lhéàtrc, M. de la \'allièrr, arouait, pour celte girandoles, chandeliers, cristaux cl fanssrs
s!'lile sairnn, une somme &lt;le cent mille écus, p:errcrics ne sortiront p!ns drs magasin des
rt rncorc aYait-on tiré des magasins &lt;les )lenus Menus sans sa prrrnission; aucun ouHier 011
musicien J,, la Chambrr ne sera rmployé
unr infinité d'accessoi res.
qu'an'r
son autorisation.
C&lt;'llC' C'Onstrnction éphémère scrYit deux
Fort rmus &lt;le rrllr injont'l:on, lt•s musians et acheva la rninc du fameux escalier . .\.u
reste. l'idée en était charmante, et le goùt Ir ciens liabitués clrs Cabinrts rirnnrnl tl1e1Ther
plus ra!ïint: n'y trouraiL rien 11 rl'prendrr. drs relair('issrmen!s a1q:r~•s de lui: il J1,ur
Madame &lt;le Pompadour arnit décidé to11~ lt-s c·onfirn1r dt• rÏl'l' l'Oix que son intt•rdittioa
plans; comme dit' en arait fait au Hoi la sur- l'i~c iJiP:i lc•s ~r('Clatlt'S de maclar11(' de Pomprisr, il s'é1aiLprirr, par galanterir, d'entrer p:1&lt;l nur. Le d;u: d:' la \'allièrr s'étant prrmis
Jans la salle arant le premier spectacit'. LP une· rcma r&lt;Jlll', lrclwlie11 lui dr mande irnnidtliicat décor bleu et argent offrait aisémenl qur ment sïl a11rait acheté, par hasa l'd , 1111r
placr 11 quarante in1·ités et aulanl clr musicirns. 1': nq11ii•mr eharge dr Prem:Pr grnlilhomnw.
Co!'hin l'a print rxacl1•mrnt clans unr gonaclw On raC'onlc it Par:s q11'11nr all rrealion assrz
qui rapp&lt;•llr Ir., 1'C'prclsrnta1ions d' Aris ri 1·i1·r s·1•sl rlcrér rnlrr r11x, Pl q11't'n drrnirr
Galathee, de Lu lli. ~laclamr d~ Pompadour y arg111nrnt Hirltrfü-11. jadis fo ~I :1111i clr la
rst t'n sci•nc a1·cc le vicomte clr Holrnn, qui duC'hrssr dr la \'a!lifrl', a l'ail lrs &lt;·o:•nps i1 son
joue .\cis; elle porte une grande jupr clr Laf:. mari. On prèle ici au ,mrfrhal unr grosfelas peinte en roseaux et cor1uillagrs, 1111 cor- s:t•rrté peu Haiscmhlahlr. mai: il r. l crrtain
srl rose tendre cl une man'.e de gaze rerl rl qu'il a maintenu ses droits arrt: t:nergit•.
argent, en un mot tout son costume de la
La situatio:1 tendue ne pc11t se pro!ongrr
soirée du 23 janYicr 174\l. J)ans la tribunr se
reconnaissent, auprès du Roi l'è~u de gris, la b:cn longtcmp . La marquise porte a rolèrr
nei nc ('[ Irs trois ~lcs&lt;lamcs, llrnricttc, Adé- au noi, gémit, trépigne: e\ le soir·, au cli botté,
laïde et \'ictoirr, toutes tenant it la main ]p Ir maitre, d'un to,1 glacé, demande it Hichelirrr l de l'opéra. L'étroit balcon à un s(•trl lit•u combi&lt;'n de fuis Son Em%:nee est all(e
rang, oü plusieurs spectateurs ont le conlon i1 la Uaslilil' : « Trois fois, Sire; 1&gt; et le 11oi,
bleu, et le parterre au-dessus des musiciens continuant ~a conYcrsalion, se met à rappt'lt'r
réunissent une petite a semblée de choix, il'S trois mo t!fs. La question faite au n:n1rca11
habit clairs et prrruqurs poudrées, grands maréchal est d'assez maurais augure; il le
seigneurs, gens dr lettres, amis personnels de comprend et ne s'obsLinc pas. Comme il n'a
la marq uise. C'rsl le mèmc publi!' que l'on jamais cessé de paraitre assidùrnent chez
rl'lrou1wa chez l'ile, à fü,JJen1e, quand le madame de Pompadour, il prend une occr.Hoi décidera cl· y tran,portrr le spectacle de sion dt' l'assurer de son infini désir de ne lui
point déplaire, et tout s'arrange. On Ir roit
se, Cabinl'ls.
t·ansr1·
:wcc JI. de la Yallièrc comme si rien
Toute Cl'llc installation arn it été faitr sans
la moindre participation drs Premiers gentils- ne s'était pas:é. li n'y a aucun changrment
hommrs de la Chambre. lis aurairnt clù intrr- pour le tl.iràtrc des Cabinets, sauf q11c. i&lt;'
rrnir it double tilrr, d'abord parce qu'ils Premier gentilhomme donne il chaqu r muarn.ient clans lrurs attributions Lous les spec- sicien, t·L une fois pour tontes aux )len us,
tacles, ensui le parce que l'E c,1lirr des Amhas- l'ordre général &lt;le se meure i1 la disposition
sadcnrs, faisant partie du Grand Appartcrnrnt, de la marquise. C'est une sat:sfaction platose Lroul'ait clans leur j uridiction. On s'était nique. qui rnasqu::! mal une défaite sérieuse
pou rtant passé d'eux, et le duc de la \'a!lièrr de Hichelieu: sa seule ressource est c1·assurrr
&lt;lonn:lit toujours ses ordre~ d:rcclerncnl aux qu'il n'attachait à la chose aucune i111pormusiciens et aux agrnls dt•s ,\lenus, uti lisant tance. On l'CUl J'en croire sur parole : c, )1. de
le matériel, disposant des rnitures, sans qur Richelieu, écrit Luynes, a mis tant d'art, tant
le duc d'AumonL os:H s'opposer à res empié- d'esprit, tant de politesse el mème de galantements audacieux. Sur qurlqucs difficultés terie pour madame de Pompadour dans toute
qu'il al'ait faites pour payer des fourni tures, cette affaire, que leur liaison ni son amit!é
madame de Pompadour s'était plainte et lr pour M. de la Yallière n'ont pas été un moRoi avait répondu plaisamme11t : « Laissez ment altérées. » On pense toutefois que M. de
rewnir Son Excellence, l'OUS ,·errez bien autre la \'allière a besoin d'ètre consolé de quelques
en nuis, puisqu'il reçoit le cordo:i. bleu it la
chose ! »
r rornolion de la ChandpJcur.
)1. &lt;le Ri ch~lirn, q11r Louis \\' apprllr

,1.

.\insi, les rspfranct's nÙt'S C'll
&lt;lC' Hichrlil'u araicnl élt; trompées. Quel l'oncls pourniPnt foire les polit:ques sur 1111 holllme qui
n'arait mème p:is su reprendre les droits de
sa charge1 Et quelle opposition demeurai!
pos,ilile contre une l'enllltt' qui disposait 11 so11
)!l'é tin Hoi, l'rrn nwnait 1·oucJt'I' thrz t•llt• it
deux pas de \'t•rsaillrs, dan~ son pr lit ehùl rau
de La CPII&lt;', &lt;l'oir il rentrait sru lPmrnt pou r
lr Consril. Pl qui jamais nr Ir laissait plus
d'un quart &lt;l'hcu!'C srnl arrc· un ministre'!
Lrs créaturrs dt• la marquise commençairnt 1t
rcnrplir Jt,s h:iull'S fonctions. li n'y a mil gufrc
qu'une seulr pu:ssancc dont clic ne dispos:H
point, puissance intrrtainr encore, mais drjà
in,p1iétanlc, et dont le rolr, aY&lt;'C tant dt•
qu estions gran•s qui se posa irnt cl:rns l'~Lal,
grancl:ssait &lt;l'année en année; c'était l'opinion
publiqur. D'abord f'.1rorahlc ou ir.&lt;lim.irentr.
&lt;•llr se cl&amp;·hainait rnainlrnanl contre la f'arnrite t'I, dirigé&lt;' par &lt;ll'S gens hah:lrs. la rrndail
rt'sponsa blr clPs fautes cl11 go11n•r1wmc11L rt d:1
111écontPnlcnwnt unin•rsel.
La mist•rc augnH•nlc à Paris cl clans lt•s
prorinccs; e·rst 1111 fait &lt;Jll ·0:1 rn: pr11l nil'I' et
q11·;1ss11rcnl tous lrs intcnda nls. En rr mtlmr
ll'lllps. Jp Hoi, q11Ï1Titent sans J'frlairr1· lrs
rrnio:1tranrrs du Parlt·mrnl, a laissé porlPr
la dPll r d1• r1::1at, pour lrs ht•soins dt• la
gurrrt', i1 un C"hiffrl' qu'Pllr n'a jamais atlrint.
Lr ministre :\laclrn11lt a hirn conçu 1111 s1·stèmc gt:néral de rHornll'. qui enric:hiia:1
l'agricultu re, dén•loppcrait lïn&lt;lustric et rrndrait pins facile et plus éq ui table le paiement
de l'impol: mais l'application du plan est
rendue clilfü·ilr par le désordre quis 'est intro&lt;l11it clans les finances . l)rs gaspillagrs scandaleux s\ produisent. On ne troun• p:is
d'argrnt pour rcslanr&lt;'r la marine de gm'J'l't',
qni se ciL1lruil cl se réduit &lt;"~laque jour: mais
Jp scrricc des Bùtimcnts du Hoi, que dirige
l'oncle clr mada me de Pompadour:, dispose
de somm()S consiclrrables pour de pclill's hùtisscs sans rn!eur, qui coù:C'nl autant que lrs
somptuositt:s de Louis XI\' et q11'oa démolit
a11 mo: ndn' caprice. Pour la marquisr seulL·.
oa trarai llc en dix niaisons i1 la fois. Les
pensions sont prodigufrs : cll's g1·atiliration~
1:11ormes paient les rnoindre3 sNri&lt;"t's, JHHII'
pPu que la f'arcm lrs rccommandt•.
'foules les dépcn es de la Cour se surcha1·grnl sans conlrôlr. Les prtits royages &lt;lu Boi
sont ruineux ; quatre jours de déplacrnwnt
rcriennrnl it crnl m:lle ]jnes d't'xlraord:n:iirn. Que dire &lt;les grands rnpges OL1 louL
un monde dJ scnitcurs 811it Lcul'S 1\Jajcsté~:
Madame Inf:-111Lc rienl &lt;le se rend re il Yersailles pour Yoi r son p~rc et lui présenter sa
fille, la petite Infante Isabelle; le rnyagc a
coùlé quatre cent mille lirrcs depuis la frontii·re; et, pour ramener 31aclame \ïcto:rc du
cou1·e1tl, où s'est acherée son éducation,
quoiqu'il n'y a:t en qu'à aller à Fontenault
et en rercnir, le Roi a rnu lu , comme pour
une arr:Yée de J)auphine, un lei faste, de tels
honneurs, qu'on a drpensé tout prrs d'un
million ! Quelque fabuleux qu ï!s sem blenl,
ers chiffres sonl sùrs; &lt;'l l'on se figmc, ea

facr d'unr tt•lle réalitt1, ct' qur pc11wnl ajo11trr cl clcntrllrs, q11r )1. tir Rirhrlieu a nrl!ligt:
ri inrcnter les gens clïmagination, clonl la &lt;lr remettre, qu:incl Ir Hoi a reçu L\ radémi&lt;'
France a toujours fourmillé: on deYinc l'exas- i1 l'occasion de la paix. )fada me de Pompapération des peuples surchargés d'impôts cl dour s'est tro~véc plus obligeante. Elle se
les malédictions qui commencent 11 monter montre tout entière clans sa réponse. avec sa
bonté cl ses prfüentions, son petit Lon pro\'Crs le tronc.
La politique cxtériem·c du royaLLme ne lrcl1'11r rt consc:llrr, cl aussi clans lrs app1 èts
donne confiance à personne. La paix générale dr ~on s:yle, q11 'ciil' 1-,ritincle rt Ot•11rit pour
q11 'on Yienl de prorlamcr ne satisfait point, M. de \'ollaire:
« J'ai rt'{'U et présenté aYec plaisir au Roi
nprès lanl d'espérances conçues pour cl'frlatanlrs Yictoirrs : &lt;'es longues et roùteusl's ks lracluctio11s que rn11s 111 'al'l'Z cmoyécs.
campagnes n'ont Yalu à la France aucun )lonsieu r. Sa Maj rslé les a misrs clans s; bial'antagc consiclérablr. On regrt'ILe Lanl de bliothèque, arrc des marr1ues tle bonté pour
s:ing- l'Prst: i1 ln seule fi n d'obteni r 1111 duché l'auteur. Si je n'arnis pas su que mus étirz
rn Italie pour l'infant don Philippe, gl'ndrc maladr, le style de 1·oln' srconcle kttr·c me
de Louis \ \'. rL cc duché de Parme, Plai- l'aurait appris. Je rois que \'OUS mus af'flif(CZ
sn ncc el Guastalla, est jugé un médiocre éta- dt•s propos rt drs no: rc:curs que l'on rou, l'ail.
hlissement pour une lillc ainée de Francr. S\ cleHiez-1•ous pas èlre accoul11mi: et songrr
On lroul'c que le Hoi abandonne bien aisé- qur c'est le sort de Lous les grand3 homn1 L'S
ment toutes ses con11uètes el laisse it l'.\ngll'- d'èlrc calomniés pendant leu r 1·it' et ad mirés
lerrr la p:1rt !l'O]) bcllr. Il serait sage cl'obscr- aprrs leur mort? llappclez-1·0us cr qui est
rer que l'infériorité de la marine fran pisc arriré aux Cornriller-. Hac:ncs, etc .. et mus
rend impossi ble une prolongation de la guerre, rcrrez qur 1·ous n'ètcs pas plus maltraitr
qui perdrait sans ressource le commerce et qu'eux ..le suis birn éloignée de penser que
lrs colonies; m:iis l'opin:on rst moins frapprc rous ayrz rien fait contre Crébillon. C'r,I,
&lt;le celle m e raisonnable qu'cllr n'est indignfr, ainsi que mus, un lalenl que j'aime• cl &lt;111e
ear rxrm plr, dr l'expulsion du prince Cbarles- jt' res prctr. J'ai pris rnlrt' parti eontrc c·rux
Edouard, qu'on a arrèl,:. sur J'ordrr du Hoi, qui mus accusairnl, a)Wll trop hon,w opinion
au sorlir &lt;le l'Opfra, qu'on a fouillé, garrollt:, dt• mus pour ro11s C'roi rr capable tk tes infa111is en rnitu1·r pour \ïrn·t'nr1rs, pnis j&lt;'lt: ;'1 la mies. \'011s aYrz raison de dire qur !"on m'cn
frontirrr. Toul Paris esl arclrmmcnt jacoliile, fait dïnd ignrs: j' opposr i1 toutes ers lto1Tr11 rs
el le sentim rn l chcrnlercsq11r de la nation e~t Ir plus parfait 1rn:pris, (•t suis fort tranq11illr,
rérolté de rel aclc de 1·iolencr, accompli , puisque jt• nt' les rssuic que pour aroir condit-011, par bassesse en rers ks .\n 6lais.
tribué au bonheu r· du genre humai n r n t,·aCrt incident et cl'aulrcs, qui appartiennent Yaillant it la paix. Olll·lq11r injuste q11';l soit
i1 la chronique toujours agi tl:P de la capitalr, à mon égard , jt' ne me rrprns pas &lt;l'a,·oir
excitent extrèmement lrs esprits. La célébra- contribué i1 le rendre heureux; pcut-ètrc le
tion de cette paix, à laquelle le ministfre sentira-t-il un joui'. Quoi qu ïl en arrirc de
rnulail donner que!que éclat, échoue pilru- la façon de penser, je trourn la récompcrLc
~cmenl, un jour de fénier 1 ï49 , par un &lt;lans mon cœur, q 11i est cl sera Loujou rs pur.
temps de neige cl de brouillard, an milieu .\dieu; portrz-rnus bien; ne songez pas 1t
des mauraises cl:spositions du public. On aller trourrr le roi de Prnssr; quelque grand
rnlcnd des huées clan les rues que suit le roi qu'il soit cl quelque sublime que soit son
eorlège, et, sur chaque place, après la pro- esprit, on ne doit pas arn: r enYic &lt;le qnillC'r
clamation du roi d'armes, quand l'archer notre Mailre. quand on connait st's admic11tonnc l'antienne : Vive le Roi! la masse rables qual:ll'S. En mon parliculicr. je ne•
des assistan ts s'abstient de pousser le cri ordi- rous le pardonnerais jamais. Bonjour. »
naire. Aux Halle,, le.; harengères se qu&lt;'Tel que nous sarons \'ollaire, crllc lrtlrc
rellent r n disant : &lt;&lt; 'l'u es bètc comme la lui apporte it la fois piqtircs et caresses.
paix! i&gt; ce qui csl encore une façon de ra:- . li est satisfait cepenclanl , puisque le Pani,s?nncr de la ~olitiquc: et la maigre suppres- gyrique est arriré it son adresse. et sa recons:on de plusicurs petits droits, dont on a naissance s'exprime en des termes qui cloi1·ent
t~ensé réjoui r le peuple , ne sert qu'à rnul- lui préparer d'autres farenrs. 11 termine alors.
t1pher les murmures sur les dilapidations de comme hi~toriographc royal, son réci L &lt;le ln
&lt;&lt; la gueuse du Roi ».
dernière guerre el analyse le traité r1ui y a
, A celte dale se place la plus curieuse pc11t- mis fin; l'exemplaire manuscrit qu'il rllYoie
elre des lcll.res mconnue. de la marquisr. à la marquise s·achèrc par ces lignes cxtraorElle y marque son sentiment sur les choses clin:i:rcs : « Il faut arnuer que l'Europe peul
du Lemps, rt y mentionne assez l'iremcnL dater sa félicité du jour de cette paix. On
cer'laines allaques, auxquelles elle n ·est pas apprendra arrc surprise qu'elle fut le frnit
r.ncore acc?11tumée. C'est à Yoltaire qu'elle des conseils pressants d'une jeune damé du
1 adresse, a propos d'un srnicc qu 'il lui a plus haut rang, célèbre var ses charmes, par
demandé. Elle a fait agréer l'exemplaire de des Lalenls singuliers, par son esprit et par
dédicace duPane·gyriq1!e de Louis X V, traduit une place cmiér. Ce fut la destinée de l'Eurn quatre langues, latin, espagnol, italien el rope clans cette longue querelle, qu'une
a?gl~is, que l'auteur a imprimé :11'ec l'espoir femme plarie-Thérèse] la commençât et
d all:rer enfin la bienl'eillance du maitre. qu 'une femme la finit. La seconde a fait auC'est assurément ce br\ exemplaire, relié en tant de bien que la première arait causé de
maroq uin bleu am armes roya les, arec filels mal. s ïl est ,-rai que la guerre soit le plus

Po.MP.llDOUJ?. - - - . .

grand des nranx qui puissent af"fligrr la trrrc
et que la paix soit le plus grand des biens qui
puissent la consoler. »
Madame de Pompadour, décidément promise à l'immortalilé, ne douta;t point que
cette page ne fùt un jour imprimée; aussi,
n'al'ait-clle plus rien il refuser à cc beau
nattcur. Il arait, cette fois, frappr juste et
déra·sé d'un seul eoup lout cc que pou1·aiL
donner Crébillon. li en résulta un Lrcrl'l d11
Hoi, dtL 2ï mai ,J HO, accordant au sirur
.\rouet de \'ollaire la facnlié Ul' ren&lt;lr&lt;' la
charge de gcntilhommr or&lt;linairr de sa Chambre, rt lui r n conserl'anl, par frwcur spécialr,
le titre, le priYilègc et les fonctions. Le clon
de la charge ayant 11Lé gratuit, c'était 1111
présent d'une soixantaine de mille lirres q11 'il
recrrail, et qui payait de façon royale la cll'llc
de &lt;&lt; la jrunc dame du plus hau t rang n ;
c'était, en mèmc Lemps, li bérer honorahlt'rncnt \'ollaire de ses clcroirs emws un sourcrain, clrcidément trop insc:isihle it se;
louanges. füen ne l'cmpèchait plus cl'all1•r
terminer la l'ucelle chez Ir roi de Prns e.
Quelle que soit l'abnégalion &lt;l11 « crr1u'
pnr )&gt; de la marquise, q.u i sr flatlC' dr ne rouloir que « Jt, bonheur du gt'nrc humain ,1 .
r llc rst trop fcrnme pou r ne point &lt;T11rll1'111rnt sentir l'hostilité de l'opinion publiq11&lt;',
rt lï1ypocl'isit' dt•s courtisans i11térrssés it la
flatter. Par là commrnrr l'rx piation de ~a
fortune, qui ne cessera r1u 'awc son règ,w.
Chaque jour ces pamphlets inf;\mcs dirigt:s
contre elle lui portent une no11rellc blcssurr.
Les méconlenls la prennrnl i1 pari ic dans lt•$

Cliché Giraudon.

Billet d'entrée dessi né par Coc111&gt;;
11011r les spectacles de MADA"E DE PO)tPADOrR,
· (Catine/ des Est:m1pes.)

libelles anonymes qui foisonnent; la Cour,
les salons, les rues, la chansonnent arec des
mols qui raillent et qui méprisent. Et madame
&lt;le Pompadour, douce ponrlant cl !Jonnr.

�r-

1t1STOR._1.Jl

pPrdra parloi~. r n ~on indignation. lo11lr do11el toute bonté: ll's murs dr la Dastillr
lui sembleront à pei~e assez épais ponr élouffrr la rnix des pamphlétaires.
l 1our la première fois, en cette lillrralu n'
tlandl'slinr, la personne de Louis X\' a sa
large part de~ sa rcasmes rl tles menaces. l_,~s
rslampes s'en mèlrnt; une de celles qur sa1s11
la poli,·P 111onlrr Ir Hoi pnrhai1H: par la mart i'ut·

~-- - - - - - - - - - - - - -- - - - - - - - - - - - - Louis XV
Tt\~ ,·ire-!' 11't' toil'nl pa~ C'ncor.(lirns tout )('or ,jo111·....
1

Tu rerras chscrur inslant ralcnli1· noire z,'ie
El soufllcr dans no;; cœurs une flamme rebelle :
Oc guerres sans succès fatiguant les Élats.
Tu fus sans généraux, lu seras ~ans sol,bts ...
Tu ne 1rom·e1·as plus des fünes assèz rilcs
Pour oser t,:lébrcr les prélendus exploits.
Et (·°f"~I pn111· 1·:1hl1u;•1·1•1· 1p1ïl rr ...t:" fi,,, F1·;l11t·ni... !. ..

ll'a11lres plaeal'(I,. 111oi11~ ùprrs C't plus rrninH'11:1., dfrNC'nl as~r7,('lai rr mPnl leu r ori l!ini'.

LES ClfASSE(DE F o:-.TAl:-.EBLE.\l: . -

quise el foucllé par les étrangers. Les auteurs
dr ces hardiessrs rrste11l incon nus, comm?
/ ils étairnl so11lenus el saurés par clrs proli'clions mystérieuse:; ..lamais pourtant le man~
L1'au des colporlc111·s n'abrita d'oulrnges aussi
riolcnls pour la pc1· orme rnyale, r111r la pr~phétic dont \'Oici quelqurs ,-rrs , enflammes
déjit par un espri t de rérnlulion :
Louis, dissipalet1r des Liens de le; sujcls,
.
Toi qui complcs les jours par les maux que lu fais,
Escla,·c d'tm minislre cl d'une femme ararc,
Louis, apprends le sort que le riel te prépare.
Si tu fus quelque temps l'objet dl) notre amour.

r~Ne~/1 de jE.\~·R\PTISTE ÜrDR\'. -

Le poète, qui flétrit Ir Roi endormi ,c dans Ir
srin de la hontr 1J , s'inclignr su rtout dr 1t,
roir (,pris d'une « fenimc obscure &gt;J . Si drs
,-rrc)Ps parlementairl'S so1·tent Ct·rtains pamphlels c1ui font songer aux « rnazarinadrs &gt;&gt;.
r:rsl en meillrnr endroit 'JUC se préparent lrs
« 'poissonnad es »les plus perôdes. )1. Berryrr.
lieutenant de policr, tout dévoué à la marquise, LraYcrse un jour la Grande Galerie de
Versailles; il est assailli par un groupe de
petits-maitres, qui lui demandent assez insolrmmenl quand il fera cesser toutes ces chansons horribles contre le Roi ; son prédécesseur,

damenl-ik f't•11 \1. d'.\rp;rn~on, nurail hit'n
su trournr lC's auteurs, tant il connaissait
Paris. Berryer les n'ga,rdc Jans les yeux c[
dit : « Je connais Paris. llessieurs. autant
qn ·o!l le puissr conmitrc; mais je ne connais
p~s Yer~aillrs ! &gt;) Lr,; hraux parlrnr, 11'0111
plus fjll'il piroucl tPI' ,111· IPurs talons ro11g-r,. ~
Depuis longlcrn ps. nrnda1 11r dr Pompadour
&lt;•~I pNsuatlfr . qu&lt;' \1. dr ~lr111repa~ C'SI lï1:-

(,1/115,!e de l"ersail/es.)

spiratrur drs lihrllrs. Quand elle pal'lc au Tloi,
lrs larmes aux yeux, de ers horreurs épo11Yantables, r llr i'11i nom 111r sans lu;silcr &lt;1 1,,
présid rnl de la l'alJri11uc &gt;) . Si Lo11lcs les chansous ne son t pas de lui, quelques couplets
s111·cment portent sa griOr. La marquise esl
crrtainr, tout au moins, qur sa hainr assnr,'
l'impunité à ceux qui les répandent. Elle pr{,lcnd mèmc qu'il cherche à l'empoisonner.
Aux sou pers des Cabinets, dcrnnt le Roi, elle
ne Yeu t manger de rien la première: les jours
mai&lt;rres, elle refuse arec affectation les mets
gras° préparés pour elle. La nuit, elle fait

ET .M.llD.llME DE P OMPADOUR. - -,

1·011ehr1·. il c·ôlt: dt• sa eliand1n'. 1111 d1i1·urg-i1'n drs mai'lrC'~srs d11 Hoi. - J1• IPs ai lo11j11111·s l'l'IIIIS a11 Hoi :;a11s 1p1 'elh• &lt;•Jl ,H'C&lt;ll'dl' la p•1·muni de conlrrpoisons. En c·c n,omcnl, son respectées, )ladame, de quelque espèce qu'elle;; m1ss1on. Rien n·arri,·c i1 lui qu'en passant
humeur est mauraise : clic est malade d'une f'11sse11/. » Lr soir mrme, chez la mar1:c!-Ja!r par elle. Les ralets et les grn~ de senice lui
prrtl'. dont on dit la cause à l'oreill1'. ri qur dr \ ïllars, comme on lui fail complimenl de sont déroués; rl'e lir:11 Ir reste de l'intérieur
son médecin Quesnay passe pour aroir pro- la helll' risile qu ïl a reçue : ,c Oui, dit-il, de par l'ambition 011 lïntérrl, par l'argent drs
\Orp1ir. Sa langueur, sa fü•11·r plaid!'nl iH&gt;111· la ma rquisr: f't'la l11 i porlrra malheur. J,, me• Pùris 011 la s1:du:·:io:1 C,ll'l"ssanl1' dr fr:-gi-ùc·c's .
Pli('. 1\11 reste, ces mines, ecs gémissrnwnls. so11rirns qur madan1r dr .\lai ll)· rinl a11ssi Jfo111111es, plarPs. rrc:cl it. 10111 rsl i1 l'llr: il
n·s acc11sations, i1 la lonµ-ur . fatiµ-u cnl Ir !loi.
mr roir deux jours aranl qur cl'ètre r·enrn)·fr 11 'r a fan•111· si minet' qui nr soil 11·nns111i~t'
JI nr saurni l &lt;"roirr :111 poison; mais cb pro- pour madame de ChMcauro11x. Crllr-ci, on p:ir S('S 111:1ins: rl personne n'osr plus cnnlr1·pos fort a11lhcntic1ucs l11i ont été rapporf(:s, ~ait qur jr l'ai &lt;'mpoisonnfr ! Je leur portr c:ir1-rr ses choix ni discuter ses décisions.
qui sont hicn d11 plus Yif espril dl' .\ lanl'epas ma lheur h toutes. )J Le propos, lcnu derant
Lr seul minislrr qui y prose encore et qui
d q11i, par malheu r, mor&lt;lcnl a11 point Ir plus
trcntr personnes, monte tout droi t aux Prt its s'y prépare, .\L d'.\rgcnson, ajonr11r lrs comsrnsililc de son amour-prnprr. li dira plus Cahinrls: on prélcnd q11r c'rsl celui qui ra plots à des Lemps pins faroraliles . La Cour
lard au n:111phin : (( J'ai l'té ind,dgt'nl Cl ,ù i dfrhainrr la foudre.
rient de rcccrnir une leçon de prudence qu i
pas _puni trop rite. Sachrz qnc .\1. de Ma11rrJamais, au 1·cstr, Louis \\' 11'a fait n,ei llru rc ne saurait être perdue. La &lt;&lt; dame )J, romnw
pns a rnérilé bien darantagc. )&gt;
rninr an ron1pngnon de sa jeunesse. Le ma lin on l'appelle, prend it pr(-se11L des manifre: de
En l'érité, le comte a abus{, d1• s:1 fortune : du 2:i aHil, au lcn'r, celui-ci esl élourdis- rrinc, a sou jour pour donner audience aux
il s'est fié plus que de raison à eclle longut' sanl, comme it l'ordinaire, d'anecdotes et de ambassadeurs, dit, ('Il parlant d'elle et &lt;lu
fam iliarité arec son maitre, à ce sentiment bons mols ; on n'écoute que lui, cl le Hoi. Roi : ,c .\'ous rerrong, n s'amuse it drs élid'èln' le premier ministre arrc qui Louis X\' gagué arec loul le monde par la gaieté du q11cllcs sérères, ne mel qu'un fauteu il chrz
cùt lraraillé cl du travail le plus facile. Comrne brillant parleur, rit à gorge déployée. )Iau- l'ile pom obliger les grands seigneurs il rester
on l'allaqur de préférence sur la marine, qui repas annonce &lt;[u'il ra, le soir, it la noce de debout. Ces airs 11'é1onncnl plus pr rso11m•,
n périclité entre ses mains, il compte se dé- rnademoiselfe de Maupeou, fille du Premier et, dans ce milieu courtisan, où l'éléga11C't'
ti•ll(lre par son éternel argument : ne lui Président. « Je vous ordonne de \'Ous bien des façons mas'quc la médiocrité clrs cœur~,
n-l-on pas toujours refusé les fonds indispen- direrlir, &gt;&gt; dit le Roi, qu i, de son càLé, clrcidr si quelques-uns se gardent encore le droit d,·
sables pour refaire les bàtimcnls, les ports, un voyage 11 La Celle, chez la rnarquisc. sourire, nul ne songe 11 protc~l&lt;'r ui il ~t'
les arsenaux? Soutenu par le parti dérol, par 11icbelieu esl parmi les familiers qui vont y plaindre.
la meilleure compagnie de Paris, par l'aOec- coucher avec lui. Le lendemain, a huit heures.
De quoi se plaindraiC'n l, au reste, les gens
lion d11 Dauphin et de la Reinr, il s'imagine le duc anivc 11 Paris, au Palais, pour assister de cour arisés, qui peu,·enl, par un complièlrl' indispensablP cl inrulnérable, el il s·esl à la grande séance du Parlement 011 doit èlrP ment birn Loumé, d6sarmer les prérnnlions
juré, par surc,·oil, &lt;lr prendre la rnranchc reçu Je maréchal de Belle-Isle. Son allur(• de la femme c't s'omrir le chemi11 drs prori~111· 111adan1r dl' Pompadour de son érhrc arec joyeuse frappe plusieurs person nes : &lt;I Rcgar- lablrs farenrs'! Ceux qui approchent le plus
111ada111r de Ch:'1l1'a111·oux.
cl!'z bien ~I. de Richelieu, dit q11elc1u'un: il a n1adamr dr Pompadour il celle époque de sa
~ladamc de Pompadour a lrouré en Hichc- l'nir d'un homme hors dr lui-mème. li doit rie s'accordent i1 di rr qu'elle nr mérilr pas la
lir11, ordinaircmrnl son adrrrsairr, 1111 allié y a,·oir qurlq11r chose su r .\I. rie Maur&lt;'pas. &gt;l hainr dont tant dt' pa111phlétairrs la ponri11n1 1endu. Crlui-C'i ne s·csl jamais réconcili&lt;1
Au mèmc moment, it Yrrsail b, le comlc suin•nl. D'aillrurs, Ir prince de Croy nous
arrr \fa11rcpas, qu 'il accuse de l'avoir éca rté d'Argenson. qui a été rrvrillé il cieux hrurrs fait comprendre pourquoi la Cour l'acrC'plr ~i
cl11 ministère, cl LoulP occnsion lui srmblr par un pli du Roi apporté de La Cellr, entrr aisémenl : r'est qu'on risqurrai l. r11 la perlionne pou r w•ngrr l'anciennr injure. Il a fait rhcz ~Jau repas. rc,·enn fort lard dr sa nocr. dan t, d'avoir hranronp plus mal : « Lr Hoi
passrr i1 la marqu ise un mémoi re trrs ren- Br ministrr /\ ministrr, on sr clerinc mt prr- ,([ail dissipé par srs rnyagrs conlinurls, où il
scig-rn1 &lt;"onlrc l'administration dr la marine. mirr rrgard. Ln lrllrr que remet &lt;l'Arg-rnson cherrhait il sr dislrairc cl oi, la marquise
.\uprè•s cl11 Roi, leurs propos sr fonl frho, rsl sèche ri de cp1rlq11es phrases sculrnwnl : n'oubliait ni soins ni dt:pemrs ponr cria. Elle
sans m11mr s'ètrr conrcrlrs. De chaque c·àlr, (&lt; \'os srr,·ices ne me romirnnrnt plus. \'ous était d'ailleurs honne, habi lr, rl. quand on
Louis XVentend murmurer les mèmcs dé11on- clonnerrz rolrc &lt;lrmission à ~f. de Saint-Flo- arai l parlé dr l'infülélité du !loi, tout le
cia1ions rl gronder les mèmes col1\rcs. [ n rentin. \'ous irez il Bourges: Pontchartrain monde s'était inlfressé pour clic, car, puisministre moins infalué clerinerail ec qu i sr cst trop près. \'ous ne rerrez 'JUC ,·otre famille. qu'il en fallait une, on était pins content de
passe, érrnlcrail le complot de la farnritc ou Poi nl de rPponse. ll Rarement disgràce fnt celle-là que des antres, don t on aurait craint
du moins sentirait qu 'il esL impossible de aussi cruellement signifiée. D'ailleurs, l'exil pis. Cc qu 'il y al'ait le plus i1 lui 1·eprorhe1·,
l'cmporlrr « sur 1111 ennrmi de celle esprce &gt;J : qui commence est de crux qui durent : lanl c'rtaient les dépenses considérables pour des
il ohtienclrait sa retraite, sans allendrc la dis- que Louis X\' viHa, M. de Maurepas ne riens et le dérangement que cela paraissait
grùcc, el Mposera:t le ponroir arec honnem. pourra reparaitre à \'ersailles et doua expier, mettre clan~ les finances. Toul le reslC' parlait
.\lalll'epns préfère s'amusci· du &lt;langer cl bra- ,·ingt-cinq années Jurant, le crime d'nroir eu sa faveu r : elle protégeait les arts ri rn
1·er Ir risq ur. li est loujours Ir prcmie1·, sans chansonné une f.worile.
géneral faisait du bien el point de mal. 1&gt;
qu'on sache comment, à connaitre l&lt;•s couIl faut garder ce poin t de rne, si l'on reul
plets nourC'a ux de ers chansons donl s'irrite
.\prrs aroit· porté ce grand coup, 1J1adame de apprécier aYec équi tr cc rôle de femme dans
le Roi: il les met sur le com plc de Richeliru Pompadour est bien, celle fois, en possession notre lùstoire. Le caractère de la marquise a
ou du duc cl'Ayen, qui, sans 111il doulr, n'en reconnue du pouvoir . Q11 ·elle en fasse rnlon- ,1té jugé li'Op souvent d'après les gens qui onl
~on t point incnpablrs; mais !'·est lui qui lcs lairemenl abus, personne 11c pourrait série11- eu à se plaind re d'elle. Bcruis, ponr qui elle
,·olporlr chez ses a111is cl lrs dit dP,·anl Lou! srmrnl Ir dire. Il est certnin qu'elle pense aux va enfin Lro111'rr une ambassade, qu'elle éli·1,, monde, mailrcs rl rn lC'ls. insoucianl d,·s intérrls&lt;lu lloi, el qu'elle souticntauprèsde lui,
Ye1·a ri détruira ensuite, dès fJ u 'il cessera
orPil11'S qui les froutcnl .
pour les postes et les honnrurs, ceux qu'elle d'ètrc docilr, lui rend it peu près seul 11nr
l' n mnlin, madame de Pompadour 1'11 prr- c-roiL les plus dignes de les obtenir. Ces p:ou- justice exempte de ressentiment : « La marson nc entre c-hcz lui, accom1Ja"n,:rde 111adaml' rernemenls de fal'oris n'ont pas dïnt,:rùt i1
quise n'avait aucun des grands Yiccs des
d'l~strades : &lt;' On ne dira pa~, J:t-rlle, crue faire de rnaul'ais choix et, parmi leurs erén- femmes ambitieuses; mais elle avait toutes
j'cnroie chercher les ministres; je Yicns les Lures, ce sont souvent les plus capables qu'ils les petites misères et la légèreté des femmes
cherchet· : » puis, brusquement : « Quand font a,,ancer, parce que seuls les plus capables
eniHécs de• leur figure et de la supériorité de
saurez-m us donc les au lems de ces chansons? les serrent bien. )Jais jamais crédit de maileur rsprit : elle faisait le mal sans être
- Quand je le saurai, Madame, je le dirai tresse n'a été plus grand que celui de la
méchante, el du bien par engouemenl ; son
au Hoi . - Yous failcs, 1fonsicur, peu de ras marquise. Aucun mémoire, aucun a,·is n'est ami tié était jalouse comme l'amou r. lrgrrP.

�_

111STOR,.1.Jl _ _ _ _ ___,- - -- - - - - -- - - - - - - - -- -~

Croi~~l', nudamc du Honrr, tluc dr Boufll('rs, fiec constan t de ses goùls. une l'ie nomadl' cl
marquis de Bauffrcmonl, duc de Broglie, un surmenage sans répit. On devine, en
prince de Croy, marquis de Pignatclli , duc quelques-unes de ses lettres, à quel point
de Chevreuse, duc de Chaulnes, duc de la clic préférerait une autre existence : &lt;, \'ous
Yafüère, marquis de Gontaul, duc de Riche- croyez que nous ne vo~•ageons plus, écrit-elle
lieu, madame la duchesse de Brancas, dur à la comtesse de Lu lzelbourg. \'ous vous
d'Aycn cl madame d'Estradcs; à une pclitr trompez, nous sommrs toujours en chemin :
lah!c étaient mr. de Laval cl de Beulï'on. Choisy, la Mucllc, Pctit-Ch.Heau [La Cellr]
Cr ,·oyagc étai t Lrrs gai. La marquise fut el certain Ermitage, près de la gril!P du
surloul lrès enjou.ie; clic n'aim:til aucun jeu Dragon, à Yersailles, oü je passe la moitié dl'
ma vie. Il a hui t toises de long sur cinq de
l'l jouait surtout pour polissonm' r r l ètre
CHAPITRE V
large,
cl rien au-dessus; j ugcz de sa beau té :
a sise .... Le Iloi faisait deux parties aprt•S
mais
j'y
suis seule ou al'ec le fioi et peu de
souper, car il aimait le gros jeu, et ll's jouait
Les voyages, les maisons, la famille.
monde;
ainsi
j'y suis heureuse. » Et un autrP
Lous très bien el très vite. cl il se couchait
jo11r, pour excuser un long silence don t celle
1
·ers
les
cleu.
1
:
heures.
C'est
ainsi
qu
'éta
it
la
La « fonction » que remplit madame dr
amie éloignée pourrait se plaindre, elle jcllr
Pompadour, el qui lui confère tant de pou- Yie de tous les petits châteaux. Après le cou- quelques lignes bien significati1·es : c, La l'ic
voir, ne va pas sans de grandes fatigues et cher, ,je rerins à Paris; il n'y a qu'un pas, que je mène est terrible; i, peine ai-je une
une prodigieuse &lt;lépense d'elle-mèmc. Pour car c'est l'endroi t où le fioi app1·ochc le plus rninule 11 moi. fiépétitions el représentations,
s'assurer une fidélité qui commence 11 faiblir, de sa capi tak. &gt;&gt;
Les pririlégiés, c1ui passaient ces aimabks cl deux fois la semaine royagcs continuels.
il lui faut se prèter 11 voyager sans cesse.
heures dans l'intimité rovalc, ne semblaienl tant au Pelit-Chàteau qu'à la Muette, etc.
L~:.iis X\' a un besoin de déplacer sa perpas se douter des hain~s qui s'amassaient Deroirs considérables el indispensables, Rcinr,
sonne cl de cbanger son borizon, où se révè!e
Dauphin, Dauphine... , trois filles, cieux inl'incurable malaise de son ennui. Plus encore conlrc l'autorité dans celle capitale toute rni- fantes ; jugez sï l est possible de respirer;
sine. Chaque année d'administration détescp1'autrcfois, il est toujours c&lt; par voie et par
plaignez-moi cl ne m'accusez pas. »
cbcmin n, et ne séjourne guère à Ycrsailles. table aggrarait les causes de ce malaise llnanC'est une vie Lerriblr, en elTct, ot.t toutes
A chac1uc instant, il part pour un des petits cier, cont re lef]ucl on ne luttait plus el &lt;]Ui lrs forces de l'espri t r l des nerfs &lt;loil'rnl
chùtraux, oü les courtisans le suivent par deYait. à la fin du siècle, emporter la monar- demeurer constamment tendues. Mais d',\1'l-(ronpes d'imités. 115 ont imag, né 1111 uniforme chiP. Le Roi, t'ntouré de flallems ou de gens ~enson rxagère, quand il rcrit, toujours par
spécial il chaqur ri:sidL•nce. qu'il faut obtenir timides, n'entendait, dans ces rù1nions de ouï-dire, il est rrai, que c&lt; la marquise chan~r
cln fioi le droi t de porter : it Choisy. par courtisans. que des paroles complaisantrs. chaque jour j11squ'i1 devrnir un squclr ttr: Ir
Son indolence, c, qui laissait tout aller »,
rxemplc, l'habit est vert. a,·cc un grand galon
n'était secouée pa1· nul aYis sfrieux. Les q·:cs- bas du visage est jaune r t desséché : pour la
d'or el un bordé; à Crécy, l'habit de mèmr
Lions du temps se traitaient par ces allusions gorgr. il n'en esl plus question ». La favoritr
couleur a un simple bordé cl des boulonnièr&lt;'s
restera jolie quelque temps encore; ses famid'or. Ces faveurs sont pour une \'ingtaine de légères 011l'espril tient lieu de bonnes raisons. liers, autant que ses peintres, nous l'allestent ;
Les pl us habiles s'ingéniaient à exciter les
familiers, rarement nommés deux fois dr
secrètes hostilités de leur maitre. Quand le cependant il n'est "igueur ni beauté qui puis e
suite; il n'y. a que la marquise qu i soil de
Parlement de Paris ra se mèler dr rappeler la résister aux excès d'une telle exislencr, d&lt;'
tout cl ne qtiiLLe jamais le maitre.
laquelle s'accommodr se11'. c l'extraordinain•
La l'ie du Roi dans les peLiLs cbàLcaux Cour aux économies nécessaires, il se lrourera s~ nté dP Louis XV.
quelqu'un, 11 la table où le Hoi jclle de gros
n'est racontée par pérsonne. Seul de Loule
celle réunion de grands seigneurs, le prince écus, pom dire : ,, Ilicnlùl Messieurs du ParPour le plaisir de faire un glorieux chemin
de Croy a pris la peine de fixer le somenir lement ne permellront plus i1 \'otre \lajcsté à ses côtés, plutôt que pour l'intéresser à la
que de jouer de pclils écus. 1&gt; On empoisonne
de fJUClqucs-unes de ces journées : n Je fis la
marine, qu'il esl toujours 11uest:on de rcconspo1ilesse à madame de Pompadour, écriL-il l'espd du fioi, tout le long du jour, par des ti tuer, m:idamc de Pompadour organise un
en mars 175 1, de lui demander à être des paroles semblables. Si madame de Pompa- royage du Hoi en :Xormanclie. Le déplacedour excelle, cc n'est pas elle cependant qui
royagcs cl, Je 7 mars, j'allai pour la prcm:èrc
ment rop l scmbl,, ~ans apparat. bien qu'une
fois passer la jpurnéc arec le fioi à la Mucllc. donne le ton.
énorme
dépense rn ré~ultr. Le fioi esl dans
Lorsque la politique apparait dans les
Jy vis les noureau.1: ou1Tages; les trois bcatt.1:
1111 « \"is-à-\'iS », arec un seul courlisan:
salons cl les souterrains sont superbes; le enlreliens de l'entourage, on n'en ,·oil que les suirent une berline pour quatre dames, unl'
reslc, peu de chose; on faisait une terrasse cl petits cotés : mécontentements de personnes seconde berline rl une gondole à six. )lais
une angmenlaL;on vers le Bois. On y vil'ail ou rivalités dr corps. Les grn\'CS agital1ons Lous les services de bouche et autres, qui
a1·cc beaucoup de liber:é. Il y avait un grand du Clergé cl du Parlement ne sont ici que demandent un personnel considérable, ont
diner, mais le souper était le pins considé- batailles cnlre clercs et rob:ns : la Yolonlé du pris les dcrnnts cl allendent Sa Majesté au
rable, élanl le repas du Roi. li se promenait , fioi saura les mettre à la raison. Les hommes HaHe. On part de Crécy. en chassant le long
s'il faisait beau, ou jouait dans le salon après de cour ne sonl point en étal de comprend re du chemin, dans la forèt de Jlreux; on \'a
diner. Ensu!LC il trarnillail ou lenail conseil. les conséq ucnces de ces crises qui se pro- prendl'C les voiturcs à la porte cl u chàtcau
longcnl, ni de redouter la rérnlte des esprits
A huit heures cl demie, tout le monde se
coutre les abus dont ils profitent. C'est encorr d'Anel. oi1 la vieille dtlchesse du )faine l'icnl
rassemblait au salon ; il venaiL l' jouer; à
faire sa cour, cl l'on arrive à la nuit close.
neuf heures, on. soupait à une Lrès grande un des leurs, M. de Croy, qui en fait l'aveu : pat· les arenues ill uminées, au château dt•
table à dix . C'était M. le Premier, gourcrncur &lt;( On ne parle point, à la Cour, des grande~ Nararre. C'est un des plus bcau .1: domaines
de la Muette, qu i scnait le fioi el'le nourris- affaires qui font tan t de bruit partout ail- du pays normand, el le duc de Bouillon y a
sait, les dépenses du Lota! élanl passées sur leurs. &gt;&gt; Non que le Roi n'en soit quelc1uefois préparé une réccpl:on somptueuse. Le !loi
troublé, mais il s'étourdit ; et la favorite n'a
le compte qu'il en donnait. Nous étions cc
pas de soin pins attentif, à celle premièrr l'isite les jardins des~inés par Le No_Lrc, sr
jour-là à Lalllc, à prendre du fioi par sa
époque de leur liaison, que d'écarter de lui promène en calècbc dans la forêt d'Evreux,
gauche : le Hoi, madame la marquise de
assiste 11 une· chasse, el repart de nuit pour •
Pompadour, prince de Soubise, duc de des préoccupations qui le lui disputent.
Elle apporle à celte œmTc intéressée un entrer à Rouen sur les buit hem es du matin.
Luxembourg, marquis d'Armentières, mardévouement et une persévérance qu ·on vou- On ne fait que traverser la ville, dont les rues
quis de Voyer, comte d'Estrées, prince de
drait voir mieux appliqués. Elle achl-Lc ses sont tendues magnifiquement et où la popula'J'ure·nne, cGmte de Maillebois, marquis de
hemrs d'intimité el d'abandon par un sacri- tion acclame le fioi. li s'arrèlc sculcmcnl pour
Soarc!i~.,, marqnis de Choiseul. comte de

inconstante comme lui, el jamais assu1-ér. i&gt;
A les bien lire, il semble que ces lignes
&lt;léfinissent moins une femme f]UC toutes les
femmes. En les applil]uanl à madame de
Pompadour, on en doit conclure seulement
qu ·clic fut femme au degré suprème, el cette
simple ohserl'ation sert peut-ètre 11 expliquer
srs qualités, srs imuffisancrs, srs µ: ràces r i
srs laihlrss,•s.

s

�Napoléon et les Femmes
par

FRÉDÉRIC MASSON, de l'Académie française

Madame Walewska.
~

L1' ,,.,. ja1niPr 1807, l'Emprrr11r, 1('t1an1
dP P11lsl1wk rt s1' rt'ndanl it \'ar,ol'ir, s·arr1\II'
1111 in,tanl ponr ('hangrr dP dwrn11x i1 la porlt•
dt• la pt•lil&lt;' , ill1• dt• llroni1•. l'n&lt;' fou lP r allt'nd
lt• lil11:ralt•nr dt• la Polo;,;nr, unr fouit• ·,•nthousia,11• l'i hurlanlt• qni, d1•s qu&lt;' la 1oilt1l'l'
impt:rialt• l'St t'n 1111•, ,&lt;' prfripilt•. La ,oilur&lt;'
s'arrt\lt': nn olfü·i1•r µ,:nfra l. lluro!', &lt;'Il dl',t·1•nd Pl S&lt;' fait pla1·1• j11sq11'i1 la 111aison d,,
pn,11• ..\11 uw11wnt 011 il y p1;11i•lrt•, il t'lll1•11d
d,•~ t'l'i&lt; d,;st•sp,:r,:s. il ,oit d1•s mains )p1frs
qui Il• , upplit'lll, t'I 111w rnix lui dil t•n frant:tis : &lt;&lt; .\h ! mo11, i1•11 r, 1ir1•z-no11s dïl"i Pl
lai1t•s1pH'jl' p11i,"' l't•nlrnoirun ,rul in,lanl ! i1
Il s·arr,111': 1·t• ,ont dt•n, li•rnnu•;: du mo11d1•
p1•rd11t•s dans 1·t1ll1• 11111llil11dl' dt• pn)s:rns 1•1
11"0111 ril'r,. L'un!'. f"t•ll1• qni , it•11L dl' lni
a1lrP,,1•r la paroi&lt;', s1•111hh' 11111• Pnl'anl : 1'111'
t•&lt;I 101111• hlmul r, a11·t· dt•s µrands ~Pll\ hl1•11s
lri•s 11a'd's Pl lri•s ll'nd rPs, qni hrillPnl rn t·l'
111111111•nt 1·111111111• 11'1111 d1;)ir1• ,al"d. , a )1t'i1ll
lri·, tint'. rnst• d'11111• t'rnkhrur dt• l'Mt' 1l11\
t•st 10111 1•111po11q1rt:I' par la limidilt:. ,b st'z
pt•litl' d,, 1aill1•. mais 111rrwillt•11srn11•nl pri,1•,
, i ~onplr PL ~ ond11bn1t• q11'1•1l1• 1•,1 la gr:\rr
111111111', rll&lt;' rst 1·èl 111' lri•s , irnplr11wnt. roilli:e
d'un 1"hap&lt;'at1 somlirc it grand ,oil&lt;' noir.
ll11r0(· a 111 10111 d'nn toup d'œil ; il d,:g-aµ1•
Il', dt-11x t't'mllH'S. ri offrant la maiu i1 la
lil1111dt•, il la !'onduiL i1 la porlit-.n• dt&gt; la 1oi1t1r1•. &lt;1 Sin•, dit-il i1 7'apolfon, 1oypz 1·Plle
1p1i a lira11: tous lt•s dang1•rs dl' la fouit' p1111r
\'OtlS. ))

1:Empr r1•111· ùt1• son rlrnpr:rn, l'i. s1• pt•nc:hanl ,rrs la dam&lt;•, 1·ommrnt·1• i, lni parll'r:
mais Pllr, &lt;·ommr inspir,:r, épl'rd111• ri affolfr
pnr l1•s S('ntimrnts qui l'agilt•nt, dans um•
snrl r d1• tr:rnsport, dit-rllP rll1'-n1t1n1r. nr lui
lai,st' point a&lt;"hr11'1' sa phras1•. « Soyrz Ir
bi1•111,•nu, millt• fois Ir hirnl'l'nu sur nolrt'
LPrrr ! s'frrir-1-rlll•. l1i1•n dl' &lt;·&lt;' qui' nous fr•rons 1w rPndra d'un&lt;' faron a,srz é1wrgiq11r
l1•s s1•111inwnls 11111• nous portons i1 min' p1•rsonnr. ni Ir plai, ir q11r 11ous al'ons i1 rn11s
rnir 1'1111IPr I&lt;' sol d!• l'rllr palril' qui 11111s
alll'1ul pour st• r1•lt•11•r! 1&gt;
Prndanl q11'rllt• jrllr rrs mots d'unr l'Oix
li:tlPlanlr. ~apolron la rr~ardr atlrntil'r mrnt.
li prP11d 1111 hnuq11t'l qu'i l a d:in,; la rnilur1• ,,,
I,• lui pr,:,t•ntc: 11 CardPz-lt•, lui dil-il. 1·on1111t•

garnnl 111• nu•s lionm•~ inll•nlions. Xo11s nous
r1'1t'1'1'nn, il \"arsm iP. j1• l't•sphr, l'L jl' n:1-bllll'rai nn nwrt·i dr 1olrP IJ&lt;'IIP ho,u·hr. n
ll11ro1· a r1•pris sa pla,·r aupr1•s dl' l'Emflt'l't'III": la rnitnrt• s'rloign&lt;' rapidrnwnt, r i.
q11Pl1pu' lr111ps r1worl'. par la pnrtihr, on
,oil s·a~ilrr rn 111ani1•r1' dl' salul lt• !'hapt•:in
d1• X:1pol,:011.
C1•1ll' jr11nr l',•mmr s1• nnmnrnit Marir \\"alrwsk:t. EIIPriait 11fr La1·zin,k:t; 11"11nr l'amil11•
ant'i1•1111P, mais tri•s p:11111'1', dt• pins sing11li1•r1•m1•nl 110111l11·1•nsr : si, r nfan ls. )1. Lat'zinski 1:1ant mort IMsq111• sa lilll' )laril' él:iil
Plll'Or&lt;' 1•11 lias :\gr, sa 11'1111', tnnl &lt;l&lt;·1·11 pfr i,
f'airr 1:1loir lt• lrt•s prlit dornainl' 1111i t'ons1il11ail )pur forlmw. al':tit mis st•s till,•s ('Il p1•11sio11. 1':llrs arnirnt appris un 1wn dt• français
l'i d'al1Pma11d, un prn dl' m11siq11r ri dr dansP.
.\ q11inz11 ans l'L dt'mi. )l:iri1• étail rr1·t•111u• i,
la maison malt•rnl'IIP, nu:diocrl'mr nl sal'anl&lt;',
mais parl'aill'lllt'lll t'h:islt' t'l 11·a~a11L t'll son
1·0•111· 1p11• dt'll\ passions : la rPli;!iOn rt la patri1•. l,'amn11 r qu't•llr a,ait ponr son lliP11
n'ti1:1i1 hala111"r 1•11 Plll' q11P par l'amour q11'!'ll1'
pro1'1•~sail pour ,on pa~~- C't:tail lit l1•s nwhil1•s
1111iq111•s dl' sa , i1•. l'l, pour la sortir d1• son
1"aral'li'•rr, d't1111• do11r1•11r ordinairrmr11I sans
r1:pliq11t', il sulfüait dt• lui dirt• q11°t'lll' 1:po11st•r:1il nn llus,P 011 1111 Prussit•n, 1111 1•1111r111i
dl' ~a nation, St'hisma liq nr ou protl'stanl.
.\ tll'i nr &lt;•sl-l'llr rrnln:e l'lwz sa mrr1• q11 r,
it la suilr M 1·ir!'onstaners sin~ufü•rrs, dl'm
grands partis SI' présrntrnt rn tm\mr tl'mps
pour Pllr. r l )lmr Larzinska lui signiti1•
q11°l'll1• doil t'hoisir l'un 011 l'aulrr d1• &lt;'&lt;'S pr,:Ll'ndants irn•spfrés: l'un r;:I un jrunr homm&lt;'
eharman t, qu i a toul ponr plairr &lt;'L qni lui
agrfr an pr1•mil'I' 1·oup d"œil. li rsl protligil't1s1•111rnl rir!H'. forl hit•n nr, nwrl'l'i llrus1'm&lt;'nL
lw:111, mai, il ,•st l\11ss1·: il l'SL 11• fils d'un d!'s
g,:néranx qn i onl Il' plus durrrnrnl opprinll:
la Polognl' . .lamais 1'111' Ill' consrntira it d!'l'Pllir
sa l'enunr.
.\lors, il f:tul hirn ar&lt;'rptrr l'autrr, lt• Yil'nx
.\ naslasr Colonnn di- \\'alcwirr-\\'all'wski. Il a
soixan11•-dix a11s, il rsl wuf pour la SPl'm1de
lois, rl l'aînr th' s1•s prlits t'nt':ints a 1wul' ans
dt• plus q11r Mat·ir. ~ïimporlr ! il rst Irè•s rirhr:
dans rr pays qu'habilrnt lrs Larzinski, il l'SL
le srignrur, rrl ui qui lirnl loutrs lrs trrrrs,
qui a /p rh:Hrau . qui donnr la loi. qui sl'11l
r&lt;'roil ll's 1oisins pamrrs ri lr111· offl•p à di,wr.
Il a l:it: t'hnmht'llan du f1•11 roi: il porte sur

son hahil. nu\ grands jour::. lt• cordon hlrn
dt• 1'01·drr dl- l'.\igll' hlanc. 11 rst Ir t'IH'f
d lllll' d1•s plus ill11slr1'S maisons d1• Polog,w,
unr maison qui authrnli1p1r111rnt S&lt;' rallarllt'
aux Colonna 1lt• Hnntl', porlr lrs 1111\mrs arnws.
1•1 qui, par suitr, passr t'll a1wirn11rlt: tn111t•s
b familll•s du l\o~aumr rl dl' la l\r puhliq11t'.
Comnwnl )rmr Lal'zinska Ill' s·,:prrndrait-dle
pas d'1111 Lt•I gPndr1' ? Marit' n'rssair nu\111r
point d1• résislrr &lt;'Il fa&lt;·1•, car, it la prrmi1•r&lt;'
oltj&lt;•l'lion 1ru'l'lll' a faill•, il a 1:tr r,:pondn
d'un&lt;' manii·r&lt;' frappantr, mais rllr lomhP
rnalad1• d'11nr fürr!' in llam111atoirP qui la lirnl
q11alrr mois rnlirrs rntrr la l'i!' l't la morl. .\
1wirn' t·11111a lt•s&lt;·1•nll'. on la 111i•1w 11 l'antPI.
Trois ann1;l's s1' pass1•nl, oi, la jrunr
1'1•111ml', sonffrPIPnsr,, il tians er eh:tlran solilairl' tlt• \\ al1'11 in•. pui,anl u11iq11Pm&lt;•nt ~l's
t"Onsnla1io11s tian, une piélt; qui s'p,alll' ehaqn&lt;' jo11 r. Enfin, 1•1lr dp1·i1•nl 1'1ir1•i11Lt'. t•IIP a
1111 tils. Toul s1' raninw pour Pllr : 1:1·sl son
fil~ ci11i r1•1·ommrn&lt;·Pra sa ,ir 111anqm:l', 1111i
:rnra droit au lionhrnr ,p1'pl11' 11'a point
oli1t•1111. Mais c·&lt;•Lrnfanl , faud ra-1-il dont· q 11 'il
1i11•, ('01111111' t•l11•. ;,Ill' 11111' lr1•r,• atlllf''\l;I' ()lli
1ù•sl pins llll!' patrir'/ famlra-t-i l' quïl s11hissr. 1·01111Hl' t•ll1', la s1'rl'i1i1d1', r i 1111ïl nwndit• du l'ainq111•11r, l'OllllllC a f:t iLsou pi•r1•, ,&lt;•s
tilrt•s rl srs l,iPns? Eli&lt;• H' lll qn&lt;' ~on fils soit
1111 Polonais l'i 1111 hom mr lihr,•. 1•1 pour rPla
q1u' la Pologn&lt;' se rl'IPl'l' ri sr drlil'r1•.
Crl11i qui l'ienl 1l'ah:1Ltrr l'.\nlril'hr, l'L qui
d,:jit i1 .\ nsll'rlilz s"t•sl 111rs11rr arer la l\11ssil',
rn sr hN1rlrr à la Prnss1• r t il sps allirs.
X:ipolt:on PSL l':uhrrsairr prn1 id1•nti1•l d!'s
p11issan1·1•s t·o-parlagranlrs: don!' il &lt;·sl l"ami.
1t, ~am1•nr drsil(nt: dl• la Pologne. Il sr nwt
en rnardw, il rnarq nr t'ha1·11nt' dr sl's ,:1:ip1·s
d'un nom dr 1idoirr, il dissipl' commt' 1111&lt;'
fanL1smagorir ,ainr l'ar1111:r prussicnnl', il
rntrr 11 U&lt;•rlin. il app roehr drs frnnlirrrs dt•
l'a11t'it'll ropu111r; alors, 1" t'St une Îlrll'P. qui
s·Pmparl' dl' tons, tl'Pllr surtout, 11nr Îlrll'r
d"t•nthousia,mr rl ct·a1tcntr. Walrwil'r l'St
loin dl's no11rrlll's : oi, rn a11ra-l-rll1•, sinon it
Yar:-ol'id Son mari, &lt;p1i csl patriolP lui aussi
- q,ti nr 1'1•st alors'! - l11i propost• d'y ,·rnir.
lis arri rcnt, ils s'installrnl. La maison rsl
montl;C' sur un pird ronvrnalilt', (•a r il faut
trnir son rang ri il f:tnl qnc la jennr f,,mnw
fas~r son rntrrr dans Il' mondr. Ellr qui sent
rr qni lui manq11r. qni crainl dr fairr drs
fa11l1'S &lt;'Il parian! fran('ais, qui rsl Limidr Pt
,w ~,• srnt 11111 appui ui de famille ni d&lt;' rcla0

0

�_ _ 1f1STO'Jt1.ll

---------------------------~------------~

la tendre comédienne, et le reste de leur
l"a"son fut troublé. Je ne parlerai pas de son
départ pour le duché de Courlande qu'il
allait rerendiquer, de la génfrosité d'Adrienne
monnayant Lous scs1 bijoux el ses titres pour
solder celle expédition malheureuse, du retour
de Maurice, et des souffrances qu'il infligea i1
sa mallresse par ses intrigues à l'hotel de
Bouillon et it !'Opéra, non plus que de la fin
tragicrue cl inexpliquée de celle paunc maitresse, bien qu'il y ait dans son empoisonnement probable par la duchesse de Bouillon
des circonstances fort singulières.
?\ous n'avons pas de lellres d'amour d'.\.dricnnc Lecouvreur, mais nous avons ses
lettres à un amoureux, cl clics sont exquises'·
D'Argenlal l'aimait passionnément. Rien de
t:e qui séduit les femmes ne lui manquait.
.\ d1·ienne, arant de connaitre Maurice de Saxe,
ne passait point, malgré une grande ré~cne,
pour une vertu farouche. li lui plai~ail par
son caractère loyal el son esprit. Cependant
clic ne lui céda jamais el s'ingénia à le garder
pour ami . Elle déploie toutes ses grâces pour
le retenir, pour l'envelopper de tendresse.
Elle l'a sure que le doux sentiment qu'elle a
pour lui esl plus profond et durable que ce
passions déréglées, promptes it naitre cl il
mourir. Elle souffre de le voir malheureux,
et ne peut consentir i1 le perdre. Cc conflit
est très féminin. La pau1Tc comédienne a
déjà b~aucoup souOcrl de !"amour : son cœur
a été caressé el brisé. Celle affection admi1:a&amp;lc qu'elle rencontre chez d'Argcntal, elle
ne mut point l'éloigner. (( ~e vous lassez ni
d'è~re sage, ni de m'aimer, n - écrit-elle.
ttrc aimé, cela est doux, même si l'on
n'aime pas; c'est un sentiment qu'on ressent
soi-même, par une délicate affinité. Elle lui
demande de l'aimer jusqu'it la mort, ajoutant
que cc ne sera pas b:en long. ))éjà malade,
clic a de somb1:cs présages, et cc sont lit
choses faites pour touthcr un cœur sensible.
Oui, son amitié pour d'.\.rgcntal est un des
plus déliéicux sentiments d'égoïsme lluc l'his1. /,cltrcs 1/".-ldrieune Lcco1w,·e1t1· (l'ion, étlit. ).

Loire nous offre. Elle a des trouvailles de Lendresse pour ensommcillcr la peine de l'amoureux : (( Soyez mon ami, j'en suis digne,
- dit-clic dans une lettre lJU'il faudrait citer
tout entière, - mais choisissez pour maitresse
un cœur tout neuf: qu'elle ne soit pas encore
rercnue de celle heureuse confiance qui rend
tout si beau: qu'elle n'ait été ni trahie, ni
quittée ; qu 'clic rnus croie tel que YOUS èles,
cl tous les hommes tels que rnus; qu'elle soit
jeune et assez forte, elle en aura moins d'humeur. Enfin r1u'rllc 1·ous procure celle félicité
que j"aurais eue si je n'avais jamais aimé que
vous, el que YOIIS m'eussiez aimée autant que
1·ous en èles capable et que vous auriez dû
me plaire. l&gt; L'homme r1ui sait inspirer ce
scnlimcnt cl le comprendre esl un cœur
désintéressé et courageux, car il faut une
étrange l1nergic 1t un amoureux pour se plier
à cc caprice de femme. 0'.A.rgental al'ail des
compensations arec la Pcllissicr de !"Opéra,
mais cela ne console point. li fut l'ami d'Adrienne jusqu'à sa mort, comme clic le désirait, et mème par dt&gt;là la mort ; elle lui légua
to11s ses biens qu'elle ne pomait laisser à
ses deux filles nalurcllcs, afin qu'i l les transmit à celles-ci, cl c·c lrgs, qui était &lt;n réalité un fidéicommi~, valut encore au pauvre d'.\rgcntal un procès aYcc la famille
Lccou1·1·cu1·, el toutes sortes de tracasseries,
sans compter le jngcmc:nl sérèrc du monde.
L'ami tié des femmes coi1tc cher. Mais pcutèlrc l'amoureux éconduit connut-il certains
recoins délicats du cœur d".\driennc que le
comte de Saxe, un pru dragon dans ses
rapports al'ec le st&gt;:rn, ne sut pas découl'rir. La présence des femmes, leurs façons
de sentir, de penser, la grùcc de leurs grstcs,
- tout ce qui s'appelle le charme, et qui est
physir1uc et immatériel cn~cmble, - de subtils dilettantes aimrnt à le respirer sans y
toucher, le préfèrent peut-èlrc aux care&gt;sses
et se contentent pour celles-ci de la banalité.
Demandez à Sainte-Beuve, très versé dans la
casuistique sentimentale....
Pont-de-Ycyle, frère de J" .\ rgcntal (nous

ne sortons pas de l'hotcl de Ferriol), fnt lié
a rcc Mme du Oeffant : une liaison correcte,
de gens du monde. Cn jour quïls rappela;ent
le passé, sans entrain el sans amcrtumr,
~Ime du Dcffanl dit à son ancien amant, demeuré son ami : - Xous ne nous sommes
ccpc!')dant jamais disputés, comme en ont
coutume les amoureux. - En effet. - C'est
peut-être que nous ne nous sommes jamais
réellement aimés. - .Je le croirais, dil cn~orc
Pont-de-Veyle arec son fin sourire.
Celle femme de tant d'esprit, qui ,\l'ait
commencé par séduire le Régent et continué
par une suite nombreuse, expia ses plaisirs
par l'amour même. Sur le tard, à soixantedix ans, elle conçut pour l'Anglais Walpole
une amitié toute amoureuse. C"esl une grande
· pitié de lire sa correspondance : clic exhibe
des sourires fardés cl des gràces fanées, se
fail &lt;njouéc et drolctte pour dégeler cc britannique morceau de glace. On dirait ce~ clowns
lJUI font des cabrioles el dont les faces pàles
érnqucnl la mort. Des réOexions tristes lui
l'ienncnt sur cc monde pour lequel clic a l"écu
et don t elle comprend soudain le vide éclatant.
Sa tendresse l'a.mène à rétléchir : c'est le
propre des sentiments 1Tais. Ocrant le néant
de sa Yic fasipée, elle eonnait l'ennui. Et il
n'est pas rare, dans celle société fringante du
xv111° siècle, de rencontrer ces plaintes de
mondaines la ses de leur vie trop divertie,
soupirant après la solitude cl la passion qui
leur eussent permis de se sentir vine, de
manifester leur énergie au lieu de la gaspiller
en menues frivolités.
Walpole n'est pas · fatilc à apwivoiser.
Mme du Deffant pleure de nairs larmes
qu'elle tùche de cacher. Toulc vieille qu'elle
est, son chagrin n'est pas divertissant. El
l'on est tenté de préférer celle tend~csse hors
d'àgc it l'habileté de Walpole qui pratiq ue
l'amitié utilitaire et profite de tout !"esprit de
la l'ieillc femme pour connaitre les noul"&lt;~lles
cl" la cour et de la rillr.
Et l'Oici que l'hùtcl de Ferriol nous a Lrré
tous ses secrets.
Ik:mY J3ORDEACX.

mais non gratuits, car la réputation de celui
à qui l'on en impose la charge en paye chèrement les intérêts. Sieyès pourtant ne craignai~
Les « mots » de Sieyès
pas de repasser sm ces particularités supposées et parasites de son existence politique; il
les réfntait sans humeur.
(( li revenai t avec quel&lt;1ue plaisir, dit
On a prêté i1 l'abbé Maury, sinon plus d'esprit qu'il n'en eut, du moins plus· de mols Saintc-Beme, sur ses anciens jours, et y recqu'il n'en dit; d-! même pour l'abbé Sieyès, tifiait quelques points de récits qui appartiendont le laconisme proverbial est presque dcrnnu nent à l'histoire.
&lt;( Le premier, disait-il, qui a crié Vive la
du baYardage, tant le mensonge l'a fait parler
((
nation!
et cela étonna bien alors, cc fut
dans l'histoire. Ce qu'il y a de pis, c'est que
souYent il n'a gagné que de l'odieux à tous (( moi. ll
&lt;( Il niait avoir prononcé les paroles qu'on
ces mols supposés.
Son fameux vote au jugement de LouisXVl : lui prête après le 18 brumaire : (( Messieurs,
La mort sans phrase, est un des prêts que &lt;( nous avons un mc;îll'e; ce jeune homme
l'esprit des nomellistes ou des folliculaires &lt;( fait tout, peut tout, et veut tout. n Le
s'est trop empressé de lui faire; p1·èts forcés, mot, d'aillcur~, est beau et digne d'avoir été

prononcé. Mais il dit seulement à Donapartc,
qui lui demandait pourquoi il ne voulait pas
rester consul avec lui, et qui insistait à lui
offt·i1· celle seconde place : &lt;( li ne s'agit pas
&lt;( de consuls, cl je ne Yeux pas ètrc vot re
(( aide de camp. ll
Il niait aussi avoir prononcé, dans le jugement de Louis XVI, cc fameux mot: La mort
sans phrase; il dit seulement, ce qui est
beaucoup trop : La mort. Il supposait que
quelqu'un s'étant enquis de son vote, on aurait répondu : Il a voté la mort sans phrase,
cc qui a passé ensuite pour son vote textuel.
Il sïndignait qu'on att ribuàl à ce mot :
J"ai vécu, qu'il aYail dit pour résumer sa
conduite sous la Terreur, un sens d'égoïsme
et d'insensibilité quïl n'y avait pas mis.
ÈDOUARD

FOCR\'IER.

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
~

Une Pompadour impériale
Par Frédéric LOLIÉE.

La Comtesse de Castiglione

Si rraiment la beauté doit être regardée
comme le don souverain, l'épanouissPment le
plus enviable de l'ètre dans la lumière et
l'harmonie, c'est à Mme de Castiglione,
l'impeccable, la (( divine l&gt;, que revient la
couronne parmi les charmeuses du second
Empire; car, l'accord de tous les
yeux la lui arnit décernée, admirateurs ou jaloux.
Sur la fin de ses jours, la célèbre comtesse s'était enveloppée de
beaucoup de mystère. Et le zèle
de ses derniers amis l'aidait à s'y
renfermer. Mais on aura beau 1·oilcr
d"ombre les portraits de Mme de
Castiglione, enchâsser religieusement les reliques de sa turbulente
existence, dérober au profond des
tiroirs les quelques bribes de paperasses échappées à l'autodafé général, qui consuma tout cc qu'on put
trou,·er d'cllè, au lcndem'.lin de sa
mort. .. les curieux ne se lasseront
pas. Il faudra bien savoir quand
même cc que fut, au réel cl tout
entière, l'amie des rois, la conseillère
des princes, la secrète ambassadrice
ol'ficicuse, appelée comtess~ \'cra~is-Castiglione.
C'était inévitahlc : fa ute de documents, on a eolporté it son sujet
p~u~,de st'.ppositions hasardées que
d afllrmalwns positives. Il s'est répandu, de dl'Oite cl de gauche,
autant d'inexactitudes que d'anecdotes, et cela en prenan t les choses
depuis l'œuf, c'est-à-di re dès le
début de sa vie, à sa naissance.
Des souvenirs personnels, qui
nous ont été confiés, des fra gments
~c ses lettres et de ses papiers intimes passés fortuitement entre nos
mains, enfin les reliquiœ que nous
tenons d'elle, indirectement, par l'entremise
du plus constant de ses amis : le o-énéral Estancelin, \'Ont nous permettre de re~saisir dans
sa pleine exactitude cette physionomie si capliYan~e, de~u,eurée c?p.endant, jusqu'à ce jour,
quoique celebre, ,·01lee d'ombre, énigmatiriuc
et mal connue.

Elle oul'l'il ks yeux en 1840, d'après
d'lderille, en 1845, suirnnl elle, et le
22 mars f85 5, selon les actes authentiques,
et fit ses premiers pas dans un très authentique palais, le palais des Oldoïni · el ce
. de son imao-ination,
'
n' est crue par un JCU
en
0
quète d'exemples notoires sur Jes reYircmcnts de la fortune, qu'un iugénieux romancier I l'a fait naitre dans une petite ferme, où, fillette, on l'aurait chargée, pour

LA CmtTESSE DE CASTIGLIOSE.

son plaisir, de mener les bêles aux champs.
Virginie Oldoïni, mariée au comte François
Verasis-Castiglio!le, qui fut chef de caLinet et
premier écuyer de Sa Majesté pi~montaise,
était de bonne extraction florentine. Sa mère
possédait de nature la gràce, le charme,
1. llcnri de R&lt;'·gnier, Le Mariage de mi1111il.

l'élégance. EUe aYait une santé fragile : on la
perdit de bonne heure. A1•ec l'insouciance de
caractère qui lui était propre, son père, Je
marquis Oldoï11i,
. supporta le deuil assez Jécrè0
rement; et, 1aJSSant au grand-père de l'enfant,
le célèbre arocat et jurisconsulte toscan Lamporecchi, les so;ns d"une éducation difûcile
il continua, comme attaché d'ambassade, ~
promener ses pas, je dirais aussi ses 0o-oûts
. 1es, a' trarers l' Europe.
f rrvo
Toute jeune, elle avait été fort
adulée, sous le regard maternel.
On l'éleva dans le luxe cl la satisfaction prompte cl complète de tous
ses désirs.
Dès l'adolescence, elle parut désignée aux hasards d'une vie orageuse et passionnée. Elle était de
celles que Saint-Si11ton disait nées
pour faire, de par le monde, les
plus grands désordres d'amour, et
qui, au delà de la rie, gardent encore leurs chevaliers, leurs enthousiastes. A douze ans, elle était aussi
grande et aussi belle qu'eUe le fut
il vingt. Peu de mois après ce douzième anniversaire, elle a l'ait sa loo-c
pom elle, à la Pergola, où son r:gard lumineux, les promesses de
sa taillr, les lieurs de pourpre ~cmées dans sa brune chevelure et
~.on atl!tude assuré~ fo~çaient dt~i1
1allent1on. Le brwl d une si rare
perfection s'était rrpandu dans tout
Florence. Cn murmure llallem suil'ail sa trace aux (( Cascinc l&gt; 2• Elle
del'in_t l'idole de la Yilie artistiqt:c
cl pa1enne.
•
Yirgioic, appelée dans lïntimilé
Nicchia, n'arnit pas quinze ans sonnés qu'on avait plusieurs fois solli_cilé sa main. A la suite de quelles
circonstances on l'accorda au comte
de Castiglione, l'histoire m'en a été
contée par Mme \'alewska, qui n'y
fut pas étrangère.
Alors que le comte Valewski était
amb~s~adeu_r à_ Londres? e~ mème temps que
le mm1stre italien Azeglio, il y arait réception,
un soir de l'hi1·er de 1854, chez la duchesse
d'JnYerness, parente de la reine. Dans l'assistan&lt;:t, entre les habits noirs, on remarquait
un Jeune Italien de fort jolie prestance et de
2. Pl'orncnad,• lie Florence.

�111STOR..1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - --:---J
« - Qu'importe! lui répondait-il, 1·ous ne ensemble, en voiL11rc, cl que, la conrnrsalion
bonne mine, le comlc de Casliglione. li se
m'aimerez
jamais, soit! Mais j'aurai l'orgueil ayant pris un Lolll' aimable, il la cropil
Lrouvail aux colés des ambassadeurs de France
d',woir
la
plus
helle parmi les femmes de mieux disposée qu'a l'ordinaire, il avait saisi
cl d'Italie. On Ycnait de danser. El parmi
l'occasion rare pour jeter l'adresse de sa
mon
temps.
l&gt;
tant de gracieuses femmes réunies, épaules et
Il pap à son prix, c'est-à-dire chèrement, mère au cocher, dans l'espoir qu'rlle s'y laisgorges nues, le regard du gentilhomme errait
complaisammenl. Il se tourna l'ers le comle celle précieuse et illusoire satisfaction. Un serait conduire. Elle ne souffla mot ; mais,
Lrail, cueilli dès le début de leur vie com- comme la calèche Lraversait un pont, elle eut
Walewski:
mune,
permettra d'en juger . Au lendemain Lol fait d'exécuter une idée diabolique qui lui
&lt;I - Sans doute, vous ne savez pas le motif, le nai, qui m'amène ici. Je suis venu à d'un mariage, qui ne s'était pas conclu sans était pa~sée par la cervelle : vil'emcnl, elle
ùLa ses souliers cl les lança cl,rns
Londres pour me marier.
l'eau.
&lt;1 - En cc cas, mon cher Casti&lt;1 .Je ne suppose pas, dit-clic
glione, l'OIIS n'auriez pas ~ù quiller
alors, que rous me forcerez à marla belle JLalie. Croyez-11101, retourcher pieds nus! i&gt;
nez à Florence. Pré$Cnlez-1·ous chez
Bien des femmes eussent ai1m:.
la marquise Oldoïni; failcs-rous
choyé l'époux qu't,llc al'ail reçu. li
arrréer par ~a fille, épousez-la, el
arnil l'in n-t-dcux ans, il était de
v~us aurez la plus jolie femm e de
race, el "nous avons su qu'il a1·ail
l'Europe. l)
jolie figure. Ce qui lui manquait,
Ce conseil était trop séduisanl
c'éLait l'énergie de caractère, l' cgpour n'èLre pas sui1·i. li le fut de
pril de Yolonté, l'initiative cnlreprcLous poinls. Le comte Castiglione
nanlc, qu'elle aurail désirés chez
se déclara, sur l'heure, éperdu,
l'homme de son choix, pour defasciné. Il le pournil être en effet.
l'cnir ellc-mèmc la digne associ(-e
Un pastel de la radieuse Floren_Linc,
&lt;l'une existence ambitieuse, a;ri ·pcinl au moment de son mariage,
sanie.
me fut monLré au cbitleau d!' Bal'OEn rain l'al'ait-il installée aie,·
mcsnil. Quelle idéa1c érocalion ! On
un luxe inouï dan · Lill ch,Heau .
ne saurait imaginer rien de plus
pri:s de Turin, cl se li1Tai t-il aux pl us
exquis ni d'au~si parfait. Le regard
folles prodigalités pour embellir ses
bleuté, comme le Lon de la robe,
jours. li n'en était récompensé qu_c
csl d'une douceur inlinie; les chede sou ri rcs conLrai n ls cl de fro1Ycux bruns floconnent, abondants
&lt;lcur réelle. En deux années, il
cl légers, sur un l'ronL très pur;
a1·ail dépensé une fortune considéles bras cl la gorge ont une gr:'ttc
rable, cc qui ne contribuait pas it
de contours qu'on ne saurait dire;
le relever aux yeux d'unr, femme,
le menton ponctué d\mll f'osselle,
qu'humiliait le sentiment de la
les lèvres petites cl légèremcnl ennullité de son mari. D'autres raitr'oul'crlcs comme le calice d'une
sons bâtèrent la séparation'.
fleur rouge semblent appeler la
En se mariant à contre gré, la
c.1rc::se .... M. de Castiglione pressa
déJai.,.ncuse Florentine aYait bien
le mariage.
'
dû se" promettre qu'elle n.arrelcD'elle à lui beaucoup moins Yirc
rait p:i.s dans ces liens uniques ses
fut l'allraclion. Pour nous ~enir
"&lt;11Hs ni ses ambitions. Le roi de
d'un mol que nous tenait la coml'i1:11t11nl \ïctor-Emmanucl fut le
tesse d'Alessandro, clic se laissa
prc11,icr à mellrc sur son cbcmin
conduire à l'autel a1·cc l'air d'une
J'o:l'rc dt'S dil'crsions extra-con.JuIphigénie qu'on traine au sacrifice.
gales.
En elfel, elle ne l'aimait que très
Q:1'il 1'11 1, en sa qu:tlitédï1om:1:l'.
LA CO~ITESSE DE C.\STIGLlOXE D.~XS LES T.\BLEAl,;:i \'!l'A"TS,
modérément tl l'en aYaiL prél'cnu
Tristesse.
plu, al'Cn;,nl, plus séduisant qu_1·
d'ayancc. li n'aurait, lui disait-clic,
M. de Castiglione, on en poU1a11
qu'il s't.!11 prendre à lui-même des
douter.
Le
contraire éLait le nui. Cc \ïclordésaccords qui pourraient suncnir entre liraillemcnls, les conl'cnances réglementaire$
Emmanuel ne brilla que faiblement par la
exin-eaicnl
qu'elle
rendit
une
visite
filiale
it
la
eux:. Ne l'arait-ellc pas, de bonne foi, diss uadé
distinction des dehors cl la cot:rtoisic des prc:de 's'attacher à clic cl conseillé de mieux mè~c de son. mari, con1lc,se dr Casti;;lionc.
. ..
comprendre l'éleclion de son propre Lonheur? Pour quelle raison éprOlll'ait-clle à faire celle pos.
naremcnl un prince se montra-Hl s1 reQuand il s'enllammail à l'cxlrème, elle n'avait démarche une répugnance exlrèmc? On ne
t'ractairc à l'attirance des mondanités. Aux
rien négligé pour atténuei' la chaleur de ses sait? Toujours csL-il qu'elle s'y rerusait absodiners d'apparat, il était ncneux, impatient, ri
lument.
Le
comte
s'y
cmployail
en
pme
perle,
sentiments.
se sentait au supplice. Il n'a,sislail qu'après
ci - Je rnus en supplie, 111011 cher comte, priant, raisonnant, insistant, us:i.nt Lour à
bien des résistances cl des jurements aux
lui déclarait-elle, cessez de demander ma tour des plus fe.rmes paroles cl des tendresses
démonstrations de Cour. La chasse, les
main. Je n'ai pour mus aucune aITcclion, les plus emeloppantcs : elle n·y l'Oulait rien
manœuues, le militarisme, les plaisirs des
accorder
;
et
les
meilleures
exhortations
ne
la
aucune sympathie; je séns que rnus serez
sens! étaient seuls capables de le meure
toujours pour moi l'homme le plus indifférent. décidaient pas à accomplir celle chose simple en joie. C'est Victor-Emmanuel qui, pendant
Aimez ailleurs, pensez à d'autres, de gràcc. cl 11aturcllc. rn jour qu'ils éLaienl sorlis un bar superbe, qu'on donnait en son hon1. Le comlr François de Casliglionc, qui n'tffait
gardé que des débris passagers de
a11c1cn11e _lortunr . rechrrcha nnr plac,' cl,ms la ma1s~n du 1·~.1. ri
l'olilinl par l'entremise c_lr son oncle. le genera} C1gala.
li ,!,•mit prn it pru , ,\J,,rr1· cl:m, ln ronh:mcr r i

rnn

l'amilii• M \Ïclor-Emrnanucl. li ëtail d1cf tl1· caliiurl
du roi, lorsc1u'il mournl subilcmenl. C'~lail le _lcnrlcn:ain d11l1rn1·rng-,, du p1·111rr .\nl('rlcr, dur d .\ o,tr. Com111r
il accompagnai 1. i, cl,crnl, la rnilurc des: épou, l'oya11x.
il arnil i•li- (1·app•' c1·1111r congcst1on t't'l'éill'alr.

2. « ~ul rno11a1·q11c. dis;iil-011 dr ll/i, it Turi11. n'a
miru, réussi 'Jllt' \ïdol'-Em111a1111~I iI d,·,·e111r, I,·
pfrc dr ses sujcl_s. » li di,pr rsa lib:'•ral,•11u•11L , 1's 1;111:i isirs rlr pnlrrnllr.

.., ________________________________ UNE
ncur, Pn 1860, au palais royal de Milan, sanglé dans son uniforme el roulant autour de
lui des yeux i:tonnés, se pencha vers un diplomate, le ministre de Suisse, pour lui glisser
à l'oreille ces paroles mémorables :
&lt;1 - Est-ce que vous vous amusez ici,
mon cher? Quant à moi, je m'y ennuie bougrement, et je voudrais que ce fût fini. l&gt;
Et chacun, dans l'assistance, s'était demandé
avec quel personnage s'entretenait ainsi le souverair. et quelles graves paroles pouvaient bien
s'échanger entre eux. Une entente élargie
entre les deux pays voisins allait en sortir
peut-être. Des YUes neuves et fécondes s'en
dégageraient au mieux des intérêts réciproques. On s'imaginait cela. Et, dans
l'espèce, il n'y avait eu que les propos
ennuyés d'un porte-couronne rébarbatif aux
soirées officielles et qui trouvait le temps
bougrement long.
C'est avec une pareille desinvoltul'a que
notre roi de Sardaigne, étant de visite en
France, exprimait, au cercle de l'impératrice,
ses façons de penser .... Napoléon III avait
reçu en solennelle délégation les vœux de son
clergé de France. S'approchant du duc de
Morny : « L'empereur, lui dit-il, a été admirablement reçu et surtout au près de son
clergé. Ce n'est pas comme moi. » Puis, faisant une pirouette : &lt;I D'ailleurs, je m'en
f... l&gt;, ajouta-t-il. M. de Morny, par politesse,
avait répondu : &lt;I Moi aussi, l) el pirouettant
à son tour, lancé celle boutade à ses plus
proches voisins : « En voilà un, au moins,
qui sait le français! 1&gt; A la véri lé, le royal
personnage, dont il parlait, connaissait mieux
le langage des camps que celui des cours. Et
puisque nous sommes sur ce sujet, on nous
permellra bien, avant de reprendre la suite
de noire récit, une courte digression anecdotique.
Victor-Emmanuel était l'hclte de Napoléon
et faisait briller, aux Tuileries, cette indépendance cavalière qui amusait les hommes,
effarouchait la pudeur vraie ou jouée de
quelques dames el surprit d'abord tout le
monde jusqu'à ce qu'on en eût adoplé l'habitude.
Une fe[Ilme d'esprit, qui ne perddit rien
de ce qui se disait autour d'elle, la comtesse de
Damrémont, s'était donné la peine ou le plaisir de relever un certain nombre de traits, à
Litre d'échantillons un peu gros de l'esprit du
roi d'Italie, pour en saler l'une de ses lettres,
- véritables chroniques parisiennes, iuconnues du public, dont par bonté d'âme elle
régalait les yeux et l'imagination de ses amis
absents. Elle en écrivit long à l'ambassadeur
Thouvenel, dans la pure intention d'égayer
son exil officiel sur les rives du Bosphore.
1,&lt;;lle lui rappelait de quelle manière fruste
Victor-Emmanuel tournait le madrigal,
lorsque, voulant complimenter l'impératrice
sur la séduction qui émanait de sa pt rsonne,
il n'avait trouvé rien de mieux à dire, sinon
qu'elle lui faisait endurer le supplice de Tantale. Ou c'était chez la princesse Mathilde, à
laquelle il protestait qu'elle l'auirait singulièrement, qu'il entendait être reçu chez elle,
1. - HtsTORIA. - Fasc. S.

les portes fermées, el que les portières ouvertes le gênaient beaucoup! Puis, venaient
des hisloriellcs du genre de celle-ci. Au milieu d'un groupe, il avisait une dame d'honneur de la souveraine, circonspecte et pincée,
Mme de Malaret; et, tout le monde écoutant,
il lui déclarait qu'il aimait les Françaises parce
qu'elles étaient aimables, parce qu'il s'était
aperçu, depuis qu'il était à Paris, qu'elles ne
portaient pas des pantalons comme les dames
de Turin, et qu'avec elles, en véri té, c'est le
paradis ouvert. La comtesse détaillait d'autres
gentillesses de la sorte el fermait son courrier sur ce paragraphe :
&lt;c Un soir, étant à !'Opéra assis auprès de
l'empereur, le roi Victor-Emmânuel fixait depuis une demi-heure une petite danseuse. Se
penchant vers Napoléon : &lt;1 Sire, dit-il, com&lt;1 bien coûterait celle petite fille?-Je ne sais,
&lt;t lui répond l'empereur, demandez à Baccio« chi. l&gt; Le roi, se retournant : « Combien
« coù ter ait cette enfan l? - Sire, pour votre
« Majesté, ce serait cinq mille francs 1- Ah!
&lt;1 diable, c'est bien cher! fit le roi. - Mettez11 la sur mon compte, l&gt; répliqua l'empereur,
en s'adressant à Bacciochi.... li y aurait
à en raconter comme cela pendant vingt
pages. lfais, adieu, mon cher ambassadeur.
Vous a\'ez raison de m'aimer un peu; car,
moi, je vous aime beaucoup.
« DANRÉMONT ))
· Quelles impressions devait laisser aux.
femmes, qu'il avait connues, un tel
galant'uomo? Rien moins qu'idéales, sans
doute. Mais il Hait roi. Ce fut son titre
auprès de Mme de Castiglione, lorsqu'il prétendit être de tiers dans les privautés de son
alcôve.
Cependant, le ministre Cavour, qui était
apparenté aux familles Oldoïni-Castiglione,
avait apprécié, chez la femme, autre chose et
mieux que sa beauté de chair. En homme de
raison plus que de sentiment, il avait compris, ,d'abord, quel précieux auxiliaire pourrait trouver sa diplomatie dans le concours
d'une intelligence Lrès éveillée, à la fois souple
el dominatrice, capable d'attirer habilement
les in0uences masculines pour s'y glisser, s'y
établir et s'y mainlenir avec cette adresse
persévérante qui est le propre du génie féminin.
Sur son instigation, Mme de Castiglione
prit le chemin de la France, poussée par sa
destinée vers le chef d'État, qui, pendant sa
jeunesse, lorsqu'il n'était qu'un prétendant
aventureux, avait embrassé de cœur la cause
de l'indépendance italienne. Et Cavour eut de
bonnes raisons pour consoler le roi de Piémont
du départ de l'absente. Elle-même ne savaitelle pas, d'avance, qu'elle serait du mieux
accueillie? Son père (détail qu'on ignore généralement) aYaiL servi de tuteur au fils de la
reine Hortense. Louis-Napoléon s'était rendu,
maintes et maintes fois, au palais des Oldoïni.
Touché du charme de l'enfant, il la prenait
sur ses genoux et lui prodiguait, à l'encontre
de son ordinaire froideur, des caresses que
des àmes malignes soupçonnaient d'être pa-

Po.MP.llDOU'R, 1.MPi'l{,1.111.E _

lernelles. L'ancien ami de ses jeux puérils
pouvail-il être autrement qu'heureux de la
recevoir avec tous les honneurs et le faste de
son nouvel état impérial? Elle individualiserait sous ses yeux, de la manière la plus engageante, l'Italie et la question italienne.
La première visite de Mme de Castiglione à
Paris fut de politique et d'amitié. Elle descendit, d'abord, au ministère des Affaires
étrangères, pour s'y faire accréditer par Walewski et pour, en - même Lemps, y revoir
une Florentine comme elle, la comtesse Walewska.
Du reste, elle ne touchait point la terre
de France en inconnue, La réputation de
ses charmes l'avait précédée. Des journaux
l'annoncèrent à grande pompe. Le bruit de
son extraordinaire beauté avait franchi les
monts. On allait voir, disaient les gens informés, une merveille survenue d'Italie. Elle
n'était pas arrivée, que des seigneurs impatients brûlaient de se faire inscrire chez elle.
Les invitations affluèrent. Un bal officiel aux
Tuileries s'offrit très à propos comme le cadre
le plus souhaitable à ses débuts, sur le théâtre
de la Cour.
Elle vinl assez· tard dans la soirée. Un frémissement de curiosité signala son approche.
A son entrée, le mouvement fut tel que les
danses s'arrètèrent. La musique cessa de jouer.
Un courant passa dans la salle comme une
expansion magnétique d'admiration. L'impératrice fil un pas au-devant d'elle. L'empereur
avança jusqu'à la place où elle était assise,
pria le duc Ernest de Saxe-Cobourg d'engager
l'impératrice; lui-même offrit la main à la
noul'elle invitée, et, pendant que se réveillait
l'orchestre de Strauss, fit avec elle quelques
tours de valse, puis quelques pas de promenade en causant, jusqu'au moment où s'éteignirent les mesures de la danse.
Les yeux ne se détachaient pl us de la
courbe harmonieu~e de sa taille. Un profil
pur, des yeux longs el pleins de feu, une
bouche petite, des cheveux d'une abondance
et d'une splendeur superbes, le cou délié,
qu'une ligne tombante attachait à des épaules
modelées à ravir, llne gorge libre de tout
frein et dont la perfection hardie semblait,
selon l'expression d'un témoin, jeter un défi
à toutes les femmes, un buste royal, des
bras et des mains d'un contour charmant, el
la ligne du corps irréprochable ; il n'était
rien, chez elle, qu'on pùt voir sans l'aimer.
Le succès de la comtesse fut complet, triomphant. On prononça que c'était l'événement
de la semaine.
Les débuts moudains de la comtesse, aux
Tuileries, eurent un succès merveilleux. La
réputation de ses grâces l'y avait précédée.
Dès les premiers soirs où le marquis de Flammarens, type accompli des chambellans d'ancien régime, s'empressait de lui frayer le
passage en omrant devant la belle étrangère
la foule des habits chamarrés, elle ne s'était
ni étonnée ni gênée que tous les regards se
fixassent sur elle.
Toujours très occupée, quand elle était

�111STOR,.1.Jl ------------ --- ---------------------------~
sous les armes , de mettre en ordre Lei ou tel chez elle; les dons prodigues de la nature.
Là-dessus elle s'entendait assez mal, soit
ajustement de sa toilette, de relever une boucle
dit
en passant, avec l'impératrice. Une rivarebelle, de mignoter sa chevelure, elle semblait en marchant jeter aux glaces des salons . lité de coiffures 2 faillit écarter Mme de Castiqu'elle traversait, un regard de reconnaissance glione des invitations officielles. Il y eut
pour la grâce qu'elles avaient de lui renvoyer d'autres dissidences de détails et défaut d'entente, en général, entre la souveraine et son
si flatteusement son image.
L'assentiment des hommes l'avait mise hors hôtesse florentine, sur la grave question des
de pair. Et nulle n'en était plus consciente toilettes, la première étant conservatrice et la
qu'elle-même. Elle éprouvait une sorte de seconde presque révolutionnaire.
L'impératrice accordait sa haute protection
mysticisme passionné du beau, représenté
dans sa personne. Sa pensée de toute heure à des inventions bien singulières : amas de
et le meilleur de sa sensibilité s'étaient con- falbalas, fouillis de mousseline et d'étolTes
centrés autour de cette idée : «Je suis belle. » lâches, enjuponnements et ballonnements déElle avait promené les yeux autour de soi, raisonnables, qui font rire, à présent - jusconsidéré les femmes du plus grand monde, qu'à ce qu'il Teur prenne envie d'en ressayer ,
qui s'asseyaient en cercle dans les mèmes peut-être - nos femmes amincies de buste,
salons princiers, j ugé celles-ci et celles-là avec allongées de taille, diminuées de partout et
une tranquille confiance; et, cet examen fait, moulées au plus juste dans leurs robes
elle en avait acquis une assurance désormais étroites. Trop consciente de ce qu'elle devait
imperturbable et pour la vie. C'est alors qu'elle aux lignes pures de son corps, pour l'assujettir
prononçait ces paroles, repor tées plus tard au à ces fâcheux emmaillotements, à ces bourbas d'une photographie, que j'ai pu voir entre soufl ure~, Mme de Castiglione avai t pris l'ales mains de Paul de Cassagnac, ces paroles vance de trente ou quarante années sur les
d'une si parfaite sérénité dans l'orgueil : Je modes contemporaines et rejeté de sa gardeles égale par ma naissance. - Je les sur- robe les impedimenta de la cage d'acier.
pa-sse par ma beauté. - Je les juge par Laissant jaser celles qu'elTaraient ses costumes
du soir hardiment découpés, et que le goùt
mon esprit.
Comment n'aurait-elle pas eu la Lèle étour- d'aujourd'hui trouverait presque simples, elle
die des vapeurs de l'encens? Lorsqu'elle arri- avait gagné l'approbation de la partie mascuvait, en ses toilettes d'apparition, dans une line de la galerie, en donnant la préférence aux
fête pressée de monde, on se hissait sur des robes et corsages dont l'étoffe souple épouse
chaises, rapporte la comtesse Stéphanie, pour les formes, gante en quelque sorle la gorge
la voir passer. Ainsi, quand elle risita !'Expo- et les épaules, dessine d'un heureux contour
sition de Londres, elle était si prestigieuse l'orbe simple et les lignes onduleuses, et qui
que, dans la salle de !'Opéra, on montait sur parait vivre, en un mot, avec la personne,
les banquettes, afin de la contempler 1 • Avait- avec la chair.
Les bals costumés étaient le triomphe de
elle pris sa place pour regarder, écouter ou
causer, elle semblait enfermée dans une cou- son imagination, très entendue à faire valoir
hardiment la plasticité de ses formes statuaires.
ronne d'adorateurs.
Les jolis visages souriaient de tous côtés, à Ces hardiesses même ont été cause qu'on a
la Cour. lis avaient l'aimable diversité des fait circuler à son sujet deux ou trois anecfleurs d'une même corbeille. On y voyait, à dotes inexactes, el que nous allons rectifier
choisir, des profils grecs et des grâces pari- d'après témoins.
D'abord, celle de son entrée prétendue, une
siennes, des yeux bleus rêveurs et des yeux
de velours noir, des matités bien expressives entrée plus que sensalio~nelle, dans un bal de
et des carnations éblouissantes, des bras la cour, en Salammbô, uniquement vêtue de
ronds, des tailles souples autant qu'il plaisait mousselines transparentes, si transparentes
d'en regarder. A celle-ci appartenait un déli- que les yeux de l'impératrice en auraient été
cieux détail, un charme, une accorlise, qu'au- scandalisés et que la souveraine aurait prié
rait enviés celle-là. Aucune ne réalisait l'har- l'un des chambellans de reconduire la noumonie impeccable, qui était le privilège unique velle prêtresse de Tanit hors des salons. De
de Mme de Castiglione et qui l'élevait au-dessus fait, pareille aventure n'était pas arrivée à
de tôutes. Rien n'est parfait, dit-on. Or, elle Mme de Castiglione, qui n'eut jamais à reétait la perfection mème, depuis la naissance brousser le seuil des palais des Tuileries ou
de ses cheveux jusqu'à ses pieds menus, déli- de Compiègne, mais bien à une autre étrancats et soignés comme des mains. lis nous gère, à une dame russe (on nous l'a nommée),
Mme Korsakot.
l'ont dit, ceux qui la virent.
En second lieu, l'incident de la « 0ame de
Et puis elle était soi tout entière, n'imitant
rien ni personne, en prenant fort à son aise cœur ». Une jeune magicienne de Bohême,
avec la mode et ne s'en remettant qu'à les cheveux répandus sur les épaules, avait
sa fantaisie du soin précieux d'enjoli1 er, frappé tous les yeux par les ornements siogu1

1. On s'étonne en lisant ces détails. L'histoire de
la beauté féminine en fournil des exemples. Je lisais,
dans un lin-e ancien peu connu, des récils non moins
extraordinaires sur l'effervescence que produisait. à
Toulouse, au xv1• siècle, celle c1u'on appelait la belle
l'au le sans autre désiguation. • Quand elle apparaissait,
la foule des admirateurs s'amoncelaient autour d'elle
comme les flots d'une sédition ». Les capitouls durent
intervenir pour la préserve,· des importunités de r,es

idolàtres. ~ncoi-e les ma&amp;islrats avaient-ils dù sollit:iler cl obtenir d'elle qu elle se fit, deux fois par
semaine, la douce ,•iolence de se montrer en public.
2. A prnpos de coiffure, notons que Mme de Castiglione avait mis à la mode ces grandes p'lumcs disposées en couronne, qui la grandissaient encore el s'ha1·monisaient a,·ec son altiére beauté.
3. St1ivant un autre détail, que je tiens, celui-ci,
du marquis cle Fra.vsscix. le célébre chanteur Mario
'"

2 10

\\•

liers de son aj ustement : des cœurs ·dispersés
partout et mème en de certaines places où ce
symbolique emblème n'avai t que faire. Celte
fois, c'était réellement Mme de Castiglione.
Trente années plus tard M. d'Antas racontait,
dans l'intimité, l'elTet inouï qu'elle produisit
alors sur l'assistance. L'impératrice la félicita
sur son costume, mais en ajoutant : « Le

, ________________________________ UNE
crèle qui lui avait été confiée. La comtesse
était venue de Turin à Paris, avec la résolution formelle de faire échec à la nature impressionnable auprès des femmes de Napoléon Jll et d'aider, par une action personnelle
el intime, aux agissements de la diplomatie
italienne. Que dis-je! Elle en était chargée
officiellement.

cœur est un peu bas! •
Et M. d'Antas ayant eu l'occasion, par la
sui te, de demander à l'impératrice si l'histoire
était vraie, elle avait répondu qu'elle n'en
avait pas gardé le souvenir, mais que, si le
mot était passé sur ses lèvres, c'était sans y
prendre garde. ... De vrai, la chose s'était
passée, non point aux Tuileries, mais au
ministère des Affaires étrangères, chez la
comtesse Walewska, qui était elle-même, au
di re de Mme de la Pagerie, le sourire de la
fète, et qui daignait, un jour, nous en rapporter les détails, gn'ice à une précision de
souvenirs des plus attachants .
L'audacieuse Florentine s'était avisée du
costume le plus fantaisiste et le plus provocant qu'elle pût arborer 5 • Moitié Louis XV et
moitie second Empire, ce costume était éblouissant. La nudité d'une gorge fière et sans corset, assez sùre de son assiette pour rendre
inutile tout soutien étranger , n'était qu'en
partie et très bas voilée par une gaze zéphyr.
Les j upes retroussées sur le jupon de dessous,
à la façon des modes du xv111• siècle, se trouvaient enlacées, ainsi que le corsage, de
chaines formant de gros cœursl Laissant retomber en nappe sombre sur son cou et ses
épaules son opulente chevelure, Mme de Castiglione semblait· traîner à sa suite tous les
cœurs, en effet, qu'elle avait si hardiment
symbolisés.
On en parla longtemps, les femmes avec un
reste d'envie, les hommes avec une admiration païenne, bien justifiée par le souvenir des
indiscrétions voluptueuses de tout le costume.
Elle-mème en avait gardé bonne mémoire. Je
le constate à la page 148 d'un volume annoté de sa main : J}fon Séjom· aux Tuile1·ies, passé depuis lors dans la bibliothèque
de M. Gabriel Hanotaux, et où, en marge
d' une description flatteuse de sa personne par
la comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie,
elle a écrit très lisiblement : C'était bien la

dame de cœur. Portrait d' E.xposition, 1867 .
Il en eùl fallu moins pour expliquer le
faible très prononcé que trahissait Napoléon Ill à l'égard de l\Ime de Castiglione.
Mais, nous l'avons fait entrevoir, elle eut
d'autres visées que d'emporter, à la Cour de
France, la palme de la beauté et d'exciter des
caprices célèbres. Dans le bruit des paroles
adulatrieès el l'entrainement des plaisirs mondains 1, elle n'avait pas oublié la mission sedi Canclia, le plus beau des Almavirn , l'enfant gâté
des duchesses, avait eu l'avaulage 'de lui servir .d'habilleur. JI avait clisposé, de-ci de-là, ces cœurs solliciteurs de fouilleme nts d"yeux cl d'arrière-pensées
libertines.
4. Peu de jours avant la déclaration de guer re. à
l'Autriche, les bals costumés faisaient fureur à Paris.
li y avait mascarade à la cour, chez le ministre Fould,
chez lime de Bassano, à l' hôtel d'Albe, et le noureau

cc Une belle comtesse, écrivait
Luigi Cibrario, chargé des Affaires
étrangères, est enrôlée dans la diplomatie piémontaise. Je l'ai imitée à coqueter, et, s'il le faut, à
séduire l'empereur. Je lui ai promis, en cas de succès, que je demanderais, pour son frère, la place
de secrétaire à Pélersbourg. Elle
a commencé discrètement son rôle,
an concert des Tuileries, hier. »
Bien que Mme de Castiglione se
défendit, en paroles, d'arnir jamais
fourni de légitimes griefs à l'impératrice, elle n'étai t pas, en réalité, si mystérieuse qu'on n'en soupçounât davantage. Plus d'une fois
la couronne tint à la jarretière.
C'est à quoi elle avait songé trop
lard. avec regret.
cc Ma mère fut une soue, déclarait-elle franchement à une amie,
qui nous en a répété le hardi propos. Si, au lieu de nous river l'un
à l'autre, Castiglione et moi, elle
avait eu la bonne inspiration de me
conduire en France, quelques annérs plus tôt, ce ne serait pas une
E~pagnole, mais une Italienne qui
régn&lt;&gt;rait aux Tuileries. l&gt;

Po.MP.llDOU'R. 1.MP'É'R,1.lllE _

parlant, écrirant prcscrue toutes les langu~s
de l'Europe, tourmentée d'un continuel hesoin
de s'informer, d'intriguer, de conseiller, sinon
d'agir, lancée quotidiennement, au trot de
'Ses chevaux, et tenant sur les genoux un
portefeuille bourré de notes, de documents,
de brochures, clans une course quotidienne
Habile à le flatter dans sa vanité d'homme de ministère en mi nistère; successivement
convaincu qu'il aurait à tenir, en Europe, un amenée par ses relations et le jeu des cirCarour à role prépondérant, elle bâta la réalisalion constances à correspondrr avec presque Lous
les princes cl gouvernanls de l'Europe, elle étai L la première à concevoir une très haute idée de ses
aptitudes politiques et diplomatiques. Il n'est pas douteux qu'elle
entretint un commerce assidu avec
les chancelleries de Turin, puis de
nome, el l'insistance avec Jaquelll'
le gou.vernemenl italien a exigé la
livraison des papiers de Mme de
Castiglione, pour les anéantir de
manière à n'en laisser subsister
aucune trace, le prouve surabondamment. Il est certain aussi qu'elle
avait contribué à retenir le pape à
Rome, lorsqu 'elle fut exprès déléguée auprès de Pie IX par VictorEmmanuel, porteuse de promesses
el d'olTres pleines de conciliation au
Souverain-Pontife' . Enfin, on peut
affirmer qu'elleeut assez d'influence
sur l'esprit de Napoléon III, déjà gagné à la politique italienne, pour le
déterminer à réclamer la pr1~sencc
du comte de Cavour au Congrès de
Par is 3 , où fut posée la question de
l'unité du royaume d'Italir.
Il serait absurde d'affirmer 4ue
l'intervention de Mme de Castiglione
fu t la cause décisive de la guerre;
mais il est de toute évidence que,
dans la transmission des correspondances entre la France cl l'halie,
à la reille d'événements inéluctal,lcs, elle joua un rôle actif el
s'agita beaucoup. C'est en souvenir
de ses pas et démarches multipliés
qu'avec la disposition naturelle aux
femmes, les faisant amplifier à
l'extrême les proportions de leurs
actes, cl leur amour des mols qui
LA Cm1TESSE DE CASTIGLIO:IB DANS LES TABLEAUX VIVANTS surfont les choses, elle s'écria, d'enEn religieuse.
thousiasme, un beau jour : J'ai
la seconde, était de reprendre possession,
comme président consulaire ou comme empereur, de l'héritage napoléonien ; l'autre de
mériter le Litre de libérateur de l'Italie. li
avait formellement promis de la rendre libre,
des Alpes à l'Adriati~ue.

· D'être une force était son rêve.
Elle se consolait difficilement d'avoir manqué l'heure, supposaitelle. Du moins, elle n'avait point
perdu de vue les instructions de
son cousin Cavour ni de ses patriotiques desseins : de toute son
influence, de toutes ses gràces, elle
appuya sur la volonté encore hésitante de Napoléon lll. L'empereur
y rèvaiL depuis longtemps. Il avait
fait paraitre une brochure, émanée
de sa pensée, sur la question italie~ne. Elle était arrivée à propos, el bien insLrmte des engagements que l'ancien a,·cnlurier
des Romagnes avait contractés, de loin, avec
certaines personnalités politiques très avancées
d'Italie. Il ne savait rien des chances de l'avenir que deux ambitions l'avaient hanté déjà :
la première, d'où dépendait la réalisation de

d'une politique extérieure et d'érénements
qu'il avait d'a ncienne date prémédités. Cavour
était un grand joueur 1 • Il joua sur celte carte;
la beauté de Mme de Castiglione, et n'eut pas
à se repentir de l'aroir considérée comme un
atout dans la partie.
Douée d'une incontestable activité d'esprit,

L'ambitieuse phrase, nous l'arons vue
textuelle dans une Jeure au général Estancelin. Elle s'y plaignait fort d'arnir été méconnue, et, d'occasion, elle s'y laissait aller à un
véritable réquisitoire contre l'ingratitude des
princes en général. Mais voici ce fragment de
lettre révélatrice :

duc .Tascher de la Pagerie s'était mis à l'unisson des
musiques de rlansc.
'
1,- li ~v.ait bea1!coup joué dans sa jeunesse. Ses
am.1~ par1~1ens ava1~nt c_on~erv~ 1~ souvenir de grosses
pmlies, ~u le hard i Turrno1s _fa1sa1l ~reuve sur le tapis
vert ~e I audace et du sang-froid qu ,1 den1it déployer
sur d autrPs plus nnportants théàtres.
2. ,Ell_c mont rait, r~lonlicrs, le bracelet qui lui fut
donne, a cette CJccas1on, par le pape. avec la tiare
couronnant cc h1JoU.

5. Très italienne, :Ume de Castiglione pro_fcssa toujours une grande admiration pour l~ v~ste in~elligence
et le profond géme de Cavour. S1 .1e fc!nllelte un
livre qui lui avait appartenu et qu'elle cribla de ses
notes dans les marges, je constate, entre autres
détails, qu'elle y souligne arec une satisfaction très
appuyée chaque point concernant l'i~luslre Turinois.
Elfe écrit bien proche du nom le titre de parenté,
qui la rend fière : m"n cousin. Qu'il f'ùt au physique
d' une laideur décidée, elle ne le conteste pas. Elle y

accéde d' un trait léger comme une approbation discrète.
)lais, comme elle renforce le coup de crayon
et à jus~e titre, &lt;l&lt;is qu'il s'aJl:it du_ beau côté moral
de sa v11·c 111tell1gencc, de I énergie créatrice qui se
lisait dans ses yeux, qui éclatait dans Loule sa pcrsonn_e} Co~ me elle ~ 11 rcdoubl_~ la ligne zi~aguante,
auss1tot q11 on rend Justice enllere au patriote déterminé, dont !'.u nique effort tendait à faire son pays
granrl par Lous les moyens possibles!

/'ait l'Italie et sauvé la papauté!

�1f1STORJ.Jl

----------------------------------------~

&lt;! Lorsqu'un souver~in ou prince fait lanl
que de compter sur l'ami, sur son dévouement sans réserve, il croit impossible que cet
ami puisse se révolter, mèrne pour le porter
en avant, mème pou1· l'obliger à faire davantage, dùt-il le pousser d'un coup de poing
dans le dos, le jeter de haut par la fenêtre,
comme Mocquart fil, à 11am, de Napoléon en
blouse, avec sa planche, au ris'lue de le tuer,
parce qu'il le fallait. Il le fil empereur, et
moi je l'aurais fait vainqueur, comme je
l'avais commencé avec ma parole, mes pas,
mes démarches secrètes et personnelles, qui
m'ont attiré tant d'infamies, dont la fière el
désintéressée réussite sans personnelle gloire
a ameuté contre moi tant de gens, et pourquoi'? Pour aroir mené Victor-Emmanuel à
Rome, renversé sept dynasties napoléoniennes,
bourbonniennes et papalistes. C'était quelque
chose, cependant, d'aroir préparé cela, seule,
envers et contre tous, malgré tous. Je n'aurais pas, moi, l'[talienne, l'ait le Mexique,
comme !'Espagnole, qui a entrainé la défaite
de Sedan, la destruction de l'Empire el le
démembrement de la France. Mais ces Tuileries sont maudites, ou prédestinées pour les
changements de gouvernement el la destruction des races souveraines. Voyez l'histoire,
rien de mal et de pire qu ·au Louvre.... Ah!
si j'avais été une Catherine! .. . Mais mon
Napoléon avait peur', et je l'a, làché, lui et
les siens. 1&gt;
.lamais une Italienne influente el belb ne
fut mèlée aux intrigues d'une Cour sans qu'on
n'ait soupçonné, autour d'elle, quelque tortueuse machination, quelque drame mystérieux, compliqué de poignard ou de poison. il
en fut ainsi pour la Castiglione.
li y eut, dans celle vie, des aventures
romanesques, des équipées boccacienncs, et
des scènes qui approchèrent du tragique.
Un agent secret de Napoléon IIl, le Corse
Griscelli, a rapporté dans ses conûdenccs, et
sur le ton emphatique habituel à ce Saltabadil de la police impériale, une histoire terrifiante, dont elle aurait été l'héroïne et qui
serait à brosser dans le ton cl la couleur des
plus sombres imaginations feuilletonesques.
Peu de temps s'était écoulé depuis l'apparition de la séduisante Florentine aux Tuileries. L'empereur, de nature très empressée,
sous son masque de froideur, avait mis à pro-

fit cc court délai. On allendail l'auguste visiteur chez ~(me de Castiglione, à l'hôtel Beauvau. En pareilles affaires, des précautions
secrètes étaient prises pour la sécurité du
souverain. Son aide de camp, le général Fleury,
qu'on avait informé du projet, ordonna à
Griscelli de venir le prendre, au salon de service,
à huit heures du soir. Il pressentait un guetapens, une trahison. Le Corse arriva au moment presc1·it. Le voyant avant l'heure, Napoléon, qui était habitué à saisir, dans les allures
mystérieuses, boutonnées ju~qu'à la gorge,
de son agent, des indices de quelque grave
révélation policière, lui demanda :
&lt;! - Qu'y a-t-il de nouveau? )&gt;
Griscelli répond par une autre interrogation :
&lt;( Sire, je désirerais savoir où nous
allons?
&lt;! - Pou rquoi?
« - Parce que, cc soir, je le crams, il
arrivera quelque chose. l&gt;
Sur ces entrefaites, entre Fleury. On part,
sans attendre, par le jardin des Tuilcril'S :
Napoléon, son aide de camp et l'homme des
vendettas.
En pénétrant dans l'hôtel, qu'une faible
lumière éclairait :
&lt;! - Allcntion, général, murmureGriscelli,
nous sommes chez une Italienne. 1&gt;
On gr&lt;\vit les marches, lentement, sans
bruit. Comme on vi,mt d'alleindre le palier,
qui donne accès sur l'apparlemenl, une porte
s'ouvre; une jeune servante' fait entrer l'empereuret le général, puis retourne sur le palier,
oi1 se tenait rencogné dans l'ombre, sans
qu'elle le vit, l'agent secret. Quelle idée l'a
ramenée là ? li y songe et surveille. Elle a
battu trois coups dans ses mains. Un signal,
sans doute. Aussitôt, un homme est sorti,
l'on ne saitd'où. li vascdiriger vers le salon;
mais, avant qu'il ait louché la porte, il est
mort. Un coup de poignard, de haut en bas,
lui a percé le cœnr. Au bruit de la chute du
corps, aux cris que pousse la servante, Fleu ry
tressaute. li s'élance du salon, saisit la fille
et l'enferme dans un cabinet noir, pendant
que Griscclli traine le cadavre à l'intérieur.·
Puis, il rentre précipitamment, enferme chez
elle (! la dangereuse sirène 11 et sort avec
l'empereur en faisant signe au Corse de rester
là el d'allendre. Peu d'instants après, il

1. Le Piémont, Victor-Emmanuel, CaYour el Mme de
Castiglione, sa cousine, n'étaient pas complëtcment
satisfaits : on l'Oulait l'Italie entière.
illais à peine Napoléon Il[ avait-il ébranlé ses armées que, _trompé /&gt;ar la Prusse, menacé par l'Allemagne enllére, ma gré les protestatious de Cm·ou,· rt
les écla(s de colère de l'[talic, il arail conclu la paix
à mi-côte.
2. Nou~ avons lieu de présumer que c'était la

• Co,·si », qui demeura au scrricc de Mme de Castiglione jusyu'à sa mo,·l.
3. c·ct.a,t un ancien ami de Louis Bonaparte, au
temps oit le prince habitait la Suisse. Grand seigneur
milanais conou comme lrès libéral, on le chargea,
après Villafranca, de composer un ministère, mission
11u'il ,ùccepla point. Cert.ains hommes politiques italiens le tenaient en suspicion, à cause de son attachement non déguisé pour l'empereur des Français.

revient, accompagné de l'agent Zambo, avec
deux voitures. Dans l'une on met le mort et
la femme de chambre; dans l'autre il s'installe
avec celle qu'il soupçonnait d'avoir médité
l'assassinat de l'empereur. Le souverain était
de retour, au palais, dans son cabinet de travail, où Griscclli, qui avait ses entrées à Loule
heure, le. trouve assis, le coude appuyé sur la
table, la tète reposant dans sa main. Il lève
les yeux, en voyant entrer cet homme, et, avec
une expression douloureuse contractant son
visage :
&lt;! Encore du sang I Pourcruoi l'avoir
frappé? Ce n'était qu'un innocent, peut-être,
un malheureux, inoffensif, el qui venait pour
la camériste.
(( - Les amoureux des scrvan les ne portent pas sur eux de scmblahles recommandations, &gt;&gt; reprit l'agent, prompt à faire valoir
les preuves de son zèle.
EL il tire de sa poche un revolver et un
stylet dont la pointe était empoisonnée. Il les
avait saisis sur la viçtime. ~apoléon examine
le tout avec attention, considère de près la
pointe et la lame du poignard, et, convaincu,
gratifie son sauveur, ou prétendu tel, d'une
somme de trois millr francs, en lui enjoignant
d'aller faire un rapport fidèle de ces choses à
Piétri.
C! Je ne les lui dirai pas, Sire! &gt;&gt; répliqur-t-il en s'en allant.
Toujours d'après Griscclli, la comtesse de
Castiglione - qu'il gratifie, par confusion, du
titre de duchesse, - fut conduite aux frontières italiennes. A l'en croire, elle se rendit
immédiatement chez le comte d'Arcse 3, l'informa de cc qui s'était passé et menaça l'empereur d'une divulgation rclcnlissanle, si on
ne la laissait pas rentrer en France. La menace produisit son effet. Peu de temps ensuite,
la comtesse devait inaugurer son retour à
Paris en donnant une grande réception.
Il y a du vrai dans le récit, très flottant
comme indication de date, de l'homme de
police qui se flattait d'avoir été, pendant
neuf ans, l'exécuteur des hantes œuvres d'un
nomeau Richard el son ombre mème. Faire
la part de l'exact et du faux; dégager les
choses de l'exagération avec laquelle il avait
coutume d'enfler les détails pour grossir
davantage son rôle cl son importance; dire
catégoriquement en quelles circonstances, à
_quel instant précis put s'affilier à .d'autres
conspirations, qui fermentaient dans J'ombre
des sociétés secrètes con lre l'ancien carbonaro trop lent à remplir ses serments,
l'affaire mystérieuse que semblait conduire la
main de la Florentine : c'est une triple énigme très difficile à éclaircir.

(A suivre.)

FRÉDÉRIC

LOLIÈE.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITR.E XVII (suite).
On sait qu'il exista toujours une très grande
rivalité entre les troupes des armées du Rhin
et d'Italie. Les premières étaient très allachées au général Moreau et n'aimaient pas le
général Bonaparte, dont elles avaient vu à
regret l'élévation à la tète du gouvernement.
De son côté, le premier Consul avait une
grande prédilection pour les militaires qui
av!il'llt fait arnc lui les guerres d'Italie et
d'Egypte, et bien que son anlagoni_sme aYCc
Moreau ne fût pas encore entièrement déclaré,
il comprenait qu'il était de son intérêt d'éloigner autant que possible les corps dévoués à
celui-ci. En conséquence, les régiments destinés à l'expédition de Saint-Domingue furent
presque tous pris parmi ceux de l'armée du
Rhin. Ces troupes, ainsi séparées de Moreau,
furent très satisfaites de se trouver en Bretagne sous les ordres de Bernadotte, ancien
lieutenant de Moreau, et qui avait presque
toujours servi sur le Rhin avec elles.
Le corps d'expédition devait être porté à
quarante mille hommes. L'armée de l'Ouest
proprement dite en comptait un 11ombrc pareil. Ainsi, Bernadotte, dont le commandement s'étendait sur tous les départements
compris entre l'embouchure de la Gironde el
celle de la Seine, avait momentanément sous
ses ordres une armée de quatre-vingt mille
hommes, dont la majeure partie lui était plus
allacbéc qu'au chef du gouvern&lt;'mcnl consulaire. Si le général Bernadotte eùl eu plus de
caractère, le premier Consul aurait eu à se
repentir de lui avoir donné un commandement
si important ; car, je puis le dire aujourd'hui,
comme un / ait historique, et sans nuire à
personne, Bernadotte conspira contre le gouvernement dont Bonaparte était le chef. Je
vais donner sur cette conspiration des détails
d'autant plus intéressants qu'ils n'ont jamais
été connus du public, ni pcut-èlre mème par
le général Bonaparte.
Les généraux Bernadolle el Moreau, jaloux
de la position élel'ée du premier Consul, el
mécontents du peu de part qu'il leur donnait
dans les affaires publiques, avaient résolu de
le renverser el de se placer à la tête du gouvernement, en s'adjoignant un administrateur
civil ou un magistrat éclairé. Pour atteindre
ce but, Bcrnadollc, qui, il faut le dire, avait
un talent tout particulier pour se faire aimer
des officiers et des soldats, parcourut les pro-

vinccs de son commandement, passant la
revue des corps de troupes, et employant tous
les moyens pour se les attacher davantage :
cajoleries de Lous genres, argent, drmandes
et promesses d'avancement, loul fut employé
envers les subalternes, pendant qu'en secret il
dénigrait auprès des cbcfs le premier Consul
et son gouvememenl. Après avoir désaffectionné la plupart des régiments, il devint
facile de les pousser à la révolte, surtout ceux
qui, destinés à l'expédition de Saint-Domingue,
considéraient celle mission comme une drporlalion.
Bernadollc arait pour cbcf d'étal-major un
général de brigade nommé Simon, homme
capable, mais sans fermeté. Sa position le
mettant à même de correspondre journellement avec les chefs de corps, il en abusa pour
faire de ses bureaux le centre de la conspiration. Un chef de bataillon nommé Fourcart,
que vous avez connu vieux cl pauvre sousbibliothécaire chez le duc d'Orléans, chez
lequel je l'avais placé par p:tié pour ses trente
années de misère, était alors auaché au général Simon, qui en fil son agent principal.
Fourcarl, allant de garnison en garnison, sous
prétexte de service, organ:sa une ligue secrète,
dans laquelle entrèrent presque tous les colonels, ainsi qu'une foule d'officiers supl:ricurs,
qu'on excitait contre le premier Consul, en
l'accusant d'aspirer à la royauté, ce i1 &lt;JUOi,
parait-il, il ne pensait pas encore.
Il fut convenu que la garnison de Bennes,
composée de plusieurs régiments, commencerait le mouvement, qui s'étendrait comme
tme traînée de poudre dans toutes les divisions
de l'armée; et comme il fallait que dans celte
garnison il y cùt un corps qui se décidàt le
premier, pour enlcrcr les autres, on fil venir
à Rennes le 82° de ligne, commandé par le
colonel Pinolcau, homme capable, très actif,
très brave, mais à la tète un peu exaltée,
quoiqu'il parût flegmatique. C'était une des
créatures de Bernadolle et l'un des chefs les
plus ardents de la conspiration. li promit de
faire déclarer son régiment, dont il était fort
aimé.
Tout était prèl pour l'explosion, lorsque
Ilernadoltc, manquant de résolution, et rnulant, en vrai Gascon, tirer le; marrons clu feu
avec la palle du chat, persuada au général
Simon el aux principaux conjurù qu'il était
indispensable qu'il se trouvftl à Paris au
moment oit la déchéance des Consuls serait

proclamée par l'armée de Bretagne, afin d'être
en étal de s'emparer sur-le-champ des rênes
du gouvernement, de concert avec Moreau,
avec lequel il allait conférl'r sur ce grare
sujet; en réalité, Hcrnadollc ne voulait pas
P.tre compromis si l'affaire manquait, se réservant d'en profiler en cas de réussite, cl le
général Simon, ainsi que les autres conspirateurs, furent assez aveugles pour ne pas apercevoir celle ruse. On conrinl donc du jour de
la levée de boucliers, &lt;'l celui qui aurait dû la
diriger, puisqu'il l'arnil préparée, cul !'adresse
de s'éloigner.
Avant le départ de Ilernadollc pour Paris,
on rédigea une proclamation adressée au
peuple français, ainsi qu'à l'armée. Plusieurs
milliers d'exemplaires, préparés d'avance,
devaient ètrc al'fichés le jour de l'événement.
Un libraire de Rennes, initié par le général
Simon cl par Fourcarl au secret des conspirateurs, se chargea d'imprimer celle proclamation lui-même. C'était bien, pour que la
publication pùt avoir lieu promptement en
Bretagne; mais Bcrnadollc désirait avoir à
Paris u n grand nombre d'cxmnplaires qu'il
était important de répandre dans la capitale
C't d'envoyer dans toutes les provinces, dès
que l'armée de l'Ouest se serai t révoltée
contre le gouvcrncmcnl, et comme or:i craignait d'être découvert en s'adressant à un
imprimeur de Paris, voici comment fil llernadolle pour avoir une grande quantité dü ces
proclamations sans se compromellre. Il &lt;lit à
mon frère Adolphe, son aide de camp, qu'il
venait de faire nommer lieutenant dans la
légion de la Loire, qu'il l'autorisait à l'accompagner dans la capitale cl qu'il l'engageait à
y faire venir son cheval et son cabriolet,
attendu que le séjour sernil long. Mon frère,
enchanté, remplit de dirnrs effets les coffres
de celle voilure, dont. il confie la conduite it
son domestique, qui devait venir à petites
journées pendant qu'Adolphe s'en va par la
diligence. Dès que mon frère est parti, le
général Simon cl le commandant Fourcarl,
retardant sous quelque prétexte le départ du
domestique, ouvrent les coffres du cabriolet,
dont ils retirent les effets, qu'ils remplacent
par des paquets de proclamations; puis, ayant
tout refermé, ils mcllcnl en roule le pauvre
.Joseph, qui ne se doutait pas de ce qu'il
emmenait avec lui.
Cependant, la police du premier Consul,
qui commençait b se bien organiser, avait eu

�111STO'J{l.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ J
venl qu'il se tramail quelque chose dans
!"armée de Brelagne, mais sans saYoir précisémenl ce 4u'on méditait, ni quels étaient IPs
instigateurs. Le ministre de la police crut
devoir prél'enir du fait le préfet de Rennes,
qui était M. Mounier, célèbre orateur de
l'Assemblée constitnanle. Par un hasard fort
extraordinaire, le préfet reçut ia dépècbe le
jour mème oü la conspiration dm·ail éclater à
. Bennes pendant la parade, à midi, et il était
déjà onze heures et demie! .. .

de ~1. Mounier, qui se trouvait d'ailleurs fort
embarrassé en présence du général coupable
qui, d'abord troublé, pouYait reveuir à lui, el
se rappeler qu'il avait quatre-vingt mille
hommes sous ses ordres, dont huit à dix mille
se réunissaient au moment même, non loin
de la préfecture!. .. La position de M. ~lounier
était des plus critiques; il s'en tira en habile
homme.
Le général de gendarmerie Virion avait été
chargé par le gourerncment de former à

rendre à la tour Labat, où vont le conduirt'
les gendarmes à pied qui arriYaienl dans la
cour en ce moment. \'oilà donc le premier
moteur de la rél'Oltc en prison.
Pendant que ceci se passail à la préfecture,
les troupes de ligne, réunies sur la place
d'Armcs, altendaienl l'heure de la parade qui
devait être celle de la rérnltc. Tous les colonels étaient dans le secret el a1·aient promis
leur concours, excepté celui du 79°, M. Godard, qu ·on espérait Yoir suil're le mouvement.

Copyright 1Qo6 by Braun, Clément et C".
UN GÉNÉRAL ET SON AIDE ~E CAllP. -

M. Mounier, auquel le ministre ne donnait
aucun renseignement positif, crut qu'il ne
pouvait mieux faire pour en obtenir que de
s'ad~esser au chef d'état-major, en l'absence
du général en chef. li fait donc prier le général
Simon de passer à son hc\tel et ltù montre la
dépèchc ministérielle. Le général Simon,
croyant alors que tout est découverl, perd la
tète comme un enfant, el répond au préfet
qu'il exisle en elfct une vaste conspiration
dans l'armée, que malheureusement il y a
pris part, mais qu'il s'en repenl ; et le voilà
qui déroule tout le plan des conjurés, dont il
nomm~ les chefs, en ajoutant que dans quelques instants, les troupes réunies sur la place
&lt;l'Armcs l'Onl, au signal donné par le colonel
Pinoteau, proclamer la déchéance du gouYernement consulaire! ... Jugez de l'étonnement

Tableatt de MEtSSO:-IIER, (Met.-opolitan J\ftlsettm of Arl, New-York.)

Rennes un corps de gendarmerie à pied, pour
la composition duquel chaque régiment de
l'armée avait fourni quelques grenadiers. Ces
militaires, n'ayant aucune homogénéité entre
eux, échappaient par conséquent à l'influence
des colonels de l'armée de ligne el ne connaissaient plus que les ordres de leurs nouveaux
chefs de la gendarmerie, qui eux-mêmes,
d'après les règlements, obéissaient au préfet.
M. Mounier mande donc sur-le-champ le
général Virion, en lui faisant dire d'amener
tous les gendarmes. Cependant, craignant que
le général Simon ne se ravisàl el ne lui
échappàt pour aller se mettre à la tète des
troupes, il l'amadoue par de belles paroles,
l'assw·anl que son repentir el ses aveux atténueront sa faute aux yeux du premier Consul,
et l'engage à lui remettre son épée et à se

A quoi tiennent les destinées des empires !...
Le colonel Pinoleau, homme ferme et déterminé, devait donner le signal, que son régiment, le . 82e, déjà rangé en bataille sur la
place, attendait aYec impatience; mais Pinoteau, de concert avec Fourcart, avait employé
toute la matinée à préparer des envois de
proclamations, et dans sa préoccupation, il
avait oublié de se raser.
Midi sonne. Le colonel Pinoteau, prêt à se
rendre à la parade, s'aperçoit que sa barbe
n'est pas faite et se hàle de la couper. Mais
pendant qu'il procède à cette opération, le
général Virion, escorté d'un grand nombre
d'officiers de gendarmerie, entre précipitamment dans sa chambre, fait saisir son épée,
et lui déclarant qu'il est prisonnier, le fait
conduire à la tour, où était déjà le général

.MEM01~ES DU G'ÉN'É~JU. B.ll~ON DB .M.ll~B01

Simon!. .. Quelques minutes de retard, cl le
colonel Pinoteau, se tromant à la tète de dix
mille hommes, ne se serait pas laissé intimider par la capture du général Simon et
aurait certainement accompli ses projets de
révolte contre le gouvernement consulaire;
mais, surpris par le général Vil'ion, que pouvait-il faire? Il dut céder à la force.
Celle seconde arrestation faite, le général
Yirion et le préfet dépêchent à la place d'Armes
un aide de camp chargé de dire au colonel
Godard, du 79•, qu'ils onl à lui faire sur-lechamp une communication de la part &lt;ln
premier Consul, et, dès qu'il est arrivé près
a·eux, ils lui apprennent la décourerle de la
conspiration, ainsi que l'arrestation du général
Simon, du colonel Pinoteau, et l'engagent à
s'unir à eux pour comprimer la rébellion. Le
colonel Godard en prend l'engagement, retourne sur la place d'Armes sans faire part à
personne de ce qui vient de lui ètre communiqué, commande par le flanc droit à son
régiment, qu'il conduit vers la tour Labat, où
il se réunit aux bataillons de gendarmes qui
la gardaient. Il y trome aussi le général Virion
el le préfet qui font distribuer des cartouches
à ces troupes fidèles, el l'on attend les événements.
Cependant, les officiers des régiments qui
stationnaient sur la place d'Armes, étonnés du
départ subit du 79•, et ne concevant pas le
retard du colonel Pinoteau, envoyèrent chez
lui, et apprirent qu'il venait d'être conduit à
la tour. Ils furent informés en même temps
de l'arrestation du général Simon. Grande
fut l'émotion!. .. Les officiers des divers corps
se réunissent. Le commandant Fourcart leur
propose de marcher à l'instant pour faire
déli,'l'er les deux prisonniers, afiu d'exécuter
ensuite le mouvement conrenu. Cette proposition est reçue avec acclamation, surtout par
le 82•, dont Pinoteau était adoré. On s'élance
vers la tour Labat, mais on la trouve environnée par quatre mille gendarmes et les
bataillons du 79". Les assaillants étaient certainement plus nombreux, mais ils manquaient
de cartouches, et en eussent-ils eu, qu'il aurait répugné à beaucoup d'entre eux de tirer
sur leurs camarades pour amener un simple
changement de personnes dans le gom·ernement établi. Le général Virion et le préfet les
haranguèrent pour les engager à renlrcr dans
le devoir. Les soldats hésitaient ; ce que
voyant les chefs, aucun d'eux n'osa donner le
signal de l'attaque à la baïonnette, le seul
moyen d'action qui reslàt. Insensiblement,
les régiments se débandèrent, et chacun se
retira dans sa caserne. Le commandant
Fourcart, resté seul, fut conduit à la tour,
ainsi que le pauvre imprimeur.
En apprenant que l'insurrection avait avorté
à Rennes, tous les officiers des autres régiments de l'armée de Bretagne la désavouèrent,
mais le premier Consul ne fut pas la dupe de
leurs protestations. Il hâta leur embarquement pour Saint-Domingue et les autres îles
des Antilles, où presque tous tramèrent la
?'lort, soit dans des combats, soit par la fièvre
·aune.

Dès les premiers al'eux du général Simon,
et bien que la victoire ne fù t pas encore assurée, 11. Mounier avait expédié une estafette au
gouvernement, et le premier Consul mit en
délibération s'il ferait arrèter Bernadotte et
Moreau. Cependant, il suspendit celte mesure
faute de preuves ; mais pour en avoir, il
ordonna de visiter tons les rnyageurs l'enant
de Bretagne.
Pendant que toul cela se passait, le bon
.Joseph arrivait tranquillement à Versailles
dans le cabriolet de mon frère, et grande fut
sa surprise, lorsqu'il se l'it empoigner par des
gendarmes, qui, malgré es protestations, le
menèrent au ministère de la police. Vous
pensez bien qu'en apprenant que la voiture
conduite par cet homme appartenait à l'un
des aides de camp de Bernadotte, le ministre
Fouché en fit ouvrir les coffres, qu'il trouva
pleins de proclamations, par lesquelles Bernadotte et Moreau, après avoir parlé du premier
Consul en termes très violents, annonçaient sa
chute el leur avènement au pouvoir. Bonaparte, furieux conlrc ces deux généraux, les
manda près de lui. Moreau lui dit que, n'ayant
aucune autorité sur l'armée de l'Ouest, il
déclinait toute responsabilité sur la conduite
des régiments don telle était composée; et l'on
doit conve1ùr que cette objection ne manquait
pas de Yaleur, mais elle aggravait la position
de Bernadotte, qui, en qualité de général en
chef des troupes réunies en Bretagne, était
responsable du maintien du bon ordre parmi
elles. Cependant, non seulement son armée
avait conspiré, mais son chef d'état-major
était le meneur de l'entreprise, les proclamations des rebelles portaient la signature de
Bernadotte, et l'on venait de saisir plus de
mille exemplaires dans le cabriolet de son
aide de camp! ... Le premier Consul pensait
que des preuves aussi évidentes allaient atterrer et confondre Bel'lladotte ; mais il avait
affaire à un triple Gascon, triplement astucieux . Celui-ci joua la surprise, l'indignation:
« Il ne savail rien, absolument rien! Le géné&lt;&lt; ral Simon était un
misérable, ainsi que
« Pinoteau ! li défiait qu'on pût lui montrer
&lt;&lt; l'original de la proclamation signé de sa
cc main ! Était-ce donc sa faute à lui, si des
cc extravagants al'aient fait imprimer son nom
« au bas d'une proclamation qu'il désavouait
&lt;&lt; de toutes les forces de son âme, ainsi que
&lt;&lt; les coupables auteurs de toutes ces menées,
&lt;&lt; dont il était le premier à demander la
« punition! »
Dans le fait, Bernadotte a,,ait eu l'adresse
de tout faire diriger par le général Simon,
sal)s lui livrer un seul mot d'écriture qui pùt le
compromettre, se réservant de tout nier, au
cas où, la conspiration manquant son elfct,
le général Simon viendrait à l'accuser d'y
aYoir participé. Le premier Consul, bien que
convaincu de la culpabilité de Bernadotte,
n'avait que des demi-preul'es, sur lesquelles
son conseil des ministres ne jugea pas qu'il
fùt possible de motiver un acte d'accusation
contre un général en chef dont le nom était
très populaire dans le pays et dans l'armée;
mais on n'y regarda pas de si près al'ec mon

-

frère Adolphe. Une belle nuit, on ,int l'arrèter chez ma mère, et cela dans un moment
où la pauYre femme était déjà accablée de
douleur.
M. de Canrobert, son frère ainé, qu'elle
était parvenue à faire rayer de la liste des
émigrés, vivait paisiblement auprès d'elle,
lorsque, signalé par quelques agents de police
comme ayant assisté à des réunions dont le
but était de rétablir l'ancien gouvernement, on
le conduisit à la prison du Temple où il fut
retenu pendant onze mois! Ma mère s'occupait à faire toutes les démarches possibles
pour démontrer son innocence et obtenir sa
liberté, lorsqu'un alJreux malheur vin~enrore
la frapper.
Mes deux plus jeunes frères étaient élevés
au prytanée français. Cet établissement possédait un vaste parc et une belle maison de
campagne au village de Yanres, non loin des
rives de la Seine, el dans la belle saison, les
élèves allaient y passer les quelques jours de
vacances. On faisait prendre des bains de
rivière à ceux dont on avait été satisfait. Or,
il arril'a qu'une semaine, à la suite de 4uelque
peccadille d'écoliers, le proviseur priva tout
le collège du plaisir de la natation. Mon frère
Théodore était passionné pour cet exercice;
aussi résolut-il, avec quelques-uns de ses
camarades, de s'en donner la joie, à l'insu de
leurs régents. Pour cela, pendant que les
élè1·es dispersés jouent dans le parc, ils
gagnent un lieu isolé, escaladent le mur et,
par une chaleur accablante, se dirigent en
courant vers la Seine, dans laquelle ils s'élancent toul couverts de sueur. Mais à peine
sont-ils dans l'eau, qu'ils entendent le tambour du collège donner le signal du diner.
Craignant alors que leur escapade ne soit
signalée par leur absence du réfectoire, ils se
hàtenl de s'habiller, reprennent leur course,
escaladent de nouveau le mur cl arriven t
haletants au moment où le repas commençait
Placés dans de telles conditions, ils eussent
dù peu ou point manger; mais les écoliers ne
prennent aucune précaution. Ceux-ci dél'Orèrent selon leur habitude; aussi furent-ils presque tous gravement malades, surtout Théodore,
qui, atteint d'une fluxion de poitrine, fut
transporté chez sa mère dans un état désespéré. Et ce fut lorsqu'elle allait du chevet de
son fils mourant à la prison de son frère
qu'on vinl arrèter son fils ainé!... Quelle
position affreuse pour une mère !... Pour
comble de malheur, le pauvre Théodore mourut!. .. Il avait dix-huit ans : c' étail un excellent jeune homme, dont le caractère était
aussi doux que le physique était beau. Je fus
désolé en âpprenan t sa · mort, car je l'aimais
tendrement.
Les malheurs affreux dont ma mère était
accablée coup sur coup augmentèrent l'intérêt que lui portaient les ,Tais amis de mon
père. Au premier rang était le bon M. Dcferrnon. Il _lraYaillait presque tous les jours a1·ec
le premier Consul, et ne manquait presque
jamais d'intercéder pour Adolphe et surtout
pour sa mère désolée. Enfin, le général Bonaparte lui répondi t un jour : &lt;&lt; que bien qu'il

�111S TO']t 1.ll
eùt mauvaise opinion du bon sens de Bernadotte, il ne le croyait pas assez dénué de
&lt;! jugement pour supposer qu'en conspirant
&lt;&lt; contre le gouvernement, il eùt mis dans sa
&lt;! confidence un lieutenant de vingt et un
C! ans; que d'ailleurs le général Simon décla&lt;&lt; rait que c'était lui et le commandant Fourcc cart qui.avaient mis les prorlamations dans
!&lt; le coffre du cabriolet du jeune Mar bot; que
&lt;&lt; par conséquent, s'il était coupable, il devait
« l'être bien peu , mais que lui, premier
« consul, ne pourait relâcher l'aide de camp
!c &lt;le Bernadotte que lorsque celui-ci viendrait
« rn personne l'en soli iciter. »
En apprenant la résolution de Bonaparte,
ma mère courut chez Bernadolle pour le
prier de faire celle démarche. Il le promit
solennellement! mais les jours et le8 semaines
s'écoulaient sans qu'il Pn fit rien. Enfin, il
dit à ma mère : « Cc que vous me demandez
&lt;! me coùte infinimmt ; n'importe ! je dois
« cela à la mrmoire de 1·otre mari, ainsi
&lt;( qu'à l'intérêt que je porte à l'OS enfants.
&lt;&lt; J'irai donc ce soir même chez le premier
« Consul et passerai chez mus en sortant de~
!&lt; Tuileries. J'ai la certitude que je pourrai
&lt;! enfin mus annoncer la liberté de ,·ofrc
« fils. » On comprend a\'Cc quelle impatience
ma mère attendit pendant celle longue journée! Chaque 1•oiture qu'elle entendait faisait
battre son cœur. Enfin, onze heures sonnent,
et Bernadolle ne parait pas ! Ma mère Sl' rend
alors chez lui, el qu'apprend-elle? ... Qnc Ir
général Bernadotle et sa f1•m1ne viennent de
partir pour les eaux de Plombières, d'ott ils
ne reviendront que dans deux mois ! Oui,
malgré sa promesse, Bernadotte avait quitté
Paris sans voir le premier Consul! Ma mère
désolée écrivit au général Bonaparte. M. Dofermon, qui s'était chargé de remettre sa
lettre, ne put, tant il était indigné de la
conduite de Bernadotte, s'empècher de raconter au premier Consul comment il avait agi à
notre égard.
Le général Bonaparte s'écria : « Je le
reconnais bien là!. .. »
M. Defcrmon, les généraux Mortier, Lefebvre et Mural insistèrent alors pour que mon
frère fù l élargi, en faisant observer que, si
ce jeune officier aYail ignoré la conspiration,
il serait injuste de le retenir en prison, et
que s'il en aYait su quelque chose, on ne
pou l'ait exiger de lui qu'il se portât accusateur
de Bernadotte, dont il était l'aide de camp.
Ce raisonnement frappa le premier Consul,
qui rendit la liberté à mon frère el l'envoya à
Cherbourg, dans le 49° de ligne, ne roulant
plus qu'il fùt aide de camp de Bernadotte.
Mais Bonaparte, qui al'ail à son usage une
mnémonique particulière, grava probablement dans sa tète les mols : Afai·bot, aide de
c,

(!

camp de Bernadotte, conspiration de Rennes; aussi, jamais mon frère ne put rentrer
en fayeur auprès de lui, et quelque temps
après, il l'envoya à Pondichéry.
Adolphe avait passé un mois en prison; le
commandant Fourcarl y resta un an, fut destitué, et reçut l'ordre de sortir de France. Il
se réfugia en Hollande, 011 il Yécnt misérable-

ment pendant trente ans du prix des lt'çons
de français qu'il était réduit à donner.
n'ayant aucune fortune.
Enfin, en 1852, il pensa à retourner dans
sa patrie, el pendant le siège d'Anvers, je Yis
un jour entrer dans ma chambre une espèce
de vieux maitre d'école bien râpé; c'était
Fourcart! Je le reconnus. Il m'ayoua qu'il ne
possédait pas un rouge liard!. .. Je ne pus
m'empècher, en lui offrant quelques secours,
de faire une réflexion philosophic1ue sur les
bizarreries du destin! Voilà un homme qui,
en -1802, était cficf de bataillon cl que son
courage, joint à ses moyens, eùl certainement
porté au grade de général, si le colonel PinoLeau n'eùt pas songé à faire sa barbe au
moment 011 la conspiration de Rennes allait
éclater! Je conduisis Fourcart an maréchal
Gérard, qui se sourenait aussi de lui. Nous le
présentâmes au duc d'Orléans, qui voulut
bien lui donner dans sa bibliothèque un
emploi de 2,400 francs d'appointements. Il y
récut une quinzaine d'années.
Quant au général Simon cl au colonel Pinoteau, ils furent envoyés et détenus à l'ile de
Ré pendant cinq ou six ans. Enfin Bonaparte,
dercnu empereur. les '.rendit à la liherlé.
Pinotrau végétait depuis quelque Lemps à
HulfC'c, sa 1·ille natale, lors(ru'en 1808 !'Empereur, se rendant en Espagne, s·y arrèta
pour changer de chcram:. Le colonel Pinoleau se présenta résolument à lui et lui demanda à rentrer au service. L'Empereur
sa,·ait que c'était un excellent officier, il le
mit donc à la tète d'un régiment qu'il conduisit parfaitement bien pendant les guerres
d'Espagne, ce qui, au bout de plusieurs campagnes, lui ralut le grade de général de
brigade.
Le général Simon fut aussi remis en activité. Il commandait une brigade d'infanterie
dans l'armée de ~lasséna, lorsque, en 1810,
nous enrahimes le Portugal. Au combat de
Busaco, où ~lasséna commit la faute d'attaquer de front l'armée de lord Wellington,
postée sur le haut d'une montagne d'un accès
fort difficile, le pauvre général Simon, voulant faire oublier sa faute et récupérer le
temps qu'il avai t perdu pour son avancement,
s'élance brarement, à la tête de sa brigade,
franchit tous les obstacles, gravit les rochers
sous une grèle de balles, enfonce la ligne
anglaise et entre le premier dans les retranchements ennemis. Mais là, un coup de feu tiré
à bout portant lui fracasse la mâchoire, au
moment où la deuxième ligne anglaise repoussait nos troupes, qui furent rejetées dans la
vallée avec des pertes considérables. Les
ennemis trolll'èrenl le malheureux général
Simon couché dans la redoute parmi les
morts et les mourants. Il n'avait presque
plus figure humaine. Wellington le traita
a,·ec beaucoup d'égards, et dès qu'il fut
transportable, il l'cmoya en Angleterre
comme prisonnier de guerre. On l'autorisa
plus tard à rentrer en France; mais son
horrible blessure ne lui permettant plus de
scrl'ir, !'Empereur lui donna une pension, et
l'on n'entendit plus parler de lui.

CffAPITR.E XVIII
Séjour â l'êcotc cle Versailles. - Biographie dos
frêrns de ma mère.

Après le malheur qui venait de la frapper,
ma mère désirait vivement réunir auprès d'elle
les trois fils qui lui restaient. Mon frère ayant
reçu l'ordre de faire partie de l'expédition
envoyée par le gouvernement aux grandes
Indes, sous le commandement du général Decaen, put obtenir la permission de ,·enir passer deux mois auprès de ma mère; Félix
était au prytanée, el une circonstance heureuse me rapprocha moi-même de Paris.
L'école de cavalerie était alors à Versailles;
chaque régiment y envoyait un officier et un
sous-officier qui, après arnir perfectionné
leur instruction, retournaient la propager
dans les corps auxquels ils appartenaient. Or,
il arriva qu'au moment où j'allais solliciter la
permission de me rendre à Paris, le lieutenant du régiment détaché à l'école de cavalerie ayant terminé son cours, notre colonel
me proposa d'aller le remplacer, ce que j'acceptai avec joie, car cela me donnait non seulement la faculté de revoir ma mère, mais
encore la certitude de passer un an ou dixhuit mois à peu de distance d'elle. Mes préparatifs furent bientôt faits. Je vendis mon
cheval, et, prenant la diligence, je m'éloignai
du 25• de chasseurs, dans lequel je ne
demis plus rentrer; mais comme je l'ignorais alors, les adieux que je fis à mes camarades furent bien moins pénibles. A mon
arril'ée à Paris, je trouvai ma mère très
affligée, tant à cause de la perle cruelle que
nous venions de faire, que du prochain départ
d'Adolphe pour l'Inde et de la détention de
mon oncle Canrobert, laquelle se prolongeait indéfiniment.
Nous passâmes un mois en famille, après
quoi mon frère ainé se rendit à Brest, où il
s'embarqua bientot pour Pondichéry sur le
Afarengo. Quant à moi, j 'allai m'établir à
l'école de cavalerie, casernée aux grandes
écuries de Versailles.
On me logea au premier, dans le~ appartements occupés jadis par le prince de Lambesc, grand écuyer. J'avais une très grande
chambre el un immense salon ayant vue
sur l'al'enue de Paris et la place d'Armes. Je
fus d'abord très étonné qu'on eùl traité si
bien l'élève le plus récemment arrivé, mais
j'appris bientôt que personne n'avait voulu de
cet appartemcrll, à cause de son immensité
qui le rendait vraiment glacial, et que très
peu d'officiers-élèves avaient le moyen de
faire du feu. Heureusement que je n'en étais
pas tout à fait réduit là. Je fis établir un bon
poêle, et, avec un très grand paravent, je fis
dans le vaste appartement une petite chambre,
que je meublai passablement, car on ne nous
fournissait qu'une table, un lit et deux chaises,
ce qui était peu en rapport avec les ,•astcs
pièces de mon logement. Je m'arrangeai
cependant très bien dans mon appartement,
qui deYint mème charmant au retour du
printemps.
li ne faut pas que le Litre d'élève qui nous

HISTORIA

MADEMOISELLE
D'après le tableau du

GEORGE

BARON

GÉRARD.

�'------------------------ - était donné vousporle àcroirequ'on nous menait comme des écoliers, car nous étions
libres de nos actions, trop libres mème. Nous
étions commandés par un vieux co!onel, M. Maurice, que nous ne voyions presque jamais et
qui ne se mèlait de rien. Nous avions, trois
jours par semaine, manège civil sous les célèbres écuyers Jardin et Coupé, et nous nous y

.M'É.M01'/(_ES DU G'ÉN'É'/(_.AL B.A'/(_ON DE .M.A'/(_BOT _ _ ..,

grande volonté d'apprendre pour réussir dans
un!l école aussi mal tenue, et cependant la
majem·e partie des élèYes faisaient des progrès, parce que, destinés à devenir insll'Ucleurs dans leurs régiments respectifs, leur
amour-propre les portait à craindre de ne pas
être à la hauteur de ces fonctions. lis Ira millaient donc passablement, mais pas à beau-

MOREAU A LA BATAILLE DE H OHENLINDEN. -

les commandaient el les forçaient de rentrer à
dix heures rlu soir.
Comme chacun de nous portait le costume
de son régiment, la réunion de l'école offrait
un spectacle étrange, mais intéressant, lorsque, le premier de chaque mois, nous passions en grande tenue la rc,·ue destinée à
l'établissement des feuillrs de solde, car on

Grnvure de FRILLEY, d'après le lablea11 .te S CIIOPIN, (.'\fusée .te Versailles .)

rendions quand cela nous conrcnail. L'après- coup près autant qu 'on le fait a&lt;:tucllemenl à
midi, un excellent ,,étérinaire, M. Valois, l'école de Saumur. Quant à la conduite, nos
faisait un cours d'hippiatrique, mais personne chefs ne s'en informaient mème pas, et, pourvu
ne contraignait les élèves à l'assiduité ni à que les élèves ne portassent pas le trouble
l'étude. Les trois autres jours étaient consa- dans l'inlérieur de l'établissement, on leur
crés à la partie militaire. Le matin, manège laissait faire tout cc qui leur plaisait. Ils sorréglementaire tenu par les deux seuls capi- taient à Loutcs heures, n'étaient assujellis
taines de l'éeole et, l'après-midi, théorie faite à aucun appel, mangeaient dans les hôtels
par eux. Une fois les exercices terminés, les qui leur com cnaicnt, découchaient, el allai~nt
capitaines disparaissaient, et chaque élère mème à Paris sans en demander la per1U1sallait où bon lui semblait.
sion. Les élèves sous-officiers a ,·aient un peu
Il fallait, vous en conviendrez. une bien moins de liberté. Dem adjudantsassez sévères

voyait dans cette revue Lous les uniformes de
la cavalerie française.
Les officiers-élèves appartenant à difiërenls
corps, et n'étant réunis que pour un temps
limité à la· durée des cours, il ne pourait
exister entre eux cette bonne camaraderie qui
fait le charme de la vie de régiment. Nous
étions d'ailleurs trop nombreux (quatre-ringtdix) pour qu'il s'établit une grande intimité
entre tous. Il y arait des coteries, mais pas
de liaisons. Au surplus, je ne srntis null(•ment le besoin de faire société an•c mes nou-

�111STOR._1.ll ~ - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

,

_____________________
M'ÉMOl'lfES D1' G'ÉN'É'lt_.JIL B.Jl'lt_ON D:E )J{.Jl'lt_BOT -

veaux camarades. Je partais Lous le samedis
pour Paris, où je pas ais Loule la journée du
lendemain el une bonne partie du lundi
auprès de ma mère. Celle-ci a,·ail à Ycrsailll'S
deux anciennes amies de Rennes, les comtesses de Chàteau Yille, Yicilles dames fort rc pcclablcs, très instruites, cl qui recevaient
société choisie. J'allais deux ou troi fois par
semaine passer la soirée ch&lt;'z clics. J'employais les autres soirs à la lecture, que j 'ai
toujours fort aimée, car si les collèges metlent l'homme sur la voie de l'instruction, il
doit l'acheYer lui-même par la lecture. Quel
bonheur j'éproul'ais, au milieu d'un hi,-cr
fort rude, à rentrer chez moi après le diner,
à faire un bon feu, el là, seul, retranché derrière mon paravent en face de ma petite
lampe, à lire jusqu'à huit ou neuf heure ;
puis je me couchais pour ménager mon bois
elje continuais ma lecture jusqu'à minuit!
Je relus ainsi Tacite, Xénophon, ainsi que
presque Lous les auteurs classiques grecs cl
latins. Je rm~s l'histoire romaine, celle de
France cl des principaux Étals de l'Europé.
Mon Lemps, ainsi partagé entre ma mère, les
exercices de l'école, un peu de bonne société
el mes chères lectures, se passait fort agréablement.
Je commençai à Versailles l'année J805. Le
printemps amena quelques modifications dans
mon genre de vie. Tous les officiers-élèves
avaient un cheval à eux; je consacrai donc
une partie de mes soirées à faire de longues
promenades dans les bois magnifiques qui
avoisinent Versailles, Marly el Meudon.
Dans le cours du mois de ma.i, ma mère
éprouva une bien vire joie : son frère ainé,
M. de Canrobert, sortit de la prison du Temple, et les deux autres, MM. de l'Isle cl de la
Co te, ayant été rayés de la li te des émigrés,
rentrèrent en France cl vinrent à Paris.
L'ainé des frères de ma mrre, lL Certain
de Canrobert, était un homme de beaucoup
d'esprit cl d'une amabilité parfaite. Il entra
fort jeune au serrice, comme sous-lieutenant
dans le régiment de Penthièvre-infanterie, et
fit, sous le lieutenant général de Yaux , toutes
les campagnes de la guerre de Corse, où il se
distingua. Rentré en France après la conquètc
de ce pays, il compléta les vingt-quatre ans
de serrice qui lui valurent la croix de SainlLouis, el il était capitaine, lorsqu'i l épousa
Mlle de Sanguinet; il se relira alors au cbàLeau de Larn! de CèrC'. Del'cnu père d'un fils
et d'une fi lle, M. de Canrobert vi,·ail heureux
dans son manoir, lorsque la rérolution de
1789 éclata. Il fut contraint d'émigrer, pour
él'iler l'échafaud donL on le menaçait ; tous
ses biens furent confisqués, Yendus, et sa
femme fut incarcérée al'ec ses deux jeunes
enfants. Ma mère obtint la permission d'aller
visiter sa malheureuse bellc-sœur, qu'elle
trouva dans une tour froide cl humide, accablée par la fièvre, qui emporta ce jour-là
mème sa petite fille! A force de démarches
el de supplicaLions, ma mère obtint !'élargi scmenl de sa belle-sœur; mais celle-ci mourut, peu de jours après, des suites de la malad ie qu'elle avait contractée dans la prison.

Ma mère prit alors soin du jeune garçon, infini de )BI. de la Cos le cl de l'Isle; ils les
nommé .\ntoinc. Il fut mis par la suite au faisaient participer aux bons repas que leur
collège, puis à l' l~cole militaire, dont il dc1·int bote était obligé de fournir, scion les usages
un des meillcursélè1·cs. Enfin, cc digne demi- de la guerre, et ce régime confortable, joint
frère de Marcellin de Canrobrrt dcrint officier au repos, rétablit un peu la santé de la Coste.
d'infantC'ric el se fil braYemenl tuer , ur le
En se séparant d'eux, les ,·olontaires, qui
champ de bataille de Waterloo.
appartenaient à un bataillon de la Gironde,
Mon oncle fut un des p1·emiers émigrés qui, voulant donner à leurs nouveaux amis le
sous le Consulat, obtinrent l'autorisation de moyen de passer au milieu des colonnes franrentrer en France; il recoul'ra quelques par- çaises sans ètre arrètés, ôtèrent de leurs unicelles de son bien, el épousa une des filles de formes les boutons de métal qui portaient le
M. Xioccl, ancien ami de la famille. La nou- nom de leur bataillon, el les allachèrcnl aux
velle )lme de Canrobert de,·int mère de nolrc habits bourgeoi de mes oncles, qui purent
bon el brare cousin Marcellin de Canrobert 1 , ainsi se faire -pas er pour des cantiniers. A,·ec
qui s'est si souvrnt distingué en Afrique, où ce passeport d'un nouveau genre, ils traveril est aujourd'hui colonel de zouare . Com- sèrent tous les cantonnement français sans
bien son père eù l été fier d'un tel fils! Mais éveiller aucun soupçon. Ils se rendirent en
il mourut avant de poul'oir ètre témoin de Prusse el s'établirent ensuite dans la ville de
ses succè .
Hall, où ~I. de I'Isle trolll'a de nombreuse ,
M. Certain de l'Isle, second frère de ma leçons à donner. Ils y vécurent paisiblemenL
mère, était un des plus beaux hommes de jusqu'en 1805, époque où, ma mère étant
France. La Révolu tion le trouva lieutenant au parvenue à. les faire rayer de la liste des émirégiment de PenthièHe, où servaient son frère grés, mes deux oncles rentrèrent en France,
ainé et plusieurs de ses oncles. Il uirit l'im- au bout de douze ans d'exil.
pulsion de presque Lous ses camarades el
émigra en compagnie de son plus jeune frère,
CHAPITRE XIX
M. Certain de la Coste, qui servait dans les
gardes du corps du Roi. Depuis leur sortie de Immenses préparalils sur la côte. - Je suis nommè
aide de camp d'Augereau.
France, les deux frères ne se quittèrent plus.
fis se retirèrent d'abord dans le pays de Bade,
Mais revenons à Yersailles. Pendant que j'y
mais leur tranquillité ful bientôt troublée : suivais les cours de l'école de cavalerie, de
les armées françaises passèrent le Rhin, el grands événements se préparaient en Europe.
comme tout émigré qui tombait en leur pou- . La jalousie de l'Angleterre, excitée par la
voir était fusillé en vertu des décrets de la prospérité de la France, l'ayant portée 11
Conrenlion, force fut à mes oncles de s'en- rompre la paix d'Amiens, les hostil ités re-"
foncer à la hâle dans l'intérieur de l'Alle- commencèrent; el le premier Consul résolut
magne. Le manque d'argent les obligeait à de les pousser vivement, en conduisant une
voyager à pied, ce qui accabla bientôt le pau- armée sur le sol de la Grande-Bretagne, opévre la Coste. lis éprouvaient beaucoup de dif- ration hardie, très difficile, mais ccpendanl
ficultés pour se loger, car tout était occupé pas impossible. Pour la mettre à exécution,
par les militaires au trichiens. La Coste tomba Napoléon, qui venait de s'emparer du Hanomalade; son frère le soutenait: ils gagnèrent vre, patrimoine particulier de l'Angleterre'.
ainsi une petite ville du Wurtemberg, el ils forma sur les cotes de la mer du Nord et de
entrèrent dans un mauvais cabarel, ·où ils la Manche plusieurs corps d'armée. li Ûl controuYèrenl un cabinet et un lit. Au point du struire et réunit à Boulogne, ainsi que dans
jour, ils virent les Autrichiens s'éloigner el les por ts voisins, une immense quantité dè
apprirent que les Français allaient occuper la péniches et bateaux plats, sur lesquels il
ville. La Coste, incapable de se mouvoir, en- comptail embarquer ses troupes.
gageait de ]'(sle à pourvoir à sa sûreté, en le
Tout ce qui était mili taire se mettant en
laissant à la garde de Dieu; mais de l'Isle mouvement pour cette guerre, je regrettais
déclara formellement qu'il n'abandonnerait de ne pas y participer, el je comprenais compas son frère mourant. Cependant, deux ,·o- bien la reprise de hostilités allait rendre ma
lonlaires lrançais se présentèrent bientôt au position fausse : car, destiné à aller porter
cabaret a,·ec un billet de logement. L'hôte le
dans mon régiment l'instruction que j'avais
conduisit au cabinet occupé par mes oncles, acquise à l'école de cavalerie, je me voyai~
auxquels il signifia qu'ils eussent à s'éloi- condamné à passer plusieurs années dans un
gner. On a dit arec raison que, pendant la dépôt, la cravache à la ma.in, cl faisant trotter
Hé\'olulion, l'honneur français s'était réfugié les recrues sur de vieux chevaux pcJ1dant que
dans les armées. Les deux soldats, ,·oyant la mes camarades feraient la guerre à la Lèle
Coste mourant, déclarèrent à l'aubergis te que des cavaliers formés par moi. Cette perspecnon seulement il roulaient le garder avec tive était peu agréable: mai comment la
eux, mais qu'ils demandaient au premier étage changer? Un régiment doit toujours ètre aliune grande chambre à plusieurs lits, où ils menté par des recrues, el il était certain que
s'établirenl a1·ec mes deux oncles. En pays mon colonel, m'ayant enroyé à l'école de caennemi, le rninqueur étant le maitre, l'au- valerie pour apprendre à dresser ces rccrurs,
bergiste o~éil aux deux rolontaires français, ne rnud rait pas se pri,·er des services que je
qui. pendant quinze jours que leur bataillon pouvais rendre sous ce rapport, et m'excluresta cantonné dans la ville, eurent un soin rait de ses escadrons de guerre! J'étais dans
1 De1·cn11 Ir manlchal Canrobert.
celle perplexité, lorsqu'un jour, me promt'-

nant au bout de l'al'cnue de Paris, mon livre ~idérais comme un rèn• !... Dès le lendemain
d&lt;' théorie à la main, il me vint une idée lu- je cou~·us remer~icr le général. fi me reçut 1: n_ommail le colonel .\llwrt. Il mourut général
mineuse, qui ·a totalemrnt changé ma desti- merre1II~, en 1~ ord?nnant de venir le joindre aide de camp du duc d'Orléans. Les aides de
née, et infinimrnt contribué à m'élel'er au le plus Lol possible a Rayonne, où il allait se ca1~1p étaient : le colonel Sicard, qui périt à
Jlc~lsb~rg_, les chefs d'escadron Bram&lt;', qui se
grade que j'occupe.
rendre immédialcnwnt. Nous étions au mois
.Je venais d'apprendre que le premier Con- d'octobre, j'avais donc terminé l&lt;' premier rcl!ra a Lille après la paix de Tilsilt, cl ~lassy,
sul, ayant à se plaindre de la cour de Lis- cours_de l'école de cavalerie, el peu curieux. lue comme colonel à la Moskowa; le capitaine
C~él'etel et_ le lieu tenanl Mainvielle ; le prebonne, avait ordonné de former à Bayonne un
de ~~me le second, je quitt.ai Versailles plein mier se retira dans ses terres de Bretagne, el
corps d'armée de tiné à entrer en Portu«al
J01e_; mes pressentiments me disaient que
0
'
sous les ordres du général en chef Augereau. J entrais dans une Yoic nouvelle, bien plus le s_e~ond finit sa ca_rrière à Bayonne. J'étais
Je savais que cc-lui-ci devait une partie de son avantageuse que celle d'instructeur de récri- le SIXlèmc cl le plus Jetrnc dl's aides de camp.
Enfin. l'rtat-major était complété par Je
arancemenl ;'1 mon p1\re, sous les ordres du- mrnt: ils ne me trompi•renl point, car, ne~f
docteur Raymond, excellent praticien el homme

?c

LA

CONSl:LTA DE LA RÉPUBLIQUE CISALPINE, RÉUNI EN CO:IIICES A L YON, r, ÉCERNE LA PRÉSIDENCE AU PREmER CONSUL BoN.\PARTE.

Grnvé par TORLET, d'apres MONSIAU. (Muslie de Versailles,)

11uel il avait serri au camp de Toulon cl aux
Pyré~~• el bien que l'expérience que j'avais
acqlll,sc a Gênes, après la mort de mon père,
ne dul pas. me donner une bonne opinion de
1~. r~onna1 sancc des hommes, je résolus
d ecr1re
au général Auacreau
pour lui faire
•
0
c~nnaitre ma position cl le prier de m'en sortir, eu me prenanl pour un de ses aides de
ca'.'1P· )fa lettre écrite, je l'envoyai à ma
mere, pour sa,·oir si clic l'approuvait : non
seu_lemenl elle lui donna son assentiment,
mais sachant qu 'Augereau était à Paris, elle
i·oulut la lui remettre elle-même. Augereau
~eçul la veuvr de son ami arec les plus 0arands
C"ards
o , ·,. montant sur-Ie-champ en voiture, il
se_rendit chez le ministre de la !rllerre et le
soir
·
'
1·1 porta à ma mère° mon ' brevet
, . meme,
d
aide
de
ca
A'
·
dé .
__mp. msi se lrom·a accompli le
sir &lt;1ue, 1 rngt-qtialre heures avant, je con-

ans après, j'étais colonel, tandis que le camarades que j 'avais laissés à l'école de ca,aleric étaient à peine capitaines !
Je me rendis promptement à Bayonne, oi1
je pris possession de mon emploi d'aide de
camp du général en chef. Celui-ci occupait, à
un quart de lieue de la rille, le hcau chàteau
de Marac, dans leqnrl l'Empereur résida quelques années après. Je fus parfaitement reçu
par le général Augereau, ainsi que par mes
nouveaux camarades, ses aides de camp, qui
presque Lous avaient scrri sous mon père. Cet
état-major, bien qu'il n'ait pas donné à l'armée au tant d'officiers généraux que celui de
Bernadotte, était cependant fort bien composé.
Le général Donzelol, chef d'étal-major, était
un homme d'une haute capacité qui devint
plus Lard goul'erneur des îles Ioniennes, puis
de la Martinique. Le sous-chef d'état-major se

des pl11s honorables, 11ui me fut d'un "ranci
secours à la bataille d'Eylau. Le demi~frère
du maréchal, le colonel Augereau, suivait
l'ét~l-major ; c'était un homme très doux, qui
devint plus lard lir nlrnant g-énéral.
CHAPITRE XX
Augereau. -

Dil·crs épisodes tic sa carrière.

.Je dois maintenant vous donner la biocrra0
phie du maréchal .\ugcreau.
La plupart des généraux _qui se firent un
nom dans les premières guerres de la Révo1ution
étant sortis des rancrs
inférieurs de la'
•
0
so?1élé, on s'est imaginé, à tort, qu'ils n'avaient reçu aucune éducation, et n'avaient dù
leurs succès qu'à leur bouillant courage. Augereau surtout a été fo1·t mal jugé. On s'est
complu à le représenter comme une espèce

�•
~ - 111ST0'/{1.JI

---------------------------------------~

de sacripant, dur, tapageur et méchant; c'est
une erreur, car bién que sa jeunesse ait été
fort orarreuse, el qu'il soit tombé dans pluo
sieurs erreurs
politiques, il était bon, po1·1,
affectueux, et je déclare que des cinq maréchaux auprès desquels j'ai servi, c'était incontestablement celui qui allégeait le plus les
maux de la guerre, qui était le plus favorable
aux populations et traitait le mieux ses officiers, avec lesquels il vivait c?mme un _père
au milieu de ses enfants. La vie du marechal
Augereau fut des plus agitées, mais, avant
de la juger, il faut se reporter aux usages et
coutumes de l'époque.
Pierre Augereau naquit à Paris en_1757.
Son père faisait un commerce de fnuts_ for~
étendu, et avait acquis une fortune qui lm
permit de faire bien élever ses enfants. Sa
mère était née à Munich ; elle eut le bon esprit de ne jamais employer avec son fils que
la langue allemande, rgie celui-ci parlait parfaitement, el celle circonstance lui fut fort
utile dans ses voyages, ainsi qu'à la guerre.
Augereau avait une belle figure; il était gr?nd
et bien constitué. li aimail tous les exercices
du corps, pour lesquels il avait une très
grande aptitude. Il était bon écuyer et excellent tireur. A l'àge de dix-sept ans, Augereau
ayant perdu sa mère, un frère de celle-ci,
employé dans les bureaux de Monsieur, 1? fit
entrer dans les carabiniers, dont ce prince
était colonel propriétaire.
.
li passa plusieurs années à Saumur, gar111son habituelle des carabiniers. Sa manière de
servir et sa bonne conduite le portèrent bientôt au grade de sous-officier. Malheu:euscmenl on avait à celle époque la manie des
duels'. La réputation d'excellent tireur qu'avait
Auocreau
le contraignit à en avoir plusieurs,
0
car le grand genre parmi les bretteurs était
de ne souffrir aucune supériorité. Les gentilshommes, les officiers, les soldats, se battaient
pour les motifs les plus futiles. Ainsi, Augereau se trouvant en semestre à Paris, le célèbre maître d'escrime Saint-George, le voyant
passer , dit en présence de plusieurs tireurs
que c'était une des meilleures lames de France.
Là-dessus, un sous-officier de dragons, nommé
Belair, qui avait la prétention d'ètre le plus
habile après Saint-George, écrit à Augereau
qu'il voulait se ballre avec lui, à moins qu'il
ne consentit à reconnaître sa supériorité. Augereau lui ayant répondu qu'il n'en fc~ait
rien, ils se rencontrèrent aux Champs-Elysées, et Belair reçut un grand coup d'épée
qui le perça de part en part. ... Cc bretteur
rruérit, et ayant quitté le senice, il se maria
~t derinl père de huit enfants, t1u'il ne savait
comment nourrir, lorsque, dans les premiers
jours de l'Empire, il eut la pensée de s'adresser à son ancien ad,·ersaire, de,·enu maréchal. Cet homme, que j'ai connu , a,·ail de
l'esprit et une gaieté for t originale. U se présenta chez Augereau avec un petit violon sous
le bras, et lui dit que, n'ayant pas de quoi
donner à diner à ses huit enfants, il allait leur
faire danser des contredanses pour les égayer,
à moins que le maréchal ne voulùt bien le
mettre à même de leur senir une nourrilurr

plus substantielle. Augrrcau reconnut Belair,
l'inYila à diner, lui donna de l'argent, lui fil
avoir peu de jours après un Lrès bon emploi
dans l'administration des messageries, et fit
placer deux de ses fils dans un lycée. Cette
conduite n'a pas besoin de commentaires.
Tous les duels qu'eut Augereau ne se terminèrent pas ainsi. Par suite d'un usage des
plus absurdes, il existait entre divers régiments des haines imétérées, dont la cause,
fort ancienne, n'était souvent pas bien connue, mais qui, transmise d'àge en âge, donnait lieu à des duels, chaque fois que ces
corps se rencontraient. Ainsi, les gendarmes
de Lunéville et les carabiniers étaient en
guerre depuis plus d'un demi-siècle, bien
qu'ils ne se fussen t pas \'US dans ce long espace de temps. Enfin, au commencement du
règne de Louis XVI, ces deux corps furent
appelés au camp de Compiègne; alors, pour
ne point paraitre moins bra\'CS que leurs devanciers, les carabinier$ et les gendarmes résolurent de se battre, et cette habitude était
tellement inYétéréc que les chefs crurent dc\'Oir fermer les yeux. Cependant, pour éviter
la trop grande effusion du sang, ils paninrent à faire régler qu'il n'y aurait qu'un seul
duel, chacun des deux corps devant désigner
le combattant qui le représenterait, après
quoi, on ferait une trève. L'amour-propre des
deux partis étant engagé à cc que le champion présenté fût victorieux, les carabiniers
choisirent leurs douze meilleurs tireurs, parmi
lesquels se trouvait Augereau, et l'on cominl
que le sort désignerait celui auquel la défense
de l'honneur du régiment serait confiée. Il fut
ce jour-là plus al'cugle encore que de coutume, car il indiqua un sous-officier ayant
cinq enfants : il s'appelait Donnadieu. Augereau fit observer qu'on n'aurait pas dù mettre
parmi les billets celui qui portail le nom d'un
père de famille, qu'il demandait donc à être
substitué à son camarade. Donnadieu déclare
que, puisque le sort l'a désigné, il marchera ;
Augereau insiste ; enfin, cc combat de générosité est terminé par les membres de la réunion, qui acceptent la proposition d'Augereau.
On apprend bientôt quel est le combattant
choisi par les gendarmes, et il ne reste plus
qu'à mettre les adl'ersaires en présence, pour
qu'un simulacre de querelle sene de motif à
la rencontre.
L'adversaire d'Augercau était un homme
terrible, Lireur excellent et duelliste de profession, qui, pour peloter en attendant partie, avait les jours précédents Lué deux sergents des gardes franç,aiscs. Augereau, sans
se laisser intimider par la réputation de cc
spadassin, se rend au café où il savait qu'il
devait venir, et en l'attendant, il s'assied à
une table. Le gendarme entre, et dès qu'on
lui a désigné le champion des carabiniers, il
relrousse les basques de son habit, et l'a
s'asseoir insolemment sur la table, le derrière à un pied de la figure d 'Augereau. Celui-ci, qui prenait en cc moment une tasse de
café bien chaud, entr'ouvrc doucemenl l'échancrure appelée ventouse, 11ui existait alors derrière les culottes de peau des cavaliers, et
"' 220 \\•

rnrse le liquide brûlant sur les fesses de
l'impertinent gendarme... Celui-ci se retourne
en fureur! ... Voilà la querelle engagée, el
l'on se rend sur le terrain, suivi d'une foule
de carabiniers cl de gendarmes. Pendant le
trajet, le féroce gendarme, voulant railler
celui dont il comptait faire sa victime, demande à Augereau d'un ton goguenard :
&lt;&lt; Voulez-vous être cnlcné à la ville ou à la
campagne? » Augereau répondit : &lt;&lt; Je préfère la campagne, j'ai toujours aimé le grand
air. ll - &lt;1 Eh bien! reprend le gendarme,
en s'adressant à son témoin, tu le feras mettre à côté des deux que j'ai expédiés hier et
a,·ant-hier. l&gt; C'était peu encourageant, et tout
autre qu'Augereau aurait pu en être ému. li
ne le fut pas ; mais résolu à défendre chèrement sa \'ie, il joua, comme on dit, si serré
et si bien , que son adl'ersairc, furieux de ne
pouvoir le toucher, s'emporta et fit de faux
mouvements, dont Augereau, toujours calme,
profita pour lui passer son épée au travers du
corps, en lui disant : c1 Vous serez enterré à
la c.1mpagne. Il
Le camp terminé, les carabiniers retournèrent à Saumur. Augereau y continuait paisiblement son service, lorsqu'un événement
fatal le jeta dans une vie fort aventureuse.
Un jeune officier d'une grande naissance et
d'un caractère très emporté, aJant trouvé
quelque chose à redire dans la manière dont
on faisait le pansage des chevaux, s'en prit à
Augereau, et, dans un accès de colère, voulut
le frapper de sa craYacbe, en présence de tout
l'escadron. Augereau, indigné, fit voler au
loin la cravache de l'imprudent officier. Celuici, furieux, mit l'épée à la main et fondit sur
Augereau, en lui disant : &lt;1 Défendez-vous! »
Augereau se borna d'abord à parer; mais
ayant été blessé, il finit par riposter, et l'officier tomba raide mort l
Le général comte de Malseignc, qui commandait les carabiniers au nom de Monsieur,
ful bientôt instruit de cette affaire, et bien
que les témoins oculaires s'accordassent i1
dire qu'Augcreau, proroqué par la plus injuste agression, s'était trou,·é dans le cas de
légitime défense, le général, qui portait intérêt à Augereau , jugea convenable de le faire
éloigner. Pour cela, il fit \'enir un carabinier
natif de Genève, nommé Papon, dont le temps
de service expirait dans quelques jours, et
l'invita à remettre sa feuille de roule à Augereau, lui promettant de lui en faire délivrer
plus tard une seconde. Papon consentit, cl
A.ugcrcau lui en témoigna toujours une vive
reconnaissance. Augereau, arri vé à Genève,
apprit que le conseil de guerre, nonobstant
les déclarations des témoins, l'avait condamné
à la peine de mort, pour avoir osé mettre
l'épée à la main contre un officier!
La famille Papon faisait de grands cnl'ois
de montres en Orient. Augereau résolut d'accompagner le commis qu'elle y envoyait, rt
se rendit avec lui en Grèce, dans l'archipel
Ionien, à Constantinople et sur le littoral de
la mer Noire. li se ·trouvait en Crimée, lorsqu'un colonel russe, jugea~t i1 sa belle prestance qu'il arnit été militaire, lui offrit le

MÉ.M01'JfES DU GÉNÉ~.111. B,!l~ON DE .JJ{.Jl~BOJ ~

grade de sergent. Augereau l'accepta, servit
plusieurs années dans l'armée russe, quc le
célèbre Souwaroff commandait contre les
'!'ures, et fut blessé à l'assaut d'Ismaïloff. La
paix ayant été faite entre la Porte et la Russie,
le régiment dans lequel scr,·ait All',ercau fut
dirigé vers la Pologne ; mais celui-ci, ne ,·oulant pas rester davantage parmi les Russes,
alors à demi barbares, déserta et gagna la
Prusse, où il servit d'abord dans le réo-imcnl
du prince Henri ; puis sa haute taille° et sa
bonne mine le firent admettre dans le célèbre
régiment des gardes du grand Frédéric. li y
était depuis deux ans, et son capitaine lui faisait espérer de l'avancement, lorsque le Roi ,
pa,sant la revue de ses gardes, s'arrèta devant
Augereau en disant : &lt;1 \'oilà un beau grenadier!... De quel pays cst-i 1? - Il est Français, Sire. - Tant pis! répondit Frédéric,
qui avait fini par détester les Français autant
&lt;ruïl les a,·aitaimés; tant pis! car s'il eût été
Suisse ou Allemand, nous en eussions fait
quelque chose. l&gt;
Augt•reau, persuadé dès lors qu'il ne serai t
jamais rien en Prusse, puisqu'il le tenait de
la propre bouche du Roi, résolut de quiller
ce pays; mais la chose était on ne peul plus
difficile, parce que, dès que la désertion d'un
soldat était signalér par un coup de canon ,
les populations se mettaient à sa poursuite
pour gagner la récompense promise. et le
déserteur pris, on le fusillait sans rémission.
Pour é,·iter cc malheur et reconquérir sa
liberté, Augereau, qui sarait qu'un grand
tiers des gardes, étrangers comme lui, n'aspiraient qu'à s'éloigner de la Prusse, s'ahoul'ha

arec une soixantaine des plus courarreux
aux.quels il fit comprnndre qu'en désc~tan~
isolément on se perdrait, parce qu'il suffirait
de deux ou trois hommes pour ,·ous arrèter:
mais qu'il fallait partir tous ensemble, avec
armcsetmunilions, afin de pouvoir se défendre.
C'est cc qu'ils firent, sous la conduite d'Atwc0
reau. Ces hommes déterminés, attaqués en
route par des paysans el mèmc pa1· un détachement de soldats, perdirent plusieurs des
leurs, mais tuèrent plus d'ennemis, cl gagnèrent, en une nuit, un petit pays appartenant
à la Saxe et qui n'est qu 'à dix lieues de
~otsdam. Augereau se rendit it Dresde, où
t1 donna des leçons de danse et d'escrime
jusqu'à l'époque de la naissance du premie,'.
Dauphin, fils de Louis XVI, naissance que le
gouvernement français célébra en amnistiant
tous les déserteurs, ce qui permit à Augereau
non seulement de revenir à Paris, mais aussi
de rentrer aux carabiniers, son jugement
ayant été cassé, et le général de Malseigne le
réclamant comme un des meilleurs sousofficiers du corps. Augereau avait donc recoul'ré
son grade et sa position, lorsqu'en 1788, le
roi de Naples, sentant le besoin de remettre
son armée sur un bon pied, pria le roi de
France de lui envoyer un certain nombre
d'officiers el de sous-officiers instructeurs,
auxquels il donnerait le grade supérieur au
leur. M. le comte de Pommereul, qui devint
plus tard général et préfet de !'Empire, fut
le directeur de tous les instructeurs enroyés à
Naples. Augereau fil partie de ce détachell)rnt,
et rt'çut le grade de sous-lieutenant, en arriYanl /1 Naples. li y servit plusieurs années, et

venait d'être fait lieutenant, lorsque, s'étant
épris de la fi lle d'un négociant grec, il la demanda en mariage. Celui-ci n'ayant pas voulu
consentir à cette union, les deux amants se
marièrent en secret, puis, montant sur le
premier navire qu'ils trouvèrent en partance,
ils se rendirent à Lisbonne, où ils vécurent
paisiblement pendant quelque temps.
On était à la fin de 1792. La fiévolution
française marchait à grands pas, et tous les
souverains de l'Europe, redoutant de voir
introduire çlans leurs États les principes
nouveaux, étaient devenus fort sévères pour
tout cc qui était Français. Augereau m'a
souvent assuré que, pendant son séjour en
Portugal, il n'avait jamais rien fait, ni dit,
qui pùt alarmer le gouvernement; il fut
cependant arrêté et conduit dans les prisons
de !'Inquisition! Il y languissait depuis quelques mois, lorsque Mme Augereau, femme
d'un grand courage, ayant vn entrer dans le
port un navire avec un pavillon trico!ore, se
rendit à bord, pour remettre au capitaine
une lettre par laquelle elle informait le gouvernement françai_s de l'arrestation arbitraire
de son mari. Bien que le capitaine du navire
français n'appartint pas à la marine militaire,
il se rendit résolument auprès des minis tres
portugais, réclama son compatriote détenu à
l'[nrruisition, et sur leur refus, il leur déclara
fièrement la guerre au nom de la France!
Soit que les Portugais fussent effrayés, soit
qu'ils comprissent qu'ils avaient agi injustement, Augereau fut rendu à la li berté et
revint au Havre, ainsi que sa femme, sur le
navire de ce brave capitaine.
GÉNÉRAL DE

:VlARBOT.

(A sufrre. /

L'h]Jgiène de Voltaire
Quand il 1w1uit, il était mort - ou à peu
près. Il paraissait si chétif qu'on n'osa pas,
crainte de le tuer tout à fai t, lui rnrser sur le
Iront les quelques gouttes d'eau nécessaires à
l'ondoiement; on retarda la cérémonie de
plusieurs jours cl le baptème de huit mois,
cc qui obligea les parents à consigner dans
l',1cte une fausse date de naissance, afin de
justifier auprès des au lorités ecclésiastiques
1·c long délai.
Son enfance fu t débile, son adolescence
maladive, sa jeunesse sans vio-ueur. Son Yisage
était délicat et fi n, mais sa; s barbe; jamais
"lie ne poussa; jamais il n'eut besoin de se
faire raser; on voyait sur sa cheminée trois
ou quatre paires de pinces épilatoires à l'aide
desquelles il s'arrachait, tou t en causant,
ouelque poil follet.

A \'ingt-six ans son estomac délabré ne digérait plus; il souffrait « des tortures ll; il
devint d'une maigreur de stylite; il ne pouvait
s'asseoir à sa table cl prendre la plume; alors
il s'étendait snr son lit et composait de mémoit•e ou dictait des ,·ers. Aux approches de
la trentaine, il gagne la petite vérole, se fait
saigner deux fois, prc.nd, sm· l'ordonnanre du
médecin, buil doses d'émétique cl deux cents
pintes de limonadr . Un autre serai t trépassé:
lui, malingre, en réchappe; mais il reste
gravé, chancelant, condamné aux remède ;
il use de ceux en rngue : le baume tranquille
du capucin, le P. Aignan, les lotions il l'eau
de Rabcl, les frictions au baume de Varenger,
dont la recette est perdue. Il va aux eaux de
Forges : elles lui font le même effet que s'il
arai t bu de l'encre ou du vitriol ; il essaye de

Plombières sans meilleur résultat ; il s'astrl.'int à une cure de petit-lait, prend de l'essence de cannelle; Silva, le médecin à la
mode, le médecin des vapo1'euses, lui fait
a,·aler des petites boules de fer. Rien de meilleur que les petites_ boules de fer pour assurer
la digestion. N'est-ce pas ainsi qu'on rince
les bouteilles sales? Les boules ne guérissent
pas Voltaire. Il en arri,·c à prendre huit médecines et douze lavements dans un mois : il
a, pour ce dernier usage, dont il se montre
fenent, un appareil rapporté d'Angleterre,
une machine perfectionnée, une merveille.
« C'est un chef:-d'œuvre dt• l'art, écrit-il, vous
pouvez la mettre dans votre gousset. .. vous
pou-i,ez Yous en servir toutes les fois et quelque part où vous soyez. ll A Berlin il découvre
la panacée : les pilules de Stabl; il en prend,

�1f1STO'RJJI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ .,,
il s'en trouve bien. Rentré en France, il écrit l'auteur du Cabinet secret, sixième série). Je ne pnis manaer d'un hachis de dinde, de
Aujourd'hui il nous apprend comment_ le lièvre et de lapi1~ qu'on veut me faire pr~ndre
à son ami Frédéric II de lui en expédier une
frèlc
auteur de Candide est parvenu, cahin- pour une seule ,·iandc. Je ?'aim? ni, le pigeon
livre - des véritables. Le roi philosophe répond : « Il y a de quoi purger toute la France caha, jusqu'à la vieillesse, en dépit de ses à la crapaudine ni le pam qm na pas ~c
aYeC les pilules r[ue vous me demandez, et de douleurs d'entrailles et du délabrement de son croùte. Je bois du vin modérément, et Je
quoi tuer ,·os trois académies; j'ai chargé d' Ar- estomac. D'abord Voltaire était d'une propreté trouve fort étrange les gens qui mangent s~~s
o-el de mus envoyer de cette drogue qui a si extrême, qualité assez rare à l'époque; il boire et qui ne savent mème pas cc qu 11s
grande réputation en France, et que le défunt mangeait peu: à déjeuner, il prenait d.u cho- mangent. ... Quant aux cuisi?iPrs, je _n~ sauStahl faisait fabriquer par son cocher .... l&gt; Et colat cl du café; quand l'acteur Lckam fut, rais supporter l'essencC' de .Jambon m l excès
du coup, Voltaire fut dégoûté du remède. Ses pour la première fois, admis à sa table, _les de champignons et de poivre et de musca~c,
dents tombent, il a la fièvre, il se roule deux comires consommèrent une douzaine avec lesquels ils déguisent les mets ~rès sa111s
en eux-mèmes cl r1ue Je ne voude coliques, il devient aveugle, .....------============---iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiil drais pas seulement qu'on laril n'entend plus, il a des Yertid,\L. ... Je veux que le pain
ges, il perd la voix .... Et il parsoit cuit au four el jamais dans
vient à vivre quatre-vingt-quatre
un privé. Un souper sans a~ans!
prèl, tel que je le propose, lait
Il est donc du plus haut inespérer
un sommeil fort doux
térêt de connaitre le régime de
el
qui
ne
sera troublé par aurel impotent, qui malgré ses
cun
songe
désagréablt' . 1&gt;
souffrances et sa débilité réussit
à atteindre presque le nona\'ollaire se couchait immégénarial, sans avoir rien pe'.du
diatement
après le souper; il
de son esprit, de sa mémoire,
ne
dormait
que quatre ou cinq
de sa vivacité, de son amour de
heures· il en passait cepenvivre el tout en abusant du
dant d;ns son lit seize ou dixpeu 'de forces que la nàtu~e
hui
t. Pend an l la nuit, trois
avait dispensées à son petit
bourries
restaient allumées à
corps. Car il travaillait vingt
côté°de son oreiller; son lit était
heures par jour et ne dormait
cou vert de livres; à portée de
guère, - il aimait les tourtes
sa
main était avancée une table
rtrasscs el les confiseries, et
élégante
sur laquelle se trou~•avait pas le courage d'y revaient toujours de l'eau frainoncer, - il abusait du café,
che, du café au lait, des mardont il absorbait jusqu'à vingt
ques de papier blanc cl une
tasses dans son après-midi. Ce
écritoire.
rértime, gràce auquel le petit
Du moins, lorsqu'il était sous
so~me de vie qui animait la
ses édredons, \'ollaire n'avait
maigre carcasse du philosophe
pas trop froid : ce bouillant
consentit à y demeurer durant
polémiste
grelolla pendant toute
qualre-Yingl-quatre ans, ce résa
vie.
Même
en été il rechercrime miraculeux nous est réchait le coin du feu; on ne
~élé par M. le docteur Cabanès,
brùlait pas moins de six cordes
dans son récent volume des Inde
bois, tous les jours, à Cirey,
discrétions de l'histoire. Le
au
dire de Mme de Graffign~·docteur Cabanès, comme nul ne
Néanmoins, le philosophe avait
l'ignore, s'est formé la plus imLE LEVER DE VOLTAIRE A f'ERNEY (YERS 1776).
toujours peur de périr gelé.
posante des clientèles, puisTablean a11011yme. (Musée Carnavalel.)
Ce n'est pas de froid qu'il
qu'elle se compose de tous l~s
mourut
: il succomba, comme
personnages illustres depms
Cléopâtre jusqu'à Gambclla. Pour notr~ pl~s de tasses de chocolat mélangé avec du café, on sait, à la fatigue du ·voyage de Ferney à
Paris. A son arrivée, il fut pris d'nn crach1·grand plaisir et la satisfaction de no~re 111d~s- et ,rien autre chose ne fut servi.
ment de sang, absorba de l'opium, se surLe repas unique de Yoltaire était donc crète curiosité, M. Cabanès a porte un diamena
de cent façons : il n'en fallut pas
sauf
exceptions,
le
souper,
à
neuf
ou
dix
gnostic rétrospectif sur l'agoraphobie de
Charles VII, la neurasthénie de Louis XI, la heures du soir. Son mets préféré était les moins pour aballrc cc cbétif colosse de quatreconstipation de Luther, la fistule de Lot~is ~lV, lentilles; ce légume a1·ait sa prédilection ; il vingt-qua tre ans, l'eï emel geignard, san~
la 0craie de Marat, la continence de Loms XVI, n'était cadeau auquel il se montràt plus sen- cesse dolent, toujours moribond el dcrnnu s1
les varices de Robespierre, les hémorroïdes sible. Un bon potage lui étail agréable, et fantastiquement maigre el décharné, qu'il y a
de Napoléon el la goulle de Louis X~ll~. Tous comme viande, un peu de mouton ne lui dé- quelques années, quand on découvrit ses restes
les héros de notre épopée, déshabilles, ont plaisait pas; avec cela des œufs; du petit-lait, dans le caveau du Panthéon, Berthelot ayant
saisi le crâne dans le cercueil ouvert pour
été soumis à son auscultation posthume; évi- quand il se mellait au régime.
l'élever à bout de bras el le faire voir aux
«
Il
y
a,
écrivait-il,
des
nourritures
fort
demment le docteur Cabanès ne les a pas
assistan
ts, tous curent l'impression qu'ils le
anciennes
et
fort
bonnes
dont
tous
les
sages
ressuscités - leur résurrection eût été une
reconnaissaient,
tant celle tète de mort ende
l'antiquité
se
sont
toujours
bien
trouvés
...
.
effroyable ~1lami té, - mais W°àc; ~ lui, l'histoire saura de q uclles tares ils etaient corpo- J'avoue que mon estomac ne, s'accommode pas tièrement desséchée ressemblait au masque
rellement marqués cl de quel mal ils sont de la nouvelle cuisine. Je ne peux souffrir un de la statue dr Uoudon qu·on rnil dans lt•
mort. (Les Indiscrétions de l'histoi1'e, par ris de veau qui nage dans une sauce salée.... foyer public du Théàtre-Français.
T. G.

Napoléon el les Femmes
par

FRÉDÉRIC MASSON, de l'Académie française

Madame W a/ewska.

+
Il
A dix heures et demie, quelqu'un frappe.
On la coiffe en hàte d'un chapeau à grand
voile, on la couvre d'un manteau; on la conduit, inconsciente et comme égarée, au coin
de la rue, où une voiture stationne. On la
pousse pour la faire monter. Un homme, en
Jong manteau et en chapeau . rond, qui tient
la portière, rentre le marchepied et se place
à côté d'elle. Pas un mol n'est échangé. On
roule, on s'arrète à une entrée secrète du
Grand-Palais, on la descend de voiture; on la
mène, en la soutenant, jusqu'à une porte
qu'on ouvre du dedans avec impatience. On
la place sur un fauteuil.
Elle est en présence de Napoléon. Elle ne
le voit pas, elle pleure. Lui est à ses pieds et
commence à lui parler doucement; mais, à
un moment, ces mots « Ton vieux mari » lui
échappent. Elle jette un cri, elle s'élance, elle
veut fuir; des hoquets de sanglots la suffoquent. A ce mot, toute l'horreur, toute la
grossièreté, toute l'ignominie de l'acte qu'elle
va commettre lui apparait, brusquement réalisée, tangible, infàme. Lui reste étonné. Il
ne comprend pas. C'est la première fois qu'il
se trouve en telle posture. CP-tte femme qui
s'est fait prier, mais point tant (car il ignore
les moyens qu'on a employés), qui est venue
à un rendez-vous nocturne, et qui à présent
étouffe de sanglots et se jette sur la porte,
est-elle une rouée d'une coquellerie sans égale
ou une naïve d'une ingénuité sans précédent?
Est-ce une comédie qu ·on lui joue pour mettre
ses désirs à l'enchère? Mais non, il y a des
cris dont l'accent ne trompe pas, des mouvements impulsifs qu'on ne joue pa~, surtout à
dix-huit ans.
. De la porte, à laquelle elle se cramponne,
11 la ramène arnc une tendre violence sur le
f~uleuil, et alors, avec une wix qui se fait
bien plus caressante, quoique par instants et
comme malgré lui il y perce le ton habituel
de la domination, éritant de prononcer les
mots, d'évoquer les idées qui la heurtent,
cherchant des tournures et des périphrases
pour ne la point blesser, il lui fait subir un
mterrogatoire en rècrle et par la loo-ique irré. "bl
o
'
o
sistJ e de ses questions, il lui arrache des

lambeaux de réponses dont il se fait des ar- que, de son lit, ~hue Walewska les lui arrachp
mes . S'est-elle donnée volontairement à celui et les lance, pour les briser, à l'autre bout de
dont elle porte le nom? Est-ce par amour des la chambre. Elle entend qu'on reporte à l'inrichesses et des ti tres? Qui l'a pu décider à stant ces diamants. Croit-on donc qu'elle est
unir sa jeunesse, sa beauté à peine éclose, à à Yendre et qu'il suffira de cela pour qu'elle
une vieillesse décrépite, presque octogénaire? se lil'l'e? Ce n'est pas là de quoi troubler la
C'est sa mère qui a voulu ce mariage? &lt;! Et messagère; elle décachette la lettre et en
tu pourrais avoir des remords! ,&gt; s'écrie-t-il. donne lecture :
Mais, elle, se réfugie alors en sa religion :
&lt;! Ce qui a été noué sur la terre ne peut plus
&lt;! jfarie, ma douce Marie , ma p1·emiète
être dénoué que dans le ciel. &gt;&gt; Il se met à pensée esl pour loi, mon premier désir est
rire; elle s'indigne et redouble ses pleurs.
de te revoir. Tu reviendras, n'est-ce pas?
En vérité, qu'est cela? Qu'est ce fruit d'es- Tu me l'as p1·omis. Sinon, l'aigle volerait
pèce nouvelle et qu'il n'a jamais cncore.goùté? vers loi! Je le vermi à dîner, l'ami le dit.
Quoi! une femme qui veut rester fidèle à son Daigne donc accepter ce bouquet : qu'il demari, fidèle aux principes de sa religion, et vienne un lien m11slàieux qui établisse encette femme est là, chez lui, la nui t, à ses tre nous un rapport secret au milieu de la
ordres! C'est un mystère qu'il prétend éclair- foule qui nous environne. Exposés aux recir, et il presse encore plus ses questions : gards de la multitude, nous pou1·1·ons nous
l'éducation qu'elle a reçue, la vie qu'elle a entendre. Quand ma main pressera mon
menée à la campagne, les sociétés qu'elle a cœur, tu sauras qu'il est tout occupé de toi,
fréquentées, sa mère, sa famille, il 1·eul tout et pour répondre, lu presseras ton bouquet!
savoir, el d'abord le nom qu'elle a reçu au Aime-moi, ma gentille Marie, el que la
baptèmc : cc nom de Marie dont toujours il main ne quille jamais ton bouquet!
l'appellera désormais.
&lt;! N. &gt;&gt;
A deux heures du matin, on frappe à la
porte: &lt;! Quoi! déjà? dit-il. Et bien! ma douce
La lettre a beau dire, on ne lui fera pas
et plaintiYe colombe, sèche tes larmes, ,,a le accepter les diamants, pas même les fleurs,
reposer. Ne crains plus l'aigle, il n'a d'autres pas mème les lauriers. Elle a son excuse
forces près de toi que celles d'un amou r pas- prête : on ne porte de bouquet au côté que
sionné, mais d'un amour qui veut ton cœur dans les bals, et c'est à un diner qu'elle doit
arant tout. Tu finiras par l'aimer, car il sera se rendre. Quant à se soustraire à ce diner,
tout pour toi, tout, entends-lu bien? » li vainement l'essaierait-elle : autour d'elle toutes
l'aide à rattacher son manteau, il la conduit les tètes sont montées, toutes les ambitions
vers la porte; mais· là, la main sur le loquet, sont en mouvement ; sa famille est cnirréc,
qu'il menace de ne pas ouvrir, il lui fait jurer son mari demeure entièrement aveugle : pas
qu'elle reviendra le lendemain.
un moment il n'a la perception de ce qui se
On la ramène chez elle : elle est un peu joue autour de lui, et c'est lui le plus ardent
plus calme, presque rassurée. li lui semble à souhaiter les invitations.
que sa chimère prend un corps, que son rève
Elle arri re; on se presse autour d'elle, on
se réalise. Il a été bon, il a été tendre, mais l'examine, on se fai t présenter. Il lui semble
nullement violent : il l'a épargnée ce soir, que tous ces inconnus savent son aventure de
pourquoi pas demain?
la veille. L'Empcreur est déjà là. JI parai't
A neuf heures du matin, la dame de con- mécontent; il fronce ses sourcils; il regarde
fiance est à son cherct. Elle tient un gros pa- la pauvre femme de son œil maurais, son œil
quet qu'elle déballe mystérieusement après perçant et scrutateur qui jette une flamme.
avoir soigneusement fermé la por te. Elle en
A un moment, elle le voit brusquement
tire plusieurs écrins courerls de maroc1uin s'a rancer vers elle, et, pantelante à la pensée
rou 0rte' des fleurs de serre en tremèlées de d'une scène publique, de quelque éclat irrébranches de lauriers et une lellre cachetée. parable, elle se souvient el met sa main à la
Mais à peine a-t-elle sorti de~ écrins un n~a- place où_devrait être le bouquet. Soudain, ses
!milique bouquet el une gmrlande de drn- traits à lui se radoucissent, son œil éteint sa
~:tants, à peine a-t-elle lour~é ces pamres en flamme, sa main répond par un signe anases mains pour leur faire Jeter leurs feux, logue, cl, avant qu'on ne passe à table, jl

�J-11STOR._1.Jl

-----------------------J

appelle Duroc et lui parle un instant à l'oreille. plus d'ardeur. Rien ne le décourage pour les habitudes de polygamie orientale du scepA peine est-elle assise, comme au précédent l'obtenir. Celle idée de l'impossible l'aiguil- ticisme élégant de mode à Versailles; qui a
diner, à côté du Grand-maréchal, que celui-ci lonne, et il avance toujours. Habitué qu'il est reçu et retenu les exemples de morale de Cal'attaque de reproches sur le bouquet; mais à cc que tout cède avec empressement aux therine la Grande et qui trouve, lorsqu'il lui
elle riposte en prenant l'olfensirn sur les dia- désirs qu'il exprime, la résistance qu'elle lui plait, dans le dil'Orce, la sanction légale, et
même religieuse, de ses fantaisies extramants. Elle n'acceptera aucun présent de ce oppose lui tient au cœur.
Peu à peu, il s'exalte; feinte ou vraie, la conjugales.
genre, c1u 'on se le tienne pour dit! Comment
Nul grand seigneur, en ce temps-là, qui, à
oserait-elle se montrer ainsi parée? Ce qui, colère lui monte au cerveau : « Je veux, encôté
de sa remmc, n'ait dans le monde une
seul, peut contenter son admiration et son tends-tu l,ien cc mot? je veux te forcer à
maitresse
attitrée et n'entretienne en quelm'aimer!
J'ai
fait
revirre
le
nom
de
La
patrie:
dévouement, c'est une espérance pour l'al'enir
qu'un
de
ses
chàteaux une ou plusieurs Géorsa
souche
existe
encore
gràce
à
moi.
Je
ferai
de son pays. «Celle espérance, répond Duroc,
!'Empereur ne l'a-t-il pas donnée? l&gt; Et il rap- plus encore. Mais songe que, comme celte giennes favorites.
Par suite, Napoléon apparait aux chefs de
pelle toute une série d'actes qui, dès mainte- montre que je tiens à la main et que je brise
la
noblesse polonaise comme un sourerain
à
tes
yeux,
c'est
ainsi
que
son
nom
périra
et
nant, valent mieux que des promesses. Quant
singulièrement
chaste, car il fait la guerre
toutes
les
espérances,
si
tu
me
pousses
à
bout
à savoir s'il l'aime, comment en doutcrailellc? A présent encore, il n'a d'yeux que pour en repoussant mon cœur et en me refusant le sans traîner un harem à sa suite; il n'a point
accepté les femmes qui toutes se seraient ofelle. Pendant qu'il parait uniquement occupé tien. i&gt;
Devant cette violence, ces menaces, cette rcrles à lui : il n'en a désiré qu'une, et il a
de la conversation générale, des questions
montre
brisée qui l'ole en éclats, la pau1Te attendu qu'elle se donnât.
qu'il p:ise et des réponses qu'il reçoit, il ne
La conduite qu'ils ont tenue cux-mèmcs,
femme
tombe
roide sur le parquet. .. Quand
cesse de tenir la main sur son cœur. Tout à
l'heure, s'il a appelé Duroc, s'il lui a parlé à elle sort de son évanouissement, elle ne s'ap- ces nobles, leur semble non seulemenl natul'oreille, c'est pour qu'il ne manquàl point partient plus. Il est là, près d'elle, essuyant relle, mais strictement obligée. Il fallait que,
de rappeler la promesse qu'elle a faite de ve- les larmes qui, goullc à goutte, tombent de venant à Varsovie el y résidant, Napoléon eùl
une femme, et il fallail qu'ils lui offrissent
nir le soir. Et puis, des dissertations sur la ses yeux ....
celle qui pouvait lui plai1·c le mieux.
misère des grandeurs, sur le besoin qu'éPar bonheur, cette femme s'est rencontrée
Désormais c'est une liaison, si l'on peul
proure un solll'erain tel que !'Empereur de
telle
qu'en cent ans ils n'eussent point trouvé
trouver nn cœur qui le comprenne, sur la ainsi appeler l'habitude prise par elle de vela
pareille
: simple, naïve, pudique, désintégloire d'une telle mission que toulc femme nir, chaque soir, au palais, subir, a,·ec une
ressée,
uniquement
animée de la passion de
passive résignation, des caresses dont elle
ambitionnerait. ..
Elle est venue une fois, il faul bien qu'elle espère toujours le prix; car ce n'est point la patrie, capable d'inspirer un sentiment
revienne. On prend les mèmes précautions ; pour si peu qu'elle s'est donnée ou plutot durable et une passion vraie, incarnant ce
on la conduit de mème. Elle entre. li est qu'elle s'est laissé prendre : pour qu'un gou- qu'il y a dans la nation de plus aimable et de
sombrè, soucieux. &lt;( Vous roili1 enfin l dit-il ; vernement pro1isoire soit nommé, qu'un em- plus généreux.
Elle ne sera pas pour Napoléon une maije n'espérais plus vous voir. i&gt; li la débarrasse bryon d'armée soit créé et que quelques comtresse
de passage, elle sera une sorte d'épouse
de son manteau, lui enlhe son chapeau, l'in- pagnies de chevau-légers soient agrégées à la
à
côlé,
qui ne participera, à la vérité, ni aux
stalle dans un fauteui l, puis, debout devant garde de !'Empereur des Français. Le seul
dignités
de la couronne ni aux splendeurs du
clic, sévèrement, il lui ordonne de se justi- salaire qui puisse la contenter, qui puisse
tronc,
mais
qui occupera un rang spécial, qui
fier. Pourquoi est-elle venue à Bronie? Pour- l'absoudre à ses propres yeux, c'est la ~olosera
l'ambassadrice
de son peuple près de
gne
rétablie
comme
nation
et
comme
Etat.
quoi a-t-elle cherché à lui inspirer un senti!'Empereur,
sa
femme
polonaise. Par un
ment qu'elle ne partageait pas? Pourquoi Incapable de feindre un sentiment que son
lien
très
léger
encore,
mais
qu'elle pourra
a-t-elle refusé ses fleurs, jusqu'à ses lau- cœur n'éprouve pas, de simuler une passion
resserrer
plus
Lard,
elle
unira
le
cœur de Nariers? Qu'en a-t-elle fait? li y attachait l'es- qu'ignore sa pudeur, elle n'a rien de ce qu'il
poléon aux destinées de la Pologne. Rien que
faut
pour
dominer
un
amant
et
pour
le
conpérance de tant d'intéressants moments, et
elle l'en a privé. Sa main, à lui, n'a point duire, pas mème assez d'habileté pour lui par sa muette présence, elle l'obligera à se
quitté son cœur , et sa main, à elle, est restée cacher le mobile auquel elle obéit. ELie remet souvenir de ses promesses, à se justifier de
immobile; une fois seulement elle a répondu. chaque soir la conl'ersation sur le seul sujet ne les point tenir, lui imposera le remords de
Et, se rrappant le front avec un geste de rage, qui l'occupe; elle reçoit des consolations, des sa dette non payée.
Et, au fond, cela n'est pas si mal raisonné,
il s'écrie : « Voilà bien une Polonaise! C'est espérances, des promesses même, mais toucar,
presque chaque soir, il revient à ce prornus qui m'afl'ermissez dans l'opinion que j'ai jours pour plus tard, pour l'avenir, un avenir
blème
que lui rappelle constamment celte
dont, à présent, elle envisage le supplice sans
de votre nation. l&gt;
remme.
Déjà tout émue par cet accueil, profondé- qu'elle puisse y fixer aucun terme.
Il sent bien, et il le lui dit, que ce n'est
Ce n'est pas que, dans son pays, elle renment troublée par ces paroles, elle murmure :
point
lui qu'elle aime, mais sa patrie, et elle
« A.hl Sire, de gràce, celte opinion, dites-la contre autour d'elle une réprobation. Sauf ne s'en défend point. Très franchement, elle
son mari, qu'elle a dù quitter, chacun s'emmoi!»
le déclare, et lui qui se mettrait en défiance
Et il dit alors qu'il juge· 1es Polonais pas- presse à lui faire la cour, non comme à une
s'il soupçonnait qu'une femme voulùl le confavorite,
mais
comme
à
une
victime,
car
nul
sionnés -et légers. Tout se fait chez eux par
duire ou se servir de lui, il line son secret à
n'ignore
ce
qu'elle
souffre
et
combien
elle
est
fantaisie et rien par système. Leur enthoucelle enfant naïve el sincère ; il la sent si prosiasme est impétueux, tumultueux, instan- digne d'estime, de respect et de pitié. Ce sont
fondément détachée de ce qui fait l'ambilion
tané; mais ils ne sa1·enl ni le régler, ni le les propres sœurs de son mari, la princesse
des autres femmes! il souhaiterait Lanl la
perpétuer. Et ce portrait des Polonais, c'est Jablonowska et la comtesse Birginska, qui se
contenter! et, débiteur insolvable, il ne peut
sont
instituées
ses
chaperons.
Il
ne
tiendrait
son portrait à elle. N'a-t-elle pas couru comme
lui payer le sala;re qu'elle avait droit d'esqu'à
elle
d'occuper,
à
Varsovie,
la
première
une folle pour l'apercevoir au passage? li s'est
laissé prendre le cœur par ce regard si ten- place, et, si elle était autre, elle y paraitrait pérer!
(( Tu peux ètre sûre, lui dit-il, que la prodre, par ces expressions si passionnées, et en souveraine. Elle aurait des ennemis alors,
messe
que je t'ai faite sera remplie. J'ai déjà
elle, elle a disparu. li a eu beau la chercher, mais comme elle cherche l'ombre et qu'elle
forcé
la
Russie à làcher la part qu'elle usurne
prétend
à
rien,
on
ne
la
redoute
pas;
on
il ne l'a point trouvée; cl quand, enfin, une
.
pait,
le
temps fera le reste. Ce n'es t pas le
l'encense
moins,
mais
on
la
plaint
davantage.
des dernières, elle est arriYée, elle était de
Son arenture, d'ailleurs, n'a rien de cho- moment de réaliser tout, il faut patienter. La
glace. Qu'elle le sache : toutes les fois qu'il a
ru une chose impossible, il l'a désirée al'ci; quant pour une société qui pare simplement politique est une corde qui casse quand on la

~---------------------------tend Lrop fort. En attendant, Yos hommes politiques se forment. Car combien en ayezvous? Vous êtes riches en bons patriotes ;
vous avez des bras, oui, j'en conviens: l'honneur et le courage sortent par tous les pores
clc vos bral'es, mais cela ne suffit pas : il faut
une grande unanimité. l&gt;
Sans cesse - et c'est lit l'étrange cl le surprenant, car jamais homme n'a moins admis
qu'une femme lui parlàt de politique - sans
cesse, et comme malgré lui, il revient dans
ces entretiens du soir à cc qu'il faut faire
pour améliorer le sort du peuple, pour répandre le bicn-ètrc, pour déterminer un cf-

NAPOLÉON 'ET L'ES r'E.MJH'ES - - ~

qui laisse son interlocutrice interdite, il tombe
aux commérages des salons, aux historiettes
particulières, aux anecdotes secrètes. li veut
qu'elle lui raconte la vie privée de chacun des
personnages qu'il rencontre. Sa curiosité est
insatiable et s'applique aux minuties. C'est
pour lui le moyen de se former, en quelque
lieu qu'il se trourn, en celui-ci surtout où
&lt;le si grands intérêts sont en jeu, une opinion
sur la classe dirigeante.
De cet ensemble de petits faits qui se gra1·cnt dans sa mémoire, dont il est si friand
qu'il étonne de sa science la femme qui l'écoule, il tire ses conclusions, et elle s'aper-

observations. Surtout il déteste les robes
d'une couleur foncée, et Mme Walewska s'obstine à n'en porter que de très simples, et
toujours blanches, grises ou noires. Celles-ci
lui déplaisent infiniment, et il le lui dit.
&lt;( Une Polonaise, réplique-t-elle, doit porter
le deuil de sa patrie. Quand rous la ressusciterez, je ne quitterai plus le rose. ll
Ainsi tout le ramène à cc mème sujet;
mais il ne s'èn f.'lchc point et son amour très
vif n'en est pas diminué. C'est le Lemps où il
écrit à son frère Joseph : (( Ma santé n·a
jamais été si bonne, tellement que je suis
dcYenu plus galant que par le passé. 1&gt; EL

Cliché l\Curdein.

~APOLÉOX Qt:ITTE L'ILE o'ELBE, LE I " ,LtRS

fort unanime, fùt-cc aux dépens de l'aristocralie 1Jossédanlc.
&lt;( Tu sais bien, lui dit-il, que j'aime ta
nation, que mon intention, mes rues politic1ues, tout me porte à désirer son entier
rétablissement. Je veux bien seconder ses efforts, soutcnic ses droits : tout cc qui dépendra de moi sans altérer mes dcroirs et l'intérèt de la France, je le ferai sans nul doute;
mais songe que de trop grandes distances
nous séparent : cc que je puis établir aujourd'hui peut être détruit demain. Mes premiers
devoirs sont -pour la France, je ne puis faire
couler le sang français pour une cause étrangère_ à ses intérêts et armer mon peuple pour
c~ur1r ~ votre secours chaque fors qu'il sera
necessa1re. i&gt;
De ces hautes pensées, par un reYirement
1. -

IIISTOftlA, -

Fasc. 5.

1815,

PO(;R REVEXIR EX FRAXCE. -

Tableau de BE.\U,(E. (.llusèe de 1·ers.1illcs.)

çoit alors qu'elle a donné des armes contre
elle-même; clic proteste, elle s'indigne du
jugement qu'il porte, et la querelle finit par
une tape légère qu'il lui donne sur la joue en
lui disant : &lt;1 )la bonne Marie, lu es digne
d'èlrc Spartiate et d'aroir une patrie. l&gt;
li ne l'aim~rait point comme il l'aime s'il
ne s'occupait de ses toilettes. C'est chci lui
une prétention d'y ètre passé maitre. « Vous
sarez c1uc je me connais très bien en toilettes, » écrit-il à Sarnry. Dès le Consulat, lorsqu'il s'agissait d'enroyer des présents à quelque soureraine, reine d'Espagne ou de Prusse,
c'est lui qui les choisissait. A sa Cour, nulle
femme mal habillée n'échappe à sa critique,
et Joséphine mème, qui l'a habitué au plus
grand luxe, à l'élégance ,la plus ~ec~er~hée,
au goùt Je plus raffiné, n est pas a l abri des

cette confidence est à cc point hors &lt;le ses
habitudes qu'elle est significatirc.
Il ne lui suffit pas de roir sa maitresse
tous les soirs en particulier, il faut qu·cllc
soit de tous les diners, de toutes les fètcs où
il se rend, pendant le Lemps qu'il passe il
Yarsoric, avant la campagne d'Eylau. Et J.'1 ,
point d'instant où il ne Ycùille comm111üq ucr
arec clic par cc langage mystérieux et muet
qu'il lui a wscigné et où elle est maintenant
bien plus experte que Duroc lui-même. Elle
comprend à présent ces gestes de la main,
ces signes d-es doigts qui ne sladressent qu'i1
elle seule, par lesquels elle seule suit une
pensée d'amour qui n'est liHée qu'à elle,
dans le même temps où }'Empereur soutient
arec toute l'assemblée une comersation animée, une discussion sérieuse, qu'il raconte
I5

�111STORJ.ll

------------------------a

des él'énements avec une précision absolue ou
qu'il prononce les plus solennels discours.
c&lt; Cela t'étonne? lui dit-il. Sache donc que
je dois remplir dignement le poste qui m'est
assigné. J'ai l'honneur de commander aux
nations : je n'étais qu'un gland, je suis de,·enu chène. Je domine, on me mil, on
m'obsen e, de loin comme de près. Celle
situation me force à jouer un rôle qui quelquefois peut ne pas m'être naturel, mais que
je dois soutenir pour rendre compte, bien
plus à moi-mème qu'aux autres, de celle
représentation commandée par le caractère
dont je suis reYêlu. Mais, tandis que je fais le
chène pour tous, j'aime à rcdeYenir gland
pour toi seule. Et comment ferais-je, quand
la foule nous observe, pour te dire : &lt;&lt; Marie,
je t'aime! &gt;&gt; Et toutes les fois que je te regarde,
j'ai cette envie-là, et je ne puis m'approcher
de ton oreille sans déroger. &gt;&gt;
Quand il transporte son quartier général à
Finckenstein, il faut qu'elle le suive, et, là,
c'est une existence mélancolique, Loule semblable à celle qu'elle menait jadis à Walewice
près de _son vieux mari. La solitude en est
uniquement coupée par les repas, tête à tète
avec !'Empereur, servis par un seul valet de
chambre de toilette. Les heures lentes sont
usées à des lectures ou des tapisseries. La distraction, c'est la parade, regardée par les
jalousies closes : une vie de recluse toute aux
ordres et à la discrétion du m:u1re, sans nulle
société, nuI plaisir, nulle coquetterie; et, de
cette vie, elle est satisfaite, bien plus que de
la vie brillante, agitée et mondaine qu'elle
arnit à Yarsorie. Aussi ré~lise-t-elle pour lui
le type de la femme telle qu'il a cru la trouver en Joséphine : la femme douce, complaisante, attentive, timide, qui n'a point d'ambition, ni mème, à ce qu'il semble, de rnlonté,
qui est toute à lui, qui ne Yit que pour lui,
et qui, si elle attend de lui une grâce, c'est
une grâce à ce point colossale, à ce point
impersonnelle, qu'il .est déjà d'une âme singulièrement haute d'en conceYoir la chimère,
et que l'espérer d'un homme c'es[ égaler
presque cet homme à un dieu.
Tout cela est pour le prendre par ses fibres
les plus intimes, et c'est pourquoi, lorsqu'il
va quiller la Pologne sans avoir accompli le
rêve pour lequel celle femme s'est donnée à
lui ; lorsque, elle, désespérée et désabusée,
après l'avoir conjuré une fois encore de lui
rendre sa patrie, refuse de le sui n e à Paris,
annonce qu'elle Ya se retirer au fond d'une
campagne pour y attendre dans le deuil el la
prière la réalisation des promesses qu'il n'a
point tenues, c'est lui, à son tour, qui supplie : cc Je sais, lt.ii dit-il, que lu peux vivre
sans moi.... Je sais que ton cœur n'est pas à
moi .. .. ~fais tu es bonne, douce; ton cœur est
si noble et si pur! Pourrais-tu me priver de
quelques instants de félicité passés chaque
JOur près de toi? Je n'en puis avoir que par
toi, et l'on me croit le plus heureux de la
terre. 1&gt; Et il dit cela avec un sourire si amer
el si triste, que, prise par un sentiment
étrange de pitié pour cc maître du monde,
elle promet de rcnir à Paris.

Elle y arrive au commencement de 1808,
et désormais cette liaison mystérieuse, que
trarnrsent sans doute quelques infidélités de la
part de Napoléon, mais qui n'en demeure pas
moins, pour lui, sa grande, son unique affaire
de cœur, s'établit sur un pied si étrange que,
si l'on n'en avait trom·é des preul'es certaines,
si la confrontation de divers témoins qui,
inconsciemment, fournissent çà et là quelques détails isolés, quelques dates authentiques,
ne permettait de rétablir la chaîne des événements, on n 'oserait affirmer la continuité de
faits que les contemporains les mieux instruits
ont paru ignorer.
Ils ont dit et l'on sait que, pendant la campagne de 1809, Mme Walewska se rendit à
Vienne, où une maison fort élégante avait été
préparée pour elle près du palais de Schœnbrunn, qu'elle y devint enceinte, et que, après
la paix de Yienne, elle retourna faire ses couches à Walewice, où naquit, le 4 mai 1810,
Alexandre-Florian-Joseph Colonna-Walewski.
Mais n'est-on pas en droit de se demander,
après ce qu'on sait à présent, si certaines des
hésitations qu'a manifestées Napoléon au moment de traiter arnc l'Autriche, ses incertitudes au sujet du sort qu'il ferait à la Pologne n'ont pas été dues à la présence de celle
à laquelle il arnit si formellement promis le
rétablissement de sa patrie?
Ce que n'ont pas dit les contemporains,
c'est que, à la fin de 1810, Mme Walewska,
accompagnée de sa belle-sœur, la princesse
Jablonowska, revient à Paris et y amène son
füs noureau-né : elle habite un joli hôtel dans
la Chaussée-d'Antin, d'abord rue du }loussaic, n• 2, puis rue de la Victoire, n• 48.
Tous les matins, !'Empereur envoie demander
ses ordres. On met à sa disposition des loges
dans tous les théâtres, on ouvre devant elle
les por tes de tous les musées. C'est Corrisart
qui est chargé de surveiller sa santé; c'est
Duroc qui a mission expresse de satisfaire ses
désirs, de lui procurer la vie matérielle la
plus large et la plus agréable.
Un seul exemple de son pomoir : A Spa,
un jeune Anglais, M. S... , s'était permis une
plaisanterie d'un goût au moins contestable
à l'égard de la princesse Jablonowska. La
princesse, au retour, l'invite à les accompagner,
elle et Mme Walewska, au Musée d'artillerie.
Dans la salle des armures, la société.s'arrête
dernnl l'armure de Jeanne d'Arc, et, pendant
que M. S... la considère, l'héroïne étend les
bras, saisit le jeune Anglais el le presse
contre son cœur. Il se débat, il étouffe, il
demande gràce; mais ce n'est que sur l'ordrn
de Mme Walewska que Jeanne d'Arc lui rend
la liberté. N'est-ce point là - surtout quand
on sait la jalousie de Napoléon pour ses musées - une preme certaine de puissance?
Aussi souvent qu'il peut s'échapper, !'Empereur vient passer quelques moments avec
elle, ou bien il la fait venir au chàteau avec
son fils, auquel il a, dès l'arrivée, conféré le
titre de comte de l'Empire. Personne dans la
société - sauf les Polonais - ne soupçonne
celle relation ; Mme Walewska, en effet, se
montre à peine, ne reçoit que quelques corn-

patriotes. Sa tenue est parfaite, son train
modeste, sa conduite extrèmement réservée.
Si elle va prendre les eaux à Spa, ses bcllcssœurs l'y conduisent. C'est chez sa belle-sœur,
dans une maison louée à Mons-sur-Orge, qu'on
appelait le château de Brétigny, et qui appartenait à la duchesse de Richelieu, qu'elle
passe la belle saison. Vainement Yeut-on l'entrainer : elle n'a point d'autre préoccupaliou
que de cacher ce dont tant d'autres femmes
seraient si fières. Celle maison de campagne
qu'elle habite, fort modeste, tout à fait retirée,
est son univers, el elle n'en sort que le moins
possible. Elle est pourtant contrainte, sur les
invitations réitérées de Joséphine, d'aller à
Malmaison avec son füs, que !'Impératrice
comble de joujoux et de cadeaux ; mais il ne
semble point qu'elle se mêle à la Cour impériale, au moins d'une façon habituelle avant
l'année 1815. C'est seulement à cette époque
qu'on voit dans ses comptes de toilette paraitre
deux grands habits : l'un est une robe de
Yelours noir avec chérusque en tulle lamé
d'or fin, l'autre un grand habit en tulle blanc
avec chérusquc et toque à plumes.
Jusque-là, bien qu'elle soit élégante et que,
pour ses robes du soir, elle dépense, chez
Leroy seulement, plus de trois mille francs
par semestre, elle n'a point de robe de cour.
Dans ses toilettes, elle continue à affectionner
le blanc ou les nuances éteintes, un peu
endeuillées; on lui voit des robes en levantine
lilas, en tulle blanc avec trois montants d'acacia, en tulle blanc garni en roses effeuillées
et appliquées; ou bien c'est le blanc el le bleu,
les couleurs polonaises : comme une robe en
taffetas ombré bleu et blanc, une robe en
tulle bleu garnie de ,bruyères et de marguerites blanches ...
Napoléon, pour se souvenir d'elle, n'a pas
besoin qu'elle se montre àhl.Cour : il n'en faut
pour prem e qu'une lettre écrite de Nogent, le
8 fé1Tier 1814, au milieu des angoisses de la
campagne de France, au lendemain de Brienne,
à la veille de Champaubert : il a chargé son
trésorier général, M. de La Bouilleric, d'établir
le majorat de cinquante mille livres de rente
atlrihué au jeune comte Walewski de façon
que, en cas qu'il mourtit, sa mère en fùt
héritière. La pensée que toutes les formalités
ne sont pas accomplies l'agite, et il écrit de sa
main à La Bouillerie :

« J'ai reçu votre lettre 1·elativement au
jeune Walewski. Je vous laisse carte blanche.
Faites ce qui est convenable, mais faites de
suite. Ce qui m'intàesse, c'est sw·tout l'en{ant, et la rnère après.
&lt;(

N.

i&gt;

« Noge11t, 8 f évtie1·. »

De cela, elle ne sait rien, car jamais àme ne
fut plus désintéressée que la sienne. A Fontainebleau, aux derniers jours, lorsque !'Empereur,
abandonné de tous, venait de chercher dans la
mort un asile que sa destinée lui refusa,
elle arrive, et, toute une nui t, dans une antichambre, elle allend qu'il la fasse appeler.
Lui, absorbé par ses pensées, épuisé par celle

,,_____________________________
crise physique qu'il vient de traverser, ne
songe à la demander qu'une heure après
qu'elle est repartie. &lt;&lt; La pauvre femme! di Li1, elle se croira oubliée! J&gt;
C'est la mal connaitre : quelques mois plus
tard, à la fin d'aoùt 1814, accompagnée de
son fris, de sa sœur, de son frère, le colonel
Laczinski, elle débarque à l'ile d'Elbc el passe
une journée près de !'Empereur à !'Ermitage
de la Marciana. En 1815, dès qu'elle apprend
le retour de Napoléon à Paris, elle se hâte
d'accourir et, parmi ces femmes dont le
dérnucmcnt survit à la fortune et qui se
montrent les plus assidues à l'Élysée et à
Malmaison, c'est elle qu'il faut citer la pre-

N.ll'POI.ÉON 'ET 1-'ES 'FE.MMES - - - .

mière. Mais, après le départ pour Sainte-Hélène,
elle se crut libre. M. Walewski étant mort
depuis 18-14, elle épousa en 1816, à Liège,
où il avait dù se réfugier après le second retour des Bourbons, un cousin de !'Empereur,
le général comte d'Ornano, ancien colonel des
dragons de la Garde, un des plus brillants et
des plus-braves officiers de la Grande Armée.
Ce mariage affecta vivement le captif de SainlHélèue. &lt;&lt; L'Empcreur, dit un de ses compagnons, aYail toujours consen é une tendresse
extrême à Mme Walewska, et il n'était pas
dans sa nature de permettre à ce qu'il aimait
d'aimer autre chose que lui. l) Au reste, la
pauvre femme n'eut point le temps de se fami-

liariser avec le bonheur. Le 9 juin 1817, elle
accouche à Liége. Elle rentre à Paris, où son
mari a obtenu de revenir, el, à peine arriréc,
elle meurt en son boLcl de la rue de la Yictoirc, le 15 décembre 1817.
Quant à son fils, dont !'Empereur arnit dit
dans son testament : &lt;&lt; Je désire qu'Alexandre
Walewski soit attiré au scrrice de France
dans l'armée , n on _sait quelle brillante carrière il a remplie.
Sa Yic de so!dat, d'écrirnin, de diplomate
et d'homme d'Etat est mèlée trop intimement
à l'histoire contemporaine pour qu'il soit
nécessaire de s'y étendre et pour qu'il soit
opportun de l'apprécier.
FRÉDÉRIC

MASSON'

de l'Acadt!mie française.

Kléber
Un homme semble rappeler éternellewcnl
à Strasbourg la patrie française; cet homme,
c'est Kléber.
Sa statue de bronze se dresse hautaine,
superbe, au milieu de la place, regardant
la cathédrale comme pour y chercher le drapeau de Saint-Jean-d'Acre. Appuyé sur son
sabre recourbé, le soldat de Mayence, de la
Vendée, de Sambre-et-Meuse et d'Héliopolis,
représente non seulement le courage el
l'ardeur, mais l'attachement même de l'Alsace
à la France.
Les ossements de Kléber sont là. D'abord
rapportés d'Égypte et conservés au château
d'if, ils avaient été transportés de Marseille à
la cathédrale de Strasbourg; mais, depuis
1858, le corps du général républicain a été
descendu dans un caveau, sous la statue de
bronze.
Si les morts entendaient, il frémirait au
bruit des lourds talons des patrouilles prussiennes passant à deux pas de sa tombe.
Le strasbourgeois Kléber, c'est, comme
Westermann, l'audace unie à la prudence, la
vivacité gauloise et la gouaillerie alsacienne;
c'est le rire en pleine bataille, une face de
Titan jetant sa menace et sa bravade au-dessus
de la mêlée, un sabreur acharné el un penseur profond. &lt;&lt; Voyez-vous cet hercule, son
génie le dévore! 1&gt; disait de lui Caffarelli. &lt;&lt; C'est le dieu Mars en uniforme, 1&gt; ajoutait un
autre. Bonaparte le trouvait endormi, mais il
avouait que &lt;&lt; cet homme du moment JJ , incomparable un jour de combat, avait le réveil du

lion.
Ce lion n'aimait pas cet aigle.
Instruit, pensif, ce fils de maçon, qui avait
été architecte, qui fit bâtir le château de Granvillars, l'hôpital de Thann, la:maison:des cha-

noinesses de Massevaux (le musée de Strasbourg montrait encore plusieurs dessins et des
épures de la main du général; tou t cela est
brûlé), Jean-Baptiste Kléber avait deviné
Napoléon sous Bonaparte, le César impérieux
sous le général plein d'ambition. On a retrouvé
et publié la copie du carnet sur lequel le
combattant du Mont-Thabor et le vainqueur
d'Héliopolis écrivait ses impressions et ses
pensées durant l'expédition d'Égypte. Il y a
là, sur Bonaparte, des traits à la Tacite. Kléber note les mots échappés au général en
chef. Cela deviendra ce que cela poui-ra,
dit Bonaparte à Paris au moment de s'embarquer pour l'Égypte. Il risque la vie de milliers
de gens sur un coup de dés. cc La moitié de
mon savoir, dit-il encore, est de ne point
répondre. &gt;&gt;
&lt;&lt; Un jour, écrit Kléber sur son carnet,
Bonaparte, dans son imprudente présomption,
me parla des revers auxquels il devait
s'alleDdre, des succès qu'il espérait après la
désastreuse bataille d'Aboukir, el di t : &lt;&lt; Pour
J&gt; moi, qui j oue avec l'histofre, je p'1is cal1&gt; culer plus froidement ;qu'un autre ces sortes
&gt;&gt; d'évéuements &gt;&gt; ,
&lt;( Mais, ajoute Kléber, jouer avec l'histoire
est, ce me semble, se jouer des événements
mèmes ; se jouer de tels éYénements, c'est se
jouer de la vie des hommes, des fortunes
publiyues el particulières, du bonheur et de
la prospérité de la patrie.... Est-ce là ce que
le héros prétendait me faire entendre? Je
l'ignore; je l'aurais compris s'il m'avait dit :
cc Je ne vis, je n'agis, que pour remplir de
&gt;&gt; mon nom les pages de l'histoire ; la célén brité est le seul objet que je poursuis ; tout
&gt;&gt; le reste n'est pour moi qu'un· jargon vid'}
1&gt; de sens. &gt;&gt;
.,, 227 "'

&lt;&lt; Quoi qu'il en soit, j 'ai été tellement
frappé de celle impertinence, qu'un mouve-

ment involontaire d'indignation m'echappa
et lui fit subitement changei- de Lon el de
langage. n
Voilà l'homme. Franc, emporté, le verbe
haut comme le cœur, l'esprit droit, la conscience juste el l'àme fière. C! Qu'est mon courage, lui disait ~forceau, auprès de votre
génie? &gt;&gt; Et, devant !'Alsacien sans rival, le
loyal enfant de Chartres, attiré par la cordialité frondeuse de Kléber, ajoutait : cc Je ne
&gt;&gt; demande qu'à scn-ir sous vos ordres el /t
1&gt; l'avant-garde ! 1&gt; Un jour, après les terribles
journées du ~fans et de Savenay, funestes aux
Vt!ndéens, les Nantais offrirent à Kléber une
couronne de lauriers. « Ce n'est pas pour moi,
IJ mais pour mes soldats que je l'accepte,
l&gt; citoyens, répondit Kléber. Nous avons tous
» vaincu, et je prends celle couronne pour la
&gt;&gt; suspendre aux drapeaux de l'armée ! 1&gt;
Et Kléber n'a pas seulement l'héroïsme
solennel, il a - soldat vraiment français la bravoure gouailleuse, et quand il aborde
la mort de front, c'est pour la narguer.
Lorsque, en septembre 94, en plein hiver, à
tête de l'aile gauche du corps de Jourdan,
11 dut traverser le Rhin, la nuit, on lui envoie
contre-ordre; la lune est dans son plein et sa
clar té peut trahir les moùvements de nos soldats.
- La lune? fait Kléber.
Il hausse les épaules.
- La lune, ajoute-t-il avec son accent
alsacien, che m'assieds Lessus et che passe !
Et ce qu'il avait résolu de faire, il le fit.

!a

J ULES

CLARETIE,

de l'Académie française .

�Fragonard
Dans leurs suies d'études sur l'Arl au
xm1 1 siècle, où, de Watteau à Prudhon, ils
onl si amoureusement évoqué l'une des
périodes les plus brillantes de la peinture
franraise, les Goncoul'l ne pouvaient manquer de faire une ll'ès large place à Fragonard. Et cet artiste exquis, ce délicieux
« Frago », dont l'œuvre 1·esle j e1tne d'1tne
e"lernelle je.messe, a tro1tvé en eu.c les apologistes qu'il mél'ilait. Historia emprunte
donc au lumineur, pimpant el chato!Janl
Fn., couno des Gonco111·l, comme un cha1'mant chapitre de &lt;1 petite llisloire », ttne
biogmphie cfo peint1·e des baisers.
Le souvenir de Fragonard est presque tout
entier dans les œurrcs qui nous restent de
lui. Derrière le peintre, l'homme parait 11
peine. Qu'en sait-on? Presque rien. Qu'a-t-il
laissé? Que resle-t-il de lui dans les m~moires
et les indiscr~tions du Lemps? .. . Les notices,
les journaux, les nécrologe se taisent sur le
grJeicux artiste qui a lromé la gloire sans
chercher le bruit. A\'eC lui, la biographie e~t
déroutée; elle cherche vainement, ne trouYC
que quelques dates, des traces et comme des
lueurs de sa per onnc. )lais quoi! 1c nous
plaignons pas tant. Trop de documents, trop
de faits, pèseraient, il nous semble, sur celle
mémoire légère. 1,;n rien &lt;l'histoire qui fasse
aimer le peintre, ne demandons pas plus. Que
son existence Ootte comme dans une de ses
esquisses : le demi-jour sied à celle vie de
poète, el la personnalité de Fragonard est de
celles qu'il plait de voir, ainsi qu'une ombre
heureuse, ayant un doigt sur la bouche.
Sa figure mème échappe. Ses traits ont le
vague charmant de sa vie. Sa souriante ressemblance est répandue cl comme erran te
dans tout son œurre, sous le visage éœillé,
amoureux , de ses jeunes fourrageurs d'appas,
du joli garçon frisé qu'il tire de L'.\nl101RE.
El pour tout portrait il n'a qu'un médaillon :
l'eau-forte où Lecarpentier le montre en cheveux blancs, el qui laisse deviner, sous la
verdeur du vieillard, toute la jeunesse de
l'homme.
On sait que Fragonard, après une jeunesse
de peinlre, une jeunesse galante dont il garda
toujours le culte de la femme, - \'icux, on
disait de lui que &lt;, c'était un jeune homme
dans une vieille peau », - on sait que Fragonard se maria à près de quarante ans.
Voici l'histoire de son mariage, telle que nous
l'a racontée son pelit-fils. Mlle Gérard, l'ainée
des douze enfants d'une famille de distillateurs de Grasse, avait été em·oyée cl placée
par srs parents 11 Paris chrz un dr lcnrs con-

frères, du nom d'lsnard, pour se former au
commerce cl gagner là sa vie. ~lais la jeune
fille n·avait aucun goût pour cet état. Elle
s'amusait de peinture à l'eau, de coloriage,
peignait des éventails. Bientôt elle reconnut
qu'il lui manquait le, conseils el les leçons
d'un peintre. Comme elle s'enquérait à qui
elle pourrait s'adresser, on lui parla d'un
compatriote, de Fragonard ; el Fragonard à
qui on s'adressa dit qu'elle n'avait qu'à \'Cnir
chez lui. Les leçons amenèrent l'amour el le
m1riagc. La fommc de Fragonard n'était
point jolie. Un porlrail d'elle, que possède
M. Théophile Fragonard, nous la montre vers
la quarantaine, avec des lraits forts, des
méplats sensuel., de perçants yeux noirs sous
d'épai, sourcils, un nez gros el court, une
grande bouche, une coloration brune, des
cheveux d'un brun ardent, je ne sais quel air
réjoui cl passionné de forte commère hollandaise chauffée au soleil du )lidi. Quand
Mme Fragonard accoucha de son premier
enfant, d'une fille qui devait mourir à dixhuit ans, elle dit à son mari qu'elle avait au
pays une petite sœur de qualorzc ans, qui lui
serait bien utile pour l'aider à élever cl 11
soigner son enfant ; cl c'est ainsi que Mlle Gérard entra dans la famille pour n·en plus
sortir. Au bout de peu de temps, Paris lui
donna . on coup de baguellc; elle dépouilla sa
naïvelé, sa gaucherie provinciales ; cl de laide
qu'elle était comme sa sœur, elle se fit, en
devenant femme, jolie, même belle. Les plus
beaux: yeux noir~, l'ovale le plus pur, un
dessin de figure romain, la faisaient comp:irer
à une l~te de Minerve, el, dans les premières
années qui suivirent la mode pour les femmes
de ne plus porter de poudre, elle faisait sensation au Lhéàtre avec le style de sa beauté.
Toul naturellement, l'ancienne peinlresse
d'éventails n'avait pas quitté ses pinceaux,
aux côtés de son mari. Elle s'était mise, sous
sa direction, à peindre des miniatures, assez
difficiles à reconnaitre des miniatures de
Fragonard, du moins quand Fragonard y a
mis sa retouche el sa griffe. Il se trouva que
la petite sœur aima, elle aussi, la peinture,
qu'elle en a\'ail un goût encore plus décidé et
plus heureux : charmante rencontre qui fit
de ~Ille Gérard, à l'imitation de )Ille )layer cl
de Mlle Ledoux, les élèves de Prudhon el de
Greuze, comme la pupille des leçons de son
beau-frère, la filleule du talent de Fragonard.
Sur celle fraiche liaison de goûts el de
sympathies, je trouve celle note presque touchante au bas de l'éprem·e du Franklin que
possède M. Walferdin: Gravé par Marguerite
Ce·ra,·rl , à l'âge de sehe nns, en 1772. Hom-

mage à mon maitre el bon ami Frago,
Ma1·911erite Cél'a1'd. « Le bon ami», c'est
ainsi qu'elle appelle le lfaitre qui a mis à ses
tout jeunes doigts la pointe de l'eau-forte,
maintenant sa main d'écolière, lui jetant pardessus l'épaule le conseil, l'avis, l'encouragement ; initiation charmante où le professeur
louchait à tout moment à l'émotion d'une
main de femme, au remercimcnl de son sourire, doux travail en commun auquel Fragonard apportait ses retouches et donnait parfois tout son talent, comme pour la planche
de Mu~SIECR F A~FAN jouant avec Monsiew·
Polichinelle el Compagnie, une planche que
l'élèrc Cl'oyail avo:r faite, et que le )!aitre lui
faisait signer pour l'en comaincrc. Voilà le
fond de la vie de Fragonard chez lui : l'éducation d'art d'une fomme dont il fa:t un
aquaforlisle, dont il fait un peintre, el qui a
pour lui un culte d'affection, une vénération
enjouée el tendre. Le maitre cl l'élèYe mêlent
leurs occupations, leurs plaisirs, leurs études,
comme ils mèlcront leurs deux noms sur la
toile du « Premier Pas de l'enfance ».
Enlrc celle belle-sœur et sa femme, dans
celle douce et caressante atmosphère de ramille, Fragonard s·outilie aux joies de l'intérieur cl lai se couler le temps. on existence
s'enferme et s'enfonce dans son atelier, un
atelier animé et rtljoui de plaisirs, un atelier
où roule l'argent si facilement gagné, où la
table es t toujours servie, où l'appétissante
oJcur du pot-au-feu lente le gourmand Lantara; ,·éritable salon d'art décoré de peintures
de la main du maître, rempli de tapisseries,
de mwbles de Boule, de curiosités, fier
du vase d'argent de Cellini passé de chez
Mlle Lange chez Rothschild ; musée des goûts
de Fragonard, au milieu duquel on croirait
entendre rire cl chanter une Yic largement
bourgeoise dans un atelier de Soli mène!
... La Révolution arrive. Les premières cl
généreuses illusions d'une rénovation, les
grandes perspectives de la liberté remplissent
le ménage de l'enthousiasme qui court les
ateliers el passionne les têtes d'artistes. Le
7 septembre 1789, Mme Fragonard ligure
avec Mmes Vien, Moille, Lagrenéc la jeune,
Surée, David, dans l'ambassade des femmes
d'artistes qui viennent offrir à la patrie, sur
les bureaux de l'Assemblée nationale, leurs
bracelets, leurs anneaux d'oreilles, leurs
bagues, leurs étuis, leurs aiguilles à tambour,
leurs bijoux d'or el d'argent. Et n'est-ce pas
dans son costume de patriotisme que nous la
fait Yoir la miniature de M. Théophile Fragonard? Le petit bonnet de gaz~ entricoloré de
rubans cl surmonté de la cocarde, les chl'-

�~ - 1l1STORJ.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ,. veux sans poudre tombant à la garçon, la
taille prise dans un piei·rot blanc à petit
collet, les re\'ers larges et raballus, un œillet
rouge au corsage, - rien ne lui manque de
la mode nationale.
Fragonard, lui, pendant cc temps, dédie la
noxNB MÈnE à la Patrie. L'influence de David,
qui est resté son ami et chez lequel il envoie
étudier son fils Évariste, le fait nommer conservateur du Musée, et plus tard membre du
jury des arLs, constitué en brumaire an II de
la République, sous la présidence de Pachc,
pour juger les ouvrages de peinture, sculpture et architecture mis au concours. Le
triomphe de la nouvelle école semble l'écraser
et l'éblouir : il parait vouloir faire amende
honorable de son genre, de sa vive peinture;
et de.ses vieux doigts, si hardis à saisir les
fantaisies dans le nuage, il tm·aille à des
dessins pénibles, ennuyeuses imitations de
l'ennui des lignes d'alors, que lui achète

quelque amateur arriéré, quelque banquier
bruxellois ayant encore dans l'oreille le bruit
de son nom.
Cependant bientôt arrivent les déceptions,
les retranchements, la gêne. Fragonard avait
18,000 livres de rente sur l'Rtat; avec les
réductions, les consolidations, ses 18,000 livres
de rente tombent à 6000. Il se trouve si
pamre avec cela, qu'il les place en viager sur
la tête des siens. A demi ruiné, il prend encore cette place de conservateur, où, malgré
une vive opposition, il avait fait adopter la
séparation des écoles. Les ennemis que lui
fait, parmi les gens de l'art de 1790, le passé
de son talent, circonviennent le ministre, qui
lui envoie sa démission sous le prétexte ironique de le rendre à ses importants travaux.
Perte de son argent, perte de sa place,
oubli de sa vieille gloire, Fragonard supporta
tontes ces tristesses de la /ln de sa vie avec de

la jeunesse d'esprit, une patience allègre, UI)
courage gai, un heureux fonds de belle santé.
11 tenait de son père, mort à quatre-vingt-dix
ans de la courbature d'une chasse où il avait
voulu aller tuer du gibier pour le diner du baptême de son petit-fils Évariste. Leste, ingambe,
il promettait la même carrière, lorsqu'un jour,
en revenant à pied d'une course au Champ de
Mars, ayant soif et chaud, il entra prendre
une glace dans un café; une congestion cérébrale suivit et l'emporta. Il avait soixantequatorze ans.
Il mourut obscur, oublié. Il n'eut pas
même la courte nécrologie que le Journal de
l'Empfre donne à Greuze, la ligne avec laquelle il annor.ce la mort des artistes. Et rien
ne le rappela à ses contemporains qu'un souvenir, un tableau exposé au Salon de cette
année-là même, où Mlle Gérard avait mis
pieusement dans la tête du Bailli les traits cl
la rcssemblancê &lt;1 du bon ami Frago l&gt; .
EDMOND ET JULES DE

GONCOURT

r%larion de Lorme
Marion de Lorme était füle d'un homme
Le petit Quillet, qui était fort familier arec
qui avait du bien et si elle eût voulu se elle, dit que c'était le plus beau corps qu'on
marier, elle eût eu vingt-cinq mille écus en pût voir.
mariage; mais elle ne le rnulu t pas. C'était une
Elle arnit' trcn te-neuf ans quand elle est
belle personne, et d'une grande mine, et qui morte, cependant elle était aussi belle que
faisait tout de bonne grâce; elle n'avait pas jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle
l'esprit vif, mais elle chantait bien et jouait a eues, elle eûl été belle jusqu'à soixante ans.
bien du théorbe. Le nez lui rougissait quel- Elle prit, un peu avant que de tomber malade,
quefois, et pour cela elle se tenait des mati- une forte prise d'antimoine pour se faire
nées entières les pieds dans l'eau. Elle était avorter, et ce fut ce qui la tua.
magnifique, dépensière et naturellement lasOn lui trouva pour plus de vingt mille écus
ci\'e.
de hardes; jamais les gants ne lui duraient
Elle avouait qu'elle avait eu inclination que trois heures. Elle ne prenait point d'arpour sept ou huit hommes, et non davantage : gent, rien que des nippes. Le plus sourent on
des Barreaux fut le premier, Rouville après; com-enait de tant de marcs de vaisselle
il n'est pas pourtant trop beau : ce fut pour d'argent.
elle qu'il se battit contre La Ferta-Senecterre;
Sa grande dépense et le désordre des affaires
Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie de sa famille l'obligèrent à mettre en gage le
qui lui prit de coucher a,·ec lui ; Arnauld, collier que d'Emery lui avait donné.
M. le Grand [Cinq-Marsj, M. de Châtillon, et
Housset, trésorier des parties casuelles,
)[. de Brissac.
aujou rd'hui intendant des finances, retira ce
Elle disait que le cardinal de Richelieu lui collier, puis il le retint; il était amoureux
avait donné une fois un jonc de soixante pis- d'elle, mais il n'osait en faire la dépense.
Le premier président de la cour des aides,
toles qui venait de madame d'Aiguillon. &lt;1 Je
« regardais cela, disait-elle, comme un tro- Amelot, était après à traiter quand elle mou&lt;1 phre. n Elle y fut déguisée en page. Elle
rut. Un peu aupara,·ant La Ferté-Senecterre,
rtait un peu jalouse de Ninon.
alors maréchal de France, se prévalant de

la nécessité où elle était, pensa l'emmener en
Lorraine: mais on lui conseilla de s'en garder
bien, car il l'eût mise dans un sérail. Cheny
était toujours son pis-aller, quand elle n'avait
personne.
Lorsqu'elle fut solliciter le. feu président
de Mesmes de faire sortir son frère Baye de
prison, où il avait été mis pour delles, il lui
dit : « Eb ! Mademoiselle, se peut-il que j'aie
vécu jusqu'à celle heure sans vous arnir
vue? n Il la conduisit jusques à la porte de la
rue, la mit en carrosse, et fit son alTaire dès
le jour même. fiegardez ce que c'est : une
autre, en faisant ce qu'elle faisait, aurait
déshonoré sa famiJJe; cependant, comme on
vivait avec elle avec respect! Dès qu'elle a
été morte, on a laissé là tous ses parents, et
on en faisait quelque cas pour l'amour d'elle.
Elle les défrayait quasi tous.
Elle se confessa dix fois dans la maladie
dont elle est morte, quoiqu'elle n'ait été
malade que deux ou trois jours : elle avait
toujours quelque chose de nouveau à dire. On
la vit morte durant vingt-quatre heurPs, sur
son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin,
le curé de Saint-Gervais dit que cela était
ridicule.
TALLEMANT DES

RÉAUX.

La

•

amoureuse
de François Barbazanges

Vle

XX
C'est moi, Margot, c'est moi, François
Barbazangcs; c'est moi, votre ami, votre
amant.... Admirez ici la victoire de votre
tendresse qui a triomphé de mon indifférence
et de mes injustes mépris. Vous m'arez aimé
sans connaitre mon àmc. Je n'ai pu connaitre
rntrc àme sans vous aimer.
- Ah! mon cher seigneu r, dit la Chabrettc, d'une ,·oix presque éteinte, considérez
qui vous êtes et qui je suis .... Une pauvre
malheureuse, perdue depuis l'enfance, vouée
à toutes les misères, indigne de baiser vos
pieds .... Ah! Dieu! je sens encore sur moi la
boue des ruisseaux de Tulle... et toutes ces
infamies ... ces choses immondes ... ces souvenirs qui me souillent l'àme et le corps! ...
:\'on, non, ne me touchez pas! ... Je ne mérite
pas cette gràce que vous me· faites. Je ne
mérite que votre pitié .... Otez-vous! ... Laissez-moi! ... Ne me regardez pas! ... J'ai trop
de honte!
Ses mains débiles repoussaient François.
Elle tourna la tète vers la muraille et, soudain, elle éclata en sanglots passionnés
- Oublie tout, disait-il. Il n'y a plus ici
ni François Barbazanges ni la Chabrclte. Il
n'y a qu'µn homme et qu'une femmé, toi,
moi, et notre amour.
- ftfon amour! répondit Margot, mon
amour .... Ah! monsieur. on n'abuse pas une
personne qui aime, mais votre pitié, toute
seule, m'est plus précieuse cl plus douce que
l'amour d'un roi. Je ne changerais pas cc lit ,
où je meurs, pour le trône de France ....
.\ sscyez-\'ous là, que je rnus regarde, puisque
rous le voulez bien.... Je ne ,·ous fais pas
horreur? ... Ma \'ic passée ne me rend point
affreuse à vos yeux? ... Yous comprenez que
les autres ... les autres hommes ... n'ont eu
de moi que la moindre chose : ce corps qui
doit mourir cl pourrir. Et rous, rnus arcz
mon ùmc.... Toujours, toujours, en ce monde,
clans l'enfer ou dans le cirl, pendant des cent
et des mille ans, pendant l'éternité, cette âme
sera Yotre. puisqu'une âme, dit-on, ça ne
meurt point.... Ah! que vous me plaisez !
que rous m·e consolez dirinemcnl, par votre
rhère me! ... Yos mains dans les miennes,
ros yeux si près de moi!... Vous, François
Barbazanges ! ... Je rous aime tant! ... Comme
o~ a;mr ce qui est trop beau, trop haut, trop
lorn .... Ab! mon seigneur, ah! mon doux

maitre! ... Je n'ai eu de souffrance que de
vous, de joie que de vous. J'ai vécu de vous.
Je meurs de vous!
Pàlc, pàle, comme une flamme au soleil,
toute sa vie dans ses grands yeux, la Cbabreltc
n'était plus qu'une âme resplendissante. Une
extraordinaire beauté spirituelle effaçait le nez
camus, la sensuelle bouche, tout le masque
d'ironie et de volupté.. .. Elle mourait comme
un flambeau s'embrase, consumée par son
ardeur même. Et François tremblait d'éteindre celle flamme au petit souffle d'un baiser.
- Sois heureuse! murmura-t-il. Apaisetoi. Je ne te quitterai plus, ma chPre mie.
Il la força de s'étendre sur l'oreiller.
- Ah! /lt-clle, c'est à vous d'être heureux,
maintenant. ... Puissiez-vous aimer comme je
vous aime et mourir comme je meurs ....
Elle pâlissait encore. Une sueur glacée
perlait à son front. Un cercle d'ombre s'élargissait autour de ses yeux. Ses lèvres devenaient violelles.
- Tu souffres?
- Non.
- Veux-tu que j'appelle?.'.. Ton père? ...
Mademoiselle Contrastin ?

Elle balbutia :
- Non ....
Et, comme il se penchait pour l'embrasser,
elle dit, plus fortement :
- Non!
Un éclair de vie la parcourut toute.
- Pas de baiser .... Votre main ! Là, sur
mon cœur .... Mon pauvre cœur ! la seule chose
de moi qui soit toute pure ....
Le pauvre cœur ne battait plus. Contre la
poitrine amaigrie, contre le petit sein tiède
encore, les mains de la morte pressaient la
main de François Barbazanges. L'âme avait
passé dans un soupir. Le sourire s'était figé
sur la bouche.... Douce mort, douce et bienheureuse mort! Un sentiment de respect, et
presque d'envie arrêta les pleurs de François.
Mais, de ses lèvres pieuses, il ferma lentement,
chastement, les paupières de la Chabrellc -et
ce fut son premier baiser d'amour.

XXI
--;- Entre seul dans le cimetière. Je t'attendrai. Je n'ai point le courage de m'agenouiller

�_

111ST0'/{1.JI

------------------------------------------~

devant celle tombe neuve .... Plus tard, dans
quelques jours .. .. Je dirai ici des prières
pour son âme. Va, François!
- Eb ! Pierre ! n'as-lu pas honte? ... Elle
L'avait pardonné....
- Non, non, je ne reux point. J'ai gardé
mes idées de paysan, j'ai peur des morts ....
François, dis à Margot que j'ai ·donné cinquante lil'rcs aux Récollets pour cinquante
messes, afin que Dieu nous absolrc, moi en
cc monde cl rlle dans J"autrc, de notre commun péché ....
François Barbazangcs n'insista point. li
entra seul dans cc cimetière du Puy-SainlClair, qui domine Tulle et qu'on aperçoit de
Ioules parts, comme un J!emento visible pour
l'édification des bons chrétiens. ·
Des chemins en lacets sillonnaient le mont
funèbre. Entre les pins et les ifs noirs, le
jeune homme distinguait au loin les toits
bruns et bleus de la ville, les tours de défense,
la pointe effilée du clocher. Plus bas, entre les
coteaux chargés de vignes rousses, une ra peur
emplissait le rnllon, cachait le cours sinueux
Je la Corrèze. Ce crépuscule de fin d'été arail
déjà les nuances et le parfum de l'automne.
La brise inégale inclinait faiblement les
cùnes des cyprès. Les buis exhalaient une
odeur amère. Dans l'herbe, de très vieilles
dalles portaient des inscriptions indéchiffrables,
des figures en creux, de vagues ornements
gothiques. Les monuments neufs érigeaient un
grand luxe ostentatoire de colonnes, de ca~touches, d'emblèmes, urnes, faux et sabliers.
Des Oammes de pierre brùlaient; des génies
remersaicnt leurs torches; quelques bustes à
perruque et à cuirasse défiaient des ennemis
invisibles .... Enfin , comme un faubourg de la
cité des morts, s"étendail le champ commun
des pauvres, un terrain nu et b,ossué. Un peu
à l'écart, François ,·it un bouquet fané snr un
petit tertre, une croix neuve couronnée de
feuillage.
Alors, pliant le genou, il récita dévotement
le Pate1· et !'Ave Jlfa,·ia. Aucune terreur ne
pénétrait son esprit, mais une tendresse religieuse.
,1 Margot, songeait-il, ma chère mie, ne vous
étonnez pas si j'apporte ici un visage tranquille,
un cœur égal, des yeux sereins. Comment
pleurerais-je sur rous, moi qui voudrais
pleurer sur moi-même?.. . li est vrai, votre
part en ce monde fut lou!c dïgnorance, de
misère el d'abjection. Scand:ilc des sages et
rnluplé des gueux, ,·ous fùtcs, non point
l"herbe virn des cltamps, mais la Oeur éclose
dans la bouc.... Quïmporlc 1. .. Un amour
très pur brilla dans rnlre ùmc, comme un dieu
dans un temple souillé. Heureuse, cent fois
heureuse Margot, qui touchâtes, avant d'en
mourir, la figure vivante de votre rêve !.:.
Votre félicité fut si parfaite qu'elle ne pouvait
avoir de lendemain .. .. Mais, depuis que je
. vous ai endormie dans votre joie, depuis que
mes lèvres ont fermé vos yeux, un grand
désir d'amour et de mort me tourmente....
Petite âme fraternelle, ma gardienneet mon
guide, conduisez-moi par la plus bel)e route,
rt la pins brèrn, vers cet amour sublime sans

lequel tout ne m·esl rien. Je donne ma vie
pour une heure. Que rntre souhait s·accomplisse !. . . Que je puisse aimer et mourir
comme vous! »
La caresse féminine du vent enveloppait
François. li crut sentir une main sur ses
cheveux, un baiser surnaturel sur sa bouche.
li efncura, de ses lènes, le bouquet rané... .
&lt;I Adieu ! adieu !. .. » cria-t-il. Les dames de
Tulle n'eussent pas rrconnu, à cet instant, le
taciturne, l"org11eillcux Darbazangcs . Ses larmes coulaient enfin. Il invoquait la morte
amoureuse. Et sans honte, devant elle, il maudissait le destin qui le condamnait, pour
toujours peul-être, à jouer ce personnage
passif, incompréhensible à tous, souvent
odieux, parfois ridicule : l'Indiffércnl.
Le soleil aYail disparu. Tout le ciel prenait
la couleur des mam·es où s'épanche un peu de
rose dans un riolet pàlc cl doux. Pierre et
François regagnaient leur logis par cc dédale
de ruelles qui bordent la Solanc, au-dessous
des anciens fossés. Soudain une pierre, lancée
d'un balcon, manqua de trouer le front de
François et lui brisa presque l'épaule .... Le
Jeune homme cba~cela.
Pierre courut à son secours.
- Ce n'est rien, dit François, J a1 une
meurtrissure seulement; mais, à quelques
lignes près, le drôle me brisait la tête....
- Tu as rn? .. .
- Oui ... sur cc balcon de bois .... Le Galapian .... La ruelle est déserte. Partons vite.
Ils gravirent la pente de la rue des Morts,
Pierre soutenant son ami et grommelant des
menaces.
A peine François fut-il dans la maison
qu'il s'éranouit.
On peut juger de la colère qui saisit M. Ilarbazanges quand il vit son garçon tout blèmc,
l'épaule meurtrie et noire, le bras paralysé par
la douleur. Pierre Broussol, ne songeant qu'à
défendre son camarade contre la jalousie du
Ga!Apian, làcha toute la vérité.. . . Le conseiller
ne comprit rien à celle bistoire, sinon que sou
cher fils courait les plus grands dangers. Il
envoya François se mcltrc au lit, fit chercher
le chirurgien, et, pour soulager sa bile, querella fort aigrement son épouse.
- \"oyez encore, m'amie, disait-il, voyez
l'effet de cette éducation ridicule que vous avez
donnée à notre fils! Une Chabrelle! ... une coureuse!. .. toute pareille à ces m:iugrabines
d'Espagne qui disent la bonne aventure et
volent les petits enfants! La fille de Jacquou
Chabrillat, ce maraud !. . . La maîtresse de
Jêrôme Chadebech, cet infâme! ... Hein ? rous
dites qu'elle est morte chré_tiennemenl, et que
François, à tout prendre, ne l'aimait point? ...
Alors qu'allait-il faire chez elle, et quel besoin
avait-il de prier sur sa fosse? Je n'entends
point ces bizarres délicatesses .... Votre fils,
m'amie, me fait rire quand il prétend avoir
troU\'é dans une Chabretle la pure quintessence, le fin du fin de l'amour. Il lui plait de
jouer le chevalier de la Table-Ronde, le parfait
berger, le Céladon chaste et transi.... Vive
Oicu ! les astres ne me trompaient point. li

ne lui peut venir que ·trouble et malheur par
les femmes : il n'aimait point celte Margot; il
avait seulement compassion d'elle ... et voilà
qu'un brutal l'assomme !... S'il arait aimé celte
fille, il lui faudrait tout craindre du destin.
- Ma foi, monsieur, répondit madame Catherine, cc je ne sais quel horoscope saugrenu
vous revient trop souYcnt it la mémoire. Parce
que François est beau et bien fait, et donnC'
de l'amour aux femmes, le faut-il mcllrc en 1111
couvent? ... Sachez, monsieur, que cet enfant
n'a point le cœur fail comme un autre, qu'il
peut s'attendrir sur les maux dont il est la
cause involontairC', mais qu'il est incapable
d'aimer bassement. Vous p:mrriez reconnaitre
en lui ce qu'il y a en vous-mème de rare et
de sublime. Demandez à monsieur le chanoine
La Poumélye, mon cousin.
- « Le fils de !"astrologue!. .. &gt;&gt; je sais...
(Et le bon M. Barbazanges, radouci et flall&lt;\
baisa la main de sa femme) . Eh quoi! m'amir,
se peut-il que j'aie quelque chose en moi de
&lt;&lt; rare et sublime Il? ... Non, non : votre fils
Yous ressemble. par ln figure et par l'esprit.
Il est aimable el quelque peu extravagant, à
votre image .... Et il m'en est plus cher.
La querelle conjugale apaisée par ces compliments, les deux époux tombèrent d'accord
qu'il fallait éloigner Pierre et François de la
ville. L'époque de leur voyage à Clermont,
encore incertaine, fut fixée au commencement
d'octobre, les routes de montagne étant pénibles el mal sùrcs dans l'arrière-saison.
Cc moment étant arrivé, M. et madame Barbazanges prièrent leurs parents el amis au
festin d'adieu, mémorable par la qualité des
convirns el l'excellence des victuailles. Ce
repas eut lieu, comme un repas de noces,
dans l'illu~tre hùtcllerie de Saint-Jacques-lcGrand. Les services furent de douze plats chacun : plat de milieu, quatre moyennes entrées, quatre petites, trois hors-d'œuvre, sans
compter les potages et les desserts. La lebl"o
en chobessa,· n'y manqua point, non plus que
les pâtés, les tartes et les lOttl'lous. L'odeur
s'en répandit jusque dans la rue ; le bruit en
monta jusqu'au faubourg d'Alverge. A neuf
heures sonnées, on buvait encore. Il y amil,
autour de la table, les plus honnêtes gens
de Tulle, magistrats, prêtres, marchands; et
M. le chanoine La Poumélye, et M. le recteur
du collège, et M. de Lagarde, et M. flabanide,
trésorier du Roi, et les Baluze, el les SaintPriest, et les Peschadour, et quantité de
dames et demoiselles, parmi lesquelles brillait madame de Phelletin. Un jeune officier,
frais revenu des guerres d'Allemagne, entretenait cette belle, et, considérant les trésors
de son corsage qui n'étaient point flétris, ni
diminués, il parlait d'ouvrages avancés, fortifications et demi-lunes, qui prenaient, en
son lanaa&lt;&gt;e
firuré,
le sens le plus joli "du
0 0
0
monde et le plus galant. Assiégée, et prete
à se rendre, madame de Phelletin semblait charmée de son vainqueur. Depuis longtemps, elle avait perdu le goût de la musique;
la seule vue d'un luth lui donnait des vapeurs.
Mais, contente du présent et de l'arnnir, indnl-

,

______________________LJ

gente au passé, elle ne haïssait plus François
Barbazanges.
Celui-ci gardait une contenance grave et
calme, modeste et sérieuse. Sa beauté singulière était plus mâle et son port plus assuré.
Yètu de noir à son ordinaire, sans perruque,
ses chel'cux bouclés encadrant son visage
hautain et doux, le bleu de ses 1eux assombri
tic quelque tristesse, il parut au regard de ses
compatriotes comme la Oeur, l'ornement et la
eh:trmantc gloire de leur petite cité. Quels
compliments n'en reçurent pas monsieur et
madame Barbazanges? Quels Yœux secrets ne
formr renl pas les jeunes personnes qui, toutes,
araient rèvé du beau François? Hélas !. .. Une
Clermontoise, une Toulousaine, une Parisienne
recevrait-elle les prémices du cœur insensible
qu'aucune fillr de Tulle n'avait touché?
A la fin du repas, quelques joyeux compagnons, membres des Sociétés bachiques,
Escunlous du Trech, Tunaïl'es de la Barrière,
entonnèrent les chansons. Pierre llroussol se
lel'a, tenant une bouteille en main, pour boire
la lampée au goulot, faire cc qu'on appelait
l'eMuflade. li chanta :
. li;! q11·0 t/;omaï 11'e11 RIO loouva.
f,'aoubre que 11'0 lo t;ambo lorlo!

Sn1 Lou t•i, iou 11 'e11 serio mor:
/,'aiyo 111·0011rio poufri /ou cor'

Et pour louer la vigne li"mousine, la vigne
aux feuilles de cui vrc, aux raisins blonds ou
violets, « l'arbre à la jambe lorle &gt;&gt; qui couronne les co:caux de Tulle, les jeunes gens, à
voix sonores, reprirent le refrain patois. Les
flammes des bougies tremblaient, les cristaux
vibraient, les dames riaient, un peu excitées
par celte grosse joie bonnète et franche.
!lochant leurs vastes perruques, les hommes
d'ùge s"offraient tour à tours leurs tabatières,
et rappelaient, al'ec de petits soupirs, les bons
soupers d'autrefois. Aux portes de la salle se
pressaient des scrrantes joufflues, des marmitons blancs .... Un lévrier dispu lait des os 11
une chienne épagneule.. ..
- Place! place ! criait le maitre-queux.
Des tartes à l'amande rcmplaçaien t des
tartes à la crème ... . Pierre leva la bouteille,
scion le rite, but à même une longue rasade, et la présenta à son rnisin en chantant :
Oquel eslufle 11 ·es la11l brave,
s·e11 gori d,i mal de lo se :1_

Et, pendant que l'autre buvait, les Esc11nlo11s cl les Tunaï1'es l'exhortaient en chœur :
Quand ooura fa [01111 estuflado,
Presto l"eslufle a /01111 visi•.

Tous les flacons étaient vidés, et, les gens
de l'hotellerie commençant de desservir la
table, les conviés firent leur révérence aux
Ilarbazanges el leurs adieux à François. La
rue s'emplit de lanternes, de chaises, de porteurs el de petits laquais. Les dames troussaient leurs jupes, ramenaient leur coqueluchons sur leurs cornettes, nouaient sur leur
1.

Ah ! qu·a jamais il soit lour,
L'arbre qui a la jambe tortc !
Sans le ,·in, je serais mort :
l,'f'~u m'~m ait po11ri-i If' corps...

Y1E .JI.MOU'lfEUSE DE_F'R,.ANÇ01S BA'R,.BAZANGES

Ils él:1ie11/ q113/re c:11•:zliers, 111:lilres et domestiques, 111011/es sur .tes che1•.:zt1x rouans. Le 1·e11/ 1113/i11.1l leur /'Or•
/.:il/ encore, comme 1111 souh:1il, l'.\ ngclus joyeux iies cloches .te Tulle. (Page z.33.)

gorge les pans de leurs écharpes, cependant
que les cavaliers s'enveloppaient d'amples et
chaudes capes à l'espagnole. Quelques vieillards portaient encore le manteau long et droit
sur le pourpoint et la rhingrave. Un gentilhomme, récemment arrivé de Paris, avai t un
manchon .... Après les derniers saluts, les
groupes se dispersèrent ; les points lumineux
s'éteignirent; la rumeur des roix mourut. L'hotcllerie, de ses fenêtres ardentes, éclaira la rue
déserte. Un chien jappait. ... On entendait,
tout près, le barrage de la Corrèze, monotone
cl doux.
Précédés par un domestique, les Ilarbazangcs retournaient chez eux. Madame Catherine s'appuyait au bras de son vieil époux.
Pierre chantonnait le refrain de l'esluflade.
.\u reflet balancé du falol, François regardait
les rieilles maisons s'éclairer, façades de
granit, portes armoriées, fenêtres à croisillons. Elles sortaient de l'ombre, l'une après
l'autre, montrant leur figure, rerèchc ou
bicnrnillante, majestueuse ou sordide. Et
chacune, al'ant de disparaitre dans la nuit,
disait une parole secrète qui allait au cœur
de François. Elles lui parlaient des ancètres,
bourgeois de vraie et pure souche française,
qui avaient vécu leur simple vie entre ces
murs, pratiqué le négoce, honoré leurs emplois, donné l'exemple des r~rlus chrétiennes
cl civiques. Race patiente, tenace, économe,
jalouse de ses libertés, fière de ses institutions, et tout éprise d'éloquence et de bellesletlrcs . François le chimérir1uc s'étonnait
presque d'en sortir.
Maintenant, c'était la place des Oules, la
cathédrale el son clocher, la maison de Loyac,
joyau sculpté dans la pierre, la montée obscure des Quatre-Vingts, la place de la Dride ... .
':l.

3.

Cette rasade est si bonne,
Qu'elle guérit le mal de la soif.
Quand tu auras fait ton esluflade,
ra~~c l'est11fle à ton .-oisin.

La nuit sans lune était humide cl fraiche. Dr
larges étoiles palpitaient. Franço:s rèrn .... Il
se revit enfant, écolier, jeune homme ; il
é1·oqua les amis absents ou mo1·ls, l'aimahle
Perrine Dalu1e, la gran&lt;l'marnan La Ponmélyc,
et les belles dentellières qui tant de fois, il
son passage, avaient rougi rt souri.... Le
souvenir de la Chabrclle lui mit des pleur~
dans les yeux .... li c rappela les lectures
enfiévrées, les imaginations romanesques, les
confidences de la musique à la solitude....
Tout cela, c'était le passé ! Demain, commencerait la vie nomellc. Demain, dès l'aube, il
faudrait quiller la chère Yillc dont les remparts ruinés, les deux ri1•ièrcs, l'horizon de
collines proches, a,•aicnt contenu toute la
première jeunesse de François. Il s'attendrit,
pénétré jusqu'à l'àme par cette douceur plus
sensible du pays natal, par ce charme de la
petite patrie, fait d'habitude, de réminiscences,
d"aspects familiers, du sens connu des moindres choses. Tulle était médiocre en braulé,
médiocre en étendue, sale, triste, parfois
ennuyeux, avec tous les mesquins défauts de
1~ pr~Yincc... . N'importe! il faisait bon
Ytrre la....

XXII
lis étaient quatre cavaliers, les plus gais du
monde, maitres cl domestiques, mon tés sur
des chevaux rouans. Ayant quitté la ville par le
faubourg du Lyon-d'Or, ils avaient rn la
pointe du clocher disparaitre derrière le coteau.
Le vent matinal leur portait encore, comme un
souhait, l'Angelusjoyeux des cloches de Tulle.
~ petites journées, ils devaient gagner Vitrac,
Egletons, Ussel, Eygurande, et, là, changer
leurs montures contre de solides mulets pour
le passage des monts d'Auvergne. Vin"t-deux
lieues à ch~vaucher ju~qu'à Cl~rmont, u~ grand
voyage! Vmgt-deux lieues qui en valaient bien
cinrp.1ante, les chemins, dans la généralité de

�-

1f1S T OR..1.ll - - - - - - - - - - - . . . . : - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

Limoges, étant tout obstrués de rocs, tout
creusés de bourbiers profonds où s'enlizaient
les carrosses, où les piétons se rompaient le
cou.
Bientôt, les champs de Brach s'étendirent
devant eux. Quand le soleil se coucha dans

L'aspect de ces guellx faisait grand' pitili à François
et, SOllve1tt, il rappelait à son ami les paroles de
J\f. de La Bmyerequi seraient- disait-il - mi témoignage, aux siècles à venir, de la misère du paysan
de France so11s le Gra11d Roi. (Page 2:l4.)

une cendre rouge, Pierre et François arrivaient
au bourg d'Égletons.
Pendant que les valets pansaient les chevaux
et que l'hôtesse assassinait un poulet maigre,
François fit apporter une chandelle en sa chambre, et commença de relire certains papiers
qu'il avait reçus de son père. C'étaient des
lettres de recommandation pour M. de Vaubourg, - « intendant de justice, police et
finances en Auvergne», amide M. Baluze, et d'autres pour quelques chât!llains de la
montagne que ~L Barbazanges araü eu l'heur
d'obliger : M. d'Arzenac, M. de _la Rochcl~lye, madame de. Combareilh. ~l y avait encore un petit cahier manuscrit . _dans une
enveloppe de cuir fauve, qui contenait les
précieux avis paternels de ~f. Barbazanges,
conseils pour les mœurs, l'étude, la conduite
dans le monde, et la santé.
François lut fort exactement ces avis que
son bon père lui avait remis avec sa bénédiction. TI y trouva des recetles et secrets hérités
de quelque grand'mère, pour &lt;C ousler un
coup... lever l'estoumach... guérir le mal
d'yeux, la toux, la gale, conjurer le poin de
cous té... »; des invocations et prières pour
« estancher le sang », pour cc enclaver le
loup », et enfin &lt;C l'oraison de madame Saincte
Apolloine contre le mal de dents l&gt;.
M. Barbazanges avait ajouté, de sa main,
quelques conseils plus intimes et plus délicats.
li exhortait son fils à fuir &lt;&lt; comme peste »

les femmes de mauvaises mœurs et à ne point
commettre d'adultère. Et il concluait :

Je sçais que vous êtes trop bien né et trop
bon chrétien poui· attaquer jamais l'innocence d'une fille et Luy ravfr l'honneur. Mais,
mon chel' fils, vous êtes fait de telle sol'te que
votre seule vüe e'bmnle étrangement la vertu
la mieux assurée. Votl'e modestie, que j e
connais, ne s'étonnera point sifaffi1'meque
votre figure est un mirofr aux alouettes,
vers qui voleront les désfrs étourdis et les
pensel's ùnprudens. Et en cela, il n'y a point
de voti·e faute, les astres vous ayant prédestiné à donne,· de l' amom· à toutes les
femmes, poui· leui· confusion et votre malheui·. Vous n'ignorez pas sous quelles planètes contrafres vous naquistes, et comment Sal1mie vous menace dès que Vénus
vous semble favoriser. N'ayant jamais aimé
pel'sonne, vous épl'ouvastes cependant les
fâcheux effets de cette tendi·esse des femmes
que vous ne favol'isiez point. Ga!'de::;-vous
donc d'y répondi·e, - hormis le cas de
légitimes fiançailles ou nopces, la vertu du
sacrement ostant le venin p1'opre de la passion d'amou1·. - Ne donnez pas votre cœur,
si vous tenez à conserver votre vie. J'ai pu
doute1·, quelquefois, de la véracité de l'hoi·oscope que je fis moi-même; mais les événements qui pl'écédèrent votre dépa1't le
confii·mèrent si bien que, malgi·é moi, f ai
dû 1·emett1·e toute ma confiance en mes 1n·erniel's calculs et pi·onostics ....
Cette lecture ne troubla point François. Il
croyait fermement que la destinée des hommes
est gouv-ernée par les étoiles ; il savait la sienne
inscrite, à l'avance, dans le ciel, et ne pensait
pas qu'il y pût échapper. &lt;! Assurément, pensait-il, - je ne veux pas commettre d'adultère, ni déshonorer des filles, ni former d'infàmes liaisons. Mais je ne suis pas d'àge à me
marier, ni d'humeur à me fiancer, et, femmes,
vierges et courtisanes m'étant défendues par
la religion, les lois et ma volonté proprc,je ne
YOis guère où je trouverai la belle maitresse
dont l'amour me fera mourir. Le danger, s'il
existe, n'est pas très prochain; il n'a rien
pour moi d'cffropblc et, Join de l'appréhender,
je l'attends, d'un esprit ferme et d'un cœur
joyeux. n
La couchée du lendemain fut au château
de la Roche-Élye, vers les montagnes de )lcymac. Puis, d'une allure moins vive, la petite
troupe commença de gravir ces plateaux de
landes ondulées et de pâturages qui montent, au nord, vers Millevachc et les Monédières, à l'est vers l&lt;'s Dômes auvergnats.
L'automne, si clément encore au Bas-Limousin, dépouillait déjà les gros chàlaignicrs
aux têtes courtes, aux troncs fendus, dont
les racines monstrueuses crèvent les talus des
chemins et menacent ruine. Les chênes, qui
gardent jusqu'en férrier un feuillage roux,
sec et bruissant, étalaient leur frondaison
pourpre, et le sol, entre eux, jonché des
feuilles de l'an passé, avait la couleur. du
cuivre pâle. Parfois, châtaigniers et chênes

disparaissant, la lande s'étendait sur un espace
de plusieurs lieues, couverte de brµyère brûlée,
avec çà et là quelques bouquets de bouleaux
éparpillant leurs fragiles piécettes d'or. Les
villages s'espaçaient. Les maisons, bâties de
tourbe et de branchages, baissaient l'échine
sous le vent, comme les troupeaux dont elles
avaient la couleur. Des gens petits, chétifs,
en haillons, d'une saleté dégoûtante, puant le
fumier et le suif, fermaient leur porte d'un
air hostile dès qu'ils apercevaient les voyageurs. L'aspect de ces gueux faisait grand'pitié
à François et, souvent, il rappelait à son ami
les paroles de M. de La Bruyère qui seraient
- disait-il - un témoignage, aux siècles à
venir, de la misère du paysan de France sous
le Grand Roi.
Nos quatre cavaliers, avertis par M. Baluze
qui avait fait le voyage, tenaient Je pistolet
chargé dans les fontes, évitaient les détours,
fuyaient les compagnies de hasard, et ne dévia'icnt point de leur route, malgré fortdrières
et marais. Ces marches du Limousin étaient
infestées de hobereaux pillards, moins gentilshommes que brigands.- Les valets, Toine et
Jcantou, assez braves pour leur condition, ne
,craignaient point trop les voleurs, mais avaient
un grand effroi des moindres pâtres. Car ils
étaient dans le pays même des sorciers, des
nécromants, des charmeurs de loups, des
« forgeurs l) de malades; pays maléfique où
chaque fontaine est fée, où les arbres souffrent
les maux des humains, où rôdent le petit
Chien blanc qui égare les voyageurs, le Dmc
qui les charge et les étouffe, le Cheval de
paille qui les fait mourir de peur. Des personnes dignes de créance avaient trouvé, la
nuit, un cercueil en travers de leur route,
cercueil ensorcelé qui se déplaçait avec elles
et leur barrait le passage jusqu'au cri du
coq. D'autres avaient ouï le vacarme de la
« chasse volante » que mènent les àmes
damnées dans les rafales et les clameurs du
« vent noir », tandis que les bérous ou
loups-garous, vêtus de peaux de bêtes, courent à minuit par les villages, affolant les
animaux dans les étables et les chrétiens
dans leurs lits.
Pierre et François, malgré le collège, la
philosophie et la religion, n'aimaient pas
beaucoup à s'entretenir de ces choses. Ils préféraient chanter des complaintes patoises cl
contempler, chemin faisant, les beautés horribles du désert. A dire le vrai, tous les
aspects de ces lieux ne donnaient pas de la
tristesse. Quand les nuages, par des trouées
bleues, laissaien t filtrer le soleil, des ombres
mouvantes rnriaient les nuances des plateaux;
les fonds s'éclairaient; une ligne de neige
éclatante dessinait, à l'horizon, les Dores et
le Cantal. Dans les vallons abrités, les châtaigniers semaient leurs coques épineuses. On
voyait, parmi leurs ramures, les girouellcs
d'un petit castel. Partout brillaient des bassins de sources, des étangs ronds, cent disques d'eau froide el pure qui vivaien t dans la
morne lande comme des yeux limpides de
jeunesse dans une face de vieillard. Les coupures profondes du granit versaient d'innom-

'--------- - - - - --- ------- LJ VTE .JI.MO~
brables rivières aux noms féminins et charmants : la Soudcille, la Triousonne, la Luzège,
la Clidanc.... Au crépuscule, toutes ces eaux
exhalaient un brouillard pareil à l'écume du
lait ; les plaines, les vallons n'étaient plus
qu'une mer vaporeuse et, tels des monstres
submergés à demi, les montagnes éparses
haussaient des fronts d'azur et des croupes
riolacées.

xxm
En quittant \'auberge d'Eygurande, nos
rnyageurs se dirigeaient wrs Combareilh.
L'hôte du Faisan Doré leur avait montré le
chemin : il fallait abandonner la roule royale
de Clermont cl longer les gorges de la Clidane.
Les quatre cavaliers, et le mulet porteur
des valises, suivaient depuis quelques heures
déjà le sentier Laillé en corniche, qui dominait la rivière à une hauteur de vingt ou vingtcinq pieds. Ils allaient lentement, à la file,
François en avant, Broussol en arrière, lorsqu'un étrange personnage attira leur attention.
C'était tout bonnement un pêcheur de
truites, assis sur un rocher, la ligne en main.
Il n'est point d'arme plus innocente qu'une
ligne, et la passion de la pèche ne va pas,
dans une âme, sans quelques vertus : patience
et prudence, discrétion et ténacité. Jamais un
vrai pêcheur ne fut sanguinaire : il lui est
permis d'être poète; il ne saurait être belliqueux.
Pierre Broussol, qui songeait aux rochers
du Coiroux, ne put se tenir d'apostropher
l'inconnu d'une façon familière et civile,
comme un confrère parlant à un confrère.
L'homme, interpellé, leva la tète, ôta son
feutre, et répondit très poliment :
- Il est vrai, monsieur: la journée est belle,
trop belle, car le poisson se tient coi aux
creux des rochers. Pourtant, j'ai pris quelques
pièces, et, tout à l'heure, une grosse truite a
rompu mon fil. ...
La petite cararane s'arrèla, et Pierre, vaincu
par la curiosité, dégringola vers la Clidanc et
rejoignit le pècheur.
- Pardi, fi t-il, voilà de beau poisson cl
point abimé .... Vous êtes habile homme....
J'ai pèché la truite naguère, et j'avais une
façon de ferrer les grosses pièces !... Cela
faisait l'admiration de tout le monde....
Le pêcheur se mit à rire. C'était un homme
de quarante ans, qui avait le teint 1mm, les
yeux enfoncés, la màchoire forte el les dents
belles. Ses cheveux noirs étaient coupés en
rond, à l'espagnole, et il portait la moustache,
comme un soldat. Pierre remarqua la pauvreté de son habit, qui était de forme ancienne
et d'étoffe commune, couleur de musc.
- Vous les vendrez, sans doute, ces truites,
aux cuisines de quelque château?
- Que non point, monsieur! Je les mang~rai ~oi-mème. Je donne quelquefois mon
bmn; Je ne le vends jamais.
Celte fière réponse, et la mine martiale de
l'homme à l'habit couleur de- musc, ne dé-

EUSE DE 'F~ANÇ01S B.Jl'lf.BAZANGêS - - ~

plurent point à Broussol. Il crut voir devant
lui un soldat en congé ou en retraite.
- Vous êtes du pays, mon brave? fi t-il
en guignant de l'œil le panier au poisson. Je
jurerais que vous avez fait la guerre. Cela se
voit aisément. ... Un je ne sais quel air... qui
n'est pas d'un croquant....
- Cela se voit, en vérité?... Par la mordieu, vous avez l'esprit subtil, et c'est plaisir
que de causer avec vous! ... Oui, oui, j'ai fait
la guerre .. ..
- Sous M. de Turenne? ...
- Un peu partout.... En Allemagne, en
Flandre... en Piémont. ...
- Attention! cria Pierre, tirez! tirez! ...
Là .... Eh! non, pas ainsi! ... Passez-moi la
ligne ! Je vais vous enseigner un certain
coup .... Voyez ... voyez .... C'est fait! .. . La
gueuse pèse bien deux livres.... C'eùt été
dommage de la laisser fuir avec l'hameçon ....
Il soupesait la truite glauque, piquetée d'écarlate, et toute luisante, gluante et frétillante entre ses doigts. Ses compagnons, qui
le regardaient d'en haut, penchés sur le col
des mulets, applaudirent.
- Non, non! monsieur! s'écria l'homme à
l'habit couleur de musc. Ceci est à vous ....
Vous me feriez injure de n'accepter point ce
poisson.... Je vois que vous êtes fin pêcheur
et honnête homme, et fort différent des rustres qui habitent en ce sauvage pays.
Pierre voulut refuser, par civilité, mais la
vanité, unie à la gourmandise, le contraignit
d'accepter le don du pêcheur.
- Que je sache au moins qui m'oblige!
dit-il.
L'inconnu hésita, sourit, considéra Pierre
avec bienveillance, et répliqua :
- Que vous importe, monsieur? ... Enfin,
si cela peut vous contenter, nommez-moi
Jean .... Jean Dragon .... Et vous-même? ...
- Pierre Broussol. .. . Et voici, sur le chemin, mon ami François Barbazanges. Nous
sommes bourgeois de Tulle et nous allons à
Clermont, chez monsieur l'intendant de Vaubourg.
- Vous allez à Clermont, par celte route! ...
- Oui, mais nous souperons à Combareilh, où il y a une auberge assez bonne ... : Et
mon ami s'en ira complimenter la marqmsc,
si toutefois elle est au chàteau.
L'homme à l'habit couleur de musc avait
changé de visage. Ses yeux allaien~, de Pie~re
à François, et sa bienveillance prem1ere paraissait soudain refroidie.
- Messieurs, fit-il, j'ai ouï dire qu'il n'y
avait personne à Combareilh.... ~raigncz de
faire un détour inutile et regagnez, au plus
tôt, la grande route de Clermont ... Je serai
fàché, vraiment.... !\fais retournez ... retour- .
nez .... Il le faut.. .. Vous ne savez point où
vous allez .. .. Ce serait grand dommage ....
L'étrano-e
contenance de Jean Dragon troubla
0
les valets et donna de l'humeur à François
Barbazanges.
- Et pourquoi n'irions-nous pas ~ Combareilh? répondit-il avec quelque dédam. Que

pourrions-nous craindre?... Nous sommes
armés, et je ne pense pas que madame la
marquise de Combareilh,_amie de mon père,
soit fàchée de me recevoir. J'ai une lettre
pour elle ....
Jean Dragon eut un geste si violent que la
ligne lui glissa des mains. Son visage s'empourpra. Il considéra d'un œil hostile le beau
visage de François Barbazanges.
- Faites comme il vous plaira, monsieur ;
mais, à l'auberge, informez-vous .... Et que
Dieu me damn.e si les gens du village ne vous
déconseillent point d'aller à Comhareilh ! C'est
un mauvais séjour pour les étrangers ... pour
les jouvencea11x novices ... pour les imprudents .... Il y a quelqu'un, monsieur, qui, de
près ou de loin, .défend la porte de Combareilh .... N'importe qui vous le dira .... Retournez, monsieur., s,ur vo_tre vie!
- Vous êtes fou, et vous me prenez pour
un làche ! dit François tranquillement. Sachez,
monsieur, qui faites la leçon aux autres,
sachez que mon aïeul et mon bisaïeul combattirent en vrais gentilshommes sur les remparts de notre ville, avec le capitaine Jehan.
J'irai où il me plaira d'aller .... Adieu, monsieur! Et toi, Pierre, remonte!... Allons,
Toine, Jeantou, marchez 1•• •
- A votre aise! fit Jean Dragon. Si quelque
mal vous arrive, monsieur l'écolier présomptueux, ne vous en prenez qu'à vous-même....
Je vous avait crié : « Casse-cou I l&gt; en bon

Un ètrauge perso1111age attira l'atte11tio11 de François
Barba.zanges et de Broussol.... C'était tout bo11nement 1111 pêcheur de truite s, assis sur m1 rocher, ,me
lig11e à la main .... L'homme, i 11/erpellt!, leva la tête
(Page 235.)

chrétien.... Et je vous le répète encore :
n'allez pas à Combareilh.
Il renfonça son feutre, d'un coup de poing,
prit son attirail de pêche, et, plus leste qu'un
chevreuil, escalada le rocher.

�,

'

LI

1t1STORJ.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
Les quatre Limousins le regardèrent disparaitre. Puis les valets firent de grands cris.
- Taisez-vous, sots et couards! dit François. Ce Jean Dragon est un fou, s'il n'est pas
un coquin! Il tàchait à nous détourner de
Combareilh pour nous attirer en quelque
piège .... Et toi, Pierre, qui t'en vas, niaisement, lui débiter nos noms et qualités cl lrs
c:rconstanccs de notre voyage! .. .
- J'ai eu lort, je l'avoue.... Mais i! avait
la mine d'un honnête homme, et i! m'offrait
cc poisson si galamment! ... Tout de même,
François, si nous retardions ... jusqu'à l'annéè
prochaine ... cette ,•isite à Combareilh? ...
- Oui, oui, monsieur, poussons tout drct
vers l'Auvergne ! supplia Jeantou. Combarcilh
ne nous dit rien qui vai!lc, et monsieur ,·otre
papa serait bien fàché s'il vous arrirnit
malheur.
- Idiots !... idiots fieffés! s'écria François
qui , pour la première fois de sa vie, entrait
en colère. Vous m'offensez, et mon père, cl
madame de Combareilh, qui est la plus aimable
cl la plus vertueuse personne du Limousin ....
Pensez-vous donc qu'elle exerce niai l'hospitalité, ou qu'elle nous reu i!lc loger dans un
cul de basse-fosse, ou peut-être nous manger
tout crus comme fait la Dame manche de
Gimel? Suis-je forcé d'obéir au premier venu
qui me dira: &lt;&lt; Yadevant ! »ou: &lt;! Retourne! ... n
Mordicu I j'irai à Combreilh : je saurai qui
est Jean Dragon, et, s'il m'osc chercher noise,
je lui couperai les oreilles.
Toinc et Jeantou se regardaient l'un l'autre,
d'un air indécis. Pierre murmura :
- Où tu iras, j'irai. Mais pourtant....
Bah! nous sommes aux mains de Dieu! ... Ne
pensons plus à cet imbécile de pêcheur, et
reposons-nous ici pour le mél'ende 1 •
François déclara qu'il n'avait pas faim,
mais qu'il se dégourdirait rnlonticrs les
jambes.
- Cassez la croùtc, dit-il d'un Lon radouci.
Je vais en avant, reconnaître la route .... Et
n'ayez pas de souci de moi. Je prends un pistolet dans ma ceinture.
- François! cria Pierre, reste à portée
des voix. La prudence ....
Mais François, descendu de sa mule, élait
déjà loin.

XXIV
t&lt; Ce Jean Dragon?... Un fou, peut-être ....
Un coquin probablement!. .. Soldat? ... Oui,
soldat ou brigand .... Ce rêlcment, celle coi!'..
furc, ce ccinturo:1 si bien garni .. .. Il montra
quelque courtoisie arec Pierre.... Mais il me
rer\arda au visage comme s'il eût voulu me
peindre en portrait, ou me reconnaître en
n'importe quel lieu et dans n'importe quel
temps.... Il faut croire que ma figure ne lui
plait point.... Quelle bizarre rencontre, et
quel m1stère !. .. Quelqu'un, dit-il, défend
l'entrée de Combareilh ! Cela me donne une
furieuse envie d'y aller. Voilà que mon
voyage tourne au roman! Je crois vivre un
poème de !'Arioste .... Jean Dragon représente
·I. Collation en plein air,

au naturel le jaloux enchanteur : il retient
quelque princesse captive au chàteau de Combareilh et je suis le cheralier errant, le Roger,
le Galaor, le Renaud, qui Ya déliner cette
bdlc !... Pourquoi la marquise de Combareilh
a-t-elle soixante-dix ans? Ah! que cette aventure me divertit! Comme un peu de danger
et beaucoup de mystère relèrcnt l'ordinaire de
la vie et lui prètcnt de l'a6rémcnt !. .. Ma
mélancolie coutumière s'est dissipée .... Peulètre, aux icux des personnes sensées, paraitrais-je outrecuidant cl ·ridicule ! Mais qu'importe! J'ai vingt ans, et malgré mon humble
naiss.ince, j'ai un cœur de gentilhomme....
La couardise de Pierre me déplait horriblement ; et certes, avec l'humeur que je me
sens aujourd'hui, je ne reculerais pas devant
le diable. »
Ainsi rèvait Françoi,, charmé de sa propre
folie et de ~es imaginations romanesques.
Vnc délicieuse fraicheur, l'arome des
mousses, des feuilles humid~s, des sapins,
des genéHiers, emplissaient la gorge de la
Clidanc. On n'y entendait aucun bruit que le
frémissement de l'eau rapide et le murmure
égal des cascatelles q1ii, çà et là, glissaient en
filets d'écume, couHant et découvrant les
rochers. Deux hautes parois granitiques, colorées de cuivre et de rouille, découpaient sur
le ciel des arèles, des aiguilles, des tours,
des colonnades, des profils d'églises gothiques,
des pans.de donjons ruinés. Quelques sapins
sombres, des houx frais et vernissés, d'énormes
lierres arborescents s'agrippaient aux creux
de ces murailles cyclopéennes qui semblaient
se rejoindre, et se confondre, et former une
prison magique, ouverte et refermée sans
cesse autour de François.
Puis le couloir sinistre s'élargit. Les escarpements se couvrirent d'épaisse bruyère et se
couronnèrent de châtaigniers. François devina,
tout proche, ce grand bassin de prairies où la
Clidane reçoit, en son lit fluide, son amant le
Chavanou. Là, sans doute, à moins d'une
lieue, étaient le village et le chr\teau de Com)lareilb. Sautant de pierre en pierre, le jeune
homme descendit jusqu'à l'extrême bord de
l'eau, mais des bruits soudains et singuliers
l'obligèrent à la méfiance. Il distingua des
hennissements, des abois, des rires, - des
rires si clairs qu'ils étaient presque surnaturels et aériens, comme d'ondines ou de
sylphides . - Doucement il gravit un quartier
de roc qui formait une large table naturelle,
et, couché tout à plat, tel un chasseur
embusqué, il avança la LêLe.... Ses lèvres
s'ouvrirent pour un cri ; son cœur s'arrêta de
battre .... li demeura si parfaitement immobile qu'on l'eût pu croire pétrifié.
Un peu plus avant, la Clidanc, rencontrant
un barrage de · rochers, s'étalait dans une
dépression circulaire, comme dans une coupe
de granit. Les bords de cette coupe étaient
veloutés de vertes mousses, et l'eau pacifiée,
reflétant les irisations du ciel, paraissait une
liquide opale enchâssée dans une émeraude.
Un seul gros chàtaignier, tout d'or et de
bronze, nuançait l'onde assombrie d'un beau
ton roussâtre et profond. Au loin , des pentes

violacées de brmères allaient se croisant et
s'abaissant. Le •soleil déclinait. D'énormes
nuages·, comme ceux qui passent dans le ciel
en fète des tableaux vénitiens, roulaient leurs
boules et leurs rnlutes et s'enflammaient
somptueusement.
Trois chernux, portant des selles de femmes,
attendaient, liés à un tronc, sur la crètc de la
colline, et plusieurs chiens de chasse couraient, de-ci, de-là, d'un air féroce et joyeux.
François aurait pu remercier Dieu de ne
l'avoir pas mis sous le vent de ces bêtes qui
l'eussent infailliblement dévoré.... Mais François ne songeait plus à rien. Il regardait et de ses yeux bien éveillés et bien ouverts,
il 1·econnaissait son 1·êve.
Ce n'était pas tout à fait le même cad1:c :
il y manquait la forèt et l'antre, et la Licorne
et les oiseaux ; mais c'était la mème heure de
la même saison. Et c'était la même femme.
Debout, dans celle zone d'ombre que formaient les basses branches des châtaigniers,
elle arni t des che,·eux lJlonds noués de perles,
une robe blanche et brillante qui semblait de
brocart épais, de petits brodequins en toile
d'or et d'argent, à talons rouges. Astréc ou
Bradamantc, Alcinc ou Marphise?.. . Diane,
plu lot, quand elle a posé son arc et ses flèches
et s'apprête pour le bain, Diane exposée
bientôt sans voile à la curiosité d'un nournl
Actéon .... Deux filles suivantes, vêtues d'écarlate et de brun, tenaient le rôle de nymphes,
et s'empressaient à dévètir leur maitresse,
l'une débouclant la ceinture, l'autre dénouant
le brodequin, toutes deux tirant la robe de
brocart et la chemise en toile de Hollande.
Nue et chaste, d'une pâleur éclatante, la gorge
rigide et ronde, les banches souples, les
jambes longues, la belle jeune femme assurait l'agrafe de perles -dans sa chevelure.
Avec une simplicité d'immortelle qui ne
craint pas la caresse glacée des torrents, ni la
fraicheur d'un crépuscule automnal, elle
descendit les degrés du rocher, entra jusqu'aux
genoux, puis jusqu'aux flancs, dans la rivière,
et parut enfin toute d'ivoire sous la glauque
transparence des eaux. Elle nagea, s'étendit
sur le dos, et son blanc visage renversé
émergea seul, avec ses cheveux flotlants,
comme un calice de nénuphar parmi des
herbes doréc1-. Enfin, lasse de ce jeu, clic
aborda non loin du rocher où François Darbazanges se mourait d'émotion, d'angoisse et
d'inconnu bonheur. Il vit la fi gure délicieuse,
les yeux gris, le nez pur, le teint nacré, el la
plus spirituelle, la plus amoureuse bouche ....
li vit le torse ondoyant, les beaux bras; il vit
la tendre fleur du sein qui avait l'indéfinissable nuance, le mauve à peine rosé de l'œillct
sauvage. Et, sans grossière pensée, sans profane désir, par un miracle de prescience, il
devina les possibilités infinies. de bonheur que
promettait cette beauté vraiment unir1ue. II
ne rélléchit pas; il ne s'étonna point: l'amour
inévitable et fotal le frappa comme la foudre.
Cependant la baigneuse s'éloignait en
nageant. Ses mains brïsaicnt en mille remous
les refl ets moins ardents, les roses défaillantes du ciel. Dressée sous le grand arbre,

•
VŒ A.MOU1fEUS'E D'E 'F1(ANÇ01S BA](BAZANG'ES

elle parut, pàle comme la lune qui se lève
quand le soleil est rouge encore à l'occident.
I.es deux suivantes lui remirent ses habits la
rechaussèrent pendant qu'elle parlait à ,;oix
basse et riait. François la vit gravir le
coteau, les chiens sautant autour d'elle. Un
instant, les trois amazones découpèrent leur
beau groupe équestre sur l'or enflammé du
couchant ... . Puis tout s'effaça. Il n'y eut plus
que la solitude, le silence, les montagnes
violettes, et le disque d'opale du bassin qui
passait du rose au gris dans un cercle de
roches noires.

XXV
Pierre Broussol et les valets s'arançaient à

la recherche de François, quand ils le rencontrèrent, tout pareil à un halluciné qui
marche au bord d'un abime et dort, et rêve,
les yeux fixes, regardant les gens et les
choses sans les voir.
Le soleil n'étai~ pas couché, quand le hameau de Combareilh surgit d'un pli de terrain, entre des châtaigniers. Des toits fumaient.
Des fenêtres rougeoyèrent. Devant l'hôtellerie, des enfants et des porcs se roulaient
ensemble dans la bouc. Un chien aboya. Les
grelots des mules ti ntaient clair. Et l'aubergiste, aver.Li par ces sonnailles, vint saluer les
voyagcu1·s.
L'auberge, parée d'un rameau de chàlaignier, roussi au feu de la Saint-Jean, portait
l'enseigne de l'Écu de Fmnce. Elle était malpropre, comme il sied sur les frontières de
l'Auvergne cl du Limousin, mais il s'en
échappait une odeur de cuisine qui fit ·renifler de joie Pierre Broussol. La grande salle,
plus noire qu'un fournil, n'avait pas été
repeinte depuis cent ans. Des quartiers de
porc, des tr:isses d'oignon , des chapelets
de cèpes racornis pendaient aux solives.
Quatre vieux paysans, qui semblaient taillés
da?s le chêne brut et dans le granit, occupaient le cantou et surveillaient la marmite.
.\ genoux, la serrantc soufOait le feu, avec sa
Louche, malgré les cendres et les étincelles
qui lui piquaient la figure. Cette 1·cstale d'auberge était jeune, grasse de p:irtout, rougeaude et mal débarbouillée.
Pendant que les valets menaient les mules
à l'écurie, Pierre s'assit devant le feu les
pieds sur les chenets, et commanda ~u'on
lui servit la soupe.
- Mo!1sieur, dit l'hùte, très poliment,
':o_us pla1ra-t-il d'attendre votre ami qui a
lait porter sa valise dans la chambre?
- Mon ami ne loge point ici ... Il change
de_ cos.turne pour s'en aller présenter ses devoirs a madame de Combarcilh ... Dieu sait
si cela me fàche !. .. A ce propos, mon bra vc
homme,. cvnnaissez-vous un certain personnage qui porte un habit couleur de musc,
des moustaches, des cheveux à l'espacrnole
, d se nommer Jean Dragon? o
'
et pretcn
Ce nom fit jeter un cri à la servante. L'hote
leva !es bras en jurant Dieu, et les quatre
~~m1~s, du cantou donnèrent quelques signes
d mqmctudc.

1\'11e el chaste, la belle jeune femme assurait l'agrafe de perles Jans sa clte1•elure. A 11ec 1111e si111plicilé d'i111mo1·•
telle qui 11e crai11t pas la caresse glacee des torre11ts, elle descendit les degrés du rocher, entra dans la ri1&gt;iére
(Page 236.)

Jean Dragon, monsieur ?... Un homme
en habit couleur de musc, aYeC des mous~
taches? ... C'est M. de la Roche-Dragon luimèmc. li n'est point de ,Jean Dragon dans le
pays.
- C'est un quidam bien singulier, repartit Pierre.
Et il conta son aventure, sans omettre le
don de cette truite qu'il fallait mettre à la
poêle, incontinent. ...
- Monsieur, dit l'hôte en jetant des regards
effrayés autour de lui,je n'aime point à parler
de ... de ce Dragon, sans que la porte soit
close. Youlez-Yous monter dans la chambre oit
est rotrc ami'!

L'hôtesse poussa son mari Yers l'escalier.
- C'est fort bien dit, Fougeyras ! ... On a rn
ChassaYant rôder près du village ... et madame
Hpcinthc Yient de passer à cheral... Monte,
mon homme, et parle à cc pauvre jeune 111011sictir. li a sibonncfaçon! li est si aimable! ...
Je ne roudrais point qu'il lui arriYât malheur.
Pierre Broussol courut à la chambre de
François, suivi de près par l'hôte. li trouva
son ami en beau costume de velours ü olet,
ayant déjà le chapeau sur la tête et le manteau sur les épaules.
- Vous voici, notre hôte! J'allais précisément mus demander un domestique pour me
guider vers le château de Combareilh.

�111STOR,.1A

---------------------------------------~

- Vers Combareilh !. .. Ah! monsieur! ...
Songez à ce que vous faiLes ....
- J'ai conlé à cc bonhomme nolre enlreLien avec Jean Dragon, dit Broussol. Et il nous
, eut rérélcr des choses épouvanlables .... Jean
Dragon n'esl point Jean Dragon ....
- Ala vériLé, repritFouge)ras, c'est un seigneur des plus féroces, et redoulé dans tout le
pays. Les bonnes femmes prétendent qu'il
cnlère et rançonne les rnyageurs .... La prcurc
de ces attenlals n'est point faite, car, depuis
les Grands Jours de Clermont cl de Limoges,
nos gentilshommes de montagne mcllenl quelque prudence à massacrer les voyageurs. Mais
on sait que monsieur de la Roche-Dragon est
fort savant en magie noire, et qu'il fait jeter
des sorts, par vengeance, aux gens qu'il n'aime
point.
Broussol frémit.
- Il habite un vieux château tout démantelé; il est assez pauvre; on le dit excommunié.... Et le pire, messieurs, c'est qu'il a pour
familier el pour domestique le famenx meije
Chassavanl ! .. . Cc sorcier noue l'aiguillelle aux
jeunes hommes et fait avorlcr les femmes
grosses rien qu'en les regardant! Il sait toules
les paroles qui guérissent et Loutes celles qui
font mourir. li connait les rertus des herbes
el des fonlaines ; il a le bien et le mal dan
les mains. On dit même qu'il peul changer
de forme, à sa fanLaisie, el que, si les gens
du Roi le voulaient saisir, il deviendrait
incontinent crapaud, serpent ou chavoche.
- Bonhomme, dit François, vous rous
moquez!
- Riez, monsieur! Vous n'auriez pas le
cœur à rire, si ,·ous connaissiez Chassavant.
- Tout cela ne m'apprend point pourquoi
monsieur de la Roche-Dragon m'osa défendre
le chàteau de Combareilh ... . Ce digne seigneur
e t-il épris de la douairière?... Caresse-t-il
l'espoir d'un mariage ou d'une succession?
- Je crois, mon ieur, dit l'bùte en baissant la roix malgré lui, je crois que vous
ignorez toute l'hisLoire des dames de Combareilh.
Il semblait craindre que le sorcier, invisible,
ne l'entendit.
- Ah! al1 ! il y a plusieurs dames de Combareilh. ...
. - ~ladame la marquise douairière .. . et sa
uru, madame Hyacinthe, une jeune personne,
née Mirefleur, parfailement noble et sage, el
belle comme le jour.
François Lressaillit :
- Une 'jeune femme? .. .
li manqua d'ajouler : « Une blonde, étrangement Mifféc cl ,êLue de brocart blanc.... Elle
a un cheral bai, des chiens épagneuls, el elle
se baigne, au soleil couchant, dans la Clidane.... » Mais une délicate pudeur le contraignit au silence, car, pour rien au monde, il
n'eùt exposé son idole nue aux imaginations
grossières de Broussol et de Fouge)-ras.
Les paupières abaissées sur la vision
merreilleuse, il écoulait-une voix secrète qui
lui' répçlail: . « llyacinLhe !... Hyacinthe! »
- ~lais, diL Pierre, que fais-lu? Laisse ce
flacon .... Tu n'écoutes pas.

François Barbazanges s'aperçut qu'il avait
renversé sur le carreau la moitié d'un petit
flacon que sa mère lui avait remis au départ
de Tulle, et qui conlenail de l'Eau de la Reine
de Hongrie.
- Yous disiez?
- C'est une histoire assez triste, monsieur.
Vous savez peut-ètre que madame de Combarcilh n'était plus en son jeune ,'lge quand elle
accoucha de noire marquis. Feu son mari a rait
alors soixante ans ; elle en comptait plus de
quarante. Que de pèlerinages ils avaient faits,
et de neuvaines, depuis douze ans bientùt
qu'ils étaient marié !. .. Leur fils, Lard venu,
cl bien-aimé, fut, hélas ! comme on voit les
rejetons de vieux parenls, chéLif et malingre,
tant du corps que de l'esprit. Son exlrêmc
simplicité prêtait à rire, et sa crédulité le
rendait plus inquiet, plus chagrin qu'une
dévote qui sent toujours le diable à ses
trousses.
» Dès l'âge tendre, ce pauvre seigneur se
crut persécuté par les sorciers. Il ne rêvait
que de conjurations et se harnachait d'amulettes. Jusqu'à près de trente ans, il ne se
roulut point marier, el quand monsieur de
Luzarche, cousin des Combareilh, lui offrit
mademoiselle de Mircfleur, sa pupille, le
jeune marquis fit quelques façons. li eût préféré vine en un couvent, pour se mieux garder du diable. )fais il était fils unique, dernier du nom,' et il devait à ses aïeux de
perpétuer la race.
» Monsieur de Luzarche lui fit donc épouser
- il y a cinq ou six ans - la belle Hyacinthe
de Mircfleur, fille bien faite et bien dolée. Monsieur de la Roche-Dragon com-oitait la dol et
la fille. ~ •ayant pu obtenir l'une et l'autre, il
jura que monsieur de Combarcilh posséderait
la dot, tout à son aise, mais la fille, point! . ..
Sans doute songea-t-il à enlever mademoiselle
Hyacinthe; il recula pourtant del'ant le
scandale, car monsieur de Luzarche a des
ami bien en cour, et le Roi ne souffre point
qu'on ravisse une héritière noble comme
une simple bergère.
» On fil le mariage, nonobstant monsieur
de la Roche-Dragon. Le meije Chassa,•anl fut
aperçu, rôdant autour du cbàLeau , dans la
nuit des noces. A l'église, au festin, au bal,
monsieur de Combareilh arait montré quelque
fierté .. .. Le lendemain, celte fierté parut bien
amortie, et, de jour en jour, le paune époux
tomba dans la plus noire tristesse, jusqu'11
1~rendrc sa jeune femme en horreur. Bienlol,
il roulut fuir sa famille, ses amis, sa maison,
se plaignant d'ètrc harcelé par des tourmenteurs invisibles. Avant la fin de l'année, il
nous quitta. Sa mère conte qu'il est aux
armées. Cependant, Gineste, le vieil écuyer,
m'a lai sé enlendre que notre malheureux
seigneur est enfermé en un couvent et que sa
raison est perdue... . li m'a dit encore - cl
cela n'est pas impossible - que Chassavant
arait jeté un sort au marquis pour empêcher
la consommation du mariage. Monsieur de
Combareilh fut ou se crut charmé.
- J'entends bien, disait Broussol en riant.
Le sorcier lui avait noué l'aiguillette. ~lais que

fit la belle Hyacinthe? Demeura-t-elle nerge
él veuve d'un mari vivant?...
- Madame llyacinLhe soigne son tuleur et
sa belle-mère qui haliitenl ensemble à Combareilh. Elle fuit les compagnies de jeunes
gens et son admirable vertu la fait respecter
de tout le monde.
- Quoi? passe-t-cllc ses beaux jours à
filer la laine et à prier Dieu'?
Fougeyras se mit à rire.
- Filer la laine? ... ~otre jeune marquise
n'a jamais touché quenouille ni fu eau. Elle
n'aime que la chasse, les chel'aux, les chiens,
les faucon . Elle ne craint ni les bètes sauvages ni les hommes cl se moque de sorciers.
Il est vrai que La Roche-Dragon et Chassavant
ne peuvent rien contre elle parce que la pureté
d'une fille la défen~ mieux qu'une armun•
contre les a sauls du démon .. .. La singulière
hardiesse de madame Uyacinlhe donne à croire
qu'elle a conservé intacte sa fleur de virginité.
François, sai~i de plaisir, murmura :
- Diane !. ..
- Allons!... Allons !... dit Pierre, mus
nous la baillez belle! ... Votre Hyacinthe doit
a mir un jeune confesseur ou un petit cousin .. ..
Et faut-il penser que tous les genLilshommes
de cc- pays sont devenus aveugles ... ou que
Chassarant les a ensorcelés?
L'hôte ne répondit pas à celle lJouLade de
Pierre; mais s'adressant à François dont il
admirait le beau visage et les nobles manière .
il cru l lui pou voir donner un a vis respectueux :
- Yous èlcs jeune, monsieur, el vous ne
devez point rencontrer beaucoup de cruelles ....
Monsieur de la Roche-Dragon mus a rn ; il
sait que vous allez à Combareilh .... Et sa
féroce jalousie s'est allumée .. . .
- Eh bien!que ro'importc? .. . Je ne rcdoule
pas monsieur de La Roche-Dragon.
- Monsieur, sachez ceci : il y a, dans les
chàLeaux voi ins, des gentilshommes de votre
àgc, nullement aveugles ou en orcelés ... . füis
ils connaissent la triste aventure du marquis
el celle, plus triste encore, d'un cavalier qui
admirail. .. qui, peut-ètre, courli ail madame
Hyacinthe.... En revenant, un soir, de Combareilb à son logis, l'infortuné chut dan un précipice cl se brisa le cou ... . Prenez garde, monsieur, qu'aucun homme n'approche impunément la jeune marquise. Au si bien tous
s'éloignent-ils d'elle, la peur de la mort guérissant les plus ardentes passions.
- Qui sait? dit François rêveur. Peut-être
dans les àmes communes ... . Mais un diflicile
amour a plus d'appas pour les grandPs àmes
qu'un médiocre et sûr plaisir .... Toutefois, je
vous remercie, mon brave homme. Yous
parlez fort bien, pour un simple aubergiste,
et ,·os conseils sont fort bons. Mainlenanl,
envoyez-moi un dome tiq~e : je ne retarde
plus d'aller à Combareilh.
- François, quelle folie !
- Je le veux.
En nin Pierre le supplia, il montrait une
résoluLion inébranlable.
- Soit, monsieur, dit Fouge}·ras, qui
considérait François arec admiration . .Mais,

LA
pou\,otrc sû1:eté, sort_ez de la maison par
de:~1erc .. :. M01-mème, Je vous conduirai jus'1u a la gr'.ll_e du parc, qui est toute proche.
1ersonnc 1c1 ne connaitra votre témérité.
- Et moi aussi, fit llroussol, je vous
accompagne.
Les trois hommes tral'crsèrent le potarrer
derrière l'au?erge cl sortirent, par une petite
porte, sans etre ,·us. Le sentier creux les
P•'.turages arrosés d'eaux vives étaient 'solitaires. Chemin fa!sant, ~ougcyras e répandit
en conilde~c?s qui a?1userent les jeunes gens.
- Je n ai pas vecu Loule ma rie chez des
r~~tres limousins, disait-ils. J'ai serri feu monsieur de Combarcilh: j'ai vu Paris; j'ai ,·u les

.

Y1E .JIJKOUR.EUSE DE 'F~.JINÇ01S BA~B.JIZ.JINGES

s~lons et les ruelles ... . Et vous savez, mes~1eurs, que les échos du salon ront parfois
Jusqu'à l'antichambre.... « C'était le beau
Lemps ! » comme dit madame la marquise
lorsqu'elle parle de la Fronde et de.la l\érrence'
Il n'y ~rail point de méchants sorcier; pou;.
conlrarier les amours_ des jeunes personnes,
et la place Royale était un lieu plus agréable
que _les landes du Limousin. Alors je ne
voyais que ~es laquais, cochers el majordomes des meilleures maisons, des caméristes
for1?ées à la civilité par l'exemple de leurs
maitresses. Ces compagnies me décrassèrent
l'_csprit, et il m'en est demeuré un goût très
vif pour les honnêtes gens.

-

- N'est-ce point le parc de Combarcilh '?
demanda François, indifférent aux doléances
d~ l'hot~. Maitre Fougeyras montra les futaies qui couuaicnt une colline, toison vé"é~le_, touffue, presque effrayante par ~"&lt;'n
epa1sseur et on obscurité :
- :'lous arrivons ... \'oici le mur et la
grille .. Le ja~dinier est ~ans l'a\'enue qui
condml au chalcau neuf. Tirez la chevillette
~onsieur: la cloche sonnera. Au rernir .... E~
Dieu rous bénisse!
- Et qu'il te garde de tout malheur! dit
Broussol, le cœur erré.
Il embrassa son ami.
- A demain.

(A suivre.)

MARCELLE

TINAYRE.

LUDOVIC HALÉVY
cf:&gt;

Notes el Souvenirs
_Samedi 28 octobre f 1871]. - Le pcinLre
Wmterhaltcr nous abandonn~. Il redeviant
J~llm_nand. Pendant vingt années, il avait
1_gne tous les.portraits officiels de la famille
d Orléans, pms, pendant vin°t autres années
t~us les ~ortra_i ls officiels de°la famille impi
rtalc. Mats au1ourd'hui, plu de sournrains
en France, plus de château de Saint-Cloud
plus, d_e palais des Tuileries, plus de famill~
tmp~r1alc ou royale ; bref, plus de commandes
ofüctelles pour Winlcrhalter, cl il va s'en
aller à Berlin faire les portraits des Hohenzollern. Le décaméron de l'impératrice AuguSta après le décaméron de l'impératrice
Eugénie.
Q_uelle foule, quelle curiosité, quelle animal1on, au alon de 1855, autour de ce
grand tableau de Winlcrbalter, l'impératrice
enlourée de ses dames d'honneur'! Alors
dan~ tout l'~c_lat de s~n idéale beauté, l'impératrice Eugcme pouvait supporter, sans inquiétude et sans péril, le voisinage de ces admira~lc~ personnes choisies par !'Empereur pour
lm faire corLège. Elles étaient là décolletées
très décolle Lées, la souveraine et les dame;
du palaiS, parmi fos gazons et les fleurs,
s~us les ~mbrages d'un jardin enchanté.
L 11:lpéralnce, assise, des roses dans Ia main
~ro1te, et montrant hardiment, de face, sous
1~1~u_lence . de ses cheveux blonds, le plus
dchc1eux_ n sage de son royaume. A genoux,
~u premier plan, au milieu de ses grandes
Jupes bouffantes, madame de Montebello
plongeant ses belles mains dans une rrerbe d;
fleurs, madame de La Tour-Maubourg~ vue de
P,rofil avec ses admirables bandeaux noirs
s a~pu)?nl de la main sur l'épaule nue - c~
q_udle cpaule ! - de la marquise de Las Mar1smas. Et ~ans le coin de gauche, aux pieds
1. fleprodu,t par 1/isloria, dans son numéro 3.

de l'l~péralrice, à côté de madame Lezay
Marnez1a, la toute mignonne et toute charmanle baronne de Pierres. Une véritable cour
de jeunesse, de gràce et d·amour dans un
décor de féerie!
'
La révolution du 4 Septembre a été clémente pour le œurrcs de Winterhalter· la
révolution du 21 Février s'élait montrée plus
brutale. Tous les tableaux de "ïntcrhaltcr
~urent alors littéralement mis en pièces, cl un
Journal fit remarquer, le lendemain, que la
fureur du peuple s'était portée arec une violence particulière sur les toiles signées Winterhalter.
. ~r,_la rérité est qu'un homme a,ait préside a cette œuvre de destruction. Cet
homme, c'était un peintre d'infiniment de
laient, lequel figurait au premier ranrr parmi
les envahisseurs des Tuileries. )lais il n'était
pas ,·cou en émeutier ; il était venu en curieux
en amalcur, en ~rlisle. Cependant, pour s~
donner un cerla111 Sl)le révolutionnaire il
s'était armé d'un immense pistolet ar~be
d?nt ~a pierr~ étai~ en bois. li a beaucoup
d esprit, le pcmtrc Nazon. Et puis, il est de
Montauban, c'est-à-dire qu'il possède cette
faconde so_nor~ et cet accent méridional qui
remuent s1 facilement les masses. Il n'avait
pas fait cinquante pas dans les salles du
palais qu'il était déjà le chef d'une petite
troupe d'envahisseurs dociles et dévoués. On
ne sait pas comme, en définitirc, le peuple
est dévoré du besoin d'obéir.
Le peintre Nazon regarda autour de lui et
aperçut dans les salons des Tuileries de fort
belle~ choses menacées de pillage et de dcsLrucuon. Alors, très adroitement, que fit-il?
Il se mit à placer des sentinelles.
- Restez là, disait-il à ses hommes, et
que personne ne touche à ces rases... Vous

►
comp'.~n,cz bien .... Ces ,ases ne ont plus la
propriele ' du tyran, c'est la propriété du
P,euple, c est votre propriété, c'est à moi
c est à vous!
·
Les factionna!res se mettaient à monter la
glardc et devenaient, en un clin d'œil, d'excclents sergents de rillc.
_Cependanl, le ~cintre Nazon, qui connaissait!? cœur humam, comprit qu'il était nécessaire
. de. donner, de temps en temps, un
r;e_r lam a1tment à la fureur populaire de
Imre, en un mol, la part de la rérolu tio~ la
part du feu; et dès qu 'il apcrcel'ait un \\!.111tcrhaltcr :
- Citoyens, s'écriait-il, ceci doit périr
sous
.,. la vengeance du peuple ···· - C'est un
\ ,, mtcrhaller !... Entendez-vous ? Un \\.. t
bal Ler !. . .
·
, m cr-

Il accentuait
terriblement ces mots .• «C'es l
..
un \' m-Ler-hal-ter ! » Le peuple se
, . .
lait, mellait la toile en morceaux eptre~1~l1~
J
.
,
,
\ 01a
com~cnl e peintre ~azon, le 24 février 1818
~ura1t abandonné sept Winterhalter à la lé!!i~
tune colère du peuple souverain.
"'
Ye11dre1fi fO novemb1·e. - Yoici les
ventes de livres et. d'autoorai&gt;
. " hcs q m. recommencent.
Je feutllcta1s hier un cata10 " UC
,
d autographes consacré tout entier . "cl
rrlo. . h. t .
a es
" u es_ is or1qucs et politiques. Il contient
cent cmqu_ante-trois letlres, dont lre11te-d .
de França1s dccap1Les
, · , : Louis X\'I C eux
·11
Desmoul'ms, ,1'Ia~1c. Antoinettc, Hérault
' ' de
ami é-e
chelles, Robespierre, Lavoisier, Saint-Just
la Dubarry, Collot-d'Herbois, Chaumette et '
Quel pays , pourrait,
en Europe , f ourn1r
' ~. ,
au la nl de decap1lcs politiques?
Lundi 20 novembre. _ Dans un 8 1
célèbre, hier soir, deux groupes . le p a _on
autour du général Changarnie; le srem1edr
auto ur de :1'I • Durerg1.er de Hauranne
'
leeconel
' qu '

�111STO'R1.Jl
dant la guerre, furent obligés de nous rendre
logne publiait la dépè~be télégraphique suimembre de l'Assemblée législative, eut
justice. Trois ou quatre ballons lancés de
l'honneur d'être conduit à Mazas en dé-- vante:
« A° Wilhelmshèihe, l'empereur Napoléon a Paris tombèrent dans les lignes prussiennes.
Les lettres saisies étaient aussitôt emoyées à
cembre 1851.
été très heureux de voir arriver hier la prinEt, par hasard, le même sujet de comercesse Murat. On s'attendait ici à voir quelque Versailles,. et des officiers d'état-major du
sation d~ns les deux groupes : on parle du grande dame, genre cocodette, et la surprise grand quartier général étaient chargés de
coup d'Etat.
fut grande lorsque l'on aperçut une dame dépouiller la correspondance parisienne. Or,
- Pourquoi, dit-on au général Changarun journaliste allemand - c'était, je crois,
habillée aYec la plus grande simplicité, qui se
nier, pourquoi n'avez-yous pas pris les devants
M. Wachenhusen - a raconté, de la façon la
tenait arec tendresse au bras de son mari,
en l851? Pourquoi n'avez-vous pas arrêté le
plus curieuse, quelles avaient été les impresattitude qu'on croyait impossible chez un
sions de ces officiers prussiens lisant les
président?
- Eh! répond le général, la Chambre ne couple français. »
Je me suis efforcé de traduire littéralement. lettres dé Paris.
&lt;! Ces messieurs, écrivait-il, sont véritame soutenait pas. Ils n'osaient pas !
En parlant ainsi, le général désignait 'felle était l'opinion unanime des Allemands l&gt; blcment confondus. La plupart de ces lettres
sur les femmes françaises. La faute en est à
M. DuYergier de Hauranne, auquel, au mème
nous autres qui écrivons, et aussi au public l&gt; sont honnêtes, élevées, nobles et touchantes.
moment, on adressait le mème question . Et
qui nous lit. On ne saurait s'accommoder en l&gt; Des maris écriYent à leurs femmes, et ils
l'ancien député, de la main, montrant le
» ont l'air de les aimer Yéritablement ; des
France de celle littérature sage, douce, paill mères écriYent à leurs enfants; elles ont le
général Changarnier :
- Qu'est-ce que vous rnulcz? Il n'osait sible, de cette litlérature de ménage et de » cœur déchiré, et cependant supportent ferfamille qui charme les lecteurs anglais et
pas !
allemands. Les femmes les plus Ycrtueuses » mement cette épreuve. Il y a des lettres
Gestes el regards se rencontrèrent.
en France aiment à lire l'histoire des femmes &gt;&gt; adressées par des fils à leurs pères, et ces
Samedi f5 janvier [1872]. - J'ai essayé
qui leur ressemlilent le moins. De là le ton et l&gt; lettres sont tendres, respectueuses; de
de lire aujourd'hui trois romans qui viennent
i&gt; l'honneur et de la yerlu chez des Français,
l'allure de nos romans et de nos comédies.
de paraitre. f.e n'était qu'un affreux ramassis
» chez des Parisiens ! C'est à n' y pas croire
Nous sommes obligés de prendre des excepde brutalités cl de grossièretés. Quellos peintions, et de ces exceptions, à l'étranger, on &gt;&gt; et cependant cela est. ... Pourquoi donc les
tures de nos mœurs ! Pas une honnête femme,
l&gt; journaux: et les romans français mettent-ils
pas une! Toutes, Yicieuses; toutes, scélé- fait la règle.
Et cependant , il y a dans la masse de la » tant d'acharnement à essayer de prouver le •
rates; toutes, adultères! Et Yoilà pourquoi
nation française autant de probité, d'honneur » contraire? etc., etc. »
les paun-es femmes de France ont, de par le
et de 'l'erlu que chez n'importe quel peuple
Luoonc JIALÉ\'Y,
monde, une si fùcheuse renommée.
de l'Europe.' Les Allemands eux-mêmes, pcnLe 18 octobre 1870, la Ga;:,elle rie Co-

Cliché Braun

J· TALLANDIER

MADAME LO U ISE DE FRA NCE , FILLE DE LOUIS XV

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

Tableau de NATTIER - (Musée de Versailles.)

75, RUE DAREAU, 75
PARIS (XIV' arrond•.)

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1910, Año 1, No 5, Febrero 5</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>Jules Tallandier Editor</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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