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                  <text>111STO'R1.Jl
dant la guerre, furent obligés de nous rendre
logne publiait la dépè~be télégraphique suimembre de l'Assemblée législative, eut
justice. Trois ou quatre ballons lancés de
l'honneur d'être conduit à Mazas en dé-- vante:
« A° Wilhelmshèihe, l'empereur Napoléon a Paris tombèrent dans les lignes prussiennes.
Les lettres saisies étaient aussitôt emoyées à
cembre 1851.
été très heureux de voir arriver hier la prinEt, par hasard, le même sujet de comercesse Murat. On s'attendait ici à voir quelque Versailles,. et des officiers d'état-major du
sation d~ns les deux groupes : on parle du grande dame, genre cocodette, et la surprise grand quartier général étaient chargés de
coup d'Etat.
fut grande lorsque l'on aperçut une dame dépouiller la correspondance parisienne. Or,
- Pourquoi, dit-on au général Changarun journaliste allemand - c'était, je crois,
habillée aYec la plus grande simplicité, qui se
nier, pourquoi n'avez-yous pas pris les devants
M. Wachenhusen - a raconté, de la façon la
tenait arec tendresse au bras de son mari,
en l851? Pourquoi n'avez-vous pas arrêté le
plus curieuse, quelles avaient été les impresattitude qu'on croyait impossible chez un
sions de ces officiers prussiens lisant les
président?
- Eh! répond le général, la Chambre ne couple français. »
Je me suis efforcé de traduire littéralement. lettres dé Paris.
&lt;! Ces messieurs, écrivait-il, sont véritame soutenait pas. Ils n'osaient pas !
En parlant ainsi, le général désignait 'felle était l'opinion unanime des Allemands l&gt; blcment confondus. La plupart de ces lettres
sur les femmes françaises. La faute en est à
M. DuYergier de Hauranne, auquel, au mème
nous autres qui écrivons, et aussi au public l&gt; sont honnêtes, élevées, nobles et touchantes.
moment, on adressait le mème question . Et
qui nous lit. On ne saurait s'accommoder en l&gt; Des maris écriYent à leurs femmes, et ils
l'ancien député, de la main, montrant le
» ont l'air de les aimer Yéritablement ; des
France de celle littérature sage, douce, paill mères écriYent à leurs enfants; elles ont le
général Changarnier :
- Qu'est-ce que vous rnulcz? Il n'osait sible, de cette litlérature de ménage et de » cœur déchiré, et cependant supportent ferfamille qui charme les lecteurs anglais et
pas !
allemands. Les femmes les plus Ycrtueuses » mement cette épreuve. Il y a des lettres
Gestes el regards se rencontrèrent.
en France aiment à lire l'histoire des femmes &gt;&gt; adressées par des fils à leurs pères, et ces
Samedi f5 janvier [1872]. - J'ai essayé
qui leur ressemlilent le moins. De là le ton et l&gt; lettres sont tendres, respectueuses; de
de lire aujourd'hui trois romans qui viennent
i&gt; l'honneur et de la yerlu chez des Français,
l'allure de nos romans et de nos comédies.
de paraitre. f.e n'était qu'un affreux ramassis
» chez des Parisiens ! C'est à n' y pas croire
Nous sommes obligés de prendre des excepde brutalités cl de grossièretés. Quellos peintions, et de ces exceptions, à l'étranger, on &gt;&gt; et cependant cela est. ... Pourquoi donc les
tures de nos mœurs ! Pas une honnête femme,
l&gt; journaux: et les romans français mettent-ils
pas une! Toutes, Yicieuses; toutes, scélé- fait la règle.
Et cependant , il y a dans la masse de la » tant d'acharnement à essayer de prouver le •
rates; toutes, adultères! Et Yoilà pourquoi
nation française autant de probité, d'honneur » contraire? etc., etc. »
les paun-es femmes de France ont, de par le
et de 'l'erlu que chez n'importe quel peuple
Luoonc JIALÉ\'Y,
monde, une si fùcheuse renommée.
de l'Europe.' Les Allemands eux-mêmes, pcnLe 18 octobre 1870, la Ga;:,elle rie Co-

Cliché Braun

J· TALLANDIER

MADAME LO U ISE DE FRA NCE , FILLE DE LOUIS XV

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE

Tableau de NATTIER - (Musée de Versailles.)

75, RUE DAREAU, 75
PARIS (XIV' arrond•.)

�75, rue Dareau, PARIS (XIVe arrt).

JULES TALLANDIER, ÉDITEUR. -

L1BRA1RIE ILLUSTRÉE. -

6· fascicule (20 Février

Sommaire du

COMTE DE TlLL Y • .
GtNÉt&lt;AL llE M \HBOT
MADA.IIE DE GENLIS .
F'RÉDÉRIC L VLIÉ&amp; • .

JEAN

Marie
Prince~se:s et Orandes Dames
. . 241
Manc101 . .. . . . . . . . . . .
. . . 246
Cbampcenetz . . . . . . . .
. .. 217
Mémoires .. .. . . . . . .
. 254
Le duc de Bourgogne. . . .
. .
Une
Les Femmes du second Empire
255
Pompadour impériale .
La Duchesse du Maine . . . . . . . . • . . 258

•
.
•
.

D l:CIIESSE D'O RLÉA.'1S •

R ICHEPIN • . • • .

1l

PRINCESSES ET GRANDES DAMES

v--J

"'°

1910 .)

Marie Mancini

Grandes Amoureuses : Sophie Monnier. . . l59

de l'Académie frança ise.

Le mystère de la naissance et de la mort
de Cyrano . . . . . . . . . .. . . . . . . .
PIERR E DE NOLHAC . • • Louis XV et Madame de Pompadour . . . .
h 1BERT DE S AINT-AMAND . La mort du duc de Berry . . . . . . . . . .
La vie amoureuse de François Barbazanges.
~!A RCELLE T 1NAYR E .
. . . . . • . • · • ·
T. G.
. . . .. . . . Madame Bayart
D OCTEUR CABANES. . • •

264

267
275
279

Par ARVÈDE BARJNE

'l86

(PRlNCESSE PALATINE).

PLANCHE HORS TEXTE

ILLUSTRATIONS

E.'I

D'APRES LE S TARI.E.A\lX, DESSl~S ET ESTAMPES DE :

II EN RI BA RON, B ,\U DOVI '-, B ORE L. Cor111'I. C ONRAD, D ANOIS, O F.LIGNON, O ES RO·
CII F.RS, II Ei\ lllQU•: L· D UP ONT . ~II DA Il l. 1. \ OILLE-GUIAR0 , A. L \I .•\ UZE. L E B n u :-i,
L •.VACII EZ, MEISS0l&gt; IE R, ~I E:&gt;IJAUD. M IG NARD, Û LI VI ER, M ., UII ICF. ÛllA'-GF.,
N ICOLAS Po:-icE, Hir: , u o. T11in,\UtT. \/ \ \ OF.Il M EULEN.

!es

~I A0A~IE LOUISE DE FRANCE, Fille de Louis XV
TABLEAU OF. NATTIER(~lusée de Versailles.)
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un chef·d'œuvre d'un des plus gr.. nds maitres du xvm• siècle :

Fils du nua de Reisonstadt

1

par
Frédéric MASSON

WATTEAU
1

Prononcer le nomde Watteau, ce n·est pas seulement évoquer le souvenir d•un de
nos plus grands peintres. C'est aussi rappeler l'un des maitres les plus chatoyants, les
plus élégants et les plus gracieux du XVJII' siècle français, le siècle de l'élégance, de la
e-ràce et de l'amour. Mais, parmi les œuvres de Watteau. il en e~t une, 1·E111t-Jrq11emenl
pour me de Cy1Mre, a laquelle il s•est attaqué à deux reprises pour s•y réaliser tout
entier. Et, de 1•avis unanime des plus fins critiques d•art, c'est là que Watteau a créé le
CheY-d'œuvre de ses CheYs-d'œuvre

n'en existe pas, malheureusement pour le public, de copi~s gravée~ Cacilemen.t
accessihles. En dehors de quelques épreuves des grandes collecuons publiques et pn·
vées, on en chercherait vainement dans le commerce. Cette rareté méme d•une œuvre
aussi justemert consacrée a dètenniné HlSTOR.IA à en établir une édition spéciale
particulièrement réservée à ses abonnés.
Cette édition est la reproduction de la composition définitive de Watteau qui appar•
tient à la Galerie Impériale d·AJlemagne, et faite d•après 1·épreuve unique que possède
la Bibliothèque nationale.
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MADEMOISELLE MARS

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le Vicomte de REISET

dt t•Académle Fra11caise

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Dames, toutes les fig-ures qui af,partiennent à l'histoire sont des sujets curieux, inté•
ressant. et captivant&gt; au possib e. Les rersonnages ont vécu dans de5 milieux vrais,
11s cant aim~. ils ont souffert. Ce sont leurs souvenirs intimes, leurs mémoires historiques
que.nous 1.:,•è e HISTORIA ; il nous les montre en pleine vie et en plein mouvement,
obéissant aux appétit&gt; et aux passions ~ui ont jadis éléterminé leurs actes.
. Chai ue fa;,cicule reproduit les œuvres es l!Tands maitres de la peinture et de l'estampe.
ltrées e nos musées nationaux et de nos t:,,bliotbèques publiques.

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trois pclilcs füles et un petit garçon autour
dc~~u~ls
courtisans s'empressèrent jusqu a I rnd~rcncct. Une Noailles était allt;c lrs
ehcrchcr a n ome en grand équipage ; une La
Rot;hcf~uca.ul l. ~ut nommée leur go1n crnantc
ap:c I a1 01r clc du roi de France : la reine
mcre les élern arec ses enfants , cl ils curent

CAMAIBU

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Le couché de la mariée, d·après BEAUDOIN.
Le billet doux. d'après LAVEREINCE

(

CHEMINS

SOMMAIRE du NUMÉRO 108 (25 Février 1910)

DES
LA CROIStE
par HENRY BORDEAUX

AIIDRË THEURIET. Le Secret de Gertrude. - VICTOR MARGUERITTE. Pat!·
neuses. - MICHEL PROVINS. Modern s1Jc. - EDMOND HARA UCOURT. La
fontaine aux neiges. - RENt BAZIN, de ·Académie Fran~ise. Le blé l ui làve.
- TetoooRB DB llANVJLLE. Fausse sortie. - ALPHONSE DAUDET. iadame
Heurtebise. - ANATOLE FRANCE, de l'Académie fran~ se, Le sénateur.-:MARC DEBROL. Les portes closes. - EDMOND ROS AND, de 1•Académ1e
• française. L'6tui de [1pe. - HENRY BORDEAUX. La croisée des chemins. CATULLE MENDi;;s. es Princesses. - HENRI LAVEDAN de l'Académie Iran·
rr_lse. • Nous serons trhs bien
terre ,. - JEAN RICHEPIN, de l'Académie
ançaise, et HE!IRI CAIN. La Be le au bols dormant.
_

tar

1

li était une lois un œrand roi dont le
r~ra ~mc fü il le plus bca: du mond~. Sa cour
n ?lait ~1uc· ~êtes cl plaisir , cl il n'y en :wail
~Oint d.at~s • galan te ni d'au ssi magnifiq ue.
l~llc .él~tl JCU1~c, ca r le roi était jr unc, cl tout
ré. p:ra1l la .Jl'Uncssc dans c·,·
de fo gcnlilies~&lt;' des r nfan ls If ue
lit•u .en~hanté. Tout respirait rïiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiïiiiiïiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii--=========----~
de cc qu'ils promcltaient de
aussi I amour. Cent bc,1.u Lé
coùlr r à la France, prJ,irml
s·~mprcs air nl it plai re au
arec
chagr in le grand rôle
prmcr, parce qu·il était roi l' l
qu 'allait jouer crue liellr
p.ircr q u'i l n'y arnil point
étrange cl dangereuse famille'.
t.1·hommc d:ins ·1ou ,ses 1·,' 1ais
npcrslitieusc rL sans reliœion
tJUi 1'1it aussi bien fait.
pétrie d·cspril cl d'cxl~a,a~
En cc lc mp3-lll, il y a,·ail
gancr, ardente rl exlrèmr rn
/1 la cour une , ilainc • moritout, qui l'i1ait r nlourér d'ohcau&lt;lc qur le premier minisjels d'art. d·aslrolognes.d'anitrP, qui était son onclC'. y a rait
maux dr toute&gt; espèce &lt;'t d'écr i,_nis~ lonl r nfanl pour "y r ire
l'ains. La beauté l &lt;'Lait l'ord it•lcr('('. Eli!' était laid,•, i·o) 1'o rc
nairt•, ~omm(• aussi la prn:si(',
l'l s:nm,gr, mais r llc al'a il de
la
m11s1q11ce t la galanlr rir . Lrs
l't•;: priL t'l l'a i~ai l mille tou rs
r
isagcs
&lt;'l lrs idérs l ar:iicnl
qui dil'ert issa icnl le roi. Cc
un tour singulier. L'a rt dr ,{prince sr plaisait tanl à èlrc
duirc et dr subj u!!'uer v ,:tail
a., N· elle, q u·cnfin il ne pul
naln rel. Les goû ls étaic,;l rt•s• • n passer et roulut l'épousrr.
Lés i1alien : t:léganl;: , rafL~ rr ine sa mrrc s'y opposa cl
finés, inq uiétants. Pas une
Sl•para lrs dell\ amant , cc qui
'.cmme dr la cour qui sût s·alut cotila de grandrs pr incs C'l
JUster comme unr )lazarine,
li•ur fil rcrscr beaucoup de larq ui s'cn lcndil comme elle it
mes . .\ prè qu·c11c r ul réus i
orner un logis ou dispo~er une
la ,·ilainc moricaude commi;
fêle. Pas une c1ui eùt autant de
une fou le d'cxlraragances cl
lecture et sùl parler arec le
eut une fou le d'arcntures inmèmc à-propos t·t la mème
croyabl~s, au cours desquelles
j~sles e sur. les sujets les plus
r llc dcrn1L une belle pcr onnc.
d ivers, tenir une cour arec
Un beau jour clic disparut el
aulan l de discernemen t, de
l'on n'a jamais pu sa l'Oir cc
bonne g r.ire et, quand iJ le
qu'elle était dcl'r nue.
fallait, de hauteur. Pas une.
Le conte de fée qu ·on l'icnl
non plus quj fù t aussi fan iiClicb(Drauo.
de lire s ·csl passé i1 la cour de
lièrca rcc des idées dont on s'ef,\I.\RlE ,\l,1xc1:o.1 .
France au milieu du xrn• sièfa rouchai t hor de l'Italie .
T .Jtle~11 de )lrGs.,RD. (.\/11see Je IJerii 11 .J
cle. . Le beau prince, c·esl
Marie ~lancini, dt•rcnnc con~
Lotus XIV. La moricaude
nétablc Colonna, disait et écric'e l. Marie Mancini, nièce dt;
.
vail, comme la chose du monde
ca rdmal ~Jazarin • Nous allons essayer de raen tout un train de princes du sang. Cc petils la plus 5,mp~~• qu 'ellc fuyail son bonnètr époux
conter cc roman royal 1.
étrangers portaient des noms italiens cl oh - de_ P~.u r .qu 11 ne se venge.il de se frasqu&lt;•s
curs : trois Mancini, une Martinozzi. Leur
.&lt;( a I ilahenne n' r n l'empoisonnant. Il n 'r sl
Le J l septembre 1647, it la ,cille de la
mères élaienl sœurs du cardinal Mazarin.
Jamais d'un bon effet de tenir de scmblabb
Frond e, la cour de France Yi l arri,·er d' llalic
En l
la Frondt' \'Cllanl de fi nir, llOUl'd expédients pour naturels. Il se forma douCl'1
1. 1. Chante!au~e a puhlié en 1880 un , olumc cict•I.
:'ious a,ons h&lt;'aucoup mis it co11tribut1u11 ces deux c\l que nous eu a laissé un témoin Mme de i\l Il
1
ou,·,·nges.
Ji~~/ur
Loma .\ l.V el ~larie 1ll a11ci11i. Arnnl lui.
' 11.le. !I a ~lé r,•produit par l/isto1·}a dans son °.,,'1'~
ce Renée avait publié les .Yieces ,le ,lfaza1·i11.
2. l'oir, à propos de celle arri,·{o,,. I&lt;' t·urieux ri•• mero , J .

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:i_rri,agc d&lt;' ncl'eux et de nièecs de la famcu c
Eminence; encore trois ~fancini cl une ~fartinozzi. Une der nière füncini arrirn en 1li,°J3
an!c un petit frère. Cda fai~ail en tout ept
nièces _cl trois nerenx, soit dix personnes /1
pourro,r de dols, d'alliance cl d'emplois.
Quelques esprits pcq;ants, moiw touchés

HISTORIA. -F'asc. 6.

... 2.p ...

�___________________.;._____________________~
-

msTORJJI

ment autour des Mazarinrs unr réputation rail mieux faire mesurer l'énormité pour
équiroque, qui se changea en légende sinistre l'époque qu'en rappelant que le budget de la
France était alors de cinquante millions.
à la première occasion.
Il n'élait pourtant pas méchant, mais il
Hardies el hasardeuses, leur passion pour
a,·ait
les instincts bas, et il en est de la basles arenlures arait comme leur personne une
sesse
comme de certaines matières colorantes,
saveur exolique. Elles ne les aima:cnl pas en
héroïnes, à la manière des grandes dames de dont un grain jeté dans une CU\'C d'eau trouble
la Fronde; clics les aimaient en vraies aven- cl teinte toute l'eau. Ses qualités étaient salies
turières qui ne craignent point de se com- par cc principe funeste. La nature lui avait
mellre, et sont contentes pour\'U qu'il leur fait de grands dons cl il a,·ai l de belles parties
arrive quelque cho c. L'orgueil les aidait à de l'homme d'État, mais, selon l'énergique
s'en tirer, et, quand cUes ne s'en liraient ex pression de netz, «le Yilain cœur paraissait
pas, clics ne se laissaient point aballrc; elles toujours au trarers ». Il avait une intelligence
ne ,·oyairnt qu'un coup mafüyué dans ce qui aiguë, un esprit vif, fertile en expédients,
aurait fait rentrer une aulre sous terre, de plein d ·enjouement et de grâce; il était capable
honte el de confusion ; c'était 11 recommencer, d'a\'Oir de grandes ,·uc el de les exécuter: il
ne gardait point rancune des injure : il les
roilà tout.
·
oublia
il, dè mèmc que les bicnlaits; il était
Elles ne faisaient rien à demi. Deux d'entre
beau,
aimable, insinuant, « il a,·ail des
clics, Laure ~lancini, duchesse de Mercœur,
et .\ nn.'-~laric lJartinozzi, princesse de Conli, charmes iné\'itablcs pour èlre aimé de roux
3
étaient nées avec dès génies plus doux. Elles qu ïl lui plaisait ,, : mais il était méprisablr,
méprisé
el
s'en
moquait.
tournèrr nt 11 la dél'oLion et furent des sainte .
On ne sait 11 peu près rien des ori.,incs rt
A plrl cc deux exceplions, cl pcut-ètre aussi
Laure Martinozzi, duchesse de ~lodène, on de la première jeunrs c de Mazarin. li emble
serait en peine de décider laquelle des autres établi qu'il sortait de la lie du peuple; que
était la plus débauchée. Ces Mazarincs enl'isa- son père al'ail fait une fa~.on de petite fortune
geaicnt la v:c comme une partie où le sols au cr\'icc d'un Colonna; cl que lui-mème
seuls ne trichent point cl dont l'enjeu· est le avait tù!é de plusieurs métiers al'anl de devenir
plaisir, le plaisir défendu surlout, bien plus un monsigno1·e à bas violets, l'un des quatre
savoureux que l'autre. Le sens moral man- plus beaux prélats de nome, déclare un de
1
quait à presque toute la famille ; c'était un ses panégyristes • Le r~ste n'est que Lénèbrcs,
des trait di tincli~ de la race. Mazarin n\·n contes rn l'air, pMpos intéressés d'amis ou
cul jam:üs : ses nièces ne surent pas davan- d'ennemis, jusqu ·au moment où les circontage cc que c'élai t. Elles n'avaient pas d'àmc, stances, l'inlriguc cl le mérite en firenl, tout
jeune encore, l'un d,•s négo~iateurs de la cour
comme leur oncle.
1
Le cardinal élait un rapace • On demeure papale, pui un légat du sainl-si~ge r n France.
épouvanté du mon.Lrueux lré or qu'il ama sa On conmil la suite cl comment, de la boue et
en moins de virgt ans, dans un temps où la de la nuit des débuls, jaillirent une puis,ancc,
guerre étrangère et les troubles civils ruinaient un faste, un éclat, qui firent recherchrr
le pays. En Loule occasion, son grand souci el l'alli.mcc du rardinal par les plus grand · seisa principale occupation é1aienl de gagner de gneurs cl par des pri11 ..es régnants. es nièces
l'argent. Jeune et petit compagnon, il récut purent mesurer, en 11uiuanl P.omc pour raris,
du jeu cl en récul trop bien ; ses ennemis ne l'aliimc entre hier et aujourd'hui, entre ce
se firent pas faute d'cxploiler ronlrc lui cc qu'elle quillaicnl cl re qu'elles lrou\'aienl.
bonheur con tant. Premier ministre, il vola Les Mancini laissa:cnl derrière clics un père
la France sans se montrer dt:Iical sur le cho:x a trologur, le llarl:nozzi un père entièrement
de moyens. Il a l'ail, com:nc Panurge, soixante ignoré: tonies abandonnaient des existences
cl trois manières de e pro::urrr de l'argcnl , humble,. Elles trou\'èrcnl à Paris un oncltJ
dont la plus honnètc était c&lt; par façon de maitre de la France, dont la m:iison militaire
larc:n ». Ce que Mazarin f.t:sait r nrorc de était .cmblahle à celltJ du roi el comma ndée
plus honnèle élail dè prcndrtJ Jans les C1Jffrcs de mème par la première noble sc du royaumr.
du roi; cela "alait mieux que de Yendre les Elles trou,·èrenl des palais, des millions, un
places, m:eux que de &lt;&lt; de\'Cnir le rirand:er train rornl. Elles s'in tallèrm l dans ce nouvel
el le munitionnaire de l'armée », ainsi que étal a\'cc l'aisance de GlltJs que rien n'étonna
Mme ddlolle\'ille l'a(:(:u e d'avoir fail en 1658, jamais, cl prirent un essor qui fixa sur elles
lors du siège de Dunkerque : - &lt;c Il faisait les yeux de l'Europe. Le rayonnement de la
rendre, à cc qu'on a dit, le vin, la viande, le famille MaZlrin ne saurait mieux se compart!r
pain cl l'eau, et regagnait sur tout ce qui c qu'à un feu de 13cngalc, car il en cul la souvendait. li faisait la charge de grand mailre daineté, l'éclat étrange cl la courte durée.
de l'artillerie, et, depuis les dernière jus- C'rsl trop peu de dire que ces fhmmcs éblouisqu'aux premières, il profilait sur toutes. Les santes illuminèrent la France ; leur lueur
souffrance , par celle raison, furent grandes s'étendit fort au delà de nos fronlières, sur
tout l'Occident, el allira aux pieds des irènP
en ce siège 1 . » Il l'Cndait jusqu'à l'eau à no
soldats : ce lrail dit loul. A force de pillage italiennes des princes du Midi et du Nord, de
effréné, il Jais a une fortune que Fouquet l' Est el dtJ l'Our t ; puis le feu s'éteignit brusérnlua à cent millions, chiffre dont on ne sau- quement. Des scandale~ brupnts, des dis1. La. réputatio,n de llazarin s'nst beaucoup relevée
de nos JOurs. (Voir les beaux traraux de ~I. Chéruel.)
Aussi est-il bon de faire remarquer que, dans cette
étude, nous n'avions pas à apprécier l'œuvre poli-

tique du ministre, mais seukmelll le raraclère d&lt;&gt;
1'11omme, el que nous devions le montrer tel qu'il
appara issait aux contemporains.
2. Mémoires de Mme de Motteville.

gràrcs, des ruines, l't•xil, la mort, s'abattirent sur la bande ambitieuse el l'anéantirent,
non toutefois avant qu'elle ail eu le temps de
mêler son sang aux plus nobles de l'Europe.
Nous avons choisi fürie ~fancini entre les
sept cousines, parce qu'elle a failli être reine
de France. Elle aurait mérité même sans cela
d'ètre prise pour type de la race, car elle
représente la moyenne de la moralité mazarinc, à égale distance des saintes el des scéléléralcs, de la princesse de Conti el d'Olympe
Mancini, comtesse de Soi ons. Déduction
faite des saintes, aint- imon disait de fürie
en la comparant au reste : C&lt; C'était une folle,
rt toutefois la meilleure de ces Mazarines. n
Saint- imon l'avait bien jugée.

"-- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - reusc étaient également son fait : l'une lui
montait à la tête; l'autre lui pâmait drlicirnscment le cœur. Elle aimait les arts. Elle
était. fascinée par l'astrologie qu 'clic a\'ait
étudiée et à qui elle demandait conseil dans
les ~irconstanccs critiques. Elle avait en tout
un JCne sais quoi de dé\'orant et de dérnré
q~i troublait. Elle stupéfia la cour par ses
cris, ses . anglots. Sl' Lorrenls de larmrs pendant la maladie qui faillit cnlcver Louis XI\'
e~ 1~58. Il n·1 cul plus pour elle ni étiquellc
nt bienséances. Elle s'abandonnait à la face
du ciel à un désespoir farourhe r t &lt;1 S&lt;' tuait
de pleurer 1 ».
On le remarqua d'autant pins que sa famille

sa mère; a\'ec une fille de jardinier; a\'CC
une duchesse de grande cl longue expérience,
)!me de Cbàtillon. Il avait été amoureux. Il
n'araitjamais été aimé, peul-être parce qu'il
était encore timide a\'Cc les femmes; c'était
un jourenccau qui rougissait et pâlissait, qui
tremblait quand une jolie fille lui prenait la
main. Il pleurait facilement, de ces larmrs
&lt;1ui ,·icnncnt des nerfs cl que la \'ieillcssc lui
rapporta : &lt;( Il lui prend quelquefois des
pleurs dont il n·cst pas le maitre 1&gt;, disait
~lmc Je 3lainlcnon à une de es conGdcntrs
t•n 1703. La pensre qu'il a,·ail enfin rxc-ité
une grande passion, un de ces amours immensrs qu'il a\'ait plus qu'hommc au monde

JKA~ Œ JKANC1NJ ~

cour &lt;c commr le roi drs abcillcss 1&gt; . Adroit
aux exercices du corps, il arnit reçu de cc
côté une éducation soignée, dansait el montait
à cheval à mencille. llazarin ne lui arail rien
fait apprendre du reste. Louis XI\', de son
al'eu mème, était de la plus profonde i"nora~ce et. il n'était justement pas de ces gens
qm ?evmenl. li ~e savait que ce qu'il arait
appris, ~l le card~nal le tenait à jouer al'ec ses
mèces; 11 ne savait donc rien. es idées ne se
rércillai;nl _poin~ san être stimulée , cl personne n avarl prrs celle peine; elles dormaient
donc encore à vingt ans. ll portail au fond de
l,ui-mème les germes des grandes qualités qui
fi rent un grand monarque d'un esprit né

Il
Dans le second conYoi de ncrell\: cl de
nièces que Mazarin manda d'italie, celui
de 16:.îj, se lrou\'ail une créature de treize à
quatorze ans, qui parut à la cour un prodige
de laideur. Elle était noire cl jaune, dégingandée cl décharnée. Elle arail nn cou cl des
bras qui n'en fini aient plus. Sa bouche était
grande cl plale, es yeux noirs étaient durs
cl il n'y avait nul charme, ni espoir de charme,
dans toute sa personne. L'esprit était à l'avenant. « Elle l'avait hardi , écrit )lmc de La
Fayette 5 , résolu, emporté, libertin cl éloigné
dc toulc sortc decil'ilitéetdc poliles e. 1&gt; Au milieu de ses_ œurs el de ses cousines, elle semblait une hèle sauvage, elfianquée, hérissée,
prètcà mordre. Cc laideron était Mariellancini.
a mèrc ena\'aitmauvaiseopinion. Mme Mancini mourut à Paris en 1656. Avanl d'expirer,
clic recommanda es enfant à son frère le
cardinal, « cl lui dit surtout qu'elle le priait
de mellre en religion sa troisième fille, qui
s'appelait Marie, parce que celle-là lui avait
toujours paru d'un mamais naturel, el que
feu son .mari, qui a mit été un grand a trologuc, lui aYail dit qu'elle scra:l cause de
beaucoup de maux 6 • » Mme )lancini jugeait
trop sérèremenl sa moricaude, el cc hon
M. )Jancini aurait mieux fait de lire dans les
astre qu'il fallait enformer Ol~ mpe. )lazarin,
qui arnit pourtant foi aux horoscopes, nr rrul
point 1t celui de son beau-frère el garda )laric
à la cour. Il ne tarda pas à s'en repentir.
Celle fille qu'on nous peint si rude était
une Haie femme du ~lidi, tout flamme, passion et cmporlemcnl. Le ftJu ne tarda pas à
lui sortir de partout. Sc grands yeux noirs
en lancèrent el en parurent adoucis. a physionomie s'éclaira. "a voix prit des accents rhauds
qui remuaient, ses moindres gestes Lrah:renl
l'ardeur impétueuse de lonl son èlrc. En
mème temps, son esprit s'arfinail au contact
d'une société polie. El!e al'ait quillé nome
sachant par cœur les poètes italiens, y compris l' Arioste. Elle sut bienlot par cœur les
poèles français. Corneille la Lramporta. Comben ·illc, La Calprenède, cudéry l'cninèrcnl.
La liLLérature héroïque el la liltéralure amou;:;.
4.
[,,
6.

Mémoires de l)ussy.
Le bénédictin Th. B01111el.
Jfisloirc de Madame l/e1ll'ielte d'A11gl1 /e,n.
Jlémoires de Jfmc de Jlotteville.

LE ROI F.:-.TRE \ Dt:'\'KF.RQLt:
·
·

(~9
· Je ·fntn.ll"LT, .1.itrès
•
- Jll'\' 16:ll)
• - (',r.1,·111~
, ·.,x orn :\lE~Li;s ET Li; Bnn,. (.1/usée ,te l'ers;iilles.)

prenait l'éHfor menl d'une autre façon , infiniment plus maza rinc. Le cardinal cachait ses
trésors, déménagrait ses meubles et faisait la
courbette aux amis de ~Ion irur frère du roi
rl hrri tier préso~ptif de la cour~nnc. 01) mpe,
dont la tendre l1a1son a, cc le roi aYait prèlé
à lant de commenlaircs,jouail tranquillement
au~ c.arle~; un prince qui allait mourir demnarl mutile cl ne l'intéressait plus. Ouand
Louis XIY, contre toute attente, enlra cr; con',alcscence, &lt;1 tout le monde, dit Mme de La
Faycllr, lui parla de la douleur de Mlle de
füncini ». Mme de La Fayelle ajoute finernenl : c, Peut-ètrc, dans la suite, lui en
parla-t-elle ellc-mèmc. ,&gt;
Le roi a,ait , ingt ans . li arnil eu de a\'enlurcs : a\'ec Mme de Beauvais, surnommée
Cateau la Borgnesse, femme de rhambre de
1 · llémoire, de Mllr de illo11tpe11sier.

le entimcnt de lui être dus, ne pouvait le
laisser indifférr nt. li re"arda daYanla"c Marie
. .
b
.,' [ ancrm
cl (a trourn fort0 embellie. li lui
parla
1
« arec application 1&gt;, et fut emporté comme
une paille par l'ouragan.
li l'aima d'abord parce qu'elle le ,oulait.
li l'aima ensui te de lui-même, par un motif
noble'. parce qu'il cotit en elle un esprit
supérieur, au contact duquel le sien s'ourrai t
à des (10rizons inconnus. Pour bien comprendre
cc qm se passa en lui, il faut oublier un instant le Louis XIV qui nous est familier le
roi-soleil assuré dans son rolc d'astre, p~ur
nous sou,·enir de cc que la nature cl l'éducation l'al'a:cnl fait à \'ingl ans.
Sa bonne mine est célèbre. Elle était accompagnée d'une gràce majestueuse el naturelle qui le faisait distinguer au milieu de sa
2. tlfémoil-es de Jfme de .1/ollerille.

méd(oc~c, ~ais ~s germes n'araicnl jamais
eu m air nt Ium1erc pour éclore. Marie Mancini devint son amie, cl cc fut comme une
irruplion de soleil dans un lieu fermé el
o_bscur. _li app;.il cl co,mp~i t pl~s de c~oscs en
t'I'. mois, qu 11 ne l avarl fait depms qu'il
était au monde.
Elle lui ouvrit le monde des héros : héros
d'amour, héros de constance et d'abné"alion
héros de gloire. Elle lui ré,·éla les sentiment;
grands ou subtils, passionnés ou nobles, qui
donn?nl son prix à la ,•ic. Elle lui reprocha
on ignorance el se fit son précepteur, lui
apprenant l'italien, lui remplissant les mains
de poésies, de romans et de lra"édics lui
li anl ellc-mème ver el prose d~ sa 'roix
amou_rc~sc, avec d~s intonations qui berçaienl
ou grrsarenl. Elle l accoutuma aux entrclicn5
:;, .l[hlloires de SaÙlt-Si111011 .

�111STO'J{1A

----------------------------- _______.,,

~rrit'UX arrc les hommes 1Li.gc rL de mérite,
le piqua d'émulation et l'aida il acquérir b
nobl~sse du tour et la justesse de l'expression.
li lui dut aussi le peu qu'il eut de goût pour
les arts. Il lui dut plus que toulcela ensemble.
Elle lui fit honte d'être sans ambilion, sans
rêves bons ni mauvais, sans désirs plus hauts
que Ir choix d'nn costume ou d'un pas de
.hallct,lc fit somenir enfin qu'il était roi et lui
donna l'idée d'ètrc un grand roi. II n'oublia
jamais la leçon.
Le sentimen t qu'il_ éproura pour clic se
rcssentiL de cc rolc d'Egérie. Au début, arnnt
que Marie se fùt instituée son précepteur,
l'inclination du roi ressemblait à toutes les
inclinations Pntre très jeunes gens. Elle en a
raconté la naissance avec beaucoup de gr,i.ce,
dans un écrit intitulé Apologie• : &lt;&lt; La manière familière avec laquelle je vivais arec le
roi cl son frère était quelque chose de si doux
el de si affable, que cela me donnait lieu de
dire sans peine tout ce que je pensais, el je
ne le disais pas sans plaire quelquefois. li
arrirn de là qu'ayant fait un rn~·agc a Fontai,nehlrau arec la cour 1, que nous suirions par1toul 011 clic allait, je connus au retour que le
roi ne me haïssait pas, ayant déjà assez de
pénétration pour cnt~ndrc cet éloqu?nt l~ngagc qui persuade Lien plus sans rien dire
que les plus belles p~•:oie~ d\t mond~. l( _se
peut faire aussi que I_ rncl111at1_0~. pa'.·t1culier~
que j'arais pour le_ roi, en q~1 J arns Lrourc
des qualités bien plus considérables et un
mérite beaucoup plus grand c1u'à pas un
autre homme de son royaume, m'eùt rendue
plus sa rnnlcen celle mali ère qu'en toute aulr1:,
Le témoianage de mes icux ne me suffisait
pas pour° me persuader que j'avais fait une
conquête de celle importance. Les gens de
cour, qui sont les espions ordinaires des actions des rois, arnient, aussi bien qnc moi,
'. démêlé l'amour que Sa Majesté avait pour
moi, et ils ne me vinrent que trop Lol confirmer celle vérité par des deroirs et des respects extraordinaires. D'ailleurs_, b ass!duités de cc monarque, les mag111fiques prcsents qu'il me faisait, et, plus que tout cela ,
ses langueurs, ses soupirs et une complaisance générale qu'il arnit pour Lous mes
désirs, ne me laissèrent riPn à douter làdessus. »
Des lan!!'llcm s, des soupirs, des présents :
tel était al~rs le langage courant de l'amour,
cl il n'y a rien, jusqu'ici, qui distingue cette
passion d'une autre du même temps. Encore
quelques semaines, e~ le jeune prince fut
subjugué par un sentiment ardent et complexe où il entrait ~e 1~ l~ndressc, de la
reconnaissance, de 1 adm1rat10n, de la soumission, de la confiance de l'élère pour son
maître el de l'attrait particulier que la femme
du Midi exerce sur l'homme du Nord. Marie
Mancini attisa le feu par les moyens violents
C[Ui con.renaienl à son caractère. Elle s'attacha aux pas du roi, ne le quitta plus, l'obséda

cl sut lui rcndrr l'obsession douer, puis nér·cssaire. Au palais. elle semblait son ombre.
et lui n'arail d'yeux et d'oreilles que pour
elle. La cour ;oyagcait-elle, Mlle Mancini
abandonnait les dames et les carrosses, montait à cheral et s'en allait par monts et par
vaux arec son p:iladin. li n'y avait plus alors
pour eux bircr ni été, rcnl, pluie, ni froidure;
ils étaient ensemble, c'était assez, c'était tout.
Elle l'accoutuma it tout lui dire, cc qu'il pensait, ce qu'il arnil appris ou entendu, ses
affaires, ses projets. De là à la consulter sur
tout, il n'y al'ail qu'un pas, et ce pas fut ,·ile
franchi. Mai'tresse du cœm cl de l'esprit du
roi, et maitresse absolue, Marie Mancini songea à tirer parti de son pomoir. Elle lem les
yeux vers~ e trùne de France et ne le jugea
pas trop haut. Elle laissa entendre qu'il ne
lui semblait point inaccessible et ne fut pas
rebutée. Après le roi, deux personnes seulement avaient voix au chapitre : l'une était
la reine mère, l'autre le cardinal Mazarin.
Pour apprécier cc que ~faric avait à en attendre,
soit en appui, soit en résistance, il faut jeter
un coup d'œil sm· les relations entre ces deux
personnes el sur le chemin parcouru par la
famille mazarinc depuis son entrée en France.

1 Le titre complet est Apologie ou les Véritables
Mh;io,res de Maaame Marie Mancini, co,métable
de Colo1111a, écrits par _elle:n!éme (Leyde, 1678).
L'authenticité de l'.-l11ulog1ea etc contcstee. li. Chantelauze se prononce en ia faveur.

2. Aoùl-septcmbrc 1658. Loui, XIV étail tomté
malade a la lin de juin.
3. Lettre du ;;u Juillet ·1660.
4. Lettre écrite de l'exil, le 11 mai 1651.
5. Lellrn c\e Saint-Jean-de-Luz, le 11 août 1659.

Ill
A l'avènement de Louis XIV, le 14 mai 16t3,
la situation de Mazarin en France était des
plus précaires. Le feu roi l'arait mis du Conseil de réaence, mais la régente le haïssait
parce q11'il était créature de Richelieu. Il feignit de quiller la partie, annonça son départ
pour Rome, et cependan t essaya ce que pot~rraient pom lui ses gràces italiennes. Les CH'constances lui traçaient son plan. Anne d'Autriche avait le pouvoir ; il fallait s'insinuer
dans le cœur d'Anne d'Aul1·iche, etd'unetellc
façon que la reine n'cùt rien à refu ser à la
femme. Mazarin se mit à l'œuvrc.
La reine mère œnail de passer la quarantaine. Elle était coquelle, mais d'une coquetterie romanesque cl précieuse, qui lui faisait
placer au-dessus de tout les conversations
galantes, les regards langoureux el les petits
soins. Mme de Chevreuse, la éonfidente de sa
jeunesse, assurait que l'arcrsion avec laquelle
la reine avait éconduit le cardinal flichclieu
venait de cc qu'il était « pédant en amour » ;
défaut insupportable en effet et dont peu de
femmes prennen t leur parti. Les lcllres de
Mazarin montrent d'autre part que les petits
soins gardèrent toujours leur prix aux ycnx
de la reine. Vieux Lous deux, cl lui très goutteux, très occupé par le traité des Pyrénées,
il lui fait encore de petits cadeaux comme à
une jeune pensionnaire. &lt;&lt; Je vous envoie, lui
écrit-il de Saint-Jean-de-Luz, une boilc avec
dix-huit éventails qu'on m'a enroyés de
Rome... Vous recevrez•aussi quatre paires de .
gants que ma sœu r m'a cmoyées dans un
paquet l&gt; .

... 244 ....

Mazarin fit ~on profi L d&lt;' la d~com·ennr dl'
Bicbelieu. Il nr l'ut pas pédant. Il paru!
follement épris el anéanti par le sentiment de
son indignité. Il se fondit de tendresse cl
demeura plus petit qne l'herbe devant sa
déesse. Il fut plus insinuant que pressant,
plus soumis qu'insinuant, plus aimable que
soumis.
li réussit.
Cc qu'il sut être dans le succès, sa Correspondance avec Anne d'Autriche nous
l'apprend. Pendant un de ses exils de la
Fronde, la reine termine par ce cri de passion
une lettre qu'elle lui adresse : &lt;&lt; ,Jusqu'au
dernier soupir; adieu, je n'en puis plus. »
Il laissait des souvenirs inoubliables. Elle lui
écrit, à cinquante-huit ans : &lt;&lt; Votre lettre
m'a donné une grande joie; je ne sais si je
serai assez heureuse pour que vous le croyiez.
Si j'avais cru qu'une de mes lettres vous eùt
autant plu, j'en aurais écrit de bon cœur, et
il est vrai que de rnir les transports avec
[lesquelsj on les reçut el je les vopis lire,
me faisait souvenir d'un autre temps, dont
je me soul'icns presque à tout moment, quoi
que vous en puissiez croire. Si je pourais
aussi bien faire rnir mon cœur que ce que je
vous dis sur ce papier, je suis ass urée que
vous seriez content, oü vous seriez le plus
ingrat homme du monde, cl je ne cr?is pas
que cela soit O • ll Les lettres de Mazarm son l
du mèmc ton : &lt;( Mon Dieu! que je serais
heureux et vous satisfaile, si rnus pouviez
rnir mon cœur, ou si je pourais rous écrire
cc qu' il en est, et seulement la moitié des
choses que je me suis proposé. Vous n'auriez
pas grand'peine, en ce cas, à tomber d'accord
que jamais il n'y a eu amitié approchante à
celle que j'ai pour vous . Je vous avoue que
je ne me fusse pu imaginer qu'elle allàt
jusqu'à m'ôter toute sorte de conlenlemcnl,
lo1·squc j'emploie le temps à autre chose qu'à
sono-cr à vous 4 • 1&gt; Il savait l'étendue de son
o
empire
cl se plaisait à la co?slalc~. n I vous
étiez plus près de la mel', JC crois que Y0US
y auriez plus de plaisir; j'espère que cela
sera bientôt 5. 1&gt; La mer, c'était lui, dans leur
langage de convention. Quel triomphe int~rieur dut éprourcr cc parvenu, quel cbatomllcmcnt dt! vanité, quel délit icux senl:menl de
force, le jour 011 il tint à sa discrétion une
des plus orgueilleuses princesses qui furent
•
• 1
pma1s.
Beaucoup de contemporains les ont cru
mariés secrètement. Il n'y amil pas d'obstacle
absolu, Mazarin étant cardinal laïque. En
l'ab,encc de toute preuve, les historiens se
sont divisés el ne se mettront jamais d'accord.
Les uns font valoir la dévotion de la reine,
qui ne se serait po;ntaccommodée d'un aman t.
Les autres font valoir son orgueil qui ne se
serait point accommodé d'un beau-père bonnetier. Des deux côtés on s'appuie sur les
écrits du temps, el la balance serait égale si
les partisans du mariage ne disposaient d_'un
argument d'un grand po:ds. Les premwrs
temps passés, Mazarin cessa de se gêner avec
la reine. Les empressements et les caresses se
mélanrrèrenl
de rudesses et de négligences qui
0

s·

.MA'R,1E .MANC1N1 - - ~

srntaient le mari. Il se montra tPl qu'il étai!,
grondeur et désagréable. « Jamais, dit sa
nièce Hortense, personne n'eut les manières
plus douces en public et si rudes dans le
domestique 1 • l&gt; Anne d'Autriche passa du
Mazarin obséquieux et souriant du public au
Mazarin bourru du domestique. li faut arouer
que ces choses-là donnent à penser.
Quoi qu'il en soit, l'affection de la reine
pour Mazarin était si profonde, qu'elle y puisa
la force de le défendre enrers et contre tous,
elle naturellement indolente. Elle était hors
d'elle quand il s'éloignait : « Ses sens sont
tous effarés, &gt;&gt; dit un libelle du temps 2, et
c'est l'expression juste. Nous n'avons pas à
rappeler ici les lu ttes de la Fronde et combien
de fois Mazarin aurait succombé sous la haine
cl le mépris public sans le dérnucmcnl cl la
fidélité de la reine. Il ne fut sauré que par
les prodiges de l'amour, et il le sentit. On
conçoit ce qu'une pareille pensée inspire de
confiance à l'homme sauré. Mazarin marcha
désormais sur les nuages. A bas l'humilité!
Place au som·crain de la France! Il se rattrapa
d'aroir rampé et ne Larda guère à penser,
comme sa n:ècc Marie, que rien n'était trop
haut pour les siens; rien, pas même le trône
de France. Il avait du reste eu l'adresse de
donner à Louis XIV des beaux-frères don t il
n'eùl pas à rougir.
L'ainée des Mancini, Laure, arnil épousé
en 1651 le duc de Mcrcœur, petit-fils d'Henri lY el de la belle Gabrielle. L'année suirnntc,
Anne-Marie Afortinozzi épousait le prince de
Conti, frère du grand Condé et prince du
san3. Cc fut cnsLrilc le lour de la seconde
Alartinozzi, dercnuc en 1G55 duchesse de Modène. En 1657, Olimpe Mancini rn maria au
prince Eugène de Carignan, comte de Soissons, dc la maison de Savoie. IWcarnitrèré, elle
aussi, la couronne de France et paru un instan L la toucher du bout du doigt. En fille
pratique, elle tourna court en vo)·anl que le
roi ne se déclarait pas. Son oncle l'arnitaidéc
de so:1 mieux cl n'arait pas renoncé sans
peinr à la faire montr r sur le tronc; « mais
Lons les faiseurs d'horoscopes l'a raicnl tellement assuré qu'elle ne pourrai t y parvenir,
qu'il finit par en perdre la pensée;; &gt;l . La
belle Hortense était encore fille, mais assaillie de prétendants princiers.
Le cardinal arnit été moins heureux avec
ses neveux. Sur les lrois, deux étaient doués
à miracle; ils moururent jeunes. Le troisième,
que son oncle fit duc de Nevers, était un bel
espri Ltrès braque, un bon à rien.
On pouvait se passer des garçons. La
famille arait jeté par les· filles assez d'ancres
solides pour se croire assurée contre toutes
les tempêtes. Au comble de splendeur où clic
était panenue, le coup de fortune rêré par
Marie Mancini n'aYait rien d'impossible. La
cour ne l'aurait même pas jugé extraordinaire, puisqu'elle al'ait cru au mariage
d'Olympe avec le roi. Marie se disait que la
reine mère ferait en ceci, comme en tout le
1. Mémoires de la duchesse de Mazarin. Ces l,/é111ofres passent pour a\'oir étc écrils par Saint-Réal

sous l'inspiration cl, pcut-ètrc, la diclée c1·11ortense.

reste, la rnlonté du cardinal. Quant à son
oncle, le moyen de supposer qu'il ne serait
pas content d'arnir le roi pour ncYcu.

son sang que s'il n'avait jamais été pour elle
qu'un ver de terre. Elle parla donc et parla
haut, mais inutilement, « parce que la passion du roi jusqu'alors arait été comme protégée par le ministre l&gt; . Marie eut le champ
IV
libre et défendit son amour à la façon d'une
En effet, son oncle ne demandait pas mieux; louve qui défend ses petits. Elle rôdait autour
il aurait fallu que Mazarin fùl un ~aint pour du roi, prête à mordre, son visage brun el
sauvage illuminé par la passion. Les contemporains disent qu'elle était transfigurée par
l'expression touchante et terrible de toute sa
personne.
Cependant des négociations étai en l engagées pour marier Louis XIV avec une princesse de Savoie. Celle alliance souriait au
cardinal parce que la reine de France se serai l
trouvée cousine de sa nièce Olympe. li laissa
cependant à Alaric toutes ses chances et
l'emmena à Lyon, où derait avoir lieu l'entrevue. La cour se mit en chemin le 26 octobre 1658. Marie a raconté dans l'Apologie
ses émotions en parlant pour la grande bataille : « Il vint une tempête qui troubla pour
quelque temps la douceur de ces jours, mais
elle passa bientùt. On parla de marier le roi
avec la princesse Marguerite de Savoie; ... el
cela obligea la cour de faire le voyage de
Lyon. Celle nourelle était capable de donner
Clichê Giraudon.
Loris x11·, JEü~E.
bien du trouble el de la peine il un cœur. Je
Dessin de LE BRUN. (Musée du Lom-re.)
le laisse it penser à ceux qui ont aimé, quel
tourment ce doit être, la crai nte de perdre Cl'
qu'on aime exlrèmement, surtout quand
ne pas être tenté, el il n'était pas un saint. l'amour est fondé sur un si grand sujrl
D'autre part, il n'était pas un songe-creux, d'aimer; quand, dis-je, la gloire autorise les
capable de renoncer aux avantages solides mourements du cœur, el que la raison est la
pour l'amour d'une vainc gloire. Il avait le première à le faire ai mer. l&gt;
Elle lutta vaillamment. Elle fit la roule de
pournir et l'argent ; il entendait les gard&lt;'r,
cl l'élérnlion de sa nièce au trùnc de France Par is à Lyon presq ue entièrement à cheral,
ne l'aurait point du loul consolé de leur côlc à côte arec le roi, qui lui parlait « le
perle. C'est ullr idée qu'il faut arnir sans plus galamment du monde 6 ». Le soir, à la
cesse présente à l'esprit pour se démêler dans couchée, nourcau tète-à-tète. lis causaient
le jeu compliqué joué p:ir le cardinal durant quatre à cinq heures de sui te,· avec l'abonla crise. M. de l:lricnnc I a indiqué la situaLion dance intarissable des amoureux. lis jouaienl
arec une j ustesse p:irfaite lorsqu'il a dil dans ensemble, dansaient ensemble, mangeaient
ses Mémoil·es : « Quoi que m'ait pu dire ensemble, pensaient ensemble. C'était plus
celle Éminence, si le ma riage de Sa Majesté que &lt;le l'obsession; c'était de la possession,
eùt pu se faire al'ec sa nièce el que son Émi- c'était l'un des exemples les plus curieux que
nence l' cùl lrouré ses sûretés, il est certain nous oITrc l'histoire de l'anéantissement d'une
qu'elle ne s'y serait pas opposée. ll Y trou- personnalité da ns une autre, sans le secours
ver ses sûretés : tout était là. Ambitieux el des moyens scienLifiques employés de nos
sans scrupulPs, mais sagace : tel était l'oncle. jours. Il ne restai t plus, à ce qu'il semblait,
C'était à la nièce à ne pas l'effaroucher. Par une seule chance au roi de se résoudre par
malheur pour son rêve, Marie Mancini était lui-même, une seule possibilité de faire une
incapable de prudence. Elle était trop fan- réflexion qu i ne lui fùt pas suggérée, d'ayoir
tasque cl trop emportée pour èlrc astucieuse. un sentiment qui ne lui fùt pas commandé.
On arriva à Lyon dans ces dispositions. La
On a ,·u que la passion du roi pour Mlle Mancini avait éclaté pendant un séjour de la cour reine mère était triste. Le mariage de Sarnie
à Fontainebleau . La reine mère en prit om- lui déplaisait - elle souhaitait l'infante d'Esbrage et « la l'énérablc qualité de nièce• l&gt; ne pagne - el elle redou lait les entreprises de
put l'empêcher d'exprimer ses sentiments &lt;t celle fille l&gt; si l'alfaire manquaît. Mazarin
arnc assez de liberté pour que l'oncle n'en était paisible, car il avait de quoi rompre le
ignoràt. Le cardinal perdait 11rise sur elle dès mariage de Saroie si l'cnric lui en prenait. Il
qu'il s'agissait du roi . Les souvenirs inou- a mit trouYé à Màcou l'enrnyé d'Espagne,.
bliables étaient oubliés, et Mazarin trournit Pimente) , chargé d'offrir l'infante à Louis XIY,
en face de lui une grande princesse, aussi cl il l'avait caché, se réscrrnnl de le produire
hautaine, aussi orgueilleuse de sa race et de au bon moment. La comédie fut si adroite2. /,' /;;:rorciste de La /leine.
jJ!medc Lafayclic, Jlistofrede Madame 1/enrielle.
4. Loménie, comte de Brienne, Mémoires sw·

les rtq11cs de l o11is .\ ï/1 et de Louis .'i/1'.
5. Mémoires de Mme de Jlotteville.
G. niémoit·es de .!Ille de ,llonlpensier.

�, - 111ST0'/{1.ll
mcnL préparée et si· parfailemenl jouée, que
les contemporains y furenl trompés el crurent
1t l'apparition providentielle de PimenLel à
Lyon, pendant l'entrevue avec la princesse de
Sa voie. M. Cbantclauze a découwrt que la
Providence, en celle occasion, avait une robe
rouge et un forL accent italien. Les preuves
en sont aux arcuircs du Ministère des affaires
étrangères. On peul supposer sans trop de
hardiesse que füzarin avait eu les yeux
ourcrls, durant le voyage, sur les progrès
éclatants de sa nièce Marie, et que ceux-ci ne
furent pas sans innuence sur le coup de
tbéàlrc de l'envoyé espagnol. Quant à vouloir
préciser les réflexions de I' Éminence, entre
Màcon et Lyon, on y perdrait sa peine.
On sait seulement qu'il garda son secrel
cl que son carrosse fut le premier au-derant
de la cour de Savoie. La reine suivail avec
son fils. Marie Mancini fut laissée au logis, oü
elle se rongea, bien éloignée p3urlant de
dcYiner cc qui se passait sm· la roule d·tLalie.
Les deux cours s'élaicnL jointes cl la princesse Marguerite de Savo:c était apparue à la
nôtre dans l'éclaLd'une laideur sans ressources
qui blessa Lous les )'eux, - excepté ceux du
roi. Louis X!V s'éprit au premier coup d·œil.
li avaiL rccouHé sa libcrlé dès que le regard
impérieux de Mlle Mancini avaiL cessé de
1. ,llémofres de ,lfme de Molleville.
2. Ibid.

peser sur lui. Qu'o:1 l'explique comme on
voud ra, c'étaiL une fascination, qui s'érnoouiL
avec la charmeusr. L'amant éperdu disparut
soudain; il resta un honnèLe jeune homme à
qui l'on présente une fiancée et qui n'est pas
difficile, parce qu'il a très emie de se marier.
Le roi monla dans le même carrosse que la
princesse et lui par1a conûdemment de ses
mousquetaires cl de ses gendarmes. Elle lui
rép:mdit sur le même ton. lis araient l'air de
s'èLre vus Loule leur vie, el Marie était oubliée.
La duchesse de Savoie contemplait cc tableau
avec ravissement, la cour de France demeurait ébahie et la reine mère consternée.
La soirée de celle curieuse journée fut
agitée. La reine mère, hantée par la laideur
de la princesse, railla son fils, pria, raisonna,
pleura et reçut pour réponse &lt;&lt; qu'il la voulaiL I l&gt; et « qu'enfin il était le maitre l&gt;. Elle
recourut au cardinal qui lui répliqua très
froidement« qu'il ne se mèlait point de cela ....
que cc n'était pas là ses affaires ». Elle demanda au Ciel de lui ê_tre secourable et fit
prier dans les cou rcn Ls de Lyon pour la
rupture du mariage. Elle oubliait, dans son
trot1blc, qu'elle avait sous la ma;n un auxiliaire plus puissant que les moines et nonnrltcs
de Lout un royaume, cl 1u'il suffisait de
déchainer Marie Mancini pour précipiter la
;;. Mémoires de ,!/Ile de Montpen.iier.
4. Apologie.

pauvre petite princesse Marguerite dans le
néant. Si la reine n'y songea.il point, Marie y
songeait pour clic. L'exécution ne fuL pas
longue.
Elle avait gucllé le retour des carrosses cl
s'était jcLéc sur la grande Mademoiselle pour
savoir ce qui s'étaiL p1ssé. Résignée et plainLivc, elle éLait pcr&lt;lue. Elle fut assez hardie
pour être jalouse~ et, le soir même, le roi
eut sa sc3ne. « N'ètes-Yous p1s h:mtcux, lui
dit-elle d'abord, que l'on vous veuille donner
une si laide femme 3 ? l&gt; Puis cc fut un
orage de reproches, de moqueries sur sa
« bossue &gt;&gt;, de mille p1roles v:olenlcs, éloquentes, impudentes et brûlantes, qui laissèrent le roi toul étourdi. Le lendemain,
il parul avoir oublié la présence de la princesse. Marie Mancini « repriL son poste ordinaire l&gt;, et tous deux régalèrcn L la cour de
Savoie du spectacle de leur bruyante passion.
Mazarin termina ces scènes indécentes en
produisant son envoyé espagnol cl en rompant avec la Savoie. Voici en quels termes
Marie raconte sa victoire : c1 Comme mon
mal était violent, il eut le destin des choses
violentes : il ne dura pas longtemps, et cc
m1riagc du roi se rompiL avec la mèmc
prompLiLude qu'il avait été entamé.... Leurs
Altesses s'en rcLournèrcnL en Savoie, cl mon
àme reprit en mème Lemps sa première tranquilliW. l&gt;
ARVÈDE BARINE.

(A

Champcenetz
J"ai été pendant dix ans excédé d'entendre
les gens du monde me parler de l'épigramme,
de la chanson, de l'épitre, des Ycrs que Cbampccnclz arait faits, du mot charmant qu'il
avaiL diL, du sarcasme sanglant qu'il s'était
permis, de la plaisanterie dont il élaiLl'aulcur,
elc., clc.
\'iranl inlimcmcnl avec lui , je savais à n'en
pas douter qu'il ne faisait presque rien, cl cc
presque l'iCn arnit toujours besoin d'èLre corrigé, pour une bonne raison, c'csl qu'il ne
s:.waiL pas un mot de latin, médiocrement le
français et ridiculcmenl l'orthographe. Les
gens de lettres parlaient à leur tour de son
espril ; ils disaient qu'il était plein de tmit,
et que sa cause1'ie était fort remarquable. On
lui faisaiL honneur d'une infini Lé de bons mols
que d'aulrns avaient déjà dits. Jamais une
telle audace à prendre le bien d'autrui dans
cc genre, une telle pcrséYérancc à colporter -

l'espriL des autres, Loul cela servi d'un Légaiement qui le servait à miracle. Le chevalier de Boufflers a sur la conscience un coup
d'épée que le Yicomlc de Roncherolles donna
à Champccnelz pour la chanson des Jeunes
Gens que BoufOers avait faite; et f ai ,·u
Champcenclz dans son lit, tromant très
simple d'avo:r un coup d'épée, bien à lui,
pour des Ycrs qui n'étaienl pas de lui. De
même que 1a chanson des Dettes du marquis
de Lourois, où Champccnclz n'eut d'autre
part que de substituer le mol LouYois à celui
de Gramont :
Oc Gramo11t (l,01wois) sui,·anl les leçons,
Je fais des chansons cl des dettes.

De mème que l'épigramme contre Mme de
Sainte-Armande. Elle esl de 11iYarol, crui avait
fini par la lui céder, parce que l'autre la lui
avait prise, el croyait très s~rieusement, dans
les derniers temps, l'avoir faite. Il a soulenu
un jour à Florian, cet homme de bien, ce
digne liLtérateur, qu'il arnit fait je ne sais
laquelle de ses romances. Nous nous promenions le soir au Palais-Royal, par une
belle soirée d'automne. L'auteur d'Estelle fut

suilwe. )

de Lrès mauvaise composition CL défendiL son
bien très sévèrement. &lt;1 Eh bien! diL Champccnelz, n'en parlons plus; j'au ... j'au ... rais
dù la faire, car elle ne vaul pas grand'chosc
et je l'aime beaucoup. &gt;&gt; Le fait est qu'avec
une figure qui prètail au rôle quïl avait
adoplé, il avait quelques saillies, et de temps
en temps du bonheur. Il hasardait Loul, rclcnaiL tout, prenait Loul; il était doué d'une
gaieté intarissable, e.t je me sers de cc mol
doué, qui n'esl pas ici dans sa place, parce
qu'il rend mon idée : celle gaieté était son
espriL. Elle ne l'a pas abandonné devant fouquier-Tinvillc; elle a résisté 1t son Lribunal cl
l1 ses jugements. Sa 1n:.1licc était infatig:ible cl
unircrselle, quoique homme d'honneur et
incapable d'une noirceur sérieuse et réfléchie.
Il n'était jamais si plaisant que quand il s'aLLaqua:t à sa famille ou à lui-mème; car, pour
dire un bon mot, il se serait couvert de ridicule arnc délices : cl ce n'est pas men·cillc
qu'on ail beaucoup ri d'un homme pendant
sa vie, qui, avant d'en sortir, monté sur le
char où Robespierre entassait ses victimes,
cria au bourreau : « ~lène-moi bien, je le
donnerai pour boire. &gt;&gt;
COMTE DE

TILLY.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XX (suite.)

,\rr:ré à Paris, Augereau fut nommé cap:taine el envoyé dans la Vendée, oü il sauva,
par ses conseils et son courage, l'armée d:i
l'incapable général Ronsin, cc qui lui valut le
grade de chef de bataillon. Dégoùté de comballre contre des Français, Augereau demanda
à aller aux Pyrénées cl fut cnYoyé au camp
de Toulouse, commandé par mon père, qui,
très satisfait de sa manière de servir, le fit
nommer adjudant général (co'onel d'étal-major) et le combla de m:irques d'affoction, cc
qu'Augcreau n'oubliajamais. Derenu général ,
il se distingua dans les guerres d'Espagne,
puis en Italie, principalcmcnl à Castiglione.
La veille de celte b:itaillc, l'armée française, cernée de toutes parts, se lrom·aiL dans
la po3it:on la plus critique, lorsque le rrénéral en chef Bona.par-te conrnqua un cons;il dr
guerre, le seul qu'il ait jamais consulté. Tous
les généraux, même ~fasséna, opinèrent pour
la retraite, lorsque A11gereau , expliquant ce
qu'il fallaiL fair.l poar sortir d'embarras, termina en disant : &lt;( Dussiez-vous tous partir
je reste, et, arec ma dirision, j 'altar1uc l'en~
nemi au point du jour. )) Bonaparte, frappé
des raiso:1s qui venaient d'ètre produites par
Augereau, lui dit : « Eh bien! je resterai
avec toi! &gt;l D~s lors, il ne fut plus question
de retraite, cl le lendem:iin, une éclatante
viclo:rc, due en grande partie à la valeur et
aux belles manœunes d'Augercau, raflermiL
pour loagtcmps la posi tion des armées françaises en Italie. Aussi, lorsque quelques
jaloux se pcrmcllaicnt de gloser contre Augereau en présence de !'Empereur, il répondait:
&lt;1 ~•oublions pas qu'il nous a sau,,és à Castiglione. l&gt; EL lorsqu'il créa une nouvelle noblesse, il nomma Augereau duc de Castiglionr.
Le général Hoche venait de mourir ; Angerem le remplaça à l'arrriée du Rhin, el fut
chargé, après l'établissemenl du consulat, de
la direction de l'armée gallo-batave, composée
de troupes françaises cl hollandaises, avec lesquelles il fit en Francon:e la belle campagne de
1800, et gagna la bataille de Burg-Eberach.
Après la paix, il acheta la terre et le chàLeau de La Houssaye. Je dirai, à ·propos de
cette acquisition, qu'on a forl exagéré la fortune de certains généraux de l'armée d'llalie.
Augereau, après aYoir louché pendant vinrrt
ans les appointements de général en chef iu
de maréchal, avoir joui pendant sept ans

d'un:: dotatio:1 de deux cent mille francs cl
dJ Lrailcmcnl de vingt-cinq mille francs sur
la Légion d'honneur, n'a laissé à sa mort que
quarante-huit mille francs d~ rente. Jamais
hom me ne fut plus généreux, plus désinlércssé, plus oùligeanl. Je pourrais en citer
plusieurs exemples; je me borne-rai à deux.
. Le général Eonapartc, après son élévafon
au consulat, forma une garde nombreuse,
dont il mil l'infantcr;e sous le commandement
du général Lannes. Celui-ci, militaire des
plus distingués, mais nullement au fait de
l'administration, au lieu de se conformer au
Lad établi pour l'achat des draps, toiles et
autres objets, ne trouvait jamais rien d'assez
beau, de sorte que les emp'.oyés de l'habil!emenl et de l'équipement de la garde, enchantés
de pouYo:r traiter de gré à gré avec les fom·nisseurs, afin d'en obtenir des po·s-dc-vin,
croyant du rcsle leurs déprédations courcrtcs
par le nom du général Lannes, ami :du premier Coasul, établircnl les uniformes aYCC un

AUGEREAU.

PortrJit gravé p.:ir L EVACIIEZ.

tel luxe, que lorscru'il fallut régler les comptes,
ils· dépas~aienl de tro;s cent mille francs. la
somme accordée par les règlements ministériels. Le prem:cr Coasul, qui a,·ail résolu
de rétablir l'ordre dans les finances, et de
forcer les chefs de corps à ne pas outrepasser
les crédits alloués, voulul faire un exemple,
cl Lien qu ïl cûLde l'affeclion pour le général

Lannes, et fùL convaincu que pas un centime
n'étaiL entré dans sa poche, il le déclara responsable du déficit de trois cent mille francs,
ne lui laissant que huit jours pour verser
celte somme dans les caisses di! la garde,
sous peine d'ètre traduit dcvanl un conseil d..:
guerre! Cette sévère décision produisit un
excellent cfTcL, en meltanl un terme au gaspillage qui s'était introduit dans la comptabilité des corps; mais le général Lannes,
quoic1ue récemment marié à la fille du sénateur Guéhéneuc, était dans l'impossibilité de
payer, lorsque Augereau, informé de la
fàcheusc position de son ami, court chez son
notaire, prend trois cenl mille francs, el
charge son secrétaire de les verser au nom
du général Lannes dans les caisses de la
garde! Le premier Consul, informé de celle
action, en sut un gréinfini au général Augereau, et pour meure Lannes en étal de
s'acquitter envers celui-ci, il lui donna l'ambassade de Lisbonne qui était fort lucrative.
\'oici un autre exemple de la générosité
d'Augcrcau. li était peu lié avec le général
llcrnadotlc. Celui-ci venait d'acheter la terre
de Lagrange, qu'il complait payer aYcc la
dot de sa femme, mais ces fonds ne lui ayant
pas été exactement remis, el ses créanciers le
pressant, il pù Augereau de lui prêter deux
cent mille francs pour cinq ans. Augereau y
ayant consenti, Mme BernadoLLc s·avisa de
lui demander quel serait l'intérêt qu'il prendrait. C( Madame, répondit Augereau, je
c1 conçois que les banquiers, les· agents
&lt;1 d'affaires retirent un produit des fonds
&lt;( qu'ils prètcnt; mais lorsqu'un maréchal
&lt;( est assez heureux pour obliger un cama(&lt; rade, il ne doiLen reccrnir d'autre intérèt
« que le plaisir de lui rendre service. &gt;&gt;
Voilà cependant l'homme qu'on a représenté comme dur cl avide! .le me bornerai,
pour le moment, à ne rien citer de plus de la
vie d'Augereau; le surplus de sa biographie
se déroulera avec ma narration, qu~ signalera
ses fautes, comme clic a fait et fera connailre
ses belles qualités.
CHAPITRE XXI
De Bayonne à Brest. - 1804. - Conspintion · de
Pichegru, Moreau cl Caclouclal. - Mort du duc
d'Enghicn. - Bonaparte empc,·cur.

fürnnons à Bayonne, où je venais de
rejoindre l'étal-majo1· d'Augereau. L'hiver

�H1STO'l{1Jf. - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
est fort doux en celle contrée, ce qui permettait de faire manœuvrcr les troupes du camp
el de simuler de petites guerres, afin de
nous préparer à aller comballre les Portugais. Mais la cour de Lisbonne ayant obtempéré à tout cc que voulait le gouvernement
rrançais, nous dùmcs renoncer à passer les
Pyrénées, cl le général Augereau reçut l'ordre de se rendre à Brest, pour y prendre le
commandement du 7° corps de l'armée des
cotes, qui derait opérer une descente en
Irlande.
La première femme du général Augereau,
la Grecque, étant alors à Pau, celui-ci voulut
aller lui faire ses adieux, et prit avec lui
trois aides de camp, au nombre desquels je
me trouvais.
,\ celle époque, les généraux en chef
av.iicnl chacun un escadron de guides, dont
un détachement escortait constamment leur
voiture, tant qu'ils se trouvaient sm· le territoire occupé p:ir les troupes placées sous
leurs ordres. Bayonne n'ayant pas encore de
guides, on y suppléa en plaçant un peloton
de cavalerie à chacun des relais situés entre
Bayonne et Pau. C'était le rrgiment que j~
l"Cnais de quille!·, le 25° de chasseurs, qm
faisait cc service, de sorte que de la voilure
dans laquelle je me prrlassais avec le général en chef, je voyais mes anciens camarades
trotter à la portière. Je n'en conçus aucun
orgueil, mais j'arouc qu'en entrant à Puyoo,
où vous m'avez vu deux ans auparavant
arriver à pied, crotté et conduit par la gendarmerie, j'eus la faiblesse de me rengorger
et de me faire reconnaitre par le bon maire
Bordenave, que je présentai au général en
chef, auquel j'avais raconté cc qui m'était
arriré en i 80 l dans celle commune; cl
comme la brirrade de gendarmerie de Peyrehorade s'était jointe à l'escorte jusqu'à Puyoo,
je reconnus les deux gendarmes qu( m'avaient
arrèté. Le Yicux maire eut la malice de leur
apprendre que l'officier qu'ils voyaient ?ans
le bel équipage du général en chef était cc
mème l'0l'ao-cu r qu'ils a1•aicnt pris pour un
clàerleur: l~icn que ses papiers fussent en
règle, cl le bonhomme était même tout fier
du jugement qu'il al'ail rendu dans celle
a0aire.
.\ !lrès ,·incrt-qualrc
heures de séjour il Pan,
0
' ' 1
nou · 1·c lo11rnàmcs a' Bayonnc, d' ou' 1e gencra
c.:11 chef fil partir Mai111·icllc et moi pour Brest,
afin &lt;l'y préparer son établissement: :Not'. ~
primes des places dans la malle-poste Jusqu a
Bordeaux: mais là, nous fùmes obligés; faute
de roiturcs puliliques, d'enfourcher des bidets
&lt;le poste, cc qui, de toutes les manières de
yoyagcr, est certainement la plus . rude. _11
plcurnil, les routes étaient affreuses, les nu1~s
d'une obscurité profonde, et cependant 11
fallait se lancer au oalop, malgré ces obsla0
cles car notre mission
était pressée. Bien que
je n:aie jamais été très bon écuyer, !'ha]:itudc
que j'avais du cheval, et une annc_c reccmment passée au manège de Ycrs~1llcs, me
donnaient assez d'assurance el de force pour
cnlcrcr les aO'reuscs rosses sur lesquelles
nous étions forcés de monter. Je me tirai

donc assez bien &lt;le.: mon apprentissage du métier de courrier, dans lequel vous verrez que
les circonstances me forcèrent plus tard à
me perfectionner. li n'en fut pas de même
&lt;le Mainvicllc ; aussi mimes-nous deux jours
cl deux nuits pour nous rend1·e à Xanles, où
il arriva brisé, rompu, et dans l'impossibilité
de continuer le yoyage à franc étrier. Cependant, comme nous ne poµrions .pas exposer
le général en chef à se trouver sans logement
~ son arrivée à Brest, il fut ro1ircnu que je
me rendrais dans celle ville cl que )laimiellc
me rejoindrait en voilure.
Dès mon arrivée, je louai l'hôtel du · banquier PasL1uicr, frère de celui qui fut chancelier cl président de la Chambre des Pairs.
Plusieurs de mes camarades, et Mainvicllc
lui-mème, vinrent me joindre quelques jours
après, et m'aidèrent à ordonner tout cc qui
était nécessaire à l'établissement du général
rn chef, qui le trouva convenable pour le
grand étal de maison qu'il arnit le projet d'y
tenir.
1804. - Nous commençàmes à Brest l'année 1804.
Le 7c corps se composait de deux divisions
d'infanterie et d'une brigade de cavalerie; ces
troupes n'étant pas campées, mais seulement
cantonnées dans lès communes voisines, Lous
les généraux et leurs étals-majors lograient à
Brest, dont la rade et le port contenaient un
grand nombre de vaisseaux de tout rang.
L'amiral et les chefs principaux de la flotte
étaient aussi en ville, et les autres officiers y
rnnaient journellement, de sorte que Brest
oO'rait un spectacle des plus animés. L'amiral
Trugucl ·cl le général en chef Augc1·cau donnèrent plusieurs fètes brillantes, car de tout
temps les Français préludèrent ainsi à la
guerre.
])ans le courant de février, le général Augereau partit pour Paris, où le premier
Consul l'a,·ait mandé afin de conférer avec lui
sur le projet de descente en Irlande. Je fus du
voyage.
A notre arrivée à Paris, nous trouvâmes
l'horizon politique très chargé. Les Bourbons,
qui avaient espéré que Bonaparte, en prenant
les rènes du gournrnemcnl, travaillerait pour
eux, el se préparait à jouer le rôle de ~fonck,
Yopnl qu'il ne songeait nul.lemcnt à leur
rendre la couronne, résolurent de le renverser. Ils ourdircn t à cet effet une conspi ration ayant pour chefs trois hommes célèbres,
mais it des titres bien différents : le général
Pichegru, le général Moreau et Georges Cadoudal.
Pichegrn avait été professeur de mal?ématiques de Bonaparte au collège de Bnennc,
qu'il avait quitté pour prendre du senice. La
Révolution le trouva sergent d'artillerie. Ses
talents et son comage l'élevèrent rapidement
au rrrade de général en chef. Cc fut lui qui
fit
conquèle de la Hollande au milieu de
l'hirnr ; mais l'ambition le perdit. li se laissa
séduii·e par les agents du prince de Condé, el
cnlrelint une correspondance avec ce prince,
qui lui promettait de grands avantages et le
Litre de connétable, s'il employait l'inllucnce

la

qu'il arnit sur les troupes au rétaliliss&lt;'mcnt
de Louis XVlll sur le t1·onc de ses pères. Le
hasard, cc grand arbitre des destinées humaines, voulut qu'it la suite d'un combat 011
les troupes françaises commandées par Moreau avaient ballu la division du général autrichien Kinglin, le fourgon de celui-ci, contenant les lcllrcs adressées par Pichegru au
prince de Condé, fùt pris el amené à Moreau.
Il était l'ami de PicbPgru, auquel il devait en
partie son aYauccment, et dissimula la capture
qu'il arnil failc tant que Pichegru eut du po111·oir ; mais cc général, devenu rcprésenLan l
du peuple au conseil des Anciens, ayant continué d'agir en fareur des Bourbons, fut
arrêté ainsi que plusieurs de ses collègues.
Alors Moreau s'empressa d'adresser au Uirectoirc les pièces qui démontraient la culpabilitr
de Pichegru, ce qui amena la déportation de
celui-ci dans les déserts de la Guyane, il
Sinnamary. li parvint, par son courage, à s'évader, gagna les États-Unis, puis L\nglclcrre, el n'ayant, dès lors, plus de ménagements à 0rrarder, il se mit oul'ertement' à la
solde de Louis XVIII el résolut de vemr en
France renverser le gouvernement consulaire.
Cependant, comme il ne pouvait se dissimuler
que, destitué, proscrit, absent dc:France depuis plus de six ans, il ne pourait plus arnir
sur l'armée autant d'influence que le général
1lorcau, le Yainqucur de Hohenlinden, el par
cela mèmc fort aimé des troupes dont il était
inspecteur oénéral, il consentit, par dérnucmcnl pour° les Bourbons, à faire taire les
motifs d'inimitié qu'il avait contre ~Ioreau, cl
à s'unir à lui pour le triomphe de la cause à
laquelle il s'était dévoué.
Moreau, né en 13rclagne, faisait son cours
de droit à Rennes lorsque la réroluLion de
1780 éclata; les éludianls. celte jeunesse
turbulente, l'aYaicnt pris pour chef, et lorsqu'ils formèrent un bataillon de volonlai_re~,
ils nommèrent Moreau commandant. Celm-c1,
débutant dans la carrière des armes par un
emploi d'officier supérieur, se montra brave,
capable, et fut promptement élevé au généralat et au commandement en chef des armées. li gagna plusieurs batailles et fit devant
le prince Charles une retraite j uslcmenl c~lèbrc. Mais, bon militaire, \loreau manquait
de coumge civil. :Nous l'arons 1·u rcfusm· de
se mellre à la tète du gouvernement, pendant
que Bonaparte était en ~gyplc; cl bien qu'il
cùl aidé celui-ci au 18 brumaire, il devint
jaloux de sa puissance, dès qu'il le vit premier Consul ; enfin, il chercha tous les moyens
de le supplanter, cc à quoi le poussait aussi,
dit-on, la jalousie de sa femme et de sa bellemère contre Joséphine.
D'après cette disposition d'esprit de Moreau,
il ne dcYait pas èlre difficile de l'amener à
s'entendre arec Pichegru pour le renrerse~
ment du gourcrnement.
.
Un Breton nommé Lajolais, agent de Louis
X\lll cl ami de Moreau, devint l'intermédiaire entre celui-ci el Pichegru; il allait conLin11ellemcnl de Londres à Paris; mais comme
il s',:perçul bientôt que, tout en conscnla~l
au rcnYcrsement de Bonaparte, Moreau ava1l

-------------------------- .Mi.MOrJfES DU GÉNE~A'L 'BA~ON DE .MA~'B01
le projet de garder le pouvoir pour lui-même,
cl nullement de le remettre aux Bourbons, on
espérait qu'une cnlrnvuc du général a,·cc Pichegru le ramènerait à de meilleurs scnlimenls. Celui-ci, débarqué par un vaisseau
anglais sur les côtes de France, près du Tréport, se rendit à Paris, où Georges Cadoudal
l'avait précédé, ainsi que M. de Ririère, les
deux Polignac cl autres royalistes.
Georges Cadoudal était le plus jeune des
nombreux fils d'un meunier du l\lorbiban;

la roule de Saint-Cloud arec un détachement
de trente à quarante chouans à cheval. bien
armés et portant l'uniforme de la garde consulaire. Ce projet avait d'autant plus de chances
de réussir, que l'escorte de Bonaparte n'était
ordinairement alors que de quatre caYaliers.
Une entrevue fut ménagée entre Picbrgru
et Moreau. Elle eut lieu la nuit, auprès de
l'église de la lladclcinc, alors en construction.
Moreau co:isentail au renversement cl mèmc
à la mort du premier Consul, mais refusait

--~

:waienl rn " orcau. Toutes les barrières furent
fermées pendant plusieurs jours, el une loi
terrible fut portée contre ceux qui recéleraient
les conspirateurs. Dès ce moment, il leur
dcrint fort difficile de trouver un asile, el
bientôt Pichegru, M. de RiYiè1·e et les Polignac
tombèrent entre les mains de la police. Celle
arrestation commença à ramener l'esprit public sur la réalité de la conspiration, cl la
capture de Georges achel'a de dissiper les
doutes qui au raient pu subsister encore à cc

&lt;.:liché ~eurdeia frères.

B OULOGNE, J8o.j. -

mais comme un usage fort bizarre, établi clans
une partie de la basse Bretagne, donnait Lous
les biens au dernier-né de chaque famille,
Georges, dont le père était. aisé, arnit reçu
une certaine éducation. C'était un homme
court, aux épaules larges, au cœur de ti gre,
et que son comage audacieux avait appelé au
commandement supérieur de toutes les hand C's
des chouans de la Bretagne.
li virnit à Londres depuis la pacification de
la Vendée, mais son zèle fanatique pour la
maison de Bourbon ne lui permettant de goû ter
aucun repos, tant que le premier Consul
serait lt la tète du gouvernement français, il
forma le dessein de le tuer, non par assassinat
caché, mais en plein jour, en l'attaquant sur

Tableall de

MAURI CE ÛRA!&lt;GE,

de concourir au rétablissement des Bourbons. sujet. Georges ayant déclaré dans ses intcrroLa police particulière de Bonaparte lui ayant ::(atoires qu'il était 1·cnu pour tuer le premier
signalé de sourdes menées dans Paris, il or- Consul, et que la conspiration devait èlre
donna l'arrestation dequelques anciens chouans appuyée par un prince de la Camille rnyalc, la
qui s'y trouraicnl, cl l'un d'eux fil des rél"é- police fut conduite à rechercher en quels lieux
lations importantes, qui compromirent grare- se trouvaient Lous les princes de la maison de
ment le général ~[oreau, dont l'arrestation fut Bourbon . Elle apprit que le duc d'Enghirn,
résolue au conseil des ministres.
petil-fils du grand Condé, habitait depuis peu
Je me somicns que celle arrestation fit le de Lemps à Ellcnbeim, petite ville située li
plus maul'ais effet dans le public, parce que quelques lieues du Rhin, dans le pays de Bade.
Georges et Pichegru n'étant pas encore arrêtés, Il n'a jamais éLé prouré que le duc d'Enghien
P.Crsonne ne les croyait en France; aussi disait- fût un des· chefs de la conspiration, mais il'
on que Bonaparte avait inventé la conspiration est certain qu'il aYait commis plusieurs fois
pour prendre Mo1·eau. Le gouvernement arail l'imprudence de se rendre sur Je territoire
donc le plus grand intérêt à prouver que Pi- français. Quoi qu'il en soit, le premier Consul
chegru cl Georges étaient à Paris, et qu'ils fil passer secrètement le Rhin , pendant I:i

�H1STO'Jt1A
nui!, à un délachemeut de troupes, commandé
par le général Ordener, qui se rendit à l!:llcnht•:m, d'où il cnba le duc d'Eng-bicn. On le
dirigea sur-le-champ sur \ïnccn11c , où il fut
jugé, condamné à mort et fusillé avant que le
public cùt appris rnn arrestation. Celle exécution rut généralement blùméc. On conccnait
que si le prince eùt élé pris s1:r le territoire
français, on lui cùt appliqUt: la loi qui dans
cc cas portait la peine de mort: mais aller
l'cnlerer au delà des frontières, en pays étranger, cela p1rut une riolation inqualifiable du
droit des gens.
Il sembla rependant que le premier Consul
n·arn:t pas l'intention de faire exécuter ft,
prince el np roulait qu'effrayer le parti royaliste qui con pirait sa mort: mais le général
Sav;iry, chef de la gendarmerie, s'étant rrndu
à \'in~cnncs, s'empara du prince après l'arrèl
prononcé, cl, par un cxcè de zèle, il le fit
fusiller, din, dit-il, d'é,iter au premil'r Consul
la prinr d'ordonner la mort du duc d'Engltit•n,
ou le danger de lais r r la rie à un ennemi
aussi dangrrrux. Savary a drpuis nié cc propos, mais il l'aurait crpcndant tenu. à rr qur
m'ont assuré dt'S témoins auriculaire . Il 1ùst
pas moins certain que Ilonaparlr blùma l'empressement de Sarary ; mais le fait étant
accompli, il dut en accepter les conséquences.
Le général Pichegru, honteux de s'être
associé à des assassins, rl ne rnulanl pas
montrer en public le rainqucur de la Hollande
mis en jugemrnt arec de chouans criminels,
se pendit aYcc sa crarnlc dans la prison. On
prétendit qu'il arail élr étranglé par des mameluks de la garde, mais le fait est controuré.
D'ailleurs, Bonaparte n'ayail pas besoin de cc
crime, rl il avait plus d'intérèt il montrer Pichegru arili derant un tribunal que de le faire
turr en secrcl.
Georges Cadoudal, condamné 11 mort ain i
que plusil•urs de ses complices, lut exécuté.
Les Irèrcs Polignac et )1. de lfüièrc, compris
dan · b mèmc sentence, , in•11l leur pei11e
commuée en celle de la détention perpétuelle.
Enfermés à \'inccnncs, ils obtinrent au bout
de quclr1uc Lemps l'autorisation d'habiter sur
parole une mai on de santé ; mais, en 1814,
à l'approch:i des alliés, ils s'éradèrcnt cl
allèrent rrjoindrc le comte d'.\ rto:s en FranchcComté; puis, en 18 15, ils forent les plus
acharnés à pourSllivrc les bonapartistes.
Quant au général Moreau, il fut condamné
à deux ans de détcnt:on. J;c premier Consul
le gracia, à condition qu'il se rendrait aux
États-Unis. li y récul dans l'obscurité jusqu'en
1815, o~ il ,·inl en Europe se ranger parmi
les ennemis de son pay , el mourir en combatlanl les Françai , confirmant par sa conduite toutes les accusations portées contre lui,
à l'époque de la conjuration de Pichegru.
La nation française, fatiguée des réroluLions, et royanl combien Bonaparte élail né:
cessairc au maintien du bon ordre, oublia cc
qu'il y aYail eu d'odieux dans l'alfaire du d.uc
d'En&lt;rhicn,
cl élera llonaparlc su r le parois,
0
en Ic proclamanl cmpr reur le 2:.; mai 1804.
lJresquc toulcs les cours recounurcnl le nou1·cau souverain &lt;le la France . .\ celle occasion,

JJf É.MOl'R,ES DU GÉNÉR_.llL B.llR_ON DE .M..llR_BOT - - ~
dix-huit gcncraux, pris parmi les plus marquants, furcnl élcrés à la dignité de maréchaux de l'tmpirc, sa,·oir, pour l'armée
aclire : Berthier, Augereau, )!asséna, Lannes,
0:ll'out, Mural, Moncey, Jourdan, Bernadotte,
Xrr, Ilessit•rcs, ~Iortier, Soult cl Brune: cl
po~r le Sénat, Kellermann, Lcfcbrre, Pérignon et Sérn ri1'r.

« C't demain rous irez occuprr dans mes

terres l'emploi de garde-chasse, qui n'a rien
« d'incompatil,le avec le port de votre déco" ration. 1&gt;
L'Empercur, iolormé de cc trait de bon
goût, el désirant depuis longtemps connaitre
M. de NarbonnP, dont il avait entendu vanter
le br., sPns el l'c~pri1, le fit venir, et fut si
,atisfait &lt;le lui, que par la suite il le prit pour
aide de camp. M. de Narbonne est le père de
Mme la comlessc de fiambutrau. Après avoir
dislriLué les croix à Paris, !'Empereur se
rendit dans le mèmc but au camp de Bonlogne, où l'armée ful réunie sur un emplacement demi-circulaire, en face de !'Océan.
La cérémonie fut imposante. L'Empereur y
parut pour la première fois sur un trônt·,
l'nl'ironné de ses maréchaux. L'enthousiasme
fut indescriptiLlr .... La flotte anglaise, qui
~prrccrnit la rérémouic, envoya 'luelques
11a,·ircs légers p•mr essayer dtl la troubler
par une Jorle canonnadr, mais nos batteries
des cotes leur ripostail'nl virnmenl. La fètc
terminée, !'Empereur, retournant à Boulogne
suivi de Lons les maré~baux et d'un rorlègc
imrncn~t•, s'arrêta derrir.rc ces Latleries, et,
~ppd:111t le général Marmont, qui avait seni
dans l'arlillcric : cc \'oyons, lui dit-il, si
« nous nous sou,,enons de notre ancien méPJCIIEC:.RU.
&lt;&lt; Lier, cl lequd de nous deux enverra une
Porlrilit ;rave p3r LEVACIIEZ.
cc bombe sur cc brick anglais qui s'est tellecc menl rapproché pour nous narguer .... »
L'Empercur, écarla1,t alors le caporal d'artillerie cl.icf de pièœ, pointe le mortier: on met
CHAPITRE XXII
le feu, cl la homLc, frôlant les roilt'S du britk
va Lomhcr dans la mrr. Le général Marmont
180:î. - tnslilulion de 1~ Li:gion ,l'honneur.
pointe à son tour, approche aussi du bnt, mais
Camp J e 8oulng:1r. - Je sui; fa:I lieulenanl. n'allcint pas non plus le brick, q11i, l'Oj'~nt
Mission. - )lori de mon frilre Félix. - La Hussie
la li:11tcrie remplie de généraux, redoublait la
cl l'.\ulri~:,e 110m d.SC!arcnl la guerre.
viracité de son feu. « Allons, reprends Ion
Après le jugement de Murc:iu, nous rclour- « posle, Il dit 'apoléon au caporal. Celui-ri
nàmcs à llresl, d'où nous ren'nmcs bicn?ôt à ajuste à son tour, et foil lombcr la bombe au
Pari , le maréchal derant assister, le f!•juillcl, Leau milieu du brick , qui, percé &lt;l'outre en
à la distribution des décorations de la Légion oulr,· r~r cc gro5 projectile, se remµlit d'eau
d'honneur, o:·drc que !'Empereur arait nou- à l'inslanl, rt conlc majcslnruscme11t en
l'C!lcmcnl inslitué p·mr récompenser tous les présPnce de Loule l'armée française. Celle-ci,
gen res de mérite. Je dois à cc sujet rappeler c11cl1antéc d..: rel )lt'u rcu t présage, fit éclater
une anecdote qui fit grand Lruit il celle les ,ivals les plus bruyants, tandis que la llotlc
époque. Pom fJire parlil'ipcr aux décorations anglaise s'éloignait à lonte voiles. L'P:mpcrcur
tous les mililaircs qui s'étaient distingurs félicita le caporal d'arlillerit', et attacha la
dans les armées de la fitlpul&gt;liqur, l'Empe- décoration à son babil.
Je pa1·1icipai aussi aux gràces distribuées
reJr se fit ren Ire compte des hauts fai ts de
ceux qui arail'nl reçu dl!s armrs dï.1unneur, cc jour-là. J'étais sous-lieutenant depuis cinq
el il désigna un grand nomltrtl d'enlre eux ans cl Jcmi. et j'avais fa:t plusieurs campour la Légion d'lio111,eur, bien que plu~it&gt;urs pagnes. L'Empcreur, sur J;1 dcmanJe &lt;l11
de ceux-ci fussent reulrés da11s la rie ei,ilc. maréchal Augereau, me nomm:i lieulena11t;
M. de Narbonne, émigré rentré, ri,ait alurs mais je crus un moment qu'il allait me repaisiblement à Paris, rue Je Miromesnil, fuser ce grade, car, se souvenant qu'un Jiarbot
dans la maison voisine J e cd!e &lt;ru'hab:tail arait figuré comme aide de camp de Bernama mère. Or, le jour de la dislriLutiun des dotte dans la conspiration de ficnnrs, il fronça
croix, M. de Narbonne, appr,,na11L que son le sourcil, lorsque le maréchal lui parla pour
valet de pied, ancien solJat &lt;l'Égypte, renait moi, et me dit en me regardaJJl fixement:
d'être décoré, le fait l'Cnir, au moment &lt;le se cc E~t-ce rous qui? ... - Non, Sire! ce n'esl
metlre à table, et lui dit : c1 li n'est pas pas moi qui .. . ! lui répliquai-je virement. « convenable qu'un cheralicr de la Légion Oh! tu es le bon, toi ... celui de Gènes cl de
cc d'honneur donne des a,sitlltes; il l'est
Marengo, je te fais lieutenant. ... » L' EJ?pereur m'accorda aussi une place à l'Ecole
c1 encore moins qu'il quille sa décoration
militaire dtl Fonla:11t.f,leau, pour mon jeune
11 pour faire son service; asseyez-vous donc
frère Félix, et à dater de cc jour, il ne rr.e
1c auprès de moi, nous allons diner ensemble,
11

confoudit plus avec mon frère ainé, qui lui père, au maréchal qui m'a,·ait accueilli avec
souvent témoin des prouesses de celte femme
lut toujours très anlipatbiquc, bien qu'il tant de bienveillance; je n'hésitai pas cl
intrépide, étant devenu premier Consul, lui
n'cùl rien fait pour mériter sa haine.
déclarai que je partirais dans une heure. accorda une pension et la plaça auprès de
Les troupc5 du 7° corps n'étant p~s réunies Seulement, ce qui m'inquiétai!, c'était la
sa femme; mais la cour conrcnail peu à
dans des camps, la présence du maréchal crainte de ne pouvoir faire derechef trois
Mlle Sans-gêne; clic se sépara donc de
Augereau était fort peu utile à Brest; aussi ccnl ringt lieues à franc étrier, tant celle
Mme Bo111parte, qui, d'un commun accord,
obtint-il l'autorisation de passer le reste de manière de voyager est fatigante. Je pris cela céda à Mme Augereau, dont elle devint
l'été et de l'automne dans sa belle terre de la pendant l'habitude de m'arrêter deux heures
secrétaire et lectrice. La seconde dame placée
Houssaye, près Tournan, en Ilric. Je crois sur ,·ingt-quatre, et me jetais alors sur la
auprès de la maréchale était la vem·e du
même que !'Empereur préférait le savoir là paille dans l'écurie d'une maison de poste.
sculpteur .\.dam, qui, malgré ses quatrequ'au fond de la Bretagne, à la tête d'une
li faisait une chaleur affreuse; cependant vingts ans, était le boute-en-train du chàtcau.
nombreuse armée. Au surplus, les apprécia- j'allai à Bresletcn revins sans accident , ayant
La grosse joie et les mystifications élaicnt à
tions de .Napoléon, au sujet du peu de dé- ainsi fait dans le même mois six cent qual'ordre du jour à cette époque, el surtout à
1·ouPment du maréchal .\ugercau, n'étaient rante lieues à franc étrier! .. . Mais j'eus au
la Houssaye, dont le maitre n'était heureux
nullement fondées, cl pro, cnaiP.nt des menées moins la satisfaction d'apprendre au maréchal
que lorsqu'il voyait la gaieté animer ses
souterraines d'un général S....
que les généraux se borneraient à témoigner hotes et les jeunes gens de son état-major.
C'était un général de brigade employé au leur mépris à S....
Le maréchal rentra à Paris au moi de
7c corps. li avait beaucoup de moyens et une
Le général S .. , décons; déré, déserta en novembre. L'époque du couronnement de
ambition démesurér, mais il étai t -tellement Angleterre, s'y m1ria, bien qu'il fù t déjà !'Empereur approchai t, cl déjà le Pape, venu
décrié sous le rapport de la probité qu'aucun marié, fut condamné aux galères pour bigamie, pour le sacre, était aux Tuileries. Une foule
des officiers g&lt;5néraux ne frayait avec lui. Cc cl, après s'être él'adé el avoir erré vingt ans de magis trats et de députations des di,·crs
général, pi11ué de se voir ainsi repoussé par en Europe, il finit dans la misère.
dépa1·Lemcnts avaient été conYoqués dans la
ses camarade~, rt l'Oulant 'en rengcr, fit
.\. mon second retour de Brest, le bon capitale, 011 e Lroul'aient aus~i Lous les
parvenir à !'Empereur une Jeure où il dé- maréchal .\u gercau redoubla de mar,1ues colonels de l'armée, arec un détachement de
nonçait Lous les généraux du 7° corps, ainsi d'affection pour moi, et, pour m'en donner leurs régiments, auxquels !'Empereur disque le mar~chal, comme conspirant contre une nouvelle preuve, en me mettant en rap- tribua au Champ de Mars ces aigles devenues
l'Empire! Je dois à ~apoléon la justice de port direct arec !'Empereur, il me désigna au si célèbres! ... Paris, resplendis aat, étalait un
dire qu'il n'employa aucun moyen secret mois de septembre pour aller à Fontainebleau luxe jusqu'alors inconnu. La cour du nourcl
pour s'assurer de la rfrité, se bornant à faire chercher cl conduire au chàteau de la Hous- empereur de,,inL la plus brillante du monde ;
passer au maréchal .\.ugercau la lcllre de S.... saye ~apoléon, qui rint y passer vingt-quatre ce n'était partout que fêtes, bals el joyeuses
Le maréchal croyait être certain qu'il ne se heures, en compagnie de plusieur maréchaux. réunions.
passait rien de gram dans son armée; cepen- Cc fut en s'y promenantavec ces derniers que
Le couronnement eut lieu le 2 décembre.
dant, comme il savait que plusieurs généraux !'Empereur, les entretenant de ses projets et J'accompagnai le maréchal à celle cérémonie
el colonels lC'naieot des propos inconsidérés, de la manière donl il rnulait soutenir sa que je m'abstiendrai de décrire, car le récit
il résolut de faire cesser cet état de choses; dignité ainsi que la leur, fit présent à chacun en a élé fait dans plusieurs ounages. Quelques
mais craignant de compromettre des officiers d'eux de la somme nécessaire pour acquérir jours après, les maréchaux offrirent un bal à
auxquels il voulait larer la tèle, il préféra un hôtel à Paris. Le maréchal .\ ugereau acheta !'Empereur et à !'Impératrice. Vous sal'ez
leur faire porter ses paroles par un aide de celui de Rochechouart, situé rue de Grcnellc- qu'ils étaient dix-huit. Le maréchal Duroc, bien
camp, C't il voulut bien m'accorder sa con- Saint-Germain, el qui sert à présent au mi- qu'il ne fùt que préfet du palais, se jo:gnit à
fiance pour celte importante mission.
nistère de l'instruction publique. Cel bote! eux, cc qui portail à dix-neuf le nombre des
Je partis de la Houssaye au mois d'aoùt, est superbe; cependant le maréchal préférait payants, dont chacun l'ersa 25 000 francs
par une chaleur affreuse, fis à franc élricr le séjour de la lloussayP, où il tenait un fort pour les frais de la fèlc, qui coùla par conles cent soixante lieues qui séparen t ce chà- grand état de maison; car, ou Lrc ses aides de séquent 475 000 francs. Ce bal eut lieu dans
teau de la ville de llresl, et autant pour r1.,'- camp, qui y ,waient chacun un appartement, la grande salle de !'Opéra : on ne rit jamais
vcnir. Je n'étais resté que vingt-quatre heures le nombre des inrilés étai t toujours considé- rien d'aussi magnifique. Le général du génie
dans celle ville; aussi arrivai-je exténué de rable. On y jouissait d'une liberté complète, Samson en étai t l'orJonnaleur; les aides de
fatigue, car de Lous les métiers du monde, cl le maréchal lai~sail tout faire, pourvu que camp des maréchaux en furent les commisje ne crois pas qu'il en soit un plus pénible le bruit n'approchàt pas de l'aile du chàtcau saires chargés &lt;l'en faire les honneurs cl de
que de courir la poste à cheval.
occupé par Mme la maréchale.
distribuer les billets. Tout Paris voulait en
J'avais trouvé l'étal des choses beaucoup
Celle excellente femme, toujours malade, al'oir; aussi les aides de camp furent-ils asplus gra,·e que le maréchal ne l'arait pensé; riYait très retirée el parJissait rarement à saillis de lcllrcs et de demandes; je n'eus
il régnait en clfel une grande fcrmentalion table on au salon ; mais lorsqu'elle y venait, jamais au tant d'amis! Tout se passa dans
dans l'armé&lt;!. Les paroles doutj 'étais porteur loin de contraindre notre gaieté, elle se com- l'ordre le plus parfait, el !'Empereur parut
ayant calmé les esprits des généraux, presque plaisait à l'encourager. Elle a vail auprès satisfait.
Lous dévoués au maréchal, je retournai à la d'elle deux dames de compagnie fort extra1805. - Nous terminâmes au milieu des
lloussaye.
ordinaires. La première portail constamment fêtes l'année -1804, el commençâmes l'année
Je commençais à me remellre de la terrible des habits d'homme et était connue sous le J805, qui derail ètre fertile en si grands
fatigue que je venais d'éprouver, lorsque le nom de Sans-gêne. Elle était fille d'un des événements.
maréchal me dit un malin que les généraux chefs qui, en f 795, défendirent Lyon contre
Pour faire participer son armée à' l'allémulent chasser S... comme espion. Le ma- la Convention. EHc s'échappa aYCC son pè:-r: gresse générale, le maréchal Augereau jugea
réchal ajoute qu'il fdut absolument qu'il ils se déguisèrent Lous deux en soltlats, et co111'cnable de se rendre à Brest, malgré les
e~voie l'u n dtJ ses aides de camp, .il qu'il allèrent se réfugier dans les rangs du 9° ré- rigueurs de l'hiver, donnant des bals magnil'Jent me demander si je me sens en étal de giment de dragons, 011 ils prirent des sur- fiques el traitant successivement les officiers
recommencer celle course à fmnc éll'ier, qu'il noms de guerre et firent campagne. Mlle Sans- et même bon nombre de soldats. Dès les .
ne ~ •en donne pas l'ordre, s'en rapportant à gènc, qui joignait à la tournure et à la figure premiers jour5 du printemps, il revint à la
~01 pour décider si je le puis .... J'avoue que d'un homme un courage des plus mùles, Houssaye, en attendant le moment de la dess'il se fùt agi d'une récompense, même d'un reçut plusiem blessures, dont une à Casti- cente en Angleterre.
grade, j'aurais refusé la mission; mais il glione, 011 son régiment faisait partie de la
Celle expédition, qu'on traitait de cbiméétait question d'être utile il l'ami de mon division Augereau. Le général Uonapartc, riquC', fut cependant sur le point d'aboutir .
..., 2.11 ..-

�~ - 1f1STO'J{1.JI

--------------=---------------------------~

Une escadre anglaise de quinzc raisseaux
environ croisant sans cesse dans la Manche,
il devenait impossible de passer l'armée française en Angleterre sur des bateaux el péniches, qui eussent élé coulés par le moindre
choc de vaisseaux de haut bord ; mais l'Etnpereur pouvait disposer de soixante vaisseaux
de ligne, tant français qu'élrangers, dispersés
dans les porls de Brest, Lorient, Rochefort ,
le Ferrol et Cadix. Il s'agissait de les réunir
à l'improviste dans la Manche, d'y écraser
par des forces immenses la faible escadre
qu'y avaient les Anglais, et de se rendre ainsi
~aitres du passage, ne fùt-ce que pour trois
JOUI'S.

Pour obtenir ce résultat, !"Empereur prescrivit à l'amiral Villeneuve, commandant en
chef de toutes ces forces, de faire sortir
simultanément des ports de France et d'Espagne Lous les vaisseaux disponibles, cl de
se diriger, non sur Boulogne, mais sur la
Marlini,1ue, où il était certain qnc le, fl ollcs
anglaises le suivraient. Pendant qu'elles courraient aux .Anlillcs, Villcncuye devait quiller
ces îles ayant l'arril"ée des Anglais cl, rcrnnant par le nord de l'l~cosse, rentrer dans la
Manche par le haut de cc canal avec soixante
,·aisseaux, qui hallanl facilement les quinze
que les Anglais entretenaient devant Iloulogne,
eussent rendu Napoléon maitre du passage.
Les Anglais, en arrivant à la Martinique, cl
n'y trouvanl pas la flollc de Villencurn, eussent
tùtonné arnnt de commencer leurs mouvements, et perdu ainsi un Lemps précieux.
Une partie de cc beau projet fut exécutée.
Villenem·e sortit, non pas avec soixante, mais
arec trente el quelques navires. li gagna la
Martinique. Les .\nglais déroulés coururent
aux .\ntillcs, dont Villcncu1·c ,•enail de partir ;
mais l'amiral français, au lieu de revenir
par l'~cossc, se dirigea vers Cadix, afin d'y
prendre la llolle espagnole, comme si trente
naviœs ne suffisaient pas pour l"aiDere ou
éloigner les quinze vaisseaux des Anglai !. ..
Cc n'est pas encore tout.... ArriYé à Cadix,
Villeneuve perdit beaucoup de temps à faire
réparer ses navires; pendant ce temps, les
noues ennemies regagnèrent aussi l'Europe
et s'établirent en croisière dcl"ant Cadix;
cnlîn l'équinoxe vint rendre dinicilc la sortie
de cc port, oii Villeneuve se trouva bloqué.
Ainsi avorta l'habile combinaison de !'Empereur. Comprenant que les Anglais ne s'y laisseraient plus prendre, il renonça à ses projets d'imasion dans la Grandc-Ilrctagne, ou
les remit indéfiniment, pour reporter ses
regards vers le continent.
Mais avant de raconter les principaux él"énements de celle longue guerre el la part
que j'y pris, je dois vous faire connaître
un affreux malheur donl notre famille fut
frappée.
Mon frère Félix, entré à !'École militaire
de Fontainebleau, était un peu myope; aussi
avait-il hésité à prendre la carrière militaire;
néanmoins, une fois décidé, il trnvailla avec
une telle ardeur qu'il devint biemol sergentmajor, poste difficile à exercer dans une écolr.
Les élèves, fort espiègles, a,·aient pris rhaLi-

Lude d'enfouir sous les terres du remblai des
redoutes qu'ils construisaient, les outils qu'on
leur remeLtait pour leurs travaux. Le général
Bellavène, directeur de l'Lcole, homme très
sévère, ordonna que les outils fussent donnés
en compte aux sergents-majors, qui en del"iendraien t ainsi responsables.
Un jour qu'on était au travail, mon frère,
voyant un élève enterrer une pioche, lui fit
une observation à laquelle celui-ci répondit
fort grossièrement, ajoutant que dans quelques jours ils sortiraient de !'École, el qu'alors,
devenu l'égal de son ancien sergent-major, il
lui demanderait raison de sa réprimande. Mon
frère, indigné, dédara qu'il n'était pas nécessaire d'attendre si longtemps, cl, faute d'épées,
ils prirent des compas fixés au bout de bàlons. Jacqncminot, depuis lieutenant général,
fut le témoin de Félix. La mauvaise vue de
celui-ci lui donnait un désa,•antagc marqué;
il blessa cependant son ad,·crsaire, mais il
reçut un coup qui lui traversa le bras droit.
Ses camarades le pansèren Len secret. Malhcurcuscmcnt, les sous-officiers sont tenus de
porter l'arme dans la main droite, et la fatalité rnulul que l'Empcrcur, étant venu à Fontainebleau, fit manœmrer pendant plusieurs
heures sous un soleil brûlant. Mon malheureux frère, obligé de courü- sans cesse, en
ayant le bras droit constamment tendu sous
le poids d'un lourd fusil, fut accablé par la
chaleur, et sa blessure se rou1Tit!. .. Il aurait
dù se rclirer en prétextant quelque indisposition ; mais il était dorant !'Empereur, q11i
devait, à la fin de la séance, d:stribucr les
brcl"cts de sou -lieutenants, si ardemment
désirés !... 1"élix fil donc des efforts surhumains pour résister it la douleur ; mais enfin
ses forces s'épuisèrent, il tomba , on l'emporta mourant! ...
Le général Bellal"ène écrivit duremcnl à
ma mère : &lt;( Si vous rnulez voir votre fils,
accourez promptement, car il n'a plus que
quelques heures à ri He !. .. »· Ma mère en
l'ut plongée dans un désrspoir si affreux
qu'elle ne put aller à Fontainebleau, oü je
me rendis en poste sur-le-champ. A mon
arriréc, j'appris que mon frère n'existait
plus!. .. Le maréchal Augereau fut parfait
pour nous dans cette circonstance douloureuse, et !'Empereur envoya le maréchal du
palais Duroc faire un compliment de condoléance à ma mère.
Mais bientôt, un nouveau chagrin vint
assiéger son cœur ; j'allais èlrc forcé de m'éloigner d'cllr , car la guerre rnnail d'éclater
sur le continent ; rnici à quel sujet.
Au moment oü !'Empereur avait le plus
besoin d'ètre en paix arnc les puissances continentales, afin de pouvoir exécuter son projet
de descente en ~ngleterre, il réu.nit par un
simple décret l'Etat de Gènes à la France.
Cela servit merveilleusement les Anglais, qui
prolitèren l de cette décision pour elTraycr Lous
les peuples du continenl , auxquels ils représentèrent Napoléon comme aspirant à envahir
l'Europe entière. La Hussie et l'Autriche
nous déclarèrent la guerre, cl la Prusse, plus
circonspecte, s'y prépara sans se prononcer

Mi.M01~ES DU G'ÉN'É~.111. B.Jl~ON D'E .iJf.Jl~BOT - - ~

encore. L'l~mpereur avait prévu sans doute
ces hostilités, et le désir de les voir éclater
l'avait peut-ètre porté à s'emparer de l'État
de Gènes, car désespérant de voir Yilleneuvc
se rendre maitre pour quelques jours de la
Manche, par la réunion de toutes les flottes
de France et d'Espagne, il voulait qu'une
guerre continentale le déli1Tàt du ridicule
que son projet de descente, annoncé depuis
trois ans et jamais exécuté, aurait fini par
jeter sur ses armes, en montrant son impuissance ris-à-ris de l'Angleterre. La nournllc
coalition le Lira donc fort à propos d'une position fàcheusc.
Un séjour de trois ans dans les camps aYail
produit un excellent effet sur nos troupes :
jamais la France n'avait eu une armée aussi
instruite, aussi bien composée, au si aYide de
combals cl de gloire, et jamais général ne
réunit autant de puissance, autant de force
matérielles et morales, cl ne fut aus i habile
à les utiliser. Napoléon accepta donc la guerre
al"ec joie, tant il avait la certitude de rnincrc
ses ennemis et de faire servir leurs défauts 11
son affermissement sur le trône, car il connaissait l'cnthous.iasmc que la gloire a de tout
Lemps produit sur l'esprit chevaleresque des
Français.
CHAPITRE XX III
L'armée se dirige vers le Rhin. - Débul des hoslit ilés. - )1 ission auprès de Masséna. - Trafalgar.
- Jellachieh met bas les armes à Bregenz. - lluse
du colonel des housards de Illankenstein. - Son
1·ègimcnt nous échappe.

La grande armée que l'Empcm1r allait
mcllrc en mo111'emcnt contre l'Autriche tournait alors en q uclq uc sorte le dos à cet empire ainsi qu'à l'Europe, puisque les deux
çamps français, répartis sur les rivages de la
mer du ~ord , de la Manche el de !'Océan, faisaiènl face à l'Angleterre. En effet, la droite
du 1er corps, commandée par Bernadotte,
occupait le llanovrc; le 2•, aux ordres de
Marmont, se trouvait en Hollande; le 5•, sous
Davout, était à Bruges; les 4•, 5• el 6•, que
commandaient Soult, Lannes cl Ney, campaient
à Boulogne ou dnns les environs, enfin le 7c,
aux ordres d'Augcrcau , se trouvait il Urest tl
fonnai t l'extrême gauche.
Pour rompre ce long cordon de troupes el
en former une masse considérable destinée
à marcher sur l'Autriche, il fallait opérer un
immense changement de front en arrière.
Chaciue corps d'armée exécuta donc un demilour pour faire face à l'Allemagne, sur laquelle il se dirigea par le chemin le moins
long. L'aile droite devint ainsi la gauche, el
la gauche la droite.
On conçoit que pour se porler du llanoHc
ou de la Hollande sur le Danube, le 'I er et le
2• corps avaient beaucoup moins de trajet à
parcourir que ceux qui venaient de Iloulogne,
el que ceux-ci se troul'aient moins éloignés
que le corps d'Augercau, qui pour se rendre
de Brest aux frontières de Suisse, dans le
Haut-Rhin , devait traverser la France clans
toute sa largeur ; le trajet était de trois cents

Cliché \ïzzavona.
L'ENLÈVDlENT DU DLC o'E:-.GlllEN. -

Tableau de A .

LALA UZE.

Le 15 mars 1804, par ordi·e perso1111el de B011aparte, Lo11is-A11toi11e-He11ri de Bo11rbo11, dttc d'E11ghie11, est enlevé du château d'Ette11heim, sur te lerhtoire du grand-duché
de Bade. Il arrive te 2o mars au soir à Vincen11es, est juge attssitôt par ,me commission militaire, et f1'silli!, à 4 hertres du malin, dans les f ossés dit fort

�1f1ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
lieues. Les troupes furent deux mois en
roule. Elles voyageaient sur plusieurs colonnes.
Le maréchal Augereau, parli le dernier de
Brest, les deYança, et s'arrèlanl d'abord à
nennes, puis successiremenl à Alençon, Melun, Troyes cl Langres, il impccta les divers
régiments dont sa présence ranimait encore
l'ardeur. Le temps était upcrbe. Je passai
ces deux mois, courant sans cesse en calèche
de 11osle, pour aller d'une colonne à l'autre
transmettre aux généraux les ordre du
maréchal. Je pus m'arrêter deux fois à
Paris pour Yo:r ma mère. Nos équ ipages
al':1ienl pri les deranls; j'arnis un a~~ez
médiocre domcslique, mais !rois cxcl'llents
chrrnux.
[lcndanl que la grande armée se dirigeait
,·ers le Rhin el le Danube, les troupes françaises canlonnées dans la haulc Italie, sous le
romman&lt;lcmrnl de Masséna, se réunissaient
dans le ~lilanais, afin d'at1ar1ucr les .\u1rid1iens dan~ le pa) s ,·énilien.
Pour lransmellrc des ordrrs à )la~séna,
J"Empereur élail oLligé de foire pas er ses
aides de camp par la Suisse, restée neutre.
Or, il al'l'iva que pendant le séjour du maréchal .\u g-creau à Langres, un offit'ier d'ordonnance, porteur des dépêches dr ~apoléon, fut
renrersédc sa Yoilure el se cas a la cla,iculr.
Il se fil transporter chrz le maréchal .\ugereau, auquel il déclara qu'il élail dans l'impossibilité de remplir sa mission. Le maréchal, scnlanl combien il impo1'Lail que les
dépèches de l'Empcrcur arrira sent promptement en Italie, me chargea de les y porter,
en passant par Huningue, ot1 je dcYais lransmcllrc srs ordre pour l'établi~scmenl d"trn
pont ur le nhin. Celle mission me fit grand
plaisir, car j'allais ainsi faire un beau royage,
al'CC la ccrlilude de rrjoindrc le 7c corps a,·anl
qu'il fùl aux pri~es arec les Au trichiens. Je
gagnai rapidement Huningue cl B:üe, je me
rendis de là à Berne, à Happerschwyl, ot1 je
lais ai ma Yoiturc; puis je trarcrsai à chcral,
cl non sans danger. ](, monl Splügen , alors
prt'~q11c impral:cablt'. .l'rnlrai en Italie par

Chiawnna el joignis le maréchal Masséna auprès de Yéronc.
Mai~ je ne fi~ que toucher bal'l'e, car Masséna étail aussi impatient de me voir rcparlir
aYec sa réponse à !'Empereur, que je l'étais
moi-même de rejoindre le maréchal Augereau,
afin d'assister aux combats que son corps
d'armée allait liHer. Cependant, ma course
ne fut pas aussi 1·apidc, au rrlour. rtu'ellc
l'avait été en alla11l, parce qu'une neige fort
épaisse, tombée depuis peu, couvrait non seulement les montagnes, mais aussi les vallées
de la Suisse : il gelait très forl, les chcYaux
lomhaienl à c-haquc pas, cl cc ne ful qu'en
donnanl 600 francs que je trou,ai deux guide
1;ui roulnsscnl lra1wser le Splügeu a\'Cc moi.
Nous mimes plus de douze heures à faire cc
trajet, en marchant à p:ed dan la neige jusqu'aux genoux! Les guides furent même sur
le point de renoncer à aller en al'anl, assurant
qu'il J al'ail danger imminenl. )lai j"étais
jeune, hardi, el comprenant l'importance des
dépèchcs que !'Empereur allendait.
Je déclarai clone it mes deux guides que,
s'ils reculaient, je continuerai ma roule sans
eux. Chaque profession a son poinl d'honneur;
celui des guides consiste principalement à ne
jamais abandonner le royagcur qui s'esl confié
à eux. Les miens marchèrent donc, cl après
des effort vraiment extraordinaires, nous
arriràmcs à la grande auberge située au bas
du Splügen, au moment ot1 la nuit commenp il. Nous eus-ions infaill:blcmcnl péri i rllc
nou eùl surpris dans la montagne, car le sentier, à peine tracé, élail bordé de précipices
que la neige nous eÎll r mpèchés dcdistingur r.
J'étais harassé !... mais aprt•s 111 'èlre reposé,
cl a,·oir repri mes forces, je reparlis au point
du jour et gagnai Rappcrst h11)I, où jr rrlrourni une rnilmc cl des roules carro. aLb.
Le plus pénible du Yoyagc élail fait; aussi,
malgré la lll'ige cl un froid lrt• rif. je parvins
à fl:\le, cl puis à Huningue, Ot1 le 7° corps se
lroura réuni le 19 oclohre. Dl•s Ir lcnclemain,
il commença il passer 11• Hlrin sur un ponl &lt;le

bateaux jeté à cel clfel: car, bien qu'à une
petite demi-lieue de là il y rùt un ponl dr
pierre clans la ville de Dàlc, l'Emprreur aYail
ordonné au maréchal Augereau de respecter
la neutralité de la Suisse, neutralité que neul
ans plus lard les Suissrs riolfrcnl eux-mêmes,
en liYranl, ün 18H, rc pont aux ennemis de
la France.
Mc roilà donc faisanl la gurrre dercchel.
Nous étions en 180:î, année qui Yil s'ouYrir
pour moi une longue série de combats, dont
la durée fut de dix ans consécutifs, puisqu'elle
ne se termina que dix ans après, à Waterloo.
Quelques nombreuses qu'aicnl élé le guerres
dl' l'Empire, presque tous les militaires français ont joui d'une ou de plus;c11r3 anr.écs de
repos, soil parce qu'ils lcnaicnl garnison en
France, oil parce qu ïls se lrournienl en
Italie ou en Allemagne, lorsque nous n'arions
la ~uerre qu'en Espagne; mais, ainsi qucl'ous
all('Z le \·oir, il n'en fnl pas dr même pour
moi , qui, con tammenl enrnyé du nord au
midi cl du midi au nord, partout 011 l'on sr
ballait, ne pa sai pas une seule de cc dix
années san aller au feu, el !-.'los arro~er de
mon sang quelque contrée de l'Europe.
Je n'ai pas de raison de faire ici le r&lt;-ril
dL:laillé de la campagne de J80,3, donl j(' mr
hornerai 11 rappeler le faits principaux.
Les Russ9s, qui marchaient au secours de
l'.\utriche, élaienl encore fort loin, lorsqur le
feld-maréchal ~lack, à la tète de qualrl'-lingt
mille hommes, s'étant imprudemment arancé
en Barière, y l'ul battu par ~apolfon, clonl les
sa,·anles manœurre le contrai~nirenl :1 e
réfugier dans la place d'ulm, cl à mcllr&lt;' bas
!(,s armes arec la plus grande partie dr son
armér, dont det;x corps seulement écbappi·rrnl
au désastre. L'un, sou les ordres du prin('C
fl'l'dinan&lt;l , parrinl à gagner la Bohème: l'autre, commandé par le Yicux feld-maréC'hal
,lcllacbich, se jeta clans le Yorarlherg, ,·rrs l(•
la r clcConslance, 011 il s'appuyail à la neulralilé
suisse cl gardail les défilés de la forèl ;\oirc.
C'est à cc dernièrrs troupes que !c m:ll'l1chal
Augereau allail ètrc opposé.

(A sui11re. )

Le duc de Bourgogne
Après la mort du marquis de La Haie, Lué
à Minden, )1. le duc de Bourgogne, fils ainé
du Dauphin, àgé alors de douze ans cl se
mourant d'un mal inconnu, monlra beaucoup
de chagrin de celle mort. )1. de La llaic avait
été son gentilhomme &lt;le la manche cl celui
qu'il aimait le plus.
Celle place de 9e1itilhomme de la manclie
auprès du fils ainé de l'héritier présomptif'

n'était donnét' qu ·à des jeunes gens de la cour
disLingués par leur naissance el par leur
bonne répulation. Elle ful su pprimée après la
morl du duc de Ilourgogne; du moins on en
changea le titre; les menins de monseigneur
le Uauphin, depuis Louis X\' l, étaient la
mème chose.
M. le duc de Courgognc ajoula : C'est lui

qui est cause de mon mal, nuLis je lui avais
promis de n'en point pal'ler. Cc jeune prince,
questionné, raconta que, étant seul un jour
arec M. de La Haie, cc dernier arail \'Oulu le
placer sur un grand chernl de carton, cl
l'al'ail laissé tomber très lonrdemen t ; et
comme mon oncle ne vil aucun danger à une

GÉNÉRAL DE

~1ARBOT.

chute sans blessure, sans fracture, el dans
laquelle la tète n'avait point porté, il aYail
supplié le prince de n'en point parler. C'était
depuis cc temps que le prince souffrait el
dépérissail sans que les médecins connussent
la cause de son mal. li avait un abcès dans le
corps. Cc jeune princ&lt;: mourut. Il annonçait
un grand caractère, beaucoup d'esprit &lt;'l de
sensibilité. S'il eùl Yécu, Je malheureux
Louis XYI n'aurait poinl été roi, cc qui seul
cùl donné naturellement une autre direction
aux él'énemcnls.
Ainsi un joujou d'enfant, un eheral de carton, changea le destin de la France cl rC'lui
de l'Europe entière !...
MADAME DE

Ci EN u s.

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
♦

Une Pompadour impériale
Par Frédéric LOLIÉE.

La Comtesse de Castiglione.

n'avait, non plus que d'autres, le pririlège
cl 'égayer la vue, quand les arbres sont
+
dépouillés de l_eur parure el que la neige
couvre
les chemms. On arrirnil directement à
II
la porte du vestibule. Un domestique vêtu de
n Vous ai-je rappelé, m'écrivail celui qui a no!r ?uvrail _e~, al'ce quelque mystère, introle mieux connu dans tous ses détails la vie de dmsa1l les 11s1teurs au premier étarrc, où se
Mme de Castiglione, qu'un agent de police de tenait, de préférence, la comtesse ~cule ou
service près de l'empereur était ,·cnu trouwr ayanl son enfant qui jouait auprès d'elle, un
quelqu'un que je saii; pour assassiner le enfant de cinq années, son fils, doux cl beau
grand chef, cl que cet individu était en rap- comme une fille, arec des chereux hlonds
port avec la comtesse? Vous ai-je renl'oyé bouclés autour du front, ses bras cl ses épaules
l'écho lointain de ces paroles dans une conrer- nus, de grands yeux limpides el étonnés.
sation à deux :
Mme de Casliglione apparaissait froide
&lt;&lt; - Si je l'amis fait assassiner, qu'au- silencieuse, el n'échangeait que le néccssair~
riez-vous dil '!
des paroles. a porte était fermée à presque
c1 - f\icn... :'\on, je ne m'étonne de rien. Lous ses compatriotes de Turin. Elle ne l'oufüis cc n'cûl pas été par vengeance d'amour, \'rail qu'à de rares élran3ers, à des Français.
ni par intérèt. C'était donc une raison poli- La première impression éprouvée en sa prétique ... Laquelle?
sence ne pournil èlre r1ue d'admiration, mais
cc Oui, d'où venait la rupture entre Elle et
Lui'/ Déccplion? Fatigue? Ou quoi?
« li rrslc beaucoup à approfondir dans les
ténèbres de celle grande e.xislcnce si agitée.
Et, d'ailleurs, sait-on jamais la vérité de cc
que dit une femme, et une femme politique
surtout?
« Général EsrAXcm:1.
,, 20 mars 1904. 1&gt;
L~ comtesse de Casliglione avait pris le
parti momentané da se relirer à Turin, pour
s~ consacrer, disait-elle, à la première éducalton de son fils , auquel elle donnait, ~ans
bc_aucoup de tendresse apparenlc, mais a1·cc
som, des leçons d'anglais, de français, d'allemand, lan;;-ucs qu'elle parlait a,·ec autant de
facilité que l'idiome maternel.
Elle arail établi sa résidence, une villa
isolée, au-dessus de la ville, ayant drl'anl
elle et sous ses pieds un magnifique panorama, avec la longue chaine des Alpes à
l'horizon.
·
C'est là qu'en l'hirer de ·1860 était venu
s'~nnoncer chez elle, sur la présentation du
prmce_ de la 'l:our-d'.\urcrgne, un diplomate
français, llenr1 d'Idcrillc, qui a laissé un très
attachant récit de sa l'isile à la belle recluse.
_li ,fallai~ gravir !a cote assez r-oide, qui menait_ a la l'11la Gloria. Une grille de bois indiquait en arrivant l'entrée de celle demeure
mo_dest~ el u~1 pe_u triste. On y accédait par les
all_ees d un Jardm, d'aspect riant en la belle
saison, quand la nalure est en fè:e, mais qui

Cllcbt Braun.
(A\'OUR,

une admiration dénuée de chaleur et sans
élan. Son air de Yisagc était plus imposant
qu'aimable. On y voyait celle expression hautaine, que prennent souyenl les femmes

auxqucl.:es on a trop chanté l'hymne d'adoration plastique.
Le jeune diplomate al'ail sati ·fait son
regard à considérer la pureté, l'harmonie
parfaite de formes d'une créJlurc surprenante. Puis il était redescendu, le cœur Iranquille el le cerreau calme, dans la plaine,
arec son ami el collègue le bJron de Cbollcl,
qui l'avait accompagné. Une se.::ondc visilc,
puis une troisième se succédèrent. Son senlimenl ne s'était guère modifié. Il se rappelait
alors les jugements peu favorables qu'il al'ail
entendu porter, bien des fois, autour de lui,
sur celle femme singulière.
cc Elle est trop belle, disaicnl les mondaines, cl, fort heureusement, elle n'est que
belle. 1&gt; Elle e l profondément é••oïste. avaient
ajouté quelques-uns de ceux qui l'entouraient·
au milieu de ses plus éclalants triomphe~
parisiens, clic est capricieuse, incapable
d'éprouver une affection, et, al'CC ses miraculeux avantages, incapable aussi d'inspirer
un amour l'rai, une passion sérieuse. li s'en
fallait de peu qu'on ne lui dt!niàt toute rnlrur
d'esprit. IYiderille avait cnlendu ces généreuses appréciations. li étail retourné cin11 à
six fois à la rilla Gloria, sans arnir pu e
fonder une opinion personnelle el certaine.
11 arnit peine à croire, cepcndanl, r1uc sous
l'enreloppc de la dée c ne brillàt aucunement l'étincelle dirinc. L'exil rnlontaire
auquel paraissait s'èlrc condamnée celle clonl
l'app:irition à Paris cl à Londres arail eu
l'importance d'un événement, sa Yie retirée,
son élqigncmcnt systématique, les habitudes
mystérieuses dont elle commençait à pratir1ucr l'expérience intermitte11le, bien longtl'mps avanl. l'heure où elle s'y plonrrerail à
jamais, l'indiflërcnce absolue de ccll~ jeune
tète à l'é3ard des circonstances du dehors susceptibles de rompre et d'animer la monotonie
de ses jours : tout cela excitait étran,,.cmcnt sa
curiosité. Sans doute, elle &lt;lerait ~ecéler en
elle des ressources d'àme l'l d'intelliaence
ignorées du commun. Et, pour s'en eonrn~cre
il continua de monter la colline.
'
Il commençait à perdre l'espoir de pénélrcr
l'énigme, lorsque, après arnir arrèté le dessein de n'y plus songer, il se lrouva, certain
jour, sur le chemin de la Gloria. Le hasard
voulut qu'il se ,·il seul avec elle, sans témoin,
el cc fut une rérélation. Les lèl'rcs do Mme de
Castiglione s'étaient décidées à énoncer d'autres paroles que des mots de politesse el des

�_

1f1STO'J{1.Jl

formulrs de banalité. La conYersation prit 11n tont le mérite de celle créature séduisante,
lour intéressant. Ors pensérs originales jail- allaient presque jusqu'11 d:rc qn"clle était, au
lirent, déromranl une nalurP élevée, qu'il ne moral, insipide et insignifiante. En réalité, les
soupçonnait point, une largeur d'esprit, qu'il délicatesses de l'art lui étaient sensibles. Elle
justifia d'tme singulière perspicacité en matière
arait à peine, jusque-là, pressentie.
Qui donc la lui avait figurée à la fois si de politique; et si elle avait eu plus de resriche et si dénuée, en un mot si incomplète? sources à sa portée, plus de moyens à faire agir,
Il n'arail eu qu'à l'écouler pour reconnaître elle n'aurait pas laissé de doute sur les incliqu'elle avait sur beaucoup de femmes une nations de son caractère fort ambitieux.
Ce qui paraissait clair, indubitable, c'est la
supériorité de raison el de caractère, ne le
cédant en rien à la supériorité que chacune situation exceptionnelle dont elle s'était
était obligée de lui céder au physique. Cette emparée.
On n'avait pas oublié, dans cc monde d'inmélancolie qu'elle ressentait, ce dédain dont
trigue
el de coquetterie toujours sous les
elle ne se défcndai t pas assez à l'égard du
reste de l'humanité, lui venait de la déception armes, l'impression fulgurante qu'elle avait
produite, à son apparition. Quand elle y fit sa
trop prompte de ses songes ambitieux :
rentrée, ce fut avec un air de conquête aussi
&lt;! A peine ai-je traversé la vie, disait-elle,
sûr
de soi que par le passé.
el mon rote est déjà fini. »
Elle réreilla les critiques, au camp féminin.
Il s'en retourna, pensif et ré0échissant à
tout cc qu'il avait entendu. Le charme s'était On discutait à force les signes de son goùt,
produit. Les entrm•ues suivirent, plus prolon- qui n'était pas, en elfel, d'une distinction
gées. Elle se rendait confiante. Elle devenait irréprochable, et les audaces de sa coquellcrie,
expansive, presque; et il demeurait sous qui souffrait un alliage moins avantageux. de
l'impression d'une causerie pleine de nou- négligence méridionale el de singularité indiveauté. D'Idcvillc apprit bientôt une partie de viduelle. De ces coups d'épingle elle ne s'emsa vie; cl il s'aperçut qu'elle était sincèrement barrassait guère, mais en appelait du jugeheureuse d'avoir proche d'elle un confident ment des femmes au témoignage llatleur des
capable de la comprendre. Elle cl lui firent hommes. Sa personnelle op:nion n"élail~cllc
ensemble des promenades en barque; elle pàs fixée, du reste, et ·de façon à n'en i'cceroir
égrenait ses sournnirs au fil de l'eau et se aucune atteinte?
J'en trouve encore des rnarc1ues sur un
confiai l ·a vcc naï velé. Il ne put se défendre de
fixer sur le pap:cr la suite de ses impressions lirrc annoté de sa main et tout 0ll\'crl sous
el d'en donne1· lecture 11 celle qui les lui avait mes yeux. Je le vois clairement à ces rectifiinspirées. Alors, avec une ·sorte de can~cur cations cra)'Onnécs par elle, à ces répliques
orgueilleuse, elle avait ajou té ces lignes so1ùignécs comme de brèves réponses aux
appréciations dont elle était l'objet.
étranges à sa narration :
c1 Il y avait sur cc beau visage, prononce
« li Pad1·c etcrno non sapcva cosa si facern
quel giorno chc l'ha mcssa al mondo; ha l'auteur du livre, lectrice et compagne de
impasta ta lanto c tanlo, c quando l'ba avuto l'impératrice, une expression de hauleur, de
fatta, ha perso la tesla vcdcndo la sua mara- dureté... &gt;&gt;
Aussitôt d'effacer ces qualifications désoblivigliosaopera; e l'::. lasciata li, in un cinlo, senza
mclterla a posto . In lanlo, l'hanno chiamalo geantes et de mettre en leur place les mots :
da un altrà parte, e quando e lornâlo l'a fierté, douceur.
Et quand Mme Carelle ajoute: « Le charme
trovato fuori di posto. l&gt;
n'exisla-it
pas... » Erre111'! assure-t-clle,
« Le Père éternel ne savait quelle chose il
créait, le jour Oll il l'a mise au monde; il la sans plus de commentaires.
De vrai, les dames d'honneur et les habipétrit tant cl tant que, lorsqu'il l'eut laite, il
pcrdi( la tète en voyant son merveilleux tuées du palais partageaient les réserves de
ouvrage; il la laissa dans un coin, sans la met- leur someraine à l'endroit "de la comtesse et
tre à sa place. Puis, sur ces entrefaites, il fut lui en donnaient avis par des abstentions ou
appelé ailleurs, et lorsqu'il revint il ne la des froideurs, ou des omissions d'égards,
dont clic n'était pas la dernière à s'apercetrouva plus. l)
voir. Sur la première page annotée de son
Ceux qui n'étaient pas dans le secret des exemplaire des Souvenirs de la Cour, j'en
risées de Mme de Castiglione et qui ne sa raient saisis une indication furtive :
c1 Les demoiselles d'honneur, chargées de
rien du commerce de lettres qu'elle entretenait arec les diplomates étrangers, en met- faire le thé, écrit-elle en marge, ne m'en ont
tant à profil sa connaissance remarquable des pas offert, mais je me le fis servir par la prinprincipales langues de l'Europe, ceux qui cesse de la )loskowa. »
Si les dames de l'entourage impérial ne la
n'avaient aucun soupçon de son vrai rùle et
des desseins sur lesquels elle gardait une dis- comblaient pas d'effusions cordiales, elle
crétion absolue, ne jugeaient d'elle et de son n'était pas à leur égard plus prodigue de
esprit que sur les apparences. On n'avait compliments. D'occasion, pourtant, elle saqu'une appréciation superficielle de son i11tel- vait voir les agréments des autres femmes cl
ligence et de ses facultés. Sa conversation leur rendait justice avec d'autant moins d'héétait vil'e, légère, indulgente aux.Jiberlés de la sitation qu'elle n'aurait fait à aucune d'elles
galanterie; on s'y plaisait sans y chercher l'honneur de la considérer comme une rivale.
autre chose que ce plaisir. De certaines gens, Les louanges ne coùlaienl pas à sa supériorité.
qui restreignaient à ses perfections physiques Elle notait d'une approbation satisfaite, en

connaisseuse, IP détail r nl rcrn cl'nn hr~n
n'gard, d'une bourbe séduisantr, d'une joliP
rondeur d'épaule, d'une taille souple, d'une
ondoyante démarche. Elle avait la vision
prompte d'un trait gracieux du visage on
d'une valeur plastique et d'abord en consignait le souvenir dans un coin de sa mémoire,
ou parmi ses papiers, comme d'un point
acquis.
Ainsi, spectatrice de _l"accidenl de chasse
qui désarçonna dans les fourrés de Compiègne la fille du général Bertrand, Mme Hortense Tha~·er , el, plus tard, en retrouvant le
récit dans un chapitre des Souvenfrs de la
comtesse Stéphanie, elle a le bon cœur
d'ajouter au bord de la page une note significative en son laconisme : « Bras cassé...
belle jambe. )) N'est-il pas admirable, le derI)ier détail ainsi relevé comme chose de prix
par c1 la divinité )&gt; dont, tant de fois, des
artistes pleins de zèle comme elle était pleine
de complaisance, motùèrenl les bras, les
mains, la jambe!
De façon générale, clic ne se gènait pas de
dire qu'elle estimait faiblement la société, la
conversation, le caracti.·rc des femmes . Elle
ne les aimait, je crois, que dans son propre
-miroir. En la compagnie choisie des homnws
elle se senl:iit mille fois m:eux it · cause1·
•séricosemcnt 0 11 frivolement. D"amour elle
s'enlrctenait sans prudrric, ne Mtcstait pas
les 'pro·pos lestes, cl volontiers en louchai t le
sujet, aux instants de llirt ou, par occasion,
dans certaines lettres. Elle passait pour ètre
froide, comme le sont, d'ordinaire, les beautés
parfaites destinées à ra,·ir les l'eux. plutôt qn 'i1
partager les émotions des em. 1&lt;:llr n'estimai!
point, au reste, qu'il convint d'y attacher
tant d'importance. Sans doute, elle faisait sa
p:irt à ce mariage des efnu ws, à ce momenta1_1é de. l'électrisation amoureuse, qui n'est
pas une des pires choses de la vie. Encore
n'était-cc que passagère surprise, disait-elle.
A l'un de ses correspondants, dont les sournnirs insi,slaient sur !'autrefois, die ripostait,
dans une lettre si virn d'exprrssion qur je rn·
puis la citer tout entière :
• &lt;! Eh bien! il y a eu ceci, il y a eu cela
entre vous el moi .... Ce sont choses anciennes,
qui furent parce qu'elles araient leur raison
ô'ètre. Rencontre, accident. A quoi bon,
ensuite, remuer des cendres où le feu m·
couve plus? l&gt;
Les grands sentiments ne faisaient que
glisser _en son âme, hormis les ambitions, des
âmbitions à l'ide, qui la hantaient. S'entremettre d'alîaircs, correspondre sur la politique, au loin, donner un sens aux oracles dr l:i
diplomatie, entretenir, ne fùt-ce qu'en imagination, des projets extraordinaires, jouer un
rôle, même secret el mystérieux, dans la partie
internationale: combien plaisait davantage à sa
nature remuante une telle occupation d'esprit !
Elle s'y efforçait, se multipliait en visites,
échangeait des rapports, distribuait des nouvelles à la finance et continuait à brasser de
larges desseins.
Jusque dans r1uelle mesure Mme de Casti-

"---------------------

UNE Po.MP.llDOUR. 1.MP'ÉR,1.llLE ~

glio~e put-elle inllucncer Napoléon III, en qu'il ~ordait sa moustache d'un mouvement tin. Comme la voilure quiltait !"hôtel de la
mallère de politique étrangère? On ne saurait de doigts plus nerveux qu"à l'ordinaire. Au comtesse, il se vit assaillir par trois hommes
en fournir que des explications sommairPs et premier enlr'acte, il disparut, délaissant l'im- en armes. Le cocher enleva \'igoureusement
relalires. On est plus sûrement informé de pératrice aux yeux de la salle entière. Chacun ks chevaux, qui bondirent, rem•ersèrcnt un
l'empire qu'elle exerça sur son cœur et sur savait, le lend~main, qu'il avait été prendre des assaillants, rl purent cntrai'ner l'em•
ses ~en~. qui se dispersaient assez volontiers. des nom·ellcs d1rcctrs de la manière dont se pereur sans accident jusqu'aux. Tuileries.
Sur la fin de sa vie, elle protestait, par 1111 comportait la santé de la belle Florentine.
C_etle liaison, de quelque mystère que Nasc;upule d'âge bien légitime, qnc l'impéraL'empereur lui rendit d'autres visites à poleon feignit de l'entourer, n'était pas i"notrice, en se montrant jalouse d'elle, n'en avait Paris, des \'isites du soir en son logis retiré rée de la galcr:'e des courtisans. l)ifiëre~tes
point de juste motif. Sa très lidèlc "'0uver- de la rue de la Pompe, qui, arec sa double personnes, biPn placées pour l'Oir, foirrnaienl
nantc Luisa Corsi conta d'autn•s dé~ails à i~suc, son cs?1licr ~érobé, ses airs de mys- de n'ounir point les yeux et réroquaicnt la
l'oreille d'un journaliste connu, qui s'em- tere,. semblait amcnagé tout exprès pour chose en do:1le, par exemple, la comtesse
pressa de les répét&lt;?r en public. El du jour, favoriser les tendres entrevues.
Potocka, qui trè3 fort admirait le grmd cmou plutôt de la nuit, qui signala sa chute
Dnuccm?nt 0:l frappait ou son:iait. Un gui- pcreu r cl fort peu Napoléon Ill :

Cliché Giraudon.

lJ:-,E FÊTE AUX TVJLERIES. -

ou, son lrio:npbc, ~[me de Castiulionc
clic0
meme en mar4uait la date, sur le brouillon
de son testament, que nous a1·ons en main rt
Oll nous ,·oyons, de 1105 veux, écrite et soulignée d'une manière très· app.arente, la lirrne
0
OJ elle exigeait, ponr sa derniêre loilellc : La
chemise de nuit de Compiègne, batiste el
tlenlelle, 18;,, 7.
Les phasrs préliminaires de l'arcnture
~·étaient trabirs par des signes assez ostensibles.
Elle se tromait, depuis plus de del)x
se~aine~,. au chàteau de Compiègne. Un soir
qu on ara1t inscrit, au pro~rammc du théàtrc,
une représentation drs artistes de la ComédicFra11çaise, elle s'était fait excuser se disant
souffrante. On remarqua que da~s sa lo(l'e
l' empereur semblait distrait, ' préoccupé, 0 et'
1. -

HISTORIA. -

Fasc. 6.

Aq11arelle d'HE'1Rl RIR0'1. (Palais du Sénat.)

chet pratiqué dans b porte d'entrée ùurrait
arec précautio:i ... Qui ,·cnait là?.... Le cher
~cigncur. Un rais de lumière indiquait b
direction du boudoir. La causerie durait une
heure ou deux. Et le cérémonial de retour se
pratiquait à l'instar du cérémonial d"arrirée
Le chef de l'État ne se répandait pas en con:
lidenccs (quoiqu'il ne fût pas très discret en
matière de galanterie) sur le but de ces sorties extra-officielles. Bien q u'ÎI fù t to,ujou rs
accompagné, à distance, d'un agent secret,
chargé de reillcr sur sa personne, il s'exposa
ù de dangereuses péripéties et faillit, pour la
deuxième fois, èlre assassiné à la suite d'un
1:endcz-rons_ chez ~lmc de Castiglione. Il s'y
eta1l reudu 111cogmlo, dans son petit coupé,
sans domestique, conduit par son cocher de
confütncc, cl en sortait à trois heures du ma-

« Les médisants, écriva:1-clle .i la comtesse Sophi~ _Wodzicka, prétrndent que
Mme d_e Castiglione a eu besoin des eaux de
Plo1~ b1ères 1 ; moi, j'en doute, car il me
sem.,lc que le séducteur n'est p:is séduisant. )J
~ans do~tc~ mai~_ la couronne est un joyau
qui _cmbelht smguherement celui qui le porte.
Q~o1 qu'elle en_ dit, l'opinion générale était
faite sur ce pomt. A un bal costumé, chez la
d~chess~. de 13,a.ss~no, passaient des masques
tr_cs varies : _c cta1ent, p:irmi le~ hommes, des
G1llcs, des pierrots, des seigneurs d'antan et
des pho_L~graphcs du jour, ayan t eu, ceux-ci,
la fanta1s1c de porter aux épaules des images
de beaucoup de dames rasscmLlécs là. L'emp~reur' en domino, s'était attardé pour considcrer ces photographies. Il en arracha deux
l. Où se rendait l"Empcrcur.

'

�msTOR}.ll

----------------_.;..------------::,-------'----..

en disant de l'une, à l'effigie de la belle Italienne, avec une pointe d'humeur : &lt;&lt; Que
vient-elle fair&lt;' ici? » Et quelqu'un aurait
répondu : « Sire, puisque vous possédez
l'original, pourquoi voulez-vous la copie? l&gt;
tI,orsqu'elle s'installa rue de Castiglione, il
v fut aussi, de loin en loin. Dans cet entresol,
qu'occupent aujourd'hui les ateliers d"un couturier, on nous montrait le mécanisme de la
porle, montée sur pivot, cl qui, tournant sur
elle-même, dérobait la vue du personnage
entrant ou sortant. On a rapporté par erreur
que Napoléon fit des. apparitions, place Vendôme. Un document priYé nous apprend que
la comtesse y était Yenue trop tard pour cela,
!"empereur n'étant plus du monde quand elley transporta ses pénates.
&lt;&lt; C'est le 25 décembre 1876, témoigne
dans une leltre du 24août ·1900 M. H. D... , propriétaire de l'immeuLle, que Mme de Castiglione est entrée place Veudômc : elle avail
demandé de prendre possession de son appartement à minuit, po1.1r y venir comme le
11etit Jésus. 1&gt;
Les altaches de Mme de Castiglione avec
Napoléon étaient notoires. De ses amitiés et
relations diverses, il est assez difficile de parler avec toute la précision quïl y faudrait.
Sur les pages de son histoire intime, dïndiscrets anecdotiers griffonnèrent bien des arentures contestables. Caprices d'un soir, appels
mystérieux et sans rappris, curiosi tés de

femme très adulée et désirant, à son tour,
choisir .. . que sais-je? L'imagination est volontiers prêt&lt;'use sur le cas des galantes faiblesses. li l' eut des. accords notifiés, toutefois, dont la galerie était instruite.
Lord Hertford, l'un des plus grands seigneurs d'Angleterre, marquis, chevalier de
la Jarretière, riche fabuleusement et peu prodigue à l'ordinaire de senices ni d'argent,
avait passé dans sa vie. sans s'y :irrèter, renouvelant au réel la fable antique du
maitre des dieux se transl"ormanl en pluie
d'or pour charmer Danaé.
Il n'avait d'ailleurs, le noble lorJ, que la
gràce de ses millions. Mme de Castiglione ne
conservait aucun doute là-dessus ; je le vois
à la manière dont elle formulait, un jour, de
certaines notes intimes sur le personnage el
prenait plaisir à souligner de préférence les
détails les moins flatteurs du portrait, par
exemple, au physique, ce détail :
&lt;&lt; li a l'air sombre, presque sinistre: il
roule des Jeux furibonds, comme un tiran de
mélodi:ame. ll
Et cet autre, au moral : ·
t, Il a courtisé les femmes, mais cc n'est
pas une prem e d'amour. n
Aucune marque approbative à l"endroit où
il est dit :
&lt;&lt; Sa politesse esl exquise avec les formes
du grand seigneur. ,,
Mais, par une réminiscence légère cl non
(A

La duchesse du Maine

----Madame dn Maine n·est pas plus grande
qu "tin enfant de dix ans, et elle n'est pas
bien faite. Pour paraître bien, il faut qu'elle
tienne la bouche fermée; car qu and elle
r ouvre, rlle l'oune grandement et laisse
roir de vilaines dents mal rangées. Elle n'est
pas très grosse, porte beaucoup de fard, a de
beaux yeux, un teint 1,lanc, et des cheveux
blonds. Avec la bonté, elle pourrait passer;
mais sa méchanceté est insupportable. Elle a
beaucoup d'esprit et d'instruction, et sait
parler &lt;le Loutes ~orles de choses; cela attire
rhez elle les savants et les beaux esprits\
Elle flalle avec adresse les mécontents, et dit
du mal de mon flls lie Régent]; voilà tout
son secret pour se faire un parti. Son mari
l"aime ' beaucoup; elle se pique à son Lour
d'aimer beaucoup son époux ; mais je ne
YOudrais pas jurer sur cet amou r. Cc qu'il l'
de sûr, c'est qu'elle gouverne le duc du
Maine entièrement.
L'amant tenant de madame clu Maine,
c'est le cardinal de Polignac; elle a en oulrc
encore le premier président, et des jeunes

trop déplaisante, le crayon est très appuyé sur
celte allusion :
&lt;&lt; li étail fidèle à la devise de son ordre de
la. ,Jarretière : llonni soit qui mal y pense. n
Était-il plus senlimental l'homme d'affaires
et de plaisir qu'elle connut en 186'1, sous de
meilleurs aspects'! Dernns-nous révéler cc
détail ignoré qu"alors die fit une fugue passagère en Italie pou r s'installer à Turin avrc
Laffille1 Mais puisque nous l'aYOns dit, passons.
Des personnages encore sont en belle place
sur la liste de ses plus vives sympathies.
Avant el après la clmte de J"Empire, le duc
d'Aumale garda chez elle le ton et les procédés d'une familiarité tendre. Nous avons . pu
compter, au cbàleau de Baromesnil, bien des
reliq1.1iœ d'écriture, de dédicaces et de fleurs
commémoralives dédiées à la mémoire du
noble écrivain.
L'attachement &lt;le la comtesse au régime
napoléonien ne l'cmpèchait pas d'entretenir
des rapports de grande affection avec les
princes de la maison d'Orléans. J11squ'à la
fin, le duc de Chartres rcsla !"un de sPs
fidèles. Aussi le baron Alphonse de.Rothschild.
Enfin on pourrait avancer, sans El)'ltourir le
reproche d'une extrème indiscrétion , qu'un des
plus zélés serviteurs de la cause monarchiste,
M. Estancelin, eut de sa part des tçm9ignages
d"une amitié constante, et qui dura quarantecinq ans.
FRÉDÉRIC

s1âvre.)

gens. On accuse le cardinal d'avoir traraillé
à la rél'utalion des lellrcs de Filtz-Moritz,
quoiqu'il ait eu celle année [1718] un long
éclaircissement avec mon fils, cl qu'il lui ait
juré de ne rien entreprendre contre lui , malgré son amitié pour madame ~u Maine.
L'hiver dernier, le corole d'Albert, élant
ici, fit sa cour à madame du Maine : le cardinal de Polignac en devint jaloux, el les, suivit en masque au bal. A la me du tèle-à-tètc
de la dudwssc et du corole, il ne put y tenir,
et éclata : on apprit alors qu'il y arnit un
cardinal au bal masqué, ce qui a fait beaucoup rire.
Lors de son arrestation, madame du )laine
a manqué d'étoulfcr de colère; elle ne s'est
remise &lt;JUe peu à peu. On dit qu"elle est
maintenant calme cl qu'elle joue aux cartes
toute la journée. Quand le jeu est fini , la
colère la reprend ; elle lombe alors sur le
mari, les enfants et les domestiques, qui ne
savent à quel saint se vouer. Elle est d'une
violence Lerrible; on prétend qu'elle a somenl
ballu son mari.
Tant qu'elle réside à Dijon, elle joue le
rôle de Roland le Furieux : tantôt on ne la
traite pas avec les égards dus à son rang;
tantôt elle se plaint ,d"autre chose; elle ne
rnnl pas comprendre qu'elle est prisonnière,
et qu'elle a mérité encore pis. Elle s'était

LOLIÉE.

imaginé que lorsqu'elle serait arrirée à Chalon-sur-Saône, (llle jouirait de plus de liberté,
(ll n'aurait pour prison que la ville; mais dès
qu'elle a su &lt;1u'elle serait enfermée dans la
citadelle, comme à Dijon, elle n'a plus 1·oul11
parlir. Loin de se repentir de sa trahison,
elle croit aYOir fait quelque chose de beau.
Quelque triste que je sois, mon fils m'a
fait rire aux éclats, en racontant ce qu'on a
trouré dans les lettres de madame du Mainr,
saisies chez le cardinal de Polignac. Uans une
de ses lettres, celle personne bonnète cl yerlueuse écrit : &lt;1 Nous allons demain à la
campagne : j'arrangerai les appartement~ de
façon que votre chambre soit près de la
mienne. Tàchez de faire aussi bien que la
dernière fois, et nous nous rn donnerons à
cœur joie. ll
Madame la princesse sait bien que sa fille
a eu une inLrigue avec le cardinal, et clic a
fait son possible pour l'en détourner. A cel
effet, elle lui fait sarnir sous main que le
cardinal lui est infidèle, et qu'il lui préfère une
certaine Montauban. Mais cela ne sert à rien.
Le duc du Maine est informé de tout ; il a
écrit à sa sœur : &lt;&lt; Ce n'est pas en prison
qu'on devrait me mettre, mais en jaquette,
pour m'ètre ainsi laissé in!mer par le bout dn
nez. » li ne Yeul plus reYoir sa femme de sa
VIC.

DUCHESSE D'ORLÈA};S
( PRINCESSE PALATINE) .

AMOUREUSES
~

Sophie Monnier
Par Jean RICHEPIN • de l'Acad.e1111e
. j rançaise.
.
,O

P?u de lcmpg avant les fèlcs du sacre de naissancr
t"l , monslrneuse. A trois ans , ,·1 a 1a &lt;1 matamore ebouriffé qui vn1/ r11•n/p1• /0111
Louis .XYL M. de SainL-Jfauris, gomcrneur pc I c rero1e, cl son l'isage en reste ra l'arré &lt;&lt; le monde avant d"avoir dou;:,p an.~. »
du_ chal?au de .Joux, reçut au nombre de ses comn~e par un passage de foudre. Son enfan~e
Comment '·y prendre avec un tel écolier?
p~1sonnwrs Gabriel-Honoré Riquelli, rom le de est
IJJZarre.
· 11·
· Précocr &lt;'n tot1l , pu·s
1 sammenl ~n~ telle exuhér·ance n'esl-ellr pas à craindrc1
,11rabea11.
~Hf' igC'nl. _1ra1·aillr ur à sa manière, curieux , l ,llls, que peul-on espérer d'un orrrucil qui
C'i'•Lail~ un jeune homme de vinrrt-six
ans~'
a_ntasque, il ne ressemble à personne cl sol r~ accepte aucune réprimandr? Oeu~ caract,
reno'.'°mc pour sa mauraise tête, son esprit P;re ne sait ~uc penser de Celle na lu,:c. T; 1~- teres de fer sr heurtent là' rt le père, ne
hromllon, ~es galanteries, ses aventures de lol
'
"?niant pas céder, se déeide à rmployer la
J le· marquis ne voit dans· ·son r·1
l s qu une
Lou tes sortes, et qui araiL déjà tâlé de la pri- C1m1ll~ mboleuse el crol/ee qui ne s
r1gur11r. ~n met le drôle en pension sous le
s.on _au f~rt de Ré et au chùlcau d'if. On !lechenillera jamais, et lantôl il écril ceci ~ nom de Pierre Buffière, le mar4uis crai,,nant
1enferma1l sur l'ordre de son père
1■iïiiiiïiiiiiiiiiiiiiiiiiii~;;;;;;;;;;;;;;;~:::===------- d~s sottises c1ui déshonorent son ~10m.
Ir marquis de Mirabeau.
'
~,erre Buffière ne change poinl. TouSingulière famille, d"ailleurs, dont
Jours la mème violence de naturr le
lt'S me'.nlirc~. laissaient de père en fils
même ~xcès de_vitalité. Certes, il 'apune ~epulalron tapag.cusr. Depuis le
prend. il travaille : il sait le !!Tee
Ir
0
1~lm,
. l' anglais, l'allemand,
.
'
xm" siècle, qu'ils s'étaient établis en
l'italien,
P1:ovcnce, venant d1Lalic, ils fournis1~spagnol, les matb{matiques, lrs
saie~l à l'hist~ire ou à la légende un
s~1enccs _naturelles, Je dessin, la muor1gmal
au moins par brrénération .
s.1que_; il monte à chernl cl fait dt'
'
CeSl ~n d'eux , Jean, premier consul
l ~scr1me comme pas un ; e'cst /1 la
~l' Marseille, qui répond, au xn" siècle,
fois un sa~anl et un crentilhommc.
a un érèq ue :
oui , mais le caractère? Ah! Je caraclèr~
- Jr suis marchand de police
reste le mê1~c, infernal. Et ce n'est
co,m_mc monsieur csL marchand d'eau
pas sans raison qu e le bailli appelle
bcnite.
son nereu le comle de /a Boui·msque.
Honoré Ill, renommé pour sa. saMdlon:-le au régime militaire, nous
gesse, avait v~ulu ~ba~ser à cou ps de
verrons bien ! A peine arri,·é au réo-icanne _les robins d une assemblée nomcnt du '!1arquis de Lambert, Bu mtre
ble. Sr les sages étaient aussi fous,
pe~d au Jeu quarante louis. li a dixsongez à cc qu e pou,·aient êlre les
h_u,L ans. Le marquis, avare, rst fua~Lres. L"aïeul de GaLriel, Jean-A nrie~x' et parle déjà de prison. Mais
lome, fut Lellemcnt tailladé de blesBuffi~re ~·~ pas ~~i. Sol_dat en Lemps
sures, Cfll Ïl semblait fait de pièces el
de paa , 101la qm I ennmc ! li prend la
de morceaux, ayant une sorte de carmaitressr de son co!onel, et file avec
can ~·argent pour soutenir sa Lêlc. En
sa conquète. On le rattrape. li résiste .
c~l elal, il troure moyen de se faire
P?ur un peu il se ballrait awc le ma~
auner. C'est lui &lt;1ui, présenté à la
rechal de camp lui-ml\mc. Celte fois
C?'.'~ p~r \'cndorne, comme le roi le
· le marquis n'hésite plus, et lluflièr;
fehc1ta1l ~e s~s blessures, répondait :
commence l'apprenlissage de la prison
- Om, Srrc, si, quillant les draau forl de lïle de Ré.
praux , j"éL~is -~·cnu à la cour payer
Mais cc ~ou a _tant dP qualités qu·o~
quelque calin, J aurais eu plus d 'arnnne peul _I lll lemr 1011,;temps rigueur.
ccment el moins de hlessures.
~n 1~ rr lachr donc. 1111 reste, cria doil
lie ce Jean-Antoine, surnommé Jr
1a~'01r u1~ peu morigéné. Ah bien!
brave Provenral, étaient_ nés deux
oui. .\ pernr libre, il a nn duel. Mai ~
aulr~s originaux, le marqtiis \'iclor
le;duel Pst l'ile oublié. Car rnici notre
m~n~aque d'économie politique et
hcros en Corsr, où il se hat a\'CC l'enCliché Giraudon.
~ai)li qu( disait que la mauvai;e tête
nemi P?ur le coup. Quoi, ce "hrouilcla,t le_srgne de légilimilé de la maiT IIERESE
' • . R1CHARIJ t&gt;E RUFFEY' •\IARQu1s~~ l •E.. .n'1O~:srIER.
.''l ARIElon, _ce Joueur·, cc libertin, il est Lon
, ~
•
son de Mirabe:iu. L'un était le père 1 o, tra,t grnl'e par DELIGNON, d'ap,·ès 8,oRE I.. (CaNnet des F,stampes.) o_ffic1cr1 Non pas bon; mais excellent.
et .l'aut re l'oneJe &lt;lu Jeune
·
prisonnier
comme en loul extraordinaire.
'
qui en~rait au château de Joux.
. Et nr croyez pas quïl s'amendc pour
, Celu1~ci élait bien un vrai ~firabeau, cl il . (I C'est '.111 cmur haut sous la jaquette d'un qela. ~a guerre n'empèche pas l'amour.Au ..
resumart lo~Le _la ~amille dès sa jeunesse.
&lt;1 bar:1 brn. Cela a un étrange ins Linct d.or- co~LraJre. _Sa gro~se Lèteboursoufl ée et coti tu rée
'Q~elle _h,slorre ri a déjà, pour un hommè « gue1l, nolilc pourtant. l&gt;
a. ~e ne sais qu01 qui plait a.ux femmes. Cette
de vrngl-sn ans !
En résumé, il ne lrouve rien de mieux
la1_deur est belle. Ce n'est pas la tête du prc11 l'Îent au monde arec une Lête énorme
pour le traduire au ph1sique el au moral' 111'.er venu, cette caboche-là! Et il. y aura ccret drux mola·.
, C' est presque une' que celle phrase : « C'est un e1~1btyo,t d; ta.mcment sur cc l'i,agc p_lus de baiser; que
' nes t·01.mecs.

1;

0

�r --

1f1STOR..1.Jl

S OP1ffE

s'anéantiront dans sa puissante passion pour
tic trous &lt;le petite 1·érolc. Comme dit son non. Il a déjà tant aimé de femmes qu'il
opbic.
n'est
jamais
bien
sûr
d'aimer
encore.
Mais
il
oncle :
Tel csl l'homme qui arrire en 1776 comme
a
si
peu
aimé
celles
qu'il
a
eues,
qu'il
a
tou&lt;( Le 1·omanesque pa1'{11me ce vaurien dn
prisonnier
au château de Joux.
jours une place vide dans le cœur. Le résul« haut en bas. ,,
Si
&lt;lan3creu~
qu'il fùt œpendanl, c'était
Vaurien, si l'on l'eut, toujours est-il qu'il tat de cette mission est consigné ainsi dans
après
tout
un
g('ntilhomme,
cl ~I. de Sainlfaut compter avec lui. Le marquis se rend à une lettre du marquis au bailli :
Mauris le traita comme tel. Au moment des
«
L'incruslé
museau
&lt;le
mon
fils,
al'CC
l'él'idenre. li Ya essayer de reconquérir son
fètes du sacre, le gou,·crncu r du chàteau de
gredin de fils. Il y a trop de tentations mau- • toutes ses grâces tant naturelles qu'acquises, .Joux pensa qu'il étai t bienséant d'inviter son
1·aises dan~ le métier militaire. Fai ons du " a trouYé à se faire accepter , désirer , cl
prisonnier à manifester son enthousiasme
remuant officier un agriculteur. Yous croyez &lt;&lt; enfin rechercher en mariage. &gt;&gt;
pour le nouyeau roi. C'était &lt;l'ailleurs unr
Et
le
29
juin
177'1,
le
comte
de
la
13ourpeut-ètre &lt;1ue Buffière ,·a refuser. Mais alors
excellente recrue pour la pamrc cl peu nomr:isquc
est
marié.
l'Ous ne connaissez pas notre hommr. Toute
füriagc manqué d'avance! Émilie c Lune breuse noblesse des environs, qui se réunischose où il y a à apprendre l'intéresse. Il se
sait dans la petite l'illc de Pontarlier. Une
met à l'agriculture, aux terres, à l'économie petite fille, ce que le marquis appelle un joli
seule
maison tenait là quelque rang, cl c'c l
caraclèl-e. Qu·:i de commun cc joli caractrrc
rurale.
chez rcs grns, amis du goul'erneur, que fut
aYcc
le
rrjrton
des
~lirabeau?
Pourra-t-il
(( Je suis étonné cl effrayé, dit ~on père, de
~·accou tumer des turbulences de ce gaspil- d'abord présenté Mirabeau . M. de Sainl(c la quantité de besogne qu'il peul faire. »
Mauris ne se doutait guère qu'il fournis ait
leur ?
Et l'oilà le marquis content.
ainsi
il Mirabeau l'occasion d'ètre aimé cl à
Un fils leur nait. C'est un bien; mai~
(C Continue, ajoute le bailli , continue à
son amante de dcYcnir immortelle.
n'est-ce
pas
au~si
une
chaine?
Puis,
l'argent
« prendre en gré li. le comte de la BourCelle mai on étai t celle de Claude-François,
« rasque, que tu app1•llcs arec raison 1"Wlis leur manque. Les parents d'Émilie, irrités, marquis de Monnier, ancien premier président
ne donnent rien. L'économiste, dc,·enu grand&lt;&lt; indigestaque moles; ainsi tu le déshousarpèrc, économise. Le ménage n'a pas le sou. &lt;le la Chambre des comptes de Dole. Cc srp&lt;&lt; dcras. »
tuagénaire, al'arc el déYol, avait épousé une
Enfin lt• marquis croit son fils digne de Dettes sur dettes. Toul le monde est furieux jeune fille de dix-huit ans, )tarie-Thérèse
contre
cet
accapareur
de
femmes.
Lui,
s'en
lui, cl le mène à la cour. Quelle figure l'a-t-il
Richard de Ruffey, fille d'un président à la
y faire? Pourquoi le marquis, lui qui n'a moque. füi le père ne rit point. Il intrigue Chambre &lt;les comptes de Bourgogne. \'oilà
jamais \'Oulu s'enversailler, cmersaillc-t-il contre son fils. Lrs catastrophes pleurent sur
les drux jeunes époux, qu'on interdit d'abord celle qui allait être la fameuse ophic.
son fils?
Certes, jamais deux èlres ne se trou1·èrcnt
cl
qu'on exile ensuite, par ordre royal, à
« C'est, dit-il, qu'il est_bùti d'une autre araussi
naturellement dispo és à s'aimer.
Manosque. Cependant le pendard est tèlu, cl
&lt;&lt; gilc que moi; que tant que je l'ai ,·u à gauche,
Mirabeau,
nous l'al'ons dit, bien qu'il fùl
les obstaclrs qu ·on lui oppose l'auraient sans
&lt;t je l'ai caché: sitôt que je le trourc à droite,
dan
toute
la
rigueur d'une robuste jeunes e,
doute attaché à ÉmiEe. Mais patatras ! Voici
&lt;&lt; il a son droit ; qu'au reste, comme depuis
commençait
à
se sentir las des passions
«cinq cents ans on a toujour souffert de lli- qu'Émilie aussi fait obstacle. llegrettant peul- rapides, des arcntu rcs galantes. li éproul'ail
èlre
son
mariage
de
folie,
clic
reçoit
des
lellrrs
&lt;&lt; ra beau qui n'ont jamai été faits comme les
cc besoin que tout homme un peu bien doué
« autres, on ouffrira encore celui-ci, qui, je le d'un ancien soupiran t. Le mari lrourc ces éprou1e, au moins une fois dan sa l'ic,
lettres, s'emporte, rugit ; et il a beau pardon&lt;&lt; promets, ne descendra pas le nom. »
d'aimer {lbrnlumenl cl de se donner corps cl
Uécidémcnt, le père est bien rercnu sur le ner ensuite, tout charme est rompu. ~lariagc
àmc à une affection profonde. Puis les malfini!
Mirabeau
s'ennuie
de
souffrir
pour
une
compte de son fils. Les débuts de celui-ri il
heurs, l'étude, la prison, l'avaient singula cour répondent à celle bonnr opinion. Le femme qui n·en Yaul pas la peine, el la plante lièrement mùri. Il était maintenant capable
bailli demandant à son père des noU1·ellcs de là pour tàchcr de recommencer autre cho r. de g0tilcr cc charme puissant de l'amour
l)u coup, le ,·oirn seul contre tous. Gare la
celle présentation, le marquis lui répond :
complet., qui ju 11u'alors lui arai l échappé au
« li étonne ceux-là mèmc qui y ont rôti le prcmillre prise qu'il donnera. On en profitera. milieu des i,,rcsses facile . li était prêt pou r
li
a
quitté
son
lieu
d'exil,
il
est
en
contraven&lt;&lt; balai. Ils le trourcnl, tous, fou comme un
tion. Mais sans doute il saura se cacher. c une grande pas ion.
&lt;&lt; jeune braque. )lme de Durfort dit qu'il dt'Quant à la marquise, clic était. prèle à
cacher!
An lieu de cela, il arrire à Gras e,
« monterait la dignité de toutes les cours
n'importe
quel amour, clic qui n'en arait
« née cl à naitre. Mais ils /1·om•enl qu'il a entend un baron de \ïllencure de )lohans qui encore jamais senti aucun. Enfant cl fillcllc,
insulte sa sœur, prornquc l'in oient, le bà&lt;&lt; plus 1l'csp1·il qu'eu.r tous. ce qui n'est pas
lonnc pour l'obliger 11 se battre, et ne réussit clic al'ait l'écu dans l'ennui, entre un père
&lt;c habile de sa p(lr/. »
qu'à
se faire mèllrc en pri on sur la plainte rigide, étroit, sec, et. une mère mesquineHélas ! le marquis ne devait pas ètrc longment dél'Olc. Ces deux ricillards n'a raient
temps dans cet étal satisfait, au sujet de son de cc htehe.
jamais
eu qu'une idée,. qui les peint : marier
Ah! ah l il est donc pris, le barbouilleur,
fils. Laissé seul à la cour, le jeune braque ~leur fille à un rieillard. Une première l'ois,
le
maul'ais
sujet,
le
larron
de
femmes,
l'rpoufait des siennes : il prend les maitresses de
clic avait été fiancée à M. de Buffon, le natuceux-ci, les femme de ceux-là; il s'arroge le rantail de la cour! Eh bien! profitons-en,
raliste, qui arail, il est vrai , beaucoup &lt;le
droit du franc-parler ; il gène. Et le père pense le marquis. Supplique au roi, demande
gloire,
mais qui avait encore plus d'années.
de chùtimcnl, lettre de cachet! Enfin tout le
irrité retombe dans sa mauvai c opinion.
M
onsieur
et mada111c &lt;le lluflcy ne s'étaient
monde est sati~fait : le comte Gabriel-Honoré
,1 C'est, dit-il, tm barbouilleur, un gaspas tenus pour battus. Un I ieilbrd perdu,
lliquclli
de
Mirabeau
est,
sur
l'ordre
de
son
« pilleur, lïnrlecence et la garr11la11ce ltabildix de rclrourés. lis fixèrent leur choix sur
(( fées. qui rebuteraient trente mentors. » père, solidement interné au château d' if, le
le marquis de Monnier, el se rallrapèrenl du
Il manquait une bonne folie à tous ces 25 décembre 1774.
Là, il se repose de tant d'aventures. li temps dépensé au près &lt;lu premier fiancé, m
excès de jeunesse. Le drôle ne la manqua pas.
prenant le second un peu plus l'ieux encore.
Enrnyé en mission par son père, il trourc oublie sa femme, son fils, son père, tous les
Quelle rie pour la jeune marquise! Cet
liens
qui
l'entraYcnt,
cl
se
met
à
trarailler.
chez le marquis de Marignan sa fille unique,
homme 1·icux, sermonnant à propos de toul,
Il
sent
qu'il
c
L
temps
de
s'armer
contre
ses
Émilie de Lornt, âgée de dix-huit ans, et une
avare jusqu'au ridicule, se mêlant du médes plus riches héritières du royaume. Toute ennemis, el il prépare la seconde période de
nage, aurait été désagréable comme père. A
une cour assiège la jeune fille. Ces gens-là sa rie, celle qui portera les fruits promis par
plus forte rai on, l'était-il comme mari. Le
sont beaux , sages, jouissant &lt;l'une bonne toutes ces Oeurs bizarres el prodigieuses,
soir, la seule distraction de la paurrc petite
celle
où
le
rnlcan
qui
bouillonne
dans
sa
tète
renommée. Ne serait-il pas amusant de leur
était la lecture à haute voix pour récréer
éclatera
soudainement
el
fera
du
l,rouillon
le
souffler cc parti1 Quelle bonne farce! Gabri el
Monsieur, ou bien une silencieuse parlic dt:
a Yingt-trois ans. Aimc-t-il Émilie? Oui el grand tribun, celle où les amours passagères
"" 16o ...

.MONN1E'R_

- --.

w_bisl arrc '.llll'ltp~c• holJcreau du vo1s11wgc.
On sait quelle est la l'Olonlé &lt;le celle tète d
0
Uam~u_r, ncanl ! ~on 11u'el1c n'excilàt pa des ~cr. ~ongez s'il aimait, puisque sa l'Olont1 beau le rnlontairc à plier, Mirabeau l'or"ucilleux à demander pardon !
conrot~tses a~lour d'elle, dans la société du 1ut
JI rerint à sa pr1·son , Pour re,.c. l'arncuc.
•
liais il est trop lard main tenant cl tous
nrnquis ! liais quelles '! Des en,·ies de rieil- ntr pres de Sophie.
ces
sacrifices sont inu tilc~.
'
lards, c~r tout le monde était ,·ieux dans
Eh! à_ quoi _bon lutter contre soi-mème '!
Le
marquis
de
Jlonnicr,
qui
arnit
redemandé
celle maison. ~/. de S.1int-Jlauris était le plus Pourquoi se rpfuscr au honhcur'l Q li 1· 1·
d f . I'
. ue c o 1c sa _femme cl qui aYaiL promis &lt;le la bien
galant, l',l Mi:abca_u dira de lui plus tard :
c mr, a_mour, quand il s'offre! Les l'Oilà Irai.ter, abuse de la situation pour faire le
« Il n avait gucrc r1uc quarante-cinq ans ~one rcums. Osera-L-il cnpn '? Oui' cl quand
maitre cl pour persécuter.
&lt;&lt; &lt;le plus que moi. »
,I o~e,. O)ez sùr_que celu1-là sait parler. La
D'autre part, la femme de Mirabeau ne
Ains_i se passait le temps pour la jeune ~~1q_u1sc fut SICnne; cl maintenant elle
marqm~~ : lct_trcs édifiantes de sa mère, n. ~ta_,t plus la marquise de Monnier, clin l'CUL pas entendre parler de récc,ncilialion,
cours d econom1e domestique au point de rue n cta1L plus non plus Marie-Thérèse de Ruffey. non plus que le marquis économiste, qui
semble prendre à tilchc de pousser son His
des, ?outs de chandelle, exercices de dél'Otion elle était "ophic.
' à bout, en lui refusant tout secours ponr
pu_cr1le, comersalions ennuyeuses, lectures du
Mais le mari septuagénaire! mais les "alants
me~e genre; pour tout horizon, le mort du cacochym~s !.mais les de Ruffey! Tou~ celle r~ntrer dans la bonne voie. Sur l'ordre de ce
~h~st ; ,pour toute consolation, Je papotage gent proYtnciale, mesquine, dé,·ote ! .\ h ! le pc_rc harb~re, Mirabeau est traqué d'asile en
as_ilc. A DiJon , où il est allé relrou rcr Sophie
sem(c d un ~alant cacochyme.
beau sabbat 9uc cela fai t! Il y aura du bruit ~1~11 ~ le ~clou.r de celle-ci à Pontarlier, il a
Lacher Mirabeau dans cc milieu, c'était fata- dan Pontarhcr.
cl? signale cl n a éc~appéquc par une prompte
lement pousser les deux jeunes o-ens
dans les
0
. Yoilà M. de Saint-Mauris qui refuse Loule fmtc. Mme de fiulley, la mèt·c Je Sophie, est
bras l'un de l'autre.
liberté au ~risonnicr. Doublez les gardes! Plus
La_ ~arquisc de ~lonnicr était belle, douce de_ conccss10ns ! Assez de prison pour rire! La en cela a~s i c,ruclle que le père de ~lira beau;
cl 5ptrttuellc. Son visage porlc bien ces trois pr1_son pour de bon. Et l'OUS, madame la mar- rll? ne i:01 l qu un remède à tout, c'e l l'arrescaractères. L'œil e~l grand, trè ourcrl, très &lt;1u1sc, oyez les sermons du rici1lard oulra"é cl ta,lton immédiate du séducteur. Elle le
denonce.
_fr~nc cl très bon. Peut-ètrc mème donnerait- les reproche~, cl les insul tes, et lisez les leU.res
Que faire? ~ •y aYait-il pas de quoi jeter le
il a ~a ph_ysionomic une ex pression presque de madame l'ex-présidente à la Chambre des
manche
après la cognée? C'est ce que fait le
bonasse, s1 le nez et la bouche IIC rachetaient comptes de Bourgogne. Ah! rous aricz le
~~lhcu~cux
poursui ri. Espérant par celle der~ lie trop gran~c douceur, l'un par sa courbe cœur ~t: ~ous ennuyer en compagnie de ce
nier~ dl:march_c désarmer ses implacables CJ1a la roxelane, 1autre par e coins lr"èremcn t
n'.ar~~1s s1 con:·cnablr ! Ah! le whist ne l'Ous
retroussés. Il y a dans tout cc bas d~ la face rccrca1t ~as suffi am ment! Ah! les fadeurs de ncm1s, d se lrl're de lui-mèmc au magistrat
une orle d'ironie, de malice, qui heurcu- )I; _de Samt-~Jauris ne satisfaisaient pas ,·os qu~ Jlmc de nuffey arait chargé de son arrc~~cmcnt ne Ya pas jusqu'à la méchanceté. dcs1rs amo~reux ! Eh bien! plus de whist, plus ta!Jon, au comte de Change,•.
!lcureuscmenl, ce comte· de Changey n'est
Somm_c Ioule, c·e ~ bien une beauté gauloise, de ~alanter1e,_ plus de société! On vous fera
poml
~n t~écbanL homme. Les malheurs de
fr~nça1sc, ~rcc ce JC ne sais quoi mutin cl la VIC_ dure. \ ous serez grilk~. Bartholo l'Ous
son
pr1son111er,
ses aventures, son éloquence,
ra1!lcur 4m rend nos· femmes si piquantrs. su~re1llc. Vous rentrerez dans le devoir, de
son
amour'
le
touchent.
Il le di suadc de se
qu une telle femme soit capable d'un amour re ou dcfo~cc. 9uanlà rotrc coquin d'amanl,
l'IOlent cl profond, c'est cc qui éionnc birn ,l cc_ 1,11au~a1s SUJet sans vergogne, au Yaurien soumellrc aussi bénérolement à ses persécu&lt;les gens_, mais c'est aus i cc qui fait le marie q~1 trompe sa femme pour l'Ous et teurs_, qui _ne lui en sauront aucun gré.
Il_ lm consctlle la résistance. Et, chose mercharme srngulier de cet amour.
pour ~ui Yous trompez ,·otre cher époux, veilleuse, tandis que le marquis de )firabcau
II n'est pas besoin de dépeindre JliraLeau. quant a ~et al'enluricr, il n'est pas au bc,ut
Sa figure est dc1·enuc un type. Tout le monde &lt;lc_scs pemcs: 0~ a écrit à monsieur son père, et )fmc d? nuncy se liguaicnlconlrc le pau\'l'C
amant, c c.~l un étranger qui le au,·c. Le
connait cc facies laro-c
o • hou m, a· la
, bo UC hC qm _est outre d une telle conduite, cl il sera
comte de Changey prend hardiment sur lui
amère, aux yeux biznrremcnt tirés l'ers le
pu111 ~o?1me le mérite un double adultère.
de
rel~cbc~ son prisonnier, et l'Oilà encore
tempes, posé sur une encolure de taureau
Qui fit longue pgure, quelques jours après'/ une fuis M1raLeau en Suisse.
cnca~ré d'une crinière monstrncusc, rt sil~ Ce fut le_ marquis de Monnier' et cc fut aussi
Plu~ les obstacles s'accumulent, plus b
Io,_mc ~e. coutures, grèlé de trous, balafré de M. de ~amt-Mauris, quand ils apprirent que,
deu
x Jeunrs gens s'aiment, c'est le résultat
ra1rs lmdes sur un fond rouge. Est-cc un maigre s~ri~ons, Jeures cl l'errous, les dcm
naturel
du mal qu'on leur fait. Mais aussi
t~uOc ,de faU1:c '? Est-cc un masque grotesque? a1_~ants. ela1cnt, l'une chez ses parents à
plus
c~l
amour grandit, plus Mirabeau en ~
C.e~l I un cl I autre, et c'est aussi la tète d'un UtJOn, 1au tre en Suis c.
peur. ~on ~.as peur ~our lui! JI a prouvé pour
gc01c. Foudro)é, incrusté, mais sublime!
llélas ! cc répit n'était que momentané. Jli- sa part qu il ne craignait ni les hasards ni
Du p~em!crcoup, Gabriel et ophic s'aiment. rahcau le comprit. Certes il adorait Soph'
Sophie tgnora1t l'amour, cl, malrrré les Mais_fall~it-il s'exposer à tant de chagrins, a:~~ lcs_m~lhcu_rs, cl qu'il étai t prèt à tout soulfi·ir.
rctcr_me~n~tur~l!es à sa jeune pudeur' "clics·y ~crsccut1011s, aux procès scandaleux, aux cbù- fü1s il craint pour Sophie. L'enlc1·cr une fois
serait ltnee a1semen_l. Mais Mirabeau , ex pert t1m_cnts pcut-ètre? Qui sait si, en cédant dès pou~ Lou tes; cl fi Ier à )'étranger avec e:llc,
e~ I_a c_hosc, comprit que cette fois il ne matn tenant, on ne pourrait pas apaiser la serait p_eut-elre le moyen d'ètrc heureux. liais
s_ a_g1ssa1t pas pour lui d'un caprice, d'une colère de lo~t cc monde furieux '? Il l'essaya. ne serai l-cc pas aussi jeter définitivement la
panne
.
!raison_a"!usa~tc. Il sentit que· c'était l'amour.
, enfant dans l'al'enture dans la \'JC
Su~ ses tnslanccs la marquise consent à b.
r1
scc,
c~
1
exposer
aux
lnrrihlcs
représaillc•s
'\ q~t? Et qui nous donne le droit de parler rcre111r chez on mari à Pontarlier. Il est
a1~s1. Sa .~onduitc. )Icttez notre homme au- rntrn~t'. que tout sera oublié par celui-ci. J)c d~ la 101 que son mari ne manquer.lit pas
prt&gt;s &lt;le n importe quelle autre femme, prèle sr? cote, Mirabeau Lente de rentrer dans la d uwoqucr contre elle?
Pour, fu')ir la tentation d'en arrirer Fi, , ,JI111,l...
~ _se donner, que frra- L-il? li la prrndra. Et voie commune cl de sortir de l'arenlurc. Il 1
lcall s ex~ e volontairement loin de celle qu ïl
ici, la marquise l'aimant, que fait-il ? Il se retournera__al'~C sa fomme cl reprendra du
s~u~·c. Il se saurr, par peur de lui-mèmr.. JI sc,rvicc. m1ltta1rc. 11 fera tout cc qui sera ador~, cl tl met cent lieues entre ses désirs cl
de~~ rc cette lemme, il l'adore déjà. Eh Lien! neccssa1re pour sati~fairc tout le monde el Sopluc. JI se cache r n Pro,·cncc, dans le pays
qu il lom_bc. à ses_ pieds! Elle n'allend que pour ramener la paix partout. JI est prèl à memc de son père, tandis IJUC celui-ci le fait
c?!a. ~lais ri crarnl l'amour, le nai el il toutes les oumissions, pourrn que Sophie chercher pour le punir. PréYenu à temps de
la cachelle de son fils, le père pense qu 'c~1fi11
s, cradc
·
' en
.
,dc sa prison
pour se réfugier
soit he_ureusc ~t ~u'on étouffe l'affaire qui le m?ment, est propice pour se débarrasser du
Suisse. Contre srs ennemis, son père? ~on. ~ourra1t ~ernmr fachcuse pour elle. Quelle
Contre celle qu'il reut et qu'il n'ose pas force a1·a~l cet amour, qui pouYait ainsi v~ur1cn., La, en Prorence, il ne sera pas dilftc1le de, I attraper
. · Huit limiers de pCl 1·tce son t
prendre.
pousser lltrabcau l'audacieux à craindre, Mira- cnvoyes de Pans pour se mcllrc à ses trousse.~.
t

'

l

�SOP111E

, - 111STOR1A-- - -- - - -- - - - - - - - -----------~
Car le marquis a inLrigué _contr? son _llls cl _a
obtenu cela. On ne srnra1 L 1110111s fa1rc Hatment pour un pi•re injuste qui persécute uu
Jils malheu reux!
Une fois pris, il est entendu qu'on coffr~ra
le rrueux dans une citadelle sùre cette fois,
da1~ une prison dont on ne s'échappe poin t, au
mont Saint-~lichel. Certes, la prison est bonne ;
&lt;'Crtes les limiers mis en chasse sont bons
aussi ; mais le gibier, dont on vend ainsi la
peau avant de l'avoir pris, on a compté sans
son habilr té à dépister la chassr. Pen~ant
cinq mois, comme s'il s'amusait à cc Jeu,
)[irabeau se cache et change de cachettl',
ainsi flu'un voleur, va, vient,
laisse partout de ses traces, et
les embrouille partout, passe
et repasse entre les mains · ~c
la police, el ton t cela sans _sortir
de Provence. Le marqms est
dans un état de rage incnncevable.
« Cet homme, je te le dis,
mon frère, raYagcra le monde
avec ses ·détes tables talents. n
Bientùt, il comprend que celle
chasse est ridicule, et que Mirabeau, aimé des paysans qui le
protègent et qt~i dérouten~ la
police, aura raison de lut et
mettra les rieurs de son cùlé.
Alors il se range à un parti
plus machiavélique, qui est d~
le laisser tranquille, et de lui
foire parl'cnir les lettres de Sophie. C'est une sorte de prol'~ca tion au coup de tète. Qu 11
l'asse la dernière sottise, pense
Je père, et qu·on le prenne cusui te· le chàti ment n'en sera
que p'lus mérité, par conséquent
plus dur.
Les lettres de Sophie sonl en
cflet des excita tions à la fui te.
Pau1·1·e Sopbie! f\ecloitr'5e avec
son vieil avare, plus méchant
que jamais, elle ne dema~de
qu·uuc chose: rompr: sa c!1,u1~c
et rctrou,·cr son Galmcl. f, t I u1,
ne demi t-il pas ètrc poussé à tout
risquer , l[Uand il recevait d'~llc
des lcllrcs comme celle-ci :
&lt;l Tiens, mis-tu , si tu ne m'écris pas, si je
11 ne reçois pas Les Ici trcs, je ne réponds pl us
Il de rien. Je lis tous les soirs L
es serments.
11 .\b ! mon ami, je les répl'lcaprès Loi. Oui ,
c1 je jure d'être à loi, de 11·èlrc tpi'à Lo'. ; _qu_e
(( rien u'altérera notre amour ; Je le I ai dit
« mille fois, j e ne survivrai ni à toi ni à ton
11 amour .. . Je sais qu'ils ne m'ont pas fait
11 tout le m,Ll quï ls voulaient me faire, mais
&lt;l bien to ul celui qu'ils ont pu. li en est_qui
&lt;l n'est pas en leur pouvoir ; ils ne -~ ·oteronl
11 pas L?n c'.2nr... i\'e. rec~v::a1-;e 1~0-~c
11 , jamms le signal clu cl~parl. In me d1sa1s
&lt;&lt; que nous 11c mam!u141
:J011s pas dans notre
11 retraite, 4ue lu te lcra1s maitre de langues,
11 de musique, de peinture; tu ~en~e_s san;
11 &lt;loul.e cncorl' de 111è111e. Qu.c ne lera1-Je pas .

11 Que je !ramille chrz moi ou en bou tique,
11 rrouvemanle d'enfants, oui, tout ce que lu
11 ~oudras, pourvu que nous soyons cnse~ bl~;
11 il n·cst rien que je ne fasse pour me reumr
11 à toi . Aucun parli ne m'effrayerait, et Je le
&lt;&lt; suis horribleme; t de mon état actuel. Je ne
« puis plus le supporter. Il fa ut q~c cela
11 finisse. .le te le répète : Gabn el ou
11 111our fr ! l&gt;
A de telles protestations d'amour, qui donc
cùt pu longtemps résister? Mirabeau, malgré
toute sa volonté, n'eut pas le courage de le
faire plus longtemps. Avec autant de résolution qu 'il en avai t mis jusqu'alors à fuir

~1HUBE.I U DA:-15 SON CAHl;&gt;;ET DE TRAVAIL .

TaNeau ano11r,11e. (M usée C.irnanlet.)

Sophie, il rcricul 1·crs die po~r l'e_nlevl·r . ~l
est dtcidé à tout. Le 23 aoûl, 11 arr1rc hardiment à Verrières, près de Pontarlier , et fait
pl'érnni r Sophie. La nuit suiraulc, sans pins
attendre, Sopbie s'habille en homme, escalade
le mu r de son jardin, et le 2/4., les deux
amants sont enfi n réunis.
l)es Verrières suisses, où ils soul, ih essaient
encore de conjurer les malheurs qu'ils prévoient. Mirabeau demande à èlre .i ugé cor&lt;wL
populo. se faisant fo~'l de prouver, q_uc Sophie
est innocente. Sophie de son colc tremble
pour son Gabriel, et_ veut prendre Ioule la
fau te pour elle. Mais rel assaut ~e noble
dérouement laisse froids leurs ennemis.
Alors, se jetant dans les bras l'un •d~ l'au,lre,
Gabriel I'!. Sophie comprennent qu ils n 011l

plus à comp ter que su r eux-mèmcs et , à ~c
laucrr hardiment dan l'al'enturc. Et le
17 septembre, ils quittent la Suisse et filent
sui· la llollandc, où )tirabeau espère trouver
des 111:iycns de vil'l'e. Leur dcl'ise est maintenant : 1'oul est perdu, fors l'amour!
Le i octobre seulement ils sonl à Amsterdam, Olt nous les retrouvons logés assez misérablemen t chez un tailleur, Lequcsnc.
ki commence une Yic 11 la fois dure cl
doue&lt;·, pleine d'ennuis CLpleine de délices, rt
qui restera dans le cœur de tous les deux
comme l'époque la plus heureuse el la plus
calme de leur existence.
Mirabeau a changé de nom et
s'appelle dorénavant le comte de
Saint-Mathieu. Sous ce pscudon1me, il travaille sans rclàchc,
pour que Sophie ne manq~1e &lt;l_e
rien . li donne des leçons, 11 fa1L
des traductions. Deux libraires,
fiey et Changuyon, J'cxploilent
indignement et l'accablent de
besogne à vil prix. Mais qu'importe! Pourrn qu'il gagne ~e
quoi vivre, poun·u_que Sopl~1e
soil contente, Galmcl est satisfait. Et malgré loul, malgré le
passé cruel, malgré le présent
incertain, malgré l'aYcnir gros
d'orarres, ils ~ont heureux.
Ne~l' mois dt! joie intime, de
rnlupté partagée, d'enivrement,
se passèrent ainsi, et les deux
amants ne demandaient f(U'à
continuer, quand le coup de
fo udre, qui les menaça.il depms
Ion,,temps, l'int les frapper.
Pendant ces neuf mois, lrs
ennemis ne s'étaient pas endormis, comme pouvaient le croire
nos amou reux. Le marquis de
Monnier et le comte de SaiutMauris surtout s'étaient l'il'cmcnt occupl:S de leur ,·engeance.
Le coup de tète de la fuite était
entre leurs mains une arme lcrrihle contre les deux fugitifs.
lis s'en serl'in·nt habilement,
intri"uèrenl,
cl le 10 mai 1777,
0
obti11re11l du baillia/!c de Ponta rlier un j ugemenl terrible.
Par ce j ugement, Jlirabeau est déclaré coupable dl' rapt l'l de séduction, et, c~mmc
tel, condamné à arnir la tèle tranchcc, ce
q ui sera exécuté en el'figie sur un t.al,le_au ,
pl us à cinq Jil,res d'amende c11rnrs 1~ r~1_et
quaran te mille li vres de dommages-!ntcrets
e111•ers le mârquis de Monnier. Par le mème
j ugement, Sophie est déclarée d~chue de
tous ses droits, contrats et dornames, cOJ~damnéc à di x louis d'amcnde l'm·ers le rOJ,
cl devra ètrc rasée et 0étrir , pour ètre enfermée sa vie durant dans la maison dc refu ge
de Besançon.
Un homme au rait dù protester contre cet
arrèt odieux. : c'est le père de Mi rabeau. Il eu
fu t au contra in: réjoui, et se mit immé~iatement eu c.1mpag1ll' pour empêcher sou fils de

.MONNlE'l(

...

s'y soustraire. Il envoya à ses trousses le roué entières de discussion sur tel ou tel sujet plii- bonheur dans la paix. Hélas ! si vous pensez
de police Brugnières, renommé pour son losophiquc. On sent que le grand homme avail qu'il va en ètrc ainsi, c'est que mus connaissez
adresse. Cette fois, malheureusement, la besoin de savoir que Sophie pensait comme lui. peu le cœur humain. D'abord, tout passe,
police l'ut à la hauteur de sa renommée, et le Aussi explique-t-il, avec raisonnement, arec surtout les sentiments extrèmement Yifs. Puis,
14 mai I 777, le comte de Saint-~faùlÏeu, éloquence, cc qu 'il croit devoir faire passer en n'est-il pas dans la logique des choses que le
l'endu par la Hollande, était arrêté. Arec lui , elle d'idées et d'opinions. Il y a là des mr.r- bC'nheur énerve ceux que le malheur a souteon prenait Sophie. Quel beau coup de filet rnillcs de discussion, de style, d'art oratoire. nus? Tant qu'on l'a persécuté, traqué, empripour la police ! Quel déchirement pour le La religion, la morale, la politique trouvent sonné, cet amour a lutté courageusement, el
ménage amoureux! Sophie rcut s'empoisonner , leur place dans celle effusion d'un prisonnier celle lutte seule suffisait à l'entretenir. li
llirabeau l'en empêche.
dont l'esprit est libre. Opprimé comme il l'est, augmentait sa force contre ses obstacles .
&lt;l li fau t vine, dit-il, il faut nous défendre.
n'ayant jamais senti de la famille que l'auto- Aujourd'hui qu'il est vainqueur, il devient
&lt;&lt; La mort n'est point une bonne parade. &gt;l
rité paternelle injuste, il a horreur de tout ce sans charmes. Ensuite, il faut bien l'avouer,
Les rnilà enfermés. Mirabeau esl au donjo:1 qui est ' tyrannie, tyrannie divine et tyrannie au moment du grand plaidorer de Mirabeau.
de Vincennes, prison sùrc. Quant à Sophie, sa humaine : Dieu, le prètre, le poul'Oir absolu. cet amour n'était déjà plus qu 'un splendide
propre mère, Mme de fiuO'ey, voulait la faire Et déjà vi bre dans celle correspondance le for- souvenir. Les dernières lettres de sa corresmettre à Sainte-Pélagie, arec les filles. M. Le- midable tonnerre qui ébranlera l'édifice abso- pondance témoignent d'un singulier rcfroinoir, lieutenant de police, n'osa le faire, et la 1uliste de la vieille société. De temps en temps, dissrment. ll convient d'en faire retomber la
mit simplement dans une sorte de maison dis- toute cette révolte éclate dans un sarcasme faute sur qui l'a faite. Or, la coupable, c'est
ciplinaire si~uée rue de Charonne. De là, elle violent. dans une ironie amère; et on se incontestablement Sophie. Dès le commcnccallait bientôt passer à Gien au couvent de représente bien Mirabeau en colère, furieux mcntdes lettres, il est facile de voir que Sophie
Sainte-Claire. Us entraient en prison, sans d'ètre calomnié, las de n'ètre pas compris, aime moins qudlirabeau. Ses letlres sont plus
~arnir quand ils en sortiraient.
disant celle phrase qu ïl écrit dans une de sèches, plus courtes, et l'amant n'hési te pas /1
Trois longues cl sombres années, de I iïi ii ses lcllrcs : « Juste ciel! quand serai-je donc s'en plaindre plus d'une fois. La naissance de
1i 80, devaient se passer dans la séparation cl &lt;1 assez hèle pour qu'on veuille hien me croire lem· fille semble donner un noul'cl aiguillou /1
la capLirité. C'est d'alors que date la fameuse 11 bonnète? &gt;J
leur amour. liais la mort de la paul're pclile
correspondance connue sous le nom de Lellres
Il faut penser que cc ruomenL vinLpour le n·a pas peu contribué à faire mourir l'amour
it Sophie. ~1. Lenoir, le lieutenant &lt;le policr marquis de Mirabeau ; car il se lassa à la lin aussi. Si cc lien arnil subsisté, et si la bienlui-même, se fi t le complice des deux amants de sa cruauté, el consentit à faire relàchcr aimée ~ophic al'ait su aimer, comme Mimalheureux, en leur permettant d'écrire et de son fils le 17 décembre 1780. Yoici à ce pro- rabea u. nul doule qu 'après leur délivrancc ils
rcceroir leurs lettres.
pos cc qu'il écrit au bailli :
se luss(!nt rattachés à leur amour. )lais sans
Tout le mondccon11a1't celle correspondante,
le .le dis à Honoré, en lui tendant la main,
doute que Sophie n'avai t pas le cœur assez
dernnuc aussi célèbre, cl à plus juste litre, 11 que j'avais pardonné à l'ennemi, que je la haut polir comprendre un lei homme. Miraque celle d'Héloïse et d'Abélard. Analyser une c&lt; tendais à l'ami, et que j'espérais pouroir un beau l'al'enturier, Mirabeau le prisonnier pour
tl'lle œull'c et impo~siblc. On ne peul résumer 11 jour en bénir le fils . .\u moyen de quoi le folie, )lirabeau le j eune et l'igourcux gentill'II qu elques lignes ce.qui est la vie de tous les « roilà dans la maison. Je l'ai lrom é grossi homme, al'ait aisément séduit celle lemme
_jours, l'expansion du cœur, l'expression des &lt;&lt; beaucoup, surtout des épaules, du col et de inoccupée, à peine sortie de l'adolescence,
souvenirs d'un prisonnie1·. Que de choses, 11 la tète. Il a de no tre fo rme, construction cl dégoùtée de son mari , Yicux, dé,·ot cl ararc.
d'ailleurs, dans ces lettres ! Quelle variété! &lt;&lt; allure, sauf son rif-argcnt ; ses chcrcux ~lais la mèmc petite fille, quoique transf}uellc fëcoudi Lé! Le fond est toujours sem- &lt;1 sont fort beaux ; son front s'est ouvert, ses figurée par la passion, ne suL pas s'élcyer it la
hlable, puisque c'es t l'amour. Mais cc snjcl « •yeux aussi ; beaucoup moins d'a pprèt hanlcur de Mirabeau grand homme
lui-mème, si monotone, comme il est traité de 11 &lt;1u'autrefois dans l'accent, mais il en reste ;
La preuYc en est simple. li semble naturel
mille façons dil'erses ! Tantcit c'est l'amour 11 d'air naturel d'ailleurs, et beaucoup moins &lt;JU 'on aime davantage un homme, à mesure
presque idéal, platonique, philosophique, tel li rouge : à cela près, tel (jllC lu l'as 1·u. 1,
quïl dcvicul plus grand. Le contraire eut lieu
qu'il esl dépeint par Housseau dans la i\'ouvelle
Tel, certainement, car, malgré les instances pour Sophie. Elle assista aux premiers triomlleloïse ; mais ici combien plus éloquent! de son père et de son oncle, Mirabeau ne rcut phes du grand tribun, à cette campagne élccTantoL c'es t l'amour enfantin, puéril, comme entendre parler de rien, avant d'arnir délin-é loralc r n Prornncc, où Mirabeau, quittant les
lorsqu 'il appelle Sophie sa bonne mimi, sa Sophie, qui es t toujours à Gien. C'est pour- rangs de 1~ noblesse, se mit résolument du coté
loulou adorée, sa fanlan. Tantôt enfin c'est quoi, le 8 févi'-ier 1782. nous le rel1·ou1·ons à du Tiers-Etal. .\. l'enthousiasme qu'il soulel'amour sensuel, arec toutes ses ardeurs, d'au- Pontarlier, Olt il est r cnu se constituer Jlri- rait snr son p:i.ssagc, il élail déjà facile de
tant plus terribles qu'l'lles sont comprimées, sonnier , pour purger sa contumace N celle préroir qu'il allait remuer la nation après
arec toutes les crudi tés de la sensation, toutes de son amante.
aYoir remué une p1·01·incc. En tout cas, il était
les audaces du désir, toules les voluptés du
Nous avons déj à vu le grand orateur se singulièrement plus grand qu'à l'époqueoü il
rèvc. C'est à pcine si on oserait citer aujour- réréler dans la correspondance. Ici, il éclate courait les a1·cntures et n'employait son esprit
d'hui , dans notre Lemps de pruderie hypo- brusquement. Enfermé pendant six mois, il qu'à fuir les persécutions de son père. li était
crite, les brùlantes expressions qu 'arrache i, prépare et écrit dans son cachot ses fameux mainlenant le grand orateur . .Eh bien ! Sophie.
Mirabeau la soif inapaisée de ses sens. Puis, i, Mémoires Apologétiques. Le jour du j ugement n'y fit pas attention. Insensible à la gloire,
coté de ces passages de llammc, combien de Yenu , ~lirabcau le Grand esl né. Au lieu de se comme elle l'était à la reconnaissance, elll'
choses douces ! Il fau t l'entendre, quand il délendrc, il accuse. Sa roix de tonnerre terri- oublia son Gabriel aussi complètement que
parle médecine à Sophie, à Sophie enceinte, fie srs ennemis. Son éloquence entraine les s'il n'eût pas existé. Hetirée à Gien, sous le
4ui csLmalade, qui souffre. Quelle attentio11 juges. La salle enthousiaste croule sous les nom de Mme de )lallcrov, délivrée du marr1uis
il a pou r elle ! Il semLle par moment qu'il esl applaudissements. La France et l'Europe déro- de Monnier et des de Ïluffev, elle aurait dù
au chevet du lit, qu 'il la soigne, qu'il fai L le renl les Mémoires. Il s·agil bien des Monnier, au moins, puisqu'elle n'afmail plus assez
garde-malade auprès de celle chère santé. Et des Saint-~fauris, des Buflr r ! Personne ne Mirabeau pour èlrc sa maitresse, respecter c~
le petiL enfan t qui va naitre, que de prévoyance pense à eux. Toutes leurs intrigues aYortenl nom en n'aimant plus personne. Ainsi parlent
pour lui! Et quand il est né, quelle joie d'être aux pieds du colosse dé1•oilé. La cause est ceux. qui ignorent que l'amom· est une fatapère !
gagnée. fürabcau absous rend la liberté à lité, un jeu du hasard, et qu'il ne faut attendre
Au milieu de ces choses purement intimes, Sophie.
de lui rien de logique ni de juste. .\liez donc
comme pour faire un instant trêve à l'amour,
lis pouvaient donc maintenant se réunir, raisonner sur les choses de l'amour, après
on lrouyc aussi dans ses lellrcs des pages èt1·e tout entiers à leur amour, et goùtcr le des exemples tels que celui de Sophie!
... 263 '"'

�111STO'J{1Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Î
Sa mort est élrange, après la rie que nous
renons de mir. Cette femme, que Mirabeau
taxait sourent de froideur, celle femme qui
cependant semblait arnir épuisé aYec lui toutes
les forces de son cœur, cet Le femme qui ne
Yirait plus pour lui, allait mourir pour un
autre.
Quel autre? Quel est ce nouveau Ycnu qui

peul dans un cœur remplacer Mirabeau? Quel
est le géant &lt;ligne de succéder à ce colosse'/
Oh! peu de chose. C'est un gentilhomme doux
cl bien élc,é, ce que les liLtéraleurs du Lemps
appellent une nalure sensible. Cela s'appelle
M. d:: Polcrat, un nom aussi inconnu que celui
de Mirabeau est retentissant. Cc M. de Polerat
aimait Mme de Malleroy; Mme de Malleroy

aimait M. de Poterat; el ils albicnl se marier,
quand le fiancé mourut. Mme de Malleroy
désespérée scjeta sur le cadane aYec l'expression de la plus 1·iolcnlc douleur. La nuit suiYante, elle s'asphyxia (8 septembre 1789).
Soyez donc Mirabeau, aimez une femme,
rendez-la immortelle, pour qu'elle meure sur
le cadarre d'un autre! ... PauHC Sophie!
j EAN

dp

HISTORIA

RICHEPIN,

de l'.4ca.1cmie fra11çaise.

LES

LE MYSTÈRE

de la naissance et de la mort de Cyrano

1

'

Pendant deux siècles cl plus on l'avait cru
du Midi : on ne s'appelle pas Cyrano, cl par
aggraYation cle Bergerac, sans èLrc peu ou
prou du pays de Gascogne.
&lt;&lt; Tous les biographes, écriYait naguhe un
compatriote de La Doëtie et de Montaigne 1,
considèrent Cyrano comme un auteur gascon;
il est à leurs yeux la Yéritable expression du
génie mérid:onal. li est, en clfet, dans la
viracité dt1 caractère de cet écrirain, tel que
nous l'ont fait connaitre les contemporains,
dans sa belle humeur, dans sa burlesque
audace, dans sa fougue d'imagination, quelque chose qui semble dénoter une origine
méridionale. Depuis près de deux siècles,
nous jouissons donc en sécurité de la possession de celte vieille gloire de Cyrano de Bergerac : c'était comme une des figures les plus
populaires de nolrc galerie de grands hommes
périgo1:rdins; malgré la trisLesse et les regrets
que nous épromons aujourd'hui à nous en
séparer, il faut bien enfin nous rendre à la
rérité hislor:que : Cyrano n'appartient plus
au Périgord ! 1&gt;
Le signataire de ces lignes était un écri,·ain
raillant cl probe, car il fallait du courage cl
aussi de la probité, pour oser s'attaquer à
une légende à la conscrration de laquelle
l'amour-propre de Loule une région était
intéressé.
En Périgord, celle légende était si solidement établie que nul, aranl 1874, ne s'était
avisé d'y porter alleintc. Dans leur Histoire
des origines du lhiâlre, les frères Parfaicl,
dont l'autorité est de Lous reconnue, ayant
déclaré que C)Tano cle Bergerac était le bien
nommé, qui eût osé s'inscrire en faux contre
un paréil témoignage?
Une prcmièrcp1·otestation s'élcra pourtant,
en 1851, mais si timide qu'elle passa i~apcrçuc. &lt;! Le Périgord,' écrirnit à cette date
un abbé périgourdin, s'approprie Cyrano,
parce qu'on le croit né à llergernc-sur-Dordognc. Mais nous derons arnuer que nous

n·arnns trou ré dans celle ville aucun souren'r traditionnel en notre fa,·cur. ,i
Désormais, le champ était ouYert aux
conjectures, mais on préféra laisser se morfondre le bon abbé, qui dcrait longtemps
rester seul de son avis.

Cn moment on crut cnlreroir la ,·érité, mais
on ne quiUait pas encore le domaine de l'hypothèse. « On fait naitre Cyrano de Dergerac
en l'année 1620, s'écriait a\"Cc une renc
Ioule méridionale M. de Larmandie. C'est
possil.Jlc. Oui, il a pu naitre accidentellement
en J'annt.'e précitée; mais d'où était-il, d'où
renait-il, quelle était sa famille? Jusqu'ic-i
personne ne l'a su. li reste toutefois une
vague tradition sur son compte, qui a donné
lieu à ces conjectures : il a été éleré, suirnnt
les uns, en cette ville, par un pasteur, cl suirant d'autres, à la campagne, chez un curé;
mais quels étaient ses parents? En ,·ériLé,
dans la contrée, ils n'y sont guère plus
connus que les parc'.lls du prophète Mahomet.
&lt;! Oh! me répliquera-t-on à l'instant, que
proure ceci? Depuis 1620... il. y a déjà deux
cent quarante-cinq ans. Mais, dirai-je à mon
• tour, croyez-Yous qu'on ne puisse relrouYcr
la trace de nos familles marquantes depuis
cette époque? ... pas une, pas une seulr,
cntendr~-rnus, que l'on ne relrou\"C, dont il
n'y ait quelque trace. EL s'il était de condition
obscure ou modeste, pourrait-on dire que sa
famille n'cùt reçu aucune illustration de ses
scnices, de sa carrière militaire, ou1Tagcs,
réputation littéraire, comme aussi de son
incontestable brarnurc, de ses nombreuses et
heureuses rencontres l'épée à la main, de
celle épée qu'il maniait encore mieux que la
plume? Non, tout ceci est inadmissible, cl il
faut en conclure que cc n'était pas un enfant
du pays, mais seulement qu'il a dù y séjourner
durant son enfance cl y receroir les premiers
éléments de son éducation. &gt;l
On ne saurait raisonner plus juste; el,
comme le dit un autre docte écrirnin, si l'au1. H«lletùt de la Société historique et ai·c!téo- teur du Voyage clans la lune éLail né en
logiq11e du Périgord, t. 1, pp. 220 el suiv. (a,.t. ,le Périgord, la Yilie de Dergcrac en aurait
M,

ll tlARRIC ).

conservé le souvenir; sa Jamille y aurait
laissé quelques traces; on l'y trouverait
établie; elle aurait contracté des alliances
dans la prorincc, et son nom y serait resté.
Or, rien de tout cela n'existe.
La solution de l'énigme, on la possède
aujourd'hui sans conteste possible : Cyrano
est bel et bien Parisien; el, qui plus esl,
son qualificatif &lt;! de Bergerac 1&gt; s'explique
tout autrement que la tradition, (qui se trourait, il faut bien le dire, d'accord aYec la
naisemblancc,) nous l'enseigne communément.

li a fallu fJUC C~-rano fùL mis à la scène
pour faire renaitre un débat qu'on considérait
tomme épuise\ faulc do munitions, nous
entendons faute de documents.
Dans l'l.1irnr de l'année 1875, l'arisé directeur des Matinées li tléraires, M. Ballande,
arai t songé à monter l'Agl'ippine de Cyrano
de Bergerac au théàtre de la Gaité, et, pour
donner plus d'éclat à cette solennité dramatique, il avait prié un amoureux fervent du
théâtre et de Paris, Auguste Vitu, de faire
une conférence sur l'auteur de la pièce en
représentation, sur sa Yic cl ses œuu cs.
Vitu n'eut pas de peine à prouver que
C)"l'ano n'arait jamais eu aucune attache arec
le Périgord, el qu'il fallait le restituer à sa
patrie d'origine, à Paris, son Yéritablc berceau.
Et à l'appui, furent produites difiërcntes
pièces, notamment des copies d'actes de l'étal
civil, releYés avec une inlassable patience par
un archiviste de la municipalité parisienne,
ancien Lïstoriographc de la marine, l'auteur
bien connu &lt;lu Diclionnai1'e critique de biographie el d'histoire, le très renseigné
.Il. Jal.
Jal arait eu, le premier, la curiosité de
chercher la trace des ascendants de C,-rano,
dit de Bergerac, ainsi que la date cl Ïc lieu
de naissance de ce dernier. Après de laborieuses recherches qu'il serait sans gran:l
inlérèt de faire connaitre ici par le menu, il
avait établi que notre héros était né à Paris,
d'un père parisien, issu lui-mème d'un natif

MADAME LOUISE DE FRANCE
FILLE DE LOUIS X V
Tableau de NATTIER. - (Musée de Versailles.)

�, _________________
LE

MYSTÈ'f?..E DE Lli NA1SSANCE ET DE Lli .MO'J?..T DE CY'/?.,ANO - --.

de Paris. Celte filiation , exclusireruent p:irisienne, était établie par une série d'actes
authentiques, consignés &lt;lans les rl'gistres de
di rerses paroisses et dont les originaux ont
disparu lors des incendies de 187 J. Jal avait
eu soin d"en prendre minutieusement copie,
ara nt que le feu les ait à jama:s délru ils.
Nous nous contenterons de reproduire la
pièce principale, la seule qui importe clans
celle discussion : l'acte de haptème de Cyrano
de Ilcrgerac, ou plus exactement de Savinien
Cyrano, né, selon la plupart des Liographc~,
en 1020, au château de Bergerac.
Le sixième mars mil six cens dixneuf, comparaissent S•vinien, fils d'Abel
de Cyrano, Escuiicr, sieur de Maul'iêre8,
et de d;moisell e Espérance Bellenger ;
le parrain , noble homme Antoine Fanny,
conseiller du Rny, audilcur en sa chambre
des comptes, de celle p•roisse; la mar1·ai11c, damoiselle Marie f édcau, femme
de noble homme li• Louis Perrot, ·conseiller et sccrrta;re du Roy, maison cl
couronne de France, de la paroisse SaintGerm. l'Anxcr.

Cc fils du sieur de Mauvières,
à qui !"on n'a1•aitpas donné le noru
d'Antoine, qui était celui de son
parrain, parce qu'il arait un frère
de cc nom né en 1G1G, mais 11uc
l"on arait nommé Sarinien, en mémoire de son grand -père, n"était
autre que le futur au teur du Pédant j oue· et de la Moi_·t d'Ag1·ip-

pine.

•

·

Le père de Cyrano , noLlc
homme Abel de Cyrano, était !"ainé
de Savinien I•r, écuyer, sieur de
MaU1•ières; il s'était marié à Paris,
paroisse Saint-Gervais, le 5 septembre iG12, arnc la demoiselle
Bellenger ou Béranger.
De ce commerce nar1uirent,
outre Cyrano, six autres enfants,
tous nes et baptises à Paris,
comme notre héros. L'acte que
nous rcnons de citer établit q uc
Cyrano de Bergerac est né le
(i mars '1610 (et non en 1620),
dans un quartier de Paris, et non
à cent lieues de la capitale.
Cc quartier, c'est, scion Loule
apparence, le quartier Saint-Jac'I ucs, du moins si l'on s'en réfère à cc passage d' une de ses lettres amoureuses, intitulée Regrets d'un· .éloignement.
&lt;( Si ,·ous souhaitez, écrit-il à son correspondant, me demander quelque chose,
adressez ms lettres au cimetière SaintJacques. l&gt; Cela ne laisserait-il pas supposer,
ainsi que judicieusement le remarque _u~
annotateur des œu1Tes de Cyrano, que celui-c1
dorait loger soit près du palais du LuxcmLourg, soit dans le voisinage de l'hôtel de
Condé : car c'était au cimetière Saint-Jacques
1. L'adjonction au nom patronymique du nom_de
la l'illc ou du lieu natal étail, en elld, très usitée
alors dans les familles de petite noblesse, sul'loill en
Languedoc et en Périgord ; cc nom . d'eml)runt,
comme le fait ·remarquer l'un dts dcr111crs_éditc~rs
de Cyrano, suppléait au nom de fief ou de sc,gncunc,

qu'on enterrait les personnes de cc quartier.
C'était, du reste, au palais du Luxembourg Cyrano, fils aîné de messire Sarinien de
qu"habitait Gaston d'Orléans, et Cyrano, qui Cyrano, &lt;( conseiller et secrétaire du roi, maison et couronne de France J) , auditeur des
avait reçu de cc prince quelques farcurs,
comptes,
etc., possédait en Bretagne, dans le
tenait à ne pas en èlrc trop éloigné.
département d'Ille-et-Vilaine, commune de
(( Jusqu'ici, dit-il dans une autre de ses
füzière, le ilrf ou, pour mieux dire, la seilcllrcs, j'avois cru eslre à Paris, demeurant
gneurie de Mauvièrcf . De celle seigneurie
au Marais du Temple. &gt;&gt; II arait donc demeuré
également au Marais ; mais alors la renommée dépendait h. terre de Bergerac : d'où l'épithète que I"on connait.
lui était rcnue, vers 1654, époque à laquelle
Mais la rersion était trop simpliste pour
il semble avoir signé pour la première fois :
être accueillie; c'est alors qu'une autre hypo&lt;( De Cyrano Bérgrrae », bien qu'il sùt mieux
thèse s'est offerte à la discussion.
JI existe en Berry, dans l'Indre,
un rillage qui s'appelle Mauvières,
et sur le territoire de ce rillagc,
un domaine de Bergerac ; c'est là,
et non en Bretagne, qu'il conriendrait de placer les fiefs de la
maison de Cyrano. C'est donc en
Berry, et non en Bretagne, que
Cyrano serait allé chercher son
surnom 1 •
Mais un troisième, se prétendant mieux informé, place dans
la seigneurie de Chen eusc, près
de Paris, un fief dit de Bergerac,
et qui s'appelait anciennement
Sous-Forêts. Ce serait, suivant cc
critique des cr;tiqucs, à Bergerac,
près de Paris, et non plus en
Berry, ni en Bretagne, qu'il faudrait puiser l'origine authentique
de ce surnom.
Les opinions sont, on le roll,
très partagées, et ce qui ne paraitra pas moins singulier, c'est que
chacun pourrait bien aroir raison.
Ainsi que l'a formellement ·étaLli M. Dujarric-Descombes, qui
a étudié le problème awc une
remarquable sagacité, la famille
Cyrano a bien possédé un domaine
de Bergerac, en Bretagne; mais
elle en a possédé un aulrc à llergerac, en Berry; roire même un
troisième à Bergerac, près de Chen euse, par conséquent près de
Paris.
Qurl Bergerac a rait la prfféCliché Giraudoc.
CYRANO DE BERGERAC.
rence de Cyrano,jc n'oserais guère
Gra1•11re de DESROCHERS, (Cat-i11et des Estampes.)
en décider, plus que M. Descolllbcs
lui-même; à moins de conclurr,
en fin d'analyse, que si, comme
que tout autre à quoi s'en tenir sut· ce
tout
le
prourn,
Cyrano était Parisien, il tenait,
qualificatif.
comme tout enfant de Paris, à ne pas trop
Quelle raison arait-il donc pour faire choix
s'éloigner de son pays natal. Mais l'auleuJ" du
de cc pseudonyme? C'ast cc qui reste à
Voyage dans la lune était d'humeur si fandéterminer.
tasque, que cette raison pourrait bien ne pas
être encore la bonne.
Et d'abord, le nom de Cyrano est d'origine
bretonne, tout comme la phzsionomic du
Les circonstances de la mort de Cyrano de
poète, telle que nous la rendent les portraits flcrgcrac sont, comme sa naissance, entourées
gravés.
d'obscurité; nous ne désespérons pas de la
Le père du P.Oète, « noble homme &gt;&gt; Abel roir quelque jour se dissiper à la lumière de

qu'on 11·a1•ail pas à don_ner à un enfan t, el il ünis~ait wuvcn t par dcYe111r rnséparable du nom de
famille, s'il nt! le remplaçait pas tout à fait.. . Mais
ce nom de Bergerac êta,t bien un nom de fief cl non
u n surnom, puisqu'un autre Cyrano que Savinien l'a
porté ~_ous celle forme : Pieri·e de Cyrano, sieur

. .., :65 ...

de Bergerac (acte de mariage du "2 mars 1699). ~ous
savons, d'autre part, qu 'à celle date, la l'ille de Bergerac en Péri~ord n'était pas une seigneurie et n'appartenail pas a Piene de Cyrano. (Dui.nn,o.)
Donc, la ville de Bergerac, en Dordogne, est ici hors
de cause.

�r-

111STORJ.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

recherches nouYelles; de même qu'on est
arrivé à fixer le nom el la véritable origine
de nolre héros, on finira bien par rclrouYcr
sa sépulture.
Les biographes de C)'l'ano allribuenl le plus
communément aux suites d'un accident la fin
du burlesque auteur des Voyages fanlastiques.
Vers 1655, Cyrano avait faire Laire ses derniers scrupules el était enlré &lt;( au senice »
d'un grand seigneur, le duc d'Arpajon, qui le
logea dans son hôtel du Marais, voisin du
courcnl de la Merci.
Les plus grands écrivains acceplaicn l alors
d'èlre les clients de certaines personnalités
illustres, de leur rimer quelque dédicace en
tèle de leurs œuvres complètes, dont les frais
d'impression se payaient par la répulalion du
protecteur. C~•rano, dont la fierté s'accommodait dil11cilemcnl d'une semblable sujétion,
céda cependant aux désirs de ses amis, en derenanl un des gentilshommes du duc d'Arpajon.
Cyrano paya, avec la monnaie des poètes,
l'hospilalilé que lui accorda son protecteur ;
mais il sut garder, même dans l'éloge. la
mesure el la dignité dont il se montrait à bon
droit si fier.
C'esl sur ces entrefaites que surrinl à
!"hôtel d'Arpajon un éYénemenl qui aurait eu
sur la destinée du poète une innuence capitale.
Le 5 janricr 1655, éclatait, à l'hôtel d'Arpajon, un terrible incendie. Le gazetier Lorel,
le chroniqueur du temps, ne manqua pas de
consigner le fail dans ses éphémérides versifiées. Il écrirait à Mlle de Longueville :
I.e feu, ce ler,·iule élëmcnt
Qui fail de tout son élé ment,
Avec assez de l'iolencc,
Par la sotize ou néi:Iigcnce
D'un domcst ir1uc yrrogne ou fou ,
Il p1·it â 1'11ôtcl d'Arpajou,
Le dcl'llicr de l'autre semaine,
Cc qui mil bien du monde en peine,
Car de cc logis enllàmli
Tout le &lt;1uarlicr fui alarmé.
Trois ou c1ualre ,le ces bons pères
Dè\'ôts, chal'Îtables. sincères,
llcligieux de la )[crcy 1.
Et plusieurs capucins aussy,
,\ vcc des ardeurs sans pareilles
Firent en cc lieu mer veilles,
Sans préserver le dit hùtcl,
Comme si c'eû t été l'autel,
IJ,·ef, tant rie ,·oizins y coul'Urent,
~t si soudain le secou rurent
Que le faite du bâtiment
Fut endommagé scnlemenl. ..

Où peul se trouver Cyrano en cet inslanl
crilit1ue? Tout naturellement au milieu des
llammes, tentant, au péril de sa l'Îe, de
saurer l'existence de ses hôtes. El tandis
1. Les Pères de la Merci claicnt établis au coin de
la rue du Dragon cl de la rue '&lt;lu Chaume, et les
capucins résidaient entre la rue du Perche, la rue d'Orlt\ans et la rue dqs Quatl'C-Fils, qui elle-même déuouchait dans la rue du Chaume. C'est donc au cœur du
)larais qu'il fau t, scion Vitu, placer l'hôtel d'Arpajon.
2. c Dans sa maladie, écrit L,; enET, il (Cyra!lo) se
plaignit d'en (du duc d'Arpajon) avoir été abandonné.
.l'ai cru ne pas devoir décider si ce fut par un clfcl
du malheur général de tous les peti ts, cl commun ,,

qu'il se prodigue en efforls surhumains, une
pièèe de bois se détache et tombe, malheureux hasard, sur le chef de notre audacieux,
qu'elle endommage assez sérieusement: dans
le cours de celle même année succombait
Cyrano dit de Bergerac.
Quelle fin héroïque pour un arenturicr et
quelle belle place à lui réserrnr dans le martyrologe des letlres !
Le~ choses se sont-elles ainsi passées?
Examinons les faits. Voici la· première hypothèse émise, elle est d'Augusle Vitu : &lt;! La
destruction de la Ioiture (de l'hôtel d'Arpajon), écrit le.commentateur de Cyrano. explique la chute de la pièce de bois et la blessure
de Ci-rano. Le 5 janvier 1655 était un
dimanche, le dernier de l'autre semaine rn
rapporte au dimanche précédent, 27 décembre 1654, et Cyrano mourut des suites dans
le cours de 16:53. Ma conjecl ure s'accorde
exactement avec l'ordre des dates l&gt;.
Notre critique commet ici une légère
erreur, facile à rectifier. CFano aurait, si
nous nous en rapportons aux dires très véridiques de Lebret, passé qualor.:.e rnois chez
messire des Bois-Clairs et cinq jou 1·s chez
son cousin, Pierre de CFano, ce qui reporterait la date de sa mor t aux premiers jours
de mars 1656 : il aurail donc sur,·écu plus
d'un an à sa blessure. Le sire des l3oisClairs, dont il est ici question, n'est autre
que Tanneguy des Bois-Clairs, que Lebret,
son ami el celui de Cnano, nomme &lt;! le bon
démon qui a secouru ëyrano dans la disgràce
&lt;Ju'une dangereuse blessure, suil'ie d'une
violente fi èvre, luï cause ... l&gt; Or, celle disgràce, n'est-ce pas, selon Loule vraisemblance,
celle qu'infligea au poèle le duc d'Arpajon?
Cirano, cro~·ant remplir à l'égard dù son
protecteur un devoir de reconnaissance, avait
dédié au duc, en 1654, ms OEuvrcs diverse.~.
Peu après, une seconde dédicace, plus enthousiaste que la précédente, placée en tète de la
Alo1·t d'Agrippine, témoignait de la l!ralitude
de plus en plus empressée de l'auleur comique.
La 11Jort d'Agrippine eut du succès, mais un
succès de scandale, et le Irès timoré duc d',\rpajon, blessé de YOir son nom scrl'ir comme
de passe-porlii celleœul'fe impie et libertine,
signifia son congé au thuriféraire 1 •
L'incendie de l'hôtel d'Arpajon est-il po~térieur, el le duc aurait-il ainsi brulalemenl
renvoyé le poète, incomplètemenl guéri des
suites d'une blessure grave contractée à son
service'/ C'esl un poinl à élucider.
Lous les grands, qui ne se souvic1111en~. drs sc1·ric~s
qu'on leur rend que dans le temps c1u ils les rc~01l'ent. » Ces lignes ne feraien t-elles pas supposer ~uc
le duc faisa it prcu,•c d'ingratitude à l'égard de celui
c1ui avait pcut-ètrc sauvé la l'ie tt uu de ses proches,
dans l'incendie auquel il a été fait plus haJt allusion'?
5. Cyrano de Be,.gerac, par Hnux, Jl· 1J,
4. l.ebret, c1ui rapporte ces faits, avait p1·is du serrice dans le même régiment &lt;1ue CiTano. et avait
quitté l'armèe en même temps que son am,.

,J;

D'autre part, ne pouvait-il s'agir d'une de
ces plaies rouvertes, dont les complications,
après une latence plus ou moins prolongée,
amènent un dénouement fatal?
On ne saurait oublier que Cyrano était un
bretteur, qui avail eu force ducls, el, dans
maints combats mémorables, :wait exposé bravement sa vie. Celui qu'on avait.surnommé &lt;I le
démon de la bravoure l&gt; n'avait pas usurpl;
ce titre glorieux. N'avait-il pas eu, en 1659,
- le corps Ira versé_ de part en parl d'un e
balle de mousquet 3 ? Les trois maréchaux de
Chaulnes, de .Cbàtillon et de la Meilleraye
avaienl mis le siège devant Arras. C'est là
qu'à peine rétabli de sa blessure, Cyrano avait
rejoint 'l'armée. Une semaine ne s'était pas
écoulée qtùl recevait encore un coup d'épée à
la gorge. &lt;1 Les incommodités qu'il souffrit
pendant les deux sièges, celles que lui lai~~èrenl ces dl.'UX grandes plaies, les fréquents
combats que lui attirait la réputation de son
courage el de son adresse ... le firent renoncer
eniièremenl au métier de la guerre~ l&gt; . C'est
à celle époque qu'il composait la plupart de
ses œuvres et cc n'est qu'en 1655 qu'il
acceptait un logement dans l'hôtel d'Arpajon.
L'hypothèse émise par un érudit, par trop
imaginatif, d'une tentative criminelle contre
Cyrano de Bergerac, n'esl pas un instant soutenable. Paul Lacroix, alias le Bibliophile
Jacob, dont l'esprit inventif se plaisail à ces
sorles de conles, fabriqués de toutes pièces,
accuse &lt;! la mystérieuse confrérie de l'index »
d'avoir fait disparaitre l'auleu1· du Voyag1
dans la lu11e, pour anéantir plus commodément ses œuvres; de mème qu'elle aurait
urùlé ou lacéré le manuscrit de Polyeucle el
de Bajazet, le manuscrit des Sermons de
Bom:daloue, des Sen1wns de Massillon puisqu'on ne les a point ret1·01wes ! EL le fantaisiste compilaleur s'appuie sur cette phrase,
s:ins signification précise : &lt;! un rnleur pilla
le coffre du Bergerac pendant sa maladie ».
Mais si les Jésui tes redoutaient Cyrano, au
point de l'éliminer, combien daYantage
auraienI-ils eu de raisons de se débarrasser
du )lulière, &lt;le La l.lruière, d~ Pascal, pour
ne citer que les Lrois grands noms qui dominent· l'histoire litlérairc du dix-septième
siècle? Or, ni La .Bruyère, ni Molière, ni
Pasc;alne sont morts, qtie nous sachions, vieLimes de machinations occultes.
El puisqu'il faut quand mème conclure,
nous 8erions plutùt porté à penser que
Cyrano a fort bien pu mourir des suites
de ses blessure,, plus spécialement de la der. nière, d'autant qu'un traumatisme crânien
esl Loujours sérieux.
Qu'il y ail eu fraclul'e du crànc, l'absence
dù documents ne nous permet pas d'arriŒr i1
une précision absolue; mais une forte commotion cérébrale peut produire des désordres
d'une gravité telle, que la morl s'ensuive i1
une échéance plus ou moins retardée.
DOCTEUR

CAl3:\&gt;!ÈS.

L E MARÉCIUL DE SA,Ù:, -

Tableau de MEISSONI ER,

Louis XV et Madame de Pompadour
PAR

PIERRE DE NOLHAC

CIL\PITIŒ \'

Les voyages, les maisons, la famille

(suite. )
Partout à Bellevue, la main-d'œuvre la
plus chère a produit les œuvres les plus parfailes. li n'esl pas un boulon de porte, pas
une espagnolctle qui ne soil un bijou de ciselure. Du haut en bas de ce logis, les grands
décorateurs de Versailles et des maisons
rosales, Verberckt et fiousseau, ont sculpté
dans le uois ·1cs aLLribuls musicaux, amoureux
ou champèlrcs, el ont l'ait autour des corni-

ches folùtrcr de peti ts amours. Brunetti a
pei11t de scènes mythologiques l'escalier qui
mène à la men eilleuse galerie, dont la marquise a inventé elle-mème le dessin d'ensemble; de légères guirlandes y encadren t
une suite de pan neaux de Bouche~. La distribution des dessus de porte, réglée par l'oncle
Tournehem, a donné i, Oudry la salle à manger, il Pierre la salle de musique, à Carle Van
Loo, enfin, le salon d'assemblée, 0 11 ses compositions éroquent sous forme d'allégories
ingénieuses !'Architecture, la Peinture, la
Sculpture cl la Musique. \'an Loo semble
ètre, plus qne ses çonfrères, le peintre &lt;le

Bellevue; on I ui a réserré les Loi les qui ornent l'appartement du Tioi, et un, peu plus
lard; M. de Marigny fait placer dans la chambre a coucher de sa sœur trois de ces intérieurs
tu1:cs, 011 l'arlisle a donné 11 ses odalisques
cl a ses sultanes les grâces dela mailresse du
logis.
La sculpture n'est point oubliée. Dalls
l'antichambre se dressent de srelles fürures
d'A.da~ el de Falconet; dans les jardins~ des
chefs-d œu vre de Pigalle, une statue de
Louis XV, que détruira la Révolution et un
gr?upe, l'A mow· et l'Amilie, honoran[ en un
meme marbre les deux di riuités du lieu.

�111ST0~1.ll------------------------J
i1 six pans cl à montants ciselés, pour le restibule et l'escalier du Roi; les fcnr &lt;le bronze
doré cl ciselé, dont un représ&lt;•ntanl Apollon
c-l la Sibslle, pour la chambre de Ma&lt;l~mc, cl
un autre fi~m·anl l'.\.mour cl Psychc, pour
celle de Sa ~fa ·, esté· une rrrandc commode de
. garnie
'
"de bronze doré &lt;l' or
laque à pao-odes,
moulu, les ti1·oirs doublés de satin bordé d'or;
une table 11 écrire plaquée en bois de rose
avec les fleurs cl les ornements dorés d'or
moulu, el les cornets en argent; une table de
nuit
en bois de rose à fleurs ; enfin, pour
L'amour dominait-il encore Louis X\'.,
quand Bellevue fut inauguré? 11 en gardait orner les principales pièces, les deux cabinets
du moins toutes les apparences, pendan~ celte du Roi, la chambre et le cabinet de Madame
journée où madame de Pompadour 1~1 pré- et le salon d'assemblée, un grand nombre de
senta le chàteau qui dernit plus tard lm re1•e- paires de bras en fleurs de Vincennes à double
nir. Elle avait tout préparé pour l'éblouir. Le ou triple branche. Ces fleurs sortent de 1~
mobilier le plus exquis et de la forme la plus manufacture de porcelaine établie par le llo1
noul'elle, et les plus rares curiosit~s ~e la pour plaire à la marquise et destinée à riraChine étaiènl l'cnus parer &lt;le, lambris dignes Jiscr avec les fameuses manuractures de Saxe.
de les accueillir. Mais il amit fallu penser aux .C'est à llellernc qu'on a, pour la première
installations les plus diverses, en Yue des , fois, l'occasion d'en juger un ensemble, et ce
n'est pas une des moindres anxiétés de n~aréceptions et des. séjours.
. .,
On devine, par les livraisons mult1phces du dame de Pompadour que l'heureuse réussite
marchand Lazare Ouyaux, faites au cours d'une des premières créations d'art auxquelles
du mois de novembre l 750; que la grande elle se soit attachée.
Il n'y a pas de récit de l'inauguration de
préoccupation de la marquise, à ce moment'
est de rcccl'oi r et &lt;le placer chez elle les meu- Bellevue, qui devait ètre pour elle le triomphe
bles qu'elle a commandé~ . Y~ici d'abord, pnblic de son goût et de son génie féminins.
pour les cliambres de la s111Le, dix commodes Elle v avait lraraillé arec une sorte de fièvre,
•
risitant tout, pensant à tout, s'é.----:-:::-'.::-::-=-:::-..:=;:-::;::;;;;.:;;~~;;;;;;.:~~~~~~
puisanlaudétail, etcela pouréprourer, le jour , enu , plus d'un mécompte. La malrnillt1ncc qu'elle ~ rn!t
sentie pendant ses lral'aux,. 1lfr1tail plus qu'elle n'en voula1l conrenir. Quelqu'un lui étant renu
dire que qnanlilé de badauds se
réunirairnl dans la plaine de Grenelle pour l'Oir son illumination,
elle la conlrl manda bien vite, n'acceplant pas de s'exposer aux brocards des Parisiens. La beauté des
intérieurs fut ad mirée; mais les
cheminées n'étaient pas réglfrs el
rumaient partout ; on dut mème
transporter le souper royal au (( 1'.audis », pctile maison au bas du ~ardin, qui n·avait pas l'incomén1cnt
d'ètre neul'c.
Après ces dirfkiles journées, la
marquise en sentit la faligue ?l f~l
malade. M. Poisson, qui rcnsc1gna1t
son fil s, )1. de Yandièrc~, alors c1~
yoyage en Italie, sur tout c? , (J~ 1
Ycnait à sa connaissance, lm ecnrait de Versailles, le 29 novembre:
&lt;( Cc fut mercredi dernier, 25 de cc
mois, pour ]a première fois, qu'on
fut occuper Belleruc. l a Cour Y
resta jusqu'au 27; elle y r~Lournc
mardi 1er décembre JUS(!Uau 4.
L A CHAPELLE DU CHATEAU DE VERSAILLES.
Votre sœur ~ut hier une prodigieuse
Gra1•11re de RIGAt D.
J·e n'en suis • point
lnioraine
0
'
,
étonné, car elle s'excède à meubler et a pr~d'un modèle uniforme, bàtics en chène etylaparcr tout ce qu'il faut à ~ell_crne. » Un
quées en bois satiné, avec. les ferrnre~, pied,,
méchant ch·oniqneur parle ams1 du second
houlons et entrées &lt;'11 cu11-re doré; six tables
séjour : cc Le Rni est de plus en plus _méconde nuit el dix tables à écrire, plaquées el
tent de Bellevue, où il fait grand froid cl de
garnies de mème; puis les lanlerncs de glaces

Bienlùt , !'Amitié seulement ayant subsi,Lé,
c'est encore Pirralle qui élèrera la nourc-llc
image, au mili~u du bosque_t préféré; il_ en
fera un des meilleurs porlra1ls de la clialclainc de llellcrne, et le fioi la rrconn_aitr~,
debout sur le piédestal où jadis elle Jouait
aYCC l'Amour, et maintenant s'avançant toute
seule d'un mouvement gracieux et tendre,
rcYèt~e d'une robe flollanle et la main posée
sur son cœur.

la fumée ; il s·y est mortellement ennu}é i,
ce dernier voyage; l'on assu:·e qu'il n'y retournera pas. l&gt; Ces déta~ls semblent conf'.~~
més par un mot de ~I. Poisson : _&lt;c On ~ dep
fait deux roi ages à Bellerne, qui est bien la
plus beile chose de la nature, mais pas e~, ce
Lemps-ci, où l'on a de~ vent~ de !a pre~merc
main. ,&gt; Ces fàcheux souvemrs d1spara1ssent
vite. Bellevue devient un des séjours les pins
recherchés d() la Cour. Les imités du Roi sont
réo-ulièrement appelés à cc noureau petit châte;u · ils se montrent 0nchantés d'en porter
'
l'uniforme,
d'un éclatant Yelours pourpre a'
larrre broderie d'or, dont la marquise a fait
fab~iquer l'étoffe à Lyon pour la leur donner
elle-même, leur laissant seulement la dépense
des ·broderies.
L'hirer qui suit est rempli de 1·01ages it
Ilellerne, Olt vont bientôt commencer les
specta1·lcs. Madame de Pompadour écrit à
son frère, le::; janvier : &lt;1 Je rais toujours &lt;le
temps en temps à Bellerne, .011 j'~i _l'bonn:'ur
de recevoir le Roi. C'est la plus Jolie habllat:on dn monde, et arec la plus grande simplicité. )) Et le mèm~ jour, . à mada~~l~
Lutzelbourg : cc Vous Jugez bien que J a1 elc
enchantée de reccl'oir le Roi à Bellcrne. Sa
Majeslé y a fait trois voyage,; il ~!oit _Y. ~lier
le 25 de cc mois. C'est un endroit deltcieux
pour la vue. La maison, quoique pas bien
rrrande est commo·le et charmante, sans nulle
0
'
•
1
espèce de magnificence. Nous y Jouons que ques comédies. » C'est en cflet à la nou;·~lle
maison que se trourc transporté le. theat~e
des Petits Appartements, et, pendant les trois
ans que dure encore cette ag~éab)c institu- '
tion, ce n'est plus chez le. 1101 quelle fonctionne, mais chez la marquise.
Une raison d'économie, on plutôt de prudence a motivé ce changement: les dépenses
étant 'moins ostensibles, les médisances en
seront sans doute moins aisées. Au reste,
madame de Pompadour est peut-èlrc de bonne
foi, quand clic pense qu'à Bell~vue on résistera aux entrainements coûteux : &lt;I Les
~pectacles de Versailles ~•ont pas 1·?commc?c~,
écri t-clic à la mème amie. Le Roi reut d1m1nuer sa dépense dans Ioules les parlies;
quoique celle-là soit peu ..c~nsidérablc, ~e
public croyant qu'elle l'est, J a1 ;·oulu en menarrer l'opinion et montrer I exemple. Je
"
,
souhaite
que les autres pensent de meme.
l&gt;
Elle parle à son fri-~c du. théàtrc de -~eUeYu~
comme &lt;I d'un bmnbonon de thcatrc qui
est charmant ,1. Cependant cette pclitc salle:
décorée à la chinoise, ne sert pas seulement a
la comédie; la scène est préparée po~r que
l'opéra y paraisse, aYec ses transformatwns cl
ses apothéoses.
,
Dès le premier spectacle, un ballet allegoriquc l'Amour architecte, a montré, dans
11 n cbano-emcnt à vue, une montagne s'enlr'ou" bl'uit du tonnerre, pour 1aissel'
,
1Tant au
suro-u• de ses flancs le nomeau chàleau, au
milieu de danses de jardiniers et de jardinières. Ces surprises de machinistes intéressent Loujours le Roi. Encore quelque
tr.mps, et les profusions rccomm~nceron~,
comme jadis à Versailles. La mal'qmse oubhe
1

?~

1

'--------------------------- Loms XV ET .MADAME DE Po.MPADou~ - - ,
bien vile ses bonnes dispositions, pour se
croire en droit d'amuser ses invités de la
façon qui lui convient. D'ailleul's, clic ne
paraitra pas longtemps sur les planches. Son
dernier succ~s sera le rùle de Colin dans
le Devin du village, qu'elle chantera en mars
1755. L'autcul' receua d'elle cinquante louis
en témoignage de satisfaction, et un éloquent
billet lui prouvera que Jean-Jaéqucs Rousseau,
musicien, a accrpté cc présent arec fierté et
reconnaissance.
La Cour sera conviée, dans celle demeure
choisie, à des fètes charmantes, à des concerts, à des illuminations, à des l'epas de mariage, jusqu'au moment oü la marquise se lassera de Bellevue, comme elle l'a fait de MontreLou t et de La Cel le. Ell6 ,·end sa maison de
prédilection à I.011is \V, en 1757, moyennant
une somme de trois cent vingt-cinq mille li1Tcs,
pour payer ses dctlcs. Après la mort de la
marquise, le fioi donne IlcllcY11c à ses filles,
et Mesdames, qui bientôt en l'alfolcnt, y
viennent avec leur frère, le O.wphin, qui misine aYcc elles de Meudon . Elles se meltcnt à
y changer tout, font rcnom clcr les peintures,
remplacent Boucher et Yan Loo par Lagrenéc,
füstout et Hubert Robert ; et c'est M. de Mal'igny, resté en fonctions comme dil'ecleur des
Ilàtimcnls du (loi, qui préside à res remaniements de la maison de sa ~œur.
Elle n'avait pas paru moins attachée à cc
chàleau de Crécy, dont elle al'ait transformé
entièrement bùtimcnt, jardins, parc, et oü
elle avait &lt;c travaillé à force de millions. »
Elle yjoignit le chàteau d'Aulnay, et multiplia
de Lous cotés promenades et perspectives. C'est
là qu'elle recevait Je Roi avec le plus de
pompe, dans un grand appartement réscrl'é à cc
glorieux usage, et pour des voyages qui
duraient jusqu'à quinze jours : cc Vous seriez
bien surpris, écrivait le père Poisson à son
fils, de voil' aujourd'hui comme moi les magnificences de cc lieu, l'effet prodigieux et
admirable que produisent les canaux, la
grande pièce d'eau qui est en face du chàtcau
dans le bas, les progrès des plants et d'une
infinité d'allées qu'on a plantées partout, cl
surtout celle qui Ya de là Patte-d'Oie jusqu'au
faubourg de Dreux , Olt l'on a fait un nouveau
chemin. Par un bel et bon arrèL, votre sœur
s'est fait adjuger la proprir.té de tous ces
arbl'cs . On avait meublé, pour l'arrivée du
Roi, Aulnay, qui est totalement découvert
aujoul'd'hui, cc qui fait de la terrasse le plus
beau coup d'œil qui se pttissc voir. Comme le
voyage n'a point eu lieu, on le démeuble
actuellement pour le remeubler au mois de
septembre. »
La marquise allait pourtant se fatiguer de
loulcs ces Leaulés, qui ral'issaient d'orgueil
l'ancic-u commis des frères Pàris. Peut-être
aussi en trouvai t-elle l'entretien trop dispendieux, surtout lorsqu'elle voulut al'oir la terre
de Ménars, la dernière en date de ses acquisitions. Le merrcilleux domaine de Crécy
constitué par ses soins et le ch,Heau, où
régnait,· dans le cabinet d'assemblée, le plus
noble ·buste de Louis XV par Lemoyne, furent

l'endus à un prince du sang, le duc de PcnthièYrc. C'est lui qui continua à cnlrelcnir
l'hôpital que la marquise avait fondé pour les
malades et les pauvres de la contrée, et pour
l'établissement duquel elle s'était défait d'une
pal'lic de ses diamants.
Ni l'une ni l'autre des deu.~ habitations que
bàlit madame de Pompadour, et où son goùt
se développa librement, ne nous a été conservée. Ni BelleYuc, ni Crécy n'ont survécu à la
fiéYolution. Non seulement leurs oul'ragcs
d'art, leur moJilicr ont été dispersés ou détruits, lenl's boiseries saccagées et perdues,
mais rien ou presque rien ne reste des h~ timenls mèmes; et l'on rnït s'ell'acel' le soul'cnir des maisons qui furent les plus exquises
de l'époque el comptèrent, pendant bien des
années, parmi les séjo:irs préférés &lt;lu roi
Louis XV.
La postérité eût été peut-être moins sél'èrc
pour les prodi;;alités de ~Imc de Pompadour,
si la nation possédait encore les mcn cilles
d'art qu'elle inspira. Leur beauté eût plaidé
en sa faveul', et ces dépenses, qu'on traite
volontiers de dilapida lions, nous apparailraicnl
moins excessives. Bien loin de se croire coupable-, madame de Pompadour se faisait honneul' de ce qu'on lui a reproché si duremen t.
Elle al'ait conservé, de sa pl'emière éducation,
le besoin d'une comptabilité régulière, et ses
biens étaient confiés à son intendant Collin,
ancien procureur au Châtelet, dont clic avait
apprécié, pendan t son procès de séparalion,
les lumières et la probité. Aidée pal' lui, elle
tenait ses liucs comme une bourgeoise opulente, mais rangée, qui Yeu t cor.maitre exactcmen l le détail de la maison dont clic a la
charge. On l'eût bien étonnée en lui disant
qu'un réquisitoire serait dressé contre clic un
jour, sur quelques débr;s de comptes trouvés
dans ses papiers; elle n'y aurait ru, au contraire, que sa justification.
Dépensant pour l'honneu r el le plaisir du
Roi , ou pour des œuvrc, qui lu i semblaient
utiles, m:idérant sou ven t ses fantaisies propres,
,·irant parfois au jour le jour et sans foire
&lt;l'épargnes, elle se croyait peut-ètrc pour cela
désintéressée: (( Je suis beaucoup moins riche
que je n'éL·üs à Paris, écril'ail-ellc en 17-53.
Cc que j'ai m'a élé donné sans que je J'aie
demandé; les dépenses faitrs pour mes maisons m'ont beaucoup fàchée; {a e'te l'amusement du maître, il n'y a l'Îen à dite. Mais
si j'al'ais désiré des richesses, toutes les
dépenses faites m'auraient pl'oduit 1111 revenu
considérable. Je n'ai jamais rien désiré, et je
délie la fortune de me rendre malheureuse;
la sensibilité de mon üme peut seule en Ycnir
à bout. J"ai au moins celle consolation de
penser que le public fait cette re'flexion el
me rend justice. » Le public, à l'l'ai dire,
jugeait déjà la marq uise tout autrement
qu'elle n'affecte de le supposer.
Il est. établi du moins que, malgré la
somptuosité de ses ch,îteaux, elle ne fut
jamais à son aise. Le Roi se montrait peu
généreux dans l'ordinaire de la vie; s'il ne
regardait pas à ourrir largement le Trésor

par une simple signalul'e, il hésitait à prendre
une petite somme sur sa cassclle, aussi bien
qu'à tirer un louis de sa bourse. Les dons
d'argent faits par lui à madame de Pompadour
furent assez rares; elle ne reçut d' &lt;c étrennes»
que les prcmiè&gt;rcs années, et comme sa pension, qui fut généralement de quatre mille
livres par mois, descendit à trois mille pendant les années de guerre, il lui fallut chercher ùans le jeu, dans la Yenlc de ses bijoux
ou de ses maisons, et drns certaines opérations financières, le moyen d'équilibrer ses
rcccllcs et les dépenses considérables auxquelles l'obligeait son rang. Cc furent plus
ta rd de sél'ieuscs inquiétudes dans sa l'ic, que
laissent cntrel'oir les dossiers de ses affaires;
elle n'aurait su les prévoi r, en ces brillants
moments de sa jeunesse, c1ui coïncidairnt
aYec les dernières belles années du règne et
pouvaient donner cncol'c satisfaction 11 tous
ses désirs de luxe cl de fètes.
Au milieu des honneurs qui l'accablent et
la raYisscnt, madame de Pompadour n'a pas
oublié ses origines. Elle reste, au contraire,
en étroite union a,·cc son passé, n'en rejetant •
rien, ne rougissant d'aucun des liens qui l'y
rattachent. Très fière du pouYoir qu'elle doit
à ses &lt;:harmes et à son esprit, très altcntire
à l'imposer à tous, elle ne joint pas à ces
petites vanités une morgue ridicule. Elle ne
se fait point illusion sur les titres de son
marquisat, cl, tout rn acceptant exactement
les obligations de la caste 011 elle a été introdui te, en essayant aussi de prouYer aux mall'eillants qu'elle est digne de cet honneur, elle
conscrl'e, au milieu des fla llcrics dont chacun
la grise, un sentiment d'elle-mèmc assez sùr.
li y parait i1 mainle reprise dans .les conseils donnés à son jeune frère et, par exemple,
en cette lettre, qui date de f 7;i0 : cc Quant
aux courtisans, je suis obligée de Y0us
éclairer su r eux ; rnus ne les jugez pas tels
qu'ils sont. Si Yolrc naissance ,•ous permcllait
d'aller sur leurs brisées pour les charges où
ils aspirent, soyez bien sûr que sourdement
ils tâcheraient de vous nuire; mais ce cas
n'étant pas, rnus êlcs pom: eux. un objet
indifférent. Ne croyez pas encore que les gens
en si g-randc familiarité osent jamais parlc-r
de,·ant leur maitre d'autres choses 11uc de très
indifférentes, à plus fol'lc raison, de rien qui
nit rapport à moi. Voilà la vérité exacte. J'ai
bien vu et bien réfléchi depuis que je suis ici;
j'y ai du moins gagné la connaissance des
humains, et je 1·0:1s assure qu'ils sonl les
mèmes à Paris, dans une Yille de province,
qu'ils sont à la Cour. La ditférence'dcs objets
rend les choses plus ou moins intéressantes,
et fait parai'trc les vices dans un plus grand
jour. ll
AYec de lcls sentiments pour la noblesse de
la Cour, madame de Pompadour doit naturellement demeurer allacbée au fond de son
cœur à la classe d:mt elle sort et qu'elle
représente si brillamment. Personne ne juge
mieux qu'elle l'importance de plus en plus
grande que prend alors la richesse, aux
dépens de la naissance, dans la so:::iéLé fran-

�111ST0'/{1.ll - - - - - - - - - - - - - . . . : . - - - - - - - - - - ~
çaise. L~ honrgcoisie, qui la pm,sède, s'est grand rapport. Barbier trouve extraordinaire
éle"ée peu à peu, par son intelligence cl son qu'on lui donne /t rpmplir d,·s fonctions cc qui
labeur, /1 la premièrr place de la nation. rn• sen rnt qn'à IP rnetlrP pins au jour 11 . La
Uévout'.•r au ~rrvire du Roi , elle lui fournit /1 ,·rrilé r l que M. d'Étiolcrs. qui m• s'appC'lll'
elle seule tout un personnel dont J'autorit1; plus, à l'Afmmwclt royal, que M. Le Nor:-·accroit a,cr les hesoins du moment. EllP man!. 1 st resté en relations étroites a1'('('
liC'nl toutes les chargC's de magislralnre rt l'oncle Tourncl1e111. qu'il est queslion de ses
d'admini. lration; rn mèmc tcmp,, lui ~ont tournées en provi nt'e dans les lellres du pi•rc
dérnlues LoulC's b puissanres qnr l'argent Poisson, cl que la marquise, l'ayant supprimé
C'Onfère. Il C'\isle, en effet, rn France, nn de son cxistrnce, se croit rn règle :n rc lui
monde très divers de financiers, inlfressés gràce aux a1·antages dont il est comblé. Il C'S l
dans ll's f'crmC's et les sous-fermes, gens de peu douteux crpcndant qu'il n'ai t continu&lt;:
C'omploirs et d'entreprises, entre lrs mains de longtemps à regretter l'épouse infidèlr ; el il
qui passe la fortune .publique, el qui s011- était si bien l'ait pour le ménage el la conLiennl'nt le crédit du royanmC'. Cr sont eux stance, qu'on le verra plus tard, aussitôt dcdésormais 11ui possMcnt les plus beaux 1rnu \'l'Uf, reprondrc, par un honnètr madomaines, font u;Hir les superbes ,·h:Heaux, riage, sa 1·ie de famille \'ingt ans inlC'rrompue.
fii ~f. d'Éliolr n'est plus rien pour maatcapar&lt;'nl lt•s i:(randes terrrs qui tombent rn
, ente cl les lilrrs sci~euriaux qu'il rsl p&lt;'rmis dame de Pompadour. C't pas mème une gèni•
dans ses sou,·enirs, tou t re qui a entouré sa
d'acqufrir.
Les mariai:(eS ont \'ile fait de mè!(•r à l'an- jeunessC', cl particulièrement ce qui touche
riennc cellc aristocratie nouvelle. S'il esl aux siens, lui demeure cher et profilr de son
encore as ez rare que b filles de quali11: ,:(é,·ation. Les courtisans, à qurlc1ues époques
{&gt;pousenl dC' simples enrichis, on voit conli- d1• sa vie, lui rrprochent de la hauteur; ks
nuellemcnl les héritiers nobles, même des gens de sa parenté la trourenl Loujour~ ~impl1
plus haut lilrés, redorer leur blason dans la et serviable. li n'est si pelil cousin qui n'obroture bien pourrne de rentes. Madame de tienne d'elle l'appui nécessai re pour être
Pompadour aime cxtrèmemcnt à s'occuper placé, pour faire vivre el pour établir ses ende ces unions et y intéresse le Boi. !.&lt;:lie fants. On lrourn trace de sa libéralité dans le
obtient mème assez souvent, pour les faci- texte de son testament, comme dans la liste
liter, des dons pécuniaires sur la rassC'lte, des pensions qu'elle sert el dont un grand
lorsqu'on a su llaller son amour-propre &lt;'Il nom bre témoignent d'une âme charitable'.
s'adrC'ssant it elle. Ellr aide it allénuer. tant F,llc disposerait assez aisément pour ses propar désir instinctif d'obliger que par goùl li•~lts de toutes les foreurs de l'État ; mais ce
raisonné pour les mélanges de caslC's, cc que n'L•st point de façon prodigue ni arbitraire
les Y"icillcs traditions nohiliaircs ont de trop ,,u·elle agit, el une certaine pensée de ju Lice
rigoureu, . .\insi, sans froisser la noblesse, el de prndcncc, non moins que le souci de
elle sr fait la rt'présentantc Pl la prolcclrirc l'opinion publique, l'empt,'che d'abuser de son
crédit. Dès que les sollieileurs se montrent
du Tiers-État.
La jeunr bourgeoise , en fawur de qui indiscrets, clic ll S arrête, fussent-ils ceux qni
Louis X\' a rrlevé un marquisat t:tcinl, Sl'rl !ni tiennent de plus près.
d1• trait d'union entre deux mondes Lien &lt;liffél'n esprit éqnilalilc cl ferme se rérèle en
rrnl ; mais cr sont le détails de sa \'ie ordi- ses lettres à son père. Lr bonhomme est disnaire qui prouvent le mirux une fid1\lité à des posé à l'importuner pour lui-même ou pour
originrs qu'un moins sage esprit eût sans ses amis. Elle le lui fait sentir, à propos d'un
doute reniées. On connaitrait mal madame de cousin Poisson de Malvoisin, qu'elle a déj;1
Pompadour, si l'on oubliait qu'elle a res- fort a,•ancé dans les carabiniers : « Je suis
pecté cl rultin: en rllc, immédialemt'nl aprrs Lrrs fùchéc, mon cher père, que rnus désisa passion ponr Ir Roi, le ,cntirncnl de la riez \ïnccnne, pour li. de ~lalvoisin. Comfamillr.
ment peut-il vous l'Cnir dans l'esprit de vouloir placer un homme de ,ingl-cinq ans
Le mari, à vrai dire, ne compte plus. De- (quelque sage qu'il soit), qui n'a scni qur
puis que madame d1• Pompadour a rté séparée six ans'/ F,n 1éri té, il derrail füe conlrnt de
de hiens par l'arrêt du Châtelet de Pari r l son élal. li est tant de gens qui n'obtiennent
'111'rllc a pris seule la garde de sa fille, M. dï~- le mèmc qu'après vingt ans de scnice, el lui
Liolcs s'c l lrou,·é effacé de sa \'iC comme il en avait trois. Ce qu'il y a de sùr, c'est que je
l'eût été par un di,·orce. Elle sait qu'il n't•st ne puis demander une chose aussi injuste. ,,
point à plaindre, consolé sans doute /1 ln
l'n autre jour, elle répond, au ujet du
longue d'un chagrin qui fut véritable. Il jouit fermier général Bouret, qui a rendu des serde reYenus considérables qui lui permellent vices à son père cl dont celui-ci est entiché :
de mener la grande vie des financiers du cc Permettez-moi de vous dire que M. Bouret
temps, à l'botel de Conti, rue NeuYc-Saint- a grand tort, s'il ne Lrourc pas sa famille
AugusLin, où il demeure. li est, depuis plu- assez récompensée des services qu'il a rendus.
sieurs années, en possession de la ferme li me semble qu'il l'est au moins an tant qu'il
générale dont la sollicitation a préparé ses doit être, et rrue je me trouverais fort heudisgràccs conjugales ; il a eu celle de M. .de. reuse, si mes parents étaient aussi bien plaTournehem, au moment où celui-ci a été ap- cé .... Yous êtes trompé, si l'on mus dit c1ue
prlé à la direclion des Bâtiments. li va encore le ministre n'attend qu'une parole de moi
obtenir une place de fermier des Postes d'un pour accorder les dix-huit denier~ que vous
1

1

1

dt•mandez pour ~I Bnurel. Il me parait trrA
Mcidé /1 ne les lui pas donner, el rnus saYC7.
mieux qu'un aulrr, puisqul' 1011, 1·onnais.Pz
111011 caractèrr . que je Ill' fais jnnui~ viol1•ncr
aux gens que j'airnP. 11
Elle nr met pa~ moin, dr fcrmelr it ~e &lt;lélcndrc contre les cMmarches en faveur de son
lrère. Lr père rê11) de faire frigrr en 11 Surintendance dl's fütirncnls l&gt; la Direction gém:rnle, dont ln sun·ïvaoce est assurée' il M. dt'
Vnndil•r1•s; ses lrllres sont pleines dr ccl11•
chimi-rC'. dont il cherche à trouLlrr l'amhition
beaucoup plus paisible du jrune hommr . La
marqui~ c~l ohlii:(ée dt' le rappeler à la raison : ,c Pour être hcurr ux , répond-clic, il 1w
fant jamais désirer des cbo~rs impo,sihles :
je suis sùrr qu'il n'y aura jamais de surinLendanl, ni de Finances, ni de fi;itimcnt~:
ain~i, n'y sonf(eons pas. Cela ne m'empêclw
pas d'ètrr très certaine de faire 1111 trè~ bon
maria&lt;rr pour mon frère. n C'rsl du m,imc ton
qu'rllr dit plus tard, parlant des gens in~atiables arec le, quels le publie la confond :
c, .le serais l,ien fàchéc d'avoir crl inl:ime rarartère, rl 1111c mon frèrr 1'!•111. n
La marquise arnil fait beaucoup pour ri'
ft'ère, en lui obtenant la charge des Bàtiments. l)c celte faveur considérable cl qui
semblait criante, eth• entendait qne le jeune
homme se monlràl digne cl désirait le mettre
en ,:tal de bien senir le fioi, ,,uand J'hcurr
rn serait renne. Elle jugea Lon dr l'éloigner
pendant qurltJUC temps de la Cour, où il ne
pouvait être qu'une gc'ne; cl voulant, d'nn
mtlmc coup, le préparer aux fonctions qui devaient bienlol lui rcl'enir, clic eut l'idée dr
cr long voyage d'Italie, 011 )1. de \'andièrc~
allait former son golil el acquérir des connaissances utiles pour dévrlopper lrs arts dans
le ro\'aume.
EIÏc-mème choisit, pour l'arcompngner,
deux hommes de talent cl de bon conseil,
Cochin le fils, son dessinaleur préfrré, r l l'architecte Soufllot, ancirn pensionnaire du Roi
11 Rome; elle y joignit l'abbé Le fllanc, à qni
Cochin accordait malicieusemrnl « plus de
connaissances dans les a rls que n·en ont communément les gens de lettres ». C'élaienl
d'aimables ('ompagnons, fort propres à é1eiller l'e prit d'un jeune h &gt;mme d'ailleur hicn
doué, capables aussi dr le iruider sarnmmcnl
dans le pays classique des art , de lui fairt'
apprécier les galeries l'l les antiquités. Cc
vopge, accompli à loisir par des gens qui
voyaient arec réllcxion, de1·ait scr1•ir, par la
suite, les transforma lions du goùl français ;
mais son premier résultat fui de fournir au
jeune directeur les Litres cl la compétence qni
lui manquaient.
li n'avait pas vingt-quatre ans, cruand sa
sœur le décida it réaliser celle eolreprisr qui
pouvait assurer sa fortune : c&lt; De ce voyage,
lui écrivait son père, dépendent Loule , otre
réputation et volrll !,icn-èlrc. 1&gt; La marquise
lui arail fixé des règles de conduite, cl rappelait ces instructions importantes dès sa première lrttre, reçue à Lion le 28 décembre
i i i 9 : « \'ous avez bien fai t, frérot, de ne

�r-

1f1STO'J{1.Jl

pas me dire adieu; car, malgré J' utilité de ce
rnyage pour vous el le désir IJUe j'en amis
depuis longtemps pour ,otre bien, j'aurais
eu de la peine à vous quiller .... Ce que Je
mus recommande par-dessus tout, c'est la
plus ~rande politrsse, une discrétion égale, cl
de Yous bien meltre dans la tète, qu'étant faiL
pour le monde cl pour la société, il faul être
aimal,le an'c Loul le monde, car, si l'on se
bornait aux gens que l'on estime, on srraiL
drtcslé de presque tout le grnrc humain. Ne
pl'rdrz pas de me les comcrsalions que nous
arnns l'UCS ensemble; cl ne croyez pas qur,
parer que je suis jeune, jr ne puisse donnrr
de bons aYis. J'ai tant rn de chosrs, drpuis
quatre ans el demi que je suis ici, que j'en
ais plus qu'une femme de quarante ans. »
Les lettres du père venaient appuyer lrs
avis de crue précoce expérience fémininr.
M. Poisson amil pu Yoir la marquise, rrvenanl de Choisy, quelques jours après la éparation, cl il écrirnil à son flls : &lt;1 Nous par1:imcs beaucoup de vous, el je fus enchanté
dr sa tendresse pour le frérot cl de Loul cc
qu'dle mus arnil diL arnnl rnlre départ. Elle
esl jeune, mais elle pense so\idemenl, rl je
ne suis pas en peinr sur l'usage que ,ous
fr rez de sa comersalion .... &gt;&gt; Dans une autre
lcllre du père, avec les recommandations de
rnpgc, que multiplie un homme qui a visité
beaucoup de pays, les mèmes conseils reparaissent cl se précisent : « \'ous a,ez fait
J'a&lt;lmiralion de Lyon par vos manière polies.
Je vous exhorte à les redoubler, s'il est po siblc; c'est la vraie façon de s'attirer tous les
cœurs, cl c'est là justement cc que loul hon11l1lc homme doit aml,itionncr. Ceci est à
voire pouYoir; ,·ous arrz en vous tout pour y
panenir, en corrigeant un peu rotrc dur.
Souvenez-,ous sculcmrnl de ce que mire
sœur ,·ous a dit sur cela, cl je ne serai plus
inquiet. »
M. de Vandières el sa compagnie, partis
de Paris en décembre t7'19, n'v clcl'aicnl rr1·rnir qu'en juillcL 17;;1. I.e fr~·rc de la marquise ,oyageail en gr~nd seigneur, aux frais
du Hoi, ayant ordre de tenir partout table
ouYcrte, accueilli par les mini Ires de Louis XV
auprès des cours italiennes, reçu en audience
pril'éc par les princes souverains. Il goûtait
les plaisirs de chaque l'ille, mais se liait aussi
al'eC le hommrs distingués cl sal'ants, profltail de leurs conl'ersatio!ls, emorall à sa
sœur des obscnations înlérrssanles et le
dessin de~ cho rs curiruscs qu'il remarquait.
Comme les lellrcs, en dehors des courriers
royaux, couraient le risque d'ètrc ourertes,
la ·marquise insistait sur cc point : &lt;I C'est de
vous IJien garder de rien mander &lt;ruî pùt
déplaire aux cours où l'Ous fll8re~_._ allendu
qu'il est très vraisemblable que l'on y sera
curieux de sa,·oîr la façon de penser el cc
que mande à a sœur cl aux autres le frère
de madame de Pompadour. »
La discrétion aYcrtie du jeune homme nr
laissait place à aucune faute de cc genre; il
n'y al'ail qu'une l'Oix en Italie sur sa bonne
grâce, sa modestie cl son esprit. Le marquis
de la ChéLardic, 11 Turin. le duc de Nivernois,

1..ou1s

à l\ome, le marquis &lt;le lïlôpilal, i1 Naples,
mandaient à la marquise, à tour de rôle, des
élo3es qu'elle mettait sous lrs yeux du fioi.
« M. de Nircrnois esl lr~s contml de vous,
écrÎl'ait-clle, des politesses que l'OUS lui al'ez
faîtes, des bonnes cli~po~itions où l'Ous êtes,
de l'Olre cnric de plain•, rie. Continuez, mus
nr sauril'Z mil't1x l'air&lt;', cl prenez ses al'is; il
a hcaucoup d'rsprit, cl vous conseillera bien,
par l'amitié qu'il a pour moi. » Cc n'étaient
point eulcmenl conseils ou nouYellcs d7 cour,
que la. marquise' adressait à &lt;1 son cher bonhomme ,, ; les courriers lui porlaient sourenl
quellJuC présent d't'1lt•, cl on ne le laissait
manquer. nîi d'habits brodés, ni d&lt;• dl'111elles,
pour se faire honneur auprès &lt;le~ hdlrs cl des
princes.
Tout cc que poul'ail'llt écrire cl1· fornral,lt•
les nombreux Français établis en Italie servail les inll:rèls de la famille. Le père Poisson
s'y 1:1ail dt:colllwt des ·ami~ partout : )1. de
la Chétardie i•tail pour lui 11 une l'Î~illc connaissance d'Allemagne », l'ambas adeur du
!loi i1 Ycnisc se trournil &lt;&lt; son ancien ami,
)1. de ·Ch:nigny », cl, à f\ome, Vandières
cle,·ail faire ses compliments &lt;1 i1 .son chrr
ami, ~I. &lt;le Trov », directeur de l'àcadémit•.
Émencillé dt• ·~ucc~s de son fils: il se chargeait de ks pul,licr clans Pari . plus bruyamment que ne faisait la sœur à Ycrsaillcs. &lt;t li
revient beaucoup de hicn de toi; écril'ait-îl,
tant i1 la \ïllc c1u 'i1 la Cour; juge eombicn
cela m'afnige. » Une autre fois, il le félicitaiL
de son séjour à ap)cs : « Nous~dinùmrs chci
M. de Tournehem al'ec M: du \'C'rncl'; nous
élions unr vingtaine à table• .Je leur ·fis parl
à tous de rotrc lcllrc sur la, hellc cha se que
Sa Majesté,. icilicnnc vous a donm:c sur les
lacs .. .. Tout Je monde chante l'OS louanges en
cc pa~-s-ci, même reux &lt;1ui ne nous aiment
pas. » Ainsi l'orgueil du père se gontlail d&lt;'S
mérites éclatants et divers d'une double progéniLurr.
Cr fut. pendant l'absence de so:1 héritier
&lt;pie li. Poisson modifia so:i genre d'existence
cl entra définiti, cmcnt, dans les grandeurs. Il
n'était enrorr, an moment Ju départ, qu·un
p/lrc de farorilc. à la situation mal clt'liniL'.
nn condamm1 réhabilité par ordre, 1•l qur son
récent anoblis~emenl n'arnit l'ail ni plu~ riche,
11i plus considéré. li. de \'andièrcs devait
relrourcr son père grand seigneur, brillamment étal,li dans ses terres, et derrnu l'égal,
par les titres el le train &lt;ln rie, dt•s hommes
dont on l'arnil rn si longtem p le serviteur.
Celle mélamorpho. e e lune de celles qui font
le mieux apercernir la mécanique de l'ancienne société françaî e el l'acti,·ité personnelle de madame de Pompadour.
Nul ne sut jamais comment le roi de
France, au commencement de l'année 1750,
se trou ,·a al'oir contracté une delle de deux
cent mille füres, cnl'ers François Poisson, au
moment même où celui-ci l'Oulaît acheter une
terre dont le prix repré entait précisément la
mèmc somme. Le jugement définitif de réhabilitation, rendu le 22 auil I H7 , reconnaissait que l'ancien munitionnaire al'ait fait
jadis certaines avances sur les fournitures de

blés, clonl il n'arail point été rrmhoursé. Les
commissaires cm1uètcurs, à 1Tai dire, n'a~·anl
pu remellre la m:iin sur la procédure de condamnation, qui remontait à vingt ans cl avait
fàcheusoJmcnl disparu, araient clù demander
au &lt;I suppliant » de f'uurnir lui-même de nourelles p:ècc '. Celui-ci consentit par pure complaisance, prit la peine de rétablir toutes ses
écritures, cl il apparul aussitôt que le Trésor,
bien loin de l'a rnir pour d{,bitcur, lui !:lait
rrdernblc de vingt-trois mil11• ~rpl ccnl quaranle-trois lirres trois sols, lmîLdeniers.
Fort l,icn conseillé par ses amis, Poisson se
garda d'en rien réclamer sur l'hcurr, cl st•
contenta d'abord de l'indemnité de cent mille
füres, que le roi lui donna pour le dédommager de ses longs ennuis. Trois ans plu~
lard, la delle royale était portée au drcuplc,
comme par enchantement, la marquise s'étant mêlée de reroir les comptes ; et l'on
s'explique aisément cet arrangement bonnète. Depuis qu'il a reçu des armoiries,
M. Poisson a pris Il dél ic.'ltesse des gens de
qualilé; son amour-propre souffriraîl d'obtenir un don gratuit, dans les circonstances ot1
il se lrourc, tandis qu'il l'acceplr arec aisance
sous la forme d'une restitution.
Madame de Pompadour, qui a men(: Loule
celle affaire arec M. de Machault. l'icnl de
clécounir pour son père le grand domaine
qui doit soutenir sa noblesse de fraiche date.
C'est la terre de Marigny, dans la Orie, possédée en cc momcnl par la communauté
parisienne de aint-Côme, qui en a hérité du
chirm gicn La Pcyronie cl qui se décidera
,·olonticrs i1 la mcllre en ,·ente. Le l\oi l'achètera pour )1 . Poi son cl celui-ci donnera honorablemcnl sa quiuance des cieux cent millr
li1res. Les dircrses parties étant d'accord, la
terre de Marigny est adjugée aux galeries des
Tuilrrîcs, le 29 ja111icr 1750, pour deux rcnl
l'ingt mille lil'res, délivrées à Poisson par
ordonnance du Iloi ; cl le contrat, drcssè en
l'orme cxcrptionncllc, par des commissairr
spéciaux, est rc,·ètu des signatures du Roi, du
chancelier, du conlrolcnr général cl des six
intendants des fimnccs.
Une seconde ordonnance au porleur, de
quarante-huit mille lines, rendue fort à propo , a p~rmis 11 M. Poisson dl! remboursrr
lt•s droits seigneuriaux dus au duc de Gesnrs,
de qui relèrc le fiel' de Marigny. M. de GesHeS
l'a aus~itot « ensaisiné et infêodé », rl a mèmc
donné 1111 grand gala pour la pn•station de
foi cl homm:igc de cc nou,·cau \'assai. En
règle aYec les usages féodaux, celui-ci ne
néglige aucune des form:ilités qui doircnt
assurer à lui-mème cl à sa descendance les
prirîlèges allachés à son acqui~ition. Sa correspondance rérèlc naïremenl, non seulement
son étal &lt;l'esprit, mais cdui de toute la caste
à laquelle il appartient cl dont la faYCt1r de sa
fille marque le triomphe :
11 Enfin mes letlrcs-palcntcs au sujet de
Marigny, qui m'ont donné tant de mouremcnt,
sont enregistrées au Parlement, t'l je l'iens
d'cmoyer loul à l'heure M. Perrier pour les
faire entériner à la Chambre des : Comptes cl
Cour des Aides. Je croyais que , c'était une

xr ET MAD.A

'U'r
✓roL,

DE

p OJK'PADOUT(

so.uise : mais le scrau el les enregistrements geoisic. Le soir' le feu d'artifice fut tiré dans
~-ont plus coù_lé que mes Jeures de noblesse. 1~ parc, et tous les habitants mirent des lam- pren!ez Ir nom de Marigny; car, pour moi,
1
~ 1mporle, cer1 nous
. met dans Loule la plus pions s~r leur~ f~nêtrcs. » Lajournéc se pa sa Je ~ appelle François Poisson. »
)
d
é
gr~n c s, rel ' rt Je défie le Roi, toutes les rn feslrns, la ntu t en danses et 1
C eSt pour ~ fils bien-aimé qu'il bàtit,
·
,
e nouveau plante et arrondit le domaine. Toul d'abord
p111ssances
du
monde
réunies
de
poul'oir
no
.
.
'
•
us seigneu
r' narrant
f
• cette récept1·0,1 , c'Cr1't a, ses un m~•r ; 11clot le parc ; puis les tours féodales
d.,",goter c1-aprcs ~e llar)?ny ! ll Un autre jour,
en ants ·: « Gr:ice à Dieu ' mon entre'e, queJe
.
( c~t son rhartr1er qu il va faire classer : redouta1s lant, a été faite. J·r ser . , .
sont Jetc~s bas, et les matériaux servent à
,
ais a present reconstruire un noul'ca,i cha'teau
&lt;1 J attends un scribe pour ran. 1.e mai,1rt'
g1'r ét mcllre en ordre lous mrs
établit un chenil, réunit une
litres de Marigny, qui sont immeute, peuple sa terre de perm~?ses. Comme je ne ,·eux pas
drrau,, car il est maintenant
c!u 11 .! manque la moindre pecc grand chasseur » : il Je dit
tite p1ece et qu'il puisse s'y troule répète, lient à cc qu'on
ver apparence d'équivoque, j'ai
sa~(ie, c_rs droits et les goûts
o~Jlenu à la Chancellerir, aprrs
qu ils dcl'elnppent appartenant
l11en dPs mom·emrnts, lcllrrsà sa nouyelJc situation. Il veut
patentrs registrées rn Parlefaire de &lt;1 son cher Marion
y&gt;&gt;
0
ment, Cour des Aides el Chamun heau pais de chasse. Son
fils ne peul· manquer d'y attahr_e. des. Comptes. Quoiqu •011
m_ ail fait gralls partoul' il ne
rher du prix, lui qui a l'honlars5r pas &lt;fut' d(• m'en coûter
neur de chassrr arnc le Roi.
une centaine de pistoles, parce
li lui raconte par le menu,
que le sceau est cher, el mille
dans ses lellrcs, tout cc qu'il
aulrrs petits brimborions. Malc_nlreprend cl jusqu'aux attengré tout cela, je clonnrrais plnhous de son ami, M. l'intendant
Trudaine, qui dispense 11 ses
tà~ mille pistoles que de n'avoir pas obtrnu res lcllres. n
rnssaux » d'aller à la cor\'ée
hors de ses terres et les laisse
Le_ t_on, le style, la pensée,
travailler uniquement aux chetout 1r1 rsl vulgaire et en désaccord singulier avec les senmins de leur seigneur.
. Madame de Pompadour s'intimrnt~ dr ~adame de Pompateresse tendrrment à celle indour: ~ ranço1s Poisson n'a point
1«• ~csrntércsscmcnt de sa fillr
~t~llation qui fait la dernière
Joie de son pèrr. A-t-il besoin
t•t ignore les élégantrs façons
d'a,·is compérents? Elle lui e~a,·eclrsqurllrs cllr a laissé venir
pédic les architedcs ou lrs rnsa forlu?r; l'homme d'argent,
lrcprcneurs des Bàliment~ &lt;lu
le commis des P,iris;perrc dans
Roi· llé~ite-t-il à recon lruirr •)
lou_tcs ses effusions paternelles:
Eli!' lui fait attribuer une par~
~ais il a tant de bonhomie el
dans la ferme des Postes, qui
s1 ~u ?&lt;' morgue qu'on est
a~igm~nle son revenu d'unr
porte à I en excuser. Plus inclulnngta11w de mille lincs. 1,1,
fW?le '1\•e personne, la marquise
1111
dét,'lil
même l'or!'upe, rar cil('
'
• d un rrgard allendri et
,·~ul_ marquer de son goût J'b:iamusé, l'épanouis ement du
b1t:il!on seii:tncuriale &lt;le sa forè,·e du rieux traitant.
mille : &lt;&lt; \'otre sœur, 1\crit
~ fris du lissrrand bourM. Poisson, vient de m'eng111gnon arri,·c aujourd'hui au
l'oycr, sur le dos d'un cro('hc('O~bl(• cl!• ses désirs ; il ci;t
tcur, la plus jolie table du
se~~n~ur féodal cl grand promonde pour écrire. Elle ,rut
pru.'!a.tre terrien. Commr il a
aussi o:1·e_nvoycr, malgré moi,
pa)C la taille de ses paysans,
~on lap1ss1cr pour prendre les
il rsl lriomphalemcnl rrçu à
m~sun•s de mes appartements,
~larigny, et aucun des honq~ clic veut meubler. (1 faudra
neurs d'usage ne lui est marbien .souffrir ce que l'on ne peut
chandé. Il est complimenté par
cmpecher l ,, Les attentions de
M
J.
Clicb~ Oiraudoo
~c curé et IPs paroissiens, mené
• ADAME :IFA.'ITE. FILLE DE Loms XV. - Tat/eau d•• n'I·• I,ABILLE-GlllARD. .
la hile pour le père sont contia son banc à l'église avec un
(,\fusée de 1"ersail/es.)
~uelles
. el s'appliquent aux peTe Deum. Un récit trouvé dans
tites
circonstances
aussi bien
srs papiers raconte compÏai.
_qu'aux
grandes
:
«
lf. de la
~ammcn
t
que
I
fil!
1
1·11 •
&lt; es I es et garçons ha- fàché qu'elle n'e~t pas eu lieu; il m'en coûte ~cl:ruèrc, écrit encore Poisson à Vandières,
u e~ en bergers et bcr«ères
précédés
'de
la
bcaucou~, mai~ c'est une fois payé. ,i
l'J~nt de me faire tenir par ses courriers une
marPcha
· a, chcval,0 conduisaient
'
. ussee
b/. de•
~a se1gneur1e achetée, il faut un titre : caisse dans laquelle il y a l'ail un habit vert com11
, arh1~ny en chantant ; les habitants rangés &lt;l /fous quel nom roulez-rnus, écrit madame
plet, bordé el boutonnières d'or, qui est la
en•· léaie
,., · • t des' charges
ée sous les armes, ,a1saren
de Pompadour, que l'Otre terre soit érin-éc en pl~s belle cho e du monde, que l'Olrc sœur
M r s A ..
t«\ren . :rives au château, ils présen- marquisat? ll Le nom sera celui de Ja° terre ma enrnyé. Cette chère sœur ne sait que doncorbe\i3u seigneur le ,·in de ville dans des elle-même; mais le marquisat fait rl'Culer le ner et obliger tout le monde. &gt;&gt; Ce n'est q ,
se . t es ornées de fleurs, garnies de mas- père P~iss~n.; il ~e l'accepte que pour son fil , même cri. tout 1e long de celle correspondau un
pa.ms.
com
li A leur Lêle. était M. Ie ba1·11i,· qm. 1e et le lm fait savoir en une phrase pleine de paternelle : &lt;1 Ta chère sœur est adora ble~~1
p menta, ensuite le capitaine de bour- bon sens : c, M. de Gesvres veut que vous
ne faut que laisser agir son cœur. •&gt;
'

1;

1. -

HISTORIA -

Fasc. 6.

18

�r--

111STOR_1.Jl ._ _ _ __ : _ _ ~ - - - - : - - - - - - - - - -

~I. Poi~rnn a fail t:Jt'H'r i, Marigny une_rha-

prlle avec un dùmr_; il r &lt;l6poscra le,chapc~ct
béni par le Saint-Pcre, que M. de hn~•~•e~
lui rapporte de Rome, cl ce]~ fera pla1s'.r ~
son curé, &lt;&lt; , 1ui est fol de lui l&gt; • ll o~m de
cuvelles de marbre, que lui onl dounees ~es
Bâtiments du Roi, la pièce principll.c du log'.s,
la salle à manger, où il reçoiL déjà des ~ablees
d'amis, aimant comme lui le ratafia et 1exce,1lcot bourgogne qui garnit ses caves. On n y
voit pas seulement les hobere~ux du pays a,ec
leurs épouses, ou les bandes Joyeuses de cousins el petits-cousins, invités à passer quelques jours au château du riche parent. De~
hommes plus considérab!es s'y r?n?onlrent ·
M. de Tournehem, qui fait agrandir ~gaiement
&lt;c son cher ÉLioles l), vient volonl1crs comparrr ses hàlisscs à celles de l'ami Poisson ;
l'L Pàris-Duvrrncy, donl la terre csl dans les
environs, nr déd;ignc pas de lui donner une
journ,:c par an. Ces gens im_portanls ~aven t
qu'ils lonl plaisir à la marqmsr ~n, frcqucntanl son pèrr; rl l'on se figure a'.se1~cnl cc~
beaux vieillards, aux pcrnu1ucs so1gnees, aux
gilets brodés dr ncurs, assis à Marigny sou~
un bosquet à la française cl btl\'anl le cafl,
dans de fines tasses de Vincennes, Lou_l en
rA1usanl de l'adorable jeune femme qui lrs
Lient unis cl leur inspire à tous le mèmc cullc.
M. Poisson csl lui-même devenu, à Versailles, une manière de personnage, que Loul
l'entourage de sa fille connaît el supporte. On
nauc une de ses manies en lui donnanl des
nouvelles de ce qui se passe à 1~ Cour, el
M. de Tournehem n'y manque po111t, qu~nd
il l'informe, suivant son usage, de 1~ s~n~e de
la marquise : &lt;c ~Iadamc votre fi~le, ~•c_r,t-11 de
Compiè,,nc le 27 juin 1751, arriva '?1 avanlbier ma~in sur les huil heures cl dem~c... f:11c
sr mil dans son lit, où rlle resta Jt1squ a~
;nomenl de se mcllrc dans son bain. Lr Roi
nrriva, je ne pus la rnir; mais j~ sus_ qu'rl~r
1:tait bien remise de sa fatiguc. lli_er, JCla vis
un pcli l momcn t, lorsc1u 'elle parl1 Lpo~• r aller
i1 la maison de bois; clic se _portail a_ mc'.·vrillc.... Le roi csl ici fort gai cl para1L tres
conlent. La Cour n'csl pas encore forL, nomhrcusc, quo:qu'clle ail été. augmcnlPe p~r
l'arrivée de la Reine, qui amva sur les hntl
hcurrs hier. Les ministres arriveront succcssivcmrnl : M. de Puisieux l'était hier ; le
Garde des sceaux a dù anivcr le soir. Je vous
quille pour aller au lernr j si j'apprcn~,
r1uclque chose, je ne fermerai pas ma lcll1 c
sans vous en faire part. .. Madame votre fille
se porte mieux que je ne l'ai me se porter. l~
De son château de la Bric, le bonhomme s.•
bien rensei(J'né se çomplail à transmettre a
,rs ami, r~ qu'on lni raronlr. li rcrif. par

exemple, i, l'alJh,: Lr m?_nc: &lt;l'un Lon _d,:ga~,:
de grand seigneur : &lt;c J ,rai, mon cher ablJt:,
faire le carnaYal à la Cour' oü toul le monde
jouil d'une parfaite santé; j'enlcn~s ce m?nd_e
tJUC vous et moi connaisso~s cl 11.111 nous .mleressc .... Le roi a fait imprimer a ses dept'llS
les œuvres de notre ami Crél.iillon. Ell1's sont
en deux tomes. Vous jugez Lien qu'ils no~~ rn
a fait part à loc1s. cl qu'rllcs sont Lien reltces;

_ _ _ _J

r·sL mil'ux· i, sa plarr i, une 1al1lt• jul'iale_J,,
sous-fcrm:crs, qu'il ne le s,•rait au ~oupcr
royal des Pelits-Appartemcnls, où d'ailleurs
il n'a jamais paru. Cc n'csl pas u_n rustaud
foncièrcmenl grossier ; c'est plutol ~n glo~
ricux, ébloui des singuliers honneurs cchus _a
sa fille. S'il a le ,·erbe haul cl le mol sale,
suivant les usages d'alors, on_Iui prêt: à ,torl
des insolences de laquais IITe,. q~1 ?ont
aucune naisemblance. Pas une fois il n_ a eu
à forcer une porte qui lui demeure LouJours
ouverte; jamais il ne se prive d'cn_Lr?r chez
madame de Pompadour, et sa va'.11Le ~-aler~
ncllc peul l'admirer, Loutcs 1rs '.ois, qu_ il lm
I 'l au Lhéâtre des Cabinets, ou l acces csl
P
ai '
· ·
Ldes.
pourtant
si difficile. Il est ord111a1r~mcn
o ·acres de Compiè,,ne et de Fonla1ncbleàu '
v l leo trouve même ?a Crcey,
, 1111·1
· ·L~· pa1• la maron
. ,
quise rn même Lemps que le Roi. II est
pa1a. blc de M• de Tournehem; son
. . monde
. rsl
.
crlui de ln finance rt de l'admamlra~t0n; t 1
,, C'SL estimé, parce qu'il sait les a_ITa1res rl
;u'il a bien servi les inLérêts public:. Dans
les autrrs cercles, qui l'ignorcn~, on le pl~usc,
on le chansonne' on le calommc; _les m_emes
rrens qui le salueraient forl bas, s'il tenait son
~ôlc de père sous un gran~ nom, ~onl ~rs
dégoî1Lés à son approche. Mats Fran?o'.s Po'.sson n'en a cure el jouil de sa dcsl111er ::nrr
une sérénité d'lîmc incomparable-.

rns~-

F:x-li!Ti.&lt; Jessi11e el g r.11·è tJr Cocnrn aux .1n11es
.t.! /J :\1 \RQt: ISE ns P o ~J PA DOrR,
(r11 N11el .tes F:s/.1111{'es.)

le bon Yicux père Sophocle à sujeL d'?trc content. Vous savez, sans doute, que I abbé de
B~rnis csl comte de SainL-Jean de Lyon, et
ue l'abbé de Fleury, frère de l'évèquc de
lhartres, a éLé. faiL archcrêquc d_c 'fours; le
duc de Chaulnes, qui a tenu les Etats de Br~tagnc, cordon bleu, ainsi qt'.c le marqms
d'Jlautcfort, ambassadeur de V1cnnc. Il n l' ~
r1u'un homme que je pleure et rcgrclle, ~1u1
nous manc1ue, c'est le maréchal de Saxe-, qt~ on
conduit actucllemcnl à Str:sbour? p_our y etrc
inhumé; dans loules les nlles ou il ~: a du
canon, on en tire cinquante cou~s, (JIil malheureusement ne Je rérnillcnl poml. l&gt;
Ces dcrnièr.1s lignes sonL d'un bon Fr~nçais q11i saiL le prix dr la gloire_; la marqmse
rllc-même ne plcun' p:i.s rn m_c1lll'ur_s tern~cs
le vainqueur de Fontenoy; mais le pcrc Poisson parait Lrop se figurer q_ue _le dcfnnt pnuvail èlrc l'ami de toute la famille.
li n'étaiL pas ~ans intérèl de mcl!rr en
lumière un p:)rlrail réridiqnr dn pt•rr .d:
madame de Pompadour. Il esl Lrop m:lc'
i1 sa vie, occupe trop sourcnl ' s1 p~nsec,
1)our qu'on le puisse oublie~·- 1_el q~1 on le
connait par ses amis et par hu-mem~, 1 apparait un fort bonne homme, sans d1st111ct1011
de manières, mais sans hypocrisi~, p_as plus
moral qu'on ne l'est autour de llll , dcpo~rvu
d'éducation première, non de ftness: m d_c
!,elle Jw~rur. Gro, lmveur cl bon n1·anl, il

!

La fille que madarnc de Pomp_a1~ur a eue
de son mariage, Alexandrine d ~L10l~s, csl
aussi une des grandes affections de sa vie. Elle
~st tendre mère aulanl qu'enfant dé;ouéc cl
allcnfür, cl celle tendresse prend ':°eme des
formes passionnées el jalouses qui pcurcnl
surprendrr. Alexandrine csl &lt;&lt; belle co1:1m1'
un ancre » cl d'une rare précoci~é d'cspr1L: ,\
cinq a~s cl demi, la mère la rct1r~ des ma111s
d'une femme qui a fait sa prc~1èrc éducation et la prend avec elle à Vcrsa_1llcs. Elle la
loge plusieurs mois dans ses _pcl1ls enlres~ls
cl la monLre volontiers au Roi cl à ses amis.
On devine déjà qn 'clic la veut :ormer' co~nmc
elle le fut clic-même, pour lmll~r. cl ench!n:
l . elle lromc le moyen de la faire para_1tre
s:~.' son Lhé.Hrc : cc La petite Alcxan~r111e,
écrit M. Poisson, habillée en Sam!' grise, a
fa it un rôle sur le Lhé.\Lre des Peltls Appartements. Elle était à manger' el clic demeure
arec sa maman dcpnis dix jours. &gt;&gt; A cc ~o1 madame de Pompadour emmenc
~~fa,nt dans tous les voyages. Quand _elle n~
cul s'occuper d'elle, c'esl le grand-p:r~ qui
P
el 'ses. lellrcs revelenl\
en prcnd la ch~.. r,,~
o" •
quelques détails sur 1existence de celle
enfanl, élcréc comme une. fille_ de gran_d~
maison et st'lremenl appelée a en Jouer le rolc
par un mariage.
PIERRE DE

(A s11frre.)

NOLHAC.

La mort du duc de Bert.Y
Dans son livre : La duchtue de Berry el la cour dt
1..ouj, XV117, un historien trè1 estimé, Jmbcrt de SaintAmand, a retracé de manière saisissante Jc.s phases dt J'at-

... Cependanl, le Dimanche-Gras, J:ï fé- soldats, au lieu de leur présenter les armes,
vrier 1820, Paris était tout rntirr à la joie et comme chez nous, tournent le dos; et ils ont
tt.ntat qui émut si profondément nos pères, !ans acc&lt;.paux mascarades .... Oubliant les querelles des bien raison, car personne ne peut approcher
tion de parti, en février 1810.
partis, toutes les classes de la société s'amu- sans qu'il le voient 1•enir. J'ai encore fait une
1fidoria ut certain d'intéresser tous ses lecteurs, en
saient. La veille, il y avait eu, chez le comte remarque: quand le princeest entré à !'Opéra,
reproduisant pour eux Ju passages cssc.nticls du dramaGrelTulhc, un grand bal auquel le duc cl la vers huit heures, les domestiques ont crié au
tique récit d'lmbert dt Saint-Amand, qui constitue un&lt;
impressionnante. page d'histoire.
duchesse de Berry araient assisté. On y fil aux cocher, et de manière à c~ que j'ai parfaitedames une distribution de petits couteaux, ment entendu : « Revenez à onze heures
par allusion à une pièce de théàtrc, les Pe- « moins un quart. &gt;&gt; C'était une imprudence,
Louvel.
tites Danaïdes, dans laquelle l'acteur comique et j'en ai tiré parli. &gt;&gt;
Potier amusait alors tout Pai-is. Ces couteaux,
Le duc et la duchesse de Berry venaienl
Pendant que le duc de Berry, se tenant à n'était-ce pas un présage?
d'entrer dans la salle. Louvel, peut-être encore
l'écart des inLrigucs cl des agitations poliDans la journée, les Parisiens avaient joui
tiques, vivait en paix à l'l~lysée arnc sa gra- d'un de leurs spectacles favor;s, la prome- indécis, errait entre !'Opéra el le Palais-Ropl,
cieuse femme, et se conciliait par son altitude nade du bœuf gras. Après avoir vu passer le en attendant le moment où le duc sortirait du
réservée les suffrages des amis cl mèmc des cortège, Louvel rentra chez lui pour prendre théàtrc.
ennemis de la Restauration, un homme au- un second poii:(nard, et alla diner dans un
quel il n'avait jamais fait le moindre mal, un restaurant où il était abonné. Le soir, il y
Le meurtre.
homme qui ne lui arait jamais parlé, qui ne arait deux grands bals aristocratiques, l'un
le connaissaiL ni de près ni de loin, le pour- chez le maréchal Suchet, duc d'Albuféra, rue
Il est huit heures du soir. Le duc et la
suivait d'une haine féroce, implacable. Cet du Faubourg-Saint-Honoré; l'autre, un bal
individu absolument obscur s'apprêtait à se costumé, chez Mme de la Briche, rue de la duchesse de Berry viennent d'entrer dans la
faire tout à coup l'horrible célébrité du Ville-!' Évêque. On croyait que le duc et la salle de l'Opéra et sont l'objectif de toutes les
lorgnettes. Le public est très nombreux. Les
crime.
duchesse de Berry n'assisteraient pas à ces loges sont pleines de femmes cournrtcs de
... En 1820, Louvel était employé, comme bals, mais se rendraient à !'Opéra, où il y
sellier, dans les écuries du roi, cl habitait, à avait une représentation extraordinaire, qui diamants. Tout a un air de fèle. C'esl une
ce titre, la place âu Carrousel. Depuis long- s'annonçait comme derant être fort brillante. représentation plus brillante et plus élégante
que les autres. La joie des specLaleurs se
trmps, sa monomanie le possédait. ... Après
On donnait les Noces de Gamache, le Ros- peinL sur leur visage. J,c duc et la duchesse
de longues hésitnlions sur le choix de la ,·ic- signol et le Carnaval de Venise. Celle derLime, il s'était décidé à frapper le duc de nière pièce était un ballet, dont la musique d'Orléans, qui sont dans une loge arec leur
llerry, comme le membre le plus jeune et le avait pour auteurs Persuis et Lesueur. Les famille, échangent des signes d'amilié avec
plus énergic1ue de la famille royale. Mais écou- principanx rôles étaient interprétés par Albert le duc el la duchesse de Berry. Le R_ossignol
tons ses confidences. « J'ai suiYi, dit-il, qun- et par la Bigottini. On parlait aussi beaucoup et les Noces de Gamache ont du succès . Le
trc années de suite le duc de Berry aux spec- pour ce soir-là des débuts d'un danseur, nommé spectacle se terminera par le balleL le Cartarles 011 je présumais qu'il de,·ail aller, aux Élie, qui devait remplacer Méranle dans le 11a1Jal de reni.~e, qui doit ètre la principale
chasses, aux promenades publiques, dans les rôlcdePolichinelle, et qui, vouJantlesurpasser, attraction de la so:réc.
Pcndanl cc temps, que lait J,omel? JI se
églises. J'ai lroul'é plusieurs fois de bonnes avait, disaiL-on, étudié chez Séraphin, en
occasions; mais le courage me manquait tou- observant les mouvements artificiels de ses promène dans les environs du lhéàtre, se
demandant encore à lui-même s'il frappern
jours ; en 18·17, en 1818 el '1819, j'étais petits pantins de bois.
ou s'il épargnera l'objet de sa haine.« A huit
trop faible, cl je renonçai plus d'une fois à
La salle de !'Opéra était alors si tuée rue de heures, dira+il plus tard, j'étais deranL
mon projet. ~fais bientôt j'élais dominé par Richelieu, en Jacc de la Bibliothèque royale.
un sentiment plus fort que moi. Je me rap- Inaugu1ée le 7 aoùt 1794, elle s'élevait sur !'Opéra, et j'aurais Lué le prince quand il
pelle surtout mes pensées, un jour que je me le terrain où nous voyons actuellemen l le entra, mais le courage me manqua dans ccl
promenais au bois de Boulogne, en allcndant square Lou rois. On y comptait cinq rangs de instant. J'entendis le rendei-vous donné pour
le prince. J'arais des frémissemcnls de rage loges, y compris les baignoires. Le nombre onze heures moins un quarL; mais cependant
en songeant aux Jlourbons; je les voyais reve- de places y était d'environ seize cent cinquante, je me retirai, bien réso!t1 à aller me counnnl avec l'étranger, cl j'en avais horreur; et, sans présenter à l'extérieur un grand cher. Dans le Palais-Royal, mes peJJSées me
puis mes pensées prenaient un aulre cours; aspect, elle était à l'intérieur un chcl-d'œuvre revinrent plus fortes que jamais. Je songeai
qu'à la fin du mo:s je devais retourner à Yerje me croyais injuste cm;crs eux, et je me d'élégance.
saillcs, el qu'alors mon projet serait ajourn11
reprochais mes desseins; mais aussitôt ma
li y avait, pour les membres de la famille
colère revenait. Pendant plus d'une heure, je royale, une entrée spéciale, située sur un des pour longtemps. Je me m1s à rénéèbir et je
restai dans ces alternative , et je n'étais pas côtés de l'édifice, juste en face de la rue Ra- me dis : « - Si j'ai raison, pourquoi le couencore fixé quand le prince vint à passer, et meau. C'est là que Louvel attendait l'arriYée rage me manquc-t-il? Si j'ai tort, pourqnoi
ce jour-là il fuL sauré. Le 13 férricr, non de sa victime. (( Les grands ont torl, a-t-il dit ces idées ne me quittent-elles pas? 1&gt; Je me
plus, je n'ai point été sans irrésoluLion, quoi- plus larJ, surtout quand ils ont CJUelque décidai alors pour le soir même. Il n'était
que deux. ou trois jours aupara,·ant j'eusse péché sur la conscience, de prendre aussi peu guère que neuf heures, cl, en attendant
été, pour me fortifier, mir au Père-Lachaise de précautions qu'ils le font. Les princes d'Al- l'heure indiquér, je me promenais du Palaisles tombeaux de Lannes, de Masséna et dC's lemagne sônt, à cet égard, plus prudents que Royal à !'Opéra, sans que ma résolution faiblit,
si cc n'est de loin en loin, et toujours pour
au Lrcs gurrriers. »
les nôtres. Quand ils montent en voiture, les peu d'instants. l&gt;

.

�111ST0~1.1l - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
ne sait pas cc qui l'ient dr st• pas~er. Le balde pied : tt Lai~sez-moi. dit-elle, laissez-moi ,
let fait men·cille. Du salon où le prince agoCependant la représentation l'Ontinur . Le
je vous ordonne de mP laisser. » Descendue
nise, en entend le bruit de la musique, et
duc el la duchesse de Berry profitent d'un
de voiture, elle reçoit dans ses bras son mari,
par un large carreau qui donne de ce salon
entr'acle pour aller faire une visite dans la
au moment mème où il vient de rem('tlre
ur la loge, on peut même \'Oir les dames qui
loge &lt;lu duc el de la duchesse d'Orléans. Le
dans la main &lt;le )f. de Mesnard le couteau
dansent sur le théâtre. Contraste vraiment
duc de Berry, qui aime beaucoup les enfants,
rouge de sang, et où il s'écrie : tl Je suis
shakespearien entre l'agonie el le plaisir.
cares~e ceux de son cousin. li s'occupe surmort, un 'prèlre; venez, ma femmf', que je
Deux médecins, mt. Lacroix el Caseneu\'e,
tout du duc de Chartres, son fa\'ori, el on le
meure dans vos bras. i&gt; La princrssc se jette sont venus tout de suite. On a pratiqué des
voit passer cl repasser sa main dans la blonde
à ses genoux. On le fait asseoir sur une ban- saignées au bras cl tenté d'élargir la plaie
cheYelurc du petit prince. Le public, satisfait
quelle dans le passage où se tient la garde,
pour donner passage au sang épanché. Un
du bon accord qui règne entre les deux
on l'adosse contre la muraille, et on entr'ouvrc
autre médecin, le docteur Blancheton, est là.
branches de la famille des Bourbons, applauses habits pour chercher la blessure. Le sang « La blessure est-clic mortelle? lui dit la
dit à plusieurs reprises. En retournant à sa
coule al'cc une telle abondance que la prin- duchesse de Berry. J'ai du courage, j'en ai
loge, la duchesse de Berry est heurtée assez
cesse fait de \'ains efforts pour l'étancher.
beaucoup; je saurai tout supporter, je ,ous
violemment par la porte d' une autre loge.
Sa robe el celle de Mme de Béthisy en sont demande la vérité. i&gt; Le docteur n'ose pas se
Elle s'est couchée très tard la veille, et son
mari lui propose de se retirer . li la reconduira toutes couvertes.
Cependant l'assassin fui t, toujours pour- prononcer.
Le prince demande sa fi lle cl l'évêque
jusqu 'i1 sa voiture, cl remontera ensuite dans
suivi par le comte de Choiseul, lecomteCler- d' Amvclée. M. de Clermont court aux 'J'uila salle pour assister à la fin du balle!. La
mont-Lodè,·e, le factionnaire, nommé Desbiès, leries·chercher le prélat. Une autre personne
princt•sse accepte celle offre el descend, au
un valet de pied el quelques autres personnes. se rend à l'Éll·sée pour prévenir Mme de Gonbras &lt;le son mari, l'escalier du théàtre. li est
Que ferait LouYel, s'il n'étai t pas arrêté? Luitaut, la gou"ernanle de Mademoiselle. )1. de
onze heures moins quelques minutes.
même nous l'apprendra plus tard. «Sile soir Mesnard se charge d'avertir Monsieur, ainsi
Louvel est devant la porte. Plact1 près &lt;l'un
où j'ai frappé le prince, dira-t-il. j'avais pu
que le duc et la duche5se d' Angoulème.
cabriolet qui suit la voiture du prince, et se
réussir à m'échapper, je serais retourné me
. . . . .. . . . . . . . . .
tenant à la tète du cheval, il parait ètre un
coucher à mon logement habituel aux ~curies
A l'Élysée, on vient de ré,·eiller brnsquedomestique, et n'attire l'attention de perdu roi, où certes personne ne m'aurait soupment la \'icomtessc de Gontaul, gouvernante
sonne. Le carrosse du duc stalionne devant
çonné, et j'aurais continué mon projet sur
de Mademoiselle, qui doit être conduite près
l'entrée dite des princes, en face de la ru e
quelque autre membre de la famille. Peutde son père expirant. Le vestibule est déjà
Rameau. Les gardes so11s le vestibulr, et, au
être me serais-je arrêté après ~Ionsieur ; car,
rempli de masques, de peuple, de dames en
dehors, le factionnaire qui tourne le dos à la
pour le roi, je ne pense pas qu'il ait porté les
rue de Richelieu, présentent les armes. Voici le
robes de bal, qui crient, qui pleurent.
armes contre la France. Et, aujourd'hui, la
... Mme de Gon taul monte en voiture al'CC la
duc cl la duchesse sous l'am-ent du portique.
seule chose que je regrette, c'est d'a\'oir été
petite princesse au milieu d'une foule imLe comte de Choiseul, aide de camp du prince,
mense, consternée, éclairée par de lugubres
est à la droite du faclionnairc, au coin de la si Lol pris. ll
Lou\'el est pris. Au moment où il court à
flambeaux; pas un mot, un silence presque
porte d'entrée. Le comte &lt;le Mesnard, premier
toutes jambes dans la rue de Richelieu, vers
religieux, l'expression du chagrin sur lous
écuyer de la duchesse, donne la main gauche
le boulevard, les ill uminations de la rue le
les visages. Elle arri ve al'CC la paune enfant
à elle d'abord, puis à sa damr pour accommontrent, renversant dans sa fuite un garçon
pagner la comtesse de lléthisy, afin de les
dans la chambre de dotdeur.
limonadier, le sieur Paulmier, qui passe près
Le duc de Berry n'est plus dans le petit
aider à monter en rniture. Le &lt;lue leur préde l'arcade Colbert, et porte à l'Opéra un plasalon situé près de sa loge. On l'a transporté
sente la main droite. L'un des gens relève le
teau sur lequel se trouvent des bavaroises.
dans une salle de l'administration de l'Opéra :
marchepied.
Ce garçon court après l'homme qui vient de
il y est étendu sur un lit où, par une étrang1•
Encore sous l'aurenl du portique, le prince
jeter par terre son plateau. Louvel est arrèté.
coïncidence, il avait passé la première nuit de
lait signe de la main à sa femme, et lui dit :
On le conduit au corps de garde de l'Opéra.
« Adieu, Caroline; nous nous reverrons bien- M. de Clermont lui adresse le premier la parole. son séjour en France, au début de la Restauration. Ce lit appartient à M. Grandsire,
tôt. l&gt; Toul à coup, au moment où il va reno Monstre, lui dit-il, qui a pu le porter à
secrétaire de !'Opéra, 11ui , habitant Chertrer dans la salle, un homme se précipite,
commettre un pareil aLtentat? ,i Le meurtrier
bourg en avril 181A, l'avait prèlé pour couet, le saisissant d'une main par l'épaule
dit : &lt;&lt; Ce sont les plus cruels ennemis de la
cher le duc de Berry, lors du débarquement
gauche, lui porte de l'autre un coup de poiFrance. l&gt; On s'imagine qu'il ,·a faire dl'S
du prince dans ec porl. Monsieur, père du
gnard sous le sein droit. Le comte de Choiaveux, nommer des complices. Point du tout.
mourant, le duc d'Angoulème, son frère, el
seul, croyant que cet homme a inrnlonLa phrase oo Lou\'cl n·est ni une expression
tairement heurté le prince en courant, le
la duchesse d'Angoulême, sa bcllc-sœur, sc
de repentir, ni une allusion à des complices.
repousse el l~i di L: (( Prencz d~nc garde à cc
tiennent debout auprès de lui . Au moment
que vous faites ! i&gt; Le meurtrier prend la Ce n'est qu'une injure adressée par le meur- où Madame de Gontaul entre al'ec la petite
fuite, laissant le poignard dans la plaie. &lt;1 Je trier à la famille de sa victime. On le fouille, princesse, la duchesse de Berry prend sa fille
suis assassiné! i&gt; s'écrie le prince. Et comme on trouve sur lui la gaine du couteau qu'il a et la présente à l'infortuné prince. Il fait un
ceux qui l'entourent l'interrogent, il s'écrie, laissée dans la plaie du prince, et une espèce effort pour l'embrasser. &lt;t Pauvre enfant!
une seconde fois, d'une voix forte : « Je suis de poinçon d'une forme différente.
s'écrie-t-il, puisses-tu être moins malheuPendant ce temps, on est parl'enu à faire
un homme morl, je tiens le poignard ! » Puis
reuse que ton père ! &gt;&gt; li tend ses bras el
il arrache le couteau de sa blessure el le monter le duc de Berry jusqu'au petit salon cherche à la bénir.
remet entre les mai ns du comte de Mesnard. situé derrière sa loge. On le place sur un
Cependant l'on ne désespère pas encore comLa princesse, dont la voilure n'est pas encore canapé ; sa tète repose sur l'épaule de sa plètement de sau ver le prince. Les meilleurs
partie, a entendu le cri de douleur de son femme. Le duc et la duchesse d'Orléans, chirurgiens de Paris, entre autres MM. Oupuyépoux, et, pendant que l'on conrl après ainsi que Mademoiselle d'Orléans, qu'on vient tr&lt;ln et Dubois, ont été appelés. On a pratiqué
l'assassin, elle se précipite à la portière, qu'un d'avertir dans leur loge, accourent dans ce des scarifications profondes, on a débandé la
valet de pied entr'ouvre. Mme de Béthisy veut petit salon. C'est là que le comte de Clermont plaie; l'application de nombreuses sangsues
la retenir. Le duc de Berry, rassemblant annonce que l'assassin est arrèté. et Est-ce un et de plusieurs ventouses a fait sortir des
loutes ses forces, s'écrie : &lt;t Ma femme, je étranger ? i&gt; dit le prince. Comme on lui flots de sang ; et, comme la poitrine opprest'en prie, ne descends pas. » Mais, elle, répond que non : &lt;&lt; Il est bien cruel, s'écrie- sée a paru se dégager un peu, il y a eu un
s'avançant par-dessus le marchepied et repous- t-il, de mourir de la main d'un Français. l&gt; moment d'espérance. A chaque personne qui
Cependant le spectacle continue. Le public
sant des deux mains Mme de Béthisy el le valel

�111ST0'/{1A
sort du laboratoire ensanglanté, l'on demande des noUl'elles. On entend le général
Alexandre de Girardin raconter qu'ayant été
laissé pour mort sur le champ de bataille, il
n'en est pas moins revenu de ses blessures.
Mais le prince ne se fait aucune illusion :
« Vos soins, dont je vous remercie, dit-il aux
chirurgiens, ne sauraient prolonger mon
existence; ma blessure est mortelle. &gt;:
La duchesse de Berry ne quille pas un instant son époux. M. Dupuytren, a,·ant de
commencer les opérations chirurgicales, a
engagé Uonsicur à faire éloigner la princesse.
« Mon père, s'est-elle écriée, ne me forcez
pas à vous désobéir. &gt;&gt; Puis, s'adressant au
chirurgien : « Je ne vous interromprai
point, monsieur, agissez. &gt;&gt; Agenouillée sur
le bord du lit, elle lient, pendant l'opération, la main gauche du prince qu'elle arrose
de larmes. Quand, sentant le fer dans la
plaie, il s'est écrié : « Laissez-moi, puisque
je dois mourir. - Mon ami, a-t-elle dit,
soufTrcz pour l'amour de moi, &gt;&gt; el le mourant n'a pas proféré une seule plainte. « Mon
amie, dit-il. ne rous laissez pas accabler par
la douleur, ménagez-vous, pour l'enfant que
rous portez dans votre sein. &gt;&gt; A plusieurs
reprises, il a demandé à voir son assassin.
&lt;c Qu'ai-je fait à cet homme, s'écrie •t-il,
pcnt-ètrc l'ai-je ofTcnsé sans le vouloir? Non, lui répond son père, vous ne l'avez
jamais rn, et il n'a contre 1·ous aucune haine
personnelle. - C'est donc un insensé. &gt;&gt; EL
désormais son idée fixe est de sauver la vie
de son assassin. &lt;c Le roi n'arrive pas, dit-il
sans cesse, je n'aurai pas le temps de
demander la gràcc de l'homme. 1i
Le premier mol du duc de llcl'l'y a été pour
dema11der, 11011 un médecin, mais un prèlre....
Le prêtre arrirc enfin, c'est Mgr de Latil,
évèc1uc de Ch:lrtrcs, premier aumônier de
Monsieur. &lt;c Le duc de Berry, a raconté
Mme de Contaut, éprouvait de longue date
un éloignement pour ce prélat, qu'il ne pouvait même, disait-il, s'expliquer ; mais, dès
qu'il l'aperçoit, il dit à M. de ClermonlLodèl'c c1ui l'a amené : « C'est bien! Dieu me
donne une épreuve dont je lui rends gràcc.
C'est à l'abbé de Latil que je ferai de pénibles
arCll'x, el de lui je reccrrai espérance et consJlation. &gt;&gt; Le mourant a un long entretien
avec le prètrc, puis, calme et résigné, demande pardon à Dieu de ses fautes, aux personnes qui l'entourent des scandales qu'il a
pu leur donner. Quelques moments après, le
curé de Saint-Roch apporte les saintes huiles.
Le prince reçoit les derniers sacrements avec
la piété la plus vi1•e. c&lt; Ah! s'écrie la duchesse, je savais bien que celte belle âme
était née pour le ciel, cl (Ju'ellc y retournerait. &gt;&gt;

Le prince avait eu, pendant son émigration
en Angleterre, d'une jeune anglaise, jolie et
distinguée, miss Aimée 13rown, deux filles
qu'il chérissait. Il veut les embrasser avant
de mour:r. li p::irlc bas à sa femme qui
répond tout h::iut : « Qtt'elles viennent! Je
veux vous prou ver c1uc je ne les abandonnerai

LOUIS ll'Œ11\1RlE 1LI01JYJEL.
[l'J,M,,/JM.rû./1...u 6

f";""-"' "'""'tan.t

;t'l'Maj'-'

•

Cliché Giraudon.

Li/hographie J'l l E:-IRIQCEL-DUPO:-&lt;T.
(Ca/-i11et des Estampes.)

pas 1&gt;. Elle donne ord1·c à ~f. de ClermontLodève d'aller chercher les deux jeunes filles.
Elles arrivent rers la fin de la nuit. Les
pauvres petites sont toutes tremblantes. Leur
père leur pirle en anglais; elles lui baisent
la main; puis, se tournant du cùté de la
duchesse de Berry, se mettent à genoux. La
princesse les rclèl'c, el, les menant dcrant
Mademoiselle : cc Embrassez votre sœur, »
leur dit-clic. Puis, se penchant vers son
mari, elle répète à plusieurs reprises :
&lt;c Charles, Charles, j'ai trois enfants à présent. &gt;&gt; Et elle tiendra parole; elle sera une
seconde mère pour les jeunes filles, dont
l'une épousera le comte de Faucigny, prince
de Lucingc, et l'autre le colonel haron de
Charette, père du général de ce nom.
Le duc de 13erry n'a plus qu'une préoccupation : obtenir du roi la grâce de Lou,·el.
Les heures passent, et le roi ne vient point.
Ce retard fait plus de mal au mourant que
l'agonie elle-même. A chaque bruit de la rue,
il croit que c'est Louis XVIII qui arrirc.
« J'entends l'c3cortc, l&gt; dit-il. Mais non, le
roi est encore aux Tuileries. li a reçu it

minuit un premier avis ; mais on lui a caché
d'abord la gravité de l'étal de son neveu. On
lui a envoyé un second bulletin. li voulait
partir, on l'a retenu par crainte d'une conspiration qui pourrait éclater sous ses pas .
Enfh, toutes les précautions étant prises pour
surveiller le p:trcours des Tuileries à l'Opéra,
il quille le château, cl se rend auprès du
mourant. li est cinq heures du malin. « Mon
père! mon père! s'écrie le prince, le roi
n'arrire point! Ne pourcz-rous point vous cng~gcr, en son nom, à faire gràce de la vie à
l'homme? &gt;&gt; Au moment oit il vient de prnnonccr celle phrase, il tressaille. Il entend de
loin des pas de chevaux. &lt;c Enfin, dit-il, voilit
le roi! Oh! qu'il vienne Yilc ! Je me meurs. I&gt;
Louis :H lll entre. &lt;c Gdcc! s'écrie le mourant, au milieu du râle de l'agonie, gr,tell
pour l'homme qui m'a frappé. &gt;&gt; Et il répète,
d'une rnix sourde cl funèbre : « Grâce au
moins pour la vie de l'homme! &gt;&gt;
Le rJi embrasse son neveu cl répo:1d :
&lt;c Nous en reparlerons; calmez-vous, rous
n'ètcs pas aussi malade que mus croyez. &gt;&gt;
Puis , il s'assied près du lit. li aperçoit alors
les deux filles Je miss Brown. La duchesse de
Berry lui dit un mol tout bas; puis lui présentant les deux jeunes filles : &lt;r J'ai promis,
ajoulc-t-ellr, d'adopter ces enfants, cl j e
demande au roi, au nom de celui que nous
chérissons, de daigner leur accorder ses
bontés. &gt;&gt; Louis XVIU rénéchit un instant,
cl, se souvenant d'autres règnes : « Je donnerai, dit-il, le nom de comtesse de Vierzon
à l'une, et de comtesse d'lssoudun à l'autre. l&gt;
On ne sa.il si le mourant peul enlcndre encore
celle parole, qui serait pour lui une consolation. L'agonie fait de terribles progrès; il
peul encore une fois articuler : &lt;c Gr,tcc,
grâce pour l'homme. &gt;&gt; C'est là son dernier
mol. Il est six heures trente-cinq minutes du
matin. Le duc de 13erry n'existe plus.
On veut éloigner la duchesse pour la soustraire à l'horreur d'un pareil spectacle. Mais
elle s'échappe des mains de ceux qui reulenl
la retenir, se jette sur le corps inanimé de
son époux ; puis, se précipitant aux pieds du
roi : &lt;C Sire, s'écric-t-cllc, j'ai une gdcc à
demander à Voire Majesté. Elle ne me la
refusera pas: c'est la permission de retourner
en Sicile. Je ·ne puis pl us vi1·re ici après la
mort de mon mari. 1&gt; Louis XVIII cherche à
la calmer. On la porte évan~uic dans sa vo:lurc, el on la-reconduit 11 l'Elysée. Les courtisans reulcnl aussi faire partir le Roi. &lt;c fo
ne crains pas, dit-il, le spectacle de la mort;
. j'ai un dernier devoir à rendre à mon neveu . &gt;&gt;
El, appuyé sur le bras de Dupuytren, il s'approche du lit , ferme les yeux et la bouche du
prince, lui baise la main, et se relire, retou rnant au ch,\leau des Tuileries. La nuit fatale
csl terminée ....

Ii\lBERT DE SAII\T-AMAND.

La

•

Vle amoureuse
de François Barbazanges

XXVI
U11 son de cloche, lent cl fèlé, fit emoler
quelques oiseaux crépusculaires. Ues feuilles,
détachées par la ,·ibration aérienne, frôlèrent
le chapeau de François.
li attendait, p:tisible, examinant la grille
rouillée, le mur croulant sous sa corniche de
lierre, le fossé rempli d'eau fétide qui défc11dail le parc des loups cl des braconniers. Un
l'ieil h omme chenu, muet comme un tc1·mc,
vint ouvrir la grille, hocha la tète quand François déclina ses noms cl qualités, et précéda
le visiteur dans une arcnue très ombreuse.
Enfin, le bois, s'écartant, découvrit un grand
jardin à l'italienne, et le chàtcau construit
en 1591 par le grand-père du présent marquis.
Cc M. Antoine de Combarcilb, revenant
d'Italie, la mémoire Loule pleine des gràccs
norcntines, avait 'Làcbé d'en ress usciter l'apparence sous le ciel ingrat du Limousin. La
rigueur du climat cl la routine des maitres
maçons bridèrent un peu sa fantaisie, cl il lui
fallut adopter le style français, avec la façade
de briques à coins de pierre, les quatre tourelles d'angle, le grand toit, les hautes cheminées, les fenètrcs à croisillons. Mais sur le
coté du midi, qui était fort abrupt, il disposa
une sorte de largé balcon ou terrasse, cl dans
les jardins il prodigua les parterres, les charmilles, les boulingrins, les labyrinthes de
rcrdurc, les arbustes taillés en formes saugrenues, imitant des vases, des boules, des
pyramides, des pions d'échecs.
Ces merveilles, apparues tout à coup, surprirent_ François Barbazanges. Il songea que
le palais de la Belle au Bois dormant rcssemblai t sans doute à ce délicieux petit château
couleur de rose morte, dont le lo:l miroitait
comme une nacre humide et grise cl dont les
fenêtres étaient tout en Jeu. Le soleil rouge,
au bas de l'arenue, embrasait les charmilles,
les statues pompeuses, les eaux plates cl brillantes, les parterres carrés ou ronds, lisrrés
~c l~uis. Plu_s haut, sur un éperon de roc,
1 ancien donJon de Combareilh dressait sa
masse écornée. Une large lnnc transparente
s'arrondissait it l'orient. Des profils de montagne d'un bleu nocturne, striés de neige,
compo~aient l'arriè1·e-fond de ce tableau qui
semblait une création de l'art plutôt qnc de
la 11alurc.
I.e silencieux jardinier lit entrer M. llarba-

zangcs dans un rcstilmle dallé de blanc et de
noir, cl le pria d'attendre quclqncs minutes.
François ne pouvait ôter ses yeux de dessus
les jardins fanés 011 fl ottait l'odeur de l'automne. Associa.n t à ces beaux lieux l'imarrc
de sa chère inconnue, il se persuadait que la
nymphe de la Clidanc y cle"ai t fairc son séjour. li !'allait rcroir tout à l'heure! Cette
pensée l'émut de frayeur et d'amour à un tel
point Cfue la sueur mouilla ses tempes. Son
cœur dilaté l'étouffa. li cul des velléit{-s de
fuir .... Mais Mjà le vieux seniteur revenait.
.Après aroir monté l'escalier et suivi des couloirs nus et sonores, François se lrom·a dans
une salle boisée de chêne, mal éclairée par
un grand feu.
- Soyez le bienrr nu, monsieur, dit u11c
rnix dolente.
Au coin de la cl1erninéc, quellJUC chose
remua. Le jeune homme entendit le crissement du taffetas, cl reconnut une ombre de
ricillc dame, enfouie dans un laulcuil à oreillettes. A cc moment, un autre personnage,
rèlu d'un pourpoint noir cl portant le col de

guipure i, la mode de l'ancienne cour, sorti t
des ténèbres. Madame de Combarcilh nomma
)1. le comte de Lnzarcbc.
Et, tendant sa main pùle à François 11ui la
sentit toute glacée sous ses lènes, la cloua:rièrc lui dit :
- J'ai bien connu monsieur le conseiller
Ibrbazangcs cl son épouse, et suis charmée
d_c rccc\'oir leur fils sous mon toit. ~:i1, rnonswur, scycz-rous, chauffez-vous cl contez-nous
des choses de Tulle... ou même de Paris.
Monsieur Baluzc vous en a mandé des nournlles? Vous ètes présentement chez les Hurons.
.\.s~is entre ces deux fantômes, qui I'inlcrrogea1cnl de leurs roix cassées, cl semblaient
inconsistants comme les ténèbres dont ils sortaient à demi, François crut 'fUC son rère
fantastique s'allait continuer en cauchemar.
li eut froid jusque clans les os .... Pourtant il
sut parler de ses parents, des Baluze, de son
pays et de son l'oyage avec beaucoup de politesse cl d'esprit.
li y cul un silcntc. Lln chien, couché su r

Ces men·eilles, app.zn :es /out

j

coup, s11rtrire111 Fr,rnçois

.. . . • .
.
,, . . . . .
. JJ.z,:1·,:..z11gcs. li so11gea que le t al,1is .te la Velle au B ois .torm.1111 Ji.:s~emll~zl s.1!1s _.1011.c .1 , e .tc!l1ncux fdzl clh1/t!.1u, .tout le/vil miroU.:zil comme une 1t.1t:re /mmi.te I Q 1• · •

el ,10111 le~ j e11clres cla1e11I 1011/ en j eu. (l'age

2 ~, 1.)

e -~ ,,e

�111ST0'/{1.Jl

----------------------------------------~

le parquel, gémit. Madame de Combareilh
a·gila une sonnelle, et deux laquais entrèreul,
portant des flambeaux. Aussitôt les rectangles
des fenèlres bleuirenl, l'ardeur du foyer s'amortit. Les bougies de cire éclairèrenl de
sombres boiseries, un plafond à caissons et à
solives, rehaussé d'or, des bahuts incrustés,
des tapisseries indistinctes, des armures çà et
là chatoyantes, des sièges à dossier droit,
couverts de cuir 'gaufré, el, dans leurs fauleuils, les deux vénérables personnes, leurs
faces blêmes el ridées, leur antique accoutrement. M. de Luzarche portait ses chev('ux
blancs, très longs, la moustache et la royale.
Son col était d'un blanc lumineux et chaud,
a "ec des dentelles presq ue rousses sur le
velours noir du pourpoint. La marquise, en
robe de veuve, avec une petite coiffe poiutue,
sur un tour de fausses boucles, rappelait les
portraits de la Régente. François obserrn
qu'elle avait les mains très belles, les yeux
encore vifs, une majesté forl précieuse.
Dans ce mème inslanl, le regard de la
marquise cl le regard du comte, s'étant füés
sur François, se rencontrèrent, toul émerveillés. Madame de Combareilh, malgré son
âge, subissait l'invincible charme du jeune
homme. Elle pria François de s'approcher,
et, d'une rnix singulièrement douce, l'interrogea sur ses études, ses desseins, ses inclinations.
- En \'érilé, fit-elle, un sourire jeune
cfneuranl sa bouche flétrie, monsieur et madame Barbazanges doivent se réjouir d'arnir
un fils si aimable rt qui ne manquera point
de leur faire honneur.
Quelque penser triste lui vint, qui éleignil
son sourire el la rdit toute vieille en un moment.
Sans doule songeait-elle à son propre rejeton, ce marquis débile et falot qui étail,
dit-elle, aux armées.
- Monsieur Barbazanges, vous souperez et
logerez à Combarcilb et vous y demeurerez
tant qu'il ,·ous plaira, si loulefois la compagnie de deux vieillards ne vous est pas trop
importune.
François s'inclina.
- El Hyacinthe? ... dil le comte, un peu
inquiet.
- Hyacinthe a couru les bois toul le jour,
avec Ferréole et Fortunade : elle doit êLre
fatiguée et soupera dans son appartemeoL.
Au nom d'llyacinthe, l'épagneul tendit sa
tête brune, secoua ses oreilles frisées, el
gronda de tendresse. Une voix si claire qu'elle
parut dissiper les dernières ombres dans la
salle, commanda :
- Paix, Carlo !. .. paix! ...
- Ma fille! s'écria la douairière. Vous
étiez là .... Vous écouliez....
- Je suis entrée, il y a un moment, ma
bonne mère, el n'ai point osé rompre vos discours .... Mais quelle faute ai-je commise pour
que ,,ous m'obligiez à souper , ce soir, en
mou appartement?
- Je songeais à votre repos, à votre santé,
plus qu 'à notre plaisir, ma chère tille, repartit
la vieille dame, cachant mal son embarras.

Eh quoi? vous êtes sortie dans ce costume
qui vous donne l'air de ma mère-grand! ...
Quelle folie?... Et que penserait-on? ...
- cc On ,&gt; ?.. . Et quel cc on )&gt;, s'il vous
plait, ma mère, s'offusquerait de ma rnc? ...
Les bonnes faiseuses ne viennent pas à Combareilb, et nos garde-robes, vous le savez,
sont loutcs pleines de beaux et solides ajustements, héritage de nos aïeulrs .... Cela me
divertit de porter des ato).lrs cenlenaires, el
je crois changer d'àme en changeant d'habit.
- Vraiment, ma fille! Je m'étonne que
vous ne songiez pas à changer de sexe cl à
courir le monde sous l'habit d'un caYalil'r,
comme feu madame de Chevreuse.... Mais
Yaioemenl je vous veux gourmander, puisque,
malgré moi, je ,·ous aime. Pourtant rous êtes
fort ridicul e, en ce traveslissemr11l : il ne
vous manque que la poudre de Cb~1ire et le
vertugadin ... . El monsiem Barbazanges, de
Tulle, que voici, vous donnera pour le moins
cent années.
François étaft debout, le chapeau à la main,
incapable de dire une parole. Elle étail dernn l
lui, Hyacinthe de Con1bareilh, la nyn,phe de
la Clidane ! Les lueurs des flambeaux jouaient
sur a robe surannée, en brocarl ramagé &lt;l'or
et glacé d'argent. Sa main noncha'an!c caressait la Lète de l'épagneul. Françoi~ reconnaissail les yeux gris, les sourcils déliés, la
bouche voluplueuse, et le leint d'une transparence nacrée, et l'impondérable chevelure si
brillante, si légère qu'un soufil e l'eùl dénouée
el dispersée en rn)·ons. Il la regardait et ne
s'étonnait poinl 1111·e11e f11.l là . Oepnis vingt
ans, il 1'altenda:1. Depuis l'éternilé celle àme
était promise à son àme. Il senlail le destin
s'accomplir.
El llyacinthe de C·,mbareilh, elle aussi, regardait François, comme une dormeuse éveillée qui 1·oil le jour réel blanchir le clairobsc!lr du songe. Les yeux ne se quillaien t
pins. Et, tout charmés de se contempler ainsi
l'un l'autre, ils oubliaient de se parler.
Celle froideur ne déplut pas à madame de
Combareilh. Elle fil seule, avec M. de Luzart hc, les frais de la conversalion, jusqu'à ce
que, les porlcs éta nt ouvertes, les valets
apportèrenl une table Louteservie. L'échanson
el l'écuyer tranchant firenl leur devoir. Ce ful
un long et solennel repas, avec quantité de
hors-d'œuvre, ragoùts et gibiers , des Yins
d'Allassac, un peu trop verts; des vins de
)luscat et de Malvoisie, un 1leu trop doux. Au
demeurant, une chère plus abondante que
délicate. Les flambeaux posés sur la nappe
::i.vivaicnt les facelles des cristaux el l'argenl
des plats, el l'étain des bols à potage, d'un
gris moelleux et satiné, ciselés en feuille d 'artichaut, avec le plateau semblable. La lueur
s'irradiait à quelques pieds autour de la table,
et toute la grande salle obscure, par delà,
était plus grande .. .. Lrs armures seules luisaient. Sm· les tapisseries décolorées, on distinguait un rameau lordu, un pan de manleau
rouge, le bras musculeux d'un héros .... Le
feu n'étail plus qu'un tas de braise. Aux
angles extrêmes, la nuit réfugiée s'assoupissait, cependant que le clair de lune, craintif

encore el souriant, tàchail à se glisser par la
fenêtre.
Hyacinthe regardait Franço:s ; François regardait Hyacinlhe. Ils parlaient peu et sans
rien dire qui ne IÏ1l indifférent. Mais la présence du jeune homme donnait à M. dr Luzarcbr, à madame de Combareilh, une · sorte
d'émotion rétrospective, comme si ces vieilll's
personnes avaient revu en lui l'image mèmc
de l'Amour. De minute eo minute, ces deux
spectres, secouant la cendre de l'âge, reprenaient le mouvement et la couleur. Et, quand
on servit un faisan roli a1·ec son plumage,
plus éclatant et varié qu'un émail limousin,
madame de Combareilh se prit à conter des
histoires de sa jeunesse.
Elle arnil eu vingl ans lorsque fleurissaient
l'éblouissa nle Longuc,,ille, el la lendre La
Fayette, el l'aimable Sl'vigné, en ce matin de
la Régence où la politique ll la gm rre prenaient des façons de roman. Cousine de la
cc moderne s~pho ,&gt; , elle avai l fréquenté les
hotels du Marais, el reçu, en sa chambre
rouge, drs bourgeoises et des femmrs de qualilé, des jansénistes el drs b'.ondins, des
hommes de robe et des mousquetaires, des
savanls de l'Acadt:mic et dt's rimailleurs
crottés. Elle avait chanté les ma1.arinades
pendant que le canon de la llastil!c tonnait
sur les trouprs du l\oi. Elle a1·ail soupé chez
madame Scarron a,·cc des pamphlétaires el
des comédicnnrs, l'l la demoiselle de Lenclos.
Par-dessus toutes choses elle airait aimé
pèlc-mèle les lectures pieusrs cl les &lt;1 énigmes » d 11 .ilercure Galant , les bals et les
mascarades, les petits ,·rrs, les friandises, et
l'enlretien des honnèles gens.
~fariéc sur le tard, el très rerlueuse épousr ,
les folies et la ruine de M. de Combareilh
l'avaien t exilée en Limousin, mais son âme
n'avait point crssé dl1ahitrr les ruelles du
Marais et les arcades de la Place !loyale. !&lt;:lie
voyait le Roi Loujours jeune, et Versailles
inachevé. Elle se représentait une cour de
gentilsholllmes en rhingraves, justaucorps et
grands canons. Le nom de 1c Madame )&gt; évoquail à ses yeux la jeune princesse d'Angleterre, et elle ne pouvait croire que son exam ie, la cc belle Indienne ,&gt; , l'ùl devenue
marquise de Maintenon. Tète romanrsque cl
légère, vieille cnfanl nourrie de songes plus
creux que des meringues, éprise du faux héroïsme et du sentiment artiliciel, elle n'avait
éprouvé ni la passion ni la douleur véritables.
Ses chagrins même d'épouse et de mère n'a
vaient pu changer son hu meur, - car clic
était de ces âmes qui , ne mûrissant point de
fruit, gardent el sèchent doucement leur première fleur, telle uoe rose aux fouillds d'un
lil're.
Toute sa vie, elle avait honoré l'Amour, non pas l'Éros aux ailes d'éperrier, antique
fléau des dieux et des hommes, - mais l'Amour policé à la française, vêlu comme un
danseur, bavard comme un pctit-mailre, et
plus occupé de parler que d'agir, l'Amour
chaste et pédant qui porte des plumes d'oie
en guise de flèches et n'a jamais tué personne.
Ce dieu a ,•ait récompensé son zèle, en Iui don

.' - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - nant M. de Luzarche pour compagnon d'exil.
Depuis quarante ans, le comte faisait profession de servir madame de Combarrilh. li
l'avait aimée à Paris quand elle élait fille ; il
l'avait sui,·ie en Limousin ; ,·cuve et toute
vieille qu'elle était, il l'aimait encore. Sans

LI

Y1E A.MO?ffl.ETISE DE 'F'l(ANÇ01S BA'l(B.JIZ.JINGES ~

sui vent insensiblement dans l'oubli les chefsd 'œuvre de monsieur d'Urfé .... On ne peut
lire que les recueils d'anecdotes, des pamphlets, et l'infâme Gazelle de Hollande.
- Ceci, madame, me consolerait de vieillir, s'il était besoin de consoler un homme
assez fortuné pour \'ieillir auprès
de l'Ous ! dit M. de Lm arche, avec
une galan terie si rendre et si touchaole qu'elle donna presque de
fo jalousie à François.
Assis un peu en arrière d'llyaeinthe, il apercevait de lrois quarts
le charmant visage inrliné, le cou
pâle et ou, l'or aérien &lt;le la chel'elure, le corsage brodé et ramagé.
- Je ne sais, dit-il, et, s 'adressant à madame de Combareilh, il
parlait pour la seule Hyacinthe, je
ne sais ce que· sont lEs gens de
Paris et ceux de la Cour, et s'ils
valent moins que leurs pères. Simple bourgeois de 'full", les vastes
pensées me sont interdites par mon
peu de naissance &lt;'l mon peu de
forlune
.... Mais j'ai le cœur d'un
1
genl ilhomme, el je me flatte de
pouvoir aimer une dame, et mourir
pour ses beaux yeux, tout aussi
bien qu'un duc el pair.
Cette fierté juvénile ra vit la marquise:
- Monsieur, dit-elle, si la vertu
de madame Barbazanges n'était
connue de Lout le Limousin, je
croirais que ,·ous êtes du plus noble
sang, et que le my~tère de votre
origine sera révélé quelque jour.
Que ne raconte-t-on point de Cyrus
el de Romule, ces bergers qui
se trou vrrcnt fils de rois?
François se trouva dans une salle /Joist!e de cltê11e, mat èclain!e par
- .le serais hien désolé de n'ètre
tm grand feu. • - Soyez te biem•e1111, 111011sie1n-, • dit une voix
dolente. Le jeune homme reco111111t 1111e ombl·e de vieille dame, point le fils de mes parents, réenfouie dans un fauteuil à o,•eilletles. (Page 279.)
pondit François en souriant, car
j'ai pour eux une exlrême tenjamais déclarer sa flamme autrement que par dresse. Je dois à ma bonne mère de posséJer
des soupirs, il a\'ait parcouru les villages de une àme bien l'aile, el de comprendre Cl'S
Soumission, Petits soins, Assiduités, Em- beaux sentiments que monsieur d'Urfé el mapressement, Obéissance, cl, ne pouvant dé- demoiselle de Scudéry expliquen t, lout au
passer Tendre-sur-Estime, il avai t Jixé sa long, dans leurs ouvrages.
- Eh quoi! monsieur, vous avez lu Llsdemeure au délicieux séjour qu'on nomme :
Constante amitie. Le .mariage d'Hyacinthe el lree? Vous avez lu la Clélie et l'Ibrahim ?
- Oui , madame .... Ces grands héros ont
du jeune marquis avait encore rapproché les
amwts vénérables que la Scudéry, quasi cen- enchanté mon enfance et instruit ma jeunesse.
tenaire , comparait à ces personnages du lis m'ont enseigné les délicate~ses de l'honCyrus, Aglatidas et Amcstris, parfaits mo- neur et du véritable amour. Et je les ai si fudèles de l'amoureux transi el de la &lt;c prudo- rieusement aimés qu'ils m'ont dégoûté de
toute passion commune el de Lous faciles plaicoquel le,,.
- .... Tel élait le train du monde eu ces sirs. Je passe, tantôl pour un insensible, lanannées bienheureuses, di~ait la marquise, tôt pour un extravagant.
Cette déclaration surpril grandement le
après souper, enfouie dans son fauteuil, et la
pantoufle sur la barre des chenets. On me dil comte et la marquise. Madame Hyacinthe se
c1uc tout est changé : les jeunes femmes sont tourna vers François, afin de se bien assurer
hardies, les jeunes gens li bertins, et les per- qu'il n'allait point, tout à l'heure, commettre
sonnes d'àge mûr affectent une dévotion roide quelque &lt;C cx.travagance ,&gt; épouvantable, et cruelle. Nulle part on ne comprend plus comme de partir le soir même, et de ne recette bonnète galanterie, ces diverlissewents venir j-amais. « Voyons! semblait-elle dire,
délicats dont nous fimes, naguère, notre voyons un peu cet insensible, ce lecleur
gloire. Les ouvrages de mon illustre cousine forcené de romans, que la Clélie et l'Jbra-

him ont &lt;c détourné de toute passion commune .... &gt;J
Elle admirait qu'on pùt avoir une âme
inhumaine a\'eC un je ne sais quoi de si doux,
de si tendre, de si passionné dans le regard
et dans la voix. Mais, pour rien au monde,
elle n'eùl osé parler à ce jeune homme ....
Car le récit &lt;le Fougeyras contenait une
part de vérité, sinon la vérité entière. M. de
Combareilh, chétif cl lw1atique, et doutant
peut-èlre de lui-mème, avail respecté Hyacinlhe de Mirdkur. Et cette petite marquise,
la plus ignorante des /illes, et la plus innocente, ne soupçonnait point que l'élrange
conduite de son époux fùt une offense à sa
beauté. On peut croire qu'elle s'était trouvée
bien aise d'ètre délivrée de ce fàrheux. Venve
sans avoir connu l'hymen, et veuve d'un mari
vivant, elle se livrait sans contrainle au plaisir de la chasse et des chevauchées. La passion qu'elle a,•Jil inspirée à ~1. de La RocheDragon ne l'effrayait point : elle nommait le
terrible sire un croq uemitaine, et se moquait
des sorts et des sorciers.
Personne oe s'était hasardé à lui parler de
galanterie, devant sa belle-mère, son tuteur,
ou devanl ses caméristes, Ferréole el Fortunade, deux cavalières hardies qui l'aimaient
fort el ne la quittaient poinl. Jamais, avant
la venue &lt;le François, elle n'avait ouï Lant de
disrours sur le Tendre.... Elle l&lt;'s bu,·ail, ces
discours, comme une ambroisie merveilleuse,
et, Lou le _confuse de sa simplicité, craignant
de paraitre une solle petite fille à des personnes qui parlaient si bien, elle ouvrait ses
yeux el ses orei Iles.
- Extravagan t? Poul'(1uoi? dit madame
de Combareilh.
Alors François raconta qu'il arnit vu en
songe une belle dame, parée de toutes les
grâces, vertus et perfections, et telle qu'il en
existe dans les livres, mais non point sur 1:i
terre. li fil le portrail de celte aimable personne, lui donnant tous les traits d'IlyacinLbe
de Comban·ilh. li l'aimai t, l'attendait, il était
stn· de la rencontrer .... Oui, cc serait par un
couchant &lt;l'automne ... dans un paysage de
montagnes, au bord d'un clair bassin .... li
l'apercevrait, de loin, et il la reconnaitrait
sans la connaitre .. .. Puis, le hasard, ou plutol l'iné,·itable destin, le conduirait au logis
même de sa maitresse inconnue. El ce serail
le bonheur suprême ou le suprème malheur ....
Hyacinthe comprenail ,·aguernenl l'intention de François, ne sachant pas qu'il l'avait
vue au bain, el croyant que ~f. Barbazanges
récitait quelque description de l'Astrée ou de
la Clelù'. Pourtant une joie obscure l'envahissait, comme le pressentiment d'une vie
nouvelle.... Ses yeux éLaient curieux el mélantoliques. Sa bouche entr'ouverte lui donnai! l'air d'un enfant.
El François qui s'enhardissait, qui, pour
la première fois de sa vie, voulait plain•,
dis:iit encore cc commenl le grand Dieu forma
les âmes cl les loucha avec des pierres d'aimant »; comment il y a des àmes larmnnesses, et d'autres qui aiment sans èlre

�"--------------------- LI

111S TO'l{1.Jl
Une pourpre de pudeur cnvahiL le· jt'unc
11i111ées,_cl d'aulres trop impaticnlcs qui s'a- salles du Lou1Tc peintes de héros cl de dieux,
visage.
Hyacinthe, d'un gcslc naïf', remoule
les
plafonds
dorés,
les
p:irq
ucl5
de
marquelmscnt clics-mêmes, et cherchcnl l'amour
dans les amou rs. Puis, après l'amante idéale, terie luisanlc, les millû Jeux des lustres cl sa. collcrctlc dt• guipure.
lis s'en ,·011l, ces rois de ma , ic,
il dépeignit le parfait amanl, qui suit les pré- dos girandoles, les vi.ngL-quatrc l'iolons du
Ces yeux, ces beaux yeux ....
Hoi, cl la Bé0cntc sur l'estrade, cl la reine
ct·ples de Céladon :
- Il faut aimer à l'excès, écriL monsieur
Dans les prunelles d'llyacinLhl', Loul i1
d'Urfé, n'avoir poinl d'autre passion que son
l'heure claires cl vides, l'ombre infinie de
amour, défendre sa bergère, Lrouvcr tout parl'amour descend .
l'ail en clic; ne faire qu'une àmc arec elle,
Cruelle tlépa1'lic !
)la ll1curcux jour !
l'aimer toujours.
Que ne suis-je sa11s r ie
li dissertait sur chacun de ces poinls
Ou sans amoul'l ...
pour l'inslruclion d'llyacinthc el le ravi~- .
Les yeux tendres se noienl de mélanscrncnt de ses vieux amis. M. de Lucolie. Demain, à la poinlc de l'aube,
zarchc et madame de Combarcill1 se
pendant que les dames de Combarcilh
&lt;TO)aicnt rcrenus au temps de leur
reposeront sous les courtines, M. de
jcunc3se, alors que la philosophie et
Luzarchc conduira François llarbamême la casuistique de ramour étaicnl
zangcs à la grille du château. He~·icnrenlrcticn le plus ordinaire des honnêdra-t-il? L'inOuence do la « pierre
tes gens. La marq uise surloul, qui se
d'aimant )&gt; 1i'csL-cllc qu'une fable?...
prélassait dans le faux comme dans son
Mais,
languissante cl passionnée, comme
élément naturel, a rait oublié sa peLiLcbru.
défaillant de désir, la \'Oix amoureuse
IJ'aillcurs, elle samit llyacinthc très sage,.
murmure :
très naï,·c, cl d'une crasse ignorance en
rnalièrc de sentiment : - on devine que
Yen clouto11s point, quoi qu'il aJ, ic1111c ...
la bonne dame se Lrompail ou plulùl relarLa hclle Oranthc scrn mienne.
C'est chose qui ne peul faillir.
dail de quelques heures.
I.e temps adoucira les choses,
Lecomle rcmiLdu bo:sau feu. Une flamme
El Lous deux, nous aurons des rosrs
fou rchue glissa sous la grosse bùche cl
Plus que nous n'en saurons cueillit· ....
monta, s'eftilanl, dans une pétarade d' élinllyacinLhe, qui n'a poinl lu ces \'ers
rcllcs. Son imago mobile et double dansa sur
de
Malherbe, composés pour Henri IV
les pommes des cboncls. La plaque de f'Jnd
ct
CbarloLte
de Montmorency, ne s'apcrapparut , Loule noire et grasse de suie ançoiL pas que le chanleur LrahiLle poèlc,
l'icnnc, portant l'écusson de France entre
cl modifie légèrement la strophe. Elle
deux branches de lauriers, et la da Lo : 1600.
n'en
rclicnl qu'une promesse dï.nconnu
Les fi 0rrurcs des rieillards, éclairées de bas en
bonheur
...
haut, 0rrrimaçaient, mais l'adorablellyacinthc,
- Ab! monsieur ! s'écrie le comte
assise sur un escabeau, los mains croisées, la
dll Luza.rcbc, quelle douce peine et
pointe du soulier en Lo ile d' Ol' relevant la
11ucl douloureux plaisir l'OUS m'a.l'l'Z
lourde robe, éblouit François. li cassa net le fil
faiL!
Venez, que je l'OUS embrasse.
de ses hypothèses et de ses comparaison_s....
L es /11e11rs des Jl:rnIte.111x jouaie11I sui· la r ol"e su ra11Et
madame
de Combarcilh :
li eut celle cuisante honte de brcdomller,
m!e en /Jrocarl 1·,111,a!le d'or el glacé d'aI·ge11I. L,J
- Vous reviendrez, monsieur Barbapuis de rester coi ; - et la crainle du ridicule
main 11011chal311/e càressail la léle de l'épagneul.
(Page 28o.)
zangcs?
lui fil souhaiter la morl. Mais, cc Lroublc
- Hélas ! madame ... si rnus ne me rcl'oycz
passé, il s'apcrt·ul qu'il pouvaiL ètre ridicule
point
avant un an écoulé, c'est qu'il sera
irnpunémcnl. Depuis un grand quart d'heur~, llenricltc, cl le cal'dinal Mazarin dans un
adl'enu
de moi cc que dit la chanson de monlhacinthe ne l'écoutait plus : elle le rC'garda1l l'aulcuil, cl Mademoiselle parée de rubans
sieur de Bcllegal'dc :
ju"sque dans l'àmc.
cramoisi, blanc cl noir; cl les duchesses sur
Le comte et la marquise rc11oncèrenL à leurs tabourets, cl toute la. Cour brillanlc cl
Mc, veux, vous m'ùlrs supcrllus,
Cené beauté qui m'est ral'ic
('onnailrc la fin du discours de Frant~ois, et, fort grosse. Le Roi adolescent mène Olympe
Fnl seule cl ma rnc cl ma vio :
la conl'crsation éLant 1·cnuc sur la poésie, le Mancini, cl le duc d'Anjou la princesse d'.\n,le ne ,·is plus. je ne rois plus.
jeune homme al'oua qu'il Louchail du lu th. glctcrrc .... Debout, un peu à l'écart, dans
Qui me croit alscnl, il a lori.
.\ussitol M. de Luzarcho le pria de choisir 1111 l'ébrasement d'une croisée. le jeune M. de
Je ne le suis point, je suis mort.
des instruments accrochés à la muraille, Luzarche el mademoiselle .\.nnctlc de Champ- Non, non, poinL de malll'ais présage !
(! pour réjouir un pclil de Y
ieillcs oreilles qui l'ers de Scudéry commcnccnl en badiuanl ~ llc
s'écria
la vieille dame. Hyacinthe, ma fille,
n'cntcndaiPnL plus d'autre musique que celle jolie comédie d'amour qui durera près d un
sonnez YOlre cha!J)brière cl qu'elle aille nous
des girouctlcs, des corbeau x cl des ehiens
demi-siècle.
préparer du .vin chaud arec des rpices. Hien
courants )&gt; .
François chan le.... Et voilà que M. do Lu- n'est mcilll'ur pour l'eslom:i.c, premier que
François satisfit au désir du comlc. li priL zarcbe s'incline cl baise la main de madame
un luth, l'arco:·da, l'essaya, cl commença de de Combareilb. 011 voit pleurer ces amants d'aller au )il. J'entends que nous portions la
santé de monsieur Barbazangos qni nous a si
ehanler :
septuagénaires. Fran0ois clnntc, Lourné l'ers arrréablcment dirertis par sa bonne gràcr et
0
'
Belle ,1ui tiens ma , il!
Hyacinthe; cl pavanes, rondes, sérénades, ses
Lalenls .... Semblable fetc est r~rr , r n
Captive dans' les ycu&gt;.,
brunelles, stances de Malherbe el de Racan, notre exil de Combareilh.
Qui m'as l'âme ravie,
airs de Bo~sscl el de Lulli, sur Lous les
.D'u1,1 souris gracieux... ,
rythmes, sur tous les modes, en clé de fa,
XXYU
Alors .. .. Oh! comme, à celle antique chan- d'ut etde sol, célèbrent les beauLés d'Hyacin the.
son, - qui fit pleurer d'amour Margot la
_\ qucllrs roses ne fait honte
J\ près les&lt;&lt; santés », les complimenls, le~
Chabrellc, - comme il fait beau voir le
ne son Leinl la rire fra1d1c m·'!
baise-mains,
llyaciuthc et Fran_çois, L\me
comte cl h marc1uise dodeliner de la tète, et
Quelle neige a taul Je Llauchcur,
déchirée,
se
dirent
adieu, - pour longtemps,
Que sa gorge ne la surmonte'?
sourire, cl soupirC'r !... Ils se l'appellcnl les

/4

Y1E AMOU1(EUSE DE F1(ANÇ01S BA1(BAZANGES - - ~

pour toujours pcuL-èlrc. La pauvre jeune l'Cau plaisir d'aimer l'opprcssaienl délicieu- le mèmc pa!'fmn . François en fuL enivré. li
femme, au seuil de la salle, Lourna bien des semcr:t.
lcndi Lles bras, il appela :
fois la lêle, cl relinl bien des soupirs. Et Fran« Mon Oieu ! pensait-il , qu'ai-je l'ail pcn- Ilyacinthc !
çois, pendant que M. de Luzarcbe le menait danl viilgl ans!... C'est d'aujourd'hui que
Un papillon noclurnl', le grand sphim
à la chambre d'honneur, essayait d'adoucir je commence à l'ivre. )&gt;
Atropos, l'effleura de ses ailes pelucheuses.
sa peine en songeant qu'il allait dormir pour
Aride de respirer, il ourrit une fcnèLrc et Une éLoilc tomba du ciel sut· les monts.
une nuit mus le même toit quo sa chère mai-- se hasarda sur la Lcrrassc. La fraicheur noc- François l'il le papillon, et sourit du morld
tresse.
Lurno calma sa fièrre cl baigna comme une présage. li l'il l'étoile, et songea que c'était,
La chambre des hôLes, où le roi Henri avait eau vive ses yeux meurtris.
pcuL-èLrc, l'.\mc bienheureuse de la Chabretlc
couché en 160â, étaiL orientée au midi, el ses
La lune, solitaire au zénilh, merl'cillcusc- qui entrait en paradis. Toutes ses angoisses
deux fenêtres ounaicnt presque de plain-pied mcnl rondo rl pu1,c, Lei un grand disque dl' s'apaisèrcnl. li connu l que son heure ét:iil
sur la terrasse. Un grand feu brùlait d.llls la vermeil usé, où l'or s'efface sur l'argcnl , blan- proche cl que son destin allail s'accomplir ....
t hcrninéc à colonnes. L'odeur des lieux trop chissaiL les balustres de pierre. L'irradiation
Le f'cu s 'assoupil ; la chandelle agonise au
longtemps clos cl inhabités, oi.lour de carc cl de l'astre, ribranl à l'infini , cmplissail le ciel ras du flambeau. Sous les courtines de brocad'église, émanait du parquet à losanges, des immense. C'était une cendre de lumière qni Lcllc, .cl le baldaquin carré, François rèrc ....
boi,;eries brunes, des solives pcinlcs en rouge s'étoiguaiL peu à peu à l'hori zon cl se conl'onLes souvenirs do la dern ière journée, cl,
sombre sur le fond Lieu dl'S cnlrcrous. le lit daiL arec la ccudrc dll la Lcrrc. Tout le par associations mystérieuses, toules b
carré, à quenouilles, avail qualrc courtines en paysage, pareil à ceux des astres morts, étail réminiscences du passé composent les élibrocatelle de Venise, d'un cramoisi fané, sous de ce même gris, pâle et vcrdùlrc, qui n'esl mcnls de son rèvc. JI reroit la maison de ses
un bandeau plat plus brodé qu'une chasuble. pas une couleur, mais un l'anlomo de couleur, parcnls, la place de la Bride, le collège .... li
Des rideaux pareils lombaicnt à plis droits cl comme le silence risible. Pas une étoile l'OiL sa mère qui pleure, cl le bon chanoine
devanl les fenêtres. On devinait la forme dans la hau Leur du ciel. A peine, sur la crèlc la consolant. Il voiL Pierre llroussol, assis ii
d'un b:ihul, un grand coffre, des chaises à des montagnes, surgissaicnl les planètes cl la Lable de famille, entre M. cl madame Bardossier baul. Une Lapisscrio, ornée d'un car- les conslellations de minui t, le Poisson Aus- Gazangrs qui le nomment leur cher fils .. .. li
touche aux armes de France, représentait Lral, l'Éridan, cl l'éblouissant Jupiter, cl Sa- se voit lui-même, coud1é sur une dalle au
Diane cl Endymion.
Lurnc, dans les vapeurs de l'oucsl, près de Puy-Saint-Clair.... Une Stl·le de marb re
- C'est un cadeau du roi Henri à mon- l'Aiglc.
s'élè,·c Loul près de lui , porlanl celle inscripsieur Antoine de Combarcilh, expliqua le
François obserra la planèle livide cl plom- tion énigmaliquc :
comte.
bée, qui scintille à pcinC', cl montre un
Le berger, nu comme un dieu, dtJrmait, risagc chagrin. Le sourcnir lui rcrinL de
Cl- GIT I.E FILS u't:s ASIIIOI.O:i t:t,; ,
étendu sur une peau de Lètc. Un lévrier blanc l'horoscope, cl il songea que Yénns l'arorablc
Il, \'ÉCL'T l'IXGT ASS 1
allongeait son museau d'anguille, flairant la se lcl'ail, cc soir-là, non pas au ciel, mais
houleltc el la llùte abandonnées. Diane, pom- dans son cœnr. Il se rappela les folles menaces
S .ll:IJ.\ Qt:E 1,.\ LUS!,; ET E,\ Hl' .\llll'.: .
peusement vêLuc, le sein découvert, coiffée du de La Roche-Dragon, les confidences de Foucroissant, contemP.laiL le beau pâtre.
geyras, les conseils de Pierre. La pensée de
EL François, tout mort qu'il est, ne peul
- Que Yoilà un sot berger ! s'écria Fran- la mort ne l'e/fraya poinl. Elle llcurissail en s'empêcher de rire.... Mais une belle dame
çois. Pour moi, si une déesse me venait mir lui, parmi ses pensées amoureuses, Lclle une éblouissante s·approchll de lui. Elle se penrhc,
pendanl mon sommeil, je devinerais sa pré- rose pourpre cl presque no;rc, parmi dl's pour le baiser. C'est Margot la Chabrcllc del'esence et m'él'cill,·rais à propos.
roses rcrmcil'cs. EL Ioules ces roses avaient nuc une seule cl même person ne arec ll ya- Eh! lit le corole, Endymion élaiL
enchanté par la déesse .. .
- La force de l'amour rompl tous les
cncbanlements.
- Cela n'est point sûr ... EL qui nous di!,
monsieur, que ce berger ne feignait point de
dormir'! Diane éLait si chaslc qu'elle voulait
aimer pour son propre compte, sans èlre
aperçue, - ayant éprouré sans doute l'indiscrétion de quelque pasteur .... Si cet Endymion
tanl chéri se fù t éve:Ilé un peu lrnp Iôt,
&lt;[uelque flèche tirée bien droiL l'cûl envoyé
dormir au bord du SLyx, dans les asphodèles. ... Après cela je conviens que cc pâtre
étaiL un sot, et l'amoureuse Lune bien
lunatique.... Je rnus souhailc une belle
nuit, cl de beaux rêl'es, monsieur Barbazanges.
François, demeuré seul, épronra la plus
affreuse tristesrn.
« Hélas! il me faudra parlir demain, saus
la revoir, et je n'ai pu lui adres,er une seule
parole .... Que pensàles-rnus de moi, adorable
Hyacinthe? ... Comprîtes-vous bien tout l'excb
de ma passion?... Ah! je crains d'avoir paru
le plus niais, le plus froid, le plus méprisable dès hommes ! »
Il pleura, toul naïvement, el s'étonna que
les larmes d'amour fussent si douces dans Les co11rli11es .te brocatelle, les ri.tcw.1: .le la rroiséc sont e11/r'o111·erls. 1.,·11 l 'J)'u11 de /1111e gfüse, coupJnl l'om/'re
el tr,1ce sur le parquet â lo~1111ges 1111 étroit chem in d'argent. El, l'enue 011 ne sait com111e11I, 011 ne sait .t'où, f'.1 ,:
leur àmcrLumc. La peine 11ourelle, le nouce chemin de miracle, llyac111/he .te Combare,lh, e11 ..-obe Na11che, se lien/ .iel•oul auprès ,itt li/. (Page 2rl4.)
0

... 283 ...

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1f1STOR..1.Jl

LI

------'-----------------------------------~

cinlhe de Combareilb .. .. Soudain, une cloche
sonne .... un coup ... . deux coups .... François
n'est plus au Puy-Saint-Clair .... Où est-il
donc, et quelle est celle merveille? .. .
.... La sonorité de l'horloge se prolonge,
s'affaiblissant, à travers le mur de la
chambre. Les courtines de brocatelle, les
rideaux de la croisée sont entr'ouverts. Un
reyon de lune glisse, coupant l'ombre, et
trace sur le parquet à losanges un étroit
chemin d'argent. Et, venue on ne sait comment, on ne sait d'où, par ce chemin de miracle, Hyacinthe de Combareilh, en robe
blanehe, se Lient debout auprès du lit.
F'rançois rère : il sait qu'il rève .. .. Il fut
Actéon, au soleil couchant; il est En~ymion
au clair de la lune. cl cela lui semble tout
naturel. Lucide, dans l'état visionnaire et
demi-somnambulicrue, il raisonne parfaitement
bien. Il sait que son cerveau, tout brouillé
d'amour et de mythologie, engendre des illusions el des phantasmes qui sont les projections mômes de sa pensée, lrs rcnets de son
désir. La première fois qu'il vit Hyacinthe,
ne fut-ce pas dans un songe prophétique,
formé des souvenirs de ses lectures? Le doux
songe continue.... Puisse-t-il durer toujours !
,\.lors, se soulevant sur l'oreiller, François
prend la main d'Hyacinthe.
- Je vous attendais, madame, que vous
soyez femme, fille ou déesse. Ne craignez de
moi aucun outrage, car je vous aime, et je
suis prèt à mourir pour YOUS.
Une roix basse, étouffée de terreur, balbutie:
- Monsieur ... de gràce ... laissez-moi!. ..
Je mus croyais endormi ... . Je ne sais quelle
puissance m'a contrainte à renir ici, pour
vous reYoir sans être. vue de vous .... Monsieur, oubliez cette folie... oubliez cet aveu qui
offense horriblement la pudeur de mon sexe et
de mon âge .... Je me fie à votre honneur.
Souffrez que je disparaisse, et que j 'aille
cacher, dans mon appartement, mon désespoir et ma honte.
- Votre honte, belle Hyacinthe'! ... Considérez, je Yous prie, ce panneau sur la muraille, qui représente les amours de Oiane et
du berger Endymion .... Admirez la force de
l'amour qui fit descendre la lune sur la terre.
Cette mèmc force me conduit vers Yous, à travers des temps el des lieux très divers, el malgré bien des obstacles; et vous-même, simple
femme, ne pouviez lui résister. Ab! madame,
sachez que je Yous ai aperçue, aujourd'hui, sous les châtaigniers de la Clidane, et que
mes yeux rous ont possédée, et que Yous êtes
mienne, déjà, plus qu'à demi .... Et, ce soir,
par le truchement de la musique, je vous ai
fait connaitre ma passion .... Non, non, ne
pleurez pas, ne détournez pas votre visage!. ..
Consentez que je sois votre serviteur fidèle,
si vous me refusez le nom d'amant.
li parle encore, et si tendrement, que. la
lremblan te HIacintbe Sil rassure. Et dès
qu'elle a souri, François cesse de parler.
Leurs mains se rencontrent; les voilà face à
lace, plus proches, tout proches .... La lune
amie, qui décline, les regarde à travers les

carreaux, et multiplie autour d'eux sa fantasmagorie la plus belle, poudroiement d'azur,
vapeurs d'argent, l'atmosphère irréelle du
songe. Et François dit :
- Maitresse de mon cœur, je ne sais rien
de vous, et vous rien de moi. que des rapports
incertains; et de toute la soirée je n'ai pu
vous adresser, une seule fois, la parole. Et
cependant vous semble-t-il pas que nous nous
connaissons depuis toujours?.. . Que me
diriez-vous, et que vous dirais-je, que nous
n'ayons deviné déjà?... Vous m'aimez, Hyacinthe, et je vous aime. L'infini du sentiment
tient en ces mots.
- II est Hai, François. Je vous aime.
- 0 Hyacinthe !
- Je vous aime. Je viens à vous, pure de
~ur el de corps. Je suis à vous. Je vous
arme.
- 0 ma déesse, ô ma fée, ô mon amante!
0 ma chimère vivante entre mes bras!
- Je vous aime, François. A mon insu,
je vous attendais. Mon âme était la Belle au
Bois dormant, prisonnière du sommeil, dans
un château magique. Et le Prince Charmant
est Yenu. Toutes les portes se sont ouvertes
devant lui .... Et j'ai dit, sans faire plus de
façons que l'infante : C( Est-ce vous, mon
Prince? ... Vous venez bien tard. »
- Non, il n'est pas trop tard, aimable
Hyacinthe. Nous n'avons l'un cl l'autre que
vingt ans.
Mais vous partez demain.
- Hélas!
- Vous reviendrez?
- Je voudrais revenir.
- Dites : &lt;! Je reviendrai, sur l'honneur! »
- Sur l'honneur, je reviendrai, si je ris.
- Craignez-vous donc? ... 0 mon cher
François!... Quelqu'un vous menace?... Serait-il vrai '/... Cette sotte légende que les
paysans de Combareilb.... Ah! si, vraiment,
mon amour est un péril pour ceux qui m'aiment, partez, François .... Oubliez la triste
Hyacintbr .... Ne revenez plus!
- Non, non, ma bien-aimée, je n'ai point
d'ennemi. Je ne crains rien, ni personne. Je
ne redoute que l'aube blanche et le cri détesté
du coq .... Ah! puisse le soleil se noyer dans
la mer, el les incantations des sorciers arrêter le mouvement des mondes ! Et toi, Lune,
belle Lune, cesse de nous épier par la fenêtre.
Ne sois point jalouse, ma première et céleste
amie, li y a bien, dans nos montagnes, quelque petit pâtre limousin, quelque joueur de
musette, qui t'aime, à force de t'avoir regardée pendant les claires nuits d'août. II
dort; il rève de ton sourire d'argent, de tes
yeux bleus, de ta face inaccessiLle. Que ce
soit un nouvel Endymion !. . . Descends vers
lui, douce Lune, et prolonge cl'lte nuit heureuse où je possède mes amours.
Ainsi parle François, d'une manière si galante, si précieuse, si jolie, que la Lune croit
ouïr Céladon lui-même. Curieuse pourtant,
comme une femme, elle s'éloigne à regret.
Le chemin vaporeux s'efface .... Dirai-je le
grand plaisir des amants?... Leurs lèvres ne
se quittent plus. lis tremblent, et soupirent,

et se pâment, et si fort s'étreignent, que l'air
ne pas~e plus entre eux. Alors François comprend que l'amour à la façon des Scudéry
n'est que fadaise et faribole, et que les jeunes
bouches ont meilleure grâce à s'entre-baiser
qu'à discourir. Et, puisque la Lune indiscrète
s'attarde au coin d'un carreau, il étend le
bras et tire doucement, tout doucement, la
courtine.

XXVIJI
La trame usée de la brocatelle laissait transparaitre une clarté grise, froide, qui pâlissait
l'ombre entre les quenouilles du lit. François
s'éveilla .
Sa mémoire demeurait encore engourdie.
li ounit les ridraux. Le petit jour changeait
la forme et la couleur des choses.
&lt;( Où suis-je? &gt;&gt; pensa François.
Ses }'eux rencontrèrent la tapisserie des
Amours de Diane. Ce fut comme un choc
intérieur dans son cerveau. li jeta un cri :
- Hyacinthe!
Rien .... Personne .... Il sauta hors de la
couche, prit en bàte ses vêtements el commença d'examiner la chamhre jusqu'en ses
coins et recoins. Les fenêtres étaient closes,
la porte fermée en dedans par le verrou.
Peut-ètre, - comme c'était la coutume aux
temps troublés des guerres religieuses, peut-ètre le prudent architecte de Combareilh
avait-il ménagé quelque secret passage; peutêtre un ressort, caché dans la boiserie, pouvait-il démasquer une cachette, escalier dérobé, couloir souterrain? ... Le jeune homme
pres~a du doigt les reliefs des sculptures,
frappa les panneaux de cbène et les losanges
du parquet: ... La chambre du roi Henri ne
livra point son mystère.
François, tout éperdu et quasi fou, revint
s'asseoir au bord du lit. li considéra les coussins froissés et crut respirrr un vague parfum
de verveine .... Mais il craignait une illusion
de ses sens .... Eh quoi I l'apparition d'Hyacinthe, le tendre dialogue, l'heur~ de voluptr,
n'était-ce vraiment qu'un songe?
Cette pensée glaça François dans l'âme. li
resta sans mouvement, prêt à défaillir, en se
rappelant que lui-même, au premier moment,
avait cru rèver. On lui avait enseigné, au collège, comment les songes se forment, dans
notre esprit , avec des lambeaux d'images
réelles, bizarrement associées, et que la raison ne contrôle point. ... li retrouvait, dans la
réalité, tous les éléments de son rêve. La vue
de Diane et d'Endymion, représentés en tapisserie, avait suggéré toute la scène nocturne
où madame Hyacinthe tenait le rôle de Diane,
- comme elle l'avait tenu , au naturel , sous
les châtaigniers de la Clidane....
« Il faut que l'amour m'ait rendu somnambule, - se dit le pauvre garçon, - ou
que les vapeurs du vin épicé me soient fàcbeusement montées à la cervelle .... Mes
maitres me gourmandaient souvent sur cette
liberté excessive que je laissais à mon imagination - maitresse d'erreur et de folie de vagabonder aux confins du réel el du

rêve .... En vérité, je suis fou, à celle heure,
ou j'ai été fou, rette nuit. ... A quel pmi me
ranger? ... Que dois-je croire? ... Ab! belle
Hyacinthe, n'étiez-vous qu'un fantôme et mon
bonheur qu'une hallucination? ... Non, non,
cela ne se peut.. .. Le souvenir d'un rêve est
quelque chose de confus et d'incertain : il se
présenre par fragments mal liés, et, plus on
le veut fixer, plus il échappr .... J'enchaîne,
au contraire, les moindres incident~, je retrouve les moindres détails de l'amoureuse
nuitée .... .le vous revois, ô ma chère maitresse, je vous presse sur mon sein.... Ah!
je suis le plus fortuné des mortels ou le plus
misérable ! »
François demeura longrcmps dans ces alternatives de doute et de certi rude, d'espoir et
de désespoir. JI appela vainement la cruelle
Hyacinthe. Un valet, grattant à la porte, l'avertit enfin que ~I. de Luzarcbe l'attendait.
Sa toilette achevée, François quitta la chambre, - non sans avoir baisé mille fois les
coussins du lit, - et joignit le bon gentilhomme dans la grande salle du cbàteau. Deux
écuelles d'étain, fort bien ciselées, étaient
servies, toutes pleines du meilleur bouillon.
M. de Luzarcbe embrassa François, el l'invita
à « faire chabrol &gt;&gt; en mèlan t du vieux vin au
bouillon, selon la mode gasconne, ce qui ragaillardit !"estomac, ranime les esprits vitaux,
et constitue un préventif remède contre l'humidité fâcheuse et la fraicheur du matin. Le
jeune homme, ainsi réconforté, demanda des
nouvelles des dames .... L'une et l'autre n'étaient point sorties encore de leurs appartements. li fallut pa·rtir. M. de Luzarche conduisit François BarLazanges jusqu"à la grille
du chàteau, où Pierre Broussol attendait depuis un quart d'heure.
L'herbe était mouillée. Un brouillard couleur de perle, comblant la vallée, s'évaporait
en gouttelettes. Le chàleau, les jardins, les
masses des châtaigniers, apparaissaient comme
une peinture confuse, gris sur gris. Les deux
amis s'enfoncèrent dans le chemin creux qui
menait au village de Combareilb.
Pierre faisait cent questions et François répondait à peine. Soudain il s'arrêta, passa la
main sur l'épaule de son compagnon, cl, le
considérant d'un air étrange, il d,t:
- Pierre, au nom du ciel, que penses-tu
de moi? ... Ai-je Lien toute ma raison?.. .
M'as-tu jamais vu halluciné, somnambule et
visionnaire ?
Broussol, alarmé par ce diseours et craignant peut-être qu'un sorcier n"eût chatme
François, le rassura de son mieux. Alors, cédant à l'irrésistible besoîn d'être éclairé et
consolé, François raconta toute son aventure.
Ce faisant, il ne crut manquer à la discrétion, ni offenser madame Hyacinthe, car il
savait son ami fort secret. Pierre, étonné de
l'angoisse atroce où il voyait François, feignit
la plus ferme confiance :
- C'est maintenant que tu es fou, mon
cher François!. .. Pourquoi doutrr de la réa1'.té de ton L,onheur, lorsque tes souvenirs
t en apportent les plus précis, les plus sûrs

Y1E .JIMOU]f_EUS"E DE

'f1f_A1YÇ01S:BA1f_BAZ.JIJYGES

Un châtaignier, fendit par la foudre, surplombait le chemh. DJ.IIS celte espèce de niche, /out humide et moisie
quelque chose bou,ge.1 .... Le c .:1110 11 d'un mousquet dépass".z ~ fissu,·e de t'écorce .... Le coup parti/.... Quelques
feuilles lombère11/ .... U11 petit 1111age de fumée s'évapora Ie11teme11t dans le rroi,illard .... (Page 285.)

témoignages? ... C'est la pudeur, ou la crainte
d'être surprise, qui contraignirent madame
Hyacinthe à se retirer, dès la pointe de
l'aube .... Elle voulut t'épargner le déchirement de l'adieu. Ce que tu nommes ~a
cruauté n'est qu'un excès de délicatesse.
- Ah! Pierre, s'écria François, puissestu dire vrai!. .. Mais mon cœur s'accorde avec
ta raison .... Je ne doute plus. ... 0 Hyacinthe! ma chère Hyacinthe, oui, je mus aimai,
oui je fus aimé de vous! Et maintenant, que
l'horoscope s'accomplisse! J'attends sans peur
le coup qui doit me frapper ; je consens à
mourir. J'ai vécu ma vie ....
Ses yeux, brillants de larmes, se tournaient
vers Combareilb. Il semblait en délire. Pierre,
effrayé, l'entraîna.
- Viens, viens vite !... J'ai entendu cra-

quer les branches, el J!eau Mgoutter des
feuilles .... Quelqu'un nous écoute ....
- ;';on !. . . Laisse-moi regarder encore
l'extrème tourelle du chàteau, dont la pointe
sort du brouillard, et s'irise au soleil levant. ... Laisse-moi regarder les beaux lieux
oil j'ai trouvé l'amour, où j'ai laissé mon àme.
- Viens!. .. Viens vite!. ..
Un chàtaignier, fendu par la fo'udre, surplombai t le chemin. Ses racines, saill.inLl'S et
crispées, relenairnt au bord du talus la masse
creuse, Ott les chasseurs de loups se pouvaient mettre à l'all'ùt pendant les nuits d'hiver .... Dans cette espèce de niche, tout humide et moisie, quelque chose bougea ....
Le canon d'un mousquet dépassa la fissure
de l'écorce.... Le coup partit. ... Quelques
feuilles tombèrent. ... Un petit nuage de fu-

�1f1STO']t1.JI

--------~- ---- --------- ---------------~

rnée s'évapora lentement dans lt' brouillard.
Frnnt'nis, frappé au cœur, gisait , la face
touroéc ,·ers Comharrilh. li n'avait pas ce~sé
&lt;le sourirr.
XXI\

Comn1c il l'avait juré, François re,·int à
Cornhareilh. Il y rcrint, porté pat· les bras de
Pierre et de Fougcyras. escorté par les valets
et les gens du village, dans un grand brui t
de pleurs et de lamentations.
M. de J,uzarchr, ayant constaté que l'art
dt'S médecins était inutile, fit transporter le
corps dans la chambre du roi Henri. La vieille
marquise n'eut pas la force de soutenir ce
sprctaclc. Mais, avec une énergir singulière,
m:i.damc llyacinlhc voulut absolument revoir
François. Elle le revit en effet, couché sur le
lit, entre lrs courtines de brocatelle. Son habit de velours violet était souillé de sable el
de sang. Il avait la tète inclinée à gauche, les
1eux fermés, la bouche souriante, et des
feuilles rousses mêlées à ses chc,·eux. Son
visage étai t mystérieux cl paisible, nullement
altéré rt crpcndanl un peu diflë rcnl de ce
qu'il avait paru la m ille: hcau d'une beauté
plus parfaite enrore, cl plus touchant r, cl
rom me achevée dans la morl .
Pierrr. hrbélé par le désespoir. vi t madame llprintbr s'approcher de François. Elle
(lll11stralions dt

le considéra longuement, puis. arec une tendresse el un respect infinis, elle lui baisa le
front, les yeux et la bonchc. Penchée sur lui,
les bras étendus, elle ne se relcYail point.
Broussol l'appela ....
Elle ne répondil poinl. Et il ronnul qu'elle
1ltait pùmfr.
L'ayant rr misr aux mains de ses femmes,
Picrr~ médita sur c-elle ac tion étrange d'Hyacinthe, cl le soupçon lui vinl que .François
n'avait pas rèvé. 11 sentit sa douleur. non pas
diminuée, mais adoucie par celle certitude,
qu'il garda secrète jusqu'à la fin de ses jour3.
Le lendemain, le cort ège funèbre partit pour
Tulle, ramenant le corps de François qui fu t
enseveli au Puy-Saint-Clair .
Qui dira le· chagrin des Barhazanges? lis
pensèrent mourir de douleur, cl mirent Loule
leur consolation en leur fils adoptif. Leur
deuil fut un deuil pour la ville entière el pour
Loule la province de Limousin. Le présidial
de Tu 1le réclama la punition du meurtrier.
Ses plaintes allèrent jusqu'au fioi. qui s'en
émut. On fit une enquète. Des paysans témoignèrent aroir vu le rneije Chassa,·an t rôder la nuit au tour de Combarcilh, armé d'un
mousquet à rouet. Le lieutenant de police cl
les gendarmes se rendirent alors au manoir
de La Roche-Dragon. Ils y troul'èrent Chas. a,·anl et son maitre qui furent saisis, ju~és
pour de n::nnl11·r11x crimes et lmHés sur la

place des Oules, le 9 janvier 1694. Mais le
populaire persiste à croire que des mannccp1ins seulement furent ]i1Tés au feu, les mécréants s'étant sauvés par magic. Et les bergers des hauts plateaux racontent que, dans
lrs nnits de Toussaint. on entend l':lmc damnée de La f\orhe-Oragon mener la ,1 rhassr
volante. l&gt;
Dans celle mèmc année 1604, on déclara
la mort du marquis de Combareilh. Et, l'année suirantc, la douairière et M. de Luzarchc
étant défunts, la triste Hyacinthe se rendit
rrligieuse d oitrée chez les Ursulines. Depuis
la mort de François, elle n'avait jamais souri.
Ainsi fut accompli l'horoscope. Quelqurs
personnes y verront l't·ffet du hasard, ex pliquant l'aventure de François par des causes
toutes naturelles. Elles plaindront l'infortuné
qui mouru t à vingt ans, lorsqu'il pouvait
attendre fortune, honneurs, riche mariage, et
un siège de conseiller. li pasa cbèrcmm t un
court plaisir qui fut peut-èt1·e une pure ill usion, l'ombre d'une ombre.. .. Mais, quoi
qu'on pense sur cc point, si l'on regarde le
train du monde, el le peu qu'est la forlune.
et le néant qu'est la gloire, et Ir mensonge
qu'est l'amour, ne faut-il pas envier re }'ranrois Ilarhazanges qni, dans unr nui t ~a ns
lcndr main , vér11L son rr\'C amoureux ou rr,·a
sa rir amo11rC'nsc?
MARCELLE

CONRAD.)

TINAYRE.

FIN

r%Cadame Ba))arl
Un récent Yol11mc de M. Joseph du Ilourgct lrs nobles pages publiées par M. le comte
A. de Mun, dans la « Ilerne hebdomadaire)),
sur les Del'nières hew'es du drapeau blanc,
ont ramené l'attention 11 la mort de M. le
comte de Chambord et anx circonstances qui
l'ont rnlou réc .
Je ne sais pas si aucun chroniqueu r a jamai fait allusion à une brochure médicale,
parue en 1881, - c'est-à-dire deux ans arnnl
le décès de M. le comte de Chambord. Celle
pfaq nctLc est la reprod uction lextucllr des
notes très détaillées, écri tes an jour le jour,
en 1820, par le docteur Dencux , acconchcm
de la du chesse de Berry. La naissance du
prince qni devait être Henri V csl contée fa
avec une mi nutie singulière et particulièrement rrvélatricc des pitoyables intrigues, des
mesquines rirali tés et des imraiscmblahlcs

complications que le moindre incident fait
surgir autour de reux qu'on appelle, bien improprement, les gmnrls de la terre. Le braYC
docteur Dcncux , qui n'aYail pas l'habitude
des cours, encore qu'il s'appliqu:H de tout son
cœur à s'en assimiler le langage et lrs belles
manières, éprouYa là bien des étonnements,
cl sorlil des Tuileries manifestement stupéfait
de cc qu'il y avait vu.
Au nombre des multiples obligations qui
lui incombaient, comptait l'exa men préalable
des candidates nourrices. Dès &lt;JU'avait été
officiellement annoncée la prochaine naissance
d'un enfant de France, les pétitions affluèrent
de tous les points du royaume : Dcneux eut lt
enregistrer pour sa part les demandes de plus
de cinq cents jeunes mères sollicitant l'honneur d'allaiter le futur rejeton de la branche
ainée des Bourbons. Chacun des membres cl~

la famille royale, chacun des fonctionnaires
de la cour, chacun des nombreux médecins
composant le se1·vice prônait une ou plusieurs
candidates . Il y en avait de tou tes les classes
de la société cl de tou3 les départements de
France. li fallut procéder a une rcvision minutieuse. De toutes, celle qui d'un unanime
a,,is scmbia réunir le plus de quali tés, éta it
la femme d'un notaire d'Armentières, clans le
Nord. Elle avait ringt-cinq anst un charmant
visa"e,
une taille superbe, un teint
éclatant,
0
••
et comme bien on pense, une po1tr1ne opulente ·, clic était .distin0cruéc , instruite , de
bonnes manières, cL pour comble de pe_rfc~tion, clic s'appelait Mme Bayarl, cc qui rcjouissait M. le co111Lc d'Artois, cl devai t sonner a~réablemenl
à Loule oreille française.
0
Le passé de celle agréable dame était ~ussi
un Litre à considérer. J\l'ant son marwgc,

,

_____________________________________.M

n'étant encore que lllle de Willl', clic arnil
prndanl les Cent-Jours servi d'émissaire à la
cour de Louis XVIII, réfugié en Belgique. A
la barbe des policiers cLdes espioAs de l'usurpateur, elle passait de nuit la frontière, allait
chercher à Gand le courrier des princes et
l'introduisait à Lille, où était établi le bureau
secret de la correspondance royale.
Le notaire Bayart n'avait pas montré à la
même époque un dévouement moindre : ju·gcanl que Louis XVIII pomait avoir besoin
d'argent, il réalisa toute sa fortune, emprunta, s'engagea , réunit une somme de
500 000 francs cl Yint l'offrir au sourerain
exilé. Lors de la seconde restauration des
Bourbons, cc beau trait fut ébruité; Mlle de
Witte, de son côté, était quasiment célèbre;
de bons royalistes résolurent d'unir ces cieux
licli•lcs de la monarchie; on les présenta l'un
i1 l'autre, un mariage s'ensui vit et c'est aingi
que Mlle de Witte était devenue )lmc Ilayart.
On continuait néanmoins à l'appeler la Jeanne
d'Arc dn No1'd, ce qu i était tout de même
1111 singulier surnom pour une nourrice.
Elle n'était pas encore mère quand clic fui ,
rn j uin 1820, désignée au docteur Deneux ;
'on la logea aussitôt au château de Bagatelle
où, le 10 juiUet, elle mit au monde un beau
&lt;'L fort garçon auquel fut donné le nom de
JIPnry ; les couches de la ducbcssc de Brrry
Il&lt;' dcrant pas avoir lieu a,·an l deux mois c l
demi, la Factùlé se trouvait en mesure cl 'obserl'er comment Mme Bap rl s'acquittai t de
ses nourcaux devoirs. A la satisfaction générale et après mùr examen, elle fut, le 28 août,
officiellement nomm'ée première nourrice de
l'enfant royal qu'on attendait ; par précaution
on lui adjoigni t six. collègues cl une suppléante qui furent aYC'C C'llr installées aux Tuilerirs, clans l'cxpeclatirc de l'entrée en fonctions.
Le petit prince tant espéré pomait apporter en naissant un appétit de Gargantua :
il était assuré, a,·cc ses huit i1ourricrs, de se
rassasie,· à discrr l:on.
li Îl t r nÎln son cnlr1:c sur la scène &lt;lu
mondt', le 2!) septembre, et le jour même,
tandis que Paris se montrait fou de joie, au
bruit des salrcs, des fa nfares, et des acclamations, tandis que, maladroitcmcnl, Louis XVIII ,
prrnant le nourcau-né sur ses genoux, lui
frottait d'ail les lèrrcs et lui faisai t boire une
cuillerée de vin de Jurançon, par rappel de cc
r1ui s'était fait lors de la naissance de llcnri I\',
~lme Bayarl fut amenée de l'appartement qui
lui al'ail été concédé et installée près du bercr:rn.
.
Pendant sept jours tout fu t à merveille ; la
11r1'mièrc nourricr snfÎlsait srulr anx r11rnlre

.JIV.ll.M'E B AY.111(1 - - ~

repas de Mons&lt;'ig11cur, cl arec un ll'I excédent,
qu'il lui en restait largement de quoi nourrir
son propre enfant, dont on dressa le hcrcelu
à coté de celui du jeune prince. Le soir du
6 octobre, vers dix heures, an moment de se
meure au lit, elle but un bol de potage; puis
elle se coucha. Presque aussitôt clic C's t prise
de maux de cœur, de douleurs d'entrailles &lt;'l
de romisscments. Elle s'inquiète et réclame
un médecin ; mais Ya-t-on rérniller les feuticrs, les huissiers, les gardes, la Faculté
pour un simple malaise? On larde jusqu'au
m1tin, et à sept heures seulement, M. Ilaron,
médecin en exercice, voit la malade. li diaguoslique une indigestion qu'une infusion de
camomille dissipera. Mme Bayart exige la
présence du docteur Deneux; il accourt ; elle
lui expose que la veille, elle a troul'é à cc
potage, d'où vient le ma1, un goût Lrè-s amer.
Deneux s'iuformc; il ,,eut cxâmincr les matières rendues; par malheur, on s'est empressé de les faire disparaitre. Pourquoi c-cllc
hàtc? li remarque clans la cbambre deux personnes ,1 dont la Îlgurc dénote le plus grand
trouble à chaque question qu'il adresse, soit
à son confrè-re, soit /1 la malade; clics paraissent éprouver les plus vives inquiétudes
clr ses inYcstigations, et nr rrssenl, a,w un
air de crain lr, de Îlxcr les Jeux sur IL'S siens,
pour découvrir cc qui se passe en lui l&gt; . Pourtant, comme il n'est lit qu'rn con.milan/, il
rassure Mme 13ayart et la conÎlc aux soins de
son confrère Baron.
La journée fut mauraisc; les Yomisscments
1;cparaissaicnt chaque fois que la nourrice
absorbait la tisane de camomille; elle éprourait une sensation de rl1alcur il l'estomac; la
langue était rouge, la fü•1Tc assez forte. Les
trois mc:dccins qui l'assistaient ne saraicnt
que décider. Mme Jhyart pouvait-elle, dans
ces conditions, donner le sein au jeune prince?
ncsponsabilité grave qu'ils se rcpassa:cnl l'un
à l'autre. Tout le chàteau était en émoi ; le
roi, les princes s'inquiétèrent. Le bruit courai t que la première nourrice n'a mit plus une
goutte de ]ail, cc qui i tail faux . Quant à
l'honnètc Dencm , il (foirail lit une intrigue
de cour dont le but était l'éloignement déÎlnilil' _de la Jeanne d'Arc d11 Nord, jalousée
déjà et objet de mille calomnies. (Naissa nce
du dur dl' Bordea11.1:, par le doclem· Dene11.t, accJuche111· de la duchesse de Re1·1·,11,
manuscri t inédit, publié par M. le docteur
A. Matlei, 1881.)
Il est très étonnant que, dans cc désarroi,
on ne Îll point appel à l'une des sept nomriccs
supplémenlair~s, choisies avec tant de soins
cl de précautions. Mme Bayart se vil sur-lcclnrnp remplacér par unr femme inconnue it

lous les médecins de la cour rt qui se lroul'a
là ,1 à point nommé ». Nul ne saYail d'où clic
Ycoait, qucl était son àgc, combien elle atait
nourri d'enfants, quelles étaient les qualitég
de son lait .... Néanmoins on l'accepta, préférant ,1 laisser aller les choses plutot que d'avoir
11 lutter cl dr courir le risque d'être di ~gracié l&gt;. Sc munir quatre mois à l'arnncc, examiner cinci cents nourr:ccs, en arrètcr huit
cl accepter définiti,·cmr nl celle que procure
le hasard, c'est là une s1rnbolique image de
b:en des opérations goul'ernementales.
Mme Bayarl ful rcnroyée à Armentières
avec son enfant, et l'incon nue prit sa place.
Elle était d'une assez belle taille, mais d'une
constitution molle el lymphatique; clic arait
dépassé l'àgc d'une bonne nourrice; sa Îlgure
était sans expression; &lt;1 son teint, érrit DenC'ux, annonçait une maladie organique clrs
roics digcslives; son lait dernit être abondant
cl peu nourrissant; quant à ses facultés physiques et morales, elles étaient engourdies
sous une grande quantité de graisse de mauvaise nature ». Vilain portrait ; en revanche
cette dame, qui s'appelait Mme Colly, éta iL
trop nulle &lt;I pour donner des craintes et
porler ombrage à aucune des personnes du
service 1&gt;. C'éLait bien re qu'on avait souhaih:.
Deux ans plus lard, Ilcncux conn ut la satisfaction de pratiquer l'autopsie de ccllP pr u
engageante nourrice si imprudemment acceptée en dépit de ses bons aris. Les médecins
seuls ont de ces re1·ancbcs. Il cul le plaisir de
constater qu'elle était morte d'une péritonite
déterminée par un sqnin·he, ou plulôl par
un kyste sàeux d'un volllme aussi considé1·able que celui d'un gm.~ melon.
Tout ignorant qu'on soit dt&gt;s maux drsigné5
par ces époul'antablcs termes, on peut imaginer - témérairement, peut-être - que si
le docteur Deneux virait encore de nos jours,
- il s'en faut de braucoup, car il est mort
en 1846, - il songrrait à cc squii-1'he 0 11
kysle sél'eux, en lisant les documents qu'on
publir aujour&lt;l'hui sur les phases de la maladie à laqul'lle succomba ~f. le comte de
Chambord. Les docteurs Draschc, ~!cycr, el
après eux le docteur \"nlpia n, diagnostiquèrent une l umew' cancéreuse à l'e~lomar ,
dont à la palpation ils rcconnais.sairnt sous la
peau l'énorme prolnbéranrc. Celle lumcm•, .il
csl vrai, se Lroul'a être à l'autopsie sommain'
1111 amas de ganglions lymphatiques; les savants seuls pcurent dforéler d'o/1 provenait
celle obs truction, mais il est bien probable
que Drneux, qui ne s'était jamais consolé dn
renvoi de la saine Mme Bap rl , affirmerait
que M. le comte de Chambord rst mort de sa
nourrire.

�111ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

LES MAÎTRES DE L'ESTAMPE AU

xvm• SIÈCLE.

-

L A TOILETTE,

gravure de N tCOLAS PONCE, d'après BAU DOUIN. (Ca~net des Estampes.)

Clicb~ Braun

LA REINE ALEXANDRA
T ableau de la

J\lARQU JSE CÉCI LE oE

VENT vVORTI 1.

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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