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                  <text>111ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

LES MAÎTRES DE L'ESTAMPE AU

xvm• SIÈCLE.

-

L A TOILETTE,

gravure de N tCOLAS PONCE, d'après BAU DOUIN. (Ca~net des Estampes.)

Clicb~ Braun

LA REINE ALEXANDRA
T ableau de la

J\lARQU JSE CÉCI LE oE

VENT vVORTI 1.

�LTBRAIRIE iLLUSTRÉE. -

JULES

TALLANDIER,

ÉDITEUR. -

75, rue Dareau, PARIS ·(XIVe arrt).

Sommaire du

7' fascicule (' .,,,., ,,,,.,

l!

PROFILS DE SOUVERAINES

La Reine Alexandra

~)

J.-H.

Ammy • • . . . .
PJF.R~F; DE NOLHA&lt; . . .
FRÉDÉRIC MASSO'I. • . .

de t'Aca.tèmie française.

Profils de Souveraines: La Reine Alexandra 289
Louis XV et Madame de Pompadour . . . . 293
Fils du duc de Reichstadt. . . . . . . . . 302

GÉNÉHAL DE MARBOT .
FRÉDÉRIC LOLIÉE . .

Princesses et Grandes Dames
Marie
Mancini. . . . . . . . . . . . . . .
. . 3o5
Deux douairières . . . . . . . . . . . . . . . 310
Belles du vieux temps : Les diamants de
Mademoiselle Mars. . . . . . . . . . . . . 311

ARVÈDE BARJ:-.'E. , · ·
MARQUIS D'ARGENSON ·
VJ COMTE DE R ElSET ·

PAUL DE SAINT-\iiCTOR
AXDRÉ LICIITE:'&lt;BERGER .
CIIEVAI.IER DE Q u r:-.cy

IlARON, BLOT, BouCIIEH, nnuN ELLIÈRE, CIIASSE_LAT, CHA RLES C OMTE,
Î.ONRAD, FRAGO;,iARD. GuEilNU, [(RAFFT, ÛLJVIEH, PEHONA RD, HoQUE l'LAN,
T11 ÉVE~l N, ÎOCQ UÉ, VAN DER MEULEN, VETTEI&lt;.

;f,_efv'-()

LA REINE ALEXANDRA
TABLEAU DE LA MARQUISF. Cl':CILE DE WENTWORTII.

o'

d'une valeur au_ moins
égale au pnx
de l'Abonnement~

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historique

HISTORIA

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- - - - - - Magazine littéraire hi-mensuel - - - - -

Favorites et Courtisanes, A_venturi&lt;;rs ou gr,in~s. Capi1aincs, Souveraines 0\I ,grand,e~
Dames, toutes les figures qm _apparl!ennent a I histoire son! des su1e~s cnncu.&lt;, ,m."1
ressants et captivants au possible. Les rersonnages ont vécu dan, de~_ m1l1cu;1 11 ais,
ils ont aimè, ils ont souffert. Ce sont leurs souvenirs mt111_1es, leurs mémo11 es h1 ,t ,r, -1:1e~
que nous revèle HISTORIA ; il nous les _montre en plc111e vie et en nle111 mouvcmci,t,
obeissant aux appéti.ts et a11x passions qui ont 1ad1s 9etern1111é leurs actes. .
Chaque fascicule rcprojuit les œuvres des irrands maitres de la peinture et de I esta1npr.
tin:e.; de nos musées nationaux et de nos b1bl;otheques publique,.

Pour paraitre prochainement

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HISTORIA a la bonne fortune de pouvoir offrir gracieuselllent à ses abon'.1cs

une gravure extrêmement rare, in trouvable dans k comi:nerce, reprod uisant
un cllel~d'œuvre d'un des plus grands maîtres du xv111• s1ecle ;

Madame Récamier

WATTEAU

P4R

LJ&amp;111barquement pour Cythère

t:Toseph TUR(èU.R.N

_..,

Prononcer le nom de \Vatteau ce n'est pas seulement évoquer le souvenir d'un de
nos plus grands peintres. C'est ;ussi rarpeler l'un des maitres_ les plus_ch_7;oyant~el~!
plus éléo-ants e t les plus gracieux du &gt;.vrn• siècle français, le siècle de 1;le.,ance,
µràce et"de l'amour..\lais, parmi les œuvres de \~atteau, 11en est une, 1,~111 /'arqueme~ 1t
pour ruç de Cylhèl'e it laquelle il s'est attaque a deux repnses pour s) réaliser
entier. Et, de l'avis ~nanime des plus fins critiques d'art, c·e:t la que Watteau a cr 1e

:i

Chef-d'œuvre de ses Chefs•d œuvre

maro-cs, notre raYure mesure o•,55 de lrnuteur sur o·,72 de lar_g c~r. .El_lc consu;ue un

mer~cilleux ta~c:iu. d'une ralcur indis~utable, et peut être placee md1stmctemen. dans
n'importe que.Je pièce de l'appartement.

c.,.,: ip~

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CONDITIONS d'ABONNEMENT

postaldes 21 fascicules
Sùll'ilnt le heu de res1dence.
2 O fr. plus J'alTranchissemcnt

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Etrai'lg~r,et•Colonies.. -...

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accessihles.,En dehors de quelques epreuves des grande·s collect1~ns publ1J~u~! :u~r;
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aussi justement consacrée a dltermine HISTOIUA a en établir une d1t10n spec,a 1e
p• rticulièrement réservée à se~ abonnés.
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Cette édition ~st la reproduction de la compos111?n defi~~1ive de \\1atteau qui ar~d
tien! il la Galerie Im périale d'Allemagne, et laite a après I epreuve u111quc que poss e
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composiJion, sous un très petit -volume. de fo1'mat _élégant._ Impnmée sur e~u pa et
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dant ses quatre premières années, des centames de nouvelles, contes,_fantaiSJeJ, Re:
signés des plus grands noms dr la littérature, et toutes les œuvres mî1t~~se~. 7
mans et 35 Pièces de théâtre.
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prime Gratuite
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Le couché de la mariée, d'après BEAupo1N
1 p, loillet doux. d'après LAVEREIN CE.
L-..------1
SOMMA IRE C:u NUMÉRO du 10 Mars 19,10
(

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BULLETIN D'ABONNEMENT
A remplir, détacher et envoyer alTranchi à l'éditeur d'HISTORI.\
JULES TALLANDIER, 75, rue Oareau, _PARIS, XIV°
Veuillez m'abo.nner pour un an il rartir Nom .. ............................................... -Préua,ns ... .... ... . ......
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l suite par poste

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R ayer les ch1[!,·es ~nuMes.

! A.fin d'évite1·des erreurs,prière d'écrire très tisibleme11l toutes les 111d1calio11s._
'-:

Par J.-H. AUBRY

329
336

EN CAMAIEU :

Il ENRI

"LISEZ-MOI"

321
32 ~
325

PLANCHE HORS TEXTE

n'APRÈ!&gt; Lf:S TABLEÂux, DESSr~s ET ESTA}IPES DE :

1

315

Sous le voile.

ILLUSTRATIONS

11-Prime Gratuite

Mémoires. . . . . . . . . .
Les Femmes du second Empire : Une
Pompadour impériale
. .
Sophie Monnier et Mirabeau . . . . . - . .
Henri Ill . . . . . . . . . . . . • . . . .
Monsieur de Migurac ou le Marquis philosophe . . . . . .
. . . . . . . . . . •
L'Abbaye de la Joye •
. . . . . . . . .

Ajouter 0 fr. 50 pour l'envoi de la prime.

() ,o )

d~ Cl-"'==---==--~=====,..,,,,,,.,,.~===-~~ )
/~~,;,

SPHINX BLANC '!

Roman par GUY CHANTEPLEURE
PAUL BOURGET, de l'Académi~ Jrançaise. Romance.-COMTE o'~AU~SON~If'Kc~'.
de l'Académie franç,,1se. L e·ud,ante russe. - MARÇE!-- PKÊVOST_, &amp;rnée _
démie française. Les pratiqu~s. - CATULLE ll!EN DES. ~n, bonne JO . • _
ANDRÉ RI VOi RE. Ennui. --;- llE:&lt;RY BORD~AUX. La cr~ts•sfr:?r ch~::'â'.~~- _
GUSTAVE G~:FFROY. Apres l'hiver. - Guv DE ~IAU I, •
•'t ve _
AUGUSTE DORCHAIN. Crainte. fugitive. - ÇnARLSS F~L~\ \J'i{i',h..Lc
11
)EAN AICARD de l'Académie lrança1se. Le billet. - ANDREM
COJ-lDAY
Secret de Gertrude. - Luc1tN PATÉ. Rose de mars.--;: ICHEL_
JEAN
Les femmes de Bussières. - MIGUEL ZAMA~OIS. Le diner en ~,l1~~;-man•.
RICHEPIN, de l'Académiefran1aise, et HENRI CAIN.La Belle au bo 5
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P.rix : 60 Centimes

J. T ALLANDJ ER, 75,

rue Dareau,

=====

prince Christian a Lien recommandé à sa fille
d"ètrc exacte pour une fois. Aussi se prêlct-cl'c gentiment à tout ce qu'on lui demande.
Au fur et à mesure que progresse sa toilette,
ses yeu x d'un bleu scandinave profond pétillent de plaisir : elle voit peu à peu sa beauté
se parer d'une l'éritable majeslé. Les demoiselles d'honneur rangées de deux côtés ne perdent pas un geste des habilleuses et chuchotent leur admiration.
Cependant le reste du palais est grouillant
d'activité et la roule de Londres à Windsor
est pleine d'équipages merveilleux qui amènent à la cérémonie ceux des im·ités qui n'ont
pas voulu prendre le chemin de fer et sont
p:irtis de leur résidence de grand matin après
une nuit blanche passée en préparalifs de
toilette.
La chapelle Saint-George's a pris son aspect
des grands jours. Les dalles ont été recou-

Le matin du 10 mars 1803, dès l'aurore,
Alexandra, qui a p:issé une nuit assez agitée,
e,t réveillée au bruit du canon. Dans toute
l'Angleterre, dans tout l'Empire Britannique,
des salres annoncent aux populations l'événement qui se prépare. Toutes les cloches de la
ville de Windsor, qui dort si~encicuse au pied
du chMcau royal, se meltent aussitôt en
branle et, pendant une demi-heure, carillonnent joyeusement. Le ciel est gris, d'une
teinte uniforme et lristc.
Dien tôt la plus grande animation rè6ne dans
tout le chàteau et la nombreuse livrée au serl'ice de la cour et des hôtes de la reine circule
h,llil'ement dans les corridors.
Alexandra est à peine levée qu'un essaim
de dames d'honneur, suivies de femmes de
chambre chargées d'étoffes blanches qu'elles
portent avec d'infinie~ précautions, pénètre
dan&lt; ses appartements. Le boudoir attenant à
IJ. chJmbre à coucher a été prJparé dès la
veille, on y a apporté trois psychés pour permd trc à la princesse de suil're le progrès de
sa lo:lette.
fiientôt la princesse Louise fait son entrée;
elle embrasse tendrement sa fille, s'informe
de la façon dont elle a passé la nuit, lui
recommande de bien déjeuner et de garder
son calme, puis elle va elle-même procéder
à s1 toilette. Alurs Alexandra se livre à ses
bourreaux r1ui pendant quatre heures l'habillent, la poudrent, la parfument, la coilfont
cl la chaussent, la gantent, la parent, la
couro:inent. Plusieurs f.Jis la princesse denunde qu'on la laisse rtlspirer un instant,
clic est devenue pàle : on lui fait respirer des
sc~s, on ourrc sa fenêtre donnant sur le parc,
puis on la-reprend. li lui est recommandé de
ne plus s'asseoir et, pcnd:int deux mortelles
heures, elJe3 reste debou t, guindée, serrée,
s:ins faire un geste devant soo•rniroir.
Le grand chambellan de Lt Cour arrire
enfin la pré1·enir qu'il est temps de descendre
au boudoir rose qui lui a été improvisé à côté
de la chapelle Saint-George's.
C'est là qu 'on lui passera la rubc de mariée,
LA RE!:-/E ALEXANDR.\ A DIX- c\'EUF A:-.s.
qu'on lui mettra le voile, qu 't,n la parera de
ses bijoux. La pri ncessc y descend recolll·erle
d'un manteau lJl:inc. Lorsqu'elle fait son rt&gt;1·Les de lapis somptueux et l'autel est char é
entrée, ses huit dcmo:sclles d'honneur sout de Loule une vaisselle sacrée en or massif. 6A
déjà là qui l'attendent. Il est onze heures un chaque pilier se tient debout,_ immobile, un
1p1arl; il n'y a plus qu~ trois quarts d'heure, garde du corps en costume d'Edouard, la halpas de temps à perdre par conséquent, cl le le~arde à la main.
. - Il!STORIA. - Fa~c. 7.

Peu à peu, fa nef et les tribunes se remplissent. Des pages et des écuyers en costume
de gala introduisent chaque invité et le conduisent à la place qui lui a été réservée. L'arril'ée
de chaque personnage de marque fait sensation et un murmure discret circule dans l'assistance. C'est Léopold Jer, roi des Belges, qui
parait radieux; le prince Christian de Danemark qui conduit la princesse Louise et les
princes et princesses de Danemark à leur
place à gauche de l'autel et redescend la nef
dans la direction du boudoir où se tient
Alexandra; le prince-héritier de Prusse et sa
lemme, la princesse Victoria d'Angleterre,
rniris de leur fils Guillaume, le futur empereur Guillaume II, qui jette partout des yeux
étonnés. On le place pour qu'il soit sage
pendant la cérémonie entre ses deux petits
oncles, les ducs de Connaught et d'Albany,
frères du prince de Galles, vêtus du costume
national écossais, qui ont reçu mission dt!
leur grand beau-frère Frédéric de le rappeler
à l'ordre s'il se mon Ire turbulent; le prince
Louis de Hesse et sa femme, la princesse
Alice, deuxième fille de la reine Victoria
qu'accompagnent ses sœurs Hélène, Louise et
lJéatrice portant des bouquets rouges et blancs
aux couleurs de Danemark; la princesse Mary
de Cambridge dont la Leau té fait sensation.
Enfin, dans son grand maJJteau de velours
pourpre de Chevalier de la Jarretière, le prince
&lt;le Galles s'avance seul, l'air digne et recueilli
jusqu'à l'aulcl. Après s'èlre incliné devant
l'autel, il saine la grande loge de gauche oü
se lient seule, l'air tri~te, la reine en costume
sombre, coiffée dé son Lonnct de Yeuve et le
grand cordon bleu de la Janetière en sautoir.
Aussitôt, la cérémouie commence. Les trompc:tes sonnent, les cloches parlent à Loule
rnléc et le grand orgue entonne la Alatche
nuptiale de Mendelssohn. Toute l'assistance
est debout. L'église est comble et il res:e la
moitié des invités à la porte. La mode si
encombrante des crinolines n'a pas p~rmis
d ·enlasser plus de qualre rangs de spectateurs
&lt;le chaque côlé, dcva11t les slalles surmoulées
d'écussons déployés des Chevaliers de la .larrelièrc. Quelques hommes illustres ont pu
trouver place : ce sont Dickens, Thackeray,
Stanley, Kingly et le poète lauréat Tennyson.
Toul le monde a les yeux fixés sur la po1·1e
par où fa princesse doit faire son cùlréc. Elle
s'ouvre enfin. Alors paraît au bras de son,
père, pâle d'émotion, les yeux modest~ment
baissés, la belle Alexandra. Elle s'avance à
19

•

�1l1ST0~1A-----------------------

•

•

•

très petits pas vers l'nutel. Elle porte la
magnifique robe de satin rehaussée de dentelles de Bruxelles olfertc par le roi des Belges. Elle est coiffée, suivant la coutume allemanJé, de la couronne d"orangcr cl de rpj-rle
mise en honneur en Angleterre par la reine
Victoria sur le désir du prince consort, el son
voile de dentelles d'Jloniton est retenu par
une pelile tiare de diamants de style grec et
figurant les trois plumes des princes de
Galles, offerte par son époux . Elle a au con
les colliers de Eerles et de diamants avec la
croix de Dagmar qui lui ont été présentés par
le roi Frédéric VU et la Corporation de la
Cité de Londres. Au bras gaucbr, elle porte
le bracelet garni de diamants et d'opales &lt;1ue
lui a donné la reiue Victoria, el deux aulrl'S
offerts par les dames de Leeds et de Manchester. Ses boucles d'oreilles en diamants
sont encore un cadeau du prince de Galles.
Son bouquet, composé de fleurs d'oranger,
de roses, d'orchidées rares, de Jys de la Vallée
et de msrtes cueillis au fameux 1,uisson
d'Osbomc, est retenu dans un porte-bouquet
en cristal de roche taillé, serti de diamants,
d'émeraudes et de corail et orné d'une chaine
d'or garnie de prrles, cadeau d'un prince
indien, le Maharajah Dhuleep Sing.
Sa longue traine est tenue par huit demoiselles dï1onneur 1 toutes ,·êtues de Lulle el
coiffées de couronnes de myrtes et de roses.
L'archevêque &lt;le Cantorbéry, assisté de
l'évêque de Londres et des chapelains de la
Cour, procède aussi lot à la cérémonie. Après
les queslions d'usage, il demande à la princesse si elle consent à prendre le pr;nce pour
époux; elle répond d'une voix imperccptil,lt-.
Le prince, auquel l'archevêque dt•mande ~'il
co:isent à prendre la princesse AbanJra de
D:memark pour épouse, répond au contraire
a1·c,: décision. Lorsque vient le moment
d'échanger les anneaux, le prince passe au
doigl &lt;le la princesse u11c :,lliancc en or massif sertie de six pierres prfricust's, &lt;lont k s
six initiales forment le nom de Ilertic, diminutif d'Allierl, dont sa famille se sert &lt;lans
l'intimité, à savoir: Déry!, Émeraude, fiuliis,
Turquoise, JacynthtJ et Émeraude. L'alliance
&lt;1ue passe Alexandra au doigt du prince est
un simple anneau d'or dans ll'quel csl gravé
le nom Alexandra.
On procède ensuite à la signature de l'acte
qui a lieu à gauche de l'autd. Après la
signature des mariés, le livre est monté. à la
loge de la reine qui le signe à son tour, et
lorsqu'il est remis à sa place, les personnages
de race royale présents à la cérémonie sonL
invités à inscrire leurs noms au-dessous de
celui de la reine.
Après la bénédiction nuptiale, le prince cl
la princesse, qui se disposent à quitter l'église,
saluent la rciuc. A. cc moment, l'orgue eu tonné
l'h1mne composé par le prince consort à
l'occasion du mariage de la crown-princessé
de Prusse, sa fille ainée Victoria. Cette atlcn.tion met le comble à l'émotion de la reine
qui éclate en sanglots.
Le cortège se rc!)d alors au boudoir improvisé, occupé par Alexandra avant la céré-

•

..

monic, et les jeunes époux reçoivent les félicitations de l'assistance qui défile devant eux;
après quoi ils se rC'ndenl au lunch qui réunit les
deux familles, les hôtes de la reine cl la cour,
à Saint-George's Hall.
Au dessert, après un toast porté par la
reine, debout, au bonheur des deux époux, le
prince et la princesse montent dans leurs
appartements 'respectifs, où ils revêtent leurs
habits de voyage, et parlent aussitôt par chemin de fer pour le château familial d'Osborne,
où ils vont passrr une courte lune de miel de
neuf jours. Le 20, ils doivent être de relour
à Lond rC's pour présider à Saint-James' s Palace,
le p·rmier drawin3 rJom dan, lequel toute
l'aristocrat:e doit èlre présentée à la prince~se.
Ils qui ttcnl le cbàteau de Windsor au
milieu des souhaits de Lous, el, tout le long
·a e la route, sont l'ol,jet d'ovations enthousiastes du peuple. A la nuit tomLée, à la portière de leur wagon, ils ne cessent d'entendre
les cloches so:111èr ni de vi)ir le ciel s'éclairer
des feux d~ joie allumés en leur honneur.

Portrait d' Alexandra.
Grandc, élancée, la taille bien prise, la
poitrine un peu plate, le buste bien proportionné, les bras longs, les allaches fi i:ies, les
f·xtrémilés normales, telle est la silhouellc de
la princesse.
A l'époque de son mariage, elle était blonde,
mais;-depuis lors;- ses cheveux-ont foncé, en
passant rap· demenl par Loule la gamme des
nuances qui séparent le ton chaud de !"épi
mûr du brun accenlu~.
Le front est carré, haut, trop haut, mais
la hauteur en est habilement corrigée par une
coilfure très seyante, inrnriable, en proportion
harmonieuse avec r en~emble du buste ; les
yeux sont grands, superbes, bien fendus, d'un
hleu foncé profond ; ils onl une cxprcs~ion de
douceur indéfinissable ; le nez, un peu fort à
la naissance, est incliné de droite à gauchr,
la bouche arquée, les lèvres épaisses, un tantinet sensuelles, le menton haut et rond,
légèrement prormin3nt; les oreilles bien ourlées mais déparées par des lobes disgraciPux
dont la magnificence des diamants qu'ils supportent n'arrive pas à dissimuler les défectuosités.
Si on la regarde de face, on remarque que
le côté droit de son visage est sérieux et le
côté gauche souriant. L'œil droit est distrait,
indifférent, quelque peu voilé par la paupière;
le gauche · est au contraire intelligemment
allentif et grand ouvert. Le regard emprunll!
à celle disparité .des.. yeux quelque chose de
vague_et d'étrap.ge.
L'ensemble du visage rst franc, agréable
et sympathique, el la mobilité dé l'expression
le rend intéressant. Le profil est mnins séduisant que la face.
Lorsqu'elle parle, le visage s·anime tout
enlier, quelque indifférent que soit son sujet.
Lorsqu'elle écoute, elle a l'œil ri,·é sur son
interlocuteur el scande chacune de ses phrases

en dodelinant presque imperceptiblement de
la tète, mourement 'lu'elle accentue si elle
parle à son tour, el d'autant plus qu'elle
désire donner plus de poids à ce qu'elle dit.
Elle accompagne sa diction de gestes nombreux.
Elle a un . timbre de voix sympathique cl
chaud, une voix profonde et claire, un petit
accent étranger dont elle n'a jamais pu se
défaire et 'lui donne du piquant à son verbe.
Cet accent ressemble à l'accent allemand
adouci; raccenl du prince, qui faisait grima~rr les puritains de la Chambre des Lords
à la }Pelure du premier .discours du Trône,
lors de son avè·nerrient, est plus dur que celui
de sa femme. Son allemand est un peu plus
pur que son anglais ; il n·y a que le danois
que parle très purement la princesse; quant
au prince, il parle toutes les langues, même
~a langue maternelle, avec ui1 accent étranger.
Ce que la princrssP a vraiment de mieux et
cc qui lui gagne tous les cœurs, c'est son
smirirc qui 1·st nbsolument séduisant. Sc s
meilleures pho:ographies, ses portraits les
plus fidèles signés &lt;les plus grands noms,
n'arrivent pas à rendre le charme qui s,:
digagc de sa personne lorsqu'elle sourit. li
faut dire 11 la décharge des artistes dC1ant
lesquels elle a posé qu'elle se fait tout autre
en devenant modèle el que, mèmc cba11l
l'objectif du photographe, elle se rai&lt;lit cl
devient sérieuse in(or.scicmment.
Elle a le caractère extraordinai remcnt jcunr,
!"humeur gaie. Elle thcn:he volontiers le co:é
drô!e dès hommes cl des chosrs, el s'en a11111sc.
u·unc intelJigencc nioycnnc, clic n"aflkhe
p::is la moindre prél rntion à l'espr:t et 1:e
recherche pu la so~iété de ceux qui pasfc11t
p:&gt;ur en avoi r beaucoup. Elle a l'imaginat,on
,·i,·e, mais ne s'attar&lt;lc pas dans la spfru'atioa : elle est f,-m:nc d\wtiun arnnl tout. Elle
aime assrz le ch:u1l-(e•11cnl et ne redoute r: l'n
tant que la m:motunie en tout. 1::lle est incap:il,lc d'un effort soutenu , et tout cc q11'1111
d"t·llc rst d'écouter un orateur,
0
.
lJeul cxirre~
fùt-il l"éloqucac • personnifit'e, une d~m1-hcurc
au plus. En cela, clic ressemble au pr:ncc.
Tous deux souffrirent tant d"un sermon qui
dura trO:S quarts d'heure à Sandringbam, que
jamais plus l"él'ê:1ue qui se permit de le prononcer ne fut invité. Dans une visite d'un
quart d'heure, elle trouvera moyen d'effleu~~r
cent sujets différents el de changer cent lois
d'attitudes. L'immobilité est pour elle le plus
grand supplice qu'on puisse lui infliger. Aussi
a-t-elle dù faire un effort prodigieux chaque
fois que, sur l'ordre de la reine, elle a dù
poser, pour son portrait, dernnt un peintre
ou un sculpteur.
. .
Au début de son mariJgc, elle donna ainsi
des séances au pcinll'c Frith et au sculpteur
Cibson 11 qui la reine Victor:a avait commandé
le portrait de sa bru pour le chàteaud'Osborn~.
Au bout d0 la troisième ~éance, le tral'ail
n'avançait pas, el le prince, qui ne la f[Uiltail
pas à celte époque et !"accompagnait, _pa~
conséquent, chez les artistes, commençait a
donner des signes d'impatience. A la quatrième séance chez Frith, quelle ne fut pas la

, ___

__________________

_....:_

sur~risc du prince en voyant que tout était à
rcfatre et que l'artiste n·arait gardé que les
c~ntours: «. Que s'est-il donc passé, demandat-1!, nn accident? - Nullement, répondit le
pemtre, mais Son Altesse est si mobile son
e~pr~ssion change si souvent, que je c~ains
d avoir à renoncer à saisir sa ressemblance. »
Le prince fit la moue. « Qu'y a-t-il? interro_gea la pri_nc~sse. - II y a que vous posez
lrcs mal, llll dit en souriant le prince, et que
vous mctt.c_z de_ grands artistes au supplice.
- Allons_, Je vais tàchcr d'ètrc sage, finissaitclic par dire, cl clic se calait dans son fauteuil
a l'l'C des coussins et faisail des efforts inouïs

il )e.mit dans ~111 tablea u dont les principaux
mentes sont l arrangement et le coloris des
étoiles.
Quant à Gibson, dont l'humeur était moins
accom~odante, il_ se retint à quatre pour ne
pas laisser la prmcesse dans son atelier, et
ne put rien faire de cc qu'il aurait \'Oulu.
Alexandra paraissait ne pas s'en soucier outre
mesure. Chaque fois que le prince faisait
obserl'cr à sa femme qu'elle rendait la tàche
très difllcilc à l'artiste, elle se contentait cc
répondre : c, fous ètcs des méchants, des
cruels, ,, cl elle farsait mine de bouder. Plus
lard, clic p:isa dcl'ant notre pauvre Bcnja-

LJt R..,E1NE ALEX.ltND~Jt

mêm? de lui prendre son temps. Elle me
p_arla1t ~vec tant de courtoisie et de simplicité,
si g~nl1mcn~ c~ ~ans ~n ~rançais si parfait,
que Je me d1sa1s a mo1-meme : « Nos reines
cr de Fr~nce d'au~rcfois devaient parler ainsi. »
Elle était lranqmllc, et m'a accordé toutes les
sé~nces ~écessaires avec beaucoup de bonne
grace: Mis~ Charlotte Knollys, dame d"unc
rare mtcll1gencc, causait un peu arec mon
~ odèlc et ~,·ec le peintre, et le Lemps passait
vile, _trop vile, lan~is que le chien japonais de
la prmccsse ronflait sur le coussin d'un fauteuil. l)
Le charme &lt;[Lli se dégage de sa p&lt;'rsonnc,

i\LIRIAGE DC PRl,C ,\,
,É
• E • LBERT· DCCARIJ DE GALLES ET DE L~ PIU:&gt;.CLSSE AL!i'XANDRA DE DAXE.IIARK, DANS LA CHAPELLE SAtXT-(i . 1
AU CHATEAU DE WINDSOR, LE ~ S l 863.
.
EO {GES,

P.0 ~1r èlre ~aime; mais s0:1 l'Îsa 6e prenait aussi lot ~n air de tristesse el d'ennui. Frith se
p_ressait _alo'.·.s de saisir un .trait, une expresSt0n, ~ais s il la quittait un ·instant des yeux,
lo,rsqu 1_1 la ~egardait à nouveau, trait et
expr_esswn_avarn_nl changé. Aussi prit-il le seul
paru possible, il travailla d'après une très
bo_nne photographie et ne demanda plus à la
prmcesse que des séances de quelques minutes,
JUSte le Lemps de prendre la nuance des chel'eux ou à peu près, car les chel'eux changeaient comme 1~ reste, la nuance des yeux,
la couleur du tcmt. Il arait, en recevant ·la
comma nd e de la reine, rèvé de créer· une
œu vre, 11 fit une simple copie; il comptait
mettre tout son art dans un portrait vivant,

min Constant qui s·est éteint à la veille d'aller la croquer dans l'abbaye de Westminster, sur son trône, la couronne au front. Il
parait qu 'clic s'est montrée beaucoup plus
c,alme. C'est, du moins, l'artiste qui nous
1 appr~nd. 11 éerirait, à l'époque où il fit son
porlr,ut : et Passa blement rrrande élancée
'
'
e'Ie3ante,
aucun:i princesse n'ao eu, depuis
son'
berceau, autant de cb:trme que la princesse
Alexandra. Elle a gardS la jeunes,e et la noblesse des traits. Ses yeux so:it d'un bleu pur ·
et profond, son regard est presque timide et
clic a sur le visage une expression de bontl'
généreuse. Elle venait toujours en retard à
ses séances, et à la façon dont elle s'en excusait, j'éprouvais le besoin de m'excuser moi-

tout le monde le subit, les femmes aussi Lien
que les hommes. C'est cc qui faisait dire à la
princesse Yictoria devenue impératrice allemande : « J'ai connu beaucoup de femmes
cri plais~ient à tous les hommes sans except10n, _mais aucune qui ait, comme Alexandra,
gagne, l~s bonnes grâces de son propre sexe,
sans eve1Ucr ou exciter la jalousie. »
Il est de fait que, lorsqu'elle arrira à la
cour de Windsor, où la réputation de sa
beauté l'avait précédée, c'est arec un senti..:
~e_nt d'cnYic et de dépit a~scz général qu'elle
ctail allcndue. A premiùre YUC cc sentiment
se c~an_gea en une sincère et sympathiq11c
adm1rat1on cl la reine put la surnommer la
«Fée l&gt; _sans r1ue personne en eùt de l'ombrage .

�_ _ _ _......,.._ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ,#

111STO'J{1.ll

1

11

li rnfnt qu'on annnncc que la princessc·de d'elle; mais du jour où y entra la princesse
Cel âsccndanl qu'elle a exercé dès le prcde Danemark, les craintes de la reine et de la
Galles est qnel'luc part pour que toute l'arismic1· moment sur la cour de Windsor ne fit
nation furent dissipées ; on s'aperçut en efîcl
tocratie cl la h:lllLC h1urgeoisie y accourent;
qu'augmenter avec le Lemps, gràce à son tact
bientôt que, tout en étant moins auslère que
qu'elle s'intéresse à une rouvre, pour que les
exquis, qualité que possède aussi au plus haul
la cqur de Windsor, la cour de Marlborough
c 1pitaux y affluent el viennent la féconder:
degré son époux. Elle sail admirablcmenl
était digne de respect, el l'aristocratie, à part
qu'elle veuille créer une institulion, ponr
saisir les nuances des caractères, les degrés
les puritains qui n stèrent, comme la reine,
qu'immédiatemcnl on la proclame nécesd'intelligence, les tours d'espr;l, l'idéal de
enterrés dans leurs terres, se fit un devoir
saire et que toutes les dames s'y intéressent .
ceux auxque!s elle a affaire, et sait , par son
d'y paraître et un honneur d'y être reçue.
Ainsi Alexandra s'est emparée du cœur de
plus ou moins d'al.,andon, cl par sa modestie,
, Alex;rndra n'est pas discutée. Aussi toute
ses futurs sujets cl s'est mise à la tête de
lJUi est sincère, tourner les esprits en sa faveur.
la nalion a-t-el!e applaudi, lorsque, pour son
toute la société. Dès lors, ses exemples sont
Elle a aussi une très grande dignité, dont
premier acte, Edouard VII conféra à sa reincsuivis, elle est en loul l'arbitre du: Lon goût,
elle ne se départit jamais à quelque ùegré
consorte l'ordre de la Ja.rretière.
de la mode; l'esthétique anglaise se règle sur
qu'on ait pénétré dans son amitié; mais celle
Contrairement à ce qu'on parait croire
l'esthétique d~ la princesse ; on tombe ~ ème
dignité est Loul à fait exempte d'orgueil et de
généralemcnl, la .larrctière a été plus d' une
dans l'cxagéralion en imitant jusqu'à ses
hauteur, de sorte que, chose rare dans une
fois conférée à des fem!)les. Il existe en elfct
petites imperfections, et rien de ce qui la
cour où la porte est toujours tant soit peu
de nombreux tombeaux de dames nobles sur
ouverte aux inlrigues, on ne lui connail pas touche ne passe inaperçu.
lesquels sont représentées agenouillées, assises
Pendant la maladie du prince de Galles,
ou couchées, des dames ayant la Jarretière
d'ennemie.
c'est Alexandra c1u'on plaint le plus; c'est
avec elle qu'on compatit; à la convalescence, autour du bras.
On ne possède pas les premières listes de
c'est avec elle qu'on se réjouit et c'est elle
l'ordre
qui a été créé en 1547. Les plus anPopularité d' Alexandra.
qu'on remercie d'aYOir sauvé la vie à l'hériciennes remontent au règne de Richard Il,
tier de la couronne.
c'est-à-dire de trente à cinquante ans après
De même qu'Alexaodra eut vile fait de
Plus tard, lorsqu'elle perd son fils el qu'on
faire la conquête de la cour de Windsor, de apprend avec quel héroïsme sa mère l'a dis- l'inst.ilution de l'ordre. La dernière femme
mèmc elle jouit, presque dès son arrivée en puté à la mort, c'csl encore à clic que ,·ont é1ui y ait été affiliée est Marguerite de Ilcau,\.ngletcrrc, de la plus grande popularité. les consolations de la nation, c'est ·avec elle fort, comtesse de Richmond , mère de
Toul le monde fut heureux du mariage du qu'on pleure, bien que la douleur du prince Henri Vll. Henri Vil[ se refusa à adrucllre
plus longtemps les dames au rang des chcraprince de Galles ; la reine se proposa de se
soit aussi vive que la sienne.
liers. Il avait élé question, sous Charles 1°",
ol'rvir aussitôt dll sa bru pour la représenter
Les épreul'es se succèdent r m uitc pour la
Jans toutes les cérémonies officielles et faire princesse. Dans l'automne 1898, la reine de revenir sur celle éviction, mais la réroluoublier sa retraite que la· société el le com- Louise tombe malade, tandis qu'Alexandra tion, qui bouleversa tout, fil oublier cc proU1erce Mploraient ; l'aristocratie vit en clic soignait son époux à bord de: J' Osborne, à jet. Depuis lors, on n'a plus fait de tentative
(elle qui allait la rajeunir cl lui rendre un Cowes : le prince avait fait une chute dans pour la réintégration des fommes dans
peu de son ancienne gaieté; le peuple fut l'escalier du baron Ferdinand de Rolhschild. l'ordre. royal. Au contraire, depuis l'avèneheureux de voir la jeunesse prendre place Elle se rend en Loule hàle à Copenhague et ment de la maison de Hano\'rc, des règleautour du trône et considéra Alexandra reste au chevet de sa mère pendant seize ments héraldiques sévères, encore en Yigueur
de nos jours, interdisent aux cbeYaliers de
0omme la représentante de la sourcraine.
heures consécutives. Tous les soins qui lui
Aussi, lorsqu'au début de son mariage on sonl prodigués ne peuvent arracher la reine la Jarretière d'entourer leurs armoiries du
annonça qu'elle tienùrait un drawinrr-room à à la mort qui la prend le 29 septembre. La collier ou du ruban de l'ordre, lorscrue leur
Saint-James's Palace aussitôt après° sa lune mort de sa mère causa à Alexandra un très écusson est accolé à l'écusson de leur épouse,
de miel, les demandes d'admission que reçut vif chagrin. Elle assiste à ses funérailles dans tandis que ces insignes pouvaient y figurer
le lord chambellan furent-elles innombrable$. la cathéùrale de Roskilde, l'aLbaye de ,Yesl- autrefois de plt'in droit, et non par pure toléJamais on n'avait présenlé tant de débutantes. minslcr du Danemark , et, à son retour, elle rance, ainsi que l'attestent les écussons encore
l~n Angleterre, les débuts d' une jeune fille de peul, aux consolations qui lui parviennent de suspendus dans la chapelle de Saint-George's
la société dans le monde consistent dans une tous côtés, mesurer l'étendue de sa popularité. à Windsor. En sa qualité de reine, Alexandra
a reçu sans investi ture l'ordre de la Jarreprésc11Latiou à la sou1'eraine .
Un an après_, la reine Victoria lombc maOn dut éliminer beaucoup de jeunes filles lade à son tour et succomlie le 22 jan- tière, que la reine Vicloria ne lui aurait
qui, cependant, avaient atteiut l'àge d'ètre vier 1901, faisant d'Alcxandra une reine. Son jamais accordé.
Il existe en Angleterre trois orùrcs spéciaprésentées et qui avaient des titres à ce qui al'ènement est salué avec le plus grand reslùment des tinés à honorer les femmes :
esl considéré comme le suprème honneur.
pect. .
l'ordre de Vicloria and Alberl , creé en 18ô5
Alexandra apprit toutes les déceptions qui
Si Alexandra rst dernnue si populaire,
suivirent sa première réception, et décida d'en c·l·Sl par la dignité a\'CC laquelle elle a su pJr la reine Victoria, cl destiné aux James
tenir une seconde à une date plus rappro- s'acquitter d' une fonction à laquelle élaient appartenant aux maisons régnantes ou il
l'aristocratie du Ro1aume-Uni ; l'ordre impéch~e, et celle altention lui ,valut des sy111pa- attachés tant de devoirs.
rial de la couronne des Inde,,' créé également
th1es plus grandes encore. Quant aux élues,
Les dernières princesses de Galles 11'avaient
par Victoria en t878 et destiné aux dames de
elles. se répandirent en éloaes
sur
sa
oràcc
0
0
'
pas ü é des modèles de vertu et depuis longsa distinction, sa dignité simple, el quelques- ll'mps les pclites cours. d'Angleterre étaient la famille rople, à l'aristocra lie indienne et
aux femmes d('s gourcrncurs des Indes;
unes dirent sa majesté.
tk s lieux tt scandales. Celle de Frederick de
A partir de cc moment, il n'y cul plus eu Galles, fils de George li, à Lei1:estcr House, enfi n l'ordre de la Croix-Rouge, troisième
An~lelcrre et mème dans tout Je fioyaume- celle de George de Galles, qui devint ensuite institution de Victoria, destiné à honorer
Uru de grandes réunions, de grandes fètcs, prince régrnt, à Carlton Ilonse, défrayaient tou tes les dames de nationali té liritannique
de solennités, d'inaugurations de monuments, . depuis lon$Lcmps la chronique scandaleuse. qui se sonl particulièrement dis!inguées .
Du jour de l'avènement d'Edouard \'Il,
d'institutions de bienfaisance, de créations Si Albert-Edouard aYail eu une autre femme
d'écoles, ni d'académies, d'expositions quine qu'Alexandra, tout port~ à croire que Marlbo- Alexandra est derenue grande-maitresse de
sollicitassent son patronage, et celles aux- rough Ilonse aurait il son tour fait parler ces trois ordres.
quelles elle l'accorda réussirent seules.
J.-11. AUBRY.

ClicM Giraudon

L A TOIL ETTE DE VÊlfüS.
••

T a/:le.i11 de Bouc11ER. N11see du Louvie.)

Louis XV el Madame de Pompadour
PAR

PIER.RE DE NOLHAC

CHAPITRE V.
Les voyages, les maisons, la famille
(suile).
.Al~xandrine d'Étioles n'avait pas tout à
f~1t six ans? quand elle fu t mise à l'Asso·mpt,on, le meilleur couvent de Paris pour les
filles de noblesse et leùiches héritières • et
cb~cun Y sut apprécier le lustre nouv~au
quelle apportait à celte maison. M. Poisson
~a:onte au jeune oncle Vandières ce grand
evrnement de famille. li écrit du château de
Crécy, le 11 juin 1750 : &lt;( M. de Tuurnehem
me rend compte de l'arrivée et de l'entrr1•
~e ma ~hère Alexandrine au couvent d~
I As~ompt1on;. Je croyais qu'elle se désespérerait ~orsqu.'l faudrait y aller, et c'était la
~oussamt Cfl:1• lui avai t inspiré ces beaux sentnn_ents. Mais, comme depuis trois ou quatre
m~is sa ~1èr_e l'avait retirée auprès d'elle, et
qn elle lavait logée dans ses petits entresols,

tout en haut, et que c'était madame du
!lau~scl qui en avait soin, on lui avai t
mspi_ré, à la chère petite enfant, combien clic
aurait de plaisir d \~Lre au couvent avec
d'au tres demoiselles de son âge, et surtou l
avec_la peti te princesse de Soubise. ~:lie ne
:esp1rait plus, que le moment d'y aller, tan t
il est vrai qu on persuade tout aux enfants
1r_uand ~n ~•y prend de la bonne façon. Celle~
c1 m_e d1sa1t avant d'y aller : &lt;( Mon papa, je
(( vais appr~ndre à écri_re bien vite, afin que
(( vous receviez tous les Jours de mes lettres . »
et, en effet, j'espère qu'avant deux mois eile
m'écrira elle-même, surtout si on lui donne
'.nadem~iselle de Saint-Lubin, qui a montré
a la petite Parseval, que j'ai indiquée. Mais,
~~e tout est cabale dans les couvents, les
begu111e~ voudraient en donner une autre à
ma fille, à qui tout le monde YOudrait montrer à apprendre à lire et écrire. .. lJ
Les lettres du grand-père sont pleines de
ses deux filles, &lt;( ses deux Alexandrines »,
..,, 293 ....

com1~1e il les appr lle, cl la petite (&lt; fanfan ll
para it tellement l'emporter sur la grande, que
madame de Pompadour l'en taquine tendrem~n l : &lt;( Je l'ois bien que la petite Alcxandrme
Reinelle
de votre cœur ., ce1a
, a chassé
.
.
n est pas JUSle, et il faut que je l'aime bien
for~ pour lui pardonner. JJ Au reste, cette
petite-fille adorée aura ses autels chez le
g-:~nd-père, qui l'annonce ainsi à M. de Vand1eres_: &lt;( M. Portail me fait faire un cadre
ma~m.fiq ue pour votre por trait, que je porterai a ~larigny; il sera placé à la droite,
Alexandrme au_centre et la mère à rrauche. lJ
M. de Vandières n'ignore rien de ce q •
.
1
Ul
r~garde s~n a1mab e nièce : &lt;( Je suis arr ivé
h1er ~~1 _sou· dimanche de Crécy ici, mon cher
fils; J a1 été re~la descendre à !'Assomption.
De_11nc pou~·quo1: c'est que ma chère Alexandrine l'habite. depuis
dix jours ., lu J·urres
b'!Cil
., ' ,
0
que ce m_atm J ai cté déjeuner avec elle. &gt;J
Quc!ques Jours ap:è_s, ar rivent les impressions
de l enfant : (( Vo1c1 une lettre de ma chère

�..
•
111STO']t1.Jl

"

Alexandrine, qui réellement est une enfant le corole de Luc et qui avait trois ans de plus
unique, et qui Yous dit, d'un grand sang- qu'Alcxandrine. C'était ce fils dont la naisfroid, qu'elle a beau aimer belle-maman, sance avait coûté la vie à madame de Yintiqu'elle est encore plus aise au coul'entqu'arec mille et qui ressemblait singulièrement à
elle, par l'emie qu'elle a d'apprendre pour Louis XV par la fi gure, les gestes el les mase rendre digne après des bontés de belle- nières. cc N'est-ce pas, disait la marquise à
maman, ê1u'elle ne quillera plus quand une ses amis, que ces deux enfants so:it faits l'un
fois elle aura appris Lout cc qu'elle doiL sarnir pour l'autre? l&gt; Elle mêlait b cc projet, qui
et bien fait ses exercices.... Adieu, mon n'allait pas sans l'espoir d'une grande charge
cher Vandières, je t'embrasse comme Alexan- et d'un l,revet de duc, un sentiment p:issionné
que le fioi ne se souciait guère de p:irladrine. »
Quand le Roi se rend à la ~luette, son chà- ger.
Il sut l'en décourager un jour que, par un
Lcau le plus rapproché de Paris, la mère fait
sortir Alexandrine et la garde arec elle, ainsi hasard préparé, les drux enfants lui furent
que l'apprend un mol de M. Poisson : cc Je montrés ensemble drns la figuerie de Bcllefus hier dimanche à Yer;;aillcs; j'en revins le n~e. Ils y mangeaient des figues et une br:ochc
soir. J'y ai laissë l'Otrc sœur en bonne santé. apportée par le suisse. Madame de Pompadour
Je descendis en rerenant, comme Lien rous tout d'abord s'écria : cc Cc serait un Leau
pensez, à L\ssompLion, pour y voir mon couple! » Le Roi, n'ayant rien répondu, s'apetit bijou ; mais je me gardai bien de lui musait arnc Alexandrine sans l'aire aLLention
dire que je parlais demain. C'est une enfant au garçon. La marquise dit, après un moincompréhensible : elle lit el écrit mieux que ment, en remarquant chez le jeune Vintimille
moi ; sa mère a éLé b:en . étonnée de lui roir des altitudes toutes semblables à celles du
lire, il . y a deux jours, à la ~luette, votre • Roi : cc Ah! Sir{!, voyez, on croit voir son
père 1 - Je ne 'sarais· pas, répondit le Roi,
lettre de chasse. ll
~ladame de Pompadour ne peut se passer que vous connaissiez le comte du Luc si parlongtemps de celle petüe merl'eille et, à ticulièrement. - Vous dcrricz !"embrasser,
Loule occasion, un carrosse rient la prendre ajouLa-t-elle, car il est for~ joli. - . Je con~au courent: cc La Cour, écrit M. Poisson en mencerai donc par la demoiselle, »dit le Roi,
juin 1751, va aujourd'hui lundi à Choisy, et il embrassa l'une el l'autre froidement et
jeudi à la Uuelle cl vendredi à Compiègne. Je d'un air contraint. Madame de Pompadour
viens d'annoncer à mon cher petit fanfan que, parlait de celle scène, le soir, les larmes aux
ce snir, à six heures, un des carrosses de yeux.
Elle dut se livrer 11 d'autres imaginations,
)[. de Tournehem la mènera à Choisy, où clic
reslera jusqu'à mercredi; c'est une gr,mdc se réduire à des ambitions moindres. M. de
joie pou1· elle. l&gt; Une autre fois, la marquise Richelieu se rnntait d 'al'oir été sollicité par
la conduit à !'Opéra, dans la loge du duc de elle, au sujet de son fils unique, le duc de
Chartres , et Lous les regards des spectateurs Fronsac, el d'avoir répondu, afin de couper
sont pour la mère el la fille. fi aurait fallu court aux négociations, cc qu'il était trrs senun bien précoce bon sens, pour que la jeune sible à son choix, mais que son fils avait l'honpensionnaire de !'Assomption ne fùt pas cni- neur d'appartenir aux princes de la maison
wéc par cette vie exceptionnelle, qui la met- de Lorraine par sa mère, el qu'il était obligé
tait au-dessus de ses compagne,; on devine de leur demander leur agrément l&gt; . fine alles adulations du coment, les jalousies étouf- liance non moins brillante apportait à madame
fées par les ambitions naissanles, les intriguC's de Pompadour une compensation aux imperébauchées autour de celle qu'on 1ùppelait tinences polies du maréchal : le duc de
jamais que par son nom de baptème, comme Clm1lnes, qui était forl de ses amis, lui promellait son fils. Alexandrine dm•ait épouser
d était d'usage pour les princesses.
le duc de Pccquigny, dès qu'elle aurait ses
La réritable grande dame, que, m:tlgré douze ans.
Les mariages célébrés par avance étai_ent
t:ml, elle ne pourait êlrc tout à fait, parce
fréquents
dans l'ancienne nobles_se frança1~r,
que la naissance el le mariage lui manquaient,
madame de Pompadour l'Oulai t que sa fille el personne ne s'étonnait de voir une petite
le fùt. Ce rèrn maternel, qui cùl achenS sa mariée rentrer au couvent le soir de ses noce, .
propre destinée, n'est pas fait pour surprendre, li était entendu qu'Alexandrine attendrail, à
et rien ne paraissait plus aisé q~e de le réali- l'Assomplion, l'ùge convenable à la consomser pleinement. Alexandrine d'Etioles é~aiL en mation du mariage el le moment où son
droit de prétendre aux plus hauts partis. La jeune mari serait pot~rvu d'u_ne des belles
merc n'avait guère que l'embar1·as de choisir, charcrcs sur lesq uelles 11 poul'a1 Lcompter. Oe
parmi tant de grandes familles qui l"al'aient tout; façon, et mème si la charge Lardait un
acceptée dans leur intimité el à qui clic arait peu, madcmoisrllc d'ÉLioles ~liait_ dcYCnir
rendu maint service de place ou d'argent. duchesse, el fortifier encore la s1Luat ion de sa
Dès qu'elle eut obtenu les honneurs de du- · mère à la Cour. Par l'entrée de sa fille dans
chesse, toutes les espérances lui furent per- la maison de Chaulnes et de Luynes, une des
mises. Il semble qu'elle ait souhaite d'abord plus considérables du royaume, l_a marquise
nne seule alliance, moins aranlageuse au point se voyait, enfin étayée de ces alliances el de
d.1 vue de la fortune que fascinante par le celle parité du sang, qui sonl, dans les °;1~narchies telles que la France d'alors, le rencbarme étrancre
qui l'y attirait. Elle songeait
0
•
.
au cc petit Yintimillc &gt;l , qu'on nommait aussi table soutien des personnes.

Louis
Alexandrine t,vait dix ans, quand madame
de Pompadour crut pomoir joui1· de cette
sécurité maternelle. L'enfant cessait d'embellir et la mère ne s'en attristai t point : C! Je
trouve, écrirait-elle, qu'elle enlaidit beaucoup;
pom·vu qu'elle ne soit pas choquante, je serai
satisfaite, car je suis Lrès élo:gnéc de lui désirer une figure transcendante. Cela ne serl
r1u'à vous faire des ennemis de Lout le sexe
fém:nin, cc qui , arec les amis &lt;lesdites
femmes, fait lrs deux tiPrs du monde. » Mais
les c,pérancrs si près d"ètre réalisées s"érnnouissaienl dans une catastrophe. Après une
très courte maladie, qui n'arnil pas paru
sérieuse, Alexandrine était prise de convulsions et mourait brusquemrnt, le ·l 5 juin 1754.
I.cs médecins du fioi, arrirés Lrop lard à l'Ass:implion, faisaient l'Ôuverture du corps ainsi
que pour une princesse, mais surtout parce
que le m1l n'était pas bien dc%1i et r1u'on
a,·ait, comme toujours, parlé de poison. On
portail l'enfant eu grande ~olennité an snmplueux ca,·cau de l'église des Capucins de la
place \'endomc&gt;, dans la partie de la &lt;haprllc
des Cr.:qui, que le duc de la Trérnoïllc a,·aiL
cédée à madame de Pompadour et 011 reposait
d,;jà madame Poisson.
Tous ces honneurs demeuraient indifférents
à la mère, qui, rcceYant la nJmcllc à Bellevue en un moment critique, tombaiL malade
assez gravement pour inquiéter un instant
son entourage. Le Roi multipliait ses ,•isiles
auprès de son inconsolable amie. On préparait
précisément une fète à Ilellcrne, à l'occasion
de trois de ces ruariages de famitle que la
1mrquisc se plaisait à conclure cl pour lesquels le Roi signait au "Contrat aYec elle. Le
duc de Luynes raconte le désarroi jeté dans
Lous ces projets : « li devait y avoir. mercredi 19, à Bellcrne, trois mariages : celui
des d~ux filles de M. de lhschi, dont l'ainée a
treize ans et riui épouse M. de Lujac; la
cadette en a douze et épouse M. d',\ l'aray; le
troisii•mc mar:agc est cC'lui de mademoisdle
de Quitry, qui épouse M. d'Amblimonl. Les
deux filles de M. de [laschi deraicnl èlrc mises
dans le couvent imml;diatcmenl au sortir de
la noce. &gt;l Madcmo:sC'llc de Chaumonl-Quilry
n'avait qu'une petite parenté arec madame de
Pompadour, par sa mère qui tenait aux L~
Normanl ; mais les demoiselles de Bascb1
ét1ienl ses propre, nièces, el c'est à clic que
revenai t le rôle maternel dans la cérémonie.
Le mariàge des deux enfants était renvo)·é de
dix jours el célébré à la pnroissc de Versailles,
madame d'Eslradcs remplaçant madame de
Pompadour. Toute la noce, au sorl ir de l'église,
allait à Bellcnie; la marquise dcrait faire violence à sa douleur, donner à diner, embrasser
ces petites mariées de courent, pareilles_ à
celle qu'elle avait rèl"é de parer de ses mains
cl de fèler en son cbùLeau.
Ce deuil, qui l'atteignait si profondément
dans sa tendresse et dans son orgueil, permit
aux courtisans de mesurer sa force dame et
son désir de complaire au maître. Six semaines après la mort d'Alexandrine, la Cour
étant à Compiègne, M. de Croy s'informa en
arrirnnl du jour où cc il y aYait LoileLLe » el

s'y rend:l : « Les ambassadeurs y vinrent,
raconle-t-il. J'y ris pour la première fois la
marrruise drpuis la perle de sa fille, coup
affreux, dont je h croyais écrasée. Mais,
comme trop de douleur aurait fait trop de
tort à sa figure et peut-être à sa place, je ne
la troul'ai ni 1·hangéc ni aballu&lt;', et, par un
clrs miracles de cour qui sont fréquents de
rPlLC sarte, je ne la trourai ni plus mal. ni
:1ffl'clan1 l'nir plu, sérieux. Cependant cll~
avait ,:1(\ rudcm nt frapp&lt;\e, et cllr riait rraisemhlal,l,·m•·nl. a11,si m1\J11•11remc i11t,:rienrcm•111L qu'elle p1rai ,sait heureu~c extfrirurnmenl. 1) I.e soir, la m:tr 1uise a hPauconp de
mond,i à sa table; elle}' défend avec sa vivacité ordinaire le projrt de celle hrlle pl:u-c
J,ouis XV, qui ~c fait à rentrée de Paris,
devant le jar,lin· d,•s Tuileries. c&gt;L où sera placé
le l,ronœ é1111esl re d~ l3nu chardon. Après le
soup:)r, on annnnce le Rni; il fait a~scoir tout
1,: m'lnde en cercle. raus,i gaiement arec les
dame, cl badine /t demi-voix a,·cc madame dr
Pomp:idour. PL•rsn11nc, it la voir seulement,
11C' ponrrait se donler du désastre récrnt l(Ui
a déchir,: son rœ11r de mi·re.
Un rncnnd d,•uil, snn'enu prc.srp1c en même
temps, arnit frappé la marqni,c déjà si all&lt;';ntc. flix jours aprè3 la petite Alexandrinr,
,·tait mort le grand-p,'-rc, mabde dès longLcmp, d'une hydropisie dcrenuc dangereme
depnis fo mois de mar,. D'après rc rrnc non;;
sarnns de l"exlraord:naire tendresse de François Poisson pour la gracieme enfant, on pent
supposer que ce coi,p inopii:ié avait b.ilé la lin
du vici'lard.
0

Il ne resta à madame de Pompadour, de sa
parcnl(· intime, qne le frère sur lc,1uel clic
repo1'la la meilleure part de Lous ces sentimcnls d'affection et de protection dont elle
a1·ait rté prodigue pour les siens. Quelques
mois après la mort du seigneur de Marigny,
l'érection de b terre en marrruisat fol réalisée, p:ir lellrcs-patentes données à Fontainebleau, le 14 septembre 1754, et M. de Yandières, dcl'Cnu marquis dl' M:ir·;:my, monta
dans les ca1 rosses du Roi. !I (L.:it déjà depuis
plusieurs années en posses,ion de sa charge,
M. de Tournehem, dont il a,·ait b $utvivance,
étant mort le 19 décembre 1751. ·
C'était un gJrçon Lien portant, aux Lrails
régul:er,, qui a,•ait engraissé de trop bonne
lreurr, cc qui lui donnait des al1~res ·gauches
rl un air lou ..d. On pouvait le cro:re épa·s
&lt;l'esprit c,immc de corps; mais ceux qui
l'approchaient le jugeaient· minix. Intelligent
aulant qu'appliqué, il ne parai~sait point in~
fatué de sa place cl cherchait plutôt à s'y f~ire
accepter. Le Roi l"eslimair, arait confiance en
ses lumières, sachant qu'il étndiait a1·ec conscience les affairrs de son service. On avait
profil à causer arec lui, et nul ne son~eait à
le moquer, mabré qu'il eûl consené be~ucoup
de C('S façnns hourgeoises, que sa sœur avait
dépou illées entièrement. Il s'était h it. à la
.Cour cl chez le, al'I istes, des amis sincères;
il complait amsi quelques ennemis que lui
attiraient des accès de brusquerie assez étranges. S:i gêne na tu relie était augmentée par le

xr ET .MAD.JI.ME DE Po.MPJJ.DOU~ - - ~

sou,·enir des origines f:l.cheuses de sa brillante
carrièrr. Il en plaisantait quelquefois luimè,nc entre ami,, après boire, Ct&gt; qui ne laissait pas que d'embarrasser les convives, mais
il eùt soulît!rt crucllemenl de se l'entendre
rappeler et il semhlait perpétuellement en
ga rde contre le mépris.
Quelques trait, de sa vie s'expliquen t par
celle blessure secrète. Il désofait la marquise
par sa persistance dans le célibnt. Elle avail à
lni proposer d'rxcc'.lenls partis et les aliiances
les plus lhllcuscs, car une famille qui eût
accueilli le jcunc1 marquis n'aurait pas eu à
regretter sa complaisance. Plusieurs tentatives échouèrent par l'obstination de ce cc petit
frère », docile 11 tous les conseils, s1uf à ceux
qui di•po~aicnl de son cœur. Lorsrp1'il fut
11ucstion de la fille de la princesse dcChinrny,
11ée Ilcauvau-Craon, les choses semLl,'-rent
s'arranger; la jeune lille était même sortie du
courent, quand tout fut rompu. Tant que sa
sœur vécut, Marigny ne voulut plus entendre
parler de mariage. Admis dans les Cabinets
du Rni , recherché des pins grands seigneurs
pour les avis r1uïl pou1·ait donner et les servîces qu'il aimait à rendre, il préférai t des
sociétés moins re1crées, oit il se trouvait à
raisc. Il tenait un état de maison superbe à
l'hôtel de la Surintendance; ma's il se rapprochait, par ses goûts, du monde où avait
Yécu son père, et, de toutes les faiblesrns de
l'homme dti cour, la l'anité était celle qni le
tourmentait le moins.
Élevé par la seule faveur à une importante
place, qu'avaient eue, sous le nom de surintendants, le3 plu; grands ministres de
Louis XlV et qu'un duc d'Antin n'avait pas
dédaigné de solliciter, le jeune directeur cl
ordonnateur général des Bàtimcnts du Roi sut
se faire pardonner sa fortur1r. li se montra
mïeux instruit des choses de son département que phisicurs de ses prédécesseurs,
Comme il avait bien profité de son s~jour en
ILalie, mûri son jugement et acquis de, connaissance,, il put recueillir, sans parailr~
lrop inférieur à sa làche, la succession de
M. de Tournr.liem.
L'oncle de m1dame dti Pompadour ne
tenait pas de plu;; noble origine les honneurs
qui avaient couronné sa c.1rrièrc de financier.
Elle avait récompensé en lui l'indulgent ami
de sa jeunesse, le parent complaisant qui lui
arait donné un mari nécc;sairc et avait su
l'en débarrasser au bon moment. Le choix
qu'elle fit fa:rc au Roi pou l'ait être détestable;
il tomba par h:rnheur sur un homme qui
aimait les arts sincèremPnl cl ne se contentait
pas de jouer au Mécène. àf. de Tournehem
était mort regretté de fou,, et pJriicnlièrcment du monde difficile qu'il avait gnurcrné.
Il avait, en peu d'années, rendu de sér:eux
services; on l'avait rn réformer les abus qui
régnaient dans les commandes royale;;, introduire l'usage des concours et des jngemenls
publics, rendre annuelle l'exposition du Salon
du Louyre et faire choisir pnr les artistes euxmèmcs les œu vres dignes d'y figurer. li al"ait
créé !'École des Élèl"&lt;'S protégés, destinée à
préparer les pensionnaires qu'envoyait le Roi

à l'Académie de France à, Rome. C'était lui
encore qui avait décidé de dresser l'inventaire
de toutes les œuvres d'art conservées dans les
châteaux royaux et ordonné, dès l'année 17.'&gt;0,
l'expo5ilinn publiqne et gratuite, au Luxembonr,z, des principaux tableaux cl dessins
apr~rlc:innt au Roi.
Tou le, ces idées, que nous croynns volontiers p'.us modernes, ont pris naissance dans
l'entourage de la marquise rt ont été applif[Uécs sou, ses yeux. U. de Marigny, soutenu
p:ir elle cl guidé par l'ami Cochin, n'eut qu'à
cn1tinucr les entreprises de ~f. de Tournehem.
On sait combien prospéra l'art français sous
Jes denx hommes investis par Louis XV de la
directinn de srs Ilàtimcnls. Mieux inspirée cl
plus compétente que lorsqu'elle choisissait
des commandants d'armée, madame de Pompadour peut être excusée d'avoir élevé son
oncle et son frère à celle haute fonction, et
d'en a,•oir roulu faire comme une charge de
famille.

CHAPITRE VI
L'amitié.
L'abhé de Bernis écrivait de Versailles, le

20 ja1111icr 1757, dans une lettre intime au
comte de St.ainville, qui sera le duc de Choiseul : cc Notre amie ne peut plus scandaliser
que les sots et les fripons. Il est de notoriété
publique que l'amitié depuis cinq ans a pris
la place de la galanterie. C'est une naie cagotrric de remonter dans le passé, pour noircir
l'innocence de la liaison actuelle. Elle esl
fondée sur la néccs,ité d'ourrir son âme à
une ;,.mie sùre et éprouvée, et qui, dans la
division du ministère, c,t le seul point de
rèunion. l&gt; Il ne faut pas perdre de vue cc
mot glissé dans la correspondance de deux
liommes célèbres, qui furent sans doute,
parmi les amis de la marquise, ceux 4:ui la
· connurent le mieux. Il éclaire d'une lumière
nécessaire toute la fin de la liaison royale.
La date qu'indique Bernis se rérifiè exactement par la chronique de la Cour. C'&lt;•st au
début de 1752, c'est-à-dire six ans après l'entrée de madame de Pompadour à Versailles,
qu'un sentiment plus calme, déjà préparé par
une longue négligence, prend sans retour,
chez Loui, XV, la place de la passion. Toutefois, ce n'est que beaucoup plus tard qu'on
s'aperçoit du changement essentiel survenu
dans sa vie, et dont les premiers symptômes
r2monlent au moins à 1750, l'année mème
de la brillante inauguration du cbàteau de
Bellcrne.
·
Longtemps les apparences laissent supposer
le même élat des choses. Quand Bernis parle
de cc notoriété publique l&gt;, il croit les gens
mieux informés et de mçiins bonne foi qu'ils
ne sont. Quelques personnes des intérieurs
savent à quoi s'en tenir sur cc l'innocence l&gt;
des rda Lions du Roi et de la marquise, mais
l'opinion prérenue est lente à se détromper.
Ilernis le reconnaît lui-mème, dans ses Mémoires, sous la date de 1755 : C! La liaison
do madame de Pompadotll' arec le fini était

�,

111STOR}Jt
pure C'L sans dangt'r pour run ni pour l'au Ire ; à son ennui , mais aussi parer quï l pomail
il ne rcslail plus que le scandale à éviter. » lui parler de St'S moindres affaires, parce
Les partis qui tiraient profit du scandale rrfu- qu'elle connaissait à fond r cntouragc, sa,ail
sèrent d'aàmcltre celle métamorphose ou en le tout de chacun et se montrait toujours
nièrent la sincérité ; leur calomnie perpr lu:t d'esprit juste et de bon conseil. Le Roi n'était
la réputation de la marquise ; leur jugement plus capable de ,c passer d'elle cl prenait son
affermit le jugcm,..nt général. Toul s'y prèta : avis, parfois en badinant sur toutes choses .
a puissance incontestable qu'elle conserrait Au reste, elle sacrifiait ses conrenances el
dans sa situation ér1uil'OC[UC, ses dépenses son repos aux sentiments cl aux plaisirs du
exagérées en dl'S moments difficiles, la mal- maitre. Elle fùt allée jusqu'à la dévotion, si
1•cillancc du public irrité. Cependant, la sépa- les idées de celui-ci avair nt tourné de cc côté :
ration s'était produite, et, si les contempo- « Son s~·slèmr, que j'avais cntrc\'U drpuis
rains purent ignorer lïnslant
exact, certains faits connus nous
le font entrevoir.

plus que ctr l'amitié entre le Roi el t'llr.
Aussi se fait-elle faire pour Ilellcl'ue une
statue riue j'ai vue, où elle est rt'préscntéc
en déesse de l'Amitié. ,, J.e marbre chaste
de PigaUc remplace, sur son piédeslal. une
image plus passionnée, cl ron songe à · (a
visite familière que Ya faire la reine Mar;e
aux jardins de Dcllcvue cl à sa conrcrsalicn
avec un jardinier de la marquise: «Comml•nt
se nomme ce bosquet? dit-cl!&lt;,. - Madame,
répond le bonhomme, on l'appelait auparavant le bo,quet de l'Amour, cl c'est à présent
le bosquet de !'Amitié. i&gt; La
Reine, qui sait comment passent
les senlimenls des hommes,
ne peut s'cmpèchcr de sourire.

Les motifs d'ordre intime,
Cr rôle noul'ea u, dont maqui amenèrl'nt le détachement
dame dr Pompadour entend
du Roi, sont de ceux où le
bien faire l'aloir toutes les précœur peul ne point participer.
rogatires, Ya èt rc joué par die
La fal'orile ne ressemblait plus,
dans un nourrau décor. Elle
it trente ans, à la brûlante
quille l'appartement qu'elle ocjeune femme qui arail, de sa
cupait au second étage de
seule grâcr, éclipsé les plus
Versailles, nid brillant de ses
belles; quPl4ucs saisons du teramours, 011 le fioi met à sa
rible surmenage de la Co1,1r
place le duc cl la duchesse
étaient rcnuei, à bout de charcl'Alen ; elle descrnd au rez-dcmes fragiles cl d'une force,
chausséc, hauité seulement par
toute nerl'cuse, que le repos
des princes de sang royal, H
des champs ne renouvelait plus.
c'est précisément une partie de
Elle s'épuisail à celle conquête
l'appartement des Toulouse et
de chaque instant du maitre
des PenLhiène qui lui est done,jgeanl cl infatigable; les voyanée.
ges continuels, les veill~cs, les
Par une étrange rcnconLrc,
soupers, les remèdes excitants,
il se trouve qu'une mûtrcsse
t't surtout ces accidents secrets
délaissée de Louis XIV fut logée
cl volontaires dont parlent à mien ce mème lieu. Peul-être
Yoix les an tichambres, anùent
Louis XV connaissait-il trop bien
détruit sa santé, vieilli son
rhistoire de son arrière-grandcorps, et flétri aranl l"heure
père pour ignorer en quelle
ses trai ls délicats. Quclq uefois
occasion cel h:mneurful accordé
encore, les jours où la toux el
à madame de Montespan ; c"était
la fièvre la laissaient en paix, et
au moment même où le Grand
lorsque l'imprudente saignée
Roi, ayant cl,angé de condui1c
rafraichissait son teint, elle pouel épousé madame de Maintevait faire illusion à ses amis,
non, marquait définitivement sa
mais non au seul homme
séparation d'a\'CC l'autre marqu'elle eût \'Oulu tromper.
quise, depuis longtemps néQuelque humiliée qu'elle fùt,
Cllcbt Giraudon.
gligée. Plus inform ée ou moins
il lui fallait se résoudre et feinL E MARQUIS DE l\!A RIGNY1 DIRECTEUR GÉNÉR AL DES BATlllENTS DU ROI.
aveuglée, madame de Pomdre la bonne grâce. Louis XV
Tablea11 de T oCQUÊ. (ltf11sée de Versailles.)
padour se fùt instruite de son
n'aimait plus, el le vif allachcsort, en cette installation triommenl, qui avait tant étonné,
phale, et eût hésité à la comppouvait s'éranouir sans retour,
comme on l'avait vu au moins une fois, al'CC plusieurs années, remarquait li. de Croy, ter comme un nourcau succès. Le Roi, rémadame de Mailly. Pour des raisons que la était de gagner l'esprit du Roi et, suil'anl à la solu déjà , sans doute, à renoncn un jour
maitresse soupçonnait trop bien, le Roi passait lellrc madame de Maintenon, de finir par être 'Ou l'autre à sa liaison amoureuse, choisissait
ainsi le dédom magemcnl magnifique que
des mois entiers sans lui témoigner ses em- dévote aycc lui. »
pressements. C'était une situation bien douLa marquise affectait de Yoir arec confiance l'amour disparu laisserait l1 l'amour-proteuse cl dont madame de Pompadour n'aurait se modifier son existence auprès du Roi. Elle ·pre.
Le bruit que fit à la Cour cc 1:hangemcnt
pu conjurer les périls, si _elle ne s'y fû t dès annonçait à ses amis, al'anl même que rien
longtemps préparée.
fùt certain, un arrangement, dont elle pré- indique l'imporlance qu'on y attacha. Ce fut
Par goût de son aimable nature, par une tendait goû ter vivement les charmes. c·étail le grand él'éncmenl du muis de j anvier 1750;
prévision instinctive, elle se faisait peu à peu une façon de ménager ses vanités incorrigibles el le duc de Lu1nes note arnc soin dans son
l'amie du Roi. Compagne de Lous ses instan ts, de jolie femme, tout en dissimulant les bles- journal ce qui était dit au 1our de lui :
« Madame de Pompadour ra loger où
mêlée à toutes ses habitudes, l'aimant vérita- sures de son cœur toujours épris. Dès l'hiver
blement pour lui-même, elle lui était dewnuc de 1751, ~r. d'Argenson note plusieurs pro- lo"ent actuellement monsieur el madame de
nécessaire, non seulement parce qu'elle ~cnlc po~ rrui lui sont apportés de Versailles : &lt;1 La P~1lhih re .. .. On va fa ire c!cs petits cabinets
avial le secret de le distraire el de l'arraehr r marquise jure ses grands dieux quï l n'y a où le Hoi ira souper, voilà le projet jusqu'à

__________________________

LOUTS

XY

ET .MADAME DE PDMP.JIDOU~ - - ~

présent: on 11 ·en dit pas la raison, mais il n·est ,atisfn&lt;"tion au Roi el à sa belle nirec. liais suis éranouic dans l'antichambre de Madame
pas difficile d'l'n juger. Madame dP. Pompa- l'argent commençait à manquer, rnème dans la Dauphine. Heureusement on m'a pouSS(:c
dour connait le Roi : clic sait qu'il a de la ~on scrricc, et les entrepreneurs impayés, d:rrièrc un rideau, cl je n'ai eu de témoins
religion, el que k s réllrxions qu' il fait , les endettés, lrarnillaicnt diflicilr ment. Pendan t 11uc madame de Yillars et madame d"Estrades .
Sl'rmons qu'il rntend, prnrcnl lui c!onner tou t le Yoyage de Fontainebleau , la marquise ~ladame la Dauphine rn porte à ral'ir. M. le
des remords et des inr1uiétudcs; qu'il l"aimc s'inquiétait des retard~, harcelait son onclr, duc de Bourgogne aussi. Je l'ai YU hier; il a
à la ,·érilé de bonne foi, mais que tout cède dépèchail lf. de Gontaul pour visiter les lra- les yeux de son grand-père, ce n'est pas
il des rén,xions sériPuscs, d'autant pl us quïl Yaux r t lui rendre compte du détail : Tourne- maladroit à lui. 1&gt; La marquise part aussit&lt;tt
!J a plu~ cl'/iabitwle que de tempérament, l'l hem obtenait enfin que 11 l'impossible l&gt; fùt pour Crécy, al'ec le lloi, marier les filles dans
qu", s'il lui arrirail de trolll·er dans sa f,11nillc 1,til, cl tout élail prèl le jour où revenai t le ses villages, pour fèter la joyeuse naissance
une compagnie '(Ili s'oC'curà t a\'C1: douœn
lloi. C'élàit un émcr1•eillemcnt : la marquise du petit prince.
et gaieté &lt;le rc qui I ourr:ut l'amuser, peut- entrait, presque r n reine, dans cet ~pparteIl u'y a rien, &lt;lans cc3 elfusions, qui ne soit
être que, n'ay~nt pas une p~ssion riolcnte à mcn t noul'ca11, oi1 s·cnt.1ssaienl des meubles parfaitement ,·aturel. C'est sur un ton srmYaincre, il ferait céder son goût présent à son cxr1uis, les soieries de Lyon et les tapisseries lJ!nlilc qu'en de pareilles circonstances s'émeut
dernir. Elle a remarqué le goût du fioi pour de 13r:rn rnis, où Vcrucrckt al'ait sculfé ses tout &lt;·c qui approc·hc le Hoi ; il plus forte raiMesdames; le séjour de Madame Tnfantc dans pl us riches p:111neaux., 011 ~larl in décorait de s:m doit-on le renco:ilrcr chez une femme
l'appartement de madame la comtessP. de ses l'ernis, pour les audiences particulières, 11ui n'est pas loin de se ron•idérrr comme de
Toulouse a làit connaitre encore darnnlage cc cauinel de laque rouge qui dcrail ent~ndre la famille. Dans les petits rnyagcs, clic est
au Roi la facilité de faire usage de cet appar- tant de secrets d"État et YOir résoudre, en al!enti vc main Lcnant à mcllre toujours aupri's
tement, par un petit escalier dérobé qui avait de grares rcndcz-rous, les plus grandes du 11oi quelqu·unc dc MesdJmcs. Il ne tienété l'ail du temps de madame de Montespan ; affaires du royaumr.
drait qu'à la llcine d"y prendre part; mais clic
c'est par cet escalier que le fioi descendait
Pst del'cnue très casanière et a perdu le go ùt
soul'ent chez Madame Infante, avec laquelle
Désormais, les rrlations de m1dame de de ces déplacements, d'où, pendant un Lemps,
il arait de fréquenles com·ersations. Comme Pompadour a1·cc la Famille rop!e deviennent e'.lc a beaucoup soulfort d'ètre excl ue. Elle y
il est vraisemblable que Madame Sophie cl de plus en plus ais&lt;-es et cordialrs. Birn loin parai'! cependan t, quclqncfJis, cl c'est unt•
Uadamc Louise ne seront pas longtemps sans de se réserl'er le noi, de le « chambrer ,, , occasion pour elle de ,,oir ses enfants daranrevenir de Fon tenaul t, cl qut• cela fera une comme elle faisait autr, fois, elle le réunit llgc, al'ec une li Lerlé crue les us~ges de Ycraugmentation de logements, il étai t aisé de Yo1onticrs à ses enfants; elle tra,·aillc ainsi à sailles ne comportent pas.
prévoir que le Roi, qui a pris l'habitude de se côncilicr leur inllur ncc prochaine et du)[. de Croy notrra ces changements et di1-.1
faire re, enir, depuis cnriron quatre mois, rable. La sincériLé de so1n amour pour le lloi plus d'une fois comuien la rie est dcl'enuc
~fcsdamcs sans paniers chez lui après souper, lui permet, d'ailleurs, de partager ses a!fo:- plus facile pou r tous. A Choisy, par exemple,
et les jours de chasse dans ses Cabinet faire tion,. Elle' narre arec émotion, daus une il remarquera l'altitude du Dauph:n : &lt;! Au
une espèce de retour de chasse, pourrait lellre d'octobre 1750, le retour des Pctiles lieu de traiter durement, comme à l'ordibien loger füdamc· ·[lfenrielle] el ~ladamc Mesdames, de Fontcn ault : &lt;! ~fesdames So- naire, madame de Pompadour, il l'accueillit
Adélaïde dans cet appartement, cl s'accou- phie el Louise sont arril'ées hier ici [à Fon- très gracieusement, ce l'oyagc-là .... Le lendetumer à y descendre et même à y rnuper . . taineuleau]. Le Hoi a é1é au-del'ant d'c!l..s main, Mesdames toutes cinq, et hui t de leurs
Yoilà précisément ce qu'elle a voulu éri ler. ll al'ec JI. le Dauphin et lladamc Yicloirc; j'ai dames, :ir, i,·èrcnl pour diner à Chois), el y
Seule Madame llcnrielle s'était mise au eu l'honn&lt;iur de le sui,-re. En Yérilé, rien coucbhrnt. La marqu ise y ayan t ainsi alliré
lra,ers du désir de b favorite. Elle voulait n'est plus touchant qne ces cntre1 ues. La drpuis deux ans la Famille royale cl les
l'appa1·tcmenl pour elle : &lt;1 Que la marquise, tendresse du noi pour ses enfants est incroF.- gagnant par bea ucoup d'attentions et de resdisait-elle, soit logée en haut ou en bas, le blc et ils y répondenl de tout leu r cœur. pects, arait tâché de gagner leur confiance cl
lloi mon père n'y ira pas moins·; il laut Madame Sophie est presq ue aussi grande que était bien avec eux. Lous, cl même fort bien
autant qu'il monte pour redescendre ciue de moi, tri·s bonne, grasse, une belle gorge. arec la Rei ne, de sorte qu'il ne manquait
descendre pour remonter ; au lieu que moi, bien fai le, la peau belle, les yeux aussi, res- rien à sa gloire cl à son crédi t dans son
Dame de France, je ne puis log&lt;'r en haut, semblant au fioi de profi l comme deux eseècc. Elle étai l là, à Choisy, à cinq lieues
dans les Cabinets. » Si l'on en croit les mal- gou ucs d'eau ; en face, pas à beaucoup près d'Eliolcs, où clic avait été longtemps à ne
1·cillants, la Heine a pris parti « pour la autant, parce q11"cllc a la bouche désagréable; pas del'oir espérer de jouer un tel rôle. i&gt;
marquise et contre Mesdames ... , éta nt fort en tout, f''csl une belle princesse. Madame
Un peu plus tard, un l'oyagc à la Muette,
jalouse du crédi t de ses enfants ». lladamc Louise csl grande comme rien, point formée, où le souper fut des. plus brillants, aYec toutes
de Pompadour, qui a peul-être été inquiè c, les traits plutùl mal que-bien, avec cela une les dames de Mesdames .à la table du Roi, sera
écrit bientôt à une amie, a\'ec l'accent d'trn p!iysioaomie fi ne qu i pla1't l,eaucoup plus que le sujet d'un piq uant tableau : &lt;! M. le Dautriomphe contenu : &lt;! Le Roi m'a donné le si elle était belle. ~ous avons tous été pré- phin y était ; Mesdames y l'inrcnl, et je Yis
logement de monsieur et madame de Pcn- sentés aujourd'hui. »
très bien tou te la Famille royale tout ce jourthièuc. lis passent dans celui de madame la
Les él'éncmcnls de la Famille royale, les là. Elle l'enait à tous les VOJages, depuis que
com~esse de Toulouse, qui -~n garde une pelile grossesses, les naissances, les maladies, tou- la marquise les y avai t mis, el le soir, comme
partie pour venir mir le Roi les soirs. Ils chent la marquise comme s'il s'agissait des clic sortit de table pour une migraine, je les
sonl tous très contents cl moi aussi ; c'est par siens : « ous allons vendrf'di à Compiègne vis Lous, l'un après l'autre, venir lui demanconséquent une chose agréable. Je ne pour- pour six semaines, écrit-elle en juin 175 1; der al'ec empressement de ses riouvclles.
rai y èlrc qu'après Fontainebleau, parce qu'il nous laissons là Madame la Dauphine en Aussi les faisait-elle bien traiter par le Roi,
faut raccommoder. ,&gt;
très bonne santé et un enfant très remuant, el se conduisait-elle de manière que toute la
Les OUl'rages d'accommodement, sur les Dieu veuille qu'il arrive à bien cl garçon. Je Famille royale, sans en excepter la Reine, en
plans de Gabriel, durèrent Loule l'année \'O us assure, cl l'Ous le croirez sans peine, que paraissait fort contente. 1&gt; Les courtisans trouI 7.'&gt;0 cl, malgré l'activité que déployèrent les je sèche de ne voir que des filles. Celle que Yaicnt à ces arrangements &lt;! une aisance in fiOà1iments du Roi, comme une partie de leurs nous arnns se porte bien à présent, mais nie ,&gt; ; madame de Pompadour rn Lirait une
n~c~uisiers et de leurs sculp teurs étaient pré- clic nous -aurait fait mourir, si c'eût été un sécurité pl us grande, et se croyait pardonnée
c1sement à cc moment prêtés pour Ilelierne, on garçon. ll Lor que riait ce duc de Bourgogne de ces enfants à qui elle se Oallait de ramener
ne put terminer que l'année suivante . Le l'ieux tan t désiré, écoulons encore ce récit : « fous leur père.
Tournehem, dont cc fut une des dernières pouvez jugez de ma joie par mon attachement
Lrcnp11ior.s, r.c mén~geail rien p:rn:· don:-:cr pour le Roi . .l'en ai été si saisie, que je me
L'année 1751 vit le~ changements décisifs

�111STO'RJ.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - . J
qui transformèrent le fond même de la vie~/i Madame de Pompadour, qui tirait toute sa
royale: Quelque. tranq~ill_ité q,u'elle ~ITcc?:it. ~1oral_e ?es ~onversa.~ion, d_cs pbilo~ophes,
gràce a sa parfaite mJ1lmc d ellc-n:eme, la , Jugeait _rntolerab!c I mlrans1grancc de ces
marquisc n'acceptapassans degrandesinquié- gens &lt;l'Eglise; elle ne com pre:1ait pas qn 'o:1
tudes les avanlages et les risques de l'amitié Yit dans sa présence un obstacle au salut cl u
pure. L'amour ·et l'ambition, si singulière- roi et un médiocre exemple pour les mœ11:·s
ment mèf{,s d,ms son àme, s'y livrèrent des de la nation. Le sermon classique du P. Grilfot
combats ignorés, car clic d'ut songer bien des sur le thème de l'adullc'•rc lui semblait
fois que sa situation, consolidée seulement l'inconvenante sortie d'11n religieux échauflë;
en apparence, aurait tout à craindre des riva- et la doctrine de la sainteté du mariage ne
lités probab!cs que les p:i.ssions du Iloi pou- représcnlait à ses yeux qu'une de ces mômevaient lui ménager. Mais les él'énements déci- ries de fanatiques, dont on s'était toujours
dèrcnt de sa destinée, et Louis XY subit alors moqué autour d'elle. Elle ne professait
une crise religieuse qui ne fut pas étrangère aucune boslililé contre les Jésuites, qu'elle
à sa détermination.
croyait respectueux cm·crs le floi, alors
Il y eut, cette annéc-111, le jubilé, temps 011 qu'elle s'irritait de l'opposition parlemcnlcs fidèles puisent plus largcwent au trésor taire, presque entièrement janséniste. Elle
des gràces spirituelles, en échange de la con- avait eu, ainsi que son père, des relations
trition, de la pénitence et de l'usage des sa- cordiales avec le P. de la Tour, l'ami de Volcrcmcnts; c'est alors que les grands pécheurs, taire. Ne fût-ce que pour plaire à la Ilcinr,
les chrétiens qui ont attristé leurs frères par qui aimait beaucoup les Pères, clic leur avait
le mauvais exemple public, sont appelés spé- fait faire des avances, dès ses premières
cialemcnt à la réparation. Le Roi voudrait-il années de séjou·r à Versailles; Bernis, qui en
être du nombre des réconciliés, cl gagnerait- témoigne, se porte garant qu'elles furent touil son jubilé? Cc fut une sérieuse question jours repoussées. La marquise cherchait à
qui préoccupa les esprits.
présent, sans y réussir, le moyen d'apaiser
Les choses de la religion avaient conserl'é ces hommes intraitables, qui semblaient tenir
à la Cour leur importance; les ministres de en leurs mains la conscience royale.
l'Église s'opposaient constamment à la corrupLe Roi était assailli de Lous côtés. S'il ne
tion des mœurs et dénonçaient la conlradic- Lena.il plus à ce qui d'abord l'avait attaché à
lion qui s'établissait trop souvent entre le la marquise, elle lui restait assez a:iréable po11r
secret des âmes el les pratiques extérieures qu'il fit difficulté à se séparer d'elle. C'est
toujours observées. Le P. GriO'et, jésuite, prê- éridemmcnt de cette époque que datent les
cha à la Cour, pendant le carème qui précéda premières consultations qu'il demanda en
l'ouverture du jubilé, et retroma, pour Lon- Sorbonne et jusqu"à Rome, et dont il parla,
ner contre les vices à la mode, les accents peu de temps après, à M. de Br rnis. Celui-ci,
du P. Clourdaloue. On remarquait l'assiduité revenu de son ambassade à Venise, inspirait
du fioi à ses sermons, qui al'aicnt lieu deux confiance à Louis XV par la discrétion de son
fois par semaine : pour n'en point manquer, caractère et son attachement de gentilhomme;
il avait chan;é les jours de chasse; il ne décou- nous savons par lui ce que fut l'action des
cbait mème plus de Versailles, et ne se per- confesseurs: « Ses confesseursjésuiles, dit-il,
mettait que de rares diners-soupers à la qu'on accuse de morale relâchée, n·admetMuellc ou à Bellevue.
laient aucun tempérament; ils ne croyaient
Les lunes pieusrs, qui étaient nombreuses pas que le scandale put être réparé autrement
dans la Famille royale, se réjou issaient que par l'éloignement de la marquise. Si
d'avance, et les Jésuites, déjà fiers de cette quelques-uns de lcnrs ennemis lisaient ceci,
conrersion illuslr-c préparée par l'éloquence ils ne manquerai,mt pas d'rxpliquer ce rigod'un des leurs, faisaient dire des messe~ quo- rismc par la certitude que ces Pères avaient
tidienncs dans leurs trois maisons de Paris, d'èLrc protégés par M. le Dauphin•, protection
pour achever l'œul're. L'opinion sur ce point plus sùre et plus honorable pour eux que
était avec eux, .ainsi que d'Argenson en con- celle d'une favorite. Quoi qu'il en soit, il est
vient : « Certes la dévotion du Roi rendrait certain que, s'ils avaient été plus relâchés,
la Cour plus triste, mais cela profi terait beau- ilspouvaientavec adresseconserver M. le Daucoup au bien public, car les dévots sont éco- pbin et se ménager la marquise. » Celle-cr
nomes, et l'économie pounait seule aujour- Yit bientôt qu'il n'y avait rien à obtenir d'eux.
d'bui sauver le royaume. »
Ce qui pouvait lui arriver de plus heureux,
La marr1uisc se trouvait. dans une inccrli- si le Roi voulait gagner son jubilé, était qu'il
tudc cruelle. Elle annonçait qu'elle gagnerai! consentît à l'tlloi~ner pour un Lemps, sauf à
~on jub:Ié, s'il le fallait, en mème Lemps que reprendre avec elle, plus tard , des rapports
le Roi, et que rien ne s'y opposait, puisqu'il d'amitié clairement établis aux yeux du pun'existait plus entre eux que de l'amitié. La blic; mais cela même étai t fort gram, car,
question cependant n'était pas aussi simple. avec le cnractère du Roi, qui partait, courait
Leur liaison, quoiq ue transformée ou prêle à le risque de n'être jamais rappelé.
l'èlrc, n'en laissait pas moins subsister, aux
On suit, sur le visage de madame de Pomyeux chrétiens, tout le scandale. Si le Roi se padour, les prog1·ès de l'anxiété qui la ronge;
décidait à retourner i1 la régularité chrétienne, elle est malade, dit-on, de la (( fiè\Te de
un confesseur peu accommodant pouvait cxi- jubilé 1&gt; . Le ministre Machault étud iP. avec
gcr que la complice de l'adultère fùt renvoyée elle des subterfug~s, pour empêcher le Roi de
publiquement, ainsi 1111'elle avait été prlsc.
participer aux exercices. Elle l'ùudrail arran-

i'~

gcr un l'Oyage en Provence, qui conviendrait
fort à son dessein. L'envoyé du roi de Prusse
raconte ses expédients, pour divc•rtir son
m:i.ilrc : (! Elle lromerJ. le moyen que la
publication du jubilé ne se fasse point par
tout le royaume en même tt·mps, mais seulement par diocèses, afin que, lorsqu'il se fera
à Paris et à Versailles, le roi de France soit
à Compiègne, où il n'aura point encore élé
publié, et que, lor;qu',1 le sera dans cc dernier cndroil, le roi de France se trouve èlre
de retour à Versailles, où le jubilé aura déjà
été fait. ))
On croirait, à ces récits, que la fal'orilc
ignore à la fois les règlements ccclésiasliques
et les dispositions du Roi. Bernis est ici un
témoin important : &lt;c Le fioi, écrira-t-il, a
de la religion; il n'a jamais voulu suivre,
pour sa conduite chrétienne, que les avis les
plus sévères : il a mieux aimé s'abstenir des
sacrements que de les profaner. C'est une
justice que j'ai été à portée, plus que personne, de lui rendre. Son goùt pour les
fommes l'a em porté sur ;on amour pour la
religion ; mais il n'a jamais étoulfé le respect
dont il est pénétré pour elle. » L'bypocri, ic
religieuse est un jeu de (( philosophes l&gt;, non
de croyants. Voltaire est homme à faire ses
Pâques; son élève d"Étioles est disposéd à se
livrer à la dévotion, par intérêt, et déjà ses
jolies mains tiennent correctement, aux grands
offices, son livre dl1eur,•s décoré par Boucher.
Toutefois, comme l'intclLigencc seule n·y suffit
pas, elle ne saurait comprendre les troublrs
de conscience du Roi. Même avili par les
passions, l'honneur et la loyau té religieuse
l'eussent gardé de se prêter aux équiroques
arrangements de la marqui~e.
Louis XV est, d'aillr11rs, plus préoccupé du
scandale qu'il donne que du danger que court
son âme, car il se cro:t certain de son salut.
Il fit un jour l'aveu à M. de Choiseul d'une
étrange tradition mal comprise, inculquée à
son enfance : il rn figurait que les mérites de
Saint-Louis s'étendaient sm Lous ses deseend:mts, et que nul des rois de la race ne poumit
être damné, pourvu qu'il ne se permit ni injustice envers ses sujets, ni dureté envers les
pcti tes gens.
Tandis que les perplexités du jubilé durent
encore, sunient un événement &lt;JUi ne doit
pas laisser le floi indilTércnt. Madame de
Mailly, qui l'a tant et si longtemps aimt&gt;,
meurt à Paris, dans la retraite péniten te où
elle vivait depuis sa disgrâce. F.llc est restée
pauvre et a payé toutes ses dt!Ltes sur ses
épargnes, sans jamais rien demander à celui
dont elle n'a voulu que le cœur. Pour achever de s'humilier, elle a désiré être enterrée
avec la croix de bois des indigents. Tout le
monde est frappé du contraste oO'ert par la
maitresse du jour, brillante, dépensière, enivrée de vanité et d'adulations ; on suppose
(fUe la fin de madame de Mailly inspirera au
Roi des réflexions salutaires. Il semble qu'il
soit ému, en effet, mais surtout du souvenir
des années lointaines, et plus encore de cc que
l'àge de la défuntc était le sien et que la mort
atteint aussi les rois.

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r

111ST0'/{1.ll

-------------,-,---------------------~

conséquences politiques, nous dcl'ons la p~us
curieuse des co nfidences. !Jan, une note secrète, écrite pour Je Pape, 011 la m1rquise
justifiera plus t:ird sa conduite el cherchera
à :illribucr aux Jésuites la rrsponsabili1é de,
derniers dfrè•glcmcnts de Louis XV, c-llc traitera cll('-mêmc le délical sujet de ses rapports
avec le I\oi, fücra les dates el indiquera les
nuances. On y remarque l'insistance de celle
grande coquette à pré:encJ,.c que c'est elle qni
;i pris l'initiati,·e de la séparation ; m 11mcauprès du Sain t-Père, à qui cc détail impJrte
peu, clic veut s:i.ureg:ird('r sa ranilé :
c! Au commencement de 1752, déterminé·,
par des motifs dont il esL inutile de rc11drc
c.. mple, à ne conserver pour le Roi que des
sentiments de la 1'econrra:ssance el de
l'allachemenl le plus p 111· , je le déclarai à
Sa Majesté, en b rnpplianl de faire consultrr
les docteurs de Sorbonne, cl d'écrire à so·1
confesseur pour qu'il en consultât d'autres,
afiu dè trou , cr le, moyens de me bis~cr
auprès de s;i p.•rsonm', puisqu'il le d,:sirail,
sans être cxp'.lS&lt;l' :iu soupçon d'une faiblesse
que j e n'avais plus. Le Roi, connaissant mon
caractère, sentit qu'il n'y avait pas cle
i·e:om· à espére1· de ma part cl se prèl:i à
cc '[UC je désirais. li fit consul ter des do::Lcurs, cl (c rivit au P. Pérusscau, leqncl lui
dl'manrla une sépamlion totale. l.c roi lui
répondi t quïl n'était nuHcmenL dans le ca~
d'v consentir ; que ce n'étail pas pour lm
q~'il désirait un arrangement qui ne laiss:H
pas de soupçon au public, mais pour m:i
propre sali~faclion ; que j'étais nécessaire au
bonheur de sa vie, au bien de ses affaires;
que j'éLais la seule qui osât lui dire la Yérité
si utile aux rois, etc. Le bon Père espéra en cc
mom('nt qu'il rn rendrait maître de l'espril
du Roi el répéta toujours la même chose. Les
dor·Leurs firent des rr ponses sur lesquelles il
aurai L é:é possible de s ·arr;in~l'r, si lc·s
Jés uites y ava ient comenti . .. *
li faul rn: r d:ins cc récit ft\minin l'habi!c
développement d'une thèse partiale, où la
couleur Jes faits ani:icns se trouve nalurclh·mcnl changée. Mad:imc de Pompadour éL:i:t
pcul-êlre de bonne foi en lrs racontant de
celle m:rnière. Elle. gardait de l'épreuve trarersée une sourde terreur, ùonl elle redou tait
toujours le retour. Pou r b seconde fois clic
s'était heurtée à une puissance mal connue
d'elle, l'Église, cl dans un moment plus difficile qu'aux premiers jours de sa passion.
Les mois qui suivent le jubilé, où les impressions du lloi ont été si vires el si près de
la conversion, les renouvellent plus fortcmenl.
Deux ci rconstances poignantes pour un cœur
de père lui semblent un aver lisseme nt du Ciel.
Le 10 février 1752, sa fille préférée, Uadame
Henrielle, la plus intéressante après Madame
Infante, celle avec qui il causait le plus :olonLiers, meurt à Versailles en quelqurs JOurs,
-enlevée par une fièvre putride; les images de
deuil, dont son espr:itmorosc aime à se repaitre, passent une fois de plus devant ses 1em ;
el ce chagrin est à peine éloigné que le Dauphin, alleinl de la peti te Yérolc, do nne à _son
A cc ressentiment, qui aura un jour des tour de gra,·es inquiétudes. Deux semaines

Madame de Pompadour écrit à une amie :
« La mort de madame de Mailly a fait de la
peine au Roi ; j'en suis _Ochée aussi ; je ai
toujours plainle, elle éla1t malheureuse. Elle
fait le petit V_inlimillc son l?gaL~irc. l&gt; L'i'.1LérêLde la marquise est de distraire le _R?1 de
celte peine, comme de S('S,scrnpulcs rcl1g1~ux.
Elle mulLipüc les di,sipations et les afîa1rcs,
les comédies à Bellevue, les projets de ,maria rrcs à la Cour . On ·va passer six jours it
Crlcy, où les tables de jeu sont dressées, du
malin au soir cl oJ l'on perd beaucoup d arrrcnt. U y a des « voyages ll à Marly, à Choi$y,
~ Compiègne, à Trianon, o~ ~econstr~isenl des
serres immenses cl un déhc1enx pavillon pour
aller diner. cc Ne nous en plaignons pas, noie
1111 observateur ironique; louons-les, ces
vo~·ages, au contraire. Rien de si uti le à 1~
san:é du Roi que cc~ déplacc·menls, ~ans quoi
la bile et l'humeur le rendraie11L nialadr;
madame de Pompadour est le prcrnic!:.,médl'cin du noi cl y veille, mais maurnis médecin
de la bourse. »
F,llc ne veille pas seulement aux plaisirs
du Roi· elle commence à se mèler aux préoccupaLio1ns plus hautes de, son méLie_r ?e. _mo~
narque. C'est le Lemps ou clic se fa1~ 1111L1er ~
la poliü,1ue génér~lc du royaume ; ?est ams1
celui où elle étudie avec le plus d ardcu r 1:i
transformation el les embellissements dl: Pari~ cl ccL établissement défi ni tif de l'Ecole
miiitai re, dont l'org:inisalion, longur mcnl
prl'paréc par elle entre le_ Roi cl Pâris-Duvcrncy, doit être une drs gloires c!u rl-ga~.
La déroranle :icti vité de la marquise sert
son plus cher dJsir. Les _jm'.r~ danger üux
s'achèrent, el le Lt•mps du Jubile pa~sc. LC's
stations ont été exLrêmrmcnl suivies dans b
Capitale; on n'a jam:iis ad~iré un concours
au,si édifianl de carrosses a Nnlre-D~mc, rl
un aussi gr:ind n~mbrc ~e da mes .~e 1~ Cour
en dél'oLion. Barbier cro:t que &lt;! l mtfocur »
n'est pas toujours sincèr? : &lt;! Il scmhlcrait
qu'il y aurait une a~ec~a~wn de Lous le~ w•ns
de qu:ili1é dans ce Jubile, par : apport a 1~
circonslance où $C Lrourc le maitre. 1&gt; Q1101
qu'il en soit , le I\oi n'y, a pris ~11c1:nc pa,r1_;
les dél'ots son LCO!l sterne,. La clol II rc esLcclebr6e rn'.cnnellcmcnt à Notre-Dame, par I'arcÎ1crêque de Paris, Cl,r:stophc de Be:iumonl,
le 29 décembre. Madame de Pompadour est
enfi n hors de souci. C'est le cœur tranquille
qu'elle o[ rc au Roi une g~ande fêle à Bellevue, en l'honneur de la m11ssance de son premier pet:1-fils, fo duc de Bourgogne. Le merveilleux feu d'artifice qu'elle fail tirer sur sa
terrasse, et qu'on roit de Paris. semble insulter à la misère générale, à la cherté du pai n,
à la di fficulté de ,·ivre. Peu lui importe que
le Roi allanl à Paris arec la ncinc pour
rendre' gràces à Nolre-~ame, ?e soit poi~t
:icclamé par ses sujets. Ce caprice des Pan~iens, qu'elle croit tout passager, compte
pour peu de chose au près du péril qu'elle a
couru. De ses grandes &lt;-raintes, il lui rrsle
surtout une rancune, destinée à grandir,
conlre les Jésuites.

!

"'' 3oo

IM-

s'écoulent an milieu des larmes et des prières
anx ieuses de la famille; enfin , le prince, tcndrement soigné par Marie-Josèphe, échappe
à une morl aLtenduC', qui déjà availjeté dans
le royaume l'émotion d'un désastre public.
Jamais on n·a rn le Roi si agité, la mine
si gombre, la parole si rarr. Mais, après de
tcllC's crises, il semble que rhez lui le besoin
de s'étourdir l'cmporlc. Au reslc, le choix de
conduite qu'il a foil , dans le Lemps décisif des
conversions, doit donner ses fruits naturels.
Les Lhéulogicns onL beau jrn à constater ici
lessuitescommuncs de l'cndurcissemenl volontaire el du refu s d'o béissance à la Gràce. Les
!'ails que déroilc à cc moment la chronique
secrète de Versailles leur donnent raison.
Dates et coïncidences permet.lent seult-s d'c&gt;.p!orcr les mys tères de cette âme, que ne
rérèlent en rien les dehors majestueux ou
charmants. La , érilé est que le Roi esLsaisi
plu; violemment qu'il ne l'a encore élé par
la vie sensuelle, et qu'en peu de temps il
roule à la véritable déb:iuclir, à l'abime d'u:,
l'on ne remonte g1:èrr .
La liaison du Roi avec la marquise donnait i1 sa conduite une certai ne retenue; mais
la satiété, qui a rendu fat;i)e le détachement,
lui a inspi1 é depuis longtemps d'autres rcthr rches. La corruplion de l'entourage et le
dêvouemcnt inlérrssé des subalternes l'y onl
s, l'l'i. Il y a maintenant , au Châtea u même, à
cùté de l'appartement de Lebel, un logemen t
de deux pièCl's, où le premier valet de chambre
amène de temps en temps, pour son maitre,
de petites beautés de Paris. Le nom qu'on
donne à cel endroit fait entendre cc qui s'y
pa~se; c'es·l le C
! trébuchet ll . Celks qui plaisent rnnl gardées qu elque temps, dans une
maison de Ycrsaillcs, puis renvoyres awc
une dol et m~riées en province, pour faire
so uche d'honnêtes gens. Toul ce S('rviec est
discret, ignoble cl déccnl.
L~ pal'i l lon écarté, où le Roi se ren~ sans
être r econnu, est si tué dans le quartier du
P:irc-au~- Crrfs . li rs t, à rrai dire, fort petit
et ne peul abrilr r qu'une ou pt'ul-êtrc deux
pensionnaires; si la Yerlu doit ~·en indigner,
il n'y a pourtant rien là qui mil monstrueux,_
ni même hors des habitudes de l'époque, saul
que le Hoi, c1ui ne r egarde pas à ses signatures, y dépcme quelquefois plus qu'un financier. ~lais tout ce qui touche aux pe rsonnes
royales offre rapidement prétex te à la légende :
ces basses joies de libertin seront, pour l'imagination populaire, des folies luxur(euses _; la
petite maison à un étage, i ù l_c R?1 se gl!ssc
fur tivement par une porte de p rdm , deviendra l'afîreux théâtre d'orgies dignes de Tibère,
et la Révolu tion, dans ses pamphlets, brodant sur des récits varues el des témoignages
" la lis te des « l'IC.
douteux, grossira à l'infini
times 1&gt; et le budget de l'infamie.
La Franr.e est en droit de se plaindre qu'on
gaspille sans gloire le temps, les forces, la
lucidité d'esprit de son Roi. ~~ais cel_te n~uvelle existence ne menace en rien la Hl uation
de b marquise. Le Roi a pris un genre de
rie rplÎ l'encanaille; elle le s:i'l, en souflre et

________________________ Loms XV

s'en accommode. Elle a choisi seulement ,
auprès du maitre, l'aLLitude la plus avisée,
celle de ne point ignorer. Pour scabreux qu'il
nous semble, son rôle reste fort loin de l'inf'àme interrention qu'on lui a prètée. On a
parlé de complaisances viles, où achevait de
se souiller le dernier orgueil de la femme;
c'est même là le grief sans merci que lui font
certaines gens, disposés par ailleurs à tout
pardonner. li faut donc dire une fois que les
traditions au thentiques, les seules qui comptent, ne permellent pas de l'acca bler.
L'unique fail qui soit établi, el que raconte
madame du lbussct, n'est point contre la
marquise. Alors que, depuis longtemps, les
amants d':iulrcfois ne sont plus que des amis,
elle esL venue en aide, sur la demande du
Roi, à une jeune mère qui avail besoin de
soins ch:iritables et réclamait un e gardemalade discr0Lc cl dévouée. 'l'ont s'est traité
devant la fem me de chambre choisie pour
celle mission. cc Comment lrouYez-vous mon
rôle? lui demrnd~ sa matlrcsse. - D'une
femme supérieure, répond l'autrtl, cl d'une
excellente amie. lJ Y eut-il d'autres circonstances où le Boi fit appel à celle amitié si rare?
Hien ne le contredit; rien non plus ne l'indique, saufle besoin que semble avoir toujours
eu Louis XV d'une oreille docile el d'un écho
complaisant. Cet homme si secret ne pourait
se passer de se raconter à une femme; il
aYaiL la manie cc de débonder sa mémo: re et
son cœur l&gt; ; il lui fallait cc des roseaux
comme à Midas, pour .aller dire ce qu'il ne
pou l'ail taire l&gt;; el ce que la bonne comtesse
de Toulouse reccrait de lui dans son jeune
temps, il l'apportait maintenant, après ses
quarante ans sonnés, à celle qui ne prétendait plu, qu'à sa confiance.
La meilleure ressource qui restera à madame
de Pompadour, contre les manœuHes qui
cherchent à la supplanter, sera encore cette
habitude du Hoi. Sa nourelle amie, madame
de Mirepoix, lui disait : « C'est mire escalier
fJUC le Roi aime; il est habitué à le monter
cl à le descendre. Mais, s'il trouvait une
autre femme à qui il parlerait de sa &lt;:ha~se et
de ses afîaires, cel;i lui serail égal au bout de
trois jours. 1&gt; Les pensionna:rcs qui passeront
au Parc-aux-Cerfs ne l'inquiètent po: nt :
(&lt; C'e,t à son cœur que j'en Y
eux ! s'foricL-elle. Toutes ces petites filles qui n'ont point
d'éducation ne me l'enlèveront pas. Je ne
~e~ais pas aussi tranquille, si je rnyais quelque
JOiie femme de la Cour ou de la Yille tenter
sa conquête. J&gt;
Un instant, mademoiselle M11rphy lui
d,mna du souci ; l'intrigue se prolongeait,
devenait publique, el il était certain que le
goùt du Roi pour celle ingénue dépas,ail la
coutume. Au mois de mai 1755, M. de Croy
notait assez naïrement, en les mettant à peu
près_ au même ran g, deux grandes no urelles
de Jour. La première annonç~it « la catastrophe du Parlement, qui éLail enfin p:irrcnu
à se faire exiler p~ r tout le roiaume lJ, pour
son refus d'obéissance; l'aulre se rapportai t
aux amours clandestines du Roi : &lt;( La jolie fille

'ET .MADAME D'E

que l'on prétendait que le peintre Boucher
(11ui avait so ul'enL de beaux m:iJèles) avail,
d:t-on, procurée au Boi, prenait, à ce que
l'on croyait, du crédit aux dépens de celui
de la marquise, qui s'en apercevait et en avait
été incommodée. .. On la disait en danger.
l'eut-être lout cela était-il bien peu certain,
le vrai de pareilles nourelles n'étant pas aisé
à savoir. l&gt;
La foliitrc Murphy n'était point fait e pour
remplacer la marquise; ses origines, son éducation, son caractère s'y opposaient. Mais des
heures plus périlleuses ne Larderont pas
à Yenir. Les cercles de la Cour qui ont toujours eu l'cspJir de donner une favorite au
Roi se remettent à intriguer. Il leur semble
plus facile de relll'erser l'amie qu'autrefois la
maitresse. Madame d'Estrades, que l'ambition
;i piquée, qui veut être à son tour femme
importante et avoir ses créatures, a lié partie aYec le comte d'Argenson et prête secrètement à la haine du ministre les armes
recueillies dans une longue intimité. On
cherche à ébranler b confiance du Roi, en
même temps qu'on réveille ses sens blasés.
D'autres grandes dames vont apparaitre en
rivales redoutables, et c'est contre elles que
devra luller madame de Pompadour, pendanl
toute la fin de son existence. Pour maintenir
sa situation cl son autorité, el aussi pour
garder une affection qui est la raison même
de sa vie, clic se défendra, en femme
passionnée, sans pitié cl sans scrupule.
Afin de livrer ces dernières batailles et
d'être mieux assurée d'y triompher, il fout
qu'elle soit l'égale des plus puissantes; aussi
n'est-cc pas seulement par orgueil, el soif de
vanité qu'augmentent l'âge, qu'elle a ·voulu
el réclamé les honneurs de duchesse. L'année
même où les liens sensuels ont été pour
jamais détachés, celle satisfaction suprème
lui sera accordée.
La Cour est allée à Fontainebleau se rrposcr
des émotions causées par la maladie du Dauphin et recevoir Madame Infante, qui revient
en Franc! voir son père, à l'occasion du
deuil de ,a sœur. àfadamc de Pompadour a
pris de ,.es inquiétudes et de ces agitations la
part qn'on derinc, sans perdre un instant de
me son grand projet. Le moment csL rnnu
dt• fdire consacrer par le Roi sa fonction noul'elle. C'est l'amitié mule qu'elle inrnque,
pour garder dans son entou rage le plare
q u'elle y oœupe. Afin de rehausser le prestige de ce rôle, elle obtient la faveur qu'il ne
saurait refuser à la plus chère et à la plus
indispensable des amies.
Le secrétaire d'État, comte de Saint-Florentin, apporte chez _elle le bre,·et, en brève
el noble forme, qui comble ses Yœux :
c! Aujourd'hui, 12 octobre J 752, le Roi
étant à Fontainebleau, voulant donner des
marques de considération particul:ère et de
J'estime que Sa Majesté fait de la personne de
la dame màrquise de Pompadour, en lui accordant un r:111g qui la dislingue des autre.,
dames de la Cour, Sa )lajeslé ,·eut qu'elle
jouisse pendant sa vie des mêmes honneurs,

Po.MP.JIDO~

rangs et préséances, cl autres avantages
dont les duchesses jouissent, m'ayant Sa
Majesté commandé d'en expédier le présent
brcret, qu'elle a pour témoignage de sa
volonté signé de sa main el fait contresigner
par moi , conseiller secrétaire d'État et de ses
co:nmandements et finances, commandeur
de ses ordres. »
En celle cour, que rien des caprices du
Roi ne surprenait plus, il y eut cependant
quelques malaises. De Yieillcs gens, qui n'étaient pas du secret de madame de Pompadour, s'étonnèrent de la hardiesse heureuse
d'une femme dont le mari vivait à Paris,
fermier général, et qui n'avait été d'abord
qu'u'ne favorite d'aventure. Le mardi 17, le
bruit se répandit à Fontainebleau que la
'nom elle duchesse prendrait son tabourel à
six heures. cc Ce tabourcl, écril le duc de
Luynes, a été pris à six heures et un quart.
Madame la princesse de Conti menait ; mesdames d' Es trades cl de Choiseul suivaient. 1&gt;
Le cérémonial a été le même que pour la
présentation à la Cour ; madame de Pompadour est allée d'abord chez le Roi , puis
chez la Reine, le Dauphin, la Dauphine cl
chez Mesdames. Le duc de Luynes n'insiste
pas; &lt;( cc tabouret 1J, ces cc honneurs du
Louvre l) , aLtrislcnl son âme et déconcertenl
son esprit de tradition. On prétend que le
Dauphin, de furl méchante humeur ce jourlà, a répondu aux rél'érences par une grimace.
Au reste, la chronique n'a recueilli aucun
détail.
La fille du commis Poisson vienldc s'élever
d'un degré encore. Les notaires désormais la
nomment dans leurs :icles : cc Très haute et
Lrès puissante Dame, duchesse marquise de
Pompadour l&gt; . Duchesse à breret, elle a droit
aux mêmes distinctions que les femmés des
ducs et pairs; elle jouit de prérogatives que
ne possèdent point toujours celles des grands
officiers de la Couronne. Elle csL assise au
grand courert du Hoi, cl chez la Heine, chez
le Dauphin, chez les filles de France, à la
toilette, aux audiences, cercles el diners. Cc
pliant, qui lui est apporté partout, devient i; n
fau teuil chez les princesses du sang, qui lui
doirent en oulre de la reconduire. Elle couv1 e
de la housse d't:e1rlatc l'impériale de ses carross('s, admis à pénélrrr dans la cour du
Lourre et dans toutes ks cours intérieures
des maisons royales. C'est que le cc tabouret ll
n'est pas une vainc gloriole de Versailles,
mais la consécration la plus rare dont le roi
de France puisse honorer les services d'une
sujette et les mérites d'une grande dame.
Ainsi s'acheminait vers sa carrière politique
celle rrui al'ait su briller dans les situations
les plus di verses, tirer parti des plus difficiles
et de se préparer :iux plus grandes. Pendant
douze ans encore, elle allait se maintenir à la
Cour, se rendre nécessaire à tous, conserver, ·
à force de volonté, la première place. On
peut se demander si celle fortune exlraordinaire, qui mit en ses mains le gourernement
de la France, apporta une pleine compensai ion à certains désench:intemenls secrets de

�1f1ST0'/{1A

Fns

------'--------------------J

la marquise. Certes, l'amitié du Roi ne lui
manquera jamais, celle du moins que peut
donner cette âme égoïste et singulière; les
larmes dont il accompagnera son cercueil,
mor1lreront qu'il l'a sentie jusqu'à la fin le
plus sùr el le plus fidèle des compagnons

de sa vie. Mais les joies de !"amour partagé,
la santé, la jeunesse avaient été courtes pour
madame de Pompadour, et rien, au plus vif
de ses triomphes, ne valut sans doute, à ses
yeux, les enivrements de l'année de Fontenoy.
Les fëmmes pourraient nous dire si les

plus hautes vanités satisfaites consolent de
n'ètre plus aimées, alors qu'elles aiment
encore. C'est un problème que les contemporains de la marquise 11'onl pas songé à
résoudre, el qui sans dou:e n'importe pas
à l'histoire.

FIN

PIERRE DE

NOLHAC.

et&gt;

Fils du duc de Reichstadt
Par Prédérlc MASSON, de l'Académie française.

De la Jt:gcndc du duc de Hcichstadt, telle
qu'elle est {&gt;crile, telle r1u'elle demeurera
populaire, rien à retenir pour l'hisloirc. A
dater clnjom· où, après Mme de Montesquiou,
après Mme Soufllol, Mme ~larchancl, la dernière Française qui re Ui.t près de lui, l'ut
chassée de \ïcnne, J"on ne sa it rien de !"enfant qui a1·ai1 été le roi de Home.
l}u 15 norernbre 18 15 au 22 juillet 1832,
il n'a étG permis qu'à un Français de l'approcher, ç'a été à ;\farmont. El quelles sont
les paroles que ~farmonl met en sa bouche?
&lt;&lt; li l'a des hommes d'honneur cl des hommes ;lcconsc:cncc; 1·ous, maréchal, rous fùtcs
cl tout à la fois un homme de consci1'ncc el
un homme d'hon neur! l&gt; Ct•r,es, on n'a rail
guère appris d'histoire au fils de Napoléon
pour qu'ainsi, en l'audace de son ignorancc,
il sïnscridL en fo11x contre l"arrèl prononcé
dans la proclamation du golfe Jouan , l"arrèl
IJIIC la postérité a pleinement ratifié, car clic
tonnait les mohilcs habituels du duc de Hagurc, cc que Louis XVIII a payé les voyages
à Gand. Charles X la prétendue défense des
Tuileries, el l'Jutrichc la capiltùation d'Essonncs.
Si ces mols· ont été prononcés, quels sentiments araicnL donc inspirés à leur élèrc, à
l'égard de son père, ses précepteurs autrichiens? Si le duc de Reichstadt a pu dire au
traître aYéré el patent, à l'homme qui a livré
la France el !'Empereur, au maréchal qui a
vendu son corps d'armée argent comptant, à
l'homme que Napoléon a flétri au fer rouge :
&lt;( V.ous fùtcs toujours et tout à la fois un
homme de conscience et un homme d'honneur l&gt;, il a fallu que les individus qui ont
été chargés de l'instruire, eusseni élevé entre
la réalité et lui la muraille la plus épaisse et
la pins sourde, de façon que tout bruit du
dcbo:·s a été étouOë, Loule rision claire obscurcie, toute notion juste supprimée. A eux
seuls, ces mols infirment toutes les légendes :
ils ne peuvent aroir été dictés que par deux
motifs : une ignorance, qui a permis à Marmont de présenter impunément le faux pour
le vrai - et, en ce cas, quel a été le 1·olc des

maitres? - ou une tran~forrnation de l'histoire ayant pour but de faire condamner le
père par le fils - et &lt;J uelle confiance alors
prendre en tes mè1pc~ précepteurs racontant
les tendres es du duc de Reichstadt pour Napoléon? li est clair que chaque nation a une
façon diff:O re:lte d'cnrisager l'histoire, selon le
rolc qu'elle y a joué, cl quê,· aux Autrichiens,
la capitulation d' Essonnes a pu paraitre une
victoire - la cavalerie de Saint-Georges y
avant fait des charges brillantes; mais de là
1t. présenter comme L~·pc d"honncur l'homme
dont on parn encore la défection à raison de
50.000 fra;1cs par année, peul-èlrc y a-t-il
une clillërcncc. Le mieux qu'on puisse espérer, c·est que le duc de R,guse a menti une
fois de plus, mais alors c'est récuser le seul
Lémoin français &lt;1ui ail approché le duc de
Reichstadt, dcpn :s noremlire J815.

La dernière Jiù, en réalité, qu·on ail de
lui une vision réelle, sincère, bonnète, c'est
au départ de Mme Soufflot. Mme Soufnot a
été sa berceuse aux Tuileries; elle l'a suivi à
Vienne où elle a mené sa fille Fanny. A mesure que les autres Françaises étaient écartées,
ses fonctions sont dcrenucs plus intimes ,
l'ont approchée daranlage du prince. Fanny
a été son unique compagne, sa petite amie.
Il s'est attaché à clic de toutes les forces, de
toute la tendresse de son petit cœur. Elle part
maintenant; l'ordre en a été donné. Et, au
inomcnl où clic va monter en voilure, il lui
apporte tout cc qu'il a, tout cc qu'il possèdr,
tous ses trésors : son pelil fusil, son poignard, sa giberne, son hochet de corail et
d'or, ses jouets, Lous ses jouets que, de ses
bras menus, il Lire jusqu'à elle; tout ce qu'il
.aime, tout cc dont il s'amusa jadis arec elle ;
qu'elle prenne tout! qu·ene emporte tout!
car désormais il ne rcul plus, il ne pourra
plus jamais jouer el r ire. El c'est de celle vie
d'enfant le su prèmc rayon qui s"éteint dans
un flot de larmes, dans un hoquet de sanglots.
A pré ent, dans ces palais de Vienne et de

Schœnbrünn - le Temple aussi n'arnil-il
pas été un palais? - il n'y a plus qu'un
enfant prisonnier, qu'on a clépoltillé de sa
patrie, qu'on dépouille de son nom, à qui on
interdit sa langue natale, un cnfanl sans p~rl',
un bàtard politique - « le fils, dit l'Empl'rcnr aposlol'quc cn ses patentes de 1818, de
notre bien-aimée (Hic Marie-Louise, archiduchesse d".\.utrichc, duchesse de Parme,
Plaisance et Guastalla n - un enfant sans
mère, car celle archiduchesse a vendu son fils
pour l'espèce de tronc qu'on lui a donné et
pour la liberté de ses amou rs avec le bienaimé Neipperg. 11 existe : on ne le tuera pas,
cela ne serait pas correct. ~lais on va dresser
comme il faut, cl scion les traditions de la
Cbanccllcric, celte sorte de saul'agcon poussé
dans la Maison de Lorraine, cet importun
témoin qui atteste la dégradante mésalliance
de 18 lO. On ridera cc petit ccneau des idt;&lt;'S
françaises; Oil Yidera cc petit cœur des souvenirs paternels; on videra cette petite mémoire de la langue de la patrie; on subst ituera les idées autrichiennes, !"amour du
grand-père François, la langue d'Allemagne
et d'Italie. On fabriquera, selon les règles,
un demi-prince allemand, une Altesse sérénissime, prenant rang après les princes, les
archiducs cl les médiatisés : les titres coùtcnt
peu; on en lromwa de presque semblables
pour le b,Hard adultérin de Marie-Louise et
du comte de Neipperg, quand on le fera, lui
aussi, Altesse sérénissime cl prince de Monl'.!nuo1·0.
Entre le Temple et Schœnbrünn, entre
l'éducateur de Louis XVII et les éducateurs
de Napoléon li, où est la différence et quel
est le pire d'être le petit Capet ou le duc de
Reichstadt'? Des deux cousins germains, n·cslce pas le petit Capel le phts heureux, puisqu'il est mort plus vite? Cer tes, Son Exccl~
lcnce Je comte de Dietricbstein, gournrncur
de l'un, est m:cux rètu el a de meilleures
façons que le cordonnier Simon, gouverneur
de l'autre. L'illustre origine, les grands cordons, les plaques brillante~, les fonctions de
conscillrr intime, d'intendant de la chapelle,

de directeur des théàtres, de préfet de la
Bibliothèque impériale, cela parc et décore;
mais qu'on regarde le portrait, qu'on roie la
physionomie, la hauteur, la morgue, la sé1érité continuelle, le mur de glace élL•vé par cc
goul'crneur-gcolicr el qu'on dise si lï ·olcment
physique où l'on condamnclc
fils de Louis XYI est moins criminel que l'isolcmcnl moral et
le redressement aulricbicn oü
l'on condamne le fils de Napo11:on?

du poison r1u'cst mort le duc de Reichstadt,
c'est du sang apporté dans la Maison d'.\.utrichc par les Bourbons de Naples. Il est mort
comme csl morte sa grand'ml-re, la mère de
sa mère, !"impératrice Maric-Thért'•sc de Naples. Sur les dix-sept enfants de son arrière-

DU DUC DE 'I{E1CHST.JIDT - - .,.

devant l'histoire la tare héréditaire de la race
de ses maitres, cette lare persistante à travers
les générations qui, de nos Lemps, fournira
au drame de Schœnbrünn un pendant plus
mystérieux encore. Toul son système poliliquc
repose sur l'hérédité monarchique, mais il
semble ignorer - rl ignore
peut-être - qu'il est, à coté
de l'hérédité dil'inc, une hérédité physique, une hérédité
morbide, qu'on n'a bdique point
celle-là, cl qu'attestent, dans
leur dcsccnclancc, ccux-làmèmc
qui s'en cro:cnl indemnes. Nul
besoin du poison pour tuer le
1 duc de Jlcicbstadl.; il suffisait
de sa mère.

La rie, les peosœs, les aspirations, les rêres de celui-ci, on
ne saurait trop le répéter, c'est
l'inconnu. 'fous les témoignages
autrichiens sont suspects, tous
les recoupagcs qu'on essaye des
Mellcrnicb a un an lrc bu l,
faits allégués en prouvent la
&lt;''es
t de bien prourcr que, Nafausseté. On a deux sources aupoléon II mort, l'Empire est
trichiennes, ni plus ni moins :
mort, arec la race dirccle du
le livre où Montbel, l'ancien
Grand empereur. Quand il étale
ministre de Charles X, a reces misfrab!es restes sur la
cueilli pou1· argent comptant cc
table d'autopsie, cc n'est point
qu'ont bien voulu lui dire lt&gt;s
le duc de Reichstadt - qu 'imprécepteurs, et la brochure de
porte lui? -c'est ;\'apoléon &lt;J uc
~f. de Prokcseh-Oslcn, plus susdéchire le scalpel. Il n'était pas
pecte encore. Au vrai, pour se
mort entier puisque sa race
fier à l'un ou l'autre, il faut
subsistait. Si bien close que fùt
beaucoup de bonne rolonté.
la prison dorée, il pou rait s'éLes anecdotes sur Fanny Esschapper &lt;ruclquc jour, courir
ler, qui elle-mèmc a d·éclaré
t'n France, renoul'clcr contre
n'avoir jamais 1·u le prince, sont
les oligarchies d'Europe la lullc
aussi Haies que celles sur la
épique - cette fois ,'ictorieusc.
comtesse Camcrata, qui, si clic
c·esl de Napoléon qu'on disa lcnlé de l'Oir son cousin, a
perse les lambeaux: c'est ~aété, par lui, dénoncée à ses garpoléon qu'on en lcrmc e11su ili•
diens. On rn:t le berceau, celle
dans le cercueil qu'on porte aux
nef d'acajou, don de la l'ille de
Capucins cl dont la rlcf est préParis, que Prudhon dessina cl
cieusement déposée au Trésor
que l'Autriche conserrc comme
impérial. C'est fini; le liHe est
un trophée; on rnil la tombe,
fermé; nul ne le rouvrira.
une pierre à inscriptions, aux
N'est-cc pas aussi un tro:Capucins de Yiennc, mais entre
sièmc objet que s'esl proposé la
le point de départ cl le point
Chancellerie? On y sait l'hisd'arril'ée, r;cn ! Seulement, sur
toire. En toute destinée mystéceux-ci, point de doute; la mort
rieuse, comme a été celle du
a été constatée arec autant de
duc de Reichstadt, il se trou rc
solennité que la naissance. L'atoujours quelque aventurier qui
Cliche
Giraudon.
gonie a été officielle ; l'autopsie
cssa)'C
de se substi tuer pour la
NAPOLÉ0:-1-FRANÇOIS-CHARLES-JOSEPH, Duc DE REICHSTADT, EN 1819.
a été publique. On a appelé six
continuer
et l'accomplir. Poir.t
Table1111 de KRAFFT. (.Musée de Versailles.)
médecins pour certifier le prod'empire qui y échappe. En
cès-verbal. Il fallai t d'abord·.
France, n'y a-t-il pas eu, tout
promer qu'on ne s'était point
à l'heure, celle affl ucnce de
débarrassé par un crime de ce paurre être. grand'mère ~laric-Caroline, princesse de Lor- faux dauphins? S~ns doute, ceux-là se sont
L'accusation n'était-elle pas publique? Bar- raine, reine des Deux-Siciles, dix sont morts contentés d'exploiter la crédulité de leurs
thélemy, dans son poème : le Fils d2 l'llomme, en bas :\ge. La grande-duchesse de Toscane dupes; ils n'ont jamais cédé à la tentation de
n'arait-il pas é1·oqué « le cancer poliliquc l&gt; csl morte de la tuberculose à ringt-ncuf ans; 1ircr l"épée et cl'émouroir des guerres ci ri les.
- Cl !"allusion anx o Deux cancers )l, la brola princesse dt•s .\ sturics it l'ingt-dcux, cl ne Mais était-cc faule de moyens? Quiconque
chure si répandue sur Napoléon cl la m~rl de sc1·a-cc pas la tuberculose qui emportera, à tentera d'écrire leurs biographies lrourcra les
la. princesse Charlolle, n'aYaiL-clle pas été seize el à dix-sept ans, les cieux fils• du duc journaux qu'ils onl publiés, des brochures,
S:llSIC Cl répétée?
d'.\umalc, peti t-fils dn prince de Salerne, des livres far milliers . En prol'incc, poin t
Donc, clcl'ant l'Europe, on étale ces pou- doublement par· lem· père cl leur mère des- d'imprimerie d"oü il n'en soit sorti. Des sec~ons, l'un entièrement rongé, l'autre « où, cendants de Marie-Caroline, cousins du duc de tes, mi-religieuses, m:-politiques, subsistent
a 1.a partie supérieure est un gros tubercule Hcichstadl?
encore après cent ans où c~est là le fond de la
pres de passer en ~uppuration &gt;&gt; . Ce n'est pas
Peu importe à Mcllernicb d'attester ainsi doctrine. Les rél'élations conlim.:cnl, et ce qui

"' 3o3 ""

�- - -111STO'J{1!l

-------------------------------------&amp;
la saignét• dl' i110n cœur il la froideur par
la•tuellc Yolr~ ,\ltcssc semble arnir reçu la
découverte de ma posthume existence. n Point
de réponse encore: c·e~l alors qu ïl a pris le
parti d'en appeler à l'E11rop2 cl de dressrr en
face d'elle une in,criplion fignrfr, dans
fa.quelle il affirme s\: droits cl syntht:tisc son
histoire.
..._

conrruèlé de la Sicile et de Naples par Garibaldi ; il y ·a autant de souterrains el de trappes
que dans les · 1llyslè1'es d' Udolphe, cl une
abondance· d'éréncmcnls qui laisse, à nai
dire, en quelque incertitude. Une certaine
lhchel, Olle du juif Roboam, que le comte
de Palmyre a connue 1t Mexico et qui l'a
méprisé, vient se faire tuer i1 ;'\aplcs c1·une
épou1·antable façon par un nommé Constantino, doué «d'une Yoix rude cl rrndue rauque
par la fréquentation de la m~r, souvent honlcusc n. A la lin, après avoir accompli la
rérnlution de Xaplcs cl dédaigné le trône des
J)wx-Sicilcs, le comte de Palmvrc s·habillr en
moine cl s:i relire dans une moi;lagnc, creusfr
par César Borgia, communiquant arec les
catacombes cl débouchant par des soulcrrains
sur la plac:i d'Espagne. Peut-èlrc y a-t-il lit
r1uclquc.réminiscencedc la Rome soutermine
de Charles Didier, mais le reste appartient
sans conteste i1 l\f. J.-13.-X. Bardon.

.\ux pui,s,,nccs signatai,·és ,bs prnto,olcs de 1811- 181 :,,
Les présrnte cl les dèdic.

L'homme est plus inallendn. L1• 0 janvier 1880, était expédiée de )[ilan ( Sta~ione
centmle), sous pli recommandé, un~ « note
rirculairc à Leurs Majestés lmpér;a!cs cl
Hoyalcs ou leurs succédés, le roi d'llalic pour
b jadis gou1•crncmenl de Sardaigne, l'cmp:ircur d'Autriche, l'cmpl'rcur d'Allemagne
pour 1c ci-dcrnnl gourcrncment de Prnsse,
l'empereur de Ioules les Russies, la reine de
la Grande-Bretagne, le 1·oi d'Espagne, le roi
de Porl11gal, le roi de la Belgique, le roi
d'llollandc cl des Pays-Bas cl Son K.;ccllcnc'.'
Le roman, imprimé à Clermont-Ferrand le pn:sident de la République franç1isc pour
en '1870, en deux petits volumes, est de le golll'crncmcnt jadis de ~- M. Louis :X.YI!!
M. J.-B.-X. Bardon, ancien professeur, officier de Franc.i ». « Leurs très illustres Exccllcncrs
dr la garde nationale durant la guerre, qui a premiers ministres n rcceYaicnl en mèmc
publié, vers ces Lemps, dircrses brochures Lcmp, une com.!llw1icalion analogue. Point le
politirJIICS et, en 1884, un b'p-isode de l'insur- Pape, qui amil une Nota rl' invoca::;ione Spl:_
rection des J(abyles en Algùie. Sans doute cialc. L'auteur de l'cmoi arnil soin, dt•s 1a
v:t-il encore, car il n'aurait que soixante cl cournrlure, d'anno1lécr le caractèr~ SL'crcl de
onze ans. Palmyi·e, fil; du duc de Reichstadt, sa missiYc « imp;;m~c seulement pour épar(( s'adresse à ces jeunes générations qui, dans gncr une longue ééÎ·ilurc », mais &lt;( faite aussi
quelques années, comme:1ccronl à vouloir sous la réserrc de loul droit lillérairc ».
cspfrcr dans l'arcn.ir n cl a pour objet de
Cc qu'il expédiait ralaitd'aillcurs l'allention .
leur incuk1ucr &lt;( cc principe incontestable
C'était l'annonce it Leurs ~fajcstés que« lclll'
«JIIC, pour aspirer it diriger les masses, il très clérnué serrilcur, dans l'étal civil, Louis
faut, surtout cl avant tout, le Lalc:ll et l:i Tisserant, élail, dcranl Dieu cl sa foi, le fib
vertu 1&gt;. Sculcill\'nl, l'histoire en ellc-mèm~ du duc de Reichstadt &gt;&gt;, cl quïl s'en (:la:l
est plus compliquée. Napoléon-Jean-Léopold,. , apPrçu en 1877. li avait, cE•3 187\J, fait part
comte de Palmyre, _n'apprend le ~rcrct de ·sa de sa décoU1·crte au journal le Gaulois, it
naissance qu'après de terribles ép1·cuYcs; il M. Paul dé Cassagnac cl à lïmpératricè Euparcourt le monde cil :p~lérinages, cl cnsuitr, gé:ùc, mais il n'avait p:is reçu de réponse.
à l'aide de personnage;;_çlraQgcs, il se propose Pourtant, il avait pris ses précautions, recomdc cbassrr l'Jutrichc dç lJtalic, cr en libérer m:rndé ses lellrcs, mis· celle de Tlmpéràtrice
les peuples cl de constituer ·une conlëdération sous double enveloppe. Ce silence l'ayant
dont le Pape ~erail le cbef nominal el lui- étonné, il arait éc1·it pour s'en plaindre au
mèmc le dictateur. Cela change des notions prince Napoléon Bonap:irlc cl,• Mo:llforl cl il
qu'on croyait amir sur ks origines de la gurrn' n·arail plt s'rmpècher de lui dire: « Je serai
de 1859, sur la politique de Carnur, sur k1 tout à fait sincère en arouant it Yolrc .\.!Lesse

Il y a cléjit ici. des parlics obscures, mais
lors11uc l'on ar:irc aux Memoi·ie dont la plupart des p:1ge_s, rnns doute par discrétion,
sont rcsLécs blanches ou portent simplcmrnt
un litre: Dopo 75.anni- Prcèmio - Come
in menwl'andum mi vene inspirato. - Afemorie, Jmpress{o1ii, Appunli el Ri/1essi, on
ne comprend_pins. du tout. Il scmlilc que le
prcmirr indice d~ son illustre naissance c, 1
mm à Gius«'ppe _'l'&lt;•~'. do par 1111 Cl'rlain f&gt;l'tlrino valet de c!iambrc du comte Toflclli. Il
lui a 6Lé rérélé..què le dur- d~ Hc:cbst.adt avait
rté l'amant d'une ~lmc \\'oyi1a, qui n'a p11
rire qu·une lcmml.! appelée Ccscrani, que
Giuseppe a connue dans so:1 enfance. ~lais i1
cela se mèlrnl une l'i1andièrc d1• l'arml:,,
franraisr, Mazzi ni, une comtesse Samoyloff.
Masséna, r1ui a déposé un billet de plusieur,
millions aux mains des Rolsthild (sic), le
testament dti duc de H&lt;'ichstadl el. le testament de Xapol0on I•r. O'ail11•urs, sïl rrdanw
le trésor des Tuill'rics, le patrimoine priré dt·
!'Empereur el les domaines assignés l' 1
Bohème au roi .de Rome par l'empereur
d'.l.ulrichc, GiusPppe Tcaldo ne prend pas Ji.
110:11 de Bonaparte ; il s'appelle seulemt•1,t
don Carlo, parce q1ùtinsi se nommait le p:·:·1·
do Napo!éon.
Pcut-ètre ses explications sont-clics rrslé,•3
incomph'.-te ; en tout cas, cllt's soi1t confuses.
li e;i est ainsi de bien dt•s choses en histoi n·.
)lais il ne srmblc pas 11uc, malgré la déft:·
rence qnïl avait Lémoignée aux )Iajcstés Impériales el Hoyales el à Leurs fü:ccllenc~s le.;
premiers ministres, la récla1~ation cl~ •1:eald?
ou Tisserant ait eu le momdre succrs, a
moins qu'elle ne lui ail l'alu un asile r n _ee
chùlrau de )lombcllo qui fut jadis le quartwr
rrénéral du rrénéral Hona1Jarlc en ses cami:-,
o
.
d
pagnes d'ltalit' - i1 prés(!11t la ma;son t•s
fous pour le fülanais.

~t-Folljc( de.risée pôur là plupart ·est article
elc foi pour qurlqucs-uns - cl d'tmc foi
ardente, agissaolc, par qui des millions onl
été dépensés.
Q·u•on suppose, avant 1848, un homm&lt;',
si1ffisaminrnl intelligent t'l instruit, s'appropriant, dans un bu Lpins noble, les procédés
des faux Louis XVII, groupant autour de lui
lc.'s convictions sincères drs grognards, prenant la direction des sociétés secrètes, renversant à Paris IP Lrùne de Louis-Philippe, apparaissant aux frontières pour tenter la suprèmr
revanche des peuples contre les rois, - 11ui
sait? ,\sec un pcn de génie, beaucoup d'audace
cl la chance, il est de ces arnnlurcs qui réussissent.
Mais Mcllcrnich avaiL bienpris ses précautions
cl il ne semble pas qu'une seule Lcnlalil'c dr
cc genre se so:I produite. S'il y cul, cnfcrrnrs
dans les maisons de fous, un certain nombre
de pauvres hères qui se lcna:cnl pour les fils
de rEmpcrcur, cc fut là leur succès cl ils nt•
rencontrèrent point clc partisans. ~ième les
romanciers d'histoire, que tentent les hypothèses, n'essayèrent pas, comme arail fait
)L Geoffroy dans son Napole'on apocl'yphe,
d'imaginer quelle cùt pu èLrc l'hi~Loirc de
Napoléon II, - s'il ne f1H pa~ mort. Cc fut
sur le /ils qu'cùt pu arnir le duc de He:chstadl
que portèrCJM. quelques rèvcs; encore faut-il
arnucr qu'ils sont hrcfs cl en petit nombre,
car, recherche faite, on ne trouve, jusqu'à
meilleure fortune, qu'un roman et un homme.

~101, DO~ C.\ll LO
Dans rélal cil'il , Louis Tissrranl. fils de. Pierre
plus communrmcnl co111111 sous Ir uom de· Giusrppr
Tealdo fils de )lichcl
&lt;'l mieux encore comme le Do11 Carlo us11ori11n~
fils nrérè
et heritier leslamenlairc
de
Joscph-Fra11çois-Cl1arlcs
Duc de Reichstadt, né roi de Romr
fils•de Napulèon l"
et ,le )foric-Luuise archiduchesse d'Autriche
Co:isigne ces pages it l'histoire
cl

FttÉOÉIUC i\lr\SSON,

de l'Aca.Jémie française.

PRINCESSES ET GRANDES DAMES
~

Marie Mancini
Par ARVÈDE BARJ NE

Les mois qui sui,·ircnt fonl pl'tlscr au ù110
d'amour de Hodriguc et Chimène. S11rc d'ètrc
ai1:nét', ~laric ~fancini s'apaisa. Cc fut une
rxplosion d'amour jeune et poétique. Les
jnurs ne furent plus assez longs pour se dire
qu'ils s'aimaient; ils se le redirent au clair
dr lune. Lorsque Marie dc1·ail enfin rl'ntrrr,
IP roi se faisait son cocher pour respirer du
moins le même air. JI imaginait pour lui
plaire des to'ics romanesques. Il roulait que
~a rir fùL une tèlc pcrpéluclle et ordonnait
aux courtisans d'offrir chaque jour un plaisir
noureau à sa dirinité. Les courlisans sïngéniairnl à l'envi; on nïnritait que des
couples jeun('s et amoureux, et les lètes
arhcrnienl de hmrncr dans celle atmosphère.
« (1 fondrait , écrit Made, un volume cntirr
pour raconter toutes les arcnturcs de ces
fêtes galantes. Je me contenterai d'en rapporlrr une en passant, qui fera mir comh\•n
le roi était galant cl comme il sarait prendre
l«'s O('('asions de le témoigner. C'était, si je
m'en ~ou riens bien, an Ilois-le-Vicomlc, clans
unr allée d'arbres, o~, comme je marchais
a,•cc assez de ri tcssc, Sa Majesté me rnulut
donner la main, el ayant heurté la mienne,
mèm.c assez légèrement, contre le pommeau
dr son épée, d'abord , d'une colère Loule charmante, il la Lira du fourreau, cl la jeta, je
ne l'eux pas dire comment, car il n'y a pas
de parob qni le puissent exprimer ! n Que
de 1mlcc! que de tendresse juvénile cl i-ire!
Il n'y a rien de plus joli que cc geste de dépit.
L'enchantement dura toul l'hiver (1658i 65~). Mazarin assistait à cette grande partie
avec complaisance. Sa nièce ne lui a rait pas
donné de sujet de défiance. li comptait la
gouverner toujours et cmpècher par elle
que le roi ne lui échappât. Le jeune prince
se lassait visiblement d'ètre en tutelle. li
al'ait eu l'aud;icc de tenter d'accorder des
grà~. Le cardinal avait réprimé durement ces
essais de ré1•oltes, mais il lui en était resté
une inquiétude secrète. En mellant Marie sur
le trone, il se rendait lui même inéLranlablc.
A?ne d_'Autrich_e serait indignée, mais Anne
_d Autriche était le passé, et Mazarin éta:L
mgral. Il savait d'ailleurs la faire céder.
JI eut une conversation avec sa nièce. Marie lui exposa &lt;1 Olt elle en était &gt;&gt; avec le roi
rt qu'il ne lui serait pas impossiblr de dercni;.
1. .llémnires de Mme de Jfottri•il/e.

1. -

!iJSTORIA. -

Fasc. ~-

reine, pourvu qu'il y voalùt contribuer. lliJC
rnulut pas se refuser à lui-mèmr une si bellt•
a1•cnlure, et en parla un jour i1 la reine, en
se moquant de la folie de sa nièce, mais d'111:c
manière ambiguë et cmharrasséc, qui lui fit
cntrevo:r a,scz clairement ce qu'il arait dans
Lhl\c pour l'amener à lui répondre ces prop1•ès 4larolcs : &lt;( Je nr crois pas, monsirur le
Carail\3.l, &lt;JUC le Jloi soit capahlc de celle
hlchct-é; mais, s'il était possible qu'il en cùt
la pensée, je vous avertis que Loule la France
se réroltcrait contre vous cl contre lui, que
m1i-mèmc je me mcllrais à la tète des révoltés
cl que j ·y engagerais mon fils'. »
Mazarin demeura outré à ce discours, qu'il
ne pardonna jamais cl dont il se rnngca par
ces piqûres qui sentaient le mari. Il ploya
l't:cbinc cl allcndit, mais sa nièce perdit tout
par son impatience. On aurait retenu la
foudre dans le nuage, plutôt que d'cmpècbrr
Marie Mancini d'éclater. Elle alla son train,
sans s'inquiéter d'ètre seule. Tant pis pour
son oncle s'il l'abandonnait; elle en serait
quille pour le renverser. Sitôt pensé, sil()I it
l'œuvre. Elle entamJ ce chapitre aycc le roi
cl mena l'assaut arnc sa furie accoutumée.
Elle se moquait du cardinal du matin au soir,
cl le roi y prenait goût. Bicnlol Mazarin put
douter si le jour du couronnement de sa
nièce ne serait pas aussi le jour de sa disgràce. Cc doute illumina son âme cl lui réréla
le désin lércssement. On se rappelle le mot de
Ill'ienne à propos de cc mariage : &lt;( Si SJn
Éminence y eût lrouré ses st'1rclés .... 1&gt; Les
« sûretés » n'y étaient pas, el l'imprudente
l\laric l'arail laissé voir. li lui en coùla le
tronc de France. Mazarin fit volte-face et
voulut en avoir l'honneur. Il devint intraitable
sur le b:en de l'Etat cl la gloire du roi. li fit
« le hé1·os par le mépris d'une couronne 2 ,i,
se dévoua au mariage espagnol et respira
l'encens dù à la vertu. Marie se détendit en
désespérée. C'est le moment de sa vie où
cil(' lut \Taimenl intéressante.
V
Elle n'arail à compter que sur elle-mèmc,
car sa famille tremblait à la seule pensée de
la chute du cardinal, el elle n'avait d'autres
armes que so~ esprit el ce trouble singulier
qui émanait de sa personne. Elle était devenue
moins laide; elle avai t les lèvrrs très rouges,
2.

1l[é111nires de f.horny.

.., 3o5 ...

les dents lrès blanches, les cheveux très noir~,
le LrinL moins brun. Cc n'était pas encore
nne beauté, loin dr lii. Le nrz était ~ros; la
bouche cl les yeux relevés l'ers lrs coins
éLait&gt;nl d'un dessin.bizarre, vresquc ridicnlr;
les joues s'cmpâtaienl rl l'air ùerenait bonrgrois. Qu'impo,:lail sa laicll'Ul'? On ne mil
pas cc qu'elle anraiL faiL de plus avec une
jolie figure. Son pouroir, que bien d'autres
1:prou.vèrcnl après Louis XIV, résidait dans
l'allrail l'Oluplueux qui ùtail aux ho1nmcs
rolonlé et raison cl les lui li1Tait en csclarni:r1'
et en p.Hurc. llcureuscmcnt pour eux. &lt;•lie
était aussi capricieuse qu 'allirantc; Cl' démon
n\•ut jamais de sui te dans les idées.
()n ne peut pas l'accuser c1·arnir usé dïnlriguc et de, pcrlldic. [lie alla droit dcrnnt
clic, bousculant cl Lrisanl les obstaclrs.
Anne d'.\utriebe la comballait : Mlle \la ncini
la traila insolemmt•nl. Elle suivait 11• roi
jusqut• dans la cbam!Jrc de la r~ine, en lui
racontan t tout bas le mal cruel q11 'on arait
di t tic sa mère. Sous son inOucnre, le plu,
respectueux des fils dc1·int impertinent.. Un
jour qu'il refusait d·obéir, la reine le menaça
de se relirrr au Yal-dc-Grùce. « li lui di t
qu'elle y pouvait aller. ~I. le Cardinal lrs
raccommoda'. »
Elle brara son oncle de façon à lui cn!c1,ir
ses dernières ùésitations, s'il lui en restai!,
et travailla à rendre l'infante d'F:spagnc
odieuse au roi. Quiconque osait dirn du biC'n
de celle princesse ent:ourail l'inimitié de la
redoutable llalicnnc, cl l'on rit chas~cr du
Louvre une Espagnole qui n'avait point commis d'autre crime.
Elle lia le roi assez solidement pour r1u'il
ne pût lui échapper, même en cas d'absence;
il ne fallait pas que l'aYcnturc de Lyon se
renournlùt. Le i::eu de raison qui restait encore au jeune prince fut noyé dans un torrent de passion. Serments hrûlants, emportements farouches, arnux charmants, il connut
tout, fut ahrcuvé de tout et demeura hors dl'
lui. li ne s'appartenait plus; il appartenait
aux yeux noirs qui plongeaient dans les siens
de son lcl'er à son c01ichcr, à taule, à la promenade, au jeu, à la danse, dans tous les
coins el recoins du Lou ne; à ces yeux de
namme qu'accompagnaient les murmures ou
les cris d'une l'oix tragique et tendre.
On a dit qu'ils ne s·aima:ent pas, malgré
tout, parce qu'ils étaienté;:;alernent incnpahb
:'i. ,lfé111nire.ç de Mlle de A/011lpP11..Ïcr.
20

�-

1f1ST0'1{1.Jl

d'aimer; qu'il al'ait le cœur sec et égoïste,
qu'elle avait le cœur ardent, mais placé dans
la têle ; que chacun d'eux trompait l'autre et
se trompait lui-mèmc.
Il est bien délicat &lt;l'affirmer que cet amour
forcrné fut pure comédie chrz )faric füncini ,
pur affolement chez Louis XIV. li y a tant
Jr manières d'aimer sans que le cœur s't•n
mêle : al'ec la raison, arec l'instinct; par
intérêt, par vanité, par dero:r, par haLitu&lt;le;
Je toute son âme et de tout son corps; et
rncore cent autres qu'il se1·ait ll·op long de
nommer. Les sentiments qui découlent de ces
sC1urccs infilrir urcs se 1·essrntcnl dr lr nr

étaient toujours en l'étal ot1 nous les a,·ons
montrées. )faric Mancini cl le roi se juraient
fidélité cent bis le jour. Anne d'Autriche
s'avisa la premièrr c1u ·une situation aussi
rx traordinairc ne p:&gt;urait durer. cl qu'aranl
dt' demander l'infante, il !allait se débarrasser
de Mlle Mancini. Le seul cardinal Jni pourail
rendre cr scrricc . m:i.is clic ignorait s'il l'OUdrait la contenter en ceci. li . 'était acc:&gt;utumé
:1b malmener; il la hrusquail. se morruait
tl'elle, la tenant dr lrt'S court pour l'argcnl
Pl parlait d'cllr au roi fort h\;èrcmenl. La
reine al'ouail à ses familières cc qu'il dcYenail
dC' si manr:lirn humeur r l si arnre, qu'rlle

serait cnrnyéc au chàtcau de Brouage, proche
la l\ochcllC'.
On se représente le coup de foud re. LI'
ch:igrin &lt;lu roi lut d'abord assez doux. Il
pleurait cl ccprndanl froutait sa mère. ~fois
quand il rit )larir, ses sombres transports,
ses sanglots, sa peine amère ; quand il r nLcndit ses rcpro:.:hes, SC'S plaintes déchirantes,
il cul un accès de désespoir. · Il conrul chC'z
la reine cl chez le cardinal, leur déclara qu'il
lui était im pJssihlr &lt;&lt; &lt;le la roir souffl'ir pour
l'amour de lui 1 l&gt;, qu'il roulait l'épouser,
qu'il les priait rt suppliait. li se mi C à genoux drYanl c:ix rl montra une douleur si

"-------------------------------------seulement à s'apercevoir que Racine, loin
d'ètrc « le doux Racine &gt;&gt;, est Yigoureux jusqu'à la brutalité. On ne voit pourtant pas cc
qu'une maitresse abandonnée peut dire de
plus, à l'homme qui la quille, que cc que
Bérénice dit à Titus. Elle le dit en vers cl
dans un langage magnifique; mais les sentiments qu'elle exprime soht aussi Yiolenls r1ue
ceux, par exemple, de la Sapho de Daudet.
Il faut relire dans Racinr ces scènes passionnées et puissantes, depuis l'instant où Bérénice s'élance arec furie de son appartement :
li e bien, il est rlonc nai que Tilus m'ahamlonnr !
Il faut nous s,;p.1rc1· ! cl c'est lui qui l'or&lt;lonnc !

La suite du dialogue est admirable de
rérité. Jamais on n'a mieux obscrré la succession des sentiments chez la femme délaissée,
cl cela d!'l'ail être, car jamais traduction
poétique ne fut plus fidèle; tout ce que les
contemporains nous rapportent des adieux de
Louis \IV et de Marie füncini en fait foi.
Bérénice commence par reprocher à Titus
sa déloiauté. Pourquoi l'aroir rncouragéc,
puisqu'il ne comptait pas l'épouser, an lieu
de lui dire tout dr suite :
:'ie donne poin l un cœ:11· qu'on ne peul rcrcrnir !

L'allcndrissement succède aux reproches,
rt, dès qu 'ellC' le l'Oit troublé, amolli , clic
s'c-fforcc d'en profiter :
Ah, Sc•ignrlll' ! s'if rst nai, pourquoi nous séparrr!

li rcfusr de se laisser. reprendre. Elle Il'
menace d'aller SC tuer, sort rn effet, et ne
tarde guère i1 rel'cnir en rnyant que Tilns la
laissr l'aire. C'est le tour des injures :
... Pourquoi rous mont1·c1· i, m:i n ,r?
Po111·quoi ,·rnir rncore aigri,· mon dl'srspoir1
:'i'1\les-rn11s pas c·ontrnl? Je nr "r"' plus ,·ous rn,r.

Elle passe d&lt;' l'cmporlrmrn t ù l'ironie
miprisant(' :
~tcis-vou::: plcincnwnl eon lf'11l d,, ,·otrc "loi1•1"'1?
.\l'rz•mus hirn pl'Omis 11'onhlirr ma mi•~1oirr'!
L Ot:JS

X[ V A F O'.\TAl:SEOLEAU. -

origine et sont de 1p1ali1é inférieure. lls n'en
sont pas moins réels rt nous derons les bénir,
car ils serrent à masquer le Yiùc de braucoup
de cœurs. Nous croyons aimer, cl cc n'est
qu'une forme de notre égoïsme, qu'une
routine, qu'une impulsion grossière. La
nature bienfaisante a rnulu celle duperie, de
peur qu'on pût s'aperccYoir ù vingt ans qu'on
est incapable d'aimer. C'cùt été trop triste en
·yérité. Louis XIV et Marie Mancini se durent
d'ayoir cru toute une année qu'ils aimaient à
en mourir. Nul n'a le dro:t de mépriser le
sentiment, quel qu'il soit, qui donne une
illusion aussi précieuse.
Les négociations arec Madrid s'étaient poursuirics tout l'hirnr et le printemps (16;:î9):
Mazarin se préparait à parlÏI' pour Saint-Jeandc-Luz, afin de s'aboucher arnc le ministre
Pspagnol, don Luis de Haro, et les choses
1. Mèmoi&gt;-rs dr JI/me de 1lfollevil/e.
2. Jbid.
:;, ibid .

TJtle.w de \ '.\N DER ,\l Et:LEN. (.lf11Sée ,te ]'ersai//cs.)

ne sarail pas comment it l'arenir on pourrait
Yinc arec lui' &gt;&gt; . Elle étai t ébranlée dans ses
illusions sur cc beau favori aux mains parfumées, aux. moustaches coqucllcmcnl rclcrées au fer . L'idée qu'il sentait bassement, en
parrcnu, n'avait pas pénétré dans son esprit ;
mais clic n'en étaiLplus bien éloignée.
Grand fut do:1c son raYisscmcnt, extrèmes
son admiration cl sa reconnaissance, lorsqu'au

premier mol qu'ellll hasarda sur la nécessité

l'raic que sa mère en I ul tout émue. Mazarin
demeura forme cl répondit « qu'il rtail le
maitre de sa nièce et qu'il la p:&gt;ignarderail
plutc\L&lt;Luc de s'élcrnr par une si grande trahison~ l&gt; . Le roi rcùoubla ses larmes, ses
serments de n'épouser qu 'clic ; toutefois il
laissa fairr . Quant à Marie, sa douleur l'ut
farouche.
Elle n'entend ni pleurs, ni consei l, ni ,·ai,on.
Elle implore â grands cris le f'cr cl le poison.

de séparer les deux amants, elle troura
l'Émincnce aussi pressée qu'elle de chasser
Alaric. Mazarin fil son personnage dans la
perfection. La reine ne soupçonna rien. Les
écailles s'épaissirent encore sur ses yeux,
elle se rrprocha d'avoir douté &lt;lu cardinal et
répara sa faute p:ir mille louanges publiques
et en lui laissant toû t l'honneur de l'exil de
sa nièce. lis co111·inrent que Marie )lancini

Tell.} Hacine i::ious rrprésenlc Bérénice
ch1sséc de nome par Titus, telle apparut aux
yeux du Lou\Te, puis de la France, l'impétueuse Mlncini chassée de Paris. On sait que
la pièce de Racine passe pour aroir été h
traduction poétique du drame amoureux qui
se dénoua à Brouage ~. On sait aussi que la
Lragédic de Bél'énice est traitée communément d'élégiaque, parce qu'on commence

4. On ll'Ourern dans l'excellent lrarail il e )1. Félix
Hémon : Thédlrc de l'ierre de Corneille (4 roi in-18)
o,,Jag,·al'c 1887, Ir d.\tail des origines de ln /ib'é11ice

de llacinc el de la pièce ril'alc cle Corneille: Titus et
/Nrénice. ainsi que de la parl qu'il com·icnl de fairr
am al111sions l1istoriques dons chaque tragédie.

... 3o6 ...

. Bérénice éclate de nouYcau en reproches,
fond rn larmes rl &lt;&lt; se laisse tomber sm· un
siège l&gt; . La Sapho de Daudet se roule sur
le sol. Pure question d'éducation. Chez toutes
deu~, c'est _la_ crise de nerfs finale, à laquelle
Marie Mancm1, comme on Yl'rra tout à l'heure,
nr manriua point non plus.
On nous a montré bien soul'cnt depuis
Racine', à la scène et dans les romans, un
homme rompant arec sa maitresse. On ne
n~us a pas montré de maitresse plus passionnec et plus tenace que Bérénice. Nous rcl'icndrons en son lieu sur le rel'ircmcnt du cinquième acte et le d ésistcment de Bérénice.
L'épisode qui a inspiré le dénouement de
11:icinc s'est passé à Brouage, au mois de scplcmhre ('J659), et nous sommes au Louvrr
99 JUlll.
· · 'f
· Mancini en est encore aux'
1c .,.,
u ar1e
fureurs.
El~es furent cxcessi1•,s, comme tout cc qui
so~·ta1t &lt;le ?~ Yolcan. Le roi hors de lui pleurai t et rr1ait arec elle, redoublait ses serments cl, en mèmc temps, parmi ses gémis,\ - l.e~trc. de )lazarin, 20 juin 1659.
-· .1/emo,res de ,lime de ,1/o//eville.

sements, la conduisait l'ers son carrosse de
rnyage. Le mot célèbre qu'elle lui adressa alors
est le seul que Racine ait affaibli. Sa Bérénice di t à Titus :
\'ous êles empereur, seigneur, cl l'OUS plcul'Cz !

~!me de MollcYille et Mme de La Fayette
font dire à Marie Mancini : « Vous pleurez,
cl l'Ous êtes le maitre ! l&gt; cc qui est déjà plus
énergique. Mais la réalité fu t plus Yive encore.
Marie rapporte dans ses .Mémoires qu'elle dit
au roi : « Sire, vous ètcs roi et YOus m'aimez,
&lt;'l pourtant ,•ôus souffrez riue je parte.. .. &gt;&gt;
Sur quoy, m'ayant répo,ndu par un silence,
je lui déebiray une manchellc en le qui ltanl,
lui disant : &lt;&lt; Ha, je suis abandonnée. l&gt; Voilà
la Yraic Marie Mancini. Quand clic. voit que
c'pn est fait cl que le roi ne la relient pas,
elle sau te sur lui et arrache ses dentelles d'un
geste rageur, avec ce cri de dép il : « Ha, je
suis abandonnée! l&gt; Ellr rappelle Sapho plus
qur Bérénice.

YI
Cet orageux départ eut des suites non
moins orageuses. Le roi s'enfuit comme un
fou i1 Chantilly, où sa doulrur s'exaspéra au
lit•u de s'apaiser. l i :tYait pu prendre sur lui
do laisser partir )file Mancini : dimisit invilu.s invitam; il ne pourait prendre sur lui
de se passer d'elle. De son coté, Marie faisait
pitié. Elle arait des crisl's aiguës, des abatt('mcnls, ellr arai t la fièrrc, elle n'en pouvait
plus. Quand le cardinal la rejoignit sur la
route de Brouage, rn chemin lui-même pour
Saint-Jean- de-Luz, il écrivit à la 1·cinc : « Elle
csl al lligéc plus que je ne saurais dire 1 ,1 .
Ellc-mèmc, hicn des années aprrs, ne peul
trournr d'expression assez forte pour peindre
crttc immense douleu r. &lt;&lt; Jamais rien en ma
rir, di t-elle, n'a tant touché mon .lme. Tons
les tourments qu 'on pomrait souffrir me p:1raissaicnt doux cl légers auprès cl'nnc si
cruelle absence, qui allait faire évanouir de
si tendres cl cl(• si hautes i&lt;lérs . .Ir dr mandai~
la mort i1 tous moments, comme l'uniqnr
remède à mes maux . tnfin, l'état où je me
tromais alors était lei, qnc ni cr que je dis,
ni tout cc que je po11rr.1i~r, ne le saurairnl
pas exprimer. &gt;&gt;
Au milieu de srs déch irements, i\Iaric essaya de la plus naï l'C des ruses, une \Taie ruse
de pensionnai re. _Elle feignit d'avoir pris son
parti. Son oncle tomba dans le piège et annonça cette bonne nourclle à la reine : « Elle
me témoigne _d'ètrc entièrement résignée à
mes volontés et qu'elle n'en aura jamais
d'autres. » Une condui te si belle méritait
récompense. La récompense fut l'apparition
d'un mousquetaire ùu roi. &lt;&lt; [Il] m'apporta,
raconte Marie, cinq lellrcs de sa part, toutes
fort grandes et forL tendres. ll Le cardinal
poussa la complaisance jusqu'à permettre au
mousquetaire dc'rQmporler la réponse, el une
correspondance réglée s'établi t, que nous ne
possédons malheureusemen t pas, mais dont
:;_ Terme co:ll'cnu pour la re111e. Le roi rtail le

confident.

.M.ll~1E .M.llNC1N1

--~

le ton se devine aux effets. Le 29 juin, le roi
écrivait à sa mère, de Chantilly, une lettre
respectueuse et soumise où l'on ;·oyai t « qu'il
estimait la résistance qu'elle lui a\'ail faite, et
qu'il en aYait connu le prix 2 ll . Quinze jours
plus lard, le c:irdinal, près d'arriYcr it SainlJean-dc-Luz, recevait de telles nom·ellcs sur
les relations entre le fils et la mère, qu'il
écrivait à celle-ci : « Je crains de perdre
l'r?prit, car je ne mange ni ne dors, et je
sms accablé de pçinc et d'inquiétude (de
Cadillac, le 16 juillet 1659). l&gt; Il adressait an
roi par le même courrier une longue Jeure
où la situation se rélléchit comme dans un
miroir :
« J'ai rn cc que la confi.dente:; m'écrit
toucùant votre chagri n et la manièrr donl
rous en usez avec clic....
« Les lettres de Paris, de Flandres et d'autres endroits disent que l'Ous n'ètcs plus
e:&gt;nnaissahle depuis mon départ, et non pas à
_ca~sc de. moi, mais de quelque chose qui
ru appartient,
que vous ètes dans &lt;les encra.
0
gcments qm vous cmpèdieront de donner la
paix à toute la chrétienté ....
« On dit (et cela est confirmé par des lellrcs
&lt;le la cour à des personnes qui sont à ma
sui le) ... que rous êtes toujours enfermé i1
écrire à la personne que vous aimrz, cl que
Yo_u~ pçrde~ plus de temps à cela que rnus ne
fa1s1cz à llll parler quand clic était it la cour.
&lt;&lt; ... On dit qne rous ètl's brouillé arcc la
reine, ~t ceux qui en écrivent en termes plus
doux disent que l'Ous évitez, autant qur ,·ous
pou1·cz, de la l'Oir. »
li lui reprochait d'encouragrr sa niècr à la
ré\'ol_tc en. lui promcllant dr l'épouser, lui
r~prcscnta1L les dan~crs pour Ir royaume
J une rupture arcc I Esp.'.lgne, b crucrre au
?ehors, une _troisième Frondtl au dedans ; et
11 le menaçait de se rclirrr en llalie avec sa
nièce, si le roi ne renonçait à une passion
dont l'Europe cntièrr se morruait. Il rcnournla prières et menaces dans unr série de
lctlrcs éloquente~, c~ demeura atlerré en apprrnanl riuc Louis XIV se préparait à rel'Oir
Marie,, tandis ~!u'on l'a ttcnd~iL aux Pyrénées
pour cpouscr I rnfante. Mazarm eut beau faire
et licau &lt;lirr, l'cnlrernc eut lieu à Saint-Jeanù'Angély, le 10 aoùt, par la faiblesse d'Annr
d'Autriche. Les transports furent brùlanls des
deux parts, cl les adieux arrosés de larmes
assez douces, car les amants se quillaient
également résolus à s'épouser.
lis s'élaicnt donné le mot pour amadouer
le cardinal par de Lrlles paroles sur la. tendresse que lui portait sa nièce. Marie adre;sa
lcllre sur leLLre à son oncle, mais un Mazarin
ne se lai~sc_p~s _berner deux fois par une petite
fille . Il ecrJVJt a ~rme de Vcncl, o-ourcrnan tc
de ~llles Ma~cini : « Je ne sais qu~lfc démangeaison a prise ma nièce de m'écrire si sou\'~nt com~ c clic 1~ fait. Je 1·ous prie de lui
dire que JC n? pretends_pas &lt;1u'ellc prenne
plus cette peme; que JC sais fort Lien cc
~~'elle a ~ans ~c c~ur et dans l'esprit, et
l etat qu~ JC dois faire de l'ami li~ riu'eHe a
pour moi. J&gt;
Au roi , il. répondit :

�.MA'R,TE .M.A.NC1N1 _ _,_

ms TO'R..1.11

.

1

- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ .,#

• &lt;( Je commencerai par vous dire sur le
point de votre lellre du 25e (aoùt 1650), qui
rcgarJe les hons sentiments que la personne
a pour moi et Ioules les autres choses qu'il
vous à plu &lt;le me mander à son avantage :
&lt;( Que je ne suis pas surpris de la manière
dünl vous m'en parlez, puisque c'est la passion que vous arcz pour eUe qui vous cmpèche.. . de connaitre cc qui en est; et je
vous réponds que, sans celle passion, vous
tomberiez d'accort! avec moi que celle pcrso.nnc n'a nulle amitié pour moi, qu'elle a au
contraire braucoup d'aversion parce C(Ue je ne
flalle pas ses folies; qu'elle a une arnhition
démesurée, un esprit de trJrcrs el emporté,
un mépris poùr tout le mon&lt;lr, nullè retenue
en sa condu:tc et prèle à f.tirc toutes sorles
d'extravagances; qu'elle est plus folle qu'elle
n'a jam:iis été depuis qu'elle a eu l'honneur
de vous voir à SJint-J.:an-d'Angély cl que, au
lieu de recevoir vos Jeures &lt;leux fois la semaine, C'llc le, reçoit à présent Lous les jours;
vous vtJrrcz enfin comme m)i qu'elle a mille
défauts cl p:i.s une quali té qui la rende digne
de l'honneur de vplre hiem·cillancc. n
li continuait sur cc ton pend~nl dix-huit
p:i.ges cl revemit à sa menace de se retirer en
Italie. La réponse du roi lui fut remise lé
1cr septembre. Elle était courte. Le roi lui
é::rivait « qu'il fit tout cc qu'il voudrait et
que, s'il ahan&lt;lonnait les affaires, bien d'autres
s'en chargeraient vo!onLicr; n. A la lecture
&lt;le cc billet, Mazarin dut reconnaitre que sa
folle de nièce, à qui il trournit « l'esprit lo11L
de travers n, était un adversaire digne de lui.
F,lle avait fait des prodiges dans son maussalc exil de Brouage. Elle n'arnit pas perJu
un jour. Scion la coutume de la famille, clic
avait d'ahord mandé un astrologue afin de
savo:r à quoi s'en tenir sur ses cliances de
couronne. Cet aslrolo,;ue était un Arabe. li
lui tir.l Lous les horoscopes qu'elle YOnlut cl
se garda de les donner fàchcux . Il y joignit des leçons cl la perfectionna dans l'astrolo,;ie, afin qu'elle pût lire elle-même sa glo:rc
dans l0s astres. L'Arabe l'affermit dans sa foi
à sa destiné0, cl l'on sait r1ue la foi remue les
montagne, .
Elle était sans argcnl, étroitement gard~e,
environnée d'espions. Elle persuada aux espions qu'elle allait être reine et se les dévoua
corps et âme. Elle cul aussitôt abondance
d'argent. L'argent lui procura des hommes
propros aux coups de m1in, cl entre autres
son frère, qui avait été enfermé par leur
oncle pour ca.use de dél.iaucl.tc, et qu'elle fit
évader. S:m étoile l'emportai t et Mazarin se
voyait au bord de l'abime, car il savait que
Marie ne lui pardonnerait jamais Brouage;
« depuis son éloignemenl, elle témoignait le
haïr encore davantage I ll . Le découragcl_Ill!nl
gagnait le cardinal. Il luttait encore, mais
plus faiblement, et, sans Anne d'Autriche, il
se serait peut-être ahandonné. Les lellrcs de
la reine étaient sa consolation el son soutien.
Elles respiraient l'affection et le déYOuement.
La reine l'avait trouvé si grand, son beau
Mazarin, d'avoir renoncé nu roi pour sa nirce,

1. Mémoires de Mme de ,1/ollet•tïle.

qu'elle était plus que jamais à lui. D'autre drcs choses . Au contraire, je n'ai nulle peine
part, le danger avait réveillé fort à propos à me soumettre à vos sentiments et de déclarer
l'amour du cardinal, en sorte que c'était dans que vous avez raison en tout. ll
Soudain tout changea de face, par un
leur correspondance un duo de tendresse.
coup
de théâtre éclatant, singulier el pourLes autres nièces, la cour, le pays, l'Eutant
naturel.
Les Bérénice de nacine et de
rope, suirnicnl avec une curiosité impaticnlc
Corneille
renoncent
à Titus, au cinquième
et des sentiments di l'ers cc duel d'un ministre
tout-puissant avec une enfant. Les ~lazarincs acte, par pur héroïsme; elles se sacrifient au
tremblaient. Ces hardies p:u·renucs n'avaient bien public. La poésie a orné l'histoire, ce
pas oublié le temps oü le peuple de Paris, les qui n'est pas la mème chose que de la dénavoyant débarquer au Louvre, les Lrailail de : turer. Marie Mancini al'ait appris à Brouage
que les clauses du mariage espagnol étaient
&lt;( petilcs harengères ll. Dans lcur3 palais el
enlourres d'une cour plus brillante que celle arrêtées. Ignorant que son oncle làchail pied
du Louvre, elles rnngeaicnt que la chulc de et faisait mine de céder au roi, elle se crut
leur oncle scrait le coup de baguette qui perdue au moment où elle allait peul-être
change les palais en cbaumièrl)s, ·tes richrs l'emporter. La ficrlé blessée fit naitre la pencostumes en baillons, el clics prenaient grand'- sée d'une rupture volontaire; la colère l'aida
peur. Elles se vùyaicnL déjà retombées dans à s'y arrèter. Mobile co:nmc elle l'était, ri Ir
la misère, raconlc l'abbé de Choi~y. Que le sentit vivement le soulagement de changer
vainqueur du cardinal fût l'une d'entre elles, d'idées, avec une opin:àlreté si contraire à
cela ne les rassurait point, et avec raison. sa nature. Le tout ensemble produisit une
Entre Mazarincs, il ne fallait pas-trop complt·r résolution qui devait paraitre généreuse, lui
attirer drs louanges el des compensalio:is, &lt;'t
sur les sentiments de famill1•.
La cour était partagée entre l'horreur d'une qu'elle croyait de plus inévitable. Elle écrivit
telle mésalliance cl l'espoir d'ètrc délivrée du à Mazarin qu'elle renonçait au roi. Son parti
cardinal. Il est curièux que Mazarin, qui une fois pris, la passion dél'oranlr, qui ~e,rait
n'était pas méchant, ait laissé de plus mau- être unique dans les annales de l'amour,
vais sou1·cnirs parmi la noblesse française qnc cessa brusquement de la dél'orer. On aurait
fiichdicu , qui fut si dur pour elle: .Je n\•n tort d'en induire que Marie Mancini n'aimai t
veux d'autre témoignage que celui de Sainl- pas le roi. Elle avait s~ulcmcnl, aimi qu'il a
Simon, qu'on ne soupçonnera point de trahir .é té dit, le cœur dans la tète.
Elle al'ait trop d'esprit pour ne pas comsa casle. « Le car&lt;linal de füchelicu, disent
prendre
que le dénouement semhlcrait
ses Mémoires', ahallil peu à peu celle puisbrusque
el
g.Herait la pièce aux yeux du
sance et celte autorité des grands tjUi l,alançait cl qui obscurcissait celle du roi, el peu à monde. Elle a NI soin de l'arranger dans
peu les réduisit à leur juste mesure d'ho:1- l'Apologie, où elle se représente repoussant
ncur, de distinction, de considération el d'une aœc indignation la demande en mariage du
aulorilé qui leur étaient dus, mais qui ne connétable Colonna, apportée à Ilrouage peu
pouvaient plus soutenir à remuer, ni par!t-r :iprès le grand sacriûcc. Elle omet d'ajouter
haut au roi, qui n'en al'ait plus rien à craindrr. nu'clle profita du messager ·pour indiquer à
Ce fut la suite d'une longue conduite sage- son oncle un autre prétendant, dont J'image
ment cl sans intcrruplion dirigée wrs cc souriait Mjà à son imagination désœul'réc.
La surprenante nou1·elle se répar.dit a1:t' C
Lut .... l&gt;
Dans la mèmc page, Saint-Simon \'Ollé la ütesse de l'éclair cl produisit. des mou1&lt;-Mazarin à l'exécrat:0:1 des siècles pour « les ments très dil'crs dans les cœurs. ~lazarin,
fourhcs, les bassesses, les pointes, les terreurs étourdi de joie, n'en croyait pas ses yeux el
cl les sproposilo 3 de son gou\'ernement, éga- se découvrait une passion pour cette nièce c1u'il
lement avare, crainlif et lyrannique l&gt;, cl qui traitait, la l'eille, de folle dangereuse. Son
produisit la Fronde d'ahorJ, puis J'aLaisse- cœur débordait d'amour et d'admiration;
mcnt com plet de l'aristocratie française, dé- compliments, protestations el pclils soins
pouillée de toutes les places, distinctions et pieu l'aient. Il en délia les cordons de sa
dignités, au profit des roturiers, à ce point bom•3c; c'est tout dire et donner en deus
c, que le plus grand seigneur ne peul être bun mols la mesure de la peur qu'il arnil eue.
à personne, cl qu'en mille façons différentes &lt;( Je mande au sieur de Téron, écrivait-il à
il dépend &lt;lu plus vil roturier n. füchelieu Mme de Venel, de donner tout l'argent que
coupait les têtes. Mazarin déconsidérait en rous direz, mon intention étant qu'elle (Marie)
sourdine. On a pardonné au premier et pas ne manque d'aucune chose qui pourra rcgar•
der son divcrlissemenl. Je vous prie d'ordon•
au scconJ.
Le pays était divisé de sentiment comme la ner que l'on fasse une bonne table, et qu'on
cour. L'Europe riait, sauf l'Espagne, qui avait la renforce. ll Il promet à sa chère Marie de
offert l'infante et sentait tout l'outrage d'un la marier. li veut qu'elle soit heureuse cl 1·a
&lt;( songer sérieusement ll à assurer son bon•
refus.
heur.
En attendant, qu'elle s'amuse, qu'c!!o
Les choses en étaient là, cl le cardinal,
chasse,
pêche, fasse de bons diners (le cardl•
baissant le ton, Yenait d'écrire humblement
nal
était
gourmand ; la France lui doit plll-'
au roi : &lt;( J'ai une telle vénération et un si
profond respect pour rntrc personne et pour sieurs ragoûts nomeaux) et qu'elle lise Sétout cc qui vient de mus, que je ne puis seu- nèque. (( Et, puisqu'elle se plait à la moi:3lc,
lement arnir la pensée de disputer les moin- il faut que Yous lui disiez de ma part qu elle
:l. \'olume XI , p. 2H. (Édition llachrllc, 1874. )

... 3o1 ,.,.

5. Sollisc, chose dite hors de propos.

doit lire des fürcs qui en ont h:en parlé,
particulièrement 8énèquc, dans lequel elle
trourera de quoi se consoler r l se confirmer
arec joie dans la résolution qu'elle a prise . l&gt;
,\ nnc d'Autriche brnéficie du bonheur de sou
ministre. Philémon et 13aucis scnlcnt leur
l'icux sang se récbaulfor dans leurs mines cl
se rcnrnicnt les déclarations. «Je vous arnuc,
écrit Mazarin à la reine, tJIIC', Lien soul'cnt,
,it• perds patience quand je me rois conlraint
de demeurer ici sans l'Olrc amour (Saint-

barras où son départ le jellcrait. (( li se las~ait
Lien d'ètre en tutelle, mais il ne se senta:l
pas assez fort pour marcher sans conducteur.
li n'avait presque aucune connaissanc:; du
gourerncmcnl. La paix n"était poinl encore
signée; cl le mépris éclatant quïl cùl fail de
l'infante en épousant une simple demoiselle
le rejetait induLitablemenl dans la guerre. li
aYai t ou'i dire (cl cela était nai) LJUC ses rcrenus étaient mangés di! ux ou trois ans par
arance'. ll Toutes ces raiso:1, firent qu'i l

illAZARI:&lt; . -

Jca11-Jc-Luz, 14 scplcmLre 1û5!}) n. Plus
ler~dr? c11core est le passage sur sa goulle,
t.p11 I empêche de rejoindre la reine. (( Je
cache lant que je puis à ma !jQUllc la pensée
11uc l'OUS auriez de 1·e11ir ici, •si elle dur ail
encore longlcmps, car, si elle en avait co11n~is~a~1,ce, ?lie serait assez glorieuse pour
s op:n~atrer a ne me quiller pas, afin de se
pom·o1r l'anlcr d'un bonheur qu'aucune autre
goullc n'aurait eu jamais. ll Trissolin n'aurait
pas mieux dit, cl Je mariraudagc sur &lt;( la
g?ullc » v~ut le S?1mel sur la fièvre gui
lieu l la pnncesse Uranie.
L_e r~i f'u l_ telle_mcnt piqué qu ·on pùl renoncer a l_w, qu_'1l dennL aussitôt épris de l'infante.
Il avait d ailleurs fait ses réflexions sur les
menaces de retraite du cardinal et sur l'em1. Mémoires de Choisy.

messages. Lcs rendez-vous étaient conlinuels,
dans les _églises cl dans les promenades. Le
tout aYait un air d'intrigue assez déplaisanl,
mais .Marie n'était pas en état de garder des
mesures. Elle aimait à en pcrùre la raison.
li lui fallait son Lorrain. Elle jura cent fois
&lt;I qu'elle l'épouserait ou qu'elle se ferait
religiPusc ! 1&gt;. Elle n'en aYait pas tant dit
pour Louis XI\', qui s'en sou,·int à l'occasion.
Le prince Charles était entièrement fasciné.

Tal'lea11 .te VcnER. (.l.'11sèe du L11xemto11rg. )

épousa lïnf'antc avec la plus grande joie du La Lètc lui aYait toul'llé, comme au ror, au
· co11lacl de la fille du Midi.
monde, le 6 jui11 1660.
La cour rerinl au plus fort de cc grand feu,
ramenant la reine .Marie-Thérèse. Le roi avait
accompli c11 c-bemin la seule action senL'espoir d'èlre reine arail élevé un Lemps timentale que l'on conna:ssc de lui. li avait
füric Mancini au-dessus d'elle-mèmc el laissé sa jeune fcm me à Saintes pour (( nllcr
donné à ses sentiments, comme à ses dis- e_n poste visiter 13rouagc cl la Hochclle 3 11,
coms, une cn 0urc qu'il élait aisé de prendre lreux sacrés, lieux témoins de l'amour el des
pour de la grandeur. Cc n'était qu'une fausse souffrances de son amie. C'était poétique cl
grandeur, qui 11c sunécul pas à son rèrc de Louchant si Marie, comme il n'en doutait
royauté. L'héroïne de roman s'éranouit ; il point, usait ses yeux dans lès larmes; cc
ne resta qu'une aventurière. Le cardinal lui n'é1ait que ridicule s'il la trouvait consolée.
eut à peine em:oyé la permission de revenir à Dès Fontainebleau, il sut à quoi s'en tenir.
Paris, qu'elle entama avec le prince Charles li était remplacé. Lui! Peu d'hommes
de Lorraine un second roman plus fougueux admcllenl qu'on les remplacé. Louis XIV ne
que le premier. Un abbé italien portait les l'admit jamais, non par fatuité, mais par foi
2. lllémcirea du marqttis de Beauvau.

..., 3o&lt;J "'

j,

.llé111oi1·es de Jllle de Jlontpensie,·.

�111STOR._1.Jl

----------------------------------------.#

monarchique. ~cul sur le tronc, seul dans
les cœurs; l'un lui paraissait aulanL que
l'autre de droit divin. Marie Mancini infidèle
fut perdue dans son esprit. Il n'admcllaiL
pas que l'on exposât le roi de France aux
mésarenlurcs des amants vulgaires, cl il aYaiL
raison; il savait son métier de roi.
Marie Mancini a eu grand soin de supprimer dans l'Apologie sa passion pour le
prince de Lorraine. Ses amours aYcc
Louis XIV lui donnnient dans le monde el
devant la postérité un luslt·c qui mérilaiL
bien qu'on mentit un p(lu pQÜr-le conscrvër.
Aussi garda-l-ellc Lant qu'elle put une attitude d'Ariane abandonnée; lcs~Afémoires de
sa sœur Hortense I nous dépeignent sa douleur lorsqu'elle retrouva le roi marié. Qui
sait si, le dépit aidant, clic ne fut pas sincèrement jalouse du roi lout en adorant le Lorrain? Cc serait lrès féminin. Quoi qu'il en
soit, voici dans quels termes elle raconte sa
première cntrernc a,·cc le roi marié :
« La cour arriva à Fontainebleau, oü le
cardir1al nous fit venir faire la révérence à la
nourelle reine. Je préris d'abord combien cet
honneur m'allait coùter, cl il est vrai que cc
ne fu l pas sans peine que je me disposai à le rcœrnir, m'attendant à voir rourrir une blessure
par la présence du roi, t1ui n'était pas encore
bien formée, cl à laquelle il aurait snrrs doute
mieux valu appliquer le remède de l'absence.
Cependant, _comme je ne m"f tais pas imaginé
qüc Je roi me pùt recernir avec l'indifférence
qu'il me reçut, j'avoue que j 'en demeurai si
fort troublée, que je n'ai de, ma rie rien senti
de si cruel que cc que je sou.ffris de cc changemcn L, et qu'à chaque momcnl je voulais
m'en retourner à Paris. »
Le roi poussa la cruauté j usqu'à lui faire
l'éloge de la jeune reine. C'en étaiL trop pour
une créature emportée. Elle éclata en
reproches. cc • •• Les impatients désirs que
j'en avais ... ni'obligèrcnt enfin de chercher
deux ou trois fuis l'occasion de m'expliquer
1. Mémofres J e la cfaclu:sse de Ma~arù1. l U:urrcs
tic ::i:iint-1\èal. )
2. MémoireN de Montglal.

avec Sl Majesté, qui reçut si mal mes plaintes,
que je résolus, dès cc moment-là, de ne rne
plaindre plus, el de n'aroir pas la moindre
pitié de mon cœur, sïl se lroublail après
tant d'insensibilité. ,,
Tout allait mal pour clic. Son oncle aYail
oublié ses promesses. Le roi marié, clic arail
cessé d'être la chère niece, encensée cl
choyée. Mazarin ne s'étail souvenu d'elle qnc
pour recommander à sa gou,·ernanle de la
mieux garder à l'avenir, cl pour refuser
cruellement sa main au prince de Lorraine.
Celûi-ci-porla son cœur ailleurs, de façon que
la pauvre Marie eut la tâche ingrate d'être
jalouse de deux infidèles à la fois. Elle y suffisai 1, mais ce n'était pas un office réjouissant.
Tout allait mal, au surplus, pour quiconque
dépendait de Mazarin. La gloire du lrailé des
Pyrénées cl la sécurité qui en était le fruit
l'araicnl enivré. li arait rel\isé pour ~sa nièce
llortensc la main de.,Charles. Il, ,deux mois
avant que celui-ci de,•int roi d'Angleterre, cl
il faisait de vains efforts pour raccommoder
l'affaire. La goullc cl la gravelle l'aigrissaient
en l'accablant, el son avarice en redoublait;
il rogna· à"Ià jeune reine presque toutes ses
étrennes, ne lui laissant que 10 000 livres
sur 12 000 écus, et il s'occupa chez lui à
peser ses pistoles, afin de ne donner que tes légères. Il ne contraignait plus son humeur grossière cl LrailaiL.\nnc d'Autriche« comme si elle
eùt été une chlmbrièrc ! ,, . La mort le lroul"a
lorgnanl son or et pestanC contre chacun. li
la Yil approcher avec.un courage qu'on n'aurait p~inl allendu de lui, distribua ses biens
et conclul les mariages de deux nièces, llortcnsc et Marie.· Hortense épousait le duc de
La Meilleraye, qui prenait le nom de )(azarin.
Marie étail donnée au connétable Colonna.
Elle, qui aimait toujours l'ingrat prince de
Lorraine, eut C( un désespoir si violent, qu'elle
ne put s'empêcher de reprocher au roi la faiLlesse qu'il avait témoignée pour elle en celte
occasion, el au cardinal l'outrage qu'il lui fai::; . .llé111oirc; de /Jeauuau.
~- Apologie.
:i. Ibid.

sait de faire un sacrifice de son cœur cl &lt;le
sa personne :; &gt;&gt; . Si le roi, ainsi que l'ont
pensé quelques contemporains, sentail à cc
moment un léger réreil de l'ancienne Lendresse, il fu t guéri pour toujours par des
reproches aussi humiliants pour lui. C'en
élail trop que de lui rédamer le Lorrain. Il
fut de glace aux plaintes de la rnlagc.
Mazarin expira le 9 mars 1661. Sa famille
s'écria en choour : C( Pure è crepalo ! (Enlin
il est crevé! ) l&gt; Cc fut Loule l'émotion qu'elle
éproura à la morl de l'homme f[Ui l'avait
- lirëc- dïi néanl ff'inisc sur· le ) inâcle. Le
peuple pensa comme la famille, el al"CC plus
de raison.
Peu après la mort du cardinal , le roi fit
faire le mariage de Mlle Mancini aYec le
connétable Colonna, demeuré en ltalie, el
cm·oya l'épousée rejoindre son mari. cc !!:Ile
cul la douleur, rapporte Mme de La Faycllc,
de se voir chassée de France par le roi .. ..
Elle soulinl sa douleur aYCC beauco up de
constance, et même arec assez de fierté ;
mais au premier lieu où clic coucha en sortant de Paris, elle se trouva si peinée de ses
. douleurs et de l'extrême violence t!ll 'clic
s'était faite, qu'cll~ pensa y demeurer. · ,,
~ll( ne mourut point cl gagna Milan, où le
connétable Colonna , beau cavalier el forl bonnète homme, bul il son tour le phillrc de
cette magicienne cl s·en assolta. Elle lui
témoigna une grande arcrsion, fut quinteuse
et maussade : il la fi l vi\'rC dans une féerie,
reine de cent fêtes données pour lui plain:;
il fut « propre, galanl I l&gt;, il eul C( des soins
cl des complaisances qui ne se pem·ent exprimer :; )&gt;; il supporta avec patience relmts rt
&lt;lédains et fut récompensé; il remplat·a urr
beau malin le prince de Lorraine dans le
cœur de sa femme, avec la soudaiuelé cl la
fougue qui étaient de règle chez elle.
« lis furent très heureux et eurent beaucoup d'enfants. &gt;&gt;
Ainsi finissenl les vrais conles de fét·s
el ainsi voudrions-nous finir celle hisloirc ;
mais, parce qu'elle est vraie, elle finit toul
au lrcmenl.

(A suivre.)

Deux douairières
Feu la comtesse d'Alluye logeait au Palaisf\oyal. Elle était pauvre, n'ayant jamais eu de
conduite. Mme de Fontaine-Martel vil encore
aujourd'hui [_1755]: elle est de la cour du
Palais-Tloyal, elle a une maison sur le jardiq;
mais elle est riche et avare, quoiqu'elle ne
laisse pas de dépenser en ,·icluailles. Chez la
d'Alluyc on déjeunait beaucoup de boudin,
saucisses, pàtés de godi l'eau, vi n muscat,
marrons. Chez la Fontaine-Martel , on dine
peu, on ne déJeunc jamais, mais on soupe
tous les soirs; les soupers se piquent d'être

mauvais, cl force drogues comme chez la
d'Allure. Elles ont été· forl vieilles toutes les
deux. "i.,a Fonlaine-fürlel a plus -d'amis, cl la
d'Alluyc était plus aimée; elle éla il si bonne
femme, qu'on ne cessait de dire qu'on l'aimait.
La Fontaine-fürtel a des sorties qu'elle
fait quelquefois qui dégoùlcnt d'elle quoiqu'on
s'en moque. Les malins, la bonne compagnie
allail à midi déj euner chez la d'Alluye ; j'appelle la bonne compagnie, car c'était des gens
gais, des gens qui avaient des affaires, des
amants, des ménages, et cela dernit divertir
la bonne femme, qui y prenait part ; au lieu
que la Fonlaine-~lartel rassemble des beaux
esprits, à quoi elle n'entend rien, quoiqu'elle
ait composé un conte de ma Alère l'oye. Elle
se pique de ne pas rcceroir chez elle des
""' 3 10

1M

ArtVÈOE 13,\Rl:'\ E.

femmes cl des amants tJui aient des alfaircs:
mais je crois qu'on y fai t pis, selon Dieu, car
les affaires s'y commencent. Toutes deux ont
toujours entretenu quelque homme nécessiteux jusque dans la plus grande décrépitude ;
la d'Alluye entretenait un pauu e Mérinville,
rieux mousquetaire; elle lui four nissait de la
soupe et lui pap it le fiacre pour arriver, de
peur que ses souliers ne crollasscnt le s?fa,
mais il s'en retournait à pied. La Fonla1ncMarlcl en cnlrctenail grand nombre avec une
semblable économie, et aussi bien raisonnée;
maisdepuis quelques années elle a la consci~ncc
de ne plus prétendre qu'on la serve plern~ment, et elle se contente de procurer du plaisir à sor:: imagination. Dieu les bénira toutes
deux !
~lARQUIS o'ARGE:\'S0~.

"""

Les diamants de Ma demoiselle Mars

Esl-ce un chapitre de légende dorée, un conte
pour éblouir et pour charmer, que le récil de
ces étranges aventures qui semblent tenir du
mcrreillcux ? On pourrait le croire. El pourtant ce n'est que l'authentique histoire d'une
femme née dans la classe la plus humble et
la plus mo:lcslc, mais d'une bcaulé incomparable a,·cc du lalenl à foison ! EL son auréole csl toujours brillante après plus d'un
siècle écoulé.
C'est sur le versant de la colline de Montmartre rruc s'élevait, sous la Restauration, l'hôtel habi té par Mlle Mars,
au coin de la rue de la Tour-desDamcs et de la rue Larochcfoucauld.
Au milieu des vieux arbres, derniers
,·estigcs du parc de l'abbaye, on
royait encore l'antique moulin démantelé des Dames, donl la nourcllc ,·oie
arail pris le nom. C'étail là que, so~r's
la Ligue, Henri I\' arait braqué jadis
ses canons sur Paris. Cc quarlier tout
neuf, lracé à lrarers des jardins qui
dorrnaicnt presque l'illusion de la
campagne, arait séduit entre tous la
grande artiste, heureuse de venir se
reposer, au milieu de la fraicheur et
de la Yerdurc, de ses succès de cha&lt;1uc soir.
Mlle Mars était alors à !"apogée de
son laient, cl chacune de ses créations
étail pour clic un nourcau triomphe.
Une telle femme ne rnulail pas el ne
pou rait pls vieillir ; ses admirables
qualités
deraient éblouir des 0rrénéra.
llons succcssires. Toujours jeune,
malgré ses r1uaranle-huit ans, il scmLlaiLrru'clle cùt été uniquement mise
au monde pour séduire el charmer.
Elle continuait
à jouer les i1111énucs
•
0
arec une s1 meneilleusc sùrclé d'exécution, un laient de composition si remarquable, qu'elle paraissait créer de
loutes pièces chacun des pcrsonnarres
0
· croquer
·
qu 'eIIc rou1ail
el en ·faire un
être réel dans lequel die s'incarnai l
lout entière.
. Ses premiers déruêlés arec la poliLrquc, au délrnl de la Hestauralion
étaient oubliés depuis longtemps.
ses sympathies araient appartenu autrefoi s
au, Gourer~cmenl impérial, nul n'ignorait
qu un sent1mc111 lout personnel et un lien
plus_ in~imc élairut rcnus s'ajouter il sJn
adm1rat10n pour Napoléon ; Louis XVIII luimème ne lui arait donc pas tmm rigueur
et, derant son bon mot, il s "était lrouré dé-

n'avail rn allier tarrt de talcrrl cl de finesse
à lanl de simplicité cl de gràcc naturelle; on
ne se lassai t point de vanter les séductions de
sa personne et le charme de son esprit ; aussi
avnit-ellc rn s'ouvrir devant die les porles des
salons les plus inaccessib1cs. Les fêles brillanles cl les redoutes masquées qu"ellc arail

Un él"énentcnl imprévu allail bientôt la lui
faire prendre en dégoùt et abandonner d'une
façon irrérncablc pour s'inslallcr rue LaYoisier, dans un nouveau domicile.
Le 19 octobre 1827, Mlle )Jars, qui
n'était pas de service au théàtre, étail
allée diner chez son amie, Mme Armand, femme d'un sociétaire des
Français, pour occuper cette soirée
de loisir. Onze heures allaient sonner, et elle songeait déjà à se retirer, lorsque l'acteur Armand rentra
en Loule hàle, accompagné d'un scr,·iteur de la maison de la rue de la
Tour-des-Darnes, accouru au Lhéàtrc
à la recherche de sa maîtresse. Tous
deux arrirnicnt porteurs d'une désolante nouYcllc : Mlle fürs venait d'être
rnlée pendanl son- absence, et 5es
diamân ls, d'une valeur considérabk,
araicnt disparu. En un ins.Lant, -J'acLricc fu t chez elle, mais clic n'arriYa
que pour se comaincrc cllc-mèmc de
la réalité de son malheur. La police
l'arail déjà précédée dans l'hotcl cl,
sous la conduite de sa femme de
chambre Constance, procédail aux premières conslalalions. Chose étrangr,
h porte élaiL demeurée close et le
concierge affirmait que personne durant la soirée n'en avait franchi le ·
seuil ; le personnel de rhôtel étai t
peu nombreux cl aucun des serviteurs
ne semblait donner de prise à la moindre accusation. Quant à Constance,
die arait dans la maison un poste de
corr fiance cl, en cc moment mème, son
émotion et ·on chagrin témoignaient
de la parl qu'elle prenait au fàcbenx
accidcnl don t sa maitresse renait d"èlre
rictimc.
Cc n'était pas la première aventure
œpcndanl à laquelle s"étai l lrol11·éc mêlée celle
singulière personne. Malgré sa condi tion modeste, c'étail une héroïne de roman qui a,·ail ·
joué le premier rôle darrs une affaire étrange
cl compli(1uéc, dont I rnis ans aupararanl
~ "était occupé tout Paris.
En ·I82 1~, Constance Richard élail dcmoi-

Sounu?. - l\ogcr de .Beauvoir : Souvenirs de
,lladcmoiscllc lllars. - Lircux: Mademoiselle .!fars.
- E. li. : ,llademoisclle Jllars, NCs aventures. sa

l'Îe et sa mort. - Galerie des arli.~les dramatiq1tcN,
Jl/ademoisclle .llars, par. Eug. Brilfoul. - Sarrul cl
Sa111 l-Elmc : /Jiograplnc des lto11w1rs du jour. -

,.Jrun : .liémoires d'tm bou1·geois de Paris. - Comtesse Dash : .llémoires des autres. La Restauration.
Charles X. - Mémoires cl"unc f emme Je ,1ualité,

sarmé : C( Il n\ a rien de commu n err lrc
les gardes du ëorps et Mars! » araiL- clle
déclaré malic:cuscmcnt un jour à la sui lc
d'une manifestation hostile proYoquéc par
l'ardeur de ses conrictions bonapartistes ! Le
roi avait ri et, comme il l'avai t déjà fait pour
Talma, il arail accordé à la grande ar tiste
50.000 francs de pension. que soi1 successeur,
Charles X, n'arnil eu garde de lui suppriml'r.
Mlle ~!ars était donc, en 1827 , err pleine
gloire cl en pleine réputation. Jamais on

;\L1UEMOISELLE JiA RS.

1)',1pr,s t., lilhogr:iphie .te CuASSELAT.

Si

..,,, 311 ,....

clonnl'l'S à plusieurs reprises étaienl rc,lées
célèbres, tarrl elles s'étaient disti nguées par
un goùt rare el exqui~, cl chacun se pressait
à l'envi dans sa luxueuse cl cor1ucltc résidence.

�H1STO'J(1A
~clic de comptoir dans t111 café de la rue
~ainl-lJ011oré, lorsque ~ur la dénoncialion de
so11 maitre el!c fut arrêtée cl mise cil prison.
Elle était accusée d'aroir ,·olé de l'ar~cnlcrie
cl fait disparaitre une forte somme d'argent.
Pour cc fait, la jeune fille fut appelée dcranl
le j_my cl cc fut clle-mèmc qui se chargea de
plaider sa cause.
A,·ec des supplications cl des sanglots, clic
lémoigna de son innocence cl jura qu'elle
était la riclimc d'une atroce vengeance : so:1
seul crime était d'aroir résisté à son patron
qui arait essayé de la séduire. C'est pour se
_rengcr de ses refus qu'il avait porté ronlre
clic son ahominablc accusation cl elle n·arait
d'autre tort en tout cela que d'être restée
Ycrtueusc. Ses larmes el ses s~rmcnts araienl
ému ,le prime abord le tribunal cl l'auditoire;
~es dix-sepl ans, sa gentillesse cl sa jolie
ligure acheYèrent de les conmincre de son
innocence. D'ailleurs, en personne adroite,
Constance arail corsé sa défense par un récit
suggestif qui entourait de mystères les premières années. de sa jcwicsse cil lui donn:111l
Ji,s allures·&lt;l·un roman captiranl:
« Je suis née, disait-elle, dans lo canton
de Vaud, d'une paurrc f'amillt• d'ouniers, cl
,ï1:tai~ l'ainée de sept eal'alllS en bas :'tge.
)lalgré leur cou_ragc el leurs cfü1rts, mes parents ara:enl grand.peine à surfirc it la sulJs:slancc d'une si nomhrcu5c l'a mille, ct,ï arais
beau faire de 111011 mil'U X pour soulager ma
n:èrc en me chargeant de sa besogne dans
nulrc paurre logis, b:ea soure11L b misi•re
était grande cl nous 11ous truurions t·n bulle
it des pri,·atiuns de toutes rnrlcs.
1c ün jour que dans notre cha1u11ièrc j'étais
urrnpéc i, (jllCl11uc 5oi11 , du ménage, je ris
un s:ip_erbc carro.;sc s·arrèlcr it notre parle l'i
u111· l,dle dam~ t·n descendre pour s·ara11ccr
ju~qu'i, 111ui. Eblouie par la magnificence de
son équipage, intimidée par· l'élt:gancc de sa
loilcllc, je me st:'ntis encouragée cC'pcnda11L
par un air de boulé répanJu sur son risagc el
je répondis de mon mieux aux questions
c1u'ellc se mil à me poser ; cc l'ut donc arec
une joie folle el une stupéfaction profonde
que je J'entendis, au bout de quelques instant5, déclarer it 111cs parents, présents à fonlrcticn, qu'elle était charmée de ma physionomie cl de mon intelligence, cl que, sïls
roulaient me laisser dercnir sa compagne,
clic allait u1'crnmc11er sur-le-champ pour
voyager avec clic cl so chargerait désormais
complètement de 111011 arenir. En rnèmc
temps elle leur mettait dans la ma:n une
bourse remplie &lt;l'or, puis, profilant de leur
étonnement, sans même allendrc leur réponse,
clic me fit monter arec cl!c dans la ro:Lure
dont les chcnux partirent au galop.
&lt;C La dame mystérieuse n'arail pas &lt;lit son
nom, mais je m'aperçus qu'elle en changeait
dans toutes les villes d'Italie ou de France oü
clic passait. J'étais bien traitée, r:chcmenl
rèlue cl je 11 ·avais qu'à me louer de ma nouYcllc condition. Ma m~ilrcssc semblait fort
riche, son train était considérable el elle dépensait sans compter. Cependant nou~ voyagions presque constamment et, depuis deux

a1111éu:;, il avait été l,ic11 rare qnc 11ullc part
notre séjour eût été de longue durée. ,\ ous
étions à Lyon depuis quelc1ucs semaines
lorsque se produisirent les troubles auxquels
se lroura mêlé le général Caoud; ma protectrice, à laquelle on donnait le titre de comlcssc, sembla craindre d'être compromise,
cl, sur-le-champ, nous quillàmcs :ta rillc
pour nous rendre i1 Paris. Nous arrirâmcs
sur le soir et dcscendimes dans un hotcl
oi.t des appartements nous avaient été préparés.
&lt;c Dès le lendemain, la comtesse me fit monter en voilure al'eC elle et m'emmena à ma
grande joie pour faire une promenade dans
la capitale que je ne connaissais pas encore.
Allirés par la ritrine d'un bijoutier de la rue
Richelieu, nous étions entrées dans sa boutique oi1 nous examinions quelques parures.
lorsr1uc la parle s'ouvri t linant passage à un
homme à l'allure militaire, vêtu avec éléga nce, quj semblait en proie à l'agitation la
plus vire. La comtesse a,·ait tressailli en le
,·oyant entrer, clic se Ici'.\ rircmenl cl, tandis que je restais dans la bouliqne, clic sortit
an•c lui sur le troLLoi1· pour lui parler loin
&lt;les oreilles indiscrètes. Qnoi,1uc s'entretenant
il roix basse, ils causaient arec la plus ,·ire
animation, el luul à coup je les Yis arec
élunncmcnl remonter Lous deux dans la voiture, lp1i s'éloigna au grand trot.
l! Je supposai que leur absence ne serait pas
do longue durée ctj'allendis patiemment pendant près de deux hrurcs, mais mon i1111uiétndc allait croissant it mesure ljUC le lt'mps
s'écoulait cl je ne pus répondre rjllC par des
pleurs lorsqu'on me demanda l'adresse cl le
nom de ma compagne.
te La ril le m'était inconnue, jo l'arais LraYcrséc lx rC'illc dans l'ohseurité cl je n'arais ni
rn ni retenu le nom de la rue cl de l'bôlel où
nous r tions descendues.
cc C'est en min qu'on multiplia les rcchcrd1cs, ma bienfaitricearaitdisparu sans laisser
de traces et demeura inlrou,·able.
&lt;c Ému de compassion en me rnyanl sans
ressources, le joaillier chez lequel je me trouvais avait consenti à me conserver chez lui
quel11ues jours, mais, rnyant que les lellrcs
qu'on écrirait à ma famillo d.:mcuraic11L sans
réponse, il se lassa bientôt de me garder à
sa charge cl m'engagea à chercher quelque
emploi. Un limonadier de la rue Saint-llonoré
m'avait offert d'entrer à son service; je fus
heureuse d'accepter duns sa maison une place
de caissière. J'aYais crn trouver un asile respectable, mais je dcrina i trop vite, hélas !
de quel prix il YOulaiL me faire payer son
hospilalité.
&lt;c Je résistai à ses entreprises cl c'est pour
se renger de mes refus que cc misérahlc a
imaginé la dénonciation infàmc qui m·amèr.c
aujourd'hui devant le tribunal. )&gt;
Cc curieux récit avait passionné le jury
aussi bien que l'auditoi re; les réticences de
Constance touchant le nom de la mystérieuse
comtesse laissairnt le champ libre à toutes
les suppositions, cl quelques mols qui lui
élaicnt échappés _faisaien\ supposer que la
"" 3 12 ...

royageuse irn.:onnuc 11 •était autre 11ue la duchesse de Saint-Leu.
Les conspirations étaient à la mode, on en
royait et on en découvrait partout. li n'en
fallait pas tant pour rnir dans tous ces mystères la reine Hortense à la tète d'un complot,
dont les troubles de Lyon n'étaient que le
prélude. Venue ensuite à Paris pour mettre
à exéculion ses dangereux projets, clic arniL
dù s'éloigner C'll toute lütc à la nouvelle
d'une dénonciation.
L'héro'inc de celle singulière histoire était
trop intérC'ssantc pour ne pas aroir attendri
ses juges ; avant mèmc i1uc le jury entrât en
délihéralion, sa cause, aux Ieux de tous, était
déjà gagnée d'une façon défi nitire et, lorsqu'on prononça l'acquillement, des acclamations répétées s'élcYèrcnl dans Loule la salh•.
~lais cc n'était pas assez pour l'enthousiasme
populaire; sans v1us larder, OJ} organisa UIIC
collecte dans l'assistance cl faccusél·, triomphante, emportait al'CC clic ltne somme fort
ronde lorsqu'elle 11uiL1.a le Palais de Justice.
Munie de r,ellc petite dot, Constance ne l'ut
point en peine pom Lrournr un mari cl
quelques mois plus tard clic épousait un certain ~lulon r1ui portail le prénom cuphoniljUC
el pou banal de cc Scipion l'.\fricain ». Les
débuts du maria 0e ne furent pas hcurcu:- ;
Mulon, qui était gra rnur sur métaux, ne faisait guère d'affaires, cl bicnlùl tous deux,
ahandonnanl le burin , entrèrent comme
domc, tiques chez la rcurc d'un notaire. Mai~,
là encore, ils ne /irC'nL que pa'iser : M11lu:1
dcrinL Yalct de chambre dans un hôtel garni
et Constance entra au sen·icc de Mlle Mars.
'J'cllc était l'histoire de celle énigm~liquc
suubrclle que nul n'a l'ail l'idée, pas plus que
sa mailrcssc, de soupçonner d'è1rc ponr &lt;111cl'luc chose dans la disparition &lt;les diamants.
))~s le lendemain , ccpC'n1anl, les d10~es
changent de l'ace : on apprcn1 que, l::t nuit
111èmc du vol, ~lnlon ;J ljllillé Paris précipiLanunrnl pour se rendre à t:cn~vc : la police
se met C'JI campngt1c èl bienlùt le coupable
csl surpris vendant un lingot d'or chez un
orfèvre de la Yillc. Le doute n'est plus
possible, Mulon a volé les diamants cl cc
sont les montures brisées dont il essaie de
se défaire.
L'extradition esl obtenue, Constance csl
arrètéc comme complice cl Lous deux passent
en Cour d'assises u ü la scène du vol est facilement rcconslituéc. L'aimable couple arnit
tout préparé de longue main el depuis
quelques jour~ guettait l'occasion farnrablc.
Mulon avait bien, comme mari de la fommc
de chambre, ses entrées dans la maison,
mais il était connu de tout le personnel, cl,
pour réussir, il fallait s'introduire dans
l'hôtel sans ètrc vu de personne. C'est dans
œ bul que, chaq uc snir, Constance, ~c ~a
lcnètrc de la rhambre de sa maîtresse, s1tm·c
au premier étage, faisait un geste négatif à
à son mari posté dans la rue pour allendrc
lïnslanl propice.
Un soir enfin voYanl le moment l'cnu,
clic l'appelle d'~n signe de tète el Mulon,
s'aidant d'un tuyau de descente, escalade le

HISTORIA

Cliché Braun

Fasc. 7

LA REINE ALEXANDRA
Tableau de la

MARQL'ISE CÉCILE DE

VENTWORTI I.

�L'ES DlA..MA.NTS D'E

..

.MA.D'E.M01S'E'LL'E .MA.R_S

rùiLaienl pas perdus; on les rctrouva dans sa
rrz-d~-&lt;.:hanssée, mcl le pied sur une a,périlé détails q11°aYait rérélés le prol'ès ; son lnxe el
son élégance ét~icnl J"ohjrl de mille commen- chambre mèmc, cachés dans la garniture &lt;l'un
rL CnJambe la fenêtre.
fauteuil, oi1 son ancien domestique Garein les
Les roisins, &lt;p1i chaque soi r onl renian1ué taires; et mainte ft•mmc du monde citaiL al"{'c ·
avait adroitement enfouis en atLcndanL l'occaenl'ie
k
s
deux
ccnls
Loilellcs
dont
le
pr0cèsC:l'S ~rom~nades nocturnes, croicnl it qucl&lt;1ue
sion de les faire disparaitre. Mlle Mars &lt;·n
man&lt;'ge d amoureux cl se ga rdcnl de déran- 1"Crhal avait constaté la présence dans sa
ger les coupables. Llne l'o:s dans la place, ,;ardc-robc ! Enfin 011 rantaiL son cspriL cl on avait assez; juslemrnt elfrayéc, die rnulnt
mettre sês bijoux à l"abri d"une façon défini)lulon em pliL ses puches d'arrrenl cl de bi- citait ses bons mols. Cc fut au cours de cc
tive et s'en fut à la Uanquc de Fr:mcc dépos(I'
procès,
011
clic
a,·aiL
l"té
appelée
i1
témoigner,
joux rL s"éloignc par le 111èm~ clwmi11 sans
son
trésor.
qn'cllc
dnl
répondre
au
président
qui
lui
al'oir donné !"éveil à personne.
La mode était aux petits l'ers, J"érénl'menl
llcvanLle jury, ~lulon se monlra galanl cl demandait son .'tgr. Chacun connait la maroulut assumer sur sa tète Loule la respo11- nière spirituelle dont clic s\-n tira, et com- lui rnlul cç galant madrigal :
F,n c·,nfianl et cliamanls Cl bijoux
sa biliLé. Son argument était forL habile, car, mrnt clic sn~ san, mentir accorder sa co4ucl.\ux solides carcaux de la llauquc de Frnucr,
1• Ct•pcndant 1"11ùtcl de la
teric
a,·cc
la
1·éril1
tout en déchargranl sa femme , il niaiL en
fous 1i"are, pas caché le plus précieux de tous :
même temps pour son compte Loule espèce rue &lt;le la Tour-des-JJam,·s lui rappelait de
Voire ta'cnt, d'1111e ralrur nnmcnse !
An~c Lou~ ro~ volt-ur:-, pour cuu1,cr courl c11fi11,
de préméfüaLion : « J'étais jaloux, déclara+ trop prni lilcs sourcnirs; ~Ille Mars le 4niua
El pùur qu'&lt;111 trésor rien ne ma1111ur,
il simplemenL, je soupronnais Constance de cl ronlu t cha11,;cr de qnarLicr ; mais clic
Il fout, chai·manlc ~lars, aiusi que n,lrc lcri11,
n'était
pas
au
liout
de
ses
peines,
cl
ses
diame tromper avec un miel de chambre de la
Aller vous lo;;er à la Ban•p1c !
ma:son, et j'errais soul'cnl aux a1c11Lou rs. Un mants, une fuis encore, dcl'aicnt allumer la
Elle avait toujours été fort peureuse, et
soir, 11\ tenant plus, je rnulus surprendre ronroitise de ses gens.
depuis de longues années ces malheureux
Onze
ans
plus
tar&lt;l,
clic
rentrait
un
jour
b coup:iLlcs cl mïntroduisis au premil'r
diamants a,·a:cnl L"té la source de tracas perétage; étalés à ma rue dans les tiroirs d"un c11cz die rcrs cinr1 heures de l'après-midi,
pétuels et d'inq11ié1 11Jrs sans nombre. l.ors
meulile cnlr ·011rerl, les liijoux furent pour lorsqu"clle lrou,·a Loule sa ma:son en émoi :
tic
la l'cnuc des alliL"scn 1814, die a,ait eu,
moi une Lcnlalion trop forte, je succombai et on lui arait de nouYcau, cl celle fuis en plei n
comme
tout le mon&lt;le, il loger des soldais
m'emparai de tout œ qni me lomba mus la jour, rolé Lous ses diamants, r111i rnlaicnl plus
ét rangers, cl avait reçu
nnin. J'étais redescenrbrz clic en pariage u11
du par la fenètre aranl
tbtf cosaque cl rn11
mème que ma femme
dnmc~liquc. )bis, malait eu le temps de ~oupgré ll'U rs cllurls pour
~·:mncr ma prés~ncc. ,&gt;
se montrer aim.11,lt·~,
)lais le jury, cette
t•llt! n'avait p11 ~c faire
f,ù, 11c se laissa pas
it la longue b:1rlic et
ronra:nne ; le mari c~
à la. ph) sionomic fab l'emme, déclar és·
rourhe de H'S liôles, qui
roup:11.ilc,, forent conlui in~piraicnl une ir;dam 11,is à dix ans de
&lt;lit·i Lle terreur, d dans
lraraux forcés al'CC exlrsqutls clic persi,l:1il
position. Le premier su11 Yoir des 1"0li-11rs de
hi L sa peine, mais la
~rand chemin. llai1léc
scronde, toujours adroiperpétue li cm en l par
te, troura moyen de s'y
!"idée c1u'on nllail la
souslra:rc. La line moudépouiller, c'est alors
che, sans cesse aux
qu'elle a l'ail eu l'idée
agucls, profila du lrot:hizarre de foire confecble produit i1 Saint-Lationner qnarantc boites
zare par les él'énements
de fcr-blanc pareilles
de Juillet, pendant la
à celles des herborisa11él'olution de 1830; elle
teur~, qn'tlle al'ait remréussit à s'érndcr, el
plies &lt;le &amp;t•s diamants el
Cliché Giraudon.
personne jamais ne pul
de tout l'or monnayé
« °'.\E LE RÉVULLEZ PAS, SEIG:'IEl;R DUC !JE ,)lENDOCE., •. •
rdroul'cr sa trace. Muqu'elle ami! pu se proM
.1DE~IOISELLE
.\I.\RS
(Dona Sol), FmMl:'I (Herna11i) et j O.I""" (1)011 Ru)" (;ome; de Si/1°&lt;1) ,l-111s ta scé11c
1011 fut enfermé au uatllflT. Puis les boites
Ji11.1 /e ,l'!fen1.111i. - LflhogrJphie ,t'IIENRI 8.1Ro, (C.1ti11el des Eslampes.l
gnc de Toulon, cl l'on
a,·aicut été suspendues
raconte que son an:!npar des !ils de fer dans
Lurc était dcYCnue pour
.
réduit
le
plus intime de son apla
fosse
dn
lui un titre: de gloire
&lt;&lt; l\cgardcz-moi, tic 200 000 lirrrs, somme consi&lt;léral,lc pour
parlement.
l'époque.
Mlle
Mars
adorai
t
les
bijoux,
mais
disait-il al"cc; fierté aux ,·isilcurs, c'est iiloi
On raconlc que le nom de fürs lui renait de •
l'auteur &lt;lu ,·ol des diama11ls de Mlle Mars! )l die avaiL le respect de son arLqui, pour clic, sa mère, Marie Sah·ctal, qui était très belle cl
passait aranl tout. Il y al'ail , le soir mème,
au Françai~, une première rrprésenlalion à s'était aulrcl"ois faiL cnlc,·cr it Carcassonne,
ot1 elle habitait arc:; ses parents, par l'aclcurilien qu'on cù L rctrou n\, racbées dans les hq uclle tout Paris dcmiL se rL'ndre ; elle ne auicur Jacques Boulet plus connu sous le
voulut
pas
qu'on
fit
relàche
cl
s'oppos:i
à
cc
houes du roleur, au momcnl où on l'arrêta,
nom de ~lomel, qui lui aYaitjttré de l'épouser.
une grande partie des pierreries, la perle n'en que rien fùl changé au programme. Elle
Pour pouvoir entrer au thràlre, dont clic ·
al'ait p:1s moins été considéraulc pour leur joua Louisi de Lignerolles al'cCun naturel si éLait passio11néc, en mème Lemps que pour
propriétaire; aussi n'élaiL-il - personne qui parfait, une si grande aisance et une si com- dérouter sa famille, elle prit un pseudonyme,
n'eût compati au malheur de Mlle Mars, cl plète liberté d'esprit que celle soirée fo l pour cl celui qu"ellc choisit fuL le nom du mois
clic un dè ses beaux triomphes; le succès de
lont Paris était l'en u s'inscrire chez clic.
incertain et changeant qui semblait l'image
li semlJlait que cet événement ci1l encore la pièce fnt considérable, cl la salle loul en- même de son humeur fantasque.
ajouté à sa popularité ; on admiraiL sa rési- tière croula sous les applaudissements. Les
Mais comme les giboulées de printemps
gnation et on se racontait les mille petits fameux diamants, du reste, celle fois encore,

�•

111S TORJ.ll ----------------------------------------~
Il'' l,ourra,qucs de celle llalurc emportée passaient l'ile cl il ne semble point qudlll1• fürs
ail eu jamais à en souffrir. La petite llippo1}le, qui del'ail de\'Cl1ir la plus grande des
lragéJicnncs, était Ycnuc au monde le !) jan1icr 177!), cl le bruit du canon a,ail salué sa
naissance en mèmc Lemps que les cloches de
Notre-Dame sonnaient à Loule rolée en signe
d'allégresse. Elle était née en effet à la date
mèmc où )laric-.\ nloincllc donnait le jour à
un Dauphin, œ qui lui avait valu une rente
de J00 francs. Sa royauté dc,·ail ètre moins
éphémère que celle du Prince dont on célébrait la nai ance, cl pendant près de cim1uanlc
ans elle allait régner sur Paris par l'irrési tiblc aurait de son talent. Madame )!ars a
mère ne devait jamais s'appeler ~lme de Mon1cl. Malgré ses promesses, son Yolagc compagnon, nommé lecteur du roi Guillaume lll,
partit pour la uède, dont il ne dcrait jamais
rc1cnir, el la mère cl l'enfant restèrent à peu
près sans ressources. li fallait vil'rc pourtant
cl la paurrc délaissée s'engagea dans la troupe
organisée par Mlle Monlansicr pour courir la
pro, iucc cl aller de Yi lie en ville donner des
représentations trop souvent peu fmclueuses.
La petite fille sui,ait sa mère dans ses ,oyagcs
cl, maintenant qu'elle al'ait grandi, Oil l'utili~ail tant bien que mal pour les rùlcs d'enfants
ou d'Amours. Le rôle de la petite Louison, du
Malade imaginaire, fut l'une de ses premières créations. Hien n'annonçait alors ses
éclatants suCCl'S futurs dan · celle carrière 011
elle ne devait remporter que des ,·icloircs; son
physique était ingrat cl sa ,oix faible cl lrcmblolanlc. Lorsqu'en 1ifl,j, la troupe rev;nl 11
Paris s'installer dans celle salle de la rue
Feydeau, qui dc1ail dcl'enir plu~ lard le
lhé,ilrc de la Comédie, nul n'aurait pu s'imaginer alors que celle petite fille de dix-sept
ans, aux allure gauches cl à la l'Oix étranglée, dcmit dcrcnir l'une des gloires de la
scène française. Les encouragements de Dugazon, qui semblai Lavoir dcl'iné celle 10cation
cachée, finirent par triompher de sa timidité
excessil'c. Chrz clic, le Laient cl la beauté se
rél'élèrcnl à la fois; ce fut un épanouissement
subit, etdès les premières années du Consulat,
les leçons de )Ille Contat l'inrcnl donner le
dernier el complet déreloppcmcnl à son talent
meneilleux . .Aprt's a,oir triomphé dans les
classiques, clic interpréta les rùles de l'école
romantique, qui YCnait de naitre cl brillait
dt~l d'tm si Yif éclat, car la souplesse de son
talent ne l'aYaiL pas enfermée dans un genre
spécial : clic aborJaiL à la fois les rùlcs dïng1;nuc, d'amoureuse cl de grande t·o&lt;1uctlc,

stt'r, oit cll!• al'ail n:ulli tous h·, luxes l'l
toutes les t:léganet•s. C'est là qu'elle mournl
Cil 1847.
Elle :11ail soixante-six an~. Elle 'était
, oùlét• dans les dernière~ années cl marchait
mainl(•nanl a,ec peille, cachant !11al ses dwvcux blancs, qu'elle a,ait teints si longtemps,
sous un tour de bandeaux noirs; mais, quoiC(U 'elle fût atteinte, disait-on, d'une maladie
de foie, rien ne faisait présager (JUCsa fin pùl
èlrc proche.
l'n jour que son amie )!me Dabadie, une
ancienne cantatrice d'opéra, devenue déYotc,
la pressait. de songer à son salut et lui ,anlait
son confesseur qu'elle disait admirable : « J'y
penserai, j'y penserai, lui répondit-clic, mais
mille affaires me rcslcnl à terminer. J'ai
encore à \'ersaillcs un procès avec ]C{1uel il
faut que j'en finis e; ~u8sitùl après, lu m'amèneras ton abbé. »
Huit jours plus tard, une maladie ~ubile la
terrassait tout à coup. C'était, dit-on, l'abus
des cosméliqucs violents dont elle a,ait usé
longtemps pour colorer sa chc1·clurt', qui
a,aicnl allcint le cer,eau el déterminé une
congestion. Sc sentant gra,cment atteinte,
clic 11 'cul garde d'ouhlier les recommandations de on amie : « Ton ,·icairc ! Lon I icaire ! 11 lui écrivit-clic en Loule Mte. Le
l'Onfcsscur accourut, c'était l'abbé Ga liard,
,·icaire à la ~ladclcine, cl il ne pul se défendre
&lt;l'ètrc ému du charme cl de la séduction &lt;le
sa belle pénitente. D'ailleurs, malgré les écarts
inévitables de celte e~i Lencc accidentée, jamais aucune de ses lia:sons n'al'ait causé de
scandale cl elle amit fait assez de Lien pour
faire oublier les erreurs de sa l'ic p:i,séc.
füme dan les dernières année~, 011 d'imprudentes spéculations à la Bourse avaient rnlamé
sa fortune, clic avait continué à répandre
autour d'elle d'abondantes aumùnc•.
Pendant plusieurs jours l'ahl,é rc,·inl près
d'elle cl il sentait croitre à chaque fois son
estime pour celle nature privilégiée qui, tout
en pal'ant sa part aux faible sos humaine~,
arail gardé lant de droiture, de loyauté cl de.
délicatesse. « Où sont l'OS belles couronne~,
mademoiseUc? » lui disait J'al,bé venu pour
l'exhorter une dernière fois : &lt;&lt; Yous m'en
préparez une l,ien plus belle, lui répondilcllc, el celle-là clic durera toujours. »
Cc furcnt presque ·es dernières parole~:
elle s'éteignit doucement, calme et résignée,
confiante en lJ. miséricorde de Dieu, san,
En (JUitlanl la Coméd:c, clic se relira Jans regrcb pour la l'ie qui n'a,·ail été pour clic
a maison de \'cr~aillcs cl , cmtil seulement qu'un continuel sourire et qu'une perpétuelle
passer l'lii\'cr dans son bùtcl de la rue La, oi- , icloirc.

gràcc à celle bèaulL: admirablt•. si lente il ~•épanouir, m:iis qu'elle clcrnit conscncr en re1anchc jusqu'aux portes de la ,icilksse. Elle
t:lai L restée l'éternelle ingénuc ; cl à , oir la
nobles c de sa démarche, la fraicheur de son
sourire et la vil'acilé de son regard, il semblait, lorsqu'elle paraissait en scène, que le
tcmp· l'eût oubliée d'une façon définilil'C cl
que celle jeunesse inaltérable dùl la parer
jusqu'à son dernier jour.
•\ la Yi Ile, pourt.111l, l'illusion lombail ; ses
yeux admirables éclairaient toujo:irs son
visage, mais son teint brouillé, ses lrail,
accu é·, sa taille épaissie montraient une
femme Yicillie se défendant mal contre les
outrages de l':lgc. Ce n'était pas seulement au
Lhéàtrc, malhcurèU$CmenL, qu'clic ,oulait
continuer à jouer les rôles d'amoureuse; son
cœur était resté jeune cl sa liaison prolongée
a,cc un jouvenceau, modèle de toutes les élégances, faisait sourire depuis longtemps. Rien
n'avait pu la détacher de lui, ni ~es infidélités, ni ses brusqueries, ni son indifférence!
li fallut l'humili;ition de son amour-propre
froissé pour a,oir raison de celle passion
lârdil'c.
C'était au cours &lt;l'un l'Opgc, cl le jeune
élt:ganl, l'Îclimc d'un accident de chcrnl ou
de ,·oilurc, sans importance, venait d'ètrc
r.1mené, légèrement blessé, à une auberge oü
il était inconnu aussi bien que sa compagne.
Un médecin est appelé en Loule hùlc, cl
Mlle Mars, les yeux baignés de pleurs, l'interroge en témoignant la plu · ,·i,·c inquiétudl!.
« Calmcz-1ous, madame, lui répond le
médecin, après a,oir examiné le malade, il
n'y a rien de graYe dans l'étal de M. rnlrc
fils. »On dit qu:l celle cruelle méprise réu~ il
enfin à lui ouHir les yeux cl à la détacher
Jéfinit:1cmcnt d'une pas ion que son âge ne
pou,ail plus rendre excusable. L'amour n'était plus son fait, ni à la Yillc, ni au théàlrc,
cl on commcn~·ail à railler l'éternité de sa
jeunesse. En i81 I, clic se retira définitircmcnl. Le 7 al'ril, clic parut sur la cène pour
la dernière fois, clic jouait Célimènc du .llisanthrope cl .\raminthc des Fausses Confidences.
Elle fut couronnée sur le théàlrc mèmc,
par un public enthousiaste qui ne se las ·ail
de la rappeler cl de l'applaudir.

\ ' 1co.1ll't:: oi;

Rt::ISET.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XXIII (suite.)
.\prè,
a1oir lra,l'rsé le Hhi11 it llu11i1t"U&lt;'
~
t)

'

1c ,,. corp, se lrou,a da11, le pa~, de llade,

dont le soul'erain, ain i que &lt;'C lui de Bal'ièrc
el de \\ urlemhrrg-, venait de ronlracler Ulll'
alliallrc a,cc Xapoléon : aussi f'ùmes-11ous
1·cç1~s en a1~is par la populatio11 de Brisgau.
Le fdJ-nwrechal ,Jellachich n'ayail pas osé st•
llll'surcr a,c~ Il•~ Fran{·ais dan un pa1, oi1
le, eommu111cal101l · sont si facile~. mais il
11011, allcnJail au dcl11 de Fribour", it l'entrée
dt• la forèl Xoire, dont il complait 11ous faire
aeh~•lc~· le pass.1ge par beaucoup de sang. li
t•~p.e1:ai_1:-1_1rloul 110w, arrèlt•r au l'a[ d'E11/'er,
th•frle ctrorl, fort long, cl domi11é &lt;le tous 1·lil&lt;•s
par &lt;ll', rocher, it pic, faciles i1 défendre. )lai,
ll's lroupt•s du _ï •· corps, qui 1enaicnl d'apfH'!•n&lt;lre lt·s hril~a11_1, ,ueeès remportés par
leurs camarades '.t l lm rl en Ba, ihe, jalou 'Cs
de monln•r aussi leur hra10llrC, s'élanrèrcnt
a1~c ardeur dans la fonlt Xoin•, qu't•llcs frandurl'nl t'll lroi, jnttrs, malgré IL•s oh, tacle~
du lcrraill, la n:si,lallcc cle l't•nm•mi cl la
diflicullt: de se procurer des ,i,rcs dans cd
affreux désert. Enfin. l'armée déboucha dans
u11_ pa1s fortilc et camp:t autour de Do11auesd11ngl'll, ùlle fort agréablL•, où se lr9u1c le
magnifique chàlcau de l'antique maiso11 des
princts &lt;le Furslcnhcrg.
~c maréchal .\ugcreau t'l ses aides Je camp
logcrenl au chàlca11 . dans la cour dm1ucl se
lroul'e la ~ourcc &lt;lu Danube; Cl' gra11d llcme
montre sa puissance cil nais a11l, ear à sa
,orli&lt;• cil' terre il porte dt~à bateau. L&lt;•s allcl_agc, de l'artillerie cl ll0s équipages a,aicnl
~p~ouré ~c très grau&lt;les fatigues dans le· Jéhle rol'arllcux l'l monlut•ux de la forèl ~oirc,
qu~ le 1crglas m1dail t'll~orc plus difficiles.
~I fallut donc do1111er aux chc,aux plu icurs
Jour~ d~ rcpo ·, pendant lcsqucl le ca1alicrs
au lr1ch1cns , enaicn L de Lemps à autre t.Hcr
110s arnnl-posles, placés it deux lieues en aranl
&lt;le la 1illc; mais tou t se bornait it un Liraillc111e~1l 11ui nous amusait, nous cxerrail i1 la
pclrl~ guerre, cl 11ous apprc11ail i1 connaitre
les drn:r uniformt•s ennemis. Je vis là pou r
la première foi - les uhlans du prince Charles,
les dragons de Roscnberrt et les housards de
Blan_kcnslcin. Xos chc,;ux &lt;l'attelarrc
a,anl
0
repris leur vigueur, l'armée conlinua sa ri'.iar~he, cl pl'ndanl plu~ieurs semaines nous eùmes
es, comb_a!s conlrnucls qui nous rendirent
maitres d tngen cl de Slockach.

Quoit1nc sourenl lrt's t•,post; d.tns ces di, ers
cngagemcllls, je n't•prou1ai qu'un ,cul acc.:il!c•~t, mais il pournit être fort gra1t' . La terre
etarl cou,erlc de neige, surtout auprès de
Sloekaeh. L'ennemi Jélcndait celle position
a,ce acharnement. Le maréchal m'ordonna
d'~llt•t_' ~'l'('Otmailrc un point sur lequel il roularl Jirrger une colo11ne; je pars au galop, le
sol me parais ant très uni, part·c que le Ycnl,
Pn poussant la ncigl', a,ait eomblé tous le:,
f'o l:S. Mais tout 11 rnup mon t hc,al cl moi
c11!011~ons ~ans un grand ral':11, aiant de la
11r1gc JU ,,u au cou.... Je Làchais de me tirer
dl' celle c~pècc de gouffre, lors11uc llcnx hou~ard~ cnucmis parurent au sommet cl déchargi·rc11t leurs mousquclolls sur moi. llcureuSL'mcnl, la neige dans la&lt;1ucllc je me déballais
ainsi 1111c mon cbc,·al a~anl cmpèché les t·:ivalicr, autrichien~ de bic11 aju Ler, je ne rt•rus
aueun 1ml ; mais ils allaient réitérer· leur f'l'U ,
lor-11uc l'approche d'un pclololl de chas,eur,,
que lt• maréchal Augereau cn,o,ail il mon
secour~, le contraignit à ~\:ioigne·r promplt.'111enl. .h cc un peu d'aide, je sorti~ du ra, in ;
mais on cul bc:111coup dt• peine 11 en relirl'r
mon chcrnl, 11ui l'epcndanl n'était pas blessé
110n plus, 1·c qui permit il mes camarades de
rire de l'étrange figure que j'al'ai~ à la suite
de mon bain de lleigc.
.\près aYoir conquis loul. le Yorarfüerg,
nous nous enrparùmcs de Bregenz, cl acculùmc~ le corp~ autrichien de Jellachich au lac
de Con~lancc cl au 'J\ rol. L'ennemi se couuit
de la forlcre·sc de ·Feldkirch cl du eélL·brc
défilé de cc nom, derrière le quels il pou rail
nous rési~Lcr a,cc arnntagc: nous nous allclldion, à lil'rrr un combat lrl'S meurtrier pour
cnlcrcr celle forte position, lorsqut•, à notre
grand étonnement, les .\utrirhien · dcmandL~
rcnl i1 capituler, cc que le maréchal Augereau
s'empressa d'accepter.
l'cndanl J'cnlrcnre li uc les dcu:.. maréchaux
cure11L à celle octasio11. les officier, au trichicns, humiliés des re,·crs c1uc leurs armes
venaient d'essu1er, c donnèrent le malin
plaisir de 11ous annonecr une très l',\chl'usc
no111clle, tenue cachée jusqu'it cc jour, mais
que les Bmscs t'l les .\ulrichiens a1aic11L
apprise par la l'Oic de l'.\ nglctcrrc. La llollc
franco-espagnole a1ail été battue par lord
Xcbon, le 20 octobre, non loin de Cadi~, au
cap Trafalgar. .\'olrc malcnconlreux amiral
Yillcncuvc, que les ordres précis de Napoléon
n'a,aicnl pu déterminer à sortir de l'inaction,

lors11uc l'apparition subite Je Loules les !lollcs
de la Franec &lt;'l de l'Espagiic dans la )fanclre
pouvait a surcr le passage c11 Angleterre dt•
nombreu L'S troupe· réon:t•s il Boulo!(ne, \ïllcncul'c, en apprenant &lt;JIil' par ordre de :'\apolé_on il allait ètrl' renrplac·é par l'amiral
Hosily, passa tout à coup d'un cxd•, de cirl'onspcclion à une lrl•:, gra11dc audace. li sortit
de Cadi,, li,ra une bataille qui, d rt-ellc
~our_né à notre al'alllage, t•ût été il peu prè~
mulrlc, puisque l'armée françai l', au lieu de
se lrou,cr à Boulogne pour profiler de ec
suceè, cl passer Cil \nglelcrre, était it plu~
de deux t·cnts lictH'S des eôlcs, faisant la
guerr1• au &lt;·entre de l'Allemagne..\prè~ 1111
l'ombat &lt;les plus acharnés, b flollcs d'Espagne cl de Fran!'C furent battues par œllc
d'.\nglctcrrc, dont l'amiral, le célèbre Xelson,
l''.1L tué, cmpo_rlanl dan;. la tombe la réputation dl• prcma·r homme de mer Jl' l'époque.
Ile notre ctilé, nous pcrdimcs le l'Onlre-amiral
)la~on, officier d'un très grand mérite. l'n de
110s I aisseau:.. sauta; dix-,cpt, tant françai,
q_u't•,-pagr~ols_,_ furent pri,. l'nc lempèle horrrhlc, qur "cl&lt;·1·a l'Crs la fin de la bataille,
dura Loule la nuit cl b jour;, suiranls. Elle
l'u t sur !c point de !'aire périr b ,·ainqucnr:,
l'l les ,arncm,: aussi, le:-. Anglais, ne s·()(·t·upanl plus que de lcu1· propre alul, furent-ils
obligés d'abandonner presque Lou~ le- ,ai~seaux qu'ils nous avaient pris et rini, pour la
pl~1parl, furent conduit,- i1 Cadi:.. par le déf)l'Js d~ leurs hra~·es cl malhL•Url'UX équipagt•~; d autre;. pfr,rcnl en ·c brisant ~Ill' les
rocher~.
Cc fut à _œlle lerriulc ualaillc lfUC mon
c_xcdlcnl ami France d'Jloudctol, aujourd'hui
hculcn,aol gé~éral, aide de camp du Hoi,
reçut a l? cmssc_ une forte blessure &lt;Jui l'a
r,cnd_u bo1t_eu~. !) llou_dctol sortait 11 peine de
1enfance: 11 clarl asprraot de marine cl allaché à l'étal-major du conlrc-amiràl Marron
ami de mon père. Après la mort de cc b~a,~
amiral, le misscau l'Algài1·a8 qu'il montait
fut pris à la suite d'un sanglant combat, el
les Anglais placèrent 11son bord une "ardc
de
0
soixante hommes. )lais lorsque la tempèlc
eut séparé l'.1/yésiras des ruisseaux ennemis
ccu~ des officiers cl marins français qui arnien~
,un·rcu au combat déclarèrent au:.. of'licicrs
cl au détachement anglais qu'ils eussent à se
rendre à leur tour ou à te préparer it recommencer la lutte au milieu des horreurs de la
nuit cl de la lempèlc. Les Anglais, n'étant

�,

•
111STOR..1A
pas disposés it st• ballre, consentirent 11 capituler, sous condition de ne p:is ôlre retenus
prisonniers de guerre, cl les Français, hicn
11ue menacés de l'aire naufrage, rrplacèrent
al'CC des tran~ports de joie leur pal'illon sur
les déhri d'un m.it. .\près a,oir été , ingt fois
sur le point d'ètrc engloufü, tant le n:nire
était en mau,a:s étal cl la mrr l'uriensc, ib
c•urcnt enfin le honlwur d'entrer dans la rade
de Cadix. Le ,ais eau qni portait \ïllencurc
:nant été pris, cet amiral infortuné l'ut conduit ('Il .\nglctcrrc, oü il resta pt•ndant trois
ans prisonnier de gnl'rrt' ..\ pnl 1:Lé échan~é,
il prit la déterm:nalion dt• se rendre à Paris;

el parlaient de se rérnltcr contre ,on autorité.
L!' plus ardent des opposants était le général
prince de Bohan, officier français an serl'icc
de L\utrichr, homme fort bral'C et trb cap:iblc. Le maréchal .\ugcrcau, craignant que
.lcllachich, entrainé par les conseils que lui
donnait )1. de fioh:111, ne paninl à C:-chappcr
1, l'armée l'rançaist' en se jetant dans le T) roi,
0:1 il nous rùt été presqur impossible de le
s:iine, s'empressa d'accorder an maréchal
ennemi toutes les conditions quïl demandait.
L'I capitulation po~tait donc que le, troupes
antrichicnnes dt"posera:cnl k•s armes, li, rcraicnl lenrs drapeaux, t:lendard,, canons et

t;o»B.\T o'ELClll:'&lt;l,E~ ( 15 Ot.:Tt;URE

111a:~.

arrèlé i1 l\c1111cs, il se Ill sauter la cer-

l'clle.
Au monu•nt où le l'cld-marédnl Jellacliich
était obligt: de capituler dcrnnl le 7e corps tic
l'armée française, celle n:solulion du chef
c11nemi nous étonnait d'autant plus qm•, l1icn
que hallu par nous, il lui restait encore la
rc source de se relir1•r dans le 'f)Tol, placé
drrrièrc lui, cl dont les habitants sont depuis
des siècles très allachés it la maison d'Autriche. La grande quantité de neige dont le
1\rol était couYcrt rendait sans dontc cc pa) S
/un accès difficile ; mais les difficultés rp1 ïl
prt:scntait eus ·1•nl t:lé Lien plus grandes pour
nou·, ennemis de l'Autriche, que pour les
troupes de Jellacbich ~c retirant dans une
prorince autrichienne. Cependant, si cc ~icux
cl méthodique feld-maréchal ne pourn1l se
résoud re à faire la guerre en hiYer dans de
hautes montagnes, il n'en était pas de mème
des officiers placés sous ses ordres, car beaucoup d'entre eux blàmaient sa pu illanimilé

cllo5). -

le rigueurs de la sai~on; pms, par une
march:! audacieuse, passant au milieu des
crnlonncmenls des troupes du maréchal ~ry,
,,ui occupaient les ,illcs du T)rol. il ,int
tomber cnlre \'éronc et Venise sur les clcrrirrcs de l'armée française d'ltalit', pendant
que celle-ci, aux ordre~ de )!asséna, sui,ail
en queue le princt• Charles, qui se relirait sur
lt• Frioul. l,'arri,·ée dn prince de fiohan dans
k pays ,·énitien, alors que Masst:na en C:-Lait
Mjit loin. pourail aroir ll's 1·01Béqucnccs l!'s
plus gra,cs: heureusement. une armée française vcm:1t de ~aptes, sous les ordres du
général Saint-Cyr, hallil cc prince et le 1·011-

GrJ1•11re ,le 1'1mO:&lt;.\RO, ,/'Jfrès llOQvEl'LA:-.. (,\/11sèe ,fr 1·ers:Jilles.)

chernm, mai ne ~crai1:nt pas conduilcs c11
France et pourraient se retirer en 13ohènw,
après arnir juré de ne pas scnir contre la
France pcndanl un an. En annonçant celle
.capitulation dans un de ses bu_llctins . de ln
grande armée, l'Empcrcur témoigna d ab~r&lt;l
un peu de méconlcntcmcnl de cc qu o'.1
n·a,ait pas exigé que h•s troupes autr1chicnncs fussent envoyées prisonnières eu
France; mais il revint sur celle pensée, lorsqu'il cul acquis la certitude &lt;1uc le maréchal
.\u,.crcau 11'arnil aucun moyen de le y contra~1drc, parce qu'elles al'aicnt la faci lité de
s'échapper. En effet, dan, la nuil ,1ui précéda
le jour où les ennemis dcraicnl d~poscr 1~·
arme , une rérollc éclata dans plusieurs l.ll'l"adcs autrichiennes contre le feld-maréchal
Jl'llachich. Le prince de fiohan, refusant d'adhérer à la capitulation, partit arec sa diris:on d'infanterie, à laquelle se joignirent quelques ré!!imenls des autres dil'isions, et se
jeta dan; les montagnes qu'il lrarcrsa malgré
.... 316 ..,.

trai;.mil à ~c rendre pri~on11il'r de gut•rrc·.
mais tlu moins il ru• céda q11 'à la force et tut
en droit de dire qm•, si le feld-maréchal Jdlachich était ,·cnu aœc toute · ses troupes, le·,
.\utrichicns seraient pcul-ètrc parrnrns i,
l'aincrc SJint-Cyr cl à ~·ouvrir un passage.
Lorsqu'une Lroup~ capitule, il c,t d'usa~c
11nc le rai1u1ucur cn,·oic auprès de chaque
dil·ision un ol'ficicr d'état-major pour r11
prendre en quclqu.1 sorte po~scssion et la
conduire, au jour cl à l'heure indiqué~, ,u~
le lieu où clic doit déposer les armes. Ceh11
de mes camarades r1ui fut cnl'oyé auprès du
prince de Rohan fut laissé par celui-ci ~an,
le camp qu'il ,1uittail, parce que cc pr1m·1·,
opt:r:inl a relrailr en arrière de la place forte
de Feldkir&lt;'b, cl dans une direction oppost:c
au camp des ~·rançais, n'al'ait pas à rcdoult:r
d'ètrc arrèlé par eux dans sa marche; ma~s
il n'en était pas de même de la caYalc~1c
autrichienne. Elle birnuaquait dans une petite
plaine en al'anl de Feldkirch, en face el à pru

_________________________

de distance de nos al'ant-p:isles. J'avais été
chargé par le maréchal .\ugereau de me rendre
aupr~~ de la cara'erie autrichienne pour la
ronduire au lieu du rendez-vous conYcnu;
cl'lle brigadr, compo,éc de trois forts régiment~, n'avait point de général-major; clic
&lt;-tait commandée par le colonel des housards
de nlankenstein, l'icux Hongrois dl's plus
hravcs et des plus madrés, donl je rcgrclle
dt• n'al'oir pu retenir le nom, car je l'estime
hcaucoup, bien qu'il m'ait fait suhir une
mystillcation f'orl dés:igréalJlc.
.\ mon arl'iYée dans son r,amp, le colonel
m'avait offert pour la nuil l'ho pilalilé dans
sa baraque, et nous étions convenus de nous
nwurc en ronte au point du jour, afin de nous
rendre au lieu indiqué sur les grè,·cs du lac
de Constance, entre les villes de Bregenz t•l
de Lindau. Nous a"ions toul au plu trois
lirurs à parcourir. Je fu lr~s étonné lorsque,
wrs minuit, j'entendis les ofliciers monlcr à
chernl .... .Je m·t:Jance hors de la baraque, cl
roi, qu'on forme les escadrons et qu'on se
prépare it partir. Les colonels des uhlans du
prince Charles et de dragons de Rosenberf(,
placés sous lt•s ord rcs du colonel des housards.
m:iis auxquels l'clui-ci n 'aYait pas fait part de
~es projets, vinrent lui demander le motif de
cc départ précipité; j'en fis autant. .\!or$, Il'
, it•ux colond nous répond, a,·cc une froide
hypoeri ie, que le feld-maréchal Jellachich,
&lt;'raignant que quelques quolibets lancés aux
soldats autrichiens par les français (dont il
l'audrait longer le camp, si l'on se rendait
par la roule directe à la plagr dt• Lindau)
n'amenassent dl's querelles C'nlre IC's troupes
des &lt;lem: nations, Jcllachich, d'accord av1•c h•
man:cbal .\ugercau, avait ordonné aux tro11p1•s
aul~ichicnnes de faire un long circuit sur la
clrorlc, afin de tourner le camp français et la
, il!c de flregrnz, pour ne p:is rencontrer nos
sJldats. li ajouta que le trajet étant beaucoup
plus long et les chemins difficiles, les chefs
des deux armées arnicnl avancé le départ de
11uclqucs heures, et qu'il s'étonnait que je
n'en eusse pas été prérenu; mais que proba1,lemenl la lcllrC' qu'on m'arnil adressée it cc
,njcl arait été retenue aux avant-postes par
s~it? d'un malentendu; il poussa mèmc la
d:ssrmulalion jusqu 'i1 ord:inncr à un officier
d'all1•r réclamer celle dépèchc sur Loule la
lignr.
Les motifs allégués plr le l'Oloncl des lllankcnslein parurent si naù1rels à ses deux camarades, qu'ils ne firent aucune oh5crl'ation. Je
~1·en élerai pas non plus, b:cn ,1uc, par instinct,
.1c troul'asse louL cela un peu louche; mais,
seul au milieu de trois mille cavaliers ennemis, que pouvais-je faire? Il \'alail mieux
montrer de la confiance que d'a,·oir l'air dr
doutrr
de la bonne foi de la briaade
autri.
0
('h1cnne. Comme j'ignorais, du reste, la fuite
de ,_la dirision du prince de Rohan, j'arouc
qu 11 ne me vint pas dans l'esprit que le chef
de la cavalerie cherchait à la soustraire à la
rapitulation. Je marchai donc avec lui à la
tt\t? de la colonne. Le commandant autrichien,
'l'.H co~naissait parfaitement le pays, avait si
hrrn prr, ses dispositions pour . 'éloii:nrr des

Mi.MOfflëS DU GÉN'É1(Al. 1J.ll1(0N D'E MA1(BOT _ . , .

postes français, dont l'emplacement était, du
rrslc, indiqué par des feux, qnr nous ne passàmrs à pro-.imité d'aucun d'eux. Mais ce i1
quoi le ,icux colonel ne s'attendait pas, ou
cc qu ïl ne pul é,·itcr, ce fut la rencontre de
patrouilles volantes, que la cavalerie fait ordinairement la nuit dans la campagne à une
certaine distance d'un camp; rar tout à coup
un: Qui 1·i1•e'! se lait entendre, et nous nous
lrourons en présence d·une forte colonne de
ravalcrie française, que le elair de lune permet
de distinguer parfaitC'mcnt. .\lors le l'ieux
colonel hongrois, sans laisser paraitre le
moindre trouble, me dit: &lt;1 Ceci vous regarde,
monsieur l'aide de camp; l'Cuillez l'enir a\'CC
moi pour donner des explications au chef de
cc régimrnt français. 1&gt;
Nous nous portons en avant, je donne le
mol d'ordre, et me trou\'C en présence du
7• de l'111sscurs à cheval, qui, reconnaissant
Pn moi un aide de camp du maréchal .\ugcreau, cl sachant d'ailleurs qu'on allcndait les
troupes autrichiennes pour la remise de leurs
armes, ne fil aucune diffü:ullé pour laisser
passer la brigade que je conduisais. Le commandant français, dont la troupe arail lt•
sabre en main, cul mtlme l'allenlion de le
l'aire rcmellrc au fourre:iu, en témoignage du
bon accord qui de, ait régnt'r entre les &lt;leu,
colonnes qui se cotoyèrcnl paisiblement en
continuant leur route. J'al'ais bien queslionn,:
l'officier supérieur de nos chasseur~, relaliremcnt au changement d'heure de la remise
des armes que deraienl opérer les ,\ utrichicns; mais il n't•n était pas informé, Cl'
qui n'éycilla aucun soupçon dans mon esprit,
sachant qu'un ordre de cc genre n'était point
du nombre de ceux 11ue l'état-major communi11ul' d'a\'ancc aux régiments. Je continuai
donc à marcher arec la colonne étrangère
pendant tout le reste de la nuit, trouvant
rrpendant que le Mtour qu'on nous faisait
faire était bien long, et que les chemin~ étaiei1l
fort maul'ais. Enfin, à l'aube du jour, t,,
, icux colonel, apcrCC\'anl un terrain uni, me
dit d'un ton goguenard que, bien qu'il soit
dans l'obligation de remellrc sous peu les
chernux des trois régim!!nls entre les mains
des Français, il veut an moins les leur livrer
en bon étal, cl avoir soin de ces pauncs
animaux jusqu'au dernier moment: qu'en
consé,1uence, il va ordonner de faire donner
l'al'oine.
La brigade s'arrête, se forme, met pied à
!erre, et lorsque les c·bevaux sonl allachés, le
ro!onel des Blankcnstein, resté sent à cheval,
réunit en cercle autour de lui les officiers et
t'avalicrs des trois régiments, et là. d'un Lon
d'inspiré qui rendait cc l'icux guerrier Yraiment superbe, il leur annonce que la division
du prince de fiohan, préférant l'honneur it
une honteuse sécurité, a refusé de souscrire i,
la hontense capitulation par laquelle le feldmarécl:ial Jcllachich a promis de livrer aux
Français les drapeaux cl ics armes des troupes
autrichiennes, et que la division de nohan
s'est jetée dans le T} roi, où il conduirait, lui
aussi, la brigade de cal'alerie, s'il ne craignait
dr nr pournir troul'cr dans re, ,lpres mon-

lagnes de quoi nourrir un aussi grand nomhre
dl' chcYa11x. Mais puisque YOilà la plaine,
ayant, par une ruse donl il se félicite, gagné
si, lieues d'arnm·r ,ur les lNupcs franç:ii,rs,
il propose à Lou~ ccut d'entre eux qui ont h•
cœur naimcnl autrichien, de le suiHe 11 lrarnrs l'Allem:igne Jusqu'en ~lora,ie, oü il ,a
rejoindre les troupes de leur auguste rmpt'rcur François 11.
Les housards de Illankcnslcin répJndirl'nl
à celle allocution de lrur colonel par 1111
bruyant hurrah d'appr:ibation: mais les dragons de fiosC'nberg cl les uhlans du prince•
Charles gardaient un morne silence! ... Quant
11 moi, bien que je ne susse pas encore assez
hirn l'allemand pour saisir parfaitement Il'
discours du colonel, les paroles que j'a,ais
comprises, ainsi que le Lon d1• l'orateur rt la
po ilion dans laquelle il se trou rail, m'arnienl
fait deviner de quoi il s'agissait, rl j'al'o111•
que je restai fort penaud d'aroir, quoiqu&lt;' i,
mon insu, seni d'instrumrnl 11 rc diable d1•
llongrois. Cl'pchdant, un tumulte aO'rru,
s'élt•ra dans l'immense ccrele qui m'c111iro11nail, el je fus à même d'apprécier lïncom·{-nirnt qui résulte de J'amalgame hétérogènl'
dt•s dil'Crs peuples dont se compose la monart'hie rt par conséquent l'armée aulrichicnrw.
Tous les h:H1sards s'.lnl Hongrois; b Illankenslein approU1aicnl donc cc 11uc propMait
un chef de leur nation; mais les dragons
étaient Allemands el les uhlans Polonais; 11Jlongrois n'arait par cela mêmr aucune inlluencc morale sur ces deux régimrnl~. qui,
dans cc moment difficile, n'écoulèrcnl qui'
leurs propres officiers; ceu'(-ri Ml'lari•rcnt
((UC, se considérant commê engagés par la
l'apitulation que le maréchal Jellachich al'ail
signée, ils nC' vonlaicnl pas, par lrur dt:parl,
aggral'er la position de cr feld-maréchal l'l dl'
ceux dr leurs camarades r111i se lrouvaienl
Mjit au pournir des Français. Ces dernier,
seraient 1'n effet en droit de les rnrnyer prisonnier rn France si une partir de~ trouprs
anlrichirnncs violait le traité com·cnu. A 1•pla.
le colonel de housards rrpowlit qur, lor~que
h• général en chef d'une armfr, pPrdant la
tète, manque à ses devoirs cl linc srs troupes
11 l'ennemi, les subalternes ne doil'rnl pins
prendre con cil que de leur courag1' et dl'
leur allachcmcnl au pays. Alors k colonel.
hrandissanlson sabre d'une main et ~aisissant
de l'autre l'étendard de son n:gimcnt, s'érril':
" .\Hez, dragons, allez remellrc aux Françai~
&lt;1 vos étendards avilis el les armes que noire
&lt;, Empereur nous al'ait donnée; pour J,, dé« fendre. Quant à nous, bral'c's housards,
" nous allons rejoindre notre auguslr Soml'&lt;1 rain, auquel nous pourrons encore montr..-r
&lt;c a,ec honnrur notre drapeau sans tache el
1&lt; nos sahres de soldats intrépides! » Puis.
s'approchant de moi, et lançant un coup d'œil
de mépris aux uhlans cl dragons, il ajoute :
&lt;1 Je suis certain que si cc jl'une Français sr
" trouvait dans notre position, et forcé d'imiter
« votre conduite ou la mienne, il prendrait le
« parti le plus courageux, car les Français
11 aiment la gloire aulaol que leur pays et s'y
c1 connai~senl en honneur! ... 1&gt; Cria dit, le

�r--

'-------------------------

111S TORJ.Jl

vieux chef hongrois pique des deux, et, cnlcYant son régiment au galop, il ~c lance rapidement dans l'espare, 011 ils disparaissent
hirnlôl !. ..
[I y avait du vrai dans chacun des deux
raisonnements que je Ycnais d'entendre, mais
célui du colonel de housards me paraissait le
plus juste, parce qu'il était le plus conforme
aux intérèls de son pays; j'approuvais donc
intérieurement sa conduite, mais je ne pourrais raisonnablcm0nl conseiller aux dragons
cl aux uhlans de l'imiter; r'cùl été sortir de
mon rôle el manquer à mes devoirs. Je gardai
donc une slr:ctc neutralité dans celte discussion, el, dès que les housards furent par:is,
je proposai aux deux colonels des autres rég:mcnts de me suinc, et nous nous mîmes en
roule pour Lindau. Nous y trouvâmes sur la
plage du lac les maréchaux Jellachich cl
Augereau, ainsi que l'armée française, et les
deux régiments d'infanterie autrichienne qui
n'arnient pas suivi le prince de 11ohan. En
apprenant par moi que les housards de Blankenstein, refusant de reconnaître la capitulation, se dirigeaient vers la Morarie, les deux
m:iréchaux entrèrent clans une grande colère.
Celle d'Augereau était principalement mo:iréc
p:u la crainte qne ces housards ne jetassent
une grande pcrlurbaLion sur les derrières dJ
l'armée française, car la roule qu'ils allaient
suirrc tra,·ersait les contrées dans lesquelles
!'Empereur, en marchant sur Vienne, arnit
laissé de nombreux dépôts de blessés, de parcs
d'artillerie, etc., elc. Mais le colonel ne cr~
pas devoir signaler sa présence par un coup
tic main, tant il arail hâle de s'éloigner du
pays où rayonnaient les armées françaisrs:
aussi, évitant Lous nos postes et suirnnt constamment des chemins dr traverse, se cachant
le jour dans les bois, puis marchant rapid rment Loule la nuit, il parvint à gagner sans
rncombrc les frontières de la Moravie, el s'y
réunit au corps d·armée autrichien qui l'occupait.
Quant aux troupes restées arec le fcldmarrchal follachich, après avoir déposé leurs
armes, étendards cl drapeaux, et nous aroir
remis leurs chevaux, elles dcrinrent prisonnières sur pal'Ole p:mr un an, el se dirigl\rcnl dans un morne silence rers l'intérieur
d~ l'.\llcmagnc, polll' gagner tristement la
Bohème. Je me rappelais, en les voyant partir, la n:.ible allocution du vieux colonel hongrois, cl crus Yoir sur bien des figures de
uhlans cl de dragons que beaucoup regrettaient de n'avoir p!l.S sui ri cc ricux guerrier,
et gémissaient en comparant la position glorieuse des 13lankenstcin à leur propre humiliation.
Parmi les trophées que le corps de Jcllachich fut contraint de nous li rrcr, se trouvaient dix-sept drapeaux. et deux étendards,
que le maréchal Augereau s'empressa, scion
l'usage, d'cnroyer à !'Empereur par deux
aides de camp. Il désigna pour remplir celle
mission le chef d'escadron Massy et moi. Nous
partimes le soir même dans une bonne calèche, faisant marcher derant nous un fourgon
de poste. qui contenait les drapeaux gardés

par un sous-offic:er. Nous nous dirigelmcs
sur Vienne par Kcmptcn, l3raunau, Munich,
Linz et Saint-Pœltcn. Qaclqucs lieues avant
d'arrirer dans celle dernifre rillc, nuus admir,îmes, en longeant les rires du Danube, la
superbe abbaye de Molk, l'une des plus riches
du monde. Cc fut en cc !:ru que, quatre ans
plus tard, je courus un bien grand danger,
et méritai les éloges de l'r◄:mpercur, pou1·
aroir accompli sous ses yeux le fait d'armes
le plus éclatant de ma carrière militaire, ainsi
qnc vous le rcrrez, lorsque nous serons au
récit de la campagne de 1809. Mais n·antir;p:ms p:i.s snr les érénemcnts.
CHAPITR.E XXIV
)larchc sur \ïcnn~. - ComhaL de Dirnstcin. - L~s
maréchaux Lannes CL } fnr•L rnli•vrnt lrs ponts ,lu
IJanuh~ sans coup férir.

Yous avez rn qu ·au mois de srplcmbrc 180:S,
les sept corps composant la grande armée
française étaient en marche pour se rrndrc
des cùle' de l'Océ1n sur les rires du DanubC'.
lis occupaient déjà le pays de Iladc cl le
\\'urlembcrg, lorsque le i" octobre l'empereur Xapoléon sr transporta de sa personne
au delà du nhin, qu'il pasrn à Strasbourg.
l'ne p:irlic de la nombreuse armée que la
Russie cnroyail au secours de L\ulricb.c arrirnnt en cc moment en Morarie, le cabinet de
Vienne aurait àù, par prudence, aLtcnclre que
ce puissant renfort cùl rejoint les troupes
autrichiennes; mais emporté par une ardeur
qui ne lui était pas habitùelle, et qui lui fut
inspirée par le feld-maréchal Mack, il avait
lancé celui-ci à la tète de qualrc.:vingl mille
hommes contre la Bavirrc, dont L\ulrichc
conroiLail la possession depuis plusieurs siècles, cl que la politi1111e de la Franec a constamment défendue con Ire les invasions. L'l::lcctcur de Barièrc, contraint d'abandonner
ses Étals, se r0lira avec sa famille et ses
troupes à Wurtz bourg, d'où il implora l'assistance de Napoléon. Cc dernier lui accorda son
allianée, ainsi qu'aux souverains de Bade rl
de Wurtemberg.
L'armée autrichienne, sous le rcld-maréchal Mack, occupait déjà Ulm, lorsque Napoléon, passant le D:inube à Donauwcrth, s·cmpara d'.\ugsbourg cl de Munich.
L'armée française, ainsi placée sur les derrières de Mack, coupait les communications
entre les Autrichiens rt les P.usscs, dont on
samit que les premières colonnes étaient
Mjà à Vienne el s'arançaicnt à marches fo,rcées . Le feld-maréchal Mack, reconnaissant
alors, mais trop tard, la faute qu'il aYait commise en se la.issant enfermer par les troupes
rrançaiscs dans un cercle dont la place d'Ulm
·était le centre, essaya d'en sortir ; mais, successivement battu dans les combats de WerLingen, de Günzbourg, et surtout à celui
d'Elchingcn, où le maréchal Ney se comrit de
gloire, Mack, de plus en plus resserré, fut
contraint de se renfermer dans Ulm arec
son armée, moins les corps de l'archiduc
Ferdinand cl de Jcllachich qui p:i.rvinrenl à
,'échapper, le premier vers la l3ohème, l'autre
"" 318 '"

rcrs le lac de Constance. Ulm fut investi par
!'Empereur. Celle place, bien qu'elle ne fùt
pas alors très fortifiée, pourail néanmoins
résister longtemps, gràcc à sa posit:on, ainsi
qu'à sa très nombreuse garnison, et donner
ainsi aux Russes le temps d'arri\'C'r à son
secours. Mais le feld-maréchal Mack, passant
de la jactance la plus exaltée au découragement le plus complet, mit bas les armes
dcranl Napoléon, qui avait, en Lrois semaines,
dispersé, pris ou détruit 80,000 Autrichiens,
et délivré la IlaYière, dans laquelle il ramena
l'Élecleur. Nous wrrons, en 1815, celui-ci
reconnaitre un tel bienfait par la plus odicme
trahison.
Maitre de la l3aYièrc, débarrassé de l'armée
de Mack, rEmpercur accéléra sa marche sur
Vienne, en longeant la rirn droite du Danube.
li s'empare de Passau, puis de Linz, Ott il
apprend que 50,000 flusses, commandés par
le général KoutousolT, renforcés par 40,000
Autrichiens, que le général Kienmaycr est
parrcnu à réunir, ont passé le Danube à
Yi, nnc et ont pris position à Molk et à SaintPœllcn. Il esl informé en même temps que
l'armée aulrich:ennc, commandée par le
célèbre archiduc Charles, ayant été baLLuc
par Masséna dans le pays Yénitien, se relire
par le Frioul dans la direction de Yicnnc;
enfin que l'archiduc .Jean occupe le 'f)'l'ol
a1•ec plusieurs diriS:Ons. Ces deux princrs
menaçaient donc la droite de l'armée française
pendant qu'elle avail les Russes devant ellr.
Pour se prémunir contre une allaque de
llanc, !'Empereur, qui avait Mjà le corps du
maréchal Augereau Ycrs Ilregenz, cnYoic
celui du maréchal Ney cnrabir Innspruck cl
ltJ1'yrol, et porte le corps de Marmonlà Léobco.
afin d'arrêter le prince Charles, venant d'Italie.
Napoléon, ayant par ces sages précautions
assuré son Oancdroil, ,·oulutaYantd'avancer di'
front sur les flusscs, c'.ont l'al'ant-garde renait
de se heurter contre la sienne à Amslcllen,
près de Ste}-cr, prémunir son flanc gauche
contre toute attaque des troupes autrichiennes
réfugiées en Bohême, sous les ordres de l'archid uc Frrdinand. A cet c·ilcL, l'Emperem
donna au maréchal Mortier les dirisions d'infanterie Dupont cl Gazan, et lui prescrivit dl'
traverser le Danube sur les pools de Passau
cl de Linz, puis de descendre le llcuvc par la
rirn gagchc, tandis que le gros de l'armée
continuerait sa marche sur la riYe droik.
Cependant, pour ne pas laisser le marécba1
Mortier trop isolé, Napoléon imagina de
réunir sur le Danube un grand nombre de
bateaux, pris dans les aflluenls de ce 0euw,
el d'en former une flottille qui, conduite par
les marins de la garde, devait descendre en
se tenant comtamment à la hauteur du corps
de Mortier, afin de lier le, troupes des deux
rives.
Vous allez me trourer b:en audacieux
d'oser critiquer une des opérations du grand
capitaine; cependant je ne puis m'cmpèchcr
de dire que l'envoi du corps de. Mortier sur
la rive gauche n'était pas suffisamment molil'è
cl fut une fau Le qui pouvait aYOir les plus
fàcheux résultats. En effet, le Danube, le

plus grand des fleuves de l'Europe, est, à
partir de Passau, d'une telle largeur en hiYCr,
11u'à l'œil nu on n'aperçoit pas un homme
d'une rire i.\ !"autre: il csl en outre très profond cl fort rapide. Le llanubc, auquel s'appuyait la gauche de l'armée française, offrait
donc une garantie de par l'ai le sécurité. li
suffisait de couper les ponts i1 mesure qu ·on
s'arnnçail Ycrs Yienne, pour mellrc à l'abri
tic Ioule allaquc le flanc gauche de la grande
~rmi\L' marchant snr la rire droite, d'autant

REDDIT10:- n'Uu, (20

Mack, ayanl appris la capitulation de celle
armée devant Ulm, ne se trouva plus assez
l'ort pour résister seul à Napoléon, cl ne youlant pas non plus compromettre ses 1roupes
pour saul'cr la rille de Vienne, il résolut de
mettre l'obstacle du Danube entre lui el le
rninqueur : il passa le fleure sur le ponl de
Krrms, qu'il fil brûler derrière lui.
A peine arriré sur la ril'e gauehc arec
toute son armée, le maréchal russe rencontre
les éclaireurs de la dil'ision Gazan, qui rn

ocronnE 1!lo5).

plus r1ue celle allaque n'aurait pu être faite
que par l'archiduc Ferdinand, venant de
Bohème. Mais celui-ci, fort heureux d'avoir
échappé aux Français deva~L Ulm, aYec fort
peu de tr_oupcs, presque toutes de cavalerie,
ne poma1t avoir ni l'envie ni les movens de
Yenir les allaquer en franchissant un ~bstaclc
td que_ le Danube, dans lequel il aurait
c~uru l'lsque de se faire jeter, tandis qu'en
.dctachant deux de ses dil'isions isolées au delà
~e cet (mmense OeuYe, Napoléon les exposa à
~tr? p_r1~es ou exterminées. Cc malheur, qu'il
cta1L facile de préroir, fut sur le point de se
réaliser.
Le feld-maréchal noutousolT, qui attendait
are~. résolution les Français dans la rorte
pos1t10n_ de . ~aint-Pœlten, parce qu'il les
supposait sums rn queue par rarméc de

.iJfi.M01'1fES DU GÉNÉ~AL BA~ON D'E .iJfA~BOT - - - .

-

entre des rocher., escarpés, occupés par les
Russes, et les gouffres du Danube, les soldais
français, entassés sur une étroite chaussée ne
furent pas démoralisés un seul moment. Le
bral'c maréchal Mortier leur donna l'exemple
c1·un noble courage; car quelqu'un lui ayant
proposé de profiter d'une barque pour passer
sur la rirn droite, ot1 il se tromcrait au
milieu de la gllandc armée, et érilerait par là
tic donner aux nusses la gloire de prendre un
maréchal, Mortier répondit qu'il mourrait

Gml'llre ,te RR~:&lt;ELLll::nc, .t'atrès le 1,1/-/e,111 .te T11i:nx1x. (,l/ust'e .te J crs.rilks.)

dirigeait de Dirnstcin sur Krcms, ayant en
tête le maréchal Mortier. Koutousoff, en
apprenant l'existence d'un corps français
isolé sur la rire gauche, résolut de l'écraser,
et pour y parrenir, il le fait allaqucr de front
sur l'étroite chaussée qui longe le Danube,
tandis qu'en s'emparant des hauteurs escarpées qui dominent ce fleure, ses troupes
légères \'ODL occuper Dirnstein et couper
ainsi la retraite de la division Gazan. Celle
division était alors dans une position d'autant
plus critique, que la plus grande partie de la
nouille élan~ restée en arrière, on n'arnit que
deux petites barques, cc qui ne permettait
pas d'aller chercher du renfort sur la ri\'C
droite. Allaqués en têle, en queue, et sur un
de leurs llancs, par des enneniîs six fois plus
nombreux, se lrournnl en outre enfermés

aYcc ses sold1ls, ou passerait aver eux sur le
rcnlœ des Russes! .. .
Un combat s:rnglanL s'engage à la baïonnellc : cinq mille Français résistent à trente
mille Russes!. .. La nuit rinl ajouter ses horreurs à celles du combat. La di rision· Gazan
massée
a&lt;rnc;.
.
. en colonne, pal'l·int il J'CO'
0 0
Dirnstem, au moment où la division Dupont,
restée en arrière en face de Mo'k et attirée
par le bruit cl u canon, accomait à son
secours. Enfin, le champ de bataille resta·
aux Français.
Dans cc combat corps à corps, où la baïonnelle fut presque seule emplo1ée, nos soldats
plus agiles et plus adroits que les colosse~
russes, avaient un immense avanta«e
sur eux·
O
a~ss1. 1~ perle des ennemis fut-elle de quatre'
mille cmq cents hommes, el la nôtre de trois

�111ST0'/{1.ll

----------------------------------------~

d",\ucrspcrg. Celui-ci arrire enfin ; il est sur
mille hommes sctilcment. Mais si nos dil'i- le tablit&gt;r du grand pont, afin de le brùlcr
le poiut d'ordonner le feu, Lien que les gresions n'eussent pas été composées de soldats lorsque les ~'rançais paraitraient. lis araicnt naJiers françai~ enlourent &lt;lrjà les Lalleri&lt;·s
aguerris, le corps de Mortier aurait probable- en outre établi sur la rive gauche, à l'cxtrécl les bataillons autrichitns ; mais les drux
ment été détruit. L'Empcreur le comprit si mité du pont de Spitz, une forte batterie
maréchaux l'assurent qu'il y a un traité, dont
bien, qu'il se b:Ha de le rappeler sur la ri re d'artillerie, ainsi qu'une division de six mille
la principale condition csl que lès Français
droite, et cc qui me prouve qu'il arait reconnu hommes, aux ordres du prince d'Auer5perg, occuperont les ponts. Le malheureux général,
la faute qu'il avait commisecnjetant cc corps brave militaire , mais homme de peu de craign:llll de se compromellre en Ycrsant du
isolé au delà du fleure, c'est que Lit&gt;n qu'il moyens. Or, il faut sarnir que quelques jours
sang inutilement, perd la tète au point de
récompensât largement les bvaves régjments arant l'entrée des Français dans VicnnE', s'éloigner en emmenant toutes les troupes
qui s'étaient battus à Dirnstcin, le&amp; bulletins l'Empereur ara;t reçu le général autrichien qu'on lui a1•ait données pour défendre! les
firent à peine mention de cette sanglante comte de Giulay, rnnu en parlementaire pour
!. ..
affaire, et l'on parut vouloir cacher les résu!- lui faire des ourcrtures de paix qui n'avaient ponts
Sans la f.wte du général d'Aucrspcrg, le
Lats de celle opération d'oulre-Oanubc, parce pas eu &lt;le résultats. Mais à peine l'arant- passage du DJnube cùt cerlainement été eXl;qu'on ne pouvait en expliquer militairement le garde fut-elle maitresse de Vienne el Napo- cuté arec bcauco:ip de difficultés. Il pouYait
motif. De plus, ce qui me confirme dans l'opi- léo:1 éta!Jli au chùteau royal de Schœnbrïinn, mème se faire qu'il devint impraticable, et
nio!l que je prends la liberté d'émettre, c·cst qu'on vit revenir le général de Giulay, qui dans ce cas !'Empereur Xapoléon, r.e pou,·ant
que, dans la CJmpagne de 1809, !'Empereur, p1ssa plu5 d'une heure en tète à tète avec plus poursuirre les arméès rus~es cl autrise trolll':rnl sur le même Lerrain, n'emoya l'Empcrcur.
chiennes en M(l ravie, cùtmanqué sa campagne.
aucun corps au delà du fl eu,·e, el conserl'anl
Dès lors, le bruit qu'un armistice renait Il en cnl a!ors la conviction, qui fut confirmfr
au contraire toute son armée réunie, il des- d'ètrc conclu courut tant parmi ks régiments lrùis ans apri s, lorsqu'en 180!), les Aulr:cendit a,·ec elle jusqu'à Vienne. Mais revenons français entrant à Y:cnne, que parmi les cbicns alaill Lrù!é les ponts dtJ llanubc, nuus
à la mission dont le comnnndant Massy cl troupe, autricb;enncs qui sortaient de la ville
fùmes con:r.iints, pc,ur asrnrcr le passage de
moi Nions chargés.
pour se porter au ddà du Danube.
cc flcul'e, Je Jil'rer les deux batailles u·l~sslin~
Lorsque nous arri\'âmc, à \ïcnnc, NapoMural et Lannes. aux']urh n :mpcreur et de Wagram qui r.ous coùtèrcnt plus de
!éon et le gros de so!l armée avaient déjà avait ordonné de lâcher de s'emparer du pas- trente mille homme~, tandis qu'en 1805 IL'S
quitté celle ville, dont ils s'étaient emparés sage du Danube, marchèrent wrs les porils, m:ir.Sdiaux Lannes et Murat enlcvèrt•nt ks
srn, coup férir. Le passa;;e du D:rnube, qu'il p!acèrrnl les grenadiers d'Oudinot derrièrl.! ponts sans avoir un seul Llcisé !.. . Mais le
1'.1llait franchir, avant de poursuivre les les plantations touffues, puis s·arancèrcnt, stratagème dont ils s 'étaiE:nl scnis était-il
Autrichiens et les fiusses qui se retiraient en accomp~gnés seulement de quelques officiers admissible1 fo ne le pense pas . Je sais qu!'
Moravie, n'avait pas même été disputé, grkc parlant allemand. Les petits postes ennt•m:s dans les guerres d'l~tal à É1al on élargit sa
11 un~ ruse, peut-ètrc blàmll,lc, qu'emp'.ol·è- tirent sur eux. en se repliant. Le, deux maré- conscience, sons prétexte que tout ce qui
rcnl le, mlréc!iaux Lannes cl Murat. Cet chaux fontcrierauxAutrichiensquï/y am·111:~assure la l'ictoirc peut êt re employé afin de
épisode, qui influa si grandement sur le rt5s nl- lice, el,contiouantà marcher,ils trarcrscnlsans diminuer les perte, d'hommes, tout en donlat de celle célèhre campagne, mérite d·'èlr:.,r·:; ~!Jstaclcs tous les petits ponts, et, arrirés au mnl de grands avantages à son pays. Cepenraconté.
· , ;grand, ils rcnomellcnt leur assertion au cornd.int, malgré ces graves considérations, je ne
La l'ille de Vienne est située sur la ri,-é mrndant de Sp:tz, qui n'ose faire tir~r sur pense pas que l'on dvive apprournr le rnol·cn
tlroile du Danuhe, OeuYC immense, dont un deux maréchaux presque seuls cl affirmant employé pour s'emparer dn pont de Spit.t.:
laible bras passe dans celle cité, le grand bras qne les ho,tilités rnnt suspendues. Ccpcn- quant à moi, je ne voudrais pas le fo ire 1'0
se trouvant à plus d'une demi-lieue au delà. dant, av:int de les laisser passer, il veut aller
pareille circonstance.
Le Danube forme sur cc dt!rn:er point une lui-mème · prendre • les ordres du général
Pour conclusion de cet épirndt"!, je dirai que
grande quantité d'iles, r~unies par une Ion- d'Aucrspcrg; mais pendant.qu'il se rend près la crédulité du général Auersperg fnt tr1\s
gue série de ponts en Lois, terminée par celui de lui, en laissant le poste à un sergent , sévèrement punie. Un consc:l de guerre Il'
qui, jeté sùr le grand bras, s'appuie sur la Lannes et Murat persuadent ~1 celui-ci que, le condamna i1 la dégradation, à rtre trainé sur
rive gauche au lieu nommé Spitz. La roule traité portant que le pont leur sera-!il-ré, il la claie dans les rues de Vienne, et enfin mis
de M,ravie passe sur cette longue série de faut qu'il aille avec ses soldats rejoindre son à mort par la main d11 bourreau!. .. Le même
pont;. Lorsque les Autrichiens défendent un officier sur la rive gauche. Le pam-rc sergent jugement fut porté con1re le feld-maréchal
passage dii rivière, ils ont la très mauvaise hésite .... On le pousse tout doucement r n Ma.ck , en punition de la co:1d uitc qu'il arnil
habitude d'en conserver. lœ p_onts jusqu'au . continuant à lui parler. et par une marche tenue à Ulm. Mais ils obtinrent l'un et l'autre
diirnier moment, afin de se ménager la faculté lente. mai, continue, on arri1·e l1 l'extrémité gràce de la l'ic, cl leur pei ne fu t commuée
de faire des retour., offiinsifs co:1trc l'ennemi, du grand pont.
en celle de la prison perpétuelle. Ils la subiqni presque jamais ne leur en donne le temps,
Un of1lcicr autrichien veut alors allumer rent pend.ml dix ans el furent enfin élargis.
cl leur enlève de l'ive fc1rce les ponts qu'ils his matières incendiaires; on lui arrache des Mais, pr;vés de leur grade, chassés des rangs
ont nrgligé de brûler. c·est cc qu'avaient fait mains la lance à feu rn lui disant. qu'il se de la noblesse, reniés par leur famille, ils
les Français d..tm la campagne d'Italie, en perdra s'il commet un tel crime!. . . Ci&gt;pen- moururrnt tous deux peu de temps _après
1796, aux rn~morables atfaircs de Lodi cl &lt;lant la co!onne d&lt;Js grenadiers d'Oudinot
leur mise en liberté.
d'Arco!e. Cependant, ces exemples n'a1•aient parait el s'engage sur le pont. .. . Les canonLe stratagème des maréchaux Lannes et
pu corriger les Autrichiens, car, après arn·r n:r r, aut richiens YOnl faire feu.... Les maréMural ayant assuré le passage du OanuL!',
abandùnné Vienne, qui n'était pas susccptilile chaux français courent ,•èrs le commandant
l'empereur Napo'.éon aYai1 dirigé son armée à
de défense, ils se retirèrent de raulrc côté du de cette artillerie auquel ils rcnouvdlenl l'asla poursui te des Autrichiens el des Russes.
Danube, sans détruire un seul des ponts su rance d'un armist:ccconclu; pu:s, s'a&lt;seyant
Ici commence la seconde phasc_de la ramjetés sur ce vaste cours d'eau, et se bornè- sur les pièces, ils engagent les artilleurs à
pagne.
rent à disposer des matières incendiaires sur faire prél'enir de leur présence le général
GÉNÉR.IL DE

(A suivre )

MARl30T

ŒS FEMMES DU SECOND EMPIRE
cg,,

Une Pompadour impériale
Par Frédéric LOUÉE.

C'était, il y a de lonrrues années au chàtcau
, .
0
'
,1e 'I w1ckenham-Ilouse, dans le York sbire
chez !e ~uc d'Au~na_le. Un visiteur du pri n~
travmlla1t en sa b1bhothèquc. De haute taille
il semblait dans la force de l' àge . .\ vec un~
ardeur d'étude que réOétait l'animation de
son visage, il compulsait les gestes historiques du passé. Des pièces d'arch:vcs d'un
grand prix s'étalaient sous ses yeux; l'une
d'elles le tenait profondément absorbé. li
avait dernnl lui le texte original de la lettre
par laquelle_ Richelieu annonçait à Louis XIII
la raison d'Etat qui àrail commandé suirnnt
lui, le supplice de Cinq-~Iars cl de 'son ami
de Thou. Tandis que sur cette page d'histoire,
gravée d'une main froide cl cruelle, se conce~trait l?u,te la force de sa réilexion, quelqu u~, p~nct~anl ?ans la bibliothèque, l'int
l~ preve1~1r qu une~eune femme, en compagnie
d un pellt enfant, 1attendait au salon en l'absence du duc. Oéçu, pres4ue irrité d'une
visite qui l'arrachait à sa lecture, il descendit. En entrant, sa vue se porta directement
sur_ le spectacle d'une très jolie personne,
ass1s_e au-d_es_sous d'un magistral portrait d-u
cardmal-mm1stre. li la considéra et elle jeta
les yeux su'. lui. Son regard avait conservé
une exprc~swn de dureté, qui la frappa. En
reranche, 11 avait eu la ,·ision prompte du
charme féminin se dégageant d'ellt!, dt! tout
son ~t_re. Elle n'avait pas été non plus sans
apprec1er la prestance de l'homme et le caractère d'én()rgic empreint dans sa personne.
Cependant, la première rencontre des yeux,
avant le premier échange dès paroles, ne fut
pas le choc magnétique, d'où jaillit l'ëtincellt!
de l'amour. lis ne dt!vaient plus rester indifférents ~·un à l'autre, mais ce fut l'amitié qui
en sortit, une amitié ga rçonnière, hbre et
complète, sans réserve et pour toujour5.

L'heure en fut marquée sur le rco-i,tre de
sa vie, en 1830. Une quarantaine d'années
plus tard, clin en solenni~ait l'aunircrsaire :
his Noces de Perle, disait-ellJ, et. dans une
lettre datée du 25 nol'ernbre 1895, lais~ait
percer quelque amertume sur ce 11ui aurait
pu ètre et n'arnit pas été.
« Lorsque tant de preuves se sont accumulées de la fidélité amicale la plus dérnuéc la
plus inquiète, on doute, on accuse, on so~pçonne ! L'amour-estime ne défendrait doue
pas des aveuglements du cœur? Sa force ne
serait-elle aussi que faiblesse? »
Estaucclin avait connu Mme de Castirrlione
Q
,
au moment de sa plus belle gloire corporelle.
Cepe~dant cette grande beauté n'avait pas eu
~e prise sur sa. Yolonté. li s'était juré que les
lemmes, dena1enl ètrc une joie de son ètrc,
mat~ y_u clics n'aura:cnt jamais d'action dans
sa v1~. L~s goûts entiers, dominateurs, qu'il
ne lui ara1t pas été difficile de discerner sous
cet épiderme délicat, s'étaient heurtés à cc
quïl y avait en lui d'indépendant, d'absolu.
Une ïns'tinctire défiance l'avait présené d'une
passion·où il eùt craint de trom·cr une sel'l'itude. Elle y cùt incliné. Il s'en dJfendit. Et,
it &lt;:ause de cela, moitié par dépit, moitié par
enJouement, elle lui écrirait : &lt;! Ah! je le
vois! la femme qui doit vous mener vous
n'est pas encore nét!. » Longtemps pl~s tard:
en cette période cxtrème où l'ùge autorise les
confidences entières, parce qu·elles sont désint~ressées, alors qu'elle n'était plus ni jeune
111 belle, et qu'elle jetait sur son passé un
rcgar_d mélancolique, c'était pour exprimer, à
la suite de qu_elques vers italiens assez faibles,
dout nous donnons la traduction, celle plainte
el ce regret :
• &lt;1 Le passé? Non, je ne t'en peindrai pas la
tr~sle r~sso~renance; Le futur? Non; mais j'en
la1ssera1 fuir le credule espoir. Le présent?
Seul, nous le vivons, mais il s'échappe et
tumbe dans le néant, comme l'éclair qui sillo:1ne la nue, et disparait aussitôt. Donc la vie
no~s est : Un souv&lt;'nir, uuc espéranc&lt;', un
po111t!

1. Eslancelin, q!,i _fut député à "ingl-&lt;tualre ans, fit
conrevo,r, lm a_uss,, a son heure, ,te larges desseins et
de fermes cspmrs.
JI était entré résolument dans la n e la tète haute
le cœur_ enflé ~e joie, avec la confian~e d'un amou~
r~u~ qui ne voit que succès, plaisirs, belles ambitions
real1sables dans les promesses du lendemain. Des débnts
eré_coces s~n)blèrent d'a~ord gager l'aYeuir. Les lcmps
claien!_a~1les. Ils olfi:a1cnt_ un champ d'action aux
facuh~, d'une_ ~alure energ1que e l militante. Les circonsla~ces J)Ohllques, avec les remous des émeutes cl
des r evolullons, a\'Cc leurs brusques changements

d'hommes, farnris"ient singulièrement les habiles.
Les chance~, que cr ux-ci roulournai, nt, il prèfé, a les
al(aqucr de_ Iront. JI a11nonç1_ l?ul de _su\tc un parti
pris _d opuuons _cl une _l~nac_,te de pr111c1pes, qui ne
d_cvaicnt plus• 111 phcr m varier. Cependant, lrs héritiers de ,ta _h'ad1hon monarchique, auxquels s'était
attaché defin1111•ement s~n zèle, n'avaient plus dans
l_e urs voiles les souffles farorables, qu'y pousse ta
lorlune.
L'occasion fit di!faut à sa volonté. Main ,·aittanle, 111tetl1~ence remar9uable, rnveau plein d'idées
et de sou"e,urs, 11 se rcs1gna, fidèi1: jusqu'au bout it

La Comtesse de Castiglione

111

I. -

HHTORIA, -

Fasc. ï ·

...., 321 .....

&lt;I -~'~ilà pourquoi je n:ai pas pri~ rhom.me:
que J a1 cru entrevoir à Dieppe, uri soir de
mes dix-huit ans. Parce 4ue je n'ai pas trouvé
en_ loi _tout ce qu'il fallait, ni tout cc qu'il
~1- aurait fallu pour ètre vrai ment, et pour
fa11·e devenir celui que j'aurais aimé non
pas d'une de ces amourettes de carton 'et dl'
p~ssagc, mais cxclusi1·e1_11cnt, fièrement, publiquement. Il me fallait à moi une liai5on
entière, profonde, sérieuse, stable el continuabic après nous par notre race ascendante, sans·
masque de fer, ni honte, ni crainte, ni scrupule. Pas d'amour à demi ni à coté. Enfin une
liaison acceptée par l'opinion, reçue da;1s le
mo1~de, admise à la Cour, tolérée par les
fa~1lle~, co?sacrée par le temps, et pour être
ums d esprit comme de corps, pour lutter
cœur à cœur, les yeux vers le u1ème unique
Lut, au serl'icc volontaire de telle gloire ou
dt! tel dévouement. Et nous aurions pu faire
quelque chose, étant quelqu·un I à deux,
lemme el homme. Yoilà ce que u·ayant eu
n'ai Youlu d'autre. »
Et l'on disait, dans le monde, M~e de
Castiglione froide, indifférente, sans ùmc,
occupée de sa seule et unique satisfaction
d'amour-propre! La tirade est chaude et vibre
bien. Le caractère, le tempérament y éclatent
avec celle fougue dans l'idée, dans le sentiment de la fidéli té, comme aucune femme sur
la terre ne l'éproul'e - dit-on - aussi fortement c1ue l'italienne pour le mari ou l'amant
qu'elle s'est librement choisi. La plainte
mème sur les heures évanouies ou perdues
est d'une expression touchante. Il est nai
que Mme de Castiglione avait attendu lono-lemps pour la tirer de son sein. Et nous
pouvo?.s nous emfêt;her de remarque,· que,
?ans_l intervalle d_ une déception de jeunesse
a de: re_grets _tardifs, son existence n'était pas
restec v,de, 111 son cœur inoccupé.
Quoi qu'on pùt dire du nombre et de la
di,·crsité des sentiments, - platoniques ou
non, -de )J~ e de Castiglione, il n'apparaissait
pas qu'on lut en Lint grief, à la Cour. Elle

ic

&lt;!es conY_iclions d'un aul1·c itgl', à s enfermer daus
1a~cornph,semcut du dcroir sans gloire. - Sans
,·a111e glo,rc, disons-nous; car, il ne f'aut pas oublier
que ce lut c~t ho1'.1mc ~'énergi~ qui, pendant la guerre
de 1870, mit aux or,li ~s du gcncral Chanzy, au !\!ans,
un corps d? quarante mille combattants, lerés, èqui,res
par ses svms el sui· sa bourse, cl qu'il accomplit a
. son h~nncur une haule mission patriotique dont I avait
charge le Gouvernement de la Défense nationale
lorsque, le 29 septem~re, il conduisit vers Paris 1;
colonae d~ lroupes q~•· pendant te siège, s'approcha
le plus prcs des murailles.
21

�•

•

111ST0'1{1.ll
s'était imposée à l'entourage du maitre
comme à lui-mème. L'impératrice l'avait admise à ses lundis, un peu à contrc-cœur. En
revanche, elle était fort bien reçue chez la
princesse Mathilde, qui l'invitait à se~ diners,
à ses soirées, recommandait à son peintre
Giraud de tirer un chef-d'œuue du portrait
qu'il arnit commencé d'elle, r.n 1857, et lui
témoignait une faveur dont les marques n'allaient pas, à cette époque-là, sans une secrète
intention de faire pièce à l'impératrice 1 • Car,
dans le même moment, la souveraine ne cachait pas sa froideur à !'Altesse impériale,
que, depuis assez longtemps, elle n'arnit pas
i1witée aux diners de la cour. Mme de Castiglione n'en étail"que mieux traitée, rue de
Courcelles.
On l'agréait en maints lieux al'ec ce qu'elle
arait d'attirant et d'étrange. D'abord, on
s'était étonné, choqué, irrité presque de ses
hardiesses et de ses singularités. Puis elles
passèrent à l'état d'accoutumance. On accrpta
tout d'elle.
Elle allait quelquefois un peu loin en paroles. Elle n'envoyait pati dire ses vérités à
l'étiquette. li ltù arrivait d'outrepasser les
bornes et de friser Iï mpertinence.
\'ers 1861, le prince .Jérôme donnaiL une
réception au Palais-Royal, en l'honneur de
l'impératrice qu'il fêtait en public el n'aimait
guère en particulier. Eugénie s·y était rendue
en robe de tulle bleu, coiffée d'une guirlande de
violettes de Parme. Jérôme-Napoléon lui avait
fait fa ire le tour des salons, en lui donnant
non pas le bras mais la main et en la précédant avec une gràce un peu surannée, mais
l{Ui parut très chevaleresque.
Après minuit, l'empereur el l'impératrice
se retirèrent, lorsque, montant virement l'escalirr qu'ils descendaient, la comtesse de Castiglione se trouva devant eux.
C( Yous arrivez bien tard, madame la
comtesse, lui dit galamment Napoléon.
cc C'est vous, Sire, qui partez bien tôt ,&gt;&gt;
d pliqua-t-clle, el elle entra dans le bal la tète
haute.

, , - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ' - - - - - - - - - UNE Po.MPADOU"R. 1.MP'É'R,VIL'E
pagcusc de ses toilettes, le contentement qu'elle
affichait d'elle-même et de la suprême éléganre
de ses formes statuaires, les fugues inattendues de sa conduite, prête à tout pour ébouriffer la galerie, si j'ose dire, séduisaient et
blessaient tour à tour. Tantôt, dans le plein

COl!TE

Pendant qu'elle crori_uait des gâteaux, du bout
~es dents, il lui glissait à l'oreille des ane&lt;r
dotes du jour, par exemple une ingénuité de
l'impératrice, dont on avait eu malin plaisir,
ces jours passés. Elle visitait !'Exposition.
S'étant arrêtée devant une statue de la P1uleul',
elle reprochait à ce marbre l'étroitesse des.
épaules et de toute la figure. Nicuwerkerke
objectait, pour la défense de l'artiste, qu'une
figure de jeune fille devait avoir les formes
moins déreloppées qu'une figure de femme,
et que ce peu de développement convenait
même à l'expression du sentiment pudique.
Aussitôt, avec celle vi,·acilé qui lui était familière, et sans prendre la précaution de réOéchir sur le double sens de ses paroles :
&lt;( On peut être très pudique, répond-elle à
l'étourdie, sans ètre aussi étroite; je n'en vois
pas la nécessité. »
Personne n'avait ri; mais on avait eu beaucoup de peine à garder son sérieux après cet te
sortie. Et Mme de Castiglione, qui n'a pas ici
les mêmes raisons de se contraindre, s·en
donne à cœur-joie.
Tout en causant, ils ne laissèrent point
passer l'heure. Il en l'ut comme l'aYai Lsouhaité
Mme de Castiglione. A minuit sonnant, elle
parcourait avec Nieuwerkerke l'immense toiture, gravissait les pentes des frontons; el,
sous la pleine clarté lunaire, le personnel du
musée, encore éveillé, et les erran ts de la rue
auraient pu, en levant la tète, l'aperceYoir
là-haut, accompagnée de cc M. le surintendant
des beaux-arts de Sa Jlajeslé ».

W ALEWSKI.

Son éd ucation de jeunesse a,·ait ~té laissée
furt libre, pour ne point dire qu'elle fùt très
négligée. Aucun frein n'en réglait les mou,·ements capricieux. La marquise Oldoïni, sa
mère, se trouvant Lrop occupée, sans doute,
d'elle-même el des soins· de son indolente
beauté, ne s'enquérait que faiblement des
moyens de tempérer, d'assagir ou de brider
l'humeur et les nerfs de la brillante Niccbia.
Gàtée par les uns et par l,•s autres, l'usage de
la vie n'y changea rien. Elle prit doucement
l'habitude de ne parler et de n'agir qu'à sa
tète, de ne consulter, sur ce qui lui plaisait,
l\,pin'on de personne et de n'entendre qu'à sa
fantaisie &lt;lu soin de conduire les démarches
de son esprit ou de son cœur. N'avait-elle pas
cau~e gagnée? Ne lui passait-on pas tou lés
ses biiarreries, au moins les hommes? Elle
a1·ait le talisman pour cela.
Son indépendance d'allures, l'excentricité ta-

de la fète, elle se dérobait aux curiosités dont
elle se sentait poursuivie; tantôt, après une
courte absence, où les uns cl les autres s'étaient
demandé : cc Qu'a-t-l'lle pu devenir? &gt;&gt; elle
réapparaissait plus llcurie et plus di 1manlée
que jamais, plus prol'Ocante et plus fascinatrice, plus conquérnnte et plus enviée.
Elle le disputait, en réputation d'excentricité, - avec moins d'esprit de conduit?, - à
h princesse de Metternieh. C',:tait à qui, dans
le monde babillard des nouvellistes, se répandrait, sur son rompte, en des anecdotes rien
moins qtw véridiques, et l'on y ajoutait,
comme bien on pense, en les colportant
On rapportait qu'un soir il lui avait plu
de fair!! tendre de noir, funèbrement, chambre
et salon et d'y recm·oir ses amis en loiletlc
toute de blancheur et de transparence, afin de
produire, sur eux, ] ,i maximum de l'impression de beauté.
Un jour qu'elle prenait le LM, en tète à
tète, chez Nieuwerkerke, elle lui annonçait
son intention précise de venir, le lendemain,
à minuit, sur le toit du Louvre, à dessein
d'entendre sonner toutes les cloches de Paris.
C'était à la veille de Noël. Elle le voulait. Et
cela ful. Mais la chose est à raconter.
Elle éla:t arrivée d'avance. On avait commencé par deviser des uns et des autres.
~ ieuwerkcrke ne détestait pas l'historiette.

Il n'en allait, chez elle, que par sursauts
et voltes imprévues, comme dans l'histoire
des tableaux vil'anls.
A celte imagination fantasque el chercheuse
de l'effet à produire, la mode nouvelle des
tableaux en question suggérait les meilleurs
prétex Les de faire briller son initiatire el
d'exposer de la façon la plus ingénieuse le$
avantages d'une plasticité sans défaut. Elle y
faisait florès. Chaque fois on attendait beaucoup d'elle et des libertés auxquelles l'entrainerait son caprice. Ce fut pourtant, un soir,
une déception. Aux premiers jours de l'année 1867, la baronne de Meyendorfl' avait
offert, dans son hôtel de la rue Barbet-de-Jour,
une représentation de celle sorte, pour le
succès de laquelle avaient été requises les plus
charmantes mondaines. Elles avaient passé
tour à tour, symbolisant des impre5sions
l'Îsuelles fort agréables.
On n'espérait plus qu'en i\Ime de Castiglione pour l'apothéose de la féerie. Sans
doute, elle aurait trouvé une imitation plus
extraordinaire encore que d'habit ude, une
mise en scène, une apparition mefl'eilleuse.
Elle se révèle enfin. 011 se frol te les yeux. On
en doute un moment. Est-ce bien elle, dans
- ce décor austère, une grolle, el dans cet asile
d'ermite, une religieuse, une capucine? C'était
elle-mème. Une idée malicieuse de sa part,
su pposaiL-on. Les plis de celle robe de bure
devaient dissimuler une prochaine et éclatante

1. « Lol'squl! la pl'incesse Mathilde faisait le toul'
&lt;les salons à un gl'and IJal, au ~1ini,(/Jl'C de la Jta,·inc),

donna,.'t le_ brns au grand-duc, la Castiglione prenait
le pis ,mmed,atcment après clic. Le m1111strc. llmc lla-

mclin cl le service d'bonneul' de la pl'incesse ne rcnaient qu'après. » (Viel-Castel. Mé111., l. Ill. )

transformation. li n'en fut rien. Les spectateurs attendaient. lis durent se ré,i,..rner à
n'en pas connaitre da\'antage ce soir-là. Bea ucoup d'entre eux se retirèrent fàchés cl d,;_
pilés. Non tous, cependant. Une lettre du
7 janvi,•r, signée d'un acàdémirien fort galant,
quoique philosophe, E&lt;lme Caro, el qu'a,·ait
enthousiasmé, au dernier point, la vue d'une
photographie de b scène 1 , atteste que ce
co~Lnme de pénitente n'a,·ait pas rencontré
que des rcgn rd s désappointés. li écri1aiL à un
familier de la Cour, sous une forme mignarde
et madrigalcsquc, où perçait l'intrnLion d'être
lu par d'autres yeux que ceux de son correspondant :
&lt;( Vous s~riez aimable de me faire savoir si
je dois envoyer mes remerciements pour la
belle photographie, que \'OU,s avez bien \'Oulu
vous charger de me remettre. Qu'elle est
l'adresse de cc mystérieux ni&lt;l, que YODS nous
décririez l'autre jour si bien, et qui me rappelait ces rers de Lamartine :
1

Semez, semez cle narcisse cl cl~ rose
Le lit oû la beaulo ,.cpose.
t( Je sais bien que la belle religieuse demeure à Pass y, mais j'ai oublié tout à fait le
reste de l'adresse où doivent aller les remcrcimenls de mes regards émus.

(( CATIO. ;)

midi. Un spcctade inallendu le combla de
surprise. Dans une chambre pleine de Oeurs,
ellr-mème toute parée, toute rrsplendissantc
de bijoux, avec drs diamants dans les cheveux, la ca pricieuse comtesse était étendue
sur un lit cou vert de dentelles et de fourrures,
éblouissante dans la pàlcur de la fièHe; el,
nonchalamment, elle lui lendit son bras nu
pour qu'il comptùt les battements accélérés
de son pouls. Certainement clic n'a\'ait pas la
moindre enric de charmer, de séduire ce
médecin, un homme d'àge et qui ne caressait
la moindre idée de conquête en se rendant
chez elle; mais celle apparition de malade
intéressante avait bien fait dans le programme
de )hnc de Castiglione; et elle en avait longuement disposé les détails, soulfranlc comme
elle l'était, pour u'en 1·ien manquer.
Puisque nous sommes sur le chapitre des
&lt;( foucades )&gt; de la comtesse, relalcrons-nou$,
it présent, l'histoire &lt;le l'autodafé dont elle
se serait rendue coupable à l'égard d'un tableau de Paul füudry, un chef~d'œu\'l'e ayant
rcssé de Iui plaire.
Elle arnit prié cc grand artiste, dont le
pinceau délicat créa des figures de Vénus à
rendre jalouses les déesses de \'éronèsc, de la
peindre sur un canapé dans la pose et l'ab~ence de costume de la . duchesse espagnole
de Goya. Il y consentit avec d'autant plus

--

une inquiétude, une rclléité jalouse lui étaient
venus ; l'art n'avait-il pas surpassé le réel?
C'était une ri vale, et une rivale supérieure
que cette merrnille de cl1air peinte. Elle décida de ne plus la voir. Dan~ u 11 dernier accrs
de jalou~ie, elle taillada la précieuse toile à
coups de ciseaux et en jeta les lamlicaux dans
le feu. On l'a raconté, du moins.
Ce trait de chronique nous paraitrait même
un peu suspect. Car )[me de Castiglione conserra toujours amoureusement. autour d'elle,
et j usquc dans les dernières annrcs de sa vie,
les images de sa personne, peintes. dessinées
ou sculptées, qui lui rappclaie:it un passé de
triomphe.
On l'a pu voir : )[me de Castiglione se
mon tra toujours fort éprise de la mise en
scène, soit qu'elle ris,H à produire des effets
surprenants, en des occasions de luxe el d'apparat, soit qu'elle voulût étonner ses intimes
en des circonstances, joyeuses ou tristes, de
sa Yie personnelle. Qu'elle fÏll absente ou
présente, on s'occupait beaucoup d'elle, en
effet. A propos de ses mo:ndres déplacements,
couraient force su ppositions el commrntaires.
Des noU\·ellcs de la sorte Yoyageaient, de par
le monde:
cc La belle comtesse s'est envolée. Que ses
rivales se réjouissent.
« lime de Castiglione e$t de retour, depuis
six semaines. li est étonnant qu'elle n'ait pas
encore fait parler d'elle.
cc Il faut s'attendre il des complications
prochaines dans le boudoir des ambitieuses.
Mme de Castiglione rient de se réinstaller à
Paris. »

Le prc$lige de sa sourcraincLé physique la
poussait à bien &lt;les folies. Cnc foule de traits
seraient à dire, qui provenaient de celle orgueilleuse exaltation ·c1e soi-même. Toujours
attentive à porter en monLre une perfection
aussi accomplie, elle aurait \'Oulu garder des
apparences de déesse jusque pour le diagnostic
de son médecin. Micu·, que personne, le
docteur Arnal le put savoir t _
Dans un moment où Pile se trouvait au
Havre, elle s'était sentie ou s'était imaginée
sérieusement malade. Aussitôt elle arait écrit
à cc médecin, qui jouissait de la confiance de
l'empereur et de l'impératrice, et don t l'amabilité coutumière se prêtait aux exigences
qu'elle lui imposait; elle l'avait pressé d'accourir. Le docteur Arnal possé&lt;laiL une excellente situation, à la Cour et à la ville; sa
clientèle était nombreuse. Néanmoins, il n'a1·ait pas hésité, cl, au contraire, si bien pris
ses dispositions qu'il arrivait au Havre à neuf
heu res, et se présentait de suite à l'bùtcl où
lo3cait la comtesse. li ne doutaiL pas une minute qu'elle ne dùt se montrer la femme du
monde la plus satisfaite d'une telle diligence.
)fais il se trompait sur ce point. On le pria
de repasser. Ce qu'il fil. Nournau caprice,
nouvelle attente. La comtesse n'a1·ait pa., encore décidé arec elle-même que ce fùt le moment d'être risible. D'heure en heme on le
remitlantcLsi mal qu'en dépit de sa paLiem:e
n:itrc médecin déclara qu'il serait obligé de
repartir sans voir sa cliente.
Enfin, on l'introd uisit chez Mme de Cast iglione. C'était vers deux heures de l'aprrs-

d'cmpl'esscment qne jam~is pareil modèle ne
s'était ofîerL it l'inspirer. Il en tira une œuvrc
lumineuse, que baignait un reOet d'idéal.
,\fmc de CastigLone, heureuse, prc,que flattée,
en eut, au premier jour, une imp1:cssion de
joie rire. Puis; à la comp1raison, un doute,

Voilà bien des bizarreries. Cependant, clic
régnait sans autre peine que de se laisser l'Oir
et admirer. La comttSSC de Castiglione en
toilelle, et en toilette lral'estie surtout, ce fut
une date dans l'histoire de la vie mondaine à
Paris. On en eut le témoignage public, en
1867, arec le portrait d'Exposition qu'on fil
d'elle. Le tableau provoqua, au Salon de celte
année-là, une curiosité, un bruit, un mourement extraordinaires. On s'y donnait rcndezvous. C'était la toile fameuse, la rareté du
moment. Des groupes stationnaient en face,
à peine rompus, disséminés, qui se reformaient plus compacts, sous l'afll uence extrème
des visiteurs. Dans la foule, courait un frémissement de surprise cl d'admiration.
D'autres grands arlistrs s'offraient 11 son
adoptio n, avec tout leur talent et un égal empressement. Elle les rencontrait chez le duc
de )lornv, où elle aimait surtout à se rendre,
pour la 'li berté dont on y jouissait. Les Cahanel, les Gérôme, - et combien dont le
nom nous échappe! - l'cntnuraient, curieux
d'elle. &lt;( \'ouh-1·ou, l'Oir mon bras? » disaitelle complaisamment. Et elle releYail la manche de dentelles qui en voila't les purs contours. Ou c'étai t le pied qu'il fallait décou\Tir
en rele1·ant le bord de la jupe, parce qu'il

1. Longtemps après, en 190J. je retrouvai un
exemplail'c de celle, photographie, qui parlait a\'eC
lant d'éloquence aux « regards {mu~ » du philosopl1e; rllc. n\l\'ait pas trop souffert des anuèes et

dormail, paisible . dans un liroi,·, arnc d'autres reli11ucs
castiglionicnues, ap;iwlcnant au chllclain de Baromcrn,I.
2 Cel rxccllcnl docteur ,\l'llal a"ait aussi ses origi-

nalilès, notammrnt une manière dr se coilîcr, qui
11°appa1·lenail qu'à lui . li porlail ses che1·rux ramenés
en avaul clans un pelil nœud plal, qui les faisait tenir
SUI' le froi:l.

CmlTESSE \VA LEWSI(&gt;.

�1l1STO'J{1.Jl
était de toute perfection aussi'. On appréciait. Les heures passaient ensoleillées. Elle
était vraiment alors &lt;&lt; sous le rayon &gt;&gt; .
Ce fut, pour Mme de Castiglione, une période sans pareille. Elle avait traversé l'Angleterre, l'Espagne, l'lt.Jlie. Aucune capitale
n'arait offert à ses Ieux de si merveilleux
galas el des bals si étourdissants. :Elle y baignait dans l'enivrement de sa beauté royale.
Puis elle s'en lassa comme de tout le reste.
Les éclipses, les réapparitions de la séduisante amie de CaYour, les fantaisies osées de
sa mise, ses hérésies déclarées contre l'eslhéLique du jour et l'orthodoxie de la mode, ali1. Les moulages de la main cl de la jambe &lt;le
Mme de Casliglwne. qu'un hasard d'héritage a fait
échoir à M. llario 'fribone, de Grn~s, sont restés des
témoignages irrécusables &lt;le cotte harmonieuse pureté
des formes.

mentaient en détail des conversations plus
curieuses que sympathiques. Elle était née
trop belle. Le don presque surhumain qu'elle
avait reçu de la nature, sans une faute, sans
une omission, el qui eût fait que la Grèce
païenne, reconnaissant en elle une sœur de
Cypris, aurait élevé des autels à sa perfection,
lui avait amené, dans la société qu'elle tra,·ersa, moins de triomphes que d'amertumes.
En outre, l'humiliation pour les autres de la
sentir si complète arait transformé en une
sorte d'éloignement jalom: les premiers et
irrésistibles mouvements de l'admiration.

« J'ai été déplacée toujours el partout, disait-elle et écrivait-elle. Je ne suis à mon aise
et bien moi qu'auprès de ceux qui me sont
supérieurs, ou alors au milieu de gens sim-

pies, naïfs, et qui m'aiment. Quand j'ai vécu
dans le monde, on m'a trouvée altière el hautaine avec mes égaux, avec ceux, du moins,
que les lois de la société me contraignaient à
traiter comme tels .... J'ai fait des efforts sincères pour assouplir ma fierté; je n'ai pu réussir ; car, malgré moi, la société de la plupart
des hommes et des femmes, qu'on répute distingués cl intelligents , m'inspirait une lassitude,
un dé6oùt qui ressemblait trop au mépris.»
N'ayant pu ètre ce qu'elle espérait derenir
et voulait ètre, elle en arriva à se laisser
gagner par un immense désabusement, dont
les causes échappaient aux yeux du commun
el donnaient à croire qu'elle n'arait que de la
superbe dans l'àme sans aucune élération
dans la pensée.

(A suii1re.)

FRÉDÉRIC

LOLIÉE.

Sophie Monnier et Mirabeau
llirabeaû expliquant lui-même par quel
ensemble de circonstances, par quelle inrincible poussée de sentiments passionnés, il a
été amené à se précipiter dans la prodigieuse

aventure d'amour dont le récit a été publié
par Hislo1·ia, c'est là le digne complément de
l'étude où JEAN Ric1t&amp;P1N a mis tant de verve,
d'éloquence el de vibrante jeunesse. Aussi

sommes-nous heureux d'offrir à nos Lecteurs,
sous sa forme autographe, ce plaidoyer sentimental extrait d'une lettre écrite par le
génial tribun.
Cliché. Braun, Clément et c••.

BAt. no:-.NÊ A LA COUR D'IIENRt

111,

A L'OCCASION DU MARIAGE D'ANNE, DUC DE jOYE{;SE, AVEC MARGUERITE DE LORRAINE, EN 1581.

Tableau a11011yme du XVI• siècle. (Musée dtt Louvre.)

Henri III
PAR

PA UL

• Q11a11t à l'hisloil'e de Sophie! écoulez-moi; je vo11s jure dev:int Dieu que Sophie seroit périe par le P?ison si je 11'e11sse_ volé à sa ~oix; elle éloit dec_i.tée à ne p~s subir la
priva/ion de sa lite,-té, pas même 1110111enlanée; c'est la femme la pl11s douce, la plus sens,111~,. la pltl~ ':'111:ible_. la plus aimante qu, f11t 1ama,s; mais t.a P!w, nnpétueuSe
avec l'extérieur /e plus /ranquille. i\1011 Jort 1el l'amottr peut-il n'avoir pas un tel tort lorsqu 11 est s, Jeune, si énergzque, si persec11lé) 111011 tort est de lavoir affichee p3 r
11os mutuelles imprndences; tout le ,·esle, comme je l'ai dit, a été invi11cibtement encll•f11é. Je le savois alors comme je le sais aujourd'hui, qu~ c'était la plus grande ,des
folies que de l'enlever. Mais devoi.&lt;-je me tais,e,- croire ingrat ott pusillanime? Q11e diS•je? devois-je lui laisser avaler la coupe fatale,comme Je 11e pouvo,s douter qiulte
le feroit? Voilà dans q11el point de vue il faut me juger, ô 111011 amie; et voi,s verrez qu'alors c'esl moi et 1w11 pas elte que j'ai sacrifié. Il n'étoil pl11s question de délicatesse; il é/oit ques/io11 ou de /a. vie Ott de la mort. Pouvais-je balance,· ? - M1RABEAC. •

DE

SAI NT-VICTOR.

Dans la longue succession des Césars, Henri III intronisa en France la bigoterie
grands ou abjects, glorieux ou infàmes, mais baroque et les vices excentriques de la décatous marqués au type romain, ceints du lau- dence italienne. Rien de français en lui, pas
rier, drapés dans la toge, apparait, tout à un trait gaulois, aucune physionomie natiocoup, un adolescent au visage fardé et aux sour- nale. Sa mère l'avait fait tout florentin, avec
cils peints, le front surmont&lt;l .d'une tiare, f[Ui je ne sais quoi d'asiatique. Son portrait, au
s'habille en prètre ou en femme, prend le titre Palais Ducal, dans la fresque de Vicentino.
d 'Impératrice, épouse publiquement des soldats qui le représcnle entrant à Venise, à son
el des gladiateurs, se fait trainer dans un char retour de Pologne, trace déjà tout un caracattelé de courtisanes nues, adore une pierre tère. La tète usée et rusée a l'expression
solaire, el célèbre en plein Capi Ioie les noces ambiguë d'un masque ; l'œil est oblique, le
de la Lune avec ce fétiche. C'est Héliogabale, sourcil arqué; un faux sourire pince ses
l'enfant de chœur de !'Astarté phénicienne, lèvres minces. Étroitement serré dans son
juché par des prétoriens ivres sur le trône de pourpoint noir, coiffé de son bonnet retroussé,
Trajan et de Marc-Aurèle. - Henri III , inter- il a l'air, entre le doge et le patriarche, de
calé dans la lignée des rois de France, y parait !'Arlequin vé1füien inaugurant solennellement
tout aussi étrange. Comme le César syrien le carnaval de la République.
transporta dans Rome le luxe fou, le fétichisme
Ce fut, en effcl, un carnal'al qu'il inaugura
érotique e.t les mœurs obscènes de l'Orient, dans son nouveau royaume. li était parti

valcureu x et , iril encore ; il revint efféminé
et puéril, l'esprit ramolli et le cœur gâté.
Imaginez un jeune moine italien devenu, par
quelque al'cnturc &lt;l'outre-mer, sultan ou
calife ; voilà son image. li mêlait la luxure
au mysticisme; il assaisonnait les ,·oluptés de
macérntions. Sa religion était celle d'un gnostique ou d'un Templier; elle exhalait une
odeur d'encens corrompu. Nul doute qu'il y
ait mèlé un grain de magie et de sacrilège.
L'é~·otisme accouplé à la dévotion engendre
toujours des monstruosités. On disait qu'il
avait fait peindre ses Mignons cl ses maitresses,
habillés en Saints el en Vierges, dans un livre
d'Heurcs, et qu'il emportait à l'église ce bréviaire impur. Après son départ de Paris, les
Ligueurs trouvèrent dans son appartement du
donjon de Vincennes tout un mobilier de
sorcier : grimoirrs cabalistiques, verges de

�111STO'J{1.Jl

•

_____________________________________________ ..

coudrier, miroirs à npparitions, fioles suspectes.
peau corroyée d'enfant coul'erle de signes
démoniaques. La plus scandaleuse trouraille
fut celle d'un crucifix d'm·, accosté de deux
impudiques staluclles de Satyres, qui semblait
avoir décoré l'autel de la )!esse :\o:rc du
sabbat.

torsade de pt'rles, mâchant des pâtes confitrs
el jouant aYCc un é\'entail de taffetas il dentelles.
D'Anhigné, dans ses Tragiques, J'exécute en celte infàmc rffigir. Un dirait qu'il
prend le couteau sacré qui écorcha le Satire,
pour dissét1ue1· la toilette do l'hermaphrodite.
.................. .

~

Si hirn qn'au jour des Rois. cc doubt•nx animal,
Sans ccrl'dle en son fro11t. parut tel en son hal.
De cordons emperlés sa chr1·clurc plei11c.
Soubz un bonnet sans bords faict i1 l'i1alicnnc.
Faisuit ,leu, arcs vollli,s; son menlon pincclè.
Son visage de blanc cl de rouge empàt,\
Son chef tout cmpoudré nous firent voir l'idée.
En la place d'un roy, d'une femme fardée.
Pensez quel beau spectacle &lt;'l comme il fit bon ,·oir
Ce prince avec un busc, un corps de salin noir
Coupé i1 \'espagnole. où des dèchiqueturcs
ortoient des pas,cmenls el des blanches tirures.
El afin que l'hahil s'entresuivisl de rang,
li monlroit des manchons gaufr~s cle satin blanc,
D'autres manches encor qui s'estendoicnt l'cnducs:
Et puis jusques a11x pieds d'autres manches perdues.
Pour nouveau parement. il porta tout le jour
C&lt;'t habil monstrueux, pareil à son amour,
Si. qu'au p1·emicr aborcl, chacun esloit en peine
S'il ro~·oit un roy l'cmme ou bien un howme reine.

Sa vie fut une double orgie sacrée el profane. Qu 'il s'affuble de la cagoule el se fouetLe
de la discipline des pénitents gris, ou qu'à la
façon de ~éron il coure les rues de Paris en
insultant les femmes et assommant IL's passants, la farce est la mème : c'est celle d'un
libertin blasé qui se jette violemment d'un
extrème à l'autre, pour ra river ses sens éteints
et son cerreau appaurri. Les Mémoires du
temps enregistrent sur la môme page ces
excès dil'ers. D'un paragraphe à l'autre, le
roi se montre en habit de ma que el reparait
cnYeloppé d'un froc. C( Le jom· de quarrsme
cc prenant, - dit Lestoile, - le roi cl )fonce sieur all~rent de compagnie, suivjs de leurs
&lt;( mignons el favoris, par les rues de Paris, à
(( cheval el en ma~que, desguizésen marchans,
cc prestres, avocats et en toute autre sorte d'es« tal, courans à bride arnllée, renversans les
&lt;( uns, ballans les autres à coups de bastons
cc cl de perches, singulièrement ceux qu'ils
(( rcncontroienl masqués comme eux ; pour ce
&lt;( que le roi l'Ouloit seul aYoir, ce jour, pri(( \ilège d'aller par les rues en masque. ,&gt; Le
rideau tombe et se rclhe; admirez le changement à vue. - C( Le dimanche 5 a\'l'il, le roy
cc fut à la procession le premier, portant le
C( cierge allumé à la main quand il fut à
« l'offrande, ot1 il donna ,·ingt écus, assista à
&lt;( la messe en grande dé\'OLion, durant laq uelle
« il marmonna tousjours son grand chapelet
cc de testes de morts, que, depuis quelque
&lt;( temps, il portoit à sa ceinture, ouist la préC( dication tout du long, cl fist en apparence
&lt;( tous actes d'un grand el dérnl catholique. »
- Cc chapelet de tètes de mo1·ts était sa discipline de Tartufe. Un jour, il lui échappa de
dire en le secouant d'un geste comique :
(( Voilà le fouet de mes ligueurs. i&gt;
La mascarade était le fond et la forme de
ce curieux personnage. Il déguisait à la fois
son corps et son âme, son sexe el sa pensée.
Il faussait son sourire, il fardait son \'isagc,
il parjurait sa parole, il parodia:t son rang.
Toutes les duplicités cl toutes les astuces de
la politique florentine s'étaient incarnées cl
fixées en lui. n·année en année, sa nature
s'efféminait, son ca1·actère tombait en enfance.
Il jouait au bilboquet, il découpait des miniatures, pleurant comme un enfant, quand ses
ciseaux avaient cmeuré l'image. Son hermaphrodismecroissants'accusail par les métamoi:phoses d'un costume qui changeait lentement de
sexe. Il arbora d'abo1·d les pendants d'oreille,
puis il prit les chausses bouffantes qui rappelaient le vertugadin. Un jour enfin il apparut
devant la cour stupéfaite, vèlu d'un pourpoint
échancré sm· la poitrine nue, le cou pris dans
une fraise brodée, les cheveux enroulés d'une

~

Alors les Mignons apparurent. Le cc roi
femme » s'entoura d'une escouade &lt;le jeunes
icoglans. L'instinct de sa faiblesse lui faisait
rechercher la force. Il choisit ses fa\'oris parmi
les plus hardis duellistes el les plus fiers spadassins. Ses GanJmèdes étaient taillés en
Achilles. 1n cercle d'épées flamboyantes
cnl'ironna celle royauté tombée en quenouille.
Mais le maitre, imposant à ces vaillants son
honteux co~tumc, leur faisait porter une
liHée d'eunuques. - (( Ces beaux mignons,
(C dit Lestoilc, portaient leurs cheYeux
« longuets, frisés et refrisés par àrtificcs,
&lt;( remon tans par-dessus leurs petits bonnets
cc de velours, et leurs fraises de chemises de
&lt;&lt; toile d·atour empesées et longues de demi« pied, de façon qu'à YOir leurs testes dessus
&lt;( leur fraise, il scmbloit que cc fust le chef
(( de Saint-Jean sur un plat. » Lestoile revient
à chaque page sur ces parures scandaleuses.
On devine à son insistance la révolte de l'esprit gaulois indigné de ces folies orientales.
- « Le dimanche ~9 octobre, le rov arriva à
(( OlinYille en poste, avec la troupe de ses
« jeunes mignons fraisés et frisés, avecq les
&lt;( crcstes lel'écs, les rallcprnadcs en leurs
&lt;( testes, un mantien lardé al'ccq l'ostenta&lt;( Lion de même: pignés, diaprés el puh·é(( risés de pouldrcs riolelles, de senteurs
« odoriférantes, qui aromatisoient les rues,
« places et maisons oü ils fréquentoient. 1&gt;
Cet état-major ambigu lui coùtait autant
qu'un sérail. Les Mignons p:Ilaienl la France,
gaspillaient le trésor, pressuraient les villes,
confisquaient les rentes. Le roi dépensa onze
millions aux noces de Joyeuse. La relation
qui en reste éblouit encore. C'est 1e luxe
sinistre, à force d'ètre excessif, d'une orgie
romain,'. Un banquet de dix-sept jours, toute
la cour babillée de drap d'or et de toile d'argent. des profusions de perles, des pluies de

bijoux, des mascarades cl des cavalcades, des
tournois cl des joules nautiques ... On ne sait
si on lit Suétone ou Lestoile.

Ce fut lui encore qui introduisit à la cour
de France cette étiquette bJZantine qui réglementa la servilité. Il prit le premier le litre
de )lajcsté, auquel un long usage nous a
habitués, mais qui indigna les esprits libres
du temps. comme s'il s'était déguisé en dieu.
Ronsard, lui-même, protesta par un fier
sonnet contre ce Litre féminin, qui semblait
revètir lrs rois français de la robe des empereurs de Byzance:
?ic l'êlonnc, Binet, si maintenant tu l'ois
i'iolre France, qui ful autrefois couronnér
De mille lauriers l'Crts. ores abannonnéc,
i'ic ser\'Îl' 11uc de fable aux peuples et aux rois.

............... . .....
On ne parle en la cour que de Sa )laj~slé.
l&gt;lle \'a, Elle l'ient, Eli~ est, Elle a .:Lé :
i'i'est-ce l'aire tomber le royaume en (1uenouille?

Jusqu'alors, les rois vivaient en France avec
leurs courtisans dans une sorte de familiarité
féodale : Henri Ill lui substitua un cérémonial idolàtre. Les Reglemens (aicts pa1· le noy.

lesquels il est t1·ès résohl de garder, et veut
désormais estre o/iservez de chacun poul'
son regard, publiés en 1585, inaugurent les
rites de la bigoterie monarchique. Les honneurs à rendre à la senielle cl à la chemise,
au botùllon cl au vin royal, r sont minutieusement détaillés. On y voit le Prince s'enfermer dans des balustrades, écarter de lui
ses gentilshommes et ses serviteurs, les tenir
à distance, leur tracer l'orbite qu'ils doivent
décrire, de près ou de loin, autour de sa personne déifiée. En de certaines occasions, ils
doivent &lt;( reculer contre la muraille 1&gt; . Tel
des articles de ce manuel de scrritudc a une
portée historique; celui-ci entre autres :
&lt;&lt; Lorsque Sa Majesté sortira pour aller à la
messe ou ailleurs, en public, elle veut et
entend cstre accompagnée de tous les princrs,
cardinaux, seigneurs el gentilshommes, jusqu'à ce qu'Elie se mette à table, s'ils n'on
excuse ltlgitime. ,&gt; 'fexte fatal qui Ya domestiquer la Noblesse française et paralyser toutes
ses forces vives, en la d ouan t, pour deux
siècles, sur des banquettes d'antichambre.
~

li est impossible, d'ai lleurs, de voir sans
pitié ce prince énené, fait pour croupir au
fond d'un harem, ou pour présider les fètes
d'une petite cour d'Italie au xrn• sièclf',
dépaysé dans celte f1pr&lt;J et violente époque.
Autour de lui ce n'étaient qu'em!Jù.cbes,
complots, trahisons. li était pris entre les
deux feux des guerres religieuses : d'un coté,
la féodalité protestante ralliée autour du roi
de Navarre; de l'autre, la noire populace de
la Ligue, lancée et soudoyée par les Guise~ :
plus loin, Philippe ![, du fond de l'Escurial.
meuant en branle ce réseau d'intrigues; à côté
de lui, le duc d'Anjou. un frère haineux jusqu'au fratricide; derrière. sa mère Catherine,

�1f1STO'Jt1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -- J
des États,' qui avaient supprimé tons les nouvc..1ux impôts, «je le sais, peccavi, j 'ai offensé
&lt;&lt; Dieu, je m'amenderai, je réduirai ma mai'' ~on au petit pied. S'il y amil deux chapons,
&lt;&lt; il n'y en aur,t plus qu'un. Mais comment
,, voulez-vous que je revienne aux tailles de
&lt;&lt; l'ancien Lemps? comment voulez-vous que
&lt;&lt; je rire? » Quand les États, non contents de
lui refuser l'aumône, lui dispulèrcnt jusqu'au
droit de vendre ses domaines : &lt;&lt; Voilà , dit« il, une énorme cruauté; ils ne me reulenl
&lt;! aider du leur, ni me laisser aider du mien. »
El il se mil à pleurer. Le peuple de Paris
hafouait ses processions monastiques. Sès
propres pages les contrefaisa· enl, &lt;c a:ans mis
&lt;! leurs mouchoirs dernnt leurs \'isages avec
&lt;c des trous à l'endroit des veux. l&gt; Le roi fut
obligé d"en faire fouetter qu~Lre-ringts dans la
c:mr du Lou,·re. Une autre fois, des écoliers
parcoururent la foire de Saint-Germain, accoutrés d'énormes fraises de papier, en dérision
de celles qu'il portait, cl crièrent presque à
ses oreilles : « A la fraize on connois t le
veau! ll
Les moines eux-mèmes se moquaient de
leu r confrère couronné. 1ls prenaient Yis-à-vis
de lui l'insolence de ces derviches musulmans
qui arrètent par la bride le cheval du sultan
sortant de la mosquée, el lui crachent l'injure à la face. - ,, J'ai été adverli de bon
,, lieu, - s'écriait en chaire le moine Poncet.
« - qu'hier au soir, qui csloit le rendrc&lt;li
cc de leur procession, la broihe tournoil pour
,1 ces bons pén:tenls, cl qu'après avoir mangé
,c le gras chapon, ils curent pour leur colla'' lion de nuit le petit tendron qu'on leur
,1 tenoit tout prcsl. Ah! malheureux hypo&lt;C cri tes! vou, vous moqués de Dieu sous le
1, masque, el portez pour contenance un
,c f,met à vostre ceinture? Cc n'est pas là,
(( de par n ;eu, où il \'OUS le faudroil por!C'r,
&lt;c c'est sur vostre do et sur ,·os espaules, et
tl vous en cstrillrr bien. li n'y a pas un de
&lt;&lt; rous qui ne l'ait birn gaigné. ll Le roi se
rengea en bon prince : il exila le moine dans
une abbaye de Melun, &lt;&lt; sans lui faire autre
cc mal q;c la peur qu'en y allant on le jellast
&lt;t en la rivière. ll Ce Poncet, d'ai lleurs, n'était
pas faci_le à déconcerter. Le duc d'ltpernon,
étant allé le roir avant son départ, et lui
reprochant de faire rire les gens pendant ses
sermons, en reçut cc fier coup de langue qui
le cloua sur la place : « Monsieur, je reux
Jamais, il faut le dire, roi fainéant ne fut ,, bien que vous sçachiez que je ne presche
si rudement secoué et par des mains plus (&lt; que la parole de D:eu, et cru 'il ne Yient
brutales. li se défcndaiL avec des gémisse- ,c point de gens à mon sermon pour rire, s'ils
ments de femme ou des ruses d'esclaves. &lt;! Je &lt;( ne sont mcscbants el atbéistes : et aussi
&lt;&lt; le sais, messieurs, » disait-il aux députés 1&lt; n'en ay-je jamais tant fait rire en ma vie

celle vieille filandière &lt;le lacs clde pièges, fatale
el antique déjà comme une Parque, qui, secrèlemenl el d10s sa cachette, brouillait el
débrouillait des fils mys térieux. Isolé au milieu de ces factions el de ces complots,
Henri Ill n'avait pour se défendre que les
armes de la perfidie; mais il était trop faible
pour les manier puissamment. Il avait beau
trahir de tous les côtés, son machiavélisme
indécis ne réussissait qu'à le faire haïr. Le
mépris creusait autour de lui un gouffre c1ui
s'élargissait tous les jours. - Une satire
du temps appelle sa cour l' Jle de, lfermaph rodiles. C'était l'image exacte de celte
camarilla licencieuse, cernée par les haines et
par les passions. Il y continuait pourtant son
train de momeries el d'orgies, de fantaisies
et d'enl'anlillagcs. Sa cour chantait rl bouffonnait à tra,·ers les catastrophes de l'époque,
comme la galère de Cléopàlre au milieu des
carnages d'Aclium. - Le voilà &lt;c qui s'en \'3
« en coche avec la reine par lrs rues et
&lt;c maisons de Paris, prendre les petits cbiens
cc damercts qui à lui cl à elle viennent à plai&lt;c sir ; va semblablement par tous les monal&lt; stères de femmes faire- pareille r1urstc de
&lt;&lt; petits chiens, au grand regrrl des dame, aux&lt;&lt; quelles les chiens apparlenoient. » Sa &lt;&lt; chc'' naillc », comme on l'appelait, ne.comptait
pas moins de deux mille chiens de Loule rac&lt;':
il allait communier el toucher les écrouelles,
en portant un épagneul sur le bras. - Plus
loin, on le voil revenir de Normandie a,·ec
l'attirail d'une sultane en voyage. &lt;&lt; Le 11 juil&lt;&lt; let, le roy arriva à Paris, revenant du pays
&lt;&lt; de Normandie, d'où il rapporta grandes
,, quantités de guenons, perroquets et petits
,, chiens achetés à -Dieppe. » Il eut de tout
Lemps cet amour dc·s bètcs rares, r1ui c~l une
manie des efféminés. il ~- a loujours un singe
qui gambade sur les marche~ des trônes
orientaux. Cbaque sérail a pour pendant
une ménagerie. Aussi Henri Ill arait-il la
sienne; mais, une nuit, il rêva que des hèles
fauves le dévoraient. La peur le prit, el, le
lendemain, il fit tuer à cou p d'arquebuses les
lions el les ours qu'il nourrissait dans ses
cages du Louvre. - Ainsi auraient fait ces
schahs de Perse qui araient un astrologue
pour premier ministre.

&lt;&lt; comme vous en avés fait pleurer. )l A un
aulre prècheur qui censurait ses algarades du
Caresmes-prenant, le roi fit don de quatre
cents écus &lt;&lt; pour acheter, lui dit-il, du sucre
&lt;&lt; et du miel pour aider à passe1· vostre
,, caresmc, el adoucir ms trop aspres el
« aigres paroles. ll - Querelles de moines.
Conle~a di frati! comme disait Léon X des
premières disputes de Luther.
De la parole on passa bientôt à l'épée. Le
duel elle meurtre lui décimèrent ses Mignons.
(luélus et Maugiron périrent les premiers
dans une furieuse rencontre avec les gentilshommes de la maison de Guise. Deux mois
après, Sainl-Mesgrin était assailli et tué par
vi ngt hommes masqués, au sortir du Louvre.
Le roi se déshonora à force de les pleurer ; il
leur fit des funérailles d'une pompe infamante.
C'est ainsi que, dans l'antiquité, les prètres
émasculés de Cybèle menaient le &lt;l&lt;·uil du
jeune Atys, au bruit des cymbales. L'église
Saint-Paul, où il les fit ensevelir côte à côte,
en resta tarée comme un temple de Sodome :
on ne l'appela plus que le &lt;1 Sérail des Mignons )) .

Toul est Las et burlesque dans celle méprisable histoire. Plus tard, quand, après aroir
chassé Henri fil de Paris, la Ligue. effrayée
de sa victoire, rssaya de rentrer en gràce,
elle lui envoya à Chartres une ambassade
dérisoire. Un capucin, déguisé en Christ, lrai'nanl sur ses épaules une croix de carton,
suant du sang de poulet sous une couronne
d'ipines artificielles, entra dans la ri lle. l}es
soldats habillés comme ceux des ,lf!Jslèl-es
marchaient à ses côtés et faisaient semblant
de le fustiger. Deux petits moines, travestis
en Saintes Femmes, pleuraient el se pâmaient
derrière le cor lège. La troupe nasi liarde
criait grâce el merci ,, en mémoire de la
Passion de Jésus ». - L'enfant se fâchait; on
le faisait jouer, pour l'apaiser, à la petite
chapelle.
Mème&lt;Juand il tue, llenri Ill est plus rilencore
que terrible. C'est dans un traquenard qu'il
allire le duc de Guise, c'est par &lt;les sbires
qu'il le fait tuer. I: h:stoire le prend entre
les deux battants de la porte qu'il entreb,lille.
lorsque le Balafré esl tombé, pareil au chacal
qui sorl de son trou à l'odeur du sang, el
flaire de loin la proie que viennent d'abattre
les tigres. Il y reste pris, serré, emboité :
c'est dans celle altitude que la postérité le
regarde. Cette porte cnlr'ou,•ertc est son
pilori.
P.u-L DE

SAl~T-VICTOR.

ANDRé LICHTENBERGER
c::t=-

Monsieur de Migurac
ou le Marquis philosophe

Naissance de Louis-Lycurgue,
vicomte d' Aubetorte
et futur marquis de Migurac.
)[. de )ligmac vit le jonr pour la première
fois le mercredi 28 juillet de l'an mil srpt
cent quarante et un, en le l:bàteau de Mio-urae, sis dans la province de Guyenne, pro~he
du village de mème nom, à quelques lieues
&lt;le la ville de P&lt;:rigueux.
Ce fut la veille au soir, après avoir diné
comme de coutume en face de son époux,
dans la chambre à manger haut plafonnée et
sérèrement meublée à la mode de Louis Xlll,
4uc, vers les onze heures, au moment de se
mettre au lit, la marquise de Migurac, née
Olympe-Marie-Euµénie- de Gransalat, éproma
les pri&gt;mières douleurs qui lui annoncèrt'n t la
prochaine renue de son enfant. Bien qu'elle
n:eût pas l'expérience de la cbosi&gt;, malgré
dix ans de mariage, elle ne s'y trompa point
cl manda au sitôt mademoiselle A;.daé P1'rronneau, sagt&gt;-femme réputée de Péri gueux,
qui, depuis une quinzaine, attendait fort
patiemme11t dans l'aile gauche du chàleau
que l'heure sonnât de faire montre de ~es
talents. ~lademoiselle Perronneau qui, sinon
'celui de sa bouche, n'arail nul souci pins précieux que celui de son liL, arrira se froll ant
les yPux, et le ,·isage mal satisfait. Elle dut
s'assurer que la marquise ne l'a rait pas dérangée en rain et que, selon Loule pré,ision
humaine, plusieurs heures ne s'écouleraient
pas sans que• le nom de Migu rac eùt un héritier. Serait-il mâle ou femelle? Il n'y arait
pas d'hésitation dans l'àme de la marquise:
et d'un doute possible elle eùl souri, encore
qu'elle ne lùl point forl à s9n aise. Quand le
marquis effaré se présenta; la perruque de
tra,·ers cl les bas en Lire-bouchon sm les
mollets, elle lui tendi t son front d'un ai r de
nolilesse el lui dit :
- Monsieur, demain je rous olTrirai sans
faute un marquis de Migu rac.
Puis elle le pria de se rdircr, eslimant
qu'un homme n'était point à sa place en tel
événement.
Le marquis Henri obéit dans un grand
trouble. Les péripéties direrscs de son existence l'avaient toujours assailli à l'improvi&amp;te ;
et tout ce qu'il l' avait eu d'important dans
sa vie, depuis sa naissance jusqu'à son ma0

ri age, s'était acco mpli sans qu'il y eùt pris
&lt;l'initiative. Aussi, quoique sa tendresse
s'émût des souffrances probables de madame
Olympr, il ne mit point en doule que sa
requète fùt légitime, et, s'étant allé renfermer dans son appartement, il passa la nuit
à se promener de long rn large, tantôt prètant l'oreille au moindre bruit, et tantôt
absorbé dans ses méditations.
La perspcctirn que, cnnlre Loule espérance,
un enfant allait naitre de lui après dix ans
d'union stérile, lui semblait prodigieuse. Tandis que madame de ~ligurac a mit accuC'illi sa
grossesse a,·cc une satisfaction Œral'e et calme
" .
'
c:omme un événemen t dont il n'y arnit pas
lieu de s'étonner el qu i était la consé4uence
nalttrelle de sa longue pa tience, de ses prières
el de ses ofl'randes à sainte fia&lt;legondc, le
marquis étai t demeuré long Lemps incrédule·
puis, quand son scepticisme arait dù s'incli~
ner derant la sagesse instruilc de mademoiselle Perronneau, il n'avait pu se défaire d"un
soupçon tenace qu'un accidl'nt mcllrail à
néant son espérant'e. Maintenant encore, il

appréhendait quelque catastrophe, attendait
d"un instant à l'autre un message funeste....
Mais il n'y avait dans le cb,ltcau que le
silence.
Se ra~pela nt ~e sang-froid de la marquise,
M. de M1gurac s efforça de dominer ses nerfs
et il osa fixer sa pensée sur cet enfant qui
allait naitre.
Au fond de son âme, il désirait une fille.
Il n'avait point celé à la marquise ce mm,
sul'prenant chez un gentilhomme qui n'aYait
pas encore d'héritier de son nom, cl la noble
dame n'al'ait pu lui dissimuler un étonnement où se mèlait quelque blàme. Au vrai,
de son inclination il eût malaisément donné
une raison précise. Peut-èlre, nt l'amoindrissement de la fortune des Migurac, conséque~~ des folies dr monsieur son père,
tena1t-1l pour préféral,le que son nom s'éteignit arec lui- mème, plu1ôt que de décliner
lentement par le fait d'une postérité mal
argentée; peut-èlre en une fille espérait-il
auprès de lui quelque chose de doux et de
càlin que jusque-là il n'avait point qmnu.

Il app,;eJ,e,iJ,ail quel_que catastrophe, attenJait ,f1m 11sta11t à l',mtre 1111 message funeste. Mais il n'y avait dans

le chateau que te silence.... Dans ta lllllt mttelle, 1111 cri at,·oce déchira tes airs péuètri If t If" . ·
,
moelles. (Page 320.)
'
' · · • e · igmac J11sq11 a11x

�, , _ 111STORJ.JI

•

Peut-èlre encore, par une bizarrerie de son
esprit, s'effarait-il de quelle manière il formerait l'àme d'un homme : ce scrupule singulier eùt assez bien convenu aux théories
étranges qui lui étaient chères el que d'ailleurs il répugnait à développer, aimant mieux
se taire que de scandaliser son prochain.
Bref, il cùl préféré une fille. Mais madame
de Migurac lui avait promis un fils avec autorité. Quelque déraisonnable qu'il pùl être de
s'attacher à drs pressentiments en pareille
matière, il savait la marquise si exacte dans
ses propos et si ponctuelle dans ses devoirs
qu'il en était frappé et tendait malgré lui à la
croire. Et il pensait avec un petit regret à
tous les jolis prénoms qu'il ne donnerait pas
à sa fille el qu'il aurait murmurés avec tant
de délices : Hypatie, Eucharis, Arsinoé, Irène.
Dans la nuit muette, un cri atroce déchira
les airs, pénétra M. de )Jigurac jusqu'aux
moelles, l'arracha du fau leu il où il sommeillait. Déjà il Lirait le loquet pour se précipiter
vers la chambre de la marquise, lui portPr
secours dans l'agonie où il la devinait. ... Mais
sa timidité d'agir et le sentiment de son impuissance l'arrêtèrent. li craignit un spectacle affreux ou d'ètre indiscret. li referma la
porte cl une dure angoisse étreignit son
cœur, le tordit d"une douleur physique.
Il étouffait. En quelques pas il alleignit la
fenêtre et l'ouHil. Un peu de fraicheur récréa
sa poitrine. Il contempla la splendeur du ciel
étoilé et regretta d'être athée. Car il aurait
eu grand bernin de priPr el de se reposer en
une bonté pui~sante. Il se perçut très faible
el seul, el de nou,·cau s'alfaissa dans son
fauteuil, s'efforçant de S•! soumettre au jeu
des loi naturelles, incapable d"ordonnrr ses
pensées avrc suite, frémissant aux moir.dr.rumeurs de la campagne assoupie, souhaitant passionnément d'apprendre, fùt-ce une
catastrophe : l'l pourtant il avait si peur de
saYoir qu'il n'osait mander un domestique
pour l'envoyer aux nouvelles.
Tout à coup un grattement à sa porte le fit
tressaillir. Avec honte, il s'aperçut qu'il faisait jour et qu'il dormait. li commanda
d'entrer d'une rnix sans timLre. A trarnrs
une sorte de brume, il distingua le bonnet
blanc et le fichu de li non de mademoiselle
Séraphine, camérière, el il fut convaincu
qu'elle annonçait un malheur. A sa slu peur,
elle prononça de sa wix ordinaire que madame la marquise priait monsieur son époux
de vouloir la joindre en sa cLambre à dormir.
Lorsque M. de )ligurac pénétra dans
l'appartement de sa fen1me, le prt-mier objet
quïl·avisa fut une manière de sul,stance rougeâtre, torebée de blanc, aux formes confuses
et de momeme11ts mal réglés, qui geignait
entre les liras de mademlliselle Perronneau,
laquelle l'envisageait d'un sourire sati,fait.
Et, en même temp , la voix de la marquise
arrivait à ses ort'illt•s, affaiblie sans doute,
mais néanmoins forme et distincte :
- Monsieur, disait-elle, j'espère qu'il vous
plaira de faire bon accueil au fils que je vous
avais promis.
M. de )ligurac considéra la marquise. Elle

_________________J

était fort pàle et ses souffrances se. lisaient
sur ses traits creusés. Mais, couchée dans le
grand lit proprement nappé de toile fine cl
d'une courlrpointe en soie de Lyon, elle gardait n11lgré sa langueur l'air de noblesse qui
lui était hahitucl. Hors d'état de parler, ~I. de
Migurac prit la main blanche qui pendait et
la baisa avec une fcneur inaccoutumée.
Mais mademoiselle Perronneau, la mine
importante et les bras levés, s'approcha et lui
tendit l'enfant. Il conlrmpla avec embarras la
petite masse rougeaude el plissée, les petits
yeux troubles sans regard, les doigts minuscules tortillés à l'aventure, cl, sans trouver
de paroles, il s'inclina vers le petit front bosselé. Et puis, songeant que celte chose était
son fils et qu'elle deviendrait un homme, il
sentit ses paupières s'humecter et sur ses
joues plusieurs larmes coulèrent qu'il ne
pouvait pas retenir, cependant que madame
de Migu rac l'envisageait avec un sourire
orgueilleux cl quelque condescendance.
Lom1uc )1. Je Migurac cul re~saisi ses
esprits, mademoiselle Perronneau, experte
dans le prolocolt! des naissances, opina qu'il
était séant qu'on fit du nouveau-né un chrétien, et, le baplème étant ajourné aux relevailles de la marquise, M. B1guelinier, le
vieux curé de fügurac, rnlra de son pas chancelant, marmonna deux lignes de latin entre
ses gencives nuPs el ondo~a l'enfant d'un
signe de croix saccadé au moyen de ses longs
bras maigres qui Lremblaienl.
Cette sainte cérémonie achevéP, le jeune
catholique fut remis ès mains de la brune
Maguelonne, fille accorte du bourg, aux
hanches larges et à l'ample poitrine, que l'œil
perspicace de mademoiselle Perronneau avait
entre plusieurs postulantes distinguée pour la
charge enviée de nourrice; cl bientôt le marquis vit les joues de son ms se gonfler en
mesure afin de goûter sa première nourriture.
L'héritier du marqui~al de Migurac fut
inscrit au registre paroissial sous les prénoms
antérieurement convenus de Louis-Lycurgue.
La marquise avait exigé que son fils eùt le
même patron que les trois plus illustres entre
les rois de France : celui qui a,•.1il mérité le
nom de Saint, celui &lt;fUi avait été le RoiSoleil, et enfin Louis le llien-.'limé, monarque
régnant. Le nom de Lycurgue avait été choisi
par )1. Je Jligurac r1ui avait à cœur que l't'nfa11L 'appi,l.\L comme le plus sage des législateurs, le philosophe qui avai I rérélé aux hommes
les principes de la nature cl de l'égalité.
A ces prénoms fut adjoint, selon la prière
expresse de madame de Migurac, le titre de
vicomte d'Aubetorle, atlac:hé à une sorte de
métairie passable dont le Loil s'adornait d'une
tourelle.
Le soir, il y eut une large distribution de
vines parmi les rustres accourus pour offrir
leurs vœux à leur dame, el un feu d'artifice,
payé cent vingt lines el dix sols au meilleur
artificier de Périgueux, fut tiré pJr le; soins
de maitre Pierre-Antoine Lestrade, qui cumulait au chàteau les fonctions de grand écuyer
el d'intendanl.
Tels furent les é,·énemenls notaLks qui
.., 33o ...

ace &gt;mpagnèrenl la naissance de Louis-Lycurgue. Ajoutons que mademoiselle Perronneau
l'estimait roLuste cl bien constitué; au mode
dont il braillait, elle augura avantageusement
de ses poumons; son poids, qui était de cinquante-deux marcs, el l'ampleur de ses pieds
et de ses mains lui firent prophétiser qu'il
serait de bonne taille.
Celte demoiseJlc, qui ne dédaignait pas les
indications de raslrologie, obserra de plus
que l'enfant, étant né sous le signe du Lion,
aurait une âme généreuse cl pourrait aspirer
à de hautes destinées. )lais elle recommanda
de joindre à la médaille bénite riu'on lui
passa au cou un petit rubis percé d'un trou.
car celle pierre a la vertu de préserver celui
qui la porte des mauvaises influences de la
constellation : or celle-ci, comme chacun sait,
favori~c naturellement la mobilité de caractère, !"ardeur démesurée des passions et le
penchant à multiplier soi-même les traverses
ordinaires de la vie.
Sans méconnaitre le caractère peu catholique de telles croyances, la marquise en fut
émue el n'estima pas qu'il fùt prudent de les
dédaigner. Un exprès courut à franc étrier
querir chez un joaillier de Périgueux une
pierre de belle eau qui fut placée au cou de
l'enfant. Ce ne fut que vers la vingt-deuxième
anaée de son âge que Louis-Lycurgue, ayant
été réduit à la vendre dans des circonstances
que nous dirons, fut averti qu'dle était
fausse, le m:irchaad ayant trompé la bonne
foi de ses parents. D'où les gens superstilicux
ne manqueront pas de conclure qu'il était à
bon droit voué à une carrière tumultueuse,
puisque l'action pernicieuse des astres n'avait
pas été conjurée.

li
Premières années de Louis-Lycurgue.
Scion des conjectures plausibles, la première enfance de Louis-Lycurgue ne fut point
féconde en prodiges. n va sans dire qu'en faisant cette affirmation nous négligeons les
bavardages de )laguclonnc, qui, ainsi qu ïl
convient à une nourrice, réputait son Lulu le
plus mervrilleux poupon du monde el ne
tarissait point en éloges quaut à son esprit et
ses gràces physiques. Sur cc thème, contre
la coutume, elle n'avait point pour ri,·ale la
propre mère de Louis-Lycurgue : car madame
Olympe entretenait un cwur à tel point émondé
et j udicieusemenl réglé que l'illu~ion malt'r·
nellc même n'y croissait point en herbes
folles. Mais, par une exception assez rare
pour être notée, c"était le marquis de Migurac
lui-mème qui semblait plus disposé à mir
dans monsieur son fils un objet extraordinaire.
Il s'attardait d1:longues heures à le contempler
avt!c une attention émerrnillée, el, quand par
hasard ils se trouvaient seuls, il lui arrirait
de prendre l'enfant entre ses bras el de _lu!
tenir un mystérieux langage dont cel~1~c1
sans doute av..iit le secret puisqu'il sour1a1t.
Les moindres malaises du jeune vicomte
atfoctaicnl incroyablement son père : le mar·

..MONSl'EU'l?_ D'E ..MlGU'l?_AC ~

quis souffrait aw:c lui dans ses coliques: l'un qud di1·crlissement lui serait agrtialJle, au et d'autres fort opposées s'appliquent à tous
avait la poitrine oppressée quand l'autre matin. En général il était enclin à désirer ce le, nomcau-nés, el qur, une telle méthode
toussait; cl ce ne fut que par un effort méri- qui n'était point à sa portée, et son désir, admise, il n'est nnl homme dont le caractère,
toire de volonté qu'il put se rendre à Dordcaux sitot contenté, s'évanouissait. .\yanl longtemps quel qu'il oil. ne pui~sc paraitre tracé dès son
où l'appelait une affaire urgente dans le convoité un ruban de cou qui parait le sein C'nîancc, s!.'lon le faits qu'il plai't d"y relever.
moment où Louis-Lycurgue eut la coqueluche. de mademoiselle Séraphine, il en reçut l'homXous nous bornerons donc à déelarer qm•,
Celle tendresse particulière, encore que )1. de mage quand il fut défra11·hi; mais, après cinq
)ligurac la dissimulàt par une sorte de pudeur, minutes de possession, il le rt'jcta dédaigneuéclatai l aux yeux de Lous, et volontiers répé- sement et même le souilla de la façon la plus
tait-on au château qu ·en son père l'enfant offensante. De tou LPs les passions de son eu fance.
a1·ait ré, ilablement une mère, et, en sa mèrr, l'on peul mème dire qu'une seuil! ne s'éteison père.
gnit point, à savoir son admiration pour les
Quoi qu'il en soit, Louis-Lycurgue fit sa rayons du soleil : car jamais on ne put les lui
croissance aisément et comme ciui vettt vivrr. mellre en main, malgré ses efforts pour saiBiche de cœur et de corsage, )laguelonne, dix- sir de ses petits doigts les poussières étincehuit mois ùurant, ne Iui ménagea pas les tré- lantes qu'il royail y danser. Il n'eùt donc pas
sors de son sein et de son affection. Ainsi été téméraire de conjedurcr dès ses jeunes
passa-t-il sans encombre cette période chan- an, qu'il poursuivrait dans la vie le rève el la
cru e de son existence terrestre et sans qu'il chimère cl que Loule réalité atteinte lui semfaillit requfrir les soins de maitre Petin qui blerait méprisable.
dans le village cumulait les emplois de chiOn peul remarquer que Louis-Lycurgue
rurgien, de médecin, de barbier et d"écrivain 11 'étai L pas plus constant pour les personnes
public. Louis-Lycurgue léta avec énergie et qut! pour les choses. De tout le domestique
voracité, n'eut point de fièrres malignes ni de du ch àLeau empressé à le servir, 011! n'avai L
conrnlsions, perça sa première dent à six deux jours de suite le même accueil ; ~faguemois et n'attendit point d'avoir rérolu son lonne ellc-mème connaissait des heures de
année pour errer sur srs propres jambes disgrâce, el sourcnt madame Olympe n'était
d'un pas mal assuré, mais téméraire, par les pas épargnée par ses imprt:ca tio11s aux instants
antichaml,res et J,,s allées. Ces marques de où elle a,•Jil coutume de visiter son apparlc- Au lieu .fac,·mnplir s.1 lâche, le je11ne ge11li/ho111111e
a1•.1il fJsse 10111 s011 loisir .i se t.11/re .,,.,.c ks te/ils
précocité engendrèrent, cocnme de juste, une mrnt. A tout peser, dans l'humanité, il n'était
m.1n,111ls .111 1•ill.1ge; sur quoi l".1/:-/-t! fe s.:,isil d'une
Yanité manifeste chez Maguelonne, qui en guère qu'un ,·isiteur dont presque toujours il
,·é!fle el 1•011/111 t11i e11 do1111er s11r les ,toigts ...
allribuail le mérite à sou lait plus volontiers subit l'approche avec joi1:. C"était un sujet
!Page 3.13.J
tiu'au sang des Migwac.
d'étonnement pour ceux qui avaient éprou vé
Le moral du jeune vicomte scdéreloppa, ainsi son humeur capricieuse de le ,·oir demeurer
qu'il arrive, moins promptement que saper- parfois une demi-heure à gazouiller en face parmi les nombreux témoignages qui nous
sonne physique. Cependant, de bonne heure, du marquis son père, qui le considérait, ont été transmis sur la première jeunesse de
il manifesta des instincts que lt! psychologue pensif, sans dire mot.
Louis-Lycurgue, nous avons cru de,oir rene saurait négliger. Les hurlements furieux
Parmi les autres Irai Ls précoces de son tenir ceux qui nous ont semblé correspondre
dont il déclarait son impalirnce de pre11dre le raractère on notera une vigueur incontestable en quelque mesure a1·ec l'homme qu'il devint
sein se doiveut interpréter 110n sc11 lcmC'nl de volontr. Aussi rapidement cessait-il d'ap- ultérieurement, réscrranl comme en dehors
comme témoignage de la riolence de son précier une chose obtenue, aussi fortement la de notre sujet la grave question des rapports
appétit, mais comme un signe de l'i11Lrnsilé voulait-il tant qu'il la roulait. De cette énergie philosophiques qui unissent l'enfance à l'àge
de ses passions : il est notable, en rficr, que je donnerai une preuve curieuse : à l'àge de adulte. Et nous n'insisterons pas da,·antagc
si le retard se prolongeait au delà de certaines q;iinze mois, il se piqua jusqu'au sang arnc sur celle histoire puérile dont les péripéties
limites, lorsque, enfin, Maguelonne apitoyéP un~ épingle et ne dit mol, sachant que l'épin- n'ont guère rarié depuis qu'il y a des nourlui présentait l'objet désiré, au lieu de s'y gle lui serait enlevée; et Magul'lonne ne rissons qui apprennent à viHe. Qu'il nous
jeter goulûment comme la plupart des nour- connut sa blessure qu'au sang qui souillait sa suffise d'indiquer, en forme de conclusion.
rissons, il la repoussait et la griffait avec rag", robe, et elle dut employer la violence pour qu'à l'àge de cinq ans Louis-Lycurgue était
démontrant ainsi que sa colère n'était point lui ravir !"objet traitre et adoré qu'il serrait un enfant bien venu et de bonne apparence.
seulement de faim exaspérée, mais d'orgueil dans rnn petit poing fermé qui saign.1it.
De madame sa mère, il tenait le visage réguoutragé.
De mèmc il est visible qu'il eut de bonne lier, le teint mal et chaud, les chernux bruns.
Oans sa conduite avec ses jouets, on discer- heure l'amour des choses brillantes et un cer- une bouche rermcille dont les lène~ étaient
nait sans pei ne peu de constance et quelque tain sens de la beau lé. Qul'ique déconcertante un tantinet renflées: et de son pfre il a rail la
cqosc d'un caractère é6alement lunatique et que fùt son humeur, ses fai-curs se portaient finesse des traits, les rnux très bleus cl un
impérieux. Au premier a11niYèrsairn de sa de préférence aux ,·i,ag,,s avenants, aux étoll'es sou1·ire d'une douceur tendre qui laissait brilnaissance, le chevalier de Condra~ lui olTrit soyeuses, aux ohjets de métal; plus d'un ler les dents menues, blanches cl bien planune superbe poupée d'Allemagne, amenée à des sourires où peut-être madame Olympe tées. Droit el fort pour son àge, solidement
grand frais et vraie manièrt' de chcf-d'o.-une. crut discerner le premier indice d'une alfec- campé sur ses petites jambes, il était plaisant
li la salua dès l'abord par des gloussements tioa filiale alla vers le médJillon de diamant à roir; un air de santé et de franchise éclaid'enthousiasme, n'eut de cesse qu'il n'en eût dont volontiers cllt! parait son corsage. rai t son regard qui jaillissait hardiment, paufourré l~s deux. pieds dans sa bouche, et Quand on le promenait dans son petit cha- pières levées, et rehaus ait la façon alerte
exigea, pour s'endormir, qu'elle partagt•,H sa riot, il se renversait en arrière avec persis- dont il bondissait dans le parc, en vain pourbercelonnette. Mais, deux jours après, Ma- tance, et il semblait que ce fùt moins par suivi par )laguelonne grondcu c, fière cl
guelonne, hypocrite, la lui ayant olTerle, alors fatigue que pour être on face du cid bleu e soufnée.
qu'il allcndait d'elle ua autre office, il la qu'il contemplait rèveur en bavant.
C'est aranl qu ïl cùl parfait ses six ans
rejeta au loin de toute la force de ses petits
Un multiplierait à plaisir le nombre de ces que la marquise eut arnc son époux un enbras el dès lors s'épandit en hurlements à détails. Il ne nous parait point utile d'en tretien important au sujet de l'éducation de
chaque fois qu'il pul l'enlreroir.
poursuivre la collection, car peut-èlre nous leur fils.
Malaisément pouvait-on préjuger, la veille, serait-il ohjecté que des remarques analogues
Jusque-là, selon !"usage, cette matière .nait

�JJf ONS1EU1( DE M1GU1(AC - -

111ST0'/{1.Jl
été confiée aux seuls soins de Maguelonne et
de ses pareilles au château. Encore que la
marquise Olympe ne sût maintes fois que
faire de son temps, elle avait été trop noble-

C'était pt;,isir ,te le i•oir, à tei11e h:rnt comme son ftw
rel, prendre son él:lll, se fe11.tre e11 deux, se ,·ama.,ser, parer du ,·evers pour att.1-quer de 11om·e.1.1t en
rondissant à l'ilalie11ne. (Page 33+)

ment éle1•ée pour ignorer qu'une Jemme de
qualité déroge à soigner un enfant en bas
àge. Elle se contentait donc d'embrasser son
fils matin el soir, de le rencontrer trois fois
par jour en passant dans un corridor ou dans
une allée, et de le faire fouetter del'ant elle
aux grandes occasions, consacrant ses journées à rendre Yisite, dans l'antique carrosse
de Migurac, aux châteaux du voisinage, ou
réfugiée dans ses appartements, travaillant au
métier, brodant au tambour, et se faisant lire
des traités de pifüé ou de généalogie.
Quant au marquis, concen.).ré dans le souci
de faire valoir ses domaines et de réparer, au
moyen de négociations laborieuses, le délabrement où son père avait laissé son bien, et
au surplus rnlontiers absorbé dans ses lectures philosophiques et ses songeries, il ne
trouvait point, malgré ses principes, le temps
de veiller sur son fils, et sa timidité le retenait de montrer à la marquise combien il
souhaitait qu'elle s'en occupât.
Ainsi Louis-Lycurgue al'ait crù sous la
seule férule de_ Maguelonne, assistée, parfois,
de mademoiselle Séraphine, et c'étaient elles
qui avaient formé son intelligence naissante.
Ses connaissances scicn tifiq ues étaient restreintes. Il savait imparfaitement ses lettres,
avait appris son Pater et deux ou trois chants

liturgiques, el possédait parfaitement, sans
qu'on le lui eùt enseigné, le langage des manants et des fragments de refrains poissards.
Il avait. de plus, la tète meublée d'une infinité d'histoires de fées, de sorciers et de génies, cl les enchel'ètrait singulièrement à ln
réalité, au hasard d'une imagination qui promettait d'ètrc riche. Les nuages, le~ arbres,
les sources s'animaient autour de lui. Un
monde de chimères l'emironnait, el tour à
tour le charmait, l'exaltail, lui inspirait des
jeux, des ardeurs, des effrois inattendus.
Il s'y réfugiait d'autant plus volontiers
:1ue son caractère se dérobait davantage à l'ascendant de Maguelonne et de la camériste : continuellement il leur échappait, el,
en dépit des ordres el des menaces,
s'enfuyait dans le parc 011 on le relronvait lC's vêtements en lambeaux, la tète au soleil et les pieds
dans quelque mare.
Mais, au jour que nous voulons
dire, il ad vint que, ayan t avisé
deux poules grasses enfermées
dans une cage en vue de la collation du lendemain, il s'en t1pprot ba sournoisement, tira la porte
de leur prison et leur rendit la
clef des champs : et comme mademoiselle Séraphine, indignée,
l'en reprenait vertement et mème
levail la main contre lui, il se jeta
sur elle et la mord il gravemcnl au
bras. Sur quoi, mademoiselle Séraphine alla
se plaindre 11 la marquise Olympe qui, fronçant se~ beaux sourcils, ordonna qu'on amenùt devanl elle le coupable. Il apparut, les
souliers crottés el défaits, un bas tombanl
sur les talons, la culolte trouée, une manche
de !'babil arrachée et les che,·eux dépeignés.
La marquise le toisa sérèrement et lui remontra sa faute: il répondit briè,·ement, d'un
Lon à la lois hardi et défiant. Le front chargé de
nuages, elle le congédia'. après une demi-heure
d'exhortations, en lui d1sanl aYec sécheresse :
- Mon fils, rous n'ètcs pas un gentilhomme, et, si vous persé,·érez, il y a lort à
douter que vous en deYeniez un.
L'enfant se retira, bouche close, et sans
que sa mère eùt prèté attention à sa pàleur.
)lais, peu de secondes après, des cris perçants traversaient le chàtcau. Quelle que fût
son impassibilité. la marquise elle-même quittait son fauteuil et se précipitail vers le vestibule où un spectacle inattendu l'arrèta :
entre les bras de Maguelonne éperdue, le
jeune vicomte gisait à terre, la poitrine ensanglantée; une de ses petites mains étreignait encore un canif donl il venait de se
frapper, tandi~ qu'alfolée mademoiselle Séraphine courait de-ci et de-là, cherchant, elle
ne Farail où, de quoi étancher Ir. sang qui
ruisselait. A l'aspeel de sa mère, le jeune
Louis-Lycurgue balbutia :
- Madame, j'ai cru qu'il valait mieux
pour vous n'avoir point de fils qu'un qui ne
fùt point gentilhomme. Veuillez m'excuser de
n'avoir pas réussi,

Il disait: &lt;&lt; Z'ai pensé JJ, el ne savait point
encore prononcer les ,•.
Madame Olympe ne répondit rien. mais
ses beaux yeux se l'oilèrenl d'une buée et elle
prit l'enfant sur ses genoux, très doucement,
tandis que mademoiselle Séraphine, les doigts
tremblants, préparait une bande de drap fin
et que Maguelonne y versait, outre ses larmes,
quelques gouttes de baume de Syrie, propre à
cicatriser les blessures.
'fcl fut l'accident à la suite duquel le soir
mème, après souper, avant que M. de Migurac
e1'tt oul'ert quelqu'une de ses brochures. la
marquise le pria de lui donner un instant
d'entretien, et, tout d'une haleine, lui conta
l'indiscipline de Louis-Lycurgue, ses violences,
ses propos décousus touchant les génies et les
fées, qu'il ne faisait point la révérence et
ignorait l'art de baiser la main , qu'il avait
l'ait éYader deux poules el attenté lui-mème à
ses jour,. Pendant ce récit, M. de lligurac
semblail la proie d'un vif émoi et pùlissait et
rougissait tour à tour.
La marquise conclut en ces termes:
- Si votre sentiment s'accorde :t\"CC le
mien, cet enfant n'a point une nature Yicieuse, mais son humeur est fougueuse, in1empérante et mérite d'ètre contenue. J'estime donc quïl y a urgence, de crainte qu'il
ne grandisse pour des errements plus fùc:heux,
à régler le plan de son éducation.
Le marquis ayant approm·é, la com crsation se poursuil"it. Bientôt les résultais en
del'inrent sensibles, el ils furent que. mademoiselle Séraphine demeurant confinée dans
ses fonctions de caméristr, et Maguelonne
promue à la lingerie, Louis-Lyi;nrgue pas~a
des mains des femmes dans celles des hommes.
A sa personne fut altaché le jeune Gilles. garçon de bonne mine et de probité, qui. depuis
deux ans, aidait au service de table: rt
Pierre-Antoine, qui jadis arn il fait c;1mpagne
sous le maréchal de Villars el cp1i. depuis
vingt-cinq ans, avait le sojn des cheranx el
de la carrosserie à Migurac, reçut en pins la
tàche de le perfectionner dans l'équi lation el
le métier des armes. Troisièrnrmcnt. il fut décrété qu'en remplacement de l'abbé Baguclinier, qui, à cause de son grand àge. avait
exprimé le vœu de se retirer dans un petit
bien de Languedoc, l'office d'aumônier serait
confié à un ecclésiastiq ue qui serait proprr,
en mème temps, à enseigner au jeune vicomte les belles-lettres el tout ce dont il convient qu'un gentilhomme soit inslruil. Sur la
recommandation de monsieur de Condom, à
qui le marquis ~•ouvrit de son dessein, cette
charge fut confiée à M. Joineau, qui précisément alors sortait du séminai re. riche eo
science, mais peu pourru d'espèces sonnantes,
d'ailleurs amène, grassou illet et de bonne
compagme.
De plus, désireux de ne rien épargner afin
de parfaire l'éducation de son fils, le mar&lt;1uis
mit une chaleur inaccoutumée à démontrer à
son épouse qu'une telle lt'tche ne devait point
ètre abandonnée exclusiYement à des mains
mercenaires, fussent-elles mème ecclésiastiques. Im·oquant les opinions de plusieurs

écrivains anciens et corroborant ses dires de
citations extraites de !'Écriture Sainte, il
réussit à convaincre la marquise qui, à l'égal
des convenances de son rang, :espectait les
préceptes de la religion et son devoir d'obéissance conjugale. Cédant à l'insistance de son
époux, elle accepta donc de consacrer quotidiennement une demi-heure de son loisir à
polir son fils dans l'art des bonnes manières.
Et, d'autre part, le marquis, questionné sur
le rôle qu'il se réservait à lui-même, lui répondit qu'il essayerait avec l'aide de la nature de former la raison et le cœur de l'enfant, à quoi sans doute nul n'aurait songé.
La marquise ne comprit point, et, par suile,
ne fit pas d'objeclion.
C'est ainsi qu'à partir de sa sixième année
Louis-Lycurgue fut comblé des leçons et des
soins les plus variés. Tandis que Gilles el
Pierre-Antoine se partageaient ce qui touchait
le développement de son corps, le soin de
l'éduquer en lettres et religion revenait à
M. Joineau, licencié ès arts et en théologie,
la marquise elle-même lui inculquait les préceptes qui conviennent à un gentilhomme, et
M. de Migurac, plus ambitieux, s'efforçait
par surcroit de faire de lui véritablement un
homme.
De quelle façon cette éducation ainsi départie fut effectivement distribuée, il n'est
point hors de propos de donner ici un sommaire aperçu, remettant à plus tard d'en
exposer les résultats, .

qu'autant le caractère de l'abbé était doux,
conciliant et facile à contenter, autant celui
de son pupille se montrait difficile et impatient, souffrait peu la contrainte et se rebellait à toute application soutenue. Or, aussi
bien que sa propre inclination, le souci de
son intérèl temporel engagea l'abbé Joineau
à ne point s'obstiner à faire un grand clerc
de Louis-Lycurgue. C'c,t ce que lui-même
nous laisse fort bien entendre dans un passage de ses mémoires.
Ayant un jour indiqué au vicomte, pour
qu'il l'apprit par cœur, un beau fragm,mt de
l'oraison P,-o Archia poela, propre à lui
former le goùt et le sens de la belle la.tinité,

l[(

De l'éducation qui fut donnée
à Louis-Lycurgue.
Les cahiers de l'abbé Joine~u qui, autant
que les écrits de M. de fügurac, forment le
fond de cette histoire authentique, contiennent comme il est concevable lorce renseignemen ts relatifs aux études juvéniles de
Louis-Lycurgue el surtout aux rapports qu'il
entretint avec son menin. Frais émoulu du
séminaire et désireux de complaire à son
protecleur monsieur de Condom, ainsi qu'à
son seigneur le marquis de )Iigurac, l'abbé
eftt volontiers fait de son élève le récipient
de toute sci,mce, et nous le voyons inscrire
au programme de ses cours no n seulf'ment la
religion et les bclle,-lettres latines, principe
ordinaire de toute éducation, mais encore le
grec, les langue, étrangèies, l'histoire ancienne et moderne, les mathématiques, la
physit1ue, l'alchimie, l'astronomie, la oéographie, l'anatomie et même la phil~sophic.
~ardons-nous de croire néanmoins qu'en
la Jeune tète de Louis-Lycurgue une telle
montagne de conn:iissance, se soit accumulée.
Modeste d'ailleurs et vériditflle, l'abbé .loineau
ne parait pas avoir été entièrement exempt
de toute faiblesse humaine, et il est douteux
si au séminaire de Cond()m le savoir qu'il
am:issa fut tant encyclopéJique. Mais l'eùt-il
été, il appert qu'il aurait eu peine à en faire
profiter son élève. Il est m1nife,tc en effet

En gé11eral, le ge11tilhomme et son fils 11e Jemeuraient pas enfermes da11s les appartements, mais, pre11a11l te,ws
chapeaux, ils fra11chissaie11t les grilles et gag11aie11t la campagne. Selo11 te hasard de te111· prome11aJe el t.J. fan•
taisie de leurs di.cours, le m:1rq1tis s'efforçait d'ouv rir l'âme de l'e11/a11t ,·ers le~ clartés don/ il désirait qu'elle
s'emplit. (Page 335.)
◄

"" 332

1M

il dut se convaincre le le11dcmain qu'au lieu
d'accomplir sa tàche le jeune gentilhomme
avait passé tout rnn loisir à se battre avec les
petits manants du village; sur quoi, cette
faute ne lui étant que trop coutumière, l'abbé
se saisit d'une règle el voulut lui en donner
sur les doigts. Mais Louis-Lycurgue, fort leste
et délibéré, empoigna le morceau de bois, le
brisa en deux, lui en jeta les morceâux à la
figure et, avant qu'il fùt revenu de sa surprise, avait gagné la porte et en avait tourné
la clef derrière lui. Le premier mouvement
de l'abbé fut d'appeler au secours et de porter
pl~inte à la marquise, qui, respectueuse de
l'Eglise et de l'autorité, eùt dureœent châtié

333 ...

�111STOR._1.l!

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le mutin. Il n'en fit rien cependant, pour Pierre ou lout seul, il chevauchait à perdre
haleine par les landes et les coteaux, à la
plusieurs raisons qu'il nous expose.
poursuite d'un lièvre, d'un chevreuil ou d'un
&lt;1 Premièrement, d:t-il, il me parut messéant d'attirer une punit ion rigoureuse sur renard, ou tout uonnement à l'aventure, pour
un jeune gentilhomme plein de cœur, cou- la joie de franchir les haies et les ririères, de
pable de légèreté plus que de malice, et qui, sentir le vent lui couper la figure, de perccrétif et irritable, eùt été susceptible de ron- Yoir le tressaillement de la bète généreuse el
server de ce traitement trop d'amertume; docile. Et parfois, dans son ardeur, il poussait
deuxièmement, je conçus que madame la des cris, des imprécations ou des éclats de
mar'luise, mise au fait de cc démèlé, ne man- rire qui étonnaient les manants ran gés en
r1uer,tit point de me taxer de faiblesse et vou- hâte sur son passage.
Tous les exercices du corps lui furent rapidrait peut-ètre me ;emplacer auprès de son
fils par un autre professeur, et j'estimai dement familier,. Quelques baignades dans
possible cjue celui-ci fùt animé de moins l'étang, sis derrière le chàleau, lui suffirent
bonnes intcnlion$, tandis que je me verrais pour qu'il sùt nager comme un dauphin, en
moi-mème contraint de rechercher quelque tenant son épée et son pistolet au-dessus de
fonclion peu conforme à mes talents. Ainsi, sa tète, ou se déshabiller en nageant. A la
ayant réfléchi, au lieu de nier au laquais, je course, au saut, à la lutte, il ne tarda pas à
m'approchai de la fenêtre afin de respirer• égaler ses maitres, non seulement le rieux
l'air embaumé de la campagne et d'attend re Pierre-Antoine que l'àge alourdissait, mais
quïl plùt au jeune espiègle de me délilTer. » Gilles lui-même, encore que celui-ci le dépasCes réflexions, que nous avon, rapportées sàt par la taille el par la force. Entre les arts
encore qu'elles ne datent point des premiers du corps toutefois, dès l'abord, les jeux de
mois que l'abbé vécut au chàteau, mais d'une l'épée et de la dague le captivèrent da van Lage,
époque un peu postérieure, jettent ur.e et c'était plaisir de le voir, à peine haut
lumière exacte sur les relations de M. Joineau comme son fleuret, prendre on élan, se
et de son élère. Considérant qu'il n'importait fendre en deux, se ramasser, parer &lt;lu rerers
point qu'un marquis eùt la science d'un bé- pour allaquer de nouveau en bondissant à
nédirtin, l'abbé ne mit pas de cruauté à l'italienne.
Ainsi de1·int-il en peu d'années vigoureux
réprimer l'humeur turbulente de son élèl'e.
A certain, jours où quelque démon agitait et agile. En mème Lemps, sous le gouvernetrop visiblement l'esprit de Louis-Lycurgue, ment de madame Olympe, il s'appliquait à se
c"était M. Joineau lui-même qui l'engageait à plier aux usages des salons el de cours. Tous
prendre un peu de repos, à feuilleter des les après-midi, la sieste finie, Louis-Lycurgue
gravures ou à se récréer d'une promenade avait le privilège de renir baiser la main de
dans le parc. Cependant, consciencieux el se sa mère, et eelle-ci l'instruisait des façons
rappelant qu'il était gagé pour faire œuvre ainsi que des idées qui conviennent à un
scientifique, il se répétait à lui-mème les gentilhomme. Ass ise dans son haut siège,
stances d'lforace, ciselait un distique ou mé- toute droite, les mains croisées sur son ventre
ditait quelque homélie à la manière de Mon- derenu un peu fort, une légère moustache
commençant d'ombrer sa lèvre supérieure,
sieur de Meaux.
Quelquefois, par le moyen de sa mansué- belle encore el d'une figure qui commandait
tude persuasive, il obtenait de l'enfant plu- le respect, elle parlait d'une voix sonore,
sieurs heures, Yoire deux jours ou une se- décrivant à Louis-Lycurgue les merveilles de
maine d'application ; el il se réjouissait de le la cour et ses usages, et parfois, oublieuse
voir heureusement doué dtJ mémoire et de &lt;le son jeune âgt•, se plaisait à retracer pour
vivacité d'esprit. !lais, au moment où il le clle-mème plus que pour lui tout cc r1u'elle
pen,ail con,1uis à l'étude!, l"humeur du petit avait observé, entrevu ou e~péré.
De bonne souche, mais peu dorée, madame
vicomte changeait, il n'était plu, capable de
s'ab;orber que dans le vol des mouches ou le Olympe, soigneusement nourrie selon les plus
ulides lradi lions, avai Lété lieureuse d'épouser
babil des tourlerC'lles. Alors M. Join!'au se
rappelait que l'excès d'effort cérébral atrophie M. Henri de Migurac, dont la famille égalait
la nature physique des enfanls et il s'absolvail la sienne en noblesse et la passait en fortune.
de ne pas in,ister darantage, admirant les Étant de son naturel inaccessible à la passion,
belles joues roses de Louis-Lycurgue, la gaieté elle lui avait voué toute l'estime qu'une
de son rire et la souplesse de ses jarrets. «Au épouse chrétienne doit à son époux et jamais
moin,, se disait-il, je n'aurai point attristé ni en acte, ni en parolè, elle n'avait manqué
sa jeunesse, et ce maitre n'a pas démérité à son serment &lt;le fidélité. En vain, néanqui s'est abstenu de fairè du mal à son moins, eùt-elle essayé de se dissimuler que
cette union ne lui avait point apporté Ioules
élèl'C. ))
Les leçons de maitre! Pierre-Antoine, se- lès joies qu'elle en allendait : de celte désilcondé par le jeunè Gilles, trouvaient au lusion, le caprice du destin et le caractère
rebours en Louis-Lycurgue un disciple infl!ti- mème de son époux étaicul cause. C'est en
gable et enthousiaste. UntJ joie pétillait dans effd peu a,irès son maria~e, à l'instant oü
ses prunelles. une imp1tience avide secouait le jeune coupfo venait d'ètre présenté à la
ses mem bres quand, au sortir de se. confé- cour et commençaiL&lt;le fréquenter tout ce que
rence; avec l'abué, il commandait à un valet Versailles el Paris rc11fermaient de mieux né,
de harnachtr son cheval el bondis;;ail en selle. que la ruorl subite du vieux marquis JeanC'était avec iwesse que, escorté du vieux l'hilipµc avait bouleversé lnir Yic en l'l'nùanl

manifeste la dilapidation qu'il aYait faite du
bim des Migurac. En cc désastre, deux partis
s'olfraient, dont l'un était de demeurer à
Paris et d'y vivre à crédit en mrnant un train
convenable jusqu'à ce que la faveur du roi
ou d'un ministre rétablit leurs affaires; à
vrai dire, la marquise n'en conccl'ait point
&lt;l'autre, et sa surprise fut vive le jour où sou
époux lui déclara qu'avant de vivre noblement
il s'agissait de vivre honnêtement, et qu'il ne
leur restait qu'à se retirer dans leurs terres.
Il lui parut que c'était une espèce d'abdication et elle ne put se retenir de hasarder
plusieurs objections, qui lui firént aussitôt
mesurer que son esprit et celui du marquis
n'étaient point du même moule. Elle se tut et
obéit. De retour à Migurac, elle se comporta en
épouse irréprochable et en dame accomplie;
et rien, sinon parfois un peu d'ironie dans
son ~ourire ou d' iiprcté dans son accent, ne
trahit r~merlume de son désappointement.
Non, èlle n'avait point eu la carrière à laquelle
elle était destinée ; plus que les circonstantes,
le coupable était cet homme dont le· id~es ne
répondaient pas à celles d'un seigneur, dont
les défauts n'étaient pas ceux de sa classt',
dont les vertus étaient bourgeoises et mesquines : et si son devoir et sa piété le lui
eussent permis, elle eût conçu quelque mépris
pour ce gentilhomme sans dettes et sans maitresses.
C'était avec de tc'.s sentiments, qu'elle
n'énonçait point, mais dont à coup sûr la
clairvoyance infaillible de l'enfance devinait
obscurément quelque chose, que madame
Olympe affermissait son fils dans les pratiques
qui conviennent à la meilleure société. Elle
ne se bornait pas seulement à former sapersonne corporelle aux révérences de cour, aux
gentils usages des salons, aux baise-mains,
aux diverses sorles de danses et d'ariettes;
elle s'efforçait également de lui inculquer les
maximes du monde, de déraciner en lui les
inclinations vulgairt's el les petitesses plébéiennes. Et l'enfant, bien que peu de familiarité se mèlàt au respect que lui inspirait
madame sa mè1e, l' écol).tail avec dévotion. Il
était naturellement gracieux, souple et bien
fait, el ce fut un jeu pour lui de se rompre à
toutes les mignardises de la mode ; si la marquise eût été sujette aux faiblesses de son
sexe, elle eùt pleuré d'attendrissement à le
voir, au son aigrelet du vieux clavecin, arrondir le coude el la jambe en face de mademoiselle Sér.iphine qui, tenant sa jupe à deux
doigts, s'inclinait selon les rites de la révérence. Il se portait arnc la même ferveur à
ses enseignements spirituels, comme s'ils
eussent flatté un instinct intime de son ètre.
Il fùt resté des heures à entendre sa mère lui
conter les généalogies augustes, les galanteries du [\oi-Soleil, la bonne grâce de Monsieur
le Régent , les splendeurs de madame de Pù
et de la duchc~se de Bourbon, le grand passepied de 1753, les ballets de !'Opéra, les perfections des coméJiens italiens, les premières
intrigues du Bien-Aimé, les vertus respectatables, mais surannées, ùe la reine polonaise... ,
Il buvait les parolès de la marquise, la vo-

lupté mouillait ses lèvres, une flamme illuminait son œil, si bien qu'à le contempler un
secret orgueil gonflait le sein de madame de
Jligurac pensant que de sou fils elle ser,ait
mère deux fois : et de son corps et de son
àme.
C'était d'habitude à l'issue de ces entretiens
que Louis-Lycurgue allait joindre son père
dans le grand cabinet de travail où il vivait
des heures douces. Lorsque entrait le jeune
garçon, le gentilhomme levait la tète et se
rejetait en arrière, découvrant ses traits un
peu creusés, prématurément vieillis, se~ joues
pâlies malgré l'air de la campagne, ses Jeux
au regard limpide, le sourire parfaitement
bon de sa bouche entr'ourerle. Et, quelque
épris que fùt Louis-Lycurgue des préceptes
maternels, un seul regard de son père remuait
son àme plus profondément que toutes les
paroles de la marquise. Celle-ci parlait comme
une Yoix qui sortait de lui-mème, celle de son
père semblait venir de l'au-delà, d'une sagesse
supérieure. L'émoi de l'enfant se rellétait sur
son visage mobile, et c'était quelquefois pour
la marquise le sujet d'un étonnement jaloux
dont elle se confessait à l'abbé Joineau, que
l'ascendant exercé par le marquis, rèveur,
maladroit de son corps el médiocre causeur,
sur la jeunesse turbulente de Louis-Lycurgue.
En général, le gentilhomme et son fils ne
demeuraient pas enfermés dons les appartements, mais, prenant leurs chapeaux, ils
franchissaient les grilles et gagnaient la campagne. C'était en marchant que, discrètement,
selon le hasard de· leur promenade et la fantaisie de leurs discours, le marquis s'efforçait
d'ouvrir l'âme de l'enfant vers les clartés dont
il désirait qu'elle s'emplit. Du temps où il
avait fréquenté la ville et la cour il avait
gardé une tristesse indignée de l'état corrompu
des sociétés modernes. Au contact de la nature, devant la beauté calme de la vie champètre, il avait conçu nettement que c'est la
civilisation qui a égaré la raison de l'homme
et, par un enchainement d'erreurs, causé le
malheur de l'humanité. Corroborant son
expérience par la· lecture de quelques écril'ains
(Ill11st,·;;z!io11s Je

réputés et d'un grand nombre de pamphlets
anonymes 4dités à l'étranger, M. de Migurac
a,·ait mesuré avec douleur combien les hommes
s'étaient écartés de l'égalité primitive; et,
souhaitant que son fils échappàt aux ténèbres
de la superstition, il recherchait toutes les
occasions de l'éclairer et d'éloigner de lui les
préjugé~. Observant les blés jaunis, lt•s maïs
verts, les vignes tortueuses, la vigul'ur des
bœufs roux, l'éclat azuré du ciel et des eaux
murmurantes, il l'accoutumait à bénir l'œu\'fe
de la nature et les bienfaits qu'elle prodigue
à l'humanité. Lui faisant remarquer les sombres tanières des paysans, leurs m('mbres
déjetés el en haillons, il lui montrait combien
peu la sagesse humaine avait su remédier aux
injustices du sort, semblant au contraire plus
préoccupée de les aggraver et de les multiplier. Par l'abondance de ses aumônes, il enseignait à son fils la générosité; par leur
discrétioq et leur politesse, il lui remettait en
mémoire l'égalité naturelle des hommes et
comment les différences qu'il y a entre eux
tiennent moins à leur mérite qu'au hasard de
la naissance auquel ils n'ont nulle part. Et
l'enfant, qui venait de s'enflammer aux leçons
de madame Olympe, s'enOammait darantage
à celles de son père. il ne se lassait pas de
l'interroger sur l'histoire des siècles morts et
sur lrs transformations des sociétés. Sa curiosité allait aussi souvent 1·ers l'avenir que vers
le passé : avidement il questionnait le marquis
comment on pourrait remédier aux maux de
la civilisation. Encore que celui-ci n'eûl point
d'optimisme areugle, qu'il connùt l'indifférence du destin et la faiblesse malfaisante de
l'homme, il répugnait à prirer l'enfant de son
espoir, et lui-même ne se résignait point au
malheur éternel de l'humanité.
C'est alors que tous deux échafaudaient des
plans de sociétés idéales où l'humanité régénérée vivrait unie et fraternelle. Autant que
jadis les fées et les génies, ces imaginations
surexcitaient l'esprit enthousiaste de l'enfant
et elles le poursuivaient jusque dans ses rêves,
derrière les rideaux de perse de son petit lit.
Telle fut l'éducation de Louis-Lycurgue,

Co,rn.o.)

A l'abbaye de la Joye
Aux très curicux .llfémoir~s du Chev:,Uer de Quincy,
préparés, annotés et publiés par M. Lion Lcccstrc.
pour la bell~ collection qu'édite la Société de !'Histoire
de. France, nous empruntons l,cxtrait suivant, tout
particuJiè:rcmcnt ale.rtc et savoureux.

Il y a une abbai-e près de Semours, nommée Notre-Dame-de-la-Jorn qui est fort
renommée par rapport à 1' hi~Loirc de M. de
Ségur, qui s"étai t passée il y avait quelques
années [en 1687] : il était alors mousquetaire. Aussi nous était-il défendu d"en appro0

""' 33.':i ....

DE ..M1GW{A.C

-

où ni les maitres ni les matières ne firent
défaut : et, sans doute, de ce qu'on lui apprit,
il y aurait eu de quoi garnir le cœur el le cerveau de plusieurs gen tilshommes.
Mais comment tant de leçons s'amalgamèrent ou se combattirent dans l'àme de
Louis-Lycurgue, c'est ce qu'il peut ètre malaisé de concevoir.
Pour prPndre en effet un exemple, au sortir
d'un serm_on où l'abbé, au mol"Pn de textes
tirés de !'Ecriture sainte, lui arait prescrit le
pardon des offtrnses, madame Olympe lui
démontrait comment, plutôt que de subir une
insulte, un honnête homme est bien fondé à
la prévenir, et le vieux Pierre-Antoine lui
révélait une botte secrète infaillible pour jeter
à bas le fàcheux; aprt•s rp10i, M. de Migurac
se mettait en devoir de lui exposer tout ce
qu'a de relatif le préjugé de l'honneur et de
ridicule l'opinion qui exige de le satisfaire.
Il n'y aurait donc rien eu d'étrange à ce que
quelque désarroi résultàt en ce jeune esprit,
du fait même de ces précepteurs; ajoutons
que Louis-Lycurgue recélait en lui-mème des
germes vivaces que 1'1111 ne saurait négliger.
c·est une question obscure jusqu'à quel point
l'éducation modifie le fonds naturel de sentiments que nous apportons en naissant. JI
est certain, en reYanche, que cc fonds est
fort Yariable, soit par suite de dispositions
physiques, soit selon une mystérieuse Yolonté
de la Providence. En sorte que pas plus que
des graines semblables jetées en terrains
dirers ne produiront mêmes fleurs, pas plus
les mèmes enseignements ne susciteront
pareilles 1·erlus d,1ns des âmes di!férentes.
Celle de Louis-Lycurgue ne parait point avoir
été fort souple à modeler.
C'est de quoi feront foi, sans doute, quelques
anecdotes qu'il nous semble à propos de
relever parmi celles 'lue M. Joineau a consignées relativement aux mœurs de son pupille
et où, peut-ètre, l'observateur retrouvera
quelque chose de cette humeur ardmte, généreuse, subite et difHcile à dompter, dont
le sein de Maguelonne subit les premiers
effets.

(A suivre. )

cher sous peine de prison. L'année suivante,
·l'abbesse, qui était parente du comte de Canillac, un de nos commandants, fut plus
traitable.
Pour en rerenir à ~f. de Ségur, tout le
monde sait qu'il était d'une très ancienne
maison de Gascogrw, mais gentilhomme qui
n'avait que la cape &lt;'t J"épée. JI deYint amoureux de l'abbesse de cette abbavc. li était
orné d'une très aimable fi gure, grand, bien
fait, beaucoup d'esprit, jeune, et apparemment entreprenant. Outre ces r1ualités, il
avait une belle voix qu'il accompagnait du
luth, dont il louchait à enlerer les cœurs.
Il n'est donc pas étonnant qu'une jeune
religieuse se soi l laissé surprend rc à tan l de
charme$.

.MONS1'EU'R,

AxonË LICHTE. BERGER.

Ainsi enchantés l'un de l'autre, ils passaient
les jours entiers dans le parloir, la grille
entre deux. Quel obstacle pour deux amants
qui s'aiment à l'adoration! L'amour est
ingénieux. L'abbesse trouva le moyen de faire
entrer son cavalier dans l'abbaye et de le faire
pénétrer dans son appartement. ff n'y a que
le premier pas qui coùtc. ~I. de Ségur, après
arnir soupé avec ses camarades, s'échappait
toutes l es nuits pour aller coucher arnc sa
belle mai'tressc. Au bout de quelques mois
de ce corn merce, l"abbesse ne s'aperçut que
trop des suites des visites fréquentes du jeune
mousquetaire. Quelle triste situation pour
une abbesse qui, jusqu'alors, amit été
l'exemple de sa communauté, et quelles précautions ne derait-elle pas prendre afin que

�- - 1f1STOR.1.Jl
personne ne s'aperçûl de son état, elle qui
étail obligée de recevoir les visites de ses religieuses el des personnes du dehors qui avaient
à lui parler! La chose réussit parfaitement
jusqu'au moment fatal des neuf mois. Elle en
avertit son amant, qui étail alors à Paris, rt
qui pril sur-le-champ la posle pour se rendre
auprès d'elle. Elle tinl conseil avec lui des
mesures qu'il étail nécessaire de prendre. Le
résullal ful qu'il fallail écrire à son frère qui
avail une charge considéralile auprès du Rui
(la cour étail à Fontainebleau), pour le prier
de lui envoyer un carrosse afin qu'elle pùl
renvoyer à Paris une de ses amies qui étail
venue passer quelque Lemps dans son alibayc.
Son frère, qui l'aimail tendrement, lui
envoya un carrosse à six chevaux. La jeune
religieuse, accompagnée de son amant, y
monta dans le dessein d'aller à Paris el de
faire ses couches dans la grande ville. Mais,
malheureusement, entre Nemours el Fontainebleau, soil que le terme fùl arrivé, soit
que l'ébranlement de la rnilure fùl trop fort,
il pril à la jeune aLbesse des doul~urs ~i
vives el si fréquentes, qu'elle accoucha da11s
le carro~se. Ainsi, au lieu d'aller à Paris
selon •on projcl, elle l'ut obligée d'aller dans

-------------------------------~
la pr1' mière hôtellerie 11u'elle lrouva en arrirnn t à Fontainelilcau.
Quelle triste aventure pour le jeune carnlier ! Dans quel embarras ne se trouvait-il
pas? li demande au plus vite une chambre;
il prend le liras de sa chère maitresse, qui
était sur le poinl d'expirer de la fatigue et des
douleurs d,rns lesquelles elle étail plongée. Le
cavalier ne perd pas un moment à la faire
mettre dans un lit. Antre surcroit de malheur,
malheur qui lui coùla, pour le rc~te de ses
jours, sa liberté : un laquais de son frère,
passant del'ant celle hôtellerie, aperçoit le
carrosse de son maitre: il s'en approche, et
il l'Oil le dedans de cc carrosse tout rempli
de sang. li s'imagine dans le mo1Uent que
quelque personne y amit été assassinée; il
demande à l'hôtesse de lui expliquer celle
âventure, qui lui dil bonncmenl, cil riant de
toutes ses forces, qu'une jeune religieuse,
accompagnée d'un jeune mousquetaire, venait
d'an•;ver après ètrc accouchée dans cc carrosse
cil chemin. Le laquais, sans perdre de temps,
Ya rendre cette histoire à son mailre, qui, ne
sachant point l'inlérèt qu'il devait y prendre,
el pcr;uadé que sa sœur lui arnit demandé
son carrosse pour cnl'oyer une de es rcli-

gieuses faire ses couches à Paris, court au
plus vile raconter cc fait au Roi. IJans le
moment, le bruit de celle aventu re se rPpand
à la cour et dans Loule la l'ille de Fontainebleau. On n'y parle que du beau mousquetaire cl de l'accident de la jeune religieuse.
liais dans quel chagrin son frère ne fut-il pas
plongé, lorsqu'il apprit que l'histoire qu'il
avait contée au Roi regardait sa famille? Il
ful quelque temps sans paraitre à la cour,
honteux du funeste accident arriî'é à sa sœur,
qui, après èlrc relevée de ses couches, fut
reléguée pour le resle de ses jours dans un
couvenl à Lagny-en-Brie.
Quelle différence de destinée des dr ux
amants! L'une est déshonorée el sacrifiée
pour le reste de sa vie, el cc malheur fut le
bonheur el la fortune de l'autre. Toul le
monde, et sur tout les femmes, tanl à la cour
qu'à la ville, voulut l'oir le beau mousquetaire, et il donna si forl dans la l'Ue d'une
jeune femme, ,·euve d'un maitre des comptes,
qui avail trenle mille livres de rente, qu'elle
l'épousa et lui achel1 dans la suite une compagnie de gendarmerie.
CIIE\',\LIER DE

QCl~CY.

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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