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                  <text>- - 1f1STOR.1.Jl
personne ne s'aperçûl de son état, elle qui
étail obligée de recevoir les visites de ses religieuses el des personnes du dehors qui avaient
à lui parler! La chose réussit parfaitement
jusqu'au moment fatal des neuf mois. Elle en
avertit son amant, qui étail alors à Paris, rt
qui pril sur-le-champ la posle pour se rendre
auprès d'elle. Elle tinl conseil avec lui des
mesures qu'il étail nécessaire de prendre. Le
résullal ful qu'il fallail écrire à son frère qui
avail une charge considéralile auprès du Rui
(la cour étail à Fontainebleau), pour le prier
de lui envoyer un carrosse afin qu'elle pùl
renvoyer à Paris une de ses amies qui étail
venue passer quelque Lemps dans son alibayc.
Son frère, qui l'aimail tendrement, lui
envoya un carrosse à six chevaux. La jeune
religieuse, accompagnée de son amant, y
monta dans le dessein d'aller à Paris el de
faire ses couches dans la grande ville. Mais,
malheureusement, entre Nemours el Fontainebleau, soil que le terme fùl arrivé, soit
que l'ébranlement de la rnilure fùl trop fort,
il pril à la jeune aLbesse des doul~urs ~i
vives el si fréquentes, qu'elle accoucha da11s
le carro~se. Ainsi, au lieu d'aller à Paris
selon •on projcl, elle l'ut obligée d'aller dans

-------------------------------~
la pr1' mière hôtellerie 11u'elle lrouva en arrirnn t à Fontainelilcau.
Quelle triste aventure pour le jeune carnlier ! Dans quel embarras ne se trouvait-il
pas? li demande au plus vite une chambre;
il prend le liras de sa chère maitresse, qui
était sur le poinl d'expirer de la fatigue et des
douleurs d,rns lesquelles elle étail plongée. Le
cavalier ne perd pas un moment à la faire
mettre dans un lit. Antre surcroit de malheur,
malheur qui lui coùla, pour le rc~te de ses
jours, sa liberté : un laquais de son frère,
passant del'ant celle hôtellerie, aperçoit le
carrosse de son maitre: il s'en approche, et
il l'Oil le dedans de cc carrosse tout rempli
de sang. li s'imagine dans le mo1Uent que
quelque personne y amit été assassinée; il
demande à l'hôtesse de lui expliquer celle
âventure, qui lui dil bonncmenl, cil riant de
toutes ses forces, qu'une jeune religieuse,
accompagnée d'un jeune mousquetaire, venait
d'an•;ver après ètrc accouchée dans cc carrosse
cil chemin. Le laquais, sans perdre de temps,
Ya rendre cette histoire à son mailre, qui, ne
sachant point l'inlérèt qu'il devait y prendre,
el pcr;uadé que sa sœur lui arnit demandé
son carrosse pour cnl'oyer une de es rcli-

gieuses faire ses couches à Paris, court au
plus vile raconter cc fait au Roi. IJans le
moment, le bruit de celle aventu re se rPpand
à la cour et dans Loule la l'ille de Fontainebleau. On n'y parle que du beau mousquetaire cl de l'accident de la jeune religieuse.
liais dans quel chagrin son frère ne fut-il pas
plongé, lorsqu'il apprit que l'histoire qu'il
avait contée au Roi regardait sa famille? Il
ful quelque temps sans paraitre à la cour,
honteux du funeste accident arriî'é à sa sœur,
qui, après èlrc relevée de ses couches, fut
reléguée pour le resle de ses jours dans un
couvenl à Lagny-en-Brie.
Quelle différence de destinée des dr ux
amants! L'une est déshonorée el sacrifiée
pour le reste de sa vie, el cc malheur fut le
bonheur el la fortune de l'autre. Toul le
monde, et sur tout les femmes, tanl à la cour
qu'à la ville, voulut l'oir le beau mousquetaire, et il donna si forl dans la l'Ue d'une
jeune femme, ,·euve d'un maitre des comptes,
qui avail trenle mille livres de rente, qu'elle
l'épousa et lui achel1 dans la suite une compagnie de gendarmerie.
CIIE\',\LIER DE

QCl~CY.

�J UL ES

TALCANDIER,

ge fascicul e &lt;20

Sommaire du

A :-iATO LE F RAXCE • . . •

Les Femmes de la Révolut ion : Cherlotte
Corday . . . . . . . .
337
Mémoires . . . . . .
3-13
Madame de Warens .
352
Anecdotes. . . . . . .
358
Princesses et Grandes Dames : Marie
Mancini. . . . .
. . . . . . . . . . 359
Tableau de Paris : Le Pont Neuf au XVIII•
siècle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 363

l\!ICHELET . . . . . .
GÉNÉl!AL DE ;\I ARDCT .
J f ENRY B ORDEAUX·
C IIA~!FORT . . .
A RVÈDE: BARINE .
l\lERCIER . . . .

75, rue Dareau,

tDITEUR. -

de l'A cademie fra11çaise.
T ALLEMANT DES R ÉAUX
F RÉDÉm è L ou 1\E .
D UCLOS . . . . . . . .
COMTESSE D' AR li.\ 11. LÉ .
S AINT-S IMON . . . . .
ANDRÉ LICllTENDERGER .

· B EIN , BERTIIAU LT, BLANC HARD. A BRAHAM B OSSE, BOULARD, J.-r.-c. CLÈRE
C ONRAD, DELAN NOY. GAITE , BARON G ÉRA RD, G1ROO ET, B ARON GROS, J .-J.
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HIST ORIA

M ag~zioe illustré

par,i,i i,san t l A 5 e t lA 20 dA cha que

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HISTORIA a la bonne fortune de pouvoir offrir gracieusement à ses abonnés
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0

1

~

;

':

LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION
364

Le baron Denon . . . . . .

HISTORIA

le " ~lSE~ -MOI "
h1stor1que

; ;•• siècle

I/&amp;mbarquement pour Cythère

Prononcer le nom de \\"atteau, ce n'est pas seulement é1·oquer le souvenir d'un de
nm; plus g-rands peintres. C'est aussi rarpeler l'un des maitres les plus chatoyants. les
! plus élégants et les plus gracieux du x v111• siècle français, le siècle de l'élégance, de la
1 µràœ et de l'amour. ,\lais, parmi les œuncs de \Vatteau, il en est une, l'E111/&gt;arq11eme11t
ton,· l'ile de Cyl hère, •à laquelle il s'est attaqué à deux reprises pour s'y réaliser tout
entier. Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que Watteau a créé le

Une

3-1

372
376
377

Paraissant
le 5 et le 20

FRÈRE d 'EMPEREUR

So,uve raines et Grandes Dames

lB OUG OB moroy

maaame Bécamier

Morny. Le Monde, Les Femmes
par Frédéric LOU ÉE

Joseph T URQUAN

par

1

partout

Chef-d'œ uvre de ses Che fs-d 'œ u v r e

1

li n'en ·existe pas, malheureusement pour le public, de copies gravées facilement
,1c_cessibles. En dehors de quelques épreuves des grandes collections publiques et privées, on en chèrcherait Yainement dans le commerce. Cette rareté même d'une œuvre
aussi justement consacrée a déterminé HISTORIA à en établir une édition spéciale
particulièrement réservée à ses abo,inés.
Cette édition est la reproduction de la :omposition définitive de Watteau qui arpar- 1
tient il la Galerie Impériale d'Allemagne, et laite d'après l'épreuYe unique que possède I
la Bibliothèque nationale.
Jmprimée en taille-douce, sur très beau papier, genre \Vhatman, avec grandes 11
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SOMMAIRE du NUMÉRO 110 (25 Mars 19 10)
HEKRt LAVEDAN, de l'Académie française. Leur carême. - ANDRE THEURJET.
Le Secret de Gertrude. - M1c11EL PIH)VINS. Le terre-neuve. - ERNEST
D'HERVILLY Fin de carême. - Guv CHANT EPLEURE. Sp_hinx blanc. RosEMO:&lt;DE ROSTA'I D: Les coucous. - FRANÇOIS COPPÉE, L'odeur. du
buis. -GYP. Réunion du comité. - MME ALPHONSE UAU DET. Le Chariot.
- IIENRY 13ORDE,\UX. La croisée des chemins. - FRANÇOIS •DE NION.
.Manque d'égards. - J EA'1 RICIlEPIN, de l'Académie fran,aise, et HENRI CAIN.
La Belle au bois dormant.
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J. TALLA NDJ ER,

Charlotte Corda))

367

- - - - - - Magazine littéraire bi-mensuel - - - -Favorites et Courtisanes, Aventuriers ou gr:rnds Capitaines, Souveraines ou grandes
Dames, toutes les figures qui appartiennent à l"histo1re sont des sujets curieux, inté•
ressants et captivants au possible. Les personnages ont vécu dans den milieux vrais,
ils ont aimè, ils ont souffert. Ce sont leurs souvenirs intimes, leurs mémoires historiques
que nous re1·è e HISTORIA ; il nous les montre en pleine vie et en r,lein mouvement,
obéissant aux appétits et a11x rass1ons qui ont jadis déterminé leurs actes.
. Chaque fascicule reproduit les œun es des grands maitres de la peinture et de restampe,
tirées de nos musées nationaux et de nos bibliothèques publiques.

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366

Brizardière . . . . . . . . .
Les Femmes du second Empire
Pompadour impériale
Une reine d'Espagne .
Madame Élisabeth . .
Frère de favorite . . .
Monsieur de Migurac .

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TABLEAU DE PA~L IlHDRY (MUSÉE DE NANTES).

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M a rs 1910.)

PLANCHE HORS TEXTE

ILLUSTRATl ONS

;f~

1

75, rue O areau, P A RJS (XJV")

Le, d!manche 7 juillet 1795, on avait ballu d'un seul sera la vie de Lous. Telle fut toute son ex trême douceur . Rien qui soit moins en
la genera_l~ el réuni sur l'immense tapis rert sa pe~sée. Pou~ sa vie, à elle-mème, qu'elle rapport avec le sanglant souvenir que rap d~ la prame d~ Caen les volontaires qui par- donnait, elle n y songea point.
pelle .son nom. C'est la figure d'une jeune
laient P?ur Pans, pom· la guerre de Alarat.
Pensée étroite, autant que haute. Elle vit demoiselle normande, fi gure viero-e s'il en
li en .nnl t'.·enle. Les belles dames qui se tout en un homme ; dans le fil d'ùne vie, elle fut, l'éclat doux du pommier en Jl; ur . Elle
lr~uva1ent la a\'eC les députés étaient sur- crut couper celui de nos mauvaises destinées
p~rait .beaucoup pins jeune que son âge de
prises et .mal édifiées de ce peti t nombre. nettement, simplement, comme elle coupait' vmgt-cmq ans. On croit entendre sa voix un
Une demmselle, entre autres, paraissait pro- fille laborieuse, celui de son fuseau.
' peu enfantine, lrs, mots mêmes qu'elle écrivit
fondément triste : c'était mademoiselle MarieQu'on ne croie pas voir en mademoiselle a son père, _da.ns 1orthographe qui représente
Charlolle Corday d'Armont, jeune et belle Corday. une virago farouche qui ne comptait la prononc~at10n traînante de Normandie :
personne, républicaine, de famille noble et pour rien le sang. Tout au contraire ce fut « Pardonnais-moi, mon papa .... &gt;&gt;
~au1Te, qui vivait à Caen avec sa tante. Pé- pour l'épargner qu'elle se déçida à fr;pper ce
. Dans ce tragiq~e portrait, elle parait infitJO?, qui ~'av~it vue quelquefois, supposa coup. Elle crut saurer tout un monde en mment s.ensée, ra1sonnable, sérieuse, comme
qu elle avait la sans doute quelque amant exterminant l'exterminateur. Elle arait un sont les lemmes de son pays. Prend-elle Iérrèo
dont le départ l'allr islait. II J'en
rement son sort ? point du tout il
plaisanta lourdement, disant :
n'y a rien là du faux héroïs~e.
&lt;&lt; Vous auriez bien du charrrin
li faut songer qu'elle était à une
n'est-il pas vrai, s'ils ne parl~ien~
d~m,i-heure de la terrible épreuve.
pas? »
N a-t-elle pas un peu de l'enfant
, Le Girondin blasé après tant d 'éboudeur. ? Je le croirais '· en reaar0
v.enemenls ne devinait pas le sendant b ien, l'on surprend sur sa
liment neuf et vierge, la flamme
lèvre u~ léger mouvement, à peine
ardente qui possédait ce jeune
u.ne petite moue. Quoi ! si peu d'ircœur. li ne savait pas que ses disn lat10n contre la mort!... contre
cours et ceux de ses amis qui
l'ennemi barbare qui l'a trancher
dans la bouche d'hommes ' finis'
cette charmante vie, tant d'amours
n'étaient que des discours, dan~
et de romans possibles. On est renl,e ~ ur de mademoiselle Corday
versé, de la voir si douce • Je cœur
etaient la des tinée, la "ie, la morl.
~chappe, les yeux s 'obscu~cissent:
Sur ce.ttc prairi~ de Caen, qui peul
il fa ut regarder ailleurs.
'
r~cevo1r .cent mille hommes et qui
Le peint re a créé pour les homn en avait que trente, elle avait vu
mes un désespoir, un regret éterune chose que personne ne voyait :
nel. Nul qui puisse la voir sans
la Patrie abandonnée.
di~e en ~on cœur: « O~ ! que je
Les hommes faisant si peu, elle
sois né s1 tard ! .. . Oh I combien je
en Lra en cette pensée qu'il fallai I la
l'aurais aimée ! &gt;&gt;
main d'une femme.
Elle a les che\'eux cendrés du
Mademoiselle Corday se trouvait
plus doux reflet: bonnet blanc et
ètre d'une bien grande noblesse·
robe .blanche. Est-ce un signe de
' proche parente des héroïnes'
1a Lres
so~ mn.o~ence et comme justifide Corneille, de Chimène de Paucat10n vJSJhle ? je ne sais. II y a
line et de la sœur d'Ilot'.ace: Elle
dans ses i eux du dou le et de la
était l'arrière-petite-nièce de Ï'autristes~e. Triste de son sor t, je ne
teur de Cinna. Le sublime en elle
le crois pas; mais de son• acte
était la na turc.
peu t-être. ... Le plus ferme qui
Dans sa dernière lettre de mor t
frap~e u~ tel coup, quelle que soit
Cliché Braun, Clément et C
elle fait assez entendre tout ce qui
~a fm, voit souvent, au dem ier moC HARLOTTE CORDAY.
fut dans son esprit: elle dit d'un
ment, s'élever d'étranges doutes.
Tableau de J EAX·J ACQUES H AUER. (/tfusée de Versailles.)
mot, qu'elle répète sans cesse:
. En regardant bien dans ses yeux
&lt;&lt; La paix, la paix . »
lnstes et doux, on sent encore
Sublime et raisonneuse, comme
un~ chose, qui peul-être explique
son oncle, à la normande, elle fit ce raison- cœur de femme, rendre et doux. L'acte Iou le sa dest111ée: Elle avait toujours éte
nement : La Loi est la Paix même. Qni a tué qu'elle s'imposa fut un acte de pitié.
seule.
la Loi au 2 juin? Marat surtout. Le meurtrier
Oui, c'est là l'uniq ue chose qu'on trouve
~ans l'unique portrait qui reste d'elle, et
de la Loi tué, la Paix rn refleuri r. La mort qu on a fait au moment de sa mort, on sent peu rassurante en elle. Dans cet être char1
•.

1. -

H ISTORIA.

-Fasc. 8.

22

�111ST0'1{1.Jl

-----------------------J

manl cl bon, il y cul celle sinistre puissance,
le de·mon de la solilurle.
D'abord, cllti n'eut pas de mèrf'. La sienne
mourut de bonne heure; elle ne connut point
les caresses maternelles ; elle n·eut point dans
ses premières an nées ce doux !ail de femme
que rien ne supplée.
Elle n'eut pas de père, à vrai dire. Le sien,
pauvre noble de campagne, tête utopique el
romanesque, qui écrivait contre les abus dont
la noblesse vivait, s'occupait beaucoup de ses
livres, peu de ses enfants.
On peul dire même qu'elle n'eut pas de
frère. Uu moins, les deux qu'elle avait étaient,
en 92, si parfaitement éloignés des opinions
de leur sœur, qu'ils allèrent rejoindre l'armée
de Condé.
Admise à treize ans au couvent de !'Abbaye-aux-Dames de Caen, oit l'on recernit les
filles de la pauvre noblesse, n'y fut-elle pas
seule encore? On peul le croire, quand on
sait combien, dans ces asiles religieux qui
sembleraient devoir être les sanctuaires de
l'égalité chrétienne, les riches méprisent les
pauues. Nul lieu, plus que l'Abbaye-auxDames, ne semble propre à conserver les traditions de l'orgueil. Fondée par Mathilde, la
femme de Guillaume le Conquérant, elle domine la , ille, el, dans l'effort de ses voùtes
romanes, haussées el surexhaussées, elle
porte encore écrile l'imolence féodJle.
L'àme de la jeune Charlolle chercha son
premier asile dans la dévotion, dans les douces
amitiés du cloitre. Elle aima surtout deux
demoiselles, nobles et pauvres comme elle.
Elle entrevit aussi le monde. Une société fort
mondaine des jeunes gens de la noblesse était
admise au parloir du couvent et dans les
salons de l'abbesse. Leur futilité dut contribuer à fortifier le cœur viril de la jeune fille
dans l'éloignemcnl du monde et le goût de la
soli tude.
Ses vrais amis étaient ses livres. La philosophie du siècle envahissait les couvents. Lectures fortuites et peu choisies. Raynal pèlemèlc avec Rousseau. C( Sa tète, dit un journaliste, était une furie de lectures de toutes
sortes. l&gt;
Elle était de celles qui pcurnnl traverser
impunément les livres et les opinions sans
que leur pureté en soit altérée. @ e garda,
dans la science du bien et du mal, un don
singulier de virginilé morale el comme d'enfance. Cela apparaissait surtout dans les into11alions d'une rnix presque enfantine, d'un
timbre argentin, où l'on sentait parfaitement
que la personne était entière, que rien cn~ore
n'avait fléchi. On pouvait oul.Jlier peul-tllrc
les traits de mademoiselle Corday, mais sa
voix jam:lis. Une personne qui l'entendit une
fois à Caen, dans une occasion sans importance, dix ans après avait encore dans r oreille
celle voix uniqtte, et l'eùt pu noter.
·
Celte prolongation d'enfance fut une singu-

larité de Je~nnc d'.\rc, qui resta une petite
fille et ne fut jamais une fcmmP.
Ce qui plus qu'aucune chose rendait mademoiselle Corday lrès frappante, impossible
à oublier, c·esl que cette voix enfantine était
unie à nne beau lé sérieuse, virile par l'expression, quoique délicate par les traits. Cc conLrasle arniL l'effet double et de séduire el
d'imposer. On regardait, on approchait; mais,
dans celle fleur du temps, quelque chose intimidait qui n·étail nullement du Lemps, mais
de l'immortalité. Elle y allait rl la vonlail.
Elle Yirnit drjà entre l~s héros dans l'tlysée
de Plutarque, parmi ceux qui donnèrent leur
vie pour vivre éternellement.
Les Girondins n'eurent sur elle aucune influence. La plupart, nous l'arnns vu, avaient
cessé d'èlre eux-mèmes. Elle vit deux fois
Barbaroux' , comme député de Provence,
pour arnir de lui une lellrc el solliciter
l'affaire d'une de ses amies de l'ami lie proYcnçale.
Elle avait ,·u aussi Fauchet, l'évêque du
Calvados; elle l'aimait peu, l'estimait peu,
comme prêtre, el comme prêtre immoral. li
est inutile de dire que mademoiselle Corday
n'était en rapport arec aucun prêtre, el ne se
confessait jamais.
A la suppression des couvents, trouvant son
père remarié, elle s'était réfugiée à Caen chez
une vieille Lanté, madame Brelcl'ille. Et c'est
là qu'elle prit sa résolution.
La prit-elle sans hésitation? non ; elle fut
retenue un moment par la pensée de sa Lan le,
de cette bonne vieille dame qu i la recucillail,
et qu'en ré,')mpense elle allait cruellement
compromellre.... Sa tante, un jour, surprit
dans ses yeux une larme : C( Je pleure, ditelle, sur la France, sur mes parents et sur
Yous .... Tanl que )larat vit, qui est sùr de
vine? )J
Elle distribua ses livres, sauf un volume
de Plutarque, qu'elle emporla aYec elle. Elle
rencontra dans la . cour l'enfant d'un ouvrier
qui logeait dans la mai~on; clic lui donna son
carton de dessin, l'embrassa, d laissa tomber
une larme encore sur sa joue.... Deux larmes!
assl'z pour la nature.
Charlotte Corday ne crut pou\'Oir quiller la
l'ic sans d'abord aller saluer son père encore
une fois. Elle le vit à Argentan, reçut sa bénédi ction. l)e là elle alla à Paris dans une rniLure pulilique, en compagnie de quelques
~fonlagnards, grands admirateurs de ~laral,
qni commencèrent tout d'abord par ètre amoureux d'elle el lui demander sa main. Elle faisait semblant de dormir, souriait, el jouait
avec un enfanL.
Elle arri va à Paris le jeudi 11, rcrs midi,
et alla descendre dans la rue des \ïcux-Auguslins. n° ·I7, à l'hôtel de la Providence. Elle
se coucha à cinq heures du soir, el, fatiguée,
dormit jusqu'au lendemain du sommeil de la
jeunesse el d'une conscience paisible. Son

1. Les historiens romanesques ne tiennent jamais
quille leur héroïne, sans essayer de prouver qu'elle a
dù être amoureuse. Celle-ci , probablement, disent-ils,
l'aura été de 1larbarnux. D'autres, sur un mot d'une
Yieille scr vanlc, ont imaginé un certain Frnnquelin,
jeune homme ~ensible et bien tourné, qui aurait eu
l'insigne honneur d'i'.lre aimé de madcmoi,ellc Cor-

,lay cl de lui coùter des larmes. C'est peu con11ailt·c
l:i 11alurc loumaine. De tels actes ,upposc11L l'•ustérc
virginité du cœur. Si la prêtrcs;c de Tauride savait
enlo11ccr le couteau, c'rsL que uul amour humain
n'avait amolli son cœur. - Le plus absurde de tous,
c'est Wi111pfcn, qui la foit d'abord rovali le ! amoureuse du 1·o!·alis1e Belzuncc I La hain~ de \\Ïmpfcn

.., 338

~

sacrifice était fait, son acte accompli en pensée; elle n'avait ni trouble ni doule.
Elle.était si fixe dans son projet, qu'elle ne
senlail pas le besoin de précipiter l'exécution.
Ellti s'occupa lranqui llement de remplir préalablement un devoir d'amitié, c1ui avait été le
prétexte de son voyage à Paris. Elle avait
obtenu à Caen une lettre de Barbaroux pour
son collègue Duperret, voulant, disait-elle,
par son entremise, retirer du ministère de
l'intérieur des pièces utiles à son amie, mademoiselle Forbin, émigrée.
.
Le matin elle ne trouva pas Duperrel, qui
élail à la Conl'enlion. Elle rentra chez elle, el
passa le jour à lire tranquillement les Vies
de Plutarque, la bible des forts . Le soir elle
retourna chez le dépulé, le trou va avec sa
famille, ses filles inquièles. li lui promit
obligeamment de la conduire le lendemain.
Elle s'émut en voyant cette famille qu'elle
allait compromcllre, et dit à Duperrel d'une
voix presque suppliante : et Croyez-moi, parlez
pour Caen; fuyez avant demain soir. l&gt; La
nuit mème, et peul-èlre pcndanl que Charlotte parlait, Duperrel était déjà proscrit ou
du moins bien près de l'èlrc. li ne lui tinl
pas moins parole, la mena le lendemain malin
chez le ministre, qui ne recevait poinl, et lui
fit enfin comprendre que, suspects tous deux,
ils ne pouvaient guère senir la demoiselle
émigrée.
Elle ne rentra chez elle que pour éconduire
Dupe1·ret, qui l'accompagnait, sortit sur-lechamp, et se fit indiquer le Palais-Hoyal.
Dans cc jardin plein de soleil, égayé d'une
foule riante, et parmi les jeux des enfants,
elle chercha, trouva un coutelier, et acheta
quarante sous un couteau, frais émoulu, à
manche d'ébène qu'elle cacha sous son fichu.
La voilà en possession de son arme; comment s'en servira+ elle? Elle eût voulu donner
une grande solennilé à l'exéculion du jugement qu'elle avail porté sur Marat. Sa première idée, celle qu'elle conçut à Caen, qu'elle
couva, qu'elle apporta à Paris, eùt été d'une
mise en scène saisissante el dramaliquc. !&lt;:lie
voulait le frapper au Champ de Mars, pardevant le peuple, par-devant le ciel, à la solennité du 14 juillet, puoir, au jour anniversaire de la défaite de la royauté, ce. roi de
l'anarchie. Elle eût accompli à la lettre, en
uaie nièce ·de Corneille, les fameux vers de
Cinna:
Demain , au Capitole, il fait uu sacnfice ....
Qu'il eu soiL la victime, el faisons en ces lieux
Justice au monde enlier, à la l'ace dès dieux.

La fèle étant ajournée, elle adoptait une
autre idée, celle de punir Marat au lieu même
de son crime, au lieu où, brisant la représentation nationale, il avait dicté lti vole de la
Convention, dé!;igné ceux-ci pour la vie, ceuxlà pour la mort. Elle l'aurait frappé au sommet de la Montagne. Mais Marat était malade;
il n'allait plus à l'Assemblée.
pour les Girondin•, qui repoussè,·cnl ses propositio~s
d'appeler l'A.nglais, semble lui faire perdre J'cser1t.
Il va jusqu'à supposer que le pauvre homme Pét10n,
à moitié mort, qui n'avait plu, qu'une idée, ses
enfants, Youlait. .. (devinez! ... ) brule1· t:ae11, pour
impu ter ensuite cc crime à la llont~gnc ! Toul le reste
csl etc cette force.

CllA'R,LOTTE CO'R,DAï ~

Il fallait donc aller chez lui, le chercher à avail voué sa fortune, immolé son repos. »
La pièce iltail pcli Le, obscure. M~rat au ha in
~on ~oyer' y pénétrer à travers la surveillance
On trouva dans les papiers de àfarat une recouver~ d'un_ dr~p sale et d'une plam he su;
inquiète, d_c ceux qui l'entouraient; il fallait, pr,~~~ss.e d_e mariage à Catherine Évrard.
chose pernble, entrer en rapport avec lui le DrJa il I amt épousée devant le soleil, devant !~quelle ',I écrivait, ne laissait passer que la
tete, les epaules et le bras droit. Ses chereux
tro_mp~r._C'es_t 1~ seule chose qui lui ait cofilé, la nature.
g_ras,
entourés d'un mouchoir ou d'une serqui lut ait laisse un scrupule el un remords
Celle créature infortunée et vieillie avanl nelte, sa peau jaune et ses membres grêles,
Le premier billet
'·
sa grande bouche baqu'elle écrivit à Maral
tr~cienne, ne rapperesta sans réponse.
latent pas beaucoup
Elle en écrivit alors un
que cet ètre fùt un
second, où se marque
homme. Du reste, la
une sorte d'impatienj~unc fille, on pe•1l
ce, le progrès de la
bien le croire, n'y repassion.
garda pas. Elle avait
Elle va jusqu'à dire
promis des nouvelles
&lt;( qu'elle lui ré,·élera
de
la Normandie; il
des secrets; qu'elle est
les demanda, les noms
persécutée, qu'elle est
surlou t des députés
malheureuse ... , » ne
réfugiés
à Caen ; elle
craignant point d'abules
nomma,
et il écriser de la pitié pour
Yait à mesure. Puis,
tromper celui qu'elle
ayant fini: C( C'est bon !
condamnait à mort
dans huit jours ils
comme impitoyable,
iront à la guillotine. »
cornmeenncmi de l'huCharlotte, ayant dans
manité. Elle n'eut pas
ces mols trouvé ' un
besoin, du reste, de
surcroi't de force, ~ne
commettre celle faute•
r_aison
pour frapper,
elle ne remit point
Lira de son sein le coubilleL.
Lea?, e~ le plongea tou l
Le soir du 15 juilenller
Jusqu'au manlet, à sept heures, elle
che
au
cœur de Marat.
sortit de chez elle, prit .
LA )IORT DE MARAT.
Le coup tombant ainsi
~e ,·oilure publique
A llcicnne estampe , J!.-ao•ée par BERTHAULT, d'après le dessin de S\\'EBACH-DESPO'.'ITAI"es.
d'en haut, et frappé
a la place des Victoia,,cc
une assurance
res, el, traversant le
,
extraordinaire
passa
pont Neuf,_ descendit à la porte de Marat, rue l'âge se consumait d'inquiétude. Elle sentait
pres _de la clavicule, traversa lout le ~oumon'
des Cordehers, n° 20.
la mort autour de Marat, elle veillait aux ouvrtl le lronc des carotides et tout un fi!'uv;
Marat demeurait à J'étage le plus sombre portes, elle arrêtait au seuil tout visacre sus- de sang.
0
de celte sombre maison, au premier éta"e
pect.
0
&lt;( A moi! ma chère amiti t » C'esl tout ce
comm0 d~ pour 1e mouvement du Journaliste
.
'
, , Celui de r_nadernoiselle Corday était loin de qu'il put dire; et il expira. ·
et d~ tribun populaire, dont la maison est l _elre; sa, mis~ décen le de demoiselle de propublique autant que la rue, pour l'affluence v10ce preven~1t _pour ~lie. Dans ce temps où
La femme entre, le commissionnaire.... Ils
des porteurs, afficheurs, le rn-et-vienl des tou le chose eta1 l extreme, où la tenue des
tr~uvent Cbarlolle, debout el comme pét 'fi ,
é~~euv~s, un monde d'allants el venants. femmes étai_t o~ négligée ou cynique, la jeune
,
ri iee,
.... L'homme lui lance
Pres de Ia fienetre
L_ mlérieur, l'ameublement présentaient un fille semblatt bten de bonne vieille roehe norco~p de chaise à la tète, barre la porte po~~
bizarre contraste, fidèle ima"e des disso- mande, n'abusant point de sa bt-aulé, contequelle_ ne sorte. Mais elle ne bouO'eait pas
nance~_qui caractérisaient Marat°et sa deslinée. nant par un ruban vert sa chevelure superbe Aux rm, les voisins accourent, le oquarlier:
Les p1eces .fort obscures qui élaient sur la so?s le bonnet connu des femmes du Calvados, Lous les passants On appelle le h.
.
r irurg1en
cour! garrnes de vieux meubles, de tables coiffure modeste, moins triomphale que celle qui• ne tr~uve plus· qu'un mort. Crpendant
1~
sales
· 1es Journaux,
·
l''d , où, l'on_ P1·1a1t
donnaient des da·mes de Caux. Contre l'usacre
du temps
0
irarde nationale avait empèché qu'on ne m't
·
~ne_e? ~n triste _logement d'ou~rier. Si vous ma1gre' une cbaleu r de Juillet,
son sein était' Ch~rlolte tout en pièces; on lui tenait les deu1x
P . elriez plus Jorn, rnus lrouviez a1·ec sur- sévèreme~l re~ouYert d'un fichu de soie qui marns. Elle ne soncreait gue're a' •
•
0
s en servir
prise un petit salon sur la rue, meublé en se renouait solidement derrière la taille. Elle (mmob'tle, elle rrgardait
d'un œil terne et f 'd.
· d
roi .
damas bleu el blanc, couleurs délicates et avait une robe blanche, nul autre luxe que Un
perruq111er u q~arlier qui avait pris le
galantes, avec de beaux rideaux de soie el des celui qui recommande la femme, les dentelles couleau, le brandissait en criant Elle ,
't
·
u y prevases de porcelaine, ordinairement œarnis de du bonnet flollanles autour de ses joues. Du
~:1 pas garde.. La seule chose qui srmblait
~eurs. C'était ,·isiblemenl le logis d'une re~le, aucune pàleur, des joues I oses, une
_to~ner, et_qui (elle le disait ellt•-mème) la
emmc, d'une femme bonne allentive el voix assurée. nul signe d'émotion.
fwa1t
souffrir, c'étaient les cris de Cath .
tendre.' qui,· soigneuse,
·
Eli 1 . d
.
erme
parait 'pour l'homme
El_!~ franch_il d'un pas ferme la première Marat
. , . e u1 onna1l la première et pénible
v??é. a ce mortel travail le lieu du repos. barr!ere, ne~ arrèlant pas à la consigne de la i,~e (( _~u·~p~ès tout Marat était homme. »
~ etait là le mystère de la vie de Marat, qui portière, qm la rappelait en vain. Elle subit , ~ a~a1t I au· de se dirt~ : (( Quoi don •I ï
1
ut plus tard dévoilé par sa sœur · il n'était l'inspe~tion pe? bienveillante de Catherine, qui, eta1t aimé! u
c.
pas chez lui, il n'avait pas de chez' lui en ce au brmt, avait entr'ouvert la porte el voulait
Le commissaire de police arriva bienlôl .
(~nde. (( Marat ne faisait point ses frais l'empècher d'entrer. Ce débat fut entendu de sept heures trois quarts p. uis les ad · · t' a
.
,
muus raeSt sa. s_œur Albertine qui parle) : une Marat, et les sons de celle voix vibrante ar- tc,urs de polwe Louvel r t Marino, enfin les
e~~e di~me, touchée de sa siluation, lors- gentine, arrivèrent à lui. Il n'avait nulle hor- depulés Maure, Chabot, Drouet et Legendre
qu I fuyait de cave en cave, avait pris reur des femmes et, quoi4ue au bain, il or- accourus de la Convention pour voir le monsli'e'
et caché chez elle l'Ami du peuple' lui donna impérieusement qu'on la fit enlrer.
lis furf:'nt bien étonnés df' trouver entre le;

1;

t

�, . - 111ST0'1{1.Jl

- -- - -- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

répliques qu'on lit dans les dialogues serrés
(qui allriste et qu i fait mal) une parfaite transoldats qui tenaient ~es mains, une belle jeune quillité d'âme. Dans celte lettre qui ne pou- de Corneille.
&lt;c Qui Yous inspira tant de haine? Je
demoiselle, fort calme, qui répondait à tout ,·ail manquer d'être lue, répandue dans Paris
n'avais
pas
besoin
de
la
haine
des
autres,
avec fermeté et simplicité, sans timidité, sans le lendemain, et qui, malgré sa forme famiemphase; elle a,·ouait mèrne qu'elle eût lière, a la portée d'un manil'cstc, elle fait j'avais assez de la mienne. ll
&lt;c Cet acte a dù vous être suggéré? - O[\
échappé si elle l'eitt pu. Telles sont les con- croire que les volontaires de Caen étaient artradictions de la nature. Dans une adresse aux dents et nombreux. Elle ignorait enrorc la exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soiFrançais qu'elle avaitécrite d'anncc, etqu't•lle
mème. &gt;&gt;
déroule de Vernon.
cc Que haïssiez-1•ous en lui ?- Ses crimes. ll
avait sur elle, elle disait qu'elle voulait périr,
Ce qui semblerait indiquer qu'elle était
&lt;c Qu'entendez-vous par là? - Les ravages
pour que sa tète, portée dans Paris, servit de moins calme qu"elle n·atrectait de l'être, c'est
de la France. ll
·
signe de ralliement aux amis des lois.
que par quatre fois elle revient sur ce qui
cc Qu'espériez-1•ous en le Luant? - Rendre
Autre contradiction. Elle dit et écrivit motive et excuse son acte : la Paix, le désir
qu'elle rspérait mourir inconnue. Et cepen- de la Paix. La lettre est datée : Du second la paix à mon pays. ll
&lt;C Crovez-vous donc avoir tué tous les
dant on troul'a sur elle son extrait de baptême jour de la préparation de la Paix. Et elle dit
et son passeport, qui dernicnl la l'aire recon- vers le milieu : &lt;c Puisse l a Paix s'établir Marat? __:_ Celui-là mort, les autres auront
peur, pt•ut-ètre. &gt;l
naitre.
aussitol que je le désire!. .. Je _jouis de la
&lt;c Depuis quand aviez-vous formé cc desLes autres objets qu'on lui trouva faisaient Paix depuis deux jours. Le bonheur de mon
connaitre parfaitement toute sa tranquillité pays l'ail le mien. » Elle écrivit à son père sein ? - Depuis le 31 mai, où l'on arrêta ici
d'esprit ; c'étaient ceux qu'emporte une femme pour lui demander pardon d'arnir disposé de les représentants du pt-uplc. &gt;J
Le président après une déposilion é1ui la
soigneuse, qui a des habitudes d'ordre. Outre
sa Yie, elle lui ci ta ce vers :
charge :
sa clef cl sa montre, son argent, elle avait un
cc Que répondez-vous à cela?- füen, sinon
I.e CJ'imc fail la honte cl non pas l'échafaud.
dé et du ftl, pour rrparcr dans la prison le
que
.ï ai réussi. l&gt;
désordre assez probable qu'une arrestation
Elle a,·ail écrit aussi 11 un jeune députr,
Sa Yéracité ne se démentit qu'en un point.
violente pouvait faire dans ses habits.
ne,·eu de l'abbesse de Caen. Ooulcet de PonLe trajet n'était pas long jusqu'à l'Abba)"e, técoulant, un Girondin prudent qui, dit Char- Elle soutint qu'à la revue de Caen, il y avait
deux minutes à peine. Mais il était dangereux. lotte Corday, sirgcait sur la )lontagne. Elle le trente mille hommes. Elle vou lait faire peur
La rue était pleine d'amis de füral, des Cor- prenait pour défenseu r. J)oulcel ne couchait à Paris.
Plu icurs répon es montrèrent que ce
deliers furieux, qui plruraienl, hurlaient pas chez lui , cl la le lire ne Il' trou Yu pas.
cœur si résolu n'était pourtant nullement
qu'on leur livrùl l'assassin. Charlotte avait
Si j'en crois une note précieuse, transprérn, accepté d'avance tous les genres de mise par la famille du peintre qui la peignit étranger à la nature. Elle ne put entendre
mort, excepté d'être déchirée. Elle faibli t, dit- en prison, elle avait fait faire un bonnet jusqu'au bout la déposition que la femme de
on, un instant, crut se trotn·er mal. On attei- ex près pour son jugement. C'est ce qui Marat faisait à travers les sanglots; elle se
bàta de dire : &lt;1 Oui, c'est moi qui l'ai tué. &gt;l
gnit l'Abba}e,
explique pourquoi elle dépensa trente-six
Elle cul aussi un mouvement quand on lui
Interrogée de nouveau, dans la nuit, par les
francs dans sa captivité si courte.
montra
le couteau. Elle détourna la vue, et,
membres du Comité de sùrcté générale et par
Quel serait le système de l'accusation? Le
d'autres députés, elle montra, non-seulement autorités de Paris: dans une prodamation, l'éloignant de la main, elle dit d'une voix
de la fermeté, mais de l'enjouement. Le- attribuaient le crime aux fedéralistes, et en entrecoupée : cc Oui, je le reconnais, je le
gendre, tout gonflé de son importance, el se même temps disaient: &lt;c Que celle fu rie 6tait reconnais .... »
Fouquier-Tinville fil ob erver qu'elle avait
croyant tout naïvement digne du martyre, lui sortie de la maison du ci-devant comte Dorfrappé
d'en haut, pour ne pas manquer son
dit : « ;\'était-cc pas Yous qui étiez Yenue hier set. &gt;l Fouquier-Timille écri\·ait au Comité
chez moi en ltabit de religieuse?- Le citoyen de sùrelé : cc Q,,'il 11ennit d'être informé coup; autrement elle aurait pu rencontrer
se trompe, dit-elle avec un sourire. Je n'es- qu'elle était l'amie de Bclzunce, qu'elle avait une cote et ne pas tuer; cl il ajouta: &lt;( Appatimai pas que sa vie ou sa mort importàl au ,·oulu venger Belzunce el son parent Biron, remment, vous l'Ous étiez d'avance bien
exercée?.. . - Oh! le monstre! s'écria-t-elle.
sal ut de la République. »
récemment dénoncé par Marat, que BarbaChabot tenait toujours sa montre cl ne s'en roux l'avait poussée, » Plc. Roman absorbe, li me prend pour un assassin! Jl
Ce mol, dit Chauveau-Lagarde, fut comme
dessaisissait pas .... cc J'avais cru, dit-elle, que dont il n'osa pas mème parler dans son réquiun
coup de foud re. Les débats furent clos.
les capucins faisaient yœu de paUl'rett;. 1&gt;
sitoire.
Ils
avaient
duré en tout une demi-heure.
Le grand chagrin de Chabot et de ceux qui
Le public ne s'y trompait pas. Toul le
Le
président
Montané aurait l'oulu la saul'interrogèrent, c'était de ne trouver rien, ni monde comprit qu'elle était seule, qu'elle
sur clic, ni dans ses réponses, qui pùl faire n'avait eu de conseils que celui de son cou- ver. li changea la question qu'il devait poser
croire qu'elle élail envoyée par les Girondins rage, de son dévouement, de son fanatisme. aux jurés, se contentant de demander : L'ade Caen. Dans l'interrogatoire de nuit, cet Les prisonniers de !'Abbaye, de la Concier- t-elle fait arec préméditation?» et supprimant
impudent Chabot soulinl qu'elle avait encore gerie, le peuple même des rues ( auf les cris la seconde moitié de la formule : &lt;C avec desun papier caché dans son sein, el, profilant du premier moment), tons la regardaient sei1J criminel et contre-rérnlutionnaire? » Cc
lâchement de ce qu'elle avait les mains gar- dans le silènce d'une respectueuse admiration. qui lui ,,alul 1t lui-même son arrestation
rottées, il mettait la main sur el1e; il eùl u Quand elle apparut dans l'auditoire, dit son quelques jours après.
Le président pour la sauver, les jurés pour
trouYé sans nul doute ce qui n'y était pas, le défenseur officieux, Chaul'eau-Lagarde, tous,
l'humilier,
auraient voulu que le défenseur la
manifeste de la Gironde. Tou te liée qu'elle juges, jurés el spectateurs, ils avaient l'air
était, elle le repoussa vi,·emenl ; elle se jeta de la 7Jrendre pour un juge qui les aurait présenlùl comme folle. Il la regarda el lut
en arrière avec tant de violence, que ses cor- appeles au tribunal s11pl'ênte ... On a pu dans ses yeux ; il la serl'il comme elle youlul
dons en rompirent, t-l qu'on put voir un mo- peindre ses traits, dit-il encore, reproduire l'être, établissant la longue préméditation,
ment cc chaste cl héroïque sein. Tous furenL ses paroles; mais nul art n'eùl peint sa et que pour toute défense clic ne voulait pas
attendris . On la délia pour qu'elle pùl se ra- grande âme, respirant tout entière dans èlrc défendue. Jeune el mis au- dessus de luijuster. On lui permit aussi de rabattre ses sa physionomie ... l'e[et moral des débats est même par ce grand courage, il hasarda cette
manches et de meure des gants sous ses de ces choses qu'on sent, mais qu'il est im- parole (qui touchait de si près l'échafaud): Ce
calme et cette abnégation, sublimes sous un
chaines.
possible d'exprimer. »
.. .. »
Transférée, le 16 au matin, de !'Abbaye à
li rectifie ensuite ses réponses, habilement rapport
Après la condamnation, elle se fit conduire
la Conciergerie, elle y écrivit le soir une lon- défigurées, mutilées, pàlics dans le Moniteur.
gue lettre à Barbaroux, lettre é1·idcmment Il n'.y en a pas qui ne soit frappée au coin des au jeune avocat, et lui dit, avec beaucoup de
calculée pour montrer par son enjouement

�-

111STO'l{1.ll

- - - - - -- - -- -- - - - -- -- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J

gràce, qu'elle le remerciait de cette défense
délicate cl généreuse, qu'elle voulait lui donner une preure de son estime. « Ces me5sieurs viennent de m'apprendre que mes biens
sont confisqués; je dois quelque chose à la
prison, je rous charge d'ac&lt;ptilter ma delle. »
11edescendue de la salle par le ~ombre
escalier tournant dans les cachots qui sont
dessous, elle sourit à ses compagnons de pri5on, qui la r&lt;'gardaienl pas cr, el s'excusa
près du concierge Richard et sa femme, avec
qui elle arail promis de déjeuner. Elle reçut
la visite d'un prèlre qui lui offrait son ministère, et l'éconduisit poliment : c1 11emerciez
pour moi, dit-elle, les personnes qui vous ont
envoyé. »
Elle avait remarqué pendant l'audience
qu'un peintre essapit de saisir ses traits, el
la regardait aH'C un vif intérêt. Elle s'était
tournée ,·ers lui. Elle le fit appeler après le
jugement, et lui donna les derniers moments
qui lui restaient arnnl l'exécution. Le peintre,
M. Ilaucr, était commandant en second du
bataillon des Cordeliers. Il dut à ce titre
peut-être la faveur qu'on lui fit de le laisser près d'elle sans autre témoin qu'un gendarme. Elle causa fort tranquillement avec
lui de choses indi{Jërenles, el aussi de l'événement du jour, de la paix morale qu'elle
sentait en elle-même. Elle pria M. llauer de
copier le portrait en petit, cl de l'envoyer à sa
famille.
Au bout d'une heure et demie, on frappa
doucement à une petite porte qui était derrière elle. On ouvrit, le bourreau entra.
Charlolle, se retournant, vit les ciseaux el la
chemise rouge quïl portait. Elle ne put se
défendre d'une légère émotion, et dit involontairement : « (.)uoi ! déjà ! 1&gt; Elle se remit
aussitôt, el, s'adressant à M. Uaucr : « Monsieur, dit-elle, je ne sais comment vous
remercier du soin que vous avez pris; je
n'ai que ceci à rous offrir, gardez-le en mémoire de moi . » En mème temps elle prit
les ciseaux, coupa une belle boucle de ses
longs cheveux blond cendré, qui s'échappaient de son bonnet, et la remit à M. llauer .
Les gendarmes et le bourreau étaient très
émus.
Au moment où elle monta sur la charrelle,
où la foule animée de deux fanatismes contraires de fureur ou d'admiration, vit sortir
de la basse arcade de la Conciergerie la belle
el splendide victime dans son manteau rouge,
la nature sembla s'associer à la pas ion humaine, un violent orage éclata sur Paris. li
dura peu, il sembla fuir devant elle, quand elle
apparut au pont Neuf el qu'elle avançait lentement par la rue Saint-Honoré. Le soleil rel'i nt
haut cl fort ; il n'était pas sept heures du soir
(19 juillet). Les reflets de l'étoffe rouge relc,·aienl d'une manière étrange el Loule fantastique l'effet de son teint, de ses yeux.
On assure que Robespierre, Danton, Ca-

mille Desmoulins se plaCl\rent sur son passap;e
el la regardèrent. Paisible image, mais d'autant plus terrible, de la Némésis révolutionnaire, elle troublait les cœurs, les laissait
pleins d'étonnement.
Les obserrnteurs sérieux qui la suivirent
jusqu·aux derniers moments, gens de Jeures,
médecins, furent frappés d'une chose rare ;
les condamnés les plus fermes se soutenaient
par l'animation, soit par des cbanls patriotiques, soit par un appel redoutable qu'ils
lançaient à leurs ennemis. Elle montra un
calme parfait parmi les cris de la foule, une
séréni té grave cl simple; elle arriva à la place
dans une majesté sing11lière, et comme transfigurée dans l'auréole du couchant.
Un médecin qui ne la perdait pa~ de vue
1lit qu'elle lui sembla un moment pàle, quand
elle aperçut le couteau. )lai ses couleurs revinrent, elle monta d'un pas ferme. La jeune
fille reparut en elle au moment oi1 le bourreau lui arrachait son fichu , sa pudeur en
souffrit, elle abrégea, aranç.1nt d'elle-même
au-devant de la mort.
.\u moment où la Lêlc tomba, un charpentier maraListc qui servait d'aide au bourreau
l'empoigna brutalement, et, la montrant au
peuple, eut la férocité indigne de la souffleter.
lln frisson d'horreur, un murmure parcourut
la place. On crut voir la tète rougir. Simple
elTel d'optique peul-être : la foule lroublée à
ce moment arnil dans les yeux les rouges
rayons du soleil qui perçait les arbres des
Champs Élysées.
La commune de Paris et le tribunal donnèrent satisfaction au sentiment public en
mettant l'homme en prison.
Parmi les cris des maratistes, infiniment
peu nombreux, l'impression générale avait
été violente d'admiration el de douleur. On
peut en juger par l'audace qu'eut la Chronique de Pal'is, dans celle grande servitude
de la presse, d'imprimer un éloge, presque
sans restriction, de Charlotte Corday.
Beaucoup d'hommes restèrent frappés au
cœur et n'en sont jamais revenus. On a rn
l'émotion du président, son effort pour la
sauver, l'émotion de l'avocat, jeune homme
timide qui, celle fois, fut au-dessus de luimème. Celle du peintre ne fut pas moins
grande. JI exposa cette année un portrait de
Marat, peut-être pour s'excuser d'avoir peint
Charlolle Corday. Mais son nom ne parait
plus dans aucune exposition. li ~cmblc n'avoir
plus peint depuis celte œuvre fata le.
L'effet de celle mort fut terrible : ce fu t
de faire aimer la mort.
Son exemple, celle calme intrépidité d'une
fille charman te, eul un effet d'attraction.
Plus d'un qui l'avait enlrenie mit une volupté
sombre à la suivre, à la chercher dans les
mond!'s inconnus. Un jeune Allemand, Adam
Lux, envo1•é à Paris pour demander la réunion de Mayence à la France, im prima une

brochure où il dem:1 nde à mourir pour rejoindre Charlotte Corday. Cet infortuné, venu
ici le cœur plein d'enthousiasme, cropnl
contempler fac~ à face dans la Révolution
française le pur idéal de la régénération
humaine, ne pouvait supporter l'obscurcissement précoce de cet idéal; il ne con,prenail
pas les trop cruelles éprem•rs qu ·entraine un
tel enfantement. Dans ses pensées mélancoliques, quand la liberté lui emblait perdue,
il la \'Oit, c'est Charlotte Corday. li la voit au
tribunal, Louchanle, admirable d'intrépidité;
il la \'Oil majestueuse el reine sur l'échafaud ....
Elle lui apparut deux fois .. .. Assez ! il a bu
la mort.
« Je croyais bien à son courage, dit-il,
mais que devins-je quand je vis toute sa douceur parmi les hurlements barbares, ce regard pénétrant, ces vives et humides étincelles jaillissant de ces beaux yeux, où parlait
une âme tendre autant qu'intrépide!. .. 0
souvenir immortel ! émotions douces cl amères
que je n'avais jamais connues !. .. Elles soutiennent en moi l'amour de celle Patrie pour
1.tquelle elle voulut mourir, et dont par adoption, moi aussi je suis le fils. Qu'ils m'honorent maintenant de leur guillotine, elle n'est
plus qu'un autel ! l&gt;
Ame pure el sainte, cœur mystique, il
adore Charlotte Corday, et il n'adore point le
meurtre. « On a droit sans doute, dit-il, de
tuer l'usurpateur et le tyran, mais lei n'était
point Marat. »
Remarquable douceur d'àme. Elle contraste fortement avec la violence d'un grand
peuple qui devint amoureux de l'assassinat.
Je parle du peuple girondin et même des
royalistes. Leur fureur avait besoin d'un saint
et d'une légende. Charlolle était un bien autre
souvenir, d'une tout autre poésie, que celui
de Louis XVI, vulgaire martyr, qui n'eut
d'intéressant que son malheur.
Une religion se fonde dans le sang de Cbarlolle Cord ay : la religion du poignard.
André Chénier écrit un hymne à la divinité
nouvelle.
0 vertu ! le poignard, seul espoir de la terre,
Est ton arme sacrée!

Cel hymne, incessamment refait en tout
âge et dans tout pays, reparait au boul de
l'l&lt;:urope, dans l' llymne au poignard, de
PouS1:hkine.
Le vieux patron des meurtres héroïques,
Brutus, pàle sou\'enir d'une lointaine antiquité, se trouve transformé désormais dans
une divinité nou\'elle plus puissa11le et plus
séduisante. Le jeune homme qui rêve un
grand coup, qu' il s'appelle Alibaud ou Sand,
de qui rêve-t-il maintenant'/ Qui voit-il dans
ses rèves? Est-ce le fantôme des Brutus? Non,
la ravissante Charlotte, telle qu'elle fut dans
la splendeur sinistre du manteau rouge, dans
l'auréole sanglante du soleil de juillet, dans la
pourpre du soir.
i\llCHEL8T.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XXV

q_u'elle soit for~ifiéc et dominée par la C'élèbrc foyer d'infection aussitôt que nous le pùme~
c, tadelle de Spielberg.
~l gagn~mes Znaïm où, quatre ans plus tard
hollahrünn
. - Je rr mets à l'Empcreur 1rs &lt;1rapcau,
·
armées russes et une partie des d ;b .·
p1t·•~à Bregenz . - Dangers d'un mensonge de com- desLes
J~
de,·a1s ètre blessé. Enfin nous joirrnîme;
t
. .
e 11s
r?upes aulr1c1i,enncs s'étant réunies e11 ! Empereur à Briinn, le 22 novemb;e, dix
p aisance.
lforav1c
. , l'Empereur, pour leur donner un Jours arant la bataille d'.\ uster litz.
Le
maréchal
russe
Koutousoff
de
e
dermer
co~p, se rendit à Brünn, capitale de
d' . .
nrrms
L~ lc,ndemain de noire arrivée, nous nous
se i~1gea1l par llollabriinn sur Brünn en celle .P:01•111cc. Mon camarade ~Iassy el moi
acq~1llamcs
de notre mission et fimes la
~fora~1e, afin de s·l réunir il la seconde a~méc le Slll_nmes dans celte direction. mais nous
remis~
des
drapeaux,
avec le cérémonial
qur I empe_reur .\lrxandrc conduisait en per- avancions
'
.
. lentemenl et a, ec beaucoup
de prescrit par !'Empereur pour les solennités
sonne;
mais,, en a1&gt;1&gt;rochant
d'l lollab
..
f
'
, runn,
1·1 ~ei~e, d abord parce que les chevaux de poste
ut crmslerne en apprenant que les corps de ela1en_l ~ur les dents, puis à cause de la grande cl_e ce genre, car il ne néglig&lt;'ai t aucune occas10n d? rehau~ser a~ x yeux des troupes tout
llural ~t de Lanm•s étaient déjà maitres de quantile de Lroui&gt;e de canons d
.
d b
'
, e caissons
ce
_qui pourn1l exciter leur amour pour la
ct'lle_nlle, ce qui lui coupait lout moyen de ,e agagcs dont les routes étaient encombrées '
gloire.
Voici quel fut ce cérémonial.
r~lra1tc. Pour se tirer de cc mauvais pas l
Nous fùmes obligés de nous arrèlt•r vinrrt~ . Une demi-~curc avant la parade, qui avait
n eux maréchal ru~s~. emplo}ant à son tou~
quatre heures à Hollabrünn, afin d'allendre
ruse, cmoi:a le gPneral prince Bagration en 'fU~ le pa sage fùt rétabli dans ses rues dé- lie~ tous les JOurs à onze heures devant la
:.a1~on servant de palais it !'Empereur, le
parlcmr
·1 aSSU1.fl lru,tes par l'incendie el remplies de I h
•
.nta,re vers
. Mural , auc1ucl 1
d
p anc es, ocneral Duroc, grand maréchal, cm·oya à
t~u un 111d.e d~ cam1; de l'Empl'reur vr nail de
e poutr?s, de débris de meubles encore notre logement une compagnie de grenadiers
conclure
N a ,Vienne un armistice avec I''empe- c~ fiammcs. Cette malheureuse ville avait été d~ la garde, avec musique et tambours. Les
~'.•ur .a.po_1eon, el &lt;lu 'indubitablement la paix ~~ complètement brùlée que nous n'y trous; ensu11ra1t
sous !leu. . Le prince Ba 1,ra
r t·1011 , a~ es pas une seule maison pour nous abri- dtx-~e~l drapeaux el les deux élendarJs furent
.
rem,s a autant de sous-officiers. Le commanl t:ul un homme fort aimable·
·
1
t
, , 1 su s1· b';en ter ....
d?nt Massy el moi, guidés par un officier
natter ~lural, que celui-ci, trompé ason lo ur
Pendant
'
. d' le séjour que nous fumes
con- d ordonnance
de
.•
, d
, !'Empereur , nous pla, ç,1mes
1:ar ]~ $énéral russe, s'empressa d'accepter lrarnts
y faire, un spectacle horrible, épou- en lele u cortege, qui se mit en marche au
1 arnust1cc, malgré les obscn ations du marévan_Labl?, consterna nos :imes. Les blessés
chal Lannes, qui rotùait comballre; mais mais prmcipalement ceux des Russes s"t . ' son d~s tam~ours el de la musique. La ville
,~ • ,
• , e a1ent de Brunn était remplie de troupes françaises
~lural ayant le commandement supérieur
r? ugie~ P,:ndant_le combat dans les habita- don_t les soldats, en nous voyant passer, céli
· orce fut au maréchal Lannes d'obéir.
' l'.ons ou I m_œnd1c les avait bienlot atteints.
h La suspension d'armes dura trente-six 1ous_ ce ~1u1 pouvait encore marcher s'était braient par de nombreux ri mis la victoire de
leurs. camarades du 7• corps • 1,ous 1es postes
cures, el pendant que ~fural respirait l'encens cnfm
. à I approche de cc nou veau danrrcr • rendirent les honneurs militaires, cl à notre
que. ce Rus.e madré lui prodirruail
l'armée m:us les estropiés, ainsi "UC les homme o '
0
'
,
s 0ara- entrée dan~ la cour du lieu où logeait l'Emd!'
· un détour
, Koutou oIf, .r·a1sanl
cl • dérobant 1rement
éte' brùles
' v1,s
· r sous
, l rappés ' avaient
'
~ereur, les corps réunis pour la parade bat~a marc~c dernèrc un rideau de mo11licules
es dccombrcs !... Beaucoup a,,aient ch h , t,ren t, aux champs, présentèrent les armes et
à
f
·
1
•·
.
crc
e
e?happa1l au danger el allait prendre au delà
•mr r·111cend1e en
. rampant stir la terre, pousse~enl ~,·ec enthousiasme les cris répétés
· • qut. 1lll
• . OmTil' mais
1d llollabrünn ' une rJVI·tC pos1l10n
1
e
eu
les
avait
poursuiris dans Ies rues, de : Vive t Empe1·ew· !
, l'
.
a roule_de Moravie et assurait sa retraite ainsi ou o~ roy~•l, des milliers de ces malheureux
_L'aide de camp de service vint nous rece&lt;~ue sa J?nction a,•cc la seconde armée russe à demi cakmes et do11t plusieurs respiraient
voir
et nous pr~senla à Napoléon, auprès
~an_lonncc entre Znaïm cl Brünn. i\'apoléo~ encore !. .. Les cadavres des hommes et des
duquel nous fumes introduits' toujours
~-t-~1l alo~s au palais de Schœnbrünn, près de cher?ux _tu?s pendant le corn bat avaient été
. icnne; il entra dans une 0rrrande co.lfre en a~ss1 grilles, de sort~ que lïnfortunée cité accompagnés des sous-officiers qui portaient
les dr_apeaux aut~ichiens. L'Empereur examina
•1pprenan
·
. l c1ue '~I ura l, se 1a1ssant
abuser par d Ilollabrunn répandait à plusieurs lieues .
fes d1rers trophees, et après a,•oir fait retirer
1c prrn~e !lagration, s'était permis d'accepter
la ronde une épouranlable odeur de h _a
es sous-officiers, il nous questiouna beau·
·
c air
un• arm1st1cc san
' s son ordre, cl IU1. prescri vit gr,·11ce,
qu, soulevait le cœur ··r ·· Il es l des ~~up, tant sur les di~er~ com bats que le mac1att~qucr sur-le-champ Koulousoll'.
contrées _et_de~ ville~ qui, par leur situation, 1 echal Au ge: eau ava,t livrés, que sur tout ce
llai~ la situation des Russes était bie11 sont desl1nees
t .11e, qu~ nous avions vu el appris pendant le Jona
.. a servir de champ de 1,aa,
cle;
hanoee a.
• 1eur a,·antage; aussi reçurent-ils
O a runn est de ce nombre, p:irce qu'elle
el llllb
tr~Jet q~c no?s venions de faire dans les con~
f'
rança,s très vigoureusement. Le combat oll're une excellente position militaire. auss·
trees
•
.
.
'
1,
• qui
. avaient été le Lhéàlrc de la guerre
~~ des plus ~charnés; la l'ille d'llollabrünn, a peme .~ra1L-e!le réparé les malheurs que lui p ms,
'1 nous ordonna
•.
. . d'attendre sns
, ord res el.
P s~ et. reprise plusieurs fois par les deux causa I rnccndie de 1805• que J·e 1a re\'IS
.
cl e hsu11 rc 1c quartier impérial · Le grand mapartis, mcendiée par les obus, remplie de quatre ans après, brùlée de noui'eau el . '
' , J Oll- : éc al Ouroc fi t prendre les drapeaux, dont
dmortsF el de. mou ranls, resta enfin au pouvoir c.hée. de radavres
et de mourants à dPmi·
.
. ro' t',s, il nous
. .I1nous
, .. donna reçu scion l'usa,,.e.
o , prns
rança1s. Les Russes se retirèrent sur a111s1que Je le rapporterai dans mon récit
P!e'
m~
_
q
ue
des
chevaux
seraient
mis
à notre
runn ; nos trou pes les y poursuivirent et de la campagne de 1809.
d1spos1l1
_on,
et
nous
im·ita
pour
le
lem
s de
occupèrent celte ville sans combat, bien
Le commandant Massy el moi quittàmes ce notre séJour à la table qu'il présidait. p

1:

F°

1t~-

�111ST0'1{1A

JJfÉ.M011fES DU GÉN'É~.JIL 'BA~ON D'E ;Jf.Jl~'BOT -

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _j

La grande armée française était alors massée autour el en avant de Brünn. L'avantgarde des Austro-Russes occupait Austerlitz;
le gros de leur armée était placé autour de la
ville d'Olmütz, où s'étaient réunis l'empereur
Alexandre et l'empereur d'Autriche. Une bataille paraissait inévitable, mais on comprenait si bien de part et d'autre que ses résultats auraient une influence immense sur les
destinées de l'Europe, que chacun hésitait à
entreprendre quelque chose de décisif. Aussi,

dait les colonels responsables du maml1en
d·un grand nombre d'hommes dans les rangs
de leur régiment, et comme c'est précisément
ce qu ïl y a de plus difficile à obtenir en campagne, c'était là-dessus que !'Empereur. était
le plus trompé. Les chefs de corps craignaient
tant de lui déplaire, qu'ils s'exposaient à cc
qu'on leur donnât à combatlre un nombre
d'ennemis disproportionné à la force de leurs
troupes, plutol que d'arnuer que les maladies, la fatigue el la nécessité de se procurer

fit appeler le ~énéral Morland, colonel des
chasseurs à cheval de la garde, et lui dit d'un
ton sévère : &lt;&lt; Votre régiment est porté sur
cc mes notes comme ayant mille deux cents
« combattants, et, bien que vous n'ayez pas
« encore été engagé avec l'ennemi, Yous n'avez
cc pas là plus de huit cents cavaliers : que
« sont devenus les autres? ... »
Le général Morland, excellent et très brave
officier de guerre, mais n'ayant pas la
réplique facile, resta presque interdit, el

~

~

. ...-,,r-J

'l....i.-r,

~

NAPOLÉON REÇOIT LES CLEFS DE LA VJLLE DE V!EN:-IE ( 13 NO\'E~IBRE 18o5) . -

Napoléon, ordinairement si prompt dans ses
mouvements, resta-t-il onze jours à Brünn,
avant d'attaquer sérieusement. Il est vrai que
chaque journée de retard augmentait ses
forces, par l'arrivée successive d'un très
grand nombre de soldats qui, restés en
arrière, pour cause d'indisposition ou de
fatirrue, se bâtaient, dès qu'ils retrouvaient
leu; vigueur, de rejoindre l'armée, tant j)s
étaient désireux d'assister à la grande bataille
que l'on prévoyait. Ceci me rappelle que je
fis à cette occasion un mensonge de complaisance, qui aurait pu ruiner ma carrière
militaire ; voici le fait.
L'Empereur traitait habituellement les officiers avec bonté, mais il était un point sur
lequel il était peut-être trop sévère, car il rcn-

'&lt;'"

Gravure de 8EIN, d'après le tableau de GIRODET. (Musëe de Versailles.

des vivres avaient forcé beaucoup de soldats
à rester en arrière. Aussi Napoléon, malgré
sa puissance, n'a-t-il jamais su exactement
le nombre de combaltants dont il pouvait
disposer un jour de bataille.
Or; il advint que, pendant notre séjour à
Brünn, !'Empereur, dans une des courses
incessantes qu ïl faisait pour visiter les positions et les divers corps d'armée, aperçut les
chasseurs à cheval de sa garde en marche
pour changer de canlO'nnement. Il affectionnait particulièreme~t re régiment, dont ses
cruides d'Italie et d'Egypte formaient le noyau.
L'Empereur, dont le coup d'œil exercé appréciait très exactement la force des colonnes,
trouvant celle-ci très diminuée, sortit de sa
poche un petit carnet, et l'ayant parcouru, il

répondit dans son langage lranco-alsacien
qu'il ne manquait qu'un très petit nombre
d'hommes. L'Empereur soutint qu'il y en
avait près de quatre c~nts de moin~, et pour
en al'Oir le cœur net, 11 voulut les faire compter à l'instant. Mais comme il savait que Morland était fort aimé de son état-major, et qu'il
crairrnait
les complaisances, il crut être plus
0
sûr de son fait en prenant un officier qui
n'appartenait ni à sa maison, ni à sa garde,
et m'apercevant, il m'ordonna de comp~er le_s
chasseurs et de venir rendre com pte a lu'lr
même de leur nombre. Cela dit, !'Empereur
s'éloicrne au rralop. Je commençai mon opérao
o
.
I
tion, qui était d'autant plus facile que es
cavaliers marchaient au pas sur quatre de
front.

Le pauvre général Morland, qui sal'ait combien l'é\'aluation de Napoléon appro&lt;:hait de
l'exactitude, était dans une grande agitation,
car il prévoyait que mon rapport allait allirer
sur lui une très sévère réprimande. Il me connaissait à peine, et n'osait me proposer de me
compromettre pour lui épargner un désagrément. Il restait donc là silencieusement auprès
de moi, lorsque, heureusement pour lui, son
capitaine adjudant-major vint le rejoindre.
Cet officier, nommé Fournier, avait débuté
dans la carrière militaire comme sous-aide
chirurgien; puis, del'enu chirurgien-major et
se sentant plus de vocation pour le sabre que
pour la lancette, il avait demandé et obtenu
de prendre rang parmi les officiers combattants, et Morland, avec lequel il avait servi
jadis, l'a1·ait fait entrer dans la garde.
J'avais beaucoup connu le capitaine Fournier, lorsqu'il était encore chirurgien-major.
Je lui avais même gardé de très grandes obligations, car non seulement il arnit pansé mon
père au moment où il venait d'être blessé,
mais il l'avait suivi à Gênes, où, tant que
mon père exista, il vint plusieurs fois par
jour pour lui prodiguer ses soins; si les médecins chargés de combattre le typhus eussent
été aussi assidus et aussi zélés que Fournier,
mon père n'aurait peut-être pas succombé. Je
m'étais dit cela bien souvent; aussi fis-je
l'accueil le plus amical à Fournier, que je
n'avais d'abord P.as reconnu sous la pelisse de
capitaine de chasseurs. Le général Morland,
témoin du plaisir que nous avions à nous
revoir, conçut l'espoir de profiter de notre
amitié réciproque pour m'amener à ne pas
dire à !'Empereur combien il y avait de chasseurs hors des rangs. li tire donc son adjudantmajor à part, confère un moment avec lui;
puis le capitaine vient me supplier, au nom
de notre ancienne am itié, d'éviter au général
Morland un fort grand désagrément, en cachant à !'Empereur l'affaiblissement de l'effectif du régiment. Je refusai positivement et
continuai à compter. L'estimation de !'Empereur était fort exacte, car il n·y avait que
huit cents et quelques chasseurs présents : il
en manquait donc quatre cents.
Je partais pour aller faire mon rapport,
lorsque le général Morland et le capitaine
Fournier renouvelèrent leurs instances auprès
de moi, en me faisant observer que la plus
grande partie des hommes absents, étant restés en arrière pour différentes causes, rejoindraient sous peu, et que, comme il était probable que l'Em pereur ne livrerait pas bataille
avant d'aroir fait venir les divisions Friant et
Gudin, qui se trouvaient encore aux portes de
Vienne, à trente-six lieues de nous, cela prendrait plusieurs jours, pendant lesquels les chasseurs de la garde restés en arrière rejoindraient
l'étendard. Ils ajoutèrent quel' Empereur était
d'ailleurs trop occupé pour vérifier le 1·apport
que j'allais lui faire. Je ne me dissimulai pas
qu'on me demandait de t1·ompe1· /'Empereur, ce qui était très mal ; mais je sentais
aussi que je devais beaucoup de reconnaissance à M. Fournier pour les soins vraiment
affectueux qu'il avait donnés à mon père mou-

rant. Je me laissai donc entrainer et promis
de dissimuler une grande partie de la vérité.
A peine fus-je seul, que je compris l'énormité de ma faute; mais il était trop tard ....
L'essentiel était de m'en tirer le moins mal
possible. Pour cela, je me gardai bien de
reparaitre devant !'Empereur tant qu'il fut à
cheval, car j'avais à craindre qu'il ne se portât au bivouac de chasseurs, dont la faiblesse
numérique, le frappant derechef, démentirait
mon rapport, ce qui m'aurait très gravement
compromis. Je rusai donc, et ne revins au
quartier impérial qu'à la nuit close, et lorsque
Napoléon, ayant mis pied à terre, était rentré
dans ses appartements. Introduit auprès de
lui pour lui rendre compte de ma mission, je
le trouvai étendu tout de son long sur une
immense carte posée sur le plancher. Dès
qu'il m'aperçut, il s'écria : « Eh bien! Mar« bot, combien y a-t-il de chasseurs à cheval
« présents dans ma garde? Leur nombre est« il de douze cents, comme le prétend Mor« land? - Non, Sire, je n'en ai compté que
« onze cent vingt, c'est-à-dire quatre-vingts
« de moins! - J'étais bien sûr qu'il en man« quait beaucoup! ... » Le ton dont !'Empereur prononça ces dernières paroles prouva
qu'il s'attendait à un déficit beaucoup plus
considérable; et en effet, s'il n'eùt manqué
que quatre-vingts hommes sur un régiment
de douze cents qui venait de faire cinq cents
lieues en hiver, en couchant presque toutes
les nuits au bivouac, c'eùt été fort peu;
aussi lorsqu'en allant diner, !'Empereur traversa la pièce où se réunissaient les chefs de
la garde, il se borna à dire à Morland : « Vous
« voyez bien ! li vous manque quatre-vingts
«chasseurs; c'est près d'un escadron! ... Avec
« quatre-vingts de ces braves, on arrêterait
cc un régiment russe! Il faut tenir la main à
« ce que les hommes ne restent _pas en
« arrière. 1&gt; Puis, passant au chef des grenadiers à pied, dont l'effectif des soldats présents était aussi beaucoup diminué, Napoléon
lui fit une forte réprimande. Morland, s'estimant très heureux d'en ètre quitte pour
quel~ues observations, s'approcha de moi, dès
que !'Empereur fut à table, vint me remercier vil'ement, et m'apprendre qu'une trentaine de chasseurs venaient de rejoindre,- et
qu'un courrier arrivant de Vienne en avait
rencontré plus de cent entre Znaïm et Brünn
et beaucoup d'autres en deçà d'Hollabrünn,
ce qui donnait la certitude qu'avant quarantehuit heures le régiment aurait récupéré la
plus grande partie de ses perles. Je le désirais autant que lui, car je comprenais la difficulté de la position dans laquelle mon trop de
reconnaissance pour Fournier m'avait placé.
Je ne pus dormir de la nuit, tant je redoutais
le juste courroux de !'Empereur, à la confiance
duquel j'avais gra,•emrnt manqué.
Ma perplexité fut encore plus grande le lendemain, lorsque Napoléon, visitant les troupes
selon son habitude, se dirigea vers le bivouac
de chasseurs de la garde, car une simple
question adressée par lui à un officier pouvait
tout dévoiler. Je me considérais donc comme
perdu, lorsque j'entendis la musique des

troupes russes campées sur les hauteurs de
Pratzen, à une demi-lieue de nos postes.
Poussant alors mon cheval vers la tète du
nombreux état-major al'ec lequel j'accompagnais !'Empereur, je m'approchai le plus
près possible de celui-ci el dis à haute voix :
C! Il se fait sans doute quelque mouvement
C( dans Je camp des ennemis, car voilà leur
« musique qui joue des marches ... n L'Empcreur qui entendit mes observations quitta
brusquement le sentier qui conduisait au
bivouac de sa garde, el se dirigea vers Pratzen,
pour examiner ce qui se passait dans l'avantgarde ennemie. Il resta longtemps en observation, et la nuit approchant, il rentra à
Brünn sans aller voir ses chasseurs. Je fus
ainsi plusieurs jours dans des transes mortelles, bien que j'apprisse l'arrivée successive de nombreux détachements. Enfin,
l'approche de la bataille et les grandes occupations de !'Empereur éloignèrent de son
esprit la pensée de faire la ,·érification que
j'avais tant redoutée; mais la leçon fut bonne
pour moi. Aussi, lorsque, deYenu colonel,
j'étais questionné par !'Empereur sur Je
nombre des combattants présents dans les
escadrons de mon régiment, je déclarais toujours l'exacte vérité.
CHAPITR.E XXVI
L'ambassadeur de Prusse et Napoléon. - Austerlitz.
- Je sauve un sous-officier russe sous les yeux de
['Empereur dans l'étang de Satschan.

Si Napoléon était souvent trompé, il usait
souvent de ruse pour faire réussü· ses projets, ainsi que le prouve la comédie diplomatico-militaire que je vais raconter, et dans
laquelle je jouai mon rôle. Pour bien comprendre ceci, qui vous donnera la clef des
intrigues, causes, l'année suivante, de la
guerre entre Napoléon et le roi de Prusse, il
faut nous reporter à deux mois en arrière, au
moment où les troupes françaises, parties des
rives de !'Océan, se dirigeaient- à marches
forcées sur le Danube. Pour se rendre du
Hanovre sur le haut Danube, le premier corps
d'armée, commandé par Bernadotte, n'avait
pas de chemin plus court que de passer par
Anspach. Ce petit pays appartenait à la Prusse;
mais comme il était assez éloigné de son terri- ·
toire, dont plusieurs principautés de troisième
ordre le SPparaient, on l'avait toujours considéré dans les anciennes guerres comme un
territoire neuti·e, sur lequel chaque parti
pouvait passer, en payant ce qu'il prenait el
en s'abstenant de toule hostilité.·
Les choses étant établies sur ce pied, les
armées autrichiennes el françaises avaient
très souvent traversé le margraviat d'Anspach,
du temps du Directoire, sans en prévenir la
Prusse et sans que celle-ci le trouvât mauvais. Napoléon, profitant de cet usage, ordonna
donc au maréchal Bernadotte de passer par
Anspach. Celui-ci obéit; mais en apprenant
la marche de ce corps français, la reine de
Prusse et sa cour, qui détestaient Napoléon,
s'écrièrent que le territoire prussien ,•enait
d 'ètre violé, et profitèrent de cela pour exas-

�~------------------------ .MiJKOrI{ES DU GÉNÉ'l(.AI. 11.A'l(ON De .M.A'l(BOT _ , .

..-- 111STO'R1.Jl.
pérer la nalion et demander hautement la
guerre. Le roi de Prusse el son ministre,
M. d'llaugwitz, résistèrent seuls à l'entrainement général : c'était au mois d'octobre
1805, au moment où les hostilités allaiPnt
éclater entre la France Pt l'Autriche, et que
les armées russes venaient renforcer celle-ci.
La reine de Prusse et le jeune prince Louis,
neveu du Roi, pour déterminer celui-ci à faire
cause commune avPc la Russie el l'Autriche,
firent inviter l'empereur Alexandre à se rendre
à Berlin, dans l'espoir que sa présence déciderait Frédéric-Guilllaume.
Alrxanilrc se rendit en etfet dans la capitale
de la Prusse, le 25 octoLre. Il y fut reçu avec
enthousiasme par la Reine, le prince Louis et
les partisans de la guerre contre la France.
Le roi de Prusse lui-mème, circonvenu de
tous côtés, se laissa entrainer en mettant
toutefois pour condition (d'après les conseils du vieux prince de Brunswick el du
comte d' llaugwitz) que son armée n'entrerait
pas en campagne avant qu'on eût vu la tournure que prendrait la guerre sur le Danube,
entre les Austro-Russes et Napoléon. Celle
adhésion incomplète ne satisfit pas l'empereur Alexandre, ni la reine de Prusse; mais
ils ne purent pour le moment en obtenir de
plus explicite. Une scène de mélodrame fut
jouée à Potsdam, où le roi de Prusse et l'empereur de Russie, descendus à la lueur des
(lambeaux sous les voùtes sépulcrales du
palais, se jurèrent en présence de la Cour une
amitié éternelle, sur la tombe du grand Frédéric. Ce qui n'empècha pas Alexandre
d'accepter dix-huit mois après, et d'englober
dans l'empire russe, une des provinces prussiennes que Napoléon lui donna par le traité
de Tilsilt, et cela en présence de son malheureux ami Frédéric-Guillaume. L'empereur de
Russie se rendit ensuite en Moravie pour se
remettre à la tète de ses armées, car Napoléon
avançait à grands pas vers la capitale de
l'Autriche, dont il s'empara bientôt.
En apprenant l'hésitation du roi de Prusse
et le traité de Potsdam, Napoléon, désireux
d'en finir avec les Russes, avant que les Prussiens se déclarassent, se porta à la renconLre
des premiers jusqu'à Brünn, oü nous sommes
actnellcment.
On a dit depui~ longtemps, avec raison,
que les ambassaJcurs sont tics espions privilégiés. Le roi de Prusse, qui apprenait chaque
jour les nouvelles victoires de Napoléon, voulant savoir à quoi s'en tenir sur la position respective des parties belligérantes, trouva convenable d'envoyer M. d' Haugwitz, son ministre, au quartier général français, afin qu ïl
pût juger les choses par lui-mème .. Or,
comme il fallait un prétexte pour cela, 11 le
chargea de porter la réponse à une lettre que
Napoléon lui avait adressée pour se plaindre
du traité conclu à Potsdam entre la Prusse et
la Russie. ~I. d'Haugw:tz arriva à Brünn
q~elque~ jours avant la bataille d'Austerlitz, et au rait bien voulu pouvoir y rester
jusqu'au résultat de la g_rande bataille qui ~c
préparait, afi n de conseiller à son someram
de ne pas bouger, si nous étions vainqneurs,

et de nous attaquer, dans le cas où nous
serions bal tus.
Sans être militaires, YOUS pouvez juger sur
la carte quel mal une armée prussienne, parlant de Breslau en Silésie, pouvait faire en se
portant par la Bohème sur nos derrières,
vers Ratisbonne. Comme !'Empereur savait
que M. d'llaugwitz expédiait tous les soirs un
courrier à Berlin, il rnulut que ce fùt par lui
qu'on apprit en Prusse la défaite et la prise
du corps d'armée du feld-marécbal Jellachich,
qui ne devait pas y ètre encore connue, tant
les événements se précipitaient à celte époque !
Voici comment l'Empereur s'y prit pour y
arriver.
Le maréchal du palais Duroc, après nous
avoir prévenus de cc que nous avions à faire,
fit replacer en secret dans le logement que
Massy et moi occupions, tous les drapeaux
autrichiens que nous avions apportés de Bregenz ; puis, quelques heures après, lorsque
l' Empereur causait dans son cabinet avec
M. d'lfaugwitz, nous renouvelàmes la cérémonie de la remise des drapeaux, absolument
de la mème manière qu'elle avait été faite la
première fois. L'Empereur, en entendant la
musique dans la cour de son palais, feignit
l'étonnement, s'avança vers les croisées suivi
de !"ambassadeur, et voyant les trophées portés par les sous-officiers, il appela l'aide de
camp de service, auquel il demanda de quoi
il s'agissait. L'aide de camp aya nt répondu que
c'étaient deux aides de camp du maréchal Augereau, venant apporter à !'Empereur les drapeaux du corps autrichien de Jcllachich, pris
à Bregenz, on nous fit entrer, et là, sans
sourciller, et comme s'il ne nous a,·ait pas
encore vus, Napoléon reçut la lettre du maréchal Augereau qu'on avait recachetée, et la
lut, bien qu'il en connùt le contenu depuis
quatre jours. Puis il nous · questionna, en
nous faisant entrer dans les plus grands
détails. Duroc nous avait prévenus qu'il fallait
parler haut, parce que l'ambassadeur pru s~ien avait l'oreille un peu dure. Cela arrivait
fort mal à propos pour mon camarade Massy,
chef de la mission, car une ex tinction de voix
lui permettait à peine de parler. Ce fut donc
moi qui répondis à !'Empereur, et, entrant
dans sa pensée, je peignis des couleurs les
plus vires la défaite des Autrichiens, leur
aballemenl, et l'enthousiasme des troupes
françaises. Puis, présentant les trophées les
uns après les autres, je nommai Lous les
régiments ennemis auxquels ils avaient appartenu. J'appuyai principalement sur deux, parce
c(ue leur captur.e devait prod uire un plus grand
effel sur l'ambassadeur prussien.
&lt;&lt; Voici, dis-je, le drapeau du régiment
« d'i nfanterie de S. M. l'empereur d'Autriche,
« et voilà l'étendard des uhlans de l'arcbiduc
« Charles, son frère. l&gt; - Les yeux de Napoléon étincelaient et semblaient me dire :
&lt;1 Très bien, jeune homme ! l&gt; Enfin, il
nous congédia, et en sortant, nous l'enlend1mes dire à l'ambassadeur: «Vous le voyez,
c1 monsieur le comte, mes armées triompbcnt
« sur tous les points ... l'armée autrichienne
« est anéantie, et bientôt il en sera de même

de celle des Russes. l&gt; ~l. d'llaugwitz paraissait atterré, et Duroc nous dit lorsque
nous fùmes hors de l'appartement : c1 Ce
diplomate va écrire ce soir à Berlin pour
informer son gouYernemcnt de la destruction
du corps de Jellachich ; cela calmera un peu
les esprits porté, à nous faire la guerre, et
donnera au roi de Prusse de nouvelles raisons
pour temporiser; or, c'est ce que !'Empereur
souhaite ardemment. 1&gt;
La comédie jouée, !'Empereur, pour se
débarrasser d'un témoin dangereux qui pouvait rendre compte de, positions de son
armée, insinua à M. l'ambassadeur qu'il
serait peu sûr pour lui de rester entre deux
armées prèles à en venir aux mains, et l'engagea à se rendre à Vienne, au près de M. de
Talleyrand, son ministre des affaires étrangères, ce que M. d'Haugwilz fit dès le
soir même. Le lendemain, !'Empereur ne
nous dit pas un mot relatif à la scène jouée la
veille ; mais voulant sans doute témoigner sa
saLisfaction sur la manière dont nous avions
compris sa pensée, il demanda atrectueusement au commandant ,Jassy des nouvelles de
son rhume et me pinça l'oreille, ce qui, de sa
part, était une carcssP.
Cependant, le dénouement du grand drame
approchait, et des deux côtés. on se préparait
à combattre vaillamment. Presque tous les
auteurs militaires surchargent tellement leur
narration de détails, qu'ils jettent la confusion
dans l'esprit du lecteur, si bien que dans la
plupart des ouvrages publiés sur les guerres
de l'Empire, je n'ai absolument rien compris
à l'historique de plusieurs batailles auxquelles
j'ai as~isté, et dont toutes les phases me sont
cependant bien connues. Je pense que pour
conserver la clarté dans le récit d'une action
de guerre, il faut se borner à indiquer la
position respective des deux armées avant
l'engagement, et ne raconter que les faits
principaux et décisifs du combat. C'est ce que
je vais Làcher de faire pour vous donner une
idée de la bataille dite d'Austerlitz, bien
qu'elle ait eu lieu en avant du village de cc
nom ; mais comme la veille de l'affaire les
empereurs d'Autriche et de Russie avaient
couché au château d'Austerlitz, dont Napoléon
les chassa, il voulut accroitre son triomphe en
en donnant le nom à la bataille qui se livra
le lendemain.
Vous Yerrez sur la carte que le ruisseau de
Goldbach, qui prend sa source au delà de la
roule d'Olmütz, va se jeter dans l'étang de
Menilz. Ce ru isseau, qui coule au fond d'un
vallon dont les abotds sont assez raides,
séparait les deux armées. La droite des
Auslro-Russcs s'appuyait à un bois escarpé,
situé en arrière de la maison de poste de Posoritz, au delà de la route d'Olmülz. Leur
centre occupait Pratzen et le vaste plateau de
ce nom. Enfin, leur gauche était près des
étangs de Satschan et des marais qui l'avoisinent. L'empereur Napoléon appu)'ait sa
gauche à un mamelon d'un accès fort difficile, que nos soldats d'Egypte nommèrent le
Santon, parce qu'il était surmonté d'une peti~e
chapelle dont le toit avait la forme d'un m1&lt;1

narel. Le centre français était auprès de
la mare de Kobelnitz ; enfin la droite se
_ trouvait à Telnilz. Mais !'Empereur avait
placé fort peu de monde sur ce point, afin
d'attirer les Russes sur le terrain marécageux
oü il arnit préparé leur défaite, en faisant
cacher à Gross-Raigern, sur la route de
Vienne, le corps du maréchal Davout.
Le 1er décembre, veille de la bataille,
Napoléon, a~·ant quitté Brünn dès le matin,
emplo)'a Loule la journée à examiner les positions, cl fit établir le soir ~on quartier général
en arrière du centre de l'armée française, sur
un point d'où l'œil embrassait les bivouacs
des deux partis, ainsi que le Lerrain qui devait

dans l'instant, comme par enchantement, on
vit sur une li gne immense tous nos feux de
birnuac illuminés par des milliers de torches
portées par les soldats qui, dans leur enthousiasme, saluaient Napoléon de vivats d'autant
plus animés que la journée du lcndPmain était
l'anni,·crsaire du couronnement de l'Empereur, coïncidence qui leur paraissait d'un bon
augure. Les ennemis durent èlrc bien étonnés
lorsque, du haut du coteau voisin, ils aperçurent au milieu de la nuit soixante mille
torches allumées et entendirent les cris mille
fois répétés de : Yire !'Empereur! s'un issant
au son des nombreuses musiques des régiments français. Toul était joie, lumière et

B ATAILLE D'AUSTERLITZ (2 DÉCEMBRE 18o5). -

leur servir de champ de bataille le lendemain.
Il n'existait d'autre bâtiment en ce lieu qu'une
mauvaise grange : on y plaça les tables et les
cartes de !'Empereur, qu i s'établit de sa personne auprès d'un immense feu, au milieu de
son nombreux état-major et de sa garde.
Heureusement, il n'y avait point de neige, et
quoiqu'il lit très froid , je me couchai sur la
terre et m'endormis profondément ; mais
nous fûmes bientôt obligés de remouler a
c?~val pour accompagner !'Empereur dans la
v1s1!e q?'il allait faire à ses troupes. Il n'y
avait pornt de lune, et l'obscurité de la nuit ·
était ~ugmentée par un épais brouillard qui
rendait la marche fort difficile. Les chasseurs
d:escorte auprès de !'Empereur imaginèrent
d allumer des torches formées de bois de
sapin et de paille, ce qui fut d'une très
grande utilité. Les troupes, ,·oyant venir à
elles un groupe de cavaliers ainsi éclairé, reconnurent aisément l'état-major impérial, et

Gravure de

B LANCUARD,

vouloir accepter la bataille, ils résolurent,
pour rendre le succès plus complet, de nous
attaquer, vns le Santon, il. notre gauche,
ainsi que sur notre centre, devant Puntowitz,
afin que notre défaite fût complète, lorsque,
obligés de reculer sur ces deux points, nous
trouverions derrière nous la route de Brünn
à Vienne occupée par les Russes. Mais à notre
gauche, le maréchal Lannes non seulement
rrpoussa toutes les attaques des ennemis
contre le Santon, mais il les rejeta de l'autre
côté de la route d'Olmütz jusqu'à Blasiowitz,
où le Lerrain, devenant plus uni, permit à la
cavalerie de ~Iural d'ex~cutcr plusieurs charges
brillantes, dont le résultat fut immense, car

d'après le tableau du BARON GÉRARD, (Musée de i·ersail!es.)

mouvement dans nos bivouacs, tandis que du
coté des Austro-Russes, tout était sombre et
silencieux.
Le lendemain 2 décembre, le canon se fit
entendre au point du jour. Nous avons vu que
l'Empcreur a,;ait montré peu de troupes à sa
droite; c'était un piège qu'il tendait aux
ennemis, afin qu'ils eussent la possibilité de
prendre facilement Telnitz, d'y passer le
ruisseau de Goldbach et d'aller ensuite à
Gross-Raigern s'emparer d~ la roule de
Brünn à Vienne, afin de nous couper ainsi
tout moyen de retraite. Les Austro-Russes
donnèrent en plein dans le panneau, car,
dégarnissant le rcsle•de leur ligne, ils entassèrent maladroitement des forces considérables dans le bas-fond de Telnitz, ainsi que
dans les défilés marécageux qui avoisinent
les étangs de Satschan et de i\lenitz. Mais
comme ils se figurai~nt, on ne sait trop pourquoi, que Napoléon pensait à se retirer sans

les Russes furent menés tambour ballant
jusqu'au village d'Austerlitz.
Pendant que notre gauche remportait cet
éclatant succès, le centre, formé par les
troupes des maréchaux Soult et 13ernadolle,
placé par !'Empereur au fond du ravin de
Goldbach, où il était caché par un épais
brouillard, s'élançait vers le coteau sur lequel
est situé le village de Pratzen. Ce fut à ce
moment que parut dans tout son éclat ce
brillant soleil d'Austerlitz, dont Napoléon se
plaisait tant à rappeler le souvenir. Le maréchal Soult enlève non seulement le village de
Pratzen, mais encore l'immense plateau de ce
nom qui était le point culminant de toute la
contrée, et par conséquent la clef du champ
de bataille. Là s'engagea, sous les yeux de
l'Empereur, un combat des plus vifs , dans
lequel les Russes furent battus. Mais un
bataillon du 4• de ligne, dont le prince
Joseph, frère de Napoléon, était colonel, se

�111STOR._1Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _....:...,__ _ _ _
laissant emporter trop loin à la poursuite des
ennemis, fut chargé et enfoncé par les che1·aliers-gardes; et les cuirassiers du grand-duc
Constantin, frère d'Alexandre, qui lui enlevèrent son aigle!... De nombreuses lignes de
cavalerie russe s'avancèrent rapidement pour
appuyer le succès momentané des chevaliersgardes; mais Napoléon ayant lancé contre eux
les mameluks, les chasseurs à cheval et les
grenadiers à cheval de sa garde, conduits par
le maréchal Bessières et par le général Rapp,
il y eut une mèlée des plus sanglantes. Les
escadrons russes furent enfoncés et rejetés au
delà du l'i liage d'Austerlitz, avec une per le
immense.
Nos cal'aliers enlevèrent beaucoup d'étendards et de prisonniers, parmi lesquels se
trouvait le prince Repnin , commandant des
chevaliers-gardes. Ce régiment, composé de
la plus brillante jeunesse de la noblesse
russe, perdit beaucoup de moude, parce que
les fanfaronnades que les chevaliers-gardes
avaient faites contre les Français, étant connues de nos soldats, ceux-ci, surtout les grenadiers à cheval, s'acbarnèrent contre eux et
criaient en leur passant leurs énormes sabres
en traYcrs du corps :
« Faisons pleurer les dames de Saint-Pétersbourg ! »
Le peintre Gérard, dans son tableau de la
bataille &lt;l'Auslerlitz, a pris pour sujet le moment où le gén~ral Rapp, sortant du combat,
blessé, tout couvert du sang des ennemis et
du sien, présen Le à !'Empereur les drapeaux
qui viennent d'être enlevés, ainsi que le
prince Repnin, fait prisonnier. J'étais présent
à celle scène imposante, que ce peintre à
reproduite al'ec une exactitude remarquable.
Toutes les têtes sont des portraits, même
celle de ce brave chasseur à cheval qui, sans
se plaindre, bien qu'ayant le corps traversé
d'une balle, eut le courage de venir jusqu'à
l'Empereur el tomba raide mort en lui présentant l'étendard qu'il venait de prendre 1. ..
Napoléon, voulant honorer la mémoire de ce
chasseur, prescrivit au peintre de le placer
dans sa composition. On remarque aussi dans
ce tableau un ma meluk, qui, por tant d'une
main un drapeau ennemi, tient de J'aulre la
bride de sou cheval mourant. Cet homme,
nommé Mustapha, connu dans la garde pour
son courage et sa férocité, s'était mis pendant
la charge à la poursuite du grand-d uc CousLantin, qui ne se débarrassa de lui qu'en lui
tirant un coup de pistolet, dont le cheval du
mameluk fut grièvement blessé. Mus tapha,
désolé de n'avoi r qu'un étendard à offrir
à !'Empereur, dit dans son jargon, en le lui
présentant : &lt;( Ah! si moi joindre prince
Constan tin, moi couper la tète el moi porter
à !'Empereur!. .. &gt;&gt; Napoléon, indigné, lui
répondi t : « Veux-tu bien te taire, vilain sauvage ! JJ
Mais terminons le récit de la bataille. Pendant que les maréchaux Lannes, Soult,
Mural, el la garde impériale, ballaient le
centre et la droite des Austro-fiusses el les
rejetaient au delà du village d'Austerlitz, la
gauche des ennemis, donnant dans le piège.

~

que Napoléon leur avait tendu, en paraissant à quatorze mille. Nous leur avions fait dixgarder les environs des étangs, se jeta sur le huit mille prisonniers, enleYé cent cinquante
village de Telnitz, s'en empara, et passant le canons, ainsi qu'une grande quantité d'étenGoldbach, se préparait à occuper la route de dards et de drapeaux.
Après avoir ordonné de poursuivre l 'eunemi
Yienne.
Mais l'ennemi aYait mal auguré du génie dans toutes les directions, !'Empereur se
de Napoléon en le supposant capable de com- rendit à son nou veau quartier général , établi
mellre une faute aussi grande que celle de à la maison de poste de Posoritz, sur la route
laisser sans défense une route qui assurait d'Olmiitz. Il était radieux, cela se conçoit.
sa retraite en cas de malheur, car notre bien qu'il exprimât plusieurs 'fois le regret
droite était gardée par les dil·isions du maré- que la seule aigle que nous ayons perdue
chal Davout, cachées en arrière, dans le bourg appartin t au 4• de ligne, dont le prince
de Gross-Raigern. De ce point, le maréchal Joseph son frère était colonel, et qu'elle
Danml fondit sur les Austro-Russes, dès eùl été prise· par le régiment du grand-duc
qu'il vit leurs masses embarrassées dans les Constantin, frère de l'empereur de Russie.
défilés entre les étangs de Telnitz, Menitz et cela était, en effet, assez pic1uant, el rendait
la perte plus sensible; mais Napoléon reçut
le ruisseau.
L'Empereur, que nous avons laissé sur le bientôt une gra nde consolation. Le prince
plateau de Pratzcn, débarrassé de la droite et .lean de Lichtenstein vint, de la par t de l'emdu r.enlre ennemis qui fuyaiPnt derrière pereur d'Autriche, lui demander une entreAuslerli tz, !'Empereur, &lt;lPscendanL alors des vue, et Napoléon, comprenant que cela devai t
hauteurs de Pratzen avec les corps de Soult amener la paix el le délivrer de la crainte de
et toute sa garde, infanterie, cavalerie el voir les Prussiens marcher sur ses derrières
artillt&gt;rie, se précipite vers Telnitz, où il avant qu'il füL délivré de ses ennemis actuels,
prend à dos les colonnes ennemies, que le y consentit.
De tous les corps de la garde impériale
maréchal Davout allaque de front. Dès ce
moment, les nombreuses et lourdes masses française, le régiment des chasseurs à cheval
auslro-russes, entassées sur les chaussées était celui qui avait éprouvé le plus de pertes
étroites qui règnent le long du ruisseau de dans la grande charge exécutée sur le plateau
Goldbach, se trouvant prises entre deux feux, de Pratzen contre les gardes russes. Mon
Lombè, ent dans une confusion inexprimable; pauvre ami le capitaine Fournier avait été
les rangs se confondirent, et chacun chercha tué, ainsi que le général Morlan&lt;l. L' Empeson salut dans la fuite. Les uns se précipitent reur, toujours attentif à ce qui pouvai t exciter
pèle-mêle dans les marais qui avoisinent les l'émulation parmi les trou pes, décida que le
étangs, mais nos fantassins les y suivent ; corps du général ~forland sera1t placé dans un
d'autres espèrent échapper par le chemin qui monument qu'il se proposait de faire ériger
sépare les deux étangs : notre cavalerie les au centre de l'esplanade des Imalides, à
charge et en fait une affreuse boucherie; Paris.
Les médecins n'ayant sur le champ de baenfin, le plus grand nombre des ennemis,
principalement les Russes, cherchent un pas- taille ni le temps, ni les ingrédients nécessage sur la glace des étangs. Elle était fort saires pour embaumer le corps du général,
épaisse, et déjà cinq ou six mille hommes, l'enfermèrent dans un tonneau de rhum, qui
conserva nt un peu d'ordre, étaient parvenus fut transporté à Paris; mais les événements
au milieu du lac Satschan, lorsque Napoléon, qui se succédèrent ayant retardé la construcfaisant appeler l'artillerie de sa garde, tion du monument destiné au général Morordonne de tirer à boulets sur la glace. Celle- land, le tonneau dans lequel on l'avait placé
ci se brisa sur une infinité de points, el un se trouvait encore dans l'une des salles de
énorme craquement se fit entendre!. .. L'eau, l'école de médecine lorsque Napoléon perdit
pénétrant par les crevasses, surmonta bien- l'Empire en f 8H. Peu de temps après, le
tôt les glaçons, et nous vimes des milliers d.e tonneau s'étant brisé par vétusté, on fut très
Russes, ainsi que leurs nombreux chevaux, étonné de voir que le rhum avait fait pousser
canons et chariots, s'enfoncer lentement da ns les moustaches du général d'une façon si
le gouffre! .. . Spectacle horriblement majes- extraordinaire qu'elles tombaient plus bas
tueux que je n'oublierai jamais !... En un que la ceinture.
Le corps était parfaitement conserré, mais
instant la surface de l'étang fu t cournrte de
tout ce qui pouvait et savait nager ; hommes la famille fut obligée d'int~nter un procès
et chevaux se débattaient au milieu des gla- pour en obtenir la restitution d'un savant qui
en avait fait un objet de curiosité.
çons et des eaux. Quelques-uns, en très
Aimez donc la gloire, et allez rnus faire tuet
petit nombre, parvinrent à se sauver à l'aide
de perches el de cordes que nos soldats leur • pour qu'un olibrius de na turaliste vous place
tendaient du ri vage; mais la plus grande ensuite dans sa bibliothèque, entre une corne
de rhinocéros el un crocodile empaillé !. ..
partie fut noyée !...
A la bataille d'Austerlitz, je ne reçus auLe nombre des combattants dont !'Empereur disposait à celle bataille était de soixante- cune blessure, bien que je fusse souvent très
huit mille hommes; celui des Austro-Russcs exposé, notamment lors de la mèlée de la
s'élevait à quatre-vingt-douze mille hommes. cavalerie de la garde russe sur le plateau de
Notre perle en tués ou blessés fut d'envi- Pratzen. L'Empereur m'avait. envoyé porter
ron huit mille hommes; les ennemis avouèrent des ordres au général Rapp, que je parvins
que la leur, en tués, blessés ou noyés, allait très diŒcilemcnL à joindre au milieu de cet
,., 348 ""

.MÈ.M01'1fES DU GÈNÈ'J(AL BA'J(ON DE .MA'J(B01 - - -..

épouvantable pêle-mèle de gens qui s'entr'égorgeaient. Mon cheval heurta contre celui
d'un chevalier-garde, et nos sabres allaient se
croiser, lorsque nous fûmes séparés par les
combattants; j'en fus quitte pour une forte
contusion. Mais le lendemain, je courus un
danger bien plus grand, el d'un genre tout
différent de ceux qu'on rencontre ordinairement sur le champ de bataille; voici à quelle
occasion.
Le 5, au malin, !'Empereur monta à cheval
et parcourut les diverses posiLions témoins des
combats de la Yeillc. ArriYé sur les bords de
l'étang de Satscban, Napoléon, ayant mis pied
à terre, causait avec plusieurs maréchaux autour d'un fou de birouac, lorsqu'il aperçut,
Oottant à cent pas de la di gue, un assez fort
glaçon isolé, sur lequel était étendu un pauvre
sous-officier russe décoré, qui ne pouvait
s'aider, parce qu'il avait la cuisse traversée
d'une balle.... Le sang de ce malheureux avait
coloré le glaçon qui le supportait : c'était
horrible ! Cet homme, voyant un très nombreux état-major entouré de gardes, pensa
que Napoléon devait èlre là ; il se soulcl'a donc comme il put, el s'écria que les
guerriers de Lous les pays devenant frères
après le combat, il demandait la vie au puissant empereur des Français. L'interprète de
~apoléon lui ayant traduit celle prière, celuici en fut Louché, et ordonna au général Bertrand, son aide de camp, de faire tout ce
qu'il pourrait pour sauver ce malheureux.
Aussitôt plusieurs hommes de l'escorte et
rnème deux officiers d'étal-major, apercevant
sur le rirage deux gros troncs d'arbres, les
poussèrent dans l'étang, et puis, se plaçant
tout babillés à califourchon dessus, ils espéraient, en remuant les jambes d'un commun
accord, faire avancer ces pièces de bois. Mais
à peine furent-elles à une toise de la krge,
qu'elles roulèrent sur elles-mêmes, ce qui
jeta dans l'eau les hommes qui les chevauchaient.
En un instant leurs vêlements furent imbibés d'eau, et comme il gelait très fort,
le drap des manches et des pantalons des
nageurs devint raide, et leurs membres, pris
comme dans des étuis, ne pouvaient se mouvoir ; aussi plusieurs faillirent-ils se noyer, et
ils ne parvinrent à remonter qu'à grand'peine, à l'aide des cordes qu'on leur lança.
Je m'avisai alors de dire que les nageurs
auraient dù se mettre tout nus, d'abord pour
conserver la liberté de leurs mourcments, el
en second lieu afin de n'être pas exposés
à passer la nuit dans des vèlements mouillés.
Le général Ilertrand, ayant entendu cela, le
répéta à !'Empereur, qui déclara que j'avais
raison, et que les autres avaient fait preu,·e
de zèle sans discernement. Je ne veux pas me
faire meilleur que je ne suis; j'avouerai donc
que, venant d'assister à une bataille où j'al'ais
vu des milliers de morts et de mourants, ma
sensibilité s'en étant émoussée, je ne me
tro:.ivais plus assez de philanthropie pour risquer ·de gagner une fluxion de poitrine, en
allant disputer aux glaçons la vie d'un ennemi
dont je me bornais à déplorer le triste sort ;

mais la réponse de !'Empereur me piquant
au jeu, il me parut qu'il serait ridicule à moi
d'avoir donné un al'is que je n'oserais mettre
à exécution. Je saute donc à bas de mon
cheval, me mets tout nu, et me lance dans
l'étang.... J'avais lleaucoup couru dans la
journée et avais eu chaud ; le froid me saisit
donc fortement.... Mais jeune, vigoureux,
très bon nageur et encouragé par la présence
de l'Empereur, je me dirigeai vers le sousofficier russe, lorsque mon exemple, el probablement les éloges que l'Empereur me
donnait, déterminèrent un lieutenant d'artillerie, nommé Roumcslain, à m'imiter.
Pendant qu'il se déshabillait, j'avançais
toujours, mais j'éprourais beaucoup plus de
difûcultés que je ne l'avais pré,·u, car, par
suite de la catastrophe qui s'était produite la
Yeille sur l'étang, l'ancienne et forte glace
arait presque entièrement disparu, mais il
s'en était formé une nouvelle de l'épaisseur
de quelques lignes, dont les aspérités fort
pointues m'égratignaient la peau des bras, de
la poitrine et du cou, d'une façon très désagréable. L'officier d'artillerie, qui m'avait rejoint au milieu du trajet, ne s'en était point
aperçu, parce qu'il avait profi té de l'espèce
de sentier que j'avais tracé dans la nourelle
glace. Il eut la loyauté de me le faire observer en demandant à passer à son tour le premier, ce que j'acceptai, car j'étais déchiré
cruellement. i\ous alteignimcs enfin l'ancien
et énorme glaçon sur lequel gisait le malheureux sous-officier russe, et nous crûmes aroir
accom pli la plus pénible partie de notre entreprise. Nous étions dans une bien grande
erreur ; car, dès qu'en poussant le glaçon
nous le fi'mes avancer, la couche de nouvelle
glace qui couvrait la superficie de l'eau, étant
brisée par son contact, s'amoncelai t devant le
gros glaçon, de sorte qu'il se forma bientôt
une masse qui non seulement résistait à
nos efforts, mais brisait les parois du gros
glaçon dont le volume diminuait à chaque
instant et nous faisait craindre de voir engloutir le malheureux que nous Youlions sauver. Les bords de ce gros glaçon étaient &lt;l'ailleurs fort tranchants, cc qui nous forçait à
choisir les parties sur lesquelles nous appuyions
nos mains et nos poitrines en le poussant;
nous étions exténués ! Enfi n, pour comble de
malheur, en approchant du ril'agc, la glace
se fendi t sur plusieurs points, el la partie
sm laquelle était le Russe ne présentait plus
qu'une table de quelques pieds de large, incapable de soutenir ce pauvre diable qui
allait couler, lorsque mon camarade el moi,
sentant enfi n que nous avions pied sur le fond
de l'étang, passàmes nos épaules sous la table
de glace el la porlàmcs au rirnge, d'où on
nous lança des cordes que nous allachâmes
autour du Russe, el on le hi~~a enfin sur la
bcr"C. Nous sortimes aussi de l'eau par le
0
•
'
.
mème moyen, car nous pouv10ns a peme nous
soutenir, tant nous étions harassés, déchirés,
meurtris, ensanglantés .... Mon bon camarade
Massy, qui m·avait suivi des yeux avec la
plus grande anxiété pend?~ Ltoute la trarersée,
avait eu la pensée de Jaire placer devant le
,., 3-19 ""

feu &lt;lu hirnuac la comerlure de son cheral.
dont il m'enveloppa dès que je fus sur le rivage.
Après m'ètre bien essuyé, je m'habillai
et voulus m'étendre devant le feu ; mais le
docteur Larrey s'y opposa et m'ordonna de
marcher, ce que je ne pouvais faire qu'avec
l'aide de deux chasseurs. L'Empereur vint
féliciter le lieutenant d'artillerie el moi, sur
le courage arec lequel nous al'ions entrepris
el exécuté le sauvetage du blessé russe, et,
appelant son mameluk Roustan, dont le cheval portait toujours des provisions de bouche,
il nous fil verser d'cxcellenl rhum, el nous
demanda en riant comment nous avions troul'é
le bain ....
Quant au sous-officier russe, !'Empereur,
après l'avoir fait panser par le docteur Larrey, lui fit donner plusieurs pièces d'or. On
le li t manger, on le couvrit de vêlements secs,
et, après l'avoi r cnrnloppé de cou1·erturcs
bien chaudes, on le déposa dans une des
maisons de Telnitz qui servait d'ambulance;
puis, le lendemain , il fut transporté à l'hôpital de Brünn. Cc paurre garçon bénissait
!'Empereur, ainsi que M. Roumeslain et moi,
dont il voulait baiser la main. Il était Lithuanien, c'est-à-dire né dans une prori nce de
l'ancienne Pologne réunie à la Russie; aussi,
dès qu'il fut rétabli, il déclara qu'il ne roulai t plus servir que l'empereur Napoléon. Il
se joignit donc à nos blessés lorsqu'ils rentrèrent en France, et fut incorporé dans la
légion polonaise; enfin il devin t sous-offi cier
aux lanciers de la garde, cl chaque fois que
je le rencontrais, il me témoignait sa reconnaissance dans un jargon fort expressif.
Le bain glacial que j'avais pr is, cl les efforts
véritablement surhumains que j'avais dû faire
pour sauver cc malheureux, auraient pu me
coùter cher, si j'eusse été moins jeune et
moins vigoureux ; car M. Rou mes tain, qui ne
possédait pas le dernier de ces arnntagcs au
même degré, fut pris le soir mèmc d'une
fluxion de poitri ne des plus violentes : on fut
obligé de le transporter à l'hôpital de Brünn,
où il passa plusieurs mois en tre la vie et la
mort. Il ne se rétablit mème jamais complèlemenl, cl son étal souffreteux lui fit quitter
le service quelques années après. Quant à
moi, bien q ne très affaibli, je me fis hisser à
cheral drs que !'Empereur s'éloigna de l'étang pour gagner le cbàteau d'Austerlitz, où
son quartier général Ycnail d'ètre établi. Napoléon n'allait jamais qu'au galop ; brisé
comme je l'étais, cette allure ne me comcnaiL
guère; je suivis cependant, parce que, la nui t
approchant, je craignais de m'éloigner du
champ de bataille, el d'ailleurs, en allant au
pas, le froid m'cùt saisi.
Lorsque j 'arrirai dans la cour du chùteau
d'Austerli tz, il fallut plusieurs hommes pour
m'aider à mellrc pied à terre. Un frisson général s'empara de tout mon corps, mes dents
claq11aicnl, j'étais fort malade. Le colonel
Dahlmann, major des chasseurs à cheval de
là garde, qui rnnai t d'ètre nommé général en
remplacement de Morland , sans doute reconnaissant du scnice que j'avais rendu à celui-

�111S TO'R..1.Jl - - - - - - - - - - ~ - - - - - - - ; - - - ~
ci me conduisit dans une des granges du
château où il s'était établi arec ses officiers.
Là, après m'avoir fait pren~1:e _du thé bien
chaud son cbirurcrien
me fr1ct1onna tout le
0
corps 'arec de l'huile tiède; on ~ ' emma1·11_ota
dans plusieurs cuu Yertures et I on me ?lissa
dans un énorme tas de foin, en ne me laissant
que la figure dehors. Une douce chaleu: pénétra peu à peu mes membres engourdis_; JC
dormis fort bien, et gràce à ces bons soins'.
ainsi qu'à mes yingt-Lrois ans, je me retrouva,

L'empereur de Russie, qui avait cru marcher
à une victoire certaine, s'éloigna navré de
douleur, en autorisant son allir. François Il à
traiter aYec Napoléon. Le soir même de la
bataille, l'empereur d'Autriche,_ pour sat~ver
son malheureux pavs d"une rume completc,
avait fait demande; une cntrcrne à l'empereur des Français, et d'après l'assentiment de
Napoléon , il s'était arrêté ~u Yillage ~e
Nasiedlowitz. L'entrevue eut heu le 4, pres
du moulin de Poleni•, entre les lignes des

E~T;EVUE DE NAPOLÉO~ ET DE L'EllPEREUR FRA~ÇOIS

Il ,

Napoléon n'abusa pas de la positi~n dan_s
laquelle se trouvait l,'empereu_r d'Autnch; ; 11
fut affectueux cl d une politesse extreme,
autant que nous pùmcs en juger de la distance
à laquelle se tenaient rcsp~ct~eusement les
deux états-majors. Un armistice fut conclu
entre les deux souverains, qui convinrent
d'emoyer de part et d'autre ~es pléni~o'.entiaires à Brünn, afin d'y négocier un traite de
paix entre la France el l'Autr_icbe. Les e~pereurs s'embrassèrent de nouveau en se sepa-

APRES LA BATAILLE D'AUSTERLITZ. -

Gravure de DELANNOY,

d'après le tableau du B AROX GROS. (Musée de Versailles.)

avant-postes autrichiens et lrançais. J'assistai
à celle conférence mémorable.
Napoléon, parti de fort grand matin du
cbàteau d'Austerlitz, accompagné de son nombreux état-major, se trou va le premier a~
CHAPITRE XXVII
rendez-vous, mil pied à ten e et se prome?a1t
Entrevue des empereur,. - l\elour au corps.. -:- autour d'un bivouac lorsque, voyant a_rn ver
1806. - Darmstadt el Francfort. - Bous procedes l'empereur d'Autriche, il alla à lui ~t l'e~d'Augcreau.
brassa cordialement.... Spectacle bien fait
pour
inspirer des réfl exions pbilosophiq~e_s !
La défaite épromée par les Russ~s avait
Un
empereur
d'Allemagne v~nant s _huuuh~r
jeté leur armée dans une telle confu~10n que
tout ce qui avait échappé au dés~~tre d Auster- et solliciter la paix auprès d un petit gentillitz se hâta de gagu~r la Galicie, afin de se homme corse, naguère sous-lieutenant d'artilsoustraire au vainqueur. La déroute fut com- lerie, que ses talents, des circo'.1stances ~euplète; les Français firent un très grand _nombre reuses el le courage des arme~ françaises
de prisonniers et trouvèrent les chemrns cou- avaient élevé au faite du pouvo1r et rendu
verts de canons et de bagages abandonnrs. l'arbitre des destinées de l'Europe !

le lendemain matin frais el dispos, et je pus
monter à cheval pour assister à un spectacle
d\m bien haut intérèt.

"" 350 ...

ranl : celui d'Allemagne retourna à Nasiedlowilz, et Napoléon revint couc?er au chàteau
d'Austerlitz. Il y passa deux Jours, pendant
lesquels il nous donna, au comman~anl Massy
el à moi, notre audience de conge, en nous
charo-eant
de raconter au maréchal Augereau
0
ce que nous avions vu. L'Empereur nous
remit en mème temps des dépèches P?ur la
cour de Bavière, qui était rentrée à Mu111ch, ~t
nous prévint 4ue le maréchal Augereau_ a~a1.t
quitté Bregenz et que nous le trouver10n~ a
Ulm. Nous regagnàmes Vienne, el nous ?on~
tinuàmes notre voyage en marchan t nmt e
la neirrc
qui tombait à Oocons.
0
J.our ' malo-ré
0
' ·1 sur les
Je n'entrerai ici dans aucun dela1
changements politiques qui furent le ré~ultal
de la bataille d'Austerlitz el de la pai:x de

"------------------------ .MÉ.M01"R.ES DU GÉNE"R_.Jll. 1J.Jl"R.ON DE .M.Jt"R.1JOJ

--,

Presbourg. L'Empereur s'était rendu à Vienne, intentions du gournrnemenl français, et offris encore libre, et que son commerce rendait
puis à ~Iunicb, oh il de rait assister au mariage de retourner à Heidelberg chercher auprès du immensément riche, était depuis longtemps
de son beau-fils, Eugène de Beauharnais, al'ec maréchal Augereau les assurances que désirait le foyer de toutes les intrigues ourdies contre
la fille du roi de Uarièrc. Il parait que les la princesse, ce qui fut accepté par elle.
la France, et le point de départ de toutes lrs
dépêches que nous étions chargés de remettre
Je partis et revins la lendemain, arec une fausses nouvelles qui circulaient en Allcma~ne
à cette cour avaient trait à cc mariage, car lettre du maréchal, conçue en termes si biencontre nous. Aussi, le lendemain de la bataille
nous y fûmes on ne peut mieux reçus. Nous veillants que Mme la landgrave, après avoir d.'Austerlitz, el lorsque le bruit se répandit
ne restâmes néanmoins que quelques heures dit : « Je me confie à l'honneur d'un maré- qu'il y arnit eu un engagement dont on ne
à Munich, cL gagnàmcs la ville d' Ulm, où chal français, 11 se rendit sur-le-champ à
saYait pas le résultat, les habi tants dt Francnous trom·àmes le 7• corps et le maréchal Giessen, où était le landgrave, qu'elle ramena fort assurair nl que les Busses étaient l'ainAugereau. ~ous y passâmes une quinzaine de à Darmstadt, et tous les deux accueillirent
queurs ; plusieurs journaux poussè&gt;rent mème
jours.
parfaitement le maréchal Augereau lorsqu'il la haine jusqu'à dire que les désastres de
Pour rapprocher insensiblement le 7• corps vint établir son quartier général en cette ville. notre armée a vaicnt été si grands que pas un
de la liesse électorale, intime alliée de la
Le maréchal leur sut si grand gré de la seul Français n'en avait échappé!. .. L'EmpePrusse, Napoléon lui donna l'ordre de se confiance qu'ils al'aient eue en lui que, quel- rcur, auq uel on rendait compte de tout, disrendre de Ulm à Heidelberg, où nous arri- ques mois après, lorsque l'Emprreur, rema- simula jusqu'au moment où, prérnyant la
vâmes vers la fin de décembre et commen- niant tous les petits Étals de l'Europe, en possibilité d'une rupture arec la Prusse, il
çâmes l'année 1806. Après un court séjour réduisit le nombre à trente-deux, dont il rapprocha insensiblement ses armées des
dans celle ville, le 7e corps se rendit à Darm- forma la Confédération du Rhin, non seule- frontières de ce royaume. Youlant alors punir
stadt, capitale du landgral'e de Hesse-Darm- ment Augereau parvint à faire conserver le l'impertinence des Francfortois, il ordonna au
stadt, prince fort attaché au roi de Prusse, landgrare de Darmstadt, mais il lui obtint le maréchal Augereau de quitter à l'impro,'iste
tant par les liens du sang que par ceux de la Litre de grand-duc cl ût tellement agrandir Darmstadt et d'aller s'établir arec tout son
politique. Bien que ce monarque, en accep- ses faats que la population en fut portée de C01'}JS d'année dans Francfort et sur son
tant le Uanorre, eû t conclu un traité d'al- cinq cent mille àmes à peine à plus d'un mil- territoire.
liance avec Napoléon, il l'avait fait a1·ec répu- lion d'habitants. TJc nou,·eau grand-duc joignit
L'ordre de !'Empereur portait que la rille
gnance et redoutait l'approche de l'armée quelques mois après ses troupes aux nôtres devait, le jour de l'entrée de nos troupes,
française.
contre la Russie, en demandant qu'elles ser- donner comme bienl'enue un louis d'or à
Le maréchal Augereau, avant de faire vissent dans le corps du maréchal Augereau. chaque soldat, deux aux caporaux, trois aux
entrer ses troupes dans le pays &lt;le Darmstadt, Ce prince dut ainsi sa conserration et son sergents, dix aux sous-lieutenants et ainsi de
crut devoir en prévenir le landgrave par une élération au courage de sa femme.
~uite!. .. Les habi tants deraient, en outre,
lettre qu'il me chargea de lui por ter. Le
Quoique je fusse encore bien jeune à cette loger, nourrir la Ll'Oupe et payer pour frais
trajet n'étai t que de quinze lieues; je le fis époque, je pensai que Napoléon commettait de table, savoir : au maréchal six cents francs
en une nuit; mais en arri va nt à Darmstadt, une grande faute, en réduisant le nombre des par jour, aux généraux de division quatre
j'appris que le lan~grave, auquel on al'ait petites principautés de l'Allemagne. En effet, cents, aux généraux de brigade deux cents,
insinué que les Français voulaient s'emparer dans les anciennes guerres contre la France, aux colonels cent ; le Sénat était tenu d'ende sa personne, venait de quitter cette rési- les huit cents princes des corps germaniques voyer tous les mois un million de francs au
dence pour se retirer dans une autre partie ne pouvaient agir ensemble; il y en avait qui Trésor impérial à Paris.
de ses Étals, d'où il pourrait facilement se ne fournissaient qu'une compagnie, d'autres
Les autorités de Francfort, rpouvantées
réfugier en Prusse. Ce départ me contraria qu'un peloton, plusieurs un demi-soldat ; de d'une contribution aussi exorbitante, coubeaucoup ; cependant, ayant appris que Mme la sorte que la réunion de ces divers contingents rurent chez l'envoyé de France; mais celui-ci,
landgrave était encore au palais, je demandai composait une armée totalement dépourvue auquel Napoléon a,·ait donné des instructions,
à lui ètre présenté.
d'ensemble et se débandant au premier revers. leur répondit : &lt;( Vous pré:endiez que pas un
Cette princesse, dont la personne avait Mais lorsque Napoléon eut réduit à trente- seul Français n 'avait échappé au fer des
beaucoup de ressemblance avec les portraits deux le nombre des principautés, il y eut un Russes; l'empereur Napoléon a donc voulu
de l'impératrice Catherine de Russie, arnit, commencement de centralisation dans les vous mettre à même de compter ceux dont
comme elle, un caractère mâle, une très forces de l'Allemagne. Les soUl'erains con- se compose un seul corps de la grande argrande capacité, et toutes les qualités néces- servés et agrandis formèrent une petite armée mée : il y en a six autres d'égale force, el
saires pour diriger un vaste empire. Aussi bien constituée. C'était le but que !'Empereur la garde viendra ensuite .. .. 11 Cette réponse,
gouvJ rnait-elle le prince son époux, ainsi que se proposait, dans l'espoir d'utiliser ainsi à rapportée aux habi tants, les plongea dans la
ses Etats; c'était, sous tous les rapports, ce son profil Ioules les ressources mili taires de consternation, car, quelque immenses qu'aient
qu'on peut appeler une maitresse femme. En ce pays, ce qui eut lieu, en c/fot, tant que été leurs richesses, ils eussent été ruinés si
royant dan~ mes mains la lettre adressée au nous eûmes des succès ; mais, au premier cet étal de choses eût duré quelque temps.
landgrave par le maréchal Augereau, elle la revers, les trente-deux souverains, s'étant Mais le maréchal Augereau ayant fait appel à
prit sans plus de façons, comme si c'eût été entendus, se réunirent contre la France, et la clémence de l'Empereur en fal·eur des
pour elle-mème. Elle me dit ensuite, al'ec la leur coalition avec la Hussie renversa l'empe- Francfortois, il reçut l'autoris:ilion de faire
plus grande franchise, que c'était d'après ses reur Napoléon, qui fut ainsi puni pour n'avoir ce qu'il voudrait, de sorte qu'il prit sur lui
conseils que le landgrare son époux s'était pas suivi l'ancienne politique des rois de de ne garder dan&amp;la ville que son état-major
éloigné à l'approche des Français, mais qu'elle France.
el un seul bataillon: les autres troupès fui·cnt
se chargeait de le faire revenir, si le maréNous passàmes une partie de l'hiver à réparties dans les principautés voisines. Dès
chal lui donnai t l'assurance qu'il n'avait Darmstadt en fètes, bals el galas. Les troupes ce moment, la joie reparut, et les habitants,
aucun ordre d'attenter à la liberté de ce du rrrand-duc étaient commandées par un pour témoigner leur reconnaissance au maréprince. Je compris que l'arrestation et la mort resp~ctable général de Stoch. Il al'ait un fils chal Augereau , lui donnèrent un grand
du_ duc d' Enghien effrayaient tous les pt·inccs, de mon âo-e, lieutenant des gardes, charmant nombre de fètes. J'étais logé chez un riche
qm pensaient que Napoléon pouvait avoir à se jeune ho~me avec lequel je me liai intime- négociant nommé M. Chamot. Je passai près
plai1~dre d'eux ou de leurs alliances. Je pro- ment et dont je reparlerai. Nous n'étions qu'à de huit mois chez lui, pendant lesquels il fut,
testai autant que je le pus de la pureté des dix lieues de ~'rancfort-sur-Mein ; cette ,ille, ainsi que sa famille, plein d'attentions pour moi .
(A sufrre. )

... 351 ...

GÉNÉRAL DE

MARBOT.

�.MAD.JVJfE DE 'WA~ENS - - - .
HENRY BORDEAUX
~

Madame de Warens
Dans nos sous-préfectures les plus lointaines, il est de patients érudits qui coulent des
jours heureux . Leur unique ambition est de
faire partie de quelque sociélé locale qui
enregistrera pieusement leurs rapports lus en
séances publiques, que ces rapports traitent
des anciennes mercuriales, du cada.stre ou
des beaux-arts. Une monographie de village
borne leurs songes. Le contact d'un passé
aboli leur procure l'oubli du temps présent
et de la politique. Seul, le zèle scientifique de
q uclquc collègue trop actif trouble leur paix
spirituelle. Ce sont les chimistes de l'histoire : par eux, cette histoire re1•èt une réalité
plus précise; ils ne la déguisent point sous les
idées générales; parfois mème ils l'expliquent
sans la bien comprendre. Un Augustin Thierry,
un Taine, leur seront redevables d'une phrase,
d'une ligne, d'un document, car \'historien
doit recueillir ces miettes avec soin.
Tout récemment, la Société Oorirnontane
d'.\nnecy - dont l'emblème, donné par saint
François de Sales, est un oranger chargé de
fleurs et de fruits, - fut agitée par lé souvenir de la première amie de Jean-Jacques
Rousseau. Une dame de qualité, de peu de
raisonnement aussi peut-être, prétendait avoir
retrouvé l'habitation occupée par Mme &lt;le
Warens durant son séjour en cette ville.
Allait-on donner aux Charmettes de Chambéry une maison rivale, et offrir aux admirateurs de Jean-Jacques une occasion nouvelle
de pèlerinage et d'excitation lilléraire? La
petite académie ne l'a point estimé, et nous
verrons comment elle démon tre la_ démolition
de \'appartement historique.
Depuis quelques années, la Sarnie et la
Suisse romande nous ont fourni de nombreux
documents sur cette figure singulière de
Mme dti Warens. lJ'excellents érudits, li. Mugnier, conseiller à la cour d'appel de
Chambéry, M. Sérand, archiviste adjoint· de
la Haute-Savoie, JI. Mœtzger, pour la Savoie;
MM . Eugène Bitter, Auguste Glar&lt;lon, Albert
de Montel, pour la Suisse, - ont peu à peu
soulevé tous les voiles sur la conversion, les
mœurs, les entreprises, les changements
d'habitation de celle dame active et sensuelle
qui, pour avoir appris le plaisir à un indiscret
goujat de génie, se voit livrée à une publicité
BwuocnAP1t1E. - Confessions, de J.-J. Housseau .
- Mm e d• Warens et Jea11-Jacqttes Rousseau, par
F. ~lugnier (Calmann-Lévy, 1891). - ?iouveUes
/,ellres de Mme de Ware11s, par le même (Champion, 1900). - AlbPrL füetzger. la Co11ve1·sio11 rie
Jll,ne de Warens (Chuil, 1X86) ; les Pensées de
Mme de Warens (Lyon, chez Georg, 1888) ; les Der11ières Années de ftfme da Warens (id., 1891). Auguste Glardon, le Piétisme à Vevey au X VJJI• siècle (Cltrélie11 évangélique de /,ausanne, n• du

dont son humeur facile, si elle reYivait, s'accommoderait bien vite, après, toutefois, quelque étonnement. Je noterai dans leurs ouvrages et dans la correspondance de Mme de
Warens les traits propres à nous expliquer le
caractère de celle-ci, et les dëtails qui se rapportent à sa première rencontre avec JeanJacques et aux lieux.qui en furent les témoins.

La conversion de Mme de Warens
On · sait que Louise-Françoise-Eléonore de
La Tour de Chailly épousa à quatorze ans le
haron de Warens (1715). Elle résidait avec
lui à Vevey, sur les bords du lac Léman.
Déjà elle y faisait preuve de cette activité et
de cet esprit d'entreprise que nous aurons
fréquemment occasion de relever dans sa vie.
Tandis que son mari exerçait quelque charge
municipale, elle fondai t une fabrique de bas
de soie (où elle compromit d'ailleurs sa fortune) ; en outre, elle était fort mondaine et
aimait à recevoir. Voici un fragment d'une
leure qu'elle écrivait vers 1720 à son ancien
tuteur, M. Magny, leq uel lui arait représenté
avec une rigueur tou te protestante les dangers
de sa conduite: la jeune femme lui répond
non sans une certaine suffisance et estime de
_soi-mème, mais aussi dans ce jargon sacré
.qu'on a appelé le patois de Chanaa,i et qui
est destiné 11 mieux conl'aincre de sa vertu le
.vieillard récalcitrant. Nous verrons sans cesse
Mme de ,·varens approprier son style au destinataire de ses lettres et associer la religion,
le monde et l'industrie en un mélange hétéroclite:
&lt;&lt; Je nai jamaissouhaité de briller ni de me
donner des airs du bien qu'il a plu i1 Dieu de
me dispenser: je sai au contraire que le moyen
de luy etre ·agréable est ·duser avec modestie
des faveurs quil nous accorde, je sai encore
qu'il ne nous donne pas ce bien absolument
pour nous et que nou:, nous devons faire un
plaisir d'assister ceux qui peul'ent aYoir besoin
de notre secours en leurs faisant part des
grasse que nous tenons de sa bonté.
&lt;&lt; Mais ap~ès cela je crois qu'il nous est
permis den user avec modération et reconnais20 janvier 1893). - Albert de Montet, Mme de Wa1·ens et le Pays de Vattd (Lausanne. 1l:!98) ; D11cume11ts inédi:ts s11,. .Mme de Warens (Revue hi.,torique vaudoise, n" de novembre 1898 à mai 1899). Eugène Rittcr, l11 J,'a,,,ille et la Jeunesse de JeanJacques flousseatt (Lausanne, 1891) ; Mme de Wai·ens ·et le Piétisme rnmand (id. ). - J.-F. Gonthie,·
Promenade (tistorique à ll·avers les ,·ws d"Aw1ei:1;
(Annecy, 1891:!). J. Sérand, Cllabitation de
11Jme de 1Va1·e11s à Annecy (Annecy, 1900).

sance et de] gouter ~mème bien des dousseurs qu'une situation aisee fournit d'ordinaire.
« II se peut qne ma jeunesse sert à m'éblouir et a me faire voir les chose dans un
faujour, je vous assure cependant que je me
sens très peu atachce à ce que je possède: je
fai les chose avec une indiference qui me surprend quelque fois. C'est une grasse toute
particulière 4ue jay a rendre à Dieu, puisque
suiYanl le cours ordinaire de la vie nous n'avon8, s'il faut ainsi dire, que quel&lt;jue moments à jouir des objets qui nous atachent et
·qui nous Oatenl. Je mestimerai bien heureuse,
si je puis être toujours la mème à cet égard ,
afin que quand il faudra la qui ter, je puisse
m'y résoudre sans paine et rompre facilement
]P.s liens qui pement encore matacber tandis
que j'habite cele terre que je ne regarde que
comme un passage trcs epincux, qui me conduira, s'il plait au Saigneur, a un état plus
heureux et plus permanent et qui me fera
gouter les véritables deliccs queje chercheroit
inutilement ici pui.:quïl est impossible de les
)" trouver ... »
Cette lettre est écrite avec beaucoup d'art.
Par des paroles de maul'ais prédicant, elle
natte le zèle pieux de M. Magny : oui, c'est
entendu, celle terre n'est qu'un passage qui
doit nous acheminer ,•ers le séjour éternel,
nous &lt;lernns vivre détachés des biens qui ne
nous ont été donnés que pour mieux contribuer à notre salut par une pril'ation volontaire; mais enfin d'honnètes distractions sont
bien permises, ces honnêtes distractions que
l'on prend dans une société innocente de parents et d'amis, en profitant d'une aisance
qui vient de Oieu. La jeune hypocrite sait
comment on endort les craintes des clergymans
trop collets montés. Jean-Jacques, qui n'a
rien épargné, - il faut lui rendre celle justice, - pour épaissir la boue qu'il a jetée sur
sa bienfaitrice, Jean-Jacques nous rapporte
qu·'elle était fort instruite, ayant beaucoup
appris de ses amants el principalement d,'un
M. de Tavel. Nous n'avons que ce témoignage
sur la conduite privée de Mme de Warens
avant sa venue en Savoie, et nous ne savons
rien de plus de sa liaison avec M. de Tavel'·
li est à croire que les remontrances de M. Magny visaient autre chose que des réceptions
de parents; du rpoins la dame encline à la
1. Dans les Docu,ne11ts inédits publiés par M: d_c
Montel figure une lettre du colonel de Tavel qui fa1L
à cet amant présumé de Mme de Warens le plus grand
honneur. Elle esl datée de Berne, 1746, eL charge
llug-onin, nrveu de la dame, de lui faire parvenir
déhcatemen t une certaine somme pour la secourH"
dans sa misère.. - Jean-Jacques le présente comme
le premier séducteur de Mme de Warens.

rnlupté. n'avait-elle pas encore recou1·s aux.
dornes t1ques.
U1~e phras~ de la lettre citée est à remarqu~r. &lt;&lt; Je fais les choses avec une indifférence
qm me surprend quelquefois. » Ce trait d
caraèlère
-, e
, l' qu'elle
. . indique correspond en1rnrcmenl a o~m1on _de Rousseau qui nous montr~ ~on amie sercmc el acti1•e jusque dans la
m1sere. Elle. ne goûtait
pas de J·oies cxt rem
, es,
,
~ t ~~~p~r lait a11egrement le malheur. Sa sens1bilite eta1t courte. Elle contentait ses sens sans yattacher
l'importance ,1ue les femmes
prètcnt d'habitude à ces sortes de rapports, et ceci exp1i1Juc peut-être les choix vulgaires de ses amants : elle
prenait cc qu'elle avait sous
la ma_in, et tout l'office, y
co?1pr1s Jean-Jacques, ohte11a1t ses faveurs. Mais son activi té était celle d'un homme
d'~ffaircs: nous la vcrronsjusqu au terme de ses jours occupée de projets nouveaux, el
pl?Lôt encore s'agitant par bcsom de mouvement qu'ambitieusc de la fortune. Elle oardait néanmoins, dans l'industrie comme dans l'amour, la
mème sérénité.
aime de Warens avait vinotsept ans lorsqu'elle quitta
linitivement le pays de Vaud
la religion protestante et so~
mari. Soit que ses affaires
fussent embarrassées soit
11u'elle fùt effectiveme~t touchée de la grâce, elle traversa
le lac,_ se rendit à Amphion
puis à E,,ian où toute la cou,'.
de &amp;woie séjournait, et se
~ta aux pieds de Mgr de Ross1l)on de Bernex, él'êque et
prmce de Genève, en sollicitant son appui. Le roi la fit
conduire sous escorte à Annecy, au couvent de la Visi- .
talion, à cause de la fureur
d~s parents suisses qui parla1e~t d,'en!èrnment, ce qui lui
avait fait dire au saint évêque:

pension. qui vint auo-mentcr
celle de qurnze
.
o
cents Iivres accordée par le roi.
• Mme de Warens
. n'avait plus que ces penswns pour
subsister.
Un décret du gourerneb
.
~ ent erno1s prononçait la confiscation des
,,-biens de
·t tous. ceux. qui abandonnaient la 1e. 1·10101~ re ormee. 0 n a retrouré une lettre .fo t
cuneuse de M. de Warens au· sujet de la fui~c
de sa femme. Cette lettre est écrite d'A "I tene,
. en I 7~9.
,
ô ... , a un parent·, elle repon
· no
d ca,

don de la ~elle fugi~iv?. Il cite cc propos de
Mme de" arens _qm repondait, à Amphion, à
t~\ISl\rvante ral'!e des petits ~oins conjugaux
e · · de Warens: &lt;&lt; Madame, disait celle-ci
\'O
. US. avez un bo11 . mar1.' - s·1 vous le" croyez'
a1n~1: pre~ez-le, il sera IJientôt sans femme. l&gt;
Ncanmoms, - c'est toujours lui qui racd·~ntc, ?ans . ~elle fameuse lettre qui a les
d un volume, - 1·1 alla 1u1. renc1rc
•imens10ns
. ,
v1s1te a Annecy. Son but était de lui faire con-

BiÏÎ~-=--~~~=-~~===-~-=:--=~===~-:-----.

sentir une donation de tous
se~ biens; il comptait par Ja
suite escamoter le décret bernois. Experte aux aventures
~umaines, elle le reçut touJOurs au lif. Elle logeait alors
au couvent de la Visitation
Elle ne fit aucune difficulté
pour la &lt;lona Lion. Mais elle
aussi avait une arrière-pensée.
,i_Elle s'y prit d'une façon,_
dit le mari, _ qu'elle me
porta à avoir quelque condes~endance pour elle. l&gt; Il partit
a une heure du matin _ ce
qui valut à la jeune co'nl'ertie
n_ne réprimande de Ja supén eure, - non sans avoir signé un billet par lequel il
s'engageait, s'il rentrait en
possession des biens de
Mme de Warens, à lui assurer
une rente annuelle de trois
cents livres.
Pins tard il se fit restituer
ce Lil~el. Un décret spécial Je
substitua aux droits de l'État
dans la propriété des biens
dern femme. Mais de rente il
n'en servit point. li raisonnait
ainsi : cc n'est pas la donation
de ma femme qui m'a rendu
propriétaire de ses biens, mais
le décret. Jt;n véritç, c'était un
homme pratique. Les biens
v~aient, selon lui, trente
mille livres, et naturellement
à en croire Mme de Warens'
ils valaient beaucoup plus. '
Ces petites scènes conjugales, qui ont pour cadre le
couvent de la Visitation nous
- Vos conquêtes, Afonseiinspireraient moins d'anti911eur, ~ont bien bruyantes!
pathie
pour Mme de Warens
~ La cerémonie de l'abjmaque
pour
son mari.C'est à qui
lion
célébrée, le 8 septemPRE~llÈRE ENTREVUE DE j E.\:-l·jACQUES
ET DE i\l.ADA~IE DE vV.\RE:\S.
, .·
.
·
des
deux
pipera
l'autre. Cette
bre
· 1·1se de ·
, . 1/'&gt;6
, - , dans
. l' cg
Gravure de L . RUET, d"après le dessin ,le MAm1cE LELOIR,
femme, dcmœurs faciles mais
::iamt-l•
rançois-de-Sales
.
,é
, qui
régulières, gagne à être coma et restaurée.
,
parée
aux hommes qui l'apMgr de Bernex ét 't
.
traits que c,· 1
L'ai un sarnt. Parmi les une requète présentée au sénat de Savoie par procberent. Cependant elle oublie volontiers les
e son JOO'raph
. ,
l
O
Mme de Warens ~ui essayait de compenser cmb.arras dans lesquels elle avait laissé son
noinc Boudet fi
•
• e mgenu, e cha·11 rnspua
. . u , gurecelui-c1:
-Jcunep
.
re'Lre, par le moyen des immeubles de son mari sis ~ar1 avec les industries qu'elJe avait fondées
belle et de ne )~s~'.on violente à une dame fort en Savoie la perle de ses biens de Suisse. Le a Vevey.
chez lui etqlua i~e' ]elle le poursuivit jusque mari raconte que la dame prépara son dépar t:
Que devint M. de Warens? Après arnir
e samt .arepoussa, mais
. le com- elle em~orla,__ dit-il, tout ce ·qui s'emporte,
Lat ne d,
cherché fortune en Angleterre, il s'établit à
ura pas moms d l . h
lesquelles il arvi
e . rois eures après argenterie, b1Joux, etc. Il eut la sottise de Lausanne, o~- les dignités locales le vinrent
mème
Lp nt à la faire rentrer en clic- l'a~com~agner j usqu'à Amphion ; quand il relrou_ver. C_est un digne pays oil les mésa. - a conrer · d
lui fit !ITand h
swn c Mme de Warens revmt, 11 trou va ses placards déser ts, et ce "~~lures conJ ugales ne sont point tournées en
o.
onncur. li y mu lut joindre une spectacle paraît le to·ucher aûtant que l'ahan- ridicule. Il fut conseiller de la ville, maison-

dé-

fu:

I. -

1-liSTORIA. -

Fasc. 8.

�1f1STO'l{1.Jl

- - - -- - -- - - ~ J

neur, haut forestier. Dans les archives de, ~a
famille, on a retrouvé celle méchante roes1~
galante qu'il ad~essait en septembre 1136 a
Mme la juge Seigneux:
Non, je ne serai plus constan~ dans m_es ~mours,
Et je fais vœu de badmcr louiou, ~Plulù~ que de langui,· dans ~n crue_! empire," ,?
\'aul-il pas mieux de _Jour e,~ JOUI' cha11oe1 .
En liberté ,, présent JC respire,
El je mourrai plntùl que de me rengagor.
.

Cette théorie du changement n'~st-elle pornt
piquante dans la bouche du mari de Mme de
\\"arcns?
Mme de Warens fut-elle sincère d~ns sa
corwersion? La question est conlr~Ye~sce. Je
connais des savants disti~gués q~1 t1~nnent
mème pour sa vertu, ~·.est1me~t d11Tamee _par
Jean-Jacques et par \\ mlzenr1ed ',et. soutiennent que, sous la surveillance etr01t_e de la
). e a' cause de ses attaches vaudoises, et
po ic
·11
, h
habilantd'ailleurs de petites YI es ~u c ~cun
se surreille et oh tout se sait, ell~ n au'.·ait pu
commettre les noires actions qu o~ llll P'.'etc
sans se voir supprimer et la pcn_s,on qu_ elle
·t~uchait du roi, et celle qu'elle_ receva'.t d_c
deux évêques. Mais cette che~·ale~1e e~l ex~ssive: précisément la dame n av~it poml_ d intrigues mondaines et ne cherchait pas lom ses
amants.
.
1
Elle devait pratiquer la dévotion comme ,e
plaisir et le commerce : avec cairn~ et sé_renité. Elle ne fut jamais une catechumenc
enthousiaste, mais peut-être fut-elle de b~~ne
foi dans la pratique exlérieu_re d'~n~. re!1?10~
4u'clle transgressait volontiers a 1mterieur
de sa maison.
d
On dit que la mème a_nnéc que Mm• e
W&lt;1rcns quittait le pays de\ aud, Claude A~cl,
son zélé serl'ileur futur, sa bonne à tout faire,
déserlail lui aussi la Suisse pour se rendre en
Sarnie où il la deYait retrouver plus tard.

Jl

Les Charmettes et Annecy
On ira Lonjours aux Charmettes, l&gt; écri~
\'ai: Michelet. li est peu de pèler_i~ages aussi
romanesques; il en est peu d aussi emouY~1ts.
Cette etilc maison champêtre, bâtie_ à anc
p ou' l'on accède par un chemm
f creux
,
de coteau,
tout enfoui dans la verdure, dont les enetres
et le jardinet dominent la pont~ des campacrncs, la plaine arrondie qu'un etrque de monra«nes enferme, et le doux Chambéry' --::- pour
o
. • une iemm
r
e un pcn mure et
avoir
abnlc
·s
belle
encore
et surtout. .generrrassc, mai
orcusc, co11l1·nue d'allircr .les
. v1S1tcurs
,
·
• elle rrardail une Lrad1l1on d hosp11:ommc s1
o
. . L li t ell ,
talilé. Elle est un lieu de vo1uple Ill e ec u e
el sentimentale. Elle attire, cil~ cha.rme, elle
relient. Ceux qui l'ont vue ne 1oublient pa~.
Sans doute, elle est placée dans un site
délicat où l'on goûte un suaY~ repos. San~
doute, elle est un joli exem plm~, et tou,t _a
. tact des habitations de plaisanc~ qu mf.ai. t 111
'
,.
ac1eux, el
mail
le xvme
siècle, - un _seJoUr
~ l'&lt;
dans le voisinage d'une ville. Mars cc n csl

point cela qu'on y vient chercher. Là se forma
la sensibilité d'un adolescent, là Jean-Jacq~es
découvrit la nature el l'amour, ~t par surcr01l,
hélas! toutes les chimères so~1ales avec lesquelles il continue de nous agiter. De _ce coteau qui l'hiver' s'endort sous la neige et,
l'été sen'ible se fondre dans le ciel vaporeux,
devaient descendre sur la plaine, et de là sur
le monde, un amour nouveau de la nature,
mais aussi une pensée nouvelle, ~t, la plu:
puissante en sophistications ~t sortileges qui
se soit répandue depuis _de~ s1~cles. Ca~ JeanJacques vit toujours : il msp1re tel ,om~n,
telle pièce de théâtre, q~i exalte, la pass10~
romanlique, sa création; il est present, qu01ue épaissi el banalisé, dan,s telle ~arangue_,
dans tel traité, dans tel article de Journal _ou
l' n édifie la société future sur la bo~té nat.JVe
d~ l'homme, sur l'éducation de l'Etat, s~_r
l'égalité, en oubliant d'ail!eu~s la p_art qu ,1
fait à Dieu. Terrible et sedmsa?t, il CSl ~~
cœur de la bataille moderne. Mais par~e qu il
eut du génie, ses ennemis eux-mèmes viennent
lui rendre hommage aux. Charmelles. ,Sur
les derniers rerristres, à côté des no':11s d An·
p oun11_on, Je relève
dré Thcuricl, 0 d'Emile
ceux de Maurice Barrès, d:Edouard llod,
d'André Hallays, qui, je le de;rne, n~ peuv~nl
se tenir de l'aimer el de le detester a la fois.
Il est présent aux Charmelles. _N'en doutez
pas. Deux poètes y sont allés, qm l'ont rn e!1
chair et en os. L'un- d'eux lui a même parle.
Le premier en date est Francis Jammes. li a
écrit sur Jean-Jacques Rousseau et ilJm• .de

Warens aUx Clla rmelles et il Chambery
.
.

d'exquises pacres descriptives. Quand il grant
le coteau, un~ cloche tinte el tremble -~ans

la fraicheur bleue, el sa voix a!igel19ue
berce, sous l'onde de l'_a~~ll', son ~rne et•apo1·ée. li franchit le semi, il enlre,_11_se m~t
à la fenêtre, «.. . De la fenêtre ou Je sut
maintenant, j'aperçois là-bas, au sommet e
la ··1 rrne le petit sentier tombant sur Cha01' •'• o C'est
' là que Jean-Jacques aIla,·t ou
rr ellcr
1)llly.
.
''I · e
l'at{rorc, c'est au delà de ce chemm qu 1 s_ s
promenèrent, tout un jour 1e fête, de c_o~lme

en colline el de bois en bots, q11elque/01s au
soleil el souvent à l'ombre, nou_s _reposant
de temps en temps .. • l&gt; Et le . vo1c1 encore :
,,. que ' par un matm
pur,
((.. . Je 1e\O
'
r sur cc
sen lier. li marche vers la ville, un n·~e so~s
le bras, à pas comptés, la tête ba~sc. Sa m~ditalion l'exalte. Parfois, de son index lern,
· , et ses lèvres remuent.
1·1 mon lre D1·eu
,
b .A sa
droite, le Nivolet et le mont du Desert l'IS~nt
l' azur. Dc',aia' , à' contempler la .hauteurh noire
de ces montagnes, l'âme du Jeune . o?1~~
s'élèrn et s'assombrit comme elles, vo1l ~ s
pieds le vain tumulte des hommcs,_conf1onle
les fumées tourmentées ·de leurs_ t01ls avec ~a
rrrandeur p1am•de des nuarres
c . qm ' sur les c1~es, lentement se trainent.•• ll •
, ,
Ainsi il continue d'habiter ces lieux ou 1o,n
. sa pre'sence · M· Francis Jammes 1•a
respire
l'U, de ses yeux vu, cc qui s'app~lle rn, tanl?l
il la fenêtre et Lan lot sm: le_sentier' le m_a_t,~1
. el me'me à mmmt arnc un
cl 1c SOll',
. all11a1l
1·
de sorcier. Mais la comtesse de N?a11les u1 ~
parlé. Elle aussi a suivi le chemrn creux ou

l'herbe pousse afin de compléter l'impression
.
de vei· dure. E'Ile apportait à Jean-Jacques'
ainsi qu'une corbeille de fleurs et ,d~ fru1~~•
l 'éclat de sa J·eunesse et de son geme bou_1 ~
lonnant. Dans une belle audace, elie l'a traite
arec une désirwolture tout amoureus~ ~ors~
~u'ellc le trouva dans le jardin. C'est ict, lu,
dit-elle,
C'est ici, près de cc m_uscat,
Dans Ja douce monotome_, .
Que vous grelottiez_ d~ g~me,
o héros Jàch~ et dchcal. J

Lâche el délicat : Pàris, qu! fut ~imé} 0
trois déesses et d'Hélène cl qui _fit_ r~pan i e
tant de sang au rivage troyen_. el~1_t-il au~r~
chose? Le courage et l'énergie v1~ile ont-1~~
donc moins d'attraits ici, sur ce com de ter1e
savo1s1en, d'une douceur Lrop ?enveloppante,
que celle voluptueuse ~aiblesse .
Je mil penche à votre fenêtre,
Le soir descend sur Chttmb~r~."
c·est là que vous avez s~ur,
A votre maitresse champctrc.

Précieuse harmonie de quelques syllabes
toutes simples qui tombent, une à une ,
comme des pétales de ll~ur' et dont le chtrme
est pourtant si aigu qu'il perce ~e ~œur ·: .. '"
A rès avoir écrit que l'o~ ir~•l touJOUI_~
.Pchai·mettes Michelet aJOUta,t : (( Mais
aux
'
• f t la plus
c'est à Annecy que l'impres~10n u ..
vive. ll Il entendait par là que 1~ S~JOUr d~
Jean-Jacques à Annecy lui paraissait bien ~IL~imporlant dans la formation de celle sens1b1lité que le séjour à Chambéry•
Il avait raison, Annecy, c'est Ro~ssea_u enfant (seize ans), fuyant Genève_ et !_atelier d?
rrravure oh son maitre le battait, s ouvrant a
"1
• lib ·e a' la nature et ~l celle Lendresse
a VIC
l ,
•
in énue cl passionnée tout en:e~blc _qm est
le g rivilège de l'adolescence; la. il voit _pour
la :remière fois Mm• de Warens: Je~ne, pieuse
et grassouillette, se rendant à I églrs~ co~me
la Marrruerile de Faust ; fü encore il vit ou
croit Yivre, sur la roule de_ Thônes, en c~m. de 'l""s
de Graffenned et Gallay,
parrme
,,
· celle
· 1
id)°ile exquise dont il ne re_lr?uvera pma1s a
fraîcheur et que peul-être il !llYenla ..
Chambéry, c'est le jeune homme c1u1 acceplc
de partager 1es faveurs de Mm• de Warens
.
avec Claude Anet, le domestiqu_e, et qm, au
retour de son yoyagc à Montpellier, l'.ou;~ s~
lace prise par le perruquier bernois . m ~ .. d le fameux chevalier des Courtilles'
~~:1~u 'gardien rie Chillon. Mm• de Warens
a\'ail peut-èlre trouvé ce mo)"cn nouveau de
s'assurer de bons seHiteurs. Rousseau _n?us
,
' elle n'vJ cherchait point
du plaisir·,
as~u1equ
,
•
•
a
D•oh vient que pourtant c est lOUJOUI s "
Chambéf)' que les âdmiratàurs de Jean-Jacq_ucs
l'Ont chercher son s('uvenir '! Ut'. du mo111s '.
1l s sont sûrs de le rencontrer. Bien_ que e~
- subi• que1que peu l'mlluence.
Charmettes aient
d Lemps habile à transforme~' ceux qm
~L .
t s'y exalter le peurenl foire avec
- a11-,
dcs1ren
. •Lé On a même retrouvé le 1m 1 pa~~e
t
h
L en 1c1 •
N • , . p ·opncl. ~tmc de Warens el M- ou e~ • .1 . .
c_~ ,c et la trace des démêlés jud1cia1rcs
t.me,
d
ff ux proqu'elle cul a,•ec M. llenau ' un a re , blir
Enfin on a pu cla
curcur du ·oisina"e
c ·
'

.MA.DA.ME DE W°A.'J(,ENS ---r.

très exactement les divers locaux qu'elle ha- Warens, à ,\nnecy : le premier, très court,
bita successivement à Chambéry : dans un du 21 au 24 mars 1728, avant son départ Lion de Saulhier-Thyrion, avant-deruier procul-de-sac où l'on arrive par le numéro -15 pour Turin, et le second de près de deux ans priétaire, acte qui ferai t mention après -1784
de la rue des Portiques, - au Reclus, nu- (1729-1751). Elle habitait une vieille maison de tout le n° 2580.
Cela prouve simplement que l'acte contient
méro 15, - el faubourg Nézin, numéro 62. composée d'antichambre, appartement et cuiLà elle décéda le 29 j uillet 1762, à l'âge de sine; devant la maison, ou plutôt devant une une mention enonée. Ces erreurs, portant
soixante-trois ans, misérable el abandonnée, petite cour, coulait le canal du Thiou, et sur sur tout ou partie d'un numéro du cadastre,
après y avoir vécu huit années dans la dé- l'autre rive 011 l'on parvenait par un petit sont d'ailleurs assez fréq uentes. li est indistresse : c'est une pauvre bicoque, basse et pont en planches s'étendaient le jardin cl au- cutable que l'évêché actuel occupe une partie
fort triste, el qui n'a guère changé. Comme delà la campagne. Elle logea Jean-Jacques du n° 2580, de l'ancien cadastre. On sait
elle y devait regretter sa maison du coteau! dans la chambre de parade qui donnait sm maintenant que M. de Boègc avait deux maisons inscrites au n° 2580, une grande qu'il
Mais on n'a jamais pu retrouver sa dernière la campagne.
habitait, et une pclile qu'il louait. Celle-ci, la
demeure dans le cimetière de la paroisse de
Cette maison où s'installa Mme de Warens plus rapprochée de la cathédrale, a été celle
Saint-Pierre-de-Lemenc .. .
peu de ·temps après son abjuration existe-t-ellc
Peut-on retrouver aussi sùrement à Annecy encore aujourd'hui? Nous sommes en pré- habitée par Mme de Warens; elle a été démol'habitation où Mme de Warens reçut pour la sence ?e trois Yersions. Une dame Carrey a lie en 1784. Les descriptions de Rousseau 110
sauraient s'applic1ue1· à la grande. En J 793,
première fois Jean-Jacques?
prétendu dernièrement l'avoir retrouvée in- le club des jacobins d'Annecy (séance du
Jean-Jacques vint à Annecy pour la pre- tacte, et le prou ver par des dQcuments authenmière fois le dimanche des Rameaux, 21 mars ti ques; elle a même déposé un mémoire à ce 1ar janvier) décida de planter un arbre de la
1728. Il avait seize ans. Lui-même nous ren- sujet à la Société florimontane d'Annecy. Les Liberté devant l'emplacement qu'occupait la
seigne sur son physique: « Sans être ce IJU'on Alpes, journal savoisien (numéro du 19 oc- maison habitée par Jean-Jacques, et l'on apappelle un beau garçon, j'étais bien pris dans tobre 1899), assurent que Mme Carrey n'a pela rue Rousseau la rue actuelle de J'Évèma petite taille; j'avais un joli pied, la jambe rien retromé du tout, et que sa décourcrtc ché. Or, à cette époque, on parlait déjà de
fine, l'air dégagé, la physionomie animée, la est dès longtemps connue des gens d'Annecy : l'emplacement, el l'on admettait la démolition.
A l'appui de cette opinion, M. Sérand, dan~
bouche mignonne avec de vilaines dents, les &lt;( Tout l'immeuble, même l'allée qui commuune
courte brochure ( L'Habitation de Mme de
sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits nique de la maison de llfmc de Warens à l'éet mème enfoncés, mais qui lançaient avec vêché, sans passer par la rue, existe encore Warens à Annecy), apporte un argument
force le feu dont mon sang était embrasé. IJ comme au Lemps de Jean-Jacques. Il y a péremptoire qui est tiré d'un plan de l'ancien
Or, il existe à Annecy, chez M. Ie docteur quelque dix ans, des membres de la Société coment des Cordeliers dont le four ëtait conCaillies, un portrait de Rousseau adolescent llorimontane voulurent visiter l'appartement tigu à la cour de Mme de Warens. Ce plan,
qui correspond assez bien à cette description ; de petite maman : ils le retrouvèrent tel dressé en tre les années 1755 et 1784, antéla toile serait authentique et aurait appartenu qu'il est décrit dans les Confessions. Le por- rieur par conséquent à la construction de
à un avocat Favre, de l'une des plus anciennes tail seul a été restauré; les sculptures en l'évêché, donne le relevé des constructions,
maisons d'Annecy: _on y voit le jeune homme pierre qui le décoraient autrefois ont été trans- cours et jardins situés entre la cathédrale cl
coiffé d'une sorte de béret rejeté en arrière, portées chez M. Sauthier, à Veyrier. Si l'on la maison Nouvellet (main tenant n° 12 de la
et découvrant un large front a\'ec de beaux tient cachée l'existence de ce séjour de Rous- rue), c'est-à-dire tout le couvent des Cordechernux châtains et bouclés, de petits yeux seau au temps de sa jeunesse, c'est que les liers, le four incendié en 1729, plus toute la
enfoncés et une bouche fine et sensuelle; mais propriétaires ne veulent point être importunés partie Est du n° 2580 occupée aujourd'hui
il porte un peu plus de seize ans, à cause de par les visiteurs qui ne manqueraient pas par une aile de l"évêché. « Or, sur celle porla joue rasée et de la ride profonde qui part d'accourir en foule. lJ Ce dernier argument tion de parcelle existait précisément une petite maison à deux étages, contiguë au four,
du nez vers la bouche.
n'est peu t-être pas très scientifique. Enfin un ayft.nt cour, caves voûtées et écurie, et donPour Mme de Warens, nous avons aussi une troisième parti, recruté parmi les membres
peinture de Jean-Jacques. Elle lui apparut les plus érudits de la Société ilorimontane, se nant, d'un coté, sur la rue Saint-François, et
fort avenante dans le petit passage qui menait range à l'avis de Jules Philippe, ancien député de l'autre, sur un jardin qui la séparait du
de chez elle à la cathédrale : « Je vois un et écrivain local, qui assure que la maison canal du petit Thion ou canal de Notre-Dame
visage pétri de gràces, de doux yeux bleus de Jean-Jacques a été démolie en 1784 lors (le ruisseau de Jean-Jacques). C'est HaiscmLlablement la petite maison que louait la
pleins de douceur, un teint éblouissant, le de la construction de I'évèché actuel.
famille de Boège, comme l'atteste ce passage
contour d'une gorge enchanteresse. &gt;&gt; QuelCette dernière opinion s'appuie sur des
ques années plus tard, M. de Cronzié, voisin preuves décisives. Tout d'abord il est éYidcnt du Journalier : « Le 22 aoùt 1621. Reçue
de campagne de Mme de Warens aux Char- que Mme Carrey n'a rien découvert. On a pu vingt-ung flor. de M. Boniface 13raisaz, locamettes, la décrivait ainsi dans une lettre ré- déterminer fort exactement a,•ant elle l'em- taire de la petite maison, pour le second
cemment relrouvëe: &lt;( Sa taille était moyenne, placement de la maison où logea Mme de Wa- terme du louage d'ycelle. &gt;&gt; La maison de la
mais point âvantagcusc, eu égard qu'elle avait rens. C'était un immeuble appartenant à il!onnaie, composée de deux étages seulement
beaucoup et beaucoup d'embonpoint, ce qui M. de Boège-Contlans, inscrit à l'ancien ca- et qui a été considérablement agrandie depuis,
lui avait un peu arrondi les épaules et rendu dastre de -1730 sous le n° 2580. Au livre de devait être tout juste suffisante, à celte époque
sa gorge d'al_bàtre aussi trop volumineuse ; géométrie, sa superficie est de 57 tables; la 011 l'on se logeait largement, pour la famille
mais elle faisait aisément oublier ses défauts table est une mesure du Piémont qui vaut de Boège. Cette dernière était composée de
par une physionomie de franchise et de gaieté 58 mètres carrés. Il était situé dans l'an- cinq personnes auxquelles il faut ~jouter le~
mLéressante. 1&gt; Ces deux portraits ressemblent cienne rue Saint-François, aujourd 'hui rue de gens de service, el, si M. de Boège était, il est
en, ellet aux deux tableaux authentiques re- !'fijvêché, elon l'appelait maison de lailfonnaie, vrai, très souvent dans ses terres de Sillingy,
presentant Mme de Warens. Tous deux sont parce qu'il avait servi de dépôt après la frappr cela n'cmpèche pas 11u'il figure comme présent sur la visite de quartie1·s d'Annecy de
de Largillière : l'un est à .Boston, l'autre au aux comtes de Genevois.
1727 et qu.'il parait peu probable qu'étant
musée de Lausanne. Celui de Boston nous
La maison de la Monnaie fut-clic respectée, noble et riche, il ait loué une partie de 1.1
~ ontre une jolie femme de trente ans, appé- lors de la construction de l'évêché, en ·1784,
maison qu'il habitait. &gt;J
Lrssante comme une petite caille, avec une construction qui occupe précisément une parSi maintenant l'on se reporte aux textes des
l?o~che mignonne et des joues rondes. Elle tie du n° 2580 '! Ne fut-elle démolie que parConfessions
qui décrivent l'habitation de
eta1t sans doute plus âoée et moins fraiche tiellement, et la partie subsistante est-elle
Mme
de
Warens,
on acquiert la certitude que
lorsqu'elle posa pour la ~oile de Lausanne.
celle habitée par Jean-Jacques? Mme Carrey
Rousseau fi t deux séjours chez Mme de le prétend et s'appuie sm· un acte d'acquisi- celle-ci habitait clfectiYement la petite maison. Cela résulte plus clairement encore du
..., 355 I"

�..MADA.ME DE 'JYA~ENS - - ~

, , _ 111STô'f{1Jl
1720' le même Jean-Jac(1ues nous la mon~re
fort occupée de médecine et de p~armac1c.
« Je passais mon Lemps le plus agreabler:nent
du monde, - écrit-il dans les Co~fe~swns,
- occupé des choses q~i m? p~a~sa1ent le
moins. C'étaient des proJets a rcd1gcr, de~
mémoires à mettre au neL, des recettes a
transcrire ; c'étaient des he~·bes à trier, des
drogues à piler' des alambics à gomcrner.
Tout à traYers tout cela yenaient des foules
de passants, de mendiants, de
Yisiles de toute espèce. li fallait entretenir tout 11 la fois
un soldat, un apothicaire, un
chanoine, une belle dame, un
frère lai. Je pestais, je grommelais, je jurais, je donn~is
au diable toute celle maud1lc
cohue. Pour elle, 11ui prenait
touten gaieté, mes fureurs.la
faisaient rire aux larmes, et
ce qui la' faisait rire encore
plus était de· me voir ?'autant plus furieux que Je ne
pouvais moi-même m'empêcher de rire... . 1&gt;
Nous la voyons, dans les
documents qu'on a découl'Crts
sur sa vie, sans cesse occupée et toujours de choses nouYelles. F:llc a touché à la médecine, elle Louche à la politique: témoin son l"oyage, à
Paris, en 1750, aYec M. d'Aubonne, pour exposer au ~rdinal de Fleury un prOJCl
contre Genèrn. Mais surtout
elle touche aux affaires. Là
est son domaine : elle y sera
p"resque constamment maldp
heureuse, sans que la mauvaise fortune ait jamais en le
111
pouvoir de l'arrêter. En Savoie, elle plaide contre le
Correspondance
procureur Renaud, son voisin
de Mme de Warens.
des Charmettes ; en Suisse,
elle dispute avec acharnement
La correspondance de Mme
une petite terre dite le Basde Warens, ou du moins un
sel,- à ses divers parents cnlrc
important doss!er de ~tle co~lesquels elle sème la zizanie
respondance Ytent d elre deen faisant croire à chacun
posé au musée Ienisch à Vevey,
d'eux que, pour prjx de son
par son propriétaire, M. Euaide, il aura son béritagc :
"ènc CouHeu de Dekcrsberg,
elle visite les autorités pour obn
. "' ..
qui !'aYail commumquc a
tenir la mainlevée en sa faveur
E:;TRETIE:-1 DE j EA:,;-j,1CQUES ET DE MADA.\IE DE W ARE:O.S.
M. Albert de Montel pour ses
de la con11scation de celle
Gravzire de L. R UET, d'après le dessin de l\lAURICE L ELOIR,
études sur la première. amie
terre, et finit par triompher il
de Jean-Jacque~. En Savoie,
Berne où, le Odécembre 17 li5,
dix-neuf lettres de la rnèmc
le Conseil souvcrain déclare
main• onl été rclrou ,·écs réque
la
mort
civile
résultant de la conYersion
cemment pai· )1. Mugnicr (Nouvelb Lellres micr séjour à Annecy, I\ous~ea~ d!nc chez de Mme de Warens au catholicisme n'ayant
elle avec un sieur Sabran qm fa1sa1t toutes
(le Mme de Warens) .
sortes
de métiers faute d'en savoir aucun, et pas été suivie d'une ordonnance r:orme~le ~e
Toute cette correspondance n'offre qh'un
confiscaliori, il ne peut ètre quest10~ d a_llr1intérêt médiocre à la lecture, mais fixe en qui avait proposé à Mme de ~Varens d'établir bucr ses biens à autrui 1 • qn a pem~ ~ la
traits définitifs la fi gure que doit faire Mme de une manufacture dans la nlle; la nouvelle suivre dans toutes ses tenlat1rns de creations
comertic, qui déjà songeait à_ brasser le~
Warens dans l'histoire.
.
industrielles ou commerciales . Tanlot clic
Elle a beaucoup écrit, mais lo~J~urs da_ns affaires, expédia même ce ' CO~rt1~r ma:r?n ,a fonde des fabrir1 ues de chocolat à Chambéry'
un but précis, jamais po~1r pla1s1r de lais: Turin pour obtenir un~ autor1satwn mm1stc1 · V.-1'. Jlugnier. Nom•elles l,cllres de Mme de
scr courir sa plume. Ams1 ses lett1:es,, qm riellc; les pieuses pcns10n~ _de la dame ne suf- 11"are11s.
fisaient
point
à
son
amb1
tJOn.
Plus
lard,
en
sont nombreuses, sont toutes consacrcc&amp; a ses

certificat délivré par nousseau au su,iet ,?u
miracle qui se serait produit, au cours de 1111cendic qui détruisit, en 1720, le four des C~rdelièrs voisin de l'appartement de son ami~.
Ce ccrtitlcat ficrure dans la Vie de Afgi• Rossillon de /Jerne.;, du p. Boudet;_ i~ a l'avai~~age
d'avoir été écrit à une date vo1sme du seJOUT
de kan-Jacques à Annecy, et d'èt~·e. plus
précis dans sa descriytion que le rec1t ~es
Confessions compose b_c~ucoup plus ta1 d.
Néanmoins on tpcut n s1tcr
avec intérèl la partie subsistante du n° 2580 ." Elle appar1,icnl aujourd'hui à une œ~vre
de charité. C'est une maison
en retrait dont le perron neuf
est orné de colonnadcf. L'appartement au rez-de-chaussée
conviendrait à la légende.
Deux salons consécutifs ouvrent leurs fcnètres sur le
canal du Thiou aux eaux ,·erdàtres et sombres qui tentent
de reOétcr quelques feuillages
crracieux. Un petit pont de for
o
d .
jeté sur les eaux con ml aux
rustiques de l'hôtel d'Angleterre. Car la vue de la campagne aimée de Housseau n:est
plus iiu'un ancien souvemr :
la rue lloplc a pris la place
des vercrers d'autrefois·, et l'on
n'aperç~it point la plaine des
Fins et l'aimable coteau de
)leithet. Quant au petit passage qui menait à la caù1édrale, on en rctrou ve aisément la trace.

affaires, procès, tractations i!1duslrielles et
commerciales, etc. Des premiers temps de
son mariage, où la Yie conjugale lui avait
lais~é assez de loi~ir pour fonder à VeveI une
fabrique de bas de soie, jusqu'au so!r de sa
vie oü, confinée dans la paune maison du
faubourg Nézin, elle agitait encore ~e vastes
projets, Mme de Warens se mesura aprement
et résolument arec la fortune. Un incessant
besoin d'aclivilé la tourmentait. A son pre-

:e

.., 356 ""

puis de sa,·on; tantot clic ins·tallc unë manu- )f. )fagny, clic emploie toujours le palois de Warens discutant les contrats a1·ec une- Iéna~
facture de poterie de fer. Les mines, d'un Clwnaan, et parle Yolontiers de la Yanité des cité et une minutie d'hommes d'affaires, mais
produit plus hasardeux, l'attirent. En 17 46, choses de la terre·: &lt;&lt; ... Le Seigneur me fasse aussi cette politesse de femme du monde dont
elle profite d'un ,:oyage riu'elle fait en Suisse la grâèe, - dit-elle dans une autre lettre, elle se para jusqu'à la fin; on l'y voit mème
pour constituer une société ayant pour objet dê tourner mes croix et à sa plus grande gloire 1isitant les fabriques de Saint-Michel et sel'exploitation de mines situées « en Chamou- cl à mon salut el rrue, ne m'attachant plus aux couant fa torpeur de ses associés. Mais c'est
nix n qu'elle arait affermées du chapitre de la rhoses de la terre, je mellc mon bu t aux smlo nt, décidément, la complaisance de son
Collégiale de Sallanches en Faucigny. On com- choses permanentes de la l":c éterncll1' . n Elle nc,·cu Hugonin qu'elle exploite. Elle se fa it
mença, en effet, à extraire du minerai, puis approprie son style au destinataire. .
en1·0Jer par lui tantô t du ,·in blanc des
les associés suisses suspendirent les travaux :
Tou le une série de lettres, adressées au coteaux de YcYcy pour le baron tic Blonay qui
ils étaient seuls à fourni r le
le prélL•re au rin tir Saroit',
fonds social ; Mme de Warens
tantôt des fromages de Monne se contentait pas de n'avoir
treux ou des biscuits de Yepoint versé sa part, elle amit
Yey. Enfin, réduite à la misère
encore réussi à se faire repar l'échec de ses entreprises,
mettre par l'un de ses emelle lui détaille ses embarras
ployés une somme d'argent
el lui demande assistance.
destinée à paJer les ouvriers.
Il fallait que la tante fùt
Et tandis que les choses vont
habile, ou que le neYeu fùt
si mal en Faucigny, sans se
déroué, ou que les liem de
décourager (où trouve-l-elle
famille fussent demeurés bien
l'argent ?), elle achète les misolides, pour que Mme de'
nes et les hauls-fourrieaux du
Warens, après tant d'années
marquis Granéri de La lloche
passées sans revoir Jlugonin,
dans la haute Maurienne.
eùt encore le pou mi r de l'api~I. Uugnier a publié son acte
toyer et d'obtenir de lui qu' il
d'acquisition : c'est un sieur
aidàt sa Yieillc parente rloi~[illeret, notaire à Annecr,
gnée et constamment malheuqui traite pour le marqui;.
reuse; non point par le fait de
Là, encore, Mme de Warens
la destinée, mais par le mo~·en
rrcolta des embarras au lieu
de ses entreprises.
des profits abondants qu'elle
Telle est celle corresponcherchait. El pourtant, dans
dance intéressée ou occupée
ses nombreuses · entreprises,
d'affaires, mais toujours calme
loul n'était pas chimérique 1 •
et · courtoise, presque touF'c uilletons rapidement sa
chante à la fin quand on songr
corr('sponclance. Voici une
à l'âge de la dame, aux rchrcs
ll'llrl' 011 &lt;'lie prie son· ancien
constants clr ses entreprises,
tuteur de lui étahlir une géà la soli lnclr r i à la mist\rl' mc111:alogic al"antageusc, afin que
naçm1ll'.
IP roi de Sardaigne, llatlt; de
tant etc nohlessc, fit à la condp
vertie Hill' pension conl"enablc
(1726) : - &lt;1 ... Aujourd'hui
IV
je me trou rc dans le cas de
dire que je suis noble pour
Caractère
satisfaire à Sa Majesté, qui
de Mme de Warens.
souhaite d'en être instruite.
Faites-moi_la gràcc, mon cher
Mme de Warens ('St nn comlfonsieur, s'il ,•ous est possiposé cl"hon1mc d'a ffaires et
ble, d'aroir un petit abrég1;
de femme du monde. flc la
de ma descendance et de le
femme du monde, clic a cctlç
faire d'une manière aussi
neur d"éducation ·qui, malgré
a1·.rntagcuse qu'il Yous sera
ses fr1iq11enlation~ dr plus r1)
possible. .Je sais bien que
plus n1lgaires, et la misère dr
mes ancêtres ne se sont RETOUR DE JEAX-JACQUES AUX CHARMETTES, ou MADAME DE WARE:-iS LE REÇOIT.. ses ckrni(•rcs années, lui con\.
EN PRÉSENCE DE W1:-TZENRIED.
guère embarrassés de ces sorser vera j usqu'à lç1 fln un air
Gravure de A. BonARD, d'apt·ès le dessin de M,uRtCE L s Lorn.
tes de choses que je regarde
de poli Lesse el de cou rtoimoi-même comme des folies.
sie. Housseau nous la monCe n'est pas la Yanité qui me le fait. de- capitaine Hugonin, son ncreu, a trait au procès _trc recevant_ les petits e~)es grands avec une
mander, mais la nécessité d'avoir du pain. de la terre du Basset ou 11 ses JlI;ojcts de grâ,cc qui lui omrai l ,, tous les cœurs, El
C~mmc je suis à présent dans un pays où cela société industrielle. Elles sont habiles et pré- nous verrons l'élégance de ses procédés envers
fait une grosse différence, faites, j-e l'OUs prie, cises. Une lellrc anonyme datée de Genrvc ses anciéns amants, Wintzcnried cl .Jeantous ,•o"s efforts pour me procurer cet avan- mettait en garde le neveu : « C'est une yéri- Jacques'. De l'hoü;me a"affaires elle a l'incestage, etc. t. &gt;&gt; Quand elle écrit au rigide table comédienne bien méprisable ~ tous sante activité, le sentiment très précis el même
égards .. :. &gt;&gt; Une autre série, adressée an exagéré d-e ses ~1:Ôi.ls, l'agitation cl'e~prit, le
1. Elle avait aussi entrepris avec une demoiselle de
Dell_egard,e des Marcl1es l'exploilalion des mines de notaire Milleret, chargé d'affaires du marquis goûtde la chicane. Elle connaissait les hommes,
homllc d llaraches en Faucirny.
qu'elle avait approchés de très prt•s : &lt;&lt; Elle
2. Pour plus de clarté l'o~tlwgraphe de crllc lrtlre Granfri, concerne les tractations au sujet des
est rt'CIifo~c
mi nes de la Maurienne : on }' roil ~rme de av:d- disent les Confessions- l'rxpfricncc
1

J

�msTO'R.,1A

-----------------------------------------~

du monde cl l'esprit de réOcxion qu i fait tirer affaires. Elle ignora toujours le remords, et
ces péchés de la chair lui parurent sans doute
parti de cette expérience. &gt;&gt;
si
véniels que sa religion s'en accommodait.
C'est surtout dans son attitude Yis-à-Yis de
Pour
ne point causer de scandale (dont la
l'amour qu'on peut juger une femme. Quelle
fut l'attitude de Mme de Warens? Vraiment crainte lui devait venir du pays de Vaud), elle
fort dépourvue de délicatesse. Elle ne comT 11e. s'em.barrâssait point de choisir des amants
prit jamais ni la pudeur ni la passion. ·Par là; huppés; elle- se conteritail d&lt;J ses serviteurs
elle nous apparait un peu singulière parmi les qu'elle employait successivement en s'elfoi·prrsonnes de son sexe. ~fariéc trop jeune à un çant de maintenir la paix eritrc eux. «~ne des
1ipoux qui ne nous apparait point comme prcuv('s de l'excellence du caractère de cette
spiritnrl et s1idnisant, mais plutôt honnête, aimahle femme, dit Rousseau, est que tous
prati1JU(' rt sans (;nrrgic, C'llc ·se dêcot1nit ceux qui l'aimaient s'aim:iicnt entre eux. &gt;&gt; Et
lii1·11tôt supérieure /1 lui , et. non sans raison. Jean-Jacques supportait Claude Anet, et,
Sr lai$Sa-t-ellr corrompre par ~I. de Ta\'el, durant un temps, le perruquier bernois
comme le raconte Rousseau qui veut absolu- Winlzenried. Mme de Warens prit elle-même
ment qu'elle eût un cœur chaste et "un tem- la peine de le prévenir de l'intimité de ses
pérament de glace, de sorte que M. de Tavel rapport, avec ce dernier, afin d'rcarler toute
dut la srduire non par les sens, mais par des équivoque.
Ainsi encore elle faisait comme beaucoup
sophismes qui lui présentaient les choses de
d'hommes
très occupés qui font deux parts
la rnluplé comme des actes indifférents et
de
leur
vie.
Qu'elle ait toujours cru que
sans importance? Une lcltre de cc premier
amant présumr, datée de 1746, et destinée à &lt;&lt; rien n'atlacbait tant un homme à une
secourir anonymement la vieille dame dans la femme que la possession », el qu'elle se soit
détresse, ne cadre pas avec le portrait qui est servi de cc moyen pour exercer son empire
tracé de lui dans les. Confessions, et qui le sur de nombreux sujets, cela est possible,
présente comme un homme sec et habile, mais elle ne le fit que pour l'utilité de ses
comme un professionnel du plaisir. Mme de sens ou de ses projets. Elle prodiguait ses
Warens est femme à s'être formée toute seule; faveurs, mais ne les vendait pas. C'esl encore
nous ne vo)'ons pas, au cours de sa vie, qu'elle Jean-Jacques qui nous le dit, et nous l'en
ait subi jamais l'inOuencc de ses amants : pouvons croire. Car elle gardait dans le plaiaucnn n'a réussi à la détourner de ses projets sir cette sorte particulière d'honneur que l'on
de fortune, ou à changer ses idées sur la reli- découvre chez certains viveurs et débauchés.
gion ou l'amour. Originairc_d'un pays où les Elle estimait que le plaisir éprouvé en comfrmmrs reç,0ivent d'habitude une forte el mun oblige il se traiter désormais mutuellesfrieusc éducation , d'une très bonne santé ment avec politesse. Ses procédés envers ses
phisiquc et d'un esprit équilibré, d'un carac- anciens amants ne sont pas dépourvus d'un
trrc gai et enjoue\ sympathique et de oœur tact d'homme du monde. Wintzenried, le
large, clic n'était point portée à la passion. fameux chevalier des Courtilles, - chevalier
Mais clic l'était au plaisir, quoi qu'en dise d'industrie, - la Ill particulièrement soufRousseau. Elle ne confondit pas sa pensée ou frir (du moins autan t qu'elle pouvait souffrir
son cœuravec ses sens. En quoi ellcfitoommc de ces choses légères), parce qu'elle le connut
bea\1coup d"hommes. Elle ne souffrit jamais sur le tard, et déjà touc:hée par l'âge qui fane
de l'amour; on peul même dire qu'elle toute beauté : il lui donna des rivales avilisl'ignora. Mais elle connut, el beaucoup, la santes, el en 1754, comme il avait résolu
volupté qu'elle pratiqua fort tard. ~ ufè- d'épouser une demoiselle Bergons)' do Tarenmrnt, cc ne fut jamais pour ellequ 'une n~ccs- taise, il imagina de faire demander sa main
~it1: facilr 1t sàli~fairc cl · indigne de retenir par Mme de Warens dont le rang social poul'attrntion. Son esprit étail ai llrurs, aux vait impressionner les parents: Elle fit la

-demande, et écrivit au perruquier promu
cheralier : « Je suis persuadée de tout le
mérite de l'aimable demoiselle dont vous me
parlez; je m'en serais doutée en voyant
M. son père qui, par son esprit et sa politesse, donne il connaitre la bonne éducation
qu'il est en état de donner à sa famille. Par
.conséqut:nt vous ne pouvez que gagner beaucoup •à la différence que vous rencontrerez
,puisque c'est 1·otre intertlion de vous établir ... &gt;&gt; L'ironie de celte lettre fut sa seule
vengeance. Et lorsq1ie Rousseau la revit rn
1754, vieillie el avilie (cc sont ses propres expressions), tonte misérable qu'elle était., elle
trouva encore dans son avilissement cc geste
de mettre au doigt de Thérèse, la compagne
de son ancien amant, une petite bague, son
dernier bijou, suprême reste de son opulence.
Mais sa vraie vie ne fut pas amoureuse. Ge
fut une vie d'affaires. Avec les pensions
qu'elle recevait (1.500 li,•res du roi; 150,
legs de Mgr de Bernex), plus les 200 livres
qu' elle obtint par suite d'un arra_ngement
avec ses parents du pa)'s de Vaud, elle aurait
pu vivre dans l'aisance et dans la tranquillité.
C'est précisément ce dont elle ne veut pas.
Elle repousse la médiocrité dorée. Pour obtenir la r,ichesse, elle préfère risquer la misère. Et la richesse même l'attire moins qu'un
désir incessant d'activité. Écus patagons cl
Jouis myrlitons - monnaie d'argent et monnaie d'or - ont moins de séduction pour
elle c1uc la création d'une industrie, que la
direction d'ûne société minière.
Mme de Warens nous apparaît donc comme
un type de femme émancipée. Elle n'eut dans
son caractère ni lés scrupules, ni la pudeur
habituels à son sexe. Elle vécut à la façon
d'un homme d'affaires au tempérament
jovial et exigeant. Sans passions autres que
celle de ses entreprises industrielles, elle fut
active cl sereine, - sereine jusque dans la
misère, ce qui est assez rare, - el mit seulemen t dans ses mœurs masculines un pelJ.
ile politesse et de grâce. En· somme, J'amir
de Jean-.lacqucs ressemble fort, non anx
femmes, mais aux hommes de son temps.
HE:-&lt;RY

cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait :
&lt;&lt; Mets-Loi à genoux là-dessus, vieille ducaille. l&gt;

Anecdotes
~ Le duc de la Vallière, rnyanl à l'Opéra
la petite Lacour sans diamants, s'approche
d'elle, cl lui demande comment cela se fait.
,, C'est, lui dit-elle, que les diamants sont la
croix de Saint-Louis de notre état. Sur ce
mot, il devint amoureux fou d'elle. li a vécu
avec elle longtemps. Elle le subjuguait par
les mêmes moyens qui réus.sirent à madame
l)uharry près de. Louis XV. Elle lui ôtait son

»

~ On demandait à M. de Lauzun ce qu.'il
répondrait à sa femme (qu'il n'avait pas l'Ue
depuis dix ans), si elle lui écrivait : &lt;1 Je viens
de découvrir que je suis grosse. &gt;&gt; li réfléchit,
et répondit : « Je lui écrirais ·: Je suis charmé
d'apprendre que le ciel ait enfin béni notre
union ; soignez votre 5anté, j'irai vous faire
ma cour ce soir. l&gt;
~ Madame Ilrisard, célèbre par ses galan-

teries, étant à Plombières, plusieurs femmes
de la cour ne voulaient poihl la l'oir. J,a du-

"' JSB ,..

BORDEAUX.

chesse de Gisors était du nombre; el, comme
elle était très dévote, les amis de madam1'
Brisard comprirent que, si madame de Gisors
la recevait, les autres n'en feraient aucune
difficulté. lis entreprirent cette négociation et
réussirent. Comme madame Brisard était
aimable, elle plut bientôt à la dévote, et elles
en Yinrcnt à l'intimité. Un jour, madame de
Gisors lui fil entendre que, tout en concevant
très bien qu'on eût une faiblessé, elle ne comprenait pas qu'une fomme vint à multiplier 11
un certain point le nombre de ses amants.
« Hélas! lui dit madame )3risard, c'est qu'i1
chaque fois j'aÎ cru que celui-là serait le dermcr. ll
CHAMFORT.

PRINCESSES ET GRANDES DAMES
~

Marie Mancini
Par ARVÈDE BARJ NE

\'Il (sztile).

dence pins fo rte de se venger. Une fois sm·
la pente, rlle roula. Suivant l'expression brutale de Saint-Simon, elle « courut le bon
bord ». _La puissance de séduction qui était
en elle cclata dans toute son éneraie. Il n'y
eut d'autres bornes à ses conquêtes°que celles
qu'il lui plut d'y mettre. Aucun homme ne
lui résistait.
Il y eut d'abord un cardinal Flavio Chi(Ti
lai~, olivùt~e, la face ronde ave~ de gros ye~~
rpu semblaient au moment de tomber· mais
neveu d"un pape, gai et de mauvaises ~œurs.
Il n'y eut sorte de sottises que la connétable
ne lui fit faire. Un jour qu'il était attendu
pour présider une congrégation, elle fut l'en-

Lrs premièrrs années furent tout il fait
comme dans les contes. Il Yenail des enfants
beaucoup d'enfants, el l'amoureux conné~
table ne demandait que la continuation de
s_o~ bonheur. Il n'y aYait pas de limites à sa
fa1~lesse pour sa femme, pas de fantaisies
qu 11 ne lui passât. Après ses premières
couches, Mme Colonna eut la visite du sacré
collè?c. Elle jugea convenable de recevoir les
card_maux d~ns un li t représentant une conque
marme et ou elle fi gurait Vénus. « C'était
raconl~-t-ellc, une espèce de coquille qui
se~blatl flotter au milieu d'une mer, si bien
pre~en_tée qu'on eût dit qu'il n'y
avait rien de plus véritable, et dont
les ondes lui servaient de soubassements. Elle était soutenue par la
croupe de quatre chevaux marins,
montés par autant de sirènes, les
uns el les autres bien taillés el
d'une matière si propre et si brillante de l'or, qu'il n'y avait pas des
ye~x qui n'y fussent trompés et
qu'. ne les_crnssent de ce précieux
i_ne_lal. Dix ou douze Cupidous
etaienl )es amoureuses agrafes qui
sou tena1ent les rideaux d'un brocart d'or lrès riche, qu'ils laissaient
p~ndre n~gligemment, pour ne
l:'.i_sser voir que cc qui méri tait
d etrc m de cet écla Lan L apparei1,
servant plutôt d"ornemenl que de
voile. 1&gt;
Au sortir de ses ondes de carton
~énus se replongea dans les plai~
s~rs des mortels. Jeux, bals, festms, banquets, carrousels, mascarades, l'Oyages à Venise et à Milan
cavalcades et parties sur l'eau:
concerts et comédies, se succédèrc~t el s'enchainèrent au point
qu 0 ~ se demande comment il est
P?sSibl~ de t~nt s'amuser sans périr
d ennm. Pms vint la catastrophe.
Ay~nt pensé mourir à sa ci nL E CHEVALIER DE L ORR AINE
q_u1è_me grossesse, la connétable
T.1blea11 anonyme. (Musée de Versailles.)
sigmfia à son mari sa volonté de
ne plus avoir d'enfants. Il l'aimait
tant qu'il se soumit . après quoi
c,omme il fallait ;. y attendre ' il donna lever da ns son carrosse, « habillé seulement
~ ex~mple d~1 désord re. Sa femm: eut lïmpu- à moitié l&gt; , l'emmena hors de la ville et Je
cncc de cr1rr, de faire la jalouse, et l'impu- garda jusqu'au soir. Un autre jom, elle le

surp~·it au lit. s'empara de ses rètements, se
?égmsa en cardinal et 1•oulu t donnrr audience
a sa place. Un autre J·our encore ils allèrent
' et pendant
a, une chasse qui dura quinze jours
laq"elle on campa dans les bois.
Il y eut ensuite l'infâme cbm•alier de Lorraine: exilé malgré les pleurs honteux dr
Mons ieur, frère de Louis XIV. Dans la Rome
licencieuse où le cardinal Chigi pomait sans
scandale présider des congrégations, on refusa
dr recevoir le chevalier. JI s'insinua chez la
connétable en lui offrant au nom de Monsieur
« un équipage de chasse de la valeur de mille
pistoles, garni d'un nombre infini de rubans
des plus beaux et des plus riches de Paris ».
L'ancienne &lt;1 petite harengère »
de Rome ne résista point à la Yanité de montrer à sa ville natale
tant de rubans donnés par un prince, et le chevalier de Lorraine ne
bougea plus ·de chez clic. Le connétable se fùcha. La Providence
lui avait joué le mauvais tour
l.ui destinant une Mazarine pou;
lcm'.~e,_ de le faire naitre jaloux.
li s eta1t aveuglé sur le cardinal
Chigi. Il vit clair pour le chm·alier
et s'emporta; &lt;1 mais, continue
l'Apologie, j e lui répondis comme
il faut &gt;&gt; . Le connétable cnrnrn un
moine exhorter la coupable." Elle
prit le moine par les épaules et Ir
mit à la porte. Le cardinal Chi(Ti
qui avait des droits it défend;e•
vint l'exhorter à son tour. Ils s~
quittèrent brouillés. Rome jasait,
el l'époux offensé, à la fois amoureux, infidèle el jaloux, n'osailqu
quereller et payer des espions.
Chacun a remarqué combien la
nature est adroite à cacher les défauts d'un visage sous l'éclat de la
jeunesse. On a rnoi~s remarqué
son adresse à cacher les défauts
d'une âme sous le feu et la 0aràce
de celle même jeunesse. Une âme
de vingt ans est presque toujours
aimable. Les laideurs morales se
dévoilent avec les années, et le
monde inattentit s'étonne alors
qu'on puisse tant changer. Le naturel n'a pourtant point varié; il n'a fait que se
mo~trer. Les gens. de la :o~r de France qui
a vaien l connu Marie Manc1111 au temps de ses

�111STO'R..1.JI

----------------------------------------~

amours arec Louis XIV n'avaient pas discerné
ses instincts d'aventurière; sa jeunesse leur
arait donné le change par des airs d'enjouement el de virncité. Moins de dix ans se sont
écoulés, et la brillante farorite a révélé le
fond de sa nature; les histoires qui nous
restent à raconter ont une saveur qui évoque
l'idée d'une écuyère de cirque. Nous les abrégerons.
Ylll
l'n l'ragmenl I de la main de la connétahle
montrera dans quel monde nous sommes
descendus : « Cependant le chevalier ne manquait pas un jour de me venir voir, el, quand
le temps le permettait, nous ne manquions
pas d'aller à la promenade. Nous avions
cho:si pour cela la rive do Tibre, sous la porte
du Popolo, où mème j'avais fait faire une
petite m~ison de bois pour me baigner' ....
Ce ne fut pas par amour, comme mes ennemis
onl débité, mai_s par galanterie que le cbevalier, me voyant dans l'eau jusqu'au col, me
pria de lui permettre qu'il fit faire mon por1rail en celle posture, n'ayant jamais vu un
(·orps si bien proportionné, qui aurait inspiré
de l'amour à Zénocralcs, avec une si bcllr
ligure. » Le connétable prétendit, dans sa
jalousie, que les choses ne se passaient pas
aux bain avec une décence parfaite; mais
c'était une grande injustice el médisance,
ainsi que madame sa femme va nous l'expliquer : &lt;1 Mc3 gens savent fort bien que je ne
sortais pas de la petite maison, pour me baigner, que je n'eusse une chemise de gaze que
j'avais fait fairr !JXprçs, qui allait jusques aux
talons. » L'ombrageux ·connétable donna encore tant d'autres preures d'une jalousie
indigne de son rang, qu'enfin clic résolut de
fuir un époux aussi incommode.
Sa sœur Hortense avait déjà fui le sien. li
esl vrai que le duc de Mazarin était une c pèc&lt;'
de fou, avec qui il était impossible de virrr.
La duchesse s'était réfugiée à Rome et, comme
elle avait l'expérience de ces sortes d'expéditions, ayanl traversé la France, déguisée en
homme, la connétable la pria de l'accompagner jusqu'en France. Elles sortirent de Rome
le 29 rµai 1672, ayant des habits d'homme
som leurs jupes el feignant de 'aller promener.
Leur carrosse les mena pr_oche Civita-Vecchia, en un lieu du rivage où une felouque
était commandée pour les recernir. Elles
avaient renvoyé leur carrosse, dépouillé leurs
1·êtements de femmes et marchaient sous un
soleil ardent. La barque n'.arrivanl point, elles
se cachèrent dans un petit bois cl faillirent y
périr de faim, de fatigue et de frayeur. Il y
avait vingt-quatre heures ,qu'elles n'avaient
mangé et elles croyaient toujours voir arriver
les sbires du connétable. Dans cette détresse,
elles entendirent le galop d'un cheval el se
1. Les JUmoire,deM. L. P. Jl. .il[. (Mme la princesse
fürie Mancini) Colo1111e, G. Connétable d11 royaume
de Saple$. A Cologne, 1676. Ce volume se compose
d'une relation conlidenlielle, écrite par la connétable
p:iur un ami intime, et de récits de lantai~ic ajoutés
p3r l'édilcnr. l\ous en riions des fragments que ·

crurent perdues. Hortense Lira hral'ement ses règle d'être reconnaissant envers les fcmmrs
pistolets, &lt;1 résolue de tuer le premier qui se qui l'avaient aimé, et son premier mouvement
présenterait »; mais sa sœur faisait pamre avait été de prendre la connétable sous sa
contenance pour uoe personne aussi entrepre- protection. D'autre part, il voulait qu'on eût
nante. c1 Si on m'eût alors omer l les veines, de la tenue. L'austérité même ne lui déplairacontc+cllc, on ne m'aurait pas trouvé une sait pas; elle rehaussait sa victoire. Marie
goullc de sang. Les cheveux me dressèrent, Mancini ne lui avait naimcnl pas fait honneur
et je me lai~sai tomber presque évanouie dans le monde. Louis XIV était l'homme de
entre les bras de ma sœur qui, accoutumée France le moins capable de goûter une a\'enaux malheurs, était plus courageuse que ture pittoresque, et cellc:Jà l'était vraiment
moi•. » llorlense, en effet, en avait vu hirn trop. A cela se joignait l'amertume d'avoir eu
d'autres: elle avait même soutenu un siège, de.s successeurs, quand la cour était encore
dans un couvent, contre le duc de Mazarin et pleine de gens qui lui avaient vu les yeux
soixante cavaliers, qui s'en étaient retournés gros el rouges lorsque Mazarin refusait de lui
bredouille. Elle dut être humiliée d'avoir une donner sa nièce en mariage. Le tout ensemble
sœur qui, avrc toutes ses prétentions à l'hé- fut cause qu'il répondit fort sèchement à une
lettre où la connétable sollicitait la permisroïsme, n'était qu'une femmelette.
Un valet qui errait à la recherche de la sion d'habiter Paris. Il l'engageait, au rebours,
felouque amena une autre barque, et l'on à se mettre dans un cou rcnt, « pour arrêter
partit. Patron et équipage se trouvèrent être la médisance qui donnait de méchantes interautant de fo,bans, résolus à exploiter une prétations à sa sortie &lt;le Rome l&gt;.
La connétable Lira do cette lettre la conclusituation qu'ils démêlèrent sans peine, et les
sion
qu'il était urgent de 1•oir le roi, cl partit.
neuf jours que dura la navigation lurent aussi
La
poste
avait défense de lui donner de., chcféconds en émotions qu'on pouvait le souhaiter.
\'aux.
Un
gentilhomme dépêché par Louis XI V
A peine au large, il fallut sortir ses pistoles,
sous peine de passer par-dessus bord ou d'être la poursuivait. Elle se procura &lt;les chevaux,
abandonnées dans une ile déserte. Le même quitta les grandes roules, el la voilà courant
soir on découvrit un corsaire turc. La barque !:&gt;. poste, pour ainsi dire à travers champs,
se cacha derrière des rochers et fut sauvée versant, se cachant, rusant, parvenant enfin
par la nuit. Il est permis de se demander si jusqu'à Fontainebleau, où le gentilhomme
les fugitives regrellèrent sincèrement de man- l'atteignit. li se nommait M. de l.,a Gibertii&gt;rc,
quer une aventure aussi intéressante que le cl s'il était homme d'esprit, il a dù se diverharem d'un Turc. Leurs rponx les auraient tir pendant leur entrevue.
Il lâcha de lui persuader de retourner chez
rachetées, el elles auraient eu des sou,·enirs
de plus pour leur vieillesse. Le lendemain, il son mari, (!joutant que le roi regrl'llail de
y eut une tempête. En arrirnnt sur la côte de lui avoir accordé sa protection et ne lui lai~Provence, on refusa de les laisser débarquer sail d'autre allernalive que d'entrer dans un
parce qu'il y avait la peste à Civita-Vecchia. couvent à Grenoble.
&lt;I Voici, dit-elle, cc que je lui répondis :
Elles achetèrent de faux papiers et entrèrent
que
je n'étais point sortie de ma maison pour
à Marseille. Elles y dormaient depuis une
y
retourner
si tôt; que des prétextes imagiheurr dans un cabaret, lorsque surgit à leurs
naires
ne
m'avaient
pas poussée à ce que
l'eux le terrible capitaine Manechini, bravo à
la paye du connétable. Le duc de )lazarin j'avais fait, mais de bonnes cl solides raisons,
avait mis de son coté le non moins terrible lesquelles je ne pouvais ni ne voulais révéll'I'
capitaine Polastron aux trousses de sa femme . à personne qu'au roi seul, el que j'espérais
f:lles s'échappèrent et les \'Oilà errantes, fuyant de son discernement et de sa justice, quand
les sbires, s'arrêtant pour s'amuser à cœur une fois je lui aurais parlé (qui était tout ce
joie dès qu'elles avaient un peu de répit, que je désirais), qu'il serait détrompé de la
obligées cependant de demander l'aumône 1t méchante impression qu'on lui avait donnée
Mme de Grignan qui leur enl'oya jusqu'à des de m1 conduite; ... que, pour cc que qui
chemises. Parmi leurs tours et détours, Hor- regardait de m'en retourner à Grenoble,
tense, serrée de près par le capiLaine Polastron, j'étais trop fatiguée; ... cl que, de plus, j'atrepassa la frontière. Marie continua à se rap- tendais réponse de Sa Majesté, sur laquelle jr
procher de Paris. Elle voulait à tout prix . me réglerais après. l&gt; En prononçant ces derrevoir le roi, se jeter à ses pieds, et qui sait'! niers mots, elle prit une guitare el se mit à
ajouter peut-être un second tome à son roman en jouer au nez de l'envoyé de Louis XIV.
M. &lt;le la Giberlière voulut apparemment la
royal.
prêcher,
car elle eut le temps de lui jouer
Il y eut grand bruit à la cour de France
&lt;1
quelques
airs &gt;&gt; avant qu'il s'en allàt,
quand on sut que Marie Mancini était apparue en Provence, habillée en homme et man- découragé.
La scène est adorable. Mme la connétable,
quant de chemises. Lorsqu'on apprit sa marlogée
au grenier d'un cabaret borgne de Fonche sur Paris, personne ne douta de son
tainebleau,
fagotée dans les nippes fripées
dessein, et il y eut un vif mouvement de
curiosité dans le public. Le roi s'était fait une données par Mme de Grignan et ayant sa
Y. Chantelauze croit authentiques. Ils sont infiniment
plus colorés que l'Apologi,, destinée au public et
arrangée en conséquence.
2. Dans l' Apologie, elle décrit la petite maison,
mais sans dire mol de ce qui s'y passa. Cc détail
marque la différence entre les deu,x rcrils. L'A11ologie

.., 360 ,,_

fut composée pour détruire le mauvais effet causé
par la publicallon des Mémoires.
.
5. Les Jlfémoires de M. /,, P. M. Jlf., etc. l.a fuite
des deux ht'roincs est raconti•e de la même manière
dans l'Apnloyie cl dttns les Jllhnnires de laduches$e
de Mazar111 .

HISTORIA

Cliché Braùn , Clément et

CHARLOTTE CORDAY
Tableau de

PAU

B.\ UDRY. (.\\usée de Nantes.)

C''

�,

____________________________________
MA~Œ MANC1N1

guitare pour tout équipage! C'est la cigale,
quand la bise fut venue.
Le roi lui envoya un second messager, le
duc de Créqui, qui ne put s'empêcher d'êlre
louché en trouvant sur un grabat cetle grandeur déchue. JI lui renourela la défense du
roi de se présenter devant lui et de renir à
Paris. Elle sentit qu'il fallait gagner du temps,
demanda à entrer dans un couvent près de
~lelun et l'obtinl; mais elle ne put prendre
snr elle de cesser ses instances pour parler au
roi cl ses plaintes du (( peu de courtoisie

E)ITR ÉE DE

Loms XIV

commence par moi à être inexorable. l&gt; ( Let&lt;( ~Ime Colonna a été trouvée sur le fil.Jin ,
tre _à Colbert, f er octobre f672.) Ce serait
dans un bateau avec des paysannes ; elle s'en
tou&lt;;hant,- sans le cardinal aux yeux ronds el
va je ne sais où dans le fond de l'Allemagne. ,,
le chevalier de Lorraine. Louis XIV, trop
Le 27 janvier 1680, Mme de Villars, femme
bien informé pour être touché, lui rcnrop
de l'ambassadeur de France à Madrid, écrit
M. de La Gibcrtièrc, qui la cond1,1isit bon gré qu'ils ont vu entrer une femme roiléc, qui
mal gré dans un couvent près de fieims. Elle leur a fait signe d'un air de mystère de rena laissé roir dans ses Jfémoii-es l'étendue de
voyer leurs gens cl de s'approcher d'elle :
sa déception : « .Je fus trompée dans mes ,, M. de Villars s'écria: &lt;( C'est Mme la connédesseins ; le roi, de qui j'espérais tout, me
&lt;( table Colonna! l&gt; Sur cela, je me mis it lui
traita fort froidement, sans que j'en ,sache
faire quelques compliments. Comme cc n'est
encore la raison. l&gt; II est possible qu'elle n'ait
pas son style, elle vint au fait. » Le (( fait_» ,

ET DE LA RF.I:'-IE M ARIE-T HÉRÈSE A

qu'elle recevait de Sa Majesté ». Louis XlY
finit par avoir peur d'un éclat, et crue celle
enragée ne pénétràl chez lui malgré ses gardes. JI lui fi L commander par Colbert de .se
retirer dans un . autre couvent, à soixante
lieues de Paris. Elle ne pouvait pas croire
que ce fùt fini entre eux .. Elle écrivit à Colbert : c, Je n'aurais jamais cru ce que je vois;
je n'en dirai pas davantage, parce que je ne
me possèd~ pas si bien que vous : il vaut
mieux finir. Dites seulement au roi que
je lui demande de lui parler une fois a,·ant
de m'en aller, qui sera la deroière fois de ma
vie, puisrrue j,1 ne reYicndrai plus à Paris. ·
Octroyez celle grâce, je vous conjure, Monseigneur, et après je lui promets que je m'en
irai encore plus loin s'il Je souhaite (ce 25
septembre 1672) ». Colbert ne répondit pas.
JI fallut comprendre. Elle eut alors ce cri de
désespoir : (( II n'est possible que le roi ...

Dor,11

(AOl'T

1667).-Gral'11re de G.1tTE, ,t'ap,·ès le tableau .te \ ' a\N DER _.\lEt' I. EN. (.V11sée_de Versailles.

jamais compris la raison de la froideur du
roi. L'aLsC'nce de se:ns moral obscurcit sur
certains poinls l'esprit le plus vif.

IX
Nous voit , aux derniers . échelons de la
déchéance. L'existence de la connétaJJ!e achève
de perdre le peu de digni té qui lui restait. Sa
cervelle est de plus en plus à l'envers, une
inquiétude maladive l'empêche de rester en
place; elle passe son tçmps à s'échapper de
tous les couvents où Louis XIV et le connétable la font enfermer. On la rCQCOntrc sur
toutes les grandes roules de l'Europe, en
France, en. Italie, en Allemagne, aux PaysBas, en Espagne. Nous voyons dans les correspondances du temps qu'on se signalait les
uns aux autres son passage. Mme de Sévigné
écrit à sa fille , le 24 novembre· 16 75
"" 361 ...

c'est qu"clle vennit encore de s'évader et
qu'elle réclamait la protection de la France
contre son rpoux.
Elle était toujours possédée de l'idée fi xc
qu'il lui suffirait d'un rega rd pour bouleverser Louis XIV cl le jeter à ses pieds, v::iincu
et repentant. Aussi ne se lassa-t-ellc pas
d'essayer de rentrer en France. Louis XIY
finit par envoyer aux frontières l'ordre de
lui fermer !es passagrs.
Les couvents d' une bonne moilié de I"Europe la considéraient comme un fléau de
!"Eglise, car il n'y en avait pas un.qui ne f1H
exposé à la recevoir, s'il ne l'avait déjà fa.il.
Il est d'usage de pla;ndre les femmes el filles
que la tyrannie d:un père 911 d'un époux resserrait jadis derrière les grilles d'un cloître.
Sans leur refùsùr _une juste compassion, je
voudrais qu'on en rés~rvât pour les religieuses obligées · de, les recevoir et de les

�,
r - - mST0'/{171
garder. Leurs pensionnaires par lorcc se ven- taine. La vilaine moricaude aux bras comme
geaient sur elles. li faut lire dans les Mé- des fils n'était plus ni maigre ni noire. Sa
moires de la duchesse de Mazarin comment taille était belle, son teint clair et net, ses
elle mit sens dessus dessous un monastère, yeux vifs avaient pris une expression touavec l'aide d'une aimable marquise enfermée chante, ses cheveux et ses dents étaient restés
de même par son jaloux. Elles avaient orga- admirables. Elle avait un petit air agité qui
nisé de grandes chasses dans les dortoirs des lui seyait. Le connétable, toujours &lt;l beau à
l&gt;onnes sœurs, qu'elles parcouraient à toute faire peindre 1 ,&gt; , en était fou, mais l'astrovitesse derrière une troupe de chiens, en logie était entre eux. Marie avait de nouveau
niant : « Tayaut! tayaut! » Elles mettaient fait tirer son horoscope, et &lt;! on lui dit que,
3
de l'encre dans les bénitiers et de l'eau dans si elle avait encore un enfant, elle'mourrait l&gt; .
Rlle
ne
voulait
donc
point
de
mari.
'Cepenles lits. Hortense proteste, il est vrai, qu'on a
dant elle avait un amant, l'homme le plus
&lt;! inventé ou exagéré », mais elle ajoute :
« On nous gardait à vue; on choisissait pour laid de Madrid.
Un beau matin, elle s'abattit en vraie
cet usage les plus âgées des religieuses,
linotte
sur la maison du connétable. Elle
comme les plus difficiles a suborner; mais ne
venait
encore
de s'enfuir d'un couvent et voufaisant autre chose que de nous promener
tout le jour, nous les eûmes bientôt mises lait essayer d'un autre régime, Le connétable
toutes sur les dents, jusque-là que deux ou la reçut à merveille, mais il prétendit fermer
trois se démirent le pied pour avoir voulu la porte de la cage sur l'oiseau. Elle se mit à
jeter les hauts cris, à dire que son mari voucourir après nous. l&gt;
La vie n'était pas plus douce dans les cou- lait se venger &lt;! à l'italienne » et l'empoisonvents qui avaient l'honneur d'abriter Mme la ner. Le roi, la reine, les ministres, le grand
connétable. Tantôt elle démolissait le mur et inquisiteur, s'en mêlèrent; elle occupait à
passait par le trou. Tantôt elle gagnait les elle seule tous les personnages de l'Espagne.
tourières et faisait des parties de nuit qui ne Défendue par les uns, censurée par les autres,
contribuaient point au bon renom du couvent. elle fut enlevée une nuit, sur la demande de
« Quelquefois, raconte )lme d'Aulnoy à son mari, par des gens armés qui y mirent
propos d'un séjour à Madrid, le soir, eUe fort peu d'égards, la traînèrent par les ches'échappait avec quelqu'une de ses femmes, veux et l'emportèrent demi-nue. On la jeta
et elle s'a\lail promener, le plus souvent à dans un cachot où elle se trouva trop heupied, en mantille blanche, au Prado, où elle reuse de recevoir une proposition qui acheavait d'assez plaisantes aventures, parce que vait de rendre sa vie semblable à une mascales femmes qui vont là sont pour la plupart des rade. Le connétable offrait de se faire chevaaventurières, et les femmes les plus distin- lier de Malte, à condition que sa femme se
guées de la cour se font un sensï_ble plaisir fit religieuse. On peut croire qu'elle ne se fit
quand elles peuvent y aller et qu on ne les guère prier, ayant une grande expérience de
connait pas 1 • » Elle en fit tant, et de toutes la fragilité des clôtures de couvents, et
les façons, qu'il fallut des ordres formels du Madrid eut l'édification de la voir en nonnette.
nonce, appuyés de menaces d'excommunica- &lt;( La connétable Colonna arriva samedi de
tion, pour décider les cou vents à la recevoir. fort bonne heure, écrit l\lme de Villars. Elle
Dans une maison de Madrid, les nonnes au entra dans le couvent ; les religieuses la
désespoir résolurrnt de se rendre en proces- reçurent à la porte avec des cierges et toutes
sion au palais pour supplier le roi d'Espagne les cérémonies ordinaires en pareille occasion.
de les délivrer de la connétable. Le roi se De là on la mena au chœur, où elle prit
faisait une fêle de les voir arriver en chan- l'habit (de novice) avec un air fort modeste....
tant : « Libem nos, Domine, de la Condes- L'habit est joli et assez galant, le coment
t(tbile. » Elles se ravisèrent et ne parurent commode. » (Févrirr -168 1.)
Pauvre couvent ! ll aurait eu le diable en
point.
Les visites au parloir étaient un des grands personne pour pénitente que le désordre
embarras des religieuses. Il venait force ga- n'aurait pas été pire. l( Elle portait des jupes
lants cavaliers, et la sainteté du lieu ne mo- de brocart or et argent sous sa robe de laine,
dérait que médiocrement leurs empresse- et aussitôt qu'elle n'était plus devant les
ments. L'un des plus assidus à visiter religieuses, elle jetait son voile et se coiffait
~[me Colonna était son mari , son étrange à l'espagnole, avec des rubans &lt;le toule8
mari, chaque année plus amoureux, plus couleurs. li arrivait quelquefois que l'on soninfidèle et plus jaloux. « li allait tous les nait une observance à laquelle il fallait qu'elle
jours, dit l\lme d'Aulnoy, l'entretenir à son allàt. ... elle reprenait son froc et son voile
parloir ; el je lui ai vu faire des galanteries par-dessus ses rubans et ses cheveux épars ;
pour elle, telles qu'un amant aurait pu en cela faisait un effet assez plaisant i_ » Froquée
faire pour sa maitresse. )&gt; La passion qu'elle et défroquée vingt fois le jour, il n'y avait
lui avait inspirée était assez forte pôur lui vraiment pas moyen de faire prendre sa Yocafaire tout pardonner; il ne demandait qu'une tion au sérieux par qui que ce fût. Le connétable lassé, et qui n'avait nullement enYie
chose : la ravoir.
Afin que tout fùt singulier chez Mme Co- d'être chevalier de Malte, se . décida enfin à
lonna, elle était devenue jolie vers la quaran- abandonner sa femme. Il s'en retourna à
1.
2.
~4.

Mémofres de la cow· d'Espagne.
Lettres de Mme de Villai·s.
Mémofres de la cour d'Espagne.
ACé111ofre., rie la cour d'E.~pagne.

5. La fille de la duchesse de Modène a,•ait èpouse
Jacques Il.
6. Les fils de la duchesse de ~lercœur furent les
drm \'cnrl,imr.

.,. 362 ,..

Rom·e et n'eut qu'un tort : · cc fut de la
laisser dans l'indigence, logée dans un grenier, sans feu, manquant de tout. A dater
de cet instant, la figure de la connétable
s'enfonce dans la nuit. De temps à autre, un
léger rayon de lumière tombe sur elle ; on
l'entrevoit, elle a déjà disparu. En 1684, elle
est reconnue en France. En 1688; l'envoyé de
France, Saint-l~n emond, signale sa présence
à füdrid, &lt;! dans un petit couvent dont elle
sort quand elle le veut. ,, . L'année suivante,
elle devient veuve. Amoureux par delà le
tombeau, &lt;! le connétable demanda p_ardon à
sa femme par son testament; ... et, de peur
que les apparences ne laissassent à ses enfants
quelque ressentiment contre leur mère, il
s'accusa lui-même, et ne leur inspira pour
elle que le respect, la reconnaissance cl
l'estime ,&gt;. Le brave homme de mari! Elle
le récompensa en revenant en Italie, où elle
eut sous les yeux de ses enfants une conduite
des plus galantes ; elle approchait de la cinquantaine. Une dernière lueur tombe sur
elle en 1705. « Celle connétable, dit SaintSimon, s'avisa cette année de venir d'Italie'
débarquer en Provence; elle y fut plusieurs
mois, sans permission d'approcher plus près;
enfin elle l'obtint, ... à condition qu'elle ne
mellrait pas le pied à Paris, beaucoup moins
à la cour. Elle vint à Passy. Hors sa famille,
elle ne connaissait plus personne; ... l'ennui
lui prit d'être si mal accueillie, et d'elle-même
.s'en retourna assez promptement. )&gt;
Dans sa famille même, que de naufrages!
Quel retour foudroyant au néant! Morte la
princesse de Conti, la sainte. Morte la
duchesse de Modène, laissant un fils débile de
corps et d'esprit, déjà expirant. Morte la
belle ' Hortense, duchesse de Mazarin ; son
mari était allé chercher son cadavre en Angleterre, et le promenait à sa suite dans ses
voyages . Olympe, comtesse de Soissons, compromise dans le procès des empoisonneuses,
était sortie d'une fête, au mois de janvier
1680, pour se jeter dam un carrosse et ne
s'arrêter que derrière la frontière de France,
qu'elle ne repassa jamais. Marie-Anne, duchesse de Bouillon, impliquée dans le mèmc
procès, avait été exilée, rappelée, et enfin
bannie pour toujours de la cour. Le seul
frère qui cùt surrécu, le duc de Nevers,
tournait ai:&gt;rréablement les petits vers; il ne
fallait rien lui demander de plus. Si l'on
regarde un peu plus avant dans l'histoire, le
sang Mazarin, mêlé à tant de races illustres,
ne leur porta point bonheur. La maison d'Este,
les Stuarts 5 , les Vendôme 6, les Conti, les
Bouillon, les Soissons, s'éteignirent les uns
après les autres.
Et les trésors de Mazarin, ses millions, ses
tableaux de maitres, ses statues antiques? Le
duc de Mazarin, son héritier, mutila les
statues antiques à grmds coups de marteau,
barbouilla les tableaux de maîtres et dépensa
)es millions à plaidC'r devant tous les parlements du royaume ; si bien, dit spirituellement M. Amédée Renée, que &lt;! cc fut la
Fronde qui hérita finalement du cardinal Maz1rin l&gt;.

_________ _________________
_:_

La connétable vit ces choses, trouva que ce
u'était plus amusant eu France, et s'en rc~
tourna faire un plongeon définitif dans l'oubli.
On ne sait pas qu·aùd elle est morte, ni où. On
croit que cc fut vers 1715, en Espagne ou en

lt~lic. Elle s'était adon~ée de plus en plus aux
sciences occultes, ce qm devait aller parfaitement bien à son Yisage de sorcière. On se la
représente vieille, dépeignée selon son habitude, fripée, ridée, cassée. De l'éclat d'autre-

.M.ll~1ê .M.llNC1N1

-

foi_s il ne lui ~este que la flamme de ses yeux
noirs. Elle !1re les car tes et l'avenir reste
sombre. Elle se-replonge alors dans le passé.
Elle va prend~e sa g?~ta_re, en joue et songe.
Elle songe qu elle a fa1lli être reine de France .
ARVÈDE BARINE.

.,

TABLEAU DE PARJS
cf:&gt;

Le Pont Neuf au XVI/Je siècle
Le pont Neuf est dans la ville cc que le
cœur est dans le corps humain : le centre du
mouvement et de la circulation. Le flux et le
reflux des habitants et des étrangers frappent
tellement ce passage, que, pour rencontrer
les personnes qu'on cherche, il suffi t de s'y
promener une heure chaque jour.
Les mouchards se plantent là ; et, quand,
au bout de. quelques jours, ils ne voient pas
leur homme, ils affirment positivement qu'il
est hors de Paris. Le coup d'œil est plus beau
de dessus le pont royal; mais est plus étonnant de dessus le pont Neuf. Là, les Parisiens
et les étrangers. admirent la statue équestre
de Henri IV, et tous s'accordent à le prendre
pourle modèle de la bonté et de la popularité.
Un pauvre poursuivait un homme le long
des trottoirs; c'était un jour de fête. &lt;( Au
nom de saint Pierre, disait le mendiant, au
nom de saint Joseph, au nom de la sainte
Vierge Marie, au nom de son divin Fils, au
nom de Dieu. l&gt; Arrivé devant la statue de
Henri IV : « Au nom de Henri IV, ,&gt; dit-il.
Le poursuivi s'arrête : « Au nom de fün ri [V ?
Tiens! ,i Et il lui donna un louis d'or.
Un de ces hommes qui vendent des médailles de plàtre en portait deux, l'une devant,
l'aulre derrière : c'était le médaillon de
Henri IV et de Louis XIV. « Combien le prenùer ? - Six francs, dit le vendeur. - Et
I autre, le vendez-vous de même'/ - Je ne
!es sépare point, monsieur : sans le premier,
Je ne vendrais jamais le second. »
_On croit dans les provinces qu'on ne saurait traverser le pont Neuf, la nui t, sans courir risque d'être jeté à la rivière. On parle
des attentats de Cartouche, comme si ce
voleur subsistait encore. C'est le passage le
plus sûr qui soit à Paris.
Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, se
plaisait à voler des manteaux sur le pont
Neuf, et la mémoire s'en est conservée.
Au bas du pont Neuf sont les recruteurs,
raccoleurs, qu'on appelle vendeurs de chair
humain~. Ils font des hommes pour les colonels, qm les revendent au roi. Autrefois, ils
avaient des fours où ils battaient violentaient
les jeunes gens qu'ils avaient sur~ris de force
ou par adresse, afin de leur arracher un engagement. On a supprimé enfin cet abus

monstrueux; mais on leur permet d'user de
ruse et de superch erie pour enrôler la canaille.
Ils se servent d'étranges moyens : ils ont
des filles de corps de garde, au moyen desquelles ils séduisent les jeunes gens qui ont
quelque penchant au libertinage; ensuite ils
o~t des cabarets où ils enivrent ceux qui
aiment le vin; puis ils promènent, les veilles
du mardi gras et de la Saint-Martin, de longues perc~es surchargées de dindons, de poul~ts, deca1lles, de levrauts, afin d'exciter l'appétit de ceux qui ont échappé à celui de la luxure.
Les pauvres dupes, qui sont à considérer
la ?am~ritaine et son carillon, qui n'ont jamais fait un bon repas dans toute leur vie,
s_ont ~ntés d'en . faire un, et troquent leur
hherte pour un Jour heureux. On fait résonner à leurs . oreilles un sac d'écus et l'on
crie : c1 Qui en veut? qui en veut? / C'est de
cette ~anière qu'on vient à bout de compléter
une armée de héros qu i feront la gloire de
!"État el du monarque. Ces héros coûtent, au
~as du pont Neuf, trente livres pièce; quand
ils sont beaux hommes, on leur donne quelque
chose de plus. Les fils d'artisans croient affliger beaucoup leurs pères et mères en s'engageant ; les parents les dégagent quelquefois,
et rachètent cent écus l'homme qui n'en a
coûté que dix : cet argent tourne au profit du
colonel et des officiers recruteurs.
Ces recruteurs se promènent la tète haute
l'épée sur la hanche, appelant tout haut le~
jeunes gens qui passent, leur frappant sur
l'épaule, les prenant sous le bras, les invitant
à venir avec eux, d'une voix qu'ils tâchent de
rendre mignarde. Le jeune homme se défend,
les yeux baissés, la rou_geur sur le front, et
av~c une espèce de crainte et de pudeur; ce
qm commande l'attention, la première fois
qu'on est témoin de ce jeu singulier.
Ces recl'Uteurs ont leurs boutiques dans
les environs avec un drapeau armorié, qui
flotte et qui sert d'enseigne. Là, ceux qui
sont de bonne volonté viennent donner leur
signature. Un de ces recruteurs avait mis ·
sur son enseigne ce vers de Voltaire, sans en
sentir la force ni la conséquence :
Le premier qui fu t roi fut un solrlat heureux.

J'ai vu ce vers bien imprimé pendant six
.., 363 .,..

semaines; puis le vers a disparu sans qu aucun des enrolés soqs cette devise l'eût peutêtre compris.
~utrefois le ~ros '.('bornas, le coryphée des
operateurs, tenait ses séances sur le pont Neuf.
&lt;! •li ét_ait reconnaissable de loin par sa
&lt;! taille gigantesque et l'ampleur de ses ha&lt;! bits. Monté sur un char d'acier, sa tête
&lt;! élevée_et coiffée d'un panache éclatant,
« figurai t avec la tête royale de Henri IV· sa
« voix mâle se faisait entendre aux d~ux
&lt;! extrémités du pont, aux deux bords de la
« Seine. La confiance publique l'environnait,
l&lt; et la r~ge de dents semblait venir expirer
« à ~es pieds. La foule empressée de ses ad« ~'.rateurs, comme u~ torrent qui toujours
&lt;! s ecoule et reste t0UJOurs égal, ne pouvait
&lt;l se lasser de le contempler; des mains sans
&lt;! cesse élevées imploraient ses remèdes et
« l'on voyait fuir le long des trottoirs' les
« médecins consternés et jaloux de ses suc&lt;( cès. Enfin, pour achever le dernier trai t de
&lt;1 l'éloge de ce grand homme, il est mort
&lt;l sans avoir reconnu la Faculté. »
. Un Anglai~'. dit-on, fit la gageure, il y a
cmq ans, qu 11 se promènerait le lon110 du
pont_ 'Neu f pendant deux heures, offrant au
public des écus neufs de six livres, à l'inotquatre sous pièce, et qu'il n'épuiserait pas de
cette manière un sac de douze cents francs
q~ 'il tiendrait so?s son bras. Il se promena
criant à haute voix : « Qui veut des écus de
six francs tout neufs, à vingt-quatre sous? Je
les donne à ce prix. » Plusieurs passants touchèrent, palpèrent les écus, et, continuant
leur chemin, levèrent les épaules en disant :
« Ils sont faux, ils sont faux. » Les autres
souriant comme supérieurs à la ruse1 ne s~
donnaient pas la peine de s'arrêter ni de rcga~der. E_nfin une femme du peuple en prit
trois en riant, les examina longtemps, et dit
a?_x spectat_eurs : « Allons, je risque trois
p1eces de vmgt-quatre sous par CtJriosité. ,i
L'homme au sac n'en vendit pas d;vantao,
&lt;&gt;c
pendant une promenade de deux heur es · il
gag_na a~ple~en~ la -~ageure contre celui ~ui
avait mo10s bien etud1e que lui, ou 'moins bien
connu l'espri t du peuple.
'
,\ lERCIER .

�,

ANATOLE FRANCE, de l'Academie f rançaise
~

Le baron Denon·
la marquise, il se fit envoyer it Saint-Pétllrsli ~- avaiL à Paris, sous le r~gn~ de lui in~piraienl que du dégoÎlt. li était né trop
bourg, puis à Stockholm , comme allaché
tôt
pour
goûter,
en
dilettante,
comme
ChaLouis X\ïll, un homme heureux. C étml un
d'ambassade
; enfin, à Naples, où il resta, je
vieillard. Il habitai!, sur le quai Voltaire, la teaubriand, les- chefs-d'œuvre de la pénicrois, sept ans. Là il se partagea entre la
tence.
Son
profane
reliquaire
conténait
un
maison qui porle aujourd'hui le numéro 9 el
diplomatie, les arls et la belle société. On
dont le rez-de-chaussée est acluellcmcnl peu de la cendre d ·lléloïse, recueillie dans le
peut se le figurer, jeune, d'après un portrait
tombeau
du
Paraclet
;
une
parcelle
de
ce
occ~pé par le &lt;locte Honoré Champion et sa
à l'eau-forte où il s'est représenté un crayon
beau
corps
d'Inès
de
Castro,
qu'un
royal
docte librairie. La tranquille façade de celle
à la main, sous une architecture à la Pirademeure, percée de hautes fenêtre~ lég_è~e: amant fil exhumer pour le parer du diadème; nèse. Son chapeau de feutre aux bords souquelqués
brins
de
la
moustache
grise
de
ment cintrées, rappelle, dans· sa s1mphmte
ples, sa large collerette, son manteau véniarislocralique~ le temps de Gabriel e,t, de Henri IV, des os de Molière el de la Fontaine, tien, son air souriant et rêveur lui donnent
une
dent
de
Voltaire,
une
mèche
de
cheveux
Louis. C'est là qu'après la chute de l Eml'air de sortir d'une fête de Watteau. Les
pire, ·Dominique-Vivant Denon, an~ien g~n- de l'héroïque Desaix, une goutte1 du sang de
cheveux
boulfanls, l'œil vif et noir, le nez
tilhomme de la chambre d.u roi, ancien Napoléon, recueiIJie à Longwood •
un peu retroussé, carré du bout, les narines
EL
sans
chicaner
sur
l'aulhenticité
de
ers
allaché d'ambassade, ancien directeur géfriandes, la bouche en arc et creusée au x
néral des beaux-arts, membre de l'lnstitul, restes, il faut convenir que c'était bien 111 les
coins,
les joues rondes , il respire une gaie lé
baron de -l'Empire, officier de la Légion reliques chères à un homme qui avait beauaimable et fine, aYcc je ne sais quoi d'allentif
coup
aimé
en
ce
monde
la
beauté
des
femmes,
d"honneur, s'était retiré avec ses collections
et de contenu. Il gravait alors de nombreuses
et srs souvenirs. Il avait rangé dans des assez compati aux souffrances du cœur, goî1Lé
planches dans la manière de Rembrandt cl
en
délicat
la
poésie
alliée
au
bon
seus,
armoires, faites par l'ébéniste Boule pour
même
il _fut reçu de l'Académie de peinture
Louis XIV, les marbres el les bronzes anti- estimé le courage; honoré la philosophie el
sur
l'envoi
.d'une Adoration de berge1·s,
ques, les vases peints, les émau~, ~es mé- respecté la force. Devant cc reliquaire, Denon
qu'on dit médiocre. A ses grandes planches
pouvait,
du
fond
de
sa
vieillesse
souriante,
dailles recueillies pendant un dem1-s1ècle de
d'après le Guerchin ou Potler on préfère
vie errante et curieuse ; et il vivait souri·ant revoir toute sa vie et se féliciter de l'emploi
aujourd'hui les compositions de style famili er
riche,
divers,
heureux,
qu'il
avait
su
donner
au milieu de ces nobles richesses. Aux murs
où il montra son esprit d'observation aY&lt;'C
de ces salons étaiertt suspendus quelques à tous ses jours. Petit gentilhomme de forte
une pointe de fine malice. En ce genre, le
sève
bourguignonne,
né
sur
celle
terre
légère
ta~leaux choisis, un beau paysage de RuysDéjeune,· de Ferney est son chef-d'œune :
du
vin
où
les
cœurs
sont
naturellement
dael, le portrait de ~lolière par Sébastien
courtisan de Louis XV, il s'honora en se l'aijo}eux,
il
aY
ai
L
sept
ans,
quand
une
bohéBourdon, un Giotto, un fra Bartolomeo, des
sant le courtisan de Voltaire. li se présenta à
Guerchin, fort estimés alors. L'honnête mienne qu'il rencontra sur un chemin lui Ferney et, comme on hésitait à le rcceYoir, il
homme c1ui les conservait a1•ait beauc?up ~c dit sa bonne arenture: c1 Tu seras aimé des fit dire au philosophe qu'étant gentilhomme
de "OÙt c l peu de préférences. li savait JOUtr femmes; Lu iras à la cour; une belle étoile ordinaire il avait le droit de le voir ; c'était
de ~out ce qui donne quelque jouissance. A luira sur toi. l&gt; Celle destinée s'accomplit de
traiter Voltaire en roi. Il rapporta de cette
côté de ses Yases grecs et de ses marbres point en point. Denon alla tout jeune chervisite
la planche dont nous parlons, oit \"olanliqµes, il gardait des porcelaines de Cltine cher fortune à Paris. JI fréquentait les coulai re apparaît si vivant cl si étrange sous sa
lisses
dé
la
Comédie-Française
et
toutes
les
et des bronzes du , Japon. Il ne dédaignait
coiffe de nuit, Yicux squelette agile, aux yeux
mème pas l'art des temps barbares. li mon- actrices· raffolaient de lui. Elles voulu rent
de feu, en robe de chambre et en culotte. Et
jouer
une
comédie
qu'il
avait
faite
pour
elles
trait volontiers une figure de bronze, de style
Denon retourne sous le bran ciel de l'Italie
caroli_ngien, dont les yeux. de pierre et les el qui n'en valait pas mieux'· Cepend~nl il
où il goùlc en délicat la grâce des femmes el
mains d'or faisaient crier d'horreur les dames se tenait sans cesse sur le passage du rot.
la splendeur des arts. ta Révolution éclate.
Que
voulez-vous?
lui
demanda
un
jour
à qui Canol'a a~ait enseigné ,t,oul~s _le~ suali ne s·émr ut guère el dessine sous les or:111vités de la plas tique. Denon s etud1a1t a clas- Louis X\".
gers.
_:_ Vous voir, sire.
.
ser ces monuments de l'art dans un ordre
Tout à coup il apprend que son nom est
Le roi lui ·accorda l'enlréc- des jardins. Sa
philosophiq1,1e et il se prop_osait ,d'en publie_r
sur la liste des émigrés, que ses biens sont
1Lail faite'. Il dèvint Lient&lt;lt le maitre
fortune
t
la description ; car, sage Jusqu au bout, 11
mis sous séquestre. Il n'hésite pas. Cc votrompait J'ârre en formant de n6uveaux des- à crraver dé madame de Pompadour qui s'amuluptueux n'a jamais craint le danger : il
0
s~L
à
tailler
des
pierres
fines
.
Car
il
faut
seins. 11 était trop un homme c!u xvm siècle
rentre en France hardiment. Et il n'a pas
pour ne poin Lfai~e dans ses riches collections dire qu'il dessinait lui-même et gravait très
tort de se fier en· son adroite audace.
la part du sentiment. Possédânt un beau joliment: Louis XV aimait l'esprit, parc~
A peine est-il à Paris qu'il a mis David
qu'il
en
avait.
Denon
le
charma
en
lui
reliquaire du xv• siècle'. dé~oui!lé sa~s ~oute
dans ses intérêts et gagné les membres du
faisaùt
des
contes
.
li
le
nomma
gentilhomme
pendant la Terreur, 11 1 aYatl en:1cb1 d_e
Comité de salut public. On. lui rend ses
reliques nouvelles dont aucune n~, p~oren~!t de la chambre. li lui disait à tout événe- biens; on lui commande des dessins de cosdu corp, d'un bienheureux. Il n eta1t_pm~l ment :
Lui:nes. Il est aimr, protégé, favorisé, comme
- · Contez-nous cela, Denon.
mystique le moins du monde et Jamais
aux jours de là marquise.
Et
comme
Sbéhéraazde,
Denon
contait
homme ne fut moins fait que lui pour comEt lé voilà traversant la Terreur, sans
prendre l'ascétisme chréliên. Les moines ne toujours, mais ses· contes étaient d'uri ton bruit, observant tout, ne disant rien, tranplus ,,if que. ceux de la st1ltaue. Et l"on enr.i1. La ,·elique de 11/ola:e du cabi11et 4u bar~n
Viva11t ]Je11011, par M. Ulnc füchard-Desa1x. PJr1s, !1;cait de voir que, plaisant aux femmes, il quille, curieux. li passe de longues heures au
Vignères, ·1880, pp. 11 el 12.
tilaisait aussi aux hommes. Après la mort de tribunal révolutionnaire, crayonnant dans le
2. /,e bon pt1'e, comédie, Paris, 1769. in-12.
"' 364""

_____________________________________

fond de son chapeau, d' un trait mordant, les une balle dans la poitri ne, referme son por- s1L10ns dont il avait d glé lui-mèmè Loule
l'ordonnance. Le sti le en est monotone cl
accusés, les condamnés. Aujourd'hui Danton, tefeuille et regagne la barque.
tendu. Les figures manquent de vie et de
Le
soir,
il
montra
son
dessin
à
l'état-major.
calme dans sa vulgarité robuste. Demain
Yéri té : mais c'est un petit incoménient,
Fouquier larmoyant et Carrier étonné. Quel- Le général Desaix lui di t :
- Votre ligne d'horizon n'est pas droite. puisqu'on ne les distingue pas à la hauteur
ques-uns de ses dessins, gracieusement prètés
- Ah! répond Denon, c'est la faute de où elles sont placées et qu'on n'en peul rnir
par M. Auguste Dide, figuraient à l'exposition
les détails que dans la gram re en taille
cet
Arabe. Il a tiré trop tôt.
de la Révolution organisée· par M. Etienne
A deux ans de là il était nommé par Bona- douce d"Amùroise Tardieu 1 •
Cham·ay dans le pavillon de Flore. Quand on
En 1815, fünon résista vainement aux
les a vus une fois, on ne peut les OLtblier, parte directeur gcnéral des musées. On ne
tant ils ont de vérité et d'expression, tant ils peut refuser à cet habile homme le sens de réclamations des alliés qui mirent la main
sur le Louvre enrichi des dépouilsont frappan ts. Denon regardait,
les de l'Europe. Ce musée Naattendai t. Le 9 thermidor lui fil
poléon, trophée_ de la victoire,
perdre des protecteurs qu'il ne re
fut impérieusement réclamé : il
grella point. La bohémienne lui
fallut tout rendre, ou presque
avait prédit l'amitié des femmes
tout. Denon ne pomait rien obteel les farnurs de la cour. Et il
nir et il le savait : car il n'était
avait été aimé, il ara1t été favopoint homme à nourrir de· folles
risé. La bohémienne lui avait anillusions . Mais il s'honora en tenoncé enfin une étoile éclatante.
nant tête aux réclamants armés.
Cette dernière promesse &lt;levait
Quand
l'étranger emballait déjà
s'accomplir aussi. L'étoile se levait
statues el tableaux, M. Denon nésur l'heureux déclin de cette Yie
gociait encore. Ami des ar ts, bon
for tunée. En 1797, il rencontre,
patr iote, fonctionnaire exact, il fut
da ns un bal, chez M. deTalleyrand,
parfait. li ne sauva rien, mais il
un jeu:1e général qui demande un
se montra honnête homme, ce qu i
rerre de lirnonadè. Denon lui lend
est bien quelque rhose. Il fut ferme
le verre qu'il tient à la main. Le
aYec politesse et gagna la sympa~énéral _remercie ; la conversation
thie des négociateurs alliés.
s'engage, Denon parle avecsa grâce
Et quelles sympathies pouvaient
ordinaire et gagne en un quart
se refuser à ce galant homme? Il
d'heure l'amilié ·de Bonaparte.
ne déplaisait pas au roi, el il ne
li plut tout de suite à Joséphine
tenait qu'à lui d'acbcYcr dans la
cl devint de ·ses familiers. L'année
fa veur de Louis XVIII une exissuil'anle, comme il était dans le
tence qui avait eu I a fa,·cur de
tabinel de toilette de la créole, se
tant de maitres dirnrs. Mais il
chauffant à la cheminée, car l'hil'er
aYaiL
un tact exquis, le sentiment
durait encore :
de la mesure, l'instinct de ne ja· - Voulez-vous, lui di t-on, faire
mais forcer la destinée. li garJa
partie de l' expédi Lion d'Égypte?
son poste au Louvre tout le tern ps
Les savants de la commission
CltchèBraun, Clement etC".
qu'il y eut une œuvre d'a rt à disétaient déjà en route. La noue
puter anx puissances. Puis quand
devait mellre à la voile dans quclla dernière toile , le dernier marT,1blea11 .te PRuo'nos. (.llusée du L ouvre.)
c1ues jours.
bre fut emballé, il remit sa démisSerai-je maitre de mon
sion au roi 1 .
Lemps et libre de mes mouvements?
A partir de novembre 181f), il se repose cl
l'à-propos et l'art de se plier aux circonsOn le lui promi t.
son
unique affaire est de rieillir doucement.
tances.
Il
avait
quitté
sans
regret
le
talon
- J'irai.
li était âgé de plus de cinquante ans. Dans rouge pour les bottes à éperon. Courtisan Toujours aimable, toujours aimé, causeur
Loule la campagne, il montra une intrépidité d'un empereur à cheval, il m ivil de bon cœur plein de jeunesse, il reçoit Ioules les céJc..:..
charmante. Le portefeuille en bandoulière, son nouveau maître dans ses campagnes, en brités de la France et du monde dans son
la lorgnetic an cùlé, les crayons à la main, Autriche, en Espagne, en Pologne. Autrefois illustre retraite du quai Voltaire.
L'àge a blanchi la soie légère de ses cheau galop de son cheval, il devançait les pre- il cx plir1uai t des médailles à Louis XV dans
mières colonnes pour avoir le temps de des- les boudoirs de Ycrsailles. Maintenant, il des- rnux et creusé son sourire dans ses joues. Il
siner en allendanl que la troupe le rejoignit. sinait au milieu des batailles sous les yeux de est le septuagénaire charmant que Prud'hon
Sous le feu de l'ennemi, il prenait des cro- César et charmait les vétérans de la Grande a peint dans le beau portrait consefl'é au
quis avec la même tranquillité que s'il eût été Armée par son mépris élégant du danger. Louvre. Le haron sait bien que sa vie est une
paisiblement assis à sa table, da ns son cabi- A Eylau, l'empereur vint lui-même le tirer espèce de chef-d'œuvre. li · n'ouLlie ni ne
regrette rien ; son burin, parfois un peu
net. Un jour que la flottille de l'expédition du plateau balayé par la mitraille.
li n'avait presque point quillé l'empereur libre, rappelle dans des planches secrètes les
remontait le Nil, il aperçut des ruines et dit :
c1 Il faut que j'en fasse un dessi_n . » Il obligea pendant la campagne de 1805 ; à Schœn- plaisirs de sa jeu ncsse.' Ses causeries aimases compagnons à le débarquer, courut dans brünn il eut l'idée de la colonne triomphale bles font revivre tour à tour la cour de
la plaine, s'établit sur le sable et se mit à qui s'éleva bientôt sur la place Vendôme. li Louis XV el le Comité de salut public.
Aujourd'hui c'est lady Morgan, la belle
dessiner. Comme il achrrnit son ouvrage; une en dirigea l'exécution et sur veilla soigneusement
l'esquisse
de
celle
longue
spirale
de
patriote
irlandaise, qu i lui rend visite, traîballe passe en sifflant sur son papier. li
relève la tête, et voit un Arabe qui venait de bas-reliefs qui tourne autou r du fùt de nant avec elle sir Charles, son mari, grave et
le manque1· el rechargeait rnn arme. Il saisit bronze. C'est à un peintre, et à un peintre silencieux.
M. Denon montre à la jeune enthousiaste
son fusil déposé à terre, envoie· à l'Arabe obscur, Bcrgerct, qu'il demanda ces compo-:
les trésors de son cabinet. Elle admire pêle2.
Le
Louvre
ett
1815,
par
Henry
de
Chenevières,
l. Llt colonue de la Grande Année, gmvée 71ar
mêle les vases étrusques, les bronzes italiens
Revue Bleue, '1889, n" 3 el 4.
'l'ardieu, s. et., in-f•, avertissement.

�____________________________________ ,.

_;__

111STO'l(1.ll

et les tableaux flamands; les propos du vieillard qui vit tant de choses l'enchantent.
Tout à coup elle découvre dans une vitrine
un petit pied de momie, un pied de femme.
- Qu'est-ce cela?
Et le vieillard lui apprend qu'il a trouvé ce
petit pied dans la nécropole tant de fois violée
de la Thèbes au1 Cent Portes.
- C'était sans doute, dit-il, le pied d'une
princesse, d'un ètre charmant, dont la chaussure n'avait jamais altéré les formes et dont
les formes étaient parfaites. Quand je le trouvai, il me sembla obtenir une faveur et faire un
amoureux larcin dans la lignée des Pharaons 1 •
Et il s'anime à l'odeur &lt;le la femme. li
admire avec tendresse la courbure élégante du
cou-de-pied, la beauté des ongles teints de
henné, comme en sont teints encore les pieds
des modernes Egyptiennes. Et suivant le fil
de ses somcnirs, il raconte l'histoire d'une
indigène qu'il a connue à Roselle.
c, Sa maison était en face de la mienne,
dit-il, et comme les rues de Rosette sont
étroites, nous eùmes bien vile fait connais- ·
sance. Mariée à un i·oumi, elle savait un peu
d'italien. Elle était douce et jolie. Elle aimait
son mari, mais il n'était pas assezaimable pour
qu'elle ne pùt aimer que lui. Il la maltraitait
dans sa jalousie. J'étais le confident de ses
chagrins : je la plaignais. La peste se déclara
dans la ville. Ma voisine était si communicative qu'elle devait la prendre et la donner.
Elle la prit en effet de son dernier amant et
la donna fidèlement à son mari. lis moururent tous trois. Je la regrettai ; sa singulière
bonté, la naïveté de ses désordres, la vivacité
de ses regrets m'avaient intéressé t . 11
Mais lady Morgan, qui va d'une vitrine à
l'autre, prcmenant parmi les débris des
temps sa tête vive et brune, poussè un cri.
Elle a vu, pendu au mur, le masque en
pltttre de Robespierre.
1. Voyage daus lit basse et Ili haute f:gyple,
pendant les campag11es du général /Jonaparle, par
\"11•anl l)enou, an X, in-12. l. Il , pp. 2H , 245.
2. Denon, Loc. cit .. t. 1, pp. l 1ll, lô0. - On me
pardonnera, pour la femme du roumi comme pour le

saui les dates qu'elle embrouille ensuite,
selon la coutume de tous ceux qui écrivent
des Mémoires.
Avant de prendre congé, elle veut témoigner à M. Denon Loule son admiration. Elle
lui demande par quel secret il a acquis tant
de connaissances.
- Vous devez, lui dit-elle, aYoir beaucoup étudié dans votre j cunesse?
Et M. Denon lui répond :
- Tout au contraire, milad y, jè n'ai rien
étudié, parce que cela m'eùt ennuyé. Mais j'ai
beaucoup observé, parce que cela m'amusait.
Cc qui fait que ma vie a été remplie et que
j 'ai beaucoup joui•.
Ainsi le baron Denon fut heureux pendant
plus de soixante-dix ans. A travers les catastrophes qui bouleversèrent la France et l'Europe
et précipitèrent la fin d'un monde, il goûta
finement tous les plaisirs des sens et de l'esprit. Il fu t un habile homme. Il demanda à
la vie tout cc qu'ellepeutdonner, sans jamais
lui demander l'impossible. Son sensualisme
fut relevé par le goùt des belles formes, par
le sentiment de l'art et par la quiétude philosophique; il comprit que la mollesse est l'ennemie des vraies voluptés et des plaisirs
dignes de l'homme. Il fut braœ et goùta le
danger comme le sel du plaisir. li savai t
qu'un bonnète homme doit payer à la destinée tout ce qu'il lui achète. li était bienveillant. Il lui manqua sans doute ce je ne sais
quoi d'obstiné, d'extrême, cet amour de l'impossible, ce zèle du cœur, cet enthousiasme
qui fait les héros el les génies. Il lui manqua
l'au-delà. li lui manqua d'avoir jamais dit:
« Quand même! 11 Enfin, il manqua à cet
homme heureux l'inquiétude et la souffrance.
En descendant l'escalier du quai Voltaire,
la jeune Irlandaise, qui avait beaucoup
sacrifié à la patrie et à la liberté, murmura
ces paroles :
&lt;( Les habitudes de sa vie ne lui permirent
pied de momie. d'avoir mis dans la bouche de Denon,
de
prendre les armes pour aucune cause. ·1&gt;
ce qu'en réalilê j'ai trouvé dans sa relation.
3. L 1i France, par l,ady Morgan ; traduil de l'anElle avait touché le défau t de celle exisglais, pa1· A. 1. Il. O. Paris, ·18'17, 1. Il , pp. :\07 et
tence heureuse.
!.UiV.

- Le monstre! s 'écrie-t-elle.
Le bon baron n'a pas de ces haines aveugles. Pour lui, Robespierre fut un maitre
qu'il a conquis comme les deux autres,
Louis X\' et Napoléon. Il conte à la belle
indignée commenl il s'esl rencontré une nuit
avec le dicta lem. Il était chargé de dessiner
des costumes. On lui manda de se présenter,
pour cet effet, devant le comité qui s'assemblait aux Tuilet·ies à deux heures du matin .
« Je me rendis au palais à l'heure dite.
Une garde armée veillait dans les anlichamhres à peine éclairées. Un huissier me reçut,
puis s'éloigna, me laissant seul dans une salle
que la lueur d'une seule lampe laissait aux
trois quarts dans l'ombre. Je reconnus l'appartement de Marie-Antoinette, où Yingt ans
auparavant, j'avais servi comme gentilhomme
ordinaire de Louis XV. Pendant que je bu vais
ainsi dans la coupe amère du souvenir, une
porte s'ouHit doucement, et un homme
s'avança vers le milieu du salon. Mais apercernnt un élranger, il recula brusquement :
c'était Robespierre. A la faible lueur de la
lampe je vis qu'il mettait la main dans son
sein, comme pour y chercher une arme
cachée. N'osant lui parler, je me retirai dans
l'antichambre où il me suivit des yeux. J'entendis qu'il agitait violemment une sonnelle
placée sur la table.
« Ayant appris de l'huissier accouru à
cet appel qui j 'étais et pourquoi je venais, il
me fit faire des excuses el me reçut sans
tarder. Pendant tout l'entretien, il garda dans
ses manières et dans ses paroles un air de
grande politesse el de cérémonie, comme s'il
eùt voulu ne pas se montrer en arrière de
courtoisie avec un ancien gentilhomme de la
chambre. li était vèlu en petit-maitre; son
gilet de mousseline était bordé de soie rose. 11
Lad y Morgan boit les paroles du vieillard ;
elle retient tout, pour tout écrire fidèlement,

A NATOLE

FRANCE,

de /'Acadé111iefra11çaise.

Brizardière
Brizardière était un sergent royal de Nantes
forl employé cl qui dépensait extraordinairement pour un homme comme lui. Vous allez
mir d'oi1 cela venait. Cet homme, déjà âgé,
se mèlait de dire la bonne aYenlure aux
femmes, et d'une façon inouïe, car•il leur
disait, quand il trouvait quelque difficulté à
rc qu'elles souhaitaient : c, Vous ne sauriez
&lt;1 obtenir cela· que par un moyen que je vous
c, enseignerai ; peut-être le trouYcrez-vous
1&lt; fàchcux, mais il est infaillible. ll La curiosiLé les prenait, el, par la confiance !qu'elles

avaient, elles s'y résolvaient. Voici ce que
c'était : il les faisait mettre toutes nues, et
avec des verges il les fouettait jusqu'au sang,
puis se faisait fouetter par elles tout de même,
afin de mêler leur sang ensemble pour en
faire je ne sais quel charme.... li fut découvert à Rennes par un huissier du Parlement,
qui le vit par un huis, fouetter deux fort
belles filles qu'il avait. Il rendit sa plain le;
on fit jeter des monitoires . Plusieurs demoiselles, suivantes et femmes de chambre vinrent à révélation ; mais quand on voulut
savoir qui étaient les fouettées, elle ne le
voulaient point dire. Le Parlement s'assembla,
cl là, ayant rn qu'il J avait des présidentes et
des conseillères en assez bon nombre, on se
scnîl des deux filles de l'huissier et de la
femme d'un menuisier, et sur cela on l'envoia
.,,, 366

L'\'

aux galères. Il pensa être pendu. La présidente de Magnan, fort belle femme, était des
fouettées ; outre ce que les autres avaient
soufferl, celle-ci se faisait donner quinze coups
par semaine, pour avoir une succession pour
laquelle il fallait que trois personnes mourussent. Elle n'est pas riche. La présidente de
Brie eut quarante-huit coups et en donua it
.Brizardière cinquante-deux ; une madame de
Kerollin se fit fo uetter pour trouver un bon
tiercelet (elle faisait la fausse monnaie),
c'est-à-dire un bon alliage. Mais le plus plaisant, ce fut mademoiselle de Taloet ; comme
il la fouettait rudement (c'était pour avoir
un mari qui eùl beauco up de bien), clic
criait : &lt;I Hé, monsieur de La Brizardièrc,
doucement, j'aime mieux qu'il soit moins
riche. lJ
TALLEMANT DES RÉAUX .

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
cf:&gt;

Une Pompadour impériale
Par Frédéric LOLIÉE.

La comtesse de Castiglione.

lY

ressources? La démocratie csl un terrain
ingrat aux entreprises dont le succès se fonde,
en grande partie, sur les arguments victorieux
de la grâce cl de la beauté. Elle rèl'a d'une
restauration monarchique où se rél'cillerait
l'éclat d'une cour, où elle au rait sa place en
éridence, où scintillerait encore son étoile.
Ce fu t l'espérance qu'elle caressa, pendant
plusieurs années, à la faveur de ses relations
amicales plus étroitement nouées arec IC's
princes de la famille d'Orléans. Elle s'en exprimait dans ses billets hâtifs, ses lellrcs 011
ses comcrsations de chaque jour aYCC l'un des
fidèles du parti orléaniste, son ami, son confident. Mais on n'agissait pas où l'on agissait
mal du côté de Dieppe, au château d'Eu.
Ses dernières illusions politiques furent de
courte durée.
« C'est Eux cl Eu quïl nous faut accuser.
Le seul mot Yéridique est de rous, et c'est
mon senliment. 11
De là des regrets, des amertumes, pl'esquc
des colères dont elle trahissait l'expression à
travers sa correspondance intime. Alors, elle
envrloppail dans un même reproche d'inconsistance et d'ingratitude les princes de toutes
nuances, ceux qu'elle avait connus naguère
el ceux qu'elle avai t appris à connaitre ensuite.
&lt;l En mème temps que je me suis heurt,.\c
aux princ~., dans les passions de ma vie, j 'ai
regardé dans leur enlo~rage et rencontré auprès de chacun d'eux les Leurs (je dis leurs
vrais el sincères amis), avec lesquels j'étais,
sinon toujours d'accord, du moins toujours
en communion d'esprit SUI' les chapitres Effort
cl Pitié. Et je dois reconnaître que ce furent
des hommes de cœur et de mérite, qu'ils
n'étaient ni les courtisans des princes, ni les
suiveurs empressés du courant. Ils 11 'étaient
obéissants ni désobéissants plus que moimème. EL comme nous ne voulions pas nous
soumettre, nous avons préféré nous démettre.
Alors, adieu, veau , Yache, cochon, couYéc.
Les princes ont fait la culbute par la faute
des au tres , mieux écoulés. Et les peuples
sont allés à la débandade, comme l'a la France
actuelle.... ll

Le~ plus éclatants soleils ont leur crépuscule. Au x derniers jours de l'Empire, la
fal'cu r de Mme de Castiglione avait baissé,
comme aussi bien le prestige du trône, la
confiance enYironnante et la santé de l'empereur. Les luttes d 'inlluenccs féminines avaient
lassé le caprice de César.
L'Empire tombé, la cour évanouie, Mme de
Cas~iglione ·re_garda au tou r d'elle, et se sentit
terriblement isolée.
L'orage avait dispersé celte foule brillan te
c~ bigarrée, dof!L elle arait le spectacle quotidien. Ceux et celles qui passaient tout à
l'heure avec elle, sous les lustres constellés
avaient disparu dans la nuit.
'
Uo voile morose s'était étendu sur la société. Dans le monde inélérrant el affairé
0
'
brusquement sm venu, il n'y avait plus d&lt;'
place pour une Castiglione. Elle avait pu, naguè~·e, tout à l'aise intriguer, politiquer, s'in?éu_icr, user d'adresse féminine et de surprisC'
and,rectc, faire ondoyer d'un ministère à l'auIre la _traîne de sa j upe, en des milieux déji,
conrp11s par la faveur du nmitre. Elle n'étai t
pl us qu'une étrangère pour les nourcaux arri1a11ts qu'avait poussés en haut un 1·iolcnt tour
&lt;le roue de la fortune.
De hautes ami tiés lui restaient. Non plus
que les princes de la maison d'Orléans, Thiers
n'al'ait oublié Mm&lt;l de Castiglione. On recevait
place
Saint-Georges, non sans érrards
l'an.
0
'
cwnne fal'ori te des Tuileries. IJcs traces de ces
dispositions si·mpathiqucs se rctroul'craicnt
dans la correspondance générale du grand
h_omme. Encore n'était-cc rien de plus que de
simples rNours de courtoisie mondaine.
Son ambition d'agir par les autres et sur
lL•s aulrl's, directement ou indircclcrncnt, ne
~arait plu~ oü se prendre, où s'attacher. On
lïgnorail daus le personnel nouveau des gouvernants. M. Pinard, à Florence, et le Prési~rnl de la fiépublique, à Versailles, en 187·1,
avaient pu rendre, orcasionnellemenl , térnoiLe monde regarde les gens en place ou en
l-(llagc de celle finesse d&lt;' perceplion, dr cet
fortune de bas en haut. Quelle que fùt la
L'spril
de
diplomatie,
de
celle
intelli
rrence
"ll, 1
0
0
nera e des choses, dont elle al'ail donué des grandeur apparente des personnages, elle
n,arqucs secrètes et sûres, sous le rérrimc regardait ce monde de haut en bas, et le ju, 'dcnl. Mais com ment en rcnou,·elero les geai t sans complaisance. c, La Yie est une
p1·ccc

addition de mécomptes, &gt;&gt; disait un philcsopbc. Il dut lui en échoir beaucoup dans la
fréquentation des privilégiés de la naissance cl
du rang; car elle retourne à de pareilles
réflexions, dans une lettre adressée longtemps après les événements au même ami de
toute sa vie :
c, Au milieu du foin peurent se glisser &lt;les
perles, &gt;l m'al'ez-vous dit sur l'escalier en .
partant. Broyez les balles de foin, cherchez cl
vous Lromerez la fameuse Nicchia... . Celle
perle, c'est mon cœur, cc cœur, c'est la
perle... Une larme de pitié, comme vous appelez venant de moi non pas l'excuse ni l'approbation ni l'oubli, une larme pour le malheureux
né prince, qui traine ses jours dans l'exil,
hélas! Double circonstance atténuante, attendu
que les princes restent toujours des princes.
Or, je n'ai pas trouvé de mol plus expressif
dans ma longue carrière : éprem·es de tète cl
de cœur, expérience d'enseignes roples ou
impériales. Les marches du trône, qu'on les
gravisse ou les descende, semblent circonscrire tout sentiment d'amour, de devoir, de
reconnaissance, d'amitié, d'intimité, de mémoire, parfois de courage, d'honnêteté, de
vérité, toujours de franchise, de droiture cl
de loputé. Jamais de générosité, point de
confiance. 'I'els sont les princes de tous pays
el de LouLes· races. n

Des pensées moins amères 11s1la1cnl le
chevet de son lit, au temps où lJrillail l'astre
de son éclatante fa reur. Sa peine secrète, on
la devine : elle n'avait fait que trarerscr
l' his toire d'un pas furtif; son rêl'e aurait été
d ·y séjqurner.
L'àge était venu, et plus tôt qu'elle ne s·i•
attendait, stigmatisant d'une marque impitoyable la déchéance de ce qui a,·ait été sa
force someraine, sa gloire, son triomphe.
Elle avait espéré, comme Ninon, opposer aux
ravages du temps une résistance douce et
imincible. Il n'en arnit pas été, selon ses vœux,
de garder inaltérable son opulente chevelure,
ses dents de perle, l'ovale parfait de son
l'isage.... Le déclin fut rapide cl sensible.
Cel.Le Jéchéance s'était accusée, chez clic, de
façon peu miséricordieuse. Elle eut il S&lt;'
plaindre plus que beaucoup d'autres du ehang~mcnt des saisons. J'ai sous les yeux un ccrLam nombre de photographies relatives à la
période extrême de sa l'ie, cl qu'elle avait

�111STO'J{1A
UNE POMPADOU7t. 1MP'ÉT(Vl1.E

dispersées d'une main aussi parcimonieuse
que possible; el, les considérant, je ne puis
que soupirer : hélas! C'est alors qu'elle prit la
résolution d'ensevelir dans une réclusion
volontaire ses déceptions de coquelle impénitente. !&lt;;Ile s'y enferma jalousement, obstinément. Elle n'avait pu supporter l'idée que
tous les jours la diminueraient, la déformeraient davantage, elle, la triomphatrice d'hier,
el qu'elle serait impuissante contre la ruine
de cet idéal en clic réalisé, et que des yeux
d'hommes cl des yeux de femmes tiendraient
fixé sur elle, d"heurc en heure, leur regard
ironique ou cruel, témoin de sa lente destruction. Ccllr.s qui veulent être oubliées, par le
regret _de ce qu'elles furent, ou par Msillu·sion ou par dédain, le sont très vite. Un ressouvenir de la victorieuse, un mot, un trait,
une allusion à· propos d'elle, circulaient, de
temps à autre, dans les journaux ou les conversations. Paris, par intcrrnlles, se raiJPClait son nom, sa personne. Puis, l'ombre et
Je silence s'épaissirent.
Pourtant, nous devons le remarquer, celle
retraite n'avait été ni aussi immédiate, ni
aussi ·com.pl~tc qu'on le croit généralement.
Elle avait encore de la jeunesse après les
événements de 1871. Sa beauté n'avait pas
disparu d'un souffle. L'éclat de ses formes
statuaires ne s'était pas évanoui tout d'un
coup, cl son humeur ne s'était pas altérée au
point où elle en arriva aYec le temps. Parmi
des brouillons de_lettres, griffonnées de son
écriture indéchiffrable, je retrouve des invitations faites à des absents, sur un ton presque
joyeux, comme ccllé-ci :
&lt;1

Sept heures du matin.

« Nous vous allendions jusqu'à deux heures
du mati~ pour souper, sauter et autre. A
propos, s'il vous plait de toucher les dernjers
diamants de la Couronne en effigie, par éxception l'album entier de leurs photographies,
avec un dossier très curieux des domaines de
Napoléon III, me sera confié pour quelques
heures . A mercredi. ,,
Ou, encore, cet appel, qui ne manque pas
d'une certaine allégresse, dans son laconisme : 1c Tout chemin mène à Paris, ditesvous. Me voici. Venez. Sur ce, je tourne la
bl'Oche de mon agneau. »
Ses visites se rendaient rares. Elle n'allait
plus dans le monde. Mais elle en efOeurail,
comme d'ùne atteinte furtive, les tentations
dernières. J'en puis rapporter un souvenir
bien personnel.
C'était une quinzaine d'années après l'effondrement de l'Empire, Mme Valewska, devenue,
par son second mariage, la comtesse d'Alcssandro, donnait une soirée dans son appartement de la rue Washington. On vint la prévenir qu'une personne très emmitouflée, et ne
'I . Saiu t-Amand fu l de ceu:.:-là. Je retrouve une cun euse lettre de l'his(oricn diplomate, entre les feuillets d'un volume, qui avail appartenu à Mme de Castiglione :
« Madame la Coinlesse,
« La photographie est ressemblante, c'est-à-dire
arlmirable.
• L'arbre de Versailles, plein de poésie. La légende

voulant pas dire son nom, demandait à lui qui s'obstincut à violer l'incognito de sa
parler. Assez intriguée, elle sort du salon, retraite, et prétendent la complimenter en
porte ses pas jusqu'à l'antichambre et ne dépit d'elle.
reconnaît pas d'abord !"étrangère.
Elle n'acceptait plus de recernir personne,
c1 C'est moi, Niccbia, lui dit-clic. Je hormis quelques derniers fidèles. 1 On ne
t'apporte des fleurs, les fleurs annuelles. devait ni sonner, ni frapper, mais s'annoncer
N'est-ce pas ta fète, aujourd'hui? &gt;)
du dehors, sifOer d'une certaine façon, user
Et, en même temps, Mme de Castiglione de signes convenus, qui faisaient qu'aussitôt
dégage, d'une enveloppe de soie noire, un s'ouvrait la porte obstinément close. Seul
bouquet-de roses superbes, fraîchement épa- venait à sa guise, sans avertir et autant de
nouies. Les remerciements sont accompagnés fois que lui en chantait la fantaisie, le généd'effusions tendres. On s'embrasse.
ral Estancclin. Et le mécanisme intérieur de
11 · - Mais, demande la maitresse du logis,
la fermeture jouait sourdement. li se glissait
voudrais-tu fuir si vile, et rnns te laisser 11 l'intérieur. La conversation interrompue de
voir? On aurait grande joie de l'autre côté, si la veille ou de l'avant-veille reprenait son
j'annonçais ton apparition.
cours. Et cè fut ainsi, pendant une très lon&lt;! Non, le temps de ces folies est passé. gue suite de jours et de mois. A Ba.romesnil,
Je ne suis plus·que l'ombre de la Castiglione. · Eslancelin me montrait une curieuse photo«· - Et, moi, je ne veux pas le croire! graphie de la silencieuse demeure. La comnetire seulement cette double ou triple voi- tesse se dissimule derrière la persienne rnilette el je t'en dirai mieux mon opinion. &gt;)
entr'ouverte; elle parait aroir entendu le
La comtesse Walewska parvient à l'entrai- signal ; et, au bas de l'image, on lit, tracée
ner dans la pièce :voisine. Une vision de de sa main, celle dédicace : A mon vieil ami
coquetterie a passé devant les yeux de Mme de Estancelin, en souvenir de vingt-cinq anCastiglione. Se retrouvera-t-ellc vraiment au nées de siffleme.n t.
miroir? Elle s'est débarrassée de son lourd
Il ne rencontra jamais personne, me disaitmanteau- Une toilette apparait, qui, pour il, à part un soir où, sans entente préalable,
n'ètrc point de là mode la plus récente, ne il se trouva à diner avec Cornély et deux ou trois
lui messied pas, au contraire, depuis qu'elle autres. Peul-être faisait-elle sortir discrètea rejeté les· voiles importuns· qui cachaient ses ment telle "isiteusc ou tel visiteur d'exception,
yeux -et son visage. Elle chiffonne, ici, là, ou de plus habitués, comme de certains réfuouvre et déco_nvre; elle élargit l'échancrure giés italiens que, par hasard, elle accueillait
du corsage, ajuste le tout à l'aide de quelques même assez imprudemment. Mais, avec ceuxci, du moins, clic se sourenail des beau·x temps
épingles.... C'est encore elle!
c1 Mai&amp;.. tu es belle, très belle, comme de Cavour el de Victor-Emmanuel, quand clic
était, à Paris, Icûr émissaire de beauté et
autrefois, comme toujours !
qu'avec tant de chaleur·sur les lèvres, de fas« - Le crois-tu?
« - Sans doute, mais ne tarde pas davan- cination dans les yeux, elle plaidait, auprès
de Napoléon Ill, l'affranchissement de
tage. ,&gt;
L'absence de Mme Walewska a provoqué l'Italie .... Étrange- terminaison d'une arendans son salon, parmi ses hôtes, un Yif émoi ture de rayonncmcnt et de conq uète !
de·curiosité. Le nom a cir.culé déjà, on ne
sait comment, de celle qui la retient, et qui
li y eut, dans celle phase inconnue de son
va venir. On n'a pas la patience de l'allcndrc. existence, des épisodes singuliers et romaLes hommes s'éehapp1!nt, à la nilée, de la nesques répondant bien au caractèr~ de la
pièce de réception, pour l'cntre1·oir· plus vite. femme capricieuse, qui aimait si fort, autour
On la salue. On la fëlicite. L'aurait-on recon- d'elle cl dans ses actes, le grandisseinent du
quise? ... ~~lie fut, Loule la ·soirée, d'une hu- mystère. Ce serait un chapitre de couleur et
de Lon tout à fait appropriés à_ la manière
meur charmante.
Le lendemain, malheureusement, elle avait d'un Ponson du Terrail ou d'un Emile Richerepris ses · dispositions d'àme chagrines, qui bourg que les circonstances'donl fut entourée,
allèrent en s'aggrarnnt, jusqu'à devenir il y a vingt-sept ou vingt-huit ans, la remise
à l'un de ses envoyés des précieux. bijoux,
aiguës et maladives.
Sa correspondance d'alors, dont je possède qu'elle avait enfouis en lieu sûr, pendant la
quelques fragments, est d'une intense mélan- guerre franco~allemandc. La cassette fut
colie. Des pleurs sur un fils disparu; des 1ransportée dans une lointaine campagne
doléances sur ses désillusions; des détails d'Italie, au fond d'un village de la Calabre,
pénibles; des défiances subites ou, au con- de dramatique mémoire. On ·u•avail pas
traire, des effusions brusques d'amitié ; des échangé de papier couvert du timbre des
ré0exions attristées sur le néant des gran- gens de loi ·ni d'aucune estampille adminisdeurs du monde -; et des plaintes surtout, des trative. Nulle formalité financière ni bureauplaintes réitérées à l'encontre des importuns, cratique n'avait été passée avec l'homme
très juste : JJltts je vois les !tommes, plus j'aime les
chiens.
« Vous avez raison. li faudrait à une beauté idéale,
à un être exceptionnel comme la comtesse de Castiglione, non poml des hommes, non point même des
anges el point même des archanges, mais des dominalions cl des trônes. Bien entendu, je parle des
dominalions et des troncs du ciel. Ceux de la terre
sont si peu de chose!

« ~c lisez pas les Femmes de Versail_les. Cc !'.·est
ni original, ni puissant. C'étai~ ma p1·cm1ère 1nan1crc,
je ne veux pas que vous me Jugiez par ce hne. Je
rous en offre un autre, qui esl mnins faible, et 9u1
vous fera penser au prince impérial et à YOl1'e f,ls.
&lt;( N'oubficz pas la d~lc du 9 janvier.
« A ms pieds,
« SAIXT-A~•~D.

rimple el droit qu'on avait char«é de veiller
sur le trésor. Mais une carte ava~ été coupée
en deux, dont une moitié lui avait été laissée
et dont l'autre devait se raccorder avec cellelà, sur la présentation qui lui en serait faite
p~r _un inconnu. Et les choses s'accomplirent
arnst, fidèlement. Elle en avait remis les soins
à, un homme de confiance, un avocat. Il arnit
fait le voyage. Lorsqu'il s'était vu au trrme
de sa course _accidentée, on lui avait indiqué,
non sa~s pet~e,. la demeure de celui qu'il
cherchait. Il eta1t arrivé dans une masure
é_tran~e d'aspect, chez des gens encore plus
srngulters. Avec fJUelle attention on l'écouta!
Dl' . 1ruels y~ux scrutateurs et inquiets on
fomlla son visage! Il avait présenté la parcelle complémentaire. On rassembla les deux
cartons. Ils s'adaptaient exactement. On se
décida ,à lui livrer _les diamants et les perles,
o~s?ur.ement caches d_ans la muraille. Il y
a,ait la le fameux collier de perles noires et
blanches, à six rangs, comme nulle impératrice n'en porta de plus beau,
de plus ,fastueux.

l'idée d'un nid coquet, harmonieux et doux.
Cc fut dans un entresol de la place Vcndô;11e qu'ell~ décida de cacher à tous les yeux,
meme aux siens, le deuil d'une beauté morte.
Les miroirs el les glaces furent proscrits. Les
volets durent être tenus fermés de jour et de
nt!il. On _interdit à_la lumière du ciel d'y pénetrer, smon tout JUslc pour traverser d'une
clarté de soupirail l'ombre où sta«nait sa
Yie. Les pièces tendues de sombre r:'taicnt à
peine éclairées, le soir, par le gaz en veilleuse.
Un système étrange de verrous et de clôture
intérieure fut combiné, qui , joint au défaut
de sonnette, au dehors, en rendait l'acrès
infranchissable.
Comme en ses plus beaux jours et avec
cette persistance de souvenir qui lui faisait
conserver dans leur état d'autrefois les choses
qu'elle avait aimées, les appartements où elle
avait vécu, elle aYait arrêté que sa voiture
demeurerait it sa dispJsition, toujours sur le

vi,sag~ couvert d'une épaisse voilette, et,
d habitude, suivie de ses chiens minuscules
gras et laids. Des passan ls, quelquefois, en~
L~e,•oy~ient une femme d'apparences un peu
smguheres, portant une robe à petits volants, de mode ancienne, et qui s'arrêtait à
considérer, avec une insistance rêveuse, les
fenêtres d'un appartement inhabité. C'était la
comtesse de Castiglione revoyant, sans se
décider à en franchir le seuil, la demeure, à
présent close, où s'étaient écoulées ses heures
radieuses.
Srs dernières années se traînèrent dans
l'isolement et Ja dé/lance. Elle s'était détachée
de sa parenté même, au point qu'elle ne la
connaissait plus. Son testament, dont le
brouillon olographe nous était communiqué
en 1904, à Baromesnil, ne l'exprime que
trop nettement. Après avoir nommé les sept
exécuteurs testamentaires, qu'elle avait choisis pour le règlement de ses volontés suprêmes,
exclusives de toute autre intervention, elle
avait ajouté en marge, en grosses lettres, el d•un crayon rouge :

« Pas d'héritias.... Sans
Mme de Castiglione avait
aucune
famille, ni en Fmnce
gardé plusieurs appartements
ni en Italie, quoiqu'il y en ait
dans Paris, dont elle payait la
de mêmes noms tout r't fait
location et qu'elle n'habitait
eli'ange1's, soit 0/doïni, Rapoint 1 • li m'a été donné de
pallina, Lamporecchi, de Casvisiter l'un de ceux-là, rue de
tiglione, Caspigliole, Asinal'i,
Castiglione.
Verasis .... ,,
Il était resté fermé, durant
Elle reniait volontairemi:nL,
de longues années, comme un
systématiquement,
des alliances
reliquaire où dorment des frao-'
0
qui
existaient
en
réalité,
comd
ments âme. (Juand on ouvrit
me nous en avons eu la preuve
ce local sombre et poussiéreux,
en relisant la lettre de faire
où s'installèrent les ateliers de
part du décès de son mari,, le
confection d'un couturier, on y
comte
de Castiglione 1 • Mais n ·atrouva, sur un gros coussin
rn!t~elle pas résolu de se supbleu cerclé d'un câble d'or, orné
primer toute entière dans la vie
de glands aux quatre coins, un
et dans l'au delà de la vie, pour
raYissant moulage d'un petit
sa famille comme pour
bras d'enfant, en mémoire du
monde?
fils qu'elle a~ail perdu et qui
. So~_rèvc obstiné était qu'on
s'était appelé George~. Le logis,
1
oubliat absolument, définitien soi-mème,- n'offrait rien de
rcmcnl.
Elle arait donné les
très merreilleux, quant â la
instructions les plus rigoureudécoration intérieure. Cc qui
ses pour _qu'il n'y eÎll, à ses
m'ayait frappé-·surtout, c'était
obsèques,
ni cortège, ni /leurs,
la médiocrité des étoffes de
ni
lettres,
ni
articles, ni bio!!"ratenture, également gros bleu,
tapissant la chambre, et dont la lllAISOX DE l,A PLICE V ENDÔME , NUMÉRO 2:&gt; bis, AU CO IX DE LA Rl""r, DE. LA PAIX,. phies, ni d'échos dans les fc~1ilOU MAD.ûlE DE CASTIGLJOXE OCCl'PAIT L'EXT RESOL.
les publiques, en un mot aucun
teinte avait été choisie, évidemsigne
révélateur de son érament, pouP absorber et rénouissement
dans la nuit étcrduire la lumière. Au plafond,
.
nellc.
Elle
n'était
qu'une disles plis froncés se rejoignaient en une rosace, point d'être attelée el de sortir, et elle gardait,
avec un bouillonné au centre. La salle i1 pour cela, un cocher, une . calèche, une parue depuis une trentaine d'années · elle rnLendait rester ce néant, après la mo;·t.
n_ianger était tendue pareillement, mais en remise, qu'elle n'utilisait point. Aux heures
&lt;! Défense absolue, &amp;rirait-elle, il tous mr~
,·ieux rose. L'ensemble était obscur· les de nuit, elle se glissait hors .de cette maison
•~
'
•
•
l
exécuteurs
testamentaires, ainsi qu'à toutes
p1cces, ctrmtes el basses, ne donnaient guère de la place Vendôme, habillée de sombre, le
personnes désignées, de faire paraitre rcn-

Ir

_I. ~uc Cambon, 1·ue de Castiglione, aux Batiguollcs;
aiec_ sou ~p)lartemcnt de la place Vcndùme, le toul
reprcsentail une location annuelle de 18,000 francs. ·
. 2._ E_~ 1867. ~ous_a,·ons retrouvé, dans nos papiers;
Cette p1ece JUSltficatn·tl d_cs ,illinnccs de_ la_ famille de
. astiglwne, et nous la c1lerons par cur1os1lé :
.
1

• Mme la .comtesse Vcrasis de Castiglione. -

lo
r.omtc _Georges Verasis de Castiglione. - ~I. le chcva•er Çlemcnl Cas11glione. - lllme la comtesse Clément
1. -

IIJSTORI A -

Fasc. 8.

)1.

Castiglione. née Lilla. - ~I. lé marquis Oldoïni. ministre
d'Italie en Uarière. -lllme la marquise Oldoïni. - l\l. le
génér~l Cigala. - Mine la comtesse Cigala. - lime la
roml~sse Massimino. -: JL le che,·alier Jean Lampo1·cccl11. 7 lll. le chevalier Alexandre Lamporecchi. )1. le général La llocca. - Mme la comtesse La Rocca.
)1. le marquis cl )hne la marquise Spinola. - )lme la comtesse .veul'e de.La Villa.- )I. le che,•al!cr \lén~y 'Cig-ala. - t\J. le du~ et ~[me la duchesse de
_\alombros~. - ~r. _le mar']UIS Emmanuel ct'Azcglio,

minis((e d"ltalie en Anglclerrc Ai•nard Cavour,

)1.

1~ marquis

d « Ont l'honn~_ur ~e rous faire pa,·I de la perle
. oulour_euse 9\1 its n cnncnl de faire en fa perrnnne
de M. François _Ier!s,s, comte de Castiglione. chef du
cab111ct c~ premier ecuycr de Sa lllajes(é le roi d'ltal"1
leur_ ma,·,_, père, frè,·:•· bcau-frèr&lt;i, gendre, neve~1 ~t
~u~rn, deccdê an chalrau roral dr ·stuppinio-i JlJ' ·•s
funn , le 30 mai 1867. »
•
"' · '

�•
111STO'l{1.ll - - - - - - - - - - - - - - -- - -- - - - - •
seigncments de quoi que cc soit à qui que cc
soit, ni legs, ni sou,·enirs, ni écrits, ni distribution d'autographes, ni portraits. »
Cette continuelle peur des moindres symptômes de bruit, d'indiscrétion, de publicité
autour d'elle et après elle, sous n'importe
quelle forme, lui était une sorte d'obsession
anxieuse cl morbide.
Rien n'en est plus significatif que la lettre
suirantc, la dernière qu'elle ait crayonnée
d'une main affaiblie' :
&lt;( Au plus mal, sans résurrection possible.
Nous ne nous reverrons plus sur terre. J'en
ai pré1·enu le colonel (le duc de Chartres), lui
disant mon désir de le mir, lui. Il n'osera
pas!
cc Pensez à mes instructions pour qu'elles
soient suivies à la lettre. Ce que je veux, c'est
un enterrement solitaire. Pas de fleurs, pas
d'église, personne. Entcnde:t bien tout cela.
Je vous conseille mèmc de n'avertir quiconque,
à Paris, qu'après ... le retour . .
« Veillez à ne rien publier sur moi. Une
polém?que surgissant, à celle heure-ci, forait
troUYer mourar(te celle qui vous en supplie.
Après ma mort, si vous en avez le temps,
force vous sera de remanier rntre article.
Non, non, pas ainsi.
« Pour la centième fois (c'est une dernière volonté), je vous supplie de renvoyer
tous les portraits, absolument tous, - les
huit épreuves que depuis un an je réclame.
« Je donne à Cléry le mème avis qu'à vous
de samer images, collections, livres, qu'on
ferait saisir, et d'oü résulteraient des procès
malheureux.
« Adieu. Une prière ... , une larme, de
Dieppe.

&lt;( Triste cl cruelle fin, - personne ne
sachant que faire. Le sccré!aire de M• Cléry
est venu et a dû faire apposer les scellés, cet
après-midi; mais j'ignore ce qui a été décidé,
M• Cléry étant à Venise et lui seul ayant les
instructions ....
&lt;(

E. S.

&gt;&gt;

La sépulture fut tenue secrète. On n'éleva
point à sa mémoire de fastueux cénotaphe.
Mais une simple pierre de granit marqua la
place de sa tombe, tombe aujourd'hui bien
délaissée. Je la visitai; elle était comme perdue.
dans la partie encore boisée du Père-Lachaise.
Je la trouvai sans ornements, sans fleurs. Une
simple el pauvre couronne de houx en parait
la nudité froide.
tlle avait beaucoup étonné le monde de
son vivant. Après que le cercle de ses jours
fut achc-vé, elle provoqua encore de my~térieuscs interrogations. Peu de ·temps avant
l'issue fatale, on avait déposé, de sa part,
chez Alphonse de Rothschild, un coffret sur
lequel était fixée celle inscription :
0

DÉFE:l'SE D 0UYRIR E:I' CAS DE llORT

Et, le matin de ses obsèques, on découvrit
deu:x plis non moins énigmatiques, qu'on se
contenta d'im-entorier. Le président du tribunal civil ouvrit en personne la cassette. On
y trouva des papiers intimes, dont il ordonna
l'incinération, et des documents susceptibles
d'intéresser la succession, qui furent remis
au notaire.
L'espoir de ceux qui s'attendaient à découvrir du rare fut trompé une fois de plus. La
police italienne se chargea de dissiper le reste
de leurs illusions. Elle est terrible sur le
chapitre &lt;les révélations posthumes, celte
(( CASTIGLIONE. ))
police; elle voudrait tout lacérer, tout déElle ne s'était pas trompée sur le court truire des moindres paperasses frisant l'indélai que lui ménageait la maladie. Le 28 no- discrélion, à l"égard des gens investis d'une
vembre 1899, elle s'éteignait dans une part de l'autorité royale, tout cc qui serait
chambre du restaurant Voisin, où elle avait susceptible d'affaiblir la considération dévolue
émigré p:ir crainte de soupçon, et le dernier au pouvqir. Plus récemment en éclata la
témoin de ses jours attristés adressait aussitôt preuve, pour les papiers de Crispi, sur lesquels on posa les scellés, et que dut én~rgices lignes à M. Louis Estancelin :
quemenl défendre la fille de l'homme d'Etat.
La dispersion des miettes documentaires
« Cher monsieur,
appartenant
à la mémoire de Mme de Casti(&lt; La pauvre comtesse est morte, cette nuit,
glione
fut
une
perle regrellable, .sensible au
des suites d'une apoplexie cérébrale qui l'a
cœur
des
archi,~stes
et des biographes, pourfrappée, dimanche, à deux heures, et qui a
été aggravée d'une paralysie du côté gauche. , chasseurs de pièces inconnues. li y aurait eu
de quoi vraiment les affriander. Que ne purent&lt;( Elle se porlaitbien, les jours précédents;
mais elle avait eu de fortes contrariétés avec ils Oairer d'une narine experte el de leurs
sa montagne, cc qui n'a pas peu contribué à mains palper ces liasses confuses, et y cheraccélérer son mal. On devait lui vendre tout cher leur bien! Mme de Castiglione, quoiqu'elle
ou partie de sa montagne (ses propriétes de écrivit fort mal (je dis la chose au matériel),
la Spezzia), et je ne sais point si cela n'a pas avait échangé des lettres certaines avec les
plus hauts pers&lt;mnages de l'Europe entière.
eu lieu samedi.
Pie IX, Victor-Emmanuel, Napoléon, Cavour,
cc Elle s'est éteinte très doucement, cette
Thiers
,,les princes d'Orléans, l'avaient gratinuit, à trois heures trent~ minutes. Elle
m'avait encore reconnu à onze héures, el je fiée de .leurs au Lographes. Des diplomates
crois que, Yers trois heures, son regard s'est étaient sortis, en son honneur, de la réserrn
posé la dernière fois, lassé, sur ceux pré- obligatoire à leurs fonctions. Elle détenait,
en l'une de ses cassettes, des notes réYélalriccs,
sents.
•
1. A ill. Estancclin, novembre ·1899.
~- J'en Yis de tels, recueillis par ill. Georges Monorgucil, el M. Hanotaux me monlrail, un matin, sur

une enveloppe jaune. un mol, paraissant, à tous les
pointst.lcvue,de larnainll'un d,,mPsliquc. - Or, celuici, aprè, avoir rendu complc de diverses commissions,

presque des papiers d'État .... Mais ce fut le
pillage organisé de la correspondance castiglionicnne. Des émissaires aux yeux aigus,
aux doigts agiles, chiffonnaient, détruisaient,
brùlaient loul, sous le regard consterné de
journalistes accourus en bâte, qui voyaient
partir en fumre leurs espérances de butin.
C'est à l'intervention inquiète des autorités
de la Péninsule que fait allusion clairement
cc passage d'une lcllre, émanant d'un des
exécuteurs testamentaires de la comtesse, et
qu'on aYait adressée à l'ami fidèle, en
Normandie :

« ... 1900.
&lt;( Je rentre, aujourd'hui mème, de Sicile.
Absent de Paris depuis trois semaines, je ne
sais ce qui a pu paraitre dans les journaux;
mais, deux jours a,·ant mon départ, j'avais
vu l'aYoué de la comtesse. li me dit, alors,
qu'en appel le gouvernement italien arail
obtenu le droit de liquider les affaires de
Mme de Castiglione et qu'immédialcmenl
rambassadearait levé les scellés et commencé
très rapidement le dépouillement des papiers.
li s'est Lromé une quantité de choses écrites
de sa main, mais incompréhensibles. Ces
papiers ont été jetés au feu, ainsi qu'un
grand nombre de lellrcs, dont l'origine était
inconnue.
u Deux jours après le jugement, les héritiers de la comtesse se sont présentés pour
recueillir ce qui reste de la succession. Peu
de chose, parait-il. Je ne connais pas la per·sonnc dont vous me parlez dans votre lellrc,
M. Tribonc . .Je n'en ai même jamais entendu
parler pat· la comtesse. Du reste, clic prétendait toujours n'al'oir pas d'héritiers ; mais
ses asserLions étaient souvent inexactes.
« Tout cc qu'elle arnil accumulé dans
l'appartement oit clic est morte, chez Voisin,
a été dépouillé; mais rien de bien important
ne fut trouvé.
(( Agréez, elc ....
&lt;( S**' &gt;&gt;

Des chercheurs obstinés remuèrent les
cendres. On continua d'interroger, autour
d'elle, jusqu'aux moindres parcelles des souvenirs qu'elle aYail pu laisser. On n'en pul
rien raeporter, qui eùt le caractère confidentiel. Des carnets de comptes, .barbouillés de
commun arnc la gouvernante Luisa Corsi, des
pièces de procédure, des bribes de correspondance sans grande signification, d'étranges
chiffons 2 , que griffonna la main lourde de
gens su bal ternes, et réYélant crue la reine de
beauté, la dil'inc comtesse 1 dans son triste
déclin, n'avait pas dédaigné léi~nLretiens ou
les consolations, si ce n'est pas trop dire, de
cette espèce de gens ... c·était peu de chose,
ou plutôt cc n'était rien. De ses inlimilés
illuslres, pour unique tra~c : une enveloppe
sans lettre, où se reconnaissait l'empreinte
impériale. Il avait fallu se contenter de ces
minces vestiges. Les l'irluoses de la chronique
duren·l se rabattre sur les glanures du reporsur un Lon uo peu familier, termine sou poulet pa1· un
~ bien le bonjour a Madame la comtesse », qui semble
singulier, précédant la simple signature C11ARLES.

U1œ Po.MPADOU'l( T.MPi'l(r.J11.E - -...

tage et_ s'e~ t.~nir, faute de meilleurs éléments
de copie, a l inventaire de la vente q . . .
d
' l
b
' Ut SUll'lt
e pres es o sèques, avec les lots d'importance
,.
. et les autres , dirnrs., tels 1e 1ameux
coIl 1er de perles de 422,000 francs un . ,
1.èveme~L de l'empereur des Français su!i:
cconom1es de sa cassette particulière - le
Câ'rnet de bal signé par le roi Victor-Emmanuel, cl drs parcelles d'héritaO'e
o , Joyaux,
cl en t~ Iles, porcelaines, dispersées au feu des
encheres.
de tous les pap·
J ·L'anéantissement
·
, 1ers qm.
m_ av~ie~t appa rtenu, le silence de parti
pr1~ ou s c_nfermcnt les rares confidents de
ses 1mprcssrons
· .
,
' aux• années mauva1ses,
tout
cr1a na pas arrêté ni diminué la curiosité

qui s'attache, exceptionnelle, à la personne
de Mme de Castiglione.
C~rio_sité _bien légitime, et que notre longue
et ,s1 _mmutteuse étude ne fera, sans doute,
qu, .av1Yer
mêmes . Car,
bl par ses divulrrations
o
rerrt~ cmcnt, avec sa puissance fascinatrice
son role de mystère, ses ambitions plus grande~
que ses _moyens, ses dons incomparables de
corps, smon d'âme, ses étranO'etés de Loule
~ort~, poussées jusqu·à l'extrême limite de
ses Jours, la comtesse de Castirrlione aura été
non pas &lt;( une ligure surhum~ine Il comm;
ten~cra de l'établir quel11ue dévot' extasié,
m~1s, _sans. ?on teste, l'une de ces physionon11es
et rares que , dans l'e•p
d' srnguheres
·
~ ace
une vie, on ne rencontre pas deux fois.

ll /aut ~ chaque période déterminée du
passe son image de séduction et sa léœende
Ent~c _les femmes de son temps, M~e d;
Cast_1ghone fut celte légende et cette séduction.
St peu qu'on ait tenté de jouer un rôle
tran_cher s,m: la _foule, on n'échappe poin~
a la_ 101 de l lustmre; on est prisonnier de
ses Jugements; on appartient, bon gré mal
gré, au besoin qu'ont les hommes de savoir
les choses en détail cl de juger sur des faits.
(i'ob,curité d'outre-tombe, it laquelle arail
aprcment
aspiré Mme de CastiO'lione
Il&lt;'
.
0
'
po'.t\'a1t pas lui servir de linceul, parce
qu clic eut son moment d'éclat cl de bruit
el
qu'elle appartient au cortèO'e
de so~
,
0
cpoquc.

?c

FRÉDÉRIC

LOLIÉE.

Une reine d'Espagne·
La reine d'Espagne, Italienne de naissance (première frmmc de chambre) venait leur elle pou · ·t ' 1··
, ~ai ' a m~u du roi, s'entretenir aYcc
et, de cœur, -~aïssait les Espagnols autant donner de3 manteaux de lit, et ils faisaient
rcux qu el!c voul.irt faire introduire secrètequ ~Ile e_n ét~1l haïe, et les témoignages qui leurs prièr~s;. après _quoi Grimaldo, à qui les ment. Cc J0Ur était celui ou' 1 . d
.
.
.
e rot onnait
en cclata1ent JOumellcmcnt entretenaient celle autres secretaires d'Etat remet laient les affaires au d~
encc publique.
haine réciproque. La reine ne se contraiO'naiL
de leurs départements, rntrait, et en faisait
0
, S1 la rc! ne profilait de celle audience pour
~ê'.11e pas de l'avouer ; el le peuple dc son le rapport. Grimaldo congédié, le roi prenait
s _ent1:ctemr aYec quelqu'un, il fallait ue cc
co_te, lors9~e le roi Philippe V et la reine pas- sa robe de ch,amb_rc, passait dans une gardc~ut ~1en secrètement, car le roi était to~jours
saient, criarl librement, de la rue cl des bou- r~?e pour s halnllcr: el la reine, dans la
:tnqmct d~ ce qn 'on pouvait dire de particulier
ti~ucs : Vi va el fü y la Savoyana ! (la feue piec_c _où . était sa toilette. Le roi, l,ienlôl
' celle ~rm~sse : au point que lorsqu'elle se
re1~e, adorée des Esp:i.gnols el dont la mé- habille, faisait entrer son confesseur et apre\s
co~;es.sa1t~ si_ la c_onfession se prolongeait lus
'h
'
'
~01rc est encore en vénération). L:i. reine un ~uar_t d eure de confession ou d'entretien
~lu ,1 1 or?ma1rc, tl entrait dans la cbambrf et
re?nantc affectait en vain de mépriser ces P,art1cul1e'.·• allait lrourer la reine. Les infonts 1 appelait la reine.
'
cris du peuple : elle en était au désespoir. s Y rendarenl. Quelques officiers principaux,
. Ils communiaient ensemble Lous les huit
Malheureusement, le peuple et elle ne lullaient les. dames et lt&gt;s caméristes de service for.Jo_urs e~ les dames de la reine lui auraient
pas à force égale. Elle avait la toute-puissance maic?t toute l'assemblée. La conrersalion
dcplu 'SI cll:s n:en avaient pas usé ainsi.
par u~ m?yen as~ez naturel: le tempérament roulait sur la chasse, la dérotion ou autre
~e ~?u) d1vert1ssement du roi était la chasse
du roi lm rendait une femme nécessaire et chos~ de . pareille importance. La toil&lt;"tte
q~11 n eta1t pas moins triste que le reste de ~~
s_a dé,·otion ne lui permettait aucune infidé- dura'.t env1ro~ trois quarts cl.heure. Le roi et
ne. Des paysans formaient une enceinte po~r
lité. La reine était laide, quoiqu'elle eùt l"air la rcmc passaient ensuite dans une chambre
u;e hal~ue, et faisaient passerrerfs sangliers
a~sez ~~hie; et le roi étaiL toujours dans des où. s~ donn~ient les aydiences particulières aux c _e1Teml~, renards, etc., devant]~ roi et 1~
d1spos1l10ns qui la lui faisaient trouver belle
mm1stres
etrangers
et aux seiO'neurs
de la reme, qu,'. enfermés dans une feuillée, tiraient
•
•
0
et la traiter comme telle. Elle y joicrnait tout~ cour qui en avaient demandé.
sur les animaux.
la coquelleric possible pour son° mari le
Quand on· introduisait quelqu'un, la reine
Quelque crédit que la reine eût su l'
.
· Il
•
.
r espr1 l
louait publiquement et en face pom· sa bea;té · atîectait de rn retirer dans l'embrasure d'une d
. u roi, e e é!a1t obligée de l'étudier à cha ue
~t 9uoiqu'il eût élé assez beau étant jeune, il f~'.1être; mais celui qui anil à parler au roi i?stant, de faire nai'tre ou de saisir les o!acta1t alors dans un Lei étal de délabrement n ignorant pas que ce prince rendrait le tout
s10ns _de ployer dans des moments, et quel~ur la figure, que si les princes n'étaient pas à la reine, qu'elle serait choquée du secret quefois de se servir des aYantaaes que 1 . d
't l
o
Ul Oil·
m_vulnérables conlre les louanges les plus q~•o~ aurait roulu lui faire et préYienùraiL Je
na_1 ~ t: m_Pérament du roi. Les refus de la
d~goûtantes, il aur.iit pu prendre celles de la roi dc_farorable'.°ent, ne manquait pas de la rcme irr1ta1ent son mari l'enfla
.
de
,
mmaient
reme pour une dérision.
supplier de s approcher, ou parlait a~scz (J1~s en plus, quelquefois
produisaient. des
Le roi et la reine étant d'une jalousie réci- haut pour en être entendu, si elle persistait ~ccnes v10lentes, et finissaient pa " .
b
·
·
1
.
,
~roque sur tout ce que l'on pouYait dire it dans sa fausse discrétion. La reine savait donc o temr a a reme ce qu'elle voula1·1 rL 1a1re
.
1u~ ou à l'autre, ne se quittaient ni jour ni exactement tout cc qu'on disait au roi et 1
d dé ·
• a v10e1_1ce es sirs du roi faisait la force d 1
nurt. Tous les jours, à leur réveil, l'assafeta avail de plus chaque semaine une heure' où reme,
c a

DUCLOS.

�••
.M.llDA.ME
COMTESSE D'ARMAILLÉ
~

,

Xadame Elisabeth
D •unc importante. e.t très remarquable. i tudt biographiqu•, con,acr&lt;• par Madame la Comttsse d' Armaillé
2 .Madame 'Élisabeth, nous détachons I• charmant chapitn qu' on va lir&lt;. La bdl&lt;-sœur de Marit-An'.ointtl&lt;'.
au ltndtmain de la ruptur&lt; du projtt de marsag• qu,
,ùt fait d'elle la ft mme de joseph Il, em;&gt;&lt;-~•ur d"AII~~

magne, nous y ut montric. dans son •~ petit Tr~anon
de. Montreuil, qu'elle allait ltre., bie.ntot, contrainte. de

quitter pour les Tuilerits, puis pour le Templt.

Une heureuse période s'ouvre pour Madame Élisabeth, depuis 1785 jusqu'~u déb~l
de la Révolution. Certaine de passer desorma1s
sa vie au sein des affections de son enfance,
elle s'attacha davanta0 e à sa p:ilrie, jouissant
des succès de la Franie, desa prospérité croissa1ite, el partageant les illusions de celle époque
où l'éblouissement était général. l)ans ses lettres, on la voit s'intéresser vivement aux événements de la guerre
d'Amérique el aux vicoires de ~os
armrcs. Les ,•isitcs des souverams
de Rus, ic cl de Suède excitent sa
curiosité. Accepter les innovations,
les espérances du présent, sans regret du passé cl sans effroi de
l'arnnir, rtail alors le partage de
la jeunesse intelligente et de haute
condition. Pour la classe moyenne
de la société, les éréoemenls marchaient vers un point obscur, rnrs
une crise dont les vieillards signalaient le danger ; mais, aux yeux
de la nobbsc, l'accord entre le
peuple et le pouvoir seml,lail complet, et l:i. cour, trop confiante da~s
la solidité de l'édifice monarch1ciue, ne s'inquiétait pas &lt;les ruines
qui déjà s'entassaient autour~e I_a
colonne principale, et le laissait
sans défense.
Un de ces désastres, précurseur
&lt;le bien d'autres, rendit Madame
ltlisabeth propriétaire de Montreuil,
jolie maison de c~mpagne à pe!1 &lt;le
distance de Versailles. En 178.), le
prince de Guéménée ruiné ~t~il contraint de se drclarcr en faillite. La
somme s'cllernil à plus de trentcrinq millions, cl les gens a~tcinls
se Li:ouvaient être des domcst1ques,
drs concierges, de petits commerçants, qui a\'aic nl confié leurs
éparrrncs au prince, généralement _
aimé~ ainsi que toute sa famille. D~s i1~Lendants peu scrupuleux avaient conlr1~ue au
désastre el en profitaienl. La prmcesse
de Guéménée, gou\'ernante des Enfant~ ?e
France se vit obli«ée de donner sa dem1s~ion et' de Yendrc ;es biens, Montreuil était

son habitation de plaisance à Versailles

C'esl voire Trianon. Le roi, qui se fait un
plaisir de vous l'o~~ir, me laisse ,~lui de
&lt;I vous le dire. l&gt; La JOte de Madame 1!:lisabeth
fut extrême. Et, en effet, n'était-cc pas une
félicité cn,·iablc que d'échapper dans la rnêmr
année à unr couronne, d'obtenir un beau
jardin, et de rendre service à une amie malheureuse!
Le chez soi de Madame Élisabeth était un
pelil domaine situé à_l'entrée, de V~rsaillcs,
par l'avenue de Paris .. Il s étendait de la
ruelle du Bon-Conseil à la ruelle Saint-Jules.
Le parc, de . neuf ar~e~ts, était. bordé d'un
com·erl de tilleuls tailles en \"Oule formanl
nne sortr de terrasse, &lt;le laquelle on Yoyail
p::isscr les voilures de toute _sorte, ame,nant el
ramenant de la v1Jlr royale a la capitale celte foule de courtisan~ el
de solliciteurs que ne rrhutairnt
ni les nrigcs dr l'hiYCr ni la chaleur
de l'ét{,. Cette allée était le seul
côté français du jardin de Montreuil ; le reste était dessiné 11 la
mode an«laise.
Au milieu d'unr
0
' dc
pelouse semrc d'arbre, 1• soles'.
massifs de plantes et de corhe1lles
de fleurs, s'élevait la maison, dont
l'ornement principal était un péristyle d'honneur soutenu par des
colonnes de marbre. A gauche,
était une ferme, un potager et des
communs peu considérables. Du
salon, on pouvait entendre chanter
les coqs, beugler les vaches, se
croire en pleine campagne, dans un
manoir de province. Au defa du
parc s'étendait le village de Montreuil, composé de maisonnettes
éparses entourées de jardins, de
petites cultures. Une roule descendait parmi ces masures el cc~
champs il l'église de Saint-Symphorien, laide construction en style
de temple grec, surmonl L1e. d'une
sorte de pigeonnier carré, 011 sonnait une cloche fèlé&lt;· &lt;JUi nr Larda
pas ~ devenir la fi)leulc de Madame
t~lisabeth.
En prenant possession de Montreuil , la princesse s'offrit une autre
jouissance. Auprès de la ferme
s'élevait, donnant sur une rue
étroite appelée rue Champ-la-Garde, un_c prtilc maison de dépendances 011 poura1l demeurer une famille pendant l'été. Madame
l~lisabeth la donna à la baronne de Mackau.
Une porte de cette mais?n s·o~1vr~it s_ur 1~
jardin de la princesse, qm eut ams1 la liberle
&lt;(

(&lt;

a

Les Gr,ices en rianL dessinèrent llonlreuil, »

écrivait Delille dans son poème des Jardins.
Peul-ètre ne serait-il resté d'autre trace de
celle demeure que ces lignes éphémères, si le
roi ne l'anit achetée pour rendre service à la
grande dame ruinée. La reine le sut, et, avec
sa bonté accoutumée, elle lui proposa secrètement &lt;le l'offrir à Madame Élisabeth. Elle
voulut lui en faire le surprise. )larie-Antoinelle, avec tout son charme, apparait dans cc
récit : &lt;1 Allons à Montreuil, dit un matin de
mai 1784 la reine à sa belle-sœur. l&gt; Celle-ci
accepte en soupirant, croyant la maison de
son ancienne gouvernante encore à vendre.

.MAD.DIE ELIS.\ OETII.

Table.111 de M~!F. \'IGF.E-LE BR~:,/. {.\fusée de l 'ersai/les.)

On arrive : les portes sont ouvertes, les ~alons
disposés pour la réception ; le jardin, l'orangerie sont remplis de fleurs et, d'ar~ustes;
les "ardiens paraissent empresses el Joyeux.
&lt;1 l\1a sœur, dit la reine en souriant à la prinu cesse, reccrnz-rnoi : mus êtes chez vous.

de l"enir voir son institutrice sans sortir de
son domaine.
Ce ne fut pas son seul voisinage amical :
Mme de Mackau recevait souvent sous son toit
ses filles et leurs familles. Enfin, l'ancien médecin &lt;les Enfants de France, Le Monnier, acquit
tout auprès un pavillon et un jardin dontllfmedc
,\htrsan avait voulu se défaire à la suite de la
ruine de ses parents. Le Monnier, fatigué par
ses travaux, s'établit avec sa femme dans celte
retraite, qu'il se plut à embellir, et à laquelle
le voisinage de la sœur du roi donnait un
nouvel attrail. Madame Élisabeth rendai t sourcnt visite i1 cc vieillard, dont elle esti mait
la science et respectait la vertu. Un échange
de petits services, de distractions même,
s'établit promptement entre les voisins. Le
~fonnicr associait l\fadame Élisabeth à srs
recherches de botanique dans son jardin, à
SPS expériences de physique dans son cabinet.
Dès que la robe blanche de sa jeune roisinc
apparaissait à I'c11lréc dc l"alléc qui menait au
perron de sa maison, le vicill.ard abandonnait
ses liHcs cl ses plumes, pour promener la
princesse dans les sentiers de son petit parc,
dans les carrés de son jardin, ayant toujours
.' à lui montrerquelq ueplanlcnouvelle,quelque
lleur étran-gère. S'il pleurait, il lui ouvrait sa
bibliothèque, ses herbiers, ses cartons de
dessins, ses collections d'insectes. Un page de
Madame Élisabeth, Adalbert de Cbamissot,
l'accompagnait souvent chez Le Monnier, et
profita si bien des leçons du savant, qu'il
devint lui-mên1e assez bon botaniste pour
tirer parti de celle science en .\llcmagne, Oll
il se fixa pendant l'émigration' .
Le roi avait décidé que sa sœur ne passcl'pit la nuit à Mont1·euil que lorsqu'elle an rai t
afteinl sa vingt-cinquième année. Pendant
plusieurs ;innées, elle obéit ainsi à celle exigence. Docile à l'étiquette de la cour, elle
entendait chaque malin la messe dans la chapelle de Versailles, et montait ensuite à che,·:i.l ou en voiture pour aller chez elle. Quel&lt;(Ucfois, elle s'y rendait à pied. &lt;I Notre YÎe à
11 Montreuil, raconte Mme de Bombelles,
11 était uniforme, pareille à celle que la fa« mille la plus unie passe dans un chàtcau
n il cent lieues de Paris. Heures de travail,
« de promenade, de lecture, vie isolée ou en
« commun, tout y était réglé avec méthode.
« L"heure du diner réunissait autour de la
« même table la princesse et ses darnes. Elle
« avait ainsi fixé ses habitudes. Vers le soir,
&lt;1 avant l'heure de retourner à la cour, on
« se réunissait dans le salon, et conformément
&lt;1 à l"usage de quelques famillrs, nous fai&lt;1 sio11s en commun la prière du soir. l&gt; Puis
on se remettait en roule vers cc palais, dont
on était à la fois si loin et si près, el l'on
rentrait, non sans regret sans doute, mais le
cœur rafr,ùchi par l'impression d'une journée
remplie par le travail el l'amitié, et sanctifiée
p,tr la prière.
La mème rectitude se retrouve dans la
1. Le comte Adalbert de Chamissol écrivit aussi
eu Allemagne le roman appelé Pie,·,·e Schlemyl, qui
obtint un grancl succès.
2. Ferrand. - Bcauchcsne. - Guénard.
;;_ l.ctlrc à la ma,·quisc de càusans, 3septcmbre 1784.

ÉL1SA'BET1t

consigne destinée à maintenir la domcslicilé &lt;( depuis huit jours que j 'y suis; j'écris des
du chàtcau dans J"ordrc le plus sévfrc, et dans « lettres innombrables; cela ne mrplaitguèrc,
un règlement signé de la main de la princesse, cr mais lorsqu'on 11assc autant d'heu res dans
et qui fermail à toute personne étra.ogrre 11 la journée sans voir autre chose que son
l'accès du jardin, qu'elle fùt absente ou pré- « chien, on n'est pas fâché d'a,·oir cc genre
sente. Le malheu1· 011 la pauncté étaient les &lt;1 &lt;l'occupation. Sans cela, j'en aurais beauseuls titres d'entrée : une sonnette, établie i1 &lt;&lt; coup d'autres; par exemple, le dessin. li ~
une petite porte des communs et correspon- 11 a trois jours que je cric après M. Van Bladant avec une sorte de parloir, répondait aux 11 rcmhcrghe\ et qu'il ne l"ient pas. Je ,·ais
visiteurs nécessiteux. Ceux-là ne manquaient « commencer un petit dessin pour les dames
pas; aussi la possession de Montreuil aug- &lt;I de Saint-Cyr. l&gt;
mcnla-t-clle beaucoup les dépenses de Jtadame
~fais la principale occupation de la châteÉlisabeth, dont les comptes se trouvèrent no- laine, on le voi l dans ses lettres, est, aprè~ !r
tablement chargés à l'article consacré aux dessin et la lecture, la Yisite aux pauvres des
paurrcs. En les feuilletant, il est facile de en rirons. Aux uns elle a porté des vètements.
reconnaitre une silualion souvcn l embarrassée, aux autre~ des autorisations de ,·enir chercher
cl qui devait même imposer cer taines priva- du lait et des œufs à sa basse-cour, &lt;les létions, si la caisse royale ne ,·enait en aide. gume$ à la petite porte du potager. Un soir,
&lt;I )fais, racontent des· témoins, comme il 1;tait
clic prend la plume, toute ral"ic de sajouJ'Jléc !
« pénible à Madame &lt;le recourir à la généro- Elle arait marié une protégée. &lt;1 Mon cœur,
« sité du Roi, clic avait il s'ingéniPr pour « écrit-elle, est encore tout plein &lt;l11 bonheur
&lt;&lt; satisfaire aux continuelles demai1drs des
&lt;1 de celle pauvre enfant qui pleure de joie:;_ 1&gt;
&lt;&lt; \'Oisins pauvres, &lt;les malades et des infirLe lendemain est moins riant : clic a passr
&lt;( mes. Elle économisait sur ses parures, afin
une heure an chevet de celle pau\l'c mère
&lt;( de pou,·oir suivre les dispositions &lt;le son
Bendoulet, qui s'eïeinl loul doucemenl cl
« cœur. li lui en coûLai l darantage &lt;1uand elle qu'elle chetche à consolet. ln autre jour,
&lt;( devait, pour la mèmc raison, se refuser des
elle se lamente sur la mort d'un ourrier sul,i&lt;&lt; arbres rares pour son parc, des ornements,
lcmcnl frappé &lt;l'un mal inconnu en trarailla11I
« des ohjets d'art pour les sa.Ions de son petit au jardin : &lt;&lt; JI a reçu le sain t ,·ialique &lt;les
« palais. Un marchand vint lui offrir un matin &lt;1 mains du curé de ~fonlreuil. Elle a prit;
&lt;I une garniture de cheminée qui lui plaisait,
« avec la famille désolée; puis, en rentrant,
« mais dont il demandait quatre cents liHcs. « clic s'est tracassée de l'idée qu'il avait été
c1 - Je ne le puis, répondit-elle, car avec celle
H mal soigné, el en cause a\'CC Le )Connir r,
&lt;1 somme je puis monter quatre peti ts méet qui parait n'y rien comprendrcG. &gt;l Comme
&lt;&lt; nages'. &gt;&gt;
les secours de Loule espèce font défaut il la
L'intérieur de Mo11lreuil resta doll(· rclati- petite paroisse. clic forme des projets utilrs;
,·cnwnl fort simple, en comparaison de cclni rllc "Oudrait installer une maison oü les vieildes autres résidences particulifrcs de cl'ltc lards et lrs enfants lrouvcrnienl un asile, de
époque. Quclc111cs piècC's drmcurèrenl sans la nourriture el des soins. En attendant, nne
meubles cl fermées, Madame Élisabeth se ré- chambre où Le Monnier donne des consultaserrnnl celle dépen~e pour ' d'autres Lemps. tions est disposée par ses ordres au chàlcau.
Dans le parc, on ne Yoyait ni temples, ni ro- Elle apprend à panser, à préparer les médicbr rs artificiels. L'inl'cntairc des plantes qui cmnents. L'arrangement de ms livres entre
ornaient la serre el l'orangerie est peu consi- aussi pour beaucoup dans l'emploi des madérable. Les frais d'entretien même devaient tinées. « ~la bibliothèque est presque finil'.
ètre limités, car, il l'époque de la confiscation C&lt; écrit-elle à )fmc de Raigccourl, les lablcllcs
de la propriété, les rapportCllrs se plaignaient ,, se placent ; tu n'imagines pas quel joli cfiet
d'un étal de délabrcmrn l qui remontait à un &lt;C font les livres. ll Ce qui manque à ~font rcuil ,
temps déjà éloigné. Jladame Élisabeth ne c'est une chapelle; aussi Madame Éli~abctli
donna jamais de fête à 1lontreuil ; aucune a-t-elle souvent à se rendre à l'église du vilcuriosité ne s'nllachait it cette modeste rési- lage, qui est glaciale en hiver et humide au
dence, et la calomnie, si ardenle à rettc épo- printrmps. L'accès en est peu facile pour les
que, respecta le seuil d1• celle porte, il l'aspecL carrosses, et le meilleur moven es t d'aller à
monastir1ue, dont les piliers charg1:s &lt;l'iris pied par les ruelles, dans une· crotte indigne.
rappelaient J"cntcéc de ces Yicux logis &lt;le nos Puis les sermons son t intcrminablrs, le chant
pères 011 s'écoulait, ignorée du public, mais &lt;les offices laisse beaucoup à désirer. &lt;1 J'ai
non pas du bonheur, la ,·ie de famille des (( l'air d'une vraie campagnarde, Jcrit-elle un
7
siècles passés.
_
&lt;&lt; lundi &lt;le P,\ques • C'est que je suis à :lion.Celle de füda111c Elisabeth, à )lonlreuil, « treuil depuis midi. J'ai été il vèprcs à la
serait cachée à ses biographes, sans quclr1ues « paroisse. Elles sont aussi longues que l'anpassages de ses lettres qui en éclairent agréa- « née dernière, et Lon cher vicaire chan te
blement les petits incident~, les nai\ ctés, les &lt;I l'O f!'itii d'une manière aussi agréable.
tristesses cl les sourires.
« Des Essarts a pensé éclater, et moi de
« Le bonheur que je goùle ici esl tranquille, &lt;( même 8 • ll
&lt;I écrit-elle en 1781;;; je m'occupe beaucoup
Les visites étaicnl rares à Montreuil cl le
4. Van Blaremberghe, maître de dessin de la princesse el des fils du comte d"Artois. Sa femme était
une des premières femmes de chambre de llaclamc Elisabeth.
;;. 1,cllre à la ma,·quisc dP Bombcllcs. 1786.

ü. l.ellre à Mme de Raigccourl.
7. A )!me de ll.aigccourt. F. de Conches, page
96.
8. La marquise des Essa r(s, l'une des &lt;lames de
)tadame Elisabeth.

�_____________________________________ __
..;_

H1STO'Jt1.Jl

chàtcau ne s'ouvrait guère qu'aux membres
de la famille roiale. Madame tlisabeth aurait
pu cependant recevoir quelques-uns des souverains CJ ui passèrenl à Versai lies à celle
t:poquc, le comte cl la comlesrn du Xord, le
roi de Suède, les princes d'Allemagne parents
de la reine. Elle ne parait pas a roir recherché
rct honneur. En revanche, elle I' allirait sourcnl ses ne\Cux cl les enfants de ses amies.
+:Ile jouissait de leur faire respirer à lion treuil
les premières bouffées d"air printanier, s'amusait de la fierté enfantine de la pelitc Madame,
cl des rudes naïvetés de )lmc Poitrine, la
nourrice du O:iuphin. &lt;! Celle-là, écrirait
« )lmc de J3ombelles, csl une franche paI1&lt; sanuc, ft•mmc d'un jardinier de Sceaux.
&lt;&lt; Elle a le to11 d"un grcnadiPr. Elle jure al'ec
« une grande f'.icilité. Elle ~(• moque de la
« poudre, clic met son bonnet de six cents
« francs sur ses chc,·cux com111e une simple
&lt;&lt; eornclle 1• ,,
.loycuse eommèrc que celle Mme Poitrine,
donl les ~cbos de Monlrcuil, comme &lt;·eux de
\"crsaillcs, répétèrcnl le refrain fa,-ori :

•

Qu:tlcz vos hahils roses
El ,·os satins brochés!

•

En cll'cl, on les quillail, cl à lfontreuil,
comme à Trianon, la percale et la baliste remplaçaient le damas d~s Iodes cl le ,·clours de
L1on. Les noms rnèmcs se simplillaienl, quelques locuti:ms du l'illage se mèlaienL au beau
langage du d,x-huitième siècle. 1 Montreuil,
mille pclits nomsd'amilié s'échangenl. ~imcdc
Uombclles s'appelle Bombe; son lils, cc Jlenri
&lt;! toujours pendu à son sein, ,&gt; se nomme
Bonbon; sa petite sœur rs l Bonbonnellc ;
Mme de Raigccourt n'est que Mme Ha~c; la
comtesse de 'l'ral'ancl, sœur de M. de Bomhcllcs, Mmr Tral'ancttc; la l'i\'C et spirituelle
comtesse des Moustiers s'appelle le Démon;
Mme de Clermont-Tonnerre consen·:i son joli
nom : elle reste Delphine. Il est Hai que,
moins cbampèlre que ses compagnes, elle
Lremlilc deYanl &lt;! un insecte, ,&gt; cl pâlit au
bruit du tonnerre. « Elle a peur d'un petit
&lt;1 orage qui dure depuis un quart d'heure ... ,&gt;
icrit ~ladame Élisabeth, qui, au contraire,
aime à re6arJer « tomber la pluie d'été el à
&lt;! voir scintifü•r !"éclair de la f'cnèlrc Loule
« ou l'crtc. ,,
Mesdames, tantes du roi, étaient du nombre
des visiteuses de Montreuil ; mais, à leur arrivée, il y avait lieu de prendre un ton de circonstance, de se rappeler qu'elles tenaient
beaucoup à l'étiquette, cl surtout qu'elles
détestaient les animaux. Or, les animaux à
Monlreuil étaient les courtisans favoris. Il y
avait les poules préférées, les chèvres du Tbibet, la génisse Muselle qui &lt;! donnait de si
bon !ail, » l'àne Panurge, dont le gardien
était grassement rétribué, le gros mùtin
mème de la basse-cour, qui présenlail sans
façon &lt;! à J'anglaise l&gt; sa pal Le croltée à sa
maitresse. La seule vue du piqueur de MeEdamrs rerm iyait les uns à l'étable, l'autre à
la niche: Un jour l'embarras fui grand : M. de
·t. Lellre de )lmc de Dombellcs it ll. ,le Brymbetlcf,
(llea.uchesoe.)

Bombclles avait envoyé de Lisbonne « un
singe adorable, » qui croquait des gimbhittcs
à ral'ir. « Mc voilà au dé,espoir, ,, écrit )ladamc Élisabeth à Mme de Ilombelles : « ma
&lt;! tante Yicloirc a une peur affreuse des
&lt;! singes. Elle scrai.l fùcbée que j'en eusse un.
« ~falgré toutes ses grâces cl la main dont il
« me l'icnl, il faut s·en détacher. » li. le
prince de Guéménée, qui se lr011l'ait 111, saul'a
la situation en emportant le (singe dans son
cabriolet.
Ainsi passail celle douce l'ic, mélange
aimable d'occupations sérieuses, de plaisirs
&lt;l'enfant cl de pratiques pieuse, et charitables.
Trop modeste et trop uniforme pour èlre racontée plu~ longuement, trop l.rcurcusc dans
son inr,o~enlc puériELé pour appeler dal'antage l'altcnlio11, elle a néamoins trouvé son
écho dans les soun•:1irs du dernier siècle et
sa pl(lcc dans la mémuirc Je 110, aïeux. Une
romance, de, enue p:lpulaire, s'est allacbée
au nom de Monl~cllll, en rappelant un bienfait de Madame Elisal,e1 h.
A la suite d'un cruel liil'Cr cl &lt;l'un élé pluvieux, les habitants de Montreuil étaient tombés dans une profonde détresse. Ces villageois, dont les ressources consistaient dans la
culture cbs lt\;umcs et des fra' ses, rcccraienl
aussi sous leur toit bc:lllcoup d'enfants de la
bourgeoisie de Paris, dont la nourriture, assez
bien payée, leur assurait une petite aisance.
)lais il arriva que les légumes, dévorés par
les l'ers des bannetons, m:inquèrent totalement; la misère entra dans les chaumières,
beaucoup de nourrissons succombèrent; ceux
que soutenaient la laiterie de Montreuil résistèrent seuls aux clfots de celle cruelle saison.
~Iadame Élisabeth tint conrnil arec ses voisins
pour al'iser aux moyens de remédier au désastre. Elle commença par assurer une récompense aux gens qui s'engageaient à détruire
les hannetons, cause première de la perle des
récoltes; puis, frappée des scrriccs que sa
laiterie avait rendus aux familles indigentes,
clic se dédda à donner à l'expluitalio11 de sa
ferme des bases plus étendues. Les exemples
ne lui mmqua:ent pas à celle époque, où
tant de grands seigneurs se plaisaient à fal'oriser ragricullurc cl à perfectionner l'éleragc
des bestiaux dnns lcvrs terres. Uouée d'un
esprit positif, Madame Élisabeth se rendit
facilement compte des ressources que lui olfriraienl des laiteries bien dirigées dans le voisinage de Ycrsailles cl de Paris. Les pauvres
en profileraient les premiers, et elle trou,·erail en même Lemps, dans la surreillance de
cette administration, de quoi salisfairll son
goût pour des occu palions plus acli res cl plus
sérieuses que celles de la ,·ic de la rour.
C"était alors en Suisse que se trouvaient les
meilleures vaches. Madame Élisabeth en fit
l'cnir un troupeau, cl l'Oulut al'o:r, pour les
garder cl en prendre soin, un vacher de leur
pays, sur la fidélité duquel eUc: pûl se reposer,
étant aYare d'un lait qui appartenait &lt;! aux
cul'ants pauvres du pays'» . ~)me de Dicsbach,
2. Bcauchesn~,.

.

:'i. Ferrand. Eloge de füdamo Elisabeth, notes

communiquées par Mme de Bombellcs.

.,/)

femme d'un officier suisse, indiqua, comme
pournnl remplir les mes de la princesse, un
paysan des enl'irons de Bulle, près de Fribourg, nommé Jacques Bosson. Madame
Élisabeth le fit Yenir a\'CC ses parents, cl, en
lui confiant sa laiterie, lui rép{ota dans quel
uul elle l'avail appelé à Montreuil. « Yous
« vous rappellerez, me disait Madame, &gt;l racoolail Jacques, « que cc lait apparlicnl aux
« petits enfants : moi-même, je ne me per« mellrai d'y goùter que lorsque la distribue! lion en aura été faite à L
ous. l&gt; Et le bon
Suisse ajoutait naÏl'cment : « Oh! l'excellente
« dame, non! la Suisse ne connail rien d'aussi
« parfail 3• n
Cepcnd:ml le paul'rc berger soupirait en
recevant ces orJres, cl semblait rèrr ur et
triste, en rangeant ses é::uellcs, en ramenant
son troupeau i1 la fin de la journée, en le sortant au lcrcr d11 soleil. Sa mélancolie fol
remarquée. « Qu'est-cc qui lui prend? disait
« la naÏlc cl bonne princesse à ses roisines :
« ses parents soat avec lui, ses vaches sont
1&lt; superbes, que peut-il donc lui manquer? 1&gt;
cl elle ajoulail, sachant que ~!me de Matkau
connaissait Mme de Dicsbach : &lt;! Tàchcz, mon
« cœur, de sa1·oir cc qu'il regrette; espérons
« que ce ne sont pas ses mon Lagnes ! Nous ne
« pourrions les lui donner. 1&gt;
La réponse ne tarda p:is longlcmps .•\rri\'ant une après-midi chez )In10 de Mackau,
Madame Élisabeth trouve ses amies autour de
la harpe. ~Imc de Tral'anet prélude et chante:
Paune Jacques, quand j'étais pri•s de Loi,
Je oc sentais pas ma misi•rc;
Mais, li présent que tu , is loin de moi,
Je manque de loul sur la terre.
Quand tu venais partager mes trav8 ux,
Je trouvais ma tâche lég~re;
T'en sou\'ient-il ? Tous les jours étaient beaux!
Qui me rcudra cc temps prospère!
Quand le rnlcil brille rnr nos guèrels
Je ne puis souffrir la lumière!
Et quand je sui3 à l'ombre des forêts,
J'accuse la nature entière 1

•

La musicienne se tul. Le secret de Jacques
était dél'oilé. L'Amour al'ait pénétr6 dans
Montreuil ! Mais toujours ingénieux dans ses
ruses, il arnit l'rappé comme un paul'l'C à la
porte la plus humble, et comme un p~uvrc
aussi il del'ail ètre accueilli arec bonté. Emue
de la douleur de Jacques, Madame Élisabeth
s'écria : « Ainsi, j'ai fait deux malheureux
« sans le sa l'Oir ! Dites-moi vile le nom de
« celle qui pleure là-bas, et qu'elle 1icnne
« bientôt ici : elle sera Madame Jacques cl
« )Ion treuil aura une laitière! ,,
Les cxplicatious abondèrenl. La future laitière était la cousine de Jacques, une ronde cl
jolie paysanne Jes bords de la Sarine. B:cnlot
elle arriva à Paris. Conduite immédial~mcnl
à \'crsailles, elle fut présentée à celle qu'elle
rccrarJait &lt;léJà comme sa protectrice. La noce
eu~ lieu à la forme. Les fiancés reçurent la
l,énédiclion nuptiale dans l'église Sainl-Symphorien de Monlreu:l, ayant pour t~lmuins
deux anciens serviteurs de Madame E11sabc1h
et le maitre d'hôtel de Mme de Raigcconrl.

�, - 111STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
Installé dans un pa,illon attenant à la laiterie,
l'heureux couple ne forma plus d'autre rè,e
que celui &lt;le vieillir au ~cnice de sa maitresse.

Tel eùt été son sort sans les événemcnts de
la Ré,olution. Le flot qui remersa Louis .H l ,
renvoya les pauvres bergers à leurs mon-

tagne~, oi1 des voyageurs les rencontrèrent,
bien des années après, toujours fidèle, au
souvenir &lt;le leur bienfaitrice.

ANDR~ LICHTENBERGER
~

Monsieur de Migurac

Co,m:ssE u'.\JüL\lLLE.

ou le Marquis philosophe
,1Q'Jifi.

Frère de Javorite
)ladame de ~aintenon, dans ce prodige
incroyable d'éléYalion oü sa bassesse était si
miraculeusement panenue, ne laissait pas
d'a10ir ses peines; son frère n'était pas une
des moindres par ses incartades continuelles.
On le nommait le comte d'Aubigné: il n'avait
jamais été que capitaine d'infanterie, et parlai l toujours de se , ieilles guerres comme un
homme qui méritait tout, et à qui on faisait
le plus grand lorl du monde de ne l'avoir pas
fait maréchal de France il y a longtemps;
d'autres fois, il di~ait assez plaisamment qu'il
avait pris son bàton en argent. Il faisait à
madame de Maintenon des sorties épouvantables de ce qu'elle ne le faisait pas duc et
pair, el sur tout cc qui lui passa il par la tète,
el ne se lroumil arnir rieu que le goU\ernements de Belfort, puis d'Aigues-)lorle , après
de Cognac qu'il gardaavec celui de Berri pour
lequel il rendit Aigues-~lortes, et d'être chevalic•r de l'ordre. Il courait les petites filles
am Tuilerie~ et p,11·Loul, rn entretenait toujours quelques-unes, cl vivait le plus ordinairement a,ec elles et leurs familles cl des
compagnies de leur portée où il mettait beaucoup d'argent.
C'était un panier percé, fou 11 enfermer, mai,
plaisantavccdel'esprilctdessaillies el des reparties auxquelles on ne pou vail s'allcndre.
Avec cela bon homme el bonnète homme, poli,
cl sans rien de cc 11ue la Yanilé de la situaLion
&lt;le sa sœur cùl dù mèlcr &lt;l'impertinent: mais
d'ailleurs il l'était à merveille , cl c'étai t un
plaisir qu'on arnil souvent avec lui de l'entendre sur les temps de Scarron cl &lt;le l'hùtel
d'Alhrel, quelquefois sur des temps antérieurs, cl surtout ne se pas contraindre sur
les aYcnlurcs et les galanteries de sa sœur,
en faire le parallèle avec sa dévotion el sa
situation pré~entcs, et s'émerveiller d'une si
prodigieuse fortune. Avec le divertissement,
il y arnil beaucoup d'embarrassant 1t écouler
tous ces propos qu'on n'arrèlait pas où on

mulait, el qu ïl ne taisait pas entre deux ou
trois amis, mais à table devant tout le monde,
sur un banc des Tuileries, et fort librement
encore d~ns la galerie de Yersaillcs, oü il ne
se contraignait pas non plus qu'ailleurs de
prendre un Lon goguenard, cl de dire très
ordinairement &lt;t le beau-frère &gt;&gt;, lorsqu'il
voulait parler du roi. J'ai entendu tout cela
plusieurs fois, surtout chez mon père, où il
venait plus sou,·cnl qu'il ne désirait, et diner
aussi, cl je riais sou,·enl sous cape de l'embarras extrême de mon père cl de ma mère,
qui fort soul'enl ne saYaieal où se mettre.
Un homme de celle humeur, si peu capable
de se refuser rien, cl avec un esprit el une
plaisanterie à asséner mieu}. les chose~, qu'il
ne craignait pour soi ni le ridicule ni les
suites sérieu es, était un grand fardeau pour
madame de )lainlenon.
Dans un autre genre clic n'étail pas mieux
en bclle-sœur. C'était la fille d'un nommé
Picère, petit médecin, &lt;1ui s'était fait procureur du roi de la ville de Paris, qu'Aubigné
avait épousée en 1678, que sa sœur était
auprès des enfants de madame de Montespan ,
qui crul lui faire une fortune par ce mariage.
C'était une créature obscure, plus, s'il se
pomail, que sa naissance, modeste, vertueuse,
el qui, avec cc mari, amil grand be~oin de
l'êlrl'; soue à merveille, de mine tout 11 fait
basse, d'aucune sorte de mise. cl qui embarrassait également madame de )laintenon à
l'avoir avec clic cl 11 ne l'avoir pas. Jamais
clic ne pul en rien (aire, cl elle ~c réduisit à
ne la voir qu'en particulier. Uc gens du
monde, ccll&lt;: femme n'en vopil point, cl
dem1•urait dans la crasse de quelques commères de son quartier. C'étaient des plaintes
trop fondées cl fréquentes à madame de
)lainlcnon sur son mari, à qui celle reine,
partout ailleurs si absolue, ne pomail jamais
faire entendre raison, cl &lt;tui la malmenait
très sou,cnl clle-mèmc.

IV

Enfin, à bout sur un frère si exlra,aganl,
elle fit tant par Saint-Sulpice que, comme
c'était un homme tout de sauts cl de bonds
el qui avait toujours besoin d'argent, on lui
persuada de quiller ses débauches, ses indécences et ses démêlés domestiques, de ,ivre
à son aise, sa dépense entière pay{,e Lous les
mois, el sa poche de plus garnie, cl pour cela
de c retirer dans une communauté c1u'un
M. Doyen avait établie sous \p clocher de
aint- ulpice pour des gentilshommes, ou
soi-disant, ,,ui vivaient là en commun dans
une espèce de retraite el d'exercices de piété,
sous la direction de quelques prètrcs de Sainlulpice. Madame d'Aubigné, pour aYoir la
paix, el plus encore parce que madame de
Maintenon le rnulul, se relira dans une communauté, cl disait tout bas à ses commères
que cela était bien dur, cl qu'elle s'en erail
fort bien passée. ~[. d'Aubigné nr lais ·a ignor.:r à per onnc que sa sœur se mo11uait de lui
de lui faire accroire qu'il était &lt;lérot, qu'on
\"assiégeait de prêtres et qu'on le ferait mourir chez ce M. Doyen. Il n'y tint pas longtemps
sans retourner aux filles, aux Tuileries, el
partout où il put; mais on le rallrapa, el on
lui donna pour gardien un des plus plat-.
prètrcs de Saint-Sulpice, qui le suivait partout comme son ombre, el qui le désolait.
Quelqu'un de meilleur aloi n'cùt pas pris un
si sol emploi. Mais ce Madol n'arnil rien de
meilleur à fai re, et n'avait pas l'esprit de
s'occuper ni mème de s'ennuyer. li rembour~ait force sollises, mais il était pa~é pour cela
et gagnait très bien son salaire par une assiduité dont il n'y avait peut-êlrr (lue lui qui
pùl être capable.
M. d'Aubigné n'avait qu'une Hile unique
dont madame de )Iainlenon amit toujours
pris soin, qui ne quittait jamais son appartement partout, el qu'elle élevait sous ses yeux
comme sa propre fille.
SAlNT-SL\lOX.

" .,

~~-~. .r.,

ètn• s_on sl'nlimcnl st• tromera-l-il justifü: par au moins par moitié, afi n qu'elle t•n fr'II ~uula suite. llùton~-nons d'affirmer qui• telle lagée d'autant t'l C[U(' lui-même, souffrant de
Anecdotes relatives à l'enfance de dèfi~nce n'allait point au ca:·aclèrc du jcum' son corps, cî1l l'.îme moins ukérét'.
Louis-Lycurgue.
gcntilhomm1: : de la purct{, d(• son àmc,
li ad,int ,·cr~ le mèmc Lemps qu'au &lt;·ours
quelques lra1Ls rapportés par l'abhé uffiscnl d'une promenade dans le parc les enfants
.\.insi que l'a forl sagement observé un pour faire foi.
1:urenl surpris par une mche échappée &lt;1ui
auteur, c'est principalement dans la manière
C'r l dans sa dixii•me année qu ';in débarqué fonça sur eux corne., basse ; déjà ils fuyaient
donl il se dilerlil qu'apparait le caractère de soncarrossr il futa, crti par dame Gcr'lrudc•, à toutes jambes, en tète Louis-Lyc~rguc,
original de l'homme . .\. plus forte raison cela goun•rnante de mademoiselle Aline de P&lt;•r- comme le plus agi!(', quand, rcrrardanl der('St-il vrai de l't•nfant, cl nous rendrons thuiscau, r1ue celle-ri était rrral'enwnl atteinte rière lui, il ,·il ces cornes pointée~ sur madt'grâce. à l'aubé Joincau qui a 0rrardé reO'islre
d'uuc alfPclion de la gorge: ~ialgré ses larmes, moisclle Aline, que sou jeune àg(i et la ter0
des Jeux de son pupille cl de la façon dont le mal élanl contagieux, il ne put titre admis reur paralysaient. li fit demi-tour, et poussant
il les entendait.
auprès d'elle. li s'en retournait donc rrrs la de grand cris pour arrèter la brute, s'élança
M. Joineau aurait tenu pour agréable cl roiture, l'àmc naut:c, quand soudain il se à sa rencontre, tandis que les autres cherconforme à la raison que, dépensant l'cxubt'- repré,cnta sa l,'tchelé d'abandonner dans la chaient un abri.
rancc de sa force nai santc aux exercices où ~oulcur_ s~ compagne de jeu cl aussi que,
Les gens de l'étable arnrlis accoururent,
Picrrc'-Antoine rl Gilles étaient S('S maitres, 1 ayant rncrléc à demeurer a,cc lui, huit jours le pensant mis en pièces, mais il le trou,i·Louis-Lycurgue s'accoutumât par ailleurs à plus tôt, immobile dans l'eau du fossé ponr rcnl assis fort paisiblement sous lt• 1·cnlrr dt'
goùtcr les distractions pai ibles qui . ont en allrapcr de grt•nouilles, il élait pt•ul-ètre la la bètt', qu'il trayait dan on chapeau penusage entre gens de bonne compagnie, tcllrs cause de son malheur. De la résolution subi lt' dant qu'elle lui léchait le ,isage.
que tric-trac, loto, jen de dames ou d'échecs, que ces réflexions lui suggrrèrenl, dame GerA la suite de l'abbr Joineau nous rapprllC'voire tapisserie ou parlilage. li dut à son trude fut constt•rnéc quand, rentrant dans la rons également l'alfairc qu'il eut a,cr un
rrgrel s'aperce,·oir que ces innocentes prati- chamhrc &lt;l'o1r elle était sortie peu d'instants gàtc-sauce de Pcrthuiseau, lequel il avisa It-s
ques, fort propres à son agrément personnel, aupara,anl, rlle y troum le petit ,icomlt', yeux rouge et d'arancc ~e rrollant le dcrrièn·,
allaient il l'encontre des dispositions évidentes entré on 11c sa1ait comme11 l, baignant de st•s pour c·c que, ayant éll; urpris à crach1•r dans
de son élhc. Xon que le jeune ,icomlc eùt la pleurs la main moite de son amie, el l'adju- la marmite, il arnil, du maitre cuisinier,
tète dure; bien loin dt• là, son c•spril était rant de lui donner son mal, sinon tout enlier, reçu promesse d'une 1erlc correction. Ému
d'une promptitude singulière et il lui fallait
peu d'instants pour s'approprier les finc~scs
d'un j1•u, l'ùt-il compliqué lei qur celui d&lt;'S
t~·hecs. )lais c'était la pcrsé,éranct' qui lui
faisait défaut : passé l'aurait de la nouveauté,
tout c·c remuement de dés, de jetons cl
de carte., lui semblait d'une puérilité fastidieuse, cl l'abbé dul renonct•r à le rt'lcnir
pour partenaire, ayant plusieurs fois reçu par
la figure les dés, les marques cl les cornets,
li se consola en liant partie arec madcmoisclll'
Sfraphine, qui aimait le clergé t•l donl Ir
('0rsage t:tail plaisant à l'œil: rt son conlcnll•mcnl s'accrut de considén•r qu'au moins
son pnpillr ne donnerait pas dans le travers
du jeu : en quoi il fut, hc1as ! médiocre prophète.
En somme, aux morceaux de papier, de
('arton t•l de bois, l'humeur turbulente de
Louis-L1e1t
rO'U
des
•
0 C préférait la C'Omparrnie
0
t•nt'anls dt• ~on àge. Par malheur. la noblesse
st • fai,ait rare dans celle région du Périgord,
1·l le thàtrau de Pcrthuiscau, le plus proche
dl' )Iigurac, était sis à quatre bonnes lieues.
Loui -Lycurgue y eût été plus assid u ~i la
ha~onne de Perthuiseau l'y a,ail encouragé. soudai11 _L_ouls-L.,-,·,'.,·K•!e fil.'."' bond et_ s'el.Jnça vers le petit Pierrllle qui .1'1111 f!JS tra'11allt cheminait J
1,
lla_is celle dame, crainti1C el timide, n'était
tre vo,sin. 1)11 plus loin qu tl ;Jécou,•rrl son Jmne Seil[ne11r, le r11stre trit la fuite ce"'lld 1
.ms '
1, ; .1,,·c,,,-gue l'af'pelail .... (Page 3; .)
' ,.. an que, sur ses t,1to11s,
011 5
9
pmnt sans appréhender sa présence, et peut-

�r-

1f1STORJJl

de ses lamentations, Louis-Lycurgue lui ordonna de dépouiller ses habits et de s'aller
réfugier derrière un fagot. Les ayant revêtus
el cachant son visage, il tendit son cul au
cuisinier, qui l'arrangea fort mal à coups de
pieds et de bâton. Mais le faquin cul la mauvaise pensée d'ajouter un soufflet comme
conclusion : sur quoi, le jeune vicomte, qui
n'avait fait le sacrifice que de ses fesses el
nJn de ses joues, se retourna comme un
furieux et lui sauta 11 la gorge d'un tel élan
que le pauvre hère s'en alla rouler à terre el
y resta stupide d'effroi en le reconnaissant.
Louis-Lycurgue le releva et lui donna fort
noblement sa main à bai cr; puis, s'étant
mis en quête du marmiton pour lui rendre
ses hardes, il le Lroura qui arnit déniché un
nid de mésanges el s'amusait à plumer les
oiselets. Cette cruauté rérnlta le petit vicomte :
il tomba sur le manant à coups de poings, ·
de si bon cœur que l'autre ne tira pas grand
profit d'avoir été épargné par le cuisini~r,
lequel d'ailleurs sut le rallraper. LomsLycurguc ramassa le nid où les bestioles ensanrrlanlécs piaulaient piteusement, el, ayant
réfléchi que dans l'état où clics étaic11L il ne
leur restait qu'à mourir de faim ou de leurs
blessures, il prit une grosse pierre cl, fermant les yeux d'horreur, acheva de les écraser.
M. de Pcrthuiseau, qui survint à cet instant,
le Lança sé,èrement sur ~a barbarie dont il
«arda le renom, parce qu'il ne ,·oulut point
o
.
se
justifier par une dénonciation. - Cons1déranl les résultats de la magnanimité de
son élèrc, l'abbé conclut mélancoliquement
que celle a,·enture peut apparaître comme le
symbole de sa rie où fréquemment le désir
du mieux engendra le pire.
Quoi qu'il en soit, de telles actions n'eussent légitimé en rien l'inquiétude de madame de Perthuiseau. .\.u si dernns-nous,
pour l'expliquer, faire aveu que l'i)me impétueuse de Louis-Lycurgue l'entrainait parfois vers des aventures desqueUes il n'était
pas seul à pàlir. C'est ain i que les nobles
dames réunies au château, déambulant un
après-midi le long de l'allée ombreuse qui
descendait à l'étang pour y offrir des biscuits
aux. cygnes, furent for t étonnées d'entendre
derrière les buissons des gémissements lamentables ; cl YOici qu'à travers les feuillages
elles découvrirent, l'haLit retroussé el le !)ras
nu, Louis-Lycurgue, Charles de Perthuiseau
cl Xavier de .Boisredon qui, chacun pour son
compte, s'enfonçaient à l'envi un canif dans
les chairs. Mademoiselle Aline, les yeux brillants et une rose à b main, s'apprêtait it
l'offrir à celui qui avait eu l'idée de la joute
cl qui allait en être le vainqueur : car tandis
qu'à la première égratignure Charles de Perthuiseau hésitait el que les yeux de Xavier s'étaient remplis de larmes, Louis-Lycurgue, les
dents serrées, aYait déjà enfoncé un bon pouce
de lame dans son bras maigre. Sérèreme'JL
tancé par l'abbé Joineau, il lui répondit arec
simplicité que, lui ayant proposé comme un
spectacle admirable l'action d'un jeune Spartiate qui s'était laissé manger le ventre par
un renard, il aurait mauvaise gràce à re-

'------------------------'----------prendre un gentilhomme français pour une
misérable égratignure.
Pareillement, la promptitude de Louis-Lycurgue le scr,-it mal le jour où, ayant ouï un
fort beau sermon que Monsieur de Périgueux
était venu prêcher en l'église du village sur
la charité, une illustre compagnie se trouvait
réunie pour faire collation sur le perron du
chàtcau et vit déboucher sous les quinconces
une bande de garnements en chemise, bras
et jambes nus, en qui fut reconnue avec stupeur la progéniture de la meilleure noblesse
de la province. Comme ils pleurnichaient et
se taisaient aux clameurs d'indignation rrui
les a·cueillaicnt, Louis-Lycurgue s'arança et,
la voix assurée, regardant Monseigneur en
face, il déclara qu'ayant rencontré une bande
de bohémiens dont les enfants déguenillés
rrrclollaient à la bise, il arnil invité ses amis
à0 leur faire abandon de leurs ,·ètemcnls : 1·1s
y gagneraient la sainteté el les joies du paradis, puisqu'en échange d'un demi-manteau
le cavalier Martin a,·ait reç:u la canonisation.
Avec satisfaction, il ajoutait que la pudeur
avait été respectée, puisqu'ils a raient gardé
leurs chemises. Madame Olympe, qui s'apprêtait à foudroyer son fil s, lui pardonna sur
l'instance de ~Jonsicur de Périgueux, qui dit
en souriant que son éloquence était la plus
coupable. ~fais, au cours de la collation, on
remarqua l'absence du jeune Edme de Chastillac; Louis-Lycurgue en révéla le motif sans
embarras : parce qu'il a,·ait prétendu conserver sa culolle, il al'ait été enchainé en
punition de son a,·arice au tronc d'un marronnier, d'où effcclirement on le détacha mimort de froid.
De tels exploits valurent à Louis-Lycurgue
la méfiance de plusieurs châtelaines. Elle
s'accrut à la sui le d'une aventure qui est la
dernière que je mentionnerai en cet ordre :
je veux dire son duel avec le baron de Mardieu, d'ailleurs plus âgé que lui de trois ans.
Celui-ci, ayant voulu par plaisanterie lui ravir
u:'le demi-pèche gàtée dont l'avait honoré mademoiselle Aline de Perthuiseau, Louis-Lycurgue le traita d'effronté el de maraud et le
défia; Lous deux ayant tiré leurs petites épées
commençaient à s'en larder fort proprement
quand par fortune deux laquais surrinrent
qui les arrêtèrent à bras-le-corps et les remirent ès mains de leurs précepteurs épouvantés.
De cc jour, Louis-Lycurgue ne fut plus
~uèrc prié dans les chàteaux du voisinage.
Madame Olympe en éprourn quelque rancœur,
mais la dissimula : elle estimait au surplus
qu'un sang aussi noble que celui de LouisLycurgue devait de toute nécessité se porter à
des actions capables d'étonner des âmes plus
bourgeoises.
M. de Migurac eut un méconlenlemenl
plus profond de son tempérament peu équilibré; pourtant, ne pouvant méconnaitre
l'honorable origine de la plupart de ses fautes, il en chérissait l'enfant daYanlage et voulait espérer que l'àge en le calmant le formerait à plus de sagesse.
Privé des compagnons de son rang, il fallut

bien que Louis-Lycurgue en trouvàt d'autres
et qu'il liât partie arec les petits manants du
viUage. Madame Olympe, pour parer à l'inconvénient d'une si piètre société, eût aimé
qu'on choisit deux ou trois des plus avenants,
qu'on les décrassât, qu'ils revètissenl_ une
livrée et qu'attachés à la personne du Jeune
maitre ils fussent à ses ordres pour s'amuser
respectueusement avec lui quand il daignerait
y condescendre. Mais M. de Migurac fit à ce
projet une opposition irréductible. li déclar_a
que Louis-Lycurgue s'ennuierait seul ou qu'!l
se gou rmerail avec ses camarades el serait
gourmé d'eux sur le pied d'une égalité absolue. Ce qui fut dit fut fait, madame Olympe
s'interdisant, quelles que fussent ses propr~s
préférences, d'aller contre les Yolontés exprimées de son mari . Les petits rustres ne
furent pas longs à oublier les recommandations de déférence qu'ils avaient reçues de
leurs mères, et aux bourrades du jeune vicomte leurs poings plébéiens répondirent avec
un entrain merveilleux, tant et si bien que
Louis-Lycurgue rentra plus d'u_ne fois J'œil
poché ou la figure en sang. EL d abord, ayant
été rudement secoué par Claude Peyrade, le
fils du charron, il eul l'idée de s'en plaindre
à son père : sur quoi le marquis lui demanda
s'il n'entendait point qu'à l'arenir on liàl les
mains de ses compagnons, afin qu'il pût les
battre à son aise, comme il convient à un
homme. A celle ironie, Louis-Lycurgue rougit,
se tut et n'insista pas; mais, peu après, ayant
rencontré Claude Peyrade, il le provoqua el,
d'un maitre coup de poing, l'étendit dans la
poussière.
Au reste, il appert combien rapidement,
quelle que fùt la liberté de leurs ébats, LouisLycurgue prit sur les enfants de son llge un
ascendant incontestable. Peut-être en cela
obéissaient-ils à d'anciennes traditions de
senilité; peut-èlre s'inclinaient-ils inconsciemment devant une nature d'élite née pour
commander. Toujours est-il qu'à Louis-LJcurgue reYenait sans contredit le choix des
divertissements et leur direction. Au x heures
paisibles, c'était lui qui laisail passer dans
leurs jeux les préceptes de son père ou ceux
de l'abbé, les conviant à construire des cités
de branches mortes dans les bois, à détourner
les ruisseaux, à édifier des ponts, et les ahurissant par des discours emphatiques où cliquetaient des mots abstraits et sonores. Il
était leur guide dans les grandes battues aux
pommes de pins, aux cèpes et aux mùres
sauvages. Mais surtout il marchait à leur tète
dans les expéditions guerrières qui les mettaient aux prises arec les gars de Saint-llargut, commune voisine, ennemis inrétérés des
villa«eois de Migurac. Sous l'inlluence du
périlel de la colère, son âme al_ors s'cxalta!t
à un point incroyable : il donnait et rece1·a1t
des coups comme Achille comballant Hector,
ou comme Roland à fioncevaux; el c'était
avec une espèce de tyrannie qu'il exigeait une
soumission aveugle de ses compagnons. Dans
ces instants, sa douceur et l'équité naturelle
qui étaient en lui semblaient abolis_, et. _à
l'étonnement de l'abbé, à la grande rnqu1e-

JKONS1EUR, DE JKJGUR,AC

tude de M. de Migurac, une âme indomptable
et furieuse l'agitait.
c·csl ainsi qu'un soir le marquis, rerenant
au chùteau sur son bidet, entendit des cris
inhumains; il s'approcha et aperçut LouisLycu rgue debout et le sourcil froncé : deminu, vautré à ses pieds cl léchant la poussière
de ses souliers, un petit manant sanglotait ;
deux autres venaient de le foueller cruellement ; le reste de la bande se Len ait en cercle
sans mol dire. Interpellé par son père, LouisLycurgue lera vers lui un risage où ne se
lisait 111111c honte, mais un orgueil implacable;
cl il déclara que, Pierrille lui a,anl refu,é
obéissance dernnt l'ennemi et s'étant moqué
de lui parce qu'il apprenait le latin, il l'avait
fait cùàtier à la fois de son impudence et de
~a &lt;léloyaulé. M. de ~Iigurac ordonna à son
fils dt! le suiYrc, et, tandis qu'il cheminait à
son coté, il lui remontra d'une voix grare
comment, outrepassant les bornes du jeu, il
arnil par l'atrocité de ce châtiment porté atteinte à la dignité d'homme qui était en son
camarade cl aux del'Oirs évidents de la fraternité. Louis-Lycurgue l'écoutait sans mol dire
el le marquis déplorait en lui-mèmc l'âme l e 111.&gt;rquls 1111ff11wra: • - Voici l'te111•re .... ,lia sœ,11· la poussière.... La 11alllre Je1•le11t /J 11.Jlure .... , Puis il
1·es/a immobile el souJ.-zl11 sa 111ai11 qui repos&lt;1it sur les cheveux de so11 fils glissa el s'affaissa fesa111111e11t.
obstinée de l'enfant. ... Soudain celui-ci fit un
{Page 381.)
bond. M. ùe Migurac le,·a la tète cl le ,·it
s'élancer ,·ers le petit Pierrillc qui d'un pas
trainant cltcminail dans le pré YOisin. Du plus te que le lendemain, saisi de rJmorJs, il la
questions sur les sociétés, les rrourerncmcnts
loin qu'il découvrit son jeune seigneur, le força d'engloutir une pleine bassine de confiet l'ensemble des usages du ~onde le rérérustre prit la fuite, cependant que, sur ses ture; et lui-même, allerré du maul'ais succès
laienl aride de la 1·érité. Les magnificences de
talons, Louis-Lycurgue l'appelait d'une voix de sa bonne volonté, pensa crever, en ayant
la nature l'enirraient. La gloire du soleil
11ui, à son pè~c, sembla grosse de fureur. a,·alé le double en matière de pénitence. Mais
ler~nt arrachait des larmes à ses yeux. J.a
Craigoanl que, outré de sa remontrance, il pour réparer sa sollise, il jeûna pendant plumaJesté des forèts aux cimes séculaires le
ne s'abandonnàl à quelque violence regret- sieurs jours; il arail ouï, en effet, que malgré troublait plus que celle des é«lises, et aux
0
table, le marquis éperonna sa bêle, mais elle leur égalité naturelle tous les hommes ne
. d"eté, son regard enfantin se noyait rêsoirs
était malhabile à franchir les haies, el cc ne mangent pas à leur faim, et jugea l'occasion
veusement aux infinis du ciel étoilé ....
fut qu'après plusieurs détours qu'il rejoignit propice de s'innigcr en une fois toute la peine
Mais, vers sa douzième année, sa jeune
les fugi tifs. Or, voici que Louis-Lycurgue 11ui lui avait été injustement épargnée.
âme et peut-être tout le sens de sa Yie furent
était agenouiUé dans une mare aux pieds de
Cependant, quelque peu réglés que fussent violemment boulercrsés par un événement
Pierrille el embrassait ses genoux malpropres, trop sourenl les actes de l'enfant, le marquis
impréru : je reux dire la mort du marqui,
tandis que l'enfant, le visage ab ruti, regar- discernai t chaque jour plus sûrement la no- Henri.
dait un bàton que son jeune maitre renait de l1lesse de son àme, et sa tendresse redoublait
lui placer dans la main. Et Louis-LycurguP, de vigilance. Patiemment, dans leurs entreV
à la vue de son père, lui cria d'un ton de dé- tiens quotidiens, sans contredire par des
tresse :
affirmations tranchantes les enseignements
Du décès du marquis Henri.
- Jlonsieur, j'ai cru que je n'arriverais qu'il pouvait recevoir d'ailleurs, sans imposer
point à joindre ce misérable pour lui deman- il sa jeune intelligence les opinions que luide ~ligurac, depuis des années, partaùer pardon! )lais reuillez l'engager à en user même s'était faites des· choses, le marquis geait ses JOurs entre l'éducation de son fils et
de moi à son gré pour racheter le tort que je s'efforçait , par son exemple, par ses ré- le soin de ses propres alfaires. Pour ce qui
lui ai fait : car, depuis que je l'ai prié de me liexions, par toute la conduite de sa , ie, de est de l'éducation de son fils, nous avons YU
cracher au visage el de me rouer de coups, il lui faire découl'rir qu'en soi-mème il possédait le rcile qu'il y joua. 11 n'avait pas été moins
ne fait que pleurer el demander gràce; et ses un guide plus sùr que toutes les maximes des soigneux de la gestion de ses biens . .\. sou
chausses sentent furieusement mauvais.
hommes quand il saurait le consulter : à sa- retour ~ _Migu~ac, après la mort du marquis
Le marquis respira, sourit el invita son fils roir, la raison. Érciller sa raison, la rendre Jean-Pb1lrppc, 11 ne lroul'a guère de la di «nité
à se relever. Méditant en son àmc sur cet apte à recevoir directement de la nature ses scigncuri~I~ d'autres tr?ce~. s~bsistantes° que
incident après bien d'autres, il craignit que leçons admirables, à en tirer une science les armomes, le banc a l eal1se-et la prière
l'enfant n'eût à souffrir lui-même, et autour moins chimérique que celle des lirres : tel nominale du curé. Le châ~eau tombait en
de lui ne répandit de la souffrance, autant à était son but. Et quelquefo:s il se croyait ruine, les champs restaient stériles des
cause de ce qu'il avait de meilleur que par proche de l'atteindre, remarquant qu'à me- créanciers avaient obtenu des sentenc~s sur
cc qu'il a,·ail de pire. Car rachetant ses erreurs sure qu'il grandissait, Louis-Lycurgue sem- to~t 1~ domaine. N~n seulement, à force d'apavec la même fougue qu'il les commettait, le blait céder moins aveuglément à sa fougue et phcat10n, M. de M1gurac parvint à restaurer
bien qu'il se proposait d'accomplir était par- devenait c.1pable par instants de modérer Ses le chàteau, à remellrc les terres en wleur et
fois pire que le mal qu'il souhaitait expier. passions. li se prenait à rclléchir et parfois à à désintéresser les usuriers, mais il ne dédai"na
Aya11t raillé au point de la faire pleurer la raisonner al'ec une certaine vigueur. Des pa- point, conformément aux maximes des J'copetite Marichelle, fille d'un fermier, qui fai- roles qui lui rcbappaienl allestaient le travail n?_mistes ?1od~rnes, de ~aire valoir le peu
sait la grimace à son pain noir, il la rendit Je son esprit et bien souvent faif.aient tres- d ecus qui lm demeurarnnt dans diverses
malade d'indigestion pendant trois jours pour saillir l'abbé Joincau et madame Olympe. Ses entreprises de commerce et de navigation où

~!-

�-

1f1STO'R._1.Jl

------------------------------------~

il s'intéressa, n'estimant point la gueuserie
plus noble qu'un travail fructueux. Au moyen
de tels négoces fort habilement conduits, il
réussit donc à rétablir ses affaires à la satisfaction de madame Olympe, qui sut fort bien
accroitre son train de maison, encore qu'elle
affectât d'ignorer par quelle voie son mari
l'a,-ail tirée de pauvreté.
Mais la récréation du marquis, peu adonné
au chernl, à la chasse ou aux plaisirs de la
société, était, au terme de ses Journées, d'ounir les livres qui ne cessaient de lui être
envoyés de Hollande ou d'Angleterre; il les
lisait, les relisait, les surchargeait de notes,
heureux d'y voir développées les idées qui
depuis longtemps étaient familières à son
esprit el dont peu d'écrivains de l'autre siècle
lui eussent offert le modèle. Au sortir de ces
passe-Lemps, avant qu'il fût l'heure du souper,
sa coulmne était de demander à la nature de
lui confirmer les 1,érités entrevues par les
hommes qui l'ont étudiée le plus sagement.
Ces promenades, où seul Louis-Lycurgue l'accompagnait dans la paix du soir el où il poursuivait ses méditations, lui donnaient le commei1tâiresolennel de ses leclurès. L'indifférence
Ù la naiuré :iu-bien· el au màl lui enseignait
la vanité des 1·eligions; la libéralité avec
laquelle elle offre à Lous ses richesses le fortifiait à.111épri cr les· distinctions· des hommes:
(e rythme· formidable des astres lui fais~il
grotesques les compétitions de leur orgueil ;
la majesté des choses lui rendait plus risible
l)mpuissp.ncr des atomes humains el leur
~érénité lui impo ail l'indulgence que le sage
doil à loules les formes passagères de l'être :
semblable il la nature par la tolér:rncc, il la
surpassé par la conscience qu'il a de son destjn .. ct sa .,·olonté courageuse &lt;lclui ètrc égal.
En un crépuscule d'automne, ~I. ddligurac,
gui, depui deux ou trois jour , avait l'appétit
mauvais cl la tête Jmilanlc, prolongea fort
Lard· sa promenade .à J'émng de )fardigcau. Il
rentra, grclollanl de fihre, 11.~ll.nl été saisi
d'un brouillard qui dormait sur le eaux et
répandait u11c humidité glaciale.
.\pr~ une nuit fort rnau,·aise, il se trouva,
au malin, le corps brisé, la bouche sèche et
une mau\'aisc toux dans la poitrine. Il arniL
étudié des traités de médecine comme de
mainte au tre science, cl n'eut point de peine
à reconnaitre que son mal était une affection
pulmonaire, capable, rn son étal de langueur,
de mettre sa vie en danger. li refusa les
remèdes du médecin barbier du bourg, qui
remontaient au Lemps de Molière, prescrivit
lui-même sa médication et s'occupa de rédirrcr, dans son lit, quelques écritures. Cependant, au bout de peu de temps, il fut visible
que son état s·aggraYaiL : il maigrissait, ses
pommettes se faisaient plus rouges et sa Lou~
pins fréquente. Alors . mada,i_nc ? lyr_npc !m .
représenta avec énergie qu ri n élarl po111l
homme d'art cl que son devoir l'obligeait à en
mander un. Il résista d'abord à son éloquenct'
impérieuse. füis comme elle revenait à plus.ie11rs reprises à l'assaut, il se srntiL il hou l
de forces, et, fermant les yeux, dit qu'elle
suivit son bon plaisir : aussi bien ses af-

foires étaient en ordre el il pouvait mourir.
De fait, le médecin, quand il l'eut visité,
imposa quatre purgations et trois saignées il
ce corps émacié. Regardant la bassine où

A Ja11ser 1111 menuet ou .i taiser la 111::ri11 J'1111e a.111,e,
Lo11ts-L1·curgue appor/::ril une ais::rnce j11venile, modeste et stire d'elle-mè111e. (Page 382.)

tombaient les dernières goulles roses. M. de
~Iigurac cul une moue et dit :
- Cet homme cùl tiré de l'or des pierres,
pour avoir trom'é tant dt• sang dans mes
veines! Mais maintenant !luïl s'est acquitté
de son office, il peul passer la main au fabricant de cercueils.
Le médecin reçut ses honoraires, Ill' dissimula point qu'on l'avait appelé trop tard cl
s'en retourna chez lui.
Mai ~I. de fügurac déclinait comme une
lampe où l'huile fait défaut. Alors, madame
Oli·mpc, contenant sa douleur, se dressa
de\'ant lui et dit :
- Monsieur, j 'espère qu'apri•s avoi r compromis par votre négligence le salut de ,otre
corps, vous ne mettrez point votre àmc en
péril en différant de recc1'oir les ·aints sacrements de la main de M. Joineau.
Très maigre. la tête blême sur les coussins,
les paupières baissées, M. de Migurac respirait difficilemenL et déjà semblait à moitié
morL. Pourlanl il rouvrit les ycu\ el, cnrisageant madame Olympe robuste et pressante
a\'CC une cxpres ion ingulière de détresse,
d'ironie el ùe pitié, il dil :
Madame, pourquoi celte simagrée.
puisque aussi bien je ne crois pas en llicu?
Mais madame Olympe répondit par un grand
flux de paroles el de sanglots, se jeta à genoux, lui secoua le poignet cl le pria de céder
pour l'amour d'ellr.
M. de Migurac serrait les dents comme
poar retenir son àme prèle à s'échapper.
Enfin, à bout de forces, il murmura :
- Puisque, madame, YOLrc religiou ne
mu~ commande pas de m'épargner, qu'il en
soit fait à vo tre volonté. Mais auparavant
veuillez m'envoyer mon fils.
.,, 38o ....

Peu de minutes après, Louis-Lycurgue se
précipitait bruyamment dans la chambre ave_c
toute la vivacité de son àge. Sans doute, ri
savait son père malade et ne l'avait point rn
d'une semaine; mais l'idée de la mort ne
pouvait s'a ppesantir sur son esprit jtl\énile:
d'ailleurs, puisqu'on le mandait, ce mauvais
rhume était fini .... Apercevant la figure
exsangue du marquis, il demeura atterré
et, tout d'un coup, trembla de tous ses
membres.
- )Ion fils, lui dit le mourant, asseyezvous et veuillez ne pas m'interrompre. Je ne
vous ai point mandé auprès de moi dans mon
état de maladie, moins par crainte de la contagion pour mus, que parce que j'estime
admirable l'exemple des hèles qui se réfugient dans leurs trous pour l souffrir el
n'attristent point leurs semblables du spectacle déplaisant de leurs maux. Mais aujourd'hui l'heure de ma 'mort est proche cl mon
égoïsme J'emporte el me suggère impérieusement le besoin de ,·ous rc\'oir; n'ayant point
eu le temps de vous apprendre à vivre, peulêtre vous enseignerai-je au moins à mourir ....
Il s'arrêta une seconde pour souffl er. La
sueur ruisselait sur ses joues maigres. Accroupi au pied du lit, Louis-Lycurgue Làchail
en vain à réprimer les sanglots qui l'étouffaient. Le marquis reprit :
- J'ai consenti à recevoir loul à l'heure
les sacrements afin de ne point al'lliger votre
mère. Car, lorsque je les aurai reçus, elll' aura
la joie de se dire &lt;1ue je ne serai point torturé
éternellement, au milieu des flammes de
soufre, par d'affreux diablotins, mais seulement quelques milliers d'années, cc qui lui
sera une appréciable consolation. Je ne veux
point toutefois que celte cérémonie mus abuse.
,\ cause de votre âge et de mon dessein de
laisser la nature graver clic-même ses sublimes
leçons dans votre esprit, je ne vons ai point
enlrelenu encore des hautes matières philosophiques cl religieuses. Peut-être cependant
avez-vous pu soupçonner que mes croyances
ne sont pas les mèmcs que celles de votre
mère CL de M. l'abbé Joincau. Leur foi leur a
été d'un secours efficace en mainte occasion,
les ayant préservés de l'angoisse du duulc.
8tant donnée l'incertitude de tout raisonnement humain, je me garderai donc de mus
affirmer que nécessairement il n'existe poiut
de Dieu à la fois un cl trois, capable de nous
damner tous dès notre naissance, de torturer
phy iquemcnt son fils el moralement la Vierge,
mère de celui-ci, pour qu'après nous arnir
fait Lous souffrir cruellement en cc monde, il
puisse épargner quelques élus dans l'autrr.
Mais ma raison m'a détourné d'accepter celle
opinion. Mème, pour louL dire, en regardant
l'état lamentable de l'humanité cl de l'univers
en général, il ne m'a point paru qu'une telle
ordonnance fùt l'œunc d'une sagesse di\'inl',
et j'ai cru plus exact de l'allribuer au jeu
imariable de lois nécessaires. ~éanmoins
j'ajouterai que si, contre mon allenle, je me
trouvais au terme de celle vie en présence
d'un Dieu qui me demandàt des comptes, je
n'éprouverais pas de peine à les lui reudrc,

.MONS~ DE .M1GU7f.AC

n'ayant, je l'espère, fait que peu de mal pour ètrc rapportés ici. Si son fils les eùt suiris, il
Puis il resta immobile et soudain sa main
un homme; au surplus, comme il m'a créé, eùt été P,l_us ,:erlueu~ qu',un saint. A quelque qui reposait sur les cheveux de son fils glissa
autant que vaut notre faculté de raisonner, il degré qu 11 ait pu sen ecarler, ils ne furent et s'affaissa pesamment.
ne saurait m'en rnuloir de ne pas ètre autre point perdus , mais demeurèrent gra\'és dans
Quand madame Olympe ferma les paupières
c1u 'il ne m'a fait. Si je vous ai tenu ce dis- son àme: et, _semblables à des graines modes- du mort, elle fit remarquer à l'abbé la sérécours, mon fils, cc n'est point pour influer leml'nl enfoures sous la terre, ils s'épanouirent nité qui était empreinte sur ses traits, el
sur votre croyance, que vous délibérerez à it certaines saisons en floraisons surprenantes. l'ahbé exprima la con\'icLion que le marquis
loisir avec vous-même, mais sculemenl pour Sans doulr, à ces dernières heures de son était passé dans la paix du Seigneur. Mais
que ,·ous ne vous abusiez point sur la \'aleur père, Louis-Lycurgue dut le meilleur de lui- Louis-Lycurgue se rappela qu'il pensait s'end'une cérémonie qui serait capable d'opprimer mèmc.
gloutir au néant, cl une détresse affreuse
gra\'ement votre jeune imagination. Elle ne
. La liü de ~f. de ~[igurac fut aisée et pai- emplit son jeune cœur.
m'est pas agréable, manquant jusqu'il un s1hlc. A son füs, demeuré seul auprès de lui,
Les obsèques de M. de Migurac furent célécertain point de logique el de franchise. Mais il louait entre toutes autres les joies saines et brées en grande pompe. Toute la noblesse de
il n'y a nulle proportion entre la satisfaction s~ples de la nature ~Jui ne déçoivent pas, la région s'y pressa. On loua le courage avec
~ue j'aurai? à m'y dérober el le chagrin que n exaltent pas les esprits vers drs ambitions lequel madame Olympe se comporta dans
Je donnerais à votre mère, qui a été une démesurées, mais au contraire adoucissent celte triste circonstance. Tout le monde fut
l:pouse irréprochable et s'impose à tout votre l'ardeur du tempérament. Le soleil couchant louché de la bonne grâce de Louis-Lycurrrue
respect. Aussi me prèterai-je à quelques dardait dans la chambre un dernier ra\'on qui, très mince dans ses l'êtements noirs
gestes et paroles qui auront pour effet de dont s'illuminait la courtine du lit. Et ·les
m~nait le deuil et ne pleurait point. Le~
calmer ses angoisses cl me gagneront, je yeux du mourant s'emplissaient de lumière prières achevées, le cercueil fut déposé dans
l'espère, le droit de mourir sans bruit.
avec volupté. Par la fenêtre cntr'ouverle, un le caveau de famille et d'une voix respecAy~nt ainsi parlé, M. de Migurac cul une air adouci pénétrait, chargé du sua1·e parfum tueuse le maitre des cérémonies lui dit :
pùmor~on, et son fils, pensant qu'il allait automnal. Les paroles du marquis s'en\'o- Veuillez mus rele\'er, monsieur le marrcndrr l'àme, appela au secours à grands laient ténues et légères comme les fruilles quis de Migurac.
cris. Mais il reprit connaissanC'C' et, \'Oyant des arbrrs dépouillés. L'enfant tr nait les rcux
Alors il éclata en sanglots désespérés, el on
l'émoi peint sur la figure de madame Olympe, fixés sur son p~rc. Tout à cou p il 1it. son fut obligé de l'arracher de force du lieu
il lui témoigna qu'il était prèt à se munir des , isagc ch:,nger. Une expression indiciblr v funèbre oü il se cramponnait.
sacrrmenls selon la promesse qu'il lui avait pa,sa.
•
Après que, derrière les carrosses les
faite. M. Joincau fut donc admis à se pré- Mon père, qu'a"cz-rnus?
grilles eurcn L gémi pour se referm;r. II
senter dans son appareil sacerdotal et à remLr m~rquis sourit :
fallut bien que la vie reprit au château.
plir son office. Le marquis de Migurac se
- .\ppelez rotre mère.
Madame Olympe en rolJl' dr ,·emc assuma
confessa a1·ec humilité, s'accu a de ses péchés
La marquise et l'abbé Joineau entrt'.·rent. sans mollesse l'autorité sou,·craine ; cl ~I. Joià haute voix, reçut l'absolution el communia Le marquis leur sourit de nom·eau et clicrna neau se consacra derechef arec un zèle noul'orl dércmment. M. Joineau a consigné dans des cils en signe d'a:lieu. Tous deux s•a0rre- reau it l'éducation de son élè1'e.
ses mémoires que peu de catholiques curent nouillèrenl au bord du lit, la tête inclinée
une fin aussi chrrticnnc que cet athée.
rn oraisons. Louis-Lycurgue ne cessait pa~
\1
Contre toute allenlc, le marquis Henri sur- de concentrer en son père Loule l'énerrric de
l'écul encore deux jours, comme si l'ùme son âme el de son regard. Le marquis ~ rrssa
Des années qui suivirent la mort
forte qui était dans cette chair périssable y de la main ses chc\'enx bruns. Ses yeux condu marquis Henri.
rctenai l la vie enchainée. A cause de sa fai- templaient le rais de soleil a\'ec un air étrange
blesse il ne tolérait auprès de !ni qu'un risi- de souffrance, de paix pourtant. ... Puis ses
La m~rt de monsieur son père n'eut point
teur el, entre des silences où l'on se demansur Loms-Lycurgue l'effet qu'appréhendaient
dait s'il n'était point passé, il s'exprimait avec
la marquise et l'abbé Joineau. Connaissant
douceur cl clairroyancc. JI comia plusieurs
l'attac~em~nt ex~lus!f qu'il nourriss:iit JlOUr le
personnes de son domestique, leur distribua
marquis, ils cra1gna1ent qu'une telle secousse
de menus présents et leur recommanda de
ne fùt nuisible à l'àme el à la santé de l'engarder leur fidélité à son fils; à l'abbé il olfril
fa~t el redoutaient en particulier que sa piété
une belle tabatière ornée de petits diamants
lilrale ne le poussât à puiser de funestes docPn le priant d'user de 1lersé,érancc cl de
trines dans les livres qu'aflectionnait le dépatience avrc son élè1•e. Il remercia madame
funt. Aussi le premier soin de la marquise
Ol~mpc de la , aillance a me laq uellc elle avait
fut _de les ca~h7r dans un vieux coffre après
accepté une existence pro\'inciale et lui donna
avoir balance s1 elle ne les brûlerait point.
de nombreux détail relatifs i1 la gestion dr
llfais, après quelques jours d'abattement
st•s biens. Mais cc ful surto:rl arec son fils
la jeunesse robuste et valeureuse de Louis~
'(UC ses entretiens se prolongèrent el curent
Lycurgur triompha ; mèmc il recouvra son
un caractère plus intime. Il l'adjura de se
entrain_a\'ec une rapi~ilé qui ne fut pas sans
d1:ficr de la riolencr de ses passions. Qu 'enscand~1ser 1~ .marq~1s~. Ca_r elle. professait
vrrs les autres il ne cédùL jamais à forfaire i,
que s1 le chrcl1en dorl s appliquer a dominer
l'humanité, ni à l'honneur rtYec lui-mème.
sa douleur et se soumellre sans ré1•olte aux
Qu'il écoulàt avec rrspecl les précrptes des
volontés de la Providence, il est séant, en
hommes sagrs; mais qu'il s,• fi:\.L surtout i, la
revanche, par un maintien austère, un visarrc
,oix intérieurl' de la raison. Que plus tard, si Il 11'était aucune femme, v:ic/rere, so11Frette 011 fermiere, pâle el la noirceur de l'habit, de rendre ;u
qui, à son premier sourire, ne fut à sa d1!11otio11 el
~on ùme était inquiète, il complét:it son éd u-.
mort _sans m~rchander tout l'honneur qui lui
f't11Jue à ses l2vres. (Pasre 383.)
cation par les volumes que son père a"ait
est dn : aussi de deux ans ne la vit-on mettre
annotés de sa main. Qu 'il fùt tolérant et plein
du rouge ou un ruban de couleur, ou rire aux
de mansuétude. Qu'il domptât sa fierté. Qu'il lèrrrs s'agitèrent faiblement el il murmurn, si é~lat_s. Et parce que. Louis-Lycurgue ne motr'nt son prochain pour son égal. Qu'il cùL le bas que seul Louis-Lycurgue l'entendit :
dera1t pas _les ex plos10ns de sa gaieté, elle ne
culte du bien ..\1. de fügurac ajouta encore
- Voici l'œu,Te.. .. ~fa sœur la poussière.... fut pas lom de le tenir pour dénaturé. En
un grand nombre de conseils trop longs pour La nature deYient la nature ....
quoi elle se trompait, car le souvenir de son

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_____
______________
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, - 111STO'RJA
__::......,.

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s'enflèrent. Mais madame Olympe ne protesta
père était pour lui ineffaçable: mais sa jeu- blement sa matinée à fumer plusieurs pipes point. De telles dépenses étaient conformes
nesse ardente s'effrayait de la souffrance, sur les bancs rustiques, à échanger des pro- au rang du jeune homme et propres à rehaus-comme l'enfant de la nuit. Et le soin jaloux pos amènes avec les filles de la maison ou ser le nom de Migurac. li n'était pas mauavec lequel il évitait de toucher la plaie tou- quelque jardinier, à faire un tour de prome- vais que les rustres avec qui naguère il
jours saignante, la fougue même avec nade vers la basse-cour ou le potager, con- échangeait des coups de poing apprissent que
laquelle il semblait rechercher le plajsir, templant d'un œil bienveillant les manèges le vicomte d'Aubetorte était devenu le mareussent été, à qui eût discerné le ressort de des volailles qui bientôt paraitraient sur la quis de Migurac et que le bruit se_ répandît
son âme, le critère assuré de sa piété filiale. table et la croissance des rruits ,::l des légumes dans les châteaux de sa bonne mine et de
La marquise et l'abbé s'appliquèrent donc qui délecteraient son palais. Parfois, saisi de son équipage. .Et si parfois elle avait été
de leur mieux à remplacer auprès de Louis- scrupule au diner, il s'appliquait à donner un tentée de resserrer les cordons de sa bourse,
Lycurgue l'éducateur qu'il venait de perdre. tour d'érudition à ses propos et rafraichis- comment aurait-elle pu résister à la grâce
Au fond d'elle-mème, madame Olympe ne sait la mémoire de son élève par une citation souveraine du gentil marquis, frisé au petit
faisait pas de doute qu'ils n'y parvinssent. Elle des Géoi·giques ou de Senèquc. Puis, satis- fer, adonisé et parfumé, assis tout seul, dans
a1·ait toujours auguré plus de mal que de fait de lui-même, il retournait à son oisirnté, son justaucorps de Yelours prune brodé d'or,
bien de l'iniluencc du père sur son fils, dont sa santé s'accommodait à tel point cru'il an fond du large carosse de famille, cl qui.
appréhendant qu'il ne le détourni1t de la foi était obligé de prier mademoiselle Séraphine al'ant de franchir la grille d'honneur, ne
et des sentiments qui conviennent à un gentil- de faire élargir toutes ses soutanes. Et son manquait point de se retourner et de lui souhomme. Il ne lui fallut guère de mois toute- plaisir était, mollement effondré dans quelque rire en soulevant son pelit chapeau à trois
fois pour mesurer son erreur et s'apercevoir fauteuil moelleux, de faire de sa main potelée cornes et lui envoyant un Laiser dn bout de
que, le secours du feu marquis leur faisant un signe d'adieu indulgent à son élève em- ses doigts fins Ott retombaient les dentelles.
défaut, ni elle, ni M. Joineau ne suffisaient à porté au galop d'un bon poney tarbais,
refréner l'adolescent et à le faire plier sous entouré de la meute hurlante de ses chiens,
vn
et de suivre, d'un œil attendri, sa course
leur autorité.
li est visible, en effet, que de bonne heure, gracieuse et rapide.
Qui traite des amours juvéniles
En somme, Louis-Lycurgue, à peine hors
Louis-Lycurgue, encore qu'il fùt trop bien né
de M. de Migurac.
pour manquer à sa mère, commença de tolé- de l'enfance, faisait honneur aux leçons de
rer malaisément les conseils qu'elle voulut plusieurs de ses maitres. A dompter un courc·est ici qu'il nous faut traiter d'une maconlinucr de lui prodiguer. Son intelligence sier rélir, ou forcer un cerf, comme à danser tière à laquelle ne saurait se dérober le bioéveillée les dédaigna.il et l'orgueil du màlc se un menuet ou à baiser la main d'une dame, graphe du marquis de Migurac, quelque
rebellait à toute contrainte venant d'une il apportait une aisance juvénile, modeste et scrupule qu'il puisse en éprouver. Doué d'une
femme; rebutée par ses froideurs ou ses em- sûre d'elle-même; et madame Olympe, se âme sensible, d'une imagination chaleureuse
portements, madame Olympe de mois en rappelant une certaine gaucherie dont n'avait et d'un tempérament plein de feu, Louismois dut relàcbcr davantage son empire. Le pu se dépouiller le marquis Henri, se sentait Lycurgue ne put se borner indéfiniment aux
déplaisir qu'eJlc en conçut ne fut pas exempt gonflée d'orgueil à voir ce qu'elle avait fait plaisirs innocents de l'enrance et de la pred'une joie secrète : car la hàte même du de son fils.
Elle n'était pas seule d"ailleurs à recon- mière jeunesse, et il nous faut avouer qu'il
jeune homme à s'émanciper lui témoignait
maniresta avec une précocité singulière qu'il
naître sa bonne mine. A mesure que Louisqu'il avait su tirer fruit de ses leçons.
avait un cœur et des sens. Mais nous serons
Le lecteur ne s'étonnera point que la tàche Lycurgue approchait de l'àgc · d'homme, il bref sur ce chapitre, et pour deux raisons.
de M. Joine;m se fùt p1rticulièrement allégée. devenait moins avide de fréquentations rusEn premier lieu, il nous répugnerait de
Au lendemain de la mort du marquis, tiques; mais attiré davan'tage vers le beau rechercher par des voies douteuses le succès
c'était Louis-Lycurgue lui-mème qui était re- monde, il ne se fit pas prier pour accompa- de cet ouvrage. li nous a toujours paru que
venu le joindre dans la salle d'étude et pen- gner sa mère dans plusieurs ,·isites c1u'elle les auteurs qui sollicitaient le public au
dant plusieurs semaines il s'y était rendu rrndil aux chf1teaux du Yoisinage. Du premier moyen de peintures libidineuses ne différaient
aYec un zèle inaccoutumé. li n'a mit, hélas! coup, il c1faça les sou1·cnirs fàchéux qu'aYait qu'à leur détriment des exploiteurs de maipoint tardé à s'en départir. Dicntôt les réso- laissés sa turbulence d'enfant. Ayant soif de sons déshonnêtes : car, ~i ces derniers prolutions prises dans une heure de détresse plaire, il n"épargna rien pour y parvenir et, stituent pour en tirer profit des filles légères
étaient érnnouies et l'humeur folâtre du jeune à dix lieues à la ronde , demoiselles et douai- qui généralement ont à la débauche une prohomme l'entrainait Yers des passe-temps rières ne tardèrent pas à raffoler de lui : non pension naturelle, ces écrirains prostituent
moins sédentaires. En Yain, timidement, seulement parce qu'il apparaissait gracieux, leur pensée elle-même, qui sans doute était
l'abbé l'exhortait à plus d'assiduité. Peu à gentil et d'aimable entretien, mais à cause ·prédestinée à une fonction plus morale;
peu les matinées se firent rares où Louis- d'un je ne sais quel charme personnel qui ainsi sont-ils plus coupables, d'autant que le
Lycurgue consentait pendant quelques mi- donnait à sa prime jeunesse un ragoût plus génie humain est plus estimable que le corps
nutes à prêter une oreille distraite à la bio- piquant de hardiesse, de vice et d'imprévu.
d'une gourgandine.
graphie des pères de l'Eglise ou aux combi- A chaque fois qu'à lraYers le carreau de son
Ce motif suffirait à rendre légitime notre
naisons du mètre anapeste. Ennemi de la lorgnon elle avisait le petit marquis, la scrupule. Mais il nous est également recomcontrainte et de la lutte, l'abbé ne s'obstina vieille duchesse de Drantillet, qui avait connu mandé par l'exemple de M. l'abbé Joineau.
point et adopta une règle de conduite pru- le régent de fort près, souriait .d'un air A l'encontre de la plupart de ~es contemdente el sage, conforme à la fois aux devoirs attendri et connaisseur el passait sa langue porains et en particulier, hélas! d'un grand
de sa charge et aux volontés manifestes de sur ses lèvres en chevrotant c1u'à coup sûr nombre d'ecclésiasliques qui dérogèrent graveson jeune maître et élève, Sitôt sa messe dite, cet enfant avait quelque chose de Philippe ment aux bienséances de leur habit, M. l'abbé
afin de satisfaire sa conscience, il yenait d'Orléans.
Ainsi choyé de tous cotés, il ne se passa Joineau se montre fort discret sur le chapitre
s'asseoir dans le parloir et, pendant un bout
des amours de son pupille. Il nous plairait de
de temps, s'adonnait à la lecture de quelques guère de temps que Louis ne del'int un des croire qu·un haut souci de moralité lui imposa
pages substantielles. Ensuite, constatant que caYaliers les plus réputés de la province. li cette réserve. D"autres motifs cependant
son pupille ne se présentait point, mais répa- n'avait pas quinze ans qu'il était prié à toutes 5emblent al'oir été plus efficaces à le déterrait dans un sommeil prolongé les fatigues de les fè1es, chasses, cadeaux et aulres parties miner. Le premier est que, considérant que
la ,•eille, ou au contraire était parti dès l'aube du rnisinagP. Tout cela n'allait pas sans un M. de Migurac en se divertissant de son corps
pour chasser la palombe, il prenait son cha- certain luxe d'habit et d'écurie'; il y eut plus ne faisait que faire œuvre de gentilhomme,
peau et gagnait le parc. Là, il écoulait agréa- d'un cheval creYé et les notes du tameur

.

.
"-------------------------- M ONS1EU~ DE M1GU~Jt.C
il se fùt trouvé mal Yenu à l'en blâmer· son
ministère lui interdisant par ailleur; de
l'appro~1ver, il préféra se taire : en quoi il
fut moins louable que s'il l'al'ait tancé, mais
dal'antage que s'il avait prêté à ses débordements une complicité autorisée par le relâchement des mœurs.
En, sec?nd _lieu, il faut reconnaître que
M. 1 abbe Jorneau paraît n'avoir accordé
&lt;1u'une curiosité médiocre aux relations des
sexes, qui sont le fond commun de tant de
mémoires et de romans. Épris, selon son
propre aveu, de la table et du dormir il a
fa}t_ p~ofession, à plusieurs reprises,' d'un
desmteres~cment remarquable en matière
amoureuse. Son génie calme, confortable et
do~1x, que l'on a comparé à celui du chapon
qm fut son mets préfëré, le rendait étranger
aux ~hoses de la passion, et il dédaigna dans
la pemture_d'autrui ce qui ne le préoccup:iit
point en lm-même.
Sans approfondir dal'antaac
le chapitre de
0
l'abbé, no~s nous bornerons à dire que, malgré sa discrétion, il appert que LouisL1curgue, dès sa quinzième année, fut plu lot
au delà qu'en deçà de l'inconduite qui sied à
un homme de qualité : je n'en veux pour
preuve que le mécontentement de madame sa
mère qui, encore qu'elle eût été satisfaite de
le roir suivre une voie différente de celle de
s~n _pèr~, ne tarda pas à trouver qu'il s'y
ba1~1t dune allure trop précipilée, ayant été
obligée de congédier l'une après l'autre toutes
~lies de ses· chambrières qui étaient d'un
visage passable, pour les remplacer par d~s
duègnes barbues à faire peur à un reitre et
de la laideur desquelles l'aLbé lui-même
déclare a\'Oir élé offusqué. C'est un fait not~ble q~e le nom de mademoiselle Séraphine
disparait en cc temps des mémoires de M. Joi~1eau'. et_il n'est pas inconcevable que, n'apnl
Jama~ rien refusé à Louis-Lycurgue depuis
sa naissance, elle eùt vers cette épocrue offensé
madame Olympe en lui accordant trop.
Quoi qu'il
en
soit, dans le l'illarre,
les
.
•
0
rustres qm avaient femme ou fille s'accoutumèrent bientôt de pousser le verrou au. passage du petit marquis. Non qu'il fùt capable
de contraindre une femme, fùt-ellc de la
plus basse extraction· mais il n'en était
aucune, vachère, soub;elle ou fermière qui
à son premier sourire, ne fùt à sa dévotion c~
pendue à ses lèvres; cc que je ne dis pas seulement en matière de métaphore. En ses
ga_lanteries, il eut maille à partir plus d'une
fois avec quelques vilains qui ignoraient ce
que la jalousie d'trn mari a de mesquin et de
grossier. U:n soir, Louis-Lycurgue fut rapporté au château, le crâne fendu d'un tabouret en bois r1ue lui avait brisé sur la tète un
bûcheron qui l'avait surpris fort échauffé
auprès de son épouse. 11 s'en remit, contre
l'attente de deux médecins. Ce fut d'ailleurs
fort beurrux pour le salut du manant, qu'on
allait pendre, quand Louis-Lycurgue, l'ayant
appris, sauta de son lit, la tête encore bandée,
et courut à cheral d'une traite jusqu'à Périgueux, pour corrompre le juge, ce qui fut
aisé.

~

Pas plus que !es fermières, les duchesses 11·echappaie11t à la rouerie de Lo11is-Lye11rgue, el l:i fougue éclata11le de
sa jeunesse enlevait les demières 1·ésislances. Ses premiers triomphes amotffeux f11re11I presque a11ssilôt suii,is
de ses premiers duels. (Page 383.)

Mais le lecteur se ·tromperait s'il croyait
que Louis-Lycurgue ne trouvait chaussure à
son pied que dans la roture. Tout au contraire demeure-t-on ébaubi, vu son jeune âge,
combien d'intrigues il sut nouer et avec
quelle gaillardise il les mena à bien dans les
· maisons les plus considérables. Pas p1us que
les fermières, les duchesses n'échappaient à
sa rouerie, et avant qu'il eût confié son menton au barbier, il aurait pu tenir registre de
ses victoires. La naïrnté de son regard et son
aspect enfantin charmaient au premier abord
et prévenaient la-défiance. La joliesse de ses
façons et ce quelque chose d'empressé qu'anrt
...., 383""'

sa galanterie amollissait les cœurs. Et la
fougue éclatante de sa jeunesse enlevait les
dernières résistances.
·
En con~équcncc, celui que l'on nommait
d'abord « le petit marquis » avec une nuance
de moquerie ne tarda guère d'être appel~ avec
quelque respect &lt;&lt; le galant marquis ». Tandis
que son nom et son visage p·rovoquaienl parmi
les femmes un murmure de curiosité bienveillante, non seulement quelques maris brutaux, mais la foule des Jcunes seigneurs
sentaient leurs mines s'allonger à son apparition. Ses premiérs triomphes amoureux furent
presque aussitot suil'is de ses premiers duels,

�-

111ST01{1Jt

si nous négligeons &lt;'clui qu'il eut awc ~!. dr le, blandices de la chair un de ces desseins
Mardicu à l'àge de onze ans; et certes il allait mystérieux par lesquels la Providence se plait
aux rendez-vous de l'épée avec la même ar- à déjouer les vues humaines. Je serais enclin
deur qu'à ceux de la Yolupté. Lorsque ses idées, à croire qu'ayant décrété que ses deux maplus tard, furent fort changées sur ces matières riages légitimes demeureraient stériles, elle
et qu'il affectait de blàmer ses folies d'autre- ne voulut pas néanmoins qu'un sang si généfois, il ne fallait pas néanmoins le presser bien reux fùl tari dans le royaume. Ainsi permitfort pour qu'il reconnùt aYcc un soupir que, elle qu'il se propageàl par des ,oies illicites
parmi les souvenirs précieux qui ne cessaient avec une fécondité admirable. Au momenl
pas dr lui faire ballre le cœur, était celui de que je quittai Migurac, , ers l'an 1780, pour
ces jeunes combats où, homme contre homme, aller joindre mon maitre à Paris, il m'arritaceà faœ, il s'agissait de jouerrt de défendre rnit chaque jour de m'arrêter ave&lt;' attensa vie. Ajoulom, que son humanité n'était pas drissement devant quelque jeune rustrr ou
moins prisée que son courage. Lorsqu'il eul quelque fermière avenante, où j1• retrouvais,
le malheur de blesser grièvement M. de Nérac, trait pour Irait, l'image de ~!. de lligura&lt;' tel
dont il a,ait fort entrepris la femme, il qu'il était à son départ du pays, et de cc spectacle j'éprouvais un émoi où la douceur el
~ ·abstint de poursuivre ses avantages tant que
l'affiiction
se mèlaient rtraogement. »
li' mari fut au lit, n'exauça les Yœux de la
li
est
permis
de se demander, au spectacle
dame que quand celui-ci fut rétabli el lui fit
dire qu", s'il était mort, il eùl épargné l'hon- de celle vie dont l'abbé lui-même n'a pu nous
dissimuler le désordre, si Louis-Lycurgue
neur de ses mânes.
Arrêtant ici celte brève esquisse de~ exploits n'avait pas entièrement oublié les préceptes
amour!'uX de Louis-L~·curgue. nous nous bor- que lui avait légués monsieur son pi·re. ~ou~
nerons à reproduire la ré0rxion édifiante par n'hésitons pas 11 dire, en dépit des vraisemlaquelle M. Joineau a cru dcrnir clore cc cha- blances, quïl n'en perdit jamais le somenir,
pitre. A~anl brièvement narré quelques-une, mèml' au plus fort de ses juYéniles débordede S&lt;'S fredaines, il conclut ainsi : &lt;&lt; Malgré ments. )1. Joincau a nott! lui-mème que
c·c que de telles pratiques ont dt• contraire 11 madame 011mpe, en deu~ ou trois circonla chasteté chrétienne, peut-être faut-il rnir stances où elle tenait parliculièrrmenl à ramedans celle propension du jeunr marquis Yrrs nt'r ,on fils 11 sa ,olonl!I, inYoqua le nom du

marquis : alor~ une pâleur soudaine décolorait les joues du jeune homme, qui s'inclinait
docilemcnl. Mais un obscur sentiment de mal.tise ou de jalousie retenaient madame Olympe
d'évoquer rnlontiers la mémoire de son époux,
el le regard perçant que lui jetait son fils,
quand par hasard efü• le faisait, n'était point
pour l'y en('ourager.
Quelque peu conforme aux doctrines de
son père que fùl donc la carrière de LouisLycurfrüe, il est hors de doute qu'elles ne
furent jamais entièrement abolies en son âme,
et c'est à Ms retours de pensée vers elles que
se doivent attribuer nombre de bizarreries
qui déconcerti•renl ses proches ..le wux dire
en particulier t'ertaines cri~cs d'humeur ou
de larmes oi1 il s'abîmait parfois à la suite de
plusieurs S!'maines accordées au plaisir cl où
on l'entendait se rouler 11 terre 1•n gémissant.
_\ près de telles socoussrs, il restait quelques
jours abauu el comme désespéré, el son ,alet
remarquait que sa seule distraction était
d'ouvrir les livres fayoris du feu marquis et
de s·y plonger avidement. )lais la réclusion
répugnait trop violemment 11 l'exubérance cl ,
son tempérament : au bout de quatre ,iours
ou d'une semaine, il rl'tournail à ses plaisir~
a,·er un redoublement de folie, jusqu'/1 c1•
que quelque lubie nouYellr dnl allcst1•r les
t'Ombats qui sr linaienl dans son àme.

(,.\ s11frre.)

ANDRÉ

LlCl!TE\'BER(iEH.

(lllustrations cû CONRAD-)

L1,

VIE DE PARIS AU

xvn•

SIÈCLE. -

LA

GALERIE

ou p

\ LAIS. -

Dessi11e el gr3vé f'3r

AllRAIIAM BOSSE,

( Cabinet des Iisl3111f'tS,)

•

•

75, RUE DAREAU, 7.5
PARIS

x1v•

arrond' .)

�</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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