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                  <text>-

111ST01{1Jt

si nous négligeons &lt;'clui qu'il eut awc ~!. dr le, blandices de la chair un de ces desseins
Mardicu à l'àge de onze ans; et certes il allait mystérieux par lesquels la Providence se plait
aux rendez-vous de l'épée avec la même ar- à déjouer les vues humaines. Je serais enclin
deur qu'à ceux de la Yolupté. Lorsque ses idées, à croire qu'ayant décrété que ses deux maplus tard, furent fort changées sur ces matières riages légitimes demeureraient stériles, elle
et qu'il affectait de blàmer ses folies d'autre- ne voulut pas néanmoins qu'un sang si généfois, il ne fallait pas néanmoins le presser bien reux fùl tari dans le royaume. Ainsi permitfort pour qu'il reconnùt aYcc un soupir que, elle qu'il se propageàl par des ,oies illicites
parmi les souvenirs précieux qui ne cessaient avec une fécondité admirable. Au momenl
pas dr lui faire ballre le cœur, était celui de que je quittai Migurac, , ers l'an 1780, pour
ces jeunes combats où, homme contre homme, aller joindre mon maitre à Paris, il m'arritaceà faœ, il s'agissait de jouerrt de défendre rnit chaque jour de m'arrêter ave&lt;' attensa vie. Ajoulom, que son humanité n'était pas drissement devant quelque jeune rustrr ou
moins prisée que son courage. Lorsqu'il eul quelque fermière avenante, où j1• retrouvais,
le malheur de blesser grièvement M. de Nérac, trait pour Irait, l'image de ~!. de lligura&lt;' tel
dont il a,ait fort entrepris la femme, il qu'il était à son départ du pays, et de cc spectacle j'éprouvais un émoi où la douceur el
~ ·abstint de poursuivre ses avantages tant que
l'affiiction
se mèlaient rtraogement. »
li' mari fut au lit, n'exauça les Yœux de la
li
est
permis
de se demander, au spectacle
dame que quand celui-ci fut rétabli el lui fit
dire qu", s'il était mort, il eùl épargné l'hon- de celle vie dont l'abbé lui-même n'a pu nous
dissimuler le désordre, si Louis-Lycurgue
neur de ses mânes.
Arrêtant ici celte brève esquisse de~ exploits n'avait pas entièrement oublié les préceptes
amour!'uX de Louis-L~·curgue. nous nous bor- que lui avait légués monsieur son pi·re. ~ou~
nerons à reproduire la ré0rxion édifiante par n'hésitons pas 11 dire, en dépit des vraisemlaquelle M. Joineau a cru dcrnir clore cc cha- blances, quïl n'en perdit jamais le somenir,
pitre. A~anl brièvement narré quelques-une, mèml' au plus fort de ses juYéniles débordede S&lt;'S fredaines, il conclut ainsi : &lt;&lt; Malgré ments. )1. Joincau a nott! lui-mème que
c·c que de telles pratiques ont dt• contraire 11 madame 011mpe, en deu~ ou trois circonla chasteté chrétienne, peut-être faut-il rnir stances où elle tenait parliculièrrmenl à ramedans celle propension du jeunr marquis Yrrs nt'r ,on fils 11 sa ,olonl!I, inYoqua le nom du

marquis : alor~ une pâleur soudaine décolorait les joues du jeune homme, qui s'inclinait
docilemcnl. Mais un obscur sentiment de mal.tise ou de jalousie retenaient madame Olympe
d'évoquer rnlontiers la mémoire de son époux,
el le regard perçant que lui jetait son fils,
quand par hasard efü• le faisait, n'était point
pour l'y en('ourager.
Quelque peu conforme aux doctrines de
son père que fùl donc la carrière de LouisLycurfrüe, il est hors de doute qu'elles ne
furent jamais entièrement abolies en son âme,
et c'est à Ms retours de pensée vers elles que
se doivent attribuer nombre de bizarreries
qui déconcerti•renl ses proches ..le wux dire
en particulier t'ertaines cri~cs d'humeur ou
de larmes oi1 il s'abîmait parfois à la suite de
plusieurs S!'maines accordées au plaisir cl où
on l'entendait se rouler 11 terre 1•n gémissant.
_\ près de telles socoussrs, il restait quelques
jours abauu el comme désespéré, el son ,alet
remarquait que sa seule distraction était
d'ouvrir les livres fayoris du feu marquis et
de s·y plonger avidement. )lais la réclusion
répugnait trop violemment 11 l'exubérance cl ,
son tempérament : au bout de quatre ,iours
ou d'une semaine, il rl'tournail à ses plaisir~
a,·er un redoublement de folie, jusqu'/1 c1•
que quelque lubie nouYellr dnl allcst1•r les
t'Ombats qui sr linaienl dans son àme.

(,.\ s11frre.)

ANDRÉ

LlCl!TE\'BER(iEH.

(lllustrations cû CONRAD-)

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VIE DE PARIS AU

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SIÈCLE. -

LA

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�LIBRAIRIE ILLUSTRÉE. -

JULES

TALLANDIER,

ge fascicule

Sommaire du

t
(5

A11ril

1910. )

1

~--------~
Madame Récamier . . . . .
&lt;)
Promesse royale . .. .. .
Prère d'empereur: Le duc de Morny et la
société du Second Empire . . . . . . . . 10
15
Le • cabinet noir • . . . . . . .
16
Monsieur du Barry . . . . . .
21
En marge des mémoires de Louis Racine

JosEPII T rRQl' A'I .
SA lNT-SWON . .
F RÉDÉRIC L ùl.lÊ~: .
N,1 POLÉON . . ,

G.

LE:-IOTRF. . •
f ULF.S LF.~I AIT RE . . . .

FHÈOÊRIC ;\IASSO'I . . .

de l'A cadémie / 1"cwpi;;e.
PAt;L DF. SAl 'IT· \'1&lt;;TOR.
Gb,ÉRAL Dl': ;\[ARHOT, .
Y ICTOR HUGO . . . . .

A'IORI\ LICIITEXDF.RGEll.

· de l'Aca.iémfr /1-.111çaisc.

Malmaison pendant le Consulat .
Diane de Poitiers .
31
Mémoires . . . . .
38
Louis-Philippe . . .
Monsieur de Migurac ou te Marquis philosophe . . . . . . . . . . .
39

PLANCHE HORS TEXTE

ILLUSTRATIONS
n'APRÈ!:. U:S TARLF.Al'X, DE~SIXS ET F.STA\IPES 01~ :

13011. 1.v, 130 ULA N(;1m. É ~IILE BoUTl ():,iY. GEOIH,ES CAI N, IIE:-.111 f: 11 All'l'IE H,
.J . -F.-C. CLÈRE, CoEs,,,11 1,F. 1.A Fo;;:;E, CoNnAn, OAv,o. D Ecn .. uz E, FLA:\ DHl 'I,
F111 LL EY, , . n

MADAME Rl~CAMIER
TABLEAU nu BARON Gi:RARD (IIOTF.I. DF.

L At;:\ A Y, L AVF.1u:rncE, ll o 1uc E V 1rnNET , ETC.

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CHAPITRE PREMIER.

1

SOMMAIRE du NUMÉRO du 10 Avril 1910

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JOSEPH

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L a cr ois ' e des chemins. - ARMAND S IL\'ESTRE. Pr int ..mps . - PAUL
.\!ARGUERITTE. Amoureux de la Reine. - J. :&gt;IA RNI. Strapontin. Eo)tOND RO , TA~ D. de l'Académie française Dessou s~s a gra nde omhre~[Ë'
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Prononcer le nom de \Yattrau. ce n'est pas seulement évoquer le souvenir d'un de
nos plus grands peint res. C'est aussi rappder l'un des maitres les plus chatoyants, les
plus élégants et les plus gracieux Ùll , vrn· siècle français, le siècle de l'élegance, de la
g râce et de l'amour. ~lais, parmi les œuvr cs de \Vatteau, il en est une, l'Eml&gt;:1rquemet1/
pour l'île de Cytlthe, û laquelle il s'est attaqué à deux reprises pour s'y réaliser tout
entier. Et, de l'avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que Watteau a créé le

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ils ont aimé, ils ont souffert. Cc sont leurs souvenirs i111imes, leurs mémoires historiques
que nous revèle HISTORIA ; il nous les montre en pleine vie et en plein mouveme nt,
obéissant aux appétits et aux passions 2ui ont jadis déterminé leurs actes.
Chaque fascicule reproJuit les œuvres es grands maîtres de la peinture et de l'estampe,
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1795), un peuple de forcenés, hommes de
Septembre, suant le crime et le sang sous
leurs carmagnoles sordides el leurs bonnets
rouges graisseux; femmes aux visages el aux
corsages luisants de crasse, aux manches retroussées, aux jupes déguenillées, débouche
sur le boulevard. Celle tourbe de patauds cl
de pataudes en ru t grouille, puant le vin cl
l'eau-de-vie à pleine gueule; elle se presse
derrière un homme dont le front est couronné
de feuilles de chêne et qui est porté dans un
l I . - I-IISTORIA, -

Fasc. 9·

1'.iuleuil sm· les épaules de quatre hommes.
Ce sont les « tricoteuses » et les dévots de la
« sainte guillotine l&gt; qui font un triomphe à
leur dieu Marat et sèment autour de lui une
pluie de fleurs. Le cortège se rne le long des
boulevards dans un infernal rayonnement de
révolte et de débauche toute chaude, sentant
atrocement la mort. Le troupeau cannibalesque hurle, chante, se démène avec une
rage avinée, sauvage, hideuse, derrière le dieu
du jour, dieu qui ne rappelle en aucune façon
Apollon. Voyez le : aussi hideux que ses crapuleux séïdes, il gesticule, il braille sur son
fauteuil : il jouit de son triomphe en allcn-

dant que le couteau de celle que Lamar tine,
qui voyait des anges dans toutes les femmes,
a appelée /'Ange de l'assassinat, fasse bientùL
porter an Panthéon l'homme qu'on se Lornc
aujourd'hui à porter en triomphe el à porter
aux nues; en allendant aussi que ce même
peuple, qui brise ses idoles aussi vile qu'un
enfant brise ses joujoux, Yiennc' arracher au
reposoir du Carrousel le buste de son dieu
athée pour le pendre à la lanterne du coin de
la rue Galande, le briser à coups de pierres
el en jeter le.s morceaux aux ordures.
Tandis que les hurlements de la foule
s'étendent sur la ville comme le roulement

�r--

Jff AD.A.ME 'R.,_ÉC..ll.JH1E'R_

1f1STO'l{1.ll

de l'amitié. "'Gourmand et libertin comme
d'un Lonnerre lointain ; Landis que les Pari- posaient le respect aux plus téméraires. Lous les désœuvrés, il se chargeait de mille
Malheuréusemenl, aYec sa taille un peu
siens, épouvantés par celle haine rugissante
petits soins domestiques el faisait les commisel celle atmospère de fureur, se tiennent épaisse, les mains ne répondent pas à la sions de la maison pow· payer son écot; il le
enfermés chez eux, une jeune fille, oh! bien beauté du l'isagc : les doigts sont gros, les payait aussi en verbiage et en esprit quand il
jeune, quinze ans, pas davantage, vêtue de ?ngles plats el carrés du bout; - voyez-les : en avait. Dans ces ménages du xnn• siècle,
blanc, comme une mariée, mais très simple- elle vient de retirer son gant pour signer un souvent brouill~s par suite des fredaines de
ment, sans luxe, monlail avec son père et sa papier;- de plus, les pieds sont trop grands, l'un ou de l'autre époux, il régnait une sorte
mère les degrés de l'Hôlel cle Ville. Et, de ils manquent de cambrure el aussi de finesse, d'hostilité latente, de guerre sourde.... C'était
fait, cette jeune fille venait à la municipalité de distinction : c'est bien le pied de sa main. le terrain de prédilection du parasite. C'est
pour se marier. Son fiancé, les témoins, sui- Mais qu'importe, puisqu'elle le croit joli et alors qu'il se rendait vraiment utile, indisvaient par derrière. Point d'amis. Quand les que son sourire fait croire ce qu'elle veul? pensable même:• en jouant le .,rô,le"'d\Éfattemps ne sont pas sûrs, quand on risque de Tout, en ce monde, et même la beauté, est-ce tampon entre les deu~ puissances h~stiles : il
trouver un danger, tout au moins un ennui à autre chose qu'illusion?
La jeune mariée est la fille unic1uc de amortiss ait le choc des anim'osités et des ranla place d'un plaisir, les amis font toujours
ancien notaire
à Lyon, ancien · cîmes conjugales, et sa' présence suffisait il
grève. Mais peut-êlre aussi n'en a-t-on pas M.. Bernard,
~
.
~
recernut
des
finances
à
Paris;
·-et son heureux mettre une sourdiné.. à des récriminations
invité. Cc mariage n'a nullement un air de
qui, sâns lui, se fussent fait jour avec t1·op
fêle. On se parle tout bas, les )'eux, sont in- époux est M. Récamier, banquier 11 Paris.
Née à Lyon, le 4 décembr_e f 777, Jeanne- d'éclat. Il sauvait aussi la situation devant les
c1uiets, fureteurs, et l'on semble se demander
domestiques. Sans lui, le tète-à-tête dan·s la
si un r\lariage, l'enchainement d'un homme à Françoisc-Aifélaïde Ilcrnai·d était fille d'un salle à manger eût été intenable. Cet amiune femme, ne sera pas regardé◄cn cc jour notaire de cette ville. &lt;( D' un esprit peu tampon était le confident intime et un peu le
comme un crime contre la liberté. C'en est étendu, a écrit la nièce de Mme Récamier, directeur de l'une, sou.ent &lt;les deux parties
un pourtant, et aussi contre l'ég11.lité; que M. Bernard était d'une figure extrêmement adverses. Son intérêt élait de faire régner une
d'abuser, comme le fait la mariée, de la belle. 1&gt; La figure de sa femme ne l'élait pas sorte de demi-entente dans le ménage, qu'il
liberté d'être belle, de se distinguer de la moins. Mme Bernard était une blonde sémil- avait soin de tenir toujours sur le qui-vive,
masse d'une façon si éclatante. Debout devant lante, remuante, coquette, et dont la dia- afin de rendre à êhacun sa présence et ses
le magistrat qui, le bonnet rouge en tête et lilerie, qui ne péchait pas par des excès de bons offices nécessaires. Le parasite n'était
l'écharpe municipale au ventre, lit les deYoirs naïveté, s'épanouissait à ravir sous l'œil donc nullement, on le voit, une cinquième
des époux, la jeune fille écoute. Elle est grave, paterne de son mari. Car, dans ce ménage roue à un carrosse; c'était même une pièce
mais on devine que la gravité n'est pas son comme dans la plupart des autres, c'était indispensable à la bonne entente de ces méaltitude ordinaire : le visage a trop l'habitude Mme Bernard qui était l'homme de la mai- nages d'ancien régime.
du sourire pour que celte gravité puisse son : le notaire n'avait que le droit de s'inMais ce personnage, décoré du Litre d'ami
tromper un instant. Voyez-la sous son bonnet cliner devant les désirs de son épouse, d'en de la famille, avait 'comme les autres, plus
blanc : que de grâce, que de jeunesse, crue prendre acte et de les enregistrer, d'applaudir que les autres peul-être, ses faiblesses, ses
de beau té Haie l On pow·rait trouYer une à tout ce qu'elle disait et de dire amen à tout Vices, ses passions. li était souvent plus que
taille plus élégante, mieux prise, car la cc qu'elle voulait.
Dans les temps de loisirs cl d'inertie qui l'ami de Madame. Le ménage alors n'en allait
sienne, en vérité, est un peu carrée, aplatie,
que mieux. L'ami devenait un peu le maitre
et manque de celle distinction souple et élan- précédèrent la Révolution, il y avait CD de céans, et Monsieur, heureux d'ayoir la paix
cée que doit avoir toute jeune fille bien venue. France un grand nombre de désœuvrés, ca- chez lui , ne regardait pas trop au moyen qui
Mais ce visage! Quels yeux enchanteurs sous dets de famille sans fortune, éternels cher- la lui donnait : il était déchargé du soin
leur teinte orangée, quoique la vie n'y hrùle cheurs d'emplois, jeunes gens qui ne savaient d'amuser Madame, de la dorloter, de la dispas avec intensité, qu'ils n'accusent nulle à quel ràtelier manger el que la nécessité traire, de la promener ; cela lui suffisait. On
passion et qu'ils ne soient rieurs que modé- forçait un peu à vivre aux crocs de qui vou- n'attachait alors aux faiblesses morales, phyrément; quelle bouche fine cl vermeille, bien lait bien les accueillir. Toute maison riche, siques plutùl, car de morale il n'était point
qu'elle n'ail pas l'air faite pour le baiser ; ou seulement aisée, avail un ou plusieurs question, qu'une importance fort médiocre.
quelles jolies pelites dents, bien transparentes, parasites qui y trouvaient &lt;! bon souper, bon Délivré du joug de la femme, le mari subismais qui doivent être incapables de mordre; gite » et souvent « le res le ». Le parasi Le sait sans rien dire le joug de l'ami .
quelle peau fraiche sur Lou t ! Elle est, dirait attitré de ces maisons élait généralement un
M. Bernard, bon et faible, subissait celui
Diderot, comme « une jatte de lait sur la- abbé. Sans être abbé, le personnage de 'l'ar- de M. Simonard. Vieil ami d'enfance, celui-ci
quelle on a jeté des feuilles de rose » ; c'est tufle, dans Molière, est de la confrérie. Lisez s'était mis sur un tel pied dans sa maison,
le teint de la duchesse de Longueville, ce le Neveu cle Rameau, de Diderot: vous aurez qu'il y était plus maitre que lui. Lorsque
teint si rare qu'on ne peut comparer à rien une idée de ce qu'était au juste ce métier de M. et Mme Bernard quittèrent Lyon en 1784,
parce qu'il est supérieur à tout. Sous la col- parasite. Comme dans toutes les professions, M. Simonard n'eut garde de ne pas suivre des
lection de toutes ces perfections, rehaussées il se trouvait parfois d'honnêtes gens dans gens si hospitaliers. Mme Bernard, qui était
par _un nez spirituel, animé, vivant, qui est celle-là, si l'on peut appeler honnêtes gens une fine mouche et dont la blonde beauté ne
une perfection de plus, le visage vous a un des êtres qui mettent toute dignité dans leur nuisait nullement à une entente frès pratique
air enfantin un peu étonné, comme celui des poche et vendent leur indépendance pour le des affaires el des hommes, avait, on ne sait
petites femmes de Greuze : c'est à croire que gite et le couvert. George Sand, dans l'Ilis- comnient, connu M. de Calonne. Et, à cètte
le peintre de l'Acco1·dée cle village d de la toite de sa vie, nous a retracé le portrait époque, un « noble 1&gt;, un grand seigneur, un
Jeune fille à la cruche cassée l'a vue cc d'un de ces parasites, brave homme du reste, premier ministre ne frayait guère avec une
jour-là, en sortant des bouges ignobles où il qui vivait chez Mme Dupin, veuve du fer- bourgeoise, avec la femme d'un nolaire de
allait fouetter son imagination pour· trouver mier général Francueil, l'ancien amant de province. On ne sait quels mérites inattendus
ses inspirations d'innocence. Les cheveux, Mme d'Épinay. Chez Mme d'Épinay elle-même, M. de Calonne découvrit tout à coup chez
légèrement frisoltanls, sont cbùtains et cou- . sous le nom d'amis, il y en avait toujours Mme Bernard et celle-ci chez son mari : mais
ronnent à ravir une physionomie séduisante quelques-uns, mâles ou femelles, en activité. le ministre s'avisa qu'il ne fallait pas laisser
au possible. Mais est-ce son petit air de malice Cette déplaisante Mme d'Etle, qui s'immisçait moisir en province les hautes facultés du
ou son sourire de bonté qui plait à ce point? dans toutes ses alla.ires pour mieux faire les tabellion. Pour arnir plus près de lui cet
On ne sait, et l'on serait tenté de faire com- siennes, était un joli échantillon de l'espèce; homme que, 'du reste, il ne connaissait pas,
pliment de sa beauté à la belle, si ·une dignité J.-J. Rousseau en était un autre, mais d'un il le nonima receveur des Jfoances à P:iris.
et mr port de tète déjà &lt;( grande dame l) n' im- genre différent. Le parasite vivait aux dépens

L

Rien ne justifiait celle nomination ni des
~pacit~s hors ligne, ni des senices 'au pays,
Ill un_ t~tre quelconque ; mais, comme le roi,
les mrmstres Sa\'aient très bien dire : tel est
notre bon plaisir.
. Tan?is que l~ute la maisonnée parlait pour
ü caprtale, Juhcllc, qui n'avait encore que
fsept ans,
b fut
, envo,·ée
, J chez une tante, :a \''I11e~·anc c. C est la qu'elle commença l'apprenl1~s.age de son futur métier - car c'en fut un
veritablc - de femme adorée. Elle inspira en
~ffet à un p~tit camarade à peu près de son
a.~e une passron aussi platonique que devaient
I etre plus tard celJes de « ses innombrables

si éthérés, ces amours ignorés et méconnus!
!ls s?nt les seuls vrais. Kotzebue n'oublia
J~ma1s qu'à sept ~ns il élait tombé amoureux
d une fil!ctt_e qui plus lard devint sa lante.
Charles Nodr~r passa tou le son enfance à être
amoureux :_ il nous a laissé le récil de ses
touchante~ 1dyll_~s, souffle printanier qui parf_uma sa ,1c entierc et qui nous donne en le·
Ir_sa nt' un~ emolron
· · dont nous voudrions
' sou-~
m e et qm cependant fait tomber de nos yeux
u~e larme de r~gret pour cc beau temps qui
11 eSt plus et qm ne peut plus revenir.
Julretl~ p~rlagea, et il faut la louer de
l'avoir drt, I afdeur du jeune Humblot. Elle

---.

Mme _fiécamier éprouvait une jouissance rétrosfectr ve à raconter sa beauté et ses succès
d ~nfancc, - pour une coquette, il n'est
pomt de succès négligeable, - et clic n'avait
eu garde de ne pa_s inscrire le nom &lt;lu jeune
Hum~lot su~· I_a liste qui, peu à peu, devait
devenu· le rltctwnnaÙ'e de ses adorateurs.
Cc ~•est probablement pas pour couper
court a celte petite idylle, toute charmante
dans son innocence, que, à la façon de ces
grandes dames qu'on enfermait au couYent
lorsque les ~clats de leurs amours dépassaient
la note admise par les convenances du monde
ou celles du mari, Juliette fut mise au cou-

Cliché Braun, Clément et C'•.
LE TRIOMPHE DE ]\,J ' lRAT· _

a~~rateurs. l&gt; Ces amours d'enlance sont plus
ser1eux
qu'on ne Ie croit généralement •
' nf
l e'héant , quand 1·1 a du cœur, sent avec une·
ve mence, avec une intensité qu'on ne lui
soupçonne pas, qu
. ,on ouhl'1e quand on est
devenu
·
, .
oo-raod • Ces passrons,
car c'en sont de
ver1tables
. .
. ' don ,1en t autant de Jourssances
J·e
veux
dire
de
fI
· ·
sou rances, que les amours ' de
Jeunesse
ou d'.'"
• 'f
• qui. donc se sou
11 ais
•
a.,e mur•
vient' s1· ce n,est pour en sourire de ces~mours don_t il pleura jadis? Qui 'donc ne
aulssed dédaigneusement les épaules si on lui
par e e ces sent'iments d' un cœur précoce"
Il s sont cepc11 dan l si· purs, S1. désmtéressés
.
·

'

T ab/eau de

BOI LLY. (Musée

de Lille. )

en parla. s~uvent el ne l'oublia jamais. Son
c~ur avait-Il été vraiment touché? C'est possi~~e :, dan~ l'enfance, tou t sentiment est pur,
desmteresse,. naturel et vrai. Cc n'est que
plus tard, bren plus tard, que le cœur se
blase par: l'exercice même de ses facultés et
pour a,·011· essuyé le feu - la glace surtout
- des autr~s cœurs auxquels il s'est frôlé.
Cet!e pa_ss10n enfantine avait-elle seulement
tou~he Juh~tte dans sa fibre vaniteuse et lui
ava1l-elle_simplement inspiré cette pensée :
(&lt; ~Ion Dieu ! comme je suis belle pour ' t.
. , d ,.,
,
e 1e
aim~e cp ·1 &gt;&gt; C'est po~sible aussi. Toujours
est-11 que, dans ses JOtrrs crépusculaires,

ve_nl de la Déserte, à Lyon. C'était pou r
faire son éducation.
9~mm_e -~eaucoup _de jeunes filles, la petite
pa1ait al'on assez aimé son couvent. Une de
ses tantes y était religieuse, et ses soins n'ont
peut~être pas été étrangers à cette affection .
Au_ss1 pleur~-t-elle beaucoup quand il fallut le
qu1~lcr. Mais ses parents la rappelaient à
Pans. Elle s'y rendit, accompaanée
de sa
0
Lan~.
.. Dès lors elle dem~ur~ auprès de son père,
~a mère, et le~r am, S1monard. On s'occupa
d~ son educatron : elle prit des leçons de
prano, de harpe, de cbant, et, grâce à ses

�111STO'J{1Jl - -

---------------------.#

rl on l'aimait parmi les banquier~ de 1'a1·i:;.
assez son êrudition ('l prenait trop, dans le (~rand. fort. possl'sscur d'une belle chcrclure
het11·euse~ &lt;lisposilions, de1inl bil'nlùt d'une salon, le Lon doctoral du profes;;cur en d1ail'C:
jolie foret' d'amalem. Plus tard, quand clic Camille .Jordan , enthousiaste, sincère drns blonde cl de deux grands ieus hleus. il l:lait
donna le Lon dans le monde parisi1•n, les ses convictions, provincial dans sa mise cl n.: qu'on appelait alors un joli homme. li
l'cmmcs l'Oulurcnt toutes, à son exemple, ses f.1çons, cc l(Ui cmpè,hail de paraitrr :111,; pulail bien, le sarnit cl s'écoulait parkr. Sun
jouer du piano. C'était très hicn de s·~ con- yeux &lt;ln rnlgairc sa distinction cl rn:1 origi- f;rand plaisir. en prenant celui-Hi. él,Jil &lt;le
damner, si rcla les amusait; m:lis le mal- nalité d'esprit .... c·l'sl sans doute ces homm:.!s citer à l'occasion quelques \'ers de \'irgilc 0 11
heur, c't•:,l &lt;1u'cllcs co.1&lt;lamnèrcnl aussi leurs &lt;le lettres ,p1i amenèrent ~[. &lt;le la llarpc chez ll'lloracc, rengaines dassiqucs éehappécs au
filles au piano forer. Et c'est ainsi que )1 me Hé- )1 me Bernard : t•t cc nornu d'homm~s rcmar- naufrage ordinaire de (•es choses dans la rie :
carnier del'inl , sans s'en &lt;loutcr, la cause bien qaablc~, q11i sr gross:l dt' q:iclqucs recrues ces éparcs étaient demeurées accrochées 11 sa
innoccnll' &lt;lu mart1Te d'une foule de nnlhru- d.: la politiqu&lt;'. entre autres de 13arèrc, Jonna 1m11110:re comme des algues 11 un rocher, cl
refüe,. Cou1m1· I:; 111o&lt;ll· ,0:11:iil qu'aucune à so:1 salon un caclcel d'urbanité, un charme il les scl'l'ait. toujours les mêmes, 11 ses
jeune liile m· lùl n:putée l,icn élcl'ée si clic q11c les discussions politiques ne p:irl'inrrnt auditeurs ébahis. Cela lui :1rnil ,·alu dans son
n\:tait pas capable de jouer, même s:rns la J);)S à entamer rl qui le faisaient citer parmi milieu. oi1 le latin n'était pas un article de
moindre disposition musicale, les sonates cl les plus agréables de Paris ous la monari:bic consommation courante. une réputation d',:_
morceaux en l'oguc. la plupart &lt;les parents, ex pirante. Mme Bernard, toujours jeune, ru&lt;lit. Jlon l'iranl a,·ec cela, Lon garçon aussi,
plus moutonnier, que réCTécl1is, i11nigèrcnl 11 toujours l'il'e, aimable cl qucl,1ue peu co- content de lui. content des autres, on lui
lt'ur · pauHcS filles, - el cc, jusrp1'à la fin qucllc, savait 11 merveille attirer, retenir cl reconnaissait deux rares qualités : i:cllc
du seeon&lt;l Empire, - le supplice de huit grouper autour d'elle un mon&lt;lc aux senti- d'ètrc toujours gai , celle d'ètre toujours scrheures de piano p:ir jour. lis ne s'a, isail'nl ments soul'cnl opposés, cl cela dans nn Lemps ,·iable cl génfrcux , non seulement pour ses
pas qu'il y arnit quclquP cho,e de mil'UX 11 oi1 lrs passions étaient ('XlraordinairemcnL amis, cc r1ui rclèl'c plus sou1·(·nl de l.1 ,·anilé
foire que d'imiter serrilerncnl ceux que de~ surcxciltles. La petite .Jnlicllc, malgré son ou &lt;le l'égoïsme que du cœur, mais aussi
tlisp:i~iüons parlieulit•res poussa:enl 1i se per- jeune ~1ge, était admise au salon, comme pour ses parents. li fut une Prol'idence pour
fcctiouncr dans la musir1uc; ils ne songeaient (;crmainc Necker, sa future amie, l'a,·ait été « une armée de nc1·eux •&gt; qu'il prit chl'Z lui.
point 11uc s'ils a l'aient consacré chaque jour dans le salon de ses parents. Les leçons du c1u ïl employa dans Sl'S hurcaux cl lança
quelques heures dt• te temps perdu pour la monde concouraient à compléter son é&lt;luca- ensuite d1ns ks affaires.
)1. Hécamier était, on le voit, 1111 onc!c
musique à faire appren&lt;lrc à leurs filles un tion, 11 form~r précocement son esprit , cl
comme
on en , oil peu. un oncle de cocagne :
peu de lillfraturc, de géographie, &lt;l'histoire:', rite en sut tirer plus tard, à \'ùgc auquel les
il
n'allait
pas tar&lt;ll'l' 11 dcl'cnir aussi un mari
de tenue de maison, de couture, de cuisi11r, antres femmes ont 11peu près tout à apprendre,
de cocagne, un mari ( 0 111 mc on n·en rni l pa~.
de ci,ismc, comme on dit :rnjour&lt;lïrni, rn:rc
un parti mcrl'cillcux.
La jeune Juliclle, depuis quelques année~.
rnèmc de morale, ces hcurl'S eussent été i nlillel'enu homme de finances après avoir étl\ était habituée 11 lrourcr )1. Hécamic1· rhcz ses
nimenl micu,; cmploy•:es. Mais essayez donc en sa qualité de notaire, homme d'argent,
de lui des ca&lt;lcaux. des
&lt;le parler raison i1 des parents cl d'aller contre ~I. llr rnard avait cherché 1, s'entourer de parents. Elle rcccrnil
1
ho:1hon•.
«
~es
p
11, bcllrs pon pfr~ n....
la mode, contre les préjugéS' et les idées toutes li:n•1ui,rs. Leurs intt:rèts, alor5 comme mai:1\11 ,:;i, lor;cp:c ~I. d )l111c ll.-1·narJ lui &lt;lir1·11t
l'aile~! ll:lns no:rc pays routinier. les thoses ll·ll:1111, toud1aie11L &lt;l1• tr ès près aux chosl'S d:·
qu'clic l:LaiL demandée en mariage pa1· l'.tilt•, plus i111porta11les 11e sn:1t-c!il'S p:is t:l'llcs l.1 poliliquc. Tro:1l'a11l dl'&gt; homme, po\itiqul's
mablc banquier, n'en l'ut-die pas autrenw11I
do:11 Il' monde s·o,·capc le 1111:11, cl qnïl dans I,! salon ùe )1. 11.irnard, ces banquiers
surprise.
all'cc:e &lt;le traiter Il' plus légè:·cn1enl '!
ne se L.iisaienl pas prier pot: r y l'cnir ri.
A quinze ou seize an3. mè111c quau 1 elle a
.\Ianl une jol:t• fortu1H',
M•. cl "me
:1près a,·oir ,·u ~lme lb:·nard , pour y 1'el'enir. l':1 licauroup de 111 m Il', u:ic jc•:1111! lillc Ill'
.
...., UcrA
liai',
ran•, a,·:i1rnl sen Sl'l'l'I\, li l'n des plus assidus &lt;le l I maison. gr,'icc à sa
1
d ('I0se
lieu de la gaspill1•1· sollcnwnl, au lie1~ &lt;le qualité d~ Lyo:mais cl 1, des relations anté- p~ul guL·rc faire de dillën.'lll'C3 entre ll•s ho111111r~, n~n sc11lc111r nl po11r lem, rp1ali1ti~. lt•nr
l"économisl'l' plus sollc111cnl encore, ils en rieures. était )(. l\é1·amicr. Fils d'un mardépensaient judicic11Sl'lllClll k s n·,cnus. lis rhan&lt;l de t hapt•:in,; M Lion, )1. .1a~1 p1cs- i·1Lclligcncc cl l1•ur e~pril, ma:s au,si puur
leur ,alcu1.. l'~-,friNll'C '. ('li·· est m~111e aSSl'Z
sarnil'lll qm• l'on n'est pa~ riche po:1r soi, l\Jsc l\tlcamil'r ;naiL 1:0111mc11cé par èlrc h.:
111:1i~ pom 1,·s a11lrrs: il:; sa,·ail'nl 1pH' · ]a c·ommis-\'Oyagenr de la maison de son pi:rc. porlt'.·c i, trouvt'r &lt;le• l'esprit i1 un sol, i11rapalile qu'ellt• e,I encore dl' dis(·l•1·11er l'or tlu
tkpl'IISC est 11:1 &lt;lcrnir sol'ial pour Jt,s rirhcs, .\clil', inlclligcnl, beau parleur. il arnit réussi
romme l"éco:10111i1• est 1111 dl•,oir social pôùr dans sa profession cl a1ai l su se créer des pla11ué. le &lt;liamanl du stra,s. l'ou1· ,·c 11ui l'~l
de l'ùgc, clic n'est pas pl11s cx pcrtr. J)'ailceux &lt;[Ui ne le sont pa,, alin de conquérir relations dans quelque, maiso:1s de hanquc de
lèurs. i1 cet le époqn•'. la dillùcncc apparl'11le
aisance cl indépendance, cl ne p:is tomber Paris . .\yanl pris pied dam l'une &lt;l'clles, il
l'lllrc un hommi lllÙr cl un jeune n'est 1us
plus tard il la charge de la société. Ap~ès la n'al'ail pas tardé 11 sai~ir dans son ensemble
grande : Lous ont le visage rasé, les cbel'CIIX
juuis~ancc de faire le bien, que M. cl cl dans toute la complication de ses détails, le
poudrés ou portent perruque. Les accessoires
Mme Bernard s'accordaicnl largement, quoi- mécanisme de la circulation de l'argent, de la
de
l'homme, son cadre, la coupe plus ou
que cc soil celle qu'on songe le moins 11 se fortune el du crédit publics. Doué d'assez de
moins
élégante de ses vêtements, la beauté
donner cl dont on abuse le moins, évidem- volonté el de caractère pour ne pas gaspiller,
de ses chel'aux, le luxe de son étal de maison
ment parce que c'est la jouissance des gens malgré ses goùls de dêpensc très prononcés,
la touchent davantage. Aussi Juliclle cnl'ide cœur cl que ceux-ci ne courent pas les les bénéfices qu'il faisait; assez raisonnable
sagea-t-elle sans aYersion un projet qu'on
rues, les parents de Juliette aimaient à rece- même pour les mettre de côté, il al'ail, un
aurait peut-être mieux l'ail d'érarlcr sans lui
voir. Cela, c'est la jouissance des gens d'es- beau jour, fondé lui-mèmc une banque.
en parler, tant la différence d'àge entre elle el
prit. Mme Bernard, qui en avait, réunissait Gn\ce à son acLil'iLé, la maison Hécamier
)1. Hécamier était tranchée. Elle al'ait quinze
autour d'elle un cercle d'hommes choisis au al'ail prospéré. L' intelligence des alîaires chez
ans cl celui-ci quarante-deux ! Mais c'étaiL
milieu desquels son temps se passait comme le jeune banquier se doublait d'un goùl fort
encore la mode de ces mariages disproporun rêve.
accentué pour le monde, - goùl indispen- tionnés. Un homme apportait à sa femme un
Les Lyonnais, gens fort exclusifs, se sou- sable, dans toutes les positions, à celui qui
rang dans le monde ou une fortune, el,
tiennent beaucoup entre eux : aussi la maison· veut arriver ; - mais un goùl non moins
pourvu que celle-ci gardàt r1uelques dehors
de M. Bernard s'ouvrait-elle de préférence à accentué pour le demi-monde el le c1uart-deconYenables et discrets dans les liaiso11s qui
ses compatriotes. Au commencement de la monde, à vrai dire, lui nuisait un peu. li a mil
se greffaient à peu près forcément sur ces
Rél'olution, il y en avait à Paris de fort dis- de l'entregent, sa tenue était correcte, comme
unions contre tout bon sens, il s'estimait
tingués; tous \'Cnaicnl à l'hôtel de la rue des il faut , distinguée même : tout cela l'avait
content. Sc conformant à cet usage du beau
Saints-Pères, numéro 15, où il s'était logé : rapidement mis en éviden('e. On \'appréciait
entre autres Lemonley, qui ne cachait pas
0

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" - - - --

111S TORJ.Jl

moindre grade d'officier, il fallait que M. de
monde, M. el Mme Bernard n'étaient donc quand on n'a pas les mêmes raisons qu'elle Calonne eût à Mme Bernard des obligations
pas si coupables qu'ils nous le paraissent pour se tenir sur cette discrète réserve, cher- • toutes particulières. Ces obligations, il s'en
aujourd'hui, en présentant pour mari à leur cher à pénétrer les mystères d'une aussi sin- acquittait, comme l'usage en est trop demeuré
fille; tempésliva vira, comme dit Horace, gulièreunion. Lesécrivainsont jusqu'ici glissé de le faire, en donnant un emploi public, qui
jam mat1œa vil'o, comme dit Virgile, fraiche le plus qu'ils ont pu sur ce point. Comme on ne devrait jamais être que la récompense de
rose qui Ya s'ouvrir, à un homme quelque sait, par Mme Lenormanl elle-même, que véritables services au pa1's ou le couronnepeu défraîchi. Il y avait aussi à celte union, « )1. Récamier avait malheureusement des ment de carrière d'un homme distingué. Il
comme on le verra tout il l'heure, des cir- mœurs légères », on peut se demander quel n'est donc pas téméraire de croire que Mme Berconstances tout à fait exceplionnelles, d'un scrupule l'empêcha d'user de ses droits nard ait été coquette, plus même que cocôlé comme de l'autre, 'qui compliquent sin- d'époux, alors que sa femme était d'une quette : l'effacement total de son mari dans
gulièrement le jugement qu'on en peut porter. jeunesse et d'une beauté si invinciblement sa maison en serait déjà un indice ; on sail,
Le mariage se fit, on l'a vu, au commen- attirantes. Sans violer ce foyer domestique en outre, comme l'a écrit Mme Lenormanl,
cernent du règne de la Terreur, le jour du par d'indiscrètes et malsaines curiosités, le qu · ,, elle attachait le plus haut prix aux avantriomphe de Marat.
biographe peut entrer dans de certains détails tages extérieurs )&gt;. Y aurait-elle attaché un si
.\u retour de l'Hôtel de \'ille, il y eut une de coulisse que n'aborde pas l'historien. Aussi &lt;! haut prix l&gt; pour être seule à les admirer?
pelite réception intime chez les parents de la est-il permis de donner de ce singulier état C'est peu probable. Pour les faire admirer à
jeune mariée. Le péril des temps avait obligé de choses la double explication que voici :
son marr? C'est encore moins probable : Je
de restreindre les invitations à quelques amis
D'abord, il est assez connu que la jeune pauvre homme, qui ne joua dans la vie de sa
lyonnais, et, si fête il y eut, elle fut fort femme avait un défaut de conformation phy- femme qu'un rôle• insignifiant et effacé, ne
disérète. Après quoi, l'heureux époux emmena siquc qui la rendait impropre à la maternité, comptait pas chez lui. Non pas à cause de
che~ lui , rue du Mail, n° 12, la belle Juliellc et par conséquent au mariage. Je ne prétends &lt;1 son esprit peu étendu l&gt;, comme dit sa nièce :
à 1(ui il donnait auparavant des poupées, el pas traiter ici la question dans son étendue; les femmes apprécient assez cette sorte de
dont il venait de faire la sienne.
tout en ne l'éludant pas, je ne puis que • qualité, qui assure leur domination ; mais par
Mme Lenormanl, nièce de Mme Récamier, l'effleurer. La science d'ailleurs s'estoccupée, &lt;&lt; son caractère doux et faible )J . Et, ce caqni consacra plus tard quelques rnlumes i1 dans ces derniers temps, du« cas de Mme Ré- ractère, les femmes ne le pardonnent jamais :
l'hisloire, à la gloire plutôt de son illustre carnier ». Comme ce n'est pas mon affaire de elles veulent qu'on leur fasse sentir la bride,
tante, n'a pas dit si la sanction religieuse fuL le discuter, je me bornerai à renvoyer le parfois même une certaine dureté de main el
donnée 11 son mariage. li est infiniment pro- lecteur curieux de ces choses techniques, sur l'éperon. Il en est de même qui aiment la
t hable qu'on _s'en p~ssa. O~ttre qu'il'.eùt été
lesquelles d'ailleurs on ne peut faire que des cravache. Ce n'est qu'à ce prix qu'elles considangereux de deman_&lt;l_er une bénéd!.c~on reli- conjectures, à l'étude de ce &lt;! cas )) fait pac dèrent, qu'elles respectent et aiment un mari.
2
gieuse qui n'eût pu ètre secrète et que le un spécialistc •
M. Bernard &lt;( doux et faible 11, ne pouvait
caractère peu aud~cieux de M. Récamier ne
Ensuite, le bruit courait, du vivant mème donc être aimé, surtout d'une femme indé1 devait pas désirer plus_ que cela, le banquier
de Mme n écamier, qu'elle avait épousé son pendante et coquette qui avait fait de lui un
a\'ait ses raisons, des raisons très_ particu- père naturel. Ce.bruit était même assèz géné- mari du genre victime, genre qui se subdilières, pour pouvoir aisément s'en passer, ralement répandu. Mme Cavaignac, mère du vise en plusieurs sous-genres dont chacun
• tout catho!ique qu'il fût.
général Godefroid Cavaignac, le relate dans offre tant de variétés intéressantes pour l'obJe tiuèhe ici à un point délicat : je ne ses remarquables Mérnoiress. Ce fait cxpli- servateur, mais · où le sujet qui se croit heu; l'éluderai pas. querait, outre les simples rapports amicaux reux est leplus souvent dignedepilié. Légère
'
M. Récamier - car il y eut véritalilement qui existèrent entre les deux époux, l'insis- et aimant le plaisir comme les grandes dames
nn M. Récamier, comme il y eut ûn M. Gèôf- tance de Mme Lenormantà dire que ~L Réca- sur lesquelles ses &lt;( recherches de toilelle i&gt;
t'rin - ne revëndiqua jamais les droits tiüè le mier &lt;! n'eut jamais que des rapports paler- montrent qu'elle s'efforçait de se modeler;
mariage lui avait donnés sur sà f~mme, el il nels avec sa- femmè », qu'il ne (( la traita fort à l'aise dans ses principes, qui étaient
ne semble pas que se~l(rci les ait revendiqués jamais·quëcomme une fille. » Et il la tuto)·aiL, ceux de son temps; n'étant pas retenue par
davantage. (( Cc lien, a écrit Mmë Lenor- cc gui serait aussi un indice.
une passion insurmontable pour son mari, on
mant, ne fut jamais qu'apparent; ~fme RécaEvide!llillent, en supposant que Mme Le- ne voit pas dès lors ce qui aurait pu empêcher
mier ne reçut de· sôn mari que son nom. Ceci normant ait connu la vérité (si telle est la Mme Bernard de se refuser un caprice, el un
· peut étonnêr, mais jé ne suis pas chargée ,•érité), ce n'éta~t pas à elle à proclamer tout amour de contrebande d'avoir été la cause de
· d'e~pliquerle fait; je me~bor.Ze à l'attester, haut un fait qui eût porté un irréparable dom- la venue au monde de la petite Julielle. M. Récoll\me auraient pu l'attester l?us ceux qui, mage à la réputation el à la vertu de la mère camier avait connu, sans aucun doute, les
ayant connu M. et Mme Récamier, pénétrèrent de sa tante et un non moins irréparable dom- Bernard à Lyôn. Mme Lenormant est cependan~ leur intimité. M. Récamier n'eut jamais mage à l'amour-propre posthume de M. Ber- dant muelle sur ce point. Elle se borne à dire
que· des rapports paternels avec sa femme; il nard. Elle a d'ailleurs laissé entrevoir, que, &lt;! lorsqu'il demanda la main de Juliette
ne traita jamais la jeune et innocente enfant peut-être pour montrer qu'elle savait tout et Bernard dont il voyait depuis deux ou trois ans
qui portail son nom que~comme une fille ~ ne voulait rien dire, que Mme Bernard avait se développer la merveilleuse beauté, il avait
dont la beauté charmait ses yeux et dont la .. été assez coquelle; elle a reconnu que c'est lui-même quarante-deux ans )l. M. Récamier
célébrité flattait sa vanité. » Et Mme Lenor- · Ume Bernard qui obtint de M. de Calonne la était donc un vieil ami de la maison, et il ne
mant dit ailleurs : &lt;( Les affections, qui sont nomination de son mari, alors notaire à Lyon, fit, à Paris, que continuer les relations entala véritable félicité el la vraie dignité de la comme receveur des finances à Paris. Et pour mées à Lyon. Si M. Bernard, gràce au savoirfemme, lui manquaient : elle n'était ni épouse qu'un ministre gentilhomme, infatué de sa faire de sa femme, avait échangé sa modeste
ni mère, cl son cœur désert, avide de Len- noblesse comme l'était M. de Calonne, ait étude de notaire en province contre un emploi
dresse et de dévouement, cherchait un ali- nommé d'emblée à un si bel emploi dans les grassement rétribué de receveur des finances
ment à ce besoin d'aimer dans les hommages finances un tabellion de province qui n'appar- à Paris, M. Récamier, grâce à son propre
d'une admiration passionnée dont le langage tenait en aucune façon à l'Administration, et savoir-faire, n'était plus l'humble commisplaisait à ses oreilles 1 • »
cela au moment où le maréchal de Ségur, voyageur en chapeaux de jadis et se trouvait
Si Mme Lenormant n'est pas chargée d'ex- ministre de la guerre, ordonnait la justification à la tête d'une importante maison de banque.
pliquer le fait, comme elle dit, on peut, de quatre quartiers de noblesse pour le Ces roturiers ne dérogeaient donc ni d'un
que peu décente à tout âge, de se mettre toujours en
1. Souvenfrs et Co1ns11011danèe de J\l'"• Récaniier.
côté ni de l'autre en continuant à se voir dans
blanc, comme enseigne de Yirginité, son mari, qu'on
2. Voir D' C•n•~i&lt;s, Cabinet secret de l'hislofre,
disait être son ptirc, n'ayant jamais vécu al'CC elle .... ,,
leur nouvelle fortune. )fais on comprend que
21! srric.
:i. « ~[algr,; j,a manie, aussi r idirule à soixanh' ans

(llfémoires d'une /nco111111e , p. H 5.)

- --

P?r, égard po~r M. et ~fme Bernard, par interet pour Juhelle, l'histoire de leurs relations
plus. qli'amicales ait été tenue secrète. M. füC
carnier, ,_en épousant celle qu'il savait être sa
fille,
. qu 11 comblait de cadeaux,. a, qm• I•i donnait « ses plus belles poupées )&gt; justement
parce ~u'~Jle n'était pas pour lui 'une simple
~!le d ami: connaissait, par Mme Bernard,
) impcrfe~t10n physique de la petite. Celle
unperf?ctrnn, qui faisait qu'elle n'était pas
&lt;! mariable )&gt;, est évidemment la raison qui
le dé.termina à ~•~pouser, et c'est l'explication
du ~ole de mari m pa1'tibus que prit M. Récanner dans cette union hors de tou les les lois
~o~mun~s . .ce banquier n'est plus dès lors si
ego1ste m s1 extraordinaire qu'il pourrait le
sembler au premier abord. Quant à ses flammes
amou'.euses que la quarantaine bien sonnée et
une vrn passablement dissipée n'avaient pas
?ncore ~éussi à éteindre, eh bien! ... n'y avait~! P?s d au~res femmes à Paris? Il continuerait
a faire le &lt;1 Jeune homme», Je papillon, comme
a~anl son ma~iage, voilà tout. Ce n'était assurcment P.~s d ~ne haute moralité, mais c'était
une mamere d avoir sa fille dans sa maison
Il la :e~arderait, aux yeux du monde, comm~
u,ne Jolie .poupée.qui lui ferait honneur' et
s assurerait en meme temps une charmante
compagne pour égayer de sa jeunesse el de sa
b~aulé les mélancolies et les tristesses des annees .crépusculaires. La situation, dans les
P~~miers le~p~, _se~ait bien parfois un peu
~ehca.te: ~ais il eta1rhomme d'esprit, il s'en
t1re~ait lOUJOUrs. La belle Juliette ne pourrait
avoir ~ue d~ la re~onnaissance pour un mari
dont l affeclrnn était aussi parfaitement désintéres~ée, et elle lui pardonnerait aisément les
°:1ysteres de celle conduite, en· faveur de la
vie opulente ~u'il lui donnerait dans sa maisan.
M. Ilécanuer offrait en effet à sa jeune çq.ropa~ne toutes les compensations du luxe e't de
la fortune. Elles furent d'abord très discrètes
~s compensations, car on était en plein~
I erreu~ et t?ut luxe eût été dangereux. La
scul?_d1str~cL1?n que se permellait le nouveau
marie était daller voir guillotiner les o-ens.
~n compren~ qu'il n'y ait point mené saj°eunc
femme. Il s excusa plus tard sur le choix de
cc passe-Lemps en disant à sa nièce que «c'était
pour se familiariser avec Je sort qui vraisem1'.lablement l'~ttendait, el qu'il s'y préparait en
,oya~t moum l&gt;. Il est de fait que bien des
fermiers généraux, comme M. de Laborde
COmme Lavo1s1er,
. . etc.' que bien des banquiers '
corn~~ les deux frères Tassin, etc. , monlèren~
sur I echafaud, et M. Récamier pouvait redouter que sa f~rtune ne le signalât aux pourvo~eurs du tribunal révolutionnaire. Mais
éta1.t-ce. bien pour apprendre à mourir qu'il
allait voir mourir? Point n'est besoin de leçons
pour cela : le moment venu, chacun s'en tire
- plus ou moins bien, c'est vrai, car en cela
:~rtout, ?,omme le dit M. Henri Lavedan, il y
J a .~a.mer~, - mais s'en tire tout de même.
e n a1_ Jamais ouï dire qu'un seul même un
lianquier, .nait
' · pomL
· acquitté
·
' lettre de
cette
cbhanrrc
le
JO
d
l',
h
,
".
ur e ec eance. La profession de
~~qmer ne comporte pas beaucoup d'hérmsme ·. au ss1· n,est-ce poml
. de ce que M. Ré-

----

.M.JID.JIJJŒ 'J{'É C.JI.Ml'E~

-

-~

c?~ier a pu faire à la rencontre qu'on doit tyon, et la banque Récamier était une des plus
s elonner : l'homme, en général, est si lâche
fortes de la capitale.
surl~ut q~and il s'agit de sauver ses écus!
Mme Récamier en était une des plus belles
Aus~1 es~-1! ~ermis de se demander si ~f. Ré- femmes. JI y avait bien quelque concurrence
c:im1er n allait ~as à cel odieux spectacle pour par ex:mple : la citoyenne Tallien, ci-devan~
s.afficher pa:m1 le~ admirateurs de la guillo- marquise de Fontenay, bientôt Mme Cabarrus
tme, po_ur faire ~ro1re qu'il partageait les idées et pl~s tard princesse de Chimay, alors dan;
d_es .maitres 1u Jour, éviter ainsi les dénon- le plem développement de sa tapageuse et inc1allon~ et [~1re oublier ses richesses. Car il solente bea~!é de brune espagnole, triomphait
e~ arait d~Ja beaucoup, el Mme Lenormanl ne avec plus d eclat que le charme discret de la
)aisse pas ig?orer qu' « au sortir de la Terreur' Loule jeune Juliette; la citoyenne Haincruerlot
il fut en pleme possession de sa grande exis- q.ui courtisait les hommes de lettres ~t étai~
tence financière i&gt; •
citée pour son esprit parce qu'elle savait qu'on
Il est. donc .très probable que c'étaient là ne vous en Rrête que lorsqu'on flatte ceux qui
les_mobiles qm conduisaient le pacifique ban- en ont,; la citoyenne Hamelin, faisant admirer
qmer à ces scèues sanguinaires. Le brave des graces un peu mulàtresses, qu'on avait la
h.omme qui, comme Panurge, ·ne craignait bonté de ~uahfier de créoles; la citoyenne
nen, « f?rs.les dangers )&gt;, aurait pu, tout Beauharnais, une vraie créole celle-là qui
comme lm, dire aussi : «Je suis un peu couard cherchait, sans le trouver encore, un en[reted.e ma nature.» Prornquée par la peur, J'ava- ne~r de bonne volonté pour remplacer Barras
r1_ce et .la lâcheté, qu'il ne faudrait pas être . qui ne voulait plu~ ~·eue; la citoyenne Radet,
bien difficile pour . mettre au nombre des dont les robes fa1sarnnt tout le mérite et les
vertus les plus recommandables chez un chapeaux toute la beauté... quelques autres
homme, cette .conduite, en effet, ne mérite encore dont ?n parlait pour leurs perfections
pas grande estime. De plus, la présence du P!us .ou , ~om~ imaginaires, mais pas une
t,re~bleur aux guillotinades, même s'il n'y n_a~all 1eblomssante carnation et la grâce
e(ait. allé que pour sa propre instruction, d1stmguée de la jeune citoyenne Récamier.
n était-elle pas une approbation tacite de ces
Cependant, en celte fin d'année 1794 l'anho;~eu~s.? Mais, ce qui me passe un peu, c'est n_ée de !hermidor, et durant l'année f 795 qui
qu il n ait pas eu la pudeur de cacher mieux nt expirer les pouvoirs de la Convention
que e&lt;:la ce coi? ho~teux de sa conduite passée, )fme Récamier ne parut guère que dans quel~
condmt~ dont 11 n'est que trop facile de saisir ques. salons de banquiers el dans les bals
les mobiles.
.
pubhcs qu? la ~101e alors était de fréquenter.
Cep~~da11t 11 ~}0_~~7vint oü, pour s'empêcher On la voyait prmc1palemenl en voiture décou~c per1~, la soc1e~e ne ~rut pas devoir emoyer verte, sur les promenades, attirant par sa
~uccess1vemenl, Jusqu au dernier, chacun de c?arm~nte et douce physionomie, d'un aspect
ses membres à l'échafaud . Le 9 thermidor
s1 agreablement reposant, les rerrards d'une
en c?angeant les tyrans de la France, chancre; foui: déshabit~ée depuis longte~ps de tout
~us~i l~s dispositions du banquier. Ap~ès gracieux el pacifique spectacle.
l c~ecut1011 de ~obespierre, Lebas, Couthon,
Le gouv~rne°:1ent ~u Directoire donna qnelSamt-Just, l:hanr10t, et de soixante-six autres que essor a la ne sociale. Avec les rraranties
co~pagnons d~ mort que les Thermidoriens, d? la Constitution de l'an III, on se ~rut plus
q~1 ne les valarnnt pas, envofèrent au sup- sur .du lendemain; et, comme l'on ne craiplice, la &lt;1 coupeuse de têtes i&gt; fatirruée se gnait plus d'être guillotiné pour avoir un beau
repos~ enfi~. Le spectacle du sang fit ~elâche. cheval ou une belle robe, les lieux de plaisir
La. vie sociale reprit au milieu de tant de se peuplèrent.
rumes .°:1orales el matérielles. Les affaires el
Le spectacle qu'offrait la capitale était bien
les pla1s1rs occupèrent de nouveau tout Paris. étrange. Paris était alors dans la rue et dan
fictourn~nl ~ sa maison de banque et se re- les lieux publics. Le plaisir était la seule rèoJ!
mettant a \'IY~e après avoi~· eu si longtemps d.e l?ut, el les f?~mes, comme de juste, p~épeur de mourir, M. Récamier vit ses affaires s1daient ~ux pla1s1rs. N'est-ce pas dire qu'elles
p~ospércr de plus en plus. Tout était à recon- goU\'erna,ent tout? Cela ne chan rreait guère
st1t~er,' le crédit surtout. L'agiotage était d~s au~r~s temps, mais leur influ~nce, cette
effrene. Avec son flair de ces choses-là, et fois, eta,t ouvertement affichée. C'était la
celte largeur d'idées qui, dans les affaires
revanche de la femme sur la rruillotine par
s'appelle hahiletf\, M. Récamier réussissait
conséquent de la vie s?r Ja ;ort, d~s joies
merveille. Les fournitures militaires étaient sur les tourments, dela liberté sur la prison ....
de plus po?r les banquiers une mine inépui- Un monde _nouveau, formé de pièces et de
sable de benéfices. Grâce à une véritable sao-a- 1~orceaux.d1s.rarates, affirmait sa volonté de
cit~ de spéculateur, à un esprit de cornbinai~on v1v~e.' de J01m:, et se montrait inassouvi de
:t a des moyens auxquels il ne faudrait peul- pla1s1rs. Il lm fallait les mille lumières des
etre pas regarder de trop près (on ne fait pas salles de fête~, le bruit des grelots, le rouleh~nnête~ent une si rapide fortune), M. Réca- ment des v01tures, les enivrements des ormier, qm savait user de puissantes influences
ches~res et ~u bal, les vertiges de la valse, les
obtenait des fournitures avantaoeuses et rem~ ango~sses fievreu~e~ du jeu pour remplacer les
plissait se~ coffre~ à la pelle.b Très peu de an.go1sses des v1s1tes domiciliaires et de la
temps apres le tr10mphe des Thermidoriens
prison, les fièvres de la guerre et de l'é ._
.
A . '
m1
la fortune couronnait déjà des efforts qu; gra tmn. uss1 s amusait-on à outrance et
n'eût probablement pas couronnés lf. de Mon- comme à la tàche.

à

�.MAD.li.ME 'J{ÉC.llJH1ER,_ ~

~ - 'Jl1STO']t1.Jl
plaise à Mme Lenormanl, à qui sa. tanlè ne
Mme Récamier était une des femmes les quelques écus dan~ :a poc~e pour en franchi_r s'est pas vantée d'avoir eu des r~lat1o~s avec
le tourniquet? Voila le c1toy~n B~rras 1m,
plus en vue de ce monde 9ui ,s•a~usa(~- _Déj à
le monde du Luxembourg dcpms r1u elle ne
depuis quïl est membre du D_1recl01re execuun peu reine de la Chaussee d Antrn, l elegant
frayait plus qu'avec des pri~~es, des ducs, _des
lil de la République française, donne des
repaire des banquiers de Pari_s, Tourton,_Pcrministres et des hommes celebres, Mme Recafètes dansantes. Vite, il faut aller chez Barras.
regaux, Hainguerlot, Ségum,... la _3eunc
mier allait am~ fètes du vicomte de Barras.
femme allait bientôt l'ètre parloul. Apres que Ot1 donc la jeune lemme lrouverai"t-ell~ un On n'en a déclaré qu'une, pl~s tard, ~a_rc_c
les désœmrés mondains avaient contemplé son public plus chois•, plus élégant, plus digne
qu'il était impossih!e, en ,·er1te,
de dissimuler entièrement ce
portrait, par Ducreux, au Salon
compromettant bagage. Encore
de J796, ils allaient la contempler clle-mèmr, en pcrsonue,
n'a-t-on avoué celle-là qu'en s·abritant modestement sous le
au x cours du Lycée, où La
manteau de la charité : on s'est
Harpe, ami de son mari rt de
sacrifiée, on a risqué sa répu ·
sa mère, n'avait pas de pins
assidue élère. L'illustre profestalion pour solliciter du Yolupseur lui avait mèmc, à ~a lrès
tueux Directeur la grâce d'un
vire satisfaction, gardéunc place
prètrc émigré, rentré sans, .a~tout à côté de sa chaire : elle
torisation. Oh! comme c clait
faisait face au public, el c'est
bien imaginé pour plaire aux
peul-èlre pom l' y mir que lrs
amis roplisles : sacrifice de
cours de La Harpe étaient si
ses répugnances les plu~ re~sui vis. La leçon finie, on coupcctables, danger de se faire sirait croiser la jeune femme aux
gnaler connue ennemie du gouChamps-Élysfes, 011 Mlle Lange,
Yernemenl, éloignement pour
Mme Tallien, el r1uelques autres
son mari de toute aO'airc frucbeautés à la mode &lt;( brillent
tueuse, tout cela pourquoi ?
dans la foule comme de douces
Pour faire mettre en liberté un
clartés I n ; on la revoyait au
malheureux prèlre qu'elle ne
concert Feydeau, où se faisait
connaissait pas. N'était-cc point
la meilleure musique de Paris;
là Je dérnuement dans tonte sa
aux spectacles, aux fètes en
sublimité, avec le sacrifice de
plein air de Waux-Hall, de Mousmi, de tous ses intérêts matéseaux , de Tivoli ; aux bals de
riels el moraux, pour ne rel'hotel Thélusson, dt! l'hôtel
cueillir ensuite que les épines
d'Alicrre, de l'hôte!Biron ... . Et
de la calomnie? Mais les mémopour~ant, en cc Lemps de déprarialistes sont si bavards qu'il
vation générale des mœurs et
11c fallait pas, qu'on ne poudu goùl, alors que les convoiYait pas se 1rourcr en contradictises el les égoïsmes s'affichent
tion avec ce que ces indiscrets
plus qu'ils ne se cachent sous le
étaient capables d'avoir rn et
brillant Yernis du luxe el de la
d"arn:r écrit pour l'arnnir. El
richesse; en ce temps de danse
puis, &lt;1 les gazelles du Lemps»,
it outrance où chacun peine
comme l'arnue arec un C('l'comme un forçat pour se dontain plaisir celle fois Mme Lcner un peu de plaisir cl où,
normanl, rendirenl compte de
MAU.\\IE R ÉCAMI ER D.l:SSANT LE PAS DU SCII AI. L- - Tablea11 de J.-F.C. CLÈRE.
comme l'écrirait Fontanes à
relie fèle el pu hl ièrenl un
.Jonberl , &lt;( ceux qui n'ont pas
quatrain qni n'_était . pas p~l'des montagnes de papier ou de
ci. ément du bon faiseur, mais qm ne laisl'or en rouleau, qui ne sont pas représentant~, d'apprécier et d'envier comme cll_cs le méri- sait pas que ~'être n_al,teur, puisque c'était u'.1
marchands ou voleurs de grand chemin ne tent toutes ses perfeclions, son teml -~c narre compliment improvise ,P?u~ elle au soupc1.
peuvent plus vivre! », Mme Récamier va aussi cl de rose, la grâce de ses mameres, le En avouant un bal, on ev1 ta1l de se lrouver en
simplement mise que les émigrées rentrées charme de sa conversation, la souplesse, le conlradiction avec les gazelles el les mémoles plus besogneuses, quand elle ne s'avise moelleux le velouté de sa danse'?... Et son rialistes • en déclarant qu'on n'y élait allé que
pas, pour le déshabillé, de faire concurrence mari de '1a mener chez Barras. Quoi qu'en pour obéir à son mari, ~n se _donnait 1~11 petit
à Mme Hamelin, la grande prètresse des&lt;( sans dise Benjamin Constant, qui •~•e~t q1'.e le air de sacrifice cl de rés1gnallon, de v1~lm~c,
chemise ». Dans les bals, elle danse plus el porte-paroles de ses scrupules d1stmgucs cl presque de martyr~ : t!ne auréole va ~1 b1e1;
mieux que personne. Dans la rue_, on la re- tardi fs, Mme Récamier alla chez cc Lauzun ;1 une jeune el JOhe tete comme ~a sien~e.
connait de loin, &lt;( belle comme le J0tir, alfcc- du Directoire.
&lt;( Crmodocée dans le ci~que ll , aurait pe1:se. et
N'y alla-t-elle qu'une f~is, qu'une paul"l'C
tant de paraître partout coiffée. d'un pc~i,t G~bu
dit plus tard Chateaubriand. Enfin, la 0 race
de linon, toujours placé de la mememam_ere », et unique fois, comme le d1 l Mme Lenori_nan~, d'un émi crré, prêtre par dessus le m_arché,
et partout sa beauté, sa bonne grâce, _lm val~nl qui défend énergiquement sa tant~ d avoir que cette ~ainle allait solliciter, achevait, aux
un triomphe. Comme une souver~me, d un. (! fait partie de la société du Directoire »? _Et yeux des royalistes, de mettre le sceau à la
aimable signe de tête, elle remercie la foule n'y alla-t-elle que parce_ qull. ,&lt;( M: Récamier sublimité de son dévouement.
de son admiration et lui distribue généreuse- trouvait utile à ses relations d affaires que sa
Mme Lcnormant reconnaît donc que sa
jeune femme acceptât celte fois_ l?nvi~a~ion
ment les sourires reconnaissants.
tante alla chez Barras, mais une fois seuleLes.bals publics sont les plus _fréquentés ; qui lui avait été adressé~ }l, et, se hale ~ aJOU- ment et elle a bien soin de placer celle pauvre
tout le monde y va, même la meilleure com- ler sa très effarouchée mece, parce qu &lt;( elle petit; fois tout à la fin du Directoire, au prind'un
pagnie. Mais il n'y a aucun mérite à y aller : avait à solliciter de Barras l"élargissement
N' en d'e- temps de 1799, avant le coup d'épaule de
prisonnier
?
ll - Oh I que non pas 1
.
des bals payants !. .. Fi ! Qui donc n'a pas
1. Le Miroir, Gcrmi n~l, an VI.

2. G. Pm.11És, Du nouveau sur Joubert, p. 8 .

3. MME DE Cn,sTENAY, Mémoires•

Bonaparte qui renYcrsa l'échafaudage gouvernemental. C'est une manière de faire Yoir que
celle condescendance pour le vicomte de Barras était tout accidentelle et n'avait pu se
renournler.
Tout cela est bien habile el bien calc11lé.
Malheureusement, et j'ai regret de le dirr,
des témoins ont parlé : on sait que Mme fü.:_
carnier allait au Luxembourg dès la première
année du Directoire. Arsène Houssaye, qni
~ardait Loule son indulgrncc pour Mme Tallirn, a dit qee Mme Récanù r (( fut une des
néo-grecques qui se détachèrent moitié nues,
mais tontes rètues de leur pudeur, des ruines
du Pompéïa ensanglantée l&gt; . Et il ajoute : (( Je
sais de bonne source que Mme Récamier
hanla les salons du Directoire et qu'elle ne
dédaigna pas, tout empanachée qu'elle f1H
dans sa rerlu, de danser le cotillon arec
Mme Tallien .... » Où donc Mme Récamier se
f1H-elle donnée en spectacle, si ce n'ci'it été
d:ins les salons à la mode? ... Je sais bien
qu'à Longchamp, dans une calèche décourcrlc, Mme Récamier, rêlue dans le rro11l
. presque en peplum, aœc des "sand' ,\.~pas1e,
d:ilrs qui montraient son pied sur une peau
de ligre, les cheveux retombant en bondes
sur un cou neigeux que mordait doucement
le pàlc soleil de mars, le bras demi-nu mais
rnchai'né par les camées, ~c laissait aimer an
passage par tous les incroyables cl tous les
• muscadins, comme une idole des temps
anciens. Mais cc n·est ·ni à Longchamp ni à
Saint-Roch, je suppose, qu·elle fut renommée
comme la plus belle danseuse du Directoire.
D"ailleurs, je vais prendre au mol son historien 1 : &lt;( Elle aima la danse aYec passion pendant quelques années et, à son drbut dans le
monde, elle se faisait un point d'honneur
d'arri,·er au bal la première cl de le quiller
la dernièrn t ».
Si l'on reproclie à Arsrne Houssaye de
n"èlrc qu'un lémoin de seconde main, hicn
qu'il dise : &lt;( je sais de bonne source ll , rnici
cc qn'a écrit un témoin occulaire dont on ne
1. Mme Lenormanl, da11s ses Souve11frs el Correspo11da11cc de Mme Hécamier, l. 1, p.1X.
2. Ansi:NE llou~SAl'E, l'iol1'e-Da111e de Thcmt;dor
p. '&gt;5â-45ü.
'

peut suspcclcr la bonne foi : (1 Je n'ai point
~ublié un a_ulre genre ~.c surpris~ que j'~vais
cprourée des la pi-enu ere annee du Dœecloire. Un jour, je me lrounis au bas de l'escalier r1ui conduisait aux apparlemcnls occupés par le citoyen Barras, lorsque je l'is trois
dames se présenter el en franchir les marches
arec légèrelé. Leur beaulé, l'élégance de leur
mise qui, suivant la mode d'alors, voil:;1il leurs
charmes sans les dissimuler, me figuraient les
tr~is grùces de la mythologie ; je croyais ll's
ro:r encore alors qu'elles araient disparu. Je
sus après que c'étaient ~[mes Tallien, Bonaparte el Récamier, cl qu'elles venaient habiluellem.en l orner les salons du directeur: nourcau genre de surprise pour moi , qui le prenais
alors pour un répu blirain des pins .austères•. 1&gt;
Voilà, j'espère, qui détruit la légende qne
Youlul accréditer Mme Lcnormant sur l'absence de sa lanle aux fèt es de Barras. Et
c'est probablement là qu'elle fit la connaissance de la belle Mme Tallien, maitresse du
directeur, qu'elle recevait à son tom· che;
elle' . Cc grand bénisseur de Sainte-Beure, qui
rous canonise si aimablement les gens, dit
lui-même el sans vouloir préciser que, jeune,
(( le monde qu 'elle (Mme Réramicr) traYersa
el où clic vécut r tail hien mèlé rt bir n ardent
cl elle ne se ménagea pas à le lenlcr l&gt; . Et il
ajou!c : (( Ponr ètrc n ai, j"ai besoin de hai,,cr 1111 peu le Lon, dè descendre un moment
de celte hauteur idéale de Laure el de Béalrix où l'on s'est accoulumé à la placer ". l&gt;
Mais elle sentit bienlo t, plus qu·on ne le lui
fil sentir, qu'il fallait changer de Ion. Cc fu l
au commencement du Consula t : lorsque Bonaparte épum le salon de sa femme, elle
épura aussi le sien, d'une façon fort discri\tc,
et plus lard raya d'un trai t de plume cc
passé un peu compromcllant. Ses amis
l'oublièrent comme elle, mais l'historien ne
doit-il pas s'en som enir?
13arras, dans se, 1llémofres, ne cite pas
~lmc Récamier. Il n'avait pas, pour la mentionner, les mèmes raisons que pour parler
:;. BEs~.rnn, Souvenirs d"u11 11011agé11afre, p. 146.
4. Aue. fünornR, Sü1we11ii·s 71erso1111els et silho!tel(es conternporai11es, p. 309.
.
J . S,1xn- Jlr. ul'r., Callsenrs du /1111d1, 1. 1, p. 126.

(A

prit un air gai1lard et assuré et lui répondit
que pour lui il n'était pas de mèmc, el qu'il
n'était pas conlenl de Sa Majesté. &lt;( Et pourquoi donc, Puysieux? lui dit le roi. - Pourquoi, sfre? parce qu'étant le plus honnête
homme de voire royaume, vous ne laissez pas
Puysieux, arrivant de Suisse par congé, pourtant de me manquer de parole depuis
après le retour de Fontainebleau, fut fort plus de cinquante ans. - Comment, Puysieux,
bien traité du roi dans l'audience qu'il en reprit le roi, et comment cela? - Comment
eut. Comme il avait beaucoup d'esprit et de cela, sire? dit Puysieux, vous avez bonne
connaissance du roi, il s'avisa tou t à coup de mémoire et vous ne l'aurez pas oublié. Voire
tirer hardiment sur le temps, et comme le Majesté ne se souvient-elle pas qu'ayant l'honroi lui témoignait de l'amitié et de la satis- neur de jouer avec vous à colin-maillard chez
faction de sa gestion en Suisse, il lui demanda ma grand'mère, vous me miles votre cordon
s'il était bien vrai qu'il fût _content de lui, si bleu sur le dos pour vous mieux cacher au
ce n'était point discours, et s'il pouvait y colin-maillard, el que lorsque après le jeu, je
compter. Sur ce que le roi l'en assura, il vous le rendis, ,·ous me promîtes de m'en

Promesse royale

de Mme de Beauharnais, de Mme Tallien, ou
de Mme de Sl::ël. ~fois comme il mourut en
182!), il ne pouvait préroir que celle femme
de banquier, dont il ne mcnlionn&lt;&gt;pas plus la
présence chez lui que celle drs fcmmrs drs
antres banq uiers qui venaicn l rp1émander
auprès de lui des fournilurcs mili1a:rrs,
anrait renié plus lard ses rclalions arec le
Yerrès du Directoire quand, · dc,•enue l'amie
des Mon tmorency, de Chateaubria nd, dt'S
Noailles cl de tout cc qui arnil tilres ou réléhri ré, rllc Liendrail à 1110 111rt'r palle blanelw
aux royalistes qui formaien t sa petite cour.
Cependant Mme Récamier faisait l'admiration de Lous par la gràcc &lt;JU 'elle arail à dansrr.
C'est sans doute dans les salons du Luxr mb,rnrg qu'elle exécutai t celle fameuse danse
du schall que ~fme de S1ai\l a immorlalisée
dans son roman dt' Corinne cl que àlmc de
Krüdener prèle i1 son héroïne dans son
roman de Valerie. Mme de Krüdener, qui ,e
met clle-mèmc en scène sous 1t, s traits cl,,
Yaléric, arail pcut-êlrc pris Mmr Récamier
pour modèle. Les momemenls de celle-ci,
dans une danse qui était moins un pas rég'é
et mesuré qu ·une gracieuse pantomime tradu isant en pas el en gestes l'enivrante comprélwnsion de la musique, paraissaient d·aulant
plus soupirs el moelleux que, ne portant pa,
de rorrnt, malgré sa taille qui eùt gagné /1
être plus arrondie, la danseuse avait rruelquc
chose des molles ondulations du srrpent. Elit'
n'rn arait heureusement que cela : il r., I
juste de reconnaître qu'ellr laissa à la déplaisante ~[me Hamelin, qui aYait aussi quelque
cbose du serpent dans toute sa personne, la
détestable idrc d'en avoir aussi le venin. La
pauvre Julielle devait. plus lard, en savoir
quelque chose, car celle mauYaise langue 11&lt;'
la ménagea pas . Mais Mme Hamelin, al'ec
sa grâce lascirc de mulàtresse de Saint-Dcmingue, n'arril'ait pas à égaler, dans sa dansr
mimée et gesticulée, celle réserrc alliée il
quelq ue chose de discrètement l'oluplucux
qu'a,·ail au dernier point Mme Récamier, et
qui faisait dire au chevalier de Boufncrs, fort
expert en ces choses-là : &lt;( On n ·a jamais
mieux dansé arec ses bras. lJ

suivre.)

JOSEPU

TURQUA:\'.

donner un quand mus serirz le maitre; il y
a pourlant longtemps que vous l'ètes, cl bien
assurément, et toutefois ce cordon bleu est
encore à venir. l&gt;
Le roi s'en souvint parfaitement, sè mi t
à rire et lui dit qu'il avait raison, qu'il
lui voulait tenir parole et qu'il tiendrait un
chapitre exprès avant le premier jour de
l'an pour le recevoir ce jour-là. En effet, le
jour même il en indiqua un pour le chapitre
et dit que c'était pour Puysieux. Ce fait n'est
pas important, mais il est plaisant. Il est tout
à fait singulier avec un prince aussi sérieux
et aussi imposant que Louis XIV; et cc sont
de ces peti tes anecdotes de cour qui ont leur .
curiosité.
SATNT-Si i\10:\f

�"-----------------------------------FRÈRE D'EMPEREUR
~

Le Duc de Morny el la société du Second Empire
Par FRÉDÉRIC LOLJÉE

Pour cc.ux qui savent lire entre
)c.s lignes, Je. vé.ritablt e.mptrtur

des Français n'était pas Napolion Il 1, mais le duc de M orny.
W1LLJAM GAAtlAM.

Morny, le monde et les femmes.
Dès avant l'année 1851, Morny avait pu
frôler toute la société en montre de la politique du théâtre, de la littérature, et au~si le
mo~de de la finance, sans l'aide duquel ~) est
fort malaisé de jouir d'aucun de ces biens.
S'il recherchait de préférence, comme son
élément naturel, les milieux de haute élégance,
il ne se refusait point à lier c~mmerce en d_es
maisons opulentes et bourgeoises: Des mot!fs
sans désintéressement le poussaient à faire
acte de présence chez des financiers, dont il
avait à soianer pratiquement les rapports, pour
les meill~ures fins de ses spéculations. Le
juste sens, qui l'~vertiss~it _du ton ,à prendre
en tous lieux, lm conseillait de n affecter 1~
aucune morgue déplacée, mais d'y mettre a
l'aise sa gentilhommerie par de la rondeur et
de la simplicité.
Il n'était pas le même homm~partout: ~ans
les salons oi1 plaisaient son cs~r1t et sa d1st1~ction on lui reprochait, parfois, une certarne
fier~é dont la cause ne s'expliquait pas. Il se
souvenait trop, en ces moments-là, de la rei~e
Hortense. Avec les gens de Bourse, les traitants modernes, les manieurs d'ar~ent, !l
jugeait inutiles les grandes faç~ns; il. ~.sait
avec eux d'une sorte de bonhom1e fam1l 1crc,
qui les lui rendait avantageusement sympathiques.
.
A leur table, dis-je, il se montrait bon
prince. Néanmoins, il lui arrivait d'éprouver,
au contact de certaines médiocrités de personnes ou de procédés, une gène, un malaise ,
qûi blessait ses intime~ délicatesse_s; e,t: alors,
le "rand sei"nem· qu 11 se flattait d etre se
" reconnaitre
"
·
dont I'l en
faisait
à la marnère
signifiait le rappel autour de soi.
-.
Un jour, il dinait en nombreuse compavme
chez un banquier , de la tribu de Jacob, dont
la grosse fortune n'avait pas~nnobli lesfor~ es
autant qu'il t tit été souhaitable. Le service

était larrre,
bien cond ui l et ne péchait que par
0
un seul détail; encore fallait-il qu'on ~n eût
reçu l'averfüsement pour s'en apercel'Olr. ~e
maitre de la maison avait coutume de se fa1~e
servir à part d'un « Léoville n d'une annee
exceptionnelle. C'était l'art du valet _de chambre particulier du per,sonna~e. de tirer d~ sa
cachette, à point nomme, la prec1eu~e boute11le,
d'en verser adroitement à son maitre ou à un
intime désigné, puis d'escamoter le flacon el
de le remplacer non moins lestement. par
d'autres vins à l'usao-e de tous les convives.
Morny s'était laissé ~onter cela. Désireux ?c
rappeler so~ hôte ~ux. devoirs de la pa~fa1 le
courtoisie il surve1l1a1t la manœuvre , et,
comme domestique s'approchait, a?nt en
mains deux bouteilles, et demandait avec
empressement ce qu'on voudrait bien a~ceple::
Branne-Mouton ou Ermitage? Morny repond1t,
en désirrnant du doigt que les gens du monde
savent ~ ettre dans leur œil, l'endroit où se
dissimulait la fameuse marque : « Je préfère
du Léoville. » li avait dit cela d'un ton assez
haut pour être entendu de l'a?1phitryon: Le
maître d'hôtel troublé regardait son ma1lre.
Le secret était éventé ' on n'avait d'autre
ressource que de faire bonne ~onle~anc~.
« Servez à monsieur le comte le vm ~~ _il_prefère. l&gt; Le vaiet obéit, va rechercher l el1~ll'. en
son coin, et, arec une sage lenteur, le d1st11le
rrou tte à goutte dans le verre qui lui est tendu•
Alors, Morny, que le maître _d~ logis observe
attentivement, curieux de sa!Slr du regard_ la
flatteuse impression qui ne manquera yomt
de le chatouiller aux papilles les plus délicates
du goût, Morny, plein d'indifférence, verse le
contenu du petit verre dans un plus grand,
l'étend d'eau commune largement, et rep~e~d
la conversation interrompue avec son vo1srn.
Quelle leçon, ce beau ges te dédaigneux du
gentilhomme au parŒnu 1 !

1. )lorny n'eut pas toujours le dèmier mol dans ses
colloques occasionnels av~c les gens '.le fi nance._Un
matin, quelque raison ,d argent 0~1 1urgence cl ~ne
information à prendre I avait amcne en personn~ a l_a
banque d'un aes l\othsëhilcl. I.e haut baron I aYa11

1:

De l'aisance il en avait en toute compagnie.
Il ne respirait à son g!'é que dans l'air épuré
du grand monde (épuré, dis-j,e, 9u~n~ aux
manières et à l'esprit), quitte a le dela1sser,
de temps en temps, pour tenter d'agréables
reçu assez cavaliilremenl : « Monsieur, lui_ di1-il, sans
plus de formes, veuillez prendre un_e c!1a1se.
.;
_ Savez-vous qui je suis? rcpart1l l homme d ~l~t
té èremcnt olTusquè. Vous parlez au corn!~ de Moi ni•
g_ Monsieur le comte de Morny, répliqua M. de

diversio_.ns par les détours des coulisses et du
demi-monde.
Il exerçait en toute sor.iété une sorte de
fascination personnelle à laquelle il ét~it ~rès
difficile de résister' quand il le voulait bien.
Une noble douairière se plaignait à son fils de
ce qu'il blessait son oreille à lui vanter à tout
propos la bonne grâce du comte de Morny.
et Je ne verrai jamais cet homme! l) prono~çait-elle d'un ton résolu. Elle ne put emp~cher cependant, qu'il n'y eùt rencontre acc1den~lle, dans une maison où to~s }eux
avaient l'habitude d'aller. Morny, qm n 1g~orait point la prévention dont. il était !'obJ~I,
s'employa de tout son poul'otr à la faire disparaître. et vraisemblablement, son succès •
fut complet: car Ja conversation avait. duré
presque la soirée entièr_e. ,L~ lendem~rn, le
premier soin du fils avait ete de quesllonner
sa mère : « Que pensait-elle du comt_e d~
Morny? Lui gardait-elle une antip~~hie si
tenace?» Et celle-ci de répondre, m011le figue,
moitié raisin : et Je l'ai invité à dîner l » .
En quelque maison qu'il all~~• sa pré_d1lcc:
lion était acquise (autant qu 1\ po~va~L. lui
donner contentement) lt la fraction fem1~rn~.
C'était un repos, un charme à S?Il ~srr1L d ~
côtoyer les caprices d'une cau~erie legere~ o11
ses qualités d'éducation avaient bea~ Jeu.
L'enlevait-on à ce plaisir' il se défendait mal
d'un mouvement d'humeur et d'un peu de
maussaderie jusqu'au moment d'y ~etourner.
Dans les premiers jours de l'Empire, on_ le
voyait assez rréquemment chez _le banq?1e:LaffiLte, dont les belles-sœurs ava1e~t ~a reputalion d'ètre aussi spirituelles que JOl~es. Une
après-souper, qu'il était de conversalion ~vec
l'une d'elles, on vint le prier de passer_ a la
table de jeu. JI n'en ~vait a~cune e~v1e et
s'excusa. Mais on tenait fort a sa presen~,
dans la pièce d'à-côté, pour animer le tapis
vert.
et Allons, venez faire un coup de lansquenet, Madame vous le permet !
_ Yous le voulez absolument? Ce sera
bientôt fait l l&gt;
"
Et d'un pas rapide, comme pressé d etre
revenu déjà, il se rend où l'appellent, non le
jeu, mais les joueurs.
n othschild en y mettant, celle. fois, beaucoup! cl~
cérémonie, ayez donc la bon le de prendre ceux
chaises. »
.
~ 0 I'
téc pinL'anecdote est-elle ,·crid1qu~ •. n . a con di
sieurs fois. Exacte ou non, elle cla1t plaisante il re ire.

LE

Duc

DE .MO'Jt.N1 - - ~

&lt;t Yotre jeu? lui demande-t-on.
- La rouge el la noire. C'est expéditi1.
- Votre enjeu?
- Dix mille francs. »
Les partenaires se regardent. On ne s'attendait point à si forte réplique. Personne ne
tient. Laffitte s'aperçoit de l'hésitation, s'approche et croit de son devoir de répondre. En6n
plusieurs personnes s'inscrivent. La somme
est faite. i\fainleliant la parole est à la chance.
Les cartes volent. ~forny s'arrête à la rouge.
On tourne la noire. Qu'importe I C'est donc
fini. Il veut se lever. On l'invite à la reYanche.
et Revanche, soit. Dix mille francs à la
noire. n
On tourne la rouge.
La seconde épreuve ne lui avait pas été
meilleure que la première. Il laissait vingt
mille francs sur le lapis.
&lt;t Ah! très bien, dit-il, en réglant de sa
signature et quillant la place; je vais donc
pouroir, à présent, causer tranquiUement. l&gt;
Par accoutumance et par inclination, répéterons-nous, il se complaisait dans la compagnie salonnière des femmes , aimant leur
ramage etleurs mines, goûtant les badinages
dont les gens d'esprit semblent vouloir récompenser leurs déploiements de grâce et de
coquetterie, et réagissant par sa manière d'être
contre la tendance, qui commençait à s'introduire, timidement encore, mais qui devait
aller en s'accéntuanl de plus en plus, à faire
deux sociétés en une· seule, les sociétés séparées des hommes et des femmes, ceux-là
s'envolant aussitôt que le permettent les simples convenances pour se rejoindre aux salles
oi1 l'onjoue, où l'on fume, celles-ci demeurant
11 peu près seules 1&lt; comme des captives de
harem 1&gt;, jasant, musiquant, s'écoutant sans
un vrai plaisir ou s'entre-regardant, se critiquant des yeux sans parler.
JI ne s'y alanguissait point outre mesure.
Quand il avait assez madrigalisé du côté des
fèmmes, il savait se reprendre du côté des
hommes, sérieusement. On l'y jugeait intéressant et fin, quand il daignait quitter son visage
d'idole ennuyée, terminer ses phrases, achever ses mots cl donner la preuve qu'il était
capable d'avoir du brillant, autrement que
par échappées et par boutades. Il excellait
dans la façon de parler entre deux fenêtres,
en celte manière intime et dégagée d'apprêt où
se peuvent échanger tant dechoses spirituelles
et profitables, sans qu'on ait eu l'air d'y sunger en les disant. li avait encore une adresse
particulière à découvrir chez ses interlocuteurs,
llatteusement, des qualités dont ceux-ci, pour
ne les avoir pas assez mises à l'épreuve, sans
doute, n'avaient pas toujours le soupçon euxmèmes ; habilement, il les faisait valoir en sa
présence, les relevait à leurs propres yeux,
puis les laissait sous cette impression agréable
qu'il s'était plu à leur procurer en passant.

L;n peu de hauteur, qui n'était, cependant,
point la morgue d'un homme solennel el
autoritaire tel que Baroche, mais qui se nuançait d'un peu de froideur et de dédain, apparaissait dans son attitude, au milieu des gens
de cour ; en revanche, il se montrait simple

On se trouvait en petit cercle chez la duchesse de Bassano, dans l'appartement qu'elle
occupait aux Tuileries. Auprès d'elle Mme de
Sancy-Parabère, Mérimée, llforny, Charnacé
échangeaient des propos en l'air. La conversation, après bien des chassés-croisés, s'était
arrêtée sur un incident de bal advenu, la veille,
chez la princesse de Metternich.
Les redoutes, que donnait l'ambafsadricc
d'Autriche-Hongrie en son hôtel de la rue de
Varenne étaient fo1-t recherchées et d'autant
plus appréciées qu'on n'y pénétrait point sans
invitation personnelle. Mme de Mellernich se
montrait rigoureuse à l'extrême sur ce point.
Elle n'accueillait pas toutes les demandes et
ses instructions là-dessus étaient formelles :
on devait se faire connaître en arrivant. Les
hommes y étaient reçus à visage découvert ;
les femmes s'y présentaient en domino, mais
le capuchon devait se relever, à l'entrée du
premier salon, 011 se tenait la princesse'. Par
aventure, en l'une de ces soirées dansantes et
costumées s'était glissé quelqu'un qu'on n'y
attendait point, un personnage de taille éleréc,
aux formes correctes, ni gènanl ni gêné et
qui portait ce nom de roman : le marquis
de Saffray. Était-il bien marquis? Je n'en jurerais point. Moins douteuse était la situation
modeste qu'il occupait dans les bureaux de
l'Intérieur. C'était un original, un maniaque,
dont l'une des bizarreries était la suivante.
Assidu compulsenr du journal qu'avait fondé
Henri de Pène, sous le titre de Ga-:;elle des
Étrange1·s, et qui était un peu le Gaulois
d'alors, parce qu'on y voyait annoncer les réceptions du Paris mundain, il était parvenu à
se convaincre que le seul fait d'ètre abonné à
ladite Gazette l'autorisait à se rendre dans
toutes les maisons recevant.
Celle folle lubie l'avait donc condui t, lui
M. de Saffray, chez la princesse de Mellernich.
Il venait à peine de passer le seuil du premier salon. Mme de ~fetternich, qui l'avait
dévisagé de son regard prompt et connaisseur,
appela un des allachés de l'amhassade :
« Quel est donc ce monsieur, qui se tient
debout, là-bas, contre le palmier, à droite?
Allez, je vous prie, lui demander son nom et
s'il a reçu une invitation. &gt;&gt;
L'attaché l'aborde et révérencieusement demande :

1. Un exemple, rapporlé d'Angleterre, par la
duchesse de Dino, cl qm n'est point pour embellir la
lég-eude de cc héros clu dandysme. • Il y a une histoire fort l'ilainc, - écril'ail-elle le 20 fenier 1834,
- qui circule sur M. Je comte Alfred d"Orsay. La
voici : sir Willoughhy Collon envoie deux lellres, le
même _jour, de llrighton, à M. le comte d'Orsay et à
lady Fitzroy-Somcrsel ; il sr !rompe d'adresse, et Yoilà

~J. d'Orsay qui, en ouvrant celle qui lui arrive, au
lieu de rccounailrc sa méprise, à la première ligne,
qui commence par « Uear Lady Filzroy o, lit jusqu'au
lioul y lrourn tous les commérages de Brigfiton,
eulr~ autres des plaisanteries sur lady Tullemorc et un
de ses amoureux, cl, je ne sais encore à quel propos,
un mot piquant snr M. d'Orsay lui-mèmc. Que fa it
crlui-ci? Il 1'3 an l'lnb &lt;'I, dcrnnl 10111 le mondr, lit

celte lettre, la mcl ensuite sous l'adresse de lord
Tullcmore auquel il l'envoie. li a failli en résulter
plusieurs duels. Lady Tullemore csl très malade, Je
coupable parti subitement pour Paris. On est inter,·enu, on a assoupi beauconpdc choses pour l'honneur des
dames, mais tout l'odieux est resté sur M. d'Orsay. »
2. Cf'. l es Femmes du Second Empire, la princesse de )fellcrnich .

L'une de ses particularités de causeur était
le contentement qu'il prenait à déconcerter les
formes habituelles de la conversation, traitant lrs questions graves it l'étourdie ou parlant des choses légères arec gravité. On ne
goùtait pas toujours, chez Morny, cet air
excédé dont il faisait un des caractères de sa
distinction. On lui reprochait plutôt l'espèce
d'affectation qu'il mellait à ne parler que du
bon ton el la tendance qu'il avait, en l'intime,
;1 donner sans cesse des leçons de langage ou
de tenue. Manie étrange de sa part, qui le faisait ressemLler - selon le mot d'un de ses
secrétaires rnlants, Gustave Claudio - à ceux
qui, ne sachant rien, le matin, mais ayant
appris quelque chose dans la journée, s'empressent à l'étaler, le soir. En cela paraissait-il
inrérieur, comme homme du monde, au
comte d'Orsay, qu'il surpassait à tant d'autres
égards, ne fût-ce que sous le rapport de la
discrétion envers les femmes 1• Aussi bien
savait-il se débarrasser, entre amis, de celle
réserve qui glace les dehors des personnages
publics. S'il allait masqué de velours, par le
monde, il lui tardait d'en sortir comme d'un
Lhéùtre 011 tout est déguisement, dissimulation, mensonge, pour se retrouver Ir visage
c l l'esprit libres. Il avait ses moments d'abandon, de gaieté, 011 il était la séduction même.

L E DUC nE MORNY.

..,

11 ""

aYec les simples; il fut bon pour ceux qui le
servaient cl bienreillanl envers les modestes
rl les inconnus. Trait assez rare pour qu'il
soit relevé, à son honneur. Nous en donnerons,
pour prcmc, une double anecdote, don t les
détails ingénus nous reposeront des subtilités
d'un portrait à la plume. La l'oici, telle que
nous l'arnns recueillie de la bouche du marquis de Charnacé, auditeur el témoin.

�" - - - -- - - - - - - - - - - - - - - -- - - LE Duc DE .Mo"R,.NY - - ~
r-

111STO'J{1A - - - - - - - - - - - - - - - --

&lt;&lt; Pourrai-je savoir à qui j'ai l'honnéur da
parler?
- Au marquis de Saffray, monsieur.
- Vous avez reçu, sans doute, une inYitation de l'ambassade?
- Non, pas précisément, mais comme j'ai
lu dans la Ga;elfe des Etrange1·s ....
- Cela ne suffit pa~, 111onsieur. &gt;&gt;
El il allcnd que son interlocuteur ait compris le parti qui lui reste à prendre.
&lt;&lt; Eh bien ! monsicUJ' ! n
li insiste et réitrre son invitation... à sortir.
« Eh bien ! monsieur! ,,
Le geste était assez clair de sens. Le pauvre
marquis de Sall'ray sè réveilla de son illusion
dans la rue.
Mme de füssano, qui, sans avoir l'esprit
très brillant, possédait autant de bonté que
de distinction véritable, avait trouvé celle exécution un peu bien sommaire et dure.
« Ne le pensez-vous pas comme moi ? d.:ma11da-t-elle à ses hôtes.
- Oh! moi, répond Morny, pour rien au
moude je n'aurais voulu contrister mon ami.
- Votre ami? »
On s'étonne. On se récrie. Df's interrogations parlent.
&lt;&lt; A la vérité, nous n'avons, cet excellent
ami et moi, que des rapports silencieux. Mais
il m'est utile, précieux à sa manière. Et voilà
pourquoi je l'appelle mon ami. Vous le sarez,
ma fomme ne s'occupe guère de mes députés.
)[ais il est là, lui, ne m:tnquant aucune dP
mes réceptions, guidant mes invité, parltJmentaircs et leur faisant les honneurs de ma galrrie
sans en avoir jamais été prié.
« Comme il faut passer par la salle des tableaux pour entrer dans les salons, il se titn t
aux abords, attentif et pré,·enant. Des membres du Corps Législatif se trourent-ils arrèlés
en face d'une toile d'importance, il est à côté
d'm1x Mjà , prèt à leur enseigner les origine~,
la valeur, ltl prix cl jusqu'à la düle d'acqui~ilion du chef-d'œuvrc ..le me souviens qu'une
fuis, curieux dtl mïnslruirc, moi aussi, je
m'approchai. Il tenait M. de Chevigné, un élu
de Maine-et-Loire. Il exposait des faits, précisait dtJs chi ITres.
« Vous èles sûr? demandai-je.
- Absolument, monsieur le Duc, c'est 1111
tableau que je suis depuis trente ans. »
« ~Ion ami ne me parlait jamais. l'n mi r,
pourtant, il m'aborde :
- Monsieur le Duc, j'ai nne rr.quête à vous
présenter.
- C'est fait. De quoi s'agit-il?
- Ma mère.... ~fais peut-ètre, M. le Duc
n'a-t-il pas Iules poésie, de ma mère'/
- C'est un plaisir qui m'a été refuséjusqu'it
cc jom.
- Voilà.... Ma mère donne une soirée dan_s
son appartement de la rue de Clichy, mardi
prochain , et elle dira dtl ses vers, au piano.
- Au piano?
- Au piano, monsieur le Duc. Nous ferezvous l'insigne honneur d'ètre des nôtres?
1. C'était celte duchesse de Persigny que ses amis

avaient surnommêc lady Persinglon, pour l'engouement
'lu'elle affichait, en toute occasion, en fa1•cur des chosrs
cl des costu_mes cl"011trr-)fond1r, r i cela 1lr p11is qn'rllc•

-----~

- Mais, comment donc! Certainement. »
c&lt; Je dinai, le jour en question, chez l'amlJassadeur d'Angleterre, en tenue d'apparat et
le grand cordon à traYers la poitrine. Par quel
hasard, au dessert et dans celle atmospb~rc
diplomatique, me souvins-je de la singulièrl!
invitation qui m'ayait été faite'? Je l'al'ais
acceptée el ne voulus pas manquer i1 ma promesse.
« Le dlncr fini, je monltl dans ma l'Oilure
cl donne l'ordre qu'on me conduise à la maison désignée. Les marches gravies, je sonnai.
Il n'y avait pas foule à la porte. En enlrant,
cinq à six personnes m'apparurent paisibkmenl assises dans le salon. Le not n'est pas
arril'é, pensai-je. Toul de suite, j'al'ais distingué, il son altitude, la Muse de ce temple
domestique : une l'ieille dame très pâle et très
amaigrie, Yrtue de noir, coiffée d'un turhan .
.l"étais intéressé Mjà par le lurban; j'en avais
vu de pareils, en mon enfance, chez des amies
de )lme de Souza.
« Madame, rntrc fils m'a pari~ de vos poésies. J'arais à répondre à d'autres imitations.
Mais je suis venu pour ces poésies. J'attends
impatiemment le plaisi r de vous entendre. ll
« Elle se dirigea vers le piano, une épinellc
pas grande du lout et bien ancienne. Ses mains
gantées de mitaines blanches glissaient sur
les louches l'l en Liraient des sons grfüs. Elle
amil commencé à réciter des l'ers, qui ne me
parurent pas ma,m,is, !"11 l',:rité, arnc leur
accomp:ignrmcnt r:i sourclinC'. C"dail unr
primeur à mon o~cill,• ..le l'en félicitai. Ccpend.1111, l\:xccllcnltl perrnnne s'étanl levée
pour recevoir une nourcllc arriranle, j'en profitai pour m'csquiYer C'l j'allai finir la ~oiréc
chci la duchesse de Pcr~igny. J&gt;
lei, n"élaienl en défaut ni le nombre ni la
qualité des inrilés. Sous le rnisst•llemcnl des
lumières, t:'.:1ait un tn\s différent spccladc ùc
blancheurs d'iplllle~. de clarlé, So j"Cu sr~. de
pierreries scintillanlcs, de plumes cl d'aigrettes piquées dans les cheYrlures. EL sur
les habits des hommes éLincclaicnt les croix à
profusion. On en cùt romplé seiztl sur la poitrine du seul Ilacciocl1i, ressemblant de loin,
disait quelqu'un, à une vignette de missel du
xv• siècle. On avait peine à cirrult&gt;r, cc soir-lh,
dans les appartements de h fille unique de
Mme de la Mosk01va - une personne jolie à
mir dans sa blondeur, mais de nature et de
caractère un peu bien fantasques et dont
l'écervellemcnt faisait contraste de bizarrerie
arnc la gravité plutôt morose du duc son
époux 1 •
En sa double qualité de personnage offit:icl
et d'homme du monde, Morny se devait à hien
des maisons parisiennes, à commencer par le
Chàteau, comme on appelait les Tuileries. Il
ne pouvait se dispenser d'assister à aucune
des réceptions de la Cour. On eùt trop remarqué son absence aux. galas ministériels.
Enfin les salons les plus cotés ne permettaient
point qu'il les oubliàt.

11 fut l'un des i1wités de marque du bal
fameux de la duchesse d'Alhc, comme il l'aYait
élé du grand soir des Walcwski , au Ministère
des Affai rrs étrangè1'ès. Le dernier surril'ant
des jeunes et brillants caralicrs qni mrnfrr nl
alors, chez Mme Walewska, l adorahle quadrille de~ pierrots cl picrrcllC's, nous èn retraçait encore, en 1909, l'image ·re;téc fraiche
et pimpante en sa mémoire. Lui-mèmc, le
baron Charles de führ, y conduisait la princesse Lobanof, née Paskcwitcb, à laquelle on
le sal'ait attaché par des liens de roses, c'rstà-dire par ]"attrait d'une affection sérieuse l'l
tendre. Puis, Alfrrd dr Grole, un joli garçon
qu'on disait al'oir été du dernirr bien a,w la
grande-duchesse Marie, et qui arnit cngag(: la
maitresse de maison; le comte Hol"os, ambassadeur cl'Aulrichc-llongrif', arec Mlle de 11ivas
de Saal"L'dra; rl le prince 1;corgcs de Croy !
aYcc Mme de Grétry, une blonde gracicusC',
que courtisa l'empereur. complétaient l'aimable groupe. Costnmés de satin blanc aYrc·
des pompons rou ges, tout poudrés et portant
le petit chapeau pointu blanc arec des rubans
rouges flottants, ayant mème aux picas des
bottines blanche,, les cal'aliers formaient Il'
vis-à-vis impeccahlc des danseuses . crllcs-&lt;·i
lontrs légères en leurs jupes de gazr ornées
de réseaux d'or. Le corps clr jupe était r n$oir
dr couleur rougr cl hlancbc, avec des nœuds
de ruban or. L'rntrain riait des plus ,ifs d&lt;'
part et .d'autre. On :wait exécuté la danse an
tempo di galopa. L"rmprrcur r l la reine d&lt;•
llollanclc avaient été si ravis du spt'dacl&lt;'•
qnïls demandèrent ·qu'on · recommcnç,H le
quadrille. Mais, cette fois, la sensible prinrC'ssc Lobanof, que pressait trop la cadence,
s'était érnnouic, de sorte que le baron de Rchr
dut la soutenir sur son bras, pendant unr•
partie de la soirée.
lis étaient là tous et toutes, ceux et rrlles
qui donnaient le ton à la Cour el au mou,·cment parisien . C"est à ce bal du Minist/&gt;re drs
AIfaires étrangères que la comtesse 1'ascht:r
de la Pagerie avait fait son entrée sons les
luslres, en chaise 11 porteurs et suivie d'un
cortège. L'empereur, qni était arrivé en 1111
domino noir s'étail diverli à re, èlir ensuite
un domino mauve, pour intriguer sous IC's
drux. espèces. L'impératrice elle-mèmc, apparue d'abord en une toilelle noirr lamée d'or,
ayec des étincellements de diamants el d&lt;\
rubis dans ses chercux poudrés, était passé1'
dans la chambre de Mme Walewska afin dé
se lrarestir C'l de se dérober aux regards trop
prompls i1 la reconnaitre. On disait merveilleuse - et c'était le senliment parliCLLlier dM. de Morny - la comlesse de 13rigod&lt;•; on
appréciait infiniment aussi la jrunc ~lélanie de
Pourtalès, un vrai Greuze, et plus d'une encore de celles que nous avons portraiturées
dans une précédente galerie, telle la comtegsc
de Castiglione, l'unique, lïncomparablc.
Morny n'allait guère qu'~ titre officiel chez
le prince Napoléon, arnc lequel ses rapports,
déjà des plus froids rnrs 1852, furent long-

s'ëtail vue la femme d'un amliassadeur à Londres. Après la
mort du duc, elle devait se remarier moins brillammenL
al"cr un homme plus jeune qu elle, nommé Lrmoine.
2. Attaché it l"amhassa,lc clr. l\omr; drpnis, il i•puusa

)llle de Ourforl, fille du marquis d~ cc 110 111.
S. Déjà le ~uaclrille perdait de sa vive allure d"au(refois: on s habil11ail à le ,mrchrr plulM ,111'i1 I,•
tlans~r, $&lt;•Ion l"anciennr ri charnrnnll' faron.

"" 12

1M

1

'

temps ~ se réchaulfor, quoiqu"il sùl lui
rcconr~a1lrc des qualités d'intcllio-cncc rares
l'i yu'1 l dùt, Cil 1859, à la rcillc de la 0o-ucrrc
cl1ta~ic, le rc~onun~nder à l'empereur pour
la rcgcncc. Ses l'JSÎtes se faisaient moins
~ar?s c~ez la princesse Mathilde, assuré qu'il
ela1t d y trnurcr des amis personnels - les
hommes _d_c lettres de la Païra. On le rnyait,
charinc /o;s, aux retloulcs de la princesse de

Ht'.PÉTITION ou

~e _place en place. Les cours el les jardins
ela1cnt courerts de pal'illons. Du sein des
parterres s'cllaa~ient des jets d'eau, jaillissan( sous les lumières. Uans ce cadre féerique
allaient les députés en uniformr frac bleu
1irodtl, d'or et d ,argent, boutons à' l'aigle, gilet blanc, pantalon de casimir blanc à souspicds, et n'allcndaat que le moment oü
après avoir rendu leur homma~cs aux sou~

JOUEL'R DE FLUTJ!,° , cmtEDŒ. . o'ÉMJLE Aue IER,
:

qutl donna, d.ns ses appariements, Son
~xcel~ence présidentielle et législati,e, il
1cx_lrcmc fin _du ?~rn_aral de . 18~9 . Morny
a1a1t eu le sorn d md1qucr, d arnnce à ses
invités qu'ils eussent à conscner Je 'ton de
l'époque Louis XV, afin de prévenir les écarts
d'imagination et les excentricités de trarcstissemcnts auxquelles n"échappent point les
bals mèmc les plus aristocratiques. Toutes

.
.
.
.
,
ClichéGiraudon.
DAl'iS LA MAIS0:-1 RO)tAl~E DU P1u:-c E );APOLEON . AUX C IIA)ll'S-ELYSÊES.

'l aNeatt ,te llovLANGER- (Musée .te Versailles.)

Got

Théophile

~larie Fa,·art

Émile Augier

Gautier

)letteruich. Et des sympathies particulières
le ramenaient fidèlement chez le duc et la
cl uchesse do-Bassano.

Lui-même, comme il conl'enait à sa situation, à son rang, faisait souvent di'ner et
danser.
On fut plusieurs rurnées à se sourenir des
magnificences déployées, le 20 mars 1855; à
l'occasion d'une fète de nuit offerle par le
Président du Corps Législalif - et payée par
la nation, qui eut i1 solder les frais des
contre-danses officielles, Morny ayant enlevé
le vote du bal.
l;n trône arait été dressé dans la salle des
Pas-Perdus. On ne rnyait partout que glaces
et tentures. Des statues modelées par Cruchot et fondues en fer intéressaient le regard,

verains, ils s'évertueraient aux jeux de
Terpsichore. Combien séd uisante apparaissail
la nouvelle impératrice, en sa robe de crèpe
rose à ,•olants de points d'Angleterre, avec
tles trainants de narcisses, et sous son chapeau de fleurs ruisselant d'émeraudes. Et
n~n loin d'elle, comme semblait exquise la
toilette de celle autre princesse, toute nuageuse et mousseuse! Sur une jupe de taffetas blanc semée de petites abeilles, Jloconnaicnt onze volants de tulle de soie o-arnis
d'une rnche de marabout cl retenus : ur le
cùté droit par un bouquet de trainasses de
clochettes blanches. Car, c'était alors Je
triomphe des robes à la neige.
Une après-minuit d'hiver, en 1856, on
était sorti émerl'eillé de l'éclatante réception
dont Morny fit les frais pour les beaux yeux 1
de la reine d'Espagne Marie-Christine. On
n'admira pas moins la soirée très Réo-ence
0
'
"'1

r3

w-

.\ladclcinc

Brohan

Geffroy

les chcrelurcs étaient doue poudrées à blanc.
Et comme les agitations de la danse lançaic,'.t par les airs de vagues nuages &lt;&lt; à la
~a~echalc », qui finissaient par retomber
lcgercmcnt sur le sol, le maitre de la maison
avait pu dire, par une fine allusion à un mot
du jour, que, si l'on ne dansait pas sur un
rnlcan, on dansail assurément sur de la
poudre.
Ce, furent, d'~u~res fois, d1ez Alorny, des
~éu_mons ~lus mt1mes, où son amusement
cla1l de faire chanter un air de Lulli à IIoussaye, une _romance du temps : l'Amour nou~
mène, a Emile Augier; où l'on s'entretenait
tout à l'aise d'art, de femmes et de théàtre.
, . A d_es dates esp~cées, revenaient les réceptions a falbalas ou les hommes de conr en
1. Elle avait! eu cff~t, le regard !rés doux. ré 011 _
dant a~n. sounrc gracieux et fin,mais il ne· fallal as
la eons1dcrer « plus bas que la lèlc ». le corps étfnt
presque monstrueux d'énormité.
·

�_

LE Duc

1f1STO'J{1Jl

!lors de chez lui, il afTcctionnait spécialement les salons diplomatiques et celte haute
société russe, si remuante sous le Second
Empire, a,·anl ou après son mariage avec
une descendante des Troubetzkoï.

La colonie slave, accrue par des alliances
et des unions récentes, se donnait, en effet,
l,caucoup de champ dans le Paris' d'alors.
Tout un essaim de jolies Polonaises très en
vue, très recherchée~ 2 et dont quelques-unes
devinrent Françaisl'S par leur mariage, en
s"appelant marquise de l\'oailles:l, princesse
de Beauvau, comtesse Marie de Bonneval', y
contribuaient de toute de leur animation.
Elles avaient apporté, de leur patrie, ce
charme attirant, cet esprit fin, cc mélange
de dignité et de gràce voluptueuse, qui sont
d'instinct chez les Polonaises, el le mouvement qu'elles excellent à répandre dans la
société". Moins viYes et moins enveloppantes,
plus diverses' en leurs qualités de nature et
de conversation, les beautés russes rivalisaient avec elles de succès dans l'art de plaire,
par les différents moyens qu"elles tenaient de
leur caractère ou de leur éducation.
Leur centre de réunion habituPI, de 1856
à J859, était le salon de l'ambassadeur Kissclcf, un grand seigneur d'aspect plutôt imposant, courtois autant que distingué, aimable el
spirituel autant que digne. Comme l'y engageaient ses allributions officielles, il travaillait à maintenir entre son Gouvernement et
celui de la France les liens d'une harmonie
durable; mais il avai l été moins heureux
en son domestique. Car il vivait séparé de
sa femme, née comtesse Potocka, fille de la
belle Phanariote, ayant elle-même conservé
des restes de beauté, aimant la conversation,
mais davantage les cartes et jouant gros jeu.
Elle recevait, le soir, en son appartement
des Champs-Élysées ; on y jouait toute la
nuit.
En son lieu et place, à l'ambassade russe,
faisait les honneurs la princesse Radziwill,
née princesse Ouroussow et sœur de la ravissante femme du chancelier Gortscbakow. Elle
aussi al'ait desserré les liens matrimoniaux et
Yivait séparée, sans enfants, de son mari.
Très élégante et de grand air, on la disait
capricieuse et hautaine. Elle se sou\'Cnait, à
Paris, du bien que lui voulut, à Saint-Pétersbourg, l'empereur ~icolas I•r, quand ses
vœux s'étaient tournés vers elle. Cette princesse Radziwill, qui protégea ~forny et goûtait sa comcrsalion, lui avait donné, quand
il partit pour Saint-Pétersbourg, des lettres
de présentation, dont il Lira de précieux
avantages.
Aux réceptions de leur ambassadeur, les
attachés avaient de quoi s'intéresser; les regards féminins leur faisaient fète de partout.

C'étaient : le brillant Albedinsky, depuis
gouverneur général des provinces Baltiques
et qui contracta mariage avec une princes,e
Dolgorouki, &lt;c la grande amie adorée »
d'Alexandre Il 6 ; et le délicieux Alfred de
t:rote, qui fit tourner bien des têtes à Paris,
avant de retourner sur les -bords de la NéYa,
au Palais d"llivcr, où il devint grand-maitre
de la Cour. En ces parages diplomatico-mondains, se montrait d'habitude un comte
Tolstoï, de petite taille, pas très bon, spirituel
et laid, en somme peu goûté; le jeune prince
Repnine; Jean Pascbkiéwitcb, qui épousa,
mais ne garda pas, l'exquise Mlle Souchanow, remariée (après divorce) à lord Hamilton; et plusieurs autres cavaliers d'élite,
comme le cc beau ténébreux » Pierre Troubetzkoï. C'est à ce dernier que la princesse
Lise Belosselsky7, l'amie de Thiers, de
Rouher, de la Guéronnière, de lord Palmerston, de Gorstcbakow, de maintes célébrités
politiques de Paris, de Londres et de SaintPélersbourg, octroya sa main et sa précieuse
personne. Petite, blonde, plutôt autrement
que belle, avec ses !raits aplatis, cep1mdant
bien faite, élégante et se donnant des airs de
marquise louis XV, très bien douée, fort
instruite, a1ant beaucoup d'esprit, le sachant
et tenant à ce qu'on n'en doutât point, parfois mordante en ses reparties, galante, fine,
maniérée, en deux mots piquante et singulière, elle s'était créé une physionomie, un
rôle, que l"aidait à soutenir un insatiable
amour-propre C'est celte princesse Lise
Troubetzkoï, qu'on supposaitinforméetoujours
du dernier secret des chancelleries; elle
n'allait point en l'isite qu'elle ne fùt prêtP,
chaque fois, à tirer de sa ceinture ou de son
manchon une missiVl:l des plus importantes,
qu·ene ,•enait de recevoir justement de lord
Granville ou du prince Gortschakow. Elle
était comme l"Égérie des ambassades, ou pa~sait pour telle; on la prenait au sérieux.
Telle, la turbulente princesse de Lieven, dont
le salon aîait été qualifié par Thiers l'ObHervatoil·e de l' Eui·ope.
A ses cotés faisait bruit la spirituelle princesse Léonide Menschikow, née princesse
Gagarine, très éclairée, presque san~le,_ et,
néanmoins, naturelle et bonne; aussi I.Hen,
amusante en ses dehors, aimant à rire avec
une sorte de franchise garçonni~re, grande,
blonde, pas très jolie, ne s'illusionnant point
à cet égard, el en ayant pris bravement son
parti ; intempérante en ses propos, mais discrète en ses amitiés; galante tout franche-

1. L'w1e d'elles, qui commençait à n'ètre plus si
jeune el tendait a devenir prude, disail, au sortir
d'une de ces fêles, chez Morny ou chez le duc de
Bassano, à une amie :
, Sarez-'"ous qu'il 11'esl pas prudent pour nous d'y
aller en domino, sans crinoline?
- Pourc1uoi donc?
- Les hommes s'approchent de trop près.
- Ah! est-ce qu'ils vous pince~l !
.
- Non, mais ils vous commumquenl leurs impressions. •
,
2. Comment ne pas nommer enl~e ce)les-là I exquise Muse blonde, )lme de Kalerg,s, nee comtesse
de i'lcsselrode el devenue. eu secondes noces, :Ume de
Muchanow. Polonaise par sa mère, musicienne accomplie admirée de Lizsl, de Wagner, de Rubinstein,
ado;èc du général de Ca~aignac, intelligente,_ vi_ve cl
honnc, elle clait l'allracilon mrmc. On en dm1l au-

tant des gracieuses comtesses Branilzka, Potocka el de
bien d'antres.
5. D'aborri, Laure Sweikowska. Sa sœur était la
non moins jolie Lise, comtesse Pzesdjctzka. Toutes
deux, les filles du général amèric:iin Lac\1mam) el
d"une mère issue de noblesse polonaise, se disputaient
le prix . de la grâ_ce ; m~is, comr_ne, pour_ en départa&lt;rer 1'1ofluencc r1valc, 1 une hab1ta1l Paris cl la seto~1de ~icc.
4. Mme de Bonneval fera plus lardil'emeul ses débuts dans le monde. Elle apparaîtra, au dernier bal
costumé du duc de Morny, en Marie-Antoinelle et,
jeune mai·iée de dix-huit ans, s'y emp:rera loul aussitôl
de, r&lt;.'gards.
5. Signalons à parl la comtesse A!frcd Polc_&gt;eka,
belle, spirituelle, altiére; la princesse Czarlomka;
toute d mlelligence el de bonlc, si visitée, si recherchée dans sa rcsiclence célêhre de l'hùtel Lamhert,

cl la bellissime princc5-'!e. Sanguszka, 11ée p1:inces~e
Lubomirska, éclatante, d1slmgué el fière. Sa lille llelimc, parér. de tous les don~ de la nalur~, Ires musicienne, très admirée, désirée, ~eman,tce! n~ cou_scntil jamais, pour une secrète raison de lam,lle, a
;e marier el refusa même le duc de Nemours.
6. La nombreuse famille des Dolgorouki, très serrée, trcs unie, n~ manquant aucune oc~asion c\e s·c11tr'aidcr. de se faire mutuellement du bien, moissonna
beaucoup d'honneurs. de dignités et des privil_ègc~ de
Loule sorte; l'inlluence morale de Mme Aldeh111sk1 ne
fut pas sans action pour l'avancement cl la fortune de
sa famille.
7. Fille de la princesse Hélène Kotsch(!uhey, sœur
du prince Bel_ossel_sky, cl d~ madame Mane Dournoœ
qui, par la s1Lual1011 e! 1 immense f?r~un~ de son
mari, a joué un grnnd rolc dans la sœ,clc pelcrshour,
gcoise.

habits rouges, ponccau,bleus, rerts &lt;( avaient
des allures d'officiers, les militaires de dandys, les dames de biches 1&gt; ; de ces bals masqués, dont les lurbulenlcs imaginations purent ètre comparées à une descente de
\'alentino se prolilant dans un décor de
Winterhalter.
On y jouissait d'un certain laisser-aller
facile, indulgent. La tenue du maitre de la
maison était irréprochable, sans qu'il imposàt à ses hôtes un Lon cérémonieux et
• gourmé. Aussi, par arcnlure, n'était-il pas
de faç·ons hardies qu'on n'y osât. Les propos
à mi-voix s'y rendaient audacieux. Les
hommes serraient de près les jolies invitées
sous le masque ou sans masque 1 • Des cava_liers entreprenants, comme pouvait l'être un
colonel de Galliffet, jetaient de l'émoi dans
les rangs des danseuses. Mais le plaisir n'en
était pas moindre, au contraire.
Dans la bagarre de certaines réceptions où
frayaient, arec les habitués de la vie mondaine, des fonctionnaires, des députés et
leurs femmes, se produisaient forcément des
surprises. Un soir, Morny se tenait à la porte
du premier salon, prêt à recevoir. Il était en
frac, culollcs courtes et bas de soie. Une
nouvelle arrivée de son département, la
femme d'un ingénieur, prenant le puissant
personnage pour un huissier chargé d'annoncer les invités, se nomme à lui et montre
bien par son attitude qu'elle attend qu'il répète : Madame une Telle. &lt;( Le duc de
Morny, » répond-il, et il s'efface pour laisser passer la provinciale, rouge et confuse.
Quelques fausses notes, des incorrections
accidentelles, des bigarrures inévitables n'empèchaient point les réceptions du comte, plus
tard duc de Morny, d'ètre des moins foulées
et des plus éléga1~ment composées de Paris.
li rcce1ait à merrcillc; sa maison était admirable de tenue; et mt! mieux que lui, a dit
l'un de ses convi,cs, ne samit assortir les
imités, de façon qu'ils fussent heureux de se
trourer enseml,le, lorsque sa situation ne lui
imposait point des exigences contraires à son
bon vouloir.

... 14 ...

DE

M o~NY

--~

,
ment, mais honnête et s11re, sans intrigue ni
méchanceté, et que les saillies de sa conversation, les éclats d'une gaieté un peu fiévreuse, n'empêchaient point de rester grande
dame, en ses actes et ses procédés 1 • Immensément riche, très hospitalière, très liée avec
les princes de la famille impériale, elle gàta
beaucoup Morny, l'invitant 1oujours à SaintPétersbourg et 1t Baden.
Aimée de tous et de toutes, parce qu'elle
était exquise de charme et de bonté, passait
dans le même monde la princesse Léonille
Wittgenstein, née princesse Bariatinsky. La
louange de ses mérites ne quittait point les
lèvres de ceux qui parlaient d'elle. S'étant
convertie au catholicisme, le séjour en Russie
lui avait été rendu difficile; elle habitait,
avec son mari et ses enfants, Paris, l'hiver,
et, en été, le chàteau de Sayn, p1 ès de
Coblentz. Ce fut, au bel âge de sa vie, une
céleste apparition, allx cheveux cendrés, aux
yeux bleus. Elle adorait la_France, malgré
qu'elle dùt se faire plus tard l'amie de Guillaume {cr et de l'impératrice Augusta d'Allemagne'.
A la pléiade russe eût manqué l'une de ses
étoiles sans la présence de la princesse Obolinski, dont la beauté s'épanouissait confiante
en soi et n'exigeant que peu de la personne
intellectuelle. L'empereur Guillaume fut 1t
ses pieds. Son mari avait le renom d'un irréprochable cavalier, quoiqu'elle le tînt dans un
effacement relatif. Tels la princesse et le
prince Menscbikow, celle-là toujours en vedette, celui-ci adonné aux ~ports et qu'on ne
voyait pas.
Dans ce rayonnement ne passaient point

inaperçues des parentes de Mme de Morny, nées
comme elle princesses Troubeh koï cl ayant
hérité des dons brillants de celle branche de
l'aristocratie russe : la comtesse Woronzow,
si connue par son esprit, ses talents, sa fortune illimitée; la comtesse de nibeaupierre,
sa sœur, ravissante par les traits du caractère
autant que par les attraits du visage;
Mme d'Oustinow, une charmeuse, disait-on,
et dont les grâces jetèrent des feux, avant
qu'elle se remariât avec un superbe Espagnol.
Blanco d'Encala; la comtesse Apro:xina,
moins éclatante, mais agrémenlée des dons
de la fine et élégante causerie, et très
experte en fait de science mondaine. C'étaient encore la fille très douée de la princesse Julie Gagarine, née de Martinow, et les
deux filles du maréchal Paschkiewitch : la
princesse Lobanow, fleurie de mille séductions, et la princesse Wolkonsky, douée d'intelligence plus que d'altraits, au reste distinguée de manières comme sa sœur. On
n'en disait pas autant de la femme de leur
cousin Korsakoff, la fille de l'intendant de ce
. dernier, un nommé Morgassow. Mme de
Korsakoff fit tapage dans la chronique extramondaine du Second Empire. Grande, admirablement formée, d'une carnation éblouissante, avec une somptueuse chevelure et des
yeux pleins de flamme, elle eùt été parfaite,
si le type kalmouk eùt été sur ses traits moins
prononcé. En ses allures, elle ne visait que
faiblement à la distinctic,n, au tact, à la retenue, contente assez si, de quelque façon
que ce fùt, elle s'imposait à tous les regards.
Bien différente se monlrail une Mme Narischkine, née baronne Knorring, lettré!', ins-

1. La ,·ie de la princesse llcnschikow s'ècoula. plus lard,
à lladc cl à l'étersbourg. L'un de ses compulrioles
l'a romparéc à une Mme du Deffaol russe, « dou~e
,le la , 1e qui manqua il il la marquise cl incapahle de
s'a,;ujcltir il la dom111ation d'un président Il ènault. •

2. L'un de ses fils épousa la fille du duc de IJlacas. Aux environs de 1901, ses :imis auraient c11core
pu la l'Oir nonagénai,·c, vil'anl ses sou,·cnirs dans la
Suis~c f'ran{'3i$C, à Laufannc.
5. Le baron Cha.ries de Beh1·-Pohpc11.

truite, ayant été fort jolie, avec des pieds-et
des mains d'enfant, et qui donna la preuve,
plus lard, qu'elle goùtait beaucoup les cbo~es
et les gens de théâtre; car, après avoir mis
du sien aux essais d'un homme d'État vaude,illiste, notre Morny, elle épousera l'un des
maîtres de la scène française, Alexandre
Dumas fils.
Une autre agréable personne portait aussi
le nom de Nariscbkine, relie-ci née Ouschanow, et mère de la jolie princesse Obolinsky,
remariée à ~!. de Reutern. Brune de cheveux, rose de visage, elle était souriante et
gaie, comme sa sœur également fixée à
P.iris, Mme de Martinow, et c1ui transmit ses
qualités d':ime et de visage aux filles qui naquirent d'elle : la marquise Paulucci et la
princesse Galitzine.
Mais pouvons-nous reconnaître au visage
tout ceux et toutes celles qui composaient
alors l'aimable tribu moscoYite s'agitant dans
les rayons du soleil parisien? Ce fut une
douce époque, nous disait, avec un soupir de
regret un grand seigneur russes, qui tint ,a
partie dans le concert. On aima là et beaucoup la belle vie, les belles toilettes, les élégances et les élégants.
Dans celle société originale et brillante,
désinvolte en ses façons, indépendante de
goùts et d'opinions aulant qu'il fut pos~ible,
instruite, enjouée, spirituelle, pleine de contrastes et de séductions, Morn y cultiva des
amitiés chères. Il s'y montra très épris, en
particulier, de Mlle ~atscbokine. li ne se la~sa
point d'y rechercher les plus aimables impres~ions de l'esprit et du sentiment. D'autre
part, il y noua des iutrigues dont le mystère
ne m ta pas toujours voilé, et qui complèrent au nombre des épisodes heureux à
demi ou davantage de sa carrière donjuanesque.

(11 suivre.)

Le

«

cabinet noir

»

A Sainte-Hélène, 1, géniral Gourgaud transcrivait,
chaqut. soir, Je.s propos que l'&lt;mp&lt;rcur avait tt.nus devant
lui, au cours dt la journée, sur Jcs sujets lu plus divers.

Lu notu dt Gourgaud ont éti publiées par MM. de
Grouchy &lt;t Antoine Guillois. On y trouve cc jugement
dt Napoléon )" sur la police et Je • cabin&lt;I noir • :

La police de Paris fait plus de peur que de
mal. li y a chez elle beaucoup de charlatauisme. li csl lri·s difficile de sarnir ce qu'un
homme fait chaque jour. La poste donne
d'excellents renseignements, mais je ne sais
si _le bien est compensé par le mal. Les Français sont si singuliers qu'ils écril'ent souvent
~es c_hoses qu'ils ne pensent pas et ainsi on est
mdmt en erreur ; lor.squ'on riole le secret des
lettres, cela donne de fausses prévenlions. La
Valet_te convenait parfaitement à cette place
de directeur des postes]. J'avais aussi Laforèt,

qui était l'homme de JJ. &lt;le Tallcyrand. Un 11c
peut lire toutes les Jeures, mais on décachetait celles des personnes que j 'indiquais el
surtout celles des ministres qui m'entouraient.
Fouché, 'J'alleyrand n'écrivaient pas, mais
leurs amis, leurs gens écril'aient et, par une
lettre, on l'oyait cc r1ue Talleyrand ou Fouché
pensait. M. Malouet rédigeait Lou tes les discussions qu'il arnit avec Fouché el, par là, on
connaissait les paroles de ce dernier. Les
ministres ou envoyés diplomatiques étrangers,
sachant que c'était à moi qu'étaient renrnyés
les paquets, écrivaient souvent des lettres,
pensant que je les lirais; ils disaient ce qu'ils
voulaient que je susse sur Je compte de )[. de
Talle~Tand .... Si je m'étais méfié de l'impératrice ou du prince Eugène, La Valette n'eût
pas été bon pour les surveiller, il ne me
parlait pas d'eux, leur était tout acquis.
Mme de Bouillé était une de mes femmes
de police, elle me faisait chaque jour des
rapports. Elle est à présent chez la duchesse
de Berry, cl je suis sûr qu'elle informe le roi

FRÉDÉRIC

LOLIEE.

&lt;le tout ce qui s·y &lt;lit et s·y passe. Ue pareilles
gens sont bien méprisables.
Cette lecture des lettres à la poste exige un
bureau particulier : les gens qui y sont employés sont inconnus les uns des autre ; il y
a un graveur qui y est attaché et il a sous la
main toutes sortes de cachets Lou t prêts. Les
lettres chiffrées, dans quelque langue qu'elles
soient, sont déchiffrées, toutes les langues
traduites; il n'y a pas de chiffre introuvable,
avec quarante pages de dépêches cbifl'rées.
Cela me coûtait six cent mille francs !
C'est Louis XIV qui a imaginé ce système.
Louis XV s'en servail pour connaitre les amourettes de ses sujets. Je ne saurais dire au juste
quels services cela m'a rendus, mais j'estime
que cela nous aidait beaucoup; aussi, un jour
oü je reprochais à Fouché que sa police ne
savait rien, il put me répondre : c&lt; Ah! si
Votre Majesté me donnait le paquet de la
poste, je saurais tout! •&gt;

~ ---\POLE0?\'.

�"------------------------------------

liché Girautlon.
MADAME DU BAKR Y, -

Tableau de ÜECRF.UZE. (ft/11see ,te V ersailles.)

Monsieur du Barr)}
PAR

G. LENOTR_E

l'nc scènesinrrulière
se J·oua, ,·ers
le milieu
0
•
du mois de juillet 1768, à Levignac, bour"adc distante de cinq lieues de 'l'oulouse, et
~ue la vaste forêt de Bouconne isolait, à celle
époque, pres&lt;jue complètement.
.
Il y avait là une assez grande maison appelée le Château, qu'habitait dame Catherine
de Lacazc-Sarta, veuve depuis près d'un quart
de siècle de &lt;&lt; noble homme » Antoine
du Barr1 1 • Elle avait eu de lui six enfants,
dont trois seulement vivaient avec elle :
Guillaume qui, après avoir seni, s'éta~t retiré
à Levignac; il avait alors trente-SIX ans ;
Françoise, qu'on appelait Chon, et Marthe

qu'on appelait Bit~chi, deux fill~s déjà mùr~s,
que la maigreur d~ l~ur ?~t avait condamne~s
au célibat. Chon eta1t d ailleurs bossue, spirituelle et « mauvaise langue i&gt; ; - Bitschi,
paraît-il, ne manquait pas d'agréi:nents. U1:e
autre fille de la cbtttelainc de Levignac avait
épousé .Je maire, - on disaï,t : _le _p1·emie1·
consul, - du ùllage et n hab1ta1t pas le
manoir familial. Élie, le plus jeune fils, était
au service; quant à Jean-Baptiste, l'ainé de
tous, après s'èlre marié it une fi~le noble de
la contrée, Mlle Ursule-Catherine Dalmas
de Vernon11rèsc \ il s'était fatigué, un beau
jour, de l~ monotonie de la vie de province

cl se sentant né pour un sort moins mesquin,
il 'avait quitté femme et enfant et courait le
monde en quête d'aventures lucratives.
A BaO'nères-de-Lucbon, il avait débuté dans
la o-randc vie avec un succès qui l'enhardit;
0
• '
sous le nom de comte de Cères, emprunte a
un vieux donjon de sa famille, il essaya de
l'espionnage politique, se chargea de miss(m~s
louches à Londres, en Allemagne, en Russie•;
puis s'allarda à des entreprises de vivres pour
la Marine, pour la Guerre et pour l'ile de
Corse, où il ne réussit point. Comprenant que
là n'était pas sa rnie, il se fixa à Paris, ~1en
résolu à ne plus s'occuper que de la d1plo-

J. Auloiuc du llal'l')', e11scig11c au l'ègimcnl ~c

Le mat'iage avait ~u lieu le 8 déccmbl'c l 748. Il
eu ~-êtail né, le 12 septembre 1749_, _un fils, JcauBaptisle du Bal'ry (dit Adolphe\, qut epousa Mlle de
Tournon el qui fut tué en dtml en Angletel'r e, le
10 novembre 1778.

Le !pommeau de suu épée, ramas,é SUI' le lit•u du
combat, sert de cachet à la municipalité de Bath, a n·
qu'assure Ch. Vatel.
.
,
5. Le Tribunal révolul!omtaire de Tnulouse, par
.\lcx. Duboul.

0

l'tle-dc-~·rance en ·J 702, lieulcuanl eu octobre 170.i,
capitaine_ le 12 octpbre 1707 ~Ehevalier de Sainl-L?u!s,
S'est l'Cltrè du SCl'HCe en 11.il. (Archives du illwislè1·e de la Guerre. )

q

"" 16 ...

M ONS1EU'R_

DU BAJt,'R,Y -

matie d'alcôve, où il excellait. C'était un type abstenu de répondre avant d'avoir obtenu
Certes, depuis d'Artagnan et depuis Cyrano,
de Gascon effronté, bruyan t, tenace, vicieux à l'assentiment de la nouvelle favorite. Et voilà
de romanesque mémoire, bien des Gascons
miracle : on l'appelait le Roué. L'hiver à pourquoi Jean du Barry, courant au danger,
ont pris la route de Paris, assoillës de fortune
Paris, l'été à Spa, suil'ant, parmi la valetaille, a pris la poste pour 'l'oulouse : il faut qu'avant
et quêtant aventures; mais jamais, sans
la Cour à Fontainebleau, à Choisy, à Com- un mois la fille Bécu soit bien officiellement
piègne, vivant d'intrigues, grand inventeur de transformée en une authenticflle comtesse doute, il n'y eut voyage comparable à l'exode
jolies filles qu'il chaperonnait non sans profit, du Barry; sinon l'immense profit que la famille des du Barry se bàtant vers leurs destinées
nouvelles.
il passait « pour le plus mauvais sujet qu'il y peut tirer de la situation est à jamais comQuelque indolent et passif que les faits nous
eût en France &gt;&gt; . Déjà, vers 1760, il al'ait promis. Guillaume, resté, grâce au ciel, célile
montrent,
Guillaume doitrèver à la femme
produit, en petite loge, au théâtre de Com- bataire, est le sauveur désigné; son nom
inconnue
à
laquelle
le sort va le lier et dont
piègne, la fille d'un porteur d'eau de Stras- griffonné au bas d'un contrat et sur un registre
il
cherche
à
évoquer
l'image, si désirable et
bourg, nommée Dorothée, dont la beauté avait de paroisse. on n'exige de lui rien de plus, et
séduisante
qu'un
roi
blasé
en a perdu la tête....
1
éveillé l'attention de Louis XV ·; dans le cas une pluie d'or récompensera ce dévouement
Chon
et
Bistcbi
songent
aussi;
et rien n'étonne
011 elle l'eùt fixé, le Roué demandait, pour
tout platonique.
davantage que ces deux filles, résignées jusprix de sa découverte, le poste de ministre
Ainsi parla Jean du Barry, cl son discours
de France à Cologne! Mais Mme de Pompa- fit sensation. A ces esprits plats que les ba- qu'alors à végéter, vertueuses et sans histoire,
dour, alors en farcur, veillait, et Dorothée vardages de Levignac suffisaient jusqu'alors à dans le triste manoir de leurs pères, acceptant
aveuglément un rôle dans cette comédie
fut écartée.
passionner, cette vaste machination donnait le
Or, depuis plus de dix ans, Jean du Barry vertige : le roi, la Cour de Versailles, l'intru- cynique, et réclamant un emploi dont la désin'avait pas donné aux siens signe d'existence, sion dans les dessous des galanteries royales, gnation seule eùt été pour elles, la veille
et on l'avait quelque peu oublié à Levignac, la faveur, l'argent... il y avait là de quoi griser encore, outrageante. Le Roué, lui, n'a qu'une
quand on l'y vit surgir un beau jour, Yenu de des têtes moins chaudes et tenter des appétits idée : arri ver, arriver Yitc : il presse les posParis à toutes brides, très affairé, ému, fié- moins voraces. On peut croire qu'il y eut, tillons, double les pourboires, crève les chevreux. Sans s'attarder aux épanchements de pourtant, des objections : - ces Bécu, voyons ! vaux, dans la crainte d'un retard qui peut
famille, il réunit en conseil sa mère, son frère - Et Jean de dévider toute leur lignée : la tout compromettre. Il fallait deux semaines,
Guillaume et ses deux sœurs, et leur exposa mère ayant eu, encore fille, deux enfants' ; alors, pour aller de Paris à Toulouse et pour
en revenir, et il tremble qu'en ces quinze
le motif de son voyage.
obligée, par suile, de quitter son village de
L'étrange roman 'lu'il avait it conter ! Si Vaucouleurs, là-bas, à l'autre bout de la jours, privée de sa tutelle, la coquine, étrange que tout autre eût hésité à s'embar- France, pour venir cacher sa faute à Paris, c'était son mot, - n'ait commis quelque
irréparable sottise.
quer en un tel récit. Dédaigneux, sans doute, où elle avait trouré un épouseur, nommé
C'est dans l'appartement de son frère,
de l'art des préparations, car il fallait faire Ranson, infime commis aux fermes; les
vite, iJ dut, tout de n}ême, éprouver quelque oncles, Charles, Baptiste et Nicolas Bécu, tous rue Neuve-des-Petits-Champs, que Guillaume
gène en entamant devant son prorincial audi- gens de livrée; la !ante àfarie-Anne, une bou- rencontra pour la première fois sa fiancée,
toire, la scabreuse histoire de cette Jeanne langère; la tante Marguerite, aubergiste; une dont la radieuse beauté dut l'émomoir, sans
Bécu, fille naturelle d'une serran lc et d'un autre encore, restée fille, qui avait eu son doute, car il semble que, dès cette première
moine dérnyé', dont il avait fait rencontre en heure de succès et qu'on nommait la « Belle heure, il lui voua une sorte de haine rageuse
un tripot, avec laquelle il avait vécu pendant Hélène D. Cela refroidissait un peu; la noble et dépitée, rancune d'un homme conscient de
plusieurs mois, et que, griice à ses relations dame de Levignac s'elfaroucbait de toute celle sa bassesse. Les présentations, au reste, furent
avec M. Lebel, le pourrnyl)ur des plaisirs roture; mais Jeanne était quasi-reine ; le roi écourtées et peut-être un pen froides : malgré
secrets de Sa Majesté, il était parvenu à intro- en était tant épris: elle promettait d'ètre si l'art que possédait Jean de jongler avec les
niser dans le harem royal, en l'affublant, pour généreuse que les scrupules mollissaient. Et difficultés, la situation resta délicate; mais
la décrasser, du tilre et du nom de sa propre puis, avec sa désinvolture communicative, on alla au plus pressé, et, tout de suite,
Maitre Garnier-Descbênes donna lecture du
femme, la comtesse du Barn.
le Roué s'engageait à falsifier les actes en les contrat. On était au 25 juillet; huit jours
Ces révélations étaient, p~ur Levignac, de bourrant de titres ronflants et de particules,
stupéliantes nouveau tés; dans ce milieu, for- si bien qu'on parviendrait it les rendre pré- seulement s'étaient passés depuis le consencément austère et pauvre, cet écho des has- sentables et que, sur le papier du moins, tement donné par la mère à Toulouse, sous
1?nds parisiens détonait, singulièrement, et l'honneur serait sauf. Ceci trancha la question. la date du f 5. C'est dire qu'on avait brùlé le
pavé et que le « temps des fiançailles n fut
l on se représente la vieille mère en bonnet,
Dès le lendemain, on louait une carriole et réduit au minimum de durée. Un setù article
muette de surprise, le frère attentif, les sœurs un bidet, et toute la famille partait pour Toubouche bée, tandis que l'aigrefin leur dévoilr, louse. Chez M• Sans, le notaire, la mère, qui importait, d'aiJleurs, et le notaire en donna
lecture : « La future épouse sera chargée de
en chiquenaudant son jabot, les mystères de consentait à ce que ses enfanis se déshonotoute; les dépenses du ménage : nourriture,
la petile maison du Parc-aux-Cerfs et flétrit, rassent, à condition que cela ne lui coùterait
loyers, gages de domestiques, linge de table,
en termes indignés, l'intrigue qui avait failli rien, signa une procuration autorisant Guilentretien d'équipages, nourriture des chevaux,
ruiner sa géniale spéculation : une certaine laume du Barry à « contracter mariage avec
éducation
des enfants à naitre du mariage .... »
Mme de G... , - et il citait ici un grand nom telle personne qu'il jugera it propos, sous la
D'enfants, il n'en pouvait y avoir, et pour
de France, - dont le succès de Jeanne Bécu réserve expresse que ladite dame entend ne
cause, Guillaume du Barry devant rester perdétruisait les espérances personnelles, n'avait- rien donner à son fils à l'occasion dudit
pétuellement le futut époux de la dame. Le
e:llc point, en effet, 0airé la supercherie et mariage• ». L'acte passé, on s'embrassa en
contrat signé, elle lui tira sa révérence et
commis la vilenie d'écrire à M. de Riquel- scsoubailanl bon succès, et, vite, Jean duBarry
repri t le chemin de Versailles; ils _se revirent
Bonrepos, président du Parlement de Toulouse, poussa son frère dans la berline et reprit avec
à la cérémonie religieuse, indispensable alors
afin de se documenter sur · l'état-civil de la lui la poste pour Paris. A tout hasard, il
à la validité du mariage; elle eut lieu à Saintprétendue comtesse du Barry3. M. de Hiquet- emmenait Chon et Bitschi qui pouvaient être
Laurent, le f er septembre, à cinq heures du
Bonrepos, en courtisan qui sent le vent, s'était utiles.
matin. Au sor tir de l'église, Jeanne Bécu pou1. blémoù-es de lime du llausset, femm: de chambre
de Mme de Pompadour.
2. On peul assurel' c1ue Je pi:re de lime du Barry
l'ut le moine Jean-Jacques Gomard, puisque les h?riltcrs de ce Gomard onteux-mêmes attesté le fait devant
la Cour de Pari~, en réclamant, à ce tilre, la fortune
de la courtisane. (\'oir la Gazette des Tribunaux du
3 !'évricr183U.) Jean-Jacques Gonrn,·cl , né en 1715, est

mol'l à l'hospice de Bicèlre, ,igé de qualrc-vingL-neuf'
ans, en nircise an XII. Voir, sur ces poiuts longuemellt disculés par les historiens de !!me du Barry.
la Gazètle des T,·ibunattx du 5 décembre 1828 et
le liecueil gé11éral de Sirey, 18;12, p. 25.
5. La Société Toulousaù1e11 lafi11 du XVIII• siècle,
par Paul DE CAsren,s.
4. Jeanne, née le 19 aoùt 1713; c·csl la fameuse

courtisane; et Claude, né le 14 février 1747. C'est
le registre de la pal'oisse de Vaucouleurs qui révèle
l'cxislence de cc frérc de lln,ie du Bal'ry, qui mourut
sans ,toute en bas àgc, car on ne lrom•c nulle trace
de lui à une époque postérieure.
5. Voir le texte de celle procuration dans les Curiosités sm· le règne de l ouù XI II, louis X l V et
Louis X V, par A. L,: Ho1.

Il. - lirsroRIA. - Fasc. 9.
2

�111ST01{1.JI
vail officiellement se dire l'épouse de « haut
el puissant seigneur messire Guillaume, comte
du Barry » cl se donner en celle qualité des
armoiries, ce à quoi elle ne manqua pas : elle
imagina un écu parlant composé d'un geai

accolé d&lt;' deux i·oses en 71ointe surmontées
tle la lettre G mise là pour rappeler le nom
du moine Gomard, son père naturel. Celui-ci,
voyant que sa fille « tournait bien », s'était
tout à coup somenu d'elle cl avait signé au
mariagr, s'intitulant « prèlre aumônier du
roi », titre auquel il n'avait aucun droil.
Détail plus piquant, il )' figure comme porteur
de la procuration du sieur Ranson, l'époux
authentique d'Anne Bécu, mère de la nouvelle
comtesse, leq uel, probablement, comprenait
les choses el n'était pas jaloux du passé de sa
femme.
Le Houé, d'ailleurs, a,ail tenu sa promesse : tout était faux dans ccl acte, noms,
prénoms, titres, âges el qualités des époux cl
des témoins, el les procès auxquels cette fantaisiste rédaction donnèrent lieu se prolongèrenl jusqu 'cn 1833'.
On a dil que le comte Guillaume, aussitôt
après la cérémonie nuptiale, reçut, avec un
brevet de pension de cinq mille livres, l'ordre
de retou rncr à Toulouse, de s'y terrer et de
ne point faire parler de lui. Cette tradition
n'est pas exacte : le platonique mari de la du
ll:lrr)' était, disait-il lui-mème, - tm homme
tont rond ; il ne parail pas, cependant, qu'il
eùl hâle de regagner sa province el d'affronter
l'accueil de ses compatriotes. li s'installa à
Paris, fil choix d'un bel appartement dans un
hôtel de la rue de Bourgogne, monta sa maison cl, toul de suite, il cul l'étonnement de
voir al11ucr chez lui un nombre inallcndu de
parents ignorés cl d'amis de fraiche date :
chaque jour Yopit éclore quelque cousin il la
mode de Bretagne. .. ou de Gascogne. Flatté
de faire montre de son opulence, Guillaume
n'exigeait pas les généalogies el hébergeait
tout ce monde; cela lui formait une sorte de
cour parmi laquelle il se pavanait.
En race des fenêtres de son hôtel, logeait,
dans une modeste chambre, une pauvre ouvrière, Mme Diol, &lt;tu'un veuvage prématuré
avait réduite il la misère. Mme Diol s'avisa
qu'elle pourrait bien ètre, elle aussi, la parente
éloignée de cc , oi in si hospitalier ; elle se
pré enta, un matin, chez le comte du Barry,
s'excusant grandement de n'avoir point paru
plus tôl, mellant sa discrétion au compte de
sa déplorable fierté de caractère. Elle s'était
fait accompagner de sa jeune sœur, Mlle Madeleine Lemoine, ravissante ûllc de dix-neuf
ans. « C'était, écrivait une l'cmmc qui l'a
connue à celle épo11uc t, une brune piquante;
ses grands yeux, fondus en amandes, étaient
surmontés de deux arcs d'ébène qui semblaient dessinés au pinceau, une jolie bouche,
des dents d'une blancheur éblouissante, et,
dans sa tournure, dans sa démarche, duns son
regard, quelque chose de noble qui imposait. ... » Pas au poinl cependant d'intimider
le comte du Barry qui, ravi de se décoi.LVrir
1. Ga.elle de&amp; 1'ribwurn.r, 4 juillcl, j-11 -'li notil
18:ï3.

une si jolie cousine, offrit immédiatement à jour, débarquer à Toulouse des maçons,
Mlle Lemoinc de partager son luxe. Il avail si amenés de Paris en poste, qui se mirent ausbien l'esprit de famille et se montra parent si sitôt à l'œun e. La bâtisse achevée déplut au
empressé qu'un an après, le 2 no,embre 176!), propriétaire : les ou\'riers la jetèrent bas et
Madeleine le rendait père d'un fils. li expédia en recommencèrent une autre. Cet étranrre
à Toulouse la mère cl l'enfant, et vinl les y immeuble existe encore et fait parlic aujou~rejoindre quelques mois plus lard. Chon cl d'hui du cou,·ent des Bénédictines; quelques
Bitschi restèrent à Versailles, afin de sur- guirlandes de fleurs symboliques, sculptées
veiller Mme du Barry, de l'entretenir dans au fronton des hautes fenêtres, des cornes
des sentiments de reconnaissance effective à d'abondance, non moins symboliques, sont
l'égard de la noble famille à laquelle elle les seuls vestiges de la décoration d'autredevait sa couronne comtale, cl de lui soutirer fois.
Jamais délire de bourgeois prélenlieu'&lt;
le plus d'argent possible.
A Toulouse, l'accueil fut glacial. M. du n'égala ce rêYe de parvenu « disposant des
Blrry ne songea pas à s'en formaliser, comp- finances d'un royaume ». Arthur Young, qui
tant sur les circonstances, et le hasard le visita l'hùtcl des du Barry, en 1788, ne lui
reconnait qu'un mérite : celui de montrer
senil à souhail.
jusqu'où
la folie peut conduire.« Dans l'espace
Au commencement de 1771 , l'eicessivc
cherté du pain ayant occasionné une sorte d'un acre de Lerrain, il y a dt'S collines de
d'émeute au marché au blé, une femme de la terre, des montagnes de carton, des rochers
halle frappa au visage le capitoul J. Esparbès, de toile, des abbés, des vaches et des berqui cherchait à calmer l'effcn•cscence popu- gères, des moutons de plomb, des singes cl
laire. La coupable, emprisonnée à l'hôtel de des paysans, des ânes et des au tels en pierre,
ville, allait être pendue, quand le comte Guil- de belles dames et des forgerons, des perrolaume, saisissant cc moyen de conquérir la quets el des amants en bois, des moulins cl
popularité, monte en voiture, ordonne à ses des chaumières, des boutiques el des vilgens de fendre la foule entassée demnt le lages .... » Un ours en terre cuite garda il le
Capitole, en force les portes et parvient, par pied d'un monticule qu'un meunier et son
ses sollicitations, appuyées de la menace de âne semblaient gravir pour se rendre au
« son crédit », à calmer le courroux des ma- moulin minuscule qui en décorait le sommet.
gistrats el à leur arracher l'ordre de mettre Dans le pré, deux tigres veillaient, et la végéen liberté la malheureuse déjà condamnée•. tation des tropiques était représentée par de
Du Barry regagna sa maison au bruit des grands palmiers peints sur bois. L'hôtel proapplaudissements cl des virnls; mais, si cette prement dil renfermait une galerie en marbre
a,enture lui valut, pour un temps, l'estime rouge c l contenait un amoncellement de tade la populace, elle lui ferma à Loul jamais bleaux, de statues, de glaces, d'objets d'art
les portes de l'aristocratie toulousaine; ce de toute nature, ainsi qu'un mobilier aussi
dont il se souciait peu, &lt;l'ailleurs. li vivait, somptueux qu'cxccntrique. Quand on sontrès retiré, avec Madeleine Lemoinc et les nait à la porte de celte effarante demeure,
deux enfants qu'il avait d'elle, soil dans sa un abbé de circ sortait d'une chapelle gomaison de la rue du Sénéchal, où il s'oc- thique cl, au moyen d'un ingénieux mécacupait de conchyliologie, soit dans le manoir nisme, s'avançait pour ouvrir la porte aux
familial de Levignac, devenu vacanl par la visiteurs.
Jean du Barry donnait là de superbes fètcs,
morl de sa mère, et qu'il s'occupait à resauxquelles
ne manquaient, la plupart du
taurer.
La pluie d'or, pronostiquée par Jean, tom- temps, que les invité . Les femmes surtout
bait, en effet, à flots, sur Loule la famille. s'abstenaient d'y paraitre, le maitre de la
En i 772, Guillaume se retrouvait à Paris, maison affectant « un ton si singulier, des
plaidant en séparation contre la comtesse sa manières si libres, qu'on ne savait comment
l'cmmc, opération de chantage assez habile, la lui répondre; sans cesse il citait son ami le
maitresse du roi arant tout intérêt à éviter le duc de Richelieu » cl vantait ses prouesses
scandale d'un débal judiciaire. On se traita amoureuses : c'élail son héro , son type, son
d'in fâme de part et d'autre; il y cul des modèle; il imitait du galant maréchal le lanmenaces échangées ; mais la comtesse paya, gage négligé et quasi patoisant, et, quand il
cl M. du Barry rentra à Toulouse, posscss~ur lui échappait de parler du roi, il le Lrailail de
de soixante mille livres de rente. Jean, qui fréi-ot, familièrement.
Guillaume a\'ai t des goûts plus simples : il
élail, à n'en pas douter, l'insligatcur de celle
nouvelle combinaison, ne s'étai l pas oublié; partageait son Lemps entre la \'illc cl son
pour prix de ses bons offices, il s'était fait domaine de Reyncry, confortable maison de
oclro}'er le corn lé de l'i sic-Jourdain, donl le campagne, entourée de beaux ombrages, où
revenu annuel dépassait ccnl mille livres, qu'il il passait l'été, faisant ménage avec Madeleine
se mit immédiatement à dissiper en extrava- Lemoine, offrant à ses voisins des divertissements champêtres el s'occupant de l'éducagances.
Sur la partie de la place Saint- ernin qui tion de ses deux fils, un peu étonnés peut-être
portait alors le nom de place Saint-Raymond, de voir, trônant en place d'honneur, dans le
il résolut d'élever un palais « dans le dernier salon de leur mère, un buste de jolie femme,
goùt de la capitale », el l'on vil, un beau copieusement décolleté, portant au front le
croissant de Diane, cl qui n'é1ait autre que
'1. Voir S011ve11irs d'wte actrice, Louise Fusil.
J'image de la comtesse du Barry, la· vraie,
3. Biographie Toulousaine.

�msro-1{1.ll

________________________________________

.,,,

entendait au loin un roulement de tambours
prolongé.... Un peu plus tard, Adam Moulis
reparut, très satisfait, et il conta les détails;
en somme, Jean du Barry avait montré du
courage. Quand on était venu le prendre, on
l'avait trouvé distribuant de menus souvenirs
à ses compagnons de captivité : à M. de Chinian il remit &lt;( un llacon d'esprit volatil &gt;&gt;; à
M. de Luppé, des boutons en diamants; à
M. Pouvillon, une boîte d'écaille à cercle
d'or 4 .... Puis, comme il aperçut le bourreau ,'
- c'était un jeune et robuste gars, nommé
Varene, - il ricana : 11 Celui-ci sera bien
attrapé lorsqu'il va me prendre par les cheveux, car mon toupet lui restera dans la
main 5 • »
On partit : le Roué était très pâle et si
courbé qu'il paraissait avoir cent ans: au pied
· de la machine, il eut un moment de faiblesse
et pleura ; il se remit pourtant et se hissa sur
la plate-forme. Un grand silence régnait : on
le vit saluer la populace et, comme Varene le
poussait vers la planche, il jeta ces mols
&lt;! Adieu mes amis; adieu, mes chers concitoyens !. .. &gt;&gt;
Le corps sanglé bascula, le couteau descendit el, dans l'éclaboussement horrible qui
tenait la foule muette et stupide, on aperçut
quelque chose d'épouvantable ; un homme,
couché sous la charpente, recueillait dans
ses mains le sang chaud qui ruisselait des
planches et le portait à sa bouche 6 ....

la Visitation, rue du Périgord; son frère vint
r,cl\e que ses fonctions à la Cour retenaient à
l'y rejoindre quinze jours plus tard ; MadeVersailles 1 •
leine Lemoine, déclarée suspecte, fut incarUn coup imprévu vint troubler ces calmes
cérée à l'ancien couvent des chanoinesses de
existences; le roi mourut. On apprit simulta- Saint-Sernin ; le 10 octobre, c'était le tour de
nément en Languedoc la nouvelle de sa mala- Chon et de Bitschi, C! filles d'un naturel immodie et celle de sa mort. Ce fut chez les du Barry ral, dit le registre d'écrou, et regrettant fort
un affolement, quelque chose comme la dé- l'ancien régime &gt;l. Ainsi les conventionnels en
bandade d'une volée de moineaux pillards. Le mission dans la Haute-Garonne pouvaient
comte Guillaume boucla son porte-manteau et
écrire au Comité de Salut public, sous la
disparut, la tradition assure qu'il quitta la
date du 14 octobre : « La famille du Barry est
ville sous les huées et les sifilets; Bitschi, au dans nos mains; nous avons pensé qu'une
contraire, accourut de Louveciennes se cacher
simple arrestation ne suffisait pas pour des
à Toulouse; Jean, qui se trouvait à Versailles,
dilapidateurs aussi scandaleux de la fortune
prit la poste pour Genève, tandis que Chon,
s'obstinant à son rôle de matrone, suivit sa publique. &gt;&gt;
belle-sœur à l'abbaye de Pont-aux-Dames, où
Jean du Barry, qui aimait ses aises et tenait
une lettre de cachet reléguait la favorite déà passer confortablement ses derniers jours,
chue. « Les tonneliers sont aux abois, disait
s'était fait suivre à la prison d'un mobilier
le marquis de Bièvre, tous les bai-ils fuient. 1&gt;
complet, lit de plumes, fauteuils moelleux,
Mais la tourmente dura peu : le débon\'aisselle plate, toilette d'argent massif; Guilnaire Louis XVI était sans rancune : deux ans
laume, plus indifférent, se contenta du régime
ne s'étaient pas écoulés que la helle comtesse,
des détenus; même il livra ses dernières
sortie du couvent, avait donné au feu roi un
économies, 700 francs, à son frère, afin que
successeur dans ses bonnes grâces; son mari,
celui-ci pût, jusqu'au bout, se donner le plaitoujours philosophe, était rentré à Reyner y;
sir de la bonne chère 5 • Le Roué, malgré tout,
Chon, installée avec Bitschi à Toulouse, avait
était soucieux; sa santé déclinait ; l'inaction
loué, pour sa ~œur et pour clic, un hôtçl rue
de la Pomme', et, de l'étranger, le Roué lui était fatale :
C! Se lever, se coucher, disait- il, voilà qui
adressait aux ministres des suppliques si
est bien monotone pour un homme accoutumé
touchantes qu'il obtint, lui aussi, de rentrer
dans sa « folie » de la place Saint-Raymond. à la grande intrigue . 1&gt;
Il s'avouait découragé et «las de la lutte&gt;&gt; ;
La vie reprit pour tous tranquille et plantude son immense fortune il ne lui restait plus
reuse, sans événements, sans à-coups. Jean
que 2 000 livres de rentes et le chiffre de ses
du Barry, pourtant, le plus remuant de la
deLtes s'élevait à 450 000 francs. Sa belle
famille, ne crut pas sonnée l'heure de la
demeure était séquestrée, ses collections conretraite. Comme il avait perdu sa femme, il
fisquées, le mobilier mis en vente.. ..
se mil en quètc d'une compagne, el la voulut,
Le 14 janvier 1794, le tribunal révolutioncette fois, noble, très jeune et très jolie.
naire de Toulouse tenait sa première audience
Mlle de Rabaudy-Mooloussin, qu'il élut, réuet, dès le lendemain, deux gardes du prétoire
nissait ces qualités; il l'épousa et, bien cerse présentaienl à la Visitation pour y quérir
tain, désormais, de ne pas ètrc obligé de
le Roué et le transférer à la Conciergerie.
partager avec un Liers les bénéfices, au cas
Sybarite jusqu'au bout, il y fit traîner tous
où sa nouvelle union serait aussi lucrative
ses meubles et s'installa dans sa nouvelle
que l'avaient été ses relations avec Jeanne
prison, comme sïl eùt dû y séjourner pendant
Bécu, il vint produire sa jeune femme à Paris.
plusieurs mois. 11 ne s'illusionnait pas, cepenMais il dut rabattre de ses prétentions; l'hondant. C! Un peu plus tôt, un peu plus tard,
nète Louis XVI était inaccessible à certain
disai t-il, qu'importe ! lis vont me délivrer de
genre de tentation, et c'est le beau Calonne
infirmités. &gt;&gt;
qui semble avoir profi lé de la nouvelle trou- mesGuillaume,
resté à la Visitation, attendait
vaille de Jean du Barry. Celui-ci avait perdu,
dans l'angoisse le résultat du jugement. Le
d'ailleurs, son savoir-faire d'autrefois. Un
guichetier, Adam Moulis, courait d'une prison
monde nouveau avait surgi où il se sentait
à l'autre, colportant les nouvelles. Le 17 jandépaysé, et ses séjours à Paris, qu'habitait sa
vier, à neuf heures et demie du matin, il
femme, se faisaient plus rares.
revint tout content et annonça : &lt;! Il est con-

Au commencement de la 'l'erreur, toute la
famille du Barry se trouvait réunie à Toulouse
et, dès les premiers troubles, on put facilement prévoir que la liquidation approchait.
Le 4 septembre 1795, on arrêta le ci-devant
comte Guillaume, au moment où il montait
en voiture pour se rendre aux .eaux de
Bagnères; on l'écroua à la maison d'arrêt de
1. lllémofres de l'Académie des Sciences, Jnscriptio11s et Belles-Lettres de Toulouse, l. 1.
'2. La Société toulousaine à la fi11 duX.f IJJ•sièclc.
:5. La Société toulousaine à la fi11 du XV J11• siècle.
4. Mémoires de l'Académie des Scie11ces, ln-

damné; c'est pour aujourd'hui ! l&gt;
La ville était en rumeur; sans être inédit, le
spectacle du fonctionnement de la guillotine
était encore une nonveauté pour les Toulousains; et puis on était curieux de voir comment le Roué C! prendrait la chose ». La foule
se portait en masse vers la place de la Liberté,
où l'échafaud était dressé en face du Capitole.
Vers trois heures, Guillaume qui, du fond de
son cachot, guettait tous les br uits de la rue,
scriptio11s et Belles-Lettres de Toulouse, t. X.
5. Jllémoi1·es de Jllallet du Pan. - llliscellanees,
l. Il, p. 496.
6. Le 1'ribw1al révolutio11naire de Toulouse, par
Au:&gt;-:. Ouoom..
"" 20 w-

Avec Jean du Barry finit l'histoire de la
famille ; son cynisme grandiose contrastait si
étrangement avec l'indolence et la passivité de
Guillaume que, l'autre mort, celui-ci, ne
comptant pas, fut oublié.
Le temps passa; les cachots se vidèrent. On
relaxa, la première, Madeleine Lemoine; Chon
et Bistchi virent, un peu plus tard, s'ouvrir
les portes de leur prison ; mais elles étaient
sans asile; leur hùtel de la rue de la Pomme
servait de logement aux commissaires des
guerres ; la maison et le parc de la place
Saint-Raymond étaient occupés par l'administration des charrois militaires. Quand M. du
Barry fut lui-même rendu à la liberté, il put,
faisant son inventaire, constater que lui et les
siens avaient perdu, en dix-huit mois, environ
deux cent mille livres de rentes. En revanche,
il était veuf : l'échafaud parisien l'avait
débarrassé de la belle comtesse dont il était
resté, pendant vingt-cinq ans, le mari honoraire.
Son premier soin fut « d'assurer son nom
à la femme qu'unissaient à lui les liens respectables de la reconnaissance etde l'estime 1&gt;,
et, le 7 thermidor an III, il épousa Madeleine
Lernoine. De ses deux fils, l'un, Victor, avait
été tué à l'armée des Pyrénées; l'autre.. . •
Mais l'histoire ne doit-elle pas s'arrêter où
commencent les revélations inutiles?
On regagna Levignac ; là aussi la tempê~
avait soufflé; tout - même les lits - était
vendu. M. du Barry parvint à recueillir quelques bribes de son opulence; ses dernières

,

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

année~ !ur~nt paisibles : soit apathie, soit
co~miseratwn, ses compatriot~ semblaient
avoir oublié le passé ; il mourut le 28 novembre 1811.

. Ses _sœ~rs lui survécurent : la Chon et la
füstcln d autrefois, les confidentes de Jeann
Bécu, les familières des petits cabinets d~
Versailles, s'étaient transformées en deux

.MONS1E-im_

DU BA1t,'~Y - - ~

vieilles austères, rel'êches, très dignes, auxquelles leurs rares intimes ne pouvaient
reprocher qu'une sévérité un peu hautaine et
une pruderie trop susceptible.
G. LENOTRE.

JULES LEMAITRE, de l'Académie f rançaise
~

En marge des mémoires de Louis Racine
~f. Ra~ine, ce jour-là, était d'humeur assez
melancohque en arrivan t à Saint-Cyr parce
q~e _M. D~spréaux, subitement enr humé,
n_ava1t pu l y ~ccompagner pour la répétition
d Esthe1:, Ce n est pas que M. Raèine trouvât
ce travail ennuyeux ; mais rien ne lui donn ·t
auta~t de plaisir et de sécurité que la co~pagme de M. Despréaux.
L~ r~pétition, qui était une des dernières,
,. tre meme,
•
dsé fa1sa1t
, en costumes et sur le thea
ress~ au second étage du grand escalier des
Demoiselles, ?ans le vestibule des dortoirs,
lesquels servaient de coulisses et de loo-es.
~es co~tumes étaient magni6qu~s; ils
avaient
" t . couté
d plus de quatorze mille 1·ivres,.
c er aient es r ~bes à la persane, ornées de
pe l?s et ~e diamants, qui avaient naguère
~crvi au ro~ dans ses ballets. Et comme les
Jeune~ actr1~s mettaient ces habits pour la
pr_em1ère fois, l'émoi était grand dans le dortou- des bleues .
Bien qu'. il n'y eût pour tout auditoire que
Ml)l-e ~e Brmon, quelques-unes des maîtresses
et ~a Jeune Mme de Caylus, nièce de Mme d;
~la1~:~non, M. Racine préfëra se tenir derrière
e t .eatre afin de surveiller les entrées et les
sort1~s des actrices et de leur faire plus com~odement ses observations. Dès qu'elles le
ment paraître, vingt demoiselles en robes
p~rsanes, éblouissantes de pierreries, l'entou~.rent avec des cris de joie, se disputèrent
_onneur _de le débarrasser de son manteau,
lm appor:erent ?n fauteuil, s'informèrent de
M. Despr?aux, s apitoyèrent sur son rhume et
eurent
.
..
•r Rvite. chaoge, 1es sombres d1spos1lloos
de 11. acme.
La ~épétition commença. Tout alla d'abord
fort bien ·' et ~I· Racme
· Jugea
•
lui-même son.
ouvraO'0 e plus harmomeux
•
et plus touchant
encore qu'l1 0 ' avait
· pensé. Mais tout à coup la
1angu~ fourcha si malh.eureusement à ~me de
l~ Mad1sonfort, qui jouait le rôle d'Elise qu'au
I1eu e dire :
'
El le Persan supei·l)C est aux pieds
.
d'une J uive.

elle dit :
El le serpent super 1ic est atLx pieds d'une Juive!

Vous jugez de l'effet. La reine Esther sur

la _scène, l~s jeunes israélites et Mardochée
~m ~ttenda1ent_ derrière le rideau du fond,
eclaterent de rire; et M. Racine entendit les
gloussements de Mme de Brinon et des maitresses. ~nfin le silence se rétablit, et l'on
put tcrmmer le premier acte tant bien que
mal.
~L Racine était furieux. Lorsque Mlle de la
l\la1so?fort ren_tra _dans la coulisse : « Ah ! mademoiselle, lm cria-t-il, vous mettez la pièce
par terre_! &gt;&gt; Sur quoi la jeune fille se mit à
pl~ure~ s1 abondamment que ses larmes rou~a1?nt_Jusque sur les broderies de son &lt;! corps »
a l or1_en~ale, M. Racine ne put soutenir cette
vue ; il tira son mouchoir et en tamponna les
yeux de Mlle de la l\Iaisonfort (car il était plein
de bonhomie) en disant : &lt;! Allons! mon enfant, allon_s ! » ~lais comme elle ne pouvai t se
consoler, il fimt par pleurer avec elle . et
parce qu'elle éta!t j?lic, il l'embrassa ,pateroelleme~t, pms il remi t dans sa poche
le mouchoir tout trempé de larmes innocentes.
?r' pendant que Mlle de la i\faisonfort rentrait dans sa cellule pour réparer' avec un peu
de_ rouge et de poudre, les traces de son chag;m, Mlle de Glapion, qui faisait Mardochée
s approcha de M. Racine. Elle avai t eu soin d;
retirer sa lo?gue barbe d'étoupe et d'effacer
ses fausses rides _; et sa figure apparaissait rose
sous
le •œ•
sac de toile. grossière dont 1•fard
,
1
, •
och ee
eta1t c01ue. M. Racme la trouva plaisante dans
cet accoutrement. Il lui fit compliment sur la
façon
dont" elle avait J·oué. « Alors, mous·1eur,
.
s1 vou.~ etes. content de moi, dit-elle, me
sera-t-1 permis de vous demander une grâce?
Et elle lui expliqua qu'elle aimait, avec !'av~:
de_ s_es parents'. un jeune gentilhomme d'un
mer1te accompli, malheureusement trop mal
~c~ommo_dé, pou: pouv~ir acheter une compaome, mais a qm le roi daignerait sûrement
~n donn_er une, si M. . Racine voulait bien
I~tervemr en sa faveur. &lt;! Car le roi, monsieur, ne saurait rien refuser à un homme
tel 1ue vous . l&gt; Il protesta qu'elle ]ui attribuait un crédit qu'il n'avait point. Là-dessus
les lar~es la gagnèrent. Cette vue fit mal à
M. _Racme, qui sortit de nouveau son mouchoir et en essuya les yeux de la jeune fille.
... 2[ ,.,.

&lt;!_ Eh bien donc, j'attendrai, dit-il, une occasion favorable pour parler au roi. » Et Mlle
de Glapion, consolée, remit sa barbe, et fit au
poète une grande révérence comique.
_A 1:8 moment, Mlle de Veilhenne, qui remph,ssait le rôle d'Esther, passa rapidement
P: es de ~f. Racine, lui glissa dans la main un
billet, et disparut sans rien dire.
Mlle de_ Veilhenne était de celles qui, quelques mois auparavant, avaient joué dans
Androma1ue et qui, selon Mme de l\Iaintcnon, y avaient trop bien joué.
, ~f. ~a~ine, fort surpris, ouvrit le billet, qui
eta1t ams1 conçu :
&lt;! ~~onsieur' qu'allez-vous penser de moi?
Vous Jugerez sans doute que je manque à la
pudeur du sexe, et cependant, le ciel, qui lit
dans mon cœur, connait combien mes sentiments so_n~ purs. Mais, monsieur' j'ai lu toutes
vos t~aged1es, e: je_me dis que celui qui a si
parfaitement depemt la passion même
bl
l' . .
'
coupa e, et a s1bien comprise qu'il parait l'ab~oudre, ne saurait la '.epousser lorsqu'elle est
mnoC?nte. Dans la solitude et la tristesse où je
lan~u~s, pauvre et sans espoir d'établissement,
fro1ssee pa~ la sécheresse des âmes au milieu
desquelles il ~ e faut vivre, j'ai fait de vous
le die~ auque! Je rapporte toutes mes pensées.
Mon reve serait que
vous eussiez pitié de mo·1,
.
qu~ vous me traitassiez un peu comme votre
fille et que vous m'appelassiez quelquefois
aupr_ès de vous, afin que je vous ser visse de
le_ctr1ce ou de secrétaire. Ainsi, vivant à \'OS
pieds, vestale du génie, je serais la plus heureuse d~s amantes .... &gt;&gt; Cela continuait ainsi
sur_trois pages, et cela était signé : &lt;( Votre
petlle Hermione. »
i\f. Racine sour it_ et haussa les épaules.
L?rsque Mlle de Ve1lhenne, très inquiète et
n osant pas le. regarder' passa devant lui pour
e?tr~r en scene : &lt;( Ma paune enfant, lui
dit il, cela est insensé ! Ou peut-être avezvous eu dessein de vous moquer de moi? »
Et ~lie de pleurer' et lui de tirer son mouch_o1r. Elle ét~it belle; dans son émotion, son
sem soulevait les broderies dont il était
&lt;(
Ah! 0crémissai t-el le , J·'a1· ete
, ·
trecouvert.
Il r
•
o ~- Au morns, monsieur, ne me perdez
pas . » Elle ne cessait de pleurer' il ne ces-

�r

111S T0'1{1.Jl -----------------------------------J

d'ailleurs ma faute.... D'avoir si bien joué Her- Alors, moi aussi, dit Nanette, c'est Carmione l'an dernier, cela ne lui a pas été bon ....
sait de lui essuyer les yeux ; et comme on
mélite que je veux ètre. - Voilà, mes filles, Pauvre petite, elle est peut-ètre sincère dans
s'impatientait sur la scène, il se vit contraint
qui est entendu. Nous en reparlerons quand sa déraison! ... Elle a de beaux yeux.. .. Plus
de l'embrasser pour en finir. Puis il mit la
vous aurez l'âge. Mais il se fait tard, et je grands que ceux de Caylus, mais moins vifs .. ..
lettre dans sa poche et son mouchoir parcrois que c'est l'heure du repos. »
Cette petite Caylus, encore une qui s'est jouée
dessus.
Après que les serviteurs furent entrés dans
de moi! . .. Elle est mariée, celle-là à seize
Pendant que l'on commençait le deuxième
la salle pour la prière en commun et que ans, quelle pitié !... et à cause de cela elle a
acte, Mme de Ca1·lus, qui s'était coulée dertoute la famille fut à genoux, M. Racine récita plus d'expérience et de finesse que les autres ....
rière le théàtre, vint à M. Racine et lui dit :
à haute voix les paroles accoutumées :
Mais comment ai-je pu lui promettre ce pro« Quoi! monsieur, c'est ainsi que vous faites
« Mettons-nous en la présence de Dieu et logue, que je n'aurai jamais le Lemps de
pleurer les femmes? Me ferez-vous pleurer
adorons-le .... Remercions Dieu des grâces fairc? ..1. Oh ! je sais bien. D'abord je m'imaaussi'? - Je n'en ai, dit-il, nulle envie, mais
qu'il nous a faites .. .. Demandons à Dieu la ginais qu'elle me raillait pour m'avoir vu 8i
j'ai assurément celle de vous èlrc agréable. »
grâce de connaître nos péchés. Source éter- empêché avec cette Veilhenne.... Et puis ....
Alors, prenant avantage de ce qu'elle l'avait
nelle de lumière, Esprit Saint, dissipez les elle a une voix .. . c'est singulier ... tou t à fait
vu dans une posture qui prètait à sourire :
« Vous m'accorderez donc aujourd'hui, dit- ténèbres qui me cachent la laideur et la la voix de cette pauvre Champmeslé.... Et il
malice du péché. Faites-m'en concevoir une y en a une autre.. . la petite Marsilly, je
elle, ce que je n'ai pu encore obtenir de vous.
si grande horreur, ô mon Dieu, que je 1~ crois .. . oui , celle qui joue le rôle de Zarès ...
- Et quoi donc'? - Un rôle. - Eh !
haïsse, s'il ~e peul, autant que vous le haïssez qui a tout à fait les mouvements de cou d,•
madame, il n'y en a plus, vous le savez, et je
wus-mème, et que je ne craigne rien tant cette pauvre Du Parc, dont Dieu ait l'àme!. ..
ne me consolerai jamais que vous soyez venue
Hélas l je le vois bien, le pire n'est pas d'être
trop tard. - Soit. Mais que diriez-vous d'un que de le commettre à l'avenir ! »
Arrivé à cet endroit, il se tut, comme d'ha- moqué par quelques petites filles et de me
prologue que vous écririez pour moi'? &gt;&gt;
trouver débiteur d'une compagnie d'irifanterie
Mme de Caylus, alors âgée de seize ans, avait bitude, pour l'examen de conscience.
La petite Marie était agenouillée près de et d'un prologue en vers .. .. Non, non, le
le teint le plus frais, le visage le plus spirilui, très recueillie, et qui semblait rechercher
tuel et la voix la plus touchante. Elle rnulait
plus triste, c'est qu'elles me paraissent trop
ses péchés avec grande application. li la
persuader M. Racine et elle le persuada. « Eh
regarda et se souvint avec attendrissement de aimables .. . c'est qu'elles me touchent trop.. .
bien, dit-il, vous serez la Piété, quoique vous
ce qu'elle venait de lui dire. Des larmes lui c'est que, malgré leur innocence, malgré mes
sembliez plutôt faite pour représenter l'amour
montèrent aux yeux, el il eut besoin de se bonnes résolutions, je re~pirc, à ces répréprofane. Mais donnez-moi quelques jours. &gt;)
moucher . li prit son mouchoir, le trou va sentations d'une comédie si pieuse, un air
La répétition s'acheva sans autre incident.
encore tout mouillé. Cette humidité, et la que je reconnais trop... l'air empoisonné
On remarqua seulement que M. fülcine était
lettre déraisonnable de Mlle de Veilhenne, d'autrefois ... l'ivresse du théàlre... et peutabstrait et rèveur. Quand il eut soupé sobreèlre le commencement d'une autre ivresse.. .
qu'il sentit au fond de sa poche, lui rappement dans le petit réfectoire des étrangers, il
qui est au fond la mème... . Pourquoi ai-je
lèrent avec netteté les principaux incidents
demanda son carro~se, et au lieu d'aller couembrassé ces petites?... Les aurais-je emcher à son appartement de Versailles, il fn t de sa journée.
« Hélas! songea-t-il, je me crois sage, et brassées si elle n'avaient pas été jolies el si ....
à Paris el rentra assez tard dans sa maison de
Quelle honte, Seigneur! quelle honte ! Ah!
prudent, et revenu de toutes les vanités. Et
oui, je suis bien faible encore, et bien peu
la rue des Marais.
Il trouva sa femme et ses trois aînés, Jean- pourtant, de quelles faiblesses je suis capable mortifié. ... Et dire que cela ne serait pas
encore, et dans quels embarras je me suis
Baptiste, Marie cl Nanelle, assis autour de la
mis aujourd'hui !.. . Cette petite Maisonforl, arrivé si M. Despréaux avait été là ! .. . »
table de famille. A la lueur de deux chan« Eh bien, mon ami, qu'attendez-vous ? 1&gt;
qu'aura-t-elle pensé de mon geste? Elle l'aura
delles de cire, Mme Racine cousait, Jeandit
Mme Racine, qui j ugeait que les minutes
jugé ridicule, ou se sera figuré qu'elle n'a
Baptiste lisait les fables de La Fontaine, et
habituelles
de l'examen de conscience étaient
qu'à verser trois larmes pour a\'oir raison du
Marie et Nanclle apprenaient pour le lendedepuis
longtemps
dépassées. «Ah! pardon ! »
pauvre homme que je suis .... Cela, parce
main leur leçon de catéchisme.
dit
M.
Racine,
comme
réveillé en sursaut ; et
« Nous ne vous attendions plus, dit Mme qu'elle a quinze ans ... et un minois .. .. Et d' un accent plus ému que de coutume, il
cette Glapion, avec son amoureux pour qui
Racine; mais nous sommes d'autant plus
continua la prière:« Me voici, Seigneur, tout
j'ai promis de demander une compagnie au
contents de vous voir. » Quand il les eut tous
roi !... Qu'est-ce que cela me fait, son amou- couve1·t de confusion et pénétré de douleur à
embrassés et qu'il se fut informé de leur
reux? D'abord, une fille sage n'a pas d'amou- la vue de mes fautes ... 11 , etc.
santé el des menus événements de la journée :
La prière finie, M. Racine retint son petit
reux .... liais j'ai promis ... Ai-je réellement
« Papa, dit Marie, qui avait neuf ans, j'ai
laquais,
s'assit à son bureau, et écrivit rapipromis'?... Oui , j'ai promis, parce qu'elle
une grande nouvelle à vous annoncer : c'est
dement
ces
lignes :
était toute rose sous ce gros capuchon .. .. Et
que je veux être religieuse. - Moi aussi, dit
(( J'espère que voire rhume est guéri. Je
elle le savait bien .. ... Que faire, mon Dieu ?
Nanelte, qui avait sept ans. - Et pourquoi,
M'adresser à Mme de Maintenon? ... Mais non, vous prendrai demain, en passant, dans mon
mes filles '! - Parce que, dit Marie, les plaicar il lui déplairait que cette petite m'ait pris carrosse et vous emmènerai à Saint-Cyr, mort
sirs de ce monde n'ont plus pour moi aucun
pour confident.. .. M'adresser au roi lui- ou vif. Il le faut, car sans vous je ne fais que
appât. - Pour moi non plus, dit Nanette. même?... Ah ! quel ennui! .. . Et cette Veil- des sottises. Je suis entièrement à vous. »
Oh ! di t M. Racine, que avez raison, mes
Il cacheta, et remit le billet au petit
henne ! .. . Quelle effronterie! .. . J'aurais dû
enfants ! - Moi, di t Nanettc, je veux ètre
garçon
:
lui parler plus fermement .... Mais je sens
Mère à Port-Royal-des-Champs. - Et moi,
- Demain malin , de bonne heure, pour
que c'est moi qui aurai honte devant elle la
Carmélite, dit Marie. - Et pourquoi'? première fois que je la rencontrerai... . C'est M. Despréaux.
Parce que c'est l'ordre le plus sévère de tous.
J ULES LEMAITRE,
de !"Académie française.

FR.ÉDÉR.JC MASSON, de l'A cadémie française
dJc:&gt;

Malmaison pendant le Cotisulat
~'il eSl un lieu qui symbolise à souhait la et ~e P?rils en Italie, aspirent à s'épanouir en n:iais q?i rapporte, avec ses trois cent quatrcpériode consulaire, c'est Malmaison. Là, Bo- plcrn air, dans un beau site calme, à se don- vrngt-d1x-sep,t arp,ents, du bel argent liquide,
napart_e oublie p,endant quelques heures, cha- ne_r _du mouvement, à jouer enfin ; car, en pour peu qu on s occupe de ses vendanges .
qu~ decade, qu il est le premier magistrat de la I_u'., il ~e~t_e des côtés d'enfant qui n'ont point
Est-~e c~la qui, a tenté Joséphine? Fi I Cela
nation, et que, sur ses seules épaules, repose ele satisfaits et qui veulent leur revanche
vo~dra1t dire qu elle saura jamais compter.
tout le.fardeau de cette France, qui demande
Ce ~•est point de lui-même qu'il a choisi Mais, au t_emps jadis, au temps de sa courte
des lois durables ' des institutions perma- ~falma1son pour son séjour. Au retour d'Egypte
lune de miel avec son premier mari le vicomte
nente_s, une sécurité qui rassure, permette de il a trouvé la maison achetée par Joséihiue' de _Beauha~_nais, _el!e est venue en' une petite
travailler h~nnète~ent et de penser aux des- laq?elle d'ailleur_s n'a e? garde de la payer: maison qu il avait a Croissy, là-bas sur le coc~ndants ; il oublie que' chaque nui t, des mais, ~ou~ de, smte, le !ICu lui a plu et il s'en teau, de l'autre côté de la Seine, et, de là, elle
~ tes de Norn:iandie et de Bretagne, se hâtent est entiche. C est à trois lieues de Paris, sur a ~u, com~e en un rève, cette Malmaison qui
a pa_s assourdis des partisans gagés pour l'as- la r_oute royale, à proximité du village de lm . sembl~1t, à cil~ toujours désargentée,
sass~ner, tant on comprend ailleurs que, de Rueil, une de ces grandes maisons, à qui l'on avoir des airs de palais. A sa sortie de prison
sa vie seule, dépendent le sort de la Révolu- peut donn~r le nom de château, si communes après la Tc~reur' ~lie est revenue à ce Croiss;
l~on assa~ie et la grandeur de la nation victo- au x~·1_11• s1èc!e, composées d'un grand corps o_u elle avrul place son fils Eugène en apprenr1,eus~; il ou?lie_ que l'Europe frémit . de de bat1ment et de deux pavillons à toits poin- llssage chez, un menuisier' le père Rochard ;
n arn1r pu satisfaire ses rancunes et qu'une tus. Sur le rez-de-chaussée, deux étao-es mais ?lie Ya loue_ un~ sorte de baraque que, 1t des
nouvelle coalition se prépare, une guerre le s~cond coupé _par les toits et n'a~a~l que Jours, emplissaient de bruits et de fanfares
nouvelle où il faudra qu'il risque encore, dem1-?auleur. Rien de princier, ni même de .Barras et ses familiers. On avait force victuailles
c~mme à Marengo, tout l'enjeu déjà gaané. g_rand1o~e : une bon_ne habitation de bourgeois et des plus fines, et les vins abondaient m/
.d
.
'
IS
Ailleurs, àux Tuileries, il besoane
sans° re- rIChe, aimant ses aises, se tenant à proximité 1a c1eva11 t vicomtesse manquait de verres et
0
lâche, sans trêve
d'assiettes, si bien
sans fatigue à ce'
:;;::-7--:--------.....- - - - - qu'elle allait en emqu 'il semble, allant
prunter chez les voiuniquement de son
sins. Les voisins
cabinet de travail à
c e ta1 eo t M. Pasla salle de son Conquier, qui plus tard
seil d'État, s'insut tirer si bon instruisant de toutes
térêt de ces prêts
les matières e!, à
qu'il s'en fit faire
mesure, avec ce bon
baron et préfet de
sens et cette droipolice, et M. Cbanoture de pensée qui
rier, propriétaire du
pas un instant ne
château, l ' intime
le laissenl s'éoarer
ami de Mme Camdist!nguant c~ qui
pan, de Mme de Verest Juste, ce qui est
gennes et de ses
pratique, ce qui est
fill es , qui fur en t
utile.
l'une Mme de RéAux Tuileries, on
musat et l'autre
dirait un viei11ard
Mme de Nansouty.
tant il sait de ch;
En vérité, que ne
ses et tant il fait pagagna point Joséraître d'expérience.
phine d'avoir habité
A Malmaison il a
Croissy ! Elle y ganaiment ses trente
LE CHATEAU
DE M ALMAISON, FAÇADE SUR LE PARC • - D'apre·s 1111 docr1111e11/ a11cie11.
.
gna Mme de l\émuans, ses trente ans
sat.
(Cliché de J\I. Ossart, photographe a Rueil.)
qui veulent du
Mais aussi, elle y
bruit, du plaisir et
gagna Malmaison _
de la o'
o-aîté, qm,
· après sa jeunesse âpre et de Paris pour ses affaires, ses amitiés et ses car, après la campagne d'Italie, Bonaparte voudouloureuse, la vie claustrée dans les écoles plaisirs. Autour, un beau parc du bois des lut une campagne et Joséphine se hâta d 1
.
' qui 'n'est condmre
· a' son reve,
• mais
• lui, qui savait corn
e er~yales, la vie gènée et pauvre dans les o-ar- vignes,
des champs, un faire-valoir
msons, la_ vie misérable en Corse, à Tou- ·pas seulement pour.amuser et pour permettre ter, marchanda : il ne voulut point en d P
lon, à Paris, la vie obsédée et brûlée de fièvre à la dame du château de jouer à la fermière, 500 000 francs, et, tournant ses visée:n~7I~
1

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Cela fait, et sans plus tarder, sans s'inquié- l'autre et l'on court. Qui est atteint par un
leurs, se prit d'envie pour le château de Ris.
ter des 210000 francs qu'elle aurait à payer, adversaire ayant barre - c'est-à-dire parti de
Il ne conclut pourtant pas et partit pour l'Éson camp après qu'on a quitté le sien - est
gypte, laissant i1 son frère ses pouvoirs et son elle s'installa et eut des jours et des soirs fort prisonnier , jusqu'au moment 011 l'un de ses
argent. Joséphine ne s'en occupa pas moins agréables, passant au mieux son temps, sans compagnons le déli vre en le touchant. Quand'acheter, et, après avoir bien regardé et plus s'occuper du général Bonaparte que de tité de belles règles pour former les troupes,
tourné, après avoir consulté Chanorier, clic ses dettes. Elle avait au reste bien raison ; disposer les prisonniers, forcer le camp , qui
vint 1, ses fins avec le propriétaire, M. Le Coul- car, aussitôt après la scène du retour, la est pénétrer en vainqueur chez l'ennemi ; un
Lcux du Molet qui, en 1771, avait acheté Mal- grande et terrible scène qui mit si fort en jeu qui n'est point tout de force, mais où il y
maison à Mmed'Aguesseau, laquelle, en 1764, émoi l'hôtel de la rue de la Victoire, Bona- a de l'adresse, de la combinaison et de la disl'avait eue des Barentin, qui par succession la parte, qui ne sut jamais résister à des larmes, cipline, où le chef doit connaitre la valeur de
tenaient des Perrot, gens de robe qu'on y pardonna tout, les dettes et le reste, et dési- chacun de ses soldats pour le lancer 11 protrouve installés dès 1556. M. Le Coulteux avait reux de voir l'emplette qu'avait faite sa femme, pos, 011 chacun des combattants doit avoir
bonne tête, savait au mieux défendre ses inté- alla tout de sui te à Malmaison. Et il en fut si assez le sentiment de sa responsabilité pour
rêts, ayant été fermier général des eaux de satisfait qu'il en fit désormais son habitation ne pas s'exposer pour le plaisir, oü il faut du
Paris, et surtout s'entendait à jouer d'une de prédilection, même après que le 18 Bru- dévouement, de la générosité, de l'entrain,
femme telle que Joséphine, cai· il était fort maire l'eut installé en maitre, d'abord au quelque chose d'autre que de la brutalité, et
homme du monde, très habitué à recevoir Luxembourg, puis aux Tuileries.
A Malmaison, en effet, il était libre : il qui développe en l'enfant toutes les qualités
grande compagnie, depuis les bouffons gens
qui font le brave homme et le bon soldat.
de lettres, tels que l'abbé Delille, jusqu'aux pouvait à son gré aller et venir sans craindre
On jouait à ce jeu, non pas seulement à
héros à la façon du duc de Crillon ou aux les importuns. Il avait, au-devant de son ca- Malmaison, mais en tous les châteaux autour
grands seigneurs exoliques comme le comte- binet, un jardin où il faisait les cent pas, el, de Paris ; plus tard on y joua chez les maréduc Olivarès. M. Le Coulteux ne manqua point s'il préférait travailler en plein air, il faisait chaux d'Empire, à Grignon, chez Bessières, à
de faire valoir les cent vingt pièces de vin qu'il dresser une lente sur le petit pont qui mettait Maisons, chez Lannes, à Vandœuvre, chez
faisait sur son cru aux bonnes récoltes et qu'il directement son appartement en communica- Oudinot, à Savigny, chez Davout; on y joua
vendait cinquante francs chaque, et puis les tion avec le parc. Et la vie qu'on menait là, chez Hortense, à Saint-Leu, chez .Joseph, à
douze vaches, et les cent cinquante moutons c'était, pour les invités, une vie de château, Morfontaine (si bien que, en y jouant, Girardin
qu'il engraissait en ses prairies, et puis les une vie qui gardait tout le caractère aimable se démit l'épaule) chez, Lucien, au Plessis el
regrets et les larmes de Mme du Molet qui ne d'intimité bourgeoise, avec une nuance de chez Eugène, à Milan, et chacun y trouvait son
pouvait se consoler de quitter cette terre que respect vis-à-vis des maîtres de maison, mais plaisir, les femmes aussi, les femmes surtout,
chacun de ses adorateurs de jadis avait chantée de ce respect familier que pouvaient témoi- car elles aimaient courir et faire courir.
à propos d'elle, et puis les glaces qui étaient gner ses compagnons d'armes à celui qui
Donc, dans l'après-diner du décadi, puis
d'importance, et puis les jolis meubles cou- n'était encore qu'un magistrat rtlpublicain ; du dimanche, le jour que le Consul venait
verts de mousseline dans le boudoir ovale, et une vie d'où était exclu encore le guin- passer à Malmaison avec sa famille et ses intiles meubles en toile de Jouy dans la chambre dage des cours, où l'étiquette n'apparaissait mes, le plus souvent on organisait une partie
à coucher , et les meubles en quinze-seize vert point, où la jeunesse, l'entrain du Constù fai- et la voici en train. Sous les grands arbres,
dans le grand salon, sans parler du salon saient presque oublier son génie, el, sous les pour les personnes graves et pour celles qui
turc, avec les fauteuils en nankin, les rideaux grands arbres, en face de la Seine tortueuse ont à se ménager, on a, du château qu'ont
en gaze brochée, des panneaux de glace éta- et lente, claire et à l'eau si fine, mettait restauré au dernier goût du jour les architecmée au-dessus des portes, et, pour tableaux, comme une égalité champêtre entre ces êtres tes Percier et Fontaine, porté quelques-uns de
qui, le lendemain, au retour 11 Paris, sauraient
huit beaux panneaux de papier arabesque !
ces meubles dessinés tout exprès et qui sur la
En vérité, cela n'était-il pas galant et ne sans peine retrouver leurs distances.
verdure mettent une exquise note d'art, car
Proverbes joués entre deux paravents, avec
valait-il pas les 290 000 francs qu'il demanjamais
comme alors les artisans n'ont été sedait, rien que pour la terre, avec, en plus, le des châles d'Égypte pour costumer les person- condés par les artistes. Sur la table, au pied
prix des meubles à dire d'expert ? Sans Cha- nages, promenades en voiture aux environs, de laquelle s'enroule dansante une théorie de
norier, Joséphine eût cédé tout de suite; peu histoires de fantômes contées par chacun tour figurines qui, à la grâce prudhonienne joilui importait le prix, puisqu'elle n'avait pas à tour, lectures à haute voix des poésies fa- gnent quelque chose de la naïveté antique,
le premier sol pour payer. Mais Chanorier meuses et des tragédies célèbres, visites dans une fontaine à thé est posée, et autour, pour
disputa comme pour lui-même et on finit par les chambres et bonnes farces aux nouveaux com erser en liberté, on se groupe près de
s'entendre. Quel fut le prix réel, on ne sait arrivés, tout le tran tran de la vie rieuse, un Joséphine.
trop. Celui qu'on inscrivit au contrat de vente, peu galante, parfois garçonnière qu'on menait
Mme Bonaparle, par son élégance et sa soupour restreindre d'autant la perception des il y a cinquante ans encore à la campagne, plesse natives, que beaucoup d'art accompadroits, fut 225 000 francs, plus 57 516 francs c'était la vie à Malmaison. Et là aussi, cette gne et fait valoir, donne le ton à cette soriélé
pour le mobilier. Cela ne fit que 9111 francs habitude si frappante, si particulière, si faite qui ne saurait rencontrer un modèle plus
pour étonner certains des contemporains,
68 centimes pour le fisc.
accompli. Nulle ne s'entend comme elle aux
Il fallait payer ce fisc qui n'attend point, l'habitude des jeux de vigueur, des •jeux ~ toilettes, aux coiffures et aux fards, et c'est
pai·er ces meubles, donner au moins un courir, vieux jeux de vieille France, peu faits, d'elle celle mode de. blancs soyeux et laiteux
acompte. Neuf mille francs, cela se trouve; semble-t-il à présent, pour occuper agréable- qui entourent les formes comme d'un nuage
même trente-sept mille. Selon le bel usage ment les après-diners.
léger, les cèlent assez pour qu'on soit conComme encore à présent quelques collédes dames d'alors qui n'aimaient point dire
traint de les deviner, point tant qu'elles les
aux indiscrets d'où venait leur argent, José- giens - de ceux qui ne sont point des athlètes engoncent et les cachent. D'elle, ces robes,
phine déclara qu'elle avait celui-ci de la vente - on jouait aux ban·es : mais sait-on ce retenues au-dessous des seins, qui laissent
de ses diamants , mais , quand il fallut arriver que c'est que les barres? C'est un beau jeu entière la liberté des mouvements et des ges1t l'acompte que réclamait M. du Molet pour tout franc et net, qui vient des ancêtres et oit tes, cet affranchissement du corps que n'écéder la place, la bourse était vide el ce fut 1t excellaient, au Champ-de-Mars, nos anciens treint nul corset, que ne grossit nul jupon,
l'homme qui régissait Malmaison pour le du collège du Plessis en cote bleue contre les dont la ligne se suit, de la poitrine largement
compte de M. du Molet, à un certain citoyen Grassins et Harcourt en cote rouge. Les joueurs découverte jusqu'aux pieds habillés de satin.
Lhuilier, que Mme Bonaparte emprunta se partagent en deux troupes qui, chacune, D'elle encore cette sorte d'écran sur qui se
15 000 francs. Lhuilier en eut la promesse a son camp marqué par une large barre tra- détachent les épaules, qui les fait ressortir et
cée sur le sol. On se provoque d'un camp à
qu'on le garderait dans la maison.

HI STORIA

Cliché Braün, Clémen t et

MADAME RÉCA MIER
Tableau du

B ARON

GÉRARD. {Hôtel de Ville de Paris. )

C'•

�, ____________________________
les cambre, en encadre la chute harmonieuse,
prépare et accompagne la tête mince, coiffée
serrée en bandelettes étroites, qui surgit plus
rare, plus vivante, plus animée, touchée
qu'eUe est de fards brillants. Joséphine, en
ces six années écoulées depuis son mariage, a
sans doute déjà perdu de celle allure cavalière qui seyait aux femmes du Directoire;
elle a renoncé à ces façons où Teresia Cabarrus se plaisait d'autant mieux qu'elle y était
inimitable, et qu'elle y étalait sans voiles, en
une impudeur superbe et tranquille, la nudité d'un corps modelé à dessein pour être
adoré : mais elle a pris une grâce plus sévère, une dignité plus retenue, elle a compris
l'art des enveloppements diaphanes, la joliesse des plis mous trahissant les formes
sans les découvrir, et donnant à la démarche
une grâce de rêve. Ainsi, malgré ses trenteneuf ans sonnés, formule-t-elle encore, non
par son visage, mais par tout son être, la distinction, la coquetterie, la rareté de la femme
civilisée, et elle s'élève ainsi d'un degré, car,
six années auparavant, ce qu'elle éveillait c'était surtout le désir.
Près d'elle, toute rose, toute fraiche, c1 un
paquet de roses trempé dans du lait ,, ,
Mme Murat, en tout l'éclat d'une beauté faite
surtout de jeunesse. Les lraits sont beaux,
rappelant par des points le type traditionnel
des Bonaparte, mais le corps est un peu court
et les épaules larges et remontées. Un air de
naïrnté et d'enfance en ce visage, mais, à regarder les l'eux profonds, où passent des rêves, une ambition forcenée et qui ne choisit
pas les moyens, On a dit : la tête de Machiavel sur les épaules d'une jolie femme. Voici
deux ans que, à Plailly, Caroline a épousé
Mural. Cela s'est fait le 50 ni\'ôse an VIII,
deux mois après Brumaire. )Jurat a été général en chef de !'Armée d'observation du Midi,
il a eu l'I talie à commander pour en rapporter une fortune, mais cela ne suffit point
à sa femme. Elle a de beaux enfants, un fils
et une fille, - par là elle l'emporte sur Joséphine, dont la stérilité fait le désespoir en
éveillant perpétuellement ses craintes ; mais qu'importecela à Mme Murat lorsqu'elle
se voit primée par une autre femme, une
femme qui n'est pas même de son sang?
Pourtant elle sait dissimuler et ne laisse rien
paraitre. Nulle, vis-à-vis de Joséphine, n'a
plus de chatteries et plus d'amabilités. En ce
moment, elle rêve à quelque bonne trahison
et combine en son cerveau, sous ses roses
fraiches comme son teint, un piège merveilleux d'où sa belle~sœur ne se tirera
point.
Voici justement, causant avec Mme ~foret,
Mme Duchatel, la charmante jeune femme du
conseiller d'État, directeur général de !'Enregistrement. M. Duchatel est fort instruit à
?&gt;up sîtr en sa partie d'administration, mais
11 est peu récréatif d'ordinaire; il a trented~ux ;ms de plus que Mlle Papin à laquelle il
vient de s'unir et qui n'a pas encore ses vingt
ans. Elle est c~armante, elle est blonde, elle
a. d7grands yeux bleus, un air singulier de
d1stmction, un peu de maigreur peut-être,

.iJfA'LMJHSON PENDANT 'LE CONSU'LA.T - --..

mais c'est jeunesse, et d'ailleurs n'est-ce anecdote, même un détail de mœurs ; rien.
Murat au contraire, que voici en bel uniforme
pas une fausse maigre? Qui sait?
Point à compter sur Mme Maret ; certes, de général en chef, a dans son geste, sa paelle a charmant visage et belle tournure ; elle role, sa pose, ses costumes, tout le claqueest une des femmes les plus rcmarquahles ment de fouet du postillon qu'il a été. Sa cerqui soient dans l'entourage - ne peut-on velle court le galop comme les bidets de poste
déjà dire la Cour consulaire? - mais elle vit qu'il menait grand train. Il n'est point homme
en parfaite intelligence avec son mari el son à s'arrêter, à réfléchir et à combiner : il laisse
ambition est tournée toute à sa fortune. Avec cela à madame sa femme, qui mieux qu'aule gros traitement que reçoit le secrétaire tre s'y entend. Pour lui, il est tout à la joie
d'Etat, elle s'entend à tenir maison et à s'ha- d'ètre beau-frère du Consul, général en chef
biller singulièrement bien.On dira sous l'Em- d'une armée, et riche à présent assez pour
pire qu'elle dépense des 50.000 francs par an acheter, à Paris, l'hôtel Thélusson et, en Poipour sa toilette; qu'on en prenne la moitié et tou, la terre de la Motte-Saint-Héraye. JI
l'on tombera juste. Elle est bonne mère, crosse les commis aux barrières qui veulent
comme elle est épouse fidèle ; elle aura qua- faire la visite de sa voiture, et la seule chose
tre enfants qu'elle nourrira elle-même, et nul qui le contrarie, c'est que le Premier Consul
des contemporains, un peu instruit des choses, ne lui permette point de rien changer à la
n'ei'1t éle,·é sur elle - quant au Consul - le tenue réglementaire des officiers généraux.
Cela lui semble plat et peu distingué; mai s
moindre soupçon.
Un honnête homme cause avec celte hon- il prendra sa revanche.
Près de Murat, Soult, encore un du Midi,
nête femme : c'est Bessières. Entre les compagnons d'armes du Consul, il n'en est guère un voisin, un gars du Tarn; encore u11 jeune
qui aient, avec celte tenue, un égal dévoue- homme, peut-on dire, car il est né en 17 69,
ment et une discrétion pareille. Depuis que, Murat en i 767, Bessières en i 768 - le plus
dans la première campagne d'Italie, il a orga- vieux a trente-quatre ans. Soult, fils de paynisé la compagnie des Guides, il n'a pas plus sans,. soldat à seize ans, a été général de briqu'eux quitté la personne de son général, gade à vingt-cinq . li n'a point de génie,
sauf quand, aux heures décisives, Bona parle mais, comme le lui dira Napoléon sur le
le lançait sur l'ennemi avec le peloton d'es- champ de bataille d'Austerlitz, &lt;! il est le
corte. Ainsi à Rovercdo, où avec six de ses premier manœuvrier de l'Europe ll. Madré
cavaliers pour toute troupe, il enlè,·e aux Au- comme un paysan qu'il est, brave, cela va
trichiens deux canons en tuant les artilleurs sans dire, il est capable de conduire une arsur leurs pièces; à la Favorite, it Rivoli, it mée - ce qui est rare - el n'ignore rien
Aboukir, à Marengo, partout il est pareil à de son métier, mais il a des dessous d'âme
lui-même, calme, un peu froid, ne déran- qu'il montrera, les Bourbons revenus, el le
geant rien de l'élégance de sa coiffure soigneu- farouche jacobin qu'il a été saura, comme
sement poudrée, paraissant, avec sa tète pas un, suivre, cierge en main, les procestoute blanche, bien plus vieux que son fige sions expiatoires. L'ambition qu'il a, en ce
(car il n'a qu'un an de plus que le Consul), moment, ne le mène point, heureusement,
tout à fait l'homme qu'il faut pour mener au aux églises, mais aux camps, oü, du matin
feu cette cavalerie de la Garde toute compo- au soir, il éduque ses soldats, les fail marsée de vieux soldats et qui n'a besoin pour cher, virer et tourner, en telle façon que, de
frapper au point décisif que d'un ges te de cc camp de Boulogne oh il commande, sorson chef. JI lui manquerait, pour enlever des tira une armée &lt;! propre, comme il dit luiconscrits, pour déchaîner le grand ouragan même, à la conquête du monde ,, .
Encore dans ce groupe des personnes
des charges héroïques, la fougue emballée,
les attitudes théâtrales, le risque-tout d'un sages et qui ne jouent point, voici Mme LeMurat ; mais son intrépidité méthodique, son gendre de Luçay, dame de compagnie de
air superbe, cette tranquillité dans l'extrême Mme Bonaparte et femme d'un préfet du
péril sont pour plaire à ses cavaliers comme Palais. Pourquoi, arec la grosse fortune qu'a
est pour entraîner les autres l'ardeur de ce- M. de Luçay - car il était fermier général,
lui-là. Tous deux pourtant sont du même et fils, neveu, gendre de fermiers généraux,
pays, du même département, l'un de Rayssac, il est propriétaire de l'immense et superbe
l'autre de la Bastide, mais ils ont des façons terre de Valençay, vingt mille hectares, et sa
si différentes que, à coup sùr, on ne dirait femme, !nie Papillon d'Autcroche, la nièce
point qu'ils sont compatriotes . Est-ce de leur de Papillon de la Ferté, lui a porté une forpremier métier qu'elles leurs sont restées? tune égale à la sienne, - pourquoi, riche
Ces allures pondérées de Bessières lui vien- comme il est, d'ailleurs assez capable, semnent-elles du temps, où, garçon perruquier, ble-t-il, car il n'a point mal .réussi en deux
il frisait les perruques de ses pratiques el préfectures, a-t-il sollicité une place de.dopoudrait à blanc les belles clames et les ma- mesticité? C'est qu'il faut aux fermiers gégistrats? On dit les perruquiers bavards, in- néraux monter cet échelon de devenir gens
discrets et cancaniers, celui-ci pourtant ne de Cour, si petite que soit la Cour, et il s'est
l'est guère. Nul n'est plus retenu en sa parole, empressé; puis comme Madame est peu promoins jaseur en ses Jeures : de toute sa cor- digue, les 1000 francs qu'elle touche chaque
respondance avec sa femme, correspondance mois et les 2085 francs 55 centimes qu'a
qui se trouve conservée, il n'est pas une M. de Luçay font au bout de l'an
phrase où l'on trouve un renseignement, une 57 000 francs qui ne sont pas à dédai-

�.M.Jtl.MJUSON 'PENDANT L'E CONSULJtT --.,..

111ST0'/{1A ·- - - - - - - - et se souvenant de ses ancêtres. Lacépède est néral Bonaparte; elle devint la plus élégan~c
gner. Sauf cela, bonne femme, f~rt polie,
en effet un nom de terre qui lui vient par personne qui fù t à ~aris, mais e~e,n'ouhha
fort attentive pour le Consul, mais perpéalliance des de Las. Mais son nom patrony- point assez quelle distance les e~enements
tuellement en retard, ce qui lui vaut des alavaient mise entre elle et son ancien camamique est la Ville-sur-lllon, et s~ mais~1&gt;
rade
de l'impasse ConLi. li y eu_t des jours
garades.
Qui l'on s'étonne de voir dans cc groupe, connue depuis le x1c siècle en Lorrau~c, alhcc où &lt;&lt; elle le traita comme un pellt garçon »,
c'est Isabey. Sans doute, il est e~ pénitence aux princes de Bourgogne, de Lorram~ et de c'est Napoléon qui le dit, et ne fit-elle pas
Bade, répandue par l'Europe en diverses
et s'est réfugié près de Josép~~ne, sa ~a_.
branches,
marche de pair avec les plus pis encore?
tronne. Quelque niche encore qu 1l aura f~1te
Aux joueurs à présent : vo1c1 Eugène en
ou quelque étourderie qu'il aura ~on:m1sc. nobles.
son merveilleux costume de colonel des chasElle voudrait bien èlre d'aussi bonne race,
Est-ce par un coq-à-l'âne intempesl.lf, Jeu de
seurs à cheval de la Garde, l'aigrette blanche
mots ou calembour, qu'il a fait froncer le Mme Junot qui se tient près de Lacépède au colback, qui s'élance pour délivrer sa
sœur Hor te nse
sourcil au Consul, ou bien est-cc aujourd'hui comme pour lui prendre un peu de ses mapoursuivie par le
que, jouant à sauteConsul; mais Uor
mouton dans le parc
tense n'a pas besoin
avec les aides de
d'aide : nulle ne
camp et franchisl'égale pour la légèsant à la course les
reté et la vitesse,
épaules, il a saulé
elle saura échapper
aussi bien par-desà son beau-père qui
sus un petit homme
vainement tend les
qui se promenait
bras pour la saisir
seul par les allées'!
et, d'une allure folCe petit homm•',
le, soit qu'elle force
c'était Bonaparte. li
le camp, soit qu'elle
n'a rien dit, mais
parte en ligne sous
ses yeux ont parlé,
les grands marronet Isabey est tout
niers, elle passera
penaud. Nul poursaine et sauve, sans
tant comme lui pour
une goutte de sueur
mettre en train les
à ses ch eveux
rires fous, les belles
blonds, sans un hacourses, les charalètement à sa gorge
des, les comédies,
de nymphe.
tout cc qui est le
Bien plutôt peutdivertissement de la
être,
Bonapar te ,
vie de château ; et
CHATEAU DE M ALMAISON. D'après 1111 doc11111e11/ ancien.
LE TEMPLE DE L 't\ ~!OUR DANS LE PARe Du
•
s ' e m p ê t r a n t les
puis, comme il sa~t,
(Cliché de M. Ossart, photographe à Rueil.)
pieds dans quelque
d'un crayon adroi t,
racine,
s'en ira med'une touche grasurer le aazon - cela lui arrive; - cd~
cieuse de pinceau,
. ,
nièrcs, mais elle a beau faire, si sa mère est
enlever en quelques minutes le port;a1t une
lui arrive~a encore, car, en 1811 , il jouait
Comnène, son père est Permon. Elle a be_au
femme, en lui prêtant tout ~ agremcnt
encore aux barres avec Marie-Louise dans le
exalter l'un et l'autre, elle ne peut pornt
qu'elle pourrait av?i~ et ~n lm enlevant
trouver des ancêtres qui comptent en sa parc réservé de Saint-Cloud. Pour bo~ jou~ur,
toutes les défecluos1tes qu elle a ; comme,
il ne l'est pas. Qu'Eugène le fasse pr1sonmcr,
sur un coin de table, il lave drôlement ces ligne paternelle et se rejette de plus en plus il rompt son ban et ne s'inquiète guère d_e
sur les empereurs de Byzance d'où descend
caricatures aimables oit il met en scène
cette fictive prison. Pour prendre barre, 11
madame sa mère. Une peste, Mme Junot,
toutes les personnes de la société; comme
ne s'en soucie, et souvent, quand il ne peut
mais qui a bien de l'esprit, autant de hauil s'entend aux Loilellcs, aux costumes,
toucher de la main son adversaire, il lui
même aux pompes et aux cortèges; comme teur 1 et s'entend mieux que femme au lance son chapeau et, s'il l'attrape, prétend
monde à dépenser le bel argent que Junot lui
il est l'homme indispensable, pour mettre
que le coup est bon. Des règles il n'a souci,
apporte
un peu de partout. Le Co~sul lui
dans la vie de Malmaison, avec un goùt d'art, .
cherchant seulement ici le mouvement et
pardonne beaucoup, tout peut-o~ dire, car
un peu de fantaisie d'artiste!
, ,
l'activité, aimant à voir sous les grands
Artiste le voisin d'Isabey , M. de Lacepede entre sa famille èt les Permon 1l y a une arbres courir les femmes en robe blanche et
l'est aussi, mais il est mieux : il Lient 1~ pre- amitié ancienne, et Mme Permon a rendu ja- celle-ci surtout qu'il tient pour son enfant,
dis, à Mme Bonaparle la mère, des serv!ces
mière place parmi les ho~ me~ de scie~ce,
que grossira sans doute en ses mémoires cette Hortense.
tout en demeurant le passionne de m~s1que
Mme Ney est de la partie : qui en serait,
Mme la duchesse d'Abrantès, mais que Na'il était au temps où il composait son
sinon elle la plus intime amie d'Hortense,
poléon n'oubliera jamais. C'est Mm~ Perm_on
'
?
;;éra d'Omphale et publiait sa Poetiqite_ de
qui , à Montpellier, a donné les dermers sorns sa camarade de la pension Campan•
la Musique. Son œuvre comm~ natu_ralist?
à Charles Bonaparte; c'est dans le salon de Mme Campan a eu là, pour sa famille
est immense, supérieure, a dit Cu_v1er,, a
Mme Perm'.&gt;n que, avant et après Vendé- comme pour elle-même, une idée singucelli de Buffon, et, en même temp~, il mene
lièrement heureuse en s'établissant institumiaire, Napoléon a fait ses débuts._ Dr~le. de
de front la politique et les distracl.lon~ m~nsalon à dire vrai, qui se transportait d hotel trice à Montan-ne-de-Bon-Air, ci-devant Saint.
Il
a
été
tour
à
tour
colonel
titulaire
dames.
,
d l'
meublé en hôtel meublé, où les joueurs qui Germain-eu-Laye, et en appelant près d'_ellc
d'un régiment allemand, pré:1den! e , asen étaient les habitués mettaient sous le pour faire nombre et simuler les pens10nsemblée des Électeurs de Paris' deputé a , la
!lambeau et où, sans cette ressource, la dame naires qui n'arrivaient pas, ses nièces, _les
Législative, président de' cet~e asse!11blee, de la m; ison, quoique née Comnène, n 'eût demoiselles Auguié. Les voici toutes casees,
membre et président de 1 Institut, senateur
guère eu de quoi mange~. _Mlle Permon fit u~ et celle-ci ne l'est point mal. Si le Rou~eaud
et président du Sénat, .tout_ en demeura~t un beau rêYe en épousant l aide de camp du ge- a ses jours de tempête, il a apporté déJà pas
grand seigneur ayant mfiniment de politesse

?

Le Premier Consul ne serait point satisfait
mal d'argent et de la gloire à revendre, et il façons du Directoire, ouvre ses salons surn'est qu'à ses débuts. Un peu brusque et un tout aux hommes qui tous lui font la cour, de sa journée, s'il ne voyait autour de lui des
peu fruste, et se sentant de ses origines, car et fréquente chez des financiers et des finan- enfants : en voici qui sont les deux filles de
ce n'est point à cercler des tonneaux qu'on cières, ce qui pour Bonaparte est l'horreur son frère Joseph, et l'excellente Julie n'a
apprend les belles manières, mais si bon, si des horreurs. Il n'a point tort : à les frôler, garde de les quitter. D'autres dans la famille
tendre, si reconnaissant à sa femme d'être on ne gagne point de leur or et on leur donne sont d'abord femmes ; celle-ci est d'abord
une dame, qu'elle le mène oi1 elle veut. de sa bonne renommée. Regnaud, qui est un mère, c'est sa vocation et nulle ne s'y entend
Grande dame, non, Mme Ney, mais sa mère cynique et qui de ce dernier chef a peu de comme elle. De ~es filles, Charlotte et Zéétait femme de chambre chez la Reine, et à chose à perdre, èspère tirer profit de ces naïde, elle fera des personnes distinguées à
Ney cela parait très grand. Et puis elle n'est sociétés, et d'ailleurs la belle Laure le con- tous égards, ayant l'esprit ouvert à tout ce
pas pour rien nièce de Mme Campan , la- sulte peu sur les gens qu'elle agrée. Mais, qui est beau et rare et le cœur trempé pour
quelle excelle aux leçons de tenue, grâces et parce qu'elle est liée avec des femmes qui la bonne et la mauvaise fortune. En ce momaintien et a prodigué à ses élèves des ta- font des affaires comme Mme Hamelin et ment, qu'elles rient, courent et soient gaies,
lents d'agrément. Pauvre Mme Ney! Elle eut Mme llainguerlot, cela ne veut point dire ces enfants, sous le regard adouci de leur
son bout de rôle dans le drame sanglant de qu'elle suive en tout leurs pratiques. On le oncle, le grand homme; qu'elles aillent sur
l'avenue de l'Observatoire, car c'était bien verra plus tard ; mais il faudra les jours de la pelouse cueillir des fleurettes et emmêler
pour elJe que Ney, après avoir à Fontaine- malheur pour que Napoléon lui rende p'eine la par tie de harres. Assez de douleurs et de
bleau abandonné son bienfaiteur, après justice : « Pauvre femme, dira-t-il à Sainte- tristesses les attendent !
Qui le malheur n'attendait-il pas ici ! De
l'avoir contraint à abdiquer, s'était empressé llélènP-, moi qui l'ai si maltraitée! »
Encore deux fidèle-s, les Savary. li est vrai ces hommes qui causent en amoureux ou
aux Bourbons. Mme Ney était persuadée
qu'on allait lui faire une place toute à parl. que Savary, aide de camp de Desaix, était jouent en enfants, ceux-ci tomberont en solOn la reçut comme la petite de la femme de fort embarrassé de lui-même après la mort dats au champ d'honneur, ceux-là, par une
chambre qui, par mégarde, s'égare au salon de son général, lorsque le Premier Consul l'a pire destinée, comme des criminels, mais
les jours de visites. Pas de camouflet qui lui recueilli dans son état-major ; il est vrai que face aux bourreaux, tels que des gladiateurs
fût épargné et, Lous les soirs alors, en reve- Mlle de Faudoas-Barbazan, vaguement parente vaincus ; et ne sera-t-elle point plus désasnant des 'fuill'ries, une crise de désespoir. de Mme de Beauharnais, a été élevée, mariée treuse encore que la mort même, la lente
Ah! qu'elle eût mieux fait de demeurer par elle; il est vrai que, depuis qu'il s'est agonie de Sainte-Hélène, sous l'œil d'Hudsonfidèle, que cela eût été plus simple, et attaché à la fortune de Bonaparte, Savary n'a Lowe?
Et ce château même, quelle sera sa forquelles effroyables douleurs elle se fût épar- point à se plaindre de son sort, mais cela
oblige-t-il à être fidèle? Il est mieux : il e~t Lune? Dans douze ans, une dernière partie de
gnées !
Ne va point droit qui veut : celui-ci pour- dévoué : et ~ans réplique, se compromettan t barres s'engagera sur celte pelouse. Les
tant, Calfarelli, qui attend son tour de com·ir en s'il faut pour ei érnter les ordres de son mêmes acteurs ou des acteurs part ils : Josécausant avec Mme Ney; il a su, lui, cinquième maître et capable de sacrifier à son devoir jus- phine, impératrice et reine, regardant les
du nom, ne point obliquer aux bassesses qu'à son intérêt propre. Cela est rare. Pour joueurs, Mme Ney, d'autres compagnes
viles et aux trahis1ms qu'on soupçonne vé- l'instant, il e~t fort amoureux de sa femme d'Hortense, Hortense elle-même. Mais ·qui
nales. Napoléon a reporté sur lui quelque et cela n'est point pour étonner à Malmaison, courra après elle et &amp;'efforcera de la prendre,
chose de l'amitié tendte qu'il témoignait à car toutes ces femmes, épousées sans dot, ce ne sera plus Bonapar te premier consul ou
son frère la Jambe de Bois, le héros stoïcien par coup de passion, sont jeunes, charmantes, Napolron empereur et roi, ce sera Sa Majesté
le Czar Alexandre I•r, empereur de toutes les
qui mourut d'une seconde amputation devant élégantes, adorables et adorées.
Adorée Caroline, adorée Mme Ney, adorée Russies, le Czar entré d'hier dans Paris en
Saint-Jean d'Acre. Au 18 Brumaire, il l'a
nommé adjudant général, chef d'état-major Mme Junot, adorée aussi Mme Bessières, qui vainc1ueur, escorté des Rois de toute l'Europe
de la Garde, puis l'a pris pour aide de camp. vient à peine de se marier et qui, pieuse, coalisér.. Et le lendemain de cette parlie de
C'est un brave homme que, à toute heure, il sage, parfaitement belle, est entre les barres, Joséphine, qu i y aura pris froid,
trouvera fidèle, auquel il confiera les deux femmes dont le Premier Consul aime le mourra. Et celte maison, après avoir vu enministères de la Guerre et de la Marine du mieux la société. Elle fréquente de préfé- core d'autres agonies et d'autres départs, arriRoyaume d'Italie et qui s'en acquittera bien, rence avec Moncey qui, quoiqu'il n'ait pas vera jusqu'à nous, à peine un siècle écoulé,
aussi bien que de ses commandements en encore cinquante ans, est de beaucoup le si branlante, si effondrée que des miséreux
Espagne ou à Metz, car il est .de bonne doyen de cette jeunesse, car ici les plus âgés mêmes ne voudraient s'y loger. Sans la génésont de 66 et les autres de la même année ro~ité d'un passant, la M~lmaison serait à
race.
Pour le dévouement, Mme Regnaud de que le Consul : 69. Mais Moncey est bâti pour présent à terre, mais grâce à ce coup de forSaint-Jean-d'Angély ne le cède à personne, et vivre cent ans. li s'en faudra de peu qu'il ne tune, elle attend à présent, restaurée el
pourtant le premier Consul l'aime peu. C'est les atteigne. Sérieux de nature, s'il ne remise à neuf, le musée du Consulat et dJ
que, belle à miracle, et, dit-on, fort heu- s'amuse point à ces jeux, au moins fait-il l'Empire que les dons des particuliers ne
mam1ueront pas d'y constituer.
reuse d'être admirée, elle garde un peu des semblant.
F R ÉDÉRIC MASSON,
de l'Académie française.

�,,____________________________________
Diane de France, cl son amourette pour une
petite Écossaise qu'un complot de cour jeta
dans ses bras. Diane de Poitiers, de son coté,
arait la froideur de sa patronne païenne, sinon
sa l'irginité. On ne trouverait pas un caprice
dans cette vie active, dont tous les actes vonL
droit au but, comme des flèches sùrcmcnt
lancées. Ses rares amours, si elle en eut
avant Henri li, furent toutes politiques : instruments de règne et non de plaisir. Leur
liaison était si décente qu'on la crut longtemps
platonique. - « Le Dauphin n'est guère
« adonné aux femmes, l&gt; - écrit Marino
Cavalli, un de ces Envoyés vénitiens, les meilleurs espions de l'hlstoire, - &lt;( la sienne lui
,c suffit. Pour la conversation, il s'en tient 11
(&lt; celle de Madame la Sénéchalc de Norman« die, ùgéP de quarante-huit ans. li a pour
« clic une Lendresse véritable, mais on pense
« qu'il n'y a rien de lascif, cl que, dans celte
« affection, c'est comme entre mère et fils.
,c On affirme que celte dame a entrepris
« d'endoctriner, de corriger, de conseiller
(( M. le Dauphin, et de le pousser à toutes
« les actions dignes de lui. ll
Ma1·ino Cavalli touche à peu près juste. Le
prestige de Diane fut dans la fascination romanesque et chevaleresque qu'elle exerçait sur Henri. Elle
l'éblouissait de tournois, l'étourdissait de rêves, lui souffiait les faits
d'armes et les entreprises, le nourrissait en amour d'abstractions cl
de quintessences espagnoles, et se
posait vis-à-vis de lui comme une
« Dame de pensée 1&gt; plutot que
d'alcôve. L'ostentation du deuil
sempiternel qu'elle portail de son
vieux mari, le sénéchal de Brézé,
avait tout d'abord élevé haut sa
conquête. Venir à bout de la vertu
de Diane, c'était presque séduire
la reine Artémise. A qui lui aurait
demandé son secret, elle aurait pu
répondre comme la Galigaï à ses
juges : « L'influence d'une âme
,c forte sur une âme faible, d'une
,c femme d'esprit sur un bac&lt; loiwd. » Mais ce balourd avait l'imagination d'un paladin de la Table
Ronde : Henri II, sous sa longue
nùnc somnolente el terne, cachait
11ne tune fantastique. Les visions
de la chevalerie troublaicn t sa cervelle : !'Amadis était son liuc de
chernt. Il y al'ait du Don Quichotte dans cc roi de triste figure;
Diane de Poitiers fut sa Dulcinée;
une Dulcinée décevante, aussi chimérique que celle du Toboso, idéalisée par les arts, incessamment
r aje11nie par les cadres mythologiqucs 011 elle se posait. Toutes ces
Dia,ies vaguement ressemblantes
qui surgissaient aux yeux du roi, comme des
appari lions olympiennes au tournant de chaque
allée du parc, dans chaque salle de Chambord
cl de Fontainebleau, lui dil'inisaicnt sa maitresse. Elle apparaissait cl reparaissait de

Diane ac roiliers
Par PAUL DE SAINT-VICTOI~

Diane de Poitiers est une des enchante- « agréable, et vous suplye me tenir prouresses de l'histoire. Son nom seul évoque et « messe, car je ne puys vyvre sans vous, et
rassemble, comme la fanfare d'un cor ma- « sy saviez le peu de passetens que j 'ay isy,
« vous auryés pityé de moy.. . - Cependant
eoique, tout un chœur de déesses éparses dans
.
les peintures et les bas-reliefs de la Renais- « je vous suplyc arnir souvenance de. celuy
sance. Ce sont les deux Dianes de Jean Goujon : &lt;&lt; quy n'a jamais connu que ung Dyeu et une
l'une appuyée sur son grand cerf qui semble « amye, cl vous assurer que n'aurez poynt
un prince enchanté; l'autre contemplant amou- « de honte de m'aroyr donné le nom de scrreusement le noble anjmal qui, aYec la har- « viLrur, lequel je vous suplyc de me condiesse du cygne de Léda, approche sa bouche « scrl'er pour jamès. ll Une fois mème, ce
de ses lilvres, comme pour reprendre sa forme roi si peu lcllré rime pour elle des stances 011
humaine par la Yertu d'un baiser. C'est la la veine d'une passion naie perce sous la
Nymphe de Benvenuto, couchée parmi _l~s ,·ersification rocailleuse :
chlens et les fauves. Ce sont encore les Dll'lPlus ferme foy ne fut oncque jurée
nités chasseresses du Primatice et de son
A noul'eau prince, ô ma seule princesse,
école qui lancent la flèche, ajustent l'épieu,
Que mon amour, qui ,·ous sera sans crsse
C:ontre le temps cl la morl asscurée.
allongent leurs corps ondoyants au bord des
De fosse creuse ou de tour birn murrr
fontaines, ou marchent nues dans la camN'n point besoing de ma foy la fol'lresse
pagne, au milieu d'une troupe de nymphes
Dont je ,·ous fy dame. roinc cl mail1·rssc,
qu'elles dépassent du front. L'imagination
Pour ,·r qn'cllr est rl\1trrnrllr rlnrr-r.
. . . . . . . .. ' ..
confond dans un mème lJPC ces sveltes
Ïté1;1s mon Drcu, cornbycn j'ai rcgrèté
images; elle leur donne à toutes le nom de la
Le te:nps que ·j'ai perdu en ma jeunesse!
maîtresse triomphante qui les inspira. L'hisCornbl'en de foi·s je me suys souélé
toire a beau crier que cette jeune déesse était
,\,•ovr· Dyane pour ma seule maylresse,
)lais· je crégnoys qu'elle, quy esl rtée,st',
une vieille femme, que Diane de Poitiers
;se se l'Otilut abcsscr jusque-li,
avait près d'un demi-siècle à l'aurore mèmr
De fal're cas rie moi qui sa11s cela
de son règne; on n'y croit pas, on n'en veut
N'aro;•s ptaysir, joie, ni conlcn~emant,
rien croire. On préfère, aux dates rigoureuses,
Jusques à l'hcui·c que se delybcra.
le chiffre amoureux qui marie l'i[ royal ü
Que j'obéisse à son commandcmanl.
deux croissants enlacés. La postérité a pour
Diane les yeux éblouis d'Henri JI.
Maitresse en titre, Diane de Poitiers tenait,
Renaud dans les jardins d'Armide, Roger entre Henri li et Catherine de Médicis, la
charmé par Alcine, Merlin captivé par la fée place d'une troisième personne de la Royauté.
Viviane dans le buisson de la forêt des Ar- Le blason de son adultère officiel décorait les
dennes, donneraient une faible idée de l'en- murs des châteaux, les dômes des palais, les
sorcellement de ce roi crédule par une magi- arcs de triomphe des Entrées royales; le roi
cienne qui avait l'àge des sorcières. Il l'aima le portait jusque sur ses habits de gala Loutoute sa vie uniquement et absolument. La jours semés de crois~~~t~. Au co~ronnement
faveur de Diane n'eut pas un instant d'éclipse. même de Catherine, 11mttale de Diane, accouPas un nuage ne passa sur son Croissant plée à celle de Henri, s'étalait sur tous les
symbolique qui devint l'astre du règne. On a décors de la fête. Quand le roi visita Lyon,
quelques lettres de Henri II à sa farnritc : avec la reine, à son retour d'Italie, la ville
elles respirent une servitude passionnée : lui donna un ballet représentant la. &lt;! Ch.asse
jamais le sigisbéisme italien n'a parlé plus de Diane, ll qui n'était que l'apothéose éclabumble langage : &lt;! Madame, je vous suplye tante de la favorite. &lt;! Mme de Valentinois, &lt;! de me mander de vostrc santé... afin q11r, « dit Brantôme, - que le roy servoit, au
!( selon cela, je me goul'erne. Car si vous . « nom de laquelle celle chasse se faisoit, en
(( contynuyés à vous trouver mal, je ne von!- !! fut très-contente, et depuis en aima fort
(! droys faillyr vous aller trouver pour vous &lt;t toute sa vie la ville de Lyon. lJ Au tournoi
!! faire servyce, selon que j'y SUJ'S tenu, et où Henri II tomba sous le coup de lance de
« aussy q u'yl ne me seroyt possyble de vivre Montgommery, - Diane avait _alors soixante
&lt;! sy bnguemcnt sans vous voir .... Estant ans, - il portail encore ses couleurs.
« elloigné de cele de quy dépent Louet mo_n
A quoi tint cette passion si étrange et si
!! bycn, il csL malésé que je puysse av01r absorbante que Nicolas Pasquier l'attribue au
&lt;1 joyc .... - Madame ma mye, je vous mercyc charme d'une bague enchantée~ Diane était
« très humblement de la peyne que vous avez belle sans doute, et d'une beauté taillée dans
« prise de me mander de vos nouvelles, quy le marbre : mais stir le marbre même soixante
!&lt; est la chose de ce monde que j'ay la plus années marquent leurs entailles. D'un côté

Brantôme s'écrie : « J'ai veu madame la
« duchesse de Valentinois, en l'aage de
« soixante-dix ans, aussi belle de face,· aussi
« fraische et aussi aimable, comme en l'aagc
« de trente ans. 1&gt; D'une autre part, dès
1558, des épigrammes latines lui reprochent,
a\'ec une rudesse cynique, « ses rides, sa
peau 0asque, ses fausses dents et ses che"cux
gris. n La vérité doit être entre l'adulation et
l'injure. Il est certain que Diane lutta héroïquement contre l'àge. Elle n'avait pas srulcmcnt l'orgueil de la Déesse dont elle portait le
nom redoutable, elle en eul aussi l'activité
Yirilc, les habitudes matinales, la passion pour
la chasse, le goùt des eaux glacées Olt elle se
plongeait au fort de l'hiver. Un tel régime la
maintint longtemps : ces froides ablutions
surtout, d'après les chroniqueurs, furent sa
\'l'aie fontaine de Jouvence. L'ambassadeur
vénitien, Lorenzo Contarini, qui la vit en
'1 552, avec les yeux clain•oyants d'tm indifférent, fait d'elle un portrait aussi éloil(né du
dén igrement que de l'enthousiasme : « La
« personne, - rut-il, - que, sans nul
&lt;1 doute, le roi aime le mieux, c'est Mme de
« Valentinois. C'est une femme de cinquante&lt;( deux ans, autrefois l'épouse du grand séné,c cbal de Normandie el petite-fille de M. de
(C Saint-Vallier, laquelle restée vcm·c, jeune
« et belle, fut aimée el goûtée du roi François
« cl d'autres encore, selon le dire de Lous :
« puis elle vint aux mains de cc roi, lorsqu'il
« n'était que dauphin . Il l'a beaucoup aimée,
&lt;1 il l'aime, et elle est sa maîtresse, Lou le
(&lt; vieille qu'elle est, cosi vecchia come è . Tl
« est vrai de dire que bien qu'elle n'ait
« jamais employé de fards, et peut-être en
,c vertu des soins minutieux qu'elle prend,
« elle est loin de paraitre aussi âgée qu'elle
,c l'est en effet. 1&gt; - Les rares effigies authentiques qui restent de Diane s'accordent avec
ce portrait impartial. Ce sont celles d'une
matrone robuste, sculptée à grands traits, au
front hautain, à l'œil dur, au nez impérieux.
La gorge est ample, l'épaule plantureuse; la
bouche serrée cl rentrantr semble faite, non
pom le baiser, mais pour le secret. Nullr
mollesse, aucune volupté; l'air d'une Junon
romaine avec les formes massirns d'une patricienne de Venise.
Ce n'est pas non plus à l'attrait des sens
qu'on peut attribuer son empire. Henri Il
n'avait rien du tempérament pantagru1iliquc
de son père. Chaste plutôt, d'un sang lent el
lourd, caractère engomdi dans un corps agile.
Le Faune avait engendré un amant transi. On
note à peine, dans Loule sa vie, deux esclandres
une passade italienne d'où résulta

fresque en fresque cl de groupe rn groupe,
comme par une enfilade de miroirs magiques.
Le reflet transformait la femme; la blancheur
des marbres se mêlait à cclfo de la chair;
l'immortelle jeunesse des divinités rajeunissait la matrone. Transfiguration perpétuelle!
Où finissait la duchesse? oi1 commençaient
les déesses? Discrimen obsc1wum. Le Croissant, imoqué dans les incantations païennrs,
achevait l'o:mre fatidique. Les voùLcs des
palais royaux. jonchées &lt;le demi-lunes, célébraient l'apothéose de Diane, comme le ciel
étoilé chante la gloire de Dieu, dans les
psaumes.
En cc genre de sorcellerie, le chàtcau
d'Anet fut le chef-d'œuvre de la favorite : on
l'eût dit bàti sur le plan d'un magicien de
!'Arioste. Villa exquise, peuplée de statuettes,
décorée d'élégants portiques, réjouie par
l'abondance et pa1· le chant des eaux vives;
arec des viricrs qui inYitaicnf à la pêche, des
chenils résonnants de l'aboi des meules, des
volières Olt piétinaient les faucons; et, comme
dans le palais d'été d'un sultan d'Orient, des
cages pour les guépards dressés à la chasse.
Toul alentour, par delà le jardin semé de

DIANE DE P OITIER S.

Taélea11 de

FLANDRIN,

(/ltttsee de Versailles.)

bosquets, des plaines cl des forêts giboyeuses
entourées d'une molle ceinture de collines.
C'était le cercle de l'enchanteresse. Le roi v
coulait des jours fëeriques, sous l'influence d~
la fée du lieu. Au milieu de ses guerres

1..

... 29 ...

DUNE DE P01T1ER._S

--

...

d'Italie cl d' A.llcmagnc, on le voit aspirer aux
fontaines d',\.net comme le cerf de Dm·id aux
sources .
On cherche la reine dans toute celle histoire : elle parait à peine, éclipsée qu'elle est
par la déesse au Croissant. C'est une Cenerentola couronnée. Longtemps stérile, craignant le dil·orce, disgraciée du roi que rebutaient ses gros yeux à 0eur de tète et sa
bouffissure maladi,·e, Catherine de Médicis
s'était anéantie derant sa rivale. Ne pouvant
la renverser, clic se jetait dans ses bras. Diane
la protégeait et la consolait, et de temps à
autre, avec une altière pitié, impérieuse comme
la Vénus de l'Iliade jetant Pâris sur la couche
d'Hélène, elle poussait le roi dans le lit nuptial. Contarini le dit ncllement clans une
dépêche au sénat de Venise : - « La reine
« fréquente continuellement la duchesse, qui,
« de son côté, lui rend les meilleurs offices
« clans l'esprit du roi : et soul'cnt, c'est elle
« qui l'exhorte à aller dormir arec la reine. »
Selon le rituel chevaleresque, dans la sphère
su])]imée où Henri el Diane avaient placé
leurs amours, ce n'était pas là une infidéli té
de l'amant. Qu'importait l'épouse matérielle à
la maitresse de l'ùme, la génitrice
dynastique à l'inspiratrice de la
royauté? Rachel n'avait- elle pas
omwt à sa servante .Bilba la tente
de Jacob? Comme la fille de Laban, Diane de Poitiers, envoyant le
roi dans la chambre de Catherine,
poll\'ait dire : « Voici· ma servante.
« Yiens vers elle; elle aura des en&lt;&lt; fants; je les élèverai sur mes gc&lt;&lt; noux, el je serai glorifiée par
,c clic. 1&gt;
Une seconde fois, le verset biblique fut accompli à la lettre. Catherine eut des enfants, Diane les éleva
sur ses genoux, et clic en fut glorifiée. L'imitation de la Déesse dont
elle portail le nom est visible dans
tous ses actes : ici, encore, elle fut
fidèle à son type. La mythologie
attribuait à la sœur d'Apollon la
délivrance des femmes en travail et
le patronage des enfants. Diane
revendiqua, auprès de la reine, cette
fonction propice. Elle l'assistait
dans ses couches, elle la soignait
dans ses relevailles, elle présidaitau choix des nourrices, et s'occupait, par menus détails, de la santé
des princes nouveau-nés. Ses lettres
sont remplies de ce tracas de nourrices et de nourrissons. Ce ne sont
que rilgles d'aménagement intérieur, changements de· résidence
ordonnés au moindre soupçon d'épidémie ou de mauvais air, holà
mis sur les q uerclles des valets
et des gouvcmanles, médecins avertis, médicamcnls expédiés. - Un jour elle
envoie de la poudre de licorne pour la rougeole d'une princesse : remède fabuleux qui
sied, venant d'une fée chasseresse.
Cet empiètement de maternité autorisé du

�- - 111STO'l{1.ll -----------------------------------------~
roi, subi par Catherine, mettait le comble à
sa puissance. Les enfants seuls auraient pu
éloigner d'elle son amant en le ramenant vers
la reine. Diane se les adj ugeant de haute
main, accaparant les soins de leurs berceaux,
ne laissant à la reine que la fonclion de les
meure au monde, l'annulait encore plus
qu'avant. La mère passive, destituée de l'éducation, s'effaçait derrière la seconde mère
vigi lantc, active, efficace, g~nic tutélaire de la
dynastie. - Deux. tableaux du temps célèbrent insolemment celle usurpalion maternelle. L'un montre Diane assise, nue, dans
son bain, au miEcu des enfants de France
allaités ou jou1nl dans la chambre. L'autre la
représente nue encore, scion son privilège de
déesse, entourée des dames de la cour en
costume de fète, cl recevant solcnncllcmcnl
un prince nomcau-né qu'une femme agenouillée lui présente. La reine, très reconnaissable,
s'éloigne à pas lents sur le second plan.
Elle a enfanté, sa tâche csl remplie. C'est
Loujom·s l'histoire de la Bible : - &lt;( Bilha
&lt;( conçut et enfanta un fils à Jacob. - fla« chel dit : Dieu m'a jugée, il a exaucé
&lt;( ma voix., el m'a donné un fils. - Ililha,
(1 scrrantc de Rachel, conçut encore une
&lt;( seconde fois, et enfanta un second fils à
&lt;I Jacob. - Rachel dit : J'ai lutté contre ma
1( sœur dans des luttes divines, et je l'ai
&lt;( Yaincuc. l&gt;

11 taul passer aux affaires sérieuses. ~carlez
cet appareil olympien, soufflez sur le Croissant, dissipez les fantasmagories mythologiques qui la voilent cl la transfigurent, rous
Lromez une femme, non pas d'État, mais
d'affaires, exploitant et pressurant sa faveur.
La chasseresse s'entendait aux. pièges et aux.
curées. Sa seule passion fut l'avidité : une
avidité immense, insatiable, fJ.Ue ne rassasia
pas la France dépecée et dévorée pendant quatorze ans. Que sont les concussions de la
Pompadour, les dilapidalions de la ])u Barry,
auprès de celles de Diane de Poitiers? Dt:s
larcins cl des grappillages. ])iane aspirait, et
absorbait tout, les confiscations, les bénéfices,
les procès, les ventes de gràces cl de charges,
Anet, Chenonceaux, le duché de Valcnlinois,
des provinces. Un moment, clic se fil adjuger
&lt;( toutes les terres vacantes au royau me l&gt; :
cc n'était rien moins qu'un quart de la !&lt;rance.
On la voit, dans une de ses lcllres, brocanter
avec son cousin, M. de Charlus, des captifs
espagnols pris en mer par le baron de La
Garde, cl dont le roi lui avait fait don. Il
s'agit de les vend re le plus cher possi ble :
&lt;( Vous regarderez qui en baillera le plus des
&lt;1 capitaines des gallèrcs ou bien des Génois,
&lt;( et les destinerez à ceux-là. » Les capitaines

de galères en offrent vi ngt-cinq écus pièce :
- &lt;( Mais, - dit Diane, - cc n'est raison&lt;( 01ble, car le tout ne rcviendroi t qu'à envici ron douze mille écus. » - Cependant le
Turc, allié du roi, pourrait réclamer sa pari
de capture : (1 Je rous prie donc regarder
&lt;1 pour le mycul x, cl y user de diligence, car
(( on m'a dicl que le Grand Seigneur cnvoyc
&lt;( w1g homme par dcça, pour en fafrc quel&lt;( qucs remontrances au roy, cl je voud roys
&lt;( bien que cela fusL vuidé avant que il fust
« arrivé. l&gt;
Spectablc étrange cl presque incroyable!
La Diane de Jean Goujon tenant le comptoir
d' un bazar d'esclaves!
Les supplices faisaient partie des , rc\'Cnus
de Ja favorite. Elle battait monnaie à la place
de Grève. Pour les protestants, ce fut la
fërocc Diane de Tauride. Elle les dépouillait
en les égorgeant sur son coffre Laillé en autel.
« La Yachc à Colas, J&gt; comme on appelait
alors la Réforme, fut sa vache à lait el lt sang.
- Une scène tragique, que rhistoire nous a
conservée, est celle de cet ou\'l'ier call'inistc
qu'elle manda dans sa chambre pour le faire
abju rer devant Hcill'i Il. L'homme, nullement
effrayé, pal'la haut cl soutint sa foi, cl lorsque
Diane voulut intcrl'cnir dans la conlrm·ersc, il
éclata comme aurait fait Élie apostrophant
.Jézabel : - « Madame, contentez-vous d'aroir
« infecté la France, cl ne mèlcz rotrc. ordure
&lt;1 parmi chose si sacrée qu'est la vérité de
&lt;( Dieu. » Le roi, furieux, roulut aller lt: mir
brùlcr vif; mais il recula, transpercé d'effroi,
devant le regard fixe que le martyr allacha
sur lui, du milieu des flammes.
Ainsi, parmi ses phast:!s brillantes et diri11es,
Diane, comme sa patronne, avait une phase
infernale. Les feux qui l'entourent, dans les
fresques de }&lt;ontainchlcau, oü clic fi gure sous
l'image dïlécalc, proviennent du reflet des
bûchers ardents.
Ses curieuses lcllrcs, récemment publiées,
mettent à nu sa dureté d\,mc et sa volonlé
implacable. Elles sont courtes, serrées, précises, tendues au fait, dénuées d'agrément.
Aucune larme, aurn nc effusion n'attendrissent
ces missires arides. Pas une fleur dans leurs
broussailles de chicane. li en csl qut: pourrait
signer un vieux grcf'iicr de J3asochc. Çà cl fa ,
au bas des pages, dt:s protestations de bit:nrnillancc ou de modestie feinte qui rcsscmLlenl à de faux sourires. îlien de plus sec cl
de plus glacial. Cela semble écrit, de la
pointe d' une fl èche, sur du sable ou sur de la
neige.
Des attitudes majestueuses, un imposant
décorum mas11 uaicnl cellt: vie de fraude cl
d'exploitation. L'orgueil de Diane ne fl échit
jamais; clic vécut sur un piédestal. Après la

mort du roi, elle sorlit en reine du théâtre o:.i
elle avait régné si longtemps. Henri ll respirait encore lorsque Catherine de Médicis l'envoya sommer de rendre les joyaux de la Couronne qui remplissaient ses écrins. C( Elle
&lt;( demanda soudain à M. !'harangueur :
(( Comment! le roi est-il mort? - Non,
&lt;( madame, répondit l'autre, mais il ne peut
(( guieres Larder. - Tanl qu'il luy restera un
&lt;( doigt de vie doncqucs, dit-clic, je Ycus que
&lt;( mes cnncmys sachent que je ne les crains
&lt;1 point, et que je ne leur obcyrai tant qu'il
(c sera l'i,·ant. Je suis encore invincible de
&lt;( cou rage. Mais lorsqu'il sera mort, je ne
&lt;1 Yeus plun irrc après lui ; et toutes les amer« tum~s qu'on me sçauroil donner ne me
&lt;( seront r1uc douceurs auprès de ma perte.
c1 Et par ainsy, mon roy vif ou mort, je ne
11 crains pas mes cnncmys. 11 Le roi
mort, elle garda cnrcrs et contre tous cette
fière coatcnancc, ne rendit rien, sauf Chenonceaux, dont Catherine se contenta pour
rançon, el se retira lentement, Lranc1uillcment, lourde des dépouilles de la France.
Elle Yécul sept ans encore dans son chàteau
d'Anct, bicntùt réconciliée avec le nouveau
règne; toujours belle, s'il faut en croire
Brantôme qui chante un hymne à son crépuscule. Son testament hérissé de clauses, de
restrictions, de réscrrcs, équiraut à une
autopsie morale. Le cérémonial de sa sépulture, les messes, les prières, les aumônes
mortuaires, les h:ibits de deuil payés à ses
gens, les cierges cl les chapelets fournis aux
bons pauvres, qui dcl'l'ont se répéter l'un à
l'autre : &lt;( Priez Oyeu pour Diane de Poylicrs, J&gt; y ont réglés arnc une précision poin1illcusc : C( Que je sois bien servie en l'csglisc,
C( je me contcnteray des pompes de cc monde. l&gt;
Son caractère positif' s'empreint encore sur cc
&lt;•ontral de la dernière heurt:!. ])ianc mourante
fa it les affaires de son âme, aussi âprement
r1u 'clic fit celles de sa vie terrestre.
Malgré tout, l'art l'emportera sur l'histoire,
les marbres préraudront sur les Lex.Les, les
tablea ux recouvriront la réalité. Diane restera,
pour la postérité, la déesse protectrice de la
Rcna'.ssance. Elle apparaitra toujours dans sa
nudité dil'inc, appuyée sur un arc d'argent,
au scu:I d'un chàlcau de la 'fourainc, entre
Frant:ois l•", ciui la rt:garde arec son large rire
de satyre, et Henri li, qui la couve de son
rague regard d'Actéon .... Le cor sonne, des
,tatues élancées surgissent entre les éclaircies
des charmilles; les eaux jaillissent cl se recourbent en gerbes; un cerf royal sort des
fu taies ombreuses cl vient mollement s'étendre
it Sl!S pieds. Un Enchanteu r arrive qui fixe à
jamais le grou pc idéal, cl l'apothéose illusoire
dcricnl une consécration élt:rncllc.
PAUL DE

Cliché )(eurdcin frères.
MURAT

A lËNA

-

Tableau d'HENRI CHARTIEP ,

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XXVIII
~füsious aupl'ès di: f'Empere111· et du roi ùc Prusse. Situation de la Prusse.

SAINT-VICTOR.

l

Pendant que nous étions à Francfort un
accident fort douloureux survenu à un officier
du 7• corps me valut une double mission,
dont la première partie fut très pénible, et la
seconde fort ag-réablc et même brillante.
A la suite d'une fièvre cérébrale, le lieutenant N... , du 7• chasseurs, tomba complètemeut en enfance; le maréchal Augereau m~
?barg~a d? conduire cc pauvre jeune homme
a ParJs d abord, auprès de Murat, qui s'y

était toujours ;intéressé, et ensuite dans le
Quercy, si celui-ci m'en priait. Comme je
n'avais pas vu ma mère depuis mon départ
pour la campagne d'Austerlitz, et la savais
non loin de Saint-Céré, au château de Bras,
que mon père arait acheté quelque temps
avant sa mort, je reçus avec plaisir une mission qui, tout en me meltant à même de
rendre service au maréchal Murat, me permcllait d'aller passer quelques jours auprès
de ma mère. Le maréchal me prèla une bonne
calèche, et je pris la route de Paris. Mais
la chaleur cl l'insomnie exaltèrent tellement
mon pauvre camarade que, passant de l'idiotisme à la fureur, il fai llit me tuer d'un coup

de clef de voilure. Je ne fis jamais un voyarrc
plus désagréable. Enfin, j'arrivai à Paris ~t
co~dui~is !e lieutenant N... auprès de Murat,
qm rés1da1t pendant la belle saison au cMteau
de Neuilly. Le maréchal me pria d'achel'er la
tâche que j'avais commencée ét de con~uire _N ... dans le Quercy. J'y consentis, dans
l esp01r de revoir ma mère, tout en faisant
o?servcr que je ne pouvais partir que dans
v1~gt-qualre heures, le maréchal Augereau
m ay_~nt ~ba r?~ de dépèchcs pom· l'Empcreur,
que~ ail~, :cJ0111drc à Rambouillet, où je me
rund1s offic1cllcmcnl le jour mèmc.
J'ig?,~re_ ce que contenaient les dépèches
dont J etais porteur, mais elles rendirent

�H1STORJA
!'Empereur fort soucieux. Il manda M. de
Talleyrand et partit avec lui pour Paris, où il
m'ordonna de le suivre et de me présenter
chez le maréchal Duroc le soir. J'obéis.
J'attendais depuis longtemps dans un des
salons des Tuileries, lorsque le maréchal Duroc, sortant du cabinet de !'Empereur dont il
laissa la porte enLr'ouverte, ordonna de vive
voix à un officier d'ordonnance de se préparer
à partir en poste pour une longue mission.
Mais Napoléon s'écria : « Duroc, c'est inutile,
puisque nous avons ici Marbot qui va rejoindre
Augereau; il poussera jusqu'à Berlin, dont
Francfort esl à moitié chemin. 1&gt; En conséquence, le maréchal Duroc me prescrivit de
me préparer à me rendre .à Berlin avec les
dépèchcs de !'Empereur. Cela me contraria
parce qu'il fallait renoncer à aller embrasser
ma mère; mais force fut de me résigner. Je
courus donc à Neuilly préYcnir Mural. Quant
à moi, croyant ma nouvelle mission très
pressée, je retournai aux Tuileries; mais le
maréchal Duroc me donna jusqu'au lendemain
malin. J'y fus au lm·cr de l'aurore, on me
remit au soir; puis le soir au lendemain, et
ainsi de suite pendant plus de huit jours.
Cependant je prenais patience, parce q11c
chaque fois que je me présentais, le maréchal
Duroc ne me tenait qu'un instant, ce qui me
permettait de courir dans Paris. Duroc m'avait remis une somme assez forte, destinée it
renouveler mes uniformes loul à neuf, afin
de paraitre sur un bon pied deYant le roi de
Prusse, entre les mains duquel je devais
remettre moi-même une lettre de !'Empereur. Vous voyez que Napoléon ne négligeait
aucun détail, lorsqu'il s'agissait de relever le
militaire français aux yeux des étrangers.
Je partis enfin, après avoir reçu les dépêches et les inslructions de !'Empereur, qui me
recommanda surtout de bien examiner les
troupes prussiennes, leur tenue, leurs armes,
leurs chevaux, etc... M. de Talleyrand me
remit un paquet pour M. Laforest, ambassadeur de France à Berlin, chez lequel je devais
descendre. Arrivé à Mayence, qui se trouvait
alors faire partie du territoire français, j'appris que le maréchal Augereau était à Wiesbaden. Je m'y rendis et le surpris fort en lui
disant que j'allais à Berlin par ordre de !'Empereur. Il m'en félicita et m'ordonna de
continuer ma route. Je marchai nuil et jour
par un Lemps superbe du mois de juillet, cl
arrivai à Berlin un peu fatigué. A celte époque,
les routes de Prusse 11' étant pas encore ferrées, on roulait presque toujours au pas srn·
un sable mouvant où les voitures, enfonçant
profondément, soulevaient des nuages de
poussière insupportables.
M. Laforest me reçut à merveille. Je logeai
à l'ambassade et fus présenté au Roi et à la
Reine, ainsi qu'aux princes el aux princesses.
En recevant la lettre de !'Empereur, le roi de
Prusse parut for t ému. C'était un grand el
bel homme, dont la figure exprimait la bon lé;
mais il manquait de cette animation qui
dénote un caractère ferme. La Reine était
vraiment très belle; une seule chose la déparaiL: elle portait toujours une grosse cravate,

'-------------'------------afin, disait-on, de cacher un goitre assez prononcé qui, à force d'être tourmenté par les
médecins, s'était ouvert et répandait une matière purulente, surtout lorsque cette princesse dansait, ce qui était son divertissement
de prédilection. Du reste, sa personne était
remplie de grâce, et sa physionomie spirituelle et majestueuse exprimait une volonté
ferme. Je fus reçu très gracieusement, et
comme la réponse que je devais rapporter à
!'Empereur se fil attendre plus d'un mois,
tant il parait qu'elle était difficile à faire, la
Heine voulut bien m'inviter aux fètes el bals
qu'elle donna pendan t mon séjour.
De Lous les membres de la famille royale,
celui qui me traita al'ec le plus de bonté, du
moins en apparence, fut le prince Louis,
neveu du Roi. On m'avait prévenu qu'il exécrait les Français et surtout leur empereur ;
mais comme il aimait passionnément l'étal
militaire, il me questionnai t sans cesse sur le
siège de Gênes, les batailles de Marengo el
d'Austerlitz, ainsi que sur l'organisa Lion de
notre armée. Le prince Louis de Prusse était
un homme superbe, et sous le rapport de l'esprit, des moyens el du caractère, c'était de
Lou~ les membres de la famille royale le
s~ul qui eùL quelque ressemblance avec le
grand Frédéric. Je fis connaissance avec plusieurs personnes de la Cour, et surtout avec
des officiers que je sui rais tous les joms à la
parade el aux manœmres. Je passais donc
mon temps fort agréablement à Berlin, où
notre ambassadeur me comblait de prévenances; mais je finis par m'apercevoir qu'il
voulait me faire jouer dans une affaire délicate
un rôle qui ne pouvait me convenir, et je
devins très réservé .
Mais examinons la position de la Prusse
vis-à-vis de Napoléon. Les d~pêches que j'apportais )' aYaicnl trait, ainsi que je l'ai su
plus tard.
En acceptant de Napoléon le don de l'électoral du Hanovre, patrimoine de la famille
régnante d'Angleterre, le cabinet de Berlin
s'était aliéné non seulement le parti antifrançais; mais aussi presque toute la nation prussienne. L'amour-propre allemand se trouvait
en effet blessé des succès remportés par les
Français sur les .\utrichiens, el la Prusse
craignait aussi de Yoir son commerce ruiné
par suite de la guerre que le cabinet de Londres venait de lui déclarer. La Reine et le
prince Louis cherchaient à profiler de celle
effervescence des esprits pour amener le Roi
à faire la guerre à la France, en se joignant à
la Russie, qui, bien qu'abandonnée par l'Autriche, espérait encore prendre sa revanche
de sa défaite d'Austerlitz. L'empereur Alexandre était encore entretenu dans ses projets
contre la France par un Polonais, son aide de
camp fayori, le prince Czartoryski.
Cependant le parti antifrançais qui s'augmentait tous les jours n'avait encore pu
déterminer le roi de Prusse à rompre avec
Napoléon ; mais se sentant appuyé par la
Russie, ce parti redoubla d'efforts, et profita
habilement des fautes que commit Napoléon
en plaçant son frère Louis sur le trône de
.... 32 ...

Hollande, et en se nommant lui-mème protecteur de la Confedération du JU1in, acte
qu'on pt·ésenta au roi de Prusse comme un
acheminement au rétablissement de l'empire
de Charlemagne. Napoléon voulait, disait-on,
en finir, pour faire descendre tous les souverains d'Allemagne au rang de ses vassaux!. ..
Ces assertions, fort exagérées, avaient néar.moins produit un grand changement dans
l'esprit du Roi, dont la conduite avec la
France devint dès lors tellement équivoque,
qu'elle détermina Napoléon à lui écrire de sa
main, et sans suivre la marche habituelle de
la diplomatie, pour lui demander : &lt;1 Êtesvous ,pour ou contre moi?... » 'f cl était le
sens de la lettre que j'avais remise au lfoi.
Son conseil , voulant gagner du temps pour
compléter les armements, fit retarder la
1·éponse, et ce fut la cause c1ui me retint si
longtemps à Berlin.
Enfin, au mois d'aoùL, une explosion générale eut lieu contre la France, el l'on Yil la
Reine, le prince Louis, la noblesse, l'armé!',
la population entière, demander la guerre à
grands cris. Le Roi se laissa entrainer ; mais
comme, bien que décidé à rompre la paix, il
conscrrail encore un fai ble espoir d'él'iter les
hostilités, il parail quedans sa réponse à 1'8mpcreur il s'engageait à désarmer, si celui-ci
ramenait en France toutes les troupes qu'il
avait en Allemagne, ce que Napoléon ne
Youhiit faire que lorsque la Prusse aurait
désarmé, de sorte que l'on tournait dans un
cercle vicieux d'où l'on ne pouvait sortir que
par la guerre.
Avant mon départ de Berlin, je fus témoin
du délire auquel la haine de Napoléon porta
la nation prussienne, ordinairement si calme.
Les officiers que je connaissais n'osaient plus
me parler ni me saluer ; plusieurs Français
furent insultés par la populace; enfin les gendarmes de la garde noble poussèrent la
jactance jusqu'à venir aiguiser les lames de
leurs sabres sur les degrés en pierre de l'hôtel de l'ambassadeur français!... Je repris en
toute hâte la roule de Paris, emportant avec
moi de nombreux renseignements sur cc qui
se passait en Prusse. J~n passant ~ Fra~cfor~,
je trouvai le maréchal Augereau fort tn ste; 11
venait d'apprendre la mort de sa femme,
bonne et excellente personne qu'il regretta
beaucoup, et dont la perle fut sentie par
tout l'état-major, car elle avait été excellente
pour nous.
Arrivé à Paris, je remis à !'Empereur la
réponse autographe du roi de Prusse. -~pr~s
l'aroir lue, il me questionna sur ce que J avais
rn à Berlin. Lorsque que je lui dis que les
rrendarmcs de la garde étaient venus aiguiser
leurs sabres sur l'escalier de l'ambassade de
France, il porta vivement la main sur la_poignée de son épée et s'écria avec indigna~10n ,=
&lt;1 Les insolents fanfarons apprendront b1entot
que nos armes sont en bon étal!. .. ». , .
Ma mission étant dès lors Lcrmlllee, JC
rctom nai auprès du maréchal Augereau et
passai tout le mois de septembre à Francfort,
où nous nous préparâmes à la guerr~ en
continuant à nous amuser le plus possible,

ca_r nous pensions que rien n'étant plus incertam que la Yie des militaires, ils doil'ent s'empresser d'en jouir.

un très grand nombre d'hommes, qui, deve- domestique de guerre, François Woirland
nus soldats malgré eux, étaient· tenus de ~er- ancien soldat de la légion noire, vrai sacri~
vir jusqu'à ce que l'àge les mit hors d'état de pant et grand maraudeur : mais ce sont là
porter les armes ; alors on leur délirrait un les meilleurs serviteurs en campagne; car
CHAPITR.E XXIX
brc\'Cl de mendiants, car la Prusse n'était avec eux on ne manque jamais de rien. J'avais
pas assez riche pour leur donner les Invalides trois excellents cheraux, de bonnes armes, un
J'.:1al ,(e l'armée prussienne. - 1(31•d1c su,· \\'url,- ou la pension de retraite. Pendant la durée de
peu d'~rgenL; je_ me portais très bien, ,je
hou'.·g. - Combat de Saal feld et rnorl du princo&gt;
leur senicc, ces soldats étaient enc.1drés enlrr. marchais donc gaiement au-devant des éréll!'l.ou,s ~c Prnssc. - Augereau Pl son _anriru compade n·ais Prussil'ns, dont le nomhrc de,·ait être mcnls futurs! ...
l(flOfl d armes. netolll' it Iéna. - Episnrle.
au moin~ de -moitié de l'effectif de chaque
Nous nous dirigeùmes sur ,\ scbalfenl1ournCependant les diflërcnls corps de la m·and1• compagme, afin de prérenir les réroltcs.
d
'oit
nous gagnâmes " 'urtzbourg. Nous y
,
h .
o
armce se rapproc awn l des ril'es du )lein.
P?ur mai_nlcnir une armée composée de trouvâmes !'Empereur, c1ui fit défiler le~
!,'Empereur venait d'arriver à \\'urtzbournparties aussi hétérogènes, il falla it une dis- troupes du 7° corps, dont l'enthomiasmc
ct sa garde passait le Rhin. Les Prns~iens,
cipline d~ fer ; aussi la plus légère faute ctail- était fort grand. Napoléon, qui possédait des
leur coté, s'étant mis en marche et Lrarersant elle purne par la bastonnade. De très nom- ~otes sur Lous les régiments, cl qui savait en
la Saxe, avaient contraint !'Électeur à joindre breux mus-officiers, Lous Prussiens, portaient t'.rcr très habilement parti pour flatter
ses troupes aux leurs ; celle alliance forcée, cl constamment une canne, dont ils se scnaicnt 1amour-propre de chacun d'eux, di t en ,·ovant
pa!· conséquent p eu sùre, était la seule que le très souven_t, et, selon l'expression admise, on le 14° de ligne : « Vous ètcs de tous les c~r ps
roi de Prusse eul en Allemagne. Il attendait, comptait 1mc canne pour sept hommes. La ,, de mes armées celui où il y a le plu~ de
il est vrai, les nusscs ; mais leur armée était en- désertion du soldat étranger était irrémissi- &lt;1 rhev'.·ons; aussi vos trois bataillons compcore en P?logne, d?1Tièrc Je Xiérnen. à plus blement punie de mort. \'ous fi r1urcz-ro11s &lt;&lt; Lent-:ls à mes yeux pour six !... » Les solde cent cmquante lieues des contrées où les r_~lfreuse position de ces él ranicrs, qui, dats enthousiasmés répondirent: 11 Nous Yous
destinées de la Prusse allaient èLrc décidées. s etanl engagés dans un moment d'i1Tcsse, ou le promerons dcl'ant l'ennemi! 1&gt; .\u 7° léger,
. On a peine à concevoir l'impéritie qui pré- ayant été cnlerés de force, se royaienl, loi11 presque tout composé d'hommes du bas Lansida pendant sept ans aux décisions des cabi- de leur pairie el sous un ciel glacial, condam- guedoc et des Pyrénées, !'Empereur di t :
nets des ennemis de la France. Nous avions nés à être soldats prussiens, c'cst-it-dire &lt;1 Voilà les meilleurs marcheurs de l'armée·
• •
•
l
rn, en '1805, les Autrichiens nous attaquer e~claves, pendant Loule leur ,·ie!... Et quelle « on n' en vo1tiama1
s un seul en arrière, sursur le ])anubc et se faire ballre isolément it 1·1_e ! A pemc nourris, couchés sur la paille, « tout quand il faut joindre l'ennemi ! 1&gt; Puis
Ulm, au lieu d'attendre que les Russes les 11 ayant que des haLits très légers, point de il ajouta en rian t. « Mais, pour rous rendre
eussent rejoints, et que la Prusse se l'ùl ca poics, même dans les hi rers les plus froid s, &lt;1 justice entière, je dois vous dire que Y0us
dé~larée contre Napoléon. Yoici, à présent, cl ne touc?ant qu'une solde insuffisante pour &lt;r ètcs les plus criatds et les plus maraudeurs
(J~ en 1806, ~es mèmes Prussiens qui, l'année
leurs !)esom~. Aussi n'attendaient-ils pas pour &lt;I de l'armée! - C'est \'l'ai, c'est vrai! 1&gt;
d arant, aurarnnl pu empêcher la défaite des mendier r1u on leur en donnât l'autorisation répondirent les soldats, dont cbacun araiL u11
Austro-Busses en se joignant à eux, non seu- c?, l~s renroyanL du scn•icc, car, lorsqu'ils canard, une pou.le ou une oie sur son sac,
lement nous dé~larent la guerre, lorsqur nous n ela1?nt pas sous les Jeux de leurs chefs, ils ~b~s ~uïl fallait tolérer, car, comme je vous
sommes en paix arec le cabinet de Vienne
L_e~1daient la main, et il m'est arril'é plusieurs 1 a, dit, les armées de Napoléon, une fois
mais, imitant sa fau te, nous allaqucnt san~ fois, tant à Potsdam qu'à Ilcrlin, de roir les qu 'clics étaient en campagn~, ne recevaient
aLLcndre les Russes !... Enfin, trois ans aprè~, gr_enadiers à la porte mèmc du noi me sup- d? distri butions que fort rarem1·nt, chacun
Ill 1800, les Autrichiens renournlèrent seuls
plier de leur faire l'aumùnc !...
Y1rant sur le pays comme iI pom·ail. Celle
la guerre contro Napoléon, au moment oi1
Les
officiers
prussiens
étaient
r1énéralemenl
méthode présentai t sans doute clc 0n-raYcs
.
.
e
celu::-ci était en paix al'cc la Prusse cl la 1nstrmts cl scrrnicn l fort bien ; mais la moitié rncom·en:enls, ma,s elle ara,t un avantan-c
Il uss1c ! Cc désaccord assura la ricLoirc lt la d'entre eux, nés hors du ropumc, étaient de immense, celui de nous pcrrnr tlrc de pouss;,.
France. Malheurcusemcnl, il n'en fut pas de pauHcs gentilshommes de presque toutes les I011Jours en ayant, sans ètrc embarrassés d!'
mèf'.1~ en 1815, où nous fi'imcs écra~és par la cont~écs de l'Europe qui, n'ayant pris du conrois et de magasins, cl ceci nous donnait
coalition de nos cnnrm:s.
service que pour aroi r de quoi ,·inc, ma n- une lrès grande supériorité sur les ennemis.
Le roi de Prusse cul d'autan t plus tort en nuaient de patriotisme et n'étaient nullement dont tous les mouvements étaient subordonm:,
1_80?, ,de se déclarer contre Napoléon a:·ant èlhoués il fa Prusse; aussi l'ahandonnèrent- ii la cuisson ou à l'arriréc du pain, ainsi qu 'i1
1arr1Yec .des ~usscs,, que srs troupes, bien ils presque tous, lorsqu'elle fu t dans J'ad rcr- la marche des troupeaux de bœufs, etc. , etc.
11ue fort mstru1 tcs, n étaient pas en élat de se
silé_. Enfi n, l'aranccment n'ayant lieu r1uc p~r
De \\'urtzbourg, le 7° corps se diri gea l'Cl'.,
1~1csurcr al'CC les nôtres, tant leur com posi- a1l&lt;'t cnneté, la très grande mnjori té des of'fl - Cobourg, où le maréchal fut logé au palais
t'.on cl leur organisa Lion étaient mauvaises . ,·icrs prussiens, l'ieux, c:i.s~és, se I roa raic11L du prince, dont Loule la famille s'était éloil~n cflet, _il celle époque, les capita:nes prus- hors d'état de supporter les fatigues de b gnée à notre approche, excepté le célèbre
siens étaient propriétaires de leur compagDic guerre. C'était une armée ai11si composée et feld-maréchal autric!:ticn prince de Cobourg.
ou escadron : hommes, chcraux armes
commandée qu'on _allai t opposer aux vain- Cc ,·icux guerrier, qui arait si longtemps
11.11i,·11.cmcnls, tout leur appartenait.
' C'était'
queurs d'Italie, d'Egyp:c, de l'Allemar1ne
et combattu contre les h ançais, dont il appré0
une espèce de ferme qu'ils louaient au "OU- d'Aus!crijtz! ... Il y a rait folie! mais lc cabi- ciait le caractère, cnl assez de confiance en
rnrnc~ncnt, moyennant un prix conYcnu~ On net de Derli11, abusé par les l'ictoires que le cnx pour les allcndre. Cette confiance ne fu L
conç9_1t que toutes les pertes étant à leur grand Frédéric arait obtenues arec des troupes pas trompée, car le maréchal Augereau lui
compte, les cap:Laines avaient un rrrand inlé- mercenaires, espérait qu'il en serait encore de cnyoya une garde d'honneur, lui rendit al'ec
·t.
,
0
rc a menager leur compagnie, tant dans les même; il oubliait que les Lemps étaient b:en empressement la Yisile qu'il en avait reçue,
marches que sur les champs de halaille, cl changés ~...
cl prescrivit d'al'oir les plus gi·ands é"'ards
.
0
comme le nombre d'l.10mmcs qu'ils étaient
Le 6 ocl~bre, le maréchal Augereau el le pour 1m.
tenus d'a"?ir_ était_ fixé, et qu'il n'existait pas 7° corps qu1LtèrcnL Francfort, pour se dirin-cr,
Nous n'étions plus éloignés des Prussiens,
O
de conscr,pllon, ils enrôlaient à prix d'ar- ainsi que toute la grande armée, rers les dont le Roi se trouvait à Erfur t. La Reine
g~nt, d'abord les Prussiens qui se présen- frontières de Saxe, déj à occupées par les l'accompagnait et parcourait à cheval les
taient, ensuite Lous les ragabonds de l'Europe Pl'ussiens. L'automne était superbe ; il gelait rangs de l'armée dont elle cherchait à exciter
que leurs cnrùleurs embauchaient dans les un peu pendant la nuit, mais le j our nous l'ardeur par sa présence. Napoléon, trouvant
Etats Yoisms.
· · Mais cela ne suffisant pas les a,·ions un soleil Lrillanl. Mon petit équipa"e
que ce rôle n'appartenait pas à une princesse,
recruteurs prussiens enleraien t de 1,ive force était bien organisé ; -j'arais pris un L~n lança ro:ilrc elle dans ses bulletin~ des obscrV

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Il. - li rsr oR,,. -

Fasc 9

#

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•

•

�.Mi.M01R_ES DU GÉNÉR_.JIL B.JIR_ON DE .M.JIR_BOT - - ,

rations forL blessantes. Les avanl-gardes
française et prussienne se rencontrèrent enfin
le 9 octobre à Schleitz; il y eut sous les yeux
de !'Empereur un petit combat, où les ennemis furent battus : c'était pour eux un début
de mauvais augure.
Le même jour, le prince Louis se Lrouvait,
:wrc un corps de dix mille hommes, posté 11
Saalfeld . Cette ville est située sm· les ri l'es dt'
la Saale, au milieu d'une plaine à laquelle on
arrire en tr:l\'ersanL des montagnes forL
abruptes. Les corps des maréchaux Lannes cl
Augereau s'avançant sur Saalf,·ld par ces
montagnes, le prince Louis, puisqu'il Youlail
attendre les Français, aurait dù se placer
dans celte contrée difficile et remplie de
défilés étroits, où peu de troupes peuvent en
arrèler de fort nombreuses; mais il négligea
cet avantage, probablement par suite de la
persuasion où il étHit que les troupes prussiennes valaient infiniment mieux que les troupes
françaises. Il poussa mrmcle mépris de toute
précaution jusqu'à placer une partie de ses
forces en aranl d'un ruisseau marécageux, cc
qui rendait leur relraile fort difficile en cas
de revers. Le rieux général Muller, Suisse au
~ervice de la Prusse, que le Roi aYait placé
auprès de son ne,·cu pour modérer sa fougue,
ayant fait à celui-ci quelques observations à
ce sujet, le prince Louis les reçut fort mal,
en ajoutant rrue pour battre les Français il
n'était pas besoin de prendre tant de précautions, et qu'il suffisait de tomber dessus dès
qu'ils paraitraient.
Ils parurent le 10 au malin, le corps du
maréchal Lannes ei1 · première ligne, celui
d'.\ugereau en seconde; mais ce dernier n'arrira pas à temps pour prendre part au combat. Sa présence était d'ailleurs inutile, les
troupes du maréchal Lannes se trouvant plus
r1ue suffisantes.
En attendant que son corps d'armée fùt
sorti du défilé, le maréchal Augereau, suiri
de son état-major, se plaça sur un mamelon
d'o11 nous dominions parfaitement la plaine
t•t pouvions suirrc de l'œil toutrs les péripéties du combat.
Le prince Louis aurait encore pu faire
retraite sur le corps prussien qui occupait
Iéna; mais ayant été le premier instigateur
de la guerre, il lui parut inconvenant de se
retirer sans comuattre. (1 fut bien cruellement puni de sa témérité. Le maréchal
Lannes, profilant habilement des hauteurs
au bas desquelles le prince Louis avait si
imprudemment déployé ses troupes, les
fit d'ab~rd mitrailler par son artillerie, et
dès qu'il les eùt ébranlées, il lança plusieurs
masses d'infanterie qui, descendant rapidement des hauteurs, fondirent comme un torrent impétueux sur les bataillons prussiens et
les enfoncèrent en un instant!. .. Le prince
Louis, éperdu, et reconnaissant probablement
sa faute, espéra la réparer en se mettant à la
tète de sa cavalerie, al'eC laquf'lle il attaqua
impétueusement les 9• et 10• de housards. li
obtint d'abord quelque succès; mais nos housards, ayant fait avec furie une nouvelle charge,
rejetèrent la caralcric prussienne dans les

marais, tandis que leur infanterie fuyait en
désordre devant la nôtre&gt;,
Au milieu de la mèlée, le prince Louis
s'élant trouvé aux prises avPc un snus-offirit&gt;r
du 10• dl' housards. nomm,~ Guindet. qni le
sommait de se rendre, répondit par un coup
du tranchant de son épée qui coupa la figure
du Français; alors celui-ci, passant son
sabre au travers du corps du prince, l'étendil
raide mort!
Après le combat et la déroule complète de
l'ennemi, le corps du prince ayant été
reconnu. le maréchal Lannes le 61 honorablement porter au chàlean de s~alfPld, où il fut
remis à la famille princit'&gt;re de cc nom, alliée
à la maison royale dt&gt; Prussr. et cht&gt;z laquelle
le prince Louis avait passé la jonrnre et la
soirée précédentes à se réjouir de la prochaine
arrivée des Français, et mème, dit-on, à donner un bal aux dames du lieu. A présent on
le leur rapportait vaincu et mort!. .. Je vis le
lendemain le corps du prince étendu sur une
taùle de marbre; on avait fait disparaitre
toutes traces de sang; il était nu jusqu'à la
cein1ure, ayant encore sa culot!.(&gt; de pPau et
ses boites, el parais~ait dormir. Il était vraiment bran!Je ne pus m'l'mpil.cherdc fairrde
tristes réllt·xions sur l'instabilité des choses
humaines, en voyant cc qui restait de ce jeune
homme, né sur les marches d'un trône, et
naguère encore si aimé, si entouré et si puissant! ... La noul'elle de la mort du prince
Louis jeta la consternation dans l'armée
ennemie, ainsi que dans toute la Prusse, dont
il était adoré.
Le 7° corps passa la journée du 11 à
Saalfeld. Nous allâmes le 12 à Neustadt et le
.15 à K,hla, où nous rencontrâmes quelques
débris des troupes prussiennes battues devant
Saalfeld. Le maréchal Augereau les ayant fait
attaquer, ellPs opposèrent très pru de résistanre et mirent bas les armes. Parmi les prisonniers se trouvait le régiment du prince
Henri, dans lequel Augereau al'ait été jadis
soldat, et comme, à moins d'ètre d'une haute
naissance, il était fort difficile de devenir
officier supérieur en Prusse, et que les
sergents ne parvenaient jamais au grade de
sous-lieutenant, cette compagnie avait encore
le même capitaine et le même sergentmajor !... Remis. par la bizarrerie du destin,
en présence de son ancien soldat devenu
maréchal et illustré par de hauts faits
d'armes, le capitaine prussien, qui reconnut
parfaitement Augereau, se conduisit en homme
d'esprit, et parla constamment au maréchal
comme s'il ne l'avait jamais vu. Celui-ci
l'invita à diner, le fit asseoir auprès de lui, rl
sachant que les bagages de cet officier avaient
été pris, il lui prêta tout l'argent dont il avait
besoin, et lui donna des lettrPS de recommandation pour la France. Quelles réflexions dut
faire cc capitain~! Mais aucune expression ne
pourrait peindre le saisissement du vieux
sergent-major prussien, en voyant son ancien
soldat couvert de décorations, entouré d'un
nombreux état-major et commandant un
corps d'armée! Tout cela lui . paraissait un
rère ! Le maréchal fut plus cxpansi f arec cet

homme qu'il ne l'avait élé avec le capitaine;
appelanl le s,•rl,!ent par son nom, il lui trndit
la main et lui fit donnrr vin!!t-cinq lonis
pour lui et &lt;lem pnur i·hacun dPs soldHts qui
se trom•aient dans la cnmpal,!nir. à l'rporp1e
où il en fa isait partiP, et qni y étaient encore.
Nous troul'âmes cela de fort bon goût.
Le maréchal comptait coucher à Kahla, qui
n'est qu'à trois lieues d'(éna. lorsque, à la
tombile de la nuit, le 7e corps reçut l'ordre de
se rendre sur-lc-rhamp dans cette dPrnière
villP, où !'Empereur Vl:'nait d'rntrer sans coup
férir à la tAte de sa garde el des troupes du
marrchal Lannrs.
Les Prus~irns avaient abandonné Iéna en
silencr, mais qut&gt;lques chand,•llcs oul,lir..-s
par eux dans les écuriPs y avaient prol.Jablement mis le feu, et l'incendie, se propageant,
dévorait une parlic de celle mal heureuse cité,
lorsque le corps du maréchal Augt&gt;rrau y en Ira
vers minuit. C'était un triste spPctacle que de
voir les habitants, )ps femmes et IPs vieillards
à dPmi nus, emportant leurs enf11nt..s et cherchant à se soustraire par la l'uite au Otlau
&lt;le.&lt;tructeur, tandis que nos soldats, retenus
dans les rangs par le devo,r et le rnisi11age de
l'ennemi, restaient impassil.Jles, l'arme au
Lras, comme des gens qui comple11t l'incendie pour p1,u de chose, rn comparaison des
dangers auxquels ils vont être exposés sous
peu.
Le quartier de la ville par lequel les Français arrivaient n'était point incendié, les
troupes pouvaient circuler lac1lemcnt, et pendant qu'elles se ma~saient snr les pl:H'CS cl
les grandes rues, le mar.:chal s'établit arec
son état-major dans un hôlel d'assez Lelle
apparence. J'y rentrais en rercnant de porter
un ordre. lorsqul:' des cris perçanls se firent
entendre dans une mai,on voisine dont une
porte était om•erte. J'y monte à la hâte, el
guidé par les cris, je pénètre dans un bel
appartement, où j'aperçois deux charmantes
filles de dix-huit à vingt ans, en chemise, se
débattant contre les entreprises de quatre ou
cinq soldats de · He,se-Darmstadl, faisant
partie des régiments que le landgrave avait
joints aux troupes françaises du 7° corps.
Bien que ces hommes, pris de vin, n'entendissent pas un mot de français, et moi fort
peu d'allemand, ma présence, mes menaClis
leur en imposèrent, et l'hal,itude d'ètrc
bâtonnés par leurs officiers leur fit mèmc
recevoir sans mot dire les coups de pied et les
horions que, dans mon indig11ation, je leur
distribuai largement, en les jetant au bas de
l'escalier; en quoi je fus peut-être imprudent,
car, au milieu de la nuit, et dans une ville où
régnait un affreux tumulte, seul, en · face de
ces hommes, je m'exposais à me faire tuer
par eux; mais ils s'enfuirent, et je pl:içai
dans une salle basse un peloton de l'escorte
du maréchal.
Remonté dans l'appariement où les deux
jeunes demoiselles s'étaient vêtues à la hâle,
je reçus l'ex pression de leur chaleureuse
reconnaissance. Elles étaient filles d'un professeur de l'Unirersité, qui, s'étant porté avec
sa femme et ses domestiques au secours de

�-

l'une de leurs sœurs récemment accouchée,
dans le quartier incendié, les avaient laissées
seules, quand les soldats hessois se présentèrent. L'une de ces jeunes filles me
dit avec exaltation : « Vous marchez an
cc combat au moment oi1 yous venez de nous
« sauver l'honneur; Dieu Yous en récompen« sera, soyez certain qu'il ne vous arrivera
« rien de fàcheux ! ... l&gt; Le père cl la mère,
qui rentraient au mèmc instant, en rapportant la nouYcllc accouchée et son cnfanr,
Curent d'abord fort surpris de me trouver là:
mais dès qu'ils connurent le motif de ma
présence, ils me comLlèrent aussi de bénédidions. Je m'arrachai aux remerciements de
celle famille reconnaissante, pour me rendre
auprès Ju maréchal Augereau qui se reposait
tbns ndtcl raisin en attrndant les ordres de
l' Em perem.
CHAPITR.E XXX
ti•113. -

MiN01'JfES DU G'ÉN'É~.JIL B.Jl~ON D'E .MA~BOT - - ~

111ST0~1.ll------------------------

I.e cure d'téna. - .\ucr,t::cdt. - Co11duilc
de Bernadotte - Eutri:c à Berlin.

La l'illc d'léna est dominée par une hauteur, nom méc le Landgral'enLerg, au bas de
laqnclle couic la Saale; les abords du côté
d1éna sont très escarpés, et il n'existait alors
qu'une seule route, celle de Weimar, par
Miiblthal, défilé long et difficile, dont le
débouché, couvert par un petit bois, était
gardé par les troupes saxonnes alliées des
Prussiens. Une partie de l'armée prussienne
était en ligne, en arrière, à une portée de
canon. L'Empereur, n'ayant que cc seul passage pour arriver sur les ennemis, s'attendait
à épromcr de grandes pertes en l'attaquant
de VÎYC force, car il ne paraissait pas possiLlc
de le tourner. Mais l'heureuse étoile de Napoléon, qui le guidait encore, lui fournit un
moyen inespéré, dont je ne sache pas qu'aucun
historien ail parlé, mais dont j'atteste l'exactitude.
Nous arnns vu que Je roi de Prusse avait
contraint l'électeur de Saxe à joindre sès
troupes aux siennes. Le peuple saxon se
rnpit à regret engagé dans une guerre qui
ne pouvait lui procurer aucun avantage futur
et qui, pour le présent, portail la désolation
dans son pays, théùlre des hoslilités. Les
Prussiens étaient donc délestés en Saxe, cl
Iéna, Yille saxonne, partageait cc sentiment
de réprobation. Exalté par J'incendie qui la
dél'Orait en cc moment, un prêtre de cette
,·ille, qui considérait les Prussiens comme les
ennemis de son roi el de rn patrie, crut pou\'Oir donner à Napoléon le moyen de les
chasser de son pays, en lui indiquant un petit
sentier par lequel des fantassins pom,aient
gravir la rampe escarpée du LandgrafenLerg.
Il y conduisit donc un peloton de mitigeurs et
des oflicicrs de l'état-major. Les Prussiens,
croyant ce passage impraticaLle, avaient
négligé de le garder. Mais Napoléon en jugea
dilléremment,et, sur le rapport que lui en
firen~ les oific;crs, il y monta lui-même,
accompagné du maréchal Lannes, et dirigé
par le curé saxon. L'Empereur apnt reconnu
tiu'il existait, entre le haut du sentier et la

plaine qu'occupait l'ennemi, un petit plateau
rocailleux, résolut d'en faire le point de
réunion d'une partie de ses troupes, qui
déboucheraient de là comme d_'une citadelle
pour attaquer les Prussiens.
L'entreprise eût été d'une difficulté insurmontable pour tout autre que pour Napoléon,
commandant à des Français; mais lui, faisant
prendre sur-le-champ quatre mille outils de
pionniers dans les caissons du génie et de
l'artillerir, ordonna que tous les bataillons
travailleraient à tour de rôle, pendant une
heure, à élargir et adoucir Je sentier, et
lorsque chacun d'eux aurait fi nl sa tàche, il
irait se former en silence sur le Landgrafcnbcrg, pendant qu'un autre le remplacerait.
Les travaux étaient éclairés par des torches
dont la lueur se confondait aux yeux de
l'ennemi avec celle de J'incendie d'léna. Les
nuits étant fort longues à celle époque de
l"année, nous eûmes le temps de rendre celle
rampe accessible non seulement aux colonnes
d'inlantcric, mais encore aux caissons et à
l'arlillerie, de sorte que, avant le jour, les
corps des maréchaux Lannes, Soult, et la
première fo·ision d'Augereau, ainsi que la
garde à pied, se trouvèrent massés sur le
Landgrafenberg. Jamais l'expression massée
ne fut plus exacte, car la poitrine des
hommes de chaque régiment touchait presque
Je dos des soldats placés devant eux. Mais les
troupes étaient si bien disciplinées que,
malgré l'obscurité el l'entassement de plus
de quarante mille hommes sur cet étroit plateau, il n'y eut pas le moindre désordre, cl
Lien que les ennemis qui occupaient Cospoda
cl Closevitz ne fussent qu·à une demi-portée
de canon, ils ne s'aperçurent de rien!
Le 14 octobre au matin, un épais brouillard couvrait la campagne, ce qui favorisa
nos momements. La deuxième division d'Augercau, faisant une fausse attaque, s'arança
d'Iéna par Je Mülthal sur la roule de Weimar.
Comme c'était Je seul point par lequel
J'cnnPmi crût qu'il nous fùt possible de sortir
d'Iéna, il y avait établi des forces considérables; mais, pendant qu'il se préparait à
défendre vigoureusement cc défilé, l'empereur Napoléon, faisant déboucher du Landgrafenbcrg les troupes qu'il y avait agglom~récs pendant la nuit, les rangea en bataille
dans la plaine. Les premiers coups de canon
et une brise légère ayant dissipé le brouillard,
auquel succéda le plus brillant soleil, les
Prussiens furent vraiment stupéfaits en
Yoyant les Jib'lles de l'armée· française
déployées en face d'eux et s'avançant pour les
combattre! .. . lis ne pouvaient comprendre
comment nous étions arrivés sur le plateau,
lorsqu'ils nous croyaient au food de la vallée
d'léna, sans avoir d'autre moyen de venir à
eux que la route de Weimar, qu'ils gardaient
si bien. En un instant la bataille s'engage, et
. les premières lignes des Prussiens et des
Saxons, commandées par le prince de Hohenlohe, se trouvent forcées de reculer. Lt•urs
résen es aYançaient, mais, de notre côté, nous
reçûmes un puissant renfort. Le corps du
maréchal Ney et la cavalerie de Murat,
1

..., 36 ,.,.

retardés dans les défilés, débouchèrent dans
la plaine et prirent part à l'action. Cependanl,
un corps d'armée prussien, commandé par le
général Ruche!, arrêta un moment nos
colonnes ; mais, chargé par la caYalerie française, il fut presque entièrement détruit, cl le
général Ruche) tué.
La 1rc division du maréchal Augereau, en
débouchant du Landgrafenbcrg dans la plainr,
se réunit à la 2°, arriYant par le Mühlthal , cl
le corps d'arm ée longeant la route d'léna à
Weimar s'empara d'abord de Cospoda, et
puis du bois d'lsert:cdt, tandis que le maréchal LannPs prenait Vierschn-lleilingen et le
maréchal Soult Ilcrmstmdt.
L'infanterie prussienne, dont .ï ai déjà fai t
connaître la mauvaise composition, se ballil
fort mal, et la cavalerie ne fit guère mieux.
On la vit à plusieurs reprises s'aYancer il
grand cris sur nos bataillons: mais, intimidt:e
par leur altitude calme, elle n'osa jamais
charger à fond; arri\'ée à cinquante pas de
notre ligne, elle faisait honteusement demitour au milieu d'une grêle de balles et drs
huées de nos soldats.
Les Saxons combattaient a\'ee courage : ils
résistèrent longtemps au corps du maréchal
Augerrau, et cc ne fut qu'après la retraite
des troupes prussiennes que, s'étant formés
en deux grands carrés, ils commencèrent
leur retraite, tout en continuant à tirer. Le
maréchal Augereau, ad mirant le courage des
Saxons, et voulant ménager le sang de ces
braves gens, venait d'enYoyer un parlemrnLaire pour les engaf(er à se rendre, puisqu'ils
n'avairnt plus d'espoir d'èlrc secourus,
lorsque le prince Murat, arrivant aYec sa
cavalerie, lança les cuirassiers et les dragons,
qui, chargeant à oulrance sur les carrt'.•s
saxons, les enfoncèrent et les contraignirent
à mettre bas les armes; mais, le lendemain,
l'Emprreur les rendit à la liberté, et les
remil à leur souYerain, avec lequel il ne tarJa
pas à faire la paix.
Tous les corps prussiens qui avaient combattu devant Iéna se retiraient dans une
déroute complète sur la route de Weimar,
am portes de laquelle les fuyards, leur artillc·ric et leurs bagages étaient arcurriulé3,
lorsque apparurent tout à coup les escadrons
de la cavalerie fr:inçaise !.. . A leur aspect, la
terreur se répand dans la cohue prussienne,
tout fuit dans le plus grand désordre, laissan t
en notre pouvoir un grand nombre de prisonniers, dé drapeaux, de canons et de bagages .
La ville de Weimar, surnommée la nouYelle Athènes, était habitée it celle époque
par un grand nombre de savants, d'artistes cl
de littérateurs distingués, qui s'y réunissaient
de toutes les parties de l'Allemagne, sous le
patronage du duc régnant, protecteur éclairé
des sciences et des arts. Le bruit du canon,
le passage des fuyards, l'entrée des vainqueurs
émurent viremen t cette paisible et studieusll
population. Mais les maréchaux Lannes el
Soult maintinrent le plus grand ordre, et,
sauf la fourniture des vivres nécessaires à la
troupe, la ville n'eut à souffrir d'aucun
excès. Le prince de Weimar servait d'ans

l'armé~ prussi~nne; son palais, dans lequel se
troura1l la prmcesse son épouse, fut néanmoins respecté, et aucun des maréchaux ne
,·oui ut y loger.
Le quartier du maréchal Auaereau fut
établi aux portes de la \'ille, dans la maison
du chef des jardins du prince. Tous les
emploiés de cet établissement ayant pris la

Prusse ne se Lrouraienl réunies devant Iéna.
~hacune d'elle?, sé~arée en deux parties,
!ma deux batailles différentes. En effet, pendant que !'Empereur, débouchant d'léna à la
tète des corps d'Augercau, de Lannes, de
Soult, de Ney, de sa garde et de la carnleric
~e ~~urat, battait, ainsi que je l'iens de
1expliquer, les corps prussiens du prince de

BATAILLE D'IÉNA, GAGNÉE PAR L'EMPEREUR NAPOLÉON LE 14 OCTOBRE 18o6. -

lui le, l'étal-major, ne trouvant rien à manaer
0
fut réduit à souper avec des ananas et de~
prunes de serre chaude! C'était par trop léacr
P?Ur des gens qui, n'ayant rien pris dep~is
nn_g~-quatre heures, avaient passé la nuit
prcccdentc sur pied, et taule la journée
a combattre! ... Mais nous étions vainqueurs,
el _ce ~ot magique fait supporter toutes les
pma lions !...
L'Empereur retourna coucher à Iéna où il
ap~_rit un ~uccès non moins grand qu: celui
qu 11 venait de remporter lui-même. La
bataille d'léna eut cela d'extraordinaire
!f_u'e!lc fut double, si je puis m'exprimer
amSi, car ni l'armée française, ni celle Je

l' Empereur et ne les crùt pas si près de lui 11
Auerstœdt, ce guerrier viailant s'empara la
. du défilé de Kiisen oet de ses rampes
nmt
escarpées, que le roi de Prusse et ses maréchaux avaient négligé de faire occuper, imitant en cela la faute qu'avait commise devant
Iéna le prince de Ilohenlohe, en ne fa isant pas
garder le Landgrafenberg.

Gral'l/l'e de PRILLEY, d'après le tableau cf!IORACE VER~ET. (M11st!e de Vet'Sail/cs.)

Hohenlohe el du général Iluchel, le roi de
Prusse, à la tête de son armée principale,
commandée par le célèbre prince de Brunswick, les maréchaux Mollendorlf et Kalkreuth,
se rendant de \Yeimar à Naumbourg, aYail
couché au Yillage d'Auerstœdt, non loin des
corps français de Bernadotte et de Dal'Out, qui
se trournient dans les villages de Naumbourg
et alentour. Pour aller rejoindre !'Empereur
du côté d'Apolda, dans les plaines au delà
d'Iéna, Bernadotte et Davout devaient passer la
Saale en avant de Naumbourg et traverser le
défilé étroit et montueux de Kiisen.
Bien que Davout pensât que le roi de
Prusse et le gros de son armée étaient dcrnnt

Les troupes de Bernadolle et de Davout
ré?nies ne s'élevaient qu'~ quarante-quatre
mille hommes, tandis que le roi de Prusse en
aYait quatre-Yingt mille à Auerstœdt.
Dès le point du jour du 14, les deux marC-c~iaux f~ançais_ connurent quelles forces supérteurcs ils allaient combattre; tout leur faisait
donc un devoir d'agir avec ensemble. Davout,
en comprenant la nécessité, déclara qu'il se
placerait Yolonliers sous les ordres de Rernadotte; mais celui-ci, comptant pour rien les
lauriers partagés, cl ne sachant pas se sacrifier aux intérêts de son pays, rnulut agir
seu!, et sous, prétexte que !'Empereur lui
aYa!l ordonne de se trouYcr le 1::; it Dorn-

�111ST0~1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
bourg, il voulut s'y randre le 14, bien que
Napoléon lui écrivit dans la nuit que si par
hasard il était encore à Naumbourg, il deYait
y rester et soutenir Davout. Bernadotte, ne
trouvant pas cette mission assez belle, laissa
au maréchal Dal'out le soin de se défendre
comme il le pourrait; puis, longeant la Saale,
il se rmdit à Dornbourg, et bien qu'il n'y
trouvât pas un seul ennemi, cl que du haut
des positions qu'il occupait il vît le terrible
combat soutenu à deux lieues de là par l'intrépide Davout, Bernadotte ordonna à ses divisions d'établir leurs bivouacs et de faire tranquillement la soupe!. .. En vain lrs généraux
qui l'entouraient lui reprochèrent-ils son
inaction coupable, il ne Youlut pas bouger!. ..
De sorte que le général Davout, n'ayant :\vcc
lui que les vingt-cinq mille hommes dont
se composaient les divisions Friant, Morand et
Gudin, résista avec ces braves à près de
quatre-vingt mille Prussiens, animés par la
présente de leur roi! ...
Les Français, en sortant du défilé de
Kôsen, s'étaient formés près du village de
Hassenhausen ; ce fut vraiment sur ce point
que la bataille eut lieu, car !'Empereur était
dans l'erreur lorsqu'il croyait avoir devant lui

à Iéna le Roi et le gros de l'armée prussienne.
Le combat que soutinrent les troupes de
Davout fut un des plus terribles de nos
annales, car ses divisions. après avoir rictoril'usement résisté à toutes les attaques des
fantassins ennemis, se formèrent en carrés,
repoussèrent les charges nombreuses de la
cavalerie et, non contentes de cela, marchèrent en a,·ant avec une telle résolution,
que les Prussiens reculèrent sur tous les
points, laissant le terrain comert de cadavres
et de blessés. Le prince de Brunswick et le
général de Schmettau furent tués, le maréchal
M_ollendortr grièvement blessé et fait prisonruer.
Le roi de Prusse et ses troupes exécutèrent d'abord leur retraite en assez bon
ordre sur Weimar, espérant s'y rallier derrière le corps du prince de Hohenlohe et du
général Ruchel qu'ils supposaient Yainqueurs,
tandis que ceux-ci, vaincus par Napoléon,
allaient de leur côté chercher un appui
auprès des troupes que dirigeait le Roi. Ces
deux énormes masses de soldats vaincus et
démoralisés s'étant rencontrées sur la route
d'Erfurt, il suffit de l'apparition de quelcrues
régiments français pour les jeter dans la plus
(A

Louis~ Philippe
1844.

Le roi Louis-Philippe me disait l'autre
jour:
- Je n'ai jamais élé amoureux cru'nnc
fois dans ma vie. - Et de 4ui, sire? - De
MaJame de Genlis. - Bah! mais elle était
votre précepteur.
Le roi se 111it à rire et rrprit :
- Comme vous ditl'S. Et un rude précepteur, jt&gt; vous jure. Elle nous avait élevés
avec r..:rocité, ma sœur et moi. Levés à six
heures du malin, hiv"r comme été, nourris
dfl lait, de viandes rôties et de pain ; jamais
u11e friandise, jamais une sucn•rie : force travail, pas de vlaisir. C'est elle 4ui m'a habitué
it coucher sur des vlanches. Elle m'a fait
appre11dre une foule de choses manudlt·S; je
sais, gràre à ell,., un peu faire tous les métil'fs,
Y. cowpris le métier de frater. Je saig11e mon
homme comme Figaro. Je suis me11uisicr,
pal&amp;enier, maçon, forgeron. Elle était systémati4ue et sévère. Tout petit j'en avais peur ;
j'étais un garçon faible. part:'sseux et poli ron;
j'avais peur des souris! elle fit de moi un
ho111111e assez hardi et 4ui a du cœur. En
gra11dissa11t, je m'aperçus qu'elle était fort
jol,e. Je ne savais pas ce y_ue j'avais près
d'elle. J'étais amoureux, ruais je ne m'en
doutais pas. Elle, 4ui s'y connaissait, comprit
et tlcrina tout de sui1c. Elle me traila l'ort

grande confusion. La déroute lut complète! ...
Ainsi fut punie la jactance des officiers prussiens.
Les résultats de cette victoire furent incalculables et nous rendirent maitres de presque
toute la Prusse.
L'~mpereur témoigna sa haute satisfaction
au maréchal Davout, ainsi qu'aux divisions
Morand, Friant et Gudin, par un ordre du
jour qui fut lu à toutes les compagnies cl
même dans toutes les ambulances des blessés.
L'année suivante, Napoléon nomma DaYoul
duc d'Auerstœdt, bien qu'il se fùt moins
battu dans ce village que dans celui de Hassenhausen; mais le roi de Prusse avait eu son
quartier général à Auerstœdt, et les ennemis
en avaient donné le nom à la bataille que les
Français nomment Iéna. L'armée s'attendait
à voir Bernadotte sévèrement puni, mais il en
fut quitte pour une verte réprimande, !'Empereur craignant d'aflliger son frère Joseph,
dont Bernadotte avait épousé la belle-sœm·,
Mlle Clary. Nous verrons plus tard comment
l'attitude de Bernadotte, au jour de la bataille
d'Auerstrcdt, lui servit en quelque sorte de
premier échelon pour monter au trône de
Suède.

suivre.)

mal. C'était le temps où elle couchait arec
Mirabeau. Elle me disait à chaque instant :
- Mais, monsieur de Chartres, grand dadais
que vous êtes, qu'avez-vous donc à vous
fourrer toujours dans mes jupons! - Elle
aYait trente-six ans, j'en avais dix-sept.
Le roi, qui vit 4ue cela m'iutéressait,
continua :
- On a beaucoup parlé de Mme de Genlis,
on l'a peu connue. On lui a attribué des
enfants qu'elle n'avait point faits, Paméla,
Casimir. Voici : elle aimait ce qui était beau
et joli, elle avait le goùt des gracieux vis:1ges
autour d'dle. Paméla était une orpheline
qu'elle recueillit à cause de sa beauté; Casimir était le fils de sou porlier. Elle trouvait
cet enfant charmant; le père battait le fils :
- Donnez-le-moi, dit-elle un jour. - Le
portier consent.t, et cela lui fit Casimir. En
peu dt· temps, Casimir devint le maitre de la
maison. Elle était vieille, alors. Paméla est de
sa jeunesse, de notre temps à nous. Mme de
Genlis adorait Paméla. Quand il fallut émigrer, Mme de Genlis partit pour Londres avec
ma sœur, et une somme de cent louis. Elle
emmena Paméla à Londres. Ces dames étaieut
misérables et vivaient chichement en hôtel
garai. C'était l'hiver. Vraiment, monsieur
Hugo, on ne dinait pas tous les jours. Les
bons morceaux étaient pour Paméla. Ma paune sœur soupirait, et était le souffre-douleurs, la Cendrillon. C'est comme je vous le
dis. Ma sœur et Pam.,la, pour éco11omiser les
malhl'ureux cent louis, couchaient dans la
mème chambre. li y al'ait deux lits, mais
ril"n qu'une couYerture de laine. ~la sœur

GÉNÉRAL DE

MARBOT.

l'eut d'abord; mais un soir Mme de Genlis
lui dit : « Vous êtes robuste et de bonne
santé; Paméla a bien froid, j'ai mis la couverture à son lit. 1&gt; Ma sœur fut outrée, mais
n'osa s'insurger; elle se conll'nta de grelotter
toutes les nuits. Du reste, ma sœur et moi
nous aimions Mme de Genlis.
Mme de Genlis mourut trois mois ap1·ès la
révolution de Juillet. Elle eut juste le Lemps
de voir son élève roi. Louis-Philippe était
uaiment bien un peu son ouvrage; elle amit
fait cette éducation comme un homme et non
comme une femme. Elle n'avait absolument
pas voulu compléter son œuvre parla suprèmc
éducation de l'amour. Chose bizarre dans celle
femme si peu scrupuleus", qu'elle ait ébauché
le cœur et qu'elle ait d1:daigné de l'achever!
Quand elle vit le duc d'Orlfans roi, elle se
borna à dire : - J'en suis bien aise. - Ses
dernières années furent pauvres et presque
misérables. Il est vrai qu'elle n'avait aucun
ordre et semait l'argent sur les pavés. Le roi
la venait voir souvent; il la visita ju~qu'aux
derniers jours de sa vie. Sa sœur, Madame
Adélaïdt', et lui n_e cessèrent de témoigner à
Mme de Genlis toute sorte de respect et de
déférence.
Mme de Genlis se plaignait seulement un
peu de ce qu'elle appelait la ladrerie du roi.
Elle disait : - li était prince, j'en ai fait un
homme; il était lourd, j'en ai fait un homme
habile; il était ennuyeux, j'en ai fait uuhowme
amusant; il rtait poltron, j'en ai fait un
homme brave; il é1a1t lat.Ire, je n'ai pu en
faire un homme géuereux. Liberal, taut 4u'on
Yondra; géuén:ux, non .

ANDRÉ LlCHTENBERGER

+

Monsieur de Migurac
ou le Marquis philosophe
VII
Qui traite des amours juvéniles
de M. de Migurac (suite').
Un matin, selon sa coutume, M. Joineau
entrait dans la salle d'é1ude, au saut du lit,
vers la demie de neur heures. Il ne fut pas
peu surpris d'y trouver attablé le jeune homme,
qui lui dit d'un ton froid :
- Monsieur l'abbé, permettez-moi de rnus
rappeler que mon père vous a remis la char,.,e
Je mon éducation. J'attends impatiemmc~t
vos bons offices qui me font &lt;&gt;rand défaut.
L'abbé fut pris de court. A~ravers le feuillage des arbres les rais de soleil dansaient· la
fraîcheur du matin était divine et les oise;ux
gazouillaient en joie. M. Joineau n'y tint pas
et, hochant le menton, il s'excu~a sur ce que
la,. requète
de Louis-Lycuro-ue
avait' hélas!
,
0
d 11npren1, pour remettre au lendemain leur
conférence.
Mais, très résolument, le jeune homme le
devança vers la porte, tourna la clef dans la
serrure, l'enfouit dans sa poche· et dit à l'abbé
qui le contemplait bouche bée, les reux ronds :
- J'attends Yot re bonne volonté, monsieur.
Yotre modestie seule a pu vous faire prétexter
votre embanas de parler sans préparation.
Car, assurément, s'il en était ainsi, ma mère
serait obligée de remettre mon instruction en
d'autres mains.
Et, deux semaines durant, en les jours les
plus fleuris du plus riant mois de mai, l'abbé
~ut s'exténu_er ~ satisfaire la curiosité pointi_lleuse et d1ffic1le de son élève. Mais, le quinzième malin, il l'attendit vainement. De trois
nuits, Louis:Lycurguc ne parut point au chàteau, conquis par les charmes d'une comédienne, de passage en la ville de Péri o-ueux.
, 1ement, à n'en pas douter, 0le souC.•est ega
verur soudainement réveillé des exhortations
paternelles qui, au milieu des folles débau-

HUGO.

donnés de sa nature; et de cette pein turc de
son adolescence nous ne voulons retenir en
dernier lieu qu'une obsenation : à savoir
quïl ne démentit jamais la générosité de son
caractère et fut toujours incapable d'obéir à
un sentiment commun ou de commettre une
action basse.
Non qu'il ait été exempt d'erreurs; mais cc
fut souvent par des moti rs dio-nes de toute
estime qu'il s'engagea dans des aventures
blàmécs de la morale ou de la religion, même
de toutes deux, car il leur arriYe d'être d'accord; et, sitôt qu'il avait mesuré sa faute, il
s'en repentait et s'en châtiait avec une violence qui, comme nous l'avons dit, en engendrait trop souvent une nouvelle.
Cependant les années s'écoulaient en de tels
passe-temps; M. de Migurac grandissait en
beauté et en force. Au cadeau que madame
Olympe offrit pour célébrer ses dix-huit ans
accomplis, il apparut sans conteste comme le
premier gentilhomme de la province et l'on
s'accorda à fonder sur lui les espérances les
plus brillantes.
C'est au lendemain de ce gala qu'il eut avec

· R_ésuMÉ. - Louis-Lycurgut, vicomt• d' Aubttortt,
tst "'.' m ' 741 au château dt Migurac. Son père lui a
~aissc don~c~ comme précepteur J'abbi Joincau, mais
imbu des 1dcc.s nouvelles, s'c.st consacré. luj-même à sa
culture. morale; tt l'enfant, qui J'adore., a reçu d gard~ra l' &lt;m prtintc des généreuses doctrines du doux
revtur. M alheureusement, une maladie. subite emporte
M . dt Migurac. Louis-Lycurgue héritt, à douze ans,
de sa fortune et de son titre. de marquis. L'exubérance.

dt cet adolescent nt trouve pas dans l'indolent&lt; tutelle
d~ la m~rqu!se Olympe et de '1'abbé, la dirtction qui
lu,_ ~•rait necessaire. Bientôt, les belles châtelaints du
v?151" 1 Jt, tout comme les soubrdtts d les paysannes,

ctftnt • S&lt;s attaques, d les prtmicrs tTiomphes du jeun•
\°ICTOR

ch~s, l'arrachait inopinément aux bras où il
était enlacé, l'excitait à renoncer aux succès
quy avait convoités entre tous, le déterminait par exemple à rompre brusquement avec
madame_ de Beaulie~ au moment où, après
deux mois de cour assidue, elle allait couronner
ses feux. De telles réminiscences encore l'entraînaient, dans les conversations de reliO'ion
ou d~ pol!ti9uc, vers d~s opinions héréti~ucs
que 1on eta1t plus habitué à rencontrer sous
la plume des grimauds que sur les lèvres d'un
gentilhomme.
De ~Juelle façon, dans ces temps d'exubérante Jeunesse, le galant marquis fit l'accord
des principes philosophiques de son père cl
de sa conduite propre, c'est ce que nous n'entreprendrons point d'examiner par le menu.
Plus soment qu'à la logique, l'àme d'un
?o~me_fait, elle-mème, obéit à des impulsions
111stmct1ves, et tel qui sait où est son intérêt et
son honneur agira contre tous deux, fùt-il docteur en philosophie. Ne nous étonnons donc point
qu'encore enfant par le nombre des années
Louis-Lycurgue se soit abandonné avec quel~
l(Ue immodération aux mouvements désor-

ga ant sont aussitôt suivis de ses premiers duels.

Peut-être le cœttr Je la marquise eût _saig11è de ~oie et Je ,touleur si elle avait aperçu Lottis-Lycttrgue a e.
110111lte et sa11glota11t s011s la fe11elre encore eclairèe derl'ière laquelle elle pte,,,·ait e/le-meme.
• 1, p age 43.) g

,.. 39""

�- - 111ST0~1.JI

--- -------------------------------------.#

sa mère un pourparler auquel il sera convenable de consacrer un chapitre particulier.

Ylll
D'un entretien que la marquise
Olympe eut avec son fils et de l'événement qui s'ensuivit.
Au matin donc du lendemain de ses dixhuit ans, Louis-Lycurgue se réveilla fort lard
dans le haut lit à baldaquin qui avait été
celui de plusieurs aïeux. et il fut longtemps
11 omrir ses 1em: oit flouaient encore les
images de la ·rètc, les souvenirs émouvants
de gorges aimables et d'épaules appétissantes.
Cependant, d'une voix endormie, il fallut bien
héler son Yalet, et puis s'habiller en bàillanl
et en étirant ses membres. L'eau froide et la
vue du soleil le récréèrent; il achevait d'avaler
de grand appétit son chocolat, lorsqu 'un doigt
léger heurta sa porte. Une chambrière se fil
mir el, sommée de jusli fier sa présence, el!Q
arcrtit Louis-Lycurgue que sa mère l'attendait au parloir afin qu'il eût aYcc elle un
1'.ntreticn sérieux. A celle ouïe, le jeune
homme bâilla de plus belle cl regretta de ne
pomoir se recoucher. Les entretiens sérieux
n'étaient point son fait, moins encore en celle
matinée de soleil et de lendemain de festin.
~éanmoins il connaissait trop son deroir pom
ne point se rendre au commandement de
madame Olympe cl, après avoir balancé quelques instants, il prit le parti de la satisfaire
sans barguigner pour être libre plus tôt d'enfourcher son genet d'Espagne et de galoper
une couple d'heures sous bois.
Le premier coup d'œil qu'il jeta dès son
entrée au parloir suffit pour lui suggérer de
fàchcux pressentiments, quant à la durée el à
la gravité de l'audience. Madame Olympe
Yèlue de noir était assise toute droite dans
son grand fauteuil de l'aul1·c siècle, devant
une table assez yastc et entièrement chargée
de registres, de cartons et de paperasses de
toute sorte. Un fauteuil était libre en face
d'elle. A son côté, l'aLbé Joincau gisait affaissé,
l'air résigné, cl les mains croisées sur son
Yentrc.
lléprimanl un mourcmenl instinctif qui le
poussait i1 s'enfuir en claquant la porte derrière lui, Louis-Lycurgue baisa la main de sa
mère, fit un signe de tète amical à l'abbé et
puis, d'un ton joyeux, plaisanta l'aspect solennel de celle réunion. Mais madame Olympe,
dédaignant de 1·elever ses paroles, l'invita &lt;!'tin
geste impérieux à prendre place et lui dit :
- Mon fils, dès que Yous arcz approché
l'àgc d'homme, je Yous ai engagé 11 maintes
rcpri ses à examiner . r état de YOlre fortune.
Vous nùrez toujours éconduite, alléguant
Yotrc inexpérience et la confiance que Yous
aviez en moi.
Arec un ge~le arenant, Louis-Lycurgue.
déclara que celle-ci subsistait intacte et il
essaya de sc lerer Alais la marquise poursuirni t avec autorité:
- Maintenant que \'Otrc dix-huitième
année est réroluc, je manquerais il mon office

de mère en rnus laissant ignorer la condition
de votre bien. Yeuillez donc prêter une oreille
attentive à la lecture que M. Joineau Ya vous
faire sur ce sujet,
D'une ,·oix monotone, l'abbé donna lecture
des registres où étaient consignés l'énumération des terres, leur teneur, les rcYenus payés
par les fermiers, le chiffre de l'argent déposé
à Bordeaux, l'origine et la somme de toutes
les recettes. Louis-Lycurgue l'écouta en étouffant ses bâillements, grattant la manche de
son habit et regardant alternafüement ses
deux pantou0cs de satin cerise. Silr\t que
l'abbé se lut , il protesta que tout était parfait
cl rp1ïl approuYait infiniment une telle gestion.
- Fort bien, dit la ma.rquise. Ycuillet
maintenant, monsieur l'abbé, prendre le registre des dépeos!'s.
.
Avec accablement et louchant vers le feuillage verdoyant des chênes, Louis-Lycurgue
ouït le détail des frais de cuisine, de vêletemcnl cl d'écurie, les gages des valets, cochers, garçons d'écurie, etc....
- Qu'en pensez-vous ? dit la mère.
- Ce doit être un ramier, dit le jeune
homme, guignant un oiseau qui sautillait
sur une branche.
Mais il s'excusa précipitamment de sa
distraction el déclara que tout cela lui semblait
fort exact bien qu'un peu mesquin.
- Votre contentement m'est agréable ,
mon fils, reprit la marquise. Veuillez néanmoins remarquer que le chiffre de vos débours excède sensiblement celui de vos rcYenus.
Louis-Lycurgue approuva : n'est-ce pas
ainsi qu'en usenllaplupartde~gentilshommes?
- .\ssurément, dit la marquise. Aussi,
lorsque, malgré mes représentations sur ms
dépenses, vous oc Yoûlutes pas modérer votre
luxe de chevaux et d'habit,, je ne m'obstinai
point contre votre rnlonté. Mais maintenant,
que comptez-vous faire?
Le jeune marquis se gratta l'oreille : ch
bien , il renoncerait au carrosse anglais qu'il
songeait à faire venir et à la meute de bassets
que M. de Jalaruc lui offrait à si bon compte.
De la sorte il n'augmenterait guère ses dépenses, se 1/ornanl à faire l'essai d'un fauconnier. !\l'ec une pointe d' impatience, madame Olympe remontra qu'en n'augmentant
point ses dépenses il ne les diminuerait point
non plus, et qu'ainsi sa position n'en serait
point améliorée. Louis-Lycurgue fronr-a les
sourcils, méditant. Mais soudain son ,,isage
s'éclaira :
- Les usuriers, madame, ne sont point
faits pour les chiens. Moyennant un intérêt
léonin, ils nous avanceront fort bien une
somme qui nous mettra l'esprit tranquille
pour un lustre ou deux.
Madame Olympe haussa ses épaules majestueuses.
- De quelle source vous imaginez-vous
que, six années durant, j'aie pu retirer de quoi
subrenir à vos dépenses? Sachez que votre
domaine c~t hypothéqué aux deux tiers de
sa valeur et qu'il n'est prèteur, de .Bordeaux
ou de Périgueux, qui vous avançùt cent écus.

A celle nourclle, Louis-Lycurgue jugea nécessaire d'imposer à son visage un air de
gravité. Mais, se rassérénant, il fit claquer
ses doigts.
- Que ne vivons-nous à crédit? Est-il
séant de payer comptant comme des bourgeois? Au prix d'un billet que je leur signerai,
nos fournisseurs seront bien aises d'ajourner
à deux· ou trois ans le paiement de leurs
denrées, profitant de cet intervalle pour en □er
raisoonablcmrnt leurs mémoires.
- Mon fils, dit la marquise, sachez qu'en
surplus des hypothèques ms dettes exigibles
sont de quarante mille écus, et qu'à l'heure
actuelle les roturiers que Yous honorâtes de
rntrc confiance, loin de songer à vous faire
crédit, sollicitent des sentences contre rnus
el s'apprêtent 11 vous poursuivre.
Le marquis toisa madame sa mère avec
stupeur. Il n'eut point la pensée de l'interroger pourquoi elle ne l'arnit pas averti. Mais
le soleil lui parut moins brillant, et plus noire
la robe de. madame Olympe. Inondé de tristesse, il soupira :
- Dans cc cas, madame, je ne Yois point
d'autre ressource que de nous soumettre aux
rigueurs du sort et de nous réduire à la plus
stricte parcimonie.
- Et quoi! monsieur mon fils, dit la marquise d'un air moqueur, est-ce là votre vaillance? Devant le péril ne savez-vous que
courber l'échine? Et laisserez-vous décliner
en vos mains l'éclat de votre maison que
Yolre père avait rétabli?
Au nom de son père, une rougeur couvrit le
front du jeune homme, cl il s'écria courroucé:
- Montrez-moi quelque adversaire à pourfendre el vous me verrez à l'éprcure ! ~fais
en des conjonctures si incroyables, mon esprit
se perd ... à moins que le scn·icc du roi ....
- lriez-Yous, sans équipage, et sans crédit, humilier votre naissance sous les ordres
de cuistres et de robins?
Le jeune homme sentait. sa gorge se serrer
cl ses yeux. devenir humides. En vain il les
fixait sur l'abbé, espérant un secours qui ne
Yenait point. Alors, prenant sa tête à deux
mains, sans se soucier de sa frisure, il s'écria,
d'une voix que le désespoir entrecoupait :
- Pour Dieu, madame, je dois rnus
arnuer que mon imagination est à bont; et je
ne Yois nulle solution, si ce n'est de chercher
dans la mort la tranquillilé que la vie ne peul
me donner .... Mais, songeant à vous .. ..
La marquise se réjouit en elle-même,
ayant amené son fils oü elle souhaitait. Elle
coula un regard satisfait vers l'abbé, et répliqua d'un ton adouci :
- 11 ne s'agit ni de mort, ni de tuerie ;
je dirai même : bien au contraire !.. . Votre
salut est entre YOS doigts. Vous n'avez qu'à
l'OUS baisser pour le ramasser.
- Et c'est'! ... balbutia le marquis.
- C'est de vous marier, dit madame
Olympe.
- Ab! fit le jeune homme.
Il demeura rêl'eur, n'ayant point envisagé
une aventure si prodigieuse. Mais il reprit,
après quelque réOexion :

M OJVS1'EU~ D'E M1GURJtC
- Mada1:n~, je , ne vous célerai pas que
celte propos1t10n m étonne. Mon jeune âge me
permettait d'espérer que vous ne me demanderiez point .de si .tol un tel sacrifice, el je
vo?s avou~ra1 que Je .me s.ens perplexe si je
sms apte a nouer auJourd hui un lien dont
\L Joineau vous dira le poids, J'appréhende
que l'ardeur de _mes passions ne me rende peu
capable de co1.1server. à ce lle qui porterait
mon nom la foi que JC lui denais.
- Mon fils, dit la marquise, de tels scrupules l'Ous honor~nt, c~ je serais marrie que
vous ne les cussu~z pomt. Mais laissez-moi
vous rappeler, tout d'abord, que les grands
ont accoutumé de derancer le commun en
matière d'union conjugale, afin que même
une ~01:t. prématurée ne prirc point leur
nom d her1t1er. En second lieu, la défiance
que v~us avez .de vous-même ne doit pas être
pouss~e au poml que ,·ous me marquez. Je
~onna1s ass:z la noblesse de votre cœur pour
elre assurec que, dans la minute oit vous
er~gagercz votre foi à la future marquise de
M1gurac, vous aurez le désir sincère de garder
ro,tre. serment. Que si, ensuite, votre volonté .
ll?chrt, et que la chair soit la plus forte, il
n Y aura là qu'un accident, fàcheux. sans
do~lc, mais hélas ! trop ordinaire dans la
mmlleure société, et qui ne saurait. effleurer
votre honneur, pour,·u que \'OUs en ayez
repentance et recc,·iez l'absolution de votre
faute. N'est-cc point ainsi, l'abbé? _ ajoutaclic, en interpellant. le gros pomme.
àf. Join~au eut un signe de tête douteux,
c~. une qumte de toux opportune l'empècha
cl cnoncer plus clairclilent son opinion. Madame de Migurac se contenta de cet assenlim~nt et _se . reto~rna wrs le jeune homme.
(llll se ta1sa1t tOUJOUl'S,
- Au r~ste, mon fils, je ne rcux en rien
,·ous ~onlr~mdre i et si \'~us _voyez quelque
autre issue .a vos embarras, Je n'rnsisterai point
~our ~-ous imp~scr !m acte, dont, cependan t.
,ous ,ous ex.agerez a coup sùr les difficultés,
, Lei)'marqms, de~eurail muet. Sans que sa
repuonance fut. ra~ncuc'. sa pensée, toujours
prompte, examma1t déjà, parmi les demoiselles de la .région, laquelle étail la plus pro~rc à deremr une marquise. Soudain, clic se Arri&gt;-ee Jeva11t son af'l\11·/eme11/ 111:idame Jsa/-elle p011 /
• ·
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de lumière qui glissait
l1xa arnc .complaisance sur la blanche Aline
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111
désordre de ses vêtements, 1111e femme s'enjuy'ail en
ra • 111 0ôtle, comm1; Pèlrifiee. Repara11t e11 hâle le
de Pcrl~mseau, qui al'ait été son amie d'en,
,ue11ee11e reco1111aissait madame de Solet/e. (Page-14.)
~anc~. Dun ~eu! coup son chagrin s'enrnla, et
il ~cclara ~arement que, tout pesé, il se ren- repris hall'inc, son fils lui dit, d'u n ton où se
d,e lcrrc~r ~chappa i1 l'abbé qui pn:cisémenl
dait· aux, raisons
de sa mère, et qu··11
.
hl
.
1 m semmarquait un peu d'ironie et de curiosité:
s assoup1ssa1t.
~: 9u Aime de Perthuiseau ....
.-:- Dès lors, madame, à quelle porte frappe- Vous ne prétendez pas, madam&lt;', Jaire
·. ais madame Olyrnpe l'interrompit. Madc- rai-Je?.. . Car, pour rejeter ainsi tant de brus,
c1~tl'cr la fi lle d'un maltôticr dans le lit d'un
mo1sellc
de
J&gt;e
'th
·
.
·
, ,
, . ·J mseau, pour h1C'n élerée Je soupçonne que mus en avez drjà choisi unC'. 11igurac?
1u c.11e ctall sans doute, n'aurait qu'une dot
Madame de ~ligurac se recueillit, baissa les
La marq uise jouait négligcmmcul aYec les
de c_mquantc mille écus, suffisante à peine )·eux, les releYa et, les fixant au-dessus de la
dentelles
de sa robe. Elle laissa son fil&amp;exhapour_ pay~r les dettes exigibles. Comment tête de Louis-Lycurgue sur le rinceau d'un
1
:
r.son
cot~rroux,
et puis, à paroles douces el
cns~11e .degagcr les terres hypothéquées el miroir, elle dit avec fermeté :
~aimes,
}u~
concéda
qu'à coup sùr les mésalmaLmt~nir un train de maison honnête?
- Maitre Moriceau, recernur des rrabellcs liances. cta1~nt regrettables : qu'il remarquât
oms-Lvcurrr
•·
·
J
ouc n ms,sta pas. La marquise
à Bordeaux, qui entretint des relalio~1s fort toutefois qu en dehors de plusieurs unions de
passant
.
. . . en revue toutes les vierges
nobles ·dtt, suivi:'s avec le marquis votre père, possède
ce, genre, qu':11~ cita,. les monarques eux'01smage fit 1 · ·
la sévérité~. a cr1t1qne de leur personne avec ~n b1~n que les plus modestes n'éraluent pas memes n en etaienl pomt exempts, un roi de
le dé
b un sergent recruteur du Roi et a moms de deux millions d'écus. Il a une France ayant introduit dans sa couche la fille
'
tud nom
d' rement. de Ieur h'ien aYec 1,exactifille qu'il désire marier ....
d'un ar?e~lic,r de ~lorencc. Mais la question
e un tabclhon Tant .. 1
clic eut : · ,
·
qua a fin, quand
. Le jeune homme bondit sur son siège, si ~e rédmsait a ceci : valait-il mieux qu·unc
~puise toutes les gentilhommières et vroJcmment que le bois en gémi t et qu'un cri
1llustrc maison s'éteignit larnent{lblcmenl ou

,:!

�r

111STO'R,.1.JI - - - - - - - - - - - - J

Mio-urac dut rendre hommage au jugement
qu'au contraire, i·ajeunie par l'infusion d'm~ cette jeune fille, vous ayant distingué lors de cc deomadame sa mère et reconnaitre qu'elle ne
sang plébéien, ell~ reprjt ~n éclat nouv_eau qm divertissement que vous dansâtes chez ma_dai:ne l'avait abusé ni sur les apports, ni sur !~.perassuràt sa pérenmté? Endemment, s1 _le ;eu de Bligny, s'est férueà unpointextraordmairc sonne de sa femme. Dans la joie que lm. caumarquis vivait encore, il eût r~gardc u!1 de votre visage et de votre tournure. Elle a sait cette union si brillante, maitre Moriceau
autre œil ce projet, lui qui affectait de ~ep~~- dix-sept ans.
Louis-Lycurgue se taisait. A travers les fit laraement les choses, et, non content de
ser toute sorte de privilège cl prétendait fj~ il
liquid;r toutes les dette_s ~e son gc~dre, -:
existait entre Lous les hommes une é~ahté vitres on vopit la verdure opul_cnle du parc: cl sur la prière de celm-m' de mamèrc fo1 L
naturelle! Sans approuver de telles maximes, l'aile gauche du château, le ciel bleu et le ro;·ale et sans marchander, - il ajouta de son
fallait-il de prime abord écarter un n_œ~d d_e soleil en fète. Il lui parut très dur de renoncer plein gré à la dot de sa fille une casse_lle de
c Lte espèce, si profila?le, et mê~c, 1U~1sta1t à tant de biens. Observant de nouveau le por- vinat mille écus pour la mettre en menagc.
la marquise, si néccssall'C? Elle s ex_c~s~~t, en trait de mademoiselle Moriceau, il ne pu~
Ainsi que l'avait annoncé madame Olympe,
cITcl, de son étourderie, ayant ouhhe d mfor- méconnaitre qu'il eût convoilé ses faveurs .~1 le mariage de Louis-Lycurgue donna sur-lcrncr son fils qu'une sentence du par!e~cnl de elle cùt été la femme d'un autre, c_t qu il champ au marquisat un lustre l?ut nouveau .
Bordeaux autorisait le marchand'ordrnrure des serait sans doute absurde d'en faire fi parce Non seulement le jeune gen l1lhommc pul
chevaux du marquis à mettre en ven_le so~~ qu'elle Jui apportait, outre son ~mour, une faire l'essai de son fauconnier' acheter la
trois mois le château et les écuries JU~qu a belle fortune.... El la conclusion de ses meute de M. de Jalaruc el faire venir de
concurrence du chiffre de sa créance, s1 son réflexions fort confuses et cnlremèlées, fut Paris un carrosse anglais du derni~r genr:,
celle-ci : ~ Eh bien, donc, je la verrai.
billet demeurait impayé.
C'est deux mois après que sur le coup de mais la splendeur de Lou t son l'.~111 de v~e
En vain, Louis-Lycurgue se débattait, pr~s'accrut singulièrement. Aux mob1hers. anticathédrale de Bordeaux'
0
lestait, essa1•ait de regimbe~·. ~n souven~r midi ' en l' én-lisc
ques, usés et dénués de conf~rl, vmrent
l
.
•
d
habilement évoqué de son pere il ~e pouvait M. l'archevêque de Bordeaux m-!ueme onna s'adjoindre les œuvres plus recenles ?es
demeurer insensible : en effet, parmi ses scru- la bénédiction nuptiale à Louis-Lycurgue, maitres du nouveau goût. Des tentures claires
pules, plusieurs eussent été déd~ignés par.le marquis de Migurac, vicomte d'Aubetor_le et égayèrent les murs. Des gu~ridons ~e ~~- B~ulle
feu marquis. Pourtant il gar~a1t ,un ~ec1et seigneur d'autres lieux, et à, madem?1sellc . et des commodes de verms Marlm ?talerenl
malaise c1u'il ne put se temr_ d expnmer, [sabelle Moriceau, fille de maitre ~!orteeau , leurs cuivres et leurs ventres rebondis. Cc ne
demandant à madame sa mère s1 elle ne trou- recc,·eur des gabelles. Une foule considérable, furent plus dans les salo_ns restaurés que
vait pas quelque bassesse à trafiquer d'une que rehaussait la meilleure n~blcsse du pays, trumeaux, glaces, amours Joufflus, esta~pcs
chose aussi précieuse que la noblesse du sang. s'écrasa dans la nef pour offrir ses vœux aux et bibelots de prix. L'antique ar~entcr1e d?
Madame de Migurac l'e1wisagea avec un
famille s'enrichit de pièces merve11leu_ses_ ou
étonnement sincère :
,.
.
des guirlandes et des rocailles se combm~1enl
- Où prenez-vous, mon fils, qu il y ait
savamment. Des chevaux de sang hemure1~l
trafic? Tout commerce suppose un écha?ge
clans les écuries ; le domestique fut double:
de valeurs égales. Or' sachez que maitre
d'éclatantes livrées ponceau el des ch~pea~x
Moi·iceau, quelque épris qu'il soit de ses. écus,
oa\onnés aux couleurs de Migurac se s1gnalcne songe pas à les mettre en bala11ce avec ]~
b renl à l'attention respectueuse de la rotu_
rc et
marquisat de Migurac, ~l que, dans le_ ca~ ou
à la jalousie de la noble~se mal ?r~e~Lec. •:
votre volonté vous ferait son gendre, il n auDepuis trois heures del apr~s-drne.eJu.squ '1
rail pas assci de tout son o_r ~t de tout so'n
une heure avancée de la nml, ce fut a_ t'.asang pour se rcconnaîl_re: ams1 que sa fille,
vers les allées du chàleau un roulement 111111rolre éternellement oblige.
terrompu de carrosses, cbarrianl toutes les
Louis-Lycurgue soupira profondément el
nobles clames el tous les nobles seigneurs de
interrogea d'une voi_x hésitante :
la contrée quise pressaient aux invitation~ du
_ Vites-vous la Jeune fille?
.
jeune couple: diners, parties de chasses, ~etes
)ladame de Migurac tira de son ~e111 ~111
champèlres, bals de toute sorte où parfois les
médaillon encadré de brillants et le lui tendit.
chandelles ne s'éteignaient qu'au lever. du
Malgré ses préventions, il ~o~tcmpla ~ans
soleil. Les écus de maitre Moriceau ~ansatenl
ennui un visa«c bien lait et de.1obe express10n.
royalement ; mais le bonhomme n y trouTandis que sin œil s'adoucissait, madame de
vait rien à redire, sachant que la source
Migurac ajoutait nonchalamment :_
, ,
n'en était point tarie, et ~•~sti~~nt ren~- Mademoiselle Isabelle Mor1r.eau a etc
boursé, et au delà, par la J01e d et~·e assis
côte à côte avec les plus nobles gcnt1lshomparfaitement élevée au couvent ?~s ~amcs
Nobles du Cœur-de-Marie. Vous a1-:ic dit que
mes du pays, lui qui était arrivé _à Bordeaux
sans le sou et vêtu d'un mauvais ~roguct,
sa dot était de trois cent mille é~~s de~ que''.
de plus, désireux de mar~uer sa JOIC u~e s1. Decha,· li J11 ,·emo,·.ts de ses fautes par le sacrifice ~e et dont le père n'avait rn tels fe~trns que
illustre alliance, M. Mon C(;au p_romeltait -~e
.
son !,,u1e11ceel l'exil volontaire oidl se conda11111a•:• debout derrière la chaise d'un conme.
M. de Migm·ac go1îlaU avec aUeg(esse ~ur la_ro;;,~
payer vos dettes liquides et de degagcr ent1eQuant à la nomelle marquise, ~I. ~e Miles moindres 11ouvea11tes qm s offraient a
rrurac aurait eu mauvaise grf1cc à nier I cxcclj
rement vos terres ?
.
(Page 45.)
Louis-Lycurgue exa1~:üna succes~1vc~1en t
lcnce de sa nature et le scrupule avec lc11ue
l'abbé, sa mère, la mimature, et pms l abbé
elle remplissait ses devoirs d'épouse .. No11
jeunes époux dont les badauds a~mirèrent a seulement mademoiselle Isabelle M?r1cea~1
une clcuxième fois :
- Monsieur Joincau, dit-il, qu'en _pensez- l'envi la grâce, la piété cl la mag111ficence.
était rose et blanche, fraiche et agreablc a
rcaarder dans la fleur de ses dix-sepl ans.
vous?
.
f[Uoe
rendaient plus suave la douceu_r m~:
1'abb~ remua éncr«iqucmcnl le cou et I on
IX
att:;dit de lui quelqu~ chose de con~id~rable.
deste de son regard et le bonheur qm rel~ ,
·
nt elt
mais un rhume o~iniâtrc le tr~vrulla1t, e~.
Comment M. de Migurac se comporta sait dans ses beaux yeux; mais, aya_ rc
derech ef, la toux lm coupa la pa10le. La ~a1élevée fort proprement dans la meilleu
en l'état de mariage.
. le toisa, d'un ren-ard
sc:vère et rev111l à
maison de Bordeaux, elle avait nalure~eroent
c1u1se
o
'I d
acquis les façons qui conviennent a une
son fils :
Au lendemain de ses épousailles, 11 • c
Un dé_tail qui vous surprendra est que

?

MoNsrEu~

DE

M1Gu~Ac _

grande dame, et, sans contredit, avait bien c·est ce qu ïl est difficile de dislingue1· sous la Afin que, lorsqu'il regagnait son logis après
plus haute mine que la plupart des châte- plume discrète de M. Joincau, qui, après quelque partie galante, il ne fùt pas contristé
laines d'alentour, nourries comme leurs YO- avoir mis en vers latins les joies innocentes par l'aspect d'un Yisage morose,· il contracta
lailles dans un coin de province, par les soins de leurs amours, embourbe dans une prose l'habitude de s'étourdir à boire et de ne
de quelque duègne famélique. Sans doute, obscure les motifs de leur désunion. Diverses prendre le chemin du château que lorsqu'il
car il ne faut point exagérer, ses mains n'é- conjectures semblent plausibles. Peut-être la était incapable de reconnaître figure humaine.
taient pas de là dernière petitesse; un peu de marquise Olympe, craignant que sa bru n'as- ~lai, au matin, quand, à son lever, il allail
rougeur ou d'embarras trahissait parfois son sumât trop d'empire sur l'esprit de son fils, baiser la main de la marquise, il lui tromait
origine; et son esprit, pour culfüé qu'il fùl, ne s'appliqua-t-elle pas suffisamment à aplanir la mine si défaite et les yeux si plombés que
n'atteignait point celui d'une Scudéry, d'une les menus froissements inévitables de la vie sa conscience en était ulcérée et qu'il n'avait
Sévigné ou d'une Dacier. Mais, la perfection conjugale. Peut-être maître Moriceau s'effraya- d'autre désir que de s'enfuir au plus tôt,
n'étant point de cc monde, il fallait bien t-il à la longue du galop effréné de ses pis- pour échapper à des impressions pénibles.
r1u'elle tint par quelque côté à la nature toles, ayant appris que le marquis en avait
C'est ainsi, nous explique l'abbé Joincau,
humaine; au moins suppléait-elle largement perdu cinq cents en une seule nuit au pha- que la sensibilité de Louis-Lycurgue, qui
à ce qui pouvait lui manquer par le respect raon, el peut-être fit-il quelques observations aurait dù le rapprocher de madame lsabclle,
et l'amour sans borne dont elle environnait ou pria-t-il sa fille de s'en charger. Peut-être l'en éloignait davantage . Insuffisante pour le
son époux.
M. de Migu rac conçut-il quelque dépit juvé- faire changer de conduite, elle était aiguë il
Car, si madame Olympe a mil ajouté quelque nile de ne point voir aussitot couronner ses cc degré néanmoins cru'elle l'empêchait de
chose à la vérité en disant que mademoiselle espérances de paternité. Peul-être une_ jeune goûter avec sérénité les plaisirs 011 il s'était
Moriceau avait distingué son fils antérieu- femme amoureuse et peu pliée aux usages du abandonné. Ses compagnons d'orgie le plairement, elle n'avait fait, dans tous les cas, grand monde laissa-t-clle paraitre des exi- santaient de son humeur assombrie, qu ïl
qu'anticiper sur la réalité des faits : il avait gences qui réveillèrent chez un mari ombra- n'arrivait à di•siper qu'à force de vider les
suffi de la première rencontre pour que la geux des velléités d'indépenda11ce. Quoi qu'il pots, et les donzelles qu'il honorait de ses
jeune personne tombât amoureuse du plaisant en soit - et peut-être y eut-il un peu de faveurs le redoutaient presque autant à
marquis el que nulle destinée ne lui apparût tout cela - il appert qu'avant une année ré- cause de ses violences qu'elles le recherplus souhaitable que de devenir sa femme. ,olue de mariage M. de Migurac avait épuisé chaient à cause de sa libéralité. Au plus fort
Non qu'auparavant, en plusieurs occasions, la rnlonté de fidélité et la vocation conju- de quelque bacchanale, quand les éclats de
elle n'eût déjà suivi de l'œil nombre de gen- gale qui étaient en lui, qu'il commença de rire des filles dépoitraillées scandaient les
tilshommes. Mais elle les envisageait ainsi s'ennuyer et ue put résister à se distraire.
propos obscènes, le bruit des cornets cl le
que font les déguenillés qui guignent l'étalage
Il usa d'abord d'une discrétion infinie, se cliquetis des bouteilles, il lui arrivait de se
d'un rolisseur el savent fort bien que ces faisant un louable scrupule de causer quelque lever en jurant, brisant les assiettes et les
frian1ises ne sont point pour leur bouche. peine à sa jeune épouse, dont son change- verres, remcrsant les tables, bousculant les
Du moment où elle avait su que ce petit sei- ment de disposition ne pouvait lui faire nier gouges, menaçant de son épée quiconque eùt
gneur, si friand et si joli, pouvait lui éi.:hoir, le grand mérite. Norr seulement il ne cessa rnulu l'arrêter. D'un bond, il s'élançait sur le
clic s'était senti une furieuse démangeaison d'observer dans le château et le village la dos de son cheval sellé en hàle, enfonçait
d'y goûter. Cc qui n'était pe.ul-êlre d'abord plus édifiante retenue, mais il prit soin l'éperon dans Ir, ventre de la hèle, se précic1ue convoitise de roturière où la vanité avait que ses maîtresses et les lieux de plaisirs pitait à toute bride vers Migurac; et peut-être
sa grande part, étai l devenu, sitôt après le qu'il fréquentait fussent suffisamment éloi- le cœur de la marquise eùt saigné de joie cl
mariage consommé, un amour forl passionné. gnés pour qu'elle n'en fût point offusquée. de douleur si deux ou trois fois elle l'avait
M. de Migurac, en galant homme, n'avait pas N'hésitant pas à faire quatre ou cinq lieues aperçu agenouillé et sanglotant sous la fenêtre
cru qu ïl sulfi't, pour s'acquitter de son devoir après souper pour retrouver joyeuse compa- encore éclairée, derrière laquelle elle pleurait
d'époux, d'accorder i1 mademoiselle Moriceau gnie en quelque taverne hospitalière, il lui elle-même, et où une pudeur délicate cl
son nom et l'honneur de son lit. Il en avait arrivait souvent de galoper à tombeau ouvert funeste le retenait de frapper.
usé cm·crs elle, en toute occasion, arec la deux heures de suite pour être de retour
courtoisie et la délicatesse qui lui étaient chez lui la même nui t avant le lever de maX
particulières et qui, dès le premier jour, dame de Migurac. Ou si, par hasard, entraîné
l'avaient fait maitre du cœur de la jeune dans quelque ribote, il demeurait deux ou De la sublime résolution que prit
femme. Flatté d'ailleurs de l'adoration qui trois jours sans rentrer, il ne faillait pas au
M. de Migurac pour expier ses
éclatait dans tous ses gestes et paroles, il lui retour de lui offrir quelque présent fort
fautes.
arail laissé voir qu'il la trouvait de son goût propre de parfumerie ou de dentelles.
et préférable aux autres femmes. Ces farnurs
Il ne lui parut pas que madame Isabelle
Il serait tém~raire de conjecturer de quelle
araient jeté la nouvelle marquise dans une lui sùl un gré suffisant de ce sarnir-vivre. manière se fùt, avec le temps, accommodé le
telle folie d'allégresse qu'il n'était rien qu'elle Sans doute, elle ne s\\baissa pas à des différend du marquis de Migurac et de son
ne fit pour complaire à son mari, el que, s'il reproches odieux et bourgeois; mais elle épouse. Sans qu'il se départit jamais dans ses
cùt demandé la lune, elle eût été querir une devint pour monsieur son époux d'une humeur discours et dans ses attitudes du respect qu'il
échelle pour la décrocher.
inéaale, tantôt l'accueillant d'un air froid et devait à celle qui portait si noblement son
li n'est donc rien d'étonnant si, pendant ref~sant ses présents, tantôt le fixant d'un nom, Louis-Lycm·gue, laissant de côté toute
six mois et plus, M. de Migurac se montra un regard morne et les yeux noyés de larmes, contrainte, se jeta dans un tel dévergondage
époux irréprochable, attentif et amoureux, tantôt le fatiguant par des élans d'une ten- que non seulement madame sa mère, mais ·
fol't satisfait au logis, lent à en sortit' et dresse inopportune et comme désespérée. l'abbé Joincau lui-même, malgré sa réserve,
ponctuel i1 y rentrer, n'ayant· noué la plus Elle en fit tant que M. de Migurac, dont lui en firent remontrance. A ce dernier, i 1
légère intrigue ni dans les chaumières ni l'âme était fort délii.:ate, en vint à se contris- donna l'avis de songer à ses messes; mais,
dans les chàtcaux; digne d'être proposé en ter d'avance de leurs revoirs, ne pouvant madame Olympe ayant insisté, il entra dans
modèle à tout venant.
contempler froidement un trouble d~nt il une colère épouvantable, sacraill comme un
Ce n'est qu'à partir de ce moment assez était l'auteur; d'autre part, comme Il dut païen, fracassant les bibelots de Saxe et de
tardif que sa manière de vivre commença de s'apercevoir qu'elle n'ap~récia!t pas à leur Venise, hurlant que le tout était son œuvre
s'altérer.
valeur ses ménagements, 11 arriva peu à peu cl qu'elle n'avait qu'à s'en prendre à elle des
Quelle fut la source première des nuages qu'il s'en départit par u~e pente naturel~e.ct événements, avec une telle Yéhémcnce qu'elle
qui assombrirent le ciel des jeunes époux, apporta moins de contrarnte dans son pla1S1r. en demeura bouche close et pantoise pendant

�111ST01{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - profusion de laquais, déposèrent dans la cour longeait, il dit d'un ton à la fois comtois et
d'honneur, somptueusement éclairée de chan- encourageant ainsi qu'on parle à un enfant :
- Veuillez me permellre, madame, de
delles, la fleur des gentilhommes et des
vous
offrir la main et croire .. .
nobles dame~. Drapés de velours, de satins
Mais
elle ne l'écoulait pas. D'un geste
brochés el de dentelles, éclatants de tout ce
inrnlontaire
clic montra le vaste lit blanc
qu'ils possédaient de dorures et de pierreries,
les Yisileurs gravissaient l'escalier tendu de orné de guirlandes où, sous le dais de damas
damas rouge etjoncbé de guirlandes de fleurs bleu, des amours se jouaient qu'ils avaient
entre une double haie de laquais culottés de admirés au tendre lendemain de leurs noces,
peau blanche, le torse serré dans leur frac et elle dit, très bas, d'une voix brisée, avec
ponceau galonné d'or. lis étaient reçus aYec l'accent d'une détresse inexprimable :
- Oh! Louis ... Louis ... Si ce n'esl l'honforce compliments par le marquis, la taille
neur,
l'humanité .. .
bien prise dans un habit de drap poùrpre
Et
puis
les forces lui manquèrent et elle
brodé d'or, avec une veste de satin gris, traglissa
à
terre
inanimée.
vaillé d'un demi-chenillé en pourpre et bordé
Le marquis se précipita vers elle, la rcle,·a
de quatre doigts d'une broderie d'or, et par
la marqui5e, dont la beauté amenuisée se dans ses bras et la déposa dans une bergère.
parait d'une robe de satin blanc surchargée li se passa la main sur le front d'un geste
de branchages d'or, bouquets de roses et accablé et remarqua ses joues amaigries cl
fleurettes, le corsage largement échancré fai- ses lèvres pincées. Et soudain il murmura :
- Je suis un misérable!
sant valoir les épaules, les grandes manCourant à la porte, il s'écria :
cbeltes de dentelle d'Argentan s'ouvrant au
Holà! quelqu'un! l\ladame la marquise
coude. Après une collation mirifique où des
est
~ouffrante.
pillés de Périgueux et de Strasbourg, pouEt il s'échappa comme un fou dans le corlardes de Rennes, bécassins de Dombes, coqs
ridor
....
vierges de Caux furent les pièces les plus
Au
su de l'indisposition de la marquise,
remarquées, ainsi qu'une tarte colossale à la
les
·
invités
demandèrent leurs Yoitures. On
frangipane, les sonorités d'un orchestre délicatement composé de hautbois, de violons et chercha inutilement le marquis pour lui faire
M. .te Migur.Jc empoig11;1, le pelit rnquet ,f1111e main
de clarecin, imitèrent les danseurs, et le adieu. Madame sa mère l'excusa, alléguant
,·obus le, .et le le11211t solidement par la peau d11 cou,
al/errit a peu de dis/a 11ce.... Pèlrifièe de s11rprise, la
marquis de Migurac ounit le bal par un me- qu'à cause de l'amour excepLionnel qu'il avait
je1111e femme le dJ&gt;•isagea.i/ comme s'il elÎl èlè q11el,11e
nuet oh il donnait la main à madame de pour sa femme, il était sans doute auprès
tri/on. (Page 4ï•l
Solette, faisant vis-à-vis à la marquise dont d'elle. Après le vacarme du départ, les cri~
le cavalier était le duc de Révigny. Très pùle, des cochers, piaffements des chevaux impatients et sonnailles des équipages, les grilles
ment du réconfort, cl où le nalurel bénin el ·madame de Migurac ne cc,sait pas de sourire, se refermèrent, les chandelles s'éteignirent et
affectueux de M. Joineau s'eOorçait de lui bien que son instinct de femme, la renom- le silence se fit dans le château.
Yenir en ai&lt;le. Peut-être, à la longue, se fllt- mée publique et l'air d'insolence de sa rivale
Cependant, l'âme bouleversée, Louis-Lyrlle résignéeà cequ'endurenttantde femmes, lui apprissent assez quelle était la reine de la curgue se pro·mcnait à pas précipités dans le
ou, faisant choix d'un amant, eùt-elle rendu fète ...
Ensuite les danses devinrent générales et parc, errait au hasard par les allées recticoup pour coup; ou pcut-ètre, par un retom
lignes ou à trarnrs les fou rrés, déchirant son
subit, son mari fftt rerenu à elle dans un une gaieté de bonne compagnie emplit les habit aux ronces, s'arrêtant puis marchant
repenLir définiLif; mais celte alternative de- salles étincelantes où les glaces renvoyaient à encore, levant les bras au ciel, saisissant sa
meure douteuse pu suite d'un éYénement l'infini J'image des couples. D'un œil anxieux tête à deux mains, laissant tout à coup sa
inopiné qui survint deux ou trois ans après et timide, madame Isabelle, malgré elle, poitrine éclater en sanglots affreux. Brusqueles épousailles et fuL l'occasion de change- cherchait le marquis, mais dans la foule ment, d'un seul coup, c'était comme si, aux
tourbillonnante et chamarrée, elle cessait
ments consid~rables.
·
paroles de sa femme, à ces mols qui évoli plut un jour à M. de Migurac d'offrir ;1 de pouvoir le suivre. De tout ce tumulte de quaient si cruellement les dernières recomtoute la gentilbommerie du pays un gala fète, elle sentit peu à peu une tristesse plus mandaLions du marquis Henri, un voile venait
digne de son renom. S'il pensait seulement amère l'envahir, et soudain, sous J'inlluence de se dissiper qui jadis lui avait fermé les
obéir au goût de réjouissance qtù était de son chagrin el de la chaleur, elle craignit yeux; et voici maintenant qu'il se toisait luien lui, ou ùl entreprenait, mû par un de se pâmer et Youlut avcindre en son ridi- même et qu'il jugeait qu'il était déshonoré :
remords, d'affranchir pour un moment la cule un flacon de gouttes d'Hoffmann. La pf)ur bien des actions coupables, pour avoir
jeune marquise de ses pensées douloureuses, camériste l'avait oublié. Elle se rappela l'avoir violé les avis de son père et ses propres serla chose n'importe guère; probablement son posé sur une console en sa chambre,· et, ments, pour avoir blasphémé et transgressé
dessein secret n'était, à tout prendre, que de plutôt que d'appeler une femme, se glissa les lois divines et humaines, mais surtout
paraître en tout son lustre aux yeux de ma- sans bruit hors des salons et monta l'esca- pour ceci qu'ayant engagé sa foi à une jeune
dame de Solette, blonde piquante aux yeux lier , comptant aussi pour se récréer sur la personne aimable et innocente, il s'était borné
Yifs et au sourire promelleur, qu'il serrait de fraîcheur et la soli tudc.
à jouir de sa fortune, l'avait réduite aux
Arrivée devant son appartement, elle poussa
fort près depuis plusieurs semaines et complarmes et à la honte, et venait de lui inOigcr
tait réduire au suprême aveu. Toujours est-il la porte, étonnée d'un rayon de lumière qui la pire insulté dans le lieu même où elle
que, pendant huit jours, les tapissiers de glissait sous le ballant. Au spectacle qui la devait lui être plus sacrée.
Bordeaux s'empressèrent à parer clans le frappa, elle demeura immobile, comme pétriAssis sur une botte de foin, tête nue et les
dernier goût les vastes salles du château, fiée. I\éparant en bâte le désordre de ses cheveux épars, insoucieux de la rosée qui
tandis que des escouades de jardiniers répan- vêtements, une femme s'enfuyait, en la- tombait, le marquis s'absorba longtemps
daient du sable dans les allées et qu'aux cui- quelle elle reconnaissait madame de Solettc, dans sa douleur. Quand il se releva, après
sines s'entassaient les friandises et les vic- tandis que, le visage encore écbaullë et l'œil plusieurs heures de réflexion, son parti était
libertin, mais pourtant ,·iolemment troublé,
pris. Coupable d'un tel outrage, il ne pouvait
tuailles.
Au jour dit, tous les carrosses du pays, son mari la regardait et tâchait à se donner reparaître aux yeux de la marquise, ni, sous
repeints pour la ci1·constancc cl garnis d'unt! une contenance. Comme le silence se pro-

une couple d'heures. Quanl à la jeune marquise, elle éLait pitoyable d'a~pect : plus
maigre et plus pâle chaque mois et de plus
en plus tournée vers la dévotion et la bienfaisance, matière où elle cherchait désespéré-

.MONSŒU~ DE .M1Glffl.Jf.C -

p~ine _d'infamie, accepter plus longtemps ses
b1enfa1ts.
Il r~nlra donc dans son appartement, quilla
ses vetements de fête pour un costume de
voyage en gros drap brun, mit dans un sac
r1~elque linge de rechange, un nécessaire de
to1l_ett~! une bourse à demi pleine, deux ou
lro1s btJOUx qui venaient de son père, un pis1_ol~t,_ et puis se plaça dcYant son écritoire et
t•cr11·1t d nnc main ferme :
&lt;&lt; Madame,

« L'horreur qui emplit mon sein à examiner mes torts envers vous est telle que les
mots me manquent pour l'exprimer. Tout
mon sang n~ serait pas digne de racheter les
larmes que
Je vous
ai arrachées. 11 n'est n.1
•
.
cxcus~ m repentir pour un tel crime. Noble
et s~1~te fe~me, puisque la Providence a
dessille _tardivement mes paupières, je veux
accomplir le seul acte capable de soula«cr
~ot~e douleur en délivrant vos yeux d'un o~et
~?fam~. ~ l'heure où vous lirez cet adieu,
.J aurai qmtlé le chàteau pour jamais, emportant dans mon cœur le souvenir de vos Yertu~ aussi durable que la honte de les avoir
n:1e.connues .. Ilourreau de votre sensibilité, si
s1 J~ ne pm~ réparer mes forfaits, je m'inl~rdts au moms d'_en solliciter le pardon. Dila~1dateur de ~·os biens, si je suis incapable de
'. ous le~ restituer, au moins puis-je renoncer
ac~ qui en demeure. Tout ce que je possède,
c~c1 e~t ma volonté expresse, vous appartient.
c est a vous_, marquise de Migurac, que j~
co~fie le sorn et l'honneur · de mon nom.
11russe _la fortune vous présenter un amant
plus d,gnc de ~·ous !. .. puisse l'épée d'un
~oulan enleY~r bientôt le dernier reste de vie
a ce cœur qui n'a pas su s'élever à la hauteur du vôtre, mais où demeure gravo votre
nom comme celui de la vertu et de la beauté!
&lt;t Votre serviteur indigne,
&lt;I Lou1s-LvcuaGuE. »

Puis,, pi&lt;1uant &lt;les deux, il s'éloigna au trot
de sa betc sur la route de Poitiers Apre'.
r_ieue, 1.es plis· de son front s'étaient· effacés,
~ une
il
ecouta1 t les sabots de son
' che,•al sonner en
cadence sur la route sa taille s'éta· t .
d ,
l''
'
1 ICrcssee,
. d'et, amc rassérénée , il fredon na1·1 le
rcfram une chanson «riroisc.
C'éL,it ma~amc de Solcttc qui, pointant la
g_orgc cl la le\Te prometteuse, la chantait en
spaccompagnant clic-même sut· 1c c1arccm.
.
&gt;rusquement,
la
pensée
lui
yi·nt
que
,
.
moyennant
'f
. un detour
. • I il pourrait lui donner ad·ICU.
i, ais ~uss1tot e souvenir de ses iniquités lui
fit reJcte_r une _telle idée aYec horreur, comme
peu conl?rm~ a son dcrnir de pénitence.
. li .atteignait le haut d'une co'te Q'u s.,eparp1 11aient quelques maisons du hameau de Castelmoron, à deux li.eues de Mi"urac. En se
re_lournant, il reconnut encore dans le loinl?m Ja m~ssc confuse du château paternel qui
enfonçait dans les arbres. Il la salua d'un
oeste large de la main et, donnant du talon
au ven trc de la bêle, la lança dans la descente.
. El, _satisf~il d'ayoir triomphé de la tentallon, il avait l',îme en liesse de ce que la
vertu ne fût point abolie dans son cœur.

!

XI
Comment M. de Migurac entra
au service du roi.
. Les trois semaines que M. de Migurac che, a~_ch~ de_ s?n châtc~u à Paris furent, ainsi
qu LI ai~a1t a le redire plus tard, parmi les
plus plaisantes de sa vie. Déchargé du remords de ses fautes par le sacrifice de son
opulence et l'exil volontaire oi1 il se condam-

nait, affranchi de souci, il goùtail avec allégr~sse sur la route les moindres nouveauté•
qm s'o~raient à lui. Car, encore que la
de M. 1gurac eût été déjà chargée d'événe~cnts, il ne faut pas oublier qu'il était fort
Jcun_c, ayant à _peine accompli sa Yingtièmc
annec, et q_uc, Jusquc~là, il n'était point sorti
de sa pronncc. Aussi apportait-il à toutes
~h~ses des sens naïfs et enthousiastes. Si ,·if
e,La,t le cl~armc de ses impressions qu'il 111•
s ,aperceYait pas combien durs &lt;:Laient les li t~
d auberge, piètre la chère, et peu ragoù Lan IC's
les Jllles ~c chambre dont il ne dédaignait
p~s les œillades. Et, sou1•cnt, taillant telle
pièce de bœuf durci, ou tenant en .ses bras
r1uelquc_ gotbon aux mains rouges, à la taille
carrée, il éprouvait une sorte de rnlupté à
songer qu'~insi il expiait ses fautes : et il
re~emanda,t du bœuf et donnait encore un
lia1ser à la fille afin d'accroitre sa pénitence.
se _reprochant de ne la point trou ver plus
amerc.
Nous ~e nous attarderons point aux avenlur~s qu tl rencont~a sur_ son cbc~in et qui,
11,.d a,u~res yeux qu aux siens, offriraient peu
d mt_ere,t. Assez d'auteurs de mémoires ont
conte 1exode _ve~s Paris de jeunes gentil. bo~mes provmciaux, et nous désirons de
prcférence n_ous arrêter aux troits originaux
d~ ~[. de Migurac, à ce qui le fit lui-même
d/stmct du commun de l'espèce humaine.
~o~s ,n?us bornerons donc à dire qu'après
a,·01r et~ tour à _tour trempé de pluie, transi
par la bise et rôti de soleil, après avoir couché
~ans deux douzaines d'auberges ou de oranges
eprouvé la rapacité d'autant d'aub~r"istes'
m_âché la chair semblable de bêles m~igr~~
n~es dans toutes les provinces qui se succeden t de Bordeaux à Paris, failli être dé-

à!

, Ayant relu c~llelettre, le marquis la trouva
d un style sublime et se sentit soulagé. II la
cacheta aux armes de Migurac, sortit de sa
chambr~, t,raver~a le corridor à pas de loup,
descend1 t 1 escalier, fit sans bruit tourner le
l~urd portail sur ses gonds et gagna l'écurie.
L~, entre ses cbeYaux, il choisit un solide
b1~el tarbais de robe alezane, le sella lui~eme, fixa son sac sur la selle et puis, enfourchant la bête, fila dans la o-rande allée.
AYant de franchir la grille, il s'arrêta et
embra~sad'un regard le dôme vert des arbres
symétriques, les tours jumelles du château
les massifs fleuris, les bâtiments lointain~
d~- la ferme. Le tout s'illuminait des prcnue:es clartés de l'aube, et Jes étoiles s'éteifaic~t da.ns_ la mollesse azurée des cieux. A
a _br'.se na1s~anle, les feuilles d'automne
oscillaient, égr_enanl leurs perles liquides.
tes ~hants des 01selets s'éveillaient aux nids ....
o~is-Lycurgue essuya une larme, enro,·a un
baiser et dit :
J
- Nature, dont je n'ai pas su comprendre
1·eco11vra ses sens, M. de /tligurac se fût pe11t-ëtre c,· d
.
1es, .leçons, f ais
· JOm
· · r dc la paix celle que je Lorsqu'il
ses regards a11to11r de lui, il n'eût constaté qu'il était da1IS 1111u r::'s
quelque paradis cyt/zeree11 , si, promenaul
1
11 ai pas su aimer.
a ti milieu d'11ne chambre d'1111 goflt parfait. (Page .)
res blanc, décoré de co11rli11es de soie rose,
47

Yi;

�1f1STO'R._1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
troussé par des Lrigands, donl deux rcstèrcnl
sut· le carreau; après avoir déclaré sa tlamme
à dix-huit servantes d'auberge, avoir ~é agréé
de quatorze el sollicilé de neuf autres, don~
l'une était sexagénaire et une autre quast
r.ul-de-jallc, M. de Migurac, le teint bru_ni,
l'habit défraîchi, mais gardant haute mmc
sur son bidet alezan, arriva à Paris par une
fin d'aprt•s-midi du mois de norembre, oi1
tl'nn ciel de plomb ruisselait une pluie fine sur
un sol boueux, semé de flaques noires. Selon
le conseil que lui arnit donné une fille légère
d'Orléans, il s'enquit de la .rue Trousse-Vache,
et, l'ayant rejointe il Ira vers un dédale de
ruelles fétides, frappa à la porte d'un hôtel
borgne, dit du Lapin fleu1'i , ou, moyennant
un petit écu par jour, on lui assura un réduit
orné d'une lucarn e avec une paillasse et un
manger approprié.
Oésireux de s'instruire, M. de Migurac
consacra les premiers temps de son séjour à
parcourir les curiosités de la ville. Encore
qu'il mît son amour-propre à ne point paraître
surpris, il estima que la capitale était infiniment au-dessus de l'idée qu'il s'en était faite.
Dans des ordres divers, la cathédrale NotreDamc, le palais du Louvre, la promenade des
Boule\·ards, la Morgue oi1 sont les noyés, le
Châtelet, le bon goût des équipages, la-splendeur des hôtels privés, l'éclat des costumes,
la beauté des femmes, l'immensité de la ville
et son activité le frappèrent d'admiration. Et,
malgré sa volonté de ne point sentir sa province, il s'arrêtait étonné de la nouveauté du
spectacle, ou adressait d'un accent gascon un
mot de galanterie aux femmes qu'il distinrtuait, à la grande joie des badauds et au mé~onlentement des maris, que d'ailleurs il dédai.,nail pareillement, metlant en déroute les
un; et les autres d'un seul regard de son œil
bleu.
Cependant, au boul de trois semaines, )1. de
Migurac remarqua que sa bourse était fort
plale, hien qu'il eût déjà fait argent de l'un des
bijoux qu'il tenait de son père; et il se représenta avec vivacité qu'il ne pourrail continuer
à riHe de la sorte. Alors, faisant un retour
sur le passé, il se rappela lout à coup qu'il
n'a1·ait pas quillé ses pénates pour aller Yisiler
la capitale, mais afin de sollir.iter un emploi
dans l'armée du Roi, cc qu'il arait entièrement perdu de vue depuis qu'il avait dépassé
Castelmoron, à deux lieues de Migurac. Aussi
ordonna-t-il incontinent au garçon de bien
étriller son cheval, et de soigneusement brosser
ses habits; et le lendemain, de bonne heure,
malgré une bise de décembre fort aigre, il pril
le chemin de Versailles afin de se présenter
devant le monarque et de lui exposer son
désir.
Il ne fut pas peu émencillé de toulc l'animation qui était sm· la route, du Ya-ct-vicnl
des piétons et des chevaux, des voilures de
pqste et de parliculiers, des« pots de chambre 1&gt;
el des « carabas ll , qui emportaient la foule
bigarrée des courlisans, des quémandeurs et
des curieux. La magnificence solennelle de
Versailles, la profusion et l'immensité des
palais, la largeur des a\-cnues, le Mploiemenl

inouï des soldats de tout unilorme, l'incroyable
enchevètrcmenl des cabriolets, des carrosses,
des cavaliers et des chaises à porteurs, le
plongea dans la slupéfaction; il jugea mesquin
rl pitoyable tout le luxe qu'il avait connu.
Mais, bien résolu de ne pas négliger le bul
de sa risitc, il s'avança vers la grille du ch,\tcau royal et s'apprêtait à la franchir délibérémcnl lorsqu'un suisse d'une taille colossale
cl dont l'habit rrluisait d'or lui barra le passacre
en lui demandant son intention et s'il
0
s'imaginait qu'on entrai Lau palais comme dans
un moulin. Encore que la colère lui montàl
aux joues, )1. de Migurac lui répondit pol!ment qu'il désirait voir le Roi. Sur quo,,
l'homme qui ricanait en examinan t son nez
rouge de froid, son habit poudreux et son
cheval dont, à Hai dire, la mine n'était phis
fort bonne, lui répliqua d'un ton rogue qu'il
eût à rédiger un placet à Sa Majr.sté, et, s'il
\'Oulait avoir quelque chance d'obtenir une
audience, qu'il le fit aposlillcr, car on en
jetait tous les jours au panier quatre ou cinq
cents de cette espèce. La morgue du rustaud
était telle que M. de Migurac en pensa étouffer
de colère, el si le sentiment ne lui était pas
venu qu'il continuait d'expier ses fautes,
peut-être se fût-il porté à quelque acte de
violence; mais il se con lenta de soupirer profondément el de toiser l'homme de telle façon
que l'autre en recula et porta la main à l'épée
qui hii battait aux mollet~.
M. de Migurac se plaisait à redire plus tard
que é'esl de cc jour qu'il mesura combien le
pouvoir absolu d'un seul est néfaste et q111~ls
vices doivent corrompre Lout régime politique
où le roi vit à l'écart de ses sujets, sous la
garde de privilégiés que leur forluoe enivre cl
qui éloignent de lui l'affoction de son peuple
en mème temps qu'ils l'empêchcnl de connaitre
ses besoins. A cela il sied d'ajouter que c'est
en cc jour également que de la splendeur de
la rovauté il reçut l'impression la plus profondè. Ayanl mis son cheval 11 reposer, il
aperçut une porle du château où se pressait
une foule de gens. Il s'enquit, et apprit que
Lous ceux-là se promettaient d'assister au
diner du Roi. Insoucieux des colères qu'il
soulevait, il joua des coudes, broya les pieds,
se fi t place, et fut assez heureux pour se
glisser au premier rang. C'est ainsi que, face
à face, il put contempler Louis le Bien-.\imé.
Il était assis seul à une table, dont la profusion d'argenterie dépassait tout cc que M. de
Mirurac
avait jamais imaginé. Son• habit n'était
0
•
pas d'une richesse étonnante, mais son visage,
aux lrails réguliers et beaux, étail celui d'un
roi. Des gentilshommes, l'épée au côté, lui
présenlèrenl une vingtaine de plats dont il
goûla. Quand il se le\·a, ayant terminé, il promena un regard calme sur la foule silencieuse. Bien que la guerre dite de Sept Ans
fùt féconde en désastres et suscitàt de nombreux mécontentements. un murmure d'adoration salua sa sortie. M. de Migurac sentit
les larmes lui poindre aux yeux, et comprit
que ce serait peu de sacrifier sa vie pour un
tel prince qui venait de si bien diner : il est
remarquable combien plus Lard il s'éloigna

de ccl enthousiasme. aranl, dans sa ùrochurl'
intitulée la Folie d'lléliog(l,bale démas7uée,
comparé Louis XV aux despotes les plus
hideux, et .chargé sa mémoire de toutes le~
malédictions.
.
Toutefois, sou exaltation calmée, M. de
Miaurac revint de Versailles fort décourage:.
Bi~n qul' l'antiquité de sa noblesse lni c1H
donné droit dt• monter dans les carrosse',
royaux cl qnc jadis le marquis, son père_, e~t
noué des rrlations i, la cour, sa fiertr lu, dPfcndait de soll.icitcr une protection dam:
l'équipage pileux où il se trouvail et sur h
lieux où jadis sa famille avait eu quelque
crédit. Ainsi se borna-L-il à rédiger lui-même
son placet et à l'envoyer sans nutle apostille.
Mais, l'encre n'en ayanl pas élé séchée, selon
l'étiquette, à la poudre de bois, il fut jeté au
panier dès le premier coup d'œil, sans èt~c _lu,
cl les prédictions du suisse furent réahsees.
~e voyant rien venir, il ne se découragl'a
point, 1~ais rédigea des rcquèles à,. di \ C~s
personnages que, selon les notions qu il avait
de la cour et cle l'armée, il estimait capables
de le secourir : tels que Monseigneur le Dauphin, la reine Marie, mesdemoiselles fi ll~s ?u
Roi, la marquise de Pompadour, le secrela1re
d'État de la guerre, le duc de Richelieu, le
maréchal de Contades, le prince de Soubise,
el plusieurs généraux dont il avait lu les noms
dans les rrazettes. Un mois durant, il s'émero
.
.
'
veilla chaque malin de ne pomt recevoir rL'ponse, bien qu'à chaque nouvel échec il rcstrcirtnit
St'S prétentions, ayant d'abord dr mandé
0
•
un rérriment , puis une compagrne, et se
bornan°t enfin à une simple commission de
cornette ou d'i&gt;nscigne.
Cependant, à mesure qu'elle se prolongeait,
celte attente lui devenait plus fàchwse. li
avait Yendu successivement, pour en faire
argent, tous ses bijo~x, y compris_ le fau_x
rubis qu'il avait au cou, el son b1del lmmèmc qui le fil Yivre trois semaines. Mais,
bien qu'il réglàt sa dépense avec la ~lus
stricte économie, se nourrissant aux pires
gargotes, claquant des dents au fond ?c son
réduit sans feu cl sans chandelle, subissant,
l'estomac mal rrarn i et le corps mal prolrgé,
toutes les ri~u~urs, nou velles pour lui, d'un
hiver septentrional, le moment vint où, a?nt
fait l'état de ses biens, il ne trouva plus qu un
pelit écu au fond de sa bourse, sans qu'il l"~t
moyen de lui donner compagnon. Alors 11
C'nlama une méditation fort sérieuse, dont la
conclusion fut que, s'il ne voulait point
s'abaisser à des expédients fâcheux, tels que
de s'enrôler auprès de quelque sergent recruLeur, ou d'accepter mi métier indigne de sa
naissance il ne lui restait à choisir que de
dPux par~is, l'un : ou bien de rct?urncr it
Micrurac auprès de madame son épouse, ou
bi;n de se retirer hors de la vie qui lui était
peu hospitalière.
Dans l'obscurité sinistre de sa mansarde,
où pénétrait le vent aigre du nord et où il
essayait inutilement de se réchauffer en soufllant dans ses doicrts et en s'entortillant de la
0
'
'
couverture de son cheval, il ne put s empe·
cher de se fi gurer l'existence confortable cl

.iJfONSTEU'R_ DE .iJfTGU'R_.JtC

abondante qui arait été la sienne, cl quel
tendre pardon, à coup sûr, l'attendait, s'il
revenait au logis. Et quoique, à cette pensée,
il se souvint avec plus de force de son indignité, son cœur en était ému et peut-être
cùL-il cédé à ses conseils si, tout 11 coup, il
n'cùt raisonné qu'il lui serait de toute impossibilité de s'en retonrncr à pied et sans ressource~ ou de vivre jusqu'à cc qu'un ~ecours
d'argent lui parvinl. Celle réflexion lui fil
,·onccvoir ncltcmcnl qu'il rtai t préférable qu ïl
mourt'it.
Ayant arrèté sa décision, il s'interrogea
s'il n'écrirait point une lettre de congé à la
jeune marquise pour lui adresser ses ultimes
messages ; mais, comme la faim lui travaillail
les boyaux, il jugea que son dernier écu
serait mieux employé à la satisfaire, plutôt
qu'à hâter une nomelle pénible qui toujours
arril'erait assez tôt. Il descendit donc à la
taverne, se fit servir une ample portion de
potage et de viande bouillie, soupa de bon
appétit, et regagna sa chambre, où il dormi t
paisiblement après avoir chargé son pistolet.
A son réveil, il se rappela qu'il devait accomplir en ce jour un acte considérable : le
pistolet posé sur la table attira sa vue el il se
souvint qu'il allait mourir. Mais, ayant ouvert
la fenêtre pour respirer l'air du malin avant de
passer en celui du purgatoire, il fut touché de
la beauté du soleil et de la chaleur singulière
pour la saison, et il résolut de faire encore un
tour de promenade. li enfila donc plusieurs
ruelles qui menaient vers la Seine, et soudain,
l'aspect printanier de cette journée lui suggéra de s'aHer noyer. Celle idée le charma. Oc
crainte d'être repêché par un indiscret, et
parce que l'eau ne lui semblait point nette au
Petit-Pont, il continua son chemin, fit un
détour par la rue Saint-Honoré et la place
Royale, franchit la barrière de !'Étoile cl ensuite redescendit à travers des jardins jusc1u'aux villages de Passy, puis d'Auteuil. Il
côtoya quelques minutes le fleuve limpide,
remarqua un endroit où la berge s'élevait de
11uelques pieds et pensa qu'il y serait fort
bien pour se précipiter. Il envoya une pensée
dernière à son épouse et à sa mère; à l'abbé
Joineau et à toutes les donzelles qui avaient
embelli sa carrière, et s'écria d'un accent
pathétique, songeant à la fin édifiante du
marquis Henri :
- 0 nature, ri&gt;çois mon corps et l'adieu
suprème de ton enfant!
Mais parce que l'athéisme n'était pas chez
lui un dogme établi, il récita un P ale!' et un
Ave, reconnut entièrement ses péchés, en eut
une sincère contrition et puis, faisant le signe
de la croix, s'élança dans la rivière.
Ainsi qu'il arrive, sitôt que l'eau bourdonna à ses oreilles, qu'il sentit à la fois la
res~iration lui manquer et ses pieds toucher
le, ht du fleuve, il donna un coup de talon, se
clcmena comme un beau diable, revint à la
surface et respira l'air avec délices. Mais,
aussitôt se rappelant sa décision, il s'apprêtait

à se laisser couler de noureau quand une
clameur frappa son oreille. Il leva les yeux et
aperçut une jeune femme assez bien faite,
portant coqueluchon de dentelle et taùlier
blanc qui agitait en l'air deux bras passabb
et s'écriait de toutes ses forces :
- Mon Dieu, sauvez-le! sauvez-le!
Ses gestes désignaient quelque chose de
noir qui barbotait dans l'eau. M. de Migurac
se représenta, encore qu'il cùt dessein de
mourir, qu'il manquerail à la courtoisie en
ne cherchan l point remède au chagrin de
cette jeune personne : en quelques brassées,
bien que son épée lïncommodàt fort, il eut
atteint un petit roquet, de l'espèce appelée
carlin, qui se débattait et geignait lamentablement. Il l'empoigna d'une main robuste,
et le tenant solidement par la peau du cou,
atterrit à peu de distance .... Pétrifiée de·surpri$e, la jeune femme le dévisageait comme
s'il eût été quelque trilon. Il s'avança, assez
gêné par ses habits mouillés :
- Madame, dit-il, voici volrc chien . Veuillez en prendre plus de soin .
Puis il la salua, tourna les talons et se mit
en dcrnir de regagner la rivière.
Mais une voix perçante l'arrêta :
- Au nom du ciel, monsieur, quelle esl
rnlrc intention?
Et il sentit se poser sur son bras la main
de la jeune femme, qui lui parut une soubrette de bonne maison et qui le considérait
d'un air d'intérêt. Il lui répondit civilement
que son intention était de se noyer, qu'il
avait grand froid et poinl de temps à perdre;
et, malgré ses protestations, il allait se débarrasser de son étreinte quand, tout à coup,
par l'effet du soleil ou de l'eau qu'il avait
bue, ou parce qu'il était à jeun depuis la
veille, la tète lui tourna et il tomba tout de
son long, le nez par terre, sans connaissance.
Lorsqu'il recouvra ses sens, M. de Migurac
aperçut devant lui des nuages roses et blancs
épars dans un ciel d'azur; des nymphes peu
vètues s'y accoudaient nonchalamment, et des
amours jouffius, à cheval sur des papillons,
décochaient des flèches vers leurs seins appétissants. Peut-être se fùt-il cru dans quelque
paradis cythéréen, si, promenant ses regards
autour de lui, il n'eùt constaté qu'il était
dans un !il très blanc, décoré de courtines de
soie rose, au milieu d'une chambre d'un goût
parfait, et qu'à son chevet il y avait d'un côté
un homme fort laid, dans lequel il n'eut pas
de peine à deviner un médecin, et de l'autre
la jeune personne qu'il avait vue au bord de
l'eau et qui, penchée vers l'homme d'art, lui
parlait bas avec un air d'inquiétude. Sa main
gisait sur l'oreiller fort près de la bouche de
~I. de Migurac. Il inclina légèrement la Lêlc
et y posa les lèvres. Elle bondit en l'air aYec
un cri aigu, tandis que le médecin laissait
choir ses lunettes.
- Ah! monsieur, fit-elle en joignant les
mains, que je suis aise que mus ne soyez
point mort!

Ull11sfl·alio11s de CoxR.r,.

(A snii•re.)

"'" 47 ""

--...

El elle ajouta :
- Venez voir notre noyé, madame!
M. de Migurac vit entrer une jeune beauté
qu'il reconnut pour la maîtresse de l'autre et
dont l'aspect lui causa un tel émoi qu'il pensa
retomber en pâmoison. Elle était revètue d'un
simple pet-en-!' air; sa robe de gaze largemcn L
ouverte laissait parai'tre une gorge admirablr:
un visage pétri par les amours s'inclinait \'1•rs
le petit chien que )f. de )figurac al'aiL repêché
et qui témoignait sa reconnaissance en aboyan L
de toutes ses forces. Elle cessa une seconde
de le baiser pour dire avec un sourire adorable :
- Monsieur, de quelle manière vous remercierai-je d'avoir sauvé cc bijou d'une mort
affreuse?
- Madame, dit le marquis, puisque je
n'oserais solliciter la place de cette bête, je
YOus prierai de vouloir me donner à diner.
Peu d'heures après, restauré, abreu\'l\
séché, habillé de frais, M. de Migurac contait
ses aventures à son hôtesse, qui s'était nommée à lui comme mademoiselle Chloris, danseuse à !'Opéra. Or la fortune voulut que
mademoiselle Chloris eût pour ami AL de
Montreuil, lequel avait accepté de lever un
régiment pour remplacer l'un de ceux qui
s'étaient fait prendre à Fillinghausen. M. de
Montreuil, galant et sexagénaire, n'avait rien
à refuser à cette aimable enfant. Elle ltti
recommanda avec chaleur M. de Migurac,
dont, par un heureux hasard, il avait jadis
fréquenté le père. En sorte que hui t jours
après s'èlre voulu noyer, notre héros réunit
dans sa poche une commission d'enseigne de
Sa Majesté au régiment de Royal-Champagne
et un présent de cinq cents écus que ~f. de
Montreuil voulut lui faire en souvenir du marquis Henri. De plus, sa main droite s'ornait
d'un fort beau brillant que lui avait offert
mademoiselle Chloris, et sa main gauche
d'une bague ornée de perles qui lui venait de
mademoiselle Mirette, sa suivante. Que ces
joyaux fussent simplement le prix du chien
sauvé, c'est ce que nos lecteurs ne croiraient
pas. Avouons donc que la reconnaissance réciproque de M. de Migurac et de ces charmantes personnes noua entre eux des liens
plus tendres. Quelques grincheux l'en blâmeraient : il importe de relever, à son excuse,
outre son devoir de galant homme, cette particularité qu'une succession aussi inouïe d'événements inattendus ne lui parut pas pouvoir
s'expliquer autrement que par une intervenLion providentielle contre laquelle il eût été
coupable de s'obstiner. Invité plus tard à
énumérer quelles raisons il avait de croire à .
la bonté toute-puissante de la Divinité, il ne
manquait pas de répondre qu'il n'en savait
point de plus convaincante que la manière
inopinée dont, ayant voulu mettre fin à ses
jours, il était entré au service du Roi pour
avoir saUYé le carlin de mademoiselle Chloris ;
ce qu'il racontait avec un grand luxe de
détails cl non sans complaisance.
A:-&lt;on1~ LICHTENBERGER.

�" .ISfZ-MOI."
r

111STOR,.1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

•
L ES MAlTRES DE L'ESTA)IPE AU XVIII' SIECLE. -

L E RILLET DOi,;~ gravi/l'e de N. hf: L1~N~Y, d'après LAYEREINCE'

HIS

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1910, Año 1, No 9, Abril 5</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>Frédéric Loliée</name>
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      <name>G. Lenotre</name>
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