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                  <text>" .ISfZ-MOI."
r

111STOR,.1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

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L ES MAlTRES DE L'ESTA)IPE AU XVIII' SIECLE. -

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TALLANDIER,

J ULES

75, rue Dareau, PARIS (XIVe arrt).

ÉDITEUR . -

J

Sommaire du

P JF.RRE CLfatENT.

G ÉN ÉRAL DE MARBOT .
COMT E FLEURY . .
F RÉDÉRIC L ouh . .
C HEVALIER DE Q UINCY

La Marquise de Montes pan : Maitresse de
roi . . . . . . . - . . . . . . . . . • • • • •
La Marquise de Montespan : Les derniers
jours d'une favorite . . . . . . . . . . . .
Mémoires . . . . . . . . . .
Le premier amour de Lauzun.
Frère d'Empereur : Le Duc de Morny et la
s ociété du Second Empire . . . . . . . . .
A l'abbaye de la Joye .

ILLUSTRATI ON S
o•APRÈS LES TABLEAUX, DESSINS ET ESTAllPES DE

49

.'.\\.\RQUIS n'ARGEN!'O:-i .
JOSEPH T URQUA'I .
D OCTEUR CABANÈS . .

5o
51

to

E ~IJLE CÈRE . . . . .
A NDRÉ LICHTENIIE RGER .

65

~

.

Prime Gratuite

PLANCHE H ORS TEXTE
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:

MATIQUISE DE MONTESPAN
TARI.FAUDE L'ÉCOLE DE JlilGNAR0 (MUSÊE DE \'ERSAILLES)

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HIST ORIA

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Dames toutes les fi!rures qui a~paruennent a Ib1st01re sont des sutts curieux, m.
ressants et captivants au possib e. Les personnage~ 0)1l vécu dans eG mi ieux ~rais,
ils ont aimé, ils ont souffert. Ce sont leurs souvenirs rntunes, leurs mém01res histonques
que nous revè1c HISTORIA ; il nous les mont~e en pleme vie et en plem mouvement,
obéissant aux appétits et aux passions ~Ut ont 1ad1s ôéternuné leurs actes. .
. Cha~ue fascicule reprod.uit les œuvres es grands maitres de la pernture et de 1estampe,
tirées e nos musées nationaux et de nos b1bl;othèques publiques.

Pour paraitre proc hainem ent:
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LE ROMAN

HISTORIA a la bonne f-&gt;rtuae de pou voir uffrir gracieusemnnt à ses abo~nés

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un cbef-d'œuvre d'un des plus grands maitres du xvm• s1ècl~ :

dB

Camille neamoulins
par

WATTEAU

GRANDES AMOURE USES

PHRYNÉ
par J ean RICH E PIN

G. LENOTRE

de !"Académie française

z~embarquement pour Cgthère
Prononcer le nom de \Vatteau, ce n·est pas seulement évoquer le souvenir d'un de
nos plus g-rands peintres. C'est aussi rarpcler l'un ù~s maitres. les plus.chatoyants, les
plus éléga_nts et les plus gracie~x du x ,•111• siècle frança1~, le siècle de l ~légance, de la
gràce et de l'amour. Jllais, panm les œuvres de \Vatteau, 11 e? est une, 1Embar:q11eme1il
pour /"fie de Cylhère, à laquelle il s'est attaqué à deux repnses pour s'y réaliser tout
entier. Et, de l"avis unanime des plus fins critiques d'art, c'est là que Watteau a créé le
Chef-d'œuvre de ses C h efs-d'œu~r e

JI n'en exis'.e pas, malheureusement pour le publtc, de copies gravées tactlemen.t
accessibles. En dehors de quelques épreuves des grandes collections publt~ues et pnvées on en chercherait , ainement dans le commerce. Cette rare te meme d une œuvre
aussi justement consacrée a déterminé HISTORIA à en établir une édition spéciale

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1. marges, notre gravure mesure o•,SS de hauteur sur o•,72 de llarégeurd..Eue tconesut,udeaUnlsl
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Afin d'évite1· des erreurs, p,·ière d'écrire très lisiblement toutes les i11dicatio11s .

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La Marquise de Montespan

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Le couch é de la mariée , d'après BEAU D) I N•
Le billet do ux, d'après LAVEREINCE.
LISEZ- MOI. premier t.lagazine

60

Lespan. » Les jours heureux n'ont pas d'histoire. Deux enfants, dont l'un, le duc d'Anti n,
survécut seul, durent parfois interrompre,
mais le moins possible, le tourbillon des bals,
des
fêtes, des comédies, des sermons, des
Françoisc-Alhénaïs de Rochechouart était
loteries
et des ballets. Douée de la beauté
nécen 1641, au chàtcat1dc Tonnay-Charente.
conquérante qu'on lui connait, faisant (c'est
Elle était fille du duc de Mortemart et de
mademoiselle de Montpensier qui le dit) les
Diane de Grandseigne, qui aurait voulu lui
chansons
à ravir, madame de Montespan
donner, di t madame de Caylus, des principes
était
l'âme
de toutes les assemblées, qu'elle
de piété solides. f:levée au couvent de Saintecharmait par son esprit, sa jeunesse, sa
Marie dans !avilie de Saintes, où elle ne reçut,
gaieté railleuse. Dame du pas'il fo nt en j uger par l'ortholais de la reine, c1 elle avoit eu,
graphe de srs lellrcs, qu'une
di t le marquis de La Fare,
instruction assez négljgée, clic
J'adresse de lui donner une
fut amenée it Paris vers HiûO,
opinion extraordinaire de sa
et ne tarda pas à être attachée
vertu, en communiant Lous l1•s
comme fille d'honneur à la nouhuit
jours. l&gt; Elle s'était en
velle reine, dont on formait la
outre liée avec mademoiselle
maison. On sait les promptes
de La Vallière, chez qui elle
infidélités du roi. Toul à sa
rencontrait le roi, que sa conpassion pour mademoiselle •de
versation
amusait. Elle avait
La Vallière, il donnait pour
pourtant, d'après Mademoiselle,
clic, à Fontainebleau, à Sainttenu contre la maîtresse en
Gcrmain, ;\ Paris, des carrouLitre, q uand celle-ci eut foulé
sels, des fêtes magnifiques, des
aux
pieds tous les scrupules, un
loteries, el commandait à Benpropos amer : cc Dieu me garde
serade ces ballets qu'il aimait
d·êtrc la maitresse du roi! Mai ~,
à danser avec les pins jolies
si je I' étois, je serois bien honfemmes de la cour. Mademoiteuse devant la reine. » Ces
selle de Mortemart, qu'on apparoles étaient-elles sincères?
pelait aussi Tonnay-Charente
Le doute est au moins permis.
pour la distinguer de ses sœurs,
On était en effet en 1667, époy avait son rôle marqué. En
que où les contemporains plaHi62, elle dansait le ballet de
cent les commencements de la
l'llercnle amoureux , où le roi
passion du roi pour madame de
cumulait les rôles de Mars el
Montespan. La même année,
clu Soleil. Plus Lard, en 1665,
au mois de juillet, les incidents
elle dansa encore dans le Bald'un voyage de la cour à Comlet des Arts; puis en 1666 dans
piègne autorisèrent toutes les
la Naissance de Vénus et dans
suppositions. Mademoiselle de
le Ballet des bfoses, avec le
Montpensie1
· raconte que maroi, Madame, mademoiselle de
dame
de
Montespan
arnit sa
La Vallière et l'essaim des plus
chambre au-dessus de celle du
belles.
Cliché Braun, Clément et C''.
roi, et qu'il allait la voir sot1Recherchée par les plus brilvent. Un jour, au diner , la reine
FRANÇOISE-ATII
ÉNAÏS
DE
R
OCIIECIIOUART,
MARQUISE
DE M ONTESPAN.
lants partis, elle avait dû d'a•
Tableau de J ACQU ES VAN Loo.
se plaignit qu'il ne se f ùt couché
bord être unie au marquis de
qu'à quatre heures du matin, au
Noirmoutier « qu'elle aimoit,
grand j our , ajoutant qu'elle ne
dit madame de La Fayette, et
qui souhaitoit fort de l'épouser ; » un gentil- la nouvelle marquise à Saint-Sulpice, où Bos- savait à quoi il pouvait s'amuser . - c1 Je lis
h?mme de sa province l'emporta. Le 28 jan- suet prêchait à l'occasion du baptême d'un les dépêches et j'y réponds, aurait répliqué le
v~er Hl65, entre deux · ballets pour ainsi j eune Maure.au salut duquel les dames de la roi. l&gt; Écoutons Mademoiselle. « Elle lui dit :
dire, elle fu t mariée au marquis de Montes- cour daignaient s'intéresser. cc La marraine, cc Mais vous pourriez prendre une autre
pan plus jeune · qu'elle d'une année. Cinq dit Loret, fut cette belle - qui contient heure. l&gt; Il sourit, et pour qu'elle ne le vît
·ours après elle était, suivant un usage du tant d'a ppals en clic - la marquise de Mon- pas, Lournoit la tête de mon côté .. .. On alloil

Maîtresse de roi.

.:. c,,,'.;',,~

--

FAVORITES ET GRANDES DAMES

Avril 1q10.)

i

T. G. . . . . . . . .

6g

(20

He nri IV et Marie de Médicis: Le ménage
royal . . . . . . . .
~o
La marquise de Prie . .
!.~
Madame Récamier . . . . . . . . • , · _. : ·
Les indiscrétions de !'Histoire : Un regicide 83
Fllf:::e~-soid.a ts ·: AÎe~a.ndrin·e ·sarrèa~ : '. : 85
Monsieur de Migurac ou le Marquis philo8
sophe . . . . . . . • • ·
L'échafaud de Cbarl~s I".
. • • · · · 9

L OUIS B ,ITIFFOL .

Bu.NC II ARD, B 0 1s FRE~10NT, A. Bou LAHD, CO NRA D, DEnuco u RT , ÉDo~ARD
DETAILLE, Q UVAL- LE CAM US, L.-i\1. F ONTAIN E, B AROt'\ GÉRARD, l, RAFFT ,
L. KRATKÈ, A.-F. LE Dau, LEGR IS, MA URI CE L E LOIR, E ULALI E l\fo111 N,
P ONCE-C AM US, P ULSONE , L. RUET, J ACQUES VAN Loo .

?ftü9

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1

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r.~:~cE:: :: t

Pour par aÎtre p roch ainem en t :

MONT-ORIOL
Roman, pa-r Guy d e MAUPASSANT
SOMMAIRE du NUMÉRO du 25 A vril 19 10

ROSE et NINETTE

ROMAN par Alphonse U AU DET
EoMOo&lt;o HARAUCOURT. Avril. - MICHEL PROVIJ'i,S. La Candeur. - HE:&lt;RL~~
RÉG:-;IER, Sonnet. - HENRI LA \IIWAK, de J·Acadénue lranç~1•e.
Hirondelles. - Guv CHANT EPLEURE. Sphinx blan,_. - J-IENRt.MA,~EL..;:;
· Barbaresques. - PIERRE LOTI. de l'Académie ~,igç;use Chagn Bf;{htu:
forçat.·- CHARLES FOLEY. LP Réconciliat,on. - "T~.:onoRE DE : 11 ,;,:
Au Printemps. - PAUL ARÈNE. L'ermite 4e Satn~-Poud.e;ous. ·- E~nBûRDEAUX. La croisée des chemins. - ANDRÉ TH EURIE l . Le Char~
neret. - JuLÊ:S RENARD, Tablettes d'Éloi. L'inutile charité. Le pCor% t.de
GvP. L'œil au Bois. - PlllLIPPE GERFAUT. L' Am?~r. - JEA~ Al A. 0'anl"Académie francaise . Sur le lac. - MAURICE DON~AY, de IAcademie fr
~aise. Éducation de Prince.
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,;
1
'

11. -

HISTORIA -

Fasc. 10.

Lemps, conduite en grande cérémonie par ~a
famille à l'hôtel d'A nlin, domicile de l'heureux époux, où l'attendaient, au milieu de
leurs amis les plus illustres, princes et princesses, maréchaux de France, gouverneurs de
province, tous les Montespan ayant à leur
tête Pardaillan de Gondrin, cet arche,·êque
de Sens dont le cardinal de Retz a critiqué et
dépassé les déréglements, et qui devint avec
l'âge un rigide prélat. L'année suivante (avril
16M), une cérémonie différente nous montre

.., 49 ""

4

'

�r-

1!1STO'J{1A

du jour, elle quittait tout pour aller prier
dans son cabinet. Ses macérations étaient
continuelles; ses chemises et ses draps étaient
de toile jaune la plus dure et la plus grossière, mais cachée sous les draps et une chemise ordinaire. Elle portait sans cesse des
"bracelets, des jarretières et une ceinture à
pointes de fer, qui lui faisaient souvent des
Soigneusement c;ohé au début, le double
plaies; et sa langue, autrefois si à craindre,
adultère ne tarda pas à s'étaler en plein soavait aussi sa pénitence. Elle était, de plus,
leil. « Les grossesses et les eouches furent
tellement tourmentée des affres de la mort
publiques, dit Saint-Simon. Le salon de maqu'elle payait plusieurs femmes dont l'emploi
dame de Montespan devint le centre de la
unique était de la veiller. Elle couchait tous
cour, des plaisirs, de la fortune, de l'espéses rideaux ouverts avec beaucoup de bougies
rance et de la terreur des ministres et des
dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle
généraux d'armée, et l'humiliation de toute
qu'à toutes les fois qu'elle se réveillait elle
la France. Ce fut aussi le centre de l'esprit
voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
et d'un tour si particulier, si délicat, si fin,
pour se rassurer contre leur assoupissement.
PIERRE CLÈMENT.
mais toujours si naturel et si agréable, qu'il
Parmi tout cela, elle ne put jamais se dése faisoit distinguer à son caractère unique. »
faire de l'extérieur de reine qu'elle avait
Accents d'honnête homme, charmé et séduit
usurpé dans sa faveur et qui la suivit dans sa
par l'esprit, sans en être subjugué; indignaretraite. Il n'y avait }l'ersonne qui n'y fût si
A ces débuts d'un• femme qui se vit, pendant trtiz•
tion, outrée si l'on veut, mais sincère et
accoutumé de ce temps-là qu'on n'en conserjuste. La preuve qu'un certain respect moral ans (d• 1667 à 1680),1 • l'objtt de toutes les favtUTS, vât l'habitude sans murmure. Son fauteuil
d• toutes les idolâtrits • d qui, dUTant les onz• annéts
régnait 'à la cour, que le bon plaisir rencon- suivantes, n• fut plus qu• la rival• vaincu• d humiliée avait le dos joignant le pied de son lit; il n'en
trait des limites dans (opinion, et que, sous dt la triomphant• Maintenon, il convitnt d'oppostr, fallait point chercher d'autre dans la chambre,
ce rapport, Louis XlV était attardé sur son tel qu'un gé.nfal mémorialiste J'a retracée, Ja fin dt cette non pas même pour ses enfants naturels,
siècle, c'est l'éclat que fit le marquis de Mon- Montespan qu• madam• dt Sévigné appelait • l'incom- madame la duchesse d'Orléans pas plus que
tespan lorsqu'il sut, à ne pouvoir s'y mé- parable •, • la m•rv•ill• • .
les autres.
prendre, la nouvelle passion du roi. SaintMadame de Montespan, dans une très bonne
Les derniers jours d'une favorite.
Simon affirme que, redoutant les suites,
santé, se trouva tout à coup si mal une nuit
madame de Montespan avait supplié son
que ses veilleuses envoyèrent éveiller ce qui
mari de l'arracher au danger, de fuir Paris
était chez elle. La maréchale de Cœuvres
ensemble, mais qu'il avait refusé. « On le
Retirée [en 169-1], à la communauté de accourut des premières, qui, la trouvant prêle
regardoit comme un malhonnête homme et
à suffoquer et la tête fort embarrassée, lui fit
un fou, dit à son tour madame de Caylus. li Saint-Joseph, qu'elle avait bâtie, madame de à l'instant donner de l'émétique de son autoMontespan
fut
longtemps
à
s'y
accout_
umer.
n'avoit tenu qu'à lui d'emmener sa femme,
Le P. de La Tour tira d'elle un terrible rité, mais une dose si forte que l'opération
et le roi, quelque amoureux qu'il fût, auroit
leur en fit une telle peur qu'on se résolut à
été incapable, dans les commencements, d' em- acte de pénitence, cé fut de demander pardon l'arrêter, ce qui peut-être lui coûta la vie.
ployer son autorité contre celle d'un mari ; à son mari et de se remettre entre ses mains.
D'Antin [son seul enfant légitime], à qui
mais M. de Montespan, bien loin d'user de la Elle lui écrivit elle-même dans les termes les on avait envoyé un courrier, arriva comme
plus
soumis,
et
lui
offrit
de
retourner
avec
sienne, ne songea d'abord qu'à profiter de
elle approchait de sa fin. Elle le regarda et
l'occasion pour son intérêt et sa fortune, et lui s'il daignait la recevoir, ou de se rendre lui dit seulement qu'il la voyait dans un état
ce qu'il fit ensuite ne fut que par dépit de ce en quelque lieu qu'il voulût lui ordonner. A bien différent de celui où il l'avait vue à Belqu'on Île lui accordoit pas ce qu'il vouloit. » qui a connu madame de Montespan, c'était le legarde. Dès qu'elle fut expirée [27 mai 1707],
La princesse Palatine lui assène, elle aussi, sacrifice le plus héroïque. Elle en eut le mé- peu d'heures après l'arrivée de d'Antin, il parun coùp de massue à sa façon. a Montespan rite sans en essuyer l'épreuve; M. de Mon- tit pour Paris, ayant donné ses ordres, qu i
n'étoit pas, dit-elle, quelque chose de bon ; il tespan lui fit dire qu'il ne voulait ni la rece- furent étranges ou étrangement exécutés. Cc
ne faisoit rien que jouer, il étoit fort inté- voir, ni lui prescrire rien, ni ouïr parler d'elle corps, autrefois si parfait, devint la proie de
ressé ; je crois que si le roi avoit voulu don- de sa vie. A sa mort, elle en prit le deuil la maladresse et de l'ignorance du chirurgien
ner beaucoup, il se seroit apaisé. ,&gt; Suivant comme une veuve ordinaire, mais il est vrai de la femme de Le Gendre, intendant de Mond'autres, le père du marquis de Montespan que, devant et depuis, elle ne reprit jamais tauban, qui était venue prendre les eaux, et qui
se serait écrié, en apprenant l'amour du roi ses livrées ni ses armes qu'elle avait quittées, mourut bientôt après elle-même. Les obsèques
pour sa bru : &lt;( Dieu soit loué ! ,•oici la for- et porta toujours les siennes seules et pleines. furent à la discrétion des moindres valets, tout
Peu à peu elle en vint à donner presque
tune qui commence à entrer dans la maison. ,&gt;
tout
ce qu'elle avait aux pauvres. Elle travail- le reste de la maison ayant subitement déUne des plus amusantes et la moins moserté. Le corps demeura longtemps sur la
rale assurément de toutes les comédies de lait pour eux plusieurs heures par jour à des porte de la maison, tandis que les chanoines
ouvrages
bas
et
grossiers,
comme
des
cheMolière, l'Amphitryon, paraissait ,,ers cc
de la Sainte-Chapelle el les prêtres de la
temps (février 1668). Le poète y faisait-il mises et d'autres besoins semblables, et y paroisse disputaient de leur rang jusqu'à plus
allusion à J'intrigue amoureuse dont les inci- faisait travailler ce qui l'environnait. Sa table, que de l'indécence. Il fut mis en dépôt dans
dents étaient la grande affaire de la cour? qu'elle avait aimée avec excès, devint la plus la paroisse comme y eût pu être celui de la
Quels que fussent les mobiles du marquis de frugale, ses jeûnes fort multipliés ; sa prière moindre bourgeoise du lieu, et longtemps
l\lontespan, le partage avec Jupiter ne pa- interrompait sa compagnie et le plus petit jeu après porté à Poitiers, dans le tombeau de sa
rut pas être de son goût, et il le cria sur les · auquel elle s'amusait; et à toutes les heures maison à elle, avec une parcimonie indigne.
1. ll[adame de Montespan et Louis XI V, par
toits. Un écouteur du temps dit qu'on l'en- Pierre
Clément (Perrin et C'• éditeurs), remarquable Elle fut amèrement pleurée de tous les pauvres
ferma au For-l'Évêque, d'où il sortit au bout étude historique à laguellc a été emprunté le fragde la province.
de quelques jours pour se retirer dans ses ment qu'on vient de hre.
SAINT-SIMON.

tous les jours se promener; madame de Montespan y venoit, Le roi étoit d'une gaieté
admirable. » Mademoiselle ajoute que mademoiselle de La Vallière et madame de Montespan alloient se confesser ensemble à NotreDame de Liesse.

terres, et qu'y ayant assemblé ses parents, il
prit le deuil de sa femme, le fit prendre à
ses enfants, à sa maison, et lui fit faire de
magnifiques funérailles. Si l'honneur outragé
l'avait seul fait agir, ces exagérations auraient eu un côté chevaleresque, un air castillan. Il n'en était rien. Le roi, à qui ces
excentricités ne pouvaient que déplaire, ayant
ordonné d'informer contre. lui, &lt;c il passa en
Espagne, dit le même chroniqueur, avec la
femme d'un conseiller de Toulouse qui avoit
amitié pour lui. » Mais ce ne sont encore là
que des bruits. Ce qui est certain, c'est qu'en
1669, la marquise de Montespan donnait le
jour au premier des sept enfants qu'elle eut
du roi.

.., 5o ..,.

NAPOLfoN AU TOMBEAU UU GRAND
· FREDÉRIC (25 OCTOBRE 18ù6)·

-

Gravure de L.-J\I.

FONTAINE,

d"a(&gt;rès le Tableau de P ONCE-CAMUS.
(M11sèe de Ve,·saitfes.)

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITR_E XXX (mite.)

s'élancent sur les escadrons saxons · ceux-ci
, .
.
'
res1stent bravement; 11 y eut une mêlée, mais
enfin nos adversaires furent contraints de se
retirer arec perte. Je me tromai vers la fin
du combat en face d'un officier de housards
vêtu de blanc et appartenant au rérrimcnt du
prince Albert de Saxe. Je lui app~ie sur le
corps la pointe de mon sabre en le sommant
de se rendre, ce qu'il fait en me remettant
son arme. Le combat fini, j'ai la générosité
de la lui rendre, ainsi que cela se pratique en
pareil cas entre officiers, et j'ajoute que bien
.

. _Je ne fus ~oint _blessé à Iéna, mais j'éprou, a1 une myst1ficalton dont le souvenir excite
encore ma colère après quarante ans .... Au
moment où le corps d'Augereau attaquait
les ~axons, ce maréchal m'envoya porter au
géneral Durosnel, commandant une brigade
de _chasseur~, l'ordre de charger sur la caraler1e ennemie_- Je devais conduire celle brigade
par un chemm que j'avais déjà reconnu. Je
rours me mettre en tête de nos chasseurs, qui

"" 5r ,..

que son cheval m'appartienne d après les lois
de la g?erre, je ne veux pas l'en priver.' Il me
remercie beaucoup de ce bon traitement, et
me suit dans la direction que je prends pour
re_to~rncr auprès du maréchal, auquel je me
fa1sa1s une fète de ramener mon prisonnier.
~fais dès que nous fûmes à cinq cents pas des
chasseurs français, le maudit officier saxon
qui était à ma gauche, dégainant son sabre'
fend l'épaule de mon cheval et allait m;
f~apper, si je ne me fusse jeté sur lui, bien que
n ayant pas mon sabre à la main. Mais nos

�r-

111STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - . . . . . - - - - - - - - -..

corps se touchant, il n'avait plus assez
d'espace pour que son bras pût diriger sa
lame contre moi; cc que Yoyant, il me prend
par mon épaulette, car j'étais en haùit cc
jour-là, el tirant avec force, il me fait perdre
l'éciuiliùrc. Ma selle tourne sous le ventre du
cheral, cl me voilà une jambe en l'air cl la
tète en bas, pendant que le Saxon, s'éloignant
au triple galop, va rejoindre les Mbris de
l'armée ennemie.
J'étais furieux, tant de la position dans
laqurlle je me trouvais que de l'ingratitude
dont crt étranger payait mes ùons procédés;
aussi, dès que l'armée saxonne fut prisonnière
j'allai chercher mon officier de housards afin
de fui administrer une bonne leçon; mais il
al'ait disparu! ...
J'ai dit que notre nou vcl allié, le grand-duc
de Hesse-Darmstadt, avait réuni ses troupes à
celles de !'Empereur. Celle ùrigadc, allachéc
au 7• corps, arait des uniformes aùsolnmcnt
pareils à celui des Prussiens; aussi plusieurs
llcssois furent-ils tués ou blessés pendant
l'action.
Le jeune lieutenant de Stoch, mon ami,
était sur le point d'avoir le même sort, cl
déjà nos housards s'étaient emparés de lui,
lorsque, m'ayant reconnu, il m'appr,la, et je
le fis relâcher.
L'Empereur combla de bienfaits le curé
d'léna, et l'électeur de Saxe, del'enu roi, par
suite des victoires de Napoléon son nouvel
allié, récompensa aussi ce prèlre, qui vécut
fort tranquillement jusqu'en 18i4, époque à
laquelle il se réfugia en France pour échapper
à la l'engeance des Prussiens. Ceux-ci l'y
firent enlever et l'enfermèrent dans une forteresse où il passa deux ou trois ans. Enfin, le
roi de Saxe ayant intercédé en fal'cur du curé
auprès de Louis XVII[, celui-ci réclama le
prêtre comme ayant été arrêté sans autorisation, et les Prussiens ayant consenti à le relàrhcr, il vint s'établir à Paris.
L'Empereur, victorieux à Iéna, ayant
ordonné de poursuil're les ennemis dans
toutes les directions, nos colonnes firent un
nombre infini de prisonniers. Le roi de
Prusse ne parvint qu'à grand'peinc à gagner
Magdebourg, puis Berlin, et l'on prétend
même que la Reine fut sur le point de
tomber au pom·oir des coureurs de notre
avant-garde.
Le corps d'Augcreau passa l'Elbc auprès
de Dessau. Il serait trop long de raconter les
désastres de l'armée prussienne. li suffit de
dire que des troupes qui avaient marché
contre les Français, pas un bataillon ne
parvint à s'échapper; ils furent tous pris
avant la fin du mois. Les forteresses de
Torgau, Erfurt et Wittemherg ouvrirent leurs
portes aux vainqueurs, qui, franchissant
l'Elbe sur plusieurs points, se dirigèrent vers
Berlin.
,.,
Napoléon s'étant arrêté à Potsdam, y visita le tombeau du Grand Frédéric, puis il
se rendit à Berlin, où, contre son habitude, il
voulut faire une entrée triomphale.
Le corps du maréchal Davout marchait en
tête du cortège; cet honneur lui était bien

dirigeât vers la France. Comme son grand
âge l'empêchait de se rendre aupl'ès de son
fils, le maréchal, certain de ne pas être
désapprouvé par rnmpereur, me fi L sur-lechamp monte!' à cheval, avec ordre d'aller
CHAPITR.E XXXI
chercher le prince Auguste cl de le ramener
al'cc moi, ce qui fut exécuté à l'instant.
Déroute cl démoralisation des Prussiens. - Origines
d!\ la fol'lune des Rothschild el de la situation de
L'arrivée de ce jeune prince donna lieu à
nernadotle. - J'actompagne Duroc auprcs du roi
une scène des plus touchantes. Son vénérable
tic Prusse it Graud~nlz. - Epi5ode. - L'armée sur
père et sa vi~illc mère ne pouraienl se lasser
la Vislulc.
d'embrasser cc fils, qui leur rappelait la perle
En revoyant Ilcrlin, que j'avais laissé de l'autre! .. . Pour consoler celle famille
naguère si ùrillant, je ne pus me défen~re autant que cela dépendait de lui, le Lon mad'une impression pénil.ile.... Celle populat1on réchal Augereau se rendit chez !'Empereur et
si pleine de jactance était maintenant morne, revint avec l'autorisation de laisser le jeune
aLallue et plongée dans l'affliction, car les prince prisonnier sur parole au sein de sa
Prus~ie11s ont beaucoup de patriotisme. Ils famille, faveu r à laquelle le prince Ferdinand
se sentaient humiliés par la défaite de leur fut infiniment sensible.
armée et l'occupation de leur pays par les
La victoire d'Iéna arail eu des résuliats
Français; d'ailleurs, presque toutes l~s immenses. La démoralisation la plus comfamilles avaient à pleurer un parent, un ami, plète avait gagné non seukmenl b troupes
tué ou pris dans les combats. Je compatissais qui tenaient la campagne, mais aussi les garà celle juste douleur, mais j'avoue que nisons des places fortes. àlagdcbourg se rendit
j'éprouvai un sentiment tout opp~sé l~rsque sans même essayer de se défendre: Spandau
je vis entrer à Berlin, comme pr1sonmer de fit de même; Stettin omr;t ses portes à une
guerre, marchant tristement à pied et désar- dil'ision de cavalerir, el Ir gouverneur de
mé le rérrimenl des gendarmes nobles, ces Cuslrin envoya des batt'aux en dl'ÇÙ de l'Odrr,
'
b
.
.
mêmes jeunes officiers si arrogants, qui avaient pour porter dans rell,• place les troupes franpoussé l'insolence jusqu'à venir aiguiser leurs , çaises, qui sans cela n'auraient pu s'en empasabres sur les degrés de l'ambassade de rer qu'après plusieurs mois de siège! ... On
France!... füen ne saurait dépeindre leur état apprenait tous les jours la capitulation de
d'abattement et d'humiliation, en se voyant quelques corps d'armée ou la reddition de
vaincus par ces mêmes Français qu'ils quelque place. L'organisation vicieuse des
s'étaient vantés de faire fuir par leur seule troupes prussiennes se fit alors sentir plus
présence! ... Les gendarmes avaient_ demandé que jamais : les soldats étrangers, princiqu'on leur fit faire le tour de Berlm sans y palement ceux enrôlés par force, saisiss11nl
entrer, parce qu'il leur était pénible de défiler l'occasion de recouvrer la liberté, désertaient
comme prisonniers de guerre dans celle ville en masse ou restaient en arrière pour se
où ils étaient si connus, el dont les habitants rendre aux Français.
avaient été lt:moins de leurs fanfaronnades;
Aux conquêtes faites sur les Prussiens,
mais cc fut précisément pour cela que !'Em- Napoléon ajouta la confiscation des Élals dr
pereur ordonna de les y fai:e pas,ser en_L~c l'électeur de llrssc-Cassel, dont la duplicité
deux lignes de soldats français, qui les dm- méritait celle punition. I,:n effet, cc prince,
gèrent par la rue dans laquelle se trouvait sommé, quelcrue temps arant la guerre, de
l'ambassade de France. Les habitants de se déclarer pour la Prusse ou pour la France,
Berlin ne désapproul'èrent pas celle petite les avait bercées toutes les deux de provenrreance de Napoléon, car ils en voulaient messes, en réservant de se ranger du côté
bca~coup aux gendarmes nobles, qu'ils accu- du Yainqucur. Souverain avide, l'Élcctcur
saient d'avoir poussé le Roi à nous faire la avait formé un grand trésor, en vendant ses
guerre.
propres sujets anxAnglais, qui les employaient
Le maréchal Augereau fut logé hors de la à combattre les Américains pendant les
ville, au château de Bellevue, appartenant au guerres de l'Indépcndance, où il en périt un
prinCl, Ferdinand, le seul des frères du grand fort grand nombre. ~fauvais parent, il avait
Frédéric qui vécût encore. Ce respectal,lc offert de joindre ses troupes à celles des
vieillard, père du prince Louis, tué naguère Français, à c~ndition que !'Empereur lui donà Saalfeld, était plongé dans une douleur nerait leurs Etals.
d'autant plus sincère que, contrairement à
Aussi personne ne regretta !'Électeur, dont
l'avis d~ Loule la cour, el surtout du fils qu'il le départ précipité donna lieu à un fait remarpleurait, il s'était fortement opposé à la quable, encore peu connu.
guerre, en prédisant les malheurs qu'elle
Obligé de quitter Cassel à la hâte pour se
attirerait sur la Prusse. Le maréchal Augereau réfugier en Angleterre, l'électeur de Hesse,
crut devoir faire visite au prince Ferdinand, qui passait pour le plus riche capitaliste
qui s'était retiré dans un palais de la ville; d'Europe, ne pouvant emporter la totalité de
il en fut parfaitement reçu. Ce malheureux son trésor, fit venir un Juif francfortois,
père dit au maréchal qu'on venait de l'infor- nommé Rothschild, banquier de troisième
mer que son fils cadet, le prince Auguste, le ordre et peu marquant, mais connu pour la
seul qui lui restât, se trouvait aux portes de scrupuleuse régularité avec laquelle il pratila ville dans une colonne de prisonniers, et quait sa religion, ce qui détermina !'Électeur
qu'il désirait bien l'embrasser avant qu'on le à lui confier quinze millions en espèces. Les

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dû, car il avait plus combattu que les a~tres. Venait ensuite le corps d'Augcreau, puis
la gardP.

.
\

..M'É.MOl]t'ES DU G'ÉN'É]t.Jll. 1J.Jl]tON DE }Jf.Jl'D1JOT

,,

---

intérêts de cet argent devaient appartenir au accepté les !onctions de bourgmestre de BerVous avez vu que le maréchal Bernadotte
banquier, qui ne serait tenu qu'à rendre le lin et se servait des facilités que lui donnait manquant à ses devoirs le jour d'Iéna, s'étai~
capital .
cet emploi pour informC'r les généraux prus- tenu à l'écart pendant que le maréchal
I.e palais de Cassel ayant été occupé par siens des momcmenls de l'armée française, Davout combattait non loin de lui, contre des
nos troupes, les agents du Trésor français y conduite qui chez Lous peuples cil'ilisés est forces infiniment supérieures. Eh bien! cette
saisirent des valeurs co11sidérablcs, surtout traitée d'espionnage cl punie de mort. La conduite inqualifiable lui servit à monter sur
en tableaux, mais on n'y trouva pas d'argent générosité dont !'Empereur fit preuve à celle le trône de Suède, et l'Oici comment.
monnayé. Il paraissait cependant impossible occasion produisit un très bon effet sur
Après la bataille d'Iéna, !'Empereur, Lien
que, dans sa fuite précipitée, l'Élecleur eût l'esprit du peuple prussien.
que furieux contre Bcrnadollc, le chargea de
enlevé la totalité de son immense fortune. Or,
Pendant notre séjour i1 Dcrlin, je fus très poursuirre les ennemis, parce que le corps
comme, d'après cc qu'on était convenu agréablement surpris de voir arriYcr mon _d'armée que cc général commandait, u'ayaul
d'appeler les Lois de la guerl'e, les capitaux frère Adolphe, que je croyais à l'ile de France. même pas tiré un coup de fusil, était plus à
et les revenus des valeurs trouvées en pays En apprenant la reprise des hostilités sur le même de combattre que ceux qui avaient
ennemi appartiennent de droit au vainqueur, continent, il avait demandé et obtenu du gé- essuyé des pertes. Bernadotte se mit donc
on voulut savoir ce qu'était devenu le trésor néral Dccacn, commandant. des troupes fran- sur la trace des Prussiens, qu'il battit d'abord
de Cassel. Les informations prises à ce sujet çaises aux Indes orientales, l'autorisation de à llall, puis à Lubcck, avec l'appui du maréay~nt fait connaître qu'avant son départ revenir en France, d'où il s'était empressé de chal Soult. Or, le hasard ,·oulut qu'à l'heure
l'Elcctcur avait passé une journée entière joindre la grande armée. Le maréchal même où les Français attaquaient Lubeck,
avec le Juif Rothschild, une commission im- Lefebvre arnit offert à mon frère de le des raisscaux portant une division d'infanterie
. périalc se rendit chez celui-ci, dont la caisse prendre auprès de lui; mais celui-ci, par suédoise, que le roi GustaYe IV envoyait au
et les registres furent minutieusement exami- suite d'un calcul erroné, préféra servir à la secours des Prussiens, entrassent dans le
nés. Mais ce fut en vain; on ne trouva aucune suite de l'état-major d'Augcreau dont je fai- pqrt de celle ville. Les troupes suédoises
trace du dépôt fait par l'Électcur. Les sais partie, ce qui devait nous nuire à tous étaient à peine débarquées, lorsque, attaquées
menaces et l'intimidation n'curent aucun les deux.
par les troupes françaises el abandonnées par
succès, de sorte que la commission, bien perJe fis encore à Berlin une rencontre non les Prussiens, elles furent obligées de mettre
suadée qu'aucun intérêt mondain ne déter- moins impré\'ue. Je me promenais un soir bas les armes dcYant le corps de Bernadotte.
minerait un homme aussi religieux que noths- avec mes camarades sur le boulc,·ard des Ce maréchal, qui, je dois l'avouer, arnit,
cbild à se parjurer, voulut lui déférer le Tilleuls, lorsque je l'is l'enir à moi un groupe lorsqu'il le ,•oulait, des manières fort enga8erment. li refusa de le prêter. li fut ques- de sous-officiers du 1•r de housards. L'un deux geantes, était surtout désireux de se faire aux
tion de l'arrêter, mais !'Empereur s'opposa à s'en détach.a et l'int en courant.me sauter au yeux des étrangers la réputation d'un homme
cet acte de violence, le jugeant inefficace. cou. C'était mon ancien menlol', le l'ieux bien élel'é; il traita donc les officiers suédois
On eut alors recours à un moyen fort peu Pcrtday, qui pleurait de joie en me disant : avec beaucoup d'affabilité, car, après leur
honorable. Ne pouvant vaincre la résistance c1 Te \'Oilà, mon petit! ... i&gt; Les officiers a\'Cc avoir accordé une honorable capitulation, il
du banquier, on espéra le gagner par l'appât lesquels je me trouvais furent d'abord très leur fit rendre leurs chc,·aux et barrarrcs
du gain. On lui proposa de lui laisser la étonnés de voir un maréchal des logis aussi pourrnl à leurs besoins, cl invitant chez
" 0
lui'
moitié du trésor s'il voulait livrer l'autre à familier avec un lieutenant, mais leur sur- le commandant en chef comte de Mœrncr,
l'administralion française ; celle-ci lui don- prise cessa, lorsque je leur eus fait connaitre ainsi que les généraux l'l officiers supérieurs,
nerait un récépissé de la totalité, accompagné mes anciennes relations avec cc "ieux bral'e, il les combla de bontés et de prévenances, si
d'un acte de saisie, promant qu'il n'avait fait qui, ne pourant se lasser de m'embrasser, bien qu'à leur retour dans leur patrie, les
que céder à la force, ce qui le mellrait à disait à ses camarades : « Tel que Yous le Suédois Yanlèrenl partout la magnanimité du
l'abri de Loule réclamation ; mais la probité voyez, c'est cependant moi qui l'ai formé! » maréchal Bernadotte.
du Juif fit encore repousser ce moyen, et, de Et le bonhomme était réellement persuadé
Quelques années après, une révolution
guerre lasse, on le laissa en repos.
que je devais à ses leçons cc que j'étais ayant éclaté en Suède, le roi Gustave IV,
Les quinze millions. restèrent donc entre del'enu. Aussi, dans un déjeuner que je lui qu'un grand désordre d'esprit rendait incales mains de nothschild depuis 1806 jusqu'à offris le lendemain, m'accabla-t-il des con- pable de régner, fut renversé du trône et
la _chute de l'Empire, en 18i4. A ~lte époque, seils les plus bouffons, mais qu'il croyait remplacé par son vieil oncle, le duc de Suderl'Elcctcur étant rentré dans ses Etals, le ban- fort sensés et faits pour perfectionner mon ma.nie. Ce no~veau monarque n'ayant pas
&lt;1uier francfortois lui rendit exactement le éducation militaire. Nous retrom·erons en d'enfants, les Etats assemblés pour lui désidépôt qu'il lui avait confié. Vous figurez-vous Espagne ce type des anciens hous~rds. . ,
gner un successeur portèrent leur choix sur
quelle somme considérable avait dû produire
Napoléon, étant epcore à .Berlm, apprit la le prince de Holstein-Auguslcmbourg, qui
dans un laps de temps de huit années un capitulation du prince de llohenlohe, qui prit le Litre de prince royal. Mais il ne jouit
capital de quinze millions, entre les mains venait de mettre bas les armes al'ec seize pas longtemps de celle dignité, car il mourut
d'un banquier juif et francfortois! ... Aussi mille hommes à Prenzlow, devant les troupes en 18H à la suite d'une très courte maladie
est-ce de celte époque que date l'opulence de du maréchal Lannes et la cavalerie de l\furat. qu'on attribua au poison. Les Étals, assemla maison des frères Rothschild, qui durent li ne restait plus de corps ennemi en cam- blés derechef pour élire un nouvel héritier de
ainsi à la probité de leur père la haute posi- pagne, si ce n'est celui du général Blücher, la couronne, hésitèrent entre plusieurs
tion financière qu'ils occupent aujourd'hui dcl'enu depuis si célèbre. Ce généi:al, serré princes d'Allemagne qui se portaient comlnc
dans tous les pays civilisés.
de près par les divisions des maréchaux Soult candidats, lorsque le général comte de MœrMais il faut reprendre le récit que cet épi- et Bernadotte, viola la neutralité de la ville de 1!er, l'un des membres les plus influents des
sode avait suspendu .
Lubeck, dans laquelle il chercha un refuge ; Etals et ancien commandant de la division
L'Empereur, logé au palais de Dcrlin, pas- mais les Français l'y poursuivirent, et Blü- suédoise prise à Lubcck en t 806 par les
sait Lous les jours en rcrue les troupes qui cher, l'un des plus ardents instigateurs de troupes françaises, proposa le maréchal Berarril'aicnl successivement dans celle ville, la guerre contre Napoléon, ~ut ~bligé de se nadotte, dont il rappela fa conduite généreuse.
pour marcher de là sur !'Oder à la pour- rendre prisonnier, al'ec les seize mille hommes Il nnta, en outre, les talents militaires de
suite des c1incmis. Cc fut pendant le séjour qu'il commandait.
Bernadotte, et fit observer que cc marécba l
de Napoléon dans la capitale de la Prusse
Je dois ici vous faire connaître un fait des était par sa femme allié à la famille de Napoqu'il accomplit le beau trait de magnanimité plus remarquaiiles, et qui prouve combien léon, dont l'appui pouYait être si utile à la
si connu, en accordant à la princesse de le hasard influe sur la destinée des empires Suède. Une foule d'ofliciers, jadis pris à LuHatzfeld la gràce de son mari, qui avait cl des hommes.
'
beck, ayant joint leurs voix à celle du général
""53 ..-

�_

1t1STO'l{1Jl

_

______________

__:___:_

de Mœrner, Bernadoltc fut élu presque à
l'unanimité successeur du roi de Suède, et
monta sur le trône quelques années plus tard.
Nous verrons plus loin comment Bernadotte,
porté sur les marches d'un trône étranger par
la 0crioire qu'il avait acquise à• la tête des
troupes françaises, se montra mgrat em-ers
sa patrie. Mais revenons en Prusse.
En un mois, les principales forces de ce
royaume, jadis si florissant, avaient été dé-

que nous passâmes à Custrin, puis sur la Vistule, dont nous rejoignîmes les rives à Bromberg. Nous étions en Pologne, le plus pauv~c
et le plus mauvais pays de l'Europe .... DepUJs
l"Oder, plus de grandes routes : nous marchions dans les sables mouvants ou dans une
bouc affrcusç. La plupart des terres étaient
inculles, et le peu d'habitants que nous trouvions étaient d'une saleté dont rien ne peut
donner une idée. Le temps, qui avait été ma-

~

L'Empereur lui-même était désillus_ionn~,
car, venu pour reconstituer la Pologne, 11 ava1 t
espéré que toute la population de ce vast?
pays se lèverait comme un _seul ho~e a
l'approche des armées franç~1ses, mais ~ersonnc ne bougea!... En vam, pour exciter
l'enlhousiasme des Polonais, !'Empereur
avait-il fait écrire au célèbre général Kosciusko, le chef de la dernière insurrection, de
venir se joindre à lui; mais Kosciusko resta

NAPOLÉON ACCORDE A LA PRINCESSE DE HATZFELD LA GRACE DE _s oN MARI ~28 OCTOBRE 18o6) .

Gravut·e de LEGRIS, d'après le tableau de BOISFREMONT, (M11sée de Versailles.)

Lruites par Napoléon, qui occupa_it sa capitale
ainsi que la plupart de ses pr~vmces,. et nos
armées triomphantes touchaient dé~à aux
rives de la Vistule, cette grande barrièr~ de
séparation entre le nord et le centre de l Euro~.

.

Le corps du maréchal Augereau, reste
pendant quinze jours à Ber(!n pour re?forccr
la garde pendant le long seJOUr que 1 Emp:reur fit dans cette ville, en partit vers la m1novcmbrc, et se dirigea d'abord sur !'Oder,

gnifique pendant le mois d'octobr~ et la première partie de novembre~ d~vmt a!T~eux.
Nous ne vîmes plus le sole1l, 11 pleuvait ou
nci,.eait constamment; les vivres devinrent
rares; plus de 'vin, presque jamais_ de
bière, encore était-elle atrocement mauvaise;
de l'eau bourbeuse, pas de pain, et des logements qu'il fallait disputer aux ,·~ch~s et_ aux
cochons !. . . Aussi les soldats d1sa1ent-1ls :
&lt;( Quoi! les Polonais osent appeler cela une
• 1
patrie
.... 1&gt;

rol

paisiblement en Suisse, o~ il s'é_tail_ rc_Liré, cl
répondit aux reproches qu on _lm f~1sait _à cc
sujet qu'il connaissait trop bien l ~ncurie et
le caractère Jécrer de ses compatriotes pour
oser espërer qi'ils parvinssent_ à s'affranchir,
même avec l'aide des Français. Ne pouvanl
attirer Kosciusko, !'Empereur, voulant au
moins se servir de sa renommée, adressa au
nom de cc vieux Polonais une proclamation
aux Polonais. Pas un seul ne prit les armes,
bien que nos troupes occupa~scnt plusieurs

"---------------------------

Mt.MOrJfES DU G'É'N~.JIL 'B~O'N D'E

M .Jl~B01

provinces de l'ancienne Pologne et mème sa ne nous avaient enlevé qu'une centaine de
capitale. Les Polonais ne voulaient courir aux prisonniers, qu'ils employaient aux terrasse- chefs. Alors, laissant Moustache et Harpin,
les pistolets au poing, dans la voiture, je me
armes qu'après que Napoléon aurait déclaré ments de la forteresse de Graudentz, dans
le rétablissement de la Pologne, et celui-ci laquelle )ls étaient enfermés. Le maréchal rendis au logement du Roi, et priai l'un de
ses aides de camp de vouloir bien entrer dans
ne complait prendre cette détermination Duroc m'avait chargé de distribuer des secours
le cabinet de Sa Majesté pour dire au maréqu'après que les Polonais se seraient soulevés à ces pauvres diables, qui étaient d'autant
chal Duroc que j'avais à lui parler d'une
contre leur oppresseur, ce qu'ils ne firent plus malheureux que, du haut de la citadelle,
affaire
qui ne pouvait souffrir aucun retard.
pas.
ils apercevaient les troupes françaises dont ils Duroc sortit, et je lui rendis compte de ce
Pendant le séjour que le 7° corps fit à n'étaient séparés que par la Vistule. Ce voisi- qui se passait.
J3romberg, Duroc, grand maréchal du palais nage, et la comparaison de sa position avec
En apprenant qu'on voulait bâtonner un
impérial, étant arrivé au milieu de la nuit celle de ses camarades libres et heureux sur
soldat français, le maréchal, partageant mon
chez le maréchalAugereau, celui-ci m'envoya la rive gauche, portèrent un prisonnier franindignation, retourna sur-le-champ auprès
chercher et m'ordonna de me préparer à çais, cavalier d'élite au 5° de dragons, nommé
du Roi, auquel il adressa une chaleureuse
ac.;ompagner le maréchal Duroc qui se ren- Harpin, à employer tous les moyens en son
protestation, ajoutant que si on exécutait cette
dait en parlementaire auprès du roi de pouvoir pour s'évader des mains des Prussentcoce,
il élait cerlain que !'Empereur ferait
Prusse à Graudentz et avait besoin d'un offi- siens. La chose n'était pas facile, car il fallait
par
représailles
appliquer la bastonnade, non
cier pour remplacer son aide de camp qu'il d'abord sortir de la forteresse et traverser
point aux soldats, mais aux officiers prusvenait d'expédier à Posen avec des dépêches ensuite la Vistule; mais que ne peut une
siens, prisonniers de guerre ... Le Roi était
pour !'Empereur. Augereau et Duroc \'Olonté ferme? Harpin, employé par le maître
un homme fort doux; il comprit qu'il fallait
m'avaient choisi parce qu'ils se rappelaient charpentier prussien à empiler du bois, avait
traiter les militaires de chaque nation selon
c1u'au mois d'août prétédent j'avais été en fabriqué en secret un petit radeau; il avait
leur point d'honneur, il prescrivit donc de
mission à la cour de Prusse, dont je connais- pris un grand câble et s'en était servi pour
mettre le dragon Harpin en liberté, et pour
sais presque Lous les officiers ainsi que les descendre la nuit son radeau au pied des
se
rendre agréable à Napoléon, dont il solliciusages.
remparts et sortir lui-même de la citadelle. tait en ce moment la paix, il offrit au maréJe fus bieqtôt prêt. Le maréchal du palais Déjà il avait mis le radeau dans la Vistule et
chal Duroc de lui rendre les cent cinquante
me prit dans sa voiture, et descendant la rive se préparait à y monter, lorsque, surpris par prisonniers français, s'il s'engageait à lui
gauche de la Vistule qu'occupaient les troupes une patrouille, il avait été ramené dans la renvoyer un pareil nombre de Prussiens.
françaises, nous allàmes passer le fleuve dans forteresse et mis au cachot. Le lendemain, le Duroc ayant accepté, un aide de camp du Roi
un bac en face de Graudentz. Nous prîmes commandant prussien, selon l'usage alors en et moi fûmes annoncer la bonne nouvelle
tin logement dans la ville de ce nom et nous vigueur dans l'armée prussienne, avait conaux prisonniers français, dont la joie fut
nous rendimes ensuite à la citadelle, où toute damné Harpin à recevoir cinquante coups de extrême... Nous les fîmes embarquer de
la famille royale de Prusse s'était réfugiée bâton. En vain ce dragon faisait-il observer suite, et une heure après ils étaient de l'aua_près la perte des quatre cinquièmes de ses qu'étant Français, il ne pouvait être soumis tre côté de la Vistule, au milieu de leurs frères
Etats. La Vistule séparaitlcs deux armées. Le au règlement prussien; sa qualité de prison- d'armes.
Hoi avait l'air calme et résigné. La Reine, que nie1· rendait sa réclamation nulle. Déjà même
Le maréchal Duroc et moi quillàmes Grauj'avais vue naguère si belle, était très changée on le conduisait vers le chevalet de bois auquel denlz la nuit suivante; il approuva ma conduite
et paraissait dévorée de chagrin, Elle ne pou- on allait l'attacher, et deux soldats se prépa- et me dit plus tard qu'il en avait rendu
vait se dissimuler qu'ayant poussé le Roi à raient à le frapper, lorsque, ayant voulu pren- compte à l'Empereur, dont elle avait obtenu
faire la guerre, elle était la principale cause dre un livre dans la voiture du maréchal l'assentiment, à tel point que, éclairé par cc
des malheurs de son pays, dont les popula- Duroc, qui stationnait sur la place d'armes, qui s'était passé à G1·audentz, il avait prévenu
tions élevaient la voix contre elle. L'Empereur j'aperçus Harpin se débattant au milieu des les Prussiens et les Russes que s'ils bâtonn'aurait pu envoyer au roi de Prusse un par- soldats prussiens qui voulaient l'attacher.
naient ses soldats prisonniers, il ferait fusiller
lementaire qui lui fùt plus agréable que
Indigné de voir un militaire français prêt tous ceux de leurs officiers qui tomberaient
Duroc, qui, ayant rempli les fonctions d'am- à subir la bastonnade, je m'élance vers lui le en son pouvoir.
bassadeur à Berlin, était très connu du Roi et sabre à la main, en menaçant de tuer le preJe retrouvai à Bromberg le 7• corps, qui
de la Reine. Tous deux avaient apprécié l'amé- mier qui oserait flétrir du bâton un soldat remonta bientôt la rive gauche de la Vistule
nité de son caractère. J'étais un trop petit de mon empereur!. .. La voiture du maréchal pour se rapprocher de Varsovie. Le quartier
personnage pour être compté ; cependant le Duroc était gardée par un courrier de Napo- général du maréchal Augereau fut établi à
Roi et la Reine me reconnurent et m'adres- léon connu, dans tous les relais de l'Europe, llfallochiché. L'Empereur arriva à Varsovie le
sèrent quelques mots de politesse.
sous le nom de l\Ioustache. Cet homme, doué 19 décembre et se prépara à passer la Vistule.
Je trouvai les officiers prussiens attachés à la d'une force herculéenne et d'un courage à Le 7• corps redescendit alors la rive gauche
Cour bien loin de la jactance qu'ils avaient au toute éprouve, avait accompagné !'Empereur du fleuve jusqu'à Utrata, où pour la première
mois d'août. Leur défaite récente avait grande- sur vingt champs de bataille. Dès qu'il me fois de cette campagne nous aperçûmes les
ment modifié leur opinion sur l'armée. fran- vit au milieu des Prussiens, il accourut vers avant-postes russes, sur la ri vc opposée.
çaise; je ne voulus néanmoins pas m'en préva- moi, et d'après mon ordre il apporta quatre
loir, et évitai soigneusement de parler d'Iéna et pistolets chargés qui se trouvaient dans la
CHAPITRE XXXII
de nos autres victoires. Les affaires que le maré- voiture. Nous dégageâmes Harpin; je l'armai
chal Duroc avait à traiter avec le roi de Prusse, de deux pistolets, et, le faisarlt monter dans Passage de l'Ukra. - Affaires de Kolozomh cl de
Golymin. - Épisodes divers. - Affaires de Pullusk.
ayant rapport à une lettre que ce monarque la voiture, je plaçai Moustache auprès de l.ui,
- Établissement des cantonnements sur la Vistule.
avait adressée à Napoléon afin d'obtenir la et déclarai au major de place que, cet équipage
paix, durèrent deux jours, que j'employai à appartenant à !'Empereur, dont il portait les
La Vistule est rapide et fort large; on s'atlire et à me promener sur la triste place armes, il devenait pour le dragon français un
tendait à ce que !'Empereur bornerait là ses
d'armes de la forteresse, car je ne voulus pas asile sacré dont j'interdisais l'entrée à tout opérations d'hiver et se couvrirait de ce fleuve
monter sur les remparts, bien qu'on y jouisse Prussien, sous peine de recevoir une balle pour établir son armée dans des cantonned'une admirable vue :sur la Vistule; je crai- dans la tête, et j'ordonnai à llfoustache et à ments jusqu'au printemps. Il en fut autregnais qu'on pût me soupçonner d'examiner Harpin de faire feu si l'on entrait dans la
ment. Les corps des maréchaux Davout el
les travaux de défense et d'armement.
voiture. Le major de place, me voyant si Lannes, ainsi que la garde, passèrent la VisDans les combats qui venaient d'avoir lieu résolu, abandonna momentanément son pri- tule à Varsovie, Augereau et ses troupes la
depuis Iéna jusqu'à la Vistule, les Prussiens sonnier pour aller prendre des ordres de ses franchirent à Utrata et se dirigèrent sur Plusk,
.,. S5""

�'--------------------

.,._ 1l1STO'J{1.ll
d'oi1 nous gagnâmes ensui te les ril'cs &lt;le
l'Ukra, l'un des afnuenls du Bug el dcla Vistule. Toute l'ar111éè française ayant trarnrsé
ce dernier lleÙYe se trouvait en présence des
Russes, conlre lesquels !'Empereur ordonna
une attaque pour le 24 décembre. Le dégel et
la pluie rendaient les mouvements in/inimenl
difficiles sur un Lerrain glaiseux, car il n'existait aucune route ferrée dans cc pays .
Je m'abs'Liendrai de relater les combats
di1crs que livrèrent cc jour-là plusieurs corps
de l'armée française pour forcer le passage
&lt;lu Bug. Je me bornerai à dire que le maréchal Augereau, chargé de s'assurer de celui
de l'Ukra, fit attaquer à la fois Kolozomb par
la division du général Desjardins et Sochoczyn par la dil'ision du général Heudelet. Le
maréchal dirigeait en personne l'attaque de
Kolozomb. Les Russes, après avoir brùlé le
ponl qui cxislaiL en ce lieu, a1·aicnt élevé une
redoute sur la rive gauche, qu'ils défendaicnl
avec du canon et une nombreuse infanterie;
mais ils oublièrent de détruire un magasin de
poutres èl de madriers placé sur la rire droite
par laquelle nous arrivions. Nos sapeurs
se serl'irent habilement de ces matériaux
pour établir un pont provisoÏt'c, malgré la
vivacité du feu de l'ennemi, qui nous fit perdre quelques hommes du 14e de ligne ma1·chant en lètc de nos colonnes. Les planches
du nouveau pont n'étaient pas encore fixées
et 1·acillaicnt sous les pas de nos fantassins,
lorsque le colonel du 14• de ligne, M. Sarnry,
frère de l'aide de camp de l'Empcrcur, eut la
témérité d'y passer à cheval, afin d'aller se
mettre à la lètc des tirailleurs; mais à peine
eut-il débouché sm· la rire opposée qu'un
Cosaque, s'élançant au galop, lui plongea sa
lance dans le cœur et s'enfuit dans les bois !. ..
C'était le cinquième colonel du 14• de ligne
Lué dcrnnl l'ennemi ! \'ous verrez plus Lard
quelle fatale destinée accompagnait loujours
cc malheureux régiment. Le passage de
l'Ukra fut cnlcl·é, les pièces furent prises, les
Busses mis en fuite, et la di l'ison Desjardins s'établit à Sochoczyn, où l'ennemi avait
repoussé l'allaquc de la di,ision Hcudclet ;
mais comme il suffisait d'un seul passage,
l'attaque était absolument inuiilc. Cependant
le général Hcudelct, par suite d'un amourpropre mal entendu, ordonna de Ja·renom eler.
Il fut repoussé derechef et fil tuer ou blesser
une trentaine d'hommes, dont un capitaine
du génie, officier de très grande-espérance.
Je me suis toujours révolté contre cc mépris
de la l'ic des hommes, qui porte parfois les
généraux à les sacrifier au désir de se voir
nommés dans les bulletins ....
· Le 25 décembre, lendemain du passage de
l'Ukra, !'Empereur, poussant les Russes
devant lui, se dirigea sur Golymin, ayant
avec lui sa garde, la cavalerie de Murat cl les
corps de Davout et d'Augercau: Celui-ci faisait tête de colonne. Le maréchal Lannes prit
la direction de Pullusk. ll y eut cc jour-là
quelques rencontres insignifiantes, les ennemis se retirant en toute hà te. Nous couchàmes
au bivouac dans les bois.
Le 2û, le 7° corps se rcmil à la poursuite

des Husses. No us étions à l'épor1uc de l'année
où les jours sonl les plus courts, cl dans celte
partie de la Pologne, à la fin de décembre, la
nuit commence vers deux heures et demie du
soir. Elle était d'autant plus sombre, au
moment où nous approchions de Golymin, qu'il
tomlJait de la neige mêlée de pluie. Nous
n'avions pas vu d'ennemis depuis le matin,
lorsque, arril'és devant le village de Iluskowo,
aux portes de Golymin, nos éclaireurs, apercevant dans l'obscurité une forte masse de
troupes dont un marais les empêchait d'approcher, vinrent ayerlir le maréchal Augereau,
qui ordonna au colonel Albcrl d'aller reconnaitre ce corps il la Lêlc de vingt-cinq cbasscnrs à cheval de son cscorlc, qu'il mit sous
mon commandement. La mission était difficile, car nous étions dans une immense plaine
rase, où l'on pou mi t facilement s'égarer. Le
Lerrain , déjà très boueux, était entrecoupé de
marécages, que l'obscuri té nous empêchait
de distinguer. Nous a1•ançàmes donc avec précaution, cl nous nous lrouràmcs enfin il
Yingt-cinq pas d'une ligne de troupes. Nous
crùmcs d'abord qucc'était lccorps de J)ayout,
que nous saYions dans le l'Oisinage; mais personne ne répondant à nos Qui vive? nous ne
doutâmes plus que cc fussent des ennemis.
Cependant, pour en aroir une certi tude
plus complète, le colonel Albert m'ordonna
d'envoyer un cavalier des mieux montés jusque sur la ligne que nous apercevions dans
l'ombre. Je désignai pour cela un brigadier
décoré nommé Schmi t, homme d'un courage
éprouYé. Cc Lrarn, s'avançant seul jusqu'à
dix pas d'un régiment que ses casques lui
font reconnailrc pour russe, Lire un coup de
carabine au milieu d'un escadron et revient
lcslcn1cnl.
. Pour se rendre complc du silence que les
ennemis avaient gardé jusque-là, il faul savoir
que le corps russe placé dcl'ant nous, se
trouvant séparé du grns de son armée qu'il
cherchait à rrjoindrc, s'était égaré dans ces
rnsles plaines, qu'il savait occupées par les
troupes françaises se dirigeant sur Golymin.
Les géné1·aux russes, espérant passer auprès
de nous à la faveur de l'obscuri té, sans ètrc
reconnus, avaient défendu de parler, et en
cas d'attaque de notre part, les blessés devaient
tomber sans faire entendre uncseuleplainte!.. .
Cet ordre que des troupes russes seules peuYcnt exéouler, le fut si poncluellemenl, que
le colonel Albert, dans le but de prérenir le
maréchal Augereau que nous élions en face
de l'ennemi, ayant ordonné aux vingt-cinq
chasseurs de faire un feu de peloton, pas un
cri , pas un mol ne se firent entendre, cl personne ne nous riposta!. .. Nous aperçûmes
seulement, malgré _l'obscurilé, une centaine
de cavaliers qui s'avançaient en silence pour
nous couper la retraite. Nous rnulùmcs alors
prendre le galop pour rejoindre no. colonnes;
mais plusieurs de nos chasseurs s'élanl embourbés dans les marais, . force nous fut
d'aller moins Yitc, bien que nous fussions
serrés de près par les cavaliers russes, qui
heureusement éprouvaient dans leur marche
aulanL de difficul tés que nous.
..,, 56 "'

Un incendie ayanl éclaté tout à coup dans
une ferme Yoisine, et la plaine se trouvant
éclairée, les cavaliers russes prirent le galop,
ce qui nous força d'en faire aulant. Le dauger devint imminent, parce que, étanl sorlis
des lignes françaises par la division du général Desjardins, nous y rentrions par le
front de celle du général Heudelet, qui ne
nous ayant pas vus partir se mit à faire feu
du cûlé de l'ennemi, de sorte que nous avions
derrière nous un escadron russe qui nous
poussait à outrance, tandis que par devant il
nous arrivait une grêle de balles, qui blessèrent plusieurs de nos chasseurs et quelques
chevaux. Nous avions beau cric1· : &lt;( Nous
sommes Français ! ne tirez plus! » le feu
continuait toujours, cl l'on ne pom·ait blàmer
les officiers qui nous prenaient pour l'ava11tgarde d'une colonne russe dont les chefs, pour
les tromper, se servaient de la langue française
si répandue chez les étrangers, afin de surprendre pàr ce slrat.;igème nos régiments pendant la nuit, ainsi que cela était déjà arriré.
Le colonel Albert, moi, el mon peloton de
chasseurs, passàmcs là un bien mauvais
moment. Enfin, il me vinl à l'cspril que le
seul moyen de me faire reconnaître éLait
d'appeler par leurs noms les généraux, colonels et chefs de bataillon de la -division IIcudelct, noms qu'ils sa1·aicnt forL bien ne pouvoir èlre connus des ennemis. Cela nous
réussit, et nous fùmes enfin reçus dans la
ligne française.
Les généraux russes, se voyanl &lt;lécom·crls,
cl voulan t continuer leur retraite, prir•ent
une détermination que j 'approure forl, cl
qu'en pareille circonstance les Français n'onl
jamais pu se résoudre à imiter. Les Russes
braquèrent Loule leur artillerie dans la direction des troupes françaises; puis, emmenant
leur chevaux d'allclagc, ils firent un feu des
plus violenls poul· nous tenir éloignés . Pcndanlcc temps, ils faisaient filer leurs colo11ncs,
cl lorsque lcm·s munitions furenl épuisées,
les canonniers se rctirèrent en nous abandonnant les pièces. Cela ne valait-il pas mieux
que de perdre beaucoup d'hommes en cherchant à saurer cette artillerie qui se scrail
embourbée à chaque instant, cc qui aurait
retardé la relraile?
Cette violente ca.nonnadc des Russes nous
fi l d'autant plus de mal, que divers incendies
s'étant propagés dans les villages de la plaine,
la lueur qu'ils répandaient au loin perQ)ettait
aux canonniers ennemis de distinguer nos
masses de troupes, sm·lout celles des cuirassiers et dragons que le. prince Murat 1·cnail
d'amener, cLqtii,-portant des manteaux lJlancs,
servaient ùe point de . mire aux arlillcurs
russes. Ces cavaliers éprouvèrent donc plus
de perles que les aulres corps, et l'un de nos
généraux de dragons, nommé Fénérol, fut
coupé en deux par un boulet. Le maréchal
Augereau, après s·èlrc emparé de Kuskowo,
l1t son entrée dans Golymin, que le maréchal
Davout allaquait d'un autre côté. Ce bourg
était Lrawrsé en ce moment par les colonnes
russes, qui, sachant que le maréchal Lannes
marchai t pour leur couper la retraite en

L ES GRENADIERS A CHEVAi. A El'I.AU. -

s'emparant de Pullusk, situé 11 lrois lieues de
là,_ cherchaient à gagner promptement ce
pornL arnul lui, n'importe à quel pt'ill, Attssî,

.MiJK01"1fES DU GÉN'Éi"R._.JII. B.Jl"R._ON DE .MAR._BOT

Tableau d'ÉDOUARD

DETAILLE.

--...

(Musée Co11,té, Cha11/illy .)

qüoique na~ soldats llrassetll sut• les u1111cmis
à vingt-cinq pas, ceux-ci continuaient lellr
t·outc sans riposter, parce que, pour le foire,

il ~tirait fallu s'arrête!', el que les moments
étaient trop précieux.
Chariuc di vision, chaque régiment défila

�, - - 111STO'J{1A

----------------------------------~

donc sous notre fusillade sans mot dire, ni
ralentir sa marche un seul instant!... Les
rues de Golymin étaient remplies de mourants
et de blessés, et l'on n'entendait pas un seul
gémissement, car ils étaient défendus! On eût
dit que nous tirions sur des ombres!. .. Enfin
nos soldats se précipitèrent à la baïonnette
sur ces masses, et ce ne fut qu'en les piquant
qu'ils acquirent la conviction qu'ils. a~aient
affaire. à des hommes!. .. On fit un millier de
prisonniers; le surplus s'éloigna. Les maréchaux mirent alors en délibération s'ils poursuivraient l'ennemi; mais le temps était si
horrible, la nuit si noire dès qu'on quittait
le voisinage des incendies, les troupes étaient
tellement mouillées et harassées, qu'il fut
décidé qu'elles se reposeraient jusqu'au jour.
Golymin étant encombré de morts, de
blessés et de bagages, les maréchaux Murat
et Aucrereau, accompagnés de plùsieurs géné0
•
raux et
de leur nombreux état-maJor,
cherchant un asile contre la pluie glaciale, s'établirent dans une immense écurie si tuée auprès
du bourg. Là, chacun, s'étendant sur .le
fumier, chercha à se réchauffer età dorrmr,
car il y avait plus de vingt heures que nous
étions à cheval par un temps affreux!. .. Les
maréchaux,lescolonels, tous les gros bonnets
enfin, s'étant, comme de raison, établis vers
le fond de l'écude, afin d'avoir moins froid,
moi, pauvre lieulenan,, entré le dernier, je fus
réduit à me coucher auprès de la porte, ayant
tout au plus le corps à l'abri de la pluie, mais
exposé à un vent glacial, car la porte n'avait plus
de battants. La position était très désagréable.
Ajoutez à cela que je mourais de faim, n'ayant
pas mangé depuis la veille; mais ma bonne
étoile vint encore à mon secours. Pendant
que les _gmnds, bien abrités, dormaient dans
la partie chaude de l'écurie, et que le froid
empêchait les lieutenants placés à la porte
d'en faire autant, un domestique du prince ·
Murat se présenta pour entrer. Je lui fais
observer à voix basse que son maître dort;
· alors il me remet pour le prince un panier
contenant une oie rôtie, du pain et du vin, en
. me priant de prévenir son maître que les
mulets portant les vivres arriveraient dans une
heure. Cel{ dit, il s'éloigna pour aller audevant d'eux:.
Muni de ces provisions, je tins conseil à petit
bruit avec Bro, Mainvielle et Stoch, qui, aussi
mal placés que moi, grelottaient et n'en étaient
pas moins affamés. Le résultat de celte délibération fut que le prince Murat dormant, et
ses cantines devant arriver sous peu, il trouverait à déjeuner en s'éveillant, tandis qu'on
nous lancerait à cheval dans toutes les directions, sans s'informer si nous avions de quoi
manger; qu'en conséquence, nous pouvions.
sans trop charger nos consciences, croquer ce
que contenait le panier; ainsi fut fait en un
instant. ... Je ne sais si l'on peul excuser cc
tom· de page; mais ce qu'il y a de certain,
c'est quej'aif1t peu de repas aussi agréables! ...
Pendant que les troupes qui venaient de se
battre à Golymin faisaient cette halle, Napoléon et toute sa garde erraient dans la plaine,
parce que, dès le commencement de l'action,

l'Empereur, averti par la canonnade, ayant
précipitamment quitté le château où il était
établi à deux lieues de Golymin, espérait pouvoir se joindre à nous en se dirigeant à vol
d'oiseau vers l'incendie; mais le terrain était
si détrempé, la plaine tellement coupée de
marécaaes,
etle temps si affreux, qu'il employa
0
toute la nuit à faire ces deux lieues et n'arriva
sur le champ de bataille que bien longtemps
après que l'affaire était terminée.
·
Le jour même du combat de Golymiu, le
maréchal Lannes, n'ayant avec lui que vingt
mille hommes, combattit à Pultusk quarantedeux mille Russes, qui se retiraient devant
les autres corps français, et leur fit éprouver
des pertes immenses, mais sans pouvoir les
empêcher de passer, tant les forces ennemies
étaient supérieures à celles que Lannes pouvait leur opposer. Pour que l'Empereur fùt en
état de poursuivre les Russes, il aurait fallu
que la gelée raffermit le terrain, qui se trouvait au contraire tellement mou et délayé,
qu'on y enfonçait à chaque pas et qu'on vit
plusieurs hommes, notamment le domestique
d'un officier du 7• corps, se noyer, eux et
leurs chevaux, dans la boue!... Il devenait
donc impossible de faire mouvoir l'artillerie
et des'engager plus loin dans ce paJs inconnu ;
d'ailleurs, les troupes manquaient de vivres
ainsi que de chaussures, et leur fatigue était
extrême. Ces considérations décidèrent Napoléon à leur accorder quelques jours de repos,
en cantonnant toute l'armée en avant de la
Vistule, depuis les environs de Varsovie jusqu'aux portes de Danzig. Les soldats, logés
dans les villages, furent enfin à l'abri du
mauvais temps, reçurent leurs rations et
purent raccommoder leurs effets.
L'Empereur retourna à Varsovie pour y
préparer une nouvelle campagne. Les divisions
du corps d'Augereau furent réparties dans les
villages autour de Plusk, si on peut donner
ce nom à un amas confus d'ignobles baraques
habitées par de sales Juifs, mais presque
toutes les prétendues villes de Pologne sont
ainsi bâties et peuplées, les seigneurs, grands
et petits, se tenant constamment à la campagne, où ils font valoir leurs terres en y
employant leurs paysans.
Le maréchal se logea à Christka, espèce de
château construit en bois, selon la coutume
du pays. Il trÔuva dans ce manoir un appartement passable ; les aides de camp se placèrent comme ils purent dans les appartements et dans les granges. Quant à moi, à
force de fureter, je découvris chez le jardinier une assez bonne chambre garnie d'une
cheminée; je m'y établis avec deux camarades,
et, laissant au jardinier et à sa famille leurs .
lits fort peu ragoûtants, nous en formâmes
avec des planches et de la paille, sur lesquels
nous fûmes très bien.

CHAPIT~E XXXIII
1807. - Je suis nommé capitaine. - Bataille d'Eylau. - Dissolution du corps d'Augcreau. - Reprise
des cantonnements.

Nous fêtâmes à Christka le 1cr janvier de
.,. 58,.,.

l'année 1807, qui faillit ètre la dernière de
mon existence. Elle commença cependant fort
agréablement pour moi, car l'Empereur, qui
n'avait accordé aucune faveur à l'état-major
d'Augereau pendant là campagne d'Austerlitz,
répara larcrement
cet oubli en le comblant de•
0
récompenses. Le colonel Albert fut nomme
général de brigade, le commandant ~~assy
lieutenant-colonel du 44• de ligue; plusieurs
aides de, camp furent décorés ; enfin les lieutenants Bro, Mainvielle et moi, nous fùmes
nommés capitaines. C~t avancement me fit
d'autant plus de plaisir que je ne l'attendais
pas, n'ayant rien fait de reJ'.Il,'lrquable pour
l'obtenir, et je n'étais âgé que &lt;le ,·ingt-quatre
ans. En remettant à Mainvielle, à Bro et à
moi nos brevets de capitaine, le maréchal
Augereau nous dit : « Nous verrons lequel
de vous trois sera colonel le premier! ... &gt;&gt; Cc
fut moi, car six ans après je commandais un
régiment, tandis que mes camarades étaient
encore simples capitaines : il est vrai que
dans ce laps de temps j'avais reçu six blessures! ...
Nos cantonnements établis, les ennemis
prirent les leurs en face, mais assez loin des
nôtres. L'Empereur s'attendait à ce qu'ils
nous laisseraient passer l'hiver tranquillement; mais il en fut autrement; notre repos
ne dura qu'un mois : c'était beaucoup, sans
être assez.
Les Russes, voyant la terre couverte de
neige durcie par de fortes gelées, pensèrent
que cette rigueur du temps donnerait aux
hommes du Nord un immense avantage sur
les hommes du Midi, peu habitués à supporter les grands froids. Ils résolurent, en
conséquence, de nous attaquer, et pour exécuter ce projet, ils firent dès le 25 janvier
passer derrière les immenses forêts qui nous
séparaient d'eux la plupart de leurs troupes,
placées en face des nôtres en avant de Varsovie,
et les dirigèrent vers la basse Vistule, sur les
cantonnements de Bernadotte et de Ney, qu'ils
espéraient surprendre et actJabler par leurs
masses, avant que !'Empereur et les autres
corps de son armée pussent venir au secours
de ces deux maréchaux. Mais Bernadotte et
Ney résistèrent vaillamment, et Napoléon, prévenu à temps, se dirigea avec des forces
considérables sur les derrières de l'ennemi,
qui, menacé de se voir coupé de sa base
d'opérations, se mit en retraite vers Kœnigsberg. Il nous fallut donc, le 1cr février,
quitter les cantonnements où nous étions
assez bien établis pour recommencer la guerre
et aller coucher sur la neige.
En tête de la colonne du centre commandée
par l'Empereur en personne, se trouvait la
cavalerie du prince Murat, puis le corps du
maréchal Soult, soutenu par celui d'Augercau : enfin venait la garde impériale. Le
corps de Davout marchait sur le flanc droit
de cette immense colonne, et celui du maréchal Ney à sa gaucho. Une telle agglomération
de ti·oupes, se dirigeant vérs le même point,
eut bientôt épuisé les vivres que pouvait
fournir le pays; aussi soufi'rimes-nous beaucoup de la faim . La garde seule, ayant des

JJf'EM011fES DU G'EN'E~Al. 1JA~ON D'E
fourgons, portait avec elle de quoi subvenir que je me fasse tuer pour Yotre Majesté! &gt;&gt; li
aux distributions; les autres corps vivaient tint parole, car le lendemain il mourait sur
comme ils pouvaient, c'est-à-dire manquant le champ de bataille d'Eylau. Quel époque et
à peu près de tout.
quels hommes !
Je suis d'autant plus disposé à donner peu
L'armée ennemie, qui, du haut des plade détails sur les affaires qui précédèrent la teaux situés au delà de Landsberg, fut témoin
bataille d'Eylau, que les troupes du maré- de la destruction de son arrière-garde, se
chal Augereau, marchant en deuxième ligne, retira promptement sur Eylau, et nous
ne prirent aucune part à ces divers combats, prîmes possession de la ville de Landsberg.
dont les plus importants eurent lieu à Moh- Le 7 février, le général en chef russe Benrungen, Bergfried, Guttstadt et Valtersdorf. ningsen, étant bien résolu à recevoir la
Enfin, le 6 lëvrier, les Russes, poursuivis bataille, concentra son armée autour d'Eylau
l'épée dans les reins depuis huit jours, réso- et principalement sur les positions situées en
lurent de s'arrêter et de tenir ferme en avant arrière de cette ville. La cavalerie de Murat
de la petite ville de Landsberg. Pour cela, ils et les fantassins du maréchal Soult s'empaplacèrent huit bataillons d'élite dans l'excel- rèrent de cette position, après un combat des
lente position de Hoff, leur droite appuyée au plus acharnés, car les Russes tenaient infinivillage de ce nom, leur gauche à un bois ment à conserver Ziegelhofqui domine Eylau,
touffu, leur centre couvert par ufl ravin fort comptant en faire le centre de leur ligne pour
encaissé, que l'on ne pouvait passer que sur la bataille du lendemain; mais ils furent conun pont très étroit; huit pièces de canon gar- traints de se retirer de la ville. La nuit
nissaient le front de cette ligne.
paraissait devoir mettre un terme au combat,
L'Em_pereur, arrivé en face de cette posi- prélude d'une action g'énérale, lorsqu'une
tion avec la cavalerie de Murat, ne jugea pas vive fusillade éclata dans les rues d'Eylau.
à propos d'attendre lïnfanterie du maréchal
Je sais que les écrivains militaires qui ont
Soult, qui était encore à plusieurs lieues en éérit cette campagne prétendent que !'Empearrière, et fit attaquer les Russes par quelques reur, ne voulant pas laisser cette ville au
régiments de cavalerie légère qui, s'élançant pouvoir des Russes, ·ordonna de l'attaquer;
bra\'ement sur le pont, franchirent le ravin .... mais j'ai la certitude que c'est une erreur
Mais, accablés par la fusillade et la mitraille, des plus grandes, et voici sur quoi je fonde
nos escadrons furent rejetés en désordre dans mon assertion.
•
le ravin, d'où ils sortirent avec beaucoup de
Au moment où la tête de colonne du mapeine. L'empereur, voyan_t les efforts de la réchal Augereau, arrivant 'par la route de
cavalerie légère superflus, 1a fit remplacer Landsberg, approchait de Ziegelhof, le marépar une division de dragons, dont l'attaque, chal gravit ce plateau où se trouvait déjà
reçue de la même façon, eut un aussi mau- !'Empereur, et j'entendis Napoléon dire à
vais résultat. Napoléon fit alors avancer les Augereau : « On me proposait d'enlever
terribles cuirassiers du général d'Hautpoul, cc Eylau ce soir; mais, outre que je n'aime
qui, traversant le pont et le ravin sous une « pas les combats de nuit, je ne veux pas
grêle de mitraille, fondirent avec une telle cc pousser mon centre trop en pointe avant
rapidité sur la ligne russe, qu'ils la cou- &lt;1 l'arrivée de Davout, qui est mon aile droite,
chèrent littéralement par terre! Il y eut en cc cl de Ney, qui est mon aile gauche ; je vais
ce moment une affreuse boucherie, les cuiras- cc donc les attendre jusqu'à demain sur cc
siers, furieux des pertes que leurs cama- « plateau, qui, garni d'artillerie, offre à notre
rades, housards et dragons, venaient d'éprou- « infanterie une excellente position; puis,
ver, exterminèrent presque entièrement les &lt;1 quand Ney :et Davout seront en ligne, nous
huit bataillons russes! Tout fut tué ou pris; &lt;l marcherons tous ensemble sur l'ennemi! »
le champ de bataille faisait horreur.... Jamais Cela dit, Napoléon ordonna d·établir son
on ne vit une charge de cavalerie avoir des bivouac au bas ide Ziegelhof, et de faire
résultats si complets. L'Empereur, pour camper sa garde tout autour.
témoigner sa satisfaction aux cuirassiers,
Mais pendant que !'Empereur expliquait
ayant embrassé leur général en présence de ainsi ses plans au maréchal Augereau, qui
toute la division, d'Hautpoul s'écria : cc Pour louait fort sa prudence, voici ce qui se pasme montrer digne d'un tel honneur, il faut sait. Les fourriers du palais impérial, venant

M A~'BOT

~

de Landsberg, sui\'iS de leurs bagages et
valets, arrivèrent jusqu'à nos avant-postes,
situés à l'entrée d'Eylau, sans que personne leur eût dit de s'arrêter auprès de
Ziegelhof. Ces employés, habitués à voir le
quartier impérial toujours très bien gardé,
n'ayant pas été prévenus qu'ils se trouvaient
à quelques pas des Russes, ne songèrent qu'à
choisir un bon logement pour leur maître, et
ils s'établirent dans la maison de la poste aux
chevaux, où ils déballèrent leur matériel et se
mirent à faire la cuisine et à installer leurs
chevaux .... ~lais, attaqués au milieu de leurs
préparatifs par une patrouille ennemie, ils
eussent été enlevés, sans le secours du détachement de la garde qui accompagnait constamment les équipages de !'Empereur. Au
bruit de la fusillade qui éclata sur ce point, les
troupes du maréchal Soult, établies aux portes
de la ville, accoururent au secours des bagages
de Napoléon, que les troupes russes pillaient
déjà.
Les généraux ennemis, croyant que les
Français voulaient s'emparer d'Eylau, envoyèrent de leur côté des renforts, de sorte
qu'un combat sanglant s'engagea dans les
rues de la ville, qui finit par rester en notre
pouvoir.
Bien que cette attaque n'eût pas été ordonnée par !'Empereur, il crut cependant devoir
en profiter et vint s'établir à la maison de .
poste d'Eylau. Sa garde et le corps de Soult
occupèrent la ville, qu'entoura la cavalerie de
Murat. Les troupes d'Augereau furent placées
à Zehen, petit hameau dans lequel nous espérions trouver quelques ressources, mais les
Russes avaient tout pillé en se retirant, de
sorte que nos malheureux régiments, qui
n'avaient reçu aucune distribution depuis
huit jours, n'eurent pour se réconforter que
quelques pommes de terre et de l'eau!. .. Les
équipages de l'état-major du 7• corps ayant
été laissés à Landsberg, notre souper ne fut
rnème pas aussi bon que celui des soldats,
car nous ne pûmes nous procurer des pommes
de terre!... Enfin, le 8 au matin, au moment
où nous allions monter à cheval pour marcher à l'ennemi, un domestique ayant apporté
un 'pain au maréchal, celui-ci, toujours plein
de bouté, le partagea entre tous ses aides de
camp, et après ce frugal repas, qui devait être
le dernier pour plusieurs d'entre nous, le
corps d'a1·mée se rendit au poste que !'Empereur lui avait assigné.
GÉNÉRAL DE

(A

suivre.)

MARBOT.

�''--------------=--------

premier amour de
Par le Comte FLEURY

l~n 1761 Lauzun'_ n'était encore qu'un
délicieux enfant d'à peine seize ans; mais il
était fort précoce dans un sens et, ne sachant
rien de la vie, il avait toutes les aspirations
de l'amour. Avant de devenir réelJes, ses velléités amoureuses durent suivre maintes
transformations, et, si grandes étaient son
inexpérience et sa naïveté, que ses premières
tentatives échouèrent complètement.
L'objet du premier amour de Lauzun était
Thérèse de Clermont-Renel, mariée à quinze
ans au comte de Choiseul-Stainville, frère de
la duchesse de Gramont et du tout-puissant
ministre Choiseul.
Cc milieu était tout à fait celui de Lauzun,
puisque la duchesse de Choiseul était la sœur
de la duchesse de Gontaut. En dehors de son
service d'officier aux gardes, Lauzun vivait
soit à la Cour, soit dans la société des Choi. seul qui le protégeaient ouvertement; Mme de
Gramont lui portait un vif intérèl, semblant
aLLendre le premier vol du papillon.
Lui-même cherchait sa voie : il soupirait
aux pieds de la duchesse, mais, désirant une
aventure, il s'attaqua à la plus jeune.el à la
plus jolie qui, enfant elle-même, avait vingtcinq ans de moins que son mari.
Lauzun a vu Mme de Choiscul-Stainvill.e le
jour de ses noces' et en est devenu aussitôt
passionnément amoureux.
Il eut assez d'audace pour le lui dire quelques jours après.
La petite comtesse se mit à rire : &lt;! Amoureux, vous! à votre âge! De toutes les femmes,
sans doute? Mais pourquoi moi plutôt qu'une
aulrc? »
Le jeune Biron se redressa et répondit
sérieusement•: &lt;! Vous vous trompez .... Je
n'aime que Yous seule et il faut que mus
m'aimiez.
- Il faut, il faut! dit Mme de Choiseul
sur le ton badin. Savez-vous que vous êtes
bien audacieux de vous attaquer à une mariée
d'hier? l&gt;
Elle ajouta cruellement : &lt;! Que dirait votre
gouverneurs' il savait cela?&gt;&gt; Et elle se retourna
brusquement.
Très coquette, Mme de Stainville n'était

nullement olîensée de l'hommage, mais clic ne
le prenait pas au sérieux parce qu'il venait
d'un cnfanl.
Lauzun, 1malgré son jeune âge, était plus
pris que ne croyait la jeune femme, plus pris
qu'il ne pouvait, dans son inexpérience, se
l 'imagincr lui-même. .
Au lieu de se rebuter de ce premier échec,
il ne chercha que le moyen de se rapprocher
de la comtesse.
Mainte occasion lui était donnée de rencontrer Mme de Stainville chez sa tante la
duchesse de Choiseul, et l'on conçoit qu'il
n'en manquait pas une.
La jeune femme - nous verrons qu'elle
n'al'ait aucune disposition pour la vertu se montrait fort touchée d·attentions aussi
constantes; par coquetterie, elle y répondait,
el la tête de l'amoureux encore novice ne faisait que s'en enflammer davantage .
Autour d'elle, une femme, sa belle-sœur,
faisait bonne garde : la duchesse de Choiseul 3,
le type des honnêtes femmes qui, vivant au
milieu d'une société corrompue, avait conservé
des principes de morale rigide et s'clîorçail,
dans la limite du possible, d'empêcher le mal
d'atteindre ses proches. Elle aurait eu bien à
faire, l'infortunée, car autour d'elle, c'était à
qui s'entendrait - quille à se déchirer après
- pour faire tomber la vertu de Mme de
~tain"ille.
&lt;! Elle est bien jolie, celle petite », n'avait
pas craint de dire le duc de Choiseul, quelques
mois à peine après le mariage de sa belle-sœur,
et avec s,on cynisme habituel il s'était chargé
de l'initier aux mœurs de la Cour.
&lt;! Du moment où fatalement un jour ou
l'autre vous prendrez un amant, lui murmura-t-il un soir à l'oreille après souper,
autant que ce soit moi. Je suis discret... et
disposez de moi. » Et il entoura sa be\le-sœur
des soins les plus prévenants.
La discrétion de · Choiseul! Ceci pourrait
être sujet à discussion'.
Mme de Stainville, qui, en quelr1ues mois
de la société Choiseul, avait appris bien des
choses, ne s'effaroucha pas et prit la chose
gaiement. Si à seize ans elle était ainsi pré-

parée, l'avenir devait paraître souriant à qui
saurait attendre.
La duchesse de Gramont, sœur de Choiseul,
avait, comme on sait, grand empire sur son
frère el entendait le gouverner seule malgré
femme el maitresse. Elle ne Yit donc pas d'un
bon œil la coquetterie du duc avec sa bcl1esœur el, mue par un sentiment tout opposé à
celui de la duchesse de Choiseul, elle encourageait Lauzun à faire la cour à Mme &lt;le
Stainville.
C'était d'abord le moyen d'empêcher le &lt;lue
de Choiseul de subir une autre influence,
puis pour elle-même une façon détournée de
reprendre Lauzun à un moment donné. Elle
favorisait donc ces amours enfantines et ménageait des entrevues aux deux jeunes gens.
Un jour, à diner chez la duchesse de Choiseul, Mme de Stainville dit à Lauzun :
- Monsieur de Biron, je suis invitée à
diner demain chez ma belle-sœur Gramont.
Y viendrez-vous?
Lauzun sauta de joie et répondit par un
oui d'enthousiasme.
- J'y passerai même une partie de la
journée.
- Si vous n'avez pas d'autre et meilleure
occupation.. . ajouta la comtesse avec un
sourire, vous serez le bienvenu. Yous pourrez
me faire toutes vos déclarations à votre aise. ...
Lauzun, comblé de joie à la pensée de
passer une journée avec la jeune femme, dormit très mal et s'éveilla de fort méchante
humeur le lendemain qui était un dimanche.
Roch, son austère gouverneur, se douta de
quelque chose lorsqu'il vint le chercher pour
aller à la messe.
- Je n'irai pas, dit le duc, et une longue
dispute s'ensuivit.
- Je vais faire mon rapport à M. le duc
de Gontaut, dit le gouverneur pour suprême
réplique, sachant combien Lauzun craignait
son père.
L'élève céda au gouYerneur, mais avec
&lt;! un chagrin mortel ». Il lui semblait que
celle journée, dont il avait auguré de si délicieux résultats, débutait mal.
En fait, Lauzun se laissa mener à la messe

Sou11cgs : 111émotres du duc de Lauzun, édition
Louis Lacour. - G. MAUGRA S, Le Duc de Lauzun et
la Cour de Louis X V et Les Coméd-ic11s hors la
loi. - /Jfémoires de Bezenva l, de Dufort de Che-verny, de la comtesse de Genlis, du duc de Luynes,
,lu président Hénault, de Mme du Jlausset. - S.:~Ar.
OE MEILHAN, Camctères du dix-lwitième siêcle. Correspondance de Mme du Deffand, cd. Lescure,
t. I. - Cte FLEURY, Louis XV intime et les petites
maitresses.

Louis de Gontaut-Biron, né en 1745, après une série
d'aventures amoureuses à fracas. fut brillant colonel
en 1,\m,\ric1ue, derint général de la l\épuhlique et
mourut sur l'échafaud en 179i. li porta successivement
les noms de comte de Biron, de duc tic Lauzun et ,le
cluc de Biron. C'est sous le nom de Lauzun 1ue le
descendant des Biron s'est « illustré » dans a carritire galante. N'ayant, de la vie de cc séducteur aussi
lêge,· que charmant, i, conter qu'une pai;e d'amour,
nous lui donnons, même un peu avant l'epoque où il
lui fut conféré, le titre de Lauzun.
2. Le 3 avril 1761.
3. Antoinelle-Euslachie Crozat du Chatel, petit-fille

d'tm commci·çant enrichi en Amérique, al'ail apporté
une fortune considérable à son mari; sa sœ11r, la duchesse de Gontaul, était morte en couches deLauzun. - Sur ln duchesse de Choiseul, femme éminemment intéressante el sympathique, Yoir La c/11cltesse de Chot8c1tl, par G11,ssET, Dentu 1879; Ln
S ociété f1·a11çaise avant et après 1789, par V. uu
Jlu:o, Calmann Lévy, 1892; Le Duc et la D11dte8se
de Cltoiscul, l'ouvrage de M. G. llAucRAS, Plou,
1902.
4. Voir dans Louts XV intime et les petites maitresses, chap. V, l'allitudc de Choiseul à l'égard de
Mme de Cbo,scul-Romara.

1. llcriticr du maréchal de Biron. doyen des maréchaux de France, fils du duc de Gonlaul, Armand-

L'E 'PR,'E.Ml'ER, A.MOUR, D'E LJUZUN - ,

des ~etits-Pères, mais suffoqué de colère el
Sa « petite maitresse 1&gt;, comme il aimait à promettre. Bientôt ce ne fut un mystère pour
de tristesse, il s'évanouit pendant l'office.
l'appeler, partit au printemps pour Cauterets personne qu'elle éprouvait une inclination
Quand il ·reprit connaissance, il se trouva et n'en revint qu'au commencement de l'hiver.
pour le chevalier. Lauzun, jaloux, choqué, fit
couc_h? sur les marches de l'église, au milieu
Cc ~ut alors sa vraie entrée dans le monde. des reproches el des représentations.
de -vieilles femmes dont les unes lui bassi- Condwte par la duchesse de Choiseul, clic fut
Elle le rebuta durement : C! Je ne sache
naient les tempes, dont les autres, assure Lau- de toutes les fètes de la Cour et de la société cl
pas,
mon cher, que je doive me contenter
zun, « pour lui donner plus d'air avaient remporta des succès de beauté et d'élé&lt;ran~c.
d'un
enfant! Nous avons pu badiner c'est
0
déboutonné ses culottes ll.
• Elle dansait à mencille, fut choyéc dans fini. »
'
On le ramena chez son père
Lauzun,
désespéré,
lui
rapassez défait, grelollant la fièpela
celte
journée
de
lêtc-àvre, obligé de se coucher.
tête où ils s'étaient juré un
La duchesse de Gramont
amour
éternel.
vint voir l'enfant malade d'allfme de Stainville haussa
mour et, comme elle avait
les épaules.
pris soin de se faire accom- Bonne plaisanterie que
pagner de Aime de Stainville,
tout
cela! Distrayez-vous ..
le malaise de Lauzun dispainstruisez-vous
el... oubliezrut comme par enchantemoi.
ment.
Il e_ut beau se désespérer,
Mme de Stainville alla chez
le
petit officier en fut pour
le duc de Gontaut, fit gronder
ses frais d'éloquence; il n'oblloch et obtint la permission,
tint même pas l'aumône d'un
pour guérir Lauzun, de l'embaiser
sur le bout des ongles.
mener diner chez elle.
La journée se passa presque tout entière dans un délicieux tête-à-tête. Amoureux
Croit-on que, sur ces entremais parlant encore mal l'afaites,
on ait eu l'idée de fairr
mour, Lauzun n'en fut que
prendre
femme à cet en fan L
plus séduisant et éveilla chez
trop développé du côté sentila jeune femme des sentiment, mais nullement déments attendris.
niaisé?
- Vous êtes un enfant
Lauzun va prendre dix-sept
lui répétait-elle, lorsque le~
ans. C'est le plus charmant
lèvres brûlantes du jeune
cavalier qu'on puisse voir· il
homme baisaient ses mains.
est
plein d'esprit et de g~â- Je vous aime, répondait
ces,
il a l'incomparable charLauzun, je vous aimerai toute
me de la jeunesse et de la
ma vie.
beauté, on pourrait ajouter
- Pourquoi des serments
de
l'innocence.
à notre âge? insinuait llfme
&lt;! Tous les avantages de la
de Stainville, plus raisonnable
nature paraissaient réunis en
que l'officier aux gardes fransa faveur, dit Dufort de Cheçaises.
verny qui l'a connu à celle
Et Lauzun, satisfait des
époque;
seize ans, aimable auseules faveurs qu'il, demantant
qu'on
peut l'être, une
dàt, se plongeait avec ravissebelle figure, un grand nom
ment dans l'innocence de son
fils d'un duc, neveu et héri~
amour.
tier du maréchal duc de BiA son tour la petite comron,
neveu d'un ministre touttésse éprouvait une joie infinie
puissant, à quoi ne pouvait-il
à l'entendre roucouler.
prétendre? Cet être charmant
A la fin de la journée les
noble dans ses manières, ma~
deux enfants croyaient s 'aiLA TOILETTE .
gnifique
comme un grand
mer, parce qu'ils se l'étaient
Gravure de A. BOULARD, d'après le dessin de MAUR ICE LELOIR.
seigneur,
se
laissa aller à tous
répété sur tous les Lons, et la
les plaisirs. »
plus incrédule des deux, celle
Avant de le lancer dans
qui savait au moins quelque chose, ne tut tous les bals, entourée et admirée de tous les
le monde où il paraissait appelé à de faciles ·
pas la dernière à jurer un fidèle et éternel gens à la mode.
suécès &lt;! sans se donner la peine d'être un
attachement.
Les soupirants ne manquaient pas. Son·mari bon sujet l&gt;, son père avait donc résolu de
, Tout a une fin, même les idylles, et ce jour la délaissait; Lauzun maintenant lui paraissait
le marier et il avait fait choix d'une riche
d a~our _tendre . et d'enfantillage poétique un enfant; àfme de Stainville s'empressa d'ouorpheline, Mlle de Boufflers t, petite-fille de
devait av01r un triste lendemain.
blier ses anciennes et chastes amours et se
la maréchale de Luxembourg.
, Enfant, Mme de Stainville prit une maladie laissa faire la cour par le chevalier de JauLauzun ne devait pas se prêter facilement
d enfant. Une coqueluche opiniâtre la retint court surnommé &lt;! Clair de lune l&gt; à cause de
à une union qui ne lui plaisait pas.
chez elle pendant six mois et l'amoureux de son visage pâle, homme fat et séduisant, fort
Au bal de la maréchale de Mirepoix où il
seize ans en fut réduit à ne la voir que de goûté dans la société et dont la réputation
était appelé à rencontrer Mlle de Boufflers, il
~e°;lps à aut;e quelques minutes; encore /lattait davantage sa vanité.
cl.a1t-cc en presence de Mme de Choiseul.
Fille du duc de DoufOers et d'une Montmorency
Jaucourt la compromit; elle se laissa corn- de1.Flandre.
... 61 ...

�1f1ST01{1JI, _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _.
L'E 'P'R._'Elll1'E'R._ Jt.MOU'R._ D'E LAUZUN

remarque Mlle de Roothe qui jouera un rôle
dans la seconde partie de sa vie; il remarque
surtout Mlle de Beauvau dont il tom~e amoureux, et ne se prend d'aucun goût pour celle
qui lui est destinée.
Il consulte son Egérie ordinaire, la duchesse
de Gramont, qui n'aimant pas la maréchale
de Luxembourg, penche pour l'alliance Beauvau et le soutient de toutes
ses forces.
Mais le duc de Gontaut,
suivant la coutume de l'époque, s'est engagé sans consulter son fils. Il refuse de démordre de ce qu'il a résolu el
le petit Biron est obligé de
céder. Tout ce qu'il put obtenir, c'est que son mariage
serait retardé de deux ans et
qu'il aurait sur-le-champ sa
liberté.
.Mieux aurait valu pour
Amélie de Boufflers que ce
mariage n'eût jamais eu lieu,
car elle fut la plus malheureuse des femmes !
Lauzun a mis à profit sa
liberté et de lui-même a résolu de se déniaiser. Il a pris
du goût pour une petite actrice de la Comédie de Versailles, âgée de quinze ans,
encore plus inexpérimentée
que lui.
cc Moi du moins, dit Lauzun, j'avais déjà lu quelques
mauvais livres et il ne me
manquait plus que l'occasion
·de mettre en pratique cc
qu'ils m'avaient appris. J'~ntrepris d'instruire ma petite
maitresse qui m'aimait de
trop bonne foi pour ne pas
se prêter à tous mes désirs. »
Les voici dans une chambre
prêtée par une camarade_ ~e
l'actrice. Lauzun, devenu 1mtiateur sans être initié, va-t-il
enfin connaître les mystères
dont il parle toujours sans
les pratiquer?
Pas cette fois encore, car
une énorme araignée vint troubler les deux amants en herbe
et leur ôter toute velléité d'amour. Dans leur peur du « monstre »,
que pourtant ils n'osaient tuer, ils résolurent de se séparer, se promettant de se
voir dans un lieu plus propre et mieux fréquenté..
Qui eut vent de cette esquisse de liaison et
en avertit le duc de Gontaut? On ne sait.
Toujours est-il que celui-ci fit éloigner ~a
jeune actrice et sa mère sans que Lauzun ait
pu les revoir.
Quelques jours au reste suffirent pour consoler le jeune quêteur d'amour, mais cc son

son habitude Mme de Pompadour n'avait pas
invité ses cc 'deux petits chats », c'es~-à-di~c
ses commensales habituelles, Mmes d Amblimont et d'Esparbès. Les deux petits ~bats.
avaient soupé dans la ville en comp~gme de
Biron. Le souper avait été gai. On avait ~u ~n
riant aux amours du jeune officier, et lm, tres
surexcité par la présence de ~euxjo~ies f~mmes
qu'il trouvait aussi désirables
l'une que l'autr~, s'étail monlré ;plein d'entrain et d'empressement.
Empressé... non entreprenant. Si bien qu'il laissa rentrer Mme d'Amblimont dans
sa chambre et s'apprêtait à
quitter de même Mme d'E~parbès qui, ayant la . migraine, disait-elle, voulait se
coucher aussitôt.
Mme d'Esparbès le retint.
- Attendez-moi un instant, petit cousin, lui dit-elle.
Elle l'appelait cc petit cousin » en souvenir d'une pièce
de Rochou de Chabannes, intitulée Heureusement, qu'ils
avaient jouée ensemble et où
Lindor était le «petit cousin ll
de Marthon.
Lauzun, docile, attendit.
Quand elle fut couchée et
qu'elle cul renvoyé sa femme
de chambre, Mme d'Esparbès
le fit rentrer.
Lauzun remarqua bien que
la comtesse avait l'air non
pas gêné, mais ravi de le
faire asseoir près d'elle.
Comme un écolier, lui était
gêné.
- Prenez ce livre, lui ditelle, en lui indiquant un pelit
ouvrage relié en cuir bleu et
frappé de ses armes.
C'étail justement Heu1·eusement, la pièce qui était _le
prétexte du cousinage.
Lauzun commença la lecture consciencieusement.
Il n'avait pas lu deux pages
que Mme d'Esparbès l'arrêta.
- Mon petit cousin, ditAu TIJÉATRE.
elle, cette lecture m'ennuie.
Gravure de L. RuET, d'après le dessin de MAU RICE LELOIR.
J'aime mieux causer. Asseyezvous sur mon lit ... et causons.
Lauzun
obéit,
presque tremblant.
,
Ses premières avances avaient été d'abord
Sous prétexte d'avoir trop chaud, Mme d Esmal reçues de Lauzun; il fut enfin flatté de
. .
la distinction dont il était l'objet et devint parbès se découvrait beaucou~. .
Lauzun était tout feu, mais il C! craignait
amoureux. Amoureux à sa manière, cela va
sans dire c'est-à-dire ne sachant nullement de l'offenser et n'osait rien hasarder_ l&gt;.
II se ~ontentait de baiser les mams d~ _l~
brysquer ~ne sitirntion qui ne demandait qu'à
belle et de regarder sa gorge avec une av1d1te
être dénouée.
qui ne lui déplaisait pas.
, .•
Elle attendait que Lauzun se d~1dat,_ trouUn soir, à Fontainebleau, pourtant, le voile
vant qu'en fait d'avances, elle avait attemt les
se déchira.
li y avait eu souper dans les cabinets du dernières limites.
- Soyez sage, lui répétait-elle de temps
Roi, mais avec fort peu de monde et, contre
cœur était vide d'occupation l&gt; et son ardeur
toujours inassouvie.
Une femme de la Cour, jolie et coquette,
s'offrit pour satisfaire l'un et l'autre.
C'était la mignonne et galante comtesse
d'Esparbès de Lussan, cousine de Mme de
Pompadour, alors dans tout l'éclat de ses
trente ans, et d'une vertu moins que farouche.

.. 62 ...

~

en temps quand ses caresses devenaient plus
Au bout de quelques minutes, Lauzun fut moins de droits d'ailleurs, avec Mme de Choipressantes et avec le secret espoir qu'il ne en effet rappelé.
seul-Stainville, il afficha son dépit, fit des
s'en tiendrait pas là.
II s'assit sur le bord du lit sans que représentations, menaça même.
Mais, décidément, Lauzun ne voulait pas Mme d'Esparbès l'en empêchât.
Que pouvaient des reproches et des menaces
comprendre.
- Lisez donc, dit-elle.
sur
une femme sans préjugés qui cueillait
Elle hésita à l'amener brusquement à elle.
- Non, répondit Lauzun. J'ai tant (de l'amour au passage et le congédiait, une fois
Lui, continuait à être sage.
plaisir à vous voir, à vous regarder, que je ne
Soudain, quand elle se fut bien assurée, pourrais voir un mot de ce qui est dans le le caprice passé?
Elle eut peur d'une obsession puérile qui
trop suivant son gr!S, de l'innocence du jou- livre.
pouvait
la gêner et mettre obstacle à sa nouvenceau - à quoi lui servait-il d'avoir joué le
Et en parlant, il la dévorait des yeux.
velle
liaison
débutante; elle envoya à l'officier
rôle de Lindor? - quand elle fut persuadée
Le livre tomba. Lauzun se rapprocha. Il
de sa parfaite imbécillité (le mot est de commença par lui baiser les mains, puis les trop persistant son congé en bonne et due
forme:
Lauzun), elle lui dit assez froidement :
bras. Ensuite il dérangea le mouchoir qui
&lt;! Je suis fâchée, Monsieur le comte, que
- Maintenant, cousin, assez plaisanter, il couvrait sa gorge; elle ne fit que peu d'oppoma
conduite vous donne de l'humeur. Il m'est
faut vous retirer.
sition.
impossible d'y rien changer et plus encore de
Lauzun, confus et mécontent de lui-même,
Elle voulùt parler, les lèvres brûlantes de
ne sut quelle contenance prendre et se retira Lauzun rencontrèrent les siennes. Un courant sacrifier à votre fantaisie les personnes qui
vous déplaisent. J'espère que le public jugera
sans oser répliquer.
électrique les emporta tous les deux en même des soins qu'elles me rendent avec moins de
A peine était-il sorti de la chambre de temps ; Lauzun, quittant toute retenue, « se
Mme d'Esparbès, qu'il se repentait de sa débarrassait bientôt de tout ce qui 'pouvait sévérité que vous. J'espère que vous me partimidité et se jurait à lui-même qu'à l'avenir cacher la vue d'un des plus beaux corps qu'il donnerez, en faveur de ma franchise, les torts
il saurai l mieux profiter des occasions offertes. ait vus dans sa vie l&gt; ••• elle ne lui refusa rien. que vous me croyez. Beaucoup de raisons.
qu'il serait trop long de détailler, m'obligent
L'occasion se représenterait-elle, aussi tenSi excessive était son ardeur que ses plai- à vous prier de rendre vos visites moins frétante, aussi facile?
sirs à elle s'en trouvèrent abrégés. Aussi se
Dans le doute, il était décidé à chercher le crut-il ob1igé de réparer cette faute et ... quentes. J'ai trop bonne opinion de vous pour
craindre de mauvais procédés d'un homme
plus tôt possible et à profiter sur l'heure.
souvent, jusqu'au point du jour, où elle le fit aussi honnête .... l&gt;
Au bal de !'Opéra, quelques jours après, il sortir avec le plus grand mystère.
S'adresser à l'honnêteté de Lauzun n'était
fut vivement « agacé » par une assez jolie
Le lendemain il est réveillé par le billet. pas un mauvais calcul. Lui qui plus tard
fille, appelée Desmarques, qui lui parut suivant· :
deviendra vantard, se constituera Don Juan
charmante. Elle passait pour avoir formé la
« Comment avez-vous dormi, mon aimable indiscret et fanfaron, était alors fort timide,
plupart des jeunes gens de la Cour et sem- petit cousin? Avez-vous été occupé de moi?
blait désireuse de faire une éducation nou- désirez-vous me revoir? Je suis obligée d'aller fort crédule et peu disposé aux coups d'éclat.
Mais il se croyait sérieusement amoureux
velle.
à Paris pour quelques commissions de
En quelques mots, ils s'entendirent. Elle Mme de Pompadour; venez prendre du cho- et comme tel souffrait d'un abandon qu'il
ramena Lauzun chez elle, luï donna les excel- colat avec moi avant que je parte et surtout jugeait immérité. Puisqu'il y était forcé, et
un. peu sèchement, il quitterait la place; du
lentes leçons dont il avait quelque besoin.
me dire que vous m'aimez. &gt;l
moms,
se raccrochant à une lueur bien incerCes leçons durèrent quinze jours. Au boul · Charmé de l'attention, ivre de bonheur,
de ce temps, comme ils se séparaient, Lauzun Lauzun s'en veut de ne pas avoir prévenu taine d'espoir, réclama-t-il une dernière explication.
voulut lui donner de l'argent.
Mme d'Esparbès; il se donna à peine le temps
La consolation ne lui fut pas refusée, mais
La danseuse le refusa fièrement.
de s'habiller et courut chez ell~.
l'illusion
devait être de courte durée.
- J'ai été payée, lui dit-elle, dans une
Il la trouva encore dans son lit.. . et se
- Vous avez voulu me voir, lui dit la
monnaie si rare à trouver, que je n'ai besoin conduisit de manière à prouver qu'il était
comtesse. En pareil ca-s toute autre vous aurait
d'aucune autre.
tout reposé de la dernière nuit.
refusé.
Ainsi éduqué, Lauzun se sentit un tout
Voilà Lauzun au comble du bonheur. Son
Lauzun protesta :
autre homme et sa première pensée fut de amour-propre est flatté de posséder une
- Je n'aurais jamais cru, après ce que
reprendre avec Mme d'Esparbès un roman femme. II est aimé, il aime. Et cette maîque sa naïveté l'avait empêché d'amener au tresse fort désirable et très en vue, que de vous m'avez témoigné, sachant ce que vous
savez de ma constance, de la profondeur sindénouement.
lui-même il n'aurait peut-être pas affichée, cère de mon amour ....
Il la rencontra un soir à Versailles; il lui va au-devant de ses désirs secrets en lui perMme d'Esparbès interrompit.
donna le bras en sortant de chez Mme de mettant de se proclamer l'heureux élu.
- Phrases que tout cela, mon cher. On
Pompadour après souper, et lui demanda la
Que de jaloux et d'envieux, quand quelques
permission de l'accompagner jusque chez elle. jours après Mme d'Esparbès, pour achever de aime, puis on ne s'aime plus ; c'est la vie. Le
Arrivée dans son appartement, Mme d'Es- lui donner toute satisfaction, lui offre une reste est du roman et je n'ai vraiment ni le
temps, ni le goût de ce genre de choses.
parbès s'apprêtait à lui donner congé.
cocarde où elle avait brodé son nom, et l'auto- Du roman! voilà le grand mot. Oui,
- Un moment, lui dit-il, ma chère cou- rise à publier son triomphe en s'en ornant à
j'ai lu des romans et ils ont influé sur mon
sine, il n'est pas tard, nous pourrions causer. la revue du Roi!
caractère; c'est peut-être à eux que je dois
- Je suis fatiguée et je n'ai pas envie de
Pendant quelques semaines, il n'était bruit l'exagération de mes sentiments, ma crédulité,
causer, répliqua la comtesse.
à la Cour et à la ville que du nouveau cheva- Je pourrais vous lire, si je vous ennuie, lier de Mme d'Esparbès et les louanges vraies ma confiance. J'avais cru en vous .... Vous ·
insista-t-il, et ses yeux brillaient d'un tel feu ou fausses ne tarissaient pas sur son compte. avez été mon premier amour, vous serez sans
doute le dernier. Vous me brisez le cœur.
qu'elle le -regarda avec étonnement.
cc Tant d'heur et tant de gloire J&gt; ne pou- Il s'agit bien de cela, continua la com- Je le veux bien, finit-elle par dire, mais vaient durer toujours. Mme d'Esparbès fut la
tesse.
Vous êtes d'un enfantillage rare ; vos
à la condition que vous serez aussi sage que première à se lasser du jeune et ardent amour
principes, votre façon de voir n'ont pas le sens
vous l'avez été la première fois.
dont elle avait eu les prémices.
C?mmun._ J'~ été un peu ... rude, c'est posLauzun évita de répondre, car toute autre
Dans le courant de l'été, la comtesse ne sible, mais rmeux vaut une franchise ... rapide
était son intention.
songeait plus guère à Lauzun et s'occupait du
- Passez dans l'autre chambre, dit la prince de Condé, veuf d'une Rohan-Soubise. qu'une hypocrisie lente. Si le coup est violent
'
comtesse, je vais me déshabiller ; vous ren- Lauzun eut le mauvais goût de se montrer la souffrance ne sera pas longue.
Vous
avez
une
manière
de
rêlourner
la
trerez quand je serai couchée.
froissé, et comme il l'avait déjà fait, avec
lance dans la plaie qui est du dernier bon

�r-

111S TO'J{1A

---------~-~

o-oût dit Lauzun ironiquement. C'est tout ce
~ue ~ous trouvez à dire pour m~ consoler: .Je
,·ous ai aimée passionném~mt, Je vous aime
Loujours....
.
- Encore une fois, vous faites du roman,
reprit Mme d'Esparbès, et vous vous r~ndcz
ridicule et voilà tout.••• Je ne vou~ ai pas
laissé venir pour recommencer un~ idylle et, malgré elle, elle se mit à so1~r1re en souvenir de celle idylle si longue a mctlr~ en
train - j'ai cru devoir quelques conseils à
·
·
l'intérêt qu'inspire
l0UJOurs
u ne ancienne
connaissance.
.
.
- Je n'ai que faire de vos conse~ls, dit
Lauzun irrité. Le page a cessé _de_ plaire, on
le congédie brutalement, que dis-Je, le page,
le laquais !
- Mon cousin, vous allez vous mettre en
colère et vous emploJez de bien ~ilains n_iots.
- J'ai bien le droit d'apprécier !°a s1tu~tion comme il me convient I Trahi, ble~se?
meurtri, je ne pourrais pas le dire, ,le crier.'
- Vous savez bien que. vous n en ferez
rien dit la comtesse, sèchement.
~ Et pourquoi pas? dit La4zun devenu
menaçant.
• h
- Parce que vous êtes un hon~el~ ,on~me
·s parce que cela ne serv1ra1 t a rien.
e LI
pu ···
·
d 1
.le vous dirai tout à l'heure mes raisons, _e e
croire. Revenons au commencement. J a_1 eu
bien du goût pour vous, mon en~ant, dit la
comtesse redevenue douce et caJola~te; ce
n'est pas ma faute si ~ous l'ave;i ~ris pour
une grande passion et s1 vous. vous_etes persuadé que cela ne devait jamais fi?ir .... ~ue
vous importe, si ce goût est passe, 9ue J en
aie pris pour un autre _ou que' Je re:te
sans amant? Vous avez beaucoup d avantaoes
ponr plaire aux femmes; profitez-en pour
leur plaire, et soyez convaincu que la perte
d'une peut toujours être réparée par m~c
autre; c'est le moyen d'être heureux cl aimable.
. L
- Charmante consolation! reprit auzu~.
Mais sa,·ez-vous bien qu'un homme, aprc~
avoir aimé, peut haïr, que la pensée peut lm
venir de se venger?
- Fi! la vilaine pensée, dit la comtesse

riant d'un rire forcé. Puis elle continua sérieusement : Vous êtes bien trop h?~nêt~. po~r
faire des méchancetés, je vous ,.Lai dép dit.
D'ailleurs, elles tourneraient plus contre ,·ous
que contre moi. Vous n'avez pas ~e premes
de ce qui s'est passé entrl! nous; 1on ne vo~s
croirait pas, et même si l'on vous cro?1t,
jusqu'à quel point croyez-vous q~e· cela 1~~resse le public? S'il a su que Je vous a,ais
pris....
.
. d
- C'est vous-même qm avez eu _som e
l'en avertir, interrompit le jeune offici~r.
- ... li ne s'est pas attendu que Je vous
garderais éterneliemen l . L,ci' )Oque
. de
. , notre
rupture lui est parfaitcm_cnt md1ff~rente.
D'ailleurs la mauvaise opimon et la defiance
des autres femmes me vengeraient de vous,
si vous étiez capable de mauvais procédés. Les
avis que je vous donne doive~t \'OUS prouv~r
que l'intérêt et l'amitié surnvent aux sentiments quej'avais pour v_ous. . ,
.
Mme d'Esparbès avait termine son pel1l
sermon. Elle se leva pour marquer la fin de
l'audience el lendit sa main à baiser à Lauzun.
Que pouvait faire celui-ci? Un galant conlTédié
fait toujours lriste figure.
0
Il baisa gauchement la main d~ la comtesse, balbutia quelques protestal10ns dans
une altitude plus que gênée.
,
Mme d'Esparbès avait assez de celle sccne
pénible. Elle tira d'embarras le pauvre amoureux confus en sonnant ses femmes de
chambre pour l'habiller.
Lauzun reprit une contenance no~mal~,
puis, au bout de quelques min~tes, il prit
conaé
cérémonieusement et sortit.
0

Voilà encore une lois Lauzun « sans occupation sérieuse ».
Une jolie fille rencontrée chez la. Cour&lt;l~n,
..
cq,pi·ovmonneuse
ce'l'ei)re , 'nt r1u'1l
, gratifia
d'un petit appartement meublé, trcs modeste,
au troisième étage, fut sa compagne de
quelques mois.
.
D'abord novice et ignorante, la JCune
lrmmc se contenta de l'amour de Lauwn

doré d'un très mince revenu. Puis l'ambition
lui vint.
Un jour, au retour d'une absence, Lauzun,
au logis, au lieu de la maitresse, trouva lll!
billet : « J'espère que vous m'excuserez, lm
disait-elle, de n'avoir pas refusé un ~ort
avantageux que vous n'êtes pas assez ~1che
pour me faire. Je vous avoue que 1~ ~ert1t'.1~e
d'être dans la misère et l'ignom101e, s1 JC
vous perdais, m'effraie. l) Suivai?nt dr~
rerrrets
et des protestations
de Rosalie &lt;( qrn
0
.
.
ne l'ottblierait Jamais I&gt; •
,
•
Lauzun donna juste le temps nccessau:~ d~
relTret à une amourètt.e où le cœnr n cl:ut
po~1r rien, puis menant la vie des jeunes gens
de son àgc, il cournt les filles pendant quel~ue
temps sans se fixer à aucune .. Cell~s_-là n ont
pas d'histoire qui vaille la pcme d etrc retenui·uis il rentra dans la socié_té de ~lm~ d~
Pompadour' qui lui avait touJours t~mo1gne
une grande bienveillance, et re~d11~t aux
femmes de la Cour. Il joua la corne ie ave~
la princesse de Tingry (~fontmorency), cc qui
lui valut de grandes faveurs.
La marquise de Pompadorn: m?rte, Lan~nn
continua 1t fréquenter sa soc1éte et p_art1ct~lièrement la duchesse de Cram?nl qu~ avait
repris ses desseins sur son ancien pelll son- .
pirant.
l . , t
Les soins de Mme de Gramont ne a1~sr.~·cn
pas d'intriguer Mme- de Choiseul-St:unv1llc,
l'ancienne &lt;( idylle » de Lauzun.
Mme de Stainville était devenue de_plus en
1
pus J'olie ' et Lauzun ' comme
. Choiseul et
d'autres, s'en apercevait. M_a1s leur~ ra~p~rts
étaient excessivement froids, lm n _aiant
jamais oublié le 1:1ép1:is av~c, lc1juel, trois ans
aupara,·ant, elle I avait traite..
.
tme, cependant, commrnçm_l ~ rem:u qucr
que l'enfant était devenu un JOii garçon,. et
le petit hruit fail autour dr ses co~cp~ct~s
n'était pas sans lui inspirer un certain intcrêt.
·
t
Devenue tout à fait libre, son ma:1 apn
pris une maison séparée dans le lauliourg
Saint-Germain, elle s'avisa de renouer drs
relations avec son ancien amoureux.
Cmm: FLEUR\'.
(A sufrre.)

FRÈRE D'EMPEREUR
&lt;:fo

le Duc de Momy el la société du Second Empire
Par FRÉDÉRJC LOLJÉE

Morny, le monde et les femmes.

li

mouches sans être forcément le début des
batailles décisives. Il ménageait son courage
et les occasions. « li savait, me disait la
vieille comtesse de V... , choisir les instants;
il n'importunait pas et, tous comptes faits, il
s·arrangea si bien que, sans se presser, il
arriva réellement à posséder beaucoup de
jolies femmes. ll L'heure n'est pas venue, si
jamais elle doit venir, d'en trahir l'incognilo
mondain. Mais ce qu'on peut déjà dire,
c'est qu'il poussait de préférenre ses flirta-

D'une façon générale, Morny, comme son
frère Napoléon Ill, avait la tentation facile en
matière de galanterie. C'était un legs de
l~mille. li en eut l'inclination dans le sang.
IJn certain libertinage enveloppé d'élégance
et de bon ton était la suite de ce grand
amour du sexe. Qu'il estimât d'un très haut
prix les qualités intellectuelles et morales de
ce sexe auquel il était redevable de tant de
gratitude, on ne le certifierait pa3, à en
croire un trait noté par les Goncourt. Un soir
qu'il se trouvait à di'ner chPz Émile de Girardin (entre hommes, Paul de Saint-Victor, le
préfet de police Iloittelle, le général Fleury
et les frères de Goncourt l'éèoutant) il exposait, en la malii'.-re, sa profession de foi complète. Il s'était amusé à soutenir que les
lemmes n'avaient pas de goùt, qu'elles
n'étaient ni gourmandes, ni libertines,
qu'elles ne savaient pas, en somme, ce qui
est bon, et qu'elles n'obéissaient en tout
qu'à des boutades et à des caprices. S'animant sur ce thème, il en avait poussé si loi11
les développements, et d'une manière l&gt;i
hardie, que nous nous abstiendrons de l'y
suivre jusqu'au bout. Mais, Ioule philosophie mise à part, et la question idéale laissée
de coté, il appréciait infiniment, pour le réel
dt&gt; &amp;on enveloppe, l'éternel féminin.
On lui prêta des liaisons nombreuses, et
Ai.JGUSTE DE MORW ( \'ERS 1858).
quelques-unes dans le nombré où il ignorait
lui-même s'être engagé. Tantôt trahi, tantôt
infidèle, il connut le sort général des amants1 lions vers la société étrangère. Instruit par
avec des succès plus variés que le commu11 un ancien et cuisant souvenir, il apprédes mortels. &lt;( Il jouait fort bien la comé- hendait trop les attaches indénouables, les
die, ,&gt; disait Jacques Raynaud, c'est-à-dire la liaisons qui ne veulent pas finir, chez les
comtesse Dash : la grandeur du théâtre faisai t Parisiennes à demeure. Adroit, prudent, heutoute la différence.
reux, il se prodiguait à celles qui passaient.
Très épris du charme auquel nul ne résiste, Eu ces nœuds passagers, il conservait toute
habile à gouverner son expérience des conces- indépendance et toute aisance. Il ~lissait
sions successives qui mènent à la dernière, entre les mains de ces belles voyageuses avec
il avait une réputation justifiée de connais- un dégagé et une chance de réussite incroyaseur dans la technique de l'amour. En ces bles. cc C'étaient autant,de chaînes de fleurs,
sortes d'affaires, il s'en tenait souvent aux disait-il, que la destinée se chargeait de dépréludes, qui ressemblent à de riantes tscar- nouer d'elle-même sans heurt ni déchirement. i&gt;
. 1. 11orny se monlrail soul'ent à ' 'Académie di, mu-

~•quc. Des raisons de personnes autant que l'amour
clu_ /,el canto l'y ramenaient 1•olonlicrs. Dans les inter•
mcdrs clc l,1 rrprésenlalion, lorsqu'i l ne s'égarait point ,
l 1. - lhs r oR1A. -

al'ec d'autres pontifes des avant-scènes, par les détours du sérail, il allait 1·isiter dans sa loge telle ou
lrlle rrinc du chan! , comme ~laric Sasse- qui ne l'ou1,lia point - ri 11·0111-rr, pour louer les forces ril'rs de

Assez insoucieux de l'opinion pour n'en agir
en tout qu'à sa guise, M. de Morny ne s'en
tenait pas exclusivement, comme nous l'al'Ons
déjà noté, aux brillantes compagnies, (fl.li
étaient le terrain d'élection de ses goûts
d'aristocrate; il ne dédaignait pas, l'occasion
l'y portant, d'égarer son choix en des milieux
plus bigarrés. Il dina, maintes fois, à la table
de femmes, comme la Païva, C( très soutachées d'aspasianisme ».
Le charme attractif ddlme de Silveira eut
le pouvoir de le distraire des soucis de la Présidence. On comparait aux soupers voluptueux
de la Régence ceux &lt;}li 'il lui plaisait de prolonger chez des demi-mondaines ou des lemmes
de théàtre. Il fréquentait avec une assiduité,
qui ne passait pas inaperçue, les coulisses
et le foyer de la danse de !'Opéra 1 • D'une
manière plus étendue, par amour de l'art ou
des artistes, on le savait facile el protégeant
aux vocations naissantesi quand elles se ret'Ommandaient, à la fois, des dons de l'esprit
et drs gràces du visage. ll s'intéressa aux
débuts d'une jolie personne arri1•ér de Louvain
à Paris, Bernardine llamakers\ Pl la prit par
la main pour la conduire à !'Opéra. l'lusicur;::
comédiennes du Tht\;\tre-Français, comme
Rébecca Félix et Rachel, se flattèrent de posséder plus que sou amitié. Horlense Schneider
eut à se louer de ses généreuses attentions.
La délicieuse Alice Ozy, - quoiqu'elle ne fùt
pas un miracle d'intelligence, loin de là, lui ménagea des entretiens pleins d'agrément; nous en avons pour gages des fragments de correspondance très intimes venus,
par hasard, sous nos yeux. Aimablement conversèrent par la poste cette comédienne aux
talents légers et ce grand personnage. Deux
des lettres &lt;le ADle Ozy, les deux premières,
sont dignes et respectueuses, mais combien
vite auront été franchies les distances! A
la troisième déjà, le ton a complètement
changé; on a l'impression qu'un fait nouveau ,
s'est produi t, dans l'intervalle, permettant
toutes les libertés. li n'y a pas à s'y méprendre, quand on a lu les lignes suivantes où c'est
elle-même qui donne l'assaut":
&lt;( Si vous ne me répondez pas prochainement, j'irai moi-même, et je compte bien m1::
faire ouvrir la porte, au cas où on me la tiendrait fermée. i&gt;

son lalcnl, des termes pleins d'à-propos et de finessr.
2. \'. la 1•• partie des Afé111oire., de Sarah .Bernhard!.
5. Cf. nolrr volumr rlr la Fete h11pél'iale. Princesses ll'Opha.

l'asc. 10.
,)

�111ST0~1.ll------------------------•
Et cet autre passage, dans la note émoustillante :
&lt;&lt; Mon cher Lauzun, j'éprouve le besoin de
vous demander une audience. J'irai, jeudi
prochain, à cinq heures; il fait assez nuit
pour que je ne sois pas aperçue ... Entretenezvous dans l'espoir de me voir; et soyez
aimable comme vous savez l'être•. »
La jeunesse et la beauté égalisent prumptemenl les condititms des femmes deYanl le
désir des hommes. Morny en aima de certaines qui, pour n'ètre pas nées, comme
disent en leur langage les dévots de l'armorial, n·en furent pas moins des créatures convoitables. On le vit, d·aventure, promener
son dilettantisme dans les senliers en perdition du Château-des-Fleurs'. Des cc momentanées » se trouvèrent au niveau de son
cœw·. Quart d'heure de folie, tcn talion, passade : il les oubliait aisément et ne prenait
pas toujours la peine d'aller aux informations
pour apprendre ce qu'elles devenaient ensuite•.
Ainsi, Morny cueillait des roses dans tous les
jardins de Cypris. li ne se refusait à aucune expérience souhaitable. JI lui plaisait d'eflleurer
toutes les expressions du plaisir, pourvu qu'elles eussent ratlrait et l'excuse de la beauté.
Mais était-ce là le bonheur complet et durable? Une joie lui manqua longtemps, el la
meilleure, celle du foyer, de la famille, de la
vie intime. Plusieurs fois, il témoigna le désir
d'arrêter dans les liens du mariage un cœur
las de se donner et de se reprendre. Il avait
failli serrer les liens de l'hymnée, à Florence.
Avant son départ pour la Russie, il avait été
fortement question de son union possible
avec une Américaine, devenue plus tard l'une
des comtesses de Moltke; puis avec une jeune
fille du faubourg Saint-Germain, Mlle de
Bondeville. On le crut un moment engagé du
côté de l'Angleterre. Cependant il avait passé
presque la maturité de l'âge et il en était encore à ne connaître que la satiété des plaisirs
changeants. Parfois, il se prenait à envier le
- confortable doux et paisible d'un intérieur
bourgeois. Une raison particulière lui rendait,
chaque jour, plus désirable la certitude d'un
bonheur calme et régulier. li y avait des
années qu'il aspirait à se dégager d'un attachement ancien, que le poids de l'habitude
avait alourdi comme une chaîne et qui se resserrait à chaque tentative qu'il faisait pour
s'en évader. &lt;&lt; Ètes-vous heureux! disait-il
un jour à Fleury, qui venait de mettre à la
raison ses goûts papillonnants. Que je voudrais
pouvoir suivre votre exemple ! Le mariage me
semblerait un paradis à côté de ce que j'endure; ni foyer, ni liberté, ni enfant: c'est
odieux. l&gt; Mais il avait pu s'éloigner de Paris
et de la France, sous les auspices d'une mission extraordinaire. Ce fut à l'é1ranger, en
Russie, qu'il rencontra l'occasion libératric1'.
1. Aulograpltes d' une vente de Charal'ay.
2. V. les Con{essionsd'Al'sène Houssaye. Cf. l'. LoliéP,
lu f ennnes du Second E111pfre, p. 144.
3. L' u1te de celles-là connul les pires reiours du
,leslin. Grâce à la protection de l'homme d'Etat, elle
avait vécu sur le pied coquet de 50 000 francs par
mois. Cette proleclion retirée, elle avait végété
,ruelque temps, puis elle disparul toul à l'~ il de la cirn1lat1on parisie1ine, Oit s'i•tait /•vanouic, dans r1urlles

Pendant que se déployait une fète magnifique, au Palais d'Jliver, ses yeux avaient
suivi l'attrait qui les appelait en s·arrêtant
sur la personne d'une des demoiselles d'honneur de la Tzarine: Sophie Troubetzkoï. Elle
avait le plus beau teint du monde, des yeux
noirs\ une abondante chevdure blonde. De
taille moyenne, l'élégance de ses mouvements
était très séduisante. Il vola aux informations.
Elle vivait à la Cour, auprès de !'Impératrice
et dans des conditions i1 part, qu'expliquaient
les circonstances de son éducation. Née d'une
race très orgueilleuse el r1ui se natte d·ètrr
du sang des rois Jagellons, elle appartenait il
celle famille des Troubetzkoï, chez laquelle
il y eut toujours de l'étrange et de l'aventureux. Son grand-père avait épousé la princesse de Courlande, divorcée ùe Rohan, et, en
secondes noces, la fille du général de Weise,
qui avait hérité de la beauté de sa mère :
une simple enfant de Bohême, passée d'une
humble el voyageuse existence dans un palais.
Le second des fils de ce Troubetzkoï 5 se nommait Serge; des épisodes de roma~ incidentèrenl sa vie, dont l'un eut un retentissement
énorme. Serge Troubetzkoï avait l'inclination
conquérante et supportait mal l'attente ou la
difficulté dans la réalisai ion de ses désirs. En
plein jour, il ne craignit pas d'enlever, au
sortir de l'église et presque au bras de son
mari, la belle Mme de Jadmirowski, née
Braviera, et plus tard remariée au comte de
Castel. L·audace trop flagrante appela les rigueurs du Tzar sur celui qui l'a\'ail osée. li
envoya le hardi ravisseur en Sibérie et le déposséda de ses titres. Ce fut it la suite de
celle dernière mesure que spirituellement
l'exilé s'était fait faire des cartes de visite
ainsi libellées : Setge Troubelzkoï, né
prince. Marié à Catherine Moussin-Pouckhine, il fut le père de Sophia, la future duchesse de Morny. Union passagère et troublée. Des orages domestiques amenèrent
bientôt la séparation des époux.
La princesse Catherine Troubetzkoï al'ait
quitté Saint-Pétersbourg. emmenant avec
elle son enfant, pour se rendre à Paris, où
Kisseleff était ambassadeur. Elle possédait le
don de plaire, qui ne va pas sans un grain de
coquetterie. Ayant été l'objet des empressements de Nicolas I•r et ne dissimulant point
une amitié vive pour Kisseleff, elle ne pouvait empêcher qu'on en parlàt dans le monde.
Des médisants prétendaient qu'elle vi\'aitdans
une grande incertitude sur la question de
sal'Oir si sa fille Sophia était de l'empereur
Nicolas, de l'ambassadeur Kisscleff ou du
prince Serge 'l'roubetzkoï. Elle souriait de
ces méchants propos et gardait, dans le mouvemeu t de la société russe, l'e11jouement et
la gràce attirante qui l'y faisaient rechercher.
Soudain , elle était tombée malade, et grave-

ment. Se croyant aux portes du tombeau, el
se sou venant de la bon té sans limites de
l'impératrice Alexandra, femme de Nicolas 1•r, elle avait eu l'inspiration de s'en remettre à cette princesse de l'éducation de sa
fille. Sophia n'avait que sept à huit ans : on
mit l'enfant à la malle-poste, avec une lettre
pour la puissante et grac,,ieuse souveraine.
L'lmpératrice décida qu'elle serait envoyée
dans une institution analogue à celle de SainlCyr, en France, fondée pour l'éducation d·un
certain nombre de jeunes filles nobles et
pauvres, et l'y suivit avec une attention bienveillante jusqu'au moment oü elle l'allacha à
son service d'honneur.
Dans la famille, on s'occupait avec beaucoup de sollicitude de l'établissement de Sophia Troubetzkoï. Morny était apparu bien à
propos; n'ayant plus la jeunesse, mais ayant
gardé l'élégance, il se montrait revètu d'un
grand prestige. L'offre de s'appeler comtesse
de Morny et d'épouser le second personnage
de l'Empire français était pour la séduire.
Lui-mème, avons-nous dit, cherchait, dans la
société étrangère, une épouse de haute naissance. Elle n'avait pas de fortune 6 ; mais elle
appartenait aux premiers rangs de l'aristocratie
russe et lui facilitait l'entrée dans un :nondè
susceptible d'intéresser son amour-propre.
D'autre part, des tantes de la jeune princesse s'entremettaient avec une grande ardeur
à hâter la conclusion de cette alliance. C'étaient la comtesse Woronzov, rendue fameuse
par le grand attachement que lui voua Nicolas 1", et sa sœur, la délicieuse Sophie de Ribeaupierre, dont nous avons parlé déjà. L'une
et l'autre tout aimables et spirituelles, très
allantes, un peu coquettes, al'aicnl été raries
de l'occasion, et ne l'auraient pas laissé perdre,
de confier à un mari la garde d'une trop jolit'
nièce, qui leur était venue dans la maison sans
qu'elles l'attendissent, à la suilc de la séparation des parents, et qui poumit s'annoncer. à
leurs côtés, lJientclt, comme une rivale.
La nouvelle drs desseins _matrimoniaux du
comte de Morny était déjà parvenue dans la
capitale française. Elle ne fut pas sans y sus-.
citer des éclats cl des protestations. 'felle
Aria ne, la comtesse L.. . fil retentir les échos
de ses plaintes contre la trahison d'Auguste.
En outre, des 'questions d'intérêt arnicnt été
soulevées, qui prètaient une couleur fJeheusc
au caractère de celle liai;-on - fàcbeuse pour
Morny. A ce qu'on prétendait, l'ambassadeur
extraordinaire de France, avant de partir,
avait oublié de nettoyer des comptes, qui, de
ce côté-là, paraissaient fort embrouillés. Sous
les auspices dela sympathie des âmes s'étaient
amalgamées des associations de capitaux où
n'entrait plus. rien de sentimental.
L'intervention d'avocats orncieux, tels que
nouher, avait achevé de compliquer l'affaire.

tènèbres avail sombré celle étoile fugiti1•e? On ne
l'appril que longtemps après, en la renconlranl,
vers 189t, dans un des quarli_ers excentriques de
Paris, mai~ ~n quel équipage! Etait-cc l,icn ellr. qui
poussait ams, des deux bras u~e vo1Lurelle chargée
de poissons à vcn!lrc. oh,_des /xnssons !~ès populaires,
en faisant relentu· les airs ce ces cris rauques par
lesquels les détaillants de la rue annoncent leur mai·rhandisc? Après ullCl heure cl'èhlouissement, apri•s

s'être l'taléc 1la11s le luxe tapageur ,tonl un Morny
avait etê 1 pour elle, le magicien, elle avait gtissè de
chute eu chute, jusque-là ! Celle eudentcllée du Se!'Ond Empire allait, mainle11ant, l'Cndanl du poisson il
frire - sur le pavé de Pa1·is.
4. Ou plus ex•cl~menl rl'une teinte hrnn-hleu.
â. Il eut l'i 1111!ils cl cinq fi 11,,s.
6. Au mumc11l du mariage. l'EmpP.rcur de Russie
lui altrihua une dotation ,I,• cinq r~nl mille fra111·~-

"'' 66

1M

On s'était adressé à l'Empereur, réclamant avoir avec son frère et maitre une conver~e comte et la comtesse de Morny étaient,
sa protection et son arbitrage souverain , sation longue, mais, qu'ayant mis beaucoup mamtenant, en route pour la France. « Je
pour empêcher que la partie féminine en d'él~quence à blanchir ses torts, on le verrait les vis l'un et l'autre, nous écrivait, un demicause se trouvât ruinée par l'abandon de s~rt11: du cabinet de Napoléon, l'air radieux siècle p~us tard,_ le baron de Behr-Pohpen,
Morny. .Elle avait droit, à ce que déclarait d avmr gagné sa cause et conservé son fau- c?m~~ ils revenaient de Saint-Pétersbourg et
Rouher, à une indemnité la dédommageant teuil présidentiel.
s arreterent à Francfort-sur-le-Mein. Ils étaient
d'une rupture dont les effets seraient de
C'est ainsi, en effet, que Fleury racontera descendus à l'hôtel de Russie, elle ravissante
compromettre l'avenir d'une série d'afîairr~ lrs rhnsr~, sr louant d'unr inflnl'nce (Jn'il en tenue de voyage de piqué blanc, sans
où cette personne s'était enautre parure, lui rayonnant de
gagée, de commun avec de
bonheur, très épris. &gt;&gt;
puissants spéculateurs. NapoElle ne sortit dans le monde
léon n'avait point caché le gros
que l'ers le printemps, ayant
ennui qu'il ressentait de cettP
é~é re~em'.e en son intime par
histoire. Il voyait, d'une pen1espoir d une première matersre inquiète, se dresser lapernité. Un bal était donné chez sa
spective d'un procès, d'un scangracieuse compatriote Mme Nadale. Comment en dérobl'I'
ris~~ki~e-Ous~hakov; elle y prol'impression regrettable au judu1~1~ 1 efl'et d une aimable apgement de. tous, au verdict de
par1t10n en sa robe bleu cii&gt; I
l'opinion publique'/ Les éclaclair avec des étoiles d'or selioussures en eussent rejaill i
mées dans le tissu, une rose
non pas seulement sur ~forny,
en ses cheveux blonds serrés
mais sur le Gouvernement end'un r_uban noir, et des perles
tier et sur son chef lui-mème.
splendides au cou. Son mari la
La considération des services
conduisit aux Tuileries et aux
que l'habileté diplomatique. de
fètes du monde impérialiste.
~forny venait de rendre à l'inElle s porta sans entraînenuence française, n'apaisaitqu'à
ment. A l'instar de certaines
demi le mécontentement de Cégrandes dames du moment, elle
sar. Napoléon Ill avait pris fait
considérait en la dernièr~ pitié
et cause dans le différend, et,
lrs contrastes trop frappants de
sans entendre la plaidoirie adcette Cour improvisér el monverse, enjoignit à Morny de
trait de la résistance à en suivre
1·crser la somme réclamée,.
avec l'exactitude qu'eùl corn~
soit plusieurs millions. On du t
mandée la haute charge dt&gt;
s·y résoud re. Morny en consercelui dont elle partageait le
1·era un l'if ressentiment contre
nom, les soirées officielles. 1.6llouher, son ancien protégé,
gi timiste et bourbonienne par
qui avait conduit toute cettr
tendance ou par dileuanaffaire pénible. ll ne lui partisme, affectant d'ornc1· sa chedonneraitjamais une ingérence
velure ou son corsage de l'inr1ui répondait à une cause juste
signe fl~urdelysé en diamants,
peut-être, mais qui, de la part
elle avait adopté, dès le début.
de l'ancien petit avocat de
à_ l'égard de la société bonaparS OPIIIE TROUBETZliOÏ, ÜUCIIESSE DE l\lOR:'\Y.
Riom, tiré de l'ombre par Je
tiste, une réserve un peu haucomte de Morny, ressemblait
taine et qui n'était pas exempte
fort à de l'ingratitude. t
de parti pris. Se croyant, à tort
Selon le général Fleury (nous le verrons
n'_e~t, pas lieu d'exercer aussi complète. En ou à raison, hors de son élément· dans cette
d~ns. ses ~!émoires, s'attribuer le mérit; ver1te, Morny ne s'était vu à aucun moment
mêlée brillante mais trop nouvelle pour n'avoir
d a~otr p~re un coup si fàcheux), !'Empereur ma1gre' 1es éclats de la comtesse-as~ciée
'
.
et' pas eu à souffrir de bigarrures inévitables,
avait mamfesté la résolution de ne point rap- le mécontentement réel de Napoléon lfl, dans elle appréciait sans indulgence la Cour étranpeler Morn y à la Présidence de la Chambre
une posture aussi mauvaise.
.gère où elle venait d'entrer. A l'une des
tant lui avaient paru choquants ces démèlé~
, O_n en est convaincu, lorsqu'on a consi- réceptions du château, elle avait tenu longd'~lcôve et d'intérêts confondus. On avait dù dere les termes de sa dernière lettre datée de temps les yeux fixés sur l'une des invitées
lm r~présen~er - et Persigny, qui, pour- Saint-Pétersbourg:
'
principales, qui n'était autre que la comtesse
tant, Jalousait les dons et la fortune du fils
de
Montijo, et, la comparant avec l'impératrice&lt;t Mon cher Empereur,
de Flahaut, mais dont le caractère se relevait
mèrll
de Russie, elle en avait tiré des conclu&lt;&lt; Vous m'avez renommé
Président du
de deux qualités incontestables : le désintésions
rien moins qu'avantageuses pour la
~essement et la_ sincérité, avait appuyé sur la Cor~s Lé~islati~; le sort en est jeté; je me grande dame espagnole et, parj,Mbchet, défamarie,
neanmoms.
Waleswski
me
demande
f~rce de ces raisons ·- qu'en le dépossédant
YOrablPs à l'entourage : «Voici, disait-elle à
dune charge qu'il remplissait avec un tact si ~e re,viens, qua~d je reviens; à cela je ne
son
voisin et parc.nt, le baron de Behr, qui
et une autorité exceptionnels, on eùt con- pms repondre, s1 ce n'est que j'obéis aux
nous
en garda le détail, voici rimpératricesom?Ié en pure perte la ruine d'une influence ordres de !'Empereur.
mère d'ici l Vous jugez du reste : prostoï!
&lt;&lt; Croyez à ma
tendre
et
respectueuse
pr?c1euse. Tl sera rapporté, en outre, et de la
7Jrosloï ! l&gt; et elle reprenait, étendant sa ré~eme source, que Morny avait eu l'aver- affection.
flexion à d'autres points et à d'autres per(( MOR1'iY. ))
tis~~m~nt d~ la disgrâce qui le menaçait,
sonnes du milieu impérial· : &lt;&lt; wsejda.
qu il n aurait eu rien de plus pressé à son
Il .n'y _avait rie~ dans ces lignes qui dé- prostoï, c'est-à-dire : tout et partout comr~t?ur de Russie, que de courir à Plo~bières, nonçat soit une cramte excessive, 30Îl des rap- •mun. » Tant de rigueur était excessive envers
p em ùe trouble et le visage altéré, pour ports profondément troublés.
une Cour forcément disparate et, néanmoins,

---- --------====------~------

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devoir d'en supporter les obligations de retour, par exemple de l'aider à recevoir mondainement ses députés. Le fallait-il, elle ne
s'y résignait qu'à contre-cœur. L'un des
membres de sa famille, qui lui conserva un
sentiment d'estime et d'affection invariable,
me représentait, au fil de ses souvenirs, de
quelle manière froide il l'avait vue, plusieurs
fois, étant assis auprès d'elle et l'observant,
accueillir les honorables du Corps Législatif.
Eux saluaient el passaient. Elle, comme statufiée, était parfaite d'indifférence, Et,
comme il lui exposait cette réflexion qu'étant
la duchesse de Morny elle devait aux invités
du duc;, même en ne leur portant qu'un
faible inlérèt individuel, de la bonne gr:\ce,
elle répondit :
cc Sans doute, mais quelle particulière
conversation pensez-vous que je puisse tenir
al'ec eux? Je suis étrangère à la politique
française. Ils doivent connaître, venant du
dehors, le temps qu'il fait. Leurs femmes
ne m'ont pas été présentées; je n'ai pas à
leur demander comment elles vont. Alors,
que puis-je, sinon me taire?
- Mais il y aurait d'autres sujets d"entretien avec des gens d'esprit, comme il en est
plus d'un parmi ceux-là, soyez-en bien
certaine.
- Oh! pour de l'esprit, je le veux croire.
Tout le monde n'en a-t-il pas en France? &gt;l
D'ordinaire, elle se dérobait à ce genre de
réceptions. Elle n"aimait pas les députés et
le disait. Elle avait ses intimes, dont le
cercle lui semblait de beaucoup préférablt•.
Tranquillement, pendant que Morny, en bas,
faisait les honneurs de sa galerie et des
~alons de la Présidence, elle restait dans sa
chambre somptueuse, fum!lllt des cigarettes,
accueillant ses fidèles, des compatriotes, des
amis, ou battant les cartes et composant des
« patiences &gt;l. Morny avait pris son parti
délibérément de cette abstention, quoiqu'il
eût pu, s'il s'en fùt donné la peine, obtenir
d'elle un concours plus familier et plus actif.
Envers elle, animé d'une grande indulgence,
qu'il tirait d'un sentiment de supériorité
hautaine et légère, il ne contrariait en rien
ses goûts, où passait de la singularité 4 ; il
ne contraignit jamais son humeur ni ses
fantaisies.
Hors de ce cercle politique et bourgeois les parlementaires absents - elle redevenait
elle-même, causante et vive. Ses côtés d'originalité ne déplaisaient point à ~forny; il
riait de ses boutades, s'en amusait, el ne
l'arrêtait que rarement.
En résumé, comme elle avait pour lui un
sentiment profond, irréprochable, il éprouvait à son égard une affection réelle, complaisante et délicate. Il l'aimait avec une

sorte de tendresse gracieuse et digne, avec
bonté, presque avec condescendance. Ce qui
ne voulait point dire qu'il lui gardât une foi
impeccable et sans défaillance. Comme le disait Octave Feuillet de son haros, Monsieur
de Camors, il appartenait encore à la pa·ssion,
qui avait été c&lt; le tort suprême de sa vie )J .
'l'rop de tentations l'environnaient dans celle
Cour, où la volupté semblait toujours être àla
portée du désir, où l'amour ne prenait que
la peine de naître, où les femmes, bien qu'il
manquât de jeunesse et de cheveux, l'entouraient d'une idolâtrie visible, pour qu'il pût,
arnc son penchant tenace ou ses retours d'hahitude, se montrer un modèle de constance.
Après les premiers enthousiasmes du mariage, il avait repris des allures de liberté,
qu'il ne laissait pas savoir, i1 la maison.
_üne imprudence, certaine fois, fut commise.
Mme de Morny avait emmené avec elle, de
Saint-Pétersbourg à Paris, une jeune fille de
grande naissance et petite fortune, el qui avait
été sa compagne d'école préférée. Au pensionnat, alors que, dans la première chaleur de la
sentimentalité naissante, jeunes filles, elles
échangeaient des rêves d'avenir, elles s'étaient
fait l'urfe à l'autre la promesse que la première d'entre elles qui aurait trouvé le mari
de son choix, emploierait tous ses soins en 7
suite à l'établissement de la seconde. Sophie
Troubetzkoï, devenue comtesse de Morny, en
attendant d'être davantage, s'était souvenue.
Elle s'était juré de ne négliger rien pour la
bonne réalisation de la promesse donnée. A
chacun elle vantait les mérites de son amie;
elle aurait voulu confier le bonheur de celle-là
au plus aimable et au plus méritant.« La voult!z-vous? &gt;&gt; demandait-elle, un jour, tout
, franchement, à son cousin de Behr, qui craigmt de s'engager.
}'inalemenl, les choses eussent reçu leur
dénouement entrevu, si Mlle de ... se fùl
trouYée un peu moins souvent sur le chemin
de M. de Morny. Elle était spirituelle, attirante, légèrement étourdie. Il avait des
éloquences particulières du regard, de la
voix et du geste. Il arriva ce qui était it
cramdre.
La comtesse de Morny avait l'habitude, le
jeudi, d'aller voir la première née de ses enfants, portant le nom de Marie, à Viroflay,
où elle était élevée. Son mari l'accompagnait,
d'ordinaire. Par exception, ce jeudi-là, il
s'était excusé sur des motifs d'empêchement
absolu. Les projets de Mme de Morny et
l'emploi de son temps s'en· étaient trouvés
modifiés. Elle était revenue plus tôt qu'à
l'accoutumée. Elle monta droit à la chambre
de son amie, poussa la porte. Mlle de •·•
n'était pas seule. Et le trouble où elle la vit

1. Assez singulièrement, dans ses Souvenirs ma- ·· ment éprise. Elle parla plusieurs fois de mourir, à
cause de lui; elle-même ,•ml lui offrir sa main, quand
m,scrits, qu'elle nous confia, la marquise de Morny,
le Président la demanda en mariage. Mais Papa aimait
tille cad.ltle du duc et de la duchesse, parlant de
sa sœur (la future duchessed'Albc) et déclina celle pré1'11abi~t(on d'Alcanizes d_e S_eslo, à ,Ma~rid, consigne
férence de la comtesse de nba. Alors, malheureusement
ces deta1ls, dont nous lui laissons I enl1àre responsapour la Prance, n'ayant pas eu celui qu'elle désirait,
bilité : « Celle chambre (la pièce que nous 6Ccupions\
elle accepta l'empereur. » Si le point n'est pas inexact,
était celle de mon beau-père, quand il n'èta1t pas
il prouverait en faveur du désintéressement d'âme
marié; et j'avais souvent entendu dire que !'Impérad'Eugénie de Montijo, qui aurait haussé le choix de
trice Eugénie (bien avant de l'être, naturellement)
ses sentiments par-dessus les tentations d'un trône .
,·inl jl!sque-là réclamer le duc, dont elle était folle-

2. Sa tante el la sœur de son ~ère, laquelle habitait avenue de l'Jmpéralrice. Là, s installera quelqu_es
années plus tard fa coterie des grands-ducs Alexis,
Wladimir, avec leur gaieté un peu osée.
5. Le comte de Morny sera créé duc en 1862.

relevée, en maintes places, d'un éclat plus
vif que &lt;( les glaces et les nullités de SaintPétersbourg, » comme l'eût exprimé la duchesse de Dino. A la même époque, l'opinion
européenne rtait toute fascinée par le lustre
de cette société parisienne, dont elle essayait
bien de critiquer les légèretés aimables, mais
sur laquelle elle ne cessait d'arrêter son
regard et qu'elle enviait comme la première,
la plus séduisante de toutes.
La comtesse de Morny en était aux premières impressions. Elle n'avait pas eu le
temps de se défaire de quelques prérentions
acquises; au demeurant, elle n'avait pas la
foi napoléonienne. Elle était en fraîcheur
avec l'impératrice et ce sentiment réciproque
devait se refroidir encore, lorsque la suite
des circonstances voudra qu'elle épouse, en
secondes noces, le duc de Sesto, qui était
resté, à travers les métamorphoses surprenantes de la destinée d'Eugénie de Montijo,
l'idéal sentimental de la belle et fière Espagnole 1 • Ses relations avec la plupart des
grandes dames de la Cour restaient superficielles. Les façons émancipées des cocodettes
lui semblaient choquantes, ce qui n'empêcha
pas qu'elle dût, plus tard, prendre son parti,
forcément, des allures, non moins dégagées el
tout aussi tapageuses, régnant dans la séduisante colonie russe, où elle avait à se rendre
souvent, et en particulier chez sa parente, la
romtesse Woronzov 2 •
Observatrice et spontanée, en même temps
inattendue el fière, elle avait ses jugements,
ses opinions, dont l'esprit et la forme ne
manquaient pas d'originalité. cc La femme
française, disait-elle, par rxemple, a le
charme, lïntelligence, la .finesse. D'elle i1
nous, la différence est qu'elle se meut à petits compartiments. Chez nos compatriotes,
c'est à grands comparlimenLç qu'on espace
~on existence, avec les suites, il est vrai, des
dettes en nombre et des drames sans fin.
Mais il faut aux turbulence~ de l'âme slave
du large el du mouvementé. 11 De l'élévation
dans les idées, de la hauteur, de la domination, du fantasque, de la brusquerie dont
l'entourage ne s'expliquait pas toujours les
causes, de la douceur et de la violence, une
l'ranchise d'âme absolue, qui la rendait capable d'attachements durables et profonds en
amitié aussi bien que sensible à l'offense, de
manière à ne plus l'oublier: elle était extrême
en tout.
Elle pouvait se montrer attirante, gracieuse
e1t fine; telle on la jugeait, parmi ceux
qu'elle voyait avec complaisance; mais aimant
ses aises, ses habitudes, et souffrant mal
qu'on visât à l'en distraire, f1îL-ce par raison
d'ÉtaL. Se mêlant fort peu à la vie. politique
de son mari, elle n'accept:iit pas comme un

.,,. 68 '"'

4. Par exemple, l'une de ces sin{l'ularités était l'amour des animaux étrangers. Des 01seaux aux aspects
rares el bizarres; des sapajous, des petits chiens japonais encombraient les appartements de la Présidencr.

P,o.r~it la ~reuve trop évidente de ce qui
s etalt passe. Des reproches violents montèrent aux lèvr~s de Mme de Morny; elle
chassa de la maison son ancienne compaane
en lui disant :
i,
cc J'ai rempli à ton érrard les devoirs d'une
. • '
0
am1ll~ cons~ante. Tu ne m'as pas été fidèle ;
tu mas pris ce que j'avais de plus cher :

mon mari. Je ne veux plus te voir. &gt;J
Il en resta quelque amertume au cœur de
Mme de Morny. Peu à peu l'oubli se fit.
M. de Morny avait su regagner une affection
qui lui était chère, à laquelle il répondait
avec.• sincérité, mais qui ne le sub1·' urruait
pas
0
enllerement, parce qu'il y avait dans l'air
qu'il respirait une influence plus forte que sa

Duc

DE

.M01rNY

--~

volonté. l\lalgré les marques de son attachement véritable pour les siens, il ne renoncera jamais complètement à de certaines dissipations du cœur et des sens, qui sont 1'entraînement ordinaire de la jeunesse, mais
dont il ne pourra se déprendre. Jusqu'à l'extrême fin, il continuera
d'effeuiJler d'un «este
•
0
las les fleurs de la vie.
,
FRÉDÉRIC

LOUÉE.

A l'abbaye de la Joye
•
1Ialgré la défense que nos officiers nous
avaient faite de ne point approcher de l'abbaye
de la Joye 1 , un mousquetaire, M. de Ch***,
ne laissa pas de lier un commerce de lettres
a,·ee une religieuse de cette abbaye. On ne
sait point la manière dont il s'était servi pour
faire connaissance avec elle. ~ous avons appris
seulement que, dès que la nuit était venue, il
montait sur la muraille du jardin de !"abbaye,
qu'il s'y couchait tout de son long, caché par
les branches des arbres, et que, dans cette
posture, qui était fort gènante, il attendait sa
maitresse, à qui il jetait sa lcllre, et celle-ci
lui remettait la sienne au bout d'un bàton. Je
me souviens que, étant de garde aux. écuries
il nous montra les lettres de~sa religieuse. Le~
Lelti-es pol'tugaùes n'étaient pas plus fortes
ni mieux écrites ; l'esprit, les sentiments de
la plus viYe et de la plus tendre passion et les
exp~essions les plus touchantes y régnaient.
Quoique cc commerce n'ait fini qu'à la fin de
l'année '1699, je ne laisserai pas de continuer
cette histoire, afin de ne la pas interrompre.
Cel amant, fatigué et ennuyé de ne parler à
sa ,1:-1-ait~·es_se que par lellres, et las des voyages
11u 11 fatsa1t de Paris à Nemours pour le seul
plaisir de s'entretenir avec elle de dessus une
murame,
où il essuyait les ri«ueurs
des sai.
0
sons, rnsinua à sa religieuse de feindre uuc
maladie, pour la guérison de laquelle les
médecins lui ordonnassent d'aller prendre les
eaux de forges. Cc conseil l'ut si bien exécuté,
qu'?n fut persuadé dans l'abbaye qu'il n'y
avall que ce seul remède qui pût lui rendre
une santé parfaite. Les deux amants convin·I. foir llist01·ia, uuméro 7, page 555.

rent ensemble que, lorsqu'elle aurait obtenu
la permission de son abbesse pour aller aux
eaux, elle en donnerait avis au sieur de Ch ..*
~l lui marquerait le jour qu'elle partirait d;
1abb~yc, pour se rendre à Paris; qu'elle montrerait une lettre à l'abbesse, supposée écrite
par sa tante, par laquelle elle lui manderait
qu'el!e l'attendait avec beaucoup d'impatience,
et quelle enverrait au-devant d'elle son cousin
le P. Julien, cordelier, dans un carrosse. On
est bien persuadé que celle lellrc prétendue
de la tante était du mou,quetairc. Toute chose
étar~t a~rê,tée cl !c jour marqué du départ cl
de 1 amvce, le sieur de Ch ..*, déguisé en cordelier, fut au-devant de la religieuse, à trois
lieues de Paris, dans un bon carrosse de
remis~- L"ayant rencontrée, el lui ayant donné
la mam pour descendre de voiture, il la fit
monter dans la sienne. Ensuite il ramena à
Paris, dans une chambre qu'il lui avait préparée dans un quartier éloigné. Ces deux.
amants passèrent ainsi quelques mois ensemble, satisfaits l'un de l'autre; ils ne s'occupaient que de leur amour; mais l'abbesse,
ne voyant point arriver sa religieuse, après
que le temps de prendre les eaux. fut passé,
el n'en recevant aucune nournlle, fit des per11uisitions si exactes, afin de savoir ce qu'elle
était devenue, qu'elle apprit malheureusement
son histoire et que le P. Julien, cordelier,
était un mousquetaire nommé le sieur de Ch***,
qui s'était ainsi déguisé pour enlever celle
belle religieuse de concert avec elle. Elle en
écrivit sur-le-champ à la cour. Le Roi, qui
n'a jamais pardonné de pareils procédés, le
fit casser et le fit mellre en prison pour l'obliger de déclarer cc ;1uï l avait fait de celle

reli_gicusc. Mais sa déposition fut toujours
qu'il ne c_onnaissail point celle personne cl
qu'il n'en av~it ja~ais entendu parler; qu'~pparemmcnl, 11 avait des ennemis cachés, qui,
voulant le perdre, avaient imaainé cette fable.
Co~me il n'y avait point de té':noins, on le fit
sort1_r, de prison quelque temps après. Ainsi
?u~he de toute la terre, il · ne songea qu'à
Jouir et p~sscr s~s jours tranquillement près
de sa chcrc maitresse, el, pour se rendre
heureux le reste de sa vie, il travailla à faire
qis_s~r à la cour de Home les vœux que la
rehgteuse avait faits, pour ensuite se marier
a;~c ~lie. Co~me il avait beaucoup d'esprit et
d _mt_r1gues, il trouva le moyen de réussir.
A!ns1 cette c!rn1:mantc fille, ne rnyant plus
d obstacles, 111 rien qui pôl s'opposer à son
bonheur, alleudait avec impatience la fin d8
ses malheurs par le mariage qu'elle allait
c?nt~aclcr aYec la personne du monde q u·eue
aimait le plus tendrement. Mais la malhcureuse.~c ~onnaiss~it point l'amant a\'ec lequel
elle s cla1.t engage~; clic ne savait point, par
le peu d usage quelle avait du monde, que
chaque homme a son coin de folie Aussi
dès que les rœux furenl cassés, ie sicu;.
~e Cb**' sentit sa Lendresse diminuer tous les
J_ours, et 1~ dégoùt prendre la place de la plus
forte pass10n. Dans les commencements il
n'cn marqua rien à sa maîtresse· mai; il
éloignait le plus qu'il pouvait le m~ment du
mariage. Enfin, ennuyé cl fati«ué de se contraindre, il la qui lla cruclleme:t, et il l'aba ndonr_ia à sa mauvaise destinée pour le reste de
ses Jours ....
Qu'est-elle devenue, et son perfide amant'!
Je n'en sais pas davantage.
C HEVALIER DE

QUINCY.

�"----------------------------

E:-iTRÉE D'HENRI

IV

A PARIS, LE 22 MARS 15&lt;}.1. -

Gr..t)'lll'e .te B1..\NCIIARD: .:t'après le l..ible.iu dit BARON GÉRARD. (,\Jusée ./11 LOzll'l·e.)

Henri IV et Marie de Médicis
Par LOUIS BATIFFOL

Le ménage royal*.

Dans les quelques heures que Marie de
Médicis passa à l'hôtel de Gondi, au moment
de son arrivée à Paris, en f60f, Henri IV
présenta à la princesse les personnages de la
cour. « Toutes les dames des principales
maisons de France et des plus honorables de
la ville vinrent lui baiser les mains et faire la
révérence. &gt;&gt; Tout à coup apparut une grande
el brillante jeune femme que conduisait la
vieille duchesse de Nemours : c'était mademoiselle Henriette d'Entraigues. Le roi fit un
pas en avant et dit à la reine d'un ton enjoué:
&lt;&lt; Celle-ci a été ma maitresse; elle veut être
rntre particulière servante. » L'assistance
était un peu surprise; Marie de Médicis resta
très froide. Le cérémonial voulait que la personne présentée s'inclinât et prît le bas de la
robe de la reine pour la baiser. Mademoiselle
d' Entraigues fléchissant à peine le buste se
disposait à saisir seulement la jupe à la hauteur du genou lorsque, d'un geste brusque,
• Ed rail de l'ouvrage de Louis Batilîol, ~a vie.

~n~

lime d'w1c i·eine de Fra11ce au XVII• siècle, cdtlc

par Calmann-Lévy.

Henri IV lui prit la main et la porta vivement
à l'endroit voulu. La présentation s'acheva
dans une crène générale, et la Cour, le lendemain, fut ~rnanime à blâmer l'incident.
« Celle-ci a été ma maîtresse! » Elle l'était
toujours; elle le sera longtemps encore. La
passion du roi pour l'orgueill?use et arde~te
Henriette d'Entraigues, marquise de Verneuil,
allait empoisonner les dix années de vie commune du couple royal.
Henri IV a été un des rares personnages de
l'histoire dont la tradition ait exactement
popularisé les traits, les qualités charmantes
et les défauts. Petit - il avait besoin d'un
montoir pour se mettre à cheval, - pas très
gros, mais robuste, nerveux, agile, marchant
vite, d'un pas léger et ayant le geste prompt,
il garda longtemps, avec une barbe et des
cheveux devenus blancs de bonne heure la
peau du visage « colorée et les lèvres vermeilles, c'est-à-dire le teint florissant témoi·gnant une parfaite santé ». A cinquante-sept
ans, au moment de sa mort, l'âge l'ava!t
atteint et il paraissait vieux; néanmoins, écrit
Priuli, il semblait encore « di natura prosperosa e forte &gt;&gt; . Jusqu'à la fin de ses jours il
dr.meura vigoureux.
Sa vie hygiénique était déréglée. Il n'avait
"" 70 ,.,.

d'heure ni pour dormir, ni pour manger :
(( il veilloil et dormoit, dit Sully, quand cl
autant qu'il voulait. » Le jr.u, l'amour, la
«uerre
l'entrainant, il oubliait la. table, puis .à
t,
propos ou hors de propos, buvrut et mangea1L
abondamment, avec excès. li aimait l'exercice : le cheval, la chasse. Habitué dès sa
jeunesse par les hasards d'une vie de lutte
errante aux chevauchées prolongées, il ne faisait aucune attention à la fatigue. Des journées entières il demeurait en selle, sans trop
se préoccuper si, autour de lui, le degré de
résistance physique était semblable, dur pour
lui-même moins par volonté que par négligence. Héroard raconte que parfois, lorsque
le roi venait voir son fils, tout enfant, à SaintGermain, l'épuisement finissait par avoir raison du corps surmené du prince : les yeux
battaient, la tête s'inclinait; Henri IV demandait au dauphin de le laisser se coucher sur
son lit, et là il s'endormait profondément
pour, peu après, repartir frais et dispos. JI
avait conservé les habitudes du soldat en
campagne, l'école de la plus grande partie de
sa vie.
Ces habitudes de soldat, on les retrouvait
dans l'indillërence qu'il professait à l'égard
de la tenue. Par goût personnel il préférait

les vètements simples; il avait même élevé cc
sentiment à la dignité d'une théorie et ne se
cachait pas pour dire tout haut que ce qu'il
aimait le mieux, chez les gentilshommes,
c'était de les voir bien montés et modestement
vêtus. En raison de sa vie d'aventures, il
avait été cent fois exposé à manquer de tout;
à chevaucher nuit et jour sur les routes sans
se nettoyer et sans se changer : il s·y était
f'ait. On l'accusait même de ne pas se déplaire
dans le laisser aller poussiéreux et les accoutrements défectueux : &lt;( Je l'ai vu assez mal
habillé, dit quelqu'un qui l'approcha souvent,
et entre autres, une fois je lqi vis un pourpoint de toile blanche usée el étant toute sale
de la cuirasse et déchirée par la manche, et
des chausses fort usées et rompues du côté
du porte-épée. On dit qu'il portail ordinairement ses habits tout déchirés. &gt;J ~laintes fois
la Cour put le contempler &lt;( la face et les
armes noyées de sueur, sa barbe et ses cheveux couverts d'une sale et épaisse poussière &gt;&gt; .
li n'aimait pas à se coiffer et à toucher à ses
cheveux; il détestait ceux qui soignaient leur
tête : «Je me souviens, écrit Dupeyrat, qu'un
soir Henri IV, pendant son souper, apercevant
à l'entour de sa table des gentilshommes qui
portaient les cheveux gauffrés, sans faire
semblant de parler à eux, se mit à discourir
de la vanité de ceux qui emploient toute une
matinée à se peigner et gauffrer leurs cheveux, et dit tout haut qu'il n'aimait point les
gens qui s'amusaient à telles superfluités. »
Sans aller jusqu'aux supèr0uités, il était des
soins élémentaires de toilette qu'il négligeait
trop. Marie de Médicis, Henrietted'Entraigues,
Lous ceux ou toutes celles qui ont eu des raisons d'en souffrir n'ont pas caché leurs
doléances.
Le dérèglement de ses heures de repas et la
façon excessive dont il mangeait souvent ne
pouvaient pas finir, à la longue - quelque
robuste qu'il fût - par ne pas altérer sa
santé. Il souffrit de bonne heure de l'estomac,
résultat, disaient les médecins, d'indigestions
répétée3 : on le mit à la diète, au lait
d'âne,se; on lui ordonna des lavements; on
le traita avec de l'aloès et de l'ahsinthe. Nous
avons vu qu'il avait adopté le système de
boire des eaux de Pougues qu'on lui apportait; tous les ans il allait à ~fonceaux, à dates
fixes, passer douze ou quinze jours, afin de
suivre son traitement. Cependant de 1600
1l 1G1 0 il n'a jamais été sérieusement malade,
à part un bizarre accident de rétention d'urine
qu'il eut en f605 à Fontainebleau et qui causa
une inquiétude vive dans son entourage, puis
la goutte.
La goutte, il est vrai, le tortura beaucoup.
La première attaque le prit à cinquante ans,
en 1602 : elle fut héni$ne, et il ne se plaignit
pas; on lui mettait aux pieds - c'est à l'orteil qu'elle le saisit - des bottines fourrées.
Tous les hivers le froid ramenait le mal : « la
neige me remue des galenteries aux orteils &gt;&gt;,
mandait-il encore gaiement à Henriette d'Entra:gues. Du pied elle gagna le genou et les
souffrances augmentèrent. « Hier matin, écrivait-il à Rosny, de Saint-Germain, en 1605,

1f'EN'R.,1

je voulus aller courre un ce1·f, pensant que le
plaisir que j'aurais à la chasse ferait passer
ma douleur; mais ayant été à demi-lieue
d'ici, il fallut retourner tout soudain, quoique
j'eusse fait couper ma hotte par-dessus, il
cause des cruelles douleurs que je sentais el
telles que quand il iroit de la perte de la
moitié de mon Estal, je ne serois capable de
rien escouter ni même de prendre une bonne
résolution. &gt;&gt; Avec le temps la souffrance
d~vinl intolérable. On remarqua « qu'il étoit
tellement travaillé et si péniblement qu'il en
changeait de visage et de naturel 11 ; que
«contre ce naturel il étoi t fort chagrin, colère
et inaccessible ». Pour se distraire il tâchait
de jouer aux dés.
Intelligent, il l'a été à un degré tel qu'on
peut le considérer comme le plus remarquable des rois de France. Il était admirablement
doué de celte vivacité d'esprit aiguë qui fait
saisir presque instantanément les nuances les
plus délicates des choses, voir avec précision
et pénétration les questions, et trouver les
solutions immédiates. Son jugement droit a
surtout frappé la postérité ; les contemporains ont été principalement émerveillés de la
souplesse de son esprit. « Je remarquais,
écrit P. Matthieu, à propos d'une scène à laquelle il assiste, la promptitude et la vivacité
de son esprit qui allait bien plus vile que ses
yeux et pénétroit aux choses qu'il falloit deviner. Il jugeait des pensées et des paroles sur
la mine et sur les yeux. Son esprit étoit partout et en nulle part qu'en soit même. »
Sully ne revenait pas « de cet esprit vir,
prompt, actif, et de facile intelligence cl
compréhension ». On sait la façon élégante
dont Henri IV décidait les affaires, le matin,
en se promenant au Jardin du Louvre sous
les charmilles, les mains derrière le dos ;
point de dossiers à laborieusement étudier ;
point de notes à prendre : il écoutait le ministre qui expliquait; interrogeait, s'informait,
tournait et retournait les problèmes pour que
rien ne fùt oublié, puis prenait prestement
une décision claire. Quand il pleuvait, le
Prince se tenait dans son cabinet, dans le
cabinet des livres, dans la grande galerie du
Louvre, où, toujours allant d'un pas rapide,
il fatiguait le ministre qui pouvait à peine le
suivre. li n'avait pas besoin d'effort pour être
tout au point débattu, démêlant les difficultés
d'une manière limpide el embrassant l'ensemble aisément. li n'y consacrait guère plus
de deux heures le matin, avant d'aller assister à la messe; mais il voulait avoir tout vu,
connu les détails, décidé l'essentiel. Ce n'est
qu'une intelligence sûre d'elle-même autant
par sa souplesse que par sa netteté qui peut
se permettre de traiter ainsi les affaires, souvent graves et compliquées, au pied levé.
Avec un esprit aussi délié et une intelligence plus puissante des faits généraux, le
cardinal de Richelieu est loin d'avoir été aussi
sympathique à ses contemporains. Henri IV
avait en plus que le ministre de Louis XIII
un caractère charmant. Il était affable, souriant, plein de gaieté; on le trouvait toujours,
dit son surintendant, « aimable, doux, fami-

1V 'ET M A'R.,l'E

D'E .M'ÉD1C1S - - .

lier », « di dolce natura », remarque ·un ambassadeur étranger; &lt;&lt; débonnaire et bénin 11,
quoiqu'il fût d'ailleurs très porté à la colèrr.
Il était extrêmement poli. L'usage voulait que
lorsqu'on le rencontrait on lui fit la révérence.
Bien différent de son petit-fils Louis XIV,
auquel on pouvait faire la cour, au dire
de Saint-Simon, trois ans durant sans quïl
daignât vous remarquer, Henri IV répondait
toujours en ôtant son chapeau et en ajoutant
quelques mots gracieux : « Servi leur, un tel,
serviteuç ! » disait-il couramment, expression
amicale qui eùt bien_ choqué dans la bouche
de ses descendants. Etant en carosse il saluait
de la main, appelant les gens par leur nom,
ne disant presque jamais (( Monsieur», excepté
quand il était fâché, et plus souvent &lt;( Mon
ami! » Il avait des nuances exquises de déférence envers les femmes et personne ne leur
faisait la révérence comme lui.
A dire le vrai, il était même familier.
« Soyons bons compagnons ! » répétait-il
riant à ses gentilshommes en lapant sur l'épaule de l'un, sur la jambe de l'autre. Il voulait que son entourage ne fùl rien moins que
compassé : il y réussissait. C'était autour de
lui une jovialitéréciproqur, vivante et hardie,
dans laquelle gentilshommes de haut et de
bas parage pouvait interpeller leur roi, vivement, prestement, avec une liberté d'allure
pleine de bonne humeur. Les ripostes étaient
admises, même un peu crues. Le roi avait
assez d'esprit pour les provoquer et surtout
les subir. Il régnait au Louvre comme une
manière de camaraderie franche donnant lieu
à des scènes journalières du meilleur esprit
français paT la gaieté, la ,·ivacité et le ton
plaisant. Non content d'être tel dans son palais, Henri IV s'invitait à souper chez les
gens, se mettait à table au milieu de tous cl
faisait la joie de chacun par son entrain
prime-sautier, sa bonne humeur communicative. La réputation de son esprit qui a
traversé les siècles n'a rien de légendaire.
Y avait-il excès dans cette familiarité quotidienne el les graves inconvénients qui en
peuvent résulter pour qui détient l'autorité
se produisaient-ils? Scaliger impatienté écrivait : &lt;( llcnri IV ne saurait faire deux choses : tenir gravité et lire! »Il le jugeait pas
très sérieux. li faut voir l'autre côté de cette
nature si complexe et si riche.
Quoi qu'en dise Scaliger, Henri IV lisait.
Sans être un savant, il avait une instruction
supérieure à celle des gentilshommes de son
temps; il savait bien son histoire; il parlait
l'espagnol, l'italien; il se plaisait aux livres
nouveaux à la mode. Comme il n'avait pas
bonne vue il portait des lunettes; son médecin du Laurens lui lisait, par exemple, Amadis, au moment de la publication du volume;
il est vrai que. c'était le soir, au lit, pour
l'endormir. Lorsqu'il avait la goutte, M. le
Grand, Grammont, Bassompierre se relayaient
pour lui lire l'Asti·ée. Nous ne dirons rien de
son talent si franc, si clair à parler ou à écrire,
de ses discours aux parlements ou autres,
modèles de harangues précises; de ses billets
alertes et nerveux qui le ront compter parmi

�1f1ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
'\

les bous écrivains de la langue : c'étaient des
dons naturels; il ne les cultivait ni ne les négligeait.
Sous ses apparences gaies, Henri IV cachait
en réalité un fond de réflexion mélancolique
et même de tristesse. Son existence troublée
de roi de Navarre, mêlée de hauts et bas,
traversée de plus de dangers, de risques et de
ruines que de bonheurs, l'avait mûri avant
l'heure et désenchanté. Certainjour, lorsqu'il
se promenait avec ses intimes aux Tuileries,
il leur exprimait des idées qui nous surprennent un peu. li disait par exemple à MM. de
Montigny et de Cicogne qu'il aimerait mieux
ètre mort; et r.omme ceux-ci s'étonnaient, lui
faisant remarquer qu'il n'avait aucune raison
d'éprouver de pareils sentiments, au contraire,
il reprenait, hochant la tête : « Vous êtes
plus heureux que moi ! » li avouait qu'il aurait voulu pouvoir changer de condition, vantant la solitude, ,affirmant qu'on ne trouvait
que là la vraie tranquillité d'esprit et il ajoutait : « Mais cette sorte de vie n'est pas faite
pour les princes qui ne sont pas nés pour
eux, mais pour les Estats et les peuples sur
lesquels ils sont constitués. Ils n'ont en ceste
mer autre port que le tombeau et il faut qu'ils
meurent en l'action! l&gt;
Religieux, il l'était, ni plus ni moins que
ses contemporains. Sa religion était sincère.
« li confessa une fois à Marie de Médicis qu'au
commencement qu'il fit profession d'être catholique, il n'embrassa tJu'en apparence la
vérité de la religion pour s'assurer en effet sa
couronne, mais que depuis la conférence
qu'eut à Fontainebleau le cardinal du Perron
avec du Plessis-Mornay, il détestait autant par
raison de consciénce lacréance des huguenots
t:omme leur parti par raison d'Estat. ,, Sans
doute « il n'estoil pas bigot et ne faisoit pas
estat des apparences extérieures&gt;&gt; . li a\'ai l ensuite desfaçons spéciales à lui d'accommoder
les préceptes évangéliques avec ses -amours,
moins con vaincu qu'il était de violer les lois
du décalogue que de les t:oncilier dans une
large interprétation de la miséricorde divine.
~lais il assistait tous les jours à la messe,
comme levoulaillecérémonial, sans difficulté,
lisait ses· heures, priait : il n'était pas que
jovial.
Et c'est parce que l'entourage le savait,
c'est parce qu'on éon naissait le point précis
jusqu'où on pouvajt aller en plaisantant avet:
lui, mais au delà duquel on l'eût trouvé plus
sérieux qu'on n'eùl voulu, que la familiarité
des courtisans savait garder les limites nécessaires. (( li n'y al'oit discours si familier, 11i
t:aresse si prirée, écrit un-contemporain, lequel a pu personnellement eu juger, qui cmpèchàl qu'une heore après il ne l'il cognoistrc
à ceux qu'il avoit fal'orisés qu'il étoit le maitre. ,,
·
AYec ses alJures faciles et accueillantes,
Uenri IV en eflet était très roi. B. Legrain
insiste sur la nécessité qu'il y avait pour Lous
les sujets à faire bien allention aux distances
aYec lui. Trop intelligent pour ne pas sentir
à qui il avait affaire et qui s'émancipait; doué
de trop d'esprit pour n'avoir pas le mot de

repartie décisif qui contient, tout en demeurant encore plaisant, le prince inspirait à son
monde un respect profond et craintif. Chacun
connaissait la façon, quand il était mécontent, dont il savait faire sentir sa colère : c'était plein de bon sens, mais impétueux el
sans réplique. Les parlements l'avaient appris
à leurs dépens et les harangues célèbres qu'ils
subirent dans certaines circonstances font penser, en raison de leur Loo bref et impérieux,
au style caractéristique de Napoléon Jer. Il y
eut même des cas où Henri IV crut bon d'affocter des manières qui rappellent à s'y méprendre le plus hautain Louis XIV. Chamier,
ministre protestant, contre qui Henri IV avait
de yifs griefs, en sut quelque chose lorsque
ayant une fois demandé une audience au roi
à Fontainebleau, il dut attendre douze jours,
ajourné constamment sur des prétextes morli'fiants, puis fut reçu dans des conditions humiliantes, à une porte, au moment où Sa
Majesté sortait pour monter à cheval, et subit
une mercuriale accablante sans presque pouvoir répondre. S'il n'avait pas l'impassibilité
troublante de son petit-fils, Henri l V savait en
avoir la hauteur et le ton royal.
Tallemant a écrit qu'Henri IV n'arnit pas
l'air majestueux : cela dépendait du momenl.
Lorsqu'il Je voulait, nul n'eût pu l'égaler pour
la dignité, la grandeur et la magnificence. li
eut à recevo:r une fois le connétable de Castille, el comme ce personnage s'était permis
sur les Français des propos déplacés, 1~roi,
résolu à le prendre d'un peu haut avec lui,
le fit longtemps se morfondre dans l'anlit:hambre, puis lui donna audience d'un air
si froid et -si grand seigneur, que l'autre,
quoique espagnol, en demeura interdit. Mais
là où il déploya toutes les ressources d'une
nature capable de s'entourer de l'appareil le
plus majestueux·, ce fut pour la réception, en
1602, des ambassadeurs des cantons helvétiques. Quand on voit ces quarante ambassadeurs solennellement amenés au Louvre par
le duc d'Aiguillon, grand chambellan, entouré
de soixante gentilshommes, les ·gardes françaises faisant la haie depuis l'hotcl de LongueviIJe où ces envoyés sont descendus jusqu'au palais; puis reçus à la porte du Louvre
par le duc de Montpensier, prince du sang,
escorté de chevaliers du Saint-Esprit ; ensuite,
au bas du grand escalier, par le comte de
Soissons, aussi prince du sang, grand maître
de France, gu'a~ompagnent des gouverneurs
de province et de vieux chevaliers; quand on
les suit mon tant les degrés de notre escalier
Henri Il entre deux haies de Cent-Suisses;
traversant la grande salle du premier, où les
gardes du corps maintiennent une foule bruissante; arrivant à la chambre royale dans laquelle Henri IV se tient sur un trône doré,
.richement vêtu, couvert de pierres précieuses,
portant une aigrelle de diamants à son chapeau, une belle écharpe blanche et noire, el
magnifiquement environné d'un cercle brillam de princes du sang, d'officiers de la couronne, de gouverneurs de provinces, de che_valiers, on se persuade que le roi gui a su
imaginer cette mise en scène, afin de frapper
.... 72 ...

les esprits, s'entend atix cérémonies d'apparat. Enfin, quand on contemple k prince,
impassible et digne, en même temps quesimple et naturel. écoutant le discours que lui
fait l'avoyer en allemand - on !e lui traduit
au fur et à mesure, - répondant sobrement,
« d'une façon vraiment royale l&gt;, dit un témoin, on s'assure qu'llenri IV pouvait fort
bien, lorsqu'il le voulait, faire figure de Majesté imposante. TI est vrai qu'à la fin de la
réception, èt tout souriant, il inritail les
quarante ambassadeurs à défiler devant lui el
serrait la main à chacun, moins par difficulté
it garder jusqu'au bout son grand air que par
volonté réfléchie d'ajouter à l'éclat de la fètc
la marque publique d'une attention particulière propre à impressionner ces modestes
montagnards. Ainsi il n'était pas dupe des
formes et des démonstrations extérieures
conventionnelles, mais il savait s'y soumettre
quand il lejugeait utile.
Ce sont ces qualités,ces aptitudes souples et
variées qui expliquent la popularité d'Henri I\'
et comment, ainsi que dit L'Estoile, «le pauvre peuple fut enivré de l'amour de son •
prince 1&gt;. Peut-être ses faiblesses, ses amours,
ont-ils contribué autant à cette popularité.
Sully explique qu'llenri IV avait été &lt;( fort
sujet aux femmes et débauché après elles et
aux amourachements, par récréation, galantise, et simple divertissement, ou toutes
telles badineries l&gt;. Ce n'était pas précisément par récrfation el simple diverti,sement
qu'llenri IV aima toute rn vie comme il le lit.
Fontenay-Mareuil est plus près de la vérité
lorsqu'il parle de « celle furieuse passion
qu'lienri IV avait pour les femmes, laquelle
ayant commencé à l'obséder dès la jeunesse,
continua toujours, depuis, de telle sorte, que
ni son second mariage ni rien n'y apportèrent
aucun changement &gt;&gt;. L'inflammabilité du
prince a été telle en effet ,toute sa vie, qu'en
vérité il semble que le malheureux roi ait
subi plutôt les fatals effets d'une nature morbidemeot prédisposée aux pas~ions que suivi
par légèreté les fantaisies d'une humeur capricieuse. Chaque nouvel amour s'accompagnait de troubles profonds : altération de la
santé, perte du sommeil, de l'appétit, de la
gaieté ; goût de la solitude, inusité chez un
homme qui aimait la société. Jus4u'à la
veille de sa mort il éprouva des désordres
physiques si accusés que ~farie de Médicis
désolée, consciente de l'impuissance des
forces humaines à conjurer de pareils maux,
n'avait plus recours qu'à la religion et faiFait
prier pour lui. Richelieu remarque que l'esprit même du roi, clair, lumineux d'ordinaire, s'obscurcissait et que &lt;( l'excès de la
passion le rendoit tellement faible qu'encore
qu'il eût bien témoigné en toutes rencontres
être prince d'esprit et de grand cœur, il paroissoit dénué de jugement et de force en
celle-là ,, . Henri IV en était arrivé à ne plus
démêler distinctement ce qui convenait et ce
qui ne convenait pas. Les théologiens consultés déclaraient qu'à la rigueur (( les fautes
passagères de légèreté &gt;l pouvaient être
&lt;( dignes de miséricorde " , mais que ce

HISTORIA

Cliché. Giraudon.

MARQUISE DE MONTESPAN
Tableau de l'école de MIGNARD. (:\!usée de \"ersai lles.)

�1fEN~1

qui était inexcusable c'étaient : &lt;1 les sacrilèges, ruptures de mariage, violations de
sacrements » ; il n'avait pas plus souci de
ceux-ci que de celles-là. &lt;&lt; Mon cher cœur,
écrivait-il à madame de Verneuil, ce ne sont
point les dévotions qui m'ont empêché de
vous écrire, rar je ne pense point faire mal
de vous aimer plus que chose au monde »;
et dans une autre circonstance : « Demain
je fais mes pâques, mais ceia ne m'empêchera pas de vous mander ensuite de mes
nouvelles ! » Son insouciance était entière.
Amoureux de madame de Verneuil, aimant
tout de même sa femme, il se laissait entrainer à des passades : mademoi~elle de la
Bourdaisière, mademoiselle de Fonlebon ; il
tournait autour des filles d'honneur de la
reine; il se prenait de la passion que l'on
sait, à cinquante-sept ans, pour la jeune
Charlotte de Montmorency, âgée de seize ans,
femme du prince de Condé;
et lorsqu'il s'agissait d'accorder les inconciliables, de subir
les reproches, les jalousies, les
violences justifiées, il se taisait incertain de ce qu'il avait
à faire, faible et vacillant.

égale, ayant réussi à l'entraîner dans une
passion aveuglante par des moyens qui eussent pu vingt fois la mener à la Bastille. Son
amour angoissant pour cette femme impérieuse et brillante a été la joie et le malheur
du roi. Il l'aima, moins avec le cœut qu'avec
les sens, violemment, douloureusement. Ses
lettres à Henriette, gaillardes et vives, ne sont
pas aussi sentimentales que celles qu'il a
écrites aux autres et manifestent presque
brutalement son genre d'affection. Madame de
Verneuil s'en rendait compte; elle répétait
avec un accent dédaigneux qu'elle n'était que
« la beste du Roy ! »
Au fond elle avait une nature commune et
même grossière. Héritière d'une famille assez
méprisable, - son père, du reste de bonne
race, mais de peu d'honneur, avait épousé
l'anci,rnne maitresse de Charles IX, Marie
Touchet-elle avait été jetée, trois semaines

Mademoiselle Henriette d' Entraigues, marquise de VeraeuiJ,
a été celle qui l'a troublé le
plus profondément. Séduisante créature, grande, minçe,
distinguée, surtout bien faite,
avec une taille admirable, des
lignes élégantes, harmonieuses, Henriette d'Eritraigues
n'était pas positivement très
jolie. Tout en étant régulière,
sa figure manquait de cette
douceur et de cette gràce qui
avaient fait le charme de Gabrielle d'Estrées. Les traits
étaient un peu secs; la bouche, mince et fermée, témoignage de volonté tenace et plulot de méchanceté que de
bonté; le front dur, le regard
froid et autoritaire ; l'ensemble
marquant un caractère arrêté,
plus orgueilleux que sensuel,
plus ambitieux et positif que
romanesque. Mais elle était
charmante de manières, quand
elle le voulait. Très intelligente
et spirituelle, supérieure certainement sous ce rapport à
.\LtRIE DE M ÉDICIS.
Gabrielle, vive, gracieuse, gaie,
pleine de reparties brillantes
Tableau de P ULSONE. (Palais Pitti, Florence.)
et de malices imprévues, elle
plaisait infiniment par une
conversation enjouée et rapide. Henri I\', après la mort de Gabrielle d'l&lt;;strées, en
qui appréciait à un haut degré l'humeur 1599, à la tète d'Henri IV, et avec succès.
plaisante, goûtait son esprit fin, ses pointes Les débuts de cet amour ne furent qu'un
de satire imperceptibles contre les jeunes indigne marchandage. Savamment, père,
gens et les beaux de la cour; ses flatteries, mère et frère d'Henriette, par des intrigues
habiles, discrètes, mesurées. Supcrieurement adroitement menées, avaient beaucoup fait
coquette, d'une hardiesse audacieuse, elle a parler de la jeune fille au roi, puis avaient
conduit Henri TV avec une témérité sans ménagé une entrevue fortuite dans une par-

1Y

ET JJfA~lE DE .iJfÉD1C1S

tie de chasse aux environs de Malesherbes,
et, au moyen d'un agent de bas étage, Naus,
avaient ensuite discuté le prix de l'affaire : à
eux, beaucoup d'argent; Henriette, elle,
disait qu'elle ne céderait que si Henri IV lui
promettait, par écrit, de l'épouser. On nait
parlementé des semaines ! Le roi avait consenti et signé. En vain Sully, hors de lui,
avait-il pris la promesse de mariage et l'avaitil déchirée en morceaux à la face du prince,
affirmant à celui-ci qu'il était trompé et qu'il
ne trouverait pas cc la pie au nid ». Henri IV
confus n'avait rien répondu et avait refait
l'écrit.
Son affection fut violente. Loin de vous,
disait-il à Henriette, « la vie seroit du tout
triste et langoureuse ! l&gt; Il lui répétait ce qu'il
avait déj11 dit à tant d'autres, ce qu'il dira 11
d'autres encore, ces termes passionnés dans
lesquels il mettait tant de sincérité et de conviction sur le moment : &lt;c Mes
chères amours, le cœur à moi,
je vous baise un million de
fois! Aimez-moi bien !.... Soyez
assurée que vous serez toujours la seule qui posséderez
mon amour !. ... Je te jure que
tout le reste du monde ne
m'est rien auprès de toi, que
je baise et rehaise !.. . . l&gt; li
l'accablait de cadeaux, lui donnait le château de Verneuil, la
faisait marquise de l'endroit;
multipliait à son égard les dons
d'argent, surtout, qu'elle réclamait en son nom et au nom
des siens avec une insistance
singulière. Non content de la
loger près du Louvre, à l'hotel
de la Force, il finissait par lui
concéder un appartement dans
le palais lui-même. Il composait des vers en son honneur,
d'ailleurs médiocres, mais ardents.
L'aima-t-elle ? La réponse
n'est pas douteuse. Selon les
apparences, elle était flattée de
la faveur royale; mais trop
sèche et trop ambi tieuse pour
éprouver un sentiment vrai,
et d'ailleurs à l'égard d'un
amoureux qui n'était plus
jeune, elle considéra plutôt
l'aventure comme une queftion d'intérêt que comme une
Cliché Giraudon.
affaire de rœur. A maintes reprises, lassée de la tendresse
du prince, n'éprouvant même
à son égard que des sentiments de répulsion, elle ne
lui cacha pas ·ses sentiments antipathiques.
Ce fut une liaison orageuse. Madame de
Verneuil affectait la réserve et la froideur ; elle tenait le roi de court, refusai L
les entrevues autrement qu'en public, écrivait des lettres glacées, s'absentait, provoquait des jalousies. Les explications
,·ives furent continuelles, la maîtresse

�r--

1f1STO'R,.1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

hautainef impertinente, le roi suppliant. · sus tout autre, soit qu'il se rendît compte du l'union que celui-ci contractait: ou, à l'heure
Elle se croyait puissante parce qu'elle avait caractère facheux d'Henriette et renonçât à propice, madame de Verneuil ferait un proen mains la promesse de mariagP. Ce fut unir sa vie à la sienne. La nouvelle, rendue cès de nullité en cour de Rome: ou, Henri IV
l'arme terrible! Dans ses rêves elle se vopit publique, du mariage avec la princesse flo- mort, elle revendiquerait ses droits et ceux
reine de France ! n'avait-elle pas des enfants rentine provoqua chez la maîtresse déçue les de son fils ; ou Marie de Médicis venant par
qui assuraient son avenir? Lorsqu·on proposa désillusions et les colères qu'il est aisé de hasard à disparaitre, elle prendrait sa place.
11 Henri IV le mariage avec Marie de Médicis deviner. Mais roi et ministres étaient d'ac- La question était même si troublante que
en lui faisant valoir les raisons politiques, cord; l'opinion unanime approuvait; Loule Marie de Médicis, préoccupée, fera plus tard
financières et de convenance nécessitant celte résistance était vaine. Mademoiselle d'Entrai- demander leur avis aux canonistes romains
union-en réalité pour l'empècher d'épouser gues se tut et attendit : Jlenri IV, d'ailleurs, et ceux-ci, hésitants, répondront que dans le
madame de Verneuil, - le roi ne parut pas n'était-il pas plus amoureux que jamais ? Des cas où en effet le second mariage du roi de
être arrèté par la considération de son amour, juristes consultés expliquèrent à Henriette France serait déclaré non valable, le dauphin,
soit que le sentiment de ses devoirs envers que la promesse de mariage, rédigée par le au moins, avait quelques chances d'ùtre
l'État et de sa dignité royale passât par-des- roi, étant formelle, l'acte annulait en droit reconnu légitime.

(A suivre.)

Louis DATJFFOL.

•

La marquise de Prie
Cc fut dans l'hiver de ·17 f 9 ']Ue madame
de Prie revint à Paris de Turin, ot1 son mari
était ambassadeur. JP. la rencontrai qucl,p1cfois dans la maison d'une de mes parentes, où
j'allais fréquemment. Je ne crois pas qu'il ait
jamais existé une créature plus céleste. Une
figure charmante, et plus de gràces encore
que de beauté; un esprit vif et délié, du
génie, de l'ambition, de l'étourderie, cl pourtant une grande présence d'esprit; une extrême
indifférence dans ses choix, et avec cela l'extérieur le plus décent du monde. Enfin, elle
a gouverné la France pendant deux ans, et
l'on a pu la juger. Dire qu'elle l'ait bien
gouvernée, c'est autre chose.
Madame de Prie arriva ruinée d"amhassadc.
Elle s'occupa aussitotà rétablir les affairc8 de
sa maison, et n'y eùt pas mal réussi sans
l'excessif désordre dans lequel elle a ,,écu.
M. le Duc [de Bourbon] en devint éperdument épris. Elle ne le fit guère languir. J'ai
su beaucoup de détails sur celte liaison dès
son origine. Je connus leurs habitudes, leurs
allées au bal de !'Opéra; leur petite maison
rue Sainte-A.polline; leur carrosse gris de
bonne fortune, qui aYait à l'extérieur tout
l'air d'un fiacre, et qui était au dedans d'une
magnificence extrême. Je me suis trouvé rarement en relation avec M. le Duc, soit
pendant, soit depuis son ministère; mais je
suis porté à le croire honnête homme, ayant
surtout grand désir de l'être; du reste, assez
borné. M. le Du,c devint jaloux du marquis d'Alaincourt. Il fallut que madame de Prie
donnât congé à ce rival au bal de !'Opéra.
Tout cela était bien jenne lit bien enfant.
M. le duc d'Orléam, Lie fügenL] mournt.

M. le Duc fut premier ministre. ou plulot il
n'en eut que le Litre. La de Prie cl [Pâris-]
Durnrney le tinrent en tutelle. Ce rut madame
de Prie qui fit la reine, comme je ferai demain
mon laquais valet de chambre. C'est pitié.
Pourtant son crédit échoua contre M. de
Fréjus [le cardinal Fleury], qu'elle voulait
éloigner du roi, mais qui tint bon et se
moqua d'elle. Le croirait-on? cette contrariété la changea totalement. Le chagrin la
prit, elle maigrit à vue d'œil. Les os lui
perçaient la peau. Elle devint hideuse; el
toutefois, sauf quelques infidélités passagères,
M. le Duc n'a pas cessé de l'aimer jusqu'au
moment de leur disgrâce commwie. Son mari,
M. de Prie, demandait 11 tout le monde, arec
une affectation vraiment plaisante : n Qu'ont
de commun M. le Duc cl ma femme? l&gt;
Mais voici comment devait finir une pcrsonuc si belle, el dont le sort l'ut quelque
temps si heureux. A_ peine fut-elle disgraciée
cl exilée à Courbc-~pinc, qui était sa Lcrro,
(lu'clle prit la résolution de s'empoisonner
tel mois, tel jour et telle heure. Elle annonça
sa mort comme une prophétie. On n'en cmt
rien. Elle montra beaucoup de gaieté : et
que l'on ne dise pas que ce fut une gaieté
affectée, elle n'eùl pas été capable d'un rôle
aussi soutenu. Mais, par une sotte vanité,
elle voulut s'illustrer par sa mort, et suivre
la mode anglaise.
Quoi qu'il en soit, elle réunit à CourbeÉpine Lous les plaisirs. Il y vint des personnes
de la cour; on y dansa, on y fit bonne chère,
on y joua la comédie. Elle-même parut en
scène deux jours avant sa mort volontaire, el
récita trois cents vers par cœur, avec autant

de sentiment et de mémoire que si elle eût
nagé dans le plus parfait contentement. Elle
prit même un amant, gar~:on d'esprit, jeune,
sage, modeste, et d'unR jolie figure, neveu
d'un certain abbé de ma connaissance, de
qui je tiens le récit. Elle dit à ce jeune
homme qu'elle allait .mourir, lui précisant
l'heure et la minute. Celui-ci n'en crut rien.
JI l'exhorta à se désister de ce funeste projet; il y perdit son temps : jamais rien au
monde n'avait été plus fermement résolu. Le
moment approchait, madame de Prie annonçait à son amant sa fin comme plus prochaine.
li est vrai qu'elle dépérissait tous les jours.
Cependant, on reconnut après sa mort que cc
ne fut pas d'un poison lent, mais d'un poison
vil" et subit, qu'elle était morte. li en faut
conclure que des causes naturelles se joignirent à celles de l'art. Mais le corps étant si
alléré, l'humcm· et l'esprit étaient encore
déliés, badins, frivoles, comme au temps de
sa plus grande prospérité.
Elle ne légua à son amant qu'un diamant,
qui ne, valait pas cinq cents écus. Mais elle
le chargea, deux jours avant sa mort, de
porter à Rouen, sous une certaine adresse
très secrète, pour cinquante mille écus de
diamants. Lorsqu'il revint de ce voyage, elle
n'existait plus. Elle était expirée au jour et à
l'instant qu'elle avait fixés, mais, ce qu'elle
n'avait pas aussi bien prévu, avec des douleurs
telles que la pointe de ses pieds était tournée
du côté du talon. Voilà, pour ceux qui
apprendront celle anecdote, de quoi faire
songer à ces pactes avec le diable, qui Yient
à l'heure convenue Yous tordre le cou : il est
vrai r1u'ici cc furent les pieds.
l\lARQu1s o'ARGENSON.

..., 74"'

UN SALO N P UBLIC A

P.uus

( FRASCATI) . -

n ·après l'estampe de

DEBUCOURT.

Madame Récamier
PAR

JOSEPH TUR_QUAN

CHAPITRE Il
li parait bien probable que c'c_sl chez
Barras quo Mme Hécamicr fit la connaissance
de celle que Rivarol avait appelée la bacchante
de la Révolution, je veux dire de Mme de
Staël. La connaissance se changea bientôt en
une solide amitié. Mais, devenue sérieuse,
Mme Récamier, avec sa pruderie de bonne
compagnie et de bonne royaliste, rougissait
d'avoir eu dans sa jeunesse des relations el
des amitiés parmi les hommes du Directoire.
Et, pour ne pas que la postérité s'imaginât
qu'elle avait connu Mme de Staël au milieu

des élégantes dépravations cl des femmes
M. Récamier, qui ,•oulait que sa femme
tarées qui gravitaien t dans les salons du eùt une résidence d'été, avait loué pour elle
Luxembourg autour du &lt;( roi des pourris ll , le château de Clichy-la-Garenne; aux portes
du directeur Barras dont la fille de Necker de Paris. Cette terre avait appartenu au duc
s'était érigée en directrice, elle a laissé dans de Lévis et, avant lui, à Mme Dupin, femme
ses papiers une note, évidemment destinée à du fermier général, chez qui J.-J. Rousseau
la publicité el que Mme Lenormant, bien était allé diner plus d'une fois et qui fut
stylée, a insérée dans ses Souvenirs el cor- grand'mère de George Sand. Il voulut aussi
respondance tirés des papiers de Aime Re·- lui olTrir un hôtel. Il alla visiter celui de
camier. Cette note, écrite de sa main - el M. Necker, rue du Mont-Blanc, n• 7, que
clic écrivait si peu! - donne une petite Mme de Staël, sa fille, cherchai Là vendre, el
teinte romanesque à des relations qui s'étaient l'_ac?ela. Mme Lenormant dit que « la négosans doute nouées au Luxembourg d'une cialion de celte affaire devint l'origine de la
façon plus naturelle.
liais on qui s'établit entre Mme de Staël et

�,,_________________________________ M J{.DJ{..ME ~"ÉCAMIE'J{

1f1ST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
Longchamp, aux théâtres, aux concerts ou
dans quelque autre lieu public? Comment
croire qu'elle n'ait pas connu au moins de
vue, comme tout le monde, la déjà célèbre
ambassadrice? Celle-ci, de son côlé, avait dù
tenir, avant ce moment, à voir la femme donl
partout on vantait la beauté, - mais la
beauté seulement, car alors &lt;1 on la disait fort
bornée )), cc qui était une méchanceté de
femmes jalouses - et qui 11 ne pouvait sortir
à pied sans êlre suivie el faire émeule 1 l&gt;.
Elle avait évidemment cherché à la rencontrer, - ce qui n'était pas difficile, si vraiment elle ne la connaissait pas - pour se
former par elle-même une idée de cette
beauté si vantée. Et Mme Récamier, quoi
qu'on en ait dit, ne songeait nullement à
passer inaperçue dans la foule, à moins &lt;JUe
ce ne fùt dans cette modeste intention qu'elle
11 s'obstinait à garder une coiffure un peu
étrange qu'elle portait seule el qui la désignait
de suite'» .
Quoi qu'il en soit, Mme Récamier conçut
pour Mme de Staël une amitié sincère. Fondée
sur l'estime? Il ne poUYait être queslion de
cela, Corinne ayant, en fait de conduite, des
idées par trop dégagées. Sur un attrait réciproque né des contrastes? Peul-être : mais
la curiosité chez Mme de Staël devait être
égale au désir qu'aYaitMme Récamier d'exhiber
dans son salon une femme aussi célèbre que
l'était Mjà la fille de M. Necker. En tout cas,
de part et d'autre l'amitié fut vraie et durable.
M. Récamier acheta donc le petit hôtel
Necker de la rue du Mont-Blanc•. li le fil
remettre à neuf du haut en bas, à l'intérieur
comme à l'extérieur. L'ameublement entier
fut commandé et exécuté par les artistes les
plus renommés dans ce style lourd et disgracieux où le bronze ciselé et doré se mariait
au massif acajou. C'était la mode, donc c'était
beau. Ce n'était pourtant que riche. Rien,
par exemple, ne fut ménagé. L'ancien voyageur de commerce fil les choses en grand
seigneur.
On parla tant de ces mcrrnilles, que la
mode fut d'aller visiter l'hôtel du financier.
Le dehors n'avait rien de bien extraordinaire
cl les dimensions en paraissaient assez modestes. Quand les temps sont peu s11rs et que
les grondements du lion populaire se font
encore enlendr.e, qnand on ramasse chaque
matin des gens morts de faim à côté des tas
de fumier sur lesquels ces malheureux disputaient les os aux chiens, quand le peuple
souffre, il est prudent de ne pas lui rappeler
qu'il y a des hommes 11ui s'engraissent de sa
famine; il csl prudent, si l'on mut cuver son
or en paix, de ne pas afficher trop de luxe

extérieur, - et l'on sait que le banquier est
prudent! Mais cet hotel a bon air, un air
honnête, discret, comme il faut ; il est au
fond d'une cour bien propre, encadrée de
belles constructions, ornée d'une rangée de
petits arbres le long du mur de la rue; un
perron conduit au rez-de-chaussée surélevé
au-dessus des cuisines. Moulez ces quelques
marches; entrez : vous voilà dans un vestibule
tout garni d'arbustes, de plantes vertes et de
fleurs rares. Les portes sont en acajou massif; des tapis moelleux , des tapis turcs,
étouffent tout bruit de pas dans ce temple, et
de vagues parfums de boudoir, mais fort
discrets, dans une atmosphère de serre
chaude, vous donnent une idée des mille
soins dont M. Récamier entoure cette fleur
rare, grâce à laquelle il est et sera toujours
le plus illustre des banquiers. Avancez un peu
dans ce large vestibule dallé de marbre blanc :
à droite, voici deux salons, puis la chambre à
coucher de l'idole ; à gauche, c'est le boudoir
et, à côté, la salle de bain : deux véritables
bijoux. Ne faut-il pas des merveilles pour
cette &lt;&lt; merveilleuse » qu'on suit dans la rue
par groupes quand il lui arrive de daigner S!!
servir un peu _de ses pieds pour marcher '!
L'anglais Trotter la vit à Frascati 11 presque
étouffée par une multitude d'admirateurs de
ses charmes délicieux que son air ingénu et
sa simplicité venaient encore accroitre' l&gt; .
L'acajou est un luxe encore dans sa noureau té : pour elle on en fait des débauches.
Voyez celle chambre : fenêtres, portes, revèlement des murs jusqu'à hauteur d'appui,
tout est acajou. Le lit, la pièce principale,
comme l'auiel dans un temple, élevé sur une
plate-forme de deux marches : acajou aussi.
Des cygnes de bronze doré, rivés ,au bois
verni, retiennent une guirlande de Il eurs,
également en bronze doré, qui, passant de
bec en bec, fait de ses festons le tour du
meuble. Et cela apparait à travers une sorte
de nuage; des plis de légère èt transparente
étoffe tombent mollement du baldaquin, à
droite el à gauche de l'oreiller. Car la jeune
femme, on ne sait pourquoi, se condamne au
demi-jour el aux leinles protectrices d'une
lumière tamisée par l'étamine et la mousseline. Aux angles des gradins s'élèvent quatre
colonnes portant chacune une urne en bronze
de forme antique : on se croirait à Pompéi,
ou plutot on dirait des lampadaires autour
d'un catafalque. Une table de nuit, de cet
éternel acajou, est près du lit. De l'autre
coté, une glace, une glace immense, comme
si, non contente de s'être fait admirer loul le
jour, la c1 belle Juliette l&gt; voulait se régaler à
son tour du spectacle de son incomparahle

ëpëc Oamhoyanlc, mais avec des sifflets discrcls cl
1. Ibid. - Cf. l\orzEBUE, Souvenù-s de Paris
eri 1804 : « Ces appa1·ilions élaic11l de vêrilables ë1·ë- tics marques adoucies de blàme poli .... » (Sir Joh11
(;,1m,
J-mpres,iu11s de voy&lt;ige : ll's Anglais e11
11ements. » (Bt;NJ.&lt;MIN CONSTANT, Lettres à Mme 1/écamicr. Appendice, p. 329). - Sa mise n'était pcul- - Fmnce après la p1tix d' A 11tiem, lraduclio11 de A.
BAUEAO, p. 175. )
èlrc pas étrangère â cc succès. Dès cette époque,
Deux femmes se prome11ère11l cff~clivemc11l aux
elle affichait une grande simplicilè. mai~ p~rl'o,s l!'OJ&gt;
Champs-Elysèes, un décadi rie l'an V, simplemc11l
grande, à en c1·011·e un Anglais qm a ecr1t ~es 1111vètucs de leur pudeur, d'un rayon de solc,I et de
pressions sur Paris. « Un soir, aux Champs-Elpèes,
gaze lransparènle. La Petite Poste de messidor
dit-il, Mme Récamier apparut d_ans une robe a peu
an V en parle. Mme Récamier l'ut-elle l'une de ces
près scm blablc à celle du paradis; les Par1s1ens, qm
deux femmes? Ce n'est pas probable. Sir John CARR
se distinguent par leur politesse à l'~g?rcl des femn'est pas témoin oculaire : il se borne ici à répéter
mes plutôt que par leurs scrupules &lt;le froideur, expulune chose qu'il a entendue ; il cloil se lromper de
sèrent l'Ève moderne &lt;les Champs-Elysées, non avec une

nom. Les deux femmes do11 l il est parli· ,la,_,s la
l'cuille &lt;le messidor éla.icnl lime llamch11 el vra,scmblablemcnt Mme Tallien. Il est ccpc11dant hors ,le
doute que Mme Récamier se montra, 110n sculeme11l
chez elle, mais aussi en roiture, dans des costumes
fort légers : mais elle était si jeune!
2. Mémoi,·es d"une fllco1111ue, p. 115.
3. Aujourd'hui rue de _la Chausséc-d'Anti1~; l'h~tel
est remplacé par une mruson portaol le numero 60.
4. Sir John CARR, Impressions de voyage . : les
A11glais en Fm11ce après la p~ix d'Am[ens, t!·adu1l
par A. BAUEAU, p. 53. - I\OTZUUE, Souvenirs de
Pai'is en 1801.

Mme Hécamier ». li fallait que celle-ci attachât un bien grand prix à ce qu'on crùl telle
l'origine de cette amitié, pour avoir pris soin
d'en écrire elle-même l'historique : elle communiqua cette note à Benjamin Constant qui
s'en inspira. La voici :
« Un jour, et ce jour fait époque dans ma
vie, M. Récamier arriva à Clichy avec une
dame quïl ne me nomma pas et qu'il laissa
seule avec moi dans le salon, pour aller rejoindre quelques personnes qui étaient dans
le parc. Cette dame venait pour parler de la
vente et de l'achat d'une maison ; sa toilette
était étrange; elle portait une robe du matin
et un petit chapeau paré, orné de neurs : je
la pris pour une étrangère. Je fus frappée de
la beauté de ses yeux et de son regard ; je ne
pouvais me rendre compte de ce que j'éprouvais, mais il esl certain que je songeais plus
it la reconnaitre el, pour ainsi dire, à la
deviner, qu'à lui faire les premières phrases
d'usage, lorsqu'elle me dit avec une grâce
vive et pénétrante, qu'elle était vraiment
ravie de me connaitre; que M. Necker, son
père.. .. A ces mots je reconnus Mme de Staël!
Je n'entendis pas le reste de la phrase, je
rougis, mon trouble fut extrême . Je venais
de lire s~s Lettres su1· Rousseau, je m'étais
passionnée pour celte lecture. J'exprimai cc
que j'éprouvais plus encore par mes regards
que par mes paroles : elle m'intimidait el
m'attirait à la fois. On sentait tout de suite en
elle une personne parfai Lemen t naturelle dans
une nature supérieure. De son côté elle fixait
sur moi ses grands yeux, mais arec une
curiosité pleine de bic1weillance, el m'adressa sur ma figure des compliments qui
eussent paru exagérés et trop directs, s'ils
n'avaient pas semblé lui échapper, et qui
donnaient à ses louanges une séduction irrésistible. Mon trouble ne me nuisit point ; elle
le comprit et m'exprima le désir de me voir
beaucoup à son retour à Paris, car elle parlait
pour Coppel. Cc ne l'ut alors qu'une apparition dans m~ vie, mais l'impression fut
Yive. Je ne pensais plus qu'à Mme de Staël,
tant j'avais ressenti l'action de celle nature si
ardente et si l'orle. »
Voilà qui est h:en dit, mais qui n·esl peulètre pas bien exact. El d'abord, comment
concevoir que M. Récamier, en amenant à sa
lemme la Glle de M. Necker, ne lui ait pas
nommé, puisqu'elle p1;élend qu'elle ne la
connaissait pas, une visiteuse de celle importance, et l'ait ainsi laissée seule, tout de
suite, avec elle? Comment s'imaginer aussi
11ue Mme Hécamicr, en supposant qu'elle n'ait
jamais vu Mme de Staël chez Barr~s, ne l'ait
point rencontrée aux Champs-Elysées, à

'

--~

personne et jouir en s'endormant de la vue médire, l&gt; elle se dit : c1 J'y arriverai! » qui sont trop paresseux pour se donner la
de ses gràces, comme elle en jouit en rêve, Toutes ses actions, dès lors, ne tendront peine de lire, se fit au théâtre : n'est-ce pas
comme elle en jouit dès le réveil. ... Presque qu'à y arriver, puis à s'y maintenir. N'étail- la littérature des riches et des heureux? Elle
partout des glaces, de grandes glaces d'un ce pas d'ailleurs le meilleur moyen de metlre la compléta dans le monde, où elle entendait
seul morceau, chose rare alors. La chambre en valeur sa beauté et de régner par elle sur les hommes les plus distingués de son temp~
en est presque entièrement tapissée et l'on l'élite de la population parisienne? Le jupon aborder tous les sujets ; dans son salon surne voit que peu la boiserie, blanche à filets n'a-t-il pas de tout temps gouverné les gou- tout, où l'on discutait les livres nouveaux, les
bruns, avec des ornements de bronze fine- vernants? Ce qu'il y a de remarquable, c'est pfèces nouvelles, sans qu'elle eùt besoin de
ment ciselé.
de voir à cette jeune femme des idées de les lire pour se former une opinion. Elle
'!'out ce luxe est raide, presque sottement domination sur les hommes, sur les salons et répétait tout cela assez bien et, devenant, par
officiel. Luxe de paquebot, trouverait-on au- la société, à un âge où l'on ne songe guère ce métier de perroquet, un peu paresseuse
jourd'hui. Cette raideur est heureusement à régner que sur un cœur1 où les idées ne d'esprit, au bout d'un certain Lemps elle
atténuée par des draperies de soie chamois, vont pas au delà de ce triomphe, à un âge n'était plus qu'un magasin à clichés. Dans sa
relevées de hroderies, de crépines et de glands enfin et dans un train de vie oü les autres &lt;l correction » elle ne se permet aucune plaid'or p1i se détachent sur un fond de soie lemmes sont à peine capables de penser. Mûre santerie. Ce n'est pas elle qui dirait, comme
violet ornementé de noir. II y a de beaux déjà à vingt ans, elle restera jeune pourtant le faisait Mme du Deffand, de ces choses à
lironzes sur la cheminée, il y a quelques ta- jusqu'à l'âge le plus avancé.
brùle-pourpoint, légères souvent, canailles
lileaux au mur, quelques bibelots sur les
Que cette ambition lui ait élé inspirée par parfois, mais toujours franches el sans apprêt,
étagères, quelques livres épars : la Décadence l'impossibilité de se livrer, comme les autres, qui partent, je ne dirai pas du cœur - ces
ile l' Empfre Romain, de Gibbon; les Nuits, à une galanterie plus ou moins voilée, c'est deux femmes n"en avaient point - mais d'un
de Yung; !'Histoire philosophiqne des deu:c possible; mais n'ayant pas de tempérament, esprit vif, naturel, primesautier , et auxIndes, par Raynal; mais rien n'annonce la ce qui explique son égalité d'humeur, elle quelles on applaudit parce qu'elles sont le
lemme jeune, la jolie femme. Cela sent la devait avoir d'autres aspirations que la plu- contraire du convenu. A côté du naturel de
montre, cela sent le tapissier et rappelle trop part des fem mes ; mais ce sont là les ten- l'une, le convenu de l'autre eùl fait piètre
que Bertaud, l'architecte à la mode, a été dances d'un esprit qui n'a rien de vulgaire. figure : une figure géométrique, mais sans
chargé de l'ameublement de l'hôtel ; on sent Et elle s'était attelée à l'exécution de son angles, à côté d'une lête de Watteau. On eùt
qu'il possède son Voyage du jeune Ana- programme avec une bonne grftce supérieure cherché vainement en àlme Récamier une
charsis en Gi·èce sur le bout du doiat et bien difficile à acquérir lorsqu'on ne l'a pas étincelle de Mab ou de Titania : rien qu'une
qu'il l'a voulu prouver. Tout a une t~inle de naissance et qu'on n'a pas encore eu le ligne désespérément correcte, une femme
grave, triste, lugubre même. La lampe de temps de la perfectionner pnr l'étude, les tirée au cordeau et un esprit tiré à quatre
bronze antique Ot1 brille jour
épingles; rien de fantaisiste.
el nuit une petite flamme,
rien de déboutonné. Et avec
ferait peut-être penser à la
tout cela, elle trouvait moyen
toujours blanche vestale de
d'avoir de la gràce, et beauce lieu, si toute celte mise en
coup. Mais il y avait du mascène n'avait en vérité un air
nège dans son art de plaire et
sépulcral. Mais c'est le goût
du voulu dans ses souriantes
du jour; tout est à l'antique,
amabilités. Sa beauté, vraile reste de l'hôtel l'est rgalement très grande, justifiait
menl. Mais qu'importe que le
du resle son désir de parader
cadre soit antique si la déesse
au premier rang dans la sodu temple ne l'est pas?
ciété de son temps. Sa fortune
A peine installée dans son
le lui permettait, son mari
hôtel, Mme Récamier voulut
égaiement. Et c'est ainsi
recevoir, donner des fêles.
qu'elle prit, en même temps
C'était liien naturel, bien
que l'habitude de la souplesse
louable aussi : la plus haute
aimable, celle d'en user dans
jouissance que donne la forl'intérêt de ses orgueilleuses
tune est d'en faire jouir les
ambitions. Elle se faisait de
autres, mais avec discernela sorte, sans en avoir l'air,
ment, el de se créer un cercle
le collaborateur de M. Récad'esprits distingués. Toute
mier, qui s'entendait, de son
femme aux goûts délicats le
côté, à tirer parti des hautes
fait, dès que sa situation le
relations de sa femme dans
lui permet, et Mme Récamier
l'intérêt de ses affaires.
avait elle-même lrop d'esprit
Il ne fut pas difficile à
pour vivre à la façon d'une
Mme Récamier de monter ramesquine bourgeoise de la rue
pidement son salon ~ur un
LA CHAMBRE DE MADA.\IE R ECMIIER. - D'après K RAFFT.
Saint-Denis, sottement conbon pied : la fortune est un
finée entre sa cuisine et ses
aimant qui attire le monde
domestiques. Elle avait d'ailaussi irrésistiblement que la
leurs un goût très prononcé, qu'elle tenait années et la volonté. Mariée si jeune, elle pauvreté l'écarte. Et puis, il y a,,ait encore si
de sa mère, pour s'entourer de personnes n'avait pour ainsi dire pas d'instruction : à peu de salons ouverts, sous le Directoire, qu'on
aimables, connues pa1· leurs talenls, ou part quelques bribes classiques, un peu de étail heureux d'aller là où il s'en ouvrait un
simplement leur fortune, bien qu'elle révâl musique el ces sottes choses que l'on apprend, et où l'on savait qu'on serait accueilli par une
trop de princes, de ducs, de marquises .... on ne sait pourquoi, à la jeunesse et dont il jeune femme aussi belle qu'aimable. Les anEt, mieux avisée, sur le sujet des grandeurs, faut se débarrasser dès l'entrée dans la vie, ciennes relations de M. et Mme Bernard forque Montaigne qui avait dit: 11 Puisque nous elle ne savait presque rien. Son instruction, mèrent le premier noyau du salon de Mme Réne pouvons y atteindre, vengeons-nous par en comme celle de la plupart des gens du monde camier. M. de La Harpe arait été un des
.., 77 ,..

�111S T0'1{1.Jl ----------------------------------------~
premiers à venir. La conversion éclatante de ce soit dans une affaire de travaux publics, soit
sceptique que Voltaire avait appelé (( un fou1· dans des fournitures militaires, qu'ils lui
qui toujours chauffe et où rien ne cuit l) ne faisaient obtenir par leur influence. Fouché,
plaisait pas à tous ceux qui venaient•à l'hôtel qui sut, en deux ou trois ans, mettre de côté
de la rue du Mont-Blanc, et plus d'une épi- une vingtaine de millions, Tallien, Réal,
gramme piquante salua quelquefois son .en- n'étaient-ils pas. de la compagnie Ouin? Et le
trée - tout comme le jour où il fut reçu à mérite de brider les haines de castes et les
l'Académie française. Mais la maîtresse de ressentiments politiques était peut-être autant
maison, dont l'épigramme n'était pas le le fait de l'amour du gain que celui de la
genre, et dont la bienveillance voulue était gracieuse mai'lresse de i;naison. li est même
peut-être trop universelle, savait empècher probahlc qne, pour comm,encer, les sourires
les discussions irritantes. Si Lemontey, tou- el les aimah!es attentions de la jeune f'l'n1me
jours académique et précieux, solennel par- furent une manœm-re commeïcinlë concertée
dessus le marché, en historien moraliste qu'il entre elle et M. Récomicr pour la prospfrité
était, s'embarquait dans de trop longues de la mai~on de banque autant que pour
~iscussions lilléraircs, Barère, trop occupé l'éclat du salon. ])'ailleurs ce mari de derrière
de la politique, n'y faisait que de courtes et les fagots était toujours ravi de voir une
disçrè-Les apparitions. Ce tortueux n'aimait grandcal'llucnce de heau monde à ses soirées.
pas ~ se rencontrer avec Camille Jordan : li savait hien que si l'on l'rnait, c'é\ait moins
l'espri~ droit et le caractère ferme de celui-ci, par amour de lui que par admiration pour la
dissimu~s sous sa charmante amahilité belle .Juliette. li ne négligeait rien ccpPndant
d'homme du monde, ne pouvaient S)'mpa- tiour caresser chacun , el plus ses (( asse111blées »
tbiser avec les habiletés du politicien : mais étaient nombreuses, plus il était heureux. Le
le coup d'Étab de fructidor ayant enlevé Ba- hrare_ homme, qui ne négligeait pas les petits
rère pour un teipps à la circulation, il ne moyens dans les affaires comme qans le
revint chez les Tl~mier que sous le con- monde, ne négligeail pas non plus les petites
sulat. Comme le banqwer avait besoin, pour économies. Fastueux dans ses déprnses, il
ses affaires, de voir des gens de toutes les savait aus,i veillerà la conservation de ce
opinions, mais plus parliculi~rement de l'opi- qu'il possédait et ses minuties bourGcoises
nion au pouvoir, il avait voulu faire de sa jetèrent sur lui plus d'un ridicule. (( l"n
maison une sorte de terrain neutre où l'ama- jour de grand bal chrz elle, a racon té
bilité de sa jeune femme était chargée d'ap- Mme Cavaignac, Mme Récamier se lrou,·e
privoiser les haines de caste el de parti, el de mal, se retire, se met au lil. La porte de la
faire tomber les rancunes qui divisaient les chambre à coucher esl rouverte; un curieux
éléments si disparates de la société nouvelle s'approche, admire œlte délicieuse figure
en travail de reconstitution. A colé de que ne gùtc en rien le négligé d'une mal'émigré rentré, plat de bourse, souvent aussi lade. Un antre survienl 1 puis dix, puis la
de caractère devant les fastueuses merveilles foule. Les derniers Yenus montent ~ur des
du salon de !'enrichi, paradait c111elque con- fauteuils pour avoir leur part du spectacle,
ventionnel régicide auquel le royaliste faisait et le bon M. Récamier y fait poser des serla cour afin d'obtenir, par son influence, la vio.ttes pour accorder le plaisir de ses hotes
restitution de quelque terre confisquée; de et le soin de son mobilier !. l&gt;
jeunes généraux républicains I y coudoyaient
Après que le général Bonaparte, rel'enu
de vieux mestres de camp et lieutenants- d'Égypte, eut fait le coup de force qui le
généraux des armées du roi; des hommes de porla au pouvoir t:omme Premier Consul de
lettres, des diplomates attirés par la richesse la Rép\lblique française, Mme Ré,;amier oucomme les phalènes sont attirés par la lu- vrit le ~iècle en ouvrant son salon plus largemière, Monmerqué, Ducis, Talleyrand, Rœ- ment que par le passé. L'élément militaire y
derer, y venaient aussi et, par leur urbanité, fut vite représenté et vint comme renfort à
leur usage, leur bon goùt, tranchaient quelque ses fêtes. Le banquier espérait ainsi plaire
peu sur le gros des fournisseurs enrichis cl au Premier Consul el mériter ses bonnes
des banquiers qui n'avaient pas tous, l'hon- grâces : aussi invitait-il ses aides de camp,
nète M. Séguin par exemple , la parfaite Lannes, Junot, Marmont, d'autres génédistinction de manières de M. Ouvrard ou de raux, Mural son beau-frère, Bernadotte son
M. Perregaux.
allié, Eugène son beau-fils, Sebastiani son
C'était un des mérites de Mme Récamier compatriote et son déYoué séïde au 18 brude savoir faire régner une harmonie, sinon maire ....
cordiale, du moins de bon ton, entre ces
Peut-être pensait-il trouver dans ces généhommes dont les passions politiques étaient raux des complaisants capables de le servir
encore toutes bouillonnantes de la grande auprès du pouvoir nouveau et de lui continuer
crise révolutionnaire. Mais peut-être faudrait- les avantages qu'il obtenait du gouvernement
il observer que beaucoup d'entre eux venaient précédent. Mais il entrait dans les plans du
chez le banquier afin d'obtenir, moyennant ··Premier Consul de po1'ler le fer rouge dans
quelque complaisance, une part d'associé la plaie des fournisseurs. ~f. Récamier dut

renoncer à ses espérances et l'on peut remi,trquer que le déclin de sa banque commença dès que l'ordre el la probité naquirent
dans l'administration financière de la Républi!luc.
Ce n'est cependant pas pour protester
contre celle chose si nouvelle que le salon de
Mme Récamier prit, dès le commencement
du Consulat, un air d'opposition. On peut
rattacher l'hostilité de la jeune femme contre
le Premier Consul, d'abord à l'huméur·qu'elle
ressentit de ce qu'il ne faisait que fort peu
d'attention à elle; ensuite à un incident oi,
le beau rôle ne l'ut pas pas pr,icisément dr
son c!!lé. M. Bernard, son père, qui avait été
dans les dernières années de la monarchie
rccel'cur des finances à Paris, était maintenant un des administrateurs des postes.
Napoléon a dit, à ~ainte-lJélènc qu' &lt;I une
correspondance avec les chouans se faisait
sous le couYcrt de M. Bernard l&gt; . Ce n'est
pas tout à l'ait cela. Ce fonctionnaire prêtait
son coul'ert à une feuille périodique rédigér
par un de ses amis, l'ablJé Guyot, contre le
goul'erncment, le Premier Consul el Irs
membres de sa famille. Voilà des faits sur
lesquels Mme Récamier a négligé de s'expliquer dans les fragments de mémoires, intéressants d'ailleurs. que sa nièce a insérés dans
ses Souvenirs et correspondance. Ellé s'est
hornée à citer le Afémotial de Sainte-TlélènP
al'ec une sorte de fierté, - ceci pour plaire i1
ses amis royalistes - parce que ce livredisait
que son père s'était prèté à u~correspondancc secrète arec le$ chouans, el qu'il lui
était agréable de prouYcr ainsi que son roplisme n'était pas de fraiche date cl dicté par
les circonstances, mais bien béréditair1' .
M. Bernard fut donc arrêté. (( Sa fille, dit
~léneval, protesta en Yain de son innocence.
M. Bernard était convaincu d'abus de confiance; il aurait pu être mis en jugemcnl.
il ne fut que destitué. » Celle fal'eur fut ohtrnuc par les démarches du général Bernadot11•
qui s'intéressa généreusement à Mme Récamier dont il fit alors la connaissance. La
jeune femme, il faut le dire, n'accorda de
gratitude qu'au général Bernadotte. Certes,
elle lui en devait: il semble cependant qu'elle
aurait dù en accorder aussi quelques bribes
à celui qui arait fait grâce à son père de sa
mise en jugement, car la preuve du bienfondé de l'accusation aurait entrainé la peine
de mort. Le Premier Consul avait donc
sauvé la vie de M. Bernard. Mais Mme Récamier subissait à ce moment l'influence de Mme
de Staël qui se retournait contre celui qu'elle
avait voulu séduire avant le 18 brumaire, cl
aussi l'in0uence du général Moreau. La bellrmère de Moreau, Mme Bulot, était d'ailleur~
fort liée avec Mme Bernard, mère de Mme Récamier. Cette relation donnait un petit air
frondeur au salon de la belle Julielle, et cet
air s'accentua par les l'isites qu'y lît, de ce

1. Masséna, ,e doyen de ces jeunes gi•néraux. mais
le plus jeune peut-être par le cœur, é tait, comme
Moreau, BernailollP, Juuot, Sebastiani, etc , 8armi
!es fanatiques admirateurs de la jeune femme uaod
,1 alla prendre le commandement de l'armée d'Italie
il pri~ Mme Récam ier de lui laisser, en guise ri~

Gènes : il n'a jamais quillé le général cl lui n constamment favorisé la v1ctoi,·e. » (C11,TE,uan1,~n, Jl/é111oires d'oufre-tomûe, l. 1V, p. 407.)
2. Mémoires d'une /tlco1111ue , p. 1,1;;. - lfolzebue
ilil qu'il va c•xagé,alion dans celle ane..dotc. (Souvc11irs de' Pm·is e11 1804, t. 1, chnp. Il'.)

talisman, un bout de ruban blanc qu'il détacha &lt;le sa
parure. Le Premier Consul ayant, par la victoire de
:llarengo, d,;livré les prisonniers de Gênes, la jeune
femme re~ut à Paris ce billet de !!asséna : « Le
charmant ruban donné p•r Mmll Récamier a été port é
par le général \bssi·11;1 au x halaillt&gt;s el au blocus d()

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JtD.Jt.ME 'J{iCJtMl'E~ ~

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moment, le général Beroadotte. Cette apparence d'opposition était-,aggravée aussi par
quelques royalistes de marque qui sympathisaient avec ces généraux mécontents, dans
l'espérance encore inavouée de faire servir
leurs rancunes el leur jalousie - que ceux-ci
prenaient pour des convictions républicaines à la cause de la monarchie. Parmi ces royalistes étaient au premier rang M. Adrien de
Montmorency, son cousin le vicomte Mathieu
de Montmorency, le comte Louis de Narlionne, ces deux derniers anciens amants de
Mme de Staël; Christian de Lamoignon ;
Ségur sans cél'érnonies, f'rère de celui qui
fu l grand-maitre des cérémonies à la cour
impériale ....
M. Mathieu et M. Adrien de Montmorency
devinrent les amis intimes de Mme Hécamier:
leur vie fut très mêlée à la sienne, et leur
amitié ne cessa qu'à leur mort : il faut donc
faire au lecteur leur présentation en règle.
Comme tout gentilhomme, M. Mathieu de
Montmorency avait débuté dans l'armée.
Quand la guerre d'Amérique vint secouer
d'une fièvre généreuse tout ce qui n'était pas,
dans la noblesse française, énervé par le
&lt;c rien faire » et les plaisirs, le chevaleresque
l'emporta sur la pares~e et chaque militaire
voulut courir au secours des insurgents . .
M. de ~fontmorency partit comme les autres.
11 y avait déjà en lui un peu de chevalerie
errante. C'était d'ailleurs la mode .... 11 avait
épousé Mlle de Luynes, dont il eut nne fillc 1 •
Se croyant dès lors quitte envers le mariage
rt la paternité, il se jeta dans une vie toute
de dissipations. C'était' la mode aussi , et le
comte d'Artois était le grand-maitre de cellc1.'i. M. de Montmorency eut une liaison ass1iz
rrtentissante avec Mme de Staël. cc J',:tais
jeune, a-t.-il dit plus lard; j'entrais dans la
Yie avec toutes les exaltations el toutes les
passions de la jeunesse, courant aprt'·s Lou tes
les l'emmes, me moquant des liens du mariage el des lois respectables de la ramilles. l&gt;
Cependant il était revenu d'Amérique aYec
drs idées vagues de liberté, de régénération
de la France par l'égalité de Lous les citoyens
devant la loi. La lecture du Conl1'Ctt social
fixa ses idées un peu incertaines et confuses.
Envoyé aux États-Généraux comme grand
bailli d'épée par l'assemblée du bailliage de
Montfort-l'Amaury, il devint le disciple de
Siryès. La thaleur de son sang, celle du
mouvement des esprits, ses lectures aussi, le
jetèrent dans le parti des réformes. L'influence de Mme de Staël, qui ne voyait alors
que par les yeux de son père, n'y rut pas
complètement étrangère. La mère de Mathieu, vraie femme de son temps, etqui avait
des principes assez larges sur la fidélité conjugale•, lui donnait, de son côté, l'exemple
de toutes les libertés. Il en prit quelquesunes que ses amis lui reprochèrent vlus tard
amèrement, et qu'il ne separdonna lui-même
jamais : sur la motion du vicomte de Noailles,
il vota, dans la fameuse séauce &lt;le la nuit
,1. Élisa, qui épousa plus lard le ricomle Sosthène
tic La l\ochefoucauld .
2. Mme ANCEl,01'. Unsa/011 de Pal'is, p. j J7.

dn 4 août, l'abolition des privilèges; le
16 juin 1790, il vota la suppression de la
noblesse et renonça puhliqucment à la sienne,
donnan t ainsi l'exemple de l'anéantissement
de cc ces distinctions antisociales, afin de voir
effacer du code constitutionnel toute institution de noblesse rl la vainll ostentation des
livrées l&gt; . Un peu plus tard M. de Montmorency approuva le projet de translation des
corps de Rousseau et de Voltaire au Panthron.
Puis, à l'appel de la patrie en danger, sentant
bouillonner dans ses veines son sang de soldat, il partit aux frontières comme aide de
camp du maréchal de Liickner. Mais bientôt
réduit à émigrer, il se souvint de son amie
"me de Staël et se réfogia à Coppet.
La mort de son frère sur l'échafaud révolutionnaire lui changea les idées du tout au
lout. Irréfléchi, manquant d'équilibre, il redevint royaliste, se fil dévot el reprit les
préjugés no):iiliaires : au point que, du haut
de son humilité chrétien'nc de fraiche date, il
remerciait Dieu trop souvent de l'avoir fait
naitre Montmorency. La ferveur religieuse
rut dès lors le trait dominant de son caractère : d'un Montmorcncyi-Don Juan il devint
un Montmorency-Grandisson.
Ce n'était pourtant pas un original que ce
chcl'alier pénitent, un peu Don Quichotte de
piété, portant chaque soir dans le monde le
ton haut du gentilhomme et un reste d'air
impérieux qu'il tenait dl! régiment d'Au1•ergne et quïl n'avait point dépouillé il l'étatmajor du maréchal de Lückner. li làchait de
fondre lout cela dans une sorle de componction pieuse, mais J'amalgamé Je fui ·
jamais complet. Plein de loyauté d'ailleurs,
l';\me plus hautaine que haute. plus aristocratique que noble, plus nolile que distinguée, Malhieu n'était &lt;t ni un grand esprit ni
un grand caractère l&gt;, a dit le duc de BrogliP.
qui l'a hien connu, mais &lt;c un bien pclit
espril, doucement passionné et entêté l&gt;,
eomme disait de lui Louis XVlll.
Mais qu'importait qu'on eût ou qu'on n'eût
point d'esprit, à la bourgeoise éprise de gentilhommerie qu'était Mme Récamier? Ce jeune
homme blond et.pâle, au grand front dénudé,
était un Montmorency, premier baron de la
chrétienté! Elle ne lui en · demandait pas
davantage.
li n'en fallait pas demander davantage non
plus à son cousin Adrien de Montmorency,
prince, puis duc de Laval. Celui-ci était bien
le second tome de Mathieu. Avec de la jactance, avec un orgueil plus g1·and, et une
dévotion moindre, cet homme, armorié d'un
nom historique, poussait plus loin qu'aucun
membre de sa maison l'infatuation de la
naissance. C'était la morgue en personne.
Chamarré de cordons et de préjugés, hardé
de prétentions et de ridicules, perché sur tout
cela comme sur des échasses, beau parleur
malgré un défaut de prononciation, mais parleur à l'ide, cet ustensile de salon avait une
assu rance surprenante; il ne doutait de rien
5. Oaron dt) BAR ASTE, Souvenirs, tome 1, page
8
" Depuis , on retour de l'émigration, clic l'ir~it

et tranchait de tout en dernier ressort. JI
était le parfait modèle de ces sots, demi-sots
et ignorants dont les salons sont remplis cl
que le mondr considère ayec respect, et rrgardc comme des sages parce qu'ils onl
l'aplomb, le jargon et l'argent, toutes choses
qu'il prend si aisément pour de l'intelligcncr.
Lui aussi, tout modèle qu'il était sur ce poinl,
s'était modelé sur le comte d'Artois, l'idole
de la jeune noblesse de cour sous la monarchir
défontc. Sa noble insolmcc, sa légèreté dr
grand air, une certaine élégance à dégoiser
des phrases toutes faites dans l'argot des
salons et de la mode, dissimulaient le défaut
de solidité de son étoffe trop mince; un C'ertain art des à-propos lui donnait l'apparence
de l'esprit, mais d'un esprit bien camelote :
Mme Geoffrin eùt dit de lui ce qu'elle avait
dit de l'abbé Tru blet, que c'était ttn sot (rot lé
d'esprit. Tout ignorant qu'était le noble duc,
il savait ce que ne savent pas les savants,
c'est-à-dire que le monde prend l'importance pour le mérite, le verbiage pour de
l'esprit et la modestie pour de la sottise.
N'est-ce pas le cas de répéter avec Ducis, à
propos des deux cousins, qui étaient pourtant
parmi les_plus distingués de leur caste :
Que leur resterait-il s'ils n'araicnt point d'aïeux ?

Lrs grands airs de l\f. Adrien de ~fonlmorency ne prenàient cependant pas auprès dr
tonl le monde. Mme dr Rémusat, qui avait
un goût délicat cl sùr, ne pouvait le sentir.
cc Cet Adrien de ~l. .. , écrivait-elle à son mari
le 20 juillet 1807. m'ass.omme de ~es longurs
et oiseuses visites. li a dans une perfrrtion
désolantr cc ton léger de nos jeunrs gens de
Paris et celle manière libre avec les frmmes,
à laquelle je suis fort étrangère: aussi dit-il
que je suis prude r l cérémonieusr. Bien dt'.
si ordinaire que de le voir étendu sur unt'
chaise 4 sortir tout à coup d'une suite d1'
phrases toutes médiocres, toutes terre à trrre.
pour s'écrier qu'il déteste Ir rnlgaire, qu'il
n'aime que le chevaleresque, qu'il est fou dl'
l'illusion, qu'il n'y a de réel au monde que le
prestige, etc. La société de Mme de Stal•l lui
a fait entrer tous ces mots dans la tête, qu'il
place à tort el à travers, sans jamais écouter
une réponse, ou paraitre y joindre une idée.
Les deux ou trois premières fois, j'y ai été
prise. Il fallait bien causer : je le voyais se
lancer dans le galimatias, je me décidais à
m'y mettre. Mais point du tout : un moment
après, je découvrais que je voyageais seule:
mon homme s'était arrêté je ne sais où.
Après celle décomerte, je me suis tenue
tranquille. Quand il parle maintenant, je
l'écoute du regard, et, si je puis, je pense à
autre chose. Comme je suis en train de lire
l'histoire, quelquefois celle de ses grandspères me revient dans la tête, et c'est cela
qui est certainement autre chose. l&gt;
C'étaient là les deux plus grands amis de
Mme Récamier; mais j'imagine que, devant
eux, elle devait souffrir intérieurement, elle,
publiquement avec :'iarbonne, lui-même sépare tic sn
fc-mme. »
4. l'nr chaise longue.

d'un Yisage si brau, de porlrr un nom qui de sa beauté, ses petits mani!ges et son
l'était si peu : Récamier à côté de Jlonlmo- parler uu peu gnangnan n'araient pas eu
rency ! Il y arnil de quoi mourir de lionte ! beaucoup de mérite à triompher. Trop novice
Et puis,_pas le moindre écusson à opposer à pour_ résister à des coquetteries qui en enleu~ crmx d_e_gneules sur champ d'or, pas le gluaient &lt;le plus expérimentés, le fils de
momdre aler1011 ! Pas mèmc avoir émi rrré Joséphine s'C-tait laissé em paumer. füen de
pendant la Ré1•olulioo ! Que d'infériorités! plus naturel. Il fut cependant assez avisé
En vérité, c'était bien triste!. .. Mais ces p_our ne ~oint prendre la chose trop au sédeux gentilshommes avairnt la bonté de ne r1c~x, mais son (lfrl auprès de la capiteuse
pas paraitre s'en sourenir. Au,si étaient-ils Juhetlc fut galamment accentué. Un soir,
de sa part l'objet d'égards tout particuliers sou_s pr~texlc &lt;)'admirer de plus près une
et on les trouvait toujours dans son salon : m:un. qu'. ga~na1t pourtant à n'ètre vue que
ils y étaient passés à l'état de meublrs, cc de lum, il prit les doigts de Mme Hécamier,
qui lui donnait une l('i ntc royaliste fort en d~tacha une bague et déclara qu'il la
accentuée.
gardait en souvenir d'une aussi aimablr prrN'arrirail pas qni l'Oulait dans le salun de sonnc. JI !'emporia el lui fit, chez lui, toutes
celte bourgeoise! El si l'on n'était ni rrénéral
les tendresses qu'il cùt voulu faire à la rrrani gentilhomme, ni célèbre, ni milliinnairc' cicusc JuJiellc. Plus modeste, Masséna s•J1ait
il ne fallait pas espérer en forcer les portes'. contenté d'un pelit bout de ruban blanc déSa maison élant remplie rien qu'al'ec le lach_é de sa coilfure. Bien lui en avait pris,
&lt;c dessus du panier ll de la société parisienne, ca~ 11 garda son ruban. Eugène n'eut pas le
pourquoi aurait-elle cherché à s'entourer de mcmc bonheur : on lui réclama la ba11ue. Il
gens inférieurs? Elle était bien trop fine écrivit, dès le lendemain, à Mme Iléca~ier :
mouche pour inviter ceux dont clic n'arait dans ion enthousiasme un peu enfantin, il
rien à attendre. Elle s'était jusqu'alors con- parla, de~ ~mours de François I••r et rappela
tentée d'ètre belle, elle allait maintenant que I a.mvec de Mme de Chatc-aubriand à la
s'essayer dans la coquellerie : avec sa com- cour avait été amenée par une barrue. Quel
plexion, qui faisait qu'elle arnil plus bcso:n ~ue flltl_'ii_propos de celle anecdote historique,
d'être amusée qu'aimée, qu'avait-clic de 11 suppliai t Mme Récamier de lui permettre
mieux à faire?
de garder l'anneau qu'elle a,·ait porté et qui
Parmi la masse de ses familiers, elle rece- serait pour lui un talisman.
vait aussi quelques hommes dont la présence
Mme Récamier ne le permit pas. Elle batliten
pourni_L atlénucr, pour tout œil moins prrçant retraite après avoir trop accentué son attaque
et moms soupçonneux ·que celui du Consul
et fit la _rrudc après aroir fai t la coquette.
l'attitude d'hostilité que ces ~énéraux rron~ llne petllc correspondance s'cnrrarrea à cc
.
0 0
&lt;leurs et ces émigrés rentrés donnaient à son suJet cl, finalement, Eugène écrivit qu'il
salon. Et pourtant, au commencement ils rapporterait la bague. « Je me suis cruellen'y étaient encore accueillis que pour '1ru r ment trompé, disait-il; mes justes plaintes
nom, leur rang social et non leurs opinions m~ sont pern_iises; qu'ellrs parviennent juspolitique~. Ce n'rstque plus lard que lime de qu à vous! Et soyez assez bonne, madame,
Staël, MM . Adrien et Mathieu de Montmo- p_ou: adoucir le sorl de celui qui vous est
rency détermineront cc la belle des belles l&gt; à smccrcmcnt allaché 1 &gt;&gt; .
a~opter leur~ opinions. N'ayant point de pas&lt;c Je me suis cruellement trompé! l&gt; dit
~•ons pa_r suite d'une organisation physique Eugène. 11 est trop poli pour dire : cc Vous
rncomplete, elle ne pouvait avoir de comic- m_'arrz cruellement trompé! ll Mais iJ Je
!ions, surtout en politique, celles-ci n'étant !a1ssc ente_ndrc et, quand il ajoute que &lt;c de
pmais que la résultante de celles-là, quand JUS tes plamtes » lui sont permises, n ·est-cc
elles ne- se compliquent pas d 'inlérèts de pas une manirrc conYenahle de reprocher à
caste, de coterie, de rano-, de carrière de la. coquette de l'a,·oir rendu amoureux pour
rnnilé ou d'argent. Mme llécamicr à ~elle lm refuser ensuite ce qu'elle semblait d'abord
~~oc!ue de r~~ct'.nes, de fureurs cl d~ passions a mir tant envie de lui donner?
0 cnera_les, n ?ta_1t encore d'aucun parti. Elle
li manque à Mme Bécamier un idéal, une
rcccva1t, all1ra1t plutôt, toute personne de fleur de conviction, une chimère morale si
marque, ~ quelque parti qu'elle appartint. \?n ,·cul, une de œs ambitions qui élè1·ent
C~acunc, a un moment donné, pouvait ètre lame au-dessus des mesquineries du monde
utile aux alfaires de la banque. C'est ainsi cl des badauderies de salon : al'cc un art de
&lt;1ue l'on rencontrait chez clic Ir. général Y('rtu dont il nous rst difficile aujourd'hui
Murat, Mme Murat el Mme Bacciochi sœurs de ne pas sourire parce que tout cet art est
du Pr_emierConsul, le jeune Eugène d~ Beau- Lasé sur la coquetterie et épic cetlc-ci, de ~a
harnais, son beau-fils, qui cherchait à 0rra"'ner na~~re, u'esl pas, en fait de principes, ce
srs éperons de colonel des· rruides de Ia rr~rdc qu 11 y a au monde de plus ~olide, celle
consulaire_ en Jaisant la ~our à la jeune gracieuse 1'nillionnairc renferme sa l'ie ·dans
fcm_me : 11 en paraissait, il s'en crut même · de semblables pauvretés ; elle en fait son
un 111stant fort amoureux. · 11 faut reconnaitre royaume et ne voit rien au delà. Eugène est
1
1ue lime Récamier n'avait négligé aucune le premier à nous dévoiler les petites roueries
rm.e de ~-on a~senal d'attaque pour la satis- plus ou moins innocentes par lesquelles cètte
action cl 111scr1re le cœur du jeune homme
1. C~laloliuc Ch_nraray : 1'~11/e d'aulog1·aphes du
sur le, catalogue de ceur qu'elle mcllait à
189a. 11 n r_&gt;l qucslion 11i de celte lcllrc, ni
mal. Ilclle comme elle l'était, habile à jouer d27,n~~i
Eu cne, dans les l1nrs de M111c Lcnormant.
0

-

l11sTORIA.

-F:isc.

10.

"" 81 ...

'J{ÉCAMl'E~ ----. '

femme,_ si savammrnt manégée, s'entendai t
à provoquer l'enthousiasme. Elle s'allaquai t
de préférence
aux personnao-es
les plus en
•
0
vue, moins pour le plaisir de causer avec des
e~prits distingués que pou1· la vanité &lt;le faire
dire qu'ils r('oaient chez clic : elle ne tenait
qu'à les montrer cl à les meure sur l'affiche.
~!ais il (ni en fallait beaucoup, le plus pos~•bl~. D abord ce luxe de céléhrités n'était pas
mutile à la prospérité de la maison Récamier·
puis, il contribuait à assurer sa propre in~
flucnce; enfin la jeune femme était délicicuS('menl flattée dans ses rnnités les plus intimes qu'on s'imaginât que sa beauté cl srs
mérites suffisaient à altirrr à ses pieds tant
d'.adoralcurs de marque. Sur cc piédest.11
d un nouYcau genre, il lui était agréable de
prendre uncal.litudc devant ses contemporains
et peut-être déjà devant la postérité dernnt
l'histoire!
'
CHAPITRE III

Le Premier Consul étant le personna"e le
plus important de son temps, Mme Récamier, comme de jusle, brùlait du désir
d'arrive~ jusqu'à lui et, pour employer une
express10n de l'époque, de l'altacher à son
ch_ar: Ce n'est pas pour autre chose qu'elle
fa1sa1t des avances à ses ~œurs Mme Murat,
Mme Ilacciochi, dont l'aspérité et les aigreurs
de caractère ne cadraient nullemcni avec le
miel el le velours du sien; pas pour autre
chose non plus qu'elle en faisait à son beaufrère le général Mural, au beau-frère de sôn
frère Joseph, le · général Bernadotte, à son
beau-fils l~ugùne de Beauharnais, à ses aides
de camp Junot et ~farmont, à Masséna .... Cc
n'est pas pour autre chose qu'elle en fit à
son frère Lucien, ~inistrè de l'Intérieur. Car
on se .tro_m_rcrait f?rt, si l'on s'en rapportait,
pour I or1g_11~e de I amour qu'eut Lucien pour
clic, au re~•t d_e Mme Unormant. La jeune
fcm!Ilc, qui avait eu occasion de le rencontrer
dans, le mo~de de_ la pnance; arnit joué
aupres de lm le memc Jeu qu'auprès d'Eugène _et ~es ?ut~es: le jeu ~e la coquetterie .
Il lm reus_s1ssa1t a mel'l'etlle, pourquoi ne
pas le con1111uer ?... Lucien, dont la femme
à cc mo°:1en,l était fort malade et qui avait
sans doute d autres souris en tête ne mordit
pas tout d'abord à l'hameçon 'arec · assez
d'cmprc~se?1ent. Mme Récamier se proposait
de revcmr a la charge - et Mme Lenormant
arnue que Lucien était une relation utile rt
bonne à _cultirnr - lorsque tout à coup
Mm_c_ Luc!cn Boi:!aparte fut enlcrée 'par la
ph11s1e qm la mir.ail.
~(ais voyons, avant lout, !°homme qu'était
Luc1~n à ce moment. li arait fait du chemin
depuis que son frère avait fait le sien. Ilien
n_e rappelait plus en lui le petit commis aux
n vrcs ~c Sa.ml-Maximin, qui s'était affublé
du sobriquet de Brutus pour se faire élire au
Conseil des Cinq-Cents, et l'avait jeté aux
ordures dès qu'il y était entré.
Il s'occupait ~e tripotages de plus d'une
sorte et cherchait à péuétrer dans Je monde
finaucicr, moins pour pr('ndrc part à ses
6

�~ - msTORJ.Jl
fèles qu'à ses gains. Oans ce milie~ b~illant,
on ne faisait pas seulement les operal10ns de
surtout
banque Courantes.' on s'occupait
. r·
d'agio, de spéculations, parl1cu iereme~t sur
les biens des émigrés, sur les fol'urn~l~r~s
.
'fout Jv était hon • el on ia1sa1l
m1·1·t
1aires....
f,
ventre de tout. Et c'est pour cela que le rere
du rrénéral Donaparlc, politicien véreux, type
de ~elle race qui, depuis, a
pullulé comme les mauvaises
herbes dans un jardin mal len_u,
qui ne voyait dans le m_amement des affaires publiques
qu'un mo1_eo de fa!re les
siennes, avait cherché a prendre pied dans ce monde _de
banquiers, tous plus ou _moms
escrocs el flibustiers, mais tous
riches. On l'y recevait, el chacun en Je recevant avait l'arrière-pensée de se mé_nag~r
l'appui d'un ~omme_ qm faisait au Consml des Cmq-Ccnls
des discours contre les dilapidateurs des deniers publics
pour mieux prendre part à
Jeurs déprédations, et dont le
frère, on Je devinait, ne bornerait pas sa carrière au commandement d'une armée. Se
\"Oyant si bien r~çu,_ Lucie,n ne
manquait pas d altnbue~ a_ ses
mérites personnels la d1~t111~Lion avec laquelle on lm faisait accueil dans les salons de
la haute banque. Il prenait de
jour en jour une assurance que
sa jeune~se, sa parenté tout
au plus, pouvait lui faire pardonner, mais qui n'était justifiée ni par ses connaissanc~s
ni par son mérite. S'il en avait
eu, n'aurait-il pas été plus
modeste?... Quand son concours au 18 brumaire lui valut
le portefeuille de llntér(eur,
il n'avait guère que nngtcinq ans. Il était grand, mal
fait, dégingandé, arec de longues jambes, de longs bras, de !o~gue_s
mains : de même que sa sœur Ehsa, 11
était anguleux de partout, de corp~ c?mme
de caractère. La tête ·cependant n éla1t pas
mal : elle rappelait, avec des yeux qui auraient eu de la douceur s'ils n'avaient été
gâtés par un clignotement perpétuel, le visage
du général. Même menton, mème structure
d'ensemble : physionomie bien sœur de c~lle
de son frère, mais avec quelque_chose d _un
peu féminin, félin plutôt 1 • Celle tête, LuCicn
1. Un Anglais, Yorke, a ~il d~ lui : « ~cs.!'1ao_ièrês
et sa tomnure sont d,slrnguees, q?OHJU ,t. a,t la
physionomie d'un juif italien assassw. » (S!r J~hn
CARK, Les A11gLais e11 F,-a11ce après la paix d A1mens, p. 67.J

la porte trop en avant, car le ~os _e~l un p_eu
voùté et, de loin, lui donne l'~ir v1eillol. F_ ier
cependant de ses avantages,
cherchait à
relever par une élégance exage1:ec, par. conséquent de mauvais goùt, Lucic~, touJ,ours
cresticulanl avait un aplomb rnsense. li
b
'
.
.
s'embarquait dans de ~randes phrases, Jet~1t
çà el là quelc1ue citation apprise pour faire

~?

MADAME RÉCAMIER, EN

li99·

1'1Jblea11 de Mme EULALIE J\IORlN. (/1111sée de 1·ersailles.)

elTet et lançait des aphorismes qui n'éblouissaient que lui. Il posait pour l'inspiré, pour
le poète auprès des femmes, el ~e drapait en
homme d'expérience auprès des neux depulé~.
S'il concédait à son frère Napoléon_ la ~up~riorité dans les choses de la guerre, il laissait
modestement entendre que, dans _le re~le; et
surtout en politique, il ne poma1 t, lm, etrc
comparé à qui que ce fût.
.
A une idée si avantageuse de ses talents, al
en joio-nait une non moins avantageuse de s_a
perso;nc. li se croyait irrésistible, se donnait
comme l'amant des plus jolies femmes de
Paris, ne laissait pas ignorer que ~es_ r~vages
portaient surtout parmi les cœurs femmms les

plus blasonnés, qu'il avait été aimé de la
baronne de Sartory, nièce du général de
Wimpffen. qu'une jeune Avignonnaise, la
comtesse de Graveson, avait succédé à la
baronne.... Ne devait-il pas à lui-mème, à
~on nom, de n'aimer qu'en haut lieu? .. ; Ces
indiscrétions, de quelque air discret qu el~cs
fussent fa:tes, deraient, dans sa pensee,
achever de poser un homm~
qui atail des maitresses s1
distinrruécs et faire oublier que
sa fen~me l'était si peu. D'ailleurs il était de bon ton dans
le monde, _ comme maintenant, - d'avoir une vie dissipée, cl l'on considérait bien
plus un homme entretenant
une danseuse qu'entretenant
sa vieille mère et sa sœur.
Lucien, dans l'amour, ne cherchait alors qu'une façon de se
draper en Don Juan, de se
mettre en évidence dans les
salons, comme sa brouillonne
et active ambition l'avait mis
en évidence au Conseil des Cinq
Cents. li ne manquait à sa réputation que d'être aimé de la
« belle des belles. »
Mme Récamier avait dans sa
coquetterie des aspirations un
peu cousinesdecelles-là. Qpand
elle voulait, poussée par le
même mobile de vanité, allirer
chez elle un homme célèbre ou
simplement en vue, elle sarn!t
lui chatouiller au bon rndro1l
l'amour-propre et était de première force pour mellre le
doigt du premier coup su.~ ~c
point stra,tégi9ue : ce n etait
ensuite qu un JCU pour elle de
l'envC'lopper des fi)s . l~nus,
plus ou moins mv1s1_ble~,
d'une savante et comphquee
diplomatie de salon. Elle avait
ainsi partie gagnée et un adorateur de plus pour vanter partout son esprit, - dont il ne
s'apercevait pas qu'il était dupe. Mais jamais
arairrnée ne s'y prit plus adroitement pour enserr~r de ses soies la pau rre mouc,he. dont
elle avait envie. Aussi, quand elle s.3v1sa_de
faire des avances à Lucien, - car c est ?•en
elle, n'en déplaise à Mme Leno_rma_nl, q~1 le~
lui fit - elle trouva un terram h1_en preparc
pour les accueillir. Et si elle alla ~111s1 au:devant des hommages de Lucien, c est m_orns,
il le faut croire, pour ses avantage~ physiques
ou sa brillante réputation de m~m~•~ suJet, ~ue
parce qu'il était ministre de I Interieu_r, frer_e
. du Premier Consul, que sa présenc~ Jellera1t
du lustre sur son salon et que son m~uence
pourrait servir les intérêts de son mari.
(A sufrre.)

... 82 ...

JOSEPH

TURQUAN.

Docteur CABAN ÈS
~

LES INDISCRÉTIONS DE L'HISTOIRE
~

Un régicide ignoré
li semble que la liste des régicides soit
définitivement arrêtée, telle qu'on a coutume
de la lire dans les encyclopédies et autres
manuels de faci le érudition. &lt;( Le supplice de
fürnillac, disent !.es historiens, que les veilles
n'ont pas pâlis, fut sans doute d'un terrible
exemple pour les criminels à venir, car
aucun alfenlal contre la personne du sourerain ne se produisit pendant un siècle et
demi, c'est-à-dire jusqu'en 1757, époque à
laquelle Damiens tentad'assassinerLouisX\'. l&gt;
C'est, il faut le dire, un() inexactitude, et
la preuve rn est que, sous le règne de
Louis XIV, le monarque le pins absolu qui
fût', il n'y eut pas moins de cinq à six complots contre la "ie du roi. Saint-Simon ne
parle, il est vrai, et encore en termes vagues,
que d'une conspira-lion découverte par M. de
la nochefoucauld en 1709.

En 1668, on avait signalé à M. de Lionne
les allées et venues en Angleterre, en
Suisse, etc., d'un personnage mystérieux,
prenant le nom tantôt de Roux, tantôt de
Marsilly, el qu'on disait animé des plus
mauvaises intentions à l'égard dn roi.
Ce Roux, que les uns ont dit originaire de

!'Orléanais, les autres de la Rochelle, était
fils d'un épicier de i\'imes. Protestant zélé
jusqu'au fanatisme, il avait fait héroïquement le sacrifice de s, vie pour atteindre le
but qu'il poursui l'ait : débarrass"r la France
du « tyran ll qui opprim~it les consciences
et consommait la ruine de ceux qui marchaient en travers de son impérieuse volonté.
C'était le moment où, sur l'ordre de
Louis XIV, on venait d'arrêter le surintendant Foucquet, dont l'orgueilleuse deYisc et
le faslc insolent araient alliré les rigueurs du
roi. fctte arrestation avait souleYé l'opinion,
et dans tous les rangs de la société des sympathies nombreuses s'étaient manifestées en
fayeur du persécuté.
Roux, dit Marsilly, était personnellement
attC'int par la disgrâce du surintendant. Il
avait jadis avancé à .Foucquet, conjointement
arec un de ses frères, une somme de
50.000 livres, &lt;( pour faire le recouvrement
des francs fiefs en Languedoc i&gt;. Foucquet
emprisonné, ses biens saisis, les frères Marsilly perdaient tout leur avoir. L'tJn d'eux
en était mort de chagrin. L'autre résolut de
tirer vengeance d'une mort dont il n'hésitait
pas à faire remonter au roi la responsabilité.
JI quitte donc la France pour se retirer en
Angleterre, oü il se fait appeler M. de Fontaineverle. A Londres, il entre en relations
arec le baron de l'isola, puis se met en rapport avec le roi d'Angleterre et le duc
d'York.
Mis en présence de ce souverain, il lui
déclare lout net qu'il a le proj&lt;'l de tuer
Louis XIV.
Le roi d'Angleterre semble l'écouler avec
allention cl réussit à se faire livrer le portrait du criminel, C( sous prétexte q11'il était
un homme illustré~i,, en réalité pour préYenir Louis XIV du complot qui se tramait
contre lui.
M. de Ruvigny, alors ambassadeur en
Angleterre, est désigné pour éclaircir l'alTaire.
Arriré à Londres, il imagine d'avoir recours
à l'artifice su ivant : il se fait enfermer dans
une armoire de la chambre du duc d'York,
tandis que le prince interroge Marsilly sur
ses desseins. )1. de Ruvigny ou de 11emigny

M. de Turenne, pour dissiper les inquiétudes du roi, désigna cinq de ses officiers
pour se mellre ~ la poursuite du criminel,
a"cc un brigadier et deux soldats. Quoi qu'il
leur eût fait prendre les cinq meilleurs chevaux de son écurie, il furent cinq mois et
vingt-huit jours &lt;( tant pour décomrir l'endroit oü il pourrait être que pour le prendre. l)
Grâce aux révélations d'un banquier de LJon,
ils apprenaient que Marsilly devait quiller
l'Angleterre pour aller en Franche-Comté,
pour de là, gagner le Milanais et rentrer en
France par la Prorcnce.
Les agents, mis aux trousses de Marsilly,
se retirèrent à Fontaine-Française, jusqu'à
l'époque oit l'on supposait que celui-ci arri"crait en Franche-Comté. De temps en temps,

1. De propos délibéré, Louis XI Vfaisait de la guerre
une école de ~érocilé, et a deux reprises, froidement,
sans provocation, sans excuse, du fond de son boudoir, entre une sonate de Lulli et un sourire de sa
maîlresse, il donna l'ordre de brûler le Palalinal, el

sur la cendre encore chaude de l'incendie et en plein
hi,•er, l'armée française balaya devant elle toute la
populalion. Villes, riltages, homm_cs, femmes, enfants,
vieillards loul dispamt en un JOur, comme par un
trcmblcm'ent de terre, de la face du soleil. (Eug. PEL~

Décade11cede la monarchie (1·a11çaise, p. 49. )
2. ~e manuscrit, extrait des papiers de M. de La Marre,
aélé publié r,ar M. Bouclot, conservateur des Arcl1i1·es
de la Côle-d Or, dans la Revue de la Côte-d'Or el de
t'a11cie1111e Bow·go911e, 1836, p. 40 et suiv.

M. de la Rochefoucauld, écrit le mémorialiste
toujours en quête de ragots, ~I. de la Rochefoucauld, retiré au Chonit, y rl'çul un billet anonyme
atroce conlrc le roi, qui marquai! en termes e~rès
qu'il se lrouvait encore des Ravaillacs et qui, à celle
folie, ajoutail un éloge de Ilrutus. Lit-dessus, te duc
accourt à llarly, et, tout engoué, fait dire au roi .
pendant le Conseil, qu'il a quelque chose de pressé i,
lui dire.... Il fui mal reçu .... Les ducs de Ilouillon
et · de Beam•illicrs, qui avaient rcru les mêmes
billets et les avaient portés au roi, en a1·aienl été
mieux reçus parce qu'ils l'avaient fait plu, simplement. Le roi fut pourlant fort peiné pendant quelques jours; mais, réflexions faites, il comprit que des
gens qui menacent et qui ax_crtis~eut ont moins dessein de se commellrc à un crime que d'en donner
l"inquiétude.

- Le roi avait été bien autrement préoccupé
une quarantaine d'années aupara,·anl et ne
s'en était pas tenu celle fois à dédaigner avec
son habituelle superbe les rapports de ses
ministres.

..,. 83 ..-

(nous arons lromé ce nom ainsi orthographié
dans la relation du temps! que nous sui,·ons
pour notre récit) adresse au roi celte dépêche, en date du 29 mai t668, qui est comme
le rapport officiel de sa mission :
Cc scélérat ~e nomme Roux, âgé de quarante-cinq
ans, ayant les cheveux noirs, le ,·isage assez long et
assez plein, plutôt j!'rand et gros que petit et menu,
de méchante physionomie, la mine palibulaire s'il en
fut jamais. Il dit qu'il a servi en Catalogne; qu'il a
beaucoup de blessures, qu'il a scni des gens des \'allées de Piémont, lorsqu"ils prirent les armes contre
M. le duc de Sarnie; que Votre arajesté le eonnaît
bien, qu'il a eu a,·cc clic plmicurs entretiens et que
dans le dernier elle lui a conseillé de ne plus se
mêlrr de tant d"affaires, qu'il esl au néscspoir que
Votre Majrslé lui duit 80.000 écus qu'il a avanc(,s;
étant entré dans un parli dans la généralité de Soissons, qu'il est forl connu de M. le prince et qu"il
n"a qu'à lui nommer son nom.
C'est un grand parleur cl il no manque pomt de
Yiracilê.

On pensait généralement que Roux, dit
Marsilly, a,,ait été envoyé à Londres par un
comité de dix personnes, catholiques et protestantes, parmi lesquelles le lieutenant
général Balthazard et le comte de Dobna. Les
conspira leurs se proposaient, disait-on, de
soulerer les prorinces du Midi, (( qui étaient
si maltraitées qu'elles étaient résolues de
se révolter et de se mellre en République lJ.

LEr,x

�UN 'R_'ÉG1C1DE 1GNO'R_'É

-

1f1STOR._1.JI

Marsilly était enfermé le mème jour à la
Ilastille 1 cl le lieutenant criminel recevait une
commission particulière pour instruire son
procès « souverainement ,i . Quand on représenta au prérenu la leLLre du duc
d' York qui dénonçait ses propos criminels à
Louis XIV, il ne sut que s'écrier à plusieurs
reprises : Ah! traître duc d'York! tu m'as
trahi !...
On procéJa à l'interrogatoire du coupable,
cherchant surtout à connaitre s'il n'avait pas
eu ·de complices. L'un des hommes arrêtés
avec lui avait été trouvé porteur de chiffres

qu'il entretenait avec le baron de l'lsola, el
on avait tout lieu de soupçonner que Roux,
dit Marsilly, était l'agent de l'isola, de Molinar, de Castel Rodrigo cl de milord Arlington,
appartenant, pour la plupart, à la religion
réformée.
Quand on demanda à Roux pourquoi, élant
Français, il entrclenail correspondance avec
les ennemis de lïttal, il répondit qu'il était
&lt;c bourgeois de Londres l&gt; . Lorsqu'on vint à
lui parler de son allenlal contre la p_ersonne
du roi, il dit toujours « que son désespoir
était de n'aroir pas fait son coup, mais que
lJieu accomplirait par un aulrc l'action qu'il
avait voulu faire».
Il fit demander au roi d"èlrc enfermé
&lt;I entre qualre murailles l&gt;, el qu'il rév{,ferail
des secrets importants. On agila au Conseil •
du roi si on lui permettrait de parler avant
de mourir. « Le roi ne voulu!. point écouter
celle proposition et dit seulement que s'il lui
arnil promis la vie, il la lui donnerait ; et
qu'une fois, il se voul.1il mettre au-dessus de
toutes ces appréhensions. M. le chancelier et
M. de Louvois, qui étaient au désespoir que
la capture de ce malheureux se fùt l'aile par
un autre ministère que le leur, disaient tout
haut que Mar; illy était un fou qui n'avail pas
eu l'assurance de rien cxéeuler contre la personne du roi, mais ils furent bien obligés de
changer de langage lorsqu'ils apprirent que
Marsilly s'était à demi defail lui-mème par
un genre de mort très cruel. ... ll
Le 5 juin, Roux était déclaré coupable de
« s'être entrcLènu de plusieurs négociations
secrètes contre le service du roi et le b:cn de
l'Étal, el d'avoir tenu plu.sieurs discours per·uicieux qui marquaient des desseins abominables contre la sacrée personne de Sa Majesté;
pour réparation de quoi, a été condamné à
avoir les bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs, ledit Marsilly, appliqué à la question
ordinaire el cxlraordinaire. l&gt;
Dès qu ïl avait été prévenu que l'heure de
l'expiation élait prothe, Marsilly a,·ait tout
tenté pour se donner la mort. &lt;( Il avait
pratiqué depuis buil jours Lous les moyens
imaginables pour se défaire lui-même , disait,
dans une dépêche, Lionne à Colbert, jusqu'à
s'être coupé Loul net aYeC un méchant couteau, premièrement le membre Yiril, et aprrs
le peliL doigt de la main, sans en dire un mot
à personne, espérant pouvoir mourir de la
seule perle de son sang. li avait fait une
corde d'une cravate poJ.1r s'étrangler. Il se
YOulut casser la tète contre les murs, IDQÎS en
l'ut empêché par ceux qui cnrenl ord re de le
garder à rne, dès qu'on eut connu son
dessein.
&lt;I li n'y eut pas moyen de lui faire prendre
unecueuille,ù (sic) de nourriture pcndantles
· quatre derniers jours qu' il a vécu, et il joua
si bien son rôle, qu'il évila par là d'ètre appliqué à la question, parce q~'on craignait qu'il
n'expirât à tous moments, faisant déjà le
demi-mort, comme s'il n'eût pu proférer une
seule parole devant les juges . ... n

On peul lire dans les Papiers de la Bastille,
publiés par na,•aisson, les tortures cl l"exéculion de

!larsilly, que Louis XIV avail fail enlever sur le terr1Loire étranger, comme Napoléon fera enlever plus

ils se détachaient rour en avoir des nou- .
velles. « Enfin, l'aîné des Mazel s'étant rendu
à Besançon el y logeant au Cheval-Blanc, y
vil. arrirer Marsilly fJu'il fit suivre par un
homme à lui, qui cul si peur d'ètrc découverl qu'il en tomba malade el manqua d'en
mourir. l&gt;
L'un des agents ayant eu a,·is que Marsilly
élait à Saint-Claude, rn mil à le filer cl ne le
quitta que dans un village &lt;&lt; oi1 Mar; i!l y allai_l
diner chez un Prieur de ses amis ».
Une fois la retraite de cc dernier découverte, nos estafiers s·aposlrnl dans un endroit aux environs du petit village de SaintCcrgucs, 011 ils supposaient que Marsilly ne
pouvait manquer de passer.
L'arres tation fut des plus momcmentécs;
on eut raison pourtant de Marsilly, qui, ne se
défiant de rien, attaqué à l'imprnvisle,devait
su:combcr sous le nombre.
li tenta pourtant de se défendre, aidé des
trois hommes qui l'accompagnaient, mais
l'un d'eux fut tué par un des 'officiers lancé
à sa poursuite ; quant à Marsilly, « ,oulant
mettre la main au pisto!et, le jeune de Mazel
lui donna un coup de mousqueton sur la
nuque du col qui le mil hors d'ét:il de se
défendre; ensuite, l'ayant saisi et lié avec ses
deux hommes, ils leur firent traverser douze
à quinte lieues de pays, en moins de quatre
heures de temps, et gagnèrenl le Pa;-de1' Ecluse, d'où ils envoyèrcnl le brigadier de
Mazel à M. de Turenne, lui donner aYis'dc la
captm·e de Marsilly. »
~

Di·s que M. de Turenne cul reçu cet aYis,
il s'eniprcssa d'éveiller le roi pour lui faire
parl de sa bonne nouvelle. Le roi Lint à eu. tendre le récil de l'arrcslation de la bouche
mème du brigadier qui l'arnit opérée. Par
deux fois, il voulul saYoir comment la chose
s'était passée et donna à Mazel cinquante
pistoles pour s'en retourner. Toul le monde
se félicita de l'heureuse issue de l'expédition.
Le 24 mai 1669, M. de Lionne écrivait à
Colbert :
li m·a enfin réussi de fail'C arrêter Roux, le scélérat,
eu Suisse, dix ou douze lieues eu dcda11s de leur
pal'S au rclour ,l'une ,isile &lt;1uïl avait rcmlue au
tolo~cl Ballhazard. auquel il a\'ail dil ~u'il reprc11draiL
hirnlôt le chemin cl"Anglrtcrrc. Je l'ai f'ail con1h1ire
il Paris où il arriva hier.

1.

Le roi, averti qu'il s'était mis en tel étal
qu'il n'avait plus que quatre heures à vil're,
fit hàter l'exécution.
« On lui donna pour l'exhorter à la mort,
ou plu tôt pour le faire parler, un docteur en
Sorbonne el un ministre, lequel lui disait si
c'était dans sa religion qu'il avait appris à
attenter contre la personne du roi, et il répondit que le roi était un monstre exécr:rble
el un tyran, que l'on devrait exterminer,
langage qu'il continua jusqu'à la mort, qu'on
fut obligé de bàt.cr en l'étouffant avec des
mouchoirs, pour étouffer en mèmc Lemps le
torrent d'injures et d'imprécalions qu'il vomissait contre le roi. i&gt;
li ne cessa d'injurier ,,ne lorsquïl eut cessé
do Yinc.
~

Si les contemporains lùi rendent cette
justice, qu'il montra jusqu'au bout la fl'rmeté d'un héros, ils s'accordent aussi à rrconnaîlre qn'il était loin d'en arn:r les traits. « li
étail, dit M. de la Marc, d'une nature médiocre, mais renforcée, fort laid, ayant les
mains comme des épaules de mouton, rousseau comme une vache, d'une mine fort
patibubirr. l&gt;
,
Pendant que ceux qui l'avaient pris le
ramenaient à Paris, « il cbanlaiL quelquefois
avec eux cl raillait en leur disant, dans les
hôlcllerics, qu'ils ne regardassent point à la
dépense, qu'il les en ferait rembourser dès
qu'ils seraient à Paris. Passant au t1·avers
d'un gros bourg en Suisse, il se mit à crier
au secours, qu'on l'e.nlevait , lui , envoyé du
roi d'Angleterre en Suisse pour le renouvellement de la Triple Alliance. 11
Il n'était pas d~uleux que Marsilly était dé
connivence al'eC le Gouvernement suissr.
AussiLôl après la mort du criminel, on faisait,
en Suisse, le procès aux sieurs de Mazel, de
Briquemanl, ainsi qu'à Lous ceux qui avaient
contribué à l'arrestation de Marsilly el qui
avaient tué un de ses valets. lis furent tous
condamnés à mort - par contumace - cl le
jugement attaché à la porte du chùleau de
Fontaine-Française, lieu de résidence de l'ainé
de Mazel; on fixa également à la porte de
l'hôtel de Turenne à Paris une copie du
mème jugement.
De son côté, Louis XIV faisait donner à
M. de Turenne vingt-cinq mille écus, « pour
récompenser ccu_x qu'il araiL mis en œuvrc
pour cnlernr Marsilly ». Mais cette somme
fut dirnrlic cl « emplol'ée aux frais du premier voyage que le cardinal de Bouillon fil à
Rome».
On s'occupa de poursuiuc les complices ou
prétendus tels de Marsilly. Un des valets de
cc dernier, un nomm~ Martin , qui habitait
Londres avec son maitre, fut persuadé de
revenir en France; le rnpge lui serait payé
el il n'aurait aucune représaille à rPùoutcr.
Confiant dans ces promesses, le malheureux
prenait passage pour Dunkerque cl à peine
tard le duc ,!'Enghien. Comme r1uoi l'histoire éLcrncllcmDnt se recommence !

avait-il mis le pied sur la terre française
&lt;fU 'il était arrèlé. Le 1"" aoùl 1G69, le capitaine de Vauroy, sergen t-major de la ville cl
de la citadelle &lt;le Ounkcrqur, recevait l'ordre
de conduire le prisonnier à Pignerol. Cc
Martin, connu sous le nomd'Enslacbe Danger

ou d'Angers, fut lrouYé mort dans sa cellule
un malin de janrier 1691. li avait seni pendant cinq ans Foue&lt;1ucl, enfermé dans la
même prison (1uc lui , et succouibail après
Yi11gt-r1ualrc ans &lt;le captivité.
Certains hislorir ns, en ces dernières années,

- -...

ont émis l'opiniou qu'Euslache Danger pourrait bien ètrc le Ma~que de Fer! Mais nous
Louchons lit à un problème qui a pro,•011ué de
trop passionnées controrcrscs, pou1: que la
Lc11Latio11 nous prenne de le traiter _i1 la légüe.
Nous y reviendrons peul-être quel&lt;1uc jour.
D OCTEUR

CAB.\NÈS.

'FE.MMES-SOLDATS

.,,,.

Alexandrine Barreau
Celle petite notice sur une des lemmessoldats de la f\évolution pourra paraitre trop
sèche aux lecteurs, mais le l'ait d'une femme
appartenant l'rgulièremenl à l'armée comme
comballante est si étrange qu'il faut l'appuyer
sur des documents offü:i1•ls cl rien que sur des
documents officiC:s. La moindre broderie mise
sur l'uniforme lui donncra:L l'air d'un cosLlune de fantaisie.
D'Aiexandrine llarrt'an, ou si ,·ous préférez
son nom républicain : Liberté Barreau, mention esl faite dans les &lt;1 Annales du ci-visme
el de la vei-lu, présentées à la Com·cnlion
nationale par Léonard .Bourdon, député pour
le département du Loi ret. A Paris, dê l'lmprimerie nationale. L'an Il. i&gt;
Ce l'ecucil glorifie en ces termes Alexandrine Barreau, cn~rfo le (l juillet 179::i au
2• bataillon du Tarn : « Cc bataillon, fameux
dans l'armée des Pyrénées occidentales, est
commandé pour aller attaquer une redoute
espagnole; Lcyrac et Liberté Barreau, son
épouse, Lous deux grenadiers, marchent à
l'ennemi à côté l'u n de l'autre. Le frère de
Liberté Barreau est aussi dans les rangs; le
combal s'engage, l'artillerie tonne de toutes
parts. Barreau YOit expire!' son frère; clic
reste à son poste. Lcyrac, son époux chéri,
tombe auprès d'elle, la poitrine percée d'une
balle. La rnrlu républicaine triomphe de
l'amour comme elle Ycnai Lde triomphe!' de la
nature. Barreau presse sa marche, elle entre
la troisième dans le retranchement cl la
redoute est emporléc. Dix-neuf cartouches
c1u'on lui arniL remises ayant le combat sont
épuisées; clic s'empare de la giberne d'un
ennemi qu'elle ,·cnait d'abaltre à ses pieds, el
poursuit a\'cc ses camarades les Espagnols
fuyant de toutes par ts dcrant les troupes de
la République. Enfin le Lataillon s'arrèle cl le
ch_amp de bataille ne retentit plus que des
cm de Victoire ! Vive la République! Alors

Lihcrté Garreau retourne auprès de son époux, J"attar1•1e d'une redoute rsp:1gnole i1 llil'ialou, s1:r
bande sa plaie, le presse dans ses bras cl le les ['Jrénées. Snn frère y a été Lué à ses cotés, et
porte avec ses frères d'armes à l'hospice son mari blessé d'une balle c111i lui lral'Crsa le
militaire; là , en lui prodiguant les soins de cnrps. Celle femme inlrépitle continua 11 se battre
la Lendresse conj ugale, clic prouYc 4u"elle n'a s,111s qui• Ler s•111 poste : lorsque la rccloulc fut
prise, cl:c revint auprès de son mari p·,ur le sepas renoncé aux 1·crlus de son sexe quoiqu'elle courir; elle le prit sur ses épa ules et le h~111~porl:1
aiL&lt;lé ployé to utes celles qui ne ~cmblcnL de- :1 1"11opital.
roir être l'apanage que de l'autre. »
S. M. l'Empcrcur cl Roi informu des cxploil~
Hien d'exagéré dans celle narration. La de Mme LaiTac, lui a accordé, le 8 l'endémiaiJ·e
Tour d"Aurnrgnc a lui-mèmc fait connaitre la an XIV, une solde de retraite de 100 francs, en la
conduite de Liberté Ilarrcàu dans le rapport qualifiant rie gren;ulicr cl,1ns le ü:i• régi men 1.
Mme Layrac, qui n'a jamais élé blessée quni r1u 'il adressa au général La lhurJonnais, le
15 juillet 179:-i, sur l'alTairc de la Croix-aux- qu'elle se soit trouvée 11 plu~icurs affoires, c.sl
venue jouir, en bonne sanlé, des hienfa its de S. M.
1Jourp1cts cl de Biriatou :
qu'elle partage avec son mari cl cinr1 enfan ts.
« J'ajouterai à la relation &lt;le l"allaque de
!"église el du retranchement &lt;l.c Biriatou que la
Plus lard elle entra à la snccurFale des
citoyenne Libcrlé-fiosc Barreau, née à Scma- ln:alides d'Avignon 011 elle mourut à l'àge de
lens, districl de Cahors, figée de dix-neuf ans, so1xanle cl onze ans. Voici sonactc de décès :
mariée i1 un grenadier du 2• bataillon du
J:egistre des decès rie la ville rl'A.vignon.
Tarn, grenadier cllc-mèmc dans la compagnie
181::i
à laquelle est attaché son mari, s'est monlrfo
71!us qu'un homme dans l'attaque du retran- l'i• GO. Barreau (Rose), 1·cure Lai 1·ac.
chement de l'église crénelée de Biriatou j usL'an mil huit cenl quaran te- trois cl le v:n"tqu'au moment où son époux est tombé i1 ses cinq janvier, it neur heures du matin, clev.1111 ni1~
Jo~cpli-.~ol}l llernier, chevalier rie la Léo-ion
d'ho11cùtés. »
0
Dans plusieurs au lres combats, Liberté neur, arljoinl clu maire, cli\légué pour ] état civil
Barreau (elle arail remplacé · par cc nom de d'Avignon (Vaucluse), onlco111paru les sieurs Tho:nas
Laurent, àgé de ci,iquantc-six ans, cl Picrre-JJtLiberté les prénoms de Rose-Alexandrine) se ques Richier, âgé de cinquantc-lrois ans,cmployés
signala par son courage; elle scnil dans le à l'infirmerie de la succursall! des militaires invamème régiment jusqu'en J80t Le .Journal lides, établie en celle l'ille, y domiciliés, lesr1uels
de l'Empire, à la date du 26 février 1809, nous ont declaré q11e Hose Barreau, femme inva1ide, 11 la 2• cfüision de ladite succursale, ùgêe dd
lui consacrait les lignes suil'anlcs :
soixante et onze ans, née it Semalcus, Tarn, fille
Turin, '17 février.
de dèfunl Louis Baneau et de Jeanne Carrare,
Mme· Rose-Liberté Barreau, épouse du sieur mariés, l'euve de François Layrac. militaire i111aFrançois Lap'ac, soldat, natif du département du lidc, est décédée hier à deux heures du soir, daos
Tarn, est allée prendre possession des biens que la susdite inllrmcric; rlu décès de laquelle nous
S. M. [. cl R. a ,1ccordés i1 son mari, sur le camp étant assuré en avons dressé acle que nous avons
sig11é avec eux, après lecture faite.
des vétér,,ns du département de Marengo.
Celle amazone a servi avec son mari dans la
Signe; f\1 c111ER, L AURENT, REY~IER.
comp11gnie des grenadiers du G5• régiment de
Liberté Barreau fut enterrée arec les honligne, depuis 17\12 jusqu'au mois de messidor
an XII. Elle s'est trouvée, le 15 juillet 17U3 :1 neurs militaires.
È~IJLE

"" 85 .,,,.

CÈRE. .

�Monsieur de Migurac
ou le Marquis philosophe

Comment M. de Migurac se comporta
à la g uerre.
Le régiment 011 M. de Migurac était cornclle fut envoyé à l'armée du Rhin pour faire
campagne sous M. de Soubise contre J':irméc
hanon-icnnc. à!. de Migurac quilla Paris, avide
de gloire el de combats; il ne doutait point
qu'aranl peu de semaines, il n'eût com1uis it
la pointe de son épée les galons de lieutenant ,
en attendant le bàlon de maréchal. La guerre
lui apparaissait non seulement comme le
moyen sacré de défendre l'intégrité du royaume
et de répandre au loin la gloire de ses armes,
mais comme une sorte de jeu infiniment
noble où deux troupes de champions également probes et loyaux se donnaient rcndczYOUS en champ clos pour vider une querelle
comme il convient entre gens qui ont une
épée; après quoi vainqueurs et vaincus n'avaient qu'à se réconcilier et vider des coupes
à leurs santés mutuelles en se contant leurs
exploits et s'efforçant de réparer le mal rru'ils
s'étaient pu faire.
li fut confirmé dans celte opinion par le
langage et les mœurs des jeunes officiers de
son régiment. Durant tout le Lemps qu'ils
voyagèrent pour rejoindre leurs troupes en
Westphalie, ils passèrent leurs journées à
manger et à boire, à jouer et à se di,·ertir
arec les femmes qui les accompagnaient en
quanti té, et leur conduite n'éprouva pas de
grands changements quand ils eurent gagné
leurs quartiers. M. de Migurac ne tarda pas à
dépoui ller dans un milieu si choisi les derniers 1·estiges de son caractère provincial. Un
des privilèges essentiels de son humeur parait
al'oir été une facilité mer veilleuse de s'accommoder aux fortunes diverses qu'il endura.
En peu de semaines, il ne semblait rien demeurer en lui du gentilhomme campa"nard
qu'il avait été en Périgord, non plus q~e du
pauvre hère besoigneux qu'il avait fi" uré à
Paris. Mais il se comportait en officier ~ccompli, vidant en un souper douze bouteilles de
champagne, infatigable à passer les nuits au
lansquenet, au biribi ou aux dés, chatouilleux
sur_ lc _point d'~onneur et prompt à dégainer,
mais
Jort adroit
à tirer l'ar"ent
des usuriers
'
•
0
et a ne pornl le leur rendre, galant auprès
de~ damP.s allemandes qui ne se défendaient
pou~t trop, et à rouer de coups les maris bourgeois dont la patience était soupçonneuse.

C'est alors que M. de Migurac comprit rérilablement combien le serl'ice du f\oi est scnicc
de gen tilhomme, puisque jamais il n'a,·ait pu
si librement satisfaire les goùts aristocratiques
qui avaient germé en lui depuis sa seizième
année cl entre lesquels le jeu, les fcmmes et
le ,in se disputaient la meilleure place.
Que si l'on blâme M. de Migurac d'aroir
donné dans ces errements, il sera bon d'obserrer qu'ayant enduré une ,l pre misère il
a rait un besoin naturel de se refaire et que sa
nature le préparait mal à devenir un anachorète. li ne faisait d'ailleurs que suiHe le
courant général, el, de vrai, la vie eùt été
intolérable pour tant de jeunes hommes bien
nés, confinés dans de mauvaises bourgades
d'Allemagne, 011 il n'y avait ni opéra, ni aucun
délassement, et qui fussent morts d'ennui
s'ils n'eussent trou l'é moyen de se distraire.
JI leur arri vait de moisir plusieurs jours dans
des camps boueux, les pieds dans l'eau, noyés
de brouillards et de pluies pénétrantes, et cc
n'était pas la compagnie de leurs hommes qu i
pouvait les récréer : ramassis de vagabonds
enrôlés par les recruteurs, mal odorants cl
crasseux, rongés de vermine cl de teigne. En

ayant fait la revue sommaire au matin, ils
s'en fiaient aux sergents d'armes du soin de
les exercer pendant le jour, el, se réunissant
dans quelque tarnrnc, tuaient les heures à
l'ider des pots, à se quereller, à rimer des
sonnets et à disputer sur leurs triomphes
amoureux.
Eu somme, loul cela eùt été assez fade si,
de temps en Lemps, le clairon n'eût sonné il
l'ennemi et fait espérer la bataille. Au premier
signal, les pois étaient renversés, les cartes
en poche et l'argent ramassé; chacun, oubliant
ùc payer malgré les protestations de l'hùLc,
courait il son poste en assujellissanl son ceinturon, gourmandait les hnmmes, el leur faisait former les rangs. La fumée de la poudre
dissipait vile celle de l'ivresse; une seule
lièn e brûlait les reines : celle de croiser le fer.
)(alheureusemcnl, l'aspect des batailles
n'était point celui qu'avait rêvé M. de ~tigurac,
et elles ne se décidaient point, en général,
par des combats corps à corps. Après des
marches forcées, des reculs el des retours
déconcertants, il fallait se tenir longuement
immobile dans l'éternelle boue jaunàlrc, sous
le feu de la canonnade ennemie à laquelle

L'asf&gt;ecl des batailles 11'e/ail p;s celui q11'av.iil 1•êve ,V. de 1'fiB_11rac, et elles ne se decida ie11 / fo i11t, e11 gl!lzer al,
par des combats corps à cor rs. Afrès des marches forcl!ts, a,s re_c11,ts el des rel.ours d~conw l a_1_1ls. a /.i!lait
se tenir lon{!11e111e11t i mmotile sous le jeu de 13 caI1on11ade ennemie a /aq11elle 1·epontia1e11l les t •eces de notre
artillerie. (Page S:,.)

�1f1ST0'/{1.Jf,

.iffONSlEU~ DE .iff1GU~.JtC
\

répondaient les pièces de notre artillerie; le
seul passe-temps des jeunes officiers était &lt;le
se surreiller les uns les autres, de railler les
taches ou les accrocs de leurs habits et de se
défier ·de ne pas baisser la tète ou cligner de
l'œil au ronflement des boulets. Des paris
s'engageaient qui se réglaient le soir autour
des boulcillcs. M. de Migurac se distingua
promptement par le calme de sa contenance
~l par l'indifférence parfaite avec laquelle, au
plus fort de l'action, il gratlait soigneusement
une tache de crottin sur le revers de son
habit ou se faisait les ongles assis sur un
remblai. Au rebours de plusieurs camarades
qu'un délire jetait hors d'eux-mêmes uu son
du canon, M. de Migurac, sitôt que parlait la
poudre, sentait redoubler son sang-froid ; et
c'était .avec une curiosité détachée qu'il regardait s'allumer la gueule des canons cl crépiter la fusillade. Il ne s'émouvait que quand
un homme s'affaissait près de lui et qu'il le
voyait agoniser sur le sol, perdant son sang et
comprimant sa blessure. C'est en ces instants
que lui revenait le som enir de son père et de
la fraternité qu'il proclamail cntre les hommes.
Et il y avait une sorlc d'indignation passionnée dans la promplitude avec laquelle il
ordonnait qu'on relm·ât les blessés et qu'ils
lussent lransporlés. Celle humanité lui valut
parfois les sarcasmes de certains officiers qui
le raillaient de sa pitié pour de si pauvres
diables et le traitaient de frère capucin ; mais
ils n'insistaient pas, parce que son épée était
Lrop acérée et son naturel peu endurant.
Toutefois, les jours de bataille étaient rares
et la conclusion en était trop souvent des
marches en arrière, que l'on qualifiait de
stratégiques, ou des fuites désordonnées où
l'on abandonnait les blessés qui ràlaient, les
camps, les tentes el les bagages; sous la pluie
élerncllc, il fallait laisser derrière soi les
Yillages occupés peu de jours plus tôl, et dont
· les habitants montraienldcs faces goguenardes
·et haineuses. Car li:en que les princes .allemands fussent nos alliés, ces peuples ne dissimul:ùenl point four arcrsion pou r la France,
cl nos échecs les rcmpfüsa:cnt de joie. Quant
aux officiers du roi eux-mêmes, le premier
d1:pit passé, ils renonçaient à s'en afnigcr .
Ayant fait leur de\'Oir, ils tenaient !"honneur
pour sauf. N'avaient-ils pas conimc a&lt;ll'crsairc
l'incomparable monarque dont la science militairé égalait la philosophic?Ses victoires sur
nos alliés les AuLrichicns répandaicn l l'allégresse au camp. Quoi d'humiliant à succomber
sous un Lei génie'! Le peu de rancœur qui
subsistait se dissipait par la joie de chantonner
· en petits l'ers poissards ou satiriques la science
militaire de M. de Soubise el ses qualités
amoureuses.
En celte guerre monotone cl peu glorieuse,
une occasion fortuite pcrmil à M. de Migurac
de se distinguer. Voulant reprendre l'offen:.
sive sur le Neckar , M. ,de Soubise chargeait
le régiment de Royal-Champagne, renforcé de
deux escadrons de chevau-légers, de t.Hcr la
position des Prussiens. Après plusieurs jours
de marche circonspccle, des al'is sùrs annoncèren t qu'ils étaient en retraite. Dès lors la

confiance se rétal,lit et les olfü:icrs retournèrent à leurs tral'aux nocturnes auprès des
bouteilles et des filles. Or, un soir, comme
les esprits s'échauffaient parmi les rumées du
tabac cl du ,·in, M. de Beauchamp qui était
le moins ivre prêta l'oreille cl cria :
- llé là! écoutez ...
Sur le seuil du cabaret on entendait un
bruit de crosses qui s'abattaient.
- Bah! fil M. de Cravon, que\quc ronde!
Messieurs (ajouta-t-il en se renversant dans
les bras de mademoiselle Fifine),. burons aux
dames !
Mais ses yeux s'arrondirent cl il se tiï1l
coi. Au delà de la porlc qui venait de s'ouvrir luisait une rangée de mousquets; et un
officier de grrnadicrs prussiens, se découvrant al'cc politesse, invitait l'assemblée,
dans un français tudesque, mais fort compréhensible, à ne poin t faire de résistance. Il y
cul un. brouhaha de jurements et d'imprécations. Plusieurs sautèrent sur leurs armes. A
la menace de faire feu, le colonel jngca inutile une lulle disproportionnée. li s'apprêtail ,
le cœur marri, à rendre wn épée, &lt;1uand ur,c
fusillade inattendue troua la nuit et coucha
sur le sol la moitié des agresseurs.
En cinq minutes, les rôles étaient chang~s
cl les Poméranicns déposaient leurs armes
aux mains des fantassins de Royal-Champagne;
cl la stupeur des officiers délinés ne fut pas
mince de saluer, à la Lêlc de leurs libérateurs, ~[. de Migurac, que deux heures aupa,,ant on avait transporté ivre-mort dans un
réduit derrière la maison et déshabillé afin de
le mcllrc au lit. L'arrivée de la troupe
ennemie l'avai t réveillé au moment oi1 il
achevait de cuver son vin. Il avait sauté par
la fenèlre et donné l'alarme. Et, acclamé de
tous, il accueillait les félicilalions en grclùltant, car, dans sa bâte, il arail négligé de
prendre le temps de se vètir, et transi de
froid,_il tenait d!unc main son épée et de
l'autre sa chemise qui flottail au renl d'une
manière for t impudique. Crlle aventure lui
valut le brevet de lieutenant et fit dire comiquement à M. de Beauchamp qu'elle lui
apprendrai t à ne point faire les choses à
&lt;lemi, car si au lieu d'ètre à moitié ivre, il
l'eùt été complèlemenl cl emporté hors de la
salle, il aurait pu avoir la même for tune.
Celle alfa.ire fut l'épisode le plus remarquable de la vie militaire de M. de Migurac.
Tour à tour ballant el batlu, la tète au soh·il
ou les pieds dans l'eau , c::uchanl à l'auberge
ou sous la tente, le Yentre pl us souvent vide
que plein, il atteignit le temps où, après
cinquante-deux batailles rangée,, &lt;Juclque
cent mille hommes tués sur le champ de
bataille, autant crevés à l'h&lt;ipital ou dans les
fossés, et davantage estropiés pour le reste de
leur vie, cent quatre-ringts vaisseaux coulés,
un territoire deux fois grand comme la
France ravagé de fond en comble dans les
deux mondes, deux cents millions d'écus
dépensés, les monarques européens considérèrent que l'honneu r était sauf el conclur~nl
leur paix . Ce qui, cnlre autres él'énements,
amena le licenciement du floyal-Champagne,

lcl'é seulement pour le temps de la guerre, cl
réduisit M. de Migurac à son Lrcvct de lieutenant donl il ne pomait tirer parti, et à une
pension de cent écus qui lui suffisait d'autant
moins qu'elle était bypothrquée jusr1u 'à six
mille livres de dettes cl au delà.
, Ilien que deux années de campagne eussent
dércloppé son esprit de ressource, il se rùt
sans doute trouvé dans l'embarras si, par
fortune, il n'dtL rencontrt\ à Augsbourg un
pacha qui recherchait des instructeurs pour
les troupes du Grand Turc. M. de l\ligurac, après un bref entretien. accepta ses
offres et partit pour Constantinople.

XIII
Autres aventures de M. de Migurac
dans les pays étrangers.
C'est ici que nous abordons une période de
la vie de M. de Migurac qui semble avoir été
par ticulièrement tumultueuse, mais dont le
détail reste souve nt obscur pour ses biographes. Lui-mème, lorsqu'il était in vité, plus
tard, à rappeler ses souvenirs de ce tcmpslà, en évoquait une foule qui fourniraient la
matière de plusieurs volumes; mais fréquemment, lorsqu'on le pressait davantage, son
visage se voilait de mélancolie et il déclarait
al'CC une humili té admirable que si ces
années l'araicnt formé à la philosophie en
élargissant son esprit et sa connaissance de
l'homme, elles avaient durement éprom·é son
caractère. Un des arguments qu'il employait
le plus volo!1tiers pour mettre en lumière les
vices des Etats prétendus civilisés se tirait
de cc fait qu'un homme né pour le bien et
doué d'inclinations rerlucuscs, tel qu'il_ étai t,
s'était vu réduit, pour faire face aux di fficultés de l'existence, à des moyens que la
nécessité excusait, mais c1u'eùt nétris une
morale exigeante.
C'est ainsi qu'à plusieurs reprises on lui jeta au Yisagc sa conrnrsion au mahométisme; cl il faut Lien avouer qu'elle est n aiscmblable, si la preuve écrite n't'n a pas été
donnée. Car le Grand Turc ayant exclu les
incirconcis de la digni té d'officiers de son
palais, il fallu t bien que M. de Migurac, qui
aspirait au commandement de la garde du
sérail , aLjuràl sa religion. Mais à ceux qui
ont affecté de le blitmer de cette ambi tion,
ses amis répondent victorieusement qu'il ne
faut y voir, non plus que dans sa feinte conversion, qu'un slralagi·me autorisé par les
ruses de l'amour cl par le devoir du chrétien
de conser ver sa propre existence. En effet,
par le hasard d' un accident surYcnu à sa
chaise à .porteurs, une charmante sultane
s'était montrée à lui le 1·isage découvert, et il
s'en était si éperdument épris q ue c'cùt élé
proprement allentcr à ses jours que de se
refuser au seul stratagème qui lui donnàt
accès auprès d'elle. l\L de Migurac ne voulut
poinl pécher ainsi contre la loi calboliquc, et
se fit musulman aussi Lien par scru pule
religieux que par amour. Au rcsle, il le
demeura si peu de temps que si ses délrac-

•

leurs n·a l'aient ,·oulu Lircr parti de cet incident pour incriminer son honneur, nous ne
l'eussions même point mentionné.
Car, à peine installé au palais du Sult:i.n
avec un meuble somptueux et un harem convenalile à son rang, il n'eut &lt;le cesse qu'il
n'etH noué son in trigue aYcc la sultane
Madjoura, qui rnulut JJien répondre à sa
flamme. Mais ils furent découverts presque
aussitùt par l'imprudence ou la trahison d'un
eunuque éthiopien . Transpor té de jalousie, le
Grand Turc fit saisir la femme par ses sbires
cl clic fut jetée dans le Bosphore cousue
dans un sac. Quant à M. de Mi rurac, il a1'ai l
été précipité dans un cul de bas~c-fosse et son
destin était
d'ètrc empalé proorcssi,·cment
.
0
dura~t nngt-qualrc heures, cependant qu'acccsso1rcmcnt on le di vertirai t par d'autres
tortures fort ingénieu.ses. Heureusement, à la
veille du jour fixé pour l'exé,:ulion, il par1•int
à s'échapper grâce à la complicité de la
femme d11 gardien-chef, dont il arait gagné
le cœur, sorLil de Conslanlinoplc, r l, après
une fuite de plusieu rs jours, gagna la frontière de l'empire des tsars.
Lors_quïl fut en pays chrétien. il respira
plus librement et remercia Dieu. Mais sa
mau1·aisc fortune le fit rencontrer un parti
de cosaques du Don. lis n'eurent pas plulot
aperçu sa tète rasée et son costume mahométan, qu'ils se précipitèrent sur lui, la lance
en avant, pour l'exterminer. [gnoranl leur
langue et par sui Le incapable de les détromper, il se prépara 'à, la mort. Contre Loule
a~tenlc, il fu t épargné : lorsr1uc les cosaques
~1rcnt qu'il était sans ar mes cl, de plus,
J~unc cl fort, ils préfèrèrcnt le faire prisonmer l'l le réduire en esclavage. Ainsi, pendant
plusieurs mois, sa h\chc fut de traire les
~~amelles et de ramasser le crottin pour c11
faire du feu. Au boul de ce Lemps, il al'ai t
appris quelques mots de la lan"ue cosaque·
al_ors I'J saisit une occasion deC se jeter aux&gt;
p1~ds du prêtre ou pope &lt;le ces nomades, et
lm expliqua &lt;Ju'il n'étai t point musulman,
mais chrétien comme lui. Ce qui fut l'origine
&lt;l'un gram conflit entre cc digne homme el le
cosaque dont M. de Migurac était l'esclaYc:
jo!1rs de bat~ilfe litaient 1·ares et ta_ co11ctusi?11 e11 litait trop souvent des 111a,"C11es en anière, que l'on qual'un prétendait garder son captif dans les Le~
ltfia,t _de strategiques. Sous la pluie eternelle, 1t /allai/ laisser derrièl·e sol les villages occupes peu de jours
plus tot. (Page 88.)
fers et l'autre protestait qu' une telle rigueur
ne conl'cnait pas cnYers un coreli!!'Îonnaire.
M~is ils se mirent d'accord dès q~c M. de
M1gura? essaya de les allendrir par un signe l'oyagcur dépou illé par les brigands. Il fut frét1ucmmcnt de se récr~er ailleurs cl mèmc
de . croix cl deux ou trois houLs de prière r ecueilli al'eC hu manité par un marchand de
de jeter son dérolu sur quelque passant bien
lahnc qu'il dénicha dans sa mémoire : car, poissons du Volga; pour l'indemniser de sa tourné, fùt-il de la plus basse cxlraclion .
reconnaissant qu'il était catholique, tous deux nourriture, il passa plusieurs semaines it Ayant l'œil connaisseur, clic distingua M. de
tombèrent sur lui à coups de bàLon cl le empiler du poisson sec dans des barils, cc Migurac dans la foule, malgré ses babils de
l~issèrcnt pour mort sur place. Après plu- dont il se distrayait en ayant séduit it la fois commis cl son gros bonnet en peau de mousieurs heures, il rccoul'ra ses sens el, se la femme cl les deux filles de son hôte. Mais ton, et elle le manda en son palais le soir même.
traînant tant _bien que mal, réussit à gagner comme toutes trois puaien t àcrcmcnt la sau- Elle le lroura si fort it son goùl, qu'au lieu
le large; cl 1l ne cessait de méditer avec mure, il eut lieu d'ètrc satisfait du boulc- de le rcn"oycr le lendemain, elle l'interrogea,
amerlu~~e ?cll&lt;: circonstance am igeantc q ue, 1·erscment notable que subit sa fortune.
décourrit al'CC surprise quel homme il était
tant qu 11 1arai t cru musulman son maitre
L'impératrice Catheri ne, qui Yenait de et résolut de le replacer au rang qui lui conl'aYait ~railé sans cruauté, mai~ qu'il avait monter sur le tronc, rnul11t Yisilcr les pro- venait. C'est pourc1uoi clic congédia son
0
' ~_lu 1 ~~so!mncr le jour où il s'était aperçu
l'inccs méridionales de son empire cl fit une fa,-ori Orlof, installa M. de Migurac en son
qu 11.8, n claient pas chrétiens de la même entrée solennelle dans Sara Lo\'. Connue cbai:un lieu cl place, le couvrit de soie, de clenlellcs
mamcrc.
sait, c'était une femme d'un génie sublime, et de diamants, cl le fil l'oyager arec elle dans
. ~epeodanl il gagna la Yille de Sarator, qui mais d'un déYergondage incroyable. Bien son car rosse, ne cessant de le dérorer des
ctaiL la plus proche et où il se donna pour un qu'elle eût un favori en tilre, il lui arrirnit yeux, charmée de son entretien, lui murmu-

�, . - 111STOR._1A
rant entre deux baisers que toutes les dignités de la Cour l'laicnl ~u-dess?us de son
mérite cl ne parlant de rien 1110111s que de
l'associer au lrone.
Mais l'impératrice Catherine était a~_ssi
jalouse que débauchée. Passé~ la prcm1crc
ardeur de leur amour, M. de M1gurac remarqua qu'elle a,·ail les dents doulc~ses, la peau
jaune et une face d'Allcmande Jort plate. li
eut d'autant moins de remords de se ressouvenir de la «alanlcric c(l1'il professait pour le
beau sexe L~ut enlier, qu'il était d'ailleurs
instruit sur les plaisirs que son imp?ri?le
maitresse ne se refusait point, quelque cp'.·1sc
qu'elle se déclaràt de lui. Aussi ne se retmtil pas de répondre d'un air fort encoura9eanl
aux œilladcs peu dissimulées de rnademo1sellc
Anna Dimitrievna Karkov, fill~ d'honneur de
lïmpéralricc. füis celle-ci fai~ait ~spionn~r
tous ses pas cl ne tarda pas à etre rnf~r~nc?
de son infidélité. Aussitôt elle prcscrmt a
qualre estafiers de le trainer en sa présence
et le fil bàlonner sous ses yeux, cependant
que, sur son ordre, mademoiselle Anna était
mariée le même jour à un kalmouk, le plus
laid de sa garde. De ce dernier point, M. de
Mirrurac se fùl consolé,_ car l'attachement
avait pour celle jeune fille n'~ll~t p~
au delà d'une liaison passagère. Mais 11 lm
parut inlolérab!e d'avoir ,été bàtonné s,ur
l'ordre et en la présence dune femme, fu_tclle impératrice. Aussi, lorsq1,1e le lcnde~am
Catherine le fil venir cl le reçul comme s1 de
rien n'était, tenant pour badinage amou~eux
le traitement qu'elle Iui avait inOigé, 11 ~e
saisit d'elle, à sa stupeur profonde, et, empo1&lt;rnant une cravache sur la table et lui lrous~ant les jupes, il lui administra une fessée
telle que, selon Loule vrai_scmbl~nce, on?qucs
n'en reçut derrière impérial. Puis, la la1~sanl
sanglotante, hurlante et demi-pàmée, 11__ se
relira cl ferma la porte au verrou dernere
lui.
Mais comme il ne mettait pas en doute que
la fierté outragée de la tsarine ne l'épa~gne~ait
pas, il ne musa guère, cour~t aux ecur1es,
eufourcha un magnifique coursrnr tartare tout
sellé qui était toujours à sa disposit_ion, et
s'enfuit à franc étrier vers la frontière de
Polocrne, qui était la plus proche. Il parvint à
la 0,,;rrner, sans avoir été rejoint, en doublant
les é~pes; ce qui lui f~1t fa_cile, allendu qt'.e
l'argent ne lui manquait pomt. Notre exac_llludc d'historien nous oblige en effet à faire
mention qu'en quittant ses fonc_Lions ~uprès de
Catherine, il négligea de lm r7st1tu~r l~s
bijoux cl pierreries dont elle lut avait fait
présent et qu'il considéra sans doute_ comme
un salaire bien gagné; incident fort mmce que
ses délrac:eurs ·ont voulu grossir, affectant en
ces manières une pruderie très é~oigné~ des
mœurs du temps et qui ne se doit allnbuer
qu'à l'envie. .
.
.
Cette joaillerie lui permit de faire bonne
figure à Varsovie, où la renommée de se~
aventures ne tarda pas à se répandre et à lm
allirer une considération que fortifièrent la
distinction de ses manières et sa libéralité d_e
rrentilhomme
français. Malheureusement, 11
t,

.MONS1'EU~ D'E .Mmu~.JtC

était de son naturel peu ménager de ses ressources, el, encore r1ue les prêteurs, sur une
rumeur vague qu'il n'avait pas daigné démentir, lui eussent largement ouvert leur
bourse, le réputant en France une sorte de
marquis de Carabas, leur longanimité se lassa

~

~/il

Il se saisit de Catherine, à sa stupeur profonde, et lui
administra une fessée telle que, selon toute vrnise111éla11ce, 011c9ues 11'e,i reçut den-ière imperia L.
(Page90.)

Lient:l; ils prirent peur, obtinrent sentence
contre lui, el le moment de sa déconfiture
sembla immin('nt.
C'est alors qu'un de ces usuriers lui fournit
le moyen de rétaulir sa fortune d'un s~ul
coup : une dame polonaise de souche prmcièrc s'était violemment éprise de lui el s'offrait
à payer toutes ses dettes, müyennanl qu'!l
l'épousât. Dans l'extrémité OLI il se voyall
réduit, M. de Migurac prit ce juif, encore
qu'il fùt de piètre mine, pour un _envoyé d~
ciel. Ayan Lrevêtu son plus bel habit el ce qm
lui restait de bijoux vrais ou faux, il courut
au rendez-vous que lui assignait sa belle,
laquelle habitait e!feclÎl'cment un des palais
les plus somptueux de \'arsovie. Des laquais
poudrés à la française l'introduisirent dans
un salon qui reproduisait exactement le dernier boudoirdt:la Pompadour. Maisil faillit se
trouver mal au sourire de sa pr(tendue, funeste carcasse sexagénaire, dont le rouge, les
cheveux teints et le ràlelier en os d'hippopotame rendaient plus effroyable la décadence.
' Un seul coup d'œil suffit à M. de Migurac
pour lui faiœ souvenir qu'il était m~rié, ce
qu'il avait un peu perdu de vue depuis nombre d'années; et il bénit la laideur de cette
femme de lui épargner le crime de bigamie,
auquel le défaut de sa mémoire eût été capable de l'induire. La récompe~?e de sa d_é:
licatcsse fut que tout son mob1her fut salSI
et que, afin d'éviter la contrainte par co~rs,
il agit prudemment en mettant la frontiere
entre ses créanciers el lui.

Les deux ou trois années qui suivirent et
que M. de Migurac vécut en Alle_magne. ne
doivent pas, autant qu'on en peut Juger, elre
comptées parmi les plus édifiantes de_ sa carrière. Démuni, par suite de la paIX, des
moyens d'exercer le métier _des armes, lrop
imbu par ailleurs des devoirs de son rang
pour se ravaler à quelque métier de com_merce
ou d'industrie il dut s'en fier à la Providence
'
.
et à sa propre dextérité pour subvemr aux
nécessités de son existence ; et les cartes et
les dés semblent avoir été le seul capital dont
il ait exploité le revenu. C'est assurément
avec une douloureuse surprise que l'abbé
Joineau aurait vu combien ces di,·ertissemenls
avaient cessé d'être méprisés de son élèvt•.
Point de nuit qu'il ne pas,àl autour ~~ ~apis
vert. L'hombre, le lansquenet, le bmb1, le
pharaon, la cavagnole n' ur~nt pas de se~rets
7
pour lui. Sans doute, ams1_ que le ~oul~gna
fort judicieusement ~I. de M1gu:ac lu1-m:me
dans un de ses écrits, il ne swd pas cl exaoérer la réprübation dont on a coutume de
0
1
•
couvrir les brelandiers. Encore que a passwn
du jeu soit réprëhensible, le beau joueur d_oit
posséder plusieurs qualités qui ne sont pomt
banales : je veux dire la pru_dence et 1~ h:rdiesse à la fois., le sang-fr01d, une memo1re
~ùre, une divination aiguë des moyens de son
adversaire, d'inépuisables réserves d'imagination ; en bref, à pt u de chose ~rè~ les
mêmes vertus qui fvnl le grand cap1Lamc et
l'homme d'État. Un joueur pauvre, tel que
fut M. de Migurac, rsl semblal,le 11 un ingénieux chef de partisans 'dont une seule défaite
est la ruine, dont les victoires mèmes ne sont
que des répits arrachés à la fortune implacable.
C'est ainsi que, sur une foule de champs
de bataille, M. de Migurac prodigua les rc&amp;sources d'une tactique sa vante el d'une constance sans égale. Dix fuis, à force de persévérance, d'adresse, de génie, s'il faut employer le mot propre, il Lriom?~a du so~t
ennerni, rebondit au moment ou 11 semlila1t
terrassé, puisa dans une inspiration subite des
forces inattendues, comme si son courage
faisait reculer le malheur lui-même. Néaumoins, en dépit de ses eil'vrls, sitôt hors
d'affaire il retombait plus bas, et de nouveau
eflleurait le précipice, jusqu'à r,c qu'un élan
soudain le remit d'aplomli. Et ici je ne devrais point Laire les bruits que l'o~ fit . couri_r
sur son compte et selon lesquels il lui serait
arrivé d'aider la fortune par des artifices que
réprouve le code des joueurs, tels qu_e dés
pipé.;, cornets à double fond et cartes lns~autées. Mais le bien fondé de ces accusat10ns
n'a pas été démon tré. Sans doute, l'homme
est faible, et peul-être il serait téméraire
d'affirmrr que jamais en une heure de suprême détresse M. de Migurac n'ait usé d'un
de ces stratagèmes capables de fixer la fortune, qui, étant famme, aime à être violentée:
et il sied derechef de se rappeler que les
rrrands conquérants ne furent paint des hom~nes scrupuleux. Il est manifeste en rerancbe
que, si sa délicatesse put succomber,_ cc fut
par une de ces impulsions souverames el

1

..

irrésistibles auxquelles il n'est pas donné à Lenarbrr1ck : sa manche s'étant décliirée au • de sa veste, il lroul'a une pistole oubliée, vira
l'homme de résister. Et de même, on peut loquet d'une porte, mademoiselle de Mciligcn aussitot sur ses talons, se rassit à la table de
obsener r1ue, chaque fuis qu'il crut avoir s'était approchée de lui sournoisement, avait jeu et en deux heures de temps regagna loul
lésé son prochain, il tâcha de réparer ses rogné d'un coup de ciseaux le morceau de ce qu'il arnil perdu el trois mille écus de
torts selon ses moyens. Au lendemain du jour galon qui pendait, el le brandissait en triom- plus.
où, sur un coup assez douteux, il eut gagné phe. Lorsqu'il vit poindre M. de Migurac,
L'autre anecdote que je veux dire est celle
deux cents pistoles au chevalier de llanckens- &amp;erein et reluisant d'or, il s'écria d'un ton de sa rencontre avec milord William dans la
tein, il alla le trouver de grand matin pour maussade:
petite ville de TcufelsLaden, où, sous prélui o/Jrir sa bourse ; et, non seulement le
- Hé! mesdemoiselles, au lieu de gruger texte de prendre les eaux, une joyeuse société
désespoir du marquis fut extrème quand, un vieux coq allemand comme moi, plumez Ycnait chaque été remuer les cartes el les dés.
ayant forcé la porte de la chambre après y donc ce brillant oiseau de France, qui a le A l'hôtel des Trois-Hérons, que AI. de Migurac
avoir frappé inulilemcnt, il vit l'infortuné jabot garni de notre argent et ne saurait rien a,·ail honoré de sa présence, habitait égaleétendu sur son lit, la tète trouée d'un coup refuser aux dames 1
ment un gcniilhomme anglais de bonne appade pistolet qu'il s'était tiré; mais il dépensa
Espiègle et grisée de son succès, made- rence qui voyageait arec un grand luxe de
en présents aux maîtresses que laissait sa moiselle de Hetzendorf, d'une glissade sur le voilures et de domestiques. Milord William
victime le double de l'argent qu'il lui avait parquet, atteignit !If. de Migurac :
- tel était son nom - était remarquable
gagné.
- Est-ce Yrai, monsieur?
par sa carrure athlé1ique, sa corpulence et
C'est bien à lort également, selon nous,
Et déjà les lames d'acier effleuraient la l'éclat vermeil de son teint. li était issu d'une
que l'on a soupçonné un calcul malhonnèlc manche de l'habit. M. de Migurac sentait l'œil des meilleures familles du Ropume-Uni, et
dans la détermination que prit deux ou trois goguenard du baron peser sur lui; pcul-êlrc son assiduité autour du lapis vert eut , ite
fois M. de Migurac de déguerpir nuitamment pourtant aurait-il dit non ; mais il remarqua fait de le rapprocher de notre héros, dont le
d'une l'il!e ot1 il arait vécu à crédit et comp- que mademoiselle de lletzendorf avait une mérite ne pouvait passer inaperçu. Le lien de
lait un certain nombre de créanciers. Très fossette incomparable ... 11 s'inclina avec un leur amitié se resserra promptement, et
certainement il ne fit qu'obéir à un instinct sourire qui acquiesçait, et lui-même tendit milurd \\'illiam fut fort heureux d'avancer
impérieux de sa nature qui l'engageait à dé- son bras.
cent pisto!cs à son compagnon un soir que
laisser sur-le-champ les lieux oil il avait eu
En moins d'une seconde, la bande des celui-ci les lui demanda négligemment, les rendes malheurs el risquait d'être la proie des jeunes filles s'était abattue sur lui, travaillait trées sur lesquelles il complait éprouvaul,
fâcheux. Du moment où la fortune recom- des ciseaux, et le marquis, regardants'envoler disait-il, quelque retard. Quelles étaient ces
mençait de lui sourire, il distribuait aulom pèle-mèle les parcelles de drap et de galon, rentrées, c'est cc que nous ignorons, à moins
de lui deux fois plus d'argent qu'il n'en avait souriait toujours el songeait vaguement aux qu'il ne s'agit de celles qu'il espérait effectuer
fait perdre et il ne lésinait pas sur les intérêts vieux arbres qui, les dernières feuilles tom- au biribi.
les plus usuraires, afin que cc qu'il payait de bées, n'ont plus qu'à mourir.
Toujours est-il que, scion son étourderie
trop aux uns compensàt cc qu'il avait oublié
En récompense de sa générosité, mademoi- habi tuelle, il n'eut cure de celle dette, d'ailde paJer aux autres. Et j'insisterai particu- selle de Hetzendorf lui permit de ;baiser sa leuFs mi11ime et que milord William était Lien
lièrement sur ce point que jamais il ne mit joue blanche, et il prit congé, caressé de trop grand seigneur pour lui réclamer, bien
en balance les suggestions de son égoïsme toutes et envié des hommes pour sa magni- que le prèt n'eût été consenti que pour deux
u·ec les obligations que la galanterie lui im- ficence. Mais, tandis qu'il descendait les mar- jours. Mais le souvenir lui en fut durement
posait emcrs le beau sexe el l'honneur envers
rappelé par suite d'une malforlunc oil l'inlui-même. De ce que j'avance la preuve suffiduisit sa galanterie accoutumée. Milord Wilsante sera fournie par deux anecdotes qui porliam voyageait en compagnie d'une jeune
tèrent sa renommée au pinacle.
femme fort bien nippée et d'un teint éblouisLa première eut pour théâtre la ville de
sant qu'il nommait sa nièce; mais on murGalgenstadt, où M. de Migurac fit son appamurait tout bas qu'un nœud plus tendre les
rition les poches abondamment garnies, et
unissait. M. de )ligurac ne put voir cette
précédé d'une fameuse notoriété. Chez la dunymphe adorable sans en être ému. Un soir
chesse de Helzendorf, où se donnaient les
r1u'il venait de souper chez milord William
plus grosses parties, les femmes el les jeunes
avec deux ou trois autres convives et que,
hommes faisaient cercle pour le Yoir jouer et
selon la coutume anglaise, les hommes s'étaient
garder le même visage, qu'il perdit mille pisattardés à vider les bouteilles, il suivit miss
toles ou qu'il en gagnât deux fois autant. Or
Harriet dans son boudoir et aussilot se mit à
il advint que la malchance s'abattit sur lui
l'enlretenir avec une chaleur communicative
avec une telle persistance que, quatre jours
qui ne parut pas lui déplaire. Sa rougeur el
après son arrivée, il n'avait plus un écu dans
la manière maladroite dont elle se défendait
ses goussets. li s'obstina, engagea ses bijoux,
étaient plus éloquentes que des aveux. M. de
ses chevaux, ses vêtements, jusc1u'à son linge:
Migurac n'hésita point à se jeter à ses pieds
le résultat fut que, le hui tième jour, il sortit
et à lui déclarer un amour éternel. C'est à ce
du _salon ne possédant plus que l'habit qu'il
moment mal choisi que milord William rentra
a,·a1t sur le corps. Dans ce désastre, il ne
au salon. Encore qu'il eût bu plus qrie de
songea qu'à l'aller vendre à un fripier pour
raison, ce spectacle suffit à le dégriser, et il
tenter la fortune avec ce qu'il tirerait de l'or
se précipita vers le larron de son bien en
des galons. Mais sa mauvaise fortune voulut
blasphémant.
qu'en se retirant, il traversât un boudoir où L'ayant suivie dans so11 bouJoir, A/. de /1/igurac
Dans celle conjoncture, miss Harriet j ugea
n'heslta poi11l à se jeter à ses pieds el à lui dècla1·er
mademoiselle de lletzendorf entourée d'un
bon de se lrou,cr mal. M. de Migurac se
un amour eterne!. (Page 91.)
essaim de jeunes beautés saxo~nes, s'occupait,
' releva prestement et signifia à milord William
selou le goî1L du jour, à parfiler de vieux
qu'il était prèt à lui rendre raison de son
mo_rceaux de broderies, c'est-à-dire à en cbes du perron, il contemplait son habit lacéré injure, ainsi qu'il se fait entre gentilshommes.
?ti~er les ~(s d'or qu'elles contenaient. Dans dont un fripier n'eùt pas donné deux lines, et Mais celle invitation redoubla la colère de
mstanl qu 11 entra, les jeunes filles riaient voyait maintenant l'abîme béant devart lui .... !'Anglais, qui s'emporta envers lui à des
aux larmes de la mine déconfite du baron de En quoi il se trompait, car, dans la doublure épithètes malsonnantes, lui rappela la delle
""' 9 1 ...

�.,,

, - 1!1STORJA

----------------------------------------.#

impayér, lui rrprocha son effronterie de ce
que, après aroir rscroqué l'argent d'un
homme de quali té, il prétendait lui escror1uer
sa maitresse, enveloppa en définitive tous les
Français de ses anathPmes. Et, pour conclusion, il le fit jeter en has de l'escalier par ses
laquais, juran t qu 'il ne recevrait nul cartel
de lui s'il n'étai Lremboursé al'anl vingt-quatre
heures cl exprimant très crùmr nl son opinion
qu ïl ne le serait point.
M. de Migurac se releva, blanc de rage et
de poussière, et eut la mortification d'entendre
par surcroît les gros rires des autres convives
qui nauaicnl la brulalilé de leur hùte. li courut chez lui , bouleversa ses caisses et ses
tiroirs, mais ne put jamais réunir plus de
cinquante pistoles. Il essaya de compléter
celle somme en négociant un emprunt à plusieurs brelandicrs de son espèce, mais n'y
réussit point, ayant à vrai dire plusieurs
comples du même genre. De guerre lasse, il
tenta la fortune et, en dix minutes, vit s 'envoler loul rnn argenl . Il rentra chez lui
désespéré et s'abima sur son lit en sanglotant. C'est alors qu'il eu t une inspiration
dont seule peul être capable une âme héroïque. Ayant été quérir un rasoir dans un petit
cabinet de Chine, qui était son armo:rc
accoutumée, il la suivit incontinent.
Le lendemain à son ré,·cil, on remi t i1
milord V1'illiam de la part de M. de Migurac
une boîte soigneusement fi celée et une lellrc.
li rompit ' le cachet et lut les lignes qui
suivent :
&lt;&lt; )li lord,
Les llomains arnienl coutume de partager entre eux le corps du débiteur insolvaulc. J'ose croire que, quel&lt;Jlie mépris que
vous m'ayez marqué hier et que les circonstances l'OUS aient amené à concel'o:r de moi,
Yous n'estimerez pas 'JUe cent pistoles soir nl
un prix suffisant de toute ma personne et
vous contenterez du fragment que j'ai l'honneur de vous en faire tenir. S'il mus semblait
insuffisant, je vous en offre autant encore, ne
voulant rien épargner pour outenir l'honneur
d'une rencontre avec vous.
l&gt; Je 1·ous prie &lt;l'ètre assuré, milord, de
l'impatience al't'C laqnclle vosordrrs sont souhaités par votre très humule serviteur,

l&gt;

» M1GURAC

))

Pensant mal déchiffrer cette épitre à cause
de la mauvaise connaissance qu ïl arait de la
langue française, milord William fit sauter le
couvercle de la boite; elle renfermait un linge
mouillé de sang qu'il déploya et d '011 il retira
un objet inattendu : ce n'était rien moins
qu'un morceau de chair toute fraîche 011
adhérait la peau .... Il ne fu t pas besoin à
milord William d'un grand effort pour imaginer à quelle partie de son corps M. de Migurac l'a1•ait empruntée et qu 'il n'avait pas la
consolation de demeurer assis pour allcn&lt;lrc
la réponse.
Malgré sa grossièreté, milord William fut
sensible au caractère sublime de cet acte. li
fit dire à M. de Migurac qu'il sr. tenait satis-

fait &lt;l'al'Oir une de ses !esses, lui laissait
l'autre cl lui donnait rcn&lt;lez-l'Ous sur le coup
de midi dans un petit pré situé derrière la
maison des bains. Tous deux s'y lrou1·èrcnt
à l'heure dite, et, encore que M. de Migurac
fùt quelque peu gêné dans son agilité par la
blessure qu'il s'était failr , il passa fort les tement son épée au lral'ers du corps de son
adl'ersaire qui roula sur le sol et mourut
deux heures après. Ajou tons que notre gentilhomme accueillit aYccdes larmes la nouvelle
de cet accident et ne s'en. consola qu '11 la
réOexion qu' il avait tué un Anglais, c'esl-àdirc un ennemi éternel de la France.
Des traits de ce genre prnul'ent suffisamment qu·au mili~u des l'icissitudcs de la fortune, M. de ~ligurac ne dépouillait rien de la
délicatesse morale dont il était redevable à
son heureuse naissance, aux soins de l'aubé
Joincau el aux précepte de ses parents . ,Il
cùt été l'àchcux cependant qu'il prolongeàl sa
carrière dans des conditions aussi pernicieuses.
Car la nature des hommes est telle crue
l'ach-ersité triomphe des Ycrtus les plus assurées. Aussi l'abbé Joineau, dans le récit quïl
a donné de la v:e de son élèrn, ne craint-il
pas d'atlrilJUcr à une inlerl'cnlion b:cnveillanlc c.lc la Prol'idcncc l'él'éncmenl qui amer.a
M. de Migurac à faire un sérieux retour sur
lui-mème cl à cnl'isagcr di!Tércmmcnt ses
dcl'oirs cmers ses semblables.
Toujours cmpor:é pa r la fougue de son
tcmpéramenl, M. de Migurac, dans le séjour
qu'il fil à Stinkcnschnabel, ne put demeurer
insensible à la passion que lui témoigna la
fille du landgral'c. Follement éprise de lui ,
elle l'int une nuit le rejoindre avec une cassette contenant ses pierreries. Tous deux
furent appréhendés au moment de monter en
carrosse pour gagner les _cantons suisses; et
Lan:lis que mademoiselle de Stinkcnschnabel
était rcnfermée &lt;lans un coul'cnt, le lan&lt;lgraYc
faisait jeter en prison son ravisseur, non sous
l'inculpation de rapt, qui cùt compromis
l'honneu r du nom et n'aurait rien eu d'o!Tcnsant pour M. de Migurac, mais sous celle
d'arnir tenté de dérober les j oyaux de la
couronne.

XIV
Des réflexions que fit M. de Migurac
dans sa prison.
Ainsi que la plupart des hommes &lt;l 'action
qu'un Lei accident vient entraver, M. de Migurac
ne s'occupa, dans les premiers temps de sa captil'ilé, que des moyens de s'él'adcr. Bien que
les péripéties multiples de son existence l'eussent dès longtemps aguerri contre les coups
du sor t, il ne témoigna poin t en celle occasion de sa philosophie coutumière, mais prodigua les trésors de son imagination pou r
rctrom er et enrichir tous les stratagèmes des
prisonn:ers de Lous les âges. Tour à tour il
essaya de corrompre le geôlier, sa femme et
sa fille, de limer les barreaux de la fenêtre,
de défoncer les panneaux de la porte, de soulever le plafo nd , de creuser le plancher, de

percer les cloisons, de correspondre dé cent
mille manières aYcc l'extérieur ou avec les
autres détenus. li manifesta en ces artifices
une telle ingéniosité que le rés ultat de ses
c!Torls fut qu'on le transporta dans une autre
cellule, exiguë cl fétide, qui, d'habitude,
était réscl'l'ée aux captifs du commun et dans
laquelle d'abord , 1u l'illustration de sa naissance, on n'avai t pas osé le confiner. Alors il
entra dans une rage épouvantable, brisa le
peu de meubles qu'on lui avait laissés, et,
afin de forcer l'attention de ses geôliers,
déclara qu'il élait malade. L'homme d'arl,
consulté, a!Tccta de ricaner de ses malaises
qu'il tourna en plaisanterie. Outré, M. de Migurac annonça qu'il se ferait mourir de faim;
et cffecti1'cment, pendant plusieurs jours, il
ne loucha point à la médiocre chère qu'on
lui serrait. Le seul avantage qu'il retira de
son entreprise fut qu'il se rendit malade pour
de bon.
Sa fierté lui interdit de se plaindre da
vanta gc. Mais il devint en deux semaines si
maigre el si jaune qu 'on daigna le reme:trc
en sa chambrette première, afin que s'il mourait, fCS bourreaux pussent se j ustificr l'ictoricuscmenl du reproche d'inhumanité.
li ne mourut point et même se rétablit, à
cause de la vigueur cxccptionncllc de sa constitulion. Mais celle maladie, qui rnnait après
deux ou trois mois de cachot, ache1·a &lt;l'abattre
l'impétuosité de son humeur. Sc sachant au
poul'Oir d'un misérable hobereau qu'il avait
offensé, et ne l'oyant nu)le porte de salut, il
se laissa envahir par une sombre mélancoliP,
cl peut-être véritablement se fùt-il peu à peu
éteint de consomption si mademoiselle Lisbcth,
la fille de son grùlier, jeune personne blonde
el sentimentale, émue de pilié pour un cavalier de si noble allure, n'eùt obtenu à sa peine
deux adoucissements.
Le premier que la bonté de son cœur lui
suggéra fut le présent qu'elle lui fit d'une
petite cage où étaient enfermés deux oiseaux
des Canaries. M. de Migurac les reçut avec
une joie merveilleuse. La solitude ph)'sique
est si contraire i1 la nature de l'homme que
la compagnie de ces deux serins lui fut un
soulagcmenl incro)'able: il tuait de longues
heures à les regarder battre des ailes , sauter
de bàton ·en bàton, causer en leur langage et
venir gobr r entre ses doigts les graines et
mictles de pain qu 'il leur présentait al'cc des
paroles câlines. Et le spectacle de leurs mignardises entretenait en lui le sentiment de
la Yie q ue la solitude ulesse si douloureusement chez les reclus.
Mademoiselle Lisbetb lui apporta, d'autre
part, un assez fort ballot &lt;l 'imprimés qui
avaient appartenu naguère à un prisonnier
dont le crime était &lt;l'aroir propagé dans le
lan&lt;lgral'iat des idées contraires au droi.t divin
des mona1·ques. ~[. de Migurac était depuis
plusieurs années déshabitué des grimoires;
aussi fut-il deux jours sans toucher les livres,
tout à la joie de converser avec ses serins. Au
troisième matin, il regard.1 nonchalamrrienl
leurs titres ; c'étaient en général des ouvrages
de la philosophie moderne el attribués à

.MONSl'EU'R_
ADJ. Jean-Jacques Rousseau, Voltaire Diderol, llelvélius, ou à d'autres écrivain; m:)ins
célèbres. M. de Migurac reconnut avec allendrissemcnt plusieurs volumes qu'il avait vus
aux mains de son père: tels que les Dialogues
dJ M. de la Ilonlan avec un Huron, et deux
ou trois traités de l'abbé de S:iint-Pierre cl du
président de Montesquieu.
11 les ouvrit &lt;l'aborJ avec indifférence el
hàilla aux chapitres dïntroduelion. Mais Je
premier après-midi n'était p;is écoulé qu'une
curiosité surprenante s'était emp:irée de lui ;
et pendant les quinze jours qu'il lui fallut
pour lire d'un bout à l'autre toute sa bibliothè11uc, il guclla le lever du soleil, un livre à
la main ; qu'il ne dépos~it que longtemps
après &lt;1ue l'astre divin avait éteint ses namheaux : car on ne lui &lt;lo::maii plus de lumière
dt•puis le jour 011 il avait tenté de mettre le
fc'.1 à sa paillasse. A mesure que se poursuirnt sa lecture, un lra,,ail considérable s'accomplissait en son ,)me. Les doctrines qui
s'o!Traient à lui éveillaient dans son cœur des
échos_ oub_liés, lui faisaient cntrevoi1· des perspccltl'Cs rnsoupçonnées. A ses Ieux dessillés
et la vie, et les hommes, et toute chose c~
lui-mème apparaissaient transformés, et, bouleversé d'émoi et de joie, il était tel qu'un
a~euglc ?~nt, pour la première fois, les paupières hes1tantes s'ouvrent à la lumière.
Al'ec étonnement, le geôlier voyait le visarrc
de son captif se rasséréner et reOcurir. Le
soir du quinzième jour, M. de Mirrurac referma
le l'iogt-huilièmc cl dernier Yolu~ne de sa collection au moment mème où Je soleil rad ieux
se couchait dans sa pourpre et de son rayon
suprèmè illuminait la cellule. El, repassant
dans une grande méditation l'cnsci.,ncmcnt
0
qu'il avait reçu, il sentit sa poitrine sc gonller; un sanglot déchira sa gorge et des
lar~es abondantes ruisselèrent sur ses joues.
Mais ses sanglots n'avaient rien de &lt;loulour~ux_et ses larmes n'étaient point amères.
A1~s1 p(cu~a lfoïse en face de la terre promise, a111s1 Pélops rccel'ant des mains des
dieux l'antique code des lois humaines. M. de
Aligurae s'agenouilla, lendit ses bras ,\ rs la
fcoètre grillée où pâlissait le ciel à la tombée
de la nuit, cl celle invocation jaillit de ses
lèvres :
- Être suprême, Dieu, Nature ou Jéhorab,
d~ 9uelq~e nom que l'on te nomme, je te
béni~, puisque c'es t en cette geôle que j'ai
~ppris le secret du bonheur et de ma destinée.
Etre sacré, ourre ton sein à ton enfant·
éco~te son serment de consacrer. le res tant d;
ses Jours à cultiver la vertu et à travailler au
bonheur de l'humanité.
. Indéfiniment, pendant Loule celle nuit où
il ~e dormit point, mais dont l'insomnie fut
pleme de délices, M. de Mirurac ne se lassa
pas_de ~e représenter toute~ les vérités qu'il
ai~it meconnues et qui, maintenant, l'éblouissaient·
. . , et en . m,eme temps, comparant ces
prm~ip~s sublime;s arec les actions vari~es de
sa l"e
P
1• t ses erreurs mais ne s'en
· ' 1] co11Jessa
afllicteait
p
·
t
h
, ' ' .
0 ,
. om , sac ant qu elles n'avaient été
q?e d un JOur, que l'cffeLde son irrnorance cl
d une éd ucation
· 1· mparfai le, et que
" &lt;loréna-

D'E JH'lGU'R_JtC

--·,

T o11s de11x. se lrouv_èr e11/, au coup d_e miJi, d:rns 1111,Pelit pré si/ut! de1Tier e la mJiso11 des tains, et, e1tcore que
JI/. d&lt;; M,gurac fut quelque peu g~11é da11s s011 ag,lité p;ir la blessure q:,ït s',!/,ûl fa ite, il pJssa Jort lestcme 11 t
s0 11 epee :111 l r .n•ers du corps de s011 adve,·saire. (Page 92.)

vanl, sans peine, il réparerait cent fois et
au delà le mal qu'il arait fail.
Ah ! que n'al'ait-il pu profiter plus longuement des leçons paternelles ! Arec allendr:ssement il se figurait comment la sarrcsse attenti1·e du marquis Ilcnri aurai t de b~nne heure
affranchi sa raison, !'.aurait aidé à purifier sa
conscience, à se dépouiller des prrj ugés qui
avaient obscurci son esprit. Oui, comme tout
ètrc humain, il était originellement doué
d'inclinations généreuses, et seul le co ntact
d'une civilisation corrompue avail pu, par
accident, l'égarer. Reprenant toute la trame
de sa vie, il s'afnigeait de ses ini11uités;
cependant il se réjouissait aussi parce qu'elles
se révélaient à lui comme les consét1uenccs
fatales de la mauvaise organisation de la
soc;élé. Tout enfant, ne se gourmait-il pas
indifféremment avec les rustres, manifestant
ainsi sa divination de l'égalité qui est entre
les hommes? Si, plus lard , il avait donné
dans l'orgueil et le despotisme, n'était-ce pas
l'abbé Joineau cl madame Olympe qui l'avaient
persuadé qu'un homme a droit de dominer
sur les autres ? Oui, il a l'ait épousé pa1· intérêt
une jeune fille qu'il n'aimait point; mais la
cupidité el l'égoïsme ne sont-ils pas les produits nécessaires de l'esprit de propriété, in-·
connu dans l'ordre primitif des choses? Oui,
ayant juré fidélité à madame [sabelle, il a,·ait
violé son serment et s'était livré à la débauche;
mais l'homme, jouet de ses sensations, saurait-il sans folie s'.enchaîncr par un serment
éternel, et la variété· des unions, stigmatisée
par les lois humaines , n'est-elle pas conseillée par celles de la nature? Oui, il a1•ait
subi le prestige des rois et de la fausse grandeur ; oui, par une i&lt;l~c erronée de l'honneur,
il avait tu é son semblalilc de ses propres

mains; il avait mème accepté pour métier
relui &lt;l'immoler ses frères; mais combien de
fois une voix secrète ne l'ava it-elle pas arerti
qu'il se trompait? Oui , scion les lois civiles
et polit.iyues forgées par les hommes, ses
transgressions étaient nombreuses, et ce n'était pas sans motif qu'il était actuellement
sous les verrous; mais stlon les maximes
naturelles mademoiselle de Stinkcnscbnabrl
elle-même n'était-elle pas un bien romnrnn à
Lous?
A mesure donc qu 'il récapitulait sa vie,
~L de Migurac se rendait avec plus de conviction la justice que son cœur n'avait pas cessé
&lt;l'ètre pur et que de ses erreurs les unes
n_'étaient que le fruit d'une éducation pernicieuse, les autres n'apparaissaient telles qu e
selon les conventions arbitraires de la société.
Et, s'accusant avec humilité de ses torts il
~essen~ait C&lt;'pendanl en lui-mème une rolu~té
mcx pr1maLle de ce que peul-ètrc il était
demeuré, malgré Lou t, le plus vertueux cl Je
plus sensible des hommes, celui qui n'arnit
jamais péché volontairement contre la nature.
Aussi, dès qu'il fut arrivé à concel'Oir nettement l'ordre_ nécessaire des choses, les fondements de l'Etat, les droits imprescriptibles
de l'ho~me, il cessa_de s'indigner de sa prison, mais au contraire tout s'1Uumina pour
lui d'un rayonnement intéri!'Ur. Oui, sans
doute, son arrestation, contcstaule scl,m le
droit civil, était odieuse dans l'ordre naturel
pui~que la raison enseigne à tou t homme qu;
la liberté est un de ses apanages inaliénables.
Mais le sentiment de l'iniquité avait cessé de
l'irriter. Puisque toute civilisation est condamnable, le juste se reconnait à ce qu'il y est
molesté plus souYenl. Lycurgue a été banni,
llomulus assassiné, le Christ est mort en

�_

111ST0'/{1A

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _J

croix : quoi d'étonnant que Louis-Lycurgue
gémît sous les fers? Dans les profondeurs du
cachot, son âme ne demeurait-elle pas libre?
Sa raison n'en franGhissai t-elle pas les murailles épaisses? est-il des entraves pour le
sage? comment les tyrans auraient-ils prise
sur lui?
Échauffé par l'enthousiasme qui le consumait, M. de ~figurac éprouva le besoin de le
manif~slcr. La pitié de son geôlier ne lui
refusa pas des plumes, du papier et de l'encre:
il s'empressa de coucber par écrit les sentiments qui bouillonnaient en lui. Tout d'abord,
étant assez peu fait à telle besogne, il suait à
grosses gouttes sur son papier blanc. Mais,
après quelques jours d'exercice, son ardeur
passa dans ses doigts, et c'était avec un soulagement inexprimal,le qu'il empil_ait les feuill~s
noircies où il venait de consigner ses rcllexions.
En trois mois, il usa deux pintes d'encre,
les plumes de deux oies et dix livres de papier
Llanc. Dédaignant de s'astreindre à l'ordre
méticuleux des grimauds de métier, il s'épanchai\ indifféremment en prose ou en vers, en
forme de dissertations, de confessions, de
méditations, de contes philosophiques el
autres, de dialogues, d'épîtres, d'allégories.
Si heureuse était sa facilité qu'au bout de peu
de semaines, quelque éloignées que fussent
les leçons de M. Joincau, il enchainait ses
phrases avec éloquence et reproduisait à s'y
méprendre le style des coryphées les plus
illustres de la secte encyclopédique. Seule,
l'ortho«raphe lui lit toujours défaut, sans
doute par un dernier clîel de son éducation
d'homme de qualité.
Mais son Ode à Didemt, son Oraison sw·
l.1, vettu, ses Entretiens sui· la véritable
natm·e de l'homme cl lanl d'autres morceaux
qu'il rédi"ea dans la première fiùvre de sa
réformation font autant d'honneur à la sensibilité qu'à la rirhes,c de son génie. A dire
vrai, la plupart de ses productions n'atlei«naienl pas encore le comble de l'art. Mais
~ne heureuse fortune a fait conserver celle qui
Peul être rccrardée comme son chef-d'œtn&gt;re.
Peu de temps avant son emprisonnement,
il avait appris par le hasard d'une gazelle le
trépas de la marquise Olympe, décédée à !'âg~
de soixante-sept ans. Cette nouvelle, qui lm
étai t arrivée avec plus d'un an de retard, ne
l 'avait point gravement touché, vu qu'il était
dans le fort de ses intrigues avec mademoiselle de Stinkenschnabel et n'avait pas le loisir
de prendre le deuil. Mais, dans sa. prison,
frai'chemcnt régénéré, il éprouva vivement
tout ce que la perte d'une mère a de cruel
pour un cœur Lien fait, el il accoucha d'un
poème élégiaque où il célébrait à la fois la
douleur d'un tel accident et la joie que garde
cependant l'homme Yertueux confiant dan_s la
nature.
Voici, à Litre de document, les dernières
stances de ce morceau :
t)

•

t)

•

O toi dont le nom seul érnquait aux oreilles
Des immortels le séjour bienheureux,
)foins éclatant pourtant que les blanches merveilles
Dont se parait ton sein voluptueux l •

avec eux en leur langage, ouït un tapage de
bottes et de sabres dans le couloir de sa cellule, et, s'étant retourné, il vil en face de lui
le directeur de la police, M. le baron Strumpf
Oui, dans cc cœur en deuil quelque chose murmure :
von Donncnbcrg, escorté de quatre estafi_ers.
« Ami, contiens l'élan de ton chagrin;
Debout sur le seuil de la porte et dardant un
Garde-toi d'oublier jam1is que la nature
œil sévère, ce fonctionnaire lui annonça l'inEst la mère de l'orphcli11 ! »
comparable clémence de Son Altesse SouœSeule une critique malrcillanle pourrait rainc et l'averlil qu'il eût à se tenir prêt à
méconnaitre qu'à défaut &lt;le la richesse des partir lt\ lendemain dans la matinée, et qu'en
rimes, M. de Migurac possédajt Lous les dons outre il serait pendu si jamais il posait le pied
dans la principauté.
d'une àme née pour la poésie.
Lorsque ce Teuton eut terminé son disC'est au changement si heureux qui se
produi~it en lui qu'il dut, par une voie indi- cours, M. de Migurac leva vers lui un visage
recte, de voir améliorer sa condition. Car le riant et le pria avec beaucoup de courtoisie
geôlier, qui a,·ait ordre de remettre chaque d'a~surer le landgrave de sa reconnaissance :
- Car, après rrue j'avais été injustement
semaine un rapport sur l'étal de son prisonnier, fut très frappé de la consommation arrè:é, puis main tenu en prison sous u~e
d'encre ·el de papier qu'il faisait et de l'appli- fausse inculpation, il n'était point de motif
cation qui le maintenait sans relâche courbé pour que voire maître ne me fit çnsuilc cousur sa table. Comme, d'autre part, les ma- per la tète sans jugement. Je le rcmPrcic donc
nières de ~[. de Migurac étaient fort changées, de tout le mal qu'il ne m ·a pas fait. Volonqu'à part des heures d'exaltation il montrait tiers le rc:nercierais-jc m sus du bien qu'il
une douceur ~ingnlière et une indifférence m'a fait sans le vouloir. ~fais cela va au delà
étonnante, cet homme jugea l,on d'avertir ses ~e l'entendement d'un prince, fût-il Électeur.
supérieurs qu'il appréhendait que son captif En rendant grâce à monseigneur d'avoir restit~é à mon corps la liberté qu'il n'avait pu
n'eût le cerveau dérangé.
Sur quoi l'on dépêcha à AI. de Migurac le enlever à mon àme, ,•euillcz de plus l'assurer
médecin de la prison, qui (,Lait un Allemand que, pour qu'il m'arrivât de remettre les
assez épais el peu versé dans la langue fran- pieds en son domaine, il faudrail que je fusse
çaise. Il troura notre gentilhomme au moment bien certain d'être rôti à petit feu en tout
oî1, dans le feu de l'inspiration, il se prome- autre coin du globe.
M. le baron Strumpf rnn Donnenbcrg, qui
nait par sa cellule à grands pas en proférant
des sons inintelligibles. Aux questions qui lui entendait le français mieux que le médecin,
furent posées, M. de Migurac répondit par des jugea ce langage plus irrévérencieux que fou.
sourires angéliques et une allocution désor- lleureuscmcnl, il n'avait pas mission de dondonnée où il expliquait la métamorphose de ner son opinion sur le prisonnier, mais seuleson âme; il gesticula devant la fenêtre et prit ment de lui faire sarnir les volontés du souvele ciel à témoin de sa régénération. Ensuite, rain. Aussi se borna-t-il à pirnter sur ses
d'un air enflammé, il marcha sur le médecin talons cl se retira avec sa suite.
Quelque admirable que fùt dcrenue la phipour le prier d'annoncer au landgrave quels
étaient ses sentiments. ~lais le gros homme losophie de M. de Migurac et avec quelque
recula épouvanté et Lira précipitamment la courage qu'il eùt accepté sa destinée, il _ne
porte derrière lui. Risquant encore un coup pul se figurer sans un vertige la perspect1vc
d'œil à travers le judas, il aperçut le prison- de la liberté. D'arance, il humait l'odeur des
nier qui lui envoyait des baisers, afin de prés el des eaux courantes, la fraîcheur _des
témoigner qu'il ne lui gardait point de ran- campagnes, la tiédeur du soleil sur les forns.
cune, mais, au cor.traire, le remerciait d'avoir Dans son ivresse, il allait el venait à travers
rempli humainement sa tâche. Aussi Lint-il sa sa cellule cl ne pensait point à essuyer l_es
folie pour bien démontrée, el il rédigea en cc larmes qui découlaient de ses yeux. Mais,
sens une relation qui fut portée au gouverneur avisant la ca"e où sautillaient les deux oiselels
de la prison. Celui-ci l'expédia au secrétaire jaunes, ses c~mpagnons, il sentit un rem'lrds
pour l'intérieur, qui en parla au landgrave lui serrer le cœur.
- Quoi! s'écria-L-il, homme cruel, toi que
huit jours après, dans le moment que, quittant le jeu, ce potentat se préparait à monter la seule idée de la liberté grise d'allégresse,
as-lu bien pu garder dans les chaines, _pour
dans son carrosse.
Or le landgrave était de bonne humeur charmer ton égoïsme, deux créatures innir
parce qu'il avait gagné quarante pistoles au centes qui ont droit, elles aussi, au bonheur?
Ce disant, M. de Migurac décrocha la cage
lansquenet, et il rélléchit qu'il serait déraisonnable de nourrir perpétuellement de son du clou qui la maintenait, grimpa sur un
pain un gentilhomme aliéné. Aus~i ordonna-l-il escabeau et entre-bâilla la porte de fil de. fer
avec force jurements qu'on le reconduisit à la du côté de la fenêtre ouverte. Mais les oisefronlit:!rc du margraviat, sise à quatre bonnes lets étonnés rastaient blottis au fond de lc~r
lieues d'Allemagne, el qu'il y fût remis en maisonnette el ne songeaient point à s'enfuir.
liberté, sous la promesse d'être pendu s' il Avec 1rislessc, le marquis se représenta la
misérable déchéance des peuples écrasés sous
reparaissait en Stinkenschnabel.
Donc, trois semaines environ après la visi le le despotisme et devenus même incapables de
du médecin, ~I. de Migurac, qui était occupé goûter les bienfaits de la liberté.... Cepe':
à nettoyer la cage de ses serins et à converser dan t, plus hardi, un des serins pépia et bondit
Chère auteur de mes jours, ne sois point courroucée
Si défiant l'aiguillon du malheur,
Le sentiment renaît en mon âme navrée
Et la remplit d'une étrange douceur.

""94""

M ONSl'EU~ D'E M1GU~.Jf,C - - ~

sur le rebord de la fenêtre. Sifaant et dodelinant de la tête, l'autre consentit à le suivre,
cl, soudain, déployant leurs ailes, Lous deux
prirent leur vol cl s'engloutirent dans le feuillage d'un marronnier.
M. de Migurac refe~ma la fenêtre el redescendit de son escabeau. De son action une
joie pure l'emplissait. Ne venait-il pas d'accomplir le premier acte &lt;le celle Yic rcnournlée qui allait être la sienne cl où il aurait
pour uut la lutte contre les préjugés cl l'avancement du bonheur universel? Déjà il se
voyait le défenseur de toutes les justes causrs,

le pourfendeur de l'iniquité, Îc cl1ampion de
la nature et de la raison .... Et il lui semblait
que cette nuit ne finirai t jamais qui était la
dernière de son csclal'age. li s'endormit enfin
et eut des rêres mcncilleux.
Il s'éveilla de grand malin. Les premières
lueurs de l'aube blêmissaient à la lucarne.
Bien que l'instant de son départ fût proche,
il· ne put contenir son impatience de revoir le
ciel cl, rrmontanl sur son escabeau, regarda
à- Lra,·crs les vitres.
Un spectacle inattendu attrista rn vue. Sur
les pierres de l'appui gisaient inanimés les

(Illustrations de CONRAD.)

(A

corps des petits oiseaux jaunes, qui cS1airnt
revenus mourir del'ant la cage où ils n'ayaient
pas pu rentrer.
M. de Migurac déplora cette catastrophe,
mais ses esprits étaient trop échauflës pour
qu'il s'y allachàl. A huit heures, deux estafiers barbus ven,1ient l'emmener de sa cellule
et le fourraient dans un coche rrui s'ébranlait
aussitôt. Après avoir roulé un momen t, il
alleignait la frontière el prenait congé de ses
gardes, qui lui remrllaiPnl quelque menue
monnaie. Le soir même, il parlait pour Paris,
seule ville déoormais digne de son activité.

suivre.)

ANDRÉ

LICTITEXBERGER.

,.

L'échafaud de Charles le,
On dit que Louis XVI, prisonnier au Trmple
el devenu là grand liseur, comme nul ne
l'ignore, s'intéressait particulièrement :nu récits des malheurs et de la mort de Charles l•r
d'Angleterre; il trouvait, µne singulière analogie entre l'infortune du Stuart détroné el la
sienne propre; et de fait, si l'on écarte la
succession d'événements politiques qui amenèrent la déposition de ces deux monarqurs,
événements dont ils ne comprirent rien, ni
l'un ni J'au l.re, on 'reconnait, dans les détails
de leur fin tragique, une similitude singulière. Jhns la sinislre ·maLinée du 21 janvier 1705, Louis X\'I, qui s'était instruit
minutieusement des péripéties du supplice de
Charles [•r, dut, à charpie minute, être frappé
de celle rencontre. li semble même que par
moment, en ses dernières heures, il s'efforça
de prendre modèle sur ce roi, qui, cent
quarante-quatre ans auparavan t, l'avait précédé sur l'échafaud.
Le 30 janvier 1649, dans la chambre à
coucher du palais de Saint-James, Charles
Stuart s'éreilla à qualrc heures du matin. Sur
un matelas étendu à même le parquet, dormait paisiblement sir Thomas Herbert, qui
fut pour son maître cc que Cléry derait ètrc
plus lard pour Louis XYl, le fidèle confident
et le dernier ami. C'est Herbert qui nota,
a,·cc une exactitude scrupuleuse, les minutieux incidents de la mort royale.
9h~rlcs rércilla son serviteur. Une lampe
brulait dans la chambre unissant sa triste
'
c1arté a• celle des tisons qui
an-onisaient dans
I''
at~e.. Tandis que silencieusement Herbert
ran1ma1t le feu, le roi alla vers la fenèlre cl
en tira les rideaux. Au dehors, c'était la nuit
opaque,. une nuit de janvier humide et froide,
~ans étoiles au ciel. Charles I•r considéra un
t
InS ant cette ombre, puis il passa une robe
t)

de chambre et vint s'agenouiller près de la
· cheminée. Il resta une heure en prières. En
prêtant l'oreille, il aurait pu entendre, au
loin, du côté de White-!Jall. des coups de
marteau sur des planc~cs : les menuisiers du
domaine préparaient là-bas l'échafaud.
Charles I•r était un mystique; il cherchait
ardemment dans les lirres pienx des maximes
analogues à s~ situation. La prophétie d'Ezéchiel l'avait singulièrement frappé : c, J'éléverai ce qui est bas et j'abaisserai ce qui est
haut.... Voici l'épée! Elle a été aiguisée el
fow·bie pdul la confier à la main de celui
qui tue.- ri Il arait aussi rencontré au livre de
Samuel ce ver,rl : «JI faut tejeter l'homme
qui i-eul 1·egnc1· sw· les aull'es hommes .... »
Et il lisait là l'ordre de lJieu. li s'y soumellail
sans murmu~rc_ cl ne s'ocrupait plus qu'à
mourir sain.tement, dignement, élégamment,
en h6rnmc de foi et de courage. Cc motif de
résignation a été mis en lumière dans une
courte et remarquable étude de M. Eugène
Dcfrance, qui, suivant le récit très circonstancié de Herbert, nous a conté récemment
les dernières heures de Charles I•,. 1.
Quand cinq heures furent sonnét&gt;s, le roi
termina son oraison. 1, Je veux, dit-il, être
aujourd'hui paré comme un marié. Peignczmoi, llerbçrt, et accommodez-moi arec plus
de soin qu'à l'ordinaire. » Tl fit choix luimêmc, dans sa garde-robe, d'un pourpoint
et d'une culotte de l'clours nôir. Au moment
de s'habiller il eut cette réflexion : c, Herbert,
il me faudrait une seconde chemise, car dans
une telle saison, je pourrais trembler de
froid, el les spectateurs abusés croiraient que
c'est de peur. » Puis il passa des bas de soie,
des manchettes élégantes, un col en point de
1. L'esprit mystique de la 1·évolulw11 d'A11glelerre, «11crcurc de France » du lô novembre 190U.

Gènes et chaussa des souliers à bouclesd'or.
Comme il achevait de se parer l'érèque de
Londres, Juxon, se présenta; le condamné
l'accueillit aimablement; en sa présence, il
remit à Thomas Herbert une Bible destinée
au prince de Galles, un petit cadran solaire
en argent pour le duc d'York, dirers autres
somenirs 11u'il léguait au duc de Glocester,
au comte de Linsley et à la duchesse de
Ri5!hemont. Puis il pria l'érèque de lui lire
l'Erangilc; le prélat ouvrit le livre et commença : cc Ils l'ont malt1·ailé pai- haine, el
ils ont c1·uci'ié leur roi... . lJ D'un «este
Charles l'arrèta; il pensait que l'él'êque avait
choisi cc texte pour lui en faire l'application;
mais Juxon observa que c'était là l'ltvan11ile
du jour. Alors le roi se découvrit et Lo~ba
dans une méditation profonde. Après un
assez long silence, il se leva tout à .coup du
fauteuil où il était assis : &lt;&lt; Maintenant,
dit-il, les coquins peu\'cnt venir. Je suis
résigné, et pour eux je serai indulgent. »
Ce qui surprend, dans les détails pleins de
pillorcsque et de couleur, très angoissants
aussi, qu'a rassemblés ~I. E. Defrance, c'est
la lenteur voulue de celte agon:e : il sem bicrait qu'en présence de la mort inéritable, la
seule préoccupation du condamné devrait .être
d'en terminer au plus tôt. c, Faites vite! »
commandera le duc d'Orléans au bourreau.
Ici, rien de Lei; Charles Jer se complait, dirailon, à déguster celte épourantablc attente;
point de récrimination sur la durée des interminables préparali fs; loin de là : il allonoc
lui-même le supplice et parait aussi cairn~,
plus indifférent même que si l'échafaud s'élevait pour un autre. Juxon lui conseille de
prendre quelque nourriture; après un premier
refus, le roi, par complaisance, cède et man«c
tranquillement u:1 morceau de pain en buva~L
,.

t)

'

�----

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ «!)

111STO'R.1A
un verre de vin de France. Puis il pense que
ses chernux, soigneusement bouch:s cl parfumés, vont ùicn gêner le bourreau, et il
emporte, en préYision, le petit bonnet de soie
dont il se coiffe ordinairement pendant la nuil.
Quand se présente le chef des hallebardiers
annonçant, très ému, que l'heure a sonné de
se rendre à Wbite-Jlall : (( Ilien, monsieur,
fait Charles; je ,·ais vou5 rejoindre. l&gt; Il serre
la main de l'él'èquc, et dit : &lt;( Parlons! » Ce
geste et cc mol furent ceux de Louis XYI
quillanl la tour du Temple.
Entre deux ha:cs de troupes alignée, depuis
les jardins de Saint-James jusqu'au p:irc de
White-Hall, le condamné marche d'un pas de
promenade, escorté de hallebardiers. Il gravit
le grand escalier du palais, pénètre dans son
ancienne chambre à coucher. Et là, nomelle
pause. Il est dix heures cl quelques minutes;
l'exécution aura lieu à midi. Le roi s'assied
dans un fauteuil cl attend sans manifester
d'impatience. Enfin, on vint le pré1•enir que
tout était prêl; il se leva, traversa, la tète
haute et la démarche légère, une galerie el la
salle des banquets; une des fenêtres de celle
pièce, percée en porte pour la circonstance,
donnait de plain-pied sur un énorme échafaud,

entièrement tendu de drap noir; sur un Lapis
noir également, le billot aw1u'l était appu~·éc
la hache, cl tout à côté, debout, le bourreau,
masqué d'un loup de velours. Ce devait être
terrifiant el un mouvement de recul eùl été
excusable. Point. Le roi s'avança, superbe
d'élégance el de fierté; il regarda la foule, les
régiments de cavalerie et d'infanterie qui la
maintenaient 1\ distance, et d'un ton courtois,
d'une voix ferme, s'adressant aux plus proches,
il commença un discours, expli.quànt sa conduite, au temps où il était roi, disant cc qu'il
arail essayé, sans succès, assurant qu'il n'avait
pas de rancune, s'excusant sur la brièveté
forcée de sa h:iranguc, toul cela en termes de
causerie, graves, mais très simples. Tandis
qu'il parlait, un officier, pour le mieux entendre, s'approchant d'tm pas, Charles se
tourna Yers lui, el poliment : &lt;( Prenez garde
11 la hache; ne la frôlez pas. Elle serait moins
1ranchantc el me ferait plus de mal. n Il
acheva son discours et s'approcha de l'exécuteur. « Je ferai une courte prière, dit-il, cl
qu:ind j'étendrai les mains .... Mais pas avant!»
Le bourreau, sans répondre, indiqua d"un
signe qu'il avait compris.
Alors le condamné dégrafa son manteau,
~

ôta son collier de Saint-Georges. Tout en se
préparant, il causait avec l'évêque Juxon qui
ne l'avait pas quitlé. JI prit son petit bonnet
de soie, y enferma soigneusement ses cheveux
parfumé,, l'assujettit avec précaution, cl permit à l'exécuteur de l'aider à cette opération.
li revint encore à l'é,èque, causa avec lui un
instant; enfin, il s'approcha du billot. « Est-il
ùicn ferme? demanda-t-il. - Oui, sin', répondit l'homme masqué. - Quand j'étendrai
les mains, n'est-cc pas? reprit le roi, en
esquissant le gesle qu'il allait faire tout à
l'heure. On eùt dit qu'il voulait sarnurrr ces
atroces minules. - Quand j'l'lendrai les
mains . .\lors .. .. i&gt;
Il s· agenouilla, posa la tète sur le rouge
bloc, allongeant le cou. Il priait dé1·otemmt.
Le bourreau, se penchant, rentra sous le bonnet quelques cheveux qui s'en échappaient et
qui dernicnt le gèncr; à œ contact, le roi sans
changer de posture, dit précipitamment :
« Attends le signal! - J'allendrai, sire. »
li y eut encore une attente, en effet, terrible; une de ces minutes qui semblent durer
une heure. Charles continuait à prier, le cou
bien tendu. li écarta les mains, la hache
s'abattit.
T. G.

r

Cliché Giraudon

LA \'IE ET LES MŒ URS

sous

LA RESTAURATIO:-.. -

L E MARIAGE A L ÉGLISE ; LA SACRISTIE. 0

Gr.11•11re Je P .-J. Ü EUlCOl'RT- J'.1très le ,~Ne,111 je o u,·AL· LE CA\llS-

LUCILE DESMOULINS
Tableau de BOILLY. .\ \usée Carnava let. )

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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