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_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ «!)

111STO'R.1A
un verre de vin de France. Puis il pense que
ses chernux, soigneusement bouch:s cl parfumés, vont ùicn gêner le bourreau, et il
emporte, en préYision, le petit bonnet de soie
dont il se coiffe ordinairement pendant la nuil.
Quand se présente le chef des hallebardiers
annonçant, très ému, que l'heure a sonné de
se rendre à Wbite-Jlall : (( Ilien, monsieur,
fait Charles; je ,·ais vou5 rejoindre. l&gt; Il serre
la main de l'él'èquc, et dit : &lt;( Parlons! » Ce
geste et cc mol furent ceux de Louis XYI
quillanl la tour du Temple.
Entre deux ha:cs de troupes alignée, depuis
les jardins de Saint-James jusqu'au p:irc de
White-Hall, le condamné marche d'un pas de
promenade, escorté de hallebardiers. Il gravit
le grand escalier du palais, pénètre dans son
ancienne chambre à coucher. Et là, nomelle
pause. Il est dix heures cl quelques minutes;
l'exécution aura lieu à midi. Le roi s'assied
dans un fauteuil cl attend sans manifester
d'impatience. Enfin, on vint le pré1•enir que
tout était prêl; il se leva, traversa, la tète
haute et la démarche légère, une galerie el la
salle des banquets; une des fenêtres de celle
pièce, percée en porte pour la circonstance,
donnait de plain-pied sur un énorme échafaud,

entièrement tendu de drap noir; sur un Lapis
noir également, le billot aw1u'l était appu~·éc
la hache, cl tout à côté, debout, le bourreau,
masqué d'un loup de velours. Ce devait être
terrifiant el un mouvement de recul eùl été
excusable. Point. Le roi s'avança, superbe
d'élégance el de fierté; il regarda la foule, les
régiments de cavalerie et d'infanterie qui la
maintenaient 1\ distance, et d'un ton courtois,
d'une voix ferme, s'adressant aux plus proches,
il commença un discours, expli.quànt sa conduite, au temps où il était roi, disant cc qu'il
arail essayé, sans succès, assurant qu'il n'avait
pas de rancune, s'excusant sur la brièveté
forcée de sa h:iranguc, toul cela en termes de
causerie, graves, mais très simples. Tandis
qu'il parlait, un officier, pour le mieux entendre, s'approchant d'tm pas, Charles se
tourna Yers lui, el poliment : &lt;( Prenez garde
11 la hache; ne la frôlez pas. Elle serait moins
1ranchantc el me ferait plus de mal. n Il
acheva son discours et s'approcha de l'exécuteur. « Je ferai une courte prière, dit-il, cl
qu:ind j'étendrai les mains .... Mais pas avant!»
Le bourreau, sans répondre, indiqua d"un
signe qu'il avait compris.
Alors le condamné dégrafa son manteau,
~

ôta son collier de Saint-Georges. Tout en se
préparant, il causait avec l'évêque Juxon qui
ne l'avait pas quitlé. JI prit son petit bonnet
de soie, y enferma soigneusement ses cheveux
parfumé,, l'assujettit avec précaution, cl permit à l'exécuteur de l'aider à cette opération.
li revint encore à l'é,èque, causa avec lui un
instant; enfin, il s'approcha du billot. « Est-il
ùicn ferme? demanda-t-il. - Oui, sin', répondit l'homme masqué. - Quand j'étendrai
les mains, n'est-cc pas? reprit le roi, en
esquissant le gesle qu'il allait faire tout à
l'heure. On eùt dit qu'il voulait sarnurrr ces
atroces minules. - Quand j'l'lendrai les
mains . .\lors .. .. i&gt;
Il s· agenouilla, posa la tète sur le rouge
bloc, allongeant le cou. Il priait dé1·otemmt.
Le bourreau, se penchant, rentra sous le bonnet quelques cheveux qui s'en échappaient et
qui dernicnt le gèncr; à œ contact, le roi sans
changer de posture, dit précipitamment :
« Attends le signal! - J'allendrai, sire. »
li y eut encore une attente, en effet, terrible; une de ces minutes qui semblent durer
une heure. Charles continuait à prier, le cou
bien tendu. li écarta les mains, la hache
s'abattit.
T. G.

r

Cliché Giraudon

LA \'IE ET LES MŒ URS

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LA RESTAURATIO:-.. -

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CO.llTE F LEURY . . .
i\l.\ D,BIE IJ E lir:XLIS.

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El))toi-o J•u.ox . . . .

'1 8

G ÉNÉRA L DE MARIJOT.
LOUIS BATWFOL. . . .

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112

116
1 17

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13.5
143

L L'C ILE DESMO[Ll~S
T.\BLEAU

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par Jean RICHEPIN
de r. \cadémic française

te Vicomte de REISET

WATTEAU

par

z~&amp;mba~quement pour Cythère
Prononcer le nom de \ Vat1eau, cc n·cst pas seulement é\'oqucr le SOln·cnir d'un de
110s plus g-rands peintres. (;'est aussi rappeler l'un des maitres les plus chatoyan ts, les
plus élégants et les plus gracieux du x1 111• ,i&lt;!clC français. le siècle de l'clègance, de la
µràce cl de l'amour. Mais, parmi les œuncs de \Vatlcau, ri en c,t une, 1'E111é.1r.711c111c11t
. / pour l'ile de Cx1/1èrc, à laquelle il s·c,t attaqué à deux reprises rour s'y réaliser toul
entrer. Et, de l'dvis unanime des plus fins critiques d·art, c·csl là que \Yatteau a créé le
1 Chef-d'œ uvre de ses Chefs-d'œuvre
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BILIIAUD. Ça! - MArnrcE DON:-IAY, de l'Académie fran,aise Education
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Roman, par Guy de MAUPASSANT

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SOMMAIR.E du NUMÉR.O du 10 Mai 1910

BULLETIN D'ABONNEMENT

à IIISTORIA (Cise:•Mo1 historiq11e).

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p nx
po ur !'Année :

roman de Camille Desmoulins

129

Lln fouillis de loils d·ardoiscs, de chemint:cs fuma11lcs, de j ardinets, cl, Loul en hauL,
la robuste lour du ricux ch,'tlca u, coiffée d' un
comble pointu ... 1oilà Guise.
Depuis quelque cinquante ans, la
petite r iLé s'est l'ai le laborieuse :
clk a des fon derit's , des lilalures,
de~ b:iuts fourneaux, des raflincries; mais celle Lransform alion ne
donne pas le change : Guise csl
,·cslée le Iypc de ces honnèlcs
hourgadcs de pro,incc, oü la rie,
j acli,, se passai t sans ér énemculs
c l , a n~ se&lt;·ousscs; endroits pai, iblcs cl charmauls qui n'étaicul
sur la roule de rien cl oit 1'0 11 1·irnil il bon marché de celle I ic pa) sannc si abondante cl si facile. La
r ifle a gardé, m dép:l de l'utilita risme, b calmes aspccls · de cet
heure ux lcmp~; 011 ) rclroure 110111lm· de ces deme ures Lourgcoises
tlu siècle de rnier , rcconnais~abl!'s
;'1 leur grand air, it leur~ balcons
de l'cr Lordu cl il ces fougues l'c11ètres qui do11nc11l il un immcubll'
jt• ne sais quelle allure a ccueillante
l'i de bon Lon .
lJans l'une de &lt;·es mai~ons r i1ai 1, au !'ommcuccmcnl du règ11P
tic Louis :X\'I, M. le lieutenant fi·
ufral ciril , criminel et de police
au hailli:igc de Vermandois. ll'u11c
honnête famille de bourgeois qui ,
ile père en fils, s'élaienl amas,é
u11 peu d 'aisance e t be4'tucoup de
l'onsidéra tion , il ser rait son r oi
sans bruit ; f'aYcnir n'oul'rai l de, anl le m odeste magistral quc des
horizons bornés, m ais surfisa11l it
~es vues; car dans son am bi Liou sereine il ne l'ormail d 'autres rèl'es que de n •111plir arec co11scicncc ses honorable~ fonctions,
d'élcl'cr ses enfants dans le r espect des lratli-

autres fils I cl &lt;leux autres fi lles étaien t 1·e11 ue,
compléter la l'amille el en alourdir les chargl's.
Afi11 de soulager q uelque pe u l'é lroil budget
de sa maison, le père sollicita cl obtin t pour
son ainé une bourse au collège Louis-le-G rand ,
el, un malin d'octobre, le coche
de :Noyon cha rgea le léger bagage
tic l'en fo ut qui partai t pour Paris' ...
C'était Cam ille Desmoulins.
li s'Jtai t opéré à Louis- lc-Gra11d ,
depuis la suppressio11 tic l'ord re
des Jésuites, une ,i11gul ièrc mod ifica tion dans l'esprit des éludes.
Sous leu r direction, les classique,
grecs cl romains n'étaient offer ts
comme modèles q u'au point de ,•uc,
pu rement esthétiq ue, de l'expressio n et de la forme; la part faite
daus l 'éducaLion au resp ccl de fo
1raditin11 catboliq uclcmpé rait,d·aillcurs, l'cxallalion rru c 1ieu l faire
naitre dans dc j cuncscsprils la l'r(oquentalion journa lière des hé ros de
l'a ntiq uilê. En succc:d anl it la célèbre Compagnie dans la régence
du collège, l'IJ11irersité ne su t pas
éviter l'écueil. 'l'rop cxcl usircmcnl
pr ùnécs, Sparte cl llomc, dans l'amour des élè, cs, prirl' nl le pa,
su r la France. Camille l'a dil lu imè mc : « On nous é le,ait &lt;laos la
licr lé tic la république pour 1irrc
dans l'abjection tic la mouarchie
et sous le règne des Cla ude el dr:Vitcllius ! Gourer 11em cn l i nscm é
q ui cropil q ue nous pouvions nou~
en thousiasmer pour les Pères de
la Pairie, du Capito:c, sa11s pr endre
Cllcbt Giraudon.
en hol'l'eur les mangeurs d'hommes
CA)IILLE DESllOULl:-iS.
de \'ersailles cl admirer le passé
TJtleau .111u11y111e. (M11séc C.inr,mzlcl.)
ans condamner le présen t. »
Pourra - L-011jamais dircla part de
responsabilité qui , dans la psychololui a1ail appor té une pdite dol. Le 2 111ars gie &lt;les hommes :de la Rérol111ion, rerienl à
1760, un fils étail né, 11u'on avai t bap tisé celle ad miration inconsidérée de l'antiquité!
Lucie-Simpliœ-Camill c-Bcnoisl ; puis deux Ces législateurs, nourris de 'l'i le- Live el de T,i-

. 1.. Extrait ,l'une lcllre de li. Dcsmoul111s père it
Camille ( 1702) : • l'ous me tlemaudcz, mon fils, le
'~~m de rntrc frère Du Ilucc1uoy, ainsi que ceux de
Scmcry ' l'aul ,·c l'rére de Camille . Le pr·cmicr S&lt;'
11ommc .\ rma,ul-Jcan-Louis-Domitillc. ni· le ;; mai
176,) ; il scrl depuis scpl ans ,!ans le 1·rgimc11t ci&lt;l!'\·a~t roy~I lloussillon-Ca.-aler·ie, ou le J I• r·égi111e111,
•1u~ Je crois, de J·arméc du ~Jidi, ou dans l'intérieur
;o Saumur, ou â Sainl•Jcan-d'.lngély, car je u•ai pas
de nour~llcs de lui depuis un an. Le second se nomme
Lazorc-;'i,~~las-Norbcrt-Félicilé, né Je 6 j uin 1769,
sert dcpu,s dcur ans au 10• bataillon des clmscurs

ci-tlc,aul de Gérnudau, à l'armêe du ;'ion! où il 111011lre beaucoup de zèle. li me mande pa1· sa dernière
lelll'C 11u'il es! eu sc111i11clle perdue dans un bois cl
1•011s l'élicil&lt;' cle la naissance d'un fils. « Pour moi,
,lit-il, je suis rnarié; ma femme s·appcllc mon fusil;
j'ai plus de soin de lui r1ue &lt;le moi. • Lcllre publiëe
'par le ·Jourltal de l'ervius, '188{.
_
Desmoulins-Du Ilucquoy (ainsi suruummè d'u11 lie!'
,is ru la commune d'Aubig-ny 1 fu t luti eu \'cndée, c11
1793. Desmouli11s-Sêmcry (Sémrry êlail le nom d'uu
petit fief, au lerriloire du Puiseux, apparlenanl à
)1. Desmoulins) ful fait prisonnier au si~gc de llaës-

T I Rl~E EN CA ~I AIEU

IlACIIE REAU, 8 EHTII AULT . BOILLY, CoxSTA:'.\T llOURGEO IS . CONl1AD. U .1\' 11),
D E BliCOUHT , i\l.\RGliER ITE G ÉR AllD, L EC LERC, i\l AU RI CE L E LOlll, l\lA RTl:S I.
~II GEH, )IOREAU L E J EUN E, i\l ULARD, FRA NS P ORUUS LE ,JE!::SE. Pnmun,
H .1vEn .1T, Sc11Ex1mn, F. Sc110)I11 r-:n. li on.1er. Vcn:-.1-:r.

" LISEZ-MOI"

G. LENOTRE

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ET ESTA"PES D~:

'fi&gt;rime Gratuite

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Le salon de M:idame Geoffrin .
Mémoires . . . . . . . . . . . . .
Henri IY et Marie de Médicis : Le ménage
royal .. . . . . . . . . . . . . . . . .
AX P RI( LJCIITC:l'OERGER.
Monsieur de Migurac ou le Marquis philosophe . . . . . . .
LLDonc H.1u.n.
Notes et Souvenirs . . . . .

&lt;j~

101
101
w3

ILLUSTRATIONS
D'APRÈS LES TABLEAUX, DESsi.s

1910.\

=---------vJ.

Le roman de Camille Desmoulins
Éloquence royale .
Ninon de Lenclos . .. .
Madame Récamier . . .
Le premier amour de Lauzun.
La mort de Louis X V .
La folie de Junot . . . . . . .

li . LEXOTHE. . . . .
J~uoi;.IIW Fot.:Jt:Sll, I{ .
S.11xT-Srnox . . . . .

l5 JJ;i

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1

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P.t&lt;ix : 60 Centimes

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J. TALLANDIER, 75, rue Dareau, PARIS (XIV•)

Il • - llrsr oRIA . -

Fasc.

11.

Lio11s de la vieille Fra11cc el &lt;le~ pieu.\ soureni rs
de l'amillc, cl de leur préparer une cxislcuce
au ·si placide et aus i douce que la sien11e. li
arai l épousé, r crs la fin de 1758, une jeune
rillc de Wiège, i1 deux lieues de Guise, qui

lriclrt. Sa famille ne rccc\'ant plus tic ses noU\·clle,,
l',n·ail cm tué il l'ennemi. li ,·n•ait encol'c en 1807.
Les deux sœurs de Camille se nomuwicnl l'une :
11arie-Emilie-Toussainl l)csmoulins, née en 1i(i2; clic
de,·int en 111·cmièrcs noces lime Morey et, par s11ilc
t1·u11 second mariage, Mme L11grangc; rlle \'ivnil
cnco1·c en 1837. L'aull·e. A11ne-Clotilole-Pélagic-Ma,.ic
Uesrnoulins, née c11 17()7, êponsa un M. Lcmoinc.
2. Camille a,ail aupara,-anl passé quelques mois
,ln ns une pension religieuse au t.:aleau-Cambrësis, ou
il avail pour condisciple Marie•Joscph-llenoil Godard,
fils de GoclarJ-Uriseux, frère de )lme Dc~moulins.

�, - H1STO'J{1A ------------------------------------------J
vrenait-il la ro11lc de Guise où il trouvait du
par lie; mais du cùté ùe l'étroit jardinet, rien
cilu, cc n'est pas Louis ~ Vl, c'est Tarquin
moins, sous le toit l'ami'.ial, le vivre cl le
u'a changé; ce sonl les mêmes murailles, les
qu'ils jugeront. Cc qu'ils croiront imiter, ce
couvert. Pui~, au bout de quelques semaines,
mèmcs toits, si hauts c1 uc trois rangs de
un peu (( rel'ail », lassé des exhortations de
sont'!es vertus sauniges de HrulusetdeCalon;
lucarnes y pcmcnt Lt·ournr place; c'est le
son père, remis it neuf par sa bonne mère, il
la vie humaine ne comptera pas pour ces classinième silence, le même rccueillemcnl, favoques 1accoulumés aux héi:alombes païennes;
reprenait la ruulc de Paris. Telle est, du
rables à la vie monotone cl proùc d'honnêtes
Charlolle Corday, elle-même, se réclamera de
moin,, l'indication quïl nous est permis de
bourgeois attachés au régulier labeur de
Lirer de ses lellres : ainsi, lorsqu ïl rend
Cinna, et soyez conYaincus que, lorsque le
chaque jour; cl lïmprcssion est si intense
eomptc 11 son pè1·e de la cérémonie d'oul'erconventionnel Ja1oguc se promènera nu dans
qu'en songeant à l'exubérance du fougueux
les rues de Feurs, il se prendra naïl'cmcnt
Lurc des États généraux. il écrit : &lt;( Quaml je
adolescent qui y a vécu, celle calme demeure
ne ~erais venu à Pari~ que pour 1•oii· celle
pour un antique.
semble la cage désertée &lt;le quelq uc ardent
C'est donc un jeune l\omain I que le codlC
p1·oce~sio11, je n'aurais pas regret de ce pèlelionceau, pris de la nostalgie de- l'arène.
de i\oyon déposa aux vacances, dcYanl la porte
rinage. » C'est donc que la fète coïnciJaiL avec
J,'arènc, c'était Paris: Paris qu'il aimait
d•~ ~l. Desmoulins. Camille avait largement
la fin d'une de ses fugues au pays natal. Un
déjà cl qu'il ,oulail conquérir. Une fois en
peu plus Lard il manil'estera sa déterminaLion
prolilé de sa première année d'études : il
possession de son dip1ùroc d'avocat, il se fit
cle renoncer définitivement it Guise, preuve
parlait beaucoup de Cicéron, s'attendrissait à
inscrire au Parlement el se lança à l'assaut
que ses séjours à Paris n'étaient pas encore
la mort des Gracques, cl maudissait la méde la vie. Le combat fut rude; si rude que
admis par sa famille comme une installation
moire du tyran de Syracuse. C'était Hi un
jamais Camille, dans la suite, ne se laissa
résultat llalleur pour un père soucieux. des
surprendre aucune confidence sur les péripé- déOniLivc.
Où logeait-il, lorsqu'il s'y LrouvaiL'! Ceci
succès scolaires de son fils. Néanmoins ce fétities de ces années d'apprentissage, cl l'on esl
est u·n point dil'ficile à élucider : A l'llùtel de
chisme détonnait un peu à Guise.
réel ui L, pour reconstituer les débu ls de sa
Pologne, vis-à-vi.~ l'llàtel de Ni11emais, dit
L"année suivante, la lièHc du collégien
carrière, à glaner quelques brèves indications
un de ses biographes. Soit ; mais les anciens
n·arait fait qu'augmenter : il avait reçu en
dans des Jeures de lui, rclrourées chez son
alma11achs de Paris mentionnent trois hôtels
prix les Hévolulions 1·011wines de Ycrlol, et il
père. Ses biographes sont muets sur la 11érioùc
se nourrissait de celle lecture, vantant bien
de Pologne, situés rue de l'llirondellc, rue
qui s'écou la de 178'1\ datcclcson inscription
haul le bonheur de la liberll\ faisant litière du
Saint-André- des-Arcs, rue des Orlies-duau barreau, à l 78tl, époque oü le hasard de
Louvre, el un seul bote! de Nivernais, rue
despotirn1e, calécbisanl ~es l'rèrescl ses sœurs,
la politique le créa journaliste; aucun 111èmc
menant un tel bruit dans la maison de son
Saint-Jacques. L'indication est donc peu con11 \1 su dire ~i Camille h.tbitail d'une façon
duantc; el, s'il faut loger Camille à l'enseigue
pi·rc lluc le prince de Condé, 1cnu un jour
de Pologuc, c'est dans l'hùtcl de la rue ~ainlpour cau~cr affaires. pril le ga111i11 par l'oreille rrgulièrc Guise 011 Paris.
l'our nous, qui tentons d'écrire la chroni.\11dré-dcs-Arcs que 11ous lui choisirions une
el le ronduisil dans la rue.
L,· père Ucs111oulins s"étonnait.de ces dé1Jor- que rél"Olutionnaire, t'll prcna11L pour ha~e chambre : là, du moins, il serait voisin de la
dïnl'ormation l'étude des clfrors où les ho111111cnts d'enthousiasme cl rnmmcnraiL it
maison d'un riche bourgeois, M. Duplessis;
111es ont joué leur rùlc, la topographie des
trouYer que les études classiqu,·s a1·aicnl bien
c·etlc proximité expliquerait comment, de sa
endroilso11 les faits se sont passés, cc silence
ma11sarde, son regard peut plonger dans le
•1uelc1ues incoménicnls.
- JJah ! se disait-il philosophiqucmcnl, t;a des biographes ne laisse pas de nous embar- conl'ortable intérieur où rit cl joue une aimable
rasser fort, d'autaut que nos recherches peret blonde eol'ant de treize ans ~. Chaque Jour
passera.
sonnelles ne nous ont pas amené à découvrir qu'il l'ail boou temps, il la voit parlir pour le
~:a ne passa point. Jl'a1111éc en année, le
oü logeait it Paris Camille pcodanl celle jardin du Luxembourg; instinctivement il la
jeune homme re1cnail plus l'érn d'Athènes cl
de Sparte, cl jugeait Cuise hicn inférieur it période &lt;le sa vie. Néanmoins cc mystère suit de loin; cette innocence met un rayon
mèmc nous parait êlrc un précieux. indice de
ces modèles. ,\vcc ccdéùai11 que les Parisiens
dans son ombre à lui, bohème, sceptique,
l'cx.islcncc qu'il mena antérieurement à J 78\l .
apportent en proYincc, il tournai t en ridicule •
sans but dans la vie, sans espoir de jours
li est lo1Ll d'abord un l'ait avéré,- c·esl q11'il meilleurs, déjà l'ieux, malgré ses vingt-cinq
les mœurs simples des Gnisct1'&lt;l.,, il alfoclail
plaida peu, cl ceci n'étonnera personne. Sans ans, se sentan t laid, se sachant pauvre, rùpé,
de les slu péftcr par un sans-gène débraillé cl
relation,, d'un extérieur déplaisant, aLLeinL
l,ruyant ; ccrtai11 jour même, conrié par un
besogneux, ayant amassé sur les bancs du
d"une dil'fit:ulté d'élocution qui le faisait
des amis de .son père qui réunissait it sa table
collège un formidable bagage d'érudition inubégayer cl commencer toutes ses phrases par
les notabilités du pays, il s'échauffa si bien
tile cl ne connaissant pas un métier qui lui
des ho1t-l1011 peu oratoires, il dut fatalement
au cours du repas que, les yeux en feu, Lremassurerait
du pain.
rester clans la foule anonyme des avocats
Et, sous les allées vertes du Luxembourg,
1,lanl de colère, il hondiL sur la table, écrasans cause•. U'aulrc part, son père lui
sant vaisselle el cristaux, cl, du haut de celle
il regarde la petite Lucile courant al'CC sa
tribune impro,·iséc, il clama un chaleureux. envoyait peu &lt;l'argent, étanl chargé de famille sœur, leur mère les surveille et sourit ; Caet n'approuYant point, scmble-t-il, l'esprit mille rève. Il rêve à cc calme bonheur qui ne
appel aux armes, incitant 1t la rél'ollc ses
d'iudépendance qui poussait son fils à vivre sera jamais le sien, à ces joies tranquilles qui
auditeurs consternés.
IJc telles scènes lui rcndaienl impossible le oisif i1 Paris. On en a conclu que, pour ne lui sonl interdites. A ces hcurcs-Ht, il donneséjour de Guise. D'ailleurs, il se tro uvait à pas mourir &lt;le faim, Camille Iul réduit :1 rait Loule sa science pour être beau, noble,
l'étroit clans la maison palcrncllc, dans cc copier des rcquèles pour les procureurs, Lra- riche; il prend en haine l'ordre social, l'indilionuel métier de tous les bacheliers c1ui surgé en lui s·éveille; le réfractaire s'indigne
Yicu.\ logis aux murs humides cl Yerdis, gardant, sous les lézardes et la moi~issure, un n'en ont pas d"autre. Quand la copù.J oc de la senitude où le Lient sa m_isère, cl il
donnait pas, quand le jeune homme, à boul rentre dans sa mansarde, les poings crispés,
rertaiu air de fierté rechignée.
Elle exislc encore cette maison ; la façade de ressources, ne savait plus à quelle porte la rage au cœur, cette rage terri bic des dél'rappcr ni de 11ucl expédient vivre, sans doute
l'll bordure de la rue a été reconstrnitc c11
miui, térc public (i11fraclio11 à la loi sui· les jeux, t,·i1. « l)e1iuic1.-1uus (JUC je ~crais u.11 romain &lt;1ua11d

,ous me baptisiez l.,ucius, Sulpicius. Camillus, cl
p1·ophélisicz-1·ous? » (Lcltre de Camille à son [!èl'C,
t décembre ,1789).
2. Voici les 1:enseigne~ents que donne, sur celle
période de la vie de Cam11lc, le Joumal de Vervws
qui , en 1884, publia une série d'articles du plus
haul inlérêl, dus très probnblernenl à la plume ,le
~!. Mollon, qui aniil, avec sou frerc , hérité ·des
papiers de Ullc Uuplcssis, décédée à \"en ·ins en 1863.
- « Camille oblient, le 4 septembre 1784, le tliplùmc
de bachelier ; le 3 mars l 783 , celui de licencié; le

7 Jn mê11.1c mui;, il c,t rc~n arocat 1111 Parlc111c11l
de l'al'is; cl, sui· la préscnlaliou ,le M. Uardouiu.
adm.is au stage dans l'assemblée du 4 juin suivant.
llll. Perdry, de Denisard, Perrin rt Forget lui donnèl'ent quelques affaires à traiter; mais il fit SUl'lout des rer1uè les po1tr les procurcul's à sept sous du

r//le. "

~- Ou a cepeutlaul J'i11tlicatio11 ,le deux a[ail'cs
~lai1lèes par Camille : 1• La Société des amis de la
Con&gt;titutiondc Marseille, défenderesse, conh'e d'André,
demandeur, en réparation de calomnie (Mcemhre
1761 ) ; ~• Dilhurb,de cl la darne Belfroi coutre le

1,unal de police corl'cctionncl).
4. Camille semble avoir été amoureux Je )lme lluplessis avanl de l'être tlc sa fille Lucile. Il fout lire
les Lrè.~ cul'ieux &lt;locumenls ·que ill. J. Claretie a publiés
dans le Jounwl officiel du 26 avril '1879. Il y a lit
une lellrc de Camille à illmr Duplessis cl uue autre
i, )[. Duplessis, remplies des détails les plus précieux,
tant pour n0!-15 aider à ,reconstituer la vie du jcun_c
homme antëneurcment a 1789 que pour nous rense1!(IICI' sur ses sentiments intimes à l'égurd de Lucile el
de sa mère.

, ________________
elmés q~c l'inslrnction a !'ails aptes à Lous
l?s. cn1plo1s cl que l'orgueil empêche d'e11 solhnler aucun.
Cami~~ a volonlaircmcnl [ail le silence sur
t:cl,(C pe~1~dc de sa vie : les t1uel11ucs satires
tJU
alors contre la cour , •·l les a 1c.
. , il ccm1t
d
rnees, c même IJU'il renia rnn existence de
balleur de ~a1·és, _lorsc1u'cn l 7\JO, dans son
acte de manage, il prétendit hahiler depuù

réussit, i1 se l'aire porter au nombre des lrois
~nls clccleurs du IJailli:igc de Verrnan&lt;loi -.
il ~oussc son père it l,rigucr également I~~
sullrages cl~ ses concitoyens. Doulilc échec.
M. Desmoulrns, que la fièvre ne dévore . l
,r . cl
•
..
porn '
rt
, hu~c lic se meler de polil1c1uc, el Cami·11c
cc . ouc.
rentre
1
,
.
. it Paris ' Je cœur navre' ' pus
an1m_e que proa1s contre ces odieux Guisa1·ds,
&lt;( 4u1 sont aux antipodes de la philosophie el

CAJLILLE D ë:SJIOlJLl:-1S .W PALAIS-R O YAL, LE 12 J t;II . LET 1 .-&amp;)·

·~i.x wi:, la l'lle du. 1'/ie'ûl re-/1' ra ll!'llÎs ( actucl1cwenl .me de J'Odeon
, ) • "'
d
nous ne connaitrons
oni; pomt ses goùts, ses iuœurs sa vie inli111c
·
' A en croire'
.ses- hab"t
i udes dc JeutJc
homme.
:ol de Chateaubriand, il n'y eut là rien
c~i ~en, honorable i mais quel esl le révolté
1 '. JCtc _dans celle fournaise de Paris en est
sorl1 purifié ?
'
Dès
la
c
·
d
.
onvocat100 es Etats Ooénéraux
,Cam11lccomprend que son rôle va commencer.,
1
,_ue
&lt;lanl1 sera-L-11?
.. · Il 1•·.ignore : 1·1 pressent ccpen. que l muoval10n qui se prépai·c lui ré~er,e une cornpensahon
· et que son heure csl
1 enue. Il accourt ' G ·
. •
a u1se; 1·1 pense à se mcllrc
Su 1 1Cs l'"" n"S' a' preparer
•
son élcclio11 · il
0

t

'

LE l(O.lffA.N DE CA.iJJl'LLE DESMOULINS

-

G,-avu,-e Je B EIIT IIACL, ,

du pall'Îolismc .. • 11, l'l qui auraienl été lcfi
plu~ ~rauds ciloicns du monde s'ils J"eusseul
cho1s1 t:?llll!lC député. c&lt;Ln &lt;le mes camarades
(de Lou1s-lc-Crand), écriL-il il son père, a été
pl.us h~u1;cux que moi; c'est de Hobcspicrre,
dc~ulc d Arras. li a eu le bon esprit de
plaider ~ans sa province. J'ai vu nos députés ...
~omme 11s se rengorgeaienl ! lis avaient capul
inle1· nubes, et avec raison .... Je vous en ai
~oulu b~auc~up, à vo~s. et à votre gravelle.
1 ourc1uo1 a~·o1r m~ntrc s1 peu d'empressement
pou1· obtenlf un s1 grand honneur '! &gt;&gt;
Ces lellres à son père soul élom1aules &lt;le
nai,·eté. Il y wn~e le mal incroyable qu'il ~e
&lt;lounc pour se faire rcmarq uer ; il court chez
... ',9 ,..

l:Jil!y, il court chez Mirabeau, (( pour le prier
~le I admcllrc au nombre dl's rédacteurs de la
la~c~sc gaz~Ll? de toul cc qui va se passer
aux_ 1-,tals gcneraux ,1. Il al'oue foui haut sa
varnlé el sa gourmandise ... car il ai mail les
b?ns _repas, cc pauvre garçon qui, ju:;que-lit,
n ava1l m~ngé que de la vaclic enragée &lt;laus
les bon~ Jours cl qui, dans les mauvais, ne
mangeail pas. A ces diners Oll on l'invite, il

a·.1_p,-ês PRIEUI(.

pari: avec _esprit ; ou )t, railll', ou l'écouf1•
a~ss1 : &lt;(. ~1e11 des· ;;cns t1ui m'c11le11deul it i
p~rorc_r s clon~cul ljll'011 lie Ill 'ail pa~ IIOlllllll:
dcpule, w 1n~lime11l i1ui me llallc au delà de
Loule cx_press101;. ,, Le voilà logé à Versailles,
chez M1 ral~eau. « Nous sonune:; devcuus
grands ~mis ; du moins m'appellc-L-il son
che_r a~1. A chaque instant, il me prend lcEma!ns, 11 !11e donne des coups de poing... , il
rev1cn~ _dmcr avec une excellente comparrnie
et parlo1s_sa maitresse el nous buvons d\x~~llcr'.ls :·ms. Je s~ns que sa lablc trop déliale cl tt up chargee me corrompra. Ses vim;
de H?rdeaux et de_ Marasquin onl leur pri,\'
c1uc JC cherche l'a111cmc11L ü me dissimuler

'

�, . - 111STOR..1Jl.
et j'ai toutes les peines du monde à reprendre
ensuite mon austérité républicaine et à délcsler les aristocrates dont le crime est de
tenir à ces excellents diners. 1&gt;
Cc qui lui valait ces aubaines, c'était sa
célébrité naissante. La scène si connue du
Palais-Royal, cette poétique inspiration de
distribuer, en manière de cocardes, les feuilles
vertes des arbres du jardin, celle promenade
qu'il fil dans Paris, suivi d'une foule qu'il
venait d'enthousiasmer et qui l'accompagnait
avec des cris de triomphe, l'avaient placé au
premier rang des ennemis de la Cour. Dans
cc grand mouvement qui soulève la France,
Camille n'est pas avec les penseurs, il joue
les Gavroche; mais il a, comme Gavroche,
l'instinct de ce qui plail aux Parisiens : le
génie du coup de théàlre, l'audace gouailleuse
et l'éloc1uence à l'emporte-pièce qui enlyainent
les foules. Au cœur de cc Palais-Royal turbulent, il monte sur une table, il annonce aux
oisifs le renvoi de Necker, il tire de sa poche
un pistolet dont il menace des espions imaginaires, il parle du tocsin de la Saint-Ilarthélemy, toutes choses dont l'e/Tet est immanquable. Et voilà comment Paris s'endormit,
cc soir-là, au vacarme de l'émeute ... qui, de
dix ans, ne s'apaisera plus!
Cc bruit fait autour de lui enivrait Camille,
11ui voyait poindre l'aurore du succès. II lança
La Fmnce libre et, presque aussilùt, le Discours de la lanterne aux Pa1'isiens. L'analyse de ces deux pamphlets n'est pas, comme
bien on pense, de notre ressort. Leur publication ne douna point, du reste, à ltur auteur,
une place parmi les hommes politiques. On
applaudit s:1 ,·erre, on s'amusa de ses l'acéties;
mais il ne _[ut p:1s pris au sérieux. Ce DiscOtt1's
de la /anteme n'est pas, il faut le dire, i1 la
glo;rc de Camille. Dans le seul but d'accroitre
sa popularité, il y chatouille, pour la fai rc
rire, la populace déjà grisée de son succès.
Et, pour celle Lr·islc besogne, 11uellc dépense
Je taleut ! « Sa ll~chc part quand il veut, va
J'rapp~r oii il veut. li tire aux nobles, il tire
aux prèlr·es, il tire aux vaincus, aux blessés,
au~ morts. 1&gt; Peu lui importe la diguilé de sa
plume, pourvu qu'on parle de lui.
Et son IJUL est alleinl. Bientôt il peut écrire
à son père : « Je me suis l'ait un nom ; je
commence il entendre dire : ll !J a une brochm·e de Desmoulins ; on ne dit plus : il' un
aulell1' appelé Desmoulins 1&gt;; et il enroic au
vicilla.rd « deux journaux, dit-il, où l'on m'a
beaucoup loué 1&gt;. Mais la gloire ne l'a pas
enrichi : &lt;! Vous m'obligerez de m'envoyer
des chemises et deux paires de drap, ; j'ai
pensé que vous ne refuseriez pas de m'aider
de cinq à six louis, cl que vous prendriez en
considération les friponneries que j'ai éprouvées de mes libraires. »
M. Desmoulins jugeait froidement , du fond

LE 'R_OJHAN
de son austère province, les brochures de son
fils: loin du bouillonnement de Paris, elles
semblaient d'épouvantables appels au massacre. A Guise, l'opinion était générale :
Camille avait mal tou1'né; et les gens plaignaient ses pauvres parents, de cc ton de
compassion ravie particulier aux petites villes.
Quoi qu'il en soit, le père ne répondit pas.
Camille, aux abois, adressa une nouvelle
J'C(JUèle, pressante, celle-ci : « Tous les journaux m'ont donné un coup .d'encensoir ....
Celte célébrité ajoute encore à ma honte
n:iturellc d'exposer mes besoins. Je n'ose
mèmc les découvrir à M. Mirabeau. En l'érilt\
vous èles, i1 mon égard, d'une injustice
extrême; \'OUS voyez que, malgré mes ennemis cl mes calomniateurs, j'ai su me mettre
à ma place parmi les écrivains, les patriotes
et les hommes à caractère ..... Le bruit qu'ont
l'ait mes ounages m'a attiré sur le corps mes
créanciers qui nc m'out rien laissé .... Je \'OUS
en supplie, puisque voifa le moment de toucher vos rentes, cmoyez-moi six louis..Je
veux profiler de cc moment de réputation
pom me mellre dans mes meubles, ;pour
rnïmmalriculer dans un district; aurez-vous
la cruauté de me refuser un lit, une paire de
draps? Suis-je sans a,·oir, sans famille? Est-il
\'l'ai que je n'ai ni père ni mère? Depuis six
ans, je n'ai pas eu le nécessaire. Dites n-ai,
m'avez-rnus mis jamais en état de n'avoir
point it pa)'er le loyer cxorbilant des chambres garnies'? 0 la mauraisc politique que la
HJlrc de nr'a,·oir c111ové deux louis à deux
louis, avec- lesquels je ;,'ai jamais pu trouver
le secret d'arnir des mculJles et u11 domicile.
El r1uand je pc11sc que ma l'orlune a tenu à
mon domicile! qu'avec un domici le, j'aurais
été président, commandant de district, représentant de la Commune de Paris, au lieu que
je ne suis qu ·un éci·ivain distingué.. . il m·a
été plus facile Je faire u:tc rérohttion, Je
bouleverser la France, que d'obleuir de rno11
père, une fois pour loulcs, une cinquantaine
de louis. Quel homme mus èles !... Vous
11 ·a rez mèmc pas su me co1111aitrc; ,·ous
m·arcz élcrncllemcul c:ilournié, vous n1'are1.
appelé éternellement uu prodigue, un dissipateur, cl je n'étais rien moins 1111c tout cela.
'foule ma Yic je n'ai soupiré qu'après un
domicile, un étalilisscmrnt, cl après al'oir
quillé Guise et la maison paternelle, ,·ous
u'arez pas voulu qu'à Paris j'eusse un autre
gilc qu'une hôtellerie, et Yoilà que j'ai trente
ans. Yous m'ayez Loujour, dit que J'avais
d'autres frères. Oui, mais il l' a celle diflërcncc que la nalm·c m'avait donné des ailes,
et que mes frères ne pouvaient sentir, comme
moi, la chaine des besoins qui me retenaient
i1 la terre .... Envoyez-moi un lit, si Yous ne
pouvez m·cn acheter un ici. Est-ce que vous
pouvez me refuser un li t? ... J'ai à Paris une

Godard (1732-1806i cl tic Marie-Bosc Uriscux (17:ilJ. Camille arail na 0uè1·c manil'cslé l'i11lc11~on
1807). Elle élait née à \\ïège (Aisne), le 23 jand'êrnusc,·, &lt;1uaml clic aurait l'à;,e de se ma1·icr, sa
l'Ïcr 'l 760. Elle s'y maria, le '1« aoûl ·ti02, avec
cousine gcrm:unc Flore Godard, de neuf ans plus
Charles-Anne Tarrit!ux de Taillan, cl devint \'Cuve, le
jeune que lui. Cc projet &lt;l'avenir avait élé 1·cpoussé it
5 srptcmbrc 1830. Elle mourut le 2 révricr ·1842.
plusieurs reprises par la famille Godard. « il cause ries
Lucile n'ignorait pas &lt;JUC C~millc nvail aimé sa
opinions politiques de Camille et des dangers r1u'clles
permellaienl d.e prérnir pour la durée Cl le bonh~ur • cousine Flore Godard, el clic en était jalouse.
\;uc lcllrc de Camille à son pfrc, du O,iuillcl 170:\,
dq celle union ».
contie11l ces lignes. « Vous ,·ous plaignez de rc que je
llosè-Florc-Amdic (.;odad élail lillc ,le Joseph

réputation; on me consulte sur les grandes
affaires, on m'inYite à diner .... li ne me
manque qu'un domicile. Je vous en supplie,
aidez-moi, emoyez-rnoi six louis ou un lit! l&gt;
Le père Desmoulins se laissa enfin conYaincrc; il adressa l'argent à son fils, &lt;1ui
loua une chambre clans la rue du Théàlrc]1'rançais et l'onda sonjournal des Hévolulions
tle France el de Brabant. A1·ec son esprit
endiablé, son style de ,·aude,·illistc érudit, sa
joyeuseté de gamin lcllré, il y Lrai le les pl us
graYes sujets en une langue ri,c, pimpante,
pleine de surprises cl de rencontres amusantes. [;itlérairement, cc recueil est un chefJ'œmrc; mais quelle terrible responsabilité
n'encourt-il pas? Sa fougue griYoisc s'attaque
11 tout, son impitoyable ironie sape, bouscule,
renverse, détruit, s'acharne.... Aprt·s Camille,
la Terreur peut ,·cnir. J)'avancc il a tant ri
des · Yictimcs qu'elles n'inspireront plus de
pi Lié!
Quelle rcYanchc se préparait l'immancnle
· justice qui préside aux él'éncmenls humaim,!
Cc pamphlétaire, si fier &lt;lè son éclatant succè~,
cet enfant terril.ile de la Révolution, dont le
rire a· fait crouler la Bastille et chanceler la
royauté, Ya trou\'Cr sur sa roule une puissance contre laquelle il n'est pas de l'orcc it
luller : l'enfant Llondc que jadis, rèl'Cur
Jésœurn:, il suil'ait des yeux sous les arbres
du Luxembourg.
Le hasard les arait quclqucîois rapprocl1t:s;
présenté dans la famille l)uplcssis par son ami
Fréron, Camille a"ail d'abord l'réqucnlé, it
&lt;l'assez grands i11Lcnallcs, Jans celle maison
où il se plaisait pourlaul. M. JJuplessis, fils
d'ou1Tier, s'était élcré par son trarail jusqu'aux fonctions de premier commis du
contrôle des finances : c'était un bourgeois
tenant à l'argent, mais sans morgue et
d'accueil facile; sa l'cmrnc était encore jeune,
jolie, &lt;l'agréable humeur, peu cérémonieuse;
les deux enfants, Annelle cl Lucile, paraissaient i11Lclligcnlcs cl alleclucuses. J&gt;ans la
belle saison, toute la l'amillc allait passer le
dimanche à Dourg-la-Beinc, 011. les lJuplcssis
possédaienL un bien assez important. Fréro11
et Camille étaicnl parl'ois illl'ilés; on déjeunait
sous les arbres, o:i courait dans les grande~
herbes, 011 allait boire du lait à la l'crmc:
c'élaient des orgies de plciu air, des liesses
de liberté, Lcllcs que les comprennent les
seuls Parisiens. On revenait en charrette, lard
dans la nuit.
A l'une de ces rcun10ns, Camille, sans
méfiance jusque-lit, s'aperçut que Lucile était
subitement deYenuc jeune fille ; « il l'arnit
laissée enfant, il la retrourait i11t1uiéta11lc. »
Cc jour-là, l'entrain fit défaut à Bourg-lallcinc, et à cet indice, Camille découvrit qu'il
était amoureux 1 •
ne vous écris point .... Lucile a si granù'pcur qu'il__ nc
me prenne c1wic d'allcl' vous embrasser qu'elle .s 111·
'juiélcrail si elle me voyait vous écrire1 cl JC p1:oftl?::·
1 u cabinet que mr. procure le Com1lc d~ la Gue11c_,
do11l on m'a l'ail sccrJ tail'c, pour l'Ousétrn·e en ld.&gt;~r!e
sans qu'elle vienne lire derrière mon épaul_e s1 JC
u'écris point à Guise. J'imagine que cc qui IUl donne
celle sollicitude, c·csL le souve11i1· de qttetque w11s111c
,lo11L u:i lui aura parlé. »

La sil,uati?n . élail tragique : le. paurre
gai:çon n arntl rien, et Lucile était riche ; clic
é~a_it adorablement jolie; lui ami! le teint
bilieux, les trails irrérrulicrs et durs 10
t.
.
'
"
uottchc gnmaçanlc
cl, osur le risa"e cett
marque indélébile que pose la misire. E~
J'.ourlant il l'a!m~!t ! ~'isolement, les décepllon~, la fiertc,_ 1rndrpC'ndancc arnient pl'l;parc son cœur l'ldc à quclrruc Yiolcnte passion.
11 ess.,ya de luller, mais s:111s conviction· il
s'C'nhardit, fit it Lueile J'ai'eu de son amo~l 1..
elle
, , haissa les yeux et rou1rit
O ·tri•s fort , rc q1/ 1
Pl:tr t 1mr 1\loquentc réponse.
E_IIP él:iit quelque pen romanesque, celle
Lurrle
étranrres
des
. ; ond a d'elle des parres
o
o ,
rr1atro~s. e ,c-~audrs rêreries, des appels
lr~ubl1•s a '.( l ~Arc des êtres » ; car clic écrimr l, le sou·, quand clic était couchée, en
cachcllc de ses parents : &lt;( Une lumière rl
~'.n t;leignoir sont sur mon lit; je .l'éteins si
J t'nlends du bruit. &gt;J Et 11uelles singulières

c?nfidcnccs ne fait-cl~c pas it cc petit cahier
ou _clic note ses pensecs? &lt;( Je n'aime point,
~01 ! ,9u,1nd donc est-cc que j'aimerai? On
ù1L qu 11 faut que tout le monde aime. Est-cc
~o~c qu_and j'a_urai qualrc-l'ingts :ins riue
.1_~tmcra1? Je s111s de marbre. Ah! la singt:lrere clrosc que la vie. )&gt;
L'arcu de Camille alluma ce feu si Lien
préparé : cc fut un incendie. « Je n'ose m'al'oucr à moi-mème cc que je sens pour Loi·
'
ne m 'oc&lt;"upc qu "a 1c déo-uiser. Tu sonlTrrs
.s-tu. 011.1 JC
•
"
cl 1
souffre dal'anlage;
ton image'
rsl sar~s cc~sc p_rés?nlc à ma pensée; clic ne
~ne quille pm:us,_ JC le cherche des dvfauts,
Je les trourn cl JC les aime. Ois-moi donc
pou:~uoi tous ces combats'! ponrquoi j'aime
en larr~ un _mistère, même à ma mère : je
rnu_dr_a1s quelle
sùl, qu'elle le dcrinàl;
mais Jl' ne Youd ra1s pas le lni dire. l&gt;
Mme Duplessis, cependant, devint hicnlot
la confidente des amourrux; son mari, d'un

J\

!e

tempérament peu poétique, mis au courant à
son tour, refusa net son consentement en
vé_rilab)c père noblr du répertoire; il ne ~-oulatl pomt pour gendrr d'un gazetier sans
a1·cn11· et sans argcnl. Sa résistance dura
longtemps; enfin, - tradilionnel dénouement de toutes les comédies, - il se laissa
arracher le oui tant désiré.
C'était le 11 décembre 1790. La bonne
Mme Duplessis apprit en pleurant la nom·elle
i1 Camille; celui-ci s'approcha de Lucilr rJtii,
tout émue, s'enfuit dans sa cliambrr. Il l'i'
~.u'.l, se jette à _ses genoux, lni répète qu'il
1arme .... Surprts dP l'entendre rire, il ]ère
les i·cux vers clic... clic pleur:1il ahond~mmcnl it gros sanglots, r t ria it encore, cl ses
larmes conlaient., ..
,\lor_s, sentant son cœur l'ondre, prenant
l~s marns de sa fiancée, Camille y cache son
l'lsagc et p!cure, comme Lucile' de bonheur
et d'amour.
'
(A

suivre.)

Ci. LE\TOTRE.

,

Eloquence royale
Louis XVI, pas plus que son prédécesseur,
ne possédait le don de la présencr d'esprit rt
le secret de l'à-propos· mais lui du moins
'
1·1 avait conscience de son1 infériorill\,
et comme'
il samit aussi de quelle imporlancr lui eussent
1;\é les qualMs qui lui manquaient, il L:îrhait
d y supplrer.
~cndant quelque Lemps, il cul sous la
marn une sorti• de bel-esprit en titre d'office
u~ j~ré, f~isem ~e mols, un homme qui'.
~ aprcs I air des c1rconslanccs 011 le roi aurait
a_ sr montrer, devinait ce qu'on pourrait lui
drrc, et improvisait ce qu'il aurait à répondre. Cet homme, c'était le marquis de
1:ezay, 911i rcccrnit pour cela une pension de
1,,000 l_mes. Louis XVI, aux grands jours,
complait sur lui, absolument comme le co~édicn sur son souffleur. Le prince de Lierne
JCne sa_is, il est vrai, d'après quelles don~éc;
auLbentiqucs, nous fait connaître une des
lettres-leçons que Pezay écrivait ainsi au roi
lettres dialoguées d'avance, contenant l;
demande et la réponse.
,,. &lt;( Vous ne pouvez pas régner par la rrrâce
-'~rre. ' 1ut· d'll-t·1 ; - l'OUS voyez
v
o
qu'il parle
en,
.nat
• mai'Lrc, - la ·nature vous en a refusé•
~nposez par une grande sévérité de principes'.
otrc ~fa.1esté va tantôt à une course de chevau~; rllc trouvera un notaire &lt;Jni écrira les
parrs Je M· le comte d'Artois et de M Je
du,· d'O1·Irans. o·rlrs, Srrc.
· en le rnyant. :

« Pourquoi cet homme? faut-il rcrirc
rnlre grnlilshommcs '! la p:trolr suffit. 1&gt;
« Cela arrim, dit le prince dr Li~nr..l'v
1:Lais. On s'écria : « Quelle jus,Lrssr. rt qurl
&lt;1 grand mot du roi! Voilà son genre. »
A une époque 011 l'esprit était tout, le bon
sens presque rien; où un mol spirituel sauvait la sollisc d'un f'ait; 011 l'on était charmé
d'un e rél'olution, pourrn qu'elle lït dire de
jolis mots, la précaution n'était pas mauvaise
it prendre. Un roi de France pouYait tout sr
~c~meltre, exc~plé. d; rester court. L'esprit
eta1t une des nccess1tes de son état · il lui en
fallait q~and mèmc. Louis XV av~it perdu
une ~artre ,&lt;le sa p_opularilé en ne prenant pas
la pernc den avoir 011 de s'en faire fouruir ·
L?ui_s XVI pourait risquer la sienne par un~
~eghgencc semblable. L'expédient du marquis
Jnt donc, à tout considérer, un moyen de
bonne administration.
Cc n'était d'ailleurs pas la première fuis
qu'on y recourait pour nos princes. Nous
allons voir, avec Chamfort, Louis XV, lui
aussi, malgré sa paresse, acceptant d'étudier
un rôle et de l'apprendre, gestes et paroles :
« ?u temps de lll. de füchaut, on présenta au
roi le pr(lJel d'une cour plénière, tel qu'on a
l'Oul~ l'exé0utcr depuis. Tout fut réglé entre
le roi, Mme de Pompadour et les minislres.
On dicta au roi les rJponses qu'il ferait au
premier président, tout l'ut expliqué dans un

mém_oire, dans h'q~cl on di~ail : &lt;( Ici, le
&lt;! ro~ prendra un au· sévère; ici, le l'ront du
« 1~1 s'adoucira; ici, le roi fera tel oeste
rtr ll
0
Le mémoire cxistr. »
'
•
Q,~c de choses perdues fJutc d'un mot &lt;lit
à pornt! 11uc dïn'miti{s l'autc d'une bonnû
parole! La duchesse d'.\ngoulèmc n'a mit pas
plus que son père (L'luis XVI) le don de l'àp~opos. Elle n'aurait pJs, elle non plu:-, pu
rcgner par_ la grùce, comme disait Jle7.ay.
Elle le smul, et de peur de ne pas bien dire
elle ~e disait rien. l'ar malheur, son silence'
mal mler~rété, faisait des mécontents. l\l. d;
Chateaubriand fut de reux-1:i. ,\près la rampagne _d'Espagrie, les ministrrs élaicnt venus
comphm~nter la duchesse ï rlle eut pour tous
un mot aimable; pour le mini,Lrc des affaires
élra~gères, ,Chatea~b~iand, elle n'eu, qu'un
sourire. Il sen plargml, et ses plaintes, bien
naturelles, transmi~es par Mme Récamier au
du_c de Montmorency, parrinrent jusqu'à · la
prmcesse, dont le duc était le chevalier d'honneu r. E.lle avoua son tort. &lt;! Mais que voulezvous, d1t-clle, ~I. de Chateaubriand 1ùst pas
comme un autre. Un complimen t Lana! ne lui
su_ffit Jl,a~. I l f,1ut lui par)er sa langue ou se
taire. J a1 d1ercl11i pour lui un mot heureux
que je n'ai pas lroun\ et je me suis contentér
d'un sourire, cr~yanl qu'il lui exprimerait
assez ma reconnarss~n ce. »
ÈDOUARD

... JO! ....

"" 100 ,..

DE CAJH1UE DESJHOUL1NS - - - .

FOURNIER.

�Ninon de Lenclos
i11timr. tle )!me dr ~lainl.r non loul le it'mps
Ninon, courli~ane fJmcusc, el depuis que sortes, el c11 L tant d'espril qn·(•lJp sr lrs q11e celle-ci dr111r11ra /1 Paris; Mmr de ~lai111';1ge lui cul l'ail quiller le métier, connue conserva t.o11s, t·L q11\:IIL• les ·linl unis entre L\'11on 11'aimait pas q11·on lui parhH d'elle.
sons le nom de ~Ille d1• Lenclos, l'ul un eux, 011 pour h• mnins sans Ir 111oindl'c bruit. 111ais elle n'osai L la d,:savonrr: rlle lui a écril
t:x:emple nouveau du triomphe du l'i&lt;'P con- To11l St' passait chez rllc arc!' 011 respect el &lt;ltl tr~ps en l.r.mps, j11squ'i1 sa morl , avec
d 11 il avec espril el n:paré dt• quelque vertu. une décenrc 1•xtérir11rt• &lt;]lit' les pl11s haul es amitié. Lenclos n'y était pas si réservét' avec·
Le hruil qu'elle fit, el plus encore le désordre princPsses soutiennent rarr mcnL a,·ec des ses amis intimL'' , et &lt;Ju:md il lui est arrirc;
pour :uni~ ton L
qu'elle causa parmi la plus haute el h plus \"Jiblt's~c,. Elle eut de la sorte
de s'inlfrcsser l"ortement pour qm'lqu'un 011
1 et de plus éle1·é
cc
qu'il
y
avait
de
plus
Lrayc
brillante jcuncss~, força l'extrême indulgence
pour quelque chose, ce qu'elle savait rendr,·
que, non sans cause, la neinc mère avail 11 la cour, tcllemcnl qu'il devint à la mode rare cl bien ménager, elle en écrivait il
pour les personnes galantes, et plus que d'èlrc reçu chez elle, el r1u'on avait rais/Jn
Mme de Maintenon, qui la sergalantes, de lui envoyer un ordre
vait erficacemcnt cl avec promptide ·se rC'Lirer dans un couvent. Un
tude: mais depuis sa grandeur,
de ces exempts de Paris lui po~ta
elles ne se sont vues que deux ou
la lettre de cachet; elle la lut, et
trois fois, et bien en secret.
remarquant qu'il n'y avait poinl de
Lenclos avait des réparties adcouvent désigné en parliculier :
mirables: il y en a deux entre au&lt;&lt; ~fonsieur, dit-elle à l'exempt sans
tr.. s au dernier maréchal de Choise déconcerter, puisque la Reine a
seul qui ne s'oublient point: l'une
tanl de bonté pour moi que me
est d'une correction excellente,
laisser le choix du couvent où elle
!"autre un tableau l'if d'après naveut que je me retire, je vous prie
ture. Choiseul, qui était de ses ande lui dire que je choisis celui des
ciens amis, avait été galant et bien
grands Cordeliers de Paris », et
faiL. li était mal avec M. de Loului rendit la lellre de cachet avec
vois, et il déplorait sa l"ortunc,
une belle révérence. L'exempt, stulorsque le !loi le mil, mall(fé Jt,
péfait dr. celle effronterie sans paministre, de la promotion de l'ordrC'
reille, n'cùt pas un mol à réplid.i 1688. li ne s'y allrndait rn
&lt;iucr, et la Reine la trouva si plail'açon du monde, quoique de la presante qu'clb la laissa en repos.
mière naissance et drs plus anciens
Jamais Ninon n'avait qu'un
et meilleurs lieutenants géuéraux.
aman! à la l'ois, mais des· adorali l"ut donc ral'i de j,,ie, el se
l&lt;'urs en l'oule, et quand elle se lasr~gardaiLpec pins que de la comsait dn lrnant, ell&lt;' le lui disait
plai~ance paré de son cordon !,leu.
l'ranchemcnl cl rn prenait un auLenclos l"y snrprit deux ou trois
tre : i&lt;' délaissr avait bra n gérn ir &lt;'L
rois; à la tin, impatientée :« Monparler, c'était un arrêt; cl celle
sieur lë comtr, lui dit-C'lle devant
crt:alurc :waiL usmpé nn tel emtoutC' la compagnie, si jr vous I
pire, &lt;)11'il n'ei'1t osé se prendrr à
prends encore, je vous nommerai
crlui qui le supplantait, trop heurns camarades. &gt;&gt; li y en avait en,
reux encore d'être admis sur le pied
en effet, plusieurs i1 faire pleurer.
d'ami de la maison. Elle a q11clq11&lt;'mais quels et combien en compaCliché Braun. Clètncnt et ci•.
fois gardé 11 son tenant, quand il
raison de ceux de 1724, el de quels
lui plaisait l'orL, · fidélité entière
ques autres encare depuis! Le hon
:'\1:-(0N OF. LEXC" LOS.
pendant tonte une campagne. La
maréchal était toutes los vertus
T aNea11 a11011.r111 e ./11 .\Til· siècle.
Ch;\lrc, &amp;urlc poinL de partir, prémême.,, mais peu rrjouissantrs
trndit être de ces heureux distinet avec peu d'esprit. Après une
gués. Apparemment que Ninon ne
longue risiLe, Lenclos Mille, le rC'gardc, puis
le lui promit pas bien ncLLemcnt. Il l'ut assez de le désirer par les liaisons qui s y for- s'écrie:
sol, el il l'Jtait beaucoup, el présompLneux à maient. Elle savait toutes les intrigues de
l'ancienne cl de. la nourclle cour, sérieusrs
S1'ig11rur, que de 1·Prt11s 1"011~ me foilrs h:iïd
l'avenant, pour lui en d~m1nder un billet ;
elle le lui fil : il l'emporta et s'en vanta fort. et autres; sa conversation était charmante; qui c,t · un vers de je ne sais plus quelle
Le hillcL fut mal tenu, et à chaque fois désintéressée, fidèle, secrèlr, sùre au dernier pièce de théùtre. On peut juger de la risée cl
qu'elle y manquait : &lt;&lt; Oh! le bon billet, point; et, à la l'aiblcssc près, on pouvait dire du scandale. Celle saillit1 pourtant ne les
qu'elle était vertueuse et pleine de probité.
s'écriait-clic, qu'a là la Chùtre ! &gt;&gt; Son fortuné
Elle
a souvent secouru des amis d'argen t cl brouilla point.
à la fin lui demanda ce que cela voulait
Lenclos passa de beaucoup quatre-vingts
de
crédit,
esL entrée pour eux. daes des choses
dire; elle le lui expliqua ; il le conta, cl
ans,
toujours saine, visitée, considérée. Elle
importantes, et a gardé très fidèlement des
accabla la Châtre d'un ridicule qui gagna
dépôts d'argent et des secrets considérables donna à Dieu ses dernil&gt;res années et sa mort
jusqu'à l'armé.i où il était.
qui lui élaienL confiés. Elle avait été amie fil une nouvelle'.
Ninon cul des amis illustres de louLes les
S.\l ~T-SIMON .

•
LES \"ISITFS TIU ~L\Tl'i (Q1•("l!
. l'-.llEl"RS
•
. ET
' 'IRTJS-rrs
·. ,\ 1..1 P ORTE li°l ' 'i RIC IIE) . -

Rsl,111,pe .te 0EP.UCOl' RT .

Madame Récamier
PAR

JOSEPII TUR.QUAN

CHAPIT~E III (suite). .

L,ms le~ hommrs an lieu de 1'1ltrc al'&lt;'&lt;' 1111 011
dr11x . . i( est facile de rnir d"nbord que sa
ll?s rC'lations existaient Jonc entre .\lmc né- ll'l~lle lais~r passahlemcnl it désirer, cnsuiti:
cm~1cr et_Ln~ien Bonaparte aranL le Consulat. quelle fait ];'1 un métie1·, afin d"rn Lirrr les
~1a1s cc n étaient encore qnc de simples rela- l~énéficcs _&lt;1ui ne sont pas ceux que les autre~
tions, mo~daines, entamées probablement à lc~mes t1~ent en général de la coquetterie :
un d1n; r -~ Bagatelle, chez ~r. Sappey, tripo- mais celal ~mpèchc-t-cllc d"ètrc une coquette?
teur d ~flaires a1·ec qui Lucien semble avoir Pas le moms du monde : elle devient, de
ru ~es mlérèts. Mme Récamier l'a,•ait invité à plus: une sorte d'industrielle en coqucllerie
i•c1~1r ?h';z elle cl n"àrait pas eu besoin de pratique, et cela est plus vilain encore car il
r?cour1r_ a tout son sal'oir-faire pour l'y dé- est tr~s répugnant de voir des inLérè,ts Lout
~•der : il est si ll~Ltcur ponr la vanité d'un matériels se cacher hypocritement sous des
. ommc de rcccrn1r des avances d'une jolie amabilités que l'on donne comme l'expression
:~~une, mê~c d_'une laide, pour les naïfs! .. . de ses sentiments el de son cœnr. JI est vrai
. ' Mme Recam1cr fut coupalilc comme lo11- que Mme Hécamicr se livrait arec nnc telle
·.1011rs
d" ·' cl' un peu dc coquetterie.' Et pourtant
l~cilité i1 celle industrie - elle en avait une
~ .,t unr de ses meilleures amies Mme d~ s1 gr_andc babiLude! - sa mignonne figure
dmgne, &lt;&lt; l'épithète de coqueLLe n; sied pas d~ c~:e, dans la fieu r alors épanouie de sa
r: tout _à Mme Récamier; elle exerçait la rmgt1emc année, accmait une telle candeur
d quelterrn trop en grand pour être qualifiée d'innocence, qu'on aurait, je crois, mamaisc
_c coquette l&gt; . Voilà une raison qui ne vau L gd cc à lui trop reprocher les irnprndenCPs
r1Pn · Onand
r
·
unr. iPmmr
esl rocp1rllc nrer dr lennr qni arcrompagncnt somrnl les prewt

1()3 \.'-""

micrs pas ~·1111&lt;' Ion ie jrune fr•rnrnc dans J,,
monde.
,
, ~lais
. il Il&lt;' 1:-:tuL {las l"Pn l011rr .i ,,
, ,3 1. 1·1
n .I' avait nen qup d'appr1ll(: en elle: l'espril
d? ron~ena~cc aYail tué !out na ln rel : le 'rai
d1spara1ssm1
sous l'art, et tout ce qu'e1'1c pou.
.
vait al'o1r d~ talent était employé à atteindre
une perfection de manières qui n'est que du
«_ convenu l&gt;. Et qu'est-ce que le conrenu
s1_non un moyen, pour les gens sans ressori
rn talent, d~ se mettre à la hauteur apparen te
de ceux qm en onL?
Aussi, comme le monde, 1'1lnie n,
.
ccam1er
se contente-t-cllc des apparences : elle n
de_mandc pas qu'on ait du cœu r, mais qu'o~
sOJL
l&gt; •' clic ne demande p•s
. &lt;&lt; correct
.
" qn .on .
ail esprit on originalité, mais qu'on soit
connu .. ..
Distin,guéc, mais non supérieure, très mai~resse cl_ elle-même parce qu'elle n'avait point
a surveiller
. Urr
. un cœur incapable de 1Ul. JO
dc maura1
s
tours
fort
ralmc
du
c·
t
•
. ,
•
o c sen!.1menL pmsqu elle nr, poursuivait jamais qtw

�111STORJJ/

---------------~

plies de déclaratio~s brûlantes et d,"" pl~inlc~
des intérêts matériels dans ses coquetteries retraite devant ses allaques parfois un peu réitérées sur la froideur de Mme Recam1er. 1
les plus éthérées, elle nr perdait jamais dr Yi\'CS.
(Jn ressent unr rrrtainc déplaisancr 11 Mme Lenormant, après Benjamin Constant cl
rne Ir hut pour lequPI elle rtail rn représenChatrauhriand, a publié quelques-unes &lt;le ers
Lalion : rl celui-ci n'étail autre ,-hosr qur reronnaîtrr qu 'ellr les lolfr:iil, qu'elle lrs lcLtres en y faisan! des coupmes . .le ne_ les
l'élar&lt;&gt;isseme11I t&gt;L J'alTt'l'lllissrmrnL &lt;le son r nronra 0rreai t même , alors r1nr la dignilé CÎIL reproduirai pas. Mai~ en rnici ,~~c, &lt;JU el!~
innnincc sur le beau monde parisil'n. C'éLaiL
n'a pas insérée, et qrn donne le rl'CII de leurs
là sa grande alîaire. Par des fin_es~_e~ aimapremières relations.
hlrs, par dr petits manèges art1fie1cux, de
cc Rappclcz-,•ous. dit Lurien. ce jou r 0:1
gracieuses simagrées, cllr élail arri\'éc à
pour la première f'ois je \'OUS fus présent&lt;'.
prendre une place brillanle, que la beaulr ri
"'ous célébrions dans un banquet nombrcnx
l'intelligence, simplemr nl appuyées 5.ur la
la réconciliaLion de nos pères. Je revenai~ dn
dirrnité. sont incapnl,lcs dr donner a u1:P
Srnat où les troubles susciLés à la Répul1hquP
te~11TIC' dans noire sociélé, qui n'rsl peu diffial'aicnt produit une vive impression ..
cile que pour les heureux cl les elîronlrs. Elle
« Yous arrivî,tes : tous alors s rmpre,avaiL une grande intelligence du monde, de
saienl. Qu'elle est belle! s'écriait-on.
.
l'e~pril de suite, peu d'e~pril d'à-propos .... li
« La foule remplit dans la soirée les prne fallaiL pas non plus lui demander de vues
dins de Bcdmar.' Les importuns, qui sont
s'élevanl au-dessus du petit terre-à-terre des
partout, s'emparèrent de moi. Cett_e_ ~ois _je
salons, el son caractère si vanté se bornait à
n'eus avec eux ni patience ni a1Tab1hte : ils
ne pas céder - el pour cause peuL-ètre --:
me tenaient éloigné de vous! ... Je l'oulus mr
drvant les aHaques bien naturelles que 1111
rendre comple du trouble qui s'emparai~ ~c
poussaient plus ou m?ins Yi\'emenl. les Yicmoi. Je connus l'am&amp;ur cl l'Oulus le mailr1times de ses coquetteries.
scr. ... Je fus entrainé et je qui liai avec vous
Elle &lt;&lt; enlrepriL &gt;&gt; donc Lucien llonaparte,
cc lieu de fètcs.
comme elle « enLreprenaiL &gt;&gt; tout homme
&lt;&lt; Je Yons ai revue depuis; l'amour m'a
distingué qui faisait parler de lui : elle ne
semblé me sourire. Un jour, assise au ~o.rd
s'auaquait jamais, il faut le répéter, qu'aux
de l'Pau immobile et rèl'eusc, Yous cffemll1e1.
sommités sociales les plus escarpées el les
une ros~; seul avec rnus, j'ai parlé .... J'ai
Cliché Rraun. Clément et C
plus inabordables. Les hommes d'ailleurs,
entendu un soupir .... Vaine illusion! Hevenu
flARÈRE.
ceux-là comme les autres. sonl si enfants!
de mon erreur, j'ai vu 1'indifférence au front
Tarle.111 de TlA\'ID, (Musée .tt' 1·e1·s.1illes.)
Ils ont Loujours le besoin de se confesser li
1ranquille assise entre nous ~eu~ .... La pasune femme et de subir le joug d'un jupon.
sion qui me mallrise s'expr!ma•t . ~ans mes
La belle Julirlte le sal'ait hien, cl, cc c1u'clle
discours, el les \'Ôlres porta1enl I aimable ~I
~avai t encore mirux, c'éLait tirer parti de 1:Ll: d'y meure immédiatement un Lrrmr. rruelle cmprrintr dr l'enl'anre et dr ln pla1relte faihlessr. Son hui à C'e moment parait Ainsi tout en ne se compromellanl que pru- santeric .... &gt;&gt;
avoir été dr circom cnir de Lous les cùtrs la dernr:ient, elle permettait que Lucien l'appclà t
Cette lettrr esl datée du 2!1 juilleL. Ellr
famille el les cnLours du général Bonaparle, de son prénom, qu'il lui écrivit SUJ. un ton doit être une des prcmirres de ce roman par
afin de conquérir le conquérant de l'ftalir rt dépassant celui de la simple am1t1é. Ccl_a lellrcs né sur une tombe. Mais, pour se
l'amusait peut-être, mais cet amusement csl-11 ménacrcr une porte de sortie, une retraite en
de l'Égypte en personne.
)lme LenormanL, qui n'expose p:is de cellr bien celui d'une femme s,érieuse? Comme clic cas lécbec, Lucien, pour écrire à Julielle.
l'açon l'origine des relations de sa Lanle aver ne l'oulaiL pas devenir la maîtresse de Lnrien , s'avise de prendre le pscudonJ•me tout n~~ure~
.
Lucien, reronnail que ('elui-ci allait chez ellr pourquoi provoquer son amour'(
de Roméo. C'est du Plessis-Chamant qu 11 lui
Au mois de mai 1800, Lucien perdit sa enrnie sa prose ennammée. Devant l'inanitr
cl qu'elle ne dédaignait pas d'aller à ses
fèles. Mais ses soul'enirs la trompent quand l'cmme, Christine Boyer, sœur de l'a~bergistc du résultat, il j cllc tout à coup le masque :
elle dit que cette liaison eut lieu sous le de Saint-~faximin, qu'il al'aiL séduite pou_r C( Julielle, ce n'est plus Roméo, c'est 1:1101 qm
Dirccloirc. Elle ne fut \'raimenl sérieuse que reconnaître la bonté de celui à qui il ne payaIL écris.... 1&gt; Et il lui adresse une kyrielle d?
sous le Consulat. Pourquoi? Toul simplement pas ce qu'il devait comme frais _de log~~en,t déclamations emphatiques, de ces choses a
parce que la jeune femme voulait ètrc en et de nourriture. ~fme Récamier écnv1t a l'usage des amoureux, et q~i sont si ridicules
bons termes a\'ec le frère du Premier Consul, Lucien une lettre de condoléances, ce qui quand on les lit de sang:fr01d. Il_ y ~êl? beaucomme elle l'était al'CC ses sœurs Élisa et montre qu'elle attachait un certain prix à_ son coup de vanité, défaut b1en_pa_rt1cul1er a notre
Caroline, avec son beau-fils Eugène.... On a amitié. Lucien lui répond. Il l'appelle &lt;C Julie», nalanteric française et qrn lient somcnt la
rn que c'est eller1ui fait Loujours les avances: ce qui prouve que la connaissance n'est pas place du véritable amour; il y ajoute une
de fraiche• date : on ne se met pas à appeler
sa di"nité de fe mme s'en accommode.
bonne dose de pédantisme, une autre de dogyoyant provoqué, l'amour latent qui une femme par son petit nom dès les pr~m_ïer_s matisme, une autre de suffisance .. •• Il _e:t
sommeille plus ou moins au fond de tout cœur jours qu'on lui a ,ét~ pré~enté. Il lm ec~1 t bien surprenant qu'a,·c~ L~utes ces__quahtcs
humain, s'éveille soudain chez Lucien Bona- donc : « Si vous I aviez bien connue, Juhc, Lucien n'ait pas eu la ncL01re défimt1rn. Une
parte. L'espoir. de crocheter un cœur fer~é à celle qui repose à Plessis 1, vous l'auriez aimée lettre non datée, que Benjamin Constan_t placr
triple serrure comme le coffre-fort du mari de comme une sœur: elle était sans défaut; tout au moment du retour de Bonaparlc d'Egypte,
la belle, fit entrer en danse toutes les vanité~, mon bonheur d'homme pril'é a, je crois, dis- c'est-à-dire à la fin de l'an VII, ne peut appartoutes les illusions folles, tous les rêl'es em- paru al'CC elle : j'ai été trop aimé pour pou- tenir à cette époque. On Y liL : &lt;&lt; Apr~s la
l'rants auxquels un homme de son âge est voir l' ètre encore. 1&gt;
réception de votre_ ,bi_llct, j'en ai reçu plusieurs
Cette lettre est la première d'une série de
toujours prêt à lâcher la bonde lorsque !:ocdiplomatiques : J a1 appris une noul'elle 9ue
casion s'en pr~senle. Quoi de plus naturel, trente-trois, comprenant ensemble cent quatre le bruit public vous aura sans, doute ?pprise.
surtout del'ant le petit excitement, comme parres, qui ont figuré dans une vente d'auto- Les félicitations m'entourent, m étourdissent. ..
disent les Anglais, auquel le soumettait la gr~phes, le 27 mai 1895_, à l'hôtel_ de la rue on me parle de ce qui n'est pas vous_! .. : &gt;&gt;
Drouot. &lt;&lt; Les lettres smvantes, dit M. Chacapiteuse Juliette?
Ces lignes ont tra!t _rrobablemcnt à l:i, v1ct~1re
Lucien prenait donc goût à cc flii·t auquel raray qui en a dressé le catalogue, sont rem- de Marengo (14 JUm 1800) don~ la noU1ell.:
le conviait une jeune femme dont la beauté
1. I,r Plessis-Chamanl, proprièlé de Lncicn, près de
parvint à Paris w rs Ir 2f\, rnv1ron un mot.
était renommrc et qui ne faisait nullement Srnlis.
1
•.

se°

.MJtDJtJJŒ ~ÉCA.M1E~ - - ,
après le \'Cuvage de Luc;en. II prenait d'aille~rs le Y~Ul'agc aussi gaiement qu'il avait
pris le mariage. Sr croya nt quille de ce côté,
:iprès al'oir, à la mode corse, fait cntcrrrr
clans son parc celle qu'il ne pleure pas, et
après aYoir commandt: pour clic un superbe
mausolée de marbre Liane, il a auprès de lui ,
pour le distraire, sa sœnr J~lisa et sa mère,
pour qui ce deuil est une occasion de l'illèrriao
lure. Il a surlout son amour pour ~lme Récamier, mais il enrage plus qu'il ne se d11scspt'·rc, de roir que ccl amour n'est paspartag1:.
(l S'il esL Jécid1: sans retour qur vous nr
&lt;lercz. jamais être à l'amour, écrit-il, je
souhaite qu~ rous jouissiez toujours de C1'
ralme r1ui parai'[ satisfaire tous vos rnmx. &gt;&gt;
11 ne se fait pas d'illusions sur le fond de
l\)me de celle qui l'a provoqué au jen dr
l'amour pour se dérober ensuite : an PlessisChamanL, il a tout loisir pour se rendre compte
du manège de la coquette et le percer à jour:
« J'ai soif de sentiment, lui mande-t-il, je ne
lroul'c que de l'amabilité; - je me plains,
r lle ril; - je suis br1îlé des feux qu'elle a
impunémen t allumé (sic). » Devant tant de
froideur, il ne reste à Lucien qu'à tirer sa
révérence el n'y plus penser. C'rst cc qu'il va
faire, mais il \'CUI al'iser Juliclle de celle
grande détermination. JI se met à écrire,
déchire sa lellrr et, au lieu d'une déclaration
dr rupture, cnrnie une noul'clle Mclaration
d'amour. Que c'est bien là un amoureux!
(( 0 Juliell1', dit-il, jamais Yous ne frites,
vous ne serez jamais aimée comme vous
l'êtes. » Mais il nr se contenlc pas de 11' lui
{ocrire : il l'&lt;'UL le lui dire de vil'e YOix, dans
la pens1:e que sa personne el son éloquence
auront plus de succès que sa prose. Il accourt
donc à Paris et LouL son t'cu vient échouer
contre la glace souriante de la coquette qui
prétend jouer à l'amour avec tous les hommes
rl ne se donner à aucun. RcnLré au Plessis
Lucien ne peul rilsister au plaisir de lui écrir;
qu'il ne la rel'erra plus. &lt;&lt; Jouissez toujours
de ce calme, diL-il, puisqu'il fait l'Otrc bonheur, mais laissez votre malhrureux ami
s'éloigner et affaiblir, s'il est possible, par
l'alisencc, le poul'oir de vos charmes. 1&gt; Mais,
si elle est cruelle, Mme Récamier n'es t pas
m;chanle. Elle ne Ycut pas la mort de ceux
qui l 'aimcnt, encore moins leur exil. Elle
écriL tout cela à Lucien et lui dit qu'elle a
pour lui beaucoup d'amitié. Mon Dieu, ne
peul'ent-ils donc pas vivre heureux, chacun
de son coté, en ayant l'un pour l'autre des
sentiments de frère et de sœur?... Lucien
alors de la prendre au mot et de lui écrire :
&lt;&lt; Ma chère sœur .... » Mais il y a de l'ironie
dans ce mot ; il y en a aussi sans doule dans
cette demande indiscrète qu'il croit deroir
lui faire : M. Récamier est-il au courant de
la petite intrigue?
Oui, certes, qu'il était au courant. : sa
fi~~lr épouse, Yoyant que des intérêts pécu111a1rcs poul'aicnt y être attachés, ne la lui
a l'ait pas laissé ignorer. Mais aussi le cas était
gral'c. Refuser le frrre du Premier Consul le
ministre &lt;li' l'Intérieur .... Cela n'aurait-il ~as
un conlrr-roup fâcheux sur lrs alîairrs dr la

banque Récamier? Car enfin on se ferait en
lui un ennemi, on s'aliénerait du même coup
Ioule la famille Bonaparte. C'étaiL bien grave ....
Mme Récamier consulta donc son mari. (( Celui-ci, dit sa nièce, loua la vertu de sa jeune
frmme, la remercia de la confiance qu'elle lui
Lémoignait, l'engagea à continu er d'agir a\'CC
la prudence et la sagesse dont elle Yenait de
faire preu 1·c; mais il lui rcpréscnla que fermrr
sa porte a11 frère du général Bonaparte, romprr
0U\'erlcmrnt arrc un homme si haut placé, re
scraiL gravement compromettre rl pcuL-èLrr
ruiner sa maison de banque : il conclut qu'il
fallait ne poin t le drsesprrcr et ne lui rien
accorder. l&gt;
C'esl admirable. cl on se demande commcnL
Mme Lcnormant, qui avait du bon sens, a pu
répéter un pareil &lt;( bourgeoisismc &gt;&gt;. Voilà
donc Mme Mcamier qui de,·ienl une beauté
de comptoir; qui vend ses sourires, sous l'œil
complaisant de son mari qui aime mieux la
voir se compromeLLre que de voir com promellre sa maison de banque. Juliette est un
capital dont il lui faut tirer de beaux intérêts
et qu'il escompte comme de simples clîets de
commerce. Il y a là, chez cette jeune femme
qui se prête à de pareilles manigances, plus
de jeu que de représentation, plus de représrntation que de fond : courtière de banque ...
marchande de sourires .... Non, cela sent trop
la boutique cl on aurait pu en délincr patente
i1 la coquette. Toul cela n'est pas bien poc\tiqur. Mais c'esl ce rôLé rnlgairc, terre à terre,
mercantilr, Lrompeur aussi sm· la marchandise que Yend ce courtier en jupons sans
jamais la lil'rer, qui rsl déplaisant chez

Cliché Giraudon.
LEMO:-ITE\'.

f)essi11 de JlloRF.AU

L E JEllNF..

(.lfusée rania1-.1/et. )

Mme nécamier. Cette femme, qui exerce le
« métier » de coquellerie pour en tirer un
bénrfirc plus 011 moins immédiat, cri te femme
1. Ars1'ne HoussHE, !,es Femmes du temps passé.
2. Cr6 rsl cnnfirrné par i'iapolénn, rlans ,~ Afrmo,.. 105 ...

commerçante ne peut exciter ma sympathie ;
en elle, tout est mesuré, compassé .... Rien
de naturel, aucun moul'ement spontané, aucune passion surlout.... Non, une fi.,mme
comme cela n'est pas intéressante.
Lucien commence à s'en apercevoir. Il ,·cul
cependant, comme artiste, donner un petiL
air de Werther à sa passion cl, pour sa propre
satisfaelion plutôt que pour la sienne, il lui
c;criL : &lt;C Je ne puis pas vous haïr, mais jr
puis me tuer. Cc mol l'OUS fait sourire, et si
votre miroir est là, la glace répète rntrr sourire cannibale; ch bien, riez, riez, l'ous êtes
belle, mais vous ne pouvez même pas mesurer
de la pensée la forer de mon amour. de ma
f'rénésic, de mon m1I. ll
Son mal, il le prenaiL main tenant en palienrc. Las drs roueries commerciales de la
C( banquière &gt;&gt; , Lucirn te l'emoya promener li .
Il fit bien : elle ne méritait que cela. JI y mit
toutes les formes de la courtoisie, relevé!' par
de tendres et désespérés propos, et réclama
ses lellrcs. Il n'acceptait pas l'amitié telle
qu'on la lui proposait el déclarait ne poul'oir
s'accommoder de cc sentiment après ceux
qu'on avait fait naitre et excités en lui jusqu'it
l'exaspération. &lt;&lt; L'obligation que vous avez
prise de ne jamais écouter une déclaration
d'amour de \'OS amis Yous rcndra-t-cllc heureuse? J'en doute. Vous rnus faites une cliimère cl \'OUS rous prosternez del'ant un (sic)
idole que l'Ous avrz créé, et mus sarrifirz à
rel (sir) idole 1·otre honhcur cl rrlui dr. \'OS
amis. n
On en rrsta là. La correspondance n'all:i
pas plus loin. Lucien insista pour qu ·on lui
rendit ses lellres. Mme Récamier ne rnulut
pas s'en dessaisir et c1 à mon tour, dit Mme Lcnormanl, je les garde comme l'irrécusablr
Lrmoignagc de sa l'Crtu. n Arsène Houssaye a
di L, à re propos : &lt;c La vraie vertu ne prend
pas tant de soucis 1 • 11 Il a bien raison.
Mme Récamier, il faut le reconnaître, étail
une femme hcauroup plus positive qu'on 1ù
voulu Ir dire. Pratique, sèchr de cœur sous
des apparences de bonté rt de doucrur qm'
sa beauté rendait enchanteresses, il es t fatilc
de découl'rir sous chacune de ses actions 1111
intérêt personnel plus ou moins immédiat. Je
sais que cc n'est pas ainsi que le monde aime
11 se la représenter, et le monde, comme les
gens pris indil'idurllcmcnL, ne ,·cul pas qu'on
renl'crse ses idoles. Les études publiées jusqu'à pré.sent su r celte illustre femme ne sont
guère que des amplifications de rhétoriqur
sur sa beauté, sa bonlé, sa grâce .... Ce sont
les litanies de Mme Récamier, cen•c~t pas son
histoire.
li y a un point il retenir dans l'aveu de
Mme Lenormant qu'on vienl de lire, c'est r1uc
les affaires de M. Récamier n'étaient déjà plus
bien prospères dès l'année 1800 ', puisque le
fait si insignifiant et si anodin en lui-même
de repousser l'amour de Lucien Ilonapartr
&lt;&lt; serai t gravement compromettre et peut-être
ruiner sa maison dr banque. 11
L'idylle entre la belle J ulielte et Lucien
1·ial, qunnd il dit que, en 1806. il ~arnil M. Récnmi~r
«

en faillitr rlPpuis longlcmps ».

.

�.. -

.M.JfDJUŒ

~ÉC.Jl.M1E'R,

111STO'R._1A.

clic l'était physiquement, Mme Récamier
nanl pins qur jamais ~a houcbr en cronr.
recevait cl flattait ces aimables familiers.
Pnl un épilogur cl, pour 1ous les deux , il PÎ1l
- Nommons donc ccl te plus belle des
C'était toul simplement parce qu'ils pouvaient
élé désirable qu'il n'y en eût point. JI rsl fèmmes, disaient Lous les con\'ives.
la servir. Voilà à quoi se réduit, au vrai, ce
1msihle que Lucien, dans le dépit de n'avoir
Eh bien, messieurs, c'est la Pai:d ...
pas réussi, furieux aussi de ce qu'on ne lui la paix rruc nous dé,irons lous, n'est-cc qu'on a appelé son élévation de sentiments.
son dJsir patrioli que de ra pproehcr et réconail pas rendu ses lettres, ait trailé sél'èremcnl
cilier les partis. li faul reconnaitre qu'elle
dcrnnl ses amis les manèges de Mme Héca- pas'?»
Lucien, qui a écrit l11i-mèmc celle petite
mit'r. li est probable qnr celle-ci eut \'Cnl de histoire, l't qui dit que beaucoup d'autres avait un tact Loul parliculicr pour faire vivre
,t&gt;s propos. '1'011jo11rs csl-il que, par repré- anecdotes coururent dans ce tr mps, pins i1 c·hez elle en unr bonne intclligencr apparente
sailles sans donlr, Julicllc conla à ses fami- l'honneur dr Roméo qu'à relui de Julicllc, des hommes de tendancrs plus que con traires:
liers la passion qui ~·é1ail allumilr dans le ajonl1' que li' to:i.st fui accneilli Lr1•s gaiement la société n'était alors composée que clc
e::eur du minis! rr ile l'i ntfrirnr. Elle les r l très sincèremenl, exccplt; pe11L-êlre par pièces et de morreaux rapportés qui ne brilamusa &lt;le srs fautes de goûl cl, pour les \1 me n~camier. Il s'amusa à jouir de sa laient pas précisément par une bienveillance
amu srr aussi de ses f:rnlrs dr français el décon1·ennr el il ajoulr, en guisr d'excuse, excessive les uns envers les autres. Mais,
d'orthoµ;raplic, elle lrur montra ses lcU.rcs. qu'il cropil arnir cc jour-là le droit d'humi- chez lfmc l\écamier, chacun mrllait du sien
Ses amis ne se &lt;'rurent pas lenns à plus de lier sa coquetterie 1 • Ce n'csl pas moi qui pour faire régner unr bonne harmonie, toudiscrétion qu'elle et racontèrcnL partout !l's dirai le contraire. Mais Mme Hécamier pnl. jours ~i désirahlt&gt; dans Loule réunion, et c'est
épisodes amoroso-liltéraires de celle corrcs- se rendre complc qur le métirr qu'rllc fai~ail bicn _plul!IL ces hommes qui méritrnl d'èlrc
pondanre. La chost' vinl aux orrillcs de Lucirn d'(\trc la plus belle frmmc dr Paris n'allait loués que cPlle chrz qui ils ,c rencontraienl.
lln se rappelle que IJarèrc était lié avec ~l. et
dont l'amour-propre l'ul piqur au l'if' : il pas sans quelques incorl\'t'-nirnls.
)lme Bernard . Ils lui avaient de grandes oblicondamnait l'orl les indiscrt' Lions quand cc
gations. Mroc ntka miL•r était avec lui, comme1
11·,:Laicnl pas les siennes el qu'elles se faisaient
On a di t de fünc l\!:camier qu'elle omrit
h son préjudice. Aussi, la C'olère r ffaç,ant son salon &lt;( 11 toutes les opinions et à loules avec tout le monde, en l,ons termes d'amilié
tonlc trace de sympathie, Lucien se promil les classes de la sociélé, avec celle dilférencr cl il ,·cnail quelquefois lui demander à diner.
Un jour qu' il s'était trouvé 11 table à côté de
de prendre sa rel'anche.
que, n'cnlrnd:mt rirn à la politique. rlle ne
La Jlarpe, cdui-ci qui, malgré son caractère
L'occasion ne larda pas 11 s'en pr,:senter.
cherchait qu'à rapprocher les partis!. l&gt;
épinen
x, n'appréciait rien tant que les bonnes
Le fameux Ouvrard, grand brasseur d'alTaires
c·esl infiniment trop dire. Mme Récamier
dont la maison était aulremrnl importante ou,-ri Lson hùtel it tous ceux dont la préscnre manières depuis qu'il avait mis son bonnet
que la maison Uécamicr, donnaiL un jour une pouvait llaller sa ,,anilé, dont l'inllucnce pou- rouge dans sa poche, alla, après le diner,
ft!tc, comme il en donnait souvent, à sa vail l'aider 11 établir la sirnne. Son salon arnil s'asseoir à côté de Mme Récamier. &lt;( Di les-moi
somptueuse demeure dn 11aincy, ancienne élt'·, pour commencer, plus mondain cl fri- don&lt;', chère madame, auprès de qni \'Ons
habitation du duc d'Orléans, qu'il avail ache- vole que politique, malgré la signification m'avrz placé à table : il csl impossible de ne
t&lt;-c comme lJicn national. li y avail ce jour-lü qu'aurait pu lui donner cl que lui donna un pas voir au Lon, aux manirrcs distinguées de
nombreuse compagnie. Une rinquanlaine de pc11 plu s tard la prt'.·scncc d'hommes comme cc monsieur, qu'il est un homme de l'anciPn
conl'ivcs était•nt assis anlour d'une lahlc mer- )lorcan, comme les drnx Montmorency , régime.... l&gt; La jeune lemme se contenta de
vcille11semcnl srrric : c'étaienl, pour la plu- comme Bernadolle.... Si elle n'entendait rien répondre, avrc un gracieux sourire : u .Il' ne
pari, des ,:pa,·es de la société directoriale, le à la poliLiqne proprcmenl dilr, elle cnlen- ~ais p:is.. . e'rsl un correspondant de mon
monde finances, le monde de Mme 11écamicr. dail à meneillc celle petite politique de salon mari .... Il rn vicnl Lanl que je ne puis nw
Ccllr-ci, plus en heaul r que jamais, trônait it au moyen de laquelle une femme bcllr, on rappeler le nom de chacun". » 11. de La
la droite dn maitre de la maison, qni avait à réputée telle, avec un peu d'inlrigne, avce llarpc ne pou1·ait s'imaginer qu'on p11t êlrr
sa gauchc.Mmr 'l'allicn, sa maitresse. Lucien pins d'ambition que d'cspril , plus de snn- r1\publi&lt;·ain, el a\'Oir bonne éducation rl
llonaparlc étail assis juste en face de cc joli plrsse que &lt;le dignilé, sait ,ital,lir son r mpirc lionnes manières. llcauco11p de gens en ,:taienl
~roupc. Lr repas a,•ail ét1; forl gai. Chacun
(•J1C0l'C li1.
snr les hommes de son tl'mps.
Est-il besoin de dire qur. si la plus grande
avail l'ail honneur de son mieux à l'hospi\'ile lassée dn go1H de la parure, tic cr
1.alité de l'opulent fournisseur, qui savai t go1'il exrlusif qui réduit tant de !'cmmcs h liberté régnait alors c·ht'Z )(me T\écamicr, le
1·erc,•oir en vérilalilc grand srigncur. Toulrs l'état peu enviable pourtant de mannequins à meilleur ton y régnait encorr plus? Son salon
IPs langues se déliaicnl grâce aux vins géné- 1oilcttcs, Mme Hrcamier a"ail com pris que ce peut même être considéré comme le premier
rr ux drs cavrs du Haincy. Un des convi\'es, goù t ne prut convenir r1u 'aux sottes. Et elle d'oit l'urenl bannis, en rnèmc Lemps ~1ue les
11uc les hcaux yeux n'enivraient pas moins avait la prétention, assez jnstifiéc d'ailleurs, gens à grosse joie, ces vieux mots à la gauque Ir ,·in d1) Cham pagnr, proposa de boire de ne pas êlrc dn lroupcau. Elle cnlrel'il. loise qui, avec leur allure librement rabei1 toutes les jolies femmes pré,cnles. On but vaguement d'abord, que sa hcanté, que sa laisienne, avaient encore cours dans le monde;
donr. lln antre s'al'isa qu'il ne serait pas fortune pomaicnt lui faire jouer nn rùlr. il fut le premier salon comme il fan!, ainsi
galanl d'oublier les jolies lrmmes absentes Celte pensée tint son intelligence en é1·eil. qu'on l'entend aujourd'hui, et les conversacl, parmi celles-là, celles qu'on aimait. On
Elle devint une habile, attend il les l\vénements tions n'y rappelail'nl nullement celles des
rit, el on but aux ab~cnles. Lucien Bona- cl ne négligea rien pour asseoir sa puissance diners de )Ille Quinault; si l'on y discutait
les pièees. nouvelles cl les actrices, comme
parte, qui ne perdait jamais pied dans son
11ais,anlr.
admiration ponr les frmmes, - il n'ypcrdait
Évidemment, dans les temps incrrtains du l'on discutait sous Louis XlY les sermons cl
guère que la tête, - ne la perdit pas cette Dirrctoirc cl du Consulal, où ron ne sa,·ail les prédicateurs, on n'y parlail guère de polil'ois. li se leva à son tour. Ne buvant jamais quel serait le gouvernement de demain, il tique : on était trop près encore drs éréneque de l'eau, il avait 1011l son sang-froid. Il élait adroit à Mme J\écamier de r('unir chez ments brûlants de la J\érnlution ! Toutes les
porta sa coupe it hauteur de ses yeux : 11 Je clic les hommes les plus en vue de tous les femmes, même celles de plus d"esprit que de
rn11s propose, moi. dit-il, de boire à la plus partis. On l'a heaucimp louée à ce propos. On vertu , comme Mme llamelin , semblaient subir, chez Mme Héramicr, l'inlluence de c,ellc
belle des femmes! l)
a eu Lori. A y regarder de près, elle ne
Mme fücamier rut aussitôt le imt de Lous mérite pas d'ètre si vantée. Cc n'était nulle- atmosphère discrète, anglisée, mais pas lrrs
les regards. Raric de ces sufTragcs muets qui menl par largeur d'idées cl bicnwillanlc amusante, que créait sa manière de parler, 11
faisaient triompher sa branlé de crlle de tolérance qur, neutre en opinions comme voix basse et derrière l'érentail : clic avait
Mme Tallien sa voisine, ravie aussi de voir
2. Louis L,coun, G1·a11rl mn11de cl .,o/m1.ç politiq ne le frère du Premier Consul ne lui lenail
1 . .lu~r., J,wien Bo11aporle rl srs mémofre.,, 1. T.
que.• r/P l'ari., , p. 76.
pas rigueur de sa propre rigueur, rllc &lt;! haissa p. 2Rll. - /lnnapal'lf' el s011 trmp.~, t. Ill , p. ~2ï.
~- füRi:Ri:, Mrmnire.,. t. 1, l'· 1:-.!'I.
mod rstrment les yr1n rn rougissan t ri tom- 11ntr.
..,

t(X) ...

MAllAME Jlf.&lt;'AMIER F.T Al.~OA\IF. TAI l IE'i _

.. , .

T II

/ J\

rncllé Panajo11 frt rcs. Bordeau,

a . enu , " hRGrr:nrm GimARP el BorLt.Y. (Jfusee de l?o r ,lcaux .)

~~u1ours ,1'~ir de vous l'aire des confidences el Mme Récamier a voulu se donner l'honneur
Il n a_rt eta1t de vous faire faire les ,·âtres
de restaurer dans son salon les traditions
~pms que des royalistes de roarrrue fréquen~ et la conversai ion des. salons d'ancien récrirne
latent son hi\tel, il rst' hors de doute que dont elle avail 1•u un rcfirt chrz sn mi-;e, d;

.

1789 à 1792: C'était d'autant mieux imao-iné

~u~ les royalistes, émigrés rentrés et aut~es

cta,cnl
en grande partie ruinés ct ne pou-'
.
nient songrr à avoir de ·salons• • C"t
e /li·1 sur-

�1f1STOT{1A

_ _ _ _ _ _ _ __;__ __;__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ,J

tout une excellente manière de régner. Et en
ne recevant que les hommes les plus connus
ou portant les plus \·ieux noms, son règne
devenait clTt!ctif en toul : elle n'avait qu'à
dem:mdcr une chose à quelqu'un temnt de
près au gournrncment; pour que celle chose
fùt faite à l'instant; si elle recommandait un
homl]le pour un emploi, il l'obtenait aussitôt.
Elle n'était pourtant la maîtresse de personne.
~lais, par ses savants man;•gcs, elle devenait
,me puissance, nullement occulte, formée
r·cpcndanl. de mille liens iuvisibles, insaisissables, qui n'en existaient pas moins et n'rn
élairnl que plus forls.

li serait presque impossihlr, toul au moins
l'orl dirficilc, dr faire le tahlcau exart dn
salon de Mme Héramicr sous le Consulat. Cc
l'ut 1111 hrillanl cl interminable défilé, sn
1·1'noul'clant sans cesse, de tonl c&lt;' qu 'il y
arniL alors d,, plus distingué dans la société
nomrllc en travail de reconstitulion. ])ans
crtte l'o11lc oit elle accueille chacun an'c un
cmprrssemrnl llallcur qui a fait dire un peu
jalousement 11 11,1 de ses admirateurs qu'elle
1 &lt;&lt; a pour tous une égale préférencc '• n, foule
at1 recrutement dr laquelle elle ne prend pins
qn 'un inté-rrL dr curiosité 011 d'amour-propre,
elle ne l'Oit guère que ses amis, ceux qu 'clic
appelle de cc nom ; mais rllc a pour tout le
monde les amabilités mulues cl de rigueur,
,.11r lrs acrenlur même afin que chacun, en la
q11illant, soit enthousiasmé d'elle et chante
parto11t ses louanges clans ce Paris qui ne
peul radmirrr r1nc dans sa roitnrc. Car sa
111odcslic n·esl. satisfail c qnc lorsc1ur tout
l'aris la ('rlèhre el rllr \'Cutqu'on sache qù-llc
P~t aussi modestr que hclle.
Si Mmr fü1ramicr &lt;'St dillicilr dans 1r, rhoix
ill·s hommes qn'rllr admet chez rllr, - r l
l'IIC' a hien raison : po11rquoi s'cmharrassrr
de gens Ynlgaires alors r1u'on prnl s'cnlonrrr
d'r sprits distingués ? - ellr l'est moins pour
les femmes. Ellr sr rrssrnl encorr drs libertés
de la société clc l'ancien régimr. de cellrs dL'
la HéYol nLion, d&lt;' cellrs du salon de llarrns.
1C ne lui
l)p plus, rlle est si jeun!' que lïdL
l'icnt pJ, enc01·r dt• lialayrr de chez cllP rcrlaines l'cmmPs dP la finance qni ont trop
l'ITrontémcnL Ycrsé dans la gala11tcrie. Et sa
réputation de hicnYcillancc liénéficio encore
de sa trop grande indulgence. Les intérêts de
son mari l'empêcheraient aussi de procéder à
des exécutions qu e le général Bonaparte, lui,
n'hésita pas à Jaire dans les relations cle sa
l"emme lorsqu'il del'int Premier Consul de la
Hépublique française. L'épuration se fera un
peu plus tard, mais en douceur. En allendant,
)fme Récamier a le pied dans les diverses
sociétés, assez mêlées, de Paris : mais elle ne
fait que les traverser en y laissant un fin et
Jiscret parfum de distinction, de comme il
faut , qui la fait prendre si rolontiers pour
11110 femme supérieure. Ellr a été liée aY('c les
fr mmcs les plus fril'olcs, les plus corrompues
du celle époque de transition . ~'laintcnant que
l"ord,·r ro:nmrncr i1 s'asseoir, rllc ,·a les lenir
1. r,,,néral IIE
el militaii-es.

•

'1'11111, n ,

Smwr11ir.~ di1ilm11r1tiq11eil

un peu à dislancc. Cc n'est qu'une nuance,
mais on la sent. Elle a décidément du flair,
elle se montre prudente cl parait deviner le
goût de demain. Si clic a des amis qu'elle
n'aime pas, amis d'alTaircs, de nécessité 011
.simplcmcnl d'utilité, comme le ful un instant
Lucien Ilonapartc, clic a aussi ses amis d'afÎlnité, à la fois amis de réclame et amis d'ambition : c'est naturellement ccux-111 r1ui sont
ses amis de cœur, si tant est que ,\hnc Récamier mit un peu de cc ,·isrfrc dans un scn1iment qui. rn: de l'instinct cl\1tililr, se fera
de plus r n plus en vieillissant le sec instrnmr.nt de ses ambilions et d.e ses vanités.
Comme si ses triomphes de Paris, où cllr
laisait, dans les salon~. sa campagne d'Italil'.
ne lui suffisaient pas, )lmë Récamier, pour
foire ra1onner sa gloire s11r l'Europe entière,
rN·hercha les étranger, (le marque qui l'inrent,
si nombreux, Yisiler le Paris du Consulat.
_,1: de Lucchcsini. ministre de Prusse, vcnai t
la voir tous les jo,urs. Les Busses, les Anglais,
étaient invités chez clic dès leur arri\'éc et lui
amena:cnl leurs amis, cc qui fit que l'hôte)
de la rue du Mont-Blanc eut bientôt à subir
une invasion, c'est le mol, de ces brillants
&lt;:Lrangcrs. A chacun des anil'ants, ~lmc Hécarnier disait : « Youlcz-rous voir ma chamhrc? » Et, lui passant aimablement le bras
sous le sien, rllc l'y"cnlraînait: tout cc qu 'il y
a\'aiL d'hommes présents suirait le mourement.
Ilien établie clans son règne de femme à la
mode, clic élimina_peu 11 peu de ses lundis
nnc grande partie de ses relations premières :
son influence fut dès lors assméc, puisque
les in\'itations étaient plus difficiles à obtenir.
Un bon noyau de familiers, amis s1'rs, mais
rhoisis de plus en plus parmi lrs royalistes,
Yoili1 quel fut son cnlonrage drs Ir milirn du
Consulat.
Comme elle n'al'aiL pu parrnnir it entrer rn
relatiorn, arec le Premier Consul, qu'elle r lail
hrouilléc avec Lueicn, clic voyait moins
Mme Bacciochi el n'était plus si empressée i1
inviter les généraux de la petite cour des Tuileries. Ellr se liait dal'antagc a\'cc Morrau cl
nernadollc, cc qui mettait son salon en élat
dï10stilité latcntr, presque affichée, contre le
gouvernement consulaire. Le corps diplomatique allait aux soirées de Mme Bécamier : le
Premier Consul en prit à cc point ombrage
que, sur un. avis officieux , la j eune reine de
la finance fut obligée de renoncer à ses
(( assemblées » du lundi. L'opposition n'y
perdit rien : clic se réunit chez le général
Moreau qui, nouvellement 1uarié, désirait,
al'ec sa femme, faire de son salon un cen tre
politique. Mais la brusque arrestation du
général ferma sa maison à peine ouverte.
Mme Hécamier se répandait en lamentations
sur les abus d'autorité du gouvernement qui
poussait ses inquisitions policièr es jusque
- ans les salons des plus paisibles particuliers,
et clic profita de ces incidents pour se reposer
un peu de celle l'ic loul en l'air rp1i , à la
longur, la fatiguait. C'rsl ainsi que la lyrannic consulaire lui donn a nn peu dr lihcrté.

Elle l'employa le mieux du monde. Amie dn
Yieux peintre Ilubcrt-Hobcrt, comme elle
avait su le devenir de tous les hommes remarquables, elle alla crayonner des paysages il
son atelier. « Drapée dans son égyptiennr
garnie de fourrures, a écri t un étranger qui
l'y rencontra, ses belles boucles négligemment rejetées en arrière, sa taille Ocxiblc
inclinée vers le carton que sa main charmante
cflleurait, son re;arù humide allant et renanl
dtidcssinà son humble admiratem , Mmcfücamier était assurément un joyau rxquis clnns
l'alclier du vieil arlistc!. Il
Elle ,c prit mème subitement d'11n tel goùl
pou r le dessin, qu 'elle dcman~a. à llubertHobert de lui céder une pièce attenant à son
atelier , où elle passerait la -journée entière.
Le ,·ieil artiste était lrop enchanté de son
élève pour ne pas lui accorder lout ce qu'elle
désirait, et celle;ri eut l'ile fai t de transl'ormr r
la pièce qui lui était cédée : des tentures gentiment cbilTonnécs, quelques petits meubles,
des plantes vertes et des livres, un cc lit de
repos » et un piano, Yoilà l~s outils a,·ec
lesquels Mme l'écamicr faisait sa peintur~.
C'est vers ce temps que David entreprit de
faire son portrait•. Ce portrait, qu'on a dit.
en cc temps, C( ètre resté an-dessous de son
charmant modèle l&gt;, esl au musée du Lom-rr .
La jeune femme l' est représentée étendue
sur un lil de repos, avec un délicieux ondoiement de corps et des souplesses exquises; on
ne peul s'empêcher d'admirer les voluptueuses
rondeurs ainsi mises en relief. et pourtant
cet ensemble est froid. Les pieds, quP Mme Récamier croyait a,·oir beaux et que Mérimée
traite irré,·rrencieusement de&lt;( vilains pieds ll .
y sont nus. Cc n·est pas là du bon goût, mais
cc n'est pas à Dal'id quïl s'en faut prendre.
Mme Hécamicr, qui ne marchait jamais el ne
sortait qu'en l'Oiturc, &lt;&lt; posait ll pour Ir
pied : et c'est pom cela qu'elle se fil peindre
les pieds nus par l)al'id , comme plus lard
par t:érard, - cc qui fit dire nux maurnis
plaisants que c'élaicnt des porlrails rn JJÎl'tfa .
On en parla bcaucpup. )lais on parlait
beaucoup d'elle aussi. Allait-clic il un diner. il
un bal, et elle y allait chaque jour : on se
racontait le lèndcmain, dans lous les salons,
comment était sa Loilcltc. Comme on samit
qu'elle ne s'habillait jamais qu·cn blanc, on
était très empres~é de connaitre la l'::lçon
nouvélle qu 'elle a,,ait . fait donner 11 sa robe,
i1 son corsage, à sa coi(fore .... Une de ses plus
triomphantes Loilcllcs, au dire des contemporains, fut une robe en satin blanc· relel'éc
de garnitures d'or, qui mettait admirablement
en ,·aleur son genre de beauté. On en parla
longlemps, de celle merveille, et plus d'une
jeune femme essaya de la copier. Ce fu t même
au point que ceux qui l'avaient nie en étaient
très fi ers et en Liraient al'antagc sur le paulTC
rnlgairc qui n'al'ait pas élé admis à parril
honneur.
Arce Loulcs les &lt;, assemblées » qui, chez
elle ou ailleurs, lui prenaient ses soirées el
ses nui ts, cl aYant qu e la ~uspicion dl' la

2. l\i-:11·1111:oT, Un l1il'e1· 11 l'm·i.• s011.• Ir tmi.,11/11 /.

~,. Hrproduit par l/1.•/11ria 11'l11s so11 foscil'IIIP !I.
pagr 1.

p. 2 17.

" - - - - - " - - - - - - - - ~ - - - - - - - - - - M ADA.ME
P.0Iic~ ne lui ait fait mettre un frein à une pach.. .. Chaleaubria11d, dans ses AJémoires
l'JC si. en l'ai~·• il fallait bien, sous peine de
s'éle.nd ?vec complaisance sur la prodigieus;
mounr de fatigue à bref' délai dormir toute adm1ral!on ~l les hommages qui accueillirent
la j o~rnéc, puisqu'on_ était debo1l[, qu'on Mme Recam1cr à Londres, et il est de fait
dansait et qu on causait toute la nuit. Aussi, qu'elle en recueillit encore plus que la com~~m~c les autres femmes, Mme Hécamicr tesse de Boufllers. Mme Lenormant n'a rrardc
la1sa1t-clle du jour la nuit. Les lendemains d'on_blie.~ un seul de ces hommages de ma~que,
de ~ètc, ?'est-à-dire chaque jour, elle ne se particuhcremcnt celui du prince de Galles
Ici-ait. qu à quatre heures de l'après-midi, et il parait bien, comme elle le dit, qu;
prenait son bain, se faisait habiller et si
&lt;( les gazettes .anglaises ne furent, pendant
quelque Yisiteur, irrnorant de cet usarrc se' quelq_ucs semames, occupées qu'à cm·egislrer
'~
.
.o
O '
prcsenta1l arant cmq heures à son hùtel le les faits et gestes de l'élrangère il la mode. »
suisse répondait : « li ne fait pas encore j~ur Tout cela est attesté par un témoin oculaire
chez )~~dame. » C'était l'expression consacrée l•'ranç?is ém_igré à Londres : « Pour qu'm;
pour !aire ~ntcndrc poliment aux gens qu 'ils Anglais convienne qu'une Française est belle
se prcscnta1cut trop tùt.
a-t-il écrit, il faut qu'elle le soit au moins ~
l'ég~l_dc ce que Praxitèle, Apelles, Raphaël et
Lorsque le Premier Consul préparait Je le T1L1en o~t créé de plus séduisant et de plus
Conc~rdat, sa!1~ doute pour tùtcr l'opinion beau. Eh bien, pour Mme Hécamicr, le peupll'
sur l opportumlc du rétablissement des cultes
de Londres dcnnt fou et c11thousiastc. Dans
il a l'ait décidé que les fètcs de Pâques &lt;le 180 j les salles de spectacle, dès qu'il la savait
se célébrerai~nl à l'église Sainl-Hoch. Le curé, dans une logc,dc cc moment il ne fixait plus
en les orga111sanl, n'cul rrardc d'oublier la les yeux sur le théàtrc, et tous ses rerrards
t1uêtc de rigueur. Mais qui choisir pour què- tous ses applaudisscmc11ts étaient p;ur 1~
tcusc? Quelle femme, par ses hautes relations belle !&lt;'rançaisc.
et son sa_"oir-fairc, amènerait le plus d'or . &lt;&lt; Le premier dimanche du mois de mai,
~ans_ la p1ens~ escarcelle'/ Quelle, par ses JOUr où l?ut~ la .capitale des Trois-Boyau mes
sourires, saurait le mieux faire desserrer les se porte a l,ensrngton-Gardcn, pour l'ourercordons de toutes les bourses'! ... On dit au turc de la lëtc du printemps, Mme Hécamier
curé que .\lmc llécamicr semblait toute dési- parut au milieu de &lt;:elle foule. Suil'ant la
gnée pour cc rùle, qu"cllc al'ait 11uêté pour mode fran~:aisc d'alors, elle a,·ait sur son
les 1~aur:·cs le ':W plul'iùse précédent, chez le ch~peau. un ,·o~e ~c dentelle i1 l"Jphigénie,
~!acier. (,archy;. cl. qu'elle al'ait rct:ucilli sept ,·?il: riu1 lombait JUsrp1'à terre, cnYcloppant
tents francs. \ 1lc d. alla prier Mme Hécamier a111s1 la femme qui le portail d'une cspèi.:c de
de _'Juètcr i1 son église. Elle accepta. Un émi- l'apeur blam:hc, légL·rc et diaphane. John
g_re rcn~~é,_ )1. de Thiard, fut son cavalier. La l.lull, peu courtois cl galant d'habitude se
t:1~h? n ~lait pas petite. La promenade dans mellait à genoux 1:L soulerait respei.:tuc~se1?gh~c, a lrarcrs. la foule pressée, dura plus mcnt les bords du 1011g roilc qui dérobait il
d un? heure, et 11 fallut plus d'une heure
a~ss1 po~r compter la rccellc, qui s'éleva ~1
1
111gt mdl?, f'~ancs. Mais cc qu'on ne put
~?'.n~t~r, i.: eta1cnt les cris d'admiration qui
~ clcla1cnt sur les pas de la mcrreilleusc
J~~nc f~mme et qui se lracluisircnl par des
picces d or pour les paurrcs cl des pièces de
1 crs pour la quèteusc.
La paix d'Amiens, qui fu t de ~i i.:ourtc
durée, arail été signée. Les Anglais l'inrent
alor~ en foule it Paris, et l"on a rn que Mme fléc.am1er leur faisait bo11 accueil. Quand ils
1ct'.rcnt. as~ uréc qu 'elle serait reçue non
moms bu?1 a_Londr:s, elle se déi.:ida 11 y aller
comme I araient fait Mme de Uoul'flcrs et le
beau mo:1dc parisien après la paix de J76;;.
Le nom de son mari y était connu dans le
n:iondc des affaires cl un Angl~is assure que
&lt;&lt; ses lettres y avaient le plus grand crédit
partout 0 11 elles étaient présentées ' ». 1lais
co~me cc n"étai t pas le mondé des affaires
qu e.llc se proposait de fréquenter, Mme IML UCIEN B011.\P.\RTE.
c~micr se munit de lelJrcs de recommandaLion du Yi eux duc de Guignes, qui avait été
(D'Jprès un document a llcien).
~mba~sa~eur à _Londres trente ans aupararant ,
et qm 1111 ournt la maison de la duchesse de
Derons_hirc, celles de lady Melbourne, de la ses regards la beauté de la jeune étrangère.
marqmsc de Salisbury, dc la margraYe d'.Ans- Arec une douce grâœ qui n'appartenait qu'à
1 J. ~11· Joh11 C,nn, Les Anglais en France apri's
ci JiCltJ; d'Amiens, p. 11 7.

'l. \ïcomtc ll'Atsu, Souvenirs de cinquante ans au
hu1·cau tic la ,IJode, rue du lleldcr, 2;,, il Paris, 1845.

'J{ËCA.Ml'E~ -

elle, .\lmc llécamicr se sauvait de l'cxa"éra. d
o
lion .c ces hommages, et le t:harmc 1iu'ellc \'
mettait augmentait le délire populaire•. )) •
He,·enuc à Paris aprL·s aroir passé par 1;1
Hollande,_ Mme Bécamier rendit aux Anglais
le~r~ politesses en les recevant, l'bircr 1111 i
~111Y1~, avec un empressement plus grand qu e
pma1s. Cet hiYer de J 802 i, 180;; fut cl 'ailleurs exceptionnellement mouvementé et la
sot:iété étrangère contribua, pour une laruc
part, 11 l'éclat et 11 l'animation de toutes l~s
fètcs.
Cc _Lemps l'u~ le plus hrillanl pcul-èlrc de
la lmllantc cx1slence de Mme flét:amicr cl
elle voyait affluer chez elle, outre les plus
grands noms de l'époque, les ministres de
Bonap~rle, cc qui, parait-il, fit dire un jour
arnc hn.meur au Premier Consul : &lt;c JJepuis
lJ~an~ le conseil se tient-il chez Mme Hécam1er•? )l
CHAPITRE IV

. Che_;,; les rép~1blicains rurnruc rhcz les ropltslcs, _011 rnya1t que Bonaparlr marchait au
pou,·ou· absolu : la suppressio11 du lrilrn11al
l_cs_mes~res r&lt;'stri~tivc_s de Ioule liberlé 11uïi
cd1cta ~es sa 11om111al1011 de consul ;1 Yic, le
montra1c.11t 1•11 Loule él'idcm:c. Et pourtant 1"011
ne p~11sa1t pas cc go11 l'l:rncmc11L durable. L&lt;·,
royalistes surtout, qui se rallii·rent loul d'alJord moi1_1s facilcme11L que Irs républicains ii
la .~r rau111c de B~11aparte, saus doute pari.:c
11u ils ne la crop1c11t pas riablc, arnie11t fait
partage r leurs cspéraurcs ù Mme Héi.:amicr.
Le moyeu de 11u pas croire des ~lo11lmoreur1
quand ils rous n;p~lc11I. rhar/11 e j1111r : &lt;&lt; Cl'I;,
1w durera pas ! ))
.. La i.:_onvictio11 '.IIIC &lt;t cela &gt;&gt; 11e durl'rait I'"~,
J0111lc a sa l,romllc al'l'C Lut:icn :1 f'e, 1·1 ( [Ill·
r_c11a1t de f'rappcr Mme de Staël, ù l'anc~taLIOII de M. Bernard, arail 1111 peu éloi"lll;
~In~c _H~camicr de la f'arnille HonaparLC'. Son
111t1n11tc avec les plus l'ieux noms de la I ieill ·
Fr~ut·c, i11timit~ qui la flattait au delà de r~
'Il'. 011 P.cul ero11·c, i1 si pcti le dista11cc de la
llcrnlut1011
d.C
,
. et dans
. . u11 .lemps où uuc Ji.,ue
r,
dcmarcatwn cx1sta1L, si r,"i'all{lc, cnt,·e l·i• 110 IJ1esse el la Lourgcoisic, tendait aussi à l"éloi~n,er _de ce parl'rnu de la rictoirc i1u'cllc aurait
c~c s1 h_curcuse, il 1_1·y arail que peu de moi ~.
d embrigader parmi ses adorateurs. jussi son
état d'hostilité latente del'ait-il s'accentuer
c~1. 1804, 9uand Bonaparte, tranchant dans Je
~-1! , s uppm~a œ qui pouvait rucltrc obstacle
a sa volontc cl se fit cmpercm.
Mme Récamier , avant ce moment, se mèlait
~111 y eu d~ po!itique. « M. de ~foutnioreucy, a
cc1·1t Bc11Ja1~111 Co11slanl, imagina de lui t:011ficr ses csper:111ces, lui peignit le rétablisse~ncnt .des Bourbons sous des couleurs propres
a excller son enthousiasme cl la charrrea de
r~pprochcr deux hommes imporlants alors c11
l&lt;ranc~, Bcrnadollc et Moreau, pour voir s'ils
poura_1eut se réunir contre Bonapal'tc .... Tout
ce qu~ offre il une femme le moyen d'exercer
sa puissance lui est touj ours agréable. Il y
•

'

.

A

3~ C11~TEAt~m,~o, .llé111oires d'outre-tombe 1 !Y
p. .,99 (cd. Oiré).
' '
'

�,
r-

111S TO'J{lA

----------------------------------------.#

Lous les jou1·s. luLriguéc par ces sorties joura rail d'ailleurs, dans l'idée de soulever conlrc accoutumés. Les yeux levés au ciel al'ec u11 11alièr1Js 11 heure iixc, Mme Hamelin voulut c11
le dcspolismc de llonaparlc des hommes air indélinissable de pitié qui la rendait bien saroir le poun1uoi. Si clic ne s'abaissa pas
imporlanls pa1' leurs dignités cl leur gloire, plus jolie, 1111 geste d'impuissance navrée, jusqu'à suirrc ou faire suivre son amanl, t·c
quelque chose de géuércux cl de noble qui Lellc éLaiL sa réponse aux. allusions l'Oilécs n'est assU1·émenl pas par délicatesse; 111ais
dc,ail tenter Mme l\écamier l&gt; . Il y arniL sur- qu·on se permellaiL d·y l'aire. Et la couvcrsa- clic imagina un moyen l'o1·L 01:iginal de lixcr
loul sa ranrnnc de 11 ·al'o;r pas réussi i1 cir- Lion rep1·cuait sur les menus !'ails, moins ses inccrLiludcs. Elle pria Montrond de lui
conrcni1· le Premier Consul : les propos de compromellanls, du jour. Un ltti disait que prèLcr un jour son phaéton cl ses chevaux.
MM. Adrien cl Mathieu de Mo11lmorc11cy flrenl son portrait se LrourniL chez les marchands « C'est un caprice, dit-clic, mais je Liens
d'estampes, le visage à demi voilé, à côLé de
le reste.
celui
du Premier Consul. Elle so11riaiL cl ré- ahsolumcnl 11 le satisfaire, - comme les
L'arrcslalion inopinée de Mornau l'inl jeter
autres. - )lais, mon amie, rnus n'y pensez
la terreur parmi les familiers de Mme Héca- pondait ingénument &lt;1u'cllc l'avait d,:jà 111. pas: cc n'est pas possible, j'ai hcsoin de mes
micr. On craignit que llernadolle, tJ 1LÎ avail M. Mathieu de MonLmorc11cy parlait alors du chel'aux. - El moi aussi! ... &gt;&gt; Urcl', clic l'ul
eu, dans le salon mème de la belle Juliellc, porLraiL de Bonaparte qu'on YOpiL partoul, si insinuanlc, si impérieuse plutùL, qu'elle
des entretiens où Lous deux conspiraient contre l'épée dans une main, plantant une croix de oblint gain de cause.
le Premier Consul, ne fùt également arrèlé. l'autre main, cl la Foi lui préscnlanL une
)[me llameti,1 monle donc dans le phaéton,
011 ne savail pas que le msé gascon avait, au palme. Et cc dérnt n'admellait pas que la Foi prend les rèncs, fouette higèrcmcnt les chcdernier momenl, pris ses arrangements arec pùL présenter de palmes à d'autres qu'à des 1•aux. el les laisse aller où ils veulent. Ccux-ti,
Bonaparte. Mme Hécamier c1·ul même (p1'elle llourbous, oublia11L que le comle de Prol'cncc habitués à faire chaque jour le Lrajel de la
serait iuquiétéc. li n'en fuL rien. Elle reprit rt le comlc d'Artois avaient scandalisé la rue Blanche i1 la rue du Monl-lllanc, le l'ont
alors courage et ne craignit point de s'aîûcher. France par le délJordcmcnL de leurs vices et rnmmci1 l'ordinaire cl s'arrèlcnL d'cux-mèmcs
Elle p1ssait ses journées chez )lmc Moreau; de leur irréligion. li concluait en demandant devant la porle 11° 7. C'était, com111c on le
clic alla au procès du général: celui-ci, l'apcr- it )lmc J\écamicr si clic conlinuaiL it aller it sait, 1'11ùlel Récamier. « Ah! ah! · dit-elle,
ccra11l, se lcra, la salua, cl clic lui rendit so11 l'église et elle répondait qu'elle allait Lous les c'est donc ici : je ne suis pas l'.\cbéc de le
salut. Lorsqu'il sortit de l'audience, il put matins ü la messe. li lui adressait malgré cela s:irnir. l&gt; Celle aventure, racunléc par le géu11c pclilc inslruclion édi{ianlc. l'n Allemand
111è01c lui dire quelques mols.
néral de llonncval dans ses Alémoires, est
récenrnrcnL
anil'é it l&gt;.1ris, distingué par son
Le Premier Consul c11 fut a, is1:. li c11 Lérnoirapportée par le général Thiébault dans les
g11a de l'humeur et Cambacérès c11l'oya i1 la esprit cl par ses écrits, )1. de Kotzebue, rc- siens, mais al'eC quelques variantes. Les deux
jeune femme un lJillcl l'c11gageanl it 11c pas nourclail 11 la jeune femme l'assurance de récits prournnl donc que les visites de M. de
retoumcr 11 l'audienre. Elle s'c11 consola en son amour; il la priait de lui pcrmcllrc de )lonLrond i1 )lmc Hécamicr donnèrc11l tout au
l'accompagner dans des excursions idylliques
allant consoler Mme llorcau.
moins i1 jaser. Mais poun1uoi l'illuslre paC'était fort bien. En faisant abstraction des it la campag11c, cl l'on décidait une visilc aux tronne de toules les coquettes passées, prémobiles intéressés dus it l'inllue11cc des )lo11L- Lomucaux de Sainl-Ucnis, oi1 il aurait Loul seules cl [ulurcs accucilliL-ellc )[. de ~lontrond,
morcncy qni l'araient comcrlic aux espérances loisir de continuer sa déclaralion. Benjamin l'ancien mari de Mlle Aimée de Coigny, h·
royalistes, en l'aisanL également absLraclion Constant, nouvcllcmenl présenté dans la mai- l'ulut· amant de la p1·inecsse Pauline? Eb !
des rancunes toulcs personnelles d'arnour- son, railleur cl amer parfois, mais spirituel mon l&gt;icu, tonl simplement parce qu'il éLaiL
pl'oprc qu'elle pouvait avoir contre Je Pre- toujours, excepté e11 conduite; le général le mauvais sujet le plus estimé de son Lemps,
mier Cow,ul, il faul louer Mme Hécamicr de Sebastiani, donL tout l'esprit se uomaiL i1 qu'il prol'cssait 1111 profond mépris pour les
11'arnir point abandonné ses amis dans l'ad- paraitre en al'Oir, cl dont les cfforls ne mon- femmes, crue les femmes adorent les mauvais
versité. li y a1 aiL alors courage it le l'aire, cl traicn t que le vide cl la fatuité; quelques sujets cl ont une prédilccLion pour qui les
la làchelé csL Lrop la règle du monde cl des jeunes gens, qui ril'alisaicnL arec le général méprise.
heureux. pour qu'on ne signale pas baule- sur cc poinL cl que Benjamin Constant trouQuoi qu'on ail pu dire des relations de
menl la belle conduite de la f)cllc Julicllc en rail &lt;! par trop ricaucurs et l'l'aimcnl bêles l&gt; .•.• M. de )lontrond et de Mme l\écamicr, la répuCc cercle étaiL cepcmlanl fort agréalile.
celle circonstance.
laLiou de celle-ci n·cu l'uL poinl endommagée:
Le Lemps n'avait pas encore amcué l'apai- )[me llamdi11 s'y ruontraiL plus rarcrncnL, se il est des situations dans le rnoudc (1uc ric11
scmenL chez Mme Récamier cl chez ses amis scnlanl mal I uc dans la maison depuis que ne peul aLLcindrc; il csl aussi des gcus qui
à la suite des condam11atio11s qui furent l'épi- Mme llécamier semblait ne \'ouloir plus ou Hir peul'enl Loul se pcrmcltt·c el i1 qui l'011 pcr mel
logue du procès de Moreau, ttuc l'cxéculio11 sa porte 11u'à des personnes pas lwp tarées, Loul.
du &lt;lue d'Eughicn 1i11L raviver les rcssculi- depuis surtout &lt;1'1 'elle a l'ail pris pour direcEl cela ne l'ait pas grand honneur à l'iurmcnls de la jeune femme. Ces ressentiments teur de conscience celui ttue, dans sou cercle, partialitt'• des j ugemmlls 11i à la droiture de
étaient toujours affaiblis par la sourdine du on commençait à appeler, mais à voix basse, caradèrc des gens du monde.
comme il faut, qui ne lui permellait pas de sainL )laLhicu. Aus,i )hue llaruclin, dcl'anl la
s'indigner au defa d'une certaine 111csurc rcligio11 de fraiche date dont 011 paraissait l'aire
Ccpcmla11L l'Bmpil'C arniL élé proclamé IL'
p~rmisc par l'éliq11ctlc cl k code des salons. parade 111ainlcna11l i1 l'hùtcl de la rnc dn ,~ Ill,IÎ L80 'L Le coul'Ullllemcul devait a l'oir
Des seuLimculs cutiers, bien tranchés, ne so11L )lont-l31anc, ~011gca it tirer l'engcancl' d1•~ lieu le ~ déccrnlirc de la mèmc année. Sans
pas de mise dans le monde ; les haines y petites rno1·Liliratio11s que rl'ltc l'a11taisic lui alleu&lt;lre celle l:érérnouic, l'empereur al'ail.
cloi1cnl èlrc édulcorées, comme les ,tuiours, l'ai sa.il ess uyer.
t-réé sa rnaiso11, celle de lïrnpéralricc, celles
fünc llarucli11 rr'élaiL pas nue p~rso1111c i1
cl Loul Cl' qui s'élèrcrait. au-dessus d'une
de sa mère cl des v1·i11ccsscs ses soiu rs. 'l'ont
lllédiocrité ru111·c111tc cl de lJOII ton, scrnil mal ,1dmcllrc chez soi : le scaudalc de ses liaisons cela arnit jclé une graude émoLion da11s le
rn. De lit le nnnquc d'origi nalité de cc peuple c11 a1·ail l'ail 1111e nranière de fcu11nc g-alanle. monde des salons. Chez Mme Bécamicr comme
mondain, où chacun prend modèle ~111· la con- M. &lt;le )lonlrond n'aurait pas &lt;lù non plus èLrc ailleurs, on commentait, après les couséduite du rnisin el dcl'icnL la banale copie d'un accueilli par d'honnètes gens. Ces &lt;lcux èlrcs &lt;'1uences c1uc pourrait a,·oir la rupture de la
ètre neutre, faclice, dénué de Loule personna- Yiraienl ensemble, rue Blanche, de ressources paix. d'Amiens, les nominations !'ailes aux.
lité, de Loule l'igucur, de Loule pass:on, - dé inarnuablcs. Lassé sans doute de Mme Hame- Tuileries. On s'étonnait de quelques-unes
celle du Lral'ai1 surtout, - dénué en somme lin , M. de Montrond, 11ui del'ait plus Lard se d'culre clics. Mme Récamier l'ut bic11 plus
de touL cc qui est l'houucur ul la grau&lt;leur de faire rcmcLLre si jolimc11l it sa place par la étonnée, uu jour, lorsqu'elle culcndit Fouché,
duchesse d'.\urantès, s'al'isa de courti~er ministre &lt;le la police, qui était de plus eu plu~
l'homme.
Malgré les él'(;11emc11ls voliLiques trui ,e- )lme Récamier. Arec ;.a bienveillance habi- assidu chez elle el lui rendait mille service~
naient de s'accomplir, Mme Hécamier conli- tuelle, celle-ci se laissait faire et, insensible- vour ses amis, lui demander une audience.
nuail à recevoir al'CC sa gràcc et ses sourires wc11l, le faL avait pris l'hauiLude de venir
.,. 110 "'

____________

M ADA..ME

](ÉCA..MJER,

E~\c répondit, eu rianl, par une i111ilaLio11 it t:~alcmeul. Celle chulc n'était donc l{UC l'al'Cc n'e~l pas possible, 'il y aurait scandale.
deJeuncr pour le lendemain.
la1rc de quelqu_es m_ois. Co peu de patience
, - Et_pourquoi me faiLes-rnus la grùce de
l•'
uh'f
·
. . 0 c c . ut cxact.,.U c~mmcnça par dire it encore cl le ro, reviendrait. Arec des amis Ill en Cl'Oll'C exemple'/
l,t Jeune lemme qu il deplornil siucèrcmeirt tel_s que ~eux qu'elll' arniL, b Monlmorcucy,
. - C'est fo1t di1Iëre11L. Vous èles aussi
el'llc apparcHcc cl'oppoûLion donnée i1 8011 1c~ (,amo1~nun, cli; ... ' r1uclle haute situation
1~u.11c l{UC L~l~les ces jeunes femmes, mais
salon par les _anciens émigrés qui en étaient Sl'ratl la SIClllll', à la corr r du roi léniti111c 1
" . [Ml , olm posll1011 ~ans lr monde depttis rotre
le ~oyau. _li aJouta que, si clic
m~riage, votre réputation t•st
a,·ait ,ra1mcnL un sentimcnl
~aile,_ et elle csL parfaitement
d'hoslili_Lé ~onlrc l'empereur,
l',Lablie, et pure, cl intacte ....
clic scra1L bren ingrate : 11 ·a, ous pourez donc èlrc l'amie
vait-il pas rendu ~[. Bernard
de l'empereur, car c'est une
son père, ü la libcrtt·,? S'il aYai~
amie
qu'il lui faut, el non une
1·oulu laisser la juslice suiYrc
maîtresse.
so11 _cou rs, qui sait cc qu'il l'n
r&lt; EL en parlant ainsi, l'homme
sc1:aiL ad1·cm1? De plus, celle
pcrrcrs aLLachail sur clic dcu 1
atllludc était peu habile car
pcliLs yeux qu'il diminuait enl' c1:1perc~11· ~taiL LouL-puissant
'
corn
en les clignaut pour mieux
cl 11 ne lalla1t pas l'indisposer.
contempler les formes el le vili conclu.t en recommandant la
sage de l'.t Psyché, avec sa puprudence.
deur _naln·c el sa ra,issanlc exMme llécamier, qui ne s'atpression.
tcmlaiL ni it celle mercuriale ni
- Je connais les besoins d11
it c_e~ ~onscils, protes La CJU ·on
c~~r de l'empereur, pourwine la1sa1L pas de politique chc1,
YJL-il. Je sais qu ïl csl malclic, mais pom,1il-cllc cmpècber
l~cureux _de n'èirc pas compris.
ses amis de porter des rionrs de
::iouvcnt rl don11l'rnil te~ hcurl's
T 0.1113EAU ~.LEl' I; 1•,11( L t;CIE:-1 B 0NAPAR1E •I SI
rarn:ien régi111c '! On a l'ait tort
' • fElll!E
• •
, Ut\"S
.,
LL. l'ARC lJ(;
de ses I icloircs, de cC's l,rnYraimcnL de l'Oir lit des intenPLESS1s-C11A.l(Aè,T. U,1près le Jcssi11 \ le Co ~·sT.\NT l )ÙUl(Gl::01~.
'
yantc~ acclamations qui 11 'étions sédiûeu~cs.
luurd1sse11l que roreillc ,ans
. Quclt1ues jour~ aprt'·,, le 111i.
. atteindre l'iuue, pour &lt;Juclqncs
ruslrc de la police rel'inl it Clichy et, se pro- Elle y au rail ccrlai11c11rn11L u11 lahourcl co111111c 111111 ulcs d une conl'ersaLion
. · l e, pour
·,
,1m1ca
m~uanL, dans le parc arec la jeune l'cmmc, il les d ucbcsses !. .. »
'
&lt;(Il?lqucs paroles d'une douce confiance. EL
lui _confia iiuc l'empereur lui aYait parlé d'elle
Ces ,d.iscour$, d'autres a11~si, déterminaient pws il esL las de ne pournir passer un jour
c~ il ~a nut pour ainsi dire en demeure de )lmc hcc..11nic1· à la prudencl', mais pas daus sans des scènes d'une odieuse jalousie. T~ur_s c?hqucr sui· les sèn~imcnls cru 'elle pouvail le sc_ns où l'culemlait Fouché, et elle rejeta mc11Ls qu'_il n'aurait pas dans une liaiso11
,11011 pour l~ souvcram. Sans trop écouler ccrlai_nes pensées ambitieuses sur Jesqu~llcs 1:u.rc ~~ sa1_nle comme telle 'l ne je , oudrais
cc i1u clic llll racontait de l'impression fc\- sa d lo~lc du logis ll s'éLaiL déjà rl'posée a1Cc IOH' s clablrr entre vous.
chcusc que lui al'aienl causés l'exécution du complaisance.
- )fais, oLjectait )!me Récamier , ui
duc d'Enghicn, r cxil de sa chère amie Mme
.:\ qurlr1ues ,jours de li1, l'ile l'ut iuvilée i1 du rcs,c,
' 11 ·clarL
· · pas tu
1 loul convaincu!'
1 '
~~ Staël , ~clui du général Moreau, Fouché ~cJcu11cr chez la pri11ccs_sc Caroli11c, sœur de co111,1_11cnt, _po1'.l'ez:10us m'assurer que ce),;
l 111terromp1L brusquement :
l,cmpcreur, it Xcuilly. Elle y lroura Fouché. co1111endia1t
. t,.,_
.
•
•
. a l t'lll Jicrcur , :,1 1,-1mpcra
- Cc sont lit des bètiscs, dit-il. fous avez hn sorlanL &lt;le labll', 011 alla se promener dans cc 1.. ·: L~t puis, mus le dirai-je'! j'aime ma litort de prendre celle allitudc hostile. Yencz le parc.
Lertc.
~ra11chc~ent à nous cl demandez it l'cmpc. ~Ja_is _écottlons là-dessus u11e eliro11itp1cusc
~ - Mo11 Uit:u, vous l'auriez! Oui ious pari&lt;'
1,~ur (Jll ri vous nomme dame du palais de IJ1c11 rnlorméc 1 :
de !.ure ccL
cnnu,·cux
scrr1·cc ·1• Vot1s Sel'ICZ
. I'a
•
J
1~mpéraLricc. c·~sl lit ,·olrc place. Pensez-y
« Le ministre de la volicc, collln1c par corn.me Jamie de l'impératrice, niais su1·to11L
lncu, dans_ voll'C inlérèt comme dans l'inLé1·èL ha_sard, re1i11L sur l'idée 11u'il lui avaiL sou- ~c I empereur ..\m ie de Napoléon! Amie de
de \Os a!111s. D'ailleurs, rcndcz-rous COUlplc
mise et répéta cruïl voulait la voir dame &lt;le ~ cmpcrc~l' ! Mais songez donc... rélléchissci
ious qui èLes rharitablc, de louL le bien q11~ l'impératrice.
a ce IJHCJC rnus propose.... &gt;&gt;
ious pourriez faire dans celle haute silualio11
- Mais m?i je ue le rcu:-. pas, répondaiL- , _L~-dcssus .~a princesse Caroline, qui étai l
ll s'é
' et. cll~ de sa rn1x douce cl suave, cl connue
. Len d.it 11uclque temps sut· cc point
icsle~ en arr1erc, se rapprocha. Fouché la mil
Sc l'Cllra
'J
• · surprise
• au crn,gnaut de lJless?r par un l'efus celle puis- au fa1L de la co111·crsalion.
1' me J'1ecamrnr
•
' laissant
'
'
po_ssi)il~ de cc qu·cnc venait d'entendre. Le sance occu Ile q u1 se mon Lrai l it clic dans
- Ob! ~1uellebonncidéc! Comruejc scrais
~Oil' lllClllC C •JI
. ' t parL a• ses amis de l'ombr?, car clic _ne pensait pas tJ UC l'empela
.
'. c c-ci. t·~1~ai
ro.11lenlc, d1~-cllc, de vous l'élir l'amie de 111011
. pioposllion du mm,slrc. C1·ai«nant
de h reur fut pour l'ICll da11s Loule t--Cllc intri- frcrc ••.. Il fo ul accepter.
0
1011· passe1· a' l'ennemi,
· tous se récrièrenl ': gue.
.EL .?~c plaid,~ cha~eur~usewcnt pour la
~&lt; Comment! mais il serait de la dernière
- \'ous répoudcz co11111w 1111 c11faut lui p10po~1lJ01~ de l•ouchc. Err terminant, elle
m1prudencc de s'aller inféoder it un homme 1\isaiL Fo~ché. Soug~z d~nc que dans ia iiosi- dc?~anda a ~lmc Hécamicr quel daiL sou
'llll n' c'La'it memc
.
pas chef de llarli r1ui éla1·t llon de 1crupcreu1· 1l lui faut 1rn Oo-uidc une iheatrc farnn. Sur sa ré1Jonsc qt1c c'c't·1·l I·
Jl11'1'Cll
'
. o·u \'Ou lcz-vous t[u'il la lro11vc '! EsL-cc
'
C 'd. l '
·
.i ,,
a nue.
~'
u_ par {a rnsc, la Lcn cur cl l'assassinal
orne IC- ' rança1sc : « Eh bien! dit-elle, rnus
,l ~s~crrn· _la France, mais donL la chute serail
donc parmi les femmes de ses généraux '! me permellrez de 1·011s Clll'oyer ma loo-c cl
aussi_ rapide que l'élé,·ation : L\no-leterrc
Yous en profilerez, n'est-cc pas? Vousom'c le
u',\uu•~n::s, .lli!moires l. \'li, p. 422
arma1l ' l'A uti:ichcarmait,
. la Hussie, laoPrnssc ( è&lt;ll. Duchesse
Garnier).
'
promclLez ?... »
00

] OSEPII

"'' J 11

..,_

TURQUAi\.

�,

•
amour de
premzer
Par le Comte FLEUR.Y

- Que. ,·ous im po1·le cc 11uc je Jcvic1111c,
que vous importe qu'une autre l'cmme mell11
élé pour mon bonheur, si je l'a,·ais nu~ da,~s
d11 prix i1 un cœur que vous al'cz méprisé?
vos mains cl si vos promesses de ne Jamais
Sous prJLextc, certain jour, tJu\,nc violente
N'avez-vous pas un amant cl m'avez-vous
s
chanrrer m'arnicnl persuadée, m'c Ltrop souéparrrné aucun des lonrincnls que Yolrc goül
111 i(l'rainc l'cmpèchaiL d'aller diner chez le duc
rcnl ~·ereuuc à la mémoire, pour ne pas en
t:&gt;
'
• 'I
&lt;le Choiseul Mme tic Slainrillc fit dire 1t La_upour M. de Jauco'.11·t _m a rat~s7s .
parler
presque
inrn_lonlai1:emenl.
.
.
- Je n'ai pas a nier ma ha1son avec M. _de
mn qu'elle ~craiL chez elle ?L _désirait le 1·~1'.· •.
_ li est assez plaisant, rntcrromp_il Lauzuu,
Par pure politesse, croya1L-1l, cl. sans a,011_
Jaucourl, monsieur de Biron. li n'csl plus r1c11
.
.
a
le'
"e·
reté
·
mus
, uc rnus me rcprocb1cz m, o
,
le dessein d'entrer, Lauzun se prcsenta dans 1
pour moi ; il a_ trop p~rdu ~l. \"OUS èlr~ com·
• C1• cl
111 ' ~,m
avez
oublié
fJUC
vous
croytez
:
.
la soirée it son hotcl pour sarnir de ses nouparé. Je Yous a, plus cl une f0ts regrette ..
uùYCz &lt;lédaigncuscmcnt abandonne. MOI, JC
rnllcs. On lui dit qu"elle recevait et on le fit
- Vous cxagét'cz, dit Lauzun en sour1anl.
ne me L1·ompais nullement ~ur _m~s _rro~t:cs
\'ous ariez fort peu le temps de YOUS oecupcr
entrer.
.
sentiments el je voyais comhten il clail cltlfiMme tic Stainl'illc l'accueillit il mcrl'e1llc.
de moi.
.
D'abord ils causèrent de choses indifférentes, cilc de cesser de mus adorer.
- C'est parfaitcrnenl exact, reprit _Mme tic
- Je l'avoue, j'ai eu des l~rls a votre
Cboiscul. Souvc11l j'ai voulu rnus le dire: \"Os
puis la question « femmes &gt;l fnt,~_bordéc.
égard .... Je pourrais alléguc1: ma .1eu11essc, les
.\près un mol sur Mme d: 1rngry cl la ·
diJiërcnlcs bonnes fortunes m'onl anèlée ....
préjugés de mon àgc, la cra111le des obs~a~lcs
l'ourlant, comme je ne mus voyais.pas d'~Uapublicité de son go~)l p~ur !111, l_a co1~t~ss~
j pouvaient s'élercr conlrc nou~ ... - J a,~c
dit d'un Lon dl'gage et ,romque a la fois ,t 1111
chcment sérieux, j'espérais reprendre un JOUI'
mieux conl'euir en bo1111e foi que .J~ me sms
snr vous mes anciens droits perdus par ma faute:
Lauzun:
.
mal conduite, que je ne \'OUS ~-oral~ pas des
- Vous allez jo11c1· un gran&lt;l rùlc cl r,.cn
mêmes yeux. Je ,ous cons,_derai~ cn~orc mais, je l'a,·ouc, ma belle-s~ur m'inquiète cl
au ,nonde n·cst glorieux comme la conquelc
('omme un c11t'anl cl Yous crOJ&lt;llS mo111s d1g11c m'effraie. Faut-il rnus en dire plus? Voyez
l'opinion que j'ai Je rous _par ma franchise,
de Mme de Gramont.
_ Je 11csais cc que rnus ,oulcz dire, dit de 111011 allacbcmc11l.
ayez-en
aulanl al'CC moi. Elcs-rous amoureux
Cc langage Loul uou,cau u·étail pas. sa11s
Lauzu11 assez embarrassé. \"ous sarnz que ded~ Mme tic Gramont ou le soi11 de votre forétun11cr Lauzun. No11 pas que de son ,~nc1cnn_L'
puis lo11rrlemps ~[me de Grarnoul i~c marque
passionuclle, il ne reslàl un som·~mr, ~l __il tune seule Y0US attacbt'-L-il 11 elle?
de l'amitié cl rous uc pourcz lui supposer s'en fallait bien que Mme de Stainville lut lut
Si franche était sa dét"laratio11 nuancée tic
jalousie, que Lauzu11 ne d?u~a plus de lavétl".llllres sc11timents.
. .
_ Je ,·ous demande pardon Je mon rndis- iiclcnnc tout à l'ait i11dillërcnlc.
racité Je Mme de Sta11mllc. A.vanl de
répondre - la qucstio~ cn_valail la peine iI pri l le Lemps de la rcfiexwn.
.
'
•
li
passait
en
lui
c
)"étrang_cs
all?_r11at1v~~·
I
'
l
lfun cùlé il ne po11ra1l se mer t[ll il ne l_uL
1,'
\ ~ 1 1/ . 1 {I;
Hallé de plaire 11 Mme de ~ramonl cl de ~1~5
)h.,1 , . . '
.i
~
poscr d'une personne aussi en ,·u~, aux p1c&lt;l~
1
'-·,\
de
qui était Loule la Cour. _IJau.tre pari'.
'
~
·amais Mme de SLaimille ne lu, avait parn 111
~i jolie ni si ai mable. C'~la}L ~-h~isir 11u~ de
répondre. Après arnir rc_llc1:b1, il romp1L le
silence cl ex posa son choix.
_ Je vous ai trop aimé, dit-il, pour 11c
pas lrou,·cr du plaisir à ,ous faire lire da11s
mon àme. Mme de Gramont a les plus granc.6
droits it ma rcconnaissa11cc; clic a guidé mes
débuts et m'a favorisé de sa proleclion. Aucune preuve pour témoigner ma _gr~Litudc ne
rn·cùt coûté il v a une heure, mais Je ne sens
que trop qu'~mc ~ncicn~1e plaie u'cst ya,s
encore fermée cl qu clic nenl de se _roull'II.
·,le roudrais n'être pas ingrat et pourn,r cependant \'OUS prou\'er qnc rien ne m'est cher
comme YOus.
- Je ne veux pas, répondit la comtesse
en lui tendant sa jolie rnuin, que \'0US vous
montriez ingrat, mais je rnux me charger du
LE TÈTE-A-TÊTE. - Dessin de MA~RlCB Lt::LOlRsoin de modérer les preures de rntre rec?i~naissance. De l'ami Lié, des égards, de la defc'a 1lll' j'air~
.
1a c'O1Il' ·I
U
c
là
it
recommencer
rence, voilà cc que je permets pour ma bclle·
J'cmme. J'a·1 Lo1·t sa11s
crélion, dit la Jeune
U'ailleu rs était-elle sincère ou . ')s,mplcmcnl sœur, tout le reste m'appartient.
.
doute d'aborder ce sujet, mais .. ••
coquelte pour tromper son enn~u ·
.
Lauzun s'était rapproché cL un baiser
- Mais?
Lauzun le pril de haut en repond:rnl .
- L'idée des drngrins que m'aurait causés

Il

( l' /' 1

.Cel él'é11cme11l cl Je l'importan~c ~luul. il cùt

1

- ~~

.

-.

"" li '.? w

\

___________________________

srt'llail les premières dausrs cln lrail11•
~lnw dr Stainville continua :
- Jr srrai disrrrlr el pr11de11tc. .f,. ,·.,11x
alisolumenL sarnir, sans rxceplion, tout ce
qu'elle rous dira et lire absolument toul ce
qu ·elle \'Ous écrï'ra. Je ne serais pas si curieuse
cl si exigeante si j'étais moins tendre.
'
Lauzun n·eut pas de peine à souscrire à
lout ce qu'on lui demandait. Tout ce que la
jeunesse peut r,:unir de gràces el de charmes,
les yeux &lt;le Mme de Stainville le lui offrait.
Mme de Gramont fut aisément sacrifiée.
Les deux amoureux se croyaient difficiles à
pénétrer el à l'abri des soupç.ons. La clairl'Oyance él·eillée de la duchesse ne fut pas
longue au conlrairc à deviner cc qui se passait.
Elle avaiL trop d'esprit pour en rien montrer
omertrment; elle se contenta de traiter Lauzun très froidement et de prendre sa paurrc
peLile belle-sœur dans une aversion dont elle
lui donna jusqu'au dernier instant de sanglantes marqurs.
Mme de Gramont n'était pas la seule à pàlir de dépit; un jour, à Paris, Mme de Stainville annonça à Lauzun la pouveUe compétiLion qui Yenait de se déclarer de son côté.
- Nous sommes quittes, mon ami, lui
dit-elle. Vous avez un ril'al loul-puissanl. ...
Lauzun, qui aimait sincèrement, fit un
soubresaut.
- Pas assez cependant pour vous être
préféré, continua la jeune femme en souriant.
M. le duc de Cho:scul est Yentr mettre ce matin à mes pieds son ho_mmagc et son crédit.
Malgré mes réponses froides et sé,·ères, il a
été pressant. J'ai fait cc qu'il fallait pour lui
,,lrr toute espérance, Pl j"esprrc en èlrc débarrassfr.
Ceci étail une illusion, car loin de se
rebuter, Choiseul, dont nons avons déjà n1 les
premières lcntati,·es, se montrait plus ardent.
Sc croyant comme d'ordinaire irrésislil)IC
malgré ses quarante-six ans, il persécnlail
littéralement la jeune lemme.
N'obtenant rien, il l'Oulail chasser les
autres.
- Ce petit Iliron YOus compromet terriblement. Je ne pense pas qu'il soit Yotrc
amant, insinuait le duc de Choiseul pour
saYOir la vérité, mais celle silualion ne peut
durer. ,Je ne vous parle plus en amoureux,
mais en beau-frère : méfiez-vous de mire
mari, il n'a rien dit jusqu'à présent, mais il
est très jaloux cl le jour où il sera au fait, gare
les amours!
- Si mon mari a quelque remontrance à
m'adresser, je pense qu'il le feradireetement,
répondit la comtesse.
·
La remontrance di rccte ne larda pas i1
venir.
En fait, M. de Stainville, que nous avons
rn reprendre son indépendance, s'était rapproché de sa femme et en ce moment même
habitait arnc elle. Il se piqua d'ètrcjaloux, son frère ayant éveillé ses soupçons, - fit
une scène à sa femme el lui défendit absolument de rnir Lauzun, qui fut consigné à la
porte de son hotcl.
La situation devenait difficile. Lauzun,
Il. -

lltSTORIA. -

Fasc.

Il.

L"E P1t,"EM11::~. A.MOUlt, D"E 1..AuzuN ~

habitant officicllcmcnl chez son pèrr, ne ponrni Lrecernir sa maitresse, el elle SP rrl'11sail it
l'asile pPu sûr d'une petite maison.
Une petite loge qu'avaient les deux amants
à la Comédie italienne était le seul lieu où ils
pouraient se rencontrer. Encore n'était-ce pas
sans danger.
Une idée leur fnl suggérée par quelqu'un
de la domesticité. Tous les gens de Mme de
Stajnville l'adoraient; ils aimaient aussi beaucoup Lauzun qui s'était toujours montré
grand seigneur. Le suisse dit à la lemme de
chambre de la comtesse qu'il ferail enlrer
M. de Biron la nuit, si elle le désirait, par
une peli te porle de l'écurie, sans que personne pùt rien savoir.
La proposition, on se l'imagine, fut acceptée aYec joie el n'eut il plusieurs reprises
aucune conséquence f:icbeusc.
Une fois cependant les deux amants pensèrent être surpris et voici comment :
Mme de Stainville était parlie le soir pour
Yersailles en disant qu'elle y resterait deux
ou trois jours. Averti sur-le-champ, Lauzun
était arrivé dès qu'il avait cru loul le monde
couché.
En quelques instants il était dans les bras
de sa maîtresse el tous deux s'abandonnaient
an plaisir dans la plus parfaite sécurité, lorsqu'on frappa fortement à la porte de la rue.
La femme de chambre entra tout effarée :
- Tout est perdu, monsieur le comte, il
n'y a plus moyen de traverser la com; descendez vite dans le jardin; on 1·ous en fera
sortir comme on pourra.
Lauzun sauta à bas du lit en chemise el
descendit l'escalier qui donnait dans la garderobe cl menait aux jardins. Dans le mèmc
inslanl il cnlcn&lt;lil un hnmm\! monter l'escalier.
·
Xe doutant pas que cc füt M. de SLaimille
lui-mème, L:rnznn t1L&lt;'ignil la seule lumière
qui pùl l't:clairer. Il 1ùuL que le temps de
se coller a11 mur; l'hahil brodé du comte
frôla sa chemise.
Le fu rritif a gagné le jardin sans autre incident. P:rsonne n étanL rnnu le déliuer, il y
resta Loule la nuit dans son accoutrement
primitif, se morfondant cl gelant.
Au point du jour, ne recevant aucun secours, il prit son parti, enjamba le mur du
jardin, bien qu'il flit fort élevé; mais en descendant dans la rue, il fut arrèté par le guet
à cheval qui le prit pour un voleur.
Avec le guet. habitué à de semblables
équipées, il était heureusement des accommodements. Cent louis que promit Lauzun ét
qu'il enrnya chercher chez lui lui procurèrent
la liberté et la promesse que le secret serait
rrardé, - ce qui fut en effet.
0
Une lumière éteinte à propos avait empêché
M. de Stainville de le reconnaître; l'irréfutable argument lui avait ouvert la porte du
violon, mais Lauzun, rentrant à son domicile,
gelé, transi, courbaturé el obligé de garde1·
la chambre plusieurs jours, put faire des
réflexions sur les inconvénients du métier des
hommes il bonnes fortunes.
Comme le dit spirituellement le prince de

Ligne : « On se tnc, on passe dl's nuils
on atteud sous une fenêlre, on
~rimpe sur une grill&lt;'; 011 a à craindrP d'1~lrr
pris pour un voleur par les ho11nètes gens, ou par un voleur
comme les bonnètes gens. On
arrive gelé, on est mal à
son aise, on n'y est qu'un
moment, on n'aime point:
cela n'est bon qu':t raconter. Si on racon le, on
est un homme perdu;
les Yieillcs femmes se
déchainent contre lrs
Yanteurs, comme si elles
a,·aicnt encore quelque
chose à risquer; les jeunes ne disenL rien mais
en !ont' leur profit. ))
Pn tières,

Entre Lemps l'époque fixée pour le mariage de Lauzun élaiL
arrivée. TI se fit le 4 février 1766 et loul le
monde en semblait joyeux, excepté les
conjoints.
Mlle de Boufflers, timide et gênée, ne
témoignait aucune confiance envers le duc
(c'est à l'occasion de son mariage qu'il reçul
un brevet); Lauzun ne cachait pas sa répugnance à épou_ser une femme qui ne l'aimait
pas et ne lui conYenait guère.
Aussi.tôt après la messe, le jeune ménage
esl allé diner chez la duchesse de Choiseul.
Mme de Stainville y vint et les deux ama11ls,
qui s'étaient juré de se revoir, chercbt'•renL
,·ainemcnt à cacher leur tristesse.
Elle se relira de bonne he11rl'; Lauzun lni
donna la main pour monler Jans sa &lt;"hai,t•,
cc qni n'était pas lrop prudent, mais tou,
deux forL émotionnés avai1•nt l,e~oin de ~c
parll'r.
- Mon ami, dil Mme &lt;le Stainville en s'1•n
allant, je n'ai pu supporter plus longtemps
l'insultante joie de M. de Choiseul. li espère
que "ous allez vous allacher it la maussade
enfant qu'on Yous fait épouser et que je serai
lrop heureuse de lui re1cnir; mais j'aimerais
mieux la morl. Dites-moi que rnus ne changerez pas, car il m'a effrayée.'
- En pouvez-vous douter? dit Lauzun
aYec un regard où il livrait tout son cœur.
Et en effet il étail sincèremen l épris de
Mme. de Stainville et ne songeait uniquement
qu'à concilier son amour avec les devoirs apparents de son nouvel étal.
L'attitude de Aime de Lauzun rendait plus
facile sa politique conjugale; tout se passait
en attentions extérieures, car sa femme lui
témoignait un éloignement dont son amourpropre aurait pu se choquer.
Du moins sentant que les torts viennent de
son côté, il a le bon esprit de ne s'en pas trop
plaindre, ajoutant « qu'il était trop juste pour
exiger du goùl d'une femme qui ne lui en
inspirait pas ll .
Le plus difficile était de se rencontrer régulièrement avedfme de Stainville, car Lauzun
très épris était « occupé d'elle uniquement »,
8

�, . - 111S T0'/{1A

---------------------------------------~

mais en même temps voulait vivre cc honnêtement l&gt; avec sa femme, c'est-à-dire ne pas
déserter le foyer conjugal et sauver les apparences.
li voyait donc sa maîtresse à la dérobée et
rarement.
Un jour, elle lui fait dire de se rendre chez
elle sur l'heure. Le motif devait être grave,
puisque Mme de Stainville oubliait son ordinaire prudence.
· Dès que Lauzun fut arrivé, elle lui dit :
- M. le duc de Choiseul m'a fait demander
un rendez-vous; je veux que vous entendiez
notre conversation et que Yous puissiez juger
par vous-même de la manière dont nous sommes ensemble: cachez-vous dans celle armoire
grillée où sont mes robes, et ne bougez pas.
A peine Lauzun était-il blotti dans sa cachette que le duc de Choiseul entra.
- J'avais grande envie, grand besoin de
vous voir seule, ma chère petite sœur 1 .J'ai
bien des choses intéressantes à vous dire, cl
importantes pour Yous et pour moi.
- Je vous écoütc, ni.on frère, dit Mme de
Stainville d'un ton calme, jetant un cc hum n
significatif du coté de l'armoire mystérieuse.
Le duc continua :
- Personne ne vous aime comme moi, ma
chère enfant, cl ne désire plus vous le prouver ;
jugez donc combien je dois êlre affligé et
choqué de la manière indifférente dof)t ,·ous
me traitez cl combien elle doit me donner à
penser.
- Je ne sais, mon frère, répondit la comtesse, de quoi vous vous plaignez; je serais
très fâchée que ;na conduite vous déplût, mais
je n'ai pas à me reprocher de ne pas avoir pour
vous tous les sentiments que je vous dois.
- Pour cela, non! reprit-il avec ardeur,
car je sui, fort amoureux de vous et rien ne
manquerait à votre bonheur el au nôtre si
vous vouliez ....
·-Que dirait monsieur volrè frère, s'il vous
entendait? interrompit Mme de Stainville en
souriant.
- Je s:ris parfaitement que ce n'est pas
mon frère qui vous arrête .... Je vous aime à
la folie .... Je vous veux et ferai votre fortune.
Si vous n'avez pas d'amant, chère petite sœur,
,•ous coucherez avec moi.
Choiseul s'était levé brusquement. Saisissant la jeune femme à Ja taille, il faisait mine
de l'embrasser.
Mme de Stainville lui échappa et recula de
quelques pas :
· - Je n'ai point d'amant, monsieur, et n'en
veux pas avoir.
- Vous reviendrez, ma belle enfant, de
cette résolution, dit Choiseul. Et se rapprochant de nouveau, •il lui mit la main sur la
gorge.
- La plaisanterie est au comble, fit la
comtesse d'un ton .irrité. Je vous prie de croire
que si je me donnais à un homme, au moins
je aimerais.
- Ne faites donc pas plus longtemps la
vertueuse, madame. Voùs ·avez eu M. de Jaucourt et vous avez présentement M. de Biron;
prenez garde au dernier avis que je veux bien

r

vous donner, car je ne souffrirai pas paliemment que Yous vous moquiez toujours ainsi
de moi. Yotre petit amant est un insolent et
un fat. Yous vous souviendrez de ce jour et
,·ous vous en repentirez tous les deux!
- Un moment de réflexion, mon frère,
vous ramènera à la raison, dit Mme de Stainville très froidement, et je ne puis avoir certai~ement rien de malhonnête ·à craindre de
vous.
- ~e vousfaites pas un ennemi implacable
d'un homme qui vous aime à la folie, s'écria
Choiseul. Il peut faire tout ce qdi vous plaira,
si vous le voulez. Il peut aussi et bien aisément perdre U!l rival aussi peu digne de lui.
Et en même temps il voulut oser plus qu'il
n'avait fait encore.
La comtesse se leva en colère.
- La passion vous égare, monsieur. Vous
êtes tout-puissant, je le sais, mais je ne Yous
aime et ne puis vous aimer. M. de Biron est
mon amant ....
- Ah! enfin ; vous en convenez?
- Oui, puisque vous m'y forcez. Il m'aime,
il est aimé de moi. li m'esl plus cher que tout
et ni \'Oire pouvoir lJrannique, ni tout le mal
que vous pouvez nous faire ne nous fera renoncer l'un à l'autre.
Choiseul arpentait la pièce avec fureur.
- Songez, madame, que rien ne vous présenera de ma vengeance, si cette comersation
n'est point ensevelie dans le plus profond
silence!
Et il sortit.
Mme de Stainville tira Lauzun de sa prison
et l'embrassa avec transport.
- Quelle fureur chez lui! quel courage
chez toi, amie! murmura Lauzun entre deux
baisers.
- Nous en voilà débarrassés pour le momenl, répondit-elle, et c'ett toujours un
bonheur. Quelles seronl les suites de tout cela,
je l'ignore. AYec de l'amour et du courage,
on peul toujours se moquer de tout.
- Je ne crains pas mon oncle pour moi,
mais Dieu veuille qu'il n'ameute pas toute la
famille contre loi! Moi, je m'en tirerai; mais
toi?
Lauzun avait raison. Choiseul était homme
à se venger de lui d'abord, mais surlout de
sa belle-sœur en faisant interrnnir le mari à
jalousie intermillenle.
Comment le &lt;lue apprit-il que son neveu
avait été témoin de sa déconYenue? li l'apprit,
mais dévora sa rage pour en rendre les effets
plus terril.iles. Il ne craignit pas d'avoir, contre
Lauzun, recours à un moyen indigne de son
nom.
Une nuit, comme Lauzun sortait de chez
~lme de Staimille, un homme c;iché derrière
une pierre, près du Palais-Bourbon, se leva
et lui donna un furieux coup de bâton, qui
heureusement fut en partie paré par la corne
de son chapeau et tomba sur l'épaule du duc.
Lauzun mit l'épée à la main et porta il
l'assassin un coup qui entra assez avant.
L'homme tomba. ~fais deux autres sortirent
de derrière les pierres et vinrent au secours
du premier. Ils ne furent mis-en fuite que
... 114

1M

par l'arriYée d'un carrosse que sniYaient plusieurs laquais.
Lauzun ainsi sauvé suivit le carrosse jusque
de l'autre coté du Pont-Royal. Le lendemain
il allait conter son aventure à M. de Sartines,
lieutenant général de police.
Celui-ci fut prudent et, mettant cette attaque sur le compte d'ivrognes, il engagea
Lauzun à n'en point parler,
Les agressions en restèrent là et Choiseul,
estimant qu'il avait joué un triste rôle àl'égard
de sa belle-sœur, ne crut pas utile alors de
faire intervenir le mari.
Mme de Stainville pendant quelque temps
ne fut pas persécutée, mais le malencontreux
coup de bâton deYait avoir un fàcheux résultat.
Elle ne voulut plus exposer son amant à des
dangers perpétuels et, par prudence d'abord,
par refroidissement ensuile, elle s'habitua à
ne plus le ,·oir aussi fréquemment.
Son goût pour Lauzun peu à peu diminua
el, au bout de quelques mois, il n'était plus
guère que son ami.
Attristé d'abord, Lauzun prit son parti. Il
y a\'ail été trop habitué par degrés pour que
cette perle lui fût longtemps sensible, et il
se consola. Du moins, de celte passion qui
avait été si exaltée de part et d'aull·e, il resta
une solide affection el une amitié sincère.
li retrouva Eugénie, son ancienne quasimai'lresse de Versailles.
Pat égard pour sa femme - Lauzun prétend qu'à ce moment il chercha très inutilement à lui plaire - il avait d'abord hésité à
reprendre Eugénie; puis, rebuté par les manières froides el dédaigneuses de la duchesse,
il fit de la petite comédienne sa maitresse de
quelques mois, l'installant d'abord à fiouen
où il allait la voir deux fois par semaine, pui~,
l'hiver étant venu, dans une petite maison de
Passy.
Ces amours durèrent jusqu'au moment où
la Yicomtesse de Cambis d'abord, puis lady
Sarah Bunbury, sœur du duc de Richmond,
enchainèrent pour un Lemps Lauzun a leur
char.
Il nous reste à dire ce que devint la comtesse de Stainville qui a fait l'objet principal
de ce récit.
Lauzun n'avait pas cessé de la voir, et, a
son retour de Lorraine oi1 elle a\'ait accompa(Tné
son mari dans son commandement et
0
où elle était accouchée d'une seconde fille, il
fut admis plus facilement auprès d'elle.
La jalousie de M. de Stainville semblait
guérie et les empressements de Lauzun
n'avaient du reste plus rien de suspect.
Si l'amour n'avait plus de droits, l'amitié
du duc allait être mise par Mme de Stainvillt·
à une fort rude épreuve
Son ancienne maitresse ne s'avisa-t-clle pas
de tomber amoureuse de l'acteur Clairl'al, de
la Comfdie italienne, qui alors était la coqueluche de tôutes les femmes?
Un-jour Lauzun la trouYa baignée de larmes
et dans un état si déplorable qu'il la pressa
de lui dire la cause de ses peines.
En sanglotant, elle avoua qu'elle aimait
Clairval et qu'elle en était adorée.

L'E P'J?,'E.MT'E'J?. Jf..MOU'J?. D'E LAU2UN

Cliché Giraudon.

LES PRÉCAUTIONS
G1·av11re de MARTINI, d'ap1·ès MOREAU

LE

J r;;uNE .

.., II5""

..

�1f1STORJ1l - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
f.on trr crllc aberration Lauzun lu lla de
Loules ses forces, mais elle s'était dit millr
fois re qu'il pouvait lui dire et n' eri avait pas
moins succombé. Le' mal éLaiL f'ailelpeut-ètre
irréparable, car nu lle raison ne pournit la
convaincre.
- Vous èlcs perdnc, YOlrc mari ne vous
pardonnera jamais, lui répétait-il.
- li ne sait rien ....
- Il saura tout. Esl-ce qu'un comédien a
une discrétion?
Le fait est que Clairval était moins que
discret, el ses vantardises couraient les salons.
Pourquoi épargnerait-il Mme de Stainville
plus que les aulres?
La comtesse feignait de se rendre aux
conseils de Lauzun, promettait d'éconduire
l'amant, mais elle ne tenait pas sa parole.
Dans son affliction de ,·oir une femme qui
lui avait été si chère oublier son rang et se
condamner à la réprobation universelle, Lauzun
tcnla un effort qui pomait coûter à son orgueil.
Il alla trouver Clairval et lui parla ouvertement. Il lui fit sentir tous les dangers qu'il
courait, surtout ceux qu'il faisait courir à
Mme de Stainville.
Les réponses de Clairl'al, Lauzun l'affirme,
furent nobles et« sensibles l&gt;. Il semblait faire
la distinction entre Mme de Stainville qui
s'était donnée par amour et d'autres femmes
de la société qui, en prenant un comédien,
avaient cédé à un raffinement de libertinage.
- Monsieur, dit-il à Lauzun, d'un Lon majestueux, si je courais seul des risques, un
regard de Mme de Stainville paierait ma vie;
je me sens capable de tout supporter pour elle
sans me plaindre; mais s'il s·agit de son bon1. )(me de Choiseul-Stainville laissa deux filles.
La première épousa son cousin, Je duc de ChoiseulStain\'ille, dont un fils. qui devint aide de caIDJl du
maréchal Derlhier, l'ut tué dans la campa!(ne de 1807.
cl une fille qui l'ut la . marquise, puis durl1esse de

M. Je Staim-ille Lenait avant tout à se venger
de Clainal, non pas c·omme amant di' ~;1
femme, mais parce qu'il l'avait trouvé aux
genoux dr 1:t Rranmesnil, sn propre maîtresse?
Que la cause en soil nalnrellc ou étrangl',
le chùliment fut cruel.
Slainl'illc obtint de son frère une lellrc de
cachet. Au retour d'un souper chez Mme de
Valentinois 011 la malheureuse comtesse répétait en costume une &lt;( entrée l&gt; pour un bal
chez la maréchale de Mirepoix, souper où elle
s'était montrée fort triste, il fit entrer sa
femme avec lui dans une chaise de poste pour
la mener à Nancy et la confiner dans le couvent des Filles de Sainte-Murir.
. « Yous comiendrez, écrit Mme du Deffand,
qu'on ne pouvait choisir un moment plus
convenable pour faire un scandale public. ll
Les parents firent tout ce qu'ils purent pour
le détourner de son hideux projet, M. de Stainville tint bon, et, ce qui parait invraisemblable,
c'est que ce châtiment digne du moyen ,)gc
fut exécuté jusqu'au bout.
Le mari impitO)'able ne fit jamais gràre.
Seize ans plus tard, quand il s'agit de marier
la seconde fille dt! Mme de Stainville, la jeune
fille déclara qu'elle n'y consentirait que si sa
mère assistait à la cérémonie. Il fallut accepter,
et Mme de Stainville quitta le couvent de
Nancy pour assister au mariage de sa fille.
La duchesse de Choiseul intervint et obtint
que sa belle-sœur rentrerait dans sa famille.
Ce fut elle qui s'y ·opposa. Elle était tombée
dans la plus grande dévotion et refusa de
quitter le couvent.
Peu d'années après, bien jeune encore, elle
y mourait dans les sentiments de la plus haute
1
Marmier. La seconde épousa le prince Joseph de ~lo- pirté •
'!'elle
est l'hisloire de la première maitresse
naco cl mourut héroïquement sur l'échafaud en l 79i,
laissanl deux filles, la marquise de LouYois et la de L~uzun.
marr1uise Remi rie la Tour-du-Pin.
COMTE FLEURY.

beur et de sa tranquillité, diles-moi le plau
de conduite que je dois suivrr el soyez sùr
que je ne m'en écarterai pas.
Le plan de conduite élail simple : ne pas
afÎlcher Mme de SLaim·ille par srs altitudes,
feindre de l'ignorer. ne plus la voir cl... l'oublier. Clairnl promit, mais ne tint pas ses
promesses.
Celle liaison déraisonnable commença
bientôt à ètre soupçonnée. Les Choiseul s'en
émurent; la duchesse de Gramont essaya de
faire parler Lauzun. Celui-ci tint bon el
n'ayoua pas un ~ecret qui n'était pas le sien.
En attendant, Mme de Stainville ne changeait pas de conduite, el, malgré Lauzun qui
avait essa)'é de détourner l'orage, donnait
toutes les armes contre elle. Pressentant une
catastrophe, elle remit toutes ses lettres et
papiers 11 son ami : dangereux dépôt qu'il
aura de la peine à défendre contre une perquisition de nuit.
Le mari, prévenu, revint de :\'ancy et fil une
scène violente à sa femme. li fit menacer
Clairval de coups de bàton. Celui-ci, d'après
Bachaumont, consulte un de ses camarades,
Caillaud.
- M. de Stainville, lui dit-il, me menace
de cent coups de bâton si je ,•ais chez sa femme.
Madame m'en offre deux cents, si je ne me
rends pas à ses ordres. Que faire?
- Obéir à la femme, répondit Caillaud, il
y a cent pour cent à gagner.
On s'étonna, à l'époque, de la colère de
M. de Stainville, car ce n'était pas dans les
habitudes des maris de la Cour de se montrer
jaloux. On s'en étonna d'autant plus que celle
colère dégénéra en vengeance.
Est-il vrai, comme on l'a prétendu, que

tacle curieux. Le rnile de bienséance qui
couvre les visages leur donne à tous, au premier coup d'œil, à peu près la mème physioLa mort de Louis XV
nomie; mais, quand on les examine avec
· attention, que de nuances dilfJrentes on découvre! Les gens en place et en faveur sont
bien véritablement affligés; ils cherchent à
~ Le roi est à toute extrémité. Outre la
dissimuler leur inquiétude, comme pour propetite vérole, il a le pourpre; on ne peut entrer
longer un peu leur Empire. D'ailleurs leur
sans danger dans sa chambre : M. de Leto~
chagrin ressemble à l'humiliation; ils ont un
rière est mort pour avoir entr'ouvert sa porte
air abattu, et surtout désœuvré, qui me
afin de le regarder deux minutes. Les médefrappe; ils sont déjà déchus et beaucoup plus
cins eux-mêmes prennent toutes sortes de
polis. Ceux auxquels cel événement donne de
précautions pour se préserver de la contagion
grandes espérances ont un assez bon mainde ce mal affreux, et Mesdames, qui n'ont
tien; mais ils ont quelque chose de si animé
jamais eu la petite vérole, qui ne sont plus
dans le regard, ils traversent les galeries avec
jeunes, et dont la santé est naturellement
une mine si affairée, d'un pas si ferme, ils
mauvaise, sont toutes trois dans sa chambre,
sont si préoccupés, si distraits!. -. Le vulgaire
assises près de son lit et sous les rideaux;
des courtisans se rapproi;he déjà d'eux; les
elles passent là le jour et les nuits. Tout le
monde leur a fait à ce sujet les plus fortes re- uns les accueillent avec une maladresse grosprésentations ; on leur a dit que c'était plus que sière el comique, les autres leur font mille
d'exposer leur vie, que c'était la sacrifier; rien petites a\'ances délicates. Quand on ne prétend
à rien, il est trcls amusant d'observer tout
n'a pu les empêcher de remplir ce pieux devoir.
Versailles offre dans ce moment un spec- cela. Personne sûrement, dans ce vaste palais,
""116 ...

ne dormira cette nuit! ... Mais il est affiigeanl
de penser que le ressentiment et la haine y
veilleront avec l'ambition, et que bien des
noirceurs se trament en secret, que des ,·engeances éclatantes se préparent ....
~ Le fou roi était dans un tel étal de
corl'll ption&lt;[ ue les chirurgiens déclarèrent qu'il
était impossible de faire l'ouverture de son
corps. M. le duc '*•, qui est d'année, s'est
écrié qu'il serait inouï que le roi ne fùt pas
embaumé. &lt;c Eh bien, monsieur le duc, lui a
dit La Martinière, comme premier chirurgien
du feu roi, c'est à moi de faire l'ouverture du
corps; mais vous, comme premier gentilhomme de la chambre, vous devez vous trou,·er
à cette opération, et rt!cevoir dans une boite
d'or le cœur du roi que je vous présenterai;
et j'ai l'honneur de vous prévenir que ni
vous, ni moi, ni aucun de ceux qui assiste•
ront ·à cette cérémonie ne seront vivants huit
jours après. ll M. le dur) ... n'a pas insisté.
MADAME DE

GEN LIS.

La Jolie de Junot
~aitre
paunes , e'Lrc commis
.
saul, i~ se cr?yait noble à dix quartiers,
. . ded' pa,sans
J
au distnct. une petite ville, b1'cn reso
, lu a. ~t p~rla1t des d Abrantès comme d'une vieille
passer la ne d~ns un bureau, s'engager sans l1gnce de gentilshommes. Très beau cavalit?r
grand _enlhousrnsme dans un bataillon &lt;le très fat, il vivait en rrrand seiO'neur. son ho'tel'
0
,
rnlonta1res, et douze ans plus tard se Yoir cla'.t ~uss1 ~uxu?usement meublé que les
g?m'erncur d~ Paris, grand~officicr de l'Em- 'l'uil~r•~s. Il Jouait, donnait des fètes, se papire,
d'honneur et vanait msolemmenl, el il se mellait à pleurer
, grand-a1olc
o de h' Le'r,ion
0
depenser
par
an
un
million
et
dcm1,
• 1.1 }, a comm~ un en~·anl à l'idée seule que rempereur
,
&lt;l
peul-elr~ 1à e quoi perdre la tête.
pourr?1t se de~acber de lui. De fait, il poussait
Cc qm su~preml, c'est que de tant d'hom- Jus_qu au fanatisme ~on dévouement au maitre,
mes e°;lporles P?r le prodigieux tourbillon de qm cependant ne lm ménagea point les admonoir; ~popée, s1 peu furent pris de vcrti e
~cstat10ns. Les prodigalités de Junot, ses
lis e~a1ent partis de la chaumière paternjl~ imprudences, ses airs arrorrants sa liaison
'
0
'
les pieds nus, le sac au dos, et sans avoir eu avec.Car~Ime
Murat, tout blessait l'empereur.
le
temps
de
se
reconnaître
car
l'
.
t
, .
,
eXJs ence
IU1 r~t1ra le titre de premier aide de camp,
ct~1t turh~lente; ils se retrouvaient comtes
1expédia en Espagne, le mit sous les ordres
prmce~, rois mème, riches, chamarrés d'or' de_ Lan.~es; et Junot, qui s'était cru sur Je
ms~lles en ?1aîtres dans les plus somptueu~ pomt d etre nomméroi, comme tant d'autres,
palais ,.de l Eu~ope. Les fanfares sonnaient ct_de ceindre la couronne de Portugal, obéislorsqu ils passaient ; ils avaient contribué à sait, le cœur déchiré, aigri, s'acheminant lenr~nverser tout ce que depuis des siècles le tement rers le désespoir.
v1~ux ~o?de te~ait en vénération; ils avaient . ~u. cou;s de la campagne de nussic, déjà
dcpossede les rois e~ h~~spillé le pape; jamais 11 eta1t mcconnaissable. Cet homme, naguère
romans de ?hevaler1e, Jamais contes des mill
c~. une nmts, n'égalèrent leurs aventures~
s ils araieén~ pris le temps de réfléchir' il~
eussent . lé_ eux-mêmes incrédules à leur
ropr~. h1sl~1re; et tout cela, tant ils viraient
ans l mvra1s?mblablc, leur semblait lorrique
c~. n?rmal; ils _ne- s'étonnaient même° pas.
C eta1ent des gaillards b1'en e'q 111·t·b
, dont
1
1 res,
,c ~erveau étai l à l'épreul'e et dont les
f,
eta1ent solides.
ner ~
,

•

•

t::)

'!

Lcpauvre_Junot,fu(uneexception. M. A. Chuquet, a:·cc la magistrale précision qui est
sa manière, étudie en quelques parres les
causes de la folie qui frappa le corno aonon
longte~1ps préféré de Napoléon. L?a;cien
~om,m1s au district de Semur-en-Auxois, en~a?e ~u fer bataillon de la Côte-d'Or ava't
1
eteIl de~
b
,' sa ?rem1·ère campagne frappé , d'une
b~ese a la tete; quatre ans plus tard, nouvelJe
sure sur le haut du cràne. en 1811 a
cours de 1a campagne d'Espacrne
,
, u
une balle
encore le toucha, très léO'èrem~nl' a' I• '.
sancc du nez. c'
: o .
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' , eSl la inter duo super
c·t· ta - qu 'Empédocle plaçait le sièrre
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l ame. Ce sont l
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es causes phys1ques.
li y en
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audtres. Dès son élévation au "'Om·ernement e Par·
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. is, J unot se montra o excend:r~h li allaÉlt jouer ~u billard dans un café
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amps- lysées ; il se chamaillait avec
es garçons r ·
•
vanité t . , . 1u1 un soir le rossèrent. Sa
!éon 1~ sa J~ctance prètaient à rire. Napo· .
niarquis.
.appela1t iron iquement
monsieu,·
, le
Créé duc d'Ab
.,
.
,
ville d P
rantcs, du nom d une petite
e ortugal dont il avait commandé l'as-

JUNOT,

D'après le tableau de RAVERAT, (Musée de Versailles.)

superbe, élincelanl, admiré pour sa tenue et
sa pr~slancc, était dcrnnu lourd et gros. Il
passait, le dos voûté, couvert d'une mauvaise
redingote; ses [raits étaient épaissis, il avait

l'air hébété. Ses hésitations faillirc11l compromettre le succès de la marche sur Moscou et
l'empereur, en février 1815, accordait ' en
manière de retraite à son ancien compagnon
d_u sièg~ de_ Toulon le gouvernement des provmces 1llyr1ennes. (La Folie de Junot, documents inédits, par Arthur Chuquet de
l'Institut.)
'
Junot. s',éta~lit à Trieste. Peu de jours après
son ar~1vee, il fut frappé d'une attaque. Il
se re~1t po_urtant, mais devenait de plus en
plus 1mpat1ent el. irritable. Suivi de deux
~ecrétaires et de plusieurs laquais, il alla un
Jour assommer à coups de bâton un avocat
de la ville qu'il avait fait mettre au cachot
parce que ce pauvre homme refusait de payer
a la femme ù_ont il vivait séparé la pension à
la11uellc les tribunaux l'avaient astreint. Quel~ues s_em~ines plus tard, comme Junot reçoit
a Gor1lz, 11 commande au sortir de table sa
Yoiturc, se met sur le siège, un fouet à la
main, lance l'attelage à travers la ville, appelant les dames, les poursuivant, leur offrant
une place dans son carrosse; et comme Lou tes
se sauvent, prises de peur, il revient à son
palais, bousculant, fouettant son postillon
les chasseurs de son escorte et les soldat;
croates q\li se trouvent sur son pas5agc. Tous
ses serviteurs ont disparu sauf un seul, et
Junot en profite pour s'auablrrjusqu'à quatre
heures du matin.
Deux jours plus tard, nou\'cl accès. Dans
un cabaret de faubourg où sa démence l'a
conduit, il fait dresser une table de douze
courerls; il a froid : il commande qu'on lui
enveloppe les jambes de paille et de foin· il
ôte son habit et ses bottes, parle de ~es
e~ploiLs_, de ses chevaux, de sa beauté physique; 11 se met à chanter. Puis il fait venir
le lieutenant de la gendarmerie, ordonne de
les arrêter tous partout où on les trou1·era.
Le lieutenant fit mine d'obéir· mais de cc
.
'
JOt~r la folie du gom·crncur ne fut plus à
Trieste pour personne un mystère.
La crise s_uprêmc eut lieu le 6 juillet 18 J5,
sur le chemm de Venise, où Junot screndait.
A l'amiral anglais dont l'escadre croisait dans
l'Adriatique, il écrivit une lettre incohérente
et amicale, lui annonçant son désir de la paix
~t la conception d'un grand projet qui doit
etonner le monde. Ce grand, cet immense
projet, il l'exposa au prince Euo-ène,
alors
O
encore vice-roi d'Italie. Rève de fou? Oui
certes; mais quoi donc distino-uait alors u~
r~v~ de fou d'une conception°politique? Le
geme de Napoléon n'avait-il pas conçu d'aussi
fantasti~u_es imaginations qui s'étaient cependant réaltsées? Le monde n'avait-il point,

�-

111ST01{1A

--------------------------------------~

depuis dix ans, été réparti el façonné, au gré
d_u grand empereur, de façon ·aussi capricieuse? Qu'on en juge : « Je vous fais de
mon autorité privée, écrivait Junot au prince
Eugène, roi depuis l'Adige jusqu'à Cattaro.
Je vous donne tout ce que les Turcs possèdent
en Bosnie, en ... en ... jusqu'au ,Bosphore de
Thrace. Je vous donne une île dans l'Adriatique, une dans la mer Noire, une dans la
mer Rouge, une dans la Méditerranée, une
dans l'Océan, une dans !'[ode. Seize portions
des mines d'or, d'argent et de diamant sont
distribuées de la manière suivante : à S. M.
le grand Napoléon, quatre, - à S. A. l.
le vice-roi, que je fais empereur ou comme
Napoléon voudra, deux, - au prince de
Neufchâtel que je fais empereur d'Autriche,
une demi, - aux rois de la Confédération
que Napoléon fera, comme il voudra, empe-

LE

reur d'Espagne, ou roi, au roi de Naples, au versations avec Bonaparle au temps de l'Égypte
roi de Hollande, au roi de Westphalie, au el de la Syrie. Au nai, il n'était plus temps
roi (sic) et à tous les rois que l'empereur de s'illusionner : le gouverneur des provinces
fera encore, quatre, - aux Anglais, une illyriennes était atteint de la folie des grandemie, et à moi une demie, pour gouverner le deurs. Confié .aux soins d'un officier et de
Brésil, le Portugal, la moitié de l'Amérique trois gendarmes, il fut ramené incognito en
septentrionale dont les Anglais auront I' aulre sept jours, à grands renforts de relais, jusmoitié, les îles de la mer du Sud, les grandes qu'à Montbard, où le 22 juillet 1815, il était
Indes et la Chine, si l'empereur le veut. Nous · consigné chez son père. Sept jours plus tard,
nous emparerons de tout et nous nous ferons il mourait.
On dit qu'à son dernier jour, le pauvre
couronner, au milieu de dix millions de solJunot,
qui s'était cru roi de la moitié du
dats, tous amis, au milieu de Pékin, et dans
monde,
eut quelques heures de lucidité;
dix ans, tout cela sera exécuté. Je vous dirai
ses yeux étonnés retrouvèrent la pauvre
tous les détails des détails d~ viYe voix. l&gt;
Après ce qu'on avait vu, ce projet insensé chambre où il avait vécu enfant. Peut-être
pouvait passer pour une satire. Qui sait si crut-il qu'il s'éveillait d'un songe et ne sut-il
Napoléon n'avait pas rêvé tout cela? Et pas discerner ce qu'il avait rêvé de ce qu'il
M. Chuqu&lt;'l n'est pas loin de voir dans l'inco- a\·ait vécu, tant ces deux parts de son exishérence de Junot un tardif écho de ses con- tence se confondaient dans l'ill\'raisemblance.
T. G.

EDMOND PILON
~

Le salon de Madame
Il y a au Musée Carnarnlet un portrait d~
Mme Geoffrin, par Chardin.
C'est une œuvre admirable d'intimité, de
recueillement el de finesse, dans le genre profondément simple el pénétrant où réussissait
cet excellent maitre. Mme Geoffrin y est représentée de face, occupée aux travaux de l'aiguille; le visage, animé d'un imperceptible el
discret sourire, semble porter encore, après
plus d'un siècle, l'indilfinissable nuance de
malice, de bonté el de charme qui était le
cachet même de son esprit. Quant au costume,
il est bien tel que nous le dépeint Diderot :
&lt;! une coiffe simple, d'une couleur austère, des
1uanches larges, le linge le plus uni et le plus
fin, et puis la netteté la plus recherchée de
tout côté. l&gt; L'ampleur de la taille, la blancheur argentée des cheveux, l'épaisseur un
peu ronde du menton, rehaussé de l'éclat
d'une admirable dentelle, trahissent l'âge déjà
mûr où la peignit Chardin. Mais ce portrait
est fidèle, d'un coloris que le temps n'a pas
atténué, d'une grâce particulière el vieillotte
qui nous permettent de pénétrer et de comprendre davantage la physionomie inoubliable
de cette dame, de discerner avec plus de justesse les traits de son caractère et les raisons
de sa vie.
Telle qu'elle est, un peu bonne vieille, un
peu maman, avec son expression si indÙlgente, un peu moqueuse et si douce, nous
apparaît-elle comme une confidente d'un
passé qui eut bien de l'esprit et de la séduction et dont elle est restée l'un des types les
plus intelligents et les plus aimables.

dans la manière et d"élevé dans les convenances venait suppléer à tout cela avec une
aisance si parfaite qu'on ne sait ce qu'on
doit admirer le plus en elle, des façons qu'elle
acquit dans le commerce de ses illustres amis
ou de celles qui lui étaient naturelles.
Le goût qu'elle apporta à composer son
salon, le choix judicieux des personnes qui y
furent admises, les jours spéciaux qu'elle
réserva à la réception des philosophes et des
artistes prouvent qu'elle avait une entente du
monde plus familière que la plupart des autres
dames ses rivales. Chez Mme d' Ëpinay. Mme du
Defîant ou Mme du Chàtelet, les Encyclopédistes fréquentaient avec autant de maniérisme et d'affectation que d'amitié réelle.
Mmes du Delfant et du Châtelet étaient mar'
Son caractère semble résulter de ces senLi- quises. Mme Geoffrin, au contraire, était du
ments d'affectueuse douceur et de pénétrante dernier commun. Son père avait été valet de
sagesse dont ses amis reconnaissaient qu'elle' chambre de la Dauphine et son mari, le rotufut douée et dont elle,• usait · avec un tact si rier Geoffrin, était un bon brave homme de
extraordinaire et une entente-si minutieuse à• commerçant tout à fait incapable de briller
l'égard des personnes qui"fréquentaient chez par la conversation ou par la mise. Mme Geofelle. Mme Geoffrin était ,•raiment la bourgeoise frin ne devait donc la séduction de son esprit
lettrée en qui l'éducation du cœur avait su qu'à elle-même. Ses illustres amis le savaient
conserver toujours autant de tenue et d'at- bien, et c'est ainsi qu'ils l'ont dépeinte, Chartrait, que celle de l'esprit d'intuitive noblesse din avec son pinceau, d'Alembert, Diderot et
et de compréhension fine. Il manquait de Grimm avec le brillant d'un style souple,
passion dans sa vie comme d'orthographe affectueux et simple.
Le seul usage du monde qu'elle ait reçu
dans son style; ce n'était pas une précieuse
du savoir comme les autres dames de son d'autrui lui venait de cette belle Mme de Tentemps et personne n'a jamais pu dire qu'elle cin, si licencieuse et si évaporée, qui coucha
ait aimé quelqu'un davantage que ce pauvre plus d'une nuit à la Bastille et eut pour
M. Geoffrin, qui était si nul. Mais quelque amants des philosophes et des maréchaux
chose de raffiné dans le langage, d'exquis d'armées. Seulement Mme Geoffrin sut prendre

J'ai été élevée par une vieille grand'mère
qui avait beaucoup d'esprit et une tête bien
faite, l&gt; écrivait-elle un jour à Catherine de
Russie, et elle ajoute, un peu plus loin : &lt;! elle
m'apprenait à penser et me faisait raisonner ».
Une impression de maternité aussi attendrissante et aussi spirituelle se dégage du portrait
que Chardin a laissé d'elle. La voici bien en
effet, Mme Geoffrin, à son tour comme une
aïeule qui aurait &lt;! beaucoup d'esprit et une
tête bien faite l&gt;; sans doute, suffit-il de la
contempler, de relire sa vie et de parler un
peu d'elle « pour apprendre à penser et à raisonner ll .
&lt;!

... 118 ...

+
L_a ~aison,de la rue Saint-Honoré où elle
ta.bitait ne tarda point à acquérir cette célérité dont a~ait joui, un siècle plus tôt, l'Mtel
de la marquise de Ilamhouillet. àlme Geoffrin
... 119 ...

SALON DE

M ADAJKE

GEO"F"F~JN - - - .

�1l1STO'RJ.ll - -- - - - - - - -- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
d"apoplexie, qui arriva en i 776, vinl allrislcr
cnlrc eux les habilués de l'hôtel Saint-Honoré. &lt;1 Allons, voilà qui est bien. » Les habitués ses derniers jours. Sa fille, la marquise de La
,h cc un tact délical el une enlcnle des esprits eonnaissaienl celle phrase cl quand ils se Ferlé-Imbault; acari,Hrc el sot.Le, dont on
qui n'apparlenaienl qu'à elle, Mme Geoffrin l'entendaient adresser ils ne doutaient point disait « qu'elle ressemhlail à une oie qui cùl
,avail éveiller les discours, les faire s'opposer, qu'ils eussent passé la limite des conve- été couvée par une cane n, en profita pour
se dél'eloppcr el se combaltrc, appuyanl l'tm, nances. 'J'oul aussitôt ils reprenaient celle rrprcndrc tout ascendant sur son esprit.
une autre fois morigénanl l'autre, excitanl la modération polie qui con\'icol aux discus- D',\lemberl, Morellcl cl )larmonlel, mis à la
riposte cl le dé,·eloppement, se jetant au besoin sions de choses aussi élevées que celles des porte, J'urenl remplacés auprès de la dame
clic-même an milieu des périodes sans autres lellres ou &lt;le la philosophie cl la conversalion par un capucin 'lui l,\chail de ramener au x
reprenait en suivant le dé,·cloppcrnenl agréaressources que celles de son iMpirat.ion cl de
ble qui est de mise en de tels sujets, cl bonnes grùccs de Dieu un cspril qu'avail em~on nalurel.
comme si rien d'anormal ne se rù l passé poisonné le , cnin encyclopédique.
On ne causail Haim,inl que chez Mme Geoffrin ; mais il csl vrai qur, nulle parl ailleurs, avant.
Cc : « Allons, 1•oilà qui e.~t bien 1&gt; étai t
aucune in,piratricc ne présidail aussi bien à
comme
le point de repère oit se ralliaient les
ces jeux philosopbittncs {'l oratoires . Dans
Avant de mourir, clic cul cucorc queh1ucs
causeurs
emportés trop avant par la discuscelle maison, M. Geo[rin élail sans doute le
lueurs.
L'une ful pour se souvenir de ses amis
st•ul qui éprounH de la gêne. La simplicité de sion. Les égarés y rct.ro1n·aicnl le bon ordre cl ·les nommer sur son t.eslamenl; l'autre
rel homme était proverbiale cl cc qu·on rap- de leur pe11~éc cl ceux qui mettaient trop de pour pardonner à sa fi lie dont clic dit : 11Elle
porte dl' lui, bien r1u·ayanl élé raconté IJ'.l{linles Yéhémcncc à narrer leurs sujets rencontraient csl comme Godefroi de Bouillon ; elle protège
lois, mérite d'être toujours redi t. c·esl ainsi H1 l'obstacle 1, leur imprudence.
Ainsi Mme Geoffrin, selon le mol de l'abbé mon tombeau contre les infi.clèle.~. » Les infi11'1· un de ces messieurs lui donnait toujours :1
dèles c'étaient ces Enc1clopédislcs qu'elle avait
relire le mèmc tome der Histoire des I'oyages de Saint-Pierre, samit jouer comme d'un ins- tant aimés . Cc fut le dernier mol d'esprit
~ans qu'il s'en aperçût autrement que pour trumcnl de ceux qui approchaient d'dle. Elle qu'elle prononça et bientôt elle s'éteignit très
dire« que l'auteur se répétait un peu 1&gt; . line le faisait sans morgue ni recherche. Et ceux doucement, presque octogénaire, en laissant
autre fois, comme il prétendait que les ou- mème « dont rllc jouait » J tronl'aicnt leur ses atnis dans le deuil, peu de temps après
,-rages de l' Encyclopùlie étaient &lt;I un peu profit. Car clic él'Cillail en eux certaines pen- Mlle de Lespinasse qui étail son amie. D'Alemobscurs », on s'aperçut que le brave homme sées quïls n'eussent jamais osé avoir sans le bert fré4uentaiLchez celle dernière le matin
avait coulume de les lire par lignes totales secours de celle excellente dame.
Ainsi s'explique la popularité 'lui répandi-t, et passait ses soirées, au contraire, chez
alors quïls étaient.imprimés en deux colonnes.
Mme Geoffrin. On dil que celle double perle
~I. Geoffrin lui aussi était un des meubles de de son \'iYant mèmc, son nom à tra,·crs l'Eu- l'affligea beaucoup cl qu'il s'écria douloureula maison de sa fl'mmc el, s'il faut en croire rope el qui donna tant de relief au ro)age en sement : &lt;1 Maintenant. il n'y a plus pour moi
plusieurs éérivains, celle-ci ne le considérait Pologne qu'elle entrrpril, à l'àgc de soixante- ni soir ni malin. 1&gt;
pas plus. Quelqu'un lui ayant demandé un sept ans, en 1766. li arri1·a une chose extraLe mol était triste et j uslc. Ces dames
jour : « Qu'avez-vous fait, madame, de ce ordinaire. Celle bourgeoise modeste, que la étaient les ~!uses véritnbles du Décaméron
pauvre bonhomme que je rnyais toujours ici cour de \'crsaillcs dédaignait pcul-itre parce philosophique. Mme Geoffrin surloul, toute sa
que son père y a.mit été valet de chambre,
l'L qui ne disait jamais rien? » clic répondil :
. c Yil aecul'illir dans les enpi tales oil clic \'ic duranl, avail été un modèle d'amitié, de
« C'était mon mari ; il csl morl. »
bienfaisance cl de sagesse. On peul dire qu ·auMais il ne faut pas oublier que )lmc Gco[rin, passa rommc une sou,·crainc Yéritablc. :--on- t·unc au Ire ne se dél'oua plus qu'elle aux idées
~i prompte à l'épigramme pour les antres, 1crainc, clic l"étail l'n cflcl, cl par ~es ma- de son temps. Oublic-t-on qu'oulrc son inarail aussi qudqucs ennemis; qu'on alla nières autant qnc par les amitiés illustres &lt;les lluL•ncc clic dépensa la· somme considérable de
(Palis~ol entre autres) jusqu'i, la mellrc sur le grands de J'c,pril ,1uc p3r l'alfoc liun des pui~- t'Clll mille écus en faveur de !'Encyclopédie'!
théi,trc cl que Montesquieu, le gran&lt;l Mon- sanls de la terre. L'Empercur l'l l'impératrice C'esl une action i11oubliablc cl unique. Qui
Lt•squicu lui-mèmc, s·oublia jus11u'i, plaisanll'r &lt;l'Autriche la conYièrcnl à la cour de \ï r11nc, sait si, par ses libéralités aussi bien que par
l't'ltc femme si patll rc par la naissance mais si la Czarinc lï 111 ila 1, l'étcrsbouri:. Mais le lien q11 "clic établil entre tanl d'esprit~émirirhc de senlirncnl el si grande par la délica- Mme Geoffrin a,·ail l1ùle d\\trc 11 \'ar;;oYiL·, ncnls, Mme Geoffrin ne prépara, ne h;Ha pas
auprès de son (t cher fi 1s », le roi Stanislaslc~se de son cœur cl de sa pensée.
bien des ('hoses? Mais ~ans doute, fut-cc i1son
,\ ugu~lc. L1,, die l'ut l'ètéc cl reçue comme ~i
in~u ! En la rcvoya11L aujourd'hui, parmi nous,
elle cùl été la mère rédie du sou\'C rain. Celuirajeunie cl souria11lc, telle que Chardin l'a
\
ci, raconlc-L-on, avait poussé la préHnancc au
peinlc dans le moment de sa gloire, avec
Sïl arrivail q11cl,1ucfois que des &lt;lissenli- point qu'un apparlcmcnl avait été préparé toute sa bonté de maman affcclucusc, il est. en
mcnts éclatassent parmi les co1wil'eS de ces pour Mme Geoffrin , identiquement pareil à effet impossible de croire que fünc Geoffrin
repas philosophiques, de ces banqucls renou- celui qu'elle occupai t à Paris, rue Saint.- pré,·il le colossal mouYemcnl révolutionnaire
,·clés de Platon el où la nourriture de l'espril Honoré.
qui fut déchainé, dix ans après sa mort, a,·cc
Ses amis seuls manquaient, cl le « bon
accompagnail ~ommunéménl celle des mets,
les mêmes phrases cl les mêmes mols que
Mme Geoffrin sarail les faire cesser aussitôl. voisin » Marmontel, qui lui écrirnil de France prononçaient ses amis, qu'elle prononçait cllcPour un instant sa physionomie douce cl des lellres désolées cl à qui clic répondait en mèmc, dans le tranquille salon litLérairc
sérieuse se couvrait d'un nuage de sévérité; manière de · consolation : cc Vous rctroure- de la rue Saint-Honoré. Et pourt.anl c'est ce
l'inllcxion de la rnix prenait le Lon du com- rcz bientùl mon cœur tel 11~e \'OU S le connais- qui arriva. Ce fut la revanche de c1 la Geofmandemenl cl c'étail de l'air le plus péremp- sez, lrès sensible à l'amitié. »
Mais un accident malheureux, une allaqur. frin &gt;&gt; .
toire qu'elle' rétabfüsail l'ordre en disant :

HI ST ORIA

Chcbé: G iraudon.

LUCILE DESMOULINS
Tableau de BOlLLY. (Musée Carnavalet.)

.., 120 ..,.

�Cliche Neurdein frères.
CHARGE DE GRENADIERS OE LA GARDE, A EYLAU, -

Tableau de F. Sc110MMER•

Mémoires

du général baron de Marbot •
CHAPITRE XXXIII (suite.)
Co11for111é111ent au plan que je me suis
!racé en écrivant ces Mémoires, je ne fatiguerai pas rnlre attention par le récit trop
circonstancié des diverses phases de celte terrible bataille d'Eylau, dont je me bornerai à
raconter les faits principaux.
Le 8 février, au matin, la position des
deux armées élait celle-ci : les Russes avaien t
leur gauche à Serpallcn, leur centre en a,·ant
d'.\uklapen, leur droite it Schmoditten, et ils
allendaicnt hui t mille Prussiens· qui dernient
déboucher par AlthoO' c~ former leur extrême
droite. Le front de la ligne ennemie était cou1·crt par cinq cents pièces d'artillerie, dont un
tiers au moins de gros calil)rc . La situation

des Français était bien moins frll'orahlc,
puisque leurs deux ailes n'étant pas encore
arrivées, !'Empereur n'avait, au commencement de l'action, qu'une partie des troupes
sur lesquelles il avait compté . pour liner
bataille. Le corps du maréchal Soult fut placé
à droite el à gauche d'Eylau, la garde dans
celle ville, le corps d'Augereau entre Rothenen et Eylau, faisant face· à Serpallen.
Vous rnyez que l'ennemi formait un demicercle autour de nous, et que les deux armées
occupaient un lenain sur lequel se lrouvenl
de nombreux étangs; mais la neige les coun-ait.
Aucun des partis ne s'en aperçut, ni :ne lira
de bowets à ricochets pour briser la glace, cc
qui aurait amené une catastrophe pareille à
..,. 121 ,..

cdle qui cul lieu sur le lac Satschan, à la fin
de la bataille d'Austerlitz.
Le maréchal Davout, que l'on atlendail snr
notre droite, rnrs Molwitten, et le maréchal
Ney, qui devait former notre gauche, du rôti.i
d'Altholf, n'avaient pas encore paru, lorsque,
au point du jour, -vers huit heures em-i"ron,
les Ilusses commencèrent l'attaque par une
canonnade des plus violentes, à laquelle notre
artillerie, quoique moins nombreuse, répondit avec d'autant plus d'avantage que nos
canonniers, bien plus instruits que ceux des
ennemis, pointaient sur des masses d'hommes
que rien n'abri tait, tandis que la plupart des
boulets russes frappaie.nt contre les murs de
Rothcnen et cl'l.:ylau. Une forte colonne ennemie s'a,·ança bientôt pour enlernr cette der-

�.M'É.MOffl.ES DU G'ÉN'Élf.Al. 'BA~OJY DE .MAl(,'BOT - - - .

, - 111ST01{1A

,,

nière ville : elle fut vivement repoussée par la
garde et par les troupes du maréchal Soult.
L'Empereur apprit en ce moment avec
bonheur que du haut du clocher on apercevait le corps de Davout, arrivant par Molwitten et marchant sur Serpallen, dont il
chassa la gauche des Russes, qu'il refoula
jusqu'à K.lein-Sausgarten.
Le maréchal russe Benningsen, voyant sa
gauche battue el ses derrières menacés par
l'audacieux Davout, résolut de l'écraser en
portant une grande partie de ses troupes
contre lui. Ce fut alors que Napoléon, voulan~
empêcher ce mouvement en faisant une diversion sur le centre des ennemis, prescrivit au
maréchal Augereau d'aller l'attaquer, bien
qu'il prévit la difficulté de cette opération.
Mais il y a sur les champs de bataille des circonstances dans lesquelles il faut savoir sacrifier quelques troupes pour sauver le plus
grand nombre et s'assurer la victoire. Le général Corbineau, aide de camp de !'Empereur,
fut tué auprès de nous d'un coup de canon,
au moment où il portait au maréchal Augereau l'ordre de marcher. Ce maréchal, passant avec ses deux divisions entre Eylau el
Rothenen, s'avança fièrement contre le centre
des ennemis, et déjà le 14• de ligne, qui formait notre avant-garde, s'était emparé de la
position que !'Empereur avait ordonné d'enlever et de garder à tout prix, lorsque les nombreuses pièces de gros calibre qui formaient
un demi-cercle autour d'Augereau lancèrent
une grêle de boulets et de mitraille telle que
de mémoire d'homme on n'en avait vu de
pâr!!iile! ...
En un im tant, nos deux divisions furent
broyées sow; cette pluie de fer! Le général
Desjardins fut tué, le général Heudelet grièvement blessé. Cependant on tint ferme, jusqu'à ce que le corps d'armée étant presque
complètement détruit, force fut d'en ramener
les débris auprès du cimetière d'Eylau, sauf
toutefois le 14• de ligne qui, totalement envir~nné par les ennemis, resta sur le monticule qu'il occupait. Notre situation était
d'autant plus fàcheuse qu'un vent des plus
violents nous lançait à la figure une neige
fort épaisse qui empêchait de voir à plus de
quinze pas, de sorte que plusieurs batteries
françaises tirèrent sur nous en même temps
que celles des ennemis. Le maréchal Augereau fut blessé par un biscaïen.
Cependant, le dévouement du 7• corps
venait de produire un bon résultat, car non
seulement le maréchal Davout, dégagé par
notre attaque, avait pu se maintenir dans ses
positions, mais il s'était emparé de KleinSausgarten et avait même poussé son avant•
garde jusqu'à Kuschitten, sur les derrières de
l'ennemi. Ce fut alors que !'Empereur, voulant porter le grand coup, fit passer entre
Eylau et Rothenen quatre-vingt-dix escadrons
commandés par Murat. Ces terribles masses,
fondant sur le centre des Russes, l'enfoncent,
le sabrent et le jettent dans le plus grand
désordre. Le vaillant général d'Hautpoul fut
tué dans la mêlée à la tête de ses cuirassiers,
ainsi que le général Dahlmann, qui avait suc-

cédé au général Morland dans le commandement des chasseurs de la garde. Le succès de
notre cavalerie assurait le gain de la bataille.
En vain huit mille Prussiens, échappés aux
poursuites du maréchal Ney, débouchant par
Althoff, essayèrent-ils une nouvelle attaque en
se portant, on ne sait trop pourquoi, sur
Kuschitten, au lieu de marcher sur Eylau; le
maréchal Davout les repoussa, et l'arrivée du
corps de Ney, qui parut vers la êhute du jour
à Sclunoditten, faisant craindre à Denningsen
de voir ses communications coupées, il
ordonna de faire la retraite sur Kœnigsberg
et de laisser les Français maîtres de cet horrible champ de bataille, couvert de cadavres
et de mourants! ... Depuis l'invention de la
poudre, on n'en avait pas vu d'aussi terribles
effets, car, eu égard au nombre de troupes
qui combattaient à Eylau, c'est de toutes les
batailles anciennes ou modernes celle où les
perles furent relativement les plus grandes.
Les Russes eurent vingt-cinq mille hommes
hors de combat, el bien qu'on n'ait porté qu'à
dix mille le nombre des Français atteints par
le fer ou le feu, je l'évalue au moins à vingt
mille hommes. Le total pour les deux armées
fut donc de quarante-cinq mille hommes,
dont plus de la moitié moururent!
Le corps d'Augereau était presque entièrement détruit, puisque, de quinze mille combattants présents sous les armes au commencement de l'action, il n'en restait le soir que
trois mille, commandés par le lieutenrol_colonel Massy : le maréchal, tous les généraux et tous les colonels avaient été blessés
ou tués.
On a peine à comprendre pourquoi Benningsen, ~achant que Davout et Ney étaient
encore en arrière, ne profita point de leur
absence pour attaquer au point du jour la
ville d'Eylau, avec les très nombreuses troupes
du centre de son armée, au lieu de perdre un
temps précieux à nous canonner ; car la supériorité de ses forces • l'aurait certainem!'nt
rendu maître de la ville avant l'arrivée de
Davout, et !'Empereur aurait alors regretté
de s'être tant avancé, au lieu de se fortifier ·
sur le plateau de Ziegelhof et d'y attendre ses
ailes, ainsi qu'il en avait eu le projet la veille.
Le lendemain de la bataille, !'Empereur fit
poursuivre les !lusses jusqu'aux portes de
Kœnigsberg; mais cette ville ayant quelques
fortifications, on ne jugea pas prudent de
l'attaquer avec des troupes affaiblies par de
sanglants combats, d'autant plus que presque
toute l'armée russe était dans Kœnigsberg ou
autour.
Napoléon passa plusieurs jours à Eylau,
tant pour relever les blessés que pour réorganiser ses armées. Le corps du maréchal Augereau étant presque détruit,. ses débris en
furent répartis entre les autres corps, et le
maréchal reçut la permission de retourner en
France, afin de se guérir de sa blessure.
L'Empereur, voyant le gros de l'armée russe
éloigné, établit ses troupes en cantonnement
dans les villes, bourgs et Yillages, en avant de
la basse Vistule. Il n'y eut, pendant la fin de
l'hiver, de fait remarquable que la prise de la

place forte de Danzig par les Français. Les
hostilités en rase campagne ne recommencèrent qu'au mois de juin, ainsi que nous le
verrons plus loin.

CHAPITR,E XXXIV
Épisodes de la bataille d 'Eylau. - Ma jument Lisette.
- Je cours les plus grands dangers en joignant te
14• de ligne. - J'échappe à la morl par miracle. Je regagne Varsovie el Paris .

Je n'ai pas voulu interrompre la narration
de la bataille d'Eylau, pour vous dire ce qui
m'advint dans ce terrible conflit; mais pour
vous mettre à même de bien comprendre cc
triste récit, il faut que je remonte à l'automne
de 1805, au moment où les officiers de la
grande armée, faisant leurs préparatifs pour
la bataille d'Austerlitz, complétaient leurs
équipages. J'avais deux bons chevaux, j'en
cherchais un troisième meilleur, un cheval de
bataille. La chose était difficile à trouver,
car bien que les chevaux fussent infiniment
moins chers qu'aujourd'hui, leur prix était
encore fort élevé, et j'avais peu d'argent;
mais le hasard me servit merveilleusement.
Je rencontrai un savant allemand, M. d'Aister,
que j'avais connu lorsqu'il professait à Sorèze ; il était devenu précepteur des enfants
d'un riche banquier suisse, M. Schérer, établi
11 Paris et associé de ~J. Finguerlin. M. d 'Aister m'apprit que M. Finguerlin, alors fort
opulent et menant grand train, avait une
nombreuse écurie dans laquelle figurait at1
premier rang une charmante jument appelée
Lisette, excellente bête du Mecklembourg,
aux allures douces, légère comme une biche
et si bien dressée qu'un enfant pouvait la conduire. Mais cette jument, lorsqu'on la montait, avait un défaut terrible et heureusement
fort rare : elle mordait comme un bouledogue
et se jetait avec furie sur les personnes qui
lui déplaisaient, ce qui détermina M. Finguerlin à la vendre. Elle fut achetée pour le
compte de Mme de Lauriston, dont le mari,
aide de camp de !'Empereur, avait écrit de
lui préparer un équipage de guerre. M. Finguerlin, en vendant la jument, ayant omis de
prévenir de son défaut, on trouva le soir
même sous ses pieds un palefrenier auquel
elle avait arraché les entrailles à belles
dents! ... Mme de Lauriston, justement alarmée, demanda la rupture du marché. Non
seulement elle fut prononcée, mais, pour
prévenir de nouveaux malheurs, la police
ordonna qu'un écriteau, placé dans la crèche
de Lisette, informerait les acheteurs de sa
férocité, el que tout marché concernant celle
bête serait nul, si l'acquéreur ne déclarait par
écrit avoir pris connaissance de l'avertisse•
ment.
Vous concevez qu'avec une pareille recommandation, la jument était très difficile à
placer; aussi M. d'Aister me prévint-il que
son propriétaire était décidé à la céder pour
ce qu'on voudrait lui en donner. J'en offris
mille francs, et M. Finguerlin n'le livra
Lisette, bien qu'elle lui en eût coûté cinq mille.
Pendant plusieurs mois, cette bète me donna

beaucoup de peine; il fallait quatre ou cinq
ho~es po~r la s~ller, et l'on ne parvenait à
la hr1der qu en lm couvrant les yeux et en lui
attachant les quatre jambes· mais une fois
qu'on était placé sur son los, on trouvait
une monture vraiment incomparable ....
C:pendant, comme, depuis qu'elle m'appartenait, elle avait déjà mordu plusieurs per~onn?s et ne ~•avait point épargné, je pensais
a °1: en défair~, lorsque, ayant pris à mon
servie~ François Woirland, homme c1ui ne
d?uta1t de rien, celui-ci, avant d'approcher
L1sette, dont on lui
avait sicrnalé
le mauvais
•
C
caractère, se mumt d'un gigot rôti bien chaud,
el lorsque la bête se jeta sur lui pour le
mordre, il lui présenta le gigot qu'elle saisit
entre ses dents; mais s'étant brûlé les rrencives,_ le palais èl la langue, la jument po~ssa
un cri, laJSSa tomber le gigot, el dès ce moment
fut soumise à Woirland qu'elle n'osa plus
~ttacpier. J'empl_oyai le même moyen el
J obt.ms un pareil résultat. Liselte, docile
comme un chien, se laissa très facilement
approc~er pa: moi et par mon domestique;
elle devmt meme un peu plus traitable pour
les palefr~niers de !'état-major, qu'elle voyait
tous
les JOurs;
mais malheur aux étranrrers
•
•
C
q_m passaient auprès d'elle! ... Je pourrais citer
vmgt exemples de sa férocité, je me bornerai
à un seul.
Pendant le séjour que le maréchal Aurre~cau fit au château de Bellevue, près de B~rlm, les domestiques de l'état-major, s'étant
ap?rçus q~e, lorsqu'!ls allaient dîner, quelqu un venait prendre lés sacs d'avoine laissés
dans l'écurie, enga 0 èrent Woirland à laisser
près de la porte Li~ette détachée. Le voleur
arrive, ~e glisse dans l'écurie, et déjà. il
e~porta1t un sac, lorsque la jument, le saisissant par la nuque, le traine au milieu de
la cour, où elle lui brise deux côtes en le foulant aux pieds. On accourt aux cris affreux
poussés par le voleur, que Lisctte ne voulut
!~cher qu_e l?rsque mon domestique et moi
1y contra1g_rumes, car, dans sa fureur, elle se
serait ruée sur tout autre. La méchanceté de
cet animal s'était accrue depuis qu'un offil!ier
de_ hou_sards saxons, dont je vous ai parlé,
lm avait traitreusement fendu l'épaule d'un
coup de sabre sur le champ de bataille d'Iéna.
Telle était la jument que je montais à
E!lau,, au moment où les débris du corps
d armee du maréchal Augereau, écrasés par
une_ grêle de mitraille et de boulets, cberc~aient à se réunir auprès du grand cimet~ere. yo~s dev~z vous souvenir que le 14• de
ligne eta1t reste seul sur un monticule qu'il
ne dev?it quitter que par ordre de !'Empereur.
La neige ayant cessé momentanément on
aperçut cet intrépide régiment qui, en[ouré
· · so_n aigle
·
Par l'enne~,· agit?1t
en l'air pour
prouver qu il tenait t0UJOurs et demandait du
~e,cours. L'Empereur, touché du magnanime
?vouement de ces braves gens résolut
d ess_ayer dc 1es sauver, en ordonnant
'
au
mar~chal Augereau d'envoyer vers eux un
o_ffi~ier chargé de leur dire de quitter le monlieu e, de former un petit carré et de se diriger vers nous, tandis qu'une brigade de

cavalerie marcherait à leur rencontre pour
seconder leurs efforts.
C'étai_t ~v~nt la grande charge faite par
Murat; il etall presque impossible d'exécuter
la volonté de !'Empereur, parce qu'une nuée
de Cosaques nous séparant du 14• de füme il
dercnait évident que l'officier qu'on° allait
cn:·oyer ,·cr~ cc malheureux régiment serait
Luc on pris avant d'arriver jusqu'à lui.
Cependant l'ordre étant positif le maréchal
&lt;lut s'y conformer.
'
Il était d'usage, dans l'armée impériale
que les aides de camp se plaçassent en file
qu~lqucs pas_ de leur général, et que celui
qu~ se,trouvall en ~ète marchftt le premier,
puis vmt se placer a la queue lorsqu'il aYail
rempli sa mission, afin que, chacun portant
un ordre à son tour, les dangers fussent érralement partagés. Un brave capitaine du rrénic
.
d, qui, bien que n'étant
C
n_omme' Fro1ssar
pas'
aide de camp, était attaché au maréchal, se
l~ouvant plus près de lui, fut chargé de porter
1ordre au 14•. M. Froissard partit au galop :
nous le perdùnes de vue au milieu des Cosaques, et jamais nous ne le revîmes ni sûmes
ce qu~il étai~ devenu. Le maréchal, voyant qqe
le 1~ de ligne ne bougeait pas, envoya un
officier nommé David : il eut le même sort
que Froissard, nous n'entendimes plus parler
de lui !... Il est probablEt que tous les deux
ayant été tués et dépouillés, ne purent êtr~
reconnus au milieu des nombreux cadavres
dont le sol était couvert. Pour la troisième fois
le maréchal appelle: « l'officier à marcher! l&gt;
- C'était mon tour! ...
En voyant approcher le fils de son ancien
ami, et, j'ose le dire, son aide de camp de prédilection, la figure du bon maréchal fut émue,
ses yeux se remplirent de larmes, car il ne
pouvait se dissimuler qu'il m'envoyait à une
mort presque certaine; mais il fallait obéir à
!'Empereur; j'étais soldat, on ne pouvait faire
marcher un de mes camarades à ma place et
je ne l'eusse pas souffert : c'eût été me déshonorer. Je m'élançai donc! Mais tout en
faisant le sacrifice de ma vie, je c:us dc\'oir
prendre l?s fécautions nécessaires pour la
saurnr. J avais. remarqué que les deux officiers partis a1·ant moi avaient mis le sabre à
la ~ain. ce CJ?i me portait à croire qu'ils
ament le proJet de se défendre contre les
~osaques qui les attaqueraient pendant le traJet, déf?nse ir:éflécb:e selon moi, puisqu'elle
les avait forces à s arrêter- pour combattre
une multitude d'ennemis qui avaient fini par
les accabler. Je m'y pris donc autrement et
la!ss~nt mon sabre au fourreau, je me co~sidera1 comme un cavalier qui, voulant gacrner
un prix de course, se dirige le plus ra~dement possible et par la ligne la plus courte
vers le but indiqué, sans se préoccuper de cc
qu'il y a, ni à droite, ni à gauche, sur son
chemin. Or, mon but étant le monticule
occupé par le 14• de ligne, je résolus de' m'y
rendre sans faire attention aux Cosaques, que
j'annulai par la pensée.
Ce système me réussit parfaitement. Liselle,
plus légère qu'une hirondelle, et volant plus
qu'elle ne courait, dévorait l'espace, franchis-

à

.., 123 ...
..., 122 ,..

sant les monceaux de cadavres d'hommes el
de chevaux, les fossés, les affùts brisés, ainsi
que les feux mal éteints des bivouacs. Des
mil_liers de Cosaques éparpillés couvraient la
plame. Les premiers qui m'aperçurent firent
comme des chasseurs dans une traque, lorsque, voyant un lièvre, ils s'annoncent mutuellement sa présence par les cris : « A vous!
à vous !... » Mais aucun de ces Cosaques n'essaya de m'arrêter, d'abord à cause del'extrème
rapidité de ma course, el probablement aussi
parce qu'étant en très grand nombre chacun
d'eux pensait que je ne pourrais éviter ses
~.a.marade_s placés plus loin. Si bien que
J echappai à tous
et parrins au 14• de 1i&lt;1nc
. .
e
sans_ que m01 nt mon excellente jument
euss10ns reç~ la moindre égratignure!
Je trouvai le 14• formé en carré sur le
haut _du m?nticule; mais comme les pentes de
terram étaient fort douces, la cavalerie ennemie av~it pu exécuter plusieurs charges contre
le régiment français, qui, les ayant vigoureusement repoussées, était entouré par un
cercle de cadavres de chevaux et de dracrons
0
.russe~, formant _une espèce de rempart, qui
ren~a1t ,désormais la position presque inaccessible a la cavalerie, car, mal"ré l'aide de nos
fantassins, j'eus beaucoup de peine à passer par·
d,ess~s ce sanglant et affreux retranchement.
J étais enfin dans le carré! - Depuis la mort
du colonel Savary, tué au passarre de l'Ukra •
le 14• était commandé par un chef de bataillo~'.
Lorsqu~, au mili~u. d'.une ,grêle de boulets, jl!
transmis à ce m1hta1re 1ordre de quitter sa
P?s1tion ~our tàcher de rejoindre le corps
d armée, 11 me fit observer que l'artillerie
ennemie, tirant depuis une heure sur le 14• ·
lui_ av~t fait éprouve~ d~ telles pertes que )~
~01gnee de soldats qui lm restait serait infailliblement exterminée si elle descendait en
plaine ;_ qu'il n,'aurait_ d'ailleurs pas le temps
de preparer I exécut.Ion de ce mou,·ement
p~isqu'une colonne d'infanterie russe, mar~
chant sur lui, n'était plus qu'à cent pas de
nous.
CC, J_e ne vo!s aucun moyen de saurnr Je
(( reg1ment, dit le chef de bataillon · retour&lt;( nez vers !'Empereur, faites-lui le~ adieux
(( du U • de ligne, qui a fidèlement exécuté
&lt;( ses ordres, et portez-lui l'airrle qu ïl nous
C( a~ait donn~c et ~ue nous ne° pouvons plus
&lt;( defendre; il serait trop pénible en mourant
&lt;( de la voir tomber aux mains des ennemis ! J l
Le commandant me remit alors son aicrle
que les soldats, glorieux débris de cet in~ré~
pide régiment, saluèrent pour la d~rnière fois
des cris de Vive l'Empenul'f... eux qui
allaient mourir pour lui! C'était le Cœsai·
1;1-o_ri~u.ri te s~lutant! de Tacite; mais ce cri
eta1t 1c1 pousse par des héros!
Les aigles d'infanterie étaient fort lourdes
et leur poids se trouvait augmenté d'un~
grande et forte hampe en bois de chêne, au
sommet de laquelle on la fixait. La longueur
de cette ham.pe m'e~arrassait beaucoup, et
co~e ce b~ton, depourvu de son aigle, ne
po_uva~t co,nslltuer un trophée pour les ennemis, Je resolus, avec l'assentiment du commandant, de la briser pour n'emporter que

�111STO'J{1.Jl _ __:___ _ _ _ _ _ ___,__ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _.
l'aigle; mais au moment où, du haut de ma
selle, je me penchais le corps en avant pour
avoir plus de (orce pour arriver 11 séparer
l'aigle de la hampe, un des nombreux boulets que nous lançaient les Russes traversa la
corne de derrière tic mon chapeau à quelques
lignes de ma tête! ... La commotion fut d'autant plus terrible que mon chapeau, étant

0

mitres. Ces hommes, gorgés d'eau-de-vie, en
nombre infiniment supérieur, se jetèrent avec
furie sur les faibles débris de l'infortuné 14°,
dont le~ solqats ne vivàien t, depuis quelques
jours, que de pommes de terre el de neige
fondue; encor~, ce jour-là, n'avaient-ils pas
eu le temps de préparer ce misérable repas !.. .
Néanmoins nos braves Français se défendirent

NAPOLÉON REÇOIT A FINKENSTEIN L A~IBASSADEUR DE PERS!,; (27 AVRJL 18o7). -

..

que je l'ai déjà dit, j'aYais conservé la faculté
de voir et de penser .... Non seulement on se
battait autour de moi, ce qui m'exposait
aux coups de baïonnette, mais un officier
russe, à la figure atroce, faisait de constants
efforts pour me percer de son épée, el comme
la foule des combattants l'empêchait de me
joindre, il me désignait du geste aux soldats

Gravu,·e de LECLERC, d'aprês le lableatl de MULARD, (Musée de Versailles.)

retenu par une lortc courroie de cuir fixée vaillamment avec leurs baïonnettes, et lol'SCJUC
sous le menton, offrait plus de' ré~istance au le carré eut été enfoncé, ils se groupèrent en
coup. Je fus comme ané~uti, mais ne tombai plusîeurs pelotons et soutinrent fort longpas de cheval. Le sang me coulait par le .nez, temps ce combat disproportionné.
Durant celle affreuse mêlée, plusieurs des
les oreilles et même par les yeux; néanmoins
nôtres,
afin de n'ètre pas frappés par derrière,
j'entendais encore, je voyais, je comprenais el
conservais toutes mes facultés· intellectuelles, s'adossèrent aux flancs de ma jument, qui,
bien que mes memLres fussent paralysés au · contrairement à ses habitudes, restait fort
point qu'il m'était impossible de remuer un impassible. Si j'eusse pu remuer, je l'aurais
portée en avant pour l'éloigner de ce champ
seul doigt!. ..
de
carnage; mai's il m'était absolument
Cependant, la colonne d'infanterie rusrn
que nous venions d'apercevoir abordait le impossible de serrer les jambes pour faire
monticule; c'étaient des grenadiers, dont les comprendre ma volonté à ma mon Lure! ... Ma
bonnéls garnis de métal avaient la forme de position était d'autant plus affreuse que, ainsi

qui l'environnaient el qui, me prenant pour
le chef des Franç,ais parce que j 'élais seul à
cheval, tiraient sur moi par-dessus la tête de
leurs camarades, de sorte que de très nombreuses balles ~ifflaient constamment à mes
oreilles. L'une d'elles m'eùt certainement ôté
le peu de vie qui me restait, lorsqu'un incidenl terrible vint m'éloigner de cette affreuse
mêlée.
Parmi les Français qui s'étaient adossés au
flanc gauche de ma jument, se tromait un
fourrier que je connaissais pour l'avoir vu
souvent chez le maréchal, dont il copiait les
étals de situation. Cel homme, attaqué el

.MiM01'/f.'ES DU G'ÉN'É'Jf,Al. BA'/f.ON DE .M.Jt'lfBOT - - ,

blessé par plusieurs grenadiers ennemis, tomba
~ous le ventre de Lisetle el saisissait majamLe
pour tàchrr de se relever, lorsqu'un grenadier russe, dont l'ivresse rendait les pas fort
incertains, ayant voulu l'arhevcr en lui perçant la poitrine, perdit l'équilibre, et la pointe
de sa baïonnette mal dirigée vint s'égarer
dans mon manteau gonflé par le vent. Le
Russe, voyant que je ne tombais pas, laissa
le fourrier pour me porter une infinité de
coups d'abord inutiles, mais dont l'un, m'atteignant enfin, traversa _mon bras gauche, dont
je sentis avec un plaisir affreux couler le sang
tout chaud .... Le grenadier russe, redoublant
de fureur, me portait encore un coup, lorsque
la force qu'il y mit le faisant trébucher, sa
baïonnette s'enfonça dans la cuisse de ma
jument, qui, rendue par la douleur à ses
instincts féroces, se précipita sur le Russe el
d'une seule bouchée lui arracha avec ses dents
le nez, les lèvres, les paupières, ainsi que
Loule la peau du visage, et en fit une tête de
mol'l vivante et toute rouge' ... C'était horrible à voir! Puis, se jetant avec furie au
milieu des combattants, Liselle, ruant et
mordant, renverse tout ce qu'elle rencontre
sur son passage!... L'officier ennemi qui
avait si souvent essayé de me frapper. ayant
voulu l'arrêter par la bride, clic le saisit par
le ventre, el l'enlevant avec facilité, elle l'emporta hors de la mèlée, au bas du monticule,
011, après lui avo:r arraché les entrailles à
coups de dents et broyé le corps sous ses pieds,
elle le laissa mourant.sur la neige!. .. Heprenanl ensuite le chemin par lequel elle était
venue, elle se dirigea au triple _galop vers le
cimetière d'Evlau. Grâce à la selle à la housarde dans laTielle j'étais assis, je me maintins à chel'al, mais un nouveau danger m'attendait.
La neige venait de recommencer à lomber,
et de gros flocons obscurcissaient le jour,
lorsque, arril'é près d'Eylau, je me trouvai en
face d'un bataillon de la vieille garde, qui, ne
poul'ant distinguer au loin, me prit pour un
officier ennemi conduisant une charge de
cavalerie. Aussitôt le bataillon entier fit feu
sur moi .... Mon manteau et nu selle furent
criblés de balles; mais je ne fus point blessé,
non plus que ma jument, qui, continuant sa
. course rapide, traversa les trois rangs du
bataillon avec la mème facililé qu'une couleuvre traverse une baie.... Mais ce dernier
élan apnt épuisé les forces de Lisctte, qui
perdait beaucoup de sang, car une des grosses
reines de sa cuisse avait été coupée, celle
pauvre bête s'affaissa tout à coup et tomba .
d'un côté en me faisant rouler de l'autre!
Étendu sur la neige parmi des tas de morts
et de mourants, ne pouvant me mouYOir
d'aucune façon, je perdis insensiblement et
sans douleur le sentiment de moi-même. li
me sembla qu·on me berçait doucement. ...
Enfin, je m'évanouis complètemcnl sans être
ranimé par le grand fracas que les qualre,ingt-dix escadrons de Murat allant à la charge
firent en passant auprès de moi et peut-ètre
sm· moi! J'estime que mon évanouissement
dura quatre heures, el lorsque je repris mes

sens, voici l'horrible position dans laquelle je
me trouvais: j'étais complètement nu, n'ayant
plu~ que mon chapeau et ma botte droitr.
Un soldat du train, me croyant mort, m'avait
dépouillt:• selon l'usage, et voulant m'arracher
la seule bouc qui me restât, me tirait par
une jambe, en m'appuyant un de ses pieds
sur le ventre! Les fortes secousses que cet
homme me donnait m'ayant sans doute r.It
nimé, je parrins à soulever le haut du corps
et à rendre des caillots de sang qui obstruaient
mon gosi~r. La commotion produite par le
vent du boulet avait amené une ecchymose si
considérable que j'avais la figure, les épaules
et la poilrine noires, tandis que le sang sorti
de ma blessure au bras rougissait les aulres
parties de mon corps.... Mon chapeau et mes
cheveux étaient remplis d'une. neige ensanglantée; je roulais des yeux hagards et devais
être horrible à voir. Aussi le soldat du train
détourna la tête cl s'éloigna avec mes effets,
sans qu'il me fùt possible de lui adresser
une seule parole, tant mon étal de prostration
était grand!. .. Mais j'avais repris mE&gt;s facultés
mentales, et mes pens.ées se portèrent vers
Dieu el vers ma mère!. ..
Le soleil, en se couchant, jeta quelques
faibles rayons à travers les nuages; je lui fis
des adieux que je crus bien être les derniers .... cc Si du moins, me disais-je, on ne
m'cùt pas dépouillé, quelqu'un des nombreux
individus qui passent auprès de moi, remarquant les tresses d'or dont ma pelisse est
couverte, reconnaitrait que je suis aide de
camp d'un maréchal et me ferait peut-être
transporter à l'ambulance; mais en me \'Oyant
nu, on me confond a1·ec les nombreux cadavres dont je suis entouré; bientôt, en effet, il
n'y aura plus aucune différence entre eux et
moi. Je ne puis appeler à mon aide, et la
nuit qui s'approche ra m'ôter tout espoir
d'être secouru; le froid augmente, pourrai-je
le supporter jusqu'à demain, quand déjà je
sens se raidir mes membre! nus? » Je m'attendais donc à mourir, car si un miracle
m'avait sauvé au milieu de l'affreuse mêlée
des Russes et du f4e, pouvais-je espérer
qu'un autre miracle me tirerait de l'horrible
position dans laquelle je me trou vais ?... Ce
second miracle eut lieu, et voici comment.
Le maréchal Augereau avait un valet de
chambre nommé Pierre Danne!, garçon très
intelligent, très dévoué, mais un peu raisonneur. Or, il était arrivé, pend:i.nt notre séjour
à la Houssaye, que Danne! ayant mal répondu
à son maitre, celui-ci le renvoya. Danne],
désolé, me supplia d'intercéder pour lui. Je
le fis avec tant de zèle que je parvins à le
faire rentrer en grâce auprès du maréchal.
Depuis ce moment, le Yalet de chambre
m'avait voué un grand attachement. Cel
homme, qui avait laissé à Landsberg tous les
équipages, en était parti de son chef, le jour
de la bataille, pour apporter à son maitre des
vivres qu'il avait placés dans un fourgon très
léger, passant partout, et contenant les objets
dont le maréchal se servait le plus souvent.
Ce petit fourgon était conJuit par un soldat
ayant servi dans la compagnie du train à

laquelle appartenait le soldat qui rnnail de
me dépouiller. Celui-ci, muni de mes elle!~.
passait auprès du fourgon slalionné à c,îté tl11
cimetière, lorsque, ayant reconnu le postillon,
son ancien camarade, il l'accosta pour lui
montrer le brillant butin qu'il venait de recueillir sur un mort.
Or, il faut que vous sachiez que pendant
notre séjour dans les cantonnements de la
Vistule, le maréchal ayant envoyé Danne!
chercher des provisions à Yarsovie, je l'avais
chargé de faire ôter de ma pelisse la fourrure
d'astrakan noir dont elle était garnie, pour la
faire remplacer par de l'astrakan gris, nouvellement adopté par les aides de camp du
prince Berthier, 1ui donnaient la mode dans
l'armée. J'étais encore le seul officier du
maréchal Augereau qui eût de l'astrakan gris.
Uanncl, présent 1, l'étalage rrue faisait le
soldat du train, reconnut facilemenl ma pelisse, ce qui l'engagea à regarder plus attentivement les autres effets du prétendu mort,
parmi lesquels il trouva ma montre, marquée
au chiffre de mon père, à qui elle avait appartenu . Le valet de chambre ne doula plus 11ue
je ne fusse tué, cl tout en déplorant rua
perle, il voulut me voir pour la dernière fois,
el se faisant conduire par le soldat du train,
il me trouva vivant!. ..
La joie de ce brave homme, auquel je dus
certainement la vie, fut extrême : il s'empressa de faire venir mon domestique, quelques ordonnances, et de me faire transporter
dans une grange, où il me frotta le corps
avec du rhum, pendant qu'on cherchait le
docteur Raymond, qui arriva enfin, pansa ma
blessure du bras, et déclara que l'expansion
du sang qu'elle a,·ail 1iroduite me sauverait.
Bientol, je fus entouré par mon frère et
mes camarades. On donna quelque chose au
soldat du train qui avait pris mes habits,
qu'il rendit de fort bonne gràr.e; mais comme
ils étaient imprégnés d'eau el de sang, le
maréchal Augereau me t] t envelopper dans
des effets i1 lui. L'Empcreur avait a,ttorisé le
maréchal à se rendre à Landsberg; mais sa
blessure l'empêchant de monter à chernl,
ses aides de camp s'étaient procuré un traineau sur lequel était placée une caisse de
cabriolet. Le maréchal, qui ne pouYait se
résoudre à m'abandonner, m'y fit attacher
auprès de lui, .car j'étais trop faible pour me
tenir assis!
·
Avant qu'on me releYùl du champ de
bataille, j'avais vu ma pauvre Lisette auprès
de moi. Le froid, en coagulant le sang de sa
plaie, en avait arrêté la trop grande émission ;
la bête s'était remise sur ses jambes ·et mangeait la paille dont les soldats s'étaient scrYis
pour leurs bivouacs la nuit précédente. Mon
domestique, qui aimait beaucoup Liselle,
l'ayant aperçue lorsqu'il aidait à me transporter, retourna la chercher, et découpant en
bandes la chemise et la capote d'un soldat
mort, il s'en servit pour emelopper la cuisse
de la pauvre jument, qu'il mit ainsi en état
de marcher jusqu'à Landsberg. Le commandant de la petite garnison de celle place ayant
eu l'attention de faire préparer des logemonts

�,,
r-

111ST0~1.Jl----------------------~

Aujourd'hui, où l'on est si prodigue
pour les lilessés, l'étal-major fut placé dans
d'avancement
et de décorations, on accorune grande et bonne auberge, de sorte qu'au
derait
certainement
une récompense à un
lieu de passer la nuit sans secours, étendu
officier
qui
braverait
les
dangers que je courus
tout nu sur la neige, je fus couché sur un
bon lit et environné des soins de mon frère, en me rendant vers le 14e de ligne ; mais,
de mes camarades et du bon docteur naymond. sous l'Empire, on considéra ce trait de dévoueCelui-ci avait rté obligé de couper la botte ment comme si naturel qu'on ne me donna
que le soldat du train n'aYait pu m'ôter, et pas la croix, et qu'il ne me vint même pas à
c1u 'il fut encore difficile de me retirer tant la pensée de la demander.
Un long repos ayant été jugé nécessaire
mon pied était gonflé. Yous verrez plus loin
pour
la guérison de la blessure du maréchal
que cela faillit me coûter une jambe et peutAugereau, !'Empereur lui écrivit pour l'enêtre la vie.
Nous passàmes trente-six heures à Lands- gager à se faire traiter en France, et fit venir
berg. Ce repos, les bons soins qu'on prit de d'Italie le maréchal Masséna, auprès duquel
moi, me rendirent l'usage de la parole et des mon frère, Bro et plusieurs de mes camarades
membres, et lorsque le surlendemain de la furent placés. Le maréchal Augereau me prit
bataille le maréchal Augereau se mil en roule avec lui, ainsi que le docteur Raymond et son
pour Varsovie, je pus, quoique bien faible, secrétaire. On était obligé de me porter pour
monter et descendre de voiture; je sentais,
ètre transporté dans le traineau. Notre voyage
du reste, que ma santé se raffermissait à
dura huit jours, parce que l'état-major allait
mesure que je m'éloignais des ré~ions glaà peliles journées avec ses cheYaux. Je repreciales pour marcher vers un climat plus doux.
nais peu à peu mes forces; mais, 11 mesure
Ma jument passa son hiver dans les écuries
qu'elles revenaient, je sentais un froid glacial
de M. de Launay, administrateur des four~ mon pied droit. Arrivé à Varsovie, _je fus
rages de l'armée. Lll maréchal se dirigea de
logé dans l'hôtel réservé pour le maréchal, ce
Varsovie sur la Silésie, par Rawa. Tant que
qui me fut d'autant plus favorable que je ne
nous fùmes dans l'affreuse Pologne, où il
pouvais quitter le lit. Cependant la blessure
n'existait aucune route ferrée, il fallut douze
de mon bras allait bien, le sang extravasé
et jusql).'à seize chevaux pour tirer la voilure
sur mon corps par suite de la commotion
des fondrières et des marécages au milieu
du boulet commençait à se résoudre, ma peau
desquels nous marchions; encore n'allait-elle
reprenait sa couleur naturelle; le docteur ne
qu'au pas, et ce ne fut qu'en arrivant en
savait à quoi attribuer l'impossibilité dans
Allemagne que nous trouvàmes enfin un pa~·s
laquelle j'étais de me lever, et m'entendant
civilisé et de véritables routes.
me plaindre de ma jambe, il voulut la visiter,
Nous nous arrètàmes à Dresde, et paset qu'aperçut-il ?... Mon pied était gan- s,'imes dix à douze jours it Francl'ort-sur-~lein,
grené! ... Un accident remontant à mes pred'où nous étions parlis au mois d'octoLrn
mières années était la cause du nomcau
précédent pour marcher contre la Prusse.
malheur qui me frappait. J'avais eu, à SoEnfin nous arril'àmes à Paris vers le
ri·ze, le pied droit per1:é par le fleuret démou15 mars. Je marchais al'ec beaucoup de
cheté d'un camarade avec lequel je faisais
peine, j'avais un bras en écharpe el me resdes armes. Il paraitrait que les musdes,
sentais encore du terrible ébranlement prodevenus sensibles, avaient beaucoup souffert
duit par la commotion du vent du boulet ;
du froid pendant que je gisais évanoui sur le
mais le bouheu' de revoir ma mère et les
champ de bataille d'Eylau; il en était résulté
bons soins qu'elle me donna, joints à la douce
un gon{lement qui explique la difficulté
influence du printemps, achevèrent ma guéqu'avait,eue le soldat du train à m'arradier
rison.
la bolle droite. Le pied était gelé, et n'ayant
Avant de quiller Varsovie, j'avais voulu
pas été soigné à temps, la ga,ogrène s'était
jeter le chapeau que le boulet avait percé;
déclarée sur l'ancienne blessure provenant du
mais le maréchal, l'ayant fait garder comme
coup de fie,iret; elle était couverte d'une
objet de curiosité, le donna à ma mère. Il
escarre large comme une pièce de cinq
existe encore aujourd'hui entre mes mains, et
fram:s... . Le docteur pâlit en voyant mon
c'est un monument de famille qu'il faudra
pied ; puis, me faisant tenir par quatre domestiques et s'armant d'un bistouri, il enleva conserver.
l'escarre et creusa dans mon pied pour extirCHAPITR.E XXXV
per les chairs mortes, absolument comme on
cure les parties gâtées d'une pomme.
llissions auprès de !'Empereur. - Je rejoins le maJe souffris beaucoup, cependant ce fut sans
réchal Lannes. - Reprise des hostilités le 11 juin.
me plaindre; mais il n'en fut pas de même
- Les armées se joignent sur !'Alle, à Friedland.
lorsque le bistouri, arrivé à la chair vive, eut
Je passai à Paris la fin du mois de mars,
mis à décomert les muscles el les os dont on
tout
avril et la première semaine de mai. Ce
apercevait les mouvements! Le docteur, mon- _
fut
pendant
ce séjour que je connus la famille
tant sur une chaise, trempa une éponge dans
du vin chaud sucré, qu'il lit tomber goutte à Desbrières, dans laquell~ mon mariage devait
goutte dans le trou qu'il venait de creuser me faire prochainement entrer. Ma santé
dans mon pied. La douleur devint intolé- étant rétablie, je compris que je ne pouvais
rable!. .. Je dus néanmoins, pendant huit rester à Paris. Le maréchal Augereau m'adressa
jours, subir soir et malin cet affreux supplice, au maréchal Lannes, qui me reçut de fort
bonne grâce dans son état-major.
mais ma jambe fut sauvée....

L'Empereur, pour être à même de surveiller les mouvements que les ennemis seraient tentés de faire pendant l'hiver, s'était
établi au milieu des cantonnements de ses
troupes, d'abord à Osterode, puis au château
de Finkenstein, d'où, en préparant une nouvelle campagne, il gouvernait la France et
dirigeait ses ministres, qui lui adressaient
chaque semaine leurs rapport~. Les portefeuilles ~ntenanl les documents divers fournis
par chaque ministre étaient réµ_nis tous les
mercredis so!r chez M. Denniée père, soussecrétaire d'Etat à la guerre, qui les expédiait
tous les j_eudis matin par un auditeur au
conseil d'Etat chargé de les remellre à l'Empereiir. Mais ce service se faisait fort mal,
parce que la plupart des auditeurs n'étant
jamais sortis de France, rte sacjiant pas un
mot d'allemand, ne connaissant ni les monnaies ni les règlements de poste des pays
étrangers, ne savaient plus comment se conduire dès qu'ils avaient passé le Rhin. D'ailleurs, ces messieurs, n'étant pas habitués à
la fatigue, se trouvaient bientôt accablés par
celle d'un voyage de plus de trois cents lieues,
qui exigeait une marche continuelle de dix
jours el dix nuits. L'un d'eux poussa même
l'incurie jusqu'à laisser voler ses dépêches.
Napoléon, furieux de celle aventure,
adressa une cstafelle à Paris pour ordonner
à M. Denniée de ne confier à l'avenir les portefeuilles qu'à des officiers connaissant l'Allemagne et qui, haliitués aux fatigues et aux
privations, rempliraient celle mission avec
plus d'exactitude. M. Denniée était fort embarrassé d'en troul'er un, quand je me présentai arec la lettre du maréchal Lannes, me
demandant auprès de lui. Enchanté d'assurer
le prochain départ des porteft:uilles, il me
prévint de me tenir prèt pour le jeudi suil'anl
et me remit cinq mille francs pour les frais
de poste et pour l'achat d'une calèche, cc
c1ui venait fort 11 propos pour moi, qui avais
peu d'argent pour ri&gt;joindre l'armée au fond
tle la Pologne.
Nous partimes de Paris vers le 10 mai.
Alon domestique et moi étions bien armés, et
lorsque l'un de nous était forcé de quitter
momentanément la voiture, l'autre la surveillait. Nous savions assez d'allemand pour
presser les postillons, qui, me voyant en
uniforme, obéissaient infiniment mieux à un
officier qu'à des auditeurs; aussi, au lieu
d'être, comme ces messieurs, neuf jours et
demi, et mème dix jours, pour faire le trajet
de Paris à Finkenstein, j'y arrivai en huit
jours et demi.
L'Empereur, enchanté d'avoir ses dépèches
vingt-quatre heures plus tôt, loua d'abord
mon zèle, qui m'avait fait demander à revenir
à l'armée malgré mes récentes blessures, et
ajouta que puisque je courais si bien la pos~e,
j'allais repartir la nuit même pour Paris,
J'où je rapporterais d'autres portefeuilles, cc
qui ne m'empêcherait pas d':.ssist~r à )a
reprise des hoslilités, qui ne pouva1t avoir
lieu que dans les commencements de juin.
Ilien que je n'eusse pas, à beaucoup pr~s,
&lt;lépensé les cinq mille francs que M. Denmée

_______________

m'avait remis, le maréchal du palais m'en fit
donner ~utant pour_ retourner à Paris, oil je
me rendis au plus vite. Je ne restai que vingt~
quatre heures dans cette ville, et je repartis
pour la Pologne. Le ministre de la guerre me
r~_mit encore cinq mille francs pour ce trois1eme Yoyage; c'était beaucoup plus qu'il ne

Sicard, aide .de camp d'Aucrereau
o
, qm. ava1't
eu 1a complaisance
de
ramener
mes
che vaux.
.
Je. revis avec. grand .plaisir ma ch'ere J•umeot
L1se~te, CJ UI pouva1 t encore faire un bon
service.
_La place de Danzig, assiégée par les Français pendant l'hiver, était tombée en leur

:'\APOLÉON A LA BATAILLE DE FRJEDLAXD.
.

fallait, mais l' Empereur le voulait ainsi Il
est vrai que ces voyages· étaient
•
·
très faticrants
~~ sur.tout fort enn~yeux, bien que le t;mps
. t tres b~au, car Je roulai près d'un mois
J?ur et nmt, en tète à tète avec mon domesJe ~elrouvai _l'E~pereur au château de
. enS tern. Je craigua1s de continuer à posl i 11onner au 111
•
.
ornent ou, on allait
se battre
mais
heure
.
• ,
usement on avait trouvé des offi-'
c1er:s dpour
. , hes, et ce service
étù
,., porter 1es depec
m I e~a organisé. L'Empereur m'autorisa à
etren r? auprès du maréchal Lannes qui
Se rouvait ' M · b
·o· .
a arien ourg lorsque ie le' re. avec lui leJ colonel
1e 95
J 1rn1s
0
'
•
ma1.• Il avait

~!;,.°"

.Mt.MOrJfES DU GÉNÉ~..llL B..ll~ON DE JffA~'BOT

rerenait, à peine guéri, prendre part à de
noureaux combats. Le bon colonel Sicard
ar~nt d'expirer, me chargea de faire se;
a~1eux au maréchal Augereau et me remit un
b1llet pour sa femme. Cette pénible scène
m'affligea beaucoup.
L'armée s'étant mise à la poursu\te des

Tableau d•HORACE VER:-IET. (M usée Je Versailles.)

pouvo_ir. Le retour de la belle saison fit bientôt
roumr la campagne. Les Russes attaquèrent
nos cantonnements le 5 juin, et furen t vivement repoussés sur tous les points. li y eut
le 1,0, à Heilshe:g, un ?ombat telleJilent sanglant, q~e plusieurs historiens l'ont qualifié
de bataille. Les ennemis y furent encore
battus. Je n'eritrei·ai dans aucun détail sur
cette affaire, parce que le corps du maréchal
La~~s n) prit g_ue fort peu de part, n·étant
arnve qua la nUJt tombante. Nous reçûmes
cependant une assez grande quantité de boul~ts, dont l'un blessa mortellement le colonel
S1card, qui, déjà frappé d'une balle à Eylau,
""' I:l7 ...,

---.

Cliché ü iraudon.

Russes,.nous .·passâmes par Eylau • Ces champs,
que trois ~ois avant nous avions laissés couverts de neige et de cadavres, offraient alors
de cb~rmants Lapis de verdure émaillés de
fleurs.... . Quel contraster
.
.... Comb1·en de braves
guerriers ~eposa_1ent sous ces vertes prairies! ...
Je fus m asseoir à la mème place où .,,1 .
to bé , ., . .
Je ais
m • , ou J. avais
.
. eté dépouillé , où J·e devais
aus_s1 mourir,~• un _concours de circonstances
vraiment prov1dentiellas ne m'eût
é1
L
é b IL
sauv ....
~ mar c a annes voulut voir le montic 1
ou le 14e de ligne s'était si vaillamment ~é~
fendu: Je l'y co~duisis. Les ennemis avaient
QCCupe ce terram depuis l'époque de la ha-

�_

111STORJA

__.c.---------'-------------------------------~

part &lt;lu champ de Latailll'. Mon réeiL acher,:,
proposait élaiL hil•n facile 11 c:&gt;mpren&lt;lrr, : Jt, s
!aille; &lt;'l'lll'ndant, nous rclrouY:inws &lt;'llt'or('
!'Empereur me dit l'll souriant : &lt;1 .\~-lu
Busses Yeu lent traverser l'Alle pour se rendre
i11lacl 11• monuml'lll qul' lou~ les corps de
,1 bonnr mémoirl''! - Passahlr, Siri•. - Eh
11 Kœnigsberg; les Français veulent les en
l'armée française al'aicnl élevé à leurs infor&lt;&lt; bien, quel anniversaire est-ce a11jourd'hni,
empêcher el les refouler de l'autre coté de la
tunés camarades du l 0 , &lt;lonl trente-six offi11 14 juin? - Celui de fürengo. -Oui, oui,
ciers a,,aicnl été enterrés dans la même fosse! rivière, dont les bords sont très escarpés. Il 1, reprit !'Empereur, celui de Marengo, et je
n'y a que le pont de Friedland. Les Russes
Ce rcspecl pour la gloire des morls honore
&lt;&lt; vais ballre les Russes comme je battis les
les Busses. Je m'arrèlai quelques inslanls sur éprouvaient d'autant plus de peine à débouAutrichiens! 1&gt;
cher de celle rille dans la plaine de la rive
l'emplacemrnL où j'avais reçu le boulel et le
Napoléon avait une telle conviction à cc
coup de baïonnette, et pensai aux braves qui gauche, que la sorlie de Frièdland est res- sujet qu'en longeant les colonnes dont lès
serrée sur ce p1int par un vaste étang, ainsi
gisaient dans la poussière el dopl j'avais été si
soldais le saluaient par de nombreux vivats,
que p1r le ruisseau dit du Moulin, qui coule
il ne cessait de leur dire : &lt;&lt; C'est aujourd-'1:mi.
près de partager le sort.
Les Busses, battus le 10 juin à lleil..berg, dans un ravin fort encaissé. Les ennemis, &lt;1 un jour heureux, l'annil'ersairc &lt;le Mafirent une relrailc précipitée et gagnèrent une pour protéger leur passage, avaient établi &lt;&lt; rengo ! ... 1&gt;
journée d'avance sur les Français, qui se deux fortes b1lleries sur la rive droite, d'où
trouvaient le 1::i au soir réunis en avant ils dominaicnl la ville el une plrlie de la
CHAPITRE XXXVI
plaine entre Posthenen et Heinrichsdorf. Les
&lt;lï~yiau, sur la rive gauche de l'Alle.
Les ennemis occupaienl IlarLenstein, sur la projets el les positions respectives des d,·ux Balaillc do F1·ie&lt;lland. - Oangr rs auxqurls je suis
armées étan l ainsi connus, je vais vous expliexposé. - Enlre,·ue t L lrailè clo Tilsill.
ri vc droite de cette même ri vièrc que les
quer succinctement les principau~ é,•énements
deux armées descendaient parallèlement. BenIl était plus de onze heures, lorsque l'Erunin3sen, apnt ses mJgasins de vivres el de de cette bataille décisive, qui amena la paix. pereur arriva sur le cliamp de bataille, où
L'Empercur élait encore à Eylau : Ier, plusieurs corps d'armée étaient déjà venus se
munitions à Kœnigsberg, où se LrouYaiL le
divers
corps d'armée se dirigeaient sur Fried- joindre à Lannes cl à Mortier. Les autres,
corps prussien, désirait se porter sur cette
land,
dont
ils se trouvaient à plusieurs lieues. ainsi que la garde, arrivaient successivement.
ville avant l'arrirée des Français; mais, pour
lorsque
le
maréchal Lannes, ayant marché Napoléon rectifia les lignes : Ney forma la
cela, il devait repasser sur la rive gauche de
toute
la
nui
t,
arrivait devant celle ville. Si le droite p!acéc dans le bois de Sorl Jack; Lannes ·
!'Alle, sur laquelle se trouvaient les troupes
de Napoléon Yenanl d'~ylau. Le général russe maréchal n'eût écoulé que son impatience, il el Mortier, le centre entre Posthcnen el lleinespéra les devancer à Friedland, assez à eût attaqué les ennemis sur-le-champ; mais ricbsdorf; la gauche se prolongeait au delà de
temps pour franchir la rivière avant qu'elles déjà ceux-ci avaient trente mille hommes ce dernier ,·illage.
pussent s'y opposer. Les motifs qui portaient formés dans la plaine en avant de Friedland,
La chaleur étail accab'anle. L'Empercur
.Ilenningsen à conserver Kœnigsberg faisant cl leurs lignes, dont la droite était en face de accorda aux troupes une heure de rrpos, el
désirer à !'Empereur de s'en emparer, il avait lleinrichsdorf, le centre au ruisseau du Moulin décida qu'au signal donné par vingt-cinq
conslammenL manœuYré depuis plu~ieur~ cl la gauche au village de Sorllack, se ren- pièces tirant à la fois, on ferait une attaque
jours pour déborder la gauche des ennemis, forçaien l sans cesse, land is que le maréchal générale, ce qui fut exécuté.
allo de les éloigner de celle place vers laquelle Lannes n'avait que dix mille hommes; mais
Le corps du maréchal Ney avait la plus rudl'
il avail détaché ~luraL, Soult el Da1·out, pour il les plaça fort habilement dans le \'illage de mission, car, caché dans le bois de Sortlack,
s'opposer aux 11usses s'ils y arrivaient aranl Posthenen cl dans le bois de Sortlack , d'où il il devait en sortir cl prnétrer dans Friedland.
menaçait le llanc gauche des Russes, pendant où se trouvaient agglomérèes les principaks
nous.
liais l'Empcreur ne s'en tint pas à celle qu'avec deux diYisions de cavalerie, il tàchail forces el les réserves ënnemics, s'emparer des
précaution, el prévoyant que pour gagner d'arrêter leur marche sur Heinricbsdorf', vil- ponls el couper ainsi toute retraite aux Russes.
K,enigsberg les Russes chercheraient à passer lage situé sur la route de Friedland à Kœnigs- On comprend difllcilemenl comment Ilrn!'Alle à Friedland, il voulut occuper avant eux berg. Le f1,u s'engagea \'iYemenl, mais le corps ningsen arnit pu se résoudre à placer son
celle ville, sur laquelle il dirigea, dans la du maréchal Mortier ne tarda pas à paraitre, armée en face du d~lilé de Friedland, 011 clli·
nuit du 1::i au 14 juin, les corps des maré- et pour disputer aux Tlusscs la roule cle avail à dos l'Alle a,·cc ses bords escarpés, et
chaux L:rnnes et Mor lier, ainsi que trois di\'i- Kœnigshrrg, en attendant de nouvraux ren- se trouvait en présence des Français, maitres
sions de cavalerie. Le surplus de l'armée l'orls, il occupa lleinrichsdorf el l'espace de la plaine. Le général russe, pour ex pliq m'r
situé entre ce village el celui de Postbenen. sa conduite, a répondu, plus tard, qu'apnl
devait suivre.
Le maréchal Lannes, qui faisait l'avanl- Cependant, il n'était pas possible que Mortier une journée d'avance sur Napoléon, el Ill'
garde avec les grenadiers d'Oudinot el une et Lannes pussent résister aYec vingt-cinq pouvant admetlre que le, Français fissent en
brigade de cavalerie, arrivant it Posthenen, mille hommes aux soixante-dix mille I\usses douze heures un trajet égal à celui que ses
une lieue en deçà de Friedland, à deux heures qui allaient liientot se Lrournr en face d'eux. troupes avaient mis vingt-quatre heures il
du maliu, fil reconnaitre celle dernière ville Le moment devenait donc très critique .... Le parcourir, il avait pensé que le corps de
par le 9e de housards, qui fut repoussé a\'ec maréchal Lannes expédiait à tout instaot des Lannes, qu'il trouvait à Friedland, était une
pertes, el le soleil levant nous permit de voir officiers pour prévenir \'Empereur de bâter avant-garde isolée de l'armée française, el
une grande parlie de l'armée russe massée de l'arrivée des corps d'armée qu'il sarait en qu'il lui serait facile d'écraser; quand son
l'autre côté &lt;le l'Allc, sur les plateaux élevés marche derrière lui. Monté sur la rapide illusion s'était dissipée, il était trop tard pour
entre Allenau et Friedland. L'ennemi com- Lisellc el envoyé le premier ,·ers !'Empereur, reporter son armée de l'autre côté de l' Ali~,
mençait -à passer sur l'ancien pont de la ville, que je ne rejoignis qu'à sa sortie d'F,ylau, je parce que le défilé de Friedland lui eùt fait
auprès duriuel il en construisait deux nou- le trouvai rayonnant de joie!... Il me lit placer éprouver une perle certaine, et qu' il avait
•
11 côlé de lui, cl tont en galopant, je dus lui
préféré combattre avec énergie.
veaux .
Le but que chacune &lt;les deux armées se expliquer cc qui s'était passé avant mon dé-

Henri IV et Marie de Médicis

'i

(A suivre.)

Par LOUIS BATIFFOL

Le ménage royal.

11

. :\ ~ec l'esprit mordant d'Henrielle, sa caus~1c~l~ et les sentiments qu'elle devait nourrir
a I egard de Marie de Médicis, on juge de ce
que purent être les conversations des
deux amoureux lorsqu'il fut question
de la nouvelle reine. Les lettres
d'Henri lV à la marquise dans les11uelles il est fait des allusions rliscrèLcs et moqueuses à ces conversations
sont suffisamment explicites. Orgueilleuse, passionnée el âme commune
ll_cnrieltc poursuivit Marie de Médici~
d une haine implacalilé ·: ,1 un odio e
una ra~bia _domestica », écrit l'enrnyé
tlorentm G10~amlÎni. Elle ne manqua
aucune occas10n de s'exprimer sur Je
compte de la jeune soul'eraine en 1ermes dépassant Loule mesure : &lt;I C'est
u.~e ~oncubine, que votre Florentine,
~ ecna-t-elle; je suis, moi, votre vraie
lemme »; le dauphin n'était qu'un
enfant naturel; son fils à clic était IP
dauphin; et le jour où Henri IV lui
proposait de faire élever ses enfants à
Saint-Germain avec le futur Louis Xlll
elle _répliquait furieuse : ,, Que la Flo~
:entme. garde son bâtard, et moi je
"ardera1 mon dauphin; je ne veux pas
&lt;1ue mon fils soi L élevé avec des bâtards ! » D'ailleurs est-ce que le fils
de_ « la Florentine » ressemblait au
roi'! N'avait-il pas au contraire tous
le~ ~~ils &lt;&lt; de celle mauvaise race des
~[edicis i&gt;? el elle accablait de termes
de m~~rtS
· · celie qu'elle appelait &lt;I la
ba?_qmere ! » &lt;&lt; Yotre grosse banqmere! »
.
_
D'ab?rd Henri IV rit de ces sottises.
~orsqu on lui parlait des écarts de
angage de la marquise, écarts connus d. e l' entourage, 1\• cherchait à
a~oumr les choses et à excuser l'imp~lueuse jeune femme. Puis, impatienté il
•
'
•riposta · '' Quand viendra
votre banquière?
rnterro"eait
He
·
lt
A
.
•
.,
,0
nrie e. uss1tot que J aurai:
hasse
cdait
de
ma
c
t
l
,
bru
our oul~s es p ...... » reponsquement le roi. A la longue, il finit
-

HISTORIA. -

Fasc.

11.

par s'ir~iter. ~es scènes se produisirent. qu'il vous plaira! Cinq années m'ont comme
'.' Elle ma parle de la reine, mandait-il outré, pa,r. force, imprimé la créance que'vous ne
a Sul_Iy, et ell: me l'a nommée d'un tel nom m aimez pas. Votre ingratitude a accablé ma
que Je ~ne sms pensé échapper à lui donner pas~ion ! '» Elle _alla jusqu'à faire courir le
su~ la JOUe ! » Henriette ne gardait plus de brmt quelle avait eu des complaisances enmenagement même à l'égard du roi : &lt;&lt; A vers les uns et envers les autres, M. de Bellemes~re que vous vieillissez, disait-elle à garde, le duc de Guise. Henry IV exaspéré
1_1enr1 IV, v?_us ~e1·enez si défiant el si soup- lui fit notifier par Sully la forzi'iule :
{onneux qu il n y a plus moyen de vivre avec Cœsar, ~ut nihil. li fut question de séparation· Elle réclama 'l 00 000 livres de
rente &lt;1 en fonds de terre assurés &gt;J
afin_d'être indépendante ; le qroit d~
sortir de France quand elle le voudrait
avec se~ revenus, parce qu'elle n'avait
pas envie &lt;&lt;d'aller mourir de faim ailleurs e~ qu'elle savoit bien que la roine
une fois maîtresse la détruiroit elle
et les siens ». Elle demanda Metz
comme place de sùreté; mille objets.
Hélas! la passion d'Henri IV était trop
forte! &lt;&lt; Je ne puis perdre bataille
soupirait-il, ni contre les hommes ni
contre, les f~m~es ! &gt;J et Sully était
charge de negocier les réconciliations ·
on les payait : argent, légitimatio~
de~ enfants, promesses; le roi revenait _plus amoureux, plus humble; et
la vie reprenait avec &lt;I ses picotements )) , de chaque jour, &lt;&lt; ses brus&lt;1uette~ », ainsi qu'_Henri IV appelait
les ac:ces de mauvais caractère de la
marquise; les grands airs réservés et
froids ?e la jeune femme : &lt;&lt;grimaces, simagrées, bigotteries, toutes
pu_res hypocrisies »' répétait le
prmce.
Les c~oses en vinrent à un tel poin l
que, touJours pour assurer la mlidité
de ses prétendus droits et de ceux de
son fils, Henriette osa aller jusqu'à
c?tr~r dans ce qu'on a appelé la consp1ral10n d'Entraigues, où il n'était
question rien de moins que d~ tuer
Cliché Braun, Clément et c••.
Henry IV et le dauphin, pour faire
HE1-m rv.
proclamer roi ensuite, avec le conTableau de FRANS PORBUS LE J EU1'E, [Musée du L o11vre.)
cours de l'Angleterre et de l'Espagne, le fils de madame de Verneuil
Le roi d'Angleterre, indigné mi~
vous! 1&gt; el elle l'accusait d'horreurs, lui re- au courant le roi de France. Il fallu; faire
prochant d'être le père du prince de Condé. arrêter la ' famille d'Henriette, ainsi que
&lt;&lt; Vou~ êtes une moqueuse, ripostait le roi hors le com~e d Auvergne, mêlé à l'histoire. Le
.de hu; Yous voulez me menez à la baguette; chancelier de Bellièvre était d'avis de &lt;&lt; tran, ous me m~nacez de Yous en aller : .faites cc cher la tète i&gt; à tout ce monde. llenri IV fut

aut

.,., 129 ....

9

�111S TORJ.ll

----------------------------------------~

Lrès faible. Placée sous la surveillance du parùl pas au Louvre. Le lendemain il ne penchevalier du guel dans un hôtel du fau- sait plus à ce qu'il avait dit. Les sentiments
bou~g Saint-Germain pendanl que son père de moins en moins dissimulés d'llenrielle à
éLait à la Conciergerie, madame de Verneuil l'égard de la souveraine, ses façon~ grosse vanta de tenir le roi &lt;1 au poing Il. On obtinL sières de la désigner, les menaces qu'elle
d'Henri IV qu'il exigeâl la restitution solen- proférait sur le comple du dauphin jetèrent
nelle de la promesse de mariage el, après la malheureuse reine dans une fièvre de doud'infinies hésitations et des atermoiements, leur et de colère. &lt;I Je n'ai ici de trouble cl
ayant laissé poursuivre le procès à l'issue . d'inquiétude que par la marquise! » écriduquel le Parlement prononça que la inar- vait-elle au grand-duc son oncle, el, désolée,
11uise de Verneuil demeurerait détenue jus- chercbanl refuge auprès de lui : &lt;1 Je n'ai
qu'à p.lus ample informé et condamna le d'autres recours qu'auprès de Votre Allesse!
reste à la mort, llenri IV gracia tous les cou- Je me recommande à elle dans toutes mes
pables el retomba plus épris que jamais de douleurs présentes avec des larmes dans les
yeux! 1&gt; Mais Italienne et Médicis, Marie n'ét.aiL
la dangereuse créature.
Près de neuf ans, de 1599 à 1608, celle pas femme à souffrir indéfiniment en silence.
passion l'éti:eignil. Puis peu à peu les Elle finit par se révolter : 1&lt; Cette créature
brouilles et les disputes renouvelées en n'a pas d'autre fin que de me torlurer et de
eurent raison, surtout l'amour violent et m'accabler de tribulations! s'écria-t-elle; qui
soudain qu'excita en lui la petite Charlotte se déclarera pour elle se déclarera mon
de Montmorency. A la fin, il voyait encore la ennemi, et là où je pourrai, à mon temps, je
marquise, mais ses sentiments étaient dé- me vengerai! » Elle répétait à son oncle :
daigneux; il la traitait de « celte dame jaune &lt;I Je me vengerai cruellement dès que je le
el maigre l » il écrivait aimablament à Marie pourrai! n Au dire de Richelieu l'avis vint
de Médicis, en parlant d'elle : &lt;I Ce n'est plus même au roi qu'Hemiette d'Entraigues demarchandise pour ma boutique, car je ne vait sérieusement craindre pour ses jours, et
me fournis que de blanc et de gras l 1&gt; Le Henri IV, inquiet, se crut obligé de faire
lendemain de la mort d'Henri IV, madame sorlir immédiatement sa maîtresse de Paris,
de Verneuil, un peu terrifiée, devait venir se avec une escorte suffisante afin de la soujeter aux pieds de Marie de Médicis. straire à la vengeance menaçante : « Cc
Louis XIII, ému de pitié, lui accorda une n 'é1-"it qu'une feinte, ajoute le cardinal, étant
pension viagère de dix milles livres ; et certain que la reine n'avoit dessein, celle ocelle vieillit doucement, devenanl &lt;I grosse, casion, que de faire peur à la marquise. 11
A partir de ce momenl, la vie du ménage
monstrueuse 1&gt;, ne pensant &lt;1 qu'à la manroyal
ne fuL plus qu'une suilc ininterrompue
geaille 1&gt;, mais ayanL toujours cet esprit
de
récriminations,
de colères et de scènes.
mordant el endiablé c1ui avait fait une partie
Incapable
de
défendre
sa passion par des
de son succès!
Arrivant en France Loule fière d'ètre reine, molifs acceptables, Henri IV se fit agressif :
~Jarie dé Médicis savait suffisamment ce c'était, après tout, la faute de Marie de Méqu'était madame de Verneuil pour n'avoir dicis, ce qui se passait, déclara-t-il; elle
pas pris son parti d'avance de beaucoup de était trop froide, trop sèche, sans gaieté;
choses et ne s'èLre pas résolue à faire preuve &lt;1 il juroit à ses familiers et confidens servid'une patience stoïque. Elle chercha à plaire teurs que si la reine l'eût recherché, caressé
au roi. Elle l'aima. Dès que celui-ci s'absen- et entretenu de discours agréables témoiLaiL, elle lui écrivait des lellres attristées : gnant une grande amour, il n'eût jamais vu
« Je n'ai point de regret, lui disait-elle, des d'autras femmes! 1&gt; Il crut devoir, moiLié
larmes que j'ai répandues; je suis à Loule sincère, moitié exagération voulue, reprocl1er
heure prête d'en répandre encore autanl à la princesse des préférences dont il parla à
quand je me représente votre éloignement. » mots couverts : le duc de Bellegarde, Gondi,
Le roi se blessait-il en tombant de cheval, Concini - insinuations fausses. - Il était
elle envoyait des exprès pour avoir de ses plus exact en faisanL grief à la reine de
nouvelles. Elle lui adressait des leltres n'écouter que quelques personnes de sa suite
humbles et touchanles : « Monseigneur, je r1ui avaient toute sa confiance, une confiance
vous baise humblement les mains, vous sup- aveugle, et d'être soumise inintelligemment
pliant me conserver en vos bonnes grâces l I&gt; à leurs fantaisies : la dame d'atour, Léonora
A l'égard d'Henriette d'Entraigues, toul Galigaï, la femme de chambre, Catherine
en étant froide, elle n'avait d'abord mani- Salvagia. De son coté Marie de Médicis tenfesté aucune animosité parliculière. Les pro- tait. &lt;1 d'émouvoir le roi par la considération
pos de la marquise sur son compte - aus- de sa santé, qu'il r.uinoit, par celle de sa résitôt rapportés, - la façon insouciante sur- putaLion, par celle enfin de sa conscience, lui
Lout dont Henri IV les prenait furent les représentant qu'elle soutiriroit volontiers ce
premiers nuages qui vinrent assombrir l'bo- qui le conlenLoit, .s'il ne désagréoit à Dieu.
•rizon. Peu à peu l'bumiliaLion et la douleur Mais Loutes ces raisons, si puissantes qu'il
meurtrirent son àme ulcérée. Elle s'enferma n'y en a point au monde qui le puissent être
dans ses appartements, ne voulant Yoir per- davantage, étoient trop faibles pour retirer
sonne, pleurant, refusant de manger, « dé- ce prince! 11 Alors, emportée par l'irritation,
cidée à mourir i&gt;, disait-elle. Henri IV était elle disait qu'elle finiraiL par inlliger un putrès ennuyé. li proposa des palliatifs, par blic affront à l'indigne maîtresse, et s'exalexemple que mademoiselle d'~ntraigucs ne tant, qu'elle lui «ôteroit la vie &gt;Il Elle écrivil
... 130

1M

au roi des lellres d'une vivacité exlrème.
&lt;I Mon ami, mandail Henri IV à Sully, j'ai
reçu une lettre de ma femme, la plus imperLinente -qu'il soit possible mais je ne m'en
offense pas tant contre elle que conlrc celui
qui l'a dictée. 1&gt;
li y eut un éclat public en 1604 101:sque
Henri IV manifesta l'inlenLion de réunir ses
enfants légitimes cl naturels pour les faire
élever ensemble. La Cour éLaiL à Fontainebleau, le dauphin à Saint-Germain. Marie de
Médicis donna l'ordre de garder le petit prince
et sa sœur Elisabeth où ils étaient, sous prétexte de refroidissement, el elle notifia au
roi, par l'intermédiaire de M. de Sillery, que
jamais elle ne subirait « pareille honte, sa
fiêrLé de princesse lui défendant de subir un
Lei opprobre 11 l Henri IV répliqua sèchement
&lt;1 qu'il éLoit le mallre et qu'il vouloit êLrc
obéi Il . Madame de Verneuil devait venir le
rejoindre à Fontainebleau; il pria Sully
d'aller décider la reine à accepter ce qu'il
avait résolu, puis, partant à cheval pour aller
au-devanl de la marquise jusqu'à la Mivoie,
altendit la réponse de Marie de Médicis. La
réponse ne vint pas. Brusquemenl alors,
quittant la cour el sa famille, le prince s'en
alla avec madame de Verneuil. Ce fut 110
gros scandale. Sulll' lui écrivit pour lui faire
respeclueusemenL des re.montrances, lui disant qu'il était heureux d'avoir une épouse
&lt;1 bonne et prndente », que toul le monde,
d'ailleurs, se prononçait pour elle. llcnri I\"
o"rommela, adressa quclq ues lettres affcc.
tueuses it ~tarie comme si rien ne s'était
passé, puis rcvinL, aimable, ayanl oublié,
faisant des caresses 11 la reine el avouanl à
Sully qu'il avait eu tort.
Il chargea son ministre de proyoquer une
explication décist1 e. Causanl avec Marie, Sully
devrait, comme si l'initiative venait de lui,
dire à la reine les griefs que le roi avait conlre
elle : &lt;I Le roi ne pouvoit souffrir que sa
femme lui grognlt el rechignât quasi toujours
lorsque, revenanl de la ville, il la rouloil
baiser, caresser, rire et s'esjouir a vcc elle. 1&gt;
Elle avait ensuite un caractère difficile au
point que si elle venait à se piquer c1 clic
prenait sa quinte Il et tout suivait de traver~.
Henri IV était excédé encore cc qu'elle témoignât d'extrêmes animosités contre ses enfanls
naturels, quelques-uns nés longtemps avant
qu'il eùt ouï parlé d'elle 1&gt;. Il s'élevait contre
l'excessive faveur de ce Concini et de sa femme,
la façon dont la reine leur donnait tout son
argent au point qu'elle était toujours « pr~s
de ses pièces 1&gt;, la manière dont elle écoutai~
leurs propos méprisants sur le compte du roi
qu'ils faisaient espionner : 4es gens de rien,
des menteurs capables de brouiller le ménage,
c1 des garnements qu'il eût dû renvoyer en
leur pays dès leur arrivée en France! 11 Quant
à Henrielte d'Entraigues, &lt;I e}ie étoit d'agréab~c
compagnie, de plaisante rencontre et aro1t
touJours quelque bon mot pour le faire rire,
ce qu'il ne trouvoit pas chez lui, ne recevant
de sa femme ni compagnie, ni réjouissance,
ni consolation; et elle ne poul'anl ou ne l'OUlant se rendre complaisante et de douce con1

1fEN1(1

versation, ni s'accommoder en aucune façon

encore que jê fusse assez assurée, néanmoins
j'ai eu plaisir d'en recevoir ce témoio-nao-e.
. me J'era 1a gracc
' de recognoistre0 ceux
0
Dieu
qui, comme rous, m'aiment et désirent ma
prospérité! 1&gt; La duplicité de madame de
Ve~neuil, son espr~t mordant, moqueur,
hameux, el la pass10n d'Henri IV eurent
tôt faiL de faire cesser ces bonnes disposi-

1V

ET MA1(1E DE MiD1C1S

par ses récriminalions contre les Concini
ajoutant au nombre des al))is de la reine don~
~ si froide et_ si dédaigneuse, lorsqu'il
il jugeait à propos de se plaindre, et les ducs
venoit pllW' la baiser, caresser et rire avce
de Florence et de Mantoue, et le cousin Virelle, qu:il êtoî~ cœlrainL de la quitter de dépit
gilio Ursino, et Trainel, cl Vinta, et Ciovane~ de s en aller c ~ quelque récréation
ni~1i_! &lt;1 Tricoteries et fadèses ! !&gt; répondait le
ailleurs! &gt;J Sully profita d'wie demande de
m1mstre. Ayez au moins de la générosité!
fonds que venait lui faire la .-eine pour s 'ac« Que ces affaires n'aillent pas plus loin que
quitter de la peu agréable commissiQl'1
!'buis de rntrc chambre l 1&gt; Henri IV
donl il étaiL chargé. Certainement,
reprenait que cela ne dépendait pas
insinua-t-il à la princesse &lt;1 Votre
de lui, mais des « opiniàtretés 1&gt; de
lfajesté a des déplaisirs, ~ais je ne
la reine. D'ailleurs que résoudre? Sull y
désespère pas que vous ne reçussiez
conseillait, si on voulait en finir, &lt;1 de
quelque assaisonnement à ces défaire passer la mer à quatre ou cinq
plaisirs, .i vous saviez bien considérer
personnes et les monts à qua.tre ou
quelle est l'humeur du roi et ce qu'il
cinq autres 1&gt;, chasser les d'Entraio-ues
0
est besoin que vous fassiez pour vous
et les Concini. Le roi ne demandait
y accommoder Il. Pourquoi le recevaiLpas mieux, mais le moyen? Ces Itaellc toujours c1 arnc une mine froide
liens étaient si solidement ancrés dans
comme si c'étoit un ambassadeur, au
l'intimité de la reine c1u'Henri IV luilieu de venir au devant de lui, le baimême ne se sentaiL pas de force à
ser, l'embrasser, le louer et l'entreexiger ou à obtenir leur renvoi. Quant
tenir gaiement! &gt;1 Marie riposta viveà madame de Verneuil, que devienment. La faute de tout, s'écria-t-ellc,
drait-il sans elle?
était &lt;c les amourettes du roy ». Elle
Loin de s'atténuer, les disputes
ne se sentait, elle, ni assez &lt;1 de couentre époux devinrent de plus en plus
rage», ni assez « d'esprit» pour supâpres, de plus en plus violentes. « Le
porter davantage madame de Verneuil
duc de Sully m'a dit plusieurs fois,
et toutes ses insolences. Y avait-il
écrivait plus Lard Richelieu, qu'il ne
remme au monde qui pût admettre
les avait jamais rns huit jours sans
&lt;c que cette poutane (car ainsi l'apcp1erelle. n Après les scènes, la malpeloit-elle) parlàt de ses enfants »
heureuse reine s'enfermait dans son
comme elle en parlait? Sully chercha
cabinet, pour y pleurer, et, le roi vei1 calmer la princesse,. lui donnant
nant, elle refusait d'ouvrir. L'exaspéquelques espérances, tàchant de lui
ration finiL par faire perdre à Marie
faire accepter surtout l'inévitable. Que
toute mesure. L"n jour que, en préENRIETTE,DE BALSAC, DEh'TR.AGVE:S.E\iTDE HE"IRV 1\1.
faire contre l'impossible? &lt;I Il est nésence de Sully, le ménage échangeaiL
HENRY,EVESQVE
OE r.tlITS,P\lfS ove D~ VEIH~EVtL.{;T CABRIE
œ&amp;Saire, disait-il, que le plus faible
les récriminations ordinaires du ton
ANGELIQVE,DVGHE~,OE L,\ ·VALLETTE
et le plus obligé ne forge pas des oJ'...
&lt;le la dérnièrc violence, la reine anoli•!1scs de gaieté de cœur &gt;J; el il parléc se précipita sur Henri IV le poiug
la1L• des, &lt;I; infirmités 1&gt; dont &lt;1 le roi J
~evé. Sully n'eul que le temps de se
IIENHIETTE o'E:nRAIG vES, MARQUISE DE VERNEUIL.
qm a ete nommé le plus sage des
.]Cler
entre eux et de lui rabattre le
D",ifrès 1111 l,1blea11 du le;,ips. (MusJe de Versailles. )
hommès », ne pouvait se "Uérir : il
IJras avec une rudesse si brutale qu ·elle
s'étendait sur la bonté du r~ qui, au
p~t croi~e un instant avoir été frapfond, aimaiL la reine, sur la nécessité
pec : « Eles-vous folle? Madame, lui
d~ rev~ni; aux conseils de paliencc qui avaicnL Lions el de brouiller à nouveau le ménage. criait-il en jurant; il peut vous faire trandu lm etre prodigués avant sa venue en
Dans sa douleur, Marie de Médicis s'en prit cher la tête en une demi-heure! Avez-vous
France. Il promettait de dire au prince tout alors à Lout le monde. Elle accusa les ministres
perdu le sens en ne considérant pas ce que
ce qu'il pourrait afin de lui faire amender cl particulièremenl Sully, de fausseté. « JI~ peut le roi? ,1 Henri IV, tremblant de colère
ses habitudes, et la reine, fondant en larmes, sonl dissimulateurs, disaiL-ellc au représen- sorLiL. Marie de l\Iédicis, la figure baigné~
consentait à céder.
LanL du grand-duc de Florence à Paris, Gio- de larmes, convulsée, se tenait le bras, ri:U_n temps les apparences furent meilleures. vannini, et vendus au roi; il faut que je sois JJéLanL au ministre qu'il al'ait porté la maiu
~lar1c voulut bien même recevoir madame de avec eux réservée et muette. 1&gt; De colère, elle sur elle.
Verneuil. Un soir que celle-ci causait avec la écrivit au grand-duc que tous les J&lt;'ran~ais
Cette lois Le roi en avaiL assez ; son parti
s?u1erai~e, elle se hasarda à lui avouer que n'étaienL que des &lt;I Lt·aîtres 1&gt; et le g1·and-duc éLait pris; il fallaiL &lt;1uc Marie de Médicis s'en
:1 Sa M~Jesté n'avaiL pas paru si mal disposée indigné lui répondail qu'elle manquaiL de allù.L. Un instant il songea à l'envoyer vivre
a s?n egard, elle fùt venue lui dire qu'il y mesure, qu·cue ne savait pas se conduire· dans quelque château éloigné, en province,
ar~tt lon~t?mps qu'elle n'avait pas vu le roi, qu'au lieu de s'attacher la nalion dont
seule. Puis, l'irritation l'emportant, il se -réqu a~ec laide de Dieu elle entendait ne plus était souveraine, elle &lt;1 l'insultoit 1&gt;. Il s'était solut à la faire simplement reconduire en
le ~01r et que par là elle espé1·ait rentrer en efforcé, dans tous les différends d'Henri IV et Italie &lt;I avec tout ce qu'elle avoit emmené de
gr'.1cc auprès de la reine. Marie émue répon- de Marie, de calmer celle-ci, multipliant les Florence ,,. Il manda Sully et lui communiqua
dait : « Si vous le faites, je vous aimerai conseils et les remontrances; il trouvait main- sa décision : « Il ne voulait plus souffrir cette
corn.me ma_ propre sœur ! 1&gt; A quelque Lemps tenant « que la reine n'avoit pas de juge- femme; il ,,oulait la chasser et la renvoyer
de la, Henriette ayant écrit à la princesse pour ment 1&gt;.
dans son pays! 11 Sully, très ému, tàcha de le
1a fi'li
· au sujet d'un accident grave dans
e citer
Vingt J'ois Sully remit la paix dans le mé- raiso~ner : « Cela seroit bon, expliquait-il, si
lequel les jours de celle-ci s'étaient trouvés en nage, recommandant la douceur et la patience, elle n avoit pas d'enfants; mais puisque Dieu
da,nger, Marie de Médicis lui disait : « Vous allant au Louvre d'une chambre à l'autre, lui en avoit donné, il se falloit Lien 0aarder de
m avez voulu faire connaitre par votre lettre tandis que la reine reprenait ses plaintes contre commettre une telle faute! C'était à lui à être
quelle est votre alTcction en mon endroit donl madame de Vcmcuil cl qu"llcnri IV répliquaiL le plus sage; il dcvoit p1·éfércr son Étal it sou

à. &amp;es humeurs et complexions; faisant une

0

cil;

�, . - 111STO'f{1Jt

----------------------------------------~

paresse, soit qu'elle ne prévit pas qu'Henri IV
.ntérêt particulier, dissimuler ses sentiments, vindicative », Marie ne se sentait pas capable pût mourir el qu'elle fùt exposée à prendre
et puisqu'il estait bien venu à bout de tant de haïr profondément Henri IV. Comme chez brusquement la responsabilité du gournrned'ennemis par sa valeur, il pourrait bien, toutes les personnt&gt;s de tempérament sanguin ment du royaume.
avec le temps, avoir raison de sa femme et nerveux, les haines invétérées ou implaSully raconte qu'Henri IV étant tombé mates tue et acariâtre! » Longtemps il tourna et ca blcs, propres principalement aux bilieux, lade à Fontainebleau de cette rétention d'urine
retourna les mêmes arguments. Henri IV se n'étaient point dans sa nature. A bien consi- à laquelle nous avons fait allusion, et qui
calmait. La question des enfants l'avait frappé. dérer les choses, d'autre part, il lui était effraya tellement la Cour qu'on le crut perdu,
Plus tard il avouait que c'était le motif qui impossible d'en vouloir indéfiniment à un fit appeler son fidèle ministre. Admis dans la
l'avait arrêté. Avec peine, une fois de plus, la royal époux, qui, la tourmentè passée, quelque chambre à coucher royale, Sully trou va le roi
colère qu'il y eût manifestée, ou quelque sujet
paix fut rétablie « tellement quellement l&gt;.
d'irritation
qu'il en gardât, oubliait et rede- dans son lit, un peu mieux, d'ailleurs, déjà
Au milieu de cette existence de colères et
dégagé même et souriant. Marie de Médicis
de douleurs, le caractère de Marie de Médicis venait charmant pour sa femme. &lt;I Nos petits était seule avec lui, assise au chevet du
s'aigrissait. Elle devenait difficile. L'entourage dépits, répétait Henri IV à Sully, ne doivent malade et tenant la main de celui-ci entre les
remarquait que son esprit d'obstination s'ac- jamais passer les vingt-quatre heures! l&gt; et deux siennes : &lt;( Venez m'embrasser, mon
sans se rebuter, il multipliait les avances.
centuait chaque jour et qu'un rien la mettait
ami, dit Henri IV à Sully en lui tendant sa
&lt;( L'orage n'étoit pas plutôt cessé, écrira
hors d'elle : &lt;1 La natura sua e non poco
main libre, je suis merveilleusement aise de
ombrosa e collerica lJ, mandait l'envoyé du Richelieu, qne le roi, jouissant du beau vous Yoir. Mamie, fit-il en se tournant vers
duc de Florence, Guidi, à son maître. Elle ne temps, vivoit avec tant de douceur avec la ga femme, qu'il regarda affeotueusement,
manifestait plus, à l'égard du roi, sinon reine, que je l'ai vue souvent ()farie de Médi- voilà celui de mes serviteurs qui a le plus de
publiquement encore, au moins devant ses cis), depuis la mort de ce grand prince, se soin et d'intelligence des alTaires du dedans
familiers, « ni obéissance, ni crainte ll, effet louer du temps qu'elle a passé avec lui et de mon ro~aume. » Ce petit tableau éclaire
relever la bonté dont il usoit en son endroit,
&lt;1 de la connoissance qu'elle avoit acqui~e de
mieux que d'autres traits les sentiments réels
la faiblesse de ce prince dans sa vie privée, autant qu'il lui étoit possible. l&gt; Maitre, qu'au fond les deux époux éprouvaient l'un
et de l'habitude des chagrins et des contra- comme il savait l'être, en l'art de plaire, avec pour l'autre.
riétés ll. Henriette d'Entraigues, causant avec d'autant plus d'efficacité qu'il était roi volonLes marques de cet attachement du roi
Henri IV , l'entretenait, non sans quelque taire, Henri I\' ne pouvait guère avoir de percent à chaque pas dans sa corresponappréhension, du « sang florentin et vindi- peine à vaincre l'hostilité de cette nature dance: c1 Je ne saurois dormir, mande-t-il à
catif » de Marie. La reine faisait espionner la mobile qu'était Marie de Médicis.
)Iarie, un soir, avant de se· coucher, que je
Très sincèrement, Henri IV, au fond, ainu
maîtresse. Lorsque madame de Verneuil avait
ne vous aie écrit. Si je vous tenois entre mes
reçu la permission d'aller à Saint-Germain sa femme. li éprouva pour elle un sentiment bras, je vous chérirais de bon cœur. » Puis
affectueux fait d'attachement, de devoir et
voir ses enfants, Marie de Médicis interdisait
s·abandonnanl aux familiarités qu'il ne se
expressément qu·on lui laissât voir le dauphin d'attrait d'habitude: elle était la reine, l'épouse permettait que dans la plus stricte intimité,
et les .autres enfants légitimes. Henriette légitime, la mère du dauphin . Pourquoi, comme contraire à la dignité royale, il ajoudevait éviter de rencontrer la souveraine à la lorsquïl entrait dans le cabinet de la prin- tait ,·ivemenl : &lt;1 Je te donne le bonsoir et
cour si elle ne voulait pas s'exposer à quelque cesse, la présence seule de Marie &lt;I awit-ellc mille baisers! » Ces formules reviennent fréle pouvoir d'adoucir ses ennuis et de dissiper
quemment : « Bonjour, mon cœur, disait-il
affront public.
Même à l'égard d'Henri IV l'attitude de la les nuées de son cœur ? » et pourquoi «comme dans une autre circon&amp;tance, je te baise cent
s'il n'eùt plus ressenli de tristesse, éproureine devenait provocante. Semblant envisager
voit-il un suprême contentement d'esprit près mille fois. &gt;&gt;
l'éventualité d'une disparition possible et proli semble qu'à mesure l'affection pour sa
d'elle »? Priuli avait bien observé que le roi
chaine du roi, elle parlait ouvertement avec
femme
ait été grandissant. La passion i,
était réellement attaché &lt;( con istraordinario
les dames de son entourage, notamment la
l'égard
de
madame de Vèrncuil s'atténuant
aO'etto » à la reine, au point que celle-ci
vieille comtesse de Sault, des régences des
de
plus
en
plus, vers la fin du règne du
devait se dire (( la piu felice donna del monreines-mères. Elle fit demander une fois à
prince,
les
querelles
s'étaient faites rar~s ou
do »! Marie de Médicis étant belle femme, ses
M. du Tillet, maître des requêtes. les registres
disparaissaient.
Henri
IY se montrait tendre
qualités extérieures, disait-on, n'étaient pas
de son grand-père, ancien greffier du Parleet
allentif.
L'entourage
remarquait que le roi
étrangères à l'allrait qu'elle finissait par
ment, « pour voir comment on en avoit usé exercer sur son mari ; et des confidents avaienl venait davantage dans l'appartement de la
du temps de Catherine de Médicis et des
surpris sur les lèvres d'Henri IV l'aveu bizarre reine el demeurait de longues heures près
autres reines précédentes ».
que Marie était &lt;1 tellement à son gré que si d'elle. Il ne sortait plus maintenant du palais
Heureusement que le couple royal s'arranelle n'a voit point été sa femme, il auroit donné sans aller embrasser Marie: c1 La maréchale
geait de manière à ce que le- bruit de ses
de la Châtre voyant ses caresses lui disoit
tout son bien afin de l'avoir pour maitresse! ,i
disputes intimes ne se répandit pas trop au
qu'il
devenoit tous les jours plus amoureux;
L'appréhension de l'avenir, une vague condehors. A certaines heures, Marie de Médicis
que ses bons serviteurs en recevoient beaufiance en elle résultant de ce 4ue, à tort ou à
outrée pouvait, devant quelques amies, tenir
coup de contentement et en espéroient encore
raison, · il la croyait capable de garder des
des propos imprudents, ou laisser deviner
davantage, mais qu'il se gardât de les tromsecrets ; la considération longuement mûrie
des préoccupations inattendues; revenue à
per! » Était-ce que la beauté de Marie de
qu'étant beaucoup plus jeune que lui, elle lui
eUe el calmée, elle s'appliquait, même en cc
survivrait à un moment où le dauphin, n'étant llédicis semblait plus éclatante que j~mai~?
qui concernait des membres de la famille
pas en âge de gouverner, elle devrait conduire Peut-èlre; car Henri IV avouait n'avoir Ja111ais
royale, ·à nier toute mésintelligence. Une les affaires; et la perspective de l'a,·oir prati- vu sa femme plus belle que le jour d~ son
princesse lui ayant un jour écrit, faisant allucouronnement à Saint-Denis, quelques Jours
quement pour successeur, avaient plus que
sion dans sa lettre-à ces querelles de ménage,
avant le crime de Ravaillac. N'était-ce pas
tout le reste déterminé son penchant pour
elle protestait vivement : &lt;I Cela est du tout
plutôt l'cfiet de ces pressentiments qui l'a5:
elle. Lorsqu'il éprouvait quelque contrariété
faux l&gt; ; de tels racontars ne pouvaient _venir
saillirent les ·derniers temps de sa vie et'. lUI
provenant des affaires, quelque aftliclion, il
que de ceux « c1ui estant jaloux de · l'amitié
faisant envisager chaque jour sa fin prochaine,
venait les lui confier &lt;1 quoiqu'il ne trouvât
particulière et bonne intelligence qui est enlre
le
rattachaient davantage à cc qui était ses
pas près d'elle toute la consolation qu'il eùt
nous, voudroient bien y semer quelque diviaffections les plu:., vraies et les plus sûres?
pu recevoir d'un esprit qui ei1t eu de la comCes pressentiments, bien qu'il affectât de
sion »; et elle ajoutait bravement : « Il n'y a
point eu de mauvais ménage entre le roi, plaisance et de l'expérience! » Il ~herchait n'y pas croire, le préoccupaient à mesure
souvent à l'initier aux questions d'Etat, à la davantage. Cinq fois on avait déjà cherché à
mondit seigneur, et moi, comme ils disent. »
mettre au courant; elle ne s'y prêtait pas, soit
C'èst qu'en réalité, quoique « Florentine et
... 132 ,.,.

�, , _ 1!1STO'RJ.Jl
le tuer. Il y avait comme une obscure certitude planant dans l'esprit de tous qu'il mourrait de mort ,·iolente. Lorsque assis sur une
chaise basse, Henri IV demeurait longuement
pensif, battant des doigts l'étui de ses lunettes,
puis frappait de ses deux mains sur le~
"enoux, se relevait brusquement el s'écriait :
; Par Dieu! j&lt;• mourrai dans celle ville l'L
n'en sortirai jamais! Ils me tueront!. .. i&gt; il
trahissait suffisamment les inquiétudes de sa
pensée. Tantôt il restait à demi accabl~,
silencieux; tantôt, reprenant le dessus, &lt;l 11
se résignoit à la volonté de Dieu, croyant que
tout ce que Dieu avoit ordonné estoit inévitable, que l'homme devoit suivre gaiement sa
destinée sans se faire traîner » ! Ces préoccupations avaient fini par affecter son entourage.
Pas assez douée de sensibilité affective pour être
touchée profondément, Marie de Médicis était
1•ependant émue d'une vague appréhension.
Le jour où il fut assassiné, après avoir
passé l'après-midi avec la reine, au moment
de partir, vers quatre heures, pour aller voir
Sully à !'Arsenal, Henri IV semblait ne pas
pouvoir se décider. Trois fois il dit adieu à
~farie et l'embrassa; trois fois il rentra,
troublé. La reine alarmée lui répétait :
l&lt; Vous ne pouvez pas sortir d'ici de la sorte;
demeurez, je vous supplie, vous parlerez
demain à M. de Sully! » Mais il répondait
que cela n'était pas possible, Il qu'il ne dormiroit point en repos s'il ne lui avoit parlé et
ne s'étoit aéchargé de tout plein de choses
qu'il avoit sur le cœur ». Il partit : au coin
de la rue de la Ferronnerie et de la rue SaintHonoré, Ravaillac accomplissait son œuvre !...
On a voulu laisser entendre que Marie de
Médicis ne fut pas étrangère à la mort
d'Henri IV. Cette insinuation, impossible à
étayer sur un commencement de preuve, est
contredite par les réalités et les vraisemblances. La reine a conté elle-même au Florentin Cioli la façon dont elle apprit le tragique
événement et, Cioli ayant le soir même transmis au grand-duc de Florence le récit de la
souveraine, nous avons ainsi le témoignage
le plus précis et le plus immédiat du saisissement qui surprit ~larie bouleversée et assurément non prévenue.
Vers quatre heures et demie, du carr~sse,
ramené précipitamment au Louvre, on avait
monté le corps d'Henri IV assassiné dans sa
petite chambre à coucher, au premier. Cette
chambre communiquait par une double porte
avec le petit cabinet de la reine, le cabinet
cntresolé où la souveraine aimait à se tenir.
Souffrant de la migraine, Marie de Médicis
s'était, ce jour-là, renfermée, défendant qu'on
laissàtentrer personne et ne s'étant ni babillée,
ni coiffée, était demeurée dan~ celte pièce où,

après le départ du roi, étendue sur « un lit
d'été», manière de chaise longue, elle causait avec son amie madame de Montpensier.
Tout à coup un bruit insolite de pas pressés,
nombreux, multipliés, se fit entendre dans la
chambre du roi. Marie, surprise. pria madame
de Montpensier d'aller voir ce qur c'était.
~ladamr Je ,\lonlpensier cnlr'ouvril les deux
portes, cl, devinant, les referma violemment,
devenue pâle et tout interdite. La reine comprit qu'il y avait un malheur : Il Mon fils ! »
s'écria-t-clle d'une voix angoissée - s'imaginant quïl s'agissait du dauphin, - et elle se
précipita vers la porte que cherchait à lui
barrer madame de Montpensier. (C Votre fils
n'est pas mort! » répétait machinalement
celle-ci en tâchant de la retenir. Mais déjà la
reine la repoussant avait précipitamment
ouvert. Devant elle, dans l'encadrement, se
tenait M. de Praslin, capitaine des gardes,
l'air consterné, qui lui disait: C( Madame, nous
sommes perdus! l&gt; Elle l'écarta violemment
et aperçut de\'ant elle, là-bas, dans l'alcôve,
couché sur le lit cl éclairé directement par la
fenêtre, Henri IV, dont le visage, d'un blanc
de cire, déjà presque jaunissant, lui révélait
l'étendue de la catastrophe. Elle chancela,
s'appuya sur la muraille; madame de Montpensier la prit entre ses bras à demi évanouie;
une femme de chambre, Catherine, qui entrait,
accourut; à elles deux elles transportèrent
Marie de Médicis sur le petit lit. Le duc
d'Épernon, ayant vu la scène, pénétrait dans
la pièce, et s'agenouillait auprès de la reine,
répétant que peut-être le roi n'était pas
mort, qu'il ne fallait pas désespérer. Catherine alla chercher de l'aide dans la chambre
du roi pleine de monde : Bassompierre, ~[. de
Guise, M. le Grand suivirent. (( Nous nous
mimes tous trois à genoux, écrit le premier dans ses Afémofres, et lui baisâmes l'un
après l'autre la main. » Le chancelier et M. de
Yilleroy arrivaient. Lorsque )tarie de )tédicis
revint à elle, elle éclata en sanglots convulsifs.
&lt;( Son cœur étoit percé de douleur, elle fondoit en larmes et rieu ne la soulageoit et ne
la pou voit consoler! » On sait comment le
chancelier, Villeroy et Jeannin parvinrent,
ensuit!!, à lui faire comprendre, le premier
moment donné à la douleur, que res plus
graves intérêts étaient en jeu, qu'il fallait
s'occuper sans retard de l'ordre public, parer
aux nécessités urgentes et reprendre son
sang-froid afin de faire face aux complications
que la disparition du roi allait provoquer.
Elle se surmonta assez elle-même pour décider, de concert avec eux, des dépêches à
envoyer et des mesures à prendre.
Neuf jours consécutifs, elle ne put dormir,
en proie à une émotion et it une peine indi-

cibles. Lorsque le lendemain de la mort du
roi elle eut à se rendre au Parlement pour
les constatations et les décisions commandées
par les circonstances, tout le monde remarqua
son trouble à peine contenu, et la difficulté
qu'elle eut à prononcer les quelques mols
qu'elle avait /1 dire et que des ~anglots entrecoupaient. Elle se soumit à toutes les obligations que la tradition imposait aux reines de
France le lendemain de la mort de leur époux.
Elle se condamna à demeurer quarante jours
au Louvre, sans sortir, et sans voir autres
personnes que celles que l'administration de
l'État l'obligeait à recevoir quotidiennement.
Ifüe ordonna deux années de grand deuil,
pendant lesquelles il u'y aurait ni fêtes, ni
réceptions, ni divertissements d'aucune sorte.
Elle se couvrit de crêpes. Elle fit tendre son
appartement de noir, lugubre usage en vertu
duquel tout.es les pièces, el dans ebaqut•
pièce, murs, plafonds, parquets étaient recouverts durant des mois et des mois d'étoOc
noire lamée d'argent, avec, en guise d'ornements, des larmes et des crânes d'argent
semés, &lt;l parement de deuil, couvrant et traînant de tous côtés tant contre les murailles
que sur les planchers et meubles i&gt; . Delongues semaines elle dut écrire partout, eu
France, à l'étranger, pour annoncer la mort
du roi, renouvelant chaque jour son chagrin
par l'expression qu'elle en formulait quotidiennement : &lt;l Ma douleur et désolation sont
telles, mandait-clic à la duchesse de Mantoue,
que je ne puis encore recevoir aucune consolation ! !l et à la duchesse de Bouillon : 1( Je
me trouve tellement outrée de douleur qu'en
celle extrême affliction j'ai tout besoin de la
consolation de mes bons amis. Vous participerez avec moi à cette désolation! i&gt; En dehors
des prières dites régulièrement dans le
royaume entier et au moment des obsèques
du prince, elle fil dire Lous les ans, pour
l'anniversaire de sa mort, des messes nombreuses des années durant et distribua des
aumônes.
On l'a accusée de froideur. L'Estoile conte
un récit tout à fait différent de celui que
nous a laissé le Florentin Cioli. Saint-Simon
va même plus loin et affirme que &lt;l personne
n'ignore a,•cc quelle présence d'esprit, avec
quel dégagement, avec quelle inMccnrc la
r1Jine reçut une nouvelle si funeste et qui
&lt;le\'ait la surprendre et l'accabler ». Après lui.
'1icbelet, on ne sait d'après quelle source, a
écrit que Marie apprit la mort d.'Ilcnri J\' par
un mol de Concini joyeusement jeLé à lra\'ers
la porte de la chambre de la reine : « E
ammazzato ! l&gt; « li est assassiné! » Ces
affirmations ne tiennent pas devant des 11:moignages plus sûrs.
Louis 13ATIPf.OL.

Monsieur de Migurac
ou le
XV
De la vie que mena M. de Migurac
à son retour des pays étrangers.
M. de Migurac fil sa rentrée à Paris fort
différent de cc qu'il était quelque douze ans
auparavant. Car, au lieu d'un jeune gentilhomme de pro,Tince, orné d'inclinations généreuses mais dénué d'expérience et de jugement, il arrivait maintenant homme fait,
rompu par une \'ie aventureuse à toutes les
traverses du sort, el dont la raison s'appuyait
sur les principes philosophiques les plus
incontestables. En un point seulement il y
arnit ressemblance : par le défaut d'argent.
Mais si jadis le jeune Louis-Lycurgue avait pu
,oir dans sa pénurie Yolonlaire le moyen
d'expier ses méfaits, M. de Migurac, mieux
instruit, y discernait maintenant la condition
première de toute existence vraiment morale,
sociale et philosophique. Aussi le même luxe
qui avait paré jadis son installation dans la
rue Trousse-Vache se retrouva dans celle qu'il
fit rue du Pet-au-Diable, oii son ermi Lage se
borna à deux pièces obscures qui s'ouvraient
sur une courette assï?z malpropre. Son mobilier se composa d'un lit passable, de deux
chaises, d'une table de bois blanc bien affermie, et de deux coffres très vastes, dont le
moindre contenait ses hardes et le plus spacieux ses papiers. Le tout se complétait par
une étagère rustique en bois de sapin où
erraient quelques livres et par une estampe oü
était figurée Minerve dictant à Thésée la constitution primitive d'Athènes.
Dans ce galetas, M. de Migurac se fût estimé
le plus heureux des hommes s'il avait eu le
moyen de contenter l'instinct de société qui
lui était naturel et que son s~jour en prison
a\'ait infiniment accru. Aussi, après avoir
passé quelques jours à se promener dans la
capitale, à en admirer les embellissements et
à savourer la joie de sa liberté recouvrée, il
songea à conquérir ses entrres dans la compagnie à laquelle ses goûts le destinaient é,·idemment, à savoir celle de ces hommes
savants, sensibles et incomparables, qui, par
leur plume ou par leur pinceau, en vers, en
prose ou en couleurs, enseignent à leurs scmhlables le culte de la vertu et de la beauté.
M. de Migurac éprouva moins de difficultés
à s'introduire auprès des beaux esprits qu'il
n'en avait eu jadis à forcer l'antichambre des

philosophe

ministères. Car il est plus aisé de fréquenter
les gueux que les puissants de ce monde.
S'étant renseigné, il apprit que plusieurs
jeunes hommes de grand talent avaient
l'habitude de se réunir chaque soir au café du
Perroquet Gris, rue de la lluchetle, et que là,
tout en buvant de la bière ou de l'orgeat, ils
traitaient nonchalamment des plus haute~
questions de la morale et de la politique.
M. de Migurac se rendit donc rue de la
llucbettc; il reconnut de loin un perroquet de
métal découpé qui se balançait à l'auvent
d'un :issez méchant cabaret, fort noir d'aspect,
et où des morceaux de papier malpropre remplaçaient plus d'un carreau brisé. Ce ne fut
pas néanmoins sans une timidité qui lui était
peu ordinaire que M. de Migurac franchit le
seuil de cet antre d'Apollon. Quand il se fut
accoutumé à l'obscurité du lieu, et à la fumée
de tabac qui l'emplissait, il aperçut dans le
fonù de la salle une troupe de gens vêtus de
noir qui s'agitaient et discouraient à grand
bruit. S'étant installé à une table voisine, il
les observa plus attentivement et n'eut pas de
peine à se convaincre qu'en effet il se trouvait

parmi des gens de lettres. Car non seulement
leurs mines étaient besogneuses, leurs vêlements râpés, leurs manchettes effilochées, cl
il y avait plus de poudre sur le collet de leur
habit que sur leur perruque, mais un air
d'orgueil illuminait leurs visages; ils affectaient de traiter avec dédain les autres habitués et de rire bruyamment entre eux, avec
des clins d'œil méprisants, comme s'ils
eussent été les maîtres de céans.
Tout cela charma M. de i\figurac au plus
haut point, et sa félicité ne connut point de
borne quand l'un d'eux, maigre, sec et jaune,
se mit debout, obtint le silence en frappant /1
plusieurs reprises la table de son pot et, la
lèvre superbe, l'œil inspiré, récita d'une voix
de fausset un poème qui avait pour titre
Epitre à La vertu, et qui parut à notre marquis le fin du fin en matière de sublime: non
qu'il en comprit parfaitement tous les vers,
mais il attribuait ce défaut à sa propre stupidité, et, quand l'auteur se rassit au milieu
des applaudissements, il y joignit les siens
avec une chaleur qui attira un sourire sur les
lèvres minces du héros et tourna vers lui-

S'é/:wl renseig11é, .\!. de Mig111·ac àpprit que plusieurs
jeunes hommes de gra11.:t talent avaie11t l'habitude de se
réunir chaque soir au café dtt Perroq11et Grts, rue de la
Httchetle, et qt1e là, toril enl buvant de ta bière ou de l'orgeat, ils tratlaie11t des plus liautes questions de la
morale et de la pollttq11e. M. de Migurac se rendit donc rne de ta H11chel/e .... {Page r35.)

... r35 ...

�.JJfONS1EU~

1f1STOR..1.ll
~ême l'attention générale. Alors M. de Migurac pensa venu l'instant de se produire. Il se
leva, fit quelques pas vers les hommes ~êtu~
de noir et, s'inclinant avec la grâce qm lm
était habituelle, il demanda s'il serait indiscret à un gentilhomme de province de solliciter l'honneur d'être présenté à de tels génies.
La belle mine de M. de Migurac eût en tout
lieu pr&amp;venu en sa faveur; ~ais son titr_e_ de
marquis fut le sésame magique en ce m1hen
de cuistres et de grimauds. Ayant dès longtemps fait profession de décrier tout pri vilègc
de naissance, ils en étaient singulièrement
férus; et tous s'empressèrent 11 lui faire place,
se sentant plus grands d'être assis à la même
table qu'un marquis. M. Mottet, qui étai~ le
poète jaune dont il avait ~pplaudi les poésies'.
lui rnrsa de sa propre mam une rasade en lut
souhaitant la bienvenue. M. de Migurac y fit
honneur : comme il avait encore quelque
monnaie en poche, il commanda à la · fille
d'apporter une demi-douzaine de bouteilles,
ce qui fit ouvrir de grands yeux à l'assemblée
el augurer très favorablement de son ~érite.
Le vin déliant les langues, M. de M1gurac
fut prié de raconter ses aventures, dont il
avait laissé entrevoir quelques détails. Il en
fit le récit avec simplicité, et sa conclusion fut
qu'ayant vécu d'une manière si .peu philos~
phique, il souhaitait dévouer à la philosop?1e
et aux lettres le restant de ses Jours. Bien
que certains eussent mieux aimé trouver en
lui un Mécène qu'un confrère, il fut vivement
félicité el prié de dire de ses vers. Il récita
donc les Stances it ma Afère, non sans
s'excuser plusieurs fois, car il eût été moins
troublé devant une horde de 'l'artares. De
bruyants applaudissements saluèrent le trait
final. M. Mollet embrassa très tendr~ment le
débutant, lui déclara que désormais il était
des leurs et l'assura qu'il avait non seulement
de la sensibilité, mais une sorte de génie qui
rappelait à la fois la grâce badine de Piron et
la profondeur du président de Montesquieu.
Et l'on but de nouveau à ses succès.
C'est ainsi que M. de Migurac fut admis
dans une société littéraire. Encore que ses
compao-nons fussent plutôt des barbouilleurs
de papier qu'autre chose, et qu'il n'y eût
parmi eux ni le citoyen de Genève ni Dide'.ot
ainsi qu'il l'avait espéré, il n'en fut pas morns
honoré de leur accueil, et de ce jour mena la
vie comenable à un philosophe. C'est-à-dire
que, sortant du lit fort tard et pas~ant sa
matinée à écrire, il dinait d'un mauvais morceau et d'un verre de vin à quelque gargote,
tuait une couple d'heures à feuilleter les nouveautés dans les boutiques des libraires, faisait un tour de promenade sur les boulevards,
ou bien, moyennant vingt sols, assistait au
parterre à quelque spectacle, soupait au cab~rel et, rentrant chez lui, se livrait à l'inspiration jusqu'à ce que la fatigue l'endormit .sur
son papier.
Afin que ses vœux fussent couronn~s e~
qu'il fût consacré homme de lettres, 11 lm
manquait toutefois une chose, qui était d'avoir
été imprimé. Les feuillets noircis s'accumulaient sur sa table et de là dans son coffre,

sans que pendant longtemps il osât les soumettre à un libraire, confirmé dans sa modestie par M. Mottet qui, lorsqu'il l'avait
interrogé à ce sujet, lui avait très cbaleurl!~semenl conseillé de ne rien donner au public
avant qu'il fùt arrivé à la perfection, ce qui
était l'alfaire de peu d'années.

XVI
De l'œuvre littéraire, morale et philosophique de M. de Migurac.

douceur lui parut capable d'attendrir l'âme
d'un commerçant, il passa le seuil de M. Pommelard, qui le reçut avec un sourire empressé_;
mais son visaae se rembrunit quand M. de M1o-urac au lieu" de lui faire quelque arha t, 1u1.
~xpliciua qu'il se sentait le devoi: d_'oll'rir à
l'humanité le fruit de ses méditations et,
développant un paquet volumineux, qu'il portait sous son bras, lui posa sur les genuux
quatre manuscrits, chacun de trois cents pa~Ps
environ et qui s'intitulaient : De la Atoralr.

- Art!tise ou la Courtisane vertueuse, Dissertation sur la légitimité de l'anthi·opo7,hayie, - Pensées d'un Cosmopolit~. A .1·d
Cependant, comme le dénuement de M. de aspec+, M. PommelarJ joignit les mams d u~1
Migur~c et sa vocation littéraire all~ient crois~ air accablé et :illégua que son commerce était
sant de conserve, il fut doublement détourne trop chargé pour qu'il pût entreprendre des
d'obéir très exactement aux çonseils de )f. Mot- publications d'une telle importance; cependant'.
tet et il se résolut de tenter la fortune auprès sur les prières de madame Pommelard 90 1
d'~n libraire de la rue des Prouvères, maitre surgit de son comptoir au b9n moment el v11'.L
Pommelard, dont la mine était accueillante; en aide :iu gentilhomme déconfit,_ il consen_tit
en plus, le.bonhomme possédait une femme it y jeter un coup d'œil. M. _de M1_ ura~ ba1~a
9
assez accorte, dont les }eux, si M. de àligurac les mains de la dame, se retira plern
d espoir
rûl daigné y regarder, lui ens~rnt semhlé. el rcl'Ïnl au bout de deux semaines.
Mais il eut le cb,.«rin de constater que si
l\f. Pommelard aimaif sa femme et la philosophie, il leur préférait sa bourse: car ce li~raire'.
inaccessible aux séductions de la pensee, lui
remit très ci,·ilemcnt ses quatre manuscrits
en le priant de les garder
jusqu'à des temps moins·
durs. l\f. de ~figurac allait
s'en retourner tout penaud quand le bonhomme
le rappela. Son· épouse
venait de lni donner à
penser que, ~i notre gentilhomme voulait s'en
cbarrrcr, une besogne s'of.
!'rait" qui pouvait le r1a1rr
connaitr e avantageusement et lui rapporter
quelque argent.
Mademoiselle Clorinde,
nymphe illustre de !'Opéra, s'estimait offensée par
mesdemoiselles Elvire el
Aglaé, courtisanes non
moins fameuses. En conséquence, elle désirait les
déchirer dans un libelle;
mais, ayant négligé d'apprendre à écrire, elle se trouvait forcée de recourir à un
homme du métier.
Le premier mouvement de M. d~
Mi«urac fut de refuser une tâche s1
peu digne de son talent. Mais les
beaux yeux déçus de madame Pommelard semèrent l'hésitation dans son â~e.
Ouand M. Pommelard eut ajouté que le salaire
Les amours honteuses de la 111ime Cl .... val1we11t 1111~
f orte a111e11de au libraire, et a M . !j.e M,gurac u11 se- s~rait de cinquante écus, il se représenta av~c
jour de trois se111ai11es au For -l'Evéque. (Page 137.)
une force singulière qu'il ne lui en restait
pas. trois en poche cl ac~epta. .
,
Son libelle parut trms semames plus tard
c:rros de promesses. Mais depuis qu'il faisait
~rofession de philosophie, les femmes clics- sous le titre : Les Nymphes de Babylo!ie,
mêmes ne le touchaient plus que par inter- histoil'e traduite de l'assy1'ien. Peut-:etre
fût-il resté inaperçu si mademoiselle Clorm~c
mittence.
Ayant fait choix d'un après-midi dont la n'avait eu la précaution de le faire parvemr
""'1 36 ...

'

DE

.JJfJGUJ(JtC

~

elle-même à ses rivales. Mademoiselle Aglaé,
qui était entretenue par le lieutenant de police,
se hâta aussitôt de prier ce dernier de le saisir comme attentatoire aux bonnes mœurs.
De fait, M. de Migurac, ayant vécu dans le
monde, avait jugé superflu d'en gazer les turpitudes, et c'est ainsi que son omrage, quoiqu'il en eût, était d'un ragoût assez piquant,
d'autant que le libraire y avait joint quelques
gravures propres à en rehausser la hardiesse.
Le livre fut donc saisi chez l\L Pommelard et
mis au pilon. Même on en rechercha l'écrivain
pour l'envoyer réfléchir à la Bastille. Toutefois, le lieutenant de police, qui était fatigué
des exigences de mademoiselle Aglaé, ne mit
pas à la poursuite de son détracteur une telle
passion que M. de Migurac ne p1ît s'y soustraire. Quelques exemplaires du libelle continuèrent de circuler sous le manteau et se rendirent fort chér. On se répéta le nom de l'auteur dans plusieurs ruelles el il ne Larda pas
à jouir d'une certaine renommée d'écrivain
licencieux. Tel fut le début livresque de M. de
ll[igurac dans la carrière de la philosophie.
Mais cc serait gravement calomnier notre
héros que de croire que, perverti par ce premier succbs, il ait convoité la célébrité par le
moyen du scandale. Bien au contraire, ce fut
aux combats les plus nobles de la science
morale et politique qu'il voua la meilleure
ge11s de qualité 1·oy~ie11t· ai•ec satisfactio11 1111 des leurs parmi les lions d11 jour et lui savaient g rë de
partie de cette ardeur qui jadis s'était dépen- !,es
11'a1•oir 11i l'aspect 11i la 1/'l'Ossièreté des n1stres de gt!11ie. Les dames faisaient vol.011/iers cercle a11to11r de
M. J~ .\Jif!tll'a c pour l'enlendre dbelopper ses théories 011 déclamer ses i•ers apres soupe,·. (Page 13&lt;).J
sée sur les champs de bataille. Pendant les
&lt;lix ou douze années quj suivirent celle de son
retour à Paris, sa plume fut une des plus celles-ci obtinrent la plus grande célébri!I:; voises. )lais l'effet de ses louaLles intentions
arti ves de l'époque, comparable à celle de telle fit fureur plusieurs mois dans les Lou- fut autre qu'il n'avait imaginé. Car non seuleM. Rétif de la Bretonne ou de M. Sébastirn doirs et les cercles littéraires. l\L de Migurac ment, leurs prix s'étant fort élevés, ceux qui
Mercier; il laissa derrière lui les plus proli- ne faisait pas difficulté de le reconnaitre; mais, font profession de Ycndre des ouvrages obscènrs
liqucs des physiocrates.
bien loin de contenter sa vanité, ce sucer, en tirèrent de gros bénéfices; mais la cnpidi hi
Chose incroyable, la bibliographie &lt;le ces l'affectait péniblement, et, comme un censeur de quelques mauvais libraires se trouva extiom•rages si dignes d'être conservés à la posté- respectable lui reprochait plus tard avec Yéhé- tt5c, et ils en donnèrent des éditions clande,rité n'a pas été c.lressée d'unemanièrecomplètc. mence &lt;l'avoir flatté le maurnis goùt du sièclr, lines asse:.1 nombreuses, en sorte que ses ouli. Joincau lui-même n'en donne qu'un cata- il ne s'en défendit' n111leme11l, ruais d,111s sa Hages licencieux ne furent jamais plus répanlogue fort insuffisant. Autant que l'on peut brochure: lléponse tl'un homme de cœui· à dus que du jour 011 il essaya d'en arrêter le
en juger, ils furent de plusieurs espèces.
M. l'abbé ,1!iollens, exposa ses principes dans cours.
Un certain nombre - M. de Migurac en toute leur limpidité.
Insistons, au Lerme de ces remarques que
faisait l'aveu avec tristesse - n'eurent pour
Repoussant avec l'accent de l'innocence les notre exactilude d'historien nous a prescrites,
but que d1 subvenir aux nécessités de ·sa vie accusations d'immoralité dont on s'l'fforçait insistons derechef sur ce fait que de telles
matérielle, cl le caractère moral en est absenl. de le noircir, il protestait n'avoir portraituré pro&lt;luctions n'eurent jamais pour M. de l\IiguL_'expéricnce qu'avait acquise le marquis de la le vice que pour le rendre plus hideux.
rac que l'intérèt d'un gagne-pain et que c'est ·
v_1c galante en Franceet à l'étranger, les mul&lt;&lt; Mais, ajoutait-il, si parfois ma plume a
Jans une voie toute opposée que l'entraînait
tiples aventures amoureuses qu'il avait ren- semblé en décrire les horreurs avec quelque l'élan de son àme généreuse. Mais, de la plucontrées sous diverses latitudes lui fournirent complaisance, qu'on n'en accuse point mon part des ouvrages qu'il rédigea sur les quesla matière d'une foule de, contes, nomelles, cœur, mais l'infamie de notre siècle. Toul tions de morale et &lt;le politique, qui lui teapologues, romans, entretiens et morceaux homme a le droit de subsister : or, la corrup- naient surtout à cœur, les éditions, d'ailleurs
de tout genre qui, publiés sans nom d'auteur, tion universelle est parvenue à ce degré qu'un ~ssez restreintes, ont, hélas! disparu sous le
ou sous des pseudonymes, parfois sio-nés de homme sensible n'arrive à vivre qu'en exploi- pilon. C'est un fait notable, et déplorable m
ses initiales, firent maintes fois la j~ie des tant les vices mêmes qu'elle a engendrés. même temps, que M. de Migurac, do'nt la
gazetiers, toujours à l'affùt de ce rrenre Achetez les livres vertueux de l'auteur philo- plume était fort leste et expressive dans le
&lt;l'écrits_. On. y remarquait un choix de ~1jets sophe, lecteurs : il n'en écrira point d'autres. genre grivois, semble avoir été moins heureux
asse~ licencieux, une franchise de peinture Mais si vous les laissez &lt;lédaigoeusement s'en- dans le domaine de la haute spéculation phiadmirable et une connaissance parfaite de fouir dans la poussière, alors donnez-lui du losophique.
toutes les dépravations.
pain, ou du moins ne protestez pas si à votre
Autant ses dialogues galants, illustrés d'esLe Guide du Cosmopolite à Cylhèi'e fut lubricité il offre la pâture qu'elle réclame et tampes polissonues, foisonnaient dans les
dé_truit comme outrageant l'honnêteté pu- qui l'empêche de mourir de faim. »
alcoves des courtisanes, autant les traités inblique. Les amours honteuses de la mime
li n'est que juste de noter que lorsque octavo où il 0étrissait les vices de la société
Cl.. • valurent une forte amende au liLraÎrè
M. de Migurac, par le revirement de sa for- moderne demeurèrent pour la plupart ignorés.
et à M. d~ Migurac un.séjour de trois seu{aine~ tune, fut porté au pinacle de l'opulence, il fit Aussi subit-il plusieurs fois cette mortification
au For-rnvèque. Il ne peut ètre contesté que soigneusement rechercher, afin de les brùler, d'ètre réputé auteur licencieux au lieu de mo&lt;le toutes les œuvres sorties de sa plume, les exemplaires de ses œu vres les plus gri- raliste, ce qui l'affecta douloureusement; mais

�.JJfONSl'EU'R,

, . - 1!1STORJ.Jl --------------------------------------J
Il est vrai que le même le présenta comme touchant avec quelle générosité il s'appliquait
il se consolait, avant en son cœur l'assurance
à faire profiter ses contemporains de ses
l'apologiste de l'inceste, parce que, en droit
de sa vertu.
•
primitif, il avait admis comme légitimes les erreurs elles-mêmes, mettant bien au-desAu reste, ce n'est point que. l'indifférence
sus des suggestions de son amour-propre sa
unions entre fils et mère ou père et fille. A
ait accueilli tous ses ouvrages de cet ordre.
volonté de les guider dans les voies du proquoi M. de Migurac n'eut pas de peine à r~Quelques-uns furent signalés dans les recueils
grès. Rien n'est plus saisissant, dans cet
pondre. l'envoyant regarder comment en usent
les plus estimés de l'époque, tels que les Letordre, que l'imagination qui s'empara de lui
les bêtes, lesquelles, à tout piendre, ne diftres de Bachaumont, le Journal de Métra ou la
un soir qu'ayant bu plus que de raison il
fèrent qu'iroperceptiblement de l'homme préCorrespondance de Grimm. La haine vigouchancelait à chaque pas au sortir du cabaret
historique. Le grimaud riposta que, si telles
reuse dont s'était enflammée l'âme de M. de
et s'en allait donner de l'épaule contre les
étaient les pratiques de l'état de nature, il
Migurac contre les despotes et la manière dont
murs. En vain ses amis voulurent l'entraîner
n'était point de condition plus atroce; et il
ils pervertissent leurs sujets pour les asservir
au logis et le faire coucher. Il se cramponna
eut des sarcasmes grossiers contre les faiseurs
lui inspira, à la mort de Louis XV, une satire
avec une énergie invincible à un arbre qui
de paradoxes qui s'en servaient pour flétrir
vengeresse à laquelle nous avons déjà fait
se dressait en face du seuil maudit, et d'une
celui de ,société. Mais M. de Migurac ne pourallusion. Il invitait les peuples à se saisir de
voix de stentor, il avertit les passants de consuivit point la controverse, sans doute parce
leurs tyrans et à les clouer au seuil de leurs
sidérer en quelle abjection l'excès de boisson
que son esprit était tourné vers d'autres sujets.
palais comme les paysans font des chauvespeut réduire le sage; et il continua de se
A ceux qui, faisant argument de sa brosouris. Il ftit fort près d'aller à la Bastille pour
couvrir d'anathèmes jusqu'à une heure assez
chure, le Cosmopolitisme justifié, prétenavancée de la nuit, ne se lassant pas de
ce pamphlet qu'il dut désavouer.
Ayant eu dans sa vie soixante-sept duels daient dénoncer en lui un ennemi du roi, il remontrer à la foule assemblée la pauvreté
opposait triomphalement ses campagnes dans de la condition humaine, imparfaite jusque
dont quatorze meurtriers, M. de Migurac
la guerre de Sept Ans et comment il avait
mieux que personne pouvait apprécier tout ce
défendu_le nom français en plusieurs cours chez le philosophe.
que cet usage a de barbare. Aussi voulut-il le
M. de Migurac mit en pratique la même
étrangères; et ce lui fut une occasion de battre
franchise pour livrer en enseignement à ses
flétrir dans une méditation de magnifique
en brèche une fois pour toutes cet éternel
contemporains l'histoire de sa vie et particuenvergure qui lui attira des éloges de l'archereproche de contradiction dont on s'appliquait
lièrement celle de ses amours. Il y porta
vêque de Paris et une affaire avec un mauvais
il le noircir. Il ne fit pas de difficulté d'avouer
même tant de complaisance que d'aucuns
hretteur. Celui-ci, ayant taxé d'hypocrisie son
que l'état social crée des devoirs et des droits
s'en sont indignés, jugeant qu'auprès de ses
changement d'idées, reçut de lui un coup
nouveaux auxquels l'homme ne saurait sr écrits les Confessions de Rousseau ellesd'épée qui l'envoya aux Innocents. Sommé de
soustraire sans scandale, tarit les préjugés ont mêmes sont dissimulées, et mettant sur le
se justifier de n'avoir pas agi selon ses maximes,
pris racine parmi nous, ni même sans incon- compte de la vanité ou du désir du lucre le
)l. de Migurac le fit aisément dans son Traité
vénient : car nous en sommes it cc point de récit circonstancié qu'il a laissé de sa biogrades contradictions apparentes : « Ce n'est
corruption que nos plus grands maux ne peu- phie. Imputation contre laquelle il convient
pas, expliqua-t-il, l'individu faible et sensible
de s'inscrire en faux en rendant hommage au
qu'il sied d'incriminer quand ses actions ne vent se guérir que par d'autres maux.
C'e~t ainsi que, si l'on veut prendre un souci qui lui fit entreprendre cette tâche toute
sont point d'accord avec ses principes, mais
exemple, l'aumône est une pratique à la fois d'édification. Lui-même a exprimé avec beaubien l'état social qui corrompt les mœurs et
humiliante pour la dignité de l'homme et con- coup de préclsion son dessein dans plusieurs
les esprits à ce point que, concevant la justice
traire à la bonne ordonnance d'un État. Le passages de ses œuvres, et notamment dans
naturelle, il serait honni d'y conformer sa
sage, cependant, s'y livrera en gémissant, les dernières pages de son roman : Zelmis Ott
conduite : en sorte que l'homme le plus verafin que ses semblables ne soient pas dans le les Confessions d'un philosophe. Ayant
tueux ne diffère souvent du criminel qu'en
cas de mourir de faim par sa faute et pour achevé les récits de ses av,mtures, le héros
ceci que, commettant les mêmes actes, il a la
ne point étouffer la meilleure partie de son terminait en adressant au lecteur cette adjusupériorité de les haïr. l&gt;
D'ailleurs, rien n'est [plus affiigeant que âme, qui est la sensibilité.
ration pathétique :
C'est cette sensibilité naturelle que M. de
« Homme sensible, j'ai écrit ce livre pour
d'observer combien des critiques malveillants
Migurac proposait à ses frères comme le guide que tu fusses instruit à quel excès est suss'acharnèrent à mettre en opposition la façon
de.leur conduite, les mettant, au contraire, ceptible de se porter une âme née pour la
dont il parlait et celle dont il agit, où à tirer
en garde contre les impulsions aveugles des vertu. Si les peintures du vice y sont frédes conséquences révoltantes de ses principes.
passions. Quant à celles-ci, il les dénonçait quentes, c'est pour t'en inspirer une horreur
Un misérable gazetier affecta de pousser des
avec autant de constance que M. l'abbé de fortifiée; si je n'en ai point dissimulé les
cris et tenta d'exciter contre lui l'animosité
Mably lui-même, et ici les censeurs les plus séductions, c'est pour mieux t'armer contre
publique parce que, dans sa Disse1·tation sur
malveillants n'eussent point trouvé contradic- lui. Qu'il succombe sous sa propre honte,
la légitimité de l'anthropophagie, il avait
tion entre ses principes et sa conduite. C'est quiconque soupçonnerait d'un autre calcul
déclaré qu'en cas dç famine un fils aurait
au moment où ses poches étaient le moins l'auteur de ces lignes. C'est avec ses larmes
strictement le droit de tuer son père lui- garnies qu'il faisait l'aumône plus largement ;
et son sang que Zelmis a tracé ces tableaux,
mème et de se repaître de ses membres. Pour
jamais il ne s'appliquait davantage à la fru- insoucieux de paraitre débauché, monstrueux,
réfuter l'accusation d'immoralité scandaleuse
galité qu'aux jours où il se sentait grand vaniteux, téméraire, indiscret, mais pensant
qui lui fut infligée, il suffira de rappeler qu'en
appétit. Et plus tard, ce fut trois jours après
écrivant cette proposition M. de Migurac se son deuxième mariage qu'il fit une infidélité n'avoir point perdu sa peine si le- spectacle
plaçait dans l'hypothèse de l'état de nature, à son épouse adorée, seulement pour n'être de se~ erreurs peut en épargner une à quelqu'un de ses frères. l&gt;
qui n'a nul rapport avec celui de société. Et
point l'esclave d'un sentiment égoïste. Car,
Nous grossirions sans peine ce chapitre.
il ne sera pas superflu d'ajouter que, depuis disait-il, autant l'homme doit obéir aux vœux
son retour d'Allemagne, il évitait générale- légitimes de la nature, autant doit-il tenir Mais, à coup sùr, nous avons assez dit com·
ment de manger la chair des animaux, pour pour suspectes toutes les inclinations exclu- ment M. de Migurac entendit son rôle
~e conformer au vœu de la nature qui n'a sives. Le sage se reconnaît à ce qu'il domine d'homme social et moral pour que le lecteur
donné à l'homme que quatre dents canines, la fortune et les événements, et sait repous- puisse faire justice des calomnies intéressées
et obéissant également à la tendresse de son ser loin de lui tout avantage auquel ses sem- de ses ennemis. Notre volonté n'est point de
nous instituer l'apologiste de tous ses actes,
cœur qui lui faisait voir des frères dans les
_blables n'ont point part.
ni de nous associer à toutes ses théories, la
créatures innocentes qu'une barbarie séculaire
M. de Migurac prouva donc par des actes perfection absolue n'étant point de ce monde,
nous fait immoler à notre gourmandise. Et de haute vertu que sa philosophie n'était pas
voilà l'homme dont la malignité d'un faquin uniquement théorique. Il n'est pas moins Il nous suffit d'avoir établi avec quelle ardeur
voulut faire l'apôtre du cannibalisme.

i~ se voua_ à sa tâche, avec quelle fécondité il
sen acqwtta, avec quel zèle il voulut faire
profiter
et l'h umamte
. , ent''
d ses contemporains
,.
iere e ce qu d y avait en lui-mème de louable ou ~e répréhensible. C'est en ce sens qu'il
~ ~u dire, non sans raison, que nul n'avait
ete plus, vertueux que lui, car nul n'aima la
vert~ d un cœur plus sincère el avec une
pass10n plus absolue.

D'E

.JJf1GU'R_JtC

~

~orme en f?t variable, le sens en était tou- profo?de; Par_courant les gazettes, il lui était
JOU~s le meme .. De son écriture haute et arrive d y vo1 r le nom de '1
•1·1gurac et
11 • de 11
la marqmse douairière mandait à son quelques ~unes de ses aventures; et elle se
s etat de sa santé, l'entretenait du rcndP- deman~a1t pourquoi de toutes les femmes
~ent _des.terres et exprimait le souhait u'il e~e était_ la se~le qu'il ne pût aimer. Plueut• hientot
('t Ieur me
J 1·1- sieurs fois elle fut sur le point de partir de
d achevé son vovaO'r
J b
'I uat 1a ate de son retour.
t~nter de le _rejoindre pour se précipiter à' ses
Les lettres de la J·eune marq .
lier
d
d
mse, aux pieds. Il lm semblait qu'elle aurait eu des
ones escen antes, aux caractères inérrau·x accents pour le convaincre. Mais sa timidité
etl penchés,
d"e la nature!le et la crainte de le contrarier la
,, •comme jetés au hasard
,
XVII
P urne, n ~latent que de longues supplications retena1en t.
au• marquis ·· ah I qu•·1
• reprendre au
I vmt
Elle demeu:"ait enfouie dl\ns son château,
ch~teau la ~lace qui était la sienne I elle- a?qu~l, depms la fuite de rnn mari, elle
Qui ramène le lecteur en d'autres
meme s~u:a•_t s'effacer, se retirer si sa ré- ~ avrutyas souffert qu'on fît aucune réparalieux.
sence lm eta1t odieuse : elle assumait t~ute tI~n: L empre~sement des gentilshommes du
M. de Migu~ac ne tarda pas à s'acquérir la_ faute _de leur désunion, l'adjurait au moins
~01.Si~age ne la touchait point; et cependant
quelque notoriété dans les cafés littéraires et
~ntmuait de lui tenir rigueur et préférai~ il eta,~ nota~le, non seulement à cause de ~a
dans deux ou trois salons. Non qu'il fût de le ~f-ourd_es pays étrangers, d'accepter qu'elle beaute, mais parce que, M. Moriceau étant
ces auteurs dont les libraires sollicitent les
m Il tem: ~~e partie de ses revenus.
mort en 1~7?, elle possédait la plus grosse
La sens1b1hté_ exceptionnelle de M. de Mi- fortune qm fut à trente lieues à la ronde.
œuvres et qu'ils contrefont quand ils ne
p~uvent ~es publier, ou que les dames du bel gurac ne pouvait manquer d'être ém d
Son opulence la laissait indifférente. Les
O'
Qu01que,
•
ue e
dans ses années
a'.r se d1sp~l~nt comme un carlin à la der- tels messabes.
~e~les compagnies qu'elle eùt pour agréables
mère fantame. Mais le tour inattendu de tumultueuses, il eût rarement trouvé le temps eta1~nt celles de Maguelonne, qui avait nourri
'l~elques-unes d~ ses brochures les rendait de donner de ses nouvelles, il avait bien écrit Lou~-Lycurgue, du vieux Pierre-Antoine et
quatre
lettres à la marqu,·se douam
. 'ère pour de G1lles, qui l'avaient servi, et de M. Joid• une lecture facile ., la manière dont les cr1.
l'
de son
t1q~es_ s'.3 gaussèrent de plusieurs y attira la fi assurn ..
, respect , et cinq ou s,· x a, sa neau, dont les leçons lui avaient été si peu
cu~10s1te; enfin un certain bruit d'originalité emme, ou I1 temoignait combien il appréciait profita?les. Son plaisir unique était de visiter
des sentiments qu'elle 1m. mam.
~m se fit autour de sa personne fut fa;orable la
fi noblesse
.
les maisons des paysans et d'y distribuer de
1a comparait à Ariane et à d' t
a son renom d'écrivain.
esta1t,
hé ..
d ,
au res lar?e~ aumônes au nom du marquis, ce qui
romes e 1antiquité, s'accusait très hum- ~thra1t sur lui_ de grandes bénédictions dont
Au cabaret du Perroquet Gris, il partageait
ave~ M. Mottet la royauté de la comp rr •
bleme~t de s?n aversion pour la vie conju- Il ne_ se.doutrut pas. Quelquefois aussi elle
I
l . l'
abmc.
•~ Ja ous,e épargnait à cause de la bonbo- ga_le, s exc~sa1t de l'av,oir fait souffrir' refu- réums~a, t dans d'apétissanles collations tous
mi? de sa nature, capable de désarmer jus- sait ~vec rigueur son argent, l'exhortait à les petits enfants du village et, avec un émoi
qu à de~ gens ~e lettrès. On lui reconnaissait banmr de son cœur un malheureux et à a~er et doJJx pourtant, elle retrouvait sur le
un esprit particulier et de la sensibilité. Et
"'.sage de_ quelque Louiset ou Henricou,
les grimauds ne se trouvaient pas offensés des
dune Mar,chette ou d'une Théréson la courb
· et le pli hautain 'de la lèvree
su~s d'un marquis, les attribuant à sa
du nez'. l' œ1·1 clair
naissance et à ses relations.
~e Lows-Lycurgue. Alors un tumulte de senPlusieurs dames de la meilleure société
tu~ents contraires se déchaînait dans son
telles que la présidente de Vergne et la corn~
sem : elle p~nsait_ à l'enfant qu'elle n'avait
tesse ~e Pontruan se piquaient de l'avoir à
pas eu et qm aurait pu retenir son m . ·
è d' li
an aule~r to'.lette. En ce temps-là, la mode s'était
pr s e e ou rendre moins cruelle son
de_tachce des calembours pour aller aux écri~bsence; et elle concevait pour ces petits
~atn~ avant qu'elle se tournât vers les courses
etres mnocents une haine et une tendre
. bl
h.
sse
e c ev~ux. ~ussi les gens de qualité voyaient
i~expr!Illa es, ame parce qu'ils étaient
avec_ sat1sfact10? un d~s leurs parmi les lions
d, autres
et tendresse parce
,. 1
. d femmes
l.
,
quis
~u JOur et_ lm savaient gré de n'avoir ni
et~1ent e u1. Et finalement elle les embras1~spect, m la grossièreté des rustres de
sait en pleurant et en leur disant de revenir
gcme. Les ~ames faisaient volontiers cercle
Cependant,_Peuà peu, elle s'étiolait comm;
;~!ou_r de lm pour l'entendre développer ses
u~e plante privée de soleil. Elle déclina plus
.&amp;I c~1s, ou dé~la?1er ses vers après souper.
vite quand madame Olympe fut mortE: d'une
. di er_ot, qm drna une fois avec lui chez
goutte remontée_ au cœur. Il n'y avait jamais
ma_ emo1selle Lespinasse, l'assura de son
, eu .grande• affect10n
l r . entre les deux femmes,.
csltme. Son nom volait de lèvres en lèvres
mais, apres a utte de Louis-Lycurgue, leur
duand on. le Yoyait apparaître dans son moa~our commun les avait rapprochées : sans
e~te habit de ratine noire, avec veste blanche
quelles. se fussent
n . ouvert leur cœur ' lem•eme·
cu~otte pareille, bas chinés et petits sousouv~mr y ~tta1t, et madame Isabelle ne se
1ers a boucles d'aro-ent
l~ssa1t pas d entendre avec extase et désolab he· imprévue
·
un~lais
t . une catast,rop
bouleversa
tion mad~e Olympe lui redire quelque anec~e ois d_e plus 1ordonnance de sa vie.
dote de_la Jeunesse de Louis-Lycurgue.
dé s~a1t ~rreur de croire que depuis son Accep/a11t la rt!a lité po,w ce qu'elle élail N d If"
,Aussi
h , la
. mort de madame Olvm
J
pe, mort
m e conçut qu'il
· e'
,gu. n'avait "r lus· q11·a· ,ne'd·t'
' er com
ment
il
part e M1gurac, un bon nombre d'années
trcs c retienne et suiv]e, selon le vœu secret de
accomm oderait pour le mieux philosophieet opulence.
aaup~radvant, le marquis fût resté sans rien
(Page 142.)
la
.
fi noble dame,
, d'une pompe funèbre magn1S
· laissés.
•
savmrè e ceux qu ··1
• y avait
Madame
que, porta a madame Isabelle un coup doum re et madame Isabelle n'avaient eu de
lou_reu;, comme si avec la défunte se fût
cesse qu'ell
él01gne
davantage
. ,
arnit
été sa es . n ,eussent découvert quelle tourner sa passion vers un objet plus digne
L ·
, .le sou venir du b1·en-aime.
chan
destmé:,. et, malgré ses fréquents
De t;lles épîtres, encore que la marquis;
a Jeune dame eta1t fort aimée à cause de la
de gem:nts de rcs1dence, il lui était arrivé les reçut avec transport, ne laissaient pas que douceur de sa nature : on s'inquiéta d
· é•
e son
recevoir de leurs missives. Encore c1ue la de la plonger ensuite dans une détresse plus dep
r1ssement, et M. Joineau crut de son

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�.MONSl"EU~ D'E .MTGU~AC _ _

111STO'R._1Jl
femme depuis tantôt une vingtaine d'années,
devoir de prévenir le marquis de la triste Porcherons où mesdemoiselles Lange, Parrat sa sensibilité était telle qu'il ne put lire cette
condition de son épouse. Il lui écrivit donc et Sainte-Omphale, nymphes renommées du épître sans en être attendri, et les larmes
une ou deux lettres qui sans doute furent Colysée, avaient émerveillé les convives par ruisselèrent sur ses joues et jusque sur le
perdues ou que peut-être, par distraction, il leur détachement des préjugés et la lubricité papier. Quelle était l'origine exacte de cet
de leur faconde. Avant allumé rn chandelle
oublia d'ouvrir.
au
moyen d'un b~iquet, il aperçut sur sa émoi, c'est ce qu'il serait malaisé de discerner.
Les médecins, appelés malgré la volonté
table une large enveloppe munie &lt;le plusieurs Car la douleur de ce deuil ne pouvait l'oppresde la délaissée, ne furent pas satisfaits, et
ser gravement, puisque, de son plein gré, il
une fois qu'ils surent le chemin de la maison, cachets. Mais, parce qu'il avait la tête rompue avait renoncé à revoir son épouse sur cette
par le vin de Champagne qu'il avait bu, il ne
elle dépérit davantage. Tant et si bien qu'à
terre. Sans doute, il fut surpris de la soumisforce de purges, de saignées, d'huile~, de l'ouvrit point et dormit d'une traite jusqu'au sion dont ces lignes étaient empreintes; un
coup de onze 1,eures où la femme qui avait
tisanes et de pilules de toute sorte, elle put
soin de son ménage lui porta sa pitance fru- regret le saisit que celle existence n'eût pa~
prévoir le jour de sa mort. Elle l'envisagea
gale. Ce fut peu après qu'ayant achevé de été plus heureuse et il déplora les caprices du
avec calme, manda un notaire de Bordeaux,
déjeuner il jeta de nouveau les yeux sur cette sort-el ses rigueurs.
et, avec l'aide de rnn ministère et celle
Mesurant la grande noblesse de cette femme
enveloppe et l'attira par devers lui d'un geste
de M. Joineau, rédigea scrupuleusement son
qui venait de mourir, au moins avait-il la
nonchalant. li lui sembla vaguement en recontestament. Elle employa la dernière semaine
naître l'écriture. Il la déchira : une lettre s'en consolalion d'avoir fait preurn d'une. noblesse
de sa vie, comme avait fait le marquis Henri,
échappa ainsi qu'une deuxième enveloppe close. pareille. Certes, leur séparation avait coûté
à répandre de bons avis et quelques libéraLa lettre était de M. l'abbé Joineau qui lui bien des sanglots à la marquise; mais au
lités parmi le domestique du chàteau et les
annonçait en termes convenables le trépas de moins avait-elle pu juger à son prix celui
rustres du village. lis demeuraient devant
son épouse, lui donnait quelques détails sur qu'elle avait épousé et qui, susceptible de
elle -tordant leurs bonnets dans leurs gro~
les derniers temps de son existence et sur sa faillir, avait l'àme trop haute pour ne pas haïr
doigts et s'en retournaient chez eux les yeux
mort très chrétienne et ajoutait que, par son péché et s'en infliger le châtiment. Oui,
troubles, pensant avoir vu un ange.
testament rédigé devant maître Guichetcau, peut-être la marquise eût versé moins de
Quand elle comprit que sa fin approchait,
notaire, elle le faisait héritier de tous ses pleurs s'il eùt accepté de finir ses jours auprès
elle se confessa et re1:ut très dévotement la
biens, laissant à lui, abbé Joineau, la charge d'elle; mais fallait-il que l'indépendance dC'
communion des mains de M. Joineau. Puis,
de l'en prévenir et d'exécuter ses instructions. l'àme de Louis Lycurgue fùt humiliée et pouayant fait entrer ses gens, elle demanda parM. de Migurac rompit ensuite le cachet de vait-il priver l'humanité dei- lumières de son
don à tous de ses offenses, leur dit adieu et
l'autre pli. Il ne contenait que ces lignes génie? Maintenant encore la générosité de la
eut un signe de tête et une pression de main
défunte lui marquait clairement son devoir.
d'une rcriture fort trc:mbléc :
plus familière à l'abbé, comme si elle lui
Baisant avec transport le papier maculé de
rappelait une promesse; et elle demanda
ses larmes, il s'écria :
« Monsieur,
qu'on la lais1àt seule avec Maguelonne.
- Femme incomparable, créature inf,Jr&lt;&lt; Je veux que les signes suprêmes de cc! Le
Alors la vieille lui posa entre ses doigts
tunéc dont la vertu a égalé les malbeurs, que
comme
maigres une petite miniature bien exacte 4ui vie qui s'éteint vous soient consacrés
1
tes mânes ne soient point courroucés si je
elle l'a été tout entière du jour où je vous ai
avait été faite jadis de Louis-Lycurgue. Eli&lt;· y
n'accède point à ton suprême désir. La conconnu. Je veux vous dire merci du bonheur
fixa son regard et dit doucement :
stance de ton amour t:a fait une loi de m'ofque vous m'avez accordé et ,,ous demander
- Raconte-moi, Maguelonne.
frir la fortune. La. constance de mon honneur
Et tandis que, de sa voix un peu éraillée, pardon des peines que vous avez pu encourir m'oblige à la refuser. C'est à force de te
de mon fait. Il ne vous a pas plu cUaccéJer à
la bonne femme ressassait les histoires cent
résister, même au delà de la mort, que je me
mes vœux en me permellant de vivre auprès
fois entendues, toujours neuves, de l'enfance
montre digne de toi qui es di:;ne de moi-même.
de vous. C'est sans doute que j'étais indigne
de Louis-Lycurgue, de ses malaises et de ses
Et, réllél:hissant sur celte contradiction
de partager votre dtstinée et qu'une àmc
gentillesses, comment il avait appris à rire
cruelle qui s'était trouvée entre leurs destiet du soleil qu'il voûlait saisir, madame ba- aussi faible que la mienne n'était pas capable nées, M. de Migurac se promit de metlrc une
belle contemplait avidement le visage du bien- de s'élever à la hauteur de la vôtre. Au moins matière si délicate en stances alternées.
ai-je eu la satisfaction d'obéir scrupuleuseaimé et repassait un à un tous les traits de sa
Au milieu de telles pensées, tour à tour
ment à votre volonté et d'ouïr de loin quelpersonne adorée: ces yeux qui n'avaienl plus
douces, graves et douloureuses, l'après-midi
ques rumeurs de ,•otre admirable carrière.
voulu la voir, celle main qui avait fui la sienne,
s'écoula et M. de ~ligurac s'aperçut tout à
Maintenant que je n'y suis plus, rien ne vous
ces lèvres qui avaient refusé ses baisPrs ...
coup, à la chute du jour, qu'il avait oulilié de
empêcbera de revenir à Migurac, ou, si vous
Et tout à coup la vieille tressaillit et eut un
manger. Donc il s'baLilla, sortit sur le coup
le préférez, de mener à Paris une vie plus
petit cri : le portrait s'était échappé des doigts
de six beures et se dirigea vers le cabaret du
conforme à la splendeur de votre race. Car
de madame de Migurac et, glissant à terre,
Perroquet Gris, sachant y rejoindre ses comj'ose espérer que vous ne refuserez pas à une
venait de ~e briser. Maguelonne le ramassa et
pagnons el ayant grand soif de société après
morte ce que l'incomparable délicatesse de
voulut le tendre à la marquise; mais, Louvotre âme vous a jusqu'ici fait décliner : je une si émouvante solitude.
chant ses paumes, elle les lrouva froides.
Son attente ne fut pas trompée: la taverne
veux dire la possession de mes biens, qui ont
Ainsi elle connut que sa mailresse avait
regorgeait de monde et de bruit. Il s'assit à
passé, sans doute déjà depuis quelque temps. toujours été vôtres.
sa place accoutumée, se fit servir un pot de
&lt;l Laissez-moi, monsieur, vous baiser la
Selon le vœu de madame Isabelle, on mit le
bière avec de la choucroute de Strasbourg el
main, car les ombres de la mort obscurcissent
portrait brisé dans son cercueil ,et ses funérailse mit à manger sans mot dire, en partit'
ces tristes yeux. Ah! que n'~tcs-vous ici! Que
les furent très modestes. Les gens du château
parce qu'il mourait de faim et aussi parce
la mort serait belle! Mais non, je n'aurais
et du village furent seuls à yassister et à l'enseque ses pensées ne se détachaient pas des évéplus le courage de mourir, car la vie me
velir, en pleurant, dans le caveau de famille.
nements dont il venait d'être informé. Penserait trop douce, et il est mieux que je
dant ce temps, autour de lui, l'entretien
meure. Adieu, monsieur, tout ce que j'ai eu
s'échauffait parmi la fumée des pipes et dans
de bonheur vient de vous. Recevez les bénéle fracas des pots e\ des verres bruyamment
Comment M. de Migurac de pauvre dictions reconnaissantes de votre très humble déposés sur les tables. Soudain, remarquant
et très fidèle épouse et servante
devint riche.
son silence, un de ses commensaux lui frappa
(( ISABEt.l.E. J)
sur l'épaule et s'etonna qu'il ne tînt JJ?int
Peu de jours après, M. de Migurac rentrait
comme d'habitude le dé de la conversat1on•
Bien que M. de Migurac n'efü point revu sa
fort tard chez lui, au sortir d'un souper aux

°'

li s'excusa briè~ement_et ~ontinua de manger.
, Comme plusieurs ms1staient, il finit par
decl~rer,avec un froncement de sourcils qu'il
ven3.1t d ap~rendre la mort de sa femme et
en ressentait_ beaucoup d'afOicLion, malcrré le
pl'u
rela~rnns qu'il Y avait eu enlr: eux
depms ~lus1curs lustres. Un murmure de
sy~pathie parcourut l'assistance; toutes les
~ams s~ tendirent vers le veuf el plusieurs
illuSlrattons du Parnasse le vinrent embrasser
et serrer sur leur sein .
Flatté_ ~ans sa douleur, M. de Migurac se
crut oblige à plus d'expansion et il énuméra
~ve_c chaleur toutes les vertus de la défunte,
rns1stant sur les torts qu'il avait eus envers
ell_e et _sur l'inébranlable attachement qu'elll!'
lm avait conservé : ·
-: A telle enseigne, conclut-il, que sa
dermèrc pensée a été de me vouloir enrichir
par sa mort i me léguant tous ses biens el
ceux qu 'e~le avait hérités de son père; oubliant
que _le meme scrupule qui m'avait interdit,
sa v~e ~uraot, de profiter de son opulence,
subs1st~1l après son trépas, quand bien même
toute _richesse ne serait pas scandaleuse chez
le philosophe amant de la natme et disciple
de l'égalité.
En achevant cette phrase, M. de Migurac
promena machinalement son reO'ard sur la
compagnie ~fin d'~n recueillir !'~)probation.
11 fut surpris de n Y rencontrer que le silence
e_t _des ,paupières baissées. M. Camus, dialecllc1en emérite, marmonna :
- Sans doute, san~ doute ....
)lais M. Leborgne, poète élérria&lt;1ue inlrr. détacbé :
"
'
rogea d'un air
. - _La fortune de madame de Migurac élail,
Je crois, considérable?
Du fond du pot qu'il vidait, le marquis
souffla :
-:- Son père, à ce que me dit M. Joincau,
ara~t amassé des trésors. On n'estime pas 1t
moms de deux ou trois millions d'écus le
total de son bien.
, li )' eut une sorte de frémissement. Les
ligures étaient solennelles dans la fumée du
tabac. MaisM..~e ~ligurac, qui avait repris dela
cboucroute, s ecria, un sourire sur les lèvres :
-: Heureux l'homme intègre, sans autres
Lcsoms que ceux de la nature! Les millions
du publicain ne sauraient le tenter.
- Sans doute... , réitéra J\J. Camus d'un
accent moins affermi.
'
Mais, presque aussitùt, M. Mottet se leva
posa son verre sur la LaL!e et dit ave~
emphase:
- Que nol~e célèbre ami me pardonne si
c~i celte. occaswn mon sentiment diffère du
sien et s1, tout au contraire, je soutiens qu'il
est d~ son devoir d'accepter le lerrs qui lui
est fait.
e
d' cette déclarat!on, M. de Migurac pensa,
'l etonnement, choir de son siège, et derechef
;e regar?a ses voisins, s'attendant à lire sur
trs visages la même slupéfaction. l\fais la
fè~a~t se_ taisaient. Plusieurs hochaient la
d un air hésitant, voire approbateur
• So~é de s'expliquer, M. Mottet le fit. avec
energ1e et onction. L'aveu de leur noble

?e

f

En pett de_ s~111.:ii11~s; avec l'azs,lltce_ qui lui etait prof re, ,1/. de .lligur,:,, a,•Jit ,,d, , ;
.
.
p:rnvrete ,1 celm d opulence q 11as, mit'arnleuse qui lui était ; .1
,
. e, &lt; son f'ass,:,ge de l etal de
velours cramoisi lraî11ait dans l es antichambres. Il t ir"' 111 .... _l Il d o mesl1q11e m11o mbrable e11 li1•r t!e de
111
présente,· so11 dt!je11ner du malin. (Page
.)
· ' · 'c' ,g umc ,, .iv.,l pas
oins de qu.1/re 1·alels pour liti
142

confrère l'autorisait à penser que, du vivant
~êm? de sa vert~euse épouse, M. de Migurac
n avait pas remph toutes ses obligations emcrs
elle;_ il n'était qu'un moyen de réparer en
partie ses torts : à savoir, d'exécuter scru~ul_euse~en_t _les dernièr~s volontés qui lui
eta1ent s1gmfiees. Autant il y avait grandeur
d'âme à refuser les bienfaits d'une vivante
antant il y aurait d'obstination· aveuale e~
barbare à enfreindre les désirs ultimes d'une
morte. L'effort même que M. de Mirurac
aurait à s'imposer, le sacrifice qu'il for~it de
son propre orgueil serait l'abjuration la plus
touchante de ses fautes.

, Il Yeu~, i1 ce discours, une telle explosion
fut

~ cnth?usiasmo que notre gentilhomme en

~tourd1 cl, un instant, comme ébran'lé. Mais
il se ressaisit et ri~_osta, en donnant du poing
sur ~a table, qu il pourrait sous couleur
d'~x~1ation s'immoler lui-mème; mais convena1t-1l ~e traiter pareillement la philosophie'!
Quel Lr10mphe pou1· ses détracteurs si l'un de
s~s adeptes le~ plus avé~és abjurait la glorieuse P.au~rcte pour sacrifier à l'idole infàme
de nos sociétés !
_En_coura_gé par son premier succès, M. Mottet
lu: repond1t vic~orieusement au milieu de la
meme approbat10n.

�-

111ST0'1{1.JI

----------------------------------------#

formée d'un marbre différent et, sur le socle,
Sans doute, aux yeux de la natu1·e, la l'invitait à lui faire tenir vilement quelques des inscriptions, également en or, diraient
milliers
d'écus
afin
qu'il
pût
régler
sans
délai
richesse est un crime. Mais s'ensuit-il de là
de quelle manière chacune de ces figures se
que,· dans l'état actuel des choses, le sage son train de vie sur le pied c1ui était conve- reliait à celle de la marquise. Enfin une
doive la fuir aussi scrupuleusement? Dans cc nable.
Ayant cacheté son message, M. de Migurac deuxième grille, de fer forgé, dont les angles
soin exclusif n'y a-t-il pas quelque làcheté,
seraient soutenus par des sphinx adossés 1t
une sorte d'aveu humiliant que sa vertu serait alla le porter à la poste et, sur le chemin, il des trépieds fumants, maintiendrait à discapable de iléchir dans les liens dorés de se surprit à regarder les carrosses, les livrées, tance la foule des curieux.
Plutus? Que le sage n'aspire point à la for- les robes des femmes et les étalages des bouLa dépense d'un tel édifice ne fut pas érntune, qu'il réprouve celle dont l'origine est tiques avec des yeux fort changés : il s'émer- luée à moins de cenL mille livres. Mais M. de
impure, rien de mieux; mais renoncer à un veilla que la perspective d'un peu d'or sufüt Migurac déclara que cela était peu de chose
bien honnêtement acquis n'est pas raison, à réveiller chez lui-même quelque chose de pour1·u que l'exécution en fût prompte, cl
c·est folie ou pusillanimité. Puisque notre la frivolité des privilégiés. Cc lui fut occa- ~m. Germain Pilon, Ballcrie et leurs confrères
société est ainsi faite que l'inégalité y règne, sion d'admirer la sagesse de 1\1. Mottet et furent avisés de se mettre à l'œuvre sans
le plus bel exemple que puisse fournir le phi- d'imaginer combien en effet il donnerait au retard, tandis que M. de Migurac s'occupait
losophe n'est-il pas de montrer que l'or lui- monde un spectacle édifiant en lui présentant de rédiger les inscriptions. Il parait qu'elles
même est incapable de le corrompre? Ce une vertu que toutes les vanités seraient étaient fort belles; mais le public n'eut pas le
n'est pas en y renonçant, mais en en faisant le incapables d'altérer.
Par un rel'iremcnt naturel de son esprit, bonheur d'en juger, parce qu'elles ne furent
plus magnifique usage qu'il se trouvera véripoint gravées. Au risque d'anticiper sur la
tablement à la hauteur de son devoir. Per- sa pensée se tourna vers la créature sensible suite de ce récit, voici, en effet, quelle fut
dont
la
libéralité
et
l'amour
lui
rendaient
possister dans son refus ne serait de la part de
l'issue de ce dessein si digne de l'âme généM. de Migurac qu'une action vulgaire et sible une conduite si sublime et il décida que reuse qui le forma.
mesquine. Consacrer ses millions au service son premier soin serait de célébrer magnifiLes marbres d'Italie arrivèrent rapidement,
de la philosophie, des arts et de leurs" adeptes, quement sa mémoire. Aussi, au lieu de gagner et le piédestal du buste ainsi que le socle des
le faubourg Saint-Honoré, comme il en avait
telle était la tâche digne de lui.
quatre statues furent bientôt mis en place.
Des tonnerres d'applaudissements accueil- eu l'idée, pour y louer quelque hôtel digne De mème la grille forgée qui fut exécutée à
lirent celle péroraison. M. de Migurac essaya d'abriter un millionnaire philosophe, il se miracle ne tarda pas à les enclore. ~lais par
vainement de se défendre. Il ne rencontrait dirigea vers le cimetière des Innocents.
L'abbé Joineau lui avait fait part de la un accident funeste les travaux ne furent
que des contradicteurs. Sur le coup de minuit,
point poussés davantage. L'attention de M. de
il fut à bout d'arguments. Alors, sentant sa décision de la marquise d'ètre inhumée dans Migurac, sollicitée par mille soucis dil'ers, ne
raison impuissante à résoudre la difficulté où le careau des Migurac : ce ne serait donc put demeurer concentrée sur cet objet unique,
il se débattait,~il résolut de s'en fier au hasard point la dépouille mortelle d'Isabelle qui embrassé dans un premier élan du cœur. Le
et lança en l'air un écu de trois francs : si en reposerait dans le monument qu'il projetait. marbrier, n'ayant pas reçu d'autre paiement
retombant le profil royal demeurait à décou- Mais, au moins, en ce lieu où se presse sous qu'un acompte de deux mille livres pour les
vert, il se rendrait au vœu de madame Isabelle. terre le peuple des morts el que foulent les fournitures qu'il avait faites, refusa de se des\'ingt paires d'yeux s'abaissèrent en hâle cl pieds innombrables des vil'ants affligés, un saisir des figures allégoriques, qu'il céda à
vingt bouches l'acclamèrent : visible à tous, cénotaphe somptueux dirait aux visiteurs res- un financier : accrues de quelques attributs
l'effigie de Louis XV lui indiquait son devoir; il pectueux le nom de madame de Migurac el nouveaux, elles devinrent, aux coins d'une
perpétuerait le souvenir de ses mérites.
serait riche.
M. de Migurac fit donc choix d'un Lerrain salle à manger, le Plaisir, la Volupté, la Gràcc
M. de Migurac se résigna donc à sa dcsti- '
cl le Désir. Quant au buste, il ne fut jamais
née. Il n'en eût pas cru ses sens si, avant de spacieux, à l'étonnement du bedeau qui ne ébauché. La g1·ille d'argent avait été livrée par
sortir, il eût remarqué les clins d'œil mo- trouvait pas qu'il ei1L la mine d'un capitaliste, M. Germain Pilon en temps voulu et soldée à
queurs et les haussements d'épaules qu'é- et, rentré chez lui, il écrivit plusieurs billets deniers comptants. Mais, comme il cùt été
changeaient plusieurs de ses confrères, le à ceux qu'il entendait choisir comme collabo- inutile de la poser tant que le socle était vide,
traitant à demi-voix d'hypocrite et de comédien. rateurs de son dessein, à savoir maitre B~l: elle fut reléguée en un grenier de l'hôtel, où
lerie, architecte, qu'il avait connu au Perroelle demeura jusqu'au jour oit M. deMigurac,
quet Gris, M. Germain Pilon, orfèvre, et deux
XIX
n'ayant point sous la main les mille écus
ou trois autres négociants en marbre et sculpnécessaires pour offrir à mademoiselle Fanteurs de réputation.
chon,
du Théàtre Italien, le griffon noir
De l'emploi que M. de Migurac fit ·de
Les ayant convoqués, il leur communiqua
qu'elle
lui demandait, ordonna qu'on en fit
sa fortune.
son dessein dont la sublimité dépassait infmiment le goùt ordinaire. Sur un piédestal de argent chez quelque revendeur. Son intention
Le lendemain à son réveil, 1\1. de Migurac
marbre de Carrare s'élèverait en dimensions était d'ailleurs d'en commander une autre,
se représenta qu'il allait passer de la pauvreté
colossales le buste d'albàtre de madame de d'un plus riche modèle, mais qu'il oublia par
philosophique au degré extrème de l'opulence.
~[igurac, coiffée à la grecque et le sein légère- la suite.
Mais il n'avait pas accoutumé de s'étonner
C'est ainsi que le monument de la marment découl'ert, drapé à l'antique. Sur chalonguement ni de s'attarder à des rêveries
quise
Isabelle ne se composa que d'une tercune des faces de ce piédestal se grouperaient
rétrospectives. Aussi, acceptant la réalité pour
rasse de marbre irréprochable où se drescc qu'elle était, il conçut qu'il n'avait plus artistement les motifs de décoration les plus saient un piédestal et quatre socles vides; et
touchants, guirlandes de roses, cœurs percés
qu'à méditer comment il accommoderait pour
de Oèchcs, torches allumées, etc., encerclant son nom n'y fut point gm"é. Mais, tel quel,
le mieux philosophie et opulence. Le résultat
un médaillon où seraient gravées en lettres il attirait la curiosité et fut pendant de londe ses méditations fui qu'il rédigea pour
d'or des inscriptions élégiaques rédigées par gues années un sujet d'étonnement pour les
M. Joineau une lettre assez longue. En résumé,
M. de Migurac lui-mème et qui célébreraient visiteurs des morts.
il lui mandait de confier ,à Gilles l'intendance
Cependant, en peu de semaines, avec l'ailes mérites de la défunte. Une grille d'argent
du chàteau, de faire remise aux paysans
sance
qui lui était propre, M. de Migurac
où des amours et des génies se j oueraienl end'une année de leurs redevances el de dimiavait
achevé
son passage de l'état de pauvreté
tre des palmiers enlacés de festons de fleurs
nuer celle-ci de moilié pour l'avenir.jusqu'à
à celui d'opufonce quasi miraculeuse qui lui
entourerait l'édifice, que complèteraient aux
ce qu'il eût le loisir de venir lui même établir
quatre coins quatre statues qui représente- était échu. Lorsque, ayant suivi les ordres de
entre eux la communauté des biens; enfin,
son ancien élève, M. Joineau débarqua du
en attendant que l'abbé le rejoignit à Pari;., raient allégoriquement l'Amour, la Philoso- coche 1t Paris, deux mois plus tard, il le
phie, la Vertu cl la Nature; chacune serait
oit il aurait le gouvernement de sa maison, il

)1f ONSŒU~ D'E ;Jf1GUT{,AC - - ,

re_trouv~ somptueusement installé dans un
bote! sis au coin de la rue Saint-Honoré
cl de !a rue de. !'Arbre-Sec, qu'il venait de
loue,r a un ferm1er général. Le luxe et le rrmît
de l ameublement allaient infiniment au delà
de tout ce que l'abbé avait jamais admiré au
chàteau de Migurac.
. D'un vest!bul~ décoré de mosaïques, de
~tlastres c~rmthiens et d'armures anciennes,
1, abbé fut mtroduit dans une série de salons
ec~atanls de blancheur' dont le plus vaste
pcmt ..en vert d'eau, avait le plafond revêtu d;
c~maieux de Boucher, parmi les hauts reliefs
d or marqués de l'écusson de Micrw•ac. Des
dessus de porte signés de Watteau ~e faisaient
pendant_ aux ~eu~ bouts de la pièce, dont les
murs d1spara1ssa1ent sous les chefs-d'œuvre
de ~reuze, de Fragonard et de Largillière,
tandis que sur la cheminée de marbre, les
co_nsoles et les meubles de laque, s'éparpilla1cnt !es plus belles porcelaines de Sèvres el
verrerrns de Venise. M. de ~fi,.,ura~ vint à sa
~encontre, l'êlu de soie et de b~ocartd'argent,
1
l'embrassa
,
. fort affectueusement comme S•·1
1
avait _qmtté l~ veille et aussitôt lui montra
le pala_1s dont il lui confiait l'intendance. La
P'.'ofus10n des cuivres el des ors, des tentures
d Aubusson et des Gobelins, des meubles
~h_antournés, dorés, vernis ou plaqués, des ,
la1~nces, des cabinets d'Allemagne et de
fhrnc, des lustre~, de ~ohême, des pendules
'.t ~lonnes, des pieccs d orfèvrerie, Oambcaux
a girandoles, surtouts de table, vases de toutes
(Jll11sJraliu11s

sol'tes, corbeilles ~t services variés, le jeta dans
~n~, sor~e de vertige. Douze chevaux piaffaient
a I ecurie. Quatre voitures dont un carrosse à
sept glac~s et un wiski genre anglais étaient
~ux remises. Un domestique innombrable en
ltvr_ée de velours cramoisi trainait dans les
antt~hambres : le lecteur s'en fera une idée
con_s1déranl que M. de Migurac n'avait pas
m?ms de quatre v~lets pour lui présenter son
~éJeuner du matm. L'un tenait la chocolatière, le deuxième faisait mousser le hreuvarrc
avec 1~ trémoussoir; les mains d'un aut~c
étendaient la serviette, et le maitre d'h't 1
. 1 , h
oe
avait a tac e de verser. M. Joineau lui-même
do?t la chambre était crème et or' reçut c1~
pre_sent de ~on maître, pour son service particulier, un Jeune nègre nommé Zamore hab'.llé d'un turban à plume et d'une vc;le el
d ,u_n_e cul?tte d~ satin rose; il ne put s'en
de!a1re qu en alleguant son effroi de ce visaoe
1101: pareil à celui du diable.
"'
Eblo~i de tant de magnificence, l'abbé ne
se contmt pas de témoil)'ner à son maitre
combie_n il s'émel'l'eillait" qu'un philosophe
cnlcnd1 t le luxe el le confortable de l'existence
tout aussi bien qu'un financier. Il n'étaiJ. pas
dans le caractère de M. de Migurac de rcmarq~1cr l'ironie. Ce fut en toute simplicité qu'il
demontra à son ancîen précepteur comment,
da?s le c?angement de sa condition, il prétendait appliquer ses principes.
- Du moment, dit-il, que s'est allermie
la propriété privéc, origine de tous les vices,

le philosophe a le devoir de l'accepter. Car du
partage de ses biens entre tous les misérables
ne résullerait aucun avantage pour eux, la
part de chacun del'ant être ridiculement infim~; leur partage entre quelques-uns ne
fei:3~t q~'accroitre injustement le nombre des
pr1V1lég1és_. Le rôle du philosophe sera donc,
non de reJeLcr la fortune, mais d'en faire le
plu, noble usage. Loin de thésauriser, il dépensera la:gcment. Afin de manifester que sa
~ertu CSt maccessible à toutes les séductions
11 aura la pompe extérieure d'un fermier rré~
néral ~t fréquentera le monde. Il encourarr~ra
le~ arllstes et fora vivre les ou l'riers en m~ILipl1a_nL _autour de lui les objets de prix : car
le~ JO_u~ssances du luxe, blàmables selon l'ordre
prn111t1f des choses, sont aujourd'hui le seul
moyen par lequel le riche puisse faire part au
pauHe de ses trésors. Il favorisera selon ses
m~yen~ ,le règne d~ la vertu el de la philosophie, n epargnant rien pour guider l'humanité
r~r~ le progrès, portant un œil attentif sur le
gcrn~ malhe~reux, corrigeant les caprices du
dcstm, se faisant le collaborateur de la ProYidence.
, Le plan que M. de Migurac continua de
&lt;lcvclopper avec une 13loquente abondance
par~1t à l'abbé à la fois sublime cl commode,
el il. assu~a sans déplaisir ses nou l'ellcs
fonctions qm, encore qu'elles n'eussent point
~n cara_ctèrc. particulièrement ecclésiastique,
comena1ent a sa nature confortable et soigneuse.
ANonÉ LlCllTE:'\BERGER.
(A suivre.)

,te CONRAD.)

LUDOVIC HALÉVY
~

Notes et Souvenirs
M_ai 187 1. - A trois hc11res et demie du
matm, nous arrivons à Poissy, qui est maintenant tè~e d~ ligne. Les conducteurs crient :
- Poissy· tout le monde descend.
Et tout le monde descend. Nous sortons de
1
; gare. Pas un omnibus, pas une voilure.
~~s sommes là, sur le trottoir, aux pre;1er~s clartés du jour, encore à moitié enorm1s, consternés, navrés charaés
de valises
0
et .de paque ts. Nous formons
'
un lamentable
rht groupe de onze voyageurs, au nombre
esquels. se trouve une voyageuse très élégante et très gentille. Le malheur nous rapp:oche, et _la délibération commence. II n'y a
q e ~ept kilomètres de la gare de Poissv à la
bharrière de am t- Germam.
. Le tempsJ est
;a armant. La petite voyageuse, pleine de coug~, ~e recule pas devant cette promenade
ma ma e. Notre caravane se met en mouvem~nt et suit d'abord la grande rue de Poissy
puis cette admirable route qui traverse la forèt '.

s·

La marche et l'air vif du matin nous tirent deux .... M. Thiers est le souverain maitre de
bien v!te de notre somnolence, et nous n'avons la France. Il organise l'armée. il la
d, T
,
,
cornpas fail cent pas que la conversation s'encrage
man c. out s efface et disparaît devant lui.
0
facile, animée, confiante.
'
~n gros m~rchand de bœufs qui s'en va
On ne rencontre, en ce moment, dans les traiter à Versailles- touJ·ours avec M Th' ,
'
. .
. 1er:s
gares, dans l_es voitures publiques, sur les -. pour l approv1s10nnement de l'armée et
grands chemms, que des gens expansifs, qm ne cesse de répéter :
'
ayant comme une rage de parler, de raconter
~. O~t-ils dû _en _gagner de l'argent, ces
leurs aventures, leurs malheurs. Personne Ver8a1llais,
depms six mois .• l'armee
, prus•
,
n'a échappé à ces tragiques événements. Cha- s1e~ne ~ nourrir_, pendant le premier siège;
?u~ a eu son histoire qui lui paraît la plus et l armee française, et les Parisiens réfugiés
rnteressante du monde.
pendant le second !
'
Voici, de notre caravane, un très fidèle
, ~n vieux monsieur qui m'adresse avec un
· croquis, et, de notre causerie, un très exact veritable anxiété la question suivante .
e
procès-verbal.
- Je sais qu'on paye à Versailles ies couDans de vieux uniformes usés rapiécés
pons de rentes 5 ¼ et 5 ¼, mais peut-on
raccommodés sur toutes les cout~res deu~ to~cher les coupons des obligations de ch officiers de l'armée de Metz, arrivant d'Alle- mms de fer?
e
magne après sept mois de captivité et allant " Je ne sui~ ~as en état de donner le renseise mettre à la disposition de M. Thiers. onement désire. Alors ce sont des lamentations:
C'est l'expression dont ils se servent tous
- Les grandes compagnies vont avoir à

�__ 1 l 1 S T 0 ~ 1 . l l - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - dépenser des millions! Toutes ces lignes
détruites, tous ces ponts à rebâtir .... Et les
obligations de la ville de Paris? Qu'est-ce que
va devenir le crédit de la ville de Paris?
J'essaye de remonter un peu ce pauvre
monsieur. Nous sommes en pleine forêt. A
chaque instant, il nous faut escalader des
arbres abattus et jetés au hasard en travers
de la route.
- Que de ruines, s'écrie le vieux monsieur, et c'est une forêt de l'f:tat! C'en est
fait de la fortune publique, et les fortunes
particulières, monsieur, dépendent de la fprtune publique.
li porte une valise, toute petite, mais qui
paraît extrêmement lourde. Tous les cent pas,
il la change de main. Un de nous dit au vieux.
monsieur:
- 'Voulez-vous que je vous la porte un
peu, votre valise?
- Non, non! s'écrie le vieux monsieur
avec•terreur.
Et ses doigts crispés serrent très fortement
la poignée de la valise.
Un autre vieux monsieur, doux, aimable,
souriant; il a sous le bras deux boites, longues et plate,, recouvertes de maroquin noir.
Et saisissant le moment où mes regards rencontraient ces deux boites :

LA VIE D11. PARIS

sous

cés, silencieux, absolument silencieux; et,
enfin, la petite voyageuse, marchant d'un pas
alerte et résolu, mais fort préoccupée de
cette question :
- Où est le 42• de ligne? à Versailles ou
à Sceaux?
Tout à coup l'un des officiers s'arrête,
prête l'oreille :
- Écoutez, nous dit-il. C'est le canon, le
canon du côté de Paris!
Oui, c'est bien le canon. Nous nous remettons en route. Nous marchons au canon. Nous
arrivons à Saint-Germain. Notre petite troupe
se disperse au coin de la rue de Paris et de
la rue au Pain.
Je m'en vais seul tout droit .à la terrasse
qui est déserte, absolument déserte. La rivière
à mes pieds est toute fumante du brouillard
du matin. La grande masse du .Mont-Valérien
fait, seule, tache sous un soleil radieux. Les
canons du fo~t tirent, à intervalles réguliers,
sur Paris. A chaque coup, un léger nuage de
fumée monte vers le ciel. Je m'accoude sur la
balustrade de la terrasse, je reste là, contemplant ce spei.:tacle : Paris bombardé par la
France.
Et c'est M. Thiers qui donne en ce moment
l'assaut à ces fortifications de Paris, conrie ....
Trois personnages quelconques, nuls, ell'a- ~, rnites par liti.
Luoo\'Jc IIALE\'Y.

- Ce sont mes flùtes, me dit-il, mes deux
flûtes, monsieur .... Il y en a une en argent.
Voilà mon Oùtiste lancé. Il me raconte sa
vie. Il faisait, avant la guerre, partie de l'orchestre d'un théâtre des boulevards. Il a
quitté Paris pendant le siège. Il s'en est allé
retrouver son frère qui est bonnetier. à Alençon; il est resté là très tranqui)le pendant la
RlJerre; il a même trouvé quelques leçons de
flûte. Voici la fin de la Commune. ll pense
bien que son théâtre va rouvrir, et il se rapproche de Paris, lui et ses flûtes.
Un jeune homme étrangement accoutré :
un veston d'étoffe verdâtre, une cravate rouge,
un képi de fantaisie e.t de grandes bottes
jaunes, ornées de gigantesques éperons. 11
parle beaucoup, il parle trop. Il était officier
dti francs-tireurs pendant la guerre. Il a servi
dans le corps de Garibaldi, puis dans l'armée
de Bourbaki. Et il disait à Garibaldi .... Et il
disait à Bourbaki.... Et il disait à Cambriels ....
11 est allé à Bordeaux soumettre un plan de
campagne à Gambetta. Et il disait à Gambetta .... li était intimement îié avec Gambetta.... Ah! si on l'avait écoulé!... !fais
nous-mêmts nous ne l'écoulons pas .... Ses
discours ont un air de vantardise et de hâLlc-

L' EllPIRE, -

JEUX DE SOCIÉTÉ : LE COLIN·MAILLARI) ASSIS, -

"

lJ'apres L'estampe de Sc:HEN l( El&lt;,

•
J. îALLANDIER
1-IBRAmrn

I Ll.ëSTRl·.E

Cliché. Neurdein frères

PAMÉLA

'

•

•

MADEMOISELLE ADÉLAÏDE ET LA COMTESSE DE GENLIS. 7.5, RUE DAREAU, 75
Ta bleau de ,\lAUZAISSE. (,\ lusée de \ 'ersail les.)

PARIS 'XIV' arrond' •.'

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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