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                  <text>__ 1 l 1 S T 0 ~ 1 . l l - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - dépenser des millions! Toutes ces lignes
détruites, tous ces ponts à rebâtir .... Et les
obligations de la ville de Paris? Qu'est-ce que
va devenir le crédit de la ville de Paris?
J'essaye de remonter un peu ce pauvre
monsieur. Nous sommes en pleine forêt. A
chaque instant, il nous faut escalader des
arbres abattus et jetés au hasard en travers
de la route.
- Que de ruines, s'écrie le vieux monsieur, et c'est une forêt de l'f:tat! C'en est
fait de la fortune publique, et les fortunes
particulières, monsieur, dépendent de la fprtune publique.
li porte une valise, toute petite, mais qui
paraît extrêmement lourde. Tous les cent pas,
il la change de main. Un de nous dit au vieux.
monsieur:
- 'Voulez-vous que je vous la porte un
peu, votre valise?
- Non, non! s'écrie le vieux monsieur
avec•terreur.
Et ses doigts crispés serrent très fortement
la poignée de la valise.
Un autre vieux monsieur, doux, aimable,
souriant; il a sous le bras deux boites, longues et plate,, recouvertes de maroquin noir.
Et saisissant le moment où mes regards rencontraient ces deux boites :

LA VIE D11. PARIS

sous

cés, silencieux, absolument silencieux; et,
enfin, la petite voyageuse, marchant d'un pas
alerte et résolu, mais fort préoccupée de
cette question :
- Où est le 42• de ligne? à Versailles ou
à Sceaux?
Tout à coup l'un des officiers s'arrête,
prête l'oreille :
- Écoutez, nous dit-il. C'est le canon, le
canon du côté de Paris!
Oui, c'est bien le canon. Nous nous remettons en route. Nous marchons au canon. Nous
arrivons à Saint-Germain. Notre petite troupe
se disperse au coin de la rue de Paris et de
la rue au Pain.
Je m'en vais seul tout droit .à la terrasse
qui est déserte, absolument déserte. La rivière
à mes pieds est toute fumante du brouillard
du matin. La grande masse du .Mont-Valérien
fait, seule, tache sous un soleil radieux. Les
canons du fo~t tirent, à intervalles réguliers,
sur Paris. A chaque coup, un léger nuage de
fumée monte vers le ciel. Je m'accoude sur la
balustrade de la terrasse, je reste là, contemplant ce spei.:tacle : Paris bombardé par la
France.
Et c'est M. Thiers qui donne en ce moment
l'assaut à ces fortifications de Paris, conrie ....
Trois personnages quelconques, nuls, ell'a- ~, rnites par liti.
Luoo\'Jc IIALE\'Y.

- Ce sont mes flùtes, me dit-il, mes deux
flûtes, monsieur .... Il y en a une en argent.
Voilà mon Oùtiste lancé. Il me raconte sa
vie. Il faisait, avant la guerre, partie de l'orchestre d'un théâtre des boulevards. Il a
quitté Paris pendant le siège. Il s'en est allé
retrouver son frère qui est bonnetier. à Alençon; il est resté là très tranqui)le pendant la
RlJerre; il a même trouvé quelques leçons de
flûte. Voici la fin de la Commune. ll pense
bien que son théâtre va rouvrir, et il se rapproche de Paris, lui et ses flûtes.
Un jeune homme étrangement accoutré :
un veston d'étoffe verdâtre, une cravate rouge,
un képi de fantaisie e.t de grandes bottes
jaunes, ornées de gigantesques éperons. 11
parle beaucoup, il parle trop. Il était officier
dti francs-tireurs pendant la guerre. Il a servi
dans le corps de Garibaldi, puis dans l'armée
de Bourbaki. Et il disait à Garibaldi .... Et il
disait à Bourbaki.... Et il disait à Cambriels ....
11 est allé à Bordeaux soumettre un plan de
campagne à Gambetta. Et il disait à Gambetta .... li était intimement îié avec Gambetta.... Ah! si on l'avait écoulé!... !fais
nous-mêmts nous ne l'écoulons pas .... Ses
discours ont un air de vantardise et de hâLlc-

L' EllPIRE, -

JEUX DE SOCIÉTÉ : LE COLIN·MAILLARI) ASSIS, -

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Maitresses de Princes : La Comte s se de
Genlis . . . . . . . . . .
145
GÉNÉRAL DE MARno.T. . Mémoires . . . . . . .
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149
P,, uL Hrnvrnu. . . . . Deux fillettes historiques.
154

F oNTE:&lt;tLLES. . . . . .

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G. LENOTRE . . . . . . Le roman de Camille Desmoulins .
TALLE~IANT DES RÉA1;x .. Champagne . . . . . . . . .
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156

16o
161

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D'HISTOIRE

ANECDOTIQUE

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LA VlE PRlVEE

RENÉE MAUPERIN
Edmond et Jules de

183
190

le 10 et le 25

SOMMAIRE du NUMÉRO 114 (25 Mai 1910)

par

18 1

TABLEAU DE l'IIAUZAtSrn (JII USÉE DE \'ERSAtLu:s).

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ET IXTDIES - AVENTURES
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gnifiquemenl illustré d'après les col_
\eclions el tableaux de \' époque, et dû

à la plume d'un h o mme qui fu t le
confident le p lus intime du vainq ueur
d ' Auslerlilz, son ami d'enfan ce, puis
son comp agnon de jeunesse el son
s ecrétaire parlicul iei-.

0·======== ==== === = ====0
On aime en général à connaitre jusqu'aux mo indres habitudes de ceux qu'a
immo rtalisé s la gloire; aussi nous arrive-t-il a ssez sou\'ent, quar.d nous lisons la
\'ie privée d'un pers onnage illustre, de regretter que l'histoire ait négligé de nous
parler de l'homme p o ur ne &amp;"occuper que du hé ros.
A c e point de vue, les mémoires de Bo u rrienne peu,·ent, sans contredit, passer
pour les me illeurs du genre, puisq~e ce sont eux q ui , de l'avis ct·un de n os plus
grands écri\'ains, • donnent sur Napoléon le plus de détails intimes •.
Non seulement Bourrienne a assisté à l:i conception, à l'exéc ution de bien des
projets, mais enco re il s'est trou\'é mêlé à des intrigues sans nombre, politique;
ou intimes et à de glorieux faits d 'armes.

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La Comtesse de Genlis

176
178

PAMÉ LA, l\IADEMOl SELLE ADÉLAIDE ET LA COMTESSE
DE GENLIS.

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL

R oman,

166

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C AmNADE, Cu t NAnD, C ONRAD, DANOIS, DIEN, BARON GÉRARD, JU LES GIRARDET,
G OSSE,

i\lERCtrn . . .
j OSEPII T URQUA'I.

(20

PLANCHE HORS TEXTE

ILLUSTRATIONS

CARLE \'ER~ET1

fascicule

I 2è

Sommair e du

,\ladame de Genlis a \'écu qualre-l'ingl-qua- i.11!t•rmi11ah.lc tic n1iroir, da11~ lesquels die se l'unl' des premières, le rnfril c d·appli,[ltCr.
Lrc ans. Ile la dernière période dn rt•«nc de J,ut de, m1111's eu ~·cxtasia11l sur sa jolicssl',
Mais pour la li•n11lJe &lt;le lclln•s il e11 ,a de
Louis X\' à l'expirai ion des prrmicr· si~ mois ~a 011csst•, sou heureuse humeur, ses 1uulti- t1111lc au tre sorte. La « postérité ,, , que maqui ~uivircnl l'al'i.·ncrncnl de Louis-Philippe, Jlics talents - cl s011 impcrcahle vertu.
dame &lt;le 1:cnlis croyait cnlrcvoir, dans les
ell e a, mèléc it 1\•xislencc des priueipaux perLa plupart de œs points ~cmbli.•rcnl lon"lir11111es de l'avc11ir, lrcssanl it s011 in tention
sonnages de su11 Lemps, été it 1m\me de ,oir tcmps bors de conteste, cl l'on ne tl isru~c drs couro1111cs, a rcl'isé sa11s ménarrcmt•nl le
. • 1
0
de près, ~l'oliserl'cr cl de juger les gens cl les pas plus aujounl" bui qu'au lrl'l'ois Je charme 11·n.11rt
111&lt; 11lge11I de ses ro11tcmporai11~. Sinchos!'s. l,Lles nwiens clr nous co11sen cr sur ph_)si,_llle d~ la bloudr joucu,c de harpcq 11 ·011 rlmr 011 la Victi111e c/es lellrci; el ries arts
crllrs-ri cl &lt;·t·ux-1:t so11 l&lt;:moirrna"P (Jrfris cl 101L a drottl' du grand lah!cau p&lt;'inl p~r '/'ltr'rei;i11e 011 l'lin/iml ill' la l'ro1•iilc11ce'.
• , 111· 1111. unl pas lait dt:faul,
" " pui~C(IIL',
111olll&lt;'
~laur.ai~,c d'apri.·s 1:irousl. He mùm·, 1111 Al1dw11se el /Joli11de 011 ln l·'c'eril' rie Carl l'i
dès su11 adolescc11n· prfron· cl
ile la f\'ul11re, l1111w 011 la
~a11s interruption jusqu'it se~
IJ~c?11_i•erll' &lt;111 r111i11q11i11a ont
derniers jours, elle a laissé
n..1 01nl dans l'oubli de~ gn·courir sur k papier sa plume
1ur r~ cl dan~ lrs boites de rcfaci le cl légère d'êcri,·ain d·unc
lml dt·~ h11uq11i11r ries relll' hfécond ité inlassa ble.
ri1•lle de roma11s, rle pron•rbc~,
Ur, si l"on met. 11 part, dans
tll' rou.1idie~, d'ou1r&lt;1gcs demyl'al'cum11lalio11 111011umr11Lalc
lholog1C' 011 de piété, d·entrcdes soi\,lltte-dix it q11alrc-ringls
1ie11s sur la politique, la hola1ulum cs 11u'ellc publia. ses ftle'uique ou la médei:i11c que le
111où-es cl S011t•e11irs, oit · ,,c
prolifiqur au teur rr,nsidérait
lroll\ent, parmi beaucoup de
rom111c de~li11é~ it assurer ~a
fat ras, bien d1•s &lt;&lt; l'hoses , m·s u
gloire.
uotécs ,nec a:,irémC'lll cl ju,IJuaul it la 1erlu de madame
h•ssP, 011 e,l antt'll&lt;: it ru11,Lal1•r
dr Ge11li~ el à se~ défaillances
la qua,i 1111lliLé de sou apport
r'e~l 1111 sujet quïl , aurai~
hislnrirp11·. No11 pas, évidL•t11sans doute 1JUch1uc biè11séa11ce
1tte11l, qnc l'hi~Loirc a11ccdot1·&lt;:vilt•1·, si, d"11ne part, relie
tiqt11· 11c l'ail jamais tentée : la
fomu1c Ill' s·étail complu, da11s
romtcsse de Genlis, qui cultiva
ses Souvenirs l'l ses ftle111 oire.~,
Lous les genres littéraires, ne
à se 111011trl'r sa11s peur et sans
pou rait guère se Lfüpcnser d'areproche après de gala11tcs athorder eclui-1,'t ; mais clic se
la&lt;1ucs qu'à plus d'une rcpri~e
laissa trop visililcrncnl iullucnl'ile eut it subir, cl si, d'autre
rl'r par ses alltitiés cl par ses
P?rt, . Louis - l'.hi lippe-Joseph
r~ttrn11es pour que ses apprécl Or~cat~s, cclw-là rnèmc qui
n~t~toJts ne soient pas suspcdcs.
devait Jouer pendan L la l\éIl ai lleurs, d ie 11c se charge que
volution, sous le 110111 de Phitrop sourenl de les mo11Lrcr
lippe- l~gali té , le role que
telles, eu se déj ugean Lsans la
1'011 ~a il , n'arait tenu, quoi
moindn: 1crgog11c 1111a11d l'a111i
qu 'ou C'II ail dit, u11e place très
d'autrefois est devenu un 1.: 11large tians sa 1ic sculimcuucmi ou que l"c1wemi d'hier
lalc.. ..
est re11tré en grt1cc.
lllais, a, ant d'ap(Jorler ici
li 11·csl, en réalité, q11'1111c
' L1&lt;'S lémoignagf's im-'
d' ap'.·t•s
personne sur le complr de lal''.1ss1lil~s it. rt"l'u tcr , la preul'c
L A CoMTESSI:. !JE lit::NLIS.
11ucllc madame de Genlis n'a
d 1111c 111lrig11e d'a111our loiw.jamais 1,11·ii et ü qui, dans les
lemps niée, il cuui·icut de
Grav ure de J uu;, i' ORRU~, d 'af•ri:s 1111 t,1ble.~1t du .l/11,i!c ifr l"cn,iilles,
11 mombrables in-octal'O donl
rappeler, ~J1·iè1 ~umtl cc ,111 ·aelle a si copieusement jalonné
va1rut cle la .1 euue~sc cl le
sa longue existence, elle ne cessa de mani- cunlinue rélruspectirement d'apprécier ma- mariage de madame de Genlis.
lester ingénument, sous la forme directe ou dame de Genlis en tant qu·éducatrice. et
par ricochet, la plus fenentc admiration · el si
certains
procédés de sa pédaaorrie
prètcnl
. ~ée en 1746 dans la région d'Autun, Féli,
.
0 0
cette personne-là, c'est elle-mème. Toutes 'ses ? ~om:1re:. on, 1~'en r~nd pa.s moins pleine c1Le du Crest arait reçu en famille au cbàp.i.roles, Lous ses écrits sont comme UJte suite J usl1ee a cl mgemeuses 111110, allons qu'clle eut, lcau de Saint-,\ ubin, une éducation 'première
Il. - ll1br o1-.u. ..'.... Faoc. ,~.

"'' q S .,,.

10

�r-

LA

1l1STORJ.ll

d'en venir au personnage devant qui néchirent
singulièrement bigarrée. Sa m1\re, férue de ncra plus lard, arec un zèle parfois immo- ses rigueurs, et de qui, dans ses écrits pulilics
poésie et de musique, organisait des repré- déré, à des enfants de maison roj'alc. Pour- dn moins, elle eut gra nd soin de ne pas célésentations d'opéra où, dès l'àgc de cin11 ans, tant, grùce à son invraisemblable faculté de brer la victoire.
la filleLLe figurait Lrarestie en Amour, avec s'assimiler les connaissances les plus diverses,
un haliit rose cl des ailes bleues. El ce cos- le travail énorme auquel se livre la jeune
Loui~-Philippe-Jn&lt;rph, alurs duc de Chartume lui seyait si bien, parait-il, r1u 'on le lui femme resle compatible pour elle avec les tres, al'ait, en ·l 7G!), épou~é ~llle de Penthièmaintint quelque temps comme rèlemenl distractions de tout ordre et de nombreux vre. On ne possède pas d'indices rcrtains sur
habituel. Elle arail, nous dit un de ses bio- voyages de plaisir.
la nature exacte des rapports qui pouvaient
graphes, un costume &lt;l'Amour &lt;t des dimandès ce moment exister cntre la comtesse de
A
celle
époque
011
les
grands
seigneurs,
ches 1&gt; cl un autre costume d'Amour pour
Genlis, très séduisante jeune femme de vingt11 les jours ourriers ». Si bien qu'on la vo~·ait comme le prince de Conti à l'Isle-Adam, le trois ans, rt le duc, son cadet d'une année.
se promener à tral'ers champs un carquois prince de Condé à Chantilly, multiplaient les Toull foi,, il e~t bim avéré qu'elle exerçait
dans le dos, un arc à la main, au grand éba- réceptions princières et les réunions de déj~ sur son P~prit l'i1,nuence qui devait conhissement des paysans de cc coin de Bourgo- chasse, on Yoit la comtesse de Genlis vivre tribuer, en 1789, à jeter l'arrière-petit-fils
gne. Mais le déguisement mythologique allait avec un infatigable entrain de la vie de châ- d11 Régent dans le parti de la Bévolution. Et
bientôt faire place à un travestissement en- teau.
C'est même un de ses séjours dans l'un ùst grâce à cette influence qu'à la vive rnrcore plus impréru. A l'àge de sept ans, en
de
ces meneilleux domaines qui lui fournil prise du monde de la cour elle s'impo~a
elîct, Félicité rut reçue chanoinesse du chacomme dame de la duchPssP. Mais la fidèle
pitre noble d'Alix., près de Lyon, cl dcrint, à une occasion tout particulièrement brillante épouse que toujours elle ~•c~t targuée d'ètrP,
ce titre. comtesse de Lancr. On la ramena de nous prouver, tout ù la fois, el la fermeté mit à son &lt;&lt; acceptation l&gt; d'un emploi qu'elle
ensuite au chàteau paternei, où l'institutrice de sa vertu, el la sagacité profor.dc de son avait convoité &lt;"t s'était •fait donner , celle
c1ui lui fut donnée lui apprit 11 lire dans esprit.
11 A Chantilli•, dit-elle, M. le prince de condition formelle que le comte serait nommé
Clelie, le fameux. et insipide roman de Madecapitaine des gardes du duc. Elle obtint surleine de Scudéry, el lui incu!qua les pre- Condé se meltait toujours à table à côté de ie-champ !!ain de cause (on verra tout à
moi, el me demandait ce que je voulais qu'on
mières notions de la musique.
l'heure quel 1',1l le , éritable motif de sa reTrès heureusement douée, l'enfant se dé- lit le lendemain, si je désirais que l'on quête, aiosi que de son facile succès), et,
soupàl
à
l'lle
de
Syhie
ou
à
!'lie
&lt;l'Amour,
1•eloppa avec une précocité éto:manle en tout
en 1770, le ménage s'in~talla au Palais-Ropl,
ce qui arait trait aux arts d'agrément. Si où je l'oulais que fù Lle rcndez-rnus de la dans les petits appartements du Régent. Ce
bien que cinq ans plus tard, quand des re- chasse du cerf, etc. Toute celle galanterie dont, soit dit aussi par parenthèse, les purcrs de fortune curent contraint sa mère de n'avai-L rien de bien fiallcur; c'était un essai deurs intimes de la jeune comtesse furent
quiller Saint-Aubin pour venir à Paris cher- que M. le prince de Condé faisait toujours d'aborù froissées, car, dit-elle, « ces appartecher des protections, Félicité du Crest, com- aYcc les lemmes qui avaient quelque agré- ments aYaieut encore la même décoration;
tesse de Lancy, émervci lia par la rnriété de ment. Un prétendait que c'était un système tous les panneaux et l'alcôve de la chambre à
ses talents la société oh elle l'ut introduite. d'ambition. li disait qu'une jolie fommc coucher étaient en glaces .... Celle maguifi!&lt;:Ile brillait dans la comédie de salon, com- est toujours utile à quelque intrigue cl qu'il cence de boudoir me déplut à l'excès : je
posait des prol'crbes, dansait, chantait, jouait n'y a qu'une seule manière de s'assurer d'elle. pensai que dans ce lieu s'étaient passées les
de la guitare, de la mandoline, de la harpe Comme celle manière ne me convint pas, orgies de la Régence .... ,, Il ne fut pas d'ailcl du clavecin. L'enfant prodige faisait Jureur. quand j'en connus le dessein je fis perdre à leurs, cc lieu qui al'ait vu jadis tant de fêtes
On se l'arrachail. Et le vieux La Popclinière, M. le prince de Condé l'idée qu'elle pourrait ultra-galantes, longtemps témoin des honqui avait recueilli la mère et la fille dans son réussir. l&gt;
La fermeté montrée à Chantilli· par ma- nêtes ëpanchemenls et des cffusions conjuhotel de fermier général, soupirait mélancogales du comte de Genlis. Le pauvre mari ne
li11uement, en la couvant de regards admira- dame de Genlis cul à se manifester en d'au- tarda guère, en effet, à se voir séparé de sa
tifs : «. Quel malheur qu'elle n'ait que treize tres circonstances, comme celles où le l'icomle femme, son maitre l'asanl expéd;é en mission
de Custine persécuta la jeune comtesse en la
ans! »
secrète à Charleville, afin de I ournir pendant
P,mdant qu'à Paris Félicité grandissait et poursuivant de ses déclarations, en se dégui- ce temps-là, sans doute, en cc vieux logis
devenait jeune fille, son père tentait à Saint- sant tour à tour en mendiant pour la suin e, hanté d'ombres légères, évoqm r librement
lJominguc de rccoas tilucr sa l'orlunc. P1·is en coilîeusc pour avoir de ms cheveux, puis, pour madame de Genlis maint somenir du
par les Anglais et tr ..111sporté à Londres, il y sur un seul mot d'elle, s'en allant faire la
passé.
connut le comte d:i Genlis. Cc très aimable guerre en Corse, et, au retour, jouant la
Et cc n'est point ici une supposition toute
comédie
du
suicide
sans
réussir
à
trouver
gcntiihomme de vingt-cinq ans s'éprit de la
gratuite,
aventurée pour l'odieux plaisir dti
lllle de son nouvel ami, rien que pour avoir le joint d'une aussi rigide cuirasse de vertu. ternir le bon renom d'une frmme qui, trop
li
y
eut
aussi
l'abbé
Mariotini_
&lt;1 Un jour,
vu so:1 portrait et lu ses lettres. Il la Youlut
souvent dépourvue de bienveillance pour la
pour femme, l'obtint, et, à seize ans, Félicité · nous confi e madame de Genlis, l'abbé resta plupart de ses contemporaines el de ses conseul
arec
moi.
Sui
rant
ma
coutume,
j'écrivais;
devint comtesse de Genlis.
te:nporains, se donna comme un ange de
On la voit alors se livrer à mille fantaisie~, il s'approcha de ma table. Je lui demande ce vertu el prétendit à la vertu dtis anges. La
innocentr.s en elles-mêmes, comme, par qu'il veut, el sans nulle préparation, il se preuve de celle liaison de madame de Genlis
cx.emple, de re,·ètir des vêtements d'homme jellll à mes genoux cl me fait la déclaration el du duc de Chartres e~ t consignée, de la
pour courir à franc étrier après son mari. d'amour la plus formelle et la plus ridicule.... » propre main des deux amants, dans des letli y cul La Uar pc. &lt;1 Un jour , dit-elle, ce
Mais, en mèmc temps, cl d'ailleurs avec la
petit
homme s'enharditjm4u'à del'cnir entre- tres appartenant aux archives des Affaires
plus liclle cl la plus complète absence de
étrangères et qu'a reproduites intégralement
méthode, clic se met en devoir de comlilcr, prenant ; mais je sus le remet Lre à sa place.... » M. Gaston Maugras, dans une curieuse broli
i·
eut
ll'
peintre
M
ér
ys,
quoique
celui-l:1
par des lectures in ftnimenl rariécs, les lachure de la librairie Pion : L' Jclylle d'un
cunes de son instruelion , si négligée _s ur nous semble appartenir 11 la catégorie des &lt;&lt; gouverne111' »; - la comtesse cle Genlis et
nombre de points. La pédagogue qu'elle doit amoureux transis.
JI y en cul d'autres encore, mais l'énumé- le cluc de Chartres. C'est à cette source que
devenir - et dont la vocation se manifestait
ration
deYiendrait fastidieuse, de tous ces nous emprunterons les probants extraits
chez clic dès ses prcmi~'l'es années, lorsc1ue,
qu'on va lire plus loin.
par jeu, elle se faisait l'éducatrice des petits soupirants ou de ces assaillants déconfits dont
madame
de
G
enlis
enregistre
avec
tant
de
paysans de Saint-Aubin - s'approvisionne
Au début de juillet f772, un séjour aux
insco:isciemmcnt pour les leçons qu'elle don- fierté les échecs . Et peul-être est-il temps

eaux de Forges fut ordonné à la duchesse de
~hartr~s. ~la~a~e de Genlis, dti par sa fvnct10n memr, cta1t lo~te désignée pour l'y ac~ompagner. Le duc, Jouant auprès de sa jeune
le~mc le rôle de mari empressé, mais plus
Ha1semblablcment dominé par le dé~ir de ue
pas s~ voir séparé de sa maîtresse, fi t avec
celle-ci et celle-là Je voyage de ~ormandie.
Par malheur, celle villégiature devait se lrournr pour lui écourtée, car il était bientôt

dt!. notre bo~heur est passé sans retour ....
Mais vo_us-~eme, mon amour, dans quel état
vous ~liez hier; en vérité j'en ai été effrayée.
Eh, h!en, '.no!, J'avais alors plus de force
qu auJ?urd h_w ; Je vous voyais, mus étirz là,
'?u; n y revwndrez plus. Je n'y ~erai plus à
cote de Yous, dans \'OS bras mon cher a .
b'
'
llll.
Cctte J'd,ce esl
wn
.
. cruelle. A quel poin t nui·
l ~
som~cs nec?ss_a1r:s l'un à l'autre. Non! je
ne vis pas, clo1gnce de ,·ous. Oh! mon en-

RENDEZ-VOUS DE CllAëSE DANS
' DE L Ï SLE-AD,A.I!, .. LA F ORET

tou t le _monel~ dans le salon. Toul i1 coup,
c.omm~ JC tenais celle lettre Loule grande ouve!·t_c, Je sens denière moi deux bras qui me
sa1~1ss_ent. Je retourne la tète et je vois le
chevalier de Durfort. Sans le rouloir sans eu
avoi,r le dess_ein, il est presque iU-:possiblc,
pose c?m.me 11 l'était, qu'il n'ait pas reconnu
votre
ecr1lurc.
Cela est affreux ! Juocz
donc t
• , \
, •
0
s1 c eut ele un autre! Cela fait frémir. Quelle
leçon! A présent vous êtes bien Eûr que je ne

.
. PAR LE PRINCE DE CONTI AU PRIXCE llF.RÉDITAIRE DE BRUNSl\'ICK-LUNEBOURG
FETE
DON:-EE

D :Jf'l'CS le t:Jl'leatt d'OLIVIER, I j\fusée de Versailles.)

contraint de regagner Paris et le Palais-Ropl
afin de se tenir à portée de Cbantilly,.où l'ac~
coucb;'~ent de sa sœur, la duchesse de Ilourbo?, cta,t attendu d'un moment à l'autre. li
&lt;1u1lla d?nc Forges, et, le 10 ju:llel, dès le'
lc?d,cn~ai~ de son départ, madame de Genlis
l 111 ecnva1l :
,. &lt;t. Qu~llc triste journée, mon enfant! Je ne
e1~x. pomt vous en parler ; je vous aflli oerais
et J~ ne vous apprendrais rien que rnus ~'ayez
senlI
, d'1t cc m1tm
. que
., . . ou imae:iné
o ... • On ma
.ld,mais .les yeux.· rou,,es
O
.
.
. au
o .. .. m, Je suis
. esespo1r. _li me 5emhle que c'est pour louJours que JC
· · que nous ne nous
. vous ai· qmtte,
reverrons Ja mais
· ou que du moms
. la temps

COMTESSE DE GENL1S

fant! moa cœur ! pour s'aimer avec un tel
excès, pour s'y livrer si entièrement, il faudrait ~tre sûr de ne jamais se quiller plus de
deux_ Jours .... Je mis me coucher. J'ai grand
besorn de repos. J'ai un mal de tète alfrcux..
Madame de Chartres se lave la bouche avec
d? l'éther, le_salon _est empoisonné: j'y meurs.
S1 cela conlrnur, Je resterai, d111s ma chambre. ll
Le 2::i j uillct, clic écrit :
&lt;&lt; ••• Il faut que je vous conte une chose
qui a pensé me faire mourir d'effroi. lmaoinez-rnus que par prudence je suis desccnd:e
pour lire votre lellrc. J'étais au bas de l'escalier, fort tranquille, fort heureuse, cro1ant
... 147

...

,

lirai plus mes lettres que bien enfermée dans
~a ,cba~bre.... ~ou_r en_ revenir au chevalier,
il ~ a n en témoigne fJUI doive me donner le
mo111~re s?up?on ; mais je n'en suis pas moins
corlarne d avoir vu ses yeux sur votre ·lettre
cl de très près, car sa tète était fort avancé~
sur mon épaule ... . Que di tes-vous de celle
arc11lurc? Vous n'imaginez pas le saisisscm~11t ~c frayeur qu 'clic m'a causé, cl tout ce
'.\u_, ma_ passé par la Lèlc, dans l'instant où
J a'. senti ses d~ux bras. En vérité je n'en suis
pa, ei~core remise, et ce tremblement que vous
connaissez me durera Loule la journée... - ll
De nomeau, dans sa lettre du lendemain
madame de Genlis parle au duc du chevalie;

�________________________________________
...
1i1STO'J{1J!
de 111oi au poi11 L de me dulllll'I' &lt;le la rn11&lt;le llurl'urt, i, propos &lt;le l'inridc11l qni l'ara il 1 ètrc aussi '1 .l'ai le cœur liic11 oppressé cl je somplio11 011 l.iic11 de 111c rendre imliérik,
tan l troultléc, el 'lui scmhlc d'aille urs 11'a1Uir mis clair dans l'al'c11ir. Le temps tic 111011 ehusc dont je ne suis pas fort. éloignée. Quanti
l,011bc11r est passé. li m'énil comme s'il
pas eu de , uilcs :
je suis gaie. c'est loul comme une co11vul« .. . li m'esl impossililc ile Mmèlcr rc n'a,·ail jamais cessé de m'aimer, mais j'ai siu11 : cela vient cl cela s'en va sans a11cu11c
qu'il 111·11sc .. .. Toul œla 111e donne de l'in- trou\'é mon sort tracé dans celle phrase de raisOII ; et puis cc sont des dislractiuns
'luiétmlc, cl j'ai liie11 envie &lt;le savoir l'.C que sa lellrc que je copie mol i, mol : « ,le pars a!J~olumcnl qu'on prendrait pour une prnw us 1·11 penserez. Vous me trouverez légère, « autant pour soulag&lt;'r vos in•1uiétudes que fondc rè,·cric; cl point. dt1 loul, c'est que je
imprmlente.. . ear enfi n si un aulre arnil rn « les miennes, car je ne puis douter qu e suis dans l'anc:anlisscmcnl cl que je ne pense
1·e qu'il a pu ,oir .. .. Je n'ai pas fermé l'œil « ,·ous n'aimiez passionnéme1H vos cnl'a11ls i, rien.. .. Adieu, cher cnl'a nl, 111011 chl'r
d(· la nuit, j'ai dans Il' sang une agitation in- &lt;( cl qu'il n'y a poi1Ù de sacrifice que vous amour ; crO)'CZ que l'l'Lélal l'àchcux ne m'emconr1•,ahlP. Lln m'a faiL un compliment au- « ne l'ussicz prèle à leur l'aire. » De quel pèchc'.pas tic mus aimer au delii de l'e\prcsjourd'l111i sur mon bon visage, el li1-dess11s sacrilice veut-il parler ? Ab ! sans doute le sion. »
j'ai répond u spi1·ilucllcnw11L: &lt;&lt; li c,;l rrai plus alfreu,; serait &lt;le vil'l'c al'ec lui cl ~ùrcllu duc de Chartres, le t aoùl :
que ma santé l'SLlr~s bo11nl', niais je 11e m ·(•II mcnl c'csl celui-là qu'il espère cl qu' il allentl .
&lt;C ,le 11c complais pas ,·ous ét'l'ire aujourporte pas 111icux. 1&gt; La moqm•ric a ét,: gé11é- S'il l'aut s'1 résoudre, ,·ous savez cc qu'il d'l111i, mon cher e11l'a11l ; mais j'ai rcç,u u11c
rale. .le m 'rnlcndais, je répondais i1 ma pen- nù n coùlcrail .. .. Qu'il l'au l de raison, de si charmante lcllrc de 1·011s qu'il fau l absosée. )les idé&lt;'s me lou rmcnlcnl, m'agilc11I , courage, pour cnvisager sa 11s désespoir la lumcnl que je m us dise co111liie11 jl' suis
m'ùt1•11I le son11ncil cl le repus .....le rous perle d't111 bonheur tel que c.:dui dont nous heureux à prést'lll. \'uns vous portez liic11,
jouissions. Plus j'ai été heureuse, plus je serai
aime il la l'ulit•. ,,
, ous êlc~ gaie cl co11 k 11lc: je le suis done
Le ~i j uillet, le duc &lt;le Cliarl l'l'S n:puutlail 11 plaindre. ,\h ! mo11 an1011r, je JH' puis ;111ssi. !l'ailleurs la vie 'lu'u11 rnène iei I il
aimer Yérilab!cmcnl qu e vous! \'ous rh•s
i1 r urn· des lelln·s de sa mailrc~se :
Cha11till) l est hcaucunp plus ilgréahle, depuis
1&lt; l)ue mus èks Lemire, ain1ahll', cha1·- l'o!Jjel nniq m.: de luus mes Sl'lllimcnls, de que ma sœ11r rsl accouchée, qu'elle nt· l'était
111anl1·, 111011 c11l'm1l. .. ..le ,·ous c11 l'rie, 111a [oulcs IIIC5 (lt'll~l:('~ . .Ill IIH' suis ilCl'.OII I Ullll:è auparara11t. 011 n'csl puinl ohli gé de ~e. prochère amie, ne ,uu~d1:~ulcz pas, 11c l'ail&lt;'~ l'"s i, pas~cr la moitié de ma ,:c 11 1ous rnir cl le mc11cr ; 011 l'ait cc qu'o11 rcul , cln· (juujc
de 11oir, pensez que ,ous me l'criez un rhagriu n·slc d11 te111ps à \'!llts atlcndrc, l'O US C$pércr w ux . mrii, csl d'ètrc sou1ent dans ma rhammortel. Pour moi, je ne me d(:sulc pas i, ou ,ous dt;~ircr.... Oh! 111011 cher amour. hrc, de pen~cr i1 rnus 11 tous 1110111enls ..Je
pr6c11t ; je cu111ple les heures, cl !jua11d je 111011 cher cnl'aul, ja111ais l'oll 11 'a aimé rommc 111 'en vais l' pc11scr avec hicn du plai~ir i,
me couche j'ai hie11 tin plaisir 11 pe11~cr (111c je ,uus ainw, pas mèruC' vuu~!
présenl q1u• je sais que ,·ous ~les contente. .le
« ... Uui , 111011 cher ami , je IIH' suis
c·elil une juurm:c de pass1:c .... )1. de 1'011~ ,a
11·aurai pl us d'idées 11oirrs .... Adieu. 111011
à Forges. ,le l'ai prié clc l'aire 1111•s t:ornpli- lill'él', donnée it vous ,ner tran~purl ; ja111ai~ anrnur, 111:1 ,iC' . .le ,nus ai1m· rn 1érilé i, la
menb ü Loule~ rcs &lt;larw.:~..r csp~rc bien que ami. jamais ('11\'anl, jamais amant 11 'a l'lé l'u!i&lt;' : quel plai,ir !ptaml je ,uus cmhra~,ou~ Ir~ prcmlrct pour IUUS Loule seule, mv11 aimé comme 1uus l'èlc~ .... ,\dieu, 111011 rhcr ~erai ! li
amour .... lJuoiquc 1v11~ me 111a11diez 'lue petit amou r. /~11rorc 11 11 1110111enl. Q11e/lc
lware est-if~ \'ous ru1111aissi•1. n·la'! tJucb
rolrc mal ticnl 11 d \'UX de11ls qui scru11 l hie11lÙL
t:cl11· rnrn•,p1J11Ja11cl' pa,,iunmie sii p1111rarrachées, t:cpe11da11til ICII a u11c qui 11·e~l pas lt'mps, qur ls 1110111t•11 I, cela rapp1•llc! ... 1&gt;
su:1il j u~qu'a u I::! aoti l. fin de la cure therLe lc11dc111ai11 "lie .ijuul!'. parl~gea nl arl'r
dans 1olre chère huuchc, bil'n a11 co11lrain·,
111alc de madame de Cha rtres. Elle constititc
son
a111a11l, au dt;liul de relie lcllrc, des
elle [elle, e ·est la duches~c de Cbarlres J pourle ,t'ul c11semblc de duc11rue11.ts uaimeul
rail bien la garder toujours contre m u~, cl je priorrupatious d'ordre !&lt; littéraire 1&gt; q11'011 a Mci~il's qu&lt;' 1'011 rn1111ai,sr, quant it présrnt ,
crois 'lu·à la lo11guc celle odeur-là ,ou~ l'r rait le droit de lrournr q11elq11e peu puériles :
&lt;( Oui, je , ous 1,, pro111cts, 111011 1•111'a11l, ~ur les amour~ de mada111c d(' l:c11lis. Mais
vrairne11l rnal. - .le voudrais hit•n !JllC le
il~ sulïiscul, C'II rérih:, à dé11wntrcr 1111c la
d1cvalier 111',1ppril 1lt'mai11 q11·u11 lu i aarrarlté q11a11d je l'crai imprimer vos lr llres, .i' eu re- rn111tes~c al'ail mauvaise grùcc it l'aire étalage
Ioule la 1JJàt:boirc [i1 la ducr.csse.J ..le ne serais trancherai Lous les pd i ls détails ; je 11c lais- d'1111c rnrlu si arrogamment s1'1rc tl'rllc111è111c pas l'àd1é que la lauguc l'ùl partie serai que les choses lcndrèS cl char111:inlcs mè111c. Et quand un songe que celle mèmc
a, cr .. .. - Atlicn, 111a chère a111ic..h.: m'en que ,·ous me tlites, cl si les lecteurs en so11l l'cmmc était appclt:c i1 dcn·11ir, par la :;uite.
, ais me cour ber cl penser toujours ü vous aussi cunlcnls que moi, vulre répulaliou sous le Litre de« goul'erncur ,,, l'instilulrirc
just1u·1, ce !IUC je dorme; je suis liicn sùr effacera celle de madame de Sél'igné... . des e11l'an ls de son ama11l (\1. de \'alois - le
qu'en me révcillanl demai n ,·ous lierez 111a Tout e.; réllcxions l'aitcs, je 11c crois pas rp1'il l'ulnr l.011is-Philippe, - M. &lt;le ~lonlpc11,icr,
première pensée .. .. Adieu, je 1ous aime de [M. de Ccnfü] vienne ici, il craindra il l'c11- M. de Lleaujolais !'l la princc1&gt;sc Adélaïde) , 011
n11i ; vuilit pcul-èlrc la pensée la pl us raitoute mon ,h ue en vérité. 1&gt;
se dil qu'en dépil de tous se:; ;;rands pri11r ip1·~
su1111alilc;
par 1mlhcur cc n'est pas celle &lt;(Ui
Cc mèrnc jour, :H j uillet , mada111c tic
arti chés, elle ignorait ass11réme11l rrrlai1u.:s
me Yienl le plus souvent. Cc qui Ill&lt;' parait
l:cnlis écri vait au duc :
déli catc~scs du :sens mural.
« ... Ab! je suis récllcmcnl i1 plai11tlrc 1... presque sùr cl cc qui récllcmcut me désesl-:11 uc pr&lt;&gt;na11l pas, aupri·~ d(•, trois prl',le vc11ais de cadwlcr cl &lt;le 111ellre i1 la pus Ic père, c'est rpte jl' le truurcrni il l'aris. El mier:;, la plan: d'u11 prfrq 1lcur, elle e1H
la lcllrc qu e je vous écrivais cc malin , lors- Cl'S hni l jours ! ,\h ! n toll cnl'anl , qu elle peine éparg11é it M. tic \'a lois (devenu i1 ~011 lunr
11u'o11 m:en a apporté une de Charleville 11ui me l'ai l celle itlér. \'uus rnc di tes : nous ne duc &lt;le Chart res en 17~;,) de lo111bcr amu11·
m'a l'ail une cruelle peine. l111agi11cz-rous serons ,jamais bien malheureux la11 l 11uc nous rcux. d'u11c a11cien11&lt;' 1uailrCStiC de ~ou père,
qu'il [M. dc Genlis] 111c 111a11dc qu'il csl i11quicl nous ai1uero11s cowmc cela. Uic11 m,1lbcurcux ! . -- yo111mc elle ctil l;1ilé d'ex poser le jeune
dc la sanlé&lt;lc sesc11l'a 11ls .... Li1-tbs11s il écrit 11011 sans donle, mais nous a vous t:lé si par- pri11re i, s'éprentl rc tle Paméla, la jolie (t ,\npour demander un co11gé q11'011 11c lui rcl'u~cra l'ai Ll'nll' nl heureux! 1&gt;
~lai~c 11 ~or lie un 11c sait tl'o11, puis tl cH'IIIIC ,a
Le ':l\J juillet, croi·a11l que le duc ne pourra
ccrtaincu1e11( pas cl il part pour Pari:;; il ua'a&lt;·0111pag11c tl'étude~, cl '(Ili - peut-èlrc joule tptïl 1·iendra pt·ul-èlrcici, s'il lui reste du quit Ler Cha11tilly tic tout 1111 mois, elle lui était sa :;œur ....
Lemps après avoir étaLli se, c111',u1t~ il la l'au1- énil:
Une telle eo11slalatio11, l'aile:, propos de la
(&lt; Q11ui, cui:ore 1111 111ois ! Ah ! mu11 1:œur,
pagne, cc 11ui 11c peul èlre bien long.... Ain~i
femme r1ui l'rofessa si doctoralement la ~10 comment ferai-je pour supporter une absence
l'OUS rolez !(UC ces huit jours rttte nous
rale, sera la (l moralité 1&gt; de celle esqmssc
si
longue! je ne le sais en Yérilé pas, mou
dm·ions passer cusemble Lèle à tète ne sont
Lrop sommaire d'un moment de sa rie amou•
plus a présent qu'une chimère, el d'ailleurs cher enfant. Je suis persuadée que l'ennui, reusc.
puis-je désirer que rous re,eniez ici, s'il doit le découragement, le chagrin, s'empareront
FONTENILLES.

.. q 8 ...

CJidté YiZZ:J\'OR3.

l.r. fiÉ:-iÉRAL LASALLE

(1::l,17). -

T,1Neat1.te L orrs :\l ,u;smu,

Memoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XXXVI (~uite. )
. \'r r~ llllC' henrc de l'aprt'•s-midi, les vino-1c·111q canons plac1:s /1 Poslhcncn ayan t li ré l~ts
r~i,cml,'c par ordrr d!' l'Empcrcur, la li:11aillc
s l'llgag&lt;'a s111· Loule la lin-ne. mais not re
µ-~uebc Pl notre centre m~rch't'·renl d'abord
tr,·s l&lt;•ntement. afi n tic donner à la droi lr
1·nmmand(;(,
, . 1e lcmps &lt;l 'en1c·,·er la'
., .p·ir
· i\'•),
}le.f.c marc•cb~l ,sorlan ldu liois de SortlaC'k,
s t mpara, dn v1lla•oYC de cr 110111 , l 1·Oll. J·1 ~('
porta Ires ra pidement sur FriC'cl land' rcn1·&lt;·r~a11\ lo_ut sur son passage; mais dans le tra jet
l 11 • ioas c~ du village de Sortlack aux l;'C'mtt·rrs maisons de Friedland les L· . 1 1
N,·r m . h
, ,
,
10upcs &lt; c
. ' , ai r an t a decotl\'C'rl. se lronYèrenl
"'JIOS
c • i•es· ',au terr1' l&gt;l n f'PU l1es 1,a li 1°rirs russes,
(lll, placces en arrière de la r illc sur les

l'.a~1tc11rs d&lt;' la _rive opposfr, l:ur fi ,·rnl (;prou1e1 des pNlcs immenses. Cc h•u ,\tait d'a utant
p~us ~langPrem que les canonniers rnncmis,
sty ar~·s_ de nous par la ri\'ii•rr, aj 11staienl a,·re
~(•cnr1l(', r n roya nl que nos fantassins élaÎt'nl
dans
lïm
possihilité dP les allar111cr. Cc 0rrrarc
•
, •
mem,11:cnicnl potn:3il faire manquer la prise
~c fr~c&lt;lland, ma ts t'iapoléon y reméd ia par
1?1wo1 de cmq ua nl.c houchC's i1 feu qui, plaeccs par le général Sénarmonl sur la rive
g_at!~hc de L\llc, liri•ren l par-dessns C'e ltc
m·1(•rc_ contre les bal tC'ries russes, cl fi rent
plcurn,r s111·_C'llcs une grèle de houlels, qui
les enrcnl lucntôl démon tés. D1~s que le f('t1
des canons ennemis ful éteint, Ney, eontinua nl sa marche audacirusc, rrfon!c lc'S
ll ussPs tia ns Friedland e1 pi:ni•lrr pêlr-mrlt'
avec eux dans les rues de celle malheureuse
t

villr. o1~ lrs o~us i·rnairn l d.'allmmr un immensr mcend1e! .. . Il l' r11l là nn tcrriblr
comhal
, , rnl . ;\ la haïnnnrtlC' , o/1 IC'~I'
. n1ssr~,
a~ses 1('S uns s1!r k~ a11lr('S l'i pouranl i1
~c,nc se monro1r, &lt;'pro11 1·i•r1'11I. de~ pertr,
l'llOrm~s! ... Enfin, ils furrnl ronlrainl,.
malgrl' fpur ron rag!l, dr se rctir('r rn d,:sordr(', pour chercher un refuo-c
,.·1\.l'
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opposéc•, en repassant les ponts. Mais iri nn
nouvrau danger les allcndait., l'ar tillr1·1·'C l111
", , j S,
~~nl'l'a 'c,~armonl' s'éL1nl rapprochér de la
''.llr, .rrcna,_l en flanc IPs ponts, qu'elle hrisa
h1cnlol. aprrs ~voir Lué un lr!'s grand nom hrr
~e Bus~cs, q111 s'ern prcssaienl d'y passer ('Il
(11 yan1_. fout cc qui rcslail rnrorr dans F1·ircllantl Ili L pris, 1ur ou noyr' rn rnnlanl 1. vrrst&gt;r la ri 1·it&gt;re.
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Jusque-là, Napoléon avait pour ainsi dire

• l

�_ _ _ _ _ _ _ _J

msTO']t1A
fait marquer le pas à son centre el à son aile
gauche; il les porta rapidement en avant. Le
général russe Gortschakoff, qui commandait
le centre et l'aile droite ennemie, n'écoutant
que son courage, \'Cut reprendre la ville (ce
qui ne lui eût été d'aucune utilité, puisque
les ponts étaient brisés; mais il l'ignorait). Il
s'élança donc à la tète de ses troupes dans
Friedland embrasé; mais, repoussé de front
par les troupes du maréchal Ney qui occupaient celle l'ille, el contraint de regagner
la campagne, le général ennemi se rnit bientôt
entouré par notre centre, qui l'accule à l'Allc
rn face de Kloschencn. Les !lusses, furieux,
se défendent héroïquement, cl, Lien qu'enfoncés de toutes parts, ils refusent de se
rendre. Une grande partie meurt sous nos
baïonnettes, et le reste se laisse rouler du
haut des berges da_ns la rivière, où presque
Lous se noyèrent. ...
l.'extrèmc droite des ennemis, composée
en grande partie de cavalerie, avait essayé
pcnd·ml la bataille d'enlcl'er ou de tourner le
l'illage d'Ilcinrichsdorf; mais, vivement repoussée par nos troupes, clic avait regagné
les rives de l'Alle sous les ordres du général
Lambert. Celui-ci, Yoyanl Friedland occupé
par les Français, la gauche el le centre russes
détruits, réunit loul ce qu'il put de régiments
de l'aile droite, et s'éloigna du champ de
bataille en descendant !'Alle. La nuit cmpècba les Français de les poursuivre; aussi fut-ce
le seul corps ennemi qui échappa au désastre.
Notre victoire fut des plus complètes : toute
l'artillerie des· Russes tomba en notre pouvoir.
Nous avions fait peu de prisonniers pendant
l'action, mais le nombre des ennl'mis tués ou
blessés était immense et s'élevait à plus de
vingt-six mille. Notre perte n'allait qu'à trois
mille morts et à quatre à cinq mille blessés.
De toutes les batailles livrées par !'Empereur,
ce fut la seule où le nombre de ses troupes
fut supérieur à celui des ennemis; les Français avaient quatre-vingt mille combattants,
les Russes seulement soixante-quinze mille.
Les débris de l'armée ennemfe marchèrent en
désordre toute la nuit, el se retirèrent derrière le Prégel, dont ils coupèrent les pouls.
Les maréchaux Soult. Davout et Murat
n'avaient pu ass:sler à la bataille de Friedland, mais leur présence avait déterminé les
Prussiens à a~andonner Kœnigsberg, dont
nos troupes s'emparèrent. On trouva dans
cette ville d'immenses approvisionnements de
toute espèce.
Je n'éprouvai aucun accident fàchcux pendant la bataille de Friedland, bien que j'y
eusse été exposé aux plus graves dangers;
voici comment :
Vous m'avez vu partant le matin de Posthenen par ordre du maréchal Lannes, pour
aller à toute bride préYenir !'Empereur que,
l'ennemi passant !'Alle à Friedland, une bataille paraissait imminente. Napoléon était à
Eylau. J'avais donc près de six lieues à faire
pour le joindre, ce qui eùt été peu de chose
pour mon excellente jument si j'eusse trouvé
les routes libres; mais, comme elles étaient
encomhrécs par les troupes des di\·ers corps

se portant en toute bâte au secours du maréchal Lannes, devant Friedland, il m'était
absolument impossible de galoper en suivant
le chemin; je me jetai donc à travers champs,
de sorte que Lisetlc ayant eu à franchir des
barrières, des haies et des ruisseaux, était
déjà très fatiguée lorsque je joignis l'Ernpcreur, au moment oi1 il sortait d'Eylau. Cependant, je dus, sans prendre une· minute de
repos, retourner avec lui à Friedland, cl bien
que celle fois les trou pcs se rangeassent pour
nous laisser pisser, ma pau1Te jument ayant
fait tout d'une traite douze lieues au galop,
dont six à travers champs et par une très
forte chaleur, se trouvait vraiment harassée,
lorsque, arrivé sur le champ de bataille, je
rejoignis le maréchal Lannes. Je compris que
Lisetlc ne pourait faire un lion service pendant l'action; je profitai donc du moment de
repos que !'Empereur accorda aux troupes
pour chercher mon domestique et changer
ma monture; mais au milieu d'une armée
aussi considérable comment trouver mes équipages? ... Cela me fut impossible. Je revins
donc à l'etat-major, toujours monté sur Lisctte
hors d'haleine.
Le maréchal Lannes et mes camarades,
témoins de mon embarras, m'engagèrent à
mettre pied à terre pour faire reposer ma jument pendant quelques heures, lorsque j'aperçus un de nos housards conduisant en main un
cheval qu'il a mit pris sur l'ennemi. J'en fis l'acquisition, et confiant Lisette à l'un des caYaliers de l'escorte du maréchal, afin qu'il passùt
derrière les lignes pour la faire manger et la
remettre à mon domestique dès qu'il l'apercevrait, je montai mon nouveau cheval, repris
mon rang parmi les aides de camp, et ris
les courses à mon tour . .Je fus d'abord très
satisfait de ma monture, jusqu'au moment où
le maréchal Ney étant entré dans Friedland,
le maréchal Lannes me chargea de me rendre
auprès de lui, pour le prévenir d'un mouvement que faisait l'ennemi. A peine fus-je dans
cette ville, que mon diable de cheval, qui
avait été si bien en rase campagne, se trouvant sur une petite place dont toutes les maisons étaient en feu, et dont le paYé était couvert de meubles et de poutres enflammés au
milieu desquels grillaient un grand nombre
de cadavres, la vue des Gammes et l'odeur
des chairs calcinées l'effrayèrent tellement,
qu'il ne roulut plus avancer ni reculer, et
joignant les quatre pieds, il restait immobile
et renâclait fortement, sans que les nombreux
coups d'éperon que je lui donnais parvinssent
à l'émouvoir. Cependant, les Russes, reprenant momentanément l'avantage dans une rue
voisine, repoussent nos troupes jusqu'au point
où j'étais, et du haut d'une église et des maisons environnantes, font pleuvoir une grèle de
balles autour de moi, pendant que deux
çanons, conduits à bras par les ennemis,
tiraient à mitraille sur les bataillons au milieu desquels je me trouvais. Beaucoup
d'hommes furent tués autour de moi, ce qui
me rappela la position dans laquelle je me
trouvais à Eylau, au milieu du U •. Comme
je n'étais nullement curieux de recevoir de
... J.)0 ...

nouvelles blessures, et que d'ailleurs, en restant là, je n'accomplissais pas ma mission, je
mis tout simplement pied à terre, cl abandonnant mon satané cheval, je me glissai le long
des maisons pour aller joindre le maréchal
Ney sur une autre place que des ofriciers
m'indiquèrent.
Je passai un quart d'heure auprès de lui;
il y tombait des balles, mais pas, à beaucoup près, autant qu'au lieu où j'avais laissé
ma monture. Enfin les Russes, repoussés à la
baïonnette, ayant été forcés de reculer · de
toutes parts yers les ponts, le marél:hal Ney
m'engagea à aller donner cette ho rnc nourclle au maréchal Lannes. Je repris pour sortir de la rillc le chemin par lequel j'étais
venu et repassai sur la petite place sur laquelle j'avais laissé mon cheval. Elle avait été
le théâtre d'un combat des plus sanglants;
on n'y voyait que morts et mourants, au milieu desquels j'aperçus mon cheval enlèté, les
reins brisés par un boulet et le corps criblé
de balles!. .. Je gagnai donc à pied l'extrémité
dn faubourg en hâtant le pas, car de tous
côtés les maisons embrasées s'écroulaient, et
me faisaient craindre d'ètrc englouti sous
leurs décombres. Je parvins enfin à sortir de
la ville et à gagner les bords de l'étang.
La chaleur du jour, jointe à celle répandue
par le feu qui dévorait les rues que je venais
de traverser, m'a1•ail mis en nage . .J'étouffais,
el tombais de fatigue et de besoin, car j'avais
passé la nuit à cheval pour \'t1nir d'Eylau à
Friedland; j'étais ensuite retourné au galop
à Friedland et je n'avais pas mangé depuis la
veille. Je me voyais donc avec déplaisir obligé
de traverser à pied, sous un soleil brùlanl, et
au milieu de blés très élerés, l'immense
plaine qui me séparait de Posthencn, où
j'arais laissé le maréchal Lannes; mais un
heureux hasard vint encore à mon secours.
La division de dragons du général Grouchy,
ayant eu non loin de là un vif engagement
avec l'ennemi, avait, quoique victorieuse,
perdu un certain nombre d'hommes, et les
colonels, selon l'usage, avaient fait réunir les
chevaux des cavaliers tués, menés en main
par un détachement qui s'était mis à l'écart.
J'aperçus cc piquet, dont chaque dragon conduisait quatre ou cinq chevaux, se diriger
vers l'étang pour les faire boire. Je m'adressai à l'omcier, qui, embarrassé par tanl de
chevaux de main, ne demanda pas mieux que
de m'en laisser prendre un, que je promis de
renvoyer le soir à son régiment. li me désigna
même une excellente bêle que montait un
sous-officier tué pendant la charge. J'enfourchai donc ce cheval et revins rapide.ment vers
Posthencn. J'avais à peine quitté lès rives de
l'étang qu'il devint le théâtre d'un combat des
plus sanglants, auquel donna lieu l'attaque
désespérée que fit le général Gortschakoff
pour se rouvrir le chemin de la retraite en
reprenant la route de Friedland occupée par
le maréchal Ney. Pris entre les troupes de ce
maréchal et celles de notre centre qui se portèrent en avant, les Russes de Gortscbakoff se
défendirent vaillamment dans les maisons
qui avoisinaient l'étang, de sorte c1ue si je

"-----------------f~sse resté en ce lieu, où j'avais eu 1'intention _de me reposer quelques instants, je me
serais troul'é au milieu d'une terrible mèlée
.Je rejoignis le maréchal Lannes au momen~
où i(.se portait sur l'étang pour attaquer par
derr1ere _le corps de Cortscbakoff, que Ney
repo~ssa1t de. front de la ville, et je pus par
consequcnt lm donner de bons renscirrnements
sur la configuration du terrain sir lequel
nous comballions.
Si_l'arméc française avait fait peu de prisonmers sm· le champ de bataille de Friedland
il ?'en fut pas ainsi le lend~main et les jour;
s1ma~ts, car _les Russes, poussés l'épée dans
les ,rm~s, mis d_ans une déroute complète,
cxtenues de fatigue, abandonnaient leurs
rangs et se _couchaient dans les champs, où
nous en primes un très grand nombre. On
ramassa aussi beaucoup d'artillerie. Tout ce
r1ui put échapper de l'armée de Bennino-st'n
se bâta d~ re~asser le Niémen, derrière Ie~uel
se trouvait l empereur de Russie, qui, se
~appe_la~t yrobablement les dangers auxquels
11 ara1t etc exposé à Austerlitz, n'avait point
ju_gé à prop_os d'assister en personne à la bataille de _Friedland et_ s'é!ait empressé, Je surlendemam de notre ncto1re, de demander un
armistice que Napoléon lui accorda.
Ce fut trois jours après la mémorable
bataille de Friedland que l'armée française
aperçut enfin la ville de Tilsitt et le Niémen
qui, s?r ce point, n'est éloigné que de quelques lieues des frontières de l'empire russe.
Après une bataille, tout est douleur sur les
derrières d'une armée vrctorieuse dont la
marche est jalonnée de cadavres, de moura~ts et de blessés, tandis que les guerriers
qm ont survécu, oubliant bientôt ceux de
leurs camarades qui sont tombés dans les
combats, se réjouissent de leurs succès el
ma~c?ent gaiement à de nouvelles aventures.
La J?le de nos soldat~ fut immense en voyant
le Niémen,, d~nt la me opposée était occupée
par les debr1s de cette armée russe qu'ils
venaient de battre dans tant de rencontres •
aussi n~s troupes ~hantaient, tandis qu 'u~
n!orne silence régnait dans le camp ennemi.
L empereur Napoléon s'établit à Tilsit!· ses
troupes campèrent autour de la ville. '
Le ~iémen séparait les deux armér.s, les
Fran_ça1s occupant la rive gauche, les Russes
la_ rive droite. L'empereur Alexandre ayant
fait ~emande~ _u~e entrevue à Napoléon, elle
eut lteu le 2o JUID, dans un pavillon construit
sur un radeau ancré au milieu du fleuve, à la
\'.ue des deux armées qui en bordaient les
l'IVes. Ce fut un spectacle des plus imposants.
Les deux empereurs arrivèrent chacun de
l':ur côté, suivis seulement de cinq des principaux personnages de leur armée. Le maréchal Lannes, qui, à ce titre, s'était flatté
d'ac~ompagner_l'Empereur, se vit préférer le
marecbal Bessières, ami intime du prince
~lurat, et ne pardonna pas à ces maréchaux
ce qu'il considérait comme un passe-droit.
Le maréchal Lannes resta donc avec nous
sur le quai de Tilsitt, d'où nous vimes les
deux empereurs s'embrasser en s'abordant
ce qui excita de nombreux virals dans le~

.Mt.JKomEs DU G'É'JV'É'l(JU. BA~ON DE MAR.BOT - - ~

deux camps. Le lendemain 26, dans une
sec~nde entrevue, qui eut lieu encore au
pavillon sur le Niémen, l'empereur de nussie
pr~senta à Napoléon son malheureux ami le
roi de Prusse. Ce prince, auquel les él'éncments de la guerre avaient fait perdre un
vaste _roy~ume, dont il ne lui restait plus que
1~ petite v1llc de Memel el quelques misérables
\ïllages, conserva une altitude digne du d('scendant _du Grand Frédéric. Napoléon le reçut
al'cc politc~se.' mais _froidement, parce qu'il
crolail avoir a se plamdre de lui et projetait
~e confüqucr une grande partie de ses
F,tals.
Pour fa~ilitcr les entretiens des 4eux empereurs,, la nlle de Tilsitt fut déclarée neutre , cL
Napo_1eon e_n ~da, la moitié à l'empereur de
Russie, qui vmt s y établir a1·ec sa garde. Ces
deux souverains passèrent ensemble une
vi_ngtaine de jours, pendant lesquels ils
reglèrent le sort de l'Europe. Le roi de
Prusse, pendant ces conférences était relérrué
sur la rive droite el n'avait ~as même"'de
logement dans Tilsitt, où il ne venait que
f~r_t ra,re~ent. Napoléon alla un jour rendre
v1s1te a I mfortunée reine de Prusse, dont la
douleur était, disait-on, fort grande. Il in-vita
celte princesse à diner pour le lendemain cc
qu'elle accepta sans doute à contre-cœ~r ·
~ais au momen_t de conclure la paix, il fallai(
bien chercher à adoucir la colère du vainqueur. Napoléon et la reine de Prusse se
détestaient cordialement : elle l'avait outrarré
dan_s plusieurs proclamations, cl il Je J~i
aYait rendu dans ses bulletins. Leur entrC1·ue
ne se ressentit cependant pas de leur haine
mutuelle. Napoléon fut respectueux et empressé, la Tieine gracieuse et cherchant à
c~ptiver son ancien ennemi, dont elle avait
d autant pl~s bes_oin qu'elle n'ignorait pas
que le traite de paix créait, sous la dénomi~ation de royaume de Westphalie, un nouvel
l~tat ~on~ la Hesse électorale et la Prusse
fourmssa1ent le territoire.
L~ Reine s~ résignai_t bien à Ja perte de
plus!e~rs provrnces, mais elle ne pouvait consentir a celle de Ia_place _forte de ~fagdcbourg,
dont la conservation fait la sécui·ité de la
1
m~s~. De son côté, Napoléon, dont le proJet cta1t ~e nommer ~on frère Jérôme roi de
Wcstpha}1e, roulait ajouter Magdebouro- à ce
nouvel _Etat_. Il parait que, pour con~cn-er
cette v1~e importante, la reine de Prusse
employai l pendant le diner tous les efforts de
son amabilité, l?rsque Napoléon, pour changer la conversat10n' avant
fait l'élorre
,
o d'une
s?pe~be ro_se ~ue la Reine avait au côté, celleci lm aurait dit : « Votre Majesté veut-elle
cette rose en échange de Ja place de ~fao-deb?urg? .. · ll Pe?t-~tre eùt-il été chevalere:que
d accepte~,.ma1s l Empereur était un homme
~r~p poszti( pour se laisser gagnêr par de
~ohs propos, et on assure qu'il s'était borné
a l~uer 1~ beauté de la rose, ainsi que de la
mam qm l'offrait, mais qu'il n'avait pas pris
la fleur, ce qui amena des larmes dans les
b~aux yeux, ~e la Reine! Mais le vainqueur
n eut pas I ail' de s'en apercevoir. II rrarda
Magdebourg, et conduisit poliment la Reine

!

... 151 w

jusqu'au bateau qui devait la porter sur
l'autre rive.
Pendant notre séjour à Tilsilt, N1poléon
passa en revue sa garde et son armée en présence d'Alcxanctre, qui fut frappé de l'air marli?! ainsi que de la tenue de rcs troupes.
L empereur de nussic fit paraitre à son tour
quelques beaux bataillons de ses gardes,
mais il n'osa montrer ses troupes de lirrnc
0
'
tant le nombre en avait été réduit à llcilsberrr
et à Friedland. Quant au roi de Prusse:
auquel il ne restait plus que de faibles débris
de régiments, il ne les fit pas paraître.
Napoléon conclut avec la llussie et la
Pr~sse un traité de paix, dont les principaux
articles furent la création du royaume de
' :~stpbalic au profit de Jérôme Bonaparte.
L elecleur de Saxe, del'enu l'allié et l'ami de
la France, fut élevé à la dignité de roi et
reçut en outre le grand-duché de Yarsovie
composé d'une vaste province de l'ancicnn;
Pologne qu'on reprenait aux Prussiens. Je
passe sous _si!ence les articles moins importants du traite, dont le résultat fut de réta~lir la paix entre les grandes puissances de
1Europe conlfoentale.
En élevant son frère Jérôme sur le trône
de Westphalie, Napoléon ajoutait aux fautes
qu'il, avait déjà commises, lorsqu'il al'ait
don~e le royaume de Naples à .Joseph et
celu'. de Hollande à Louis. Les populations se
sentirent humiliées d'ètre forcées d'obéir à des
étrang:rs qui: n_'ayant rien fait de grand par
eux-memes, eta1ent au contraire assez. nuls
et n'avaient d'autre mérite que d'ètre frère~
d,e ~apoléon. La haine et le mépris que
s attirèrent ces nouveaux rois contribuèrent
inJiniment à la chute de !'Empereur. Le roi
de Westphalie fut surtout celui dont les ao-isseme~ts firent le plus d'ennemis 11 Napolé~n.
La paix conclue, les deux empereurs se séparèrent avec les assurances mutuelles d'un
altacbement qui, alors, p1raissait sincère.

CHAPITRE XXXVII
Mission i, Dresde. - Conlrehande involonlairc. _
lnc,denl. - Mayence. - Séjou,· it Paris cl à la
Houssaye.

L'~rmée '.rançaise fut répartie dans dil'erses
provmces d Allemagne et de Poloo-ne sous le
commande~ent de cinq marécb~ux, dont
Lannes avait d~mandé à ne pas faire partie,
parce que _le _som de sa santé le rappelait en
Fran~e. Ams1, quand bien même j'aurais été
son aide de camp titulaire, j'aurais dû retourne~ à Paris; à plus forte raison devais-je
qmtter l'armée pour rejoindre le maréchal
Aug~rea,u, à l'é~at-major duquel je n'avais
cess~ d appartemr,, ~a mission auprès du
marechal Lannes n etant que temporaire. Je
me préparai donc à retourner à Paris. Je
vendis tant bien que mal mes deux chevaux
et envoyai Lisette au régisseur aénérai'
M., de_Lau?_ay, qui, l'ayant prise en affection'.
m a\'a1t ~rrn ~e la rem~ttre en dépôt chez lui,
lorsque Je n en aurais plus besoin. Je lui
prê_tai indéfiniment cette bète, calmée désorm3IS par ses blessures et ses fatigues. II la

�'------------------------- Jff É.M01'lfES DU GÉNÉ~.JtL 13.AT(ON

DE

Jl1.Jt~BOT

_ _ ""

faisait monter à sa femme et la garda sept ou
J'arrira.i ams1 a Francforl-sur-lfein. Un résolu, si la contrebande étail saisie, à déclar c
huit ans, jusqu'à ce qu'elle mourût de lieutenanl-colonel de la garde impériale, comment elle arait été mise dans ma calèche,
, irillesse.
nommé M. de L... , y commandait. L'Empe- el par qui le cachet du 7• léger arait été
Prndanl les vingt jours crur !'Empereur reu r m·arait donné II ne lettre pour cet offi- apposé sur l'enreloppe, car je roulais me
1·rnail de passer à 'J'ilsill, il avail expédié une cier, auquel il demandait, je pr nsP, dC's rrn- préscr,·rr de la colère de Iï.:mpereur. Cepentrès grande cruantilé d'officiers lanl 11 Paris seigncmcnls particuliers, car M. de L... était dant, comme ce moyen de défense aurait
que sur les divers points de l'Empire ; aussi ru rapporl avec M. Sarary, chargé de la police rompromis l'lmpératricc, je pensai quïl n'rn
le nomhre des disponiblrs pour rr scrricC' spc1·i•te. Cr colonel, après m'avoir fait déjeuner lallail ns~r qu'à la dernièrr extrém ité rl lairr
était presque complètement ép11isr Napo- :11w lui, ,·oulul me r1'ronduire jusqu'à ma roui l'e qui dépcndrail de moi pour que ma
léon, rw rou lant pas q11·011 prit des ofliciers &lt;'a lc'•che; mais rn y montant, j'aperçus un calèchr ne f1H pas risitér: Le hasard el un
dans les ré~nienls. ordonna qu ïl serait dresstl assPz gros paquet qui ne faisait pas partie d,· pelil subtcrfu gr ml' tirc'·rPnl de rc&gt; maurais
11111• lislt' dt' tous e·eux qui , lï'lla111 de lairr mes dépêches. J'allais appeler mon domes- pas; l'oici comment.
, olontairemenl la campagne, n'appartenaie111 tique pour a,·oir des explications à ce sujet,
J'arrivais loul soucieux au pont du P.hin
à :iuc1111 des corps de l'armée. ni à l'étal- lorsque le colonel de L... m'en empêcha en qui sépare l'Allemagne de Mayence, et mon
major des cinq maréchaux qui devaient Irs me disanl à ,·oix basse que ce paquet conte- inquiétude étail augmentée par une grandr
commander. .le l'us donc inscrit sur &lt;·rlle• nait des robes de fricot de Rerlin et autres réunion de chefs de la douane, d'officiers el
liste. certain d'al'ance qur l'Empereur, donl étoffes prohibées rn France, destinées à l'im- de troupes en grande tenue qui allendaient à
j'al'ais porté les dépêches, me désignC'rail de' pùatriCP Joséphine, qui me saurait un gré ce poste avancé, lorsque le factionnaire ayanl,
prélërence ù des ofticiers inconnus. En enet, infini &lt;li' les lui apporter! ... Je me souvenais selon l'usage, arrèté ma voilure, deux hommes
Je !) juillN, !'Empereur me fil appeler, el, trop bien des cruelles anxiétés que j 'ayais se pré entent simullanémenl aux deux pormr remeltanl dr volnmine11x portefeuille.~. éprolll'ées, par suite du rapport de complai- tières, savoir, un douanier pour procéder à la
ainsi qur des dépêches pour le roi de Saxe, il sancf' qui· j'arais en la faiblesse &lt;lP faire /t Yisitc, cl un aide de camp du maréchal KPlm'ordonna dr me rendre à Dresde el de l' y !'Empereur, au sujet des chasseurs 11 cheval lermann, commandant à Mayence, pour s'inallt'ndre. L'Empcrenr devail quiller Tilsitl ce de sa garde présents à la bataille d'Austerlitz. former si f'Empereur arrirerail bientôl. jour-là, mais faire nn très long détour pou r pour consentir à m·engager Pncore dans une \'oilà qui est parfait, me dis-je à part moi , Pl
vi~iler Kœnigsberg, Marienwerder et la Silésir. mauvaise affaire; aussi je refusai très posi- leignanl de ne pas mir le douanier inquisiteur,
.l'a l'ais donc plusieurs jours d'avance sur lni . Lil'emenl. J'aurais été désireux. sans donte. je réponds à l'aide de camp : « !,'Empereur
.fp Lral'ersai de noll\'ean la Prusse, revis plu- de complaire à l'impératrice, mais je connais- me suil ! ... &gt;&gt; Je ne mentais point, il me suisieurs de nos champs de bataille, gagnai sais l'inflexible sél'érité de Napoléon enrers 1•ail, mais i1 deux jours dr distanre ... rr qur
llt!rlin Pl arril'ai à Dresde deux jours aranl les personnes qui faisaient la contrebande, je jugeai inutile d'ajouter!. ..
!'Empereur. La e·o11r de Saxe sal'ail déjà qut• el. après arnir courn lanl dr dangers Pl arnir
Mes paroles ayant étr entendues de tous
la paix était raite, qu'elle élevait son pJecteu r répandu une aussi grande quanlilé de mon lrs assistants, les jetèrent dans un lorl grand
au rang de roi cl lui concédait le grand dnch1\ sang dans les combats, je ne roulais pas per- émoi . L'aide de camp s'élance à cheval. lradt' Varsovir; mais on ignorait encore qur dre le bénéfice d11 mérite qnP cria m'aya il 1·ersr le ponl au galop, au risque de se prét'il' Emperr ur dùl passer à Dres_de en se rendant donné am yem dr !'Empereur en lransgre's- piler dans Ir Rhin, r l court prérenir le mar,:i1 l'aris, f'l r·r l'ul moi qui rn portai l'al'is an sanl srs lois pour obtenir un sourirr dt• chal Kellermann. La gardr prrnd les armes;
nouvea u roi.
1·e merC'icmenl de I' lmpéralriee. Lr colonel dr les douaniers rl lrurs rhel's cherchent à se
,lugez dt&gt; l'1•ffcl q11r rrla produisit! En 1111 L...• afin de l'::tinrrr ma résistanrr, me fil plarer le&gt; plus militairrmenl possiblr pour
instant, la ronr. la ville Pl l'armh 1 furent rn ohserrer qur Ir paquet était sons plusieurs paraitre conl'rnabf Pmf'nl drl'::tnl l'Empereur.
e:moi pour se préparPr à faire une magnifiquP Pnrrloppes, dont l'rxtérirure. adressrr au et, romme ma ,·oiLure les gênait, ils disent au
l'l;&lt;'eption au grand Pmpereur. qui, apre\s minislrl' dP la guc&gt;rrr. portail le rachPI du postillon dr tllrr ... r i mr Yoilà hors des grilli•,
avoir ~i l{Pnfrr usemPnl rendu la liht!rlr aux 7•· lége'r. ainsi q111• la désignation : &lt;1 Pie\i·ps dr rrs messieur-d ... Jr gal{ne la postt• ri fai~
lroup,'s saxonnes prisrs i1 Iéna. comblait son tir c-omplabililé. &gt;&gt; If t' n ronc-luait ((tif' les promplemrnl changrr dr chr1·a11x ; mais penso111·r rai11 dt&gt; bienfaits!. .. .11• fus 1w11 à mel'- douanir rs n'osrraienl onrrir re paquN, dont dant qu'on l' prorèdr, • 1111 oragr Hai mrnl
willc; on me logpa au rh:Hrau: dans un .ïarrarhrrais la prPmirre rmrloppe en arri- épouvantahlr rrlate sur ~faycnre : la pluie tomc-l1armant .1pparremcnl, oi, _;·,;tais ser,·i magni- ranl à Paris. et porterais les étoffrs il l'lmpé- hait à Lorrrnls ! ... li r tair rinq heurrs du soir ;
liquPmenl. Lt&gt;s aides dr camp du Hoi nH' ratrirr sans arnir r ré rompromis; mais. mal- ,.-était Jt, mom rnl dr dinrr; mai, à la noumunlrrrrnl 10111 &lt;'I' qu e le palais el la , ill,• ~r,• tous l'e'S heall\ raisonnr111r n1s, je ri•l'nsai l'e'IIP de l'arrirér pror-hai1w d,, f'Empt' r1·11r, la
avaie•111 d.. rt•n1arq11alilt•. Enfin n :mp1'rc&gt;11r posili1t·mr11L dt• 111'c&gt;11 l'harg('r C'I ordonnai an 1-(e1nfralt&gt; hal dans 101111' la l'ill,•. A re' signal.
.1rriva, et. selon l'usage q111' jt- ,·onnais ais pnstillon tl,· mardl!'r.
marrr·hal, ~rnéranx, prr ft'l. mairt&gt;. :1111ori1,:s
d(ji1, jf' n,'cmpressai 111• renwllrr (ps po1·1i•Arrin; au rf'lais silm1 i1 moitié c-hrn1i11 de' r-irile•s t'I milit:iire•s, chacun , jrlanl la ~l'l'r,•11ille•s à M. dt' füne ral. et fis dm1ander le•s Franrforl ù May&lt;'nrc. m',:ranlarise• de grondrr riP Ile. s'r mprrssl' d'endMsrr son plus hra11
ordrt'S dt• l'Empr renr. lis l'urrnl. conforn1rs 111011 do111c,liq11e' p1111r arnir re'{'II un paqul'I c·osl11mr rl dt• sr rendrr /1 son posLP sous unP
;'r nws désirs, car jP l'ns chargt1 dr porter de
dans 111a C'alr·rht', il m,• r&lt;-pondir qur. pr11- pluie ballanlt•, r i à lrarrrs lPs r11issra11x qui
IIOUl'raux po1·lt&gt;f'1•11ille'S il Paris. ri n :mperr11r tl:1111 Il' J,:jeum•r, M. dt' L... ayanl plan• drbordai,•nl tians lontPs le'S r11t•~. randi, que&gt;
111c confia une lellrc que je dt'rais rP11wttn' l11i-111ê111r r.1-:s 71aq11ets dans la l'alrrhr, il moi, eanst' dt&gt; cl'l im111PnSe' hn111·N11·i. jr
moi-même i1 l'impfratricc Joséphine. Lr ma- :irait pr nsé q111• c·e•Lail nn s11rr roî1 de dé- riais comnw un fon t'n m"t:ioigna111 (au g-alop
r{-chal du palais Jl11 roc me lil toucher 8,000 pêches, cl 11 ·a rait pas cru pomoi1· (,,s rr- t1,, trois hons che,·anx dl' poste!. .. Mais auss i,
franc.~ pour frais de poste de• Tilsill 11 Dresde 1'11srr de la mnin du comma11dan1. de plac-r. pourquoi l'lmprr:itricr, de:sobéissanr i1 sou a1t '.
e•L dp Dresde à Paris. Je me mis gairmcnl. en - " Comment! as paquets; il y en a donr· gusle époux, roula it.-rllr porlrr drs rohrs d't•route.Je vrnais de faire trois belles campagnC's, plusieurs'/ nù:criai-jl', cl il 11'en a 1•ppris !ofh• pre~hibée'/ Ponrquoi nn colo~el glissait-il.
prndant lesquelles j'aYais ohlt&gt;nu le grade dt' qu 'un srul !... »
a mon msn. de la con! rebande tlans ma cali•1·api1ainr et m'étais fail rcmarqurr par l'EmEn r ll'cl, en rcmuanl les porlrfeuillcs de l'he'/ La rust' donl je me servis me paraitdonr
(lc•relll' ; nous. allions jouir des dc&gt;licrs de la l'fünpercur, j 'aperçus 1111 second ballot cf,, excusable. Nons étions. d11 reste, au mois dr
paix, cc qni me permellrail de rrslC'r long- rontrPbande que le colonel al'ail laissé dans juin, de sorte que le bain que je fis prendrf'
temps aupri•s de ma mhe; j'étais hir n ma malle i1 mon insu .... .Je fus aller'l'é de à Lous les fonctionnaires de l\fayencr nr fur
r~tabli ; je n'a l'ais jamais possédé a111anl crlle s11pC'rclierie et délibérai si je ne jellrrais nuisible qu'il leurs habits! .Ir me trou l'ais à
d argent : 10111 nw conl'iail donc à êtl'Cjoyet1x, pas ces rohcs snr la gra ndr roule. Cr1wndanl, plus dHdenx lieues de Mayrnce, que ,i'«'nl,'ne;je l'étais beau10L1p,
je_ne l' osai, et continuai mon chemin, _bien dais encore le bruit des tambours, et je sus
..,, 153 '"

�r-

depuis que les autorités étaient restées ~~u~e
la nuit sur pied, et que l'Empere_ur n eta1t
arrivé que deux jours ~près!: .. Ma_is_, comme
il était surrnnu un accident a sa ,01ture, les
bons Mayençais purent allribuer .à. ~ la le
retard dont leurs beaux babils furent v1ct1mes.
J'avançais rapidement et joyeusement Yers
Paris, lorsqu'un é1·énement très désagréaLlc
Yint interrompre ma course el changer ma
. . en mécontentement · Vous savez que
JOle
.
lorsqu'un souverain voyage, on ~e P?~rr~1t
atteler les nombreuses voitures qui pr~crdent
. ent la s1·cnne' si on ne renforçait
leurs
OU SU IV
.
,
relais par des chevaux dits de tonrnee,, qu on
fait venir des postes établies sur d autres
routes. Or, comme je sortais de Dombasl~,
petit bourg en deça de. Yerd~n; un ~aud'.t
postillon de tournée qm, arr~ve la nmt prccédenlc, n'avait pas remarqu~ une forte d~scente qu'on rencontre en qmttant l_e rela_i_s,
n'ayant pu maîtriser ~es chevaux des qu ils

furent dans la descente, versa rua ~l?c~e,
dont les ressorts et la caisse furent ~rISes •.. ·
Pour comLle de malheur. c'était un d ,~anc~c,
et toute la population s'était rcndu_c a la '.etc
d'un village voisin. Il me fut donc ~mposs1lilc
de trouver un ouvrier. Ceux que Je m_e procurai le lendemain étaient fort maladrmt~, de
sorte que je dus passer deux mor,tclle_s JOUrnées dans ce misérable bourg. J allais enfin
me remettre en route, lorsqu'un ayant-courrier ayant annoncé l'arrivée de l'~mpereur,
je me permis de faire arrêter sa v~llurc pour
l'informer de l'accident qui m'était ~urren_u.
li en rit, reprit la lettre qu'il m'avait rc~1~c
pour l 'impératrice et repartit. Je le. smns
.
jusqu'à Saint-Cloud, d'où, après avoir re°:1-1s
les portefeuilles entre les_ mams du secrétair~
du cabinet, je me rendis chez ma mère a
Paris.
Je repris mon service d'aide de camp du
maréchal Augereau, service des plus doux,
(A

car il consistait à aller passer chaque mois
une ou deux semaines au châtea~ de 1~ Houssaie, où l'on menait tous les JO~~s, JOy~usc
vie. Ainsi s'écoulèrent la fin de I el~ ?t I automne. Pendant cc temps-là, la p_ol'.l1quc de
!'Empereur préparait de nom-eaux e~·rneme1~s
el de nouveaux orages, dont les tcr_r1bles co .motions faillirent m'engloutir: moi,_ fort ~et1t
personnage, qui dans mon" m_sou_ciantc Jet~nesse ne pensais alors qu a ,1omr de la vie
après al'oir rn la mor_l de s! prè~ !..,'
On l'a dit avec raison, Jamais 1, Empcrc~r
ne fut si giand , si puissant, qu en_ l~Oi,
lorsque, après al'oir l'aincu les _Autr1c~wns,
les Prussiens et les Russes, il Yena1l de
conclure une paix si glorieuse pour la ~rance
et pour lui. Mais à peine Napoléon cut-1\ terminé la rrucrre aYCC les puissances du Nord,
que son ~naurnis génie le p~rta à en ~n_t reprendre une bien plus ter~1~l~ au rn1d1 de
l'Europe, dans la péninsule 1ber1quc.

suivre.)

GÉ:11ÉRAL DE

i\lARBOT.

~
PAUL HERVIEU, de l'Académie française
clp

Deux fillettes historiques
portail la croix de chevalier de. Saint-~ouis.
La mère supérieure préféra faire 1~ sile?ce
sur cette circonstance, qui ne pouv~it qu attirer du scandale à la communaute, ~t dont
elle n'avisa que la famille de Marguerite. Le
beau-frère de celle-ci, M. de la Co~_dr~, ac:
courut dès le lendemain, el on I mnta a
reprendre l'enfant.
Cependant la chose transpira au dehors.
Huit jours après' M. le procureu_r ~énéral_ de
la Cour des Aydes, dont la fille eta1t pen~10nnaire de la mème maison, ~inl aux rense1g~cments pour faire du zèle el sans ê~re co~m1ssionné à cet effet. Il voulut YOJr la Je~ne
d'Escoullets; et, ne la trouvan_t plus au gite,
il demanda si l'on pouvait lui sign_ale_r qu_elquc
petite demoiselle qui eût été en mt1m1te ~~r~
ticulière avec l'absente. Aussitôt, la_ nol?nelc
lui désigna Marie Geofi'r?Y• une g~mm? etourdie, délurée, à peu pres du meme ag~ que
Maro-uerile, avec laquelle on la savait en
elfu~ion de cœur, de câlineries et de confidences.
.
,
Pressée de questions, ~fa~1e d~clar~ que
son am:e l'avait avertie de 1 horr1?le ?'·éne:
ment - non pas seulement le 6 Ja?v1er; ~1
au
moment où la petite bavarde _sen etail
.
om·erlc aux autres camarades, i_na1s l~ m?rcredi 5, vers trois heure_s et demie de l apresmidi, c'est-à-dire au moms deux heures_ avant
chose. 11
•
,. 'd
qu'il
fùt commis à Versailles. Marguerite re1
EL comme la sœur montrait de mcre uvenait
alors de diner chez ses parents. Elle
lité: '1a fillette ajouta qu'il s'agissait d'u~
avait
rejoint
Marie dans la Salle des Ouvrages,
{)'rand monsieur noir, et - à preuve - il

Le 5 janvier 1757' vers cinq h?urcs c~
demie du soir, le roi Louis XV était _frappe
d'un coup de couteau au côté droit,. par
Robert Damiens, sous la_ YOÛl~ d_u palais _de
Versailles qui conduit_ auJo~rd h~1 au musee.
Le lendemain matin, des hml heures cl
demie, la nouvelle se répandant mi~ en ém~i
le couvent de Saint-Joseph, rue Sa,mt-00~1nique-Saint-Gcrmain, co_nsacré. à 1 éducallon
dc3 orphelines cl converti, depms, en bureaux
du Ministère de la guerre.
Une jolie petite personne de treize ans environ, Marguerite d'Escou!lets_, brune, _o_rd~~
naircment vive dans ses affcc_t10ns et dec1~ec
dans ses mouvements, enlend_1t parler del a~lentat commis la veille au soir contre le r01,
tandis que, rcrcnanl de h messe ~ous son
voile elle montait l'escalier des dortoirs.
« 'ravais déjà appris cela hier, » déclara-lelle avec importance.
.
La sœur Becker, maîtresse des petites pensionnaires, se retourna précipitamment et,
jnterpellant l'imprudente :
« Comment cela, puisque vous êtes rentrée
ici avant quatre heures?.. . Est-ce chez vos
parents, à !'Hôtel des Invalides? .
,
_ Non, c'est dans une maison ou _ma
sœur m'a menée en visite. C'est u~ monsieur
com:ne il faut (sic) qui en a dit quelque

"

D'EUX 'FTL'L'ETT'ES HTST0~1QU'ES ~

111ST0~1.ll-------------------J

où l'on faisait lecture de \'Histoire_ de ~rance,
l'avait accostée près du poêle et lm avait murmuré à demi-voix :
« Voulez-vous que je vous dise une nou. é •1•••
wlle : le roi est assassm
. , .
- Taisez-vous! prétendait avoir rcpli_qué
~farie on ne doit pas raconter de pareilles
chose~ quand on n'en est pas s~re.. )) .
Sur celle objurgation, paraissa1t-1l, MarlTUeritc était devenue un peu confuse, et dao~
la crainte d'être réprimandée par sa sœur s1
cette dernirre était mise au fait de ces prop?s,
elle aurait supplié son amie de n'en rien
répéter. .
. ,
. ,
_
Devant la "rante cons1deraLlc de cette se
conde révélation, les Dames de Saint~Joseph
se résirrnèrenl à laisser informer les magistrats.
A L;ès peu de temps d? là, au cours d'une
récréation, voici que Mane Geoffroy est ma~dée dans le grand salon de la co~m_un~ut~.
Elle accourt, essoufilée et rose d a\'01r JOUe,
toute perlée au front par' la .sueu_r de _ses
·cunes plaisirs. Mais elle s arrete, i~lerd!te,
!ur le seuil de la pièce austère et froide, a la
vue de celle sombre figure par laquelle e!lc
est attendue, qui est celle de M. le Commissaire Enquêteur et Examinateur. au Châtelet
de Paris. Il lui faut pourtant bien ava~ce~,
retrouver la parole et renou vc!er son tem01g acre dont on lui donne ensmtc lecture, en
lan io~maot de répéter si 'elle y persiste, _rt
de sio-ner avec la grosse écriture de sa pel1le
0
main.

i

Pendant qu'il est là, M. le Commissaire
questionne aussi Françoise d'Ivry, celle-là,
une grande de quinze ans, fille d'tm gentilhomme et d'une mère dont - scion les termes
du procès-verbal - elle ignore les nom, prénom 011 surnom. Mais la jeune fille s'est bornée à se quereller, pendant la messe des
Bois, avec son amie particulière, Mlle de
Lillleton, parce qu'elle voulait l'entretenir du
crime contre Louis le Bien-Aimé, et que celle-ci
a refusé de causer « sur des inrcnlions pareilles » dans une église.
Ensuite de quoi l'Enquèteur et Examinateur
se transporte à l'Hôiel Royal des Invalides, où
M. de la Coudre, aide-major, s'empresse de
faire comparaitre sa petite belle-sœur. L'infortunée Marguerite se présente tout éperdue
de peur, de larmes et de honte. Elle ne nie
pas son intempérance de langue; mais clic
déclare avoir sottement menti.
« J'ai cédé, gémit-elle, à un sentiment de
nnité pour avoir l'air d'ètrc plus instruite
que mes compagnes. J'en demande pardon à
tous. Ma sœur a bien fait d'ètre aussi sévère
qu'elle l'a été envers mon mensonge qui me
coûte tant à présent! »
A travers les sanglots dont elle entrecoupe
ses réponses, on devine que, dans le 11ombre
des admonestations qu'elle a encourues, n'ont
pas manqué celles dont la nature est la plus
cuisante, afin de lui faire réréler le secret que
peut-être, malgré tout, à l'insu de Mme de la
Coudre, elle aurait pu avoir.
&lt;( Pour m'arracher toute la vérité, el il n'y
en a point d'autre que celle ·que je jure être
la vraie, ma sœur m'a tournée et retournée
de la pire façon. Elle m'a aussi menée à
confesse; mai, je n'ai · cessé de persévérer
dans mon aveu. J'ai commis la faute de mensonge, et ce n'est que par un vilain orgueil
que j'ai péché. Je m'en repentirai toute ma
vie. &gt;J
Hélas! ces explications ne sont pas jugées
suffisantes. Et bientôt après, la petite ~farguerite d'Escoullets est assignée à paraître devant
MM. les conseillers Maupeou, Molé, Pasquier
et d'autres, en la Chambre de la Tournelle.
Elle a juste l'exiguïté de taille qu'il faut pour
y paraître bien assise, si on lui offre la sellette, presque toute chaude encore, que Damiens vient de quiller pour descendre dans
la chambre de la torture et s'allcr, de là ,
faire tenailler, brùler de soufre et de poix-

résine, amputer du poignet et démembrer à
quatre chevaux en place de Grève.
Interrogée par ces vieux spécialistes ~t
tourmentée de mille questions, l'enfant ne
peut que renourelr.r ses a1•cux, ses humilités
cl ses pleurs.
Quand elle sort de là, le cœur encore bien
gros, mais cependant soulagé de l'espoir
qu'elle en a fini de celle solennelle a,·enture,
pour la faire changer d'air el d'idées, elle est
conduite par sa sœur et confiée aux soins
scolaires des Ursulines de Saint-Germain-enL::iye.
~ntrc temps, son amie, Marie Geoffroy, a
été pareillement convoquée en la Chambre de
la Tournelle.
Elle aussi, toute émue, toute frissonnante,
Loule petite, a répété ses dires qui, on s'en
souvient, sont très compromettants pour Marguerite.
Alors Yoilà que, tout d'un coup, les deux
enfants sont l'objet d'un ordre &lt;1 pour être
appréhendées au corps et amenées prisonnières ès prisons de la Conciergerie d LI Palais )) .
On tient Marie Geoffroy à disposition; mais,
pour l\larguerite d'Escoullets, il faut l'aller
quérir à la campagne de Saint-Germain. L'hui~sier Griveau s'en charge, accompagné de deux
assistants, et suivi d'une voiture dans laquelle
sont des officiers et archers pour prêter mainforte en cas de besoin.
On juge quelles transes nouvelles ce furent
pour&lt;( ladite demoiselle d'Escoullets)) quand,
appelée par la tourière, devant la Supérieure,
cc petit bout de corps s'entendit décréter de
prise, selon les termes d'un grand diable qui
se disait &lt;( parlant à sa personne &gt;J et qui
c1 lui signifiait et déclarait qu'il l'arrêtait cl
lui faisait commandement, de par le Roi cl la
Cour, de venir aYec lui ». L'enfant, dans son
mince et triste costume de pensionnaire, prit
une place, qu'il ne lui fallait pas largè, au
fond d'un carrosse à quatre, du Bureau des
voitures de Saint-Germain à Paris. A côté,
s'assit l'huissier Gri,·eau, et les deux recors
en face. On del'ine ce que put être cc long
trajet en semblable équipage, pour l'àme
d'oiseau aimi encagé, à qui l'air libre des
champs que l'on traversait ne représrntait,
sans plus d'espérance, qu'un mondti inconnu
et de terreur. Et l'arrivée dans cette prison de
Paris, la plus vieille de toutes, avec ses tours
saillantes, sa dure mine féodale, ses voùtes

basses el noires au bout desquelles s'ouvrait,
comme une gueule de monstre, le registre
d'écrou!
Par bonheur, le séjour à la Conciergerie
n'était pas non plus sans exercer une impression violente et salutaire sur la conscience de
la petite Marie Geoffroy.
Au cours d'un des premiers interrogatoires
qui suil'irent son incarcération, elle Yaria
subitement d::ins sa déposition. A son tour,
elle reconnut a,·oir menti, par vanité aussi,
afin de paraitre avoir reçu, avant toutes leurs
compagnes, la confidence de l'amie de son
cœur. Tandis qu'elle n'en avait rien appris
d'avance, pour parler enfin sincèrement. Et
elle termina en disant qu'elle demandait, du
fond de son âme, le plus humble pardon, à
)fargucrite, d'une telle fausseté.
Du coup, il y eut chez les magis trats autant
d'irritation que de désappointement. Ils n'en
continuèrent pas moins, pendant plusieurs
sé~nccs encore, à vouloir lire un mystère
d'Etat dans cette petite tête, dans ces yeux
dont le bleu doux avait cessé d'être imposteur.
Mais il o'y eut pas moyen de faire revenir
Marie sur ses allégations dernières et évidemment de bonne foi.
En conséquence, la Cour - et seulement
au mois de mars - ordonna la mise en liber! é
des détenues, a\'ec l'assistance des princes cl
pairs réunis, parmi lesq11els figuraient les
ducs d'Ozès, de Luynes, de Brissac, de la
Force, de Rohan, de Fitz-James, de Noailles,
de Mortemart, etc. L'arrêt e~oignait aux
petites d'être &lt;( plus circonspectes à l'avenir
dans leurs discours » et leur faisait défense
&lt;( de récidil'er, sous telles peines qu'il appartiendrait ».
L'histoire ne dit pas si l\larguerite et Marie
furent obéissantes, si jamais elles ne troublèrent, par quelque légèrèté on quelque commérage, la paix des intérieurs qu'elles se
firent, ni celle de leur entourage.
On ignore aussi cc qu'il advint de cette juYénile affection entre deux fraîches créatures,
où l'une avait eu la coquellcric de vouloir
sembler à l'autre la grande amie plus sa,·antc
que personne, - où la seconde arnit cru
dcl'oir s'octroyer le senti mental apanage d'ètre,
en apparence, la ;première à cueillir les confidences, toutes pures de nouYeaulé, sur la
bouche de son amie.
PAUL

HERVIEU,

de l'A camédie fran çaise.

.... 155 ...

�l.'E R,0.iJ(JtN D'E CA.iJfll.1.'E DES.MOUI.TNS - -...

1 EUR f! LS JI ORACF. C,rnll.LE D ES)IO!Jl.1:--S, LUCILE D UPLESSIS, S.I n:mlE, FT •

T,1Ne11 t1 de /'ate/ie,- de D A\"10, ( ' l/11st!e de i·e,-s,ille~.

Le roman de Camille Desmoulins
PAR

G. LENOTRE

un appartr rncnl. Camille Ir choisit ~11 ~.nar1ier qn 'il aimait, dans ccllr rne d11 ~~ealrr..l'imagine fJUr, si c'rsl une salisfocLion de Français, enf'ore incomplètcmc~1l hall,•. ou
monter son mrnage, personne ne du_L rn nr s·rtel'aicnl qtw di• helles maisons n~•n;r~.1
sl'ntir Ir prix autant qur ce hohi•mc de !1om·- Mais qur l l'lail son rm placemrnl e~ac~ • C
l:i nn prtil prohl/&gt;rne cl~ topog~aph1e pat,nalislr, drpuis six ans l'hôl ~ des_ garnis _d,'.
sienne
qu'il n'était pas fi1t·ile de resoudrc.
pays l:itin. rl qui, n'apnL ~ama1s_ posse~t• .
Vers 1850, alors qu 'il n'était pas rnrorn
."
de
dnux
louis
à
la
fois.
al'a1L
depuis
p1lb , •· ·
,
longtemps renoncé à son 1'èl'e dr rn creer ~n l'auteur applaudi . drs Pattes _de mo11~l,.e,
intérieur. li se trou,·ail tout à coup _à la tr t_c \'ictorien ~ardou, ;, peine sorti du co~l~ge,
Lucile arnil s't'·Lail lié d'amiti6 mw un vir11~ P:i1·1~1L'll,
c1.une fortune mrtholorriquc;
.,
o
. . d .
, , ,
100 oon l'rancs de dol! ... QuellPJOI P e JOUer qu'on appelait Ir 71rtil pfre Lrnn1I' .
Le chercheur• chrz Sardou , a precetle
rrreois
d'acheter
des
meubles,
de
louer
au bou o
,

li

l'aulcnr dram:itiqnr r i' il rrllr &lt;:poq11r. o_,,
personnn 1w songeai· L a· ·ll1 t; 1·rocrer
o. lrs·. ·~ll!'lï..
"anls, Mji, rar&lt;'s, de la l\evol11t1on. 11 s 111 ,.,.h,i:iil 1, (('s rct ronrrr, i, causrr a1·e1• ru": _&lt;' 1
notait leurs ri'·cils. Les sot111'nirs d_r~ '. IL'illards. a-t-on dit, rnnt. nnr part d he~11a;;e
qu'ils Joivenl :icq11illrr &lt;l~ lrur '11·~nt.
Sardou ne l'ignorait pas, et ,1 :i s1~ ama~,r~
ainsi des trrsors c1,, ces me1ms faits PL d,
res rhosrs rnes ff IIQ lrs lil'l'CS nP rarontrnt
point.
.
. .
;
1
Le p1•rr Lenmr hab1La1t le rrz- cle-na11ss1
r
d'une ancienne maison de la rue du Paon,

e:~ il

•

disparue lur~ du pcrccmcnl &lt;lu IJoubanl
Saint-Gcrwain; élra11gc logis, Lei qu'on u'en
rc11rnntre guère aujourd'hui, arec une wur
1·11 héwic)cle, i, l'angle de laquelle se dressai!, derrière dt's 1,;onstructions parasites,
1111c Jes tours su1Jsisla11Lcs de la 111uraillc de
l'hilippc-Aug11stc. Lenoir était, it cclleépoqul',
un rieillard fi11, jovial, causeur aimable, auditeur a~sidu des cours de la SorlJoune cl du
Collège de France ; il avait une IJihliothèque
considérable, el \'icloricn Sardou furetait
it la l'ois dans les Ii,rcs el dans k s souvenirs
du bo11ho11rn1c. li sorlail sou1 c11L avec lui, cl,
par le quarticr , 'I uc de 11ou,·eaux Lra,és
n'araieul pas cucorc modifié, Lenoir allait,
conlanl le passé : pour lui, dans cc I icu,
district des Cordeliers qu ïl habitait depuis
soi~anlc ans, chaL1uc maison :11aiL son hi~-.
Loire : il n'a,aiL pas quitté Paris pendant la
Hérnlution ; curieux des choses cl des gens,
il arail tout 1u el bien 1u , en badaud que
les calachsmcs distraient· mème il araiL
aperçu n;bespierre, co1111u' Uauton el causé
arec de Bat1..
ln jour qu·a, ec ~ou jcuue a111i, Lenoir
passait de,·anl'l'Odéon, il désigna les fenètre~
du deuxième étage au-dessus de l'entresol,
it 1'angle de la place el de la rue Crébillon.
- \'oyct, dit-il, c'est là 11u'habitait Camille l!esmoulins.
Depuis lc1r~ ~ardou 11c tra1 crsait j a1nab
la place saus lerrr les )CUX rers ces l'cnèlrcs
cl :,ans cn1oier LIii SOtLYenir au paUl'l'C
Camille. Ur, il l a qucl&lt;1ue 1·i11gl an:,. 011
apposa uue plaque commérnoraliYc du séjour
de Camille Uesmoulius; mais, au lien de la
placer à l'angle de la rue Crébillon, cm la
fixa sur la maisou d'en l'ace, au-desws du
café \'ollaire. Perso1111e, comme liicu 1ous
pensez, 11'dcra uni' objection : une plaque
c,L uuc chose ol'ficicllc cl grarc; c'est, en
&lt;1uelr1uc sorte, la Légion d'honneur des maisons, cl il faut ètre bien sùr de soi pour
réclamcr contre une si flatteuse promotion ....
l'ourlant Sardou gardait u11 doute.
Je suis loin dïucrimiucr la Conuuissiuu
de:, Inscriptions parisic1111es, 1111i s'esl chargée
de 11 décorer )J œ llc maison ; j e sais quelle
science, c1uelles précautious cl quels soius
die apporte à ses tra,·aux cl, cuire les deux
maisons, le doute était permis: 0 11 ue sal'ait,
t'II effot, offit:icllemeul qu'uue chose, d'après
le procès-1·crbal d'arrestatiou de Lucile :
r·c~t 11ue le ménage Hesmouli11s habitait le
se('Ollrl i tuyc au-r/essu.~ de l'e11lre.~o/ de la
111ai~o11 du cilo!Jell labrelinièrc, place dn
'/'/1eâll'e-Fra11çais. Cc Lalirctinièrc possédait-il l'immeuble de droite ou l'in1111eulJlc
de gauche'! Toute la question dail li1. La
Coum1i~sio11 culama uuc e1111uèle, compulsa
les titres de propriété cl arril'a i, rc ré~ultat :
Labrclinièrc était propriétaire des deu.r maisons! Un opla pour l'une d'elles, LlUe semblait
plus spécialement désigner la tradition, el la
plaque fut posée; on ne pourail faire mieux
ni plus.
C'est toujours le hasard qui apporte la
~olution de ces petits problèmes de topo0rapbic parisicmw : µu fcuilletanl récenuncut

u11 lot d'autographes dout Georges Cai11,
l'aimable conscrl'aleur du 111us~c Carnavalet,
1c11ail d'enrichir ses colleclio11s, je tombai
L'll arrèt sur un petit cahier de 110Les signées
du 110m de lle1isf'. Cc llerisc, étudiant it
Paris rers 1i(i2, s'était lié ,11 cc 1111 de ses
eompalriotcs de L\isuc, M. Mallou, qui,
rédacteur il la 1'rib1111c cl au National,
avait, l'll sa 11uali1é de paru11L de Dcsmoulin$,
chcri;hé cl retrouvé dans Paris Mme Larido11l!uplcssis, belle-1111.,rc de Camille, cl s'était
pris pour elle d'une I ire affection. ,\ la fi 11
de 18:;4, Mme l!uplcssis, sa fi lie Adèle cl
~I. Matton hal,itaienl cnse111hlc 1111 appartement au rez-de-t:hausséc, aH?c jardin, dans
une petite rue de la Mo11tag11c-Sai11lc-l:encl'iè1c.
llcrisc fréquentait chez so11 ami, cl il re~:ul
snurcnt. de la houchc mèmc de )lme Uup!cssis, des t:0nfidenccs intéressantes; après
quarante années de deuil, le ~ouYenir de la
paurrc femme s'allardail it ~es jours heu1·cux; sans ccs:,c elle parlait de sa Lucile :
cc Elle n'arail pas, disait-elle, les yeux bleus,
mais noirs, semblables :'i ceux de ~011 pèrl'.
C'est n~oi qui, quelques ,iours arnnl leur
mariage. conduisis dans ma roiture Camille
cl Lucile aux Cordeliers, où un père les conl'cssa l'un après l'autre, Camille d'abord ,
puis Lurile, qui attendait son tour de l'autre
roté du conl'essionnaJ. lis se confessèrent
,11 et tau l de ro11fü111cc cl d'ingénuité que je
pouYais Loul eutendre .... n
Et plus loin :
cc Calllillc habitait w•ec Lucile r11c r/11
'/'heâll'e-Fra11çai~. n" 1, a11jo11 rrl'lwi r11c de
f'Oclc'uu. 11° :i8. lis logeaient au Lroi~ièmc
éfagr, cl leurs f'euèlres araie11l rne ~ur la rue
Crébillon. ,hant son mariage, Lucile demeurait prcsq uc en face arec son père, sa mère
cl sa sœur .\dèlc, rue de Condé, aujourd'hui
11° 2':!, au deuxième étage. Camille pou,·ait
parfaitement la 1·oir de ses J'cnèlrcs. On a,
depuis ttuelquc Lemps, bùli, rue Crébillou,
une maison c11 face de celle qu 'habitait Camille, &lt;JUi empêche actucllcme11l d'apcrcel'oir
celle 01.1 demeuraient .\1. cl fünc Uuplcssis. »
C'est là encore uu lémoig11agc irréfutable :
le 11° l de la rue du Théülre-Français était
dcrcnu, c11 1~::; i, le n" :itl de la rue de
l'Odéon ; c'en es t acluellemcut le n" 't't; la
couslalatio11 • rsl des plus simples. Sardou
arail raisou, cl le petit père Leuoi r ne l'a vait
pas lrorupé ; par conln', la plaque a tort;
111ais c'est la une erreur aussi e.,cusa ble que
l'arile a réparer.
C'est donc au troisi~me étage 1, sur la rue
Crébil1011, à l'auglc de la place, que se trourc
l'appartement qui serl'il de_décor aux amours
de Camille.
~;l i;omnw relie idylle reste ril'aute dans
c:w ruin tranquille el resté i11t.acl ! \'oici, rue
de Condé, le balcon de l'ieux fer d'où Lui:i]e
enroyail des baisers à son roisin d'e11 face;
des fenêtres de son logement Camille guettait
l'aimable fille que, depuis si longtemps, il
aimait.
1. En tenant compte de l'entresol; le procè,-vcrbal
tl'arre,taliuu c,t lrès précis sm· ce poi11l.

Le jour où Mlle Duplessis épousa le journaliste, le quartier était en émoi; les roisins,
sur les portes, regardaient les fiacres amenant
les témoius, qu'on se montrait curieusement :
e'csl Pétion ; c'esl ::iillery; c'est Mercier,
l'auteur du '/'ab/eau de /'ari8 ; c'csl lloLeopierre. Ces deux. derniers, pendant l'offîce,
ti11re11l le poète sur la Lèlc des BOUi eaux
époux; cl l'on a gardé sourcnir de l'cffarcmenl du vicaire Gueudcrillc eu voya11l Lous
ces noms, déjit l'amcu~ t•L redoutés, s'aligner
snr le registre de la paroisse 11 uand, 1a bénéJktio11 nuptiale terminée, 011 rinl signer les
actes daus celle admirahlc sacristie de Sai11lSulpicc cucorc aujourd'hui lambris~éc des
hoiserirs ,1ue la robe blauche de Lucile a
J'rolées.
Puis, par la rue de Coudé, 011 remoule
rcrs la plaœ du Théàlre-Fra11çais. C'c:,l cbez
Camille qu ·a lieu le diner de noces. 011 a
dressé u11c grande table ro11dc 011 pre1111enl
place b &lt;1ualre Lémoim, Camille et Lurile,
les parents de relie-ci, ., a sœur Adèle do11l
Hobespierrc a demandé la mai11, l'L l'abhé
Bérardier , le ,·iell''( maitre du rnllègc Louisle-G rand, pour le11uel Camille ronscrrc nne
affectueuse rcconnais~ancc : au total, di\
cou rerls.
Celle laLie, épa, e de~ jour~ heureux,
existe cucore dans un greuier de Yrnins,
Loule 1crmouluc aujourd'hui, cl ~e soutenaul
il peiue sur ses '1ualre pieds, tournés «'li
arajou massif'. ,\ Laon ~out couserrée~ d'autres reliques : legilcl blauc il Heurs hrochét'S,
11ue portail rc jour-la Camille; le , oilc de
mariage de Lucile, s,m i:orsage c11 salin ro,,c
avec de~ petites hasques et des rnanchc:,
élroilcs, des jarretières de soie, brodées de
mi·osotis cl de cœurs ai:couplés, Mir lcsqucb
dc's colombes déposent une couro1111c porlaul
celle dcrisc :
Li ui,s011(~ic)-1ious-pour-la-r1c.

()uc ces choses soul émo uva11tcs a1cc leur
air de gaieté vicillollc cl le t:harmc allcndri
&lt;les sourenirs &lt;l'amour qu 'elles é roqu enl....
fü q ucllcs douces soirées Camille passa là
arec sa Lucile! (Judie aimable intimité avec
sa nouvelle l'a111illc ! La jeunesse faisait dans
~on àmc u11e entrée lardil'e et triomphale;
tel esl so11 élonuemeul d'ètre heureux, d'aimer, d'arnir un chet, soi, de croire en l'ave11ir, que sa l'en·c déjà en est moins cinglante;
~011 journal parait encore; il raille toujours;
mab il semble 4uc la ~incérité rageuse des
premiers uuméros n'est plus déji, que du
procédé. - 1l Tu dors, Camille, el Paris e~I
csdare ! !J éc riL1111 faiseur de couplets. Camille
11c dorl pa~, il aime cl, quelque brillante.
que soit sa répulatiou cl'écril'ain en cette
année 179 1. qui ou1Te deYant lui un horiwn
de joms heureux, son ambitio11 a changé
d'orientation. li l'a dit lui-même, d'ailleurs :
11 f.e n'est pa5 la girouette, c'est le renl qui
tourne !! ; et le renl âpre qui Jusqu'alors
a rail soufflé sur lui en tempête s'était changé
en un calme zéphir chargé de senteurs amoureuses.
Dès les premiers hcaux jours, on reprit le

�_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

'-- - - - - - - - - - -

_ _ _ _ _ _ _ _ ,Jt

111STO'J{1Jt
de fortune inespéré fait revivre en lui le
favorites : Qu' esl-ce que ça me {ail? C'est
Camille des anciens jours; il rayonne, il
chemin des champs ; celle maison, que posclai1· comme le jour! jusqu'à ce que,
exulte. &lt;( Me voilà , écrit-il à son père, logé.
sédait Duplessis, i1 Ilourg-la-Reine, scène des
exaspérée, elle accourt el leur jctlc à la tète
au palais des Maupeou el des Lamoignon.
plus tendres chapitres du roman de Camille,
Loule sa provision de thym et de serpolet
Malgré toutes vos promesses que je ne ferai
les historiens, dédaigneux: de ces minces
dont, pour les faire Laire, elle leur emplit la
jamais rien, je me vois élevé à cc qui était
détails, la croyaient si bien perdue, oubliée,
bouche &lt;( de ms mains à petites fossellcs ll .
le dernier échelon de l'élévation d'un homme
introuvable, qu'aucun n'a pris la peine d'en
&lt;( Tiens, mange, Bouli-Iloula, mange
de notre robe ... . Le vésicule de vos, gens de
signaler l'emplacement. Celle recherche nous
Guise, si pleins d'envie, de haines, de petites
tentait, cl quoique Mme Duplessis, après llon-llon. ll
Bouli-Boula, c'est F1·éron, lion-lion, ç'est
passions, va bien se gonller aujourd'hui! ll
l'effondrement de l 794, eùt décidé la ,·ente
Camille, qu'elle a ainsi surnommé à cause de
Ce mouvement d'orgueil dura 1rop pour
de sa propriété, nous acquimes la certitude
son bégaiement. lis ont tous des surnoms,
sa gloire : en excusant lès massacres de
qu'à l'époque de la Reslauration elle n'avai t
ces grand,; enfants rieur, qui s'ébaudissent
septembre, en votant la mort du roi, en se
pas encore trouvé un acheteur. li ne nous
en pleine nature: MmeDupkssisc,t Daronne';
rangeant parmi les adversaires des Girondins,
fallut donc qu'un peu de patience pour déLucile est devenue Loulou ou encore la Poule
il croyait payer sa popularité. Ce n'est qu'au
couvrir, dans les documenls administratifs
èt Cachan, en sou\'enir d'une poule qu'en
tribunal, en entendant prononcer la condamde celle époque, la description de &lt;( la maison,
traversant le village de Cachan, Camille et nation de Brissot el de ses amis, qu'il trouva
forme, vigne, prés, culture et jardin, d'une
Lucile ont rne se défendant contre un coq.
son chemin de Damas : « C'est moi qui k s
contenance de vingt et un hectares, apparComme toutes ces choses, dont la miè,·rerie
tue, s'écria-t-il ; je ne me le pardonnrrai
tenant à Mme l'euve Duplessis ll , Les plans
s'efface devant le tragique dénouement de
jamais l l) Cette partie de sa vie appartient
communaux annexés au rôle nous fournil'idylle, comme toutes CfS choses sonnent
aux historiens de sa carrière politique, qu'à
rent une topographie très complète du dogaiement l'amôur, la jeunesse, la joie de vivre,
maine, qui se trouva ainsi recon•li tué sur le
dessein nous passons sous silence. Aussi bien
l'e;rnbérance et le bonheur !
son roman touche au dénouement , et Chapapier. Qu'en restait-il, en réalité ? Une YÎsile
Une double allée de tilleuls taillés longeait,
à Bourg-la-Reine nous réservait-elle une - et longe encorr, - le jardin planté de teaubriand en a résum~ en quelques mots la
déception '! La ferme de Lucile avait-elle fait
suprême et grandiose péripétie : &lt;( Une
grands arbres qu'aucune barrière ne séparait
jeune el charmante femme, en le rendant
place à quelqu'une de ces horrililcs bitlisses
du reste de l'enclos. A l'angle nord de la
capable d'amour, le rendit capable de vertu
de plâtre dont notre banlieue semble avoir la
propriété, ~[. Duplcs~is arnil fait élever une
et de sacrifice. l&gt; Oui, ce gamin terrible, cc
spécialité? Non. La propriété a été dil'isé1•,
petite, mais confortable maison : c'est là
&lt;( garnement de lettres », ce folliculaire
m'lis peu défi gu rée 1 ; elle se trou ve presque
que logeait le jeune ménage; el, quoique la
bohème, devait mourir victime de celle
telle f(LI'cllc était il y a cent ans, en bordure
banalité de l'élégance moderne aü mis sa Ilévolution qu'il avait déchainée : une derel à droilc de la roule qui l'ient de Paris,
marque sur cc gracieux pa,·illoo, le souvenir
nière fois il se jela dans la mèléc, mais pour
tout à l'entrée du village.
de Camille et de Lucile semble s'y rencontrer prendre la Terreur corps à corps, pour
C'est, à l'c:ltrémité d' un long mur, la
à chaque pls. On les voit, marchant côte à braver l' écbafauJ , pour clouer Robespierre
ferme, pittoresque cl champêlre, aYec sa
cote, sous l'allée de tilleuls, dans les gaies au pilori de son Vieux Cordelie1·. Et, cc
porte charretière, ses deux piliers à boules
ténèbres de la verdure; ils se sont assis rnr faisant, il savail qu'il donnait sa vie. Un jour,
de pierre, la cour rustique où le vieux puits
ces bancs de pierre, aujourd'hui verdis cl
comme ils déjeunaient ensemble, Brune, son
à chaine montre sa margelle usée, l'écurir,
moussus; par cc sentier, ils gagnaient la ami, ne lui a pas caché ses appréhensions ;
vacherie, tout cela de proportions resferme, à l'heure du souper, tandis que le mais Lucile est fi ère de son mari : &lt;1 Laissetreintes, ressemblant plus aux bergeries de
soir tombait, que les liserons et les chèvre- le faire, Brune, dit-elle, laisse-le remplir sa
Trianon qu'à des Làtiments d'exploitation.
feuillrs dégageaient leurs parfums eni,Tanls
mission ; il doit sauver son pays. l&gt; El
La grange ouvre sur l'enclos encore entourJ
et subtils, que les oiseaux clianlaient dans Camille, étreignant à la fois sa femme, tendu vieux mur d'autrefois, à peine entamé
le, profondeurs des marronniers.
drement courbée sur lui , et son fils Horace,
par le tracé du chemin de fer. Des poules
Pendant toute cette année -1. 79 l, Camille assis sur ses genoux, ajoute philosophipicorent sous une herse appu)"ée au tronc
fut heureux. « Je ne dirai qu'un mot de ma 'luement : Edamus et bibamus, cras enim
d'un noyer, une le~sivc sèche sur la baie, les
femme, écrira-t-il plus tard ; j'avais toujours
chemins creusés d'ornières par les chariots
cru à l'immortalité de l'àme ; mais mon mé- moriemur.
Par moments, elle a peur aussi, la pauue
s'écartent dans les avoines; mèmc, dans un
nage est si heureux que j'ai craint d'avoir
Lucile ; elle voudrait voir son Camille entouré.
coin, une antique baraq~1e à lapins, faite de
reçu ma récompense sur la terre, et j'avais
d'amis. Fréron esl depuis huit mois devant
planches moussues, semble être oubliée là
perdu ma démonstration de l'immortalité ! ll
Jcpuis les jours heureux oü Lucile, portant
Toulon as~iégé; clic l'appelle, elle crie au
l~t YOyez comme le bonheur rend l'homme secours : &lt;( Revenez, Fréron, revenez bien
. une charge (le luzerne, donnait ç:ra"cmenl à
indulgent. Voilà que, dans l'été de -1.79 1, il vite; am~nez avec rnus tous les vieux Cordem:rnger à srs bêles. Yuici la chamlire !Jasse
cesse la publication de rnn journal ; depuis
liers qu ~ rnus pourre z rencontrer ; nous en
où couchait Fréron ; sur le reborJ de celte
qu'il vil dans l'aisance, il estiwc la I"hho- avons le plus grand besoin ... le serpolet est
fenêtre vena;t, aux matins ensoleillés, s'aplulion terminée; il annonce sa résolu Lion de tout prêt ; c'est à tra\'ers mille soucis que je
puyH Camille, tandis que sa l"emmc trottait
rentrer au barreau . Il lui e;l né un m~•, d
l'ai cueilli. Je ne ris plus, je ne fais plus le
par la r~rmc, prr p1rant le café, appelant les
il voudrait l'avrnir calme, assuré, pacifit1ur.
chat, je ne touche plus à mon piano, je ne
poules, accablée de travaux dont l'ile ne terPourtant, quand la fiépublique est proclamée, rêve p)us, je ne suis plus r1u'une machine...
minait pas un , « se démenant comme un
quand Danton, ministre, l'appelle au x fonclutin, montrant les dents comme un chat l&gt;,
revenez, re\'cnez hien vite.. .. ll
tions de secrétaire général de la Chancellerir,
Maintenant, c'est fini, les heures sinistre;
all'Jirée, prenant au sérieux ms devoirs de
lorsqu'il entre, au bras de sa Lucile, dans le vont sonner ; sur cet intérieur heureux, le
fermière, dédaignant les douces railleries de
solennel hôtel de la place Vendôme, ce coup
Camille, de Fréron qui imite ses lœutions

1;

1. Cependant, tlcpuis quelques mois, une rue a étë
11·acèc à travers l'endos et sépare maintenant la l'crmc
du pavillon d'habitalion.
•
2. Daronne est un mol d'argot ciui signifie Pttlro1111e,
5. « .. . Et moi aussi, fat un enl'anl ! Et tout cc
que je souhaite, c·c,t qu'il m'aime un jour autant que
j'aime mon µè 1·e. » Lellre de Camille à son père,
Il juillet 1702,
_
, .
.
. . .
Horace Desmoulins eta1t ne le 6 JUtllet, it neuf
heures du matin. li fut inscrit le z1remier sur le

registre de l'état ci,·il J e Paris qui succé,lail aux
rcgislrcs paroissiaux. Cornille fil inscrire s111· l'acte,
à la suite de la déclaration de naissance. ces considérants
ou se rctrou\'e le pamphlétaire frondeur de la Frn11ce
libre : « .. . Que la liberté des cullcs étant décrétée
par ln constitution et que, par un décret dè l'As•
i~~hlée léi;-islali,·c rclal1f au molle de const?lcr l'étal
c,v1I des citoyens aut1·cmcnt que par ,les ccrémo111es
religieuses, il doit être élevé, dans chaque muuici•
palité, un autel sur lequel le père, assisté tic deux

... 158 ...

témoim, présentera à la pairie ses cnfanls; le corn·
parant voulant user Jcs dispositions de la loi cl
\'OU!an't s'épargner un jour, de la pa1·t Je son !ils, le
reproche de l'avoir liu par serment il des opinions
religieuses qui !'c _11ouv_aicnt pas Pncorc être les
siennes cl dii l'a\'011' lait dcbulcr ilans te monde par li!'
choix inconséquent entre neuf cents et tant tic rch·
gions qui Jlartagent les l(omm~s,. dans un temps 0 (1 11
11c poul'a1t pas sculcrncnt d1st111g~1cr _sa merc. en
conséquence ... , etc. • (Joul'lial de ~ervms, 1884. )

l

LE 'R,O.MAJ\J DE CA.M1LLE DES.MOUL1J\JS

~

�msTO'J{1A

~-------------J

mallicur va s'abattre. Le 20 mars (17\H),
Camille reçoit de Gui~c une lettre bordée d_c
11 oi r ... il l'ouvre : JI. llesmoulins a11 0011ra1l
que sa l"emmc 1cnait de ,m~u.rir : &lt;! Ta 1.11è1:c
u·esl plus, elle est d~c~dc~ auJourd hlll,
heu re de midi· &lt;•lie La1ma1l lendremc11l.
.l'e111l.,rassc bien '.,tfoctueu~emc11l cl liie11 tristement La l'cmmr, 1m chère bclle-lillc, cl le
petit lloracc. » El l'oilà 11uc C_amille pl~ure:
Sur le bord de la table, le l ronl daus ses
111ai11s, il sang'olc longtemps, rcvoya1'.l dans
sm1 rnnYcnir la calme 111ai~u11 de Guise aujourd"hui en ,lcuil; pe11d~nt .des heures . 1\
reste lit, perdu dans sa rcvem. li es_L ta1d.
Dans la chambre 1oisi11c, Lucile est ctenduc
sur son lit. prrs du berceau de ~?u e~l'a11l :
la fatigue ra vaincue, elle do1:1. !out a coup
le pas cadencé d'une patrouille l_roub)c le
~ilence de la ru,·. Camille tressaille, 11 $C
lr1c, ouvre la l'enètre, se penrhc... ,, les
soldats sont arrêté~ à sa porte. Il cot11_·L a ~a
femme : 11 On ,·icnl m'arrêter! 1&gt; rr1e-t-1l_.
Lucile, brusquement réveillée. comprend a
peine : elle l'étreint da1.1s ses_ 1,ras .. le serre
contre elle pour le protegcr ; il se degage de
cc suprême baiser, s'incline ~ur le berceau
d'Horace, embrasse son enfant, et desct&gt;ud
lui-même ouHir la I orl e aux agent.s d_,'.
Comité. Eu un instanl il est cnlonrc, lie
romme un malfaiteur, co11duil il la prison du
l~uxembourg.
..
Jamais _je n&lt;' passe 11 ccl a11glt· d_u pen:,lJle
de l'Odéon sans songer au du·mer rega rd
que, de cel endroit, Carn_ille, e'.11_rainé rar _les
policiers, jeta rnr la ma1~011 0~1 il a"_a•l 1Tru
h~ureux · en 1111 instant d angu1~~r po•gna11lc,
il rel'éc:,t là tout ~011 passé: it la l'c11èlre
ouverte, se détachant sur le l'o11d lumi11~11x
de la chambre, il l'it la silhouclle de Lucile,
demi-nue, secouée etc ~anglots, le~ bras lt'nd11s l"Crs lui , l'appelant, lui criant : &lt;! Ad~cu ! 1&gt;
E11 tournant le coin de la rue de Vaugirard,
il l'enlc11dail encore, puis la voix se perdit
dan, le lointain ... la mort cornme11çai1.

La fonêtrc de son cachot dominait cc jardi'.1
du Luxembourg où, di x ans aupara,anl,. 11
avait vu jouer Lucile enfant. (~~elles pensc~s
lni déchiraient le cœur. lorsqu 11 se rappel.u t
ces joies passées! Qui n'a l'.1 le~ l_cll~cs, suhlinws que de sa prison il l'Cr1va1t. a sa
l\:mme'! ()11el poème conli~nl un cr1 plus
11arra11t de désespoir cl d'amour '! « Le s~11 1meil a suspc1_1du mes maux .. ~).n c~l l~bre
&lt;1uand 011 dorl. .. le cic! a eu p1l~e de moi. li
n'y a qu·un moment, JC te voyais ~n songe,
je vous embr~s:ai~ ~our il t_our ,. LOJ,. llora~~
cl IJaronne qui cla1t a la ma1so11 . mais ndlH_
pelil avait perdu un œil par une humeur qui
,·enait de -se jetr.r dessus, cl la ~oulcu r d~
cd accident m'a ré1eillr. ,le me s111s r?Lrouve
dans mon cachot. li l"ai5ait un p_eu Jour ....
Je me suis levé pour t'écrire. )lais. ouHanl
mes l'enêlreS, la solilude, les affreux. _!Jarr 'aux les ,·crrous •1ui me ~éparcnl de· tu1 ont
1,~in~t; toute ma fermeté d'.'unc. J'ai l"u~idu
, larmes , ou plulot J·'ai . sanglolé. en
en
, 1 criant
,
•
daiis mon tombeau! Luc1lt• 1 Luc•1c • u 111 ·~
chère Lucile, uù es- tu ·1... Je ,ois le sort 4u1
m'allcnd; adieu, ma Lolollc, mon bon Lo~1p,
dis adieu à mon pi:re .... (l ma rhère ~uc1le,
"'étais né pour l'aire des ,ers, pour dcleudre
·les malheureux, pour te rendre hcur?use .. ••
Pardon chère amie, ma ,éritable ,1e, que
j'ai pe;due du moment qu'on nous a sép,1,...
,e~ .... 'la
11 (. I..) ucill' , mon hon Loulou, ma• Poul e
i1 Cachan, je l'en roujurt, uc rc~le po111l ~111·
la branche. uc m'appelle poinl par tes ,-ris :
ils me déchireraient au !"und de mou lombea11.
Va uraltcr puur to11 pctil' , is pour rnon
llor;c~·c, parle-lui de moi. Tu lui. dir~s, c:c
qu'il ne peut pas entendre, qu? JC _I aura~s
bien aimé ! ~Jalgré mon rnppl11·~• JC crois
qu'il y a mi Dieu. J\lon . san;; ,,_fl:1ccra 111es
l"aules, les l'aihlesscs de l huma111tc; et 1011t
,·c que j'ai en de bo1_1, mes ~·crlus, 111~11
amour de la liberté, Dieu le recorn pc11se1a.
Je le rel'crrai 1111 jour; alii&lt;'u, Loulou, 111a
rie, mon âme, 111 a di l'i1tilé sur la terre.

\ llieu 1 Lucile ' ma Lucile, ma chère Lucile.•••
• 1
Adieu, mon p~re. Je sens fuir dcva1~L 111~1 c
riva"e
de la vie . .le vois encore Lucile! ,1 e• la
0
vois, ma bien-aimée, ma Lucile ! Mes ma111s
liées L'embrassc·11t, cl ma tête séparée repose
encore sur toi ses yeux mourants ! 1&gt;
Le à avril 17!)1., Camille mourait, aux
accla111ations joyeuses de ce peuple qui 1:avail
Lanl adulé. lluit jours plus lard, ce lut
tour de Lucile : clic alla al'ec courage ~
l'échafaud 1· au moment même o1t on h11
coupa les chel'cux, avant qu'on lui liùt les
111ai11s, clic. rcri,il it sa mère cc mol louchant : « Bonsoir, ma ,hère 111a111a11 ; une
\arme ~•échappe de mes yeux; elle csl pour
toi; je vais m'endormir dans le cal ml'. de
l'inuoce11cc. 11 De doull'ur, le père de Camille
mourut à Guise; M. lluples$iS ne survéc-_ul
que peu de jours il sa li lie; ~a w~11·c . 1ul
condamnée i1 pleurer toute seule, a v_11•rc
pour sou pl'lit-lil,, qui n'aqil plus 'I" ~lie
snr la tt'.rrc: elle 1;lcl'a llorare llc,mouhn_s
qui , en IXl7, s'c111l,~rqua pour ll~ïli, oit ~I
mourut en IX~3 , l:ussa11l den.\ ftllrs ~111,
tout réœmmcnl, vivaient cm·orc : l'une s appelait Camille, l'autr&lt;' Lucil~.. Yeul'C~ toutrs
deux elles éta:cnt dans la 1111scre; une tr11lati1·e i-nt l'aile, il y a quelques années, pour
intéresser à leur sort le (;lJUl'CJ'llemenl l'l le~
Chambres : la Mmarehc resta san~ rés_ulta l
cl 11011s rrol'ons que l'une d'elles csl auJOttrd"hui décédée ....
Mais rc1c111111s it la place ,le l'Odéo11 :
lorsque Ir 111arhrc rommémoratil" l!~c•~~ra,
~ut· la maison de Camille, sa place deh01t11-r.
ne pourrait-on, cnlrc t·1•s l"enèlres de la_ rue
de Condé, d'où Lurilc cnrn)a tant de l1a1scr~
it sou fianc·&lt;-. appo~rr &lt;\:alemcnl unr rnurtr
i11s1'fiptio11 '! L1 mémo,irr .~c la charm~nlr
l'cmme donl le roman lut 11dsllc dll la ~c111:
lut ion ne ,aut-clle pas d'èl rr rappelec, a
den~ pa~ tic cc Luxcrnliouqr, oi1 ~ou ,·œur
s'ulll rit à l'a1110lll' cl d'uü elle parl1l pour la
lllOl'l?

l

1:

li. LE:'\OTHE.

Champagne
Champagne le coilleur contait, il ) ~ longtemps, un e chose de n~ada_m~ de ??01sy que
personne n'a crnc : 1\ d1sa1t (tl_' cl~n~ une
l'ois allé trouver la princesse ~lme a NotrcUamc-des-\"crtus, oü elle prenait l'air cbt&gt;z
Montclo11, son avocat, il étai~ entré. dan~ l_a
chambre de madame de Chmsy, qui y cla1l
aussi, et que, l'aianl rencontrée au _lit, il
arnit été assez heureux pour tromer I heure
du bergcr."Un des_ pare~_ls de la dame, qui
m'a conté cela, dit qu 11 chercha quelque

temps Champagne puur le rouer de. ruup~,
,nais que le coq11i11 se radrn . .le IIC sais _commenl. après une chose cum111e ccllc-h1, la
reine de l'olognc a pu c1111nr11er Champagne
a1·ec elle.
Cc faquin , par son adresse à coiffer cl 11 se
faire ,aloir, se faisait rechercher cl carcssc_r
de toutes les l'cmmes. Le111· faiblesse le rendit
si insupportable 4 u'il leur disa!L _Lous le~
jours cent insolences : il c11 •~ la1ss~ t_el_lcs a
demi coiffées; à iJ'aulres, ,1prcs arn1r l_a,t un
coté il disait qu'il 11 ·achèl'erait pas s1 _elles
iw l~ baisaient ; quelquefoi s il s'c11 ail~•~• ~l
disait qu'il ne l'el'ien?rai~ pa_s ~i un uc l~1sa1t
retirer un tel qui IUL depla1~a1t, c~ fil'. 1_l ne
poumil rien faire dernnl ce m~ge-1~. J 31 OUI
dire qu'il dit à une femme, qm aYa1l un ~ros

net : 11 \'ois-lu, de qudquc l"a\·0 11 '1 11 " je le
roiffc, tu ne seras jamais l1icn Lanl que tu
auras cc ucz-là. ll Avcr. luut cela cllPs le cvuraienl, cl il a gagné du bic11 passablc11w11l: rar,
ro111111c il u'cstpas ~ot, il n'a pas _rnu lu pr~ntlrc ,d'argent, de sorlc que les prcse11t~_qu '.''.•
lui faisait lui ,·alaienthcaucoup. Lorsqu •1c0tl~
l'ail une dame, il disait cc que telle cl le~lc 1_11 1
al'aienl donné, cl quand il n'était pas sat,s!a!I,
il ,,joutait : « Elle a beau '.'.1':11voyer. qucr1r,
elle ne m'y ticnl plus. ll L id•~~e, qui _e11tc11_dail cela, tremblait de peur qu il ne llll e1.1 fil
·1uta11l el lui donuail deux l'ois plus ']Il elle
;,\:ùt fait. Jvec cela il était médisant co1~•~w
le diable : il n'y al'ail personne il sa fan_ta1s1_e:
De Pologne
alla en Suède, el revml ICI
ayec la reine Chrisline.

a

T ALLE~lANT DES REAUX.

"' JhO ""

FRÉDÉRJC LOUÉE

Le mariage de Talle)}rand
0
M. Frédéric Loli(e., à qui su travaux déjà très nombrf.ux ont assuré, parmi les historiens contemporains,
une place tout particulièrement brillante._, fait paraître
un nouveau volume : I.e prince de Talleyrand et la

,ociité françai,e d1pui, la fin du règne de 1.oui, XY
ju•qu'aux approche, du iecond 'Empire, que publie l'idite.u·r Emi)e..Paul « H istoria I e.st heureux de. pouvoir
offrir à su Jcctcurs un passage importa.nt de ce. très intéressant ouvrage, où se. rctrouvcnt toutes les qualités
qui ont vaJu aux œuvru précédentes de. M . Frédéric
Loliic un succès si gt"and et si mirité.

Le 5 mai de l'année 1802, Mme de Staël
contait, la plume en main, à son amie,
Juliette Récamier, des événements de société : &lt;1 Duroc se marie avec MUe d'Hervaz;
Mme Grand, dit-011, avec M. de Talleyrand.
Bonaparte veut que tout le monde se marie,
évêques, cardinaux, etc. » Ce dernier dJLail
appartenait au domaine de la fantaisie ; mais
le resle était la vérité même. Bonaparte
n'avait si bien servi les désirs de sécularisation entière de son ministre que pour l'obliger à conclure un mariage effectif, imposé
par les convenances de son rang, avec la
femme qui lui tenait lieu d'épouse non seulement dans SPS réceplious privées, mais dans
les réceptions d'apparat. C'esl tout un épisode
que celui-lit. Le mariage de Talleyrand a provoqué plus d'un récit; mais l'histoire en est
touj ours intéressante, et vaut que uous 1~
reprenions à ses origines.
La question de mariage, où la liberté des
sentiments devrait être supposée plus qu'en
nul autre accord, fut justement une de celles
ot, Napoléon, surtout quand il fut empereur
el niaitre, insista davantage it faire sentir son
vou!.,ir tyrannique. On sait à combien de
fois il arrangea, rompit et reprit les contrats
matrimoniaux des siens, frères ou sœurs.
Des mariages contractés par son ordre, il en
foisonnait à la cour. C'était sa particulière
satisfaction, sa manie d'y intervenir en
maitre; les sympathies éprouvées, les vœux
échangés, les relations de famille établies,
tout devait se courber sous la loi de sa politique, ou simplement de son caprice arbitraire.
A titre d'exemple et puisque le sujet en
est venu sous notre plume, nous en rapporterons un trait inconnu, recueilli dans les souvenirs intimes d'une illustre maison. Les exigences impériales (il était alors empereur)
y éclatent dans toute leur beauté.
Un moment, Napoléon avait eu l'idée de
li. -

HISTORIA -

Faaç,

ta,

fondre les petites principautés du Rhin en un
seul archiduché; et le prince d'Arenberg,
dont la personne et le nom se trouvaient en
faveur auprès de lui, aurait élé cet archiduc.
Il l'avait donc mandé, pour l'assurer de sa
protection, et lui ayanl fait cette promesse, il
ajouta :
« - Vous vous marierez demain.
&lt;1 - Mais, Sire, avait répliqué d'Arenberg,
je dois vous confesser que mon cœur n'est
pas libre, que la fiancée de mon choix compte
sur ma parole et que nous sommes, elle et
moi, engagés pour la vie.
« - Eh bien! désengagez-vous. Vous
vous marierez demain, avec celle que je vous
destine. Si vous élevez des objections, nous
vous em·errons à Yincennes. 1&gt;
Il fallut obéir. Le bal était commandé. Le
mariage eut lieu, le soir même de ce bal,
dans l'hôtel de Luynes-d'Arenberg. Or, la
jeune femme, dont on avait disposé sans lui
en demander avis, elle aussi, avait donné sa
foi à un autre gentilhomme, M. de Chaumoot-Quilry, el depuis deux années déjà. On
s'élail promis, réciproquement, d'observer
malgré l'empereur le respect des serments
jurés. Mais, la cérémonie avait pris fin. A
minuit, on se sépara. Les deux époux s'adressèrent un beau salut, et chacun se retira,
de son côté. Le prince d'Arenberg lit plusieurs campagnes, en qualité d'aide de camp
de J"empereur, songeant, pendant qu'il chevauchait à ses côtés, que par son ordre, il se
trouvait marié sans l'ètre. Cette étrange situation ne devait se dénouer qu'après la chu te
de l'empire, au lendemain de laquelle la
dissolution obtenue du mariage (conclu seulement sur le papier) permit de rattacher, de
part et d'autre, les liens brisés.
C'est en vertu des mêmes procédés despotiques, qu'il convint à Napolélln. un certain
jour, d'atlribuer à M. de ~larbeuf une riche
héritière de Lyon, qni d'abord promise au
comte Alexis de Noailles, allait marcher à
l'autel avec foies de Polignac. D'une manière
collective lui était entrée en fantaisie l'idée
qu'il marierait, à sa guise, toutes les filles
dont la dot dépasserait cinquante mille francs!
Sans se soucier le moins du monde des affinités de sentiments, il étendait où et comme
il lui plaisait cette inquisition de famille, qui
· le rendit si impopulaire.
Talleyrand fut un des premiers à essuyer la
manie matrimoniale de Bonaparte, qui n'était
... 161 ...

que Premier Consul, lorsqu'il lui imposa ou
de légitimer une liaison trop affichée ou de
la rompre.
L'ancien évèque d'Autun, bien indifférent
au récri des toutes-puissances ecclésiastiques
avant le Concordat, avait manifesté, en diverses occasions, des velléités de mariage. Ainsi
rechercha-t-il, pour la faire duchesse et peutêtre princesse, Mme de Buffon, une ancienne
amie du duc d'Orléans. Mais celle-ci avait
décliné l'honneur d'une telle alliance, ne pouvant, disait-elle, vaincre sa répugnance à
devenir la femme d'un évêque, fùt-il sécularisé. Il aurait eu le choix facile. Par nonchalance, il se laissa forcer la main, en faveur
de qui?... d'une madame Grand.
A quelle date précise s'était-elle rencontrée
sur le chemin de sa destinée? Où, dans
quelles circonstances, cet accident vint-il se
fixer dans sa vie, après s'y être glissé sous des
apparences trop séduisantes. Beauly is &lt;t witch,
a dit Shakespeare. Talleyrand, après tant
d'autres, allait prouver la Yérilé de cet adage
que la beauté est une magicienne. N'était-ce
pas son point faible, ce côté de nature, qu'on
retrouve chez ceux de sa suite, de Talleyrand
en Flahaut, de Flahaut en MornI? U11 minois
alléchant jetait toujours quelque désordre
dans le sérieux de sa pensée, pour peu qu'il
s'attardât à le considérer. D'ordinaire, c'était
un genre de distraction qu'il n'agréait que
par inlermi llence. li s'en dégageait avec assez
de souplesse pour ne laisser point aux regrets
le Lemps de se former. Avec Mme Grand sa
prudence fut mise en défaut.
Ses origines? Elles n'avaient rien de particulièrement brillant. Ses commencements?
On osa dire qu'au début de son aimable carrière elle avait honnêtement vécu du produit
de ses charmes. Une calomnie, nous voulons
le croire.
Elle était née, le 2J novembre 1762, dans
les Indes, à Tranquebar, un port de corn. merce alors eu la main du Danemark, dépen~
dant, aujourd'hui, de la présidence de Madras.
Mais, pour s'être éveillée à la vie sous le ciel
de l'Indoustan, elle n'en eut pas moins une
autre patrie. Quoiqu'elle efit revendiqué en
des circonstances difficiles de son premier
séjour, à Paris, la nationalité danoise, elle
n'était ni Scandinave ni Anglaise. Son père
était bel et bien un fonclionnaire du roi de
France, attaché, à ce titre, au port de Pondichéry en attendant qu'il le fût à ChanderI1

�111ST01{1Jl

•

----------------------------------------~

hommes de finances s'offrirent à lui faciliter
nagor. Elle avait reçu de lui les noms de car il en obtint assez vite la récompense les moyens de vivre. Les premières traces de
Catherine-Noël Worlée 1 • Son enfance ne passa entière. Il essaiera bien de faire croire à sa son passage ont été relevées sur la facture
pas inaperçue, parce qu'on lisait dans ses propre femme, trop candide, puis au vertueux d'un marchand de bijoux du Palais-Royal, en
yeux et sur les attraits naissants de son visage public anglais, lorsqu'il écrira ses mémoires, avril 1782. La commande en était appr4ciable·
qu'elle aurait de quoi plaire aux regards des qu'il s'en était tenu sur ce chapitre au plato- et montait à plusieurs milliers de francs.
hommes. Dès lors, aurait-elle pu se dire : nisme. Mais de certaines inscriptions victo- Abonnée aux ltaliens, à la Comédie-Française,
rieµses, qu'il consigna dans son journal, ne à l'Opéra, s'habillant chez la bonne faiseuse,
&lt;( Mon Dieu! comme je suis belle pour être
laissent
pas de doute sur ce qu'il en fut, au elle ne languissai l pas dans la mélancolie.
aimée déjà! l&gt; Elle eut l'épaqouissement
réel.
Quand
on a lu la petite note joyeuse du En 1787, on la voit occupant un hôtel de la
rapide que favorisent les climats orientaux.
8
décembre
1778 : (( Cette nuit, le diable à rue du Sentier, où logeait porte à porte le
Avant la floraison de sa seizième année, jarn
quatre est dans la maison de J.-F. Grand », futur ministre de l'Assemblée législative,
matura vfro, elle se vit désirée en mariage.
Un expatrié, Anglais de naissance, mais par on n'a pas besoin d'en rechercher davantage. Valdec de Sessart, qui s'était épris d'elle
ses ascendances paternelles et materne!Jes li y était venu, en effet, à l~ faveur d'une ardemment. On vantait partout son teint de
tenant doublement aux origines françaises, heureuse oocasion, le mari ayant eu l'idée, nacre el de rose, sa démarche voluptueuse,
Georges François Grand, employé de l'Jndian ce soir-là, d'aller Jiner dehors. Mais sir Philip ses yeux bleus abrités sous de noirs sourcils,
Civil Service, avait mis beaucoup de chaleur Francis avait commis l'imprudenr,c de laisser la nappe opulente de sa chevelure blonde!.
à demander sa main. Le 9 juillet 1777, ses dans le jardin, appuyée contre les barreaux
Songeait-elle encore à son mari, à ses
vœux ayant été agréés, fut dressé le contrat de la fenêtre, l'échelle dénonciatrice de son amours de Calcutta? D'autres pas, non moins
qui les unissait. Et le 10, à tour de rôle, audace. L'ayant vue, la gent curieuse des empressés, s'attachaient aux siens. La vie lui
deux ministres, l'un de la religion catholique, domesLiques s'était mise en mouvement. On était aussi coulante que possible, quand les
l'autre de la religion protestante, le premier avait gardé les issues de la mai~on. On s'em- tumultes de la Révolution dérangèrent tout à
à 1 heure du malin, Je second à 8 heures, para du coupable. Des mains énergiques le coup celle belle tranquillité. Elle prit peur et
bénirent et rebénirent leur mariage. li n'en forcèrent à demeurer assis sur une chaise de s'enfuit en Angleterre, dépourvue d'argent,
supplice, pendant qu'on allait prévenir de son mais sans trop d'inquiétude, parce qu'elle se
l'ut pas plus heureux pour cela.
Catherine Worlée avait apporté en dot infortune le mari trop confiant. Quelle nou- savait attrayante et complait sur l'imprévu. Un
quelques bijoux, seulement rares par le nom- velle imprévue! Quelle émotion pénible! li jeune aspirant de marine, du nom deNathaniel
bre, et une somme de douze mille roupies versa d'abondantes larmes, courut chez un Belchier, n'avait eu qu'à la voir, une fois,
sicca. Ce n'était pas l'opulence. Pour y sup- ami pour lui conter sa peine, vola chez un pour s'enflammer de zèle et lui vouet ses
pléer dans la mesure du possible, elle se autre pour lui emprunter une épée dont il services. Qu 'allaient devenir erÏ son absence,
fondait sur le négoce de son mari, qui avait devait transpercer le sein du séducteur, et avait-elle dit en soupirant, la vaisselle d'or el
établi ses bureaux à Calcutta cl n'y perdait enfin arriva chez lui, quand sir Phiüp n'y d'argent, les bijoux, les valeurs, qu'elle avait
point le temps. Pareille à beaucoup de femmes était plus. De ses compagnons étaient accourus laissés à la merci du pillage par son départ
dont"la nature a fait des êtres de grâce égoïste à sa délivrance, laissant à sa place l'un des précipité? Elle venait seulement d'en expriel de frivolité, elle _montrait assez, dans leurs, el qui n'était pas l'auteur du délit. mer le regret, et le chevaleresque Nathaniel,
ses inclinations, qu'elle aurait le goût vif Grand pensa de se venger en provoquant bravant mille périls, n'avait pas craint de se
pour la saLisfaction prompte de tous ses Francis en duel; celui-ci ne jugea pas à lancer dans cette atmosphère de fièvre et de
désirs. Le caractère de son compagnon d'exis- propos de croiser le fer ; mais joignant la crime, qu'était le Paris d'alors, pour en tirer
tence, positif el sérieux (il lui paraissait raillerie à l'outrage, il avait répondu à l'envoi el lui rapporter tout ce qu'il put sauver de ses
Lerne el froid), sans doute, était-tout l'opposé du cartel qu'en vérité il ne connaissait rien biens. Peu de jours après, un comité de
du sien. El les contrastes de leurs différentes de celte affaire et ne savait pas ce qu'on patriotes faisait perquisitionner au domicile
complexions ne se fondaicnl pas en harmonie, voulait. N'ayan_l plus que ce se!Jl recours de l'absente et dresser des inventaires. Les
comme il arrive souvent, parce que l'amour contre le 1roubleur de ses joies domestiques, instants qu'elle vécut à Londres ne se passèrent
éLail absent du cœur de la légère Catherine. Grand lui intenta un procès en conversation pas sans quelque aventure. Elle avait trop
Celle belle Orientale, toute indolente qu'elle criminelle, qui coûta cher à notre amoureux. de séJuction naturelle et trop de disposition à
fût, avait sans doute des raisons à elle de Le 6 mars 1779 la suprême Cour de Calcutta, se servir de ses avantages pour qu'il en pùl
juger monotone son existence conjugale. De présidée par sir Elijah Impey, le condamna à être dilîéremmenl. Cependant, elle regrettait
la variété s'y mèla, venant du dehors, dont une forte amende. Grand encaissa cinquante Paris. La bonne compagnie londonienne ne se
une aventure qui fit grand bruit dans le mille roupies, et dut se déclarer, selon la montrait pas des plus accueillanLes à son
vieux Calcutta. Le polémiste cl fonctionnaire formule, satisfait, content et payé. Durant égard, bien qu'elle eût essayé de s'y introduire
anglais, sir Philip Francis, dans l'intervalle toute une année de liaison active, Francis sous l'étiquette de dame royaliste et émigrée.
de ses démêlés retentissants avec le gou- s'appliqua à prendre une revanche aussi En vérité, trop de rigorisme sévissait dans ce
verneur général \Varen Hasling, s'était rendu complète de sa mésaventure pécuniaire sur le monde-là: Elle eut hâle de chercher ailleurs
le tributaire des charrues de Mme Grand. li compte et aux dépens de l'époux, &lt;( un vilain, plus de tolérance. Aussitôt qu'eut fait relâche
avait de l'esprit, de la distinction dans les vieux el sordide Français n, à ce qu'il en dans le Paris révolutionnaire le spectacle du
manières, el payait dl! mine. Il s'empressa publiait. Toul bonheur s'épuise et cesse. Au sang, elle se hâta de repasser la Manche.
Elle était accompagnée d'un ûiplomate de
autour d'elle, l'invita à des fèles et soirées, mois de novembre 1780, désireuse de changer
qu'il lui disait être organisées en son honneur, encore ses impressions, Mme Grand avait la république de Gênes, Christoforo Spinola,
ménagea des succès à sa beauté, lui prodigua quitté le delta du Gange et faisait voile vers marié à une fille du maréchal de Lévis, et que
les attentions, les compliments, et autres l'Europe. Londres ne la garda pas ·lung- conduisait à Paris le désir de rentrer en la
denrées d'amour, et n'eut point à les regretter; Lemps. Elle préféra s'installer à Paris, où des les recherches du metier que faisait Mme Grand (le
1. On trouverait aux Archives nationales (F. 75.946)
l' acte de baptême de Catherine Worléc. )1. de Lacombe I signale une erreur de transcription, le chilli'e
de 176;, y ayant été porté comme ctatc de sa nais-·
sance, au lieu de 1762.
2 . 11 fut rappo1-té des détails bien indiscrets à propos
de cc superbe manteau capillaire. Mais nous cédons
à la comtesse de Boigne le plaisir de raconter ce
qu'ell e en savait de son oncle, Je bel Edouard Dillon.
C'était en 1787.
« Etlouard Dillon, connu dans sa Jeunesse sous le·
nom du « beau Dillon », avait eu , en grand nui;nbrc,

les succès que ce litre pouvait promellre. Mme de
Talleyrancl, alors Mme Grand, avait jeté les yeux sur
lui. Mais, occupé ailleurs, il y avait fait pe11 d'attention. La rupture d'une liaison à laquelle il tenait le
décida à s'éloigner de Paris pour entreprendre un
voyage dans le Levant; c'était un événement alors,
cl le projet seul ajoutait un intérêt de curiosité à ses
autres avantages.
« Mme Grand redoubla ses agaceries. Enfin, la
veille de son départ, Edouard consentit à aller souper
chez elle au sortir de !'Opéra. lis trouvèrem un appartement charmant , un couvert mis pour deu:\, toute~

métier ... ces mots sont assez perfides). Elle avait _l es
plus beaux cheveux du monde. Edouard les adnura.
Elle lui assura qu' il n'en connaissait pas encore tout
le mérite. Elle passa dans un cabinet de toilette et
revint, les cheveux détaches el tombant d_e façon il
en être complètement voilée. Mais c'était Eve, avant
qu'aucun tissu n'eùt èté inventé , et avec moins d'innocence, 11aked and 11ot ashamed. Le soupe1· s'acheva
dans ce costume primiliL
« Edouard partit le lendemain pour l'Egypte. »
( Mém. de la comtesse de Boigne, t. l" , p. 4J~-455.)

L'E JKA1î,7AGE DE

possession des biens de son beau-père l'
des nobles victimes aristocratiques de 1~ ;e:~
n'éta·t
. ,
drenr.• Le couple
. . voyao-eur
o
I arrive que
eputs trois Jours. Comme souhait de b.
v~nue, _un arrêté d'expulsion prononcé
D1reclo1re les. atteicrnit
qui les me tta,t
~ en
0
d
'
emeure, Spmola et Mme Grand, de uilter
la
. n,eut
q pas
be France
, , sur-le-champ · Le premICr
som d une nouvelle sommation pour
prendre la chaise de poste et le bateau. ~;
seconde resta, a,·ant
su déià
se découvnr
. ou
J
•
retrouver
des
protecteurs
To
l
f
.
,.
t li .
..
. u e ois' sa rems a ~llon ~ar1s1enoe devait souffrir des difficultes. Avait-elle commis l'imprudence d'emport;~ d_e Londres des papiers compromettants
et s eta1t-elle
chargée• à la Mere'
. '
.
·o re , dc f aire
panemr à leur adresse des
lettreS, des communications
suspectes d'émigrés? On l'en
accusa. Elle fut dénonrée et
eut_maille à partir avec la
police. La situation se f disait embarrassante pour elle
et• l'eùt été davantarre
si
0 '
1une de ses connaissanc&lt;'s
ou amies, la marquise dt!
Sainte-Croix, sœur de l'avocat général Talon et parenle
de ~hue du Cayla, ne l'eût
3 PPUiée d'une recommandation écrite au près de Talleyrand. Mais elle n'en avait
pas fini avec ces tracassante&lt;
histoires. Enveloppée dan;
~e vagues suspicions poJittques' arrêtée, emprisonnée
même, le minis1re dut intervenir en sa faveur.
Le 25 mars 1798 il sollicitait sa mise en' liberté
par une lellre au directeur
~a~ras. Cette lettre est bonne
a hre; on y rnrra que Talleyrand lui était attaché
dès ce moment' par un;
f?rce de sylilf!albie très voisine de l'amour.

d' Bar~~s.;-a pas voulu prendre sur lui seul avoir, au moins, la décence de sa
· •·1
pos1·t·10n
en ec1 er. La question sera tra·t,
co ·1
1 ee en
Putsqu I ne peut en avoir la di"nité S' .
nse1 ' comme une m1lière ·de con ,
tant à mesure qu'il entend le son" d . ex_c1&lt;( No
d
··
sequence
l
d.
e sa voix
us essa1s1rons-nous de notr
. ·
niè ? L
•
e prison- no re uecteur redouble d'animosité. No~
re. » a question est posée entre les cin
s_l:ulement on ne saurait donner satisfaction ~
personnages, toutes portes closes Malh
q I imprudente requête de Tallevrand
. a
sement on est ~o~t mal füposé .pour
devrait · · l'
.
J
, mats ou
sa1SJr occas10n de dE:barrasse 1
rand
vernement d
.
,.
r e gou· dans le milieu director1·a1 • D'es les prey
él
e ses services. \ wlemment il
m1ers ~ots de Barras, Rewbell a pris feu . iÏ
r came que la nomination de cet homme sans
est parti
'
la
'f • en guerre contre l''n
1 convenance de
honneur et sans mœurs soit révo é .
·
qu e, smon
pe l~JOn; et! avec . cette haine particulière le D'irecto1re,
assure-t-il, s'exposerait à . '
qm lut metta1~ contmuellement l'in·ure à 1 mer toute I d'
.d, .
assu?louche quand il parlait de ce citoyen ~inist a d ,.à l', , a econ~1 eralion dont jouissait
eJ. e,·e~ue sous l'Ancien régime et u'il
I se lance daas un 1
.
re,
sitoire Q li
d
ong et v10lent réqui- cr?1~ devoir perfectionner depuis qu'ilq est
d 1 .rb ue · e au ace nouveIle et quel trait ~mstre de la République. Après Rewbell se
c v1 i ertmage ! Voilà bien le prêtre! Il fait entendre Merlin, l'innocent Merlin d
,
, uq11eI
c est I_c ridicule de pavaner
en I?amt s et maints lieux la
gloriole de ses bonnes for_tune~ prélcndue~. li se pose
a pre~ent en ami de ]a- vert~ : c'est un Caton ressuscité. Le comble, en la circon~tanc·e, est l'e~pèce de
raftmcm_cnt qui a poussé,
selon lur, ce Talleyrand à
chercher une mait rcsse hors
~e France, jusque dans
1Inde, comme s'il n'était
p_as assez de femmes, à Paris, en supposant, glisse-t-il
que la passion en donne~
rait le Jiesom,
· et dc char~antes, et d'excellentes? A
~ ~n pas douter, c'est une
l'.a1son politique quïl entretient el qu'il dissimule sous
les apparences d'une liaison
galante. De là i1 supposer
que T~füv~nd est uu homme vendu à I'Anrrle1crrc
un
O
'. blc agent de la na1ion
'
vcr1ta
ennemie dont i'tfmc CranJ
~e scr~it_q_uc « le paquebot
mter1;11cdia1re i&gt; • Ja distance
est vite frani;uic. François
de Neufcbàtea11. dont les
P;nchanls ,intimt'S ont plus
dune re~scmulance an•c la
mol'c ~mmorJli té de TallC'y1and, ou 1re qu'il Loite un
peu commo lui, iuelinerait
a plus d'ir,Julgcnet'.
&lt;( On u'a pas /1 Yioler
déclare-t-il, le sanctoair~
de la vie priv{e. » Mais 011
co•-1pe la parole à cc pal'ifique. L',mpéluéux l1c11 bell
est ~e~enu à la charge. La
T ALI.EYRAND, PRINCESSE DE BÉNÉVENT
DANS SO
~éve11lere-Lepeaux int&lt;'r' '
N BOUDOIR ( 18o8)
D'après le tablea11 d11 BARON G É RARD.
•
vient à son tour. Le déLa l
s'échaufle, et chacun découvre son caractère Un mo
cr~!t que la France est toujours en monarchie
ment, Rewbell el La RéveiUère . '
, qu un mot
qu il e_st_agent du clergé, qu'il tient la feuill; lâch'~• par ave_nture, sur la théophilanlhropie
des benefices et qu'il peut « faire les cent a mis aux prise,
., d
,, von t se porter aux pires•
co~ps &gt;~ à. sa fantaisie! Oublie-t-il qu'il vit,
i:~;s e p~roles l'un_ contre l'autre. Alors
auJourd hm, sous la République, qu'il est loœé
as se leve, et quoique scandalisé lui 1
dans un de ses ministères et qu'il devr;it pur' le chaste Barras il met fin • 1 'd.
'
a a ISCUS-e

a1:~;

Citoyen directeur.
On vient d·arrèler Mme
~;3nd comme conspiratrice.
Cest _la personne d. Eurove la
P!us rncapable de se rnèler
d_aucune affaire. C'est une Indienne bien belle, bien paresseuse, la plus désoccupée de
tou_tes les femmes que j'aie jamais rencontrées. Jo vous d~m:'.ude intérèl pour elle. Je
suis sûr qu'on ne lui 1rouvera
pas l'ombre de prétexte pour
'1; _pas terminer celle ve11·le
MADAME DE
auatre
• serais bien
,, h, a' Jaquelle Je
,ac
e
qu'
•
I' .
_on mil de. l'éclat. Je
aime cl Je ,•ous alieste à vou~
d'h
omme il homme . d ., .
mêlée et n'est en ·1 l,dque e sa vie elle ne s'est
C'est une véritablee Indi
a e se mêle r d'aucune affaire.
·
grécetleespèc d t enne,el vous savez àquel deSalut el attae I e emme est loin de Ioule inlri«ue
, c 1ement.
" ·
Ch.-Maur.

TAr,LEYRAND,

TJr.1-1..EYJî.AND - -....

i~1~:u:

... 163 ...

�,

..

mstoRJ.Jl

-----------------------------------------.#

geait de la philosophique Mme de Staël. Il la
les seuls vrais moyens de conversation étaient regardait en amant, et, sous ce rapport, il
sion en proposant de renvoi-er l'affaire au mi- l'éclat de ses yeux couleur du ciel et la beauté
avait lieu de sourire. « Avec sa robe de venistre &lt;le la Police, lequel se rendra sans de son corps. Il s'attachait, se rendait presque
difficulté au désir de son collègue des Affaires fidèle. De belles amies d'autrefois lui repro- lours échancrée sur sa poitrine de marbre et
ses tresses incomparables disposées par Charétrangères, le citoyen TalleyranJ.
chaient de les négliger un peu beaucoup, de- bonnier, Catherine était bien l'incarnation de
Aussitôt échappée du séjour incommode, puis qu'il s'était laissé prendre, comme elles
ou seulement de la crainte qu'on l'y retint, qisaient, par les « colonies hollanJaises &gt;&gt; . la fraicheur et de la beauté. &gt;&gt; Doucement,
Mme Grand sollicite de son protecteur une, Car on n'était pas très exactement renseigné sans impatience, il entrevoyait l'heure où
cette aimable vision aurait à s'éclipser de rnn
audience nouvelle.
sur la personnalité danoise, française, indienne existence.
Elle avait pris, ce malin-là, sa physionomie ou batave de cette intéressante personne. A
Comme il songeait au moyen le plus élasla plus touchante. L'homme d'État ne tarda peine s'était-il permis, de-ci, de-là, quelque
tique
de desserrer des liens qui lui devienpas à s'apercevoir que le charme opérait. diversion brèl'e, comme celle qui le conduidraient
une gêne, tardant seulement à prendre
L'animation de ses yeux bleus, miroir trom- sait, après une lon_gue espérance et pour son
peur d'une intelligence beaucoup moins vjve, bonheur, cette fois, chez une Élise ~1oranges, une résolution, remettant au lendemain la
le ton chaud de ses magnifiques chev·eux déjà nommée, et devenue la l'emme d'un finan- chose 11 faire, pour n'en avoir pas l'ennui préblonds, la souplesse de sa taille, l'ondulation cier ruineur Dorinville. On en avait parlé, le sent, un incident se produisit, dont les suites
naturellement gracieuse de sa démarche d'o- mari s'étant avisé de le trouver mauvais, jus- dérangèrent ses idées.
ll venait d'être question de présenter les
rientale, ' l'avaient aussitôt séduit, captivé. qu'à ce que de nouveaux griefs nmenaJsent la
ambassadrices
chez le ministre des Affaires
Elle n'avait dit en entrant que peu de paroles,
séparation des époux.
étrangères.
Mais,
quelle maîtresse de maison
et, pour cela, n'avait pas couru le risque dil
Mme Grand ne sortait plus de l'hôtel Gal- digne de les recevoir les attendrait, ces nobles
se faire tort par quelque imperfection de lan- lilîet. Talleyrand était allé jusqu'au bout des
gage. Simplement elle était venue, désireuse choses en grand seigneur qu'il était. Pom dames, au seuil des salons de Talleyrand?
d'augmenter sa reconnaissance en demandant al'oir le droit de garder Catherine sans être Elles s'étaient toutes révoltées à la pensée
1t M. de Talleyrand un nouveau service, c'est- exposé à des réclamations pseudo-conjugales qu'elles auraient à faire la révérence à
à-dire la délivrance d'un passeport afin de se et vaguement légitimes, il s'était bâté de fer- Mme Grand, une femme mariée sans l'être et
rendre en Angleterre. Ce passeport, elle ne mer la bouche au citoyen Grand, qui était vivant publiquement sous le toit d'un prélat
le souhaita plus aussitôt que le ministr.e lui venü faire un tour à Paris•, par un bâillon conculiinaire ! Les propos s'étaient échauffés.
ent îait comprendre qu'elle n'al'ait pas besoin doré, je veux dire au moyen de la forte Des criailleries en étaient montées aux oreilles
de retraverser la Manche et qu'elle serait· beau- somme. La « belle Indienne &gt;&gt; était, doréna- de Bonaparte, qui, pour les faire cesser, avait
coup mieux 11 Paris, sous son aile tutélaire. vant, reconnue la maîtresse en titre du mi- nettement enjoint à Talleyrand d'avoir à bannir
Elle ne résista point à la force de ces raisons. nistre. Cc qu'on eût accepté, sans y faire trop sa maitresse de la:résidence officielle. Il s'y fùt
ll l'irn•ita à fréquenter l'hôtel des Relations de façons, si l'on n'avait pas eu la déplaisance résolu sans trop de peine, en ce qui le concernait ; mais il n'était pas seul en la cause.
extérieures. Elle ne s'y refusa pas, mais "S de constater qu'à tant de charmes physiques
montra tant d'empressement qu'il l'engagea manquait l'accompagnement d'une éducation Si elle eut de la résignation plus tard, elle
n'était pas une personne, alors, à en prendre
à y rester.
soignée. L'opinion du monde s'était fixée là- si aisément son parti. Aux premiers mots
L'incident eut des échos dans une certaine dessus très vite, plutôt encline à en exagérer
presse babillarde. Des journaux s'en occupè- l'insuffisance, de même que Talleyrand avait qu'il lui en toucha. comme d'une nécessité
rent, tenant à paraitre renseignés, relatant pu, dans l'intime, s'édifier sur les variations de circonstance douloureuse, mais inévitable,
elle avait jeté les hauts cris. Aussitôt de voler
des détails et prenant de loin l'avance sur ce
de
son
caractère.
chez Joséphine, sensible aux larm~s, parce
qui pourrait advenir, en annonçant, d'ores et
U avait le goût le plus sensible qui pût être qu'elle avait l'habitude d'en verser, et d'obdéjà, le mariage du ministre des Affaires aux froissements de l'incorrection dans les
étrangères. Avant toutes choses et ne fût- façons de dire. Elle lui faisait souffrir mille tenir de son cœur pitoyable qu'elle lui procurerait la faveur d'une entre\'Ueavec le Premier
ce que pour garantir sa propre sécurité,
morts, à c.e qu'on assurait, malgré qu'il n'en
Mme Grand avait à régulariser sa situation. témoignât rien, par ses péd.1és d'ignorance. 11 Consul. Admise à lui exprimer sa tristesse,
Son divorce n'avait pas été prononcé. Impa- n'estimait rien au-dessus du repos intérieur. pathétique, éplorée, elle tomba à ses genoux,
tiente de l'obtenir, elle fil valoir aux yeux des Elle en troublait la sérénité par les incartades le suppliant de reveuir sur une résolution qui
magistrats de la République que, depuis plus de son humeur fantasque. Il s'exhortait à la la mettait au désespoir. La douleur allait bien
de cinq années, son ci-devant époux n'avait pas patience en môrdant au fruit savoureux et se à son visage. Bonaparte daigna la consoler, et
donné sig~e de vie. La loi républicaine était ac- disant que, polir le reste, l'àilache n'était •pas l'ayant vue plus calme :
&lt;&lt; Je ne sais qu'un moyen, lui dit-il.
commodante sur ce chapi tre. Le 7 avril 1798, indissolub)e et qu'il pourrait s'en dégager
Que
Talleyrand
vous épouse, el tout sera
en la mairie du H• arrondissement de Paris. c1uand il lui conviendrait. Il n'avait pas. prévu
arrangé;
mais
il
faut que vous portiez son
fut annulé le contrat qu'elle avait conclu, le qu'un scrupule d'orthodoxie morale, imposé
nom
ou
que
vous
ne
paraissiez plus chez lui. D
9 juillet 1777, à Calcutta. Elle était libérée par Napoléon, l'y riverait pour un long temps.
L'espérance
refleurit
dans son âme. Elle
de son ancienne chaîne et pouvait caresser Momentanément, il passait ave&amp; indulgence
s'en
revint,
bien
résolue
à dis pu ter de toutes
l'espoir d'une union autrement brillante. Les sur les parties incomplètes de sa formation
ses
forces
une
situation
que
lui avaient concéautorités pubfo111es n'arrêtèrent point là les intellectuelle, estimant la compensation assez
dée
l'habitude
et
lïndulgence.
Presque au
marques de leur bienveillance particulière. appréciable, puisqu'elle possédait, en somme,
mème
instant,
Talleyrand
avait
appris
qu'on
Elle [ut rayée de la liste dlls émigrést. Ou la les trois qualité3 qui, selon son opinion, doilui
donnait
vingt-quatre
heures
pour
se
déciremit en possession de ceux de ses biens qui vent compléter une femme : la peau douce,
der.
Napoléon,
tout
en
prétendant
sauvegarder
n'avaient pas été aliénés. Elle fut laissée libre l'haleine douce et l'humeur douce, sauf de
de changer de nationalité, à sa guise, étant, légères irrégularités sur ce dernier point. 11 le respect dù aux convenances, dans son
selon les cas, Danoise 1 ou Française. Tout s'était amusé et comme reposé dans la com- propre entourage, n'était pas îàcbé de lui
jouer ce mauvais tour.
allait excellemment pour elle.
pagnie passagère (n'était-ce pas son illusion?)
S'il est vrai que, dans l'union de deux
Dans les premiers moments, Talleyrand d'une admirable créature sans cervelle et sans
désirs, il n'est pas d'amour-propre en amour,
avait jugé sans conséqucnc,:;s durables des raisonnement. Cela le changeait et le soulale point de vue change quand il se complique
entretiens rapprochés arc-: une femme dont
des obligations et de la durée du mariage.
rine-Noël Werlé, f~mme Grand, native de Danemark.
3. Il s'était installé rue de Richelieu, à l'hôtel du
1 2 floréal an Vlll.
Livré aux troubles de sa situation, intérieure2. Dans les _procè.;-ve:baux des dè!ibérations des
Cercle, sous prétexte de visiter la capitale cl ses moment révolté contre le~ exigences du maître,
Consuls (A1·c/uves nationales. , A. t. IV, 4) et à
numents publics. li y prenait son temps et ne se
son dossier individuel des Archives nationales, F.
75.946, son élat civil est inscrit de la sorte : Cathe-

décidai! pas à s'en aller.

___

_ __:___ _

__,;,___

m~is ayant gardé un reste d'aO'eclion el d'apit~~en_~en,ver~ celle qu'il avait appelée auprès
ed1;11• I ~ a~a1 t pas encore fixé les termes de
~a et~rmmat10n, qu'il eut à supporter l'assaut
protesta ' s~pm,
1·
. es p'àeurs. Elle larmo"a
J'
Jus9u ce que Talleyrand' étourdi de ses
plamtes et de ses .cris ' laissât tomber un consentement de lassllude.
fut un grand jour pour Mme Grand que
~ m_ du 9 septembre 1802. Talleyrand avait
freum
· dans sa belle villa de Neu1·11 y ses deux
re:es, Archambaud et Boson de Périrrord les
trois consuls Bonaparte, Cambacérè~ et' Lebrun
' hine de Beauharnais, le secrétairl'
d'Éta't J~~sep
aret et deux notaires, pour la signature ~u contrat de mariage reconnaissant à la
fiancee
• un état. de fortune , dont 1·1 l'avantagea~t en 1_a maJeure partie. Et ces personnarres
avaient aJouté leurs paraphes à leurs sig~a~u;·cs. L: l_endemain, tous deux se présentaie~l
~ mame du X• arrondissement accom agncs de !eurs témoins : Rœderer'. présid~nt
de l_a Sccll?n de l'Intérieur du Conseil d'État et
; v1ce-an:1ral Bruix , pour l'époux; le général
de Sainte-F01x,
. , pour
l',eurnonv1lle et Radvx
J
-;ouse; et, comme ami de l'un et de l'autre,
s1~na, en outre, sur le registre municipal le
prmce de Nassau-Siegen.
'
' Q~ant à l'ultime cérémonie reli(Tieuse on
lavait ac~omplie d'une manière au-~i disc~ète
que possible. On partit pour la cam arrne
Da~1s_ un village de la vallée de Montmdre~cy.
à Ep'.n~y'. î~t découvert un prêtre qui donn;
la bened1ct10,n_ nuptiale: Tout était en ordre
par devers l Etat et l'Eglise. La nouvelle en
fut proclamé~, de retour. Le_s ambassadrices,
sans p~rd_re ~ habitude d'en médire, n'eurent
p~us d_ obJec~10ns de principes à soulever. Les
r~cept1ons diplomatiques ne souffrirent plus
d aucun embarras de forme. Talleyrand eut à
garder Mme Grand, relevée par son étal nouv~u et tous ses prochains titres. Sur ce mar~age conclu si hàlivemcnt, après avoir eu de
SI lonrr
. .
os pre_Timma1res,
on eût pu rappeler le
~ot de Lo_u1s ~V, à propos d'un de ses court1sa_ns, qui, lm disait-on, venait d'épouser sa
maitresse : « On ne peut pas finir plus décemment. »
De derniers ennuis avaient traîné, dans le
1.
Suivant uneà cctt'
autre vc1.s10n,
· c~ s_era1t
. clle-mèm1,
qui, répondant

t

d

hlier par la conduite
~ccodmT.nlllat1on de J'aire oune• lé èr p d
e · me P. a _lcyrand les anciPnlidèle~en~ e:n ~e~l~ Grandi, adura1t p1:omis de suivre
excmp e c la c1loyenne Dona-

1..E JHA~1AGE DE

TALLEY~AND

-

secret. L'ancien
, cela m'an lor,.se ·1.
. . dmari, celui de Calcutta , n''t
c a1·1 pas end vain sur Yotre amitié ' ~l
vo_us
e~a_nder
un
nouveau
service.
C'est celui d~
pas
aussi
1
om
e
Paris
qu'on
l'e.
t
dé
.
é
'
. .
u sir , et
faire enJOtndre à M. Grane! de s'cmbar
qu'il ne redevint, a' l'occas10n,
.
l on cra1gna1t
..
déla· ét l
,• .
• qucr sans
i, . an. tout à ,,11l mcom·enanl qu'il prolon(Te
un solimt:ur e~ba:rassant. Le crédit de Talson
séJour
a
Amsterdam'
où
il
est
dé'à
d . "
leyrand
lm
avait, fait obtenir du min1·~tre
des mois fort mal à propos.
J cpms un
rt"
,
de la Républ"1que batave
A11aires elranrrercs
o
_Je _vous serai~ donc très obligée de vouloir bien
un poste de conseiller de régence au ca d
B
E ,
.
•
P e lmfaire parve111r le plus lot possible, chez Ml!. R. el
onn~- sper~nc~. Mais il tardait à prendre le Th. de Smcth ' à Ams terdam, l'ordre 11our son
chemm
. . em
·
A de l Afnque
, australe., 1·1 ,s'éterrnsa1t
d' b'arquemen t , vous priant,
monsieur, de recevoir
en msterdam, d où les distances avec la
.~:~1~c: L_~us mes remerc1emenL~, à cet égard, et
France et Paris n'étaient que trop faciles à d ,101cc1 l ,issurance cl~ ma parfaite considération.
rapprocher.
ÎALLErnANo-Pémco11o, née WonLÉE.
pas
qu'un m·eme
clinIl n'y avait
•
. si loncrlemps
o
er avait réum chez la future Mme de TalLa ~equète, prét:isée en ces termes, ne
leyrand, en la • villa de New"lly, des convives
.
~0~1Ira1t pas _de lenteur. Prompte salisfaction
comme ceux-ci, pleins de complaisance muUt' fut do~nee. Elle apprit avec soulagement
. en quo~ _avait embarqué enfin M. Grand. Elle
ltuelle
· : M. et Mme Fox, ' simples té'moms,
a_c1rconstance, sir E. Impey, le président du ressaJSJL la plnme, afin de remercier cbaleutri~~nal de _C~lcutta! qui avait condamné sir r,eus~ment, à la date du 15 nivôse an XI
P!1ïhp Francis a une mdemnité de 50 000 rou- 1obligeant homme d'État néerlandais : ' '
pies pour la comersation criminelle susdite .
M.•Gran~, en . ~ersonne, et désormais san;
)1.J,cle Tallci-rand, aussi sensible que J·e le ,u,·s '1
.
'
colcre; s_1r Philip, le premier amant à côté \'t\S Oil5' pr?ce'd'es, me charge clc vous réitérer
d,u prem~er mari, et Talleyrand enfin: qui ne l?ul ce que JC vous ai mandé cléJ"it de ses dis1ios1· · · de vous donner des premcs
'
s. attend~It pas à l~s remplacer lrgitimemenl dIrons et de son des1r
c son attachement cl de sa considération.
1 un e~ l autre. Mà1s les circonstances avaient
change et ne supportaient plus de tels voisi~ière à_bon droit deju~tificr de sa rl'(Téné0
nage~. _Par un acte de sa diplomatie spéciale
ra110n
sociale :
li mm1stre de la République française avai~
o tenn de_ s~n collègue des Pays-Bas que
yous observerez, monsic111·, au nom que mon
M. Grand_ ,rail et demeurerait au Cap, avec
union avec M. &lt;!e Talleyrancl me donne le droit
un~ fonction officielle et deux mille llorins de :c porle_r' combten la tendre cl sincère affection
tra1lem~nt. Or' le titulaire, comme·nous venons
c cet aunable ami m'a rendue la 1 1
• P us 1eureuse
de le dU'e, ne se pressait pas d'effectuer le des femmes.
voyage . ~t~e ,?c Talleyrand ne le voyait pas
avec pla1s1r. s immobiliser en Hollande . D'e sa
étaient comhle'e~- li oen
'
tSes aspirations
·
propre mam, elle écrivit la lettre suivante à ~e ourna1t pas aussi flatteusement pour l'ilM. van der Goes, - lettre fort bien tournée ustr~ personnage qui l'avait associée à son
P?~r.une pe~sonne dont les ressources d'esprit tort, a ~es charges éminentes, à ses pri\'ilèrres
n etaien~ pomt ce qu'on prisait davanta(Te
en
orsqu'1l présenta sa femme à la cour, nina~
0
elle (mais on la lui dicta peut-être) :
partl', a~·cc ,on ordinaire brusquerie, fit ent~ndre a la noUl'clle duchesse qu'il es érait
l.ue,1_1 que sa condui h', à l'avenir, sera} telle
Monsieur,
qu il com·tna,t à son rang. Étourdie du !\hoc,
. Je ne veux pas t;1rdcr davan Lage 11 vous remere,lle
?emeura bouche close. Mais celui ui
cier de_ votre obligeance el de tout cc que ,
1vc
•
,ou•
1avait amenée répondit pour clic 1. Et cc tut
' z bien i•oulu 1.,11re
pom· !l Grand '1
d
mande.
··
' • ma e- arec une malignité rroide. mais polie
.
er li 't .
' qm ne
.
_Ucmpressement et la gr.ice que vous Y avez P me ai poml qu'on scfàcbàt de la '
repnnse.
mis me proul'enl, monsieur, i1ue !"on ne ~omptc « :~[me de 'l'ali eyrand, insinua+il , s'efforccr.~1 t en lo~t dtl régler sa conduite sur celle de
~arte. Eut-clle_r~aimenl rel •-propo5 hardi ? )lais •l
,appt aux an1ecedcnts de ,losêpl11ne de Bcauhar~~-~1 l 1mpératr1cc Joséphine. »
sur _esqucls Barras et le n-énéral Hoche · ,t
·, '
, lis étaient à deux de jeu, l'un et l'autre
&lt;le s1 vasles coufidcnces ( Vo~r les ftlémoiresedce1aBng~~eut
tome II).
(111 as,
epoux, Napoléon et le winistre.
(A

..., 165 ""'

suivre.)

F RÉDÉRIC

LOUÉE.

�PARJS AU XVJ]J· SJÈCLE
~

Marchandes de Modes
Elle n'est plus assujettie au comptoir; elle jeu d'un pli heureux. Les grâces, ajoutant
Assises dans un comptoir, à la file l'une
aux dons de la nature, embellissent la made l'autre, vous les voyez à traYers les ,•i- jouit de tous les dons du bel âge. Elle ne jesté. Mais qui mérite d'obtenir la gloire, ou
couche
plus
au
sixième
étage
dans
un
lit
tres. Elles arrangent ces pompons, ces colide la main qui dessine ces ajustements, ou
fichets, ces galants trophées que la mode en- sans rideaux, réduite à attraper en passant de celle qui les exécute? Problème difficile à
fante et varie. Vous les regardez librement, le stérile hommage d'un maigre clerc de pro- résoudre. Peut-on dire ici : Invente, lu
cureur. Elle roule avec le plaisir dans un
et elles vous regardent de même.
vivras? Qui sait de quelle tête féminine part
Ces boutiques se trouvent dans toutes les leste équipage; et d'après cet exemple, toutes la féconde idée qui va changer Lous les bonrues. A côté d'un armurier qui n'offre que les filles, regardant tour à tour leur miroir nets de l'Europe et soumettre encore des
des cuirasses et des épées, ,·ous ne voyez que et leur triste couchette, attendent du &lt;festin portions de l'Amérique el de l'Asie à nos
touffes de gaze, des plumes, .des rubans, des le moment de jeter l'aiguille et de sortir collets montés?
d'esclavage.
fleurs et des bonnets de femme.
La rivalité entre deux marchandes de
En passant devant ces boutiques, un abbé,
Ces tilles enchaînées au comptoir, l'aiguille
modes
a éclaté dernièrement, comme entre
à la main, jellent incessamment l'œil dans un militaire, un jeune sénateur y entrent deux grands poètes. Mais l'on a reconnu
la rue. Aucun passant ne leur échappe. La pour considérer les belles. Les emplettes ne que le génie ne dépendait pas des longues
place du comptoir voisine de la rue est tou- sont qu'un prétexte; on regarde la vendeuse études faites chez Mlle Alexandre ou chez
jours recherchée comme la plus favorable, et non la marchandise. Un jeune sénateur M. fiaulard. Une petite marchande de modes
parce que les brigades d'hommes qui pas- achète une bouffante ; un abbé sémillant de l'humble quai de Gesvres, bravant toutes
sent offrent toujours le coup d'œil d"un hom- demande de la blonde; il tient l'aune à l'ap- les poétiques antécédentes, rejetant les docuprentie qui mesure : on lui sourit et la cumage.
ments des vieilles boutiques, s'élance, prend
La fille se réjouit de tous les regards qu'on riosité rend le passant de tout état acheteur un coup d'œil supérieur, renverse tout l'élui lance, et s'imagine voir autant d'amants. de chiffons.
Quelques boutiques de marchandes de mo- difice de la sr.ience de ses rivales. Elle fait
La multitude des passants varie et augrévolution, rnn génie brillant domine, et la
mente son plaisir et sa curiosité. Ainsi, ce des sont montées sur un ton sévère, comme voilà admise auprès du trône,
métier sédentaire devient supportable quand pour contraster fortement avec les autres.
Aussi, qtiand le cortège ro}'al s'avance
il s'y joint l'agrément de voir et d'être vue; Là toutes les filles sont recluses ; c'est la dans la capitale, que le pavé étincelle sous
mais la plus jolie du comptoir devrait occu- main de la chasleté contrainte qui arrange le fer des coursiers que monte une noble
ces ajustements voluptueux dont se parent
per constamment la place fayorable.
élite de guerriers, que tout le monde est aux
On aperçoit dans ces boutiques des minois les courtisanes. Là on les habille, mais on fenêtres, que tous les regards plongent au
ne
les
imite
pas
;
on
ne
garde
rien
pour
soi
charmants à côté de laides figures. L'idée
fond du char étincelant, la reine, en passant,
d'un sérail saisit involontairement l'imagi- des ornements séducteurs que. l'on prodigue lève les yeux et honore d'un sourire sa marnation ; les unes seraient au rang des sul- aux filles d'opéra. On travaille bien pour chande de modes. Sa rivale en sèche de
tanes favorites, et les autres en seraient les elles; mais il n'est pas même permis de les jalousie, murmure de ses succès, cherche à
voir. Imaginez des cuisiniers qui ne goûtegardiennes.
les rabaisser, ainsi que fait un journaliste
Plusieurs vont le matin aux toilettes avec raient jamais à la sauce : tel est l'état de ces dans ses feuilles contre un auteur applaudi.
des pompons dans. leurs corbeilles. Il faut filles gardées et travaillant sous l' œil de la Mais la reine est l'arbitre des modes; son
parer le front des belles, leurs rivales; il sévérité aux attributs de la licence.
Mais la maîtresse du magasin est si éton- goût fait loi, et sa loi est toujours gracieuse.
faut qu'elles fassent taire la secrète jalousie
Les marchandes de modes ont couvert de
de leur sexe, et que, par état, elles embel- née elle-même de l'ordre miraculeux qu'elle leurs industrieux chiffons la France entière
lissent toutes celles qui les traitent avec a établi et qu'elle maintient, qu'elle le, ra- et les nations voisines. Tout ce qui concerne
hauteur. Quelquefois le minois est si joli que conte à tout venant, comme un prodige con- la parure a été adopté avec une espèce de
le front altier de la riche dame en est effacé. tinuel. On dirait que c'est une gageure fureur par toutes les femmes de l'Eurôpe.
La petite marchande en robe simple se qu'elle a faite à la face de l'univers, et qu'elle C'est une contrefaçon universelle; mais ces
trouve à une toilette dont elle n'a pas be- veut faire dire à l'histoire : Dans Paris est robes, ces garnitures, ces rubans, ces gazes,
soin; ses appas triomphent et effacent tout une boutique de marchande de modes où tou- ces bonnets, ces plumes, ces blondes, r,es
l'art d'une coquette. Le courtisan de la tes les filles sont chastes ; et ce phénomène chapeaux font aujourd'hui que quinze cent
grande dame devient tout à coup infidèle; il est dû à l'exemple de ma vertu el à ma mille demoiselles nubiles ne se marieront
ne lorgne plus dans le coin du miroir que la vigilance.
•
Mais j'oubliais que le travail des modes est pas.
bouche fraîche et les joues vermeilles de la
Tout
mari
a peur de la marchande de
un art : art chéri, triomphant, qui dans ce
petite qui n'a ni suisse ni aïeux.
modes, et ne l'envisage qu'avec effroi. Le
siècle
a
reçu
des
honneurs,
des
distinctions.
Plus d'une aussi ne fait qu'un saut du macélibataire, dès qu'il voit ces coiffures, ces
gasin an fond d'une berline anglaise. Elle Cet art entre dans le palais des rois, y reçoit ajustements, ces panaches dont les femmes
était fille de boutique; elle revient un mois un accueil flatteur. La marchande de modes
sont idolâtres, réfléchit, calcule et reste
après y faire ses emplettes, la tête haute, passe au milieu des gardes, pénètre l'appar- garçon. Mais les demoiselles vous diront
l'air triomphant, et le tout pour faire sécher tement où la haute noblesse n'entre pas
qu'elles aiment autant des poufs et des bond'envie son ancienne maîtresse et ses chères· encore. Là on décide sur une robe, on prononce sur une coiffure, on examine tout le nets historiés que des maris. Soit.
compagnes.

MERCIER.

... 166 ...

COURSE DE CHARS
RO~IAlNS AU CH~IIP DE MARS • •

D'apr's
c CARLE \' ERNET,

Madame Récamier
PAR

JOSEPH TURQUAN

CHAPITRE IV (suite).

elle l'avait fait au sujet de l'amour de Lucien
avait été laissée libre par lui d'a!1'ir comm;
. Le lendemain, Mme Récamier recevait un elle l'entendrait. Mais Mathieu d~ MontmobI!l~t de la prinhesse mettant sa lo"e à son '.ency, en lui disant que l'empereur était une
ent1ere disposition. Cette loae
était enoface de msulte a~ droit, un outrage à la liberté, et
0
cclldl'
e e empereur• Mme Récamier en profila ne durerait pas, l'avait déterminée à refuser.
dhe?:'&lt;: fois ; chaque fois l'empereur vint au Et la jeune femme qui, jadis, avait tout fait
r·t eatre
. ' et l'on ne f ut pas sans remarquer sans réussir, pour approcher du Premie;
fi msistance avec laquelle il lorgna la jeune Consul, refusa - à regret peut-être - de
cemme. Cela suffit pour donner à jaser. Mais devenir l'amie de l'empereur.
el~ ne suffit point pour contenter Fouché li
Fouché ne cacha pas sa déconvenue, non
renn\ une fois encore à la charge, décl~ra plus que sa colère, et ne remit plus les pieds
! .empereur lui-même lui offrait une place chez elle.
e d_a'?e du palais.... Vains efforts ! Mme RéAussi bien une fâcheuse disg-râce atteianit
camier, qui avait consulté son mari comme bientôt la jeune femme. Sa ~ièce dit que

te

... 167 _,,.

&lt;1 jamais les affaires de M. Récamier n'avaient
~aru plus prospères et n'avaient été plus
etendues .... » A en croire l'empereur a
. l
' u
cont~air~,. a banqu~~écamier, à cette époque,
aurait ete. « en fa1lhle depuis longtemps l/'
et cela gi:acc aux dépenses de c1 la belle des
be_lles ll' qui vivait sur un pied de six cent
m1l~e francs par an: Il est certain que les
a~a1res d~ ~1: R~ca!Iller ne devaient pas être
d une _sohd1te_ hie~ re~arquable puisque le
ban1mer avait dit lm-même à sa femme .
- a propos de la passion de Lucien Bona~
parte pour elle, et c'est Mme Lenormant qui
le rapporte - que cc rompre ouvertement
avec un homme si haut placé, ce serait gra-

�H1STO'f{1.Jl _ _ __ __ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __ _ __ _ _
roir la nrnnœu1Tc du ponl de batraux sur la
Seinr rt lr passage d'un n.wirc, remonte auss:lot en carrosse et arrirc au Harre, à six
heures du soir, au bruit des canons du port
"' nr la ritadrlle.
Sa Jfojl'sl!: P~I dPs&lt;·Pnd11r, aw" sa sui lr. il
1'111\ fl•I th• \Ïll l', où l'ilr rsl d'ai lleurs ass1·z
nial log-re. Ll' duc de P1'nlhihn•. lrs ministres
de la 111ari11(• rt de la a;urrrr, )Dl. Rouillt:
l'l tl'Arg-cnson, sont pré~cnls . Le lendemain.
ap1·ès l'audirncc du Parlcmrnt de Rouen rt
dP la Chambre drs Comptes, Ir Roi Ya au
liassiu intrrieur, 1p1'il roil &lt;l'abord i1 src·, puis
r1'111pli: on lait manrou1-rc1· dcrant lui um'
fü)tc de Ln' ntc-six canons, nou,·ellrmenl construite, et lrois vaisseaux sont lancés i, la llll'I'.
En sortant du porl, sur la rade, Olt l'on a pn
rrnnir pi'l'S dr dcnx t ents bàlimcnls, le Boi
assislc à un combat de trois frégates, et, :,
l'l'S dircrs spcclaclcs, il doil prendre une idée
dr la marine marchande et militaire tic son
royaume . .\_u relour, ayan t repassé par sa
lJ011111: l'i lie de Rouen, il ,·a coucher à Ilizy,
ehùleau du maréchal de Bl'ilc-lslr, dont k s
honneur sonl fails, Pli son absence, par le
duc &lt;le Lu xembourg, cl le lcndr mai11 soi r on
Pst i1 Yrrsai lles.
Cc voyage ne s'csl pas accompli sans prornqnrr &lt;les murmures. Crllc pronll'nadt' al'lic!Jtlr dt' la maitresse à tra1ws la Franc(• a
rausé quelque scandale; au surplus, la charge
s'rst tromrc lourde pour les Yillrs r t la prorincr. aussi birn que pour k Trrsor, cl chaC'un dil que le Roi a dépensé liraucoup lrop.
dans l'étal pr,:senl des finaners, pour fai re
mir la mf'r it la rnarqnise rl mangrr an•c
t•llr du poisson frais.
Ile pins f!randrs plainlt•s . e font cnlrndrc
it l'haquc ronstruC'lion 011 création de pur
agn:mrnl que 111111l iplir le caprice de madamr
de Pom padour. Le pruplr lni rcprorlll' unr
dilapidation ronlinucllt· ri nn cffronlé mépris
d1' sa détresse. li esl wai &lt;1uc la farnriLL' a
hraucoup de maisons, cl l'on peut lrouwr
qn'rlle jellc trop aisément l'argent du n oi aux
m;1rons, nux ·1ardinit·r~. aux décorall'nrs. On

.'

a le total dr cc genre de déprnses : elles
rnonleronl. pour ringt années, i1 6 millions
j 10 362 lirres, on, sui,·ant un aulrc étal, à
7 millions 443 725 lines : c'est l'impardonnable fantaisie qn r la France appanHic a dù
paH•r it la marquis1•. Mais rn l'a111-il c·rngérer
l.1 ·rulir? Ct•s prodigalités, dont profil1,nl ,l'aillrurs l'arl cl les artistes. Ill' sont point un don
pu1· rt simple fait;', nnr nwîlrcsse al'idt' . Il ne
l'aul pas oublier qu'elle bùtil prcsr1uc toujours
sur des lorrains apparlcnanl au 11oi cl que ers
hr llrs habilalions, rn fin de complc, doi1·ent
reslrr it la Conronnr.
La 111a:son dt· l'Ern1ilagc de Ycrs1lillcs, par
cxrmpl&lt;', 1[11'on a heaucoup blùmée l'i qui a
coùté trois t:enl mille li1Tcs, s'élèrn sur une
partie du pare dont la jnnissancc seule est
accordée it la marquise, (l sa l'it' duranl 1&gt;, rt
qui fait, après cllr, rclour au Roi. Elle étlifit,ra de 111ème façon ses antres &lt;t ermitages )) ,
dans les deux. grandes 1·ésidcnces de la Cour,
il Fontainebleau et i1 Compirgnc, ainsi que
son hùtcl de Yersaillcs, Mli atqirès dtt Chii.lcau, tout contre le mur des réserroirs du
jardin, cl qu·un co1Tidor con trui t exprès met
en communicalion al'cc l'aile dn :\'ord. Cc
n'csl 1)as madame de Pompadour r1ui csl tlwz
clic en tous c·cs logis, r'rst le Roi.
Plus impot·Lanlc sera l'acquisition qu 'elle
ra fairr it Paris, en [753, du magnifir[tll'
h&lt;ltPI d'l~l'rcux, dans 1t,s Cham ps-Ély~écs, pay,:
st•pt ecnL tren te mille li1Tcs. li sera agrandi
et refait presque entièrement, splendidement
nacublé r l tendu de gobelins au chiffre royal,
Lran formé enfin en habitation princière, pour
la raison que la marquise peut y reccroir Ir
Hoi; cl bicnlot, par un article de son teslamrnt écrit en 175 7, elle le supplicra cl 'accepter
Ir don de crL hôlt' I, (l snsccptihle de fairr le
palais d'un de ses petits-fils &gt;&gt; . Cc sera lit sa
rrritablr maison, et on comprmd rp1'clle
l'Cuillc une fois s'installPr 1Taimenl chrz cll r .
)fais Ir srjour q1t'clle aménage al'ce le f!;Ot'it le
plus passionrn:, celui 011 tout rsl son œ111T1' (•t
l[Ui sorl de son imagination-de fc&gt;mmr. eom_nH'
un palais d'cnchanlement naît d'une fanl:us1e
dl' r&lt;-e. (''('S[ Br llcrnc: l'i Belli•l'llf'. dans sa

AMOUREUSES

pr nsér, csl drsliné aussi /t drrneurr r au Hoi
comme un sourenir d'elle.
l:nc me rnagnifir1uc sur le coms de la
Srine, les rolra nx de SainL-Cloud rl la plaine
dt• Paris, a rlfridt; la niarq11ise it li.Hir sur I&lt;'
rt'rsanl de ~fl'11don qui 1·Pgardt• Srrrrs. L1'
trLTain ro:al , qui desc:Pnrl jusq11'i1 la ririi·rl',
~e prèle 1t 1111 beau tracé de pcnlL'S t'l it un
heureux arrangement cil' la pcrspectirr. l'n
dessin de Portail nous montre le premier étal
des jardins de BPllernr, alors qur ni les arl111slcs ni le l,uis ne garnissent le rrmblai des
allées, q11'auc1111 hos1p1el n'.i pris forme. et
que le PcLiL-ChùLeau, it ne11f fenêtres de
façade, domine, de l'élégante architecture d,,
Lassurance, des terrasses sans marbres l'l
sans charm illt' s : auprès de l'arbre unique du
paysagt', au miEcu d'un groupe de Yisilcurs,
on cherche la marcruisc, s'abritant sous son
parasol de dcnlellcs dont un barornèlrc d'arrrcnt incruste le manchr , cl faisant à quelques
~mis les honneurs de sa créalion. JI a fallu
plus de deux ans cl demi pour tout finir. Les
Lrarnux énormes de lcrrassemcnt, la profondeur des fondations dans un sol sablonneux
et o-lissanl, ont multiplié les difficultés rt le.
dr1~enscs. La méchanceté publique )' a lromr
ample malihc. On l'('nail rnir &lt;le Paris lt'S
h11;t ccnls ouHicrs qu'rmployait maclamc dr
Pompr1dour, cl l'on savail trop qu'elle· ne 1t:s
payait point (&lt; sur ses épargnes )) . On par_lail
de sept gros millions, qui drrnicnl se rrdrnrr,
tout compte régi,\ 11 2 millions 58H 7 14 lin•ps
11 sols 10 denirrs. L\:tal qur Lrnait la marquise lui permettail d'aroir une maison, d_1·
campagne df' cc prix ; le rnnmcnl seul Plait
mal ehoisi pou r la ronstruirc.
Les artistes n'ont qu 'il . e réjouir de profusions dont les autres médisent aYrc juslict'.
llelh-vuc leur a élé lil'ré comme leur demeure,
cl, si nulle magnificrnrc snpcrOuc ne s' y
1:1,ale. 011 y mit para1Lrc, sons Loulcs ses
formes, l'a;., h• pins Mli t'al, le pins raflin(,,
celu i 1p1r madan n' d,, Pompadour ~oùle mi(•ux
qu'aucune femme de son temps et qu'elle se
plaît à inspirer.
PIERRE DE

(A suivre.)

A,·mo i,-ies d'ABEL Po1ssoN, M,,RQnS DE .ll.1R1m,Y,
,/e~i11ées el grcivées par Cocmx.
(Cabi11et des Estampes.)

j

NOLHAC.

~

l'hôtel de Ferriol
Par Henry BOR.DEAUX
,0,

~fous sommes mieux parlagés au xv111° siècle
c1u'au xrn• 1 • Xous y poul'Ons récollet' une
ample moisson de lettres d'amour, el faire
dans une si Yolumincuse correspondance un
choix intéressant. Il nous suffit de pénétrer
dans l'hôtel de Ferriol, rue 1'ieuvc-SainlAugustin, pour nous lrou1·cr mêlés it toute
l'histoire des mœurs durant la première moitié
du siècle. Il s'y découvre tous les élémenls
d'nn roman historique, dont l'O ici les person11agcs :
1° Le romte de Ferriol, ambassadeu r de
France à Constantinople. Diplomate un pcn
l'iolcnt, mondain, délicat, el Yivcur aux fanLaisies équi,·oques;
2° Le président de Ferriol, frère du précédcnl, financier maladroit et mari Lrompé,
d'ailleurs bonhomme;
:i0 La présiden te, femme du précédenl,
plus jeune que lui de vingt-quatre ans, cc
qui est une excuse, sœur ai'n.Sc de Mme cl1'
Tencin de galante mémoire, rommc elle
portée sur la hagalelle; de plus, avare et
rognanl sans cesse sur les frais de table sans
souci cl 'affamer son monde;
4° Ponl-dc-\'cYlr, filsa,né de M. et Mmc dc
Ferriol (né en i697), j eune homme froid,
éléganl, genre anglais, se plaisant clans la
société et y plaisant par sa réserrn cl sa
distinction ;
5° D'Argenlal, son frère ( né en 1700), le
plus joli garçon du monde avanl d'aroir eu la
petite Yérolc, un peu gàté dans la suite p,ir
les traces de crtte maladie, gourmand et sc11Limental, parf'ail galant homme, d'un commet·cc lrès sùr en amitié et d'un goùt cxccllen l dans les choses de l'cspri t, grand ami de
Voltaire;
6° Mlle Aïssé (née en ltîU5), jeu ne Tu1'C1ue
achetée par l'ambassadeur sur le marché de
Constantinople pour 1,,00 lil'res, et élcl-ée
clans l'hôtel Ferri ol comme un enfant de la
maison.
l'n diplomate, un financier, une inlriga nle,
deux jeunes gens et une Turque, on croirail
une troupe de comédie. Chacun de ces personnages a son aventure : j e ne parle pas du
financier qui est dépourrn de tout in térêt, et
qui se contente de perdre de l'argent.
l O Mme de Ferriol, bien que tracassière el
désagréable, es t l'amie du maréchal dTx clles;
2° L'ambassadeur rcl'ienl d'Orient en 1711.
li a acheté Aïssé ou Haydée dans le bu t de sù
préparer une future maitresse. Heureusement
il a soixante-quatre ans, et il est malade :
&lt;1 Ce sont des garanties, » comme dit SainteBeuve qui se porte caution de la l'ertu de la
belle Circassicnne vis-à-ris de son prolerleur ;
'I . Voir Ilisto1·ia, n• :; : l'Amom· au XVJ/• sirrle

5° PonL-de-\'eylc est l'amant passager de
Mme du Dcffanl;
4° O'Argental est amoureux d'.\.driennc
Lecouueur, la célèbre tragédienne, qui ai me
le comte de Saxe, lcc1ucl, toujours aimé ,
aime à la foi s la duchcs c de Bouillon et la
petite Carlon de !'Opéra ;
;-;o Mlle Aïssé résiste au Hégcnt 11uc subjuguent ses charmes cl aime pour la l'ic le
chel'alier d'Aydie.
Ainsi l'hôlcl de Ferriol abrite de forlcs
agilalions de crrur. ,le retiens trois noms de
femmes dont les lettres nous ral'ironl : A'issé,
Adrienne et ~[me du Deffant.
Une ,'truc tendre, sincère cl douce, oublieuse
d'elle-même, un peu passil'e, soumise à la
Yir, un esprit délicat, timoré el pratique, suffisamment curieux pou r saisir le trait intéressant des hommes et du monde ~ c'esl
Mlle Aïssé 1 •
Elle étai l faite pou r la 1·ic moyenne : ses
quali lt:s sont bourgeoises et conjugales. La
des tinée, qui se dircrLit aux conlrastcs, imagine autour d'elle les circo1slanccs les plus
romanesque,. Elle nail en Circassie, pays de
la Lcrre 0:1 la ract' humaine a conscrl'é sa
purclé primitirc (je ne la crois pas fille d'un
chef comme on le donne it entendre : ce ful
un propos de marchand habile 11 ~I. de Ferriol ) : clic est l'Cnduc sur un m::irché d'esclal'es. puis amenée en France dans une
société légèrr. li semi.ile que ces péripétie,
dussent former une arcnturièrc. Or, la jeune
Turq uc étonne le mond e par sa re tenue cl sa
modes lie, et demeure le type dl' l'ama nlc
loyale, fidèle cl dé,·ouéc . .\u fond clic est une
petite affranchie qui ne prend que la libcr lt:
d'aimer de tout son crour : de l'esclaYe elle
garde l'espri t de soumis,ion, et Ll'nd ses
minces poignets aux chaînettes que la société
nous fo1;gc, cl qui son t formées de préjugés
et de conventions.
Elle n'a donc r1u·un unique amour, don t
l'objet csl cc ~harmant chcrnlier qui fut un
roué de la Régence el qu'elle transforma en
parfait amant par la l'erlu de sa tendresse.
Heureuse d'aimer et d'èlrc aimée, elle n'.a pas
de plaintes contre la vie qui les sépare. Et
mèmc elle se cramponne à celle séparation
par goût du sacrifice. Le chernlier la voulait
épouser : elle refusa constamment, pour ne
pas entrarcr sa gloi re, et ne pas l'embarrasser
de sa propre gêne en lui faisa nt perdre les
beaux bénéfices que lui valait son litre de
chcralier de ~[allo. Mais, dans sa •situalion
irrégulière, elle apporte une dignité d'honnête
1. Les lclln'; ,k )lift' .\ï;sê soul adrc,sêcs it
11mc Cnlandrini. sa picu,c ,unie. Il y csl sourcnt
qurslio11 clr son amour.

tcmml' pon1· qui l'amou r ne ra pas sans l'estime. Elle oublie son bonheur pour mit' ux
édifier celui de son amant : c1 .le ne connais,
écrit-clic, que l'art de rendre la vie si douce
à cc que j'aime cru'il ne lrourc rien de préférable .... ,&gt; On ne peul s'empêcher de reconnaître qu'elle emploie mal un grand déroucment. La gloi re fort ordinaire de M. d'.\ydic
ne demandait pas Laot de soins. C'est ~an
arrière-pensée qu 'il lui offrait le mariage. 11
avait besoi n de sa. présence, cl souffrait de
leurs cnlrCl'UCS furtircs, Lous les lrois mois.
Tons deux se fussent contentés d'un· sorl
médiocre à condilion de le parlagcr. Que
n'ont-ils sauté à pieds joinls par-dcsws les
ranilés et le sentiment du monde! lis eussenl
fait le plus délicieux ménage, cl leur fi llcllt•,
née à la dérobée, eût préféré leurs baisers
quotidiens cl son enfance récbauOëe à la dol
lju'on lui ménagea par ce détour.
Mais Aïssé tenait à se dé1·oucr. On u·,u•nlft•
pas une femme qui a soif de sacrifices. CcllL'
Turque est une chrétienne qui souffre de rnn
péché, et se le reproche sans prendre les
moyens de le légitimer. Car les préjugés du
monde et la l'Ïe pratique l'emportent sur le
sacrement. Près de mourir, elle se livre toute
au remords. Mme du Deffanl, chcuonnéc
d'al'cntures galantes, Mme de Parabèrr, qu i
aimait toujours également et sans arrèt,
malgré la dircrsilé de ses amants, l'encouragent dans sa conrcrsion. Son chcralicr lui
écrit qu'il l'aimera aussi purement qu'elle le
désire. Ainsi elle goùtc la joie &lt;l'avoir aimé
Ioule sa Yir , cl de présen ter néanmoins 1t
Dieu une à.me rachclée, une j olie àme scrupuleuse el tendre. Pour sa douceur dans la passion, pour sa crainte du péché et sa faiblesse
de décision, pour tout ce qu'il y a en clic de
féminin cl de gracieux, louons Mlle .\ïssé qui
vint de si loin orner notre France amoureuse
de sa cbarmanle figure.
Mlle Lecouvreur, parnre du Théàlrc-Fr.1nçais de 17 J 7 à J750, était pcli lc, un pt·u
maigre, et trrs bien faite, gracieuse comme
une miniature, et fragile comme un Sèl-re~.
Elle répandai L sur tous ses rùles un air de
noblesse ·el d' élégance, comme fait auJourd'hui Mme Barlet.
On lui connut quelques amanls. Maurice
de Saxe ful le dernier, et le demeura dix aos,
jusqu'à la mort d'Adrienne. C'e,l une grande
faveur d'èlre le dernier amant d'une femme
jeune, adulée, et qui l'Ous sail infidèle . .\ u
comte de Saxe, héroïque dès sa plus Lendrr
jeunesse, et futur Yainqucur de Fontenoy,
11 les cœurs ne résislaient pas plus que les
rilles I ll . li donna trois années de bonheur ù
J. l),,s llo11lrni,,,.,.

�' - --------------------------------- - fond du fossé. Enfin un peu d'ordre s'établit :
le postillon, blessé, s'occupa de tirer les voyageurs de leur boite roulante qui gisait sur le
Jlane, parmi les chevaux à demi pris sous clic.
Le domestique, qui avait eu la présence
d'esprit de sauter de son siège sur la route
au moment de l'accident, vint à son aide. On
constata que les voyageurs n'avaient pas trop
souffert : M. de Sabran el la femme de
chambre étaient plus ou moins contusionnés;
quant à Mme Récamier, elle s'en tirait avec
un pied foulé. Les chevaux ne furent pas si
heureux : deux sur quatre laissèrent la vie
au fond du ravin.
On alla chercher du secours au village le
plus voisin, et, tout s'étant à peu près arrangé,
on se remit en route. L'on arriva sans nouvel
encombre à Coppet.
Le château de Coppet s'élève sur le côté
suisse du Léman, dans un paysage plus
sévère que riant. De grands nrbres le masquent de tous les côtés. C'est plutôt une vaste
maison qu'un chàleau. L'ensemble est très
simple, les murs sont unis, sans architecture,
sans style.... On dirait une caserne ou un
hospice. La façade ne donne point s~r le lac,
ce qui ne fait pas concevoir une haute idée
du goût de ceux qui ont construit l'habitation.
Mais comme elle est entourée de paysages
merveilleux, elle peut se consoler d'ètre
laide : on ne la regarde pas. L'œil est tellement ravi des magiques beautés qui s'étendent ou s'échelonnent devant lui de toutes
parts, qu'on en est accablé, soûl. ... La tête
en tourne et, en rentrant, on ne regarde qu'à
ses pieds.
Mme de Staël reçut son amie avec l'affectueux empressement de sa nature ubéreuse
et tout en dehors. Elle aimait à avoir auprès
d'elle une amie qui ne dissimulait pas son
admiration pour ses hautes supériorités.
Mme Récamier de son côté n'était pas fàchée
de se voir à Coppet, où il y avait toujours
nombreuse compagnie, aussi distinguée que
lellrée, frondeuse pour Napoléon, enthousiaste
pour elle.
Parmi les hôtes de marque de Coppet se
trouvait cette année le prince. Auguste de
Prusse. Il était fils du prince Ferdinand,
neveu du Grand Frédéric, et avait été fait
prisonnier au combat de Saalfeld, le premier
de la camp?gne de 1806. Le prince Louis,
qui a rait trouvé la mort en cette affaire, était
son frère.
On nous saura gré peul-être de reproduire
le récit même de l'officier qui fit prisonnier le
prince Auguste.
« ... Je résolus, a écrit M. de Reiset, de
ne plus chercher à entourer l'ennemi, et nous
l'acculâmes à un marais dont il lui fut impossible de se tirer; hommes et chevaux s'embourbaient, s'enfonçaient dans une vase noire
et épaisse, et tous leurs efforts pour en sortir
ne faisaient que les enlizer davantage. Le
désordre fut bientôt dans leurs rangs ; je fus
alors avec un trompette leur crier de se
rendre et ils mirent bas les armes. Ils eurent
1. LieulenauL-général vicomlc
nir,, l. I, p. 225.

DE REISET,

Souve-

à faire de grands efforts pour arriver jusqu'à
nous, et presque tous l~s officiers durent
abandonner leurs chevaux qui restèrent dans
le marais. Ma joie fut grande en VO)'ant quel
était leur chef el de quelle importance était
ma prise. J'avais fait prisonnier le prince
Auguste de Prusse lui-même et les cinq cents
fantassins avec lesquels il se retirait 1 .... »
Le prince fut envoyé à Dijon, puis à Paris,
ensuite à Nancy, et enfin à Soissons où il
resta jusqu'à l'automne de 1807. Il eut alors
la liberté de retourner dans son pays. Il partit,
s'arrêta à Genève, vit Mme de Staël à Coppet
et accepta son hospitalité.
Mme de Staël avait été liée avec son malheureux frère : on parla de lui, de son pays,
des calamités que l'empereur attirait sur la
maison royale de Prusse, sur l'Europe, sur
Mme de Staël elle-même .... On oublia bientôt
tout cela pour ne parler que de la belle
voyageuse qui allait arriver de Paris.
Mme de Genlis, qui a écrit un livre, plus
roman qu'histoire, sur l'idylle qu'entamèrent
le prince Auguste el Mme Récamier, a raconté ainsi leur première rencontre : elle
donne it ~(me Récamier le nom d'Athénaïs :
&lt;( Le prince, dit-elle, entra dans le salon,
conduit par Mme de Staël. Tout it coup la
porte s'entr'ouvre, Athénaïs s'avance. A l'élégance de sa taille, à l'éclat éblouissant de sa
figure, le prince ne peut la méconnaître,
mais il s'était fait d'elle une idée toute diffé-

.MADAJIŒ

](ÉCA.MŒ]( - - ~

rente : il s'était représenté cette femme, si
célèbre par sa beauté, fière de ses succès,
avec un maintien assuré et cette espèce de
confiance que ne donne que trop souvent ce

t:genre de célébrité ; el il voyait une jeune
~personne timide s'avancer avec embarras et
rougir en paraissant. Le plus doux sentiment
se mêla à sa surprise.
" « Après diner on ne sortit point à cause
"de la chaleur excessive; on descendit dans la
· galerie pour faire de la musique jusqu'à
l'heure de la promenade. Après quelques
accords brillants et des sons harmoniques
d'une douceur enchanteresse, Athénaïs chanta
en s'accompagnant sur la harpe. Le prince
l'écouta avec ravissement, et lorsqu'elle eut
fini, il la regarda avec un trouble inexprirpable en s'écriant : « Et des talents 11 »
Ce récit n'est pointdelafantaisiede roman,
du moins chez Mme de Genlis: c'est Mme Récamier elle-même qui le lui dicta sous la
llestauration.
Le prince Auguste, qui n'avait accepté que
pour quelques jours l'hospitalité de Mme de
Staël, ne parlait plus de s'en aller : il semblait avoir oublié tout à fait qu'il n'avait pas
vu sa famille depuis un an et que, pendant
ce temps, de grands malheurs s'étaient abattus sur elle et sur son pays. Mais c'est l'amour,
l'amour seul qui était assez puissant pour lui
faire oublier les plus douloureux deuils.
Comme Renaud devant Arro.ide, le pauvre
prince était devenu amoureux fou de Mme
Récamier.
C'était &lt;( un homme superbe, d'une prestance fort noble 3 », dans la pleine fleur de ses
vingt-sept ans. Mais le général de Reiset, qui
le juge ainsi, ne peut s'empêcher de voir en
beau un prince qu'il a fait prisonnier de
guerre. Mme Lenormant, de son côté, dit
qu'il était &lt;( remarquablement beau ». Mais
comment trouverait-elle autrement un prince
qui fit à sa tante l'honneur d'être amoureux
d'elle? Elle en est, ma parole, presque aussi
entichée qu'elle. Benjamin Constant, lui, est
moins enthousiaste : « Le prince, dit-il, est
ce qu'il a toujours été quand l'amour ne le
rendait pas pareil aux autres, commun, fier;
gauche et bavard, les coudes en dehors et
le nez en l'air. l&gt; Mais lorsque Benjamin
Constantcrayonnait cette jolie petite esquisse,
il était à son tour amoureux de Mme . Récamier, par conséquent jaloux du prince. Il
ne pouvait donc le voir qu'avec dépit et n'était
guère porté, en parlant de lui dans une lettre
à celle qu'il aimait, à célébrer ses mérites.
La vérité est que le prince Auguste était
grand et bien fait, qu'il avait les cheveux
blonds, les yeux bleus, la physionomie un peu
poupine, qu'il avait de l'arrogance, de la raideur, de ces choses enfin qu'on nomme distinction chez les puissants, et dont les femmes
raffolent : il pouvait passer pour le patron .
sur lequel on a de lout temps ,taillé les officiers allemands. Quand il était dans le salon,
après déjeuner, ce n'était assurément pas le
buste de M. Necker, sur la cheminée, dont la
vue le faisait rougir comme une jeune fille :
non, c'était le visage enfantin de Mme Récamier. L'émotion que lui causait la jeune
femme était parfois si intense qu'il n'y pou-

2. Mme DE GENLIS, Athénafs ou le Glui/eau de
Coppet en 1807.

L.

CJiché Giraudon.
MADAME RÉCAMIER.

Buste de

CHJNARD.

(Musée de Lyo11. )

... 169 ...

!

3. Lieutenant-général vicomte DE REIS ET, Sqpvenirs,
I, p. 225.

�MA.DA.ME '/(iCA..M1E~ - -._

111S TORJ.Jl
adhésion à la rupture d'un lien_ qui n'e:~;
abîmé par le chagrin? Elle y réfléch!t quelque
vait tenir : il se levait alors et allait fa~re un
tait d'ailleurs que sur le pap1er et p.
temps. Enfin, poussée par le~ se_nt1ments !e~
1 n'avait demandé aucune sanct10n
tour dans le parc pour se remettre._
,
lus violents du cœur, c'est-a-d'.re la vamte leq_u~l o1 C
. ût été d'ailleurs bien inuMme de Staël, à qui ce petit maneg:
re!Jcr1euse.
e qui e .
.
.
~t
l'ambition
elle
se
rendit
aux
mstances_dt
n'échappait pas et qui était trop experte ~an
tile o uisqu'il n'y avait Jamais eu (( h~n J&gt;.
prince et rés~lut de demander à son mari a
Récamier était certes le man le pàus
les choses de l'amour pour n'en ~oint de~nl~r
.
la cause Je faisait remarquer a sa « e _e permission de l'épouser.
acco~modant qui fùt. Il tomba cependant es
Ce projet était des plus simples, mais des
amie » ::Omme elle l'appelait, - et celle-ci,
nues en lisant celle requête. I_l recon~ut avc~
\us sensés, non!
.
f
.
'
·t
de
son
mieux
pour
être
modeste,
qm a1sa1
.
· l t p Mme de Staël, qui n'était pas plus s~rup:~ douleur que celle à qui il avait ~onne une s~
.
rourrissait alors gentiment, levait un !ns an
brillante existence
ne 1m· gardatt . pas,. une. s1
leuse pour les autres que pour ell~-mem~ • t
.
· é' 11 s, 1macrrna
les ~eux et lui enrnyait, pour tout~ :~po;t•
brillante reconnaissance. I',um
. t: , .
.
t
aer
sa. med10cr1
un sourire additionné de douce pille. ais qui ne se refusait guère ses caprices, n eu
qu'elle
né
voulait
pas
par
ao,
.
,1 le,n
as compris que la « Lelle ami~ » p~t s~
uand le prince rentrait, ses grands yeux
roturier,
il
crut
qu'elle
n
asp~ralt
_q~;
ut
~eîuser les siens. Elle ne fut pas_etrangere a
qre'veurs faisaient rêver l'exquise créature._
titre fùt-ce au prix de sa nat.10naltte. ou
la détermination de Ume Récamier. La quaI f'ul , Je prmce
'porta une lumière tristement fut_guQuelque amoureux qu•·1
cc1a
. , · d meme
Aurruste n'avait pu s'empêcher de remarque~
rante dans son âme, mais cc1air~ u
lérrep trouble que sa présence donnait a
l'àme le cœur et le caractere de celle
coup
,
.
1 prétexte de
~~me°Récamier. Il s'établit vile entre eux_une
.
dont il avait pris la vie sous e
.
E
•
de
conversation
sans
paroles
et
s1\en~
t
lui donner la sienne. 't ces t après avoir
ll
sor
. e un échancre de regards.... Encourage
.
réfléchi sous l'accablante d~ul,eur de :ire
c1euse,
o
·
Ile 1\
ar les sentiments qu'il découvr_ait_ en ·e '
double vision et avoir ressenl.I, a en mo .'
~e hasarda un jour, mais bie_n t1~mdemen~ et
les humiliantes vérités et les cruelles certires ue en tremblant, à lm faire part es
tudes de sa vie que, se ressaisi_ssa_n~ et repreP.siens.
q Sa bouche fut éloquente, ses yeux le
nant une haute et affectueuse d1gmtc, ex?m_~l?
R,
·
e
furent aussi, car ceux de Mme ecamie~ s
d'amertume, il répondit &lt;1 qu'il_ conscn~ir~1 a
. e'rent medestement, et elle écouta JUSl'annulation de leur mariage s1 telle eta1t ~a
ba1ss
, ·
· f 't e
. faisant
.
'
bout elle qui n'avait Jamais a1 qu
volonté, •mais
appe1 à .tous
' dles sent1·t 1
qu au
,
d, J t' n
ments
du
noble
eœur
auquel
il
s_
a res~a1 '_1
sourire de discours analogues, la_ ed~ aral1?t
·1 l'affection qu'il lui avait portee des
doucement en nammée qu 'on. lm .erou a1 ..
rappela1
. .
,
1 recrret
. aussi,
. c'e'tait le premier prince
qui
son enfance\ il expr1mtut ~elll:e e o s
Mais
.
d
s'attaquait à elle. Il y avait de quoi en p~r re
d'avoir respecté des suscepubil1tés_ el ~e
la tête et il semble bien qu'elle la p~rd1t un
répucrnances sans lesquelles un hcn
us
ment
Je
prince
aussi.
Tous
.
.
ot
'eût
pas
permis
cette
pensée
de
s
pamo
le
peu sur
,
,
etro1 n
.
t c de
deux étaient même si &lt;( e~~alles '.&gt; que
. . enfin il demandait que cette rup ur
rat10n,
.
·
t
·
t dans
.
Récamier pers1s a1
le rince, oubliant qu'elle etall mariée, la
11
Clicht Giraudon.
leur l1en,
s1. 'froc
•
•
tel
rojet
n'eût
pas
lieu
à
Paris,
mais
de!anda en mariage, séance te~ante, \~Ile~ r.lATlllEU DE MONTMORENCY.
,
D'après
la
lilho)
'me De son côté Mme RécaIIller' ou an
~~rs de PFran;e où il se rendrait pour~~~~ncergraphie de CAMINADE, ( Cabinet des Estamtes.
me • . en ce moment d''ivresse ou' elle
ter avec elle ll. Il ajoutait q~e la i ~r~nce
son mari
, 1·
t
o ait toutes ses ambitions se rea iser e au
d eli ion était un obstacle bien plu~ serieux
lité de prince chez le soupirant y était de~core
e r g_
uand il s'acrit d'un prrnce que
~elà, était obligée de se te~ir à q~atre your
moins étrancrère. D'ailleurs, dans son esœu- au m:~~ag:e qs'agit que d'un simple part~cu·r
d'une
attitude
reservee
et
t
ne pas sor 1
vrement de bcœur, aussi accidentel que ,moet qu'il serait bien étonné que le r01 ?e
répondre out sur l'heure.
.
vec
, ~[me de Staël n'était pas fàchee de
mentane, a
b I
s sa i '
Elle remercia cependant le prince a
Prusse consen tï't à cette union bourgeoise
1 b
voir d'autres cœurs entrer en ran e so; d
bonne
grâce
de
l'honneur
our un rince de sà maison. En~n, e ra~e
beaucoup de
. .
direction.
Tout
en
suivant,
de
son
œ1
e
.
qu'il voulait bien lm faJre et, se resp
p . décidément ' y voyait plus
· lom
1mmense
. d l ·J·
le psychologue à la fois intéressé_ et ?m~s\les homme qm,
.
.
t
un
peu
elle
le
pria
e
m
a1sser
1
belle
Juliette,
lui
demanda
s1,
tous
sa1s1ssan
'
.
1
' li
péripéties du roman, elle est1ma1t sm;. retemps de la. re'flexion ' lm rappe a qu e e ment 'un prince était un morceau _1gne ~~:tajes surmontés, sa po:ition ~ 1~ c~~rà ~:
rai
n'était pas hbre ... •
.
.
de sor amie : n'était-elle pas elle~meme, Prusse serait bien celle qm convien
· so~ amour- Mais le divorce? ... répondit le pri~ce q Ul,
femme
du
prince
Auguste,;
s1.
.
comme on disaît avant la Révo~_ut1on, . un
sat1sfa1ts
appartenant à la religion protesl.:!nte qui_ admt
1·gnitéy seraient aussi
d
t
.
?
Aussi
Mme
de
Stael
favorisapropre
e
sa
.
,
d·que
it
de rm •
.
le divorce, ne voyait p~s dans. le ~ar1?~e e morceau
son
ambition,
et
si
le
jeune
prmce
qu
_onD
isa
t-elle de son mieux la petite_ mamgance.
•
pelait le pi·ince on
Mme Récamier un obstacle . bien mq~1etant:
Ile la fidélité.
Mme Récamier, de son côté, allait toutebs~~le fort volage et qu on dap_
lle
des
belles
l&gt;
était
toute
reveuse
.
arLa (( be .
., d
dans le sens de ses conseils, et c'est pro a e- Juan à Berlin appren rait pour e ,
elle pensait de son côté q~e, non, mar1~e . ~- ment pour les suivre que, me!tant del p~rt et
C'étaitlà enquelquesorte, unefleche de p
,E~ 1· e toute catholique qu elle eta1t '
vant 1 g JS '
d'
rten d'autre la raison de côté, le prmce et a Jefiune the Elle ;rta. Mme Récamier' tout~ à ses e!1·1
.
t
a·
1
se'
d'obtenir
la
rupture
un
1 serai
.
JI t f
e échangèrent une promesse. Ces an- cha~tem!nts, n'avait pas songé à ?°sd1ffi~ultesd
ui, d'ailleurs, n'existait pas entre e e e
Elle n'avait pas assez mesure tout d a~or'
emm
Il
t t par une
ql .
'elle avait accepté pour époux, cet çailles furent solenne es, sur ou
l'étendue
du sacrifice qu'elle demla~da_1t a
ce ui qu
li
,
pointe d'originalité qui leur donna un asp;c:
ne.
é oux n'a1ant jamais eu avec e e qu une
M
Récamier.
En 1m• répondant' . ce m-c1
'
romanesque peu banal. On assure en ~ e
.
pas non plus assez celui quelle_ lm
c~nduite toute paternelle. _C~pen_dant une
'après avoir échangé des anneaux, le prmce mesura
u Ré
ier exprime
, 'ble l'obsédait .· serait-il
biend à elle,
idée pem
.
icrivit de son sang une promesse d'amour et f . 't Un point à noter: iu. cam
ui avait reçu de M. Récamier t~11t e mar1:1sr~o~et d'avoir respecté les répugnances de
de fidélité éternels. Une telle marque de p~s\es d'affection, à qui elle ~evatt quato~ze
. 'tait bien faite pour achever la conquete celle ;ue la loi lui avait donnée po~r femm:,
q , de v1·e paisible et brillante, passees s10n e
et de n'avoir pas passé outre. ~eci ~our e d ·
"
donner
~ • 1 rand luxe et dans le P1us grand· d'un cœur qui ne deman ait ~u. a se . r~
sayer sans doute de faire revemr Juliette
. sur.
dansdle p ursa?t-il bien à elle de l'abandonner' Mais revenant un peu à la r éah te, et tOUJOU_l
. .
· I' ppui des bruits qm
mon e, se
• · , · 'Il' t sans' doute sur le conseil de Mme de Sta~ ,
'2 . Voilà qui vient1 encore
. tenant surtout qu'il était rume, v1e1
arenléa naalure Ile de M. Récamarn
. J .e
aYaienl cours s_ur a !0uits
u'il faut se garder de
rand-prêtre
de
ce
mariage,
Mme
Réc;im1er
1
·! Les mariages civils contractés sous la l~evolu1Joan1·
q
amen bien que
gécrivit à son man• et 1e pria,
· au nom de I affec- micr et dde' d Juhcltc,
·
·d , és comme re 1g1eux P
·
sement et sans ex
,
rejeter e a(gneu
bl les détruire.
furent cepend_ant con_s\i~~ compte de l'impossibilité
la
phrase
smvanle
sem
e
l'Eglise catho11g_ue, gu_,
tion qu'il avait pour elle, de donner son

~l

r

~?;:q

..

son projet en lui montrant quel esprit de . refus, ni passer outre aux avis de M. Récasacrifice avait été le sien en ne voulant froisser mier qui, elle le sentait, lui parlait le langage rait déjà, entre autres malheurs, la mort du
aucune de ses susceptibilités. Il faut remar- de la raison, elle ne vit de solution à cette prince Louis, son frère? Voulait-elle donc enquer aussi que, d'après cette phrase, la &lt;! belle singulière situation que dans la mort. Lucien courir la malédiction de cette auguste et infordes belles &gt;l n'aurait eu aucune imperfection Bonaparte ne lui avait-il pas parlé jadis de ce tunée famille?... Et ses amis, y avait-elle
physique. Quoi qu'il en soit, cette lettre la dernier refuge à l'usage des amoureux, - où pensé? Avait-elle songé à tous ces malheureux
jeta dans une grande incertitude. Ce que il s'était pourtant bien gardé d'aller? Elle qui, si elle venait à disparaître, ne sauraient
voyant, Mme de Staël vint à la rescousse. 1 ferait comme Lucien. Sans réfléchir davantage, plus où aller passer leurs soirées? Oh! non,
Pour lui ôter tout scrupule, peut-être crut- elle se mit à sa table et écrivit à son mari la elle ne pouvait pas, elle n'avait pas le droit
de se détruire. Et, ton t en lui donnant ces
elle devoir lui parler des bruits qui couraient lettre que voici :
bons
conseils, Mme de Staël l'observait du
dans le monde sur les liens de parenté natucc Résolue à quitter la vie, je viens vous
coin
de
l'œil, cherchait à lire en cette pauvre
relle existant entre elle et M. Récamier. Loin dire que je conserverai jusqu'au dernier batâme
et
scrutait en même temps ses propres
de lever ses appréhénsions, une telle révéla- tement de mon cœur le sou venir de vos bontés
tion, si elle fut faite, dut bouleverser la jeune et le regret de n'avoir pas été pour vous tout sentiments : n'avait-elle pas, peu auparavant,
femme. Il n'y avait pas si longtemps qu'elle ce que je devais. Je compte sur cet (sic) scruté aussi attentivement ceux de Benjamin
avait enterré sa mère et, s'exagérant, selon amitié dont vous m'avez donné tant de preuve Constant, qui la menaçait de se brûler la cerl'usage, les vertus de celle qui n'était plu_s, (sic) pour accomplir mes derniers vœux. Je velle parce qu'elle le contrariait dans le désir
elle ne pouvait s'habituer à l'idée de savoir .... désire que ma mort ne rompe pas les liens qu'il lui exprimait de l'épouser? C'était déciNon, apprendre ainsi, à brûle-pourpoint, des qui vous allachaient à mes parents et que dément la mode, dans cette Académie de
choses pareilles!... Et M. Récamier, quel vous leur soyez util (sic) autant que vous le Coppet, de se tuer les uns par amour des
égoïsme avait été le sien en la prenant pour pourcz (sic) . Je vous recommande Delphine; autres. Heureusement que ces velléités les
compagne de sa vie? ... Son imperfection j'ai pro.mis à sa mère de veiller sur son bon- laissaient tous en excellente santé. Mais, écriphysique secrète, c'est vrai .... Mais si elle heur; en vous la confiant, elle n'aura rien vain avant tout, Mme de Staël se documentait
était vraiment impropre à la maternité, par perdu. Quelques amis ont contribué avec moi sur le vif pour un Essai sur le suicide que
conséquent au mariage, elle ne pouvait, loya- à mon établissement d'orphelins; je désire cette conversalion lui donna l'idée d'écrire,
lement, épouser le prince Auguste. La plus que vous fassiez autant que vous le pourés qu'elle termina en 18 JO etnepubliaqu'en 1812.
Ne pouvant mourir, son amie le lui avait
élémentaire honnêteté lui faisait un devoir (sic) pour cet établissement. Je vous recomde le prévenir. Mais comment lui en parler? mande les personnes qui m'ont été attachés prouvé par a plus b, i\Ime Récamier était
Aborder ce sujet, ne serait-ce point de sa part (sic) , Je vous laisse la pensée constante que donc condamnée à vivre. Mais son attitude
de l'effronterie? Faire parler Mme dti Staël?.. .. je vous ai dû tout le bonheur que j'ai trouvé devant le prince Auguste serait délicate. Il fut
convenu entre les deux femmes que Juliette
Il était bien tard. La loyauté n'aurait-elle pas dans celle vie.
ne le découragerait point d'une façon définidû lui commander de ne pas provofJuer par
JULIETTE fiÉCAM ....
tive,
mais qu'elle ferait en sorte dé gagner
ses petites mines effarouchées, indigm·s après
1 J&gt;
du
temps,
de répondre évasivement quand
!&lt;
A
Monsieur
Récamier.
tout d'une femme de trente ans, les avances
ses questions se foraient trop précises, qu'elle
du jeune prince et de ne pas se prèter à une
En écrivant cette lettre, Mme Récamier
idylle qui, malgré ses honnêtes aspirations, avait-elle vraiment l'idée de se tuer avec l'in- chercherait en somme à maintenir un doux
état d'intimité tout en battant insensiblement
ne pouvait décidément avoir dti solution?
tention d'en mourir? Si calculée dans sa
en
retraite jusqu'à ce qu'un incident quelToutes ces « songeailles l), d'autres encore, conduite, si empressée à examiner ses impulla jetaient dans un trouble inexprimable. Elle sions avant de les suivre - ou de les rejeter, conque, le rappel du prince à Berlin ou son
sentait, en bloc, que M. Récamier avait raison - il fallait que sa situation fût bien inextri- propre départ pour Paris, vînt mettre un
sur tous les points; elle comprenait que le roi cable pour qu'elle n'ait vu de moyen d'en terme à une situation qui ne pouvait se déde Prusse, chef de sa maison, ne consentirait sortir que par la mort. Mais elle allait bientôt nouer qu'avec « patience et longueur de
jamais, et pour bien des motifs (roturière, éprouver par elle-même qu'il y a de ces temps. l&gt; L'absence fait naitre l'oubli, et l'oubli
divorcée, Française, catholique ... ) au mariage choses dont on doit mourir et qui nous lais- n'est-il pas le remède à tous les maux, à ceux
du prince Auguste avec elle. En conséquence, sent très vivants. àfme de Staël, &lt;! qui ne d'amour surtout? En attendant, l'animation du
et sans parler d'autres obstacles non moins s'amusait que de ce qui la faisait pleurer ,&gt;, château, oùil y avait souventj usqu'à trente persérieux pour l'avenir, elle comprenait-qu'il fut probablement consultée dans ce cas in sonnes à la fois, les parties à cheval qu'on faiserait habile à elle de prendre les devants et extremis. Son amie ne pouvait décemment sait le jour, les promenades à pied dans le
de renoncer à un projet qui ne pourrait jamais prendre congé de ce monde sans prendre parc le long des belles eaux bordées de vers'accomplir. Mais toutes ces idées étaient d'abord congé d'elle : n'était-elle pas sous dure, les causeries littéraires de la table, les
encore vagues dans sa pauvre tête, elles y son toit? N'était-il pas séant de lui demander pièces qu'on répétait pour les jouer le soir,
tourbillonnaient saris qu'elle pût se rattacher pardon &lt;le tous les tracas que sa mort allait tout cela ne serait-il pas un dérivatif pour les
à aucune. Et puis elle ne pouvait se faire à lui donner?... Mme de Staël, qui ne songeait deux amoureux et ne les aiderait-il pas à
cette pensée de renoncer à devenir princesse, pas encore à se tuer, comme elle essaya de le attendre sans trop de douleur que le temps
à ce rêve de conte de fées! Et cela au moment faire un peu plus tard, parce que M. de Ba- et l'oubli leur apportassent la guérison?
C'était le parti de la raison. Mme Récamier
où elle, qui était si bien faite pour l'être, rante ne semblait pas avoir pour elle une
le
prit
après avoir adopté définitivement pour
allait voir ce rêve se réaliser?
passion aussi vive que celle qu'elle avait pour quelques heures celui de la déraison. Elle
Affolée, ne trouvant aucun moyen de lui, Mme de Staël n'eut pas de peine à lui
sortir de cette impasse, au lieu de demander persuader qu'en effet cela lui en donnerait donna contre-ordre à M. Récamier par un
conseil à son amie - bien qu'elle ne lui en beaucoup; elle ajouta que le prince Auguste exprès que dépêcha Mme de Staël et fit dès
eùt donné que de mauvais, et que, malgré serait au désespoir d'une telle détermination lors en sorte, non pas d'éviter le prince, mais
tout son génie, elle eût eu besoin d'un peu de et qu'il ne manquerait pas de l'imiter. Vou- d'avoir toujours entre elle et lui quelque
sens commun - elle n'en prit que de son lait-elle donc la mort de cet excellent jeune personne en tiers. Mme de Staël la secondait
désespoir. Ne voulant ni renoncer à son amour , homme? Voulait-elle frapper d'un éternel de son mieux et semblait maintenant prêcher
pour le prince, ni désespérer celui-ci par un chagrin la maison royale de Prusse qui pleu- au prince de Prusse le contraire de ce qu'elle
lui disait précédemment. Benjamin Constant,

1. Je dois la communication de cette lettre inédite, bien curieuse pour la psychologie de Mme Récamier et bien importaute pour son histoire, à la
bienveillance de M. Gaston La Caille, ancien juge
d'instruction au tribunal de la Seine, et dont tous les

érudirs connaissent le riche cabinet d'autographes. Je
suis heureux de le remercier de nouveau ici de sa
gracieuse amabilité. Cette lettre n'est pas datée, mais
elle ne peut se rapporter à aucune autre époque de
la vie de Mme Récamier. Je ne sais qui est cette Del-

d'une c~rèmome religieuse.

... 171 ...

phine que la jeu De femme recommande à son mari ;
~on « établisse~ cnt d'or{lbelins ~ était une école de
Jeunes filles qu elle a va1t fond ce dans le quartier
Saint-Sulpice et qui était entretenue par les souscriptions qu'elle arrachait à ses amis,

�M.1{.D.1{.)JfE

, . - 111STO'J{1.J!

les appétits, les vanités, les espérances qui
Le prince fut désespéré de cet arrêt. ll couvaient au fond de tout cela; le souci de la
qui venait d'arriver à Coppet, était entré dans essaya de faire revenir J ulietle sur sa décision,
leur jeu. Le prince ne s'apercevait point de et, finalement, déclara qu'il se contenterait fortune, qui dominait toutes ces misères mocelte pclile conspiration et s'impatientait par- de l'autorisation de la revoir. Celle-là, on la rales; toutes ces éner.zies rilunics avaient pour
ois de ne pouvoir trouver quelques moments lui accorda, mais les circonstances firent qu'un résultante une aversion colossale, bien natupour le tète-à-tête avec Mme Récamier. D'ha- rendez-vous ne put Atre pris qu'en 1811. Des relle et bien légitime d'ailleurs, contre l'intolérable lyrannic de l'empereur. Mais, ccllP,
bitude assez brusque, il le devenait mainte- obstacles sur lesquels on ne comptait pas, nant davantage. &lt;&lt; Un jour qu'il voulait dire toujours la politique, - ne permirent pas à tyrannie, il ne fallait pas la confondre avec le
un mot à Mme Récamier dans une promenade Mme Récamier de s'y rendre. Le prince, déçu pays qui la subissait trop docilement, et c'est
à cheval, il se retourna vers Benjamin Constant dans son attente, furieux aussi de s•être dé- sans doute pour excuser cet état d'âme, fort
qui était de la partie : &lt;&lt; lfonsieur de Constant, rangé inutilement, lui écrivit quelques duretés. peu estiopble, qui était celui de Mme de
Staël, de Mme Récamier et de leurs entours,
&lt;&lt; lui dit-il, si vous faisiez un petit temps de
Il se radoucit lorsqu'il apprit que Mme Réca- que Chateaubriand a écrit : &lt;&lt; Quand la liberté
&lt;&lt; galop? ll Et celui-ci de rire de la finesse
mier avait été l'objet d'une mesure de police
allemande 1 . l&gt; Mais la finesse allemande eut lui interdisant d'approcher de Paris à qua- a disparu, il reste un pays, mais il n'y a plus
de patrie. l&gt; Est-ce par un sophisme analogue
beau s'évertuer, elle ne parvint pas à son but.
rante
lieues.
que Mme Récamier fit d'abord si bon marché
Mme Récamier parla bientôt de retourner à
En dépit des événements et des guerres, la de sa qualité de Française quand elle s'était
Paris. Après un échange de promesses de correspondance continuait entre le prince et
fidélité à des fiançailles que la jeune femme Juliette. Pendant l'été de 1812, tandis que mis en tête de divorcer pour épouser le prince
était maintenant déterminée à ne pas pousser celle-ci était à Lyon, Camille Jordan, lui écri- prussien? D'ailleurs, son amitié va rnuvenl à
plus loin, elle partit, bien décidée à lai~ser vant pour lui demander un rendez-vous chez des étrangers, à des hommes qui n'aiment·
au temps le soin de la faire oublier de son elle, lui dit que, si elle avait des affa;res à pas la France, à, des traitres en herbe : Mofiancé. Celui-ci, de son côté, se mit en route traiter avant de s'occuper de lui, il attendrait reau? Un traitre; Bernadotte? Un traitre;
Murat? Un traître; la reine de Naples, Caropour Berlin.
qu'elle eût fini; seulement, pour passer le line Bonaparte? Une traitresse à tous les
On s'écrivit. Les malheurs de la maison temps, ajoutait-il avec une petite pointP. de
royale de Prusse, la tristesse qui y régnait, malice, &lt;&lt; vous me donneriez à lire quelque degrés! ... Mme Récamier accueillera le roi dcempèchèrent le prince de faire part tout de partie curieuse de votre immense collection Prusse, le prince de Prusse, Wellington, etc.,
à Paris : mais cc sont de si hauts personsuite à sa famille de son projet de mariage et
de lellres du prince de Prusse 1 1&gt;.
nages!. .. Devant ces vanités enivrantes, il n'y
de ses fiançailles avec une Française, de son
Les malheurs de nos armes amenèrent à a plus de patrie pour la pauvre femme. Son
amour pour elle .... M:ais à Berlin, il ne s'agis- leur suite les armées ennemies. Le prince
sait pas d'amour. li le comprit el n'en parla Auguste commandait l'artillerie prussienne. amie Mme de Staël, une demi-étrangère, à
pas non plus. Il se répandit en récriminalions Mêlant une galanterie intempestive aux opéra- qui tout son génie ne fera pardonner qu'à
sur ceux qu'il accusait des malheurs de son tions militaires, il trouvait de haut goût de moitié d'avoir fait des vœux pour la défaite
pays et se consolait de ne pouvoir parler à ses faire hommage à la Française qu'il n'avait des Français pendant la campagne de Maparents de Mme Récamier, en lui adressant cessé d'aimer, de ses succès militaires; il lui rengo; Mme de Staël, qui lui dictait sa manière de penser, était un peu responsable de
force lettres.
mandait les places et forteresses qu'il assiéCependant, par un scrupule qui l'honore- geait, le nombre de jours dans lesquels il ces indignes défaillances; ses a.mis royalistes
rait s'il ne se compliquait pas d'une certaine espérait s'en rendre maitre. Avec. notre pa- faisaient le reste. Malheureusement, dans
dose de vanité, Mme Récamier, d'après ce triotisme actuel nous avons peine à concevoir celte atmosphère de salon plus imprégnée
principe que les pelits présents entretiennent que Mme Récamier ait continué à corres- d'intérêts de castes que de patriotisme, le ~ens
du vrai et du devoir était étrangement oblil'amitié, voulut offrir au prince une compen- pondre avec cet étranger devenu ennemi de
sation à la déception qu •elle lui donnait. Elle la France, faisant chaque jour couler le sang téré : pour combattre le tyran qui était
devenu le fléau de la France el de l'Europe,
avait, à Coppet, encouragé son amour : ne français, et n'ait pas eu honte de lire les
lui devait-elle pas, maintenant qu'elle faisait lettres de cet ennemi lui racontant ses succès on ne regardait pas à d~s compromissions el
retraite, un dédommagement? Et c'est dans et ses espérances, c'est-à-dire les d~failes de à des alliances criminelles, 011 u'étail pas
celle pensée qu'elle fit faire son portrait par l'armée française el l'écrasement de la France. scrupuleux sur un état moral où le sens de
l'honneur et de la dignité était abuli pour oc
Gérard et qu'elle l'envoya au jeune prince.
Le prince lui en parlait comme il en eût parlé plus laisser place qu'à des passions politiques,
Celui-ci le reçut avec des transports de joie à une Prussienne. Mais, au fait, pour dc,'lner
el exprima sa reconnaissance en termes fort ainsi devant elle libre cours à ses expansions c'est-à-dire à des iotérêls où ceux de la pauvre
patrie étaient singulièrement oubliés. Les
touchants.
patriotiques tout allemandes, il y était évi- émigrés avaient jadis trouvé tout cela légi« Pendant des heures entières, disait-il, je demment autorisé : Mme Récamier ne lui
time, mais les tristes exemples qu'ils avaient
regarde ce portrait enchanteur et je rèvc 1111 avait pas iruposé le sil~nce comme elle aurait
donnés auraient dû en proscrire à tout jamais
bonheur 11ui doit surpasser tout cc que l'imadù.
gi~iation peut offrir de plus délicieux. Quel
Et )fme Lenormant trouve tout naturel le retour.
Le prince Auguste revit donc Mme Récasort pourrait être comparé à celui de l'homme de dire : &lt;&lt; Sur sa route militaire, tout en
mier à Paris, à Paris où il était entré en
que vous aimerez? ... i&gt;
faisant successivement le siège de Maubeuge, vainqueur. Il la revit aussi à Aix-la-Chapelle,
Devant celle naïveté d'amour, :Mme Réca- de Landrecies, de Philippeville, de Givet et de
en i8i8, pendant le Congrès qui se tint en
mier sentit que le temps de la franchise était Longwy, il ne manquait pas de lui écrire, au
cette ville. Toutes ses journées, il les passait
venu. 11 n'était plus question de donner suite, pied de chacune de ces places et de son quarchez elle, et la population regardait avec étonet pour mainte raison, à une passion qu'elle tier-général, des billets tout remplis de pasnement, le soir, un peloton de cavaliers poravait étourdiment provoquée; il ne lui restait sion et de patriotisme prussien. D
teurs de torches qui illumioaieol _toute la
donc qu'à l'aire compr~ndre au prince qu'elle
Mme Récamier ne semble pas avoir 1été fort route. C'était l'escorte d'honneur du prince et
ne pouvait pas y répondre. La tâche était chatouilleuse sur le chapitre du patriotisme
elle stationnait devant la maison de Mme Répénible. Il fallut cependant s'y résoudre. Elle français. Dans son entourage le plus intime
camier pendant toute la durée de l'auguste
lui envoya donc un refus, mais le plus agréa- on ne l'était pas davantage. Les rancunes et
blement tourné, et lui déclara qu'il lui fallait; les jalousies qu'on habillait, par des sophismes visite.
C'est en cette même année 18 l 8 que le
à son très cruel regret1 renoncer à des espé- dont personne n'était dupe, des couleut;, de
fidèle amoureux commanda au baron Gérard
rances qu'elle avait tout d'abord si follement l'intérêt de la France; les haines de castes
caressées. Et elle lui exposa ses raisons prin- qu'on prenait pour des convictions politiques; le tableau de l'Jmprovisation de Corinne au
cap llfisène, sujet emprunté au célèbre roman
cipales.
2. Madame Récamie1· et les amis de sa jeunesse.
1.

SAtNTE-IlEUVE,

Causeries du Lundi, t. I, p. 131.

?e ~lm~ de Staël. Une fois le tableau terminé,
il I offrit
à Mme Récamier · C'éta1·t, dans sa
,
pens?e, non seulement un cadeau qu'il lui
de~a1t en échange de son beau portrait par le
meme pein!re, mais aussi un souvenir éternel
de leur amie commune Mme de Staël, enlevée
un an auparavant à leur affection.

Le prince ~ard~ jusqu'à sa mort le portrait
de ~elle qm a dit: « C'est le seul homme i
a fait
. prequ
. battre. mon cœur · l&gt; Mme Re'carnier
nait-elle vrauneot ses vanités et ses éblouissem~nts de bourgeoise devant un prince pour
d? l amour? Ou voulait-elle simplement, ar
bienséance, habiller d'une façon décente ~es

'/{:ÉC.1{..M1E~

CHAPITRE V

Il faut maintenant revenir sur nos pas
Mme Récamier était rentrée à Paris à la fi .
du m~is d'octobre f807. Tout en pensant~
so~ prmce et en échangeant force lettres avec
lm, tout en songeant qu'il lui faudrait bientôt

Clich~ J. E. Bulloz.
CORINNE A U CAP MISÈNE . _

Chateau_briand, dans ses iJ[ànoires d'outreom~e, glisse très rapidement sur l'épisode
f1~eam~ur ~u prince Auguste de Prusse pour
.
Recamier' sans doute parce que cette
idy~e ?e l~i plaît pas beaucoup : il voulait
qu'il n y ait eu dans la vie de cette femme
qu_ un hom~e, lui! Aussi n'accorde-t-il au
a~,~~e que du ou douze lignes, dans lesquelles
a1 eu~s se trouvent deux inexactitudes.
Termmons le récit de cette longue idylle.
l

T a blea11 du

BARON Gf:RARD. (.Mttsée de Lyon.)

pauvretés qui, toutes nues, ne sont pas
belles? ...
• Après la mort du prince et en exécution
dune clause_de son testament, le portrait de
~lme Récamier fut renvoyé à celle-ci ; mais
l anneau ~e fi~nçailles que ' la belle des
belles l&gt; lm avait donné, un peu inconsidérémen~, à Coppet, ne quitta pas son doigt desséche par la mort : il l'a toujours au fond de
son tombeau, il l'a pour l'éternité.

quitte~ son hôtel de la rue du Mont-Blanc
restremdre son état de maison li
~t
·t
d'" f
,e ene négligeai pas rn ormer de son retour ses
.
elle s'en crea1t
· · de nouveaux et se faisaitamis,'
senter toutes les personnes de d" t. . pre:
venaient à p · c·
IS mct10n qm
arts. est dans une soirée intime
ch~z ?~e te Benjamin Constant, fraîchement
arrive ;. oppet, donna lecture de son beau
roman Adolphe, seul livre qui restera d
cet homme de génie, dont le caractère n'étai~

�ç--

111STO'RJ.Jl - - - - - - - - - = - - - - - - - - - - - - - · ~ - - - - - - - - - - . ! J

pas malheureusement à la hauteur du génie :
il le lut plus tard dans quelques autres salons,
chez la reine Hortense particulièrement, avant
de le livrer à l'impression. Mme Récamier ne
l'apprécia point : apprêtée comme elle l'était
en tout et n'atteignant le naturel - quand
elle l'atteignait - qu'à force de recherches,
comment eût-elle pu goùter ce chef-d'œuvre
où tout est force, même et surtout l'exposé
de cette incurable et désolante faiblesse qui
est le cachet du caraclère d'Adolphe, héros
qui n'est autre que l'auteur lui-même? D'ailleurs, dans ses dispositions d'esprit, depuis la
velléité qu'elle avait eue de mettre fin à ses
jours, Mme Récamier ne pouvait se plaire à
un livre où un caractère de coquelfe é1ait si
bien étudié el si bien rendu, où la mort
d'Éléonore lui rappelait son projet de suicide.
Non, et pour d'autres motifs encore que l'on
verra plus loin, Adolphe ne pouvait devenir
le livre dd chevet de cette entrepreneuse de
coquetterie. Et quand, en rentrant chez lui
après celte soirée, Benjamin Constant écrivait
su son carnet : « Le caractère du héros les
révolte. Décidément on ne s~it pas me comprendre, ,, il aurait dû penser que, moins que
personne, Mme Récamier était capable d'a~précier Adolphe. Lui-même comprend-il
Mme Récamier? Non, puisqu'il s'étonn,! de ce
que son livre lui déplait. Au reste, il allait
bientôt être fixé sur cette nature facti ce de
Mme Récamier: l'amour devait lui faire faire
cette étude et lui ouvri r finalement les yeux,
mais, comme toujours, après les lui avoir
fermés tout d'abord.
En allendant, Mme Réc1mier allait aux
bals masqués de !'Opéra et s'y amusait à une
intrigue avec M. de )lctternich. Celui-ci entretenait alors la belle Mlle Georges el songeait
à. courtiser la princesse Caroline, sœur de
l'empereur, et au~~i la charmante fem~e d11
o-énéral Junot; diplomate avant tout, il ne
~raignail pas de se mettre une nou vellc intrigue sur les bras. ~Jais ~[me Récamier n'en
faisait-elle pas un peu autant? Car c'est pendant cd hiver que li.: comte Tolstoï, aml,assadeur de Russie, s'était départi de ses morosités
ordmaires pour lui faire ouvertement la cour,
ce qui amena l'empereur à déclarer 'lu'il
regarderait comme son ennemi pi::rsonnfl tout
étran o-n l(UÎ fréquenterait le salon de Mme Ré-'
o
. h
carnier.
Mais comme M. de ~leltermc
et
M. Tolstoï avaient sans doute un inlêr~1 , reh-vant plus de la politique que du cœur, à
courtiser la LeUe Juliette, ils continuèrcut à y
aller. 011 comprend de quelle importance il
était pour eux de savoir ce qui se disait dans
le principal salon de l'opposition. Pour ne pas
trop heurter de front les ordres du despote,
ils faisaient leurs visites le matin, à l'heure
où l'on ne trouvait que les intimes.
Dans le cou.ant de l'année 1808, Mme Récamier quitta l'hôtel de la rue du Mont-Blanc
pour s'établir dans une maison plus petite,
rue Basse-du-Rempart n° 52, avec son mari,
son père et le vieil ami de son père, M. Simonard. Sa vie n'offre rien de particulièrement
intéressant à ce moment : elle fréquenta surtonl la marquise de Catellan, qui était un

peu, par sa nature fantaisiste el primesautière, l'antithèse de ce qu'elle était elle-même.
&lt;&lt; Mme de Catellan, a écrit une de ses amies,
poussait jusqu'à la manie l'horreur pour toute
contrainte; elle ne voulait pas s'asseoir deux
jours à la même place, de peur que son salon
ne prît un air de régularité et d'apprêt qui en
eût donné aux esprits, disait-elle 1 • &gt;&gt; Mme Récamier sympathisait cependant beaucoup avec
elle. Elle retourna en Suisse dans l'automne
de 1809; elle joua sur le théàtre de Coppet,
à la demande de Mme de Staël. L'été suivant,
les dtJux amies se retrouvèrent au château de
Chaumont, près de Blois. Mme de Staël, à qui
il était interdit d'approcher de PJris à quarante lieues, surveillait de là l'impres~ion de
son grand ouvrage sur l'Allemagne.
L'empereur l'avait vue avec dépit rentrer
en France. li savait pourquoi elle élait
reYcnue et il se doutait bien qnc, dans un
livre traitant de l'Allemagne, les occasions
n'auraient pas manrrué à la malignité de
l'auteur, pour le critiquer plus ou moins
ouvertement. !'t lui allonger quel4ues bons
coups de griffe. li ne Youlait, dans son
Empire, qu'une littérature pour ainsi dire
officielle, incolore, passée au crible de la
censure d'Esménard, cl où l'on n'eût admis
que les éloges du soul'erain et de son gouvernement, des fadaises, plalitudes e t choses
convenues, dans le genre de celles que l'Académie aimait à couronner. Aussi ne pouvaitil souffrir les hommes qui, comme Benjamin Constant, comme Sismondi, comme
M. de Ilarante, gravitaient autour de Mme de
Staël, voulaient la liberté de penser et d'écrire
el formaient, à Coppet, unesorle d'Académie
d'opposition qui l ui donnait bien de l'om1,rage.
Tandis, donc, que Aime de Staël mctlait la
dernière main à son ouvrage, l'empereur lui
préparait un tour de sa façon, e~ ?'était un
bien vilain tour. Mais avant di.: le dire, écoutons-la : elle va nous exposer la Yie qu 'clic
menait à Ch:wmont-sur-Loire, ou plutôt à
Fossé, où Mme Récamier était venue la
rrjoi11dre :
cc Ne pourant plus rester dans le rli.Heau
de Chaumont dont les maitres étaieut revenus d'Amériqu e, j'allai m'étal,lir dans une
terre appelée Fo~sé, qu'un ami gé111ircux t
me prèta. Cette terre était l'haliitalion d'un
militaire vendéen, qui ne soignait pas lien ucoup sa demeure; mais dont b loyale lio11lé
rendait tout fa cile, et l'esprit original tout
amusant. A peinearril'és, nn musicien ita lien
que j'avais avec moi pou r donner des lt•çons
à ma fille, se--mit à jouer de la gui tare : ma
fille accompagnait sur la harpe la douce
voix de ma l,cllc amie, Mme Récamier ; les
paysans se rassemblaient autour des fenêtres,
étonnés de voir cette colonie de trollbadours
qui venait animer la solitude de leur maître.
C'est là que j'ai passé mes derniers jours de
France avec quelques amis dont le soul'enir
vit dans mon cœur.... Après diner, nous
avions imaginé de nous placer tous autour
1. Comtesse de SAINTE-AuumE. Souvenirs, p. 177.
2. ill. de Salabcrry.

"'" 174 ,..

d'une table verte, et de nous écrire au lieu
de causer ensemble. Ces tête-à-tête variés et
multipliés nous amusaient tellement que
nous étions impatients de sortir de table,
où nous parlions, pour venir nous écrire.
Quand il arrivait par hasard des étrangers,
nous ne pouvions supporter d'interrompre
nos habitudes; et notre petite poste - c'est
ainsi que nous l'appelions - allait toujours
son train. Les habitants de la ville voisine
s'étonnaient un peu de ces manières nouvelles et les prenaient pour de la pédanterie,
tandis qu'il n'y avait dans ce jeu qu'une ressource contre la monotonie de la solitude.
Un jour, un gentilhomme des environs, 9ui
n'avait pensé de sa vie qu'à la chasse, vrnt
pour emmener mes fils dans ses bois; il
resta quelque temps assis à notre table
active el silencieuse; Mme Récamier écrivit
de sa jolie main un petit billet à cc gros
chasseur, pour qu'il ne fùt pas trop étranger
au cercle dans lequel il se Lrournit. 11
s'excusa (le le recevoir, en assurant qu'à la
lumirre il ·ne pouvait pas lire l'écriture :
nous rimes un peu &lt;lu revers 4u'éproul'ait la
bienfaisante coquelleric de notre l,elle amie,
et nous pensâmes qu'un billet de sa main
n'aurait pas toujours eu le mème sort.. .. ,i
Quand les trois Yolumes de lime de Staël
furent tirés à dix mille exemplaires et empilés en magasin, l'empereur les fil saisir et
mettre au pilon. Ce fut un grand éréncmcnl
dans le pelit cercle de l'auteur. C'était en
effet une mesure odieuse. Mme de Slaël
protesta arec une réserl'e commandée par les
temps de tyrannie qu'on traversait, mais
qui conservait un ton de fièrr. dignité._Dc1•ant
une réponse ironique du duc de Rovigo, clic
se décida à regagner Coppet.
Au mois d'août de l'année suivante ( 1811 ),
M. Mathieu de ~lontmorency l'y alla mir. Il
reçut, au retour du courrier qui annonçait à
Paris son arriréc en Suisse, la &lt;lél"cnsc de se
rappro(·her à plus de cruaranl~ lieues ~e la
capil :ile. )f me de Staël, se la1ssan t t~UJOU rs
emporter par son tempérament, a écrit, arrc
celle exagération d'expressions par bquelle
elle rend ses exagérations d'i111prcssions :
« .le poussai des eris de douleur e11 apprenant
l'infortune que j'arais allin:c sur la lèlc &lt;le
mon générf\ux ami; cl jamais mon cœur, si
c\proul'é depuis tant d'années, ne fut plus
près &lt;lu désespoir. Je ne ~avais comment
1•tourdir les peusœs déchirantrs qui se s11c1:é- ·
daic11t en moi, et je recourus à l"opium pot~r
s11spe11d, e 11uel'lues hc.tres l'angoisse ,_1ue Je
ressenlais .... l&gt; C'esl là un Leau ,·erLiage :
une femme comme Mm&lt;.! de Staël eût bien
fait d'ètre plus maitresse J'cllc-mêmc, de ne
pas se répandre ainsi en paroles vaincs,
d'avoir, en un mot, de la fermeté : surtout
qu'il ne .s'agissait, au demeurant, que d'un_e
simple vexation, odieuse par~ qu'ell~ était
une atteinte à la liberté, mais anodme au
fond puisqu'elle ne frappait qu'une 1~illi~nnaire qui pouvait vivre partout aussi bien
qu'à Paris. Alais poursuivons: &lt;&lt; . . . Dans_cet
état, il m'arrive une lettre de Mme Récamier,
de cette belle personne qui a reçu les hom-

l

mages de l'Europe entière, et qui n'a jamais et les dispositions contraires; et ensui te pour château et où les Montmorency allaient chaque
délaissé un ami malheureux.
les progrès et carrières diverses de chacun été. En arrivant, elle descendit, comme une
cc Elle m'annonçait qu'en se rendant aux des individus de la famille, s'il devait arriver simple voyageuse, à une auberge, celle de la
eaux d'Aix, en Savoie, elle avait l'intention que l'empereur prît notre nom et celui de Pomme d'Vi·. On lui trouva bientôt un petit
de s'arrêter chez moi, et qu'elle y serait dans ton papa en aversion et dégoùt .... l&gt; Ah! ce appartement, rue du Cloître, et elle s'y
deux jours. Je frémis que le sort de M. de n'était pas un combatif que M. Récamier, et installa. Son amie, la marquise de Catellan,
Montmorency ne l'atteignît. Quelque invrai- comme on retrouve en lui, à dix-huit ans malgré son &lt;C énorme grosseur &gt;&gt; 1 , n'hésita
semblable que cela fùt, il m'était ordonné d'interrnlle, l'homme qui allait assister aux pas à se mettre en roule pour l'aller voir et
de tout craindre d'une haine si barbare et si guillotinades pour &lt;&lt; appeler sur lui les pré- lui apporter dans le calme et le silence de
minutieuse tout ensemble el j'envoyai un ventions favorables &gt;l de~ Napoléon d'alors!
cette provinciale demeure l'enjouement de sa
courrier au-devant de Mme Récamier pour la
DaRs l'espoir d'arranger les choses, Mme Ré- gaieté. Elle s'entendit avec elle pour re cevoir
supplier de ne pas venir à Coppet. li fallait camier revint précipitamment à Paris. Sa à sa place, à Paris, toutes les communila savoir à quelques lieues, elle qui m'avait présence y fut immédiatement signalée et le cations et lettres qu'on lui adresserait, et
constamment consolée par les soins les plus préfet de police, M. Pasquier, prit des me- trouva un moyen sûr de les lui faire paraimables; il fallait la savoir là, si près de ma sures pour assurer l' cxécu lion de l'ordre de venir. Dès ce moment, Mme Récamier vécut
demeure, et qu'il ne me fût pas permis de la l' em pcreu r. Dès Ie !en demain de son arrivée surtout par sa correspondance avec ses amis.
voir encore, peut-être pour la dernière fois! à Paris, Mme Récamier en repartait, se diri- Car, comme l'a écrit Chateaubriand, &lt;&lt; mille
Je la conjurai de ne pas s'arrêter à Coppet; geant sur Châlons.
détails de l'oppression de Bona parte se sont
elle ne voulut pas œder à ma prière : cl le ne
Le duc de Rovigo, dans ses Mémoii·es, perdus dans la tyrannie générale : les perséput passer sous mes fenêtres sans rester réduit à rien la mesure d'exclusion de Paris cutés redoutaient de voir leurs amis, de
quelques heures avec moi, et c'est avec des prise contre ~lmc Récamier, cl il en plai- crainte de les compromettre; leurs amis
convulsions de larmes que je la vis entrer sante; Mme Lenormant, dans ses ouvrages n'osaient les visiter, crain te de leur allirer
dans ce château où son arrivée était toujours sur sa tante, en exagère les tristesses et les quelque accroissement de rigueur. Le malune fète. Elle partit le lendemain, et se douleurs. Mme de Staël, toujours &lt;c emheureux proscrit, devenu un pestiféré, sérendit à l'instant chez une de ses parentes, ballée ,i, déclare, devant oet événement, questré du genre humain , demeurait en
à cinquante lieues de la Suisse. Ce fut en qu'elle n'a pas sa tête à elle. Cc sont là des
quarantaine dans la haine du despote. Bien
vain, le funeste exil la frappa; elle avait eu exagérations, d'un côté comme de l'autre.
reçu tant qu'on ignorait votre indépendance
l'intention de me voir, c'était assez; une
Après avoir condamné comme elle le mérite d'opinion, sitôt qu'elle était connue, tout se
généreuse pitié l'avait inspirée, il fallait la mesure arbitraire qui la frappait, il est relirait; il ne restait autour de vous que des
qu'elle en fùt punie. Les revers de fortune prrmis de reconnaitre que, dans la ville de autorités épiant vos liaisons, vos sentiments,
qu'elle avait éprouvés lui rendaient très Châlons, qu'e!le choisit d'abord pour rési- vos correspondances, vos démarches : tels
sensible la destruction de son établissement dence, les distractions, puisqu'elle ne pouvait étaient ces temps de bonheur et de liberté. JJ
naturel. Séparée de tous ses amis, elle a se passer de ces choses-là, ne lui manquaient Indépendamment, bien entendu, des guerres
passé des mois entiers dans une petite ville pas. Elle y reçut d'abord les - j'allais dire entreprises sous le seul bon plaisir de l'emde province, livrée à tout ce que la solitude félicitations - les condoléances de Lous ou pereur.
peut avoir de plus monotone et de plus triste. de presq ue tous ses amis, et, scion le mot
A Châlons, Mme Récamier voyait les pasVoilà le sort que j'ai valu à la personne la de M. de Montlosier, elle était de ceux qui sages continuels de troupes allant en Allevlus brillante de son temps ; et le chef des pouvaient dire cc cinq cents de mes amis &gt;J . magne pour s'engouffrer dans la mystérieuse
Français, si fameux par leur galanterie, s'est Cê lui fut donc une douce occupation pendant Russie, et une morne tristesse, comme un
montré sans égard pour la plus
deuil anlicipé, pesait déjà sur
joliefemmedc Paris. Le même
la ville silencieuse et déscrlc.
jour il a frappé la naissance
Pour se distraire et s'occuper,
et la vertu dans M. de Montla jeune femme avait auprès
morency, la beauté dans Mme
d'elle la fille d'une sœur de
~-====~¼-~
Récamier, et, si j'ose ledire,
)-==~~~=+a.~~~M. Récamier, la petite Amélie
en moi quelque réputation de
Cyvoct, âgée de cinq à six ani;,
talent. &gt;&gt;
qui devait plus tard devenir
Mme Récamier était donc
Mme Lenormant. De plus, elle
elle aussi, comme Mme de
recevait parfois la visite de
Staël et comme M. de Montquelque habitant du château
morency, condamnée à ne plus
de Montmirail, M. Soslhène de
revoir Paris! Son mari, à ce
La Rochefoucauld, gendre de
moment, lui écrivait pour l'inM. Mathieu de ~1onlmorency
former qu'il avait été mandé
qui, lui, de peur de la comà la ·préfecture de police où
promettre, n'osa, de trois
cet ordre lui avait été signimois, demander au préfet,
fié. Fidèle à ses habitudes
qu'on savait très bienveillant
d'extrême prudence, il ajoupourtant, l'autorisation de l'altait : cc li serait inutile de
ler voir! Quelle agréable épos'appesantir sur des regrets
que!. .. M. Bernard, M. Récagratuits et superflus dans la
UN BAL EN PRÉSENCE DE L' EMPEREUR. - D'après le dessin de Z1x.
mier et son ami Simonard
c~rconstan?(l; il n'est quesvinrent aussi. Auguste de
tion que de chercher à adouStaël, qui avait pour elle une
cir ta situation et surtout à ne pas l'ag- quelque temps que de recevoir ces compli- admiration toute particulière, vint deux fois .
gr~vcr par_ de nouvelles légèretés qui pour- ments et ensuite d'y répondre.
Mme Récamier désirait aller auprès de son
raient avoir les conséquences les plus fuEn se retirant à Châlons-sur-Marne, amie, à Coppet; mais celle-ci lui demandait
nes~c.s po~r moy d'abord, qui dans ma Mme Récamier avait cédé à l'attrait du toujours d'ajourner son voyage, de crainte,
P?s1t1on a1 plus besoin de bienveillance et voisinage de Montmirail, où les La Roche1. Duchesse cl'AenANTÈS, Mémoires, l. li, p. 32
d appeler sur moy les préventions favorables foucauld-Doudeauville avaient un magnifique
(Édition Garnier. )

�.,________________:__:_____
r--

111STO'RJJt

----~-----------------------------------~

disait-elllh 1des persécutions. Elle l'engageait
seulement à quitter Châlons, « où tout est
remarqué parce qu'il n'y a personne n, et à
venir à Lyon. Mais, pour Coppet, elle l'en
détournait avec une obstination d'énergie à
laquelle « la belle amie &gt;&gt; ne comprenait
rien.
Juliettese blessa même de cette insistance à
la prier de ne pas venir. Mais elle ne savait
pas que son amie tenait à ne recevoir personne en ce moment à Coppet. Elle avait
auprès d'elle un jeune officier de hussards
qu'elle aimait, M. de Rocca. Elle entendait
bien que personne ne vînt troubler une
amoureuse intimité dont elle était jalouse.
Pensez donc, M. de Rocca avait vingt et un
ans de moins qu'elle! Et &lt;&lt; la belle des
belles &gt;&gt; avec ses petites mines attirantes et
sa coquetterie perpétuelle lui pourrait, oh!
bien involontairement, faire une concurrence
désastreuse. Et cela, Corinne ne le voulait à
aucun prix.
Pour mieux garder son hussard, Mme de
Staël devait, plus tard, faire sanctionner sa
·l. Voici ce que je trouve dans une lettre confidentielle du baron Cappelle, préreL du Léman, nu duc
de Rovigo, ministre de la police, à la date du '19 février 1813 : « La mère (d'Albert de Staël), JlOUI'
laquelle sa vénération a diminué depuis les dernières
couches Je la dame, sa fuite avec le sous-lieutenant
clc hussnrds Rocca et surtout les bruits qu'on répand
de son mariage secret arec r.clui-ci dès leur arrivée
en Suède.... »
Son mariage secret n'avait pas encore eu lieu, si

liaison par le mariage, mais ce mariage, on
ne sait pourquoi, fut longtemps tenu secret.
Cependant Mme Récamier, ne comprenant
rien à une attitude si nouvelle, manda à
Mme de Staël qu'elle viendrait bientôt à
Coppet.
Elle reçut lettres sur lettres la priant de
n'en rien faire. Intriguée de plus en plus,
elle se mit en route quand même; moins
peut-être pour le plaisir de voir son amie que
pour celui. d'éclaircir ce mystère. Un billet
qu'elle reçut d'elle à Dijon ne fit que l'obscurcir davantage. &lt;&lt; Je vous dis adieu, cher
ange de ma vie, avec toute la t~dresse de
mon âme. Je vous recommande Auguste :
qu'il vous voie et qu'il me revoie. Vous êtes
une créature céleste. Si j'avais vécu près de
vous, j'aurais été trop heureuse. Le sort
m'entraine. Adieu. n
Mme de Staël était donc partie, moins
pour mettre en sûreté sa personne que ses
amours, - et aussi sa réputation. Car il y
a_vait une raison secrète à ce départ. Elle était
enceinte! Tenant à ne pas divulguer le secret
l'on en croit un passage des llUmoires du prince
de Metternich. En '1812, Mme de Staël, à Vienne
avec son amant, avait demandé au directeur de
la police, M. Jlager, de le présenter dans les salons de Vienne. Le fonctionnaire avait refusé. Sur
son insistance : « Mais, madame, faut-il que nous
fassions la gue,·re pour l'amour de M. Rocca 7 » à
quoi Mme de Staël répliqua : « Pourquoi pas? M. Rocca
est mon umi et sera mon époux. » {METTE11~1c 11,
ll[émofres, t. III, p. 477 .)

(A

de sa grossesse, il lui fallait absolument
quitter Coppet. Si près de Genève, une pareille nouvelle eût fait scandale, ses couches
1
auraient eu un trop grand retentissement •
Ce n'était pas logique de sa part, car, disciple
de Zacharias 'Werner, son ami, qui prêchait
la &lt;( religion du très saint amour n, à laquelle
elle était d'ailleurs toute convertie avant que
d'avoir connu cet apôtre et sa doctrine, elle
aurait dû être conséquente à ses actes et se
mettre au-dessus de ce qu'elle regardait
comme préjugés. Quant à Mme Récamier,
comprenant de moins en moins une situation
que le billet de son amie ne faisait qu'embrouiller davantage, ne soupçonnant aucun
des dessous de ce mystère, elle fit taire sa
légitime rancune pour les défiances dont elle
était l'objet et continua sa route jusqu'à
Lyon.
Elle avait décidé de s'y fixer. Plus d'une
raison d'ailleurs l'y engageait : le peu de distance de Coppet, d'abord, puis la présence à
Lyon, et dans le même hôtel qu'elle, de la
duchesse de Chevreuse exilée comme elle de
Paris, de la duchesse de Luynes sa belle-mère,
belle-mère aussi de M. Mathieu de Montmorency, la présence de Camille Jordan ... ; enfin
la nombreuse parenté de M. Bernard et &lt;le
M. Récamier dans cette même ville de Lyon.
qui ne pouvait manquer d'accueillir une parente dont les relations distinguées lui avaient
valu l'honneur de la disgrâce impériale.
JOSEPH

sitiyre .)

TURQUAN

Comptes de ménage
On connaît ce journal de Louis XVI où,
sous forme de memento, le roi notait le fait
marquant de chaque jour. Quand il ne chassait pas, il écrivait· Rien; c'est-à-dire, ni
chevreuil, ni cerf, ni loup; le reste ne l'intéressait pas. Au 5 octobre 1789, quand le
peuple de Paris vint donner l'assaut au châtea.u de Versailles, Louis XVI consigne placidement: Lundi 5, tiré à la p01·le de Châtillon, tué 21 pièces ; interrompu par les
événements. Plus tard, en 1792, quinze
jours avant l'insurrec\ion qui renversera la
monarchie, alors que tout annonce la catastrophe imminente, il écrit encore, le27juillet:
Rien; pourtant il ajoute : Alerte toute la
jom·née. C'est le dernier mot de cet étrange
mémoire.
Ces Rien répétés ont fait rire; quelques-'llns se sont indignés de celle extraordir.aire insouciance. Mais sait-on jamais?
Ne pourrait-on pas admirer au contraire ce

sang-froid et cette résignation? N'est-ce point
là l'indifférence d'un homme qui dédaigne
les événements dDnt il sait que sa tête est
l'enjeu, et qui, d'avance, a fait le sacrifice
de tou~e ei.pérance? Ce rien qui sonne comme
un glas de :lécouragement et de mortel ennui
n'est pas, en somme, très ridicule ; il est
navrant.
Voici qui est plus singulier : M. le comle
de Beauchamp vient de publier, en un
luxueux volume, -les comptes du même
Louis XVI; il y a.là ses dépenses particulières
depuis 1772 jusqu'à 1784, les poosions et
les gratifications accordées, de 1776 à 1702,
les comptes des petits appartements, d'autres
encore; le tout rédigé, aligné, collectionné,
additionné, balancé et tenu à jour par le roi
lui-même - et qu'on ne s'y trompe pas, de
sa propre main.
Pour goûter l'étonnante saveur de ce travail de bon employé, il faut imaginer ce

qu'était la maison du roide France avant 1789.
Un monde de fonctionnaires était attaché à la
personne du monarque; il n'est pas ici
question de la cour, ni des hauts personnages qui la composaient : ,grand-aumônier,
grand-chambellan, grand-maitre et autres,
en charges héréditaires qui avaient, à cetitre, l'honneur de figurer à l'almanach
royal; je parle simplement des domestiques,
des serviteurs, de ceux don t l'emploi était
d'assurer quotidiennement la vie matérielle
du roi, sa nourriture et son habillement.
Rien que pour cet article, qui, chez un particulier aisé, nécessite un valet de chambre
et une cuisinière, Versailles comptait plus de
six cents personnes, et certainement toutes
n'étaient pas écrasées de besogne. Encore ne
comprend-on dans la liste ni ceux qui approchaient le roi, ni la valetaille intime et
innombrable confinée dans les cuisines et
dans les communs. li y avait douze servants

pannetiers, douze échansons, douze tranchants, quatre potagers, quatre pâtissiers,
des porte-tables, des verduriers des fruitiers
des aides pour aller cherche~ le fruit e~
Pr~vence, quarante ou cinquante sommeliers
as_s,stés d'une vingtaine d'aides et de hou~
te,llers, quatre garde-vaisselle, un portemant~u ord!nairc!, douze porle-manteau par
quarller' hwt cordonniers, six cha ussetiers
neuÏ barbi,er_s .... ~erlaines fonctions parais~
sent assez enigmaltques : qu'étaient l&lt;'s cou1·eurs de vin, les hcîleurs' qui étaient assez
nombreux? Les avertisseurs ne devaient pas
ma?quer d'ouvralle parmi une telle cohue;
mais _à quel~e _besogne astreignait-on le.s
qa_lo~ms ordinaires et les galopins sans
epilhete. · ·? Galopin ordinafre du rui c'était
un titre, et envié, sans doute.
'
Il est bien probable que Loujs XVI ignorait
l~s noms, et peut-être l'existence de ces serviteurs subalt~rnes ; leurs appointements,
leurs gages étaient payés par l'administration
de la maison du roi, laquelle soldait égal~ment les ~chats de denrées, de viandes, de
v~s nécessités par l'entretien de cette populatton ....
Et notons que la maison de la reine était
sur le même pied; ce!IP. de chacun des
princes, frères du roi, ne différait pas sensiblement. Ce n'est donc point là les dépenses
relevées ~ans l~s comptes de Louis XVI. Cc
q~e le roi notall chaque soir et récapitulait
s~1gneusemcnt à la fin du mois, c'était sa
depense de poche; l'élat quotidien de sa
b?u.rse: « J'ai gagné à la loterie 90 z. _
~ ai donné à l~ i_·eine pom· Al. d' Esterhazy
l ~,000 l. ;-. J ai 1!e~·du au jeu 12.874 L.
L s. ;- J ai_donne a la reine 12,000 l. l&gt;
Cet article revient fréquemment.
Le relevé des pensions et gratifications est
également très net. Louis XVI était charitable, ~t. presque toutes les mentions témoii:ment 1c1 de son bon oœur : &lt;&lt; A la nommée
Fol/eau, paralytique, 72 L. _ Au père By
~gé de quatre-vingt-deux ans, 200 l. _ À
la fille Fournet, qui se marie, 200 l. _ A
un cent-suisse à qui on a f ail La cataracte
200 l. - A Meroux, garde-chasse pou;
perte &lt;~e va~hes, 200 l. - Aux enfdnts de
Gammzn (sic) 240 l. Bien probablement les
en[a?ts du serrurier Gamain, qui plus tard
trahira son bienfaiteur. Une seule indication
s~mble tenir à la . politique, c'est en janvier i 792 : A M. Ac~oq_ue' pour le fauxbourg'
1,800 l. Acloque eta1t ce royaliste dévoué
brasseur au faubourg Saint-Antoine, et corn~
~and~t de la garde nationale, qui lors de
1envahissement des Tuileries, au 20 juin, fit
de so? corps un rempart à Louis XVI, rep?usse p~r la populace dans l'embrasure
d une fenetre.

J_usqu'ici, tout est très net; le roi tenait
r~g1:,tre de ses dépenses; rien de mieux. Là
ou J avoue ne pas comprendre, c'est quand
commencent les comptes des petits appartements; ces comptes datés des années où la
cour de Versailles était encore dans sa splendeur, bien avant le compte rendu de Necker
et. le~ économies nécessitées par r~trrcux
defi.cit, sont écrits entièrement de la main du
roi; en voici un échantillon : cc Pour une
liv~·e de poivi·~• 4 l. - Brosses pour /a
vaisse~I:, une livre de savon, 71ourboire d'un
menu1S1er el avoir fait porter la vaisselle
2 l. '10 s. - De l'eau pour des bains 5 1'.
- Au fripier, 80 l. - Po11r des bottines
56 l.... l&gt; Mais si le roi de France achetai~
et _payait lui-même sPs bottines, à quoi servaient les huit cordonniers fiaurant
à l'état
0
de sa maison?
Poursuivons : « Pour des pieds de mouton,
_1 l. 18 s. Une ~outeill~ de vin rouge,
15 s. - Poui· un pain de nue el deux pains
de potage, 1 /. 12 s. - Une bouteille devin
rouge pour une malelolle. 12 s. - Des écumoires pour la cuisine, 8 l. - Douze harengs frais , 3 /. - Une souriciè1·e .... &gt;&gt;
Expli,ruera-t-on comment, tandis que dans
les antichambres, les rez-de-chaussée et les
sous-sol,; du palais, grouille cette armée de
rôti_sseurs, de pannetiers, de potagers, de
cavistes et de bouteillers, Louis XVI achète et
paye de sa poche une bouteille cle vin rouge
pour la matelotte :-- douze sols? A quoi
servent donc les cmquante sommeliers et
coureu1·s de vins? J'imagine que les « aides
pour aller chercher les fruits en Provence &gt;&gt;
ne se mobilisent pas souvent, car je vois,
dans les comptes du roi, des mentions comme
celle-ci : « 100 abricots pour de la mai·melade, 12 l. &gt;&gt;
L~ pauvre homme s'applique à ne rien
ouliher, en bon bourgeois qui veille à tout et
se Lient informé du moindre détail du ménag~; on ~roi.rait lire les comptes d'un petit
rentier qui na pas de domestique ot va luimême aux _provisions : Pour avofr fait renti·er le bois et les margotins, 1 1. 10 s. Une coi·de au tournebroche de Fontainebleau, 2 l. 5 s. - Six livres de ce1·ises et
deux paniers de framboises, 5 l. - Pour
des ~eurs nalu1·elles, 5_4 l. A ce prince qui
possede un parc de vrngt lieues de tour,
comprenant• les forêts de Satory, de Marly,
de Fausses-Reposes, dn Saint-Germain d~s
potagers célèbres dans le monde entier'. cent
fermes, des_ milliers d'arpents de prés et de!
vergers, Trianon avec ses fleuristes fameux
et ses ser~es _modèles, il se trouve des gens
assez hardis pour vendre six livres de cerises
et des fleurs naturelles !Et le brave Louis XVI
paye, et il porte la chose en compte, et il

COJHPTES DE .Mi.NAGE ~

s'effraye de! tant dJpenscr, et il vérifie ses
additions. « ~e ne s~is, écrit-il en septembre 1782, Je ne sais quelle erreur s'est
fourrée dans mon compte depuis quelque
temps, mais le neuf de ce mois, j'ai retrouvé
dans le fond de ma cassette de l'argent qu'il
y avait plusieurs années que j'avais oublié, et
par conséquent, je recommence l'état général
au premier du mois. &gt;&gt; Et il recommence en
effet : Poui· deux plais d'haricols verts,
6 l. - Des pieds de mouton et du gmsdouble, 4 l. 12 s. - 1~ maquereaux, 5 /.
18 s. - Poul' le.~ œufs frais clu mois, 9 l.. .
(Comptes de Louis X VI, publiés par le corole
de Beauchamp, d'après le manuscrit autographe du roi, conservé aux Archives nationales. Préface de Gaston Schéfer.)
li n'est pas besoin d'insister sur l'intérêt
d~ curiosité que présente cette publication.
Peu _de documents sont aussi éloquents que
~lm-l_à, encore que bien des points restent
mexphqués. L'historien qui tentera de reconstituer la vie économique et journalière
de la cour de Versailles, dont en vérité on ne
nous a décrit que les côtés d'apparat, trouvera là des matériaux de premier ordre.
Vous le représentez-vous, ce Versailles superbe, avec ses trois cours qui se suivent,
ses deux grilles dorées, ses façades brodées
de marbre, chargées de statues figurant
quelques-unes des vertus de Sa Alnjesté, la
F?rce, la Prudence, la Magnanimité? .. . Imagmez~vous ces escaliers de porphyre, ces
ga)er1es de bronze et de glaces, ces salons
pernts en olympe dont les merveilles hantent
l'imaginalion jalouse de tous les rois du
monde? Un régiment de gardes suisses, cinquante gardes de la porte, trente-deux valets
de chambre, et des écuyers, et des aardes
du corps, des huissiers, des paaes
de~ genO
'
tt·1shommes, des maîtres de cérémonie,
cou~erts, de broderies et de plaques, défendent
I acccs de l'appartement privé où vit retiré le
roi, pour qui et par qui toutes ces choses et
tous .ces gens existent. Chut! Sa Majesté
travaille. A quoi peut s'occuper l'idole, au
fond de son tabernacle? Le destin du monde
e~t en jeu, sans doute. Eh ! non, le roi écrit.
Bien posément, suivant du doiot le brouillon
les lunettes ~ur le nez, il recopi~ ses comptes ;
« Pour un Jambon nouveau, 20 l. - Pour
le mois du laveur et du petit garçon, 18 /.
- Pour avoir fail ranger la cuisine, 5 l. &gt;&gt;
Et tandis qu'il recommence ses additions
son ministre des finances , dans l'autre ail;
du château, recommence aussi la sienne ·
c'est six cent cinquante millions cinq cen~
mille livres qu'il faut emprunter pour boucher
le trou creusé par les gaspiUarres de la cour.
. XVI0 en était -donc
Ah .1 que 1··111 fortuné Louis
innocent!
T. G.

Il. - H!sTORIA. - Fasc. 12.

12

�Le sacre de Charles X
Ce fut le 24 mai 18'25 que Charles X quitta
Paris avec le Dauphin. Avant d'aller à Reims,
il s'arrêta au château de Compiègne, où il
resta jusqu'au 27, au milieu des réceptions,
des chasses el des fètes.
M. de Chateaubriand était
déjà à Reims. li y écrivait le
26 mai:
« Le roi arrive après-demain : il sera sacré le dimanche 29; je lui verrai
mettre sur la tête une couronne à laquelle personne ne
pensait en 1814 quand j'élevai la \'oix .... J'écris celle
page de mes mémoires dans
la chambre où je suis oublié
au milieu du bruit. J'ai visité ce matin Saint-Remi et
la cathédrale décorée de papier peint. Je n'aurai eu une
HÉRAUT,
idée claire de ce dernier édifice que par 1..s décorations
de la Jeanne &lt;l' A1·c de Schiller, jouée devant moi à Berlin. Des machines d'opéra m'ont fait voir au bord de la
Sprée ce que des machines d'opéra me cachent au bord de la Vesle. Du reste, j'ai pris
mon divertissement parmi les vieilles races,
depuis Clo,is a"ec ses Francs el son pigeon
descendu du ciel, jusqu'à Charles Vil avec
Jeanne-d'Arc.

« Sous quels heureux au~pices Louis XVI
ne montait-il pas sur le trône? Comme il
était populaire en succédant à Louis XV!
Et pourtant qu'est-il devenu? Le sacre actuel
sera la représentation d'un sacre, non un
sacre : nous verrotls le maréchal Moncey,
acteur au sacre de Napoléon, ce maréchal
qui jadis célrbra dans son armée la mort du
t1ran Louis XVI, nous le verrons brandir
l'épée royale à lleims, en qualité de comte de
Flandre ou de duc d'Aquitaine. A qui celte
parade pourrait-elle faire illusion? Je n'aurais
voulu aujourd'hui aucune pompe : le roi à
cheval, l'église nue, ornée seulement de ses
vieilles voûtes et de ses vieux tombeaux ; les
deux Chambres présentes, le serment de
fidélité à la Charte prononcé à haute voix sur
l'Évangile. C'était ici le renouvellement de la
monarchie; on la pouvait recommencer avec
la liberté cl la religion ; malheureusement on
aimait peu la liberté; encore si l'on avait eu
du goùt pour la gloire.... ,

, Je suis venu de mon poys
Pas plus haut qu·une botte,
Avecque mi, avecqm· mi,
Avccque ma marmotte ....

« ..• Un pe~it sou, monsieur, s'il vous
plait!
« Voilà ce qui m'enchante au retour de
ma course : un petit Savoyard arri\'é tout
juste à Reims. - Et qu'es-tu venu faire ici?
lui ai-je dit. - Je suis venu au sacre, monsieur. - A1·ec ta marmotte? - Oui, monsieur, avee&lt;1ue mi, avecque mi, avecque ma
marmotte, m'a-t-il répondu en dansant el en
tournant. - Eh bien, c'est comme moi, mon
garçon.
« Cela n'ét:i.it pas exact; j'étais venu au
sacre sans marmotte, et une marmotte est
une grande ressource; je n'avais dans mon
coffret que quelque Yieille songerie qui ne
m'aurait pas fait donner un pelit sou pour la
voir grimper autour d'un bâton. »
Et voici comment !'écrivain qui, quelques
semaines auparavant, s'était exprimé en termes dithyrambiques au sujet du sacre, parlait
maintenant de cette solennité religieuse et
monarchique :

des acclamations; le cortège s'avançait au
son de toutes les cloches de la ville el au
bruit d'une salve d'artillerie de cent un coups
de canon.
Le roi fut reçu sous le dais à la porte
de l'église métropolitaine par l'arche,èque
de Reims vètu pontificalemenl et accompagné de ses suffragants les é1èques de
Soissons, de Beauvais, de Châlons el d'Amiens. L'archevêque présenta l'eau bénite el
l'encens au souverain, qui s'agenouilla sur
un carreau, baisa le livre des Évangiles, puis
fut conduit processionnellement dans le
sanctuaire. Son prie-Dieu était placé à quinze
pieds de l'autel, sur une estrade que recouvrait un dais magnifique suspendu à la voûte
de la cathédrale.
L'archevêquP, entonna les vêpres, el, après
le sermon, le Te Deum, que Charles X entendit debout. Puis, le souverain se rendit à
ses appartements, dans le palais archiépiscopal.
Ainsi se passa la veille du sacre. Le même
jour, M. de Chateaubriand écrivait :

Charles X partit de Compiègne le 27 mai,
« Reims, samedi, veille du sacre. J'ai ,·u
au matin, el alla coucher à Fismes. Le lenentrer
le roi; j'ai vu passer les carrosses
demain 28, il venait de quitter celle ville et
dorés
du
monarque qui naguère n'avait pas
descendait une côte rapide, quand plusieurs
une
monture;
· j'ai \'U rouler ces voitures
batteries de la garde ro)·ale firent feu pour
pleines
de
courtisans
qui n'ont pas su désaluer son départ; les chevaux, effrayés,
prirent le mors aux dents. Gràce à l'adresse fendre leur maître. Celle tourbe est allée à
du postillon, il n'y eut pas d'accident pour le l'église chanter le Te Deum, el moi, je suis
roi; mais une voiture de sa suite, où se trou- allé voir une ruine romaine et me promener
vaient le duc d'Aumont, le comte de Cossé, seul dans un bois d'ormeaux, appelé le Bois
le duc de Damas et le comte Curial, fut ren- d'Amom·.,l'cntendais de loin
versée et se brisa, et les deux derniers furent la jubilation des cloches; je
regardais les tours de la cablessés.
thédrale, témoins séculaires
A. midi, Charles X arrivait à une lieue de celte cérémonie, toujours
de Reims, au village de Tinqueux, où l'allen- la même et pourtant si
daienl les ducs d'Orléans el de Bourbon, les diverse par l'histoire, le
officiers de sa maison civile et militaire, les temps, les idées, les mœurs,
autorités de Reims, la légion de la garde les usages et les coutumes.
nationale à che, al de Paris, etc. Il monta La monarchie a péri, et la
dans la voiture de gala, dite voiture du sacre, cathédrale a été pendant
où le dauphin el les ducs d'Orléans et de quelque temps changée en
Bourbon prirent place à côté de lui. Le cor- écurie. Charles X, qui la
tège se mit ensuite en marche. De Tinqueux revoit aujourd'hui, se souà Reims, le carrosse royal, tout élincclanl de vient-il qu'il a vu Louis XVI
dorures, passa sous une longue voûte d'arcs recevoir l'onction aux mêde triomphe ornés de banderoles et de feuil- mes lieux où il va la recevoir à son tour? CroiraOFFICIER
lage.
t-il qu'un sacre met à l'a- DE u MAISON DU Ro,.
Depuis la porte de la ville jusqu'à la
cathédrale, des fleurs jonchaient le sable qui bri du malheur ? Il n'y
recouvrai l le sol ; toutes les maisons étaient a plus de main assez vertueuse pour guétendues de tapis et de guirlandes ; à toutes rir les écrouelles, plus de sainte ampoule
les fenêtres, à tous les balcons, sur tous les assez salutaire pour rendre les rois inviolatoits, d'innombrables spectateurs poussaient bles. »
◄

•

178 ...

'!I

�t
1{1STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Le Veni Creator une fois chanté, l'archede velours fleurdelisé, les autres attributs vêque prend Je livre des Evangiles, sur lequel
Le sacre.
royaux; sur le devant de l'autel, le manteau il po,c un morceau de la Yraie croix, et le
royal, ouvert, n'ai·ant pas moins de vingtLe dimanche 29 mai 1825, la ville dtl quatre pieds de longueur; sur l'autel, en tient ouvert devant le monarque. Charles X,
Reims présentait, mème avant l'aurore, une marbre vert veiné, des candélabres d'or su- assis, la tète cou verte, la main
animation extraordinaire. Dès quatre heures perbes; au milieu de la ·croix de l'église, posée sur le liHe des Évandu matin, les équipages circulaient dans les suspendu à la voûte, au-dessus du fauteuil et giles, prononce d'une voix forte
rues, et, une heure après, les personnes du prie-Dieu du roi, un dais immense en le serment du sacre.
Le roi prèle ensuite deux
munies de billets se dirigeaient vers la cathé- velours cramoisi semé de fleurs de lis d'or;
drale, les hommes en uniforme ou en habit dans le fond du chœur, du côté de la nef, à autres serments, le premier
de cour, les femmes en grande toilette. Le cent cinquante pieds environ du portail, le comme chPf souverain el grandmaitre de l' orJre du Saint-Esciel était pur el Je temps frais.
jubé gigantesque, avec son escalier de trente
Écoutons un témoin oculaire, le comte marches; sur ce jubé, le trône; tout autour, prit, le second comme i;hef soud'llaussonville, le futur membre de l'Aca- une foule d'étendards, ceux des cinq com- verain et grand maitre de l'ordre royal et militaire de Saintdémie française :
pagnies des gardes du corps du roi et le Louis et de l'ordre royal de la
« Est-il hesoin de dire que la compétition drapeau de la compagnie de ses gardes à pied,
avait été ardente, parmi les _femmes du plus portés par des officiers supérieurs; des deux Légion d'honneur. Il jure de
haut rang, pour obtenir accès dans les tri- côtés de l'escalier du jubé, rangés en éche- maintenir ces ordres, sans les
bunes de la cathédrale qui, n'ayant pas été lons, les drapeaux et les étendards des régi- laisser déchoir d~ leurs gloréservées pour les dignitaires en exercice, ments de la garde et de la ligne campés rieuses préro~atives. Puis, sa •
pourraient recevoir un petit nombrtl d'heu- actuellement sous les murs de Reims; un robe lui est ôtée par le prePAGE,
reuses privilégiées? Tel était l'empressement éclairage splendide, ne faisant pas regretter mier gentilhomme de la chamde ce bataillon féminin pour monter à l'assaut Je soleil : candélabres à l'entrée du chœur, bre, et il donne sa toque au
des places d'où elles pourraient voir et ètre grands lustres à bougies suspendus à la premier chambellan. Il n'est plus revêtu que
vues, que, dès six heures du matin, lorsque voûte, lustres dans les tribunes, luminaires de la camisole de satin rouge avec des galons
d'or sur les coutures. Il s'assied. Le marquis
je me présentai sous le porche gothique qu'on aux piliers. un immense éblouissement.
de Dreux-Brézé, grand maitre des cérémonies,
avait bâti en planches peintes devant la ca~ .
va prendre sur l'autel les bottines de velours
thédrale, je les tromai déjà arrivées et sous
violet semées de fleurs de lis d'or, et Je prince
les armes. Elles étaient en robe de cour, à
Voici Charles X dans cette basilique dti TalleiTand, grand chambellan, en chausse
queue, portant toutes, selon l'étiquette, pour où, cinquante ans auparavant, le dimanche
•
coiffures uniformes, des touffes de dentelles 11 juin 1775, il assistait au sacre de son les pieds du roi.
Alors J'archevè!Jue bénit l'épée de Charlepassées dans leurs cheveux (ce qu'on appelait frère Louis XVI. ... Le souverain apparaissait
des barbes), et qui retombaient de là sur dans son premier costume : une camisole de magne, la tire du fourreau et la remet nue
leurs gorges et leurs épaules consciencieu- satin blanc, avec une toque enrichie de dia- entre les mains du roi, qui, après l'avoir insement décolletées. Pour une fraiche matinée mants, surmontée de plumes blanches et clinée, l'offre à Dieu, et la replace sur l'autel.
A la cérémonie de l'épée succède la prépade mai, c'était un costume un peu léger; noires. Malgré ses soixante-sept ans, Charles X
ration
du saint chrême. L'archevêque fait
clics tremblaient de froid. En vain mon- avait une belle prestance, une taille élancée,
ouvrir
le
reliquaire renfermant la sainte amtraient-elles leurs billets et déclinaient-elles, une démarche presque juvénile. Les costumes
pour entrer, leurs titres et qualités; le gre- d'apparat lui allaient à merveille. Il les por- poule, qui est retirée d'un petit coffre d'or; il
nadier de la garde royale, chargé de maintenir tait avec l'élégance des hommes de l'ancienne en retire avec la pointe d'une aiguille d'or
la consigne jusqu'à l'heure de l'ouverture des cour. S'il avait conservé des goùts de galan- une parcelle,qu'il mêle avec du saint cbrème
portes, se promenait impassible devant tant terie, il eût très aisément fait des conquêtes, sur la patène. Puis les deux cardinaux assisde jolies solliciteuses, parmi lesquelles je me avec ses vêtements magnifiques, au milieu du tants défont les deux ouvertures faites à l'habillement du roi pour les onctions, et consouviens d'avoir remarqué la comtesse de
royal appareil. Écoutons encore le comte duisent Sa Majesté à l'autel. Un gr.rnd tapis
Choiseul, sa sœur la marquise de Crillon, la
de velours fleurdelisé est étendu rnr le devant,
comtessl' de Bourbon Busset, etc., etc.... d•Haussonville :
&lt;&lt; A l'instant où Charles X traverse la nef,
et l'on place dessus deux carreaux de velours
li avait ordre de ses chefs
revètu d'une robe de chambre de satin blanc, l'un sur l'autre. Le roi se prosterne ayant la
de ne laisser pénétrer
entr'ouverte par-dessus un pourpoint de mème face contre les carreaux. L'archevêque, tenant
personne, et personne ne
couleur et de même étoffe, un frémissement la patène d'or du calice de saint Remi, sur
pénétrerait. l&gt;
Enfin, les portes s'ou- général arracha mille petits cris d'extase à laquelle est l'onction sacrée, en prend avec le
mes voisines. Avec ce sentiment de bonne pouce, el sacre le roi, qui est à genoux.
vrirent. A six heures un .
grâce,
inné chez les femmes, el qui ne manque
L'archevêque procède ensuite aux sept oncquart, toutes les tribujamais de les ravir, comm'3nl n'auraient-elles tions : sur le sommet de la tète, sur la poines étaient remplies ....
pas applaudi à la façon royale et souveraine- trine, entre les deux épaules, sur l'épaule
On admirait les riches
ment élégante dont Charles X portait, malgré droite, sur l'épaule gauche, au pli du bras
toilettes el les bijoux
son grand âge, ce costume assez étrange et droit, au pli du bras gauche, faisant, à chaque
éblouissants des dames
quelque peu théâtral? Personne n'était mieux onction, le signe de la croix, et rrpétant chaque
de la cour. Tous les yeux
fait que lui, à défaut de qualités plus solides, fois : Ungo te in 1·egem de oleo sanclificato,
se fixaient sur la tribune
pour donner bon air aux représentations exté- in nomine Palris et Filii et Spfrilus Sancti.
où se trouvaient la Daurieures d'une royauté à la fois ~igne et ai- Aidé des cardinaux assistants, il ferme ensuite
phine, la duchesse de Berry,
mable.
J&gt;
les ouvertures de l'habillement du roi.
la duchesse et Mademoiselle
Il est sept heures et demie du matin. La
Le grand chambellan s'avance, et met à Sa
d'Orléans, toutes quatre rescérémonie commence. Conduit par ses deux Majesté la tunique et la dalmatique de satin
GARDE-MANCHE.
plcndissanles de diamants. cardinaux assistants, le roi arrive au pied de
violet. semées de fleurs de lis d'or, que le
Le spectacle était magnifil'autel et s'y agenouille. Il est ensuite conduit maitre et un aide des cérémonies ont été
que. Une foule de merveilles
au siège qui lui est préparé. A ~a droite se
attiraient l'attention : derrière l'autel, les tiennent le Dauphin, le duc d'Orléans et le prendre sur l'autel. Le grand chambellan
vases saorés en or, de forme antique, la duc de Bourbon, ~ant leurs couronnes ducales place par-dessus le manteau royal de velours
violet semé de fleurs de lis d'or, doublé et
couronne en diamants surmontée de la fameuse pierrerie le Régent; sur un carreau sur la tête.
.... 180 ...

LE SAC~E DE CHA~LES

bordé d'hrrmine. Charles X. revêtu des habit&lt;
royaux,_se met à. geno~x. L'archevêque, assi;
et la mitre en t~te, lm fait les onctions aux
paumrs des mams . Le roi reçoit ensuite les
~ants aspergés d'eau bénite,
1anneau, le sceptre la main
de justice.
'
Le Dauphin, le duc
d'Orléans et le duc de
Bourbon
s'avancent.
L'archevêque, la mitre
en tête, prend à deux
mains sur l'autel Ja
couronne de Charlemagne et la lient au-dessus
de la tête du roi, sans
qu'elle touche. Aussitôt
les trois princes y portent la main pour Ja
soutenir. L'archevèque,
ne la tenant plus que
de la main gauche, ',dit
PAI R DE FKAXCE.
en faisant la bénédiction de la main droite :

Cor~~at te Deus corona gloriœ a/que
1ustzt1œ. Après quoi, il pose la couronne sur
la tète du roi, en disant : Acciµe coronam
regni in nomine Put1·is et Filii et Spiritus
Sancli.
. ~fai~tenant que le souverain est couronné,
11 gravit les marches du jubé et s'asseoit sur
~on tr,ôae. Le re)igieux silence qui a été gardé
Jusqu alors _~si mt~rrompu par les cris de :
« Vive le_r_o1. l&gt; qm partent de tous les points
de_ la basilique. Les dàmes, dans les tribunes,
a?1tent leurs mouchoirs. L'enthousiasme arrive au paroxysme. Les fanfares retentissent.
Le peuple entre dans la cathédrale au milil'H
des acclamations. Trois salves de mousqueterie
s.ont_ tiré~s par l'infanterie de la garde royale;
1arl1ller1e y répond des remparts de la ville.
L~i cloches sonnent. Les hérauts d'armes distribuent des ~ é~ailles frappées pour le sacre.
Le peuple, qm vient de pénétrer dans la nef
se précipite pour les saisir. Les oiseleur;
lâchent des oiseaux qui volti"ent çà et là sous
les voùtes, éblouis, effrayé~ par l'éclat des
lustres....
Rentré dans ses appartements, Charles X
re~et !e sceptre au maréchal Soult, la main
de Justice au maréchal Mortier. La chemise el
les. gants qui ont Louché à la sain te onction
doivent être brûlés. Les grands officiers de la
cou'.onne conduisent ensuite Je monarque au
~~sil~ royal, dans la grande salle de l'archee~hc. U Ymange sous un dais al'ec le Dauph~n, le duc d'Orléans et le duc de Bourbon,
qm gardent pendant le repas leur couronne
d~cale en or' tandis que Jui-même a sur la
tete la couronne de diamants.
Les insignes royaux ont été déposés sur la
tabl~, CJUi est servie par les grands officiers et
ofû~1er, de l'hôtel. Les maréchaux de France
se tiennent debout devant Je souverain prêts
à reprendre les insignes déposés sur table
royale. Autour sont cinq a4tres tables où

I;

pre~nent place _les membres du corps diplomat1_quc, les pairs de France, les députés, les
cardmaux, archevêques et évêques. Le festin
roya( dure -~n~ demi-heure, au son de la
mus1q~e mil1ta1re. Le soir la ville de Reims
est entièrement illuminée.
L\lBERT DE SAINT-Al\lA 1D.

X --~

- Combien me demanderez-vous?
- Trente mille francs.
, Ce gentleman était l'intendant de lord
Nor,thumberland en quête d'un gite pour son
m~1l;e penda?t lc sacre. Le propriétaire a,•ait
flaire !'Anglais el deviné l'intendant. La maison convenait, le propriétaire tint bon; devan t
un Cbam~enois, l'Auglais, n'étant qu'un Normand, ceda; le duc paya les trente mille
!ranc_s, et pa1sa trois jours dans cette maison,
a raison de quatre cents francs l'heure.

Penda~t les trois jours du sacre, la foule
s~ pr;ssa1t dans les rues de Reims, à l'areheSouvenirs du sacre.
ve?he, aux promenades sur la Vesle, pour
vmr pass~r Charles X; je disais à Nodier : _
. La légende c~t si n,aturelle à cc pays, et en Allon~ voir sa majesté la cathédrale.
s1 bonn~. terre la, qu elle germait déjà sur le
~e~ms fait proverbe dans l'art gothique
sacre meme de Charles X. Le duc de Nortbum- chret1en. On dit : nef d'Amiens, clocher de
ber)and, ambassadeur d'AnglPterre au sacre, Chartres, façade de Reims. Un mois aYant
a_va1t celte renommée d'ètre fabuleusement 1~, cour~nne°:1ent de Charles X, une fourmiriche. Cela, et Anglais, comment ne pas être 1,iere d ouvners maçons, grimpée à des
à l_a mode? Les Anglais, à cette époque, eehelles et à ~es cordes à nœuds, employa
avaient en
. France toute la popularité qu'on toute une semame à brisl'r à coups de marteau
peut avoir. en. dehors du peuple. Certains su_r ?elle façade toutes les sculplures faisant
salons_ les a1ma1ent à cause de Waterloo, dont sa1~1e, de peur qu'il ne se détachât de ces
on étrut encore assez près, et c'était une recom- reliefs quelque pierre sur la tète du roi. Ces
mandation dans le monde ultra que d,ano-Jaiser décombres coul'rirent Je pavé et on le
la langu_e française. Lord Northumberla~d fut balay~. J'ai lon~temps eu en U:a posscssio~
d~nc, bien longtemps avant sa venue popu- une ~ele d_e Christ tombée de cette façon. On
laire et légendaire à Reims.
'
me I a volee en 1851. Cette tète n'a pas eu de
Un sacre pour Reims était une aubaine. Un bonheur; ,cass.ée par un roi, elle a été perdue
fl?t ~e fou~~ op~lente ~enait inonder la ville. par un proscrit.
C était le Nil qut passait. Les propriétaires se
Nodier é~ait un admirable antiquaire, et
fro ttaient les mains.
nous explorions la cathédrale du haut en bas,
li y avait à Reims en ce temps-là, et il y a tout encombrée qu'elle était d'échafauda"es
probablement encore aujourd'hui à J'an rrle de châss,is peints et de portants de couli~se'.
de la rue débouchant sur la place ' une as;ez La nef n étant que de pierre, on l'avait remgrande maison à porte cochère e~ à balcon
placée à l'intérieur par un édifice de carton
bàtie~n P!erre dans le style royal de Louis XIV: pour plus de ressemblance probablement ave~
et qm f~ll face à la cathédrale. Au sujet de la monarchie d'alors ; on avait, pour le coucelte _ma1s?n et de lord Northumberland, on ronne~~n~ du ro! de France, inséré un théâtre
contait ceci :
dans l eghsc ~ ~1 bien qu'on a pu raconter
En janvier 1825, le balcon de cette maison avec une exactttude parfaite qu'en a• ril'an t
portait l'écriteau : Jlfaison à vendre. Tout à au portailj 'avais demandé au
coup leMo~ilem· annonc.c le sacre de Charles X garde du corps de faction :
P?ur le prrntemps. Rumeur joyeuse dans la Où est ma loge?
ville. On affiche immédiatement toutes les
Cette cathédrale de
chamb~es à louer. La moindre devait rapporter Reims est belle enlre
pour vmgt-quatre heures au moins soixante toutes. Sur la façade,
francs. Un matin, un homme en habit noir
les rois; à l'abside, les
~n ,cravate blanche, Anglais, baragouinant'. énervés : les bourreaux
1rreprochable, se prést'Ilte à la maison à ayantderrièreeux le supplice.
vc_ndre s~r la place. Il s'adresse au proprié- Sacre des rois avec accompataire, qm le considère allentivement.
gnement de victimes. La fa- Vous voulez vendre votre maison ? de- ça~e est une des plus mamande !'Anglais.
gmfiques symphonies qu'ait
- Oui.
ch~ntées cette musiCJUe, l'ar- Combien?
ch1tecture. On rêre lon"o
· - Dix mille francs.
temps devant cet oratorio. De
- Mais je ne veux pas l'acheter.
la place, en levant la tète
- Que voulez-vous?
on Yoit à une hauteur de
l'ertige, à la base des d~ux
DéPUTÊ.
- La louer, seulement.
clochers, une rangée de colos- C'est différent. Pour une année?
ses, qui sont les rois de
- Non.
France.
- Pour six mois ?
. dIls . ont. au poinao le sceptre, l'e'p:cc,
- Non. Je voudrais la louer pour trois 1~ mam e Jt1Sl1ce, le globe, et sur Ja tète l'antique couronne pharamonde, non fermée, 11
JOUfS.
fleurons évasés. Cela est superbe et farouch&lt;'.
- Ah!

�.--- 1f1STORJA
On pousse la porte du sonneur, on gravit la
vis de Saint-Gilles, onmonte dans les tours,
on arrive dans la haule région de la prière,
on baisse les yeux, et on a au-dessous de
soi les colosses. La ran~ée des rois s'enfonce
dans l'abi'me. On entend, aux vibrations des
vagues souflles du ciel, le chuchotement des
cloches énormes.
Un jour, j'étais accoudé sur un auvent du
clocher, je fixais mes yeux en bas par une
embrasure. Toute la façade se dérobait à pic
sous moi. J'aperçus dans cette profondeur.
pas très loin de mon regard, tout au sommet
d'un support de pierre long et debout adossé
à la muraille, et dont la forme fuyait, raccourcie par l' escarpemcn t, une sorte de
cuvelle ronde. L'eau des pluies s'y était
amassée et faisait un étroit miroir au fond,
une touffe d'herbes mêlée de fleurs y aYait
pomsé et remuait au vent, une hirondelle s'y
était nichée. C'était, dans moins de deux
pieds de diamètre, un lac, un jardin et une
habitation, un paradis d'oiseaux. Au moment
où je regardais, l'hirondelle faisait boire sa
couYéc. La cU\'ette avait, tout autour de son
bord supérieur, des cspèl'es de créneaux entre
lc.squels l'hirondelle avait fait son nid. J'examinai ces créneaux; ils avaient la figure
d'une fleur de lys. Le support était une statue.
Ce petit monde heureux était la couronne de
pierre d'un vieux roi.
Et si l'on demandait à Dieu : A quoi donc
a seni ce Lothaire, ce Philippe, ce Charles,
ce Louis, cet empereur, ce roi? Dieu répondrait peut-être : A faire faire cette statue, et
à loger celle hirondelle.

Treize ans après.
Treize ans après, un hasard me ramena à
Reims.
C'était le 28 août 1858. On verra plus loin
pourquoi celle date s'est précisée dans mon
esprit.
.le revenais de Youziers. Les deux tours de
Reims m'étaient apparues à l'horizon, et
l'envie m'avait pris de revoir la cathédrale. ,Je
m'étais dirigé vers Reims.
En arrivant sur la place de la cathédrale,
j'aperçus une pièce de canon braquée près du
portail. avec les canonniers mèche allumée.
Comme j'avais vu de l'artillerie là le 27 mai
1825, je crus que c'était l'habitude de celle

place d'avoir du canon,etj'y fis à peine attention.
Je passai outre, et j'entrai dans l'église.
Un bedeau à manches violettes, espèce de
demi-abbé, s'empara de moi et me conduisit.
Je revis toute l'église. Elle était solitaire. Les
pierres étaient noires, lés statues tristes,
l'autel mystérieux. Aucune lampe ne faisait
concurrence au soleil. Il allongeait sur les
JJierres sépulcrales du paYé les longues silhouettes blanches des fenêtres, et, à travers
l'obscurité mélancolique du reste de l'église,
on eùt dit des fantômes couchés sur ces tombes. Personne dans l'église. Pas une voix ne
chuchotait, aucun pas ne marchait.
Cette solitude serrait le cœur et ravissait
l'àme. Il y avait là de l'abandon, du délaissement, de l'oubli, de l'exil, de la sublimité.
Ce n'était plus le tourbillon de i825. L'église
avait repris sa dignité et son calme. Aucune
parure, aucun Yètement, rien. Elle était toute
nue, et belle. La haute voûte n'avait plus de
dais à porter. Les cérémonies de palais ne
vont pnint à ces demeures sévères; un sacre
est une complaisance ; ces masures augustes
ne sont pas faites pour être courtisanes; il y
a accroissement de majesté pour un temple à
le débarrasser du trône et à retirer le roi de
devant Dieu. Louis XlV masque Jéhovah.
... Tout en cheminant dans la ,cathédrale,
j'étais monté dans les travées, puis sous les
arcs-boutants, puis dans les combles. Il y a
là sous le haut toit aigu une admirable charpente d'essence de châtaignier, moins extraordinaire pourtant que la &lt;&lt; forêt» d'Amiens.
Ces greniers de cathédrales sont farouches.
li ~• a presque de quoi s'égarer. Ce sont des
labyrinthes de chevrons, d'équerres, de potences, des superpositions de solives, des
étages d'architraves et d'étraves, des enchevêtrements de lignes et de courbes, toute une
ossature de poutres et de madriers; on dirait
le dedans du squelelte de Babel, C'est démeublé comme un galetas et sauvage comme
une caverne. Le vent fait un bruit lugubre.
Les rats sont chez eux. Les araignées, chassées de la charpente par l'odeur du chàtaignier, se réfugient dans la pierre du soubassement où l'église finit el où le toit commence, et font très bas dans l'obscurité leur
toile où vous vous prenez le visage. On respire on ne sait quelle poudre sombre, il
semble qu'on ait les siècles mêlés à son
haleine. La poussière des églises est plus

sévère que celle des maisons; elle rappelle la
tombe, elle est cendre.
Le plancher de ces mansardes colossales a
des crevasses par où l'on voit en bas au-dessous de soi l'église, l'abime. Il y a, dans des
angles où l'on ne pénètre point, des espèces
d'étan~s de ténèbres. Les oiseaux de proie
entrent par une lucarne et sortent par l'autre.
Le tonnerre vient aussi là familièrement;
quelquefois trop près; et cela· fait l'incendie
de Rouen, de Chartres ou de Saint-Paul de
Londres.
Mon guide, le bedeau, me précédait. Il
regardait les fientes sur le plancher, et hochait
la tête. A l'ordure il reconnaissait la bête. Il
grommelait dans ses dents : Ceci est un

corbeau. Ceci est un épervier. Ceci est une
chouette. Je lui disais : Vous devriez étudier
le cœur humain.
Une chauve-souris effarée voletait devant
nous.
En marchant presque au hasard, en suivant
celte chauve-souris, en regardant ces fumiers
d'oiseaux, en respirant cette poussière dans
cette obscurité, parmi ces toiles d'araignées,
parmi ces rats en fuite, nous arrivâmes à un
recoin noir, où je distinguai confusément,
sur une grande brouette, une sorte de long
paquet qui était lié d'une corde et qui ressemblait à une étoffe roulée.
·
- Qu'est-ce que cela? demandai-je au
bedeau.
li me répondit :
- C'est le tapis du sacré de Charles X.
Je regardai cette chose. En ce moment,
- je n'arrange rien, je raconte, - il y eut
tout à coup sous la voûte une sorte de coup
de foudre. Seulement cela venait d'en bas.
Toute la charpente remua, les profonds échos
de l'église multiplièrent le roulement. Un
second coup éclata, puis un troisième, à
intervalles égaux. Je reconnus le canon. Je
songeai 11 la pièce que j'avais vue en batterie
sur la place.
Je me tournai vers mon guide.
- Qu'est-ce que c'est quece bruit?
- C'est le télégraphe qui \'ient de jouer,
et c'est le canon qu'on tire.
Je repris :
- Qu'est-ce que cela veut dire?
- Cela veut dire, répondit le bedeau, qu'il
vient de naitre un petit-fils à Louis-Philippe.
C'était en effet le canon qui annonçait la
naissance du comte de Paris.
VICTOR

... 182 ...

HUGO.

LJCHTENBER

"""

Monsieur de Migurac
ou
XX
Modèle d'une vie philosophique
et millionnaire.
. Nous somm:s arrivés à l'époque la plus
illustre de la vie de M. de Migurac. Il ne fallut
que peu de mois pour que le bruit de sa
métamorphose se répandit et qu'il devint un
des hommes à la mode que l'on s'arrachait
da~s les meilleures compagnies et dont les
mom~r~s par?l~s, étaient scrupuleusement
rncue1lhes et repetees. De lon(l'ue date il était
réputé pour l'originalité de sin humc~r et de
ses aventures, pour le charme de ses manières
?t pour les productions de sa plume : quand
a tous_ .ces mérites il joignit celui de l'opulence, il fut tenu pour irrésistible.
, C'es_t une chose que l'on ne peut se lasser
d admirer, à quel point, ayant été ballotté
par tant de vents contraires, il s'accommoda
d~ la splendeur soudaine qui J' environnait et
demo~lra sans effort par toute sa conduite
comb1e.n la philosophie avait effectivement
perfectwnné en lui l'œuvre de la nature
L'ordonnance de ses journées était à 1~ fois
~égul_ière ?t d'_uneactivité non pareille. N'ayant
Jamais éte avide de sommeil' il se levait de
b~nne heure afin de consacrer à l'étude le
debut de ~a ~atinée. Selon la matière qu'il
se prop~sa,t d aborder, il revêtait tel ou tel
des habits que ses valets lui présentaient .
s·~abillant d'étoffes co_mmunes quand il médi~
tait une narration ordinaire, préférant les
velours somptueux et les soies éclatantes si
s~n génie l'entrainait vers des sujets grandioses!. s'~pr~na~t de tons nuancés et vaporeu~ sil s,_ag1ssa_1t de subtilités philosophiques.
Apres q~ ri a va1t versé sur ses mains et son
moucho,~ un p~rfum approprié aux circonstances, il passait dans l'un de ses trois cabine~s, tendus de bleu, d'or ou de noir et meubles à l' unisson.
·
Il Y demeurait plusieurs
heur,es .dans le_ feu de la composition, et deux
seereta1rcs avaient fort à faire pour mettre au
net les _feuilles noircies de ses hiéroglyphes.
~nsmte ses valets le chancreaient d'habi ts
et ,1 donnait audience à la foule des sollici~
leurs. On croira difficilement combien sa
prospérité avait accru le mérite de ses ouvrages e~ répandu sa gloire. Deux heures
~vant q~'.11 permit d'ouvrir sa porte, un peuple
e fam~hq~es se pressait dans ses antichambres : md,gents sollicitant un secours, écri-

Marquis philosophe
:ains désireux de faire imprimer leurs œuvres
etrangers amenés par la badauderie,
. mven.
'
teurs de toutes les merveilles capables de
soulager l'humanité.
M. de Migurac accueillait les uns et les
autres. , avec
une
é
. eg'o-ale aménité. Il e'ta1't de
notor_ret publiqu_e que jamais un pauvre ne
sortait de chez lm sans avoir reçu une bonne
parole et _quelque aumône par l'intermédiaire
de M: Jomcau : à tel point que la rue était
parfo1_s ene&lt;:mb~ée de loqueteux et de pouilleux Jusqu à cinquante toises et davantage.
Les po~te,s ~n gestation et les prosateurs inco11;1pris e~a1e~t ouïs avec la même patience,
m~ms fa?!les a ?ontenter' malheureusement,
pa1ce qu ils avaient soif de renommée plu
que ?'argent; mais M. de Migurac promettai~
de bre !eurs œuvres et les assurait de sa
srmpathie. _Il avait ~n mot affable pour les
s1mpl~s ~ur1eux, ~ais les renvoyait promptement~ 1 ~bbé, qm les instruisait de sa biographie. L office de M. Joineau était également
de t~ncer, e~ ~eur glissant quelque secours,
les filles de JOJe ou actrices qui, à cause du

cr,édit que ses ounages avaient valu à notre
~eros dans le monde galant, venaient volontiers se plai~dre à lui de leurs mécomptes.
M: de ~~1gurac écoutait avec une faveur
spéc,_ale les mventeurs. Ses lectures lui avaient
appns que bea~coup de leurs pareils étaient
m,orts sans avoir pu p~od_uire au jour leurs
de?ouve~te~ : aussi tenait-il pour un des devoir~ principaux du riche de les rechercher,
fort1~er el ?ncouragcr par des paroles et des
subs1~cs. C est pourquoi les constructeurs de
machmes à_ :oler ou à nager' les entrepreneu~s de spmtisme et de magnétisme animal,
les inventeurs de pàte à rajeunir et d'élixirs
pour tous les maux, les alchimistes les astrol~gues'. les ~écromanciens, et tous l~s faiseurs
d u_lop1~s s écrasaient autour des pilastres
c~rmthiens. Malgré sa bonne volonté, M. de
M1gurac dut renoncer à donner audience '
to~s ~t se faire aider de ses secrétaires, ~
qm lm fut reproché.
M. Join':3u a gardé le registre des nouv:~utés qm furent proposées au marquis et
n evalue pas à moins de deux cent mille écus

.
JI!. de ,\t ig11rai écoutait avec une fave111· s e .
.
sans avoir fnt produire a .
•
lectures ltti avaient a ppris ue
P ciale les inventeurs. Ses
01
les 1·echercher, f ortifier e:' ; leurs decom•ertes : aussi tenait-il pour u i de:e;uc~u p de~ k urs étaient morts
n e urager par des pa,·oles et des subsides • ( P age 183evo,rs
principaux du riche de
.)

1

..., 183 ...

�M ONSrEU'R_ DE M1GU'R_AC - -..

- - - 1f1STORJ.Jl

appartement, se faisait porter quelques reliefs
cinq inventeurs de machines à roler s'étaient
l'argent qu'il éparpilla entre ces assembleurs rompu les os, que deux alchimistes s'étaient du souper de la veille. Car c'était une maxime
de nuées. Le résultat fut au-dessous de ce fait sauter, arnc leurs cornues, et que la mer familière à M. de )Jigurac que trop manger
qu'il espérait. A part une huile purgative avait englouti deux autres songe-creux qui alourdit lïntelligcnce et qu'un seul repas bien
assez efficace, une machine à couper les têtes s'étaient prétendus capables de marcher sur servi par jour suffit i1 l'homme. Aussi le plus
instantanément et sans souffrance que lui les Ilots. Ces déboires ralentirent pour un peu souvent les vaisselles d'or et d'argent ne rensoumit un jeune médecin nommé M. Guillotin, le zèle philanthropique de M. de Migurac. fermaient qu'un peu de fèves cuites à l'eau
et un appareil à voter fort ingénieux qui de- Mais, remarque mélancoliquement l'abbé, il ou autres friandises du même genre. M. de
vait ètrc utilisé dans les temps de la commu- était dans sa nature d'entreprendre; cl il Migurac tenait pour nécessaire que le philosophe fût indépendant de ses besoin~ physinauté des biens el du suffrage universel,
retomba plus d'une fois dans ce genre d'éga- ques : non seulement il touchait à peine à ce
aucune invention remarquable ne résulta de
plat unique et exigeait de ses hôtes la mème
ses largesses; cl M. de Migurac eut le regret rement.
Ayant pris congé de ses fàcheux, M. de sobriété, mais d'autres fois, afin de les encruel de ne poinl voir tranchée à sa ~atisfacMigurac allait s'inscrire aux portes des mai- durcir, il faisait couHir la table d'entrées de
tion la question principale qu'il mil au consons où il était prié, el donnait généralement toutes so:'Les et de rôts abondants, faisans en
cours entre les esprits les plus distingués, à ·
une couple de minutes au petit lcrer de salmis, poulardes trullëes ou carpes du Rhin,
savoir celle de l'existence de Dieu.
quelque femme à la mode, la comtesse de et, tandis que les crampes leur tiraient la
M. de Migurac, en effet, étant indisposé, un
Pontruan, la présidente de Vergnes, ou made- salive de la bouche el leur tordaient les boyaux,
beau matin, conçut fortement que, de tous
moiselle Lorigny, danseuse à !'Opéra. Ces il les exhortait en termes fort nobles à faroules problèmes qui se posent à l'esprit humain,
trois dames el bien d'autres avaient coutume rer la succulence de ces mets seulement par
il n'en est point• de plus considérable. Luide recevoir autour de leurs pots à oille el de la vue el par le nez, et non autrement.
m_ème ne pouvait nier que, plein de foi dans
leur coiffure ce qu'il y avait de mieux dans la
- Ainsi, disait-il, vous pratiquerez au
l'Etre suprème aux moments où son àme
société el le monde des lettres. M. de Migurac mieux sur vous-mêmes cet art de dompter
était ensoleillée, il glissait au scepticisme à
ne manquait pas de s'y présenter dans le les passions, qui est proprement, ainsi que l'a
d'autres où il était plus frappé de tont le mal
plus galant des habits de matin, adonisé, écrit M. de )Iably, l'art de l'éducation el du
qui foisonne sur la terre; il y avait mème des
frisé, et parfumé comme le plus mignon des gouvernement; et aux souffrances de Yotrc
jours où, malgré la sérénité habituelle de son
petits-maitres; non qu'il rersàt dans les fri- convoitise déçue, 1·ous mesurerez la misère de
âme, une sorte de détresse le prenait de cette
volités de la mode, mais il pensait nuisible ceux qui meurent de faim et apprendrez à y
difficulté el lui rendait le doute intolérable.
d'infliger à la vertu un aspect déplaisant ou
Aussi fut-il déçu de ne relever dans le millier
compatir.
ridicule ; et pourquoi la philosophie refuseUn jour, un des petits secrétaires, qui crc-de mémoires qui lui parvinrent que de vagues
rait-elle l'appoint de l'élégance et du bon vait de fringale et sentait de détresse l'eau lui
déclamations, des disputes logomachiques et
couler des yeux, profita sournoisement de
goût?
des enchaînements de sophismes.
Rien n'était plus édifiant que de l'en- l'inattention de M. de Migurac, qui s'entreteUne dissertation anonyme le captiva quelque
tendre disserter sur l'égalilé sociale, caressant nait avec l'abbé, pour dérober une aile de
temps. Remarquant que seule la douleur physur ses genoux le carlin d'une vestale de la volaille el la dévorer à belles dents. Mais, par
sique dépouille l'homme de sa faculté de disComédie, ou exposer les vices des États mo- l'effet de sa hàte, il s'étouffa si Yiolemmcnt
simulation et fai L sortir de sa bouche la voix
dernes dans un cercle d'élégant~ qui n'osaient avec un os qu'il pensa rendre l'àme cl le
de la nature, l'auteur proposait de soumetLre
l'interrompre.
reste. Ce qui fournit à M. de Migurac l'occaun individu de génie moyen à une torture
sion
de déplorer à quel excès de sévérité étai l
prolongée et d'accepter pottr véridique l' opipoussé la législation sur le vol.
nion qu'il émettrait dans cet état sur le pro- Car, dit-il, si l'elîet de sa gourmandise
blème de l'existence divine : car, précisait-il,
a
conduit
monsieur Berlurin à enfrt•indre celle
si Dieu existe, il n'a pu manquer d'en avertir
règle
de
jeûne
que nous nous sommes imposée
sa créature, et celle-ci ne faillira pas à le
et à pécher contre la civilité, concevez comproclamer du jour où la douleur à la fois
bien est irrésistible l'impulsion qui jette un
abolira les artifices de sa conscience et dissiaffamé sur un pain, et quelle est l'atrocité des
pera les ténèbres qui obscurcissent sa vue.
gouvernements qui ont puni de mort une
Une théorie si originale toucha vivement M. de
action légitime selon la nature, et dont l'indiMigurac, el, bien que son humanité naturelle
vidu ne saurait être réputé responsable dans
y répugnàt quelque peu, il avait déjà fait
la société.
choix d'un de ses secrétaires pour l'expéC'est ainsi que les accidents les plus minces
rience, résolu d'ailleurs à l'indemni~er ensuite
donnaient
prétexte à M. de Migurac pour en
très largement, quand M. Joineau, à qui il
dégager des opinions curieuses ou édifiantes.
s'ouvrit de ce dessein, J'en dissuada avec une
Le repas fini , il avait coutume de s'adonner
énergie dont l'inquiétude personnelle ne dimià
la
lecture des gazettes afm d'embrasser tout
nuait pas l'éloquence et lui représenta qu'il
ce
qui
intéresse l'ensemble de l'humanité. Il
ne ferait par de telles praliques que ressusfrémissait aux guerres, aux iniquités, aux
citerl'inquisition, œuvrc peu digne d'un phiattentats sanguinaires, s'enthousiasmait aux
losophe.
initiatires généreuses, prenait noie de tout cc
Ayant renoncé à celle manigance, M. de
qui lui semblait annoncer un progrès, cl
M.
de
Migttrac,
dans
le
pt11s
galant
des
habits
de
Migurac se dégoùta quelque peu des faiseurs
matin, adonisé, frisé, el parfttmé 'comme 1111 petitadressait
des épitres enflammées aux hommes
de projets; à quoi l'abbé, 'lui royait avec
111aitre, ne manquait pas de se prt!senter a11 petit lede bien de tous les pays. Jusque dans les
ver de quelque femme à ta mode. (Page 18.j.)
ennui tous ces songe-creux abimer les pardeux Amériques, il n'était guère de ministre
quets de l'hôtel, ne l'incita pas médiocrement.
à
qui il n'eùt communiqué ses idées de régéIl fit observer à son noble maitre qu'en llâtnération universelle. Et il entreprit successitant les chimères de ces sortes de toqués et
M. de Migurac, quand il n'allait point en
les détournant de gagner honnêtement leur ville, dinait sur les deux heures, en compa- vement tous les rois de l'Europe, les exhorvie, il leur rendait de fort mauvais services. gnie de M. Joineau et de ses secrétaires. La tant à accorder des libertés à leurs sujets, à
Il lui remontra notamment que quatre de ses chère était d'ordinaire fort simple, à tel point confisquer les fortunes usuraires des financiers
visiteurs étaient aux Petites-Maisons, que trois que l'abbé, parfois, en rentrant dans son et à établir l'égalité des biens avant d'abdiquer
avaient mis fin eux-mêmes à leurs jours, crue

eux-_mèmes dans les mains des peuples souvcrams.
Afin de se délasser ensuite de cette activité
h~ra~sante, il montait dans son carrosrn et se
fa1sa1t
Él
, mener ''ers les boulevard••, les Champsysees, la barrière de !'Etoile ou les allées de
Lo~gchamp, se délectant à respirer librement
et_ a regarder l~~ passants. Lorsqu'il dc1ait
fa1~e quelque v1s1te, il était ri1·ht-ment p:irr,
estimant cette politesse due à ses ho' tes •r· .
'il all .
. 11 ais
s
ait seulement à la promenade, il portail
~er_ru~JC r~nde et chapeau à la Pensylvanie,
eta1t vet_u d un petit ha bit de droguet noir el
sans épce, ne trouvant pas mauvais d'étonner
par son aspect la troupe dorée des gens du
monde_et que l'on remarquât que la modestie
du philosophe n'était pas déplacée dans un
car:osse de gala. Et il mettait un soin particulie~ à ce 4ue l'allure des chevaux fût
moderée, pour ne point écraser les gens dans
les rues étroites et dépourvues de trottoir
D~ s~s soirées, l'emploi était variabl; :
t,an_tot ~I poursuivait ses travaux, tantôt il
~tait _pr1~ en quelque maison amie, ou bien
il ~ss1s!_a1t en p~tite lol!e à quelque spectacle .
Ma_,~ 1•~m~rah~é qu'il constatait dans le
t~ea~re 1a_ffl1~ealt et il le voyait avec reorpt
negliger runs1 son but principal, qui est de
répa~d~e dan_s ~e peuple le culte de la vertu.
Aussi_ n y alla1t-1l que pour y conduire des amis,
tém01gn~nt par ses froncements de sourcils,
se~ sou_p1rs et ses hochements de tête à quel
pom~ _,I répro~_vait l'inanité pompeuse des
trag~d1es el I rnconvenance des spectacles
comiques.
.
Mais ses journées se terminaient ordinaire~ent par l~s s?upers qu'il donnait en son
hote_l et qm lu_, ~nquirent la plus grande
partie de sa célebr1lé, non point tant par leur
~as.te, _enco~e qu'il fût incroyable, que par le
i,out srnguher se)on lequel ils étaient réglés.
To~s, les chromqueurs du temps les ont
prones ou déeriés à l'envi, el il ne sera pas
hor,_ de _propos de leur consacrer un chapitre
parl1cul1er.

XXI
Des so~pers de M. de Migurac.
Considérant que l'acte de donner à manoer Le marquis ~uvrit_ le bal !io11na11t ta mai11 à la marchan.te de .
..
parue . le vin plus que l'eloque11ce avait rappelé les I ma, :~"s' a _ce n~ome11t toute contrainte était dis1omme, a leur egalllé premièt·e.. .. (Page 186.)
e~t un des devo!rs les plus incontestables odu
riche, M.. de. ~!1g~rac tenait à s'en acquitter
av~c. ~r?d1gal1lé : a la fois pour que ceux des
. pr1v1leg1és qui ~eraient de ses fètes reconnus- ~uatre coins de la salle, il faisait précipiter à
Au soup: r de la Pureté, les convivPs ne
se~t que la p_h1losophie n'enlevait rien à son rnlerval_les réguliers des vapeurs parfumées furcn~ a_dm1s que vêtus de blanc. Toute la
gout_ et aussi pour que les estomacs mal de pl~_sieurs so~Les, destinées àchasser l'odeur ~alle eta1t ti&gt;ndue de soie blanche et le . ,
d ,
s sJeges
garn_1s fus~ent à mème de se rassasier pour grossiere de~ viande~ el à incliner les Psprits
~apes de ~elo1:~s bl~nc. ~ur la ta l,le dépourrne
f1l~s1eurs Jours d'une nourriture succulente. vers des preoccupat10ns su Llime~. Enfin des d argenterie,.~ etala1ent a profu~ion des 'lilas,
.
spectacles variés venaient récréer lPs ,·eu . des
des 11·s el dt'S roses
deais, aün de
• ne pas faire de l'acte vu1ga1re
O
bl fleurs d oran&lt;rers
'
l''
.
J
X a
·11 se nourri~ 1e ~ut principal de ces réunions
1mp~ov1ste ~ar le ~oyen d'une cloison qui se . a~ches; des ~merls d'ivoire étaient pofés
' es enoobbssa1t d'intnmèdes.
' relevait
et dccouvrait une scène . La' se don- a &lt;'Oté des assiettes de faïence Des la .
.
d
·
D~ commencement à la fin du re as une na1ent des danses d'un caractère historique 1ba b'll'
I es e blanc offraient des plats
.quais
· ou, 10utes
:~!1qu~ invisib!e de plusieurs ofch;stres ou des . ballets allégoriques composés par es s?rtes de mets étaient blancs également
le ~•t les oreilles. Lui-même déterminait M. de M1gurac lui-même.
consistant en potage à la reine, soles, turbot~
c ou ét l'ordre des morceaux de mê
,. ~lais ~- qui fit la gloire de ses festins fut et barbues _dépouillés de leur peau, purées à
que la plac d
..
,
me
fùt en
c ?s mus1C1ens, afin que le tout l ~dée qu il eut_ de consacrer chacun d'eux à la crème, riz, longe de veau, volaiUes glacées
Au harmome avec la marche des services. celébrer, un ~rrncipe de philosophie ou une sorbets à la neige, etc. Sur la table
b·
·
,
, nu11 e'
moyen de soufflets puissants disposés aux vertu determmée.
msson, s1 cc n est le lait, premier nectar de
... 185 ...

�,
111S TORJ.Jl
d'un conseiller au parlement el d'une harengère.
Mais des clameurs épouvantables vinrent
soudain troubler cette fète et prouver d'une
manière évidente que, pour supporter le vin
au moins, l'aristocratie était fort supérieure à
la plèbe. Dans l'ivresse du champagne, maître
Charlot, garçon tailleur, oublia entièrement que
son égalité reconquise l'autorisait seulement
à danser avec madame de Cressange, et il prétendit pousser plus loin ses avantages d'une
manière qu'il ne nous parait pas opportun de
spécifier. Sur quoi, la dame se répandit en
cris aigus, peut-être mal proportionnés avec
le danger qu'elle courait, et le prince, dégainant son épée, voulut en percer le malotru.
Mais il fut incontinent à demi assommé par
un portefaix, ce qui rendit la bataille générale. Les tabourets, flambeaux, chaises, vases
précieux et objets de toute espèce volèrent à
travers le salon transformé en champ de carnage, tandis que M. de Migurac, empochant
les coups des deux partis, s'efforçait en vain
de leur remettre en mémoire la fraternité.
Plus prudent, heureusement, M. Joineau,
sitôt qu'il eut: reçu deux assiettes et un
compotier sur le chef, envoya c1uerir la maréchaussée, qui intervint fort à propos pour
séparer les combattants. Les gentilshommes
et les bourgeois en furent quittes pour leurs
habits déchirés et pour quelques égratignures.
Quant aux gens de rien, ils passèrent la nuit
au violon, et plusieurs y restèrent le lendemain, étant encore trop ivres pour se souvenir de leur demeure.
•
Ainsi se termina la fête de \'Égalité, qui,
bien que quelques esprits chagrins eussent
voulu y jeter une sorte de ridicule et d'odieux,
porta au pinacle le nom de M. de Migurac el
le consacra comme un des lions du jour.

irrand seigneur ful fort aise de pouvoir ainsi,
l'innocence, el quelques vins du Rhin et de
sans
entremetteur, s'abou;)her avec quelque
Sauterne fort clairs. Comme divertissement,
petite fille, de même que telle noble dame
il y eut des chœurs, d'abord d'enfants en bas
âge qui se livrèrent à des simulacres de jeux était fort aise de frôler de près les jambes
puérils, puis de jeunes vierges en longues d'un danseur de l'Opéra.
Satisfait de ces résultats, mais désireux
robes de lin, enfin d'anges aux ailes de cy~ne,
d'aller plus loin dans celle voie, M. de Miguà peine voilés de gazes transparentes et sym-·
rac convoqua un soir la plus illustre compabolisant les délices candides de la vie céleste.
gnie.
Le prince et la prince~se de Cressange,
Par contra~te, M. de Migurac donna égaleM. Thomas de rAcadémie, mesdames de
ment un souper en l'honneur de la Volupté.
Berck et de Vergnes, prirent place avec pluAux timides objections de M. Joineau, il
sieurs autres autour de sa table. Leur surrépondit avec fermetn que l'homme, n'étant
prise ne fut pas médiocre de trouver des
pas un esprit pur, agit sagement en sacrifiant
sièges vides, alternant avec ceux qui leur
parfois à ses sens et que d'ailleurs la volupté
étaient assignés, et de n'apercevoir, au lieu de
est l'agent dont use la nature pour arriver à
la profusion de fleurs, d'argenterie et de
ses fins. Il fit donc peindre aux murs de
cristaux qui était coutumière, que du pain
la salle une profusion de scènes lubriques
noir, un potage maigre de piètre mine et de
empruntées aux descriptions de !'Arétin ou
l'eau claire. Au milieu de l'étonnement généau Saty1·icon de Pétrone. Les pièces de
ral, M. de Migurac se leva et entama un disfaïence et d'argenterie, ainsi que les vases
cours magnanime où il rappela à ses hôtes
divers qui jonchaient la nappe, et les pains et
l'effroyable distance que les fantaisies du sort
les pièces d'ornement offraient les formes
avaient établie entre les hommes, nés pour
obscènes des objets retrouvés en certaines
être égaux, et comment, sans le labeur assidu
ruines antiques. Derrière les chaises des
de leurs frères, les riches mêmes se trouveconvives se tenaient debout, pour le service
raient réduits aux privations et obligés de se
de la table, de jeunes beautés prises parmi
nourrir d'un pain noir tel que celui qu'ils
les impures les plus illustres de Paris, la
gorge et les bras nus, et la jupe courte lais- voyaient :
- Mes frères , conclut-il, j'ai souhaité
sant voir la jambe. Tandis que les ventilaqu'au moins un soir l'iniquité du destin fùt
teurs pulvérisaient dans la salle des parfums
réparée, et j'ai voulu réjouir vos cœurs du
aphrodisiaques, les mets se succédaient choisis
parmi les plus propres à exciter la fièvre des spectade de l'égalité rétablie.
A un signal, les portes s'ouvrirent, et laissens : poissons aromatisés de toutPs les
sèrent entrer une troupe d'hommes et de
épices, homards, gibiers noirs, vins chaleufemmes du peuple, vêtus de leurs habits de
reux et sauces cantharidées. Une musique
travail ou de leurs haillons, qui vinrent garnir
langoureuse imprégnait les oreilles échauffées
les sièges vides, en sorte que la princesse
des convives de la lasciveté orientale, cepende Cressange se trouva encadrée d'un garçon
dant que sous Jeurs yeux se déroulaient des
vidangeur el de J'invalide du pont des Arts,
tableaux vivants qui figuraient les scènes les
tandis que madame Mercuit , crieuse à la
plu, célèbres de la vie amoureuse: l'aventure
fraiche, était assise entre le prince et
de Jupiter et de Léda, celle de Vénus et de
Mars, de Ruth et de Booz, de Julie et de M. Thomas.
Comme l'inattendu de cet assemblage metSaint-Preux el les galanteries contemporaines,
tait un peu de gêne dans la compagnie, M. de
telles que les redisaient les gazetiers des bouMigurac reprit son discours avec plus de
doirs. Les costumes étaient reproduits avec
rhaleur. Il adjura l'abbé de confirmer que
une si scrupuleuse exactitude que les perl'~glise avait prôné la même doctrine, et,
sonnages qui devaient être nus l'étaient effecaprès avoir fait appel à la piété autant qu'à
tivement. L'impression de ce spectacle fut si
la raison naturelle de chacun, il s'inclina le
pui;sante que, au témoignage de M. JoinPau,
plus ~alammenl du monde vers sa voisine,
qui crut devoir à son caractère sacré de quitter
qui vendait des châtaignes, et la baisa sur la
la table dès le quatrième service, la fète se
joue,
engageant ses hôtes à en user de même
termina par une orgie digne d' Héliogabale,
aveè
les
leurs.
sur laquelle notre modestie nous engage à
Dès l'instant où les convives populaires
jeter un voile. Il est fort probable que M. de
étaient entrés, les vins généreux et les plats
Migurac aurait eu à s'en expliquer avec la
succulents avaient circulé, et bien que certains
justice s'il n'eût pris soin d'avoir parmi ses
difficiles fissent la petite bouche, on s'accola
hôtes le lieutenant criminel lui-même et l'une
d'assez bonne grâce, et une acclamation unades maitresses de l'archevêque de Laon.
nime salua au dessert l'invitation du marquis
Mais, de toutes les fètes qu'il donna, la
philosophe de boire à la santé de l'humaplus célèbre [ut sans contredit celle de !'Égalité. M. de Migurac, ayant commencé par nité.
Lui-même ouvrit le bal donnant la main à
traiter séparément les personnes de qualité
la marchande de marrons ; à ce moment,
et lt&gt;s gens du commun, s'était appliqué
toute contrainte était disparue : le vin plus
ensuite à les réunir, et il se plaisait 'à voir
que l'éloquence avait rappelé les hommes à
assise une duchesse auprès d'un porteur d'eau
leur égalité première; et, les yeux humides,
ou de lanterne, et un prince du sang à côté
M. de Migurac, essoufflé, se pàmait de joie à
d'une demoiselle de modes. Après avoir quelvoir une présidente à mortier et un ramoneur
que peu déconcerté, le piquant de ces renallobroge s'avancer en cadence à la rencontre
contres était devenu un attrait; plus d'un
" 186 ...

XXII
D'une détermination que prit
M. de Migurac.
On penserait difficilement qu'au milieu
d'une vie aussi judicieusement distribuée et
où il avait si admirablement concilié les
devoirs du monde et ceux de la philosophie,
M. de Migurac, vertueux et opulent tout à la
fois, ne goûtât pas dans leur plénitude toutes
les délices du cœur et de l'esprit. C'est
cependant un fait que l'abbé note dans son
journal avec clairvoyance, qu'au bout de
quelques mois, son humeur, d'affable et de
riante qu'elle était, sembla se teindre de
mélancolie.
Autant qu'il nous est permis de le conjecturer, des causes diverses l'y induisirent, dont
la moindre ne fut pas la malignité publique.
C'est une chose qui atterre qu'un homme tel
que M. de Migurac, dont la vie tout entière
n'était dévouée qu'au bonheur universel, n'ait
pu échapper àla malveillance de la critique. On
est confondu de voir quelle quantité de pamphlétaires, de cuistres, de mauvais écrivailleurs s'appliquèrent à dénaturer ses moindres
actions. Il n'était pour ainsi dire point de

__________- - - - - - - - - -

.MONS1'E11~ DE .MlG~JtC

~

semaine _que quelque faquin ne tentàt, par sé,:~rité_de ses amis. M. Joineau lui répondit des revers des jeunes armées américaines et
un plat libelle dont les louanges étaien l aussi qu_1l p~1Lgarde que ce n'était point son génie méditant de faire le coup de feu dans leurs
per,fide,s, que les calomnies, de tirer une poi- qm était cbang~, mais bien la condition de sa rangs. Le lendemain c'était pour les derniers
gn_ee d ecus à la curiosité publique, toujours f~rtune; ce qm pPut- être donnait la clef de des Polonais que saignait son cœur : il sera°t
avide de ce qui touchait au marquis philo- bien des_choses. ~o~mé de s'expliquer par beau d'expirer parmi eux sur un champ Je
sophe.
~1.. de M1~rar. qm n entendait goutte à ces ba~aille e~ co~battanl les monarques avides.
. Un surcroît de chagrin venait à ~[. de emgmes, 1abb? lui. déclara sans ambages Mai_s e~~-u1te il se rap pelait combien son bras
M1gurac
. de ce que parmi ces malheureux se qu_e seule la Ja_lous1e inspirait ses anciens avait de.1a versé de sang et que toute violence
l~ouva1ent des hommes qu'il faisait état d'es- compagnons_, qui se réputaient également même _légitime dans son motif, est haïssable'.
t111;1er, dont plusieurs familiers du Perroquet offensés, soit de son opulence s'il les p . ·t ~lors 11 se tournait vers les moyens d'amé. d
r1a1
Gris. I!s étaient les plus enragés à le taxer ch?z Im,. soit
e son mépris s'il ne les priait liorer 1~ condition des peuples et multipliait
de fatmté ou de folie, et à divufouer en les poml.
l~s _proJ_ets et les pétitions en faveur de la
dénatura?t à leur manière, for~ an'ecdotes
. U~e idée aussi atroce révolta la maana- d1mmut1?n des impôts, de leur répartition
l!ropr1:_s a le mettre en posture déplaisan te. mm1té de M. de Migurac : d'un 0"est; il pl?s _équi table et de la réforme de Ja justice
En meme temps que le renom de ses omra- arrêta l'abbé et s'écria :
'
?rimmelle: E_t dan_~ sa tendresse inépuisable
ges se_ répandait et que les écrivains qu'il
- N'outragez pas le cœur humain et 11 _englobait Jusqu a nos frères inférieurs les
r~ceva1t à. sa table les vantaient avec plus croyez que la déception de mon amour-propre ammaux, combinant une maison de retraite
d arde~r, il_ se formait contre eux une sorte ~.st P?U de chose à côté de l'horreur que pour ces vieux serviteurs de l'homme el des
de conJur~t101;1 de mépris et de dénigrement J aurais de soupçonner pareille perfidie.
m~rens adoucis pour donner la mort'à ceux
dont on eut dit que le chef était M. Mottet en
Cep~ndant le trait empoisonné, innocem- qu 1~mole notre ROurmandise insaliable.
personne.
ment Jeté par ~f. Joineau, ne fut pas entiè' M~1s ~on àme gonflée de tant d'amour
, De tels jug~ments contristaient profon- re~ en_t perdu, et désormais, au chagrin de s a~fügea1t de co~stater chaque jour son imdeme?t M. de M1gurac. Connaissant la loyauté rn1r _declmer son talent, ~[. de Migurac ajouta puissance. Car il ne pourait se dissimuler
et _la J_uslesse_ d'esprit des hôtes du Perroquet ce_lm de se d~fier parfois de ceux qui s'appe- que le succès couronnait-Tarement ses elforts
Gris'. il n? ~~t pas en doute que leur verdict laient ses amis.
que si:s initiatives les plus louables ne ren~
ne fut_I?enle et que, par un hasard funeste
Sa sensibilité fut douloureusement froissée contr~ient q_ue l'indifférence et l'ironie, et,
~on_gcme n'eût a_bandonné la bonne voie· e~ par cette ,découverte. _Il est à remarquer d'ail- pa:~01s, a mien~ des effets opposés à ceux
il resolut d'aller s'ouvrir à se5 confrères et' de leurs qu elle semblait se faire plus aiguë à qu il en attendait. Alors il déplora son isoleleur demander leurs conseils.
m~sure que'. sans déchoir de son enthousiasme men~ et que nul cœur ne battit à l'unisson
C'est pourquoi, un soir, la rue de la philanthrop1que, _le marquis s'éloignait ce- d~ sien. Sa clairvoyance le forçait à se conlluche_tte, peu habituée à pareil honneur, pendant du premier feu de la jeunesse et que ;a~cre que de ses hôtes et ses amis, il n'en
retentit du. r~ulement d'un carrosse à quatre s? calmait en Iui le volcan de toutes les pas- eta1l auc.un qui s'associât aux pensées intimes
chevaux qm s arrèta devant la porte du célèbre sions. T~ut égoïsme personnel dépouillé ' d~ s~n. etre ;_ et l'abbé Joincau, lui-mème,
cabaret ; et les badauds apparus aux fenêtres M. de M1gurac, à l'empyrée des faveurs de lui _?lait um par une affection d'habitude
de tous ~té~ en virent descendre M. de )Ii- Plutus, éprouvait avec une véhémence gran- P!~t?l que par une véritable communion
gu_rac qm, l!rant le loqùet, se présenta souid~es: S~ns doute, bien qu'après réfiex.ion
dam devant la compagnie, réunie comme de
11 eut Juge que la chasteté était plus convécoutume autour des pots et des bouteilles .
nable au sage, il n'avait pu se défendre de
11 sembla que ce fût la statue du Commannouer _quelqu~s intrigues soit parmi les beaudeur qui fascinât les doctes buveurs. Tous
tés facile~, soll ~arm~ quelques dames éprises
demeurèrent immobiles et comme pétrifiés
?e la philosophie. Sen reconnaissant fautif
M. ,?e Mig~rac, d'un ton pénétré, leur expos~
il ~'absolvait néanmoins par celte considé~
qu il ,venait les .remercier de leurs critiques,
r~t10n qu? l'homme a des sens et ne saurait
et, s adressant ~ ~L ~Jouet qui essayait vais affran~h1r de ~e?rs exigences. Mais ces pas~ement ?1: se d1ss1muler derrière un buffet,
sa?es ou le pla1S1r de la chair tenait la pre!! le solh~1La de lui indiquer par quel moyen
rruère place ne lui procuraient que des jouisil pourrait recouvrer la force de son génie.
san?s éphémères, auxquelles même il prenait
M: . Mo_ttet, plus maigre que jamais et qui
moms de goût, plaçant ses préoccupations
palissait et rougissait tour à tour protesta
mor~les. avant les passe-temps qui jadis lui
en _queJ~ues paroles vagues que son
' illustre
para1ssa1ent les plus doux. C'est ainsi qu'ayant
ami avait mal entendu ses réflexions et s'ex~ongtemps serré de près madame deChàtelys
c~sa de se retirer précipitamment à cause
il re~on~. à elle le jour où elle s'en remit ~
du~ ~endez-vous qui l'appelait. En quoi il
sa d1sc~ellon, parce qu'il ne s'estima point
fut 1~Ité par tous les autres qui, après avoir
susceptible de lui vouer un attachement
assure à M. de Migurac que son talent n'avait
durable; le monde l'en plaisanta et elle-même
nullement diminué, se hâtèrent de l'emse fit peu a~rès enlever par un capitaine aux
brasser el de s'enfuir.
gardes, ; mais l'approbation de sa conscience
Le marquis philosophe regaona
ses pénates
suffit_ a ~e rassurer, si elle ne lui rendit pas
0
un peu rasser
, é né ; mais
• quelle ne fut pas sa
la ga1ete.
M. Je llfigurac ne sav3il qu•imaginer pour tla. ,
Af._arie· A
· I ln'était pas de brocarts assez riches
irea
douleur quand, parcourant deux jours plus
Sans
_gnes.
. . doute, l'amoindrissement phys:
.ique
n, de soies assez reluisantes pour les robes de ta
ta~d la Gazelle des Lettres, où M. Mottet écriqm SUJt la quarantaine était l'origine véri11011ve/le marquise. (Page ,88.)
::t sous le ps,eu?o~y~e de Juvénal, il y lut
table de cetl? mé~amorphose sentimentale.
l' Œapolo~ue ou etait v10lemment stiomatisée ·
Le lecteur en elant mstruit sera moins surpris
e ro?le:1e de l'ancien berger Alcidas: égoïste
que
. ne furent , les badauds lorsque , vers 1e
et enr1ch1, heureux d'humilier ses camarades diss_ante toutes les souffrances des créatures, prmtemps del ~nnée 1785, peu après la paix
}'?clat de ses livrées et de son carrosse! subissant en quelque sor te la répercussion conclue avec 1 Angleterre ' le ll!ercure de
. om?au trouva son maître en larmes el de chacune, souhaitant d'avoir une multitude France
annonça en
.
cl'
. termes voilés le marrnge
de têtes et de bras pour porter secours à
Migurac lui fit le détail de son déboire
un d_e nos gentilshommes philosophes les
ep orant à la fois sa propre déchéance et 1~ tous les misérables. Un jour le voyait accablé plus reputés, nouvelle qui souleva d'abord

?

ft
:: te

�M ONS1E11~ DE M1Gwt_AC - -..

_ _ 111STO'J{1.Jf
Grâces, à Vénus. à la Vierge Marie, à Chloé,
plaisir d'apprendre que, lor~que mademoiselle
l'incrédulité el provoqua ensuite torce com- de Villecroix avait été informée du choix de à Égérie, à Jeanne d'Arc, à Béatrice, à Ninon,
et à une foule d'autres femmes célèbres par
mentaires.
ses parents, elle n'en avait conçu aucun leurs appas ou leur caractère. Toutefois elle
Mademoiselle Marie-Agnès de Villecroix
ennui, mais au contraire, avait sauté de joie
apparut pour la première fois à M. de Mi- et jeté par la fenêtre sa dernière poupée, al'ail une nature fort simple, encore qu'elle
fût trop compliquée pour toute la philogurac au grand lJal travesti que donna madisant qu'elle était bien heureuse d'avoir un sophie de M. de Migurac; n'étant, à tout
dame sa mère, en l'honneur de sa sortie du
beau mari, un carrosse el des diamant~. Et prendre, qu'une pensionnaire fraîchement
couvent, dans le carnaval de cette même
lorsque M. de Migurac fut admis à lui baiser émoulue du couvent, impatiente de changer
année 1785. Elle était vêtue en naïade, d'une
la main cl qu'ils restèrent seuls en présence, de poupées et de remplacer les jeux de l'enrobe bien échancrée de taffetas blanc peinle
elle se précipita à son cou a,•ec un tel abandon
en roseaux, coquillages et jets d'eau, drapée qu'il en eut Je cœur chaviré et les larmes fance et les austérités du cloitre par toutes
les merveilles et joyeusetés du monde qu'elle
de gaie d'eau argent et vert. M. de Migurac,
aux yeux. Et, pour la première fois de sa vie, imaginait de loin sans en avoir une idée
qui n'était pas moins galamment costumé en
il mesura que les poètes n'ont rien exagéré nette. Elle se fùt estimée bien heureuse,
roi :.\'uma, l'ut désigné pour lui faire vis-à-Yis
en célébrant les délices de l'amour, origine aimant très fort son mari, parce qu'il était
dans un menuet. Dès l'abord, un trouble
le premier qui eût parlé à son cœur, s'il l'eût
inconnu L'envahit en face de cette jeune et fin sublime de la création.
emmenée à !'Opéra une fois la ~emaine, et
beauté, rendue plus allrayante par la fantous les mois à la Comédie; pareillement,
taisie du costume. Des yeux de turquoise
deux petites pierres aux oreilles el quelques
reluisaient dans un teint de lis et de rose;
Quelles furent les suites du deuxième mètres de marli auraient suffi à l'emplir de
un sourire mutin découvrait des dents semmariage de M. de Migurac.
reconnaissance. Mais, parce qu'il ne trouvait
blables à des pfrles. La main des Amours
rien d'assez beau, d'assez exquis, d'assez
guidée par Vénus avait sculpté les grâces
Les débuts de son mariage furent, sans divertissant pour elle, elle se haussa tout
naissantes de la gorge et des épaules. Une
contredit, pour ~I. de Migurac, les jours les naturellement à la sublimité de sa passion;
délicieuse espièglerie, corrigée par la moplus fortunés qu'il eûl vécu sur cette terre. el, après quelques semaines, elle se fût jugée
destie et la naïveté du maintien, pétillait
Il avait cessé d'envier la félicité du sauvage bien à plaindre de rester un soir sans souper
dans le regard. M. de Migurac fut saisi de
sous sa bulle, aussi \lien que celle de l'àge en musique, de rendre moins de douze visites
cette apparilion. li jugea qu'une si charmante
d'or et du jardin Éden. li n'y avait rien de en son après-diner, ou d'être empêchée de
personne lui offrait exactement l'image de la
plus délicieux que Marie-Agnès , de plus cbangrr chaque matin sa coiffure, passant de
femme telle qu'elle est formée par la nature
jeune, de plus suave, de meilleur, de plus la ,Junon à la Harpie, sans oublier la Laideur,
au moment où ~on cœur s'ouvre à la vertu
joli. C'était un ravissement de chaque heure la Sl·lpbide, !'Économie du Siècle et le Désir
et à la volupté. Chaque foi, qu'il lui donnait
de voir briller ses prunelles de turquoise el
la main pour une des figures, il frémissait,
de Plaire.
onduler sa taille fine, d'ouïr son rire perlé et
On estimera peut-être que toutes ces fanet quand il pressa la taille Sl'elle entre ses
ses reparties argentines, de la sentir viYre taisies d'amour et de luxe ne s'accordaient
doigts, des feux divins embrasèrent ses
près de soi. M. de Migurac ne comprenait guère avec Je sérieux de la philosophie. Pour
moelles.
plus comment il avait pu respirer sans elle. être sincères, il nous faul avouer que, durant
Il fallut bien qu'un sentiment si violent
Loin d'elle, toute vie était insipide. Elle était les premiers mois de son mariage, M. de
dessillât ses paupières et qu'il reconnût
la beauté, la parure, la raison de toute Migurac prit peu de soin de régler sa conl'amour, puissan t dominateur des hommes.
chose. Le marquis l'aimait, non seulement duite sur ses principes, ceux-ci ne s'étant
Son premier mouvement fut de révolte. Eh
comme sa femme, mais comme son amante, que rarement présentés à son esprit tont
quoi! une inclination aussi exclusive sauraitcomme sa fille, comme tout le horlbeur qui plein de Marie-Agnès. Mais quand, par suite
elle asseryir ce cœur ? Mais déjà il était incalui était réservé en ce monde. Et qu'elle des longues heures que la jeun~ épouse conpable de lutter, l'l une lum:ère soudaine lui
daignât se laisser adorer était le prodige des sacrait à ses femmes, à ses to1le1Les, ~ ses
décounit l'intention de la Providence.
prodiges, la gràce suprême qu'il fût donné à visites et à ses fournisseurs, le loisir lui vint
Oui, si le destin avait permis qu'il renl'homme
de rê1•er.
de soumettre ses propres actes au contrôle
contrât celle adorable créature, c'était afin
Aussi, dans l'ivresse de sa graliLude, M. de de son jugement, il ne put en méconnaitre
qu'il cessât d'éparpiller sur trop d'objets la
Migurac ne samit qu'imaginer pour lui plaire.
tendresse qui emplissait son âme. Si la naNon seulemenl il avait répandu à ses pieds la sagesse.
En effet, le mariage, institution révoltante
ture commande à l'homme de chérir tous ses
Ioules les pierreries de madame sa mère et et absurde, n'est compatible avec l'amour
semblables, elle n'a proposé aux forces de
de madame Isabelle, mais lui-mème était allé que si, renonçant à se prévaloir de son tilr_e~
chacun de faire le bonheur que d'un petit
commander chez les meilleurs joailliers une Je mari se montre plus prévenant et plus zele
nombre. 11 lui parut qu'en se consacrant à
profusion de bijoux : ca1'cans de diamants el que Je plus épris des amants et fait ainsi luicelui de mademoiselle de Villccroix, il accomde perles, bracelets, bagues, et mille · coli- même la conquête du cœur qu'un serment
plirait la tâche la plus glorieuse de sa vie, el
fichets qu'il avait entassés sans compter. li de pure forme n'a pu lui ~ncha!ner: Cette
qu'en mème Lemps, réconforté par cetamour,
n'était pas de brocar ls assez riches ni de soies tâche, qui était celle que lm as.signaient la
il y puiserait une ardeur nou1•elle pour se
assez reluisantes pour les robes de la nouvelle raison el la nature, il venait de s'en acquitter.
dévouer à l'humanité.
marquise; madame de Pigly était di gne à Maintenant que l'âme de Marie-Agnès était
C'est pourquoi, tremblant et craintif comme
peine de les tailler, el madame Pajelle d'y sienne, rien sans doute ne lui serait plus aisé
un jouvenceau, M. de Migurac se présenta en
ajuster les fanfioles de la mode : blondes que de 1'ouvri1· aux lumières de la philogrande cérémonie chez la comtesse de Villed'argent, barrières de chicorées, petits bou- sophie el d'en faire la confiden te de ses descroix et lui révéla le vœu de son cœur. La
quets, nœuds et glands, dentelles à cent écus
comtesse lui marqua quelque étonnement de
seins humanitaire-s.
l'aune. ~falgré les prolestalions de M. Joineau,
Ce ne fut pas toutefois sans une certaine
celle démarche et lui fit observer que sa fille
le mobilier tout entier de l'hôtel avait été timidité que M. de Migurac osa communiquer
était encore très jeune, n'ayant que seize ans,
renouv!\lé de la cave au gre11ier , doublés à son épouse les grandes p~nsées q~i lui étaient
tandis que lui en avait passé quarante-deux.
l'écurie
et le domestique.
familières. Sachant combien la Jeunesse est
Mais M. de Migurac exhala sa Gamme" avec
Marie-Agnès acceptait avec une satisfaction prompte à s'effarer, il sraignail qu'elle n'eût
une telle chaleur, et la renommée de sa perpétulante et Jégère toutes les prévenances de quelque terreur de ces mols solennels, ou
sonne el de sa fortune ajoutèrent tant à son
son époux qui ne se lassait pas, dans des que peut-être les préjugés du _couv~nl ne la
éloquence que madame de Villecroix, après
pièces de vers conçues en mètres variés, de la retinssent en défiance. Il est a croire que,
en avoir conféré avec son époux, daigna donner
comparer aux n1mphes, aux naïades, aux
une réponse favorable. Et il eut le surcroit de

xxm

""' 188 ""

s'il eùt été °:1al accueilli, il eùt remis à plus
tard de parfaire son enseignement
~lais,, contr.e son allenle, la pr~mière fois
qu au ~1?er, a propos de la triste destinée de
deux v1e1llards morts de faim dans une man~arde,_~~-_de ~ligurac décocha quelques pointes
a la cmhsalion, il entendit son épouse l'appr~u;~r hau~e~ent et !ui poser des questions
qm l ~merve1llerent. Il ignorait que justement,
la veille, dans le salon de la princesse de
Cressange, plusieurs dames entre deux âges
eu~sent ~lai_sa?té la pelite marquise du tort
qu ell_e fa1sa1l a la philosophie en lui dérobant
son ~p?ux. Madame de Migurac avait été
mort,fiee de ce que son mari, étant philosophe, ne se fùt pas encore révélé à elle sous
cet aspect, et une curiosité la déman()'eait
surt?ul _de ces fameux soupers dont on disait
à m1:vo1x ~onls et merveille avec un air de
myster~ qm en augmentait le piquant.
fuss, ~es prônes de M. de Migurac, bien
quel!~ ~ y comprit pas beaucoup plus qu'à
du c?mo1s, la trouvèrent toute oreille~, el il
ché~1l d,av~ntage la philosophie de ce qu'elle
paru~ _s y, mtéresser. Elle lui demanda d'un
ton s1 mgenu de former son âme selon le vœu
de la nature que les larmes lui en Yinrent
aux yeux.
1 iu t.out de peu de temps, si admirable est
a ac1 ,té des femmes de s'accommoder aux
modes nouvelles, qu'elle discourait comme
un
. po1·1. docteur, , sur la .propriété, l'e'conomie
l1q~e el I etat social; le faisant avec modéra~1on pour ne point être indiscrète, et para1s~ant plus érudite Cl).core de toutes les
sothses_ de~ autres. Et, ravie de son succès,
?li~ _est1ma1t les philosophes el la philosophie
a I egal des petites loges, des bals parés el
du cavagnole.
' ~ussi est~ce peut-être en ces jours que
1hotel ~e M1gur_ac brilla de son plus vif éclat.
te ~at1~, t~nd1s que le, solliciteurs encomra~e?t I antichambre du maltre, des visiteurs
~t~1~1s se pressaient à la toilette de madame :
es , g~lants et damerets, jeunes officiers
~:utr~s ~ la maréchale, chevaliers ou vicomtes
. e _air, poèlPs dramatiques et lyriques
etonom1~tes et métaphysiciens . pour tous'
e1~ _avait une œillade avenante, el c'étai~
~ a1s~r bde réformer le royaume en lorgnant
. e si_ elle~ épaules. Le diner ne comptait
Jamais' moms d'une vmgtame
•
. de convives ·
tdou. t l ap ~es-mi
• ·di , 1es carrossPs se succé-,
/1ent, deposant ce qu'il y avait de mieux
ans lie monde des lettres, ou de la noblesse
dae ro Je et d'épée,· et Ja 1r,ele recommençait
n~ -~o~~er pour ne finir q1ie fort tard dans la
~se. anle~e, rose et blonde, la petite marqul
· permettait
. avec bonne
grâce par' ait 'peu , ~ais
lèvres qu on I ad?ral. Une syllabe de ses jolies
'. und sourire de sa bouche mio-nonne
0
Un adieu e ses d · l fi , •
luels .
mg s ms eta1ent plus spiri-'
1 qu un poulet de M. de Beaumarchais
pmus prolfonds qu'une dissertation de •r Tho'
as p us , .
1, .
Delill
poet1ques qu'un sonnet de l'abbé
e.
Au milieu de 80
d
était fort cho , h n m?n e, M. de Migurac
jalousé à . ye, onoré ~ cause de lui-même,
cause de son epouse, et goùtait une

Délicateme11t,
fin, •laa"petite,marquise
cueillait
à
.
.
ail co111 de l ~e.
œll,son
la •doigt
galante
milieu de la .011
e• e11atour
. to,~r le_s 111011~hes et p1,11art ta « passionnée ,
• wnos,te
• a la naissance de la gorge. (Page ,B9.)
1

félicit~ qui rayonnait autour de lui. En vain
M. Jomeau lui reprochait de temps à autre
que ses d~pen_s~s excédaient de beaucoup ses
re~enus; _11. nait au nez du fàcbeux et pass~it :? était-Il fermier général pour Lhésau. riser : Qua?d mada_me sa belle-mère représe_n~a1 t qu une existence si galante était
perill~use pour une jeune femme, il rompait
les chiens par un éclat de rire et des complime~ts sur sa b?nne mine. Et, lorsqu'un soir
~!ar1e:Agnès lm_ p~rut rèveuse et que, quest10nnee, elle lm dit avec une moue d'enfant
qu'elle avait peur de l'aimer moins et lui
proposa de partir tous -deux pour la camP,a_gn~, ce fut lui-même qui la rassura en
s ecriant :
- ~on, candide créalurc,je connais mieux
q_ue toi 1~ purelé de Lon âme; ne t'afflige pas
s1 mon image n'y est point unique comme
au temps où l'humanité en était bannie ; la
place que tiennent mes semblables dans ton
cœur ne m'est pas dérobée, et tu m'aimes
davantage en les aimant tous avec moi.
La petite marquise le considé~a d' un air
très particulier et hocha Ja tête.
. Ce~endant M. de Migurac dut éprouver
bientot que la continuité paisible du bonheur
n'est pas donnée à l'homme. Un beau malin
M. Joineau s'introduisit dans son cabinet e~
lui dit d'un ~on for_l grave que, pour le repos
de_ sa consetence, 11 était nécessaire qu'il le
mit au courant de ses affaires; et l'avant
obligé de l'entendre, il lui démontra p~rli~emmen! que, quelque abondantes qu'eussent
?lé ,les pistoles de M. Moriceau, elles étaient
a I heure présente croquées, ou peu s'en
fallait.
Cet entretien rappela au marquis d'une
manière fâcheuse celui qu'il avait eu avec

madame sa mère et d'où étail résulté son
premier mariage. Pour endurci qu'il fût aux
co~ps_ du_ sort et par accoutumance et par
prmmpe, il ne put retenir un soupir el cligna
d~ reg'.et vers les tableaux et porcelaines qui
decora1ent son cabinet. Mais il déclara en
redressant le front :
'
. - L'abbé, après avoir été pauvre, je fus
r.1~he : pauvre Je serai de nouveau el saurai
1elre. Le sage est au-dessus des caprices de
la fortune!
. 1 d'it •ni. Jomeau,
·
- Vmre,les yeux sur son
v~ntre; m~1s pensez-vous que madame de
M1gurac smt de cet avis ?
!•e. marquis le foudroya d'un regard de
me~r1s, se leva de son fauteuil et dit avec
maJesté :
- Je vais m'en assurer dès maintenant.
Et, tout d'une traite, il s'en alla coo-ner à
]! porte d,e l'appartement de son é;ouse.
Semblable a un petit nuage de gaze, de tulle,
de den1elle et de fine toile de Hollande d'o'
. I
'
u
~onla1enl es r.arfums de la jeunesse, de la
vwlette et de la verl'cine, elle était aux mains
de ses femmes qui l'habillai,mt. En face d'elle
s~r un gué:idon incrusté de nacre, un amou;
d arge?t Im _tendait une glace; une multitude
~e. br1mbor1ons de toilette, cristal, argent,
iv01re et or, peignes et brosses, boîtes à
~o~dre, pots à oille, flacons, savonnettes,
epmgles de toute taille, adorablement tordus
mo~elés ou ciselés, étaient épars. Made~
m01selle Henriette lui présentait sa boîte à
m~ucbes en vermeil. Délicatement, de son
d01gt fin, la petite marquise les cueillait tour
à l~u~ et piquait la « passionnée » au coin
de I œil, la_ cc _g~lan.te » au milieu de la joue,
et la &lt;'. cur1,os1te &gt;&gt; a la naissance de la gorge.
A l enlree de M. de Migurac, elle leva les

�NOTES ET 80WEN1'R_S

111S TOR._1.Jl
yeux et inlerrocrea d'où ]ni venait l'honneur
de celle visite. Îlais devant sa beauté, l'éclat
des choses précieuses qui l' ento~raient. et
tout le luxe de ce jeune corps fait pour le
luxe, M. de Migurac se sentit moins d'assurance. Pourtant, ayant donné l'ordr~ aux
filles de quitter la chambre, il _raffer~1~ son
accent et lui expliqua qu'ils étaient rumes ..
Marie-Agnès ne comprit point. E~le prit
un air boudeur, déclara que son ve_temcnt
était très modeste, qu'elle ne saurait renvoyer une de ses femmes, et que tou~ ce
· qu'elle pouvait faire était de renoncer a la
chaise à porteurs en bois de. rose dont elle
comptait faire l'emple~te. Mais qua~d M: de
Migurac, en qui revivait plus q_ue. pma'.s 1~
souvenir de madame Olympe, lui eut exphq~e
qu'il ne s'agissait point de tout cela, mais
qu'ils seraient contraints s?us peu de ven~re
l'hôtel lui-même, elle l'envisagea forteffrayee,
comme si elle appréhendait que sa tête ne se
perdit, et finit par balb~tier :
- Mais enfin, monsieur, que prétendezvous? et devrai-je aller nu-pieds dans les
rues et chanter aux carrefours pour gagner
mon pain?
.. ,
\f de Micrurac fut saisi d un grand rem~rds et se ~eprocha cruellement d~ n'~vo~r
pas eu l'âme d'un capitalist~. Mais 1~ n était
pas dans son caractère de _s a~pe_sant1r sur le
passé. Aussi, d'un ton enJoue, il exposa le
plan qui venait de naitre dans sa cerve!le
fertile. Avec le peu de bien qui leur _resterait,
ne pouvaient-ils louer quelque ma~son rustique à Auteuil ou à Suresnes et Y_ v1v~e da~~
les douceurs de l'existence champetre Jusqu a
ce qu'il eût avisé au moyen de rétablir_ l_eu~s
affaires? N'était-ce pas elle-même qm pd1s
avait souhaité habiter la campagne?
.
Marie-Agnès toisa de nouveau son_man.
Un nuage de mélancolie voila son œ1l. Elle
murmura:
- Sans doute!. .. mais maintenant tout
est changé ....
Et aussitôt elle continua :

(A suivre.)

(Wustratlons tù CONRAD,)

Noies et Souvenir::,

- Il faut bien' monsieur' que nous voyions
à ne pas mourir de faim. Mais la vie des_~hamps
sera austère, au sortir de tant de soCJeté.
Soulagé de Ja trouver si raisonnab~e, M_. de
Micrurac ajouta biP-n \'Île' avec ammallon,
qu~, certainement, ils ne seraie~t p~s ahan~
donnés de leurs amis. M. l'abbe Jome_au, _a
coup sûr, leur resterait attaché. Et qui sait
si d'autres encore, lassés du tumulte des
villes, ne viendraient pas les rejoindre dans
leur retraite? Il se frappa le front.
.
_ Monsieur de Cadriot assurément sera!l
des nôtres.
_ Monsieur de Cadriot? dit Marie-Agnès
avec un sourire ambigu. .
M. de Cadriot était un Jeune homme de
quelque vingt-quatre ans qui:, p~u ~près le
mariage de M. de Migurac, s etait vi~ement
converti à la philosophie. ~l y P?rta1t · une
ardeur extrême el ne quittait la to1_lette de la
marquise, le matin, que pour faire figure
dans son salon l'après-midi et prendre place
le soir au souper. Il avait la peau blanche,
la taille bien prise et un air très mélangé de
douceur el d'audace.
.
M. de Migurac continuait, poursmvant sa
pensée:
. .
.
.
_ Il y aurait aussi, Je crois, monsieur
Beaumanet.
.
_ Monsieur Beaumanet? dit la marqmse
en souriant de même.
.
M. Beaumanet était un homme opulent qm
avait passé la cinq~an~aine. li s'?tait puissamment enrichi par I a!:,11otage e~ 1accapar??1ent
des grains, fréquentait la meilleure s?c1et,é ~t
donnait des festins très courus. Sa mrne eta1t
épaisse et rougeaude et il était connu pour
aimer le plaisir. De la noblesse de son caractère, un seul fait témoignera suffisammen_t;
ayant jadis_ ét~ écon~uit par madam? de Villecroix qm lm avait _refusé la m~'.n _de sa
fille il était néanmoms devenu l md1spensabl~ de la petite marquise et l'a~i d'élection
de son mari, qui, ~ar co~pa~~10n de son
échec, l'avait en estime parbcuhere.

Enchanté de son idée, M. de Migurac la
développait abondamment à sa femme. A
défaut d'autres amis, la présence de ces deux
fidèles suffirait pour donner à leur exode un
autre aspect que celui d'une_ fuite par défaut
d'argent. Renonça?l à la _ville et à sa corruption, n'allaient-1ls pas v1~re dans une.sorte
de communauté philosophique et gouter '
outre les joies précieuses de l'étude et de
leur amour, tous les plaisirs s!mples et
suaves de la campagne, tant vantes dans les
meilleurs romans!
_ .J'aurai des moutons! dit Marie-Agnès,
troussant ses lèvres roses.
M. de Miaurac promit des moutons. Son
âme s' enfla:mait. Maintenant il lui eût semblé fâcheux mème au prix de sa fortune
recouvrée, de renoncer à un projet si merveilleux. Il insista :
_ Vous aurez soin d'interroger MM. de
Cadriot et Beaumanet s'ils veulent être de
notre compagnie?
,
.
Madame de Migurac repond1t, les cils
baissés :
. .
Puisque c'est votre volonté, ams1
ferai-je.
.
La bonne gràce de sa femme m_etta1t aux
anges le marquis. Il se leva, mais au moment de prendre congé, un dernier remords
l'arrêta :
•- Lors, vous ne m'en voulez pas de vous
avoir ruinée?
Marie-Agnès le regarda, câline et rusée à
la fois :
- Vous êtes un enfant.. ..
Et en même temps, d'un geste ~uti~,
elle découvrit sous la dentelle du pe1gno1r
son bras blanc et rond et l'approcha des
lèvres de son époux. Il le baisa avec transport. Et tandis qu'il se retirait le plus he~reux des hommes, la petite marquiserappela~t
ses femmes mouillait son doigt, le plongeait
dans la bo/te de vermeil, y cueillait encore
une mouche el, sous le nez, un peu à gauche,
plantait la dernière, « l'effrontée ».

1

Versailles, vendredi 26 ~ai 1871. J'avais, ce soir, déjà fait dix pa~ dans la
arande salle à mancrer des Réservoirs, chero
o
.
d'
chant une place pour di!1er' m~1s, tout . un
coup, j'ai entendu de v10lents eclats d~ rire.
C'étaient deux jeunes femmes et deux Je~nes
messieurs qui se pâmaient; vérit~blement, en
de pareils jours, on ~ine trop ga1e~ent _dans
cette maison. Je sms encore aile auJourd'hui voir brûler Paris. J'ai le cœur serré.
Je sors et me mets en quête d'un petit ~estaurant où je puisse diner, seul, tranquille,

dans mon coin, sans éclats de rire autour de
moi.
J'avise, rue Duplessis, en face de la gare
de la rive droite, une maison de modeste
apparence. Je m'assieds à une tab~e, da?s un
petit jardinet. ... Peu de mon~e;_ ces~ bien la
solitude que je cherchais. Mais Je vois ?ntrer
un officier de marine; il ,,ienl à m01, me
tend la main. C'est M. Trève, le capitaine de
frécrate qui dimanche dernier, a eu l'hono
'
'
.
.
neur
d'entrer,
le premier,
dans paris.
J'avais déjà renco~tré le , c?mman?ant
Trève, il y a six semarnes. Il ela1t au dese~po~r ; on ne .voula_it pas l'employer; on . avait
déjà trop de marins; cela mécontentait les
officiers de l'armée de terre. Le commandant
Trève dut se résigner à faire la campagne en
amateur. li avait loué un cheval dans un

ANDRÉ LICHTENBERGER.

manège, et tous les matins, en uniforme, il
s'en allait roder du côté des' avant-postes,
cherchant à se rapprocher le plus possible de
Paris.
Or dimanche dernier, vers deux heures
de l';près-midi, Je général Douay recevait une
dtpêche ainsi conçue :
. , .
,
Je suÏ$ entré dans ParLS. J ai plante le
dmpeau ti·icolore sui' le bastion 85:
.
C'était signé : Commandant ~reve. N1 le
général Douay ni a~cun_ des officiers de son
état-major ne connaissaient ".8 noin:· On, ?r~t
tout d'abord à une mystificat10n. Rien n eta1t
plus sérieux. Ce petit Breton héroïque et
obstiné avait trouvé une fissure dans les fortifications; il s'y ~t~it _glissé, e!, du haut de
ce bastion 85, criait a M. Thiers, . au maréchal de Mac-Mahon et aux cent cmquante

1

mille hommes de l'armée de Versailles :
- Venez donc... venez tout de suite ...
l'ous voyez bien ... on peut entrer!
~lais alors la dépêche officielle du 21 mai:
La po1'le de Saint-Cloud s'aballant sous le
feu de nos canons, le général s'y précipitant ets'apercevant quelabrècheétait abordable, etc., etc. Pure invention! C'était le
commandant Trève qui avait fait cette découverte, et, tout à l'heure, dans ce petit resraurant, il m'a appris la vérité sur l'entrée des
troupes dans Paris. Le commandant parlait
bas, très bas, tantôt très vite, et tantôt très
lentement ; à deux ou trois reprises même,
il s'est complètement arrêté, laissant tomber
sa tête dans ses mains, ouùliant que j'étais là,
ne paraissant plus me voir, comme perdu
dans le souvenir de cette extraordinaire aventure. J'étais obligé, au bout de quelques
instants, de l'arracher à sa rêverie. Vous me
disie~ que.... Alors il revenait à lui et reprenait son récit, péniblement, avec effort.
Ce récit, cette nuit même, quelques heures
après avoir entendu le commandant Trève,
je l'ai noté sur mon carnet, et le voici reproduit,je crois, avec une parfaite fidélité.
~

« Dimanche dernier, à huit heures et demie
du matin, j'étais au Point-du-Jour, dans les
cheminements, en face du pont-levis près du
bastion 85; ce pont-levis, à moitié ruiné, était
abattu. Depuis trois jours, tous les matins,
je venais là; quelque chose m·attirait de ce
côté, semblait me désigner ce point. Je suis
Breton, croyant, supersti~ieux; je me disais :
« Voilà le bon endroit... on peut entrer par
là. » La nuit, j'en rêvais; je revoyais ce pontlevis. La veille, on avait établi là une batterie
nouvelle qui devait battre en brèche le rempart et la porte. La distance était de onze
cents mètres! Je vais visiter les batteries ....
On tirait, mais sans résultat. La plupart des
projectiles allaient frapper au-dessus de l'escarpe et se perdaient.
« - C'est un" expérience, me dit le com~andant de la batterie; elle ne réussit pas,
Je m'y attendais; on m'a ordonné de tirer, je
tire; il faut bien obéir. l&gt;
« Une expérience l On en était à faire dc,s
expériences, ruand chaque minute comptait,
quand Paris pouvait ètre pillé, incendié, détruit.
,.« Je quitte cette batterie, et je m'en vais
deJeuner, seul, dans un petit cabaret, sur
la route de Sèvres . ... Puis je reviPns à mon
cheminement. La batterie ne tirait plus. Je
~egarde mon pont-levis, et, en le regardant,
Je_ m~ disais : &lt;&lt; Mais ce point est abandonné,
«11 n ya personne là. ,&gt; Et la curiosité me prend
d'y aller voi1'. Des soldats de ligne gardaient
la tranchée avec deux sergents. Pour le moment, pas un officier. Je dis aux soldats :
&lt;&lt; - Je ne suis pas un traitre, je ne passe
« pas aux insurgés, ne tirez doncpassurmoi,

quand je vais sortir de la tranchée. Je veux
aller jusqu'au bord du fossé pour mir de
« plus près ce pont-levis. Si du rempart on
,1 tire sur moi, répondez au feu. Si je tombe
11 et si je ne peux pas revenir, vous irez me
u ramasser, ce soir, à la nuit, pour ne pas
« vous expos&lt;'r inutilement. )&gt;
« J~ pars, j'avance, me voilà à découvert,
on va tirer sur moi. Rien ... . J'avance encore,
je suis sur le bord du fossé. Je louche le pontlevi~ .... Rien encore. Il est en ruines, mais il
·me semble qu'avec un peu d'audace et d'agilité on pourrait s'y risquer. J'examine le rempart .... Toujours rien. Pas un coup de feu.
Pas un être vivant. Je suis là en pleine évidence, en pleine lumière. Les soldats de
ligne, dans la lranchee, la tète hors du fossé,
mr regardent. Je fais deux ou trois cents pas
le long du fossé. Je reste là au moins un
quart d'heure, et rien ne bouge du côté de
Paris.
&lt;! Je reviens lentement, très lentement. Je
1rouve les soldats dans un véritable enthou-.
siasme. Ils m'entourent : « Mon colonel! mon
colonel! )l Ils voyaient mes cinq galons, et
cinq galons, pour eux, c'est un colonel. Ce
que je viens de faire leur paraît très hardi, et
tous veulent le refaire avec moi. C! On peut
« passer, mon colonel. .. emmenez-nous, mon
!! colonel.» On peul passer, c'est bien mon avis,
mais les emmener, c'est une autre affaire.
&lt;! Je leur réponds que je suis là sans commandement, en curieux, en amateur, que
j'avais le droit de faire ce que j'ai fait, mais qne
je n'avais pas le droit de le leur faire fairP ....
Et cependant, il n'y a personne, personne sur
ce rempart!
C! Je m'assieds dans la tranchée, au milieu
de ces braves gens, et là, je réfléchis .... Entrer dans Paris, le premier, c'était bien tentant! Toul d'un coup, du côté de Paris, un
homme parait sur le parapet, agitant un mouchoir blanc et criant des mols qui ne pouvaient
venir jusqu'à nous. Tous, nous prcitions l'oreille, tâchant d'entendre, n'entendant pas ....
Mais voici que l'homme disparait au milieu
de la fumée et de la poussière soulevée par
un obus qui vient d'éclater à vingt pas de là.
Est-il mort? Est-il vivant? Il s'était jeté à
terre, il se relève, il agite de nouveau son
mouchoir blanc, il crie de toutes ses forces.
Et nous entendons distinctement ces mots :
&lt;! Venez! venez! ,,
&lt;! J'ai là une demi-minute d'hésitation.
Était-ce une ruse? voulait-on m'attirer là, et
ensuite nous massacrer, moi et les hommes
qui m'auraient suivi? Peut-être .... Mais, peutêtre aussi, était-ce un homme qui voulait et
pouvait nous ouvrir Paris. La délibération ne
fut pas longue.
C! Je dis aux soldats qui m'entouraient :·
C! Mes enfants, cet homme nou~ appelle, il
cc faut aller là, el j'y vais. l&gt; Tous veulent
m'accompagner. Je leur répète que je ne suis
pas leur chef, que Je puis risquer ma peau,
1,
11

pas la leur, Pt que j'ir:ii" seul. Cependant l'un
des sergents me dit : cc - Ah! moi, mon
« colonel, je suis le plus ancien sergent de
« la compagnie, je veux aller, et j'irai avec
(( vous. ))
&lt;! Cela est dit d'un ton si ferme. si net, si
simple, que je lui réponds : « Eh hien ! venez,
c! vous, mars vous tout seul. 1&gt; Nous partons
tous les deux. Nous arrivons au pont-levis.
Une seule poutre pour passer, et pas large, et
bien avariée, et bien chancelante. Je la tâte
du pied. Elle vacille, mais on peut garder son
équilibre. Je passe, le premier; le sergent,
aprè~ moi; nous traversons le fossé, nous
sommes dans la place, et nous nous mettons
à courir pour escalader le para pet. Nous
arrivons à l'homme au mouchoir blanc. Il
nous dit:
c! Regardez! Personne! absolument
·c, personne! Faites entrer les troupes! 1&gt;
c! Mais à ce moment, un nouvel obus vient
tomber à dix mètres de nous. Jamais la batterie de Montretout n'avait tiré avec autant
d'abondance et de préci~ion. De là-bas, avec
leurs lorgnettes, ils nous voyaient, et, de leur
mieux, tiraient sur nous. Pendant quelques
instants, noos nous trouvons, tous les trois,
le sergent, l'inconnu et moi, dans un tourbillon de fumée, de poussière èt de cailloux .
Enfin, nous sortons de là, intacts, tous les
trois, et l'homme au mouchoir me dit :
&lt;! - Je m'appelle Ducatel, j'habite Pas~y.
&lt;1 Je suis conducteur des ponts et chaussées.
&lt;! Voyez, rien devant vous, rien! Vous pouvez
C! aller jusqu'à la Muette, sans rencontrer de
&lt;! résistance, mais vite, vite, faites entrer les
c! troupes. »
!f Il en parlait bien à son aise. Elles n'étaient pas à mes ordres, les troupes. Enfin,
nous repassons, tous les trois, le pont-levis.
Des officiers étaient accourus. Les hommes se
rassemblaient de toutes parts. Moi j'étais le
seul à avoir cinq galons sur ma manche; on
me laisse rédiger et signer la dépêche suivante :
C! Faites ent1'er les troupes. Nous sommes
!&lt; dans Pa1'is. ,,
&lt;! Le général Douay ne me connaissait pas,
ne comprend rien à ma dépêche, télégraphie
au maréchal, qui télégraphie à M. Thiers,
qui, lui, me connaissait. Bref, ce n'est qu'au
bout de cinq quarts d'heure que l'ordre d'entrer arrive et que la batterie d~ Monlretout,
- elle avait continué de tirer avec acharnement, - cesse de cribler de projectiles notre
malheureux pont-levis.
&lt;! On jette à la hâte quelques planches sur
le pont. Les deux bataillons de tranchée se
préparent à entrer, et encore, à ce moment,
s'élève-t-il entre les deux chefs de batàillon
une querelle sérieuse sur une question de
préséance: Moi, je n'étais plus rien. Mon rôle
était fini. Deux heures après, le général Douay
arrivait et les troupes entraient à grands flots,
par quatre portes, dans Paris. »
LUDOVIC HALÉVY.

�'--:: :-: :-: :-: . - =-=-=-=-=-=---=-=-=-=-==--==--==-=-="":::ii__,.,;:~~==~===~,?-.-3:LE

"LisEz-Moi'' nisroRIQuE

Clicht A Moulet.

THÉROIGNE DE MÉRICOURT
Tableau anonyme. (Musée Carnav:ilet.)

�</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1910, Año 1, No 12, Mayo 20</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>Jules Tallandier Editor</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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