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                  <text>'--:: :-: :-: :-: . - =-=-=-=-=-=---=-=-=-=-==--==--==-=-="":::ii__,.,;:~~==~===~,?-.-3:LE

"LisEz-Moi'' nisroRIQuE

Clicht A Moulet.

THÉROIGNE DE MÉRICOURT
Tableau anonyme. (Musée Carnav:ilet.)

�LIBl(AfRIE ILLUSTRÉE. -

JULES

TALLANDœR' ÉDITEUR.

75, rue Dareau,

-

I

Sommaire du

PA~IS

(XIVe arr').

3e fascicule ,s juin 1910. )

LES FEMMES DE LA RÉVOLUTION

2:
His toire et légende • · • · ·
2
Daumesnil
.
•
·
•
·
·
·
·
,
T. G . . . . . · · ·
Le cardina l Dubois • • ·
.2 ,
DUCLOS . . · .
l9J
f' RÉDÉRIC L OLIÈL • .
Le mariage de Talley rand . • • · · :
203
ANDRÉ LICHTi:NllERGER. Monsieur de Migurac ou le Marquis P~•~o~
209
sophe . .. • • · · · · · · · · · · · · · . . . 231
3s
de l'A cadémi~ Jr-at1ça,se.
2
CIIAllFORT . . .
Anecdotes
... • • · · · · · · · · · · ·
213
GÉNÉRAL DE MARBOT.
Mémoires . • . • • · · · · · · · · · · · · ·. ·
Les Indiscrétions de l' H,stoire : Une sultane ï}
DOCTEUR CAUME~.
L s M stères de !'Histoire: Sa,nt-ue1·,ua10
ANDREW LANG· · · ·
•
française
. . .. . . • . • • • · · · · . . • • 2J
Î•ImJ;orte l ( Traduction TEODOR D8 ..:.W.:.._vz_E_w_A:...':...
)·_ 2_2_2_ _ _ __ _ _

Les Femmes de la Révolution : Théroigne de
Méricourt . . . . . . . . • • • • • · · · · ·
Madame Récamier • · · · · · · · · · · · · ·
J osEPH T URQUAN . .
Lès _Souve rains intimes : Albert-r.do~a.r~
J.-11. AUBRY . • · ·
Prmce de Galles • · · · · · · .- · · · ·
Grandes Amoureuses: Phry ne . . . • • • · ·
J EAN R!CIIEPIN. · · · ..
MICHELET . • · · · .

;

ÉDOUARlJ FOURNIER •

PLANCHE HORS TEXTE

ILLUST~ATIONS
D.APRES LES TABLEAUX, DESSINS ET ESTAM l•~S DE :
E ANTHONY CARDON, IIENRI CHARTIER, CONRAD, R.-A.
ANGEL), ABRAHAM G
B?SS ' M RIE-ELÉONORE GODEFROY, G RE UZE, II UOT, GASTON
COSWAY, BARON ERARD, A , •
ÎAUNAY N. ÎUOMAS, ÉDOUAR D ZIEl1
MÉLJNGUE, J EANNE RoNGIER, S w EBACH,
'
Copyrigh-t-by--=1""·a-::
ll-andier 1910.

E:a::::e

''

,,
LI SEZ=MOI'

Paraissant

TIRÉE EN CAMAÏEU

THÉROIGNE D E .\1 É RI C OU RT ·
T ABLEAU ANONYME (Mus&gt;:E CARNAVALET.)

BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE ANECDOTIQUE

le 10 et le 25

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRE BI-MENSUEL

,

SOM.MAIRE du NUMÉRO 115 ( 10 Juin 1910)

LA

DOMNIN~

Ro m a n par Pau l A RENE
•
·
e - MARCEL PREVOST, de l'Académie française.
IIENRI DE REGN.IER. lnsoucjf°CR; MAZ EL. La ren con tre. - CATULLE .MENDES.
Nou veau pr intemps. EN 0 '·MARIA DE Ht:. REDlA. Chanson de torer~.
Le ramasseur de bonn~tNëb
JiT R.enée Mauperin. - CHARLF..S BAU DE·
1
_ EDMOND ET JULES DE
/ uLES RENARD La lan terne sourde. LAIRE. Boh émJH~ ~ n L:~~~\ le- ros signols _ IIE~RI HEIN E. L'intermezzo.
Ttt&gt;:OPUJLE GA , •. • G é . et Cie _ ] EA'N RAMEAU. Les mains de la
- L to:-; DE TIN::,EAU.U PASSA T. Mont-Oriol. - T11 i:ODORE DE BANVILLE.
nature. - Guv DE ~ tARGUER ITTE . La tan te . - EMILE .POUV ILL,◊, . ·Sér éna de . - PAUL
FOLEY _ La dame aux manages. - EDMOND
La coccinelldè l'AJd;;\:S,rançai~e. ·Déje11;n er de s oleil . - MAURICE DONNA Y,
f e°~I~~~ie fran ~aise Edu cation de Pnn ce.

VlE p R l VEE
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NAPOLÉON

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J. TALLANDJER,

P ar BOURRI E N N E
son secrétaire intime.

75 , rue Dueau, PARIS (XJV•)

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GALANTE~ - PETITS DRAMES DES TUILERIES ET DE LA MALMAISON.
5

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oir offrir gracièusemcnt à ses abonnés
a la bonne for~un~e ~.ft~i;vable dans h: commerce, reproduisant
~~\ f~:-~~;u~ ~ê: : :1~s ~~u; grands maitres du xvu1• siècle :

HISTORIA

R éduction d'une gravure
de l'ouvrage.

w A TTEAu : lt'Embattqaement poa11 cythè11e
dont il n'existe pas, malheureusemen t pour le public, de copies g ravées facilement
accessibles.

V ie nt d e p arait re :

Le

: - - - - - - - CONDITIONS d 'AB0NNEME N T

.
Pnx
pour l' A onée .·

fr plus l'affranchissement postal .des 24 fascicules

2O

·

Parl· s .. . , . . . . . . . . . . 2 tr .
4
Province et Colonies. • · · · ·
Etranger . . • • • · · · · • · · 8 r ·

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22 fr. PARIS. 24 fr. PROVINCE.. - 28 fr.
ETRANGER. Rayer les chiffres mutdes.

. des erreu,s,
. prz·ère d'écrire très lisibleme,it Iou les les indicalto11s.
Afin ,t'éviter
Ajouter Ofr. bo pour l'envoi de la prime.

P ARU

Le Général Bonaparte

Soit pour Paris. • · · · · · . · · ·
fr .
_
Province et Colonies • 24
Etranger . . . . . . . . 28 fr.

A

Premier COQSUI
DÉJ A

22 fr .

BULLETIN D'ABONNEMENT

Théroigne de Méricourt

93_

C'est en q uelque sorte un Napo·
!éon nou',)eau, un Napoléon inconnu
que nous présente cet ou',)rage mag nifiquement illustré d' après les col:
tections et tableau)( de l'époque, et du
à la plume d·un homme qui fui le
confident te plus intime du ',)ainque~r
d'Austerlitz, son ami d'enfance, puis
son compagnon de jeunesse et son
secrétaire partic ulier .

•= ========~~~::=0
.
.
. •
mo indres hal:ituJes de ceux qu'a
'aux

On aime en genéra l a ':onna11re JUSqt ul assez souvent qua nd nous lisons la
1•
uss I nous arrive- ·I
•
immortalisés la g oire ; a .
d ,
r que l'histoire ait néglig~ de nous
vie privée d·un personnage illustre, e regre11e
r ne s·occuper que du héros.
parler de l'homme pou!
. oires de Bourrienne peuvent, sans contredit, passer
A ce po111t de vue, es mem
ui Je l'avis d·un de nos plus
'li
du genre puisqLc ce sont eux q ,
pour les me1 eurs
' r Na o lèon le plus de details intimes •.
grands écnva111s, • donnent su
p. é . la ~onceplion, a l'c.,écutio n de bien des
Non seulement s .ou~n enne a ass1: ;é : des intriuues saus nombre, politiques
projets, mais encore il s est trouv~ m
,.,

co:u~i~nt~im
:es~e:1~à~de~:gl~o=ri=e=ux==1a=11=s=d=a=rm=e=s=.= = == = = == = = = = = 0
0=

EN VENTE PAR T OUT

95

Par M ICHELET

JI existe un fort bon porlrail gravé de la
leur de fer de Tournai, le ferblantier Mcuris, peut-être celle où la Commune, les adoptant
Lelle, vaillante, infortunée Liégeoise, qui, au
par un dévourment qui rappelle celui de ers solennellement, promena d:ins Paris les ar5 octobre, eut la grande initiative de gagner trois cents, sauva la ville de Nantes, comment
le régiment de Flandre, de briser l'appui de la Vendée s'y brisa pour le salut de la}' rance. chifes de Liége, avant de les recevoir dans
son sein à l'llôtel de Ville.
la royauté, qui, au tO août, parmi les prePour comprendre Théroigne, il faudrait
miers combattants, entra au château l'épée à connaître encore le sort de la ville de Liége,
Théroigne était la fille d'un fermier aisé,
la main, cl reçut une couronne de la main des ce marlyr de la liberté au commencement de
vainqueurs. - Malheureusement, ce portrail, la Révolution. Serve de la pire tyrannie, serre qui lui avait fait donner quelque éducation,
dessiné à la Salpêtrière, quand elle rut devenue de prêtres, elle s'affranchit deux ans, et cc et elle al'ait une grande YÎl'acilé d'esprit,
folle, rappelle bien faiLlcmcnt l'héroïque fut pour retomber sous son él'êque, rétabli beaucoup d'éloquence naturelle : celle race
du Nord lient Leaucoup du ~Jidi. Séduite par
hcauté qui ravit le cœur de nos
p~rcs el leur fit voir dans une
un seigneur allem:ind, abandonnée, fort :idmirée en Angleterre et
fomme l'image même de la liberté.
entourée d'amant~, elle leur préféL:t tète ronde cl forte (,·rai type
rait à tous un chanteur italien, un
liégeois), l'œil noir, un peu gros, un
peu dur, n'a pas perJu sa flammr.
caslr:it, laid cl vieux, qui la pillait,
vendit ses diam:ints. Elle se faisait
La passion y reste encore, et la
alors appeler, en mémoire de son
trace du riolcnt amour dont celle
pays (la C:inipinc), comtesse de
fille vécut et mourut, - amour
Campinados. En France, ses pasd'un homme ? non (quoique la
sions furent de même pour les
chose semble étrange à dire pour
hommes élrangcrs à l'amour. Elle
une telle ,·ic), l'àmour de l'idée,
déd arait détester l'immoralité de
l'amour de la liberté et de la Révolution.
Mirabc:iu ; clic n'aimait que le sec
et froid Sieyès, ennemi né des femL'œil de la pauvre fille n'est
mes. Elle distinguait encore un
pourtant point h:igard ; il est plein
homme austère, l'un de ceux qui
d'amertume, de reproche et de
fondèrent plus tard le culte de la
douleur, plein du sentiment d'une
R:iison, l'auteur du calendrier rési grande ingr:ititude !. .. Du reste,
publicain, le mathématicien Romle temps a frappé, non moins que
me, aussi laid de l'i sage qu'il était
le malheur. Lrs lrails grossis ont
pur el grand de cœur ; il le perça,
pris quelque chose de matériel.
cc cœur, le jour où il crut laJ!épuSauf les chc1·eux noirs serrés d' un
blique morte. Romme, en 89, arfichu, tout est abandonné, le sein
rivait de Russie; il était gouvernu, dernière beauté qui reste, sein
neur du jeune prince Strogonoff,
conservé de formes pures, fermes
et ne se faisait aucun scrupule de
et virginales, comme pour témoimener son élère aux salons de la
gner que l'infortunée, prodiguée
Liégeoise, fréquentés par des homaux passions des autres, elle-même
mes comme Sieyès et Pétion. C'est
usa peu de la vie.
dire assez que Théroigne, quelle
Pour comprendre celle femme,
que fût sa position douteuse, n'éil faudrait.bien connaitre son pays,
tait nullement une fille.
le p:iys wallon, de Tournai jusLes jours entiers, elle les passait
qu'à Liége, conn:iilre surtout Liégc,
à
l'Assemblée,
ne perdait pas un
notre ardente petite France de
Cliché Braun, Citaient et çt•
mot de cc qui s'y disait.
Meuse, avant-garde jetée si loin au
ANNE-J oskPIIE TERWAGNE, dite T11ÉROIGNE DE MÉRICOURT.
Une des plaisanleries les plus ormilieu des populations allemandes
Tat/eau de GREUZE.
dinaires des royalistes qui rédides Pays-Bas. J'ai contésaglorieusc
geaient les Actes des Apôtl-es, c'éhistoire au xv• siècle, quand, brisée
tait de marier 'l'héroigne au député
tant de fois, jamais Vjlincue, celle population par l'Autriche. Réfugiés en foule chez nous,
Populus,
qui
ne la connaissait même pas.
héroïque d'une ville combatti t un empire, les Liégeois brillèrent dans nos armées par
Quand
Théroigne
n'aurait rien fait, elle
11uand trois cents Liégeois, une nuit, forcèrent leur valeur fougueuse, et marquèrent non
un camp de quarante mille hommes pour tuer moins dans nos clubs par leur colérique élo- serait immortelle par un numéro admirable
Charles le Téméraire. Dans nos guerres de 95, quence. C'étaient nos frères ou nos cnfünls. de Camille Desmoulins sur une sé:ince des
j'ai dit comment un ouvrier wallon, un bat- La plus touch:intc fête de la Révolution rsl Cordeliers. Voici l'extrait que j'en ai fait
ailleurs :
li. - HmToRIA - Fasc. 13.

13

�-

1i1Sr0'1{1Jl

cc L'orateur esl interrompu. Un Lruil se
fait à la porte, un murmure llallcur, agréaLlc .... Une jeune femme entre et veut parler ....
Comment! cc n'est pas moins que mademoiselle Théroigne, la belle amazone de Liégc !
Voilà bien sa redingote de soie rouge, son
grand sabre du 5 octobre. L'enlhousiasme est
au comble. Cl C'est la reine de Saba, s'écrie
&lt;l Desmoulins, qui rient visiter le Salomon
« des districts . l&gt;
« Déjà clic a trarnrsé Loule l'AsscmLlée
d'un pas léger Je pan Ibère, clic est montée à
la tribune. Sa jolie tête inspirée, lançant des
éclairs, apparait entre les somùres figures
apocalypti11ues de !Janton cl de Marat.
cc Si vous êtes vraiment des Salomons, dit
Théroigne, ch Lien, vous le prou,·crez, vous
l,;'11 irez le Temple, le temple de la liberté, le
palais de l' Asscmhlée nalionale .. .. f.l Yous le
bfttiruz sur la place où l'ut la Baslil!c.
cc Comment! tandis que le pouvoir exécutif
habite le plus beau palais de l'uni,·crs, le
paYillon de Flore et les colonnades du Louvn·,
le pournir législatif est encore rampé sous
les tente~, au Jeu de pQtime, aux Menus, au
Man~gc .. .. comme la çolombe de Noé, qui
n'a point où poser le pied!
&lt;l Cèla ne peut rester ainsi. li l'aul que k-s
peuples, en regardant les édifices qu'I.Jabitcront les deux pouvoirs, ~pprcnnent, par la
Yuc seule, où réside le uai souverain.
Qu'est-cc qu'un souverain s:ms palais? Un
!lieu sans ·autel. Qui reconnaitra son culte?
Cl Dàtissons-lc, cet autel. Bt que Lous y
conlribucnl, que Lous apportent leur or, leurs
pierreries; moi, Yoici les miennes. Bàtissons
le seul vrai temple. Nul autre n'est digne de
Dieu que celui où fut prononcée la Déclaration
des droits de l'homme. Pari~, gardien de ce
temple, sera moins une cité que la patrie
commune il Ioules, le rendez-rnus des tribus,
leur Jérusalem ! »
Quand Liége, écrasée par l,·s Autrichiens,
fut rendue à son tyran ccclésiaslique, en 1701,
Théroigne ne manqua pas à sa patrie. Mais
elle fut suivie de Paris à Liége, arrêtée en
arrivant, spécialement comme coupable de
l'attentat du 6 octobre contre la raine de
France, sœur de l'empereur Léopold. ~lcnée
à Vienne, et relâchée à la longue, faute de
preuves, elle revint exaspérée, surloul contre
les agents de la reine qui l'auraient suivie,
livrée.
Elle écrivit son al'cnlurc; clic roulait l'im-

primer; elle en avait lu, dit-on, quelqurs
pages aux Jacobins, lorsque éclata le 10 août.
Un des hommes qu'elle haïssait le plus
était le journaliste Sulcau, l'un des plus
furieux agents de la çonlrc-révolution. Elle
lui en voulait, ~on seulement pour les plaisanteries dont il l'avait criblée, mais pour
avoir publié, il Bruxelles chez les AutricbiPns,
un des journaux qui écrasèrent la Ilévolulion
à Lit'•ge, le Tacsin des rois. Sulrau était dangereux, non par sa plume seulement, mais
par son courage, par ses relations infiniment
étendues, dans sa province et aillrnrs. Montlo~ier conte qnc Sulcau, dan, un danger, lui
disait : « J'enverrai, au besoin, toute ma
Picardie à rntrc secours. ll Sulcau, prodigieusement actil', se nmllipliail; on le rencontrait
~ou11•11l déguisé.
L;,l'ayrlle, dès flü, dit qu'on le Lroura
ainsi, sorlanl le soir de l'I.Jôtel del'archerèque
de Ilor&lt;lraux. Déguisé celle fois encore, armé,
le matin même du 10 ao{1I, au moment de la
plus violente fureur populaire, quand la foule,
iue d'avance du combat qu'elle allait fürcr,
ne cberrhail qu'un ennemi, Suleau, pri~, dès
lors l'lail mort. On l'arrèta dans une fausse
patrouille de royalistes, armés d'espingoles,
qui faisail'nl une reconnaissance autour des
Tuileries.

française qui donnait le bras à Théroigne qui
porla le premier coup.

Sa participation au 10 août, la couronne
que lui décernèrent les Marseillais Yainqueurs,
al'aienl resserré ses liens avec les Girondins
amis de ces Marseillais el qui les avaient fait
venir.
Elle s'allacha encore plus à eux par lcnr
horreur commune pour les massacres de
Septembre, &lt;fU'cllc flétrit éncrgique111enl.
Dès avril 02, elle avait violemment ron1ru
avec Ilobespierre, disant fièrement dans un
café que, s'il calomniait sans preuves, « clic
lui rrlirait son estime i&gt;. La &lt;hose, contée le
soir ir,1niquement par Collot-d'llcrbois aux
Jacobins, jeta l'amazone dans un am11s~nt
a.-:rês de l'ureur. Elle était dans une lril,nnr,
au milieu des dévotrs de Hohcspierre. Mal~ré
les efforts qu'on fai~ait pour la retenir, l'ile
sauta par dessus la barrière qui s(-parait les
tribunes de la salle, perça celte foule cnnrmie, demanda en ,ain la parole; on se boucha
les oreilles, craignant d'ouïr quelque 1,lasphème conlre le dieu du temple; Théroi3ne
l'ut chassée sans être l'Olendue.
El!c élait encore fort populaire, aimé&lt;',
aJmirée de la foule pour son courage et sa
beauté.
Oo imagina un moyen de lui ôter cc
prestige,
de l'avilir par une des plus hh hes
Théroigne se promenait arec un garde
franyaisc sur la (errasse des Feuillants quand violences qu'un homme puisse exercer sur ·
on arrêta Sulcau. S'il périssait, cc 11'était pas · une femme. Elle se promenait presque seule
clic dti moins qui pouvait le mettre à mort. sur la terrasse des Tuileries; ils formèrent
Les plaisanteries mêmes qu'il avait lancées un groupe autour d'elle, le fermèrent tout à
contre elle auraient dû le prolégcr. Au point coup sur elle, la saisirent, lui leYrrent les
de vue cheralcresque, clic dcvàit le défendre; jupes, et, nue, sous les risées de la l'oule, la
au point Je me qui domioail alors, l'imitation fouettèrent comme un enfant. Ses prières,
l'arouche des républicains de l'antiquité, die ses cris, ses hurlements de désespoir, PC
dcrnil frapper l'ennemi public, quoiqu'il fût firent qu'augmenter les rires de celle foule
son ennemi. Un commissaire, monts sur un cynique et cruelle. Lâchée enfin, l'infortunée
tréteau, essayait de calmer la foule ; Théroigne continua ses hurlements; tuée par celle injure
le reDl'ersa, le remplaça, par la contre Sulcau. barbare dans sa dignité et dans son courage,
Deux cents hommes de garde nationale défen- elle avait perdu l'esprit. De i 705 jusqu'en
daient les prisonniers ; on obtint de la section i 817, pendant cette longue période de vingtun ordrl) de cesser toute résistance. Appelés quatre années (toute une moitié de sa vie!)
un à un, ils furent égorgés par la foule . elle resta folle furieuse, hurlant C:)mme au
Suleau montra, dit-on, beaucoup de courage, premier jour. C'était un spectacle à briser le
arracha un sabre aux égorgeurs, essaya de se cœur de voir cette femme héroïque et charfaire jour. Pour mieux orner le récit, on mant/&gt;, tombée plus bas que la hèle, heurtant
suppose que la virago (petite et fort délicate, ses barreaux, se déchirant elle-même cl manmalgré son ardente énergie) aurait sabré de geant ses excréments. Les royalistes se sont
sa ruain cet homme de grande taille, d'une complu à voir là une vengeance de Dieu sur
vigueur et d'une force décuplées par le déses- celle dont la beauté fatale enivra la Hérolulion
poir. D'autres disent que cc fut le gardé dans ses premiers jour~.
l\llCIIELET.

,,

UN VOYAGE EN POSTE. -

Tableau de S WEBACJI

Madame Récamier
PAR

JOSEPH TUR.QUAN

CHAPITR.E V (suite. )
C'est pendant ce séjour à Lyon que Camille
Jordan, en la menant visiter, avec la duchesse
de LuJnes, l'imprimerie de mr. Ballanche
père cl fils, lui présenta ce dernier.
)1. Ballanche et non de Ballanche
corru~e l'écrit _Gustave Claudio 1 , qui n'avai~
rcrlarncmcnt pas lu sa Palingénésie ni de
~all~11ge'. &lt;:ommc l'orthographie me de
t;cnhs qui la lu t encore moins, était un être
tout à fait à part dans la création. On a dit
de Pellisson qu'il abusait de la liberté qu'ont
l~~ hom~es, et surtout les hommes d'esprit,
d elrc laids·. Ballanche en abusait davanlagP,,
plus encore que Mme hécamier n'abusai t de
la permission d'être belle. Il était plus laid
q~e ~ocratc, son devancier en philosophie. li
11 avait pas, comme Mirabeau, la cc laideur
1·csplendissante l&gt; ; il l'avait béate, naïve,

~f

i. Gustave C1..,un1N, Quara11te a11s de souvc11ir s,
ou les boulevards de 1850 à •I871.

niaise même. Modeste dans ses goûts, il s'en
contentait. U est vrai qu'il en aYail une dose
capable de satisfaire les plus exicreants. A de
viei~es cicatrices, suite d'acciden~s, qui couturaient son visage, se joignaient quelques
rerrues dont une, énorme, ne contribuait pas
à l'embellir et donnait à sa laideur un cachet
de burlesque qui la faisait presque tomber
dans le domaine du ridicule. Timide aYec
cela comme un enfant pauvre mais intelligenl, qu'un hasard fait tomber tout à coup
au milieu d'une réunion de jeunes femmes
élégantes et moqueuses ; gauche à éborgner
les gens en les saluant, d'une mise plus que
négligée, il avait bien le plus drôle de corps
qu'on pût imaginer. C'était à se demander
comment une âme qui se respecte avait pu se
résoudre, en fait de guenille terrestre, à s'affubler de celle-là. Il fallait assurément qu'elle
ne l'ùl pas difficile ou qu'elle n'eût pas trouvé
mieux. Car en vérité ce n'était pas l'âme de
ce corps-là. lb faisaient cependant bon mé-

n~ge. Peut-êlrc même, à lout prendre, le
pieux Ballanche aurait-il choisi ce corps par
hum!lité ch~élicn~e ou par amour de la philoso~h,e, car 11 samit que Cicéron a &lt;lit : l\'eque
cntm ln es quem fo,-ma ista declaral · secl
mens c~tj.usque, is est quisque, non ea figura
quœ dzgtlo demonst1w·i potesl. (Car tu n'es
pas ce q1:1c celte forme semble indiquer· mais
l'ftme de l'homme, voilà l'homme, c~ 11011
cette figure extérieure qui peut être m:mtrée
au doigt. ) Si la « figure extérieure &gt;&gt; de
Ba~anch_c avait des verrues, ~on âme n'en
a~a1t pornt: elle était. des plus belles qu'on
put trom,!r, et plus fa1 te pour habiter le ciel
que la terre. On a dit que l\L Jouhert, l'ami
d~ Fontanes, de Chateaubriand, de Mme Je
Beaumont, qu'il était &lt;( une, âme qui avait
r_en?ontré par hasard un corps et qui s'en
II.rait co~me elle pouvait ». On aurait pu le
dire aus~1 de son ~1~te~~~rain Ballanche, qui
partageait avec lut I am1L1e de Chateaubriand.
Je ne crois pas qu'on puisse se représenter

�ç,-

111ST01{1.ll

- --------~,#

un ètrc plus pur, plus dévoué, plus généreux. Candide comme per~QJme, n_e croyant
pas au mal, l'ignorant mème, convamcu ~e. la
bonté de tout le monde, il ne se figura1_t Ja_mais ètre lui-même assez bon. Bambm /
barbe grise, il ne se rendait pa_s compte qu il
était en ce monde une exception, une_ sor.~c
d'abbé Con8lanti11, ou plutôt, pmsqu 11
n'avait pu avoir connaissance de celm-là, une
manière de bonhomme Démodocus,- Ne pleurait-il pas au seul nom de Cymodocee, c?mme
ce prètre du divin Homère qui pleurait aux
récits d'Eudore 'I
,.
Le bonhomme n'eùt pas été com~le~ s 11
n'a\'ait pas eu un ,_défau_t de pron~nciauon_:
c'était à croire qu il ava1l voulu sen_ guérir
par le remède de_ Démosthène, car il semblait toujours av01r la bouche encombrée _de
cailloux lorsqu'il voulait vous parler e~ paraissait en a\·aler un ou deux quand on lm adressait la parole.
.
, 1
A toutes les qualités qu'on lm connait, i
. . .t, on l'a \'U , celle de philosophe,
J01gna1
.
•et,
aussi celle de poète : il se croya_1t appe1c a
renouveler dans le monde le senllme~L de_la
philosophie poétique. Avec tout ~ela _1I ét~1t,
nalurcllemcnl, l'homme le plus d1slra1t q~ on
ait jamais vu. Il aurait pu rendre des pom~s
au grand Ampèra, son compatriote e~ ami.
J'ai dit qu'il était plus fait pour ha?.itcr ~e
ciel que la terre : est-ce pour cela qu il ~,tait
toujours dans les nuages ou dans la lu~e. ,L~
grand Arnaud était un peu dans ce gout-la .
trop pénétré, mèmc d?~·an~ ~es d~~es, dc_s
idées très saines de l egalitc chrel1cnnc, il
oubliait que ces idt:es n'ont pas cours chez
les grands et défaisait lo~l do~?°mcnl, le
soir, el rnns y penser, les Jarret1crcs d~ sa
culotte devant la duchesse d~ ~ongucv11le.
Celle-ci avoue qu 'clic C'll soullra1l ?n P?u.
M. Ballanche aurait passé toute sa v1~ à s ~n
demander la.raison sans la trouver Jamais.
Le grand Nicole (bon Dieu! que de rand~
hommes à propos de M. Ballanch~.) q_m
avait plus de monde! n'était_ pas moms d1~trait, cl ses dis lract10us ava1~~l une nu~nce
non moins accentuée de fam1ltcr sans-genc.
Fréquentant lui aussi la mai~on de la sœ_ur
du grand Condé, il posa ·un soir' sans y penser
davantage, son chapeau, rnn manc~on, rn
canne el ses gants sur le lit de I:! prmcc~rc.
Par eEprit de contrition, ~lmc de Longue~;•llr,
qui se préparait à faire son salut, ne ~e 1~cha
point. Et M. Ballanche aurait cherche vaine:
ment matière à f,1cheric en cette . chose s1
simple. Si simple il était l_ui-mêmc que: le
lendemain de sa préscnlal1on à à(me -~eca:
micr, il \·int, comme clic l'en ava1l pne, llll
rendre ses dcYOirs.
.
.
Ah! mais c'est que Mme Récamier, ~llll ne
négligeait aucune conquê~e cl qui avait u~c
si grande habitude de minauder de son a1~
le plus gentil devant chaque hom1:13c à qui
elle parlait, n'arnil pas oublié de mettre_ en
batterie devant le philosophe toutes ses peille~
mines coquettes. Aussi le brave homme, qui
n'a\'aitjamais YU la moindre femme _se m_ctlre
en frais pour son museau, c1·ut-il v01_r le
paradis de Mahomet s'ouvrir devant lm. Il

prit grimaces el simagrées pot~r a~gent
comptant et crut sincèrement avoir fait la
conquèlc de cc la belle des belles ». Et, ce
qu'il y a de bon, c'esl q~'y_ all~nt, _comme on
dit, bon jeu bon ~genl' il I avait faite.

\
CA~IILLE ]ORDA:-;'.

Table.111 de .\L\RIE·ÊLÉONORE GODEFROY-

Le lendemain, il fut lui rendre _visite.
Mme Récamier était seule, cc qui le mil tout
d'abord à l'aise el enhardit sa timidité. La
jeune femme eut d'ailleurs la charité de se
faire pour lui le m~ins i~po_santc _qu'elle put.
Il parlait donc, et 11 allait, 1~ a_lla1t, éloquen!
malgrérnn défaut clc prononc1at10n, ~mban!uc
qu'il était dans je ne sais quelle ~1ssertallon
philosophique ou morale et ~c s apercevant
nullement que )lme Récamier, avec ~ne
petite moue signi~cativc cl des regar_ds _1~quiels jetés de droite el de gauc~c, éla1t,v1S1blcmcnt mal à son aise. Elle firnt par dcc?unir la cause de cc qui la gènait. Le ph1l0sophc qui, naturellement, ne s'apercevait de
rien, avait aux pieds des chauss~rcs_ ne_uvrs,
et c'est l'odeur de cuir qui portait ams1 à la
tète de la jeune femme. Enfin, n'y tenant
plus, elle finit par déclar?r ~ue ce_ parfu~,
auquel elle n'était pas hab1tuce, allait la faire
défaillir.
M. Ballanche présenta hu mble_mcnt ses
regrets d'avoir exposé Mme Réca~1cr à _cette
fâcheuse intoxication et ajouta qu ~l allait réparer sa bévue. Bien gravement 1I s~ lèr~,
sort et revient bientôt en cbausscltcs: •_I avait
olé ses souliers et les avait laissés derrière la
porte!. .. Mme Récamier ne put s'empècher
de sourire el de trournr, à part elle, que
M. de Narbonne, que )l. de Lamoignon, que
~I. de Montrond n'auraient jamais f~it cela.
Et le philosophe, qui se cropit m~mtcnanl
aussi cc mondanisé » que ces messieurs, de
se replonger dans sa ~hilosophic cl cc la belle
des belles » dans la sienne. Là-dessus, quelques üsileurs surviennent. On regarde avec
curiosité les chausscllcs de M. Ballanche s~us
lesquelles se jouaient gentiment ses orteils.

« Vous ètes venu comme cela? demande un
.ind"1scre t. - Oh I• non ·I J··avais
des
'
. chaussures
. .
neuves; il paraît qu'elles sentaient le cuir ,
Mme Récamier n'aime pas les odeurs. _Alors
je les ai ôtées et les ai mises dans le vestibule.
J'espère les retrouver en m'en allant. &gt;&gt;
Certes qu'il les y retrouvera, le brave
homme. mais sa philosophie ne r~Lrom·a
jamais ~n succès pareil à celui que !~1 va~ul
celte explication. Du coup, Mme Reca;~er
était conquise. Quelle bonne recrue à ex i er
dans sa cc ménagerie » que ce grand cnfat
de philosophe I Car' à la façon de Mm_e. c
Tencin, elle aurait pu appeler ses fam1l1ers
cc mes bêtes ».
. ,
,
M. Ballanche se prit tout de su~lc du~, v~·ritahle amour pour Mme Récamier : c ela1l
plus qu'un de ces liens de cœur, purs, ~espectueux, Patients ., c'était de f l'adorallon,
. d
c'était de la folie, mais une , ~1ie o~ce,
~Lalique, quasi religieuse'. éthere? candidement. C'était, - jl aurait ~u I avour et
peut-être le dit-il, - le premier ess?.r une
âme pure, saisie de v~rt!ge de~anl 1\mmenité du sentiment qui 1envahit tout a coup_,
! t qui paraît impossible, ,ridicule mèmc . a
ceux qui n'ont pas connu I amour et ne c,0.1naissent que la galanterie. Tout, ce ~u osa
demander le philosophe à Mme RecaID:1er, ce
fut de lui permettre pour clic les sentiments
d'un frère pour sa sœur. li pleure p_re~qu~_dc
·oie en obtenant celle faveur. Puis il s m~uiètc, il se croit 1~ plu~ ma~heureux ~c~
hommes : ne serait-il qu un gencu~, tolcre
par pure bon te, d'a' me"/· cc ··· li me nenl souvent dans l'idée, lui écrit-il, que _vous ~roycz
a\·oir de l'allachemcnl pour moi, mais qt'.c
vous n'en avez réellement pas. Celle pensce
est un tourment ajouté ~ _t?us mes, aulr:s
tourmen ts.... C'est par pille cl par condc~r· .
ccndance que vous me témoignez de intc_l .. » Mais
Mme Récamier le rassure et il
rel.
•
redevient le plus heureux des 1iommes ..
On peul se demander si c'était vra1m,cnl
ar amour de la philosoph!e ~ue 11me f\~c.~p . . toute pateline, accuc1lla1l M. Ballanche,
m1ei,
d" . 1·
alors bien inconnu, et _do~l !a isllnc '.on
extérieure, qui ne pouvait rivaliser a_v7c ccll~
des Montmorency el des autres familiers de
outre
son sa1on, n'e'ta1't pas pour !latter
.
d me•
sure ses petites vanités de maitresse c ma~C mmc il n'est pas probable que c~ fut
son.
o
ar amour
du philosophc, don L. Ie v1sa"c
. ~
~'était pas préci~émcnt d'un _sédm?ant irre. t"ble
froide de sa
1 . comme elle était· Ires
sis
drc cngoucmcnt
nature cl, incapab!c du mom
, .
il fallait que Mme Récamier eùl, p~ur agrcg~r
cet humble au troupeau, un mollf. très .raisonné. C'est qu'elle craignait, d~pms quelle
et -des
ne frayai·1 plus qu'avec des prrnccs
.
11
1ions
bassadeurs
et
dr,s
•
ustra
d ucs, des am
l'
,t d l :
de toutes sortes, qu'on ne accusa ~ ~1 criser les bourgeois qui, en somme, cta1en_L
p
d La présence de Ballanche cucz
son mon e. ,
li 1· ·1
. ·1 de Lorl à personne;
elie ne ra1sa1
, e e era1
vanter partout sa génére~se Lolerancc et sa~verait la situation en lm donnant une pe~•~e
, 1 de protectrice des lettres. On r1a1l
aureo e
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•
l d ses
Lien un Peu du Philosop c-pocte c e

,,

__________________________________

.M.JtDA.M'E 'J{iCA.Ml'E~ ~

hévucs d'étiquette, mais il n'y prenait pas dévotion et d'influences religieuses; \lme de
garde, ou plutôt il ne s'en apercevait pas, et Boigne, avec son esprit et son bon sens, trou- des amants de sa jolie sœur, la princesse
il eût été bien surpris, en 1824, lorsqu'il vait ce projet &lt;&lt; tout à fait déraisonnable ». Pauline; M. de Norvins, le futur historien de
accompagna Mme Récamier à Rome et qu'il Et elle en donnait les raisons : « li ne faut Napoléon, qui a laissé de précieux et spiri' rencontra chez elle ce qu'il y avait de plus pas vous tromper, disait-elle; le vrai besoin tuels mémoires et qui était alors préfet de
huppé dans la société cosmopolite de Rome, de votre vie, c'es l la société et 1a conversa- police à Rome. C'est elle qui a dit de lui,
s'il avait lu cette petite réllexion de Mathieu tion. En Italie, l'une el l'autre sont nulle~, dans une lettre à Camille Jordan : &lt;&lt; Ce M. de
1:crivant à Julielle : cc ••• Vous me permet- surtout à présent que les étrangers qui seuls Norvins est certainement un homme d'esprit.
lrrz de rire un peu du bon Ballanche, lancé l'animaient y sont fort rares. Vous aimez les li m'a mise dans la confidence de quelques
écrits qui prouvent du talent; mais il y a en
dans la plus grande société. ll
arts, oui, comme des objets de distraction el lui un mélange de l'ancien cl du nouveau
Cependant Mme Récamier recevait les visiles parce que vous avez un goût sûr el fin que
de ses amis : les duchesses de Luynes et de vous cherchez à exercer. füis je vous le de- régime qui m'étonne toujours. C'est quelqueChevreuse, Camille Jordan, Ballanche, dont mande à vous-même, les arts et même un fois )1. de Narbonne, cl l'instant d'après c'est
l'adoration non dissimulée la flattait non pas beau pays suffiront-ils pour intéresser votre Regnault de Sainl-Jcan-d'Angcly. Du reste il
à l'égal de celle d'un prince de Prusse, mais cœur et votre imagina lion? Non sans doute. est parfaitement soigneux et aimable pour
presque autant que celle des ramoneurs ; Eh Lien, vous ne trouverez que cela en Italie; moi. » Mme Récamier assista aux fêtes de la
Mathieu de Montmorency, Auguste de Staël, d'ailleurs, vous seriez bien vile ennuyée semaine sainte à Rome, mais l'absence du
beau jeune homme qui ressemblait étonnam- d'errer de ville en ville sans but et sans pape, prisonnier de Napoléon à Fontainebleau,
leur enlevait leur splendeur accoutumée. Elle
ment au comte Louis de Narbonne, ce qui projet 1 .... »
ne manqua pas d'aller à l'atelier de Canova et
n'était pas fait pour surprendre quand on se
Comme pour donner un démenti à Ume de naturellement de faire la conquête du grand
rappelait que Mme de Staël avait eu une liai- Boigne qui la croyait si peu réellement artiste
son avec ~f. de Narbonne, alors qu'il était et si prompte à s'ennuyer si elle n'avait pas sculpteur. Comme pour donner encore un
ministre de la guerre du roi Louis XVI, et avec elle un salon de voyage, elle décida qu'elle démenti à Jlme de Boigne, qui ne croyait pas
qu'elle l'avait accompagné dans son inspection irait en Italie, et sans retard. Camille Jordan, à son amour pour les arts, elle retourna souvent à son atelier el manda sans doute à sa
des places frontières du nord.
dont elle subissait sans s'en douter la supéD'ailleurs Mme de Staël l'avait priée de riorité, s'était joint à M. de Montmorency maligne amie qu'elle avait une passion pour
la sculpture.
s'occuper de son fils pendant son absence : pour l'engager à y aller.
M. Ballanche qui, lui, en avait une pour
« Je vous recommande Auguste, lui avait-elle
Elle partit au commencement du printemps ~lme Récamier, ne pouvait se consoler de ne
dit dans son billet d'adieu. Qu'il vous voie .... de 1815, emmenant avec elle la petite Amélie
C'est sur vous que je compte pour adoucir sa Cyvoct, nièce de son mari, et une femme de pins la voir. Il voulait le lui aller dire à Rome.
vie maintenant.. .. » Il paraît que les visites chambre. M. de Montmorency les accompagna Camille Jordan avait beau le détourner de ce
du jeune homme furent fréquentes; elles atti- jusqu'à Chambéry. A partir de Turin, M. Pas- projet, le philosophe ne l'écoutait pas. Enfin
rèrent en tout cas l'attention de la police, quier, frère du préfet de police, l'obligea à Camille Jordan manda les dispositions royacar je Lrouvedans une lettre du f9 février 1815, associer à son voyage un jeune Allemand pour geuses de Ballanche à la « belle des belles ll.
adressée par le baron Capelle, préfet du la protéger: avec le peu de sécurité des roules Celle-ci lui répondit : «Pourquoi mus opposer
au départ de M. Ballanche? Voilà un vrai
Léman, au duc de Rovigo, ministre de la
sujet
de querelle. Savez-vous bien que M. Balpolice : cc Je n'ai point cessé de faire observer
lanche
est, après vous, la personne avec
ici son fils Auguste, et je suis bien instruit
laquelle j'aimerais le mieux voyager? »
de ce qu'il fait et de ce qu'il dit.... Mme néLe temps de prendre son chapeau et son
camier, qui est dans cette ville (LJon), est
parapluie,
et Ballanche partit comme un
non seulement la plus intime amie de Mme de
trait
:
il
ne
s'arrêta ni jour ni nuit, perdit
Staël, mais la maitresse de son fils Auguste.
son
chapeau
à
Alexandrie, son parapluie je ne
Celui-ci y va très souvent faire des courses
sais où, et débarqua tout chaud, tout pousecrètes .... i&gt;
dreux et tête nue au palais Fiano, sur le
Voilà une assertion qu'il est aussi difficile
Corso,
oi1 Mme Récamier avait loué un apparde prouver que de réfuter. Je me borne à la
tement.
Les jours qu'il passa à Rome auprès
reproduire, mais en déclarant qu'on ne doit
d'elle et de Canova furent un enchantement.
accepter que sous les plus expresses réserrns
On en découvre plus d'une trace dans son
les rapports des policiers qui, pour ce qui se
poème
d'Antigone; il en avait lu des fragpassait dans l'appartement de ~fme Récamier
ments
à
Mme Récamier, el quelques imprespendant les visites de M. Auguste de Staël,
sions, écloses sous le doux sourire de Juliette,
n'en pouvaient ètre qu'aux conjectures. Et
se retrouvent dans le portrait qu'il fait de la
les conjectures de ces subalternes ne sont
fille d'Œdipe. Malheureusement l'enchantepas souvent impartiales : ceux-ci ont trop
ment
fut court : rappelé auprès de son père
tendance à plaire à leurs supérieurs pour
malade, Ballanche repartit pour Lyon, tandis
qu'on ne les soupçonne pas d'excès de zèle
quo Mme Récamier acceptait pour clic e~ sa
plutôt que d'excès de délicatesse. Il faut, de
nièce
l'hospitalité que Cano,·a leur offrait à
plus, se rappeler le défaut de conformation
Cliché Giraudoo.
Albano,
pendant la durée des chaleurs.
physique de Ume Récamier: mais était-ce un
.MADAME RtC.DllER.
Mme
Récamier
était charitable. Par bon
obstacle absolu? Le sopmno Crescentini avait
Grai•ure ,fANTHONY CARDON, d'après R.-A. Cosw.w.
cœur? Par bon ton seulement? Ayons la chabien une maîtresse!
(CaNnet des Estampes.)
rité de ne pas trop scruter la sienne sur les
Cependant Mme Récamier avait envie d'aller
mobiles
qui la déterminaient. li en résultait
en Italie : si elle avait été si liée que cela avec italiennes, la protection d'un homme n'était
du
bien,
c'était l'essentiel, et il faut la louer
Al. de Staël, il est probable qu'elle serait pas inutile.
grandement d'en avoir fait. Un jour, à LJon,
restée à Lyon, ou qu'il l'aurait accompagnée
A Rome, Mme Récamier reçut les quelques
en Italie. Avant de partir, elle prenait l'avis Français qui s'y trouvaient : M. de Forbin, c'est une petite Anglaise qu'elle arra?he aux
de ses amis. M. Mathieu de Montmorency exilé plr l'empereur pour avoir été au nombre crrilfes de saltimbanques entre les mams des~uels elle était tombé?, et qu'elle met ?n penl'e_ngageait fort à faire ce voyage, mais il y
Madame Rt!ca111ier et les amis de sa jeunesse, sion, puis en apprentissage ch~z un~ lingère;
va1t dans ce conseil des arrière-pcnsëes de JJ. 1.122.
une. autre fois, ce sont des pr1sonmcrs espa-

,

�111ST0'/{1.Jl

dans le ménage roial une entente parfaitt•
haute idée de la façou dont )lural avait orga- pour la bien rcccYOir, il n·y en a,•ait pas une
gnols, à Lyon, qu'elle visite secrètement r l
nisé les postes de son royaume. Arrivée à aussi remarquable sur l'orientation de sa policonsole ; déjà , dans ses brillantes années de
Terracine, elle venait de terminer sa toilette tique. Elle n'avait encore surpris que drs
jeune femme, sous le Consulat, r lie avait
et allendait i, sa fonêtre le moment du diner, indi:es, mais elle ne fut pas longue à voir
recueilli une petite sourde-rouelle en traverlorsque deux voitures s'arrètenl bruyamment qu'elle était survenue en pleine crise conjusant en voiture un village des environs de
devant la maison et un voyageur en descend
Paris et avait assurJ son éducation à l'institut en jurant non moins brupmment. li entre gale. Il se livrait en )lurat une lutte terrible,
entre le devoir auquel il n'aurait pas voulu
des sourds-muets de l'abbé Sicard. A Albano,
dans l'albe1·go el un instant après )lme Réea- manquer, et l'intérêt, que l'impéri1•11sc volonlr
c'est un malheureux pêcheur accusé de cor- 111icr l'entend, toujours jurant, crier dans
respondre avec les An,{lais et condamné à l'escalier : « 0 11 sont-ils, ces insolents qui &lt;le sa femme voulait le forcer 11 sui, rc unir1ut'mcnt. La reine, en effet, tenant 11 sa couronne
mort, en faveur duriuel on la prie d'int~rvenir.
m'ont pris mt's chevaux'! 011 ~ont-ils, que jl' plus r1u'à son l'rère, qui la lui avait donné,,,
Elle part sur l'heure pour Rome el va trouvrr
plus qu'à la France cl plus qu'à l'honneur,
M. de Norvins. \lais celui-ci, tout spirituel qu'il leur apprenne à vivre ! l&gt;
Mme Récamier, qui avaiti, peu près reconnu ne cessait dti pousser ~lnrat à se séparer dl'
est, n'a pas cette fois l'esprit d'avoir du rœur. de sa fenêtre celui qui était descendu de voiIl refuse. En « terme, durs et presque mena- ture, acheva de le reconnaitre il sa voix. Elle l'empereur. Elle voyait que la coalition était
la plus forte. elle trouvait habile de marcher
çants l&gt;, il déclare à Mme Récamier qu'il ne
ouvrit alors sa porte. &lt;l Mais c'est moi, mon- à son 8ecours et de l'ai&lt;ler à écraser son frère
lui appartient pas, à elle, une exilée, de se
sieur le duc, dit-elle, el me voici. &gt;&gt;
Napoléon. Le prix de sa trahison et de son
mêler d'entraver le cours de la justice impéLe furieux, qui voulait apprendre à vivre ignominie dèvait être la conservation de ~a
riale. Et pourtant, que pouvait avoir fait un
à Mme Récamier, n'était autre que Fouché,
pauvre pêcheur, qui ne sal'ail même pas lire,
couronne.
duc d'Otranle ! Il était chargé d'une mission
Mme Récamir r arrivait donc presque en
contre la puissance de Napoléon? ... Le pèchcur
de l'empereur auprès de Murat, dont la fidélit•S médiatrice dans cet intérieur rol'al, divisé par
l'ut néanmoins exécuté quelques heures avant
dcvenaiLdcjour en jour plus vacillante, comme ll's plus poignantes passions, - excepté relie
le retour de Mme Récamier à .\lbano. A la
le trône impérial, - et c'est Mme Récamier du devoir. La reine ,·cnait de lui faire part
même époque, el presque jour pour jour, les
qui avait bénéficié des chevaux de poste que le des incertitudes de ~lural, des exigencl's de ~a
maré&lt;-haux Ney el Oudinot s'insurgeaient oucourrier de Fouché, galopant en avant, l'aisail politique, des sacrifices il l'aire pour le hi1•11
, crte:nenl contre Napoléon, !'allaient trOU\l'r
préparer pour son maitre. De là, grande co- des peuples, mais clic ne lui disait pas '[Ill\
avec des menaces à la llouche el refusaient de
lère du ministre. La conversation fu t donc )lurat venait de signer (11 janvier 1814) un
lui obéir : à eux , pas une punition ; au panne
d'abord un peu vive; elle se radoucit bicnlol traité avec la cour de Vienne, el qu'il s'engapêcheur d'Alllano qui ne pouvait èlre coupable
el on se sépara bons amis. Les beaux yeux de geait par cc traité, non seulement it se détade rien, la mort! Oh! l'admirable justice
Mme Récamier y étaient sans doute pour cher de Napoléon, mais à fournir un corps
humaine! Et quand on pense qu'elle n'a pas
quelque chose, mais la chute imminente de de ;;o 000 hommes conlre lui. )loyennanl
changé depuis un siècle, el qu'elle ne g:trde
Napoléon y Nait peut-être encore moins étran- celle trahison, sa couronne de Naples lni éta.l
ses sévérités que ponr les humbles, dans ll's
garantie, on lui permettait de conquérir lrs
petites choses comme dans les grandes !. .. gère.
Est-ce en celle prévision que, plus habile Marches pontificales pour l'élargir un peu ; )lais c'est là un des terril.ile, exemples du
politique que sœur reconnaissante cl fidèle à
mal que l'ont certains fonctionnaires trop zélés
t'l elle était contente.
son frère, la reine de Naples envoya à ~lmc Héi\u moment où la reine ex posait ces bel!Ps
- zélés à faux la plupart du temps - et qui
camier, dès son arrivér à l'hôtel de l' Europe, choses i, Mme Récamier, Murat suni ut. li
11r se rroienl vraiment utiles, ou plutôt imporsur le quai &lt;le Chiaja, une magnillquc corbeille riait pâle et défait ; ses cheveux , ordinairetants, que lorsqu'ils font le mal. Cela leur
de lleurs et de fruils'! li y a\'ail sûrement un ment si soignés, étaient en désord re; ses
prouve à eux-mèmcs leur puissance, el c'esl
peu de cela sous une amitié r1ui se montrait yeux, trop ronds, lui sortaient de la tète. li
par vanité ou servilité que ces misérahlcs,
si gracieusement accueillante; il y en al'ail paraissait e n proie 1, un affreux cauchemar.
ministrtis ou subalterne,, r rapp~nt ces inforaussi un peu sous les compliments qui accom- La reine pâli t un peu en le vopnt entrer,
tunés.
pagnaient ces 0eurs portées par un page; mais elle sr ·ressaisit et, honteuse de cc que
Pour sauver la vie &lt;lu pt\chcur d'Albano,
mais il y avait aussi un peu des usages du son mari n'était pas maitre de lui devant une
füne Récamier a"ail fait tout ce qu'il était
pays. C'est en effet une des aimables hahitudrs étrangère. elle lui adressa qucl!1ues observahumainement possible &lt;le l'aire : VO)'age imde celle heureuse Italie que de faire porter tions hautaines . Craignant de les f(l~ner ,
médiat à Home, i, travers un pays inresté de
des fleurs et des frui ts, pour leur souhaiter )1 me Récamier se leva pour se retirer . La
la malaria el de bandits; démarches, pénibles
la bienrenuc, aux amis qui viennent vous voir reine la retint, elle retint aussi son mari.
pour une e:r:ilée de l'empereur, auprès du
loin.
- .\u nom de vous-même et de votrr
général Miollis, gouverneur de Rome, el de de Le
]i,ndemain, Mme Hécamicr ne manquait gloire, lui dit-elle, restez ici et ne vous monM. de Norvins, préfet de police, tous deux
pas de se rendre au palais pour remercier le trez pas dans cet étal. .. . Un ,·oi qui ne sait
fonctionnaires du souveraiu qui l'avait l'raproi el la reine d'un accueil si particulièrement
pée. Cti l'ait seul s11rfirait à honorer toute une
!
biemeillant. Elle y l'ut l'objet de tous les pasEtl'ètre
elle disait ces mols avec un haussement
t'xistence.
empressements imaginaùles. Les deux sou,·cd'épaules el un ricanement satauique.
Au m1Jis &lt;le décembre de celle annéd815,
rains la rrrurcnl en amie, en égale presque.
- D..:meurez, je ,·ous en conjure ! conclulMme Hécamier se détermina il pousser jusqu'à
On Yoyait qu'ils ,·onlaicnl plaire. On l'engagea cllc en frappant de son petit poing hlanc snr
Naples. Le prince ,le Rohan- ChaLol, le futur
à déjeuner, on mit it sa disposition la loge un guéridon, comme pour intimer un ordre.
cardinal, mais qui n'était pas encore entré
royale i, tous les théàlres, on l'invita à une
Puis elle se leva en disanl qu'elle avait des
dans les ordres, lui avait écrit de Naples que
ascension au Vésu\'C qu'elle fi t avec de nobles ordres à donner cl qu'l'llc reviendrait lout
(t, roi el la reine oc l'avaient nullement ouAnglais, à une fouille à Pompéi.... Et pour
bliée el qu'ils seraient heureux de la voir
suite.
donner plus d'apparat à celle l'èle improl'isée de A
peine eut-elle disparu que Mural rut :1
venir dans leur capitale. C'étai t une véritabh·
en son honneur, le roi el la reine y invitèrent Mme Récamier cl, prenant ses dcm mains,
invitation, avec des formes toutes ~iplomales ambassadeurs, le prince de Hoban cl queltiques. 11 me f\éramicr partit donc. Comme
avec émotion :
ques étrangers de distinction. On déjeuna lui-ditDites-moi,
dites-moi la vérité! \'ous
les routes étaient peu sùres, elle al'ait accepté
dans les ruines, on les visita sous la direction pensez beaucoup de mal de moi, n'est-ce pas?
de vôyager avec un Anglais : chacun était dans
de M. Mazois, l'érudit architecte, el l'on oll'rit
sa voiture avec ses gens; on voyageait en
....
à la belle Française quelques objets trouvés Dites
Et ses mains trcm\Jlaicnt, ses yeux étaient
poste. A_chaque relais, on trouvait les chevam
de rechange tout prêts, on ne perdait pas une dans les fouilles.
Mme Récamier s'aperçut que, s'il y avait égarés.
minute, ce qui donnait à Mme Récamier une

�.MADJtJJŒ }tiCJl)J(lë~ ~

111STO'l{.1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
semaine sainte. Canova fut aussi empressé,
- Calmez-vous, répondit Mme Récamier; au palais. Elle trouvait la reine généralement aussi enthousiaste pour clic que la première
occupée à paresser dans son lit ou, en sa
pourquoi ce trouble? Qu'est-il donc arri\'é?
fois, et il l'invita, arec une insistance tout
- On va m'appeler Murat le traître, Murat qualité de régente, à s'amuser à régner. Un aimable, nuancée d'un petit air de mystère,
matin
donc,
pendant
que
ces
deux
femmes
le transfuge! soupira le malheureux en se
11 venir à son atelier. Il voulait son avis sur
tenant les tempes à deux mains el se laissant causaient, on apporte, en même temps qu'un des œuvres nouvelles, exécutées pendant
énorme paquet de lettres et de journaux, la
tomber dans un fauteuil. Là, il pleura ....
qu'elle était à Naples. Mme Récamierne se fit
Mme Récamier pensa qu'il était encore nouvelle de l'entrée des troupes alliées à pas prier pour y aller. Après avoir examiné
dans l'indécision, qu'il n'avait rien signé, Paris. La reine ne sourcille pas pour si peu. différents morceaux, elle parvint devant un
rien promis. Elle lui demanda si c'était un Paris ?)fais cela ne la regarde pas : n'est-elle grand rideau ,ert qui masquait quclqur
pas reine de Naples? El, pour conserver sa
ronseil qu'il sollicitait d'elle.
couronne
son mari ne fait-il pas la guerrr chose. Aux pétillements de joie qu"elle ,opit
- Oh! oui, dit-il: lirrz-moi dr l"aliîme
contre les Français'! .. . Elle dépouille donc dans lrs yeux de Canova, elle devina qu'il y
oi1 je tombe!
son
courrier, pontifiant, po.~ant vaniteuse- avait là une surprise et que c'était unique- Eh bien, répliqua Julielle, écoulez-moi.
ment pour cela que l'artiste l'avait conviée 11
Vous savez que je n'aime pas l'empereur : il ment comme une sotte parvenue devant la venir. Canova tira un coi'don, le rideau s'efm'a exilée, il persécute mes amis, il n'y a pas Française qui la regarde et l'écoute. Elle faça et Mme Récamier put v.oir deux bustes
de liberté ... . Eh bien! n'abandonnez pas ouvre une brochure : « Ah ! roilà un ouvrage d'elle, l'un en cheveux, l'autre avec un lég('r
l'empereur! Vous êtes Français, il faut de- de M. de Chateaubriand : De Buonapm·te el
voile se jouant sur la tète.
meurer Français el se serrer pour la défemr des Bourbons. Nous le lirons ensemble, vou- Voyez si j'ai pensé 11 vous! s'écria le
lez-vous?
»
Et
elle
continue
avec
une
jouisdr la patrie.
sculpteur
débordant de bonheur.
Murat l'écoutait, tout pàfo, les }"eux à terre, sance béate à décacheter lettres et journaux,
Mais
ce
bonheur retombe soudain comme
muet. ... li se leva tout à coup, prit Mme Réca- sans plus songer à la prise de Paris que s'il un ballon qui se crève el s'affaisse. Mme Rése
fût
agi
de
celle
d'un
fourgon
d'avoine.
mier par la main, l'entraîna devant une fenêtre
« Mme Récamier prit la brochure, a t:crit camier ne disait rien, son visage pas davan&lt;1n 'il ouvrit violemment et, lui montrant de
tage. Elle ne paraissait pas contente. Pourla main le goUe de Naples dans lequel les Chateaubriand, et après y avoir jeté les yeux quoi? Elle n'aurait sans doute pu le dire.
au hasard, elle la remit sur le lit et dit à la
vaisseaux entraient à pleines voiles :
reine : « Madame, vous la lirez seule, je suis Peut-être ne se trouvait-elle pas assez belle
...!- Tenez! dit-il, regardez! C'est une flotte
dans ces bustes en terre glaise? Peut-être
anglaise .... Et maintenant. ... maintenant, je obligée de rentrer chez moi. » Elle ne put, aussi était-elle trop « bourgeoise » pour
suis donc un traître? ... Qu'y faire? ... li est cette fois, supporter une telle indifférence apprécier autre chose que le bronze ou le
pour les malheurs de la patrie el aussi pour
trop tard!
marbre? En tout cas, la femme du monde
Frappée d'étonnement, Mme Récamier ne ceux d'un frère à qui la reine devait tout. Et disparut momentanément en elle, et elle depourtant
Mme
Récamier
était
dotée
d'une
disait pas un mot; Murat était retombé sur
meurait là sans songer à remercier par le
un fauteuil, comme s'il n'avait pas le courage bien la~ge tolérance, surtout quand il s'agis- plus petit mot le grand artiste de sa charde support('r la honte de sa trahison. Caroline sait de têtes couronnées !
Un autre matin, elle trouve la reine au lit mante attention. Elle n'était décidément pas
rentra à ce moment et, voyant que son mari
et
son ministre de la justice, debout auprès capable d'apprécier son talent. Le pauvre Can'avait pas repris son sang-froid, elle lui
d'elle,
lui faisant signer des papiers. Caroline nova était mortifié de voir que sa surprise ne
adressa d'énergiques objurgations qui étonfaisait aucun plaisir, qu'on ne lui savait nul
naient un peu la douce et mesurée bienveil- est ravie de se montrer dans l'exercice de ses gré de sa très aimable idée, nul de sa très
lance de Mme Récamier. Celle-ci rentra chez fonctions de régente. Avant de donner sa gracieuse exécution.
elle, fatiguée d'une scène orageuse à laquelle signature, elle demande des explications, elle
L'éducation a été inventée pour donner les
elle n'avait pris part cependant que comme discute, elle tranche... Bref, elle est aux apparences du cœur et de l'esprit à ceux qui
témoin, el livrée à ses réflexions sur le,. anges. Elle l'est d'autant plus que voilà une n'ont rien de cela: les gens les mieux vus,
ingrédients si disparates dont est fait ce qu'on condamnation à mort sur laquelle on la prie dans le monde, sont ceux qui savent le mieux
appelle le bonheur chez les tètes couronnées. de mettre son paraphe. Elle regarde en sou- jouer de ces apparences : c'e:-t ce qu'on
Quant au roi Joachim, aussi oublieux de riant sa belle amie, jouissantjusqu'àla racine appelle être« correct». Mme Récamier, qui
celte scène qu'il l'était du devoir el de la des cheveux de lui montrer qu'elle a droitde se croyait un prodige de &lt;I correction », se
patrie, il alla par les rues de Naples recevoir vie et de mort et que l'existence d'un homme trouva prise de court. Elle ne sut pas dire
les acclamations de son peuple tandis que la dépend de son bon plaisir : « Vous seriez sur-le-champ ce qu'il y avait 11 dire. C'étai L
reine allait recevoir les caresses de son amant. bien malheureuse 11 ma place, dit enfin cette pourlan~ bien simple : quelques mots de
En passant devant l'hôtel de Mme Récamier, heureuse, car je vais signer un arrêt de remerciement, quelques autres de compliMurat l'aperçut à son balcon et la salua avec mort.»
Mme Récamier se le,·a aussitôt : « Ab ! ments, mais venant du cœur, el dits avec
une extrême grâce. Elle y répondit de même:
madame,
ne le signez pas, s'écria-t-elle ks naturel et effusion.... Faule d'avoir ri('n
elle aussi oubliait tout devant ce traitre, parce
mains
jointes,
et croyez Lien que si la Pro\"Î- senti, rien apprécié, Mme Récamier demeura
qu'il était roi. Elle lui avait, c'est vrai, donné
romme une sotte. Elle n'était donc pas nnr
dans son palais une leçon de patriotisme. dencc m'a conduite auprès de vous ce matin, femme du monde aussi accomplie qu'on se
Elle aurait dù, celle fois, la souligner en ne c'est qu'elle veut sauver cc malheureux. »
Sati~faite dans sa vanité, la reine ,:tait plaisait à Ir dire et qu'elle sr. plaisait cliclui rendant pas son salut.
facile
à 0échir. Elle voulut se donner le mé- même à le croire? Non : dans srs paroCependant Mme Récamier continuait à aller
les, dans sa tenue, dans ses actions, elle
chez la reine. Il eût é1é mieux de ne pas le rite - tout de vanité - de paraitre clé- n'arait pas toujours cette parfaite justesse
faire. Tout d'abord la dignité, ce semble, eût mente. Elle discuta un peu - pour la forme d'un esprit précis cl sûr de lui, soit
consis~é à ne pas mettre les pieds chez la - avec son ministre, et la grâce fut accordée. que cela lui vinl de distraction, de négliMais que peut-on penser d'un gouvernesœur du despote qui l'avait exilée, qui avait
ment
où la vie des citoyens dépend du gence ou d'insuffisance. Si elle avait parfois
exilé son amie Mme de Staël et son ami
un certain art de l'à-propos, elle en manquait
Mathieu, qui faisait le malheur de la France, caprice ou de l'humeur d'une femme? plus souvent encore, el il arrivait à cette meet pour la conduite de laquelle, tant privée Mme Récamier prit ainsi une revanche de son surée de manquer de mesure. C'est que tout,
que politique, elle ne pouvait avoir grande échec d'Albano, et ces deux bonnes actions dans une conversation, doit jaillir spontanéestime. Mais c'était une reine, et selon les sont autrement belles auprès de la postérité ment du cœur ou du cerveau, tandis que
lâches condescendances du monde, tout cela que les petites simagrées au mo1en desquelles chez e11e tout était réduit en formules étielle engluait princes, ducs et marquis.
dès lors devenait admirable.
Elle revint à Rome pour les fêtes de la quetées au fond de sa mémoirr, et que ces
C'est le matin qu'elle allait de pr~férence
"'' 200 ...

r~rmul~ ne répondaient pas toujours sur
1h~ure a son appel. Cette méthode détestable
d'ailleurs, lui jouera plus d'une fois le même
m~urnis tour, mais on troul'era toujours un
prctexte pour le lui pardonner : on l'aime,
par ~nséc1uent on lui passera tout.
S apercevant enfin de son « incorrection »
Plie se r_cs~aisit_ et essaya de la réparer ; mai;
le• mal etait ~ait : l'amour-propre du grand
srulpteur avait été louché au vif, son cœur
surtout. Il faut le dire, il y avait de quoi. Le
pau,·~e homme, en poète cl artiste qu'il étai!,
croyait retrouver en Mme Récamier la femme
idéale, divine, que son imaaination avait créoo
d'après s~s t~ails ?l qui favait inspiré dans
son travail : il avait extrait l'idéal de la vraie
~fme Récamier, et avait ,·écu deux mois en
tète à tête avec cet idéal. Hélas ! l'idéal n'était
q_u'~n lui : e~ elle, il ne retrouvait que la
v1lame prose, 11 ne retrouvait qu'une fomme
La désillusion fut grande. La plus cruell~
souffrance du cœur n·est-elle pas de constater
le manque de cœur de ceux qu'on aime?
Avant de quitter Rome, Mme Récamier
assista_ à la rentrée solennelle du pape dans
sa capitale et au Te Deum qui se
célébra dans l'église Saint-Pierre.
Elle eut aussi l'attention, - tenant
à être « correcte », - de faire une
visite au général Miollis, qui n'était
plus commandant de la ville, mais
qui continuait à l'habiter. Elle
n'avait eu qu'à se louer de lui et
fidèle à son système de se fair~
partout des amis, - système auquel elle ,·enait pourtant de manquer avec un ami, avec Canova!
- elle avait voulu l'en venir remercier.

CHAPITRE VI

vous à Coppel 011 je vais rester quatre mois?
Après t~nt ~e souffrances, ma plus douce
perspecllve c est vous, el mon cœur vous est
à jamais dévoué. Un mot sur rntre départ et
votre_ arriv~. J'attends ce mot pour savoir cc
que Je ferai. Je vous écris 11 Rome, à -Xaples, etc. 1&gt;
~me_ R_écamier lui répondit que son seul
proJet ~·tait de rega_gnrr Paris rt d'i retrourrr
ses am•~- EII~ y rennt effcctivrment le 1!'juin.
Il y avait trois ans qu'elle en avaitt•lé bannie.
~lie }' rentrait aussi jeune et aussi belle que
Jamais, et, comme le dit justement Mme Le~or~ant, &lt;I e!le joignait à ce prestige toujours
s1.pmssant, 1auréole de la persécution et du
devouemenl ». Elle y joignait aussi celle du
bo_nheur, de ce bonheur complet qui donnerait de la beauté à une femme laide, et qui,
chez elle, était maintenant sans mélanae.
Comme elle aimait à dire qu'elle était surt~ut
heureuse du bonheur de ses amis, elle avait
sur ce point tout sujet de se féliciter. Murat
et sa femme voyaient leurs ignominies el
leurs trahisons récompensées par le main~en

en France_ da~s l_cs fourgons de cc prince:
~loreau ... 11 n al'a1t pas eu de chance, celui-lii ;
mais, en compensation de sa mort et en récompense de son déshonneur, le roi avait
nommé sa veuYe « maréchale » ; la reine
llortc_nse, ~n ~eu hon~euse de son titre qui
ne lm para1ssa1t plus d assez bonne compagnie
dans le monde d'émigrés qui s'abattait sur le
pou,·oir, l'échangeait contre celui plus modeste, qu'elle croyait de meilleur aloi el plu~
solide, de duchesse de Saint-Leu : elle donnait des gages aux royalistes en demandant à
Mme llécamier, l'exilée de Napoléon, de lui
présenter Wellington ; le duc·de Rohan-Chabot
ce bellàtre en dentelles q~i, après avoir éti
chambellan de l'empereur el ami de la reine
de Naples, faisait spn apprentissage de cardinal comme officier dans les mousquetaires de
la maison du roi; M. Alexis de Noailles était
commissaire royal à Lyon ; le marquis d'Osmond, père de Mme de Boigne, était nommé
ambassadeur à Turin; M. Mathieu de ~fontmorency était devenu chevalier d'honneur de
la duchesse d'Angoulême; Adrien de Montmorencl· étail, lui, del'enu plus fat et plus fier
que jamais, ce qui lui était assez
utile pour cacher le vide de l'homme
et cc qui allait lui valoir bientô~
une ambassade. En attendant, il
présenta son fils à ~fme Récamier·
et comme le jeune homme mani~
fcsta pour elle une admiration sans
bornes, son père dit le seul bon
mot qu'il ait jamais fait, - si tant
est qu'une citation soit un bon mol
- et que pour cela peut-être on a
beaucoup cité :
lis n'en mouraient pas Lous,
mais tous étaient frapptls.

Il faisait ainsi allusion, en
comparant Mme Récamier à la
peste, ce qui n'était pas très galant
aux trois générations de Montru;
rency-Laval, son père, lui-même
et son fil s, deYcnus tous trois amoureux de la même femme.

C'est avec une grande joie que
Mme Récamier s'était mise en
roule pour regagner, cette fois, le
« royaume &gt;&gt; de France. Elle allait
y retrouver ses amis qui, loind"ètre
en suspicion ou persécutés seLe monde royaliste, dont on ne
.
'
raient
tout-puissants; clic-même,
P,eu~ c!ter ici que quelques noms,
par eux, ne serait-elle pas toute~
s ag1ta1t beaucoup et donnait à
puissante? Aussi est-cc arec un
P_aris une grande animation. La
bonheur qui aurait débordé, si sa
ne de salon arnit repris avec une
nature c1 correcte » n'avail été
intensité qu'on ne connaissait plus
rebelle à des dt'•monstrations extédans les dernières années de l'Emrieures non mesurées, qu'elle fil
~i~e. Il y av~t bien les troupes alla route jusqu'à Lyon. Là, elle se
hecs à Paris, mais elles étaient
reposa quelques jours: elle vit Ilalaussi les alliées du roi et, comme
Clicb~ Neurdein fr~res
lanche, Camille Jordan, Alexis de
telles, on invitait Ie:irs officiers
MADAME DE STAEL.
Noailles, fil avec eux mille projets,
~ans les.salons royalistes. Le patrioou plutcit écouta les leurs, et s'enTab/e.111 de MARIE•ÊLi:ONORE GODEFROY, (,\Jusée de Versailles. )
tisme s accommodait alors de ces
dor~il le soir en rêvant qu'elle
choses-là: On voit que l'internatioavait aux Tuileries un tabouret de
nalisme n'est pas d'invention nouduchesse. Elle reçut ce billet deHme de Staël : sur leur têl? de _la ~ uronne de Naples; Ber- velle el que cette fleurs'épanouissait, il y aura
nadotte, qui avait pomté les canons prussiens tantôt un siècle, dans les salons et dans les
« Paris, 20 mai f8i4.
sur les Français, à Leipzig, était prince royal fètes de la haute aristocratie, avant d'ilcJore
« Je suis honteuse d'être à Paris sans vous, de Suède en attendant qu'il en devînt Je sou- dans certains milieux de la basse démocratie.
che~ ange de ma vie : je vous demande vos verain; &amp;njamin Constant, qui avait été son
Mme Récamier, dans ce monde de la ResproJets. Voulez-vous que j'aille au-devant de secrétaire pendant la campagne, était rentré tauration, rnguait dans le rè\'e : n'ayant pu

�1f1ST0'1{1A
être princesse, son bonheur était de se !'roller
11 des princesses, de fraier d'égale 11 égale
arec des duchesses, non pas seulement des
duchesses de fabrication impériale, comme la
duchesse de Hagusc, née Pcrrcgaux et Olle
d'un simple banquier, tout comme M. Hécamier; comme la duchesse d1• Montebello, nt'•c
l:uéhcnneuc, comme la duchesse de Dantzig,
née... ah! fi!. .. Mais à des vraies : la duchesse
de Ouras, la duchesse de Luynes, la· duchesse
de Laval. ... Elle les connaissait toutes. Si clic
ava:Leu une fille, elle l'clll, comme Mme Gcorfrin , maril;e à un M. de La Fcrlé-lmhaull
quelconque : n'est-cc pas le rôle de la bourgeoisie riche que de fournir des dols aux a,·idiLé$ aristocratiques? Aussi, dans cc cliquelis
de Litres et de particules, Mme Récamier nage:üt en plein bonheur, en pleines duchesses !
Et ce n'était pas alors un mince honneur,
pour une simple bourgeoise, que d'être admise
dans les salons de celte haute noblesse si
cxclusi,·e! On ·ne peul aujourd'hui se faire
une îdéc de la ligne de dém,l!'cation ffUi existait, nranl i850, entre le grand mond c cl. . .
le peti t. C'était pis qu'avant 1780. Rien, aux
i•eux de celle hautaine noblesse, ne complait
qu'elle. Une bourgeoise, une« espèce», n'aurait pas plus obtenu d'elle un regard de
morgue qu'un regard de pilié : pour clic,
ceh n'cxisla.it pas. A plus forte raison ne
l'aurait-on pas admise. On ne s'installait au
faubour;; Saint-Germain que par droit &lt;le
naissance : ce n'est qu'après 1S::iO qu·on s'y
installa aussi par droit de conquête. Cc droit,
Balzac l'obtint par l'esprit, quelques autres
hommes aussi. Les femmes ne l'acquirent
que par leurs écus, quand on daignait J'aire
à ceux-ci l'bonncur de les épouser : on ne les
:wccptail, clics, que par-dessus le marché.
Il n'était question ni d'écus ni de mariage
qnan&lt;l on invitait Mme Hécamier dans une
maison &lt;lu faubourg Saint-Germain . On connaisslÎL son intimité avec les Montmorency.
Ceux-ci avaient parlé d'elle comme de leur
amie. On crut rnns doute qu'elle était plus que
cela : par conséquent, la tcmme qui a,·ait cet
honneur pouvait être reçue dans les salons lrs
plus aristocratiques. Et c'est ce qui explique
la considération a\'Cc laquelle cc monde royaliste, qui en était toujours aux mœurs du
xm1e siècle, accueillit œ tte bourgeoise.
Heureuse de frayer a,·ec des gens r1ui ne
1. Lellres de la duchesse de 11rog'ie, l. 1, p. 2.
Alhcrline de Staël à llllc de Baranle, 13 juillet 1-H t1.
2. Joumal intime de Benjamin Constant : « Pen-

respectaient en clic que cc qn 'ils croyaient y
roir de méprisable, Mme Hécamier pourait se
livrer, dans la complication de sa simplicité
factice et apprêtée, à tous les petits manèges,
il tontes les petites. intrigues, à tous les petits
commérages de salons qui faisaient le plus
clair de sa rie et dont clic n'aurait pu se ·
passer.
Il n'y avait guère plus d'un mois qu'elle
1;Lait à Paris, cl déjà la fille de Mme de
Staël, de sa plus grande amie, avait percé à
jour le voulu de ce factice, que les autres
prenaient pour &lt;lu naturel ; et, avec un esprit
et une profondeur qui annonçaient la l'emmc
supérieure qu'elle serait bientôt, elle écrivait :
« Mme Récamier est jolie el bonne, mais une
vie de petites coquetteries n'élhe pas l'.\me;
elle vaudrait beaucoup mieux si elle n'avait
pas dépensé son Lemps el son cœur de tous
les côtés; mais elle est généreuse et séduisante 1. l&gt;
La remarque de celte jeune fille, à qui Benjamin Constant venait prob1blcmcnt de confier
l'amour qu'il al'ai t pour Mme l"\écamicr, sans
lui en dire le 110111 ! , est trrs j uste, mais clic
manrruc peut-èlrc J 'i11dulgcncc : a- t-elle vu
beaucoup de l'cm:11es songean t à aulrc chose
qu'à de&lt;( petites coqucllcrics » quand ce n'est
pas à des grandes? l..:n a-t-elle rencontré beaucoup qui pensassent à mener une Yie qni
&lt;( éli!,·c l'àme l&gt; '? Devenue un peu plus tard
duchesse de 13ro3lic, femme d' un doctrinaire,
Albertine de Staël se ~era certainement. convaincue de celle Lrislr l'érilé, et sera devenue
plus indulgente.
On a voulu rnir dans )!me füc:tmicr nnr
l'cmmc qui, en donnant le ton :tux salons, a
eu sur eux et, par ricochet, sur son Lemps,
une inll ucncc marquée. C'est. inliniment trop
dire, cl Mme Héc.. micr a liil'n pl111ùt sui vi lt-s
dil'ers monvemcnts, non de l'L'sprit., mais de
la mode, qu'elle ne les a dirigés. Avec un pen
de complaisance, et pour plaire à une femme
qui plait, il est si facile d'accommoJcr les
choses à sa satisfaction plus qu'à celle &lt;le la
,·érité !. .. Pour se rendre com pte de la rrputalion ou plulol du mérite d' un personnage
qui a l'ail quelque brnil en son lc111ps, il fou t
regarder te qu'il laisse derrière lui . Et l'on
ne peul se dissimuler que, comme les comédi.cnncs, Mme Uécamicr ne lais~a pas grand'sant mr, ,lélachcr de .lulicllc pw 1111 r.-oi,I rnisonnrmcnl, j'ui rac:111lé tout mon r.,1 a111onr il Albcrtiuc
sa11s 1101nmc1· prrsru1111;. »

chose. Les actes et les exemples pour lesq1v•ls •
elle a été si l'antéc sont bien inférieurs à la
gloire qu'ils lui onl Yaluc. )lais c'est que lès
contemporains, dans les salons surtout, cl
particulièremcn l dans une (( peti te église l&gt;
as~ct cxclusi\'C et assez formfr, s'atta1:henl
bien moins aux œuvrcs et aux talents qn'à la
pcr3onne. Ils ne sont guère sensibles, d'ailleurs, qu'à la forme, aux apparences. Encore
îant-il remar,1uer que cc ne sont pas soul'r nl
lc3 &lt;[!ialités de la l'cmme - tjuand elle en a
- qui séduisent, mais ses défauts. Auprès do
tout le monde, cl cela depuis le temps d11
UirccLoirc oit sa beauté, dans h rue, faisait
allroupcment, Mme Récamier ét~il personn
grata : elle n'excitait pas la jalousie de b
noblesse, car qn'y a-t-il au monde de plus
roturier qu'une Bcrnard-Hécamicr ? Et, de
plus, on se don11ai t les apparences de la plus
libérale tolérance en accueillant celle bourgeoise sur le pied d'une égalité parf'aile. Dans
la société noul'elle, on ne la jalousait pas
dal'antagc : tous ces bourgeois, Lous c·cs parYenus et enrichis de la Hévolution et &lt;le l'Empire étaient fiers de voir une l'cmme sortie de
leurs rang,, une femme de la finance, noblesse d'argent, - l'raye r d'{-galc i1 égale
arec les membres les plus titrés &lt;l'une aristocratie que la bourgeoisie a de tout temps fait
protession de mépriser, jusqu'au jour où die
lui donne ses filles et, ce qu'elle a de plus
cher au monde, ses écus. ])c li1le grand sucC'ès de celle grande comédienne - car Mme flécamier ne l'ut pas autre chose et passa sa v:c
à jouer un rôle, Lous les jours le même, à
p:1rader avec un câbotinisme savant. et mL•suré
dans les salons de gens distingués, c·est-i1-dirc
de désœuHJs pour la plup1rt. Ces hommes,
ces ~l,111t111orcncy, ces Laval, ces Noailles, rcs
L'.lmoig 10n, ~s Nadaillac - je ne parle pas
tics artistes cl des hommes de lcllrcs étaient. le rcOt!l exact, la r111inlesscncc de la
so(·iété de leur temps (p1i, d'ailleurs, se modelait sur eux. lis avaient leurs préj ugés,
leurs mauies, leurs altitudes, leurs l'açons,
leur3 tics, leurs dadas, comme nous avons
les nôtres. Ce n'étaient pas les mêmes, YQilà
Lou t. lis ont trouvé leur La füuyèrc dans
notre grand Ilalzac, et celui qui veut bien
connaitre la so:·iété de la Restauration, cet.le
soeiélé dont Mme nécamier fut une des reines.
et se documenter sur elle, n'a qu'11 lire son
œuv1-.). Toutes ces choses mondaines, essentiellement passagères de leur nature, se trouvent li1, gravées pour l'éternité.

Josm1 TURQUJ\N.
(A

"' 202 ,,,_

suivre.)

LES SOUVERAINS INTIMES

Albert~Édouard, Prince de Galles
Par J.-H. AUBRY

_A la nais~an~ de son premier enfant (la
prmccsse V1ct.or1a, crui devint la mère de
1:u_illaume li), la reine Victoria, s'adressant au
prmcc cons.ort ~ qui _on venait de présenter le
no~veau-nc, llll avait demandé tendrement •
(( Etes-vous content de moi? - Oui, » avai~
répondu l'heureux père ; (( je crains seulement.
r1uc la nation n'éproure du désappointement
lorsqu'elle apprendra que ce n'est pas m;
garçon. - Le prochain sera un garçon, je
vous le . prom_cls, » a mit repris la reine avec
un sourire enJoué, et sur celle assurance elle
s'étai t assoupie.
~e roi Édouard VII était ainsi promis à la
nation avant d'ètrc conçu. La reine tint parole
cl, moins d'un an après, le 9 norernbre 1841
le jour du lord-mayor's show, c'est-à-dire );
j~u.r où tous les nouv~aux maires du Royaumcl 111 ent~ent ,en fonctions pour un an, ce qui
donne heu, a Londres, à une exhibition carnaval?5quc, clic donnait _le jour, au palais de
l~uckmgham, 11 Albert-Edouard, son premier
ftls. La couronne d'An,,leL
errc avait dès lors
0
un héritier.
L'événement, quoique attendu avec anxiété
dans tout. le royam~e, fut une surprise pour
Lou t l?monde; la r~me ~lle-mème ne le croyait
pas s1 proche et, s1 le Jeune prince cùt ét.é le
premier enl'ant issu de l'union d'Albert et de
Victoria, il e1it fait, comme on dit vul.,aircment, honte il sa mère. L'accoucheme;t fu t
Lrès laborieux, l'enl'ant étant d'one belle venue
Aussi, au milieu de l'émoi général, oublia-L~
on d? l'aire prévenir, selon la tradition, l'arch~veque de Cantorbéry et. les ministres qui
do_ivent les premiers constater le sexe des
re~ctons du souverain. Seuls, l'époux de la
rcme, les médecins de la Cour, la nourrice
füs Brougb, que la reine a\'ail eue comme
femme d? chambre, à _Claremont, et quelques
dames d honneur cta1ent présentes. li était
onze heures du matin. La reine attendait
anxieusement. la nouvelle du sexe de son
cnl'ant. - &lt;( Eh bien? » dcmanda-t.-clle en
voyant :cnir à elle le prince consort radieux.
-: (( _C_cst un g?rçon, chère pet.i le femme l&gt;,
l111 d1t-1I. - &lt;( Elcs-\'ous heureux'/ En cc cas
embrassez-moi, je l'ai bien mérité. l&gt;
. Après quelques instants de sommeil, elle
•~llerrogea à nouveau : &lt;( A-t.- on l'ait prévenir
1archevêque et les ministres?» Tout le monde
se ~egarda étonné de n'y avoir pas pensé. ;1 Non ,_ Majesté », dit la nourrice. _ « Mais
a q1101 pensez-vous donc? Vite, qu'on les

appelle! » Et la reine se rendormit. Quand
elle se rél'Cilla, on lui annonça Wellinrrton.
On a,·ait prél'Cnu le duc comme il était e;core
au lit. Malgré son grand ârre et la ri!rlleur de
la saiso;1, il était accouru°au palais~ habillé

.\ LRF:RT-Énm;.\RD A SIX AXS.
I

sommairement, et demandait à tous, sans
qu'on ptH !ui répondre, si c'était un garçon.
Sur le sellll de la cha mbre de la reine, il
:tperçnt enfin le bébé sur les bras de sa nourrice : (( Enfin, dit-il, \'ais-je saYOir si c'est un
garçon? - C'est m1 prince, Votre Grâce &gt;&gt;
répondit. avec un air de reproche Mrs Brou~h
positivement choquée qu'on parlât si com~u~
némcnt de son royal et impérial nourrisson.
Le duc ne se sentit plus de joie. Les ministres
et l'archeYèque arrivèrent. successivement, et,
tandis qu'ils allaient. saluer la reine et s'informer oflicicllcmcnldu sexe de l'enl'ant, des canons élaient amenés dans Saint-James's Park.
Sur un signe du premier ministre une salrc
de cent un cou ps annonça à la Nation qu'elle
possédait un héritier.
Contre l'attente générale, la reine se rétablit t.rès promptement et, pour célébrer ses

,

relevailles, elle créa_ son fils, qui n'avait pas
encore quatre semarnes révolues, prince &lt;le
Galles et comte de Chester par Jeures patentes
scel_lé;s du gr?nd sceau de l'État. Il avait déjà
hérite en naissant de celui de duc de Cornouaill~s ainsi que de l'apanage de cc duché.
Il dernt garder ces ti tres ainsi que ceux de
du~ de Rothesay, titre des fils ainés des rois
d'Ecosse, comte de Carrik, baron flenfrew
lord des Ile~, grand chancelier d'Écosse, pcn~
danL les s01xante ans que la reine mi t à lui
céde_r le trône. Ce n'est que plus tard que
cclm de comte de Dublin lui l'ut conféré, et à
la mort de son père il hérita de ceux de duc de
Sax~-Cobourg-Gotha cl de prince de Saxe.
C est une erreur généralement répandue
9ue !e Litre de pri~ce de Galles est héréditaire;
11 doit, au contraire, donner lieu à une nouYcll~ création , chaque fois que le possesseur
du L•l~e meurt ~u le quille pour prendre celui
de roi. Ce q111 a donné naissance à cet.le
c~oyancc, c'est que les fils ainés des rois
d Angleterre l'ont porté depuis des siècles
pour cet_le ~·aison que l~ pays de G;, lies est 1~
seule prm~1pauté, du royaume~l que son apnnag~ est digne cl uo fils de r oi. Au eonlrai rc,
le t_itrc de, duc de _Cornouailles appartient de
droit et_ de~ sa naissance au premier fils du
souYeram d Aoglclcrre, ainsi que l'apanarre de
ce duché qui est de 60 000 à 80 000 TI\'l'cs
sterling ( l'r. 1 .:;oo000 à fr. 2 000 000 ),
par an.
C'est cc q~i explir1uc pourquoi le prince
George~ [le roi actuel] n'était que duc d'York
~Yant l avènement de son père, qui, outre son
t1lre ?c pri_nce de Galles et quelques autres,
portait ccl~1 de duc de Cornou~illes. Le prince
de Galles clan t dernnu le roi Edouard VII 1,
duc d'York prit aussil!Jt le Litre de duc' d~
Cornou~illes jusqu'au retour de son voyage en
Austrah~, dans le sud de l'Afrique et au
Cana~a a b?rd ~c l'Ophii', époque à laquelle
le 1·01 le crca prmcc de Galles.

Victoria régla ensuite Ja cérémonie d
• d
'
Il
1Japlc~
~ u prince. D'accord avec son époux'
elle des1_ra rompre avec Ja tradi tion qui était
de ba~llser les_ ~nfanls des souverains dans
le palais_ et cho1SJt un lieu consacré, la chapelle Samt-Georges du château de Windsor
Elle YouluL qu'il
' portât les noms des deux:
hommcs dont I un lui aYait été et l'autre lui

�Al.B'E~T-EDOUA~D, P~1NC'E DE GAI.1.ES

111S TO'J{1.Jl
était le plus cher : son père Édouard de Kent prince dans sa famille, n'avait pas ~ncore un
mois que la reine faisait ma~dcr sir Hobc~l
l'l son époux Albert" de Saxe-Cobourg-Gotha,
tout en donnant la préséance au père de l'en- Peel pour lui demander conseil sur les armoifant. Elle commanda 'lu'on lui envoyât, pour ries du prince, afin que les armes ~e Saxe
la cérémonie, de l'eau du Jourdain en sou- firrurassent à côté des armes royales d Angle1·cnir du baptême de Jésus ; on emprunta il la te~re; pour obténir de lui que la ~iturgie
Tour de Londres les fonts baptismaux en or inscrivit dans les prières le nom du prmce de
massif qui servirent au baptême de_ toute la Galles après le sien et le fil précéder des mols
progéniture de la reine,- Enfin elle lm chci:cha &lt;I Altesse Royale » que l'archevêque de Canun parrain digne de lm el cc fut sur le _roi de torbéry avait refusé de pronon~er lors de son
Prusse Frédéric-Guillaume IV, le roi pro- mariage, al'ant le nom de son cpoux . .
Son fils sevré, la reine confia le som de sa
testant' le plus puissant, que son choix s'arpremière
éducation à ~ady Lyllle(on, s~u;,de
rêta. On fil donc pressentir le roi de Prusse
qui accepta. En France, en Russie, en Alle- madame Gladstone, qm le garda JUsqu à I age
magne et en Angleterre même, on cher~ha de six ans. Peut-être ce choix fut-t-il pour
des raisons politiques au choix de ce p~rram. quelque chose dans la SJmpathie que témoiLa Cour crut mettre fin aux commentaires en gnèrent to~jours l'un po~r l'a_utre le grand
faisant proclamer que, dans cette affai~e ~eli- homme d'Etat libéral et l ex-prmce de Galles.
gieuse, la reine et son épo~x n~ s étaient Chaque fois que la nation s'irrita des scanlaissé guider que par des cons1déraho~s p~re- dales auxquels le nom du prince fut mêlé,
ment religieuses. Ce fut assez pour dechamer Gladstone sut toujours lui trouver une excuse
des polémiques religieuses en lre ngleterre et lui ramener l'indulgence de ses futurs
protestante el l'Alle1:13agne lu~hér1en?e : la sujets, et le prince lui en garda une secrète
reine voulait germamser la foi anglaise, cla- reconnaissance.
maient les Anglais; les Allemands prétendirent qu'elle essayait d'anglic~~ser le p~otestantisme allemand. En réalite, la nat10n
Lorsque le prince eut sept ans_, la reine et
anglaise qui avait déjà vu d'un ma?vais œil
la reine prendre pour époux .un prm~ alle- le prince consort songèrent à lm donner un
mand, son cousin (la reme Victoria était fille précepteur. Depuis plusieurs années, ~a quesde la princesse Louisa-V)ctoria de S~xe: tion du choix de l'éducateur du prmce de
Cobourg), - déplorait quelle donnât ams1 Galles était débattue publiquement dans les
un libre cours à des sympathies allemandes journaux et do?nait lieu ~ une polémique éledésapprouvées généra!ement. N'empêch_e que vée, que suivaient attentivement l~ par~nls
Victoria préparait déJà ses futures alhan~es du prince, espérant y lrou~er u?e _md1cat~on.
et que, sans cette invitation, la princes~e V1~- &lt;I Conseillez-moi, mon ami, écr1va1t le prmce
toria n'aurait sans doute pas épousé d1x-hmt Albert au vieux _médecin Stockmar, car de
ans plus tard le kronprinz Frédéric, ni l'éducation ùes princes et surtout de ceux
appelés à régner, dépend souvent ~e bonheur
donné le jour à Guillaume JI•
de tout un peuple cl de ~o?t un regn~. ~ I,a
reine consultait ses m1mstres et l éveque
+
d'Oxford le docteur Wilberforce.
Ce fui. M. Ilenri Birch, ancien . élève d~
Le 5 février, la reine s'il rendit au Parlecollèue
aristocratique d'Elon, qm y avait
ment pour lire le discour~ du Trône an~onçant officiellement la naissance du prrnce marqué son passage, ,éLa!t a_llé :~suite conquérir les honneurs a I Umver1te de Camhéritier.
Le prince et la reine s'occupèrent beaucoup brido-e et était rel'enu enfin comme professeur
de leur fils. Dans la correspondance qu'elle à E~n, qui fut l'élu. Le pri~ce_ consort eut
échancrca toujours avec Léopold fer de Bel- une entrevue avec lui et le depemt dans ses
gique~ à qui ?lie est rc~onnai_ssan!e d'?1·oir Jeures comme un jeune homme &lt;1 aimable
trouvé un mari de son gout, V1ctor1a fait de et marquant bien ». M. Birch, a_ya?t confréquentes allusions au jeune prince : &lt;t Je science de l'importance de sa m1ss1on, se
me demande, écrit-elle un jour, ce que sera donna tout entier à sa tâche ingrate. Malgré
mon fils. Vous comprendrez combien Ît!nentes trois ans d•efforts et l'aIT&lt;!clion réelle_ que le
sont les prières que j'adresse à Di~u pour prince avait pour _lui, il ~e put atlemdre_ le
qu'il ressemble en _co;ps _et en es~r1t à son résultat qu'il s'était promis el fut le premier
père. » Léopold, qui s e_lait entrem1~ pou~ le à conseiller au prince consort d'cs_sayer
mariarre de la reine, était natté de I admira- d'un autre précepteur. Lorsqu'il apprit que
tion q~e celle-ci avait pou! s?n époux. De son M. Birch allait le quiller, Bertie épr~uva du
côté Je prince conso;t écrivait des pages en- chagrin et l'accabla de petites le~Lre~ aimables
tières sur le prince a son fidèle ami le baron qu'il plaçait délicatement lu1-meme sous
Stockmar. C'était le plus beau nourrisson du l'oreiller de son maître. Mais rien ne put
monde et, s'il avait failli faire honte à sa ébranler la résolution de celui-ci : il qui_ua
mère il faisait honneur à Mrs Brough sa la famille royale. Sur la reco~manda_t10n
nour;ice. La nursery se composait de de Sir James Stephen, M. Frédénc W_. Gibbs
MrsBrough et de Miss llull, cette dernière nour- fut alors nommé précepteur du P:rnce. et
rice sèche. La première touchait fOOO livres, occupa ce poste pendant sept an~ JU~qu en
1858 c'est-à-dire jusqu'à l'émanc1pallon de
25.000 francs, par an.
Bertie, comme on appelait familièrement le son éiève. Dans cc long intervalle, s'il n'en

I'f

. al'ait pas fait un écolier émér!Le, il avail du
moins réussi à le préparer surf1sammenl à u~
enseirrnemenl supérieur. La reine se consolall
du p;u de goût que son fils avait pour l'étude
en disant que dans sa famille on ne se dévclo ppa il que
lard.

Cependant
Bertie avait fait
de grands progrès dans la
menuiserie et
dans l'art de
construire des
forteresses,
distraction qui
était fort en
honneur dans
la famille royale au château
d'Osborne. Il
LE PRINCE DE GALLES,
avait voyagé à SOCS-GRADUÉ DE L'UNinRSITÊ.
l'époque des
vacances avec
~
ses parents. li était venu avec e~x en 1
à !'Exposition Universelle de Pa~1s ~ur lmvitation de Napoléon Ill, et avait eté pendant quelques jours ~•enfant gât~ de la C?ur
des Tuileries et la gaieté du Palais de SamtCloud. Tout le monde l'admirait dans son
costume écossais, avec ses longues boucles
blondes sous son bonnet à plumes, costume qui devint à la mode pour les, en fan~.
Il avait même ~ris un _tel,_goût aux_ fetes J~r!siennesqu'ilarntsuppbé l impératrice Euo.~me
de tâcher d'obtenir de ses parents qu !l y
restât avec son profes~eur _qu~lq~_es s?mai_nes
de plus._« Mais, lm avait d1l l miperalr1ce,
vos parents ne pou~ront_ jamais se passe~ d_e
vous. - Ne vous imagmez pas _cela: ava1t-1l
répondu, ils ont là~bas r.our _les ~•str~1re a~sez
d'enfants sans mo1. » L 1mper~tr1ce s a~mll~t-elle de ~a commission? ÎOUJOUrs est-1! qu il
fallut partir. Le prince dut se promettre alors
de revenir plus tard, lorsqu'il serait ~rand et
il a fait plus que de tenir parole, car il a vécu
presque autant à Paris qu'en Angleterre, el la
rumeur prétend qu'il IH~ s'y est pas _trop ennuyé. Quoi qu'il en soit, le soul'emr de sa
visite de 1855, qui donna lieu. à de grandes
fètes d'où semblait dernir sortir, au l~ndcmain de la rruerre de Crimée, une alliance
rranco-anglai~e, l'a rendu fidèle à la ramil(e
de Napoléon Ill. L'cx-empercu~ des ~ran~·a1s
n'a pas eu de visiteur plus régulier qu AlbertÉdouard dans son exil de Chislehurst.

~?.J

et&gt;

En Angleterre, le prince avait, pendant
ces quelques années, trouvé m~ye11_ ~e préluder à ses fonctions multiples d hér1 lier de la
couronne en présidant, dès 1849, l'ouverture
de la Bourse du charbon, jour où il fit sa
première apparition publique, et où ~n le
salua comme &lt;I le dernier de toute une lignée

de rois »; en assistant à l'inauguration de
!'Exposition de Londres de 1851. Il al'ait
accompagné sa mère à la Chambre des Lords
el s'était assis sur le trône à côté d'elle; il
avait visité l'Ouest de l'Angleterre en compagnie de son précepteur M. Gibbs et du colonel
Cavendish, ainsi que l'Allemagne où il avait
fait un assei long séjour à Kœnigawinler, sur
les bords du Rhin. Il alleignit ainsi l'àge de
dix-huit ans.
C'est alors que, par une lettre qui n'a pas
été publiée, mais qu'on dit être un chefd'œuvre d'élévation d'esprit, la reine annonça
à son fils qu'elle l'émancipait du contrôle de
ses parents, qu'à partir de ce jour il ne leur
devait plus aucun compte de ses actes, mais
qu'elle et son père seraient toujours flattés
qu'il voulût bien les consulter dans les circonstances graves de sa vie et heureux de
l'aider de leur expérience. Cette lettre _lui fit,
dit-on, couler des larmes.
A partir de ce moment, on assignait au
prince, placé sous la direction du Dr Tarver,
la petite résidence de White Lodge, gentille
maison blanche isolée au milieu du beau parc
séculaire de Richmond en Surrey qui domine
si pittoresquement la vallée de la Tamise, où
Shakespeare composa, dit-on, le Songe d'une
.\'11il d'été, et d'où l'on aperçoit, de l'autre
côté du neuve, le vieux palais d'Hampton
Court, bâti par l'opulent cardinal de Wolseley.
White Lodge était habitée par la famille de
Teck, quand le prince Georges [le roi actuel]
y vint demander la main de la jolie princesse
lfoy, la future reine d'Angleterre.

est d'une force ordinaire, il excelle du moins
dans les langues 1ivantes, l'allemand, l'italien et le français. Il suit régulièrement le
cours des études, mais il s'est épris tout à
coup de Walter Scott et c'est .à le lire qu'il
passe la plus grande partie de son temps.
Aussi saura-t-il gré un jour à l'illustre écrivain des jouissances qu'il lui aura procurées,
en souscrivant un des premiers à sa statue
qui orne aujourd'hui une des places de la
capitale écossaise.
Détail curieux, comme s'il al'ait prérn que
le prince héritier ne laisserait pas une trace
brillante de soq passage, le recteur du collège oublia d'immatriculer le prince, ouLli
qui ne fut réparé que lorsque celui-ci conduisit son fils, le duc de Clarence et d'Avondale, au mème collège, en 1885. Trois fois
par semaine, le prince se rend chez Charles
Kingsley, pour prendre sa leçon d'histoire.
S'il s'entraine au canotage sur le Cam, le
prince ne semble pas goûter autant qu'à
Oxford les plaisirs purs des élèves de l'université. Londres l'attire; il rêve d'y aller avec
quelques amis faire ses fredaines et, comme
le colonel Bruce, son gouverneur, a ordre,
sans le perdre de 1·ue, de lui laisser la bride
un peu Bche, il en profite pour tramer des
aventures qui ne réussissent pas toujours à
son gré.
On raconte qu'ayant quitté Madingly Hall à
l'improriste, il prit incognito un billet pour
Londres à Paddington. Il se promettait de
passer une bonne soirée en joyeuse compa-

+
Nous sommes en 1860, le prince entre
dans sa dix-neuvième année. c·~st alors que
la reine va lui faire jouer son rôle de commis,·oyageur en loyalisme, - le mot est de
l'époque - rôle qui sera dorénavant départi
aux princes de Galles. Elle l'envoie faire au
Canada une visite promise depuis la guerre
de Crimée, visite triomphale qui, sur l'invitation du président Buchanan s'étend à la
république des États-Unis. Si la première
resserre les liens qui unissaient la grande
colonie à la mère-patrie, la seconde aura des
conséquences non moins importantes, en ce
qu'elle renouera entre l'Angleterre et sa colonie perdue des relations depuis longtemps
suspendues. Le prince rentre en Angleterre
pour célébrer son 19e anniversaire. C'est
grande fète à la Cour, car Bertie est désormais devenu un personnage important. La
princesse Victoria et son époux, le kronprinz
Frédéric, sont venus de Berlin pour lui faire
honneur.
L'année 1861 se passe à l'université de
CamLridgc où le prince est admis, après
examen, il Trinity Collcge. Par faveur spéciale, il est autorisé à habiter Madingly Hall,
:, trois milles de la rillc. Là, il ne tarde pas
à constater sa supériorité sur ses condisciples. Il a, en effet, sm· eux l'avantage d'avoi1·
p_u acquérir des connaissances plus étendues :
s1, en grec, en latin et en mathématiques, il

son Altesse !loyale désire être conduite l&gt;. JI
fit naturellement bonne contenance et, s'étant
rappelé à propos qu'il y al'ait une réunion il

Exeter Hall, il s'y fit conduire dans la voiture
de la Cour en\'oyée par son père. Après avoir
digéré de longs et cnnu}eux discours, il
n'eut d'autre ressource que de retourner le
cœur gros à Cambridge, ùÙ l'attenqait son
gouverncu r.
Il passe toutes les vacances de l'université
au camp de Curragh, en Irlande, où le prince
consort et la reine viennent le visiter. La
reine a consigné dans ses mémoires le « gai
déjeuner qu'ils ont fait dans sa charmante
petite salle à manger de garçon ».
Invité à assister aux manœuvres allemandes sur le Rhin, il s'y rend, visite sa
sœur à Worms et rencontre pour la première
fois dans celte ville, en train d'admirer
comme lui les fresques de la cathédral~, la
future princesse de Galles. Il s'en éprend
aussitôt et se promet de l'épouser.
li revient à Cambridge tout transformé par
son amour, dont les études ne réussissent pas
à le distraire. Il atteint ainsi son 20• anniversaire. Plus qu'un an et il sera m:ijeur.
Le 28 novembre, il reçoit à Madingly Hall la
visite du prince Albert qui s'ennuyait de lui.
Il faisait ce jour-là un Lemps froid et humide;
le prince prit froid. Joyeux d'avoir trouvé
son fils en bonne santé d'esprit et de corps,
le pauvre père rentre à Windsor dans la"
mème journée, mais c'est pour s'aliler el
mourir. Quelques jours seulement après
l'avoir vu, Bertie reçoit une dépèche de la
princesse Alice, qui, malgré la reine et malgré tout le monde, arail pris sur elle de le
prévenir; il accourt aussitôt et arrirc juste il
temps pour recernir le dernier soupir de son
père bien-aimé.
et&gt;

LE

PRIXCE DE GALLES

(Co//eclio 11 de M.

J.-L.

EN

1861,

CROZE)

gnic cl d'ètre de retour dans la ville universitaire le lendemain matin. Quelle ne fut pas
sa surprise, en descendant du train, de l"Oir,
debout dernnl la portière du wagon, un valet
de pied de la livrée royale lui demander &lt;1 où

Sa vingt et unième année esL rérolue. A
cette occasion, il vient prendre place à la
Chambre des Lords en uniforme de général
recouvert de la robe écarlate bordée d'hermine
des ducs, en sa qualité de duc de Cornouailles.
Lorsqu'il prèle serment, il frappe déjà l'assemblée par sa ressemblance avec Henri \'Ill.
A partir de ce moment, il fait de droit partie
du Conseil privé de la reine. Il cesse d'ètrc
surveillé. Il se gouverne lui-même et a la
libre disposition de ses biens. Il passe son
lemps en visites sur le continent et à surveiller
l'aménagement de Marlborough et de Sandringham dont celle qu'il a choisie et que sa
mère lui a enfin accordée, va bienlôt venir
prendre possession. La nouvelle .de son mariage, tenue' jusque-là secrète, ne tarde pas à
être publiée dans la Gazelle Officielle; elle
est accueillie de la nation avec un enthousiasme d'autant plus spontané que les Anglais
a1·aient redouté une nouvelle alliance allemande pour l'héritier du trône.

Le long règne de Victoria, l'empressement

�,

______________________

1f1STOR._1Jl
trente-sept fois, dix-neuf fois à des princes
indépendants de 810 à 1285, date de la soumission des Gallois par Édouard ]er, et dixhuit fois à des princes anglais. Édouard VI[
a donc été le trente-sixième prince de Galles
et le dix-septième prince anglais qui a porté
ce titre. C'est à partir de 1556, sous
Henri Vlll, date 11 laquelle la principauté de
Galles fil définitivement partie intégrante de
l'Angleterre, qu'il fut exclusivement réservé
aux héritiers du trône d'Angleterre. Les
princes de Galles qui onl régné s-ont au
nombre de onze : Édouard li, llichard li,
Henri V, tdouard V, Henri VIII, Charles Jer,
Cha_rles II, Georges 11, Ceorgès llT, Georges IV
el Edouard Vil.
La plupart des princes de Galles ont laissé
une réputation de viveurs el en cela Édouard VII
n'aura pas fait exception. Au xvlll0 siècle, ils
se rendirent impopulaires à force de scandales. On raconte que Georges Jer, outré de
la conduite à la cour du prince et de la princesse de Galles, son fils cl sa bru, les fit
chasser du palais avec leurs domestiques par
son chambellan. Georges II prit en; dégoùt
son fils Frédéric, prince de Galles, dont sa
mère elle-même disait qu'il était « le plus
grand âne, le plus grand menteur, la plus
grande canaille et la plus grande bête du
monde entier ll. Elle Youlut inspirer son épitaphe qui se terminait par ces deux vers :

de celle-ci à conférer à son fils aîné, dès le
berceau, lo Litre de prince de Galles, le rôle
effacé dont elle s'est con tentée dans son dégoût du pouvoir, la place laissée de bonne
heure vacante par le prince consort, la part
dominante prise dans les affaires de la nation,
en dehors de la politique, par Albert-Édouard,
onl donné une importance inattendue au rôle
de prince de Galles. Jusqu'alors ceux qui
avaient porté ce Litre s'étaient contentés de
jouir de la situation privilégiée du plus haut
personnage du royaume après le souverain et
avaient allendu, dans l'oisiveté et souvent
dans la dissipation, leur tour de régner.
Albert-Édouard a compris son rôle autrement,
comme le lui avait tracé son père, et, s'il ne
s'est pas davantage consacré aux intérêts du
pays, c'est que les ministres de Victoria se
~ont appliqués à le tenir le plus possible
éloigné des conseils de la reine, afin de garder
celle-ci souple et obéissante à leur direction.
C'était assez que le prince consort, qu'ils ont
réussi à retenir sur les degrés d'un trône où
la reine aurait voulu le voir assis à son côlé,
&lt;'ÙL gardé de l'ascendant sur l'esprit de sa
Îl•mme par l'étalage de ses qualités d'homme
d'l~Lat ; il fallait à tout prix tenir 11 l'écart le
fils qui n'eût demandé qu'à marcher sur les
traces de son père.
Confiné dans ses allribulions mondaines,
le prince de Galles n'en a pas moins su conserver son inlluence en se posant en arbitre
de la rnciété anglaise, en guidant celle-ci, en
lui faisant perdre une parlie de ses préjugés
d'un autre àge, en la façonnant en un mot
mieux qu'il n'eût pu le faire s'il eût régné
plus tôt.
La reine \ïctoria a une place à part dans
l'histoire par le caractère constitutionnel de
son long règne. Édouard VII, aura été beaucoup plus longtemps prince de Galles que roi
et restera le type moderne de l'héritier du
trône, qui entend la voix graYc du devoir,
même au sein de ses plaisirs les plus bruyants,
quille ceux-ci sans hésiter chaque fois que le
pays a besoin de lui et sait rester le premier
sujet de la reine pour mieux donner l'exemple
du vrai loyalisme. En cela il a été fidèle à la
maxime inscrite dans ses armes : !ch dien, je
sers.
On pourra dire de lui qu'il n'a pas été
. un modèle de sobriété el de continence, mais
on ne dira pas qu'il s'est dérobé une seule
fuis devant l'appel de la moindre fraction de
la nation, lorsque celle-ci a eu recours à son
palronage ou à son appui, et Gladstone n'a
fail que lui rendre justice, lorsque, fermant
a vcc indulgence les yeux sur ses fautes, il a
proclamé que le prince avait rendu de réels
secvices à son pays.
Sans ses fautes qui, aux yeux d'une société
moins puritaine et moins hypocrite que la
société anglaise, auraient passé pour de simples frasques, il détonnerait dans la longue
lignée des princes de Galles.

Le titre de prince de Galles a été conféré

dans la peinture du pri11ce l&lt;'lorizcl, dont le
plus beau Litre de gloire avait été d'inventer
une nouvelle boucle à soulier. Georges IV
avait la prétention d'être le premier gentilhomme du royaume cl, oc pouvant l'être
autrement, s'était efforcé de l'être par sa
mise efféminée.
On conçoit qu'après de tels exemples la
nation soit devenue méfiante à l'égard des
princes de Galles et l'on s'explique l'explosion
d'indignation qui se répercuta dans tout le
Tloyaume-Uni, chaque fois que le nom du
fils aîné de Victoria se trouva mêlé 11 un
s_candale. Il est certain que, par nature ,
Edouard VII n'aurait été que trop enclin à
suivre l'exemple de ses prédécesseurs, si le
prince consort n'avait eu le soin de lui faire
donner, autant que possible , l'éducation
sévère qu'il avait reçue lui-même et que
reçoivent tous les princes allemands de ces
dernières générations.

En épousant la princesse Alexandra de
Danemark, Aluert-Édoua-rd avait suivi l'inclination de son cœur. Aussi les premières
années de leur union furent-clics parfaitement
heureuses, les goûts du prince cadrant merveilleusrment avec ceux dt' sa femme. Celle-ci,
tout à son amour, à l'enchantement de sa
nouvelle situation, se sentant populaire, sincèrement aimée de la reine, adulée de la
Ci gil Fred
Qui a élè vivant cl qui est morl.
cour, pouvant dépenser chaque année pour
ses toilettes plus du double du produit de la
Avant de monter sur le trône, Georges lV,
fütc civile du roi Chrislian son père, paraissait n'avoir rien à désirer. Le prince, plein
d'attentions pour elle, fier de ses succès dans
le monde, s'ingéniait à faire son bonheur et
prenait un tif plaisir à l'associer rétrospectivement à la période de sa vie qu'elle n'avait
pas partagée, en lui faisant visiter les universités d'Oxford, de Cambridge, d'J~dimbourg. Les idées du prince prenaient, sans
qu'il en eût conscience, un nouveau cours :
il ne croyait plus que dans la vie de famille.
Pour guérir la princesse de la mélancolie qui
s'était emparée d'elle à son arrivée en Angleterre, il savait à temps la dérober à sa vie
habituelle par des excursions, des voyages à ,
CopenhaguP, ou ailleurs sur le continent, en
Angleterre, en Écosse ou en Irlande .
L'heureux él"énement qu'est toujours la
naissance d'un enfant el, pour une famille
royale, celle d'un fils, ne devait pas tarder à
res~errer encore les liens d'affoction qui
unissaient les deux époux. En février 18(;/I,
la reine les ayant invités à venir attendre
auprès d'elle le retour du printemps, le
prince el la princesse se trou vaienl à Frogmore-House, dans le parc de Windsor.
Alexandra se croyait enceinte de huit mois.
Un jour, comme elle rentrait après une
LE PRINCE ET t; A PRINCESSE DE GALLES EN 1863.
après-midi passée à patiner à Virginia-Water,
Colletl io11 de Jf. J.-L. Cnow.
elle sentit les premières douleurs de l'enfantement. Une seule dame d'honneur, la corn·
le prédéccssem de Victoria, avait, en qualité
tesse Macclesfield se trouvait là, ainsi qu'un
de prince de Galles, mené une vie oisive et
des ministres de la reine. Le prince, inquiet,
frivole qui l'avait fait détester de la nation.
envoya quérir un médecin au château; mais
C'est lui qui servit de modèle à Thackeray

•

quelque diligence que fit celui-ci, il n'arriva
que P?ur constater qu'on avait pu se passer
de_ lm. Lady Maccbfield, qui, pour avoir
mis au monde un grand noruùre d'enfants
connai,sait lP.s soins à donner, aYait habi~
lement , aidée du prince, servi de
s1ge-J'emme et obliO'('ammcnt
0
prêté un de ses jupons pour envelopper le nouveau-né dont la
~iche layette était Ioule prèle
a MarlLorough-llouse. L' ru r~n t
• était d'une belle venue l'i, comme
l'avait pu constater le minislre
présent, un héritier pos,il,le de
la couronne. Oa l'appela AlbertVictor, des noms de son prre I t
~c la reine. Comme son JJère, le
1eune prince avait devancé l'heure
de son entrée dans le ruond,i.
'foute aux joies de la maternité, Alexandra, que la ,ociété
de Londres avait peu rne depuis
le drawing-ruom duns lequel elle
lui avait été présentée au retour
de son court sPjour à Osborne,
où elle était allée passer sa Iuue
de miel, parut, sans se s.iqui:strer rigoureusement comme la
reine sa belle-mèr", vouluir vine
autant que possil,lc en dehors du
monde. D'ailleurs, la rapidité
a\'ec laquelle s'accrut la ÎJmille
du prince ne lui laissa pas le
ll'mps de vivre en mondaine.
Seize mois après son premier fill',
elle en mit au ·mon de un second
le prioce Georges, en juin 1865;
pui_s ses trois fil!es, Louise, \ïctoria et Maud, vmrent au monde
à un an de distance, en 1867,
18G8 et 18G9, el enfin un dernier fils en 1872.
Les couches de la princesse ne
furent pas toujours heureu,c s. A
la naissance de sa première fille
Louise, elle resta confinée à la
chambre pendant six longs mois.
Jamais le prince ne fut plus allentionoé pour
elle : pour être plus souvent à son chevet il
avait fait transporter son bureau dans ~on
L??doir,_ et lui donnait lui-même des soins.
L ed~°:1t!oo de leurs enfants, à qui le prince
tenait a mculquer des idées modernes faisait
souYenl l'objet dt! leurs conversations intimes
el rien n'était f,üt sans qu'ils se fussent longuement consultés. Lorsque la princesse fut
complètement remise de sa crise et qu'elle
eut do~_né 1~ jour à une seconde fille, la princesse , 1c~oria, le P:ince l'emmena en ÉgJpte,
en Palestme, en Grece et en Turquie, et c'est
au retour. d_~ ce -merveilleux voyage qu'elle
eut sa lr01s1eme fille, la populaire princesse
M~ud. , La répu talion frivole que se fit le
pri?ce a cette époque de sa vie a pu faire
cr.o~re qu'i! s'était détaché de sa femme el
de~~nléresse de sa progéniture. La vérité est
'I u ~! resta attaché à la princesse et qu'il a
touJours veillé avec la plus tendre sollicitude
sur le bonheur de ses enfants.

Le prince George n'avait que deux mois
lorsque
le feu prit à Marlboroucrh-llouse
u~
.
~
0
'
malm, comme Albert-l~douard venait de se
lever. Sans allendre des secours, il se met
résolument à la tàche, arrête un plan, com-

LE

PRINCE DE

WLLES EN 187~.

D'après le tableau d'ANGÜI,

maud~ à sa livrée comme un bon capitaine de
po~piers, et après s'être assuré par luimeme que tout son monde est en sûreté, se
déshabille jusqu'à la ceinture et s'élance au
feu. Lorsque la brigade de pompiers arrive,
tout danger est conjuré, le feu est circonscrit
de façon à faire le minimum de décrâts. L'officier _qui commande la brigade n'a°plus qu'à
survmller l'exécution des ordres qu'il a donnés, et quand, un à un, les ministres accourent, ils le trouvent noir de fumée mais aussi
calme que si rien ne s'était passé.
A Sandringham, le prince Georges _est pris
de la fièvre typhoïde, tandis que la princesse
est en ,Danemark; le prince l'enveloppe, l'em:
porte a ~larlborough-Ilouse, el ne le quille
pa~ d'une seconde jusqu'à cc que la princesse,
prevenue par télégramme, soit de retour auprès de lui.
, Lorsqu'il présen~e ses fils, à leur majorité,
a la Chambre des Lords, sa joie éclate sur
son visage.

Plus lard, il perd son fils aîné à l'àcre de
vingt-huit ans, à Sandringham, et il ist le
plus désolé des pè1·es. li fait peine à voir der.,
.
'
riere son cercuml, de Sandringham à Windsor
où la reine exige qu'il soit enterré. Arec ses
fille~, il est d'une tendl'essc cxqu!sc .. Il ~c pl,aît en leur compagmc; il aime a recevoir leurs petites confidences. Lorsque l'heure
est venue pour elles d'aller fondrr
d'autres foyers, il les laisse suivre leur inclination, et ne craint
pas les mésalliances. De Fife se
présente, il plaît à la princesse,
le prince l'accueille el lui fait
do_ooer par la reine les titres qui
lm manquent. Maud, sa fille de
prédilection, éprouve une vil'e
sympathie pour le prince Charles
de Danemark, qui n'est que le scc_ond fils du kronprinz; AlbertEdouard le lui donne pour époux,
sans rcgreller pour elle les couro~ncs auxquelles clic aurait pu
pretcndrc. Au dire mème de ses
enfan ts, il est l'idéal des pères.
En 1871, le prince contracte
la fièvre typhoïde dans une partie
de . chasse et est plusieurs s(mames entre la vie et la mort.
Le valet de chambre qui le soi,,.nc
gagne la maladie et ne larde ~as
à succomber. La princesse le soigne ell~-même à rnn tour, comme
une simple bourgeoise, et ne
quille pas son chevet. Grâce à
ces soins assidus cl intellio-cnts
.
0
'
1e prmce entre en convalescence.
Dans une lettre touchante la
.
prmcesse
fait part à la nation' de
son bonheur et assiste, heureuse
à côté de son époux, au Te Deu11;
d'actions de grâces à la cathédrale de Saint-Paul.
Le ménage du prince est des
plus unis. Si l'entrainement les
occasions faciles qui s'offre;1t si
n?mbreuses au prince dans sa position élcne _le tr_ouvcnt pas toujours d'une vertu
r1g1de, 11 sait du moins respecter son foyer.

v:~•

Une histoire intime d'Édouard VII ne sau~ait ~c passer d'un chapitre consacré à ses
îredallles amoureuses; c'est même leur faire
une place bi~n étroite, hors de proportion
avec celle qu'il leur a faite dans sa vie. Pendant un quart de siècle, le prince de Galles a
défrayé pr~sque à l_ui seul la chronique égrillar~e des cmq parlrns du monde.
Edou~;d VII c_st éclectique et cosmopolite
en mat1ere de lemmes; mais ce sont les
hcautés françaises et américaines qui ont le
plus souvent trouvé le chemin de son cœur.
Jeune homme, il aimait rivre de la vie de
Paris, 9ui av~it fait une si grande impression
s?~ l~1, à l age de quinze ans, lors de sa
v1s1tc a la cour des Tuileries en 1855. A celle

�msro1{1.J1
sitent les coJlisscs des thé.Ures londoniens,
époque, il eùt voulu obtenir de ~es parents la jour qu'il :isait fait venir )lmc Judie dans s1 en particulier celles de Gaiety 'l'heater, renompermission de prolonger son séjour cl avait loge, celle-ci lui dit qu'un prétendant qui lui mées pour la collection de jolies filles qu'on
inutilement chargé l'impératrice Eugénie de ressemblerait aurait de grandes chances de Y rencontre.
la demander pour lui. La reine et le prince rétablir la monarchie en France. - &lt;! Merci -· Lorsqu'il éprouve le besoin de faire diverbien, lui répondit Albert-Édouard, mais vous
Albert la refusèrent, mais cet. échec ne fit
sion, le prince va promener ses fantaisies au
usez
trop vite vos rois dans ce pays. l&gt;
qu'augmenter chez le prince le désir de conlarge,
à l'abri des indiscrétions de la foule. li
Pendant les entr'actes, il fouille les loges
naitre la vie parisienne. En quittant Paris, il
embarque
sur la cùte française de la Manche
se promit alors d'y revenir. II s'est largement de sa lorgnette jusqu'à l'indiscrétion.
de
jolies
recrues
de chignons d'or arril'és de
En Angleterre la cour de Marlborough est
tenu parole. On ne compte plus en effet, tant
Paris,
qu'il
dépose
sur la Côte d'Azur après
pleine de jolies femmes, surtout d'Amérielles ont été nombreuses, les visites qu'il fit
une
joyeuse
traversée
pendant laquelle on a
caines. Le prince P-St libre avec elles et leur
soit ouvertement, soit dans le plus strict incosablé
tout
le
champagne
qui garnissait au dépermet toutes les familiarités. C'est Miss
gnito, à la capitale des plaisirs, où, pendant
part
les
soutes
du
yacht
de son Altesse.
Emily X... , qui s'est fait une spécialité du réprès de vingt ans, il eut toujours quelque
Un volume ne suffirait pas à retracer les
pertoire grivois de Judie, Thérésa, Théo et
intrigue en train.
Jeanne.Granier,
et qui, en chantant, bat la prouesses galantes du royal fètard qui repaSes amours n'ont pas toujours été sans
mesure sur l'épaule du prince; puis Miss raissait dans l'ex-prince de Galles chaque fois
risques. Un jour qu'il dînait en tète à tète
Cunninghs, qui gagne à son tour les faveurs qu'il pouvait s'arracher aux obligations de sa
dans un restaurant des quais alors à la mode
du prince. C'est ensuite Mistress Langtry, une dignité.
avec une certaine Mme S... , petite bourgeoise
S'il a joui pendant un quart de siècle de
fille de clergyman, unie à un mari complaimariée qui lui accordait ses faveurs, on vint
l:i,
réputation d'un libertin, on ne saurait
sant, que le prince a découverte dans l'île de
le prévenir que le mari de sa belle était dedire
qu'elle est usurpée. D'ailleurs, le prince
Jersey et qu'il produit dans la société anglaise.
vant la porte du restaurant à guetter la sortie Du jour au lendemain, Londres est aux pieds ne paraît nullement gèné de sa réputation el
de sa femme. Il n'y avait pas une minute à
de cette jolie poupée qui goûte son triomphe. il ne lui déplait pas de passer pour irrésistible.
perdre, il fallait éviter l'esclandre à tout prix. D'elle le prince tolère tout, ,même qu'elle lui Il a, en matière de femmes, les idées les plus
Le prince, plein de ressources, proposa de verse une glace dans le cou en public; il sait larges et pense que ce qu'on a dit de lui on
déguiser l\lme S... en pàtissier et de la faire d'ailleurs supporter tout sans être ridicule. pourrait le dire de beaucoup d'autres princes,
sortir avec un panier sur la tète. Le strataC'est pour Mistress Langtry que les reporters s'ils avaient été aussi en vue et sur.tout s'ils
gème réussit à merveille. Affublée du tablier, mondains ont créé l'euphémisme de c1 profcs- s'étaient montrés aussi ennemis de la disside la colle et de la toque blanche du gàte- sionnal beauly ll. Recherchée, adulée, comblée mulation.
sauccs, la femme infidèle put sortir de l'éta- par le high-life, Mistress Langtry dégénère
J.H. AUBRY.
blissement sans être reconnue par son mari bientôt en vulgaire courtisane et voit peu à
jaloux, qui continua de faire les cent pas dans peu les salons se fermer devant elle. Elle suit
Au lendemain de la mort du roi
la rue.
alors un impresario américain qui a entrepris
Mais cc ne fut là qu' une amourette de ren- de l'exhibe1· sur la scène, pensant que toute la Édouard Vll, dont la disparition soucontre sans aucune conséquence. Une liaison société américaine voudra voir l'ex-favorite du daine a provoqué partout des regrets
de plusieurs années commença peu après prince que sa réputation a précédée, et l' événe- si profonds, Historia a cru devoir emavec une princesse qui avait pour ainsi dire ment lui donne raison, car l'impresario fait prunter à J.-H. Aubry, l'un des écritenu le prince enfant sur ses genoux, quel- d'excellentes affaires. Le bruit de la réception
ques années auparavant, à la cour de Napo- enthousiaste qui a élé faite en .\mérique à sa vains français d'aujourd'hui qui connaisléon m. Celle fois le prince fut véritablement pensionnaire donne à l'impresario l'idée de sent le mieux la cour d'Angleterre, l'éamoureux, et traversa la mer plusieurs fois l'exhiber sur une scène anglaise. Il la ramène tude biographique et anecdotîque qu'on
par semaine pour rejoindre la dame de ses donc en Angleterre où elle joue à Londres vient d~ lire. Mais on a entendu se borpensées à Pa1·is en hiver ou à Trouville en l'Ecole du Scandale de Sheridan. Une telle ner ici à retracer, sans rien souligner ni
été. Pendant plusieurs saisons, on vit régu- pièce jouée par une telle femme, c'en est rien atténuer, la vie cl'Albert-Édouard
lièrement le 1•acht du prince franchir la jetée assez pour que tout Londres accourre aux gui- jusqu'au :2 2 janvier 1901, date de son avèdu pelit port à la mode, el cette liaison servit chets du théâtre, et en effet, Mistress Langtry nement comme souverain du Royaumependant des mois de thème aux potins de la obtient un regain de succès.
Cour. Le jeune prince était dans son élérnenl , Les Américaines sont plus en vogue que Uni.
A partir de ce jour-là, le joyeux
au milieu des grandes coquetles de l'aristo- jamais. Miss Anderson, Miss Fortescue se parprince de Galles n'est plus. JI cède la
cratie parisienne qui, selon lui, n'avaient tagent successivement les bonnes grâces du nounulle part leurs égales. li pensait qu'un 'prince veau Vert Galant, puis vient Miss Chamberlain place à Édouard Vl J, qui va, pendant
ne doit s'afficher qu'avec des femmes d'une qui les éclipse et auprès de laquelle le prince neuf ans, dans le rôle nouveau qu'il
suprême élégance. Un jour qu'il faisait son se montre si assidu que, pour la première saura tenir avec tant de dignité, faire
persil au bois autour du grand lac, vint à fois, la princesse de Galles devient excessive- preuve des plus rares qualités d'homme
passer en voiture son oncle Ernest, le duc ment jalouse. Le prince emmène sa nouvelle d'État.
rci"nant de Saxe-Cobourg-Gotha : « Tiens, dit favorite à Hombourg et la promène sur le
L ' Histoire, la « grande Histoire i&gt;,
0
le princc, voilà mon oncle Ernest; je regarde continent; Miss Winsloe, une intime de la a, désormais, seule des droits sur lui;
d'un autre côlu, car il a toujours des femmes précédente, que celle-ci à l'imprudence de pourtant dès maintenant il est permis
impossibles . ll
présenter au prince, la supplante aussitôt, ce de dire que, ratifiant le jugement sponLe soir, le prince fréquente dans nos Lhéà- qui lui vaut le surnom de c1 vicc-chambcltané des contemporains, elle lui réserlrcs el ne manque jamais de faire son tour
lane
ll,
vera la place qui lui est due et mettra
dans les coulisses ou de se l'aire présenter les
Entre temps, le prince et ses intimes, notam- Édouard VJ 1 au nombre des grands rois.
actrices en renom auxquelles il offre souvent ment Sir Christopher Sykes et Mr Wilson, vià souper. Peu après la chute de l'~mpire, un

GRANDES

AMOUREUSES
&lt;:9c&gt;

Phr)Jné
Par JEAN RICHEPIN, de Académie française

0
A la même époque que Laïs, plus belle en- et vigoureuse sève d'amour, ni leurs boucore ~t plus renommée que celle-ci, llorissait qu_ets,. ni leu~s sourires, et qui, lorsqu'elle
la re~ne des courtisanes grecques, le plus daignait ouvrir la bouche, se gaussait d'eux
parfait modèle de la beauté féminine chez amèrement:
les anciens, la courtisane Phryné.
- Que venez-vous mendier ici? disait:elle
- Phryné la Thespienne, disaient ses ~oilà de bea_ux q~émandeurs d'amour, qui
amies les hétaïres.
viennent o~r1r la Jeunesse à Phryné, !'éter~ Phryné l'_a~are, glapissaient les poètes
nellement Jeune. Qu'ai-je besoin de vos roses
co_m1que~, Postdippeus dans !'Ephésienne, e~ de vos lys? Mon corps est un parterre plus
Tirnoclee dans Nérée.
riche q~e vos petits jardins des faubourgs.
- ~hryné !'Aphrodite, Phryné la Kypris, que m unportent vos violettes pâles et chéchantait l'l peuple.
tives? De plus vives et plus chaudes brillent
Phryné d~ Thespie, en effet, passait pour dans !'Avril de mes yeux. Allez! allez! rela plus cupide des courtisanes. Elle n'était t~urnez aux comptoirs de vos pères, apprenez
qu'au plus offrant. Les riches nécrociants d eu~ que toute marchandise a son prix, que
d'Athènes, les métèques opulents, le; colons le m1~l, et le blé, et l'i voire, et la pourpre,
revenus d'Asie ou de Sicile, les étrancrers de ne se Jettent pas en paiement d'une chanson
passage, n'avaient droit à ses faveur: qu'en d'amour, que rien ne se donne, et que tout
les p~yant. On ne lui connut pas un amour se vend. Vendez aussi, comme ils ont fait
grat~1~, aucun~ de ces passions légères et travaillez sur le Pirée, courez les mers, e~
capricieuses qui renoncent à l'or d'un vieil- quand vous serez devenus riches en vendant
l_ard pour les roses fleuries aux joues d'un venez m'acheter, car je suis à vendre.
'
ephè~e pauvre. Ce n'est pas elle qui aurait eu
Et ils partaient, la trouvant plus belle enles faiblesses de Laïs, de Laïs rcrrorgeant de core, et tout altérés de l'âpre soif du 0rrain
'hesses et offrant à sa satiété leo réerai d'un désireux ~e travailler pour acquérir le pri~
rie
amant simplemen_t ai°:1able., Elle n'é°tait pas de ses baisers délicieux. Et ainsi l'honnête
fe_mme à poursmvre Jusqu en Thessalie un courtisane, que les poètes envieux appelaient
Ili~pol?chos. Il lui fallait l'amant qui pouvait avare et mauvaise, faisait en conscience son
sat1sfa1re à tous ses caprices de luxe, l'homme m?ti~r, et, par_ le goût du négoce qu'elle
dont le cœur pleurait des larmes d'or dont av1va1t chez les Jeunes gens oisifs, contribuait
la main en pressant )a sienne y mettait ie prix à la prospérité du travail et au bonheur de la
de la. caresse promise. Et plus d'un jeune République.
N'était-il pas juste, après tout, qu'elle fit
~thémen, plus d'un bel Asiatique, coureurs
d aventures, perdirent leur temps à venir payer son corps aux marchands, elle à qui
a~tendre à s~ P?rt~ un sourire et un espoir. les marchands faisaient payer son palais, ses
L esclave qm ve1lla1t au seuil regardait sous tentures, ses fêtes, son luxe? Et n'aurait-elle
leur manteau, et n'y voyant qu'un beau pas été plus coupable en cédant aux désirs
corps, leur demandait ce qu'ils apportaient. des jeunes gens, de leur donner ainsi l'amour
- Des fleurs, répondaient-ils, des roses, de la paresse et des plaisirs acquis sans peine?
Elle ne faisait rien d'ailleurs pour exciter
~es ly~, des violeltes, et aussi nos vingt ans
les désirs, et n'était pas de celles qui attirent
epanoms, et nos baisers amoureux.
- T?ut, cela ne vaut pas des drachmes, les chalands par l'appât des nudités entrevues.
répondait l esclave. Vos présents de jeunesse -Elle méprisait l'ostentation, la parade, la
sont monnaie de pauvre et vos dons de fleurs montre extérieure, tout ce manège habituel
des courtisanes qui se font voir pour se faire
sont offrandes de jardinier.
Et il leur fermait brutalement au nez la souhaiter. Elle estimait que la beauté n'a
porte cruelle.
point besoin de tant d'artifice. Elle allait
Que s'ils pouvaient arriver jusqu'à la même plus loin dans son égoïsme de comDéesse, comptant sur la gentillesse de leurs °:1erc~ amoureux, et aurait cru prostituer à
cadeau~, et s~r le b~u feu d'amour qui leur vil prix la splendeur de sa divinité en l'étalant
O_ambait au visage, ils trouvaient une impas- chaque jour aux yeux du vulgaire.
. Aussi vivait-elle comme une matrone pus~le femme à l'air moqueur, qui ne regardait
m leurs beaux cheveux calamistrés ni leurs dique, plus close dans son palais d'amour que
membres assouplis et parfumiîs, ni ieur verte les mères de famille dans leurs gynécées, sorII. -

HISTORIA,

-Fasc. 13,

... 209 ...

t3J;1t à de rares intervalles, fuyant les assembl~es nombreuses, le théâtre, les places pu-,
bhques, tous les lieux où il aurait fallu se
l~isser voir. Quand elle sortait, elle était
velue de robes amples qui dérobaient ses
formes, et couverte d'un voile qui cachait sa
f~ce .. Elle considérait comme un trésor qu'il
n était pas bon de prodiguer, cette beauté
merveilleuse qui faisait sa fortune, sa gloire
et son orgueil. C'est en cela surtout, bien
plus que par sa cupidité, qu'elle se montrait
avare.
Oh! bien avare en effet, puisqu'elle privait
le monde de sa vue, puisqu'elle était chiche
d'elle-même, puisqu'elle faisait comme ces
thésauriseurs farouches à qui l'or semble mal
gardé_ pour peu qu'i_l soit seulement regardé.
Mais élalt-elle réellement avare de ses
richesses, celle qui, sur ses propres deniers
décora C_orinthe de ses plus beaux monu~
m~nts l Etait-elle avare, celle qui, après la
rume ~e Thèb~s par Alexandre, proposa aux
Thébams de fal.l'e reconstruire leur ville à ses

1

frais? C'était le sacrifice de toute sa fortune
qu'elle proposait. Les Thébains refusèrent,
p~r~e que la courtisane voulait que l'on inscrmt sur les portes de la ville :
14

�_ _ _ _ _ _ _ _ _: _ __ _ _ _ J

111STO'R..1.ll
Oui, des artistes. Elle_ aima Praxitèle le !'Olympe celle-ci devait paraître d'autant
plus cha;mante qu'elle révélait tout un monde
sculpteur et Apelles le pemlre.
.
nouveau
de grâce et de voluptueus;s cares~;s.
L'art grec, à cette époque, ne semblait _Pas
Ce
n'était
pas seulement une deesse qu on
pouvoir dépasser les magnificences au~t~res
voyait
en
elle,
la mère des dé~irs, !~,rêve des
de Phidias. S'inspirant des hautes tradil1?~s
cœurs,
c'était
la femme tout enll~re, une
éginétiques, et y ajoutant la vi~ et la vé1:_1te,
déesse qu'on admirait en ayant soif de la
Phidias et son école avaient auemt la s~preme
. .
.
expression du beau divin. Les types immor- posséder.
La statue fut achetée par les G01d1ens, qui
tels de !'Olympe étaient réalisés, dans _leur
calme et grandiose majesté. Une seule d~esse la placèrent au haut d'une colline, dans un
restait encore à l'état de rêve non exprimé. temple ouvert de toutes parts. De qu~lque
C'était Aphrodite, la beauté de la fem'.11~• le côté qu'on vînt, on voyait entre _les po~llq~cs
de marbre se dessiner sur le ciel la K~pr1s,
sourire de la nature, la grâce de la c;eat10n.
aussi
belle de tous les côtés; et il n'étail pa~
Zeus dans sa terrible noblesse; Phoibos, le
besoin de la reaarder en face pour tomber a
roi du jour' dans sa splen~eur de rayons;
genoux devant l; divine et impériss~bl~ be_auté.
Arlemis, tranquille et hautame dans sa _r~de
La renommée de Gnide fut fondee ains1, Les
chasteté; Athènè, roide dans sa vertu vml~;
Gnidiens
le comprirent, puisque, plus tard,
Lous les olympiens, sereins et farouches, habialors
que
leur ville était accablée d'un? d?tte
taient les temple~. On voyait se d~esser sur
énorme ils refusèrent de vendre au r01 Nicoles Acropoles' au fond des sanctuaires' leu~s
orandes iman-es aux gestes sobres, aux pli_s mède 1:ur statue pour le prix de_ leur d~tte. Ils
préférèrent tout, même la rume, memc ~a
;raves. Ceux~là viv~ient. ~lais qui ~one allait
vente de leurs maisons, à la douleur de v01r
faire vivre Aphrodite pleme de ~~a~. Pourpartir celle qui faisait leur gloire. lis consenrait-on assouplir le marbre et l a1ram _à se~
poses nonchalantes, au globe de ses sems, a taient à travailler sans relâche, à donner leurs
la lin-ne onduleuse dtl ses reins et de ses vaisseaux, à demeurer sans asile ~~s, leur
propre pays, à vivre pauvres et. me~r1ses de
hanches, à la voluptueuse rondeur de ~es
leurs
voisins puissants, pourvu qu on le~r
bras,- de son col, de son ventre? Quelle te~e
laissât la consolation de contempler la Kypr1s
oserait imaginer dtl tels contours, 9uelle ma~n
de Praxitèle, l'image de Phryné. Quels ~1.ens
les traduire? Ou plutôt_ qud mod?le hu1;1:l3l,n
pourrait jamais four01r aux artistes l idee terrestres, quelles rich~s~es' quelles 301es,
valaient la richesse prod1g1euse d~ ~tte pos;
d'une pareille perfection?
session, la joie sublime de celt~ JOmssance .
Ce modèle humain fut Phryné.
. .
Praxitèle, comme tous les arlistes.amant~,
Elle alla trouver Praxitèle, et, sans lm rie_n
avait
immortalisé sa maîtresse. Mai~, cr~demander que la gloire de poser devan~ 1~1,
gnant avec raison qu'à la longue on n oubhat
elle se montra nue à ses yeux émerveille~.
le modèle en admirant la déesse'. et voulant
Elle quitta son palais, ~es _amants, ses rique Phryné en personne vécût aussi longtemps
chesses, pour vivre dans l ~teher d~ sculpteur'
que Kypris, il ne se contenta pas de cet~e
toute à lui, rien qu'à lm. Et g;ace à ce~te
statue
et fit le portrait même de la courtiunion du génie et de la beaute, Aphrodite
sane. Deux figures reproduisirent exactement
prit enfin naissance.
, . .
Celte statue, qui devint dans l h1_st01re la les proportions exquises de son co~ps et le
Vénus de Gnide, est le type parfait de la charme enivrant de ses postures. L u~e f~t
envoyée à Thespie, dans le pars qu'. avait
déesse, gracieuse et puissante, naïve et co- donné naissance ·à celle merveille. L autre,
quette, ayant pour ~arac~ère ~e sorte de
statue dorée, fut consacrée dans le t~~ple d~
volupté chaste 1mposs1ble a défimr •
La Déesse est représentée debout et nue, Delphes, rendez-vous de la Grèce entiere'. qm
le buste légèrement incl!né en avant, et la put lire, dans la demeure mêm~ ,des dieux,
celte inscription gravée par Prax1tele sur un
tête penchée vers la droite. Elle semble. r~garder la draperi? qui_ tout à l'heure voilait socle de marbre pentélique :
son corps, et qm marntenant, retenue graCELL_E.-CI EST P1rnYl'iÉ LA TuESPIE~NE.
cieusement par la main pendante, repose en
plis lourds sur un grand vase à parfums. La
Comme la Vénus de Gnide fut le cbefmain gauche, dans un mouvement de pudeur
d'œuvre de Praxitèle, ainsi la Vénus Anadyoirritant cache la secrète partie du corps que
mène fut le chef-d'œuvre d'Apelles. C'est ~ue
les ho~mes ne doivent point profane:. ,de
le grand peintre, lui aussi, fut ad,mis à s'mleurs regards. Il avait été donné à Prax1tele
spirer du corps parfait de Phr~e. Elle voude la contempler' et il semble que son a~our
jaloux ait voulu en défendre la vue aux siecles lut être sa maîtresse, et celle fois encore ne
demanda en payement de sa beauté que la
à venir.
Cette statue, dit Pline, est la plus bel~e non gloire.
.
d'A li .
li ne subsiste rien des œuvres
pe es'
seulement de Praxitèle, mais de la Grece et
pas -plus que de toute la peinture g:ecque.
du monde entier. Cette opinion n; sem~le p~s
Mais on peut juger, d'apr~s les témmgnages
exagérée, si on pense qu~ ju~qu alo~s ~ama1s de l'antiquité, que les pemtres grecs ne l_e
le ciseau des sculpteurs n avait exprime, dans
cédaient pas aux sculpteurs, et on_ sait
des lignes plus harmonieuses et dans une
qu'Apelles est le plus grand des pemtres
Phryné la cruelle, ouvrit un jour son cœur et inspiration si ardent~, la plus b.el!e et la plus grecs. Heureusement, si le ta_bl~u même e~t
aimée des Déltés antiques. A cote des, autres
détruit, il en reste des descript10ns ; on croit
aima.
figures trop imposantes et trop aus teres de
Elle aima qui? Des dieux?

Thèbe..s, détruite par Alexandre, rebâtie
par Phryné. »
.
Certes, une avare n'eût pas ainsi offert
d'échanger ses tas de richesses contre une
ligne de gloire.
.
La gloire! Tel fut le constant obJet de ses
plu_s chers vœux.
. .
.
.
Etre riche! Que lm 1mporta1t? EUe savait
bien qu'avec sa beauté elle ne serait jamais
pauvre. Pour_une fortune de per?u~, dix d_e
retrouvées! Etre aimée! Que lm IIDporta1t
encore? Elle l'avait tant été qu'elle en était
lasse. D'ailleurs, aimée de qui? De négociants
enrichis de libertins vaniteux, d'étrangers
curieux.' Que lui faisait tout ce monde d'ad°:
rateurs? Pouvait-elle aimer elle-même? Parmi
tant d'appelés, choisirait-elle un élu? Fi donc:
Elle savait trop bien l'excellence ?e sa beaute
pour s'abaisser à ~mer. Une r~me ne peut
point aimer un suJet_. Pour_ faire battr~ le
cœur de cette déesse, 11 aurail fallu un Dieu.
Donc, qu'étaient pour elle la ric?esse, le l~xe,
le plaisir, l'amour même? Moms q~e rien.
Mais la gloire! Ah! cela seul pouvait payer
son amour! Être Phryné, _non pas po~r di~
ans, pour vingt ans, ma,~ .pour_ touJ~ur~.
Être admirée par la posterité.1 Etre a1mee
après sa mort! Senti: qu'on _dominera de, sa
beauté toute une smte de siècles, et qu on
aura dans l'avenir une cour de peuples prosternés devant soi! Cesser d'être une femme
pour s'incarner dans un type, pour devenir la
vivante imaae
de la grâce et de la perfection!
0
Être Kypris Aphrodite ! Voilà ce qu:elle ~oulait la divine courtisane. A défaut d un Dieu,
elle' aimerait l'homme qui la pourrait faire
déesse.
Et Phryné l'insensible, Phryné l'avare,
&lt;(

'----------------------------------------même pouvoir affirmer que certains camées
antiques sont la reproduction en gravure de
ce chef-d'œuvre. Apelles avait représenté
Kypris naissant de l'écume des Ilots. La
déesse a tout le haut du corps nu et frissonnant à l'air, tandis que le bas se dessine
vaguement sous la molle étreinte et les transparentes caresses de la vague. Une écume
floconneuse et légère fait à ses flancs une
ceinture de baisers humides. Les deux bras
arrondis mollement portent en haut
les mains qui pressent la chevelure
séparée en deux masses inégales,
la gauche tenant seulement quelques
boucles, la droite se perdant dans
les torsades épaisses d'où · l'eau
pleure. Le visage exprime une sorte
d'étonnement naïf et heureux, la
surprise et la joie de vivre. A l'horizon s'étend la mer qui palpite d'amour sous la radieuse apparition.
Si l'on en croit quelques historiens, Phryné s'habitua bientôt au
plaisir d'être déifiée, et c'est elle
qui servit de modèle à toutes les
Vénus peintes ou sculptées qu'on
fit de son temps. Toul artiste qui
avait sérieux renom d'habileté, put
ainsi posséder pour rien la courtisane avare qui faisait payer si cher
aux autres la moindre de ses caresses. On ne saurait trop admirer
cette femme, qui, insensible à la
jeunesse ou à l'affection de ses adorateurs, se laissait toucher par le
génie et le talent, cette hétaïre qui
semblait mépriser l'amour, et qui
ne consentait à devenir amoureusll
que des hommes capables de comprendre sa beauté. Cette complaisance pour les artistes et ce désir de
la postérité ne sont point d'un esprit vulgaire. C'est grâce à ce sentiment délicat que Phryné a vu son
image devenir celle d'une déesse,
et qu'elle a laissé la mémoire de
la plus belle el de la plus parfaite
des femmes.
Il n'est pas toujours bon d'arnir,
de son vivant, une telle renommée, et Phryné l'éprouva.
L'envie s'attacha à elle qui n'avait rien à envier, et la haine s'amassa contre cette vendeuse d'amour qui ne
haïssait personne.
· L'attaque ne vint pas, comme on pourrait
le croire, de ses compagnes les hétaïres, qui,
elles du moins, auraient eu quelque excuse en
se montrant jalouses de sa beauté et de sa
fortune. L'attaque vint des femmes mariées,
qu'elle ne pouvait cependant scandaliser,
grâce à la modestie de sa vie extérieure. Sans
doute il y avait au fond de cette inimitié des
histoires de maris ruinés, d'amants détournés, de fils perdus, et en cela on peut comprendre l'irritation de quelques mères de
famille. Mais de telle causes ne suffisent pas
à expliquer la coalition générale qui se forma
contre elle dans les gynécées. Il faut chercher

d'autres motifs. Le plus puissant fut peut-être
cette modestie même dont nous parlions tout
à l'heure. Les femmces vertueuses en voulaient à celle courtisane, qui, tout en jouissant de la vie, tout en amassant des richesses,
tout en ~e livrant à ses libres caprices de
plaisir et de !luxe, trouvait moyen de rester
discrète et presque pudique, el d'êlre respectée comme une matrone. Prendre aux
mères leurs fils, aux femmes leurs maris ou

Au TEMPLE.
Dessin d'ÉDOUARD ZtER,

leurs amants, cela se pouvait pardonner, car
cela se voyait tous les jours. Mais qu'une
hétaïre prît aux femmes légitimes le respect
qu'on doit à elles seules, voilà ce qu'elles ne
purent souffrir, et ce qui leur fit décider la
perte de Phryné.
Elles s'allièrent aux hommes qui, éconduits
par la courtisane, lui avaient gardé rancune
de les avoir trouvés trop pauvres ou trop
déplaisants. Quelques amants qui avaient eu
accès dans la maison et qui en avaient été
renvoyés une fois ruinés, s'unirent à cette
petite armée, . et lui fournirent des armes en
dévoilant des secrets d'alcôve ou d'orgie qui
contrastaient singulièrement avec la réserve
apparente de l'hétaïre. On sut qu'elle se
~

◄

210

wi-

2Il ,..

piquait d'être aussi belle que les Déesses,
qu'elle poussait l'orgueil jusqu'à se faire
quelquefois adorer comme elles, et que dans
plusieurs fètes intimes, elle avait, moitié
riant, moitié sérieuse, institué des sortes de
mystères religieux où elle jouait le rôle de
divinité. On raconta qu'elle prêchait à ses
amants l'oubli des vertus et l'amour des
plaisirs. On lui prèta des propos condamnables, entre autres celui-ci, que si le peuple
était un seul homme et qu'elle
voulût lui acheter Athènes, le peuple lui vendraitla cité pour une nuit
d'amour. Et de tous ces bruits, de
toutes ces paroles, de toutes ces actions, vraies ou fausses, on eut
bientôt fait un véritable réquisitoire très menaçant pour Phryné.
Un certain Euthias, sorte de sophiste bavard et fielleux, qui avait
aspiré aux faveurs de la belle et qui
avait été plusieurs fois repoussé avec
mépris,. se chargea de la vengeance
commune en assurant la sienne
propre. Il rédigea un acte d'accusation en règle, et fit traduire Phryné
devant le tribunal des Héliastes,
comme ayant détourné la jeunesse
de ses devoirs, insulté la République, blasphémé les Dieux, et profané par des simulacres impies les
mystères sacrés de la Religion. Il
y allait de la vie, si l'accusée était
condamnée.
Ici se place un trait de mœurs
bien curieux, et qui nous étonne au
premier abord. Il semble naturel à
l'égoïsme humain que la nouvelle
d'un tel danger ait comblé de joie
les autres hétaïres qui devaient profiter de la ruine de celle-ci. On allait
faire disparaitre celle dont la beauté
les écrasait, celle à qui les plus
riches amants portaient leurs ofrandes, celle qui leur enlevait ainsi
les plus splendides occasions de
fortune. Le malheur d'une rivale
est toujours doux, et les hétaïres
devaient être satisfaites. Eh bien!
non. Par admiration pour leur reine
incontestée, par colère contre les
femmes vertueuses, par esprit de
corps, elles formèrent en faveur de
Phryné une contre-ligue, et mirent tout en
œuvre, auprès des citoyens influents qu'elles
pouvaient connaître et dominer, pour faire
avorter l'accusation.
La conspiration de la haine fvt la plus forte,
et Phryné dut venir se défendre devant les
Héliastes. Alors une de ses compagnes, Myrrhine, lui offrit pour avocat son propre amant,
un des premiers orateurs de l'époque, l'illustre Hypéride.
Phryné vint au jour fixé, toujours aussi
chaste dans son maintien, le corps entièrement drapé dans une longue robe qui la
cachait à tous les yeux, la face voilée, la
démarche grave. Une foule immense l'attendait sur l'agora où allait se juger le procès,

�,___ msro~1Jl----------------------~
tait guère de chez elle que pour assister aux tant les louanges de la Beauté, prêt à vendre
el il 1 cul un long frémissement lorsqu'elle
cérémonies religieuses, pûl dans l'intimité se ses droits de citoien pour un sourire de la
parut, accompagnée d'llypéride, escortée de
livrer aux ridicules parodies qu'on lui impu- courtisane, escortait triomphalement llypétoutes les hétaïres ses compagnes, et trainant
tait. Peut-ètre avait-elle dil, par manière de ride. Car, celui-ci, vainqueur des ennemis, el
derrière elle, comme un bataillon de défen• vaincu lui-même par la splendeur de son
seurs, la troupe de ceux qui l'avaient aimée. plaisanterie, qu'elle était déesse, voulant en dernier argument, emportait chez lui, nue et
Elle semblail venir non à un jugement, mais cela signifier que de grands artistes l'avaient frissonnanle dans ses bras amoureux, celle
prise pour modèle de Kypris Aphrodite. Mais
à un triomphe.
elle
n'avait point eu la prétention de se faire qu'il venail de sauver, et qui allait lui prou.Elle écouta sans peur l'énumération des
rendre
les honneurs divins, el se contentait ver sa reconnaissance en devenant sa maîtresse.
terribles charges qui pesaient sur elle, et ne
Dans cel acquittement célèbre de Phriné,
répondit que par un silencieux dédain au dis- d'être adorée plus qu'aucune autre femme au il faut voir autre chose et plus que ce qu'on
cours venimeux d'Euthias. Elle se contenta monde ne l'avait jamais été. Et certes elle veut y voir d'ordinaire. Il n'y a pas là seulede tourner ses beaux yeux vers Hypéride, en était digne, et tous ceux qui avaient eu le ment une sorte d'éréthisme sénile des juges,
quand l'orateur se leva pour parler à son tour. bonheur de la voir étaient prêts à l'affirmer à un délire érotique du peuple. li y a l'admiraJamais il n'avait fait un plus habile plai- la face du ciel. Oui, d'ailleurs, si le peuple tion et le respect d'une race artistique,
doyer. Il montrait par suite de quelles maployant les genoux devanl l'apparition inatchinations s'était ourdi le complot; combien
tendue et souveraine de la Beauté. On comil fallait avoir peu de foi aux calomnies
pril qu'il étail impossible de condamner cette
d'amants évincés comme Euthias, qui avaient
femme, que les dieux semblaient avoir faite
toujours sur le cœur la honte de leur amour
pour incarner la perfection de la femme. On
méprisé, et qui, d'ailleurs, ne parlaient que
sentil qu'en supprimant ce type merveilleux,
par ouï-dire d'une maison où ils n'avaient
on enlevait aux peintres el aux sculpteurs un
jamais été admis; que si l'on avait le témoiidéal vivant. Et le sentiment qui dicta à Hypégnage plus sérieux d'anciens amants qui pouride son audace, aux juges leur clémence, à
vaient connaitre la vie de l'accusée, il était
la foule son enthousiasme, est une des
bon de se souvenir que ces hommes avaient
inspirations qui honorent le plus le peuple
le regret de leur fortune perdue ou de leur
athénien.
pas~ion mal satisfaite, et que le cœur d'un
Ce spectacle étonnant de Pbryné nue, otlerle
amant chassé après un instant de bonheur
à la contemplalion de Lous, frappa tellemenl
est plus ulcéré encore que le cœur d'un
ces hommes intelligents et épris du beau, que
homme entièrement éconduit; donc il était
les magistrats rendirent peu de temps après
aisé de voir que l'accusation reposait seuleun des plus singuliers décrets qu'il soil
ment sur des fables inventées par des mépossible d'imaginer.
chants et colportées par des crédules. On
Considérant que les riches seuls pomaient
pouvait appeler en témoignage toutes les
avoir la joie de voir Phryné ainsi, 11u'il étail
hétaïres, tous les jeunes hommes ici présents,
néanmoins bon et salutaire de montrer de
tous ceux qui avaient assisté aux fètes de
temps en ttimps au peuple ce qu'était une
Phryné, tous ceux qui avaient eu part à sa
belle fcmm~, que les dieux seraienl honorés
vie; on verrait alors de combien les louanges
par la présence de ce corps mer\'eilleux qu'ils
l'emporteraient sur les reproches, on compaavaient bien voulu créer pour les hommes, il
rerait le nombre des défenseurs au nombre
fut décidé qu'à certaines fètes on renouvelledes accusateurs, et ce simple calcul suffirait
rait ce qui s'était passé devant le tribunal
à faire absoudre Phryné. Que signifiait d'ail- d'Athènes était un seul homme, il vendrait des ll~liastes.
leurs cette accusation de corrompre la jeu- peut-être sa ville pour un baiser de Phryné!
Et ainsi, une fois par an, devant le peuple
A ce propos, qu'llypéride ne récusait pas,
nesse et de la pousser à l'amour du plaisir?
entier
assemblé sur le rivage, Phryné dut
X'était-ce pas son métier d'hétaïre, que d'être mais qu'il répétail comme un titre de gloire, venir se baigner dans la mer. Elle entrait dans
aimée? Pourquoi lui faire un crime, à elle, le tribunal, bienveillant jusqu'alors, sembla l'eau couverte d'une draperie, et elle en sorde cette profession que la République avait prendre une figure irritée. Le peuple lui- tail aux applaudissements frénétiques des
autorisée par des lois? En quoi manquait-elle même, qu'on semblait ainsi vouloir avilir, Athéniens, sans doute dans la pose que Praà ses devoirs, elle qui n'avait jamais essayé murmura.
Alors, sans ajouter un mot, sans prévenir xilèle avail donnée à sa statue, mais toute
de capter par ruse le cœur d'un adolescent,
nue, élincelante, vêtue des perles de la vague,
elle qui ne se montrait même pas, elle qui, personne, dans un mouvementd'enthousiasme, épanouie dans la chaude caresse du soleil.
Hypéride
arracha
la
draperie
qui
couvrait
loin de rechercher les amants, semblail vouEt le peuple, riches et pauvres, jeunr.s et
loir les écarter d'elle par la pudeur de ses Phryné, el la courtisane apparut nue sur ces vieux, s'en allait charmé et heureux, el chanallures et par le prix excessif de ses faveurs? flots de têtes humaines, comme Kypris Ana- tait à la courtisane un hymne d'admiration
Quant au reproche d'impiété, il était plus dyomène sur les vagues de !'Océan.
li n'y eul qu'un cri d'admiration dans la que nous pouvons répéter encore :
mal fondé encore que les autres. Tout le
&lt;&lt; Bénie soit Phryné la divine, parce qu'elle
foule
et parmi les juges. La cause était gagnée.
monde en effel connaissait la conduite pres«
a
donné aux yeux et aux cœurs des hommes
que austère de la courtisane, el il était dérai- Et, tandis que les héwres chassaient Euthias « l'éblouissement de la Beautél »
sonnable de croire qu'une femme qui ne sor- à coups de pierres, le peuple en délire, chanJEAN RICHEPIN,
dt l'Académie française.

Cliché \'iu.a•ona.

L'EIIBUSCADE : SOU\'ENIR D'ESPAGNE (18o8)' -

7·,k•tea11 d'if ENRI CHARTIER,

Mémoires

du général baron de Marbot
DEUXl~ME PA~TIB

CHAPITRE PREMIER
Élal du Port~gal. - ararche de Junot sur Lisbonne.
La famille roya_le d'Espagne. - Toute-puissance
e Godoy. - Intrigue de Napoléon.

d

P~ur l'i?te~gence de ce que je vais raconter,_ il est md1spensabledejeterun coupd'œil
rapide sur la position dans laquelle se trouva1?nt le Portugal et l'Espagne à l'époque du
lraité de Tilsitt.
La couronne de Portugal était, en 1807'
sur la tête de Dona Maria, veuve de Pierre Ill·

'

mais comme cette princesse était en démence
son fllS, qui régna depuis el porta le nom d~
Jean VI, gouvernait pour elle avec le titre de
régent.
Le Portugal, pays généralement rocailleux
aya~t fort peu de grandes routes, est sépar6
de 1 Espagne par des montagnes stériles, habitées par des pâtres à demi sauvages. Ce n'est
qu'au revers méridional, sur les rivages de la
mer, dans les vallées du Tage, du Mondego,
du Douro et du Minho, que l'on trom·e un
t~rrain _ferlile et des populations civilisées.
'I outef?1s, celle région, riche en produits du
sol, n ayant pas une seule fabrique, était
devenue un vaste champ ouvert au commerce

el à l'industrie des Anglais. Ils en faisaienl
u_ne sorte de colonie et en exploitaieol les
richesses, sans_ av~ir les charges du gouvernement : d~ {atl, smon de droit, ce pays leur
apparlena1t.
•
. Napoléon attendait depuis longtemps l'occas1on de les en chasser. et d'y ruiner leur
commerce. Il crut l'avoir trouvée après la
~aix de Tilsitt. Pour compléter le blocus contmental, il enjoignit au Portugal d'interdire
ses ports aux Anglais. L'exécution de celle
mesure était très difficile, car la nation portugais~ ne vivait que de l'échange de ses
prodmts naturels avec ceux de l'industrie
anglaise. Vous verrez, par la suite de ces

�111ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - sur une flotte considérable, emportant avec
l'ordre d'avancer promptement. Junot abusa
eux d'immenses richesses, el, le 28 novembre,
Mémoires, que je suis loin d'approuver ~n
de ses injonctions, et son armé_e, °?mp_os~e
tout la politique de Napoléon; cependant, Je
firent voile vers le Brésil.
de soldats enfants, se trouva b1entot disseCe même jour, Junot attaquait Santarem;
dois dire que la mesure était politiquement
minée par petits détachements sur un espace
excusable, parce qu'elle devait contraindre
mais la petite colonne ayant dû traverse_r la
de plus de deux cents lieues de route, entre
l'Angleterre d'adhérer à la paix générale.
plaine de Golegan couverte de deux pieds
13ayonne et Salamanque. Heureusement que d'eau, un si grand nombre de soldats furent
L'Empereur réunit donc à Bayonn~, au
les Espagnols n'étaient pas encore en guer~e pris de fièvre, qu'il ne se trouva plus ~e lenmois de septembre 1807, une armee de
avec la France; cependant, pour s_'ent1'ele~i,·
vingt-cinq mille hommes, destinée à envahir
demain que quinze cents hommes en e!at de
la main, ils assassinèrent une cmquantame suivre Junot, qui n'en continua pas moms sa
le Portugal. Mais il commit alors deux fautes
marche avec celle faible escorte, et fit au d~graves : la première, de former le corps de nos soldats.
Arrivé à Ciudad-Rodrigo, une des dernières cieusement son entrée à Lisbonne. On doit
expéditionnaire avec des régiments nouvellement organisés; la seconde, de donner au villes d'Espagne, Junot fit fair? à sa tête d_e rendre à Junot la justice de convenir qu'après
rrénéral Junot le commandement de cette colonne une halte de quelques Jours. Il avait avoir rallié ses troupes, il pourvut avec zèle
laissé plus de quinze mille_ h?m°:1es en arrière. à tous leurs besoins; aussi, dans le coura~t
armée.
Dès qu'un tiers l'eut reJotnt, 11 traversa les
Napoléon tomba dans plus d'une erreur sur
de décembre, l'armée présentait un effectif
montacrnes de Penba-Parda, qui le séparaient
le choix des personnes, parce qu'il écoulait
de vingt-trois mille hommes en assez bon
de la ;allée du Tage, en n'emportant qu'une
plutôt -ses affection, que la voix publique.
état. Junot, embarrassé des troupes portuL'armée voyait en Junot un homme très demi-ration de pain par homme! .. : Ces mon- gaises, licencia les soldats indigènes qui voubrave, plutôt qu'un véritable capitaine. La tagnes, que j'ai travers~es, sont mcultes et lurent rentrer dans leurs foyers et forma des
habitées par des populat10ns pauvres et bar- autres une division qu'il envoya en France.
première fois que je l'aperçus, je fus _fra~pé
et inquiété par ses yeux hagards; sa fin JUSllfia bares. Les troupes les franchirent à travers Elle servit assez bien, et fit la campagne de
mes appréhensions. On connaît l'origine de toutes les difficultés, au prix des plus grande~ Russie.
sa fortune, alors que, simple fourrier du fatigues, sans logements et sans vivres, ce qm
Laissons Junot s'organiser en Portugal, :t
bataillon de la Côte-d'Or, il gagna par un bon les força de s'emparer de quelques troup?aux jetons un coup d'œil sur l'étal où se tr?~vatt
mot l'affection du capitaine d'artillerie Bona- appartenant aux habi~nts, _et ce~x-c1 en la cour de Madrid à l'époque du traite de
parte dans la tranchée de Toulon. Il le suivit tirèrent vengeance par 1assassmat d une cen- Tilsitt.
.
Le roi Charles IV, prince nul, enneIDI des
en Égypte, commanda à Paris, et devint a':'1- taine de traînards français. Enfin, l'armée
atteianit
la
ville
d'
Alcantara,
et
fit
son
entrée
bassadeur à Lisbonne. Sa gaieté, sa franclnse
affaires, n'ayant de passion que po~r l_a
militaire, sa réputation de bravoure, enfin sa en Porturral par la ville de Castello-Branco. Chasse réanait alors sur l'Espagne el la1ssatt
qu'après beaucoup d'efforts, et en à la Reine
' " le soin de gouverner. La reme
.
prodigalité, lui conquirent l'amitié des grands Ce ne
souffrant
de
toutes
les
intempéries,
qu'on
et la sympathie populaire. Ses succès en PorMarie-Charlotte, princesse de Parme, cousine
tugal déterminèrent sans doute !'Empereur parvint à Abrantès avec cinq ou six mille du Roi femme de moyens et aimant le pou'
,
à le choisir pour commander l'armée d'occu- hommes exténués de fatigue et presque tous voir dominait
complètement son epoux.
nu-pieds.
C'est
à
Ab~antès,
que
comme~ce
la
pation et c'eût été en effet un avantage, si
Ver; 1. 788, un très pauvre gentiUâtre, nommé
Junot se fùt montré moins imprévoyant belle partie de la vallec du fage. Les trarnards Emmanuel Godoy, entré nouvellement aux
et les malades, encore engagés dans les mon- gardes du corps, s'étant fait remarquer dans
comme général.
informés du bien-être qui les atten- la société de Madrid par son talent sur la
L'Espagne, alors notre alliée, devait fournir ta«nes
" à ' Abrantès, s'empressèrent d'arriver,
.
dait
et guitare, la' Reine voulut l'enten~re. C'.étai~ un
à nos troupes sur leur passage le logement
l'armée
se
rallia
peu
à
peu.
et les vivres. Le devoir d'un général en chef
homme de petite taille, très b1~n fait,, d u~e
Un général prévoyant lui eùt donné le temps
était de s'assurer de l'exécu lion de cette proayant de l'esprit, de I amb1fi aure aoréablc
0
"
·
messe; mais Junot, négligeant cette précau- de se réunir· mais Junot, sous prétexte que tion
et beaucoup' d'audace. ll plut a' lanerne,
tion, fit entrer son armée en Espagne le !'Empereur iui avait ordonné de saisir t?utes qui en fit son favori . Telle fut la cau_se pre~
1. 7 octobre, et lança ses colonnes sur les les marchandises appartenant aux Anglais, et mière des malheurs de l'Espagne, qm ont s1
routes, où rien n'était prêt pour les recevoir. pour les empêcher de les enlever en arriv~nt grandement contribué à ceux de la France.
Nos troupes couchèrent à la belle étoile et ne promptement à Lisbonne, réunit quatre mille
Les courtisans pen~èrent que la faveur do~t
hommes des moins fatirrués, et se porta sur
reçurent qu'une demi-ration de vivres.
jouissait Godoy ne serait que p_assagère ;_ ~ms
On était à la fin de l'automne; l'armée . la capitale avec cette faible colonne, laissant celui-ci, prenant pour modele le celebre
traversait les contreforts des Pyrénées dont à ses "énéraux le soin de ramasser le surplus Potemkin, qui, de simple garde de Cathele climat était très rude, et nos malheureux de so~ armée et de venir le joindre. Cette rine II, était devenu son amant et son presoldats couvrirent bientôt la route de malades audacieuse entreprise pouvait perdre son niier ministre, sut si bien gagner la conet de traînards. Quel spectacle pour les popu- armée, car Lisbonne contenait une garnison fiance de la Reine, que celle-ci le fit nommer
lations espagnoles qui accouraient de toutes de douze à quinze mille hommes, et une par le Roi commandant en chef des gardes,
parts pour contempler les vainqueurs de flotte anolaise stationnait à l'embouchure membre du conseil, officier général, et enfin
Marengo, d'Austerlitz et de Friedland, et ne du Tage ~ c'était plus qu'il n'en fallait pour premier ministre!
voyaient que de chétifs conscrits, pouvant repousser les quatre mi~le ~ommes d: troupes
La Révolution française ayant amené la
à peine porter leurs sacs et leurs armes, et conduits par Junot. ~lais 1 elfet,mag1que ~u: guerre entre la France et l'Esp~gne, nos
dont la réunion resserohl;tit plutôt à l'évacua- produisaient les victoires de Napoléon était s1 troupes s'étaient empar~es, de plus1e~rs P;Otion d'un hôpital qu'à une armée marchant orand que le rrouvernement portugais, accé- vinces au delà des Pyrenees, lorsqu en 1 195
0
'
"
d l'E
à la conquête d'un royaume!... Ce triste dant à toutes les demandes e mpereur, Godoy obtint de la France un traité des plus
s'empressa
de
déclarer
la
guerre_
aux Anglais, honorables, par lequel les conquêtes fai_tes
spectacle donna aux Espagnols une fort m~udans
l'espoir
que
Junot
arrêterait
sa. march: · sur l'Espagne lui étaient rendues .. La_ nation
vaise impression de nos troupes, et entraina
Mais
l'avant-garde
du
général
français,
conti- lui en fat reconnaissante, et le Roi lm donna
l'année suivante des effets désastreux.
nuant
d'avancer,
jeta
dans
la
capitale
une d'immenses dotations avec le titre de prince
Napoléon méprisa trop les nations de la
Péninsule et crut qu'il suffirait de montrer confusion inexprimable. Le régent, ne sachant de la Paix · enfin la Reine lui fit épouser une
,
'
des troup~s françaises pour obtenir d'elles d'abord quel parti prendre, finit par se déci- princesse du sang royal! ... Des ce mowenl,
tout ce qu'on voudrait. Ce fut une grande der à transporter au Brésil le siège du gou- la puissance de Godoy ne connut rlus, de
erreur! Il faut dire aussi que, n'étant pas vernement. La reine folle, le régent, la bornes et le nouveau prince de la Paix regna
mis au courant des difficultés qui s'opposaient famille royale, les grandes familles, en tout tranquillement sur la monarchie espagnole.
à la marche des troupes, !'Empereur réitérait neuf à dix mille individus, s'embarquèrent
t)

rur

... 214 ...

'·-----------------------Mais à l'époque de la bataille d'Iéna, Godoy
ayant imprudemment publié un manifeste
qui pouvait être considéré comme unr. menace
à l'adresse de Napoléon, celui-ci lui demanda
des explications et exigea l'envoi en Allemagne d'un corps d'armée de vingt-cinq
mille hommes, sous les ordres du général
marquis de La Romana. Plus encore, Godoy
dut bientôt fournir un corps de même importance pour soutenir Junot en Portugal; il est
vrai que, par le traité secret de Fontainebleau,
!'Empereur lui assurait le titre de prince des
Algarves et donnait à la reine d'Étrurie, fille
de Charles IV, la province de Beira.
L'insolence dont Godoy avait toujours fait
preuve à l'égard de Ferdinand, prince des
Asturies, ne fit alors qu'augmenter. Ferdinand avait vingt-trois ans; il était veuf et
sans enfauts, et, naturellement grave, il avait
contracté, au milieu d'une situation de famille
des plus pénibles, l'habitude de la solitude.
Mais la nation espagnole, généralement hostile au prince de la Paix, semblait vouloir
protester par son affection pour Ferdinand
contre la haine dont il était l'objet : fondant
sur lui toutes ses espérances, elle attendait
impatiemment son arrivée au trône comme
un véritable soulagement et y voyait la fin de
toutes ses misères.
Une cause imprévue précipita les événements. Vers la fin de 1807, à l'époque où
Junot se dirigeait vers le Portugal à la tête
d'une armée française, le roi d'Espagne tomba
très gravement malade. Le prince des Asturies, croyant ".Oir dans les manœuvres de la
Reine l'intention de l'éloigner du trône, consulta trois personnes sur lesquelles il pouvait compter; et d'après le conseil des ducs
de l'lnfantado, de San Carlos, et du chanoine
Escoïquiz, son ancien précepteur, il recourut
à Napoléon, en lui demandant la main d'une
princesse de sa famille. La lettre fut remise
à notre ambassadeur à Madrid, le comte de
Beauharnais. Mais le brouillon en ayant été
indignement soustrait et porté à la lleine,
celle-ci poussa Charles IV à agir avec la dernière violence. Ferdinand fut arrêté, privé de
son épée et mis en accusation pour avoir
voulu attenter à la vie du Roi 1• •• Ses conseillers furent également s~isis et mis en juge!Dent comme complices. Cependant, il faut
reconnaître que si Ferdinand avait eu des
torts, le besoin de défendre ses droits à la
couronne, et même peut-être sa vie, les
atténua bien grandement.
Ces faits étaient trop graves pour que le
roi d'Espagne n'en informât pas les souverains et surtout l'empereur des Français, son
puissant voisin. On a dit, et malheureusement avec raison, que l'ambition de Napoléon
l'avait perdu. Mais on a généralement mal
compris cette ambition, qui se rapportait
surtout à la France. Napoléon voulait la voir
si grande et si puissante de iiOn vivant qu'elle
fût inattaquable après lui : d'abord, en abaiss_ant la puissance de l'Angleterre; en second
heu en ne laissant subsister dans l'Europe
centrale et méridionale que des Étals ayant
les mêmes intérêts que la France, la considé-

MtJK01'/fES DU GÉJVÉ~AZ. B.Jl~ON D'E MA~BOT _ _..,

ranl comme leur appui, et toujours prêt~ à
la soutenir. Ce projet gigantesque elÎt exigé
le travail lent et méthodique de deux règnes
et de deux souverains comme Napoléon. La
précipitation le perdit, et ses premiers succès
l'aveuglèrent. 11 crut ne pas trouver plus de
résistance en Espagne qu'il n'en avait éprouvé
en Hollande, en Westphalie, à Naples, où il
avait établi ses frères, non plus que dans le
Portugal, si facilement COllltuis.
En apprenant les scènes de l'Escurial,
!'Empereur crut le moment favorable et voulut profiter de l'occasion. Il espérait que la
nation espagnole, lasse de tant de turpitudes,
se jetterait dans ses bras. ll ne connaissait
pas ce peuple qui pousse jusqu'à la frénésie
la haine de l'étranger. Mais en admettant,
ce qui est vrai, que beaucoup d'Espagnols
éclairés portassent leurs yeux sur Napoléon
pour régénérer leur pays, il faut convenir
que sa conduite fut bien faite pour détruire
leurs illusions.
En effet, sous prétexte qu'il fallait garantir les côtes de la Péninsule d'une invasion
anglaise, !'Empereur, au lieu de rendre à
l'Espagne l'armée du marquis de La Romana
qui lui avait été prêtée pour la guerre du
Nord, et dont il n'avait plus besoin depuis la
paix de Tilsitt, fit entrer en Espagne un corps
de vingt-cinq mille hommes commandé par
Dupont, qui fut bientôt suivi de trentequatre mille soldats conduits par le maréchal
Moncey. L'arrivée de ce grand nombre de
troupes étrangères fut considérée comme une
réponse à la demande de secours adressée
par. le prince des Asturies. Napoléon pouvait
en ce moment s'attacher pour toujours la nation espagnole, en donnant à ce dernier la
fille de son frère Lucien, qui fût devenue un
trait d'union entre les deux peuples. Malheureusement, !'Empereur ne crut pas ce moyen
d'une efficacité suffisante.
L'arrestation et la mise en jugement de
Ferdinand avaient prod1ùt dans toutes les
parties du royaume une telle irritation et
soulevé à un si haut degré l'indignation publique contre la Reine et Godoy, que celui-ci,
n'osant poursuivre ses projets, se décida à
jouer le rôle de médiateur entre le Roi et
son fils; toutefois personne n'en fut dupe.
Bientôt survint une préoccupation plus
grave. Un agent, M. Yzquierdo, que le prince
de la Paix entretenait à Paris, arriva à conclure du silence de !'Empereur et de la marche constante des troupes vers la Péninsule,
que le vrai projet de Napoléon n'était pas de
rétablir le bon accord entre Charles IV et son
fils, mais bien de profiter de leurs dissensions pour les chasser l'un et l'autre du
trône afin d'y placer un prince de la famille
impériale. L'avis qu'il donna à ce sujet jeta
la Reine dans la consternation, et elle résolut
de suivre l'exemple de la famille royale de
Portugal, en transportant le siège du gouvernement en Amérique.
Ce fut un grand malheur pour la France
que ce projet n'ait pas été exécuté; car la
nation espagnole, abandonnée par ses prince~,
aurait accepté, faute de mieux, un roi de la
... 215 ...

main de Napoléon, ou du moins eût oppo8é
à ses armées une moins vive résistance. Le
Roi se refusa à prendre le parti de fuir, et
se décidant à demander à Napoléon la main
d'une princesse de sa famille, il en écrivit
directement à !'Empereur. Cependant, voulant gagner du temps, et poussé par son
mauvais génie, Napoléon faisait avancer de
nouvelles troupes sur l'Espagne, dans l'espoir, sans dou te, d'effrayer la famille royale
et de la décider à lui abandonner la Péninsule.
Pendant que ce royaume était ainsi agité,
je continuais à vivre paisiblement auprès de
ma mère, à Paris, où je passai une partie de
l'hiver et assistai aux fêtes nombreuses qui
s'y donnèrent. La plus belle fut celle offtJrle
par la ville, à l'occasion du retour de la garde
impériale.
Ainsi se termina pour moi l'année 1807,
pendant laquelle j'avais couru de si grands
dangers et éprouvé tant de vicissitudes. Je
ne me doutais point que, dans le cours de
l'année que nous commencions, je verrais
encore la mort de bien près I Mais revenons
aux affaires de la Péninsule, dont l'historique
se trouve lié à ce qui m'advint en 1.808 et
dans les années suivantes.
CHAPITRE II
1808. Je suis nommé aide de camp de Mural. - ~ouvellcs intrigues de Napoléon. - Révolution d'Aranjuez. - Abdication de Charles IV. - Je sauve
Godoy du massacre. - Entrée de Ferrlinand Vil à
Madrid el départ pour Bayonne.

Dans le courant de janvier, Napoléon répondit enfin au roi d'Espagne, mais d'une
façon évasive; car, sans refuser positivement
de donner au prince des Asturies la main
d'une de ses nièces, il ajournait indéfiniment
l'époque de ce mariage. La réception de cette
réponse augmenta d'autant plus les craintes
de la cour de Madrid, qu'elle apprit la marche de nouvelles troupes françaises vers la
Catalogne et !'Aragon, ce qui, en comptant
l'armée de Portugal, porterait à cent vingtcinq mille hommes les forces que !'Empereur
allait avoir dans la Péninsule.
Enfin, Napoléon souleva une grande partie
du voile ,qui avait caché ses projets. Sous
prétexte d'envoyer des troupes sur la Hotte
française stationnée à Cadix, il fit avancer, en
février, un nombreux corps d'armée vers
Madrid, par où passe la route qui conduit de
Bayonne à Cadix, et nomma le prince Murat
généralissime de toutes les forces françaises
qui se trouvaient en Espagne.
Je venais de passer plus de six mois à
Paris, et bien que le maréchal Augereau,
dont j'étais toujours aide de camp, fût loin
de prévoir la guerre qui allait éclater dans la
Péninsule, il ne jugea pas convenable, ni favorable à mon avancement, que je restasse à
Paris, du moment qu'une nombreuse armée
se réunissait au delà des Pyrénées. Se voyant
retenu en France par les suites de sa blessure, il me conduisit chez le prince Murat,
pour le prier de m'attacher provisoirement à

�msT0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
gner au Roi un décret par lequel le prince de
son état-major. J'ai Mjà dit que mon père, qu'on leur permît d'installer leurs malades et la Paix était déchu de tous ses titres, grades
leurs
magasins
dans
les
citadelles,
ce
qui
compatriote de Murat, lui avait rendu pluet dignités. Cette nouvelle remplit la foule
sieurs services. Murat, qui s'en était toujours leur fut accordé. Ils firent alors déguiser
d'une joie délirante, à laquelle Ferdinand eut
montré reconnaissant, consentit de fort bonne leurs grenadiers en malades et cacher des
l'inconvenance de s'associer.
armes
dans
les
sacs
de
distribution
de
plugrâce à me prendre auprès ~e lui, jusqu'au
Godoy, qu'on avait inutilement cherché
sieurs·
compagnies
qui,
sous
prétexte
d'aller
moment où le maréchal Augereau aurait un
dans les réduits les plus obscurs de son pachercher
du
pain
dans
les
magasins,
pénécommandement. Je fus très satisfait de cette
lais, n'en était cependant pas sorti, car, dès
décision, malgré les désagréments attachés à trèrent dans la place et désarmèrent les Espales premiers moments de l'émeute, il était
gnols.
C'est
ainsi
que
le
général
Duhesme,
la position d'of6cier iL la suite : mais je
monté dans un grenier rempli d'un grand
qui
n'avait
que
cinq
mille
hommes,
s'empara
tenais à faire preuve de zèle, je comptais sur
nombre de nattes de jonc. Elles étaient toutes
de
la
citadelle
de
Barcelone
et
du
fort
Montla bienveillance de !'Empereur, et j'étais aussi
roulées : il en déploya une, s'y roula luiJouy.
La
citadelle
de
Pampelune
et
presque
bien aise de rernir l'Espagne cl d'ètre témoin
même, et la laissa ensuite tomber au milieu
toutes
celles
.
de
la
Catalogne
eurent
le
même
des grands événements qui s'y préparaient. Il
des autres, dont elle avait à peu près la dimPnfallait faire des dépenses considérables pour sort.
sion. Aucun des assassins, entrés dans le greCette
conduite
produisit
un
très
fàcheux
paraitre convenablement à l'état-major de
nier, n'avait découvert le prince, qui passa
Murat, alors le plus brillant de l'armée; ces effet et remplit d'effroi la Reine et le prince
péniblement quarante-huit heures dans cette
dépenses me furent farj}jtées par ce qui me de la Paix, qui se trouvaient déjà à Aranjuez.
retraite. Enfin, vaincu par la faim et la soif,
Comprenant
les
intentions
de
Napoléon,
ils
restait des splendides frais de poste touchés
il en sortit; mais en voulant gagner la rue, il
résolurent
de
se
retirer
d'abord
en
Andapendant el après la campagne de Friedland.
fut arrêté par un factionnaire, qui eut l'indiJ'achetai donc trois bons chevaux, avec les- lousie et de gagner ensuite Càdix et l'Amégnité de le livrer à la populace, laquelle, se
rique,
si
les
circonstances
s'aggravaient.
Cequels mon domestique Worland alla m'attenruant sur Godoy, lui fit de nombreuses blespendant,
Ferdinand,
entretenu
par
le
comte
dre à Bayonne, où je me rendis après avoir
de Beauharnais, notre ambassadeur, dans sures.
renouvelé mes uniformes.
Déjà ce malheureux avait la cuisse percée
C'était la troisième fois qu'en changeant de l'espoir d'obtenir la main d'une nièce de
par une broche de cuisine, un œil presque
Napoléon,
ne
voyait
en
nous
que
des
libéraposition je me trouvais à Bayonne. Le prince
crevé, la tête fendue, et allait être assommé,
Mural m'y reçut parfaitement bien; ses aides teurs. Appu~·é par les membres de la famille
lorsqu'un piquet de gardes du corps, comroyale,
par.
les
grands,
par
plusieurs
ministres
de camp firent de même. Je fus bientôt au
mandé par un estimable officier et composé
et
surtout
par
le
Conseil
des
Indes,
Ferdinand
mieux avec tous, bien que je résistasse aux
d'hommes moins crûels que la majorité de
refusa
de
suivre
la
Reine
et
Godoy
en
Améinstances qu'ils ne cessaient de me faire pour
leurs camarades, arracha le prince de la Paix
que je jouasse avec eux. Ces messieurs avaient rique. Ceux-ci prétextèrent d'une visite au
à ses bourreaux et parvint, non sans peine, à
port
de
Cadix
et
aux
troupes
du
camp
de
toute la journée les cartes ou les dés en main,
le jeter dans la caserne, sur le fumier d'une
gagnant ou perdant plusieurs milliers de Saint-Roch, près de Gibraltar, et ordonnèrent
écurie !. .. Chose remarquable, c'était dans
de
commencer
les
préparatifs
de
voyage.
En
francs avec la plus grande indifférence. Mais,
cette même caserne d'Aranjuez qu'Emmavoyant
charger
sur
les
voitures
et
fourgons
outre que j'ai toujours détesté le jeu, je comnuel Godoy avait été reçu simple garde du
de
la
Cour
les
caisses
\lu
trésor,
l'argenterie
prenais que je devais conserver ce que j'avais
corps vingt ans avant, en 1788.
et
les
meubles
les
plus
riches,
les
nobles,
le
pour subvenir au renouvellement de mes
En apprenant l'arrestation de leur favori,
équipages en cas d'accidents, et que l'hon- peuple et la garnison d'Aranjuez comprirent
le Roi et la Reine, craignant pour sa vie,
la
vérité!
L'indignation
fut
générale
et
s
'étenneur m'imposait de ne pas risquer ce que je
firent appel à la générosité du prince des
dit à Madrid.
ne pourrais peut-être pas payer.
Asturies et le supplièrent d'user de son inMalgré
tout,
le
Roi
allait
partir
le
16
mars
Une partie des troupes que Murat devait
fluence pour aller arracher Godoy des mains
au
matin,
lorsqu'une
émeute
populaire,
soucommander se trouvant déjà en Castille, ce
des révoltés. Ferdinand arriva à la caserne
tenue
par
les
troupes,
et
surtout
par
les
gardes
prince entra en Espagne le 10 mars 1808, et
au moment où la populace en enfonçait les
nous fûmes en cinq jours à Burgos, où le du corps, ennemis de Godoy et dévoués au
portes. A la voix du prince des Asturies, la
prince
des
Asturies,
vint
s'opposer
au
départ
quartier général fut établi. Murat, réglant
foule, à laquelle il promit la mise en jugede
la
famille
royale.
Charles
IV,
comprenant
ensuite sa marche sur celle des colonnes, se
ment de Godoy, s'écarta respectueusement.
transporta successivement à Valladolid. et à la vérité, déclare alors qu'il ne partira pas.
Celui-ci attendait courageusement la mort,
Une
proclamation,
publiée
dans
ce
sens,
paSécrovie. Les Espagnols, se flattant toujours
lorsque dans l'écurie où il gisait tout sanglant
qu~ les Français venaient pour protéger le rut calmer la multitude ; mais, pendant la
il vit entrer l'héritier du trône ... . A l'aspect
nuit,
la
garnison
et
une
partie
de
la
populaprince des Asturies, reçurent fort bien nos
de son ennemi personnel, il retrouva toute
tion
de
Madrid
s'étant
rendues
à
Aranjuez,
troupes, dont l'extrême jeunesse et la faison énergie, et Ferdinand lui ayant dit, avec
qui
n'est
qu'à
huit
lieues
de
la
capitale,
s'y
blesse renouvelèrent chez eux l'étonnement
une véritable ou feinte générosité : « Je te
qu'ils avaient éprouvé en voyant l'armée de réunirent à l'émeute, qu'augmentait une foule
fais grâce!. .. ,&gt; Godoy lui répondit, avec une
de
paysans
accourus
des
environs,
et,
tous
Junot · car, par suite d'une aberration incomfierté toute castillane, dont sa triste position
prébe~sible, Napoléon s'était obstiné à n'en- ensemble, ils se portèrent au palais en criant:
rehaussait encore la valeur : « Il n'y a que le
«
Vive
le
Roi!
Mort
à
Godoy!
l&gt; Le torrent
voyer dans la Péninsule que des régiments
populaire, se dirigeant ensuite vers l'hôtel du Roi qui ait le droit de faire grâce, et tu ne
de nouvelle formation.
l'es pas encore l » On prétend que Ferdinand
Nous n'occupions en Espagne que des villes prince de la Paix, l'enfonce, le saccage et,
aurait répondu : « Cela ne tardera pas !.. . l&gt;
pénétrant
jusqu'à
l'appartement
de
sa
femme,
ouvertes, et seulement deux · places fortes,
Mais le fait n'est pas prouvé. Quoi qu'il en
princesse
de
sang
royal,
l'environne
de
resBarcelone et Pampelune; mais, comme les
soit, la couronne était, une demi-heure après,
pect
et
la
reconduit
au
palais
du
Roi..
Les
citadelles el les forts étaient entre les mains
sur la tête du prince des Asturies.
housards
dont
se
composait
la
garde
récemdes troupes espagnoles, !'Empereur prescrivit
En effet, Ferdinand retournait au palais au
aux généraux de tâcher de _s'en emparer. On ment donnée au prince de la Paix, s'étant
milieu des acclamations de la populace et des
présentés
devant
son
hôtel,
pour
favoriser
au
employa, à cet effet, une ruse vraiment inditroupes, lorsque le Roi et la Reine, entendant
gne. Le gouvernement espagnol, tôut en dé- moins son évasion, les gardes du corps du
ces cris, et tremblant pour la vie de leur
Roi
les
attaquèrent,
et
les
ayant
dispersés
à
fendant à ses généraux de laisser occuper les
favori
et peut-être aussi pour la leur, cédècitadelles et les forts, avait prescrit de rece- coups de sabre, autorisèrent la foule à cherrent
à
la terreur et aux mauvais conseils de
voir les troupes françaises en amies et de tout cher Godoy, dont chacun demandait la mort.
quelques âmes timorées. Pensant que le
.
Les
ministres,
pour
sauver
la
vie
du
favori,
faire pour contribuer à leur bien-être. Les
meilleur moyen de calmer la multitude était
commandants de nos corps demandèrent en donnant satisfaction au peuple, firent si..,. 216 ....

[
HISTORIA

Clichê A .\l o utct.

THÉROIGNE DE MÉRICOURT
Tableau anonyme. (Musée Carnavalet. )

�MËM011f,ES DU GÉN~Al. BAJ(ON DE M Alf.BOT

-- ..

de déposer l'autorité royale entre les mains Aussi Murat, se fondant sur cc 11u'il n'avait
de leur fils, ils signèrent l'acte de leur abdi- pas d'ordre de l'Empereur pour reconnaître les gardes du corps qui l'escortaient a,·aicnt
eu la cruauté de lui mettre des fers aux pied~
cation!
la royauté de Ferdinand VII, continua à lui
Dès que cet acte fut publié, une joie fré- donner dans ses lettres le titre de prince des et aux mains et de l'attacher par le corps
nétique s'empara de la population d'Aranjuez Asturies, et fil conseiller à Charles IV de sur une mauvaise charrette découverte, oii il
et gagna bientôt Madrid, ainsi que toute l'Es- protester contre une abdication qui lui avait était exposé aux brûlants rayons du soleil et
à des milliers de mouches qu'attirait le sang
pagne, sans qu'il vint à personne la pensée été arrachée par la révolte et la menace.
de ses plaies à peine recouvertes de lambeaux
que l'arrivée des Français pourrait venir
Le vieux Hoi et la Reine, qui regrettaient le
troubler ce bonheur, tant on était a\'euglé pouvoir, écrivirent à Napoléon pour se plaindre de toile grossière!... Ce spectacle m'indigna,
sur les projets de !'Empereur. Cependant, amèrement de leur fils, dont ils représen- et je vis avec plaisir qu'il produisait le même
ses troupes descendaient en ce moment les tèrent la conduite à Aranjuez comme une effet sur l'escadron français qui m'accomhauteurs de Somo-Sierra et du Guadarrama, sorte de pa1.,-icitle, ce qui n'était pas dénué pagnait.
Les gardes du corps chargés de conduire
marchant sur deux colonnes, dont l'une était de fondement. Le 2;;, Murat fit son entrée à
le
prince
de la Paix étaient au nombre d'une
à Buitrago et l'autre auprès de l'Escurial, Madrid à la tête du corps d'armée du mac'est-à-dire à une journée de Madrid, où le réchal Moncey. Le nouveau roi avait invité la centaine et soutenus par un demi-bataillon
prince Murat pouvait entrer le lendemain population à bien recevoir les troupes de son d'infanterie. J'expliquai poliment au chef des
avec trente mille hommes que suivaient de ami Napoléon. li fut obéi ponctuellement, gardes quel était le but de ma mission; mais
cet officier m'ayant répondu, avec une arrotrès nombreux renforts!
car nous ne ,·îmes que des figures bicmeil- gance extrême, qu'il n'a,·ait pas d'ordre à
Le prince des Asturies, que je nommerai lantes, au milieu de cette Coule immense et
désormais Ferdinand VII, n'était cependant curieuse; mais il était facile de reconnaitre recevoir du commandant de l'armée franpas sans inquiétudes sur l'effet que son avè- combien leur étonnement était grand à l'as- çaise, et qu'il allait continuer sa marche sur
la ville, je lui dis sur le même ton que, moi,
nemt&gt;nt illicite à la couronne produirait sur pect de nos jeunes soldats d'infanterie.
qui
devais exécuter les ordres de mon chef,
l'esprit de Napoléon et de Jfurat. Il s'emL'effet moral fut tout à notre désavantage;
pressa donc d'envoyer plusieurs grands sei- aussi, en comparant les larges poitrines et le prince Murat, j'allais m'opposer par tous
gneurs vers !'Empereur pour lui demander les membres robustes des Espagnols qui les moyens à ce que le prisonnier aUàt plus
derechef son amitié et la main d'une de ses nous entouraient à ceux de nos faibles et loin!...
Mes dragons n'étaient pas des conscrits,
nièces, et dépêcba le duc del Parque vers chétifs fantassins, mon amour-propre naMurat pour lui expliquer, à sa manière, les tional fut-il humilié, et, sans prévoir les mais de vieux et braves soldats d'Austerfaits importants qui ,·enaient de s'accomplir malheurs qu'amènerait la mauvaise opinion litz, dont les mâles figures annonçaient la
à Aranjuez. Ces premières dispositions prises, que les Espagnols allaient concevoir de nos résolution. Je les plaçai en bataille, de manière
Ferdinand \'fi organisa son ministère, rap- troupes, je regrettai vivement que !'Empereur à barrer le passage de la charrette, et dis au
pela ses amis, les ducs de San Carlos, de n'eût pas envoyé dans la Péninsule quelques- cher des gardes du corps que j'attendais qu'il
l'fnfa11tado et le chanoine Escoïquiz, et les uns des vieux corps de l'armée d'Allemagne. fit tirer le premier coup de feu, mais qu'aussitôt je fondrais sur sa troupe et sur lui,
combla tous trois de faveurs.
Cependant, noire cavalerie, surtout les cui- suivi de tout mon escadron; j'étais bien
Ce fut le i9 mars, au moment où l'état- rassiers, arme inconnue des modernes Espamajor de Afurat traversait les monts de gnols, excita enfin leur admiration. Il en fut résolu à le faire, certain d'être approuvé par
Guadarrama, que nous eûmes les premières de même de l'artillerie. Mais un cri d'enthou- le prince Murat.
Les officiers de mes dragons leur avaient
nouvelles du soulèvement d'Aranjuez. Le siasme s'éle,•a à l'arrivée de plusieurs régidéjà
fait mettre le sabre hors du fourreau,
20 mars, nous apprimes l'abdication de ments de cavalerie et d'infanterie de la garde
ce
qui
paraissait calmer un peu l'ardeur des
Charles IV et l'avènement de Ferdinand Vif. impériale qui fermaient la marche. La vue
Murat hâta sa marche, et le 2t son quartier des mameluks étonna beaucoup les Espa- gardes do corps, lorsque le commandant du
général fut établi au bourg d'El Molar, à gnols, qui ne concevaient pas que des Français demi-bataillon qui se trouvait derrière eux
ayant gagné la tête de leur colonne pour
quelques lieues de Madrid.
chrétiens eussent admis des Turcs dans savoir quel était le sujet de ce tumulte, je
Un tumulte affreux régnait dans cette ville, leurs rangs, car, depuis l'invasion des Maures,
dont la population, dans sa joie féroce, brûla les peuples de la Péninsule exècrent les mu- reconnus en lui don ~figue! Rafaël Cœli, ce
et pilla les hôtels du prince de la Paix, celui sulmans, tout en redoutant d'avoir à combattre jovial officier avec lequel j'avais voyagé de
de sa mère, de sa Camille el de ses amis ; on contre eux; quatre mameluks feraient fuir Nantes à Salamanque en 1802, lors de ma
les eût même massacrés, sans l'énergie du vingt Castillans. Nous ne tardâmes pas à en première entrée en Espagne. C'était un homme
modéré ; il comprit les raisons qui portaient
comte de Beauharnais, qui leur offrit à l'am- avoir la preuve.
le maréchal Murat à s'opposer à ce qu'on fit
bassade de France un asile que personne
Afurat alla s'établir dans un des palais du entrer dans Madrid le prince de la Paix, dont
n'osa violer.
prince de la Paix, le seul que la populace eût le massacre certain couvrirait d'opprobre
En apprenant la révolution d'Aranjuez, le épargné, croyant qu'il appartenait encore à
prince Murat, ordinairement si expansif, la couronne. On me logea près de ce palais, l'armée française si elle ne l'empêchait pas,
devint sombre, préoccupé, et fut plusieurs chez un respectable conseiller de la Cour des et amènerait une collision sanglante si elle
voulait repousser les assassins. Don Rafaël
jours sans adresser la parole à aucun de Indes.
Cœli,
en sa qualité de commandant en second
nous; il est certain qu'à sa place, au milieu
J'avais à peine mis pied à terre, que de l'escorte, avait le droit d'émettre son avis;
d'un pays bouleversé, tout autre maréchal le prince Murat, apprenant que les ennemis
eût trouvé la tâche fort difficile. Mais la posi- de Godoy l'envoyaient dans les prisons de il parla dans le même sens que moi au chef
tion personnelle de Murat la compliquait Madrid, sans doute pour l'y faire massacrer, des gardes du corps, et il fut convenu que
encore, car en voyant trois des frères de et que ce malheureux était déjà aux portes Godoy serait provisoirement détenu dans la
!'Empereur déjà pourvus de couronnes et le de la ville, m'ordonna de partir avec un prison du bourg de Pinto. Ce pauvre malquatrième, Lucien, ayant refusé d'en accepter escadron de dragons et d'empêcher à tout heureux, témoin de ce qui venait de se
une, Murat pouvait se flatter que l'intention prix l'entrée du prince de la Paix dans la passer, était resté impassible, et lorsqu'il fut
de Napoléon fût de lui donner le trône d'Es- capitale, en signifiant aux chefs de ceux qui dans la prison où je l'accompagnai, il m'apagne, si la famille royale, abandonnant la le conduisaient que lui, Murat, les rendait dressa des remerciements en très bon français, en me chargeant d'exprimer sa reconpartie, s'enfuyait en Amérique. Il apprenait ,·esponsables de la vie du prisonnier.
naissance au prince Jfurat.
donc à très grand regret l'avènement de
Je rencontrai Godoy à deux lieues du fauJe me permis alors de faire observer aux
Ferdinand, autour duquel la nation espa- bourg de Madrid. Bien que cet infortuné fût
gardes
du corps ce qu'il y avait d'atroccment
gnole, dont il était adoré, allait se presser. horriblement blessé et tout couvert de sang,
barbare dans la manière dont ils taaitaient
... 217 ...

�111STO'J{1.Jl

-__,;.._-----------~
reconnaissante dont le prisonnier recevait
leurs offrandes.
Ilien que je comptasse_ sur la loya_uté d~
commandant de l'infanterie, don Rafael Cœli'.
j'étais néanmoins peu rassur~ s~r ce q~1
arriverait au prince de la Paix des que Je

milieu du corps. Je ne pus gag~er qu'on_ le
leur prisonnier; qu'il était honteux p~~r
l'uniforme espagnol que quatre cents mili- laissât libre dans sa prison, mats du moms
taires armés jusqu'aux dents ne se crussent il pouvait se mouvoir un peu, et couc~er ~ur
pas assez forts pour garder un homme dé- des matelasqueje lui fis donner. Depms, cm~
sarmé et eussent recours à des chaînes pour jours que Godoy avait été blessé, on ne I avait
s'assurer de lui!. .. Le bon Rafaël Cœli, qui même pas pansé!. .. Sa chemise, imbibée de

...

MiMO~"ES DU G:ÉJVÉ](.Jfl 13A1(07V DE MA1(130T - - - .

Je retournai ensuite à Madrid. Non seulement
le prince Murat approuva tout ce que j'avais
fait, mais pour assurer plus efficacement
encore la vie de Godoy, il envoya sur-le-champ
un bataillon cantonner à Pinto, en lui donnant
l'ordre de veiller à ce que les gardes du corps
n'entreprissent rien contre le prince de la
Paix. Au surplus, Ferdinand VII étant passé
le lendemain par le bourg de Pinto, en se
rendant à Madrid, et le chef des gardes du
corps lui ayant rendu compte de la scène de
la veille, le nouveau roi et ses ministres, qui
redoutaient par-dessus tout de se compromettre avec les Français, le louèrent fort
d'avoir évité d'en venir aux mains avec nos
dragons et ordonnèrent de laisser Godoy dans
la prison de Pinto, d'où, quelques jours
après, ils le firent transporter dans celle du
vieux château fort de Villaviciosa , qui se
trouve plus éloigné de la capitale.
Le 24 mars, Ferdinand VII fit son entrée
royale dans Madrid, sans autre escorte que
ses gardes du corps. Il y fut reçu aux acclamations de tout le peuple : ce fut une joie
délirante, dont aucune description ne pourrait donner une idée!... Les rues, les balcons, les fenêtres, les toits même, étaient
garnis d'une foule immense, accueillant par
de nombreux vivats le nouveau souverain dont
elle avait si impatiemment attendu l'avènement!. .. Les femmes jonchaient de fleurs
le passage du Roi, et les hommes étendaient
leurs manteaux sous les pieds de son che-

val!. ..

.,..

PASSAGE DU GUADARRAMA. -

n'eût certainement pas pris de tel!es mesures
s'il eût été commandant supérieur de l'escorte, ayant appuyé ce que. je dis~is, nous
obtînmes qu'on débarrasserait le prmce de la
Paix de son collier de fer, ainsi que de ses
menottes et des entraves qu'il avait aux
pieds : il ne fut plus attaché que par le

'
. l e t a bleau de
G1·av11re de II UOT, dapres

TAUNAY

• Musée de Versailles.)

sano- coa!!Ulé, était collée à sa peau; il n'avait
qu'~n so~lier, pas de mouchoir, était_ à de_mi
nu et la fièvre le dévorait!. .. Le chirurgien
de 'nos drao-ons visita ses plaies ; des officiers,
des sous-officiers et jusqu'à de simples cavaliers français apportèrent du linge et furent
touchés de la manière digne et cependant

l'aurais quitté, en le laissant aux mains ~e
ses cruels ennemis les gardes du corps ; Je
pris donc sur moi de faire loge~ l'escadron
français dans le bourg et convms avec le
capitaine qu'il aurait constamment un P?ste
dans l'intérieur de la prison, pour surve11ler
celui que les gardes du corps y avaient placé.

Un grand nombre de Français assistèrent comme · curieux à cette cérémonie,
mais aucune de nos troupes n'y parut officiellement; le prince Murat n'alla même pas
rendre visite à Ferdinand, et véritablement il
ne le devait pas, avant que !'Empereur se fût
prononcé, en faisant savoir lequel, du père
ou du fils, il reconnaissait pour souverain des
Espagnes. Il était probable que si Napoléon
avait l'intention de s'emparer de la couronne,
il préférerait qu'elle fût momentanément restituée au faible et vieux Charles l V, plutôt
que de la laisser à Ferdinand VII, entre les
mains duquel l'amour de la nation la rendrait
beaucoup plus difficile à prendre. Murat ne
mit donc pas en doute que !'Empereur ne se
refusât à reconnaître le nouveau roi.
Cependant, Ferdinand, inquiet sur la manière dont Napoléon apprécierait son avènement, ayant fait part de ses craintes à M. de
Beauharnais, qui lui avait toujours témoigné
beaucoup d'attachement, ce dernier, dont
l'honnêteté était incapable de s'arrêter à la
pensée que Napoléon pùt attenter à la liberté
d'un prince qui venait réclamer son arbitrage, conseilla à Ferdinand VII de se rendre
auprès de !'Empereur, dont on annonçait
l'arrivée prochaine à Bayonne. Les amis du
nouveau roi, consultés par lui, hésitaient,
lorsque le général Savary, premier aide de
camp et confident de Napoléon, arrivant inopinément à Madrid, remit à Ferdinand VII
des lettres de !'Empereur qui déterminèrent
d'autant plus facilement ce roi à se rendre à
Bayonne, qu'ayant appris que son père et sa

mère allaient plaider leur cause auprès de
Napoléon, il croyait utile de les devancer.
Le prince Murat et le général Savary,
connaissant la confiance que Ferdinand avait
en M. de Beauharnais, soufflèrent à cet ambassadeur les conseils qù'il devait donner au
nouveau roi, et celui-ci, résolu à faire le
voyage, envoya l'infant don Carlos, son frère,
au-devant de Napoléon. L'Empereur avait
quitté Paris le 2 avril pour se rendre à
Bayonne, mais il marchait lentement, afin de
donner aux événements le temps de se dessiner.

CHAPITRE III
Ferdinand au pouvoir de Napoléon. - Charles IV et
Godoy à Bayonne. - Émeute et bataille dans les
rues de Madrid.

Ferdinand VII partit de Madrid le f O avril,
allant à la rencontre de !'Empereur, que le
général Savary annonçait devoir être déjà à
Bayonne. Le peuple de la capitale, quoiqu'il
ne soupçonnât point encore le sort qu'on
réservait à son souverain, mais guidé par une
sorte d'instinct, le vit avec regret s'éloigner.
Ferdinand VII, toujours accompagné du général Savary, s'avança jusqu'à Burgos au
milieu des acclamations des populations accourues sur son passage. Toutefois, ne trouvant
pas Napoléon, qu'on leur avait dit être à
Burgos, et voyant les nombreuses colonnes
de troupes françaises dont les routes étaient
couvertes, le nouveau roi et ses confidents
commencèrent à craindre quelque guet-apens
et refusèrent d'aller plus loin. Le général
Savary calma leurs appréhensions par l'assurance que Napoléon était à Vitoria. Ferdinand
se rendit dans cette ville, où il apprit avec
une surprise mêlée d'un mécontentement
qu'il ne put cacher, que non seulement
!'Empereur n'avait pas encore passé la frontière, mais qu'il n'était même pas arrivé à
Bayonne!... L'orgueil espagnol se trouva
blessé; les conseillers de Ferdinand VII pensèrent que la dignité de leur roi ne permettait
pas qu'il allât plus loin au.devant d'un souverain étranger si peu empressé à le voir.
Il fut donc résolu qu'on resterait à Vitoria,
malgré les instances de Savary, qui, furieux
de voir sa proie sur le point de lui échapper,
se rendit à franc étrier à Bayonne, où !'Empereur venait enfin d'arriver le f4 avril.
Le lendemain de ce jour, Ferdinand, qui
se croyait encore libre, ne l'était déjà plus,
car le maréchal Bessières, commandant un
corps d'armée établi dans Vitoria, avait reçu
l'ordre secret d'arrêter le nouveau roi, dans
le cas où il voudrait rétrograder vers le centre
de l'Espagne, et le vigilant Savary, qui avait
arraché cet ordre à !'Empereur, arrivait pour
en assurer l'exécution. Mais il ne fut pas
besoin d'employer la violence. En effet, pendant la courte absence de Savary, Ferdinand
apprit que sa sœur, l'ancienne reine d'Étrurie, avec laquelle il était au plus mal, avait
déterminé son père et sa mère à aller sans
retard implorer l"appui de Napoléon, et que
les vieux souverains, auxquels !'Empereur
"" 219 ...

.... 218 ""

avait donné des escortes et des relais avec des
chevaux de trait des équipages français, avaient
déjà quitté Madrid et s'avançaient à très
grandes journées vers Bayonne. A cette nouvelle, Ferdinand et ses conseillers éperdus,
craignant de trouver l' Ero pereur prévenu contre
eux s'ils se laissaient devancer par Charles IV
et la Reine mère, demandèrent à partir surie-champ, malgré les protestations du peuple
et les sages avis d'un vieux ministre, M. d'Urquijo, qui prédisait tout ce qui se vérifia
depuis.
Le 20 avril, Ferdinand traversa la .Bidassoa.
Il s'attendait à y être reçu en souverain, mais
il ne trouva pas au delà du pont un seul
piquet d'infanterie française pour lui rendre
les honneurs, ni un cavalier pour l'escorter....
Enfin, les officiers de la maison de !'Empereur qui vinrent à sa rencontre, à quelques
lieues de Bayonne, ne lui donnèrent que le
titre de prince des Asturies!. .. Le voile était
déchiré et les prédictions d'Urquijo accomplies!. .. Mais il était trop tard, Ferdinand se
trouvait en France au pouvoir de Napoléon.
Celui-ci occupait aux portes de Bayonne le
fameux château de Marac, dans lequel j'avais
logé en f805 avec le maréchal Augereau.
L'Empereur se rendit en ville, fit une première visite à Ferdinand, le combla de politesses, l'emmena diner avec lui, mais sans
lui donner le titre de roi .... Le lendemain,
sans plus attendre, Napoléon, se démasquant
complètement, annonça à Ferdinand et à ses
ministres que, chargé par la Providence de
créer un grand Empire, en abaissant la puissance de l'Angleterre, et le passé lui ayant
démontré qu'il ne pouvait compter sur l'Espagne tant que la famille de Bourbon gouvernerait ce pays, il avait pris la ferme résolution
de n'en rendre la couronne ni à Ferdinand ni
à Charles IV, mais de la placer sur la tête
d'un membre de sa famille; que, du reste, il
assurerait au Roi ainsi qu'aux princes d'Espagne une existence des plus honorables,
conforme au rang qu'ils avaient occupé. Ferdinand VII et ses conseillers, atterrés par
celte déclaration, refusèrent d'abord d'y adhérer, répondant avec raison que dans Lous les
cas, aucun membre de la famille impériale de
France n'avait droit à la couronne d'Espagne.
Bientôt la présence du vieux fioi et de la
Reine vint apporter un nouvel intérêt à celle
scène mémorable.
Avant de quitter Madrid, Charles IV et la
Reine ayant eu une entrevue avec Murat, qui
les reçut comme s'ils n'eussent jamais cessé
de régner, réclamèrent son intervention pour
mettre en liberté le prince de la Paix, au sort
duquel ils portaient toujours le plus vif intérêt.
Les instructions données par !'Empereur à
son beau-frère portant qu'il fallait à tout prix
saul'er la vie de Godoy, le prince Murat s'adressa d'abord à la Junte, ou gouvernement
provisoire, à qui Ferdinand avait confié le
gouvernement des affaires pendant son absence.
Mais cette Junte, présidée par l'infant don
Antonio, oncle de Ferdinand et ennemi du
prince de la Paix, ayant répondu qu'elle n'avait pas le pouvoir de relâcher un prisonnier

�..-

msro1{1.J1

de celte importance, Mural, agissant militairement, fit cerner pendant la nuit le château
de Villa,,iciosa par une brigade française, dont
le général avait l'ordre de ramener le prince
de la Paix, de gré ou de force. Mais comme
on savait que les gardes du corps préposés à
sa garde avaient déclaré qu'ils le poigna1·de1·aient plutôt que de le rendre vivant, et que
le marquis de Chaslelcr, Belge au service de
l'Espagne, commandant de Villaviciosa, avait
exprimé la même intention, Murat fit prévenir
ces forcenés que, s'ils exécutaient leur horrible
projet, ils seraient tous fusillés sans aucune
rémission, sur le cadavre du prince de la
Paix!. .. Celle menace les fit réOécbir; ils en
référèrent à la Junte, qui, apprenant la résolution de Murat, donna enfin l'ordre de lui
remettre le prince de la Paix. Ce malheureux
nous arriva au camp sous Madrid, malade,
sans habit, ayant une longue barbe, enfin dans
un état pitoyable, mais enchanté de se lrom·er
au milieu des Français et loin de ses implacables ennemis.
Le maréchal Murat lui fit l'accueil que réclamait son infortune, et, après l'avoir généreusement pourvu de tout ce dont il avait
besoin, il Je fit monter en voiture avec un de
ses aides de camp, qui reçut l'ordre de le
faire constamment escorter par des piquets de
cavalerie française, en marchant jour et nuit
jusqu'à ce qu'il fùt à Bayonne, tant il craignait que la populace ne se portât aux derniers excès contre Godoy! Celui-ci, m'ayant
reconnu au milieu de l'état-major, vint me
serrer la main, en me remerciant affectueusement de ce que j'avais fait pour lui au bourg
de Pinto. Il aurait bien désiré être conduit
par moi jusqu'à Bayonne, et j'aurais reçu
celte mission avec plaisir; mais, ainsi que je
l'ai déjà dit, les aides de camp auxiliaires
n'ont jamais que les mauvaises missions; ce
fut donc à un des aides de camp en pied que
le prince Murat confia celle-ci, et je ne tardai
pas à en avoir une fort dangereuse.
Cependant les vieux souverains approchaient
de Bayonne. Ils y entrèrent le 20 avril. Napoléon leur fit une réception royale, envoya sa
garde et sa cour au-devant d'eux : les troupes
se formèrent en baie, l'artillerie fit les saluts
d'usage; !'Empereur se rendit avec le Roi et
la Reine à l'hôtel préparé pour ces anciens
souverains de l'Espagne et les conduisit dîner
au château de Marac, où ils trouvèrent leur
cher Emmaduel Godoy, dont ils étaient séparés
depuis la révolution d'Aranjuez. Pendant cette
touchante entrevue, Ferdinand VU s'étant
présenté pour rendre ses devoirs à son père,
Charles IV le reçut avec indignation, et l'aurait
chassé de sa présence s'il n'eût été dans le
palais de \'Empereur.
Dès le lendemain de son arrivée à Bayonne,
Charles IV, informé des projets de Napoléon,
ne parut y mettre aucune opposition, la Reine
et le prince de la Paix lui ayant persuadé que,
puisqu'il lui était désormais impossible de
régner sur l'Espagne, il fallait qu'il acceptât
la position que l'Empereur lui offrait en France
et qui lui procurerait le double avantage d'assurer le repos de ses vieux jours et de punir

JKÉ.MOffl.ES DU GÉNÉ~Al. BA~ON D'E JK.lf..~BOT - - . . ,

l'odieuse conduite de Ferdinand. Ce raisonnement d'une mauvaise mère était faux, en cc
qu'il privait tous ses enfants de leurs droits 1t
la couronne pour les faire passer dans la
famille de Napoléon.
Tandis que de grands événements se préparaient à Bayonne, le prince Murat, resll:
provisoirement maître du gouvernement à
Madrid, avait fait publier la protestation de
Charles IV, et supprimer sur tous les actes
publics le nom de Ferdinand VII. Ces mesures
mécontentèrent infiniment le peuple et les
grands, dont l'agitation s'accrut par l'arrivée
des nouvelles de Bayonne, qu'apportaient des
émissaires secrets déguisés en pa}sans et enYoyés par les amis de Ferdinand Vil.
L'orage grondait autour de nous: il ne
tarda pas à éclater à ~ladrid ; voici à quelle
occasion.
Charles IV, la Reine, Ferdinand et son frère
don Carlos se trom•ant à Bayonne, il ne restait
plus en Espagne des membres de la famille
royale que l'ex-reine d'Étrurie, son fils, le
vieil infant don Antonio et le plus jeune des
fils du roi Charles IV, don Francisco de Paolo.
qui n'ayait alors que douze à treize ans. Mural
ayant reçu l'ordre d'envoyer à Bayonne ces
membres de la famille de Bourbon, la reine
d'Étrurie et l'infant don Antonio déclarèrent
qu'ils étaient prêts à s'éloigner de l'Espagne;
le jeune don Francisco, qui n'était pas majeur,
se trouvait sous la tutelle de la Junte, qui,
alarmée de voir enlever successivement tous
les princes de la maison royale, s'opposa formellement au départ de cet enfant. L'agitation
populaire devint alors extrême, et, dans la
journée du fer mai, des rassemblements nombreux se formèrent dans les principales rues
de Madrid et surtout à la Puerta del Sol,
immense place située au centre de Madrid.
Quelques-uns de nos escadrons parvinrent
cependant à les dissiper; mais le 2 au matin,
au moment où les princes allaient monter en
voiture, quelques domestiques de la maison
du Roi sortent du palais en s'écriant que le
jeune don Francisco pleure à chaudes larmes
et se cramponne aux meubles, déclarant qu'étant né en Espagne, il ne veut pas quiller ce
pays ....
Il est facile de comprendre l'effet que
produisirent sur l'esprit d'un peuple fier et
libre des sentiments aussi généreux, exprimés
par un enfant royal, que l'absence de ses deux
frères rendait l'espoir de la na lion! ...
En un instant, la foule court aux armes et
massacre impitoyablement tous les Français
qui se trouvent isolés dans la ville! Presque
toutes nos troupes étant campées hors de
Madrid, il fallait les prévenir, et cela n'était
pas facile.
Dès que j'entendis les premiers coups de
fusil, je voulus me rendre à mon poste auprès
du maréchal Murat, dont l'hôtel était voisin
de mon logement. Je montai donc précipitamment à cheval et j'allais sortir, lorsque mon
hôte, le vénérable conseiller à la Cour des
Indes, s'y opposa, en me montrant la rue
oocupée .par une trentaine d'insurgés armés,
auxquels je ne pouvais évidemment pas échap◄

220,..

per; et comme je faisais observer à ce digne
homme que l'honneur exigeait que je bravasse-tous les périls pour me rendre auprès
de mon général, il me conseilla de sortir lt
pied, me mena au bout de son jardin, ouvrit
une petite porte et eut l'extrême obligeance
de me conduire lui-même, par des ruelles
détournées, jusque sur les derrières de l'hôtel
du prince Murat, où je trouvai un poste français.
Ce respectable conseiller, auquel je dus
probablement la vie, se nommait don Antonio
Hernandès; je ne l'oublierai jamais....
Je trouvai le quartier général dans une agitation extrême, car, bien que Murat n'ei1t
encore auprès de lui que deux bataillons t•l
quelques escadrons, il se préparait à marcher
résolument au-devant de l'émeute; chacun
montait à cheval, el j'étais à pied! ... Je mf'
désolais .... Mais bientôt le général Belliard,
chef d'état-major, apnt ordonné d' cmoycr d&lt;'lpiquets de grenadiers pour repousser les
tiraillf'urs ennemis qui occupaient déjà les
abords du palais, je m'offris pour en dirigf'r
un à travers la rue dans laquelle se trouvait
l'hôtel de don Ilcrnandès, et dès que la porlc
fut dégagée, je pris mon cheval el me joignis
au prince Murat qui sortait en ce moment.
II n'y a pas de fonctions militaires plus
dangereuses que celles d'un officier d'étalmajor dans un pays et surtout dans une ville
en insurrection, parce que, marchant presque
toujours seul au milieu des ennemis pour
porter des ordres aux troupes, il est exposé à
être assassiné sans pouvoir se défendre. A
peine en dehors de son palais, Murat expédia
des officiers vers tous les camps dont Madrid
était entouré, avec ordre de prévenir et d'amener les troupes par toutes les portes à la fois.
La cavalerie de la garde impériale, ainsi qu'une
division de dragons, étaient établies au Buen
Retiro; c'était un des camps les plus voisins
du quartier général, mais aussi le trajet était ,
des plus périlleux, car, pour s'y rendre, il
fallait traverser les deux plus grandes rues de
la ville, celles d'Alcala et de San Geronimo,
dont presque toutes les croisées étaient garnies de tireurs espagnols. II va sans dire que
rette mission étant celle qui présentait le plus
de difficultés, le général en chef ne la donna
pas à l'un de ses aides de camp titulaires; ce
fut à moi qu'elle fut dévolue, el je partis au
grand trot sur un pavé que le soleil rendait
fort glissant.
A peine étais-je à cent toises de l'état-major,
que je fus accueilli par de nombreux coups de
fusil; mais l'émeute ne faisant que commencer, le feu était tolérable, d'autant plus que
les hommes placés aux fenêtres étaient des
marchands et des ouvriers de la ville, peu
habitués à manier le fusil; cependant, le
cheval d'un de mes dragons ayant été abattu
par une balle, la populace sortit des maisons
pour égorger le pauvre soldat; mais ses camarades el moi fondîmes à grands coups de
sabre sur le groupe d'émeutiers, et, en ayant
couché au moins une douzaine sur le carreau,
tous les autres s'enfuirent, et le dragon, donnant la main à l'un de ses camarades, pot

suiv_re ~n courant, jusqu'au moment où nous
atteigmmcs enfin les a,ant-postes du camp de
notre cavalerie.
En défendant le dragon démonté, j'a,ais
reçu un coup de stylet dans la manche de mon
d?l~an, et deux de mes cavaliers avaient été
legcr?~~nt blessés. J'avais ordre de conduire
les dms10ns sur la place de la Puerta del Sol
centre de l'insurrection. Elles se mirent e~
mouvement au galop. Les escadrons de la
garde, commandés par le célèbre et brave
Daumesnil, marc.baient en tête_, précédés par
les m_ameluks. L émeute avait eu le Lemps de
grossi~; on nous fusillait de presque toutes
les maisons, surto~t de l'hôtel du duc de Hijar,
d_ont toutes_ les croisées étaient garnies de plusieurs adroits tireurs; aussi perdîmes-nous là
plusieurs hommes, entre autres le terrible
~ustap~, ce brave mamrlnck qui, à Austerlitz, avait été ~ur le poi~t d'atteindre le grandduc Constantm de Russie. Ses camarades jurèrent de le venger; mais il n'était pas possible
pou~ le moment de s'arrêter; la cavalerie
contmua donc de défiler rapidement 1 sous une
grêle de balles, jusqu'à la Pue1'ta del Sol.
Nous y trouvàmes le prince Murat aux prises
avec _une foul_e immense et compacte d'hommes
ar~~s, parmi lesquels on remarquait quelques
1?1lliers de_ sol_dats espagnols avec des canons
llrant à m1lra1lle sur les Français.
En. voyant arriver les mameluks qu ïls red~ula1e~l heau~up, les Espagnols essayèrent
nc~nmoms de faire résistance ; mais leur résolulion ne fut pas de longue durée, tant l'aspect
des Turcs elfra.yait les plus braves!... Les
mameluks, s'élançant le cimeterre à la main
sur celle masse compacte, firent en un instant
voler une centaine de tètes, et ouvrirent pas~~e _au:x chasseurs de la garde, ainsi qu'à la
d1v~s1on de dragons, qui se mil à sabrer avec
furie. Les Espagnols, refoulés de la place
espéraient échapper par les grandes et nom~
bre~ses rues qui y aboutissent de toutes les
p~rl!es de la ville; mais ils furent arrêtés par
d a~tr.es ?olonnes fr~nçaises, auxquelles Murat
avai~ md1qué, ce pomt de réunion. JI y eut
aussi da~s d autres quartiers plusieurs combats parlle!s, mai~ celui-ci fut le plus impor~nt et décida la victoire en notre faveur. Les
insurgés eurent douze à quinze cents hommes
~ués_ et ~eaucoup de blessés, et leur perte eût
eté mfinunent plus considérable si le prince
Murat n'etît fait cesser le feu. '

Comme militaire, j'avais dû combattre des
ho1?m_es qui attaquaient l'armée française;
m~s Je ne pouvais m'empêcher de reconnaitre, , d~ns mon_ for intérieur, que notre
cau~c eta1~ mauvaise, et que les Espagnols
~va1ent ra1s~n de chercher à repousser des
etrangers qm, après s'être présentés chez eux
en amis, voulaient détrôner leur souverain et
s'emparer du royaume par la force! Cette
guerre me paraiss~t donc impie, mais j'étais
soldat et ne pouvais refuser de marcher sans
être, taxé de lâch~té !. .. La plus grande partie
de I armée pensait comme moi et cependant
obéissait de même !. . .
'
Les _hostilités ayant cessé presque partout,
el la ~11le étant ~upée par nos troupes d'infanterie, la cavalerie qui encombrait les rues
~eçut l'ordre de rentrer dans ses camps. Les
msurgés qui, du haut de l'hôtel du duc de
!lijar,. avaient tiré si vivement sur la garde
1mpértale à son premier passarrc avaient eu
l'imprudente audace de rester l~ur poste et
de recommencer le feu au retour de nos escadrons; mais ceux-ci, indignés à la vue des
cad~vres de leurs camarades, que les habitants
avaient eu la barbarie de hacher en petits
morceaux, firent mettre pied à terre à un bon
nombre de cavaliers, qui, après avoir escaladé
les fenêtres du rez-de-chaussée pénétrèrent
dans l'hôtel et coururent à la ~engeance! ...
Elle fut terrible!. .. Les mameluks, sur lesquels avait porté la plus grande perte, entrèrent dans les appartements, le cimeterre el le
tromblon à la main, el massacrèrent impito~·ablement tous les réroltés qui s'y trouvaient; la plupart étaient des domestiques du
duc de Hijar.
. ~as un seul n'échappa, et leurs cadavres,
JCtes par-dessus les balcons, mêlèrent leur sanrr
à celu( des mameluks qu'ils avaient égorgé~
le matm.

à

CHAPIT~E IV
lli~on à Bayonne auprcs de l'llmpereur. - Abdication de Charles IV. - Joseph est nommé roi. _
Soulèvement général de l'Espagne:.

Le combat ainsi terminé et la victoire
assurée, Murat s'occupa de deux choses importa~tes : ~endre compte à !'Empereur de
ce qui venait de se passer à Madrid et faire
partir la reine d'Étrurie, le vieux prince

Antonio el surtout le jeune infant don Francisco, qui, effrayé par le bruit du canon et de
la fusillade, consentait à présent à suine sa
sœur et .son o~clc._ Mais _cc convoi ne pouvait
aller _qu à peilles JOurnees, tandis qu'il était
fort important que les dépêches de Mural
parvinssent au plus tôt à !'Empereur.
Vous prévoyez ce qui advint. Tant que
l'E~pagne avait été_ paisible, le prince Murat
avait confié à ses aides de camp litulafres les
nombreux. rappo_rls qu'il envoyait à !'Empereur; mais mamtenant qu'il s'agissait de
tr~~erser une grande partie du royaume, au
milieu des populations que la nouvelle du
combat. de Madrid dernit porter à assassiner
les officiers français, ce fut le rôle d'un aide
de camp au:ciliafre, et l'on me confia cette
périlleuse mission.
J~ m'y attendais, et, bien qu'en suil'ant
la ~1ste des tours de scn·icc, ce ne fû l pas à
moi à marcher, je ne fis aucune observation.
Murat, appréciant fort mal le caractère de
la nation castillane, s'imaginait que tcrrifirc
par la répression de la réYolle de Madrid elle
n'oserait plus prendre les armes et se' soumettrait entièrement. Comme il se flattait
que Napoléon lui destinait Je trône de
Charles IV, il était radieux, cl me dit plusieu~s fois_ e? me remettant ses dépêches :
« Repélez a I Empereur ce que je lui mande
dans cette lettre : la victoire que je viens de
remporter sur les . ~é1•oltés de la capitale
nous ~ssure la pa1s1ble possession de rn~pagne .... »
Je n'en cropis rien, mais me «ardai bien
de le dire, et me bornai à demande~ au prince
Mu_ral la pe~mission de profiter, jusqu'à
Buitrago, de l escorte qui devait accompagner
la ;oiture des princes espagnols, car je savais
qu un grand nombre de paysans des environs
de Madrid, étant Yenus prendre part à l'insurrection, s'étaient, après leur défaite dispersés et ca_c~és dan,s les villages et 'campagnes _d~ ~01S1nage, d où ils pouvaient fondre
sur moi s1 Je sortais de la ville.
Murat ayant reconnu la justesse de mon
observation, je pris un cheval de poste et
marchan~. av~c _le régiment qui escortai~ le~
lnfan~s, J arr1va1 Je soir même à Buitrago, où
les pr~nces espagnols devaient coucher; ainsi,
~yart!r d~ ce bourg, plus d'escorte pour moi,
J allais m élancer dans l'inconnu 1...
GÉNÉRAL DE

(A

suivre.)

MARBOT.

�SA17VT-GET{MJt1N 1..'1.M.MO'R._TEl..

DE L'HJSTOlRE

Saint-Germain l'immortel

?e

A quelle date précise Saint-Germain a été
Bulwer Lytton et Thackeray nous ont tous une · lettre d'Horace Walpole, du 9 décem- admis dans l'ifltimité de Louis XV, de Choideux: présenté, dans un de leurs contes, bre 1745:
seul, et de Mme de Pompadour, c'est ce que
l'étrange et mystérieuse figure d'un homme
On commence, ici, à arrêter des gens (soupçon- l'on ne saurait établir avec certitude. Les
qui passe à travers les âges, riche, puissant, nés de connivences avec Charles Stuart, qui é(ait auteurs de mémoires sont d'ordinaire, en
toujours assistant aux événements les plus alors en marche vers le comté de Derby) .... Ainsi, matière de dates, les plus vagues des hommes;
graves sans jamais sortir des coulisses, venu l'autre jour, on a empoigné un homme singulier, et leurs récits nous permettent seulement de
on ne sait d'où, et mourant si obscurément qui se fait appeler le comte Saint-Germain. Il est discerner que c'est pendant la première partie
depuis deux ans, et ne veut pas dire qui
qu'il ne laisse aucune preuve authentique de ilà Londres
est, ni d'où il vient, mais reconnaîl seulement de la guerre de Sept Ans (jusque vers t 760)
son décès; et puis, plus tard, dans d'autres que le nom qu'il se donne n'est pas son vrai nom. que Saint-Germain a beaucoup fréquenté la
cours, on voit reparaître un homme tout li chante, joue merveilleusement du violon, com- cour de France, et paru posséder à un haut
pareil à celui-là, et poursuivant la même pose, esl fou, el déraisonne. Il passe pour être un degré la faveur du roi.
carrière de luxe, de prodiges, de puissance Italien. un Espagnol, un Polonais; quelqu'un qui
Notre source principale est le recueil célèbre
a épousé une grande fortune à Mexico et s'est des Souvenirs de Mme du Hausset, la [emme
secrète.
Je ne puis m'empêcher de croire que les enfui à Constantinople avec les bijoux de sa de chambre de la marquise de Pompadour.
deux créateurs de ce personnage romanti- femme; un prèlre, un charlatan, un gros person- Nous y lisons que Louis XV et Mme de Pomque se sont inspirés, l'un et l'autre, pour le nage. Le Prince de Galles a eu une énorme curio- padour, tous les deux, traitaient Saint-Gerde se renseigner sur lui : mais en vain. Ceconcevoir, de la sing1.dière légende du comte sité
pendant, on n'a rien pu découvrir contre lui: si main comme un personnage important, et
de Saint-Germain, - que, tout d'abord, on bien qu'il a été relâché, et, - ce qui achève de cela en dépit de la méfiance de leurs familiers.
doit se garder de confondre avec son homo- me convaincre qu'il n'est pas un gP.ntleman, il &lt;( Cet homme doit être un charlatan, puisnyme contemporain, le militaire et ministre reste ici, et dit, lui-même, (( qu'on le prend pour qu'il prétend avoir un élixir ! » affirmait le
français, mort en 1778, et qui paraît n'a- un e.spion 1&gt;.
médecin Quesnay, avec un scepticisme bien
voir jamais rien eu d'anormal dans sa desTelle est la première mention authentique médical. Mais le roi, suivantMme du Hausset,
tinée.
persistait dans son opinion ; et il lui arrivait
Quant à l'autre Saint-Germain, le mystérieux que nous ayons de Saint-Germain. Et je parfois &lt;( de parler de Saint-Germain comme
et l'immortel, je n'ai malheureusement aucune m'étonne qu'elle ait échappé aux biographes d'une personne d'illustre naissance ».
lumière nouvelle à projeter sur ses aventures : français de cet homme mystérieux. Nous
On se trouvait alors dans une époque de
et ma seule excuse, pour parler de lui à cette voyons donc qu'il a habité Londres de t 745 scepticisme universel, et aussi, par contreplace, est l'ignorance et l'oubli à peu près à 17 45, et sous un nom qu'il reconnaissait coup, d'universelle crédulité. Trente ans
universels où je crains que ne soit tombé ce n'être pas le sien, mais qui était déjà celui auparavant, déjà, tandis que les philosophes
curieux personnage. L'omniscient Diction- qu'il allait porter ensuite à la cour de France. commençaient à dénoncer librement ce qu'un
naire Larousse, par exemple, ne nous donne L'allusion de Walpole à ses bijoux (qu'il aurait Américain a nommé depuis &lt;( les erreurs de
de lui qu'une biographie fort incomplète, volés à sa femme, une riche Mexicaine) nous Moïse », le Régent avait mis à la mode la
omettant des faits qui, cependant, se trouvent permet de penser que, dès ce moment, il pratique de lire l'avenir dans le cristal, et,
mentionnés dans des sources d'un accès bien était déjà riche de ces inexplicables trésors dans toutes 'les hautes classes de la société,
qui allaient faire l'émerveillement de ses amis
facile.
on s'était mis à parler d'histoires de reveNous lisons dans Larousse : &lt;( On n'a- français. Et quant à ce que dit Walpole de sa nants et de cas de seconde vue. Vers 1750,
vait pas entendu parler de Saint-Germain « folie», peut-être cela signifie-t-il que Saint- au moment de la venue à Paris de Saint-Geren France jusqu'en 1750, où il s'établit à Germain laissait déjà à entendre qu'il avait main, Mesmer n'était pas encore apparu,
Paris. Aucune a, enture n'avait attiré l'atten- vécu dans des âges lointains, et connu les pour rendre un nouvel élan à l'antique coution sur son existence; on savait seulement personnages illustres du passé?
tume de l'hypnotisme, familière dès les preLe passage de la lettre de Walpole aurait
qu'il avait parcouru l'Europe, vécu en Italie,
miers âges de la civilisation; Cagliostro n'était
en Hollande, et en Angleterre, et porté les pu nous faire espérer la découverte de quel- pas encore entré en scène, avec ses mystères
noms de marquis de Montferrat et de comte 'que document officiel se rattachant à cette ar- de l'ancienne franc-maçonnerie des Coptes.
de Bellamye, ce dernier à Venise. l&gt; De son restation de Saint-Germain, en décembre 1747, · Mais déjà tout le monde était partagé entre
côté, Lascelles Wraxall, dans ses Aventures et aux interrogatoires qu'il a dùsubir. En fait, les deux extrêmes du doute et de la croyance.
Remarquables (1865), écrit : « Quoi qu'il les Archives anglaises sont remplies de docu- Tout le monde était prêt à admettre qu'il y
puisse y avoir de vrai dans les prétendus ments de ce genre, contenant les questions avait peut-être quelque chose dans l'élixir de
voyages de Saint-Germain en Angleterre et posées à des personnes suspectes de toute vie et dans la pierre philosophale; que peutaux Indes, nous savons, sans aucun doute qualité, ainsi que les réponses faites à œ~ être il n'était pas impossible de faire chimipossible, que, en 1745 et 1755, il demeurait questions. Mais j'ai vainement exploré toutes quement des pierres précieuses ; et que Saintà Vienne, et y occupait une haute position. » les_ collections publiques et privées de papiers Germain, surtout s'il avait vraiment plus
Et Wraxall ajoute que Saint-Germain n'est d'Etat, en quête d'une trace de l'arrestation d'un· siècle d'âge, comme il le disait, pouvait
apparu à Paris qu'en t 757, y ayant été amené, ou de l'interrogatoire de Saint-Germain. fort bien connaître ces secrets-là et bien
d'Allemagne, par le maréchal de Belle-Isle. Celui-ci, décidément, ne me paraît pas avoir d'autres.
Or, un document d'une authenticité sûre nous laissé un seul vestige de son existence dans
Mme du !fausset ajoute que Saint-Germain,
apprend que, à cette même date, et sous ce aucun document officiel; il ne vit absolument à ce moment, semblait avoir environ cinmême nom, Saint-Germain résidait à Londres, pour nous que dans des mémoires, et d'une quante ans, qu'il n'était ni gras ni maigre, et
et non pas à Vienne. Nous lisons en effet dans autorité plus ou moins douteuse.
1

-.. 222 ,..

~

s'habillait
simplement, en règle ge'n,era1e, doig_ts, la mont~e, la tabatière, les boucles de
.
Hausset, - pour un bâtard d'un roi de
ma~s ~vec bon goût. Admettons donc qu'il souliers et de Jarretières du « comte ,
Portugal.
•
d
.
.
&gt;,,
aux
avait _cmquante ans vers 1760 ; mais quelle Jours e cerémome, resplendissaient de diaDe _toutes les. hypothèses sur la naissance
s~rpr~se il devait inspirer à Mme de Gergy mant~ et de ru?_is; et nous savons aussi que
de.
Samt~Germam, la plus ingénieuse est celle
s1
celle-ci ' à Venise , en 1710 , l' ava1.'t !es pierres qu Il portait sur lui furent un
d ,.vraiment
à
q~1
ferait de lui le fils naturel, non pas d'un
CJ , rencontré paraissant avoir le même àge ! Jour, re?&lt;&gt;nnues comme valant plu; de
roi de Portugal, mais d'une reine d'Espao-ne
Et l on c~mp~end qu'un tel homme ait fait 200000 _hv:es. ~ussi comprend-on que &lt;;elle
une certame impression sur Mme de Pom- e~traordma1re r1~hesse en pierres précieuses Cette hypothèse même, du reste, n'a pas pou;
elle un seul argument sérieux, et ne repose
padour.
ait enc?re_ ~ontr1bué à intriguer profondé- que sur une série
conjectures. J'y crois,
II prétendait en outre avoir le secret d'ef- me~t l opm1on publique. D'où pouvait lui
pour
ma
part,
tout
JUste
autant que je crois
facer les t~ches des diamants. Le roi lui mon- v~mr une telle richesse, se demandait-on
q_u~
le
Rév?rend
M. Douglas, un bruyant et
tra une pierre éva!ué? 6000 livres, et qui, smon. de quelque, science mystérieuse, o~
nd1cule precheur du Covenant, a été mis au
sans une tache qui s y trouvait en aurait peut-etre encore d une naissance illustre et
mon_d~ par la reine Marie Stuart, durant sa
. v~u. 10000. Saint-Germain décl;ra qu'il se également mystérieuse? Sa richesse ne, lui
captmté
à Loch Levcn. Mais l'excellent
fa1s_a11 fort d'enlever cette tache en un
archéologue
champenois Grosley dans
mo,_s; et, un mois après, il rapportait
ses
Mémoires,
nous affirme' que
ledia?Jant, - sans la moindre tache.
durant
son
séjour
en Hollande il ~
Le roi envo~a a_ussitôt la pierre, sans
e~,
d'un
homme
de
ce pays, de; renaucune explical!on' à son joaillier' qui
seigne~ents
autorisés
sur la naissance
en donna 9600 livres: mais le roi
d_e
Samt-Germain
et
la
source de sa
rendit l'ar~e1~t et garda la pierre,
r:c_he~se
i, et l? fa(t est que, comme je
?&lt;&gt;mme_ cur10s1té. u fait, il n'est pas
l a1 dit, l exphcat10n donnée par Grosimpossible que Samt-Germain se soit
ley
es~ la seule qui, tout au moins,
b?rné à remettre au roi une autre
ne
.soit
pas absolument impossible.
pierre, ~illé~ de la même façon que
_D après cette explication, donc,
c~lle q~ av~it la tache : la mystificaSamt-Germain
aurait été le fils d' une
.
1.J.on _lm aurait coùLé quelques milliers
prmcesse qui se serait enfuie (évide_ hvr?s, mais peut-être avait-il l'esd?llll1;1e?t d'Espagne) à Bayonne, et
P?1r. d Y ~etro~ver son compte? II
d un JUif portugais demeurant à Bordisait aussi qu il pouvait accroitre la
deaux.
grosseur des perles : et sans doute il
. 9uelle _peut ~tre cette princesse fuaurait pu prouver cela aussi, assez aiség1t1ve qm aurait consenti à couronner
~ent, - de la même manière. Mais
les feux de l'ardent israélite? C'était
il ne voulut absolument pas malrrré
~e n: pouvait être, - comme déjà
les prières Mm_e de Pompad;ur, d~nl
~:vait compris Grosley, _ que l'héner au roi un élixir de vie. « Il faurome d~ Ruy-Blas. L'infortuné Chardrait que je fusse fou pour donner
les d,Espagne, - type parfait du
une d~ogue à Sa lllajesté ! »
dégenére, - ayant perdu sa première
Un JOur, le mystérieux personnao-e
femme après quelques années d'un
mo~tra à Mme de Pompadour u~e
~ariage s~rile, avait épousé, en mai
petite boîte toute couverte de rubis,
fa~O, la prmcesse Marie de Neubourg,
de topazes, et de diamants. Mme de
qm, elle aussi, échoua à empêcher la
. Pompadour appela llfme du Hausset,
Guerre de la Succession d'Espagne en
sa femme de chambré, pour regardonnant ~n héritier à la couronne.
LE COMTE DE SAINT-GEIUIAIN, CÉLÈBRE ALCHIMISTE.
~er 1~ boîte merveilleuse ; elle était
Les chromques scandaleuses insinuent
•
Ainsi_
que
Prométhée,
il
déroba
le
feu
eblome,_ mais, au fond, méfiante, et
Par qui le ~onde existe et par qui tout respire.
même que Marie fut choisie préciséfit un signe à sa femme de chambre
La Nature a sa voix obéit et se meut .
'
ment
pour la légèreté de son caractère
S'il n'est pas Dieu lui-même, un dieu p11tssa11t l'inspire. •
P?ur lui expliquer qu'elle croyait
avec l'espoir qu'elle saurait s'arrano-er'
bien que toutes ces pierres n'étaient
d'u~e iaçon
r
"
'
Gravure de N. THOMAS.
ou d'une autre, pour
(Cabi11et des Estampes.)
que_ du faux. Alors le &lt;( comte »
avoir un fils. Elle n'eut point de fils
~xhib~ un superbe rubis, tandis qu'il
cependant, - du moins que l'on sache'
ecar(a1t avec mépris un autre objet qu'il vena~t p~s, e~ tout cas, du jeu ni de l'escro- - pend~nt son règne, mais elle eut un favori'.
venait de tirer de sa poche, une croix: cou- querie: Jamru~ auc~ne accusation de ce genre un certam comte Andanero, qu'elle fit minisverte d? Pie:reries.
·
·
&lt;( Mais cette croix n'est
ne semble avoir éte soulevée contre lui. A la tre, des finances. Ce favori était un comte de
~s déjà si méprisable! » dit Mme du dilférenc~ d'un Mesmer ou d'un Cagliostro, il frru.c~e _dat~, _et nous savons qu'avant d'être
ausset, en suspendant la croix à son cou. n~ ~e~d~1t pas d'élixirs, ni de prophéties, ni anobli il eta1t financier. En 1706 s1·x
, l
,
ans
Le (( comte » la pria de o-arder le biJ'ou · d m1tiat10ns à des sociétés secrètes. Sa ma- ~pres
a mort de Charles II, la reine se retira
elle refusa, et sa maitresse
• o approuva son•
nière de vi_vre était, d'ailleurs, assez modeste; a ~ayonne. Et ainsi l'hypothèse serait que
;;fus. Mais comme Saint-Germain insistait, et on aurait pu le prendre simplement pour Sarnt-Germain aurait été le fi·ls de
Il
. d'
ce e
~e de _Pompadour, s'imaginant que la un « excentrique» inoffensif, peut-être le fils ex-reme
Espagne et de l'ex-financier Anda~;oix valait à peine 40 livres, fit signe à natu:el ~e quelque grand seigneur, et qui ner?, homme &lt;( qui n'était pas né dans la
~u, Hausset qu'elle pouvait l'accepter. a~ra1t mis _tout s~n capital en pierres pré- sphere des cours )), et que la tradition n'a
~-c'. I_accepta donc, et le bijou, montré à cieuses. Mais Loms XV le traitait avec des p~s eu de peine à transformer en un banquier
un_Joadher, fut estimé 1500 livres: _ ce ~gard~ que cette hypothèse n'aurait pas suffi JUIÎ de Bordeaux.
qui, d'ailleurs, ne nous prouve nullement a expliquer, et, sans vouloir préciser, laissait
Nolon~ e~ pas~ant,_ à ce propos, que Choiqu~ les autres bijoux exhibés par Saint-Ger- entendre qu'il connaissait le secret de sa nais- seul, ~m detesta_it Samt-Germain et était fort
mam
·
, , (et soigneusement
repris par lui) aient sance. De telle sorte que la cour lui attribuait ennuye. de_ le vo1'. reçu dans l'intimité de la
ete authentiques.
·
toute . sorte de hautes origines, et qu'on le
11 n'en reSle pas moins certain que les prenait notamment, - nous dit Mme du ~o~r, d1sa1t à Gle1chen que le soi-disant comte
eta1t &lt;( le fils d'un juif portugais, et trompait

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C~~r

... 223 ...

�,,
1l1ST0'1{1A
que la demande d'extradition fut dûment
précieuse, je vous défends d'imiter le régime
présentée à La Haye. Mais les Ilollandais
la cour ». Le ministre de Louis XV, comme
d'un homme dont le caractère est aussi doun'aimaient guère à livrer les hommes accusés
on voit, était tout prêt à accepter le père
teux! » Et celle antipathie de Choiseul allait
de crimes politiques. lis firent signe à Saintisraélite; mais, sans doute, il pensait que
avoir une influence îuneste sur la carrière de
Germain, qui s'enfuit à Londres. Et le fait
c'était au sujet de la royale mère que SaintSaint-Germain:
est qu'un journal de Londres, en juin 1760,
Germain « trompait la cour 1&gt;.
On sait que Louis XV s'amusait à entreUne reine d'Espagne peut fort bien avoir
a publié une sorte d'interview voilée avec lui.
tenir une diplomatie secrète, au moyen d'aNous y apprenons que son nom, quand il
emporté une grande quantité de diamants du
gents inférieurs, derrière le dos de ses
Brésil. Il se peut que de nombreux écrins de
sera révélé après sa mort, étonnera le monde
ministres et à leur insu. Le duc de Choiseul,
diamants aient figuré parmi les très rares
p'.us C'ncorc que tous les prodil?es de sa vie.
ministre des Affaires étrangères. le maréchal
a,·antages de sa situation , dans une cour
Saint-Germain est un grand inconnu. Perde Belle-Isle, ministre de la Guerre, ignoattristée par les excès de J'étiquette. De plus,
sonne ne peut l'accuser de rien de malhonraient entièrement ces négociations du roi,
Saint-Germain, en le supposant né à Bayonne
nête, ni de contraire à l'honneur. Il a vécu
comme les ignorait aussi Mme de Pompadour.
vers i 706, aurait pu, tout naturellement,
déjà précédemment en Angleterre. C'était en
Or, Gleichen nous apprend que Belle-Isle
paraitre âgé d'environ cinquante ans en 1760.
un temps où le royaume entier raffolait de
a,·ait imaginé d'instituer encore une nouvelle
La pureté a,·ec laquelle il parlait allemand et
musique ; et ainsi Saint-Germain a enchanté
diplomatie secrète, au ministère de la Guerre,
sa familiarité avec des cours princières alleLondres avec son ,iolon. Mais l'Italie le conavec la connh·ence du roi et de Mme de Pommandes s'expliqueraient aisément si nous
naitcomme expert dans les arts, et l' Allemairne
padour, mais à l'insu de Choiseul. Le projet
admettions qu'il avait eu pour mère une reine
admire en lui un maître de la science chide Belle-Isle était de négocit!r secrètement la
mique. En France, où le bruit courait qu'il
d'origine allemande : mais, hélas! s'il était
paix, grâce à une médiation, plus ou moins
simplement le lils d'un financier juif, - juiî
possédait le secret de la transmutation des
directe, de la Hollande. Cela devait se passer
portugais, ou, comme d'aucuns l'arfirment,
métaux, la police, pendant deux ans, s'est
avant 1761, date de la mort du maréchal de
juif alsacien, - il se trouvait également en
vainement efforcée de découvrir une source
Belle-Isle ; et il est probable que Broglie,
situation, qu'elle qu'ait été sa mère, de savoir
naturelle à son opulence. Un jour, une dame
qui dirigeait l'ancienne politique secrète de
l'allemand, el d'avoir du goftl pour les
de quarante-cinq ans a avalé toute une bouLouis XV, ne savait rien de celte nouvelle
teille de son élixir : el personne ne l'a plus
pierres précieuses.
aventure clandestine, puisque son descendant,
Autre problème : les amours de Sainlreconnue, car elle était devenue une jeune
le feu duc de Broglie, n'en fait aucune men- fùle de seize ans, sans s'apercevoir, elleGermain. Grosley nous parle de lui comme
ayant eu des rapports avec une dame aussi tion dans son livre sur le « secret du roi ».
même, de la transformation.
Poursuivons maintenant le récit de Gleichen.
mystérieuse que lui-même, et qui demeurait,
Le séjour de Saint-Germain à Londres dut,
elle aussi, en llollande, vivant de richesses D'après lui, Saint-Germain, dont nous connais- celle fois, être de courte durée; cl probadont on ignorait la source. D'autre parl sons déjà les rapports avec Belle-Isle, se blement notre comte n'aura plus fréquenté le
serait offert pour conduire l'intrigue 11 La
Gleichcn nous montre le comte faisant la
monde, comme à son prrrédcnl séjour, car
cour à une fille de .Mme Lambert, et demeu- Haye. Et comme Louis XV avait certainement Horace Walpole ne nous dit plus un mot de
confié le soin de sa poliliquc secrète en Anglerant dans la maison de la mère. C'est là, à
lui. Le fait est c1ue, depuis lors, notre inforterre à un capitaine de dragons qui passait la
l'Jlcitel Lambert, que Glcichcn a rencontré
mation, presque uniquement tir{c des soumoitié de sa vie déguisé en femme, le fameux
rénigmatique personnage el s'est lié avec lui.
venirs de Gleichen, devient conîusc, brumeuse,
Il le supposait beaucoup plus vieux qu'il chevalier d'Éon, il n'y a rien de trop impro- toute de conjectures et, en somme, sans
bable à admettre qu'il ait chargé de cette valeur. On prête à Saint-Germain une grande
n'avait l'air de l'être; mais, avec cela, il ne
nouvelle cabale en Hollande le mystérieux part dans les conspirations du palais de
croyait pas à son élixir.
En tout cas, Saint-Germain ne faisait de Saint-Germain, qu'il aimait à recevoir dans Pétersbourg; on affirme qu'il a demeuré à
mal à personne. Parfois il passait la soirée son intimité. Le comte se serait donc rendu à Berlin, et, sous le nom de Tzarogy, à la cour
La Haye, avec ses diamants, ses rubis, et son du margrave d'Anspach; après quoi il serait
presque en tète à tête avec Louis XV, qui, du
moins en fait d'hommes, aimait que ses com- « thé de séné »; at, là, il aurait commencé à allé en Italie, puis serait revenu se fixer en
négocier avec la Hollande. Mais l'envo)·é Allemagne, auprès du landgrave Charles de
pagnons îussent de bonne famille; car on
orficicl français à La Haye, d'Affry, aurait liesse, qui se piquait d'alchimie. C'est là
sait que, pour l'autre sexe, il était beaucoup
découvert ce qui se tramait derrière son dos, qu'on dit qu'il est mort, entre 1780 et 1785,
moins exclusiî. Notre comte avait de grandes
et en aurait prévenu Choiseul. Il l'aurait
léguant tous ses papiers au landgrave; mais,
manières; et il lui arrivait même de traiter
averti qu'un personnage immortel, mais dou- en vérité, tout ce que nous savons sur lui est
cavalièrement de hauts personnages, comme
teux, s'occupait à traiter de la paix, dans extrêmement rare, après sa disparition de
s'il avait été au moins leur égal. S'ù n'était
l'intérêt de la France, tandis que c'était à lui,
pas réellement un fils de princesse, peut-être
en 1760.
d'AITry, que revenait de s'en occuper. A quoi Paris
Une fois encore, cependant, nous renconavait-il trouvé un moyen de faire croire à
Choiseul, furieux, aurait répondu, par le trons Saint-Germain. De nouveau, il est à
Louis XV qu'il en était un.
Le duc de Choiseul, lui, n'aimait pas même courrier, que Saint-Germain eùt à être Paris ; de nouveau , il étale une richesse
l'aristocratique Saint-Germain. li le considérait extradé, ligollé, et envoyé à la Bastille. Puis mystérieuse ; de nouveau, il disparaît plutcit
il serait allé trouver le roi, lui aurait fait qu'il ne meurt. Mais, cette fois, il s'appelle
comme un charlatan, et s'offensait de ses
part des ordres qu'il venait de donner à le major Fraser, el la date se trouve être une
actes même les plus inoffensifs. Par exemple,
d'Afl'ry, el aurait ajouté que, naturellement, des dernières années du règne de Louisla fameuse recette de santé de Saint-Germain
dans une affaire de cc genre, il était superflu Philippe. Après cela, je reconnais que le
consistaità avaler un horrible mélange nommé
lui de s'enquérir du bon plaisir royal. renseignement me vient d'une source qui ne
« ùié de séné » - que l'on avait coutume pour
Pris en faute, Louis XV, plutôt que d'avouer
laisse pas d'être quelque peu sujette à caud'administrer aux petits garçons, dans mon
sa responsabilité dans les démarches de tion. Il me vient de mon ingénieux confrère
cnîancc, - et à ne rien boire aux repas,
Saint-Germain, aurait rougi el se serait tu ; feu M. Vandam, qui, dans ses Souvenir,
procédé employé aujourd'hui encore par les
et di: même aurait fait le maréchal de Belle- &lt;l'un Anglais à Paris, a consacré quelques
personnes qui redoutent l'embonpoint. Or,
lignes au major Fraser. Je constate, du
un jour, en présence de Gleichcn, Choiseul lsle.
Ce récit n'a pu venir à Gleichen que de moins, quel\L Yandam ne fait aucune mention
fit une scène à sa femme . S'aperccrnnl qu'elle
Choiseul, dont il se vante d'avoir été l'ami. de Saint-Germain, et ne semble pas avoir
ne buvait pas de \in à diner, il lui dit qu'elle
Ni le roi, ni Belle-Isle ne doivent s'être amuavait appris celle habitude de Saint-Germain.
jamais entendu parfer de ce personnage. .
Il nous dit que le major Fraser « n'était
« Lui, ajouta-t-il, qu'il fasse ce qu'il vondra ; sés à raconter l'histoire de leur propre déconfiture. Quoi qu'il en soit, Gleichen ajoute
mais pour vous, madame, dont la santé m'est
... 224 ...

___________
f

pas nglai~! malgré l'apparence de son nom,
et bien qu il p~rlàt parfaitement l'anglais &gt;&gt; .
Tout comme Saint-Germain, &lt;1 il était un des
hommes les ?1ieux ,ètus de Paris. Il 'ivait
seul_, et ne faisait jamais aucune allusion à sa
famille. Avec cela toujours prodigue de son
argent, encore que les sources de sa fortune
fus~cnl un mystère pour tout le monde ». Il
am1t une ,connaissance merveilleuse de tous
les pap d E~ropc,_ dans ~ous les temps. &lt;I Sa
n_iémo~~e était \'ra1ment incroyable; el, chose
smguh~re, ~oul'ent il donnait à entendre qu'il
en a~a1t pris !es élé~ents ailleurs que dans
les !1vr~. Jl~mtes fois il m'a dit, avec un
s~ur1:esmguher, qu'il était presque convaincu
d avoir connu Néron, de s'être entretenu avec

SA1NT-G'E~.MA1N

Ne crorrz ~as, de grâce, à ce compliment
que l ~ms. XIV aurait adressé à Boileau
quand il lm. présenta son épitre sur le passage ~u Rhm : « Cela est beau et je vous
lou~ra1s davantage si vous m'aviez loué
moins. » Celui qui s'avisa le premier de
celle bc!le phrase, dont Boileau ne parle pas
(et e~t-11 manqué de le faire si elle lui eût
été_ dite 7) l'avait pillée mot pour mol dans la
preface des .1/émoires de la reine Mar"'uerilc
On s_ait q~e c'est une sorte de dédi~ce qu~
la re~ne fait à Brantcime pour le remercier du
i·hap1tre élogieux qu'il lui avait &lt;:onsacré
da_ns ses Dames illusl1·es, oubliant que la
reme Margot ne devait avoir place que parmi
~es Dames galan_les: &lt;I Je louerois davantage
' ?slre œuvre, lm dit-elle se rendant justice
s1 elle me louoit moins. »
'
_.. A ~ro~os d~ ce pass~ge du Rhin, Louis XIV,
s 1_1 eut eté sincère, n eùt pas eu tant à complm~cn~er Boi~eau de son éloge. Il savait à
qu_o1 s en tenir sur cet exploit. Bien que
lml_lanle, la réalité, mise auprès du pané1qr1que, de~ait a1·oir un peu pour lui l'air
d une parodie.
Une armée passant à gué un fleuve dans
~a plus petite largeur, sous le feu d'un~ masure à moitié _désemparée ; un chef, le prince
de Condé, qui, à cause de sa goutte craint
de s~ mouiller les pieds, et passe en 'barque
au ~icu de se lancer à cheval; un roi qui fait
moms encore que le prince goutteux, et que
sa grandeur attache au 1·ivage, pour employer la formule de poétique politesse consacrée par Boileau, tout cela méritait-il tant
et de s1 beaux vers 7
On alîaiblit toujours tout cc qu'on exagère,

dit La Harpe, et Boileau, en voulant renchérir

A:.DREW

Fasc.

13 •

LANG.

sur l? rrcsti_ge _de ce fait d'armes, a nui ('Il mémomble, sui1•ant l'expression d'Allent
effet al adm1rat1on qu'il pouvait mériter. on pour qu'on n'ait pas besoin de le célébre;
a_ cherché l"histoire sous son épopée d. on pom~~sement. Les dédamations en vers ne
la _trou~ée d'au~ant plus nue qu·a' l'avait fo~t 1~ 1• comme ~ou~ le passage du Rhin,
plu~ ~aree. « Quoi! ce n'est que cela? l&gt; s'est- qu exciter la taquinerie des railleurs, el les
on fil_s a' d'ire, et dès lors les rieurs 'ont eu pousser à chercher si tout ce faste ampoulé
beau Jeu.
n,.. cache pas quelque détail Lien ridicule
.« Que i? _vous demande pardon, écrit Vol- agréable pâture pour leur mali11nité Or 1',
-~ d N
o
.
' e
~tre ~u ~rcs1d,ent Hénault, le 1•r février 1752, ~te~c
e amur leur prête le flanc pour cela;
d al'OJr dit qu il y avait quarante à cinquante il_ n y en eut pas de plus crotté. Lisez Saintpas à nager au p~ssage du Rhin! li n'y en a S1mon, ~l vous verrez quel bel exploit, sous
que douze, Pelhsson même le dit. J'ai vu l~s ~usp1ces de saint Médard, quelle belle
une femme qui a passé vingt fois le Rhin ncto1r~ embourbée ce fut là. Louis XIV y
sur son cheval en cet endroit, pour frauder Iut pris de la goutte à son tour, et l'on ne
la douane de cet épouvantable fort du Tho- s_~vail comment s'en tirer. ~fadamc Deshoulu~ .... Le fameux fort_de Schenk, dont parle hercs ne fut pas empêchée pour si peu. elle
Bo~leau, ~st une ancienne gentilhommière trourn moyen de dire à la prosaïque ma'ladic
q~• pouvait se défendre du temps du duc ~ue la goutte du roi _était _un bit nfait pour
d Albe.. , Croyez-moi encore une fois , J·•aime
·
1armée, que sans cela 11 aurait me11ée trop vitl':
1a vérite el ma patrie. »
Tout cc qu'alîrontoit son coura~~
C'est l'absence de tout danger réel dans ce
En forçan_t de_~amur les orgueillPux ~~~pari~,
passage d_u Ilhin. qui fit blàmcr, même par
• P~•gno,t l'elfroy sur le ,·isngc
ses plus vifs admirateurs, le roi de ne l'avoir
Des gcn~rcux guerriers dont cc héros J)llrtagc
Les pémhlcs travaux, ll•s glorieux hazuds.
pas . tenté de sa per5onne. Selon l'abLé de
, D~ns la cr,,inte tic luy déplaire
Chmsy, c~ fu_t _une de ses fautes irréparables.
On
·, ·
. n oso1t
• condamner son ardeur lémcra1re,
11, ne la JUShhc pas, mais il l'explique. Le
8icn q1~ e1le plit nous mettre au comble ,lu malheur.
A force ,de respect on dcvenoit coupable :
hc~os J perd, !_'homme y gagne; car' ainsi
\ ous •cule, Goutte secourable
quo~ va,_ le vo,_r, ce fut par déférence et
Avez osé donner un frein à sa valeu:.
honte qu il _nég_hg~a .celle occasion de gloire.
&lt;1 Il_ y avait, ecr1l l abbé, peu de danger à
Est-ce charmant !
courir et une gloire infinie à acquérir.
Pcnd~?t que Boileau daas son ode, madame
Al~xandre et son Granique n'auraient eu Desho?heres dans son épitre, prenaient tant
qu à se_cacher. Il est vrai qu'il faut lui de P;t~e p_ou~ mentir en maul'ais vers, les
re~dre Justice; il le voulait, mais M. le comcd1ens italiens y mettaient moins de Ia
., d
çon
~rmce, qui n'osait pas mettre le pied dans al'cc_ ce s1ege e ~amur. Ils se donnaient bel
l eau à cause de sa goutte, s'y opposa. Com- el bien là-dessus leur franc-parler :
ment eùt-il osé pa~ser e~ ba~eau_, le roi pasc1 IsADELLE. Vous estiez donc à Namur 7
sa~t à la nage? J en sms tcmom, j'y étais
~ ~RLEQU~~ · j' Yestois ! Ouy, par la sampresent. 1&gt;
blcu . J y esto1s ; J en suis encore tout crotté.
Pou_r le siège de Namur, la fameuse ode
- lsABE'.,LE. En quelle qualité servietd_e 801leau est une autre mystification. Là, vous, monsieur, dans l'armée?
rien ne manque, pas même des vers ridi- ÀRLEQUI~. Moy servir ! Eh! pour qui me
c?le~; c·~st une parodie complète. Ce siège, prenez-vous donc 7 Je commandois ea chef le
ou I on vit en présence les deux grands ingé- détachement des brouettes qui enlevoient les
nieurs du siècle, Vauban el Cohorn, est assez boucs du camp. »

~!

~

li, - HISTORIA, -

- -...

Dante,
et ainsi
,
la fiél'oluti?n, _dans_ la prison française où
,
h de .suite ll A sa mort , on na
d~Oul'crl c C'l. lm aucune somme d'ar0"en t, Gros~ey croit bren I avoir rn? A-t-il reparu
m ~u~un papier_ qui pùt renseigner sur ses en~mte_ sous les espèces du major Fraser?
anteccdents. ~lais, au reste, est-il mort 7 Qm sait? Cet homme est le feu follet des
M. , Vandam
,
. ne cite point de date , pas p1us auteurs de ~1émoircs. Chaque fois que nous
qu on n en cite pour la mort de Saint-Germain. croyons avoir enfin une chance de découvrir
Et _nous appre~ons enfin que l'énigmatique sa trace_ dans. de bons papiers d'État bien
maJor « pass~it pour ètre le fils illégitime authentiques, il nous glisse entre les mains.
de quelque prince ~e la cour d"Espagne ». De et, si, son existence ne nous était pas allesté;
telle sorte
.
par I homme de solide bon sens qu'était
F
, que, si celle histoire d u maJOr
raser n est pas un pur roman, sans aucun llorace Walpole, j'inclinerais à considérer
dou~e ~ous retrournns là l'immortel ami de son_ existence même comme une fable, à le
Lom~ XV et de_ Mme de Pompadour.
temr pour un être fictif du genre de cette
Saml-~ermam est-il vraiment mort dans r~meu~e Mme Harris, que cite toujours, à
un palais du princ.e Charles de liesse
1appm de ses affirmations, ta non moins
entre 1780 cl 1785? Se trouvait-il, pendan~ fameuse Sara Gamp, de Jfarlin Chuzz/ewil.

( Traduit de l'anxtats far TEODOR DE WYZEWA,)

Histoire et Légende

1.. '1.M.MO~T'EL

ÉDOUARO FOURNI ER.

,s

�DAWJŒSN1L

Daumesnil

..

le jour cet énorme butin à l'abri des antiques
reines, et toutes leurs cours . ... Eh bien! la
L'immense majorité des Parisiens ne se plus épique, peut-être, de ces belles histoires, murailles de Charles V.
Cet invraisemblable coup d'audace exaspéra
doute certainement pas qu'à moins d'une est l'une des plus récentes : celle de Daules
étrangers, et dans la journée, Daumesnil
lieue de la ville est l'une des merveilles de la mesnil, le général à la jambe de bois.
fut
sommé de livrer la place sans conditions.
France. On va s'extasier à Pierrefonds, à
C'était un rude homme, celui-là. Grand,
Le
colonel
autrichien chargé de cette mission
Aigues-Mortes, à Coucy ou à Carcassonne ; il robuste; le teint bronzé, les cheveux noirs ;
ne ,iendrait à personne l'idée de prendre le spirituel, séduisant, héroïque; à trente-trois tut mal reçu. &lt;&lt; Rendez-moi ·ma jambe,' je
vous rendrai Vincennes, »répondit Daumesnil.
tramway et d'aller admirer Vincennes.
ans, en 1809, il complait à son actif 22 cam- Coi:nme l'autre insistait, ·menaçant d'un bomSi Vincennes se trouvait situé à trois cents pagnes, 25 blessures, huit drapeaux pris à
lieues de chez notis, ses aspects seraient l'ennemi, quatre généraux faits prisonniers. bardement : ci Venez, fit le général, voilà un
exposés dans toutes les gares sous forme A Wagram, un boulet emporte sa jambe gau- magasin qui conlient dix-huit cents milliers
d'affiches illustrées; les compagnies de trans- che; il faut renoncer au métier des armes ; de poudre; nous allons sauter ensemble;
port en feraient la perle de leurs itinéraires Daumesnil vient à Paris en convalescence, mais si je vous rencontre en l'air, je ne vous
et les agences y placeraient un centre d'excur- désœuvré, ne sachant que faire; il traîne sa réponds pas de passer près de vous sans vous
sions, avec cicerones, splendides hôtels et jambe de bois par les rues, le cœur gros de égratigner .... l&gt; L'Au·trichien se retira. Les
jours passèrent ; puis les semaines; puis les
feux de Bengale le soir sur les vieilles mu- rage et désespéré.
mois .... Le roi, depuis bien longtemps, était
railles ; mais à deux kilomètres de la barrière,
C'est alors qu'il rencontra une· enfant de
un endroit où l'on va pour trois sous .... il y dix-sept ans, fille de M. Garat, le directeur remonté sur le trône; Daumesnil tenait toujours Vincennes. Le gouvernement faisait
a bien peu d'espoir de le lancer.
de la Banque de France; elle était jolie, ~isUne colossale enceinte féodale d'une demi- tinguée, intelligente, courageuse, et . D~u- mi!}e de ne pas s'inquiéter de lui, crainte
lie~e d~ tour, un incomparable donjon resté mesnil en devint éperdument amoureux. Mais d'av,oir à enfreprcndre un sjège; on: ~ttendai~
intact depui~ Charles V, deux somptueux timide comme tous les héros, il n'osait ris- qu'il voulût bien s'en all~r. L'idée ne· lui ·en
palais qu'habita le Roi-Soleil dans tout l'éclat quer un aveu, ayant honte de sa maudite vin't que ne~f ~ois apr~s la capitulal~on , d~
de son aube, ~ne église égalé en beauté à la quill.e. L'empereur apprit les choses et se Paris; le roi, po1;1-r ama~ouer ce terril?!~
Sainte-Chapelle du · Palais; des tours, des chargea de· la déclaration, d'autant mieux homme, lui décerna la croix de Saint-Louis!
ponts, des. fossés, des salles dont les pitto- accueillie, comme l'on pense, que les senti- Daumesnil la refusà. .
Il fut remplacé dan~ le gouvernemen~ du
resques aspects évoquent Lou te notre histoire, ments secrets de Mlle Garat répondaient à
château
par le marquis de Puivert, gentil·
depuis Philippe-Auguste jusqu'à Napoléon, il ceux du glorieux amputé. Le mariàge fui béni
y a pourtant là de quoi ne point passer sans en f812, et Napoléon, comme cadeau de bomllle de haute mine, aussi fougueux royatourner la tête. Hélas! le pauvre Vinc_ennes noces, donnait à son compagnon d'armes le liste qu,e l'homme à la jambe de bois l'était
n'a même pas d'amis comme le Louvre, gouvernement de Vincennes, 25 000 francs peu. Puivert n~ connaissait Vincennes que
pour y avoir été longtemps détenu sous
Versailles ou Fontainebleau.
de traitement, 5000 francs de rente sur sa
En revanche il a un amoureux passionné cassette, f6 000 francs de rente sur les l'Empire, en8ualité de conspiratel!r; m~is il
en la personne de M. le capitaine Fossa·, qui, Petites affiches, 4000 sur l'Illvrie et 2000 sur ne doutait pas maintenant d'y fi!]ir tranquilledepuis plus de douze ans, a fouillé la grande le Mont de Milan. C'était le temps des· contes ment ses jours. Sa séc_urité dura q~atre.mois.
Le 20 mars 1.815, Paris retombant au pouruine dans ses moindres recoins, élargissant de fées .
·
chaque joui ses ·investigations, recueillant les
Et aussi celui des brusques revirements ; voir de Nâpoléon, Puivert? qui n'ignorait pas
plans et les dessins, compulsant les in\'en- car deux ans plus tard, en mars 1.814, les les prouesses de soi:i prédéc~seur, v.ou.!ut, eu
taires, les livres d'écrou et les comptes, dé- ennemis assiègent Paris. Daumesnil se barri- homme d'~onneur, se. signaler par quelque
chiffrant les. vieilles chartes, reconstituant la cade dans sa vieille fortere~se, - celte exploit similaire: Il ré~nit les qua\re cents
vie de tant d'époques disparues. De ces douze bicoque, disait dédaigneuseme~t Blücher. Il invalides de sa gai:nison, les harangua, les
années de travail opiniàtre est résulté un très n'a pour armée que trois cents invàlides; exhorta à mourir pour le service du roi: Les
important ouvrage aujourd·hui terminé et Paris vient d'ouvrir ses portes,; la. capitale invalides crièrent : « Vive i'empereur ! ;&gt;
qui, peut'...être, assurera le salut de Vincennes avec tout son matériel de guerre sera livrée Puivert convoqua son conseil, rendit la forteen attirant l'attention sur c~ jo1•au dédaigné. aux alliés. Daumesnil en est informé. Dans la resse à l'us_urpateur et disparut.
Huit jours p~us tard, Daum~snil p~enait sa
(Le Château historique de Vincennes à tra- nuit qui suit 1a capitulation, ·1e pont-levis de
vers les âges, ·par F. de Fossa, capitaine Vincennes s'abaisse lentement; sans ·bruit; place. Il met aussitôt le fort en état de
d'artillerie.. 2 vol. in-4°, contenant près de sous la voûte gothique se silhouett~ la haute déf_ense; aux derniers jqurs de j~n, )es
deux cents reproductions de gravures anciennes stature du général à la ja'mbe de bois; il Prussiens reparaissent. Blücher, qu'excite ur:ie
vieille rancune, ~loqué Vincenn~s ave~ un
et de plans originaux.)
avance, monté sur un cheval de brasseur; çorps d'armée·; une première ~omma~on · est
derrière lui marchent en colonne deux cent
Parmi toutes ces aventures qui nous sont cinquante invalides, et cette troupe de fan- faite, puis une seconde. D~umesnil se déclare
contées, comment choisir? Si nombreux sont \ômes, s~ glissant à trave~s l'_armétl prus--; résolu à ne point même pi:end~e. conl)3:Ï~sance.
les vaillants preux, les souverains, les aven- sienne endormie, va jusque sur les hauteurs des injonctions_de l'ennemi_. Bllic~er coupe
turiers, les amoureuses, les prisonniers de Montmartre, raflant sur son passagë tout les conduites d·eau· qui alimentent la fôrted'État rencontrés par M. de Fossa au cours le matériel qu'elle rencontre, armes, muni- resse; Daumesnil sort avec ses invalides,
de son étude! Mazarin, Cromwell, Mlle de La tions, chevaux, canons, voitures, el sans avoir - son jeu de quil/.es; - et les rànge en ha•
Vallière, Enguerrand de Marigny, Agnès Sorel, tiré un coup de fusil, tant esl lourd le som- taille, face aux Prussiens. Le soir mêmr., les
Mirabeau, Colbert, le duc d'Eoghien, Cré- meil au bivouac des vainqueurs, ramène avant conduites sont rétablies et le jeu de quilles
billon, Latude, et tous nos rois, et toutes nos
... 226 ...

Cliché Braun, Clément et

LE GÉNÉRAL DAUMESNIL. - VlNCENXES,

18 14.

' JE VOUS RENDRAI LA PLACE LORSQUE VOUS M'AUREZ RENDU MA

T ableau (U

GASTON ll1ËLTNGUE-

.... 227 ...

JAMBE.

c••

�- - 1f1ST0'}{1Jl.
rl!nlre, en ricanant, dans ~es casemate~.
Louis X\'lll régnait aux Tuileries; la paix
était faite; la France reprenait baleine .... et
le blocus de Vincennes se prolongeait encore ;
Daumesnil voulait bien céder à un ordre du
roi; mais les alliés s'entètaient à se faire
obéir, et il s'obstina : il s'obstina pendant
trois mois. Un éwissaire parl'int à se glisser
dans le fort et offrit au général, 'lu'on savait
pauvre depuis la chute de l'empereur, un
million s'il consentait à capituler.« Mon refus
sera la dot de mes enfants, » répondit-il.
Devant ce mol à la Corneille, les Prussiens,
lassés enfin, levèrent le si~ge le 27 aoùl, et

18:'iO. Le drapeau blanc qui flotte sur le
les Russes occupèrent leurs cantonnements.
donjon cède sa hampe au drapeau tricolore;
Daumesnil ne céda pas. Le t 5 nol'emhre seuPuivert plie de nouveau bagages; Daumesnil
lement il s'aperçut, en faisant 53 ronde, que
rentre à Vincennes, dont il esl pour la troitout ennemi avait di~paru. Son but était
sième fois nommé le gouverneur. Afin que
atteint; l'immense matériel dont il avait la
l'histoire fût complète, le hasard voulut que
garde rcst:iil à la France; il pouvait rendre
ces deux hommes, ces deux rivaux &lt;&lt; que les
au roi la place telle qu'il l'avait reçue de
immenses remparts du chàteau ne pou,aienl
l'empereur : il fit baisser les ponts el decontenir ensemble », mourussent, à quelques
manda aussitôt sa retraite.
Le marquis de Puivert, nommé gouverneur mois de distance, en 1852. Ils sont inhumés
l'un près de l'autre, dans le cimetière de la
de Vincennes, se réinstalla au château : ce
, ille, el c'est peut-ètre là une de ces leçons
chassé-croisé amusait les sceptiques, encore
qu'on commençàt à se blaser sur ce genre de dont Bossuet aurait tiré quelque sublime morceau d'éloquence.
distraction.
T. G.
dp

FRÉDÉRIC LOUÉE
dp

Le mariage de Talle))ra~d
0

Le cardinal Dubois
Le cardinal Dubois avait certainement de
l'esprit, mais il était fort inférieur à sa place.
Plus propre à l'intrigue qu'à l'administration,
il sui, ait un objet al'ec activité, sans en embrasser tous les rapports. L'affaire qui l'intéressait dans le moment le rendait incapable
d'attention pour Loule autre. li n'avait ni cette
étendue ni cette flexibilité d'esprit nécessaires
à un ministre chargé d'opérations différentes,
et qui doivent souvent concourir ensemble.
Voulant que rien ne lui écbappàl, el ne pouvant suffire à tout, on l'a vu queh1udois jeter
au feu un monceau de lettres toutes cachetées, pour se remettre, disait-il, au courant.
Ce qui nuisait le plus à son administration
était la déflanre qu'il inspirait, l'opiuion qu'on
avait de son àme. li méprisait au si ingénument la ,·ertu qu'il dédaignait rhipocrisic,
quoiqu'il fût plein de faussetr. li avait plus
de vices que de défauts : assez exempt de
petitesses, il ne l'était pas de folie. li n·a
jamais rougi &lt;le sa naissance, et ne choisit pas
l'habit ecclésiastique comme un voile qui
couvre toute origine, mais comme le premier
moyen d'élévation pour un ambitieux sans
naissance. S'il se faisait rendre tous les honneurs d'étiquette, une vanité puérile n'y avait
aucune part : c'était persuasion que les honneurs dus aux places et aux dignités appartiennent également, sans distinction &lt;le nais~ance, à tous ceux qui s'en emparent, el que
c'est autant un devoir qu'un droit de les
exiger. En se faisant rendre ce qui lui était
dù, il n'en gardail pas plus de dignité. On
n'éprouvait de sa part aucune hauteur, mais
beaucoup de dureté grossière: La moindre
contradiction le mettait en fureur; et, dans
sa fougue, on l'a vu courir sur les fauteuils
el les tables autour de son appartement.
LP. jC1ur de Pàques qui suivit sa promotion

au cardinalat, s'étant érnillé un peu plus tard
qu'à son ordinaire, il s'emporta en jurements
contre tous ses valets, sur ce qu'ils l'avaient
laissé dormir si tard un jour où ils devaient
savoir qu'il voulait dire la messe. On se pressa
de l'habiller, lui jurant toujours. 11 se souvint
d'une affaire, fit appeler un secrétaire, oublia
d'aller dire la messe, rnème de l'entendre.
li ne se contraignait pour per onne. La princesse &lt;le Montauban-Bcaulru l'apnl impatienté, ce qui n'était pas difficile, il l'envoya
promcne1· en termes énergiqurs. Elle alla s'en
plaindre au l\égenl, dont elle n'eut d'autre
réponse, sinon que le cardinal était un peu
üF, mais d'ailleurs de bon conseil. Ouboi~
n'en usa pas autrement avec le cardinal de
Gesvre , homme gram et de mœurs sévères.
Les réparations du Régent étant de même
espèce 11ue les offenses du ministre, on s'accoutuma à regarder ses propos comme étant
sans conséquence.
li n'était pas nécessaire de l'impatienter
pour en éprouver des incartades. La marquise
de Confians, gouvernante du Régent, étant
allée uniquement pour faire une visite au
cardinal, dont elle n'était pas connue, et l'ayant
pris dans un moment d·humeur, à peine lui
eut-elle dit : « Monseigneur .. .. - Oh! monseigneur! ... dit le cardinal en lui coupant la
parole; cela ne se peul pas. - Mais, monseigneur .... - Mais, mais, il n'y a point de
mais : quand je vous dis que cela ne se peul
pas! i&gt; La marquise voulut inutilement le
dissuader qu'elle eût rien à lui demander :
le cardinal, sans lui donner le temps de s'expliquer, la prit par les épaules, et la retourna
pour la faire sortir. La marquise effrayée le
crut dans un accès de folie, ne se trompait
pas trop, et s'enfuit en criant qu'il fallait
l'enfermer.
... 228 ...

Quelquefois 011 lt? calmait en le prenant
a,·ec lui sur son Lon. Il avait, parmi ses secrétaires de confiance, un bénc-dictin défroqué,
nommé Venier, homme &lt;l'un caractère btr.
Le cardinal, en le faisant travailler avec lui,
eut besoin d'un papier qu'il ne tro11\a pa•
sous sa main à point nommé : le voilà •1ui
s'emporte, jure, cric qu'avec trente commis
il n'est pas seni ; qu'il en veut prendre cent,
cl qu'il ne le sera pas mieux. Venier le regarde tranquillement, le regarde sans lui répondre, le laisse s'exhaler. Le flegme et le
silence du secrétaire augmentent la fureur du
cardinal, qui, le prenant par le liras, le secoue
et lui crie : « ~ais réponds-moi donc, bourreau: cela n'est-il pas \rai1 - llonseigneur,
dit Venier sans s'émomoir, prenez un seul
commi~ de plus, chargé de jurer pour vous :
vous aurez du temps de reste, el tout ira
bien. » Le cardinal se calma, el finit par rire.
Le Régent îut charmé de la mort de son
ministre. Le jour de l'opération (qu'on lui fil
le 10 aoùt 1723, pour un abcès à la vessie],
l'air, extrèmement chaud, tourna à l'orage :
aux premiers coups de tonnerre, le prince ne
put s'empêcher de dire : « J'espère que ce
temps-là fera partir mon drôle. » li n'avait
pas en effet plus d'égards pour son ancien
maitre que pour tout autre : le Régent osait
à peine lui faire une recommandation. Ce
prince s'était réservé la feuille des bénéfices
el des gràces, pour son travail avec le Roi;
mais il s'était laissé assujettir à communiquer
auparavant la liste au cardinal, qui ra)'ail
insolemment les noms de ceux qui ne lui
convenaient pas. Jamais servitude ne fut plus
honteuse que celle où cc prince s'était mis,
qu'il sentait douloureusement, qu'il avait
honte d"avouer, et dont il n'avait pas la force
de s'affranchir.
DUCLOS.
... 229 ...

�-

_________________________
___:~-------------,_)
fflSTORJ.Jl

riera à l'un de ses cousins, baron de ,Talleyde biblioLhèque un peu confuse et dépareillée, lion muette du voisinage : &lt;I Je suis d'Inde. Jl rand.
mais qui découvrait, tout de même, de la cu- Le poète anglais Thomas Moore, cet aimable
Mais une autre personne, dans l'avenir, et
riosité. Elle se ressenLait de sa première édu- inventeur au talent cosmopolite, qui s'était tenant celle-ci beaucoup plus de place en la
cation sommaire à Calcutta; el sa mémoire assis à la table de Mme de Talleyrand, se fil maison, prendra l'habitude de loger sous son
était indigente des nolions exactes d'histoire l'écho du calembour involontaire, échappé, toit, de penser, d'écrire, de vivre très près de
et de géographie. Transplantée dans la vie disait-on, à celle princesse d'Inde; mais il en lui, dans le partage quotidien de ses idées el
européenne, elle avait gardé des inconsciences rachetait le détail en témoignant, d'autre de ses sentiments, et ce sera sa nièce biend'Orientale. La pensée, chez elle, avait l'indo- part, qu'elle avait eu assez de finesse pour lui aimée Dorothée de Courlande, comtesse Edlence du geste, elle était lente à se former. Ses adresser un compliment sur la beauté de mond de Périgord, puis duchesse de Talleyimpressions, malgré cela, n'étaient pas si mal Bessy, sa femme, dont elle le savait très épris, rand-Périgord, princesse de Sagan, duchesse
rendues, lorsqu'il lui convenait de les tourner el qu'elle montrai l d'habitude as~ez de tact, de Dino. De ce jour-là, la vie de l'épouse sera
en matière de lettres comme en témoigne- pour recevoir à ses soirées des hommes de finie. Il n'y aura plus de Mme Grand, prinraiPnt ses correspondances al'ec ~lillin el Louis lellres et prèter un air d'allention au't lec- cesse de Bénévent.
de Beer, dont nous connaissons des fragments, tures qu'ils voulaient bien raire à sa société,
Jusqu'en i814, Mme de Talleyrand conliou celles que nous lui supposons avoir tenues l'Oire mème s'il s'agissait d'une tragédie clas- nuera de faire les honneurs du salon où le
1 • Hasard d'origine, elle pét;hail surtout
sique
avec M. de San-Carlos; ses billets n'étaient
soir, après minuit, se presseront les représenpas émaillés de plus de fautes d'ortographe par ignorance. Elle avait, sur beaucoup de tants les plus qualifiés de l'Europe entière.
que les effusions épistolaires de bien des choses qui lui étaient étrangères, la naïve Assise au fond de deux rangées de fauteuils,
grandes dames, publiées ensuite religieuse- confiance de la beauté, qui se suffit à elle- elle y recevra en véritable grande dame el
ment, comme celles de la comtesse de Polas- même. Illettrée, elle l'était profondément. En avec un calme sûr, empreint d'une certaine
tron, la tendre et souriante amie du comte cela, ressemblait-elle, avec moins de vivacité dignité. Les envahissements de l'embonpoint
d'Artois. Était-elle vraiment si insignifiante, parisienne, moins de souplesse et d'aplomb, auront épaissi les restes de sa beauté d'autresi nulle, la femme qui avait eu pour premier à maintes femmes du meilleur monde qui ne fois; mais elle aura pris l'air el contracté le
adorateur l'un des hommes les plus spiri- savaient rien de plu~ que ce qu'elles s'entre- ton, la réserve, qui conviennent à son rang.
tuels de l'Angleterre, sir Philip Francis? De- disaienl toutes sur les toilettes, les modes, Mais ce ne sera plus pour en user longuement
vait-elle, en réalité, moul'oir ce qu'elle avait les théàtres el les commérages de la société. dans la maison -de son mari. Elle-mème en
En résumé, ce mariage était aussi peu glod'intelligence dans un cercle si borné, celle à
aura la prévision très claire, le jour du départ
rieux
qu'il paraissait peu canonique à des
&lt;rui le sort malicieux réserva d'épouser le plus
de Talleyrand, se rendant au Congrès de
fin des diplomates modernes? Elle-même ne consciences austères. Talleyrand en éprouvait Vienne, non seul rl sui,·i de ses secrétaires,
se jugeait pas si sotte, elle qui se croyait en un secret ennui. Mais il n'en trahissait aucun mais accompagné de la comtesse Edmond de
droit de railler le grand homme et qui, dans signe et ne s'ounail là-dessus à personne. Il Périgord, dont il se montrera follement épris.
certaines Jeures à des amis d'autrefois, se n'entrait pas dans ces détails domestiques.
On lui aura révéU, par hasard, le secret de
moquait doucement de son adorateur l'abbé L'air de hauteur qu'il savait prendre écartait celle entente de loin préparée et pour laquelle
Pie'bot, par une allusion facile à saisir, el qui les questions indiscrètes ou les affectations un rendez-vous avait été pris dans une maison
n'était pas, d'ailleurs, un trait d'esprit. Pour déplacées d'intérêt. li restait fermé sur ce de campagne, aux environs de Paris. Elle
le plaisir d'accentuer l'opposition entre deux chapitre, n'étant pas un homme qui acceptàt aura si bien compris la gravité d'une parrille
êtres vivant cote à cote, et qui se ressem- d'être plaint.
nouvelle qu'un grand trouble se saisira d'elle
De la monotonie gagnait son intérieur.
blaient si peu, par les facultés de l'esprit, ne
et qu'elle sera longtemps à s'rn remettre. Elle
fut-on pas trop disposé à prendre comme Pour y remédier, il fera venir plus tard, de ne reverra plus Talleyrand, mais s'effacera de
bêtise innée ce qui n'était qu'ignorance ingé- Londres, la fille d'une de ses amies, qui la sa vie, parce qu'il lui en transmettra la ,·onue, une naïveté d'éducation, dont les lapsus, lui avait recommandée en mourant. Elle se lonté, el cela presque sans résistance, sans
les étourderies bizarres se trouvaient très nommait Charlotte. Elle ne lui était d'aucune trop de démonstrations jalouses, sans récriévidemment. soulig_nées dans une telle compa- attache personnelle autre que celle d'un sen- minations d'intérêt. Avec un sens du monde
gnie, chez un Talle1rand? Et comme si celle timent généreux, bien qu'on y ait supposé qu'on n'aurait pas attendu d'elle, elle jugera
réputation de simplicité n'était pas assez éta- sans que la chose fùl impossible - de l'in- i&gt;raucoup plus sage de n'amuser point le publie, on faisait courir, à son sujet, d'autres clination paternelle. On le verra mettre tous blic de l'éclat de ses dissensions conjugales;
histoires, imaginées à peu de frais. Celle-ci, ses soins à ce qu'elle reçoive une éducation arnc une douceur inespérée (qu'influencerait
par exemple, dont nous n'aurons pas l'au- soignée, s'intéresser aux gràces de son en- peut-être la crainte de mettre en péril les
baine. Quelqu'un lui ayant dt&gt;mandé de quelle fance, en attendant qu'il J'adopte el lui donne compensations promises: un domaine el trente
partie du monde elle était originaire, elle son nom, quand elle aura dix-sept ans. mille livres de revenu), elle consentira à s'étaaurait répondu tout uniment, avec l'approba- li n'arrêtera pas là ses bontés et la ma- blir, pour l'été, dans une terre en Belgique, à
je n'ai pas voulu en être témoin. Cette susceptibilité Pont-de-Sains, ·que lui concédera le prince
1. A cc prop"s une anecdote. Sur la fin de l'Em·
m'a empêchée d'aller le rejoindre, comme je l'aurais
pire, Viennet, un disciple àtlar.-lé des ,-icux genres, dl\, lorsque le retour de l'ile d'Elbe m'a forcée de son époux, el à passer ses hivers à Bruxelles.
lisait chc, Mme de Tallryrancl sa tragédie d'AchillL. quiller Paris. Si j'avais ètè à Vienne, au lieu de veoir
On la re,,erra, plusieurs années après, à
Un incident ri,ihlc se prorlui•it. au lwau milieu d·uoe
Lon,lres, M. de Talleyrand aurait élé forcé de me
tirade à effet. Comme il .-léclamail le rleu11ème acte ârecevoir.
Paris',
attristée de son abandon, morose,
Et je lè counais bien. il m'aurait parraiteavec l'empha,e de la ,-oix et du gcstr, tout à coup, menl occueillm.
Plus cela l'aurait contr,,rié, moins il y malade, mais aussi calme, aussi discrète el
l'un dfs feuillels de son manu~rit venant à lui man- aurait paru. Au contraire, il aurait êlé charmaol pour
quer, il s'écr,a du m~me Ion, lragiquemenl, solen- moi. Je le savais bien, mais j'ai cette remmc en hor- conciliante, et l'on n'entendra plus parler
nellement : c Grand Dieu ! &lt;ju·cst-ce que c'est que reur. J'ai cédé i ma répugnance, j'ai eu lori. Où je d'elle, rue Saint-Florentin ou à Valençay.sinon
cela 7 • On éclata. li dul rcmcllre à une au Ire fois la me
suis lrompèe, c'est que je le croyais tror faible pour y apprendre la nouvelle de sa mort. On
suite de sa leclure.
pour O!'er me chasser. Je n'a, pas assez calculé le cou2. Mme de Tallevrand , ropporle la comtesse de rage des poltrons dans l'absence. J'ai rail une faute, accueillera cette nouvelle sans douleur, et l'on
Boigne, l'ut très rais,mnable cl pas lrop avide dans il faut en subir les cooséquenccs et oe point aggraver
Ioule celte transaclion. Elle dit à ma mère ces varolcs la position en sr raidissant contre. Je me soumets, et n'aura, pour sa mémoire, que celle courte
remarquables :
àt. de Tallevrand me verra lrès di,poséc à é1•iter tout oraison funèbre : &lt;1 Ce fut un grand soula• Je porlc la peine d'avoir cédé à Dl!. fau, mouve- cc qui ~uri·ait ~v_enter le scandale. • (Mémoires,
gement dans la maison. »
ment d'amour-propre. Je $a,ais l'allitudc de Mme Edmond de Périgord, chet li. de Talleyrand, à Vienne,

1, p. 2-6-227.)

FRÉDÉRIC

LOLIÈE.

Monsieur de Migurac
ou le Marquis philosophe
XXIV

avec le mèmc scrupule à l'ordonnance des re- bergi•re, escortée du pâtre Beaumanel et &lt;lu
pas qui, moins fastueux qu'en l'hôtel de Mi- jardinierCadriot, tenant en laisse des agneaux
De la vie de communauté philosophi- gurac, ne laissaient pas d'ètre assez satisfai- parfumés, il se représentait avec altendriss1r
que et de l'événement qui termina sants. Les plats d'argent débordaient de lai- ment les paisibles Arca&lt;liens ou l'innocence
cette période.
tages, de volailles, de légumes nouveaux et des Indiens du Pérou arnnl la conquète espade fruits appétissants, que rendait plus gnole. ~a plume, toujours enthousiaste el
Deux mois_ après cet entretien, le marquis exquis l'air_ vivifiant de la campagne.
féconde, proposait à l'admiration des hommes
el la marqmse de Migurac, l'abbé Joineau,
M. de M,gurac présidait la communauté la vie vertueuse el rustique de la maisonnette
M. Bcaumanet et M. de Cadriot avaient élu avec so~ aménit.~ ordinaire el il ne se passait d'Auteuil. Une foule de badauds venaient de
P?ur &lt;lo_rnicile un~ maisonnelle assez propre pas de JOUr qu 11 ne bénit la Providence et Paris en carrosse ou par la galiote de SaintCloud pour la visiter et se reliraient émerd Au~~1l, ~nslr~1le_ da~s le genre anglais, l'erreur de l'abbé Joineau. Car li. Beaumanel
au m1lteu d un prdm bien dessiné où l'on qu'il avait chargé de la liquidation de se~ veillés. El le projet se formait d'offrir à M. de
trouvait des bosquets, une casc~de une biens, .Y avai~ apporté tant de soin que la ~~igurac une houlette d'argent où des inscrippièce d'eau, deux rochers ornés d'une figure marquise avait pu consen·er de ses bibelots ltons en lettres d'émail et de pierres précieuses
de nymphe, un bois, des gazons el des par- et de ses meubles tout ce qui lui arrréait, el le ~ongratulcraienl d'avoir, aux portes &lt;le
terres de fleurs. Des moutons fort bien lavés que la maison d'Auteuil ne sentait°point du Paris, reslaurJ la félicité de l'àgc d'or.
li nous plairait de nous arrèter davanta"e
paré_s de colliers bleus el de clochettes, ; tout le dénuement, mais faisait seulement
er~aienl en bèla~l; des poules cochinchi- apprécier à ses hôtes d'avoir renoncé aux sur ces descriptions riantes où M. Joinea~
dans ses mémoires, s'est attardé avec u11~
no1ses y caquetaient cl des canards indiens tracas de la cité.
complai~ance
manifeste. &amp;fais les jours heuM.
de
Migurac
se
pensait
revenu
aux
temps
ba~bot?ie~t dans le bassin. Le domestique
était redmt à une demi-douzaine de femmes heureux où les hommes virnienl unis sous reux qui valent la peine d'ètre ,écus ne valent
et quatre hommes ; la carrosserie, à la calèche l'œil biem-eillant de la nature. Quand il voyait pas celle d'ètre contés. Au tournant du chemin
passer dans le jardin madame de ~ligurac en tourmenté de son existence, M. de Migurac
anglaise et à une vinaigrette.
Madame de Migurac, ,·ètue en bergère d'un
corsage de surah rose, sur une guimpe ouverte en carré, avec une fanchon de dentelle, la jupe bleue courte laissant voir
le_ mollet, un tablier de linon ajusté à la
taHle, dans la main une houlette enrubannée, distribuait du grain el des biscuits à
tout ce gentil troupeau. Elle était aidée
en cel)e tàch~ par M. Beaumanet qui,
maigre ses cmquante ans el son rrros
rnntre, ne la quillait pas d'une scm~lle
habillé pareillement en berger, avec eu~
lotte de soie rose, sabots claquant contre
le sol, chapeau de paille blanche et veste
sur l'épaule. Deux laquais les suivaient,
portant la corbeille à grains, les comertures et des sièges afin qu'ils pussent
~nfortablement s'asseoir sur les gazons
bien peignés.
M._de Cadriot aYail reçu le titre de
chef Jardinier. Un arrosoir el une bèche à
la main, vêtu de bouracan à cotes et d'un
gr~nd tablier serré à la taille, il s'acquütai~ avec zèle de son office, et son bonheur
était d'offrir à la marquise des bouquets
de roses cueillis de ses propres mains.
L'abbé Joineau avait gardé l'intendance
de la maison. Afin de sacrifier à la mode
.
Dts mouto11s Jort N.en lavés, parts de
.
colliers bleus , t de clochettes, erraient en bilant
du jour, il avait repris ses habits de camdans le JarJw. /lfadame de Mif(urac, vêtue e11 t-trf(ère d'1m corsa t d
pagne, non sans avoir fait élargir la ceinsurah ,·ose, $Ur 1me gui,npe ouverte en carr é, avec une Janchon de denÎtlle la jupe blette ,o 11 rle laissant v~ir
mollet, dans la main u11e hOule/te enruran11ée, distribuai/ du f{rain et Je~ N;c111/s au gentit troupe.lu, (Page 23i.)
ture de sa soutane. Mais il veillait toujours

1:

... 231 ...

�1-/1ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Lrouva vérilablcment une oasis paisible et
balsamique, et les semaines se succédaient
sans qu'il eût d'aulre souci que de jouir de
son bonheur et de le présenter en modèle à
ses frères, sans qu'il prêtât attention au
désastre qui allait s'abattre et que peut-être
une àme moins candide aurait pu prévenir.
En vain le front de l'abbé se faisait plus
sombre, plus irritée la mine de M. de Cadriot
et plus fréquents les entretiens à mi-voix de
M. Beaumanet el de la marquise, d'où elle
sortait rèveuse, les joues roses et les yeux
étincelants. M. de Migurac demeurait serein
et insoucieux, aveuglé par ce mirage dont la
destinée flalle ceux qu'elle veut perdre.
Ayant pris de grand malin le coche d'eau,
il revenait un après-midi à Auteuil, après
a,·oir passé sa journée à Paris, pour diverses
affaires.
L'àme encore troublée de l'agitation médiocre de la ville, il goùtail d'avance la sérénité de la campagne et se réjouissait de couler
la soirée sous la lonnclle ruslit1ue où grimpaient le lierre el la clématite et d'admirer
allernalivement les éloiles et les yeux de MarieAgnès, en devisant de choses élevées au milieu
de ses amis réunis ....
Mais, ayant ouvert la porte de bois du jardin qui avertit de son entrée par une sonnaille
joyeuse, il fut brusquement Liré de son rêve
par l'apparition de M. de Cadriot, toujours
l'êlu en jardinier, mais sans perruque, le~
chel'eux emmêlés, le tcinl échauffé et les
sourcils froncés, qui lui cria du plus loin
qu'il l'aperçut :
- M'expliquerez-vous, monsieur, où sont
passés la marquise et monsieur Beaumanet?
Et comme M. de Migurac le considérait
avec des yeux étonnés, il répéta sa question
d'une voix glapissante.
AYec calme, le marquis lui dit qu'éLant
parli à l'aube, il serait embarrassé de le renseigner, mais que si l\f. Bcaumanet et la marquise n'étaient poinl à la maison, c'était sans
doute qu'ils étaient allés faire quelque promenade en calèche du côlé de Billancourt ou
de Boulogne; et avisant précisément ~f. Joineau, il l'appela et l'interrogea. L'abbé répondit brièvement conlre son habitude. )ladamr. la marquise élaiL sortie Yers neuf heures
avec le financier et n'avait point fixé le momenl
de son retour. Le visage de M. JoinPan ~~ail
fort sérieux et il soupirail profon~é J2nt.
Malgré le riant de son naturel, M. ut! \. •,;ura::
senlit l'inquiétude le gagner, et il se Lourna
vers ~r. de Cadriot en disant :
- Je crains qu'il ne leur soit arrivé quelque
accident.
Mais celui-ci, qui était devenu écarlate,
rnciféra d'un ton furieux :
- L'accident!. .. l'accidenl ! Mais ne voyezvous pas, monsieur, que vous êLes ....
La plume réservée de M. Joineau ~•est refusée à transcrire le dissyllabe aigu et moliéresque dont se servit M. de Cadriot et q1!Î
désigne les maris trompés.
A celle ouïe, M. de Migurac pensa qu'il
del'enait fou. Une chaleur soudaine monta de
son cœur à ses joues. Il porta la main sur son

épée, et peut-être le sou venir de deux douzaines
de brochures où il avait flétri le duel et l'effusion du sang humain eût été impuissant à le
retenir si l'abbé, l'empoignant par le bras,
n'eût dit précipitamment :
- · Madame de .Migurac, avant qu'elle nous
quiLtàt, laissa pour vous un mot écrit sur la
table de son boudoir. Peut-être y trouverezvous ....
Proférant des sons inintelligibles, M. de
Migurac s'élança à travers le jardin, à la terreur des moulons parfumés qui s'enfuirent,
ouvrit les portes en les arrachant à demi, et
saisit le billet qu'il défit d'une main tremblante. Il était ainsi conçu :

« Monsieur,
Un serment de pure forme ne saurait
engager toute une vie. Les grandes verLus de
M. Beaumanel n'ont pu me laisser le cœur
insensible. Volre philosophie est trop sublime
pour que vous me blàmiez d'obéir à une
inclination naturelle et de suivre cel homme
magnanime et généreux qui désire m'assurer
un sort digne de ma naissance.
&lt;! En vous remerciant de vos bontés, dont
je garderai une sincère reconnaissance, je
vous prie de me croire, monsieur, votre très
humble et Lrès obéissante servante,
« MARtE-AG:-.Ès. ll
&lt;!

M. de Migurac lisait et relisait ces lignes,
croyant mal comprendre. Il se leva, éLouJfant
de colère, les yeux Loujours sur le papier. La
signature était au bas d'une page. Il tourna
le feuillet el aperçut quelques mots tracés
d'une plume plus incertaine, comme si au
dernier moment quelque chose avait fait
trembler la jolie main aux ongles roses, ca-

!,1. de Cadriot apparut, to11jours vétu en jardinier,
mais sa11s perruque, les cheveux emmêlés, le teint
échauffé et les sourcils froncés .... (Page 232.)

pable de déchirer un cœur d'homme.... Et
il lut :
&lt;! Je voudrais penser que vous ne souffrirez
pas à cause de moi et vous prier de me pardonner. »
... 232 ...

Brusquemenl il s'affaissa dans son fauteuil,
et une à une de grosses larmes jaillirent de
ses yeux et ruisselèrent sur ses joues. Une
douleur physique tordait son cœur. Le soleil
se couchait, et ses derniers rayons s'éteignaient
sur les objels familiers du boudoir où elle ne
viendrait.plus s'asseoir. Il entendiL tinter les
clocheLLes des moulons enrubannés, qui renLraien t à l'étable.
La porte s'ouvrit. Le visage anxieux de
l'abbé apparut dans l'embrasure. li regarda
son élève avec de bons yeux câlins, et vinL
prendre siège près de lui. M. de Migurac lui
lendit la main. Il la serra plusieurs fois,
ouvrit la bouche pour parler, puis la referma.
L'ombre descendait. Enfin, après avoir Lousse:,
l'abbé murmura d'une voix compatissante :
• - Ne voulez-vous point souper?
M. de Migurac se mit à Lable et demeura
immobile devant son assiette sans manger.
Après quelques minutes, il leva les yeux el
interrogea :
- L'abbé, vous saviezL.
L'abbé haussa les épaules d'un air qui
n'acquiesçait pas, mais qui niait moins encore.
Un floL de questions se pressait dans l'espril
de M. de Migurac : pourquoi l'avait-elle trahi
et depuis quand? De menus souvenirs lui
reYenaient, qu'il aurail eu besoin de préciser,
d'interpréLer. Une pudeur le retenait. Il se
Lut. Tout à coup il remarqua que M. de Cadriot était absent et s'en éLonna pour rompre
le silence.
- Bien que monsieur de Cadriot, diL-il,
m'ait brusquement annoncé mon malheur,
il ne faut pas qu'il jeûne.
L'abbé hocha la tête, et diL en affeclanl de
gratter une tache sur la nappe :
- Monsieur de Cadriot a quillé la maison.
Des valets viendronl demain y quérir ses
hardes.
Deux heures auparavanl, une détermination
de celle sorte eût plongé dans la stupeur
M. de Migurac, qui en eûl vainement cherché
l'origine .... Mais, au moment de s'écrier, il
se ressouvint de la manière furibonde dont
M. de Cadriot l'aYait abordé et de la chaleur
singulière avec laquelle" il avail embrassé sa
cause; et tout à coup la notion qu'il venaiL
d'acquérir de la fragiliLé humaine lui inspira
un soupçon a[reux. Il s'efforça aussitôt de le
chasser .... Mais l'abbé jouail négligemmenl
du clavecin sur la table avec ses doigts, les
paupières à demi baissées.
- L'abbé, balbulia le marquis, regardezmoi. Est-ce que par hasard monsieur de Cadriot ?...
L'abbé poussa un gros soupir :
- La sagacilé féminine est infinie. Et je
mentirais d'affirmer que c'est vous seul que
frustre l'action criminelle de monsieur Beaumanet.
Accablé, M. de Migurac se laissa aller contre
le dossier de son siège, et il resta, les denls
serrées, perdu dans un tourbillon de réflexions
disparates, tour à tour furieuses, désolées et
attendries. Tantôt il lui semblait qu'il n'avail
qu'un parti à prendre, qui était de se jeter à
la poursuite des fuyards, d'immoler M. Beau-

"·-------------------

.JKONS1EU"/?._ DE .JK1G11"/?._JtC ~

m~et à son courroux, de ramener de force l'ètre; la faute n'en est poinL à son
. , l' b'
cœur, d'autant ce~Le ruse est plus révoltanle, d'auMarie-Agnès à la maiso11 el ensuite de ,•ider m~1s,
a exu eran~ ?e sa jeunesse qui appe- tant son crime en est diminué, puisqu'elle n'a
sa querelle a,·ec M. de Cadriot. Mais une lait I amour et qui I a contrainte à enfreindre
pu, succomber que par suite de manœuvres
hont! lui ven~it ens~ile d'obéir à l'impulsion un ~e:ment dont elle n'avait point pesé la mfames.
a~euole sa Jalousie Lyrannique; il se rappe- gral'lte. Le malheur dont elle esl l'héroïne se
_M. de ~~igurac s'informa ensuite quand il
lai~ la }e~nesse souriante de Marie-Agnès,
lU1 faudra1L évacuer les lieux. M. Joineau lui
q~ elle ela1~ une enfant quand il l'avait épouapnt ~il _qu~ le lorer était payé d'avance pour
see, que lm-même à côté d'elle était un vieilsix
mois, il r~~olut ~e pr~~onger encore quelque
lard_ et que maintenant il n'avait même plus
tem~s son SeJour, Jusqu a ce qu'il eût pris un
la ~iches~e à lui o_lfri~. Et peu à peu un poids
parl1.
am eux I oppressait, l écrasait, le rendaiL inca- , Puisque M. Beaumanet, diL-il, m'a ra l'i
pable d'agir, même de penser, comme si
mm'. epouse, j~ ne sa_urais être blàmé de proque~que ch~se de plus fort que lui détruisaiL
fi_Le1 de sa maison, bien cent fois moins pré~a. ':1e en ~u1-1~ème._Il e~tendit tout à coup la
cieux.
,oix de 1~bbe, qm lm parut lointaine, lui
. EL, ayanl donné l'ordre à l'abbé de congépro~oser d aller respirer la fraicheur dans le
dier tout le domestique, sinon une Yieille
rd
J3 m ·. Il voulut dire oui et se lever. Mais il
femm_e qui serl'iraiL de cuisinière, il se rense senllt très faible, le sang ballit avec force
dormit.
à ses tempes, un brouillard l'enveloppa et il
Les fonctions d'intendant dévolues à M. Jois'abima sur le parquet.
neau _furent donc fort simplifiées. Pendant les
Quand ~l rouvriL les yeux, M. de Migurac
sema1,nes qui_ suivirent, les moutons enruse trouva etendu sur son lit dans sa chambre,
ba~m:s four111rent le rôti' les canards cochinet, à 1~lueur d'une lampe de nuil, il vil l'abbé
?hm_o1s et les poulets indiens la volaille, et le
assoupi à son chevet. Aussitôt le souvenir de
prdm les légumes el les fruits.
~on malheur lui revint, el il souhaita ne s'èlre
, Cepe_nJant le malheur de M. de Migurac se
Jamais réveillé. Pendant plusieurs heures, i 1
r •pandit par la ville et jusqu'à Versailles et
tourna et relourna dans sa tête les mèmes
r~mena. sur sa personne un redoublemenl
'.luestions; mais son exaltation était tombée;
d allentJOn. Le public se rappela non seuleil conl~mplait toutes choses sans colère, et
ment le i:ublime de ses Lhéories, mais son
une tristesse plus profonde peuL-êtrr;, mais
humeur ardente, ses duels et sa carrière oraplus calme, s'établissait, en lui.
geus_e, et il y eut une grande curiosi lé de
Enfin, aux premières lueurs de l'aube
savo1~
comm_ent il prendrait son infortune, si
l'abbé bàilla' se froua les yeux el les fixa su; L~ voyare de M. de .llig11rac à borJ de la Reluisante
la _phdoso~h1e le hausserait jusqu'à la méura ~inq mo,s. Il les employa à cOnl'ertir les offison maitre avec l'expression d'un inLérêt
c,ers a la philosophie. (Page 23S.J
pnser_ ou s1, au contraire, il ne céderait pas
affectueux. M. de Migurac lui dit en ricananl:
a la vwlence de son ressentiment.
. ---: L'abbé, voilà une demi-heure que je
Aussi la mullitud~ d~s carrosses, calèches,
,ous contemple et vous admire car bien doit interpréter non poinL comme une action pols _de chambre, w1skis, cabriolets, diables
qu'~yant vécu longlemps sous mo; Loit,' je ne scélérate dont elle serait responsable, mais et voilures de toute taille et de Loule forme
croi~ pas que jamais vous ayez soncré
à me c_omme le signe le plus manifeste que dans se reporta l'ers Auteuil et y déposa force
0
trahir.
1ordre a~luel du monde la vertu est imprati- nobles dames, comédiennes, poètes, gentilsCelt~ amertume si peu ordinaire chez le cable, pmsque la plus charmante des femmes hom~es, etc., ~ans oublier loul Je frdin des
marqms Loucha péniblemenl l'abbé, qui ré- elle-ruème a pu sembler s'en éloioner.
gazel!~rs. M. Jomeau, dont l'âme était pleine
pond1L :
Celte déclaration ferma la bouihe à M. Joi- de pillé, eût voulu fermer Ja porle à celle
-:-- )fon cher enfant, si vous voulez m'en neau., Il se frott~ les deux mains, à cause de engeance, afin d"éviter à son maitre l'olîense
croire, chassez de volre esprit l'événement la fraicheur malmale, et reprit après quelques d'une telle indi~crétion. ~fais M. de Mi&lt;1urac
0
regrcllable qui a lroublé ,·otre vie. Cessez de secondes :
lui défendit d'en rien faire.
v~us concentrer dans la mémoire d'une femme
- que comptez-vous faire pour le présent?
:-- Le bonheur, dit-il, est mort pour moi.
frivole et perfide ....
~onlrnuant son discours, il expliqua que la Mais le malheur du philosophe peut èlre pl
.h
.
~
' ~fa!gr? sa lassi~ude, M. de Migurac arrêta maisonnette d'Auteuil aYaiL élé louée au nom r1?
e :n ense!gnemenls que sa prospérité.
1abbe d.un geste energique :
de M. Beaumanet, qui seul en avait faiL toute N e~p~_chez ~omt ces gens de me voir souffrir.
-:-- Monsieur Joineau, vous avez raison. li la dépense. La liquidation des biens de M. de
S1 1111_tent10n de M. Joineau partait d'un
ne s~ed pas que mon âme se confine dans le M!gurac s'était t_rouvée,, en cllet, des plus bon senlnnent, ?n ne peul m&lt;iconnailre que
se_nl1ment que Yous dites. Mais nonobstant desaslr_euses; mais, sur I ordre du financier, celle de M. de ~Itgurac ne fût d'une àme peu
la1sse1.-_moi Yous déclarer que je ne tolérerai cet ~cc1d~nt_ ava!L été. dissimulé au marquis, co1~1nune. Com?1e nous l'avons Mjà remara~cun Jugement défavorable sur madame de et c est arns1 qu 11 avait pu, sans arrière-pen- que, el comme 11 faul le répéter, pour l'éton~hgurac, qui est la plus noble des femmes .... ~ée, jouir des délices de la campagne, croyant nemen_t d_e ceux qui n'ont pas éprouvé toute
b, Co~me )'abbé restait interdit et bouche elre pour sa part dans les frais de la commu- la malignité de la gent humaine, M. de Mio-u0
ce, il reprit avec une chaleur croissante :
nauté, tandis que tout l'ordinaire était réglé rac, dont toute Ja vie avait été .consacrée au
- Une passion égoïste a pu me livrer pen- sur la cassette de M. Beaumauet, si ce n'est ?ulte de la fralernilé, avait soulevé un nombre
d~ot quelques instants à une fureur illé«itime. une _pelite portion par les soins de M. de 1~croyable de haines et de jalousies. De tous
C eSt à 10:t que j'ai prélendu associer la jeu- CadrJOt.
ceu_x __qu,i v!nr~nt ~;apper à sa porte, une
nesse florissante de Marie-Agnès au déclin de
M. de Migu1·ac, à ce surcroit d'affliction
moitie n asp1ra1t qua se réjouir de sa misère
mon
foe mur.
"'
une teIle prétention ne com·e- poussa un nouveau soupir et dit d'un to~ et
. a".
qu'à le décrier. Or, il n'en est aucun qui
na_1t pomt à un homme d'expérience et j'au- doux:
ne se retirât pénétré de respect à cause de la
ra1_s dû' p~évoir le malheur qui U:e frappe
- Une telle découverte ajoute à ma souf- noblesse avec laquelle il supportait son mal
~UJou rd hm. Il n'a rien qui contrevienne à fra_n?e. Jadis je n'eusse vu dans cet acte qu'un r~pondant aux questions les plus indiscrètes'.
1ordre essentiel des choses. Madame de Ui- prec1eux raffinement d'amitié; il doit m'appa- s abstenant de toute parole amère ou violente•
gurac_ a été p_our moi pendant de longs mois raitre aujourd'hui comme un strata11ème des- et pourlanl il n'en était aucun non plus qui
une epouse rncomparable. Elle a cessé de tiné à capter le cœur de Marie-Ag~ès. Mais ne reconnùt à son seul aspect la profondeur

?e

..,,,, 233 ""'

,

�111STO'J{1JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - L'abbé, à qui ajouter foi de préférence,
femmes, il a pNjeté d"allcr chercher la pai~
à ,otre raison, qui est une émanation de la
ef la w.rtu sous d"autres cieux, dans des
régions inexplorées où la nature plus proche raison universelle, ou bien à des récits altérés
peut-ètre par l'erreur ou le mensonge? Yotrc
ne cesse _pas d'exercer son inOuence salutaire
raison ne Yous dit-elle point ce que confirme
sur les cœurs humains .... i&gt;
la
parole divine, que l'homme est né bon cl
Par hasard, la nouvelle était exacte de tout
sociable? Croyez-moi, les missionnaires et les
point. Ainsi que nous l'avons dit, son malheur
navigateurs n'ont enduré de mauvais procédés
avait plus lourdement appesanti sur M. de Mides
sauvages que parce quïls ont cntrepri~
gurac celle tristesse dont à plusieurs reprises
sur
leur
liberté. Or je ne viendrai point leur
il arait déjà ressenti les atteintes. Il se trouimposer une doctrine ou des Yètcments, mais,
vait vieilli, brisé cl abattu, comme si d'un
au contraire, en toute humilité, me mettre
seul coup la laideur de l'àme humaine et les
sévices de l"àge se fussent réunis pour le ter- moi-mème à l'école de leurs vertus.
C'est pourquoi M. de Migurac écrivit le soir
rasser. Peut-ètre, dans son humeur noire, il
même à plusieurs capitaines de vaisseau qui
se fùt laissé entrainer à quelque extrémité fuétaient de ses amis et les pria de l'aviser it
neste, et, ainsi que plusieurs fois la tentation lui
quel moment un bateau mettrait 11 la \'Oilc
était venue, il eût mis fin à son existence de
pour les antipodes. Car il jugeait, par un raisa propre main, dédaigneux des vœux de la
sonnement spécieux, que, selon Loule logique,
nature, qui règle clle-mème le cours de notre
ce serait de l'autre côté de la terre que les
destinée, si, à la lrcture d'un Jil-re de
M. Bouillé d'Orfeuil, intitulé l'Alambic des mœurs des indigènes se trouveraient le plus
Lois, une idée inattendue n'était venue directement opposées aux nôtres. Et peu
après, afin de soulager son cœur, il publia ce
réchauffer et illuminer son àme endolorie.
Ayant dé,·oué tous les jours qu'il avait vécus qu'il pensait èlrc la dernière production de sa
au sen ice de ses semblables, laissant derrière plume, à savoir: les Adieux d'un Philosophe
à l'Europe corrompue, où il exposait en
lui les preuves impérissables de son acfüité,
toute simplicité son malheur, le dégoùt qui
n'avait-il pas maintenant, au seuil prochain
l'avait envahi et la volonté qui lui était venue
de la Yicillesse, le droit de songer à son repos
el de se réfugier, pour le goùlcr, dans une d'aller poursuivre au delà des mers la paix et
la sérénité qui lui étaient désormais interdites
de ces contrées admirables où rien ne Yicnl
obscurcir à leurs sensibles habitants les claires dans le vieux monde.
Le succès de cet opuscule fut énorme el,
leçons de la nature? Oui, les sociétés sont
quelque
détaché que fùt M. de ~ligurac de
corrompues, mais il existe sur la terre toutes les vanités de la civilisation, il est à
~l. Rouillé d'Orfeuil le montrait d'une façon
surprenante - des lieux que la civilisation présumer qu'il ne put rester indifférent à un
n'a point infectés de son Ycnin, où les hommes tel triomphe. Ni la représentation du Mariage
vivent conformément à leurs instincts primi- de Figaro, de M. Caron de Beaumarchais, ni
tifs, heureux parce qu'ils n·ont pas raffiné les débats de la reine et de ~I. de Rohan
XXV
quant à l'affaire du collier ne suscitèrent
leurs besoins, et ,erlueux parce que rien ne
plus d'émoi. lin instant, le départ du marleur a donné l'idée du vice. Oui, ces hommes,
De la décision que prit M. de Migurac que les na,igateurs appellent sau,ages, sont quis philosophe disputa l'attcnlion publique
de se retirer du monde civilisé et les vrais civilisés, tandis que les vrais sau- à la prochaine réunion des notables et aux
de la manière dont il l'exécuta.
difllcu.ltés financières du royaume. Des files
vages sont les Européens. A imaginer leur
de carrosses déposèrent à sa porte un peuple
Un mari trompé n·c~l pas un objet si rare voisinage bienfaisant, la candeur de Jeurs de visiteurs el de ,isiteuses. li lui eût fallu
qu'il doi'"c retenir la foule autour de lui. mœurs, les magnifiques spectacles de la ,ie plusieurs secrétaires pour répondre à toutes
Quand on eut vu la figure de M. de Migurac agreste, la majesté des forèts vierges, des les lettres qu'il recevait et une foule d'estoet la décence avec laquelle il portail son jungles, de la pampa ou de la savane, M. de macs pour digérer tous les soupers où il fut
infortune, il y eut un désappointement chez Migurac sentit son cœur se dilater, cl une prié. L'abbéJoineau s'est plu à faire le compte
les be1les dames el les écril'aillons qui espé- brise légère rafraichit les plaies saignantes de de ceux qui, à sa connaissance, sollicitèrent
raient de lui quelque folie, el sans doute on son âme. Là était la vévité, là était Je salut. l'honneur de l'accompagner dans son expédiEstimant que tout retard entre la décision
eût désappris le chemin de l'ermitage d'Aution, el il n'a pas dénombré moins de deux
el
l'acte est temps perdu, M. de Migurac,
teuil si le blercu1·e de F1·ance n'eùt publié
duchesses à tabouret, sept gentilshommes de
dans son cahier de mai 1787 une note d'allure qui avait achevé dans l'après-midi le Jil-re de la meilleure noblesse, dix-huit dames à quarmystérieuse et qui excita l'attention univer- M. Rouillé d'Orfeuil, et médité une couple tiers et demoiselles de la bourgeoisie, six écrid'heures les conclusions qu'il convenait d'en
selle. Sous la rubrique Nouvelles de la Coui·
vains réputés, Yingt-ncuf filles galantes et
tirer, annonça à M. Joincau, pendant le souet de la Ville, on Iisai t en effet :
quarante-quatre autres personnes de métiers
« Le malheur, scion les anciens, est le per, que sa Yolonté était d'aller passer parmi différents, dont le bourreau de la yiJle de
meilleur maitre de sagesse., Les perfidies de les sauYages le reste des jours qu'il lui serait Soissons. M. de Migurac accueillait de telles
Cupido ont ouYcrt plus d'un cœur déçu aux odieux de trainer au milieu des peuples demandes avec courtoisie, mais il opposait à
abâtardis.
sévères leçons de Minerrn. li nous revient toutes Je même refus inébranlable : il avait
D'abord ahuri cl puis épouvanté, l'abbé
el ce n'est pas là un vain bruit- que le marrésolu de rompre tout lien a\'CC le monde
quis de X.• ., fameux autant par la noblesse essaya de l'en dissuader de mille manières el civilisé el l'attrait d'aucune compagnie n'était
et l'originalité de son caractère q,ue par les principalement en lui remontrant combien capable de le faire manquer à son serment.
son espoir était inconsidéré el quels maux il
productions de sa plume, a pris, à la suite
Mais le plus éclatant témoignage de J'end'une mésaventure conjugale, une résolution ne manquerait pas de souffrir de la part des thousiasme que souleva son sublime dessein
- qui, si elle était imitée par tous nos maris indigènes : qu'il se remémorât les supplices fut la ,isite qu'il eut de M. de CourLanvault!
trompés, peuplerait rapidement les déserts de qu'ils inOigenl aux missionnaires et les récits grand maitre de la maison de la reine, qUJ
l'Afrique et des deux Amériques. On dit que, terrifiants des navigateurs. Mais M. de Migu- Yint l'informer que Marie-Antoinette elledégoùté des hommes et plus encore des rac sourit aYcc compassion el répondit :

de sa blessure. Quelques semaines avaient
suffi pour changer sensiblement sa personne
physique. Lui qui, avant celle catastrophe.
Fdait la jeuaeise et b. '\Îgaear capparente
d'nn homme de trente ans, semblait maintenant en avoir passé cinquante, le poil blanchi,
J'œil terne et la peau plissée. liais son énergie
&lt;lemeurait intacte; et il ne blasphémait point
contre la destinée : pour quelle raison n'aurait-il point eu à endurer ce qu'avait enduré
de son fait madame Isabelle, première marquise de Migurac?
En dépit de son abattement, il n'était pas
possible it la longue qu'il persistàt &lt;lans celle
inaction el &lt;lans celle solitude, d'autant que
de jour en jour sa tristesse s'aggravait : tant
parce qu'il éprouvait davantage le vide qui
était désormai~ dans sa vie, que par l'amertume de deviner chez ses visiteurs plus de
curiosité malveillante que de sympathie. M. de
~ligurac, après tant d'expériences fàcheuscs,
avait gar&lt;lé haute opinion de l'humanité. ~lais,
en ce temps, on eùl dit que son propre malheur avait dessillé ses yeux. li discernait avec
une clain•opncc impit~yable les replis obscurs
des consciences; sa douleur s'exaspérait du
contact des vices el des dépra,·ations auquel
s'ajoutait le spectacle des choses publiques,
dont le désordre s'aggra,•ait de jour en jour
el remettait à des temps indéterminés le
retour d~ l'âge d'or.
C'est alors que, se sentant étouffer dans
une atmosphère aussi chargée de corruption,
M. de )ligurac conçut l'idée incomparable qui
aboutit à l'entreprise la plus célèbre de sa ,ie,
capable à elle seule de l'immortaliser.

M ONSl~
mlime
désirait
entretenir l'homme cmment
, .
.
. .
qm 'I
réahsa1t
le
rèl'e
de
tant
de
·an-,
,,.
d .
s 0 ts. 01en
qu~ n. c,M,gurar: cùt de tout temps dédaigne ~e_s frcqu~nlat10ns royales, il ne crut pas
pom_o•,r ~c derobcr au désir d"unc personne
au_ss1 emm_ente et qui était femme; cl, ayant
pris date, il se rendit à Versailles.
, Il fut_ condui_t au hameau du Petit-Trianon,
ou la reine, assistée de madame Campan et de
deux autres sui,·antcs, Je reçut dans un bosq?el ehampètre. Elle élail simplement vêtue
d, une robe de percale, d'un fichu de linon et
d ~n chapeau de paille . .\uprès d'elle gambadaient d~ux agnelets blancs qui rappelèrent à
M. ~c Migurac ceux qui jouaient avec MarieAg~es. Et, sans doute, ce souvenir plus que la
maJesté royale remplit son cœur d"atLcndrissemcnt.
L? rei~e' l'i~terrogea longuement sur les
mot1~s qm I avaient décidé à concevoir un tel
d~s.sem et m?nlra une parfaite sensiLilité au
reci~ de ses ,mfort~ne~. Lorsque après une
dem1:heure d entretien il se leva pour prendre
~nge, elle dit d·un ton qui mar11uait rombien elle était touchée :
- Monsieur, Yeuillez emporter a,ec ,ous
tous lcs_vœux, non pas d'une reine, puisque
rnu_s f~1tes profession de haïr la royauté,
m~1s d une femme au cœur meurtri qui, au
~e1~ du bonh,eur a1'.parcnt dont elle jouit,
cn~1:ra plus d une fois le charme innocent et
pa1S1ble de rnlre retraite.
El ~le offrit sa main à M. de )ligurac, qui
1~ b~1sa avec dévotion. En se retirant, il
ter_nmg_na quelque surprise de ne point rnir le
~o! c_rm ' s,elon les paroles de la reine• a rait
ete lrappe de _son ~ntrcprise. Il lui fut répondu
&lt;,ue Sa MaJesle gardait une impression
h!cheuse du pamphlet où il a1ait flétri son
3 '.e~l, cc qu'il lro~va assez étonnant, et que
d rull?urs, Elle était fort occupée d"un "rand
trarnl de serrurerie, excuse qui lui s~mhla
de beaucoup préférable.
Cependant M. Jean-Horace de Yielcot11·erl
co1?mandant la frégate la Reluisa11le, et qui
é~1t_dcs pers~nnes_ auxquelles )1. de )figurac
s cta1l adres_se,_ lm fil savoir que, par une
heureuse co10c1dence, il prendrait le Jarn-c à
Cher~urg dans ~eux semaines afin d"opérrr
dans ~ océa~ P~cifique une exploration d'un
c:i.ractere_sc1~nllfique et commercial, et que,
sil ~·oula1t s ?mbarquer an•c lui. il le déposerait fort bien sur quelque côte suffisamment sauvage à son gré.
M. de ~ligurac accepta sans barguigner. Il
fit s:s ~dieux à quelques amis, chargea l'abbé
d_e liquider ses dettes el l'en,.agea à retourner
v1v_re ensuite au château de 1tigurac, reliquat
umque de tous ses biens; puis, l'ayant
:mb!assé fott tendrement et non sans larmes,
1~_lu1 donna rendez-vous dans l'autre monde,
s il _en étai l un' et alla prendre la poste à
Nemllv.
Q~;(qu'il fùt de bonne heure, une foule
cons1derablc se pressait autour de la mai~on de poste el s•écarla respectueusement •
a son abord . Quand il fut monté en voitu re
une
·
.
musique,
se démasquant tout à coup '
Joua une marche de Grétry, et une jeune fill~

DE .M1GUT(A.C

vètue de blanc s'aninça vers lui et lui pré- avait n:cu à 'Mai&amp;o~r .et deux «JUaru·
.
.
.
•
er~senta un bouquet. Il l'embrassa paternellr- ma1lres, qm avaient été c.iptifs cl&gt;cz les :...1·
,
d
.
1m.umenl ?l comma~da !e départ. Lorsque la voi- gen_es e 8ornco, essayaient en vain de lui
tures
.,
temr tête. A la fin de la traversée, ils aYaient
t · ébranla, 11 mil. le visan-e
- o à 1a porllere
e agita son m?ucho1r. Sur son passage, les perdu toute créance auprès de leurs compafe~mes pleuraient, lui jetaient des fleurs et gnons de route, et, si M. de Migurac eüt
lm tendaient leurs enfants pour qu ïl les bénit. voulu l'emmener, une bonne moitié de l',;q •_
• . ..
" Ui
page I aura1t-sum les yeux fermés.
Le_ Yoyage de M. de Migurac à bord de la . On admirait surtout a,ec quelle in,.éniosité
Relutsante dura cinq mois. Il les emplo ·a à il s'était p~épa_ré. ~ comprendre ·1e olangagc
conver~ir les officiers à la philosophie et )à se des hommes pmn1hfs, qm seul aurait pu lui
perfechonner dans la connaissance des mœurs &lt;;a~ser quelque difficulté. Cherchant quel,
des sauYages,
.
., émer1·eiJlant tout l',cquipage
etaicnt scion toute vraisemblance les èlrt•s le,
par 1a _m?mcr: dont il en était instruit sans ~~us proches de la nature, il étudia particules avoir pma1s fréquentés. L'aumônier, qui hcrt&gt;mcnt les façons et le, cri~ dt• cinq ou si,

,-

... 2 .&gt;.) ...

�r -

111STOR..1.Jl

hies qui déchirèrent les villes et les camsinges captifs qui servaient à diYerlir les
pagnes, aux travaux innombrables de l'AsDu séjour que fit M. de Migurac en
quartiers-maîtres et de deux jeunes enfants
semblée Pl à lant d'autres matières que sont
Nouvelle-Guinée, de son retour en
dont l'un était àgé de huit mois et l'autre
loin d'avoir épuisées les doctes labeurs de
France a insi que des événements
naquit aux premières semaines du voyage. A
force d'application, il arriva à grogner, piailler quelques milliers d'historiens.
subséquents
.
Faisant ressortir les relations de ces évéet vagir d'une manière si parfaite que nul ne
nements avec les maximes familières de la Extrait du journal de bord de Jean-bfai·ius
mit en doute qu'il ne sût au débar4ué haranphilosophie de M. de Migurac, nous pourrions
Carrelade, capitaine au long cours, comguer toute une tribu d'indigènes.
célrbrer en lui un prrcurscur éminent de
mandant la Belle-Bordelaise, à la date du
Cependant on approchait du terme, et le
l'âme moderne, voire contemporaine.
25 novembre 1791.
capitaine interrogea M. de Migurac sur la
Ou bien, préférant l'artifice littéraire qui
C( ••• A la suite de ce coup de vent, nous
région où il désirait atterrir. li se fit apporter
consiste à faire ressortir plus violemment en nous trouvâmes entraînés fort en dehors de
une carie marine el, ayant demandé qu'on
les rapprochant l'opposition de deux tableaux, la route suiYie habi tuellemenl par les vaislui indiqut1t les parages les moins fréquentés
nous tirerions un développement philosodes navigateurs, il posa son doigt sur un phique de haut goût d'une comparaison entre seaux, el notre inquiétude fut grande, ces
parages étant mal connus des navigateurs et
point de la côte occidentale de la .Nouvcllcl'effroyable tumulte de l'unil'ers et le calme célèbres par de nombreux naufrages. En conGuinée.
que goùtait notre héros au sein de la nature. séquence, les vigies furent doublées, la YoiSes volontés furent ponctuellement exéA moins que, feignant de pours~ivre notre lure rédu_ite au minimum, et l'on jeta )_a
cutées et quelques jours plus lard, la frérécit et affectant de nous en tenir à la vie sonde tous les quarts d"heure afin que la
gate jetait l'ancre en vue de ce rivage.
même de M. de Migurac, nous ne suppléioqs diminution du fond nous avertit de la proxiM. de Migurac donna l'accolade aux officiers
par des recherches diligentes aux documents
mité des récifs.
en les remerciant de leur courtoisie, et desauthentiques qui nous font délaut et esquis« Dans la nuit dn 25 au 24 novembre,
cendit dans un canot monté par seize hommes
sions une description brillante des régions où nous ne trouvâmes plus que 60 brasses de
qui vint accoster après quelques minutes de
il vécut el des mœurs pittoresques des sau- profondeur, el puis 50, et puis 40. Après
nage dans une anse sablonneuse, au milieu
plusieurs tentatives, nousréussimes à mouiller
d'un paysage sinistre et étrange. M. de Mi- vages.
li nous suffirait de recourir à deux. ou
gurac sauta à terre d'un bond, souffrit diffi- trois relations de voyage, au traité de géogra- l'ancre sur un fond de coraux. Au matin,
nous aperçûmes la côte à quelques encâcilement qu'on lui laissât un petit baril d'eau
phie de M. Reclus et à quelque manuel blures. Comme plusieurs tonnes d'eau avaient
et quelques vivres, et reçut avec une sérénité
d'histoire naturelle, pour donner une peinture
merl'eilleuse les adieux des matelots qui mirifique de la Nouvelle-Guinée, -de ses indi- été arrachées par la tempête, je résolus de
saisir la première occasion de rPfaire notre
pouvaient à peine contenir leurs larmes.
gènes tatoués et sanguinaires, de la végétation
Debout sur la grève, il les regarda se rem- tropicale, des bufOes, des tigres et des élé- provision. Nous naviguàmes pendant quelques
heures, cherchant uo endroit propice au débarquer, reprendre leurs avirons el s'éloigner
phants. Et peut-ètre, à l'imitation de Pindare, barquement. Après avoir constaté en faisant
en frappant l'eau en cadence. Puis, soulevant
arriverions-nous par la splendeur de la forme
gravement son chapeau à trois cornes sur sa à voiler l'ignorance réelle où nous sommes de le point que nous nous trouvions sur la côte
de la Nouvelle-Guinée par 7°29'i4" de latitude
tête poudrée, il leur fit un salut suprême;
la vie de notre héros.
sud et 157°17'20" de longitude est, nous
après quoi, il le replaça sur sa lète, tourna
Mais, nous étant fait la règle de nous en atteignîmes l'embouchure d'une petite rivière
le dos à eux et à la civilisation et, se mettant tenir, dans cette histoire véridique, aux faits
où il nous parut qu'il serait aisé d'accoster.
en marche, s'avança d'un air délibéré vers la
strictement établis, nous nous contenterons
&lt;( Ayant laissé le gouvernement du bateau
forêt qui commençait à quelques centaines
de dire brièvement qu'après le départ de au subrécargue, Jean Linoudé, de Pauillac,
de toises de la côte et d'où partaient des cris
M. de Migurac, son nom s'effaça assez promp- je fis meltre à l'eau la baleinière et y desinconnus d'oiseaux et de quadrupèdes.
tement de la mémoire de ses contemporains cendis moi-même avec une douzaine d'homou n'y reparut qu'à de rares intervalles, mes. Nous étions bien armés, par crainte des
XXVI
éveillant chez quelques-uns un sourire de sauvages qui, sur ces côtes, sont très féroces
curiosité, chez d'autres un soupir d'emie. el mème anthropophages. Après une demiQui est de transition.
Car les questions financières et politiques se heure de navigation, nous accostâmes sans
posèrent dans le royaume a,·ec une gravité difficulté, el, tandis que six d'entre nous
En ce point de notre narration, si nous
demeuraient dans la baleinière, je m'avançai
nous conformions aux coutumes de maints particulière et abolirent tout autre souci.
On perdit de vue M. de Migurac d'autant avec précaution, accompagné des six autres,
conteurs, habiles à ménager leurs effets, cc
plus aisément que pendant quatre années afin de reconnaître Je pays el dans l'espoir
serait le lieu d'introduire quelque horsaucun
signe ne vint rappeler au monde qu'il
d'œuvre d'imagination ou de métaphysique,
de découvrir quelque source.
fût encore au nombre des ,i1•ants. Ce n'est
« Nous n'avions pas fait une demi-lieue
digression, dissertation ou anecdote, capable
qu'au printemps de l'année 1792, au moment qu'un spectacle révoltant s'offrit à nos regards
d'imposer au lecteur et de donner à cette
où la chute du ministère feuillant et l'avè- et nous remplit d'horreur. Débouchant dans
modeste relation l'air de piquantet de variété
nement du ministère girondin, les désordres une espèce de clairière ménagée au milieu de
qui est propre à la lielion ou à la solennité
de Marseille, l'affaire des Suisses de Château- la forêt tropicale, nous vimes le sol jonché de
qui convient à J"histoire.
Il nous serait loisible, par cxt-mple, tandis vieux et les premiers revers des armées corps humains entièrement dépouillés. Notre
françaises en Belgique se disputaient l'atten- premier mouvement fut d'épauler nos mousque M. de Migurac goûtait la paix dans
tion universelle, qu'une gazette de Bordeaux quets de crainte d'une attaque. Mais il ne
l'autre hémisphère, de retracer quels événementionna incidemment le retour de M. de nous fallut que peu d'instants pour mesurer
ments considérables se pa~saient dans le
Migurac, qui passa fort inaperçu. Un heureux notre erreur et nous convaincre que nous
notre, de le parcourir depuis les plaines de
hasard nous a fait retrouver la relation de
la Pologne, où agonisait une nation, jusqu'aux
avions sous les yeux les restes d'une troupe
Marius Carcelade, commandant le trois-mâts de sauvages qui, sans doute, avait été surcités de l' Amérique, où achevait de s.'élaborer
la Belle-Bordelaise, qui faisait la contrebande prise et massacrée par une tribu ennemie.
un peuple li~re. Nous pourrions nous attacher
des épices entre Bordeaux et Batavia et à qui Les cadavres étaient percés de flèches, et la
particulièrement aux changements imprévus
échut la gloire de ramener à la France un de mort ne semblait pas remonter à plus. de
dont le ropume de France fut le théàtre,
ses enfants les plus illustres. Cette narration
vingt-quatre heures. Nous prîmes à peine le
aux agitations qui précédèrent la réunion des
commencera heureusement le chapitre sui- temps de les envisager et, saisis de crainlt",
États-Généraux, aux péripéties célèbres qui
se succédèrent dès leur ouverture, aux trou- vant.

MoNsrEU"R.
nous
à poursmvre
•
1 1renonçâmes
.
noire marche
p ns om, et tournâmes les talons remettant
au lemp
·
, , s du Jusant
de remplir nos' tonneaux
en penetrant dans la rivière
alors que derr1·è·re nous a, notre
. C( C'est
.
mexpr1mabl
• vivrais ' cent
.
e stupeur - Je
•
· ·
ans
que Jamais
Je ne me figurerai cette minute
::us_ un f~isson - du sein de cette forêt
. op1cale ou nous ne pensions trou ver que des
t~~lres, ou des hommes plus cruels qu'eux
s e everPnt en fra nçais
· ces paroles inatten-•
dues :
&lt;( -:-- Messieurs, permettez-moi de vous
souh~1te_~ la bienvenue sur cette terre
hosp1tahere.
peu
.
d' cc Le son .de ces mots était a[a"bl"
1 1, mais
un accent
. crus.
. .. irréprocbable, où me· me Je
percevoir. 1mtonation
de ma provmce.
.
Je me
,
retournai d un bond et demeurai pétrifié en
vorant un des corps humains que nous avions
pris pour d~s cadavres de sauvages se re~
dresser et faire deux ou trois pas a, ma ren~ontre; et, ~algré l'aspect de ce corps tou l
u, boucane par le soleil et les 1 .
couvert d · •
P mes et
ta .
e_ c1catr1ces, je reconnus sans hésid' lton possible un compatriote qui nous saluait
, u_n ges~e de bienvenue. Mais sa faiblesse
eta1t extrcmc. Il chancelait. Je le reçus dans
t~es bras, et nous nous hàtàmes de lui rod1guer _tous les soins ' bandant avec pnos
mouchoirs
une. plaie qu'il avait a' I"epau1e et
·
qui tmmençrut à saigner' et lui introduisant
~ue q?es gouttes de cordial entre les dents
on etat de maigreur et de d , , .
.
était tel u 'il
. . epertssement
• q . nous semblait impossible qu'il
ne passai pomt entre nos mains •t .
not e li
· u ais, eontre
r a rnte, I1 n'eut pas plutôt a I '
aoraée d h
va e une
o .~
e r um et une bouchée de biscuit
qu il se redressa, promena sur nous
gard très vivace et dit du ton dont
un _rede ma·
· un maitre
ison cm1accueille un hôt .
&lt;c Oserai-je• vous demandeer., messieurs
.
'
J h
a\'isite?
que asard '1e dois l'honneur de votre'
&lt;c Je _balbutiai que nous étions débar ués
pour faire de l'eau. Aussitôt il
I q
~ans 't
• ,
se eva et
,, e re gene par son état d
d" é ' .'
à nous "d
e nu il , s 01Tr1t
15?1 er vers une source voisine Tout
e.n , chemm an t ' Iï me posa au sujet de· notre
IOJage •quelques
ques t·ions qm• marquaient
.
un
_esprit
cultivé
et
me donna des renseigne.
m t
d'un air
. s1. aise
. , et en
te en s sur
• le . pays
.
_rmes s1 cho1S1s que j'étais oblitré d
pmcer pour m'assurer que J·e ne rê o. c _me
« Enfi
vais poml.
. 1
i_n, ~e pouvant contenir ma curiosité
&lt;:°nJurai de ~e dire qui il était et corn~
.) il' se t~ouva1t en ces lieux. C'est alors
~ ~ apprit de fort bonne grâce ce
e
~:i:;ars pu _sourçonner si l'excès du saisi:t ne m avaJt enlevé toute faculté de rairsonner ·. c'est
. que J.,avais. devant moi ce
dame~x gentilhomme du Périaord le mar .
e ~i1gurac, dont il avait é~é fait tanrd:
bru1t trois ou
t
avait quitté l Jua rc ans plus tôt, lorsqu'il
les s
a rance afin d'aller vivre parmi
auvages.
«
1 ne paraissait pas
qu'il Je •lui fis obser~er qu •·1
résol ~ut grand SUJet de se féliciter de sa
u rnn, et aussitôt je vis son visage se

:e~

D"E

Mmuwr.c ---..

• Nous nav'.g11âmes penda11t quelques heures chercha
.
.
talé en (a1sa11t le point q11e nous nous trouvions su:'(:/ endroit propice au débarquement. Après avoir conschure dune petite rivière où il nous parnt qu'il serait az's~ted~e la /Nouvelle-Guinée, 11011s alleignîtnes l'embouaccos er.... • {Page 236.)

rem?ru~ir ~l un,. soupir gonner sa poitrine.
.Je_ n ~sa1 pom_l 1mterroger davantage, mais
1~1 ?1s que Je m'estimais fort heureux. de
1avoir rencontré afin de pouroir le ramener
dans son pays. C'est alors qu'il se redressa
a;ec un_ a1'. de dignité auquel son costume
n enlevait rien, el me dit d'un ton courroucé:
. c1 - Et. d'
. o~' cr,oy~z-vous, monsieur, que
,1e ~nsent1ra1s a delaisser ces lieux et à re~emr sur un dessein auquel je me suis arrêté
librement?
cc _Je lui répo~dis avec fermeté que mon
~evo1r de chrétten m'obligeait à ne point
1 ~~an_donner en pareil état, et que j'étais
dec1d_e_ à l'embarquer sur mon vaisseau,
~usse-Je. em~loyer la violence; mais que
J _augurais mieux de son heureux naturel
aJoutant _que, si l'humanité sauvage n'étai~
pas aussi vertueuse qu'il s'était imaain~
l'humanité civilisée, en revanche, était e~
passe de se régénérer selon ses propres maxime~ et ~ell,es, d~ quelques autres philosophes.
Et ~e lm revelar quels événements prodio-ieux
avaient succédé à la réunion des Etats-Généraux el c~mment la France s'était affranchie
du despotisme.
&lt;1• Il m'écou_ta avec une extrême ferveur. A
plusieurs repmes, je vis ses yeux se mouiller
de _larmes. Quand je me tus, il me prit la
mai~ ~~ me dit avec l'accent d'une rrrande
sens1b1lité :
b
_« - Ami, ne m'en veuille point du prem~er mouvement qui tout à l'heure m'a fait
reJeler ton offre généreuse. Je suis désormais
prêt à t'obéir. Aussi bien la ruine de mon
corps ~•est un avertissement que tu dis vrai
~t que J~_ne prolongerais guère ma vie en ces
heux. Sil m'~st donné de revoir mon pays
tel que tu le dis et de clore mes paupières à
la douce lumière du soleil levant de la liberté

'

je n'aurai point perdu ma peine, et mes
derniers instants seront collsacrés à bénir
!'Être suprême.
&lt;c Dès lors, il nous suivit très docilement
entra a,•~c nous dans la baleinière et grimp~
sur 1~ vaisseau' oü nous f ùmes salués avec la
surprise ~e l'on peut imaginer. Je fis donner
au ~arqms de Migurac la cabine qui me
s~rva1t de salon ainsi qu'une partie de mes
ve~ements et nous mîmes à la voile le soir
meme, ayant J l'mpli nos barils et subi l'a \'enture. la . plus merveilleuse de ma ca rr1ere
., de
nav1gat10n .. .. )&gt;
C'est en ces termes que le capitaine Marius
Carcclade_ a conté' la rencontre qu'il fit de
M. de' M_igurac. Nous n'avons que peu de
chos; a aJouter à son récit en ce 4ui concerne
le SCJOUr de notr~ héros en Nouvelle-Guinée.
Il est patent q~'1l n'aimait pas à s'étendre
sur cette mat1ere : ni les officiers de la
Belle-Bordelai!e, ni l'abbé Joincau lui-même
~e pu;enl savoir le détail de la manière dont
1I y vecut.
n'est ?°ère qu'à quelques réflex.ions qui
lm _ct:happerent par accident qu'il peut être
con.1ecture sans témérité que l'accueil qu'il
~e~ut _des hommes de la nature fut assez
el~1gne de celui qu'il en attendait. L'abbé
Jomeau a _cru pouvoir affirmer que, peu de
temps apres son débarquement, il fut capturé
par u?e bande de sauvages qui sans doute le
tro~ve'.ent trop maigre pour le manger ou
cra1gmre?t, vu la couleur insolite de sa peau
de ne ~01nt le digérer commodément. Ils s;
content~rent donc de le réduire en esclavage.
Entrave
• . qu,en
é • .comme un. àne. au pre' , ams1
t 1!101gnaient les c1catr1ces qu'il portait aux
P?1gnets et aux chevilles, il fut emplové à
piler le ~rain_ et à nettoyer la hutte du•chef
sous la d1rect10n de ses femmes; et les mar-

.c~

�- - · HlSTO'R..1.JI
ques d'ongles dont son corps était couvert
donnent à penser que ces jeunes personnes
lui furent moins clémentes que n'avaient été
les beautés de plusieurs cours d'Europe. Il
~emble qu'il parvint pourtant à s'échapper,
erra quelque temps dans les bois et puis fut
capturé par une autre tribu qui lui fit subir
un traitement analogue. C'est au moment où
il venait d'ètre laissé pour mort avec ses
maitres par une troisième horde qu'il eut la
chance d'ètre recueilli par le capitaine Marius.
.hsurément son énergie ne îut pas médiocre
de prétendre demeurer en un tel pays ; mais
l'on ne s'étonnera pas qu'il n'ail pas persévéré
dans celle résolution.
C'est toutefois un fait remarquable que,
malgré la compagnie de ses semblables et le
soulagement &lt;1u'il éprouvait d'ètre soustrait
aux tortures des anthropophages, M. de Migurac ne retrouva point aussitôt la sérénité
qu'il arait connue &lt;1uelques années auparavanl. Est-ce que la dure expérience qu'il
venait de faire lui avait causé une déception
trop forte? Son humeur partageait-elle l'ailération de sa santé"? Ou la vue des ,isages
européens lui rappelait-elle trop cruellement
ses malheurs d'autrefois? Toujours est-il que,
sans se départir d'une courtoisie el d'une
• biemeillance irréprochables avec les officiers
de la Belle-Bordelaise, les édifiant par ses
récits et la profondeur de ses apophtegmes,
il ne laissait point paraitre l'abandon ni la
gaieté qui eussent été de circonstance.
Chose singulière entre toutes, l'étude qu'il
fit des événements survenus en France pendant son absence, et qu'il puisa dans divers
journaux et gazettes conservés à bord, Je
remplit de plus de trouble que de joie. Tout
en se montrant fort touché des doctrines
énoncées par l'Assembl(-e el des réformes
qu'elle avait accomplies, il était surpris qu'un
grand nombre d'abus manifestes, tels que la
propriété privée, l'inégalité des richesses et
le mariage, par exemple, eussent été respectés, el il s'ailligeait que les législateurs
{Jllustralions dt

n'eussent point achevé leur tàche; ce qui
leur aurait été aisé si, s'inspirant des füres
de ~I. de Migurac et de quelques autres, ils
eussent clairement fait briller aux yeux du
peuple avec quelle évidence les mesures préconi~ées par ces écrivains devaient pr0&lt;;urer le
bonheur universel.
Car, outre l'insuffisance des réformes opérées, il avait un deuxième grief qui était la
manière défectueuse dont elles avaient été
obtenues, a1ant été souvent provoquées par
des passions égoïstes el réalisées par la menace; au lieu que, rappelée au-c sentiments
naturels, éclairée par les penseurs qui eussent
affranchi sa raison, la totalité de la nation
aurait spontanément embrassé les principes
évidents de la sagesse universelle et établi
sans effort, du jour au lendemain, une constitution parfaite el le règne de la vertu.
Mettant en regard la mesquinerie des progrès effectués avec le désordre et les effusions
de sang qui les avaient accompagnés, M. de
Migurac ne pouvait éprouver que de la tristesse; et des actes glorieux, tels que la chute
de la Bastille elle-mème, citadelle du despotisme, lui apparaissaient entachés de telles
hideurs qu'il en venait à ne les considérer
qu'a,·ec une sorte de répulsion.
Comment les hommes avaient-ils pu oublier
que la vérité et la raison s'imposent par leur
seul ascendant et non par la force, et que
toute cause qui se réclame de la violence
soulève légitimement la violence contre elle?
Par quelle folie, d'ailleurs, avait--0n cru pou,oir abattre d'un seul coup d'antiques préjugés sans préparer les esprits des hommes
et leurs mœurs à subir de tels changements?
Telle est la faiblesse de l'homme civilisé que,
libéré du despotisme, il en conserve l'empreinte et les vices et qu'il est capable de
méconnaitre la vertu elle-même si l'on n'arrache lentement les voiles que des siècles
d'oppression ont appesantis sur ses paupières.
Ce n'est que par la patience, par des ménagements savants, en ouvrant graduellement

les yeux des peuples aux vérités supérieures
que les ages acheminent l'humanité vers les
destinées incomparables qui lui sont réservées, mais que ni la loi, ni le glaive ne
peuvent imposer, si lPs cœurs mêmes des
hommes n'y sont inclinés auparavant.
C'est dans de telles réOcxions que )l. de
Migurac consuma les longues heures de son
vopge. Et souvent, à les agiter, il sentait
renaitre son ancienne ardeur, le désir d'instruire ses semblables, de leur remontrer
leurs erreurs et leur indiquer le chemin à
suivre. Et il se réjouissait d'ètre appelé à
rendre à l'humanité un si grand service.
Mais, à d'autres instants, sa mélancolie le
ressaisissait. Les difficultés lui paraissaient
insurmontables, il mesurait davantage son
épuisement physique et aspirait seulement au
repos final.
Quand il eut débarqué à Bordeaux, M. ~e
~Iigurac, par suite du changement de climat,
ioutfrit davantage de toutes ses misères. Une
toux opiniàtre le secouait et la fièvre rongeait
ses nuits. Par ailleurs, il fut ahuri du mouvement des gens, de l'animation des quais
et des rues; et il se crut perdu dans le tumulte de cette ville quittée depuis de longues
années, où aucun visage ami ne venait à lui,
où son nom même était oublié. Aussi fut-il
envahi d'un sentiment inconnu d'impuissance,
d'isolement el de détresse, et une hâte le
pressa de fuir celle cité où il était étranger.
Mais, dans le désarroi de son àme et le
délabrement de son corps, il s'effrayait de
l'éloignement de Paris qui, sans doute, lui
offrirait un spectacle analogue el où il serait
sans ressource. Et tout à coup un besoin
inexprimable le saisit de revoir les lieux où
il était né. Il lui semblait que là le calme
se ferait en lui et qu'il pourrait se reprendre
à la vie; nulle part elle ne lui serait plus
douce et plus hospitalière. li gagna donc la
maison de poste et y loua une place dans la
diligence qui fait te service d Bordeaux à
Périgueux.
0

(A suivre. )

ANDRÉ

LICHTENBERGER.

CONRAD.)

vail lent el lourd, que tous les autres méprisent, qu'ils ne veulent plus voir à cause
d'un ridicule mariage: c'est M. de Vergennes;
et il devient ministre des affaires étrangères.
Convenez que j'ai des raisons de dire que
mon étoile est aussi extraordinaire en mal
~ Le duc de Choiseul, à qui l'on parlait qu'en bien. ll
de son étoile, qu'on regardait comme sans
exemple, répondit : « Elle l'est pour le mal ~ C'est un fait certain cl connu des amis de
autant que pour le bien. - Comment?- Le M. d'Aiguillon, que Je roi ne l'a jamais nommé
voici : j'ai toujours très bien traité les filles; ministre des affaires étrangères; ce fut madame
il y en a une que je néglige; elle devient du Barry qui lui dit : &lt;&lt; Il faut que tout ceci
reine de France, ou à peu près. J'ai traité à finisse, et je veux que vous alliez demain
merveille tous les inspecteurs, je leur ai pro- remercier le roi de vous avoir nommé à la
digué l'or et les honneurs; il y en a un extrê- place. &gt;&gt; Elle dit au roi : « M. d'Aiguillon ira
mement méprisé, que je traite légèrement : demain vous remercier de sa nomination à la
il devient ministre de la guerre, c'est M. de place de secrétaire d'Étal des affaires étran)fonteynard. Les ambassadeurs, on sait ce gères. ,i Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon
ce que j'ai fait pour eux sans exception, hor- n'osait pas y aller, madame du Barry le lui
mis un seul : mais il y en a un qui a le tra- ordonna; il y alla. Le roi ne lui dit rien, et

Anecdotes

M. d'Aiguillon entra en fonction sur-le-champ.
~ Mademoiselle Duthé, ayant perdu un de

ses amants et cette aventure ayant fait du
bruit, un homme qui alla la voir la trouva
jouant de la harpe, et lui dit avec surprise :
« Eh ! mon Dieu ! je m'allendais à vous
trouver dans la désolation. - Ah ! dit-elle
d'un ton pathétique, c'était hier qu'il fallait
me voir. »
~ Dans une société où se trouvait M. de
~chwalow, ancien amant de l'impératrice
Elisabeth, on voulait savoir quelque fait relatif à la Russie. Le bailli de Chabrillant dit :
« Monsieur de Schwalow, dites-nous cette
histoire; vous devez la savoir, vous qui étiez
le Pompadour de ce pays-là. »

CHAMFORT.

LES JNDJSCRETJONS DE L'HJSTOJRE

""°
Une sultane Jrancaise
Par le Docteur CABANÈS

'

créole de ce nom alors à Paris. Mais Maria de
la ~ageri~ était atteinte d'une grave maladie,
qm ne lm permettait pas de s'éloigner de sa
mère. Ce fut donc Joséphine qui, selon les
v~ux de sa parente, vint sceller les liens si
vivement désirés entre les deux familles 1 .

1

fille dut être envo1ée en France, pour y
achever son éducation. Elle partit pour
Nantes, .~~ c'~st dans le couvent des Dames
de la 'ISJtahon de celte ville qu'elle fut
placée.
Une tradition s'est conservée à ce coul'Cnt, qu'à une époque « qui est comprise
enlre 1750_et 1780 », Mlle du Buc,« alors
à?ée de qumze ou seize ans, quitta le penSio~nat p~ur retoùrner dans sa famille,. »
partir de ce momPnl les faits son l
~nnus. Rappelée par sa famille en 1784 la
Jeune fille s'embarque pqur retourner d~ns
s?n pays_. ~ navire qui la portait, atteint
d une voie d eau et près de s'enoloutir dans
les ilots.' fut ren_contré par un bâtiment espagno_l ~a1~~nt. voile pour Majorque, qui recueil~L I equ1page el les passagPrs du na,ire
na~ta1s. Au moment d'attPindre sa destination,. le b.itimenl espagnol fut attaqué et
capt~re_ par un corsaire algérien.
' Aime~ ?u Buc de Rivery ' accompagnée
dune vieille gouvernante' fut conduite à
Alger. L~ dey d~ cette régence fut frappé de
sa beauté et, smvant les mœurs orientales et
barbaresques de cette nation, voulant faire
la ~~r a~ Grand Turc, son maitre, lui
expe_d_1a la Jeune fille en présent.
Selim, qui régna quelques années après
sur la Sublime Porte, ne fut pas insensible
~ux charmes de la jeune Martiniquaise. La
Jeu?e fille ' subissant son étrange destin,
devmt la sultane préférée du Grand Seigneur; ~l, en _1808, s~n fils, né en 1785,
ayant pris les renes de I empire turc, sous le
non_i ~e Mahmoud Il, elle se trouva sultane
vahde 5 •
Alais, dira-t-~n! d7 quelle importance est
tou l cela pou~ 1 b1sto1re générale? La réponse
à celte quesllon, un médecin, doublé d'un
homme de lettres, va nous la fournir.

li y a une dizaine d'années eul'iron, au
cours de recherches sur Napoléon, nous étions
amené à cette découverte qui fut pour beaucoup _une révélation, qu'il coulait du sang
français dans les veines du sultan.
1(
Abd-ul-llamid 11 se trouvait être, disionsnous, l'arrière-petit-fils d'une Nantaise
Mlle _du Buc de Rivery, devenue, à la suit;
N~poléon II~ connaissait l'histoire de celte
d~ circonstances que nous rappellerons plus cou~me germa.me d~ sa grand'mère, l'impéloin,_ sultane validé. Mlle du Buc étant la ratrice Joséphine, bien qu'il n'en fùt jamais
cousine germaine de l'impératrice Joséphine parlé dans son entourage.
Na~léon Il I et le Commandeur des croyant~
La première fois que le secret en transpira
am~nt,
ce fait, des liens de parenté assez ce fu~ lors du rnyage du sultan Abd-ul-Azi;
étroits : ils étaient, tous deux, pelit-fils d'une à Paris, pendant !'Exposition de 1867.
créole de la Martinique.
Parla~t de ce voyage, le journal officiel de
~oïncid~nce étrange ' l'impératrice José- Constantmople, La 1'ulYJuie, prit occasion de
p~me serait née la même année que Mlle de la p~renté de Napoléon Ill avec la sultane
lhvery, en 1 i66.
favorite, pour célébrer les liens qui unissaient
li paraît qu'au moment où Mme de la les deux d1naslies, el faire remonter à la
Pagerie sentit les duuleurs de l'enfantement c?usi~e des Tascher de la Pagerie l'honneur
l'habitation de son mari venait d'ètre ravarré; d avoir lancé la Sublime Porte dans la voie
par un coup de vent qui avait détruit la i:ai- des réformes.
son principale; la pauvre mère fut réduite à
« Certes - disait la T11rquie - J'inaccoucher dans un coin intact d'un des bâti- fiu~c~ de Mlle de Rivery, del'enue sultane
ments d'exploitation, désigné aux colonies valuLe, a dù dél't!iopper l'esprit réformateur
sous 1~ nom de purgerie. C'est en cet endroit de_ son fils ,Mabmoud. C'est donc à une Franque _vmt au monde l'enfant à qui l'on avait çaise que I empire oltoman est redevable de
prédit qu'elle serait un jour plus que reine. ses premie~s.pas dans la voie du progrès. »
li demeure donc étaLli que Mlle du Buc et
~n réalite, &amp;Iahmoud n'était pas le fils,
Mlle ~e la Pagerie, destinées toutes deux à mais le neveu de Sélim III, auquPl il avait
une s1 haute fortune et à préparer l'accès de succédé'.
deux trônes, l'un à l'orient, l'autre à l'occi, Quand fut livré à la publicité, prématudent de !'_Europe, à leur petit-fils, étaient remenl et un peu à notre insu le résultat
nées la meme année, dans la même colonie ?'un~ enquête à peine comm~ncée, nous
une ile française que, par un autre rappr; 1gnor1ons que celte histoire, qui ressemble
che_ment étrange, Christophe Colomb décou- par tant de côtés à un conte, était depuis
vrait le même jour qu'un navirrateur
esparrnol
longtemps connue.
0
0
découvrait Sainte-Hélène.
Elle avait d'abord paru, sotu forme romaCe n'est p~s tout. Il a fallu, pour que les nesque, vers f820 (le 10 septembre 1821
se~rets dessems de la Providence s'accom- exactement), dans un des ouvra"es de cc
ph~sent, pour et par ces deux femmes
co?teur fécond qui signait ses œu;res l'HerIII
quelles quittassent la Martinique et vinssen~ nule de La Chaussée d'Antin, et qu'on sait
en France, contre toutes les habitudes du être l'académicien Jom·. On la retrouve sous
Le 18 décembre f896, notre confrère
pays et même les pré,isions de leurs familles. (01:me d:hist_oit:e vmiè, _dans un journ~I qui Paul de Régla, pour qui Constantinople et
. Mlle du Buc de Rivery était au nombre des puise d ordma1re ses mformations à cles ses mystères n'ont depuis lon&lt;&gt;temps plus d
Jeunes filles qui, par exception allaient a' sources sérieusPs •.
secrets, nous écrivait la lettre ~ui suit :
e
cette
. leur
' éducation
'
Voici en substance quel était le récit de
. époque surtout, recevoir
1om
· paternel. D'un autre côté, ce notre confrère.
(1 Mo:-. CIIER CO:IFRÈRE,
,, .du ~oit
En 1766, naissailà laMartiniqueMlleAimée
~ e\a1t pom_l Mlle Joséphine, mais Mlle Maria
&lt;1 Il e_st de tradition dans le harem de
e a Pagerie, sa sœur, qui était destinée par (et non Aline, comme il était dit dans le Constanllnople que le sultan Mahmoud ,
~ne. de ses parentes, intimement liée à Ja roman) Dubuc de Rivery.
d',\bd-ul-llcdjid et grand-père du sultan'
Vers l'âge de neuf ou dix ans, la jeune rad V, frère du sultan régnant Abd-ul-Haam11le de Beauharnais, à épouser le jeune

?e

~f: ~

1. cr
Histoire
·
I!.
1, p de. /a 'If~1••111- 11q11e,
par S1DSEY D.L~E\.
0 J,•nvi~r ~SOU~III Parmeii des 22 octobre 1805 et

du t1 février t85i.
4·. L'lllt1alrat~o11
Le Pop11laire de Nantes, du 25 lénicr 1807.

:). cr. 1/islofre de la Ma1·li11iq11e par Sm,EY
füsn, l. IV, p. 235.
'
.
. ~jou!ons, pour élre .C&lt;!mplct, que celle ,,e,...ion de
1h1stor1cn de la Mart,_nique a êlé combaUuc par 1
docteur du Rurz de Lav1son (El11de liialoriq11e rur

1!

.... 239 ...

Jfarlù,ique), qui s'e;l appuyf sur un ouvr
M. Adrien Dcssal11s ( Histoire de&amp; A11t"lle
1 8 age de

P· 385), où .ont produils des lémoi na
' 1. Il,
concluants
selon nc.,us• de 1•rn i-ra,scm
g bges,
·
,lancenullemeut
d l'i ·
l01re rapporléc par Sidney IJaney.
e us-

�1t1STO'RJ.Jl

---------'---------------------------------~

mid II, est issu d'une kadine française, dont
des pirates barbaresques se seraient emparés.
On ajoute même que celle Française, belle et
intelligente, aurait eu sur son fils Mabmoud
assez d'influence polll' en faire le sultan réformateur que l'histoire connaît.
&lt;( Ce qui est certain, c'est que je tiens dt
llfouratl même qu'il doit ses sympathies françaises, son goût pour notre littérature et notre
langue, au sang français qui coule dans ses
veines. C'est bien à cela que sont dus aussi
les agissements anglais dont il a été ,·ictime,
grâce à la faiblesse et à l'ignorance de notre
diplomatie. »
Cette lettre confirmait ce que nous avions
appris d'autre part : que le su!Lan Mahmoud
fut un réformateur, dont la Turquie pourrait
à bon droit honorer la mémoire. Comme
l'écrivait, dès i846, un historien autorisé1,
1. J/i~toire de la j\[arti11iq11r, par SIDNEY n.~E•,
t. V, p. 236.
.
2. Le sultan Mahmoud aurait eu uo moment l'idée

de se convertir au christianisme. On pressent l'importance qu'aurait eue ce f!rand acte, au point de vue
des relations Je la T.irquie avec les nations chré-

la curiosité de faire contrôler le récit que sa
le sang riui coulait en partie d~ns . les veines
mère lui avait fait de ses aventures. li aurait
de Mabmoud II dut exercer son influence sur
envoyé à la Martinique un drogman, qui en
la direction de ses idées 2, et le porta à tenter
aurait rapporté une note, écrite ou dictée par
des réformes qui rendent son règne célèbre
les frères de Mlle du Buc de Rivery, note
dans l'histoire de l'islamisme. Ce fut sans
confirmant de tout point ce que nous venons
doute aussi à \'aclion -secrète de la sultane
validé que Sebastiani fut redevable de l'as- de relaler.
L'auteur de cette révélation prétend que
cendant qu'il exerça sur le Di1•an en 1807
cette note al'ait été déposée aux archives de
et qui le fit triompher des intrigues et des
l'ambassade de France à Constantinople. li
armP.s anglaises.
affirme l'y avoir vue, de ses yeux vue, ce qui
Malheureusement pour l'avenir de la Turquie, le fils de Mlle du Iluc de Rivery mou- s'appelle vue (sic).
Cette note exi~te-t-elle toujours? C'est un
rait, en juin 1859, de la maladie des inopoint d'histoire qu'il ne nous a pas été posgnes, dans un accès de delfrium tremens",
au moment peut-être où il allait mettre ses si hie d'élucider.
Quoi qu'il en soit, la légende est créée et
vastes projets à exécution.
désormais indestructible : il est établi, et
pour longtemps, que le &lt;( sultan rouge »
IV
est issu d'une Française, qui aurait . pu
chanter, comme Mme Angot, de joyeuse .méOn raconte que le sultan Mahmoud II eut
moire:
tiennes de l'Orient (Cf. un ouvrage 113ru en 1877,
chez Denlu, sous le litre : E11111fre nlloman de 1839
lt 1877, par un ancien diplomate.)
5. V. l'Événemenl (fin fèl'ricr ou premiers jours
de mars '1897).

Le sultan, certain soir,
Brùtant de mille flammes,
Me jeta le mouchoir....
DOCTEUR

CABANÈS .

.,. 240,..

LOUISE-HENRIETTE DE BOURBON-CONTI, DUCHESSE D'ORLÉANS
Tableau Je NATTIEH. (i\lusée Condé, Chantilly.)

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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