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                  <text>1t1STO'RJ.Jl

---------'---------------------------------~

mid II, est issu d'une kadine française, dont
des pirates barbaresques se seraient emparés.
On ajoute même que celle Française, belle et
intelligente, aurait eu sur son fils Mabmoud
assez d'influence polll' en faire le sultan réformateur que l'histoire connaît.
&lt;( Ce qui est certain, c'est que je tiens dt
llfouratl même qu'il doit ses sympathies françaises, son goût pour notre littérature et notre
langue, au sang français qui coule dans ses
veines. C'est bien à cela que sont dus aussi
les agissements anglais dont il a été ,·ictime,
grâce à la faiblesse et à l'ignorance de notre
diplomatie. »
Cette lettre confirmait ce que nous avions
appris d'autre part : que le su!Lan Mahmoud
fut un réformateur, dont la Turquie pourrait
à bon droit honorer la mémoire. Comme
l'écrivait, dès i846, un historien autorisé1,
1. J/i~toire de la j\[arti11iq11r, par SIDNEY n.~E•,
t. V, p. 236.
.
2. Le sultan Mahmoud aurait eu uo moment l'idée

de se convertir au christianisme. On pressent l'importance qu'aurait eue ce f!rand acte, au point de vue
des relations Je la T.irquie avec les nations chré-

la curiosité de faire contrôler le récit que sa
le sang riui coulait en partie d~ns . les veines
mère lui avait fait de ses aventures. li aurait
de Mabmoud II dut exercer son influence sur
envoyé à la Martinique un drogman, qui en
la direction de ses idées 2, et le porta à tenter
aurait rapporté une note, écrite ou dictée par
des réformes qui rendent son règne célèbre
les frères de Mlle du Buc de Rivery, note
dans l'histoire de l'islamisme. Ce fut sans
confirmant de tout point ce que nous venons
doute aussi à \'aclion -secrète de la sultane
validé que Sebastiani fut redevable de l'as- de relaler.
L'auteur de cette révélation prétend que
cendant qu'il exerça sur le Di1•an en 1807
cette note al'ait été déposée aux archives de
et qui le fit triompher des intrigues et des
l'ambassade de France à Constantinople. li
armP.s anglaises.
affirme l'y avoir vue, de ses yeux vue, ce qui
Malheureusement pour l'avenir de la Turquie, le fils de Mlle du Iluc de Rivery mou- s'appelle vue (sic).
Cette note exi~te-t-elle toujours? C'est un
rait, en juin 1859, de la maladie des inopoint d'histoire qu'il ne nous a pas été posgnes, dans un accès de delfrium tremens",
au moment peut-être où il allait mettre ses si hie d'élucider.
Quoi qu'il en soit, la légende est créée et
vastes projets à exécution.
désormais indestructible : il est établi, et
pour longtemps, que le &lt;( sultan rouge »
IV
est issu d'une Française, qui aurait . pu
chanter, comme Mme Angot, de joyeuse .méOn raconte que le sultan Mahmoud II eut
moire:
tiennes de l'Orient (Cf. un ouvrage 113ru en 1877,
chez Denlu, sous le litre : E11111fre nlloman de 1839
lt 1877, par un ancien diplomate.)
5. V. l'Événemenl (fin fèl'ricr ou premiers jours
de mars '1897).

Le sultan, certain soir,
Brùtant de mille flammes,
Me jeta le mouchoir....
DOCTEUR

CABANÈS .

.,. 240,..

LOUISE-HENRIETTE DE BOURBON-CONTI, DUCHESSE D'ORLÉANS
Tableau Je NATTIEH. (i\lusée Condé, Chantilly.)

�LIBR.AIR.iE ILLUSTR.ÉE. -

JULES

TALLANDIER,

75, rue Dareau,

ÉDITEUR. -

I

Sommaire ·du

4e fascicule

1
(20

juin 1910. )

MÉNAGES DE PRINCES
P.1UL DE i.\lORA. . . ·
GÉNÉRAL DE MARBOT.
i.\l"' DE }lONTPENSJER.
G. LENOTRE . . . . .
i.\l"" DE MOTTE,ILL!l ·
,\l'"' j EAN CAKRÈRE. ·
.\RVÈDE BARINI•: . · ·

MERCIER . . . . . . · ·
Ménages de Princes : Louise-Henriette de
Bourbon-Conti. . . . . . . . . . . . . . • • 2 Il
JOSEPH TURQUAN . . . .
Mémoires . . . . . . . . . . . . . . . . • • 24.)
.EDll, F.T j. IJE GONCOURT.
Madame de La Vallière . . . . . . . . . .
25.3
P.IUL DE SAl1"T-\'ICTOH,
Autour de la Du Barry : La fin de Zamor . 25~
SAINT-SJ.IION. , . . . .
L'évasion du duc de Beaufort . . .
250
ANDRÉ: LICHTENl&lt;!lRGf:R,
La mort de Murat. . . . . . . . . .
257
Histoire d'un cadet de Provence. _·_ _ ___2&lt;_J1_:.___ _ __ _

ILLUSTRATIONS
o•APRÈS LES TABLEAUX, DESSINS ET ESTAMPES DE :
BLANCHARD, BocOl'l1T, CONSTANT BOURGEOIS, CALLO:r, P111LIP1:E, DE CIIAlll'Al(;NE, Cocn iN, CONRAD, DAYID D'ANGEns, FABRE, l· HILLEY, GERoi1E, GovA,
BAHO:'&gt; \IRO~. l5AllEY, Mo:ŒALDI, MOllEAl' LE J.EUXE, NATTIER, M_.,u1'.1~F.
ÛIIAN&lt;:E, PATA&gt;', llE TRO\". L1 :--A VALLIF.11. VA:-1 SCIIUl'PE1", CARLE \ l•,llX_E_1_·___
Copyright by Tallandier

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Paris au XVIII• siècle : Chapeaux et panaches. . . . . . .
Madame Récamier. . . .
La Tour . . . . . .
Louis XI . . . . . . . . .
Madame de Maintenon .
Monsieur de Migurac ou le Marquis philosophe . . . . . . . . . . . . . . . . . . • • •

264

265
2;5
2ï8
2;9

PLANCHE HORS TEXTE
TIRi:E EN CAMAÏEU

LOUISE·HENRIETTE DE BOURBO:\'·CONTI
DUCHESSE D'ORLÉANS
TABLEAU DE ;&lt;iATTIER (Musü Cor&lt;ni:, C11ANTII.LY.)
1910.

BIBLIOTHÈQUE D'HISTOIRE

ANECDOTIQUE

le 10 et le 25

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
SOMMAIRE du NUMÉRO 116 (25 Juin 1910)

LA VJE PRIVEE

VARENNES
PIECE EN S1-:PT TABL l-: \l"X

enri LAVEDAN de l'Académie française, et G. LENOTRE
par H
'
. A • d'
MARNI
Séduction! - JEA1' RICHEPJN, de l'Académie fran~a1se JC~rttr à°
1
J•
mo~ cœur. - GUY DE ~IAUPASSA;'iT. Mnn!•Oriol. ·:- ,IEA:&lt; A ' . . , e
f~cadémie franc:üse. La loi d'or. - l{ENr: HAZIN, de I Acadétle 1.r~/!rn':u·
La bonne nouvelle. - G uSTAl'E DROZ. Un enchanteur. - , :&lt;ORE
a •
RIET. L'oncle Léchaudel. - FE'.&lt;:&lt;ANll 913,EGI}, L•omb~e est bleue .,... .p
ARENE Domnine - Rem: MAJZERO\. Sensations. - ALI IIO~SE
l&gt;AU DET. La' comtesse ·. lrm~, - A:&lt;DRÉ RlVOI ,RE. Départ. - _J\l~r~1c~
BARl{ES de l'Academie lrançaise. Sur la votupte de Co~doue. , 1 IER~L
LOT, de' l'Académie francaise. Rêve. - A~ATOLE FRANCE, de I Acadé1111e
f ,ca'ise Le refus. - 1.0:-101&lt;1&gt; ET JULES DE GO:S:CO UllT. Renée Mauperi~.
~~ p;,,Ll;'rE GERFAl:T. l'e_n~ées .d'un sceptique. - M1c11EL PKOVl:'-S.
Hygiène. Eo,io,m H ARALCOUR 1. Repos.
1

DE

NAPOLÉON

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Afin d'évitet· des erreurs,' prière d'écr ire t1·ès lisiblcme,11 1011/es les i11dicatio11s.

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Louise-Henriette de Bourbon-Conti

2~1

Réduction d'une gravure
de l'ouvrage .

Vient de paraitre ·

Le Premier consul
DÉJA PARU

Le Général Bonaparte

Cette œu\lre renferme nombre de
ré\lélations piquantes authentiques el
intimes.
C'est en quelque sorte un Napo·
léon nou\leau, un Napoléon inconnu
que nous présen te cet ou\lrage ma·
gnifiquemenl illustré d'après les coL
leclions el tableau~ de l'époque, et dû
à la plume d'un homme qui fut le
confident le plus intime du \lainqueur
d'Auslerlilz, son ami d'enfance, puis
so·n compagnon de jeunesse el son
secrétaire particulier.

0·========== = ======0
On aime en général à wn naître jusqu'aux moindres habituJes de ce_ux qu'a
immortalisés la gloire; aussi nous arrive+il assez soul'ent, quand nous lisons la
vie privée d'un personnage illustre, de regretter que l'histoire ait négllgé de nous
oarler de l'homme pour ne s·occuper que du héros.
.
·
A ce p.iin t de vue, les mémoires de Boun icone peuvent, sans contredit, passer
pour les meilleurs du genre, puisqLe ce s6nt eux qui_,d.e rav.is d•un de nos plus
grands écrivains • donnent sur Napoléon le plus de deta1ls int11nes •.
.
des
No n seulemc~t Bourrienne a assisté à la conception, à l'exécution de bien
11
projets, mais encore il s·est trouvé mêlé a des intrig-ues sJns nombre, porfques
ou intimes et à de glorieux faits d'armes.

0====== = = ===== ===
EN VENTE PAR.TOUT

95

En f 740, Louis-Philippe, duc de Chartres,
&lt;&lt; - Sire, lui dit-il bien bas, de cheval à
prétend marier Madame à l'empereur [d'Auarrière-petit-neveu de Louis XIV et petit-fils cheval, j'avais une grande espérance, Votre
triche], sitôt que l'impératrice sera morte ;
du Régent, était encore dans sa quinzième Majesté ne l'avait pas ôtée à mon père, c'était
elle est déjà enflée, et on assure qu'elle n'a
année, et déjà l'on se préoccupait de lui faire de trouver en Votre Majesté un père aussi
pas six mois à vivre .... ,,
prendre femme.
bien qu'un maître. Je contribuais au bonheur
En dépit des combinaisons du cardinal
Son père, Louis d'Orléans, avait trois rai- de Madame Henriette, qui serait restée en
Fleury, Madame Seconde ne prendra pas la
sons de l'y pousser. D'une part, obsédé du France avec Sa Majesté. M'est-il permis encore
place de l'impératrice hydropique ; et, quant
désir de se retirer à Sainte-Geneviève, où, d'espérer?
à M. de Chartres, bien qu'on puisse, pendant
douze ans plus tard, il devait mourir à peu
&lt;&lt; Sur cela, le roi se pencha sur ce jeune les trois ans qui vont suivre, conserver pour
près cloîtré, il voulait avant de quitter le prince el lui serra la main tristement par
lui quelque espoir, il ne deviendra jamais le
monde Caire assurer par l'héritier du nom la deux fois, ce qui veut dire un refus net.. .. JJ.
mari de cette fille de roi, pas plus d'aillcu rs
continuation de sa lignée. En second lieu, le
Que s'était-il passé? Et comment une qu'il n'épousera la princesse bavaroise, ou la
mystique gentilhomme qu'il était, s'illusion- transformation si complète avait-elle pu se
princesse d'Autriche, ou bien la princesse de
nant - à la cour de Louis XV et des sœurs produire, sinon dans les sentiments, du moins
Modène que tour à tour on va lui destiner.
de Nesle 1 - sur l'efficacité du sacreMais, dès ce moment, le duc est
ment en matière de fidélité conjugale,
couché
en joue par madame de Conti,
prétendait par là soustraire le jeune
qui voit en lui le mari le plus désiprince aux voluptés illégitimes.
rable pour sa fille Louise-Henriette,
·Enfin, Madame Seconde, dont la sœur
dont les quatorze ans peuvent sans
jumelle avait épous.é l'année précéimpatience attendi'e l'heure où les
dente l'infant de Parme, venait de
diYers projets en train, et dont elle est
prendre ses treize ans, et la mignonne
exclue, au ront successivement échoué.
altesse marquait en toute circonstance
C'est encore cette bonne langue de
au petit duc une sympathie d'enfant,
marquis d'Argenson qui va nous réqui s'épanouirait en amour quand le
véler quelles résistances et quels
cœur de la fillette serait devenu un
concours la noble dame rencontrera
cœur de jeune fille. Elle était pour
dans la maison où elle veut faire
cc prince du sang un parti tout
entrer sa fille :
trouvé.
&lt;&lt; La mère du duc de Chartres, aPressenti, le roi s'était montré fal-il noté dans ses Mémoires, le mavorable à l'idée d'unir ces adolescents,
rierait certainement à mademoiselle
et, par la suite, avait paternellement
de Conti. Madame la princesse de Conti
encouragé M. de Chartres &lt;&lt; à recherrst d'une ardeur et d'un_e intrigue
cher Madame ».
prodigieuses sur cela; elle a circonRien donc ne semblait s'opposer à
venu quantité de gens dans cette vue,
la prompte réalisation des vœux du
et c'rsl là un parti tout prêt, tout à
pieux duc d'Orléans, et déjà la noula main, que M. le duc d'Orléans bâvelle du mariage commençait à couclera dans un instant, sitôt qu'il sera
rir, lorsqu'on put remarquer chez
embarrassé et retardé du côté des
Louis XV un brusque et inexplicable
autres vues. Cependant on a repréchangement d'attitude. Selon sa
senté à M. le duc d'Orléans que, parcoutume chaque fois qu'il se troulant lui-même de ce mariage devant
vait en face d'un cas embarrassant,
son fils, il l'a blâmé et décrié forteil ne répondit plus que par le mument. Il a dit qu'il y avait dans cette
tisme ou des échappatoires à toute
Cliché Neurdein frères.
race des Conti bosse et folie et que
allusion au projet qu'il avait d'abord
FLORE ASON LEVER,
la jeune princesse pourrait s'en ressi bien accueilli.
sentir; que son père était le dernier
LOUISE-HENRIETTE DE BOURBO:,/-CONTI, DUCHESSE o'ÜRLÉANS.
Le duc d'Orléans voulut en avoir
des hommes; que madame sa mère,
Tableau de NATTIER,
le cœur net, et dépêcha son fils, bien
ainsi que ses sœurs, allait partou t. ..
et dùment stylé, vers le souverain.
avec son M. d'Aiguillon; qu'il faudrait
De là cette petite scène qu'on trouve cnyon- dans la manière d'agir du roi ? D'Argenson va vivre sous la tutelle d'une telle belle-mère, ou
née, sous la date de septembre 1740, dans nous le dire :
s'y brouiller, ce qui était encore pis; que pour
les .blémoires du marquis d'Argenson :
&lt;I On a su depuis par des voies sûres,
son frère, M. le prince de Conti, on voyait
&lt;&lt; Le duc de Chartres a parlé au roi, à la ajoute+il, que c'est le cardinal [Fleury] qui quel homme c'était, de quel libertinage et
chasse.
a à cœur de barrer ce mariage. Le cardinal dans quel désordre il vivait; qu'il croyait que
Il. - HISTORIA. - Fasc. 14.

16

�1t1ST0~1.Jl----------------------___,j
M. le duc de Chartres pensait trop bien pour
s'arrêter à quelque bien de plus qu'il y a,ait
dans le parti de mademoiselle de Conti. Après
ce discours, on craint que M. le duc d'Orléans, pressé comme il l'est, ne revienne
encore à ce parti-là. »
Il y revint, en effet, - mais allendil, pour
y revenir, jusqu'en f745 ....

Louise-Jlenrielle de Bourbon-Conti était
alors dans tout l'éclat fringant el capiteux de
ses dix-sept ans émancipés, qui promettaient
ce que les seize ans qu'il lui restait à \ivre
allaient trop libéralement tenir; car, digne
représentante de sa race par sa pétulance et
par son esprit, elle n'était pas moins faite
pour incarner, comme en une figure-type, la
« mondaine» de son temps, de ce temps plus
galant qu'amoureux, plus voluptueux que
passionné, où les fanfreluches du costume et
la papillotante fantaisie du décor entourent
d'un cadre de gràce exquise le libre déchainement des appétits sensuels et le cynisme de~
mœurs. Et ce que devint Louise-llenriette,
ainsi qu'on pourra le voir bientôt d'après les
divers témoignages, en parfaite concordance,
de mémorialistes contemporains, donne toute
Haisemblance au récit suirnnt, dans lequel
est expliqué comment la mère du duc de
Chartres, tJUi avait d'abord appuyé, puis
combattu le projet de mariage, fut ramenée à
le favoriser.
et On redoutait, raconte la baronne de Méré,
que l'humeur légère de madame la princesse
de Conli n'eût influé sur l'éducation qu'elle
avait donnée à sa fille. Celle princesse avait
conservé la galanterie de la cour, el sans aYoir
les mœurs aussi irrégulières que la duchesse
sa mère, elle avait souvent donné lieu à la
médisance de s'égayer à ses dépens. Sa fille
était si fière de sa beauté 11u'elle ne croyait
pas qu'elle eût besoin d'autre moyen pour
enchanter celui qui lui serait uni, el, pour le
prouver d'avance à son Altesse Rople, elle
alla chez elle a,·ec mademoiselle de Conti, au
moment où la négociation éprouvait quelque
difficulté et où l'on parlait même d'une princesse de Savoie. Madame de C.onti, voulant
qu'on s'expliquàt, entra chez Son Altesse
Boyale, la pria de passer chez elle, dans son
cabinet, pour causer sans témoins. Mademoiselle de Conti suivit sa mère. Une robe qu'une
seule agrafe de diamant attachait, tomba 11
l'instant où Madame la duchesse d'Orléans
fermait la porte de son boudoir, et la belle
Henriette n'eut plus d'autres voiles que ceux
de la pudeur. « Croyez-vous, dit la mère,
qu'il y ait en Europe une plus belle personne~
- Non, dit en riant Son Altesse Royale;
voilà de ces arguments auxquels O!} ne peut
pas répondre. » El, embrassant sa jeune
cousine, elle l'assura qu'elle serait sa bru. »
La duchesse d'Orléans Lint parole, et madame de Conti vit aboutir enfin les manœuvres
matrimoniales que, trois années durant, elle
avait poursuivies avec tant d'infatigable
ténacité.

Et s'il appréciait à son prix le don qu'on lui
avait fait en lui livrant à discrétion, au lieu
de quelque princesse revêche ou dépourvue
de charme physique, celle jolie fùle aussi
avenante d'humeur qu'affriolante d'aspect, il
n'apportait dans cette union qu'une médiocre
ardeur amoureuse.
La nouvelle duchesse, au contra.ire, qui ne
pc,lchait nullement, disons-le, par ignorance
des réalités du mariage, attendait du mari ce
qu'elle demanderait plus tard à ses amants,
lorsque sa lune de miel, après avoir brillé
d'un éclat très vif mais trop fugitif, se serait
éteinte en un brusque déclin. Et ce n'est
certes pas elle qui eût fait sienne la plainte
de Marie Leczinska, excédée du devoir conjugal : « Eh! quoi, toujours coucher! » - car
Louise-llenriette, sur ce chapitre-là, ne se
borna pas à étaler un constant bon vouloir :
elle alla jusqu'à déployer plus de fougue el
plus d'initiative que n'en eussent permis les
convenances. On en trouve la preuve dans
Chamfort, quand il dit, parlant d'elle :
« Elle était fort éprise de son mari, dans les
commencements du mariage; il y avait peu
de réduits dans le Palais-Royal qui n'en eussent été témoins, » et quand, après avoir
noté, avec une liberté de langage que nous
n'imiterons pas, un fait dont le duc et LouiseHenriette furent le héros et l'héroïne, cet
t:CriYain répète les mots suivants de la duchesse d'Orléans s'adressant à sa bru : &lt;c li
vous était réservé, madame, de faire rougir
du mariage. »
Par une véritable transposition, non pas
unique sans doute, mais peu normale, ce fut
donc la femme, en ce ménage princier, qui
tint avec entrain, à l'égard du mari, le rôle
que généralement celui-ci s'attribue près de
sa jeune épousée. Et pour que les démonstrations immodérées de Louise-Henriette aient
pu faire scandale, non seulement aux yeux
d'une belle-mère, mais encore - en cc
temps-là! - dans le monde de la ville et de
la cour, il faut en vérité que la nouvelle duehcsse ait montré une ardeur de tempéraSi jamais ménage fut mal assorti, de par ment peu commune.
la di vergence totale des natures el des caractères, ce fut bien, assurément, celui qu'allaient former Louise-Henriette el le jeune duc
Mais cette ardeur allait être bientôt soude Cbartres.
mise à la cruelle épreure d'une séparation
Autant l'épouse était vive, délurée, pimpante el pétillante, riant clair et parlant net, temporaire.
Dès le mois de mai 1744, en effet, c'estprêle à toutes les foucades et à toutes les
à-dire moins de cinq mois après le mariage-,
folies, autant le mari, - qui en tout tenait
nous retrouvons le duc en Flandre, où l'avait
de sa mère, une bonne Allemande, la prinappelé son devoir de soldat, tandis que la du•
cesse de Baden-Badeo, - était pesant de corps
chesse, navrée d'un semi-veuvage si prémaet d'esprit, bien qu'il annonçât dès ce moment,
turé, se morfondait à Paris dans le regret
par la simplicité de son ton el la franchise de
des
joies conjugales.
ses manières, le brave homme généreux el
On ne voit guère, après ce qu'onsaitd'elle,
compatissant dans la peau duquel il devait
Louise-Henriette accepter passivementl'indéfinir.
finie prolongation d'un état si pénible. Aussi
Ce bon gros garçon, tout rose et tout rond,
ne l'acceptera-l-elle pas. Grâce à une cirdont le sang tiède circulait avec la plus tranconstance fortuite, elle va trouver le moyen
quille lenteur et dont le cœur ignorerait toud'y mettre fin, avec l'aide de sa mère. Et
jours les soutresauts violents, s'était laissé
c'est ainsi t[Ue Barbier pourra, en ce même
marier à Louisc-lfonrielte avec une docilité
mois de mai, écrirP dans son journal :
toute pareille à celle qu'on eût trouvée en lui
« On a dit que M. le duc de Cbartres, qui
pour n'importe quel autre mariage de raison.

Peu de temps après, le lundi 17 décembre
1745, à Versailles, dans le cabinet du roi, on
fiançait au duc mademoiselle de BourhonConti, qui lui apportait cinquante mille écus
de rente, et, dès le lendemain, le cardinal de
Rohan, grand aumônier de la cour, les mariait dans la chapelle du château.
Le Joumal de Barbier nous a conservé,
sur les cérémonies dont s'entoura l'union
princière, quelques détails qui, pour très
brève que soit leur notation, n'en présentent
pas moins l'intérêt que pourrait offrir une
suite de tableautins d'histoire où la vie à la
cour, avec ses particularités de cérémonial et
d'étiquette, nous serait montrée par un petit
peintre attentif el très déférent.
« Le roi, dit Barbier, a donné un repas
que l'on a improprement appelé banquet
royal, parce qu'il n'y en a que pour le mariage des princes ayant titre d'altesse royale.
A ce repas étaient le roi, M. le Dauphin, madame la duchesse de Chartres, et les princesses de Condé el de Conti, qui sont tantes
et qui avaient été invitées comme n'y étant
pas de droit.
&lt;t M. le duc d'Orléans el M. le duc de
Chartres, après avoir présenté la serviette au
roi, se retirèrent et allèrent souper dans leur
appartement.
« Le soir, le roi donna la chemise à M. le
duc de Cbarlres, el la reine à madame.
t&lt; Le mercredi, les mariés reçurent la
visite du roi, de la reine el de toute la cour,
et le jeudi ils revinrent au Palais-Royal [où
les attendait, faite en leur honneur, une illumination magnifique dans les cours el jardins, el sur les fenêtres des maisons ayant
,uc sur le palais].
« Le vendredi, madame la duchesse de
Chartres alla à l'opéra de l{olancl dans la
loge du roi. Enfin, le samedi ils allèrent à la
Comédie française, comme cela se fa.il par
usage dans les gros mariages de Paris. ,,

,

_________

LOU1S'E-1t'EN](TETTE D'E B0U](BON-CONT1

~

est,.t l'~;m~:e du roi, était tombé de cheval et
Si "t
l'on entend
.
daines qu'elle_ avait provoquées, mènerait
,
éparfois reprocher à des maris,
qu I s la.il un peu blessé à cause de sa de se
re ever~u s, dans l'ardeur d'un amour da_ns son Pala1S-Ro1al, à Saint-Cloud, à Verpesan~eur. Cela a donné beaucoup d'in uié- sensuel aux eugences multiples et variées, à
s?1lles, à Fontainebleau, à Villers-Cotterets et
tude a ~adame la duchesse de Chartres; ui débaucher el pen·ertir leur femme il
..
d'
,
.
,
se
,01t
ai~e~rs,
la ~ie frénétiquement lascive d'une
est partte de Paris avec madame la p . q
1
~n cas,?u 1a réciproque se produit. On herome du vieux Brantôme ou d'une échappée
de Conti
~
'
rmcesse pus
.
, sa. mcre, pour se rendre à Lille
peut dire qu il en fut ainsi pour la duche
apres en avoir eu la permission du .
, de Chartres, et que, là encore, sous la for:: des contes de Boccace.
Cette
· ·
rot. »
On a donné à Louise-Henriette le peintre
~erm1ss1on royale, notons-le en as- verbale, ~a colJaboration de sa mère ne lui
Boucher pour premier amant. Le récit de
sa~tj/v~t été d'autant plus aisément don~ée
fit p~s dcfa,u t. Le marquis d'Argenson en
qu e e r pondait à une combinaison dont o~ témoigne dune manière précis(', lorsque, cette aventure est é1·idemment arrangé,
comme !e font remarquer les Goncourt en le
,·erra tout à l'heure les effets, for( adroite- dans le courant de )a campagne de Fland
reproduisant, mais, ajoutent aussitôt ces
ment menée par madame de Conti pour la du
en août 1744, il écrit :
re,
maitres écri,ains et ces historiens érudits :
chessede Cbàteauroux, devenue lamai&lt;'. Il y a que!que raison de croire que
t~es_sc de Louis XV après ses deux
l
arrangeur n est que l'écho d'une anecai~ees, la comtesse de Mailly et la mardote de_c~rnr; ,_'.lt, à ce titre, le pas&lt;1u1se de Vintimille, et que suppléait
sage .1?cr1te d elre cité. » Ce passage,
en attendant de faire l'intérim cntr;
le vo1c1 :
c.lle et la marquise de Pompadour
« Henriette n'avait point à se plainson. autre sœur, madame de Laura~
dr~ de son époux; il l'accablait de
guais
s?ms, de tendresse; il cherchait à deBarbier, en homme qui n'est pas
vmer to_ut ce qui pouvait lui plaire; il
dupe _des apparences, formule ainsi les
employait
les P!us habiles artistes pour
réflexions que lui suggère le dé art des
fixer s_ur_ la ~01le de:, traits qu'il ne
deux femmes :
p
trouv~1t. Jamais_ assez multipliés; elle
' « Je ~rois que la chute de chernl
se prctait avec mdolence à leurs soins.
n est -~u un prétexte, et qu'il y a de
Un seu~ l'intéressa : ce fut le peintre
la pohllque dans ce voyage, de la part
des
graces et des amours Boucher
de mad~me _la pri~cesse de Conti qui
enfin; il sut saisir ce dou~ abandon
a tout l esprit possible; premièrement
~ui annone? qu'une ·belle n'attend que
p~u_r r~_Pprocher les deux époux et
1heureux mstant de sa défaite. ~laavoir,. sil _se peut, quelque prince,
dame la duchesse de Chartres avait
~ qui est mtéressant pour la maison
permis
au peintre de terminer d'après
d Orléans et celle de Conti : d'autant
n~ture
le
~ableau qui représentait Hébé
pl~s q~e le duc de Chartres, qui est
f~sant
boire
le nectar à l'aigle de Jutrcs pmssant, ne ,passe pas pour être
piter·
U
ne
guirlande
posée sur une "aze
~and acteur à cc métier-là; en second
lé~ère
était
l~
seule
draperie d~ Ja
heu, madame la princesse de Conti
~eesse de la JCunesse. L'heureux ar~era plus à portée du roi; enfin, peult1~re, ~ui avait eu recours à des modèles
clre pour commencer une cour de
b1~n
mférieurs, pour la beauté, à la
femmes à l'armée du roi. &gt;&gt;
c ;icbt: XeurJein frtrcs.
prmcesse, eut le dano-ereux honneur
~otre avisé mémorialiste avait vu
LA PETITE LOliE A L'ÛPÉRA.
d~s la dern!ère séan~, de placer lui~
cl~1r sur_ tous les points. Dès le mois
meme la guirlande. Sa main était au
Gr.iv11re
de
Pn.,s,
.t'atrès
MonEAU LE JEU·SE· (C••·
/
J
~d11e es Eslamfes. )
sm,·ant il le constate, en enregistrant
moment
de s'égar~_r, un ~egard échappe
le départ de la duchesse de Châteaudes longues pauprnrcs d Henriette, elle
roux' qui a rejoint à Lille son royal
passe un de ses beaux bras autour du
aman~, en compagnie de madame de Lau' cc M. le duc de Chartres, absorbé par
cou
~u
peintr~.... Quel homme eût pu échapraguais.
1~mo~r de sa femme qui le suit, et b con- J?C~ ~ une s1 douce séduction? ... Boucher
• cc Le public, en général, dit à celle occaseils libres de sa belle-mère qui l'obse'd
1
.
e, ne cta1t Jeune, beau, aimait les belle:. femmes
sion Barbier, _n'a pas trom·é ce voyage de son .fa1.·1 pus
que piquer l'antichambre du roi, où comme les beaux tableaux, les statues antigoût. li voutait que le roi se contentât de 1
il_ JOue le plus gros jeu du monde au pass~ qu~s et ?énéral~ment tout ce qui était rare,
~ur de ses officiers. Il est pourtant vrai d: du, _au tr~nte et quarante et au quinze. Il ne
et J_amms un JOli modèle ne sortit de son
:1r?que_les femmes ont accompagné Louis XIV resp1r? q~ à s?n retour à Paris pour y mener a~el1er sans qu'il eût obtenu d'elle les derl armee, et que la reine n'y voulant point une vie libertme, et ne parle plus que de mères faveurs .... &gt;&gt;
aller, cela se passe fort décemment par le so~per aYec des filles de l'Opéra. On corrompt
Dès _lors, la duchesse, obéissant sans nulle
concours de trois princessl?s du sang et de sa Jeunesse.... &gt;&gt;
&lt;'?ntramte à sa nature, Ya passer des bras
:om~re de dames. Celles-ci sont même préAi~si. don~, de ce calme petit duc, sensé et d un amant aux bras d'un autre amant au
/mecs l aller pour faire compagnie à ma- pon~erc, ~u1 semblait taillé pour devenir, la se_u! gré de son infatigable cl changeante fana~e la duchesse de Chartres qui a eu un passion mise à part, ce qu'on est com-enu tame. Et, ces amants, elle les prendra dans
pret~xt~ légitime pour se rendre à l'armée. » d'appeler un mari modèle, l'incandescente tous les mondes. Avec le duc de Richelieu
. Ams1, chacune de son côté, Louise-Hen- d~ches~~ ~t l'intrigante princesse allaient M. _de Lowenthal, le comte de Melforl, le mar~
r,1ette et sa mère avaient atteint leur but : fa1_re d~hbérément un demi-roué, un « mau- tfUIS des lssarts, le prince de Soubise le
un~ en se rapprochant du mari dont elle vai~ SUJet malgré lui », qui ne se ressaisirait chevalier de Polignac, le maréchal de Sa;e et
;a~a•t dégeler la frigidité naturelle. l'autre en vr:nment qu'à partir du jour où il échappe- l'abbé de Bernis alterneront, pour de simpour le bien de son propr~ crédit, en rait à leur double influence.
ples. passades ou des liaisons de plus longue
!n qu~ sorte chaperonner par la jeune femme
Et pendant qu'il jetterait sa gourme à tous haleine, des ?alants d'extraction plus basse
sa et r~rn~ de la main gauche, et en favori- les vents, sans du reste cesser d'éprouver pour d?nt la chromque du temps négligera d'enren ams1. les plaisirs du souverain, qui ne sa femu~e une tendresse qui, pendant quatre gistrer les noms ....
:quera1t assurément pas de lui en savoir ans, _résisterait à bien des assauts, à bien des
Mais on ne peul vraiment, pour bien des raidéboires, celle-ci, comme libérée par les fre- sons, entrer dans le détail de ses aventures.

~:t•

�..
111ST0~1.Jl - ~ - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Mais la mort la guettait. Ce fut une maladie
passe les nuits et les jours avec cette princesse.
Les notes cursives qu'on relève à son.sujet,
de
poitrine qui l'emporta; el cette femme
M. le duc de Chartre, entretient la demoiselle
de-ci, de-là, ·dans les Mémoires du marquis
de
plaisir,
cette femme de trente-deux ans,
Couppé, de l'Opéra. 1&gt; Puis, le 50 du même
d'Argenson, suffiront d'ailleurs à montrer
qui
mieux
que
la marquise de Boufllers eùt
mois : u M. le duc de Chartres a molli ; il
nettement, dans leur bref ·et sec raccourci,
mérité
le
nom
de
cc Dame de volupté n , acrevoit sa femme, il lui parle, ilamêmereçuchez
cueillit
la
noire
visiteuse
avec la tranquille
la physionomie de ce ménage ducal.
lui M. de Mel fort, touchant les affaires de son
En novembre i 7!i8., d'Argenson écrit :
force d'âme d'un stoïcien.
»
« Le duc·de Chartres est en divorce complet, régiment.
A l'heure où les personnes qui la veillaient
En décembre 1751 : Cl M. le duc de Charmais de fait seulement, avec la duchesse sa tres gagne, dit-on, à sa brouillerie avec sa s'attendaient à la voir passer, un grincement
femme. Il la voit aux heures des repas, mais femme et sa belle-mère, que, sevré de cet singulier, agaçant, continu, se fit entendre
il a fait lit à part, et chacun procède à ses empire, il commence à beaucoup mieux au travers du mur contre lequel était dressé
plaisirs particuliers de son côté. »
conduire ses affaires, qu'il ne comprenait pas son lit. La malade voulut savoir d'où venait
En mars i 749 : n M. le duc de Chartres
les folies qu'il avait faites et où le même ce bruit monotone. On lui apprit alors qu'il
était produit par un tourne-broche où rôtisest tout à fait brouillé avec sa femme, et ne empire l'avait porté dans le temps. ,,
la ménage plus que comme honnête homme
En janvier 1752 : Cl La haine des époux sait le poulet qu'un ancien précepteur du
et homme doux. 1&gt; •
est parvenue à l'irrélOnciliation, mais la du- duc, l'abbé Dubuisson, allait manger pour
En juin 1749 : cc La duchesse deChartres,
son diner. « Fort bien, dit avec douceur la
cbesse de Chartres a autant d'esprit et de fervoulant faire ses adieux au petit Melfort, son meté que le duc a peu de l'un et de l'autre, duchesse, je puis mourir tranquille : l'abbé
amant, qui était déjà censé parti pour son de sorte qu'il est facile de prévoir qu'élle va n'en perdra pas un coup de dent. 1&gt;
Elle expira sans que se fût effacé de ses
régiment, lui a donné rendez-vous au bois le rendre souverainement malheureux dans
lèvres l'ironique sourire qui venaitd'y monter,
de Boulogne, d'où elle a renvoyé son carrosse,
son domestique. »
et six jours après, le i5 février 1759, on lui
ses pages, ses valets de pied et ses femmes.
En février 1752, Louis d'Orléans, le« moine
Quand on a vu ce retour à Saint-Cloud, on a de Sainte-Geneviève n, étant mort, son titre faisait, au Val-de-Grâce, où sa sépulture l'atvbulu les faire retourner, mais on ne savait passe au duc de Chartres, et Louise-Henriette tendait, des funérailles d'une pompe extraoù trouver la princesse, ·qui était égarée dans s'appellera désormais la duchesse d'Or- ordinaire.
Le duc, resté veuf, put mener l'existence
le bois, aventure fort ridicule. »
calme pourlaquelle il se sentait né. Plus tard,
En décembre i 749 : « La duchesse a tou- léans.
En avril 1752, d'Argenson reprend : « La
jours le même amant avec beaucoup d'autres. mère et la fille viennent de se brouiller. De il aima, avant del'épouser morganatiquement,
Elle s'est trouvée. grosse. On a engagé son ce moment-là, on a fini l'affaire de M. de Mel- madame de ~fontesson, qui lui fit une matuépoux à couvrir cette œuvre de quelques fort ; son régiment a été donné au fils de rité et une vieillesse heureuses. Et l'on
apprit, lorsqu'il fut disparu, que ses libénuits avec elle pour se croire l'auteur d'un M. d'Armentières, el Melfort va voyager. n
ouvrage déjà très complet. »
En mars J754 : &lt;l La duchesse d'Orléans ralités discrètes auxmalheureux avaient atteint
En février 1750 : « M. le duc de Chartres est absolument guérie de la petite vérole, jusqu'à deux cent quarante mille francs par
et madame donnent de grands spectacles à malgré toutes les apparences qu'elle y suc- an.
Louise-llenriette laissait deux enfants : un
Saint-Cloud et y attirent tout Paris. On y fait comberait. ... Croyant moürir, elle a .demandé
des voyages de six jours où toute la belle à son mari pardon de ses fautes et lui a pro- fils dans sa douzième année et une fille de
jeunesse de l'un et l'autre sexe sont invités mis une reconnais,ance éternelle des soins trois ans plus jeune.
Le premiers' appelaitLouis-Philippe-Josepb,
avec la plus noble dépense, mais qui achève qu'il avait pris d'elle pendant sa maladie;
duc
de Chartres. Ayant, en 1785. succédé à
de les ruiner. »
mais, pendant ce temps-là, elle a toujours eu
En janvier 1751 : « M. le duc et madame au chevet de son lit le chevalier de Polignac, son père dans le titre de duc d'Orléans, il
devait, en 95, mourir sur l'échafaud, après
la duchesse de Chartres tiennent leur cour à
son amant. 1&gt;
avoir été Conventionnel et s'être donné le
Paris présentement, et l'on joue chez eux un
nom de Philippe-Égalité.
jeu épouvantable. »
La seconde, Marie-Tbérèse-Batbilde, deEn novembre i7 51: cc Le duc de Chartres,
viendrait à vingt ans duchesse de Bourbon,
à Fontainebleau, défend à sa femme de voir
Et cela continuera, jusqu'en 1759, dans
davantage le jeune Melfort, son amant; qu'au- d'autres mémoires de gens bien placés pour et le fils qui lui naîtrait, Louis-Anloine-llenri,
trement il la ferait enfermer dans un cou- tout voir et savoir, sans que le nom de Louise- duc d'Enghien, était destiné à tomber, en
vent. ... La princesse est grosse, et cela pourra Henriette cesse d'être accompagné des deux mars 1804, sous les douze balles d'un feu de
donner aux Français des soupçons que l'en- mots « son amant l&gt;, comme d'une formule peloton, au fond d'un fossé du fort de Vinfant ne sera pas Bourbon .... Cependant Melcennes.
fort retourne au Palais-Ro)•al à l'ordinaire et de litanie.
PAUL DE MORA.

NAPOLÉ0'.'1 PRESCRIT AUX DÉPUTÉS DE• L A. VILLE DE MAnRI D DE u ; r APPORTER LA SOUIJISSION Dli p
(,r.iv ure de BÙ'.'ICIIARD d'1pr· 1 I l
EUPLE
.
' ' es e .1~ e;:,11 ,te C.,Rt. E VER&gt;ŒT. (Musée de Versailles.)

(3

.
DECEMBRE

1808.)

Mémoires

du général baron de Marhot
,

DEUXIÈME PARTH?

c~ra!s la. no.~velle_ du combat qui s'y était ~O _douros (100 francs), et que, tout en co11livre, moin~ J aurais ~. cra!ndre l'exaspération s1derant
, perdu
•
. cet ar"ent
" comme a' peu pres
CHAPITRE IV (mile).
des pop?lat10ns que J allais· traverser. Je fus Je croyais ~~endant encore possible que er~
~onflrme ?ans cett~ pensée par l'ignorance oü sonne ne I eut trouvé; qu'il lui fallait Jonc
B~trago est situé au pied d'une des rami- Je tr~u~a1 les hah1t:ints de Buitrago au sujet retourner
sur-le-champ à Bm•trago, et que
'1
fi1callons des mont·~ Gua darrama; 1es officiers
.
d
de~ eveneme°:ts qm avaient eu lieu le matin s i me _rapportait le mouchoir et son contenu
0 drago~s, me voyant prêt à partir à l'enmeme à ~!adr1d, et qu'ils n'apprirent que par au ~ela1~ prochain où j'allais l'attendre, il
' e la nwt pour traverser ces montagnes le~ muletier~ conducteurs des Yoitures des aurait
h cmq douros pour lu1· .... Le post1·11ony
~ engageaient à attendre le jour· mais' pr~nces ; mais comme _le postillon que je ve- en?. anté de ce~te bonne aubaine, tourna brid;
d autre part 'Je
· savais
· que ces dépêches' étaient' nais de p~endre à Bmtrago avait probable- à l 1~stant, et Je continuai jusqu'au proch .
r:ess~es et ne voulais pas que !'Empereur et ment ~pp~·1s la nouvelle de celui qui m'avait relais. On_, _n'r avait encore aucun avis ~:
/r1?ce Murat pussent m'accuser d'avoir condmt, Je résolus de m'en débarrasser par combat;
·
, J eta1s en uniforme , ma·1s, pour
~a ent1 ma course par peur. en second 11·eu
~ne _ru~e. Après avoir parcouru deux lieues, mieux ecarter les soupçons que le maître de
Je
cornprenais
· q~e plus Je
. m'éloignerais
'
dem
rapi-• J~ dis_ a cet homme que j'avais oublié dans poste et ses
. gens pourraient avo·1r en me
ent des environs de la capitale et devan- 1écurie de sa poste un mouchoir contenant voyant arriver seul J·e me ha'ta· d 1 . d'
'
' e eur 1re

tr~: J

�•
r-

MÉJKO~l!S DU GÉ1YÉJtAZ. BA1(01Y Dl! M .A1{BOT

1t1STO'J{1Jl

Normandie. Ce château, ainsi que celui de
que le cheval du postillon qui m'accompagnait faisant de nombreuses questions sur le combat Compiègne, se trouvant alors en réparation,
s'étant abattu et fortement blessé, j'avais en- de Madrid, et il me fut aisé de voir qu'il par- le ,roi Charles IV, la reine d'Espagne, celle
gagé cet homme à le reconduire au pas à tageait l"opinion de Murat, et qu'il considérait d' Etrurie et le prince de la Paix allèrent haBuitrago. Cette explication paraissait fort na- la victoire du 2 mai comme devant éteindre biter provisoirement Fontainebleau, tandis
tu~elle; on me donna un nouveau cheval, un toute résistance en Espagne. Je croyais le con- que Ferdinand, ses deux frères et son oncle
autre postillon, et je repartis au galop, sans traire; et si Napoléon m'eût demandé ma façon furent envosés à Valençay, fort belle terre du
m'inquiéter du désappointement qu'éprouve- de penser, j'aurais cru w~n,:nnr à l'honneur Berry apparteftant à M. de Talleyrand. Ils y
rait le postillon de Buitrago. L'essentiel, e\ist en la dissimulant; mais Je Je1c1.is respectueu- furent bien traités, mais exactement surveillés
que j'étais désormais maitre de mon secret, sement me borner à répondre aux questions par la garnison que commandait le colonel
et en ne m'arrêtant nulle part, j'avais la cer- de !'Empereur, et je ne pouvais lui faire con- Bertemy, ancien officier d'ordonnance de
titude d'arriver à Bayonne avant que la voix naitre mes tristes pressentiments que d'une !'Empereur. Ainsi se trouva consommée la
publique eût fait connaître les événements de manière indirecte. Aussi, en racontant la ré- spoliation la plus inique dont l'histoire movolte de Madrid, je peignis des couleurs les
Madrid.
derne fasse mention.
Je marchai toute la nuit dans les monta- plus vives le désespoir du peuple en appreDe tout temps, la victoire a donné au vaingnes; le chemin y est fort beau, et j'entrai au nant qu'on voulait conduire en France les queur le droit de s'emparer des Étals du
point du jour à l'Herma. Il y avait garnison membres de la famille royale qui se trouvaient vaincu à la suite d'une guerre franche et
française dans cette ville, ainsi que dans toutes encore en Espagne, le courage féroce dont les lo1·ale ; mais disons-le sincèrement, la concelles que j'avais à traverser pour me rendre habitants, et même les femmes, avaient fait duite de Napoléon dans cette scandaleui;e afà Bayonne. Partout nos généraux et nos offi- preuve pendant l'action, l'attitude sombre et faire fut indigne d'un grand homme tel que
ciers m'offraient des rafraichissements, en me menaçante qu'avait conservée la population lui. S'offrir comme médiateur entre le père
demandant ce qu'il y avait de nouveau; mais de Madrid et des environs après notre vic- et le fils pour les attirer dans un piège, les
je tenais bouche close, de crainte qu'un acci- toire .... J'allais peut-être me laisser aller à dépouiller ensuite l'un el l'autre ... ce fut une
dent me forçant à m'arrêter quelque part, je dévoiler toute ma pensée, lorsque Napoléon atrocité, un acte odieux, que l'histoire a Oétri
ne fusse devancé par les noUYelles que j 'au- me coupa la parole en s'écriant : « Bah 1 et que la Providence ne tarda pas à punir, car
rais moi-même répandues, cc qui m'aurait u bah!. .. ils se calmeront et me béniront ce fut la guerre d'Espagne qui prépara et
cc lorsqu'ils verront leur patrie sortir de l'opexposé aux attaques des paysans.
«
probre et du désordre dans lesquels l'avait amena la chute de Napoléon.
Il y a de Madrid à Bayonne la même disIl faut cependant être juste : tout en mantance que de cette dernière ville à Paris, c'est- « jetée l'administration la plus faible et la quant de probité politique, !'Empereur ne se
à-dire deux cent ringt-cinq lieues, trajet bien &lt;I plus corrompue qui ait jamais existé!. .. » faisait pas d'illusions sur ce qu'il y avait de
long, surtout lorsqu'on le parcourt à franc Après cette boutade, prononcée d'un ton sec, répréhensible dans sa conduite, el je tiens de
étrier, sabre au côté, sans prendre un seul Napoléon m'ordonna de retourner au bout du M. le comte Defermon, l'un de ses ministres,
quart d'heure de repos et par une chaleur jardin, afin de prier le roi Charles lV et la qu'il en fit l'aveu en plein conseil; mais il
brûlante.... Aussi étais-je exténué 1... Le be- Reine de venir le joindre, et pendant que ajouta qu'en politique il ne fallait jamais ouje hâtais le pas, il me suivit lentement en
soin de sommeil m'accablait, mais je n'y cédai
blier ce grand axiome : « Le bon résultat et
pas une seule minute, tant je comprenais la relisant les dépêches de Murat.
la nécessité justifient les moyens. 11 Or, à
Les anciens souverains de l'Espagne s'étant
nécessité d'avancer rapidement. Pour me
tort ou à raison, !'Empereur avait la ferme
aYancés
seuls vers !'Empereur, celui-ci leur
tenir é,·eillé, j'augmentais le pourboire des
conviction que, pour contenir le nord, il falpostillons, à condition qu'ils me chanteraient, annonça probablement la révolte et Je combat lait fonder sous la protection de la France un
tout en galopant, ces chansons espagnoles que de Madrid, ca-r Charles IV, s'approchant vive- grand empire dans le midi de l'Europe, ce
j'aime tant, à cause de leur naïveté romanti- ment de son fils Ferdinand, lui dit à haute qu'on ne pouvait exécuter sans posséder l'Esque et du charme de Jeurs airs expressifs, ,·oix aYec l'accent de la plus grande colère : pagne. Napoléon, ainsi mis en mesure de disempruntés aux Arabes .... Enfin je vis la Bi- « Misérable! sois satisfait; Madrid vient d'être poser de ce beau ropume, l'offrit à Joseph,
&lt;I baigné dans le sang de mes sujets, répandu
dassoa et entrai en France! ...
son frère aîné, alors à Naples.
Marac n'est plus qu'à deux relais de Saint- &lt;1 par suite de ta criminelle rébellion contre
Plusieurs historiens ont blâmé !'Empereur
Jean-de-Luz; j'y arrivai tout couvert de pous- « ton père!... Que ce sang retombe sur ta de n'avoir pas mis sur le trône d'Espagne son
sière, le 5 mai, au moment où l'Empereur, &lt;1 tête! ... » La Reine, se joignant au Roi, beau-frère Murat, qui, habitué au commansortant de diner, se promenait dans le parc accabla son fils des plus aigres reproches et dement des troupes, ainsi qu'aux périls de la
en donnant le bras à la reine d'Espagne et leva même la main sur lui 1... Alors les dames guerre, paraissait bien mieux convenir au
ayant à côté de lui Charles IV. L'impératrice et les officiers s'éloignèrent par convenance de gouvernement d'une nation ardente et fière
Joséphine, les princes Ferdinand et don Carlos cette scène dégoûtante, à laquelle Napoléon que le timide et nonchalant Joseph, ami des
les suivaient; le maréchal du palais, Duroc, vint mettre un terme. Ferdinand, qui n'avait arts, totalement étranger aux occupations
pas répondu un seul mol aux remontrances
et plusieurs dames venaient après.
militaires, et récemment amolli par les délices
sévères
de ses parents, résigna le soir même
Dès que l'aide de camp de service eut préde Naples. Il est certain que, dès l'entrée de
venu l'Empereur de l'arrivée d'un officier la couronne à son père; il le fit moins par Murat en Espagne, sa réputation guerrière,
expédié en courrier par le prince Murat, il repentir que par crainte d'être traité comme sa haute stature, sa belle prestance martiale,
s'avança vers moi suivi des membres de la l'auteur de la conspiration qui avait renversé ses manières, tout enfin, jusqu'à son costume
famille royale d'Espagne et me demanda à Charles IV.
bizarre, toujours empanaché et bariolé, partie à
Le lendemain, le vieux roi, cédant à un
haute voix : &lt;I Qu'y a-t-il de nouveau à Mal'espagnole, partie à la française, plurent infinidrid 1 » Embarrassé par la présence des per- ignoble désir de vengeance que fomentaient ment à la nation castillane, et je suis consonnages qui nous écoutaient, et pensant que la Reine et le prince de la Paix, fit à l' Empe- vaincu que si elle eût cru devoir accepter un
Napoléon serait sans doute bien aise d'avoir reur l'abandon de tous ses droits à la cou- roi pris dans la famille de Napoléon, elle aules prémices des nouvelles que j'apportais, ronne d'Espagne, moyennant quelques con- rait à celte époque préféré le chevaleresque
j'eus la prudence de me borner .à présenter ditions, dont la principale lui conférait la pro- Murat au faible Joseph. Mais depuis le combat
mes dépêches à !'Empereur en le regardant priété du château et de la forèt de Compiègne, de Madrid, dont la voix publique avait infinifixement sans répondre à sa question .... Sa ainsi qu'une pension de sept millions et demi ment exagéré les résultats, l'admiration que
Majesté me comprit el s'éloigna de quelques de francs. Ferdinand eut la lâcheté de se dé- le peuple espagnol avait eue d'abord pour
sister aussi de ses droits héréditaires en faveur
pas pour lire ce que Mural lui annonçait.
Murat s'était changée en haine implacable! ...
de
Napoléon, qui lui accorda un million de
Cette lecture terminée, Napoléon, m'appe·
Je crois être certain que l'Empereur anit
lant, se dirigea vers une allée isolée en me traitement et le beau château de Navarre, en

d'~ho
· • les yeux sur Murat pour le faire
d rd Jete
lu! annonçait officielleml'nt son élévation au mel~ant un avancement rapide à ceux qui pas~01 1 es Espa~nols, mais qu'informé plus tard tronc de Naples, car il fut très somb
.
re pene a répulsion que la nat~on avait conçue dan l que1ques Jours' et tomba enfin si grave- seraient à son service. Tous acceptèrent
ex~pté _le c?ef d'escadron Lamothe et moi:
contre
•
.ce prince' il regarda la chose comme ment ~alade ~ue :'\apoléon, prévenu par le
q~1 avais _bien résolu de ne jamais porter
impossible et l'envoya régner à Naples en chef d état-maJor Belliard dut e
,
nvoyer 1e d ~ulre umforme que celui de l'armée fran:mplacem;,; de Joseph, auquel il donna la général Savary pour prendre la directi d .
on es ç~1se. Je laissai mes chevaux en pension à
uronne
spagne. Ce fut un grand mal- mouvemen ts de l'armée, ce qui était au-dessus
Bayonne, et je me rendis à Paris auprès de ma
heur, car. Uurat eût été fort utile our la de ses talents militaires surtout dans
.
1es cir. .
•
guer~e qm écla~ bientôt dans la Pé:nsule constances ~1ffic1les qui allaient se présenter. mè_re et. du maréchal Augereau, où je passai
lro1s mois fort heureux.
tandis que le roi Joseph ne fut qu'un
,
_La m~ad1e dont Murat venait d'être atteint
barras.
emmit sa vie .en ,danger., aussi , dès qu ,.I1f ut conCHAPITR.E V
Pour donner une couleur de légalité à l'avè- va1escent, il s empressa de quitter l'E
, . , .
,
spagne,
nement
de
son
frère
au
trône
d'E
N
1 I espoir de régner, et se fil Capitulation de ~aylcn el s1;s conséquences. _ :Sos
lé
• .
spagne a- oui1 n an1t pus
Po on av.ait mvité toutes les provinces de ce transporter en France. Avant son départ, il
troupes se rchrenl sur l'Ebre. _ Évacuation clu
royaume a nommer des députés qui d .
Po~lugal. - Je suis décoré et attaché à l'Hatme
fit
ap~e~er
dans
son
cabinet
pour
me
dese réunir à Da
eva1ent
maJor du muéchal Lannes.
. .
yonne pour rédiger une Con- mander s1 Je v?ulais rester à Madrid auprès
slitut1on. Beaucoup s'abstinrent
. 1 1
L? combat du 2 mai et l'enlèvement de la
grand nombre se rendit à l'appe'l mlesa1s e p us d,u g~néral Belhard, qui désirait me garder.
• •é
,
uns par J avais prévu. cette question , et comme1·1 oo famille royale avaient exaspéré la nation .
cu~1os1t ' 1es autres par patriotisme, espérant me .convenait nullement, après aYoir seni t?utes les populations se mirent en insurrec~
qu on leur rendrait l'un de leurs deux rois Il
plusieurs maréchaux et un prince, d'aller t10n contre le gouvernement du roi Joseph
s~ formèrent en assemblée, mais bientôt. il: obscurément me confondre dans la foule des
ri! ~ien q~'ar~ivé et proclamé à Madrid
s ape~çurent que leurs délibérations neseraien t nombreu~ officiers de l'état-major général,
Jutllet, n avait aucune autorité sur Je pays.
pas libres.
Cependant
m,idés par 1a pour ! .faire à peu près le métier de courrier
co
· ·
,
' les uns , oL_ ~spagne offr? cela de particulier que Madrid,
nvicllon ~ un frère du puissant empereur au m1heu des coups de fusil sans gl .
. d'
, ,
mre ni. res1de~ce habituelle des souverains, n'a audes Français pouvait seul rendre l'Espa!!lle e~po1r
avancement, je rcpondis que le ma- cune mfluence sur les provinces, dont chaheu:euse, les autres, poussés par le désir°de rec?al Auger~au, dont j'étais l'aide de camp
cune, ayant formé jadis un petit royaume
sorll_r de l~ souricière dans laquelle ils se rait ~nsenll à ce que j"allasse servir auprè; séparé, en a conservé le titre. Chacun de ces
voyaient pr1~, tous reconnurent la royauté de
u pr~nce ~lurat, mais que, du moment qu
~ciens États a ~a. capi~ale, ses usages, ses
Joseph, mais fort peu restèrent avec lui. la ce pr~~ quittait l'Espagne, je considérai! lois et son administration particulières ce
P!upru:t s'empres~èrent de rentrer en Espag~e, ma m1ss1on comme terminée et demandais à qui lui permet de se suffire à lui-même
ou, des leur arrivée, ils protestèrent cont
retourner _auprès du maréchal Augereau.
lorsque Madrid est au pouvoir de l'ennemi.
le vote qu'ils prétendaient leur avoir été a~~
Je partis ~one de Uadrid le 17 juin, avec C'est ce qui arriva en i 808. Chaque province
raché.
Murat. Il étrut porté en litière; ses officiers eut sa Junte, son armée, ses magasins et ses
J'avais quitt? Bayonne le 11 mai pour re- et une nombreuse escorte l'accompagnaient . finances. Cependant la Junte de Séville fut
tourner à Madrid ·auprès de Murat au l .
nous voyagions à petites journées el arrivâme; reconnue comme pouvoir dirigeant central.
portais les dépêches de
' que JC
L'Espagne se levant
l'Empereur. Je trouvai
alors comme un seul
dans toutes les provinhomme contre l'armée
ces que je traversai les
française, celle-ci se fùt
esprits fort agités, car
trouvée dans une posion y connaissait l'abtion critique, lors même
dication forcée de Ferque, dirigée par un gédinand VII, l'idole du
n.é~al habile, sa compope~ple, et l'on compr~
s1t1on eût été aussi forte
nait que Napoléon allait
qu'elle était faible. Nous
s'emparer du trône d'Esessuyâmes des revers
pagne; aussi l'insursur terre comme sur
rection s'organisait-elle
mer, car une escadre
de toutes parts. Heufut forcée de se rendre
reuse~enl, nos troupes
en rade de Cadix, en
occupaient toutes les
même temps que le
villes et bourgs situés
maréchal Moncey dut
entre la France el Mase retirer du royaume
drid, sans quoi j'eusse
de Valence. La Junt&lt;'
été certainement assassouveraine de Séville
siné. On m'escortait
déclara la guerre à Ja
d'un poste à l'autre ce
France au nom de Ferne m'empêcha p~int
dinand VII. Le général
d _etre attaqué plusieurs
Dup?nt,_ que; Savary
'[
G
{;I,ch~ Giraudon.
fois : un cavalier fut
av a 1l imprudemment
"ANUEL ODOY, PRil'iCE DE LA PALX· T aN eau de GOYA. (Académie San Fern,n.to, .\falri.J.)
mè~e tué auprès de
lancé sans soutien en
mm au passage du céAndalousie, au delà
lèbre défilé de Pan.
des montagnes de la
~orbo, et je trouvai deux cadavres de nos l? 5 juillet à Bayonne, où se trouvaient encore S1er~a~,1orena' voyant au commencemen l
l~nta~sins dans la montagne de Somo-Sierra. 1 Empereui:_ et le nouve~u roi d'Espagne.
de JWllet t~ules les populations s'insurger
Cétaient les prémices de ce que les Espa!!llols
Ce _fut la que le prmce Mural prit le titre autour de lm, et apprenant que les dix mille
nous préparaient 1
°
de .roi de Naples. Les officiers de son état- hommes d~ camp Saint-Roch, les seules
Les ~épêches que je portais au prince Murat ~aJor ayant été le compl_imenter à ce sujet, t~oupes de hgne espagnoles qui fussent réucontena1en l la lettre par laquelle !'Empereur il nous proposa de le smvre en Italie, pro- mes en corps d'armée, s'avançaient sous

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seulement ils les déclarèrent prisonnières de
les ordres du .général Castanos, résolut de se ding, ·suisse au service 'dé l'Espagne, la per- guerre, mais, les maltraitant indignem~nt,
retirér ,vers Madrid et envoya à cet effet la mission de· passer avec son armée pour re- laissèrent égorger plusieurs milliers de sol.divisi'ow Vedel ·pour s'emparer de la Sierra- tourner à Madrid!. .. Reding, après y avoir dats.par les paysans !
. Morena ·et rouvrir les êommuriièations. Mais consenti, déclara ne pouvoir rien faire sans
Dupont, Vedel et quelques généraux obtinau lieu de suivre promptement cette avant- l'autorisation du général Castaùos, son supé- rent seuls la permission de retourner en France.
garde, le général Dupont, qui d'excellent divi- rieur, qui se trouvait à plusieurs lieues de là; Les officiers et les soldats furent d'abord
sionnaire était devenu un fort mauvais général celui-ci voulut à son tour en référer à la Junte entassés sur des pontons stationnés sur la
en chef, prit la résolution de comballre oh il supérieure, qui éleva toutes sortes de diffi- rade de Cadix; mais une fièvre épidémique
se trouvait, et donna ordre à la division Vedel, cultés.
fit de tels rava·ges parmi eux, que les autorités
Pendant ce temps-là, les jeunes conscrits
déjà éloignée de plus de dix lieues, de revenir
de Dupont étaient dans la plus pénible posi- espagnoles, craignant que Cadix n'en fût
sur ses pas !... A cette première faute, Doin testé, reléguèrent les survivants dans l'île
tion. Dupont donnait des ordres contradicpont joignit celle d'éparpiller les troup~s.gui
déserte de Cabrera qui ne possède ni eau
toires, ordonnant tour à tour à Vedel d'attarestaient auprès de luîet de perdre un tèmps
ni maisons! Là, nos malheureux Français,
précieux à Andujar, sur les rives du Gu~dal- quer ou de ramener sa division sur Madrid. auxquels on apportait toutes les semaines
Vedel, prenant ce dernier parti, se trouvait
quivir.
, •;.
quelques tonnes d'eau saumâtre, du biscuit
Les Espagnols, renforcés de plusieurs ré- le lendemain 21 juillet au pied de la Sierra- de mer avarié et un peu de viande salée,
giments suisses, profitèrent de ce retard pour Morena, hors de l'atteinte de Castaiios.
vécurent presque en sauvagés, manquant
Mais, malheureusement, le général Dupont
rnvoyer une parlie de leurs forces sur la rive
d'habits, de linge, de médicaments, ne receopposée à celle qu'occupait notre armée, qui s'était décidé à capituler, et, par une faiblesse vant aucune nouvelle de leurs familles el
vraiment inqualifiable, il avait compris dans
se trouva ainsi prise entre deux feux! ... Rien,
mrme de la France, el étant obligés, pour
celle capitulation les troupes du général Vedel ,
cependant, n'était encore· perdu, si l'on eût
s'abriter, de creuser des tanières comme des
auxquelles il donna l'ordre de revenir à bêtes fauves !... Cela dura six ans, jusrp1'à la
combattu courageusement et avec ordre ; mais
Dupont avait si mal organisé ses troupes qur, Baylcn. Ces &lt;lernières, mises désormais en paix de 1814; aussi, presque tous les prisonposition de regagner Madrid, s'y refusèrent niers moururent de misère et de chagrin.
arrivées devarit le défilé de Baylen, la queue
de la colonne se trou vail à trois lieues de la avec tumulte. Leur général, au lieu de pro- M. de Lasalle, qui devint officier d'ordonnance
fiter de cet enthousiasme, leur fit comprendre
du roi Louis-Philippe, était du nomLre de
tête! .. . Alors Je général Dupont, au ·lieu de
à quelles représailles elles exposaient les huit
ces malheureux Français, et lorSl(u'on le
réunir ses forces, engagea successivement
mille hommes de Dupont, ajoutant que la
tous ses régiments, à mesure qu'ils arrivaient.
délivra, il était, comme la plupart de ses
capitulalion n'avait rien de rigoureux, puisIl en fit de même des pièces d'artillerie. Nos
camarades, presque entièrement nu depuis
qu'elle slipulait leur transport en France, plus de six ans!. .. Les· Espagnols, lorsqu'on
jeunes et faibles soldats, exténués par quinze
où leurs armes leur seraient rendues. Les
leur faisait observer que la violation du traité
heures de marche el huit heures de combat,
officiers et soldats déclarèrent que mieux va- de Baylen était contraire au d1·oit des gens,
tombaient de fatigue sous les rayons brûlants
lait alors se retirer immédiatement tout armés admis chez tous les peuples civilisés, répo11du soleil d'Andalousie ; la plupart ne pousur Madrid ; mais à force de prècher l'obéisvaient plus ni marcher ni porter les armes,
daienl que l'arrestation de Ferdinand Vil leur
sance passive, le général Vedel parvint à roi n'avait pas été plus légale, el riu' ils ne
cl se couchaient au lieu de comb'allré encore ....
ramener sa division à Baylen, où elle mit bas faisaient que suivre rexemple que Napoléon
Alors Dupont demanda une suspension d'arleur avait donné !. .. li faut convenir que ce
mes, que les Espagôols acceptèrent arnc les armes.
Le fait d'avoir compris dans la capitulation
d'autant plus' d'empressement qu'ils craireproche ne manquait pas de fondement.
une division déjà hors &lt;l'atteinte de l'ennemi,
Lorsque l'Empereur apprit le désastre de
gnaient un prochain changement à leur désafut de la part du général Dupont un acte des Baylcn, sa colère l'ut d'autant plus terribh•,
vantage.
plus blâmables; mai que penser du général que jusque-là il avait considéré les Espagnols
En effet, la division Vedel, qui la veille m·ait
\'edel, obéissant aux ordres de Dupont qui
reçu l'ordre de joindre le général en chel', n'était plus libre, et remettant aux Espagnols comme aussi lâches que les Italiens, et pensé
arrivait en ce moment derrière le corps es- toute sa division d'un effectif de prè5 de dix. que leur levée de boucliers ne serait qu'une
pagnol qui barrait le passage à Dupont. Le mille hommes? Dupont poussa l'égarement révolte de paysans, que la présence de quelques bataillons français disperserait en peu
général Vedel attaquant les Espagnols avec
jusqu'à comprendre dans son traité toutes les
succès, ceux-ci envoyèrent un parlementaire
de jours; aussi versa-t-il des larmes de sang
troupes de son corps d'armée et même celles
le prévenir qu'ils étaient convenus d' un armis- qui n'avaient pas passé la Sierra-Morena! en voyant ses aigles humiliées et le prestige
d'im•incibles s'éloigner des troupes frantice avec le général Dupont. Vedel u'en tint
Le général Castaiios exigea que ces détaaucun compte et continua vigoureusement le chements feraient vingt-cinq lieues pour venir çaises!... Combien il devait regrcller d'avoir
composé ses armées d'Espagne de jeunes cl
combat. Déjà deux régiments espagnols
rendre les armes! Entraînés par l'exemple,
avaient mis bas les armes, plusieurs autres
inhabiles conscrits, au lieu d'y emoyer les
les commandants des corps isolés se conforfuyaient, et le général Vedel n'était ·plus qu'à
vieilles bandes qu'il avait laissées en Allllmèrent aux ordres du général Dupont. Un magnc! Mais rien ne saurait peindre sa colère
une petite lieue des troupes de Dupont qu'il
seul, il faut le citer, un seul, le brave chef
contre les généraut Dupont et Vedel, qu'il
allait · dégager complètement, lorstiue arrive
de bataillon de Saintc-l&lt;~glise, répondit qu'il
eut le tort d'enfermer pour éviter le scaodale
un aide de camp de ce dernier qui, après
n'avait plus d'ordre à recevoir d'un général
d'une procédure retentissante, et qui furent
avoir traversé l'armée ennemie, apporte à
prisonnier de guerre, et marchant rapidement,
Vedel l'ordre de ne rien entreprendre parce malgré l'attaque des paysans insurgés, il par- désormais considérés comme victimes du
que l'on traite d'un annislice. Le général vin L avec peu de pertes à rejoindre les avanl- pou voir arbitraire. On ne les traduisit en
Vedel, au lieu de persister dans la bonne in- postes du.camp français qui couvrait Madrid. conseil dll guerre que cinq ans après : c'était
spiration qui l'avait porté peu d'instants avant L'Empcreur donna à ce courageux et intelli- trop tard.
11 est facile de concevoir l'effet que la capià refuser de reconnaître l'autorité d'un chef
gent officier le grade de colonel.
entouré d'ennemis, el obligé de _faire passtr _ Al'exception du bataillon de M.. de Sainte- tulation de Baylen produisit sur l'esprit d' un
par leurs mains les ordres qu'il donnait à ses l~glise, toute l'armée du généralDupont, forte peuple orgueilleux et aussi exalté que le
subordonnés, Vedel s'arrête au milieu de sa de 25;000 hommes, se trouva ainsi désarmée. · peuple espagnol!. .. L'insurrection prit un
victoire et ordonne de cesser le feu. Les Es- Alors, les Espagnols, n'ayant plus rien' à immense développ~ment. En vain le maréchal
pagnols n'avaient cependant plus que huit· craindre, refusèrent de tenir les artïcles de la' Bessières avai L-il ~allu l'armée dès Asturies
dans les plaines de Medina de Rio-Scco : rien
cartouches par homme, mais il leur arrivait
capitulation qui stipulaient le retour des
des renforts, ils voulaient gagner du temps.
ne pouvait arrêter l'incendie.
troupes françaises dans leur patrie, et non
Le général Dupont &lt;le1mnùa au général He-

Les

CHASSECRS DE LA GARDE CHARGENT LE PEUPLE DANS LA C ALLE DE ALCALA (RÉVOLT
·
E DE

MADRID1

2 MAI 18o8)
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IIé V izzavona.
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La Junte de Séville correspondit par l'en- puis il se prépara à se rendre lui-même en
tremise de l'Angleterre a,·cc le général La Ro- Espagne à la tète de ces troupes, dont l'efmana, commandant les 25,000 hommes fectif s'élevait à plus de 100,000 hommes,
fournis par l'Espagne à Napoléon en 1.807. sans compter les divisions ~e jeunes soldats
Ce corps, placé maladroitement sur les côtes restés sur la ligne de !'Ebre et dans la
par Bernadotte, fut ramené dans sa patrie Catalogne, ce qui de,·ait porter l'armée à
et augmenta le nombre de nos ennemis. Les 200,000 hommes!
Quelques jours avant sont départ, l'Emplaces fortes encore occupées par les Espapereur,
qui avait l'intention d'emmener Augnols se défendaient avec vigueur, et plusieurs
gereau
avec
lui, si sa blessure reçue à Eylau
villes ouvertes se tranformèrent en places
lui
permettait
d'accepter un commandement,
fortes. Saragosse avait donné l'exemple, et
l'avait
fait
venir
à Saint-Cloud . J'accompagnais
bien qu'attaquée depuis quelque temps, elle
le
maréchal,
auprès
duquel j'étais de service,
se défendait avec un acharnement qui tenait
et me tenais à l'écart aYec les aides de camp
de la rage.
La capitulation de Baylen allait permettre de Napoléon pendant que celui-ci se promeà l'armée espagnole d'Andalousie de marcher nait avec Augereau. Il parait qu'après avoir
sur ~ladrid, ce qui contraignit le roi Joseph traité du sujet qui motivait celle démarche,
à s'éloigner le 51 juillet de sa capitale, dans leur conversation étant tombée sur la bataille
laquelle il n'avait passé que huit jours! Il se d'E)·lau et sur la conduite glorieuse du U• de
retira avec un corps d'armée derrière Miranda ligne, Augereau parla du dévouement avec
del Ebro, où le Oem·e offre une bonne ligne lequel j'avais été porter des ordres à ce régide défense. Nos troupes abandonnèrent le ment, en traversant des milliers de Cosaques,
siège de Saragosse, ainsi que celui de plu- et entra dans les plus grands détails sur les
sieurs places fortes de la Catalogne, et le dangers que j'avais courus en remplissant
rendez-vous général fut sur l'Èbre. Telle était celte périlleuse mission, ainsi que sur la
la position de notre armée en Espagne au manière naimenl miraculeuse dont j'avais
mois d'aoùt. On ne tarda pas à être informé échappé à la mort, après a,·oir été dépouillé
d'un nouveau malheur : le Portugal venait de et laissé tout nu sur la neige. L'Empereur
nous être enlevé!... L'imprudent général lui répondit : a La conduite de Marbot est
Junot avait tellement disséminé ses troupes, fort belle; aussi lui ai-je donné la croix! »
qu'il occupait tout le royaume avec sa petite Le maréchal lui ayant déclaré avec raison que
armée et faisait, par exemple, garder l'im- je n'avais reçu aucune récompense, Napoléon
mrnse province des Algar,es, située à plus de soutint ce qu'il aYait avancé, et pour le prouver,
quatre-vingts lieues de lui, par un simple il fit appelerle major général prince Berthier.
détachement de 800 hommes. li y avait vrai- Celui-ci alla compulser ses registres, et le
résultat de cet examen fut que !'Empereur,
ment folie!
informé
de ce que j'avais fait à Eylau, aYait
Au~si on apprit que les Anglais, après avoir
bien
porté
le nom de Mar bot,· aide de camp du
débarqué un corps nombreux aux portes de
maréchal
Augereau,
parmi les officiers qu'il
Lisbonne, t:t s'ètre donné pour auxiliaire la
voulait
décorer,
mais
sans ajouler mon prépopulation révoltée contre les Français, avaient
nom,
parce
qu'il
ignorait
que mon frère fùt
attaqué Junot avec des forces tellement supéà
la
suite
de
l'état-major
du maréchal; de
rieures que celui-ci, après avoir combattu
sorte
qu'au
moment
de
délivrer
les brevets,
toute une journée, avait été obligé de capituler
à Vimeira, devant le général Arthur Wellesley, le prince Berthier, toujours très occupé, avait
qui fut depuis le célèbre lord Wellington. Ce dit pour tirer son secrélaire d'embarras : &lt;( Il
faut donner la croix à l'aîné. » Mon frère
général, alors le plus jeune de l'armée an
a
mil donc été décoré, bien que ce fût la preglaise, n'eut ce jour-là le commandement que
par suite du retard apporté au débarquement mière alfaire à laquelle il assistât, el que,
de ses chefs. Sa réputation el sa fortune datent récemment arrivé des Indes, par suite d'un
de celle journée. La capitulation portait que cong~ temporaire, il ne fit même pas partie
l'armée française érncuerait le Portugal el orticiellement de la grande armée, son régiserait transportée en France par mer, sans ment étant à l'ile de France. Ainsi se trouva
être prisonnière de guerre ni déposer lts Vl:rifiée la prédiction qu'Augereau avait faite
armes. Les Anglais exécutèrent fidèlell!,ent à Adolphe, lorsqu'illui dit : (( En vous plaçant
ces traités; mais comme ils prévoyaient que . dans le mème état-major que votre frère,
l'Empereur se hâterait d'emurer en Espagne vous ,·ous nuirez mutuellement. ,,
Quoi qu'il en soit, !'Empereur, après avoir
les troupes que Junot ramènerait de Lisbonne,
un
peu grondé Berthier, se dirigea vers moi,
ils les conduisirent à Lorient, à trente jours
me
parla avec bonté, et prenant la croix d'un
de marche de Bayonne, au lieu de les débarde ses officiers d'ordonnance, il la plaça sur
quer à Bordeaux.
En effet, Napoléon dirigeait vers la Pénin- ma poitrine! C'était le '29 octobre 1808. Ce
sule des forces immenses ; mais cette fois ce fut l'un des plus beaux jours de ma ,·ie, car,
n'étaient plus de jeunes et faibles·conscrils à cette époque, la Légion d'honneur n'avait
auxquels les Espegnols allaienl avoir affaire, point encore été prodiguée, et on y attachait
car !'Empereur fit venir d'Allemagne Lrois un prix qu'elle a malheureusement bien
corps d'armée d'infanterie et plusieurs de perdu depuis .... Être décoré à vingt-six ans! .. .
cavalerie, tous composés de vieilles bandes Je ne me sentais pas de joie!. .. La satisfaction
qui avaient comballu à Iéna, Eylau, Friedland, du bon maréchal égalait la mienne, et pour
et il y joignit une grande partie de sa garde, la faire partager à ma mère, il me conduisit

auprès d'elle. Aucun de mes grades ne me
causa un tel bonheur. Mais ce qui mit Je
comble a ma satisfaction, c'est que le maréchal du palais, Duroc, envoya chercher le
chapeau qu'un boulet avait troué sur ma tête
à la bataille d'Eylau. Napoléon voulait le
voir.
Sur le conseil mème de Napoléon, Augegereau ne pouvait faire campagne; il pria
donc le maréchal Lannes, qui anit un commandement en Espagne, de vouloir bien me
prendre avec lui, non plus comme aide de
camp auxiliaire, tel que je l'avais été auprès
du même maréchal pendant la campagne de
Friedland, mais comme aide de camp en pied,
ce qui fut fait. Toutefois je devais retourner
auprès d'Augereau s'il reprenait du service.
Je partis donc en novembre pour Bayonne,
qui, pour la quatrième fois, était mon point
de rendez-vous avec le nouveau chef auprès
duquel je devais servir. Mes équipages, laissés
à Bayonne, se trouvèrent tout préparés, et il
me fut possible de prêter un cheval au maréchal Lannes, les siens n'étant pas encore
arrivés lorsque l'Empereurpassala frontière.
Je connaissais parfaitement le pays que nous
devions parcourir, ses usages et un peu sa
langue; je pus donc rendre quelques services
au maréchal, qui n'était jamais venu dans
cette partie de l'Europe.
Presque tous les officiers que le maréchal
Lannes avait eus près de lui pendant les campagnes précédentes ayant obtenu de l'avancement dans divers régiments à la paix. de
Tilsitt, ce maréchal s'était trouvé en 1808
dans la nécessité de former un nouvel étalmajor pour aller en Espagne, et bien que
Lannes fut un homme des plus fermes, diverses considérations l'avaient déterminé à
prendre des officiers dont les uns, faute de
goût pour le métier, les autres par jeunesse el
inexpérience, n'avaient aucune connaissance
de la guerre. Aussi, quoiqu'à l'exemple du
maréchal chacun fùt tr{•s brave, c'était le
moins militaire des étals-majors dans lesquels
j'ai sm·i.
Le premier aide de camp était le colonel
O'Meara, descendant de l'un de ces Irlandais
ramenés en France par Jacques li. Le général
Clarke, duc de Feltre, son beau-frère, l'avait
fait admettre auprès de Lannes ; il était brave
mais pouvait rendre peu de ~ervices ; il fut
préposé dans la suite au commandement
d'une petite place forte de Belgique, uù il
mourut.
Le second aide de camp était le chef d'escadron Guéhéneuc, beau-frère du maréchal
Lannes, homme fort instruit et aimant l'étude;
devenu colonel du 26• léger, il se fit bravement blesser à la Bérésina. Il commanda en
dernier lieu à Bourges, en qualité de lieutenant général.
Le troisième aide de camp, le chef d'escadron Saint-Mars, excellent homme, ancien
ingénieur auxiliaire, devint colonel du 5• de
chasseurs et fut fait prisonnier en Russie.
Comme général de brigade, il finit par remplir les fonctions de secrétaire général de
l'ordre de la Légion d'honneur.

'-,

_________

.MÉM011(ES DU GÉ7YÉ7f..Jl1. BA1(01Y DE .M.JnUJOT

J'étais le quatrième aide de camp du m - mê~e pend~~t la campagne de Friedland.
comprit,el comme il aimait les hommes d'un
réchal Lannes.
a
« S~ vous n etes pas tué, me dit-il' je vous espr_1t prompt, _loi~ d'être choqué de cette
d'fi~ cinquième était le marquis Seraphino ferai avancer. très
» Le marec
, ha1 or1gmale reparlle, il sourit et dit à l'officier:
. rapidement.
.
. uquerque, grand seigneur espagnol bon ne promettait Jamais en vain et la h l
. . .
,
au e « ~otre colon_el vous propose pour le grade de
vn·ant et fort brave. li avait eu de nombreux faveur dont I.1JOU1ssa1t
auprès
de
l'E
.
.
mpereur « heutenant,Je vous 1accorde., mai·s à l'aremr,
démêlés avec le prince de la Paix el finit ar lut. ren.dait
tout possible. Je me promis donc &lt;1 soyez plus sage, ou je vous casserai· 1
. à B
.... »
entrer dans la compagnie des gendarmes d'~r- de servir avec le courage et Je zèle les lus
Je t rouvm ', urgos _mon frère qui faisait
donnance,
d'où
il
passa
à
l'état
.
d
soutenus.
p
éh
-maJor u mala 1:3mp~gne à 1etat-maJor du prince Berthier,
~ ch al ~~ann~s. Un boulet lui brisa les reins à
En quittant Bayonne, nous marchâmes maJor genéral. Les talents militaires du maa ata1~e d Essling et le jeta raide mort sur avec les colonnes de troupesJ·usque surl'''b
r,échal Lannes . grandissant tous les jours,
'
. • •
r, re,
la poussière!
ou n?us J?•gm~es !e roi Joseph et la jeune 1~mpereur_, qm en avait une très haute opiLe s~xième aide de camp était le capitaine armee qm avait fait la dernière campagne
Waltev11le,
fils du grand landmann de 1a Le repos et_ l'habitude des camps avaien~ mon, ne lut donnait plus de commandement
H . bli
fixe, voulan~ le réserver auprès de sa per. epu _que helvétique et représentant la na- d_onné _à_~ Jeunes conscrits des forces et un sonne pour 1envorer partout où les aœ.;
•
uwres
lion•t smsse
. auprès du maréchal Lannes, qut. air. m1h~1.re qu'ils étaient loin d'avoir au se trouvera1enl
compromises certain
•·1
ava1. 1e litre de colonel des troupes suisses au mots de Jutllet précédent. Mais ce qui relevait 1 , bl" .
'
qu •
es_
rcta
•r~tt
promptement.
Aussi
Napoléon,
service
n · de la France· li fit la campagne de surtout leur moral, c'était de se voir com- pret à conlmuer sa marche sur Madrid
uss1e comme chef d'escadron des lanciers mandés p~r 1:Empereur en personne et d'ap. à sa gauche la' cons,.déran t qu'·1
i avait. laissé
ville
rouges d; la garde, etje le retrouvai un bâton prendre 1armée des anciens corps de 1
de Saragosse occupée par les insurgés d'Araà la m~m a~ p~ssage de la Bérésina. J'eus g~ande armée. Les Espagnols furent saisi: go~ et soutenue par l'armée de Castailos, vicbeau lu~ ofihr 1 un des onze chevaux que je d_ étonnement et de crainte à l'aspect des
torieuse de Dupont, et que le vieux maréch 1
r~mena1s dans cette retraite, je ne pus l'em- vieux grenadiers de la véritable grande
Moncey tâtonnait, Napoléon, dis-je, ordon:a
pecher de succomber au froid et à la fatigue armée, et comprirent que les choses allaient
au maréchal' Lannes
de Èse rendre à L0 "0 ro110
,
en approchant de Vilna.
changer de face.
r.enlre de l armee de l' bre, d'en prendre
Le septième _aide de camp était le célèbre
En elfet, à peine arrivé sur l'Èbre, !'Em- commandement el d'attaquer Castaftos. ~fonLabédoyère, qut sortait des genda.i·mes d'or- pereur lança au delà de ce fleuve de nomcey se trouva ajnsi sous les ordres de Lannes.
d_onnance. Labédoyère était beau, grand, s i- breuses colonnes. Tout ce qui voulut tenir
~ fut_le premier exemple d'un maréchal d;
rtluel, _brave, instruit, parlant bien, quoite devant elles fut exterminé ou ne dut son salut l Empire commandant à son é« 1 L
.. .
oa . anncs
br?dou11lan,t un peu. Devenu aide de camp du qu'à une fuite rapide. Cependant, les Espamer1ta1t cette marque de confiance et d d"
prmce Eugene de Beauharnais, il était colonel ~ol~, éto~nês, mais non découragés, ayant f u·
.
e ismc on.N li parltt
. avec son état- maJ·or scu1ce~ 1814. On sait comment il amena son ré- reum plusieurs de leurs corps d'armée mus
ment. ous •prm~es la poste pour éviter les
giment à !'Empereur au retour de l'ile d'Elb
le~ murs de Burgos, osèrent attendre la ha- lenteurs qu aurait entrainées Je t
é •
ransport
La Resta~~ation le fit juger et fusiller. e. ta1lle. Elle eut lieu le 9 novembre el ne fut d
e nos qu1pages et de nos chevaux dans
. Le hutl!ème aide de camp se nommait de pas l~ngue, car les ennemis, enfoncés dès le l · &lt;l'
.
un
raJet une cmquantaine de lieues, el leur
Y•ry, fil~ du sénateur de ce nom, appartenant pre~11cr choc, s'enfuirent dans toutes les di- retour sur Burgos et Uadrid . l
. .
· e cap1tame
a une _tres ancienne famille de Savoie, alliée recllons, poursuivis par notre cavalerie qui Dagusan rut chargé de les conduire
à1 .
aux rois de Sardaigne. Je ne lui connaissais leur fit ~prouver des pertes immenses.
de Napoléon.
a suite
que des qualités ; aussi m'étais-je lié intiIl a:r•~a pendant celte bataille un fait cxVous savez
qu'à
cette
époque
les
• es.
re1ais
J?~ment avec lui. Je l'aimais comme un frère. ~raordma.ire, et heureusement fort rare. Deux pagnols n,avaient
pas de chevaux de t ·t
Eleve de l'École militaire, il devint capitaine Jeunes sous-lieutenants de l'infanterie du
•
'il
rai
mais, qu s possédaient les meilleurs bidel.;
en Es~agne, en 1808 et fut grièvement blessé maréchal Lannes, s'étant querellés, se batti1~urope .•L~ maréchal et nous, partîmes
à Esshng 1a~née suivante; il mourut dans rent en duel devant le front de leur bataillon de
donc a franc
. etr1er, escortés de poste en poste
mes bras à Vienne.
sous un~ grèle dehoulels ennemis .... L'un d'eu~ par des detachemenls de cavalerie N
,
.
. ..
• ous reOutre les huit aides de camp titulaires le eut la JOUe fendue d'un coup de sabre. Le l rogradames
ams1
Jusqu'à
Miranda
del
El
,
'
,ro,
mar~chal av~t?taché à son état-major d;ux colonel les fit arrêter et conduire devant le d'ou• nous parvmmes
à Longroiio en lonucant
officiers. auxiliaires : le capitaine Dagusan, maréchal, qui les envoya dans la citadelle de
le Oeme. L_e maréchal Moncey se tro~vait
compatriote el ami de Lannes, qui se retira Bur~os_ et en rendit compte à !'Empereur.
dans ce~te ville et parut fort mécontent de
comme chef de bataillon, et le sous-lieutenant Celm-c1 augmenta la punition, en interdisant
ce que l ~mpereur le plaçât sous les ordres
Le Couteub de Canteleu, fils du sénateur de à ces officiers de suivre leur compagnie au du plus Jeun~ des maréchaux, lui qui en éta"t
1
~e n~m, sortant de l'École, très bien élevé, combat avant un mois. Ce laps de temps le doyen; mats force lui fut d'ob ,.
ru~
mtell~gent, brave et actif. Il suivit le prince écoulé~ le _régime?t de ces deux étourdis se
Voyez ce que peut la présence d'un seul
~:rlhie~ en Russie, où il faillit périr pour trouvait a Madrid, lorsque !'Empereur, le homm~ capable et énergique I Cette armée d
5 ~tre velu à la russe. Un grenadier à cheval
passant en revue, ordonna au colonel de lui cons~rzt~, que Moncey n'osait mener à l'en~
lu~ e?fonça la lame de son sabre à travers la prés~nter, selon l'usage, les sujets qu'il pro- nem1, mis~ en mouvement par le maréchal
po_,trme I L'Empereur le ramena dans ses posait_ pour remplacer les officiers tués. Le Lannes le Jour de son arrivée se po ta
·
r avec
voitures. li devint colonel aide de camp du so~s-heulenant qui avait eu la joue fendue ardeur contre 1,ennemi. que nous
. . •
1
1
d
.
2"'
'
Jo1gn1mes
Dauphin et mourut en me recommandant était un excellent militaire. Son colonel ne e. en emam a, en avant de T d 1 •
,
• h
u e a, ou
son fils.
crut pas de,·?ir l_e priver d'avancement pour apres 1rois cures de combat , les fi1ers vam. ,
une fa~te qm, bien que grave, n'avait cepcn- queurs de Baylen furent enfoncés battus .
. dé
' llllS
CHAPITR.E VI
~a?l rien de dés~onorant; il le proposa donc en p1eme
route, cl s'enfuirent' précipitama I Empereur, qui, en apercevant une balafre ment vers Saragosse, en laissant des m1·1•·
,iers
Mar~he sur l'Èbre. - Bataille de Burgos. _ Le made fraiche date sur la figure du jeune homme
d
d
e.
ca
avres
sur
le
champ
de
bataille!.
..
Nous
rechal Lanne, remplace Moncey dans le commandese rappela le duel de Burgos et demand~ primes un grand nombre d'hommes , p1usieurs
.
ment de l'armée de l"Èbre. - Bataille de Tudela.
d'un ton sévère à cet officier : &lt;c Où avez-vous drapeaux et toute l'artillerie
La . t .
· ···
v1c 01rc
Dès mon arrivée à l'étal-major, le maréchal reçu cette blessure? » Alors le sous-lieute- fut complète!
~nes. me prévint qu'il comptait beaucoup nant, qui ne voulait ni mentir, ni avouer sa
Dans cette
une balle perça ma sa, affaire,
.
ur_ moi, tant à cause de ce qu'Augereau lui faute, tourna fort habilement la difficulté
bret
eu au début de l'aua1re
œ •
. ac1he. J avais
.
une
a~a•t dit su~. m~n co~pte, que pour la ma- car, pla.~nt son doigt sur sa joue, il répondit; vive a tercat10n avec Lahédoyère V .. à
•
C
d
.
.
01c1
quel
ntère dont J avais déJà servi auprès de lui- &lt;( Je lai reçue là, Sire!. .. » L'Empereur suJet. e erruer venait d'acheter un cheval

I;

... 251 ...
... 250 ...

-~

�, - - 111S TO'l{1A
fort jeune et peu dressé, qui, au premier
bruit du canon, se cabra et refusa absolument
d'avancer. Furieux, Labédoyère s'élança à
terr&lt;l, tira son sabre et coupa les jarrets du
malheureux cheval, qui tomba tout sanglant
sur l'herbe, où il se traînait en rampant. Je
ne pus retenir mon indignation et la lui exprimai vivement. Mais LaLédoyère prit très
mal la rhose, et nons Pn srrions venus anx

duire un régiment de cavalerie contre une
batterie espagnole. Labédoyère rejoint le régiment qui allait à la eharge et s'élance un d~s
premiers sur la b11ttrrie, qui fut enlevée, et
·nous vlmes de Viry et Lab~doJère ramenant
un canon qu'ils a,·aicrit pris ensemble!. . .
Aucun d'eux n'était blessé, mais ce dernier
avait reçu un biscaïen dans son colback, à
clrnx doiirls dP la trlP ! Lë marér.hal fut d'an-

CHAPITRE VII
Mission pél'illeuse de Tudela à Aranda. - Inci,lenls
de roule. - fo suis allacrué cl grièvcmeul IJlc,sé
à Agreda. - l\elour à Tutlela.

Nous voici arrivés à l'une des phases les
plus terribles de ma carrière militaire. Le
maréchal Lannes venait de remporter une
grande victoire. et. le lenrlPmain. ~près arnir

'"----------------------- JK"ÉMOffl,,'ES
de Tudela, je pus me liuer à l'espoir d'être
bientôt chef d"escadron; mais, hélas! mon
sang devait encore couler bien des fois avant
que j'obtinsse ce grade!. ..
La grande route de Bayonne à Madrid par
Vitoria, Miranda del Ebro, Burgos et Aranda,
se bifurque à Miranda avec celle qui conduit
à Saragosse par Logrofio et Tudela. Un chemin allant de Tudela à Aranda, au travers
des montagnes de Soria, les unit et détermine
un immense triangle. L'Empereur s'était
avancé de Burgos jusqu'à Aranda, pendant le
temps qu'il avait fallu au maréchal Lannes
pour aller à Tudela et y livrer bataille; il
était donc beaucoup plus court, pour aller le
joindre, de se rendre directement de Tudela
à Aranda que de revenir sur Miranda del
Ebro. Mais celte dernière route avait l'immense avantage d'être couverte par les armées françaises, tandis que l'autre devait être
remplie de fuyards espagnols, qui, échappés
à la déroute de Tudela, pouvaient s'être réfugiés dans les montagnes de Soria.Cependant,
comme 1'Empereur avait prévenu le maréchal
Lannes qu'il dirigeait le corps du maréchal
Ney, d'Aranda sur Tudela par Soria, Lannes,
qui croyait Ney peu éloigné, et avait envoyé
le lendemain de la bataille une avant-garde
à Tarazone,'pour communiquer avec lui, pen~ait que cette réunion me garantirait de toute
attaque jusqu'à Aranda; il m'ordonna donc
de prendre la route la plus courte, celle de
Soria. J'avouerai franchement que si l'on
m'rût laissé le choix, j'aurais préféré faire le
grand détour· par Miranda et Burgos; mais
l'ordre du maréchal étant positif, pouvais-je
exprimer des craintes pour ma personne, devant un homme qui, ne redoutant jamais
rien pour lui, était de même pour les autres?...
Le service des aides de camp des maréchaux fut terrible en Espagne!. .. Jadis, pen-

DU G'É'N'E'J(Al. 'BXR.,O'N D'E JKXR.,'BOT

dant les guerres de la Révolution, les généraux avaient des courriers payés par l'Etat
pour porter leurs dépêches; mais !'Empereur,
trouvant que ces hommes étaient incapables
de donner aucune explication sur ce qu'ils
avaient vu, les réforma, en ordonnant qu'à
l'avenir les dépêches seraient portées par des
aides de camp. Ce fut très bien tant qu'on fit
la guerre au milieu des bons Allemands, qui
n'eurent jamais la pensée d'attaquer un
Français courant la poste; mais les Espagnols
leur firent une guerre acharnée, ce qui fut
très utile aux insurgés, car le contenu de nos
dépêches les instruisaitdu mouvement de nos
armées. Je ne crois pas exagérer en portant à
plus de deux cents le nombre d'officiers d'étatmajor qui furent tués ou pris pendant la
guerre de la Péninsule, depuis 1808 jusqu'en
1814. Si la mort d'un simple courrier était
regrettable, elle devait l'être moins que la
perte d'un officier d'espérance, exposé d'ailleurs aux risques du champ de bataille,
ajoutés à ceux des voyages en poste. Un grand
nombre d'hommes robustes, et sachant bien
leur métier, demandèrent à faire ce service,
mais !'Empereur n'y consentit jamais.
Au moment de mon départ de Tudela, le
bon commandant Saint-Mars ayant hasardé
quelques observations pour détourner le maréchal Lannes de me faire passer par les
montagnes, celui-ci lui répondit : &lt;( Bah!
(( bah I il va rencontrer cette nuit l'avant&lt;1 garde de Ney; dont les troupes sont éche« Ionnées jusqu'au·quartier impérial d'Aran« da!. .. » Je ne pouvais rien opposer à une
telle décision. Je partis donc de Tudela le
24 novembre, à la chute du jour, avec un
peloton de cavalerie, et arrivai sans ericombre jusqu'à Tarazone, à l'entrée des montagnes. Je trouvai dans cette petite ville l'avantgarde du maréchal Lannes, dont le commandant, n'al'ant aucune nouvelle du maréchal
(A

Madame de La Vallière

.·.

CllARLES

IV,

ROI D'ESPAGNE- ET SA FAMILLE, -

mains, si nous n'avions été en présence de
l'ennemi. Le bruit de l'aventure s'étant répandu dans l'état-major, le maréchal Lannes,
indigné, déclara que Labédoyère ne compterait plus au nombre de ses aides de camp.
Désespéré, ce dernier saisissait déjà ses pistolets pour se brûler la cervelle, quand notre
ami de Viry lui fit comprendre qu'.il serait
plus honorable d'aller chercher la mort dans
les rangs ennemis que de se la donner luimême. Précisément, de Viry, qui s'était rapproché du maréchal, reçut l'ordre de con-

Tableau de GOYA, (Musee du Prado, Madrid.)

tant plus touché du trait de courage que venait d'accomplir Labédoyère, que celui-ci,
après lui avoir remis le canon, se préparait à
se précipiter de nouveau sur les baïonnettes
ennemies! Le maréchal le retint, et, lui pardonnant sa faute, il lui rendit sa place dans
son état-major. Le soir même, Labédoyère
vint noblement me serrer la main, et nous
vécûmes depuis en bonne intelligence. Labédoyère et de Viry furent cités dans le bulletin
de la bataille et nommés capitaines quelque
temps après.

rrçu les rapports de tous les généraux, il
dicta le bulletin de la bataille qui devait être
porté à !'Empereur par l'un de ses ol'ficiers.
Or, comme Napoléon accordait habituellement
un grade à l'officier qui venait lui annoncer
un important succès, les maréchaux, de leur
côté donnaient ces missions à celui qu'ils
dési;aient faire avancer promptement. C'était
une sorte de proposition à laquelle Napoléon
ne manquait pas de faire droit. Le maréchal
Lannes m'ayant fait l'honneur de me désigner
pour aller informer l'empereur de la victoire

Depuis qu'elle était revenue à la cour, du
couvent de Chaillot où elle n'était restée que
douze heures, madame de La Vallière avait
mené une vie plus retirée qu'à l'ordinaire ;
elle faisait commeunepersonne qui se voulait
retirer tout à fait : elle s'habillait plus modestement. Elle avait eu deux garçons, dont l'un
était mort de la peur qu'elle avait eue d'un
coup de tonnerre ; cela ne marquait pas qu'il
dût être un grand capitaine, ni qu'il tînt du
Roi. Ainsi je crois que l'on s'en consola, aussi
bien que du dessein que la mère avait pris
de se retirer tout à fait. Elle était bien jolie,
fort aimable de sa figure; quoiqu'elle fût un
peu boiteuse, elle dansait bien, était de fort
bonne grâce à cheval : l'habit lui en seyait

fort bien; les justaucorps lui cachaient la
gorge qu'elle avait fort maigre, et les cravates
la faisaient paraître plus grasse. Elle faisait
des mines fort spirituelles, et les connaisseurs
disaient qu'elle avait peu d'esprit, et même
l'on disait que la lettre qu'elle avait écrite
au Roi, lorsqu'elle s'en alla à Sainte-Marie,
était de la façon de M. de Lauzun, qui la lui
avait faite, et qu'elle croyait rallumer l'amour
du Roi par cette retraite.
Elle jouissait d'un gros bien, avec beaucoup de pierreries et de meubles. Ainsi il se
serait trouvé des gens qui auraient été bien
aises de profiter de l'occasion. Depuis que le
Roi ne l'aimait plus, il avait couru un bruit
que ~r. de Longueville en était amoureux ; on
le fit cesser bientôt ; on dit même qu'elle
s'était mis en tête d'épouser M. de Lauzun.
Je crois que ce sont ses ennemis qui firent
courir ce bruit : il a le cœur trop bien fait
pour vouloir jamais épouser la maîtresse
d'un autre, même du Roi; et, après ce qui

Ney, avait poussé un poste d'infanterie à six
lieues en avant, vers Agreda, par où l'on
attendait ce maréchal. Mais comme ce détachement se trouvait éloigné de tout secours,
il avait reçu l'ordre de se replier et de rentrer
à Tarazone, si la nuit se passait sans qu'il vit
les éclaireurs du maréchal Ney.
A partir de Tarazone, il n'y a plus de
grands chemins; on marche constamment
dans des sentiers montueux, coUYerts de cailJoux et d'éclats de rochers. Le commandant
de notre avant-garde n'avait donc que de
l'infanterie et une vingtaine de housards du
2• régiment (Chamborant). II me fit donner
un cheval de troupe, deux ordonnances, et je
continuai mon chemin par un clair de lune
des plus brillants. J'avais fait deux ou trois
lieues, lorsque nous entendimes plusieurs
coups de fusil dont les balles sifflèrent très
près de nous; nous ne vimes pas ceux qui
Yenaient de tirer; ils étaient cachés dans les
rochers. Un peu plus Join, nous trouvâmes
les cadavres de deux fantassins français nouvellement assassinés; ils étaient entièrément
dif&gt;ouillés, mais leurs .shakos étant auprès
deux, je pus lire les nume~os gravés sur les
plaques et reconnaître que ces infortunés
appartenaient à l'un des régiments du corps
du maréchal Ney. Enfin, à quelque distance
de là, nous aperçûmes, chose horrible à
dire!..'. un jeune officier du 10• de chasseurs
à cheval, encore revêtù de·. spn uniforme,
cloué par les mains et· les ,pie&lt;ls · à la porte
d'une grange!. .. Ce malbqure,u (avait la tête
en bas, et l'on avait allumé un petit feu dessous!... Heureusement pour ··lui, ses tourments avaient cessé; il était .mort!. .. Cependant, comme le sang d~ .ses plaies coulait
encore, il était évident que. ·son supplice était
récent et que les assassins n•étaient pas loin!
Je mis donc le sabre à la main, et mes deux
housards la carabine au poing.

suivre.)

GÉNÉRAL

oe· MARBOT.

lui était arrivé, aurait-on pu dire pis de
lui?
Madame de La Vallière avait encore eu la
pensée de se retirer à Chaillot avec mademoiselle de La Motte, qui est fort son amie.
Son incertitude ne plut pas au Roi, qui voulait que sa retraite fût honorable à ses enfants.
Enfin elle se mit aux Carmélites et s'y retira
un jour que le Roi partait pour un voyage
[f 675]. Elle entendit la messe du Roi, monta
dans son carrosse, alla aux Carmélites :
j'allai lui dire adieu le soir chez madame de
Montespan, où elle soupait. Eile prit l'habit
pendant que la cour était dehors, et au bout
de l'an elle fit profession, où la Reine alla, et
j'eus l'honneur de l'y accompagner. Depuis
ce temps-là on n'a plus parlé d'elle. EIJ.e est
une fort bonne religieuse et passe présentement pour avoir beaucoup d'esprit: la grâce
fait plus que la nature, et les effets de l'une
lui ont été plus avantageux que ceux de
l'autre.

MADEMOISELLE DE MONTPENSIER.

�LA

flN DE ZA.MO~

;;,,'j

AUTOUR DE LA DU BARRY
~

La fin de Zamor
On voit, au Louvre, une aquarelle de Mo- qu'ils onl mise en mouvement leur a échappé
reau représentant la grande salle à manger et ils se terrent, hébétés, mJfiants, déroutés
du pavillon de Louveciennes, un soir de fête. en même temps qu'ils paraissent se désintéLouis XV soupe chez Mme du Barry : au- resser des mesquineries de la vie, comme si
tour de la table circulent les laquais servant l'existence leur avait fourni, en peu d'années,
les convives, grandes dames largement décol- la somme totale d'émotions qu'un être huletées, pimpants gentilshommes en cordon main peut supporter.
bleu; derrière la favorite, un personnage en
Zamor n'échappa point à cette lassitude ;
livrée porte dans ses bras une jolie levrette la Terreur, pourtant, avait fait de lui une
qu'un groupe d'invités admire. C'est la petite manière de personnage : nommé secrétaire
chienne de la comtesse, et son apparition fait du Comité de surveillance du district de Verévénement. Parmi la joie générale, le roi seul sailles, où il s'était fixé dès l'arrestation de
reste impassible el triste : il ne parle à per- Mme du Barry, il fut appelé comme témoin
sonne; son regard est ~ague, sa pose affaissée; quand celle-ci parut devant le tribunal révosa main est appu)•ée nonchalamment sur la lutionnaire. La situation s'était retournée;
table.... Il s'ennuie.
c'était lui, maintenant, qui pouvait, d'un
Au premier plan une belle marquise bourre mot, peut-être, sauver la vie à sa bienfaide pralines un jeune nègre, coiffé d'une Loque trice : il ne l'essaya même pas; restant, deblanche à plumes, vêtu d'un petit habit rose vant les angoisses de la pauvre femme, déet chaussé de hautes bottines noires : c'est daigneux, impassible, sans pitié, il déposa
Zamor, le page favori , amené tout enfant du contre elle, comme il l'eût îail s'il se fût agi
Bengale par un capitaine anglais. Mme du d'un indifférent. Lâcheté ou rancune, celle
Barry ayant jugé que ce moricaud de sept ingratitude le servit mal ; moins d'un mois
ans ferait bonne figure enlre sa chienne, sa plus lard, il était lui-même incarcéré : réperruche couleur d'azur el ses singes blancs, clamé par «les braves patriotes habitués du
l'avait altaché à sa maison; l'enfant parut café Procope où il est estimé de tout ce qu'il
intelligent ; on lui apprit à lire, on le baptisa y a d'estimable» , il est relaxé après six seen grande pompe, et sa belle maîtresse lui maines de prison el il disparait.... On ne le
servit de marraine. Depuis lors il est de retrouve plus que vingt-cinq ans plus tard,
toutes les fêtes; ses habits sont « nombreux triste, pauvre, usé par la vie, tapi dans le
cl magnifiques » ; on le couvre de bazin en taudis de la rue Perdue.
été, de velours en hiver, el le roi, que rien
Il y a peu d'années, les anciens du quarn'amuse, daigne parfois sourire des espiè- tier se souvenaient de ce petit homme à l'air
gleries de Zamor, à qui Loutes les libertés maladif et sombre; l'âge avait pâli son teint ;
sont permises.
sa peau était d'une couleur jaune, désagréable; il avait le nez légèrement épaté, les che1·eux crépus et grisonnants. C'est vers 1815
11u'il vint se loger rue Perdue. Pour un
El maintenant, si ,·ous aimez les contras- homme qui se condamnait à la retraite, l'entes, quillez l'aquarelle de ~loreau, éblouis- droit était bien choisi. La rue Perdue était
sante de lumière, avec ses torchères, ses mar- alors et est encore, sous le nouveau nom
bres, ses baldaquins dorés, el, par les quais, qu'elle porte depuis 1844, une des plus ingagnez ce dédale de vieilles rues qui, là-bas, connues et des moins fréquentées de Paris,
serpentent de la place Maubert à l'ancienne el Zamor fuyait alors le monde. On racontait
Tournelle: l'une d'elles, la rue Maitre-Albert, qu'épris d'une mercière tenant boutique au
de son ancien nom rue Perdue, est plus som- Palais-Royal, il lui avait confié sa petite forbre, plus morne, plus hideuse que les au- tune qui avait été vite dissipée. Ce déboire
tres; arrêtez-vous au n° 15, haute masure avait aigri le pauvre nègre; il vivait seul,
sans volets, aux murs lépreux, au porche n'ouvrant la porle à aucune femme et faisant
humide. ... C'est là, au deuxième étage, sur lui-même son ménage; aussi sa chambre
la cour, que mourut Zamor, le 7 février -1820. n'était que médiocrement propre; il était,
Il n'est guère d'étude plus passionnante d'ailleurs, parfaitement poli et &lt;1 saluait tous
que de suivre dans ce siècle les hommes qui ceux qu'il rencontrait dans l'escalier ».
ont survécu à la Révolution, après y arnir
Une personne qui, dans sa jeunesse, avait
j oué un rôle; ils ont l'air de naufragés jetés habité la maison en même temps que Zamor,
par une tempête sur une côte inconnue; à racontait, il y a quelque vingt ans, qu'il parleur attitude, on sent que leur œuvre les a lait peu du siècle passé; lorsqu'on l'y poussait
déçus ; la conduite de la terrible machine et qu'il ne pouvait s'en défendre, il le faisait

en termes amers, disant que, si la belle
comtesse l'avait recueilli et élevé, c"étail pour
faire de lui son jouet; elle permettait qu'on
l'humiliât chez elle; il y était sans cesse en
bulle aux railleries cl aux insultes des familiers du château.
Chose étrange, Zamor avait de la letture :
déjà, en 1795, on l'avait saUl'é de l'échafaud
en faisant valoir que « l'étude approfondie de
Jean-Jacques et de Mably l'avait soustrait à la
corruption d'une cour infâme » ; et ce n'était
point là une simple formule déclamatoire; le
nègre était lellré et se piquait d'avofr touj ours été philosophe; il gardait intacte la
pure doctrine révolutionnaire; il haïssait
l"ancien régime; aux murs de sa petite chambre, il avait suspendu les portraits de Marat
et de Robespierre ; sur une tablette de bois
blanc étaient rangées, parmi quelques autres
livres, les œunes de Rousseau, son maitre
préféré. Il s'exprimait correctement et donnait, pour vivre, des leçons élémentaires à
quelques enfants du quartier auxquels il enseignait à lire, à écrire, un peu de grammaire
et d'orthographe.
Pourtant l'étude des philosophes n'avait
pas assoupli son caractère. Un témoin de ses
dernières années racontait, soixante ans plus
tard, à Charles Vatel, l'historien passionné
de Mme du Barry, que Monsieur Zamor était
dur et méchan t. Mme Poullain, sa propriétaire, lui avait confié l'éducation d'un de ses
jeunes neveux : les leçons se donnaient au
second étage, chez le nègre, et celui-ci giflait
si rudement son élève que Mme Poullain,
logée au troisième étage, «entendait les soufflets retentir à travers le plafond ». II fallut
lui reprendre l'enfant, 11u'on envoya à l'école ;
mais l'incident, ébruiLé, valut au professeur
un mauvais renom ; il perdit rapidement ses
élèves et tomba dans la misère.

Elle est singulièrement pittoresque et quelque peu sinistre, celle rue Maitre-Albert, qui
semble le dernier refuge des légendaires
truands de la place Maubert, chassés de leurs
anciens repaires par les nouvelles percées ; la
hauteur des maisons la fait paraitre plus longue et plus étroite ; leurs façades irrégulières
s'alignent, se penchent, s'étayent, se soutiennent l'une l'autre, sordides, moisies, avec
leurs rez-de-chaussée badigeonnés de couleurs
criardes ; l'ensemble est inquiétant et louche. J'aime à passer là, pourtant, à cause de
Zamor, non point que le personnage, en luimême, soit bien attirant ; mais son souvenir

Cliché Oiraudon.
FÊTE DONNÉE A LouVECIENNES LE 27 DÉCEllBRE 177 1. -

a l'attrait d'un mystère; cet homme a vu, a
su tant de choses, et il est mort sans rien raconter. L'imagination le montre regagnant, à

Aquarelle de ~IORE.\U LE JEUNE. (Musée du Louvre.)

la brune, son triste logis, l'ètu d'une houppelande rapiécée, chétif, les joues creuses
.
.
'
sa tignasse grise passant sous sa casquette ;
.... 255 ,..

il va rasant les murailles, frissonnant et rève_ur . ... Les rêveries de Zamor vieux, qu'était-ce?

�#'-

111ST0'/{1Jt

--=---------------------------------------~

Il se revoyait, sans nul doute, costumé
d'une veste de hussard en velours rouge
brodé d'argent, un petit sabre au côté, un
colback de fourrure à plume de héron sur la
tête, ouvrant les rideaux de moire verte
brodés de bouquets de roses qui fermaient
l'alcôl'e de sa belle maîtresse et présentant à
ses jolis pieds les mules de satin couleur de
feu.
Ce vieux nègre, dont riaient les gamins
de la rue, avait vu face à face le roi de
France; il avait mangé à sa table; il était
devenu son jouet et le confident de son intimité; il avait eu pour parrain un prince du
sang des Bourbons; il avait reçu les hom-

mages des courtisans obséquieux ; ne devaitil pas avoir aussi ses flatteurs? Plus humbles
que lui en avaient bien, oui, plus humbles,
car le roi de Suède avait obtenu la faveur de
passer un collier de diamants au cou de la
chienne de la favorite !
Zamor avait d'autres pensées encore : il
avait, dit-on, suivi par les rues la charrette
conduisant à la mort celle qu'il avait connue,
presque dée:sse, et peut-être gardait-il au
cœur l'épouvante du rugissement de bête terrifiée qu'elle poussa quand elle sentit son
cou blanc serré dans l'horrible lunette, moite
de sang. 'foutes ces choses devaient le hanter, sur son grabat de la rue Perdue, dans

cette nuit de février où il mourut de froid et
de misère.

La mort de Murat

On trouva 5 francs sur sa table de nuit ;
comme il n'avait aucun ami, nulle parenté,
Mme Poullain prévin t le commissaire de police qui se chargea des préparatifs de l'inhumation: les voisins n'y voulurent point participer, et quand, le lendemain, le cercueil nu
fut exposé sur le seuil, les gens regardaient
sans tristesse, disant : « C'est Zamor, le nègre
qui a trahi la du Barry. »
Personne ne suivit le convoi , qui gagna
directement le cimetière de Vaugirard, sans
passer par l'Église.

l•~ di tails de cette relation ont i ti recueillis dans
Jes memoires du chanoine. M asdu, confesseur de M urat,
d da~s Je manuscrit encore inédit d'un certain CondoJco, tcmoin oculaire. du drame.

G. LENOT RE.

L'évasion du duc de Beauforl
Le jour de la Pentecôte, i •• du mois de
juin [l648], le duc de Beaufort, prisonnier
depuis cinq ans dans le bois de Vinccnnei;,
s'échappa de sa prison environ sur le midi. li
trouva le moyen de rompre ses chaines pnr
l'uabileté de ses amis et de quelques-uns des
siens, qui en cette occasion le servirent fidèlement. li était gardé par un officier de garde
du corps, et par sept ou huit gardes qui couchaient dans sa chambre el qui ne l'abandonnaient point. Il était servi par des officiers du
roi, n'ayant auprès de lui pas un de ses
domestiques ; et, par-dessus tout cela, Chavigny était gouverneur du bois de Vincennes,
qui n'était pas son ami. L'officier qui le gardait, nommé La Ramée, avait pris avec lui, :1
la prière d'un de ses amis, un certain homme
qui, sous prétexte d'un combat qui le mettait en peine, à cause des édits du roi qui
défendaient les duels, avait témoigné désirer
cet asile pour s'en sauver. Il est à croire
néaumoins qu'il était conduit en ce lieu par
les créatures de ce prince, et peut-être du
consentement de l'officier ; mais j'ignore cette
particularité, et n'en suis persuadée que par
les apparences. Cet homme, d'abord, pour
faire le bon valet, et montrer qu'il n'était pas
inutile, s'ingérait plus que tout autre à bien
garder le prisonnier ; et même on dit à la
reine, .en lui contant celle histoire, qu'il allait
jusqu'à la rudesse. Soit qu'il fùt là pour
servir le duc de Beaufort, soit qu'alors il se
laissât gagner par ce prince, il s'en servit
enfin pour communiquer ses pensées à ses
amis, et pour prendre connaissance des desseins qui se faisaient pour sa liberté. Le
temps venu pour l'exécution de toutes leurs
méditations, ils choisirent exprès le jour de

la Pentecôte, parce que la solennité de celle
fète occupait tout le monde au service divin .
A l'heure que les gardes dinaient, le duc de
Beaufort demanda à La Ramée de s'aller
promener en une galerie où il avait obtenu
permission d'aller quelquefois se divertir.
Cette galerie est plus basse que le donjon où
il était logé, mais néanmoins fort haute,
selon la profondeur des fossés, sur quoi elle
regarde des deux côtés. La Ramée le suivit à
celle promenade, et demcu~a seul avec lui
dans la galerie. L'homme gagné par le duc
de Beaufort fit semblant d'aller dîner avec_
les autres; mais, contrefaisant le malade, il
prit seulement un peu de vin, et sortant de
la chambre, ferma la porte sur eux, et quelques portes qui étaient entre la galerie et le
lieu où ils faisaient leurs repas. Il alla enrnile
trouver le prisonnier et celui qui le gardait ;
et entrant dans la galerie, il la ferma aussi,
et prit les clefs de toutes les portes. En
même Lemps le duc de Beaufort, qui était
d'une taille avantageuse, et cet homme qui
était de son secr.et, se jetèrent sur La Ramée
el l'empêchèrent de crier ; et sans le vouloir
tuer, quoiqu'il fût périlleux de ne le pas
faire s'il n'était point gagné, ils le bâillonnèrent, le lièrent par les pieds et par les
mains, et le laissèrent là. Aussitôt ils attachèrent une corde à la fenêtre, et se descendirent l'un après l'autre, le valet le premier,
comme celui qui eût été puni très rigoureusement s'il eût manqué de se sauver . lis
se laissèrent tous deux couler jusque dans le
fossé, dont la profondeur est si grande qu'encore que leur corde fût longue, elle se trouva
trop courte de beaucoup : si bien que se laissant choir de la corde en bas, le prince
dp

s'exposa au hasard de se pouvoir blesser :
ce qui, en effet, lui arriva. La douleur le fil
évanouir, cl il demeura longtemps dans cet
état sans pouvoir reprendre ses esprits. Étant
revenu à lui, quatre ou cinq hommes des
siens qui étaient de l'autre côté du fossé, et
qui l'avaient vu presque mort, avec une terrible inquiétude, lui jetèrent une autre corde
qu'il s'attacha lui-mème autour du corps;
et, de cette sorte, ils le tirèrent à force de
bras jusqu'à eux, le valet qui l'avait assisté
étant toujours servi le premier, selon la
parole que le prince lui en avait donnée, et
qu'il lui garda ponctuellement. Quand il fut
en haut, il se troul'a en mauvais état ; car,
outre qu'il s'était blessé en tombant, la corde
qu'il avait tirée autour de son corps pour
monter lui avait pressé l'estomac, par les
secousses qu'il avait endurées dans cette
occasion ; mais a)'ant repris quelques forces
par la vigueur de son courage el par la peur
&lt;le perdre le fruit de ses peines, il se lem,
et s'en alla hors Ile cc lieu se joindre à cinquante hommes de cheval qui l'attendaient
au bois prochain. Un gentilhomme des siens,
qui était à cette ex pédition, m'a depuis conté
qu·aussitôl après avoir vu cette troupe l'environner de tous côtés, la joie de se voir en
liberté et parmi les siens fut si grande, qu'en
un moment il se trouva guéri de tous ses
maux, et, sautant sur un cheval .qu'on lui
tenait tout préparé, il s'en alla, et disparut
comme un éclair, raYi de respirer l'air sans
contrainte, et de pouvoir dire comme le roi
François l•' , dans le moment qu'il mit le
pied en France en revenant d'Espagne :
« Ah ! je suis libre I n
MADAME DE

MOTTEVILLE.

••• La roche est taillée à pic, dominant la
~ er ; près de la rade, le château et à ses
pieds, des récifs que l'onde care~se doucem~nt ou fouette rageusement, selon son caprice._Ceux-ci opposent leur solidité de grani t
à la v1?len,ce du choc, et les eaux retombent
en plme le_gère, en flocons d'écume argentée.
Le granit reste impassible sous la colère de
la tempête_ marine, qui se déchaîne souvent
quand le ciel est serein, le soleil brillant, la
?ampa~ne verdoyante et silencieuse; il reste
1m_mo~1le sous les câlineries des flots calmés
qm lechent les noirs récifs, au milieu des~
quels le pic se dresse comme un géant veillant
s.u r _ses enfants. Et quand la furie du ciel
s umt à celle de la mer, et que dans la nuée
so~hre luit l'écla_ir et gronde le tonnerre, les
brisants guettent s·ous l'onde les navires pris
par le to~rbillon et les frappent de leurs per~d.es pomtes sous-marines. Mais quand les
elements sont tranquilles, ces rochers bruns
son~ couverts d'une foule haillonneuse de portefaix et de mariniers, attendant le retour des
barques parties à la pêche.
_Le golfe a la forme d'un arc; les deux
pomtes sont le cap Suvero et Briatico. plus au
sud, le Stromboli aux flancs enveldppés de
vapeurs, avec son mince panache de fumée au
~om~et. Le long du rivage, des villas, des
prdms, des ravins, des plages sablonneuses
d~ns lesquelles courent, ici l'Amato, là I'Ang1tol~, qui vont se jeter dans la mer en teignant de rouge les eaux de la grère. Sur le
versant des montagnes, les villaoes blancs et
les_ raies noires des torrents La;henl le vert
uniforme et cru, tandis qu'en haut, sur les
cretes dénudées, s'effrangent des brumes
blanchâtres.
~es deu.~ côtés du pic sur lequel s'érige le
chateau, s etend la plage. Là, ensevelies sous
le. sable, des barques aux coques noires par01s renversées, abritent le sommeil des :Oateots; des squelettes de canots, semblables à
d~s monstres décharnés n'ayant plus que des
cote~, tressaillent sous le marteau du charentier ; des câbles enroulés aut-our des pouies fixées e_ntre des pierres; de larges filets
tendus dessillent des arabesques sur l'or du
s~ble; et, dans l'eau jusqu'à mi-jambes, courb~s sur un? corde, chantant en cadence, des
pccheurs llrent leurs nasses, des mariniers

f

f

11 · -

... 256 ...

HISTORIA, -

Fasc. 14.

ra~ènent leurs barques, des gamins courent pierres; la voûte pesante s'arrondit sur les
et JO~ent. ·: . Près de la berge, ancrés en file murs _rugueux; dans un coin, un tas de paille
serree, bricks et corvettes, tartanes et ché- pourrie, posée sur une planche humide qui
becS, lougres et barques, arrondissent leurs ~r.aq~e sous le pied. En face de la porte, dans
ventres goudronnés, dressent leurs mâls en- 1epa1sseur de la muraille, s'ouvre uu carré
roulés de voiles, dont la pointe s'éuaie
d'une ~vec deux barres en croix. Par là, on voit une
0
flamme colorée.
ligne de mer' un coin de rivacre . sur la lirrne
. Sur !a pente raide de la roche et de la col- d~ mer_ blanchissent des voile~ qui passenf et
lme, P1zzo masse ses maisons, divisées en d1spara1sse.nt, des vapeurs rapides, des barr~elles boueuses et en impasses sordides où q~es de pecheurs; s~~ la plage, un mélange
s ?gglomère la population des pêcheurs et'des d ombre et de lum1ere, taches noires des
debardeu rs; en haut de la côte, au hou t du arbres, taches grises de la rrlaise taches d'or
pays, la grande route se déroule le louer des du _sable. L'hiver, on gèle; l'été ~ ême, il fait
montagnes qui bordent la mer' elle m~nte, froid là-dedans, - le. froid humide des tomelle descend, coupant les champs le~ viones
1e~ pota~ers, les J3rdms,
. .
' -l'erdures
" ' l~eaux,_ a~•ec la puan_Leur âcre de la putréfacdont les
lwn. ~te comme hiver, une nuit profonde,
devaient Jusqu'à la rive.
car le JOUr ne dépasse pas les barres de l'ouUne grande place s'étend à mi-côte, au- verl~re pratiquée dans le mur. Mais pour
de~sous dès quarliers populeux ' dominant le celm qm reste. courbé, songeant et méditant,
chateau, entouré~ de palais et de boutiques, dans cette ~rison noire, dont la voûte écrase
- le centre de P1zzo; à droite, du côté de la et les murailles étouffent, les ténèbres s'éclaimer, à l'endroit où le pic est le plus escarpé, rent. On croit voir un homme beau et fort
~e_dress.e u? mur bas, sur lequel s'asseyent, beau comme un roi, fort comme tm héros'
e~1ant l arrivée des navires, les portefaix, les tour~er ainsi qu'un lion en cage et secoue;
deb~rdeurs et les matelots qui s'épouillent au tanlot la porte ven ouillée, tantôt les barres
soleil. En bas, court une rue qui abouti t au d,e fer~ puis_regarder cette raie d'azur, puis
château.
s ass~01r ', plié en deux, sur la paille pourrie,
Le pont qui le sépare du pays est serré ta~d_1s que dans l'ombre luisent les pierres
entre deux parapets couvert5 d'immondices ~re~1euscs restées 1t la soie et au velours de
dans les9uelles viennent picorer les poules'. l ~m1forme, e! plu~ encore les yeux du prisonLa muraille est sérère et délabrée • la porte 1;1~r. On croit voir se dérouler des armées
basse et étro!te, peinte en vert, fermée par un etm~elanles dan_s _de vastes camps, des cités
ca~enas .rom lié. Le château est désert, en en fete, des palais illuminés, des dames endiarmne, lorn de la vi!le; il semble abandonné à mantées en toilette de cour, des rois et des
ses propres souvenirs.
empe~eurs, ?es princes et des ducs, dans une
A peine le gardien, un vieillard habillé de apotheose d or et de lumière. On croit voir
la capote grise des vétérans, a-t-il fait glisser une charge de cavaliers galopant sur de forts
1~ cadenas da?s ses anneaux. que la porte chevaux, la_lance en avant et le sabre flams ouvre en grmçant, et on entre dans une boyant au soleil, précédée d'un officier' chepetite cour, pratiquée entre le mur d'enceinte ve~x .au vent, bouquet de plumes au chapeau
et le_ bâtiment intérieur. Des pierres tombées umforme couvert d'étoiles et de colliers pas~
du vieux rempart s'amassent dans un coin, et sant comme un éclair de feu dans un ~Ua"e
0
des mares de boue font des trous noirs dans de poussière.. ..
le pa_l'é en mauvais état. De côté, un méchant
Le vieux vétéran vous tire de votre rêverie
escah~r, à moitié détruit; en le gravissant, el vous entraîne plus Join.
·
tant bien que mal, on arrive à la plate-forme
.,- Voilà la chambre où il écrivit sa derentouréa du mur d'enceinte. A droite et
n:ere lettre à sa femme; ici, il prit un bain
gauche, s'allonge une file de chambres basses d eau de Cologne, que l'on fit venir' exprès de
et étroilès, qui conservent les traces d'un M_ont~leone; là_, dans cette petite pièce, se
moderne nettoyage. Par un corridor lon"' rcumt le conseil de guerre. Les soldats s'ali.
'
o
d,u_ne d. ouzame
de mètres, on aperçoit la 9nè~ent sur deux rangées, car le corridor est
pellle ville, accrochée sur sa colline. Au bout etro1t, le dos tourné à la plate-forme. lui
de ce _couloir, s'allonge un étroit passage qui debout à l'extrémité, les épaules app~vée;
aboullt à une porte lézardée et crevassée. Une contre l_e mur _d'enceinte. Voyez le trou "des
légère poussée la fait tourner sur ses cronds balles; il y a_va1t douze soldats : quatre trous
rouillés et montre une pièce sombre. faut en .haut, trois au milieu, un en bas.... Les
entrer à 11uatre pattes pour ne pas se heurter lr~1s . balles qui manq uent le frappèrent à la
la tête ; le sol est glissant, inégal, semé de po1trme; celle-là' au fond, lui blessa le flanc.

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celle-ci, en haul, lui efllcura le front; une
autre pénétra dans la joue droite .... J'ai su
Cl'la par mon père, qui le Yil mort, dans sa
bière .... Il ressemblait it sainl Georges ....
El pendant que le vétéran baYarde, je
regarde ces chambrrs qui n'ont plus de
portes. Lui, pendant 11uc le conseil de guerre
le condamnait, penché sur l'appui de la
fenêtre, il écrirait cc poème de douleur, de
fierté, de noblesse, de charité chrétienne,
qu'est sa lettre à Caroline. C'était un jour
d'automne, comme aujourd"hui. La brise
apportait le son des cloches de la petite ,illr.
dorée par le soleil, les fenêtres toutes scintillantes; la mer étendait son azur calme, rayé
par le passage de quelques voiles blanches;
le Stromboli fumait, enYoyant vers le ciel pur
son mince panache de fum{&gt;e .... Et le prisonnier traçait, devant celle mer, devant ce
soleil, devanl ce ciel, des paroles d'amour el
de pardon, tandis que. les soldats, à quelques
pas, chargeaient leurs fusils ....
El pendant que le vétéran bavarde, j'examine ces trous noirs dans la blancheur de la
chaux : c'esl là que le drame a laissé sa
marque. La prison, le corridor, les chambres
ont existé avanl el après lui, et ne disent rien
à l'esprit, si on n'y place pas la victime, les
bourreaux el les juges; mais ces lrous onl été
faits ce jour fatal; ils inscriYent sur le mur
la date de la catastrophe; ils sont les témoins
visibles et actuels de cette sanglante histoire.
EL maintenant que vous connaissez le
théâtre, écoutez le drame quis'~ est déroulé....
li

Fn jour d'octobre de l'année 1815, à Pizzo,
sur la grande place située entre le château el
les quartiers populeux, une compagnie de
miliciens faisait l'exercice sous le commandement d'un vieux sergent, attendant l'heure
d'aller à la messe, car c'était un dimanche.
Tandis que les soldats évoluaient sur la
place, les habitants, en habits de fètc, flânaient par peli ts groupes ; des curieux, la
pipe à la bouche cl les mains dans les poches,
examinaient les militaires, et devant les boutiques, ba,ardaienl les commrres; dans les
ruelles sales et puantes du faubourg grouillait Loule une foule, mi-nue, de femmes et
d'enfants, sortis de leurs taudis pour jouir du
soleil automnal, qui brillait dans l'air agité
par de joyeux carillons.
Cependant les mall•lots et les portefaix,
assis ou debout près du mur qui surplombait
la mer, examinaient le golfe, où, depuis le
matin, étaient apparus, l'un derrière l'autre,
deux points noirs qui grandissaient peu à peu.
Ce n'étaient pas des bateaux rerenant de
Naples ou de Messine, car ils seraient renus
par la pointe de Briatiro ou par le cap Rizzuto; ce n'étaient pas non plus des barques
de pêcheurs, car elles n'auraient nsé s'aventurer si·loin en mer un jour d'octobre, quand,
d'un instant à l'autre, le libiccio pouvait
s'élever el sou fller une de ses terri bics tempêtes. Et les mariniers écbangeaient leurs
réOcüon:-, la main sur les yeux : les deux

points prenaient figure et les ,oile~ émergeaient, toutes blanches, sur l'azur clair du
golfe. La première barque, qui remorquait la
seconde, l'ut rcconnur. pour ètre une petite
canonnièr&lt;'; l'au Ire avait la forme d'un bateau
marchand. Il, s'arrêti•renl il deux millc•s de la
côte: puis, aprrs un instant, ils reprirent
leur course, en s·aidant des rames.
Cependant, cbo,e rtrange, ils ne se dirigeaient pas rers le mouillage ordinaire des
na,·ircs, c•l en même temps les mariniers qui
rrgardaicnt du haut de la place ,·irent bisser
sur le grand mât un parillon, dont la bise
agita les trois couleurs.
- Oh! oh! firent les portefaix.
- On dirait quïls se dirigent vers le
l'ieu.t Frll'l ....
- lis ont donc un pont mobile?...
- Allons roi r !
- Faites comme vous Youdrcz, je ne me
dérange pas, déclara le plus âgé.
Pendant ce temps, sur la place, au milieu
des curieux et des habitants, résonnaient les
commandements du sergent et le choc des
fusils sur le pavé.
Bientôt les deux bateaux furent près de la
ril'c. Deboul, à l'ayant, se tenait un homme,
le chapeau empanaché-, l'habit brodé, a,·ec des
épaulettes dorées, des étoiles de diamant sur
la poitrine, une longue épée pendue à un
ceinturon d'or, dans lequel étaient passés
deux pistolets; derrière lui, des soldats et des
officiers, armés de fusils et de sabres. Ils
sautèrent à terre sans se presser et les matelots curent une minule &lt;l'étonnement.
- Ce sont des soldats cl des offici&lt;'rs
royaux, observa l'un d'eux.
- lis auraient dù attendre la risitc de la
Santé cl de la Douane....
- Diable! cela devient sérieux! ... s'écria
un porlefai~ en Yopnl un de, o01ciers déployer
le drapeau tricolore.
El les militaires, sans sr douter de ce qui
se passait sur la plage, continuaient leurs
érnlutions, tandis que des badauds, allirés par
les exclamations des matelots, s'approchaient
d'eux et, à leur tour, restaient stupéfaits.
Le cortège s'était mis en marche, précédé
par l'homme au chapeau empanaché el par
l'officier qui tenait le drapeau. li traversa la
plage C'ncombréc de barques ensablées, de
câbles enroulés, de filets tendus, et il se dirigea Yers les premières maisons, au pied du
pic, là oi1 commence la petite rue taillée dans
le roc qui monte jusqu'à la place. Debout sur
le seuil de leurs portes, les femmes el les fillettes, partagées entre la peur el la surprise,
examinaient ces individus tout brillanls d'or
et de broderies, armés jusqu'aux dents.
Aux fenêtres apparaissaient les têtes briîlécs
des matelots, de pàles visages féminins, avec
le nez long et pointu qui esl la caractéristique
de Pizzo; de rugueuses figures de grand'mères :
chacun se demandait ce que \'oulait cette petite
troupe qui montait à grands pas l"étroit senLier boueux el rempli d'ordures. Quelque
gamin demi-nu, attiré par l'èclal des uniformes, sui\'ait ces gens, curieux et timide;
quelque portefaix, quelque vieux marinier,
.... 258 ....

,.

les accompagnaient de loin, se rappelant
\'aguemenl d'avoir rencontré autrefois ce personnage empanaché à la tète d'une suite de
généraux et de soldats, cl de l'aYoir applaudi.
à Pizzo même, comine il convient à de fidèles
sujets, aimés de leur souverain.
Puis, les portes cl les fenêtres se fermèrent ;
un silence troublé suiYil le passage de ces
hommes qui marchaient en rang, serrés derrière leur seigneur el maître.
Les matelots aYaient quitté leur poste
fayori, sur le mur de la place, et s"étaienl
groupés à l'entrée de la rue, comme pour aller
à leur rencontre. A eux s'étaient joints les
badauds el les curieux qui flânaient au soleil,
et quand la petite troupe parut, ils s'écartèrent devanl elle.
Alors une clameur s'échappa de la poitrine
des nouveaux ,enus, qui se serrèrent autour
de leur chef :
- Vive Sa Majesté le roi Joachim Murat!
Les miliciens, commandés par le vieux sergent, ne bronchèrent pas; ce peuple, qui,
cinq années aupara,·ant, avail réveillé les
échos des vallées de ses cris d'enthousiasme,
resta silencieux et recula, presque épouvanté.
- BabitanlS de Pizzo, s'écria celui qui
portail l'uniforme de général, en 1'1randissant
le drapeau tricolore, voilà votre glorieux roi
Joachim, que ,·ous acclamiez autrefois, heureux de ses bienfait&lt;. Répétez maintenant :
&lt;c Vive notre roi Joachim Murat! l&gt;
Quelques gamins et un ancien soldat reYenu
de la campagne de l\ussic répondirent faiblement; mais les autres se relirèrrnt el all~rent
s'enfermer chez eux.
Alors, le roi se plaça devant les miliciens
et dit :
- Allons, courage, sergent. ...
El se reprenant :
- ~on, capitaine .... Faites ballre les tambours el suiYez-moi !
Le sergent resta interdit, comme foudro1é
par ce regard qu'il a\'ait si souvent vu briller
dans la fumée des champs de bataille el par
celle voix habituée au commandement qui,
aux heures troubles du cnmbat, avail su exciter les forts cl les conduire à la victoire.
Puis, se tournant vers le tambour, il lui
ordonna de ballre l'appel.
Mais le tambour n'obéit pas: Mp, dans les
rangs, on entendait des murmures et on dcYinail une certaine hésitation. L&gt;t ~uite du roi,
à quelques pas en arrière, immobile, épiail
sur le visage des miliciens les divers sentiments qui les agitaient.
Enfin, Joachim Mural, se tournant YCrs
eux, leur dit d«' sa ,·oix impérieuse et insi•
nuante :
- Je suis votre roi, votre général, \'0lre
compagnon d'armes : vous ne me reconnaissez donc pas?
Personne ne répondit, mais les rumeurs
grandirent; puis, en un clin d'œil, les lignes
se brisè•rcnl, et à pas lents, comme honteux,
les militaires s'éloignèrent, les uns 11 la suite
des autres.
Le roi el les siens restèrent seuls. Lrs
portes et les fenêtres claquaient avec un bruit

'-_--------s;r. Dans les faubourgs, au fond des maisons
e dei_ g~lctas, les matelots cl lrs débardeurs
se rcllra1ent, effrayés.
Al
1· ffi · •
,. , , ors,F o !Cler au drapeau , qu·1 e·1a1't le
1
oenrra .. ranc~s~hi, s'approc·ba du roi :
- ~ire, &lt;l1t-1l, allons à Monteleone
.
est la ville de la noblesse et sur IaqueIle,vous
qui
compter : celte canaille est ingrate Cl

rà:~:~z

Le roi consentit sans prononcer un mol cl
accompaiwé
des siens • 1·1 se d'mgea
·
~
,ers 'une'
ruelle, prophétiquement appelée le cl .
de,; Mort.
.
zemm
.
. s, qui monte, traversant le pays
Jusqu au sommet de la colline où se
,
troul'e la grande route. La ruelle est
escarp~~• bordée de palais et de
r(1~um1eres, dans lesquels se réfug1a1ent les g&lt;'ns terrifiés.

Ces paroles trrs habilrs conrainquirent 1
populace, déj~ e~citéc par l'or et les pierrerir:
entrernc:&gt;s,
, d fs1. bien que nombre d'bab'1tants,
armes
e• us1 1s el de pistolets·, sort'1ren t de
1
eurs ma1~ons, qui seuls n'auraient pas eu le
couragr
cette poianée
de braves.
E l ,d .attaquer
d
o
_n rames ~ne par la roix du traitre, le!;
habitants• de .Pino. se décidèrent à 1e sunre.
..
Et
une nnglamc d entre eux descendirent ar
une ruelle de trarerse pour barrer la rout~ à
Murat el à sa suite.
Il y avait p~r hasard à Pizzo un capitaine
de gendarmerie, revenu de Sicile à destination

petits ports. Les uns étaient armés de b:Hons,
les aut~es de pierres, de râteaux ou d'épieux.
Ils _prirent le chemin des M01·ts, chacun
esperant en son for intérieur arriver le prerrue~ po?r remporter la prime espérée.
Btenlol les maisons qui bordaient la rur
f~renl_ dépassées, et la grande route_ œuvrc
b1enfa1sante du règne de Joachim _ se déroula, serpentant sur la cote des mo"ntagnes
et le capitaine cl ses hommes s'arrêtèrent'
étonnés.
'
Au-dessous de la route, dans un jardin,
dont les r~hers_ recouverts de plantes descend_aient Jusqu'à la mer, Mural cl les
siens étaient assis, dans une allilude
de repos ou d'attente. En voyant cette
populace déboucher 11 l'i~pro\'isle
Mural eu~ un mome~l la douce espé~
rance qu en souremr des bienfaits
r_cçus ces gens venaient à lui pour
1acc~amer. Aussi il se le"a, le visage
souriant, et alla à la rencontre du
capit&lt;1ine de gendarmerie.
- Soyez le bienvenu 0"énéral
lit-il en lui tendant la mai~.
'
. Trentac1pilli, confus, hésita un
mstant : la foule des Joquetrux commença à murmurer sourdement•
alors, celui-ci comprit que toutr rC'~
traite était impossible, et quoiqu&lt;:
e~rayé par la suite du roi, !JUi s'ét~it approchée &lt;'ll silrnce, il balbutia:
.
Au nom du roi et &lt;le la loi,
Je vous arrête.
Et il allongea le bras. Mais les
partisans muratistes poussèrcn l un
cri dr colère el de menace, si hien
que les assaillanLs reculèrent épou, anttis. Le général Francescbi, saisissan~ son pistolet, Yisa Je capitaine et
allait le tuer si Murat ne l'et'lt arrèté
en criant :
---:- Xon, général, celui qui fait son
devon· ne mérite pas la mort.
Puis, se tot~rnant vers Je peuple :
•
- Au reY01r, messieurs, fit-il en
olant son chapeau el en se dirigeant Yers la
grande route.
Per~onne _ne bougea; quand, tout à coup,
des baies qm bordent le chemin conduisant à
Mo?teleone, jaillirent des cris et des imprécations suivis de coups de feu . Alors toute
cette pljibe qui était restée indécise, prête à
recul~r el à rentrer tranquillement à Pizzo,
se_ mit à p~usser des hurlements sinistres. Le
roi ne savait que faire ... . Mais les siens allaqués ~ommençaient à se défendre : un soldat
blcss~ au genou était tombé. Le général Francescb1, se tournant vers ~[urat, cria :
- Au bateau, ·sire, au bateau,
_Et il se précipitn vers la mer, ~ntrainant le
roi et les autres; &lt;lei:rière eux éclataient les
coup~ de fusil, siffiaient ·l-es balles, roulaient
les pierres. Les femmes étaient ,·enues grossir
1~ foule, emplissant l'air de Jeurs vociférations et de leurs injures, jetant des cailloux
à ces malheureux, el deux d'entre eux, frappés au\'. épaules, tombèrent, roulèrent el

F,-------:-=--==-----:=--e::----- ---

Ill

La place, restée déserte, se repeuP!a peu ~ peu, d'abord des plus bar~1~,. ensuite des plus timides, qui sa,a,ent
que
·
.
. les partisans frança1s
avaient pris le chemin des Mo1·ts pour
~r ~rnd~c à Montelcone, distante de
,, k1lonwtres cnl'iron.
Alors, ~i1.zo se réveilla; les habitants
, , . sortirent des maisons ou, I.1S
s cta1ent enfermés, se réunirent en
gr~upe~ nombreux, discutant avec
ammallo? l'é\·éncmcnt qui venait de
sr produire.
, - Tu as vu ses diamants?... Et
1or. de S('S
.
, broderieo')
~ · · · • Il do"t
1 avoir
p_lern d ~rgenl dans ses poches !...
~fous au~1ons pu nous en emparer si
n_ous .avions été un peu plus audacieux ....
- Un bon butin à prendre!. .. Et
le gouvernement, au lieu de nous
mettre en _prison, nous remercierait
rt ,nous ~c~mpenserait peut-être ....
f cls cta1ent les propos du bas
peuple: Les bourgeois baYardaient,
1~ca~sa1enl, caquetaient sans aller
s110111. Un d'entre eux, dont la chronique dit
1l' nom
· tais
• par convenance
. ' ma·15 que Je
allai~ de groupe en groupe, échauflant Ir~
esprits
t d contre le roi JoachlDl', aceue1·11·1 a vcc
-~'1,t _e chaleur cinq ans auparavant quand
1 eta1t ,,enu à Pizzo avec un grand dépl~iement de luxe.
L'homme dont je parle, qui avait subi jadis
un~ g~avc offense de la part d'un gouverneur
en,o}~ par ~urat, s'était vengé dès ie retour
du roi Ferdinand de Bour bon,· et crai&lt;rnant
dPS
o il
:·. rcp
. résa,·11es s1· Mural revenait jamais
a1a1t
Juré
avec
q
I
rt·1·,
'
les d
.
ur qucs a i ics de trarerser
ï cs~ems de l'audacirux Français Aussi
:ncoura!t de maisons en boutiques, d~ taudi~
..~al;rs, parlant aux uns de l'allachement
qu i s eva1enl à leur roi légitime parlant aux
autres
'
ca
l de la récompense que rapporterait
la
p udre dou la mort de Murat, - parlant à
lou
· à laisser
.
1 Y aYa1t
fi s u, anrrer
o qu•·1
libre ce
orcene, et aussi de la vengeance que le gouvernement bour bomen
· 1rera1t
. tomber sur eux.

]OACIII\I MURAT.

D".ip,•ès le taNeJI/ du BAl&lt;ON GROS

de_ Corenza. Originaire de Pizzo, où demcura~ent sa femme et ses enfants, il était YCnu
vo1~ les siens ~ ,·anl de partir pour sa nom·elle
rés1~e!1ce: Il s a_ppclai_L Georges Trentacapilli.
L h1sto1re, qm oublie souvent les véritables
héros, écrit en caractères indélébiles certains
n_oms dignes de rester plongés dans l'obscurité. Trentacapilli, qui était chez lui avec sa
famille, apprit l'é, énement par des \'Oisins
qui vinrent lui dire que c'était à lui, capitain~
de gendarmerie, de s'opposer aux menées de
~lle p~ignée de séditieux; qu'il y allait de sa
reputa_tion, de son honneur, de son aYenir et
du pam de ses enfants. Lui, à contre-cœur
se rendit sur la place; mais, en la voyan~
dé_scrte, i_l respi~a, et alors, apprenant que le
roi Joachim était parti depuis une heure il
crut faire du courage à bon marché en p~oposant à la bande de le suivre.
lis partirent, le capitaine marchant à la
tête des portefaix, des débardeurs et de tout
ce qu'il y a &lt;l'infirme etde misérable dans les

�(7

111STŒ{1.Jl ----------------------------------------•.!&gt;

demeurèrent inanimés au fond d'un ravin.
Cependant, des ruelles et des sentiers qui
descendent de Pizzo au port, d'autres gens
armés couraient se porter à l'endroit où le
roi serait obligé de passer pour s'embarquer.
Et lui, sautant de roc en roc, franchissant
les obstacles, tombant pour se relever, glissant sur la pierre, s'accrochant a11X buissons,
laissant à chaque branche des lambeaux de
ses vêtements, courait sous les projectiles. De
la main droite, raconte le manuscrit où je
prends ces détails, il tenait œ l'air un mouchoir blanc, et de la main gauche il agitait
son chapeau, aYCC lequel il détournait les
halles, donnant ainsi raison à sa réputation
d'Achille invulnérable.
La suite du roi s'était dispersée dans la
campagne et dans les ravins. Le général Franceschi el le capitaine Pernice restaient seuls
auprès de lui. Le visage et les mains en sang,
les rètements déchirés, désespéré de la perte
de ses hommes, humilié dans son orgueil,
Joachim Mural, le preux, - sinon sans reproche, du moins sans peur, - le téméraire,
qui chargeait seul, une cravache à la main,
les escadrons ennemis, ce brillant héros se
sauvait devant une populace qui avait le làchc
courage du nombre et qui le poursuivait
comme un sanglier dans les halliers, rendue
cruelle par celte chasse à "l'homme et par
l'appùt du butin; il fuyait dans une descente
vertigineuse, tandis que derrière lui Franceschi criait :
- Sire, prenez garde! ... Songez que vous
nous appartenez!. .. Aux barques, sire, aux
barques! ...
Enfin, le roi, plus agile que les autres,
arriva le premier en bas de la roche, là où
commençait la plage, cultivée de quelques
jardins. A un tournant, éloigné d'une cinquantaine de mètres de l'endroit où devait
passer le fugitif, une poignée d'hommes armés
de carabines s'étaient postés derrière un
groupe de maisons. Murat, dans sa hàte, ne
sut pas éviter un filet que les matelots avaient
tendu au soleil; les l9ngs éperons de ses
bottes s'y embarrassèrent; arrêté dans son
élan, il tomba, et alors il devint le point de
mire de vingt fusils : au milieu des vociférations de la foule, vingt coups de feu éclatèrent; mais, à l'étonnement de tous, qui le
croyaient tué, il se dégagea du filet, se releva
et continua sa course. Enfonçant dans le sable,
haletant, quoique encore plein de force et
d'ardeur, il entra dans l'eau jusqu'à mijambes et se mit à héler les deux barques qui
s'étaient éloignées de la rive et, toutes voiles
dehors, fuyaient vers la pleine mer :
- Barbarà, Barbarà, Barbarà !
Franceschi et le capitaine Pernice, qui
avaient rejoint leur maître, faisant un portevoix de leurs deux mains, appelèrent à leur
tour :
- Barbarà, Barbarà, Barbarà ! ·

Personne ne répondit; les deux bateaux
filaient rapidement, en s'aidant des rames.
Cependant, le peuple continuait à emplir l'air
de ses clameurs et à s'exciter par des cris à
cette abominable chasse.
Peu à peu, comme une avalanche de boue
qui grossit dans sa chute, ces misérables gens,
avides de sang et plus encore d'or, s'unirent
à l'autre bande: femmes en haillons, affreuses
mégères, vieilles mendiantes, toute celte pourriture humaine qui vivait dans la fange cl dans
les immondices.
Franccschi et Pcrnice essayaient, à force de
bras, de soulever une vieille barque ensevelie
sous le sable, pour rejoindre le bateau de
Barbarà, sourd à leurs appels.
- Majesté, Majesté, criait Franceschi,
faisant des elforls surhumains, venez, au
nom du ciel!
Le roi était immobile, les bras croisés, la
tète baissée; il tressaillit, puis il se précipita
vers les deux officiers el les aida à remuer la
bar1ue.
L embarcation restait immobile - retenue
peut-être par la main &lt;le fer de la fatalité.
La foule, descendue sur la plage, s'avançait
à grand bruit; arrivée à quelques pas du roi,
elle s'arrèta, ne cessant de vomir des injures.
Alors, Franceschi, indigné, ne put pas se
contenir et tira un coup de pistolet.
Les assaillants poussèrent des hurlements
de rage, vingt carabines se braquèrent sur
ces trois malheureux, vingt balles sifOèrent,
et le capitaine Pernice roula par terre, foudroyé, le crâne fracassé.
Murat jeta un regard douloureux sur son
fidèle partisan, qui gisait sur le sable, dans
une mare de sang; il se redressa de toute sa
hauteur et, s·appuyant contre la barque, il
toisa la troupe hurlante, dans une posture
agressive.
Ils restèrent un moment à se considérer,
dans un grand silence : la canaille, intimidée
par ce regard hardi, par cette màle altitude;
et lui, les vêtements en lambeaux, le visage
ensanglanté, les cheveux en désordre, beau,
fier, défiant des yeux les làches qui l'entouraient. Ceux-ci , dit le manuscrit déjà cité,
ceux-ci semblaient atterrés par l'aspect léonin
du roi et par sa superbe; puis, honteux de
trembler devant cet homme désarmé, les
agresseurs, qui étaient assez nombreux pour
couvrir toute la plage, avançaient d'un pas et
reculaient à un geste menaçant, tandis que
ceux qui étaient à l'abri, par derrière, cherchaient à exciter les autres et les poussaient à
attaquer cet ennemi isolé. Enfin, le roi appela
le plus proche, un calfat appelé Giorgio Grillo,
et lui dit :
- Je me remets à vous et j'espère que
vous ne m'en ferez pas repentir!
La populace, tremblante devant le roi
menaçant, devint féroce quand elle le vit faire
d'amicales avances. Le cercle se resserra

autour de lui, et il fut surpris par celle
agression imprévue. Ce qui se passa est horrible à raconter. Comme une meute en délire,
les femmes s'élancèrent sur lui, lui donnèrent
des coups, le renversèrent, lui arrachèrent
son uniforme, l'égratignèrent, lui tirèrent les
che1•eux et la barbe. Sous celte horde de bêtes
fauves, qui se disputaient, sur son corps
même, l'or et l'argent de ses rètcments, il ne
remuait pas, il ne cherchait pas à se défendre,
il ne poussait pas un gémissement, si bien
que cette racaille, qui lui crachait au visage,
en vomissant des injures, émut la pitié d'un
certain Pascale Greco, patron de barque, un
homme de force herculéenne et de grande
autorité, qui, à coups de pied et à coups de
poing, réussit à arracher des mains de ces
forcenés le prisonnier, tombé à terre, l'invita
à se relever, l'assurant qu'il ne lui serait fait
aucun mal.
Et le roi se releva: il avait la figure abimée,
égratignée, sanglante, les habits en lambeaux
montrant sa chair. Il avait du sable dans les
yeux, dans la barbe, dans les cheveux, mais
il gardait toute sa majesté et toute sa beauté.
Il s'appuya sur le bras de son sauveur et se
dirigea vers Pizzo.
Les assaillants, quoique frémissants, s"écartèrent : des nouveaux venus cherchaient à se
faire place, pour apporter, eux aussi, leur
tribut &lt;l'outrages et d'olfenses; une vieille
sorcière s'approcha du roi et, le saisissant par
la barbe, lui lança un jet de salive au vi~agr.
Murat, qui était pàle, dit la chronique,
devint livide, mais ne fil ni un geste ni un
mouvement: peut-être, en cet instant suprême
d'atroce martyre, se sentait-il victime de la
réaction qui suivait l'épopée révolutionnaire.
Cette épopée, commencée par le meurtre d'un
roi de droit divin, au nom d'un idéal, devait
s'acheYer par le massacre d'un roi de droit
humain, au nom du vol et de la barbarie. Aux
grands hommes de la République, aux Robespierre, aux Danton, aux Marat, aux SaintJ ust, juges de Lonis XVI, la réaction opposait
les va-nu-pieds de Pizzo, les bourreaux de
Joachim Murat, - le preux des preux, le
meilleur des rois.
J'aurais voulu taire toutes ces infamies,
que j'ai atténuées au lieu de les exagérer, si
l'amour de la vérité ne m'avait forcé à écrire
cc que m'ont appris les témoins oculaires et
les mémoires. Mais dans ce cadre, au milieu
des cruels habitants de Pizzo, la figure de
Joachim Mural, maculée de sang et de boue,
apparait plus belle que sur les champs de
bataille, roi brillant d'or et gue~rier scintillant de pierreries, en tète d'une nuée de
cavaliers, que sa voix puissante conduisait à
la victoire.
Et nous allons le voir se qresser fièrement
devant les fusils de Ferdinand de Bourbon et
finir dignement la Yie d'un héros par la mort
d'un héros.
Adapté de l'i/alim par

(A sui1 re.)

MADAME

JEA

CARRÈRE,

UNE COMPAGNIE D'INFANTERIE

sous Louis Xlll ·

.
Gravure
de CALLOT.

Histoire d'un cadet de ProlJence
PAR

AR.VÈDE BA.R.INE

Il e~t peu de Parisiens qui ne soient allés
au morns une fois dans leur vie à Porl-Royaldcs-Champs.
Que l'on y soit conduit par la curiosité ou
qu~ l'on s'y rende en pèlerin, il est difficile
a~Jourd'hui de s'expliquer l'impression de
tristesse que causait aux visiteurs du dixscp_tième siècle ce petit vallon humide et
frais. Ils s'accordaient Lous à Yoir un cc affreux
désert n dans l'agréable solitude si heureusement décrite ~ar J~lcs Lemaitre : cc Le plus
doux paysage lrança1s, neurs ombraf}'cs eaux
1egcrcs,
, '
'
0
'
courbes du sol et ondulations
caressantes, ciel tendre et souwnt mélancolique,
enveloppe ces souvenirs .... )J
, ~es contemporains de la mère Angélique
ctaien~ fermés au charme unique du «paysage
français &gt;&gt;.
li leur, fallait
arrancrés
où lrs
, des pai·sarres
0
0
'
a1·br~s n avaient point poussé au hasard, où
1~ rwssea~ ne coulait point à l'aventure, où
1intervention de l'homme apparaissait en tout
et partout. Les grâces naturelles du vallon
de Port-Royal étaient trop discrètes pour des
gens accoutumés aux inventions compliquées
et aux cc curiosités JJ bizarres des jardins
dans le goùt italien.
~•e~s~ence, des solitaires de l'abbaye sem~la1t d ailleurs parfaitement assortie à c, l'affreux désert l&gt;. L'un des cc messieurs &gt;&gt; gardait

les bois, un autre fabriquait les souliers, Arnauld d'Andilly défrichait, l'abbé de Pont?hâteau était fossoyeur. Entre ces besorrncs
~n~ratcs et lc~rs aus~érités, le public ne viyait
0 uerc_p~r ou aura1_t ~u se glisser un rayon
de ga1ete, - de gaietc mondaine, s'entend·
car pour la joie spirituelle, on sait si Port~
Royal en regorgeait.
II_ e~t pourtant ce~tain que l'on ne s'y inter~1sa1t pas le sourire. Quelques solitaires
avaient des souvenirs si pittoresques du temps
où ils étaien~ dans le monde, que les autres
ne se refusaient pas le plaisir de leur faire
raconter l~urs aventures. Il arriva ainsi qu'un
beau matm - c'était vers 1657 - Thomas
~u. Fossé,. que l'on occupait d'habitude à
ecrire d~s vies de ~~ints, fut prié par les autres
cc messieurs l&gt; d mterrompre ses pieux travaux pour noter les souvenirs d'un ancien
officier aux gardes, Louis de Pontis, retiré à
Port-Royal après une carrière fort accidentée.
li. arni t semblé à tous que l'on ne devait pas
laisser perdre la mémoire d'aventures aussi
merveilleuses.
L'affaire n'alla pas toute seule. Ou Fossé
emmenait Pontis à la promenade et tâchait de
le faire parler; mais Pontis était très vieux
très sourd et d'une conrcrsation tant soit pe~
déc_ousue .. Cahi,n caha, avec du temps et de la
patience, 11 fiml cependant par se laisser sou... 261 ...

... 26o ...

-

_tirer ce 4u'on .va lire, et beaucoup d'autres
-choses qu'on ne lira point, parce que ce serait
trop long.
L~ père de Louis de Pontis était un bon
genhlhomme provençal qui avait lonotemps
0
scr1•i le roi de France.
Il mourut en 1597 avant d'avoir pu élcrer
les plus jeunes de ses enfants, et sa femme
n~, ~rda pas à le suivre. Le fils aîné, qui
n_ et~1t pas Louis, hérita de la !erre de Pontis,
s1Luec. s~r les confins de la Provence et du
Dauphme; les autres n'eurent rien.
,Louis avait_ alo_rs quatorze ans, et son grand
fr~re ne para1ssa1t pas disposé à s'occuper de
lm. ~n garçon de son âge se trou\'Crait de
nos_ Jours fort en peine daus celte situation.
mais tout était plus simple il y a trois cent;
~ns. : c'. Je sentis, disait-il à du Fossé, une
!ncl1?at10n extraordinaire pour la. guerre, et
Je _r~solus de ~om~encer à en apprendre le
meller. )J Il s enrola dans un réaiment ,
l'
fi
O
ou
on ne 1t aucune difficulté pour l'accepter
et ~• passa une année, pendant laquelle sa vo~
~t1_0~ acheva de se dessiner : il ne rêvait
dec1dement que plaies et bosses.
' La_ premi?re. conditi?n pour réussir était
d av_o1r u? eqmpage digne de sa naissance.
Louis
. d rcvrnt
. au villao-e
o dans l'espoir de 11rer
pic ou aile de son aîné, et n'y gagna que de

�r-

111ST0'/{1A

,

--------------------------------------.#

de,enir le miel de la maison. Son frère l'employail « aux soins du ménage » el paraissait
bien décidé à le confiner dans ces occupations
pacifiques.
Au boul de quelques mois, l'enfant n'y tint
plus : - Je pris résolulion de m'en aller à
Paris et de tra,ailler par moi-même à m'avancer comme je pourrais dans le monde.
li jet:1 sa souquenille aux orlies el s'en alla
crier famine auprès de sa parenté. Une tante
remplit son escarcelle, un oncle lui donna un
petit cheval, et le voilà parti. Son plan était
d'entrer dans les gardes du roi de France.
li J réussit, malgré sa jeunesse, ou plutôt
it cause d'elle. Les officiers s'inléressèrent à
cc petit qui était seul au monde el qui s'annonçait comme singulièrement hardi. Louis
de Pontis entra au régiment des gardes et les
.n·entures ne se firent pas attendre.
La première tourna très heureusement pour
lui. La cour de France se trouvant à Fontainebleau, le bon roi Henri IV fut pris de jalousie contre un inconnu que l'on avait entrevu rôdant la nuit dans les corridors. Il
voulut absolument savoir qui était celle ombre, où elle allait, el ce fut ce morveux de
Pontis, grâce à ses protections, qui reçut la
mission de tirer l'affaire au clair. On lui remil
un passe-partout ouvrant toutes les portes du
chàteau el on lui enjoignit de se cacher la nuit
suivante dans une galerie par laquelle l'inconnu ne manquait jamais de passer. La consigne était de le suivre, sans prononcer un
seul mot, jusqu'à ce qu'il fùt rentré dans sa
chambre.
A onze heures, Ponlis était à son poste. A
minuit, il entendit marcher; mais il faisait
trop sombre pour rien distinguer.
li sorlil de sa cacheltc, fut entendu 11 son
tour, et alors commença une chasse à l'homme
silencieuse.
L'ombre connaissait parfaitement les aitres.
Elle se &lt;&lt; coulait n si doucement el si vite
d'une galerie à l'autre et de salle en salle,
que Pontis, toul leste qu'il fùt, avait fort à
faire pour ne pas la perdre. Ils arrivèrent
ainsi à la galerie des Cerfs, dont la porte se
fermait de chute. L'homme la tira vivement
derrière lui et se crut sauvé. J son grand
étonnement, elle se rouuil, el il se sentit
sui,,i comme auparavant.
Il sortil du château el prt'.•cipita sa fuite à
travers les côurs cl les dépendances. La chasse
continuait toujours. L'inconnu avait beau
ruser, faire cent détours cl cent crochets, les
pas le suivaient. li faisait clair de lune, cl
Pontis aperccvail maintenant son homme à la
traversée des zones lumineuses.
Tout à coup, le fugitif disparait dans un
jardin. Pontis court, fouille, écoule, ne trouve
rien et n'entend plus rien. Il se désolait déjà,
lorsqu'il eut l'idée de regarder dans une ombre que le contraste du clair de lune rendait
profonde. L'homme y était. Se voyant pris,
ce seigneur fonça sur son poursuivant avec
des exclamations el en portant la main à son
épée. Fidèle à sa consigne, Pontis ne dit mot
et se contenta de se mettre en défense. L'inconnu s'arrêta aussi, fit ses réflexions cl rentra

se coucher. Pontis le suivit jusqu'à la porte
de 5a chambre el s'y mil en faction.
li n'y fut pas longtemps seul. Quelqu'un
parut au bout du corridor, en robe de chambre, et une petite lanterne à la main comme
dans les mélodrames. C'était Henri IV qui
venait aux nouvelles. Il se fit tout raconter et
demanda à Pontis ce qu'il aurait fait si le
seigneur l'avait attaqué.
- Je me serais défendu, sire, car Votre
Majesté m'avait bien fait commander de ne
point parler, mais non pas de ne me point
défendre.
Le roi se mit à rire, cl, quelques jours
plus tard, Louis de Pontis recevait une pension de cent écus. C'était un joli début pour
u11 cadet de dix-sept ans. Les circonstances ne
lui permirent malheureusement pas de jouir
en paix de sa brillante fortune.
Par une série de malchances, pour lesquelles
il avait toutes sortes de bonnes explications,
Pontis eut fort à faire, dans les années qui
suivirent, pour s'empêcher d'être pendu ou
fusillé. Son cœur était pur, ses intentions
excellentes, et cela finissait toujours mal. lin
jour, pour avoir pris part à un duel à six,
dans lequel cinq des combattants avaient été
tués ou grièvement blessés, Ponlis était à la
veille d'être exécuté, quand le fameux Crillon,
qui avait du goût pour lui, engagea ses camarades à le faire évader. lis ne se le fircn l
pas dire deux fois. La prison où le coupable
attendait la mort était située à Paris, dans le
faubourg Saint-Jacques. Le jour de la Pentecôte, tandis que le geôlier el sa femme étaient
allés faire leur dé1otions, des soldats grimpèrent sur le toit de la prison et coulèrent une
corde dans la cheminée de Pontis. Celui-ci ne
fut pas long à les rejoindre, mais leur manège
avait été aperçu du dehors cl il fallut jouer
des jambes, sur les toits, dans les rues, à
travers les jardins et les terrains vagues, tanl
cl si bien que le prisonnier gagna la campagne mal famée, pleine de loups-garous el de
revenants, du plateau de Montsouris. On y
perdit sa trace el il alleignil sans encombre
lt• chàteau de Bicêtre, où de· amis le cachèrent dans une cave.
Étant passé de là en Uollande, il y prit du
service, s'en alla quand il en eut assez, el fut
fort étonné d'ètre traité de déserteur et condamné à être pendu en compagnie de plusieurs autres. Ils furent tous sauvés par un
jeune Français fort en thème, qui adressa au
prince d'Orange une supplique en si beau
latin, que ce dernier la paya d'une grâce générale. Pour comble de bonheur, Crillon
n'avait pas oublié le petit cadet de Provence.
li fit aussi gracier Louis de Pontis en France
el obtint sa renlrée dans le régiment des
gardes.
Six mois plus tard, son protégé « faisait la
guerre pour lui-même ,, , à la têle d'une
bande de volontaires, sur les confins de la
Savoie, de la France et de la république de
Genève. On passait d'un pays à l'autre, scion
que l'on était serré de trop près par la force

armée. De nos jours, cela s'appellerait être
cher de brigands, et c'était aussi l'avis des
populations pillées ; mais les officiers du dixseptième siècle, accoutumés à faire vivre leurs
troupes aux dépens du public, même en terre
amie, n'attachaient pas d'importance à cc
genre d'incartade. Quand la situation ne fut
plus tenable, Pontis rentra tranquillement à
Paris cl reprit sa place dans les gardcs 9 où le
mestre de camp, M. de Cré11ui, le rrçul
« avec beaucoup de bonté n el lui donna
presque aussitôt une mission de confiance.
M. de Créqui avait aussi sa petite guerre
privée. Il disputait le château de Sa,ign),
près de Ju, isy, à son beau-frère )1. de ~fonravel, qui venait de le lui enlever par surprise el d'y mettre garnison. A la vérité, celle
garnison n'était que de trois hommes; mais
le château était entouré de fossés pleins d'eau,
avec pont-levis, qui en rendaient les approches difficiles. M. de Créqui chargea Pontis
de le reprendre.
Celui-ci emmena trois soldats de son régiment, qui n'eurent aucune objection à le
suivre (le roi de France était bien gardé), et
se présenta devant Savigny en faisant semblant de chasser. Des trois hommes de la
garnison, l'un était à se promener, le second
fut attiré au dehors par ruse, et le troisième,
se voyant seul contre quatre, s'empressa de
se rendre. Une fois dans la place, Pontis
croyait l'affaire terminée. li a,ail compté
sans Mme de Monravel, qui courut au parlement jeter les hauts cris, se fit donner un
arrèt en forme, un huissier, un commissaire,
un prévôt avec ses archers, cl les expédia tous
ensemble à Sa,•igny, accompagnés d'un bateau
pour traverser le fossé.
L'un drs archers monte à J'escalade, arrive
en haut de l'échelle el reçoit une poussée &lt;1ui
J'envoie dans l'eau. Un second est enlevé par
le collet au moment de toucher le rempart et
disparaît soudain dans l'intérieur du chàleau.
Personne ne se souciait plus de tenter l'aventure. Les assaillants firent demander du rt•nforl à Mme de Monravel. La nuit était tombée
et l'on apercevait sur les murailles plus de
cinquante mèches de mousquels, tout allumées, qui ne pouvaient ètre portées que par
autant de mousquetaires. En réalité, clics
étaient altachées à des perches. « On en mettait à tous les coins, racontait Pontis avec
une joie toujours nouvelle, el on les remuait
de temps en temps pour faire croire qu'on
rele,·ait les sentinelles. »
Mme de Monravel mobilisa la population
de quatre ou cinq villages, demanda du canon
à Paris el prépara un assaut en règle, sur
quoi M. de Créqui, sans barguigner, expédia
une partie de son régiment au secours de
Pontis. Les gardes du roi croyaient n'avoir
qu'à se montrer. Il fallut en rabattre. Mme de
Monravel, seule el à pied, leur barra le chemin du pont-levis. &lt;&lt; Vous ne passerez point,
s'éeria-t-clle, que vous ne me marchiez sur
le ventre. C'est à vous de voir si vous me voulez écraser. n Les soldats se regardèrent.
Écraser une &lt;r dame de qualité ,, , la propre
sœur de leur chef, n'était peut-être pas une

__________

1f1STÔ1'/t._'E D'UN CADET D'E P'ft._Or'ENC'E - - ~

chose à r_aire.
· lis fi renl demi-tour et regagnè- pistol~s qu'il avait dans sa ceinture. Son « arrent
è Paris• sauf deux d'entre eux qui. se glis- deur mcroyable » et son &lt;&lt; merveilleux co s rent dans 1~ château par une poterne.
rage » rempliss_aient ~e respect son jeu;e
L~ur retraite décida les assiégés à s'en aller co°:1pagnon, qm ne s ét_ait attendu à rien
au~s1. ~'obscurité venue et les assaillants moms chez un homme &lt;l'Eglise.
e~ O~IDJs, Pontis traverse le fossé sur une
Le combat durait depuis un bon moment
p ~~c e, se lance avec ses cinq hommes au Voyant que ce~ benêts de voleurs, au lieu d;
m; eu du camp ennemi et fait soudain un les ~narder, sen tenaient à l'arme blanche,
~e. tapage, a~mpagné de tels cris, que tout Pontis fit. un grand effort pour assommer le
ml, tout se disperse devant eux. lis arrirenl plus hardi de la bande. li lui alloncrea un tel
sans ·11
encombre
à Paris • où u•[ • de Créqm. 1es
d
coup de, bàto~, t!u~ !'autre abandonn~ la partie
recue1 e ans son hôtel , cl Pon11·s , en récom- el alla s asseoir a I ecarl, l'air tout affadi. Ses
pense de ses beaux états de service, ne larde
pas à être nommé enseigne.
En cette qualité, il avait été chargé de
porter
h f une lettre de service à l'un de ses
c ~ s: a~ors ~n ~landres. Étant arrivé sur le
soir a _I entrec d une forêt, l'aubergiste chez
l~quel il soupait lui conseilla fort de ne pas
s y engag~r tout seul. Pontis s'associa avec
qui avait reçu le m'm
. et
·1un chanome
•
e e aVIs,
• s .partirent de compa,,nie
.
" , le lendemam
matrn, ~ous la conduite d'un guide que l'hôte
leur avait recommandé.
.S'étant avancés dans la forêt ils rcnconlrerent un individu armé d'un fu~il l b' rcment
, d'
e izar
,
accout~e un haut-de-chausse rou e
etd u~ pourpomt bleu . (Je me suis toujours d~;andepourquoi le~ brigands d'autrefois avaient
e~ cosl~mes s_péc1aux qui les faisaient reconnaitre d une. lieue. Je n'ai pas trouvé la réponse_.) ~O?lls_ ouvrit l'œil; celte mascarade
ne lm d1sa~t rien de bon. Son guide le rassu~a; c'éta~t, disaiHI,_&lt;&lt; -un homme du pays
qm chassait &gt;&gt; • Le bois devenait très épais
Les deux voyageurs durent mettre pied à tcrr;
cl mener leurs chevaux par la bride.
Un peu plus loin, ils aperçurent trois qui~arn_s cou.chés au bord du sentier' des fusils
a coté deux. Ces gens se levèrent à leur
approche, les saluèrent civilement, el tout de
smte le~r cherchèrent querelle. Au bruit, il
en sortit qu~tre autres des fourrés, el tous
ensemble se Jetèrent si brusquement sur les
v_oyageurs, que Pontis n'eut pas le temps de
tir~r s~n épée. li saisit le gourdin du guide,
qui dctala sans demander son reste, et il se
pla~ dos à, dos avec le chanoine. Ce dernier
avait tro~vc le mo)en de tirer son épée. lis
commencerent à s'escrimer de si bon cœur
que les voleurs ne parvenaient pas à les enmer, °:1algré uae grande hallebarde avec
aqucl~e ils essaraicnt de les embrocher, et
maigre leurs fusils, dont il aurait été si simple de se servir et dont il ne fut tiré que
quelq~es coups. L'un de ces coups blessa le
~~anome à la cuisse. Toutefois, le bonhomme
~ut pas seulement l'air de le sentir. JI se battait comme un beau diable, à cause de 500

f

MM~Ù.., Lou:'., il&amp; 1''1ntiJ f "' ap
auou- ftlJJe

.96 an., a la .911~rrLI

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compagnon_s làthèrcnt pied aussitôt, les ,·oya~eurs se Jetèrent sous bois, et ain~i finit
1aventure.
Pontis ne ~c,int lieutenant que sous la rég~nce de ~I~rte ~eyédicis. li le resta toute sa
par sm_te d m;ustices, /1 l'en croire. Peul~tre )~ eut-11 d'autrrs raisons. Il était un peu
mqu1etant, al'ant que de devenir un saint.
Tout e? gémissant de ne pas arnir d'avancement,. il continuait ses prouesses. Elles se
prolongerent pendant plus d'un demi-siècle
pour la plus grande joie des faiseurs de ro~
ma?s de cape et d'épée,_ qui ont puisé 11 pleines
mams dans les souvemrs de Pontis. C'était si
tentant! Un jour, dcrant Montauban, il avait
sa~ré l'armée française en opérant une reconnaissance sous le feu de plus de 2,000 hommes.

;ie,

Il _en avait été quille pour deux balles sur sa

cu_1rasse. Louis_ XIII l'avait complimenté puhlt~uement, lm assurant « qu'il s'en souviend~rut dans l'occasion ». S'il s'en souvint il
n, Y paru l pas; mais
· un Pontis &lt;&lt; sert pour
'
1 honneur n.
Une autre fois, un petit corps de troupes
dont il avait le commandement fut entouré
dans la Forèl-Noire par l'armée de l'empereur, ~Ile du duc de Hal'ière el celle de M. de
Lorrame. Sommé de se rendre à discrétion
Pontis le prit de haut avec le parlementaire ;
&lt;&lt; A. discrétion, nous autres ! Que nous nous
rend10ns à discrétion? Non, non! :Xous ne
so~mes _pas nés Français pour nous rendre.
Qu ils r1ennenl avec toute leur armée. lis
pourront bien s'en repentir. ,&gt; Renouvelanl
les exploits de SavignJ, il fit tant et si bien
q_ue les Allemands crurent a,·oir devant eux
cmq ou six mille hqmmes, au lieu de quinze
cents. Il~ rem:oyèrent leur parlementaire offrir
une cap1lulal1on honorable, qui l'ul acceptée
avec empressement.
. Cependant, Pontis approd1ait de soixante~1x ans. Il était loujour~ lic11te11ant el touJOUrs _cer1•eau brûlé. Un accident Je conrertil
soudam à une vie plus sérieuse. li l'enail
de laisser l'un de ses amis occupé à écrire.
Rap~elé ~ar le~ .c~·is d'un petit laquais,
Pontis revmt P:cc1p1tammenl sur ses pas el
trouva son ,?m1 étendu par terre, &lt;&lt; aussi
m~~t que s 1_1 y eût eu vingt-quatre heures
qu 11 fùt expiré n• Cet événement lui fit faire
des réOexions. Il s'étonna de n'al'oir jamais
pensé ~ la _mort, depuis tant d'années qu'il
la voyait s1 souvent face à face et ayant
co,ns~lté. ((, un~ personne de grande piété et
~es ecla!rec ,&gt;, il commença, d'après ses avis,
a. se relire~ du monde et à tourner ses pen~ces vers Dieu. L'année suivante le ,•il installé
a P?rl-Royal-dcs-Champs. Il travaillait aux
d?fr1c?ements sous la direction d'Arnauld
~ And11.1~ ~l Y ?di~ail les cc mc;sieurs O par
-a doc1hte. Il eta1t devenu simple el doux
comme un enfant.
Les pem:cutions le chassèrent de sa retraite
avec les a~tres solitaires. li y revint d~s que
ce fut possible et y véculjusqu'à quatre-1in&lt;&gt;tdou~e ans, malgré ses dix-sept blessures, d;1L
pl~s1eurs très gravrs. On l'enterra de,ant la
~r11l~ du chœur des religieuses, comme il
1 ara1t demandé dans son testament.
L'article qui le conœrne dans le necroloqe
~c. Port-Hopi est de la mère Angélique de
Samt-Jcan.
Que faut-il de plus'! demandait Sainle~eu,~, qui n'aimait pas qu'on attaquât
I onl1s. 11 . ne ~aut, en effet, ri('n de plus.
Ce _nom,_ a _lm seul, fait la meilleure des
oraisons funcbres au vieux cadet de Prorence.
ARVÈDE BARINE.

�PARIS AU XVIll' SIÈCLE

Il ISTORIA

+

Chapeaux et panaches
Le Parisien change avec la mème facilité
de système, de ridicules et de modes. La
ligure de nos chapeaux, comme toutes les
choses humaines, a subi le sort de la variation. Les coiffures, dans les boutiques des
marchands, se succèdent comme les nouv&lt;·lles
méthodes dans l'empire des lettres. Le chapeau haut el pointu a prévalu quelque temps,
ainsi que le style académique, qui tombe
enfin, et que l'on n'imite plus.
Cependant, pour tout ce qui varie, celle
passion qui nous pousse à créer de nouvelles
modes nous fait adopter cc que les princes
imaginent en se jouant, ou par fantaisie;
tantôt c'est l'invention d'une énorme paire de
boucles, tantôt c'est celle d'un frac.
Quelquefois des intérêts particuliers font
naître une mode ; l'origine des paniers fut
inventée pour dérober aux yeux du public
des grossesses illégitimes, et les ma~quer
jusqu'au dernier instant; les grandes manchettes furent introduites par des fripons qui
voulaient filouter au jeu et escamoter des
cartes.
Nous avons rogné insensiblement le haut
bord de nos larges feutres ; nous les avons
ensuite rendus petits; et enfin nous avons
fait disparaitre ces trois cornes si incommodes. Aujourd'hui, nos chapeaux sont ronds;
et voilà les chapeaux à la mode.
On ne les porte plus le matin sous le bras.
Ils couvrent la plus noble partie du corps, et
pour laquelle ils sont faits. A-t-on vu le Turc
mettre le turban sous son bras, les évêques
tenir leurs mitres à la main? Mellons donc
constamment notre chapeau sur notre tête,
pour garantir nos faibles cerveaux des ra)·ons
du soleil, et que ce précieux dôme s'oppose
aux évaporations de notre cervelle. N'était-il
pas ridicule de l'employer incessamment à la
main à des exercices de civilité el de minau-

font les carmes cl les feuillants depuis plus
d'un siècle, et surtout en été; le soleil échauffe
moins la tète. L'œil, qui s'étonne d'abord,
s'accoutume à tout : on porterait des chapeaux rou~es el bleus, vert-pomme et Iila~.
qu'on s'y ferait; chacun arborerait sa couleur
favorite. Ce serait nn nouveau coup .d'œil.
On commence par condamner les nouvelles
modes; chacun se récrie sur la folie changeante : au bqut d'un mois, elle est adoptée
par ses plus violents contradicteurs ; et tel
qui la fronde aujourd'hui, prendra demain
les idées qu'il avait combattues.
Il n'y a pas longtemps que les hautes coiffures, les plumes, panaches, etc., étaient sur
toutes les têtes de femmes. Et au spectacle
une rangée de femmes, placées à l'orchestre,
bouchait la vue à tout un parterre; la même
chose à l'amphithéâtre et dans les loges.
C'était un vrai désespoir pour les spectateurs : on murmurait tout haut ; mais les
femmes en riaient, et la politesse parisienne
se contentait de gronder, mais n'allait point
au delà.
Il n'y eut qu'un seul homme, Suisse de
nation et fort impatienté, qui, tirant une
paire de ciseaux, fit mine, dans une loge, de
vouloir couper l'excédent qui l'empêchait de
voir : alors, pour s'y soustraire, la dame fut
obligée de se mettre derrière et de laisser
J'ai vu Chloris, j'ai vu la jeune Hélène,
passer à sa place l'homme, qui y consentit
De rubans de Beaulard leurs fronts étaient ornés;
Le moule étroit de la baleine
très bien. Cc n'est donc plus le temps où le
Faisait gémir leurs corps emprisonnés.
parterre criait place aux dames! cl où l'on
Leurs cheveux hérissés fuyaient loin de leur tête:
ne pouvait être sûr d' une place au spectacle
Un panache orgueilleux en surmontait le faite.
tant qu'il pouvait y arriver une femme, fùtPrèl de là j'apc,·çus la Vénus Médicis;
Sa taille hbre cl naturelle
elle douairière ou borgne.
Déployait aisément ses contours arrondis.
Autrefois l'on ne pouvait voir, aujourd'hui
Tout en elle était simple et tout charmait en el le.
l'on
ne saurait entendre; le caquet de ces
J'admirai tant de grâce. et tuut bas je mè dis :
femmes
à panache ne discontinue pas penL'art e11seig11e à Cltloris à devenir moins belle.
dant toute la pièce. On entend sortir des
Hommes et femmes se coiffent beaucoup petites loges des voix bruyantes, des éclats de
mieux. Si nous sommes dans une voiture, il rire : c'est un babil qui oblige celui qui veut
nous est permis au moins d'enfoncer la tète entendre d'aller ailleurs. On en fait la redans le coin du carrosse, el nous ne risquons marque tout haut ; les causeuses l'entendent
pas d'éborgner notre voisin avec les pointes très bien; elles se taisent et puis recommende notre ancien triangle.
cent de plus belle trois minutes après. Elles
C'est toujours celui-là qu'on porte sous le sentent que la colère des hommes se bornera
bras lorsqu'on est habillé : mais on ne s'ha- à quelque réflexion maligne et qui tournera
bille plus qu'une ou deux fois la semaine, les même à leur avantage : car, pendant la petite
jours de grande visite. On voit les gens comme diatribe, on les considère, et le grondeur
il faut, à l'heure mème du spectacle, le cha- désarmé finit par rire le premier de son accès
peau sur la tête.
.de mauvaise humeur.
Le dernier caprice, je crois, est le meilleur ;
Oh! les femmes, à Paris, ne redoutent, dans
il a inllué sur la couleur. Les chapeaux ne ancune circonstance, le courroux des hommes!
sont plus noirs; on les porte blancs, comme

qui avaient de très "rands bords; el, quand
ils étaient rabattus, r-ils ressemblaient à des
parapluies; tantôt on releva, tantùt on rabaissa les bords par le moyen des ganses. On
leur a donné, dcpùis, la forme d'un batea11.
Aujourd'hui, la forme ronde et nue paraît la
dominante; car le chapeau est un Protée qui
prend toutes les Ogures qu'on veut lui donner.
Demandez-le à nos femmes, qui. après tant
d'essais multiples, ont définilivement adopté
le chapeau anglais, malgré leur antipa1hie
pour l' Anglelerrc; je leur consPille de s'y
tenir, qu'elles l'ornent de perles, de diamant~,
de plumes, de cordons. de rubans, de houppes, de boutons, de fleurs ; que les poètes .
dans leur langage, y atlachrnt des astres et
des comètes; qu'elles les portent rouges,
ver ts, noirs, 11ris, jaunes, mais qu'tlles gardent constamment le chape~u anglais : les
laides y gagnent el les belles aussi.
Nous n'avons donc plus ni chapeau pygmée,
ni chapeau colossal; les d1mes arnienl élevé
ridiculement leurs coiffures au moment que
les hommes a va ienl arboré les petits chapeaux; aujourd'hui que les hommes en ont
augmenté et arrondi le volume, les coiffures
ont prodigieusement baissé.
Un poète disait alors :

derie?
Je ne ferai point ici l'histoire des chapeaux;
je ne remonterai point aux chapeaux gras de
Louis Xl, qui les portait tels par saleté et par
avarice; je ne parlerai point de la vertu magique concentrée dans tels chapeaux; les uns
font d'un mauvais prêtre un grand seigneur,
et les autres un docteur d'un idiot. On sait
l'effet que produit tel chapeau fourré, mis sur
la tête d'un grenadier ; et le diadème enfin
n'est-il pas un chapeau qui produit une certaine ivresse?
J'ai vu des chapeaux, dans ma jeunesse,

MERCIER.

LOUISE-HENRIETTE DE BOURBON-CONTI, DUCHESSE D'ORLÉANS
Tableau Je NATTI EIL (.\\usée Condé, Chantilly.)

�UNE CHASSE AU RAINCY, CHEZ LES D'ABRANTÈS, -

D'après l'estampe de CONSTANT l:lOURGEOIS ,

Madame Récamier
PAR

JOSEPH TUR.QUAN

perpétuelle crainte d'être dénoncé au ministre
de la police pour w1 propos imprudent, ou
Les guerres sans fin de la Révolution et de de ne plus avoir demain de quoi vivre. La
l'Empire étaient finies, mais elles avaient vieille société française, si longtemps disperlassé tout le monde, même les militaires . On sée, se reforme ; la vie mondaine reprend
avait soif de repos et de plaisirs paisibles. partout. Que de choses l'on a,•ait à se dire,
Aussi, avec la Restauration, le règne des que de malheurs à se raconter! C'est un
salons commence. C'est la revanche de la plaisir que de recommencer cent fois le récit
femme sur l'effacement auquel elle est con- de ses chagrins quand ils sont passés .... Dans
damnée depuis près d'un quart de siècle. les salons qui s'ouvrent de toutes parts, l'aniLes mœurs polies succèdent à la brutalité et mation rst extrême, les commérages vont
au sans-gêne du sabre qu'on avait transportés leur train, mais on n'en fait pas sur Mme Réjusque dans la vie habituellr.. C'est tout un camier : elle est tabou, elle est sacrée. Chacun
réveil de l'esprit français depuis trop long- savait bien pourtant, dans ces salons royatemps comprimé sous les lourds shakos, sous listes, que Mme Récamier avait été mêlée au
les boues éperonnées, sous les deuils et les monde du Directoire; mais il était convenu
angoisses de la guerre. Maintenant que la que personne ne devait s'en souvenir : c'était
fortune publique et que les fortunes particu- comme un parti pris de lui garder le secret
lières vont se remettre de tant de crises, on de ses premières relations mondaines ; et celui
pense, on écrit, on parle librement, sans la qui se fût permis une simple allusion à ce

CHAPITR.E VI (suite) .

... 265 ;..

passé un peu compromcllant de l'amie des
Montmorency eùt été regardé comme dénué
de toute espèce d'éducation.
Les choses de l'esprit avaient remplacé,
dans une certaine mesure, les autres préoccupations des salons. On parlait maintenant
littérature, art, philosophie, poésie.. .. Comme
si elle avait prévu cette volte-face dans les
goûts, Mme Récamier se trouva outillée pour
répondre au goùt nouveau. Pour la· philosophie, elle avait Ballanche ; pour la poésie....
eh ! mon Dieu, n'avait-elle pas le grand
Ampère qui, physicien et mathématicien, se
mettait parfois le dos à la cheminée et récitait
de jolis vers qu'il s'amusait à griffonner à ses
moments perdus~ Et puis, elle verrait ; elle
en ferait venir d'autres . On parlait de quelques jeunes gens qui faisaient les vers royalistes à ravir, M. Victor Hu 0cro, fils d'un o-éné•

t)

�msr0-1{1.ll

M ADA.ME

ce n'est pas là de l'esprit. Personne n'a jamais
rai, M. Alphonse de Lamartine, jeune homme lui montrer qu'elle avait une ctnergie autrepoussé plus loin qu'elle l'art de saroir s'ende honncfamillc.... Oui, elle les inviterait. ... ment trempée. Mais, a ajouté lime de Genlis,
nuyer sans en avoir l'air. Il n'} avait en elle
Elle ne sortait guère de chez elle. Son salon « blasée sur tous les vains amusements,
que du voulu, du convenu, du plaqué. Et tout
ennuyée
de
la
frivolité,
Mme
Récamier
ne
s'y
était son royaume et les reines ncsc déplacent
cela parce que le cœur, source de tous les
pas facilement. Comme elles, elle recevait livre plus que par l'habitude de la paresse, beaux mouvements, des pensées généreuses
beaucoup 1 • Elle fut en relalions très suivies à mais elle prouve que c'est l'état le plus fàchcux comme de l'originalité de l'esprit, était dessécelle époque avec Mme de Genlis. L'intimité où l'on puisse être avec de l'esprit el de la
ché, aboli prc~que, au profit des vanités.
était grande et l'on se prêtait des lines, que
Malgré les adulations qu'elle a,ait pour elle,
d"ailleurs on n'avait pas le Lemps de lire.
celle vieille rouée de Mme de Genlis le sentait
L'ancienne maitresse du duc d'Orléans Plùbien : voyant que Mme Récamier n'aurait
lippe-Égalité, cl de tant d'autres, eut la pensée
jamais le courage de mener à trrmc ses
de foire écrire à « la belle des belles » l'hisMémoires, elle se décida à écrire elle-même
toire de sa vie. La croyait-clic donc aussi
la vie de son amie. « Je la lui ai donnée de
mou,emcntéc que la sienne? En tout cas,
mon écriture, dit-elle, et je n'en ai gardé
cela ressort de la lellre qu'on va lire: « Voilà,
aucune espèce de copie ni de brouillon. &gt;
lui écri,ait-elle, le livre ,1ue j'ai eu l'honneur
C'est évidemment à celle époque. que,
de vous promettre. J'ai marqué les choses
engouée de Mme Récamier, Mme de Genlis
quc je désire que rous lisiez.... Venez,
écrivit un roman sur l'id)lle de celle-ci avec le
madame, pour me conter rotre histoire en
prince Auguste de Prusse. Chateaubriand, qui
ces termes, comme on fait dans les romans.
alla la voir un soir dans son appartement de
Puii ensuite je rnus demanderai de l'écrire
l'Arsenal,la trouva « vêtue d'une robe noire;
en forme de souvenirs qui seront remplis
ses cheveux blancs offusquaient son visage;
d'intérêt, parce que dans la plus grande jeuelle tenait une harpe entre ses genoux et sa
nesse vous avez été jetée, avec une figure
tête était abattue sur sa poitrine. Appendue
ravissante, un esprit plein de finesse et de
aux cordes de l'instrument, elle promenait
pénétration, au milieu de ces tourbillons
ses deux mains pàles et amaigries sur l'autre
d'erreurs el de folies; que ,ous arez tout rn,
côté du réseau sonore, dont elle Lirait des
et qu'ayant conservé durant ces orages des
sons affaiblis, semblables aux voix lointaines
sentiments religieux, une àmc pure, une vie
et indéfinissables de la mort. Que chantait
sans tache, un cœur sensible et fidèle à
Clich~ Braun, Cl C'·
l'antique sybillc? Elle chantait Mme Hécal'amitié; n'ayant ni envie ni passions haiCA.'iO\'A.
micr l »
neuse, vous peindrez tout avec les couleurs
Tat/eau Je F.,nRt:. (.1/usee Fatre, !tfonltellie1·.)
Parmi les ÎD\'ilalions qui assaillaient
les plus vraies. Vous êtes un des phénomènes
Mme Récamier, il en était beaucoup d'intéde cc temps-ci, el certainement le plus
raison. » C'est fort Lien pensé, mais Mme Ré- ressées. Certaines personnes, particulièreaimable.
camier
avait-elle de l'esprit? La question a ment du faubourg Saint-Germain, entrées
« Yous me montrerez vos SouvenÎl;s ; ma
dans le monde impérial parce qu'elles ne prévieille expérience vous offrira quelques con- élé faite plusieurs fois à Saintc-Beme, au
vopient pas la chute de l'Empire, se trouseils, cl vous ferez un ouvrage utile et déli- temps qu'il fréquentait son salon, et il a
vaient maintenant quelque peu embarrassées
cieux. N'allez pas me répondre : Je ne sui~ répondu qu'elle (C avait au plus haut degré de leur zèle bonapartiste d'antan. Cherchant à
pas capable, etc., etc. Je ne vous passerai non cet esprit qui songe à briller pour luie blanchir, elles ne trouvaient rien de mieux
jamais des lieux communs; ils sont indignes même, mais celui qui sent et met en valeur que de se coller aux jupes de la « martyre »
de votre esprit. Vous pouvez jeter sans re- l'esprit des autres. » Mais Sainte-Beuve était du Corse, de la « vierge immaculée ,, , de
mords les yeux sur le passé; c'est en tout un flatteur et ne voulait pa dire que c'était Mme Récamier enfin. La reine Ilorten~e était à
temps le plus beau des droits; dans celui où par la naueric, érigée en système, que
Mme Récamier savait capter chacun el lui la tête de celles-là. Plus Beauharnais que Bonanous sommes, c'est inappréciable. »
parte, gênée par le souvenir de ses relations
Mme Récamier, qui était assez portée à faire dire qu'elle avait de l'esprit. Elle n'avait avec « l'usurpateur &gt;l et les siens, conspirant
croire cc que lui disaient ses adorateurs, que l'espri l de natterie. Elle manquait d'ori- malgré tout dans l'ombre en faveur de 'apon'était pas loin de s'imaginer avoir tous les ginalité, de brillant, de naturel.. .. Non, elle léon, elle voulait se mettre bien avec le goutalents ..\.ussi eut-elle, el à plus d'une reprise, n'a,ait pas d'esprit; elle était trop lerrc-à- vernement de la Restauration. Pour cela, il
la velléité d'écrire. L'exemple de )!me de lcrre. Sans èlre une sotte, elle était loin
lui fallait renier très haut son passé bonaStaël, celui de Mme de Genlis, celui de la d'ètre une femme supérieure, comme a voulu
partiste. Elle mil dans sa poche son litre de
duchesse de l)uras, l'amient piquée d'émula- le faire croire Mme de Staël. Mais comment
reine, quille à le reprendre si l'empereur
tion. Mme de Genlis l'encourageant, elle en aurait-il pu être autrement? Atrophiée par revenait jamais sur le trône, et porta le titre
essaya d'écrire ses Mémoires. Mais, comme le rien (aire, par les petites vanités et les de duchesse de Saint-Leu, sa terre ayant été
le dit fort bien celle-ci dans les siens, « la petites coquetteries de salons qui absorbaient érigée en duché par Louis XVIII. Elle chercha
dissipation dans laquelle elle a vécu lui a ôté le plus clair de son temps et de ses facultés, dès lors à s'afficher auprès des personnes les
Loule capacité d'application pour les occupa- n'ayant jamais « tàché », comme on disait plus en vue de la Restauration. C'est auprès
tions sérieuses. » ~fmc Récamier fut obligée au X\111• siècle, n'ayant aucun intérêt puisdes femmes que celte &lt;( reine en chrysocale »
de le reconnaître, car elle renonça à cc travail sant dans sa vie puisqu'elle n'était« ni épouse
pouvait, sans trop criante inconvenance, se
peu de temps après l'a,oir commencé et, ni mère », elle demeura dans une médiocrité
montrer
avec sa ca aque retournée. Aussi
dans son testament, elle ordonnait de brùler d'ùme que les conversations des hommes
invita-t-elle
un jour à diner Mme de Staël el
ce qu'elle en avait déjà écrit. Elle n'était pas éminents qu'elle attirait chez elle, et qu'elle Mme Récamier, deux victimes de l'empereur,
écoulait
plus
qu'elle
n'y
prenait
part,
qu'elle
capable de tenir son esprit ployé sous sa
de son beau-père et beau-frère, afin de bien
volonté, de prolonger un effort, de le recom- entendait plus c1u'elle ne les écoutait, ne ~ouligner par là qu'elle reniait complètement
mencer chaque jour, de s'imposer une règle purent élever au-dessus d'un certain niveau. celui auquel elle aurait dù ètre liée par une
el de s'y tenir. Sa contemporaine, la duchesse Avec quelques phrases admiratives toutes reconnaissance inviolable. Elle invita égaled'Abrantès, qu'elle connaissait, allait bientôt faites, quelques formules, quelques bribes ment le prince Auguste de Prusse, moins
retenues du théâtre, avec son grand usage du
1. l\lmc Récamier habitait alors un hôtel rue
jargon des salons, elle se tirait d'affaire. Mais peut-èlre pour plaire à Mme Récamier que
Basse-du-Rempart, n• 32.

... 266 ...

}(ÉCAMŒ1( - - ~

pour paraître bon~e Prussienne, par consé- soir, et le prévint qu'on parlerait affaires.
arge?t cl de ma santé.... Je suis peut-être
quent bonne royaliste : elle faisait ainsi sa
' Pe_rsonne plus que Benjamin Constant a~ss1 rnt à prése_nt; mais_ au moins je ne me
cour à ~out le ?1onde, elle à qui tout le n était capable de répondre aux espérances
monde b1~r la faisait. C'est ce qu'on appelle de: s?uv~rains de Naples. D'une intelligence p1qu~ plus de veiller, de Jouer, de me ruiner
el d elrc malade, le jour, des excès de la
du caraclere.
q~1 s_ éla1~ montrée étonnamment précoce et
~lm~ Récamier, qui était bonne, ne ,oulut ~ avait fait que se développer depuis par nuit. 1&gt; Sans se piquer de le faire, il le faisait
1~as pmcr la fille de Joséphine de la satisfac- 1étude, par des VO}ages en Angleterre el en tout de même; il le fit toute sa vie. C'est
tion de la receroir à Saint-Leu. Elle y alla ~llcmagne, par ,la connaissance des langues mème cet abus de ses forces et de son système
donc a,cc ~tme de Staël et toutes deux purent etrangères, 1~ frequcntation de quelques fom- nerveux qui agit sur lui comme le vent desséconslalcr, ~ plu~ d'une reprise, !'insignifiance ~cs_ de mérite el de salons distingués, Ben- chant du désert; lui-même s'avouait flétri cl
blasé. Mais il mellait tant d'esprit, de finesse,
de celte remc s1 vantée.
Jam10 Constant était un grand original. de ho.one humeur mème à le dire, qu'il était
_l'ne autre reine de fabrication impériale, ll~mmc d'un esprit infiniment varié, comrcrne en baudruche, celle-là, plutôt qu'en ph_qué ~l subtil' capable d'aborder tous les ga~nc p~r sa propre éloquence el acceptait
chrysocale,
encore de Napol:con, SUJCls, il les avait en ellet abordés Lous el pas ph1losopb1qucment les conséquences ràchcnscs
. pins proche
.
-:- qu'il n'avait pas prévues - de plus d'une
~1us renegate aus~1 mille fois, la reine Caros~ule?1ent par l'esprit. fülhcureuser:icnt il imprudence qu'il n'avait pas assez de caraclrn~ M~rat, écrivait à Mme Récamier et sem- n, ?v~1t pas eu d'éducation morale. Son père
tère pour ne pas faire.
bla1l egalemmt rechercher sa prolec1·
T
. d I
ion. s c~a1l lro~vé inférieur à sa tâche : [roid et
On peut s'étonner qu'avec &lt;les facuilés si
ro~ m u g?nlc pour elle el pour ses crimes lac1lurne, il n'avait jamais causé une heure
(i_na1s les crimes d'une reine, il faudrait ètre a,~~ son fils : _sa~s passions, il n'avait pas belles, Benjamin Constant n'arriva pas à tout
guère qu'un raté, un n-rand raté
bien mal éle,·é pour ne pas les lrourcr din-nes pr_crn _que celu1-c1 en pourrait aroir, et de et ne fut
•d . . ,
o
,
te c geme, c est vrai, mab un raté tout
un
ra
de_ Lou~ les éloge~)! ~fmc Récamier lui répon- trcs ~-ives. Aussi, lui. é~ait-il ~emcuré à peu
dait a,ec une am1llé apparente, qu·elle n'a rait ~rès clranger et n arn1t-1I donne aucune direc- de _même, -. qui donc ne l'est pas, plus 011
probablement pas au fond, mais qu'elle avait ~10n_ à l'adolescent entrant dans la vie. Ben- morns: - bien qu'il ail fait Adolphe. un
~r_t en, ~c cas de t{-moigner. Si celle amitié J3';'110 _Y éta_il ent~é bel et bien seul. Liué à cher-d œ~vrc. li aurait pu en faire vingt. liais
cta1l ver1ta_hlc, elle avait tort de l'avoir, car lm-mcmc, 11 a_va1t nécessairement éparpillé c?~z. lm, malheureusement, le caraclt!rc
ell~ metlait sur le même pied, dans son ses e~orts, obligé qu'il était d'acquérir une n cta1t pas à la hauteur de l'esprit. Comme
cs11m_c, les honnêtes gens et. .. les autres. Il expérience que si peu de parents songent à ses_ maitres n'avaient pas songé à faire l'édufaut cire plus « Alceste » que cela, arnir le d_onner par avance à leurs enfants. Celle expé- cation de sa volonté, ses maitresses s'en
caracl~:e plus tranché .... Il n'y a que trop de rience, il l'avait naturellement payée cher. chargèrent : dans quel sens, on le devine
.\.ussi fut-il de bonne heure la proie de;
c, Philintes » dans le
fommes qui lui prirent
monde. Quand on a une
le meilleur de ses forces
indifférence pareille
et lui détrempèrent le
pour le mal, on l'a aussi
caractère. Au lieu de
pour le bien; un indil~
produire, il s'éparpilla
lërent n'est autre chose
en oi~ivetés, en discus11u'un égoïste cl l'ésions vaincs, irritantes
g~ïste est un des pin 5
souvent
, stériles ton_
tristes échantillons de
iours, eten sortit amoinnotre pauvre race
dri.
humaine.
En 181 i, il avait
Cn jour, Mme Hécaquarante-sept
ans. Il
mier reçut une lellrc
1
&lt;
lait
dans
toute
la pléde la reine Caroline la
ni Lude de ses belles
priant de lui trouver à
~ac~ltés: car, si le corps
Paris un homme qui
cta1t
un peu anaissé
fùt capable de défendre
~on
c~pr!t
ne, l'ét_ait pas;
ses intérêts au Congrès
1~ma1~ 11 n a1ait paru
de Vienne. Il fallait que
s1 br1llant. Il l'était à
cet homme cùt quelque
ce
point que peu de
autorité en politique,
personnes
pouvaient le
qu'il rCit honorable Cl
comprendre, aucune Jui
qu'il eùt du talent pour
tenir tête al'ce avanprésenter avec avantage
tage. Chateaubriand a
~evanl le Congrès les
dit
qu'après Yoltairc
litres et droits du roi
c'est
Benjamin
Constant
~oacbim (••. Un peu
4ui avait eu Je plus
clonnée d 'ètrc choisie
d'esprit, et Mme de
cllc-mèmc pour choisir
Staël,
bien qu'elle ait
LA
REl~E
llORTE~SE.
un défenseur aux souépuisé
avec
lui tous les
verains de 'aples, Mme
G,·avure de i\lONSALDJ, d'après lsABEY.
sujets, et un peu œ
llécamier les remercia
.
•
pauvre Benjamin aussi,
de celle marque de haute confiance el leur &lt;1 .le me repens fort, écrivait-il plus tard lrouva1l,
meme après leur rupture, pl ais1r.
.. à
.
.
proposa Benjamin Constant. lis acœptèrenl. après un pre_mier séjour à Paris, je me repen~ d1spula111cr avec lui 1 •
La belle Juliette invita donc Benjamin fort, quand J'y pense, d'avoir !"ait un si sot
_Benjamin Constant connaissait Mme RécaConS ta nt à venir s'entretenir a1cc elle, un usage, quand j'y étais, de mon temps, de mon mier depuis dix ans. Cc n'est donc pas lui
1. llenjami11 Conslanl nail l"amour un peu gro!!lion

1
r se
rll'I ne· i,ouva,·l s,•cmpcchcr,
comme une femme 11e
~-r~tr.;l:ln~ c~s.sc avec celle qu"il nimail. Ai~si f1i-

. 1-1 dcJa a ,·mgl ans avec Mme de Charrière qui

c,"- a,·_a,t_quaranle-scpt_: « ... chez

YOUS,

lui écrivait-il

(h fcv r,cr 1788), ou J'11iJ1assû deux mois si paisibles,

'' . he~reux? maigre les eux ou trois pet ils nua es
&lt;1u1 s clcva1cnl et se dissipaient tous les joui·s.. -~ »

Â\"CC )lmc dr SL,ël, les nuages étaient pl
f· ··
•1u~nts. plus sombres....
us •cbr:~ri:~-~l.de ,1mc Hécamicr, cc fut plutôt un long

�111S TO'J{1.JI

'

.,

sereine béatitude. Elle eûl d~l volon~ier~,
qui, avec elle, entama 1es hoslt'l't'
I es, J·e. veux
• pas. A ce soir donc. Mon Dieu, si vous n'è_tes comme M. Jourdain de la physique, qu &lt;1 il
dire l'amour. Ce fut, comme _to~•Jours, pas la plus indifférente des femm_est' combien y a de lrop de ti?tamarre là-dedans &gt;J • ~e
Mme Hécamier. Aussi bien y a_va1l~1l chez vous me ferez souffrir dans ma vie• J&gt;
C'est justement parce qu'elle étail 1~ plus bons petits comphmenls de salon, « doux,
elle quelque dépil de ce que Ilc~pmm Consindifférenle
des femmes, malgré son air de tendres cl langoureux » c1ui ne ~i~nifie~t
tanl n'eùl jamais songé à devenir amou~eux
rien n'enrrarrenl à rien, se font 1t pcl1t bruit
d'elle. Comme il étail très connu, cél~bre s'intéresser tout spéeialemenl à chacun ~l dan; un ioi~, à l'abri d'une tenture el ne
mème, clic rnulul épingler ce beau papillon aux petites affaires de chacun, qu'elle devait rident ni le cœur ni le visage, surtout! C_ela,
dans sa collection el prendre enfin sa revanche faire souffrir Ilcnjamin Constant. Oh! ce à la bonne heure! mais une grande passion,
de son inexplicable indifférence. Ca~ ~ne n'était pas pour le plaisir de saccage~ u_n avec de grands sentiments, de _grands ~ois,
rcmme adulée comme elle rcmarq1'.a1l bien cœur el de le marl1riscr; non; elle n éLa1l de "rands ge~tcs .... Ah! non; il faul la1s~er
plus les hommes qui ne la regarda1enl pas nullement méchante· cl ne faisait là qu~ s~n ce]: à Talma. El puis son mari ' homm~
que ceux qui la mangeaienl des Jeux. ~lie se métier de coquelle; tant pis pour qm s y pratique dont elle rsl la di~ne élève, lm
.
mil donc en tète, plus encore par dép•~ que laissait prendre.
Ceprndanl Benjamin Constant craml que dirail comme jadis pour Lucien Bonaparte:
par ennui de femme_ dés~uv_r~e,_ de faire la
pour le prince Augusle de Prusse : « ·~ quoi
conquête de celui qui ava1l clc s1 longtemps Mme Récamier ne se blesse, dans son amou~- cela vous mènera-t-il? ,1 En femme avisée el
l'amanl de son amie; elle ,oui ut cs~a)Cr d_e propre, d'avoir été disliog~~e. si Lard_ par lm: qui ne veul pas se laisser conduire-par un
fixer l'homme que Mme de Stai!l n appelait li ,a au-deYanl de celle obJCCl1on et s excus.~ : aYeugle ( un amoureux est-il autre chose'. cl
31
plus que &lt;1 l'inconstant J&gt; pour les choses de 11 Toul Je passé, toul votre charme que J
toujours
craint
est
entré
da~s
mon
cœur
....
,, Benjamin n'est-il pas amoure~x ?), ell~ tient
cœur el « ma belle girouelle » _pour, 11:s
- « Mais si l'homme qui, avant de vous à sa,·oir ou elle l'a. Elle esl touJours maitresse
choses de l'esprit. Car !1 _faul savoir ~u elle
d'elle-même el ne se laisse pas « emballer 1&gt;·
lui raisait chanrrer d'opm1on presque a com- aimer uniquement, se senlil toujours .~nlra(né On a failli la compromellre en l 80:5, aYec cc
mandement cl le tenait loujours en ~u-~elle, ,ers vous.... J&gt; ll craint de plus d etre ~n- fat de Montrond dont le Lon a,·antageux ~l
même depuis qu'il av~it brisé. ses lis1eres: discrcl : « J'ai peur que mus ne ,trou11~z les allures conquérantes lui plaisaient infinic'est-11-dire depuis quelle amt refusé de mauvais que je l'OUS écrive tant._» lis apcr?o1l ment plus que l'air béat de profe~seur alleaussi que Mme Récamier le fml. « Je m afl'épouser.
.
mand qui s't!panouit ur le long visage ~uel
Plus en beauté et en coqueltwc que fli e de ce que tanl de gens me trouvent de M. de Constant; les langues ont m~m_e
jamais, Mme Tlécamier « entreprit » donc a:usanl et spirituel et de ce que vous le beaucoup marcbé à ce propos', el elle irait
trouvez si peu, car c'est le trouver_,re~ que
Brnjamin Constant.
.
de
vous en aller loul dtl suile quandJ a~r1v~. J&gt; maintenant. ... ( lb ! non : pour le coup, que
Sa coquetterie était à la fois na~urelle, sane dirait-on pas'? D'ailleurs elle a des amis,
vante et inconsciente; elle en avait une telle .\ussi celle conduite ,·cul-elle une exph~l1on. et ils fonl bonne garde.
Mme
lléeamier
se
rebiff.i,
oh!
toul
genl1_m~nl,
habilude ! Benjamin Con~tanl n·y sut pas ~chapCependanl Benjamin Constanl ne se c~nper. Emoustillé par d~ savantes_ et grac1e~ses el demande où celle passion les condu1ra1l : sidère pas comme ballu. li con~!nue à écrire
llalleries auxquelles il ne VO)ait pas _malice: &lt;1 Celle passion, répond-il, n'est ~as une el lient ainsi la porte entre-ba1llée, prêt_ à
son tort fut de se laisser prendre à~ Jeu, qui passion ordinaire; elle en a,Loule !ardeur, profiler du moindre incidcnlfavorable; mais,
d'ailleurs n'avait rien de bien terrible pour elle n'en a pas les form~s: Elle ~el à voire pour le moment, il croit habile de mettre ~ne
un homme, el de prendre pour argenl comp- disposition un homme spmtuel, dcvoué, cou- sourdine à sa passion, el même d~ la taire.
tant, c'est-à-dire trop à la lettre, l~op ?u
« Je ne viens pas, vous le pensez bien, vous
sérieux el comme un eotrainemc~t 1rrés1s:
parler d'amour. J&gt; Pour achev~r de la ~astiblc de la jeune femme vers lm, ce qm
surer, il ajoute : « Je ne crois pas meme
n'rlail que manège et simagrées pures. 1~
a,oir précisément de l'amour po.ur ~·ous.
crut qu'on lui offrait un cœur et ~oul ce qm
Vous l'avez rejeté si loin que peut-elr~ 11 eSt
s'ensuit : amoureux déjà, _il ~end1~ les b_ras,
détruit .... J&gt; Il sail bien que non, mais tout
pour saisir le bonheur qui s o[ra1_l à lm ....
cela c'est pour èlre admis à ~e~·enir comm,e
llélas ! il allait apprendre une fois de pl_us
autrefois, &lt;&lt; slns prétention, d1t-1l, san~ es~~
que les femmes sont faites pour nous faire
rance au nombre de vos amis, donl Je n a1
souffrir el qu'on ne souffre que par celle
pas le' sentiment d'aroir mérité d'èL~e rayé 11;
qu'on aime....
.
. . ..
lime Récam:er fait longtemps soupirer sa reMme Récamier savait-elle JUsqu a quel
ponse. Elle arrive cnr.n, favorable .. C'e•t,
point elle avait ensorcelé ~enjamin ~onstan_l~
chez le pauvre amoureux, une_joie déh~a~~c.
Oh! que oui. Le grand ra1lleu_r, ~u1 ne rail« Je Yous remercie comme s1 vous m a,1cz
lait plus depuis qu'il se sentait ~• gr~vemenl
saul'é la vie.... Je ne vivais plus .... Je me
allcinl, ne le lui arait pas laissé i_gnorcr:
promenais avec elTorl dans ma chambre, me
11 Je me retiens sur une penle rapide, IUI
cramponnant aux meubles pour m'empècber
écrivait-il dans une lellre datée de s~pde courir chez \'OUS. J) Ce sonl 1~ d?s hrpcrtembre ·1814. Il vous esl si égal de ~aire
boles de langage dont il a pris I bab1lu_dc
souffrir dans cc genre! ... Les anges aussi o~t
auprès de cc « tourbillon ,, de Mn_1e de Sla?l;
leur cruauté.... Savez-vous que Yous a\eZ rois
mais il ) a pris une autre bab11u_de, bic~
quelque volonté à me rendre fou'! Que ferezfàcbeusc, celle dl'S scènes. A peme esL-11
BE:-IJAMl:-1 CONSTANT.
vous si je le suis? J&gt; . . . . .
&gt;
revenu dans la place que les orages recomTaêleau de LISA VALLIER,
Le 5 septembre, il lm d1sa1l . « l renez-y
mencent. Mme nécamier ne les peul c~mgarde : vous pouvez me rendre Lrop ma~prendre, à moins cependant qu'ils ne so1en~
heureux pour n'en être pas malheureuse : Je
la
suprême jouissance de la co9uelle qui
n'ai jamais qu'une pensée. Vous l'avez vo~lu, rageux, désintéressé, sensible,_ do!1I jusqu'à s'amuse à les contempler de loin : suave
celte pensée, c'est vous, P?litique, -société'. ce jour les qualités ont été i~ul1le~, parce mari magna....
,
u'il lui a manqué la raison ncces~a1re pou.r
tout a disparu. Je vous par~s fou peu_l-êlr:,
Benjamin
se
met
dtl
nouYeau
a
~arler
diriger. Eh bien, soyez celle raison supemais je.vois votre regard, JC m~ rép~le ,o~
amour : comme on ne lui en parle poml et
.
.
paroles, je vois cet air de pens10nna1,r~ q~1 rieure. &gt;&gt;
Mme Récamier n'aimail pornl la passion
1. Voir générale Tu1~B&gt;OLT, Mtmofres, l. III,
unit tanl de gràce à tant ~e finesse. J a1, ~a•p. 495-497.
vraie.
cela
aurail
pu
lrouhlcr
sa
douce
et
son d'ètre fou, - je serais fou de ne 1 elre

is

'

.

.MAVJUŒ

'J{tc;un~ - -..

que, si Mme Récamier a un cœur, elle ne après. i&gt; Et comme il l'a laissé entendre, le
veut décidément pas le dépenser, il écrit : voilà qui pro,oque le pro,·ocanl JI. de Forbin. &lt;c Ma foi! j'y renonce. Elle m'a fait passer
« Je crois que vous ne lisez pas mes Jeures .... Un duel csl arrangé pour le lendemain. Sur- une journée diabolique! C'est une linolle, un
Vous ne m'aimez point, je le sais. Vous vient Mme Tlécamier avec un air de narrée nuage, sans mémoire, sans discernement,
étouffez mes paroles; mus ne Youlcz qu'une désolation : elle se lamenle, elle fai Lde 11 lcn- sans prPférence. Sa beauté l'ayant rendue
chose, ne pas voir ma douleur; que j'en dres promesses » à Ilenjamin s'il ne se hat pas; l'ohjel de cootinucls hommages, la langue
meure loin de vous, peu vous importe. Je les témoins se joignent à elle, l'affaire s'ac- romanesque qu'on lui a par~eux Y0U~ délivrer de moi, je vous le promets, commode, « chacun de nous, écril Constant lée l'a dressée à une appa1e le ferai.' Lout est prèl, il y a longtemps que sur son Jounwl intimr, se promellant qu'au rence de sensihilité qui ne
c'est décidé.... 1&gt; Pas si décidé que cela, premier mécontentement on retomberait l'un va que jusqu'à l'épiderme.
Elle n'estjamais le lendemain
puisqu'après a,oir écril ces mots à celle qu'il surl'aulre 1 • n
cc
qu'on l'avait quittée la ~
adore, il griffonne ceux-ci sur son Jounwl
Mme Récamier esl toute heureuse d'avoir veille. Elle n'a pas ass&lt;•z de
intime : « J'ai YU qu'elle del'enait chaque obtenu ce résultai. Cependant des gens qui
jour plus froide et plus raisonnable. Je l'ai en parlent et agissent en hommes et non en en- souvenir pour que le plaisir
qu'elle a pu trouver dans une
horreur. Je ne la reverrais plus si cela pouvait fants ou en mannequins ne peuvent plaire à
conl'ersation intime lui donne
la peiner. Je donnerais dix ans de ma vie celle douce et molle poupée; celle sucrée ne
le mouvement d'en recherpour qu'elle souffrît la moilié de ce que je ,,eut entendre que des paroles édulcorées et
cher une aulrP. Elle est pnur
souffre. 11 Faut-il qu'il l'aime pour lui sou- léniflanles. Il ne lui faut, comme amoureux
tout le monde comme pour
haiter un pareil bonheur!
- et, de ceux-ci, elle ne saurait se passer mo1. n
que des êtres neutres, des émasculés de salon,
Mais Mme Tlécamier CHAPIT~E VII
des hommes empaillés, - pompeusement im- n'aime pas qu'on lui
béciles, cela lui esl égal, pourrn qu'ils soient dise ses vilrités. Celles
Je ne prétends pas faire en 13enjamin Con- pompeusemenl titrés, propres seulement à
que lui décoche HeuD.wr. AU m,·oi:Ac
stant l'histoire de l'amoureux, du \\'erther déhitcr des commérages mondains, dégoiser
jamin Constant sonl DES ALL11;s, 1811.
même, car il fut un peu cela. Je veux sim- des mols à la mode el des fadeurs de conven- cinglantes comme des
plement monlrcr l'homme el son caractère, tion. Adrien de ~lontmorcncy, par exemple,
coups d'étrivières. Et comme c'est la preou plutôt son manque de caractère, aux prises Yoilà un homme! liais Benjamin Constant. ...
mière fois qu'on lui donne les étrivières, cl
avec un amour pour une grande coquelle. Non, décidément, il est trop fougueux. li faut
qu'elle ne trouve pas cette dislraclion de son
Mme Récamier était l'ennemie du bruit arnnt l'éloigner, mais en douceur. N'est-elle pas
go1îl, elle se fàche et se rcnrermc dans une
toul : craignant, d'après ses déclarations, qu'il douce avant tout'?
muette bouderie. Craignant de l'aYoir blessée,
ne se porlàl à un acle de désespoir, elle
Elle a donc la douceur de ne plus répondre l'amoureux lui écrit de plus belle et se met
cherche à le calmer; elle l'assure qu'elle ne aux siennes. Benjamin s'en plaint, - doucede noureau à se~ pieds. C'est une chose intient nullement à êlre &lt;I débarrassée de lui 1&gt;, ment. &lt;1 Je vous écris sans cesse, dil-il, vous
croyable qu'il ait pu Yivre de ce régime de
qu'elle l'accueillera au contraire a,·cc bien- ne me répondez jamais, et je me soumets à
viande creuse pendanl des mois et des mois.
,·cillaace....
,·otrc silence comme à toutes vos volontés. 11 Et cela au point que les plus graves é1rneJI faut savoir que, Iorsqu 'il étail contrarié Mais un amoureux accepte Lout: rebuffades,
ments politiques surgissent sans prr,r1u1' qu'il
dans ses inclinations, Benjamin Constant par- manques d'égards, cela lui semble admirable
en souffle mot à Mme Récamier : iJ a, ma foi,
lait toujours de se Luer. On se rappelle que quand c'est la femme aimée qui l'en régale.
des choses bien aulrement imporlanles à lui
Mme de Stai-1, que ~lme Récamier elle-même l'our elle, il met toute dignité dans ~a poche.
dire! Mais celle-ci, qui ne veut rien faire de
furent, à leur heure, alleinles de la mème Benjamin se lasse cependant de ses capitulace grand amoureux, sinon l'employer à senir
maladie. Benjamin fil donc encore des scènes tions et reprend ses querelles. li n'y a déci- le roi el la reine de Naples, solliciteurs qu'elle
violenlcs à Mme Récamier. Elle les al'ait bien dément pas d'amour sans cet accompagnement;
Lient à obliger, le pousse h terminer son
un peu méritérs, mais, pour les empêcher, c'en esl la musiqueobligi!e. Mais il est amusant
lrarail. li s'y met. ~lurat lui fait proposer par
elle avait soin de garder auprès d'elle sa nièce, de voir que l'amoureux d;l parfois à la coMme Récamier de se rendre à Vienne, mais
la future Mme Lenormant, alors enfant De- quelle de honnrs vérités, dût-il pour cela
sans caractère officiel, pour défendre ses
vanl elle, le paul're amoureux était bien obligé employer les contre-,érilés. « Vous n'ètcs pas intérêts devant le Congrès. Celte mission
de se contraindre un peu, mais il n'y réus- de ces frmmes qui sonl d'autant plus indif- quasi secrète ne convint pas à 13enjamin
sissait guère. El Mme Lcnormant, plus tard, rérentes qu'elles sont plus sûres d'être ai- Constanl el Mme Récamier ful aussi d'avis
a raconté à Sainle-BeuYe qu'elle disait, après mées. » - « Yous faites le charme de tout le qu'il ne la pouvait accepter. li la refusa
le départ de Benjamin Constanl : cc Ob I ma monde, vous ne pouvez l'aire le bonheur de donc. La reine de Naples, pour le remercier
tante, comme cc monsieur-là esl malade au- personne. 11 - « Uicntôl je ne vous écrirai du mémoire qu'il avait rédigé, lui emoya
jourd'hui! »
plus cl volre vie rentrera dans ce repos animé ùngt mille francs et la croix de commandeur
Le cœur un peu en loques, Benjamin élail qui vous comienl et qui rnus trompe sur le de l'ordre des Deux-Siciles. Il )ps refusa :
donc revenu chez .Mme Récamier. Il y trouve mal que vous faites .... D'ailleurs vous avez iJ aurait fallu partir pour ,ïenne, el il ne
en tiers un homme qui lui déplaît soul'erai- voulu êlre bonne quelquefois et je vous re- voulait pas quille1· Paris, c'est-à-dire Julielle.
nement, M. de Forbin, ancien amant de la mercie des clforls inutiles que vous avez li ne s'occupa plus que d'elle.
princesse Pauline. « C'est l'homme le moins faits. » Le lion fait do:.ic parfois sentir la
Il n'était pas très exigeant, à 1rai dire. li
naturel, le plus maniéré, le plus comédien griffe; il n'y met peul-être pas toute la façon ne demandait à )tme Hécamier que« place au
qu'il y ail au monde. 1&gt; Aussi plaît-il fort à désirable, mai~ il y met tanl d'esprit! En feu el à la chandelle n, comme un soldal de
~lme Hécamier qui est, Loule affaire de cbas- vérité, pourrait-on s'en fàcber'?
passage. Il ne serait pas gênant : un peli t
lelé à part, une manière de Forbin en jupons.
Après avoir écril à Mme llécamier. Benjll- coin dans le salon, comme à Ballanclre, sufDespole comme Loule femme qui se senl aimée, min consigne ses impressions sur son Jou mal firait à son bonheur. « Je voudrais Lant savoir
tlle collabore avec lui au désespoir dece pauvre intime : elles sont naturtllemenl plus vives, encore une fois, lui écrivait-il, cc que peul
amoureux sincère qu'est Benjamin. Celui-ci plus hautes en couleur, plus sincères aussi èlre la vie sans douleur! Oh! mon Dieu,
dcvienl jaloux de M. Forbin el ne le cache pas. que celles donl il fait parade devan l l'adorée. pourquoi faut-il vous aimer ainsi? Cela vous
N'a-t-il pas osé écrire à Juliette : « Après le
est si égal 1 »
1 Cc duel finit par avoir lieu. quand tout grief était
bonheur de vous posséder, il en est un que je ouhlié. Benjamin Con,tant, malade, ne pou,anl se tcEt pourtant, rentré chez lui, il rénéchit
ni,· &lt;lehout, se batlll a~sis dans un fauteuil, au pismets presque à côté, ce serait de frapper tolet.
aux sentiments qu'il peut aYoir fait naître chez
Le con,,entionncl Couthon s'i tait jadis hattu
l'homme qui a perdu ma vie cl de mourir ain~i.
Juliette. li ne pense pas qu'il y ait répulsion,

�1f1STO'J{1.Jl
Napoléon approchant dè Paris, il brûle ses
mais seulement crainte de s'engager dans des le tout en tout hicn loul honneur, el comme vaisseaux cl publie, le Hl mars, dans les
liens dont elle ne voit nullement la nécessité. pour s'exercer dans l'art de plairt• el s'entre- Débats, un article qui se termine par celle
ne fil en aiguille, il s'indigne de ne pas être tenir la main. Aussi n'é1ait-ce pas de moi phrase célèbre : « Je n'irai pas, misérable
plus avancé &lt;fU'au premier jour. El il écrit qu ïl s'agissait. En coquellerie flagrante, d'une transfuge, me trainer d'un pouvoir à l'autre,
sur son carnet . « li y a quelque chose de part avec Benjamin Constant, de l'autre ave&lt;' com rir l'infamie par le sophisme et balbutier
niais à ne rien tenter avec une femme dont .\ ugustc de Forbin, j'étais en quelque sorte des mols profanés pour racheter une vie honon est fort amoureux cl al'ec qui on se Lrouvr nn instrument dont clic jouait; elle se diverteuse. »
soul'ent en Lèle à tèle à deux heures du tissait i1 entretenir leur jalousie rrciproque
Mme Lenormand croit devoir déclarer que
en
feignant
de
s'occuper
de
moi;
sous
mon
malin. » Il s'abime dans ses réflexions et clôt
&lt;&lt; le désir de plaire à ~lme Hécamier ne fut
masque,
j'étais
Forbin
pour
Benjamin
Conses incertitude~ en disant : &lt;&lt; Pusévérons. »
pas le seul motif qui fit écrire à Benjamin
Et il persévère. Mme llécamier lui recom- stant, et Benjamin Constant pour Forbin; ce Constant cet article 1&gt; . Les quelques mols de
m·mde deux dames qui ont eu des revers de qui prouvait, du reste, qu'elle se moquait son C.'lrncl qu'on vient de lire : &lt;&lt; Je me jelle
fortune el auxquelles elle s'intéresse : vile également de l'un el de l'autre. Je coupai à corps perdu du côté des Bourbons; ~lmc Réil s'y intéresse aussi el met à leur disposition court à ce charitable passe-temps, qui ne camier m'y pousse 1&gt;, sont crpendant la preuve
ù perpetuité un appartement ,acant dans sa comenait ni à ma position ni à mon caractère, que- ce « désir de plaire • fut l'ingrédient
maison de la rue Neuve-dl'-Btirn : il tient et qui pomait aboutir à me mellre gratuite- essentiel de sa détermination. Chateaubriand,
même à co11trihuer à leur faire u~e pension, ment sur les hras deux soties querelles, en « documenté » à souhait par ~!me ltécamier
- et tout le monde de s'extasier sur la gé- quillanl le bal a,ant minuit; et cc fut en elle-même, dit en toull'S lcllres, après avoir
nérosité dl) füne flécamicr 1... De plus, il sortant, si j'ai bonne mémoire, que j'entendis cité la phrase de l'article des Debats : &lt;&lt; Benenvoie à celle-ci les plus jolies lettres du pour la première fois parler à ,oix basse d11 jamin Constant écrivait à celle qui lui avait
monde, des lettres où il met tout son cœur. déharquemcnl de l'empereur à Cannes .... » inspiré ces nobles sentiments, etc.... » Et l'on
Une l'hose à remarquer avant d'allrr plus
Il a tort. Il n'aurait pas dt1 parler cœur :1
loin,
c'est que l'esprit, chez )!me Hécamicr, sait que les Jll111oil'es 1/'011/re-/0111/Je ont été
celle qui mettait son amour-propre à ce que
lus el commentés devant Mme Récamier, qu'ils
tout le monde lui fit des déclarations, 11 qui ne mûrit pas. Elle n'atteint pas an srrieux ont reçu pour ain~i dire son estampille ornil était indilférent d'être aimée, mais qui de la , ie; elle demeure étrangère 11 son côté ciclle. li est donc hors de doutr qul' c'est clic
tenait i•normémenl à ètrc préférée. Après élevé. Frivole die était sous le Directoire et qui in.~pim cet article à st•nsalion, mais elle
a,oir reconnu qu'il avait affaire 1, une co- sous le Consulat, frivole clic demeurera. Pour ne le dicta point. C'est bien aim,i d'ailleurs
quette, à une &lt;&lt; linotte 1&gt;, comme il dit, après paraitre toujours jeune'! C'est possihle, mais que s'en expliqua Benjamin Constant awc son
a,oir pem: à jour ses manèges, il aurait dù elle ignore qu'on peul le demPur1•r tout en ami M. de Ilaranl1•, un peu plus tard. Il faut
avoir assez de caractères pour renoncer à elle apnl une dignité et une gravité bien autrc- dire aussi que le désir de plaire à Mme fü:cael revenir à sa femme. Mais il est trop faible; ml•nl séduisantes que ces mesquins calculs micr était doublé chez lui d'un sentiment plus
il ne le peul pas, et il est d'autant plus à d'une sotte el enfantine coquellerie. Elle aurai l vif encore, lajalousie. ~I. de Forbin i:tail venu,
plaindre qu'il se rend compte de sa propre pu s'en rendre compte en regardant simple- comme tous les soirs, chez Juliette, et, comme
làcheté et comprend à merveille les froids ment celle charmante duchesse de Broglie, il avait revêtu un uniforme, qu'il « semblait
calculs de celle qu'il ne peut s'empècher Albertine de Staël, qu'elle a,·ail presque ,uc devoir tout pourfendre » cl accaparait ainsi
d'adorer. Sentant donc l'inanité de tout ce naitre, cl elle eùl hicn fait de se modeler tout cc que Juliclle avait de bienveillance
qu'il dira, de tout ce qu'il fera, sa prose sur elle. Mais elle n'est pascapahlc dcs'éber dans l'àme, Benjamin se piqua au jeu et ne
commence à se nuancer d'affaissement, de à celle hauteur de perfection de resprit lm- ,oulul pas demeurer en arrii•rc. Il fil, de sa
découragement : le grand railleur a l'an,our main : elle gardera jusqu'à son dernier jour plume, ce que l'autre, le gascon! prétendait
triste à présent. Ile plus, la jalousie lui te- l'empreinte de ses premières années frivoles . faire de son épée. &lt;&lt; Ce fut, a-t-il déclaré, le
naille le cœur : il en ,eut à ce grand sol de Quant à son indolablc vertu, faut-il lui en grand sabre de M. de Forbin qui me perdit.
~adaillac qui, avec cc grand fat de Forhin, a faire un mérite'? t;nc femme va nous ré- Je voulus aussi faire montre de Mrnuemcnl.
maintenant les préférences de Mme Réca- pondre sur cc point, la margrave de BaFeu th, Je rentrai chez moi cl j'écrivis l'article du
mier : il ne l'Oil pas que c'est pour irriter qui écrivait à son frère le grand Frt'.•déric : Journal des Débats 1 ,, •
sa jalousie el il parle mème de s'unir à Forbin &lt;&lt; Je ne puis tirer grande gloire de ma vertu.
Il reçut beaucoup de compliments au sujet
pour exterminer Nadaillac. Mais celle velléité Je suis d'opinion que celle qualité ne consiste de cet article ; mais Mme llécamier, qui )'
d'alliance ne dure pas. La coquellerie per- qu'à résister aux tentations; comrµe je n'l était cependant pour quelque chose, ne songea
sistante de )lme Récamier Y met fin, les é,é- suis point exposée et que je possède l'attribut point à lui en faire. Aussi lui manda-t-il :
ncments politiques surlo~t. ltcoutons sur &lt;le n'en être point susceptible, je ne puis &lt;&lt; Je suis bien aise que mon article ail paru'.
ce point un épisode auquel rut mèlé le duc tirer vanité d'un mérite inné avec moi. » Voici uri billet que l'on m'écrit après l'avoir
)lais rC\·enons à Benjamin Constant.
de Broglie, celui qui allait ètre bientôt le
lu. Si j'en recevais un pareil d'1111e aul!·e, je
Bonaparte, la nouvelle est certaine, vient
gendre de lime de lai.J el qui, comme tel,
serais gai sur l'échafaud .... ll )lais il n'aura
de,·ait bien connaître Mme Récamier: «J'étais, de débar.quer en Prol'ence. « Je me jette à pas celle joie et ne montera pas sur l'échafaud.
dit-il, au bal chez M. Grelîulbe .... C'était corps perdu du côté des Bourbons, écrit Ben- On lui dit cependant qu'il en est menacé, qu'il
un bal masqué; on n'y était point admis à jamin sur son carnet; Mme Récamier m'y Ya être arrèlé .... li écrit alors à )lme l\éca,i age découvert. J'étais ?1asqué comme tout pousse. l&gt; Mais la société qui gravite autour mier : « Pardon si je profite des circonsle monde. Je ne tardai pas à remarquer de Julicllc est dans le plus admirable désar- tances pour vous importuner, mais l'occasion
qu'une personnne r, moi bien connue, el qui roi. Auguste de Staël engage l'amie de sa est trop belle. Mon sort sera décidé dans quane déguisait point sa voix, prenait mon lms, mère à fuir cl lui offre de l'accompagner en tre ou cinq jours sf1remcnl, car quoique vous
Je quittait, puis revenait à moi, sans avoir Suisse; Mme de Staël vient clic-même lui dire aimiez à ne pas le croire pour diminuer votre
d'ailleurs rien à me dire. C'était Mme Réca- qu'il faut absolument qu'elle parle. Benjamin intérêt, je suis certainement, avec Marmont,
mier. Ce manège me parut d'autant plus sin.: Constant, toujours dévoué, met à sa disposi- Chateaubriand et Lainé, l'un des quatre homgulier que, la connaissant depuis des .années, tion une somme de vingt mille lrancs, dans le mes les plus compromis de France. Il est
ayant souvent passé des jours, voire même cas.où son mari, par ces temps orageux, aurait donc certain que, si nous ne triomphons pas,
des semaines avec elle, à la campagne, je quelque dirflculté à recueillir des fonds : elle je serai dans huit jours ou proscrit ou fu gitif,
n'avais jamais été ni l'admirateur de sa beauté, les lui rendra quand elle pourra. Devant cette
1. Dt 8,R•NTE, Souve11irs, l. 11, p, 128.
ni l'objet de ces préférences banales qu'elle marque de dévouement, la glace se fond, l'en'.!. Mme Ri!ramicr le connnissail Jonc a,·ant son
tente
se
fait,
et
Benjamin,
abdiquant
ses
tenprodiguait à tout venant, grand ou petit,
insertion'!
icune ou vieux, beau ou laid, ~ol ou spirituel, dances libérales, devient fervent royaliste.
... 270 ....

�r-

111STORJA

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ou dans un cachot ou fu$illé. Accordez-moi
donc, pendant les deux ou trois jours qui
précéderont la halaillc, le plus que vous pourrrz de voire temps cl de vos heures. Si je
meurs vous serez bil'n aise de nùvoir fait ce
hi&lt;.'n, et vous seriez ràchée de m'avoir arfiigé.
~Ion srntimenl pour vous est ma ,ie; un signe
d'indifférence me fait plus de mal que ne le
pourra faire dans quatre jours mon arrêt de
mort. Et quand je sens que le danger est un
moyen d'obtenir de vous un signe d'inlérêt,
je n'en éprouve que de la joie.
« Avez-vous élé contente de mon article, el
savez-vous ce qu'on en a dit 1 ? »
Assurément, Benjamin était aussi compromis que possible, mais )(me l\écamier lui
savait-clic gré de s'être ainsi jeté, pour lui
faire plaisir, tète baissée contre Napoléon rentré aux Tuileries L. Non, elle n'était pas disposée à lui accorder le « signe d'intérêt ll
qu'il sollicitait. Car, quel profit en retireraitelle s'il devait mourir? Et, s'il devait vivre, à
quoi bon capituler?
Cc n'est pas elle qui capitula. Réfléchissant
que, à tout prendre, il valait mieux conserver sa liberté que la perdre, Benjamin partit
pour 'antes. Il apprit, sur la route, que la
ville était aux bonapartistes et que le préfet,
M. de Ilarante, son ami, était en fuite : il
retourna alors à Paris. Il ne pouvait décidément vivre loin de Mme Récamier; mais le
refus de celle-ci de reconnaitre son dérnuemcnt le jcllc dans une drtcrmination toute
différente de celle 011 l'avait jeté le désir de
lui plaire. Au lieu de policiers, il voit arriver
chez lui des négociateurs : on le sollicite, de
la part de l'empereur, de venir aux Tuileries.
Toul d'abord, il bésilc; il se sent si compromis l Mais on insiste, on lui dit que Larayettc
y est déjà, que tout le parti conslitutionncl l'a
suivi el se prononce pour l'empire. Il cède.
Napoléon l'accueille au mieux, déploie pour
lui d'irrésistihles séductions, lui parle de bien
puhlic, de dévouement au pap ; il l'engage à
s'unir, à lui pour sauver la France; il dit que
le concours de ses talents lui est indispensable .... Bref, il flatte ses sentiments de générosité, de légitime ambition, de vanité aussi,
disons-le, cl, quand Benjamin le quitte, il est
conseiller d'~~lal !
On ne sait comment il annonça la chose à
Mme Récamier : Mme Lcnormant ne l'a pas
dit, et il ne l'a pas raconté non plus. li est
probaLle qu'il y eut de sa part un peu d'embarras. Mais on trouve dans sa lettre LXXIX.,
la première probablement qu'il écrivit à
Juliette après cel événement : « Que maudit
soit le métier de courtisan ou d'homme
d'l~lat ! Je crois que je donnerai ma démission demain, et je suis bien sûr que je le
ferais, si je croyais que vous m'en sussiez
gré. » Et il demande la permission de revenir
la voir. Pour l'obtenir, il flatte sa curiosité:
« J'ai eu les plus curieuses convers:uions .. ..
Je serai donc bon à écouler, si vous êtes
curieuse. ll El comme elle l'était, qu'elle
1. CuuE,OBRIA~o, Mémoires d'outre-tombe, t. IV,
p. 456. (êd00 lliré.)
2. Ce n'ét3iL cependant pas autre chose. \'oir la

Dans un camp violent et enflammé tel
qu'était alors le parti royaliste, mème dans la
fraction de ce parti qui se disait modér«le
parce qu'au lieu de représailles elle se fùt contentée de tracasseries, l'irritation était grande
contre Benjamin Constant. On cherchait à fo
piquer, cl cela jusque dans le salon de
Mme Hécamicr. C'était pourtant un Lerrain
neutre. Juliette avait des amis dans tous les
partis et, &lt;.'Il femme pratique, tenait à les conserver. M. de Montlosier, qui venait de publier
un ouvrage sur la féodalité, discutait un soir
avec Benjamin sur cc livre. Quoiqu'il fût
d'opinion assez libérale, il a,ait un food d'humeur contre les voile-face si promptes du
nou,eau conseiller d'État : il estimait assurément que c'étaient choses permises, mais
qu'il fallait lais~cr le Lemps d'ouhlier la première avant de faire la seconde. Dans la discussion, Benjamin, sans y prendre trop garde,
l'égratigna d'une ces épigrammes à la fois
piquantes et bon enrant qui venaient toutes
seules au bout de sa langue, comme des
papillons sur une fleur : M. de Montlosier,
mal luné ce jour-là, prit de travers la plaisanterie. La finesse, l'esprit, ce n'était pas son
genre, et, au lieu de saisir le trait au vol ctde
le retourner gaiement contre son adversaire,
il se fàcha et lui dit: &lt;! Yous èles un sot! »
Benjamin Constant n'était rien moins que
cela, el il fallait a,oir perdu l'esprit pour
s'aviser de dire à l'homme le plus spirituel de
France qu'il était un sol. Plus disposé à donner qu'à recevoir des leçons, Benjamin releva
Yertement l'insulte el rendez-vous rut pris
pour le lendemain afin de décider, l'épée à la
main, qui des deux était le plus sot.
Mme Récamier en fot au désespoir. Redoutant le mauvais vernis qu'un duel entre deux
hommes comme ceux-là donnerait à son salon,
à elle aussi un peu - et c'est ce qui la touchait au vif - elle fil tout au monde pour
étouffer l'affaire. Mais pour cela, il eût fallu
commencer par étouffer d'abord Benjamin
Constant. Il se refusa à tout arrangement.
L'insulte avait été publique, la vengeance
devait l'être aussi. Il promit cependant de
ménager son adversaire.
Après avoir passé la nuit à arranger ses
affaires tant privées que publiques, il écrivit
à l'empereur cl à Mme Récamier des lellres
qui ne devaient leur êlre remises que dans le
cas où il crait lué; puis il alla 11 son rendezvous d'honneur. Dès les premières passes, il
piqua son adversaire à la main et les témoins
les sépar~rent. Rentré chez lui, il écrivit à
Mme Récamier : !1 L'affaire est terminée, pas
précisément comme vous l'aviez ordonné,
mais à peu près. ~f. de Montlosier a été blessé

à la main de manière à ne plus pomoir tenir
son épée, ce qui a fini la chose. J'étais an
désespoir de ne pas vous ob{•ir en tout, mais
c'était impossible sans me déshonorer; d'ailleurs il y avait eu tant de témoins que la chose
n'en aurait pas moins été redite et j'aurais
seulement passé pour un làche... »
Et il ajoute, soit pour répondre à une
crainte manifestée par Mme Récamier, soit
pour aller au-devant de cette crainte peut-être
demeurée muette, - mais cc n'est pas probable : « Ce qui est important, c'est qu'on
sache bien que ce n'a pas été une dispute de
politique 1, mais sur l'ouvrage de )1. de Montlosier, ce qui met votre salon à l'abri. ll
Allons! Mme Récamier pouvait dormir sur
ses deux oreilles : la répu talion de' son salon
était sauve, on ne dirait pas que, dans cc
temple du goût et des pures traditions de la
vieille société française, il s'était produit des
dissonances; on n'insinuerait pas que le ton
en était douteux puisqu'il en sortait des duels.
La belle Juliette fut donc satis foi te. Une autre
lettre de Benjamin achera de la rasséréner :
c'était celle qu'il avait écr.ite avant d'aller sur
le terrain et qu'il inséra dans le compte rendu
de la rencontre ... « Je tâcherai, disait-il, que
rien de tourmentant ne vous atteigne. Si
M. de Montlosier est tué, je réponds bien que
rien ne vous atteindra; si c'est moi, je laisse
une lcllre pour l'empereur et j'y explique et
j'y démontre que vous n'êtes pour rien dans
celle affaire. Ainsi, quoi qu'il arrive, soyez
tranquille .... 3 »
Tranquille, elle l'était maintenant, mais
elle avait tremblé pour le bon renom de son
salon, et d'elle-même. Remise de celte alerte,
elle ne put s'empêcher dfl trouver que ce Benjamin était bien bruJ•ant, bien tapageur ....
Comment! il ne se laissait insulter ni par te
glorieux de Forbin, ni par ce bilieux de Montlosier ! ll était décidément par trop mal
embouché. Et puis, c(lte idée de lui casser
les oreilles depuis des mois avec son amour
et de prendre cela au sérieux : l'amour, estee que c'est sérieux? Et, dans un salon de
bonne compagnie, est-ce qu'on est amoureux
sérieusement? Ah l fi !
Benjamin Constant, en effet, demeurait
amoureux en dépit Je ms duels, de ses évolutions poli tiques, de ses travaux; il le demeurait en dt-pit de Mme Hécamier, en dépit de
lui-mème. Froide et mesurée plus que jamais,
et comme pour lui donner une kço11 de
maintien, Juliette le désespérait. Il se jurait
le matin de ne plus la re,oir, cl, le soir, il
avait beau se cramponner à ses meubles pour
r~si ter au désir de rnrlir, il y retournait
tout de même. De part et d'autre c'était le
mème jeu qu'avant le retour de l'ile d'Elbe.
On ne dirait pas, en lisant les letlrcs de Benjamin, que la France traverse une épouvnntable crise et qu'il est occupé à la sauver, il
le croit, du moins, en rédigeant !'Acte rulditionnel. Le conserller d'État se fait tout petit
en lui écrivant el cède le pas à l'amoureux

lettre de li. de llontlosicr d3ns le recueil des Lettres
de Be11ja111i1t Consta11t à Mme llécamier, p. 18:i.
:i. Comme la pluparL des autres citalion des lettres

d•e ll&lt;'njamin ConstanL à àlme Rcc~mîcr. cellc-t'i est
empruntée ou recueil qui en o été publié pnr lo librairie Calmann-Lév)'·

tenait plus à ètrc dans le secret de la coulisse
qu'à en manier les ficelles, qu'elle se proposait aussi d'avoir hesoin d'un conseiller d'Ùal
de l'empereur, clic admit de noU\'eau celui
que dans son cercle on n'appelait plus que
« le transfuge n.

... 272 ...

M ADJUŒ

}tiCAMŒ~ ~

qui! de son côté, se fait tout humble et tout i! n~ fait pas fondre pour cela la glace de
Mme de Krüdt•ner était alors dans toute sa
doc1le.
. Je
. n' y l a~htud~ &lt;)c Juliclle: Elle est pour lui cc
• ~ « Jp. ne trouhle point votre vie,
vogue : intérèl et vanité poussaient le troupenctrc pornt malgré vous, je me retire hum- ~u ~ll_e eta1t avant, m plus, ni moins. Aussi
p~u mondain à son prêche, et la mode était
bleme~L dès que je me crois à charge. » Un ecr1t-1l ~~ns son J_~urnal intime : &lt;&lt; 11 y a là
d y aller. La nourelle é~lisc faisait recclle.
autre ~our_ : « Ne ,ous prescrivez pas de un barr,cre que J enlrcvois et qui me para- )lme Uécamier était trop la femme de la mode
dureté ~utile avec une àme soumise, dévouée, lyse. ,,
cl la reine du snobisme pour ne pas aller où
sans e~1gence .... » Mai~ c'est là ce qu'il écrit
. ?n pourrait cro!re qu'il ne songe plus bien tout l? 1!1~nde allait,. el l'?n peul croire que
1~ malm, quand il a l'espérance de la voir. ser1eu~emcnt maintenant à franchir cette la_cur10s1le la poussait morn~ que le désir de
cc qu ··1
, .
1\oulez-vous
•
, sa"oir maint••nant
~
I ccrJt
barrière: li continue cependant à le tenter. fa~rc comme les autres. O'aillcurs elle connaise _soir' ?pres arnir eu cc hnnheur? &lt;&lt; C'est Les am,s de J~l!e~lc le regardent un peu sait lime de Krüdener; die l'a l'ait attirée
fim. Il n y a là derrière que l'indifférence la comme un pest,fere et )I. de Nadaillac se chez elle parce qu'elle était h la mode el surplus complète. Il n'y a rien à faire comme permettant de faire l'insolent avec lui {1 le tout l'amie de l't•mpereur Alexandre. Et puis,
amour!. Et comme am11ié? Cela n'en ,aut re~ct à sa place de telle façon qu'il n'; plus comme celle-ci lui a1ait fait remellre un
guère I? P&lt;'ine avec une âme si sèche! »
envie de recommencer. Toul son désir, à pré- man~sc~it pieux par Benjamin Con,tant, il
Ce n est là qu'un ~h_an~illon de ce que le
falla1l bien lui rendre sa politesse et aller à
pa_uvre amoureux écr1V1t invariablement le
s~n prèc~e. Elle_ y alla donc, non pas en
~oir ~ur so~ carnet. Et cependant il retourne
devo_te qui n•u~ faire son salut, non pas mème
le• lcudemam
,. chez
. cellf\ « âme si sèche n ,. 1·1
e~ s1mp!e curieuse, pour ,oir, mais pour se
n a pas 1ener/;\,e de la rayer de son existence
faire "o_ir : elle était en re,plendissantc toide mettre, comme dit Montaignr,, &lt;1 un clou
ll'tte. S1 son but avait été de distraire les
sa roue »_. On aurait peine à concel'oir une
fidèl~ de lc1_1rs ?raisons, elle avait pleinement
telle ~ers1st~ncc devant des c1 fins de non
réussi ; sa ,·1clo1rc sur Mme de Krüdener rut
re&lt;:8,·o,r » si_ rép~:lées, si l'on ne savait jusé_clatante. Celle-ci avait remarqué combirn
qu ~ quel po1ut I homme dénué de caractère
1entrée à effet deJulietleavaitjcté de désarroi
.denent
•
. . làche deva11t fa rt'mme q u,.I 1 aime.
dans le recueilleml'nt de son troupeau d'âmes.
BenJamin \a donc chez lime Récamier - un
Ell_e 1.1'cn f~I s~tisfaiLc que tout juste, se plai~eu p_a~ dé~œuvrem&lt;.'nl, comme il f;it « de
gmt a BPnJamm Constant, qni n'en é1ait pas
1amlution par désœuvrement l&gt; • Et ces
. Lpar
d,
responsable, el le chargea de supplier son amie
csœuvrPment au~si qu'il est dPvPnu depuis
de meure ~ l'a,~nir, une __robe plus simple
le ~O mar~ l'homme le plus occupé de Paris.
quand elle Y1cndra1t s humilier devant le CrraInvité par Mme Hérnm1er à une d'1s lrac 1·ion,
teur : que diable! une rglise n'est pas un
-. ~n sermon, - il s'excuse on ne peul plus
théùlrc l Et Benjamin, toujours docile a,ec
sp1rituellemcnt de n'y pournir aller : « J'ai,
les femmes, ~•~crire à Mme Récamier la jolie
d11-1J, une foule de petites affaires, toutes
i\IADAAIE RtCAlllER.
lcL~re dont 1·01c1 quelques lignes : « Je m'acplus bêtes les unes. que les autres, &lt;.'l qui me
q_mlle avec un peu d'embarras d'une commisMé.Jatllon de DAVID o'AsGERS (Cliché Giraudon).
rc_ndent comme elles. Je suis fâché de ne pas
sion que ~lme de Krüdener vient de me
faire avec vous ce pas de pl11s d,ins la bonne
donner. Elle vous supplie de venir la moins
rou_te; au reste, _soit dit sans orgueil, jc m'y sent'. se borne au se?l bonheur de contempler l_&gt;elle _que ,ous pourrez. Elle dit que vous
crois plus a1ance que vous el je puis Yous so~ idole. ce qm lui vaut des retours inter- cblowsscz tout le monde et que par là toutes
allendre. Mais je n'en rprrrelle pas moin
m1llents de passion a,ec aet·ompagnemenl de !es àm~s sont troublées et Ioules les attentions
VOU )
o
S,
s ~concevez, une heure passée entre vous la,ri:ues et _de _désespoir. li est heureux ainsi. 1mposs1bles. Vous ne pouvez pas déposer
et le ciel. •
1) ailleurs il vient de rencontrer Mme de Krü- ,o~re charme, mais ne le rehaussez pas .... »
Waterloo arrive =. c'est la chute de l'empe- dener chez la belle indifl'érrnle. Il ne tarde
fout cela n'annnonçait pas une l'crvcur bien
reur, la chute aussi du rallié Benjamin Con- pas à découvrir que cette aimable illuminée exlraordinair&lt;.' chez ccJle que )!me de Krüdestant. Dans ses lettres à Jlme Récamier, Loul P?ur~a plaider_ sa_ cause au près de celle qu'il n?r t~nait à, regard_er comme une néopliite,
cela sem.ble le ~oucher médiocrement: « Victor aune. pour a1gu1llonoer son tèle, il écoule m. meme qu elle prit b(•aucoup au sérieux ses
~c B~ogl_ie_, qm m'a rencontré, me disait que ses sermons : cc Mon cœur et mon esprit &lt;&lt; ~o~gleries célestes ,, . Et pourtant elle écriJ avai_s 1air cond~mné à mort. Il allribuait m~ladcs ont été attirés par les consolations vait a ~ttc époque : &lt;&lt; La Bécamicr est toute
~la a des chagrins politiques. llélas ! mon quelle ~le promet. Qui sait d'ailleurs si, sur con verlJC 1.. • »
01eu, mes chagrins, ma proscription mon ce terra~~• le cœur de Julietle, attaqué par
.~c régime de mysticisme assaisonné de
bourreau, c·~st vous! l&gt; Et une autre 'rois : celle alhec, ne me sera pas plus ouvert? J&gt;
P.r~e~es, de 1:11éditations et d'extases auquel
« Je reconnais que je n'ai ancun droit à mani- . D~ son ~ôté ~Ime de Krüdener, à qui Ben- s cta1t soumis Benjamin Constant, opérait
fester ma ~ouleur; mais elle est dans mon Jamm ava,t fait sa confession de cœur en d?ublemcnt su_r ses nerfs: une détente s'était
cœur depuis un an, depuis le jour fatal où Ioule candeur d'àme, le trou,ail assez mariné ~ ab~rd prodmtc chez lui et avait amené de
vous avez
· queIle impression
·
. vous par_ le chagrin pour mordre aux mystiques 1apa,seml.'nt; mais, par suite de cet apaise. . voul u voir
produmez sur moi. n Et des choses analogues 1ou1ssanecs de la religion qu'elle venait dïn- ment mème,_ son, a'.11our s'épurait, planait
se retrou l'ent sous les formes les plus variées l'C~te~. C'était de plus une recrue propre à dans des spheres etherées et semblait ne pl s
.• 1
u
dans_ cette correspondance qui, au fait, ne lui faire honneur_: _quelle &lt;1 rrclame » pour apparternr
a a terre. Espérant lrourer maind~va1t ,ras amuser plus que cela Mme Réca- elle et ~ur son Eglise que la conver ion de tenant chez ~lme Béc:1mier des dispositions
m1e~. C~la n'amusait sans doute pas davantage ce secpt1que, _de cc roi des railleurs! Et puis, s~~blables, re1•anl ?e JC ne sais quclle union
~n1a~rn Constant, qui al'ait, en cc moment, cette conversion pourrait lui amener aussi dame avec elle, umon va11oreuse comme une
tcn d autres chats à fouetter. Inscrit sur une crlle de Mme f\écamier. Car c'est elle surtout ballade allemande, il allait, les yeux pleins d
de pr~scription, son sort ne touche pas la que lime de Krüdener \'ise au travers du corps rève et l'esprit déjà dans les nuages, porte:
roide Jul1ette, car on lit sur le Carnet . de _Be~jamin Constant. Que de calculs et de son cœur chez sa belle amie. liais aupr'
' 1·ile• avait
· vite .l'hit de crever
'
es
~ Dureté el indifférence de Mme Récamie; pehts intérêts autour de ces trois personnages, d •elie, 1a rea
ur~nl c~lle espèce de persécution. l&gt; Cela e,t -~la so~s &lt;:°ulcur de religion 1... Mme de bal!on _d'illusions et Mme Récamier lui se~~
ni~ 1~?1pccbe pas, pour se réhabiliter de,•ant Krudener rnv,te donc Benjamin à ses « sor- bla1t d autant plus sèche, a \'CC ses attitud
, . d'
es
~I ~•. adresser à Louis XVlll un mémoire où celleries ~lestes », pour employer un mot de manegees,
autant plus dure el cruelle que
' eclare se rallier à son gouvernement. Mais Chateaubriand, el travaille à le conquPrir.
1. J. DE Nonv,ss, Mémorial, t. Ill . p. 277.

à

t'~

11 -

HISTORIA. -

Fasc. q .

18

�, - 1f1ST0'/{1A
lui-mème a,•aiL élé d'une enfantine candeur
dans ses extases mistiqucs. Et, comme un
amoureux qu'il étail, il passail d'une confiance
cxccssiYe à la colère, de la colère à l'allendrissemenl, de J'auendrissemenl aux larmes
el au désespoir. Il prenait alors la plume el
lui faisait part de ses scnlimenls, quels qu'ils
fussent. Mais un jour, la colère le domine :
« Yous l'0US persuadez commodément que je
nc souffre pas pour m'oublier à votre aise.
Eh bien, sachez, quoi que vous prétendiez en
croire, que ma vie e~t un supplice continuel ... ,
que l'0US tuci toutes mes facultés, que vous
me repoussez de la religion, que vous me
faites m,mdire vous, moi, toute la terre.... A
présent, j'ai dit. Failes ce que l'0US voudrez,
comme depuis un an je dépose del'ant Dieu
ma douleur. Dédaignez-la, marchez dessus,
i nvitcz-moi avec dix personnes quand j'ai
besoin de vous voir seule. Le temps passe, la
mort viendra. Vous aurez fait le mal l'Olontairemenl. ... N'a,ais-je donc rien de bon, de
digne de pitié? »
1. C'est Mme llichelet, que j'ai eu l'honneur de
connaitre, qui m'a donné l'opmion de son mari sur
celle inOuence fatale de lime Récamier. D'ailleurs
Michelet n'aimait pas Mme H~camier; il était fort

que, quand je considère le profil qu'ont retiré
plusieurs personnes de m'avoir aimé, je Lrolll'e
que vous avez fort bien fait de n'en pa, vouloir. Je vous en féliciterais davantage si cela
vous avait plus coùté.... .\. présent que la
blessure est guérie, je n'ai plus que de l'affection sans aucune rancune. » Allons! les
voilà bons amis maintenant : c'est bien l'avis
de Mme Récamier, puis,1u'elle ne lui répand
pas.
Mais cet amour, qui ne fut pas seulement
de tête, semble avoir desséché le cerveau de
Benjamin.
Le malheureux ne produit plus rien, il
semble s'ètre figé en plein talent, comme si
la sève chez lui s'était arrêtée net. Elle était
en effet tarie.
Mme Récamier, en provoquant son amour
et en ne ~e donnant point, lui avait enlevé
le peu d'illusions que les autr.-s rcmmei. lui
avaient laissées en se donnant.
De là une aridité el des avortements qui
dénotent une véritable impuissance. Michtlet
n'hésitait pas à attribuer cette impuissance
sceptique à son endroit el n'a"ait jamais voulu aller
chez elle. Son avPrsion pour le convenu cl aussi ce à son amour malheureux pour Mme Récaqu'il a ècrit sur lime de Staël, la grande amie de
mier 1 .
Juliette, expliquent suffisamment celle réserve.
jOSEPll TURQUAN.
(A suivre.)

C'est bien la crise d'où sort la gucr1~on.
Benjamin Constanl en a assez de se ,oir
traiter par la coquette comme une souris par
le chat qui s'en amuse, la tripote, la tue en
douceur el en se jouant. JI se ressaisit el, si
l'on l'Oil bien son étal d'àme dans la Jeure
qu'on ,ient de lire, on le l'Oil plus nettement
encore dans ces lignes de son Journal intime :
« Juliette ne m'a jamais plus indignement
traité; elle m'a donné hier quatre rendezvous qu'elle a manqués. Et le soir je l'ai
troul'ée un chef-d'œuvre de coquetterie, de
perfidie, de mensonge, d'hypocrisie et de
minauderie.... Je nis rederenir un homme
sérieux et reprendre mes forces el ma plume.
Je le sens, je le veux. 11
Enfin, comme tout ici-bas, plus l'ile même,
l'amour passe. Libéré du sien, Benjamin
Constant, pour 0auer Mme Récamier, en
garde encore quelque temps la livrée. JI va
chez elle, dine chez elle; l'esprit prend définitivPment le dessus. Voyez plulôl ce qu'il
lui écrit le 7 décembre 1815 : &lt;&lt; Savez-vous

La Tour
En 1755, La Tour n'exposait qu'un pastel :
le portrait en pieddeMadame de Pompadour,
de 5 pieds 1/2 de haut sur 4 pieds de large.
C'est le pastel qu'on Yoil au Louvre.
Il y a sur ce portrait de la fa\'orile uoe anecdote curieuse, cl qui peint L'I Tour. Mandé à
Versailles pour peindre Madame de Pompadour, il répond : « Dites à madame que je
ne uis pas peindre en ville. 1&gt; Pourtant un
de ses amis le décide. II promet donc de se
rendre à la cour au jour fixé, mais à condition
que la séance ne sera interrompue par personne. Arrivé chez la favorite, il réitère se,
conYentions, et demande la liberté de se
mettre à son aise. On la lui accorde. Tout à
cou p il détache les boucle.~ de ses escarpins,
ses jarretières, son col, ôte sa perruque,
l'accroche à une girandole, tire de sa poche
un petit bonnet de taffetas et le met sur sa
tête. • Dans ce déshabillé pittoresque, notre
génie, ou, si l'on aime mieux, notre original
commença le portrait. li n'y avait pas un
quarl d'heure que noire excellent pejntre était
occupé, lorsque Louis XY entra. La Tour dit,
en ôtant son bonnet : « Vous a\'iez promis,
madame, que votre porte serait fermée. » Le
Roi rit, de bon cœur, du costume et du re-

proche du moderne Apelle, el J'engage à
continuer : « Il ne m'est pas possible d'obéir
à Votre Majesté, réplique le peintre, je reviendrai lorsque madame sera seule. » Aussitôt il se lève, emporle sa perruque, ses
jarretières, et 1a s'habiller dans une autre
pièce en répétant plusieurs fois : « Je n'aime
pas à être interrompu. »
Telles sont les façons de La Tour. Le peintre
à la mode use et abuse de la mode. Nul peintre
n'a imposé comme lui à son siècle la tyrannie
de l'artisle el le bon plaisir du talent. Il faudra
que le lloi, dont il est le locataire et lt: pensionnaire, subisse ses impertinences, pour
avoir son portrait de sa main. Le portraitisl1;
n'achève pas les pastels des 111les du Roi, de
~lesdames de France, pour les punir de rendez-vous manqués. La Dauphine ne peul obtenir le sien, parce qu'elle a eu l'imprudence
de vouloir changer l'endroit des séances, Fontainebleau, dont on était conYenu, pour Versailles. « Mon talent est à moi, 11 disait fièrement La Tour. Avec le, plus grandes dames,
il faisait ses conditions, des espèces de traités;
et manc1uait-on à la plus petite des clauses,
il ne revenait plus; rien ne le ramenait, le
portrait restait là. Consentait-il à les peindre,
dp

... 274 ...

il était le maitre absolu de la po e, des traits,
du teint du modèle, el l'engcait durement les
portraitisles du siècle, du supplice d'obéir à
toutes les exigences contemporaines de le
femme qui se faisait peindre.
Avec la finance, son caprice va ju~qu'à
l'insolence. On connait l'histoire de son por•
trait de la Reynière. Mécontent de son travail
pour lequel il n'a,ait pas été inspiré, le
peintre demande une dernière séance. Le jour
fixé, le financier envoie un domestique dire à
La Tour, dl\jà assis à son chevalet, qu'il n'avait
pas le temps de \'enir. « Mon ami, dit La Tour
au domestique, ton maitre est un imbécile
que jen'aurais jamais dù peindre.... Ta figure
me plait, assieds-lui là, tu as des traits spirituels, je vais faire ton portrait. Je te le
redis, ton maître est un sot. ... - Mais, monsieur, vous n'y pensez pas! Si je ne retourne
pas à l'hôtel, je perds ma place.... Eh bien!
je te placerai ... commençons. » La Tour fait
le portrait, M. de la lleynièrc cha~sc son
domeslique. La Tour enrnie le portrait au
Salon, l'anecdote s'ébruite, on rnut connaitre le spirituel valet d'un sol si riche, el
bientôt il n'a plus que l'embarras du choix
dlune place.
EoxoND ET JuLES DE GONCOURT.

Louis XI
Par P A UL DE SAINT-VI CTOR

De-êtous les. rois dr France, Loms
.. XI est vieux registre. On rogne des liards sans doute
« faire les préparatifs des nopces du aallant
pe~t. tre ~lm qu'a le plus maltraih; la pos- on met à la tirelire dans ce taudis sombre'
avec
une pol~nce. &gt;&gt; Il inventait des su;plices
té~Jt~. Une impopularité diffamante frap e cc Entr_ez-y... l'or l'illumine; il v rerrorae et iÏ
~vec la fa~tmsie méc_hante de ces tyrans itaroi s1 essentiellement populaire. Il n'v pas y ruisselle, il crève les sacs ·.·1 r '?L ,..
· ,
1a1 craquer liens que 1on pourrait appeler les artistes de
seulement dc la haine • il J\' a du mcpr1s
, ·. dans 1
r·
e~ ~alawPs. Le maitre du lieu prodigue les la torl?re. ~es cages de fer qui pesaient sur
image que' 1~ p~uplc a gardée de lui. D'ac- ;1uldliodns dans des spéculations colossales. Du
les prisonniers comme des corniches sur
cord avec I h1~~~1re, la fiction le traite en ion e son co, mp toir,
· 1·11ance des navires sur le~rs cariatides, les chaînes atroces qu'il faipersonnagemo1t1c tragique et moitié "rolesque
les n:1~rs de I Inde el soudoie les rajahs de la sait forg:er en Allemagne et qu'il appelait
Voyez-~c sur la scène el dans les r~mans : iÏ llala1s1e. - Oe même cc ro·
.
.
,
1 accon lre, d' un «_ ses_ fille,lles l&gt; ·. auraient fait honneur à l'imay parait presque toujours méchant cl làchc
tricot de lame el coiffé d'un bonnet crasseux gmat10nd Ezzel~n. Cemèmc livre des Comptes,
c~u?l el avare, composé de Tartuffe et d; fut le plus rude manit&gt;ur d'argent que la
(ue f°usbou1·~1?ns tout à l'heure, étale un
Trbcre, de Malade imarrinaire
et de Patel'
0
H Ya d
m. Franc~ eùl vu jusqu'alors. Aucune économie
?.xc ugu re d ecrous et de fer, des pages en. u vrai· el du faux dans celle légende,
nulle _cpargne. Celle ,·ieille tradition du Tréso; lleres en s_on t surchargées; cela grince et cela
comme il y a, dans une caricature, de la en:?UI et co~vé pa_r un draizon, que la ll1thor~sonnc : il y a là de quoi meubler des Basressemblance et de la chimère Q •·1 fû
Fh
'
I'
. UI
L lo'?ie sem~la1t a1·01r léguée à la royauté il la
lllles.
- « A maistre Laurent Yolme, pour
?c. e,. c est, ~ une calomnie gratuite, que reJet,te el i! la méprise. « li prenait l;ut el
1his_torre scr1euse n'a pas répétée. li se « dependo1t tout, » dit Comines. liais cet or &lt;c un granl fer lrampéz à double ferrure et
batllt brarement à Montlhéry, à Liége el que la Chevalerie, sa rivale, dépensait à « une_ grant_ ch~isne à sonnette au bout, q~ 'il
dans_!a gu~rre de l'Artois. Légèrement blessé m?n,Ler ses t~urnois cl à parer ses armures, &lt; a fa1z el hvres pour enfermer messire Lanau s1ege d Arras, il en plaisante dans une lm I cmplo_ya1t à acheter des villes, à gagner « celoL de Berne, 58 livres. _ Pour deux
&lt;1 f1•rs à grans cbaisnes el boulles, pour enlcLL~e, avec une verve narquoise qui illumine, drs ennemis, à soudoyer des c·onsciences. fe~mer deuz prisonniers d'Aras que garu~ rnst:int, sa sombre figure du clair sourire Dans son vo1age d'Arras, il emprunta d'un
«
doit
Henry dela Chambre, 6 livres. - Pour
d Henri IV. ~ « Monsieur le grand maitre, de ses ~alets la somme de trois ct•nt ,ingt liC&lt; ung fers rivés à crampes, à cbaisnc lonrrue
« mercy à D1e,u et à_ Nostre Dame, j'ai pris vres seize sous Luit deniers a pour l'e 1 •
à
..
,
mp 0Jer c, et une sonnctle au bout, et pour brasselets
&lt;&lt; A~ra~ et m en vais à Nostre Dame de la
' ses
p1amrs
el voluptés », et· il d1'stri'bua « pour aultres pri•onniers, 58 livres. - Pour
•
.
,
« V1et01re; à mon retour, je m'en l'ais en qu_mze m111c cens d'or pour se tirer du mau« Yostre. qu_arlicr, et rnus mencray bonne v~1s pas_ d~ Pér~nne. Ce fut lui, on peul le « un? fers à bouter les deuz bras, les jambes,
« compa1gn1c. Au regard de ma blessure, dire, _q w dec?uvr1l la circulalion de l'argent. « el a bo?ter ~u col et parmi le corps, pour
" ça_ esté le duc~? Bretagne qui me l'a fait Ce roi répute avare est le premier banquier « ung prisonniers, f6 livres. - A maistre
&lt;1 Laurent Volme, cy
devant nommé la
&lt;&lt; faire'. p~rce qu il m'appeloit/e 1·ui couard.
du budget moderne.
«
somme
d?
q,uinze
livres
trois sols tour;ois
« Ausst bien l'OUS sçavez de lougtemps
« pour a1·01r fourni du sien, par l'ordonnanc;
« façon _de faire : vous m'ayez vcu autrefo7s~
9uanl à la cruauté de Louis XI, elle fut
« EL Adieu. ll Les défaillances de son aaonie m~mdre peut-être que celle de bien des « et ~om~andement dudit sPigneur, pour
avoir fa1cl faire au Plessv-du-Parc l .
fu~ent celle~ d'une àmc en peine des co~ptes prrnc~s de son temps, mais à coup sûr elle «
&lt;i fo
• f: .
J
rois
~gcs a aire ~ne caigc de fer que ledit
q~ elle_ alla1l rendre, plutôt que les transes fut pire._ Le ~a?g humain souille davantage
«, s_eig~eur Y al'01t ordonné de faire. ,, _
d un vil_ caractère. Tel court au-devant de la celm qui le d1slllle froidement "0ullc à goutt
mort v10lentc, l'étreint, la prol'oque qui qu~\ celui qui le répand par lo~renls, dans ue~ L ~1stoir;, appliquant à Louis XI la loi du
tremble el tourne le l'i~a~econtre la mu;aille, acccs de colère. li faut sans doule tenir talion, 1a enfermé aussi dans une carre et
lorsque la_ mort naturelle vicnl le chercher compte_ ~u sièc.l_e de fer qu'il eut à forger, elle le promène, à travers les siècles coom,me
ut ne bête féroce d'espèce basse et de p,oil doudans son lit.
de::_ séd1t1?ns q~ _ri eut à vaincre, des trahisons
eux.
. Son av~ric~ se réduisait à sa personne. Qui qu ri eut a chat1er. ~fais, celle part faite au
On lui par?onnerait encore ses noyades
lit _les ~ emorrcs dcs dépenses de sa maison feu. de son temps,. il reste un roi qui par~aturques,
ses etranglements vénitiens el le·
cro!t f~mllcter le linc de comptes du froid ge~1t, s~r !a. quesllon ordinaire et extraordiarbre_s chargés de pendus de son manoir d:
l~g1s d Harpagon. On y trouve une note de naire, 1op101on de Perrin-Dandin :
Pless1s-lcs-Tours. Mais il y a tel fait i no ;
v~n_gt sols «pour deux manches neufves à son
tel!e e~écution secrète, telle victime se:;~
El
cela
fait
toujours
pas,rr
une
heure
ou
d•
cUX,
v1c1! pourpo111l, &gt;&gt; et une autre de « quinze
qui
crie contre lui avec une voix plus pe deniers pour une boite de graisse pour "raisser
Ce qui distingue sa cruauté, c'est son hu- ~nte que les milliers de martyrs du sac :e
ses ~ottcs. ,, Cet étalage de lésine m~squait m~u~ goguenarde. li jouait aYec les têtes qu'il
limant ou du massacre de Lit&lt;rre. Ce Jean B
la depense_ la plus large el la plus prodigur. fa1sall couper. Dans une de ses I tt
" condamné
on,à
e res, 1·1 ra- Par exemp1c, qu "J
• a\'ait d'abord
?n pourrait comparercctte ladrerie apparente con_te, en se.gaussant, comme quoi il a fait déa ~es devantures de boutiques telles qu'on en capiter maitre Ouda_rt de Bussy, un conseil- mort, el au_quel, par grâce spéciale, il se contenta de f~1re crever Jes deux yeux. « Il fut
voit. encore en Hollande. - Le dehors est ler au parlement qui l'avait trahi"
E
« r~ppor~e que ledit Jean Bon voyait encore
« -;
l
sordide : une enseigne de gagne-pelit, rouillée « d',1L-1·1 , ~fin qu'on cogneusl bien· sa- tête,
&lt;&lt; d un œ1l. En conséquence de quo1· G .
t
_la crasse, se balance au vent; un sac « 1ay fa1ct atourner d'un beau ch
d L 'è
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J
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aperon
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C
0~1
r~
revôt
de
la
maison
du
roi,
~ ep1~s, une ~onne de harengs pourrissent à « ~u~r , ~l-est sur le marché de Hesdin, là
&lt; p_ar ~r dre
u rt seigneur, décerna commis1e~lree; derrière le vitrage trouble aux « ou il _pres1~e. ,,_ Ailleurs, pressé d'expédier
e&lt; s1on a eux archers d'aller visiter Jean B
mailles de plomb, on entrevoit une blême un serviteur mfidele, il recommande . ·a1
« et, s•·1i voyo1l. encore, de lui faire• parache-on,
·
JOVJ efigure chaussée de lunettes et allongée sur un ment à son senécbal,
M. de Bressuire, de &lt;&lt; ver, de pocher et estaindre les yeux. » Un

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P~;

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fflST0~1A----------------------

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curée ! la Picardie, la Bourgogne, le Rousempereur du bas-empire, conseillé par un fut un très-grand roi. JI eut la passion de sillon, la Provence, le Maine el l'Anjou! Tous
l'État. La France lui doit ses plus belles proeunuque, n'aurait pas fait pis.
vinces. L'âpreté que le pa)'san apporte à ces rudes batailleurs qu'il avait défaits auraient pu lui dire ce que la tète cou pée du
Je trouve encore, dans Béroalde de Venillr, joindre le sillon au sillon, el à son lopin de Klephte dit, dans le chant grcr, à l'oiseau de
terre
le
morceau
voisin,
il
la
mil
à
compléter
une anecdote qui, naie ou fausse, prouve le
proie qui la ronge : « llange, oiseau! repaisrenom patibulaire qu'avait laissé le ,ieux et à arrondir son ropume. Ce fut l'ardeur el &lt;&lt; toi de ma force! repais-loi de ma bravoure !
Sire. Voici ce conte, atroce au fond, comique le mobile de sa vie, le zNe qui la dévora. li &lt;&lt; ton aile en deviendra plus grande d'une
à la surface, el narré avec l'étrange gaieté que parle, dans ses lettre~, des villes ou des pro- ,, aune, ta serre d'un empan. » Sa sépulture
mettent ces vieux conteurs à &lt;lire les histoires ,·inces qu'il convoite comme IPs amants de qu'il régla lui-même semble être l'erublême
de sang et de corde. Est-cc insouciance? leurs maîtresses. Jamais l"amliilion n'a brûlé de son règne : il voulut être sculpté sur son
d'un feu si acerbe. (Juelle âcre allégresse
est-ce ironie? On ne devine pas.
tombeau en habit de chasse, l'épieu à la cein« Loys XI avoyt donné l'abbaye de Tur- respire celle lettre écrite après la conquête du ture et un lévrier à ses pieds.
Roussillon! « Je m"en vais Mlibéré de faire
&lt;l penay à ung gentilhomme qui, jouissant du
Le droit est de son coté dans la guerre
, revenu, se faisoyt nommer monsieur de « bonne chère el de me récompenser de la admirablement obstinée qu'il soutint contre
&lt;l payne que j'ay eu lotll cet }"·er en ce pays.
,1 Turpenay. Il advint que le roy estant au
« Je m·en va~s mardi, el picquerai bien. Si ces rebelles; la SJmpathie hésite à s'Fanger.
&lt;&lt; Plessis-lez-Tours, le nay abbé, qui esto}t
« vous avez rien de beau à mettre en foire, li lu liait contre des traitres, mais ses trahi&lt;&lt; moyne, ,•int se présenter au roy et lui feit
sons sont plus viles, sa perfidie est plus noire
« sa requeste, lui remonstrant que canonic- « si le déplo~ ez, car je vous assure que je que celle de ses adversaires. Cc n'était pas le
« quementet monasliqucmcnt il esloyt pour- • m'en vais bien bagué... je me semble que masque d'acier poli de la dissimulation ita« veu de l'abbaye, et que le gen tilhomme « je n'ai pas perdu mon estoc. l&gt; On dirait lienne, c"était un masque mobile, grimaçant,
&lt;&lt; usurpateur lui faisoyl
tort contre toute le cri de joie du chasseur qui rentre au don- à l'œil perfide et au faux sourire. li protestait,
c raison, et, partant, qu'il inrncquoit Sa ~la- jon portant un cerf sur ses épaules, la tête il jurait sur des reliquaires, il prenait à tépassée entre les pieds noués de la bête. li faut
&lt;&lt; jcsté pour lui eslre faict droict. En secouanl
l'entendre encore, après la mort du Téméraire, moin son vieux chapeau ourlé d'amulettes;
&lt;&lt; sa perruque, le roy lui promit de le rendre
a,pircr à la Bourgogne avec la flamme du il accolait ceux qu'il aurait voulu étouffer ; il
&lt;&lt; content. Ce moine, importun comme tous
désir. « Je n'av autre paradis en mon imagi- « se ruait à genoux, » comme dit la chro&lt; animaulx portanl cucule, vcnoit souvent
nique, « se signant depuis la tête jusqu'aux
,, aux i!,sues du repas du roy, lequel, ennuié « nation que celui-là. J'ay plus grand faim pieds. » A la perversité de l'hypocrisie il
,, de l'eau benoisle de couvent, appela son « de parler à vous pouq lrOtl\er remède que ajoutait la laideur de sa pantomime. ~ulle
« compère Tristan et lui dit : - Compère, « Je n'eus jamais à nul confesseur pour le àme moins rople que celle de ce roi. Le sens
« salut de mon âme. 1&gt;
&lt;&lt; il y ha ic} un Turpenay qui me faschr,
de l'honneur lui faisait défaut. li y a en Chine
« ostcz le moy du monde. - Tristan, preun proverbe que les mères apprennent à
Celle
grandeur
du
but
allénue
la
fourberie
« nant un froc pour un moine ou un moine
des moyens. A celle époque la patrie est si leurs fils dès le berceau, et auquel ce peuple
&lt;1 pour un froc, vint à ce gentilhomme que
abject doit peut-ètre son incurable bassesse :
« toute la cour nommoyt monsieur de 'fur- étroilt&gt;ment identifiée a1cc le Roi, leurs inté- « Siao-sin: rapetisse ton cœur. » Ce proverbe
rèts
sont
si
mèlés,
leur
avenir
est
si
bien
le
&lt;&lt; penay; et, l'ayam accosté, feit tant qu'il
était le sien; il l'avait traduit en son gaulois:
,, le destourna ; puis, le tenant, lui fait corn- même, qu'il devient ,,uelquefois difficile de « Quand Orgueil che,·auche de,ant, disait-il,
,, prendre que le roy vouloit qu'il mourust. distinguer nettement en Louis XI le mamais Dommage suit derrière. » li répétait ce vil
,, li voulul résister en supplianl et supplier homme du monarque habile. Dans celle lutte dicton, lorsqu'après Péronne, le duc de Bourcontre les grands vassaux qui remplit son
u en résistant: mail: il n'y eut aulcun moJen
règne, le droit est pour lui, sinon la moralité. gogne l'emmena piteust ment à sa suite voir
,1 d'estre ouy. Il feul délicalcrncnl eslranglé
saccager Liégc, la ville qui avail levé son dra« entre la lc.;leet lesespaules, si qu'il expira; li se battit à armes déloples contre une armée peau. Et quand Charles lui demanda ce qu'il
de félons ; il se fit traitre contre les traitres
11 et lrOi$ heures après, le compère dit au
cl
parjure contre les parjures. Le duc de Bour- faUail faire de la cité rebelle, il répondit par
&lt;&lt; roy qu'il estoit distillé. Il advint cinq jours
gogne, le duc de Bretagne, le connétable de ce cruel apologue: « Mon père arnit un grand
,1 après, qui est le terme auquel les àmes
Saint-Pol,
le comte d'Armagnac, son propre « arbre. près de son hôtel, où les corbeaux
&lt;&lt; reviennent, que le moyne vint en la salle
frère le duc de Guienne, braconnaient en &lt;&lt; faisaient leur niJ ; ces corbeaux l'ennuyant,
1, où estoyt le roy, lequel le vopnt, demoura
« il fit ôter les nids, une fois, deux fois ; au
« fort eslonné. Tristan eslo~ t présent. Le roy pleine France et la ra~aient jusqu'au sol. « bout de l'an, les corbeaux recommençaient
C'était la chasse au roi, une chasse féodale,
&lt;&lt; l'appelle et luy sourne en l'aureille : «Vous
violente el sauvage. - « J'aime tant le « toujours. Mon père fit déraciner l'arbre, et
« n'avez pas faicl cc que je vous a~ dict 'l &lt;&lt; depuis il en dormit mieux. ,&gt;
royaume, - disait le duc de Bourgogne, &lt;l Ne vous en desplaise, sire, je l'ay faict.
qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais six. 1&gt; 11 Turpenay est mort. - lié! j'enlendO)S de
Sa politique était équil'oque et louche
,1 ce mo~ne. - J'ai entendu du gentil- El le duc de Guienne : - « ~ous lui mettrons comme son caractère, toute de police, d'intant
de
lévriers
à
la
queue
qu'il
ne
saura
où
,, homme! - Quoy I c'est doncques fayct? quisition, d'espionnage. Elle fil horreur à ce
11 Oui, sire. Ores, bien. » Sc tournant fuir. » -li fuyait, cependant, rapide, oblique, que ce siècle avait encore de chevaleresque et
inépuisable en détours, lrompanl les pistes,
&lt;&lt; vers le moyne : • Venez icy, moyne. » Le
brouillant les voies, multipliant sur sa route de seigneurial. On comprend la colère des
,1 mol ne s'approuche. Leroy lui dit : Mettezhommes de force el de violence qui le com« vous à genoilz. » Le paune mo}ne avoil les pièges el les dédall's; el d'année en an- battaient, en se sentant enla&lt;"és par cette dinée,
l'un
des
chasseurs
tombait
pris
dans
une
,1 paour. Mais le roy luy dict : « ficmerciez
embûche, ou désarçonné par derrière ; jusqu'à plomatie hypocrite. On admire le rugisse&lt;&lt; Dieu qui ne ha pas voulu que vous feussiez
ment de lion que poussa Charles le Téméraire
« tué, comme je l'avoys commandé. Celluy ce qu'enfin le grand veneur de cette chasse aux prises avec son inextricable réseau : « Je
civile, Charles de Bour~ogne, roula sous la
&lt;1 qui preno)"t votre bien l'ha esté. Dieu vous
combats, - s'écrie-t-il dans une proclama« ha fait justice! Allez. Priez Dieu pour moy Dèche d'un archer lorrain, dans le fossé de tion, - l'universelle araignée. » li la com1
Nancy.
Alors
l'humble
roi:
si
longtemps
&lt;&lt; el ne bougez de votre couvent • 1&gt;
baltit en vain. C'était l'araignée magique des
Ceci dit, il faut convenir que le renard a traqué, vint visiter ses filets el dépouiller ses légendes, qui enferme un héros dans ses
fait œuvre de lion, et que ce mam•aishomme chasseurs. Ceux qui soufflaient encore, il les toiles aussitôt refaites que rompues: il a beau
mit en cage comme le comte de Perche, ou
les trouer à grands coups d'épée, la prison
t . Le moyen de p11rvenir, chap. uxxvm.Branl.ômc, il les décapita comme le duc de Nemours et
dans son chapilre sur Do11 Jua11 d'Austrie ( Vies de,
le Connétable; puis il mit la main sur leurs subtile se dédouble et se multiplie.
grand, Cap1ta111e1 élro11ger1), rapporte à peu près
Mais, encore une fois, qui sait si cette alseigneuries et les dépeça royalement. Quelle
la même anecdote.
... 276 ...

lurc oblique ne fut pas l'escrime nécessaire
d~s luttes compliquées qu'il eut à subir? Imagm_ez un saint comme Louis IX ou un chevalier c,,mmc François (••, se déballant contre
cette tempête faite homme qui s'appelait
Charles le Téméraire.
Il périssait au premier
choc, et peul-être la
France a,ce lui. L'hl:..
roïsmc n'aurait pas suffi
à vaincre ce Roland furieux en qui le moyen
âge aux abois a,·ait ramassé Loutes ses forces
et toutes ses puissances.
Pour l'abattre, il fallait
le grimoire, le bredouillement, les prestiges,
les changemenls à vue
d'un nécromant politique.

..

Le drame admis, il
n'y a plus qu'à louer
le comédien. Ses ridicules mèmcs ajoutaient
à la perfection de son
jeu. Cc surtout de futaine râpé qu'il ne quitta de sa vie, el qui lui
donnait l'air d'un vit'ux
renard sorti demi-pelé
de maint piège, était le
costume de son rôle. Jl
faisait de lui l'antithè,e
vivante de la Cl1c\"alcrie
dorée et empanachée :
il caractérisait, par un
frappant contraste, son
opposition aux pompes
et aux œnvres du monde
féodal. Roi du' peuple
contre les grands, il
portait la livrée el le
chapeau plébéien. Au
banquet de son sacre
. ,
'
gene par la couronne
trop large pour sa tête il
l"ôta sans façon,el la p~sa
sur la table, comme il
aurait fait d'un bonnet.
Ce gesleannonçaitetmimait son règne. li eut
LA VISITE
toujours des amitiés de
bas étage et des accointances populaires . Le
seigneur du lfaillant raconte, dans sa Chronique, qu"à Paris &lt;&lt; il allait maintes fois de rue
« en ru~, de maison ~n maison' diner et souper
&lt;&lt; chez I un et chez l autre, parlant privément
i&lt; à chacun pour se rendre arrréable au
&lt;&lt; peuple. » Il s"était fait inscrir: « frère et
&lt;&lt; compagnon de la grande confrairie aux
&lt;&lt; Bourgeois de Paris. » Ce qu'il prisait en
ses &lt;&lt; C?mpères », comme il les appelait
~près _bo_ire, c'était justement leur roture. li
! app~•t a ses dépens, ce marchand avec lequel
il a~ail ~ouvent banqueté, et qui, s'ennuyant
des entendre appeler messire Jean, le supplia

~e le faire éculer. Louis xr lui donna ,es
litres de noblesse, mais &lt;lrpuis ne lui souflla
mot, _et, lo,~squ? l'apercernit, il rallongeait
sa mme &lt;lt•Jà s1 longue par elle-même. Le
marchand ,oulut s'en plaindre; alors le roi

Loms Xl - -...

d'affection. Ses registres de comptes, que
nous avons ouverts tout à l'heure aux fcuillc~s s~nglants, sont remplis d'aumônes dist~1bu_ees comme de la main à la main, et
d articles tels que les suivants : 11 Un~ escu
&lt;&lt; pour donnrr à une
« ft•mme, en récom• pense d'une oye que
le chien du Roy, ap&lt;&lt; pelé Muguet, tua au" près de Blois. » &lt;&lt; Ung cscu, pour don&lt;&lt;
ner à ung pomre
« homme, près le Mans,
,1 en récompense de ce
&lt;&lt; que lrs archicrs du
&lt;&lt; roy a,oient gasté son
,1 blé, rn passant par
,1 un champ, pour eulx
&lt;&lt; aller joindre droict
&lt;&lt; au grandt chemin. •
&lt;&lt; Ung escu, pour
« donner à une pouvre
&lt;&lt; femme, en récompen« se de ce que les chiens
&lt;&lt; el levriers du roy luy
&lt;&lt; tuèrent
ung chat,
&lt;1 près Montlo,s à aller
1
&lt;&lt; de Tours à A~boise. »
C'est à croire, par moments, qu'on lit le livre
de ménage d'un Louis
le Débonnaire. - On
est presque louché de
le voir, dans sa dernière maladie, faire venir des bergers du Poitou, qui chantaient devant lui les airs de leur
pays, en s'accompagnant
de &lt;&lt; bas cl doux instruments.,&gt;
Vers le soir de sa
,·ie, lorsqu'il déclinait
et s'assombrissait, il se
plaisait de plus en plus
,, à s'enfoncer dans le
peuple el dans les forèts; écoutant, pendant ses chasses, la doléance du pa,san, l'av_is du bûcheron; questionnant le charbonnier
AUX CAG ES. - Gravure de BocOURT, d'aprt!s le tab/e,:w dE GLROME.
,.
•
sous sa hutte et Je
berger dans sa maison roulante. Plus tard
pri_t sa voix. ro)·ale pour lui dire : &lt;&lt; Quand e~core, quand il se fut cloitré tout à fait der&lt;&lt; JC ,~us fa1s01s asseoir à ma table, je vous
r,e~e les grilles de son donjon de Plessis, et
&lt;&lt; t~no1s comme le premier de ,·ostre condiqu !I ne _chassait plus qu·aux souris avec de
&lt;1 Iton, et ne faisois tort aux gentilshommes
petits ~biens dressés tout exprès à cc jeu de
« de rous honorer pour tel. JJaintenant que chats, il prenait plaisir à descendre dans les
&lt;&lt; \O~s avez roui~ _eslre gentilhomme, et
offi_ces et à causer avec ceux qu'il y rencon~ qu e~ ceste ~u~hte, vous estes précédé de tra, t.
,&lt; plusieurs qui I ont acquis par les espées
Un jour il trouve dans sa cuisine un en&lt;&lt; de .leurs_ de,·anciers
el leurs propres fant ~~i tournait la broche. Il lui demande
« mér1 tes' Je leur ferois tort de vous faire la ~ q~ il gagne. Le marmiton, qui ne l'avait
&lt;' mesme faveur. Allez, monsieur le gentil- Jamais_ vu: répond : « Autant que le roi,
" homme.•
11 car
. 11 na que
. sa vie non plus que mot. 1a
Il eut toujours pour le peuple des w•lléités « mienne. Dieu nourrit le roi et le roi me

�1f1STO'J{1.ll
nourrit. &gt;&gt; Louis XI, ra,i, fil un page de
ce gàte-sauce el assura sa fortune. Ses farnris furent, on le sait, son barbier et son
coupe-tête.
Celle fantaisie de somerain qui va chercher
très bas son confident pour l'élever jusqu'à lui
&lt;1

el lui parler à l'oreille se rencontre ('hez presque tous les rois du caractère de Louis XI. Qui
trouve-t-on le plus souvent, dans l'ancienne
histoire, sur la première marche du trône
des Césars, des czars, des sultans, des rois
absolus el défiants, que préoccupent de som-

bres pensées 1 Un eunuque, un affranchi, un
mougick, un batelier du Bosphore. Le despote ne se fie guère qu'aux petits créés et façonnés par sa main. - Comme le roi de la
Fable antique, il fait un trou dans la terre
pour y déposer ses secrets.
PAUL CE

A

~

SAI;-.T-\ïCTOR.

Madame de Maintenon

XXVI[(

Du retour de M. de Migurac au pays
natal et du bref séjour qu'il y fit.

C'était une femme de beaucoup d'esprit,
que les meilleures compagnies, où elle avait
d'abord été soufferte, el dont bientôt elle fil
le plaisir, avaient fort polie et ornée de la
science du monde, el que la galanterie avait
achevé de tourner au plus agréable. Ses
divers étals l'avaient rendue llatteuse, insinuante, complaisante, cherchant toujours à
plaire. Le besoin de l'intrigue, toutes celles
qu'elle avait vues, en plus d'un genre, el de
beaucoup desquelles elle avait été, tant pour
elle-même que pour en servir d'autres, l'y
avaient formée, el lui en avaient donné le
goût, l'habitude el toutes les adresses. Une
grâce incomparable à tout, un air d'aisance,
et toutefois de retenue el de respect, qui par
sa longue bassesse lui était de,·enu naturel,
aidaient merl'eilleusemenl ses talents, avec
un langage doux, juste, en bons termes, el
naturellement éloquent el court. Son beau
temps, car elle avait trois ou quatre ans
plus quo le roi, avait été celui des belles conversations, de la belle galanterie, en un mol
de ce qu'on appelait les ruelles, lui en avait
tellement donné l'esprit, qu'elle en retint toujours le goùl el la plus forte teinture. Le précieux et le guindé ajouté à l'air de ce tempslà, qui en tenait un peu, s'était augmenté
par le vernis de l'importance, et s'accrut depuis par celui de la dél'otion, qui devint le
caractère principal, et qui fit semblant d'absorber tout le reste. li lui était capital pour
se maintenir où il l'avait portée, et ne le fut
pas moins pour goul'erner. Ce dernier point
était son être; tout le reste y fut sacrifié sans
réserl'e. La droiture el la franchise étaient
trop difficiles à accorder avec une telle vuè,
et avec une telle fortune ensuite, pour imaginer qu'elle en retint plus que la parure. Elle
n'était pas aussi tellement fausse que ce fùt
son véritable goùt, mais la nécessité lui en
avait de longue main donné l'habitude, et sa
légèreté naturelle la faisait parailre au double
de fausseté plus qu'elle n'en avait.

Elle n'avait de suite en rien que par contrainte el par force. Son goût était de voltiger
en connaissance el en amis fidèles de l'ancien
temps dont on a parlé, sur qui elle ne ,aria
point, et quelques nouveaux des derniers
temps qui lui étaient del'enus nécessaires. A
l'égard des amusements, elle ne les put guère
varier depuis qu'elle se vit reine. Son inégalité tomba en plein sur le solide, et fiL par là
de itrands maux. Aisément engouée, elle l'était
à l'excès; aussi facilement déprise, elle se
dégoùtail de même, et l'un el l'autre trè:;
sou,enl sans cause ni raison.
L'abjection et la détresse où elle al'ait si
longtemps vécu lui aYaienl rétréci l'esprit et
avili le cœur et les sentiments . F.lle pensait
et sentait si fort en petit, en toutes choses,
qu'elle était toujour:; en effet moins que
Mme Scarron, el qu'en tout el partout elle se
trouvait telle. flien n'était si rebutant que
celte bassesse jointe à une situation si radieuse;
rien aussi n'était à tout bien empèchement
si dirimant, comme ri('n de si dangereux que
celte facilité à changer d'amitié cl de conliance.
Elle avait 1•ncore un autre appât trompeur.
Pour peu qu'on pût ètrc admis à son audience,
et qu'elle y trouvât quelque chose à son goùt,
elle se répandait a,ec une ouverture qui surprenait, el qui ouvrait les plus grandes espérances; dès la seconde, elle s'importunait, el
de,·enait sèche et laconique. On se creusait la
tète pour démèler el la gràce et la disgrâce,
si subites toutes les deux; on y perdait son
temps. La légèreté en était la seule cause, et
celle légèreté était telle qu'on ne se la pou1·ail imaginer. Ce n'est pas que quelques-uns
n'aient échappé à cette vacillité si ordinaire,
mais ces personnes n'ont été que des exceptions, qui ont d'autant plus confirmé la règle
qu'elles-mêmes ont éproul'é force nuages dans
leur faveur, et que, quelle qu'elle ait été,
c'est-à-dire depuis son dernier mariage, aucune ne l'a approchée qu'avec précaution, el
dans l'incertitude.

E LICHTENBERGER

On peul juger des épines de sa cour, qui
d'ailleurs était presque inaccessible et par sa
volonté el par le goût du roi, et encore par
la mécanique des temps el des heures, d'une
cour qui toutefois opérait une grande et
intime partie de toutes choses, el qui presque
toujours inlluail sur tout le reste.
Elle eul la faiblesse d'ètre gouvernée par la
confiance, plus encore par les espèces de
confessions el d'en èlre la dupe par la clôture où t•lle s'était renfermée. Elle eut aussi
la maladie des directions, qui lui emporta le
peu de liberté dont elle pouvait jouir. Ce que
Saint-Cyr lui lit perdre de temps en ce genre
est incroyable; ce que mille autres cournn1s
lui en coûtèrent ne l'est pas moins. Elle se
croyait l'abbesse uniYerselle, surtout pour le
spirituel, et, de là, entreprit des détails de
diocèses. C'étaient là ses occupations favorites.
Elle se figurait être une mère de l'Église.
Elle en pesait les pasteurs du premier ordre,
les supérieurs de séminaires et de communautés, les monastères el les filles qui les
conduisaient, ou 4 ui y étaient !l'S principales.
De là une mer d'occupations frivoles, illusoires, pénibles, toujours trompeuses, des
lellres el des réponses à l'infini, des directions d'àmes choisies, el toutes sortes de
puérilités qui :iboutissaienl d'ordinaire à d~s
riens, quelquefois aussi à des choses importantes, à de déplorables méprises en décisions,
en é1éocments d'affaires, et en choix.
La dél'otion qui l'avait couronnée, el par
laquelle elle sut se consener, la jeta par art
el par goùt de régenter, qui se joignit à celui
de dominer, dans ces sortes d'occupations;
et l'amour-propre, qui n'y rencontrait jamais
que des adulateurs, s'en nourrissait. Elle
trouva le roi qui se croyait apôtre, pour al'oir
toute sa Yie persécuté le jansénisme, ou Cll
4ui lui était présenté comme tel. Ce champ
parut propre à Mme de Maintenon à repaitre
ce prince de son zèle, el à s'introduire dans
tout.
SAli T-SL\lON.

pour souffler• a_ssis sur un talus au bord de
la route. Enfin il atteignit le haut de la côte
de Castel~oron et il aperçut devant lui à
quelque distance les maisons familières du
bourg_ el plus loin la grande allée d'arbres,
les lmts el les tourelles du cbàteau. Alors il
se ~appe_la ~m~ent, un quart de siècle aupara,anl,_ il s elall ~etourné, au même endroit,
pour dire un adieu suprême au pa,·s abandonné, et soudain son cœur se fo;d1·1 d
ch
.
.
' es
oses lres pwssantes, instinctives, irraisonnées, le bouleYersèrent, el il se jeta à terre
~n sanglotant, pleurant il ne samit quoi au
ius_te, les
lui-même et sa Yie, el ce
. .morts,
,
qut avait etc, el ce qui aurait pu être et le
g_ra~d espace de ces trente années enrrl~uties
s1 vides t't si pleines, qui aYaienl fait de lu'.1
presque un ,·ieillard.
Cependant il saisit son bàton el se redressa. _Après quelques pas, il était au milieu
des maisons du Yillage. L'aspect en était p
cha ,
. ·1
eu
ngc, mais I souffrait de ne reconnaitre
aucu_ne ~gure. A peine nn ou deux vieillards
p~ra1ssa1~nl les caricatures de jeunes hommes
d
ouvraient leu r~,
f autrefois.
•
. Les
. ména«ères
0
~netres el ~el~•enl un regard distrait sur son
visage amaigri el tanné. Les /Jar~ le croi~aient

pour aller à l'ounage sans soulever leur
bonnet._ Peu à peu, son émoi se calmait, mais
une_ tr1ste~~e intime et poignante l'impré~~,t : YOici que, sur la terre mème où il
~lait né: _il se trouvait aussi seul que de
1a_utre cote du monde, et sa solitude l'oppressait davantage.
La gril.le du parc était toujours là. Au
houl de I allée, se dressait le château paternel. Ma_ïs la plupart des miels étaient clos;
les ~auva1ses herbes a raient envahi le perron,
plus!e~rs grands arbres étaient abattus. Toul
respirait un air de deuil et de ruine.
de )ligurac foula le chemin où il arnil
f~•t se~. premiers pas, gravit le seuil d'où
1on al'atl emporté son père pour l'rnsevelir,
et so~na à l_~ porte qu'il avait doucement
fermee. de~r1er1: lui pour s'enruir, en une
aube lo111ta111e.
11 Y cul u~ &lt;:'1rillon fèlé. Après une minute, un pas inegal traina dans le l'estibule
des chaines grincèrent, la porte tourna su;
ses gonds et. d_ans l'cutre-bàillemenl grimaça
un~ face de v1~ille, craintive, coiffée du hoonet
a?l1que, ~l q~• scrutait l'intrus al'eC méfiance.
D une voix eloullëe, le marquis murmura :
- ,raguelonne !

fi M. de )Jigurac descendit, un matin de la
:n de mars, sur les six heures, de la dilioence _d~ Bordeaux, qui le déposa au villaae
d~ Pres1gnan. Tlaidi par le froid et, d'ailleur~,
n _ayant plus que quatre sols en poche il
r~solu~ de faire à pied les trois lieues qui le
separa1enl de Migurac. Un piètre soleil de
prrntemps .rougeoyait à l'horizon, crevait la
brume de I aube et versait une lumière pâle
sur _les champs q_ui commençaient à peine à
verdi~, sur_ le Ieu1llage naissant des arbres et
parr:n1 les v1~nobles encore nus el déserts. Çà
el )~ _monta'.ent _les pépiements des oiseaux
familiers,
1aboi des chiens , les prem1crs
.
be
1
ug cmcnts des trrupeaux à l'éYeil.
) Parcourant,
1·
,. après trente années d'absence,
es p amrs c1u ,_I avait quittées à peine adolescent, M. de M1gu~ac sentait dans son cœur
des m~ul'em~nts nolents et contradictoires et
trou
. 1es
·n l'ail
· un air. de prodige à quelques s1mp
~c ex1011s _qui se présentaient naturellement
a son _esprit. C'étaient ces lieux-là où s'étaient
~u!cs les premiers jours de son enfance,
c ,cta1enl c_~s lie_u\ où il revenait au Lerme
~ une_ carrierc s1 longue cl si tumultueuse où
il_ a;a1t \'U t~nl de choses qui l'avaient fait si
d11Tere~t, ~u1 p~11rtantl'a1aicnl laissé le même.
A œrta~ns detours du chemin, del'inant le
?onl~ur dune_ ferme ou d'une croix de pierre
,1. lui sem~la1t n'être parti que d'hier, et:
d autres fois, mesurant tout à coup la course
effroyable des heures, il se figurait avec épou~a~le toutes les choses qui depuis ce temps
eta1~nl mo~tes, mortes à toute éternité. Et
l_es. impr~ss1ons_ qui se disputaient son àme
etaient
. ~• multiples
. , • . et si opposLes
l:
qu··1
I ne
sav~1t p1us s1 c eta1t de peine ou de joie qu'il
avait les yeux humides; et il se remémorait
1~ retour du vieil Ulysse dans sa terre natale
d ll~aque_, après trente années d'absence, lui
au~s1. Mais Pénélope, tendre et fidèle, attenà son foy·er · · •• Brusquement
1dait le voyageur
. ~
e soul'entr de ses deux épouses lui mordit le
~~r plu~ douloureusement; de celle qu'il
a1~•t, lra_h1e q~and elle l'aimait, et de celle
qui I avait trahi quand il l'aimait.
•
J_Jaletanl _et inondé de sueur malgré la brise
... •
!ra1che q~1 le !aisail tousser plus fort, le M. de llflgurac pleurait Il ne savait quoi ,111 juste
1es morts
et sa vie,
. et ce q11i avait eté, et' ce qui a11rait pu
être
el t ' 1111-mème
J
oyageur a plusieurs reprises dut s'arrêter
' e gran espace de ces trente annt!es engloulies, qu 1 avaient
.
fait de lui presque un vieillard.
... 2 79

...

Y·

(Page 2 ;&lt;J.)

1

�111STO'J{1.ll

1

La vieille tressaillit, le considéra avidemen l,
et toute sa figure ridée trembla et se plissa;
elle joignit ses mains recroquevillées et bégaya
de ses lèvres affaissées sur ses gencives nues :
- Lulu!
Et le marquis de Migurac se jeta dans les
bras de sa nourrice et cacha son visage sur le
sein flétri, comme il faisait un demi-siècle
plus tôt quand, pris de ses terreurs enîan•
tines, il avait peur de la vie ou qu'aya?t
essayé en vain de saisir dans sa petite mam
les rayons du soleil où dansaient les poussières, il apprenait à espérer et à être déç~.
Cependant,'aux appels de la vieille, M. Jo1neau, de son pas alourdi mais encore ferme,
descendait en hàle l'escalier de chêne et
venait à son tour embrasser l'enfant prodigue
avec des exclamations el des larmes. Et tous
trois s'étant assis dans la salle à manger
autour de la table commencèrent une causerie
hachée, à bâtons rompus, où s'entremêlaient
confusément trente années de souvenirs; jusqu'au moment où tout à coup l'on vit le
marquis pàlir et vaciller sur sa chaise.
-Jésus Marie! s'écria la servante en se précipitant, qu'avez-vous, monsieur le marquis?
Mais déjà il souriait pour la rassurer et
murmurait d'un ton affaibli :
- Ce n'est rien. L'émotion du retour et
peut-être aussi un peu de vertige .... Un doigt
de vieux vin et une aile de volaille ... !
M. de Miaurac ne surprit point le coup
d'œil anxieix qu'échangèrent la vieille et
l'abbé. Cinq minutes après, Maguelonne déposait devant lui une écuelle de soupe aux
choux, une petite tranche de porc confit et
un morceau de fromage de chèvre que le
marquis dévorait à belles dents.
Tout en se restaurant et en écoulant les
intarissables propos de Maguelonne et de
l'abbé, M. de Migurac parcourait machinalement des yeux l'antique salle à mang?r : i)
remarquait la disparition de l'argenterie qm
jadis étincelait dans les buffets, le délabrement des meubles, la soulane rapiécée de
l'abbé, les vêlements très modestes de Maguelonne et la maigreur de la chère. Et, profitant
d'un instant de silence, il dit d'un accent
d'amical reproche :
- Monsieur Joineau, permellez à votre
ancien élève de vous gronder. Vous a vais-je
pas recommandé, à mon départ, d'user de
cette maison et de son re,·enu comme de
votre bien? Or, le témoignage de celte soutane - vous ne dédaigniez point les belles
étoffes - et celui de ce frugal repas - vous
ne haïssiez pas les plaisirs de l_a la~!e - me
prouvent assez avec quelle d1screl10n rn_us
avez exécuté mes ordres. Je ne veux pomt
vous blâmer d'un scrupule si touchant, mais
souffrez que, puisque la Providence m'a. ramené en ces lieux, j'y change cette mamère
de vivre. J'entends que dès demain tous mes
paysans assem~lés vien~«:nl ici célébrer dans
un festin rusllque la JOJe de mon retour et
emportent chacun dans leur poche, en souvenir une bonne pièce d'argent.
M.' Joineau et Maguelonne échangèrent encore un regard qui, cette fois, n'échappa

M ONS1'EU~ DE M1GU~Jf.C -

point au marquis. Il s'arrêta ~.ur!, voyant
leurs yeux pleins de larmes, et s ecr1a :
- Mais qu'avez-vous?
Après une pause, l'abbé, avec b~auco~p de
ména.,.ements
et en s'y reprenant a plusieurs
0
fois, aidé par Maguelonne !Jl:1i ~'.un ~~t
complétait à l'occasion son réett, 1 rnstru1S1t
des bouleversements qui étaient survenus
dans le pays. Dès les premiers_ mois de
l'année t 789 il y avait eu parmi les campaanes une ' effervescence extraordinaire.
Qu~lques parleurs de Bordeaux et de Périgueux étaient venus échauffer les ~erveaux
dans le village. Peu de semames avaient suffi
pour mettre les esprits à l'e~ve_rs. ~'abbé et
Maauelonne qui auparavant JOU1Ssa1ent de la
0
'
•
à un
considération
universelle, se heurtaient
silence défiant et hostile quand ils passaient
la grille du ~arc; ayant vou~u rec?uvr?r l~s
redevances d un gros fermier, 1abb~ lmmême avait été poursuivi à coups de pierres.
Deux jours plus Lard, une bande, armée de
bâtons de fourches et de faux, s'était ruée à
travers' Je parc, menaçant de tout incendier
si on ne lui ouvrait aussitôt les portes du
château. Elle ne les avait pas plus tôt franchies qu'elle envahissait le chartri?r, s~ saisissait de tous les papiers de famille, t.Jtres,
registres de comptes, baux, etc., et les
brûlait triomphalement sur la gra~de pelouse.
Elle s'était retirée en laissant derrière elle un
affreux débris. A partir de cet esclandrt:,
aucun fermage n'avait plus été payé. Les bois
étaient tous les jours pillés effrontément. Les
domestiques, cessant de recevoir leurs gages,
avaient donné leur congé : l'un après l'autre,
ils se retiraient, enlevant chacun quelque
objet précieux pour s'inde~niser, jusqu'à ce
que Maguelonne et M. Jomeau fussent de-

Une femme avir.ëe, à la voix de rogomme, P:oposa
qu'à la hure de Capet on joignit celte de la re,ne, en
attendant celles de tous les aristocrates. (Page 282.)

rneurés tout seuls. Ils avaient vécu très modestement en vendant quelques bardes et en
cultivant un carré de légumes. Une paysanne
leur portait de temps en temps en cachette
une poule ou un morceau de cocho~.
Il n'y avait que quelques mois qu'une
... 28o ...

nouvelle invasion s'était abattue sur la maison
délabrée. Des gens de justice, escortés_ de
quelques malandrins en uniforme, étai_ent
venus sommer M. de Migurac de comparaitre
devant la municipalité, et, n_e. l'ayant, pa~
trouvé, ils avaient accablé la vwLlle et l ab_be
sous un interrogatoire minutieux ; à la su1~e
de quoi, ils avaient prononcé q~e le ~arqws
serait réputé émigré et ses biens _mis sous
séquestre. On avait saisi l'argen~erie et une
grande partie des meubles. Dcpms ce te~ps,
c'étaient de continuelles alarmes. Plusieurs
fois on avait menacé l'abbé de le jeter en
prison. Trois châteaux avai~~t été i?c~ndiés
dans les environs. Mme de Bm1a~, ~1 s app«:lait autrefois Aline de Perthu1scau, venait
d'être assassinée. On disait que les geôles de
Bordeaux et de Périgueux débordaient de la
meilleure noblesse du pays.
M. de Migurac, durant ce disco~rs, av~it
plusieurs fois changé de co~le?r. L alte~drissement et la colère se succeda1ent tour a tour
sur son visage. Quand il ouït que sa demeure
par deux fois avait été fo~cé~, ses ye~x lancèrent des éclairs. Enfin il eclata en imprécations contre tant de brigandages et de
forfaits.
,
_ Monsieur, dit l'abbé, ces gens n ont
dans la bouche que les mols d'égalité et de
fraternité, et ils se vantent qu'ils v~ulent
établir le règne de la justice et abolir les
privilèges.
.
Ce disant, l'abbé regarda d'une certarne
façon son seigneur, qui resta coi deux s?condes. Mais il haussa les épaules et reprilviolemmenl :
_ J'irai sur-le-champ dessiller les yeux
aux conducteurs de ces infortunés et je les
forcerai bien de reconnaitre combien ils a~usent des mots sacrés qu'ils usurpent ou bien
de s'avouer franchement détrousseurs de
.,.rand chemin !
0
Les supplications de M. Joi_neau et de
Maguelonne réussirent à convamcre M. de
Mi.,.urac qu'il ferait mieux de prendre patie~ce jusqu'à ce qu'il eùt rcc~uvréses ~orces,
de crainte que, si elles v?naient ~, lm manquer, on ne le taxât de faiblesse d ~e.
,
Au reste il les écouta plus a1sement a
cause de la '1anaueur qui Je consumait. Pen"
. . .
dant la première semaine qui sulVlt s?n
arrivée il s'abstint de remettre son proJet
sur le ~pis. (l tuait les heures à dormir, à
lire les gazelles, dont M. Joineau a':a!t gardé
la collection, et à errer d'un pas d~b1le da~s
le parc, revoyant tour à to?r les sites f~~1liers de son enfance, s'attristant des degats
qu'il remarquait, restant assis de longues
heures devant le tombeau de son père et
celui de madame Isabelle. On eût dit que _des
voix obscures l'interpellaient et trouv~1ent
des réponses dans son cœur; il h~cha1t 1~
tête, se parlait à lui-même _et semblait plonge
dans des méditations laborieuses,
Mais, quelque dix jours après ~on re~our,
au sortir de table, plusieurs coups ebranlerent
le portail d'entrée, et devant Maguelonne
·éperdue se dressèrent deux grand_ d~ôl«:s
vêtus d'une sorte d'uniforme et qm s rn_t1•

J

...

tulaient gardes municipaux Avec force jurons, parole. Et, s'enflammant à mesure qu'il catastrophes inouïes. Les haines des par lis,
ils lui remirent un ordre écrit qui sommait allait, il poursuivait son discours avec une les querelles au sujet des émigrés el du clergé,
M. de Migurac de se présenter à la maison de faconde croissante; les mots dé liberté, le danger de là guerre étrangère, les diffiville afin d'y consigner les motifs de son d'humanité, d'égalité, s'entremêlaient sur ses cultés du roi et de l'Assemblée étaient pour
absence; et ils accompagnèrent leur message lèvres avec ceux de modération, de justice et lui autant de sujets d'insomnie.
de sarcasmes et de réflexions ordurières jusLa journée du 20 juin. où le peuple enl'aqu'à ce que le gentilhomme survint lui-même
hit les Tuileries, accrut son émoi. li rédigea
et leur intimât l'ordre de sortir, sur un ton
à l'adresse de tous les ministres qud4ues feuil•si péremptoire que, malgré leur impudence,
lets de son écriture qu'il intitula Reflexions
ils tournèrent les talons fort lestement.
d'un philosophe. Il indiquait quels moyens
Bien que, dans son premier mouvement
étaient propres à pacifier le royaume, donnait
d'indignation, M. de Migurac eùt envoyé au
le modèle d'une proclamation capable de metdiable le maire et la mairie, il réfléchit que
tre le peuple en garde con Lre les passions et
cette occasion serait bonne pour s'éclairer sur
les flatteurs qui les cxa~péraient, el offrait
les sentiments des villageois. .Mais, avant de
sur l'autel de la patrie tout ce qu'il avait
se rendre à la municipalité, il fit une toilette
d'expérience et de génie, soit afin d'agir sur
inaccoulumée, ayant revêtu d'antiques habits
l'esprit public, soit pour défendre nos fronde cérémonie qu'il eut la chance de déterrer
tières menacées.
au fond d'un coffre et où l'or étincelait sur le
La révolution du 10 Aoùt et les événements
brocart, remettant la perruque poudré~ qu'il
qui suivirent le surexcitèrent à un point
avait cessé de porter et ceignant une épée de
extrême. Il blâma l'attentat contre la royauté
cour à poignée de uacre. Ainsi paré, il apparut
et l'emprisonnement de la famille royale;
à Maguelonne éclatant d'une telle magnificence
mais le massacre des Suisses el peu après les
11u'elle en joignit les mains d'étonnement :
égorgements de septembre le bouleversèrent
- Monsieur, dit-elle, la splendeur de vos
jusqu'aux moelles. Son indignation ne connut
ancêtres reluit sur vous.
plus de bornes quand il lui tomba sous les
- Je J'espère! dit le marquis.
yeux dans une gazelle un article signé de
Il avait étë appréhendé, cond11it à la Conciergerie avec
L'abbé cependant objectait timidement que
force bourrades et ëcro11ë sous te nom de /,ouis-LyM. Mottet et qui approuvait ces hauts faits.
c11rgue, ci-devant marquis de Migurac. (Page 284.)
ce faste ne manquerait pas d'irriter le fanaÉtait-ce donc là le fruit de la philosophie? Ses
tisme de la faction jacobine. Mais M. de Minuits se passaient sans sommeil ; dans les
gurac lui ferma la bouche d'un Lon impérieux.
rares instants où ses yeux se fermaient, des
- Au temps, dit-il, où ces rustres se de vertu, tant et si bien qu'au bout de trente cauchemars l'oppressaient où il se voyait poifussent estimés trop heureux de courir devant minutes, quand il s'arrêta pour soufiller, il gnardant lui-même avec la plume qui avait
mon carrosse, je les ai proclamés mes frères semblait que les rôles fussent intervertis el écrit tant de chefs-d'œuvre la reine Marieet j'ai dépouillé les idées et les privilèges de que ce fùt lui qui morigénât les agents de la Antoinette dont jadis il avait baisé la main.
ma caste. Je n'entends pas aujourd'hui user municipalité. Enfin, se tournant vers la foule
La conclusion de son trouble fut qu'un
de ménagements en face de passions aussi qui, peu à peu, aux foudres de son éloquence, beau matin il annonça à l'abbé el à ~faguelonne
méprisables qu'atroces.
s'était massée devant la porte, il eut cette qu'il allait partir pour Paris.
Il s'éloigna d'un pas assuré, ayant défendu tonnante péroraison :
- Dans de telles occurrences, dit-il, le
qu'on le suivit.
- Mes frères, oublions le passé. Ne son- de,·oir de tout citoyen est de voler au secours
Sur son passage, des têtes curieuses gar- geons qu'à préparer l'avenir. Le soleil de la de la patrie: celui du philosophe est, de plus,
nissaient les fenêtres, et les enfants. attirés fraternité s'est leré. Ne souffrons pas que le d'employer sa peine et tout ce qu'il peut lui
par son habit de soie et d'or, galopaient nuage noir de la discorde l'obscurcisse. Gar- demeurer de crédit à dissiper les voiles de
après lui en criant. Mais tel était son air de dez-vous des instincts jaloux et égoïstes. Que l'erreur et à rallumer le flambeau de la
majesté que nul ne lui fit injure. Il pénétra, la vertu et la raison soient vos seuls guides. justice
chJ.peau en tête, dans la salle basse de la Alors, vous me verrez tonjours au milieu de
En lui-même, il avait déjà préparé son
masure qui était dénommée mairie et avisa vous et nous pourrons crier ensemble : &lt;&lt; Vive plan. A peine arrivé à Paris, il se ferait
trois hommes en blouse, qu'il reconnut pour la nation I vive la liberté! 1&gt;
reconnaître, agirait par la parole et par la
le maire et ses deux acolytes. Ils furent si
Une rumeur d'enthousiasme parcourut la plume, réconcilierait le roi et les jacobins,
saisis de son aspect que machinalement ils foule électrisée, les bonnets volèrent et une les athées et les catholiques, les privilégiés et
ôtèrent leur bonnet el tirèrent leur pipe de la seule clameur remplit les airs :
la plèbe; la nation tout entière ferait face à
bouche. li lorgna aussi dans un coin les deux
- Vive la nation! Vive la liberté! Vive le l'envahisseur, le contraindrait à repasser les
municipaux qui ,tàcbaient de se dissimuler. marquis de Migurac 1
frontières, et, après une paix glorieuse, se
- Uessieurs, dit-il, en promenant autour
Un quart d'heure plus tard, les mêmes livrerait paisiblement au culte de la rertu .
de lui un regard animé, vous voyei devant cris attirèrent à la fenêtre l'abbé Joineau et
111. Joineau et Maguelonne e~sayèrent inuvous Louis-Lycurgue, marquis de Migurac, Maguelonne qui n'en croyaient pas leurs tilement de dissuader M. de Migurac de son
qui, après avoir dévoué sa vie à la philo- yeux, voyant leur maître revenir en triomphe dessein. Peut-être ne le firent-ils pas avec la
sophi?, après avoir propagé les principes de juché sur les épaules des gars du village, qui dernière vivacité, craignant qu'il ne tombât
la raison par sa plume et son exemple, et ne cessaient pas de l'acclamer.
malade de la fièvre qui le travaillait, ou
cherché aux antipodes une contrée où régnàt
Cet événement fut utile pour rasséréner sachant que dans le village sa popularité était
la ."erlu, est rentré sous le toit qui abrita sa M. de Migurac et aider sa santé à se rétablir. déjà ébranlée, el appréhendant qu'il ne fût
naissance, s'y est vu traité en suspect et a Les accès de fièvre se faisaient moins violents prochainement arrêté. Maguelonne lui fit un
trouvé tremblants et misérables les vieux et plus rares. La toux avait disparu. lllais, petit paquet de ses bardes et lui mit dans la
serviteurs de sa maison, opprimés par ceux-là sitôt que son corps se trouva corroboré, son poche, quoi qu'il en eût, quatre pièces d'or
mêmes qui se proclament les champions de esprit se porta avec une ~rdeur nouvelle vers qu'il y avait encore dans la maison.
la rénovation sociale.
le souci des choses de l'Etat. Tous les jours
Du jour où M. de Migurac eut décidé son
Tour à tour, les trois hommes avaient on lui communiquait de la mairie les papiers départ, l'agitation qui était en lui se calma
tenté ?e l'interrompre : M. de Migurac leur publics et il voyait les témoignages de dis- et, sortant de sa mélancolie, il parut recouvrer
fermait la bouche du flux impétueux de sa cordes affreuses et les signes précurseurs de quelque chose de l'humeur alerte de sa jeu-

�JJf ONSl'ElfR. DE JJf lGU~JtC _

1f1ST0'/{1A
1wsse. Lorsque l'hl'ure soana de monter en
voiture, il embrassa forl lendrenwnl Maguelonne Pl M. Joineau, qui pleuraienl Ioules les
larmes de !tmr corps, cl dil à ce dernier :
- L'abbé, si je dois succomber en celle
entreprise, ne me plaigi1el point, car elle
couronnera dignement ma ,ie; et, rendant
gràce à votn• Dieu que nul cœur plus que
celni-ci n'ail chéri la vcrlu, priez-le, s'il vous
plail, qu'il ail en miséricorde l'imperfection
de mes aclcs.

XXIX
De la conduite et des succès de M. de
Migurac à son retour dans la capitale.
M. de Migurac ne fut pas plulôl débarqué
dans Paris qu'il dut vérifier qu'il n'y avait
pas grand'chose de commun entre la ville
riante et polie où il avait séjourné ,ingt années
de sa \'ie el la cité tumultueuse où bouillonnaient maintenant des forces et des fièvres
inconnues.
Au lieu d'un peuple aimable, curieux et
badin, au lieu des carrosses somptueux, des
chaises à porteurs, des demoiselles de modes
accortes et des officiers galants, c'était par
les rues un tourbillon de foule, houleux,
désordonné et irrésistible. Une populace
bruyante assiégeait les portes de l'Assemblée,
des clubs et des journaux, s'écrasait autour
des estrades en plein vent où s'enrôlaient des
volontaires, huait ou acclamait frénétiquement des orateurs qui montaient sur des
tables pour les haranguer aux carrefours. Des
tempêtes d'enthousiasme, de panique ou de
fureur se déchainaient à l'improviste. Des
atrocités et des héroïsmes flollaienl llans l'a.ir.
En un seul jour, râme sensible de ~I. de Migurac tressaillait de mille impressions
contraires, rêvanl tantôt de prendre un fusil
et de courir à la Frontière, el tantôl de
délivrer les prisonniers entassés dans les
geùles où les guettait un prochain massacre.
Ivre de haine el d'amour, de terreur ~l &lt;l'espoir, la nation oscillait entre l'abime et l'empsrée; et une puissance obscure et formidable
l'entrainait , ers des destinées mystérieuses,
peut-ètre glorieuses, ou, qui sait'! sanguinaires
el inexpiables.
Dans ce délire, li. de }ligurac résolul d'agir
et de guider ses compatriotes vers la lumière.
Dominant d'un génie lucide le trouble
elîroyable où s'égaraient les meilleurs esprits,
il tint pour é,ident qu'entre tant de devoirs
contradictoires il en était deux qui tout
d'abord s'imposaient à la conscience publique:
la lutte contre les étrangers et la réconciliation des citoyens.
C'est pourquoi, sous le titre d'Appel aux
Français par l' /Jomme de la Natul'e, il élabora un opuscule où il exprima la substance
de son génie et oü, rappelant les services
qu'il a\'ail rendus à l'humanité, il proposait
une amnist ic générale, la remise en liberté
des prisonniers de tout ordre, un rapprochement de toutes les factions et que le roi luimêmr, Liré du Temple, groupât derrière lui la

Mais il tressaillil quand soudain le président annonça que le vaillant patriote Mottet
allait démontrer que le seul titre de roi,
indépendamment d'un délit quelconque, donnait à tous IC's hommes le droil d(• mPllrc à
mort celui qui l'a\'ait u,urpr M. &lt;le M•gnrac
se pencha et reconnut à la tri hune, plus maigre, plus bili(•ux cl plus jaune que jamais,
l'ancien hôte du Perroquel Gris.
Avec des intonations mielleuses el des
ondulations ,·ipérines, tantùt s 'inc-linant sur
les paperasses accumulées dcvanl lui, tantôl
lernnt au ciel ses longs liras griffus,~{. Mottet
l'Assemblée, - Opinion d'un Philosophe dénonç.a l'infamie de la royauté t•t la présur la Clémence due au Roi, - 0 Peuple, somption scélérate de tout homme .qui préécoute Cassandl'e I etc. li alla lui-même les tend asservir ses égaux. Des grondements de
déposer chez les ministres el chez les mem- haine soulignaienl ses imprécatious. Chanbres des comités. li ne trouva point d'accueil, geant de ton, il rappelait que c'était parmi
mais des paroles vagues cl des rebuffades les suppôts de la lFannie elle-mème que
ironiques ou grossières. Deux ou trois fois, il s'étaient élevées les premii&gt;rcs paroles vengeresses cl libératrices. JI cita les opinions des
faillit être incarcéré comme suspect.
Cependant les événements se précipitaient. docteurs du moyen âge el les prédications des
Tandis que les haines s'ex:1spéraienl dans ligueurs sur le tyrannicide. Mais des penseurs
l'Assemblée, les armées coalisées grossissaient, généreux avaicnl, dès le x\'1• siècle, revenl'Europe élevait la voix el, en réponse, le diqué le même privilège au nom de la dignité
jugement du roi était décrété. Il semblait à humaine : la gloire du siècle présent serait
M. de fügurac, impuissanl et désespéré, qu'il de l'avoir proclamé hautement. Forçant sa
était la proie d'un délire et que les mots voix de fausset el roulant ses petits yeux
magiques qu'il avait chéris eussent pris un verts, M. Mottet clama :
- 0 toi qui démentis par la généro ité de
sens atroce cl sanguinaire. c·était au nom de
la liberté el de la justice que, tous les malins, ton cœur le titre aristocratique et répu~nanl
des gazetiers infàmcs demandaient qu'on abat- dont t'affubla ton origine, compagnon dévoué
de ma j eunesse. toi que révoltèrcnl toujours
lit la lêlc d'un roi qui étail un homme.
l'inégalité
el l'égoïsmr, toi qui allas pourErrant à travers les rues par une froide
soirée de décembre, M. de Migurac, grelot- suivre dans les déserts la ,·ertu proscrite de
tanl el morne, vil à terre un morceau de nos cités, homme incomparable, philosophe,
carton. li le ramassa . C'était une carte &lt;l'en- poète, orateur, toi dont la vie entière fut un
trée pour le fameux club des J:icobins. L'or- défi aux préjugés el à la superstition, un
dre du jour comportait celle délibération : hymne à la raison el à la verlu, d'où que tu
~ De la peine méritée par Louis Capel. » entendes ces accents, ô mon f rèrc, reçois ici
Pour se réchauffer, M. de Migurac anit déjà l'hommage des amis de la liberté qui ont le
assisté à plus d'une réunion publique. Il droit de se déclarer tes disciples ! Oyez,
laissa ses pas l'entrainer vers l'ancien couvent, citoyens, ce que dit dans son livre sublime,
el pénétra dans la salle décorét&gt; d&lt;' drapeaux la Folie d' lléliogabale démasquée, le glorieux marquis de )ligurac, véritahle apôtre
tricolores, de piques et de bonnets rouges.
du
sans-culottisme ....
Une cohue disparate et enfiéHée, où s'agiEt,
de son organe strident, le rhéteur lut
taienl confusément des poings cl des cannes,
avec
emphase
des tirades que M. de Migurac
grouillait dans la vaste pirce. ün brouhaha
de comersations, de cris, de jurements, cou- reconnut avec terreur, qui lui semblaient
nait l'éloquence de l'orateur malgré les autres qu'ils ne les avait écrites, qui pourtant
appels désespérés de la sonnette. Enfin, étaient les mêmes el qui dans la boui;he du
comme le pré-i&lt;lcnt, un gros homme à face misérable apparaissaient sinistres, meurde boucher, menaça il de faire évacuer la trières, effroyables .... Quelque chose d'irrésalle, les braillements se moJérèren 1, et l'un sistible le mil debout sur son banc el il cria :
- Tais-toi, Judas, tais-toi! Et cesse de
put entendre l'orateur, sorte de gnome bossu
cou
fondre par un exécrable sophisme la parole
cl borgne, réclamer qu'une fois Capel décapité, on cbargeàl de sa bure un canon qui la du philosophe avec la h.ache du bourreau!
Escaladant les barrières, envoyant rouler
fil voler dans le camp des Autrichiens, où
sur
le sol deux ou trois hommes qui prélenétait sa \'éritable place. Cette motion souleva
daienl
l'arrèter, M. de Migurac s'élançail à la
des bravos, qui redoublèrent quand une
tribune,
d'où, à son aspect, M. Mollet s'enfemme avinée, à la voix de rogomme, proposa qu'on y joignit celle de la reine, en fuyait précipitamment, el sa voix tonnait auattendanl celles de tous les aristocrates. Une dessus de la clameur populaire :
- Refuserez-vous d'écouter le marquis de
telle mitraille serait le meilleur enseigneMigurac
lui-mème qui vient vous ounir sa
ment aux despotes. M. de Migurac ferma les
yeux : il vit une belle jeune femme, vêtue de conscience?
Le tumulte s'achevait en murmure étonné.
percale et d'un chapeau de paille, qui lui
La
curiosité était plus forte que la fièvre
avait dit de douces pa1·oles cl dont il avait
soupçonneuse.
C'est dans un sileace relatif
baisé la main royale.

France tout entière pour marchl'rcontre l'enrnhisscur. Il obtint non ~ans peine qu'un libraire
dont jadis ses contes éroliqurs avaimt fait la
fortune assumàt la composition de celle brochure el la distribuàl à tous les députés et à
quelques personnages inn uents.Aucune gazelle
n'en fit mention, aucun discours ne s'en
in~pira, une dizaine d'exemplaires à peine
furenl vendus.
Sans se décourager, )1. de ~ligurac consacra ce qu'il avail e11core d'argent cl de crédit
à imprimer cl à répandre trois ou quatre plaquettes du mème genre : ,h•ertissement à

... 282 ...

,

que les paroles de M. de Migurac jaillirent de
)[. de Migurac rccou,•ra ses sens apri•s un de ~olrc arte, je suis \'Oire ol,ligP el souhaite
son âme à ses lhres.
tcm ps assez long. Il se trou ra assis dan~ la avo1~_ le moyen de vou~ témoignn m~ gratitude.
li commença_ par flétrir la royauté, détes- rue, les pieds trempant dans le ruisseau et le
L mconnu le cons1drra qui,lqurs ~econdes
table usurpatrice des droits des hommes derrièr~ dans la neige. Un rérerbcre qui se d'un_ air indécis, t-t pni~ comme prenant son
m&lt;\re crimin~llc des abus les plu; clTroyables'. ba_lança.1_l ~u~d~ssus ~e sa tète lui permit de parh :
Des applaud,~semcnts accueillirent ses ana- voir qu 11 ;lait mon~e de sang et aussi qu'un
~ Monsieur, dit-il, ce DIO)Pll peut-être le
thèmes. Mais il poursuivit. Que l'indianation homme velu de gris, un feutre rabatlu sur po,sed..z-YOus. La ronfianre &lt;1ue j'ai dans la
légitime du peuple fit table rase de l'instilu- les yeux, était agenouillé pri•s de lui et lui noblesse de votre âme m'incite à vous faire
tion infàmc, rien de plus admirable. ~ais humectait les lèHcs avec un peu de olace. Il une confidence. l'ae conspiration se noue
"'
da_ns cel~i. qui la représentait, qu'elle eût lui tendit la ma.in :
pour la délivrance du roi. Voul,..z-vous en être?
soin, ded1slmguer le roi, coupable à coup sûr,
- A~i in~nnu_, lui dit-il, sans doute je Un homme de voire raraclère ~crait une recru;
et I homme, peut-èlre innocent. Nul châti- vous dois la vie. Bren que le présent soit de précieuse, à celte htrnre uù le meilleur sang
ment t~o_P sévère pour le premier; pitié et peu de l'aleur, laissez-moi YOus en remercier. de France a honteusement passé la frontière.
fratermte pour le second. Bravanl les ~rognc. - ~!onsicur, dil le nouveau venu, je vous En ~auvanl le roi, l'Ous attirerez ~ur vous des
ments de la foule irritée, ~I. de lli!!llrac
a1 lanlot entendu parmi ces bandits. Malaré bénéd&lt;ctions infiuies et répar~rez 1out le mal
0
insistait :
la ~rande n~ïveté et les erreurs lamenlabl~s qu'o11t pu faire vos écrits.
- Prenci garde de confondre la vertu qu il y. avait dans vos discours, je n'ai pu
M. de Migurac répondit d'un air à la fois
avec l_a colère el la justice avec la vengeance! vous voir assommer sans tlprouver le besoin grave et fier :
Le roi de France est criminel· Louis Capet
de vous venir en aide.
- &amp;lon~icur, j_e ne ~é~rar_lr aumne ligne
je l'atteste, a le cœur pur. Q~e la hache d~
-Quelque soit, dit}f. deMigurac, le mobile de mon œuvre. .Elle a ete du-lée par le seul
bourreau abaltc sa couronne cl la brise aux
yeux des monarques épouvantés, lellcest la sentence d'un peuple libre. Qu'elle frappe un seul
chc\'eu de sa lèle, la liberté est déshonorée!
Des ?is de fureur montaient de toute part.
Des ~1gn~rd~, des sabres et des piques menaça,_enl 1aristocrate, le traitre, le soudoyé
de Pitt. Indomptable, insoucieux des efforts
d~ président pour lui enlever la parole, M. de
)hgurac continuait, cramponné à la harrc :
- Au philosophe revient la tàche de stigmatiser les ,i~s avec virulence; au politique
cel!c de l_es e~llrper avec douœur. Quiconque
pretcnd etaLlrr la verlu par le glahe est l'ennemi de la vertu.
Parmi des hurlcmcnls de hèles fauves,
le président s'était couvert. Une douzaine de
f~rieux, l'écume à _la bouche, les yeux injectes de sang, se ruerent sur M. de fügurac.
essayèrent de l'arracher de la tribune. Mais il
semblait qu'une force magique eût soudé ses
bras à la barre de bois, il valicinail d'un
accent prophétique :
- Citoyens, ceux qui vous exhortent au
~eurlrc ne sont ni des patriotes, ni des polihq~es. Ce sont les flatteurs du peuple; ils
denendronl ses as~assins. Les qualités ci,iq_ues ne sont point de ces plantes 4ui se nourrissent de sang. Elles ne flcurissrnt que dans
les cœur· purs el succombent au délire des
passions. IJécapilez Louis : c'est sur le roi
martir que \'OUS posez l'auréole arrachtle à la
liberté!
li J cul un craquement sinistre. Tlenonçant
à détacher M. de Migurac de la rampe où il
demeurait miraculeusement attaché, les forcenés l'a"aienl descellée de la tribune. Et
maintenant, à coups de poings, de pieds et
d~ bàtons, aux aboiements frénétiques des
tricoteuses et des sans-culottes on le trainail
à travers la salle, l'escalier, corridor, sanglanl et les membres 11 demi rompus, mais
ne cessant de vociférer :
- A bas la royauté! Pilié pour l'indil'idu
Louis! Vive la République I Virn la vertu!
Vive la clémence!
Il fallut un bon coup de matraque sur la
nuque pour l'étendre par terre cl lui fermer
L~ porle s'ouvril. Pl11sleurs garJes municlp.:wx .temeurèr
·
•
•
,
a la ma111 un papier. Les détenus dont tes noms s t . en t ,mmotlies, latt.t,s que le f(tolier s'avançait, ayant
la bouche.
u va1e111 seraient ame11és deva 11t le t,·itunat.(Page 28S.)

te'

""' 283 ...

�111STO'J{1.ll
culte de la vertu. Quiconque y voit autre chose
est aveu~lé par la passion ou la sollise. Et, de
plus, j'affirme 4ue le roi est coupable. Mais
l'amour que je porte à la liberté me rend
intolhable qu'elle soit souillPe d'un meurtre;
et celui que j'ai de l'humanilr. me pousse à
déplorer le sort d'une famille intéressante
par ses méril• s el par la grandeur de sa
chute. C'est pourquoi, à cause de mon adoration pour la Rclpublique, je vous SPl'onderai, si
vous le voulez, afin de sauver l'individu Louis.
L'inconnu se prit à rire et, a\ant rtmis sur
ses pieds M. de Migurar, il lui dit :
- Par ma foi, monsieur, bien que vos
raisons soient bizarre.~, j'accepte votre offre et
ne pense pas avoir jamais serré main qui soit
davantage d'un homme de bien.
C'est ainsi 11ue )1. de Migurac, ayant consacré sa vie à prêch1:r la guerre contre tous
les préjugés et particulirrem~nt la royauté,
fut embrigadé dans un complot formé pour
faire échapper le roi Louis XVI.
Oès ce moment il parut recouvrer toute
l'assurance et la fermeté d"e,prit qui le distinguaient aux plus beaux jours de sa jeunesse, comme si sa décision arrêtée avait
dissipé le nuage d'angoisse qui de nouveau
pesait sur lui depuis que de retour à l'aris il
avait dû mesurer son impuissance. Dans les
réunions que tinrent les conjurés, nul, plus
que notre b.éros, tout âgé et débile qu'il fùt,
ne montra un gtlnie audacieux d inventif.
C'était un sujet d'émen·eillement parmi ses
compagnons par quelles voies hardies el ingénieuses il proposait de corrompre les gardit&gt;ns
du Temple, dP 5'i11troduire dans la prison,
d'en faire évader le royal prisonnier et sa
famille. Ainsi que l'ont observé deux d'eutre
eux, ~rn. de Creugny et de Hoismarlel, qui
écrivirent leurs mémoires, il est fort pos,ible
que, si l'on eùtadopté ses avis, Louis X\'l eût
été dérol,é au supplice. Mais à cause de l'originalité de sa vie el de l'hostilité qu'il témoignait en cha'(ue occa~ion pour la royauté et
l'ancien ré~ime, son opinion fut moins écoutée
qu'elle n'eût été de la bouche d'un autre; et
les semaines s'écoul~rPnt à discuter des projets et à les abandonnt'r tour à tour. Tant et
si bien que le jour arriva oü rut publié le
jugement de Louis XVl sans que rieu eùt été
entrepris en sa faveur.
Ce soir-là, les conjuré• s'as,emlilèrent
comme de coutume. Dans l'accabltment qui
pesait sur tous, ils res~entaient plus amèrement la honte de s'être attardés à des dissertations stériles, et une aigreur mutuelle les
irritait les uns contre les autres. Au milieu
des récrimination~ superOues cl dt&gt;s vains
reproches, M. de !ligurac prit la parole :
- Messieurs, quel que soit le pa ~é. il est
mort, et notre làcbe Cbl de préparer l'avenir,
qui pour nous se borne à demain. puisque
c·est demain qu'un supplice ignominieux est
réservé à un homme innocent. J'e,time donc
qu'à l'heure actuelle uous ne devons avoir en
vue qu'un objet, qui est le moyen d'agir avant
demain dix heures. Or, voici cc que je propose.
Et, séance tenante, il expliqua comment il

M ONS1'Elffl.
serait aisé d'a,;saillir en un endroit désigné
d'avance la voiture fatale et d'enlever le monarque; tandis que quatre des conjurés s'occuperaient de le l'acher ou de s'enfuir surie-champ avec lui, les autres, afin de gagner
du temps, tiendraient tête aux shires t:t se
reraien l massacrer.
Celte folie ne fit que provo~uer des sourires et dt&gt;s haussements d'épaules. Tous ces
jeunes hommes se trouvaient réunis dans un
dédain commun de cette tête grise aux imaginations chimériques. M. de Clunel exprima
l'avib unanime en dérlarant que œ serait
manquer à leur devoir envers la famille royale
que de sacrifier leur vie dans un coup de
main aussi désespéré. Le roi décapité, la
rolauté subsi~tait. Ils se montreraient mieux
inspirés en se conservant pour son service, au
lieu de s'aller jeter dans un esclandre de pure
démence.
M. de Migurac ouit ce discours sans broncher, bi..n que plusieurs fois il se fùt mordu
les lèvres pour ue point éclater. Puis il se
leva de l'escabeau où il était et dit :
- Messieurs, la seule occasion qui m'ait
joint à vous est le dé,ir qui nous était commun de sauver l'homme innocent que vous
appelez roi. Du moment que vous renoncez à
ce dPssein. j'estime que notre association se
dissout. N'ayant point les mêmes motifs de
ménager mon sang pour la royauté que
j'abhorre, je recouvre le droit d'agir conformément à mes principes. Me voici donc
amené à prendre congé de vous en vous adressant mes vœux de bonne santé.
Ayant salué la société, il se relira. Telle
était l'autorité de son accent que tous en
rurent louchéb et qu'un murmure général de
désapprobation arrêta li. de Clunel quand il
proposa de faire suivre \J. de Migurac, afin
de s•a~surer qu'après avoir abandonné ses
compagnons il ne ~ongeail point à les trahir.
li ue fallut pas à M. de Clunet lui-même
plus de vingt-quatre heures pour faire amende
honorable. Car, parmi les gazelles qui, le
2 1 janvier 1793, contèrent les péripéties de
l'exécution du tyran, il ne s'en trouva guère
pour passer sous silence un fait inattendu
qui eut po11r thflâlre la rue du FaubourgSaint-llonoré au coin de la rue Royale.
Au moment où la berline qui renfermait le
roi tournait à gauche, uu homme sans armes
se jeta tout à coup à la bride des chevaux,
bousculant les soldats de l'escurle, et à grands
cris adjura le peuple de Paris de ne pas laisser
commettre l'iniquité qui se prPparait. Les
journaux rapportrrent différemment ses paroles et le succès qu'elles eurent. Les uns
prétendaient qu'elles firent impression sur la
foule et qu'il y eut un iustant d'anxiété,
tandis que les autres affirmaient qu'elles se
perdirE&gt;nl dans le bruit. Quel,p1es-uns affectèrent de voir dans cet individu un con.pirateur, d'autres simplement un fou. Tous s'accordèrent pour dire qu'il avait été aussitôt
appréhendé, couduit à la Conciergeri1: avec
force bourrades et écroué sous le nom de
Louis-Lycurgue, ci-devant marquis de Migurae, « personnage. disait le Pfre Duchesne,

jadis fameux dans les boudoirs des courtisanes
et les -salons des fermiers généraux ».

XXX
Captivité, jugement et mort
de M. de Migurac.
~I. de Migurac demPura plusieurs semaines
en prison avant d'être mis en jugement. La
raison de ce délai est peut-être qu'on l'y
oublia comme beaucoup d'autres; m1is il est
plus vrai~E'mblable qu'émue de son attentat,
la police jacobine appréhendait qu'il n'eût des
complices et 4ue, malgré les d~négations
dédaigueuses qu'il opposa aux interrogatoires
préliminaires, elle s'obstinait à rechercher les
aboutissants de la conspiration dont il était
l'âmt&gt;.
Ces quelques semaines furent, au terme
de la carrière si remplie de M. de ~ligurac,
une balle suprême d'une douceur infinie. Les
cellules de la prison étant en nombre insuffisant, il fallut bien qu'on lui permît de vivre
parmi les autres captifs. Il eut la joie de s'y
trouver en fort bonne société. Plusieurs hôtes
de ses soupers d'autrefois vinrent à lui au
premier jour et l'embrassèrent avec beaucoup
de sensibilité. La singularité de sa vie le rendait intéressant à tous, et le mérite de sa
dernière tentative l'environnait d'un nimbe
de martyr aux 1eux mèmes de ceux qui n'avaient point partagé ses idées philosophiques.
Aussi se vit-il dévolue dans ce cercle de choix
une royauté plus incontestée qu'au plus beau
temps de sa gloire.
Lorsque, tous les après-midi, on faisait
salon au préau pour se récréer par des conversations piquantes ou sublimes, tandis que
les dames reprisaient les accrocs de leurs
jupes, et les gentilshommt'S leurs bas troués,
un fauteuil d'hon11eur muni de ses quatre
pieds tltait rPservé à M. de Migurac qui, durant des heures entières, tenait l'assemblée
sous le charme de sa parole. Dans le misérable
frac de ratine qu'il porlait au jour de son
arrestation, il apparaissait d'une majesté
incroyable. Ses traits, que n'avait pu déformer
le soleil équatorial, avaient recouvré leur
noblesse et leur régularité; une eertaine maigreur et la matité du teint en faisaient ressortir davantage la finesse. Tout le visage
s'illuminait de l'éclat limpide de ses yeux
bleus. Sur son front pur et élevé, ses cheveux
gris, presque blancs, frisaient en boucles
enfantines. En sorte que sa maturité se parait
d'une beauté noble el candide et que jamais
il n'avait paru plus charmant qu'au déclin
même de ses ans. Ce n'est pas trahir un
secret que de consigner ici que, si son humeur
l'y eùt induit, il aurait pu go1\ter dans les
fers les délices suprêmes de l'amour.
Nous ne saurions, en effet, suspecter le
témoignage de M. de Jal, son compagnon de
captivité, qui a formellement affirmé que
madame Desportes, la geôlière, non contente
d'ajouter de la viande dans sa soupe et de lui
faire accord~r une paillasse double, lui proposa simultanément son cœur et le moyen de

s'évader. Mais M. de ~ficrurac refusa la liberté
parce qu'il n'en avait que faire el la femme
par~ qu'elle était rousse, ce qu'il n'avait
1ama1s pu supporter.
Et plus touchante encore fut son awnture
avec_ la duchesse de Cabry, adorable enfant
mutrne, dont les dix-huit printemps avaient
alar~é la R~publique parce qu'elle avait son
mari à_ Coble~tz et sur son cœur le portrait
d~ \larie-Antomette. Un après-midi, ~L de
)hgu~ac avait Liré des pleurs à toute la compagnie, a1ant conté avec humilité se~ cruautés
envers madame Isabelle, la cruauté de MarieAf1:?ès envers lui-même. C'est à la suite de ce
récit que, profitant d'un instant où ils étaient
se~1ls, ~adame de Cabry s'était avancée vers
lm, avall pressé sa main dans les siennes en
le reg~rdant d'un œil expressif. Et il avait
co~p~1s qu'~lle s'offrait à lui pour lui donner
les Joies qu'il n'avait point eues. Tre.,saillant
malgré !Ps années, son cœur s'était ému· el
peut-être il_ a~rait succombé. si dans un fr'agment de m1ro1r, pendu au mur sale, il n'avait
aperçu ses cheveux blancs auprès du minois
rose. de ma~ame de Cabry. Alors, choqué de
la laideur d un amour sénile, il s'était indiné,
et,. sur s_es doigts fins, la petite duchesse
a~a1~ sent, tomber un baiser et une larme qui
d1sa1en t non ave1: tendresse.
D'aill~urs, quelque charme que trouvât
M. de M,gurac i1 la considération dont il était
en_touré,_ c'était _de sa propre conscience que
venait la meilleure part de sa sérénité. Sa
Jouissance était ineff~ble, au bout du voi age
tumultueux de la vie, de faire à loisir un
retour sur lui-même. Il repassait les u os
après l~s autres le~ événements multiples de
sa carrière : dPpu1s son enfance jusqu'aux
aventures de Nouvelle-Guinée, s'arrêtant de
pr_éférence aux joies lumineuses de son premier âge, à ses Pnt reti&lt;&gt;ns avec son père, aux
ar~eur~ fantasques de sa jeunesse, au mélancolique souvt&gt;nir d'Isabelle, aux péripéties de
ses voyages, à la gràce naïve et rusée de
~farie-Agnès, à tout ce qu'il avait pensé, écrit
et voulu: Les choses bonnes lui apparaissaient
~ro_p éloignées your qu'il les regrettât; trop
elo1gnées aussi les choses mauvaises pour
qu'il en souffrit encore. Certes, dans les résultats de sa conduite, le mal l'avait souwnt
emporlé sur le birn; du livre de sa vie il eût
souhaité arracher liien des paaes.
Mais celte
0
réOexion n'engendrait pour lui aucune dé~espé~ance. Car, regardant en arrière, il se rendait la justice que jamais le vice n'avait
prédominé en lui, qu'il y avait eu un principe
de noblesse dans toutes ses actions. Et, mesurant le peu qu'est un homme. il lui semblait
qu'il avait rempli sa làche d'atome vaillamm~nt; el dt&gt;_ ses erreurs, à tout prendre. son
trepas serait une rançon suffisante. Ainsi
c'ét~it !a perspective même de sa mort qui le
forhfia1t dans sa sérénité.
Ce fut seulement dans la première semaine
du mois de mai, que M. de Migurac fut appelé
à comparoir devant le tribunal révolutionnaire
récemment constitué. Selon 11:ur coutume
les pri_so~niers étaient réunis dans le préa~
et deVIsa1ent avec vivacité sur les affaires

!w

publiques. L'acquilleWt&gt;nt triomphal de Marat
leur arracbait des imprécations et des doléan~. C'est alors que la porte s'ounit.
Plusieurs gardes municipaux demeurèrent
immobiles dans l'embrasure, tandis que le

E-ar les bo11cles blanches. l'homme saisit l.l Me et l.J
m ontr.J .w feupte. (Page =8;-)

geôlier s'avançait, ayant à la main un morceau de papit'r chiffonné. Les détenus dont
les uom, suivait&gt;nt seraient amenés devant le
tribunal. Il en nomma cinq. dont M. de )ligurac et la duche.,~e de Cabry. La petite
duchesse pàlit, s" m irdiL les lèvrPs, sourit et
se leva. ~f. de lli;(nrac qui jouait aux jonchets avec li. de Senarmoot, hocha la tèle
d un air d'ennui et s'excu,a courtoisement de
n~ pouvoir, achever sa partie. Tous les prisonmers, la tete nue, saluèrent avec respect les
appt'lés.
li. de Migur:11: fut introduit le dernier
devant le tribunal qui siégeait dans une salle
basse décorée, selon la coutume, dt' piques,
de drap,.aux et de bonnets rougt's. Un buste
de la Liberté était au-dessus de la porte d'entrée. Les curieux se pressaient en foule sur
les bancs de bois alignés. Au fond, derrière
un burt'au recouvert de toile cirée, étaient
assis une douzain!' d'ho11,mes. L'accmaleur
public se tenait à droite. M. de Migurac qu'on
~t avancer à la bdrre promPna sur ses juges,
a tra,·ers son lorgnon. un rE&gt;g:ird curieux qui
se fit bientôt dégoùté. Leurs mines ,.;taient
sombres, leurs habits ~ 11'S, leurs cheveux
emmêlés, leurs ongles il{nobles. Il !'ut une
moue el cligna vers la salle, où deux ou trois
femmes étaient passablt&gt;s.
. Un co?p de sonnette lit le silence. Lti président. Jeune homme malingre et osseux,
d'une lrt'ntaine d'armées, se leva, toussa et
interrogea M. de )tigurac sur s,-s nom et prénoms. Le marquis sourit et lui dit poliment,
mais avec ironie :
- J'imagine, monsieur, que vous en ètts
instruit. Car, sans cela, 1:'est vous qui devriez
... 285 ..

DE

.iJf1GU~JtC

--,

êlrt• it ma plac.: pour avoir gardé dans les fers
un homme inronnu.
Sur un ;este d'impatience, il reprit avec
condesct&gt;ndan&lt;'e :
- Je veux bien 1ou~ confirmer. néanmoins
que je _m'apprlle Lonis, comme 1«• plus illu~tr~
des rois de France, et Lycurgue, comme Je
plus sage des_ législateurs; et dt'puis quatre
cent qualre-_,ingt-douze ans, mes pères se
s?nt transm1, de mâle ainé en mâle ainé le
t1lre de marquis de Miirnrac, &lt;1ue je porte.
- Votre àge?
- lin âgP où i_l con_vienl d'être guéri des
souffranres de la VI!'. Cinquante-deux ans.
- Yolre domidle?
:-- Hier 1~ nature liure; aujourd'hui \'Oire
grole; dE&gt;mam, sans doute, l'infini.
- Voire profession?
- Martyr. il me semble.
- Mais encore? ...
. - Tu n'étais pas né qu(• j'avais voué ma
vie _à la cause de l'bumanitP : voici l'heure de
temr mon serment.
~u_r !'ordre du président, un greffif'r cran_io1s1 et enrhumé ànonna Je rapport des officiers de police qui a,·aient arrêté lf. de Migurac.
- Avez-vous quel,iue observation à faire?
- Je dé,irerais que si cet homme doit
reprendre la parole. il Cùt invité à se mouche~. Je rerai, s'il le faut, les frais du mouchoir.
D~s rires fusèrent dans rassemblée. Le
président rougit et glapit avec irritation .
- Veuillez ne pas égarer le débat. Je .vous
d«&gt;mande C&lt;' &lt;1ue vous avez à observer au sujet
de celle relation.
- ~lonsieur, ain~i qu'en tout document
hu~ain: il s'y trouve un mélange a~sez singulier d erreur et de 1fri1é.
-: Désirez-vous en discuter le détail? Le
grefhE&gt;r 1·a. en donner une seconde lectur!' ....
)l. de ~hgurac pr?te,ta d'un µeste gracieux:
. .- La1s_sez _en paix c~ monsieur. Celle répélltron serait mseuse et 111supportable.
- Il vous SE'ra loi~ible de &lt;.:0ntredire l&lt;&gt;s
tém,oi~nages. Qu"on fasse avancer les témoins.
1 ro,s gendarmes, deux femmes qui s'étaient
trou,ées dans la foule à coté de M. deMigurac
et quelqu~ badauds déposèrent luur à tour'.
De lt'~rs d1scou~s assez ,·on fus, il résu !tait 4ue
le prerenu ~va1t bl~~é violemment le jugement
• , du• roir et
. exl'1te Je peuple à empêcher
1executton, a1sant le geste de s'élancer 1 ._
• à1
•
UI
~eme a porllère du carrosse. Le président
mtcrrogca:
- Al'ez-l'ous des observations à faire?
. - J'en fais d'assel curieuse~, dit M. de
M,gur~c, sur les bi2_arreries du témoignage
humam, et mon estime pour les historiens
s'en accr_oit. Mais je juge inutile de ,·ous les
communiquer.
- Ainsi, dit le président, ,ous reconnaissez avoir tenté de sou~traire le tyran ·
l'œuvre de la justice nationale?
a
.- \'o,là, sans doute, dit arec calme M. de
M,gurac, un des men&amp;onges Jes plus grossiers
qu_e vous ayez articulés, quoique \'Oire métier
doive vous porler à de vilaines méprises .

�.MONS1Elffl. DE .M1GU7(AC ~

- - - 111ST0~1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Le président s'essuya le fronl, harassé.
- Voyon~, dit-il d'un ton conciliant, niezvous aucun des faits qui sont artirnlé~: harangue au peuple et commencement d'attentat?
- Non, dit M. de Migurac, cela est scnsiblemen t exact.
- Alor~. cria le pauvre homme, exaspéré,
comment ose1-vous me contredire quand je
prétends que vous avez voulu soustraire le
t}Tan 11 l'œlllre de la justice nationale?
- C'est (JUe. repartit M. de Mi~urac :H'ec
lamêmequiétude, ainsi que j'ai déjà eu J'honnrnr &lt;le vous le marquer, cela esl entièrement faux . .l'ai seulement essasé de sauver la
ju~licc national&lt;' de J'acte criminel où l'entrainait une folie sanguinaire.
Cn ~rondement de colère passa parmi les
juges. M. de ~ligurac se souvint comment en
~nuvelle-Guinée les chacals le dévoraient des
yeux en retroussant Jeurs babines. li bâilla
et s·amusa à toiser un des hommes sales
jusqu'à ce qu'il bais ,H les paupièrPs.
- L'est donc que vous considérez comme
un crime le meurtre d'un tyran'?
- J'exècre la L}-rannie. Puissent mes livres
avoir plus fait contre elle que ne fait pour
elle votre démence! Toul roi est coupable;
l'individ u Capet est innocent; en le frappant,
vous a1ez couronné martF Loui~ XVI.
Sur un si~ne de d1•ux d1•s juges, le président n'insista µas. li pour,ui1it :
- N'a1ez-rous pas de complices?
Le mar11uis bau ssa lrs épaules :
- \'oilà une sotte question. Vous figurezvous que, si j'en avais, je les nommerais
sous la torture? Or, ,·otrc humanité l'a
abolie, et je veux bien vous en féliciter.
- Citoyens juge,, vous apprécicreL les
sentiments de l'accusé. Je donne la parole à
l'accusateur public pour le réquisitoire.
Le crime était évident. L'accusateur résena
sa rhétorique pour une meilleure occa,ion.
M. de Migurac était manifestement coupable
de ro}alisme, de haute trahison et d'entreprise conlre la \'Olonté nationale. La peine
requise était la mort.
Pendant qu'il le foudroyait de son éloquence, M. de Migurac à travers une fenêtre
du prétoire regardait le ciel bleu : une
branche de marronnier apparaissait déjà
verdoyante.
- \'ous n'avez, interrogea le président,
aucune observation à fairt•?
- Ce pauvre hère, dit )l. de )ligurac
sans détourner les yeux, a fort bien fait son
métier. li a de la gueule et s'en sert µour
mordre et baver.
Ayant résumé les débats, le président posa
aux Juges deut questions :
- Migurac est-il convaincu d'avoir formé
un dessein criminel contre la souveraineté
nationale? est-il convaincu d'en avoir commencé l'exécution?
Le jury se retira. Cinq minutes de délibération surfirent pour obtenir la réponse. A
l'unanimité, M. de Migurac était déclaré coupable sur les deux chefs. En conséquence, la
peine prononcée était la mort avec confiscation des biens.

de )ligurac ouil l'arrèl sans mot dire.
Non seulement nul émoi ne se lisait sur son
Yi,age, mais sa contenance était si aisée
qu'on eùt pu croire qu'il n'avait rien entendu.
li considér,, il toujours d'un air paisible le
rameau de verdure, signe gracieux du
printemps.
- N'avez-vous rien à observer? interrogea
le président pour la dernière fois.
- Elle bourgeonnl'. dit le marquis, ,·isant
la hranrhe du marronnier.
Puis, se reprenant, il ajouta avec calme :
- )lessieurs, je vous accuse réception de
cr que vous nommez sans doute votre justice.
Mais, par pudeur, voilez cette image.
Et du doi~t il désignait le buste de la
Liberté. qui regardait le tribunal de ses ~eux
vides. (lui~ il se lera et ~alua d'un air cour·
Lois les hommes sombres.
- Cela dit, messieur~. je désire prendre
congé de vous au plus tùt. Laissez-moi
m'excu er de quelque, facéties que j'ai laissé
échapper el dont je n'ai pu toujours choisir
attentivement le sel. Il importe qu'en ces
lieux l'accusé fasse preuve d'un peu de liberté
d'esprit. C'est ainsi que les réunions que
Yous organiser ne sont point sans quelque
gt-andeur morale.
Et fai•ant volte-face, )1. de )ligurac se mil
en marche suivi des ruunicipaut. Sur son
passage, le publics'écarta respectueusement.
Plusieurs femmes pleuraient. Il reconnut
dans l'assistance )1. de Clunet et un autre
des conjurés qui cou laient ,·ers lui des
regards suppliants . Il leur pardonna d'un
clin d'œil d'amicale indillërence.
Quand M. de )ligurac rentra Jans la prison, la foule des prisonniers reflua vers lui.
A sa mine souriante, un espoir les saisit. li
passa d'un geste gracieux sa main sur son
col et dit a, ec tranquillité :
- Uemain, vers les neuf heures, si les
valets de la Bépubli11ue sont plus exacts que
n'ét.1ient mes laquai, .... )~ais les autres?
Trois acquitltiments. Seule, madame de
Cabr} était condamnée. Un 1·oile de tristesse
obscurc;t les yeux du marquis. Cependant le
geùlicr l'appelait, car, pour pouvoir se
recueillir, il avait demandé à être mis en
cellule sa dernière nuit. Il se relira, ré,;ervant pour le lendt&gt;main l'adieu suprême.
Enfermé dans son cachot, M. de )ligurac
commença par manger de bon appétit le
r,•pa, ,,ue madame Desportes avait arrosé de
ses larmes. Puis, trempant sa plume dans
l'encre, il écrivit sur une enveloppe lti nom
de )1. Joineau et couvrit plu~ieurs feuillets
blancs de son écriture prompte et régulière.
M. Joineau garda précieusement toute sa vie
ces pages qui constituaient en quelque sorte
le testament de son maitre, el il en a reproduit une partie dans ses mémoires.
M. de Migurac avertissait en termes modérés son ami el précepteur de sa condamnation. li l'établissait, de compte à demi avec
)laguelonne, légataire de tous ses biens et
exprimait le souhait qu'ainsi qu'il arril'ait
fréquemment 111- sentence ne serait point
exécutée en ce qui concernait leur confisca)l.

"" 286 ...

lion. li ne dissimulait poiut un léger regret
que son corps ne dùt pas reposer parmi ceux
de ses parents. Mais sa consolation était
qu'il servirait sans doute à des expériences
médicales capahles de faire a,·ancer la science.
Il se nattait, en particulier, qu~ la dissection
de son ceneau et de son cœur serait merveilleusement profitable. Il demandait pardon
à l'abbé de ses offenses et lui confiait le soin
de protéger sa mémoire contre toute imputation calomnieuse. Et il terminait ainsi :
« 0 mon maitre, ù mon ami, en 1·ous
adressant de3 bords du Stp: cet adieu suprême,
laissez-moi vous jeter le dernier cri de ma
conscience; je meurs plein de tendresse pour
l'humanité, plein de confiance dans le progrès. Et si le chirurgien qui ounira demain
ces viscères n'est point al'eugle, il y vcrra
gravé ce mol : Amour. »
Ensuite, s'étant couché, M. de lligurac
dormit paisiblement une couple d'heures. li
se réYeilla aux premières lueurs d'une aube
blême. Il faisait froid . Le jour était venu où
il allait cesser d'être : celle pensée lui sembla plus grave. on esprit se reporta avec
force vers J'a1·enir obscur qui si souvent
l'avait préoccupé; el le grand repos de la
terre lui parut enviable. Mais tout à coup il
se rappela son enfance et eut peur du diable
et de l'enfer. li se sou1•int que tou tes les
victimes des calamités présentes mouraient
catholiques.
Il se leva el s'habilla en proie à une
grande perplexité. Soudain il trouva dans la
poche de sa culotte une pièce de deux sols
oubliée. li se frappa le front, comme pénétré
d'une lumière soudaine, et résolut d'interroger le ~ort ainsi qu'il avai t coutume dans
les circonstances difficiles de la 1ie. Donc il la
lança en l'air et, quand elle f1Jt retombée sur
le sol, se baissa pour la regarder attentivement. Il se redressa a,·ec sali faction, et,
quand le geôlier entra pour lui porter son
déjeuner, il demanda un confesseur.
Quelques minutes après, un petit prêtre
ensommeillé se présentait. M. de Migurac se
confessa et communia avec simplicité.
Comme la toilette de son corps, celle 'de
son àme était achevée. Dès lors le captif
attendit avec une sorte d'impatience que sonnât l'heure de la fète. li n'y cul point de
retard. A neuf heures moins le quart, la
porte du cachot s'ouvrit. Par une fa,·eur qui,
à ce moment, n'était point rare, il obtint de
n'avoir pas les mains liées.
'fêle nue, le peuple des priFonniers se pressait dans la cour. ~I. de )ligurac la traYersa,
inclinant le chef à droite et à gauche comll'!e
un monarque qui prend congé de ses courtisans. En francbi~sant le seuil du portail, il
s'accrocha le pied el faillit choir.
- Par ma foi, dit-il avec un sourire à
l'officier qui le conduisait, voilà qui est d'un
mauvais présage. li m'arrivera quelque accident avant minuit.
Au moyen d'un escabeau, il monta dans la
charrette découverte qui l'attendait. li ne s'y
trou1·a pas seul. Déjà madame de Cabry y
était debout, el le confesseur à coté d'elle.

Derrière lui un autre homme noir se hissa :
le bourreau. D'apercevoir la jeune femme
déliciensemenl blanche, blond~ et rose sou~
sa coiffe de linon, lui tordit le cœur. )ladame
de Cahry lui tendit la main el perçut son
tremblrmenl.
- Eh bien! dit-elle, nous serons unis dans
la mort!
.L~ charrette s'ébranla. La petite duchesse
~a1lht choir et s'appuya sur ~on épaule. 11
e~r~uva _la c~aleu~ tiède de son corps suave.
Lair ~tait pr111tamer, un soleil follet dansait
au ciel d'azur. Des bouffées odorantes s'exhalaient des jardins.
Dans crlte sérénité de la nature, conlernpla_nt la_je~ne femmP, exq uise neur délicate
9u1 allait el~e fauchée, ~f. de \ligurac, un
111stant, sentit son courage fléchir. li lui sembla tout à coup ré~·oltant de mourir el (Ju'elle
~ourt'll. Il entr~v1t la douceur inexprimable
d une tendre umon où il aurait vécu paisible,
cœur contre cœur, auprès d'une femme telle
que celle-ci. Sa vie, dont hier encore il se
tenait con~ent, presqueorgueilleux, il la jugea
absurde, mcobérenle, ou, (JUi sait? malfai-~n~e: ?c serait au nom des principes qu'il
a,~1t precbés que tout à I heure on lui couperait la tête. Il rit de mépris d'avoir voulu
améliorer les hommes et les faire heureux. Il
pensa que rien n'eùl été pire s'il n'avait pas
&lt;écu, et qu'au contraire, s'il avait vécu autrement, il eùt laissé peul-être des enfants un
so_uvenir cbér_i, des yeux pour pleurer' son
depar~. li lm par_ut affreux de n'ètrc pas
pleure. Et soudam une emic démesurée
le pri L de crier au cocher : « Arrêtez-vous!
Rtilournez ! li s'agit de recommencer ma vie·
j'ai oublié quelque chose; il y a maldonne;
cela ne compte pas! i ce n'est un simple
amour, tout est vanité. 11
La voix suave de madame de Cabry lui
murmura:
- Qu'avez-vous?
li fut tiré de son rève et passa la main sur
les boucles blanches de ses chel'eux :
- Je faisais des projets d'avenir.
F.t, por_lanl ses yeux sur la foule, il soupira.
Un trenlame de femmes en haillons et d'immondes chenapans couraient derrière la voiture rn hurlant. L'inesse était sur leurs
visages, l'écume sur leurs lèHes. Ils étaient
plus hideux que les Papous antbropopha11es.
L'un d'eux leva le poing et lança un trog~on
de_ chou. Machinalement, M. de )Jigurac
baissa le front. L'ordure s'abattit sur la jeune
femme. Le marquis rougit de colère el dit à
l'homme noir :
- On vous fait tort! Vous seul avez droit
sur nous. Défcnde.r1 votre proie.
~t.. contei:riplant la populace en dcmence
qm I msulta1t de ricanements, de menaces et
0

de gestes obscènrs, il pensa que c'était elle
qu'il avait voulu libre et bonne, et soncrea à
ses oiselC'ts qu'il avait affranchis et qui érairnt
morts. Qu'était-cr donc que la liberté? et de
nom·eau une grande angoisse lui serra le
cœur d'avoir vécu inutilement.
. ~l~is il leva les yeux, rencontra le visage
l'.mp1de d.e ma~ame de, Cabry et sa peine
s envola .. ~ ~e cxis~ence d homme était peu de
chose. C cta1t l'amlé de se priser trop haut.
Qu'importait lui! Qu'importait chacun! Il
av~il a?i loyalc~cnt selon son cœur. li pouvait faire face a la mort. Et, s'affermissant
dans celle pensée, il interdit aux fantômes
sombres de venir l'assiéger.
Tous deux demeurèrent immobiles le reste
du trajet,• échangeant des re!!ards
qui se
0
comprenaient et quelques mots d'amical souvenir à l'aspect des rues ou des ma"asins
0
familiers.
~ous le dôme bleu du ciel, la place apparut
no~rc. de peuple. \;ne clameur de vingt mille
p01trmcs salua la charrette. )f. de )ligurac
changea de place pour mas11uer quelque
chose en planches qui se dressait.
- Laissez, dit madame de Cabry, sans
pâlir, je veux voir.
- Peuh! dit le marquis, cela ressemble à
une éC'helle.
- Qui mène au ciel, dit la duchesse.
M. de Migurac le,·a les yeux d'un air
indéci~. Le fi_rmament était si beau qu'il lui
parut 1mposs1ble que Dieu n'existât point; et
dès lors 11 crut fermement en lui jusqu'à la
mort. Et la joie de cette foi inébranlable fut
tell_e q~'il ~ut un peli~ claquement de langue
sat1s~a1t. Lhomme noir le toisa avec stupeur,
apprcbendanl un accès de folie· de la mine
ahurie du tortionnaire, madame de Cabry eut
un sourire qu'elle réprima.
La voiture faisait halte. L'homme noir et
derrière lui le confesseur dt•sccndirent. )1. de
Migurac suivit, puis, les repoussant, il plia
le genou dernnt madame de Cabry, qui s'y
appu)'a et sauta à terre d'un bond d'oiseau.
Elle s'inclina pour le remercier. L'homme
noir eut un momement. ~L de Mi!!llrac
s'a0
vança. Elle l'arrêta.
- Ainsi qu'à Versailles, dit-elle, les dames
passent en premier.
Elle eut une moue qui insistait.
- Puisque vous le voulez! dit lL de Migurac.
- Merci, dit-elle. Embrassez-moi.
Elle pencha son col et, brusquement,
efneura de ses lèvres celles du marquis; el
puis, ramassant sa jupe, elle s'élança sur
l'escalier en bois.
- Vous me le rendrez, cria-t-elle, au
paradis!
li y rut un long grondement de peuple,

quelques pas pesa1_1ts, un hruit sec de 1p1ell1ue
chose qm tombait, et puis un !!'l'ondemcnl
plus fort qui se propagt'ait /1 lïnfi~i.
Le confesseur se dressa devant li. de ~ligurac pour l'embra,ser à son tour.
- Ah non! dit le marquis.
Sans se presser, il gravit l'rscalier, gardant
aux lèvres le parfum des lèvres roses. Une
sorte
de. joie
son cœur,
,,
. légère embaumait
.
s epanou1ssa1t sur son \'1sage, et il surgit aux
yeux de la foule si radieusement hcau et
serein sous le soleil de mai qu'un frémissement. de stupeur la parcourut. Et il jouit
de scnllr sur lui l'admiration des hommes,
un amour de femme et la clémence de Dieu.
~fais le bourreau se précipitait. Il s'accrocha à l'un des montants rt faillit choir. )(. de
Migurac le retint par le bras.
- Heureusement, dit-il, j'étais là. Qu'auriez-vous fait sans moi?
Confus et se raffermissant, l'homme lui
demanda machinalement :
- Vous n'avez plus rien à dire1
M. de Migurac réfléchit une seconde. li lui
s~mbla que non, qu'il n'avait plus rien it
dire, seulement à mourir. Pourtant, d'un
geste su bit, il posa ses deux mains sur ses
lènes, et il étendit les bras dans un baiser
suprême, où sans doute il confondait toute
vie et l'œuvre hénie de toute la nature. Puis
il se lil'fa au bourreau et s'allongea docilement. Le couperet chut avec un bruit sourd.
Il y cul deux jets de sang. Par les boucles
blanches, l'homme saisit la tète et la montra
au peuplP, qui n'applaudit pas. La bouche
était entr'ouverle dans un sourire.
Tel fut le trépas de )f. de Migurac. Et
M. Joineau de conclure :
. « Je ne me permettrai point de porter un
JU~~ment sur cc gentilhomme incomparable.
Q~ il m~ ~uffise de le ranger parmi les premiers gemes de son siècle. Car je n'hési Le
pas_ à dire qu'outre un honnête homme, il y
avait sans doute en lui la matière de plusieurs
d_e _ces êtres exceptionnels que les Grecs quahfierent de héros ou que les papes canonisèrent sous le nom de saints .•\.ucune bassesse
ne ternit son àmc où fleurit le culte de Ja
Yertu. Aussi est-ce pour moi un sujet d'émerveillement el d'éternel regret qu'il soit malaisé, au terme d'une telle vie, d'en extraire
un enseignement durable. Il y a là sans
doute un dessein mystérieux de la Pro1idence
qui l'Ou~ut que le nom du marquis de fügurac
demeurat comme un exemple singulier des
Yertus sublimes et des incroyables Yicissiludes
de son temps. »
li est convenable que nous imitions la discrétion de l'abbé. Ainsi prendrons-nous congé
de nos lecteurs en les remerciant de leur
longue patience.
ANDRÉ

(Illustrations ae CONRAD, l

FIN

LICIITENBERGER.

�•.

111ST0~1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

•

•

•

•

..

Clicht Giraudon.

PLAISIR D'AMOUR

En i1ain je voudrais m'en défendre,
Vous m'apprenez trop, jeune Iris.
Gravure dt~ -

c. COCHIN, d'après le lableall dt DE 1 ROY

Qu'à ce jeu lorsqu'on croit wus prendre
On ne manque pas d'être pris.
(Cabintl

ctes Estain1&gt;es )

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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