<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<item xmlns="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5" itemId="20249" public="1" featured="1" xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance" xsi:schemaLocation="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5 http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5/omeka-xml-5-0.xsd" uri="https://hemerotecadigital.uanl.mx/items/show/20249?output=omeka-xml" accessDate="2026-05-16T08:56:28-05:00">
  <fileContainer>
    <file fileId="16618">
      <src>https://hemerotecadigital.uanl.mx/files/original/430/20249/Historia_Magazine_Illustre_Bi-mensuel_1910_Ano_1_No_25_diciembre_5.pdf</src>
      <authentication>705123e1d8bea22ca534593bde6e5f38</authentication>
      <elementSetContainer>
        <elementSet elementSetId="4">
          <name>PDF Text</name>
          <description/>
          <elementContainer>
            <element elementId="56">
              <name>Text</name>
              <description/>
              <elementTextContainer>
                <elementText elementTextId="564139">
                  <text>t

111ST0'/{1.J!

Secret d'État
Jamais secret n'a étr. mieux gardé que celui
qui &lt;leva t co .. duire ~ladame en Ang\.. tr.rre.
Queltfllt'S ~rmaines avant le départ de Madame, le secret t&gt;n fut révélé a Monsit&gt;ur,
lequel en parla au roi comme un humme
instruit. Sa \fojesté fil des reproches a Madame d" 11'avo1r pu gard,·r le secret. Madame
assurait. avec dt•s st•rmenls et des circonstances
dont on nH pouvait p,1s douter, qu'elle n'en
avait jamais ríen révélé. Le roi est impénétr.,ble, et s,,vait tfUe qui que t;e soit en
Franre ne p1111vaiL etre informé de ses desseins, h,1rmis U. de Louvois el ll. de Turenne.
Que! ,umt'n y ava1t-il de soup~onner M. de
Tur.,nn,·? c. . prl1tdant, si ce n'était ni le roi ni
~fadam", il l'allait bien que ce f,U l'un dtls
deux ,p1i till PUL parlé. Le roi prit le seul bon
parti qu'il y avait pour approl'omlir cet embarras, ,·t ,J1;t;o11vrit a lluns1eur ce qu'il n'a-

vait pu lui cacher : il lui dit, sans approfondir
son grand projet sur la Hollande, que depuis
quel,¡ue temps il avait jeté les yeux sur lladame pour l'engager de passer en A.ngleterre,
et cimenter, sur les instructioas qu'il lui préparait, une union des couronnes entre le roi
d'.Angleterre f't lui, pour l'agraadi,semenl du
commerce; qu'1I avait expressément défendu
a Madame d'en parler a qui que ce soit. En fin,
le roi tour na ~lunsieur. son frere, de tant de
manieres, qu'il découvrit que cet avis du
voyage de lladame en Ang\.,terre lui était ven u
par le chevalier de Lorraine. Mais par ou le
chevalier de Lorraine, qui n'était pas a la
cour. en était-il informé? Le roi eavoya chercher M. de Turenne. « Parlez-moi comme a
votre coníesseur, lui dit le roi : avez-vous dit
a quelqu'un ce que je vous ai conlié de mes
dtlsseins sur la Hollaade et sur le voyage de
Madame ea Angleterre? 1&gt; En vérité, si le
creur de ce grand homm~ fut jamais combattu entre la vérité el la honte d'avouer sa
faiblesse, ce fut en celle occasion. Cependant
la vérité l'emporla, et ce fut un des grands
combats et des plus embarrassanls ou ce

LE

grand capitaiae se soit jamais trouvé. « Comment, sire, répliqua M. de Turenne en bégayant, quelqu'un connait-il le seeret de
Votre afajesté? - 11 n'est pas question de
CPla, reprit le roi pressamment : en avez-vous
dit quelque chose? - Je n'ai poinl parlé de
vos desseins sur la Hollande, cerlaintJmeat,
répondil M. dti Turenne; mais je vais tout
dire a Votre Majesté. J'avais peur que \tme de
C,1asquin, qui voulait faire !ti voyage de la
cour, n'en fut pas; el, pour qu'dle prit ses
mii,ures de bonne heure, je lui en &lt;lis &lt;¡u... lque
chose, et que Madame passerait en A.ngleterre
pour aller vo, r le roi son frere. ~lais je n'ai
dit que cela, et j'en demande pardo o a Votre
Majesté, a qui je l'avoue. &gt;&gt; Le roi se prit a
rire, el lui dit : &lt;1 \fonsi.,ur, vous ai\JleZ done
Mme de Coas,ruin? - Non pas, sire, tout a
fait, reprit U de Tureane; m&lt;lis elle esl fort
de mes amies. - Oh bien! dit le roi, ce qui
est lait est fait; mais ne lui en di tes pas davantage : car, si vous l'aicnez, je suis faché
de vous dire qu'elle aime le chevalier de Lorraine, auquel elle rtJdit tout, et le ch,walier
de Lorraiae en rend compte a mon frere .... 1&gt;
L'ABBÉ DE

"Li~Ez-Moi" n1sroR1Que

CHOISY.

Cllcbe li:1raudo11

LA VIE ET LES ldCEURS AU

xvu• SIECLE. -

JEUX o'ENFANTS. -

Gravure d'ABRAHA~I BossE. (Cabinet des Estampes.)

J. TALLANDIER
LIBRAIRtE ILLUSTRl::E

MADAME DE MAINTENON ET MADEMOISELLE D 'AUBIGNÉ.
Tableau de FER DJN AN D ELLE. (i\lusée de Versailles. )

75, Rrn DAREAu, 75
PARI~

uv• arron¡I'.)

�LIBAAIRIE lLLUSTRÉB. -

JuLES

TALLANDIBR, ÉDITEUR. -

l""e f
• 1e (5 Décembre 1910 .
2 :)
clSClCU

Sommaire du
Duc OE XO.\lLLES.
L OUVET . . . • . .
FRÉDSRIC LOLIEE.
ll1Z:-!RY R ouJ 0:-1, de ffoslitut .

G Rl)f)l. . . . . . .
IY ;\[AX 8ILLARD ..

.

PA lJL PELTIER . . .

.

.

Madame de Maintenon . . . . . . . . . . . .
L'Exode des Oirondins . .. .
Les Femmes du second Empire : La Princesse Mathilde et ses amis .
Helvétius . . . . . . . .
.
..
Apothéose d ' • étoile •. . . . . . . . . . . .
Les Réfractaires sous le Consulat et l'Empire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le premier attentat contre Louis-Philippe.

D'APRÉS LES

75, rue Dareau, PARIS (XIV• arr).

11

16
1~

18
21

La Cour de Versailles intime : Étiquette et
usages divers .. .. . . . . . . . . . . . .
Une aventure de poli ce en 1808 . . .
Prisons d'Etat . . . . . . . . . . . . . . . .
¡_:/cºro~~~ .e~ l_'é.cha.nge. d.e M.a~a~.e ~~ya~e:
Memo,res .. . . . . . . . . . . . . . . .
Madame de Brézé . . . . . . . . . . . .
Le salon de la duchesse de Richelieu .

CO)fTE DE FRANCE n' Jl1(ZECQUES. .
.
A. jAL . . . . . , . .
CO)ITE DE SEGUR . . •
G. L EN()Tl{E . . . . . .
CIIA)IFORT . • . . . .
GÉNÉRAL DE MARBOT .
ED)IOND PILON . . .
i\1'"• OIZ C AYLUS. . .

PLANCHES HORS TEXTB

ILLUSTRATIONS
TABLEAUX, DESSINS ET ESTAMPES DE :

TIPAGE EN CAMAi'EU :

J.-13.

.\UflERT FfLS,
A UTRIQUE, HIPPOLYTE BELLA;&lt;;GE, BERTIIAULT, GEORGES CoNRAn,
CouCJJÉ T-ILS, AJJRIEN l)AUZATS, D EBUCOUR.T, L UCl EN D ouCET, FORESTIER, GAV,\ RN f, Juu:s GrnAROET. J ULIEN, E ~llLE LE~Y, :111GNARD, ;\[11• DE
OIRETlillRE,
R E~fOND, R oBlDA, Aur.usTrN IJE SAINT-AUBJi'J, SwrnAC 1-DESFONTAINES, A--.TOINE
TROUVAtN, ;\l[CIIEL VAN Loo.

i\1ADAME DE MAINTENON

ET

,

J\1ADE:110ISELLE D'AUBIGN E,

TABLEAU DE FERDINAND ELLE (MUSÉE DE VI!RSAILLES.) '
TU&lt;AGE EN C0l1 LEUR$ :

LA PRINCESSE ;\lARIE-THÉRES E-CIIARLOTTE, F ILLE
DU ROi LOUJS XVI, PA.RT DE PARIS POUR SE R ENDRE EN SUISSE
-

EsTA'1PE o'ANTOINE D E1F.

8:a::::e '' LISEZ=MOJ '' lep;:::::;s
MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
SOMMAIRB du NUMÉR.O 127 du 1O décembre 191 O

=

AMES FÉMININES

Roman, par Guy CHANTEPLEURE
\'1cTOR.\l,\RGL.ERITTE. La rose du baiser. - MAURICE BARRES, de l'Academic
fran~aise Ravcn3c -A,;oRi' TIIEURlET Conte d'hiver -SuLLYPR UDHO1'I.\IE
Métam·o;phosc. ·-·REN;, ,\[ÁJZERO\. L'Ínoubliable. ~ AL.BERT J\I ERAT. L'hive;
au jardín. - j EAN RICHEPIN, de I'Académie franr;aise. lltadame André. GEOR.CE:; CO URTELl?-IE. Comment je connus Richepin. - CIIARL•S FO LEY.
L'ente-rrement. - ANDRf: Rl\'OIRE. Ápproche. - ,\IARCF!. PRE\"OST, d · l'Académie francaise. Chonchette. - PAUL ,\IARGUERITTE. Madame Mere. J ..\\,\RC'll. Plaisir d·Amour. - ]EAN AICARD, de l"Academie franr;aise. Le cher
parfum. - 1'1Arn1cs DONNA Y, de l"Académie fran,aise. L'autre danger.
En vente partout: Libraires, Marchands de Joornaux, Kiosques, Gares.
Pt&lt;ix : 60 Centitnes

J. TALLANDJER, 75, roe Dareau, PARJS (XJVº)

CAD'EAU---'
G. SCETA ERT

~&lt;&gt;o

W A.TTEAU

:

1

~

Un Stylographe

1

Le Coucbé de la Mariée

1--------,

La .Musique
en Famille

U:-i

CONCERT DANS LA CINQCIEME CIIAMBRE DES APPARTEMENTS, AU CIIATEAU DE VERSAILJ.[S. -

M adame de Pompadour
('Magnifique ouvrage)

CONDITIONS c1• ABONNEMENT

20fr-

postal des 24 fascicules
plus l'affranchissement
suivant le lieu de résideoce.
Prix pour l'Année :
22 fr.
. . 2 fr. Soit pour Paris.
' ' ..
Paris.
Provioce et Colonies. 24 fr.
4 fr.
Provincc et Colonies.. ..
28 fr.
e fr .
.. . .
- Étraoger. ' .
Étranger.
BULLETIN D'ABONNEMENT
rcmplir, détacher et envoyer affranchi a l'éditeur d'HISTORIA
JULES TALLANDJER, 75, rue Dareau, PARIS, XIV'.
Veuillez m'abonoer pour un an a partir Non- ................................ ·.................................................
.......... Prbwms ·······-········································-··········-············
du
Rue ..................................... ········································•······
a HISTOIUA (LISez-Moi historique).
A ............................. ······•····•······························· ··········A

Département.................................................................

Je choisis comme prime ······················-······-······
Ci-joint............... pour l'envol de cette prime Bureau de Poste··············································-·······
Sous ce pli mandat postal de :
SIGNATURE
u
22 fr. PARIS. - 24 fr. PROVINCE, - 28 fr.
ETRANGER. Rayer les chiflres inutíles.
A/in d'éviter i:ks erreurs, priere d'écrire tres lisiblement toutes les indications.

Ajouter O fr. 50 pour l'envoi desfiravurcs, O fr. 25 pour le stylographc et pour
les livres O fr. 25 ( aris) et O fr. 8 5 (Départements).

. T~UTES les personn.es c~~tractant un abonnement ·

a HISTORIA iusqu a la fin de sa deuxieme
année (20 Novembre 1911), bénéficieront de cette
Surprime. Aussitot réception de leur mandat d' abonnement nous leur adr~sserons un Bon de photographie
qu'ils pourront utiliser pendant toute l'année 1911 en se
faisant photographier a la Maison SCETAERT.

Tnouv,1rn. (Cabi11tl des

Estampes )

Madame de Maintenon
Un passage de Saint-Simon, ou il raconle
le relour de monseigneur le duc de Ilourgogne de l'armée, en 1708, fixe d'une maniere
certainc l'emplaceroent qu'occupait l'apparlement de madame de Maintenon. c1 Le jeune
prince, dit-il, arriva le lundi 11 décembre, un
peu apres sept heures du soir, comme Monscigneur venait d'entrer a la comédie, ou
madame la duchesse de Bourgogne n' était pas
allée, pour l'atlendre. Je ne sais pourquoi il
vint descendre daos la cour des Princes au
lieu de la grande. J'étais en ce moment-la
chez la comtesse de Roucy, dont les fenetres
IV. -

SU'R_P'R_1ME MEJ(VE1LLEUSE

d',\&gt;(T01,SE

efe&gt;

DEUX PHOTOG'R._.llPH1ES
de grand format carte-album, tirées
sur papier mat inaltérable, collées
sur grand éarton Whatman avec
fonds chine et montées sur cuvelage,
sont deux épreuves de grand luxe
dont la présentation artistique et la
v~leur sont incomparables.

Gravure

Duc de NOAILLES

Ces

L'embarquemenf pour Cyfhere •

Le Billef doux

l

UN ME'R,_VE1LLEUX

(Lisle ('Vmp/fle Jran('V sur demande.)

- -- 1

!~

gracieusement aux abonnés de sa deuxieme annÉ'e
(l••Décembre 1910 -fin Novembre 1911), une surprime
exceptionnelle absolument gratuite et qui constituera
pour eux et pour les leurs un souvenir artistique. C'eJt

paraissant le 5 et le 20 de chaque moi.s

Magazine íllustré
bí-meosuel

a tous ses abonnés un choiX de Primes exception nel
.

:o ffre

deux poses photographiques diff'érentes (mais' de la méme personne)
dans les ateliers d 'une des plus
grandes maisons de Paris, spécialiste
du portrait :·

u " L~SE~-MOI"
b1storique

offre

HISTO RIA

HISTORIA

HISTORIA, - Fase. 25.

donnaient dessus. Je sorlis aussilót, et amvant au haut du &lt;legré du bout de la galerie,
j 'aperi;:us le prince qui le montait; je lui fis
ma rérérence au bord des marches. 11 traversa la grande salle des gardes, au lieu d'en•
trer chez madame de Mainlenon par son
. aotichambre de jour, et par les derrieres,
bien que son plus court, et alla par le palier
du grand degré entrer par la grande porte
de l'apparlcment de madame de Maintenon.
« Cet appartement était de plain-pied et
faisait face a la salle des gardes du roi. L'antichambre était plutót un passagc long en

Ira vers, étroit, jusqu'a une autre anlicbambrc
toule pareille de forme, daos laquelle les seuls
capitaines des gardes cnlraient, puis a une
grande chambre tres profonde. Entre la porte
par ou on entrait, de cettc seconde antichambre, el la cheminée, élait le fauteuil du
roi adossé ala muraille, une table devant lui,
et un ployant autour pour le ministre qui travaillait. De l'autre coté, une niche de damas
rouge el un fauleuil ou se lenaiL madame de
Maintenon avec une petite table devaot elle.
Plus loin, son lit dans un enfoncement; vis-avis les pieds du lit, une porte et cinq marches

�r

111ST0'/{1Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _,.

a monter, puis un fort grand cabinel qui donnait daos la premiere antichambre de l'appartemenl de jour de monseigncur le duc de
llourgogne, que cclle porte enfilait, et qui est
aujourd'hui l'appartement du cardinal de
Fleury. Celle premierc antirhambre ayant a
droite cet appartement, et a gauclie ce grand
cabinet de madame de Maintenon, descendait,
comme cncore aujourd'hui, par cinq marches,
dans le salon de marbre contigu au palier du
grand degré, du hout des dcux galeries haute
el basse, dites de madame la duchesse d'Orléans et des princes. Tous les soirs, madame
la duchesse de llourgognejouail dans le grand
cabinct de madame de Maintenon, avec les
&lt;lames a qui on en avait donné l'entr&amp;&gt;, et de
Ji, cntrait tant et si souvent qu'elle voulait
dans la picce joignante, qui était la chambre
de madame de Maintenon, ou elle était avec
lc roi, la cheminée entre deux. Monseigneur,
apres la comédie, montait dans ce cabinet ou
le roi n'cntrait poinl, el madame de Maintenon presque jamais. »
c·cst daos ce petit appartcment que madame de llaintenon pa,sa la plus grande
partie de sa vi", a Versailles, ne plraissant que
de temps a autre, ou pour quel411e
circonstance particulicre, daos les
grands appartcments ou les réceptions avaient lieu. Le roí passait
chdz elle toul le tcmps qu'il ne
ullnnai t pas au public, a ses
conseils ou a ses promenades ; il y
travaillait avec ses ministres; et
quand rnadame la Dauphine fut
mor te, el que la cour, sans cesser
d'ctrc nombreuse et h1·illante, devint, comme le roí lui-memea mernre quºil avan~ait en age, moin~
,i1·e et plus sérieuse, 11 s'y renferma plus cncore qu'auparavanl.
Mais a l'époriuc dont nous parlons, la cour était encorc jeunc et
animée. 'foule la génération de la
premiere parlie du regne ,·ivait. rt
ame elle, les goiils, les habitudlls,
011 dumoins les soul'enirs de la jculll'Sse.
On pcut dirc que les dix ar.nécs qui s'écoulcrent entre la paix
de l'iimegue et la gucrre de 1G88,
el mcme les premicrcs années de
celleguerrc, íurcnt le plusbeau moment de re long regnc. Louis XIV
élait alors daos le plus grand prc~tige de sa puissancc, et dans unl!
activilé ambilieuse qui, chat¡ue
jour, en augmenlait l'éclat.
Pendant l'été, le roi, suivi d'une
cour moins nombreuse, faisait dll
petits voyages a Chambord; mais
apres l'achevement deMarly, Chambord cessa d 'elre visité. Le roi a ni t
construit ~larly pour s'y faire une
retraite, et s'y reposerdclafoule de
Versailles. II y allait souvent diner ou souper,
avec Mme de Maintenon et quelques damcs.
11 y passa d'abord de temps en tcmps un ou
deux jours de la semaine, puis trois ou qua-

Monseioneur, ~lme de Maintcnon, Mme de
Noaille~, la comtesse de Guiche, Mme de
Montchevreuil, Mme de Saint-Géran et Mme de
Mailly. » Le roi y donnait de fréquen~es co~Iations aux courlisans el aux dames; 1l alla1 t
de temps en temps y diner avec elles, et_ y
donnait quclqucfois des comédics ou de pehts
bals.
'felle était la vie brillante, animée, variée
meme dans sa réJUlarité et son étiquette, que
l'on continuait de mener a la cour, laquelle
n'était autre chose que l'élite de la société du
temps, se rclrouvant la saos cesse, commc
dan.s son centre, et jouissant d'elle-meme autour du monarque. L'inOuence de )lme de
Maintenon, qu'on s'imagine avoir tout étouffé
sous une dévotion triste et sévere, ne porta
point d'atteinte a ces divertissemenls, et elle
contribua meme personnellemcnt al'écla_t de
cette époque, en rendant a la cour les nobles
plaisirs de !'esprit qu'on y avait goiilés autrefois, par les belles représentations d'Esthe1·
et d'Athalie, qu'elle fit donner a Saint-Cyr.
En tout ce qu'on pourrait appelcr le pelit comité, c'est-a-dire dans les promenades, daos
les diners et fos soupers parliculicrs, a Trianon, a Marly, a Fontainebleau,
e:Je itait loujours présente; quant
aux fetcs, aux bals, aux mascarades du carnaval el a l'apparlement, elle s'y montrail de loin en
loin; mais quand elle y paraissait,
clic y tenait fort bien sa place par
ses agréments. « Toujours tres
bien mise, dit Saint-Simon, noblement et de bon goút, quoique
modcstemcnt et meme plus vieillement que son age, rendant a chacun selon rnn rang, se reculan t
partout p~ur les fcmmes litrées,
et pour relles de qualité ordinairc,
al"ec un air de peine et de civililé
citreme, polie, affaLle, parlante
comme une personne qui ne prélent.1 ríen, 11ui ne montre r:en,
mais qui impo~ait fort a ne considérer que ce qui était aulour
d'clle. 1&gt; Sa journée é!ait réglée
rnr celle du roi. On lit daos les
fümoires de madcmoisclle d'Aumale : &lt;I F,lle se levait ordinairement entre six el sept heures, et
allait aussilót a la messe, ou elle
communiait lrois ou qualre fois
par srmaine. Pendant qu'elle s'bal.Jillait die se faisait Jire quelqucs
passages du i'iouveau Testamcnt
ou de l'lmitalion, et disait : « Je
profite du peu de temps que j'ai
pour ces lectures, car on ne m'en
laisse gucre d'autre. » Le reste de
Cliché Braun et Cie
la journée était emploJé selon ses
fRA.'iyOISE D' AUBIG.'IÉ, MARQUISE DE ;\lAJNTENON.
alTaires, ou sclon ce que faisait le
Tableau de ~ÚGNARD. (Musée du Louvre.)
roi, qu'elle accompagnait souvcnt.
Quand elle était lil.Jre, elle passait
moyen de varier les journécs. On lit daos le plus possible ses matinées a Sai nt-Cyr;
Dangeau, 22 janvier IG88 : « Le roi alla le roi venail régulicrement cbez elle tous
pour la premiere fois diner a sa nouvclle mai- les jours vers cinq ou six hrures, quclson de Trianon. II y avait _dan( son carrosse quefois plus tót, quelquefois plus tard, selon
tre, el a la fin,' des semaines enlieres. Dans
les commencements il y conduisit peu de
monde, puis davantage; c'était une favcur
que d'y aller, et il voul:lit qu'on la luí dr,mandat. A Marly, on vivait comme a Versailles, mais arce moins d'étiquette. Le roi
voulait qu'on y ful /1 l'aisc, qu'on y menat la
vie de chateau, et qu 'on s'y trouv:it bien;
toul le monde avait toute liberté de le suiue
dans les jardins, de l'y joindre, de le quitter,
et aussi d'y etre comcrt devant luí a la promenade, ce qui ne se faisait point a Yersailles. On y dinait avcc lui, a plusieurs tables,
qui étaient daos la meme piece. Le roi en
tcnait une, ayant Mme de Maintenon en face
de lui, Monseigneur une autre. Le soir, on
jouait, ou bien il y avait musique, dansc, des
pas de ballets, des comédies, ou de petits
jeux pour la jcunesse. A ~farly comme a Fontainebleau, et meme a Choisy et a Meudon
chez )lonseigneur, a Saint-Cloud chez Monsicur, ou a CbantillI chez le prince de Condé,
le roí passai t toujours une par ti e de la soirée
chcz Mmc de Maintenon, qui élait loujours
logée pres de lui le plus possible.
Trianon, ache,·é en 1G88, offrait aussi un

,

_________________________________

que sa promcilade ou ses conscils fin;s,aicnt;
il y demeurait jusqu'a dix heures, qui étail
l'beure de son souper. Mme de Maintenon n'allail cbei le roí que lorsqu'il était souffrant.
« Quand on élait a \'crsailles, le roi ne
, enait pas ·habituellement le matin chez elle,
afio de ne pas interrompre sa journér, et
qu't:llc púl allcr a Saint-Cl r les jour;; qn 'elle
voulait. Mais a Marly et a Trianon, ou il 11'y
arnit pas de conseils, le roi venait chcz elle,

..íJ{ADA.ME DE ..íJ{Jl1NTENON -

un portier, une servan le, un marmiton. Elle
n'était jamais suivie en carrosse que par ~n
laquais et un hommc a cheval; cette smlc
était plus simple que cclle des grandes dames
du temps. A Versailles, a Marly, et dans
toutes les maisons du roi, elle étail meublée
par lui; elle avait seulcmcnt a sa maison de
la ville des meublcs a elle, mais qui n'étaienl
que pour ses domestiques. Sa mai;on rlc
ville, a Fontainebleau, était de mcmc; clic

elll! n'élait pas daos la voiturc du roi, elle
parlait arce quelqu'une de ses favoriles,
comme madame d'lleudicourt, madame de
lfontchevreuil, madamc de Dangcau, et s'arran;;eait pour que ll! roí la trom:it tout établie quand il passait chez elle. « Un carrosse
du roi la menail, toujours alTeclé pour elle,
&lt;lit Saint-Simon, meme pnur aller de Ycrsailles a Saint-Cyr, et des l~pinays, écuyer de
la pelite écurie, la metlait dans le carrosse,

LA PARTIE DE BILLARD DI., ROi, DA..'iS LE TROISIÍ:.ME Al'PARTEMENT, AU CHATJ:;AI.,

oe

\'1:.RSAILLES. -

-~

Gravure

Pcrsoanage!t (Je gauche a Jroitc) : Duc d'Orl~ios, - Ouc de \"endUmc, - &lt;.: orate Je T ouloui;e, - )l. e.Je (.hamillart (vu de do:,) -

aprc;; sa messe, jusqu'a son diner, et souvent et la suirnit a cheYal : c'était sa tache de lous
se promenait avec elle. A Fontainebleau, il l les jours. J&gt; AVersailles et aFontainebleau elle
vcnait aussi presque tous les matins apres rn avail une maison de ville ou elle se retiraitquelmcsse, avant dtl se mettre au conseil, et il y 'l uefois daos la journéc pour ctre plus tranquille. Sa maison, selon madcmoisdlc d'Aurevenait souvent ap1cs le dincr. »
Madame de Maintcnon a\'ait sa maison a male, élait ainsi composée: «Un érnicr, trois
part, et mangcait d'ordinaire daos son appar- valds de chambrc(eUe n'enavaitqu'un avant
tcment; ses gens é!aicnt pcu nombrcux, res- que madame la duchessc de Bourgogne ,int
pecl ueux et modestes; elle garda loujours a en France, mais comme elle était souvent
son ~crvice Nanon, celle anciennc servanle du chez elle, elle en prit deux de plus pour le
lemps de sa mi~ere. Sa société, autant qu'elle serl'ice de cctte princes~e) ; un mailre d'hótel,
pouvait en avoir, composée de quelques da- un officier et un aide d'office, un cui,inier et
mes de la cour, était rcstrcinte et choi,ic; un aidc de cuisine, un cochcr, un postillon
elle rl'cevait pcu de visites et n'en rcndail et un palefrenier, lrois laquais et deux porprcst¡uc aucune. Daos les ropgcs, quand tcurs Je chaise, trois femmes de chambre,

.:l'.\NTOl:&lt;E TROUVAIN.

Louis Xl\\ - · ~'l. d".\rmagna,, -

(Caéinet

/ÚS

Estampes.)

X ... , - Duc de Chartrcs.

avait a ~lainlenon quatre ou cinq appartcmenls meublés assez propremenl pour quand
la cour y allait. Elle y arnit tout laissé, mais
il n'y avait aucune bcllc lapisseric; les mcul.Jles éLaient de damJs.
« Elle avait de rnisscllc d'argent enviran
pour quinzc mille li1Tes. \'om, connaissrz le
meuble qu'elle aYait a Saint-Cir él qui lui
servail dl'puis la funda!ion de la maison, et
un autre pe lit meuble cramoisi qu'elle portail
avec elle daos le temps qu'ellc é!ait obligél!
de suivre le roi en Flandre. Je ne lui ai jamais connu aulrc chose.
« Le roi lui donnait lous les trois mo:s
ouzc mille li1res, ce qui faisait 11uarantc-lu-

�1f!ST0']{1.ll ~ - ~ - - - millc livrcs paran, et en outrc do\1ze mille tions, il nous a fai l voir un visa ge et une pbylil'res pour ses étrennes. Elle jouissait encore sionomie au-dcssu, de tout ce que l'on peut
de deux anciennes pcnsions probablement dire: des ycux animés, une gr:\ce parfaitc,
ccllc de gouvcrnante des enfants. et cclle de poinl dºatours; el arce cela aucun porlrait ne
dame d'atour de la Daupbine), qui s'éle- tient devanl cclui-la. Mignard en a fait un
,aient a quinze mille livres, ce qui, réuni a. aussi forl bcau du roi . .le vous envo:e un
la tcrre de Maintenon, dont elle abandonna madrigal que mademoisclle Bcrnard fit imla plus grande partic it sa niecc.&gt;, en la ma- promptu en voyanl ces deux porlrails; il a
riant, formait un revenu total de qualre- cu bcaucoup de succcs ici. »
Quant a nous, nous préférons la physiol'ingt-dix mille lirres cnviron, dont elle donno~ie d'un aulre porlrait, quoique moins
nail la plus grande parlie aux pauvres. »
Elle cut sur le roi cet ascendant inévitalile bcau, pcinl par F~rdinand Elle, et a pcu pres
d'une pcrsonne qui est toujours la, el a la- du mcmc ~ge, qui était it SainL-CF, et 011 maquclle on ne cache rien. Son avis avait du dame de Maintennn est rrpréscntée tout en
poids, sa proteetion était puissante, quoiqu'on noir, assise, ayant mademoi,ellc d'Auliigné,
la crul plus puissante cncore qu'elle n'était. sa nicce, a genoux de1·ant elJe; bcllc encore,
Tout le monde a la cour, les ministres, la gra,·e, d'un embonpoint modéré, d'un front
famille royale clle-mcme, la comptaient infi- élel'é et mnjestueux sous le voile qui l'omniment en toutes choses, el n'osaient souYent hrage; a wc des JCUx cu amande, grands et
arriver au roi que par elle; et le travail d,•s longs, animé, el doux: le ll'inl cncorc frais
ministre~, qui se faisail le soir chez elle, ne et !'exprcssion sereinc; rrprésenlant assc z
lui lais~ait rien ignorer. Pendant ce travail, bien une dcmi-rcinc imposante el contenuc.
La plumc des damrs dcSainl-Louis a comelle se l&lt;::nait ordinairement a l'écarl, occupée
aJire ou a écrire, ou bien elle lravaillait a un plété ce porlrait par des détails qui s'accorméticr de tapisserie, ne disant son mot que dcnt a1·cc ce que rapporlent les conlcmporaremen 1, et lonjours avec de grandes me- rains. &lt;( Elle al'ait (a l'agc de cinr¡uante a
sures. U arril'ait parfois, quand la matiere soixantc ans), discnt-ell&lt;'s, le son de voix le
étail embarrassanlc, que le roi disait: (( Con- plus agréable, un loo affcctueux, un fronl
sultons h raison; » ¡rnis il ajoutait en se ouverl et riant, le geste naturel de la plus
tournant vers elle : (( Qu'cn pense Votre Soli- helle main, des yeux de fcu, les mou,·ements
dité1 » C'esl le nom c¡u'il lui donnait pour d"une Laillc libre si affcctueusc et si régulicre,
rcndre hommage a l'exccllcnce de son esprit. qu'elle elfacait les plus bellcs de la cour ....
11 lui avait dit un jour : (( On appelle les Le prcruier coup d'reil était impo~ant l'l
papes, Votre Sainleté; les rois, Volre Ma- comme voilé de sévérité; le sourire et la
jeslé; vous, madame, il faut vous appelcr voix ouvraienl le nuage .... »
~fais elle conserYa Licn plus cncorc, el
Votre Solidité. » Mais il y a loin de la a tout
diriger, a fairc et 11 défairc les ministres, a jusque daos !':,ge le plus avancé, l'agrémenl
choisir les généraux et a ne pousser que ses de son esprit, dont ses lellres memes ne donprotégés, au grand détrimcnt de l'Élat, cornme ncnt qu'une imparfaite iJée. Dans ces letlrcs
clic c,l discrcl&lt;', réserréc, précise, asscz srnoa l'en a pi usieurs fois accusée.
Parl'cnue a celle époque de la vic ou l'on kncieuse, quoic¡ue aimaLJt,, et toujours un
n'a plus qu'a en dcscendrc les degrés, Mme de pcu pressée; le coté vif el gai du caracli:re
Maintcnon les desceadit avec lenteur; l'age nous écbappe. ll faul y ~joutcr un certain
n'effacait point en elle les agréments de la cnjouemenl de raison, une cerlainc grace vipcrsonne ni les graces de !'esprit. Saint-Si- qnle qu'elle cut jusqu'il la fin, meme dans
mon, qui la connut a celle époque, et qui ne l'austérité, el qui Lcnait asa pcrsonnc, a son
l'Oulait pas la 0aller, nous en a laissé lui- &lt;lésir nalurel de plairc, a la présence des
meme une imagc plcine d'agrément et de gens, au mouvemcnl de la conversation, mais
séduction. En 1694, lorsqu'elle avail pres de qui n'allail pas, commc dans madamc de Sésoixante ans, Mignard fit d'elle un porlrait vigné, jusc¡u'a se fixer par écrit. Oo ne pouen costumc de sainle Francoi~e, dame ro- vail jnindrc plus d'agrément a la solidité;
mainr, porlant un mantean douhlé d'ber- c'était, comme disait Fénclon, la I\aison parminr, qui dissimulait habilemcnt J'age sous lant par la boucbe des Graces. &lt;( Nous n'aune allégorit! gra,·e et 0allcuse, el indiquail von~, &lt;lit M. Sainte-Beme, qu'une partie de
le ra~1g mysLéricux sans en révéler le secre~. ,on esprit dans ses leures, le gout, le bon
A.u d1re de madame de Coulanges, ce portra1t ton, la raison parfaite el le tour parfois piexcita un enthousiasme général. (( J'ai vu, quant; mais ce qui animait la société, cct
écril-elle a madame de Sél'igné, la plus bellc cnjouement qu'elle melait discrelement a ses
chose qu'on puisse jamais irnaginer: c'est un récits, a ses histoires, et que tout le monde
porlrait de madamc de Maintenon fait par Jui reconnaissait, ce qui pétillait de brillant
Mignard. Elle est babillée en sainte Francoise el de fin sur son visage quand elle parlait
romaine. ~lignard l'a embellie, mais c'est d'action , comme dit l'abbé de ChoisJ, tout
sans fadeur, sans incarnat, sans blanc, sans cela a disparu el ne s'esl point noté. On n'a
l 'air de la jeunesse; et sans Loutes ces perfec- en quelque sorle que le dessin et la gravure

de !'esprit de madame de Maintenon, on n'en
a pas le coloris. l&gt;
C'étail la le cbarme, inappréciable pour
nous, qu'elle avait a Versailles, et qu'elle répandait autour d'elle daos la mission qu'ellc
s'était donnée d'amuser ou de déscnnuyer le
cercle rcstreint 011 Louis XIV aimait a vi1re.
Son caraclere cbangea encore moins que
son esprit. Parvenue a ce dcgré inou'i de fortune, la tete ne lui tourna point, elle resta ce
qu'elle était; ses gouts, ses manieres, son
jugcment sur toulcs choscs demeurerent les
memes. On en trouve mille témoignages daos
ses lettrcs. Elle écrivait le 27 juillet 1686, au
début meme de ceLLe merveilleuse cxistence,
a l'abbesse de Fontevrault, sreur de madame
de Montespan : « Je suis toujours ravie, madame, quand je recois des marques de vos
bontés pour moi; mais je voudrais bien que
l'0us ne me fissic:i poinl de rcmerclmenls,
quelque ehose que je pusse faire .... Je n'ai
jamais cbangé de senliments pour vous; ,·ous
avez touché mon goul et rempli mon estime;
j'ai cru ne vous pas déplaire, et tout. cela,
madame, a subsisLé dans Lous. les temps, el
subsislera Loujours. Mais je vous demande en
grace de me lrailer comme vous me trailiez,
et de m'estimer assez pour croire que ce que
la forlune fait en ma faveur ne m'a point
gatée. Je souffre fort volonLiers tout ce qu'elle
m'attire de la part de gens qui ne me connaissent point, et dont l'opinion m'esl assez
indifférente; il n'cn est pas de meme de vous,
madame, dont I'estime et l'approbation m'ont
été précieuses, el je serais an désespoir que
vous me crussiez assez folle pour avoir oublié
combien votre amitié m'honore.... ~
A.u reste, les hasards de sa vie l'araicn t
admirablement préparée a ce role imprévu.
Sa jeunesse, passée au milieu des écueils qui
l'entourcrent, soit cbez Scarron, soit pendant
son veuvagc, ou au milieu des sociétés qu'elle
fréquentait, l'arl précoce el la vigilance dont
elle cut besoin pour s'y faire considérer ~t
rcspecter, sans cesser d'y plaire, n'a vaient été
qu'un long apprentissage de prudence et de
circnnspection qui la servil infiniment dans
ses rapports avec le roi et madame de MonLespan, et qu'clle eul encore a mellre en
reuvre d'une maniere dilférente sur son nouveau théa.Lre. D'un aulre coté, celte activité
obligeante .et serviable, ce Lempérament infatigable, cette complaisance industrieuse et
insinuante, cet empressement a entrer daos
les peines et les embarras de ses amis,
elle les porta a Versailles quand elle y fut
devenue la personne indispensable de l'intérieur, la compagne du roi, la ressource des
princes, leur intermédiaire et leur confidente,
celle dont nul ne pouvait se passer, toule au
roi et a la famille royale pour laquelle elle se
genait saos cesse, et lenail bon avec sourire
et bonne grace conlre cet esclavage de tous
les instants.
Duc

DE

NOAILLES.

ATTAQUE DE NANTES PAR LES VENDÉENS (29 JUIN 1793). -

Gravure de

BE RTHAULT,

d',:,pres SWEBACH-DESFONTAINES.

L'Exode des Girondins
Il n'était guere moins de huit heures, il y
en avait trente et une que, depuis la demicouchée et le sursaut de Rostrenen, nous
nous trainions de piege en piege, de faux pas
en faux pas. Nous tombions de fatigue, de
sommeil et de faim. Mais quoi manger? de
l'herbe? Et puis, commenl se reposer? Ou
dormir? Nous étions couchés dans l'eau; car
l'orage était si forl que, malgré ces grands
arbres, il tombait sur nous des torrenls; et
nous devions passcr quatre heures au moins
daos celte situation ! 11 paraissait impossible
que le plus robuste y résistat.
Je l'avoue, l'heure du découragement était
venue. Rioufl'e et Girey-Dupré, dont l'inépuisable gaicté s'élait soutenue jusqu'alors, ne
nous donnaient plus que des sourires. Le
bouillanl Cussy accusait la nalure: Salles se
dépitait conlre elle; Buzot paraissait accablé ; Barbaroux meme sentait sa grande ame
alfaiblie; moi, je voyais dans mon espingole
notre derniere ressource, mais j'y voyais aussi
le Lourmcnt de me sí-parLr de Lodoi~ka ! O

dieux!. .. Pétion seul, et c'est ainsi que je
l'ai vu daos toule celle route, Pétion, inaltérable, bravait tous les besoins, gardait un
front calme au milieu de ses nouveaux périls,
et souriait aux intempéries d'un ciel ennemi. Ennemi ! Qu'ai-je écrit? Quelle ingratitude! ll n'y avait plus, dans nos détresses,
qu'un sccours de la Provideoce qui pul nous
sau ver; et ce ,.c;ewurs ne se fit pas allendre
un demi-quart d'heure !
Oui, quelques minutes étaient a peine
écoulées, depuis que notre guide était parti,
lorsqu'il fit rencontre d'un cavalier. Celui-ci
!'examina curieusement ason passage, tourna
la tete pour l'examiner encorc, puis revinl
sur lui pour lui demander s'il se Lrompail,
s'il n'était pas un fédéré du Finislere? Nolre
guide hésile, et pourtant dit : Oui. Alors
nouvelles questions basardées avec myslere:
nouveUes réponses risquées avec précaulion.
On s'avance, on recule, on s'observe, on se
tate réciproquement. Enfin la confiance s'fül
éLablie; on s'explique. L'iaconnu était un
de nos amis, un ami de Kervelegan. Personne encore n 'a,·ait vu nos deux euvo¡-és de

Rostrenen. Je ne sais quel instincl l'avait
poussé amonler a cheval a la pointe du jour,
et a s'avanccr sur cette route pour savoir s'il
n'y rcnconlrerait personne qui cut entcndu
parl~r de nous. Un momenl plus lard, nolre
guide ne le rencontrait pas, car, surpris par
l'orage, il cberchait un abri.
Des que cet ange libéraleur nous fut annoncé, je ne me souvins plus que j'avais
besoin d'un lit, dºun repas, d'un asile conlre
la pluie qui ro'inondait. Je ne songeai qu'il
m'informer de Lodohka. Elle éLait parvcnuc
a Quimper; mais ce n'avai t pas été sans péril.
A.pres lá rencontre de ... elle avail poursuiYi
sa route. Arrivée a Saint-Bricuc, elle avait
ll'Ouvé qu'une dénonciation verÍait de l'v
devancer. Arretée par un gendarme, elle n~
s'était Ül'ée des mains de la municipalité que
par l'adrcsse et la fermeté de ses réponses. O
ma Lodo"iska ! ton courage et ton esprit m'avaient done arracbé aux plus grands des dangers que j'eusse courus! Eh! si tu étais
tombée aux mains de nos persécuteurs, a
quoi m'efll serví de m'elre dérobé aux embuches qu'ils avaient semécs sur mes pas?

�111ST0'1{1.l!
NoLre nom·eau conducleur nous mena
d'abord chez un Pª)'San, ou, sur nolre mine,
nous n'aurions jamais oblenu le pclit verre
d'eau-de-vie el le peu de pain noir qui nous
furent donnés. Une liqueur des iles et de la
hrioche ne nous avaienl jamais paru si bonnes.
On nous introduisit ensuite, a pelit bruit,
chez un curé constitulioonel, a qui on nous
donna pour des soldats qui venaient de faire
la chasse a des réfraclaires. Le bonhomme
nous chauffa, nous sécha, nous traita, nous
coucha, nous cacha jusqu'a la fin du jour. La
nuiL Ycnue, nous nous rendimes dans un
pctit bois oú d'autres amis nous attendaient.
lis amenaient des chevaux pour les blcssé~.
Apres dcu i bcures de marche, il fallul se
séparer. 11 nous en co11ta, sans doute. Les
communs dangers de ce vopge avaient resserré entre nous les doux liens d'une amitié
sainte. J'embrassai Salles; j'embrassai Cussy
et Girey-Dupré. Ilélas ! il était écrit que je
ne devais jamais rcvoir ces deux-la. Tous
cinq, ils allaicnt chez Kervelegan. On parlail
de me mettrc avec eux; mais Quimper enfermait un dépót trop précieux pour que
j'allasse ailleurs. Buzot fut conduit chez un
brave homme, a deux portérs de fusil de
cclte ville. Pétion se rcndit dans une campagne Yoisine, ou Cua&lt;let l'attendait déja.
lliou[c, Il:lrbaroux et moi, nous allames
cbez un cxcellcnt citoyen, dont je n'ouLlierai
¡¡as les boas procédés.
.
Le lcndemain j' y rc~us la visite de ma
chcre Lodo1ska. Ma femme avait fait la faule
d'aller loger a l'auberge, au licu de descendre
cbcz une ancicnnc amie r¡u'elle arait daos la
ville, et ou elle citt été moins en évidence.
~ous n'en poursuivimes qu'avec plus d'ardeur
nolre prcmier projct, qui avait été qu'ellc
louerait, pour un mois ou deux, une maison
de campagne voisine, ou j'irais me réfugier,
el ou nous allendrions ensemLlc le moment
de nous cm barquer.
Ce momcnl ne paraisrnit pas pret a venir. Sur la riviere qui pas~e a Quimper, &lt;t
va se jetcr dans la roer, était une petilc
barriue pontée, mais qui avait déj1 tant
rnyagé qn'ellc avait été mise hors de servicr.
l&gt;uchiltel, qui Yint nous rnir a,·ec Bois-Guyon ,
nous dit qu'il avait fait e:xaminer cette barque,
d qu'au moyen d'unc douzaine de cents
livres de frais de réparation on la ferail
presque neme. La difliculté était de rn procurer des ouvriers; le lravail allait tres lcntement. Des qu'il serait fini, nous nous embarr¡uerions tous, et trois jours de beau temps
suffisaient pour nous por ter a Bordeaux. Je
lui dcmandai quclles mesures avaient été ou
devaieut etre priscs pour que les commis,
chargés de la visite et de l'examcn des passcporls, dans tous les balimenls qui descendaient la rivicre, nous laissassent passer ; et
quelle espérance un peu raisonnable nous
pouvions avoir d'échapper aux corsaires anglais, qui couvraient alors l'Océan. Ouchatel
répondait vaguement que toul cela était facilc;
('~pendant il n'indiquait aucun mo1en. C'était
un jeunc homme intrépide que Duchátd;
mais sa légerelé, son imprudencc allaic11 t

"------------------ ------------------jusqu'a la lémérité. En ce moment, par
cxemple, il logeait a l'auberge et sous son
nom; il se promenait par loute la villc, ne
cachait a personne qu'il élait dépulé et proscrit; enfin, il faisait publiquement fréler
celle barque; et nous étions trop heureux
c¡u'il eúl bien rnulu consentir de ne pas dire
rru'clle dcvait servir encare a d'autrcs qu'a
lui.
Ma Lodo'iska cependant venait de trouver
a la campagne une jolie petite maison avec un
assez grand jardín. Elle m'y attendait; j'y
volai ; je te laissai, mon chcr Barbaroux,
mais tu me le pardonnes : tu sais quelle
passion j'avais pour elle, et comme elle en
était digne! .Je t'ai vu au milieu des plaisirs
variés dont t'enivraient tour a tour mille enchanteresses allirées par La beautó, mais
aussitót délaissées par ton inconstance; je t'ai
vu cent fois envier les dél ices de ccl amour,
a la fois vif et tcndre, respecturux et fortuné,
toujours fidele et toujours nouveau, de ce
véritable amour que m'inspirait, que me rendait mon épouse.
D'abord, en cas d'attaque, elle me construisi t une retraite impénétrable aux assassins.
Nos précautions ainsi prises, nous nous abandol\Jlames a la douceur présente de notre
position. Nous reprimes cettc vie simple et
solitaire qui a, ait pour nous tant de cbarmes
et qu'il nous avait été si pénible de quitter.
Peu de personnes venaient troublcr notre
délicieuse retraite, et ce n'était jama is que le
soir. Tout le jour nous jouissions du bonheur
d'elre ensemble. Eh! pourquoi le jour n'av.tit-il que vingt-quatre heures ! Qu'ellcs étaient
belles ces journées, obtcnues apres tant
d'orages, hélas I et que tant d'orages enoore
allaient suivre ! O Penhars ! lieux a jamais présents l.t mon souvenir, devenez chers aux
vrais amants ! Vous m'avez rendu tous les
délices d'Évry 1 •
Aussi ne voulus-je point quiller Penhars
pour aller daos la barque. J'attendais d'ailleurs l'embarcalion plus sure que Pétion et
Guadet faisaient préparer dans Brest. La
harque partil emportant neuf vopgeurs.
C'étaienl Cussy, Duchatel , Bois-Guyon, GireyOupré, Salles, ~frillant, Bergoin ', un Espagnol, nomme Marchena, digne et malheureux
ami de Brissot; et HioulTe, bien désolé de ne
pas partir avcc nous. Les deux derniers
étaient venus comballre avec nous pour la
liberté daos Caen, et depuis ils avaient voulu
partagcr tous nos périls.
Au moment du départ seulemenl, Guadel,
Iluzot et Pétion avaient fait dire qu'ils se
r ~ndraient incessamment h Bordcaux par une
autre 1 oie. J'ayais, depuislongtemps, annoncé
que je suivrais leur destinée; et, tres heureusement pour lui, Barbaroux venait de prendre
la petile vérole. Je dis heureusement, car
Lous ceux qui ont mis le pieJ drns ce malheureux baleau ont été bienlót pris.
Au reste, voici l'instant de rapporter que
13'.. était venu, comme je l'avais prévu, nous
1

1

l. Louvet el Lodoiska ¡,as;ércnt a·Pcnhars
miare quinzainc de septembrc 1}93.

2. Bergoeing, dépulé de la G1ronilc.

la pre-

chercher a Quimper. 11 n'eut pas de peine a
lrouver Ducha.te!. Cclui-ci, ne voulant plus
confier nos sccrrls a personne, lui dit que
nous étions dans les environs de Loricnt.
Jleurcusement les commissaires monlagnards n'osaient cncore entrer dans le Finistcre, ou l'opinion publique les réprouvait
toujours. lis s'y faisaienl prc'céder par des
émissair11s chargés de préparer les jacobins a
coups d'assignats. Un partí maratiste commencait a levcr la tele dans le club d~ Quimper. On y molionoait de faire des visites domiciliaire, dans les maisons voisines de la
ville, ou le bruit courait que des trai.tres ii
la patrie étaient recélés. Le bonheur de Penhars était lrop grand; il ful court; a peine
il commen~ait, quand il y fallut renoncer.
J'allai me jeter, a quclques licues de la,
· dans une maison isolée, ot1 d'excellcntes gens
me prirenl en pension . Séparé de mes amis,
séparé de Lodo'iska, j'éprouvais un ennui
morlel. C'est la que je fis mon hymne 11(,
morl. Je voulais, si je Lombais aux mains de
mes ennemis, le chantcr en allant a l'échafaud.
AIR :

Vei/1011s

1111 .rnfot

&lt;le l'empire!

Des vils oppresseurs de la France,
J'ai Mnonce les attentats :
lis sont vainqueurs. et leur vengeanre
Ordonne au~~itól mon trépas.
Liberté! liberté! rerois done mon Mrnier liommage !
Tnanli, f1-a¡lpez ! l'h~mme libre e11Yicra mon rtestin
·
Plutñt la mort que l'esclavagc,
c·est le ,reu d'un répuhlicain !

Si j'a\·ais sen·i leur fnrie,
lis m'auraient prodigué de ror !
J'aimai micux servir ma patrie,
J'aimai mieux reccvoir 1a mort.
l,iherté! libet·tél quelle ame, 1t Ion feu ne s·anime!
1\rans, frappez I l'homme libre en viera 111011 destin :
Plutót le trépas que le crime,
C'est le vreu d'uo républicain !
Que mon &lt;''temple vous in~pire,

Amis, armez-,·011s pour vos lois;
.lvec les 1·ois Collot conspire,
Éc,·asez Collot et les rois !
J&gt;agne !
Hobcspicrre, el vous tous, rnus tous que le meurtre accomTyrans, lremblez I vous de,·ez cxpier YOS forfaits :
Plutót la mort que la Montagne,
Est le ct·i du fier Lyonnais !
El toi, qu·:, rcgret je dé!ai:;se.,
Amante, si chere a mon cCCUl !
Banois teute indigne faiblessc,
Sois plus forte que ta douleur !
Liberté t liberté I ranime el soullens ,ou courage !
Poui· toi, pour moi, &lt;1u'ellc porle le poid-; de '-CS jou,....,:
Son sein, peut•Ctrc, enf,•rme un gag-e,
L'unique frnit de no-; amours !

Oig-ne éponsc. sois digne mere,
Prcn,1s ton éle,·c en son berc&lt;::au !
Hcdi:i-lui souvt:nl que:son pere
Mourul du trépas le plus heau !
Liberté! liberté! r¡u'il foffre :;0,1 plus pur ltomma:;,• !
Tr,·ans, tremblez 1 rcdoutez un t-nr ,nl généreux !
Pluttlt la mort que J'escl"'ªge,!
Scr·:t le premicr de ses vreux !
Que si d'uu nouveau Rolie,pierre
Ton pays était tounneoté,
Mon lils, ne venge potnl ton pl•rc,
Mon lils, ,enge In hberlé !
Liberte I liberté I qu·un sur.ces 111eilleur l'accompJg11e
·ryraus, fnyez 1cmportez ,•os enfans odieux !
Plutól la mort que la Monlagnr,
Sera le cri de nos ncveui 1
Oui, de• bourreaux ele l'Abbaye
Les succés ;,lfreux seront court" 1
Un monstre effrai·ait sa patrie,
t:ne filie a tranché ses jours !
Liberte! liberte! que ton hras sur eux se promCue !
Tremblez, tyrans I vos forfaits appellent nos Yertu,:
llarat est mort cha1:g~ Je haine,
Corday vit aupres de Brutus!

}!nis la foule se prcsse et crie;
Peuple infortuné, je t'entends!
Adicu, ma íamille chérie,
Adieu, mes amis de vingl ans !
Liberté! liberté! pardonne a la foule al,usée !
llai,, vous, tyrans ! le Midi pcut encor ,ous punir:
Moi, je m'en vais dans l'Élysée,
Avec &amp;ydney m·entrctenir!

.J'étais depuis plus de quinze jours dans
cette relraite ou le temps me semblait bien
long, quand un garde national vint m'y rlemander. C'était un inconnu, qui m'avait
rcndu Je plus important service. Au moment
ou ma Lodo'iska, dénoncée au club par un
homme qui avait dit, en propres termes, que
puisque la femme de Guadet avait été mise
en état d'arrestation, on pouvait bien y meltre la sreur de Louvet; en ce moment il avait
,:1é l'avertir, et l'avait recueillie chez lui.
~laintenant il venait m'inviter a partager son
asile. Jugez de ma joie !
En attendant que la nuit ful venue, le hienÍJisant cnroyé de Lodo1ska prit quelque repos.
ll en avait besoin; car j'aurais du rccevoir la veille une lettre de ma femme, lar¡uelle ne m'était parvenue que le matin
meme de ce jour. Lui cepeodant comptant
que je me rendrais, la nuit derniere, a un
rndroit désigné, m'y avait allendu jusqu'a
l'aurore et par un affreux temps; inquiet de
ne m'avoir pas vu, il avait fait plusieurs licues
pour m'apporter un nouveau billet de roa
femme, et pour m'ollrir tout ce qui me conriendrait chrz luí. Tant dt! zcle me paraissait
plus étonnant de la part d'un homme qui ne
me connaissait quede réputation; maisj 'avais
affaire a!'un des mortcls les plus généreux et
lés plus extraordinaircs dont cette terre puisse
se glorificr. füen ne lui coutail lorsqu'il s'agissait de rendre service a ceux qu'il cr,1yait
mériter son estime.
11 nous cacha tous deux dans une ehambre au-dessus de laquelle logeait un gendarme
r¡ue ses camarades visilaient toute la journée;
et ceux-ci frappaient souvent a nolre porte,
croyant que c'était ccllc de lcur ami. Y araitil quelque dangereux message a faire, il s'en
chargeait. Un vil coquin, digne commissaire
du pouvoir exécutif, venait d'arrirer, apportant des ordres secrets : il allait l'aborder,
hoire avcc lui, tacher de sarnir ce qui l'amcnait. Barbaroux était sur le point de manqucr
d'asilc; il oíl'rait de faire mellre dans notre
petite chambrc un troisiemc lit. o·es visites
domiciliaires étaient orJo::mées : n'imporle,
il ne sou!Trirait pas r1uc nous r¡nitlassions sa
maison; lui-meme il nous fai,ait, avcc une
prompLitudc el une adressc sans égalcs, une
cache en bois, difficile a décou,·rir. A l'époque critique ou presque toutes les maisons
étaient fouillées, ma Ít:!mme et moi nous pafsames un jour, un jour tout enlier dans cettc
niche; lui cependant attendait lranquillement
dans la chambre, et si les inquisiteurs rcnaient a nous découvrir, il les combattrait
av~c moi jusqu'au dernier soupir. L'embarcation toujours attendue était bien diO'éréc :
il irait a tout risque prendre des informations
et presser l'instant du départ. Nous aurioos
pcut-elrc bcsoin de passeports : s'il ne pou-

vait nous en procurer, il nous en fabriquerait. En attendant l'embarquement, qui pourrait tarder bcaucoup encore, ma femme parlait de ten Ler vers Paris une incursion bien
nécessairc au salut des débris de nolre mince
fortune : afin de pouvoir aider ou défendre
ma femmc au besoio, il irait el vendrait arce
elle.
Enfin, j'étais inquiet de Pétion, de Guadet, de Buzot; il avait, depuis si longtcmps,
un si grand désir de les voir ! si _je ne craignais pas de lui confier le lieu de leur retraite, il irait les embrasser de ma part. Au
reste, il ne céderait a personne l'avantagc de
nous accompagner avec ehevaux, armes et
provisions, jusqu'au bord de lamer, le jour
que nous parlirions.
Au reste, c'était un homme universel que
nolre ami; bon marin, bon militaire, bon
médecin, menuisier adroit, serruricr habile,
grand marcheur daos l'occasion, au besoin
maitre d'escrime; propre encare a une comptabilité, a une administration, fort bien dans
un bureau, dans un cabinet, daos une manufacture, dans un comptoir. Mais ce qui contribua bcaucoup a lui concilier toute mon
estime, ce fut le goíit que je lui reconnus
pour les sciences douces, pour ces beaux-arls
qui annoncent les penchanls tranquilles ou
vertueux de ceux qui les cultiven!; il était
peintre, dessinateur, archi tecle et botanistc ;
et daos son intérieur, que de qualités aimables et solides! économe a la fois et libéral,
laborieux et désintéressé, attcntif et doux a,·ec
ses domc,liques : si bon al'CC son enfant ! si
tendre avcc sa femme ! Oh! quand je l'eus
vu dans sa vie privée, cambien je m'cnorgueillis d'avoir conquis son ami lié!. ..
~

Cependant il y avait trois srmaines que
nous étions chez notre généreux ami, et nous
commcncions a déscspérer de i'l'mbarcalion
tant promise, lorsque, le 20 seplembre, on
rint me chercher. Hélas ! oui, on ne wnait
chcrcher que moi ! Jusqu'alors on m'avait
assuré que rien n'empecherait que ma femmc
ft!L recue a bord du batiment; on vint, dans
cctte triste soirée, nous apprcndre que l1•s
circonstances étaienl telles qu 'il était impossible qu'une femme cutral dans le vaisseau
saos nous comprometlre lous, et que le capitaine se voyait, a regret, obligé de déclarer
qu'il n'en recevrait aucune. Que! coup de
foudre pour ma Lodo1ska ! Je ne voulais pas
partir, puisqu'ellc ne partait pas. Elle sentit
qu'une telle résolution oc pourrait que nous
perdre, elle exigea que je m'éloignasse. Quant
a elle, aidée de notre ami, elle parlirait incessammcnt pour Paris, et, apres y avoir ramassé les débris de notre fortune, elle viendrait me rejoindre a Bordeaux , ou nous
reslerions ensemble, si l'insurrection s'y soutenait, et d'ou nous partirions pour l'Amérique, si les tyrans l'avaient emporté .... Que
de vains projets, grand Dieu ! A quels nouveaux périls je courais ! Que de peines, que
de fatigues j'allais chercher I En quels lieux
te retrouverais-je, o ma Lodo'iska !

L'EXODE DES G~01YD17VS -

Je partis, je la laissai. .. j'eus !'horrible
courage de la laisser encore !. .. 11 était cinq
heurcs du soir, c'est-a-dire qu'il fairnit encore plein jour quand je sortis de la ville a la
vue de tout le monde. A deux cenls pas un
chevaf m'attendait, un ami sur était mon
guide, nous avions ncuf grandes lieues de
pays, a peu pres quinze fümes de poste, a
faire. 11 fallait etre dans la chaloupe, qui dcvait nous conduire au batiment, a onzc heures
au plus tard, car le coup de canon qui ordonnait le départ du convoi et de !'escorie serait
tiré a minuit précis. A deux licues d'ici, j'allais Lrouver mes chers cofü:3ues qui m'attendaient, En effet j'cmbrassai Guadet, Buzot et
Pétion, mais Barbaroux vinl longtemps apres;
il nous fil perdre une grande heure. Pourtant
il n'était pas minuit quand nous arrivames
au bord de lamer. Les armateurs nous avaient
joints sur la routc. Non contents de ne vouloir rien accepter pour nolre transport a Bordeaux, qui leur faisait cepeudanl courir de
grands risques, ils nous offraient leurs bourses; nous refusames. Arrivés a l'auberge ou
ils nous avaient fait préparer a souper, nous
y apprimes que la chaloupe que le capitaine
devait emoyer pour nous prendre n'avait pas
encore paru. Nous attendimes pres d'une
demi-heure, mais en vain; et ce qui redouLlait nos alarmes, c'est qu'a coté de la ehambre ou nous soupiom, se trouvait une autre
chambre ou deux hommes buvaieot ensemble;
!'un desquels n'était rien moins que le commrndant du petil fort qui domioait la plage
ot1 nous comptions nous cmbarquer, et qui
avait cinqt::ante hommrs de garnison. Que de
contretemps ! que de sujets de crainle pour
nos armateurs qui araient calculé que nous
lrouverions la chaloupe prete, et le commandant endormi ! L'un d'eux courut réreiller des
p&lt;lcheurs qui, mo1ennmt triple salaire, consentircnt a nous rcccvoir dans leur barque;
mais il fallait attcndre que la maréc montante vintla mcllre a flot. C'était encorc tro·s
quar!s d'heurea pcrdre. Pourcomble d'cmbarras, c'étaittroisquarts d'heure 1t passerdans le
voisinage du commandant. Ileureuscment il
avait déja bu si raisonnablement qu'il ne songeait gucre a s'inquiéter quels gens s'imp:iLienlaient acoté de lui. La barque nou, recut
sans accident; mais n'était-il pas trop tard?
ll élait plus d'une heure, nous aurions dú
nous embarquer bien avant minuit.
11 fallait ramer une licue pour doubler une
pointe ou le raisscau, qui devait rcster un
peu en arricre des conrnis, arnit ordre de
nous attendre. Nous ne l'y trouvames point.
Ne l'avions-nous pas fait attendre trop longlemps ! Si le convoi était parti a minuit précis, n'arait-il pas été forcé de retirer les
ancres en fin, el de suivre ! Nous nous mimes
a courir des bordées daos celte rade de Brest,
si vaste que le vaisseau désiré n'y était plus
qu'un petit point difficile a découvrir, surtout pendan! la nuit. Elle fut longuc, la nuit ;
je n'en avais pas encore passé dans les agitations d'une impatience aussi cruelle; l'aurore
ne se montra pas moins défavorable; elle
nous décomrit une immense nappc d'eau sur

�1f1STO'J{1.Jl
faquelle nous ne vimes floller rien. Nos mon- calomnie ne manquerait pas de nous y pourlres, a chaque instanl consullées, marquent suivre; elle serait crue, en affirmant que nous
six heures, sepl heures, sepl heures et demie ! y avions passé volontairement. .Nous y laisseloule espérance nous abandonne. Qu'allons- rions, avec la ,·ie, un bien plus précieux,
nons devenir? La terre el la mcr sont en ce l'honneur. Aussi, devant un corsaire de cellc
moment également dangereuscs pour nous. nation , ne nous restait-il qu'une ressource,
JI était aisé de voir sur les figures de nos el la résolution en était prise: c'était de nous
armateurs que les memes pensées les affli- jeter a la roer pour ne pas tomber daos ses
geaient. que le meme découragement lrs mains.
al'ail saisis. Depuis un bon quart d'heure,
Mais qui garanlissail que les b:.Himents en
couchés pres de nous dans la barque, ils ne \'Ue fussent eonemis? D'ailleurs étaient-ils
prenaien t plus la peine de rPgarder la mer. armés? Enfin, ou nolre pau\'fe capitaiue,
Un d'eux pourtant se releve nonchalammenl, mainlenant embarrassé de nous, allait-il ehertourne la tete arec lenleur, el de l'air d'un cher un asile? En quelque port de France
homme bien sur de ne rien découvrir. Toul a qu'il cnlral, n'y lrouverait-il pas des ennemis
coup son maintien s'anime, il pousse sa voix . acharnés a sa perle prcsque autant qu'il ,la
Lotre?
- Tel batimenl? demande-t-il.
On répond oui.
Nous nous gardions bien de lui commu- Te! capitaine?
niquer ces réllexions qui n'auraient fait
Cn otti nous vint encore.
qu'augmenter sa peine; mais on Yoyail assez
11 se relourne vers nous les bras ouverls, daos tous ses molll'cments qu'aucun des danil nous embrasse transporté de joie :
gers de sa bizarre position ne lui écbappait.
- Vite, vite, au vaisseau, dit-il.
Depuis deux heures naviguant en sens conAvec quelle légereté le plus pesant d'entre traire, nous étions sur le poiut de rentrer
nous s'y grimpa !
dans la radc; le capilaine, alors, jugeant que
- Voila votre pclil logcment, nous dirent la tele de son second devait elre p!us tranles armateurs qui venaient de nous amcner quille, et que les fumées de l'eau-de-vie,
dans la chambre du capilaine.
qu'il se reprochait d'avoir fait distribuer a
Puis ils s'informerent si le convoi était fort trop forte .:losP, avaient eu le temps de s'aen avant.
battre, monta sur le pont.
Le brave Écossais qui commandait le bali- Ah ca, dit-il, qu'on m'écoule en siment leur dit qu'il a,ait défilé a minuit lence ! Je suis le maitre ici: personne n"a le
précis.
droit de commenter mes ordres. )lalheur a
- Pour ne pas me rendre suspect, j'ai quiconque s'en aviserail ! Yos crainles sont
enfin démarré, poursuivit-il. Bienlol je suis ridicules, mon parti est pris; j'entends aller
resté en arriere malgré mes matelots, mé- en avant; qu'on se taise et qu'on obéisse' I
Il ordonna la manceuvre en conséquence ;
contents de mes manreuvres; j'ai perdu mon
tcmps. Je parlais eofin quand j'ai cru voir et le second, n'osant plus dire un mol, l'orquclque chose. J'ai fait voile de ce colé; dre ful exécuté.
Ainsi nous échappions au prcssanl péril
mais une minule plus tard, lout élait dit.
Quoique bon roilier, ajoula-t-il, je ne puis de la rentrée dans un porl de France; mais
guere espérer d 'alleiodrc le conYOi q u'ii la a présent pomions-nous raisonnablemenl eslin du jour. Ainsi privé d'cscorle je crains pérer d'échapper a l'étranger 7 Il nous faudrait peut-elre naviguer sans escorle jusqu'au
l'Anglais.
- Au risque de perdre le batiment, s'é- lendemain soir, car le convoi avait actuellecricrenl nos généreux armaleurs, allez, cs- ment douzc heures d'avance sur nous. ll est
sayons a toul prix de sauYer ces braves gens! vrai que nolre grande flolle, récemment sorfü nous embrasserent, renlrerent dans la tie de Brest, forcait les corsaires anglais a se
tenir plus éloignés; pourtant peu de jours se
barque, et s'en allerenl aIlrest.
Nous suivions la route opposée, nous la passaient sans qu'on en signal:.H quelquessuivions depuis deux heures, lorsque cinq uns sur la cole. On sent que nous n'étions
batiments apparurenl, rangés dcvant nous, rien moins que tranquilles.
en cercle a l'horizon.
Notre navigation de ce jour fut heureuse;
la nuit nous donnail peu d'inquiétude, elle se
- Corsaire anglais ! cria l'équipage.
En Yain le capitaine leur dit qu'il fallait passa bien; mais le lendemain, d'assez bonne
avancer, qu'on ne poul"ait distinguer encore. heure, les batiments s'apf;rcurent al'horizon,
Les matelots murmurerent, et le second, jetés devant nous a peu pres comme ceux de
r¡ui avail bu, portanl la parole pour eux, la veille:; seule~ent, au lieu de cinq, ils
déclara qu'on ne prétendait pas, pour des étaient huit. L'Ecossais se fil apporter ses
passagers inconnus, courir le risque d'etre lunelles d'observalion, il les Lint braquées
wnduit en Angleterre. Notre brave Écossais plusieurs minutes; apres quoi il affirma qu'il
vit la révolte prele a éclatcr; il revira.
reconnaissait des Fram;ais. Le fait esl qu'il
Assurément nulle renconlre ne pouvail ne pouvait encore distinguer. Un autre fait,
nous etre plus facheuse que celle de l'An- c'est qu'il avail pourtant raison et lrop raiglais. La Grande-Bretagne devait elre pour son. Quand il fut moins loin, il le vil bien,
nous la terre maudite. Quelle que pul aYOir que c'étaient des Franyais. Nous n'ignorions
été la violence qui nous y aurait conduils, la pas plus que luí que nos signalements avaient

élé enYoyés a tous les capitaines de vaisseau
de la république, avec injonction formclle de
l'isiler tous batiments en mer, et surloul d'y
examiner les passagers. Eh bien! nous lombions daos la grande llolle de Brcst. Vingldeux vaisseaux de ligne el douze a quinzc
frégates étaient devant nous. Jugez de nos
transes a ce magnifique speclacle ! 11 nous
fallut longer, sur tout son front, celle formidable ligue. Quoique enfermés dans la chambre du capilaine, nous dumes encore nous
jeter venlre a terrc; quelque sans-culotte de
bas-bord, s'il avait apercu quelque pasrnger,
eu t pu motionncr de voir un peu qui e'était;
et je doute qu'alors nos passeporls nous eussent sauvés; n'avions-nous pas d'ailleurs avec
nous ce Pétion, dont la figure était si généralement connuc, et qui, de peur d'etre Lrop
méconnaissable, s'avisait d'al'oir, a moins de
c¡uarante ans, la barbe et les cheveux blancs:
notre brave capitaine cependant se tenail sur
le pont, d'un air assuré, prél a mentir au
premier porte-voix qui l~ queslionn&lt;!rait. Aueun ne lui dit mol, nous en f11mes quillcs
pour la pcur.
Au moins nous étions délivrés pour quclques heures de la crainle des corsaires anglais. Tout alla bien dans la journée, mais
vers le soir, comme la grande llolle était
rcstée daos sa croisiere, fort loin en arriere,
et absolument hors de vue, nous apercumes
des batiments en avant. Le capitaine recommenca ses eomplaisantes observal!ons, dont
nous savions d'avance le résultat; en effet, il
ne manqua pas de dire:
- Ce sont des marchands fraocais.
Ponrtant il ne tarda pas a reconnaitre
qu'un de ces prélendus marchands se rapprochait beaucoup de nous, et portail du canon; il continua, comme il pul, d'affecter
devant son é,¡uipage un air lranquillc; mais
il nous dil tout bas :
- Je joue gros jeu; si ce n'esl pas notre
convoi, je suis demain en Angleterre.
C'était le con\'oi, mais le danger, pour etre
un peu moins grand, ne cessait pas d'etre
mortel. Le batimcnt dont nous étions actut-1lcment tres pres, était une des deux frégales
de l'escorte: elle s'était mise en panne pour
nous attendre et nous héler. Des que nous
fumes a portée du porte-voix, nous cntcndimes ce premier inlerrogat assez inquiélant :
- D'ou venez-vous?
- De Brest, répliqua nolre capitaine, d'un
air tres ferme.
Alors on ,lui fit cctle obscrvation de mauvai s augure :
- Vous étiez bien arriéré.
A quoi il répliqua :
- J' ai été anssi Yi le que je l'ai pu.
- 11 faut que Yous soyez bien mauvais
voilicr, lui dit-on, peu obligeammenl.
A cela poinl de réponse.
Enfin la question menapnle arrira :
- Avez-vous_des passage1·s it bol'd?
Notre franc Ecossais fit aussildl relcntir

crits. Le nnvir,: l' Jndusll'ie ap,&gt;arlenail aux frcres Poulic¡uc11, dr 13rcst, 1p1i 1'ollflt1i,i,·1'11l cux- rncmcs lrs (, iru11-

dins i, lrnrd. \'. l°ATE1.. Charlo/le CnrJay et /es (,irourl i11s. passirn.

1. Ce capilainc s'appclail Grauger. 11 ful cor,damné il
mort, le 8 frimairc an ti, ponr a ,•oir rcc11c11li les pl'(1S-

�1

111ST0'1{1.Jl
l'air du non le plus vigoureux: sur quoi le
gucrrier mil sa chaloupc en mer.
Pour cctlc foi~, il était clair que notre
malheurcux capitaine allait etre Yisité; nous
tremblames pour lui. Quanl a nous, résignés
1t toul événement, nous jeta mes a l'eau tous
les papiers qui auraient pu compromellre qurlques ami~, et nous bandames nos pistolets.
Cette chaloupe ne méritait pas des apprets
si lugubres; elle venail nous remorquer a wn
vaisseau, qui ne l'envoyait que pour cela. On
nous conduisit ainsi jusqu'a ce que nous eussions atteint le r.onvoi, et ce ne fut pas a nos
yeux une des moindres bizarreries de ce
voyage, que de nous voir ainsi protégés par
l'un des ba.Liments essentiellement préposés a
nous perdre.
La nuit suivante nous eumes gros temps;
a la poinle du jour, c'était presque une tempete : notre équipage voulait imiter quelques
marchands qui relachaient a la Rochelle ;
déja ses réclamations prenaient le ton de la
révolte; la fermeté de notre Écossais, aidé de
qualre ccnts livres d'assignats que nous dislribuames entre les malelols, nous déroba 1t
ce nouveau péril. 11 est uai que l'Ocfan
cnLr'ouvrait quelquefuis ses profonds abimes;
mais tous ses Oots soulevés élai~nt moins
redoutables que les Oots de cette multitude
insensée, qui, sur une terre ingratc, nous
appelait slupidement a l'échafaud.
Le beau temps revinl a midi. Notre capiLaine araiL beau faire, il march:iit toujours
mieux qu'aucun des batiments de la flolle.
Le signa! de diminuer les voiles fui fut fait
plusieurs fois par le vaisseau commandant-;
il les diminuait loujours, et toujours il allait
trop vite. Cetle circon~tance l'inr¡uiétait; et il
y avait a craindre que le commandant ne pril
des soup~ons s'il venait a remarquer que ce
batiment, qu 'on voyait aujourd'hui toujours
en avant du convoi, était celui qu'on avait
trouvé la veille si fort en arriere. Au reste,
si ces erain tes étaient fondées, nou ~ aurions
trop lieu d'en elre surs a l'eatrée de la riliere
de llorJcaux. C'étaiL la qu'une rcconaai~sance
1:énéralc JL•vait clre faite par lt&gt;s batiments
,·onrnycurs. Nous y arriYamcs a cinq bcures
du soir; le Yaisscau commanJJnl laissait
Jéíil,·r dcv.,111 l11i 1foq11c ba1im1 ni, et le hélait
1t snn p.1ss~g,1. N,nc cap:taine fllaiL l'un Jl's
preruicrs; la terriLle qnc.;l 0:1 lui fut renou,·eléc :
- Avc:;-1'011s des passagers it boril?
11 r~punJit commc la vt:ille, el d'un loa
non moins ferme, et le sucte, ne fut p:is
moins bcurcux.

Cependant la marée, qui en montant nous
avait déja fait faire pres de dix lieues, commen~it a descendre, il fallut s'arreter. Notre
capitaine eut l'attenlion de jeter l'ancre a
quel(_Jlle distance des au tres batiments; et,
des que la marée cessa de descendre, il fil
mettre a la riviere ce qu'il appelait son canot.
C'était un des plus petits, un des plus freles
batelets qu 'un Parisien eu t pu voi r sur la
Seine. Nous y descendimes douze personaes,
doat le capitaine, et quatre matelots pour
Tamer. Je n'ai pas besoin de dire que le caaol
était plein; il l'était au point de n'y pouvoir
faire, sans témérité, beaucoup de mouvcments. Notez que cette riviere était la eacore
une espece de mer. Elle avaiL dcux lieues de
large. Plus loia, ce fut pis. La meme masse
d'eau se trouvait resserrée daos un canal
moitié plus pelit. Son cours, excessivement
plus rapide, était en quelques cndroils embarrassé de bancs de sable mal connus de nolre
Écossais. Quant au batelet, il lui restait a
peine deux pouce;i de bord. De temps en
temps, la moindre oscillation nous mena~it
de chavirer, et tres souvent la vague entrait
dedans. C'étaient la pourtant nos moindres
daagers !
Nous partions ainsi pour éviler la deraiere
reconnaissance des comoyeurs, et surtout la
,i,ite du fort de Blaye. Malheureusement il
était déja jour. L'homme de quart sur le
Yaisseau commandant nous Yit passer; il 1,e
nous héla que pour nous ordonner &lt;le ne pas
trop approcher de son bord. Apparemment il
crut, comme nous l'avions espéré, qu'1111
misérablé peLit batelet ne méritait pas d'aut1·c
attention. Au fort de Blaye, ce fut encore
mieux : on ne nous dit pas un seul mol.
Arril'és au Bec-d'Ambez nous descendimeF.
Nous y élioas enfin, daos ce déparlemeat de
la Gironde; et la, nous croyant non seulemeal en sftrelé, mais en mesure Je combattre les ennemis de notre patrie, il ne tint
a rien r¡ue nous ne baisassions cetLe terre
délivrée ! O malheureux humains ! vos joies
sont quelquefois aussi follement placées que
vos tris tesses' !
Le capilaiae se rendait a Bordeaux. Nous
nous coLisames pour lui faire une somme de
dcux mille livres, qu'il accepla. Nolre intcnLion était d'y joindre roille écus, que no1:s
comptions trouver aisémenl a emprunter da11s
toute la villc, ou il ne nous précéderait apparemment qne de vingt-quatre heures. Je
ne sais pas s'il reslait deux cents francs
1. [,e débarquemrnt m Bcc-d'Ambcz s'cffcclua le
2~ scplcmbrc 17!l3.

dans la boursc du plus riche d'entre nous.
La maison 011 nous vrnions de descendre
apparteaait a un parenl de Guadet. Personne
n'y était pour nous recevoir; nous allo.mes a
une auberge voisine, ou Guadet, avec sa confiance ordinaire, ne fit nulle difficulté de dire
son nom. Des lors il devint facile de devincr
qui nous étions Lous. Cette imprudence fut la
cause principale de tous lrs dangers c¡ni
vinrent presque aussitot nous assaillir. De l1t
vint qu'on fut d'abord sur nos traces a lous,
et que bientot nous n'eumes plus un instanl
de repos.
Les clefs de la maison étant arrivées, nous
nous y retirames pour y causer 11 notre aise
de nolre siLuation. On avait dit 11 l'aubergc
des choses bien surprenantes, et que Guadet
affirmait impossibles; qu'a Bordeaux, les
maratistes venaient de l'emporttlr; que la
municipalilé et le déparlement étaient en
fuile; que les représentanls du peuple y
enLraient ea force. Quoi qu'il pul etre de ces
bruits, nous pensames qu'il ne convenait pas
de aous eafourner tom dans celte ville, avant
de les avoir vérifiés. Guadet, qui connaissait
toutes les isme,, offrit de s'y rendre, et
voulut emmener Pétion.
Ils revinrent Je lendemain, trop heureux
d'avoir pu eatrer saos etre vus, et d'en etre
sortis sans avoir été arretés. Tout ce qu'on
nous avait &lt;lit était vrai. La, comme ailleur:a,
les honneles gens périssaient par leur fa:Llesse. U n'y avait pas cinr¡ jours que la
bonne et brave jeuaesse de Bordeaux, asserublée en armes, avait été demander au département la permission de désarmer la seclion
Franklin, ou les brigands lenaicnt leur pla('e
d'armes. Au lieu de profiter de ce mouvcmeat, les administrateurs avaient répond,1
qu'il fallail attendre, palien ter, n'employrr
que la douceur, etc.; et le lendemain, la
seclion Franklin a1·ait culbuté Bordeaux. A11
reste, les administratcurs y avaieal fait faules
sur fautes. 11s avaicnt pu souffrir tranquillcment, au jour de leur Loute-puissance, que
les commissaires monlagnards, postés a dix
lieues de fü, s'emparassent Ju chtl.Leau Trompelte, et de tout ce qn 'il conlenait de provisions de guerre et de bouchc. De meme, il
les avait l'US tranquillement prendre posscs•
sion du fort de Blaye, d'ou les roontagnards
avaieat, saos éprouver la moiudre résistancl',
éconduit deux bataillons borJelais, auxqucls
ils avaient substiLué deux bataillons rivolutionnaires: ce qui cst toul dire.
Avcc tant dr, moll1·sse il follait nécessaircment succomi,'r.
LOC\ºET.
(A suivre.)

LES FEMMES DU SECOND EMPI RE

La princesse Matbilde el ses amis
Par Fréderic LOLIÉE.

TI 1

Caro, étaient des coutumiers encore. EL il y
En politique,
en toutes choses , elle
. comme
.
avait des allants el des vcnants saos cesse le se prononcait
par
1mpulsion,
par sentiment.
, 9ue no~s sommes loin d'avoir épuisé Ja moi~s possible d'bommes politiques, ~ais
Elle était femme et bien Ít'll,lme sous ce rapserie d~s v1sages de connaissanee daos le cerclc
d~s mtellecluels par sfrit·s, des peintres, le
en contmuelle transformation de la princcsse d1manche, entre le c,mchcr du samedi et du port. C'est ainsi qu'au moment de la ouerre
d'Orient, ses sympathies, ses relations de faMathilde!
lundi, des hommes de letlres, le mercrcdi. mille, ses altacbes personnelles l'inclinant
Flaubert eut son couvert mis a la table des
On réservait le jeudi a la famille, que rrpré- vers la Russie, elle ne pouvait pardonner a
graads hommes. II s'y montrait, fidele a sa
sentaicnt, d'ordinaire, le comle et la comtesse l'~m~ereur l'alliance anglaise; tout ce qui se
6
nalure exub rante. Une ápres-midi il aYait cu
~ri_m~li; et 1~ reste du tcmps appartenait aux fa1_sa1t en Anglelerre ou venait d'Angleterre
la pensée c?rdiale d_'amencr avec l11i, pour le mllmtlés cho:sies.
lm paraissait a ¡wiori détestable. Elle avait
pres_eater a la prmcesse , son ami Louis
O~ parlait de toules choses asa tab1~, de aussi cette particularité qu'elle détestait l'Au~o~ilbet. 9uelle facbeuse inspiration avaiL
poht1que, par a~cid~nl, et lorsqu'un événev1S1té, ce JOur-la, a son déjeuner, le poete ment ~c_Luel y reJeta1t forcémeat les esprils, Lriche et n'aimait pas davantage Rome et les
normand? ll ne s'était surement pas nourri de rehg1on quelquefois, préférablement de papistes. En réalité, les vues de la princesse
.Mathilde ne s'étendirent jamais tres loin dans
des pétales de la rose. Tout un
la zone poli tique. On peu t le
omni?us du Midi, remarquaiL
remarquer sans faire tort a sa
un ra11Ieur, avait du passer dans
mémoire : l'intelligence de son
le ,·oisinage. Et Nieuwerkerke
frere Jérome lui était en cela
était remonté, épouvanté, disant
de beaucoup supérieure.
aux gens d'en haut,: « 11 y a
Avait-elle, d'autre part, un
en has un poete qui sent l'ail ! »
corps de_ doctrines pbilosophiQuand Flaubert allait a Saintques sohdement établi? 11 sc~ratiea, c'était pour buit a dix
rait
aventureux de s'en porter
1ou~s_. Méry y faisait des apgarant. Elle se préoccupait peu
par1llons, tres spirituel en ses
des questions religieuses. Mais
hisLoires, tres curieux a suivre
personne
ne prenait m o in s
en ses imaginations, moins atqu'elle la peine de cacher sa
trayant a .voir, avec la vulcrarité
o
parfaite absence de sympathie
de ses lra1l~, sa barbe inculte,
pour le clergé. Devant ses bo&lt;t ses yeux glaireux d'aveugle »,
tes ou ses gens de scrvicc,
comme le dépeignirent cruelleportes om·ertes ou portes ferment les Goncourt. 11 connaismées,
elle dauLait, comme elle
sait, d'anciennedate, « la bonne
l'entendai
t, sur les prelres en
hotesse » et se plaisai t a regénéral, le pape et le Sacré-Colfai~e, d'enthousiasme, le porlege. En príncipe elle repoussail
Lra1t de la filie de Jérome adotoule espece de superstition,
lescente, la beauté divineroenL
toute forme d'esclavage inteli'.1gé~ue de Mathilde, lorsqu·¡¡
Iectuel. Ernest Renan, SainteI arn1L aper~ue, pour la pr~Ileuve et les causeurs a idées
micre fois, chevauchant enamadu
café Magnv• auraienl cu t&gt;rrrand
zone, a Florence, et n 'ayanl qul'
tort de se gener; elle é-Lai Larce
quatorze ans !
eux consenlaute lorsqu'ils lnPar échappécs, c'était le tour
chaientla bridea leur Ycrve raid'Alfred Arago de ramasser l'alsonneuse
et sceptique.
tenLion, par sa verve un peu
. Ma!s, artiste en personnc,
grosse, forcant a se taire 1,·s
il lm agréait avant tout de
délic~ls, les incisifs. ll pldiramener les discours sur sou
santall, bouffonnait, poussail
terrain de prédilection. Elle
EDMOND
ET
JULES
DE
GONCOURT.
tout a la charge. Les causeurs étaient réduits a se taire. D'aprés •me lithographiede GAVARNI exécutée dans les Premieres années dttseco,ut Empire. découvrait _la encore plus d'élan que de vraie connaissance
Ces soirs-la Mériméc oardaiL
·1
t)
plus de ferveur d'ame qu~
un s1 ence boudeur et rentrait ses poin- , littérature et d'art. Elle ne se contentail pas
de gout éprouvé. On s'en aperc~t a la
tes.
de doaner le ton et d'imprimer le mouve- vente de sa galerie de tablcaux, incompaOctave l&lt;'euillet en pleine molle, Alphonse ment; courageusement elle réclamail sa part
rable pour les reuvres anciennes, de vaDaudet en sa belle et productive jeunesse, du feu dans la baLaille des mots.
leur tres mélangée, quant aux moder-

�111STO'J{1A
du devoir conjuga!. Les avocats étaient connes 1. Elle admirait l'art italien du xne S:C- cela aussi le sens du ton, de la nuance, et
voqués pour plaider la-dessus, le vendredi
cle, parce qu'elle fut élen1c dans celle a&lt;l- que c'était son go1H d'avoir des robes de cosuivant. Dans la société de la princesse un
miration, en ltalie; sur d'aulres points, son loriste.
chacun voulait prendre !'avance sur les arguLe
nalurel,
la
sponlanéité
dans
le
geste
et
horizon paraissait borné. Il y avait des cótés
d'art, comme la gravure, qu'elle ignorait lo- la parole, on ne saurait trop le redire, étaient menls a fournir pour et contre.
Ces discours menacaient d'aller loin. Quoitalement. De grands talents lui demeurerent l'expression meme de son caractere. Elle y
qu'elle n'eut point l'oreille prude, il lui seyait,
cueillait
en
causant
d'heureuses
fortunes
sans
incompris. Elle affeclait d'accabler Eugene
d'ordinaire, de marquer par un mot, un signe
Delacroix de son complet dédain. C'était, sui- les chercher. Les saillies de la princesse, a,·ec
indicateur, la limite a garder. On me raconvant elle, un mauvais homme, un fou, qu'il les hasards de brusquerie, le mélange de fertait qu 'une fois elle s'étai t rérnltée positil'emeté
,•irile
et
de
délicatcsse
féminine,
qui
aurait fallu interdire. U ne lui restait aucunc
ment d'une image lrop vive et trop parlante,
n'appartenaient
qu'a
elle,
faisaient
la
joie
de
excuse de mérite devant ses yeux prévcnus.
qu'avait osée Edmond About. Il avait dépassé
son
cercle.
Elle
ne
s'y
laissait
pas
toujours
Pourtant, elle avait la passion sincere de
la mesure des libertés pcrmiscs. S'y croyait-il
l'art et des artistes. Les peintres les plus cé- conduired'unégal abandon. Se sacbant écoulée
autorisé par une affeclion plus tendre, que
par
des
gens
d'esprit,
elle
n'échappait
pas
lebres faisaient cercle autour d'elle. Elle avait
lui aurait témoignée, autrefois, la princesse
a
la
tentation
de
Youloir
elrc
trop
fine,
comme
mis comme une chaleur de propagande a faire
Matbilde? Elle en fut d'autant plus irritée.
partager son zele esthétique a l'empereur, qui une apres-midi ou, conversant des femmes du
s'effor~a d'y acquérir un vernis de compé- monde, elle glissait celle remarque subtile Elle sonna.
« Failes avancer la voiture de M. Edmond
tence, a l'impératricr, qui maniait les pin- que beaucoup d'enlre elles ont des voix selon
About,
» commanda-t-elle.
l'élolfe
de
leurs
robes,
leur
voix
de
soie,
lcur
ceaux et aquarellisait un peu. La mode de la
11
se
débilait la, comme ailleurs, toute
peinture avait pris, sous sa cbaude impulsion, voix de velours .... Ce qui avait paru naturcl- sorte de betises sentimentales et de folies. Les
lement
fort
bien
observé.
De
meme,
comme
un air de mondanité des mieux rns.
Goncourt ont raconté, dans leur journal, l'un
« Chacun a son arlisle, mainteoant, écri- elle se savait regardée autant qu'écoutée, elle de ces propos de table. lis étaient allés, quel,·ait-ellc. :Mon avoué a sm peinlrc, lui aussi, posait au naturel d'une maniere qui cessait ques-uns, déjeuner a Triauon avec la prinde l'elrc.
et c'est Coro t. »
Légeres absences a peine sensiLles chez la cesse. Sur la fin du repas, en humeur de
El c'était devenu, de par elle, un genre
provoquer des confidences, elle demanda a
d'imilation des plus suivis. Cbacune de crs personne la moins affectée du monde, chez la son voisin, puis a un autre, ce qu'il aimait
grandes dames faisait montre de ses passe- mailresse de maison la moins occupée de soi, le mieux ar0ir d'unc femme comme souvenir.
temps artistiques, comme a présent elles se la plus allentionnée a ceux qu'elle recevait Et tous de préciser leur fétiche. L'un dit une
piquenl de littérature, contant, versifiant, comme la plus accessible qui pul elre aux. lettre, l'autre une boucle de cheveux; un plus
rimaillanl. Au dehors, loutes les llohenzollern francbises de la comersalion.
Partoul ot1 il y a des femmes, ou seule- ingénu dit une íleu.r; Jules de Goncourt, plus
dessinaient(j'en vis un album enlicr, silhouetment
préside une femme, les conversations positif, un enfant. On allait se récrier conlre
les, croquis, paysages). La princesse de Metl'audacieux, lorsque AmaurJ-Duval, « avec
ternich, l'universelle ambassadrice, se dis- dérivent aisément du colé du sentiment el de le petit reil souriant el battanl la chamade l&gt;
trayait a cela, quand elle en avait le loisir; et l'amour. On théorisait d'abondance sur ces qui lui était pnrticulier en parlant d'amour,
la marquisc de Contades, el, nou~ venons dé sujcls-la chez la princcsse Matl1ilde. Elle avail, revinl au séricux de la queslion. Ce qu'il avait
en ces matierc s, la morale farile el conde,le dire, l'impératriLe.
toujours aimé et désiré d'une fcmme, c'élait
L'i&lt;lée que s'était formée Mathilde de s, s cendan Le, seIon les cas ou les pcrsonne~. le gaut, l'empreinte et le moule de sa main,
propres aptitudes lui tenail fortement au creur. Qudqu 'une de s s amies, que nous connai,la chose qui dessine ses doigts :
Ou n'y touchait poinl devanl elle a conlre-sens, sons bien, élait a la veille de s'engager a
C( Vous ne savez pas, ajoutait-il, ce que
nouvcau
daos
lts
liens
d'hyménée;
c'était,
en
l'ªr maladresse ou par ouuli, sans qu'elle ne
c'est
que de demander, en dinant, son gant
111ontat aussitót sur ses grauds chevaux. l'espece, une imprudence notoire; elle y a une femme, qui vous le refuse .... Puis,
i\ieuwerkerke, tout le premier, en eut la arenlurait l'éclat de rnn nom, sa situalion une heure apres vous la Yoyez au piano; elle
preuve. U luí reprochait des·e1re compromise mondainc, sa fortuoe.
« Vous l'aimez, lui écrivait Mathilde; i/ ote ses gants pour jouer quelque chose, vous
L'll exposant deux aquarelles. Allait-el1t•, a
reslez l'reil fixé sur ses gants. Alors, elle se
¡,résent, elle Lrois fois princessc, ris11uer d'etre est beau, il vous plait; gardez-le, mais r,e leve et les laisse tous les deux .... Vous ne
coufondue avec la vague corporation des ar- l'épousez pas. »
Oa accordait a celle maniere de mir, chcz rnulcz pas les prendre ... el puis uoe paire de
lislcs? La-des,us, elle s'emporla :
ganls n'est pas un ganl. ... On rn s'en alll'r .. .
« Sachez, répondit-elle úvement, que je les auonnés de sa table. ll y avait la trop de la femme revient et n' en prend. qu'un .. .
ne suis pas de ces gens qui sont plus gloricux romanciers, &lt;le poeles, de dilellantes de la Alors, a ce signe qu'elle vous le donne, vous
&lt;l'une clef de chambellan cousue a leur dL"r- vie agréab\e el facilc pour qu'on n'y revint
etes heureu x, heureux I n
riere que d'une _dislinction accordée a un mé- pas souvent sur l'éLernel féminin. Mérimée et
11 larmoyait un peu, disanl cela, le nez
Sainte-Beme brillaicnt dans cet exercice, surrile réel ! »
dans
son assielle, ému d'une pointe de vin et
La riposte était direcle, car son cher ami tout l' épicurien Sainle-Beme, qui parlait de d'idéale tendresse, pendanl que les audíteurs
l'amour
en
érudit
et
le
pratiquait
en
bouri\ieuwerkerke venait d'étrenner l'bal,it rouge
souriaient a ses efTusions, d 'un pétrarq uisme
de chambellan; il é1ait oommé de la veille. geois sensuel.
Quand on était entrainé sur celle pisle, les inallendu !
Ses inclinalions picturales iníluaicnt sur
On ne nageait pas Loujours dans ce bleu.
anecdo1es
légeres se meuaient bientót del 1
SüD langage, parce que volonliers elle preDes questions se posaient, plus rapprochées
partie.
Une
historiette
du
jour,
autaot
que
uait le ton artiste, sur sa maniere de penser
du réel. Encare en déjeunant, celle fois a
et &lt;l'écrire, part:e qu'elle tendait a y recber- possible, une galante aventure facbeuseme1,t Saint-Gratien, un pronon~it qu'a un cerlain
cher la note vive et tolorée, el jusque ~ur sa ébruitée, ce qu'on disait et supposait. Vid- a.ge il fallait bien se résoudre a abdiq uer et
maniere de s'bauiller, pJrce qu'clle avait _cu Castel avdit toujours provi,ioo en poche de faire son deuil des plaisirs réservés a la jeuces friandises. Un soir de janvier 1852, il
1. 11 y eut, dans celle Yente, donl le total excéda
étai t écouté, divulguant les véri tables causes nesse. Et ceux qui ne se sentaient pas arrivés
un million, de grmdes surprises. Un porlrail d'homme
dti la séparation de M. et de Mme de Chapo- au ter me fatal d'approu,er. Mais les anciens,
ele ~erronneau que la prince~se Malhilele n'avai\ pas
paye plus de 120 lrancs, en 18ü5, quand le X\111 ' s1i:cle
nay, - un proces, qui venait de se lever. Les comme Giraud ,et Sainte-Beuve, les vétérans
était beaueoup moim en vogue, ful adju¡:é au comle
oreilles s'égayaient au motif de cette singu- de la table, protestaient. 11 y avait la une
de Camondo pour la somme de 110,000 francs. [les
liere requete en justice. Mme de Chaponay erreur de jugemenl manifeste. Et le critique
Porbus, des Rcynolds, des Van-Dyck, provoqucrent
eles enchl'rcs dignes de leur gloire. En revancl1e, des
se plaignait de la brutalité de son mari, qui s'était mis ii. développer, de sa voix onctueuse
laLleaux moelernes qu'elle arait granderoent aimés
exigeait trop fréquemmerit l'accomplissement et zézayante, son theme favori :
tombércnt a une l.Jas,esse el&lt;' prix inrroyabh•.

I

LA

'

P~lNC'ESS'E

.M.llTH11.D'E

'ET SES JI.MIS

-

(( On ne dcvail point demander l'amour Lilas, au Cbateau des Fleurs ou en autres pour ces dames, quand c'csl gratis, mais, du
d'unc femme jeune, mais la charité d'un tel lieux de rendez-vous équivoqu~s.
moment qu'il y a de !'argent!. .. »
~mour, et faire en sorte, n'élaut ni beau ni
(( llier, consignaient les auteurs de Ge1'_Et, chercbant quelqu'un qui fut de son
1eune _(c'était son cas), qu'elle vous tolere, rni'.úe Lace1'leu_x dans leurs mémoires jour- avis :
a~ mm.ns, e~ ne _vous prenne point en hainc. nahers, nous é110ns dans le salon de la prin' . Est-ce que rnus ne penscz pas comme
C cst la, ou,, helas ! tout ce qu'on peut dem01? demanda-l• eUe a Sou lié.
mandcr.
-_ Mais non, pas du lout. Je souticns que
(( - Mais, avez-vous jamais aimé réellele ye10lre des madones, que le divin ílaphacl,
mcnt, monsieur Sainte-BeU\·e?
lm comme les autres~ aurait lravaillé pour
\ - ~Ioi, princesse, écoutez-moi, j'ai dans
n'imporle quelle fernme de son l(:mps. l)'ail~? _tele, _Je ne sais Oll, la ou la, une case que
1\lurs, il ne fout pas me consulter la-dessus.
,] a1 l0UJours peur de laisser trop ouvrir. Et
~!oi, je n'ai pas de priocipes. 1&gt;
mes lrav~ux f!t lout ce que je fais, c'est pour
_Cette répli_que a jeté la princesse hors Je
la compr1mer. Je l'ai bouchée, écra,ée arec
s?'· Elle _qmlle le salon, a¡ant a sortir en
drs füres'. de focon a n'avoir pas le besoin
,·1lle, et d1t en s'en allant :
de :éllécb1r, de n'elre pas libre d'allrr et de
(( - Vraiment, mcssieurs, avrc vos indul,cm: .... :ous ne sarez pas ce que c'est de
~C'nces, si je revenais au monde, Yous me
s~nlir_ qu on_ ne sera pas aimé, parce que
f~riez désirer d'elre une fei'nme a lempérae cst 1mposs1ble, inarouable comme on le
rncnt, une gueusc! 1&gt;
1l'sait tout a l'heure, parce 'qu'on esl vicux
. C'~1ai! un de ses regrets les plus vifs
t'l qu'on serait ridiculc ... parce qu'on csl
d
aY01r a parlagcr aYec des créalures i11l'L:_
laid 1!
rieures la _sociélé d'bommrs tels que Tainr,
&lt;( Et vous, Giraud?
ílrnan, Samte-Bem·e, et qu'tlles lui dérobas(! Oh! moi, princcsse, répond celui-ci,
~ent a elle de leur temps, de kur espril, de
1111 ,·id! i11corrigible au verue rabclaisien, que
leur pcrsonnelle rnleur.
le s..:11l1ment ne_ lourmenle gucre, jamais un
s~ul amour, tou,1ours deux. ou trois, au moins;
Mathildc s'allad1a par sa bonlé enjuuée el
e est le moyen d'etre traoquille et de ne pas
pnr le charmc famili,·r de son esprit braulrembler sur la perle de l'un d'eux.
C'0up d'amis i11tellcctnds. ll lui en ful allri(&lt; Mais alors, quellcs femmes 1
bué de plus chers : M. de Pienne, le comtc
(( - Des femmes possibles. 1&gt;
d 'Ayguesvi,·es, Nieuwrrkrrke, Cliaplin, ou d';,uSaiote-Beme inlerrient; il se porte a l'ai&lt;lc
lres, qui reslercnl uans le vague, quant au
de son compagnon d'age :
&lt;legré de favcur ou les haussa c1 la bonne
c1 - Vous ne savcz pas cela, princesse,
PlWSPER .\lÉlU.IIEE.
Princesse ».
den:ian&lt;lez a ces messieurs de Goncourt; il l'
Nieuwerkerke était de tous ceux-la l'ami
~vatl, au xnn• siechi, des sociélés particude creur le plus aulhcntique. ll desccndait ('n
heres, qui fournissaient ces femmes-la, des cesse Mathilde; a présenl, nous sommes d.111s ligne direcle de la race Juan. Dans les ames
sociétés du momenl.
un bal du peuple, a l'Ély,ée des Arls, boul,·- féminiaes, on le "it cxercer bien des rava"es.
&lt;( Oui, répond Giraud, qu'a réconforlé vard Bourdon. Nous aimons ces contrastes. 11 se laissait plaindre doucement d'etre ~ la
dans son dire le secours du critique; oui, C'est la société vue a tous ~es élages. »
proie des femmes 1&gt;. L'alfection vive de la
supposez des femmes qui dcscendraienl ele
lis trouvaient a cela de bonne; raisons. L&lt;' princesse avail grandcmeot aidé a sa fortune
ces sociétés-la et qui, a premiere vue, dans plaisir ét.1it différcnl, mo· 11s raf1i!ié, saos exceptionnelle. Une haute situation adminisle monde, se reconnailraient en s'abordant doulr, mais n'avait-il poi11t ,es comprnsations trative, de larges émolumenls et les rentes
et se comprendraient d'un coup d'reil.
artisliques? N'était-ce pa, la uaie rue, le de plaisir que lui procurait le caprice épars
&lt;( Tenez, s'écrie la princesse, vous me brouhaba joycux, la Par;sicnne Cavarni? lls des plus belles et des plus enviées, c'était son
s'expliquaient, se défendaienl. La princesse lot daos la vic.
dégou.tez. Ah! le saligaud ! l&gt;
Et, pour la remercier du compliment, notre contestait ce point de vuc. Il lui répn"nait
Av~c l_a natur~ tres en dehors qu'on Iui
courtisan s'agenouille, baise la main de Ma- d'admellre que l'élile de ses amis allassc~l se conna1ssa_1t, la pr10cesse Malhilde voilait pcu
thilde, qui la retire, et trouve en soi, l'cxa- galrnudcr, comme elle le disait, avec c¿s fem- les témmgnages de ses préfércnces ou les
mt•s. Et elle compreuail dans la me1111 caté- éla~s ,de ses sentimenls passionnés. On feiminant, la galanterie peu souhailable.
En ces choses, elle avait des susceptibilités gorie les arcnturicres de l'amour, les parre- g_na1t, daos so~ ~ntourage, des airs de mysd'f1me particulieres. Elle se plaignait des dé- nues de la galanterie, les palriciennrs du tere sur une liaison qui n'en élait un pour
ceptions, que 1ui causaien t cerlains de ses plaisir larif¿_ Le pcinlrc llébcrt, qu'un des pcrsonne. Des deux parts se trahissait une
amis. Elle soufl'rail en son ame comme d'un rai!lcurs de sa maison a rai l surnommé &lt;! le imprudente sérénité, prelant forcément aux
froissemeul personnel de leurs faiblesses fumisle de l'idéal 1&gt;, faisait le portrait de co~nme~taires. C'est dire qu'on ne s'en prid'bommes, des imperfections malériellcs de !'une d'enlre elles, et demandait a la prin- v~1t pomt. 11 y eut des parties de voyage a
leur naturc. Elle admirait en eux le talent cesse son opinion. Mais elle était indi"née Uieppe, sous des apparenccs de double incoreconnu, les belles conceptions d'art, les lar- qu'un artiste de sa valeur lravaillat pour°une gnito mal ~~rdé, ~ui firent courir les propos
ges visées intellectuelles. ll lui élait péoilJle impure:
des g:ns _o~s1fs. Le~pereur en avait marqué
C! Une drólesse comme ~a proté,,er du deplais1r; cerlam, espéraient y voir déja
de songer que, lorsqu'ils avaient enlevé l'babit
de cérémonie donl ils se revelaient dans leurs l'arl ! Mais vous ne pon vez pas seulcm~nt les symptómes d'une prochaine dis!!Tace pou·r
füres, ils se Lrahissaienl dénués de príncipes, meoer chez elle votre mere voir CilS pcin- Nieuwerkerke et la chance d'une s;ccession a
sans idéal, livrés a toutes sorles de petites lures.
la surinlendance des beaux-arls. Lui, confianl
« - Voyom, princesse, ne failcs pas vos en ~a ch_ance co~tumi~re, _sur du présent et
passions médiocres, sans distinction de cboix,
·
vulgaires. ll n'était pas rare qu'en sortaot de yeux j aunes!
del avernr, ne sen alleclalt pas le moins du
(C C'est que pour moi c'est bien sim- monde. ll vinl habiter ostensiblement le pasa demeure aristocratique, tels de ses invités
allassent user lcurs gants a la Closerie des ple, res questions-la. Vous poovez faire tout villon de Breteuil, a vec son valet de chambre
'
la forme; mais il sentait, pensait de la sorte le célinait sans cesse, au milieu des plus scrieux travaux,
l. J. de Goncourl, qui ~st le translaleur de ceue
confession, en a peul~trc bien altéré des détails dans

balairc endurci, le lhéoricien impénilent, qu'imporlu-

l'odor di fcmi&gt;la.

�r-

LI

111S70'1{1.Jl

et en y installant, en outre, ses chcvaux et domestique. &lt;&lt; Priez, lui dit-il quand il ful chement sans bornes. Elle devail ressentir de
ses gens d'écurie. De nouvcau s'étaient ravi- venu, M. Moissenet d'écrire a Mlle Mignerol 1 sa perle une vraie douleur.
Pour tous ses amis de creur .ou de pure
vées les médisanccs. Le fer juillet 1855, la que je l'attends a midi. l&gt; Le serviteur s'étail
iulclleetualité,
elle avait la vibration chaleuretiré
avee
un
sourire
entendu.
Le
sccrétaire
princesse lui avait fait tenir ce billet, le presreuse
et
l'entrainement
dérnué. Cette amitié
écrivit
la
letlre.
On
la
porta,
en
grande
ursant d'accourir :
« Vous avez votre appartement daos mon gcncc, a sa dcstinalaire; el la jeune bcauté llcxible s'accommodait aux gouts et aux mapavillon; venez-y le plus souvent possible. l&gt; n'avait pas lardé a se mellre en roule pour nies memcs des poelcs, des artistes, des re11 n'avait fait que souscrire a l'invitation, rejoindre, a midi moins quclques minutes, veurs, tous gens de complcxion variable et
sans se soucier de ce qu'en pourraient dire daos la chambre close et les rideaux fcrmés, difficile, qu'avait adoptés son affcclion. Elle
les bavards, les envieux, les jaloux. Les ob- ~l. le direcleur général des ~Iusécs de France, avait des indulgenccs particulicres, qu'ellc
servations des uns et les malignités des au- intendanl des llcaux-Arls, de la maison de sa,,Jit exprimer de h maniere la plus avctres allaient leur train. Nieuwerkerke se con- l'emperwr, membrc de l'Institut. Laissons- nantc. Un jour, en d1nanl, Jules de Goncourl,
duisait, prétendait-on, avec une imprudencc lcs reposcr; dans deux ou lrois heures, il au milieu d'une discussion sonlevée par la
rarc. JI en usait en maitre daos la maison; il aura bien le Lemps de répondre a la pri1~- personnalité de Franck, pltilosophe libéral de
bravait toul. Ne l'avait-on pas vu se promener cesse. « Pauvrc princessc ! » so upire ce bon doctrines, israélite de race, s'était exalté rageusemenl dans la cri1i,1ue. La princesse avait
a Saint-Cloud, jusque sous les yeux de l'em- arolre de Vid-Castel.
Nieuwcrkcrkc élait trop galé p:ir le l,on- levé IPs épaules, en ~joutanl qu'il ne fallail
pereur, avec la princesse, négligcmment, en
,·este de toile? 11 entrait el venait dans le sa- hcur rour se uo:re coupaL!e d'une in¡,rat:- p:i.s y fairll allc11tion, q11'il n'cn élait p:i.s reslon, en possesseur, en mari, saos son cba- tudc, meme légere. N'aurait-il pas du, ce ponsaL!e, et qu'il fallait en imputer la faule
peau. N'était-ce pas assez de preuves dll ce jour-la, se trouver a Compiegne 011 l'atten- a s:i maladie de fuie. Il s' en était suscepliL:lisé, naturellemen t, et, le lendcqui existait et que la princesse ne
main, comme l'é!oge de Franck était
dissimulait en aucune occasion? On
'
encore
sur sa bouche, dans un de
en paraissai t tres offusqué en haut
ces acccs d'irritation fébrile dont il
lieu, et ceux du rez-de-cbaussée s'en
u'était pas le mailre, il lui répliréjouissaient. L'empereur et l'impé'luait,
devant les convirns ~tupéfiés:
ratrice a vaient manifesté leur mécon&lt;&lt; [h L:en, princesse, vous n'avez
ten temen t. Les officiers de la maiplus maintcnant qu'a ,·ous faire
son impérialeet les dames del'impéjuive.
l&gt; La parolc arail a peine jailli
r.1trice recurent le conseil de ne pas
qu'il
cut
voulu la reprendre, et le
se présenler aux soirées de la prinneneux, l'impulsif qu'il était pascesse. Eugénie n'y était vcnue qu'une
sait a une autre extrémitá : un exces
fois cette annéc-la. La ducbesse
d'attend r:ssement. Les !aunes tomc.l'Albe n'a,•ait pas rucme emoyé une
}Jerent
de fes ycux sur les mains
carte. 11 n'y avait poi11t a en duuter.
de llalhilde, qui, gagnée par son
• L'orage s'amassait et grondait. 11
émolion, l'rntoura de ses bras el
n'éclala pas, cependant. Nicu11erl'embrassa
sur les deux joues en dikerke continuait de sourire a son
sant : « Mais comment done! Oui,
éloile, d'aimer distraitemrnl la fille
je vous pardonne, vous savez bien
du roi Jéróme et de répondre du
que je vous aime. Moi aussi, depuis
bout de la plume aux billels parquelque temps, avec les choses qui
fumés qu'il rccern it, d'iulcrvalle. 11
se passent en politique, je me seos
n'en pouvait mais, il ne pouvaitéchapdans un état d'agitation et de ficper vraiment a l'occa~ión qui s'ofvre. l&gt; Elle semLlait épouser les nerl'rait a luí si frJq ucnte de lrumper
vosités aigues de celui-ci. Aupres de
la princesse.
Gautier, dont c'étail le mal, elle
Un matin, en son apparlcment du
adoptait « le sens exotique », parce
Louvre, il tcnait d'elle une leltre,
qu'il fallait l'avoir avee cet hommc,
qui n'était point passée par le seen conlinuelle nostalgic des pays 011
crétaire des commandements de Son
il n'était pas et des temps qu'il n'aAltesse, une lettre intime el duuce;
vait point vécus.
et na1 vcment, il se mit a en Jire des
Elle déploiait une ardcur comLapassagcs a V:cl-Castel, le plus inti1'e,
unecbaleur élonnanle 11 défendrc
Cllcht Uvy.
discret des confidenls. Dans ces lila
cause
de ceux qui al'aient su trouLA PRl.'óiCESSE MATIIILDE (1894).
gnes afTedueuscs, elle luí exprivcr le chcmin de son cceur, tres arremait avcc une touchantc sin, érité
Tableau de LuctEN DoucET. (/1/ust!e du Luxemtourg.)
tée la-dessus, 11'admet1ant aucune
les rcgrcls d'une longue séparation,
raison, écartant loutemanicrc de voir
l'ennui de celle solilude de cceur
qui
pul
les
diminuer dans ~on opinion, mais
dait
la
Ldle
Mme
Agut,
donl,
l'année
précédaos laquelle elle se trouvait, au ruilicu
de la Cour, le désir de relromer le plus lot dente, il a vait exposé le médaillon? Quelle bataillant pour cux obslinément. &lt;t Tout pour
possiLlc son chcr inlérieur, ses habitudes, sorte de constance pouvait-on allendre d'un ceux que l'on aime, rien pour ceux qui ne
vous aiment pas », elle conformait ses acles
ses aliections, et meme les mécbancelés de homme si demandé?
a celte devise, qui n'était pas la supreme cxMathilde
éprouva,
au
cours
de
sa
\ie,
une
quelques-uns, ajoutail·elle en pcnsanl a
Viel-Castel et divers. Toul a coup, comme aulre grande affeclion. Ce fut pour Chaplin, prcssion de l'équité ni du détachemcnt philopar un brusque rappel de mémoire, Nieuwer- le grarnur, une ame tendre et délicale, qui sophique, mais qui la caractérisait en plein.
Elle y dénoncait des parlis pris touchants.
kerkc interrompait sa lecture el, sonnant son lui voua une gralitude profonde et un atta1. Ctlle Mlle Mignerol él,il une bclle pcrsQnne, qui
, cneit pcinrlre, ayee bcaucoup de ponclunlité, dans les
galcries du Louvrc, oú chacun s·arrclaiL pour admirr r,
non ses toilcs, maisdle-mcme. Par moments elle c;¡uillail
son chevalet, parce qu'clle arnil des _conscils á querir au-

prés de füeuwcrkNkc, clans le scul ase ul de son caLinct.
C'c;L dans ses appartcruenls du Lourre que füeuwcrkcrke donnait des soirécs forl goulécs, uú se rclrouvaienl en parlie les babitués du rnlon de la prinres!e.
Le carlre 1i'élait pas ordinaire. On dfpoiail les J alcluls

dans la galcrie des !linialurcs. On foisa1l de la mu•
siquc daos le salon des Pastcls .... Soirccs d'a,·t, soirécs
séricuses, ou qm corumcn~aic11l, au moins, sous des
aspccls séricux, quille a linir sur des conrersalions
d'bommcs sculs, ríen moins r¡u'cdifiantcs.

~:ins les dernicres année~ de l'Empire, on
JOua une picce douteuse d'Emile de Girardin :
les Deux Sreurs, dont le succes fut court et
malheureux; ·on en causa chez elle. Mathildc

ÜUSTAVE FLAUBERT,

n_c ,·?ulut j_amais admellre que le puLlic J'ei,t
s1f0ee, ma1s soulenait mordicus que son cber
Girardin venait d'cmportcr un bcau succcs.
Et ce fut une bien autrc alTairc ame l'Henrielte Maréclzal des Goncourt. Elle avait imposé le drame a la Comédie-Fran!;aise et mis
Lout en mouvement pour &lt;¡u'on Iui fit un
accueil de triomphc, ce qui ne J'cmpccba pas
Je lo'.11_hcr par !erre avec un bruit cffroya1lc.
La cnllquc ne fut pas lendre. On avait tcmpeté lcrriblcmcnt a la prcmicre el aux suivantes. Elle avait rc~u, au sujct de celle piccc
ourertement placée sous son palronage, des
lcttres loutcs chargées de menaccs. N'importe,
fo 5 décembre 1865, elle étaiL rcntn:e chcz
elle, les gan ts déchirés C'l les mains hrulan Les
a force d'avoir applaudi.
'
Cependant, les réunions brillantes el si suivies, qui entrelenaient le prestirre mondain de
la cousine de l'emperrnr, se su~édaient saos
que rien fit prérnir qu'ellcs dussent cesser.
Brusquemcnt elles s'interrompircnt. L'intermitlence était fatale. Le souffle d'un violent
orage avait éleinl les Oambeaux et dispersé
les aimables comirns.
~orsque éclata la bourrasque de 1870, les
amis de ~fathilde , quclques-uns de ceux
c1u'cllc avait, aux heures calmes et propiccs,
co~Llés de ses prévenances délicates, purcnt
lm attestcr la preuve que lcur cc:rur ne s'était
point délacbé d'elle, daos ce moment critique. A.insi Alexandre Dumas fils, donl elle
av~it galé les filies, des leur enfance, et qui
l~~ ~arda loujours un profond altachement,
s eta1t donné une peine infinie pour réunir les
tableaux, les meubles d'art de la princesse

1''1(1NC'ESS'E

JKJf.TH11..D'E

'ET S'ES A.MJS _

._

et tenir hors des alleintes de la Co·.:1mune avcrli. Elle avait envoyé sacarte al'adresse du
incendiaire ces objets de prix.
célebre écrivain avcc ces iniliales au has :
Dans le mouvemcnt de réaction violente P. P. C., indiquant qu'a partir de ce jour
qui suivit la catastrophe et décbaina tant de 1.-ur amitié prenait un congé indéfini. Et la
coleres contre le régime déchu, Mathilde fut perle en_ ful regr_ettable beaucoup moins pour
de tout le personnel impérial la plus épargnée. un esprit supér1eur de la lrempe de Taine
Elle n'y écbappa pas enticrement. Des écla- que pour la princesse Jilellante. On eitait ce
boussures en rejaillirent sur elle, forcémenl . fait encorc. Le fils d'un personnage connu
En 1870, on publiai ta Bruxelles un pamphh l ~ous le second Empire avait écrit, dans un
des_ plus inj urieux contre cclle qu'on surnom- Journal de ~aris, une série d'articlcs, qui
ma1t &lt;&lt; la Poppée » du dernier regne. Toutes firent sen,at10n, ou l'on pré~cnlait sous des
sortes d'imputations y salissaient sa vie intime coulcurs facheuscs les arentures de Napo~l ses mreurs. Il n'en résonna que de faibles léon 111, a Londres, et les secrets de son
etilos. Anc son ame généreusc, sa nature existencc de prétenJant. MathilJe lui fit rcfrancbc et libre, Mathilde n'était justiciable me'lre par une personne amie un paquet de
d'aucune haine. Comment aurait-elle laissé lettres. Cclui qui avait composé ces articles
de longucs inimitiés daos ce Paris ou elle put Jire, au has de la correspondancc, le nom
avait toujours exercé un role d'intclÍectualité de son pere. En d0s pages débordantcs de rcliienfaisante?
c~nnaissance et rem plics de proteslations de
Elle put rouvrir sa maison aux botes accou- d~voueme~t, ce!ui:ci remerciait Louis-Napot11més. Laissée libre par I'amitié de Tbiers de lcon, passc de I ex1I sur le trone de l'avoir
résider en France, elle avait abandonné la ruc ~~e fois, sau vé de la prison, et, ~ne second;
de Courcelles pour la rue de Berri. Dans cettc !01s, ~u suicide!... Elle était napoléonienne
nom-elle demeurc, ou tout était resté &lt;&lt; se- Jusqu au hout des ongles et s'en rnntait. Par
cond Empirc l&gt;, daos le grand salon de dJmas bonheur elle était aulre el di verse. L:i lérrcnde
rouge, ou les marbres de Canova r:ippelaient de l'Aigle, et les abeilles et les violetL~s ne
aux Jeux, fidckmcnt, les effigit'S napoléo- ten_aienl point bypnotisée d'une passion étroitc
niennes, s'cmpressaicnt, commc en cellc d'an- et Jalousc son ame d'artiste libérale. Sauf des
trefois, dl'S hommes de tous les partís. El le c~s d'hostilité ouvertc, ou des crises passan'avait pas cbangé, ma:s conservé inlé"rak- gcr7s'. des facheries soudaines et plus tard
ment l'espril de lar;;c compréhension ~t tic apa1secs, comme elle en eul avec Saintetolérancc, qui a été le mcillcur mérite de rn•1 Beure, elle ne demandait compte a personnc
c_aractcre et fai;ait le charmc de ses récep- de ses lcndanccs.
t10ns. A1·cc la fougue de ses sentiments, elle
11 en fut, a la rue 1fa Ilcrri, comme il en
n'avait pas aLdiqué son profond allachement avait été dans les salons de fa ruc Ull Courpour la tradition de famille. On le savait, cellrs. On y vopit se fonJre, sous une déLcbez elle. Nul ne J'interrompait, quand clic cate, i!tíluence, lrs. éléments les plus divers.
rcrenait sur ses souYcnirs lointains, et c'était A. cole du corps d1plomatique, des étrangl'rs
une imprcssion inoubliable, pour ceux qui
l'enlcndircnt parlcr de la mere de l'empereur,
du roi..lo,eph, de Lucicn Ilonaparte, de la
reine Uortensc, du roí Louis de Hollande,
dont clic s'enlretcnail tout aussi suremenl
que !-Í elle les eut c¡uillés de la veille. Simple
sur le reste, elle porlait haut cette fierté de
descendancc. Je n'en veux citer qu'un trait,
au eourant de la plume. Le roi Osear de
Suede, a 1:occasion d'un de ses passages a
Paris, était vcnu luí rendrc Yisite, en l'hótd
de la rue de Berri. 11 s'inclina devant elle, et
galamment:
- Je n'ai pas voulu, lui dit-il, travcrs, r
Paris sans rous apporler mon hommage.
- Je l'accepte commc une réparation, répondit Mathilde, songeant a la défeclion de
Bernadotte.
Elle entendait bien ne pas mentir al'héritage do sang. Elle le disait. Elle en avait
donné des prcuves qu'on n'avait pa, oubliées.
Lorsque Taine, d'unc plume trop sincere,
écrivit ses pages lerriblemenl documentées
Cliché Girau&lt;1on,
sur le premier des Bonaparte, les dures
BARDEY o'AUREV!LLY,
pages qui mircnt daos un te! émoi ses dcsTableatt &lt;t'EMlLE Lf:VY. (,\f11sée au Lttxembourg.)
cendants, elle n'essaya point d'cn rétorquer
les argumenls, a l'in$lar de son frcre Napoléon; mais elle rompit toute relalion arec d&lt;! marque, des altesses européennes en dél'auleur des Origines, et cette gloire lilléraire placement, voisinaient les grands noms d
fut enlevée a· son salon. On sait de quellc l'empire défunt et les titulaires des plus vie e
.
maniere sobre tt tranchante Taine en ful l .,gnages de !'anc1enne
monarchie ,· puis , dux
es

�111ST0'/{1A
députés du centre el de la gauthe, d~s royalistes, des répulilicains et de jolies fcmmes
sans cocarde. Aux Yieux amis, aux fiJcles
dont le nombre, hélas ! diminuait avcc le
temps, s'adjoignaienl de nouveaux Yenus non
moins distingués par les mfrilcs et par l'éducation.
Elle en élail le lien et le ceulre, J'i'tme el la
,ie. Assise dans son vaste salon, somplueusement Yetue, le cou paré de -son collier de

perles Lislorique, on la reroil en pcnsée, dis1rihuant les bonnes gr/ices de son aménilé et

laissanl a la vcrve animée de ses botes la plus
franche circulation. PenJanl un demi-siec'c la
priocésse Matliilde consena cetle sou1·eraincté
c:l1armanle.
Dans ses dernieres annécs, elle ne quiuait
gucre plus son allrayanle demeure de SaintGratien, qui ful, de toul temp~, sa ré~idcnrc
préférée el son rt-fuge pendan! la lielle saison.

Elle y donna des fetes exquises aulant par la
qualité de celle qui les organisait que par les
aLtraits ou les mériles de celles el de ceux
qui répondaient a son appel.
Qnelques faiblesses et quelques étrangelés
mises a part, d'inoubliaLles souvenirs resteron t atlachés a la mémoire de celle in tell igente princesse, qui sut maintenir, aUlour
d'elle, jusqu 'a son dernier soupir, les plus
hellcs lradi lions de l' esprit de société.
FRÉDÉRIC

HISTORIA

LOLIÉE.

Q

Helvétius
et !aire des vers. )llle Caussin le dérnrail Jes
lldvétius a-t-il eu raison d'écrirc le liHe blaLlcs. Hicn ne l'oLligcait a JOUer sur la
-yeux;
loutes les Muses n'avaient pour lui que
scene
du
monde
le
personnage
dangereux
du
De !'Esprit? Son dernier biographe, le tres
des sourires. 11 rimait des dróleries yoluppbilosopbe
deslructcur;
toul
l'invitail
a
aeérudit et tres lettré M. Albert Keim, n 'hésite pas a répondre affirmativement a celle cepter l'unircrs comme tel et a rn désinlé- tueuses et M. de Voltaire daignait lui envol'Cr
de Cirey des conseils sur l'art poélique. Le
queslion, d'ailleurs frivole. Nos jeunes his- resser de l' avenir.
jeune financier-poete se laissait aller aux
Le
présent
le
comblait
de
fayeurs.
C'était
toriens psychologues excellent a ressusciter
hardiesses de son age; par exemple, il
les morls illustres el a nous les rendre
osait, en vers, nommer l'araignée. Volfamiliers. M. Keim métamorphose en
taire le gourmandait palernellement :
ami intime d'Ilelvétius cbacun des lec« On peut peindre l'araignée, mais il
teurs du saYant livre qu'il consacre a
ne faut pas la nommer. Rien n'cst si
ce philosophe si mal jugé. Désormais,
beau que de ne pas appeler les choses
nous connaissons l'auteur de De l'Espar leur nom. &gt;J Que n'a-t-il suivi ce
pril comme si nous avions été des disage conseil?
ners de la rue Sainte-Anne et des chasDes petits vers a la philosophie il n'y
ses du domaine de Voré. M. Keim peose
avait
alors qu'un pas a franchir. llelet démonlre qu'flelvétius fut un noble
vétius s'avisa de se faire penseur. On
et géoéreux manieur d'idées et l'un des
le, vit renoncer en unjour aux trois cent
précurseurs de la sociologie moderne.
mille Ji vres de revenus de la forme, il
Quelques-uns d'entre nous en étaient
l'Opéra, aux soupers coquins, aux soirestés a l'opinion de nolre profosseur
rées du Caveau, et comme il disait, a
de philosophie de 1870; cet excellent
cueillir les fleurs du plaisir, pour culmaitre, d'un spiritualisme fougueux,
tiver les fruits de la raison. 11 se mapcrdai t toule mansuétude le jour ou
ria, d'ailleurs, le plus poéliquement du
les exigen ·es du programme l'amcmonde,
avec une délicieuse je.une filie
naient a commenter llelvétius. 11 nous
qui
n'avait
pour biens que sa beauté de
élait donné, pendant deux heures, de
corps
et
d'ame.
C'était vraimen_t le plus
voir le plus inoilensif des hommes s'acharmant des bons ménages ! Qu'il debandonner, sans aucunc mesure, au
vait elre amusant di! diner cbcz ce~
délire sacré de la réfu tation.
gens-la! Les réunioos de l'hólel de la
C'était un beau spectaclc, mais c'est
rue Sainte-Anne fireot fureur dans le
aussi un rare plaisir que de sui1Te, arParis littéraire. La cuisine était incomgument par argument, le saYant plaiparable; le prince de Bruns,Yick, a qui
doyer de défense développé par M. Alil fut accordé d'y gouter, déclara qu'i 1
bert Keim. L'arncat est si documenté,
n'avait jamais fait un repas pareil. Ausi chaleureux, si persuasif q u'on s'en
tour d'uoe maitressc de maison ravisrapporte a lui rolonlicrs . Oui, il desante, des convives qui s'appelaient Marmcure étahli c¡u'au poinl de ,ne des
Gravure d'Augustin de Saint Aubin, d'apres le tableau de L.·ll. Yan Loo.
monlel, Saurio, Saint-Lambert, Gri rum,
progrcs de la slgcsse liumaine, il auDuelos, quelquefois Diderot! On préparait été déploralile que le lilTe De
l'Espril n'l'ul. pas été écril. 11 fautsurlout ad- vraiment un enfant chéri du sort que ce rait des petits plats spéciaux au bonbomme
mirer llchétius d'a,·oir sacril!é son honheur jeune ferrnier général, riche, beau, galanl, Fontenelle. Le doux patriarche s'épanouissail
parliculier a la félici llÍ ful ure de ses sern- curieux, aimé des dames, qui savait danser dans ce milieu de jolie gourmandise et de fines

Cliché Braun et C1•

MADAME DE MAINTENON ET MADEMOISELLE D'AUBIGNÉ.
Tablean de FERDI ANO ELLE. (Musée de \'ersailles.'

�causeries. 11 payait son écot en aphorismes
et en madrigaux; il dansait avec la fillette de
la maison, agée de dix-huit mois; il disait a
la charmante mere : ce Ah! si je n'avais que
quatre-vingts ans ! i&gt; ; 11 était adorablement
gateux.
Joignez 11 ce salon d'élégance achevée deux
chateaux, un dans la Brie, l'autre dans le
Perche, un peuple de vassaux contents de
leur sort, des forets, des chasses, loute une
domesticité, avec un chapelain sinécuriste
qui se reposait de son ministere spirituel en
chassant des canards. Et dites s'il n'a pas
fallo qu'Helvétius fut un héros pour troquer
cette vie inimitable contre les dangers de
l'apostolat l
Imprudent héros s'il en fut jamais. Son
tol't ne fut pas de publier un systeme do
monde : avoir une philosophie n'était, en
somme, pour un millionnaire, qu'un sport
de plus. Mais, indocile aux avis de Voltaire,
l'auteur de De l'Esp,·it, téméraire comme un
homme trop heureux, oublia que &lt;I rien n'est
si beau que de ne pas nommer les choses par
leur nom ». 11 cassa les vitres. Ce fut un
scandale inouL Le moment était mal choisi
pour payer d'audace. Apres Rosbach et l'attentat de Damiens, le roi de France senlait
le besoin d'une petite crise de dévotion. La
reine, dont Helvétius étai t maitre d 'hotel ordinaire, se voila la face; la Sorbonne s'émut,
le Parlement se facha, les jansénistes et les

molinistes faillirent se réconcilier sur le dos
de la philosophie. Cependant le gros in-quarto
broché en hleu allait son dangereux chemin
des bureaux de la police aux boudoirs des
darnes. La Harpe, alors éleve de philosophic,
se souvenait d'avoir vu l'abomioable livre, au
milieu de la poudre et des llacons, sur les
toilettes de jolies personnes ce qui en étaient
d'autant plus enchantées qu'il n'y ava:t pet:Letre pas un seul mot de tout ce fatras métaphysique qu'elles fussent a port~e d', ntendre, excepté celui de sensibiliLé physi&lt;]ue qui
faisait passcr tout le reste ».
Pendant quelques mois, l'existence du
pauvre Helvétius fut un enfer. 11 lui fallut
quitter ses terres, venir a Paris solliciter, se
justifier, consolP.r sa mere, supplier la reine,
voir les parlementaires, intriguer, s'aplatir.
On lui fit signer une lamentable rétractation : « Je n'ai voulu attaquer aucune des
vérités du christianism&lt;', que je professe sincerement dans toute la rigueur de ses dogmes et de sa morale, et auqucl je me fais
gloire de soumettre toutes mes pensée~. » JI
en fut 11uiLte pour donner sa démission de
ma11rr. d'ho1el et pour voir brulcr son livre.
M. lüim, en rendant ce récit tres vivant,
nous fait aimer plus cncore l'excellent et
charmant homme, si cruellement humilié.
Les amis paraissent avoir élé ticdes. Les Jettres d"lleh·étius a sa femme sont les confidences d'un ahandonné. « Ah! s'écrie-t-il,

que j'ai vu d'amis me tourner le dos! » Les
dlneurs de la rue Sainte-Anne conserverent
toute l'indépendance de leur jugement.
Grimm déclara la rétractation ce si humiliante q11'on ne serait point étonné de voir un
homme se sauver plutot chez les Hottentols
que de souscrire a de pareils aveux ». Collé
s'indigoa. Les philosophes houdaient le compromettant amateur. l&gt;ans ce concert d'ingratitudes et de désaveux, une note juste,
une note humaine; elle vient de Rousseau :
« U est vrai que M. Helvélius a fait un livre
dangereux et des rétractations humiliantes.
Mais il a guillé la place de fermirr général;
il a fait la fortune d'une honnete tille; il s'attache a la rendre heureuse; il a dans plus
d'une occasion soulagé les malheureux. Ses
actions \'alent mieux que ses éerits. T:ichons
d'en faire dire autant de nous. l&gt; L'orage
passé, les diners reprirent.
Si le livre De l' Esprit est un chef-d' OJU\'re,
ce n'est que .i ustice. 11 est temps de faire rrparation a l'ouvrage et a son auteur. Trop
lon;itemps on a souscrit a ce jugement sur
Jlelvétius : « l~•prit faux et superficie) qui
po,e d'ahord un systeme absolu qu'il appuic
ensuile de trails d'histoirc tissus de sophismes, ornés avec soin d'un vain étalage d'érudition. 1&gt; De quel pere jésuite émane ce verdict? - De Jean-Paul Maratl. .. DonneM·ous
done la peine, étant l'iche, amoureux et propriétaire, de créer la sociologie moderne 1•••
HENRY

ROUJON,

d• /7nlt/1Mt.

Apothéose d' « étoile »
Voici une anecdote qui pourra consoler les
Américains des extravagances 1¡u'ils ont faites
pour Jenny Lind. Ellt• est extraite d'une lettrc
de M. Campion, de Marseille.
ce • •• • Mme Saint-Huberty a donné ici vingttrois représentatioos; je n'en ai pas manqué
une. Toutes les chambres étaient autant de
bains de vapem·. Cette femme est étonnante.
On lui a prodigué les vers, les fetes, les couronnes; elle en a emporté sur l'im périale de
sa voiture plus de cent, parmi lesquelles il
s'en trouvait plusieurs d'un tres grand prix.
La fete qu'on lui a doonée sur mer était digne
d'une souveraine. J'y fus invité, jel'ai vue dans
loussesdétails, et je vais vous en rendrecompte.
e&lt; Mme Saint-lluberly, vetue ce jour-111 a La
grecque, est arri vée par mer sur une tres belle
gondole portant pavillon de Marseille, armée
de huit rameurs, vetus de meme ala grecque;
elle était suivie de deux cents chaloupes char-

gées de ceux qui voulaient voir la fete, et
encore plus cellc qui en élail l'objel.
&lt;&lt; Elle a débarqué sur le rivage, au bruit
d'une décharge de bolles et des acclamations
du peuplc. Un moment apri:s elle a remis en
mer pour jouir du ~pcctaclc d'une joule. Le
vainqueur lui a apporté la couronne, et I'a
rc!,:ue de nouveau de ses mains avec le prix
de son triomphe. On a voulu ensuite procurer
a Mme Saint-Hubrrty le plaisir de la peche;
mais l'aííluence des balraux était si grande
qu'on n'a pu retirer un immense flirt, et l'on
s'est décidé a repreodre !erre. A la sorlie de
sa gondole, Mme Saint-lluberty a été saluée
d'une seconde salve. Le peuple a dansé autour
d'elle au rnn des tambourins et des galoubets,
tandis que, couchéea la tur~ue sur une es pece
de divao, elle recevait en ~011vrraine les hommages des spectateurs des deux sexes. On l'a
conduite ensuite, a travers une haie de pavillons illuminés, dans une maison de plaisance
voisine; elle s'esl reposée ur. instanl daos une
salle de verdure, éclairée par des feux de
di verses couleurs. lfüe est entrée ensuite sous
une espece de tente, ou I'on avait élevé un
petit théatre champetre, sur Jeque! on a re-

présenté une petile piece allégorique. Euterpe,
~[elpomene, , Thalie et Polymnie y vantent
leurs talents, et chacune prétend a la prééminence. Apollon termine lcurs déhats en leur
présentant Mme Saint-Huberlyqui réunit tous
leurs talents et les fait valoir les uns par Ir~
autres. On veul la couronner; mais ou trouver
une couronne? Elle a déja épuisé tous les lauriers. Apollon détache la sienne et la place sur
la tete de la dixieme muse, au bruit de l'artillerie et des applaudissements. Peodanl le
bal qui a suivi, l'héro1ne était placée sur une
estrade, entre Mclpomene et Polymnie. On a
servi ensuite un souper splendide sur une
table de soixante couverts, dressée dans une
salle fermée, mivant l'usage du pays, par une
grille de bois; précaution Lien nécessaire, car
le pcuple s'y pressait au point que la dixieme
muse et ses comives eussent risque d'etre
étoufTés. Le souper a été des plus gais; on a
chanté sur la fin, le peuple a fait cborus et a
fait répéter plusieursairs. Mme Saint-lluberty
a couronoé sa complaisance en chantantquelques couplets en patois proveo~!. On a porté
sa santé au bruit des vivats, et une salve généralc a terminé la fete. l&gt;
GRIMM.

IV. -

HISTORIA. -

Fase. 25.

�"--------------- LEs Jtir1(ACTJ111(ES sous 1.'E Co'JYsuu,r ET rEJKPTJ('E

....-,. '.,,,.

..

~.

-

.43-

... ...

.

.

~-,

•

~m ,.,,,, w,
~ -~li

J

.

.....

~.:. - ;; - ., ..

_

..

- $-

.--

~

-

,.....

,,.-::&lt;

••

$'---.-'"

•

,.

BATAILLE DE LEIPZIG.

Docteur MAX BILLARD

+

Les Réfractaires sous le Consulat el l'Empire
Le lrain du jour, écrit Chaleaubriand
daos ses .llémoins d'oulre-lombe, e~t de
magnifter les ,·ictoires de Ilonaparte : les
patients ont disparu; on n'enlen&lt;l plus ks
imprécations, les cris de douleur el de d~lresse des victimes, on ne voit plus les parenls arrétés en plcige de leur fils, les habilants des villages frappés solidairement des
peines appliquées a un réfractaire; on ne
voit plus ces aflicbes de conscription collées
au coin des rucs, les passanls attroupés dcvant ces immensc&gt;s arréts de mor t.... On
oublie r¡ue touL le monde se lamcntait des
lriompbes. »
Le guerrier ambitieux, pour reofermer
loute l'Europe dans son Empire, exigeait une
conlinuelle eITusion du sang frani;ais. Qu'on
en juge par les acles rendus sous le gouvernemeot impérial, rclalifs a la conscriplion.
Napoléon faisait un déscrt de son rolaume.
Les levées de troupes du 17 janvier 1805 au 15 novembrc 1815 s'élcverent
a 2.115 .000 hommcs 1• C'était la lleur de
la population qu'on enlevait, c'était la ruine
des villes, la dépopulation des campagnes;
les neuf dixiemes périssaient sur une lerre
élrangere ou ne rapporlaicnt dans leurs
foyers ou dans les cbamps que des corps
aLaltus par les fatigues ou privés d'une partic d'eux-memes. Aussi, les malhcureux
conscrils usaient-ils de tous les moyens possibles pour se souslraire a l\ tfrayant enrcilernent: ils se mulil¡iienl, s'ampulaient l'index,
se couvraient d'ulccrcs, s'arrachaient les
et

1. Dans ce chilfrc ne figurenl pas, par consequenl,
ni les le,·ées d'hommcs failcs sous le Consulal, ni la
lcréc de 400.000 honuncs en t:H5.

den ts 1 • Cou verts de baillons, ay:mt dit adieu
a la famille, au ÍOJCr, se déclarant libres
envers toule magislrature, en dépit de toutc
puissance, ils couraient les bois, les montagnes, se cach:lient dans des enlroits horribles ou l'on ne pouvait supposer qu'un
homme pul vivrc.
On cite avcc allcmlrissemcnt ce tragique
épisode. Un jeunc paysan, soulicn unique de
ses vieux parenls, vcnait de tomber au sort.
11 refuse d'abandonncr sa famille, son villagc,
et se cache pour échapper aux gendarmes
qui venaicnt le saisir. On le découvre et on
s'empare de lui. Alors le pere du réfraclaire
charge un pistolel, et críe aux gendarmes :
ce ALtendez, vous n' arnz pas le droi t de le
prendre. 11 est fils de Yeuve ! l&gt; et aussitót il
se brf.lle la cervellc.
Alphonse Karr et apres lui l'al,bé Cochet,
curé d'Étrelat, ont raconté l'histoire émonvante du réfractaire Romain Ilisson. Quand
vint l'époque de la conscriptioo, quilter son
perc, sa mere&gt;, son village, ses rochers, fut
pour Romain un'! pensée épouvanlable. Ses
parents, qui p:irtageaient son angoisse, convinrcnt de cacher leur fils dans un lrou de
falaise, appelé depuis lrou a Ronutin. La
nuit, du haut des rocbers, ils descendaient
au mayen d'une corde la nourriture nécessaire pour la vie de leur enfant. Ceci se passait en 1815.
ce Les choses resterent ainsi pendant un
an. Mais, un soir, des marins, revenanl de la
peche, aper~urent une llamme qui sorlait de
la falaisc. lis parlerenL de ce qu'ils arnirnt
2. Comme 1mpropres

a décltircr la carlouche.

vu; d' autres pecbeurs se rappelerent avoir vu
la meme chose; on en causa.
ce La falaise fut observée, et bientót on
découvrit que c'était Romain r¡ui allumait le
feu dans la grotte ou il s'était caché apres le
départ des jeunes conscrits.
ce On fil, avec des porle-voix, plusieurs
sommations a Romain de descendre : il
répondit qu'il ne voulait pas etre soldat. On
lui dit que s'il ne voulait pas descendre, on
le prendrait et on le fusillerait, il répliqua
qu'il aimait rnicux mourir que d'etre soldat.
On lenta l'escalarle, mais il n 'y avait pas
moyen d'arriver par des échelles a une hauteur de deux cents pieds; quelques soldats
tenterent de descendre avec des cordes du
haut de la falaise; mais Romain secouaiL les
cordes et les exposait a se rompre les os. On
fit avec la bache quelques degrés dans la
falaise pour la pouvoir gravir; mais Romain
faisait tomber sur les travailleurs une grele
de picrres qui les décourageait. On en référa
encore au sous-préfetqui réponditqu'ilfallait,
pour éviter qu'un si dangereux exemple eut
des imitateurs, s'emparer de Romain mort
ou vif. On fit encore des sommations a Romain, puis on lui tira des coups de fusil.
Romain, acbaque décbarge, s'enfon~it dans
sa caverne, puis ripostait par des pierres et
des morceaux de roche. 11 soutint le siege
pendant quatre jours.
ce Au bout de qualre jours, il manquail
Loul a fait d'eau; une fievre arden le l'épuisait;
il songea qu'il fallait profiter de ce qui luí
rcslait encore de forces pour aviser aux
moyens de s'échapper. On était a la pleine
lune, la roer, basse vcrs qualre heurcs, était

J· Alfho,)se Kal'l·, Fra(1ce Maritime.

l'Í;- i
_q

l_,vccul c'.1 ~ore d,x ans ap~és l'époque de sa

e J appelle1a1 glor1cuse; lm-mcmc a terminé

sc~ J urs e~, s~ précipitanl d u haul ele ce lle falaise
qui es avail. 5( longlemps protégés. Le motif de sa
mort e5L reJete mconnu • · L'abbé C.:ochet, F:tretat, son

1

passé, so111?1·ése11l,sonavenir. Dieppe, 1857 , . 127
5. Les _decrets sur les réfrartaires furent fbr ,65·
par les Io,s _du 10 _mars 1818 et 21 mars 1852 og
4. Cap1lau,e Pa1mblanl du Rouil la d' • :
·
tvis 1011 D11. vauze lle 189G
.. : P· 21. Durulle
s'était
enrolé
eo 1792 dans le lro1S1eme bataillon du Nord; il ful
1·utte La

""1

19 '"'

nommé lieulenant, puis capitaine en 1795 en récomense de .sa_ conduile_it l'assaul du forl d~ Klundet·L.
l passa general de br1gade aprcs la hatai lle de Jlcrfihe,m. A \Yatcrloo, il re~ut u n coup de sabre qui lui
,t u~e longue cicalricc a la face, el un autre &lt;¡ui tui
aball1l le poignet. ll csl mort en 1827.

f

�111S TORJ.Jl
Les réfraclaires, reslés seuls contre l'armée
suédoise el le corps de WinLiingerode, éLaient
pan·enus a déposler les Suédois du village de
Kohlgarten; mais, assaillis par trente mille
hommes, ils ne purent soutenir Je choc plus
longlemps, et l'eunemi poursuivit sa marche
sur Leipzig.
Toujuurs est-il qu'on les vit comballant
courageusement jusqu'au mois d'aout 1814,
inlligeant avec une ardeur héro1que de rudes
coups a leurs adversaires et méritant a
.lalfoitz d'ctre cités a l'ordre du jour pour
lcur conduile remarc¡uablc.
En 1814, i.t l'heure 011 le génie et !'infatigable aclivilé de Xapoléon c.nfantaient tant de
ressources comme par e11chanlement, l'élan
national n'allait pas scconder partout l'empercur.
Les lerées de conscrils renconlrcrent plus
que jamais une résistance extreme. Personne
uc voulail plus partir.
Le t •r jamier 181 ~. les conscrits rebclles
se réunissent « au nombre de 200 cnviron a
Lisbourg, pres Fruges, et déliberent sur le
projet de se porter a Saint-Poi pour en délivrer trois qui y sont détenus ».
Dans le canlon de Fauquembergues, pres
de Saint-Omcr, « les conscrils appelés pour
la levée de 500.000 hommcs sout presque
tous ren trés ehez eux.
« lis vonl en nombre, chez les gardes
champelres, et leur disenl qu'ils sont en
mesure de se défendre, si on les inquiete ».
On enregistre le nombre de 150 réfraclaires
dans la Vendée.
A Mugron et a Aire, arrondissement de
Saint-Se,er, les conscrits déchirent les listes
de conscription. A Baigts, 200 paysans menacent de tuer les membres du conseil et de
bruler la mairie. Oans le canlon de Gas,
arrondissement d'Arras, &lt;e les conscrits, sous
les ordres de plusieurs brigands, se disenl
menacés de leur vengeance, s'ils se séparent
d'eux ».
A Terra-Nuova, arrondissemenl d'Arezzo,
une bande de 50 conscrits réfractaires force
le receveur municipal de la commune a lcur
donner 10 íO francs.
Dans la Loire-Iníérieure, il y a des campagncs « ou tous les hommes désignés pour
la garde nationale refusent de partir ».
Dans la Somme, ;1 la porte d'une église,
pres de Doullens, on affiche un placard inli1. l8U, Perrin 190i. pp. 23 el 24.
2. Souucmrs d'u11 médeci" de Par is, par le Dr Jloumics de la Siboulie. La ltet•ue hebdomadaire, n• du
4 septcmhre 1009, p. 115.
3. lloycn de la Faculté depuis 1811, morl a l'itgc
tl&lt;J 83 ans du choléra en avril 1832.
i. llix éturlinnts en médecine et emiron soixantedix éludianls en droil adressaienl les 6 el 7 fi:vricr
au comlc de Lcspinasse, une lettre ou, ponr se souslraire au scrvirc militairc, ils nlléguaienl des vices de
santé ou tics infirmités. Toutcs ces lctlres sont aux
A1·cl1ives 11atio11ales, F 7 ü6U3.
A signaler sculemenl la lettre du pcrc de Dubois,
éludianl en médecinc, qui écrit que son fils lui esl
1udispe11sa.ble_pour sa pr~fess_ion : « Je suis seul a m3:
liouuque oil 1! faul que Je sois conlrnuellement, el qm

tulé : Vivent les Bom·bo11s ! Défense m1x calme le plus parfail avait régné dans l'a~~emconscrits de pw·t ir.
blée. Mais le général, se voyant joué fit sentir
Le sous-préfet d'Apl écrit qu'il y a cu daos sa mauvaise hurneur el menaca de punilions
un Yillage de l'arrondissement, le 50 janvier, séveres ceux qui se permettraient encore
« un rassemblement de cinq a six cenls d'aussi mauvaises plaisanteries. Alors ce fut
conscrils, el qu'ils élaient convenus de ne pas une explosion de cris, d'injures, de provocase rendre, et de résister aux forces qu'on tions1. On peut juger de la Lempele par cette
pourrait employer contre eux et leurs pa- lettre que le doyen de la Faculté de médecine,
renls ll.
le proíesseur Le Roux •, adressait au ministre
Partoul les appelés murmuren[, vociferent, de la Guerre :
menacent. « A Toulouse, écrit lL Henry
MONSEIG~EUB,
lloussaye, ce placard fut al'llché : Le premier
qui se présenlera pour lirer au sorl sera
Une séance aclieuse et ]Jllnissable, si
peodu. l&gt; Le préíel de Maine-et-Loire écri- l'on en connaissait les auteu1·s, vient de se
vait : &lt;e L'insurrection de tout le département passer dans les éco/es de la Faculté de méest a craindre. ll Le préfet du Calrados : « A decine de París.
Caen, lout esl prét pour une révolulion. ,,
bf. le généml se11ate111· comte de l' Es¡liMalgré les gendarmes, las janis,aires, les 11asse (sic), commamla11t .en chef de l'arcolonnes mobiles, désertcurs, réfractaires, tillerie de la ga1·de nationale de l'a1·is,
insoumis se rnullipliaient. l'n déLachement de m'avait annoncé qu'il passerail a11jo1ml'/111i
conscrils de la Seine-Iníérieure complant 7, au.1· écoles de medecine, la re1•11e des
177 préscnls au départ, n'en avail plus que ele1•e.~ de la Faculté de droit et de la Fa;;;, a l'arri,ée. Si les soldats manquaicnt culté de médecine désignés pa1· S. E. le
d'armes, les réfraclaircs saraient en lrouver. grand nwitre de /'Universilé pour compoDes bandes de :,O, de ~00, de 1000 et meme ser ltois compagnies d' artil/erie.
J'avais écl'it (lUJ,' 150 éleves de in Faculté
de 1500 hommes parcouraient l'Artois, le
Maine et l'Anjou, comme au lemps de la de médecine désignés pom· qu' ils e11ssent
chouannerie, fusillant avec les troupes, arre- ii se 1·endre ce matin a 11 h. 1/ 2 a l'École ....
lant les diligences, envahissanl il's ,·illages JI s'est fait un tunmlte si considéi-able que
pour forcer les conscrils il les suiHe et piller le généml de l'Espinasse n'a 7,u acheve1·
les caisses des perccpteurs. D'autres bandes l'appel de ceux qui étaient portés s111· les
de 1O a 20 réfraclaires dévalisaient les voi- listes de Mgr le grand mailre.
Le général, sorti de l'amphithéátre, ne
tures el les malles-postes sur les roules de
Lyon, de Marseille, de Toulouse, de ~fonl- pouvait gagner sa voiture. Je l'y ai conduit. La foule s'esl .p1·essée asa suite.
pellier1 ».
Les éleves de I'ltcole de Médecine et de
Je viens d'apprendre que le général avait
l'École de Droit donnaient eux-memes it Paris élé insulté /out le long de la rue et qtt'on
l'exemple de l'insoumission.
luí avail fait to1ites sortes d'outrages.
Peu de temps avant le siege, on avait eu la
penséc de préparer des mo)ens de résistance
On le voit, la jcunesse des Écoles n'était
daos la population parisienne. Les Ecoles de plus ensorcelée par les miracles des armes
droit et de médecine durenl etre organisées du conquérant. Le Lalisman était brisé : elle
en compagnies d'artillerie et tous les étu- osait meme, ce jour-la, mépriser la l'ictoire
diants élaient invités par lellre du doyen a se et prolester contre la tyrannie'.
rendre daos la cour de l'écolc de rnédecine le
c·est que la France élait lassc des conlundi 7 février a onze heures et demie pour quetei;. Apres dix ou douze années de déelre passés en rel'Ue par le commandant en menee guerriere, la population virile renonchef de l'artillerie de la garde nationale.
{:ait a répandre son sang qui ne coulait plus
Tout le monde fut exact a celle comoca- pour ses libertés.
tion. On comme'lca l'appel : « M. un te!! L'empereur allait succomber, parce que la
Mort, répond l'appelé lui-meme. -Tant pis! France, rassasiée de malheurs et de gloire,
dit le sénaleur Lespinasse. - ~1. un tel '. n'en voulait plus.
Par ti pour son pays. ,, -A chaque nom était
En prcnant congé de ses vieux soldats dans
faite une semblable réponse. Jusque-la le la cour de Fontaioebleau, celui qui naguere
étail maitre du conlioent, le distributeur de
esl gardéc par mon fils, lorsque je suis forcé de sortir »; celle de (laudeL. eludiant en médecine qui se
couronnes et le souverain des rois, allait luirefusc au servicc en di~anl : « J'esp~rc bicnlol ctre
méme le confesser haulement : « La France
plus utile á mon pays comme médecin »; ctlle d'un
a voulu d'aulres deslinées ll.
ami ele l'étudianl en droil Douin, qui allegue que • le
j~une homme, incapablede servir, esl al'insLanl d'acheCela dit, en effet, Napoléon, jeté has du
ter une étude dans laquelle il se distinguerail , ; el
haut de sa gloire, s'écbappait de France au
ccllc aussi de l'ctudianl Audibcrl, qui rcfusc de partir,
parce qu'il o'a que quinzc ans el deux muis.»
milieu des malédictions, et gagnait l'ile
llentionnons cncorc, en raison de son nom, l'étud'Elbe. Mais l'inépuisable France devait l'Oir
dianl en médccine Vulpian, rue du illarai1 nº lü, qui
inrnque • des 111fii·mités qui ne lui permeLLenl pas de
sorlir de son sang de nouveaux soldats, pour
fairtl le servicc ele l'arlillcrie. La ,·érit.é en esl allestéc
marcher encore a un sacrifice qui ne del'ait
par un cerlifical de ll. Boyer, premier chirurgicn de
ni sauver l'Empire, ni conquérir la liberté.
l'Empcreur ».

r

DoCTEUR J\lAX

BILLARD.

PAUL PEL TIE~

•
Le premier atlentat conlre Louis-Philippe

. En novembre 1832, l'opinion publique élait
Cependant, au milieu de la foule une
v10lemment sur~xcitéc. D~puis plusieurs mois, femme jeune et élé0 ante s'évanouissa¡'t · on I'acc~ble d~ questio_ns, et elle racontc, épou.
o
,
vantce, qu elle ava1t vu, soudain, un jeunr.
en effet, elle ava1l eu comme alimenls, presque s ' empressa1t,
et, pres d'elle, sur le lrottoir, hom~e piaré pres d't,lle hraqucr rapidement
coup sur coup : les funérailles ~anglanles du
on troul'ait un pislolet déchargé, landis qu 'a un p1stolet da?~ la direclion du roi, qu'elle
général Lamarque et la terrible affaire du
qu~lques, pas, sur la chaussée que venait de ava1l voulu sa1s1r le bras dujcune homme et
C!oitre Sainl-~lerry qui en fut la suite; Je proqml ter 1 escorte royale, on ramassait un sequ'alo:s le coup était partí.
'
Cl'S et la condamnation des saint-simoniens
cond pistolet encore chargé.
La
Jeune
fille
est
immédiaternent
entrainée
11ui réclamaient ce la sanctifü:alion de la 8eaulé
L~ suppositions les plus vraisemblables se
el la réhabilitation de la Chair l&gt;; la con- font .1our : esl-ce cette jeune lille qui vient de aux Tuileries 011 on la félicilc cbaudement et
ou l'on s'enquiert de sa position. Made~oidamnation des conspiraleurs de la rue des
tirer? S'a~it-il_ d'un allenLat légitimisle, épiProuvaircs; le proces des cbouans aux assises logue de I affaire des Prouvaires ¡ d'un allen- selle_ Adele tlourf est originai rc du Pas-deCala1s, et elle 11enl a Paris pour chercher
de Blois; le proccs de Berryer;
la mort du duc de Reichstadt
&lt;e une siluation » dit aussitót
la presse gouvernementale en
qui atterrait et irritait les bona~
partistes; I'arrestation de la
la couvrant de lleurs « des
duchesse de Berry, qui remsilualions » indiquaien~ ironiplissait d'indignation et de sluq_u_ement les journaux de l'oppopeur les légitimistes.
s1t1on, en l'appelant Ja « nouvelle Pucelle d'Urléans » et la
Enfin, les esprits étaient
an:xieux, en se demandant ce que
« Vierge des Trois-Coule~rs ».
Ajoutons que Mademoiselle
ser_a!t ce Ministere que Lo~isB_ou,ry était délicicusemenl jolic
Ph1hppe venait de former, Je
11 octobre, avec, pour ministre
s! 1 ~n en_ croit une estampe
s1gnee Julien, fort répandue ¡1
de l'intérieur, M. Thiers, que
l'époque.
Louis Blanc appelle, acelte occaLe soir, aux Tuileries, le roi
sion, et d'une maniere au
dit a Dupin: « Ehl him, ils
moins imprévue, un ce Danlon
ont done tiré sur moi '? ,, _
en miniature. JJ
&lt;e ;\on, Sire,_ répondit l&gt;upín
II y avail dans l'air : du
malaise, du mécontentement et
~vee so~ ~our1re énigmatic¡ue :
ils onl tire sur eux ! ¡¡
de la haine, et des bruils d'auQui cela, ce ils »? C'est ce
tant plus sinistres qu'ils étaient
que la police cherchait a sa"oir.
plus vagues circulaien t, quand,
le 19 novembre, s'ouvril la sesElle se rappela quecinq jours
avant l'atlentat elle a\'ait été
sion de la Chambre des Dépulés.
vaguement avertie d'un comLe Roi devait se rendre
plot dont aurait fait parlie un
solennellemen t des Tuileries au
Jeune mailre d'éludes nommé
Palais-Bourbon; il avait alors
cinquanle-neuf ans.
Be:g_eron, connu pour ses
opmwns avancées. En mcme
Le cortege suivait le Pontlemps, une dénon&lt;!iation, émaRoyal, le Roi en tete, a cheval;
nant, parait-il, d'un confrere
dans deux carrosses, se troujaJ.,ux, signalait un médecin de
vaient la Reine et ses filies et
Chauny (Aisne), le doctcur Beles . °!inistres. Louis-Philippe
avait a peu pres traversé Je
noist, ~omm_e venu précipilamment a Par1s le 19 novembre.
po_nt, quand soudain, pres de
lui, une détonation retentit.
Or, Bergeron el llenoist
étaient deux amis intimes, et
On crut que c'était le fusil
l'on apprit qu'ils avaient passé
d'un soldat qui partait par hae~semble une parlie de Jajoursa~d. M~s 1~
ne s'y trompa
point; mstmcllvement il se
nec du 19. On arreta aussitot
Bergeron, et quelques jours
courbe sur sa selle puis ¡¡ salue
/Yapr¿s la lilhographie de J ULIEN.
rapidement la foul~ de son chaplus tard, on amenait aParis a
pied, meoottesauxmains, led~cpeau, se replie sur son escorte
.
teur Benoist, arrelé /¡ Chauuy.
et, ~pres quelques instants d~ désarroi, on tal républicain, organisé par la « Société des
A pa_rlir de ce mument, l'opinioa publique
co~Lmue vers 1~ Pal-ais-Bourbon : le roi éehap- amis du Peuple l&gt; ; par cxemple d'un comse ~~sswnna pour !'affaire ; la prcsse de l'op~3.1 t
ce premier allenlat, comme il devait plot policier?
P,os1~1on _donne claircment a cnlc11Jre qu'il
t!ebapper aux six autres dirigés sur lui.
Cependant la jeune fille revienl a clic. On s ag1t d un complot policicr, et crible Jes

ro!

ª

�111ST0'1{1.Jl

---------------------------------------.#

incomparable maladresse, et leurs agissemagistrats de ses !léchelles aigues. Le Cha- la caserne du Foin, a l'École Mililaire, ele.
ments ne contribucrent pas p.eu a accréditer
Les
débats,
tres
orageux,
durerent
huit
rivari parait le 1•• décembre 1832, et, daos
l'opinion d'un attentat policier,
ce premier numéro douze échos
hypothese qui fut, de tres bonne
sur vingt-buil furcnt consacrés
foi, lancée par la presse de
a l' &lt;( attenlat risible ». En
l'opposilion et s'est mainlenuc
voici un a litre d'indication :
jusqu'a présent.
&lt;( L'héro\ne du Pont-Royal s'est
Soixante-dix-huit ans se
présenlée voilée cbez le j uge
sont écoulés depuis !'affaire du
d'instruction : faits et pcr19 novembre '1832 : on peut
sonoes, tout est voilé dans cclte
etl'on doil maintenant déclarer
affaire! »
la vérilé.
L'instruction se traioait péL'affaire du coup de pistolel
niblement dans les racontars,
fut-elle le résultal d'une initiaquand un ancien camarade de
tive individuelle ou d'une
college de Bergeron, Janety,
initiative collectire? C'est ce
signalé a la justice par une
qu'il est importanl de savoir
fcmme de mceurs équivor¡ues,
aujourd'hui.
vint déclarer que Benoist lui
Mais ce qui esl Lien certain,
avait affirmé, le 19 nornmbre,
c'est que l'allental du 19 noque Bergeron venait de tirer
vembre ne fut point imaginé
sur le roi.
de toutes pieces par la police :
Benoist protesta avec indiil fut sérieux, et un coup de
gnation, le frere de Janety
pistolet ful bien réellement tiré
déclara nettement que celui-ci
sur Louis-Philippe. Les déclaavait la manie du mensonge :
ralions qui nous ont été faites
LA CllATTE MER\'EILLEUSE •.
llergcron et Benoist n'en furent
récemment par la famille d'un
pas moins traduits devant la Caricature publiéc au lendcmain de l'attcntat. Adl!lc Boury (la ◄&lt; Chattc mcn·cillcuse "• des accusés ne laissent aucun
ou Jeanne di, Dac, la Vierge des r,·ois co11le11rs), y cst représentée • sauYant, a
cour d'assises.
doute a cet égard, et nous
l'instar de Jcanne d'Arc, le Tróne et la Francc avec son éYcntail •·
Cent trente témoins furent
devons a l'Uistoire cette mocilés, et les débats s'ouvrirent
desle contribution.
le 11 mars 1855 sous la préL'entourage du roi ful trop mécontent tic
jours.
On
remarquait
avec
élonnrrnent
comsidence du conseiller Duboys, que l'opposition
surnommait c1 Duboys dont on fait les !lutes ». bien on avait changé d'attitude a l'égard de l'acquittement de Bergeron el de Benoist pour
l\llle Boury depuis le jour ou elle avail dé- ne pas maniíester sa mauvaise humeur :
ciaré q u' elle ne reconnaissait formellement comme d'babitude, ce fut la Presse qui rerut
aucun des deux accusés; on écouta aYec slu- le rontre-coup.
Trois journaux, en effet, furent traduils
peur la déposition du colonel d'état-major
Rafé : « Nous étions instruils d'avance aux
Tuileries qu'on devait a son passage Lirer sur
le roi ! »
Enfin la parole fut donnée au procureur
général Persil, qui abandonna l'accusalion a
l'égard du docleur Benoist, mais la soutint
avec une véritable férocilé contre Bergeron.
Celui-ci fut tres habilement défendu par
111" Joly. L'avocat d'Hippolyte Benoist,M• Moulin, protesta énergiquement conlre rarrestation arbitraire el la détention de son client,
et fit une profonde impression sur l'auditoire en évoquanl le souvenir des qualre Sercrents de la Rochelle, et de la conspira Lion du
général Bcrthon : t&lt; Messieurs, parmi les rec1 proches trop mérités adressés a la Restau&lt;! ration, un des plus graves est l'abus des
&lt;! proces politique;:, des complots et des con&lt;! spirations : l'exil de la branche ainée a
&lt;I payé le sang de Bories et de Berthon 1 »
Apres une dcmi-heure de délibération, le
jury acquittai t les deux accusés, comme
Les mesures de police qui furenl prises quelque lemps auparavant, il avait acc¡uitté
pour la durée des débals montrent toute les membres de la Sociélé des amis du Peul'importance r¡ue l'on altachait a ceux-ci. On ple, entre autres Ca~aignac et flaspail.
La jeunesse des Ecoles porta Bergeron et
en va juger : les postes du palais de juslice
.I •
Benoist
en Lriomphe, pendant que le présiet du pool d 'Arcole étaien t doublés; deux
ceols hommes du 20• léger el du 2• de ligue dent et le procureur général, allerrés, couse tenaient prets a l' Hotel de Ville, cent dra- raient au ministere de la Justice.
Et maintenant, c¡uelle est la vérité sur devant les assises pour avoir publié des
gons étaient postés au Carrousel, deux cents
comptes rendus jugés infideles dans l'affaire
l'
«
affaire du coup de pistolet? i&gt;
hommcs devaient se tenir prets _a marcher au
La police et lajustice firent preuve d'une du coup de pistolet.
premier signa! a la caserne de Lourcine, a

L'E P'J('EJH1E'J( ATTENTAT CONT'l(E Lou1s-Prt1L1PPE - - ~

C'étaient le Temps , le Nalional, et le Ch11-

rivari.
En ce qui euncerne le Temps, la cour se
déclara incompétente par le motif que l'article incriminé ne pouvail etre considéré
comme compte rendu.
Le National, a. l'audience du 20 mars, fut
condamné a 5000 francs d'amendr, son gérant a un mois de prison, et défense fut faile
au journal de rendre comple des débats judiciaires pendant tleux ans.
l\feme décision pour le Charivari, mais
l'interdiction de comptes rendus était d'un
an.
Le grave Conslitutionnel lui-meme protesta, en rappelant que sous la Restauration,
le meme lraitement luí avait élé inllirré
a
0
propos de son compte rendu de l'alTaire des
quatre Sergenls de la flochelle.

Les condamnations conlre le National et
le Chai·iva1·i étaient par défaul; mais sur
opposition, elles furent purement et simplement confirmées huitjours plus tard.
Le Charivari se vengea en publiant une
caricature terrible du président Duboys, avec
celle légende :
&lt;1 A cel air épais, partiripant a la fois du
&lt;( ventrigoulu et du Béotien de maaistra•
•
0
&lt;1 ture, qm na reconnu ce monsicur dont on
&lt;1 fait les ílutes ! ii
Que firent les deux acquillés de !'affaire du
coup de pistolet?
. Louis Bergeron se lan¡;a dans le journahsme el entra au Siecle. Iluit ans aprcs son
pro~es, il lut un jour daos la Presse, sous
la s1gnature de Girardin, une allusion a celle
affaire. C'est alors qu'il soufílela Girardin en
plein Opéra, et ful, pour ce fait, condamné a

trois ans de prison, maximum de la peine.
Lors de la Révolution de 1848, Rergeron
et le docleur Benoist furent nommés commissaires du Gouvernement daos la Somme
et dans l'Ai,me, et le second rci;;ut la croix de
la Légion d'honneur.
Le doctrur Ilrnoisl, tres lié avec les artistcs
et les lillérateurs de la_fin de l'Empire, entre
autres Paul de l\ock, EJouard Plouvier, Mélingue, Litolff, mourut, en 1867, laissant
deux fils acluellemenl vivants.
Quant a Ilcrgeron, il abandonna le journalisme pour s'occuper des queslions d'assuranccs; il est mort en 1890 a Croissy (Seinret-Oise), et en voyant passer ce vieillard
mélancolique, les babitants du petit vil!age
étaicnt loin de soupi;;onner qu'ils avaienl devant les ycux le dernirr acteur d'une cause
célebre.
PAUL PELTIER.

La cour de Versailles intime

On ne doit pas s'attendre a ce que je fasse
ici un cérémonial complet, en donnant le code
du service de chaque offieier; ce serait un
lravail immense et faslidieux. Je rappellerai
Les princes eux-mémes ne doivent-ils
seulement
quel,rucs-uns des usages qui m'ont
pas elre élonnés de suivre aYec Lanl
ele ponctualité les ordrcs d'un elre le plus frappé.
fantastique?...
11 en est un dont j'ignore completement
MERCIER, Tableau de Par,s.
l'origine. JI consistait a apporter, tous les
soirs, sous le chevet du lit du roi, un petit
C'était une étude pour celui qui arrivait a paquet du lingc nécessaire pour changer, atla eour, et n'y avait point été élevé, que de tacbé a une petile épée de deux pieds de long.
se meltre au fait des nombreuses lois de Les cabi nets 011 étaient déposées les bardes
l'étiquette, celte espece d'égide des souverains du roi étaient éloignés, a la vérité; mais
contre la familiarité et le mépris. Quoique ces pourquoi ne pas avoir une certaine quantité
usages, enfants des siecles, diminuassent tous de linge en réserve dans un coffre, comme le
les jours, ils étaient encore bien nombreux. valet de chambre barbier avait, daos une
Et s'il n'y avait plus que les anciens de la malle de velours cramoisi, une certaine quancour, le duc de Penthievre, le prince de Sou- tité de bonnels, de coiffes, etc.? Pourquoi
bise, le maréchal de Biron, qui saluassent en- d'ailleurs cette épée, si courte qu'elle ne
core le lit de parade du roi quand il n'était pouvait etre d'aucune utilité?
L'usagc d'apporter, tous les soirs, dans la
pas présen t, les courtisans plus modernes
rcculaient toujours jusqu'a la muraille quand chambre du roi, un pain, deux bouteilles de
le roi s'avancait vers eux, et aeculés contre vio et un ílacon d'eau a la glace, se comprend
le mur, ils piétioaient encore, dans l'espoir plus facilement. Les offices se trouvaient, en
d'etre assez heureux pour obtenir une parole effel, tres éloignés, et ces · nliments, qui se
du souverain. C'est qu'il fallait etre tres fami- nommaient des en cas, étaient tenus en réserve
lier a~·ec le roi pour lui adresser la parole; encasque le prince éprouvat quelques besoins .
ce qu on ne faisait jamaii: qu'a la troisieme On lit que Louis XIV, ayant su que ses valets
personne : « Le roi a-t-il fait une chasse heu- de cbambre refusaicnt de manger avec Moreuse? Le roi n'est-il plus enrhnmé? &gt;J Le liere, parce qu'il était comédien, se fil un
dernier maréchal de Duras est un de ceux jour, a son le ver, apporler son en cas, 011 se
que j'ai vus les plus libres avec le roi; il trouvait un poulet, et en senit une portion a
l'était meme plus que ceux qui avaient été ce célebre comique. L'empcreur Buonaparte
élevés avee le monarque.
avait conser\'é cet usage; car son ,·alet de

Étiquette et usages divers

chambre, Constant, raconte, dans ses Mémoires, son embarras pour dissimuler a Napoléon, qui, un jour, eut faim daos la nuit
et demanda l'en cas, la gourmandise du mameluck Nistau, qui aYait dévoré la moitié de
la volaille a laquelle l'empereur ne Louchai L
jamais.
Louis XVI n'y louchait point davantage.
Lorsqu'il avait besoin de prcndre quelque
chose entre ses repas, les gari;;ons du chateau
avaient Loujours en réserve des sirops, des
confitures et autres aliments. Tou les ces
liqueurs et ces aliments destinés aux princes
étaicnt toujours essayés, c'est-11-dire goutés
par un officier du gobelel. Si c'était du lic¡uidr,
il en buvait un peu; si c'était de la viandc, il
trempait daos la sauce ou passait léghemcnl
sur le morceau présenté une petite tranche
de pain, afin de préserrer le sourerain du
1JOison. Mais un roi destiné 1t périr aifüi n'rn
aurait point été préservé par loutes ces précautions.
Dans l'enceintc formée par la balustrade
qui enlourait le lit du roi, se trouvaient le
fauteuil et quelques tabourets pour les valets
de chambre de garde; car on ne s'asseyait
pas dans la chambre du roi. On s'y promenait cncore moins. Et quand la mode eut
amené, sous Louis XIV, l'invention des énormes perruques que l'on connait, s'il élait de
bon lon tic les oler et de les peigner jusqne
daos rantichambre du roi, on s'abstenait de
le faire daos la chambre du lit, re"ardée
comme la r ésid rnce du souverain. De ;eme

'

�111STO']t1.Jl - - - ~ - - - - - - - - - - - - - - - - - - - . 1
pour y entrer ou en sortir, on n'ouvrait point
la porte, mais on en demandait l'ouvcrture
l'huissier; et au lieu de frapper a cetle porte,
on y grattait légerement. Sortir le premier
était de la plus grande politesse, le dernier
devant jouir plus longtemps de la vuc du roi.
On sortait toujours a reculons.
Je ne finirais pas, si je rapportais toutes
lrs petites choses qu'il fallait savoir, non
pour etre un courtisan parl'ait, mais pour ne
pas faire de gaucheries. Sans doute, dans les
premiers temps de la monarcbie, il existait
d'aulres usages qui nous feraient bien rire si
on avait pris soin de nous en conserver le
souvenir. Peut-etre ceux que nous observons
aujourd'hui feront-ils aussi un jour le divertissement dti nos arriere-ncveux ! ...
On avait le tort alors, en France, d'éloigner de la cour tout ce qui paraissait militaire. Sauf les officiers des gardes, nn n'y
voyait jamais un uniforme, si ce n'est le jour
de la revue des gardes franyaiscs, dans la
plaine des Sablons, et celui ou
le colonel prenait .congé pour
rejoindre son régiment; alors,
il paraissaitavecson babit d'ordonnance.
Autrefois nos bons afoux,
moins douillets que nous, se
contentaient d'un vaste foyer
ou toule la famille réunie se
préservait des rigueurs de l'hiver. Le jour de Nuel. personnc
ne manquait a l'oflice de la
11uit; et le feu restant auandonné pour plusieurs heures,
on y déposait une Lúche
énorme, la ~ouche de Noel,
pour que tou te la famille grelottante vint au retour de
l'église, pres d'un immense
urasier, faire cbaudement le
joyeux réveillon. Cet ancien
usage subsistait encore a la
cour. Chaque cbeminée, la
veille de Noel, était chaul'fée par une grosse buche,
bien peinte, ornée de devises
CHATEAU
et de lleurs de lis, et qui
rappelait les mreurs anliques.
C'est un des plus beaux attributs de la
souverainelé que celui de donncr la grace aux
criminels; et l'usage voulait que cette grace

a

ne fut point refusée a ceux que le roi rencontrait sur sa route. J'en vis un jour un exemple.
Louis XVI, revenant de la chasse, rencontra,
sur le chemin de Saint-Cyr, un pauvre déserteur qu'on reconduisait a son régiment pour
y subir sa punilion. Le soldat, instruit on non
de ce que cette rencontre avait d'heureux
pour lui, se jeta a genoux et, les bras lendus
vers le roi, implora la clémence du souverain.
Le rnonarque envoya sur-le-charnp l'otficier
des gardes avec l'ordre de faire expédier les
letlres de grace. La gaielé du monarque pendant le reste de la journée montra avec quelle
satisfaction son creur avait exercé cette touchante prérogative de la royauté. Mais, comme
elle aurait pu devenir abusive, on avait soin
de faire faire un détour la chalne des galériens qui passaient Versailles pour rejoindre
le bagne de Brest. On croyait, en France, que
le creur du roi ne pouvait mir le malheur
saos commisération : c'était vrai; mais il y
avait 11 craindre que sa clémenoo ne devint

parailre a la cour en soutane violette; le curé
et le confesseur en soutanes noires. Les prélats et les ecclésiasliques qui a vaient des
charges a la chapelle, les jours de grandes
ftltes et quand le roi entendait la rnesse en
bas, avaient leurs soutanes recouvertes d'un
rochet; le reste du temps, ils étaient en habi l
noir avec un petit manteau. La croix épiscopale désignait les éveques, comme la calotte
et les bas rouges, les cardinaux.
Jamais le roi ne montait sur son tróne que
daos les lits de justice et autres assemblées
JUdrciaires; mais il n'y prenait point les ornements de la royauté, qu'il ne portait qu'a son
sacre. Dans les autres circonstances, il avait
un babit el un manteau violets, garnis &lt;l'une
large broderie, et, sur la tete, un chapeau a
plumets.
Cbaque maison de campagne 011 le roi
faisait de petits voyages exigeait un hahit
particulier. Trianon voulait un habit rouge,
brodé d'or; Cornpiegne, un habit verl; Chois1·,
un bleu. L'habit de cbasse
était gros-bleu, galonné en
or; et la dispositiou du galon
indiquait le genre d'animal
que l'on devait cbasser. L'habit vert uni étail pour la
chasse au fusil, et tout ce qui
ai;compagnait le roi était vélu
comme lui.
C'est assez w'éten&lt;lre sur
un sujet dont les détails pourraient devenir ennuyeux. Je
remarquerai seuleme.nl que
les femmes onl toujours été
plus ditficiles que les hommes
sur l'étiquelte, soil que leur
existence, déja remplie de tant
de détails, ne leur parüt pas
encore assez génée sans tous
ces usages souvent bizarres,
soit qu'elles aimassent d'instinct ces marques de respect.
La reine, femme de Louis Xl V,
ful une des princesses qui
contriliuerent le plus a les
établir en France, en se monDE VERSAILLES : LA CIIA)IBRE A COUCHER DIJ. ROi (APRES 1700).
trant extremement jalouse des
honneurs qu'on lui devait.
une calamité pour la société, et voila pour- Élevée en Espagne, cette fiere prince~se ne
voulut jamais déroger un instant 1t la sévérité
quoi on luí en dérobait les occasions.
L'éveque diocésain avait seul le droit de &lt;le l'éti,1ucllc cspagnole.

a

a

Co.11TE DE

FRANCE D'HÉZECQUES.

- Une a,,enlure de police en 1808
a

a

la mort, pendant la terreur de 1795, le
11 y avait Lyon, en 1808, un négociant
nommé Gérard, et qu'on désignait sous le logea au premier étage, sur la rue, daos une
laquelle attcnait un cabinet. U
nom de Gérard-Culotte, surnom qu'il devait chambre
l'habitude qu'il avait gardée de porter des était huit heures quand il arriva; il était tres
culottes quand tous les hommes jeunes ou de fatigué, demanda a soupcr, et se coucha
moyen age portaienl le pantalon révolutionnaire. Ce négocianl s'avisa de faire une banqueroule d'un million. Une banqueroute d'un
million sur la place de Lyon, on ne se rappelait pas une cataslropbe de cette importance!
Un million était une somme prodigieuse a
cette époque 011 l'on ne comptait pas encore
par milliards !
La banqueroute était frauduleuse, tout le
monde le croyait et le disait. On savait que
Gérard était solvable et l'on apprenait qu'il
avait quitté la ville, soit pour passcr en pays
étranger, soit pour se cacher daos Paris, ou
lant de coquins, qui cbangeaient de nom,
d'babit et pour ainsi dire de visage, trouvaient
un asile dans les faubourgs peu fréquentés
par la police municipale.
Le commerce de Lyon s'émut, comme on
peut croire, de la disparition de Gérard, et
l'on résolut d'envoyer a sa poursuite. U fallait
une personne qui eut a Paris des relations
propres a l'aider dans sa mission. On jeta les
FoucHli, DUC D'ÜTRANTE,
yeux sur mon pere. Courtier de commerce
Grav11re de Coucm\ FILS,
depuis longtemps, il était estimé, et l'on savait qu'il pom·ait se faire recom:.nander au
ministre de la police, M. Fouché, par M. Nompere de Champagny, ministre de l'intérieur.
bien vite. 11 était dans son premier sommeil
Mon pere avait alors trente-buil ans environ; - et quel sommeil, que celui d'un voyageur
c'était un homme rassis, qu'on supposait ca- qui, d'une traite, vient de faire cent vingt
paule de mener a bien une affaire assez déli- licues en poste! - lorsqu'on frappa a sa
cate exigeanl aulant de prudence que d'acti- porte, sans l'éveiller d'abord, mais enfin si
vité; on pensait, en effet, que le banquerou- fort qu'il sauta bas de son lit, ouvrit et vit
tier, muni d'argent et supposant bien qu'on entrer mystérieusement un monsieur qui recourrait apres lui, ne manquerait pas de ferma la porte derriere lui, déposa sur une
ruses pour déjouer les habiletés de quiconque table qui occupait le milieu de la chambre la
viendrait le chercher daos le dédale de Paris, bougie avec laquelle l'avait éclairé le maitre
d'hótel, et dit a mon pere : « Habillez-vous,
ou l'on peut avoir dix logis a la fois et ou,
d'ailleurs, avec de !'argent, ou trouve toutes monsieur, j 'ai ordre de vous conduire chez
sorles de complicités pour le mal. Mon pere Monseigneur; un fiacre est en has qui nous
accepta la mission qu'on lui proposa et en attend. - Monsieur, je ne comprends pas;
avertit ma mere en !ni recommandant de dire monseigneur qui? - Monseigneur le duc
qu'il était a Roanne, pour se reposer pendant d'Otrante. - Ah! eh bien, monsieur, je
quelque temps. A Lyon on n'ébruita pas l'af- comprends moins encore. Mais tenez, je suis
l'aire, et notre cher voyageur partit une nuit, excédé de fatigue, si vous le permettez, nous
dans une chaise de poste qui l'amenait aParís remetlrons a demain ma visite a Son Excelau bout du troisieme jour. C'était bien aller, lence. D'ailleurs, je n'ai pas encore ouvert
dans ce temps ou il fallait cinq jours et trois ma malle et je n'ai pas d'hauit décent pour
nuits pour aller de Lyon a Paris en diligence. me présenter devant un ministre. - L'habit
Ce fut l'hótel de la Jussienne-, rue de la de voyage est excellent; batez-vous, MonseiJussienne, que le dernier postillon descendit gneur n'aime pas a attendre et d'ailleurs il
mon pere. Le maitre de l'hótel, qu'il avait m'a dit que la chose pressait. - Allons done,
connu lorsqu'il avait été obligé de fuir notre puisque Monseigneur le commande. »
Mon pere fut bien tót habillé; il descendit,
ville pour échapper a la prison ·et sans doute

a

a

a

a

►

suivant le monsieur noir, et quand il passa
devant le maitre d'hótel, cclui-ci lui dit a
l'oreille : &lt;( Tachez de me faire savoir demain
ou vous serez. n Cetle recommandation ne
ra~sura pas mon ¡.,ere, qui reva tout de suite de
pr1son pour un crime dont il se savait tout
fait innocent; mais quel crime? Si has qu'et'1t
parlé le maitre d'hotel, le monsieur noir
l'avait entendu et était parti d'un éclat de
rire, bientót comprimé. Le maitre d'hótel
~~nai~sait l'homme qui emmenait mon pere;
il 1 ava1t v°: s~uvent dans sa maison remplissa~~ des m1s,s!o~s dont le secret, si bien gardé
qu il, f?t, _n eta1t pas sans avoir été pénétré
par I hoteher. Plus d'une fois il avait ,,u em~ener nuitammenl par le messager du duc
d O_trante des personnes dont ¡¡ n'avait jama1s eu de nouvelles depuis leur enlevement.
Mo_n pere était, a n'en pas douter, un criminel
d'Eta~, u~ homme compromis dans quelque
consp1rat10n , dans quelque intrigue politique,
un agent des Bourbons ou un membre d'une
société républicaine.
Le voyage de la rue de la Jussienne l'hótel
du ministre de la police parut long a mon
pere qui se creusait la tete, comme on di t
vulgairement, pour deviner le rnot de l'énigme
obscure q~e 1~ monsieur noir avait proposée
a sa persp1cac1té. 11 faisait sérieusement son
examen de conscience pour savoir commen t
lui, citoyen paisible et tres dévoué al' Em pere~r, pouvail avoir affaire a la police de Sa
~laJeslé. Enfin il arriva et fut introduit dans
le ~abi?et de l'ancien oratorien de Juilly. U
éta1t du beures. Le duc d'Otranle, lui montrant un siege, lui dit :
C( Vous arrivez de Lyon, monsieur Jal, et
vous_ venez Paris pour chercher un banquerout1er frauduleux. Je sais cela, le télégraphe
me l'a appris.
- Le lélégraphe a dit vrai; je me nomme
Jal, j'arrive de Lyon, et je poursuis un certaiu Gérard qui fait tort d'uu million au commerce lyonnais.
- Si je sais cela, je sais encore autre
chose. On doit vous assassiner cette nuit et je
voulais vous en prévenir. »
~fon pere se leva, pale, balbutiaot, et retomba sur son fauteuil.
« Remettez-vous, monsicur, j'ai pourvu a
tout.
- Mais, monseigneur, je vais changer
d'hotel. •
- Et passcr la nuit peut-etre daos le
mien, dit en riant le ministre. Mais non·
vous allez retourner rue de la Jussienne e~
vous mettre dans votre cbambre. Comme votre prétendue arrestation a mis tout le monde

a

a

a

�111STO'l{1.ll
en éveil, pour des motifs différents, en rentrant diles tout baut au maHre de l'botel :
ce Révcillez-moi demaiQ matin de bonne heure;

U:--E

)Ion pere sa\ua et rentra a l'hotel de la
Jussienne, fort peu satisfait de ce qu'il venait
u'apprendre, a dcmi rassuré par la promesse

ANCIENNE AUBERGE PARISJE.,¡NE : LE

e COMPAS o'OR ., RUE :'&gt;IoNTORGUEIL.

Dessi11 de RoemA.

une affaire importante m'appelle chez le ministre de l'intérieur. &gt;&gt; Puis couchez-vous, et
ne dormez pas.
- Recommandation bien inutile, monseigneur; je n'ai plus sommeil, je vous assure.
- Ah! j'oubliais. Ne changez ríen a l'état
présent de votre chambre; vous m'entendez
bien?
- Oui, monseigneur, j'entends et je ne
comprends pas.
- Vous comprendrez plus tard. Lorsque
minuit moins un quart sonnera a l'horloge
de Saint-Eustache, allez tout doucement ouvrir la porte du cabinet qui est a gauche
contre la fenetre et rentrez dans votre lit
sans bruit. A minuit ou peu aprcs, vous enLendrez frapper au mur sur h~quel est appuJé
votre lit. On démolira le mur a la hauteur
du plancher; ne bougéz pas, ne soufílez pas
et laissez-nous faire. Allons, adieu, rnonsieur
Jal. Demain, ,·enez déjeuner avec moi a onze
heures. Rentrez vite. Pardon si je ne ,·ous
dis pas : Bon ne nuit ! ,\ demain, a demain.
- Aux ordres de Votre Excellence. Mais,
pardon, Volre Excellence est-ellc bien sure ....
- Soyez tranquille, tout ira bien. Mes gens
ne passent point pour maladroits, vous le
savez. »
Le duc d'Otrante sonna alors; I'homme
noir entra.
« Reconduisez monsieur a son hotel et assurez-vous ... vous m'entendez?
- Parfaitement, monseigneur. &gt;&gt;

du ministre, car si ses agents n'avaient pas ce
jour-la, par basard, leur habileté ordinaíre ....
L'homme noir avait laissé a la porte de !'hotel
son compagnon venu en /lacre avec lui jusqu'au coin de la rue, et mon pere remarqua,
pendant qu'il sonnait a la porte, que l'agent
du ministre s'approchail ue deux bommes qui
passaient devanl la maison; il rentra saos
en voir davantage, et n'oublia pas de dire a
son hote : &lt;1 Éveillez-moi demain de bonne
heure, ele. 1&gt;
Les choses se passercnt comme l'avait annoncé M. le duc d'Otrante. A onze heures
trois quarts, mon pere alla ouvrir la porte du
cabinet, se remit au lit et allendit plus mort
que vif le premier coup de marlcau donné a
la muraille. Peu de bruit d'abord, puis des
coups plus forts, enfln une ou deux hriques
tombant, un lrou se praliquant et grandissant
jusqu'a ce qu'un homme pul y passer. Ce fut
le moment terrible. ~Ion pere entendait ramper sous le lit l'assassin qu'il supposait armé
d'un poignard; il al'ancait lentemeot el avanc,iit toujours; un autre le suivait. Mon pere
cntendait cela et rien autre. Tout a coup la
lu miere se íait; deux Jan ternes sourdes éclairent la sccnc, démasquées a la fois, et ceux
qui les portenl meltent le pied sur les deux
assassins couchés a terre. Un coup de sifflet
part, et deux agents cachés jusqu'alors dans
le cabinet viennent preter main-forte aux
premiers. Mon pere regarde sans voir ; il se
sent plus pale que jamais, il tremble et ne

commence a se rassurer que lorsque le monsieur noir, renlrant dans sa cbambre un ílambcau a la main, luí dit : &lt;( llonseignrur rous
attend a déjeuner demain, n'I manquez poinl.
Dormez maintenant. Adieu, monsieur. 1&gt;
11 ne dormit guere; le trou béant ne luí
plaisait pas. (&lt; Si un troisieme voleur venait? &gt;&gt;
II repoussail cette pensée, laissail allumée sa
bougie et se demandait pourquoi on avait eu
la pensée de l'assassiner. Élaicnt-ce des gens
de Gérard-Culolle qui l'avaient suivi depuis
Lyon? :Xon, il n'avait vu aucune chaise de
poste derriere lui. Mais quoi? Et puis comment le ministre avait-il deviné, appris le
complot fait cootre sa vie? La nuit se passa,
ces doutes en remplirent les longues beures;
enfin le jour parut.
C'élait en été, quand lejour vient vers quatre
heures du matin. Mon pere, un peu remis de
ses émotions, pul s'endormir quand il se fut
bien assuré que le lrou pratiqué sous son lit
avait été bouché avec des planches qui allendaient le macon. A sept heures, le mailre de
l'h&lt;ilel, qui avait pris au sérieux la prierc que
luí avait faite son voyageur de l'éveiller de
bonne heurc, vint frapper a la porte de la
cbambre pour avertir mon pere qu'il était
temps de se lever. Le dormeur réveillé remercia et reprit son somme. A onze beures moins
un quart, une voilure de place le dépornit a
l'hotel de la police. L'ancien proconsul de
Lyonqui avait mérité d'en etre rappclécomme
trop modéré, était un bon homme, quand il
n'avait pas d'intéret 11 mal faire. - Il rrcut
done son invité avéc une politesse toutaimable,
mais en le voyant enlrer dans son cabinet, il
ne pul retenir un bruyant éclat de rirc.
« Eh bien, monsieur, vous voila vivant et
disposé, j'espere, afaire honneur au Mjeuner.
Vous voyez que quand nous veillons, on n'arrive pas jusqu'au corps d'un homme pour le
percer d'un poignard. Avez-vous cu peur?
- Mais, monseigncur, quoique Votre
Excellence m'ait affirmé que.je n'avais rieu it
craindrc, je n'ai pas été sans une vive appréhension.
- Je comprends cela; mais une autre
fois ... ajouta le duc d'Otrante en sourianl.
- Comment! uneautrefois, monseigneur'!
Est-ce que je cours encore quelque risque de
celle es pece?
- )lais cela pourrait etre si vous conlinuez a etre aussi imprudent que vous l'avez
été celte fois.
- Aussi imprudent ! Je ne me rappelle
pas ....
- Oui, si vous laissez prendre par des
valets d'hotcl, daos les pc;ches de volre chairn
de posle, les sacs d' or et d'argent qui y seront,
el si, au lieu de les confier au maitre du logis
que vous allez halJiter, vous les laissez sur la
table de rotre chambre a la vue de tout le
monde.
- C'est vrai, monseigneur, j'ai fait cela,
mais me voila corrigé, et désormais ... .
- Je vous crois, monsieur. Voyez-vous,
une autre fois il se pourrait que je ne pussc
pas arriver a temps pour vous préserver.
- Mais, permettez-moi, monseigneur, de

U'IY'E AVE:NTU1fE D'E POI.1C'E 'EN 1808 - - ,

demander a Votre Excellence comment vous
avez pu arri ver a temps cette fois.
- Rien de plus simple. II y a, ou plutot
il y avait a l'hcitel de la Jussienne trois domestiques; quand le Iouet de votre postillon
!es a avertis de l'arrivée d'une voiture de poste,
ils se sont hatés de courir a la voiture, de
prendre les par¡uets que vous leur tendiez
les sacs que vous tiriez des poches de l~
chaise, tous vos elfets, en un mot, et meme
une paire de pistolets chargés que vous lem·
a,•ez recommandé de ne pas loucher saos
précaulion. Le mailre de l'hotcl vous a précédé daos une cbambre ou vous avez déposé
sur une table ronde placée au centre \'OS pistolets et vos sacs assez lourds.
- Tout cela, monseigneur, est de la plus
parfaite exactitude.
- Quand vous avez été installé1 les domestiques et leur maitre vous ont quilté et
bientcit ils on t comploté le vol de votre ar11~n t
.
o
'
el au _besom votre mort pour le prendre. La
quesl10n du partage a fait nailre une discussion ; un de, valets a été écarté, et aussitcit,
pour se venger de se, camarades, il est accouru chez moi et m'a tout révt!lé. Je n'ai pas
perdu un instant; un de mes agents - vous

le connaissez maintenant - a pris ses mesures pour faire avorler le complot et saisir
les assassins au moment ou ils ne pourraient
se défendre d'avouer la tentative de vol et de
meurtre. Vous vo1ez que ce n'cst pas difficile. Deux des voleurs son t arrétés et ils
expieront leur crime; quant au troisieme, qui
n'a été honnele que par la faule de ses camarades, nous aurons \'ceil sur lui. ,,
Mon pere remercia fort le duc d'Otrante.
Cette affaire vidée, le ministre s'intéressa a
celle qui l'amenait aParís. 11 donna des conseils et mieux que cela : un agent d'une
intelligence éprouvée ne quilla pas mon pere
pendant une chasse de plusieurs jours donnée
a Gérard qui échappait toujours aux deux
cbasseurs. Gérard avait une police a lui, bien
payée, l'avertissant 11 temps de l'approche du
danger; il avait aussi plusieurs domiciles,
couchant tantot dans l'un, tantot dans l'autre.
Enfin, il quittait París et gagnait Saint-Denis,
lorsc¡ue mon pere le rejoignit et le fil arre ter.
La police le ramena a Lyon, ou il euta rendre
ses comptes devant le j ury crimine!.
A son retour, mon pcre mit en scene pour
nous les é,·énements de re petit drame, dont
le succes, tres llalteur pour l'administration

du duc d'Otrante, ne fut peut-étre pas inulile
i1 celle de M. le due de Rovigo. Ce dernier,
qui avait su se refaire des agents, malgré le
soin que Fouché avait mis a luí cacher tous
ses moyens d'action, sul sans doute aussi
s'inspirer de leur expérience, et l'une des
premieres mesures que prit le successeur du
duc d'Otrante fut de veiller sur « une classe
de gens qui demande une confiance de tonte
sorte et n'en mérite souvent aucune. &gt;&gt; 11 vil
dans le choix des domestiques un danger dont
il crut devoir prémunir ceux qui s'en scrvaicnt, et a cet effet il imposa a tout servitcur
un livret et défendit a qui que ce ft1t de
prendre des domestiques qui ne rempliraicnt
pas cette cond iLion.
Cette mesure, renom·elée d'un arrct du
parlement de Rouen en dale du 20 mars 1720,
devait elre aussi utile que le ful plus lard
l'ordonnance du 19 novembre 1851, par
laquelle M. Gisquet enjoignait it tous les babitants de Paris indistinclement, de !aire dans les
vingt-quatre heures, au commissaire de police
de leur quartier, la déclaration des personnes
qu'elles logeaient, mtlme a litre gratuit, sous
peine d'encourir les amendes et condamnations
définies par la loi du 27 ventóse an IV.
A. JAL.

Prisons d'Étal
Tous les étrangers, dans leurs récits, ont
peint avec de vives couleurs les tristes elfets
du gouvernement despolique des Russes, et
cependant il est juste d'avouer qu'a cette époque nous n'avions pas complétement le droit
de déclamer ainsi contre le pouvoir arbitraire
qui pesait sur la ~foscovie. Ne voyait-on pas
encore chez nous, daos ce temps, Vincennes,
la Bastille, Pierre-en-Scize et les leltres de
cachet? Sous Louis XVT on faisaitpeud'usage
de ces lettres, mais pendant le regnede Louis
XV, chez son ministre le comte de Saint-Florentin, on les prodiguait et meme on les vendait.
Voltaire s 'était vu renfermé a la Bastille;
~l. de Maurepas avait subi un exil de vinglcinq ans. Le moindre caprice d'un commis
envoyait sans formes a Cayenne les citoyens
qui lui déplaisaient. Je me rappelle, ace propos, que dans mon enfance on m'a raconté la
triste aventure d'une jeune bouquetiere, remarquable par sa beauté; elles'appelaitJeannelon.

Un jour M. le chevalier de Coigny la rencontre, éblouissante de íraicheur et brillante
de gaieté ; il l'interroge sur la cause de cette
vive satisfaclion. « Je suis bien beureuse, dit&lt;• elle; mon mari est un grondeur, un brutal;
(( il m'obsédait; fai été chez M. le comte de
&lt;( Saint-Florcntin; madameS ... , qui jouit de
&lt;( ses bonnes graces, m'a fort bien accueillie,
(( et, pour dix louis, je viens d'obtenir une
ce lettre de cachet qui me délivre de mon
(( jaloux. 1&gt;
Deux ans apres, ~l. de Coigny rencontre la
meme Jeanneton, mais triste, maigre, pale,
jaune, les yeux battus. « Eh! ma pauvreJean« neton,lui dit-il, qu'etes-vous done devenue?
« On ne vous rencontre nulle part, et, roa
ce foi ! j'ai eu peine a vous reconnaitre.
ce Qu'avez-vous fait de cette fraicheur et de
(1 cette joie qui me charmaient la derniere
(1 fois que je vous ai vue?
« -Hélas ! Monsieur, répondit-elle,j'étais
« bien sotte de me réjouir. ~fon vilain mari,
&lt;( ayant eu la meme idée que moi, était alié

« &lt;.le son coté chez le ministre, et le meme

« jour, par la meme entremise, avait acheté
un ordre pour m'enfermer, de sorte qu'il
en a coíllé vingt louis a notre pauvre mé« nage pour nous faire réciproquement jeter
&lt;( en prison. »
La morale de ceci est qu'un voyageur, avant
de critiquer a\'ec trop d'amertume les abus
qu_i le frappent dans les lieux qu'il parcourt,
do1t se retourner prudemment et reo-arder en
arriere, pour voir s'il n'a pas laissé,"dans son
prop~~ pa}S, des abus tout aussi déplorables
ou r1d1cules que ceux qui le choquentailleurs.
~n frondant les autres, songez, vous, Pruss1ens, a S~anda w; Autrichiens, au Mongatscb
(en Jlonr1e) et aOlmutz; Romains, au chateau Sa1?t-Ange; Espagnols, a l'Inquisition;
Hollan~ais, aBatavia; Francais a Cayenne, a
la Bastille; vous-memes, Angla is, a la tyrannique presse des matelots; vous tous, enfin
a cctte traite des negres qu 'apres tant de révo~
lutions, a la honte de l 'bumani té, i1 est encore
si difficile d'abolir completement.
&lt;(
&lt;(

COMTE DE

SÉGUR.

�LE VO'YJlGE 'ET L''ÉC11.JfNGE DE .MADJtME J{O'YJlLE ~

G. LENOTR.E

+

Le voyage et l'échange de Madame Royale

puissiez-vous bientot etre rendue a la patrie,
vous
el tous ceux qui peuvent faire son
obtint cnfin sa liberté, Je Dircctoire ayant rúo)u de
bonheur~.
l'échangc:r contTc Ju ci-dcvant conve.ntionnrls et Ju
La portiere se referme, la berline s'ébranle,
diplomatu franfais qu• I' Auttichc gardait prisonnicrs.
Le ministre. de J'Jntéricur,Biné.zcch, avait me.ni i. bien la
s'éloigne sur le houlevard dans la direction de
nigociation, en dipit du zclc maladroit de l'ambassadcur
la Bastille. Bénezech a ce moment tire sa
!osean, M. Carl&lt;tti, rappcli par son souvcrain.
montre: il est minuit 5 • En ce jour qui finisMadame Royal• quitta sa prison dans la nuit du 1 8 disait, 1~ décembre 1795, Madame Royale,
cembrc 1795. EII• y laissait Lasn&lt;, l'un d• ••• gcoli•rs, et
Mm• d• Chantcr•nne, - sa chore ~••et, - qui, d•puis
née le f8 décembre 1778, terminait préciséqudquu mois, était sa compagnc volontairc de captivité.
ment sa dix-septieme année.
La Allc d• Louis XVI allait voyager, incognito, jusqu'a
La voiture qui l'emportait vers la liberté
Bal•, liw Axi pour J'échang•, en compagnie de Mm•
sortait de Paris, une demi-heure plus tard,
de Soucy, une ancicnne. :amjc de Maric-Antoinettc, du
capitainc de gcndat'mcric Méchain, c.t de Gomin, le
par la barriere de Reuilly el s'engageait sur
plus ancien de ••• gardiens, dont clic avait appréció
la grande route de Bale. A une heure du male dé.voucme:nt. Une aultc voiturc dcvait suivrc, portant
tin elle s'arretait devant la maison de poslc
le nis de Mmc de Soucy, le Ad&lt;lc Huc, ancicn servide Charenton, premier relai~. Le courrier qui
tcur d• Louis XVI, le cuisinicr du Temple Meunicr, le
portc-clef Baron et une. fcmmc de confiancc, M me. de
précédait les voyageurs avait, d'avance, comVarcnncs. Le ministre Bénúcch avait présidi a tous
mandé les chevaux nécessaires; mais les poslc.s pi-éparatjfs d c·est lui qui vint ouvrir a l'orphclinc
tillons refuserenl les assignats : il fallul payer
le.s portes de sa pl'ison.
en numéraire. Ce fut le seul incident de la
Dans la rue du Temple, obscure et silen- nuit: la berline roulait sur le pavé, a l'allurc
cieuse, ~[adame Royale marchait au bras de tres modérée d'une lieue et demie a l'heure;
Bénezech. Gomin et le secrétaire- du ministre elle traversa Boissy-Saint-Léger, relaya pour
suivaient, portant un paquet el un sac de nuit. la seconde fois au tourne-bride de Gros-llois,
Le grand portail franchi, on a _tourné a puis, au petit jour, a Brie-Comte-Rohert. A
droite, passé devant l'église Sainte-Elisabetb, Guignes. ou l',m arriva vers neuf heures, on
et longé la rue du Temple jusqu'a la rencon- mil pied a !erre et J'on entra a la poste pour
tre de la rue Meslay; c'est le trajet du roi se déJeuner. Nul ne parut se douler de la qualilé
rendant a la place de l'échafaud. En chemin, des voyageu$es.
Apres une heure de repos, on se remit en
le ministre cause avec sa compagne, lui donne
des eonseils, tui parle « du role qu'elle doit roule : deux lieues j usqu'a Mormant; trois
jouer l&gt;, lui recommande C( de regarder le ca- autres licues jusqu'a Nangis; vers quatre
heures apparut, a gauche de la roule, la
pitaine Méchain comme son pere 1 ».
Rue Meslay, la voiture du ministre sta- grosse tour César, de Provins. La berline
tionne; il y fait monter la princesse: Gomin entra dans la ville, suivit le dédalc des rues
également y prend place. Le carrosse, ce apres et s'arreta devant la Poste; des curieux s'aquelques tours dans les rues », arrive sur le masserent autour de la voiture : la princesse
boulevard, en face de l'Opéra 2 ; ou attend, pul se croire reconnue. Quand on partil, le
lanternes allumées •, la berline de voyage : relais payé, Méchain s'aper\'ut qu'un officier
déja Mme de Soucy et le capitaine Méchain y de dragons suivait la berline : re cavalier
sont installés: un courrier a cheval surveille l'accompagna durant quatre licues, jusqu'a
Nogent-sur-Seine, ou l'on parvint a la nui t
la chaussée déserte.
~[adame change de voiture, remercie le mi- close. L'officier, que rien n'ob\igeait a la discrétion, avait annoncé le passage de la filie
nistre qui se découvre et s'incline.
de Louis XVI; quand celle-ci descendit de
- Adieu, Monsieur, dit l'orpheline.
- Allez, ~!adame, répond le ministre, et voiture, pour C( se rafraichir » a la Poste, les
4. Pasloret. Notice su,· Marie-Thérese de Fnmce.
1. Lell, e ,le Madame Roya le il Mmc de Chanterenne cilée par M. le marquis Costa de Beauregard. Paris 1851.
5.
Ce détail esl relaté par Dcaucbcsnc.
2. Beauchesue écril: • Dans la rue de IJondy, de1'6. Nous suivons, pour le réril de ce voyage. deux
11it,-e l'u¡.,cra. » Cependanl, Madan:11: Royal•_, dans ~a
lettre il Mme de Chanterenne, precISe: • ~ous arr1- narrations qu'rn a laissées ~!adame Ro,rale: l'u_ne dans
v:imes sur les boulcvards, en face de l'Opéra. » une lellre á illme de Chauterenne qua publiee M. le
L'Opéra était situé a l'emplacemenl actuel du Lhéiilre marquis Costa dP. Beauregard, l'autre qu"~lle_donna a
Gomm el dont Beaucbesne a cu commun1cal1on. Aux
de la porte Saint -Marli n.
3. • Au citoycn Bergcr, pour deux livres ele bougie détails q_u'elle donne ~ous. ajoutuns ceux que, nous
pour les lantPrnes, 1000 ltvres (en assignals). » Dé- avons pu1sés chei les h1slor1ens des local,tés qu elle a
traversées.
¡,ense pour le voy age de la fi lle du demie1· mi a
7. Histoire de Nogent-sw·-Scine, par A. Aufaurc.
Bale. Archives nalionales F' 2315.
Apru plus d• ttois ans d• captiviti dans la Tour
du T&lt;mpl•, la Alle d• Louis XVI, .Mt1d11m• ~•y11I,,

curieux s'attrouperent pour la voir: la cour
en était remplie; d'autres stationnaient dans
la rue, malgré l'obscurité et le temps pluvieux. L'hoteliere s'empressa, respectueuse;
les Nogentais, lorsque la princesse remonta
en voiture, « la comblerenl de bénédictions
et lui souhaiterenl mille félicités 6 »
La grand'rne, la nrn dll l'Étape-au-Vin,
puis la porte Je Troyes 7, et voici df' nouveau
la berline roulant, daos la nuit, sur la grand'route, au trol régulier de ses six chevaux
frais. Trois lieues apres Nogent, elle lraversai t la longue plaine ou se trouve le relais
des Granges; enfin, trois licues plus loin
encorc, on fil halle, vers onze heures du soir,
au hameau des Grez, ou les voyageurs passercnt le reste de la nuit : ils se trou,·aienl a
trente-quatre lieues de Paris et éiaient en
rou le depuis vingt-trois heures.
Tandis qu'on soupail, la mailressc d'auherge raconta que l'ambas•adeur dr Toscane,
M. Carlelti, - qui, ayant re{'.u du DirecLoire
ses passeports, regagnait les États de son
souverain, - avait relayé la quelques beures
auparavant, et annoncé le prochain passage
de la pri11cesse.
On dormil, aux Grez, six lwures. Bien
avant l'aube, on était en chemin; le jour
pointait a peine derriere les vignes de Vermoise, quand on passa :, l"aubcrge de la Malmaison : vers neuf heures la berlioe atteignait les premieres maisons Je Troyes.
Méchain avait organisé le voyage de l'.i~on
a ne pas faire arret dans les grandes villes :
aTroyes,on nedevait, d'apres son programme,
que relayer et reparli r aussitot. Mais, a la
Poste, rue de la Montée Saint-Pierre 8 , le relais manquait: ~t. Carlelli avail pris tous les
chevaux disponibles; il fallut attendr-0. Vers
onze heures seulcmenl, la !Jerlioe sortait de
la ville par la porte Saint-Ja~ues. A Montieramey, 4uatre lieues et demie plus loin, nouveau retard: le courrier Chasaut 9, C( un bien
bon homme », dit ~[adame Iloyalc, et qui
prenait beaucoup de peine a faire marcher les
postillons et a préparer les relais, Cbasaut
Troycs, 1859: la rluchessc d'Angoult,mc passa par Nogent, le 10 aoul 1816, mais ne s'y arreta pas.
8. les rues de Troyes a11cie1111es et modenies,
par Corrard de Bréban. Troyes, 1857.
,

9. Madame Royale, dans le récil publié par M. Co~ta
de Beaureg~rd, appelle cet homme C!1arra. Je réta~lis
son nom daprés un rapporl adressc par ce courr1er
lui-méme au ministre de l'lnlérirur (Archives nalie&gt;nales F• 2315). Cbasanl, au com·s du voyagc, usa
complclement une culolle de eeau de daim, une redingote de drap blcu et une paire de hol tes: il re~ul,
pour indemnilé, 20000 francs en assignals.

déclare que le maudit marchand de toile
vienl la encore d'accaparer tous les chevaux:
c'est ainsi qu'il désignait le comte Carletti,
dont la voiture étonnamment chargée de ballots, rcssemblait, disait-il, a celle d'un forain.
La poste suivante était Vendeuvre: on n'y fut
qu'a huit heures du soir, n'ayant parcouru,
en onze heures, C[UC sepl licues. Le capitaine
Méchain, excédé du retard, se présenta a la
municipalité du lieu, et y exhiba son passeporl, l'autorisanl a passer, par ordre du gouvernemenl, lous autres voyageurs. Carlelli
qu'on avait rejoint, tempeta, mais il dut s'incliner : madamc Royale et sa
suite souperent a la poste el
quitlerent Vendeuvre a onze
heures du soir. On traversa
Bar-sur-Aube en pleine nuit ;
au point du jour la herline
montait la rude cote des bois
de ~forillon, du haut de laquelle on découvre, par les
temps clairs, un immense amphithéatre de collines oi1 se jalonnent, a huit licues !'une de
l'autre, les villes de Chaumont
et de Langres.
On arrivait alors aChaumont
par la vieille porte de l'Eau et
par le carrefour Dame-Aillotte.
Sans allcr jusqu'a la place, on
entrait dans la rue de l' Homme-Sauvage ou se trouvait !'hotel de la Poste, anciennement
nornmé de la Fleur-de-Lyst,
désignation que lui avail conservée, meme au temps de la
Révolutio)l, la routine locale 2 ;
l'hóteliere, la citoyen ne Royer,
étail agée, en 1795, d'une cinquantaine d'années. C'est devant sa maison que, le lundi 21
décembre, a neuf heures du
matin, s'arrela la voiture de
Madame Royale. Comme il faisait beau, celle-ci était descendue de la herline avant d'enlrer
en ville et, en compagnic de
Mmc de Soucy, avait monté a
pied la cote de la Voie-de-1 'Ean.
Comment l'incognito de la
fille de Louis XVI fut-il dévoilé?
Lombard, de Langres, prétend
&lt;( qu'un individu, chargé de
I'accompagner, au lieu de taire,
comme il le devait, le nom de
la princesse, semblait prendre a tache de
le faire deviner l&gt; •. Cela ne ressembJe guere
La rue. s'appclait dans !'origine, rue Gil/es d'en
des etrangers étanl venus au xv• siecle s'inslaller ~ans une auberge de celle rue, pour y montrer
lll! pretcndu sauvage, cet établisscmcnt puis la me
p1:1reul le nom de l'Homme sa11va9e. Histofre de la
vil/e de Chaumont, par E. Jolibo1s.
1.

J/aut i

2. Quelques lteures á Chau111011t en septembre
1828.
5. illémoi,-es a11ecdotiques pour servil' a l'ltistoil-e
de la 1/évulution fi·anfaise, par Lumbard de La11gres, ancien ambassadeur en Jlolla11d~, I, 13-1.
4. London. Public Record Office. Switzerland . .llliscellmieous papen, n• 13 (F. O.) .111. lllerian to lurd
Gra11ville. L:ommunication deM.C.-IJ. Bourcart, de Bale.

aux précautions du craintif Méchain; je
croirais plutót que l'indiscrétion vint d'un
peintre qui, depuis París, suivait Marie-Thérese et parvint a faire son portrait, &lt;( en saisissant, a toutes les stations, le moment de
donner quelques coups de pinceau sans etre
aper\'u' ».
De quelque fa\'on que ce soit, le bruit se
répandit aussitot dans la ville que l'orpheline
du Temple était a la Fleur-de-Lys, el la population, tres émue, s'amassait autour de
l'hotellerie 6 • Le conseil municipal s'assembla; deux de ses membres, envoyés par le

LES TOURS DU TEMPLE.

D apres une gravure d1' Cabinet des Estampes.

maire, les citoyens Abraham et Picard, se
présentcrent a la princesse, ce offrant de la
5. Quelques heu1·es a Chaumont e11 1828.
6. ld.
7. 11/émoires ele Lombard de Langres.

8. La duchesse d'Angoulerue passa par Chaumont
en 1818. Aprils les réccptions ofITcielles de la préfe,·Lure, réceptiom au cour, d~;quelles elle se montra
severe el pcu accueillante, a son ordinaire, elle voulut
revoir !'hotel ou clic avait séjourné pendnnt deux
hcurcs, lrenle-trois ans auparavanl. Mme Royer vivail
cncore: veuve et oclogénaire, elle lenait toujours la
Plew·-de-Lys, aidée de ses deux fils. Elle l/ensa mourir d'émot,on en recevant l'augusle vis,teuse : « C'e•t bien vous, lui dil la ducbesse d' Angouleme,

conduire a l'hotel de ville ou de demeurer
aupres de sa 'personne, pendan! le temps de
la halte, pour rendre hommage a son rang et
a ses infortunes 6 ». Elle préféra rester a
!'hotel. )léchain, qu'on prenait pour un of{tcier autrichien, tres embarrassé de son personnage, protestait de ~on mieux, exhibant
son passeport, affirmant que l'une des voyageuses (Mme de Soucy) était sa femme, et
que l'aulre (Madame Royale) était sa filie ;
meme, pour plus de vraisemblance, il afTectait d'appeler celle-ci Sophie, familierement;
mais ces dénégations ne refroidissaien t pas
l'entbousiasme des curieux;
ils réclamaient la bonne dame,
la bonne princesse, ils pleuraient de joie, ils s'afíligeaient
de son départ, ils faisaient des
,•reux pour son bonheur. L'un
des municipaux qui ne la quittercnt pas, lui dit:
- Cetlc afíluence, )!adame,
n'a ricn que de satisfaisant
pour Votre Altesse Rople ;
c'est ici a qui pourra voir ce
qui nous reste de Louis XVI'.
Marie-'fhérese déjeuna d'une
tasse de lait et de fruils;
Mme Royer, qui les lui présenta, voulut la servir ellememe el quand le repas fut
terminé, elle mit a I' écart,
comme des religues, le bol,
l'assiette et les couverts don l
la princcsse avait fait usage,
et les conserva pieusement jusqu'a la fin de sa vie 8•
Le départ eut lieu parmi les
acclamations el les )armes.
Longtemps aprcs que la berlióe eut passé la porte SainLMichel el disparu sur la roule
de Langres, Chaumont fut en
rumeur.
Les voyageurs n'étaient pas
moins émus. L'orpbeline proscrite avait le cccur gros de
quitte.r cette France qui lui
Lémoignait tant d'attachement
et d'hornmages. ce Que! changement des départements a
Paris, écrit-elle 9 •••• Ah! que
cela me fait de mal el de bien!
On murmure tout haut contre
le gouvernement. On regrette
ses anciens maitres et meme
moi, malheureuse ! Coro.me je suig attendrie 1
Que! dommage qu'un pareilchangement n'ait
je vous reconnais; c'est vous qui m'avez autrefois fait
si bon accueil, je ne l'ai pas uublié 1 » Elle tendil la
maiu a la bonnll femme qui étoulfail de sanglots. La
de _Chaun,ont, jusque-la lrés attristée de
f,aopula!ion
fro1deur deda1gneusc de llladame, l'ut électt-isée
de celte visite: ou en plcurait d'altendrissemcnt. Le
soir, au gala de la Prefeclure, trois feu,mcs seulemenl furent admises : la duchesse de Cres, la marquise de 0almatie et... la ,,euve Royer, qui se soutena1t a peine el pour qui Madame fut tres alfable. • Je
crois que voila la bonne mere, dit-elle. • Quelques
hew·es

a Chaumo11t

e11

1828.

9. Lettre d'lluuingue a Mme de Chanterenne, cil,1e
par M. le marquis Costa de Beauregard.

�,

, - ·Jl1STO'l{1.ll
pas eu lieu plus tot ! Je n'aurais pas vu périr
toute ma famille et lant de milliers d'innocents. »
&amp;fadame Royale semlile, malgré la familiere
promiscuité du voyage, tenir a dislance
Mme de Soucr; Pile regrette Mme de Chanterenne. Pourr¡uoi l'avoir privée de la compagnie de Rene/e, et lui imposer &lt;1 celle femmela, a qui on a permis d'emmener son fi Is et
sa femme de chambre, landis qu'on lui refuse, a elle, une servante ». - « J'ai besoin
de donner roa con/lance, ajoule-t-elle, et
d'épancher mon crnur daos le sein d'une personne que j'aime, ce que n'est pas celle qui
me suit, car je ne la connais pas assez pour
luí dire tout ce que je seos 1 • »
A l'égard de l'humble Gomin, elle se
montre plus indulgente : « Ce pauvre homme
la sel'l avec un soin extreme; il se donne
beaucoup de mal et ne prend le lemps ni de
manger ni de dormir. )) Quant au capitaine
Méchain, il esl bon, mais tres &lt;1 peureux » ;
il craint sans cesse que les émigrés ne viennent enlever sa princesse ou que les terroristes ne la tuent: en outre &lt;&lt; il veul faire un
peu le ma.ltre; mais Marie-Tbérese y mel bon
ordre » : dans les auberges, il l'appelle : ma
fille, ou Sophie; elle lui répond toujours
monsieur cérémonieusemenl; et quoiqu'il
,·oie que cette farniliarité Mplait a la voyageusc, il s'ohstine, a cause de sa responsaliilité, dans cette comédie bien inutile, car toul le
monde, aux relais, en s'adressant a la proscrite, dit: Jl!adame ou ma P1·incesse.
Méchain, bonncte officier, sorli du rang,
toucbait a la cinquantaine, étanl né a Laon en
1748, d'un maitre platrier. Engagé il seize
ans au rJgimenl de Conti-Cavalerie, il élait
passé, apres douze ans de services, dans la
maréchaussée, en qualité de brigadier; la Révolution l'avait trouvé - et laissé - capitaine; il servait, daos ce grade, a Versailles
quand Bénezech le choisit, on ne sait pour
que\ motif, comme garde du corps de la fille
de Louis XVI, chargé de l'accompagner jusqu'a la frontiere et d'y recevoir les prisonniers de l'Autrichet.
Sans incidents, que des retards occasionnés
par les chemi ns détrempés et le manque de
chcvaux, la berline de Madarne Royal e parcourut en douze heures, dans la journée du
, 2 l décembre, les quaLOrze lie11es qui séparent
Chaumont du bourg de Fayl-Ilillot. Elle s'arreta la a onze heures d u soir et l'on fut
obligé d'y coucber. La princesse passa la nuit
dans une maison de la grande rue, faisant
face au chemin de Paris.
Le lendemain, on se remit en roule a six
beures du matin pour étre le soir a Vesoul :
douze lieues. A cbaque poste on allendait
pendant deux beures que le relais fut prcl ;
l. Letlre écrile d'Huningue i1 Mme de Chanlerenne,

citée par M. le marquis Costa de Ileaurcgard.
2. Archives du minislére de la Guerre. Tableau
eles services de l,ouis-Fl'anrois Jl/écltai11. Méchain
serril jusqu'en 1804; il se retira a Prémonlré, dans
l'Aisnc, ou 11 v1va1t encorc en 1806 : 11 étail veuf,
pére de deux enfanls.
3. Ge•chichte der stadt u11d eltemaligen Feslung
Hfwingen, par Karl Tschamher. Saint-Louis, 1894.
4. Archives nalionales, F• 2315. • Dépense génJ-

meme lenteur le mercredi, 25 décembre, ou,
par des chemins que les pluies avaient transformés en fondrieres, on atteignit Belfort ou
l'on fit halle pour la nuit. Enfin, le jour suivant, on gagna par Dannemarie et Altkirch le
bourg de Saint-Louis, d'ou, quittant le pavé,
la berline s'engagca daos la longue avenue
r¡ui conduit a IJ11ningue, pctite ville forte, au
bord du 11hin, a \'écart de la grande route;
c'esl la que &amp;fadame devait allendre •1ue les
formalités de sa libération fussent lel'minées.
~

Au crépuscnle, le 5 nivose (21 déccmbre)
la berline, au pas de ses six chevaux, s'engagea daos le chemin coul'erl qui serpentait
a travers la formidable enceinte d'IIuningue;
l'orpheline pul apercevoir, daos la nuit tombante, les esplanades ou frissonnai¡mt, au
vent du Rhin tout proche, des squelettes de
grands ormes, les avancées, les glacis; au
passage des ponts dormants jetés sur les
fossés, on distinguait dans la brume les
lignes géométriques des hautes courtines, des
bastions, des douves profondes ; puis le chemin s'élranglait entre deux murs percés de
meurtrieres; sous les arcades d'un corps de
garde parurent des om bres de soldats; des
fossés encore, un pont-\evis. la longue voute
de la porle de France 3 • Quelques tours de
roucs daos une rue assez large, puis, loul de
suite, l'arret devant une maison. a droite,
portant l'enseigne d'Ilótel clu Corbeau. Des
le passage de la voiture, on avait fermé les
portes de la ville et relevé les ponls.
Quelques roilitaires et plusieurs curieux
s'étaient attroupés devant l'auberge; mais il
n'y eut ni cris ni manifestalions d'aucune
sorte : la princesse entra dans la maison,
suivie de Mme de Soucy, de Gomin et de
Méchain, et l'on répartit entre les qaalre
voyageurs les chambres du premier étage. Le
courrier Cbasaut, arrivé deux heures a l'avance, a vait présidé aux préparalifs et apporté
l'ordre de faire évacuer les pensionnaires de
passage que l'hotel pouvait abriter et de n'y
plus recevoir aucun étranger tant que durerait le séjour de la filie de Louis XVI'·
Le Corbeau est une maison de confortable
apparence, comportant un rcz-de-chaussée et
dcux étages, surmontés d'un de ces toils
mansardés a l'alsacienne dont la solide corniche de poutrelles surplombe largement la
fa~ade. A cbacun des étages, six fenetres
presque carrécs, garnies de petites vitres et
de contrevents pleins; au-dessus de la porte
d'entrée, étroile et basse, une brancbe de fer
forgé porte un corbeau en tole découpée.
La maison n'a pas changé depuis cent
douze ans : en bas sonl les salles a manger
et les cuisines : un escalier a rampe de bois
rale a l'aubergc de Huningue, indemnilé accordée a
l'aubergiste auquel il avail été défendu de recevoir
aucun étranger pendaut notre séjour, el lt pourboire
des domestiques : 655 livres. »
5. Celle pelite piilce est eclairée par la dernicre
fe1!elre du pre,:ni~r éta~e, i, gauchc de la facade, p~ur
qu, regarde I hotel du dehors : les deux cro1sees
sui van tes sonl celles de la chambrc oü coucha
Madame Royale.
O. Quelqucs gral'ures encadrées el pendues aux

..., 3o

1M

conduit au prcmier étage: la cbambre qu'occupa la princesse porte, comme aulrefois, le
nº 10. C'est une grande piece, assez basse,
éclairée par deux fenétres donnant sur la rue;
la chamhre voisine, plus petite, n'ayanl qu'une
croisée, el communiquanl avec la précédente,
forma arce ce\le-ci, tout l'appartement de
Marie-Tbérese 5 • La grande piece élait tapissée
d'un papier a palmes verles donl on a, dans
les réparations successives, respecté tout un
panneau 6•
L'hotelier du Corbeau était Fran~ois-Joseph
Schultz; c'était un hommede trente-cinc¡ ans,
marié depuis douze anoées avec Anna-Marie
Bienlz, plus jeune que lui de quatre ans. De
celle union était née une filie, nommée AnnaMarie, comme sa mere, et qui comptait dix
ans passés en décembre 1795. Le ménage
Schultz attendait, pour un terme tres prochain, un second enfant. Cette patriarcale
maison abrilait encore un jeune orphelin,
Conrad UaITner, que Joseph Schultz avait
adopté 7 •
Le soir de l'arrivée, Madame Royale n'avait
pas son service; la voiture conduisant le valet
de pied Baron, l'aocien porte-clef, le cuisinier Meunier, ainsi que Tlue, le llls de Mme de
Soucy et Mme Varennes, la femme de confiance, ayaal quilté Paris dix heures apres
celle de Mudame noyale, n'était pas e!lcore
arril'ée a IIuningue. Mme Scbultz s'occupa
done elle-meme de servir la princcsse et de
préparer le repas. Dans le grand bou\eversement que l'événement apportait a ses habitudes, landis qu'elle mettait toutes ses casseroles au feu et tirait de ses armoires son plus
beau linge, elle se faisait aider par sa fillette
Anna-Marie, et par Conrad, qui eurent ainsi
l'occasion de pénélrer dans la chambre de
Madame. Celle-ci regarda longuement le petit
gar~on et demanda son age; iI avait dix ans,
l'age du daupbin. Ses cheveux étaient d'un
blond clair,comme ceux des enfants d'Alsace
- comme étaient aussi ceux de l'orphelin du
Temple; il avait les traits fins, les yeux bleus
et de bonnes joues fraiches dont l'aspecl de
santé fil monter les larmes aux yeux de MarieThérese. En présence de ce gamin joufílu, de
ce petit paysan éveillé et saín, elle pensait au
llls des rois que le régime de l'affreuse tour
avait éliolé, au point qu'elle-meme avait pu
écrire : &lt;1 S'il eul vécu, il y aurait eu a craindre
qu'il ne devint imbécile. »
Quoiqu'e\le ne parut nullement fa(iguée par
le long trajet qu 'elle venait d'accomplir, Marie-Thérese, ce soir-la, se coucha de bonne
heure. Des son arrivée a l'hotel du Corbeau,
le capitaine Méchain avait dépecbé a M. de
Bacher, premier secrétaire de l'ambassade de
France en Suisse, un expres porteur d'unc
dépeche luí annoncanl l'arrivée de la prinmurs de celle pillee rappellenl le séjom· de ~!adame,
entre autrcs 50n portrait, l'arrivéc des prisonniers de
l' Autriche a f\iehen, etc.
7. Élat civil d'lluningue. Renseignemenls obligeammenl communiqués par M. l(arl 'l'schamber, instilulcur-chef a lluningue, a qui ,i'adressc l'expression de
ma tres vive reconnaissance pour la complaisance a,·ec
laquclle i I a bien voulu, lors de mon séJour a lluningue. me faire proliter de sa grande érudilion et de sa
pafaite connaissance des archil'es locales.

______________________

LE 'VOYAGE ET L''É.C1IANGE DE JJf AD.AME 'J{OYAl.E

cesse a Huningue. Ce courrier cut vile franchi vue ce matin, de memc que les personnes soulevait son rideau de vitrage et jetait un
la demi-lieue de route qui sépare Huningue qui composenl sa suite. Le voyage ne l'a point regard aux curieux qui stationnaient devant
de Bale ou résidait de Bacher; et, des le soir fatiguée; elle manifeste le plus vif regret de l'hotel; sur le seuil deux soldats étaient posmeme, celui-ci put expédier au citoyen Dela- se voir au moment de quitter la France; les tés, pour maintenir l'ordre au besoin, et emcroix, ministre des Relations extérieures, honneurs qui l'attendent a la cour de Vienne pécher l'entrée des indiscrets: on dit pourl'al'is de l'heureux voyage de la princessc. ont paru avoir tres peu d'attrait pour elle. tant qu'une bourgeoise de la ville réussit a
Le lendemain, de Bacher se
déjouer les surveillances et,
faisait conduire a Iluninguc et
déguisée en servanle, sous le
aononcer chez Madame: il dut
prétexte de porter un broc
allendre avant d'étre recu. On
d'eau, parvint a pénétrer chcz
élait au 4 nivóse (23 décemla princesse.
bre) jour qui, jadis, élait
Celle-ci ne voyait ríen de
celui de la fete de ~ &gt;el, et,
changé daos sa vie : elle était
daos ces pays d'Alsace
cette
pri•onniere a !'hotel du Corfele est de piense et séculaire
beau, comme elle avait été
lradition, on n'avait cerlaineprisonniere au Temple; elle
men t pas cessé de la célébrer,
avait pour cachot une chamclandeslinement, tout le lell'ps
bre d'auberge, pour gardiens
qu'avaient duré les mauvais
lrs hommes de la garnison,
jours. Ce matin-la, done, Mme
pour clolure l'enceinte de la
Schuilz entra dans la chambre
forteresse dont les portes resde Madame, poussant devant
teren t fermées, sauf pour les
r.lle Anna-llarieet Conrad dont
personnes munies de laisserles petites mains tendues prépasser spéciaux. C'était, il esl
sentaient a l'orpbeline du
vrai, - du moins le croyaitTemple deux bouquels de pauelle, - son dernier jour de
nes ileurs d'hil'cr. Marie-'fhécaptivité : au dela de ce íleuve,
rcse remercia les enfants, quesqu'elle ne pouvait, de ses fenetionna la fillette, puis se tourtres, apercevoir, mais que, la
nant vers Mme Schullz:
nuit, elle entendait rouler avec
- Si je vous priais, di t-elle,
un bruit semblable a celui de
de me laisser emmcner celte
la roer, l'atlendaient la liberté,
enfant?
les honneurs royaux; elle allai t
Devinant l'émoi que cctte
retrouver la les hommages qui
proposition causait a l'hoteavaient entouré son enfance,
licre, elle ajouta aussilót :
des palais semblahles a ceux
- C'est un Yreu que je ne
donl elle gardait un souvenir
dois pas former : il est trop
lointain : avec une satisfaction
cruel d'etre séparé de ses papresque enfantine, elle grilfonrents; mais, si vous avez enne, a l'adresse de Mme de
core une filie, je vous demande
Chanterenne :
qu'elle porte mon nom 1 •
&lt;( On vient de m'apprenQuarante jours plus tard,
dre que ma maison est formée
alors que la tille de Louis XVI
MADA:.JE ROYALE AU TEMPLE.
et qu'elle m'attend aBale pour
étail depuis longtemps a Dcs~iné d'aprés naturc, en octobre 1795, par un artiste place á la fcnétre d'une des
me conduire aVienne. Jugez,
Vienne, .Mme · Schultz don na
ma chere Renete !. .. )&gt; Et plus
maisons voisines de la prison.
le jour a une enfant, qui,
loin : « On parle beaucoup de
suivant le vreu de Madame
mon mariage, on le dit proRoyale, fu t baptisée Marie-Thérese-Charlolle '. Son séjour aHuningue ne fait pas la moindre chain. J'espere que non. Enfin je ne sais ce
Sur la visite de J3acher qui suivit cette sensation; on ne voit en elle qu'une vo}·ageuse que je dis.... On fait courir le bruit que l'on
scene touchanle, on n'est renseigné que par qui n'inspire que faiblement le sentiment de va me marier dans huit jours 3 .... )l
celle letlre adressée le jour meme, au ministre la curiosilé. Elle se Lienlretirée dans sa chamPour occuper les heures de ce jour de
bre. L'échange auralieu danslajournéede de- Noel, elle écrit deux narrations, tres somDelacroix :
main; jem'empresserai de vous rendre comple maires, de son voyage : elle enverra l'une a
llale, le 4 ~ivé'ise, l'an 4 (25 décembre 1795).
de tous les détails dont il aura été accompagné. Renete 1 et doanera l'autre a Gomin, au moCitoyen Ministre,
ment de la séparation 5•
Salu t et fra ternité.
BACltER.
Vers lrois beures, grand émoi a l'llótel clu
La fille du dernier roi des Francais cst
~!adame se tint, en effet, durant tout le Garbean : devant la porte de l'auberge vient
arrivée a Jluningue sans le moindre accident,
ainsi que je vous en ai prévenu bier. Je l'ai jour, r etirée daos sa cbamhre; parfois elle de s'arreter la seconde rniture 6, amenant Bue,

ou

l. Ilcauchesne, Louis Xl '/l. ll, 440.
'!. Elle épousa le 24 janvicr 18~1 J .-B. Michel Sar-

tory, clirectcur de l'hospicc civil de Jlunin~ue : elle
mourut le 10 décembre 1874. Sa sreur ainee, AnnaMarie, épousa fo 50 frimaire an XIII (2 1 décemure 1801) Céleslin-J,'ran~ois Prévost Saint-Cyr, chef
de balaillon au 27• régimenl de li;,ne, en garnison i1
lluningue; cel oflicier, qui é ta,l né á Castel-Sarrazin,
le 18 juin 1773, ful assassiné sous les yeux de ~a
femme, alors qu'il élail colonel á Perpignan. le 27 sepLembre 1820, par un ofr.cier de son régimenl qu il
avait J&gt;uni. Elal civil d 'Huni11gue et renseigncments
partwuliers .

5. Lettre ciu\e par Y. le marquis Costa de Ileauregard.
4. JI. le marquis Costa de Ileauregard a publié ce
1·,lcit dans sa préface du jJémoire éc1·it par MarieThérl:se-Charlolle de fra11ce.
5. Gomin fe commuoiqua a Beauchesne qui l'a reproduit. Louis Xl'/1, 11. 450. lleaucbcsne fait erreur
~n avan~ant que la f'ameuse lettre á Louis XV!ll ou
lladame demande pour les fra11~ais grttce et paix
est dalée d'tluoingue : elle ue ful écrite que quelqucs
jours. plus tare!, a Wels, dans la_ llau_te-Autriche, el
le ro, la re~ul il Vérone le 11 Janv1er, V. Daudet,
f/istoire de l'Emig1·atio11.

. . ., 31

LN-

6. La seconde voiture ne partil pas une heure
et peutctre asscz tard, - le 19 décembre. Yoici en ell'et le
billct que llénczech, ce jonr-lá, adressait a Delacroix:
• Je vous prie, mon che,· collcgue, de vouloil' bien
m'cavoyer pa1· le portcur de celle lettre cinq passcports pour llasle pour les personnes de la suite ele
Marie-'fberése-Charlottc. Ces personnes sont : Pie1T~t•hilippe Soucy, scize ans et demi; Fran~ois llue; Daron, homme de confiance; 1lcunier, c uisinier; Calherine Varenne, femmc de confiancc.
• Elle est partie cette nuit, la suite n'allend que

aprés celle de Madame, mais seulemcnl, -

�111ST01{1.Jl
le jeune de Soucy, Barnn, Meunier, Mme Varennes et Coco, le petit chien du Temple.
llue, on se le rappelle, n'avait jamais obtenu
J'autorisation d'entrer au Temple depuis qu'un
ordre de la Commune de Paris !'en avait fait
sortir le 2 septembre 1792. 11 n'avait done
pas revu Madame Royale depuis cette époque
el son émotion était grande en montant l' escalier de bois qui conduit a la chambre de la
princcsse. Avant qu'il se filt fait annoncer,
Coco, que l'étiquelle ne retenait pas, profitanl
d'uo enlre-baillement de la porte, s'élan{)a vers
sa maitresse, manifestant une telle joie de la
retrouver q11'on le crut sur le point de mourir
sulfoqué 1. Quelqu'un ayant remarqué qne ce
chien était bien laid, Madame, les yeux en
pleurs, murmura :
- Je l'aime. C'est tout ce qui me reste
de mon frere '.
Aupres de Baron el de Meunier, elle s'informa de Mme de Chanterenne : daos quel
état l'avaient-ils laissée? qu'avait-elle d1t
apres les adieux? Elle apprit ainsi que la
dcmleur de Renete avait été efTrayante; qu'ils
avaient peur qu'elle en tombat malade el, latlessus, la bonne princesse reprcnd la lettre a
son amie, pour lenler de la consoler. La
soirée se passe a cetle occupation : &lt;I C'est
bien mal écrit; mais je suis sur une table
avec M. Méchin (sic) qui écrit aussi. Mme de
Soucy el son üls écrivent aussi. ~r. Gomin et
M. llue parlent aupres de la porte. Telle cst
la position de ce momenl, et Coco. mon cher
Coco, est daos le coin du poele a dormir•. l&gt;
A la cuisine, Meunier a revendiqué les
fourneaux; c'esl lui qui prépare le souper;
dans celle calme auberge d'Alsace, ces choses
ses passeporls pour se mcltre en roule. 28 frimairc
an l V. Bénézech. ,
C'était Jlue qui nvait le gouvernemenl de celte
seconde voilure : il luí avait élé recommandé de se
présenter a la poste aux chevaux, a dix hew·es du
matin: ce n'esl done pas avant cclle heure qu'il put
se mellre en roule. Hue avail re~u pour les dépenscs
clu voyage 1 200 francs en or el 60 000 francs en assignals, sur lesquels, arriv~ a Hun_ingue, il rem1t á Méchain 54 000 l'rancs. Archives nat10aales P 2315.
l. Souve11frs du baron l/ue , publiés par le baron
do :\laricourl, son arriere-pelit-fits. 2117, note.
2. London Public l\ecord Office. M iscellaneous papers, n• '13. Switzerland. Jlf. _Meri0:11 to lord Granvitle. Bale, 26 décembre 179:&gt;. V. rnfra.
3. Lettre cilée par ~(. le marquis Costa de Beauregard.

Anecdotes
~ La comtesse d'Egrnont, asant trouYé un
homme du premier mérite a mettre a la letc
de l'éducation de M. de Chinon, son neveu,
n'osa pas le présenter en son nom. Elle était
pour M. de Fronsac, son [rere, un personnage
trop grave. Elle pria le poete Bernard de passer chez elle. 11 y alla; elle le mit au fait.
Bernard lui dit: &lt;e Madame, l'auteur del'Art
rl'aime1· n'est pas un personnage bien imposant; mais je le suis encore un peu trop pour
cette occasion ; je pourrais vous dire que Mlle

prennent les proportions d'un grand événement : le séjour de la filie de Louis XVI,
l'installalioo des neuf personnes de sa suite,
les allécs et venues du courrier Chasaul, continuellement sur la route de Bale, les visites
du diplomate de Bacher, les deux. soldats en
sen ti oelle a la porte, les berline« cha rgées de
bagages , inléressenl maintenánt toute la
ville : dans la soirée, le Corbeau est devenu
le but de promenade des habitanls, - bien
peu nombreux d'ailleurs, l'enceinle de Huningue rcofermant pres'}ue exclusivement des
batiments militaires.
La voiture de Ilue est chargée des deux
caisses conlenanl le trousseau offert a Madame
par le Directoire; mais celle-ci donoe J'ordre
de ne les point ouvrir : le 26, des le matin,
elle fit prier M. de Bacber de lui envoyer une
ouvriere afio de compléter sa toilette et celle
de Mme de Soucy. Bacher expédia immédiatement a Huningue Mlle Serioi, marehandc
de modes a Balé, qui resta pendant une heure
avec la princesse : la princesse fit choix d'un
grand mantelet, de bonnets, chapeaux, fichus,
chale!-, etc. pour elle el ses compagnes : elle
chargea Mme de Soucy de distribuer quelques
objets aux personnes de sa suite : puis elle
fit prévenir de Bacher qu'elle ne payait rien,
parce qu'elle n'avait pas d'argent 4 •
De Bacher se multipliait : infatig~ble, il
allait de Bale a lluningue, revenait a Bale,
courait a Riehen, village situé a une pelite
licue de la ville, sur le territoire suisse, a
!'extreme frontiere, ou les prisonniers rendus
par l'Autriche , internés depuis pres d'un
mois a Fribourg-en-Brisgau , devaient elre
amenés, pour recevoir leur liberté, au moment
4. « Pour ne ríen déranger aux malles, qu'on m'a
assuré avoir été plombées el chargées chez le ministre
de l'lnlérieur, la citoyenne Soucy m'a invité a luí
envoyer a lluningue une marchande de mudes a Dale,
a laquelle elle a demandé, pour elle el sa pupitle,
un grand manlelet, des bonnets, chapeaux, !ichus,
chales, ele., qni ne sonl pas payés parce que ces voyageuses n'avaient pas d'argent. Ces njustements élaienl
renfermés daos une boite el un carlon La ciloyenne
Soucy a distribué quelques chapeaux, honncts, et bas,
aux personnes qni ont accompagné sa pupille au momenl du départ pour Bale, comme une marque de souveoir el de satisf'aclion des soinsqu'on avail d'elle pendant la route. La boite et carton onl élé places dans la
voiture des voya¡¡euses. » Letire de H11cher au ministre des Relatwns exUriew·es. Archives du cléparlement des Alfaires étrangéres. Vienne, 564.

Araould scrait un passe-port beaucoup meilleur aupres de monsieur volre frere .... -Eh
bien! dit Mme d'Egmont en riant, arrangez
le rnuper chez )!lle Arnould. » Le souper
s'arrangea. Bernard y proposa l'abbé Lapdant
pour précepleur : il fut agréé. C'est celui qui
a depuis achevé l'éducation du duc d'Eaghien.
~ Le jour de la mort de madame de Cha-

teauroux, Louis XV paraissait accalilé de cltagrin; mais ce qui est exlraordinaire, c'est le
mot par Jeque! il le témoigna : &lt;! Etre malheureux pendant quatre-vingt-dix ans ! car
je suis ~úr que je vivrai jusque-la. &gt;&gt; Je l'ai
ou¡ raconler par madame de Luxembourg,
qui l'entendit elle-meme, et qui ajoutait: &lt;I Je
n'ai raconté ce trait que depuis la mort de

précis oü la filie de Louis XVI serait remirn
aux mains des commissaires de l'empereur.
Mais il fallait apporter a C('S formalités une
extreme précision de mouvements; il fallait
ne froisser aucune susceptibilité : ni celle des
J.acobins rendus a la France qui se proclamaient bien hautdes martyrs de la tyrann-ie,
ni celle de l'orpheline aqui on laissait igoorer
qu'au nombre des Francais, prix de sa libération, était l'ho1'rible Drouet, l'homme de
Vareones, celui, en somme, sur qui pesait la
responsabilité premiere de toutes les tragédies
révolutionnaircs. 11 fallait f'ncorc apaiser Je
ministre plénipolentiaire d::- la cour impérialc,
M. de Drgelmann, méconlent de ce que la
llépublique avait manqué a sa parolc, en interdisant a Mme de Tourzel l'autorisalion
d'accompagner sa pupille : il fallait aussi ne
pas se comprome~lre personnellemenl en ne
montrant pas trop d'égards a Afadame de
Frunce et en montranl assez aux patriotes
qui san~ doute allaient reprendre dans la République des places éminentes. De Bacher,
aidé par le bourgmcslre Bourcart qui s'employa obligcamment a réduire les difficultés,
sufflt a cette tache efTrayante et s'en tira
adroitement.
L'un des points les plus délicats était d'éviter la renconlre des Jacobins avec la prinr,esse: on avait projeté.d'abord de faire passer
celle-ci, en territoire d'Empire, par le pont
d'Huningue, el de lui épargner ainsi la traversée de Bale : mais les ruisseaux descendant
de la Foret-Noire, grossis par les pluies de
l'automne, rendaient les chemins impraticables et il fallut bien adopter le passage a travers la ville.
Sur le conseil du bourgmestre Bourcart,
de Bacher pria un tres honorable négociant
balois, M. Heber, de mellre asa dispo~ition,
pour quclr¡ues heures, une maison de campagne, située sur le territoire suisse, a peu
de distance de la frontiere fran{)aise, a quelque cent pas des portes de Bale, en bordure
du cbemin qui vient d'Iluningue. C'est la
qu'aurait lieu la remise de Madame aux Autrichiens.
G. LENOTRE.
(A suivre.)

Louis XV. » Ce trait méritail pourlant d'etrc
su, pour le singulier mélangc qu'il contient
d'amour et d'égo1sme.
~ On avait dit a un roi de Sardaigne que
la nolilesse de Savoie était tres pauvre. Un
jour, plusieurs gen1ilshommes, apprenant que
le roi passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en habits de gala magnifiques. Le roi lcur fil entendre qu'ils n'étaient pas aussi pauvres qu'on le disait. « Sire,
répond1rent-ils, nous avons appris l'arrivée
de Vol re Majes té; nous avons fait tout ce que
nous devions, mais nous devons tout ce que
nous avons fai t. »

CHAMFORT.

~

et:

o

¡....
(/)

:r

�CA.l!PAGXE o'ESPAGN.;. -

SIEGE DE LÉRIDA ( 14 MAi 1810). -

Gravure d'AUBERT FILS, tf~pres le (at,/eau de Rl, MOND. (Musée de Ve,·sail/es.)

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITgE XXXIII
Siluation de nos armécs en Espagnc. - L'armce di!
Portugal. - Notre pare d'arlillcric esl menacé. l\éunion de \'iscu. - Causes d'insucces de la campagnc. - L'arméc dcvanl !'Alcoba.

Vers la fin de 1809, I'Empereur Youlant
O~lenir plus d'unité dans les opérations des
d1vers corps d'armée qn'1I avait en Espagne,
les placa sous les ordres du roi Jo,eph, son
frere; mais celui-ci n'étant nullement mililai~e, Napoléon ne lui accorda qu'une autorité
ficllve et créa le marécbal Soult major général, afio de lui donner le commandement
1·éel de toutes les troupes francaisrs du midi
de I'Espagne, qui, bien dirigées, gagnerent
les hatailles d'Ocana, d'Alba de 'formes, for1\'. - lhsToRJA. - F ase. 25.

cerent les défilés de la sierra Morena, envahirent I'Andalousie, s'emparcrent de Sévillc,
de Cordoue, et investirent Cadix, ou s'était
réfugiée la Junte gouvernementale. Pendant
ce temps, le général S □chet dominait et administrait habilement l'Aragon et le royaume
de Valence, dont il avait assiégé et pris plusieurs villes fortifiées. Les maréchaux SaiotCyr et Augercau avaient fait une guerre actil'e
en Catalogne, donl la population, la plus bclliqucuse de l'Espagne, se défendit arec une
grande éncrgie. La Navarre t t les provinces
du Nord étaienl inft'stées par de nombreuscs
guérillas, auxquelles les troupes de la jeune
garde de l'Empereur faisaieot une pelite
guerre incessante. Les généraux Boanct et
Drouet occupaient la Biscaye et les Asturies,

Ney tenait la provir¡ce de Salamanque, et
Junot celle de Valladolid. Les Francais venaienl d'évacuer la Galice, pays trop pauvre
pour nourrir nos troupes. Telle était, en rérnmé, la situation de nos armées en Espagne,
lorsque, apres al'Oir pris Ciudad-Rodrigo et
Alméida, le maréchal Aiasséna penétra en
Portugal.
Les lrouprs sous les ordrcs de .l\fasséna
se composaient: du 2° corps, entierement
formé de vieux soldats d'Austerlitz ayant été
l'année précédente a Oporto avec le marécbal
Soult, que le géoéral Reynier veoait de remplacer (ses di visionnaires étaient Merle et
Heudelet); du 6• corps, commandé par le
maréchal Ney et ayaot fait avec lui les campagnes d'Austerlitz, d'léna et de Friedland

.,, 33 ,...
3

�________________________________________,.
msTO'R.1A
puissamment aux défailcs que nous éprou\'cnnemi, profitant de la supériorilé de ses
(ses divi~ionnaires étaientfürchand, Loison el
vames
les années sui"anlcs.
forces, eul enveloppé le convoi et auaqué avec
'foute l'armée savail que ~lasséna avail
Mermet); du 8• corp~, commandé par le gérésolution, toule l'artillerie, les munitions el
néral en chef Junol el cornposé de troupes
amené lime X... en Portugal; mais celle
les vivres de l'armée étaient enlcvés ou dérnédiocres il avait pour généraux de division
dame, qui avait traversé en voiture toutc
truits. Mais le colonel Trent, ainsi qu'il \'a
Solignac et Clausel, qui de,int plus tard mal'Espagne el était restée a Salamanque pendil dcpuis, ne pouvail supposer qu'un maréréchal); d'un corps de deux diYisions de cadant les sieges de Rodrigo et d'Alméida,
chal aussi expérimenlé que ,tasséna e1H laissé
,·alerie sous les ordres du général ~lontbrun,
voulul suivrc )lasséna a cheval, quand il ~e
sans soutien un comoi de la conscrvation duet d'une nombreuse artillerie de campagne
mil en marche daos ce pays impl'aticaLle aux
que\ dépendail le salut de son armée; pensant
dirigée par le général Eblé. Le général l.avoiturcs, ce qui produisil un forl mau,·ais
qu'une puissante escorle, masquée par les effel. Le maréchal;qui mangeait généralement
~ouski commandait le génie.
Apres a,oir déíalqué les ~arnisons laissées plis du tcrrain, se Lrouvait dans le voisinage, seula,ec Mme X... , a1·ail íaitce jour-la placer
il n'osa a,ancer qu'avec circonspection. ll ~e
i1 Hodrigo, Alméida et S:i.lamanque, ainsi 11ue
son pelil couvert sous un bosc¡uet de citronles maladl!!;, le nombre des combattants de borna done a attaquer la compagnie de gre- niers. La table des aides de camp était dans
nadiers francais qui était en tele; celle-ci le meme jardin, a cent pas de la sienne. On
toules armes s'élevait a cinquanle mille,
ayant soixante houche, a feu et une granJe répondit par un feu terrible qui lua une cin- allait servir, lorsque le généralissime, ,oulanl
quant.,ine d'hommes !... Les miliciens effra1és
1¡uanlilé de caissons de munitions. Ce train
probahlement acbever de cimenter le bon acreculerenl, el Trenl, faisanl ce qu'il aurail dil. cord qui ,enail d'elre rétabli entre ses qualre
était beaucoup trop considérable, car, en Porfaire d'abord, enveloppa une partie du convoi.
tugal, pays tres accidenté, il n'exisle presque
lieutenants, fil obser1·er que chacun d'eux
Cependant, a mesure qu'il s'avan~il, il s'aapnl plusieurs lieues a [aire pour regagner
pas de grandes roules. Les voies de comruunicalion sont presque toujours des sentiers pervul de la faiblessc de l'escorle, et envop son quartier général, le roieux serait r¡u'avanL
un parlementaire au commandant pour le de partir, ils dlnassent a\'Cc lui. ~ey,Reynier,
étroils, rocailleux et souvent escarpés ; aussi
sommer de se rendre, sinon il allail l'altales transporls s'y íonl a dos de mulet. ll est
Junot et )lontbrun acceptcnt, et Masséna, pour
quer sur tous les poinls. L'officier fran~is prévenir le relour de ré0exions sur l'incidenl
meme des PªIs ou les roules sont compleleconsentit adroitcment aentrcr en pourparlers,
du com·oi, ordonna, par ellraordinaire, d1•
ment inconnues. Enfin, a \'exception de quelafin de donner aux Irlandais, qu'il avait fail
ques \'a\lées, le sol, généralcment aride,
joindre la table de ses aides de can1p a la
pré\'enir, le temps d'arriver de la queue a la
n'offrc que des re.,source~ insuffisanles pour
tele du coovoi. lis parurent enfin, rnnanl hra- sienne.
la nourriturc d'une armée. Toul faisait done
Jus11ue-la toul allait bien; mais quel1¡ues
un deYoir au maréchal )[agséna de passer par vement au pas de course!. .. Des que J'officier instants a,ant de s'asseoir, ~lasséna fait apfran~is les apervul, il rompil la conférenee
peler Mme :e .. , qui recule en se \'oyant en
le PªIs le moins difficile et le plus fécond. 11
en disanl al'Anglais : u Je ne puis plus traiter, présence des lieutenanls de )lasséna. )lais
fil ccpendanl le contraire !. ..
« car \'Oici mon géoéral qui ,ient a mon se- celui-ci dit Loul haut a Ney : 11 Mon cber
En effet, l'armée ayanl quillé les environs
&lt;1 cours avec huiL mille bommcs !... »Chacun
d'Alméida le 11 seplembre 1810, et se trou« maréchal, vcuillez donner la main a mareprit done sa position, mais Trcnl s' empressa « dame. » Le marécbal Ney p:ilit el fut sur
\'ant réunie le lendcmain a Celorico, Yopit
de quiller la sienne et de s'éloigner, croyant
le point d'éclater .... Ccpendanl, il se contint,
s'ouvrir de,anl elle la ricbc ,·allée du ,100avoir affaire a\'avant-garded'une forlecolonne. el conduisil du boul du doigl )[me \ ... vers
dcio et pouvail, par Sa.mpap et Ponte de
Le pare ful done sauvé; mais h• daoger
)lurcelha, se diriger sur Co'imbre par des
la table, oi1, sur l'indicalion de Masséna, elle
qu'il Yenail de courir, bienlol connu de toule
prit place a sa droile. Mais, pendanl toul le
chemins sinon bons. du moins pas~ables. Cel'armée, y causa la plus vive émotion. ~eI,
repas, le marécbal ~ey ne lui adressa pas une
p1'ndant, le marécbal, iníluencé par le comJunot, Reynier, Mootbrun se rendirent sur-lemandanl Pclel, son conseil, abandonna la
seule parole, et s'entrelinl avec Montbrun,
champ a Yiseu, pour adresser de vií5 reproson voisin de gauche. ~(me X... , qui avait
contrée praticable, 01.1 ses troupes auraient
ches au général Fririon, chef d'élal-major,
"écu largemenl, pour aller, ,·ers sa droile,
trop d'esprit pour ne pas sentir combien fa
qui dédara que, malgré ses vives rédamase jeter daos les montagnes de \ iscu, dont
situalion étai t íausse, fut prise tout a coup
tions, on ne lui avail meme pas donné cond'uoe violente allaque de ncrfs el lomba évales chemins sonl les plus affreux du Portunaissance de la marche des coloones, loul se
nouie. Alors :"íey, Rei·nier, Montbrun et Junol
gal. ll suffil d'ailleurs d'examiner la carie
décidan t entre füsséna el Pele l. En apprenaol
quitlenl le jardin, non sans que Ney témoipour reconJljÜlre combien il élail déraisonun Le\ étal de cboses, les chefs des qualre gnal a haute voix el tres ,ivement ses impresuable de venir passer ¡, Viseu pour se rendrc
corps d'armée, saisis de stupeur et d'indignade Celorico a Coimbre !. .. foule d'autant plus
tion, enlrerenl cbez Masséna pour lui faire de sions.
Les généraux ílcynier et )lontbrun exprigrande, que Viseu se trouvc séparé de la
justes observalions. ~ey portait la parole, el mcrent aussi hautcment leurs sentimenls.
,icrra d'Alcoba par de hautes monlagnes que
du salon &lt;le serl'ice nous \'entendions proJunol ful moins acerbe; cependanl, comme il
l'armée aurait é, itées en se dirigeanl de Celotesler; mais ~lasséna, prévoiant que la con- blamait aussi füsséna, je pris la liberté de
rico sur cetle villc par la vallée du Mondego.
versalion allait s'animer, entraina les généraux
Les emirons de \'iseu ne produisent ni célui rappeler la sccne de \a\ladolid el l'accucil
dans une piece éloignée de celle c¡u'occupaienl q u'il avail fail a Mme '\ ... ; mais il me réponréales, ni légumes, ni fourrage,. Les troupes
ses aides de camp. J'ignore ce qui ful résolu;
d il en rianl: ~ Parce qu'un vieux housard tcl
n 'y trou,crent que des &lt;'itrons et des raisins,
m:i.is il parail que le générafüsimc promit
« que moi foil quelquefois des farce.~, ce
nonrriture fort peu sub5Laotielle.
11 s'en fallut de bien peu qur l'expédition d'cn agir autremenl, car, au boul d'un quart &lt;1 n' esl pas une raison pour que Masséna les
d'hcure, nous apervumes füsséna se prome- « imite; d'ailleurs, je ne puis me séparer
Ul' Masséna se terminal a Yiseu, par le mannanl paisiblement daos le jardín, en donnant
11 de mes camarades ! » A compter de ce
qur de prévo!ance du maréchal, qui fit martour a tour le bras ases liculenanls. L'union
cher son pare d'artillerie a l'extrrme droile
jour, ~e)', Reinier, Montbrun et Junot furenl
paraissail rétablie, mais ce ne [ut pas pour
de la co\onne, c'esl-a-dire e11 dehors des
au plus mal avec Masséna, qui, de son c«1Lé,
1
masscs d'infanlerie, en ne lui donnant pour longlemps.
,\_insi que je l'ai déja dit, dcs molifs puérils leur en voulut beaucoup •
escorie qu'un bataillon, irlandais au service
La discorde établie entre les chefs de l'ar·
produisent quelquefois de grands el [acheux
dr Fraace et une compagnie degrenadiers franmée ne pou,·ail qu'aggraver les causes qui dl'vais. Cr pare marchantsur uncseulefile, ayanl résullals. En voici un exemple frappaol, car vaienl nuire au succcs d'une campagne entre·
une longucur de plus d'une lieue, avanvait il inílua sur le résultat d'une campagne qui prise /1 cinc¡ cenls licues de France. Ces causes
devait cbasscr les Anglais du Portugal, taodis
lcntemcnt el péoiblement par des chemins
t. Crs déla,b et i-ctn qui ,·ool ,ui1r,• confirmen!
tres dirliciles, lorsc¡ue tout a coup parul sur que son a,ortcment accrul au contraire la malhcurcU'cmeol
ll's appri:cintio11, ,lonnécs p•r
confiance
des
\.nglais
dans
\\
clliogtoo,
tou
l
::,on ílanc droil le colonel :rnglais Trent, avec
lt. lhicrs ,ur les cau,es dc no, n •1cr, en Portugal.
en
agucrris,anl
des
troupes
qui
conlribucrenl
qualre a cinq mille miliciens porlugais !. .. Si

"-------

.Mi!M011(ES DU GÉJYÉI(AI. BAI(OJY DE

M Jt:l(BOT

__ ,

étaient d'abord le manque absolu de con .
cevoir r·
.
sanee de la lopographie des contrées ~:~; resté p mdacuon dans laquelle Masséna étail
l.ow1ue lfasséna arrira J, &lt;&gt;o
b
en
ant
pres d' une semame
. a Viseu. au soir au . d
• e - sep Icm re
. l'é
lesquelles nous Iaisions la guerr .
.
ét
bl'
'
pie
de
la
position'
son
armée
roa
· du marérhal pul conslalcr•
par précautions- de'fensnes,
. . sorl
. par
e' car, h'
so1L
u ts 1 lal-ma
. ,Jor
ét:il i:i~;i so¡" ;bs~nlce par. le maréchal Ney
q
e
_es
Iatrgues
éprouvécs par lfm X
le gouvcrnement portugais n'a J·am;¡ªt
,
P ac e · a dro1te Iormée par le
contribuerent b
e •••
lever de bonnes caries d
s a1t et a le t . eaucoup a retarder llasséna 6 corps au Yilla,,.e de !11 . • 1
fa
d
º
. u1ra • e centre en
re ~n.1r en cet endroil; car dans ce
c¡ui existal alors était on :e ;:~~~~e.. La scule
~c,e
u couvent de Busaco; la gaucbe, ;omil eut, été impossible ue
., la 1a1sser
.
de sor te que nous marchions u:s !ne~ac!e' epays souleve
·,
p ,ée _du corps de Reynier (le 2•) ' Sa
,1l arr1t:re saos
, .t .. n
a
talons, quoiqu'il y e·'t dpo 1·arns1. d1re
. I exposer .t• e·1 re en1e1ée. En Antonio de eantaro; le 8• corps command.
,1 ,
u
ans armec de ou re, quand il prit la déterm· 1· d
parJunol
en
ma
h
·
•
'
. asscna un tres grand nombre d' ffl .
mellre en r
,
ma ion e se
.'
re e, ams1 que le grand paree
francais a,·ant d ,., r . d
o 1c1ers
oute, Massena ne fil que de tres d•ar1·11
I
tr,e
pour
. •
I
J
eJa a1t eux campag
derrierc I '
,emr se pacer en résene
, d'abord a Tondella
Portugal ª"ec Soultel J
.
nes en courtes étapes ' 5•arr.,ta
d
e
centre.
La
ea"alerie,
aux ordre.
n'éta'
.
unol; mats les offiriers et 1e 1endemain '&gt;~0
. • - septembre, apres avoir'
e ,rontbrun,
se trou,·ait a n·ien fa1·ta.
,
rent po1_nt venus dans les provinces que , b .
,
c!a 1~ so_n quart1er général a lfortagoa sur la
nous travers1ons, el ne pou,aient •1 d'
' 1,orsc¡u une armée a éprouni un écbec il
cune t'l't'
t: re
u ' t e pour diri11er
les I
Nau- r1ve . ro1tc d'un ruis~eau nommé le 'criz il n est 9ue trop ordinaire de voir les génér~ux
avions au
d é O
co onnes. ous perd,tdun lemps précteux a assurer le lo:c
en reJete~ la fau te les uns sur les aulres et
,
.
gran
tat-major une lrentaine ment e Mme ,
.
o . ·' .. ·, el ne parltl u'a deu:1. comme e. est ce qui· advmt
• au combal •de
d1 officters
portu11ais
au
nomb
d
l
•
1 º '
re csque s se hfures du soir . arce son état-maJor
. q pour les Busaco I1 es l n :
·
. conna·1tre
rouva1col es généraux marquis d'Alorna et
.. I' !
ccessa1re de fa1re
~vant-p~stes, s1tués a cinq grandes lieues de 1c1
avis exprtme
· · avant l'rngagement par les
comte Pamp!ona, wnus de France en f808
I'
t
~, au pted de l'.\!coba.
·
a,cc le ~ntmgent fourni a l\apoléon par,;
tcu e~a.nts de llasséna qui, apres l'avoir
Celle
montacrne
d'
·
.
.
p~usse a• la
c~ur e L1s~nne. Ces militaires, bien qu'ils 1 ,,. b . º ' ennron lro1s heues de m
• plus grande Iaute qu ··¡
1 ait. coma uuht .sur la droite au Mondeao el se
n e~ssenl Iait qu 'obéir aux ordres de leur
1sel,, c~1t1querent sa conduite a la suite de ce
rata e1 Pnement.
•
anc1en
été proscr1ls
. par .re ' ga~che ¡,' des mamelons lri•s cs"carpés
la
J lgouvernemenl
.
' a,ant
J
m~ccess1bles _a la marche des colonnes. ti
J'ai d!t que les corps du maréchal Ne,· et
' u? e, ava1ent suivi nolre armée afin de
:n1s_Le au pornt culminant un couvenl de
r~vemr dans leur patrie et rentrer en osses
:tl ~eymer ~e lrou vaient l'avant-veille d~ la
' rmmes nommé Sako. Au centre le sommel
a~arlle au p1ed de la monlagne d' :\.1 b
s1on ~e leurs biens confisqués. Massén~ avai~
dl! la montagne forme une espece' de I l
espére &lt;1ue ces. banois pourraienl lui donner sur Jeque! étail placée l'artillerie ancrl~s: eau'. presence de l'ennemi. Ces deux . iié;~u~n
attendant arec
_g ¡·1ss1mC'
. .•
q~ebol&lt;fUt's rense1gnemenls utiles; mais exceplé
• .impatience le ge·nera
po~v~it agir lihremenl sur loul f;oni deq~~ ~e
Lt~ nne
et
ses
emirons
aucun
d''e
•.
commum~uarent
par
écrit
lcurs
obserrn~
• .
•
ux ne pos1tton, el donl les boulets
. .
.
arr1va1ent
en troos respecllves sur la positioo de l'
é
co:na~ssa1t son propre PJJS, tan dis que les d a d
ce
~
Crrz.
Un
chemio
qui
ri•gne
autour anglo-porl · O .
arm e
..\nºla1s,
.
d
26
uga1se.
r'
il
existe
une
lellre
datée
¡ d le parcourant en to us seos depms
d? la_cn•te ~e Busaco fouroissait une commuu . scplembre au malin, dans la uelle 1
p ~sd e deux aos, étaient paríaitement au
~1cal!on
fac1le ~ntre les différentes parties de marcchal Ney disait au gé é R _q
Ia1 l e sa
configura
ti
.
é
.
.
on ml r1eure, ce qui leur
.' .
n ra1 ei mer . ic S1~
armée
Le versant
de 1a montarne
• ,. . enncmre.
.
0
« J ava1s le
commandement
. .
procurarl un immeose avantage sur nous'
•
• 1·•a1taquerats
qm 1a1sa1t •face au &lt;'olé par le&lt;¡uel amva1enl
. .
Une cause non moins importante ·:: · l , F
• sans hés1ter un instant' n lis e . .
eocore
,
nm,1l l s rancars est tr~s estarpé et propre ti la l'un et l'aulre le •
· .
xpr1ma1ent
au SUCCt:S de nolre campaan s·
meme seol1mcnt dans leur
défe~se.
Les
ennen11s
avaicnt
leur
&lt;&gt;auche
s
Arlhur Wellington ' auquel Ia Junte
º e.vena1l~r fes pres · d •
.
o
ur cor~espondance avcc llasséoa : &lt;&lt; Cett
d'
qui ommcnt Barria, le centre
el les
accorder des pouvoirs illimités, s'en senil
n ~wn es~ loio d'elrc aussi formidable
pour ordonner atoutes les populations d' b
« de pa~a1!, el si je n'eusse été aussi suborc
ce onne' Je I'aura1s
· enlevée sans altendre v -.
donner
leurs habitations , de délrutre
. lesaproao.•
ce. ordres. &gt;J Les géoéraux Re nier et Ju os
v1s1ons, les moulios, el de se retirer sur Lisa~ant a~suré que rien n'était ilus facile Mnot
~onne _avec l~urs lroupeaux a l'approche des
sen~, sen rapportanl a eux, ne fit as Ía asran~ts, qur se trouvaient ainsi privés de
pcllte reconnaissance des lieux qupo1·q , pl~s
rens~1gnem~nts et réduits a la nécessité de
dep ·
é
·,
u on a1l
uis assur 1e contraire et s b
rur1r au lorn pour se procurer des vivrcs'
répondre : ~ Eh 1•
• • • e ornant a
es_ Espagnols, chez lesquels les Ao,,.j~¡~
« point d .
nen, Je sera1 dernain ici au
.
u _iour, el nous attaquerons
~menl ;s~ªY? cette terrible mesure de résisnce, s y ela1ent conslamment refusés.
.
~º~~urna br1de, et repril le chemin dtl -~f~~t:~
les Porl ,., · 1 d .
, mats
uºais, p us oc1les, s'y conformerenl
Au moment de ce brusque dé
I
:~.ec une telle exaclitude que nous parcourions
péfaction fut , ,
•parl, a stugcnera1e, car chacuo a,•ait cnsé
1.1:menses contrées saos renconlrer un seul
1
en voyant Jlasséna revcni r aupri•s
v1t~ llant !r..·· De mémoirc d'hom me, on ne
toupes
_cam~ées. a une portée de tan:n s;~
.. une ~lle aussi générale !. .. La cité dtl
.
ennem1,
&lt;fu apres avoir em lo.: 1
~~:cu. étail totalemenl déserte lorsque nous
J0ur qui rcstait a étudicr li ¡e . ? peu ~l_e
} trames; cependanl ~las~éoa y ar reta I'a
voulait cnlever il d
. pos1t1on qu rl
~ée pendant six jours consécutifs e
r:
,
,
cmeurcra1t au milieu d
lul' une b'_ien grande iaule
,.
qur
arm~e. ~e généralissime, en s'éloi«nan:
ajoulée' ae celle
,ans avorr rten vu par lui-m: '
º .
~~ ~; a~a1! _commis~ en quiltant la vallée
une grande faute. mais ses r eme, comm1t
. · _on eºo • car s1, le lendemain de ~on
l'arnient poussé a'rattaq
J&lt;•utdcnanls, qui
arr1vce, a Viseu
· ¡·1ss1me
· franv:iis -eút
. , le géncra
vi!!il n h 1.,·
uc, en en ormant ~a
Gü,ÉRAI. REl:\11.R.
o a _ce a ituelle, dernier,t-ils bl11
farche rap,dement et attaqué !'Alcoba ~
conf mte, ainsi qu'ils le firent plus ~a~~~
equ~ sir Wellesley n'avait encore que'¡;~~
Gravure Je FoRP.STIER. C,1Nnel des Estampes )
ne e peme pas. lis eurent
. . e
~u e troupes, le maréchal pouvait encore
reproches a ~ f'. .
au contra1re des
.
,e
arre,
car,
restés
deux
·our
~eparer sa _faute; ruais notre halle de six réserves au cou,·e11l de Busaco la d ·1
ro1 e sur pred de l'Alcoba, ils conseillerent de l'~lt s au
i:u;i5 1;rm1t aux .\.nglais de traverser a gué 1~s hauteurs, un peu en arricre, de San
Anlo- de front, mal«ré son escar
aquer
el .d oo ;go_ au-dessus de Ponle de Murcelha 010 de Cantaro. Cette position d ·r d
de t
pemcnt, saos cher,
, e en ue par cher le mov;o
•
ourncr cctte montarrn .
l' e reumr leur armée sur les creles d' une armec n~mbreuse, élail ~¡ formidabl
¡
': e'
.\lco_hl, yrit~cipalemcnt a Busaco.
e q_ue les Angla1s crJignaienl &lt;¡ue le ne' , '1· e cependant la chorn était d
ainsi que 'ous le r"rrez
°-: p us facrles,
0 nera rs·
,
, , 1.,·1cntot
Les mthtaires d'aucun pays n'onl pu con- .s1me f rancars
n osat les allaqurr.
Ce fut un grand malheur pou; l'armée que

t•

t\

I;

~J:;t

J .•

!ºº

}ª

�111ST0~1.JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
que moi. Eofin, l'heure du départ sonna, et
le général Sainte-Croix ne se trouvat pas alors la montagne de front, mais qu'il allait donner nous arriv:lmes aux avanl-postes des les precontre-ordre,
et
que
si
on
trouvait
un
passage
aupres de Masséna, parce que son instinct de
mieres lueurs de l'aurore du 27 septembre,
la guerre l'aurait certainement porté a user pour touroer la position, il laisserait rcposer jour néfasle qui devait éclairer l'un des plus
de la confiance que le maréchal avail en lui, son armée le lendemain, et la réunissant la terribles échecs r¡u'aicnt éprouvés les armées
pour le faire renoncer a une attaque de front nuit suivaote, a l'insu de ses ennemis, en
fran~ises !
contre une posilion aussi formidable, avant face du point vulnérable, alors il attaquerait;
qu'a
la
vérité
ce
serait
un
retard
de
vingld'ctre certain qu'on ne pouvait la tourner;
CHAPITR.E XXXIV
mais Sainle-Croix était avec sa brigade a plu- qualre heures, mais a,·cc plus de chances de
sieurs lieues en arriere, escortanl un convoi succcs et une moindre perle d'hommes.
La détermination du marécbal paraissail tchec de Busaco, - ~;pisoM. - Nous lournons la
confié a sa garde.
position rl gagnons la routc ,le Coimbrr.
tellement
positive, qu'en arril'ánt a Mortagoa
A peine le généralissime et son état-major
En se retrouvant en face de la position qu'il
eurent-ils quitté l'armée, que la ouit nous il cbargca Ligni vi lle et moi de tacber de
surprit. Masséna n'avail qu'un reil el n'était lrouver quelque babitaot du hourg qui pi'.1l a,·ait lt peine examinée la veille, Masséna papas bon écuyer. De grosses pierres et des nous indiquer un cbemin qui conduisil a rut hésiter, el, se rapprochant &lt;lu lieu 011 je
causais ayee le général Fririon, il nous dit
quarLiers de rochers couvraienl le chemin que 13ofalva, en évitant de passer par 13usaco.
La chose était fort difficile, car loute la tristement : « ll y arnil du bon dans votre
nous parcourions; il fallut done marchcr pendant plus de deux heures au pas, dans l'obs- populalion avail fui a l'approche des Francais, proposition d'hicr .... » Ce peu de mols ranicurité, pour faire les cinq lieues qui nous sé- et une nuit des plus oliscures s'opposait 11 mant l'espoir que nous avions eu la veille,
paraicnt de Morlagoa, ou le maréchal avait l'efficacité de nos recherches ; mais enfin, nous redoublames nos cfTorls pour détermincr
dépeché le commandant PelcL pour annoncer nous parvinmes a décounir dans un monas- le généralissime a Lourner la montagne vers
son retour. Pendant ce lrajet, je fis de bien tere un vieux jardinicr, resté pour soigncr un son extreme gauche par Ilo'iaha, et déja nous
tristes rétlexions sur les suites que devai t moine gravement maladc, aupres duc1uel il l'al'ions ramené a notre al'is, lorsque le maavoir la balaille qu'on allait engager le lende- nous conduisil. Ce moine répoodit al'ec can- réchalNey, le général Re~nier el Pelet vinrent
main &lt;lans des conditions aussi désavanlageuses deur a toules nos questions. 11 avail été fort interrompre notre entretien, en disant que
pour l'armée fran~ise! ... J'eo fis parta voix souvent de Mortagoa a Bo'ialva par une bonne tout était pret pour l'allaque. Masséna fil
basse a mon ami Ligniville, aim,i qu'au route dont l'cmbranchement élait aune petite Lien encore r¡uelques observations; mais engéoéral Fririon. Nous désirions tous bien vi- licue du couvent ou nous étions, et il s'éton- fin, subjugué par ses lieutenants, el craignant
vemenl que Masséna changeal ses disposilions; oait d'autant plus que oous ne connussions sans doute qu'on ne lui rf prochat d'avoir
mais comme Pelet était le seul officier auquel pas cet embranchement, qu'uoe partie de laissé éehapper une victoire qu'il déclarait
il [lit donoé de lui soumettre des observations nolre armée avait passé dcvant en allant de certaine, il ordonna vers ~epl beures du matin
rlii'ectes, nous résohimes, tanl le cas oous Viseu a Mortagoa. Conduits par le vieux jar- de commencer le feu.
Le 2• corps,• sous lleynier, allaquail la
paraissait grave, de lui faire indireclement dinier, nous fumes alors ,·érificr le dire dn
entendre la vérité, en employant un ~trata- moine, et reconnumes, en efTet, qu'une excel- droite des cnoemis, et Ney leur gaucbe et lem
geme qui oous avail quelquefois réussi. Pour lente .roule se prolongeait au loin dans la di- centre. Les troupes fran~ises étaienl rangécs
cela, apres nous etre concertés, nous nous rection des montagnes doot elle paraissait sur un terrain pierreux, descendant en pente
approchames du marécbal en feignant de ne contouroer la gauche; cependant, le marécbal fort raide vers une immense gorge qui nous
pas le reconnaitre daos l'ohscurilé; nous par- Ney avait séjourné quaraote-huil heures a séparait de la montagne d'Alcoba, haute, tres
la.mes de la bataille résolue pour le jour sui- Mortagoa saos amir rcchercbé cetle route, escarpée et occupée par les cnnemis. Ceux-ci,
vant, el j'exprimai le regret de voir le géné- dont la connaissancc nous cut évité bien des dominant entieremeol notre camp, aperceralissime allaquer de front la mootagne d'Al- désastres.
vaienl tous nos mouvements, Landis que nous
Ligni,ille et moi, heureux de la découverle oc voyions que leurs avant-postes, placés a
coba avanl d'avoir la cerlitude qu'elle ne
pouvail etre tournée. Le général Fririon, que oous venions de faire, courumes en rendre mi-cote, entre le couvcnt de Busaco et la
jouant alors le role convenu entre nous, ré- comple au maréchal ; mais notre absence gorge, tellement profonde sur ce point que
pondil que le marécbal Ney et le général avail duré plus d'une heurc, el nous le trou- l'reil nu pouvait a peine y distinguer le mouReynier avaient assuré qu'il élait impossiLle Yames avec le comp.andant Pelet, au milieu vement &lt;les troupes qui y défilaient, el cette
de passer ailleurs; mais Ligniville et moi de plans et de caries. Ce dernier dit avoir sorte d'aLime étail si resserré que les halles
répliquames que cela nous paraissait d'autaol examiné de jour avec un télescope les monta- des carabiniers anglais portaient d'un colé a
plus difficile a croire, qu'il n'était pas pos- gnes, dont la configuration n'indiqua:t aucun l'autre. On pouvait done considérer ce ravin
sible que les habitanls de Mortagoa fusseot passagc vers nolre droite. U ne pouvait croire, commc un immense fossé creusé par la nalure,
restés plusieurs siecles saos communication d'ailleurs, que pendant son séjour a Mortagoa pour servir de premiere défense aux forlificadirecte avec Bo'ialva, et obligés d'aller fran- le maréchal Ney n'tut pas fait explorer ks tions nalurcllcs, consistan! en d'immenses
chir la montagne a Busaco, le point le plus environs, el puisqu'il n'avail pas reconnu de rochers taillés presque parlout a pie en forme
escarpé, afin de gagoer la grande roule d'O- passage, c'étail une prcuve qu'il n'en existait de muraille. Ajoutons a cela que nolre artilporto ou leurs alfaires les appelaienl journel- point. Nous ne pumes le comaincre du con- }erie, engagée dans de tres maurais chemins
lement. J'ajoutai qu'ayanl fait cctte observa- lraire. En vain proposames-nous, Ligniville el obligée de tirer de ha! en haut, ne pouvait
tion aux aides de camp du marécbal Ney et et moi, de tourner et de gral'ir la montagne rcndre q11e forl peu de services, el que l'indu général l\eynier, en demandant lequcl que le moine assurait etre moins escarpée fanterie avait a lutter non seulement contre
d'entre eux avait reconnu !'extreme gauc:he que celle de Busaco; en rain ofi'rimes-nous une foule d'obstacles et une montée des plus
ennemie, aucun ne m'avail répondu. J'en d 'aller jusqu'a Bo'ialva , si on voulait nous rudes, mais encore contre les meilleurs tireur s
concluais que ce point n'avait été visité par donner l'un des trois bataillons de garde au de l'Europe, car, jusqu'a cette époque, les
quarlier géaéral ; en vain le général Fririon troupes anglaises étaienl les seules qui fuspersonne! ...
Si la vue de Masséna était mauvaise, il supplia le marécbal d'accepler cette ofi're, senl parfaitement excrcées au tir des armes
avait en revanche l'ou1e d'une finesse extreme, Lout ful inutile! Masséna, tres fatigur, répon- portatives; aussi leur tir était-il infiniment
et, selon nos désirs, il n' a vai t pas perdu un dit qu'il était pres de minuit, qu'il fallait supérieur a celui des fantassins des au tres
seul mot de ce qui venait d'elre dit. 11 en ful partir a quatre heures du malin pour etre nations.
tellement frappé que, se rapprocbant de notre rendus au camp au point du jour; cela dit, il
Bien qu' il semble que les regles de la guerre
groupe, el prenant part a la conversation, il alla se coucher.
doivent elre semblables cbez toutes les naJamais je ne passai une plus terrible nuit, tions civilisées, elles varienl cependant a l'inconvint, lui ordinairement si circonspect,
el
tous mes camarades étaient aussi allristés
qu'il s'était trop légerement engagéa atlaquer

�r-

111ST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J I

fini, lors meme qu'on se trouve en des
circonstances identiques. Ainsi, quand les
Francais ont une position a défendre, apres
avoir garni le front et les flanes de tirailleurs,
ils couronnent ostensiblement les bauteurs
avcc le gros de leurs troupes et les réserve~,
ce qui a le grave ·inconvénient de faire connaitre aux ennemis le point vulnérable de
nolre ligne. La méthode employée par les Anglais en pareil cas me parait infiniment préférable, ainsi que l'cxpérience l'a si souvent
promé dans les guerres de la Péninsule. En
elfct, apres avoir, ainsi que nous, garni le
front de la position de tirailleurs chargés d'en
dispuler les approches, ils placent leurs principales forces de maniere a les dérober a la
vue, tout en les tenant assez proches du point
capital de la position pour qu'elles puissent
fondre rapidement sur les ennemis s'ils venaient a l'aborder; cette attaque, faite a l'imprévu sur des assailJanls qui, apres avoir
éprouvé de nombreuses pertes, se croient déja
vainqueurs, réussit presque toujours. Nous
en fimes la triste expérience a la bataille de
Bu saco; car, malgré les nombreux obstacles
qui ajoutaient a la défense de la monlague
d'Alcoba, nos braves soldats du 2• corps venaient de l'escabder apres une heure d'elforls
inou1s, exécutés avec un courage et une ardeur vraiment héroiques, lorsque, arrivés
haletants au sommet de la crete, ils se trouverent tout a coup en face d'une ligne d'infan Lerie anglaise qu' ils n'avaien t point aper~ur.
Cette ligne aprcs les avoir accueillis a quinze
pas par un feu des plus justes et des mieux
nourris, qui coucha par terre plus de 500
hommes, s'élan~a sur les survivants, la
baionnette en avant. Cette attaque imprévue,
accompagnée d'une grele de mitraille qui les
prenait en flanc, ébranla quelques-uns de nos
bataillons; mais ils se remirent promplement,
et, malgré les perles que nous avions faites
en gravissant la position, et celles infiniment
plus considérables que nous venions d'éprouver, nos troupes étonnées, mais nún déconcertées, coururent sur la ligue anglaise, l'enfoncerent sur plusieurs points a coup de
baionnette et luí enleverent six canons !
Mais Wellington ayant fait avancer une
forle réserve, tandis que les notres étaient au
has de la montagne, les Francais, pressés de
toutes parts et forcés de céder l'espace tres
étroit qu'ils occupaient sur le plateau, se
tromerent, apres une longue et vive résistance, acculés en masse a la descente rapide
par laquelle ils étaient montés. Les lignes
anglaises les suivirent jusqu'a mi-cote, en
leur tirant souvent des bordées de mousqueterie auxquelles nous ne pouvions riposter,
lant nous étions dominés; aussi furent-elles
bien meurlrieres ! Toule résistance devenanl
inulile dans une position aussi défavorable
pour les Francais, les officiers leur prescrivirent de se disperser en tirailleurs dans les
anfractuosités du terrain, et l'on regagna,
sous une grele de halles, le pied de la montagne. Nous perdimes sur ce point le général
Graindorge, deux colonels, 80 officiers et 700
ou 800 soldats.

Apres un tel échec, la prudence ordonnait,
ce nous semble, de ne plus envoyer des troupes aíl'aiblies par de nombreuses per tes contre
des ennemis fiers de leur succes el occupant
toujours les memes positions; néanmoins, le
général Reynier ordonna aux brigades Foy
et Sarrut de retourner a la charge, et Masséna, témoin de cetle folie, permit cette seconde attaque, qui eul le meme sort que la
premiere.
Pendant que cela se passait a nolre gauche,
le sort ne nous était pas plus favorable a la
droite formée par le 6• corps, car, bien qu'on
fut convenu de faire une attaque simultanée
sur tous les points et que Masséna en eut
renouvelé l'ordre vers les scpt heures, au
moment d'engager l'actioo, le maréchal Ney
n'ébranla ses troupes qu'a huit heures et
demie. Il prétendit dcpuis avoir été retardé
par les obslacles que présentait la position sur
ce point. 11 est certain qu'1ls étaienl encore
plus grands que sur la gaucbe. Les Fran~ais
venaient de commellre une tres grande faute
en envopnt le 2• corps au comliat avant que
le 6• fut en mesure d'agir. Le maréchal Xey
en fit une pareille en engageant saos ensemble
les divisions Loison, Marchand et Mermet. Ces
troupes altaquerent vigoureusement, et malgré
la canonnade et la fusillade qui enlevaient des
files entieres, les brigades Ferey et Simon et
le 26• de ligne, gravissant des rochers escarpés, se jeterent sur l'artillerie ennemie, donl
ils prirenl trois pieces. Les Anglais, ayant
recu de nouveaux renforts, reprennent l'offcnsive. Le général Simon, la machoire briséc, tombe et est fait prisonoier sur un des
canons qu'il venait d'enlever. Presque tous
les officiers supérieurs sont tués ou blessés, et
lrois décharges, faites a brule-pourpoint,
acbevent de porter la confusion et la mort
dans les masses francaises, qui regagneot en
désordre le point de départ. Ainsi se termina
le combat principal.
Les perles des 2e et 6• corps étaient immenses; elles s'élevaient a pres de 5,000 hommes, dont 250 officiers tués, hlessés ou pris.
Le général Graindorge, les colonels Monoier,
Amy et Berlier tués, deux autres hlesiés, le
général Simon hlessé, tomlié au pouvoir de
l'ennemi, les généraux l\lerlc, Maucune et Fo)·
grievement hlessés; deux coloncls et lreize
chefs de bataillon le furenl aussi. Les ennemis,
protégés par leur position dominante, éprouverenl de moins grandes perles : cependanl,
ils conviorent amir eu 2,500 hommes hors
de combat. 11n sut dcpuis que, si nous eussions attaqué la veille, les Anglais se rnraient
retirés sans combattre, parce que 25,000
hommes de leurs meilleures troupes se trouvaient encore au dela du Mondego, a uneforte
marche de Busaco, ou ils n'arrivcrent que
dans la nuit qui précéda la bataille.
Tel fut le résultat des six jours que Masséna avait perdus a Viseu et de l'empressement qu'il mit le 26 a retourner a Mortagoa,
au lieu de reconnaitre la position qu 'il devait
atlaquer le lendemain.
Quoi qu'il en soit, les efforts que les Fran~ais venaient de faire ayanl échoué devant des

moutagnes si escarpées qu'uu homme isolé
et saos fardeau avait beaucoup de peine a les
gravir, tout faisait un devoir aux chefs des
armées fran~ises de faire cesser un feu désormais inutile. Néanmoins, un vif tiraillement s'était engagé sur laligne, au has de la
position que nos soldats, exaltés au dernier
&lt;legré, demandaient a escalader de nouveao.
Ces petits combats partiels, soutenus contre
des ennemis cachés derriere des rochers tres
élevés, nous coutant beaucoup de monde,
cbacun sentait la nécessité d'y mettre un
ter me, et personne n' en donnai t l'ordre forme!.
Les deux armées furent alors témoins d'un
incident fort touchanl et bien en contraste
avec les sccnes de carnage qui nous environnaient. Le valet de chambre du général Simon, apnt appris que son maitre, grievement blessé, avait élé laissé au sommet de
!'Alcoba, essaya de se rendre aupres de lui;
mais, repousié par los rnnemis, qui, ne pouvant comprendre le sujet de sa venue dans
leurs lignes, tirerent plu~ieurs fois sur lui,
ce serviteur dévoué, contraint de regagner les
postes fran~is, se lamentait de ne pouvoir
aller secourir son mailre, lorsqu'une paune
cantiniere du 26• de ligne, attachée a la brigade Simon, qui te conna.issait le général
que de vue, prend ses effels des mains du
valet de cbambr,', les eharge sur son ane
qu'dle pousse en avant, en disaot: &lt;&lt; Nous
verrons si les Anglais oseront tuer une
femme !. . . )&gt; Et n'écoutant au&lt;;uoe observation, elle gravit la montée, en passant tranquillement au milieu des tirailleurs des deux
partís. Ceux-ci, malgré leur acharnement, lui
ouvrent un passage et suspendent leurs feux
jusqu'a ce qu'elle soit hors de porlée. Notre
héroine aper9oit un colonel anglais et luí fait
connaitre le motif r¡ui l'amcne. Elle est bien
recue; on la conduil aupres du général Simon;
elle le soigne de son mieux, reste aupres de lui
plusieurs jours, ne le r¡uitte qu'apres l'arrivée
du valel de chambre, refuse toute espece de
récompensc, et, rrmonlant sur son baudet,
traverse de nouveau l'armée enuemie en retraite sur Lisbonne et rejoint son régimenl
saos avoir été l'objet de la plus légere insulte,
bien qu'elle fut jeune et tres jolie. Les Anglais a[ecterent, au contraire, de la traiter
avec les plus grands égards. Mais revenons a
Busaco.
Les deux armées conserverent leurs positions respectives. La nuit qui suivit fut des
plus tristes pour nous, car on pouvait calculer
nos perles, et !'avenir paraissail bien sombre!. •. Le 28, au point du jour, les échos de
l'Alcoba se renvoient tout a coup d'immenses
cris de joie et le son des musiques de l'armée
anglaise rangée sur les hauleurs. Wellington
passait une revue de ses troupes qui le saluaient de leurs hourras, ... tandis qu'au has
de la montagne les Francais étaient mornes et
silendeux. Masséna aurait du monter alors a
cheval, passer son armée en revue, haranguer
les soldats, dont l'ardeur ainsi ranimée eut
répondu par des cris, présages defutures vicloires, a l'enthousiasme provocateur que l'en-

'------------------nemi faisait éclater. L'Empereur et le maréchal Lannes l'eussent fait certainement.
Masséna se tint a l'écart, se promenant tout
seul, l'reil incertain et sans prendre aucune
dispositioo, tandis que ses lieutenanls, surtout
Xey et Reynjcr, l'accusaient haulement d'imprudence dans l'allaque d'une position aussi
fo~le que Busaco, &lt;'UX qui la veilre le poussa1enl au combat, en lui répondant de la victoi~e !_. •• Enfio, ils vinrcnt joindre le gé11éraliss1me, et ce fut pwr lui proposer de
conslater notre insucces aux Jeux de l'armée
et du monde, m ahandonnant le Portugal rt
en ramenant l'armée derricre Ciudad-Rodrigo
et en Espagne ! Le vieux l\lasséna, relrouvant
alors une parlie d:~ l'énergie qui l'avait illuslré
a Rivoli, a Zurich et a Genes, et dans une
foule d'occasions mémorables, repoussa celle
proposition comme indigne de l'armée et de
lui-mémc.
Les Anglais ont donné a la mémoraLle
affaire de Busaco le nom de ba taille polilique,
parce que le Parlement brilannique, effral é
dl's dépenses immenses de la guerre, paraissai t rúolu a rctirer ses troupes de la Péninsule, en se bornant désormais a fournir dt·s
armes et des munitions aux guérillas espagnoles et portugaises. Ce projet tendant a
détruire
J'inOuence de Wellinrrton,
celui-ci
.
o
ava1t résolu d'en empecher ,.l'exécution, en
répondant par une vit toire aux alarmes &lt;lLi
Parlement anglais. Ce fut ce qui le décida a
alll'ndre les Francais b. Busaco. Ce moyen lui
réussit, car le Parlement accorda de nouveaux
subsides pour celte guerre, qui dcvail nous
clre si funcstc !
Pendant que le maréchal disculait arce ses
lieutenants, survint le général Sainte-Croix,
qui s'était momenlanément séparé de sa hrigade. En le royant, chacun exprimait le rcgret qu'il ne se fut pas trouvé la vcille aupres du maréchal, dont il était le bon génie.
Informé de l'élat dl'S cboses par Masséna luime~e, qui_ comprenait eofin la faute qu'il
ava1t comm1se en ne tournant pas la position
des enncmis par la droite, ainsi que nous le
lui avions conseillé,
a
. Sainte-Croix l'cno-arrea
o o
repren dre ce proJet, et, d'apres le consentement du g~néralis~i~e, il partil au galop,
accompagne de Lrgomlle et de moi, pour
Mortagoa, ou il fit venir sa brigade de dragons, campée non loin de la. En passant dans
ce bourg, nous primes le jardinier du couvent! qui, a la vue d'un quadruple d'or, consent1t a nous servir de guide et se mit a rire
lorsqu'on lui demanda s'il existait vraiment
un chemin pour gagner Bofalva !. ..
Pendaot que la brigade Sainte-Croix et un
régiment d'infanterie ou vra.ient la marche
dans cette. nomelle direction , le 8° corps et
la cavalene de Montbrun les suiYaient de
pres,_ et le surplus de l'armée se préparait a
en ~arre a~taut. Masséna, stimulé par Sainte~ro11, ava1t enfin parlé en géne'ralissime, et
1~posé silence a ses lieulenants qui persista1eot a nier l'existence d 'un passarre sur la
droite. Afin de cacher aux Anglais 1~ momemeot de celles de nos troupes qui se trouYaient au pied de l'Alcoba, on ne le coro-

.Mi.M011('ES DU G'É.1Y"É'Tf...Jll B.Jl'Tf..01Y DE .M.Jl1(BOT _ _.,..

~enea qu'a la nuit clorn et &lt;lans le plus grand
s1lmce. lis ne tarderent cependant pas a en
~tre_ informés par les cris de désespoir que
Jefa1ent les Llessés francais, qu'on était dans
la triste nécessiré d'abandonner ! ... Ceux r¡l1i

GÉNÉRAL ;\lONTBRUN.

D':ipres le dessi,1 ,te M!Jc

DE :\:Q!RETERRE.

(C:ibinet des Estampes.)

n'étaient que légerement atteiots smv,rent
l'armée. On employa un grand nombre de
cbm·aux et loutes les Létes de somme au
transport des hommes susceptililrs de! guéri~on; mais crux dont on avait amputé les
1ambes, ou qui étaient grievement atteints
au_ corps, furent laissés gisants sur les Lruyercs
arides, et les malheureux s'attendaien t a etre
égorgés par les paysans, des que les dcux
armées s'éloigneraic11t : aussi leur désespoir
étai t-il a lfreux !. ..
L'armtic francaise avait a craindre que
,Yellinglon, en la vo1ant exéculcr aussi pres
de lui une marche de ílanc, ne la fil viYcment attaquer, ce qui pouvait amener la défaite et memela prise complete du corps du
général Reynier, qui devait quitter sa position le dernier, et allait se trouver seu I pendant plusieurs heures en présence de l'ennemi; mais le général anglais ne pouvait
songer a tourner l'arriere-garde franc.aise,
car il venait d 'apprendre qu'il était en ce
momenl tourné lui-meme par le passage dont
le généralissime fran~is avait si longtemps
nié l'existence.
Voici, en elfet, ce qui s'était passé. Apr~s
avoir marché toute la nuit du 28 au 29, le
jardinier des Capucins dti Alortagoa, placé en
tele de la colon ne du général Sainte-Croix,
nous avait conduils par un cbemin praticahle
a I'artillcrie jusqu'a Ilo:ialva, c'est-a-dire jusqu'a l'extreme Oauc gaucbe de l'armée anglaise, de sorle que toutes les positions de
!'Alcoba se trouvaient débordées saos coup
férir, et Wcllington, sous peine d'exposer

son arméc a etre prise a r~vers, devait s'err:presser d'abandonner Ilusaco et !'Alcoba
pour regagner Co1mbre, y passcr le Mondego, et se proposait de batlre en retraite
sur Lisbonne, ce qu'il fit a la hale. L'avantgarde, commandée par Sainte-Cro:x, n'avait
rencontré qu'un pelit poste de housards hanovriens placés a Boiaha, charmante hourgade située au débouché méridional des montagnes. La fertilité du pays permettait d'espérer que l'armée y lrouverait de quoi subsister dans l'abondance; aussi un cri de joie
~ 'éleva dans lous nos r.mgs, et les soldats
oublierent
bien vite les fatigues, les danrrers
.
o
des JOurs précédents et peut-ctre aussi leurs
malbcureux camarades abandonnés mouranls
devant IJusaco !
Pour complétcr la réussite du mouvcmcnt
l]Ue nous exécutions, une bonne route joignait Bofalva au village de Avelans de Camino, ou passe le chemin d'Oporto a Coimbre. Le général Sainte-Croix fil occupcr Avelans, et, pour comble de 1.ionheur, nous découvrimes un nouveau chemin reliant13.,falva
a Sardao, villagc situé aussi sur la grande
route, ce qui procurait un nomcan débouché
par ou les troupes, au sortir du défilé,
allaicnt ,'étaLlir daos la plaine. Nous avions
done enfin la preuve de I'existence de cepassage, si obstinément nié par le maréchal Ney,
le général Reynier et le commandant Pclet !:..
Qne de rrprochcs dut alors se faire Masséna,
qui avait négligé de reconnaitre une position
des plus fortes, devant laquclle il Yenait de
perdre plusieurs millicrs d'hommes et que
rnn armée tournait maiolenaut saos éprouvcr
la mo:odre résistance ! Mais \\'ellington ful
encore bien plus coupable que le généralissime de n'avoir pas fait garder ce point et
éclaircr le cbemin qui y conduit au sortir de
Morlagoa. Vainement il a dit depuis qu'il ne
cropit pas que ce passage fut praticable
pour l'artilleric, et que, d'ailleurs, il avait
ordonné au brigadier Trcnt de couvrir Bo'ialva
aYec deux mille hommes de milice! Une telle
excuse n'est pas admissihle pour les hommes
de guerre expérimentés. Ils peuwnl en elfot
répondre que, pour ce qui loucl,e l"élat du
chemin, le généralissime anglais aurait dú le
faire rcconnailre avant la bataille, et, en sccond lieu, qu'il ne suffit pas au chef d'une
armée de donner des o:·drcs, rnais qu ·¡¡ &lt;loit
s'assurer s'ils sont exécutés!. .. Bofalva n'est
qu'a quelques lieues de Busaeo, et cependant
\\'1::llinglon, ni la veille, ni le jour de la hataille, ne fait vérifier si ce passage imporlant, d'oi1 dépend le salut de son armét•, est
gardé ainsi qu' il l 'a prescri t; de sorte que si
Masséna, mieux inspiré, cut, daos la nuit du
26 au 27, dirigé un des corps de son armée
sur Boialva, pour allaquer en flanc la gaucbe
des enneruis, landis qu'avec le reste de ses
troupes il mena~it leur front, les Anglais
eussent certaincmenl éprouvé une défaite
sanglante l... Concluous de tou t cela que,
dans cette circonstance, Wellingt"n et Masséna ne se montr crcnt ni l'un ni l'autre a la
hauteur de lcur renommée, et méritcrent
lds reproches qui leur furent adressés par

�111STORJA

------------------------------------------ -~

l!·urs contemporains el que l'histoirc confirmera.
CHAPITR.E XXXV
Les Porlugais quillenl p,·écipitammcnl Coimbre. Marche su,· Lishonnc. - )Jassacrc de nos blcssés
dans Cotmbre. - I.ignes de Cintra el de Torrcs\'édras. - ~lésintelligence entre Masséna el ses
licutcnants. - Relraile sur Sanlarem.

L'armée franyaise étant cnlieremcnt sorlic
du défilé de Bofah-a et réunie daos la plaine
aux environs d'Avelans, le maréchal Masséna
la dirigea sur Coi:mbre, par Pedreira,
Mealhadu, Carquejo et Fornos. 11 y eut sur
ce dernier point un combat de cavaleric dans
lequel Sainte-Croix culbula l'arriere-garde
anglaise qu'il rejeta dans Co1mbre, ou les
Francais entrerent le i cr octobre.
Les malheureux habitants de celle grande
et belle ville, trompés par le premier résultal du combal de Busaco, et l'assurance donnée par les officiers anglais que l'armée francaise se retirait en Espagnc, s'étaient livrés
aux plus grandes démonslrations de joie. ll y
avait eu illuminations, bals nombreux, l'l
les fetes duraient cncorc, lorsqu'on appril
tout a coup que les Francais, apres al'oir
lourné les montagnes de !'Alcoba, élaienl
descendus dans les plaines et marcbaient sur
Co'imbrc, dont ils n'étaient plus qu'a une
journée !... On ne saurait peindrc la slupcur
de cctte populalion de cent vingt mille ames
qui, longtemps entrelenue daos la plus
grande sécurité par les Anglais, recevait
inslantanément l'avis de l'arrivée des ennemis et l'ordre d"abandonner ses foyers sur-lechamp !. .. De l'awu memc des officiers anglais, ce départ fut un spectacle des plus
affreux, dont je m'abstiendrai de raconler
les épisodes déchirants.
L'armée de Wellington, embarrasséc daos
sa marche par ceHe énorme masse de fuyards,
daos laquelle hommes, femmes, enfants,
vieillards, moines, religieuscs, bourgeois et
soldats étaient entassés pele-mcle avec des
milliers de beles de somme, l'armée de Wellington, dis-je, se retira dans le plus granel
désordre vers Condtixa el Pombal. Il périt
heaucoup de monde au passage du Mondego,
bien que le tleuve ful guéable en plusieurs
endroits.
L'occasion élait bonne pour Masséna. Il
aurait du lanccr 1t la poursuite des ennemis
le 8• corps, celui de Junol, qui, n'ayant pas
comhattu a Busaco, était parfaitcment disponilJle et pouvait, par une brusquc allaque,
faire éprou\'cr de grandes perles a I' armée
anglaise. Plusicurs de nos soldats pris a Bu-

saco, et récemment échappés de ses mains,
nous la disaienl daos une confusion inexprimable. Mais, a notre grand étonnemenl, le
généralissime francais, comme s'il eut voulu
donner aux ennemis le temps de se remettre
de leur désordre et de s'éloigner, prescrivit
de suspendre la poursuite, et cantonnant son
armée dans Co1mbre et les viUages voisins, il
y séjourna trois jours pleins !. ..
Pour cxpliquer cclle déplorable perle de
temps, on disait qu'il était indispensable de
réorganiser les 2• et 6• corps, qui avaicnt
tanl soufferl a Busaco; qu'il fallait élablir
des bópitaux a Co1mbre et laisser reposer les
allelages de l'artillerie, ce qu'on aurait pu
faire, tout en meltant le 8• corps a la poursuite des Anglo-Portugais, car, jetés dans un
désordre affreux et eogagés daos une série
de défilés, ccux-ri n'auraicnl ni osé ni pu
tenir tele nulle par!. ~fois les véritables motifs du séjour que l'ori fil a Co1mbre furent,
d'une part, l'accroissement de la mésintelligence qui régnait déja entre ~fasséna et ses
lieutenants, et surtout !'embarras daos lequel
se trouvai t le généralissime de savoir s'il
laisserait une division a Cn1mbre, afio d'assurer fCS derriercs et de veiller a la sureté
des nombreux mala&lt;les ou blessés qu'on y
laisserait, ou bien si on abandonnerait ces
malheureux -a leur fatale dcslinée, en emmcnant toutes les troupes pour ne point alTaiblir le nombre des combattanls, car on s'attendait a une nouvelle bataille devant Lisbonne. Chacune de ces deux résolutionsoíl'rait
fes arnntages et ses incoménients; mais il
ne fallait cependant pas trois jours pour
prendre un parli.
Masséna finit par décid, r qu'on ne laisserait /¡ Co1mbre qu'une demi-compagnie, dont
la mis~ion serait de garder l'immense couvcnt de Santa-Clara, dans lequel on avait
réuni les blessés pour les garantir de la fureur
des premiers miliciens qui pénétrcraient en
villc, et de capituler des que les officiers
ennemis parailraicnl. Si cctle résolution eut
été communiquée aux chefs de corps la Yeille
du départ, elle pouvait avoir son bon coté;
on n'eut laissé a Co1mbre que les hommes
vraiment incapables d'aller plus loin, tandis
que, faute d'ordrcs positifs, el d'apres les
bruits répandus dans l'armée, qu'une forle
division devait rester daos la place, les coloneis avaicnt déposé tous leurs éclopés, malades el blessés daos le monaslcre destiné a
servir d'hópital. Cependant, l'immcnse majorité d'entre eux pourait marchcr, puisqu'ils
élaien t venus de Ilusaco 1t Co1mbre et ne demandaient pas micux que de suine leurs

régiments. Le nombre de ces infortunés s'élevait a plus de trois mille, auxquels on laissa
pour défenseurs deux lieutenants et qualrevingts soldats du bataillon de marine allaché
a l'arméc.
Je m'étonnais que Masséna, prél a joindre
les rives du Tage, ou il allait avoir besoin de
malelots, sacrifiat une demi-compagnie de
ces hommes précieux et si difficiles 1t remplacer, au licu de laisser a Co'imbre de moins
bons fantassins, car il était facile de prévoir
qu'il ne se passerait pas vingt-qualre heures
avant que les partisans ennemis revinssent
occuper la ville. En elfet, l'armée francaise
s'étant éloignée de co·imbre le 5 au matin,
les miliciens porlugais y pénétrerent le soir
meme et se porterent en foule vers le couvent, ou nos malhcureux blessés s'étant barricadés, apres amir acquis la triste cerlitude
que Masséna les avait abandonnés, se préparaient a vendre cherement leur vie contre les
paysans miliciens qui menacaient de les égorger.
Dans cette pénible situation, les lieutenanls de marine tinrent une conduite vrai•
ment admirable; aidés par les officiers d'infanlerie qui se trouvaient isolémenl 1mmi
les blessés, ils réunircnt ceux d'enlre eux
qui, ayant encore des fusils, ponvaient s'en
servir, el organiserent si bien leurs mo1ens
de défcnse qu'ils combatlirent toute la nuit
sans que les Portugais parvinssent a s'emparer de l'hópital. Enfin, le 6 au matin, parul
le brigadier Trent, chef des miliciens de la
province, avec lequel nos officiers de marine
conclurent une capitulalion écrite. Mais a
peine les blessés francais eurent-ils rcndu le
pelit nombre d'armes donl ils venaient de se
servir, que les paysans miliciens, se précipitant sur ces malheureux qui se soulenaient a
peine pour la plupart, en égorgerent plus
d'un millier !. .. Le surplus, impitoyablement
mis en route vers Oporto, périt dans le lrajet: des qu'un d'entre eux, tombant de fatigue
et de besoin, ne pouvait suiue la colonne,
les miliciens porlugais le massacraient....
Ces miliciens étaicnt cependant organisés et
conduils par des officiers anglais, ayant a
leur tele un général anglais, Trcnt, qui, en
ne réprimant pas ces alrocilés, dé,hJnora
son pa1s et son uniforme .... En vaia, pour
excuser Tren!, !'historien anglais Napier prétend qu'il n'y cut que dix prisonniers francais sacrifiés; le fait est qu'ils périrenl presque tous assassinés, soit daos l'hópital dti
Coimbrr, soit sur la route d"0porlo; aussi le
nom de Trenl esl-il devenu infame, meme
en Angletcrrc.

(A sui1•re. )

ÜÉNÉRAL DE

1\lARI3OT.

Madame de Brézé
Par Edmond PILON

VI
La partie de chasse de M. le Sénéchal
M. le Sénéchal - ainsi que quelques-uns
des meilleurs gentilshommes de son temps n'était pas que bon et adcxlre aux armes; a
porter la rouillarde au poing ou l'espadon au
coté il advienl que les meilleurs eles guerriers, les plus braves des chasseurs se lassent;
il faut d'aulres loisirs 1t !'esprit et d'autres
jeux aux mains qui onl jeté le gant et laissé
l'épée. Alors on prend la plume aigui:i ou le
pinceau carminé; sur de beaux vélins, on
rcnd louange aux &lt;lames et, d'un tour habile,
en de gracieux caprices, l'on rime et l'on
poétise. Ainsi, aux courts inslants que lui
laissaient ses chasses et son gouvernement,
faisait M. le Sénéchal. Sans porter le rondeau,
le chant royal et la villanelle au meme degré
d'art qu'un autre prince du siecle (feu le duc
Charles d'0rléans), Messire Jacques de Brézé
se montrait du moins au rang des seigneurs
ses rivau.x, parmi les plus plaisants et les
plus doeles.
Les Lcenges de Madame Anne de France,
duchesse de Bou1·bon, fille du roi Louis, que
le baron Jérome Pichon retrouva dans les
manuscrils inédits de Robertet et publia a
parl 1 , témoignent du soin heureux avec le-que! M. le Sénéchal tournait le complimenl :

Cctte lice (c'est la le nom de chiennc de
chasse comme l'on sail) était une maniere de
bete élégante, a fines palles, belles oreilles el
ncz long; sa robe, ainsi qu 'il conYicnt it une
!ice royale, était admirable, d'un pclage
tique té, soyeux et fa uve; un jabot de poils
blancs l'entourait, de son dos jusqu'a son
poitrail et formait, autour de sa tete, un
large et beau col; ses flanes nerveux étaient
tachetés de blanc aussi; elle élait de bonne
taille, et, sur ses longues palles, avait fort
grand air. Des que le chien Souillart vit paraitre celle lice il en fut éperdu; el, c"est la
qu'il poussa des cris comme jamais il n'avait
fait! 11 était a peu pres comme un chien fou,
allant, venanl, sautant, eourant; et la !ice
nommée Baude était folle aussi ! Alors, au
son des trompes et des cors des ,·eneurs, par
devant l'envoyé de ~!adame de Bourbon, il y
eut un grand et beau mariage de chiens. Ce
fut la une noce rus tique et assez nouvelle.
Jamais saint Hubert ne fut honoré de tanl
de jappements el de tant d'aboiemenls; jusqu'au soir les chenils de Nogent-le-Roi retentirent de clameurs d'animaux; et, comme
M. le Sénéchal aYail fait donner a ses do-

guins, roquets, matins, ~riffons, braqucs,
talbots, chicos couranls d' Artois et chiens
courants des Flandres, pi\Lées, soupes, lard
et fort bonnes saucisscs, tous, de crier et de
manger sans arret, en avaient le lendemain,
comme Rabelais dira plus tard d'aulrcs gens,
les &lt;e croes enfoncés en la gueule ,, .
C'était lit chose unique et dont M. de
Brézé tirait orgueil que d'avoir, en ses meutes,
chienne et chien royaux. C'est Yers ce lemps
famcux, en raison de la vcnue de la !ice
nommée Baude, que M. le Sénéchal composa
les Dit~ du bon chien Souilla1·t qui ful (lll
roy Loys de Fl'(tnce. Et, cclle fois, la
« lrenge » n'était plus de princesse mais de
bete 1
Je suis Souillart, le lilanc et te beau chien couranl,
De mon lcmps le mcillcur el le micux pourcl13ssant;
Du bon chien Saint-lluberl qui Souillart a,•ait nom,
Suis fils el l1ériticr, qui eusl si grand rcnom,
Car, aprés son lrespas, me laissa sa bonté 3 ••••

Et ces ditz, composés en l'honneur de
Sou.illart, M. le grand Sénéchal les consigna
en un manuscrit orné de belles el hautes
lellres gothiques, caracteres bien tracés et
bien peints, décoré de miniatures el ou se

Qui vouldra veoir la fonlaioc el la source
De 1oz, de pris, de bcaulté, de facoode,
Qui vouldra vcoir le reslor et ressourcc
D"urbaoit&amp; et de grace f¿condc
Qui jamais n'cusl parcille oc secondc
Tourne ses yculx dcvers Anne de France•...

füantome, bon galant, nous apprcnd, de
Madame Anne dn France, qu'clle était c1 fi11e
femme et eléliée s'il en fut oncques ». Et,
comme au momenl que nous iadi,¡uons, elle
était daos le temps d'épouser le sire de Beaujeu, rien ne lui fut plu, agréable a 1·ccevoir,
des mains du secrétaire du roi, Robertet,
que ces Lrenges rimées par M. le Sénéchal.
N'est-ce pas en écbange de ces adroites
Lomges, que la grande princesse qui en était
l'objet, &lt;t laquelle, écrit Jacqucs du Fouilloux,
aimait fort la vénerie ,, , adressa a Nogenlle-Roi, par un écuyer, la « lice nommée
Baude

,,?

-J. IlARON Jllno»E P1c11011 : Le livre de la cltasse du
grand Senescltal de !Sormandye et les dit; du bo11
chien S011illart qui (rut _au roy Loys de fra11ce,
o,1ziesme de ce Mm. Paris, 1858.)
2. /bid.
3. lbid.

De tou tes les chasses celle que /lfada(lle Charlotte préfé rait a11x a11tres, etail chasse d'o iseaux de toi11g; a ucrrne
ne permet plus niig 11onne allure a ,me amazone; et, it est t-eau J'atler e11 ha~uenee, te fau con encapuchon 11 ¿
/mu en la maitt fort gentiment cepend:znt que les chiens, gardes a dislance, a/lmdent le sig na!. (Page 42 .¡

�111STO'f{1.ll
pouvaient voir, en petits médaillons, les portrails de Munsieur Louis de France, de
~ladame Anne de Bourbon sa filie et de Monsieur Saint-Iluberl. Et la lice nommée Baude,
en ces dit; louangeurs, en collier de poils
blancs, l'reil malin et le museau pointu, elle
aussi, avait son portrait !
Deux ou trois ans passerent encore; Baude
et Souillart, ainsi que les princes et princesses des contes, eurent beaucoup d'eníants.
Ces cnfants étaient tous, comme lcur pere et
mere, de bon flair et de bonne gueule; leurs
palles étaient hautes el longues, leurs reins
souplcs et forts; des collerettes soyeuses
entouraient leurs tetes; leurs oreilles se
dressaient au bruit cornme des pavillons. Il
fallait voir encore que leur nez pointu, qui
allait dcvant eux, averli et subtil, rappelait
pour le moins celui que leur royal parrain,
Monsieur Louis de France, portait par le
monde. Leurs noms étaient : Cléraut, JomLard, Miraud, Meigret, Marleau et Hoyse 1 •
De ces enfants-la, il en nactuit d'autres; si
Líen que cela devint une cbiennerie étendue,
une espece de meute qui était de merne
famille, ou tous les animaux étaicnt freres et
sreurs, enfanls el parents; et de toutes ces
)ices et de tous ces chiens, Messire Jacques
de Brézé, dans sa Chasse du Seneschal de
Jlrormandye, a pu recueillir les noms singuliers. Ces noms canins les voici, arrangés par
M. le Sénéchal, comme ceux des saints et des
saintes, en mots de litanie :
... Ilautde el Oyse,
Souillarl el Jombard el Clairault,
Cleremont, le Goussaull el Noyse.
Fnlloisc, Fouillaulde el llyraull,
Vollanl, llorralle el )lnrpault,
Souillart, Legierc el Fricaulde,
Brilfaull, Moricaull et Clairaulde,
Tous fcrmes el hons rachasseurs,
Ramcau, Rigaull, la jeunc Baulde
Qui Lous tro¡ s sonl frercs et sreurs •....

Ces chiens-la étaient tous d'admirables
chiens, actiís, intelligenls, nerveux, souples
et forts; nuls, mieux qu'eux, ne s'entendaient
a boutcr le marcassin hors du bois, a effrayer
Jaims et bichos, a surprendre le chevreuil i1
ses régalis; et, il en était de si vaillants
qu 'ils pouvaient, sans se las,er, tcnir le cerf
qnatre ou cinq heures.
Aussi nul dans le royaurne plus que Mcssire Jacques de llrézé, n'avait-il meules plus
bellcs et mieux entrainées, piqueurs plus fins,
vencurs plus avisés el chiens plus adroits que
les piqueurs, veneurs, rabatteurs, varlets et
chiens des chenils de Nogent-le-Roi.
Monsieur le Grand Sénéchal, qui, comme
son pcre Pierre et son afoul Jean, portait, pardessus tout, intéret a ces choses et pour qui
la chasse était grande passion, décida, des le
printemps de l'an 1477, qu'une grande battue
aux beles serait donuéc sur ses tcrres, entre
Anet et Nogent, par ses équipages. De fait,
cette région est tres bien fournie de forets,
hallicrs, bois et boq?eteaux, et le pays, qui
1. DA1ION
'.!. lbid.

Jfno~E P1c110N,

ibid.

FoutLLoux : Livre de Vénrrie.
4. Le Roman du Reiiard.

:\. JAcQUES nu

M JtDJtJK'E
s'étend entre la Vesgre et l'Eur(', est tres suivant a leve-cut les cailles; il ajoutait, tougiboyenx. En maintes places, mais surloul jours docte en celte science de guerre, que
entre Dreux et lvry, et d'Ivry (au nord de cailles et pcrdrix il n 'est de bonnes qu ·en
d'Anet) a lloudan, il n'esl bocage qui n'ait juillet; et que, pour les faisans, faisandeaux,
son terrier, il n'est pelit val qui n'ait sa ga- outardes, pintades, geais, tarins et bécasses,
renne, el, tan t d'oiseaux que de lievres et il faut allendre l'aout.
lievreteaux, lapins et lapereaux il e~t abonOr, on n'élait qu'1, !'extreme de mai de cct
dance ; mais, il faut dire que, du coté de an-la; il fallait done que la chasse fut a courre,
Rouvres, entre lloudan et Anet, sur les bords « avecqucs ares et sajettes &gt;l 4 , et de cerfs,
de Vesgre, il est gibier de poils plus beau biches et faons, daims, chevreuils, sangliers
qu'oncques ne chasserent vcneurs. gn effet, et laies. Pour les plus petites betes, tant de
des forets d'Ivry et Dreux se répandent a pro- poils comme lievres et levrals, que de plumes
(usion jusque sur ces bords les chevreuils, comme perdrix et cailles, il ferait beau, de
cerfs, biches et daims; mai~, par-dessus tout l'été a l'automne, y conduire les éperviers et
et au-dessus de ces animaux, il est, au regard les autours.
Une semaine au moins, du dirnanche de
de M. le Sénéchal, des beles plus fauves et
plus belles eneore, des beles avec qui le Pentecóte, il y eut branle-bas, a Nogenl, des
combat est plus rude et l'assaut terrible : les chevaux, des hommes et des mcules. Les
laies et les sangliers; et les laies surlout, chevaux piaffaient, impatients d'ardeur, dans
quand les pelits marcassins les suivent, sont les écuries, les hommes s'essayaient a tirer
des plus forouches; mais les sangliers ont tant d'armcs que de fleches; et, il fallait enbou toir de fer, ouvrent en passan t le ven Lrc lendre que les vale ts de fourriere exci taien l
et le dos des chiens et répandenl parlout, les chicos du cor et de la voix; pour les
tant de meutes que de chasseurs, un carnage écuyer~, piquenrs et veneurs ils frottaienl les
selles et les Luffletcrics. Cbaussés de cuir et
affreux.
De loutes les chasses du temps celle que gantés de peau, messire Pierre de Lavcrgne
Madame Charlolle préférait aux autres, était et Pierre l'Apotbicaire, rivaux toujours comme
chasse d'oiseaux de poing; aucunc ne permet France et Bourgogne n'avaient cessé d'etre,
plus mignonne allure a une' amazone; et, il mais réconciliés au moins apparemment, aiest beau d'aller en haqucnée, le faucon cnca- daient aces soins.
Pour le chien Souillart et la !ice nommée
puchonné tenu en la main fort gentiment
cependant que les chiens, gardés a distancc, Baude, assis noblement au seuil de leur cheattendenl le signa!; et, en plus du faucon, nil, ils contemplaient, entourés de Vollant et
MadameCbarlotte ne dédaignait pas, al'exem- Marpault, Iloyse, Falloise et autres, ces préple du roi son frere, la chasse a l'autour ou paratifs du combat des beles.
Ainsi, du dimanche de Pentecóte au vendredi, saint jour de jeune qui suivit, s'essayerent les uns et les autres; et les chiens aussi
jeunerent comme les hommcs, car la faim,
comme on sait, les excite a courir et a chasser
mieux.
Puis, ,·int le grand jour altendu si impatiemment de M. le Sénéchal. Le chroniqueur
Jean de Troyes dit que ce fut c1 le samedi du
Xlll• jourdu moysdejuing MILCCCCLXXVI5 »,
mais, on a su, dcpuis, que c'élait une année
plus tard, le 51 mai 1477, cc ungjour de samedi, vigillc de la fes te de la Saincte-Trinitéº ».
A peine, au rnatin de ce jour, le coq eut-il
chanté sur les toits, que les écu1crs des chevaux et les valets des meutes criaient dans la
cour; les fouets claquaient, les fers des coursiers et haquenées frappaient sur les dalles,
les valets - affairés - animaienl de la voix
les bardes des chiens et des chiennes.
Le cbateau s'éveilla ¡, ces bruits.
En~n Messire Pierre de Lavergne, de son
pctil cor d'ivoire don na le signal allendu; et,
a peine le cor cut-il cessé de retentir aux levres de l'écuyer que Monsicur le Sénéchal el
Les chev,wx de la sé111!challe el de l'ecuyer allaient
c6te a cóte; le cavalier, aoucement, s011te11ail ta ca- Madame de Brézé apparurent ensemble. M. lc
valiere; sa main /rémiss.:inle enla¡:ait la chátelaine
Sénécbal était tout uniment revetu de pieces
a la taille. 1Pagc44.)
de cuir et de beau drap; il avait bolles longues, éperons a molleltes d'or; un estramaa l'épcrvier, cc seuls oiseaux de poing a Yec con était harnaché en sa gaine a son colé, et,
lesquels on courul les perdrix 3 ». ~Iais, a cela,
5. Ju~ DE T11ovEs : La Clu·omque sca11daleuse.
Monsieur le grand Séuéchal avait bien ré6. Leltres de ,·é111issio11 pou1· Jacqttes de IJ1'ézé,
ponse : il lui répugoait, disaiL-il, d'aller, publiées
par ~r. Douet d'Arcq (Bibliotheque de l'Ecote
ainsi que fcmmelette, l'oiseau sur le gant. eles charles, lome X. Paris, IM48-18l0.)

une petitc daguc, du genre de celles qu'en ce
temps-la l'on nommait misériconle, pendait
a son ceinturon. Madame de Brézé n'était pas
moins bien que son époux revetue pour la
chasse; el, il fallait voir avec quelle grace
mignonne et c¡uel gentil air, sur son corselel
tout blasonné a ses armes le voile du mollequin tombait négligemment en formant deux
ailes : sa colle de cheval était toute légere et,
relevée assez au-dessus du pied, monlrait
deux jambes de Diane, effilées, charmantes
et toules serrées de bas-de-chausses du memc
ton que les gants; une plume de faisan plantée au-dessus de son mince escoffion, une
eravache en mains et une dague légcre appendue asa taille achevaient de lui donner un
petit air cavalier admirable.
Descendue en la cour, a coté de son seigneur, elle vint a sa monlure, s'élanca hartliment et - saos que M. de Brézé et M. de
Lavergne aient eu le temps de l'aider - elle
sauta au dos de la haquenée et fila a !'amble.
M. le Sénécbal suivait sur son cheval robin,
puis Pierre l'Apothicaire au dos de son grisoo, enfin Messire Pierre de Lavergne et, sur
dés juments et des chevaux de toutes les sortes, harnachés et piaffanl comme onagres, les
aulres écuyers et gentilsbommes des chasses.
Cela faisait une belle file, d'autant qu'a
Sénantes, a Boutigny, a Faverolles et a Champagne il vint bien d'autres dames et seigneurs
invités par le Sénécbal. Les dames, des qu'elles avaient sainé, se placaient a droite et a
gauche de Madame Charlolle, les seigneurs 1i
gauche et a droite de Moosieur de Brézé.
M. de Lavergne sonnait et sonnait du cor; la
bande des chiens blancs, la bande des chiens
gris et la bande des chiens noirs allaient en
arriere en un aboi formidable, tandis que les
fouets claquaient et que les trompes de cuivre, en relentissant, éveillaient les bois. Et
tout en avant, a distance des autres écuyers
et des aulres chiens, semblant couper l'air
de son nez, marchait eomme limier le chien
Souillart; la !ice nommée Baude suivait a ses
cótés; Cléraut, Jombard, Miraut, Meigret,
Marteau et Hoyse allaient allegrement courant
dans leur ombre.
L'on peut voir, dans les belles tentures de
haute lisse, tissées, dans ce temps-la, « de
fil d'Arras, faictes a or », de pareilles processions guerrir.res de dames et de gentilshommes tous richement étoffés, trottant a la
carnlcade, en un beau fond de bois ou rnr
tapis de lleurs.
Ce c1 samedy, vigille de la fes te de la Sainete
Trinilé », il faisait bon aller ainsi, dans le
matin heureux, sur la terre parée; les champs,
plus on approchait du val de la Vesgre, apparaissaient distribués en compartiments; ces
champs, herbages et prés, de toutes parts,
étaient piqués de 1leurs; mais, a l'extrémité
de ces terres si fertiles, entre les Vignes et la
Saboterie, a l'endroit des Hautes et des Basses
Lisieres, une étendue de bois encore plus
profonde apparaissait, au dela de Ilouvres,
sur l'autre versant de la riviere, entre lvry,
Tilly et Oulins, du coté du Haut-Arbre et des
Gatines rouges.

D'E B1fÉZ'É -

.Maáame de Brézé poussa un die af]reu,t a geler le sang da11s les velnes áu plus éprouvé homme .te g11e1-re ti
tamba sur le dos . Alors le meurtritr, comme si tout ce carnage l'eút excité plus meare, /:&gt;randit l'espado1t audessus de MaJamc Charlo/le et lllt en bailla á nouveau trols ou qua/re grands coups. {Pagc 47.)

C'est dans cette direction que M. le Sénéchal, accouru de !'a vant, orienta aussitót la
battue. 11 marchait le premier, avec le chien
Souillart et Baude, attentifs tous deux a la
trace dtls betes; tout en éperonnant doucement son robin, et, tout en la chassant, il
rimait sa chasse :
La \'eilte d'une sainete croix
De may, au malin me le"ªY,
. . . . . . pour au boys
,\ ller en queste oil je pourray,
Pour vcoir si je r,mconlreray
n·un cerf qui me plaise a chasser
Et si j'en puis d'un rcnconlrcr
Qui me plaisc, cerf de dix-cors '·· ..

t. BARO:&lt; JtRo»E P1c 110:. : La Ghassr du Senescltal
de Nonnandye (ibid.).

Le cerf, au moment qu'il achevait, fut levé
par 81Ude el Souillart; c'élait un des animaux les plus magnifiques que M. le Sénéchal ait vus depuis longtemps, beau, trapu,
de haute taille, avec un bois aux fortes ramures; des qu 'il fut dépisté, il fila a toule
allure par des chemins a lui; et, sur son
passage, a mesure qu'il fuyait, accouraient
de belles biches qui avaient ventre roux couleur de feuilles, les daguets qui sont comme
l'on sait jeunes cerfs, et des faons plaintiís
qui bramaient de doulenr en suivant leurs
meres.
II s'agissait de relever le chemin du cerf et
de prévoir par ou il allait passer; irait-il vers
Tilly ou vers lvry? Passerait-il la \'esgre?

�111ST0'/{1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ,.
Pierre l'Apothicaire étudia la voie; le cerf,
forcé, apres maints détours, piquait droit sur
Rouvres, devers le fief de n~tendard. Déja
l'on étail au Mesnil-Simon, face au Moulin-aYent; il fallail que les chasseurs et les chiens
rcvinssenl sur leurs pas. C'est ce qu'ordonna
M. le Sénéchal; el, landis qu'avec l'Apolhicaire, Baude, Souillart, nombre d'autres limiers, écuyers, invités el varlets il s'enrrageait a travers bois, daos le sens du lla~tArbre, Messire Pierre de Lavergne, les dames
el la suite des chasses allaient du coté des
Hautes-Bornes. Le poinl de rencontre était a
la Bergerie, une ferme a coté de Rouvres; la
existe un élang entre les arbres; le cnf s'y
réfugirrait; il y aurait bat-J'eau; et puis, au
chateau de Rouvres, qui était a lui, ~J. Je
Sénéchal olft-irait le festín, une fete entre les
botes, les chiens et les invilés étant de rigueur aprcs tcl carnage.
~f. le Sénéchal éperonna hardiment son
robin. A mesure qu'il allait de l'avant et disparaissait sous les bois, suivi de ses varlets,
de ses limiers, de ses braques et de ses chiens
courant~, sa voix, portée par le vent, arri1'3il
encore a l'autre parti des &lt;lames el drs cavaliers chargé de lenir le cerf du coté des Bornes; el celle voix, chaude, impérieuse, excilail hardiment les chiens :
- Ha Baul&lt;lc )" va! Appellc ! Appellc !
- Uaulde, ma mye, lá ira!
- Par ici ,·a le ccrf fuynnl 1
- lla lloy-c y va! ha lloysc y va !
- E•coulcl ha! !llyraull le voy!
- Ah! Ah! Fricaultlc, ma bello)! ...

Puis le cor sonnait; Baude, Souillart, Myrault el Fricaulde aboyaient; l'on enlendait
encore M. le Sénécbal :
- lla Souillarl ! lla Jombartl I lla Dnul1le !
Oullrc va, ma m)e Fricaulde... .

Puis la voix se calmait, le cor s'apaisail el
c'était du coté des damcs que U. de Lavergne
embouchait a son tour le cor, excitait les
chiens et piquait des deux.
Soudain, comme il allait un pcu plus de
l'arnnl, loujours le cor en main indiquanl la
marche, il advint que le cerf, leré par M. le
Sénécbal, dépistt!, éperdu, revint tout a coup
sur ses pas, ouvrit le bois de ses cors et fon~a
du colé c,i1 Mme dll Brézé el lI. de La,·ergne
étaienl, a,ec d'autres dames el seigneurs. La,
le grand cerf donna de l'andouiller en avant;
un chien roula, hurlant, le Oanc ou,·erl; il y
eut un cheval Llessé, qui se cabra; les aulces
montures prirenl peur, et, comme on était a
un carrcfour du bois, s'enfuirent avec lcurs
cavaliers, dans diYcrs chemins.
Messirti Pierre de La,•ergne, emporlé par
l'ardeur ou il étail de comballre, s'était jeté
a la suite du cerf et le poursuivait, s'effor~nl de le lourner et de le ramener a Rouvres; mais, voici qu'égaré, pcrdu a son tour
I'écuyer s'embarrassa sur la roule a suivre'.
ll croyait avancer sur Rouvres, mais c'était
sur T1lly qu'il allait. Bientot il s'aper~ut de sa
méprisc, arrela son cheval, inquiet, allentif,
s'effor~nl de surprendre un rappel des chas1. Brno;_. JtaclJIE P1cuos, ibid.,

seurs. Mais, au lieu de l'aboi des meute~, du
déchirement des cuirres, voici que M. de La,·ergne entendil, qui venail il lui, sur la route
íleurie el dans le bois beurcux, au pctil trol
de sa haquenfo a !'amble, Mme de Ilrézé.
Tout, dans les arbres, a ce momcnt, était
pépiant d'oiseau,; la forcl retentissait du
concert
obscur de ses boles; M. de Laverrrne
.,
o
s ecarla un peu, de fa~on a voir sans clre vu
lui-meme; et la haquenée allail dl! son pas
r)lhmé; ses sabots eníoncaienl dans les
mouss('s el dans le, fougcres .... La haqucnée
allail, et, la dame &lt;:hantait :
G1•n1ils g:ilnnts de Franl'c
Qui, en In gucrre, allcz,
Je vous pric qu"il 1·0115 pluirn
Mon ami ~alucr.
Commenl le salucrais
Quand poinl ne le conn,is "!
11 csl bon iJ. co11nailrc :
11 c,t de blanc armé ....

Un, moment aprcs, Pierre l'Apothicaire,
enrnye par M. le Sénéchal, sur la trace du
cerf, au pas étouffé de son grison, arriva daos
la voie de la bcte. Et, de loin, il vil la sénéchalle avcc l'écuyer : lcurs chevaux allaienl
cote a cote; le cavalier, douccment, soulenait
la cavaliere; sa main frémissante enlacait la
chatelaine i1 la Laille; mais il n'y avait pas
que leurs mains el que leurs tailles unies; il
y avait lcurs lcl'res. L'Apothicaire, inquiel,
sournois, l' reil vif, ar reta un peu sa monture;
il observa que ce baiser qu'ils se donnaient
l"un l'autre - l'écuyer avec la sénéchalle avail une durée infinie. Mme de Drézé était
lournéc en sa selle; elle lerai t la t¿Le, renversail la gorge a la faeon que font les colombes; ainsi l'on voyait son beau cou qui
était d'un blanc admir&amp;ble, on voyail sa nuque
1.,londe et chaude, son front empou·rpré de
honte el de plaisir; el, comme M. de Lavergne
était un peu plus grand de taille, il inclinait
la tele, el, il baisait les c:heveux fauves sous
l'escoflion de chasse, il baisait les joues, il
baisait l'arc des yeux el baisait l"arc des lc-vres; mais, la, il s'attarda1t el il scmblait,
de loin, dressé sur sa monture, quelque h. rJi
cbasseur entré dans un wrger qui, de sa
bouche ardente, eul cucilli un fruit pourpre
puis l'eul longtemps E,Ou!é et longt('mps saYouré ...
Leurs ehevaux, avanl que ce baiser cess:il,
les avaient ramcnés sur la Iigne de I\ouvre~ ;
en un moment, Mme la Sénéchalle et son
écuyer íurenl al'ec les autres; mais, comme
ils arrivaient, a cause du lemps perdu, a
galop forcé, ils ~nlcndirent, entre la l.lergerie
el le fief de l'Etendard, un grand bruit de
carnage; ils donncrent de l'éperon en bate et
bienlol il~ vircnl l'élang ou le cerf bauait
l'eau. Toutes les meules étaient la; et les
piqueurs, les varlels, les Yeneurs et chasseurs
aussi étaienl assemblés.
-

Oultrc chiens ! Oullrc, oullre a luy !

criait de loute sa voix M. le Sénécbal. En
meme tcmps l'on put voir que Jacques de
Ilrézé poussait son cheval a l'eau; ainsi il
entra dans l'étang, se porta au-devant du

"-----------------------------------grand cerf forcé; el, landis que Souillarl,
Baude, Jombarl et Fricaulde allaquaienl !'animal en arriere el le mordaient en croupe
cruellement, M. le Sénéchal élevait sa pelite
dague appelée misérico1·de, la plongcait par
deux fois daos la gorge du dix-cors el la rctirail fumante.
A ce momenl meme les trompes sonnerenl
bien haul l'hallali, la forcl relenlit des abois
des chiens, il y cut un long et bcau cri de
joie des chasseurs. Mme Charlolle, dcpuis son
enfance, aux colés de son pere et de son
frcre, les rois Charles et Louis, a,ail assisté
a bien des cbasses; mais, a voir ainsi son
maitre et seigneur qui, dans le beau soleil,
au-dessus de l'étang argenté , élcvait une
dague rougie el, pres de sa victime, entonnait
le triomphe, elle éprouva une horreur sccretr,
un dégoüt instinctif; c'était comme si la
dague, au poing du tha;seur, a,·ant de gliss('r
en sa gaine, ful cntrée en sa gorge a elle el
l'eut írappée aussi; ainsi son sang coulait
comme celui du cerf, il tomhait sur l'étanrr,
·1
C'
1 y formiit des llcurs ardcntes el merveilleuses. En meme tcmps la vie sorlait d'elle ....
Mais, cela n"étail qu'un songe et elle voila
ses yeux.

\'ll
Suite a In partie de chasse
de M. le Sénéchal.
Le tanlol de ce meme jour, l'on chassa aux
marcass~ins el aux sangliers. Cette chassc ful
moins heureuse que celle du matin; la lice
n ,mmée Baudc, qui était tres brave, avait
poursuivi une laie jusque daos sa bauge; die
en recut un co,1p de bouloir si profond que
son flanc, i1 moitié ouvert, saignait abondamment; les varlets la rapporlcrent a Pierre
l'Apotbicaire qui lui mit un baume d'herbes.
Ilaude, comme l'on sait, était lii:e ro)•ale; il
y allait de sa vic; el, cela mil M. le Sénéchal
de méchante humcur.
11 s'ensuivil, en maniere de vengeance, un
grand pillage des bo:s aulour de llouvrcs el,
au son du cor el daos l'aboi des meules, il
ful accompli J'un des plus copieux et des plus
grands massacres qu'onques aienl vus encore
les bords de la Ve~gre. Ainsi que d('S hulins
en hesogne de mcurlre, chicos et chasseurs
fouillcreut lous les fourrés el lous les arbres;
il y cut nombre de betes déconfites a coups
de fleches, arbaleles, dagues, épées et lances;
et, le nombre de celles que Je fer avail nawées et qui se trainrrenl au loin pour mourir était aussi élendu que celui des animaux
aballus en la place. Une curée immense eul
lieu, le soir, aux Oambeaux, daos la cour de
Rouvres; mais, nombre des cbiens des meutes
étaienl sanglants de coups de croes, d'andouillers et de boutoirs; maints chasseurs
avaient recu balafres el blessures; l'aspecl
était sauvage et grandiose de ces hommes en
armes pcnchés, a la lueur des lord1es, audessu, des dépouille, giboieuses; la fumée
du sang et l'odeur fauve des cerfs, des daims
el des sangliers morls réveillercnt l'ardeur

cynégétique. A nouveau l'on percul que M. le
Sénéchal, Loul debout en ses bufíl.3l('rics et
ses bolles de cuir, disait los

en fondant, lui brulait les doigls; son sein,
ballant a toul rompre, montait et descendail
av('c inquiétude et bate sous le m:mlcl de gris
qu'elle avail passé pour venir; mais, on aperDu bcnu mc,ticr M Yenncryc.
cevait l'épaule hlonde el charnue, le bras déPuis, coinme tous étaient altérés, affamé, couverl et ce col de cygne, aussi sl'elte, aussi
et las, il y cut grand et bcau fcstin; le vin hlanc, aussi pur que celui que Mme de Beauté
coula daos les coupes; les varlels ser\'irent avait pu montrer autrefois aux peinlres; son
les ,iandes el les patés; il y cut boussacs de visage altentif contemplait le dormeur avcc
lievres, cuissol, et civets de chenels, ,·enai- une expression de crainle el de Lourment qui
sons de cerís comme il convicnl a des chas- faisait, a la lueur du ílambeau, son regard et
seurs. Apres quoi, quand les hommes el lt•s son visage encore plus magnifiques el plus encbiens se furcnt bien repus, qu'on cut donné ílammés. Mme Charlotte, en &lt;"elle pose
aux chevaux leurs sextiers d'avoine, on s'alla d'anxiélé el de contemplation, daos le désorcoucher.
dre de la nuit, toule coillée des belles bouCe chatcau de Rouvres-sur-\'esgre étail cles dl! sa chevelure répandne autour d'ellr,
J'un de, plus spacieux et des mieux pourrns apparaissail, dans le silence et daos la paix
de tous ceux de la maison de Brézé; chaque de la nuit, encore plus ensor.celanle el encorc
im·ité, écuyer ou bote, )' avail une picce plus belle. Un instanl elle tourna la tele el
ponr dormir, les chevaux y avaient écuries el regarda du coté 011 le miroir lui reOéta son
les chiens les chenils. Mais, le chien Souillart, apparition; il parul que, forte de ce témoile plus vieux, le préféré el le mcilleur des gnage, elle pril alors une résolution décisivc&gt;;
chicns, couchail sur le carrcau en la chambre elle enjamba lestemenl le corps étendu du
des maitres 1 • M. et Mme de BrJzé, précédés bon chien Souillarl, poussa l'h uis el, nou s
de Pierre l'Apolhicaire, mailre h01nme d'botel, dit le vieux cbroniqueur Jean de Troyes, se
armé de Oambeaux allumés, monterent lous re:ira « en une autre chambre ,, 1•
deux en leur cbambre 011 le chien les suivit.
Cette cbambre, « qui estoil [située] auAussilot le chien se coucha; M. le Sénéchal, dessus de celle 011 esloit cousché 1&gt; le Sénéharassé de la grande fatigue de ce jour, s'é- chal 5 eüt pu tres bien s'appeler la chambre
Lendit sur le lit de repos, en armes el loul de Pyrame el Thisbé. Une belle lapisserie de
harnaché; Mme la Sénéchallc avait un second fil des Flandres en couvrait les parois de Las
lit en une chambre voisine; et la, devanl un en haul el, on y pouvait voir, a la lueur du
miroir, elle enlem son mollequiR el son cs- llambeau que Lenait Mme de Brézé, tous les
coffion, sa collerclle el sa gorgerelle; mais, épisodes de ce conle touchant, tissés de haute
elle éLait loujours en lias-de-cbausses et en lisse et de belles couleurs : d'abord Pyrame
colle. Le chien Souillart, élendu a lerre en la el Thisbé vus ensemble; puis Pyrame habillé
premiere chambre, commencait de sommeilJer, son muscau poinlanl sur ses palles étendues; M. le Sénéchal, rompu de tous ~es
membres a cause de cette chasse forcenée a
laquelle il s'étail livré depuis l'aube, allait
dormir a son tour; mais, il ne le fi t point avant
que d 'avoir parlé a Mme Cbarlotle; de rn
cbambre, il s'écria vers la picce 011 était sa
femme qu 'elle eí'i l a venir « couscher aiosi
qu'il esl accouslumé faire en mariage ll.
&lt;i Icelle ll l'entendit, nous disent les Lellres
de 1·émission rédigées plus tard de par le roi,
et, elle « lui vinl dire, qu'elle ne pouvait encore couscher avec lui jusques a ce qu'elle se
ful nectoyé et lavé ses cheveulx 2 ». Dans le
moment qu'elle dit cela elle Yint. vers le lit
daos la chambre ou étail M. le Sénécbal;
mais lui, en chasseur fatigué, avait le front
tourné en la ruelle, du colé du mur, et il ne
put conlempler a quel poinl cellc femme qui
étail sienne, mi-nue, ses beaux cbeveux défaits répandus sur son dos, ses épaules et
jusque sur son sein, étail fascinatrice el merveilleuse. Toul ce qu'il pul trouver a dire, ce
grJti.í. el JJ11/Jsti.;11t chitn justicitr to11Jil a·,111
fut : « Bien• ,, Apres quoi ses poings s'al- Lttrai/,
rtnverSJ lt miserJble et l11i e11/ 011,J /ts
longilrt·nl devanllui, sa tete s'inclina, ses yeux
c.-ocs á:ins la gorgt. (Pa¡rc •~ .)
se fermerent el il lomba en sommeil subit.
Mme la Sénécballe r esta un instant ainsi a
contempler mcssire Jacqucs de Brézé. Sa en cbasseur el Thisbé en pelerine, allanl en
main Lenait loujours le ílambeau, dont la cire, al'anl d'cux, chacun de son coté; l'arril'ée de
1. Coucher tlc,lans sa chamhre p1·i•, du fcu chnu 1lcment. ...
Les Dit; c/11 bou chim S011il/a1·l.'

2. /,elll'ts tlt rémission ¡1ot1r Jacques de llré:.é,
conile de Jlaultn·ier (publii!cs par ~l. Doucl J'Arq :
Bibliothequc de l"Ecolc rlcs Charles, tome X. ¡

M JlDJl.ME

DI; BJ{ÉZÉ - - ~

Thisbé par-de,·anl la lionne du déscrl, sa fui te
et sa crainle; en fin l'advenue, le désespoir el
la morl de P)Tame; et puis, en un panneau
de tissu encore plus beau et plus arachnéen,
étaienl figurés, sous un mürier des mieux
faits et des plus feuillus, Pyrame et Thisbé
confondus dans la morl. l[me de Ilrézé tiul
son Oambeau de résine élel'é un momenl devant elle; puis, elle demeura la a considérrr
ces héros de l'amour enlacés dans le sommeil
funebre et voluplueux. Et, comme elle en
était, les ycux agrandis d'allenle et d'admiration, a les conlemplcr, il lui sembla que le
pJnneau ou Pyrame élail tissé de haute lisse
s'ouvrait par le milieu el que la figure pcinle
entrait en mouvemenl, marchait dan, la piece
et n-nait a elle. Cette figure étail pale et elle
élait belle; elle était vclue en éculer, avait
toque de velours, pclil justaucorps, bolles et
ceinlure de &lt;:hasse; et il apparaissait que
c'étail un damoiseau agréablc, éperdu de passion et de respect, qui ouvrail les bras en
adoralion et qui suppliait, en joignanl les
mains el lendanl les levrcs.
Un peu plus haul encore Mme de Ilrézé
éleva son flambeau vacillanl; puis elle eut un
recul et faillit tomber, prete a crier de bonheur et d'exaltalion. Le Pyrame qui était dcvanl elle étail ll. de Lavergne. Ocpuis un bon
momcnl il était la a l'atlcndre, el, comme
tout d'u11 coup elle était apparuc, mi-nue
sous sa rc,bc el fo llambeau a la main, il
avail jailli de l'ombre el s'était monlré.
D'un g~sle prompl et hardi il vint au-dcvanl d'elle, enleva le ílamLeau qu 'elle tenail,
le posa de fa~on a ce que la llammc inondat
le lit de rn lumicre; cela fait, M. de Lavergne
attira lime de Ilrézé a fui. A demi pamée, se
pouvanl tenir a peine, elle lomba entre Sl s
bras; el, la seulement, il vit l'exaltation de
la face de celle íemme, il vit son front animé
d'ardeur, ses yeux qui brillaienl d'une Oamme
sourde, celle boucbe qui allait jelcr un cri
éperdu. Encore qu'il fút homme brave et
bien atrempé il redoutait tout de la nuit; Je
moindre bruit pouvait lrahir sa présence dans
cette cbambre a une pareille heure; aussi, se
penchanl sur Mme Charlollt&gt;, il posa sa bouche sur sa Louche; ainsi il sembla qu'il
étoullal de ses baisers et qu 'il bíit de ses
levres ce cri qui \'enait d'elle et montail de
son creur.
Sous la chaleur des levres el la domination
du regard supplianl de l'écuyer, il parut que
Mme Cbarlolle entendit l'avertissement que
son amanl lui avait donné; lentement ses
bras se détendirent, sa face el ses yeux
s'apaiserent; sa voix ne fut pas plus éleYée
qu'un soufíle; elle disait, d'un accent qui
étail un murmure enlendu a peine :
- Dieu donne le bonsoir a mon tres doux
ami. ...
Alors il commenca de lui baiser les mains ;
apr~s les mains il baisai l les bras; apres les
bras il baisait l'épaule :
- Ah! Charlolle, disait-il ardemment.
3. l bid.
TRon.s : Cluouique sca11tlale11se.
5. Lett1·es de rt!111üsio11 (ibid. 1.

.i, JEAS nE

�111STOR._1.Jf.

----·-----------------------------------~

Ah! Cbarlotte m'amour.... Cbarlotle m'amif' .... Cbarlotte m'aimez-vous?
Elle répondai t :
- Je vous aime, mon doux sire ....
U commenya de jouer avec ses cheveux
dispersés autour d'elle el qui formaient, aulour de sa gorge et de ses bras, un collier et
des anneaux d'or; et ces cbeveux si beaux, si
longs, si fins et si parfumés il n'en eut pas
fi ni de les toucher, de les sccouer el de les
respirer.
... Ce qu'en secret faisons
Quand entre nous deulx nous jouons,

ainsi que Mme Diane de Poitiers le dira plus
tard au roi Henri II, Messire Pierre de Lavergne et Mme de Br~zé l'allaient bienlot entrepreodre; c'est dire assez qu'ils allaienl
jouer et folatrer encore plus fort. C'est ce qui
advint dans l'instanl que M. de Lavergne,
allirant l\lme de Brézé, la courba a moitié
sous ses levres. - « M'amie eles-vous
mienne? » disait en meme temps l'écuyer
d'nne voix qui était la plus douce du monde.
- &lt;! Je suis votre, mon doux sire, prenezmoi, » répondait, toute pale de crainte et de
plaisir, Mme de Brézé.
Mme de Brézé et M. Pierre de Lal'ergne en
étaient ainsi a deviser d'amour, quand, dans
le pesant silence de ce chateau endormi, ils
percurent, tout contre la porte, comme un
frólement d'etre. II parut que Mme de Brézé,
la premiere, l'entendit; d'un bond, elle fut
hors des bras de ~f. de Lavergne, courut
toute folle au-devant de !'huis; et la, comme
elle vit un verrouil, d'un coup elle le poussa;
mais en vain tendit-elle l'oreille, en vai n
M. de Lavergne écouta-t-il a son tour! La
nuit étai t plus lourde, les ténebres plus
épaisses; aucun mouvement, aucun souffie
ne venaient, jusqu'a eux, des chasseurs, des
chevaux et des chiens endormis dont le chatean était peuplé. Longtemps, longtemps ils
écouterent; et il n'y avait d'autre bruit autour d'eux que celui de leurs cceurs ardents
qui battaient d'un meme et d'un seul amour.
La &lt;( mye-nuyt » vint qui s'annonca, audessus de Rouvres, par douze coups bien
timbrés et sonores.
C'e,t le moment que choisit l'etre dont
Mme de Ilrézé et ~f. de Lavergne avaient
percu le frólement contre !'huis de la petite
chambre de Pyrame C't Tbisbé. Cet etre qui était le gf'ul avec les amants qui ne dormit poinl a Rouvres cette nuit-la - se coula
tóut doucement du coté de l'élage ou éLait le
Sénéchal; la, il souffla un peu et se recueillit
comme un homme que le poids de la veoge:mce et de la haine oppressc au point de
l'étouffer. Enfin il se remit et il commenca
contre l'huis a graller prudemment av~c ses
ongles. Le chien Souillart faisait, comme
chaque nuit, bonne garde autour du Sénéchal; il se dressa au bruit et gronda assez
haut pour que ~l. de Brézé, tiré en sursaut
de son sommeil, entendit. Dflja M. le Sénéchal, qui était Lout babillé el vétu en chasse,
avail le poing sur sa dague; il était deboul a
moilié et disait, le ton assez menacant : -

&lt;( Qui va la? » &lt;! Messire, c'est moi, »
répondait l'homme a travers la porte.
Messire Jacques de Brézé, a ces mots,
reconnul que c'était Pierre l'Apothicaire. 11
en concut aussilot une crainte alfreuse, car
il savait bien, le connaissant assez, que l'Apothicaire ne pouvait se présenter a lui, de
telle sortc et a la &lt;! mye-nuyt », que pour has
message et male nouvellc.
&lt;! Entre! lui dit-il durement, entre!
Et que me veux-tu? » L'autre entra avec précaution portant une petile lanterne sous sa
cape; et la maigre lueur que cette llamme
jelait était si tremblante que le visage de
l'Apolhicaire en était encore plus blafard et
encore plus laid. Le chien Souillart, r¡ui flairail le drole depuis Ionglemps et ne l'aimait
pas, bondit de son coté; mais Messire Jacques
de Brézé, de la voix, apaisa son chien. Alorg
l'Apothicaire s'avanya un peu, glissa un reil
obligue du cóté de l'autre chambre oü Mme de
Ilrézé eut du etre et dit seulement a M. le
Sénéchal : - « Mme Charlotte, Messire, estdle point en son lit? »
M. le Sénécbal arracba la lanterne que son
serviteur tenait au-devant Iui, l'éleva a hauteur de ses yeux, mais, dans le pelit cabinet
de sommeil ou il regarda, il vit que le lit
était vide; seul le miroir ironique reíléta son
visage. Alors, ce fut comme s'il commencait
de mourir ; un nuage passa sur ses yeux, sa
main glacée se crispa au pommeau de son
arme; il faillit tomber; mais il était homme
rude et non couard; un moment passé, il se
maintint, se redressa, saisit a le briser le
bras de l'Apothicaire : - !( Allons, parle!
parle! Dis-moi, ou est-elle? i&gt; L'autre blemit
sous l'étreinle forcenée; mais il parut que la
joie de lenir son ennemi l'emporLat encore
sur sa doulcur; il sourit de l'air cauteleux
des fourbes, et, de la voix la plus basse qu'il
put, il prononca ces seuls mots : - « Messire, elle esl avec l'écuyer; ils sont couchcz
ensemble en ung lit; ils font adultaire '. Jl
M. le Sénéchal, a ces mots, poussa un cri
rauque et sourd, un cri dti bete blessée en
la chasse, lacha le bras du valet, demeura
appu¡-é un moment au mur, comme fou el
comme assommé; ses traits, horriblemeut
convulsés, rcndaient sa face elTrayante; son
regard, tel qu \m regard de démenl, regardait fixement a terre, étonné de tant de
cboses et, dans tant de ténebres, des iuille
vacillanles petitcs lucurs de la nuit. Ainsi
M. le Sénéchal pensa un momentaranl d'agir;
puis, d'un coup vil' et rnccadé, il frappa du
poing son ceinturon de cuir; les lames de la
daguc et de l'espadon rendirent un son clair
de méla[, jeterent comme un aigre et froid
appel au meurtre et a la vengeance. Et ce
son qui percait la nuit, ce signa! de l'acier
qui bat en sa gaine, acbeverent de porler
completement Messire Jacques de BrézJ a
grande ire et a grand douloir. D'un coup plus
prompt que l"éclair il tira du fourreau son
haut espadon de bataille, puis mu de furie et
gonLlé de male rage autant que s'il eu.t cherché a bouler du bois un cerf, il se jeta hors

l. Lettres de i·émissw1l {ibid. ).

de sa chambre et monta l'étage. Le chien
Souillart suivit en courant, l'oreille dressée,
grondant, l'ceil allumé, les croes hors de la
gueule; et l'Apothicaire suivait en toute bate
le chien et le Sénéchal; et sa petite lanterne
ardait en sa main !
Cela causa un grand et terrible fracas; le
chatean, comme pris d'assaut par un ennemi
nocturne, résonna dºun lumulte de pas et
d'épées; les écuyers, botes, varlels et veneurs
tirés du sommeil profond ou ils étaient, sortirent des portes mi-vetus, qui portant dt'S
armes et qui des Ilambeaux ....
Mais, déja M. le Sénécbal, monté a l'étage,
était parvenu a la chambre de Pyrame et de
'fhisbé; d'un rude coup d'épaule il bouta
(t l'uys de ladite chambre qui était fermé au
dedans i&gt;'; et la il vit Mme Cbarlotte et M.
de Lavergne. Craintive, alfolée, toute secouée
par la bonte et par l'épouvante, Mme de Ilrézé
s'é1ail coulée, mi-nue et tremblante, entre le
lit et le mur de haute lisse; pour M. de
Lavergne, l'habit en désordre, mais calme et
en grande bravoure, il s'était jeté, pour défendre sa maitresse menacée, au-devant meme
de l'assaillant. Mais, a peine eut-il le temps
de lever un bras pour parer; M. ,le Sénécbal,
qui pour lors n'était plus homme mais bete
fauve et sauvage hurlant a grands cris, se
rua l'espadon au poing; il en élcva la lame
au-dessus de M. de Lavergne el la, disent les
Lettres de 1·émission, il lui en &lt;, bailla plusieurs coups tant d'estoc que de taille J&gt;.
M. de Lavergne lomba le front en avant el
le sang coulait de lui comme la pluie coule
du ciel en l'orage; et il fallait voir que M. le
Sénéchal besognait du fer avec lanl de fracas
que la tete de l'écuyer resta a peine appendue
a son col. A cette vue, la plus épouvantable
de toutes celles qui puissent etre olfertes a
une amante, un cri déchirant jaillit de la
poitrine de ~lme Charlot te. Dressée, blanche
et nue, entre la couche et la tenturn, elle joignait ses beaux bras en avaot et elle suppliail
son bourreau a mains jointes. - &lt;! Par saint
Jean ! )) disait-elle; (( par saint Jean ! »
C'était le mot dolent, le mot pieux, l'appel
des cieux, l'appel des anges, le mot que
son pere Charles VII poussait en avant des
Anglais quand il allait les jetant hors du
royaume, entre M. Dunois et Mme Jeanne
d'Arc. - « Par saint Jcan ! J) Mais ce mol,
cet a ppel, ce cri ven u de tout un passó de
gloire et de grandeur, ne parvint que comme
un sarcasme au front du meurlrier. &lt;( - Ah!
batardc! criait-il ! füHarde ! Ilalarde 1 )) Et ce
mot de batarde, il le jetait duremcnt, aprement, ainsi qu'un outrage. U avanyait en
meme temps; il élait fou, il était ivre et il
levait toujours son fer. Alors, elle joignit a
nouveau les mains et tomba a geooux entre
la haute couche et le tapis des F!andres. Elle
s'était, écrit dans son vieux style rude et poignaot, le cbroniqueur Jean de Troyes, &lt;! mucée
dessoubz la couste d'un lit )). Mais rien ne
pouvait plus apaiser M. le Sénéchal. En vain
~lme Charlotte pleurait-elle et gémissait-elle;
en vain disait-elle des mots si beaux, si
2. Le/tres de rémission (ibill.).

MJtDJt.ME DE

'

bumbles et si dolents que c'était grand'pitié
de l'entendre; Messire Jacques de Brézé était
sourd aux !armes, sourd aux plaintes et aux
prieres. Tout armé, il se je_ta au t_ravers ~u
lit et, dil Jean de Troyes, « 11 la prrnl et lira
par le brás a terre, et en la tirant a has, lui
bailla de !adiete espée au lravers d'entre les
deux épaules, et puis, elle descendue a terre,
elle tomba a deux genou!zt J). Tout autre,
daos ce moment, a la voir si belle et douce,
nue en ses cheveu'{ d'or et toute blanche a
caus~ de la vie qui commencait de la quittcr,
en eut eu pitié et respect; mais, M. de Brézé
non pas; il.ne voyait plus, n'entendait plus
que sa vengeance; en vain, en un dcrnier
appel de tout son ctre b~mb_Ie et conv_ul~é,
cria-t-elle ce seul mol: Miséncorde 1Lm tira
sa petite dague qui avait ce nom aussi e~,
comme il eut fait a une biche en la chasse, il
lui en donna daos la gorge.
Mme de Brézé poussa un rale alfreux a
geler le sang dans les veines du plus éprouvé
homme de guerre et lomba sur le dos. Alors
le meurtrier, comme si tout ce carnage l'ef1t
excité plus encore, mécontenl de sa dague,
brandit l'espadon au-dessus de Mme CharloUe
et lui en bailla a nou1eau lrois ou quatre
grands coups dont l'un, fort brutal_, fendit
l'un des seins encore chaud des ba1sers de
l'amour.
l. JE,~

nE

Tnores : Chro11ique sca11dale11se.

Ceux qui avaient vu cela, jetés a !'extreme
de l'horreur, avaient ,·ite fait de s'enfuir; et,
quand ~[. de Brézé, pour la derniere fois, eut
relevé son épée et commencé de tourner les
yeux daos la chambre, ne voyant et n'entendant plus personne autour de lui, il se sentit
pret de trembler et de défaillir. Le ílam~ea~,
a demi consumé, qui brulait encore, Jeta1t
sur les bauls murs les sursauts mourants de
sa lueur; le tapis de fil des Flandres prenait,
aux yeux troublés du misérable, un aspect
élrancre; il y avait comme un etre fatal et
singulier qui sorlait du mur, qui passait pres
des corps et qui venait a lui ainsi que du fond
d'un palais ou du fond &lt;l'un sépulcre. Et ce
vieillard élrancre
avail chapel d'images,
patee
•
•
nótre de boí, dur, cape de lame et mauva1s
houseaux; le lis royal de France brillait sur
son babi L· mais ce lis fanlasti,1ue et comme
'
.
.
aurandi était moins percant, m01ns a1gu el
:oins vif que le regard du vi !illard. Ce
regard, jailli comme du feu, Messire Jacques
de Ilrézé le sentait, le percant de sa lueur,
comme un fer de bourreau. A cet aspect nouveau de l'homme infernal, M. le Sénéchal
recula; ses jambes commencerent a fiéchir,
sa main lremblante s'ouvrit; son espadon
glissa · lui-meme allait tomber; mais, a ce
mome~t la vision du vieillard s'él'anouit; et,
au lieu du vieillard, M. le Sénéchal, a qui la
fureur et le meurtre avaient tourné la tete el
1

B~iZÉ --~

brouillé les esprits, apercut un grand et beau
chien hérissé, l'orcille droite, la patte haul~,
la gucule tout ouverte et de qui les yeux lu1saient comme les yeux des loups. - &lt;! Ah!
Souillart ! Ah ! Souillarl ! Oullre chien! )l
criait, en paroles démentes, comme s'il c~t
reconnu son chien et compagnon, M. le Sénechal. Mais le chien bondit, passa sans le loucher &amp;t fut hors de la piece. M. de Urézé le
suivil, éperdu, balbutiant, les bras joinls devant lui le re()'ard détourné des cadavres. El
la dan; le co;ridor, les valets terrifü:s attend¡ient le ílambeau au poing; parmi eax il y
en av;it un, qui était mallre d'botcl et dis~imulait en de,sous son mantean, une pellle
lanter;e. C'étail Pierre l'Apolhicaire. Le grand
et fanta~tiq ue chien justicier, comme _s'il l'eut
reconnu a son ombre, ainsi qu'il avátt accoutumé de faire en avant des beles, cut un
mornent d'arrel; puis, sa gueule '.crrible
s'ouvrit encore plus grande, son dos s arqua,
ses flanes se creuserent, ,es palles rn tendirent; enfin, il bondit d'un Lrait, renversa
le misérahle, le maintint rudcment de son
étreinte; et, comme l'aulre bauait I'air de
ses bras, le chien lui enfonca les croes en la
gorge.
.
L'Apothicaire poussa une courte p!amte;
ses bras écartés relomberenl d'un brmt sec;
le chien releva la Lete et rien ne bougea
plus ....
ED)IOXD

(lllustrations de CONRAD.)

PILO~.

(A suivra.)

Le salon de la duchesse de Richelieu

Madame de Richelieu 1 , saos bieos, sans prendre garde a sa lég~reté _nalurelle; car il
et se dégouta1t facilement. ~!adame
bcauté, sans jeunesse, et meme sans bca_u- s'en.,ouait
e
•
'
coup d'esprit, avait épousé par son savo1r- de Maintenon m'a dil que se~. amis _s apercefaire, au grand étonnement de toute. la &lt;:º_ur Yaieot méme de la place qu lis ava1enl dans
et de la reine mere, qui s'y opposa, 1hér1t1er son creur par celle que leurs porlraits occudu cardinal de Richelieu, un hommc revetu paieot dans sa chaml..ire; Au _co,mm,enc~~e~t
des plus crrandes dio-nités de l'Étal, parfaile- d'une connaissance et d une idee d amJ11e, 11
"
o
.
ment bien fait, et qui, par son age, anra1t pu faisail aussitot peindre ceul( qu'i( croyail
etre son fils; mais il élait aisé de s'emparer aimer les mettait au chevet de son ht, et peu
'
1 ' d'
de !'esprit de M. de füchelieu : avec de la a peu ils cédaient lcur pace_ a ?ulr_es, reculaientjusqu'a
la
porte,
gagna1~nl
ant1c~ambre
douceur et des louanges sur sa figure, son
el
puis
le
grenier,
et
en
fin
1I
nen
éta1t plus
esprit et son caractere,_ il _n'y av~it ríen qu'on
question.
ne put oblenir de hu; 11 falla1l seulemenl
l\fadame de Richelieu continua, apres son
mariao-e a ménager les faiblesses et a sup1. Ann~-,rarguerile d'Acig,!é, filie de Jcan-Lcon~rJ
d '.\cigné, comlc de Grand-~o,s, ~orlc_cn 1~08 .. (-~?,t.e
porte/&gt; I~s capriccs de M. son mari_; elle le
de l'oltaire. ) Suirnnl plu~1curs,_luslor1cns, .'! s agn ~•l
voyait se ruiner a ses yeu~ par s?u Jeu e_t sa
de Annc Poussard d e l•'ors de 1 ~gcan, ~1ar1ce en pi C·
miércs noces au frérc du marcc!1al d Al~rcl, et en dépense sans j amais en fai re para1Lre un rnssecr,ndcs noccs au duc de llichchcu, pcl1l-neYcu du
tanl de maul'aise bumeur. L'un et l'autre
cardinal.

!

avaient du gout pour les gens d'esprit, et ils
rassemblaient chez eux, comme le maréchal
d' Albret, ce qu'il y avait de meilleur a Paris
en hommcs et en femmes; et c'était a peu
pres les memes gens, cxceplé que l'abbé
Testu, intime ami de madame de l.1ichelieu,
dominait a l'hótcl de Richelieu, et s'en croyait
le Voiture. C'était un homme plein de son
propre mérite, d'un savoir médiocre, et d'un
caraclere a ne pas aimer la contradiction :
aussi ne gou.tait-il pas le commerce des hommes; il aimait mieux briller seul au milieu
d'un cercle de dames, aux.:¡uclles il imposait,
ou qu'il llaltait plus ou moins, selon qu'ellcs
lui plaisaient. U faisait des vers médiocres,
et son stile était plein d'aolitbeses et de
pointes.
Le commerce de l'abbé Testu aYec les femmes a nui a sa forlune, el le Roi n'a jamais

�;e:::-:::-=---==-..:,_-_=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=--=-==-:::-:::-.::~..-::- ..;:::==========::::::;~::==,:
_

111ST0~1.ll.- - - - - , . - - - - - - - ~ - - - - - - - - - - pu se résoudre a le faire évcque. Je me sou- Mainlenon au plus haut point de sa faveur; Lel de Richelieu, qui ne donnat égalemenl
viens qu'un jour madame d'lleudicourt parla
en sa faveur; el, sur ce que le l\oi luí di l
qu'il n'étail pas assez homme de bien pour
conduire les aulres, elle répondit : « Sire, il
allcnd, pour le devenir, que Votre Majeslé
l'ai fait éveque. ))
Madame de Coulaoges, fcmme de celui qui
a tant fait de chansons, augmentail la bonne
compagnie de !'hotel de Richelieu. Elle aYail
une figure el un esprit agréables, une conversalion remplie de traits vifs el brillanls;
et ce style luí étail si nalurel, que l'abbé
Gobclin dit, apres une confession générale
qu'elle lui avait faite : « Chaque péché de
cclle dame est une épigramme. » Personne
en clfet, apres madame Cornuel, n'a plus dit
de bons mots que maclame de Coulanges.
M. de Barillon, amoureux de madame de
Mainlenon, mais mahraité comme amant et
forl estimé comme ami, n'était pas ce qu'il y
avail de moins bon daos celle société. Je ne
l'ai ni r¡u'au relour de son ambassade d'Angleterrc, aprcs laquelle il lrouva madame de

el, comme il vil un jour le Roi el toute la
cour empressés aulour d'elle, il ne put s'empccher de dire tout haul: « Avais-je grand
torl? » )fais, piqué de ne la pouvoir aborder,
il dit aussi un aulre jour, sur le rire immodéré et le bruil que faisaienl les dames qui
étaient avec elle : « Comment une personne
d'autant d'espril et de gout peut-elle s'accommoder du rire et de la bavarderie d'une
r~création de couvent, telle que me parait la
conversation de ces dames~ » Ce discours,
rapporlé a madame de Mainlenon, ne lui déplut pas: rlle en sentit la véritr.
Le cardinal d'Estrées n'était pas moins
amoureux dans ce temps donl je parle; el il
a fait pour madame de ~Jaiolenon beaucoup
de choses galantes, qui, sans loucher son
creur, plaisaient ason espri l.
M. de Guilleragues, par la constance de
son amour, son esprit, et ses chansoos, doit
aussi lrouver place daos le catalogue des
adoraleurs de madame de Maintenon : enfin
ie n'ai rien vu, ni rien cntcndu dire de l"ho-

une haute opinion de sa verlu et de ses agrémenls.
füdemoiselle de Pons, depuis madame
d'Heudicourr, el mademoiselle d'Aumale,
depuis madame la maréchale de Schomberg,
avaient aussi leurs amants déclarés, sans que
la réputation de celle derniere en ail recu la
moindre alleinte; el si l'on a parlé dilféremment de madame d'Heudicourt, c'esl qu'on
ne regardait pas alors un amour déclaré, qui
ne produisail que des galanleries publiques,
comme des affaires dont on se cache, el dans
lesquelles on apporle du mystere.
Madame de Schomberg étail précieuse;
mademoiselle de Pons, bizarre, nalurelle,
saos jugement, pleine d'imaginalion, toujours nouvelle el divertissanle, lelle cnfin que
madame de Maiotenon m'a dit plus d'une
fois: « Madame d'lleudicourt n'oune pas la
bouche sans me faire rire; cependant je ne
me souviens pas, depuis que nous nous connaissons, de lui a voir enlendu dire une chose
que j'eusse voulu avoir dite. »
i\1AOAME DE

LA VIE DE

p ARIS

sous L' EIIPIRE, -

LE TRÁINEAU o ' RIVER (18 1o) . -

"LisEz-Moi" tt1sroR1Que

.,

Est~mpt de

DE SAINTE-HÉLEN E AUX INVALIDES

CAYLUS.

D EBUCOURT.

J· TALLAN OIER
LIBIWRu:

lLLUSTRÉE

LE

RETO UR

EN

FRANCE

7.5, R ui;; DAREAU, 75
PARIS

(xtv• arrond'.)

�</text>
                </elementText>
              </elementTextContainer>
            </element>
          </elementContainer>
        </elementSet>
      </elementSetContainer>
    </file>
  </fileContainer>
  <collection collectionId="430">
    <elementSetContainer>
      <elementSet elementSetId="1">
        <name>Dublin Core</name>
        <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
        <elementContainer>
          <element elementId="50">
            <name>Title</name>
            <description>A name given to the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="560764">
                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="41">
            <name>Description</name>
            <description>An account of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="560765">
                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
        </elementContainer>
      </elementSet>
    </elementSetContainer>
  </collection>
  <itemType itemTypeId="1">
    <name>Text</name>
    <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
    <elementContainer>
      <element elementId="102">
        <name>Título Uniforme</name>
        <description/>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563439">
            <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="97">
        <name>Año de publicación</name>
        <description>El año cuando se publico</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563441">
            <text>1910</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="53">
        <name>Año</name>
        <description>Año de la revista (Año 1, Año 2) No es es año de publicación.</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563442">
            <text>1</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="54">
        <name>Número</name>
        <description>Número de la revista</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563443">
            <text>25</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="98">
        <name>Mes de publicación</name>
        <description>Mes cuando se publicó</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563444">
            <text>Diciembre</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="101">
        <name>Día</name>
        <description>Día del mes de la publicación</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563445">
            <text>5</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="100">
        <name>Periodicidad</name>
        <description>La periodicidad de la publicación (diaria, semanal, mensual, anual)</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563446">
            <text>Quincenal</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="103">
        <name>Relación OPAC</name>
        <description/>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563461">
            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
    </elementContainer>
  </itemType>
  <elementSetContainer>
    <elementSet elementSetId="1">
      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
      <elementContainer>
        <element elementId="50">
          <name>Title</name>
          <description>A name given to the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563440">
              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1910, Año 1, No 25, Diciembre 5</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="39">
          <name>Creator</name>
          <description>An entity primarily responsible for making the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563447">
              <text>Tallandier, Jules, Creador</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="49">
          <name>Subject</name>
          <description>The topic of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563448">
              <text>Francia</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563449">
              <text>Historia</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563450">
              <text>Memorias</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563451">
              <text>Crónicas</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563452">
              <text>Publicaciones periódicas</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="41">
          <name>Description</name>
          <description>An account of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563453">
              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="45">
          <name>Publisher</name>
          <description>An entity responsible for making the resource available</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563454">
              <text>Jules Tallandier Editor</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="40">
          <name>Date</name>
          <description>A point or period of time associated with an event in the lifecycle of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563455">
              <text>05/12/1910</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="51">
          <name>Type</name>
          <description>The nature or genre of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563456">
              <text>Revista</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="42">
          <name>Format</name>
          <description>The file format, physical medium, or dimensions of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563457">
              <text>text/pdf</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="43">
          <name>Identifier</name>
          <description>An unambiguous reference to the resource within a given context</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563458">
              <text>2020552</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="48">
          <name>Source</name>
          <description>A related resource from which the described resource is derived</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563459">
              <text>Fondo Alfonso Reyes</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="44">
          <name>Language</name>
          <description>A language of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563460">
              <text>fre</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="86">
          <name>Spatial Coverage</name>
          <description>Spatial characteristics of the resource.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563462">
              <text>París, Francia </text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="68">
          <name>Access Rights</name>
          <description>Information about who can access the resource or an indication of its security status. Access Rights may include information regarding access or restrictions based on privacy, security, or other policies.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563463">
              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="96">
          <name>Rights Holder</name>
          <description>A person or organization owning or managing rights over the resource.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563464">
              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
      </elementContainer>
    </elementSet>
  </elementSetContainer>
  <tagContainer>
    <tag tagId="36452">
      <name>Docteur Max Billard</name>
    </tag>
    <tag tagId="36451">
      <name>Duc de Noailles</name>
    </tag>
    <tag tagId="36397">
      <name>Frédéric Loliée</name>
    </tag>
    <tag tagId="36444">
      <name>Henry Roujon</name>
    </tag>
    <tag tagId="36453">
      <name>Paul Peltier</name>
    </tag>
  </tagContainer>
</item>
