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                  <text>;e:::-:::-=---==-..:,_-_=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=-=--=-==-:::-:::-.::~..-::- ..;:::==========::::::;~::==,:
_

111ST0~1.ll.- - - - - , . - - - - - - - ~ - - - - - - - - - - pu se résoudre a le faire évcque. Je me sou- Mainlenon au plus haut point de sa faveur; Lel de Richelieu, qui ne donnat égalemenl
viens qu'un jour madame d'lleudicourt parla
en sa faveur; el, sur ce que le l\oi luí di l
qu'il n'étail pas assez homme de bien pour
conduire les aulres, elle répondit : « Sire, il
allcnd, pour le devenir, que Votre Majeslé
l'ai fait éveque. ))
Madame de Coulaoges, fcmme de celui qui
a tant fait de chansons, augmentail la bonne
compagnie de !'hotel de Richelieu. Elle aYail
une figure el un esprit agréables, une conversalion remplie de traits vifs el brillanls;
et ce style luí étail si nalurel, que l'abbé
Gobclin dit, apres une confession générale
qu'elle lui avait faite : « Chaque péché de
cclle dame est une épigramme. » Personne
en clfet, apres madame Cornuel, n'a plus dit
de bons mots que maclame de Coulanges.
M. de Barillon, amoureux de madame de
Mainlenon, mais mahraité comme amant et
forl estimé comme ami, n'était pas ce qu'il y
avail de moins bon daos celle société. Je ne
l'ai ni r¡u'au relour de son ambassade d'Angleterrc, aprcs laquelle il lrouva madame de

el, comme il vil un jour le Roi el toute la
cour empressés aulour d'elle, il ne put s'empccher de dire tout haul: « Avais-je grand
torl? » )fais, piqué de ne la pouvoir aborder,
il dit aussi un aulre jour, sur le rire immodéré et le bruil que faisaienl les dames qui
étaient avec elle : « Comment une personne
d'autant d'espril et de gout peut-elle s'accommoder du rire et de la bavarderie d'une
r~création de couvent, telle que me parait la
conversation de ces dames~ » Ce discours,
rapporlé a madame de Mainlenon, ne lui déplut pas: rlle en sentit la véritr.
Le cardinal d'Estrées n'était pas moins
amoureux dans ce temps donl je parle; el il
a fait pour madame de ~Jaiolenon beaucoup
de choses galantes, qui, sans loucher son
creur, plaisaient ason espri l.
M. de Guilleragues, par la constance de
son amour, son esprit, et ses chansoos, doit
aussi lrouver place daos le catalogue des
adoraleurs de madame de Maintenon : enfin
ie n'ai rien vu, ni rien cntcndu dire de l"ho-

une haute opinion de sa verlu et de ses agrémenls.
füdemoiselle de Pons, depuis madame
d'Heudicourr, el mademoiselle d'Aumale,
depuis madame la maréchale de Schomberg,
avaient aussi leurs amants déclarés, sans que
la réputation de celle derniere en ail recu la
moindre alleinte; el si l'on a parlé dilféremment de madame d'Heudicourt, c'esl qu'on
ne regardait pas alors un amour déclaré, qui
ne produisail que des galanleries publiques,
comme des affaires dont on se cache, el dans
lesquelles on apporle du mystere.
Madame de Schomberg étail précieuse;
mademoiselle de Pons, bizarre, nalurelle,
saos jugement, pleine d'imaginalion, toujours nouvelle el divertissanle, lelle cnfin que
madame de Maiotenon m'a dit plus d'une
fois: « Madame d'lleudicourt n'oune pas la
bouche sans me faire rire; cependant je ne
me souviens pas, depuis que nous nous connaissons, de lui a voir enlendu dire une chose
que j'eusse voulu avoir dite. »
i\1AOAME DE

LA VIE DE

p ARIS

sous L' EIIPIRE, -

LE TRÁINEAU o ' RIVER (18 1o) . -

"LisEz-Moi" tt1sroR1Que

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DE SAINTE-HÉLEN E AUX INVALIDES

CAYLUS.

D EBUCOURT.

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PARIS

(xtv• arrond'.)

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TALLANDIBR, émTEUR.. -

JULES

Sommaire du

75, rue Dareau,

26~ fascicule

f
(20

Décem/Jre 19 10

A

MAJTRESSES DE ROJ S
Maitresses de Rois : Oabrielle d'Estrées.
La. du&lt;:hesse d'Orléaos. . . . . . . . . . .
Memo1res .. . . . . . . .
L'Exode des üirondins . .
Le régiment des Ouides . .
Le mystere de Nuremberg.
Sauvé de la potence . .

P.11·1, lle SA1,;r- Y 1cro~.
.\l•• OU IIA L"SSET • . • .
liÉNÉRA L DE i\lARBOT ·
L ouvrn • • . • . . .
.\IARQt·rs DE i\lASS L
J rLES IIOCIIE.
SAINT· F OIX . .

49
.So
51
58
61

6U

YICTOR

lleco ... .

G_ LEXOTHE

... .
F11A:--&lt;.:1SQt;E SAt&lt;l;EY
EDllOND PJLON • . .

ILLUSTR.ATIONS
D'APRts LES TABLEAUX, DESSINS ET ESTAMPES Dh ;

Par Paul de SAINT-VICTOR.

DE S,\IXTE-HÉL l~~E AUX I ~Y.\LIDES

v_.

LE RETOL'R E:,¡- FHANC8
D ESSJ,&lt; DE LE:,1¡;DE (18.¡o)

Copyright by Tallandier 1910.

partout

'' LISEZ=MOI ''

Paraissant
le 10 et le 25

7

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
-- SOMMAIRE du NUMÉR.0 128 du 25 décembre 1010 --

HISTORIA

LA ROBE DE LAINE

Roman, par Henry BORDEAU~
.
..
Le moriat' de Xaiotrailles. - Jos,·-\IARIA l'E II ERbDIA ..Le Lit: - J\NOJ?~
TIÍEl'Rl8T. n réveillon pendant la Guerre .. - P\ERRI¡ 1.~01 I, ~e 1¿~~11/{.11':
fran~aise. Messe de Minuit. - Rose"º"º" HOSTA~D. ~oeiRY ·JA\ , Beth'VOST, de l',\cadém1c rr,;rncajsc. Cho~chette. ;/~"~~~RIC~IARÓ o~t1oªNROY.
léem.
- G;.u\ -DEJULES
III AU IVALL
.\$SAN!.
Nu,t ~• et·UY GIIANTFPLFUllE
Ames
Le
réveillon
S. Souvenirs. •
•
, •
· . \
féminines ..:. JnEs 1tE:,,;ARD. L'enfant de nei~•· - JEA;" RICHEI 1:-,;, de. 1, rndemie fran~aisc. Ballode de Noiil. - RE:w BA,ZI~., de, 1Academ1~ fran~a,s7. Le
diner de 1. Saint-~lvestre. - ALPIIONsE DA1; DE r. Nouveou-nés. - .\IAGRICE
DONNA Y, de l",\ca ~míe frnn~aisc. L'outre danger.

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UN .ME'/t_VEILZ.EUX

'----CADEAU

PAR J S (XJ V ")

HISTORIA

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rentes (mais de la méme personne)
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du portrait :

Mag~zineillustré
b1-mensuel

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Z.e Couché de la M ariée

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Surprime. Aussitot réception de leur mandat d'abon~
nement nous leur adresserons un Bon d e photographie
qu'ils pourront utiliser pendant toute l'année 1911 en se
faisant photographier a la Maison SCETAERT.

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A rcmplir, détacber et envoyer affranchi a l'éditeur ~ ·HISTORIA

JULES TALLANDIER, 75, rue Oareau, PARIS, nv-.
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Le voyage et l'échange de Madame Royale .
Souveoirs du Siege. .
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Madame de Bréze . .

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Vue de pres, et en pleine histoire, la Belle
Gabrielle ressemble peu a une héro"ine épurée
et romanesque. C'est une femme positive,
sensuelle, nullement passionnée, bonasse plulol que bonne, et s'arrondissant de toutes les
faeons. Voyez son portrait, dans la colleclion
des crayons de la Bibliotheque : une face
épanouie, des joues jonchées de roses, un embonpoint a peine contenu par la raidcur du
corsage, des ycux sccs et indilfúents que
n'éclaire pas une lueur de tendresse. On croit
voir la déesse prosa"ique de la Fécondité ou
de la Santé. Elle représente le type, pour
ainsi dire officiel, de la maitresse royale du
vieux lemps, gorgée, comblée, repue, se
pavananl magnifiquemcnt dans l'ostentation
du concubinage.
Ses domaines auraient formé un pelil
royaume. En 1594, elle achete la $eigneurie
de Vendeuil ; les années sui van tes, celles de
Crécy, de Monceaux, de Joigny ; puis le comté
de Beaufort, en Champagne, les fiefs de Jaucourt et de Loizicourt, les terres de Montrelout et Saint-Jean-lPs-Deux-Jumeaux, saos
compler le duché d'Étampes, dont Henri IV
dépouilla sa femme légitime pour en alfubler
sa mailresse. L'inventaire de ses biens-mcubles, conservé aux Archi.ves, donne des éblouissements. On dirail le mobilier de la Belle aux
cheveux d'or. Le vieux L'Estoile, toul bon
royaliste qu'il e~t, se scandalise, dans son
Journal, du luxe elfréné de la favorite :
« Le samedi 12 novembre (159i),- écrit-il,
- on me fist voir un mouchoir qu'un brodeur
de Paris venait d'achever pour madame de
Liaacourt, laquelle le devoit porter, le leademaia, a un ballet, et en avoit arresté le prix
avec lui a dix-nt&gt;uf cents écus, qu'elle lui
devoil paier comptaat. »
·
Ailleurs, il la montre faisant, auprcs du
roi, son enlrée solenaelle a Paris, al'ec un
train de reine présomplive : « ll estoil huit
hcures du soir, quand Sa Uajes té passa sur
le pont Notre-Dame, accompagnéc d'un grand
nombre de cavallerie et entourée d'une magnifique noblesse . Lui, avec un visage forl riant,
et content de voir tout ce peuple crier si allegrement: Vive le Roi! avail presque toujours
son chapeau au poing, principalemenl pour
saluer les da mes el damoiselles qui esloien t
aux fenestres . .. . ~fadame de Liancourt marchoil un peu devant fui , dans une litiere
magnifique, toute découverle, chargée de lant
de perles et de pierreries si rcluisantes,
n ·. -

HISTORIA -

Fase.

;6

qu'elles olfusquoient la lueur des Oambeaux,
el avoit une robe de satin noir toute houppée
de blanc. »
Étre reine fut le but unique de Gabrielle.
llenri IV, le plus grand prometteur d'épousailles qui soit dans l'histoire, lui avail juré
le mariage. Ses trois fils semblaient luí assurer la couronne. Comme dans le tablean de
Rubens, des enfanls la conduisaienl au tróne,
en semant des lleurs. La Uorl vint la saisir,
au moment ou elle en montait le premier
degré.
C'est celte morl, ou plutot ce meurtre, qui
réhabilite surloul Gabrielle; il eut, on peut
le dire, la publicité d'une exécutíon. L'hisloire
des monarchies absolues de l'ancien temps
est plcine de ces crimcs, commis daos les
maisons royales, s'attaquant souvent a leurs

Clkhé GirauJon.
GABRIELLE D'ESTREES, Dl:CIIESSE DE B EAt;FORT,
EN 15gO.

l'ortl'ait par FRANt;O!S Q CllSNEL. (Dessfo de la BI/JliotM:¡11e natlonale.)

membres, el défiant le souverain de sévir. La
r-aison d'État frappe souvent un favori, un
prince, une princPsse, jusque dans le palais,
avec l'audace el l'impunité de l'inquisilion
vénitiennc. La victime désignée Lombe subite"" 49""'

ment ; une odeur de poison s'exbale, l'assassinat esl évident et presque flagranl, mais
une lcrreur mystérieuse paralyse le cltatiment
el défend l'enquete. Les yeux se fermcnt, les
bouchcs se taisent, on passe sans se retourner, on ne sait ríen, on ne vcut rien savoir.
Que! sílence autour des lits de mort de madame llenrielle, de la reine d'Espagne, femme
de Charles II, du duc et de la duebesse de
Bourgogne! 11 semble qu'on ait peur de découvrir une tete inviolable, en soulevant le
rnile qui la couvre !
La morl de Gabrielle est un frappant
exemple de celte 1Sainte-Vrehme occulte de
l'ancienne bistoire. Son mariage paraissait
cerlain; les négociations de l' alliance projetée
avec Marie de Médícis trainaient et tombaient.
Par cette mésalliance hardie, le roi échappait
aux inlluences italiennes et aux intrigues
espagnoles; il redevenait lé roi, toléranl el
impartía!, de l'Édit de ~antes. Gabrielle ful
jugée el fut condamnée. L'arret, prononcé a
Madrid ou a Florence, trouva, en France, une
complicité mystérieuse. Les oracles ne mai:iquerent pas a la catastrophe. Elle fut annoncée par des aslrologues. Sully, devenu l'ennemi de la favorite, écrivait, quclques jours
auparavant, a sa femme c1 que la corde élait
bien tendue et que le jeu serait beau, si elle
ne rompait ». Non qu'1l ful dans le secrel de
la tragédie préparée, mais peut-elre voyait-il
a travers le rid~u qui la recouvrait. Gabrielle
surtout eut le presseotíment de sa mort prochaine. Comme la victime, ceínte de lleurs et
amenée dans le temple, qui recule, effarée,
en voyant luire l'acier du couleau, sous les
festom d,i l'autel, elle entrevit la Morl sur le
seuil du lróne.
Quand elle dut, par convenance d'étíquette,
quílter Foalaínebleau pour venir passer la
semaine sainte a París, on eul dil une condamnée partant pour le supplice. Elle dicta
son testamen t et fi t au roi des adicux de
mourante. Le roi, ému el gagné lui-mcme
par les présages qui lloltaient dans l'air, I'accompagna jusqu'a Melun, avec toute sa cour,
marchant, a cheval, pres de sa litiere. I1 la
remit ason confident La Varennc et /¡ Montbazon, son capitaine des gardes. C'élait la
conlier ason ombre. Que pouvail-clle craindre,
sous la garde de cette épée qui couvraít sa
tete?
A París, Gabrielle descendit dans la maison
de Zamet, un financier lucquois, ,1 seigneur
4

,

�1-i1STO'ft1A
de dii:-huit cent mille écus », comme il se
qualifiait lui-meme, devant un notaire qui lui
demandait ses qualitéE et ses tilrcs. Ce Zamet,
agent du grand-duc, était de l'espece tragicomique des entremetteurs italiens, importés
en France par les Médicis. Chaque priocesse
ílorentine a un de ces sioges dans son équipage. Catherine apporte Ruggicri, Marie a mene
Concini. Mazarin représente, plus tard, le
type agrandi de ces ruffiaos politiques. Zamct
avait réussi par !'argent et par la souplesse;
il s'était bati, dans le faubourg Saint-Antoine,
une charmanle villa italienne, dont le roi
avait fait son pied-a-tcrre parisien. On y jouaít
gros jeu, on y faisait une chcre délicieuse;
les femmes galantes y aílluaient, comme a un
Casino de plaisance. C'étaít un coín de Venise
enchassé daos le faubourg Saint-Antoine.
Arrivée le mercredi, G1brielle fait ses dévotion-. le jeudi; puis elle dine chez Zamet, qui,
en gastrooome renommS, lui scrt un repa,
exquis. Apr~, le diner, G1briclle retourne a
l'église, accompa3née de m1demoiselle de
Guise; des éblouissements la surpreoneot,
peodant l'oftice d~s Téneure;. Reveoue daos
la m1iso11 de Zunet, elle tombe foudroyée;
des convulsions atroces la bouleversent et b
défi_gurcnt.
D~s qu'elle reprit co:rn.1issance, elle cría
qu'on la tirat hors de cetle m1ison de m1lheur. On la porta au lo6is desatan te absente,
madame de SourJis. L1 tragédie étant jouée,
la sceoe se vida, comme a un sigaal. Zamet
avait disp1ru, le c1pitaine des gardes avait
dé,erté; m1demoiselle de Guise s'était échappée; la moriboode resta scule entre les bras
de La Varenne, qui surveillail · froidement
l'agonie. A la fin, íl se décid1 a appeler un
médecin qui, intimidé peut-étre par son
regard, se rejeta sur la grossesse pour ne
rieo prcscrire. Ce visage charmant était devenu
un masque elfroyable, la bouchc, hideusemeot retournée, allait rejoindre la nuque.

Oans les intervalles de ses crises, Gabrielle et en prose, aussi bien qu'a plusieurs propos,
écrivit lrois leltres au roí. Mais tout étai t daos les conversations de la cour et de la
réglé dans la mise en scene du sinistre drame; ville, attríbuant celle mort, les uns, a la
ses comparses, comme ses acteurs, rempli- crainte de n'étre jamais la femme légitime
rcn t bien leurs roles : les messagers mar- du roy, les a utres, a des potions suspectes. l&gt;
C( C'est une mervcille, dit d·Aubigné,
cherent, au lieu de courir. Le roi re9oit en fin
la premiere missive; il accourt au galop, - comment celte femme, de la'luelle la
éperdu, hors d'haleine .... A Villejuif, un bi\let beauté ne sentoit rien de lascif, a pu vivre
de La Varenne lui apprend que tout est fini. plutót en reyne qu'en concubine tanl d'anSa douleur fut terrible. U entra dans un nées et avec si peu d'enncmis. Les nécessités
couvent voisin et s'y jeta, en sanglotant, sur de l'Étal furent ses ennemies; c'est de quoi
un lit; mais, revcnu a Fontainebleau, il y je Laisse, comme en chose douleuse, a chalrouva un air de joie et de délivrance. Au lieu cun son explication. l&gt;
Pierre fütthieu, l'bistoriographe officiel,
de d iplorer une catastrophe, on semblait y
célébrer un miracle. M. de Fervacque attacha dit plus, en semblanl moins dire. ll envisage
le grelot du carillon rempla9ant le glas. 11 h mort de Gabrielle a lravers un télescope
s'écria: « Vous voila bien débarrassé ! l&gt; M. de d'aslrologue : il accuse Nostradamus d'avoir
Gondy dit (( que Dien avait fait au roi une f.tit le coup : (( Un devineur me dit et me
grande gr:lce )). Sully, qui, en apprenant la montra ce qu'il avail supputé de sa nativité,
nouvelle, avait écrit a sa femme : (( La corde adjoustant qu'elle estoit ínfailliblc, que Dieu
a rompu; m1inlenant que la voila morte, toutes fois esloit par dcssus. Je le croyois
Dieu lui donne bon ne et longue Yie ! » Sully mieux que luy; maís, voyant que les éphéméprit s1 voix de prédicant pour exalter &lt;( les rides parloient de la mort d'unc grande dame
reuvres émerveillables de Dieu, qui, dit le et qu'elles avoient rencontré la vérité en plups1um3, fait bien mieux en sa sagesse que sieurs aulres prédictions, je rcmettois ces
nous ne voulons ».
doutes dms le sein de sa provídence éterAinsi cerné par ce complot d'approbations nelle. 1¡
Plus lom, une ironie cruelle se mele aux
tacites et mal contenues, le roi comprit el se
résigna. ll eut peur des visages qu'il décou- fleurs de rhétorique qu·il répand cérémovrirait en démasquant les coupables; il laissa nieusement sur sa tombe. L'oraison funebre
le crime disparailre, comme un serpcnt qui sourit m1lignemcn!, sous ses d,aperics pomregagne son trou, apres sa piqure. Aucune peuses et sous ses pleurs d'apparat : « La
recherche, nulle enquete. La Varenne resta morl la prit au temps que celles qui vculent
en [avcur. Zam~t continua a hlíberger le roi, eslre réputées belles, apres leur mort, doivent
dans sa villa meurtriere. Les chroniqueurs désirer de mourir, avaat le flJLrissemcnt de
contemporains baissent la voix, lorsqu'u, leur beaulé. Car, quand elles meurent vieilles
arrivent la. Tou t au plus se permettent-ils et qu'il n'y a plus en bouteille que la lie, on
des conjectures el des réticences. On croit ne se soul'ient plus de ce qu'elles ont esté, et
entendre le harbier de la fable, creusant un ne s'cn parle que comme d'un ílambeau qui
lrou dans la terre, el y chuchotant son se- tombe en cendres, ou comme des íleurs qui,
d'autant qu'elles étoienL agréables, vives et
cret.
&lt;( La mort da la duchesse, dit l'Estoile, droites sur la plante, desplaisent et puent,
- a donné occasion a plusieurs écrits en rnrs quand elles sont cueillies et décolorées. »
PAUL DE

. . . JI arriva en ce temps une aventure dont
le licutenant de police rendit compte au Roi.
La duchesse d'Orléans s'était amusée un jour
a agacer au Palais-Royal, a huit heures du
soir, un jeune Hollandais qu'elle avait trouvé
joli. Le jeune homme voulut aller vite en
Le duc d 'Orléans était le plus assidu cour- besogne, la prenant pour une filie, et elle en
tisan de Madame [de Pompadour] ; pour la fut tres choq uée. Elle appela un suisse et se fit
duchesse, sa femme [Louise-Henriette de connaitre. On arreta l'étranger qui s'excusa,
Dourbon-Contil , elle la détestait. 11 peut se en disant qu'elle l'avait attaqué de propos
faire qu'on lui pretal des mots auxquels la tres libres. ll fut relaché et le duc d'Ol'léans
duchesse d'Orléans n'avait jamais songé; fit une sévere réprimande a sa femme.
Le Roí dit un jour a Ma.dame devant moi
souvent, elle en disait qui étaíent sanglants.
Le Roi l'aurait exilée, s'il avait suiví ce que (car il ne se genait pas pour parlcr d'elle, lant
lui dictait son ressenliment. Mais il craignait il la ha'issai t) :
- Sa mere la connaissait bien; car, avant
l'éclat, et elle n'en serait devenue que plus
insolente.
i-on mariage, elle ne permettait pas qu'elle dit

SAINT-VICTOR .

aulre chose que oui el non. Savez-vous la
plaísanterie qu'elle a faite sur la nomination
de Moras [nommé ministre de la marine, le
1í féHicr 1757]? EUe lui a envoyé faire son
compliment, et deux minutes aprcs, elle a
rappelé celui qu'elle envoyait, en disant,
devant tout le monde : « Avant de lui parler,
dcmandez au suisse s'il est encore en place. »
Madame n'était pas haineuse, et malgré les
propos de ~lme la duchesse d'Orléans, elle
cherchait a excuser ses torts en conduite, et
disait :
&lt;( Le plus grand nombre des femmes ont
des amanls; et elle n'a pas tous ceux qu'on
lui prete. l\Iais ses manieres libres et ses discours, qui n'ont point de mesure, la décrient
daos toule la France. ll
~lADAME DU

HAUSSET.

C ,L\JPAGKE o'EsPA';NE. PRISE DE TARRAGO:-;E, -

Gr.:iVlll'e J'OUTIIWAITE, d'aprcs le lable.211 de RbroND. (.lfosée d e 1·ersail/es.)

Mémoires

du général baron de Marbot
tait de gagner sans encJmbre Alméida, dont
le commandant fran9ais lui donnerait le
moyen de se rendre a París. l\Iais MascareMasséna ayanl écrit al'Empereur pendant guas, appartcnant a la premiere noblesse de
que nous étions a Co"imbre, la difficulté con- Porlugal, cut beau dissimuler sa taille élésistait a faire passer cette dépe,he au milieu ganle, ses manieres distinguées et son landes populalions insurgées, réunies sur nos gage d'homme de cour, les paysans ne s'y
derrieres et nos flanes. Un Fran9ais aurait trompcrcnt pas. 11 fut arreté, conduít a Liséchoué dans cetle mission; il fallait quel- honne, condall!né a morl, et, bien qu'il réqu'un qui connut le pays et en parlat la clamat les immunités de la noblesse, c'est-alangue. M. de Mascareguas, un des officins dire la farnur d'avoir la tele tranchée, il fut
portugais qui avaient suil'i le général d'Alorna considéré comme cspion et pendu en place
en_Fr~nce:t y avaíentpris du senice ainsí que publique.
lm, s ofl'r1 t pour por ter la lel tre de Masséna.
Les tro:s jours que les Fran9ais venaient
J'assistai au départ de Mascareauas, qui, encore de perdre a Co'imbre ayant permis
s'étant dég~isé ~n berger montag~ard, por- aux Anglais de s'éloigner, il nous en fallut
tant un pet1t th1en dan$ son panier, se Oat- trois autres pour joindre leur arriere-garde a

CHAPITR.E XXXV (suite) .

Pombal, jolie petite ville, chcf-lieu de l'apanage du c~lebrc ma~quis de ce oom. Le corps
du marqms reposa1t, avant notre arrivée
daos un magnifique lombeau, construit sou~
un immense mausolée, donl l'architeclure est
fort remarquable. Le monumcnt aYait été
saccag~ par les trainards de I'armée anglaíse.
Jls ava1ent ou vert le cercueil, jeté les osscments sous les pieds de leurs chevaux lof)'és
dans l'intérieur du vaste mausolée dont "¡¡s
avaíent fait une écurie. O ,•anité des choses
hurnaines ! c·est la que gi,aient dans la boue
quclr¡ues rarcs débris du grand ministre destrucleur des J¿suites, lorsque le m1réchil
Masséna et son état-major visiterent sa tombe
désormais vide.
De Pombal, l'armée francaisc gagna Ley-

�"----------------

111ST0'/{1.Jl
ria, et le 9 octobre, notre avant-garde parvint enfin sur les rives du Tage et oeeupa
Santarem, vil le importante par son commerce. Nous y trouvames d'immenses approvisionnements de Lous grnrcs; mais cet avanlagc fut désagréablement compensé. Apres
avoir joui jusque-la d'un lemps magnifique,
nous fu.mes assaillis par des pluies d'automne
tellcs qu'on n'en voit que sous les Lropiques
et sur les cotes du midi de la Péninsule. Cela
fatigua beaucoup les troupes des dcux armées; néanmoins, les notres alleignirenl
Alenquer, gros bourg situé au has des petites
montagnes, ou plutot des collines de Cintra,
qui forment une ceinture autour de Lisbonne, dont nous n'étions plus qu'a quelques
lieues. Les Francais s'allendaient bien a
livrer bataille avant d'entrer a Lisbonne;
mais, sachant que celte villc était ouverle du
coté de terre, personne ne doutait du succes.
Cependant, lous les environs de Lisbonne
. étaient comerts de fortifications, auxquelles
les Anglais faisaienl lravailler depuis un an
et demi, sans que ni le maréchal Ney, qui
veuail de passer une année a Salamanque, ni
Masséna, qui depuis six mois se préparait a
emahir le Portugal, eussent eu la moindre
notion sur ces tra vaux gigantesques l Les généraux Reynier et Junot étaient dans la meme
ignorance; mais, chose plus surprenante encore, et vraiment incroi able, si les faits
n'étaient aujourd'hui incontestables, le gouvernement francais ne savait pas lui-meme
que les montagnes de Cintra fussent fortifiées ! On ne concoit pas comment l'Empcreur, dont les agents pénétraient dans toutcs
les contrées, n'en avail pas dirigé quelqucsuns sur Lisbonne, ce qui était d'autant plus
facile qu'a celle époque des milliers de navires anglais, allema nds, américains et suédois portaient journellement sur les rives du
Tage les provisions immenses destinées a
l'armée de Wellington. ll eut done été pos~ible de glisser quelques espions parmi les
tres nombreux matelots et commis employés
sur ces vaisseaux : avec de !'argent, on parvient a tout savoir ! C'était par ce moyen que
l'Empereur se tenait au courant de ce qui se
faisait en Angleterre, ainsi que chez les principales puissanccs de J'Europe. Néanmoins,
il ne donna jamais a Masséna aucun renscignement sur les défenses de Lisbonne, et ce
ne fut qu'en arrivant a Alenquer, au pied
des coteaux de Cintra, que le général francais apprit qu'ils étaieut fort1fiés et unís
entre eux par des ligues dont la gauche toucbait a la mer derriere Torres-Védras; le
centre occupait Sobral, et la draite s'appuyait au Tage vers Alhandra.
La veille du jour ou no, troupes parurent
sur ce point, l'armée anglaise poussant devanl elle la population des contrées voisines,
c'est-a-dire plus de trois cent mille ames,
venait d'entrer dans les lignes ou le désordre
était au comble ! Cem: des officiers francais
qui devinaient ce qui se pa~sait chez les ennemis éprouverent de nouveaux et bien vifs
regrets de la résolution prise par Masséna,
quinze jours avant, d'attaquer de front la

posit1on de Busaco, au pied de laquelle il
avait inutilement perdu tant de monde. Si
cette posilion eut été tournée, les ennemis
pris en flanc se seraient retirés vers Lisbonne, et nolre armée intacte et pleine d'ardeur eut, des son arrivée, immédiatemcnt
attaqué les ligues de Cintra, dont il est ccrtain qu'elle se fút emparée. La capitale
prise, les Anglais se seraient retirés avec
préeipitation, aprrs amir essuyé d'irréparables revers .... Mais les perles considéraLles que les Francais avaient faites dernnt
llusaco ayant refroidi l'ardeur des lieutcnants
de Masséna et scmé la discorde entre cux et
lui, tous chcrchaicnt a paralyscr les opérations du généralfssime et représentaicnl les
plus petits mamelons comme de nou1·ellcs
montagnes de llusaco, dont la prise devait
cou ter des torren Is de rnng !. .. Cependant,
malgré ce mauvais vouloir, Masséna dirigra
vers le centre des ennemis le 8• corps, dont
une division, celle de Clausel, enleva le bourg
de Sobra!, point des plus importants pour
nous, et l'on s'allendait a une allaque simullanée sur toute la ligne, lorsque le général
Saintc-Croix, qui l'aYait conseillée, fut tué
d'un coup de c:mon en avant de Villa-Franca!
Cct excellent officier faisait avec le général
Montbrun une reconnaissance sur Alhandra,
et longeail le fleuve du Tage, sur lcquel croisaienl en ce moment plusieurs chaloupes portugaises dirigeant leurs feux conlre nos
avant-posles, lor~qu'un boulet ramé vint couper en deux l'infortuné Sainte-Croix ! Ce ful
une perle immense pour l'armée, pour ~fasséna, et surtoul pour moi qui l'aimais comme
un frere! ...
Apres la mort du seul homme qui pul don-

GÉNÉRAL ÉoLÉ.

ner de bons conseils au généralissime, celuici retomba daos ses perpéluelles hésitations,
se laissant ébrunler par les clameurs de ses
lieutenanls pris mainlenant de timidité, el

présentant toutes les collines de Cintra comme
hérissées de canons prets a nous puh ériser.
Pour savoir a quoi s'en tenir, Masséna, qui,
depuis !'avis que Li¡.rniv1lle et moi aviom, ouverl a la bataille de Ilusaco, nous Lémoignait
quelr¡ue bienveillance, nous chargea de parcourir le front des lignes ennemies. 11 est
incontestable qu'elles étaient d'une force imposante, mais cependant pas telle, a beaucoup pres, qu'on voulait bien le dire.
En elfet, les retranchements des Anglais
formaient autour de Lisbonne un are immense, dont le développement était de quinze
lieues portugaises, qui foot au moins vingt
licues de France. Or, que! est l'officier au
fait des choses de la guerre auquel on persuadera qu'une position de vingt lieues d'étendue présentc partoul lt&gt;s mcmes diffi ·ultés et
n'est pas faible sur quelques points? Nous en
reconnümes plusieurs, en voyant des ofOciers
ennemis, et meme des piquets de cavalerie,
y rnonter tres facilemcnt avec leurs chevaux .
Nous acquimes aussi la conviction que nos
géograpbes et officiers chargés de lever le
plan des collines avaient figuré des redoutes
armées partout ou ils apercevaient un peu de
terre fraichcment remuée!. .. Or, les Anglais,
pour nous induire en erreur, avaient tracé
sur les moindres monticules des ouvrages
dont la plupart étaient encore a l'état de projet; mais, eussent-ils été achevés, il nous
semblait que les accidents de terrain permettant aux Fran~ais de cacher les mouvements
d'uue partie de leur armée composée de trois
corps, il scrait possible d'en employer un a
simuler des enlreprises sur le front des ennemis, pendant que les d1mx autres allaqueraient réellement les poinls les plus faibles de
cclle immense _ligne, derriere laquelle les
troupes anglaises, si elles voulaient tout couvrir, devaient nécessairement etrc Lrop disséminées, 011 bien avoir leurs réserves fort
éloignées des points d'attaque qui ne leur
seraient pas connus d'avance.
L'histoire desguerres dusiecle de Louis XIV,
époque ou l'on faisait grand usagc des lignes,
prouve que la plupart de celles qui furent
attaquées furent enlevées parce que les défenseurs ne pouvaient se soulenir mutuellemenl. Nous pensions done qu'il serait facile
de pcrcer les lignes anglaises sur quelque
point de lcur immense développement. La
trouée une fois faite, les troupes ennemies,
placées a plusieurs lieues et memc a une
journée de cette trouée, par laquelle pénétrerail en masse un de nos corps d'arrnée, reconnaitraient qu'elles n'auraient pas le temps
tl'accourir, si ce n'est en forces tres inférieures, et se retireraient, non pas a Lis·bonne, d'ou les vaisseaux ne pcuvent sortir
par tous les vents, mais sur Cascaes, ou leur
Oolle militaire et les transporls se trou vaient
réunis. La retraite des ennemis cut été bien
difticile, et se fut peut-etre changée en déroute; mai,, dans tous les cas, l'embarquement de l'armée anglaise en notre présence
lui cut couté bien cher : e'elll été la seconde
édition de celui de sir Jobn Moore a la Corogne l Nous avons vu dcpuis des officiers an-

glais, entre autres le général IIill convenir
que ~i les F~anc~is eussent altar¡u~ pendant
les d1x prem1ers JOurs de leur arrivée devant
Lisbonne, ils y auraient facilcment pénétré
pe_l~-mP!e avec la multitude des paJsans, au
m'.hcu desquels les troupes anglaises n'aura1ent pu se débrouiller, ni prendre aucune
di,;position réguliere de défense.
Lorsque mon camarade et moi fimes notre
r~pport en ce sens a Masséna, les yeux de ce
v1eux guerrier étincelerent d'une noble ardeur, et il dicta sur-le-champ des ordres de
marche_, a~n de_ préparer l'attaque qu'il
compta1t_ faire le JOUr suivant. Cependant, a
la recept1on de ces ordres, les quatre licutcnants du généralissime accoururent chez Jui
et la réunion fu t des plus orageuscs !... L;
g~nfral Jun?t,. qui c_onnaissait pa~faitement
L1shonne, ou il ava1l commande, assurait
qu'il ne lui semblait pas possible de défendre
u_ne ville aussi, immense, et se prononcait
VlVllment pour I attaque. Le général Montbrun
partag~ai t cet a~is; !°ªis le ~aréchal Ney et
le géneral Reymer s y opposerent avec cbaleur, ajoutant que les perles éprouvées a Ilusaco, jointes a celles des blessi!s abandonnés
/i C?Imbre_, et les nombreux malades que les
plu1es ava1ent momentanément mis hors de
service, ayant infiniment diminué le chilfre
des combauanls, il n'était pas possible d'attar¡ner les fortcs positions de Cintra; qu'au
surplus, leurs soldals étaient démoralisés
assertion inexacte, car les troupes mon~
traient au contraire
une tres oo-rande ardeur
.
et demanda1e11t a marcher sur Lisbonne.
Masséna, impatienté par celte discmsion,
ayant répété de vive voix les ordres de marche déja donnés par écrit, le maréchal Ney
dédara formellement qu'il ne les exécuterait
pas !. .. Le généralissime eut alors la pensée
de retirer au maréchal Ney le commandemcnt du 6° corps, ainsi qu'il ful daos l'obligati~n _de le faire quelques mois apres; mais
cons1derant que Ney commandait depuis sept
ans les memes troupes dont il était aimé,
c1ue son éloignement impliquerait celui de
Reynier, ce qui aebeverait de jeter la discorde dans l'armée, au moment ou elle se
trouvait a cinq cents Iieues de France, environnée d'ennemis, et ou elle avait un si
grand besoin d'union, Masséna, que les énergiques conseils de Sainte-Croh eussent soutenu, faiblit devant la désobéissance ·de ses
deux principaux lieutenants. Ces derniers,
ne pouvant toutefois le déterminer a quitter
le Portugal, lui arracherent du moins la promesse de s'éloigner des ligues ennemies et
de se retirer a dix lieues derriere Santarem
et le Rio-Major, afin d'y attendre de nouveau
les ordres de l'Empereur !... Je vis avec douleur cette petite retraite qui en pronostiquait, sclon moi, une générale et déllniti ve.
~~es pressentimenls ne me tromperent point,
amsi que vous le verrez bientót.
Je m'éloignai done a regret des collines de
Cintra, tant j'étais persuadé qu'on aurait pu
forcer les lignes encore inachevées, en profit:m_t de la confusion jetée dans le camp anglats par les fuyards. Mais ce qui était alors

.M'É.JK011('ES DU G'É1Y'É](_Al BA1(_01Y D'E .MA](_B01 - ,

facilc ne le fut plu, q:uinze jour¡¡ apres!. ..
En elfot, Wellinglgn, obligé de nourrir de
nombreuses populations qu'il avait fait reflucr sur Lisbonne, utilisa les bras de

ont l'habitude d'envoyer des o!ficiers isolts,
montés sur des chevaux de course, observer
les mouvements de l'armée qu'ils ont 1J. combattre. Ces officiers pénetrent daos les can-

CAMPAGNE D'ESPAGNE. REDDITION DE TORTOSE.

Gravrtre de

CHAVANE,

rfapres le tableau de

40,000 paysans valides, en les faisant travailler a l'achevement des fortifications dont
il voulait couvrir Lisbonne; cette ville aequit
des lors une tres grande force.

REMOND.

(llfrtsee de Versailles.¡

tonnements de l'ennemi, traversent sa ligne
de marche, se tiennent sur les flanes de ses
?ºloanes pendant des jours entiers, et tout
JU~~e h?rs de 1~ portée du fusil, jusqu'a ce
qu ils a1ent une 1dée précise de son nombre et
CHAPITR.E XXXVI
de la direction qu'il suit.
Des notre entrée en Portugal, nous vimes
Coureurs anglJ1is. - Nous nousétablissonsa Santarem.
plusieurs observateurs de ce genre voltiger
- Organisation de la ma raude. - Le maréchal
autour de nous. En vain on essaJ'ª de leur
Chaudron. - Triste si tuation et perplexilé de I'armée.
donner la chasse, en lancant apres eux les
- Arrivée des 1·enforts du comte d'El'lon.
cavaliers les mieux montés. Des que l'officier
Pendant le séjour que nous fimes aSobra!, anglais les voyait approcher, il meltait son
je fus de nouveau témoin d'une ruse de guerre excellent coursier au galop, et, franchissant
employée par les Anglais; elle est d'une telle lestement les fossés, les haies et meme les
imporlance que je crois devoir la signaler ici. ruisseaux, il s'éloignait avec une telle rapidité
On a dit bien souvent que les chevaux de pur que les notres, ne pouvant le suivre, le persang sont inutiles a la guerre, parce qu'ils daient de vue et l'apercevaient peu de temps
sont si rares, si couteux, el qu'ils demandent apres a une lieue de la sur le haut de quelque
lant de soins, qu'il est a peu pres impossible mamelon d'ou, Je carnet a la main, il contid'en former un régiment, ni meme un esca- nuait a noter ses observalions. Cet usage, que
dron. Ce n'est pas ainsi non plus que les je n'a! jamais vu si bien employé que par les
Anglais s'en servent en campagne; mais ils Angla1s, et que je lachai d'imiter pendant la

.., 53 "'

�r-

1f1STO'J{1A

----·-------------------------------------""'

campagne de Russie, aurait peut-etre sauvé
Napoléon a Waterloo, car il eul été prévenu
par ce moyen de l'arrir6e des Prussiens !. ..
Quoi qu'il en soil, les coureurs anglais, qui
depuis notrc départ des fronlieres d'Espagne
faisaicnt le désespoir des généraux francais,
avaient redoublé d'audacc el de suLLilité depuis que nous étions dc1·ant Sobra\. On les
vopit, sortant des lignes, courir avecla vélocilé du cerf 11 travers le, vignes et les rochcrs,
pour examincr les emplacemenls occupés par
nos troupes! ...
Mais, certain jour qu'il venait d'y arnir
entre les tirailleurs des deux partis une légere
cica ·mouchc, dans laquclle nous étions restés
mailres du lerrain, un voltigeur qui guettail
dcpuis longtemps le mioux monté et le plus
cntrcprcnanl drs coureurs ennemis, donl il
a1•ail remarqué les habitudes, contrefil le
mort, certain que des que sa compagoie serait
éloignée, l'Anglais vieodrail ,·isiter le pctit
champ de bataille. 11 y vial en efTct, et ful
tres désagréablement surpris de voir le prétendu mort se re!evcr a l'improviste, tuer son
cheval d'un coup de fusil, et, couranl sur lui
la La'ionnelle en avant, luí prescrire de se
rendre, ce qu'il ful conlraint de faire l. .. Ce
prisonnicr, présenté a Masséna par le voltigcur vainqueur, se trouva etre un des plus
grands seigncurs d'Angleterre, un Percy,
descendant d'un des plus illustrcs chefs normands, auxquels Guillaume le Conquérant
donna le duché de Northumberland, que ses
descendants possedcnt encorc.
M. Percy, rc~u avec distinclion par legénéralissimc francais, ful conduit a Sobra!, ou il
eu t la curiosilé de montcr sur le clocber pour
voir comrnenl notre armée étaitétaLlie. L'autorisation lui en ful accordéc, el de ce point
élevé, la longue-vue en main, il fut lémoin
d'unc sccne plaisanle, donl il ne pul s'empecber de rirc, malgré sa mésaventure; ce fut
la prise d'un autrc officier anglais. Celui-ci,
revcnu des grandes Indes aprcs vingt ans
d'abscnce, ayant appris en arrivanl a Londres
que son frcre servait en Portugal sous le duc
de \\'ellington, s'étaitembarquépour Lisbonne,
et de la s'étail empressé de gagner a pied
les avant-postes pour embrasscr son frerc,
donl le régiment se tromait de service. Le
temps élait ce jour-la magnifique; aussi le
nouveau débarqué rn complut a admirer les
belles campagnes el a considércr les fortificaio ns et les troupes anglo-porlugaiscs qui les
occupaient, si bien qu'en se promenant, et
distrail de la rnrtc, il dépassa les avant-posles
sans les apercernir. 11 se trouvait entre les
dcux armées, lorsr¡ue, avisant des figucs superbcs, et n'ayant depuis longtemps mangé
des fruils d'Europc, il luí pril fantaisie de
monler sur le figuicr. 11 y faisait Lranquillcment sa collation, lorsque les soldals d'un
poste franyais situé non loin de la, étonnés
de voir un habit rouge sur un arbrc, s'en
approcberent, reconnurenl la vérité et arretcrent l'oflicier anglais, ca qui fit beaucoup
rire tous ceux qui de loin furent Lémoins de
celle capture. Mais cet Anglais, micux avisé
que ~l. .Pcrcy, supplia ses capteurs de le re-

lcnir a la lisierc de l'armée frarcaise, dont il
ne voulait pas voir l'inlérieur, dans l'espoir
d'etre échangé. Celte préroyance eut un bon
résultat, car Masséna, ne craignant pas que
ccl officier pul donner des renseignements
sur l'cmplacrment de nos troupes, le renrop
sur parole, en demandan! a lord \\'ellington
de l ui rendrc en échangc le capitaine Lclermillicr, pris a Coimbre, el qui devint plus
tard un de nos bons colonels. M. Percy, qui
avail bcaucoup ri de son camarade, apprenant
l'échangc dont il avait été l'objet, demanda a
jouir de la memc faveur; mais elle lui fut
refusée, parce que, ayant pénélré daos l'intérieur de nos postes et vu la force de plusicurs
corps, il pouvait en rendre compte aux généraux cnnemis. Ce malheureux jeune homme
resta done prisonnier a la suite de l'armée
francaise, donl il partagea les souffrances
pendaot six mois, et anolre rentrée en Espagne, oo le transporta en Francc, ou il passa
plusicurs années.
Masséna, n'ayant pu obtenir de ses lieulcnanls qu'ils le sccondassent dans l'attaque des
lignes de Cintra, íut obligé, faule de vivres,
de s'éloigner le 14 novembre de ces coteaux,
ou l'on ne rencontrait que des vigncs dépouillées de lcurs fruits, el de conduire son armée
a dix lieues en arriere, dans une contrée productive en céréales el oflrant en meme temps
des posi tions susceptibles de dé[ense. 11 choisi t
a cet eflet l'espace compris entre le Rio-}lajor,
le Tage, le Zezere, les villes de Santarem,
Ourem et Leyria. Le 2• corps fut établi a
Santarrm, forle position donl la gauche est
défenJue par le Tage et le fronl par le RioMajor. Le 8• corps occupa Torres-Novas,
Perncs et le bas du Monlc-J unto. Le 6° corps
fut placé a Tbomar, le grand pare d'artillerie
aJancos, el l'on cantonna la cavaleriea Ourem,
poussant des avant-postes jusqu'a Leyria. Le
marécbal ~lasséna fixa son quartier général a
Torres-Norns, point central de son armée.
En rn1an t les Franca.is s' éloigner des coteaux
qui avoisinent Lisbonne, les Anglais crurenl
leur retrai te prononcée vers les frontieres
d'Espagne, et ils les suivirent, mais d~ loin et
ame hésilation, tant ils craignaient que ce ne
fut une ruse pour les altirer hors de leurs
ligncs, aun de lescomballre en rase campagnc.
Crpendanl, en nous voyanl arretés derricre le
Rio-Major, ils cssayerent d'y lroubler nolrc
établissemenl; mais recu5 vigoureusemenl,
l'l romptant IJien que le défaut de subsistanccs
nous forcerait biénlot a abandonner cetle
contrée favorable a la défcnsil'e, ils se horncrenl a nous observer. Lo;·d Wellinglon mit
son quartier genéral a Cartaxo, en face dll
Sm1ar1:m, et les deux armées, séparées seulement par le P.io-1\fajor, rcsterenl en présence
depuis la mi-novembre 1.810 jusqu'au
5 mars t81 l.
Peodant ce long _séj our, les Anglais vécurcnt largement, grace aux provisions que le
'fage leur apporlail d~ Lisbonne. Quant a
nolre armée, son exist •1:c_ fut un probleme
des plus incompréhensibl¿s, car elle n'avait
aucun magasin et occupait un terrain fort
resserré, eu égard au grand nombre d'hom-

mes et de chevaux qu'il fallait nourrir. La
pénuric élait immense; mais aussi jamais la
patienec et I'industrieuse activité de nos troupes ne furent aussi admirables!... De meme
que dans une ruche d'abeilles, chacun contribua, sclon ses facul tés et son grade, au
bien-etre commun. On vit Lientot, par les
soins des colonels et de leurs officiers, se former daos tous les bataillons et compagnics
des aleliers d' ouvriers de gen res divers. Chaque régiment, organisant la maraude sur
une large échclle, envoyait au loin de nombreux délachemenls armés et bien commandés
qui, poussant devanl eux des milliers de baudets, revenaient chargés de provisions de toule
cspecc et ramenaicnt, adéfaut ele breufs, tres
rares en Portugal, d'immenses lroupeaux de
moutons, Je porcs et de chevrcs. Au rctour,
le bulin étail partagé entre les compagnies
sclon leur force respective, et une nouvcllc
maraude allait en expédition. )tais les contrées
voisines de nos canlonnements élant peu a
peu épuisécs, les maraudeurs s'éloignerent
davantage. II y en eut qui pousserenl leurs
excursions jusqu'aux portes d'Abrantes el de
Co'imore; plusieurs meme franchirent le Tage.
Ces détachemeuts, souvent attaqués par des
paysans exaspérés de se vo:r enlever leurs
provisions, les repousserent toujours, mais
perdireot quelques hommes. lis se lrouvercnl
meme en présence d'cnncmis d'un nouveau
genre, dont l'organisalion, jusque-la sans
exemple daos les annales des gucrres modernes,
rappelait celle des routiers et ma/andrins du
moyenage.
Un scrgenl du 4i•de ligne francais, fatigué
de la miscre dans laquellc se trouvait l'armée,
résolut de s'y souslraire pour vivre dans l'abondance. Pour cela, il débnucba une centaine tic
soldats des plus mauvais sujets, a la tele
desquels il alla s'étaLlir au loin, sur les derricres, dans un vastc couvent abandonné par
les moincs, mais encore bien pourrn de meubles el surtout de provisions de boucbc, qu'il
augmenta infinimenl, en s'emparant de toul
ce qui était asa convcnance dans les cnvirons.
Dans sa cuisine, les broches et les marmiles
bien garnies élaient constamment devant le
feu; chacun y prenait a volonlé; aussi, tant
par dérision que pour exprimer d'un seul
mot le genre de vie qu'on menait cbez luí,
il se foisait nommer le maréchal Chaudron ! ...
Ce misérable ayanl fait cnlever une grande
quanlilé de femmes et de filies, l'aurail de
la débauchc, de la paresse el de l'ivrogncrie
conduisant bienlot vers lui les déserleurs anglais, portugais et francais, il par1•inta formcr
de l'écume des trois armées une bande de
pres de 500 hommes, qui, oubliant leurs
anciennes rancunes, vivaient tous en tres
bonne harmonie, au milieu d'orgies perpétuelles. Ce brigandage duraitdepuis quelques
mois, lorsqu'un détachcment de nos troupes,
chargé de réunir des vivres devenus plus rarcs
chaquejour, s'étanl égaré ala poursuite d'un
troupeau jusqu'au couvent qui servail de r~paire au prélendu ma1·échal Chaudron, nos
soldats furenl tres étonnés de voir celui-

.M'é.MOT1('ES DU GÉNÉ'l(.Jll BA](ON DE ,M.Jl1(B01 _ _,_

Cliché Giraudon
L'rnrfa:.ITRICE l\l.\RIE-LOUISE ET LE ROi DE

ci venir a leur rencon tre a la tele de ses bandits et leur prescrirc de respecter ses te1·res
et de rendrc le troupeau qu'ils venaient d'y
prcndre! ... Sur le rcfus de nosofficiersd'oblcmpércr a cet ordre, le maréclwl Clwudron

Ro~tF.
, - Tableau de

FRANQUE
.
,
,. ('{
,. usee

ordonna de faire feu sur le détachement. La
plupart des déserteur, fran~ais n'oserent tirer
sur leurs compatriotes et anciens freres d'armes; ma,!s les bandits anglais et portugais
ayant obe1, nos gens eurent plusieurs bommes
""'55 ..-

d e I'ersa il/es.)
.

Lués oublessés, et n'étant pas assez nombreux
pour r~s~stcr, ils furenl contraints de se retirer: ~U1~1s pa~ lous les déserteurs francais qui
sc.Jo1gmrenl a eux et vinrent faire leur soumJSSion. Masséna Ieur pardonna, a condition

�111STORJJl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
qu'ils marcheraient en tete des trois bataillons
destinés a aller altaquer le courent. Ce repaire
ayant élé enlevé apres une assez vive résistance, Masséna fil fusiller le mnréchal Chaudron, ainsi que le pelit nombre de Fram;ais
restés aupres de lui. Beaucoup d'Anglais et
de Portugais eurrnt le meme sort, les autres
furent envoyés a Wellington, qui en fit bonne
et prompte justice.
Des les premiers jours du mois de novembre,
Masséna avait fait connaitre sa position a
l'Empereur, en envoyant aupres de luí le
général &lt;le brigade Foy, auquel il avail fallu
donner tl'ois bataillons pour l'escorter jusqu'en Espagne, d'ou il se rendit a París. Cependant, le générali,sime franc;:ais, incertain
de l'arrivée des reníorts atlendus, craignait
que l'armée anglaise réunie sur la rive droite
du füo-Major, franchissant cetle peliteriviere,
ne vlnl attaquer a l'improviste nos divisions,
dont cbaque régiment avait au moins le tiers
de ses hommes détacbé a la recherche des
vines, et éloigné de plusieurs jours de marche dans toules les directions. L'arrivée de
l'ennemi au milieu de nos cantonnements,
lorsqu'un aussi grand nombredesoldatsétaient
absents, eút ccrlainemcnt amené une grande
catastrophe, et les troupes fran~ses dispersées étaient exposées a etre battues en détail,
avant de pouroir se réunir; mais heureusement pour nous, lord Wellington attendait
tout du temps et n'osa ricn entreprendre.
Cependant, l'Empereur, qui n'avaitd'autres
nouvelles de l'armée de Masséna que celles
publiées par les journaux de Londres, ayant
en6n re9u les dépeches apportées par le général Foy, ordonna au général comte d'Erlon,
chef du 9• corps d'armée, cantonné pres de
Salamanque, de se rapprocher du Portugal et
d'y faire entrer sur-le-champ la brigade Gardanne, dont la mission devail etre de chercher
l'armée frangaise et de luí amener des munitions de guerre et des chevaux de trait, don t
on présumait qu'elle avait grand besoin.
De Paris, ou l'Empereur se trouvait alors,
il ne pouvail, malgré sa perspicacité, apprécier les nombreuses diificullés qui entraveraient l'accomplissement des ordres donnés
au général Gardanne, car Napoléon ne put
jamais croire que la fuite des propriétaircs.
portugais, a l'approche d'un corps francais,
füt si générale qu'il devint totalement impossible de rencontrer un habitan!, pour savoir
ou l'on se trouvait et avoir le moindre renseignement l Ce ful néanmoins ce qui advint a
Gardanne. Cet officier, ancien page de
Louis XVI, que l'Empereur avait fait gouYerneur de ses pages, pensant qu'il dirigerait
cette inslitulion mieux que toul autre, avait
peu d'initiative, et ne servait bien que dirigé
par un général habile. Il se trouva doncahsolument désorienté. Ne sachant ou trouver
l'armée de Masséna, il erra daos toutes les
directions, el parvenu enfin aCardigos, a une
journée du Zezere, ainsi que ses cartes le luí
indiquaienl, il ne comprit pas qu'a la guerre,
un partisan a la recherche d'un corps ami doit
toujours aller pour ainsi dire touche,· barre
aux fieuves, forets, grandes villes ou chaines

de montagnes; car, si les troupes qu'i\ a mission de joindre sont dans les environs, elles
ont infa1lliblement des postes sur ces points
importants. On a peine a s'e.xpliquer l'oubli
de ces regles du métier de la part de Gardannc. Cct officier général perdit meme beaucoup d'hommes en rétrogradant précipitamment et sans avoir vu l'ennemi. S'il eut poussé
jusqu'au Zezere, dont il n'était plus qu'a trois
lieues, il eul aperen nos a,·ant-postes. Gardanne retourna en Espagne, ou il reconduisit
les renforts, les munitions et les chevaux que
l'armée de Portugal attendait avec impatience.
Le maréchal Masséna, craignant de manquer de vivres sur la rive droile du Tage,
résolut de s' ouvrir une nouvelle carriere en
portant une pnrlie de son armée sur la rive
gauche de ce 0euve, daos la fertile provincc
de l'Alentejo. A cet eíl'et, le généralissime
fran9ais fit passer le Zezere par une division
qui s'empara de Punhete, petite ville située a
l'embouchure de cette riviere daos le Tage.
Ce lieu paraissait tres favorable a I'établissement d'un pont, qui nous mettrait en communication avec l'Alentejo; mais on manquait
de matériaux. Le zele et l'activité du général
Éblé, secondé par les officiers d'artillerie dont
il était le digne chef, suppléerent a tout. On
édifia des forges et des scieries, on confectionna des outils et des ferrures, des planches,
des madriers, des ancres, des cordages; on
construisit enfln de nombreuses barques, et
ces traraux divers avanc;:ant comme par enchantemenl, on pul bientot se ílallcr de l'espoir de jeter un pont solide sur le Tage.
Le duc de Wellington voulait s'opposer au
passage de ce lleuve et tira des troupes dti
Lisbonne pour former un camp sur la rive
gauche en face de Punhete, ce qui faisait présarrer que nous aurions lt soutenir un combat
sa~glant avant de nous établir sur la rive
opposée du grand lleuve. L'armée fran93isc
occupait toujours les posilions qu'elle avait
prises au mois de novembre en s'éloignant de
Cintra. Plusieurs divisions anglaises campaient
sur la rive droite du Rio-Major. Le duc de
Wellington avait son quartier général au milieu d'elles a Cartaxo. ll y manda le célebre
général marquis La Romana, qui mourut chez
lui.
Le temps était affreux, et les chemins
changés en torrents, ce qui augmentait la
difficulté d'aller chercher au loin des vivres
etsurtout des fourrages. Néanmoins, la gaieté
franc;:aise ne nous abandonna pas. On avait
formé daos chaque cantonnement des réunions pour jouer la comédie, et les déguisements ne nous manquaient pas, car les maisons abandonnées par les habitants étaient
amplement fournies de garde-robes laissées
par les clames portugaises. Nous y trouvamcs
aussi beaucoup de livres franc;ais, et nous
étions tres bien logés.
L'hiver se pasrn done assez bien. Cependant, nous faisions quelquefois de bien tristes
réllt:xions, tant sur la facheuse siluation de
l'armée que sur la nótre. Nous n'avions depuis
plus de trois mois aucune nouvelle de nos
"'56""

familles, de la Francc et mcme de l'Espagne !...
L'Empereur nous enverra-t-il des renforts
pour nous mettre a meme de prendre Lisbonne, ou bien serons-nous contraints defaire
retraile devant les Anglais ?... Tclles étaient
nos préoccupations, lorsque, le 27 décembre,
le bruit se répandit tout a coup que le général Drouet, comte d'Erlon, venait de joindre
l'armée a la tete du 9e corps, fort de 25 a
50,000 hommes l... Mais celle satisfaction
ful grandement diminuée lorsqu'on apprit
que l'armée du comte d'Erlon n'avait jamais
été de plus de 12,000 hommes, dont il avait
laissé la moitié a la frontiere d'Espagne, sous
les ordres du général Claparcde, en se bornant a prendre avec luí la division Conroux,
forte seulement de 6,000 combattants, renfort insuffisant pour baltre les Anglais et
prendre Lisbonne.
Le général comte d'Erlon, au lieu de se
rendre sur-le-champ a Torres-Novas, aupres
du généralissime, s'était arrelé a dix lieues
de la, a Thomar, quartier général du maréchal Ney. Cela choqua infiniment Masséna,
qui m'envoya aupres du chef du 9• corps,
afio d'avoir l'explication d'un procédé aussi
contraire aux convenanccs qu'aux reglemenls
militaires. En me chargeant de cette mission
le généralissime ne mettait point en doute que
le comte d'Erlon n'eíU été placé sous ses
ordres par l'Empereur ; mais il était dans
I'erreur. Les instructions données par le
majar général au chef du 9° corps le chargeaient seulement de pénétrer eu Portl)gal,
d'y chercher l'armée de Masséna, de luí remettre quelques centaines de chevaux de
trait, aimi que des munitions de guerre, et
de retourner ensuite en Espagne avec les
troupes qui l'accompagnaient. On ne comprend
pas qu'apres les rapports que le général Foy
el le colonel Casabianca avaient faits a l'Empereur sur la triste situation de l'armée du
Portugal, il se fút borné 11 lui envoyer d'aussi
faib\es secours.
Je trouvai lti général comle d'Erlon logé
depuis vingt-quatre heures cbez le marécbal
Ne)'· Désireux de quitter le Portugal, lemaréchal avait retPnu son bote, en évitant ainsi
que le comte d'Erlon, influencé par le généralissime, ne mil ses 6,000 hommes a sa
disposition, ce qui eut encouragé Masséna a
repousser les projets de retraile. Le chef du
9• corps se préparait done a partir le lendemain, sans meme faire une visite a~fasséna,
aupres duquel il me priait de l'excuser, sous
prétexte que des affaires importantes le rappelaient vers les frontieres, et qu'il lui était
impossible d'aller aTorres-Xovas, celte course
devant lui faire perdre trois journées.
Les fonctions d'aide de camp sont bien
difficiles, parce qu'elles mettent tres souvent
l'oflicier qui les remplit en contacl avec des
supérieurs dont l'amour-propre est froissé
par les instructions qu'il leur porte. Quelquefois, cependant, le bien du service force
l'aide de camp a prendre sous sa responsabilité d 'interpréter les intentions de son général, en donnant au nom de celui-ci des ordres
qu'il n'a pas dictés l ... Cela est fort grave,

"----------------------m8me dangereux; mais c'est au bon sens de
l'aide decampa apprécicr les circonstances !...
Celle daos la'luelle je me trouvais était on ne
peut plus délirate, car Masséna, n'ayant pas
prévu que le chef du 9• corps ,·oulul s'éloigner du ·Portugal, n'ayait pu écrirc a ce sujet, et cependant, si ce dernier partait avec
ses troupes, les opérations de l'armée seraient
paralysées, et le généralissime blamerait la
circonspection qui m'aurait empeché de parler en son nom. Je pris done une résolution
des plus hardies, car, bien que je me trouvasse pour la premiere fois devant le comte
d'Erlon, et que le maréchal Ney, présent a
notre entretien, appu).l.t les raisons qu'il
opposait a mes observations, je me permis de
lui dire qu'il de,,ait au moins donner au maréchal Masséna le temps nécessaire pour
prendre connaissance des ordres que le major
général I'avait cbargé d'apporter, aussi bien
que le temps d'y répondre .... Mais le comte
d'Erlon ayant répélé qu'il ne pouvait attendre,
je frappai le grand coup et jelui dis : « Puis&lt;&lt; que Votre Excellence me force a remplir
&lt;( ma mission daos toute sa rigueur, je vous
&lt;( ~éc!are que le marécbal Masséna, généra&lt;&lt; hss1me des armées franc;aises en Portugal,
&lt;&lt; m'a chargé de vous transmettre, tant en
&lt;&lt; son nom qu'en celui de l'Empereur, l'ordte
&lt;&lt; fotmel de ne faire faire aucun mouvement
ce a vos troupes et de vous rendre aujourd'hui
&lt;&lt; meme aupres de lui a Torres-Novas ! l&gt;
Le comte d'Erlon ne répondit rien et demanda ses chevaux. Pendant qu'on les préparait, j'écrivis au maréchal Masséna pour
l'instruire de ce que j'avais été dans la nécessité de faire en son nom. Je sus plus tard
qu'il approura ma conduite. (On trouve a la
page 286 du tome VII[ des Mémoires de Masséna, par le général Koch, un passage relatif
a la mission que je dus remplir aupres du
comted'Erlon,etdonl Masséna aura sansdonte
pris note; mais la scene dont je fais ici mention est imparfaitement racontée.)
Le comle d'Erlon était un homme fort
doux et raisonnable; aussi, des qu'il eut
quitté le camp de Ncy, avoua- t-il qn'il n'eut
pas été convenable a lui de s'éloigner de l'armée de Portugal saos aller saluer le généralissime, et pendant tout le trajet de Thomar
a Torres-Xovas il me traita avec beaucoup de
bienveillance, malgré la véhémence que
j 'avais été obligé de mettre daos les observations que j'avais cru devoir lui adresser. Son
entrelien avec Masséna acheva sans doute de
le convaincre, car il consentit a rester en
Portugal avecses troupes, qni furent envoyées
en cantonnement a Leyria. ~fasséna me sut
d'autant plus de gré de la fermeté et de la
présence d'esprit dont j 'avais fait preuve daos
cette affaire, qu'il fut informé, peu de jours
apres, que le duc de Wellinglon, ayant formé

MiM01'J(ES DU GÉJVÉ1f_.Jl1. BAJ(OJV DE MA'l(.BOT --.,..

le projet de venir nous attaquer daos nos
canlonnements, en avait élé empeché par
l'arrivée de la division du général comte
d'Erlon; mais que si ce reníort se ful éloigné,
les Anglais auraient marché sur nous, et
profité de la dispersion de nos troupes pour
nous accabler par le nombre des leurs.

CHAPITRE XXXVII
1811. - Avcnlnres d'un espion a,nglais. - Mauvais
vouloir des chefs de corps. - Rctraite. - Incidcnls el combats divcrs.

Nous commencames a Torres-Noras l'année i8t 1, dont les prem.iers jours furent
marqués par un facheux événement qui affecta
vil'ement tout l'étal-major. Notre camarade
d'Aguesseau, aide de camp de Masséna, mourut !... Cct excellent jeune homme, portant
un nom illustre, possesseur d'une grande
fortune, adoré de sa famille, ne pouvant résister au désir d'acquérir de la gloire, avait
pris la carriere des armes, que la faiblesse de
sa constitution semblail lui interdire. Il avait
néanmoins assez bien supporlé les fatigues
de la campagne d'Autriche, mais celles de la
campagne de 181 O en Portugal furent audessus de ses forces, et il quilla la vie a la
lleur de l'age, loin de ses parents et de sa
patrie! Xous lui fimes élever un toml,eau
dans la principale église de Torres-Novas.
Le majar Casabianca, que Masséna avait
dépeché aupres de l'Empereur, était revenu
a la suite du comte d'Erlon, en portant au
généralissime l'assurance que le maréchal
Soult, commandant une nombreuse arméc en
Andalousie, avait re9u l'ordre d'entrer en
Portugal pour se joindre a lui.
Les préparatifs que nous faisions inquiélant Wellinglon, dont les espions subalternes
ne pouvaient pénétrer daos l'espace occupé
par nos troupes, il voulut savoir ou en étaient
nos travaux et employa pour cela un moyen
extreme, qui lui avait réussi daos d'aulres
campagnes. Par une nuit fort obscure, un
Anglais revetu de !'uniforme d'officier sejette
daos une petite nacelle placée a la rive gauche, un peu au-dessus de Punhete. 11 aborde
en silence, passe entre les postes fran93is, et
des les premieres lueurs de l'aurore, s'avance
résolument vers nos chanliers de construction, examine tout a loisir, comme s'il avait
fail partie de l'état-major de notre armée, en
se promenant tranquillement l. .. Nos arlilleurs et sapeurs, en arrivant pour les travaux
du matin, apercoivent cet inconnu, l'arretent
et le conduisent au général Éblé, auquel le
misérable déclare effrontément qu'il est officier anglais; que, indigné d'un passe-droit
fait au détriment de son avancement, il a déserté pour venir se ranger sous les drapeaux
de la légion irlandaise au service de France.

Emoyé devant le généralissime, non seulement le prélendu déserteur reproduit le meme
conte, mais il oITre de donner les renseignements les plus détaillés sur la position des
troupes anglaises et d'indiquer les points les
plus favorables pour faire trarerser le Tage a
notre armée ! ... Le croiriez-vous? ... Masséna
et Pelet, tout en méprisant ce misérable,
ajouterent foi a son récit, et, voulant profiter
des avis qu'il donnait, passerent des joumées
entieres ayee lui, coucbés sur des caries el
prenant note des di res du déserleur ! La cré&lt;lulité du général Fririon et des nutres officiers de l'ét~t-major ne fu t pas aussi grande,
car on ne put nous persuader qu'un officier
anglais eut désetté, et nous déclarames hautement que, a notre avis, ce prétendu capitaine n'était autre qu'un habile espion envoyé
par Wellington. Mais tout ce que nous dimes
ne put ébranler la conviction de Masséna, ni
celle de Pelet ! Cependant nos conjectures
étaient bien fondées , ainsi qu 'on en eu t
bientot la preuve !
En eüet, le général Junot étant venu au
grand quartier général, ses aides de camp
reconnurent leprétenduofficier anglais comme
ayantjoué le meme role de désetteul' en 1808,
lorsqu'une armée franc;:aise occupait Lisbonne. Le général Junot se rappela aussi parfaitement l'espion, bien que celui-ci eut pris
l'uniforme de fantassin anglais au lieu de
celui de housard qu'il portait a Lisbonne, et
il conseilla a Masséna de le faire fusiller. Muis
l'étranger protesta n'aroir jamais servi dans
la cavalerie, et, pour constater son identité,
il montra un brevet de capitaine, dont Wellington l'avait probablement muni pour le
mettre a meme de passer pour ce qu'il disait
clre. Masséna ne voulut done pas ordonner
l'arrestation de cet homme; mais ses soupcons étant éveillés, il prescrivit au chef de la
gcndarmerie de le faire surveiller de pres.
L'eópion s'en douta; aussi, la nuit suivante,
descendit-il fort adroitement par la fenetre
d'un troisieme étage, se jeta dans la campagne
et gagna les environs de Tancos, ou il passa
probablement le Tage a la nage, car on trouva
sur la rive une partie de ses vetements. ll
fut ainsi démontré que c'était un agent du
généralissime anglais qui s'était joué de ~fasséna !. .. Celui-ci s'en prit a Pelet, et sacolere monta au paroxysme lorsqu'il s'aper9ut
que le faux déserteur, si imprudemment
admis dans son bureau, y avait escamoté un
petit carnet sur lequel on inscrivait l'état du
nombre des combattants de chaque régiment !. .. On sut plus tard que l'adroit fripon
n'était point officier daos l'armée britannique, mais un chef de contrebandiers de Douvres, rempli de moyens, d'audace, parlant
plusieurs langues, et habitué aprendre toutes
sortes de déguisements l

(A suivre.)

ÜÉNÉRAL DE

MARBOT.

�'------------------------------

MORT DE B.\ILLY, EX-MAIRE DE PARIS, LE 12 NOVEllBRE

¡~c¡3. - Gr;ii•u,·e de

DtrLESSl-8ERTE.\l'X,

L'Exode _des Girondins
11 l
En ce moment on emprisonnait a Bordeaux
tout ce qu'il y avait de patriotes les plus purs,
les plus éclairés, les plus courageux. La tcrreur était si générale, qu'a neuf heures du
soir Guadet et Pétion, loin de tromer un
homme qui osat les héberger pour la nuit, n'avaient qu'a peine rencontré quelqu'un qui eut
le courage de marcher devant eux, pour les
guider jusqu'i1 ce qu'ils fusscnt ho~ de la
ville.
ll fallait done cncore ne songer qu'a notre
su.reté per,onnelle. Guadet parlit pour SaintÉmilion, licu de sa naissance. 11 y avait, avec
quelques parents, plusieurs amis, de ces amis
de l'enfance, dont on se· croit sur, tant que
nos adversités ne les ont point éprouvés. Il nr
manquerait pas de nous trouver i1 cbacun un
asile, mais il ne nous en verrait prendre que
lorsque tout serait pret; car il convenait que
nous arrivassions le plus secretement possible.

11 partil. Xous resta.mes cnfercnés dJns la
maison de son parent. L'aubcrgiste voisin,
mauvais sujet, dont on ne se défiait pas encore
assez, s'enquelait curieuscment de ce que
nous étions devenus. On lui dit que nous
vcnions de nous recnbarquer; mais, des le
meme soir,il vint roder autour de la maison,
dont nous avions heureusement fermé lous
les volets. Pourtant il ne fut pas longtemps
notre dupe; et, des le secood jour, nous
eitmes avis qu'un bruit sourd se répandait
que nous étions cachés aux environs du Becd'A.mbez.
C'était le soir de cetle seconde journée que
Guadet devait reYenir. Nous ne le ,·lmes pas,
et nous n'en fumes que plus inquiets. Cbaque
inslant rendait notre séjour actuel plus dangereux. Nous étions avcrlis que le maitrc de
l'auberge, maratisle soldé, venait de-faire un
voyage a Bordeaux; qu'il en revenait a
l'heure meme al'ec quelques visages nouveaux, et qu'aussilot on avait remarqué chez
..., 58 .....

lui du mouvcment, des chuchotcments, des
conciliabules. Il était prudent de faire quelques préparatiís de défcnse : nous nous IJarricadames : on se dislribua les armes, qui
consistaient en quatorze pistolels, cinq sabres
et un seul fusil. Nous étions six hommes ;
car j'aurais du_direplus tol qu'en monlanl sur
le l'aisseau, nous y avions lrouvé Yalady, et
un de ses amis, non député.... Six homrues
seulement, mal armés, mais bien ré,olus de
mourir daos la place, la composaient done,
cette garnison lcrriLlc, pour l'allar¡ue de
laquelle vous verrc:z qu'on ne préparait au
dehors rien moins que du canon. De cetle
garnison, les dcux tiers se coucherenl tout
habillés; l'aulre tiers, c'est-a.-dire, Barbaroux
et moi, fit sentinelle toule la nuit. Mais l'ennemi, qui ne voulait marcher sur nous qu'cn
force, n'avait pas encore rassemhlé assez de
troupes. S'il se ful contenté des cent cinquante fusiliers qu'une simple réquisition
aux gardes nationales environnantes lui met-

s'amusaient a la.ter nos lits , nous, avec
moins de bruit, nous faisions de meillcurc
besogne. Nous arrivions a Saint-Émilion,
apres al'oir encore tra,·ersé une seconde riviere, la Dordogne, devant Libourne, ou tres
heureusement la sentinelle fut encore plus
diíficile a éveiller qne le batelier, 11ui se fit
appeler pendant trois quarts d'heurr.
Au milieu du jour suivant, on areourut
nous dire de combien peu nous l'avions
échappé la veille au Bec-d'Ambez; el comme
r¡uoi B... , furieux d'une aussi helle oceasion
perdue, et sans doute averti par le batelier
qui nous avait passé sur la Dordogne, venait
de requérir un de ces batail!ons révolutionnaires, et, en allendanl, s'avancail sur nous
a la tele de cinquante cavaliers. ]l fallut s'esquiver encore. Nous aUames, a quelques portées de fu~il, nous jeter daos une carricre ou,
par bonheur, il n'y avait point d'ouvriers ce
jour-la, parce que e'était un dimanche. Nous
y ft'1mes bienlotjoints par Guadet et par notre
ami Salles, qui nous avaient précédés dans la
Gironde, el se trouvaient pourtant sans asile.
Nous allendions un IJrav~ homme qui, depuis le matin, courait les environs, lachant
de nous lrouvcr quelque relraite. II vint a la
nuit nous apprendre que pas un individu
n'avait le courage de nous recueillir. Mon
pauvre Guadet en fut conCondu ! Que de fois
il nous avait protesté que lous les sentiments
honnétes et généreux, s'ils élaient lout a fait
bannis de la France, se réíugieraient dans le
département de la Gironde ! Que d'indignes
parenls, que de faux amis l'avaient cruellement trompé! Que nous étions a plaindre,
mais combien il l'était plus que nous !
Que faire cepcndant? Puisqu'on suivait
nos traces, et que nous élions si bien signalés,
il ne convenait plus de marcher tous ensemble. Encore, si nous avions eu, comme dans
le Finistere, douze compagnons de plus, et
vingt bons (usils ! Mais seulement buit hommes, et rien que des pistolets : nous ne devions plus rien attendre de la force; c'était
uniquement sur l'adresse qu'il était permis
de compler; et de toutes les précautions, la
premiere sem blait etre de nous séparer. Ma
Loduiska deYait etrc a Paris; ce fut done vers
Paris que je parlai de m'acheminer. Si j'avais
l'incroiable bonheur d'y panenir, j'y pourrais
donner asile a dcux ou trois des no tres! Infortuné, je le croyais ! Moi aussi, malgré
l'e'&lt;emple des amis de Guadet, je comptais
sur mes amis! Alon chcr Barbaroux déclara
qu'il suivrail mon sort; Valady et son ami se
joigoirent a lui. Nous ,·oila quatre; Pétion et
Buzot s'en allaient crrer, je ne sais plus ou ;
Salles et Guadet dcvaient tirer du coté des
Landes. Eh! quoi faire? Gagner du temps.
Les affreux triomphes de la Montagne étaient
si inconcevahles qu'ils ne paraissaient pas
deYoir se soulenir quinze jours 1
Nous nous embrassames, le creur bien
serré; nous parlicnes. Barbaroux passerail
pour un professeur de minéralogie, science
qu'il possédait bien; et nous, pour des négoPendant que ces messieurs, sabre a la ciants, voyageant avec lui, dans l'intention de
main, drapcaux llottants et meches allumées, faire exploiter les mines qu'il pourrait décou-

tait en moins de deux heures sous la main,
la supériorité du nombre et des armes nous
accablait : nous n'étions pas pris, mais nous
étions morts. lleureufement on voulait nous
altaquer avec une armée qui pul faire un
siége en r.cgle : rien ne parut cette nuit-la.
A l'entrée de la nuit suivanle, vint un envoyé de Guadet. Celui-ci n'ai-ait troul'é, dans
sa famille et parmi ses amis, qu'une seule
personne, qui ne pouvait donner asile qu'a
deux d'entre nous. 11 espérait le jour suivant
en placer deux autres qu'il enverrait chercher
a leur tour, et ainsi de suite, jusqu'au dernier. Nous n'avions plus qu'a décider quels
seraient les deux élus appelés a suivre actucllcment celui qui vrnait les sauver. Nous nous
regardions en si len ce. Barbaroux, toujours
digne de lui-memc, ful le prcmier qui prit la
parule.
- ~ous ne doulons pas, s'écria-t-il, qu'ici le
péril ne soit imcninrnt. Lequel d'entre nous
pourrait songer a n'y dérol,cr que lui, et ne
serait pas arrcté par celle pensée que, demain
prut-etre, ceux r¡u'il "ª laisser ici ne seront
plus? Quanl a moi, je n'abandonne point les
compagnons de mes travaux et de roa gloire !
N'y a-t-il asile que pour deux? Restons tous;
mourons ensemble! Mais Guadet, s'il connaissait notre position, n'en cnverrait-il cher1:her que deux? Ne sentirail-il poinl que le
plus pressant est de nous tirer d'ici? Quelqu'un oO're asile pour deux d'enlrc nous, ch
bien! pour quatre ou cinq jours, s'il le faut,
ne ticndrons-nous pas six daos la chambre ou
deux sont allendus? Partons tous.
l1 parlait encore, lorsqu 'on vint nous prévenir qu'il y avait grand monde et grand
hruit dans l'aubergc voisine. Une trentaine
d'offtciers venaient d'y arrivcr. L'h6te avait
dit que ces messieurs étaient les chefs d'un
bataillon de l"armée révolutionnaire, qui devait passer par ici, allanl a Bordeaux. Ccpendant on apercevait déja daos les environs
plusieurs détachements de garde nationale,
et meme quelques brigades de gendarmerie.
Ceci trancha toule délihération. Notre guide
descendit; nous le suivimes en silence. Nous
fimes quelques délours pour aller chercher,
a un quart de licue de la, une barque qui
nous attendait sur la Garonne; et il paralt
que nous n' étions pas encore sur l'eau, lorsqu 'a la faveur des ombres de la nuit, qualre
cents bravcs, armés de pied en cap, vinrent
brar¡uer deux pieces de canon sur une maison
de campagne ou ils cspéraient trouver huil a
dix victimes.
'J'elle fut celle glorieuse expédition du Becd'Ambez, ou les ré,·olutionnaires ne signalerent pas moins leur courage que leur
adresse, &lt;·l dont B•·• (je crois) fit grand honneur a ses dignes satellites, daos celle magnifique relation qu'il en adressa ala Convention, et ou il dit, en propres termes, que,
grace a l'activité des sans-culottes, on avait
entouré la maison, et qu'on y avait trouvé...
nos lits encore chauds.

,.. 59 ....

1..''EXOD'E DES Gz~O'ND1'NS - - - .

vrir. Mais, des négociants a picd, courant la
nuit ! Mais cent cinquante lieues de pays a
traverser, a l'aide de cette mauvaise fablc !
Mais Barbaroux si connu et si reconnaissal.,lc !
Le projet était désespéré ! Un ciel protecteur
nous barra la route. Apres qualre heures de
marche, nous trouvames que nous nous étions
égarés. Un presb1tere était a quelques pas.
- 11 faut y frapper, dit Barbaroux.
- Oui, pour y demander le chemin, répondis-je, moi qui ne voyais que Paris !
- Eh! si nous pouvons obtenir quelque
cho~e de plus? répliqua-t-il.
Un digne curé vint nous ouvrir. Nous ne
nous donnarues d'abord que pour des ,·oyageurs égarés.
- Vous eles, nous dit-il, des gens de bien
persécu tés ; comenez-en ! et a ce litre acccptez chez moi l'hospitalité pour vingt-quatre
heures. Que ne puis-je recueillir plus souvent
et plus longtemps quelques-unes des innocentes victimes qu'on poursuit !
Comment dire combien cet accueil nous
loucha ! ll commandait une entiere confiance ·
il l'obtint. Au nom de Barbaroux et au mien:
le brave homme courut dans nos bras, et
versa sur nous des pleurs de joie ! i1 nous en
fil verscr d'atlendrissement! La Providence
nous aYait conduits comme par la main chez
un de ces hommes rares dont Guadet avait
cru tout rnn département rempli !
Le lendemain il nous dit que nous pouvions, saos nous exposer, rester deux ou
trois jours encore, et qu'il emploierait ce
temps a nous chercher quelque asile. Ce
lerme expiré, il ne laissa partir que !'ami de
Valady, qui croyait pouYoir aisémenl ga,,.ner
les environs de Périgueux , ou il aYait un
parent qui ne pouvait manquer de le recevoir, et qui, saos doute, enverrait chercher
Valad_y. Je ne "ºIais loujours que Paris; je
voula1s accompagner celui qui allait faire
vingt licues sur cette route. Le curé m'en
dissuada; Barbaroux lomba a mes &lt;&gt;enoux
º leur
pour m.en empccher. O Lodo'iska ! tu
dois ton époux; car nous apprimes bientot
a pres que celui que j 'avais voulu suivre venait
d'elre arreté !
Notre généreux bote nous garda deux jours
cncore, quoique l'on commenrat a murmurer
dans le villa ge que M. le curé cachait quclqu'un. Enfin il nous conduisit cbez un demipaysan qui nous recut fort bien, mais sa
femme prit peur, du moins c'est ce qu'il nous
allégualelendemain, en nous annon~ant r¡u'il
fallait partir. Xotre bon curé 1int nous prendre, et, faute de mieux, il nous fit grimper
daos une grange pratiquéc nu-dessus d'une
étable attenant a une métairie qui al'ait seize
habitants : deux ~culement étaient dans notre
secret; les aulres allaient et Yenaicnt continuellement dans celle étalJle, ouverle toute la
journée, et r¡uelquefois monlaient l'échelle
pour jeter un coup d'reil sur le foin, ou nous
nous étions creusé chacun notre trou, dans
lcqucl il fallait nous tcnir enseveli~, au point
qu'on ne Iit pas meme passer notre tete. Ce
foin était nouveau, par conséquent brulant •
la grange en étail si pldne, qu'il restait h

�111STO'l(1.ll ----------------------------------------.1
peine un inlervalle de deut pieds a l'air, qui
ne pouvait pénélrer que par une lucarne fort
étroile. Pour comble de soufTrance, le lemps,
quoique nous fussions en oclobre, était sec
et cbaud; et nos deux confidents furent tout
a coup, sans avoir pu nous voir et nous prévenir, cnroyés pour une commission lointaine
et imprévue. Leur voyage dura trois jours.
Pendant quarante-huit heures, les grossiers
alimenls et .la pic¡uelle qu'ils avaient coutume
de ,nous apporter a la dérobée nous manquerent absolument. On ne peut décrire !'extreme lassitude, l' affreux mal de tete, les
fréquenles défaillances, la soif dévorante, l'angoisse générale que nous éprouvions. Un moment je sentís s'affaiblir ma constance, et le
courage de mon cher Barbaroux l'abandonna.
J'avais pris un de mes pistolets, et le regardais avec une complaisance funeste. Barbaroux, vaincu, suivait ce mouvement; il s'était
aussi saisi de son arme : tous deux nous
gardions le silence; nos yeux seuls se reportaient mutuellement de sinistres conseils;
une de mes mains lomba dans la sienne; il
la serrait avec une espece de fureur, lrop
semblable a celle dont j'étais tourmPnté.
L'inslant du désespoir était venu; le signal de
la mort allait étre donné. Attentif a nos mouvemenls, Valady s'écria :
- Barbaroux, il te reste cncore une mere!
Et toi, Louvet, Lodo1ska l'atlend.
On ne peut se figurer combien fut prompte
la révolution qne ces paroles produisirent.
L'attcndrissement prit aussitot la place de la
f ureur; nos armes écha pperen t de nos mains;
nos corps afTaissés relomberent; nos pleurs
se confondirent.
Mais ce ch1ngement subit en produisit un
autre.
- Elle m'altend, m'écriai-je ! eh bien,
que fais-je ici? Pour qui done y supporté-jtl
tant d'humilialions, tant de peines, tant de
dangers? S'il est vrai que ce soit pour elle,
ce n'est pa, en demeurant la que j'en trouverai la fin; c'est sur la route de Paris queje
dois aller m'exposer et souITrir; des ce soir
je m'y mets.
Des ce soir, insemé ! Daos !'une de nos
dernieres courses nocturnes, je m'étais laissé
tomber au fond d'un fossé trop tard aperen;
quelques cartilages du jarret avaient beaucoup souffert de cette chute. Depuis cette
réclusion de six jours, l'inaction absolue ou
nous étions réduits, la chaleur de ce foin ou
il fallait restcr gisanls, l'inquiétude, l'ennui,
tout avait empiré le mal; je voulus soulever
ma jambe, elle me fil d'atroces douleurs;
mon jarret, tout afait raidi, ne pouvait plier.
Graces te soient rendues, o Providence ! tu
me forcais a res ter.
Le lendemain, il était dix heures de nuit,
et tout semblait dormir daos la métairie,
excepté le chien trop fidele dont les aboiements ne nous laissaient point de repos; nous
crumes entendre autour de la grange un bruit
semblable a celui que produiraient plusieurs
hommes qui marcheraient doucement et parleraient has; quelqu~s minutes apres, nous
vimes une grande clat·té daos l'étable, ou la

lumiere n'entraitjamais; quelques-uns y parlaient d'abord, mais avec précaution; puis il
se fit un profond silence; un peu de bruit
recommenca au dehors; en fin, nous entendimes qu'on montait a notre échelle. Étionsnous découverts, la gr:mge était-elle entourée?
Nous primes nos armes.
Un homme, sans quiller l'échelle, saos
s'approcher de nous, cria :
- Messieurs, descendez !
C'était bien un de nos confidents de la
métairie; mais ce n'était pas son ton ordinaire; il avait la voix altérée, dure et brusque.
Cette circonstance nous alarma plus que tout
le reste.
- Comment, descendre, lui dis-je?
- Oui, descendez !
- Et pourquoi?
- Parce qu'il le faut.
- Mais encore?
- Quelqu'un vous demande.
Qui?
- Le parent de M. le curé.
- Si c'est le parent de M. le curé, que ne
parait-il'!
Ici notre homme balbutia je ne sais quelle
mauvaise raison, puis il ajouta d'un ton brutal
et meoacaot :
- En fin, f .... , il faut descendre l
Ceci deveoait du plus mauvais augure.
L'imagination travaille vite. A l'instant je me
persuadai que quelqu'un nous avait découverts et dénoncés, qu'on était venu cerner la
maison,et qu'on avait meoacé ce pauvre malheureux de mellre le feu a sa grange, s'il ne
nous en faisait sortir. Barbaroux était sans
doute travaillé de la meme pensée, car il me
dit tout has :
- lis ne m'auront pa~ vivanl !
Et Valady, dont la fatigue et une maladie
naissante avaient tellement abattu le courage
qu'il nous avait avoué, vingt fois dans la
journée, qu'il se sentait a chaque instant des
peurs paniques, que l'idée de sa destruction
lui causait de mortelles frayeurs, surtout
qu'il n'aurait jamais la force de se tuer luimeme; Valady, croyant aussi I'heure fatale
arrivée, nous disait languissamment :
- Uélas ! il faut done mourir !
Et remarquant nos apprets, il ajoutait eu
joignant les mains :
- O mes amis! vous allez done m'abandonner?
Quant a moi, jamais dans aucune des crises
les plus périlleuses de ma proscription,
jamais, si ce n'est depuis, aux portes d'Orléans, je ne crus ma mort si procbaine.
- Citoyen, dis-je a notre homme du ton
le plus ferme, loin de nous la pensée de vous
compromettre ! mais aussi gardez-vous de
l'espérance de nous attirer dans un piege;
nous ne descendrons certainement pas que le
parent du curé n'ait paru, ou que vous ne
nous ayez franchement déclaré de quoi il est
question.
11 parut enfin, le parent du curé. C'était
de peur d'etre apercu par quelqu'un de la
métairie qu'il n'avait pas voulu entrer. Au
reste, l'un des camarades du métayer, ayant
... 6o ,.,

•

le matin entendu quelque bruit daos la gran ge,
aTait montré des soupcons. Des le lendemain
nous pou,ions clre découwrts par un homme
qui n'était ríen moins que sur. En conséquence, nos deux confidents effrayés venaient
d'aller dire au curé qu'il fallait nous retirer
tout a l'heure. Celui-ci, trop tard prévenu,
ne savait ou nous metlre. Impossible que
nous fussions quelque part aussi exposés que
chez lui, qui venait d'etre dénoncé comme
ayant quelqu'un. ll courait a I'heure meme
pour tacber de nous déterrer quelque coin.
En altendant il fallait, pour ne pas tourner la
tete de ce paysan tout a fait épouvant~, sorlir
de la grange et passer eelte nuit comme nous
pourrions ....
Nous quittions la grange au moment 1,u
son séjour devenait un peu supportable el
son abri nécessaire. Le temps avail cban~é
dans cette soirée. La force de l'orage était
un peu diminuée; on n'entendait plus le
tonnerre, mais la pluie lombait aboudamment, et un vent froid souflhit du midi.
Pour surcroit de peine, je ne pouvais me
trainer, daos les tcrres grassPS, que sur une
jambe et sur un balon. Le parent 11ous conduisit daos un peti t bois, ou 11ous ru mPs tout le
temps de transir et de nnus mouiller.
Ce mauvais temps n'arretait pas notre généreux curé. Un pcu avant le jour il vint luimeme nous apprendre qu'il avai1 fait d'inutiles recherches, et comme il voyait bien
qu'il était impossible qu'on ne nous découvrit point la dans la journée, il voulut a lout
risque nous ramener chez lui. Nous n'a~cepU\mes qu'apres que nous sumes 4ue de son
grenier, ou nous allions nous enfouir, nous
pourrions aisément, au moycn d'une corde
füée a la lucarne, nous glisser d u hau t en
has dans une arriere-cour, et, par-dessus un
petit mur, gagner les champs_ au premier
ohjet meaacant que l'un de nous, ttJujours
en sentinelle, verrait s'approcher de sa maison. Le brave homme! il parut si content de
nous y recueillir encore !
A traYers tant de courses, de fatigues
cruelles, de périls renaissants, je m'applaudissais néanmoins du contretemps qui m'avait forcé de ne point emmener mon épouse.
Si moi-meme je me trouvais d'une constilution trop faible conlre de pareils travaux, coniment n'y aurait-elle pas suceombé?
Avanl de périr, j'aurais eu le tourment de la
voir expirer dans mes bras. Et pourtant nous
avions accusé le ciel, lorsqu'il nous avait
séparés.
Cependant nons avions appris qu'aprcs
avoir inutilemenl frappé aux portes de trente
amis, Guadet et Salles avaient trouvé toute
espece de secours et de surelé chez une
femme compatissante, généreuse, intrépide,
aulant que s'étaient montrés inbumains,
égo"istes et luches tous ces etres qui portaient
néanmoins le nom d'hommes. D'apres le touchant portrait qu'on nous avait fait d~ cet
auge du ciel, il n'était pas besoin de lui
demander asile, s 'il n'était pas impossible
qu'elle le donnat. II suffisait de l'averlir de
notre situation .

�1flSTO'R.}.JI

----------------------------------------~

Quelqu'un y courut,· et rapporta quelques
heures apres la réponse.
- Qu'ils viennent tous trois ! avait-elle dit.
Seulement elle nous recommandait de n'arriver qu'a minuiL et de ne négliger aucune
précaution pour n'etre apercus de qui que
ce fut. Notre surelé chez elle dépendait principalement de notre exactitude a remplir ces
conditions préliminaires.
Chemin faisant, nous nous arretames chez
un curé, allié du notre. 11 nous aLtendait a
souper. Que l'on excuse ces détails; il y avait
si longtemps que nous n'avions soupél et
puis le repas ici n'était rien, aupres des touchantes attenlions qui le précéderent : c'était
de l'eau tiede pour la1•cr nos pieds, un grand
feu pour nous sécher, tou t l' altirail d' une
toilette pour couper nos longues barbes et
rafraichir nos chevelures; du linge blanc pour
nous changer, enfin des viandes légeres, et du
Yin restaurant que nous Yersait une jolie
niece ! C'était une nicce váritable; et l' on
comprend qu'ici je n'y saurais entendre
matice. J'en parle pour qu'on se représenle
que! elfet produisaient sur nous ces passages
fréquents et subits d'une position lentement
douloureuse aune situation rapidement douce,
et le contraste de celte personne bonne et
charmante qui nous prodiguait ses soins,
avec ces visages insensibles, sombres ou menacants qui nous préparaient des pieges, ou qui
nous y voyaient froidement tomber. Chez cel
ami de notre curé, nous trouvions notre sort
semblable a celui de ces fiers paladios qui,
venant de combattre des monstres, rencontrent tout a coup, dans quelque pavillon enchanté, des fées pour les servir.
C'était bien une autre fée, celle chez qui
nous arrivames a minuit. Nous devions y
trouver, avec mille soins non moins attendrissants, une constance, un courage, un dévouement saos bornes. Elle logeait nos deux amis
a trente pieds sous tcrre, et l'entrée de leur
souterraia, d'ailleurs fort dangereuse, était
eocore si bien masquée qu'on ne pouvait la
découvrir. Quelque spacieux: que fut le cavea u,
le séjour continuel de cioq hommes pouvait y
corrompre l'air, qui ne s'y reoouvelait que
difficilement. Nous nous pratiquames, dans
une autre partie de la maison, une seconde
forleresse, plus saine, presque aussi sure,
presque aussi difficile a découvrir. A quclques jours de la, Iluzot et Pétion nous
manderent qu'ayant de¡1uis quime jotLrs
changé sept fois d'asile, ils étaient enfin
réduits aux dernieres cxtrémité~.
- Qu'ils ,·iennent tous deux ! s'écria
l'étonnaote fcmme.
Et remarquE&gt;z qu'il ne se passait pas un jour
qu'elle ne f1H rnenacée d'une ,i~ite domiciIiaire; elle était mfüne assez soupyonnéc de
vertu, pour qu'il ful souvent question de
l'arreter. Observez encore que chaque jour la
guillotine abattait quelque tete, et que les
brigands commettaient des horreur3. On les
entendait jurer chaque jour qu'ils feraient
bruler vifs avec nous, dans leurs propres
maisons, les gens chez lesquels nous serioos

trouvés. 0n parlait méme d'incendier les
villes.
- Mon Dieu ! qu'ils viennent, les inquisiteurs, nous disait-elle avec calme et gaieté.
Je suis lranquille, pourrn que ce ne soit pas
vous qui vous chargiez de les recevoir : seulement je craindrais qu'ils ne m'arrelassent;
et que deviendriez-vous?
~os deux amis vinreot done et s'en allerent
au caveau. Aiosi nous étions sept. Le moyen
de nous nourrir? Les denrées étaient rares
daos le départemeol; on ne lui fournissait
pour sa part qu'une livre de pain par jour,
mais il y avait des pommes de terre et des
haricots au grenier. Pour ne pas déjeuner, on
ne se levait qu'a midi. Une soupe aux légumes
faisait tout le dioer. A l'entrée de la nuit,
nous quittions doucement nos demeures, nous
nous rassemblions auprcs d'dle. Tantót un
morceau de bceuf a graod'peiae obteou a la
boucherie, tantót une piece de la basse-cour
bientót épuisée, quelqucs reufs, quelques
légumes, un peu de lait composaieot le souper
dont elle s'obstinait a ne prendre qu'un peu,
pour nous en laisser davantage. Elle élait au
milieu de nous comme une mere environnée
de ses enfants pour les~ucls elle se sacrifie.
Nous restames ainsi pendant un mois Lout
entier, mal~ré les persécutioos d'un intime
ami de Guadet, qui, nous y sachaot, n'oublia
rien pour nous en chasser, et a qui sa lache
peur finit par troubler tellement !'esprit, que,
de crainte de mourir, il voulait se bruler la
cervelle. Je ne puis, sans risquer de compromeltre notre étonoante amie, faire le récit,
au reste trop dégoutaot, des mensonges, des
intrigues, des meoaces, des laches manceuvres
de toute espece, par lesquels il parvint enfin
a son but.
U est eocorc temps d'avertir qu'en arrivant
daos la Gironde, j 'avais mandé a ma Lodoiska,
tout ea lui déguisant ce que ma po$ilion avait
de trop alarmant, qu·au lieu de l'alleodre,
j'allais tout essayer pour revenir vers elle.
Depuis, chl'z le bon curé, quand tout acces
vers ma ville oatale m'était fermé,j'avais fait
pour ma femme une seconde lellre ou je l'invitais avenir former un élablissement a Bordeaux; quelqu'un s'était chargé de transcrire
cette lettre et de la metlre ala poste; mais
six semaines s'étant écoulées saos que j'en
revusse aucunes nouvelles, il était clair qu'on
ne l'avait pas envoyée, ou qu'elle n'était point
pan'eoue. Mon désir d'aITronter tous les
hasards pour rne faire jour jusqu'a Paris
n'en élait devenu que plus vif.
Nous touchions cependant a l'époque critique. Il venait de luire, le jour fatal, le jour
d'une séparation longue et peul-elreéteroelle
entre des hommes a jamais étroitement füs
par tou l ce que I'amí Lié tcndre, la ver tu purc
et une infortunc uaiment sainte ont de plus
respectal.ile. l\ous sortions de notre asile si~ ur
et si cher; nous oous séparioos en deux parts,
qui se subdiviseraient bienio!. Ilarbaroux qui,
depuis Caen, avait couru presc¡ue toutes les
memes aventures ciue moi, Barbaroux, désolé
de me quiller, autant que je l'étais de le
perdre, passait du cote de Buzot et de Pélioo.

Tous trois ils allaieot, a quelques licues de
la, vers la roer, chercher un asile incert.ain;
avee quelle douleur nous nous fimes nos
adieux ! Pauvre Buzot, il emportait au fond
du cceur des chagrins bien amers, que je
connaissais seul, et que je ne dois jamais
révéler. Mais Pétioo, le tranquille Pétion,
comme il était déja changé ! Combien le calme
de son ame et la sénérité de sa figure s'étaient
allérés depuis que l'esclavage de sa patrie
n'élait plus douleux, depuis que la nouvelle
de l'emprisonnement des soixanle-quinze et
du supplice de nos amis nous était parvenuE&gt;.
Et mon cher Barbaroux, comme il soulfrait 1
je n'oublierai point ses deroieres paroles:
- En quelques lieux que tu trouves ma
mere, táche de lui tenir lieu de son Ws; je
te promels de n'avoir point une ressource
que je ne partage avec La femme, si le
hasard veul que je la rencontl'e jarnais.
Au milieu de nous quelqu'un voulait en
vain dissimuler son désespoir, c'était notre
généreuse prolectrice ; elle pleurait, elle
gémissait de la oécessité qui la forcait a ne
plus s'exposcr pour nous.
- Les cruels ! s'écriai t-elle, en parlan t de
ses parents, quelle violence ils me foot ! ,Je
ne la leur pardoonerai jamais, s'il faut que
quelqu'un d'entre vous ....
Elle o'acheva point; mais ses presseoliment.s étaient trop fondés : oui, un d'entre
nous devait bieolót périr.
A une heure du matin nous parllmes,
Guadet, Salles, moi el Valady, que nous
devions quitter presque aussitot. Nous le
conduisimes a quelques cents pas, sur le
chemin d'une maison ou il avait un parcnt,
sur l'humanité dur¡uel il faisait quelque
fonds. De quel air il nous regarda quand nous
le c¡uittames I Je n'en puis écarter le triste
souvenir; il avait la mort daos les yeux.
Nous ne restions done que Salles, Guadet
et moi. Ce qui m'avait délerminé a suivre leur
rnrt de préférence, c'est que l'endroit vus
lequel ils devaient s'acheminer le lendemain
était a six licues de la, du coté de Périgueux,
etje sentais un plaisir sccret de me rapprocher
un peu de Paris; mais, pour gagner cct
endroit, il nous fallait, par un chemin de
traverse assez difficile, tourner Libourne, ou
nous aurions couru trop de risques. Un confident sur devait nous ameoer, a l'enlrée de
la ouit suivante, un ami de Guadet, qui nous
guiderait jusqu'au bout de celle traYerse. 11
fallait cepeodant passer quel!lue part la fin
de cette nuit et tou t le jour qui la sui vait.
Nous avani;ames vers un bourg assez éloigué,
dont les enviroos étaient criblés de grolles;
Guadet les conoaissait loutes; la plus súre
d. entre elles, a cause de son étendue, il 1' aYait
désignée a ootre confident, comme le lieu de
notre refuge et de son rendez-vous. En y
arrivant, nous Lrouvames que l'entrée en était
murée ·, l'acces de soixaole\ autres reslait
libre, mais comment notre confidenl lromcrait-il le leodemain celle que nous aurions
choisie? 11 fallait bien l'aller prévenir. Guadet
et moi oous y allames, non sans risque. Nous
avioos un viUage a traverser, et puis des gen-

~-------------------------- L'Exov1;
darmes logeaient chez notre confldent · il
fallait le réveiller sans réveiller ces espio;1s ;
nous y parvinmes.
flevenus daos notre grolle, nous y allendimes vainemen t le sommeil ; le froid et
l'humidité -le cl1assaient : a dix heurrs du
matin seulement, les épaisses téncbres qui
nous emironnaient s'éclaircirent un peu;
reculés a l'exlrémité la plus sombre, nous
pouvions, sans etre aper~us, distinguer tou t
ce qui se présentait a l'entrée de la grolle.
11 y viot quelques animaux, ils oou5 senlircnt
et se relirerent; mais de Lous les animaux,
les plus barbares y viorent aussi : heureusement ceux-la ne nous sentirent pas, c'étaient
~es hommes. lis ne s'arretaient que pour un
mstant, et Lout a l'entrée, afin de satisfoire
des besoins, dont la perspcctive aulaot que
l'odeur nous devenaient fort incommodes.
Malheur a nous si l'un de ces paysans, plus
délicat ou plus pudibond que les autres, se
fut avisé de Youloir ne se mettre a son aise
qu'a l'aulre bout de lagrotte! Je dis malheur
a nous, car nous n'aurions jamais pu nous
décider a répandre, pour notre plus grande
sureté, le sang d'un homme de qui nous
n'aurions pas été surs qu'il nous vouhlt du
mal. Nous avions résolu, le eas échéant, de
montrer nos pislolets au pauvre diable, et de
le retenir prisonnier, jusqu·a ce que nous
sortissions de notre retraile; mais alors
mcme, il pouvait courir nous déooocer, et
causer nolre perle. Nous le coruprenions bien;
mais nous avions résolu d'eo courir le risque;
i¡uoique nous pussions encore éprouver de
l'ingratitude des hommes, nos mains ne se
souilleraient pas d'un saog innocent.
Au reste, il faut aYoir élé proscrit pour
savoir comme il est difficile et genaut d'avoir,
achaque instant du jour, ses pas amesurer,
son haleine a ne pousser que doucement, un
éternuement a étouffer, un rire, un cri, le
moindre bruit a réprimer. A moins que de
l'avoir éprouvé, on ne se figure pas combien
cette gene, si petite en apparence, devient
douleur, péril et tourment par sa contiouité.
C'était, dans notre position, un mal nécessaire,
et meme avaot d'avoir !até de la Giroode, je
m'y étais particulierement exercé, avec ma
Lodo1ska, chez notre brave original du Finistere, qui, pour notre divertissement et le sien,
nous tenait cachés dans une armoire, a coté
d'un clubiste et au-de,sous d'un gendarme.
Une malheureuse femme vint dans la grolle
mettre a cet égard nos talents a J'épreuve;
d'abord, ayant plus de pudcur, elle entra plus
avant; ensuite, par l'elfet d'un ténesme
apparemment
opiniatre, elle Jv fit de loncrs
.
o
ellorts, elle y mit un temps considérable;
en/in, comme elle allait sorlir, le pied lui
manqua tres aisémenl sur un terrain humide,
glissant et chargé d'immondices. Une fois
étendue sur cette terre trop grasse, la pauvre
vieille ne pul jamais se relever. Longtemps
elle s'aida d'un petit monologue qui, dans
toute autre circonstance, aurait pu nous

paraitre divertissant; mais rien n'y faisait;
elle linit par pousser des cris. Leur éclat ne
manqua pas d'attirer plusieurs hommes, qui
ricancrent assez de temps et d'assez pres pour
nous inquiétcr. Comme tout doil finir cepend:mt, ils releverent la vicillc, et tout s'en alla.
Comme le jour finissait, notre confident
vint nous apprendre que l'ami de Guadet ne
pouvait pas, c'esl-a-dire n'osait pas faire
route ayee nous l' espace de deux Licues. ll
fallait done que Guadet tarhat de s'oricnler,
el de troul'er celte traverse qu'autrefois il
avait connue, mais jall!ais bien; c'était deja
un facheux travail a entreprendre; il faisait
d'ailleurs un temps alfreux, la pluie lombait
a_vcrse, et nous promettait, apres la mauvaise
nuit que nous venions de passer, une nuit
plus mauvaise; mais la nécessilé, l'inexorable
nécessité l'ordonnait. Pour moi, je me sen tais
tres résolu; un cxercice fréquent et modéré
dans notre derniere maison avait guéri ma
jambe; mon jarret reprenait Loute sa souplesse. D'ailleurs, c'était du coté de Paris
que nous allions marcher ; je me s~otais ma
premicre vigueur, et meme quelque contentement.
Nous partimes; c'élait la nuit du qualorze
au quinze novembre 1795 : o Dieu ! tu l'as
marquée par d'assez tristes éprcuves pour que
je ne l'oublie pas.
Ou allions-no.us crpcnJant? A sit licues de
la, je l'ai dit. Six lieues; nous étions done
ccrlains d'etre bien rc~us : au moins Guadet
n'en doutait pas; et moi-meme, pour celte
fois, je trouvais qu'il avait raison. La personne
ch~z laquelle il allait :nous présenter arnit
une famille depuis longlemps amie de la
s:enne; et lui pcrrnnnellcment a,·ait sam-é
celte fcmme : oui, je dois· l'avouer, c'était
une femme; il l'avait saÚvée ·d'un proces crimine], ou son honneur et celui de ses parenls
étaient gravement compromis. Depuis cette
époc¡uc, longtemps meme avan! !a révolution,
elle l'avait cent fois assuré de sa reconnaissance, et lui a'vait fait mille offres de service.
Au reste, nous ne lui ·demanderioos asile que
pour c¡uatre ou cinq jours, époque apres laquelle notre généreuse amie enlendait, quoi
qu'on pul lui dire, nous recueillir encare.
D'abord ce que nous aviaos craiot oous
arriva. Nous nous égarames, et si malheureusement que, partís a sept heures, nous o'eurnes achevé qu'a minuit les deux licues de
cette Ira verse; nous étions passés par des
chemins si détestaLles que, sans cxagération,
les boues nous montaieot a mi-jambes. Je
regrettais une forte canne asabre, sur laquelle
il avait fallu m'appuyer si souYeot, et quelquefois &amp;i violemment, qu'enlln elle s'était
rompue. 0n peut se figurer notre fatigue :
pourtaat il y a vait encore quatre licues afaire.
Nous les fimes, nous arrivames a qualre heures du matin, chargés de boue, trempés jusaux os, tout a fait épuisés.
Guadet fut frapper a la porte; au bout
d'uae demi-heure on l'entr'ouvrit. Un domes-

tique, qui l'avait vu cent fois, ne le rnulut
pas reconnaitre; il déclina son nom · alors
on dit qu'on allait réveiller Madam~. Une
autre demi-heure se passa, apres laquelle
Madame fil dire que ce qu'on lui demandait
était impossiLle, parce qu'il y avait dans son
village un comité de survcillance · elle in-no.
'
o
r,ut, apparemment, qu'il y en arait partout.
Guadet insista, il demanda a elre introduit
seul d'abord, si Madame l'aimaiL mieux; qu'a~
moins il pul lui parkr un momeot. ~fadame
fit répoodre &lt;¡ue cela aussi étail impossiblc,
et la porte se reforma.
11 y avait une heure que nous nous tenions
sous des arbres tellemeat chargés d'l'au, que
peut-étre ils nous en donnaient plus qu'ils ne
nous en épargnaient. Quand j'y étais arril'é,
les
. goutles de sueur se confondaient , sur mon
,•1sage et sur !out mon corps, avec des Lorrents de pluie. Depuis que nou5 éLi&lt;,ns immoLiles, un rent du midi, r1ui nous srrnl.ila rafraichissant d'abord et hienlót Ir-es froid
soufílait
habits, impré"né,
d'eau',
, . •surnous.Nos
1
o
ela1ent a a glace : moi, surtout, je ¡;dais :
on enleodait claquer mes denls.
Guadet, désespéré, vrnait cu fin nous remire
compte de l'inconcevaLle issue de ses démarches; je ne l'entendais qu'a peine. Une rél"olution terrible se faisait en moi; la transpiration s'était enlierement arrelél', le frisson
m'al'ait tout a fait saisi, je pcrdais coonaissancc. Mes amis rnulurent m'appuyer del.iout
c,intre un arbre; ma faib1e,se était si n-raode
.
'
o
que Je ne pus m y lenir : il fallut me laisser
m'étcndre par !erre, c'est-a-dire dans l'eau
Guadet couru t refrapper a la porte ; on ne
l'omrit point; on lui permit de parler a travrrs le trou de la scrrure.
-Une chambre et du feu, dit-il, sculement
pour deux hcures ! un de mes amis se trouve
mal!
0n alla en instruire Madame, qui fil réponse que cela était impossible.
-Au moins un peu de vinaigre et un verre
d'eau ! s'écria mon malheureux ami.
Un moment apres Madame fil répondre
encare que cela était impossible !
~isérabl~, elle s'appelait. .. je le devra1s . JC devra1s la nommer ! je devrais la
produire a l'enthousiasme des scélérats qui
souillent aujourd'hui la France. Je l'abandonoe a ses remords, et puisse la j us tice vengrresse ne pas lui garderun autre chatimenl !
Puisse-t-elle, au milieu despremieres anaois0
ses qui. l'alteodent, ne pas rencontrer quelfJUC monstre d'inhumanité qui lui refuse l'eau
et le feu.
., Je n~ pouvais parler, mais j'entendais ;
J entend1s Guadet accuser la nalure hum?ine, et déplorer son SE-rt; ceci me valut
~neux, pour rappe~er mes forces, que les
liqueurs les plus 1mtantes".'- Je repris hienlót
tous mes sens; la plus vire indignation m'eollammait.
- Marchaos, leur dis-je, fuyons, fu1ons les
hommes, fuyons dans le tombeau !

(A suivrc.)

.,. 63 ...

DES G1'1f.OJYD7JYS - - ,

~ª,

LOUVET.

•

�'---------------------------------

LE RÉGlllE~T DES GUIDES (18:&gt;8). -

Aqua,·elle ,ü JULES RouFFET.

Marquis PHILIPPE DE MASSA
cfr:&gt;

Le régiment des Cuides
Peu de temps avant sa mort, Marcelin, le
fondateur de la Vie pa1·isien11e, m'avait demandé pour son journal quelques notes sur
le régiment des guidos.
Ma collaboration se burna a deux articles
ou je ne puiserai ci-apres que peu de lignes.
D'autre part, parmi quelqucs brouillons
inachevés, je retrouve ces vers :
TI\ENTE A:XS A PRES ....

Ah! cerle, il élait bcau le rc2iment des guides
A cheval, sabre en mlin, quand le solcil levanl
Éclairait, déploy~s sur dcux lignes splendides,
Nos plumels blancs et noirs carcssés par le vent !
S:ms doute on y menait la vie il grandes guidcs ;
Sans doulc. notre mess n'étail pas un couvcnt.
Pourtant la discipline était des plus rigidcs,
El !'esprit militaire on ne peut plus fervcnl ....
D'autrcs tcmp, sont venus, couvranl d'an voilc sombre
Ce brillanl météore cofoui dans lcur ombrc,
Mais donl survit l'image en mon creur atlcndri,
Avcc le souvenir des morls que l'on reg,·elle
Et cclui des bcaur jours ou nous suivions l'aigrelte
Qui pointait au colback du coloncl Fleury.

Que ce sonnet, en attendanl le boute-sclle
général de la vallée de Josaphat, serve done
d'en-tete a la ré:mrrection mom.:mtanée de
ce corps d'éltte ou j'ai servi deux ans comme
sous-officier, onze ans comme sous-lieutenant et lieutenant.

Un décret du Gouvernement provisoire, en
date du 4 avril 1848, prescrivit, pour le service de la correspondance et des états-maj ors,
la création de huit escadrons de guides, dont
cinq seulement furent jamais formés, savoir : deux a Saumur, trois a Lunéville. En
1851, on les réduisit a deux : le premier a
Metz, le second a París, ou l'un et I'autre
furent bientót réunis sous le commandement
du chef d'escadron d'état-major André Reille.
Nos contemporains doivent se rappeler ces
hatifs porteurs de dépeches, brulant le pavé
dans leur tenue sévere a peu pres semblable
a celle des anciens artilleurs, sauf le shako
et les épaulettes de laine qui, pour les guides
d'état-major, étaient de couleur cramoisie.
Au printemps de t852, ces deux escadrons
recurent le pantalon garance, le dolman vert
a tresses jaune d'or et, pour coiffure, le colback en peau d'ours noir avec flamme écarlate.
Tel fut, a tres peu de chose pres, !'uniforme adopté pour le régiment qu'ils contribuerent a former l'automne suivant, avec les
cadres et une partie de la troupe du 15• cbasseurs, sous les auspices du lieutenant-colonel
Fleury, promu colonel des guides le 22 décembre de la meme année.
La dénomination de guides d'état-major
fut du meme coup supprimée et le nouveau
régiment se trouva appelé a faire aupres de

Napoléon III le meme service que firent auprcs de Napoléon I•r les anciens guides du
général Bonaparte, devenus chasseurs a cheval de la garde en 1804.
Pendant un séJour a Londres ou il fit, en
1836, la connaissance du prince Louis, Émile
Fleury s'était vite assimilé ce qu'il -y avait de
bon a prendre dans les coutumes anglaises
pour l'élégance de la mise, pour l'amélioration
.de la race chevaline, pour la perfection des
attelages. Capitaine de spahis, il passait pour
avoir l'escadron de cette arme le mieux tenu
et le mieux monté. Aide de camp et plus
tard grand-écuyer de Napoléon 111, on a pu
voir avec quelle entente il a organisé le service des écuries impériales, exercé son influence sur celui des haras.
A ccux qui pcrsisteraient a ne voir en lui
qu'un des courtisans les plus favorisés du
rcgne, il suffirait d'opposer ses états de services sur lesquels on releve de 1857 a 1848 :
deux blessures, deux chevaux tués sous luí,
deux mises a l'ordre de l'armée et onze citations dans divers rapports de Son Allesse
Royale le duc d 'Aumale et du maréchal Bugeaud, notamrnent a la prise de la Smalah
et a la bataille de l'lsly.
Au physique, aucune silhouette, mieux que
celle du colonel Fleury, ne donnait l'idée du
véritable chic militaire, correct et distingué.
Voulant, autant que possible, que son régi-

ment fút fait it son iroage, il ne négligea
ríen pour alleindre ce but. Ayant d'ailleurs
ses coudées franches, il compléta son efleclif
a six escadrons par l'adjonction de vingt cavaliers de choix bien montés, pris dans chacun des régiments de lanciers et de dragons.
Un nombre égal de cavaliers non montés fut
pris dans le; régimertts de chasseurs d'Afrique, et leurs figures martialcs constituercn l
ce que, dans nos pelotous, nous appelions
les gueules du premier rang. Ce prélevement
ne laissa pas de contrarier les chefs de corps,
peu enclins a se séparer de ce qu'ils ont de
meilleur en hommes et en chevaux. Mais
comme, en cas de non-acceptation, le renvoi
avait lieu a leurs frais, ils durcnt se résigncr
a cxécuter a la leltre les prescriptions minisLérielles concernant la dime douloureuse qui
leur était imposée.
Le régiment, ainsi composé d'hommes chevronnés ou ne comptant pas moins de trois
ans de service, n'avait done qu'a perfectionner
son instruclion au point de vue des évolutions, et pouvait, débarrassé du travail des
classes, consacrer le temps nécessaire aux
soins les plus minutieux du pansage et de
l'astic. L'uniformité absolue était de rigueur
dans la coupe et dans les moindres dótails de
I'habillement. Le pantalon a la hussarde et le
pantalon collant, également proscrits, étaien t
amendés par le pantalon dit a la Flenl'y,
tombant droit sur la botte, couvrant le coude-pied et sans poches sur le cóté, aussi bien
pour les officiers que pour la troupe. Une
sévérité exccssive rendait ceux-Ia slriclement
responsables de la plus légere imperfection
dans la tenue des hommes sous leurs ordres.
Mais aussi quelle satisfaction pour nous, quellc
fierté meme, de rencontrcr en ville el de
roontrer a nos amis ces cavaliers bien tournés, bien gantés, marchant d'un pas dégourdi,
tete haute, le fourreau de sabre dans la main
gauche, la sabretache ballant cranement le
mollet.
Loin de ma pensée d'établir ici un parallelc
entre les prétoriens que nous étions alors et
l'armée nouvellc dans laquelle j 'ai eu l'honncur de servir aussi. Quelles que soient la
différence des temps, la forme du régiroe, la
durée de présencc au corps, c'est toujours le
meme amour de la patrie qui domine dans le
creur de ses soldats.
Sur soixante-deux officiers appelés a former ou a compléter les cadres a!'origine, dix:
provenaient des anciens guides d'état-major
et neuf du 15• chasseurs licencié. Dix sortaient des chasseurs d'Afrique ou des ~pahis,
et parmi eux tous les officiers supérieurs, savoir :
Fleury, colonel, ultérieurement général de
division;
Legrand, lieutenant-colonel, ullérieurcmcn t
généml de division, tué a Gravclotte;
Des Ondes, chef d'escadrons, tué licutenant-colonel a Solferino;
Montaigu, ídem, ultérieurement génfral de
division;
Nansouty, ídem, ultérieurement général de
brigade.
IV. -

HISTORIA, -

Fase. 26.

Les trente-trois autres, provenant de diYers
régiments de France, avaicnt été admis, sur
leur demande, par propositions spéciales, la
plupart ayant de la fortune et nombre d'entrc
cux appartenant a des familles légitimistes.
Puisqu'au dire d'Henri IV Paris valait bien
une messe, les agrérnents de sa garnison et
le port d'un élégant uniforme valaient Líen le
serment exigé d'eux pour entrer dans un
corps privilégié, jusqu'a nou1·el ordre seul
de son espece, ou le colonel ne demandail pas
mieux que de les aceueillir. L'F.mpire, plus
ouvert que le régimc qui luí a succédé, ne
faisait pas faire antichambre a ses ralliés.
Notre mess, postérieurement transféré a
l' ~cole militaire ot1 il a scrvi de modele a
ceux des autres régiments de la garde, mais
qui occupa tout d'abord un hotel ruede Grcnelle, élait un vérilable cercle dans Jeque!, en
dehors du service, les grades se confondaie11t
dans une égale camaraderie entre ceux qui
avaient quelque fortune et ceux qui n'cn
avaienl pas. L'Empereur avait pourvu aux
premiers frais d'installation et ni le mobilier, ni l'argenterie, ni la vaisselle n'avaient
ríen d'inférieur aux objets de meme naturc
dont est doté l'hótel des horse-guards a Londres.
La table, t.lisposée en fer 11 cheval, é1ait
présidée par le plus ancien officier supérieur
présent. Les autres places étaient tirées au
sort chaque dimanche et obligatoires pendanl
la semaine suivante, afin d'éviter des groupements par coteries. Chaque mercredi, un
diner de gala, pendant Jeque! jouait la musigue du régiment, nous permettait soit de
faire des politesses individuelles, soit d 'adresser des invitations collectives aux généraux
étrangers, aux attacbés militaires nouvellement accrédités, aux officiers anglais de passage a París a l'époque des courses, etc. A
ces diners hebdomadaires, tout le monde était
en habit et en cravate Llanche, cxcepté les
officicrs de scmaine, en tenue jonrnalicre
avcc la giberne, signe distinctif de leur serYice.
Tous les trois mois, une Comrnission composée d'un capitaine, d'un lieutenant et d'un
sous-lieulcnant était nommée a l'élection pour
administrcr le mess. Quand le commissaire
de table était un gastronomc, le trime~tre sc
soldait en déficit. On en était quittc pour
confier l'cxercice suivant aux soins d'un anachorete, et la balance se trouvait rélablie.
)lais si l'exaclitude la plus scrupul~use
nous était imposée aux heures du tableau de
travail, elle était moins observée daos la vie
babituelle aux heures des repas. Le retardataire, qu 'il se glissat dans la salle a manger
par une porte dérobée ou qu'il se présental
de front aux quolibcts de ses camarades, devait se contenter du menu au point ou il en
étuit, ou bien, pour etre servi in extenso,
payer une amende sérieusc au profit de tous
les convives .
Je vois encore mon carnarade le lieutenant
Gibert faisant son entrée au moment du dessert el, accucilli par un charivari formidable.
gagner tranquillement sa place ou, debout
..., 65 ..,..

LE 'JfÉGT.MENT DES GUTDES - - ,

,a

sur
chaise, il allcndait que le 5ilcnrc lui
permit de pfrorer. De la le dialogue suivant,
rigourcusrmrnt authcn1iq11e :
rous, en chCElff, sur l'airdes «Lampions)),
avec accompagnemenl de fourchelles el de
couteau:i:. - A l'amcnde ! a l'amende !
GIBLHT. Mon colonel, je demande la
parolc.
tE Lil:.UTE.'I 1:v1-&lt;.:01.0.'lt::L. -- Vous J'ave1,, mais
soyez bref.
LÉ c11mLn. A l'amende! a l'amcnde !
TALLE\:RAND-SAGA.'1, COlllre{aisa11l la voi.c
de l'/111issie1·. - Silencc, messieurs.
1;iu1mr. Mes chers camarades, l'oYation
ílalteuse par laqueJle vous venez de salucr
mon entrée m'honore au dela de toute expression. J'en suis profondément toucbé et ému.
s.1I\T-l'rt::nRE. Tu n'en as pas i'air ....
GIDEnr. Je ne peux pourtant pas me
mcttre it pleurer pour vous attcndrir ....
w c11CEUH. -Non, non ... assez ! A l'amende !
a l'ameode !
u: LtEUTE:X.li\T-COLO!'iEL. Laissez done
l'accusé se défendrr.
GIBEI\T. Je reprcnds. Mes tres c:her,, camarades ....
1/.1ssml. - Plus haut !
GIBEnT. Yous voulcz r¡ue je monte sur
la table? Soit. Maintenant, rassurez-vous, je
ne serai pas long. Certaincment je pourrais
plaider les circonstances atltínuanlcs. Je pourrais alléguer que c'était aujourd'hui le jonr
de ma blancbisseuse. ... ~Iais je ne le dirai
pas, parce qu'il ne faut jamais comprometlrc
une femme ....
ll1T11ilno~. Meme quand elle a des batloirs ! (Ri1·es JJl'Olongés.)
LE 1.1i-:urn:,.1:;r-co1.o:, EL. - Jera ppelle les inlcrrupteurs al'ordre et l'oralcur a la queslion.
GIBEHT. J'y reviens. Messieurs, il ne
m'en coiile rien d'avouer r¡uc j'ai mérité l'amende. Sommelier, des verres pour tout le
monde et du moi_;t a discrélion.
J'ai nommé d'Assier et llathéron, deux capitaincs du régiment bien disscmblables par
la preslance et le caractcre :
D'Assier, magnifique soldat, vrai Lype de
mousquetaire, calme, réservé, portant aus~i
dignement le dolmlll que nagucre la cuirasse,
aussi bon qu'il élait bcau, aussi adoré des
guides de son escadron qu'il l'était autrcfois
lorsque, ainsi qu'il aimait a le rapprlcr, il
commandait a des hommes bal'rlés de fe1· ! ...
Mathéron, au conlraire, lrapu, replet, ventripotent meme, faubourien d'esprit et de
manieres, tutoyant volontiers ses inférieurs,
mais tres bon officier et aussi cocardier dans
le service que bon vivanl a table. Nommé
sous-lieutenant aux guides d'état-major par
récompense nationale en 18 'f8, cet ancien
héros de Février, sans aulre fortune que sa
solde, n'en était pas moins le comive rec:berché de nos parties fines ou il payait Iargement
son écot par sa bonne humeur et par les saillics rabelaisiennes dont il les égayait. L'anecdote suivante n'en donnera qu'une faible idéc,
mais prouvera a quel point il sa vait, en toutc
occasion, se tirer d'affaire par un bon mot.
A la suite d'un diner au café Anglais ou

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1HSTO'J{1.Jl

ses reparties avaient fait la joie des femmes
galantes les plus en renom qui s'y trouvaient
réunies, il fut admis a l'honneur de reconduire chez elle une de celles qui ne passait
pas précisément pour etre la moins intéressée.
- Que! dommage, dit-il en la déposant a
sa porte, que! dommage de rester sur la voie,
parce que mes mo)·ens ne me permetlent pas
de monter avec vous dans le train !
- Qu'a cela ne tienne, répondit la jolie
femme. Est-ce que les militaires ne jouissent
pas d'un Larif a quart de place? ...
- Oui, mais pas dans les coupés-lils, malheureusement !
- Admellons que pour une fois on ne
,·ous fasse pas payer de supplément. ...
- Oh! alors, c'est di[érent.
Et il s 'empressa de renvoyer le cocher du
fiacre qui les J vait a menés.
Quelques jours apres, au moment ou le régiment se préparail a rompre pour une marche militaire, un commissionnaire se présenta
a la porte du quartier avec une lettre pressée
a remettre au capitaine Mathéron.
Un homme de garde le conduisil au destinataire, a cheval face a son escadron. La lettre
était ainsi concue :

« llon cher capi lai ne,
u Si rous avez gardé bon souvenir de notre
trajel en compartiment réservé, remettez
done au porleur les dix louis qui me manquenl pour acquitter mon lerme. Vous obligerez par la volre a[eclionnée compagne de
voyage.
(( :IIARIA X ..•. ))

- C'est bien, dit Mathéron en pla~ant la
leure daos une de ses fon tes; nous causerons
de ~ une aulre fois.
Et il se bata de mellre le sabre a la main.
- ~Ion capilaine, il ne manque personnc,
vi nt luí rendre com ple l' officier de semaiue.
- Don. Garde a vous!
- Mais, monchiew·, insista l'Amergnat,
chelle dame attcnd la réponche. &lt;1 11 te remettra dix louis », qu'elle a dit comme cita.
- Dix louis? Eh bien! dis-/oui que j' étais
sor ti .... Daos chaque peloton et dans chaque
rang comptez-vous quatre I
Celte numération criée acheva de couvrir
les réclamations d u messager.
Jusqu'a la création de la garde impériale
dans laquelle il représenta l'arme des hussards, le régiment des guides fut seul chargé
du service d'escorte. Chaquc matin, un ,eelolon en grande tenue se rendait de l'Ecole
militaire aux Tuileries et, apres y avoir défilé
la parade, séjournait pendant vingt-quatre
heures au quartier d'Orsay, a proximité du
chatean. Ce service fut doublé apres la naissance du Prince impérial, dont la voiture
élait toujours accompagnée d'une escorie a
cheval pendant la promenade quotidienne
t¡u'on lui ·faisait faire au bois de Boulogne
sous la direction de son écuyer Bachon.
Quant a l'Empcreur, il ne se scrvait de

son escorie que le soir, pour aller au théatre.
Un brigadier et huit guides précédaient sa
berline; l'officier, suivi de son Lrompetle, se
lenait 1l la portiere de: droite; le sous-officier, a
la porlicre de gauche; le reste du pelo ton suivait la voiture en colonne par quatre. Au retour, l'aide de camp de service disait a l'officicr :
- Lieulenant, Sa Majesté vous invite a
venir diner demain aux 'l'uileries.
Le lendemain, avant qu'on passal a table,
!'invité était officiellement présenté et gracieusement aceucilli, non sans éprouver quelque émotion. En e[et, l'Jmpéralrice étai t
alors daos tout l'éclat de sa jeunesse et de sa
beauté, et la plupart se trouvaient tellement
intimidés en sa présence que leur trouble les
empcchait souvent de répondre un seul mol.
Muis, pour etre impératriee on n'cn est pas
moins femme, et le sentiment de respectueuse admiration qui se traduisait par ce
mulisme n'étail pas fait pour déplaire a celle
qui en était l'objet.
La premiere fois que je fus invité daos ces
conditions, c'était en hiver, apres une escorle
au thétltre de l'Odéon. Mais l'épreuve du diner
élait peul-etre un peu moins solennelle pour
moi, qui avais déja eu l'honneur d'etre présenté daos d'aulres circonstances. A table,
la conversation roula sur la picce de Louis
Bouilhet, qu'on avait vu jouer la veille, et sur
son interprélalion, !'une et l'autre fort appréciées.
- Je ne sais vraiment pas pourquoi les
habitants de la rirn droile ne vont pas plus
souvent a l'Odéon, lit observer l'Empereur.
- A cause de la distance, répondit un des
conrirns.
Et il réédita quelques-unes des plaisanleries
en eours sur la longueur du trajet, ele.
- C'est tres exagéré, dit l'Empereur, qui
s'adressant a moi, me demanda combien de
lemps nous avions mis pour faire ce soi-disant
voyage.
- Un quart d'heure, Sire.
- Vous entendez, messieurs, un quart
d'heure etcependant le pavé était tres glissanl.
- En effet, me diL l'Impératrice, je suis
meme étonnée que vous n'ayez laissé personne
en route....
- P~rsonne, madame, répondis-je en m'inclinant. Quelque lemps qu'il fasse, les guides
suivraient Votre ~tajesté jusqu'au bout du
monde!
- Au bout du monde, répéta l'Empereur
en souriant. Diable ! c'est encore plus loin
1.p1e l'Odéon ....
Je cite ce souvenir personnel, pour montrcr
le ton d 'améni té qui régnait daos l'intérieur
de e, Napoléon III et sa Cour »•
Done, excepté pour se rendre au spectaclc,
l'Empereur ne se faisait jamais escorler dans
la journée, soit qu'il montat a cheval, soit
qu'il sortit en pbaéton avec son aide de camp
de service. Quand e'étaii le tour du colonel
Fleury, celui-ci proposait quelquefois de terminer la promcnade par une visite, a l'irnproviste, au quarlier de son régimen! prévenu a
.., 66 ..,..

l'avance de cette éventualité par l'envoi d'une
estafette des écuries. De cette facon, le chef
d'escadrons de semaine avait eu le temps de
passer daos les cbambres pour s'assurer de la
rectitude des charges; l'adjudant, de faire
disparaitre sous la chaux les inscriptions plus
ou moins spirituelles que les lroupiers s'amuscnt a crayonner sur les murs; l'adjudantmajor, de faire faire un pansage prolongé
jusqu'a l'arrivée du visiteur annoncé.
Des que son phaéton était signalé du coté
de l'avenue de La Bourdonnais, la garde Je
police sortait en armes, la sonnerie de la
soupe appdail les hommes pele-mele aux
gamelles, et quand l'Empereur descendail de
voiture daos la cour, a quclques pas des officiers de semaine rendant comple au capitainc
qu'il n'y avait rien de nouveau, c'était bien,
en effet, l'aspect habituel du quartier, sans
préparalion apparenle.
- Mise en scene quand meme ! dira-l-on
peul-etre?
Pour le moindre inspecteur général on en
fait bien d'aulre.
Guidé par Fleury, Napoléon IlI passait alors
daos les écuries, dans les euisines, a l'infirmerie, daos les chambres, interrogeant partout nos cavaliers avec eette sollicitude constante du sort des humbles, dont le souvenir
restera 1.;gendaire malgré les malheurs donl
ce prince, si profondémenl bon et bien inlenLionné, a été accablé.
Apres avoir aecordé une ration de vin et
levé toules les punilions, il remontait sur son
siege, rendai t la rnain a ses trotteurs et franchissait la grille au rnilieu d'acclamations qui
n'étaient certes pas de commande.
Au général Flcury succéda le colonel de
Mirando!, parvenu fort jeune a ce grade élevé,
légitimemenl acquis au prix de ses glorieuses
blessures et d'une dé1ention de- six m ois au
pouvoir des Ara bes, détention pendant laquellc
son éncrgie contribua puissamment a maintenir le moral de ses compagnons d'infortunc
au milieu des cruels trailements qu'ils eurent
a subir en commun. Sa démarehe pénible et
son apparence chétive en accusaient les traces,
bien qu'une fois hissé a cheYal il ful encore
en état de satisfaire a toutes les exigences du
commandement, ainsi qu'il l'a prouvé daos la
campagne d'ltalie, et au Mexique ou il gagna
ses étoiles de général de division.
Néanmoins, on peut bien dire, sans olfonser
sa mémoire, qu'il était aussi étranger a l'élégance militaire que son prédécesseur en était
naturellement doué.
Habitué au prestige qui en Lourait l' appar ilion de son ancien chef, le régiment ne vil
pas saos élonnemenl les facons plus familieres
a l'aide desquelles son nouveau cclonel recherchait la popularité. Le malin, au sortir du
rapport, il venait quelquefois, appuyé sur sa
canne, vetu d'une longue pelisse plus semblable a une robe de chambre qu'a un vetcment d'ordonnance, s'asseoir au soleil, sur un
banc, devant le poste, invilant les hommes de
garde, tenus a distance par le respect, a
prendre place it ses cótés et a fumer, meme
en sa présence.

'---------------------------------Donne-moi ta pipe, &lt;lisait-il al'un d'cux.
Apres a,·oir tiré quelques bou[ées, il la lui
rendait en ajoulant :
- 'l'u ,·oís, ton colonel n'est pas fier . ll ne
craint pas de fumer daos la pipe, luí! Tu
di ras ca a tes· camarades ....
Le procédé était cerlainemen Ldémocra tique,
mais le tu diras ra a tes camaracles en
dévoilait un peu na'ivement le colé intéressé.
Moins doucereux a l'égard des ofíiciers,
maÍ.l!i ayant rarement l'occasion de sévir, vu
leur ponclualilé daos le ser vice, e' est a leur
Yie extérieure qu'il essaya de s'en prendre.
Quelr¡ues-uns d'entre nous avaient de jolies
voitures, de ces voitures de jeunes gens qu'on
conduit soi-meme. Galliffet, par exemple,
venait souvent au quartier daos son tilbury a
Lélégraphe tres soigné, attelé d'un stepper
bien connu a Paris, et la vue de ce jeune
sous-lieutenant décoré, médaillé de Crimée, si
militaire d'aspect, menanl un si beau ehcval,
ne laissait pas d'étonner les passanls de
l'avenue de La ~lolle-Piquet.
Ce luxe de bon aloi, encouragé par Fleury
cbez ceux a qui leur fortune le permettait,
trouva tout a coup un adversaire déclaré daos
son successeur, et c'esl a moi qu'il étail
réservé d'essuyer ~on premier feu.
La mode, a celte époque, était encore aux
eabriolets. Un jour que je rernnais du pansage
dans le míen, menant une jument grise qui
avait aussi de hautes actions, suivi d'un petil
Anglais en bolles arevers, bien ficelé, je croisai,
sur l'esplanade des Invalides, le eolonel qui
rentrait chez lui a cheval, en bourgeois, en
chapean baut de forme, avec sa pelisse de
petite tenue en guise de pardessus. Je passai
rnon fouet daos la main gauche pour faire, de
la droite, le salut réglementaire auquel il
répondit a peine en me jetanL un regard menacant, et le soir, a l'appel, je recus l'ordre de
venir lui parler le leodemain au rapport.
- Je vous :ii fait venir, me dit-il, pour
rnus i11 lerd,re de ,·ous donncr dJsormais en
spectacle quand vous a vez l'honneur de porler
volre uniformr.
- Comment, en spectacle, mon colonel!
Esl-ce que mon cabriolet a l'air d'une voilurc
de place'! Il est tout ncuf et sort de chez
Ehrler ....
- Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. 11 s'agit
de ne pas compromettre la dignitédu régiment
en vous donnant les allures d'un cocher.
- On n'a pas l'air d'un cocher daos une
voi lure de maitre faite expres pour mener soimeme !
- Eh bien! ayez-en une aulrc, ou failesvous conduire par votre domestique.
- Alors c'csl luí qui sera &lt;lans l'inté-

rieur et moi qui monterai debout derriere?
- Pas derriere, a coté de lui qui tiendra
les guides.
- Mais c'estcontraire a l'usage. Voyez, aux
Champs-Élysées .. . les membres du Club ....
- Ah! oui, le Jockey-Club, l'anglomanie !
C'cst juslemenl la lendance qu'il me convient
de réprimer.
Heureusement pour moi, l'admonestation
en resta la, car au meme moment passa,
devant l'École militaire, le général Regnaud
de Saint-Jean-d'Angely, commandant en chef
la garde impériale, en tenue du matin, conduisant, du siege de son phaéton a huit ressorls, une paire de grands chevaux anglais
qu'il était en Lrain d'essayei:.
- Regardez, mon colonel, dis-je a celui-ci
avec empressement. Vous voyez queje ne suis
pas le seul el que l'exemple vient de haut ... .
-C'estvrai, murmura-t-il un peu confus .. . .
Puisqu'il en est ainsi, allez, je n'ai plus droit
de rien vous dire ....
Et se retournant vers son lieutenant-colonel, le comte de Montaigu :
- Décidément,il n'y a plus que des anglomanes!
Je dois ajouler que l'excellent homme ne
me garda nulle rancune de sa petite déconvenue.
'frop brave soldal pour etre mécbant, il
n'était qu'un peu provincial. Mais d'Artagnan
l'était aussi, en arrivant du Béarn sur son
chel'al jaune.
Depuis la création des cinq autres reg1ments de cavalerie de la garde, nous avions
perdu le monopole du service d'escorte et de
la garnison de Paris. Embrigadés d'abord
avec les cuirassiers, entre Saint-Germain et
Paris, nous le fumes ensuite en Scine-etllarne avec les chasseurs, eux a Fontainebleau,
nous a Melun. La plus franche cordialité n'a
jamais cessé d'exisler entre les corps d 'officiers des deux régiments.
De Melun, l'éloignement n'élanl pas tres
~rand, on pouvait facilement aller diner a
Paris, a la condition de revenir par le dernier train. Pour tromper l'ennui du trajet,
nous avions fait confectionner une table a
jeu porlativc avec un tiroir contenant des
eartes, des crayons et des cartons a l'usage
du piquet a écrire. En arrivant a Paris, on
déposait la table daos le bureau des souschefs de la gare, ou l'excellent M. Regnoul,
actuellemenl inspecteur général de l'exploiLation, occupait déja un poste importa□ t. Le
soir, on la reprenait, on y vissait deux bougeoirs, et la partie conlinuait jusqu'a destination, 1t l'ébahissement des aulres voyageurs

Le ·1rtGVJfENT Des GmDes - -...
du comparlimenl qui, a la rigueur, auraienl
pu nous prendre pour des joueurs de bonneteau.
C'est a Melun que Galliffet fil et gagna le
pari- dont l'enjeu était de cinq cents eigares
- de sauter a cheval dans la Seine. Comme
on exagere tout, on a raconté qu'il s'y précipitl du haul du pont du chemin de fer!
Yoici la vérilé : il y avait en saillie le lon3
de la berge, pour la baignade des hommes
du régiment pendant l'élé, un ponton assez
élevé d'ou ceux qui savaient nager piquaient
des tetes dans 1'eau assez profonde en cet
endroit. C'est de ce ponlon que le héros du
pari, en tenue du jour, avec sabre et shako,
enlevant vigoureusement Lmwa, sa jumenl
de steeple-chase, plongea avec elle dans le
courant et la ramena a la nage sur le bord,
lui Loujours en selle.
Au point de vue de l'instruction, le général
Cassaignoles, commandanl la brigade, réuni,sait une fois par semaine ses deux régiments
pour les faire manreuvrer ensemble daos la
vallée de la Sole, pres de Fontainebleau, ou
la Cour séjournait souvent a la fin du printemps. L'Impératrice, passanl de ce colé au
cours d'une de ses promenadcs, s'arreta un
jour pour nous voir évoluer, suivie, avec ou
sans préméditation, d'un fourgon contenant
un somplueux gouter. Pendant le repos, Je
général fit sonner aux officiers, qui furent
invités a metlre pied a Lerre et a prendre
part, sur l'herbe, a ce lunch improvisé.
Quelques toasts chaleurcux portés a la
santé de la souveraine par le général el ses
deux eolonels eurent bienlól fait de délicr
les langues et, pour donner l'exemple :
- Yous voyez, me,sieurs, dit l'Impératrice,
c'est une partie de campagne. En pareil eas,
il y a toujours un promeneur qui chante une
1:hanson, et les aulres qui reprennentenchreur.
Lequel d'entre vous veut bien se dél'Ouer pour
égayer la réunion?
- Batsalle, Baballe ! désigna le chreur.
1\1. de Batsalle était un lieulenant des chasseurs de la garde qui passait pour avoir un
répertoire tres varié.
- Comment, vous hésitez?
- Beaucoup, Madame, parce que les chansons que je uonnais ne sont guere faites pour
elre chantées en présence de Votre Majesté.
- Ilah ! ad mel Lons que les mots un pc•u
trop vifs vous les remplacerez par turlutulu ....
- C'est que ....
- Quoi encore ·¡
- C'est qu'alors, l\ladame, il n'y aura
presque que des lurlu tulus !....
La sonnerie &lt;1 a chevall » mil forl heureusemenl fin a !'embarras du chanlcur.
MARQUIS l-'IIILJl'PE DE

MASSA.

�..,

Le mystere de Nuremberg
Par JULES HOCHE

L'hi,toire 1mstéricu,e de Gaspard llauscr
a 1100 seulcm~ut excité en son temps la
t'uriosité el J'émolion de l'Allcmagne, mais
encore eelle de l'forope Lout cntiere.
Toule une moitiédu dernier siecle, a partirdr
18':lH, rctentit du nom de ce célebre inco111111.
Le prestige romanesque, légcndaire, de Gaspard Jlauser finit par éclipser cel?i du Jla~51w·
11&lt;' fei- lui-mcme. Des généraL10ns enllerc:-,
se passionncnt pour lui. La diplomatie entre
en Lranlc; des rois, des princes, des empcrcurs s'iotéressent a son bisloire. L'opinion
puLlique entasse h1potheses sur hypothe,&lt;'~,
invraisemblanccs sur invraisemblauces. En'
Allemao-nc toute une littérature surgit ou
"
..
Caspard llauser, sa téné~reuse or1g1_ne c_t
l'histoire de sa courte carnerc sont m1,es a
toules les sauces.
Seulc entre toutes les nalions, la France
"arde au milieu de celte fierre une attitude
indifférenleet sccpliquc, trop sceptique meme,
d'un scepticisme confinant a la plus piteuse
i 6norancc.
En France, il faut Lien le dire, nous n'al'ons
jamais élé au courant des grands moul'emenls
lit téraircs ou sociaux qui se produisaient dans
le reste de l'Europe. IJepuis quelque temps
sculement une réaction se fait; nous commerwons a nous inquiéter de nos voisins, de
ce q~'ils font et de ce qu'ils pensent. Une
crnellc expériencc nous a appris que, sous
peine de déchoir, il faut conoaitre les autres
aussi bien qu'ils nous connaissent.
Mais il n'en était pas ainsi il y a soixanle
ans. Le monde s'arrctait pour nous au:drontieres, el avec lui nolrc connaissance des faits
conlemporains, nolre érudition memc.
A Paris surlout on pou1·ail dirc en retournant J'adage latín que « rien de ce &lt;1ui était
étran"er ne nous paraissai l humain l&gt;. C' esl
si vrdi, que Théophile Gautier, qui se piquail
d'érudition, a pu douler de l'existence réelle
de Gaspard Jlauser peu d'années apres les
proces relcnlisrnnls auxquels elle a Yait donné
licu, el alors qu'une g1·ande parlic de l'Europe étail cncore sous le coup de J'émotion
causéc par sa morl mystérieuse.
IJans son Jfotoil'e de l'A1·t dramalique en
Fmnce, Th. Gautier a, en elTct, laissé imprimer le non-sens~suivanl: « Gaspard llauscr,
dont la dcslinéc mystéricusc a tanl intércssé
les ames sensibles, n'est autre chosc qu'un
canard de M. )léry..lamais canard n'eul un
tclsucces .... ,, (lljuin 1838.)
Ce qu'il y a de plus invraisemhlable t•ncorc, c'esl que. uans J"Jnter111édi11ire tics
clte1·c/1eurs el des curieu.r, un ccrlain Alexi-;
l\lartin, se référanl 1, l'affirmation de Gautier,

L'll IXXli, &lt;&lt; r¡w• la cliMe soil dile
,,¡ ¡11·ouoé&lt;• une foi~ 710111· /011/es, n - l'xi-

dema11da,

¡.:cnre qui lui allira d'un collahoraleur pi. Le
\'alentinois) la réponsc suivanlr :
« 'fb. Gautier a confondu G. llau•cr aYec
.Juliacb, la jeunc tille saurnge qui habitait les
forcts du département du Yar. )léry avail
imenté cctle histoirc aprcs que celle de
G. Ilauscr fut conoue. Cellc-ci est absolu rncnt
vraie. Ce malbeureux a été enlevé, isolé, séquestré, mis en liberté et assassiné. G. llau~cr, né en 1812, aurait aujourd'hui soixanlt•&lt;111alorle ans. Sa samr, apparentée a plus
d'une famille souveraine, vil cncorc et esl
actuellemeot a Paris. II y a quarantl' ans on

Ci.lSPARD
Gra¡,un• .:te (i.

S c HERr1.1..

11\¡;sr.R.
(r,1N11el :fes 1-:sI.111,pe.&lt;. )

m'a monlré l'homme qui, Jisait-011, aYait tm1
cet inforluné. l&gt;
011 )l. Le Yalentinoi~prenait-il cetle sceur'!
C'csl resté un secret entre lui et l'fnle!'l11écliaire des chercheurs el de$ c111·ie11..t'.
..., 68 ....

Pour r(:laulir les faits dans toulc leur 1i·rilé, - ou du moins dans toutc lcur vraiscmblance, puisque G. llauscr est resté jusqu'i1 la fin de ses jours une vil'anle énigmt•,
- nous allons suiYrc le célebre inconnu pas
a pas, depuis son apparition a Nüremberg
jusqu'a l'épor¡ue de sa mort, m écarlanl toutcíois les é1·énrmcnts par trop dénués d'in1,:ret, et en él'itant autant c¡ue possiblc de porter
dans le débat un jugemenl persoonel, car
c'cst l'bisloire strictemenl arri\'ée de GasparJ
llauser &lt;¡ue nous ,·oulons raconter, lcllc
qu'elle a été rcconstruitc al'CC les nombreuscs
picces et documents aulhenli&lt;¡ues consené.s
en ,\llemagnc.
Le lectcur prononccra.

Le lundi de Pcntecolc de l'année l 8':l8,
entre qualre et cinq heures de l'apres-miJi,
le cordonnier \\ eikmann fdisait un tour de
promenadc hors la Porte i'\ouYelle de l'iiirembcrg. 11 ne tarda pas 11 rcncontrer un de ses
amis, le cordonnier llck, et lous dcux s'arrelcrcnt quelques instanls pour bavarder.
.\ ce momcnt un jeune homme de 1G a
18 aos, qui descendait le seolier raide el mal
pavé du &lt;&lt; Bii1·lei11/w/e1· n, les interpella par
ces mots :
- lleh nue ! \\"o Neutborstras? (lié gareons ! ou (est) la ~cu thorstrass? (faubourg
de la Porte Nouvelle).
Le noul'eau Yenu avait une altilude visihlcment genée et paraissait tres fatigué. 11
portait un chapeau de fculre noir, une ja&lt;1uetle
gris foncé, tailléc dans une anciennc livrée
de domestique, des pantalons de chcval de la
meme étolfe, rapiécés en:maint endroit, et des
dcmi-bottes ferrécs aux taloos selon la mode
liavaroise. Si bien que les dcux cordonniers
le prirenl d'abord pour un apprenti cocher
ou un compagnon tailleur.
Commc Weikmann se proposait lui-memc
de rentrer en ville par la Porte ~ouvellc, il
olfrit au jeune bomme de l'accompagner lJOUr
lui montrer le chemin.
lis wnaient de se meltre en route quand
l'inconnu s'arrcta et tira de sa poche une
grande enveloppe cachetéc qu'il tendit a son
guide. Elle portail la suscriplion suivanle:
« ,\u tres honoré com111andant du c¡ualriemc cscadron du sixieme rl:gim1'nl de chl'vau-légers a Ni·,rembcrg. »
\\'eikmann qui ne connaissait pas le dc:-tinatairc de la lcttrc proposa au jeu11c hom111c
de se renseigner au corps de gardc de la
Porte Xom·elle.

_____________________________

Chemin íaisanl, le cordonnicr essaia a
plusieurs reprises de lier com-ersation aYCC
l'inconnu, mais celui-ci ne n;pondait guere
i¡nc par monM)llabcs, et dan~
un pato is tres défectueux.
Au corps de garde, ils apprirent que le chef d'cscadron
Fr,:déric de Wessenig, auquel
1:1~il adressé1• la lettre, dcmeurait préci~ément dans 11•
foubourg de la Porte \ou,cllc.
Alors l'inconnu prit congé de
son guide rt se dirigea tont
seul vers l'endroit qu'on luí
al'ait indiqué.
Ayan t sonné a la porte, il
ful rcou par un garoon d'écurie
auquel il dit a brf1le-pourpoint ce 1¡11'011 /'amit arlressé
á rellr mai.,nn, Pf qu ·il 1•011/a il
étl'r 1111 ral'lllir,· co111111e so11
]Jete. ))

Le gareon d'écurie lui ayant
demandé dºoii il venait, il rrpondit qu'i/ ne savait pas.
La-dessus, commr le cbe1
d'escadron étail absent, et que
l'inconnu désignait ses bolles
poussiéreuses comme pour indiquer qu'il n'en pouvait plus,
le domestique l'emmena avec
lui a l'écurie et lui o!Trit de la
hiere et du Yin qu'il repoussa
avec un geste de dégout. Par
contre, il accepta de l'cau et
du pain qu'il avala avec une
bate et un contentement significatifs .
Apres quoi il se roula dans
la paille et s'endormil proíondément, les membres pelotonnés a la faeon de certains animaux.
Vers huit hcures, il fut réU'\F. VUE
veillé par le chef d'escadron
qui, rentré de promenade, pénétrait dans l'écuric avec dcux
ou trois de ses amis, tous eurieux de voir le
e&lt; sauvage l&gt; dont le palefrenicr venai t de leur
faire un porlrait préliminaire. Sit,ll que l'inconnu eut apercu l'officier, il s'approcha de
lui en saluant, et caressant d'une main la
poignéc de son sabre, il dil :
- C'rn esl un pal'eil que je 1•011drais
rtre.
L'officier lui ayant fail remarquer qu'il
(ttait trop petit pour entrer daos la ¡;avalerie
el qu'il ne pouvait faire qu'un fantassin, il
répliqua : « Non, non, pas fantassin, je veux
rtre un comme ca,. &gt;l
El comme on lui demandait son nom, il
cut une réponse plus Lizarre encore :
- Mon Luleur m'a recommandé de toujours dire-: je ne le sais pas, J'otre Grare.
En meme tcmps il otait son chapeau et
ajoutait :
- .Mon tuteur m'a recommandé de touJOurs oter mon chapeau et dire: Votre Gracc.
L'officier maintenant rompail le cachet de

meme pa, le dirc. Je lui ai d1:ja appris a lire
et 11 écrirc, et il sait aussi écrire mon écriture comme J écris, et quand nous lui dl'mandons ce qu'il ,,cut dcl'cnir
il a répondu : il 1·eul aussi dc1·enir un cheYau-légcr, ce que
son pere a í•t(\ il veul aussi 11•
devenir.
ll S'il avait cu des parenls
au licu du contrairc il serail
devenu un gaillard tres instruil.
vous n'avez qu'a lui montrcr
quelque chosc, il le sait toul
de suite.
» Je ne l'ai conduit que jusqu'au cbemin de :'\eumark,
d'ou il a été obligé de se rcndre cbcz vous tout seul, je lui
ai &lt;lit que quand il sera une
fois soldat, je viens le chercher tout de suite sans quoi
je ne me l'aurais jamais débarrassé de mon cou; honoré chef
d'escadron, vous n'avez pas du
Lout i1 l'cntreprendre, il ne
sait pas J'eodroit ou je suis, je
l'ai emmeoé au milieu de la
nuit, il ne retrouvcra plus le
chemin de la maison.
&gt;l Agréc1, mes scnliments
obéissants. Je ne fais pas connaitre mon nom car je ponrrais etre puni.
» Et il n'a pas un kreutzer
de monnaie sur lui, car moimeme je n'ai rien; si mus ne
le gardez pas il faudra qu'on
le fasse aballre (sic) ou qu'on
le pende dans la cheminée. »
A celle lettre était joinl un
IJillet, prol'enant c1•nsémenl de
la mere de Gaspard et daté de
seizeansauparavanl, maisécril
aYec la meme encre et, discnl
DF LA VILLE DE '\URDIBF.RG, DA'\S LA PREl!IÍ:RE MOITI~; DU
quelqucs-uns, dela meme main
Dix-,r-:unbff SIECI.E. - Des.&lt;ilt de STROOB.\NT.
et sur le mfme papier. Du reste,
pour déguiser sans doute celte
nous allons donner une lraduction aussi similitude des deux écriturcs. le billet était
fidelc que possible :
écrit a1·ec des lettres latines, c'cst-a-dire fran1:aises (el non en latin commc le dit le dictionnaire Larousse).
« L'enfanl est déji, baptisé, il s'appelle
Tres honoré chef d'escadron,
Kaspar; pour ce qui est de I'aulrt• nom, i1
« Je vous emoie un garcon qui ne dr- faudra lui en donner un rnus-mcme, élel'f'Z
mande qu'a servir fidelement son roi. Quel- I' enfant; son pere éta it un cbevau-léger,
qu'un m'a remis cet enfant, le 7 oclobrc quand il aura dix-scpt ans, vous l'enverréz i,
1812. Je ne suis qu'un pauvre journalier et :'\üremberg au quatricme régiment de cbej'ai moi-merne dix enfanls a nourrir; sa vau-légers, la aussi a été son perc; je vous
mere me l'a confié pour l'élcl'er, mais je n'ai supplie de l'élcver jusqu'a dix-sept ans, il est
rien pu savoir d'elle el je n'ai ricn dit non né le :iO avril 1812, ,je suis une pauyre filie,
plus ala justice qu'on me l'avait confié. Je je ne peux pas nourrir l' cnfant, son pere est
me suis dit qu'il fallait le lrailer comme morl. ))
mon propre fils,je l'ai élevé chrétiennemenl,
lci ou1-rons une parenthcse pour faire reet je ne l'ai pas laissé faire un pas bors de la marquer au lecleur que ce billet ne pouvait
maison depuis J812, pour que personne ne etre qu'un artífice inventé par le mystérieux
sache ou il a été élevé, et lui-meme ne sait auteur de la leltre pour dépister les recberrien commenl ma maison s'appe!Je, el le vil- cbes. Car non seulement le fait de la simililagc ne le coonait pas non plus, vous pouvez tude des deux écritures le prouve, mais un~
déja lui demander, il ne pourra Lout de des plus spirituels commentateurs allemand
l'cmcloppc &lt;Jui portait son adresse, et sa surprisc allait croissant. Elle rcnfermail d'abord
une ldtrc écritc en mauvais allemand et dont

0

�r-

1f1STO'J{1.Jl

-----------------------------------------~

de l'histoire de Gaspard Uauscr fait avec
beaucoup d'a-propos le raisonnement suivant : - 11 n'y a rien d'impossible, en ef.fet,
a ce qu'une pauvre jeune filie se soit laissée
séduire en J 811 par un soldat de la cavalerie
légere, mais il ne parait pas probable qu' elle
ait pu deviner (a l'époque 011 le billet aurait
élé écrit) que le quatrieme régiment de chevau-légers alors en garnison a Bamberg marcherait sur la France en 1815 et reviendrait
se fixer 11 Xüremberg en 1815.
L'énigme que lui posaient la lettrc et son
porleur laissait M. de \\'essenig trl!S perplexe. Que faire du petit &lt;! sauvagc? ... )&gt;
11 finit par se décider a l'envoyer, loujours
muni de sa leUre, au commissaire de police
en permanence au Rathaus.
Celui-ci recommenra a l'interroger, et finalement, le tenant pour un vagahond, Iui demanda sur quoi il couchait d'habitude?
- Plumes de .Jacob, reparlit l'inconnu,
se servant d'une métaphore poJ!ulaire en
Allemagne pour désigner ironiquement la
paille.
- Gredin ! s'écria le commissaire de poiice, tu es un imposteur.
Mais l'autre se contenta de répondre :
- Je ne sais pas, je veux rentrer a la
maison (hoam 1¡,ill i gelm).
On lui demanda alors de Jire quelques versets pieux daos le livre de prieres qu'il portait sur lui. Il se preta d'assez mauvaise
grace a réciter un Pater noste1· et une autre
priere couranle, en demi-patois toujours.
Puis, l'un des assistants lui tendit un morceau de papier en le priant d'y tracer son
nom et le nom du lieu d'ou il arrivait. Sans
hésiter, l'inconnu écrivit tres lisiblement son
nom : Kaspar Hauser, rnais s'en Lint la. Et
comrne on le pressait d'achever d'obéir a
l'injonction qui luí avait été faite, il dit :
- &lt;;a, je ne peux pas (ott je ne dais pa.~)
le dire.
- Pourquoi ne dois-tu pas le dire?
- Parce que je ne le sais pas.
Les menaces memes ne réussirent pas a
Jui en faire dire plus long. Aussi le commissaire n'eut-il d'autre recours que de le faire
conduire a la prison de la ville, avec la recommandation loutefois de ne point le mcler
a la foufo commune des mendiants et des vagahonds, mais de l'enfermer au contraire
avec un détenu isolé qui parviendrait peutctre a le faire parler, car c'était alors !'avis
des chefs de police présents au court interrogatoire de Gaspard Jlauser, que celui-ci aurait pu en dire davantage s'il avait voulu.
Comme on lui ouvrait la porte du cachot,
Gaspard llauser s'écriait : C( J'en ai eu un
comme \)a! ))
Le compagnon qu'on lui donna était un
gari;on Loucher condamné a quarante-huit
heures d'emprisonnement pour ivrognerie et
qui déclara le lendemain que (le jeune gars
était un&lt;! bamf ,&gt; d'oi1 il n'y avait rien atirer.
Cependant le gardien de la prison essayait
des le lendemain de nouer une conversation
avec le mystérieux détenu.
- Comment t'appelles-tu '!

- Gaspard Hauser.
- D'ou es-tu?
- Ca, je ne le sais pas.
- De chez qui viens-tu?
- De chez celui oh j'ai loujours été et
qui m'a mis sur la route du grand village
(Nüremberg).
Afin de l'occuper, le gardien lui apporla
de grandes feuilJes de papier sur lesquelles
Gaspard Ilauser, armé d'un crayon, se livra
aussitol a toutes sortes d'exercices calligraphiques. 11 remplit une page entiere de son
nom, et parmi le petit nombre de mots qu'il
répéla sur les autres pages, revenail souvent
celui de cavalier.
Un nouvel interrogatoire eut lieu dans
l'apres-midi, mais sans amener aucun éclaircissement. Gaspard llauser déclina son nom,
son age (seize ou dix-sept ans), sa religion
(catholique), rnais quant ~u reste il se contenta de formuler a nouveau les deux ou
trois phrases de mauvais palois auxquelles il
paraissait résolu a vouloir borner a tout
jamais sa conrersation : « je ne sai.~ pas,
- j e veu.-r e/re un cavalier comme mon
7&gt;he, - je 111'11.-r renh'er 11 la mnison. )&gt;

II
Cependanl la singulicre histoire de Gaspard
Hauser ou du moins le peu qu'on en savait,
était parvenu aux oreilles du bourgmestre de
la ville, en meme temps que le bruit se répandait comme une trainée de poudre dans
tout Nüremberg qu'un jeune homme mystérieux était détenu a la tour de Festner, qui
ne savait pas d'ou il venait.
U faut se rappeler ici que nous sommes
en 1828, a une époque ou les journaux
n 'étaient guere répandus en Allemagne, el
oh l'événement le plus insignifiant en apparence et qui passerait peut-etre inaperi;u aujourd'hui, remuail les villes et les campagnes
pour peu qu'il fut enlouré de circonstances
mystérieuses ou simplemeot romanesques et
inintelligibles.
De telle sorte qu'en peu de jours Gaspard
Hauser fut devenu une great allmction,
comme on dirait actuellement, une curiosité
e:xceptionnelle, un phénomene, un monstre,
selon quelques-uns, href, la fable du pays
toul entier.
De grands persoonages mernes accouraient
de tous les poinls de la Baviere pour voir le
ieune inconnu et s'entretenir avec lui.
Le bourgmeslre d'ailleurs l'avait pris sous
sa prolection et, en atlendanl de lancer a
travers l'Allemagoe le fameux Avü officiel,
dont nous citerons les passages essentiels
tout a l'heure, il ne négligeait rien pour
meltre le mystérieux llauser en contact avec
le plus de monde possible, dans l'espoir que
quelqu'un le reconnaitrait.
Tous les jours son garde du corps, - car
un sergent de ville était spécialement attaché
a sa personne, - le promenait !t travers les
rues et les places les plus fréquentées de
Nüremberg, voire dans les tavernes, les
brasseries et autres établissemenls peu re.., 70 ...

commandables 011 la palience du jeunc
homme, en bulle sans cesse a des curiosités
inimaginables, a des obsessions féroces, étai l
souvent mise a une rude épreuve.
Sur la demande du bourgmestre, Gaspar
Ilauser fut soumis a !'examen du médecin
légiste Karl Preu, Jeque! résuma son avis
dans les termes suivants :
« Cet homme n·est ni un fou ni un imbécile (cornme les aulorités l'avaient supposé
un instant), mais il parait évident qu 'il a du
etre soustrait par la force a toule éducation
humaine et sociale. C'est a peine s'il sait Jire
et écrire. 11 a été élevé dans des forets,
comme un demi-sauvage; aussi, dédaignant
une nourriture confortable, ne vit-il que de
pain noir et d'eau.
« Il a toutefois été vacciné, car son bras
droit en porte encore les traces, et ce détail
sera peut-etre de quelque importance dans
les recherches a venir. J'ai aussi réussi, non
sans beaucoup de peine, a lui faire dirc qu'il
avait nom·ri che::; ltti un rheval blanc.... 1&gt;
Le bruit fait autour du jeune phénomenti
allait lui allirer les visites du célebre criminaliste Feuerbach, d'A nsbach, du non moins
fameux homéopathe Hahnemann, de lord
Stanhope, qui s'occuperont successivement de
corriger les injustices du sort ou de la nature a son égard. Mais avant d'entreprendre
le récit de cette longue et curieuse odyssée du
jeune héros, il nous faut mcltre sous les
yeux du lecll'ur une piece authentique du
plus haut intéret et ou se trouvent minutieusement retracées les mystérieuses circonstances qui ont précédé et accornpagné l'arrivée de Gaspard Hauser a Nüremberg.
C'est l'étonnant avis ou proces-verbal publié par le bourgrnestre de Nüremherg le
7 juillet de la roeme année, et dressé it l'aide
des renseignements arrachés a Gaspard flauser lui-meme et des observalions faites sur
lui par les nombreuses personnes qui l'avaien t
approché.
La lecture de ce document est a peu pres
indispensable pour voir clair dans une aussi
ténébreuse bis toire.
Encore devons-nous avertir le lecleur que
la publication du fameux proces-verbal fut en
son lemps taxée d'imprudente et de prémalurée par quelques légistes, comaincus
qu'une telle publicité ne pouvait que nuire a
J'enquete commencée sur llauser et épaissir
autour de luí le rnile du fantastique en pretant le flanc aux racontars les plus invraisemblables.
C'était au reste !'avis meme du tribunal
supérieur d'Ansbach a qui le bourgmestre
avail fait soumeltre son manuscrit, et qui
répondit par un rescrit adressé au commissaire de Nüremberg, ainsi conru : « La description que nous aYous sous les yeux renferme tant de détails fanlastiqucs ou pour le
moins invraisemblables, qu'on peut a peine
se défendre du soup9on de quelque grossiere
méprise, lors meme qu'elle ne serait pas provoquée par le jeune inwnnu lui-meme; en
conséquence le magistral fera bien d'etre tres
ci rconspect dans la rédaction de son proces-

'--------------------------verbal, et de ne pas s'exposer !1 etre compromis par la suite. 1&gt;
Le bourgmestre, malheureusemcnt, n'avait
pas attendu cette réponse pour publier son
manifeste qui parut le 7 juillet et souleva
dans toute. l'Allemagne une émotion indicible.
En voici quelqucs exlraits :
AVIS PUBLIC

Conrenianl ttn je1111e lwmme élevé dans
une séquestration illégale, lotalemenl abandonné et liv1'é il lui-meme.

Lr.

M.\GISTnAT

Le

cctte opération s'cffectuait égalemC&gt;nt pendanl
son sommeil.
« r ne pe lite porte basse, \'Crrouillée en
dehors, fermait le ca rea u qui se chauJfait au
moyen d'un l'ourneau blanc, rond, de petitc
taille, ayant la forme d'une ruche d'abeilles.
ce Ilauser est resté longtcmps, tres long1emps, dans eelle prison, sans pouvoir
rien préciser quant a la durée exacte de sa
détention, - car il n'a pas la notion du
lemps. II n'y a jamais vu per~onne; il n'y a
connu ni la lumiere rayonnante du soleil, ni
l'éclat doux de la lune, ni aucune autrc
lumiere; et aucune voix humaine ou anímale
ne s·y est jamais fait entendre.
« Puis en fin, un beau jour, la porte du
caveau s'eotr'ouvrit, et un homme entra, nupieds, mal vetu et courbé comme lui (a cause
du peu d'élération du plafond de la grotte).
Cet homme se fit connaitre pour celui qui lui
:ipportait lnus les jours sa nourriture et qui
lui amit fait cadeau des joujoux servanl a le
distraire.
« Il lui remit quelques livres pieux, en
lui disant que le moment était venu d'apprendre a Jire et a écrire, et qu'il serait ensuite conduit chcz son pcre, lequel élait un
cavalier, et que lni-meme en deviendrail 1m
pa1·eil.
« Le pauvre séquestré se mil done :1 apprendre les éléments essentiels de la lecture
et de l'écriture, saos toutefois faire de grands
progres, car l'homme qui l'instruisait ne se
montrait que tous les quatre ou cinq jours.
c1 Ce dernier se comportait, parait-il, avec

MYSTE]('E DE Nu~cMB'E'J{.G ~

le ch.ttiant ensuite 11 coups de baton, quand
il avait cru pouvoir se permeltre cette récréation. Ces mauvais trailements ont d'ailleurs
laissé une trace visible au coude droit du
malheureux.
« SouYent l'homme fi:xait sur son élcve un
regard pénétrant, lui disant de ne jamais'
che1·cher il (l'anchir le seuil de la porte.
pai·ce qu·une voúle célesle .~'étendait n11dessus rle lui, ai•ec un Dieu au fond qui l&lt;'
ballrnil s'il tentait de sortfr.
ce Quelques semaines ou quelques mois
s'écoulerent ainsi; puis, une nuit, Ilauser fut
réveillé en sursaut. L'homme se tenait devant
lui, non pas pieds ous et en bras de chemise
selon sa coutume, mais vetu d'une redingote,
un chapeau noir sur la tete et des bolles aux
pieds.
&lt;! II dit au jeune homme qu'il allait l'emmener maintenant, et, joignanl le geste a la
parole, il le chargca sur son dos, et le transporta s~ns s'arretor, alravers les ténebres de
la campagnc, sur une montagne assez élevée
011 ils atlendirent le jour.
&lt;! llauser s'était endormi daos J'intervallc
et ne se réveilla que lorsqu'il se seotit déposer a terre. L'étranger alors lui apprit a marcher, ce qui lui paru t tres pénible, car la
plante de ses pieds nus souffrait du contacl
des moindres aspérilés du sol.
« 11 était encore vetu. comme toujours
dans le caveau, d'une chemise et d'uo pantalon, mais il portait en plus un cbapeau de
paysan rond et d'assez grande dimension.
&lt;! La nuit les ayant de nouveau surpri~,

De la 11i/le bavaroise et royale de Nifrem~
bP1·9, porte ci-dessous a la connaissance universelle un cas si extraordinaire dans son
genre, si inou'i, qu'il s'impose de lui-meme
non sculement a l 'attention de toutes les autorilés judiciaires, civiles et militaires, mais
aussi a la pitié de tous les creurs sensibles de
notre patrie.
(Suit le récit que nous avons fait plus haut
de l'arrivée de Hauser a Nüremberg et des
interrogatoires sommaires qu'on lui fit subir
bien inutilement.)
« Gaspard Hauser, poursuit le bourgmestre, - ainsi s'appelle la victime de ces
lraitemenls inhumains - fut séquestré isolément et ne vit aucun etre humain, si ce
n'est le monstre qui lui apportait sa nourriture quotidienne : du pain et de l'eau. Le
lieu ou il était enfermé figurait une grotte
étroite, au sol boueux, mais couverte, parait-il, d'un toit de planches habilement ajustées de fai;on a intercepter le jour. Deux
petites fenetres rectangulaires, tout juste suffisantes pour laisser passer une faible et
vacillante clarté, étaien t pratiquées dans les
parois de la grolte et se fermaient au moyen
de clavettes en bois. Jamais le prisonnier ne
vi t le soleil.
« 11 se teoait accroupi par terre, vctu seulement d'une chemise de couleur et d'un
pantalon, et jouait hahituellement avec deux
petits chevaux en bois blanc et un chien en
bois également, dont il ornait le cou de toutes
sortes d'objets, leur parlant antanl que la
langue rudimentaire qu'on lui avait apprisé
le lui permettait ....
&lt;e Pour tous meubles, un poele de fa'ience,
un tonneau muni d'un couvercle et affecté
aux hesoins naturels du prisonnier, el une
paillasse qu'il appelait son lit.
&lt;! Comme il ne pouvait se tenir debout el
marcher qu'avec peine faute d'cxercice, il se
contentait de se trainer par terre a la fai;on
des culs-de-jalle, soit pour jouer, soit pour
prendre sa .nourriture, soit pour gagner son
graba!.
« A l'aube, quand il 's'éveillait, il trourait
Clicbé Lévy.
pres de son lit le pain noir et l'cau représenLA PLACE: D t: :l!ARCHÉ, A :\"UREMBE:RG.
tant sa ralion quotidienne; quelquefois meme
il s'apercevait qu'on lui avait coupé les ongles
et les cheveux. On ne lui changeait que tres la mauvaise foi la plus insigne, promettant
ils s'étendirent sur le mi ou ils resterent
rarement sa chemise; il ignore d'ailleurs par exemp\e a l'enfant de le laisser s'amuser
exposés 11 la pluie battante qui tombait sans
comment cela se praliquait, et il pense que avec ses chevaux s'il apprenait ses le9ons, et discontinuer.
.., 71

1M

�111ST0'/{1.A
&lt;! A l'aube ils se remirent en roule et
marcherent jusqu'a la troisieme nuit qu'ils
passerent comme l' au lre a la belle étoile.
&lt;, Enfin, le jour suivant, on fil halte a un
endroit qui parait devoir se lronrer a une
distance assez considérable de notrc ville.
&lt;! La, l'étranger tira d'une besace les vctemenls qui ont été décrits plus haut et les fit
endosser au jeune Gaspard, )' compris les
Las bleus qu'il ola de ses prnprcs pieds ponr
les passer aux siens.
&lt;! lis échangcrent cnsuite leurs chapea u\,
et, ainsi transformés tous dem:, ils poursuivirent leur cbemin.
&lt;! Leur nourrilure, pendant lout ce traje!,
était la meme qu'on senait a Gaspard dans
sa prison, c'est-11-dire dn pain et de l'eau.
!! En ronte, l'étrangcr s'occupa principalement d'apprendre au jeune bomme le l'alei· 11osle1· en allemand, et une autre pricre
qu'il n'avail jamais entenduc auparavanl.
(llauser les récile encore fort bien aujourd'hui.)
&lt;1 Entre lemps il revenait 11 son llieme
favori : J'étal de cavaliel' de son pcre et son
désir (a lui) de voir l'enfant en devenir un
pareil.
!( Quand par basard on passail pres d'endroils habités, ou qu'on croisait des piétons
sur la route, l'étranger recommandait a llauser de rcgarder par terrc, sous le prétexle
qu'on marcbait plus facilement ainsi, rnais
en réalité pour l'empecbcr de remarquer les
hommes et les choses qu'on rencontrait el de
se les rappeler dans la suile.
!( Arrivés a proximilé de l\üremlierg que
I'étrangcr désignait par ces mots (! le grand
village i&gt; , il tira de sa pocbc la !ettrc cacbetée
et la remit it llauser en lui disant de l.t montrer au premier passant venu, qui lui indiquerait son cbemin. On sait le reste.
« )Iaintenant, il faut afílrmer hautement
ici que si nous nous lrourons en présencc:
d'un cas tout a fait exccptionnel et tel que

l'hisloire de la liarbarie humaine n'en olfrirait peut-etre point d'autre e:x.emple, il n'en
est pas moins nai que nous avons en main
les preuvcs les plus concluantes de son authenticité absolue.
« En elfet la cbair molle et tendre de la
main du jeune bomme, son dégout pour la
majorité des aliments qui composent la nourrilure ordinaire de I'homme, I'imprcssionnabilité excessire de son odorat et de son palais
en présence d'éléments aussi simples que des
ílcurs, des fraises, du lait, ele ... lesquels ne
produisent aucune impression sur une personne ordinaire, ses forces pbysiques, qui,
en dépil des apparences, sont a peine comparables a celles d'un enfant de huit ans, sa
démarche péniblc et embarrassée, également
pareille a celle d'un enfant, sa faiblesse nervcuse révélée au moiodre effort par un tremblement des mains el un tiraillemenl des
musclcs du visage, son regard, clair il est
vrai, mais peu vi~oureux, sa tendance a le
tcnir abaissé vers la !erre, son amour de la
solitude; enfin sa slupeur en présence d11
grand ropume libre de la création, son allilude embarrassée au scin des foules, son
borrcur du bruit et du momement, son élocution difficile, lout cet ensemble de fails
émincmment insolites prouvent suffisamment
que le malheureux a été séqueslré contre
toute justice pendant de longues, de tres longu~s années, el privé de toute société humamc. ¡¡
lci nous nous royons oLligés de saulcr un
grand paragraphe du proces-verbal, et pour
cause. Le paragraphe m question est une
phrase unique, rnais quelle phrase ! Trentequatrc lignes de soixantc lellres cbacune environ, ce qui revieot a dire que ladite phrase
se Lraine sur rleu.r mil/e r¡uarnnle lelll'es, et
l'on frémil en pensanl que le verbe unique
qui commandc, encbaine et explique tous les
membres de cette phrasedont il est en quelque

sorte la clef de voule, ne se renconlre qu'/1 la
trente et unieme ligne.
Le paragraphe d'ailleurs n'est d'aucune
importance dans le récit. Le bourgmestre y
constate simplement que la nature semble
avoir voulu compenser cbez le jeune Gaspard
les cruautés de la destinée, en le dotant des
dons les plus précieux de J'intelligence el du
creur.
Par une série d'bypothescs basécs sur ces
dernit•res reruarciues, le magistral en arrive
a conclure que Jlauser devait ctre d'origine
noble, et que le crime commis sur sa personne avait pour but, soit de l'évincer d'unc
succession importante, soit de le frustrer
des prérogati ves attacbées a sa haute naissance.
Nous devons ajouter que cette derniere
fa~on d'interpréler le mystere de f.aspard
llauser a Lrouvé un crédit universel en Allemagne, et que peodant fort longtemps, meme
aprcs la mort du séqu~sll'é, tous les elforts
des autorités des divers Etats allemands, ainsi
que les recherches individudlcs et privées,
onl été dirigés dans ce sens, sans d 'ailleurs
aboulir, comme nous l'avons déja dit, a nucun résultat.
Le bourgmestre termine en adjurant dans
les termes les plus patbétiques tous ses concitoyens et tous les gens de creur du monde
enticr, de faire part 11 qui de droit des moindres indices qu'ils pourraient recueillir concernant le personnage que la Providence a
confié a la tutelle de sa commune, et de ne
rien négliger de ce qui parailrait susceptible
de contribuer a éclaircir le mystere de sa
naissance el du monstrueux atten tat donl il
fut l'innocente victime.
0n verra par la suite comment la publication elJectivemen t prérna turée de cet appcl :1
l'humanité lrouva un écbo immense en ,\lh·magne et fut peut-etre une des plus puissaoles causes qui devaicnt concourir a rendrc
le probleme insoluble.
JULES

HISTORIA

DE SAINTE-HÉLENE AUX INVALIDES

IIOCHE.

(A suivre.)

.
[~

'~

-

de la potence

Sam,é

úl
.

-

".-

...

-· -~

~
~

Au mois de jamicr 1474, les médecins et
chirurgiens de Paris représenterent a Louis X[
que plusieurs personnes de considéralion
!! étaient trav,iillées de la pierre, colique,
pression et mal de colé; qu'il serait tres utile
d'examioer l'cndroit ou s'engendraient ces
maladics: qu'on ne pourait mieux s'éclaircir
c¡u'cn opérant sur un homme vivant; el
qu'ainsi ils demandaient qu'on leur livrat un

franc-archcr qni venait d'etre condamné a
etre pcndu pour vol, et qui avait été souYent
fort molesté desdits maux. l&gt; 0n leur accorda
leur demande; et cetle opéralion, qui est, je
crois, la prcmiere qu'on ail faite pour la
pierre, se fit publiquement dans le cimetierc
de l'église Saint-Sél'crin.
« Aprcs qu'on eut examiné et travaillé,
ajoule la chronique, on remit les entrailles
dedans le corps dudit franc-archer, qui ful
recousu, et par ordonnance du Roí, tres bien
pansé, el tellement qu'cn quinze jours, il
ful guéri, et eut rémission de ses crimes
saos dépens; et il lui fut meme donné de
!'argent. l&gt;

Le eours des é,·énements de la vie est quelquefois bien singulier : il fallail que ce misérable, pour etre guéri de la pierre, fút condamné 1t etre pendu ! Mais croira-t-on que,
dans ce temps-la, s'il l'avait été, son cadavre
serait devenu comme un dépot précieux de la
mort, auquel les chirurgiens n'auraient pas
osé toucher?
La dissection du corps bumain passai l
pour un sacrilege au commencement du regoe de Fraurois J•r ; et l'empereur CharlcsQuinl fit consulter les tbéologiens de Salamanque, pour saroir si l'on pouvait en
coosciencc disséqucr un corps afio d'en connaitre la slrnelure ... .
SAJNT-F()IX.

Oc Lemutle. dcss. ttS.10).

LE

RETOUR

EN FRANCE

�OrtERTURE DU CERCUEIL DE NAPOÜ:ON, LE 15 OCTOBRE 18.10, -

Dessi11 ,fe:-- :'ILWRll(,

De Sainte-Hélene aux Invalides
En I S+o, Ju Chambru ayant voté la translation a
Paris des rc.stcs de NapoJéon, inhumis, dcpuis dixn&lt;uf ans, a l'ile de Sainte-Hélcne, le roí Louis-Philippe
con.fia ason fils, le princc. dc Joinvillc, alors capit:únf.
de. vaissuu., Ja mission d'aller cherche.r la pré.cie.usc dépouillc et de la nmcner en Francc. Nous donnons ici
Je ricit que Je princc a traci lui-mCme de cctte é.mouvantc expé.dition, ré.cit quc. nous complétons au moye.n
des note, pruu 111r place par Victor Hugo, témoin de
l'arrivic du cercucil dcl'cmpercur aux 1nvalidc.s, le. 15 dé ..

cembre 1 8+º·

Dcux de mes freres parlirent pour !'.A.frique. Charlres (comme nous appelions toujours
notrc ainé le duc d'Orléans) prenait le commandemenl d'une division daos la colonne
qui, sous les ordres du maréchal Vallée, devait arreter pour toujours, au col de Mouza'ia,
la marche ascendanle du prestige d'Abd-elKader; mon jeune frere Aumale allait trouver
dans cette expédi tion l' occasion de fai re brill~mment se~ premieres ~rmes . .Je les Yis partir avec cm1e, et pour aJouter amon ennui, je

ne Lardai pas a lomber maladed'une violente
rougeole. En proie a une forte fiel'l'e, je vis
un jour apparailre mon pere, suivi de M. de
Rémusal, alors ministre de l'inlérieur, visite
insolite qui me remplit d'étonnemenl; ma
surprise augmenta encore quand mon pcrc
me dit : g Joioville, tu vas partir pour SaioleHélene, et en rapporter le rercueil de Napoléon. &gt;&gt; Si je n'avais été au lit, je serais Lombé
de mon haut et au premier moment je ne fus
nullement ílatté de la comparaison que ie fis
entre la campagne de guerre entreprise par
mes freres en Algérie et le roéticr de croquemort que l'on m'envoyail exercer dans l'autrc
hémisphere. Mais j'étais un soldat et je n'aYais pas a discuter un ordre. La queslion se
préseolait d'ailleurs sous deux faces : audessus du Napoléon, ennemi de ma race, assassin du duc d'Enghieo, qui, en Lombanl,
avait légué a la France ruinée, démembrée,
ce redoutablc jru de hasard 011 les fou les

naives sont si souvent dupcs du croupier politiquc, le suffrage uni verse!, il y avait l'homme
de guerre incomparable, donl le génie avail
jeté, meme dans la défaite, un éclat immortel
sur nos armées. En allant chercher ses cendres
a l'étranger, c'était comme le drapcau de la
France vaincue que nous relevions, du moins
nous l'espérions, et a ce point de , ue je me
réconciliai avec ma mission.
Sitot remis sur mes jambes, je parlis done
pour Toulon, muni de tous les ordres, de
toutes les instructions ministérielles et royales,
et je repris le commandement de la BellePoule, commandement que j'allais exercer
dans bien des parages, pendant Lrois années
conséculives. Je quittai Paris un peu aregrel,
mais la joie de me retrouver au milieu des
braves gens si dévoués qui formaient mon
équipage, ma seconde famille, me fi t vite
oublier ce que je laissais derricre moi. Un
cerlain nombre de passagers s'embarqurrenl

�111S TORJ.ll

a leur tour.

------------------------------------

lis composaienl ce qu'on appela
la mission de Sainte-Hélene. Presque tous

en tres petit de la maxime chere 1t M. Thiers :
le Roi regne et ne gouverne pas. Plus étrange

LA TOMBE DE NAPOLÉON, A SAINTE-HÉLÉNE.

Dessin de JI.

\'A:-; DER BuRCH,

avaient été les compagnons des grandeurs et
des malheurs de Napoléon : c'étaient les gé-néraux Bertrand, Gourgaud, .M. de Las Cazes, etc. Pendant les longues lraversées du
voyage, la conversation de ces hommes qui
avaient assisté a tant d'événements, suivi
l'Empereur dans tant d'aventures, fut particulieremeot intéressante. C'était tous lesjours
un feu roulant d'anecdotes, de traits, se rapprochant saos doute beaucoup plus de la vérité que bien des récits faits a loisir. Souvenl
j'ai regretlé que nous n'eussions pas emmené
avec nous un sténographe.
... A notre sortie de Cadix se pla~ un petit
incident caractéristique. On m'avait adjoint,
pour le cas de négociations délicates avec le~
autorités anglaises de Sainte-Hélene, et auss1
pour rédiger le protocole de la remis_e_ du
corps, un jeune d1plomale., le comte Ph1hppe
de Rohan-Chabot. A peine hors des passes de
Cadix, quand les dernieres communicalions
avec la France étaient coupées, je le vis venir
a moi tres embarrassé. Il me tendit un papier en me disant de le lire et en ajoutanl
que s'il ne me J'avait pas communiqué plus
tót, c'était par ordre. Je jetai les yeux sur la
signature, au has du papier, et j'y vis le nom
de M. Thiers, présiden l d u Conseil. Par ces
instruclions secretes, et qui ne devaient m'etrc
communiquées qu'une fois en mer. M. Thiers
déclarait a M. de Chabot, qu'il était, lui,
Chabot, son agent direct et qu'il l'investissait d'une autorité supérieure a la miennc
pendant la durée de la missio?..
. . .
Tellc étail cette étrange m1ss1ve qm visa1t
non seulement le capitaine de vaisseau commandant, mais, avec une inteotion évidemmenl blessanle, le fils du Roí, - application

d'apres un croquis sur 11atttre.

encore le soin pris par lui d'en faire mystere
jusqu'au moment ou, séparé de la France, je
ne pouvais plus faire aucune observation sur
la contradiction entre ces nouvelles instructions et les ordres précis que j'avais antérieurement recus. Amis d'enfance comme nous

de mon haut le procédé de M. Thiers avec
moi, mais de ce jour prirent fin les relations
sympatbiques et presque afTectueuses _que
j'avais eues jusqu'alors avec cethomme d'Elat.
Une défiance profonde et peu d'estime pour
son caractere les remplacerent.
. . . Apres TénériiTer traversée assez lente :
calmes, orao-es, gros temps meme, puis nouvelle relacb~ a Bahia, Brésil. 11 m'avait été
recommandé a mon rlépart de Paris de combiner la marche de la mission de facon a faire
cofacider le retour des cendres en Europe
avec la fin de décembre, époque de l'ouverture des Chambres. Je crois meme que, dans
la pensée de M. Thiers, toute l'importance
du retour en France des restes de Napoléon
résidait dans cette co'incidence. C'était le
coup de tam-tam a l'aide duque! il se ílaltait
d'étouffer tous les bruils, toutes les Yelléilés
de chano-ements ministériels qui levenl tou.
jours, aºces époques, du sol parlementaire.
... De Babia nous dumes descendre tres
loin dans l'Atlantique austral, escortés de
nombreux albatros, avant de trouver des veots
favorables. Nous atteignimes enfin Saintellélene, un gros rocher noir, une _Ile volcanique déchiquetée, comme la Martinique,
mais sans sa superbe végétation, un morceau
de l'Écosse planté au milieu de l'Océan et
toujours balayé par l'alizé qui soufOe avec une
fatigante continuité et le couvre en permanence d'un chapeau de nuages épais.
Sombre la vue du large, sombre l'impression
a l'arrivée. James-Town, la capitale, n'est
qu'un misérable village qui s'allonge dans une
étroite vallée, encaissée par de tristes rochers,
couronnés de forteresses ou l'on grimpe par

"---------------------------- De S.JfTNre-1t'ÉLEJVE Aux 1NvAtm-es - -...
lui-meme avec ses saules légendaires, Longwood, la prison, tout est également lugubrc
et bien fait pour tuer a petit feu le grand
génie qu'on y avait relégué.
L'affaire qui m'amen~it fut vite réglée entre
moi et_ le gouverneur, géoéral Middlemore .
Les ordres du gouvernement anglais étaient
nets, précis, et, les aulorités locales mirent
beaucoup de bonne volonté a les exécuter.
Elles ~f' chargerent exclusivement de l'exhumalion, de la translation sur territoirr anglais
et l'accomplir('Dt avec beaucoup de convenance. Je demandai seulement et obtins qu'avant de nous etre remis, le cercueil fut ouvert,
afin de nous assurer que nous n'embarquions
ni un ÍOJer d'infection, ni une dépouille imaginaire. Le gouverneur étant malade, j'eus
peu de rapports avec lui. JI se faisait remplacer par le commandant des troupes, le colonel d'artillerie Trelawney, homme aimable,
mais passablcment original.
Sa grande passion étail l'étude des généalogies, et il ne maoquaitjamais de m'expliquer,
quand nous nous rencontrions, comment il
était mon cousin et comment nous étions parents tous les deux de feu le sultan Mahmoud
par les femmes !
Quand tout fut pret, l'exbumation se fit el
l'ut imposante. L'émotion commeni;a a gagner
tout le monde lorsqu'on vit le cercueil descendre leotement la montagne au bruit du
canon, escorté par l'infanterie anglaise, les
armes renversées, la musique jouant, avec
accompagnement du roulement sourd des
lambours, celte belle marche funebre que les
Anglais appellent The deod .lfai-ch in Saul,
et qui n'est aulre que le vieux cbant Adeste
fideles de la religion catholique. Le général
lltiddlemore, tombant de fatigue , me fit la re-

élait tres beau. A un magnifique coueher de
soleil succédait un crépuscule d'un calme

lenteur majestueuse, esco~ -par los canois
des états-majors. C'était tres émounnt et il

TRA:'&lt;SBORDE)lENT Dt; CERCUEIL DE 'sAPOLl':o:; A CHERBOURG, LE

profond. Les autorités et les troupes anglaises
se tenaient immobiles, rangées sur la plage
pendanl que le canon de nos vaisseaux faisait
le salut royal. J'étais a l'arriere de ma chaloupe, sur laquelle flottait un superbe pavillon tricolore, brodé par les dames de SainteHélene. A mes cótés se trouvaient les généraux,
les officiers supérieurs, lltM. de Chabot, de
Las Cazes; mes meilleurs gabiers, tout en

8

DÉCE)IBRE 1840.

planait sur toute la scene un grand sentiment
national.
Dcux jours apres nous mettions a la voile
pour la France ou nous arrivions apres quarante et un jours de mer.
PRINCE DE

JOINVILLE.

c9c&gt;

Funérailles de Napoléon.

L E CORPS DE XAPOLÉO:sl EST RENDU AUX FRANy AIS. -

l'élions Pbilippe el moi, toute pensée de conflil était ioadmissible entre nous. Je ne me
plaignis a personne de cet incident et regardai
- 74 ,..

Dessin de LAFOSSE.

des escaliers de six cents marches. La campagoe, la résidence du gouverneur, Plautation-House, la vallée du tombeau, le tombeau

C11APELLE ARDE:'&lt;TE A AORD DE LA FR~:GATE •

mise du corps, et le cercueil fut descendu dans
la chaloupe de la Belle-Poule, qui se mit
alors en marche vers le bord. Le moment

LA

BELLE-POt:LE •.

blanc, le crepe au bras, nu-tete comme nous,
nageaient avec un silence et une précision
admirables. Nous nous avancions avec une

J'ai entendu hattre le rappel dans les rues
depuis six heurcs et demie di(matin . .Je sors a
onze heures. Les rues sont déserles, les boutiques fermées; a peine voit-on passer une
vieille femme ca et lit. On senl que París Loul
cnlicr s'est versé d'un seul coté dr la villr
romme un liquide dans un vasc qui prnchc.
- 11 fait tres l'roid; un beau solcil, de légeres
brumes au ciel. - Les ruisseaux sont gelés.
- Comme j'arrivc au pontLonis-Philippr, une
nufr s'ahaissc et quelqnes ílocons de neigc
poussés par la bist' vie1~nen1 me fonetter IP
Yisage. - En passant preg de .Notrr-Dame jr
remarque q11r le bourdon ne tinte pas.
Rue Saint-.\ndré-des-Arcs, fo mo11veme11l
ébrile de la Jete commrnce a se fairc sentir.
- Oui, c·est une fete; la fete d'un cercueil
cxilé qni rrYicnt en triomphe. - Trois hommes du peuple, de ces pauvres ouvriers en
h~illon~. qui ont froid et faim tonl l'hivcr.
marc·hcnl dera11t moi Loul joyc m. L'nn d'em
sautc, danse et fait mille folies en criant :
Vire l' emperenr ! De jolies griset tes parfrs
passent, menécs par leurs étudiants. Drs
fiacres se hatrnt vers les Invalides. Ruc du
}'our, la neige s'épaissit. Le ciel devient noir.
Les 0ocons dr neige le srnwnt de larmrs

�,,

1flSTO'R._1.ll

_____________________

'DE SA1NTE-1ii.LÉNE AUX 1NvAtrbES ___,,.

lilarl&lt;'hl'~. llir11 ~('lllhl" 1n11loir IPn1l1•p ;rns~i.
Cepcnuant le tonrbillon dure pcu. Ln palc
rayon blanchit l'angle de la ruc de Grenelle
el de la rue du Ilac, et la, les gardes municipaux arrelent les 1oiturcs. Je passe oulrc.
Dcux grands chariots ,ides menés par des
soldats du !rain viennent a grand bruit derrit'·re moi el rcntrent dans lcur quartier au
l1out de la rnc de Grcnclle au momC'nt ou je
d,:bouche sur la place des In,•alides. La, je
crains un momcnt que tout ne soit fini el
que !'C'mpercur ne soit passé, lant il vient dtl
passants de mon colé, lesquels scmblent s'rn
relourner. C'est lout simplement la foule qui
reílue, rE'foulée par un cordon de garde, mnnicipaux a pied. Je montrc ruon billet pour la
premicre estrado a gauchc, et je francuis la
haie.
C('S cstradl'~ ~ont d'immcnsrs frhafa11d:1gcs
qni 1·011rrc•nt, d11 quai it la g-1·ill(• dn ddmc,
1011s h•s gazon~ d(' l'P;:;planndP. 11 ~ &lt;'11 n lrois
dP 1·hnq11t' c·t\ll1.
.\11 momrnl oii j'arriw, 11' mur drs &lt;'slradl'S
di' droitr nw l'adw l'ncorc la plac·t' ..l'rnlends
un hruit formidahlt' et l11guhrr. On dirait
d'innomhrahlrs martraux frappanl Pn cat!Pncc
sur des planehcs. Ct&gt; sonl les crnt millc spt'Ctal&lt;'urs rnlassés sur ll's échafauds, qui, glacés
par la- hisC', piétinC'nl pour Sl' réchauffer en
allPndanl 1¡ue I¡• eorlege passc. Je monte sm
l'1'sirade. Le sprclarlc n'cst pas moins t•lrangr.
LPs frmmes, prrsqne toutrs bollécs de gros
('ha11ssons et Yoilécs, disparaissmt sous dt•s
amas rle fourr11rrs t'I dP manlcaux; lrs hommrs prornc•nrnl drs cad1c-ncz rxtra1·aganls.
La décoralion dr la place, l1irn rl mal. Le
tn('sq11in hahillant le ~randio,t'. llPs tlr11x

lllarlm• lila11l'. \fais ('(' rnarhrr esl d11 pl:,lrc•.
.\11 foml, , is-iH is 11• dtilllc. la sfal1H• di' l'cm-

11 parail qu ·0111ú1 pas ru l(• le111p~ d'aclrcrPr
l'orn,·nwntalion n1' la ;.:rancl(• 1·nll'l'(' dl' l'h6tPl.

OÜI.\RQUEllENT DES CE:IDRF.S DE NAPOLEON A l,0URBEV0IE. LE l.' Di':CEllílRE

Dessiu de CcvrLLIER et

prrrnr, Pn lironzr. Cr hronzr a11ssi PSI d u
plMrr. '])ans d1a1¡nc t'tll1'1'-dt'ux dPs staltH's,
1111 pilil'r rn toi lt' prinlr l'I dorfr d'a;:;srz maurnis go11t snrmonlt' d'nn pnl-i1-ft•11- plPin tlt•
ncige pour le monwnl. Denicre lrs slalm•s,
les rslraclrs rl la l'oulP: rntrr lrs slal11t's. la

18..¡o.

f.E11NERr.

On a 1•hatkhr n11-dl's~u~ cl1, la grillr nnr Ía('on
d'a1·1· de• lriornpht' 1'11111•hrt' ('11 toill' Jll'inlt• rl
t'n crepP. a1·ec ll'1¡11Pl IP wnl jmu• ('0111111l'
al'ec les Yirux ling-&lt;'s prndus /1 la l11l'nr1w
d'unr rnasure. LllP rangfr ilP 111,'tls 10111 1111s
l'l tout secs se drrssmt a11-dpss11s dPs canons
('l, it dislancr. rrsscmhlrnl it t('S all11mellt•s
qiw h•s pl'lils cnf'ants ·pir¡urnt dan, dn sahlt'.
lles nippt'S rl dt'S haillons qui 0111 la prétrnlion d'etre dPs lcnl11res noirt'S ti1oil1\•s d'argenl, l'rissonncnl C'I dapolcnt pamTt'llH'nl
entre &lt;'('S 1mlts . .\ 11 fond, le d6mc, an'r son
pavillon et son ercpt', glaré de rl'flcts mlitalliqucs, estompé par la brume sur le riPI
lumincn..-:, fait unp 11g11rr somhrr el splmdiclL•.
II csl midi.
Lr canon de l'htitel lirc de quarl d'heurr
rn (¡uart d'hrurr. La fou lP piétinc ('t hal la
senwllP. Des grndarmrs déguisés t'n hourp;eois,
mais trnhis pa1· lPurs éperons N IPm~ cols
d'uniformc, se promenent rA el la. En farc d&lt;'
moi, un rayon éclaire Yivemmt une asscz maurnisc !\latuc dr ,kannc d'.\rc, qui lirnl nnr
painw i1 la main donl clic scmblr se fairc un
frran commr si lt• sokil lui faisail mal am:
Yl'UX.

LE BATEAU ·CATAFALQUE DE

NAPOLÉOX. -

cótrs de l'avenur drux rangéc•s de figurrs
hfro"iqnrs, coloss:ilrs, pt1lrs a cr troid solril.
qui fonl Ull~!ISS('Z lirl ,,m,1. Ell1'S paraisSl'lll d1•

Dessiné d 'ap1·es 11ature par , \mmn,

o-arde nationalr épar,;c; a11-dessus Lles estmdrs,
dC's rnals it ln poinlc&gt; drsqurls ílollrnl magnifiq111•111p11I soi,anll' longrn'~ llnmmrs lrirolorPs.

• A quclqucs pas de la slatue, un fon, 0-11
des ga1·dcs nationaux. se cbauffcnt les piC'ds,
cst allumé dans un tas de sable.
De tcmps en lemps drs musiciens militairt's
enrnhissent un orchestre dressé entre les dcux
estrados du coté opposé, y cxécutent une fanfa1·e funebre, puis redescendent en bate et
disparaissent dans la foule, sauf a rnparailrc
le moment d'apres. 11s quittcnt la fanfare pour
le cabaret.
·
Un crieur erre dans l'cslradc, Ycndant des
complaintcs it un son et drs rclations di' la

cérémonic. J'achcte dcux de ces papicr$.
Tous les ~t•11x ,0111 fhés s111· l'a11¡.dt• clu

rél'ham. ¡•si d'un atln,irahle aspee!. Le solcil,
l'rapp:1nl lt•s c11irasst•s des ¡·arahi11irrs, leur

E:-.TRÉE Dt; CO'i\'OJ l)E NAPOLÉO~ A PARIS.

LI:: 1.5 DÉCE~IBRE 1B ¡o.

-

qnai d'Or,ay par oh doit déboudwr le rorlL'f!t'. Le froid ang-mt•nl(• l'impaliem·&lt;·. Des
lu111ét•s lilanch,•s Pl nuirl's 111011le11l eit et lit it
1!':tll'rs le 11,a,sif lJl'lllll('IJ'I. dL•s ·champ:,El~sl'Cs, l'l 1'011 t•11le11d des dí-tonalions loi111ai11es.

sous

L·.\1tc DE TRIO~IPHE DE 1.'ÉTOILE,

Dessill d'Anxon et Y.

ADA&gt;!,

allnme i1 1011s sur la puitrim• 1111e rloile
éhlouissanl('. Lc·s trnis écoles militaircs passt•nt a\'('t une fü•rt• el gran' conlcna11tl'. Pui,
l'arlilleri(• l'[ l'iníantrrie, co111111e si t•ll,•:;
allaicnl a11 rornhat: l¡•s raissons 0111 i1 lp11r
arrii•1'&lt;'-Lrain la rouc de J'&lt;•('hang1•. les soldais
onl Ir sa(' su,· le do" ..\ qnPlr¡uc dislarH'l'. nm•

La garcle 11a1 ionalr 11 rhrral parall. llro11lwha dans la fon lr. Elle cst t•n assez ho11
ordrl' pourta11l: mais c·cst une troupe saus
gloirc, et tela fail un lrou dans un parcil
t·ortegc. 011 ril. .J'eutends ce dialogue : 'ficus! c:e gros eolonl'i ! comme il tit'11t clrokment s011 sabre!
Qu'cst-ce 1¡uc c't'sl 1¡11t•
~-a'! - c·rst )lo111alirP1.
lfinterminahles lt1gions de garde natiortall'
it pic&lt;l &lt;léfilenl maintcnaul, fusils remcrst:,
romme la lignc. dans rombrc de ce ciel ¡.\l'is.
l'n gardc na1ionnl 11 dwl'al, ,¡ui laissc lomht·r
son chapska et galope aiw,i c¡uelq11e_ tcn1ps u11lcle malg,·é qu'il l'l1 ail, a muse forl la galerie.
c'est-it-dire cent mille per,011nes.
. De lemps en ll'111ps I(' l'Ol'leg-c S 'arretc, ¡,11i,
11 reprcnd sa niarehe. 011 arhc1e d'allunH•r
les pols-it-fcu 1¡ui fumeul entre les ~lalUL'&gt;
1.:ommc de gros bols ele pnneh.
J,'attcntion rcdouhlc. \'oici la voilun• Jlilin·
it fris(' d·arg-cnl de l'aumonier de la IJel/ePoule, au fond de laqucllc un cntrcYoil ll'
pretrc en dcuil: ¡mis le grand carrossP dl'
Yclours noir it panncau:.-glaccs de la 1·om111i,sio11 de Sai11tc-lléle1w, qualrc che1·aux 11 ehacun de C'CS dcux carrosscs.
Tout 11 co11p le cano11 frlale it la fois ;'1
1rois poi11ts différc11ts de I'horizo11. Ce lripll'
hrnil simultané enlermc l'orcille da11s 1111L'
sorle de trianglc formidable rl s11perhe. lJcs
lambours éloignés ballcnt aux chan1ps.
Lt• char de l't'mpereur apparail.
Le soleil, l'Oilé jusqu '1t ce momc11t, rcpara/t
en meme lrmps. L'Pffct Psi prodigieux.
On 1oit au loin, dans ln ,·npcur ('l da11s le
suleil, sur le foncl gris et roux des arbres dl's
Champs-JII! sées. it lrarrrs de grandes slalucs
hlanehr~ (1ui rcssr111hlt•111 i1 des íantómcs, se

Tout it co11p h•:, gardPs naliona11x toUJ'l'III
anx a1·111t•s. Cn o!fiC'iPr t1·ordo1111a11cc lrarcr·sc
l'an•nuc au µalop. La bai&lt;• se formr. ll&lt;"s
ouHi(•rs appliquc11t cll's frlwll&lt;-s aux pilaslrl's
el c·o111mencc111 it allu111rr lt'S pots-it-fru. 1;11l'
sahc de grossc artillerie édalc hrurnrnmenl it
l'auglc e;t des lnralides; une épaissc fnmée
jaunt•, eonpéc d'éclairs d'or, rcmplit lout ce
coin. Jl'ou je sui1;, on rnil SL•rrir les pii•e¡•s.
C(• so11t dt•11x beaux Yit'IIX canon:; ,tulplt;s du
Hu' sii·de dans le bruil desqucls 011 se11l le
hro11w. - Le corti:gc approthe.
11 ('SI inidi el demi.
A l'cxtrémité de l'Psplanade.l'l'rs la 1·i1ien•.
une double rangée de• grenadirrs it eheval, ü
h11ffletcricsjanncs, déboutlw grawmcnl. C'cst
la gcndarnwrie tic la SPinc. C'C'sl la tete du
corlege. En ¡·e moment le soleil lail s011 deYoir
et apparnil magnifiq urmcnl. .\'ous sommcs
dans le muis d'.\ustcrlitz.
.\pres les bonncts i1 poi Is de la gc11darmcril'
de la Seinc, lrs ¡•asqurs de cuine de la gardt'
munitipalc dr París, puis les flammes tricolores drs lancirrs sccouérs par le rcnt d'unr
/aron d1arma11lt'. Fa11l;11·¡•s t'I 1:1111b1111rs.
Un hommc en blousc bl(•ue grimpc par ks
d1arpe11tcs e\léricures, au risque de st• 1·0111,,IARCIIE n1• co1nii&lt;;E DANS LES CIIAllPS-ELYSÉES. - Dessi11 de l, AF0SS[,
pre le co11. dans l'rstradP qui 111c l'ait f'acC'.
Pe1·son11c 11r l'aidc. Un :-pcctateur en ganl~
Llancs le regarde l'airc et ne lui tcnd pas la gra11Je ·~1al11e dl' Louis Xl \", larg('tul'nt &lt;-tofle,•,
mournir lenlenwnl une rspeec dt• montannc
main. L'h~mmc ~r,rirn p~m:tant.
l't ú'un assez bon styll', doréc par le solcil, d'or. On n·cn disti11guc cnco1·c• ricn t¡u'~nc
Le co1'lt•ge, mele de geucraux el de rna- sc111blc regarclcr ccllc pompc :11cc stupcur.
so1·Lc de sci11tillcme11l l11mi11cux qui fait étin-

.., 77 ...-

�'-·-----------------

1f1STOR._1.JI
celer sur loule la surface du char tantót des
étoiles, tanlot des éclairs. Une immensc
rumeur enveloppe celte apparilion. On dirail ·
que ce char lraine apres tui l'acclamalion de
toult• la ville comme une torche lraine sa
lu111é(•.
\u momcnl de tourncr daus J'arcnuc dt•
rnsplanade, il reste quelques inst:mts arrelé
par qm·lque hasard du chcmin devant une
slalue qui l'ail l'angle de l'a,euue et d11 quai.
J'ai Yérifié &lt;lt·puis que celtc stalue était cclle
du 111aréchal ?\ei.
.\u momenl ou le thar-{'a[afalquc a paru, il
élail 1111e heure et Jemie.

ce qui me parait conlraire aux rcglements de
la marine militaire. II porttl pour la premiere
fois le grand cordon de la Légion d'honneur.
Jusqu'ici il ne figurail sur le livre ele la Légion
que comme simple chevalier.
.\rrivé précisément eu face de moi, je ne
sais quel obstacle momcntané se préseulc,
le char s'arrete. 11 fait une slation de quel'lucs minutes entre la slatuc de Jcannc dº.\r&lt;·
&lt;'I la slal uc de Charles , ..
.Je puis le regar&lt;ler i1 mon aisr. L'l'nse111hle
a de la grandcur. C'csl uuc énorme massc,
:\SSl'Z IISél'.
,\pres le chernl , ieunenl t'II lig1ws ~éri·n·s dorfr cnlicremenl, donl les étages vonl pyral'l pressées lrs cinq ccnts marins de la Be/le- midant au-dessus des q11alrc grosses roue~

le croyaient fortemenl. Pour peu que le thc,al eul serri deux ansa l'empereur, il aurail
Lrenle ans, ce qui esl un bel age de cheYal.
Le fait esl que ce palef'roi est un bon vieux
cheval comparse qui remplil depuis unl'
dizai11e d'années l'emploi Je cheval de balaillt•
dans lous les enterrements militaires auxqucl~
préside l'adminislration des pompcs f'unebres.
Ce coursier de paillc porle sur son dos la
YJ'aie selle de 13onaparte 11 Marengo. Cne selle
de 1·elo11rs cramoisi 11 double galon d'or, -

DE S.ll1NTE-1f'ÉLEJV'E .llUX 1JVV.llL1D'ES -

la clorure déji1 i1 demi écaillée, les ligncs de Napoléon est devanl la grille des Jnvalides. fl
C'esL fini pour les speclateurs clu dehors.
s,uture ~es planches de sapin. Autre défaul. est deux heures moins dix minutes.
Ils descendent a grand bruit et en toule bate
C~t or n est qu'en apparence. Sapin el cartonOerriere le corbillard viennent en coslumes des estrades. Des groupes s'arretcnt de disp1erre, roila la réalité. J'aurais l'Oulu
Lance en distance devant des affiches
Pº?~· le char de l'empereur une macollées sur les planches et ainsi congmficence qui f1il sincere.
~:ues : LERov, u.uoNADJER, 1·ue de la
. _Du reste, la masse de celle com1ioSerpe, pres des Invalides. - Vins
s1t1011 sculplurale n'cst pas sans slylP
fins et palisseries chaudes.
l'l s~ns fiertr, (l uoi¡¡1tc le par ti pris d u
Je puis mainlenanl examiner la dl;_
dessm el de I' orncmcntalion hésilc
coration de 1'avenue. Presquc to utes
entre la renaissancc el le rococo.
ces statues de pl,Hre sont mauvaiDeux immenses faisceaux de drases. Quelques-unes sont ridicules. Le
peaux pris sur Loutes les nalions de
Louis XIV, qui, a dislance, avail de la
l"Eu1·opc se balancent avec une cmmasse, est grolesquc de pres. Macdopitase magnifique a l'al'ant et a l'arrit•re d u char.
naJd est ressemblant. Mortier aussi.
Ncy le serait, si l'on ne Jui avait lrop
Le thar, [Out chargé, pese l'inot-six
~auss_é le front, Ou reste, le sculpleur
mi lle livres. Le cercueil seul peseº cirn¡
millc liYl'cs.
l a fa1 t exagéré et risible á force de
rnuloir etrc mé)ancolique. La tete esL
Bien de plus surprenant el de plus
__ .,
trop grosse._ ~ ce sujet on raconle que,
superhe que l'allclage de scize chedans la rap1dité de cette improvisatio11
rau\ qui lraincnl lechar. Ce sont d'eJ:.
de slalues, les mesu1·es ont élé lllal
fra}"antcs betc~, cmpanachées de plu- • LE CHEV.\L DE BAT.\JLLE DE ::-Í.\POLÉON • . - Dessi11 de\' .
_\DAlt.
donnécs. Lejour de la liYraison vcnue
mcs blauches Jt1squ'aux reins, et coule slatuaire a fourni un maréchal Ne~
,.'.'rlcs de la tele aux picds d'un splenlrop grand d'un pied. Qu'ont fait le~
d1~e caparacon de &lt;lrap d'or, lcquel ne laisse c!rils tous les survivanls parmi les ancien ser1~11· _
q~e leurs ~eux, ~e qui leur donue je v1teu1:s de l'empercur, puis tous les surri vants gens des Beaux-arts? lls onl scié a la slaluc
une lran~he de ventre de douze pouces de
ne sa1s quC'l a1r lrrr1ble de cheraux-fanpar~1 les soldats de la gardc, vetus ele leurs large, el 1ls ont rccollé tant bien que mal les
lumes.
glorieux uniformes déja étranges pour nous.
deux morceaux.
Oes_ valcts de picd á la linée impériale
Le reste du cortege, composé des ré"iments
Le platre badigeonné en brome de la slalue
rnndwscnt cclle cavalcade formidable.
el? l'armée et de la garde naliona1e, ~ccupc, de _l"empereur est embu el courert de tacl1cs
En rernncbe, les dignes et vénérables &lt;rénéd1l-011, le quai d'Orsay, le pont Louis XVI,
ra~•x qui p~rtent les cordons du poéle o~t la l;1 place de la Concorde el l'avenue des Champs- q_u~ font rcssembler la robe impériale a de l~
v1e1lle scrge verle rapiécée.
mme la m0111s fantastic¡ue qui soit. En tele Elysées jusqu'a l'Arc de l'Éloilc.
deux maréchaux, le duc de Hc""Ío, petit el . Le char n'entre pas dans la cour des Inva- _ ~eci me rappelle, - car la génération des
. a gauche, le cornle
"º Molitor·
borgne, a. dro1le;
1de~s est, ~~ étr~~gc my~tere, - \Jue cel été,
lides, la grille 1:oséc par Louis XVI scrait lrop
en arriero, a droile, un amiral, le baron Du~ bass_e. ll se detourne a droile ; on roit les chez M. Ih1ers, J enlen-01s Marchand, Je ralct
pcrré, gros el jovial marin · a "aucbe un manos entrer dans le soubassement et res- d1e c~amb~e ~e l'en_ipereur, _raronlcr que
. tenant général, le
'
""
'
11cu
~apoleon a11na1l les v1eux hab1ls el les vicux
comtc Berlrand, caschapeaux. Je comsé, ,·ieilli, épuisé ;
prends et je parl:ige
noble et illustre figuce goút.. Ponr un cerre. Tous les quatre
reau qui travaille, la
sont rel'élus du corpression d'un chadon roug&amp;.
i;eau neuf est insupportable.
Le char, soil dit
en passant, n'aurait
-L'ernpereur, didt\ avoir ciue huil
sait Marchand. avail
chevaux. lluil checmporlé de F'rancc
vaux, c·est un nomtrois habits, deux rebre symbolique qui
dingotes et dcux chaa un sens dans le
peaux; il a fait avec
térémonial.Septcbecetlc garde-robe ses
six ans de Sainte-!lé"ªux, neuf chel"aux
e· est un roulier; seiz;
lene ; il ne porlaiL
pas d'uniforme.
cbevaux, c'esl un fardier ; huit cl1eraux,
Marchand ajontail
d'autrcs détails cuc'est un empereur.
rieux. L'empereur,
Les spectalcurs eles
aux Tuileries, scmeslrades n'onl eessó
Llai_t souvcntcbaugcr
de battre la semcllc
rap1dement de cosc¡u'au momcnL ou le
lume. En réalilé, il
char calafalquea pasn'enétaitrien. L'emsé devant eux. Alors
. \HHIVÉE D L COR1 i::r ,E Al'\ hl'ALIDES . /Jessill de \º • 1, EPRANC.
percnr élait hahilurlseulement les pieds
lement en coslume
lont silencc. On senl
ci,·il,c'esl-a-dire une
11u·11nc grande pensél' lr~n•rst' ccllt• foull' . sorlir.,arcc le cercueil, pu.is &lt;lispara1'Lr¡• sous
Le char s'est remis en marche, les tam- le porche éleré a r enlrée du pala is. lis sout culo~lc de ~asimir blanc, has de soie blanes
souhcrs a b~ucles. _l\~ais il y avail toujours lit:
bours haltcnl aux champs, le canon redouble. dans la cour.
dans le cabrnet vo1s111, une paire de bottes a

1------------------------------------

LE CR.\R Ft;:iÍ:.BRE TRAl"ERSE LA PLACJ; llE L.\ CONCORDE. -

Le corlcge se l'('mrt en marclll'. Le char
ara11cc lcntt•mrnl. On commcncc a en dis1ingurr la form(•.
\"oiri l!'s chcYanx dl' srllr drs maréchall\
!'I dl', gélll;raux q 11i t icnnenl le cordon du
p0&lt;\k impfrial. Yoiei les qualrr-,ingl-six sousolfi('i(•rs légionnaires portanl les banni&lt;'.•rcs Ut',
q11alrc-vi11gt-six déparlcrncnls. Rie11 de plus
bcau que ce carré, au-dessus dur1ucl frissonJll'lll une forel &lt;lu drapeaux. On croirait voir
111archer un champ de da.hlias ~igantesques.
\" oit:i un chernl b1auc ,·011 rcrl de la lelr a11 \
¡iicds d"un crept' violet. aceompagn1: dºu11
r·hambellan bleu ciPl bl'odé d':11·gt&gt;nL l'I ronduil
p~1· deux Yalcts &lt;le pied vetu~ de wrl l'I
"alonnés d'or. Cesl la fürée de l'C'n1pl'l'\' 111'.
1/rémisscm('lll dans la loulc : - C'est le cheval de batail/e de Jfopoléon! - La pluparl

TaNeau .te GuJA~O- (lllusée de Versailles.)

Poule, jcunes Yisages pour la plupart, C'll
tenue de comba!. en wslr ronde, le chapeau
rond wrni sur la tele. les pistolets a la cein1ure, la hachr d',ibordage a la main el Ir
sabre au &lt;·&lt;lll\ 1111 sahrc &lt;·ourl i1 largc poignfr
1ll' fer poli.
Les salrcs continuenl. En ce moment 011
raconte dans la f'oule que ce malin le premier
coup de canon tiré aux Invalides a coupé les
deux cuisses &lt;l'un garde municipal. 011 avait
oublié de déboucher la piece. On ajoutec¡u'un
homme a glissé, place Louis XV, sons les
rouPs du char el a été écrasí·.
Le char esl maintenant tres pres. 11 Psl
précédé prcsque immédiatement de l'étalmajor de la Be/Le-Paule, commandé par M. le
prince de Joinville a cheval. Al. le prince de
Join,·ille a le ,·isa ge couvert de barbe (blonde),

do1ú•s 1111i la porlenl. Sous le crep&lt;' riolcl
semé d'abcillcs, &lt;tui le recoun-c du haut ('ll
has, on distingue d'asscz lieaux détails : les
aiglcs rffarés du soubassrmcnl, le~ qualorzt'
\'icloires du couronnemcnt porlanl sur un1•
1ablc d'or un simulacrc de cercueil. Le nai
ccl'curil e~t inYisible. On Lt déposé dans la
care du sonhassemenl, cr qui diminnr l'émotion. C'esl la le graYe défaut de ce char. 11
cache ce qu·on Youdrait voir, ce que la Frante
a réclamé, ce que le pcuple altend, ce c¡ul'
lous les ~cux cherchcnt, le cercueil de :\'apolL;Oll.

Sur le laux sarcophage on a déposé le:insigne~ de l'empereur, la comonnr, l'épée,
le scrptre et Ir manleau. llans la gorge dorfr
qui sépare lrs Yicloircs du faite des aigles du
souhassemenl, ·on Yoit distinclemcnl, malgré

...

�1l1ST0'1{1.ll
l'écu,ere doublérs en soi(• blanche j11squ'au&lt;less;s eles gcuoux. Quand un inci&lt;lent su'.·rc,uail et qu'il fallail que l'cmpcrc11r monlal a
chc,al, il ólait ses soulicrs, rncllailses bolles,
endossail s011 uniforme,
et k \'Oila mililaire.
Pui, il rcnlrail, 11uillail
ses bolles, rcprenai t
ses souliers el rede,·cnail l'ivi\. La culoltc
blanchc, les has et les
sou\iers ne scrvaienl
jamais qu'un jour. Le
lcndl'main cclle défroque impériale appartenail• au va\et de chamhrc.
11 esl lrois heures.
l'ne salve &lt;l'arlilleric
annonce c¡ue la cérémonic ,icnL de s'ache\'cr
aux !n,alidc~. Je rencontre B... . ll en sorl.
La ,ue du ccrcueil a
}Jrod ui t une émotion
ine,primable.
Les paroles diles ont
élé simples el grandes.
)1. le prince de Join,ille a dil au roi : Sire,
je vous ¡n·ésente le

de haut au\ c¡ualre coins &lt;lu calal'alt(UC. ~lais,
apr~s les a\'oir posées, on a ,·u c¡u'cfü•s faisaienl
un 1111'.•diocre effet. On les a utéc&gt;s '.

corps de l'empereur
,Yapoléon. Le roi ~ répondu: Je le re901s au
11 am de la France. L'uis il a dila llcrlrand:
Gér1él'al, 1lépose.: s111'
le cercueil la 9lorieme
ép(:ede l'empereur. Et
¡1 Gourgaud : Général,
cléposez sur le cercueil
le chapean de l' empere1L1".
Le Requiem, de Mozarl, a fait pcu d'c!fcl.
J.Hle mu,i1¡11c, dé,ji1 rihTÉRll::CR llC
&lt;léc. llélas ! la music¡ i:c
se ri&lt;le !
Le calafalque n'a élé
terminé qu'une heurc
.
. .
.
amnl l'arri,ée du ccrcue1l. ~l ... _cla1l .~an_,.
\' -.alise a huit hcures du rnat111. 1,llc n ela1l
e1\~ore qu'i1 moi tié lcnduc et les_échellrs_, les
outils et les ouHicrs l'encombra1ent. La l~ulc
arri,ait ¡icndanl ce lcm1Js-la._ Un a c~sal~ de
"randcs 1ialmcs dorécs de c11111 ou s1x pwds

"

l. ~:; ,kcl•mhr,·. _ lkpu" la tr.11"l~liou ,du ccr~
·u1•1I \'é.,.lisc ,le, l11rnli1l1•s csl ou,cl'l,·_a la loulc r¡u1
)¡, ,i~ilc. º11 y pa,sc, cbatl'"' ,iour, c,•11l ,rullc ¡icr,on11~s,
de tlix hcurc, ,lu ,oalin á ,¡u:itrc hcurc, tlu ,t,tr.

l'cndaul el' ll'mps-111 les archP,c(lucs, les
curés &lt;'l les prelrcs chanlaienl le Uequiescat in pace autour du cercueil de Xapuléon.

O. LENOT~E

+

L'LC;LISE DES buuDES l'ENO.\:'d 1..1 ci:1ü:\10:-1E
Dessín de FEROGIO et Gm.\RD,

M. le pri1ll'e de. Jo!1I\ illr! qui n'a:ail _pas
sa famille deptus six mo1s, cst alle ba1scr
la main de la reine el serrer joyeusemcnt
cclles de Sl'S frercs el sreurs. La rrine \'a rccn
gra1emcnl, sans clfosion, en reine plutüt
c¡u'cn mere.

, 11

t. ,·d~irag,· ele ta d,ap,•llc _rn_ittc a rt\~al :;:·,o frauc~
par jour. )l. llud1al_rl, m1111s11·,· ,_le 1_tnkl'lcur ,11u1
passc pour lils de t rinp,·n:ur, so,( tltl en passanl}.
g1•111il haulcmcnl tic cctlt• tl,·pcnsl'.

Le col'Lcge a élé
beau, mais lrop exclnsivement militaire, suffisanl pour Bonaparlc,
non pour :\apolJ_on.
Tous les corps de l'l~Lal
l'u,sent d,1 y figurcr,
au muins par dépulations. llu rcsle, l'incurie du goU1crnemcnl a
élé extreme. ll élail
pressé d' en finir. Phili ppe de Ségur, qui a
sui I i le char eomme
ancien aide de camp de
l'empercur, m'a conté
qu'a C:ourbevoie, au
bordde la riviere, par
un froid 1lc c¡ualorzc
dcgrés, ce matin, ahuil
heures, il n'y arait
p.1s mcme une ~allc
&lt;l'altcnte chauffée. Ces
deux: cenls "icillards de
l'ancienne maison de
J'empercur ont d1'1 allendre une heure el
demie sous une espere
de lempll· grcc OU\ crl
aux llualrc venb.
Mcme négligenrc
pour les baleaux 11 , apeur l(Ui onl fait a\'cc
le corps le Lrajet du
llavre it Par is; lrajcl
admirable, d'ailleur~,
par l'allitude recueillie el gra,·c des po¡, u la ti o ns ri,erainPs.
Aucun de l'es balca11\
n'élail co111enahlcmenl
:unénagé. Les ,.¡, res
RELIL;!Et.:SEmanquaienl. Poinl &lt;le
1its. Ordrc de ne pas
dcscendre il terrc. M. le
¡,rincc de Join, ille étail obligé ele coueher,
lui vinglicme, dans une chambrc communc,
sur une table. D'aulres couchaicnl &lt;lcssous.
On dormail 11 lerrc, el les plus hcureU\ sur
des banc¡ucllcs ou de::. cbaise~. 11 scmblail
que le pomoir c11l l'U de J'humcur .. Le
prince s'rn csl plainl lout h~111~ el a d1l :
&lt;&lt; Uans cctle affaire, loul ce 11u1 ,1cnl du pcnplc est grand, loul ce t¡ui ,icnl du gomcrncment_esl pclit. »
VICTOR

HUGO.

Le voyage et l'échange de Madame Royale

II

Un peu avant six heures, de Bacher était
arrivé a Huningue; les deux voilures qui
avaient amené de Paris la princesse el sa
suite, stalionnaient attelées t devant la porte
du Corbeau; un détachement de dragons se
tenait pret a les accompagner. Mme Schultz

quelque dix ans el les lerrains absorbés par les construclions des noul'eaux faubourgs de Bale.
2. • Pour les chenux de poste qui onl conduil les

ployés Jcpuis lrois heures de l'aprcs-midi, le 5 nivtise, jus~u·a huit heures du soir, 72 francs. • Archives nahonales. F1 2315.

Marie-Théresc clle-meme a\'ait les yeux rouges. Elle monta avec de Ilacher el ~léchain
La villa Reber était précédée d'une espladaos sa ,·oilure qui, suivant la courte rue de
nade plantée d'arbres que fcrmait une belle
France et lournant aulour de la place d'Armes carrée qui forme le centre d'llunin~ue,
grille de fer ouvragé : elle se composaiL d'un
pavillon a un étage, sur rcz-de-chaussée, assorlil de l'enceinle par le chcmin courbe longeant le Rhin. En moins
sez exigu, ílanqué de. dcux
ailes formant avant-corps.
de dix minutes on avail
t:n beau jardin, dcrrierc la
alleint la borne marquanl
maison, s'élendail jusqu'au
J'enlrée du Lerriloire suisse.
Rhin et se lerminait au
Les dragons franrais s'arbord du lleu,·e par un pelit
réterenl; devant le front de
temple pittores11uc dont le
lenr détacbe~ent, passa
slyle gracieuxévoquail Trialentemcnt la ,oiture qui
non 1 •
emmenait \'ers l'r,il la filie
~. Reber consenlit oblide Louis X\'l. L'orpheline
geamment a ounir sa mairegarda la plaine d'Alsace,
son; de llacher, ra,suré
noyée déja dans la nuit, se
sur ce point, quilla Bale a
pencha a la litre, essup
c¡uatre heures de l'apresses 1eux pitios de )armes:
midi; il avait été enlendu,
un tour de rouc cncore,
avec le bourgmeslre Bourelle était hors de la France
carl, que les portes de 1a
qu'a, ant vingt ans elle ne
devait plus re,·oir.
ville seraien t fermées de
Des incidcnts qui rnivibonne heure, afin d'évitcr
renl j 'ai rerneilli troi~ rcl'affluence des curieux. A
lalions inéditcs qu 'on ,a
cinq heures, elles s'ouJire dans leur tcxt e intégral.
nirent pour laisser lepassage au prince de Gane,
On y rctrou,cra, touchant
le ~éjour a l'hól( 1 du Corenvo1é s¡,écial de Sa Mabeau, quclqucs t1ai1s utijesté J'Empereur, qui s'alisés dans la nanaticn qui
chemina vers la maison Repréccde; je les maintiens
her avec un cortege de six
ceprndant pour ne pas oler
rnitures; le baron de Deleur caractere a ces récits
gelmann, ministre d'Aulrides t{moins de l'éthangc.
che en Suisse, s'y rendit de
Le pn mier rsl la note
son coté. Le commissaire
de police Zasling el quclqu'inscrivit sur son Jom·nal le 26 déumLre 1í95
ques-uns de ses hommes
au soir, M. le bourfmcstre
rtaient déja poslés devanl
Bourcart. Ce texle m'a été
la grille du pavillon Reber
communiqué par M. C.-D.
ou allendail également l'aiBpurrart, mini~ln· plénipode-major Kolb chargé d'actentiaire, qui me permetcompagner a cheval la \'Oilure de la princesse duranl
tra de lui exprimcr toute
la lravcrsée du terriloirc
ma reconnaissaoce pour l' obligr ante érudition avec la.&lt;1,;¡.1i,.;; /;;(111¡1,:,11 .lu¡,,,¡.uu¡&lt; ,Ir rdl,. ½1mrr¡.;,: ;, • ~Oa.1/({:. ,i{, Vea111t,v- 1¡q ,
balois. Une ccntaine de
/'•" ( I,, ,¡,,- /¡,J,,/ 1/r,i1•m1·
quelle il a guidé mes rccurieux étaienl parvenus a
chen·bcs a Bale, et mis a
se glisser hors de la ville
ma di~position les docuet s·é taient massés sur la
route, en face de la grille de U. Rebcr. était en !armes; Gomin retenait ses sanglots, menls recueillis par lui sur le passage de la
1. Toute la propriélé Rcber a élé délruilc il y a deu-.: voilures de lluninguc il Bale el onl élé em- filie de Louis XVI.

JV. -

HtSTORIA, -

FASC.

26.

... 81 ....

&lt;&lt;

Le samcdi 26 décembre,

a six heures du
6

�1f1STO'l{1.ll
soir, la princesse frao~ai~e bfa1"ie-Thér1l.~eCharlotte tle Bow·bon, ,'ille d1 /,01ii~ XI'!, a
été chcrchée a lluningue par M. Bac·her qni
s'étail rendu d"ahord a la maison hailli,ale
de lliehen pour voir si les députés a échanger, Simonville (.~ic), Bournon\'illc (sic),
llrouet, 1110U re de poste de JII rennes, etc.,
se trournienl la-has. Le princc de Gabre (úc)
el JI. llc0clrnann la m:urcnl i.t la mai,on de
campagnc ílehcr, hors la porte Sainl-Jean 011
elle ful e ·hangéc : ceci se pas,ail a sepl heures .
.\pres qu'elle se ful arretéc en cet endroitjusr¡u'aprti.; neuf hcurcs el qu'clle se fut
rafraichic, elle pas,a par notrc ville accompJgn11c des agents impériaux et par le pont
du llhin, sortil par la porte de Bichen el se
rcndil par ílhciuíclden a Lauíenbourg; le
cortege se composait de diverses bcrlincs 11
6 chera11.c et une grande l'Oilure chargée
de ses t'flets.
Du rt'ste lout se passa dans le calme el on
ne sul que dans la soirée que l"écbange avail
cu lieu a la maison de campagne ílcher.
Le Pclil-lfüe el Je pont du Hhin se distingucrent par lcurs cris de Vive la ¡wincesse.
Les démocrales se firent aussi entcndrc ararriYée des députés.
Les prisonniers fran~ais ~imoovillc•(sic),etc.,
sont arrivés en mcme temps de fl.iehen et
onl été logés aux. Trois Rois.
11 esl curicux de noter que la prince,se
dut etre échani:ée contre le mai1re de poste
Drouet qui avait livré son pi're el l'avait awcné
a l'échafaud.
Le dimanche 27 décembre ces dépulés qui,
avec les sccrétaires, étaient au nombre de 20,
dinerent a mid1 chcz M. Barthélcmy.
J'ai rn le mai1re de poste Drouet el je lui
ai parlé, chez M. Wocker, pcintrc el miniaturistc lúlois ; il est de taille movenoe, ;h\
de trcnte-quatre :1 lrente-six ans, 'marqué de
la variole el boite un peu a la suite de la
chute qu'il ti l en voulanl se sau,·er •. •

En li~anl le rapport suivaot, qui est le
comptc rendu orticiel de l'écbange, adressé
au citoyen Delacroix, ministre des Hclalions
extérieures, par ~I. de Bacher, il íaut fairc la
part de la situation délicatc 011 se trouvait ce
diplomate. L"amhasrnd,ur de Franre, Barthélemy, était obligé, \"U l'état de guerre
existant entre la flépublique et l'Autrichc, a
ne poinl parai1 re se melcr de la négociation :
toute la chargc en incombait ;\ de Bacher,
dont les sJmpathies manibtes allaienl a la
jeune princesse, mais qui, en ~a qualité de
sccrétaiM de l'ambassade fran~aise, de,ait
dissimuler ses sen timcots el alTccler une íroiJcur démocratir1ue... surtout en s"adressant
au ministre, fougueux jacohin, dont dépenJait sa ,ituation.
Ce rapporl cst conservé dans les .\rchi\'es
du Départemenl des Affaires étrangeres:
Bite, le i '"º'e, l"an i ,le la íltipuhliquc une
et indivisible '28 décernhre l 7!J:i .

Le premier sccrétaire interprete de la liépublique Franraise en Suisse.

Au llinistrc des Hclations exlérieur&lt;?s.
Citolen Ministre,
Sur ravis que vous a,ez l1ien voulu me
do1m1•r par votre lcllre du 25 Frimaire du
prochain départ de la filie du dcrnirr roi des
Fran(·ais, je dcmandai une entrevuc a ll. le
baron de l)pgelmann chez M. le Bourgmaitre
Bourcard, 011 íurcnt arrclée~ définitivement
toulcs les íormalités a rcmplir pour accomplir l"échan.;c dont la négociation nous avait
été confiée . .1"1·n;;agcai ce ministre a faire
toutcs lrs di,positions néces~aircs pour la
mise en marche des prisonniers d'Étal f'ranpis, détcnus a Fribourg en llrisgau; ce quºil
ell'l•clua sur-le-champ.
~I . de Dcgelmann ayanl appris le jour sui,·anl qu 'il } a vait de l'incertilude sur les pcrsonnes qui accompagnaient la prisonnicre du
Temple, il chercha a ohtcnir de moi dc:s renseigncments a ce sujet, et commc il vil que
je n'avais rt~u aucune assurance que la citoycnnc de 'füurzel accompagnerail la '"ºYªgeuse, il rommenca i1 manií&lt;'sler de l'inquiétude el a me Jéclarer que cet incidcnt cntraverail ou retarJerait au moins l"échange dont
il élail question; je parvins non sans peine a
calmer un prn les appréhensions de ~l. le
haron de Degelmann, el 11 le familiariser avcc
J"idée de mir arriver, a la place d,da cito)"cnnc
de Tourzel, la citolcnne Soucy, ce c¡ui était
annoncé par une lcllre de la ciloyenne Sémomille 1•
Je rccus le 5 ~ivose, dans la nuit, une lcttre
du capitaine ~lécbain qui me pré1int qu'il
,cnail d'arri\'er a lluninguc avcc le dépol qui
lui arnil été confié¡ je me rendis le lcnd1•main rnalin dans celle villc pour m'cntretenir
a1·ec cct officier et la cito,enne SoucI, des
arrangemenls a prenJre au sujcl de la vopgeuse qu"ils dernient me rcrnettre a 8.ile.
Je ,is la prisonnitire du Temple, ainsi que
je vous l'ai annoncé le 1. du niois, peu fatiguéc, elle manifestait le rc¡;i-et lc• plus ,if de
quitter la France : les hon11e11rs qui l"attcndcnt a la cour de Yicnnc ont paru avoir peu
d"attrait pour elle.
La cilolenne Soucy, avec laquelle j' cus un
entrelicn particulier. me díl que sa pup,llc
t'l elle avaienl été oLligées de partir ayee tanl
de préeipitation, qu'il ne lcur avait pas été
possible de se procurer des ajustemenb, dont
clics avaient un prcssanl bcsoin, el que ne
voulant pas déíairc lcurs malles clics me
priaicnt de \'Ouloir Lien lcur emolcr une
marcbandc de mode:;, ce que je ne crus pournir lcur rcfuscr. La citoycnne Sou&lt;) a ajouté
que sa pupille ,aurait heaucoup de gré au
baron de Degelmann a Bale, s'1l pournil lui
é\'iter le dt"·plai~ir de rencontrer dPs émigrés ¡
le ministre s'esl cmpressé de remplir ~on vrou.
La voyageusc ªl anl demandé a la ci toyenne
Soucy qucl élail le sorl qui l'attcnda1l a
\"ienne, elle lui dit qu'ellc épouserait peuletre un arcbiduc; elle lui répondit a,·cc ingénuité : - « \'ous n'y penscz pas; ne sawz-

vous done pas que nous sommrs en guerre?
Je n\tpouserai jamais un ennemí de la Francr. J)
La clto,enne ·ouc, lui dil : - « ~lais ,·ous
sere1. pcut-etre un· ange de paix. - A cctte
condition, répliqua-t-elle, je ícrai ce sacrifice
ponr ma patrie. »
L"csprit républicain s•c~t tellem('Jlt nationalisé e11 France que le passage de la filie du
dernier roi des Fran~is el son séjour i1 lluningue n'onl pas íait d"aulre sensation que
eclle d'une curiosité pl!u incommode. Les mili1aires et les gens du pa}S l"ont vue passer
a,·cc une froide iud,llérenre.
Je suis retourné a lluninguc le 5 au matin
pour disposer loul ce qui était nécessaire
pour le d,:part, qui devait avoir licu sur l.i
soir. Je me suis rcndu a deux heurcs de
l'apres-midi a lfüht'n 011 je de.•cendis de voiture au momcnt 011 les représmlants du pcuplc, lt•s amba•sadeurs, le géuéral Bcurnon,·ille el ll•ur suite arrirnient ~ur le territoirc
Laluis: je fus rec;:u a1·ec autant de politesse
r¡ue d"empressemcnt par M. le Grand llailli
de íliehen, forl atlaché a la ílévolution francaise, qui s·esl fait une douce jouissance de
fralerniser avec ces marll rs de la liberté.
Aprtis les avoir rcconnus, coníormémenl a la
liste dont j'étais porteur, et aprcs les avoir
féfü;ités sur leur hcun•ux rctour, je rclournai
a Bale et a Huningue pour J chercher la filie
du dernicr roi des Fran~is, que j'accompagnai daos une \'Oiturc séparée et qui ful cscortée jusqu'a la íronlicre par un délacbcment de cavalerie, qui íormait une escorie
de sureté. Tous les militaires, et· un tres petil
nombre de spectaleurs que nous renconlrames sur 1:1 route, étaicnl dans l'attitude du
stotci~me répuLlicain.
Les mc&lt;urcs de p11lire aYaient é1é si bien
prises a fül.le pou r y fermcr les portes a
l'cntréc de la nuit, que nous ne rcnconlramcs
pcrsonnc jusqu'it la rnaison de campaizne de
~l. Heber, situét' pres de la ,ille de llalc, oü
il n'y a,·ail que quelqnt&gt;s indi,idus daos la
cour.
Nous troul'amcs ;1 l'entrée de la maison le
princc de Gane, qui nous sui~it dans la salle
011 nous procédr\mcs d'ahord :1. l'actc de la
remistl. Le prin&lt;·c de Gane dit l'll~uile a la
v,,yagcusc « qu'il élail cbargé de l'a~surer au
nom de l'cmpl'reur des senliments de la
maison d'.\utril'heet de l"cmpresscmentqu'on
aurai t a Id recernir a \'ienne ». II me rcmit la
reconnaissance de réception en meme temps
que le baron de Dege_lmann, minislre plénipotentiaire, me donaa la note par laquelle il
déclarait, au 110111 de son SOU\Crain, r¡ue les
représcntants du peuple, les amhas,adeurs,
le général lkurnorrville et leur suite, dc1j11
pro\'Í~oiremenl rcndus dans le tcr1 iloire balois,
étaic11l des ce momt'nt en pleine el cnticre
liberté.
Aprcs quelques moments d"cntretien, la
vo¡agcu•e remcrcia le capitainc )lrchain et le
ci1oy&lt;•n Gornin, commi•saire préposé a la garde
du Temple, des soins et des éiards quºils

1. 01! la prison ,te Ilrímn, •n :Vora,,e. d'oú ,t anil
lenlé de s·ccltappcr au moycn cl'un parachute d,• sa
fabricalion.

2. ,ime ~,:monrilte, fcmrnr d"un des prisonnic•rs
rc11d11s par l'Aulriche, se disposait it venir chcrd,cr
mu mar, a U:ile.

�"·- ------------------

111S TO']{1.Jl

•

avaienl eus pour elle pendant la route jusqu'a
Bale.
Je renlrai cnsuitc ame ces dt:ux citoyens en
ville et je me rendís en bate a Richen, pour
y annonccr aux représentants du peuple, aux
ambassadeurs el au général Beurnonville qu'ils
élaient maintenant dégagés de leur parole el
a la veille de rentrer dans leur patrie, ou ils
étaie11l atlendus a bras ouverls. Le corlege s'e
mit aussilot en marche el arriva a l'Uólel des
Trois AJages a Bale, ou il ful recu par une
aflluence de citoiens rangés sur dcux. hayes
au rri de : Vúie la Ré¡iublir¡ue !
Le lendemain il y cut un grand diner chez
rambas~adeur, oi1 l'on célébra avec aulanl de
cordialité que de gaieté un jour qui a été une
,·éritable fcte pour tous les amis de la France.
Les •voyageurs ont ensuite fail leurs di~posilions de Yoyage: les uns sont partís aujourd 'bui el les au tres parliront demain.
M. le baron de Degelmann a protesté verbalcment, au nom de sa cour, contre l'inexécution d11s condilions de l'échangt&gt;, qui élait
la permission qui avait été a&lt;·cordée a la
citoyenne Tonrzel d'accompagner la filie du
dcrnier roi des Franr;ais a \'ienne.
Je vous ad resse, citoyen Ministre, ci-joint le
recueil dt's pieces relalives a la négociation de
l'échange des représentants du peuple, etc. 0
contre la filie du dernier roi des Francais. Le
recueil servira de supplément a ma lellre,
puisqu'il renferme le précis hislorique de la
négociation et toules l~s pieces jointes qui y
ont rapport.
Salul et fralernité.
füCIIER.

A ce rapporl étaient joints deux récépissés :
le premier émanait de l'envoyé de l'empereur
d'Autriche: il est ainsi formulé :
Le soussigné, en verlu des ordres de sa
Majesté l'empereur, déclare avoir recu de
M. Bacher, commissaire francais délégué a
cet effet, la Princesse Marie-Thérese, filie de
Louis XVI, 1t Bale, le 26 décembre '1795.
Signé : le Prince de Ga vre 1 •
L'aulre piece est la décbarge remise au
capitaine MéchaiD i.
Le ciloyen Bacber, premier secrétaire interprete de la République Franr;aise en Suisse,
certifie que, coníormément au décret de la
Conv~nlion Nalionale, la filie du derniér roi
des Francais a étti remise aujourd'hui a dix
heures du soir, en sa prtisence, entre les
1. Archires du déparlcmcnl des Affaires étranger~s.
2. )léchain re~uL du gouvernemenl, _« pour l_e zele
el la prudence avec lcsqucls il a rcm_pli_celle m1ss1_on,
une somme de 10 000 fraocs en numera1re ». Arcln.-es
nationales F1 2315.
Méchain, au cours de son voyage a Bale, a l'al_ler. et
au relour, dépcnsa.15856 francs,} ~ols en num~ra1re
el 20 3-.!•I francs en ass,gnats Si I on a 1oule a ces
r.omptes les 10000 francs remis en 01: a lléchain el les
20 000 francs papier soldés au coumcr t:has:iut _pom·
le renou ,,ellcmeul ele sa garde-robe, on arrive a un
total de -.!5 856 francs en numeraire el de 40 320 írancs
en assignals. Archives nationales F' 2315.
11 csl assez singulie~ que dans le _comp(e rmdu par
Pierre J/éllt!zech, nnmslre de l Jntérieur, de son
admi111slrt1tion depuis l~ 1_3 bru!11aire _a11 IV fusqu'au premie,· ve11dém1aire suiva11t, 1mpr1me en

mains du prince de Gavre, comm· s8air11 fondé
de pouvoir du Gouverncmenl aulrid1ien pour
la recevoir a Bale. Cet acle étanl tonsomrué,
le ciloyen Mécbain, capilaine de gendarmerie,
rouni de la reconnaissancc el réception du
prince de Gavre, se lrouve des aujourd'hui
dégagé de toute rcsponsahililé relativemenl au
Mpot qui lui a été confié par le ~Jinistre de
l'lntérieur. Le citoyen Bacher Jéclare en onlre
que cet officier a rcmpli la cornmission donl
il élait chargé, ayee toute J'intelligence désirable, aver. lous les égards qui lui étaienl
recommandés.
A Bale, le 5 Nirose, l'an 4 de la Republic¡uc
l'ran~aisc, une el indivisible.
Il.\CIIER 3 •

+
La plus complete relalion de l'écban6e, la
mieux informée, la plus piltoresque aussi, esl
due a un Anglais, William Wickham, qui, en
1795, élail accrédilé, en qualité de minislre
pl~nipotentiaire « pres le lonableCorps hehéLique ».
Comme ces fonclions lui laissaicnt des
loisirs, Wirkbam s'occupait bcaucoup moins
des rcbtions anglo-suis8es, que de I'organisation de la contre-révolulion en France. A crt
effet il avait organisé un cordon d'agences
toul le long de la frontiere : l'agcnce d,i ílf1le
était, com.me on le comprcnd, la plus importante : elle se composait au moius de t.rois
informaleurs secrels. Quoique Witkbam ne
les désigne jamais que par des iDiliales conrnnlionnelles ou par des pseudonymes, il a élé
possible d'étaLLir l'idenlilé de deux d'enlre
eux: Ernmanuel Wallher Mérian et Fenouillol;
le troisieme, E, n'élait pas d'origine suisse;
mais c'est tout ce que J'on sail de lui.
Mtirian, lui, étail de BAie: il y te11ail, dans
la Freisl1·asse, rhotel du Sau?Jaye, tres fréquenlé par les officiers de l'armée de Condé,
quand celle-ci se lrouvail dans les em·irons
de Bale, et aussi par les offit:iers républicaiDs
venant de Huningue ou de Mulhouse. Le Sauvage élait done uD J,on poste d'observation.
Cornme presque tous les membres de sa
famille, Mérian apparlenait au parli conservateur el toutes ses slmpathies allaient aux
roplistes : il était dur pour ceux de ses
compalriotes dont il connaissail les tendances
révolutionnaires, et ses rapports a WicJ..ham
s'en ressentaicnl. Quand, trois ans plus t11rd,
les Francais péné1rerent en Suisse, Mérian,
dénoncé cornme suspect, ami des priores et
de l'Anglelerre, parvint a s'enínir el gagna

l'armée de Condé ou il ohtint le rang de
major et resta jusqu'pn 180 1. !lenicé a Bale,
il fut ad111is au Conseil de régence, dont il fil
parlie jusqu'en 1823: le gouvernem~nl de
la Restauration lui servil une prns1on de
2 000 francs, pour services rendus a la
famille royale.
~enouillot, le seeond e~pion de Wickham,
élait UD émicrré, ancien conseiller ou avocat
au Parlemen~ de Besancon. 11 était spécialemenl charrré des rapporls a,·e~ Pichegru : son
nom revie~t souvenl dans les ,1/émuires de
Fauche-Borel.
C'esl a ces personna¡?cs que sonl dues le_s
relations qu'on va Jire: Wit:kham transmella1t
a son gouvernemenl les rapports de ses agenls
et c'csl au Public-Reco1·d-O(fi.ce, a Londres,
parmi la correspondance de Mérian a lord
Gramillc, qu'ils sont conservés; la seule
modificalion que j'apporte a ces picces esl de
grouper les faits dans leur ordre c·hrono~orriqur, afin d'en rendre la leclurc plu, fac1lc
~t sans changer un mot au texte original 1 •

« lladame Roy11le arriva a lluningue le
24 décembre au soir; des lors les portes de
la forleresse ont été fermées. La princcsse
élail accomplgnée par Mme de Soucy, filie de
la gouvernante de Louis X\'II (sic) el par le
s' llue, valet de chambre du roi.
Nous leDons de quelqu'un qui a passé
samcdi une heure et demie avec elle qu'elle a
dit que, depuis sa sortie du Temple, el~e
n'avail vu que des personnes dont le souve1m
demeurerait gra\'é daos son creur.-. Un vilain
pelit chien élait 11t, on lui dit : - ~[adame,
cct animal est laid ; il serait facile d'en a1·oir
un plus agréable.
- Je l'aime, dit-elle en versant un torrenl
de larmes, c·est lout ce qui me rP,ste de mon
frcre.
Elle mrnquait de tout ,el Bicher mena
Mlle Serini, marchande de modes établie ici,
pour porter des marchandises a la princesse a
lluningue, oi1 elle passa une hcurc ame elle.
Mlle Serini qui a beaucoup cansé avec clic en
a élé parfaitement contente. On ne parle de
cPlte illuslre prisonniere qu'avec rintérct le
plus vif et avec attendrisseme~t. Aucune
plainte n'est sortie de sa bouche, nen que tles
cboses honnetes et obligeantcs.
Madame Royalc est enlin sortie de France;
Bacher retourna la chercher a lluningue.
Quand elle quilla l'auberge du Cor"beau, ell~
n'avail pas un écu a donner au garc,on qui
l'avail servie et, voulant lui téruoigncr sa
satisfaction, ellelui donna son mouchoir.
l'an VI, le voyage de la filie de Louis X.VI ne soil
- VoiHt tout ce que je peux vous donncr,
compté, au total. que pour '12 86{ fr. 50, avcc une
dit-elle, je n'ai point d'argent.
dill'érence en moins de 15000 francs (sans compler les
sommes en assignats) avec les comples conservés aux
Elle a souO'~rt pendanl la roule de n'avoir
Ard1ivcs.
pas
seulemenl vingt-quatre sois a donner aux
3. Archives clu déparlemcnl des Affaircs étrangcres.
4-. Je suis redevable de ces précieux rcnsPignemenls
pauvres.
aux rccherches de M. 0. -C. Bourcarl, de Ilalc, auquel
Bacher la conduisil a une maison de camj'ai eu plus haul 1·occasio11 - _qui pourrait rn. prépao-ne de M.-Reber qui esta une portée de
senlcr a chnque page de cel arl1cle - de témmgner
ma vive gralilude.
fu;¡! de la porte de Bale du colé d'lluningu~.
On trouvcraqu•lques passagt•s relalif; al'échangede Pour dérouler la curiosi1é indiscrete, on ava1t
1ladame l\oyale dans la parlie de la correspondancP.
de W1ckham, publiée sous ce litre : Tite Correspo11assuré positivementque la cérémonie seferail
da11ce o( tite /light. Jlon. William Jl'icklta111.
de nuil et qu'on ne lraverserait point notre
Londres. B•ntley, 1870. Voir, uolammcut, vol. I,
ville. Samedi a si1 hcures du soir des voitures
p. 244-299-330.

de voyage suivant la route d'Iluningue 1t Bale
se sont arretées dcvanl la campagne de
M. Rebcr; un détachement de cavalerie baloise
elai_l lit; ca!', malgré l,·s précautions, quelques
curieux memeen assez 0 rand nombre s'étaient
lai~sé enfermer. M. Bacher llt done arre ter les
~oiturcs; ·le chcmin élant mauvais, il pria la
Jeune princesse d'allendre un fauleuil pour
la por)er Jusqu ·¡, }ª ma_ison; mais elle di t que
cela n éta1l pas nccessa1re et san La lé••crement
'
~
a terreen
s appuyant
sur l'épaule d'un baarcon
•
•
perruqu1er qm se lrom-a it la. M. Bathl'r don na
le bras a la Princesse pour traverscr la cour
el laconduisitjusqu'au salon ou elle ful recue
par deux Autrichiens el DOS chefs haluis. Une
légere collation fu t servie.
A.pres avoir vérifié en présenre du prinrc de
Gavr~ et de ll. d'E~elmann (sic), que c'füit
la princesse Marie-Thércsc-Charlolle, Bacher
leur dit :
&lt;C Je suis chargé de vous remellre Jfadame
de france. l&gt;
A ces paroles, la princesse r.ípondil :
.- Monsi_eur, je n'oublierai jamais que je
su1s franca1se.
Et ~es !armes lomberent alors de ses yeux.
Le prmce de Gavre cxtremement touché luí
dit :
- Je suis chargé ele recevoir VotreAllesse
~oyal~ et ~e _la conduire a Sa Majesté Irnpér1ale a qui 1l tarde de vous voir, de vous
embrasser et de vous donner, ~!adame, des
marq ucs de sa tend resse et de ,a bienveillance.
- Je suis sensible, répondit la princesse,
aux bon tés de Sa ~[ajes té fmpériale. Sans dou te
que le sang qui cou!e daos nos veine, lui a
inspiré ces scntiml'nts. Je 1fu hcrai par ma
conduite et ma reconnaissancc de me renclre
digne de ses Lonlés el de lui prouver que
jamais l'ingralitudc n 'enlre dans mon creur.
Un silence assc•z l.rng suivil ces parolcs.
La ré,.eplion signée, M. d'Egelmann p1rtit
avcc Bachcr pour un ,illage de l'autre coté
du Rhio, en dec.\ dur¡uel, dans une aulre
campagui, on gardait les dépnlés carmagaols.
Pendant ce temp,-li1, la priDcesse accepla
quelques rafraithissements. AyaDl enlendu
une servanle parler francais la princesse lui
demanda si elle était franr;aise?
- Non, Madame, lui répontlit celle filie,
je suis du pays de Vaud, dans le ca11lo11 de
Berne, ou 1'011 parle fran~dis. »
- Ah! que vous eles hcureuse, lui répliqua la Princesse, d'et.re de ce pays-la 1
La princcsse avail un chien fort laid pour
lequel elle avail beauroup d'allentions; voyant
qu'on étail étonné qu'elle prit lanl de soius
d'un animal aussi laid :
- Je sais liien, dit la princesse, que cet
animal n'est pas Leau, mais mon frcre lui
était fort allacbé.
Et alors elle se mil a plcurer.
On dit que la princesse a amené de Paris
une vieille femme et un cuisinicr du roi. En
les présmtant au comle (sic) de Gavre, elle
lui dit : &lt;&lt; Vous ne trouvertZ pas mamais
que ces personnes me suiveul ; cet homme
a ser vi mon pcre, celle femme m'a rendu

.

LE YOYAGE ET L.ÉC1fA'NGE DE JJfADJl.ME J{OYALE - - - . .

plusieurs sen ices au T&lt;'mple; ils onl dé,iré
me suivre et ne me quitleronl jamais. Monsieur, dit alors la vieille femme, elle est
aussi bonne que bt'lle. »
Au retour de ~l. d'Egclmann, elle pril
congé de son monde, remrrcia chacun Pn
particulier et monta en voiture a huil heurcs
lrois quarts du soir. A neuf brnres on ouvrit
les portes de la villc pour qu'elle put continucr sa route. Plu~ieurs pcrsonnes, lorsqu 'elle monta en YOilure, crierenl : l'iue la
princesse!
La voiture allait fort lentemenl ! ~fadame
rn retournait de temps en temps du coté ele
la France en observant le plus grand silence.
On croit avoir observé qu'elle a icrnoré l'ob. d
o
Jet e son voyage jusqu'a rnn entrée a la
maison de M. Reber et qu'elle paraissait y
entrer avec répugnance comme dans une
nourelle prison. Lorsqu 'elle entra a Bale on
ne cessa de crier : Vi\'C la Princesse Rople
de France ! Vire i\farie-Thérese-Cbarlolle de
France !
Un ofllcier de Condé, se trourant ala porte
Saint-Jean quand le carrosse passa, monta
sur le marchepied et traversa la ville en s'enlreleuanl avec elle. 11 y avail beaucoup de
monde sur le pont du Rbin, il faisait clair de
)une; elle baissa les glaccs et saina.
Elle fut surtout émue en passant sur ce
ponl qui était jonché (sic) de personnes de
tous les états avec de grosses lanlernes éle,·ées en l'air, ce qui furmait un jour assez
considérable pour la distin guf'r a souhai r. Les
cris de : &lt;C Yil'e ~!adame Royale )J redoublerent et elle y p:irut extremement sensible.
C'est ainsi qu'elle traversa Bale.
Le mauvais temps ayant fait grossir les
rivicrcs, il n'était pas risqnable de suivre le
premier projet de lourner la ville. Mais, si
bien des voix firent entendre les cris de
« Vi1•e Madame ! J&gt; on enleDdait aussi chanter
« ~a ira ! » Le peuple de Ilale s'est montré a
cette ot:casion tres populace.
Ce sont les B:Hois qui onl accompagné
~!adame dPpuis les frontieres de Francc
jusque sur cclles d'Autriche. Di manche 27 décemLre elle arriva a Laullenbourg et une
messe solennelle y fu t célébrée.
La princcsse c~t d'une taille tres éléganle,
son port, sans annoncer de la lierté, indique
la dignilé et beaucoup de grace; elle a les
cbeveux blonds, un brau Leint frais et tres
vermeil, des yeux Lleus et en général une
physionomie qui dit heaucoup. Lorsque les
cinq JacohiDs échangés sont arrivés a Iluningue, le peuple criait : « Nous perdons un
aDge et on 11ous donne a sa place cinq
monstres ! i&gt; lln officier palriole a tenu des
propos si viulenls a cel égarJ, qu'il a él~ mis
en prison.
Je vis hier le portrait de la princesse.
M. Ilro'i Nadel, actuellement a Bale, l'a achelé
d'un peinlre qui, depuis París, l'a suivie en
saisissanl a toulcs les slalions le momeut de
donner q11el1¡ues cuups de pinccau sans elre
aper~u. Les persoDnes qui l'ont vue l'ont
d'abo1d reconnue, mais ne l'unl ¡,as tronvée
ílaltée. Tuus out dit : &lt;1 Elle cst liien plus
...,. 85 -

jolie. ll La premiere copie a été envoiée an
prince de Condé. ~l. Bro1 porte l'aulre a Madamr. Clotilde, princesse de PiémoDI.
Les 12 citoyens francais avaient élé reconnus le malin par M Bacher et conduils au
chateau du Baillif de niehen, village balo:s
sur la frontiere, a cinq heures aprcs-midi; a
onze hcures du soir ils sont entr¿s a Bale
avec six ofllciers autrichiens et sont descendus aux Trois Roü. - Ilier a trois heures
je les ai vus passer sous ma feDelre allant
diner chcz ~l. Bar1hélemy. Personne ne les
suivait.
Les dépu tés séjournent a Bale et sont tres
fetés pir les Jacobins de la ville; ils vont
err,! étonnés de voir nos Bitlois plus jacobins
qu'ils le sont eux-memes, qui, en général,
ne montrent pas un profond respect pour la
République. ,,
~

JI faisait nuit depuis longterups quand, le
26 décembre 1795, le corlege de la filie de
fürie-Anloinetle traversa Lorracb, prcmiere
bourgade de l'Empire; lit, Madame Royale
rtail définitiYemenl libre; elle se trou,,ait sur
les terres de son cousin germain l'empereur
Fran1,ois U. Dans ces vastes États que rnn
illustre grand'mere, l'impératricc Marie-T11érese, avait si fortement constilués; que sa
mere, pelite archiduchesse de quinze ans,
promise au plus bcau tróne du monde, avait
quiltés jadis, parmi lanl de regrels et de
bénédictions, l'orpheline du Temple pensait
qu'elle allait trouver enfio, dans l'accueil de
sa famille, une reYanche de la destinée. 11
esl manifeste que si, a cette pauvre filie de
roi, que le malheur devait poursuivre avcc
obstination, un peu d'illusion fut permis,
c'esl lorsque, quitlant ses geóliers, elle alJordail le pays ou sa naissance et ses irrfurtunes
lui donnaient &lt;lroit d'attendre tant de syrnpatbics el de compensalions.
Les premiers jours de celle vie nouvelle
ne furen t pas promelleu r&lt;. 11 y a neuf lieues
de Bale a Laufenbourg oi1 J'on derait s'arretPr pour la nuit, nen f lieues de pays accidenté et de mauvais chemins; ce n'est cerlainement pas avant deux heures de la nuil
qu'on parrint a la couchée 1 •
On élait an 27 déct&gt;mbre, un dimanche,
une messc solennelle fut célébrée a l'écrlis;
du bourg. Depuis le 5 aoúl li92, jour°ou,
pour la derrnere fuis, dle avait as~isté a
l'offire_da~s la tribuue rolale de la chapelle
des Tu1leries, arec le roi son pere, la reine
sa mere, son frcre et sa tante, Madame
Rople n'avail pas frdnchi la porte d'une
église.
On_séjourna ~ Laufeubourg jusqu'au lendema.rn : le prmce de Gavre, grand-maltre
de la maisou que l'Empereur avait furmée
a_la princesse, avait décidé qu'on gagnerait
V1enne, sans emprunter d'aulres routes 4.ne
&lt;..elles des terres de l'Empire, ce qui oblige... it
l. D'aprés ecrl~ine_s relalions, la prcmirre étape
ful Rhe111f~l&lt;lcn. a m1-chcmin de Ualc el &lt;le Lauf-,ub_ourg; mai&lt;, comm_c on l'a rn, l\'ickhacn, lrés prt!c1s. 11ote que, le ~11~anche t7 d~cemhre au matu,,
i\la&lt;lame lluy•le cla1t a Laufcnliuurg.

�111STO'J{1A

"'---------·------------

a de lon&lt;rs détours. Le ::iO, le rorlrge parn'nait a Fiissen, ou l'on fil séjour dans un
aotique cMteau féodal, singulicremcnl dél.tbré, qu'babitaient un grand-oncle ~t ~ne
o-rande-lanle de Marie-Antoinelte, 1anc1en
électeur de 'freves I et la princesse Cunégonde2.
C'était Je début de la jeune Marie-Thérese
dans sa famille allemande; comment se passa
cclte premiere enlrevue? On ne I'a pas dit;

donnG une mai,on cl,1nl le prince de Gavre
est le Grand-)laitn: 3 • l&gt;
La prince,se Cunégond .. témoigna pourl~nt_
&lt;( heaucoup d·aniilié )) a sa niece et celle-c1 la
pria de vouloir bien faire parvenir u? bille~
d'elle a Louis XVIII, alors retenu, - tnlerne
serait le mot Hai, - a Vérone par la politique de ses allies. &lt;( .le me méfie, écri,·ait
encore la filie de Louis XVI, de toules les pC'rsonnes qui sont pres de moi i. &gt;&gt;

sera pas admis a lui présrnter ses hommages.
.
. .
Ces appréhens1ons Jusltfient le_ mot que
Bacher prele a Mme de Soucy mamfcst~nt au
baron de Oerrelmann &lt;( le désir qu'avait sa
o
. . '0
Pu pille de ne renconfl•er aucun enugre l&gt;;
c'étai1 bien ctrtainement un ordre re~u el
lramformP en vreu pour sauvegarder rapparente indépendJnce de la prisonniere. Bue
raconte, en e(fot, qu'un jour, &lt;( par un heu-

les em1grés qu 'une aversion de commande.
Ou l'entrelenail, sans nul doute, avec soin.
A ln~pruck ou Madame parvint le 2 janvier,
elle fut rPcue par sa !ante, J'archiduchesseabbesse Marie-Élisahelh' , dans ce vaste et
sévcre palais, ou son grand-pcre, l'empereur Fran~ois Ier, était mort d'apoplexie, en
sortant d'une représentation théatrale. f't ou
sa mere, en roule pour la France, avait tanl
pleuré a la veille de quitter pour loujours la
terre autrichienne,
Madame Royale passa la les journées du 2 et
du 5 janvier : l'arcrJduchesse Élisabeth, &lt;( la
plus rébarbative, la plus terrorisa11te et la
¡.,los spirituelle l&gt; des princesses 1 , chercha a
sonder !'esprit et les projets de sa niecc. De
celte fillctte sans e:xpérience, sans méfiancc
et saos diplomatie, dont il était si facile d'exciter la rancune contre les l1ourreaux de ses
parents, elle réussit a obteuir un aveu. un
mol seulemeut, peul-elre, qui, perfidcmcnt
répété et exploité, permellrait de représenter
la filie de Marie-Antoinetle comme étant résolue a renier la France et aépouser un prince
autrichien, racontar saos imporlance, en
réalité, mais dont l'écho devait avoir sur !'avenir de la jeune princesse une influence décisive.
D'Inspruck a Salzbourg la route r1ue devait suivre le cortrge, s'enfonce dans les
montagnes, rude et pénible traJel, par ces
jours sombres du corumencement de janvier,
,urdes chemins boueux, a trarers d'élroites
vallées, parmi la neige et les brumes; le 5,
entre Waidring et Reichenall, on passa la
Strub-Ache, défilé forlifié qui marque les
limites du Tyrol : c'est le seul point du parc-ours ou l'on fut obligé d'emprunter, pendant
deux lieues, le territoire bavarois; le soir
meme 0D était a Salzbourg, le (l on s'arretait
a Wclz, dans le vieux ch:1teau, presque ruiné,
qui a YU mourir l'empereur Maximilien l".
La, déjouant les surveillances, le fidcle
Cléry, accouru de Yienne a la rencontre de la

.

1. N¿e en 1743, morle en 1808.
2. Souvenfrs tic la baro11ne du Monlel.
3. L'archiduc Charles, cclui des frércs de Fran~ois 11
que l'on désignait comme clerant épouscr Madame
Royale.

L'E YOY.llGE ET L''ÉCH.llNGE D'E MAD.ll.Mr. R._OY.lll.'E - - - . .

filie de son mailre, parvint a pénétrcr pres
d'elle; inquiete de ce qui s' est passé a [nspru, k, r&lt;'grellanl l'aveu que lui a arraché
l"archiduchme Élisabeth, froissée pcut-etre
de la rigrn ur avec laquelle le prince de Gavre
exécule les consignes impériales, 1-lle pro61e
de la pré5ence de ce serviteur dont elle connait le dévouement, de ce Fran9ais, - le
dernier qu'elle verra, sans doute, de bien
longtemps, - pour confier a son oncle le
soin de fixer sa destinée, et elle remeta Cléry
une lettre ou se révele tout Je &lt;lésarroi de son
esprit E-t de son creur : « ... Quelque désir
que j'aie d'apprendre des nouvelles de Yotre
Majesté, je crains de ne pou voir lui écrire
souvent, parce que je serai suremcnl bien
observé!'. Déji!, dans mon voyage on m'a emped1ée de vnir des Francais, rEmpereur YOUlanl me mir le premier et craignant que je
n'apprisse ses projets. Je les sais depuis longlemps, el je déclare a mon onde r¡ue je lui
resterai toujours fidelement allac:hée, ai11si
qu'aux volontés de mon pere et de ma mere
pour mon mariage, el que je rPjellerai toutcs
les proposilions del' empereur pour son frere'.
Je n'en veux pas ... . ~la position esl bien difficile et dfücale; mais j'ai roofiance en Dieu
qui déja m'a secourue et fait sortir de tant
de périls. II ne me fera jamais démentir le
sang illustre dont je sors. J'aime mieux etre
malbeureuse avec mes parenls, tout le temps
qu'ils le seront, que d'etre a la cour d'un
prince ennemi de ma famille et de ma patrie' .... l&gt;
L'illusion n 'a pas été longue : l'orpheline,
·apres dix jours de roule, avant meme d'etre
arrivée a Vienne, comprcnd qu'elle est prisonniere de la politique, et que c·est un nouveau cachot, - un cachot maje~tueux et doré,
- qui l'attend au bout du voyage.
A Linz, d'aspect mort, avec sa large rue
déserte oi.t s'éleve, entre un Neplune et un
Jupiter, une colonne dédiéea la SainteTrinilr,
~tadame fut logée au cbateau impérial, sur la
colline dominant le Danube, vaste el triste
4. La lcllrc est longue et helle. Elle a é1,; publi~e
enticremcnt par M. E. Oaudct. /listni,·e de l'Emigralion, 11, 147.

dcmeure devenue, depuis lors, caserne et prison. Le 8 janvier, elle était a Mrelk, dont la
colossale aLbaye pul lui rappeler les li¡rnes
somptueuses de Versailles : c'était la derniere
élape. Le lendemaia, des les premicres heures,
l'approche de Vienne se fil sentir; la routP,
en som'1•nir de Marie-Anloinette qui l'a,·ait
sui,·ie, s'appelait, - et s'appelle encore route de la Dauphine. Apres avoir passé les
derniers contreforts du W1enerwald, on traversa Purkersdorf, gros ,·illage sur la Wien,
et Mariabrünn au dela desquels on laissa, a
droile, le Thiergarlen, réservé aux chasses de
la famille impériale. Pui~, ce fut llülleldorf,
composé de restaurants et de villas, Penzing,
S1hlllnbrunn dont on apercuI, a droite, la
grille ouvragée, entre deux m~igres pyramides, l'im'mense cour nue et !'interminable
fa9acle, bourgeoise avec ses volcts verts.
Alors les berlines roulerent, dans la nuit
qui tombait, a travers le populeux faubourg
de Mariahilf : une large rue mal alignfr, bordée de maisons basscs, d'aspect proYincial :
on passa la Linie, la vieille enceinte, formée
de barrieres, au dela de laquelle le faubourg,
sans constructions luxueuses, ~ans raonumenls, se continuail, tout en boutiques et en
brasscries. Sans doute, du fond de sa voiture,
derriere la buée des vitres, la fi lle de MarieAnt()inette regardait défiler sous ses yeux les
aspects nom·eaux de celle ville dont si souvent, au Temple, la reine lui avait vanté le
cbarme et la gaieté. C'élait done la ce Vienne
ou sa mere avait été si heureuse? Que de fois
elle a1·ait du suivre cette rue de Mariahilf qui
conduit de la Hofburg a Scbrenbrünn ! C'élaient ces choses •qu 'avaienl vues, de leurs
premiers regards, ces yeux destinés a tant
pleurer....
Brusquement les maisons, des deux cotés
de la rue, cessent : la voil ure roule entre des
glacis ott les soldals au;richiens font senlinelle : un rempart, une enceinte fortifiée,
une lourde porte, - la Burgthor, - puis
l'entrée dans les cours profondes de la Uofburg, le cbateau impérial, dont les grille~,
les voil ures passées, retombenl : la filie de
Louis XVI esl entrée dans sa nouvelle prison.

ARRIYÉE DES PRISOI\NIERS DE L'.\.UTRICIIE A LA MAISON BAILLIYALE DE RtEHEN.

G. LENOTRE.
de ce jour la vie de Madamc Iloyale devient
plus formée, plus mystérieuse qu'elle ne ~e
fut jam~is aux jours d'isolement de la pr1son du Temple; sa stupeur dut etre doulourcuse c¡uand elle s'aper~ut, bien vite, que le
Gmnd-JJaitre de sa maison n'était autre
t¡u'un geólier, un geolier sans les memes
prévenaoces, sans les attendrissements que,
jadis, a la dérobée, manife~taient Lasne ou
Gomin. &lt;( J'ai aulour de mm de bonnes personnes, écri t-clle a son· oncle, mais j 'en ai
aussi d&lt;J mét:bantes, car J'empereur m'a

A Fü,sen sa porle. 11troitcme11t survt'iil(fo
parles policiers aulrichiens, « se fern1c a tout
ce qui est Fran~ais 5 )) • DPja 1~ C0?3,tP. u',\ va~a~ '.
!'ami et le confidenl de Lou1s X\lll, expedte
par celui-ci aux e11virons de 13:l.le, pou r saluer, a son passagP, la prisonnicrc do Tt'mple, s'est vu sechement é\'in:é et a _&lt;ln ,retou~ner a Yérone pour ne poml avo1r a subn·
l'alfronl d'etre lenu a l'écart de la princesse.
Sur l' ordre de son mailre, il retourne a lnspruck uuettaut le passage de Marie-Thércse;
'"
la, encure,
on lui fait comprendre qu ··1
1 ne

reux hasard, la \'O¡lure de la prince§se;'étant
arretée sur la o-rande roule, i1 aper9ul de loin
un officier a"e l'armée de Condé. C'était
M. Ilerlin, l'un des aides de camp de S. A. S.
(le priuce de Condé). J_e µrévins ~!adame, q1~i
le fit avancer. Elle lu1 demanda a,ec un v1f
inlérel des nou velles du prinl'e et le chargea
de lui exprimer, ainsi qu'a ses braves compagnons d'armes, les sentimenls donl elle
élait pénétrée ».
. , , .
Ce1te seule exception sufüra1t a elaLltr r1ue
la filie de Louis XVI ne professail pour

l. Clément Vinccslas, prince de Saxe, né le 28 scptcmbrc 17j9.
.
. , ·. F' l
2. Marie-Cunegonde-Hcdw1ie-Fran~o1&lt;e-Xancre- orence, princessc e.le Saxc, née le 10 11ov,·mbre 17 40.

L'clecleur ele Trc,·es el la princP~se Cun_égon,lc
étaicnl frcrc el sreur de la tlauph111c, mere de
Louis XH.
·
.
'8
3. E. llaudct. Jlistoi1·e de /'Emigra/ton, U, 1, .

4. Jdem. p. 141.
5. ldem. p. 140.
.
.
.
6. Arcl11ves du départemrnt des Affa1resclrangcrcs.
Vicnnc, 361.

Souvenirs du Siege
Tout ce mois de décembre [ 1870] fut terriblement dur a trarnrser. Les privations
allaienl croissant, a mesure que diminuait le
stock de nos approvisionn'c!ments.
Toutes les denrées qui accompagnent Je
pain el la viande étaient montées a des prix
exorbitants, qui s'élevaient lous les jours. La
livre d'buile coutait couramment de six a
sept francs ! le beurre, il n'en fallait point

parler; c'étaient des prix de fantaisie, 40 ou
50 francs Je kilo; le gruyere ne se rnndait
pas; il cut couté trop cher; il se donnait en
cadeau. Je mis ltlle jolie femme qui, au Jour
de l'An, a recu, au líen des Lonbons accoulumés, un sac de pommes de terre, ou un
morceau de fromage. Un morceau de fromage
était un présent royal; les pommes de terre
valaicnt 25 francs le boisseau; elles revenaient
bien plus cber aux pelits ménages qui les
achctairnt au litre ou bien au tas. Un chou
était coté six francs; il se débitait feuille a
feuille, et telle, qu'on eut a peine jadis osé
ofTrir a ses lapins, figurait noblement daos le
pol-au-íeu de cheval.

L'oignon, le poireau et la caroue étaient
inlrouvaLles. ll n'y avail pas de mercuriale
pources articles,et la fantaisie seulede I'acheteur en déterminait le prix. Les graisses les
plus immondes étaienl mises en vente et lrouvaient acbeteurs a des taux iusensés. Les
journaux donnaien t tous les jours des recettes
merveilleuses pour les purifier et leur enlever
toute mauvaise odeur. ll v avait encore aParis
des quan1ités énormes deÍapins et de volailles,
mais lout cela était hors de prix. J'ai vu, aux
environs du Jour de l'An, la foule des ba&lt;lauds
allroupés autour d'une &lt;linde, commeautrefois
devant les grands jo:iilliers de la ruede la Paix.
On s·étonnait qu'un morceau aussi tentant

�msro~1J1 _______________________
afTronl.H. derricre le simple rempart d'une
vilrine, la voracilé des regards allécbés.
íleaucoup avaient achclé des lapins, qu'ils
nourrissaient d'épluchures. en allcndant que
la famine les forcat a en faire des patés en
terrinc. Le !'alé {ait plus de ))l'Ofi,l que la
gibelolle. Au mommt ou j'écris ces lignes.j'ai
pres de moi, dans mon cahiaet, dcux frer~s
lapias, tapis daos un aogle de la chambre, et
qui me rrgardeat de lcur gros air effaré. 1a
méoagere me les a apporlés, préteodant qu'ils
s'ennupient tout seuls dans leur niche, qu'ils
y avaieut froid et ne voulaient plus mangcr.
Celle dernierc consid~ration m'a décidé; je les
ai rccus, et je l:\che de les dislraire. Je me
garderai bien de leur Jire ce chapilre, ou leur
sentcncc est prononcéc; ils n'auraient qu'a
maigrir de ch,1grin.
Fune~te présage ! je possede égalemeat deux
poulcls, que j'entoure de prévl'nances. lis
o'aimeot pas le millel. Je suis aíl'reusement
pcrplc,e sur la nourriture donl il faut les
gavcr. J'ai eu sur ce poiot important plusieurs
conféreuces avec la cuisiniere. Si je présente
aiusi mes botes au lecteur, ce n'est point du
tout par fatuité, pour (aire montre de la bonne
compagnie que je re~is ala maisoo; c'est par
amour du renseignemcnl exact. Ces petils
détails en diront bien plus que de grandes
pbrascs sur la vie intérieure du Parisien a
cetlc époque du sicge, et sur la honne humeur
spirilut'Jle awc laquelle s'en amusaient ceux
qui avaient cncore asscz d'argcnt pour rirc
quel11uefois.
Le nombre s' en faisait de jour en jour plus
rare. La bourgeoisie commencait a voir la fin
de ses réserves. J'avais suivi avec un intéret
curieux les progres de cet épuiscment. Je
faisais partie d'une petite société ou J'on se
réunis~aiL pour jouer, soit le whisl, soit la
bouillolle. Le taux des mises et la facon de
pousser lejeu ne changerent passensihlemenl
le premier mois; des le second, la fiche lomba
de moi1ir, puis des trois quarls, el cofia, vers
la fin de; d1•rnicrs joursdu h,locus, il fut convenu qu'on ne jouerait plus d'argent.
Nous é1ions tous a sec, et n'avions plus a
peine que de &lt;1uoi allendre des jours meilleurs.
Que dire de c·cux qui ne possédaient point
d'avanc\!s? C'était J'immense majorité des
Parisien~, iJ faut bien l'arnuer. Non, je ne
saurais trop rrpéler a nos frercs de province
avec qutl iadomplable courage, avcc quelle
touchanle r;signation, avec que:l ill\iucihle
sentimentde palrioti,mc loute cetle populalion
supporla les rigueurs de celle longue miserc.
Les femmes surtout furent admirables. fo ne
plains pas lrop les hommes; la plupart avaicnt
leurs trente sous par jour, que beaucoup
d'enlre eux buvaient sans vergogne. Mais les
ícmmes! les pauvres femmes! par ces abominables froids de décembre, dles faisailnl la

qurue, toule la journée, rhrz le bonlangrr,
chez le boucher, chez J'épiciH, chez le marchand de bois, a la mairie. Aucune ne murmurait; jamais je n'ai enlendu sorlir d'une
seulc de ces bouches, accoutumées aux dures
paroles, un mot impie contre la France;
c'étaient t-lles les plus enragées pour 'lue l'un
tint jusqu'au dernier morceau de pain.

Nous atleignimes les dcrniers jours de décembre. Qu'ils furent tristes, ces jours, qui
sonl d'ordinaire consacrés lt la joic ! 11 est
nai que nous eumes une pale c9nsola1ion de
vengeance satisfai1e en songeant que les Allemands, retenus sous París, ne feteraient
point leur Noel en famillc, et que l'arbre tradilionnel de la Christmas ne verrait autour
de lui que des visages mélancoliques et des
Jeux en pleurs. Mais, nous-meme~, que celte
nuit de Noé! ful différente pour nous de ces
nuits de bombances solcnnclles qui jadis
éclataient gaiement dans tout París en l'bonneur de cet annil'ersaire ! La pluparl des
églises avaient fermé leurs portes; par les
rues éclairées au pétrolc et plongécs dans
une demi-obscurilé, rnnnait le pas rare de
quelque passant tardif. Un pelit nombre de
restaurants élaieut reslés ouverts, soit au
centre ordinairc des plaisirs parisieos, du
bouleYard des ltaliens au boulevard Monlmarlrc, soit daos les quartiers populeux, a
.Mootmartre, a Méoilmontaot el a Belleville.
lci, on bm·ait du ~in blcu. La, on s'était,
par dildlanlismc, réuni pour souper autour
de menus exlral'agants et bizarrcs. Les colclettes de loup cbasseur y figuraicot a ccité de
la trompe d'élrphaot rotie el du kanguroo en
capilotade, le lout arrosé du cbampagne classique. C'était se chatouillcr pour se faire
rire. Personne n'avait le cceur a s'amuscr.
AYec quelle mélaacolique amerlume on se
rappclai t la pbysionomie toute pélillante de
Paris, de ootre Paris, en ces jours qui précédaicnt le premicr jan,icr ! Quellc animation
sur nos boulcvards el daos nos rucs ! Comme
les voitures ronlaient joyeu,ement par milliers sur le macadam! Quelle gaicl é de lumieres
aux ,·itrines de~ grands magasins t¡ui s'étaient
parés pour cdte fete ! On ne renconlrait que
gens qui couraient toul effarés, les poches de
leurs paletots gonOées, des paquels, des
poupécs ou des hoitcs de bonbons sur les
bras et daos les mains.
Et celle longut•, celle inlerminaLle file de
pelitcs baraques qui imprimaienl a lous nos
boulevards un caracli-re si charmant de joie
populaire ! Uélas ! bélas ! que tout cela élait
loin ! Un ciel gris, tout chargé de neige, pcsant sur une ville morne! des magasias a
demi plongés dans l' ombre; el, sur le seuil,
aes boutiquiers interrogeant l'horizon avcc

ennui; ']UCl,¡ues rares omnibus qui accomplis~aicnl, presque a vide, leur trajet réglemcntaire; un peti t nombre de voitures ílilnant inoccnpées sur la chaussée a p~ pres
désrrle. Le 31 déccmbre seulemenl, quelGucs
quarliers pri,·ilégiés semblerent \'Ouloir sccouC'r cctle torpcur; la foule se prcssait aulour de dt&gt;ux ou lrois confiseurs en renom;
ils dél,itaient des marrons glacés comme a
l'ordinaire. Des marrons de l'an dcrnier ! car
J'biYer ne oous a,·ait pas ramené celle fois
ces honnelcs cnl'ants de l'Amergne qui s'installenl au coin de nos rues l'l tracassent sur
la poele en plein vent les marrons qui s' entr'ouneot et se dorenl.
Et le matio du preruier jamier ! Non, je
n'oubliC'rai jamais ce premier matio de l'année l 8iJ; quand la domestique m'apporla
sur un guéritlon le déjeuner, et qu'en ce jour
de fcle, ou toulc la famille réunie se comhle
joyeuscment de soubaits et de !&gt;lisers, je me
, is tou l seul, au coio de mon fcu, vis-a-vis
d'un morceau de cheval, qui fumaiL dans
l'assielle, je sentis tout mon elre défaillir el
fondis en !armes! Ab ! ces !armes, que d'autres les ont versées rn celle h~ure cruellc!
Songez que tous ou presque tous nous avions
envoyé au loin nos meres, nos femmes, nos
eofants, et que dcpuis trois mois nous vivions
sans noul'ellcs d'aucune sorte ! 11 était aisé,
en lcmps ordinaire, de s'étourdir sur ceue
solitudc; les affaires, les comcrsalions, les
gardes a montcr, le lrJin accoutumé de la
vie, et puis aussi cette insouciante philosophie, qui est le fond de nolre caract,~re nalional, tout conlribuait a écarler de la mémoire ces imagcs si cheres; les bruits du
dchors nous détournaienl de leur pensée.
La solennité de ce jour nous les ramena
loutcs, et comme elles nous regardaienl, avrc
des yeux tristes, el, nous tcndaul les bras,
semblaieol oous dire : ílappellc-nous ! celte
maudi le guerre ne st ra-t-elle pas b¡eotót
finiel ... :'\on,jc ne puis songer a !out cela
sans q11e mon cCl'ur ne se soulcve de ragc.
Miséral.les ! fils des Huns ! barbares! vous
oous a\'ez tout pris, nous sommes ruinés par
Yous, affamés par vous, et toul a l'heure
nous allons elr\! bombardés par vous, et nous
arnns ccrles le droit de ,ou~ ha'ird'une baine
cordiale. Eh b¡en ! oui, toules ces miscres, et
vos rapines, el \'OS meurlres, el le saccagemcnl de nos vifüs, et vos lrahisons inf:imes,
tt vos lourdes plaisanterirs, nous YOU'l les
aurions pardonnés pcul-etre un jour. Elle c,t
si bon ne enfanl, ce lle race fraucaise, et d' humcur si fac1lc, qu'elle eut peut-elre un jour
oublié de si justes sujets de ressentiment. Ce
qui ne sorlira jamais de nolre souvenir, c'est
le Jour de J'An, passé saos famillc. et sans
noUYelles, ce jour désolé, ce jour a qui manqua le baiser de la fomme et le rire du bébé
a la tete blonde !
FIL\)/CISQUE

SARCEY.

Madame de Brézé
Par Edmond PILON

Ylll
Ce qu'il advint apres que le roi eut
pris Arras.

riet Cousin son adroit successeur, en faisaien t
vingt et un. ans, a. son. fils, le petit d:rnphin
aussilot jnsticc par le fer. Ainsi ordonnait Charles, qm en a\'a1t hmt. Alors il étail monté
Louis; acc_la n'y ~vait pas de réplique qui lint. ~ers le Xor~, pointan~ du nez &lt;-1 pous,ant de
. Pour !u,, 1_1 alla1t_ toujours besognanl, tou- 1 avant sa ~urnent; 11 a1·ait reconr¡uis PéJOurs chafoum, LOUJOUrs rusé, entouré d'ar- ronnc, repris Boulo!!'Ile aux ,\ogl,1is · mais
mécs, avec lrois eapitaines: Dammartin la n'a\'ait-il pas dit q~e e&lt; si le plu~ bea~
Trémouille et messirc du Lude, mang;ant
r~yaume c~t France, la plus bdle duché
peu, bll\'ant sec, méditant a ~atiété, et tel, Milan, la plus belle comté est la Fl~odre » '!
c~tre c?s troi~ reitres moolrés en épouran- Acionques ~Iessire visait &lt;l'atteindre a la Flanta1l, qu un ma1gre Pantarrruel entre Brinrruedre, puis, apres la Flandre le llainaut • et
na~illes, Riílandouille et°Taillcboudin; ~ais la, il prendrait pour ~on fils,' comrue oi~eieur
pomt ne se conlentait Messire d'a"aler des prend oiselle au nid, ~lile de Bourgogne.
moulins a ,·eoL, de bailler aux mouches ou .
~n altenda?L, Messire avait conquis Arras,
de ferrer des cigales. De honnes bomhardes
et •! se tena1t, en la maison de ville, fort
feu grégeois, arbaleles de passc, lancts e~
dou1llettement empaletoqué en sa cape fourrée
ll~chcs allaient ú présent en nombre a colé
de peaux de rcnards, gclé, lousseux et frides images, en avanL Je !'escorie · 'des arleux, dodeli_naot du chef, el, par-devant un
cht•rs, cranequiniers, coulevrinicrs,' des geus
grand r~u, JOuant avcc ses cbiens et arec ses
de chevaux el des gens d'armes marchaient
si~ges, jasant avec ses perroquets et ses conprécédant le roi de ville en ville · mais
sc11lers. Et la se lrouvaieol, hor,mis M. le
par-dessus lo_ul, .\lessirc avaitca\'aliers ' suis~es'
gran~
~ai'tre Da_mmarlin i.¡ui était en gucrre
el gardcs d'Ecossc.
et Olmer le Da1m qui se lrouvait d'ambasDe _la sorte, L~uis, allant de pays l1 pa)s, sad_e daos l~s Flandrc•, quelc1ue&amp;-uns des
~eo~1t guerre opini:Hrc; et, ce qu'on ne lui amis_ les meil_le~rs de Mcssire: Philippe de
lnra1t pas a gré, il le prenait a force.
Commes, cap1tarne de Cbinon et sénéchal
Cela fut a(nsi dans le lemps qu'il avait ré- d'Anjou, maitre Jea_n Doyat, procureur pres
solu de mar1er Mllc de Bourgogne, qui avait
le Parlemcnt d~ Paris; Jacqucs Coicticr, mé-

!I

Vcrs ce lemps-la, M. Louis de France a la
suite des guerres et traiLés, conr1uetes lépée
el conquetes d'adrcsse, étail del'enu tres rcdouté entre les rois.
Cel an 1477 lui avait été, des le début, Je
plus favorable de tous ceux qu'il ait connus
en sa vie. Le plus puissant, le plus haulain
de ses adversaircs, son conemi le plus farou?hc,_ Charles, duc de Bourgogoe, au mois de
poner de cct an meme, avait été défait et
tu~ a Nancy par les Lorrains et par les
Su1sses; un page, comrne J'on sait, cberchant parmi les blessés et les morls du coml,at, avait relrouvé, gclé el san&lt;&gt;lant sous la
.
1
e
ne1ge, e corps du Témérairc. lnronlint'nt
)l. de Lorraine l'avait fait porter en la maison de Georges )farqueiz, ~aocéien ; la,
M. de 13ourgo~ne, bien em·cloppé « dedaos
de hlancs drap; n, avail été di~posé conlre
« un~ oreillie de sove » comme il conricnt a
un tr~s grand duc; ~t dcssus sa tete » on mit
« une estourgue rouge » ; et, il avait a les
mains joinctes 1&gt;, la « croix et I' eau benoiste
au pres ».
Des l'in,larit de celle mort, le honhomme
en vi.eille cape de laine, chapel d'images,
ganls de cbassc et mau,·ais houseaux avail
terriblemenl cbaogé d'apparcncc. Sans doute
il allait loujours chargé de projrll', ourdissant
de:; trames el fort afJ'airé; sans doule il élait
toujours la , ieille « araigne » que Caslellain
a monlrée tissanl, a échcveaux serrés, sa
toile sur le monde; mais, cette toile aux
maillcs nombreuscs, aux rets fins et suhtils,
par proccs, batailles, lraités, surprises et
ruses, il arnit su l'élendre, province a provinct•, comté a comté, haronnie a baronnie et
cité a cité, a tout le royaume de Francc. Et,
c'était la une chose au moins singulierc de
mir c¡ue ce prince chélif de mine et pauvre
d'habits, mal mené et mal víltu, al'3it orandi
dans le monde au poinL que le pape, J';mpcreur et le roi d'A.ngleterre o'étaient plus que
petits cousins a ses cótés.
e&lt; Oncques des lors, dit Comincs, ne Lrouva
le roí de France homme qui o~al lcver la
tete conlre lui ni contredire a son rnuloir » ;
ql1e si le conlraire ad\'cnait, ainsi que cela se
passa pour M. de Saint-Poi el pour lant d'auSef.o~~~~t~osfi~{..1
trcs, maitre Petit-Jcan le bourreau, ou Ilenchien!• (Page 9; .)

,r'fci:r:.s
.l!rlf!aie11! lafne_ dt sa cate, et, .fagrippanl asa patenólre, a son /:&gt;ear, coltie,· de
' Y mfon~aien1' sy incrustaienl arte ragl'. • - Ah! chien, áisail il. Ah , chien! Ah.'
t.i

�mSTO~l.ll------------------------4
decin; le LombarJ Boffalo; les seigneurs du
Lude et de Saint-Pierre. Et, comme tous
étaient liants, sublils, de bonne rusc el
cruels, il y avait apparence pour qu'ils plussent au roi. Le plus souvent ce dernier, fort
informé de lout el sur lout, entrelenail Coictier de poudres el d'ellébores mirifiques, du
Lude de la guerre, Doyat dejuslice et finance,
puis, avec Comines, il faisail des contes; el
c'est cela qui plaisail a l'un et a l'aulre!
Mais, il y avail des fois que Louis parlait aux
Frians, ses nou veaux lévriers ou des singes
d'outre-mer que Jehan Douault, l'écuyer, lui
amenait dans sa cbambre; puis, quand il
était las de parler a des hommes, a des singes
et a des chiens, le roi parlail a ses oiseaux.
Depuis longlemps déja il s'était épris de ces
bétes; il apparall qu'1l en avait de toutes les
sorles: linots, verdiers, colombe~, pinsons,
charJonnerets gardés captit's dans des volieres; pour les plus savanls, comme oiseaux
de Tunisie a aigreltes, choueltes, papegauts
qui sont perroquets, coraeilles et pies, ils se
tenaiE-nl, au moyen de migaonnes chainelles,
dressés sur des perchoirs. Louis parlait a
chacun en particulier ou a lous a la fois; et il
fallait entendre a que! elfropble vacarme se
livraient ce roi et ces oiseaux se causant et se
répoadant, le roi a mols aigres el les pies, les
corneilles, les papegauts et les geais par cris,
paroles, piaillements et sifílements assourdissants. Mais, quand le roi avait assez de parler
a des hommes, a des chiens, ades singes et a
des oiseau~ il otait son bonnet, mettait le
genou en lerre, et, fermaat les yeux et joignant les mains, il parlait a la Vierge et aux
saints; car Messire, boa croyant et confiant en
Dieu, faisait alliance du ciel et, daos la grande
guerre qu'il baillait aux uns et aux aulres,
l'appelait dans ses armées et a son conseil.
Ce jour-la, done, comme il avail accoutumé et r¡uand il était las de joyeux devis,
rudes sentences rt conversations avec ses
gens et avec ses beles, M. Louis le Oozieme
avait placé lui-meme, au-dessus du prie-Dieu
de vieux bois qui recevait ses genoux osseux,
une fort bellc image loule d'azur et or que
M. de Lombais, al,bé Je Sain t-Deui~ en Fraoce,
lenant pour mi1·aculeuse, lui avait purtée en
la guerre.
Me~sire, tres gra vement, en veloppé en sa
cape, abimé de ferveur, commenya de tracer
sur son front, sur son creur el vers son épaule
gauchP, un signe de la croix; en méme temps,
il marmonnait les mots pieux et pileux pardessus les autres: ce Au nom du Pcrc, du Fils
et du Benoit Esprit. » Et fort dévotieuseml'nl,
ce grand geste achevé, il faisait oraison . lJa1s
il en était des sainls et des saintes du ciel
comme des conseillers, des cbiens, des singes
et des perroquets; Messire en connaissait un
grand nombre, el il était.redevaLle a peu pres
a lous. Aussi, de !l. Sai11l Sauveur de füdun
a M. Saint Marlin de Tours, de ~l. Saint
Fiacre a ~L Saint Ilubert en Luxembourg,
n'en avait-il pas fiai de les nommer. Ceux et
celles qu'il nommait encare, c'étaient les
saints et les sainlcs qui a vaicnl ai&lt;lé a son
pere et a la Pucdle: .\lme Sainle Catheriae

de Fierbois parce qu'elle aYail donné l'épée
qui avait bouté l'Anglais bors de France,
Mme Sainte Marguerite parce qu'elle avait
porté l'étendard, Mgr Saint ~fiche! archange
lequel avait mené les armées a la vicloire.
Mais, au-dessus des uns et des aulres, audessus des sainls, des martyrs et des bienheureux, M. Louis de France honorait la
Vierge. 11 ne l'honorait pas que de bannieres
d'étolfe et de chandelles de cire, mais encore
de creurs d'argent et de pierreries, de lis de
vermeil, de vitraux peiots par Gilles Jourdain
son verricr, de labernacles cloisonnés auxquPls
m1ilre Jehan Villain, doreur de fin or, avait
travaillé, de triptyq•1es et volets peints et
enluminés du pinceau gracieux de docte et
inspiré peintre Jehan Bourdichon. Et quand
Messire n'honorait pas Notre-Dame de dons
et offrandes benoite~, il l'honorait en pclerinages 1. Aia~i il était alié a peu pres parlou t
ou elle a des sanclnaires : a Notre-Dame de
llal, a Notre-Dame d'Embrun, a Xotrc-Damc
de Ilon-Confort pres de Compiegne, et a Nolre-Dame de Liesse aupres de Laoo; a XotreDame-des-Vertus a Auliervilliers et a ~olreDame de la Délivrande pres de Ilayeux, a
Notre-Dame de Celles en Poitou el a NotreDame de Rocamadour. Et, partout il avait
offert beaux et grands reliquaires étincelaals,
ch1lsses ouvragé~ et ealumiaées, creurs de
pierreries, lis d'argent et de vermeil. Mais, a
Notre-Dame du Puy-en-Velay, a Notre-Dame
de Cléri, a Notre-Dame de Paris, il avait
o[ert plus riches dons encare, élevé de plus
beaux autels, chanté de plus fervents : &lt;&lt; Je
vous salue Marie »1•
Étant a Boulogne-sur-Mer, MessirP, par
grande contrition et intcrcessiun, avait fait
Notrc-OJme comlesse de cetle vi lle; mais, a
présenl, Mcssire était a Arras. Il était l'hóte
de Xotre-Dame-des-Ardcnts; et, iI fallait voir,
si Notre-Damc-des-Ardenls donnait sanlé a
son corps et paix a son royaume, tou t ce qu'il
lui promettait de cadeaux agréables comme
de lui bailler grands ducals d'or, beaux et
nombrcux deniers et tournois parisis, lampadaires du poids de tant et de tant de mares
d'argent, cierges et llamheaux odoriféranls,
sertissures aux trónes etaux tabernacles, dalles
de marhre aux chapelles et parures aux autels.
Pour Louis, autant que pour \'ilion, NotreDame était reine el elle était patronae.
Dame rlcs cieux, régcnlc lerrieontl
Empericr~ de:, iufornaux palus,

elle était ma&lt;lone, tlle était la prolectrice el la
défenderesse; elle élait maitresse et elle étai t
l'amie : « Sancta Jfaria, J1aler Domini! »
Notre-Dame-des-Ardénts, en son beau fond
de tapis de fil d'Arras, éclatait rayonnanle
au-dessus du roi agenouillé au has de sa
robe de feu. Et il fallait voir, a mesure que
Uessire la. nommait, toute la contrition qu'il
appor1ait a la prier, l'humilité qu'il mettait a
s' auimer, a se ployer, a se rapetisser, a se
réduire et se ralatiner en sa cape, et en ses
houseaux; et, comme a ce moment-la, sa
l. M,nrnt XAVARRE, Louis XI en pe/eriuage.
(Par,s. 1908).
2. ll.lnc EL SAvAllRE. Ibid.

voix de vieil homme avait de jeunes accents,
comme elle était chantante et mielleuse,
comme elle savait de beaux mots, comme elle
était chaude, a vet: quels cris et supplications
celte voix appelait Notre-Dame, la priant de paraitre en avant de l'armée et acóté du trone !
Et Messire, ainsi, était abimé en prieres.
11 marmonnail et marmonnait des répons et
des lilanies; il ployait son front nu, il joignait ses mains seclies et il usail lrs os pointus de ~es genoux. Autour de lui, dans la
haute salle a ogives, loule lendue de draps
béraldiques aux armes el aux pennons d'ArLois, sous le plafond peint a verdure el allorée
fines, il y avait paix d¡;s gens, rccueillement
des chiens, silence des oiseaux et meme silence
dt?s singes.
Seuls le mouvement des pas étouffés, l'eatrée el sortie discretes d'écuyers, fourriers el
varlets, lroublaient a peine le calme émouvant de la priere; Messire était familier a ces
bruils et les déJaignait; seule, l'advenue de
messagers avec des messages avait de quoi le
distraire; aucun roi, plus 11ue Louis, lant il
avait d'affaires eutreprises el menées par le
monde, n'envoyail et ne recevait de letlres;
des que quelque enveloppe, scellée a la cire,
lui parvenait en sa retraile, Louis - fut-il
abimé au plus profond de sa priere avec Dieu
et les saints - quittait l'oratoire, les reli,¡ues
el l'autel, recoiffait s:in bonnet de drap tout
cousu d'images el venait aux aouvelles.
11 íit, cette fois-la , comme les aulres;
mais, ceux qui étaieat demeurés a ses cótés
ne furent pas que peu stupéfaits de voir que,
de ce fervent anéanti, courbé, humilié, le
moment d'avant au prie-Dieu, avait surgi un
homme plus grand que mesure, alerte et
bautain, dont le regard - clair et rayonnant
_- pétillait dans le vieux visage.
D'ua pas assuré, rapidtl et que l'impatience
d'apprendre arcélérait encare, Louis alla audevant des messages c¡ue lui apportait maitre
Jean Doyat.
On entendit l'ongle du roi, comme une
grilfe de chal, enlrer dans ltl papier des lettres, ouvrir l'enveloppe et l,riser les cires.
Cela fait, Louis s'assura en son fauteuil, bien
en lumiere, son chapean en tete, rn palenolre au cou et il commen~ de Jire. La premiere des trois leltres, fermée aux armes de
la comté de Meulan, était de mailre Olivier
el venait des Flandres. Les nouvelles apparemment en étaient heureuses.
&lt;&lt; BLln cela! » dit le roi, el il rendi t le
message a maitre Jean Doyat.
Le second papier avait muins de quoi
plaire; M. le duc de Nemours, pour l'instant
cncagé comme une pie en voliere en la l,onne
llastille de París, écrivail- signant: Pauvre
Jacqiles - supplianl a son roi et maitre ....
- « Bon cela I dit encare le roi, se plaignait-il quand il nous vendait, moi et mon
royaume, a ses aílldés? Pour M. de Beaujeu:
qu' oa I' enea ge plus fort el le juge bientot !... l&gt;
U jeta la lettre, rit d'un rire aigre el coupant, d'accent un peu cruel, puis, éleva a ses
yeux le troisicm'\ et dernier messagc que
maitre Jean Doyat :ui avait teadu. Messire,

M .JtD.JtJlre
tout de suite, en rrcon11ut l'écriture tres üne,
tres haute el tres belle.
- De nolre cher et airué beau-fils, Mcssire
Pierre de Beaujeu, dit-il avec un certain conLentemeat visible.
S'assujettissant aux bras du fauteuil ele
beau cuir, Messire, tenant le mesrnge, commen~a d'en déchillrer la teneur céans; mais,
a peine en était-il a la seconde ou Lroisieme
ligue que ceux qui étaient la et messire du
Lude, maitres Jacques Coiclier et Doyat des
premiers, reculerenl elfrayPs de voir la contraction subite et l'e~pece d'expre~sion épouvaulée dont le rellet allérail le visage du roi.
Louis, visil,lement en proie a un grand tourment, se lera d'un C')up; sa figure ravagée
était de la paleur de la morl; tuut son etre,
&lt;lepuis son ceinturon jusqu'a son chapel, et
de sa c.ipe de laine a ses vieux houseaux,
commencail de s'agiler de colere el d'emportemeat. Enfin il jeta un ce Paque-Dil·u ! &gt;&gt;
rauque, éteint, lerrifié, a moitié élranglé par
le dése~pc•ir, se porta de deux ou Lrois pas en
avanl, froissa la lettre et la jeta aux mains de
mallre ,lean Dopt; un mument il resta ainsi,
aLimé daos le chagrín et la réllexion. PcnJant ce temps maitre Jean Ooyat lisail; mes;ire du Lude, Philippe de Camines, maitre
.lacques Coiclier amsi lisaient par-dessus lui;
et, roici que, par la lettre du sire de Beaujeu,
ils apprenaient en meme temps que la mort
de « la tres chcre et tres amée sreur naturelle ll Ju roi, l'exécrable meurlre que M. de
Brézé avait acc11mpli de sa femme ! Si le lexte
n'eut été de la main du gendre meme de
)fossire, de U. de J3ourbon et Ileaujeu, nul,
et le roi moins que lout aulre, n'd1t cru a
furfait si luche et a si grand meurlrc; mais,
ala teneur n,eme du mcssage, a ses termes
et asa signature il n'y avait point doule.
La douleur de Mes-ire, toule contt-nue,
élait elfrayanle; Louis se mainli11t un momenl de fa clamer; mais, malg ré lui , elle
éclata; el c'élaient par menaces sourdes, imprócations, cris de vengcancc et de haine. A
présent il allait par la piece, a grandes cnjambées; et il poussait les gens, il puussait
les chie11s, il poussait les sin ges; en meme
temps ses doigts longs et maigres griffaicnt
la laine de sa cape, et, s'agrippant a sa palcuotre, a s011 brau collier de l'ordrc de SainlMichel, .'y cnfoucaient, ,y incrustaient avec
rage. ll fallait "Oir q~e leb sainlb et les saintes,
a courir aulour de sa tete, ent reprenaient
une r11nJe endiaLlée; pour lui, sa voix, tant
son émotion était fortP, amoitié étouffée, sorlait avec peine de sa gorge, comme par plaintes
et par sifllements :
- Ali !chien, disail-il.Ah !chil'll ! Ah! chien!
Et, comme si M. de llrézé eti.t élé la, a
chaque fois, il frappait du pied et tapait du
poing par-deYant lui. Eufin, quand il fut las
d'aller el de venir ainsi, lout palpitant de
douleur et de courroux, il revint a sun fauteuil, courba un peu son fronl et son chapel
d'images par-devanl sa poitrine, écouta un
instant comme s'il se ftlt parlé a lui-meme;
puis, brusquement, a pres que les saints el
Nolre-Dame lui eurent diclé conseil, ayanl,

DE

B~izi - -...

avec ses esprils, repris son froid maintien, il
leva la main et appela ses gens.
Cuurbés dans la crainte et redoutant
l'orage, mailre Jean Dopt, messires du Lude
et de Camines, Jacques Coictier, médecin, de

Cependant messire du Lude atlendait Loujours, et, Louis ordonna a Coictier d'exprimcr
jusqu'au fond sa pPnsée.
- Messire, dit a voix doucereuse aussilót
l'Esculape, M. le grand Sénéchal n•e~t-il pas
possesseur de grands biens '?
Ce mot frappa le roi; il commenca de
s'apaiser et de préter oreille. Puis ce fut le
sire de Comines, capitaine de Chinan, qui
parla a pres Coictier; et, il dit quels étaient
ces biens : « en Normandie : la comlé de
Maulcvrier, les haronnies de lfauny el BecCrespin; ilem, en pays charlrain : Nogeat-leRoi, Anet, Bréval el le fief de Moat-Chauvet;
ilem des terres en Anjou : la Varenne, Brethossac, Clayes; ilem, en Périgord : le 1&gt;ays
de Moalfort, Carlus, puis Aillac dépendant
de la vicomté de Turenne; ilem, ea Quercy :
Crcuse el la moitié de la ville de Marte!' .... n
A l'énumération de tant de seigneuries,
chMellenies, baronnies, liefs et vicomtés, Messire, un doigt levé au front, commenca de
rélléchir; et, tout rélléchissant, enveloppé en
sa cape el fourré en sa laine, vieux, frileux,
apre et tbésaurisant, il apparaissait, sous son
bonnet de drap, tel que ces peseurs d'or que
les mc1.itres Oamands ont peints par-devant de
grands livres de ehiffres, complant les ducals
el comptant les doublons; car, en dedans de
lui, il semblait que Messire comptat.
- Paques-Dieu ! dit-il, quand il eut pensé
un moment, cela fait une bonne part de mon
Tout cl.:lquant de froi.t et de fiévre, affail-li par les
roya ume de France....
fers, l'ancien senéc/1.:z/ /111 ¡ete en ,m dur cac/Jot.
( Page 91.)
Et aussirot il donna l'ordre : Jacques de
llrézé scrait j ugé en Parlement; aiasi ses
Saint-Pierre el Bolfalo, rl'ilres, se porterent biens reviendraient a son roi et mailre.
de l'avant. Messire parlait par ordres brefs. A
Du Lude s'inclina.
maitre Jean Ooyat il dicl ait ordonnance :
- Mais au moins, dit le roi, comme déJa
« Loys, par la· grace de Dieu ... » et, par il avait dit pour ll. de Nemours, d'un accent
ce, ordonnait r¡ue Jean Illosset, sieur de qui ne souffrait, celle fois, aucun retard, géSaint-Pierre de Carrouges, qui aYait été bailli hennez-le bim élroit; faites-le parltr dair...
de Caux, fut élevé, a la place de Jacr¡ucs de faites-lc-moi 1,irn parler ....
Brézé, a la dignilé de grand sénéchal de NorCela dit, )ltls~ire s 'en reYi nt a son priemandie 1.
Dieu; le cb~pelai11, maitre Pasquier EscorA messire du Lude, il commandait que rhe-Vel, entra avcc ~es lleures , et, pour
justice fut faite a )f. de Brézé : d'abord l"in- Mme Cbarlotte, par-devnnt Notre-Dame-d1space en la pislole la plus dure du Chatelet, Ardrnts, commen~ la ,igile des morts.
les fers, la q ues tion, la cage et - par-dessus
Tous ceux qui étaient la - et le roi plus
toul - qu ·on le cral'atat de cbanne et le que les autres - écoutaitnt avec recueillebrancbat aux arbres !
menl; mais, quand maitre Pasquicr EscorMessire du Lude, armé de l'ordre du roi, tbe-Vel en f11L arrivé a ces mots : E:i:aiuli
avait pris congé et, ses adieux fails, il allait orutione111 meam, ad te omnis caro vepartir; mais, déja Jacques Coictier et Phi- niet .... ([xaucez ma prierr, Loule cha ir viealippe de Comines se rapprochaient de Messire, dra a vous... ) on pul YOir que Mcssire, le
demandant qu'on différat le supplicP, qu'.au fronl al,imé en ses mains, plcurait ameremoins le Sénéchal fut jugé en Parlement. ment; car, de chair si rare, modclée de
Louis, a ces mots, entra en grande colere :
beauté et d'amour a la perfocLion, oncques
- Ah! ah! mes comperes ! Ah! ah! en plus il ne serait en la maison dt! Fra111;e!
Par!ementl Un assassin, un misérable!. ..
Apres la vigile, en mémoire de sa ce tres
Puis, baussant le ton de sa voix qu'il fit amée el regretlée sreur &gt;&gt;, le roi or&lt;lonna
parlicul,erement ilpre et dure, et, de nouveau qu'il y eut encore « deux messes basses de
agité, frappant du poing et le regard tout Jlequiem ce jour-la; et, les jours suivanls,
chargé d'éclairs :
doubles vigiles, ,onO( rics et liminaires &gt;&gt; .
- Paques-Dieu ! fit-il tout véhémrnt, suisCela fai t, Louis commanda que les gens,
je le roi ou poin l?
les chiens, l~s sin ges el les perroquels sorMais, les aulres, s'inclinant:
tissent de la salle; el, sous le jnur tamisé des
- fous etes ltl rui, l\fessire....
verrieres, par-devant les hautes lapisseries de
fil d'Arra!', aux pieds de Notre-Oamc-des1. C '· º" BE,OREJ•.ITRE. L,, Sénéchaussée de .Yor111andie. \1\oucn, 1883. )

.,,. 91 ..,.

2.

BieuOTHF.QU~ llE t'fCOLE DES c11.1n1 E,

(ibid ).

�r-

fiST0'/{1.Jl

Ardenls, son collier de Saint-)fichel au col et
son chapel d'images en tete, il resta la, en rn
toute pui~sancc, plus méditatif, plus quintcux, plus vieux el plus seul que jamais il
:1vait été.

IX
Le roi Louis de France
et son prisonnier.
Saisi au premier jour et aroené a París,
Mcssire Jacques de lirézé, dépossédé de son
litre de grand Sénéchal avail été enfermé,
dans l'une des hautes tours de la Conciergerie, en un cachol grillé donnanl sur le
fleuve. De la, le miséralile - par l'étroite
ouverlure - apercevail la ,·ille, du Pont-auxMeuniers au Loune : les toits aigus du Cbatelel, les comliles de la Grande Bouchcrie et
le For l'Éveque; il cntrevoyait les fins el longs
dochers de Saint-Jacques, de Saint-Jossc, de
Saint-)forri, de Sainte-Catbcrine et de SainleOpportune; mais, tandis que nombre de palais princicrs el abbatiaux , des grappes
d'obeses maisons a solil'es, des lignes de tourelles couvertes d'ardoises azurées lui fermaient la vue du coté des llalles, du roté de la
\laison de Ville, la Grande Boucheric, le Grand
Chatelel, Saint-Leufroy, le Pont au Change
aux maisons a pignons loutes surélevécs, les
aiguilles et íleches des chapC'ill's et moutiers
limitaient son regard : ainsi ~l. de Brézé ne
,·oyail ni le Pilori jouxle le chevet de SaintEustache ou les criminels sont exposés et
fouettés, ni la place de Grhe ou le bourreau,
.ipres ce premicr temps, les occit du fer.
Le bruil des roucs des moulins sous les
arches de bois du Ponl-aux-)leuniers, le murmure des oiseaux daos le proche .lardin du
I\oi, le momcmenl de la batellerie el celui
du quai, sur la rive en face, avaicul seuls de
quoi distrairc un peu le prisonnier ; et c'étaient
le chant des lavandierrs frappanl du batloir
dans l'eau, les clameurs des polissons du
Porl-au-Foin venus en se bousculanl jusque111, l'appel des mariniers et des meuniers,
l'éclat que les fusdicrs C&gt;t les filassicres faisaienl.de la voix aulanl que du fmeau, eofin
les cris aigus et disparates que poussaient, en
se pipan!, rn qurrellanl el se pourchassant
jusqu'au bord des berges, les ménélriers ambulanls, les marcbands de lard, fouaces et
chataignes, les wndeurs d'oignons et de
harengs, les forts du Porl-au-Blé. Les hennissemenls et Lraiemrnts des chcYaux et des
mules, les abois des chiens ajoutaienl a ce
brouhaha qu'atigmentaient encorc tonles les
sortes d'apptls, ddispules et coups qu'échangeaient, sous l'ceil narquois du guet, de pitcux
mendianls, de mauvais droles, des clercs
bataillcurs, les gens de basoche et les gens de
-coquille. Toute cette rnurde et lointaine émolion de populaire, me!ée au momement du
Palais YOisin de la Concicrgcrie, augmentée
encore, en alternéc cadence, des appels de
cloches de Saint-Landry. de Saint-Barthélemy
-et de Sainl-Pierre-aux-Ilreufs, parveoait en
,rumeur jusqu'a l'étroit rclrail du captif de

~r. Louis de France. Mais,

cornme si tous lr.s
moulins de la Ilutle Saint-Roch eussent Lattu
lcur crécellc en sa tete, le prisonnier, languissant, aballu et fiévreux, de ces bruits, ne
percevait qu'un lointain murmure.
De tout ce speclacle olferl a sa me, il n\
anit qu'un ohjet qui pul le maintenir, front
penché, regard anxicux, au grillag" du cachot:
ce speclacle, apparrmment était semblable a
celui que messire Philippe de Cominrs, enfermé plus tard au memc lit•u, goíitera 1i contempler « la riviere de Seine du costé de ~ormandie ». A voir ces e~ux lentes, sillonnécs
d'embarcalions de loules les sorles, Jacques
de Brézé rnngeait au parcours du íleuve; et il
pensait que ces eanx-la allaimt vers Mantes
el Meulan, vers \'ernon el flouen; :ilors il
voyail des ri,·es inclinées, il entendait des
moulins au ~ic tac sonore, il a¡xrcel'ail de
grands et bcaux pal urages, il dominaitdu souvenir les bois giboyeux de son pays : des pnmmiers couverts de fruits se dressaient dans
son reve; et, comme de lourds chalands,
vcnant du coté du Llluvre, arrivaient sous srs
yeux, chargés, sous lcurs haches bleues, de
toutes les dépouilles du verger normand el
voguaienl sur le íleuve, mcssire Jacques de
Brézé se pencbail avidemc nl a l'élroite ouvcrture et par les barreaux rrspirail, qni montaient de ces cbalands a lui, l'.lcre odeur du
cidre et le relent des pommes.
Ainsi en était-il depuis ~ix mois. La raplivitéde l'ancien Sé11échal avait commencé avec
les jours torrides de juin; l'on était aux jours
presque glacés d'hiver et ríen, sinon le morne
ennui, le remords torlurant, l'appréhcnsion
des supplices les plus rigoureux, n'était venu
visiler, en dehors des groliers, le captif de
M. Louis de Francc.
Un jour, vers le déLul du mois tl'aoul de
cctte premiere année de son emprisonnemcnl,
messire Jacqucs de Brézé aYail entcndu une
rumeur prodigieuse monter de la ville, gagncr le fleuw, emabir la cité et gronder autour du Palais; un momenl le meurtrier avait
cru que c'était le signa! de son heure derniere; et, il commencait a trembler de l'idée
de marcher a la mort au milieu du peuple !
)lais, cette rumeur s'était éloignée, avail
repassé la Seine; et ,·oila que, de sa chambre
de pierre de la Conciergerie, Jacqucs avait
aperen, sur le ~uai a droi le de la Seine, un
moul'ement de la íoule entre le Chf1telet et le
colé des Halles ; et loul a coup les archers
étaienl apparus prérédés des crieurs du Chfltelet; au milicu des archcrs avanpil un
cheval drapé de noir; sur le cheval un homme
était lié, mainlcnu debout par l'aide du bourreau; et, a colé du cheval, allanl a pas lents,
un frere génovéíain élevait, vers le cavalier
lugubre, la croix de rémis~ion ; et des bommes cbanlaicnt, des femmes a moitié ines
damaienl, les cloches tintaient pour la mort;
puis brusquement, un peu aprcs le Ponl-auxMeuniers, le hideux cortcge avait quitté le
quai, pris la rue des Lal'andieres et tourné
par devanl la Chapelle aux Oríevres; seulement le lro t des cava\iers, les pas des soldats,
la rumeur du peuple avail persisté long-

~

lemps ... . Quand le gcolier, 1crs le soir de ce
jour-la, était entré dans le cachot apporlant
le froid r&lt;'pas, Jacques rnppliant, ,·oulant
savoir, l'avail adjuré de lui tlire quel était ce
condamné que l'on menail a l.i mort sur un
cheval drapé de noir. Il avait ~u de cet lrnmme
que c'6tait Jacqucs d'Armagnac, duc de Nemours. Nemours, comme tant d·autres, s'était
levé conlre le roí, les armes a la main. Alors
)l. de Beaujeu l'avait capturé en son chateau
de Carlat; de la, on l'avait amené au fort de
Saint-l'ierre-Encise et jeté, dit Mid1elcl, en
une prison si dure « que ses chc\'C'ux lilanchirenl en quelqucs jours ». De Sain1-P1crre
enfin, il avait été conduil a la Bastille de
París; et la, la cage, les fillelles, la qu&lt;'slion,
il avait tout rn; le Lombard Boffalo ~vait
mené le proccs, au nom du roi; rnfin le corps
du duc n'élant plus qu'unc !oque, malgré
ses os rompus, sa chair mrnrlrie, on l'avait
conduit , lié sur un cheYal drapé de noir, a
l'cndroil des Halles oi.t esl le Pilori, puis,
Henriet Cunsin « mailre exécuteur dc8 hautes
reuvres de la juslirc de París » lui al'ail posé
la tele sur un billot et la, d'un grand coup de
fer, luí avait coupé le col.
)lt·ssire Jact1u1 s de Brézé avail conservé
virnnte ¡, ses yeux la terrifianle mémoire de
cct excnsple de la justice du roi Louis, son
redoulé lll'au-frere. A daler de cet instant les
heurcs d'inaclion et les heures de sommeil
avaicnl, pour le prisonnier, élé toules hantérs
de ce souvenir. A chaque moment de la nuil
el du jour le caplif craignait de voir la porte
de son cachot s'ounir, Boffalo paraitre et les
archers le saisir; el, ainsi depuis des semaines, ainsi depuis des mois, le misérable attcndait que Louis décidat de son sort comme il
avait décidé fle celui deNemours, de celui de
La Balue, de celui de Melun, de celui de
Saint-Poi, de celui du comle du Perche.
Enfin il arrirn qu'un jour, &lt;&lt; la wille de
Sainte-Katherine dudit an MILCCCCLXXYII ,
environ vcrs ciuq ou six heures du soir 1 »,
quelqucs soldats des Onzc-Yingts, sergcnts a
Yerge f:t archers de l'ordonnance entrcrenl
dans le cachot oi1 était l'ancicn sénfrhal de
Normandie. Et ctlui-ci, encore qu'il s'allcndit
depuis longtemps a celle visite, commenca
par pal ir el lremblcr. En fin, l'un d'cux, qui
élail has officier, s' a Yancan t vers le prisonn ier, íeigoant de ne plu~ l'appeltr de son
litre de sénéchal mais seulement de celui de
comte de Maulevricr, lui ordonna duremenl
« de par le roy son mailrc 11 d'arnir a les
suiYre. Incontioenl rhote de la cellule alla audeYant de cet homme; ils commenrcrent de
descendre, et pcu aprrs, ainsi que l'a relaté
ravocat ~[ichon, le prisonnier c1 ful mené en
une nasselle sur la rivierc de Seine u. A ce
moment la ouil commencait d'emeloppcr les
contours de la l'ille; l'un de ceux 4ui étaient
entrés dans la barque avcc le prisonnier
alluma une laolerne a l'aranl; les rameurs
battircnl l'eau de l'aYirou et, de la sorte, le
bareau s'éloigna de la Conciergerie par l'aval
du íleuve. En un momcnl la silhouclte du
1. Pl11idoirie de l'avocat Micho11. D,m.wrn,;QtE DE
t'ícou: DES CHARTES (/bid.)

-------------------------------------

1.ouvre, le )foulin de la Monnaic, la Tour de chal! Le bon chien Smillart était de la partie
Neslr, la Tour de Bois curenl tul íait de se et liondissail, Londissait en avant en lcvant
fond re dans la brume; el, bií:nlol, l'on fut les lievres; el le cicl élait doux, l'herbe étail
hors les murs.
verle el haute! Quand Mme Charlolle cnlevait
La nuil s'épaississail de plus en plus; le le capuce a son autour il fallail voir l'oiseau
froid qui s'rlcvait al'cc la brume du ílt•uve s'élever d'un seul trait dans l'air, plancr un
enYeloppait le prisonnier mal \'elu et le péné- moment puis vivrment descendre, piquanl ~ur
trail au point que ses silencieux gardirns ld gibier. Que de fois ils avaienl chassé ainsi,
l'entendairnt grelollcr auprcs d'eux. A !'un jeunes, audacieux, conlenls, grisr.s de grand
des coud&lt;.'s de Seine rt ¡irohablt menl un peu air et de soleil, bardis, enthousiasles, l,raux
nprt•s Boulogne il adYint que la barque heurta tous les deux. Depuis ! Ah! depuis ! 11 i a1·ait
un gros arbre qni allait a vau-l'eau; J¡icqurs eu celle nuit de Rouvres, celle nuil épou1·ande Bréz6 se dressa comme une ombre dans table; et sa femme a,·ce l'écuyer l Luí avait
la nuit: pu is, en proie a la plus grande terreur, levé l'épéc; d'abord il avait navré l'écuyer;
il se lourna a tlt•mi vers le chef des arrhers : pour elle, il I'avait abattue a ses pieds d'un
- Mcssirr, dit-il d'une voix anxieuse et coup de dague. «El puis, dit le vieux chronihasse, mes si re, m·allez-,ous nol'cr 1 ?
queur, renrnya enterrcr en l'alibaye de Cou- )lonsieur, répondit le co~mandant de
l'c•srortf', te] n'est pas l'ordre du roi ...
lis allcrenl de la sorte, sans échaoger d'autre paro!,·, au dela de Iloulogne et Scvres. A
Saiot-Cloud l'on aborda un inslant; sur la
rivc allcndaienlquelques hommes armés, avec
des lanlernes; et, au milieu d'cux, était me~sire flobert d'Estouleville, pré1·cit de la pré1cité de Paris, run des ennemis personntls du
,énécLal. A la me de cet homme implacable,
Jacques de Brézé ne douta pas que le moment
de son rh.Himenl ne f'lil arrivé; mais cela ne
se produisit pas ainsi qu'il pensail; les archers
ne le íirenl pas desccodre de la bar1¡ue; au
contraire messire flobert d'Estouteville y prit
place a st'~ cotés; et, le falot eo avant, dans
la nuil noire, par« la grande íroidure ,, aiosi
11ue )lichon l'a écrit, le prévot, son escorte et
son prisoonier continuerenl a descendre la
riviere de Seine. Ainsi passcrent-ils de,•aot
~leulan, devanl )!antes dont ~f. de Brézé était
le capitaine, el ne s'arreterent-ils qu'a Vernon,
au pied du Chateau c¡ui ful a ~lme de lkauté.
La, toul claquant de froid et de lieHe, affaihli
par les ícrs, l'ancien sénéchal fut jeté en un
dur cachot. Et sa couche n'étail que couche
de paille, son pain c1ue pain de lristesse, son
eau qu'eau de douleur ! L'aulie douce, pale,
brumeusc de novembre, une aube de Normandie entra au petit jour, par l'étroite lucarne, en son réduit. Et messire Jacques de
Ilrézé commcnca de voir le lleuve - toujours
le meme - onduler au-dessous de lui; et
,oila qu'il ,oyait aussi les toits des maisons
de la citcl, les champs, lls ,illages ; il IO)ail,
par devant lui, se mouvoir les cimes déja
rousses de la foret de Vernon. 11 pensail alors
qu'eo arriere du donjon ou il était caplif, la
foret de Bizi, celle foret 011 il avait lant de
fois, avcc Mme Charlolle, couru la bete
rousse, étendait ses cimes el ses froodaisons.
.\h ! dans ce temps-la, dans ce lemps des
chasses beureuses, awc sa jeune femme,
comme il faisait hf'au suivre M. legrand Séné1. « 11 crul d'abonl qu'on rnulail le no}Cr, crainlc
qui n·e1ait pas déraisonnal,lc avcc Louis XI. » (DocET
n'AncQ.)
2. JEAN DE Tno,Es . Ch1011tque uandaleu.,,,. 11
s·agil d., l'abLaye bl)nédictine de Coulombs, a upres de
/lugcnl-le-Hoi, dans le diocé,e de Chnrtres. Jnl,uméc
d'abord dans l"é~lisc de llouvrcs, Mme de Hrézé ne
ful transporléc a CoulomLs qu'en 1530. C'csl lit que
Jacqucs de Bré,e, beaucoup plus taril, ful inhumé i,
son tour ; amsi le mari el la fcmmc se rclrouvcrcnt
daos la mor!.

)J(ADAME DE

'B~tzt - - ,

lons et y fisl faire son service, et Jcdit Pierre
de la Vergne fi,t enlcrrc-r en ung j:irdin au
joignant de rostel ou il avoit ainsi esté occis »'.
Maintenaut le cbalimenl, le chatimenl terrilile avait commencé. L'beurc désormais
était a M. Louis de France. Me~sirr, dil le
vicux Matl1ieu de Coucy, en son slj le bref,
ce avoit ccuc matierc bien a creur ». e( L'arharnement qu'il mil a poursuivre le mcurtrier »
(Bouel d'Am1) ne connut jamais ni trhe ni
adoucissement. Les fers, le froid, la faim et
le remords eurent lcil fait de réduire la rude
nature de ll. le Sén61bal. lt voila que,
romme M. de Saint-Poi, )l. de la Balue ou
M. de ~emours, M. de Bréié, au boul d'un
ou dcux ans de son séjour i1 Yernon-surScin&lt;', eut l'atroce douleur de mir son sang

Par ,m de cts catricts dont il a,•3it coutumt, a11 boul de deux ans et stPt mois de captivllé a Vemon, l\fesslre le fil Urer de son cachot, jtler lié et garrotli! en une ch:irrette ti, dt cette /afon, m.ilgré ses souffrances
et u,i long voyage, amener par-deva11t lui a Nemours. (Page 94.)

�111STO'J{1.Jl
se figer en ses veines, ~es jambes et ses pieds
enller, sa barbe blanchir au-devant de sa poi•
trine. Ainsi torturé, le misérable appelait la
mort de tous ses vreux. Mais M. Louis Onzti
élaiL rudc homme; sa rancune tenacti était
invincible; il avait, ainsi que les chats font
al'CC les souris, de cruelles fac;ons de jouer
avec ses captifs. L'on sait le chant sinistre
qui avait couru a propos de la Balue, le cardinal lrailre détenu depuis si longlemps en
cage: « On en {era du ch-et au.r ¡ioissuns ! ¡¡
Et ce que Louis, par les mains de Philippe
Luillier, avaitfait subir a d'Armagnac, c·ommt!
de la langue crevée et des dents arrachées;
ce qu'il avait ordonné du comte du Perche, a
qui les geóJiers passaient a manger - en sa
cage - avec une fourche; et ce qu'il avait
voulu qu'on fit aussi d 'un autre trailre, Jean
le Don, a qui le bourreau c1 esteignit et pocba
les yeux 11 par deux fois !
Messire, fort crucllement, accommodait ses
prisonniers; et il n'y avait pas de moment
que l'ancien sén&amp;chal de i\'ormandie n'ap•
préhcodat de se voir supplicié ainsi ; mais,
pour son 11 amé beau-frcre 1&gt;, Messire a vait
ses idées. Et, d'aborJ, par un de ces caprices
dont il avait coutume, au bout de c1 deux ans
et sept mois 1 11 de captivité a \'ernon, il le fit
tirer de son cachot, jeter lié el garrotté en une
charrette et, de cette fa~on, malgré ses souífrance~ el un long 1·oyage, amener par-devaot
lui 1t Nemours ou il était pour lors.
Nemours, situé en Gatinais, dans le val du
Loing, pa}s, ainsi que dit ~lathieu, c1 tout
boccageux el plein de sauvagiue 1&gt;, avait de
quoi plaire au roi qui y faisait ses chasses .
C'est la, au chüteau du sire de Graville, seigneur de l\lontagu, dont Louis pour l'instant
était l'hóte, que M. d'Estouteville conduisit
le pri,onmer.
Le roi, au moment que la charretle qui
portait ll. de l3rézé arriva a Nemours, entouré de gentilshommcs de son hotel, d'archers et prévóts de sa maison, était fort
occupé de ces beles singulieres, chevaux napolitains, chicos espagnols, mules de Sicile,
lions de Barbarie, zebres de la Tunisic, élans,
ccrfs et aussi buflles du Nord, dont, au dire
de Comines, il s'approvisionnait alors a grands
frais. Accompagné, comme toujours, du médecin Coictier, du seigneur du Lude, du maréchal de Gié, de l'oblique comte de Meulan et
de maitre Jean Doyat, il allait de bete a
bete ; chacune étai t en sa cage et des valcts
autour armés de fouets et de lanieres ; et, a
toutes Messire adressait la parole; a l'une il
disait qu'elle avait de Lelles et longues dents,
a d'autres l'oreille fine, a d'aulres des robes
toutes fourrées : mais, surtoul, c'était aux
lions qu'il parlait; de ses gants de louveteau
il leur faisail signe; les fauyes, mainlenus en
leurs barrcaux, levaient jusqu'a Alessire un
reil étonné, agrandi de colere; mais, llessire
ne sourcillait pas; il restait un moment penché au-dessus de ces grands et heaux ) eux
d'émeraude qui le considéraieat comme du
fond du désert; puis, il avait ce mauvais rire
qui faisait frissonner jusqu'aux plus rudes
l. Dc&gt;oET o'A11cQ. !bid.

M ADA.ME
de ses amis, plaisantant sur Saint-Poi, sur
Nemours, sur Dalue, disant que de lion a
homme enfermé il y a celle différence, c'est
que le lion est plus beau et l'homme plus
misérable. Et il fallaiL voir que McssirP, ce
jour-la, füit magnifique. Son chapel de velours était courcrl d'images d'argent et non
de plomb; Cominrs ajoute qu'alors (! il portait
robbe de satin cramoisy, fourrée de bonne
martre » avec des passements; une ceiature
orfévrée le serrait a la taille; I'on peu t ajouter que Messire, ayant répudié sa cape de
drap gris, sa patenotre et ses mauvais houseaux, était - en vieillissant - devenu une
maniere de vieux et coquet chafouin portant
beau le velours, le satín, la soie et le collier
de Saint-fücbel. Au fait Grandson, Moral,
Nancy et tous les autres succcs qu'il avait eus
dans la politique, plus que toutes les poudres
et les drogues de Coictier, avaient rendu a
Messire sa vigueur. De frileux, craintif, gelé
et tousseux comme Jobelin, il semblait que,
depuis ces grandes journPes, il eut repris
avec J'age une maniere de force. A M. le
grand maitre Dammartin n'avait-il pas, un
jour, été jnsqu 'a écrire, apres la mort du duc
Téméraire : « Nous aulres jeunes ! )&gt; Et cette
jeunesse, Messire la portait en ses petits yeux
vifs et pétillants, en ses mains alerte~, en son
pas allegre, en tout ce rcmuement qu'il faisait par le monde. Ainsi, le reg1rll malin, la
parole prompte et le ton jovial allail-il, en
faisant leplaisant comme devantqu'il íút roi.
- Paques-Dieu, mes compercs, disait-il,
soyez attentifs a m'enlendre.
Et c'étaienl de singuliers contes encore
qu'il faisait comme de ces deux m1rchandes,
la Gigonne et la Pa~~c-Filon, qu 'apres le coup
di:1 Moral, dans I'exccs de sa joie, il avait
prises daos L)'on a leurs dcux maris pour en
faire son plaisir '; puis, fatigué de ces femmes, quoiqu'elles fussent grasses et belles, il
les avait rendues a d'autres qu'a leurs époux.
Et lous, le médecin, le maréchal, les seigneurs et comperes de rire complaisamment
a cette saillie de Messire; le sire de Moutagu,
a qui le roi avai t donné ces t erres confisquées
de Nemours, faisait wnir alors une coupe de
bon vin pour le roi qui avait soif. Et il fallait
voir comme Louis, flallé de son elTet, lampait, par-dessus son conte, un petit coup de
son cru royal de Chaillot.
Mais, il y avait, rangées dans la eour du
chatean, loutes sorles d'aulres députations
envoyées pour les beles, et, au premier rang,
Jehan bel Serviteur dit Crafford, Anglais, qui
apportait des leltl'cs du grand roi son maitre
et, en me me temps, de beatix lévriers
d'Écosse, comme présents; Paul de Bale, serviteur de maitre Nicolas Frater, de la ville de
Canye en Lombardie ,qui amenait, comme cadeau, a Messire, huit petits oiscaux italiens
appelés sacres; et aussi Bertran du Lac avec
toutes sortes d'aulres petits oiseaux ¡ Jehan
.Fou rche, liévreteux, avec douze lievres vi fs,
et Jehan Lorin avec une nichée de pelits hérissons dont les piquanls ébaudirent fort le
roí et ses compagnons. Louis les vil tour a
2. Je ,x o&amp; TnovEs : c1i,.011igue scamlaleuse.

- 94,..

tour ; a tous il fit donner li vres, sois et Jeniers tournois; a chacun il disJit un mol ou
deux comme de « Par¡ucs-Dieu ! Notre-Dame !
Le beau fils ! Le mignon ! 11 et tant d'autres
dont il accommodait aussi bien les gens que
les animaux. Et, il est inimaginable de pcnser
a toutes les cages et a toutes les volicres que
lantde présenls, venus d'un peu partoul, tant
de France que d'Écosse, Ilarbarie, Lombardie et Danemark, faisaient dans la cour. Messire donna des ordres pour que toute &lt;:clic
ménagerie, tant pépianle que rugissante, allat
a son Plessis du Pare; mais, il ne s'était pas
aperi;u encore qu'il y avait aussi dans la cour
une haute charrette avec des arcbers et
M. d'E~touteville par devant. Il demanda
quelle sorte de bete on luí amenait dans
celle paille. Messire du Lude el maitre Jean
Doyal lui apprirent alors qne c'était le prisonnier qu'il avait mandé.
- Messire Jacques de Brézé, ajouta a ton
has et sournois le comle de MeulJn.
Louis, a ces mots, se maintint en sa place;
et, de gai, de plaisant qu'il était, il devint, en
un momcnt, rudeel dur; il éclata bienlot en
inveclives, en mots Lref$, qui lui sortaient
avee le soufllc :
- Brézé, racc de chiens I criait-il, race de
chiens ! Par Notre-Dame (et ici Messire soulevait son chapel) le pere m'a 1rabi a Mont-leHéry !. .. Et pour le fil s.... Ah! pourle fils ...
Et d'un pas qui é-tait plus vif quecelui d'un
jeune homme, Louis allait, comme d'un bond,
vers M. d'Estouleville.
- P,lques-Dieu ! monsieur le prél'0l, voyons
un peu vos betes.
Mais déjale sire de Montagu, le maré~hal
de Gié, messire du LuJe, maitre Jean Doyat,
Coictier et le comte de Meulan étaient dever.s
le roi et M. le prél'ót. Le rang des archers
s'ouvrit; alors ils virent cethomme, cenoble,
run d'enlre eux, au-dessus d'eux meme, qui
a l'ait été comte, baron et capitaine, que le
roi avait fait grand Sénéchal de Normandie.
Et, maintenant c'était un hideux prisonnier,
au poil et a harbe hirsutes, au front noir, en
haillons, enchainé et virilli. A la vue de tous
ces risages qu'il avait conous amicaux jadis,
mais surtou t a I' apparition de M. Lou is le
Onzieme, le captif, malgré ses liens, eut un
geste de recul, et, comme un licvre traqué
au gite, entra un peu plus dans la paille. Mais
la, les archers, brutalement le tirerent; et il
fallut bien qu'il souliot le regard d'implacable
courroux et de reproche muet et cruel que le
roi appu)ait sur lui.
Louis ne disait mot; tous se taisaient; et
seul, le prisonnier, en pleurant et se plaignant,
implorait Messire :
- Par la Croix-Cbrist, )lessire, par NotreDame YOLre patronne, et par M. Saint Jacques,
entendez-moi, Msssire! Voyez mon élat, Messire; ayPZ pardon et pilié, remettrz-moi mes
meschefs.
Le roi demeura un moment a considérer le
miséra!Jle, a ~nlendre ses plaintes; pui~,
comme si le dégout l'eut pris du spectacle de
cet homme, il tourna bmsquement les lalons
et sans mol dire, avec ses chieas et avec ses

seigncurs, il quitta la cour et revint au chateau. A cet instant, des méne,trcls, ma~11ués
par des feuillages et par des lleurs, préludcren! sur le luth au somptueux banquet c¡11c
le _Slre de Montagu avait fait dresser pour le
ro1_ et_ sa suite; ainsi joucrenl-ils un moment;
pm~ les feuillages et les fleurs s'ouvrirenl; el
~e Jeunes musieiens-pages tous parés de belles
ccharpes a devises s'inelinercnt devanl Lnuis
en continuant de joucr :
- Alques-Dieu, dit Messirc, a,ecune "racc
que tous admirercnt, voila de gentils fil~, ils
font un joli bruit. ...
En meme temps il but un pid.1ct de vin,
claqua denx fuis de la langue et commenca
de por ter un morceau a sa bouchc ....

de petites sccnes de piété édifiante. Ainsi le
meurtrier expiait son forfoit; el, il était completement séparé de l'univcrs.
Le croasscmcnt des corLcaux, le grignolement des rats étaient, avec la voix des archers

X

De M. le Sénéchal en divers chateaux
_De ce_ voyage a Ne¡nours ddlerent, pour le
pr1sonmer, de nouvelles rigueurs. De Gatinais, M. d'Estouleville, aidé de ses arehers,
!'amena, toujours garrotté et lié sur sa charrette de paille, au chatean de Vincennes. &lt;1 JI
y resta, dit M. Douet d'Arcq, jusqu'au jour
des Rois suivant, puis, il fut ramcné au cht\·
teau de Vernon. ,, La, on le géhenna a nou•
vea u dans lagrosse tour qui a vue sur la Seine.
C'est vers ce temps-la qu'un homme appelé
Henry Poullarl, ancien serviteur des Brézé, Louis, de g:i.i, de ('lai&lt;ant qu'it élait, devint, en un
arriva de Louviers a \'ernon et fut Iogé, aux
mome11t, rude et dur; il éclata bientOI en inveclives,
en mo/s b,·efs, qui l!li so,·taient avec le soufjle.
Trois .llarleau:c, chPz Guillemrn Fournier. Le
(Page 9-1.)
but poursuivi par ce Poullart était apparemment d'essayer de corrompre les archers de la
garde, afin de parvenir a faire évader, de la P:éposés a sa gardc, les seuls Lruits qui
tour ou il était captif, I'ancien sénéchal son Hnssent dudehors jusqu'a lui. De ces arcbers,
maitre. II y a lieu de penser que cette tenla- il en était qui passaient le temps ajoucr aux
tive éehoua completement. Henry Poullart fu t dés ou a croix-pile; d'autres, commelefranc
de Bagnolet, a jaser et monolorruer ·
appréhendé dans le temps qu'il commen~ait archer
. I' d
o
l
a meure a exécution son projet. 11 futjeté en mais un 'eux su rlout, de son ehan t persisprison lui-meme, et c'est par lui que ceux qui tant et aigre, lerrifiait le prisonnier :
écrivirent ces choses apprirent que M. le S,;_
Le roy 1.oys cst sur son pool
Tcnanl sa filie en son giron ...
néchal, daos le temps le plus dur de sa caplivité, &lt;I eust toujours bonne pascience et fiance
Le roy Loys ! A ce nom que répétai t la
en Dieu et a l'aide de Mgr Saint Jacques 1 ».
monotone complainte militaire, M. le SénéCeuc palience, a ce moment, fut mise a chal le voyait - jusque dans son cachot une rude épreuve; en elfot Messire Jaer¡ues appara1tre ainsi qu'il avait accoutumé a ses
d'Eslouleville, qui avait - depuis 1479 esprits, )'infernal vieillard au rire sardoniquc,
succédé a son pere Hobert dans la pré,·oté de
aux yrnx lumincux et au c·hapel d'images; il
Paris, avertit le roi que « I'homme qui est
le l'OJ'ait, commc s'il fut sorti tout a coup du
audit Vcrnon » avait, avec la complicilé d'un
mur, marchant sur les dalles et venant a lui.
sien serriteur, essa)"é de s'enfuir de la tour
Le vil-illard avait autour du eou patenotre de
ou il élait détenu. )fessirel'apprit, eutgrande
Jlamme et collicr éclatant ; et les lis de sa
colere et, par ses ordres, la garde des arehcrs
robe étincelaient dans l'ombre ! :\Iais était-cc
fut rcnforcée. M. le Sénéchal ful mis aux
bien sa fille, Umc dcBeaujeu et Bourbon, que
doubles fers et, pour éviter qu'il communile roi Loys serrait ainsi en son giron? Non,
quat désormais au dehors, 11 oa luy estouppa
non, ce 11'était pas sa filie, Mmc de Beaujcu
les vcues, tellement qu'il n'avait veue que de
et Bourbon l Celle que Messire pressait avec
l'uyz de la cheminée t 1&gt;. Seul un faible rayon
douleur conlre son collicr de fcu, ses lis
de jour tombait du ciel par cette voie; le
éloilés et sa patenolre de llamme étaiL plus
captif en suivait, du regard, le jeu tournant
blonde, plus belle et plus alanguie; et elle
sur les murs du cachot; mais comme il était
était comme morte, mi-nue et ensanglantée;
aux fers, Jacques ne pouvait, a l'exemple du
ses bras et ses chevcux lrainaient sur la paille fameux prisonnier de Gisor~, s'aidcr de ses
du cacho!; el le rire du vieillard était infernal:
mains pour graver avec un clou sur le mur
et celle que le roí tenail ainsi en son giron
0

1.

CHARLES DE

BE, UREP.\IRE. lettres d, ,·t1111ission

pour llem·y Poulla1't, se1·v1leu1· de J11cgues de fl1•é~é.

2. L'avorat ~l1c11ox. Plaidoirie po111· Jacq11es de
Bré~é (1 ISi).

DE

BR,tzt __ ~

c'était sa tres chcrc et tres &lt;1 amée 1&gt; sreur
naturelll', lime Charl11t1e de Fl'ancc. Le prisonnicr criait alol's romme ~¡ on l'cut lorturJ,
corume si les lis de fcu, la patenotre de llammc
et le collier éti11l'elanl l'eussent brul&lt;- au vií;
mais ce cri meme, au regard du Jémcut,
dissipait cctte vision qui 11c vivait que par
J'dl'et de son trouLle.
Ainsi était le prisonnier &lt;'n son cachot noir.
II adl'int que .M. le prél'ol jugra luimemc des progres du mal a rincohérence
des propos que luí tenait rnn captif. C'est
alors que Louis, dument averli, elll'oya a
Vernon son capitaine aux gardes, mcssire
llené de Chahannay, avcc mission de conduire l'aocirn sénéchal de Normandie au
cbateau de Dreux d'aLord et - de la - au
chatt'au de Lavardi11 auprcs de \'endóme. Ce
ne fut pa•, pour messire Jacques de Drézé,
mené ainsi enchafné en charrette au milieu
des soldats, le moins pénible des voyagrs
que celui qu 'il accomplit ainsi de Dreux a
Chartres, de Chartres a Chaleaudun et de la
a Vendome en un pays ou. tout, depuis le
bord des eaux jusqu'aux frais villages, lui
rappelait sa force el sa jeunesse. O Loir !
gmtil Loir ! Ifües heurcuses, voila qu'il les
re,o~ait, les carnpagms! Voila qu'il les entendait, comme au jour nuptial, les cloches :
clochts d'Orléans, de Deaugency, de NotreDame de Cléry et celles qui font, en un
grand bruit de bro112e : Vendome! Vendome ! Et cela, dans son creur éteint, dans
son cerveau faible, au fond de ses tremhlants soul'enirs, était ainsi qu 'a Chinon !
Mais, a Lavardin, il fallut bien qu'il parl:'it
d~vant ses juges. Et tous étaient la, groupés
Pn la haute salle du ch.\teau, en des togehures pourpres ou noires, sous l'embleme de
la croix. L'ordre du roí les énumérait :
&lt;1 Nos arnés et feaultz conseillers et c:hambellants Navarrot d'AngladP, seigneurs de
Colombiers, Hervé de Chahanoay, notre bailli
et cappitaine de Charlres et des deux cents
archiers de noslre garde fran~oise, maistre
Pierre Loubat, lieutenant d'Angoulmois, Cirard Bureau, lieulenant de nostre bailly de
Caen, maistres Pierre de la Dt·hors et Pierre
Durand, maislre Jeban de la Vallée, nostre
procurcur généraP. »Les conseillers, officiers
l'l chambellans, ajoutait Louis en son ordre
marqué au sed royal, avaient a juger Jacques
de Brézé pour ce qu'il &lt;I avoit, par de faux
et sinistres rapports, meurtri et orcist inhumainement nolre feue sreur naturelle ¡¡.
. Sur ce, on introduisit messire Jacques de
Brézé, comte de UauleHier et Mauny. On
l'avait libéré de ses fers; mais a cause des
traitements qu'il avail soulferls, de son mal,
de sa barbe Llanrhic et de ses haillons, il
étail effrayant a ,•oir. Le greffil'r, suivant 11 s
formes, lut l'acte d'accusation; le miséral,le
l'écouta a genoux devant le tribunal; et,
comme il protestail au passage des c1 faux et
sinistres rapports 11 sur lesquels il avait du
d 'occir sa femme, Mme Charlo ti e, on vit se
lever maitre Navarrot d'Anglade. ll dit que,
si l'accusé ne reconnaissait pas l'acte, on
3. DotET o'AncQ. }bid.

�H1STO'J{1JI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
allait procéder a la question comme d'usage.
.\ ces mots les archers et so]Jats amenerent,
par devant Jacques de Brété, Je peti t, le
grand tréteau, les brodequins, l'eslrapade el
tout ce •1u'il faut pour b:1ilkr la question a
un bomme. L1t-dessus le meurtrier commen~a de t rcmbler; sa chair, meurtrie el
la.che, Je trahit; il pleura, conjura, se traina
aux pieds de ses juges, et, par-dessus tout
en appela a Dieu et a Messire. Attendri de
lant de douleur et repenlir, l'un des juges,
maitre Pierre de la Dehors, demanda qu'on
s·en tint aux formes régulieres; mal lui en
prit; nnilre Navarrot d'Anglade a,·ait des
oMes en ras qu'nn juge serait faible; el la,
aidé de tous les aulres, il fil, par les arcbers,
enlever, au nom du roi, rnnilre Pierre de la
IJehors du banc des consrillers 1 ; apres qnoi
les sergents entrerent, saisirent cet honnete
homme et l'emmenerent 1t grands coup·s de
poings et d'épées. Un tel acte, autant que la
vue des t~¿lcaux: et de toul ce qu'on préparait
pour l'accommoder, terrifia le prisonnier. Et
la, le front et les genoux en terre, au-devant
de maltee Navarrot d'Anglade et de maitre
Jehan de la Yallée, d'llené de Chahannay et
de Girard Bureau, il avoua, il confessa tout.
C'était plus que n'en voulaient les juges.
Incontinent ils se concerterent et ils rédigerent entre eux la sentence comme quoi
Jacques de Ilrézé « avait forfait envers le
l. OooET o'.\ncQ. lbid.
(ltlustralions de CONRAD.)

roi de corps &lt;'t de biens, commis crimes de
mcurtre et de lese-majesté 2 l&gt; •
le prisonnicr, a ces mots, jeta un cri terrible et il pensa que c'était sa mort que l'on
rnulait; mais Louis était plus fin et meilleur
économe que cela. Que lui imporl~it une vie
désormais flétrie et douloureuse? Ce qu'il
voulait c'était la bonne part du royaume de
France a quoi correspondaient les biens que
les Brézé avaient en ~ormandie, pays cbartrain, Anjou, Quercy et Périgord. (( En foi de
qnoi Louis, par grande indulgence et bonté,
consentait a convertir le crimine! en civil• l&gt;,
condamnait Brézé a cent mi lle écus d'or, et,
fa u Le de paiement a lui fait, sé•1ues1 rait ses
fids, prenait ses comtés et baronnies. Le
regard éteint, la tete loule penchée en avant
de lui-meme, secoué de sanglots convulsifs,
tonjours agcnoux et en terre, sous la menace
des tréte1ux, celui qui fut grand sénéchal de
Normandie accepta, consentit, signa tout. Un
instant il leva la main, porta la plume audessous de celles des juges, traca son nom
qui avait été des plm grands du monde;
quand ful fait ce grand effort, la vie sauve
mais ruiné, dépouillé et plus pauvre que le
plu,1; pauvre des serfs auachés a la glebe,
Jacques de Brézé éleva ses mains nues vers
Dieu et vers Nolrc-Dame, puis, d'un seul coup,
comme une masse, le front en avanl, bras et
2.

DouET n'ARCQ. / bid.

3. DooET n'.\RCQ. [bid.
FIN

jambes en croix, il retomba lourd et inanimé .... Un moment aprcs une petile porte s'ouvrit en arricre desjuges.Ceux-ci,mus comme
aun signa!, se levercnt courbés dans le respect et l'effroi; et, l'on vil qu'entre maitres
Doyat et du Lude, en son manteau de marlre
et ~on chapel d'images, apparut Messire. ll
étail devenu, 1t cause du grand a.ge et de tous
les remuements qu'il imposait a son corps,
d'unc maigreur extreme: et, il sernblait,
tant i1 était sec el long el courbé, que sa
patenótre et son beau collier de coquilles
d'or sonnassenl sur ses os; mais, daos le
fond de ses yeux, plus profonds et plus creux
que l'ab1me, ardaient deux lumieres. 11 avancait, muel et speclral, le regard par derant
lui. Tout d'abord il vit le condamné, inanimé
aterre; il le considéra et dit, mais lout bas:
« Paques-Dieu ! »et&lt;( ma sreur Charlotte .... ll
De sa main seche au vieux gant de louveteau
il saisit le contrat, le porta a ses yeux, le
lut et ajouta : « Au moins cela est bon! l&gt;
Puis, de son autre main, il enleva son bonnet
et la, un moment, il considéra les saintes et
les saints rayonnants, les porta tour a tour a
ses lcvres, el dans le grand silence et la
crainte de tous, auprcs du corps éranoui de
son beau-frere, il nomma le Pere, Je Fils et
le Benoit Esprit; apres quoi, Messire du Lude
et maitre Jean Doyat l'ayant placé en un
prie-Dieu, il ploya le genou, inclina la tete,
et, par-devant tous, il fit oraison.
ED,IIOND

PILO~.

•

•

�</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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