<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<item xmlns="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5" itemId="20253" public="1" featured="1" xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance" xsi:schemaLocation="http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5 http://omeka.org/schemas/omeka-xml/v5/omeka-xml-5-0.xsd" uri="https://hemerotecadigital.uanl.mx/items/show/20253?output=omeka-xml" accessDate="2026-05-18T12:41:04-05:00">
  <fileContainer>
    <file fileId="16622">
      <src>https://hemerotecadigital.uanl.mx/files/original/430/20253/Historia_Magazine_Illustre_Bi-mensuel_1911_Ano_2_No_29_febrero_5.pdf</src>
      <authentication>36f1fa8cfe614bd4a57eb2af103bc8c9</authentication>
      <elementSetContainer>
        <elementSet elementSetId="4">
          <name>PDF Text</name>
          <description/>
          <elementContainer>
            <element elementId="56">
              <name>Text</name>
              <description/>
              <elementTextContainer>
                <elementText elementTextId="564143">
                  <text>, - - fflSTOR_lA

LA

VIE U' AUTREFOI . -

CHA.

T E OR DE COlol PLAC-TES.

-

Tahltau de MAORICEt,l.ELDIR.

Clicht Giraudon.

LA DUCHESSE D'ORLÉANS AUX EAUX DE SPA.
FÈTE DE LA SAUVEi 'IÈRE.
Tableau de l' Êcole anglaise. fin du xvm· iècle. (;\!usée Condé, Chantilly.

�Lis~AJIUE ILLUSTitÉB. -

JULES

TALLANDIBR,

&amp;&gt;ITBUlt.

75, rue Dareau, Puis (XIV• arr').

29e fascicul

Sommaire du

(5 Févner 1911 )

DAMES D'AUTREFOIS
Jli=;:-mv ROUJO:'. .

Loc;vcr . . . .

+

Dames d'autrefois: Madame de Genlis .

.te l"l11stll111.
CO.IITE DE EGt:R

.1

Deux généraux russes . .
L'!:xo~e des Girondins . .
Memotres . . . . . . . . .
Le prince de Conti . .
. . . . . .
Le Lieutenant-Civil Dreux d'Aubray .

. ..

CiE'.'IÊR.11. DE ,\L\ksor ..
DE: CAYLUS • . . •
C'II.GA!LL\'DETA Rll'IES

"1"' 0

Paris au XVIII• siècle . . . . . . . . . .
Le mystère de Nuremberg . . . . . .
La Courtisane de la Grande-Armée . .
Amours d'autrefois : n ménage royal
Mademoiselle de Circé . . . . .
Au bal des ifs . . . . . . . . .

;\IERCll:.I! • . . •
LES

Uocm: . .

l DA 'àl:-.T-ELMI:..
p AUI. AULOT . .
ER'.'IE T DAUOE 1 .
tm• !JI, R AU ' l:.T

ILLUSTRATIONS

.
.
.
.

Madame de Genlis
Par HE RY R.OUJON, de l'Institut

PLANCHE HORS TEXTE

D'APRÈS LES TABLEAUX, DESSINS ET ESTAllPES Dl!. :

BERTHA LT,

BLANCHARD,

,\BJlAIIAll

CHAPERON, LÉON Cor.x1ET,

Bo r-,

ONR.tD,

PHILI PPE DE CHA)IP.\GNE.
DIIPLE ,i-BERTE.\UX, J\\!EDÉE

TIRÊI! EH CAMAÎ.EU :

E GbE
FA RF,

BARON GRO
JI ERSE;,;T, 1'\AGl•ELE!NE lJ OflTIIE:II EL~, LE CLERC, LEG.!US ;\\,1S ' ON,
;\I.E:-.'JAUD, ,\loR EAO I.E JEU:SE. NANTEUIL. RAFFET, Louis DE · ,1l'&gt;T-.\ 1...1m,, .. - \'.
CHELLIIOR.'i
\\'EllACll·ÛESFO TAINE • AN CllUPPE;,l _\ \ •• YIGÉE- L F- BRi.;:s._ _ _ _

LA DUCHE

E D'ORLÊA -,- A X EAUX IJE
D

PA : FÈTE

LA 'A \'ENIÈRt::

Tabh!nU ùe J'École anglaise, Jin du

X\'111'

sièdc (.\l u ec Conde. (ïiantill) /

Copyright by TallandJer 1910.

Bn vente
partout

'' LISEZ=MOI ''

Paraissant
le IO et le 25

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
SOMMAIRE du NUMÉRO 131 du 10 février I o 11
GYP. Joies conjugale : Heure tranquilles. -

II E. RY BURDEA X. l.n rob e de
IIENRI l)E REG~IER. Veneri bcnevolenti - P1f:knt LOTI. Je l'Académie française. Passage de Carmencito. - Jc1 E_" RE:\"AHD. L'horloge . -

lain e . -

: "LLY-PRl 0 11 O.\l.\rn. L"habitude. - IA RCl!L PHEVO T, de l',\cndemie frnncaise. Chonchette. NDRÊ LE.\10\'l\E . En Poitou .-GU Y DE 111 \ PAS AX I'.
i.e parapluie. - Ê~1 1Ln PO \"li.LON. Heures de campagne . - :\lA l'RIC.:E
BAil RE', de l'A~adt!mic franç:ii c. llan l'lsola B elin. - .\I HRICE 1) '\X,\ Y, Je
l'Académie françai c
n mariage. - II E;,;m 'ECO.' D. La mort du vieux chat.• l ' î Cll,\ NTEPLE RE. Ame fé minines. - H ENRI ~L\ZEL. Parade \\'attenu .-Rlc 11ARD O'MO'.'il{OY. Le vide-poches. J EAN ,\I CARD, de l'Acadcmie frnnçai~c. Cruauté déç ue . - II ENRI 1.,\ \ 'EL&gt;,\~, de l'A~ajcmie rrançai ~- Le prince
d' Aurec.

Bn vente partout : Libraires, Marchands de Journau.r , Kiosques, Gares .
P11bt : 60 Centirnea

=====

). TALLANDIER, 75, rue DaTeau, PARIS (XIV")

Le"LIS~MOI"
historique

HISTORIA

Mag~zineillustré
hi-mensuel

pa.rai1111ant le ô et le 20 de chaque mois

HISTORIA
offre
gracieusement aux abonnés de sa deuxième année
(ter Décembre 1910 - fin Novembre 1911), une surprime
exceptionnelle absolument gratuite et qui constituera
pour eux et pour les leurs un souvenir artistique. C 'est
UN Jlfr:R_VE1LLEUX

C.llDE.llU----.1
deux poses photographiques différentes (mais de la même personne)
dans ies ateliers d'une des plus
grandes maisons de Paris, spécialiste
du portrait :

offre à tous ses abonnés un choil&lt; de Primes e1&lt;ceplionnel
Watteau : L'Embarquement pour Cythère.
Deux gravures : Le Billet doux. - Le Couché de la
Mariée.
n stylographe (corps ébonite).
La physique en famille.
Magnifique ouvrage: Madame de Pompadour (préface de Marcelle Tinayre).
, - - - - - - - CONDITIONS d.' ABONNEMENT - - - - - ~
!'An é
plus l'affranchissement postal des 14 fascicules
P·

m pour

n

e:

20fr·

Paris. . . . . . . . . . . . . . 2 fr .
Province et Colonies. . . . . . 4 fr .
Étranger. . . . . . . . . . . . B fr.

suivant le lieu de résidence.
Soit pour Paris. . . . . . . . . . 22 rr.
Province et Colonies . . 24 fr .
Étranger. . . . . . . . 28 fr.

G. SŒTAERT
Ces

DEUX PHOTOGR._APHlES
de grand format carte-album, tirées
sur papier mat inaltérable, collées
sur grand carton Whatman avec
fonds chine et montées sur cuvelage,
sont deux épreuves de grand luxe
dont la présentation artistique et la
valeur sont incomparables.

BULLETIN D'ABONNEMENT

T ~UTES les person~es c~?tractant un abonnement

A remplir, détacher et envoyer a.tfrancbi â l'éditeur d'lilSTORIA
JULES TALLANDIER, 75, rue Dareau, PARIS, J:rv' .
Veuillez m'abonner pour un an à partir Nom _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
Prénoms _ _ _ _ _ _ _ _ __
du _ _ __ _ _ _ _ _ _ __

a HISTORIA Jusqua la fin de sa deuxième
année (20 Novembre 1911), bénéficieront de cette
Surprime. Aussitôt réception de leur mandat d'abonnement nous leur adresserons un Bon de photographie
qu'ils pourront utiliser pendant toute l'année 1911 en se
faisant photographier à la Maison SŒTAERT.

Rut _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
à lllSTOIUA (User-Moi htstori4ue).

A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

Je choisis comme pnme _ _ _ _ _ Dipartnnen/ _ __ _ _ _ _ __
Ci-joiat _ _ pour l'en vol de cette prime Bureau &lt;1' Posk _ _ _ __

~--------

SIGNATURE

Sous ce pli mandat postal de :
22 fr. P/JUS. - 24 fr. PROVINCE. - 28 fr.

ETRANGER. Rayer lu chiffres inutilts.
Afin d'éviter des erreurs, priêre d'écrire trés lisiblement toutes les indications.

Ajouter O fr.

La Jeune. e du ,·oi Loui -Philippe a
trouvé c1) M. Anatole Gruyer un nouvel hi torien dont la méthode est • ùre et charmante.
Le recrretlé con rvateur du mu.l1e Condé a
publié toutes le peinture el toute les miniature de Cbantill · relatives au roi-citoyen
el à sa famille. C'est une orle d'album p cbolo11ique, accompagné de commentaire à
la fois crupult!UX et all endri . L'analy.e de
ce tr,. ·or icono!!raph1quc
e igerait une longue étude.
A11 demeurant. 1. Gru ·er
a lai é bien peu d cho e
à dire, après loul ce qu'il
dit exceUemmenl. Il connaissait intimement tout Je
per onncl princier dont il
'e t fait l'annali te affectueux. li avait toutefoi .es
prédil ction., qu'il e plaiait à avouer; il préférait
ne point insi ter ur les
'véril' . on croyon bien
qu'il réservait le meilleur
de sa sympalhi à l'un des
meilleure et de plus douces femmes qui aie.nt pratiqué la vertu dan la grandeur. Loui -Philippe eut
pour mcre une exqui e
créature de ouffrance cl de
bonté.
Qu'il e t douloureux, ce
portrait de Chantilly, non
montrant la duch se d'Orléans, en i 7 6, dans a
!!l'âœ dolente el rési!mée!
La baronne d"Oberkircb,
bon juge des cho·e du
cœur, dit dan ~e Mémoi,·es : « ladame la duchesse
portait partout une mélancolie dont rien ne pouvait
la guérir. Elle ouriaitquelquefoi et !:'Ile ne riait jamai . Elle cherchait à e di Lraireet n'y rén .i8 aitpa . »
Cette araode dame était ce
qu'onappelleau village &lt;rnne
maumariée )). ~on mari, 1
futur E11alité, an être tout àfait nnméchanl
bomme, commellail. par veulerie, toutes les
gro se rl pelit • infamie . Femme ans
époux. mère , an enfaots la fille du bon

60 pour l'envoi des__gravures, 0 fr . 25 pour le stylographe et pour
les livres O Ir. 26 (Paris) et O lr. 86 (Départements).

Slf1{P'R_1.ME MER._VElLLEUSE

IV. -

HlSTOIW -

ra c. ·ig.

duc de Penthièvre ful la mari re du maria 11e · a mélancoliqueef6gie la miniature où triomd'Etat. « Elle apparaît, dit )1. Gruyer, dans phe la fringan(c Mme d • Genli . Ah! la vérice portrait du musée ondé, comme l'ange dique ima"'e d~ rouée! ous un giganlc.que
de la douleur el de la ré ignalion. a tête, chapeau, qui semble d'aujourd'hui, la papresque de face, et comme accablée de tris- tronne des ioLriganle non montre wn
tes·e, e penche douloureusement ur l'épaule effronté mu eau de oubrette arri,,ée. La
gauche. Le beaux yeux, grand ouvert , ne doches e d'Orléans dut e Jais er tout prenemblenl plus avoir de vie que pour pleurer; dre par ce petit mon lre charmant et charet la bouche, en parfait accord avec le ·eux, meur. Pa e encore pour le mari, qui n'élait
pas de ceux &lt;lonl la perte
estirréparable. lais la ~ournoise institutrice sul se
sub tiluer à la mère. ainteBeuve, qui n'a pas o é dire
de Mme de Genli loul ce
qu'il en pen.aiL, s'est amué à vanter on génie pédagogique. Elle pos.édait, at-il dil, « l'ouliluniv r l ».
ll y avait qm•lque Cau ses
clef dans cet outillage; la
gouvernante des enfaol
d"Orléans crocheta leur
cœur . i le jeunes prin~s
n'avaient pas été fil· ùe bonne mère, la ru ée cabotine
Je vertu eût fait d'eux d"accompli imulaleur . Elle
les dominait, Loui -Philippe, drj4 grand, \·énérait
candidement la maitre. e
de on pèrt! : « .l'ai diné
hier à Bellecha · e, écrivaitil dan on Journal ·anvier, 1791). Le soir, aprè
le ouper, je ui rentré
ébez mon amie : j' , suis
resté jusqu'à minuit et
quelque minutes· j'ai été
le premier 11ui ait eu le bonheur de lui ouhailt'r la
bonne année. On ne peut
pas me rendre plu btJureu . En vérité je ne ais
pas ce que je de,iendrai
4uand je ne erai plu
avec elle. »
)lADAME DE GE. LI •
li devint quand même ua
/YQprés un lab~au du !,fuste de l'usailles.
brillant colonel de draaons.
Il de,·int au ·ijacobin, maL
exprime le même enlimenl dooloureu1, la gré sa mère, pour plaire à la plu. pré\'oyante
même la situde de vivre. »
des in lilutriœs. Elle lui a,•ait en eigné le
Une voleu e d'amour 'était in Lallée an ton pleurard l dadai de a 'pêdaoo!!ie niaifoyer de la paune duchesse. Rapprochoo de
ement menteuse. Voici ;un document (tout

�111STO'R,.1.ll

' ----------'--------------------------

à fait inédit) que nou exlrayon d'un do,sier
d'archh·e , qui va êlre publié prochainement.
Le j une duc de Chartres e l à la veille de . e

écarte jamai . . Je ne vous cacherai pa non
plu que je n'ai pa pu réussir à me con erver pur an combats, . an ouITrances: ma
ault: même en est quel4uefoi altérée, mai
n'imporle ! je oull'rirai paliemmenl Loule le
pein que Dieu m'en\'erra ju qu'à ce qu'il
me oit permi d'être heureux lé 0 itimement,
el quelque grande· que oient le tentation
qui m"entourent, maman peul être ûre que
j'en triompherai, car j'aimerai'&lt; mieux mourir que de manqUt•r de mœur et à c• que je
doi. à la reli 0 ion. ,Je 1·ous ai ouvert mon
cœur el je ne vous ai rien cacM. J'espère
que ma chère m:iman gardera toul ceci ponr
elle. Cependaut, i mon grand-père avait
queli1uc. doult·s nr la pureté de fil'. mœur ·,
je ·erai · trop ràché qu'il 1 con ervàt, pour
ne pa prier maman de vouloir bien le. disip •r. Je vou demande pardon dé lou •·c
détail ; jt: n·~ ui entré que parce que j'ai
cru que vou eriez bien ai$e de les connaitre. ,,
F&gt; t-ce à dire que 0011 · refu ion. notre
approbation aux. enlimenls parfaitement
louai iles qui 11nt 1· primés dau · celle lettre? Nou no la l'Îtons que pour montrer à
11ucl lour. d'adre c pf:daoo,rique 'entE&gt;ndait
celle bonnr pièc(, de Mme de Genli. . Cne
c·aricature :.e permit de la reprérnnter armée
d'une férule et d'un l,àton de ucre d'orge.
Ces deux engin manié tour à tour lui permirent de réali.er ce produit ine 1léré: une
ùme de prince jacobin dan le corp d'un
colonel immaculé l

li . E l-ce une rai. on, parce qu'ellP a (( roulé 1&gt;
.on . ièrle, pour que la po liSrité demeure sa
dupe? Ah! par exemple, elle a triomphalement joué . e contemporain , PPtion compri , et ce qui de1·ail être plu diflk~le,. "apoléon par-de,su le marché. L'empereur, qui
n'aimait pa. les pédantes, accorda a confiance à cellr-là. On dit, ile. Lnai, ,,ue c'était
une confianc, de fonds ecr t · el que Napoléon l'apprrcia surtout pour ses qualité· rle
fine mouche. La prêlre e de la pédagogie
aurait joué un rôle dan la troupe policière;
l'emploi lui convenait à ravir.
Quant nus bo11nes àmP , elle en voudront
toujours à ~(me de Geoli du lon1r ruart1rc
qu'elle inOi:;c&gt;a 1t l'exquise et douce duche.. e
d'Orlcans. Feuilleton encore le charmant recueil d'imao-c , i éloquemment commenté
par M. Anatole Gru ·cr : la Je1111e.-..~c tlu 1·0
Loni -Philippe. Voici la r •produttion d'un
tahlPau du musée Cnndé, la Fêle de La ,'au1•1:niel'e. Il n'e_ l ri&lt;'u de plus complètement
genli dan · 1 fa te de la cnli cric·. L'œuvre déliordi&gt; de seolimentalité Loui:- cizc. i
Jean-Jac4ues avait as.ez ,·écu pour connaître
celle peinture, il eùl exigé d'Émile el de o-

.\'IT01NE-PIIILIPPE u'ORLÉ.\NS,

DUC DE MONTPEN IER (1~;:'-tllo'.'),

Eeo·m FIL

DE Lou, -Puu.tl'PE·JOSF:PII o'01tÜ.\S!'.
Gravure de MA Olil,
d'après le I.JNeau a".b1t.1,te F,WJ&gt;E.

ren&lt;lre 11 l'armée. Et voici commenl Mmr de
Genli · élail arriv~e à faire parler un dragon
de dix-huit ans :
« JI! n'ai pa pu répondre hi r _ur-lechamp à la lettre de ma ·hère maman dont
j'ai éLé vi,emenl touché. Je parlai~ dao ce
moment pour le Raincy a,ec mon p\re .... Cc
dont je M ·irai parler à ma chère maman ne
conc rne que moi, et je pui , par con. é4uenl,
le confier à la poste. Ce qui fai ait que j'éprouvais de l'embarra à en parler, c'e:,l 11ue
c'e l une de ce cbo e ur le.quelle" on ne
peul pa- 'e pliquer nellement et clairement,
mai puisc1ue maman m'a permi de tout lui
dire, Je vai · le faire. D pui · lon°Lemp je
dé irai vou entretenir de mes mœur::-. Je
.ouhaitais vivement que ,ou connai · iez entirremeol ma conduite. Elles ont, j'o e le
dire, au si pure' .ou tou le rapport 4u'il
est po~sible qu'elles le soient· elle oal intacte . Ma chère maman a peut-ètre cru que
j'avais employé dt! moyen malheureu ·ement
trop répandu · ; elle peut ètre sûre que rien
n·e ·L plu faux. 11 w'a d'ailleur · in piré
trop de prmcipe- de religion, il ont trop
bieu gravé dao· mon cœur rour que je m'en

lin aimahle rom.pondant m'a reproché
d'avoir parlé de )lme de Gcnli an e.pril
de charité. &lt;( Ce n'était pa., dit-il, la pr&lt;'mière Yeoue. » ~on ccrte . J" accorder:ii
même bien volontier qu'au point de me
lilléraire nou négli,.eoas inju tement celle
damP. Elle ubit le ·orl ordinaire de pol ·rtraphru, le quel dL•mlPOdent à la po térité
trop de ses loi irs. li n'e t rien de plu dan0ereux que d"arnir écrit cent \'Olume . ~•empêche qu'en cherchant ùien, l'on trouverait
dan le fatra. de Jme de Genli , plu. d'une
page dign d'ètre relue. Certain· de ~e
Conte· de la veillee ne mam1ucnt point
d'émotion ; .e: Mlmoires ont une orâce
nimeu.e. (C c·t'~t loujour · liien, )) di~ail
ainte-Beure. Mais il ajoutait : « Cc n't' t
jamai mieu1. » Coucédon. que ce n'était
jamais mal. Ceci dit, je rl· le quaud mèmc
en désaccord avec mon corre pondaut. J~ l'ai
contri lé en traitant Mme de lienlis de a cabotine ». Je retire le mot 11ui n'esl pa dans
la lan°oe du temp •. lJi oo « comédienne »
tout .implemeol.
'"1I y eut au monde une créature de faux
i:emblaul, une à.Inc f,trdée, ce fut téphanieFélicité. Toul e.t mco~oo..,.e chez celte ensorceleuse. De qui donc Barbe · d'Aurevilly écrivit-il un jour: a Qu'on ne me parle jamais
de celle coquioette ! » Celle exclarualion vou
vient aux l~vre toute le foi que rentre en
scène le per onnage maquill: de Mme de Gen-

,e-

-

194

-

Lo 1s-CuARI.E

o'OnLt tN ,

COMTE DE 8E.U:JOLAJS ( 1 ~'i()-lllo8), TR0I IÎ:.llE fil,.

DE Lorns-PmLIPPE-jOSEl'U o'01ntAN .
&lt;.rravure .ie ~h. o,i,
d'aprés le laN(.lU à',\Mü,ü FirRE.

MA.DA.ME DE GENL1S -

pompe dom •~tique. 1,a dnche ~e d'Orléans, 0 ie, Paméla, la divine Paméla qui li avait 0 ani~atrice de celle cérémonie de famille e t,
loujour lan!!ui:sant,·. était allée au eaux de courir comme Atalante ll. L'eflel produit, les or l'oublion point, la mailres.e en fonction
pa. La source de la ,'au"enière, doot la r - enfant de la duche e abandonnèrent la pose du papa. Ouvrons un 1'olume de notre ami
Lenotre; nou y trou.on ,iae letnommée quasi-miraculeuse re1re de la duchel se d'Orléans qui
moolail à Pline, lui rendit la
va commenter lamentablement
.anlé. ~lme de Geuli · excellail
la cérémonie de la auwnière:
dan le tal,leaux \·ivants. Toute
(( )Ion cher ami, écrit-elle à .on
fillelle, elle a,·ail .1 jolimenl fimari, vou a,ez déjà fait bf,, ugun: l"Amour qu'on n'a1ait pu .e
ré ·oudre à I ui enlPwr e, poi:coup pour mon bonheur C'n m':'lccordanl me enfant un certain
tique oripl'a11x; elle a,·ait connomLre de foi par semaine ....
tinué 1t porter, dan la vie &lt;1uoLidit'noe, ·on arr, ~on carquois
.le ne ,eux plu revenir sur le
t'l une paire d'aile· couleur bleu
pas é, ain i que je YOU l'ai déjà
d'awr. Elle cnlt'1ait 't-ulemenl
dit. L•s tort que je reproche i1
·e,, aileron le dimanche, pour
)lme de Genlis exi teal et ne peualler ,i la mr~sc. Aux proce:,.sion:,,
venl être délruil , ni par 011
!'Ero païen . l' mélamorplw,.iit
Journal, ni par toul ce 'lu'elll'
enannelot dt• mi.~el. llepui lors,
pourra Yous dire : c'e·t moi 'JIIÏ
!~phanie-Félicité l'écul perpéai vu el entendu tout ce q11i
tuellcmi,nt ('D ce doul,le co tume
111'a drplu. ,,
de ma c.arade.
E111r'uu1ro1is l'llCOrP certain
,\ la au wuièr&lt;', elle or anisa
dossil'r 1k document · inédi L.
tout un petit carnaval larmo·rnnl.
, 'ou y lison une lt•llre, non
or . on ordre, on éleYa, ,;r un
datée, où la mèrr, sevrée de t •nlerlrc de gazon, un autel à la
dre e filiale, exhale moins disRcconnai,.an(·e. en marbre blanc.
crètement sa plainte. Fut-elle
LP. quatre e11fanL. d'OrlPan , .c
em·oyéc, celle lettre? 'ous l'i&lt;rnoélèle,. lraraillèrenl, 1w11dant troi
ron . En tout ca , elle fut des.tiemaine., à l'édification dl' ce
née on ne sait auquel de ces quamonuruent. Au jour dit, Loulrs
tre enfant qui, autour de l'a 11le· jolie pnsonue: :;en ihle de
tel de ln J{ecormais,anre, faipa furt&gt;Ol priée de :,e rPndre à
aienl i élécramment les ge te:
la fontaine, a "èlue de blanc,
de l'amour filial ·
arec Je plumes hlanrhe·, des
u li n'i a pa· de r 1pon e i1
hou,1uel , dl' écharpe de fleur.
faire à voire lcllre, mon enfant.
de bruyère et Je ruban · violcl l&gt;.
Au si ai-Je lai,sé partir ,·otrecourLOCI E·:'IL\RIE·ADÉLAÏl&gt;E DE BOCRBOS, DCCJIESSE D'ÜRLÈAd.
Taodi que la muSÎtJUe du \'au ricr .an lui en donner une. Que
D'après le IJ.t!l,:,.u Je Mme \ '1Gü:- LE BRtN.
Hall rempli ait le' l,oi d'harvous dirai-jP. d'ailleur ? Que je
monie, la duche . e d'Orléan
uis malbeurl•u~e, \'OU le saparut. lendremenl soutenue par
1ez; que je ui très ,ourfraotc,
~!me de Genlis. e: quatre enfant , Char- et vinrent se ré1ugier dan, le sein malernel. l'Ou ne l'ignorez pa": roaî You· '"ou y
tre , ~lontpen ier, Beaujolai · , Adélaïde, ~lme de Gcnli e rappelait a,,ec allendrL e- ête montré bien indifférents, c.ir mes enétaient groupé autour de l'autel, .elon touh:s ment, trente-huit an aprè , cet ~pi·ode de fants sont le euL qui n'ont pa .eulemenl
e, lois de la compo ·ilion. Le roi Loui -Phi- ,on roman 'COlaire. C'éLaiL le lemp où, plu
envoyé prendre de me noul'elle . Le perlippe, coiffë en catozan, a\'t•t· un soupçon de que eptua~énaire, elle po ail pour la ve;.tale
onne que je connai .ai le moin ru ont
poudre, culolle chamois, h:il,it Lieu et bas du pol-au-fl'u; le· ,i~iteur qui Vl'naient lui doon~ celle marque d'iatfrèl. Celle dillërence
blanc , était armé d'un st let et semblail rendn· hommage la lrouYaicot épluchant de
m'a été au cœur. Je vou ai mandé à tou ·
gra,er lui-mème &lt;'elle in ·cription : « Lt•
poireaux et r.cumant le l.iouilloo . Elle enle"ait qne j' étai~ dan un étal affreux. P:t. un de
eaux de la ... mvt•nièrt! t1\·anl 1étahli la an1{•
on tablier de cui:.ine, et la mu~ apparai. - vou ne m'a témoi 0né la moindre ~en. il,ilité
de ~fme la ducbes~e d'Orltlans, e enfants ~ail oudain :ou la ménaghe. Après tant ~ cet écrard. Tom; t·os sentiments, toutes 1·0.~
out voulu embellir le emiron~ de celle fon- d'aooJe el tant de fortune di\"enc , elle pe11 ees avaient w, autre objet que 111ni.
taine. lis onl eu1-mêmes tracé le route ·, plt!urnicbail ncore au . ou,·enir d • la fèle de Ah I mes enfants, que j'ai Le.oio de me flatenl •vé les pi rn•s, planté le lieur· et les ar- la ~nu1l'nière. El elle écri,ail : « Toul ce qui ter que le heoreu x germe r1ue \"OU ariez
bust~·, el il· out d,:friché ce boi · aYt•c plus ét.iil là fondait en larme . Ce qui prouve que annoncés dan · Yotrc première cafance ne ont
d'ardeur et d'a,siduité que les ouvrin riui le. émotion. les plu. vive ont ouvcnt pro- qu'éloutfés el qu'un jour l'amour et le devoir
tra,aillèrenl ou· leur ordreli. &gt;&gt; Telle e·t &lt;luite~ par le 1.:ho. le plu· impie . »
vou. porteront a rendr • à la meilleure des mère ·
l'é,,lo!!lle qu'a reproduite le peintre du mu é
\'oil11 re qn'on 1oil dan " le tableau, d'ail- ce qu"elle aurait droit d·aue11dre de ,·ou ! 1&gt;
Coud,•. Auprè de dî ciple princier de la leur délicieux, de Chanlill . Ce qui ne e
Ce pelit èlre , enveloppé de men on~I',
perle des in,titutric&lt;' ·, on ,oit encore ll•s îOÎl pa , c· • t le d sou cruel. affreux. , ai.: adoraient leur paul're maman lointaine. Jla.is
jeun amie de ~Jmc de Genli , IJcnrielle de 0nanl, de celte impudente comédie. Et le autour de ce quatre rœur. pri onoier veilercey, et ce d1ef-d'œuvre ,h·anl de pédago- mot de cabotinage s'écrit de lui-même. L'or- lait implacablement la Cabotine.
0

HENRY

de

phie qu'il vin eat la baigner de leur pleurs.
Mme de Genli a longuement raconté dans
e .l/émofres comment elle organisa cette

ROUJON,
l7tutil■ t.

�,

,

Deux generaux russes

Je ,i à l\i'&gt;fT1 heam·oup de généraux que
j'a1 ais peu t'onnus à P{,tcr:,hourg, parre qu'ils
étaient habituellement tmployé~ ou rl:,iJaicnt
dans leur~ terres, loin de la cour. Deux .urtout me fr.ippèrmt, l'un par la ,iol1•ncc• de
son caractèr,,, l'autre par des hiLarrerie., el
par une originalité 11u 'il alfrctail, et dont il se
plai,ail à ma ·quer de~ talents cl un Sltnie
qui offu,11uaicn1 s1•s rh·aux.
Le pl'l'OJicr, le :.:éntlral l\ame11,ki, était un
homme 1·if, dur, pétulant el emporté. l"n
Français, tout cllra1é de sa colère et redoutant l'ellel de se oi'enacc , ,int cherclwr un
asile dan, ma maison; il me dit que, a étant
« entré au ~c·riice du général lfomensl.i, tant
« 11u'il a,ait été a,ec lui à P{Ler,IJOurg il
« n'arnit eu qu'à se louer de la maoii·re dont
• il se \O)ilit traité; mab 'lue bientôt, le
a génc:ral l'aJant emmené dans une de ses
a terre~, la scène changea totalement. Loin
• de la capitale, le Ru~.e moderne di,parait,
• le Mo,covite e montre tout entier; il traite
« .es gens comme des escla,es, Je~ gronde
« )'ans œ~~e. ne leur pa)c point de gag~.
e cl les aœ.1blc de coups pour la moindre
a faute, ou même ourenl ~ans ~ujet •·
Excédr d'un joug i.i L)rannique, le l&lt;'raoçai~
. e sau,a el ,int à KioO, où le:, émis.aires du
général le poursuil'aienl. L'un d'eux, plus
humain, le fit a,·ertir que son maitre avail
juré, ,il pou,·ait le reprendre, de lui faire
suLir un t'l1:\timent exemplaire.
Indigné de celle conduite, j'allai lrou1er
. QU pers,':tuleur pour le prél'enir que je ne
souffrirais pas 11u'un Français rot ainsi oµprimé. La )'cène fut vive; Kamen,1..i me dit
« qu'il lrou\ait fort étrangti que je me mêa las~c de se, affaires domestique:,, et 11ue je
« pri~-e la dércn e d'un mauvais ,ujet, qu'il
• ,aurait bil·n chàlitr maigri moi.
• - Eh bien! g,foéral, lui db-je, j'ai
« deux IÎlr,•s pour ·protégrr 1otrc ,ictime :
« je suis ministre et Fran\·a1s. S1 vous ne me
a pro111cttez pa~ formellem, ni de ce:,,er
« toute poursuite contre un homme libre par
o Je, loi~ de mon pays, et que rien ne rou~
« autori,e à traiter en cscla,e, comnll' mia ni~tre je ,·ais sur-le-champ chei l'impéraG tricc pour rue plaindre de ,otre conJuite,
u el ensuite, comme militaire franç,,is, je
11 vou JemaoJ~rai raison di:, in~ultes faite~
o à l'un d1• mes compalrioks, insultes 11ue
o dè~ œ rnom,·nl je regarderai comm,, pero ~onnclle,, pui~~ue je l'ai pri · sou, ma prou tel:liun. D
1. Au court d'un vo)a;:e i lla1cr,; l'empire n1sse,
en t;sl , où le COUII~ de Skur füi-.,11 .,utsc de la ,u.ile

,le Cathtrinc

li.

llnr :iflair• parti,·uli,'-r, n aur.iit point ellraié
le général, mais la crainh' du courroux de
l'impératri&lt;:1 lï1111mid,1; il me fit la promP se que j'exigeai,, el 0011, oou, éparamrs.
lonblt mp, aprè,, le o,,,m1.. ir .'rai rue
donna d'inconvennntcs preuves de son s01neoir rt d,• son res~rntimenl. Dans la première
guerre d1·s Fran\ ais contre 1, · Ru,se,. guerre
que termina glorieusement la part de Tilsilt,
mon fil , le ,.;ioéril Philipp,• d,, St\;ur, aprt:s
une chnr~e hrillanle, apnl poursuivi avec
trop d'ardt'Ur 1'1·nnemi qui !-c rl'lirait, fut
entouré, ble,!-t: el pris; on l'amc·na de\ant Je
général Kamenski.
Celui-ci, après lui noir d,·maudé on nom,
voulut qu'il lui donn,H quelques notions ~ur
la po~ition et le force~ dl larml'e franç;ii11e.
D'apr~ . on refus il li&gt; traita nec l 1 rigueur
la plus indécente; malgré ses bles~ures, il
voulut li&gt; contraindre à faire dlns la nci;e,
où l'on s'enfonçail jusqu':iux genoux, prè.,
de vingt lieues à pwd, sans lui donna le loi. ir d'être ,oigoi! ni p:in-.é. lhis ses propre~
officiers, mdignés de cette dureté, donnèrenl
à mon fils un kibitki, el peu de jours aprt!.lil arriva au quartier du général Apraxin, 11ui
le dédommagea, par son urbanité, par sa
courtoi,ie, dt mau,·ai, tr:iitemcnts que lui
avait fait tlprouvcr le vindiCJ1 tif Mosco,ite.
On m'a conté dt•pui que cc mèrue Kamenski, dont l'à~e nt• calmait point b ,iolt•nce~, en péril ,ietime, et qu'un de ses
pa1,~ns, dans un acci: dl dé,•·~poir, lui fendit la tête d'un coup de hache.
Le général St&gt;uwaroff' Hait bien autrement
digne d'exciter la curio,ité; p.u son bouiUant
courage, par son habileté, par la confiance
11u'il io,pirail aux ,oldab, il avait trou\'é !,·
moyen, dans une monarchie absolue, où tout
se donnait à la fa1·cur, de s nancer rapidement. quoiqu'il fùt ,ans fortune, ,:10s appoi,
et né au sein d'une famille qui n'était pas en
crédit.
li avait t•mporlé chaque grade à la pointe
de l'épée; toute les fois &lt;Ju'il ) avait qaelque ·
périls à courir, quel11ue orJr1• dirticile à exécuter, quelque~ succès audacieux à tenter,
le nom de , ouw.,roff était le premi•r 11ui nol
à la pensée de ses chds.
Mais comme, dès le:. premiers jour de a
clorieuse ~rrii're, il s'était ,u l'objd de la
jalousie active de plusit•urs court isans et
rarnris qui aur ,1, ·nl t:lt a. sez pui"1nts pour
s'oppo,er à son nvanct•ment, il forma l'é1range
dcs,ein de counir son mérite tran:.ecndanl
dt~ formes liilarres de h folie.
Rien n'était plus lumineux que ses plans,

+
.... 196 ..

plu profond que ses conception~, plus rapide
que son action: mais, dans la ,ie ordinaire el
en public, sa contenance, ses gestes. ses
par'lles portaient une telJe empr••inll• d'ori~inal1té, l'i mème on pt•ut dirr d't&gt;xtravagance,
qu, 1,·~ amb1L1eux ces. aient de le craindre, le
re;.:ardaicnt comm,• un inslrum1·nt utile pour
agir, pour frapper, mais incapahle de lt•ur
nuire et de 1, ur di$puler la JOuiss:,nœ de$
honneurs, du crédit el du pouvoir.
Je rn, . ourhfü ']Ue, lui a1ant demandé une
fois s'il était nai 11u'à l'armée il nt&gt; dormait
presque Jamai:;, domptaut la nature, mème
san, ol,:e. ,ilé, couchant louJour, sur la
paille, et ne quittant jamai~ ni ~es hottes ni
s,· arm,·s. • Oui, me dit-il,je bai~ la paresse,
« et, dans fil crainte de m'endormir, j'ai tou« jour~ dans ma tente un coq très e\aCL à
• me rt:\,:iller fréc1u, mm, nt; lom1ue par&lt;• fois je veux céder à la mollesse et me re8 po er commod~ment, j'ôte un de me~
c éperons. •
Lorsqu'il fut nommé maréchal de l'empire,
il ,·oulut faire lui-m1~me sa réœption en prt!S&lt;.'Dce de ses soldats, de la manière la plus
h1zarre. A)anl fait placer dans une église, de:,
deux côtés de la nef et en colonne., autant de
chaises qu'il existait d'officiers généraux plus
aoriens que lw, il entre en wste dans le
temple, franchit en aautant chaque chaise,
comme les écoliers lorsqu'ils sautent l'un
pa,r-dcs. us l'aulrc, et, aprè&gt; a1oir ainsi lestement rappelé comment il avait dépassé tous
. •·s maux, il se re,êt du grand uniforme de
maréchal, se couvre des nombreuses décorai.Jons qu'on lui avait prodiguées, et invite
ensuite gravement ll'S prètr,·s à terminer
celle cérémonie par un Te Deum.
Le premierJour qu ·il rencontr:i \J Alexandre
de Lametb, dont le défaut ne rut jamais
d'aYoir un caractère trop 11,rtible, lt11r entretien me parut ,~-el ori,.inal pour ètre ici
rapporté.
• He quel pa)s êtc -rous? lui dit hru~que« meut le général. - Français. - Quel état?
c - \hlitairc. - Quel grade? - Colonel. a \'otre nom? - Alexandre de Lameth. « C'est bon. ,,
lJ. de hmeth, un p,·u pi,1ué de ce hrC'f
iuterrogaloire, l'interpellant à son tour et le
regardant fixement, lui dit: « De &lt;Juel pal~
Ci ètes-vou ?- Rus~P appar,·mm,·nt.
(.!u,-1
« état? - Militaire. - Quel grade?
Ge'.·« néral.- Qu,lnom? - Sùu\\'aroff. -C'e,t
a boa. » \lors Lous deux se prirent à rire,
et depuis furent trè~ bien ensemble.
COMTE

ue SEGUH ..

1111

1111lllt1

Ill

•

1

SoUPERS f'RATER:-IELS DA~S LE' ~f:cTIO'iS V&amp; PARI•, 11, 1,,

r3 li.li

liQ~. -

r,, IJl'UYt .Je

BF.RTUAOLT, ,:t'JpYb SwfDACu-Duroi1T.UN[~.

L'Exode des Girondins
\'I

J'a,ais, dan- mon retranchement as~ez
larg1•, un siègP pour m'asseoir, un paillasson
sou, mes pied . un petit briquet pbo,pburi11uc dont j'allumais une lJOugie, les journaux du jour, et, par un contraste a~sez
frappant. les l,'é.or9i11ues de \Ïr!!ile, les Jardi11s de Delille. les ltlyl/es de Gèsner; j'a,ais
encore de l'encre, du papier, de plumes, el
i1 tout ha,ard qucl,1ues prori~ions. Une c:-pèce
d,• soupape mu rendait l'air, quand j'en sentais le besoin. Comliien de lwr$ /(l loi, pour
avoir ma cache, eussent pris l'engagement
de n'en jamais ,ortir; je n'en sortais que
•1uand ma femme accourait me doonPr ellemême le signal convenu; el nou~ nous emLrassions alor:. comme après une lon3ue air
).ence.

~ous avions des Yo1sms à coté de nous
cl de.,~ous. Les plancher:., le.-, murs étaient
minces; pour les assourdir, nous avions couverl reux-ci d'une tapisserie épaisse; ceux-là
cl'un fort tapi·; el, afin que je pus_e rue
mou,oir, me promener, courir mème sans
ètre entendu, Lodoï~ka. toujours inYentire et
toujours adroite, m'u·ait fait de lions chaussons de grosse laine, avec une forte . emellc
de crin; c'étaient là me souliers. \Jille autres
préc-,utions su baltcrnes avaient été prises, el
n'étaient jamai D~"ligées.
liais celle etœllentc cache et toutes ces
précautions tutélairt!S ne pouvaienl rien contre une 1isite de l'orJre du comité de sûreté
générale ou de la muniripalité. Celles-ci ~e
faisaient, à domicile donné, contre telles personnes suspectl·S qu'on ioulait arrêter. ,\ supposer que rien ne pût jamais indiquer aux
.. 197

...

bourreaux qù'en dépit de toutes leurs fureurs
une proie ardemment con,oilée é!.'lit là, qui
1frait rncore, toujour~ parai ~3il-il œrlain •1uc
ma femme dc1·ait être bientôl reconnue et
~rait plu~ tôt cnrore su.pectie. Tôt ou tarJ le
municipal Iléhert, ou le conventionnel Amar,
lou~ deux ses ennemi~ per~onnC'b cl ~es rnnemis jurés, lui enrerraient leur a~ru~in~.
Heureusement ceux-ci, comme tous les hrigand,, craignaient la lumi~re, et ne fai~aient
jamais leurs expéditions que dans les ténèbres. Quand on riendrail frapprr dwz nous,
au milieu de la nuit, 11u'nions-nous ré.,,ofu
de faire 1 Nous jeter tous deux dans mon
retranchrment, c'eût ét, notrt perte. Quel1fl1e
hien que mus puissiez vou~ trotner caché~.
\·ous ne l'êtes réellement plus dans un ptlit
logement ou des in11ui~iteur~ arrirent, Lien
i:ùrs que vous vous y tenez 11uel,1ue pari. Un

�1f1STOR._1A -------------------------------,------------J

•

simple feu de paille mouillée vous enfume
dans votre asile, et la nalure, qui machinalement résiste a l'asphyxie, VOUS livre a la
guillotine. Le bruil de vos convulsions vous
Lrahil, vous tombez vivanl aux mains de Yos
bourreaux.
- :Non, non, m'avait Jit Lodoi'ska, roa
digne compagne. Si l'on frappe au milieu de
la nuit, nous nous garderons bien d'aller
ouvrir. Nous nous garderons bien surtout de
dispu ter un inslanl a la morl. Qu'ils enfoncenl la premiere porte! il en reste encore
deux, pleines, épaisses, garnies chacune de
sa serrure et de ses verroux. 'fes pistolels el
l'espingole sonl sous l'oreiller, non pour les
assassins. Pourquoi lremper nos mains daos
un sang aussi vil! descendons sans tache au
lumbeau. Du moins nous aurons tout le temps
de nous frapper; et surtoul, je t'en conjure,
ne commence pas. Laisse-moi, d'une seconde,
seulemenl d'une seconde, mourir avant mon
époux.
Que de fois nous nous endormimes, a peu
pres surs que presque aussitot nous allioos
rounir nos yeux, pour les refermer a jamais !
Que de fois, lorsqu'un locataire retardé venait, apres minuit, frapper a grands coups
de marleau, réveillés en sursaut par le bruit,
puis entendant la porte cochere crier sur ses
gonds, que de fois il nous arriva de nous
embrasser et de saisir nos armes!
Mais quelle joie_, lorsque le soleil revenu
nous apportáit la douce certilude qu'un jour
nous reslait encore; que nous avions, de bon
compte, au moins seize heures a passer ensemble! Que de temps gagné pour l'amour !
Elle se levai t, roa Lodo'iska; elle se levai l
toujours plus charmante. Toujours aussi plus
altentive a ma surelé, plus occupée de mes
besoins; ses soins pour moi recommencaient
avec l'aurore. Une fille, sure et íidele, bélas
plus íidele que tous nos amis! venait l'aider
au petit tracas du ménage, en moins d'une
heure achevé. La boone servante allait nous
acheter quelques provisions; ma femme aussi
devait en chercber, car daos ces temps de
disetle, une seule personne ne pouvait obtenir, ml!me a prix d'assignats, double portian.
Elle sortait done, mon amante! hélas oui,
nous nous quittions pour quelques instants,
pour des siecles ! elle sortait, laissant enfermé, sous la double garde de ses trois clefs
et de mon retranchement, son précieux dépcit, qu'elle tremblait encore de ne pas retrouver. Et moi, que j'étais inquiet, jusqu'a
ce qu'elle ful rentrée ! En fin, la voila de retour, et c'est pour la journée.
Qu'il sera délicieux ce repas qu'elle apprete
de ses mains charmantes I au moins, c'est
moi qui mets le couvert ! c'est moi qui dois
servir a table, quoique je le fasse bien maladroitement, car je n'y vois goutte. Mais j'ai
mes raisons pour m'y obstiner; de peur qu'il
ne m'en reste poinl assez, elle me donnera
toul, si je la laisse faire, et si quelquefois je
ne me fache.
Apres diner, c'est elle qui me fait tout
haut la lecture, puis elle est a son piano;
ensuite une partie d'échecs; et parmi tout

cela de doux entretiens a voi1 bien basse.
Enfin, D0US soupons encore tete-a-tete, car
peu de gens sont curieu1 de troubler nolre
périlleuse retraite; et nous nous couchons,
souhaitant avec ardeur que des barbares ne
viennent pas nous ravir la superbe journée
du lendi&gt;main.
Non, rien n'eut troublé la douceur de ces
journées trop courtes, rien, si j'avais pu gagner sur moi de répondre a I'attention de
roa fcmme, qui tachait toujours de me faire
oul.ilier les journaux; mais le moyen de n'y
pas cbercber continuellement des nouvelles
de mes malheureux amis! Que de fois j'en
trouvaí de funesles ! Tour a tour ils étaient
malheureusementdécou1·erts, impitoyablement
assassinés.
C'étaienl : Lebrun, ex-ministre des all'aires
étrangeres, surpris daos un grenier, sous des
babi Is d'ouvrier, a peine interrogé, sur-lechamp conduit a la morl;
Bougon, administrateur du Calvados, qui,
a l'époque de la défection de son département, s 'était réfngié daos Fougeres, ou les
tyrans furent le trouver. Avant de le frapper,
fideles a leur méthode de calomnier ceux
qu'ils égorgeaient, ils publierent qu 'ils l'avaient pris au milieu des rebeLles de la Vendée. C'est le m~me que Charlotte Corday a
immortalisé, en parlan! de lui daos sa lettre
a Barbaroux;
Claviere, ministre des contributions, plus
heureux que les deux autres, avait pu, avant
de paraitre devant les assassins au tribunal
révolutionnaire, se donner la mort; sa vertueuse femme l'avait suivi. Un poison subtil,
obtenu, dit-on, de l'amilié de C... , venail de
la réunir a son époux.
Ils avaienl de dignes compagnes, qu'ils
rendaien t heureuses, et dont ils étaient adorés, presque tous ces républicains. Et teUe
est la réponse victorieuse que les amis de
leur mémoire feront a ces vils lihellistes qui,
non contents de les calomnier daos leur vie
publique, out osé les atlaquer daos leur vie
privée.
I\abaut (Saint-Étienne), bien caché dans
Paris, mais vendu, dit-on, par !'infame cupidité d'une filie de confiance qui le servait
depuis longtemps. La femme de Rabaut fit
comme celle de Claviere, mais eUe lomba
plus tragiquement. Elle alla s'asseoir sur le
bord d'un puits, de maniere que le coup de
pistolet qu 'elle se tira la précipitat daos le
fond. Elle mourut ainsi de deux morts lt la
fois:
Bois-Guyon, généreuse victime qu'ils immolerent avec Girey-Dupré. Avec que! courage il finit, ce digne Girey ! Les tigres du
tribunal entendaient lui faire de son attacheínent pour Brissot un chef d'accusation.
- N'avez-vous pas été son ami 1 lui demandait-on.
11 répondit :
- Oui, je l'aimais; oui, je le respecte et
je !'admire. Il a vécu comme Aristide, il est
mort comme Sidney : je n'aspire qu'a partager son sorl.
En allant au supplice, il chantait gaiement

son hymne de mort qu'il avait composé.
Comme il passait au coin de la rue SaintFlorentin, il vit, aux Ienetres du logemenl de
Robespierre, la maitresse de celui-ci, ses
sreurs et quelques-uns de ses féroces complices.
- A has les tyrans et les dictateurs I leur
cria-t-il.
Et il leur répéla ce souhait prophétique,
jusqu'a ce qu'il les eut perdus de vue.
ll mourut enfln comme il avail vécu, plein
de courage et de civisme. Son dernier vreu
fut pour la république;
Custine, le fils du général, assassiné comme
son pere pour avoir trop bien servi cette république, maintenant anéanlie. C'était un
jcune bomme de la plus grande espérance,
celui dont Mirabeau fait l'éloge daos sa correspondance secrete sur la Prusse. ll mourut
en souriant, comme devait mourir un bomme
loué par Mirabeau;
Mazuyer, coupable d'avoir, par une amere
plaisanterie, un momentdéconcerté la scélérate
hypocrisie du maire Pache. Oui, Mazuyer a
perdu la tete pour un bon mol;
Enfin, Valady, que j'avais laissé daos la
Gironde, et qui fut apparernment bienlot
abandonné du parent sur Jeque! il comptait.
J'ai lu que l'infortuné avait passé, quelqucs
semaines apres moi, a Périgueux, qu 'il a1·ail
élé arreté dans les environs ou i'avais couru
le meme risque, ramené dans cette ville 011
l'on voulail aussi me ramener, qu'il y avait
été examiné, questionné, dépouillé de son
déguisement, enfln conduit au Roux-Fazillac,
et de la a l'écbafaud. Tlélas I quoique le moios
intéressant des sept, a ce que je crois, il aura
couté bien des regrets a cet ange du ciel qui,
daos la Gironde, désolée de nous voir quitter
sa maison, disait: «Si l'µn d'entre vous péril,
je ne me consolerai pas. »
C'était une amie, celle-la : mais les miens,
ces amis de Paris sur lesquels j'avais tant
complé, les miens, au milieu des chagrins que
me causaient tant de perles si grandes, quelles
consolations me prodiguaient-ils? de quels
secours aidaient-ils ma Lodo'iska?
La citoyenne Brémont du moins nous rendait quelques visites, et il est consolant pour
moi d'a,•oir a déclarer que son mari, par
réllexion rendu alui-méme, a son creur naturellement généreux et bon, s'exposa bientot
davantage pour nous maintenir dehors avec
quelque surelé, qu 'il ne l'efit fait en nous
gardant chez lui. Quant au compagnon de mon
enfance, il ne me vint voir que quinze jours
aprcs mon arrivéel ll ne vint, dans l'espace
de deux mois, que trois íois !
U nous restait d'autres amis, répulés
intimes, auxquels j'aurais cru faire injure de
leur cacher que je fusse daos Paris, et qui
sentaient bien qu'en un temps ou tout était
matiere a soupcons, on suspecterait bientot
une demoiselle, a peu pres inconnue, nouvPllement emmenagée, tombée tout d'un coup on
ne savait trop d'ou, laquelle se réclamant
d'une assez nombreuse famille, n'allait pourtantjamais manger debors, et ne recevait non
plus jama is personne. Une voisine, le portier,

'---------------------------=--------lous les curieux et tous les espions se
diraient : « Serait-ce une a,·enturiere? une
émigrée? ou seulement une personne suspecte
aYec laquelle on ne veut point avoir d'intelligcnces? » C'en était assez pour qu'elle ful
incessamment notéc au comité rérnlutionnairc
de sa section, et lot ou tard arre1ée. lls le
sentaient bien; ils n'.,n tinrentcompte. Aucun
ne parut chcz nous ! pas une fois, pas meme
une seule íois l De sorte 11u'il esl vrai de dire
qu'a la dél:ition pres, ils firent ab~olument
lout ce qu 'il fallait pour nous perdre.
Au reste, s'ils se privaient du plaisir de
nous voir, ils ne s'épargnaient pas celui de
s'entrelenir de nous. Notre position devenait
l'objet pcrpéturl de lcurs entretiens et de
leurs alarmes. Moi, j'étais bien malht'ureux,
el je ne l'avais pas mérité, on en comenait.
Mais on me plaignait t..m l has de n 'avoir pas
assez de courage pour lerminer mes peines:
de n'ctre pas asst'z !'ami de mes amis pour
les débarrasser, en mourant unr fois, de la
crainte ou ils élaient toujours de me voir
mourir. Ma fcmme. on la lrouvait fort extraordinaire. Soit, je l'accorde. ~fais on ajoutail:
fort égo'iste, égoiste i1 l'exces. Et cela, non pas
précisément parce qu'elle exposait sa l'ie pour
sauver la mienne, mais parce qu'en s'obstinant ainsi a me vouloir sau,·er contre toute
appamice, elle finirait par compromettre tous
mes amis et tous ses amis. Bon Oieu ! quels
amis! comme ils m'ont appris a me défier
de ce nom !
Jleureusement il existail un homme qui,
daos le cours de mes prospérités littéraires et
politiques, n'avait jamais all'ecté de se parer
du litre de mon ami, mais qui en réclama
tous les droits, des qu'il me vit dans le
malheur. Dix ans auparavant, le connaissant
a peine, je ne lui avais rendo qu'un service
léger en soi, qui tirait seulemcnt quelque
mérite de !'a propos. Des qu'il fut de retour a
Paris, et qu'il m'y sut rentré, il accourut. II
vint tous les jours. Vainement nous le conjurions de ne pas paraitre si souvent chez nous.
Tantot sous un prétexte et tantot sous un
aulre, aujourd'hui parce qu'il passait dans le
quartier, demain pour nous renJre comple de
quelque nouvelle propre a nous tranquilliser,
une autre fois pour nous apporter quelques
proYisions dont il s'apercevait bien que nous
étions dénués, il venait, il revenait ; son
esprit ne rerait qu 'aux moJens de me sortir
de mon cruel état, et s'il se trouvait quelr¡ue
occasion ou il pul me servir, il se croirait le
plus heureux du monde.
Ma Lodo'iska, depuis qu'il ne lui élail plus
permis de porler ses regards vers l'Amérique,
ne voyait d'asile pour moi que dans le Jura.
A force d'y penser, elle découvrit que, saos
parler de sa bonne volonlé bien reconnue,
F.... semblait al'OÍr en lui, par un rare concours de circonstances et les ba~ards les plus
singuliers, tous les moJens de me faire arriver a celle terre promise, des moyens dont je
ne donne point de détails, de peur de le compromettre; mais tels qu'il semblait que la
Providence nous efit conservé tout expres,
tout expres ramené cet ami.

... 1()8 ...

Ma femme médita, mf1rit son projet. Des
que F.. .. revint, c'est-a-dire des le lendemain, elle lui en fit l'ouverture. ll la saisit
avidement. Des lors plus de repos pour lui.
Comme son esprit, son corps [ul daos un
continuel lravail I Point de démarl'hes qui lui
coutassent, point de peines qu'il ne pril
gaiement, poiot d'obstaele qui piH l'arrcler,
point de danger qui l'étonnat. Que! zele ! quel
dévouement ! qne de grandeur d':i.me! mon
creur en gardera l'éternel souvenir.
En moins de quinze jours les difficultés
disparurent devant son invincib!e activité. Le
6 février 1794, deux mois, jour pour jour,
apres roa renlrée dans Paris, tout se trouva
prel: déguisement, passeport, voiture.
Nous parlions le lendemain a l'aurore. Je
dis nous parlions, car il m'accompagnail
jusqu'a la monlagne; il l'Oulait m'y voir établi
ou périr avec moi.
Le courage de LodoJSka ne s'étail point
démenti daos le cours des préparatiís; mais
les ob~tacles étant surmontés, l'heure de notre
séparation et celle de mes périls s'approcbant,
la tendresse de !'amante s'était alarmée. Plusieurs fois daos la journée elle m'avail dit :
- Si pourtant je ne devais plus te rel'oir !
si, voulant te sauver, je causais ta perle!
tiens, je tremble. Tiens, ne pars pas, ne me
quitte pas, reste; hélas ! nous avions résolu
de mourir ensemble!
Le soir, elle venait de m'enfermer: elle me
laissait un iostant seul; elle élait allée me
chercber quelques derniers renseignements
indispensables. Je profitai de ce moment pour
luí écrire:
A.

MA. FEIUIE.

Do ma cache a Paris, ce 6 février 1794-,
sept hcurcs du soir.
e&lt; C'est done demain, ma bicn-aimée, que
je pars pour la cabane 1• Par que! chemin la
destinée nous aura-t-elle conduits a cet objet
de tous nos vreux? ll fallait done qu 'auparavanl, bienfaiteur el victime de mes compatriotes, lacbemeot abandonné par tous mes
faux amis, je me trouvasse seul au fond de
l'abime ou m'avaient précipilé les scélérats
qui oppriment mon pays. Mais non. non; je
n'étais pas seul. Quelque cbose me restait de
plus consolateur, de plus secourable, de plus
fort que mon courage, que mon amour et
meme que mon inoocence, tu me restais, ma
bien-aimée ... et chaque jour, au péril de ta
vie, tu m'as défendu, tu m'as sauvé .... Que!
étrange bonheur ! cbaque jour, chaque nuit,
environné de nos dangers imminents, nos
armes toujours pretes sous notre cbevet, un
pied pour ainsi dire dans la lombe, mais
!'ame exempte de tout reproche, mais le creur
plein de nosamours,nousavons constamment.
au sein de cettcimperturbabletraoquillité qui
n'appartient qu'a l'homme de courage et de
bien (car toi. ma bien-aiméc, roa digne
épouse, toi la plus aimable des femmes, tu es

1. .C'élait aiusi que no_us désiguioos la relrailc ou,
&lt;lepu1s di\ ans, oous bri1hons de noas dérober au tour-

billon du n,ornlc, pour uous livrer saos partagc a
l'amour. Et ccllc rclrait~, ou m'a,suiail auJourd'hui
que je l'aurai. rlans le Jura.

... 199 ...

..

L'ExoDE DES GrR,ONDTNS - -..

en meme lemps homme de courage et de
bien) nous avons goüté de ravissants plaisirs,
que peu de mortels connaitront. Nous avons,
par notre bonheur, bravé, puni nos tyrans.
Nous avons, toujours préparés a la mort,
épuisé la coupe de la vie. Nous aurions, dans
notre ivresse, épuisé l'amour meme, s'il
n'était pas vrai qu 'une passion comme la
nolre, a l'épreu,,e du lemps et des supplices,
est inépuisable. Nous avons, graces t'en soient
rendues, idole de mon creur, toi peul-elre
encore autant quema fomme idolatrée, liberté,
nous avons, dans !'asile secrel, dans le profond
mystere ou les oppresseurs nous tenaient
ensevelis, nous avons trouvé le moyen de
rester libres 1
)lais cet état ne pouvait durer. Des mille
précautions qui nous sauvaient, une seule
oubliée pouvait nous perdre .... La Providence,
oh! oui, la Providence vinta mon secours. Oma
bien-aiméc ! c'est encore toi .. . c'étail toi, c'était
l'ascendanl dr. ton étoile, c'était ton impérieux
génie qui, du fond de cette Gironde, 011
m'environnaient tanl d'cmbuches morlelles,
m'appelaient et m'appelaient saos cesse. Eh
bien! le visagedécouvert, le fronl levé, le bras
toujours armé, !'esprit toujours vers toi, au
milieu de leurs comités, de leurs commissions,
de leurs satellites, a lravers celte foule d'assassins, j'ai passé ! Saos loi, je périssais !abas; saos toi, j'allais périr ici. C'esl toi, c'est
ta patience qui ne s'altere point quand il s'agit
de ton amaut; c'est ton courage que ríen
n'étonne quand il íaut résister a l'oppression;
c'est ta douce éloquence qui me suscite des
libérateurs ....
... Espere, crois-moi; ne crains rien : me
voila sauvé. Je le suis; le ciel le doit, peutetre aux sacrifices que j'ai faits pour le
bonheur des hommes, mais surtout a ta
généreuse constance, a loo malheureux
amour, a ton dévouement magnanime. Ma
bien-aimée, je le le dis : longtemps j'ai
travaillé pour fonder la cabane ; je vais
mainlenant la choisir. Dans six semaines je
t'y posséderai. Nous la gouterons enfin, celle
vie casaniere que j'ai toujours ardemment
désirée; je les savourerai ces délices de la
retraite ou je serai tout entier a toi, ces
charmes de la solitude que j'ai si longtemps
sacriíiés a ma patrie ingrate. Mon amie,
enlends la priere que je te fais a genoux;
veille sur toi. Je laisse derriere moi la plus
chere moitié de moi-méme, tu le sais. Veille
sur toi. Laisse tes all'aires, si leurs soins
doivent te couter quelque imprudence. Soyoos
plus pauvres encore, et soyons plus promptement réunis. Songe a l'inquiétude mortelle ou
je vais languir .... Te voila de relour. Que
j'aurais de cboses a te dire encore !. .. A.dieu,
je t'adore, conserre-toi; je pars le premier,
je t'attends. »
Le 7 février, des six heures du matin, je
repris ma course aventureuse. A l'eilrémité
de la rue de Charenton, je laissai ma femme
daos le nacre ou elle avait voulu m'accon..¡;agner. Je la laissai. J'étais a plaindre, elle
l'était davantage : Celui qui 1·este est le plus

�111STORJA
malhem·eux. La prudence exigeait que la
séparalion se üt a quelque distancc en de~
de la barriere; il tallait y passer seul el a
pied, pour etre moins examiné.
De la porliere de devant, Lodoiska me
suimil d'un reil plein d'inquiétude ; elle
lremblail que je n'allasse échouer au premier
écueil. Elle vit trop bien que la sentinelle
m'arretait; mais elle vil aussi que, d'un air
assuré, je produisais une carie qui n'était
pas la mienne, el que d'un air amical je
passais.
Qu'en ce moment je senlis vivemenl ta
joie, roa Lodoíska ! mais que je souffrais des
promptes alarmes qui allaient succéder. Bien
des passages plus dangercux me restaienl a
franchir, et les regards ne pounient plus
m'y accompagner. Que je soulfrais pour loi !
L'absence, d'ailleurs, la'cruelle absence commencait. Ah! du moins' ne néglige rien pour
l'abréger ! A ton tour, dans six semaines, tu
me l'as promis ! daos six semaines au plus
tard, viens te présenter a cette porte; metstoi sur celle route ou je te devanee. llate-toi,
sors de celte ville ou si longtemps nous avons
cru lrouver notre tombeau. Viens avant la fin
de mars m~ joindre dans celte coutrée qu'on
nous a dit etre sure, tranquille, ho~pilaliere.... llélas 1
Dans le bourg de Charenton je trouvai mon
brave ami qui m'attendait. Ensemble nous
entrames a Villeneuve-Saint-Georges.
Par une beureuse précaution, j'avais décidé ma temme a trouver bon que, partant
un jour plus tót, et devancant la voiture ou roa
place était retenue de París a Dóle, je fisse
dix licues a pied, pour l'aller altendre a MeJun. C'était un sur moyen de diminuer les
dangcrs de roa sortie de París, et d'etre
beaucoup moins inquiété dans ses redouLables environs. Nous lui dumes notre salut a
Villeneuve-Saiot-Georges.
Un commissaire du pouvoir exécutif se tenail la, pour examiner a leur passage toutes
les voitures publiques, tous les voyageurs a
voitures. On me dit son nom que j 'ai oublié;
tout ce qui m'en reste, c'est que c'était un
Jacobin qui tres probablement m'aurait reconnu; mais on ne nous fil point, a nous,
braves piétons, l'injurieux honneur d'une visite commissariale. On nous conduisit seulement a l'officier de garde, qui n'examina que
tres légcrement nos papiers, et sans difficulté
laissa passer deux soldats. Deux soldats, car
F... en avail le costume ordinaire. Moi je
portais, avec UD large pantalon de laine noire,
la courle veste pareille, un gilet tricolore,
une perruque jacobite a poils courts, plats et
noirs, tout récemment faite expres, et qui
m'allait si bien, qu'on eut juré que c'étaienl
mes cheveux; enfin le bonnet rouge, I'énorme
sabre et deux terribles moustacbes que
j 'avais laissées croitre pendanl ma réclusion.
Si, daos cet équipage, je représentais encore
quelque chose, ce n'était assurément pas un
muscadin; lout cela était alors le grand habit
des grands paltiotes, et s'appelait une carmagnole complete.
J'avais pu enlreprendre et j'acbevai tres

bien cette marche de dix lieues, parce que
deux mois de répit et de soins coafenables
avaient cbassé mon rhumatisme.
Le lendemain, tous les voyageurs de la
voiture publique que je venais de joindre
a.. ... , furent conduits a la municipalité. Un
membre du comité de surveillance visait les
passeports. Je lui donnai le mien, il le lut
attentivement, me regarda beaucoup, et, sans
me le rendre, demanda ceux de mes compagnons de voyage. 11 les examinait tour a tour,
les leur rendait et retenait loujours le mien;
il le gardait a part dans la main gauche, qui
se retirait chaque fois que j'avancais la
mienne pour le reprendre.
- Un moment, me disait-il toujours.
Je commencais a n'ctre pas fort a mon
aise. Tous mes camarades de route étaient
déja renvoyés, je restais seul avec le surveillant.
- Tu vas rejoindre l'armée? me demandat-il.
- Eh non! tu as pourtant assez lu ! je
vais pour affaires de commerce 1
11 y rejeta les yeux.
- Ah! pour affaires de commerce!
- Oui.
- Don ne done! m'écriai-je.
J'avancais la main. U fit encore le meme
mouvement en arriere.
- Tu es bien pressé! dit-il.
- Et toi tu ne l'es guere ! ne vois-tu pas
que tu as expédié tous les voyageurs, et que
la voiture va partir saos moi?
- Mais, n'as-tu ríen a me dire?
- Non, répliquai-je brusquement, daos le
style du jour et de mon accoutremenl.
11 répondit :
- Eh bien, j'ai quelc¡ue chose a te dire,
moi.
- Sacrebleu ! dis tout de suite!
- J'ai a te dire, poursuivit-il, en prenant
une de mes mains, qu'il serra, et en remettant mon passeport daos l'autre, j'ai a te dire
que je souhaite de tout mon creur que tu finisses ton voyage sans accident. Adieu.
Je répétai adieu, n'en demandai pas davantage, et je cours encore.
Était-ce a mon seul hahit que je devais
cette politesse? M'avait-il pris pour quelqu'un
de sa connaissance? ou plutót, quoir¡ue je ne
le connusse pas, ne me ronnaissait-il pas tres
bien? Voila ce que le lecteur se demandera,
ce que je me suis demandé cent fois a moimeme, et ce que je n'ai jamais pu décider.
Je ne pourrais fidelement rapporter toutes
les hizarres aventures de ce voyage, saos risquer de compromettre le généreux compagnon de mes périls. Je vais done tout a coup
sauter a... ; et de ce qui nous arriva dans ce
dernier endroit, je dirai seulement que la voiture y restait, mais que nous ne limes point
la faute de nous y arreter, meme deux minutes. Je savais qu'il y séjournait un représentant montagnard; aous évitames habilement le corps de garde, qui nous etit peut-etre
conduits a la muaicipalité? celle-ci au comité
de surveillance, et l'un des inquisiteurs, au
représentant.
.,_ 200

►

De la a.... , six lieues que nous ,imes apicd,
par un affreu1 temps. Pour comble de disgraces, l'abondanle pluie qui nous lravcrsait
dans la plaine nous promettait une neige
plus abondante daos les montagnes.
C'cst en sortant de .......... qu'on commence a gravir le Jura. On nous dil que la
route porta1t, dans les passages les moins
chargés, trois pieds de neige. Des cinq heures
du matin, nous DOUS y enfoncames.
Avanl la fin d'une journée pénible, 'j'emhrassai le généreux F... ...... Cbarmé d'avoir
acbevé son ouvrage, il allait reporter une
heureuse nouvelle a roa femme impatiente.
Ah! qu'il jouisse a París d'un bonheur constant ! qu 'au milieu des forfaits qui regnent
daos ma patrie, ses verlus y demeurent •méconnues, pour n'y elre pas chatiées. 11 est du
moins une récompense qui ne saurait lui
manquer : cctte joie intérieure, ce délicieux
sentiment qui suit les belles actions courageusement faites, vivra daos son creur. La
reconnaissance ne mourra pas daos le mien.
Adieu, mon ami.
Je fis quelques pas, j'entrai dans roa retraite. S'il daigne UD moment arreter ses
regards sur moi, Dieu meme doit jouir de
l'une de ses reuvres. Ce ne peut füre un spectacle indifférent pour sa justice, que cclui
d'un bomme libre, d'un homme de bien,
enfin arracbé au glaive des dictateurs et des
brigands. Mais sa protection n'~mbrassera-telle que moi? Voudra-t-il laisser un peuple
immense sous le joug des oppresseurs les
plus détestables? ou, pour le cbatiment d'une
mullitude enlrainée, soulTrira-L-il que ces tyrans soienl remplacés par d'autres tyrans? A
peine débarrassé de mes plus imminents périls, je tonrnais ainsi sur mon pays des regards d'inquiétude; ainsi je formais, pour son
alirancbissemenl, d'inutiles vreux.
De l'impénétrable asile, de la caverne profonde ou je m'étai~ jeté sur les a.pres montagnes qui de ce colé limitent la France, je
voyais et je touchais pour ainsi dire I' anti que
Uelvétie. Au premier bruit, a la moindre
alarme, je pouvais me précipiter sur le territoire neutre, puis, ayaot vu passer l'ennemi,
remonter a ma retraite, et rentrer en meme
temps daos ma patrie.
Toul ce que j'ai souffert, tout ce dont j 'ai
joui daos ces retraites, vous ne pouvez le concevoir. Au moins, j'y nourrissais mon indépendance. Tous les boas sentiments de mon
creur, ses mouvements les plus louables, il
m'élait permis de les épancber. Je le pouvais
au milieu de ce bois solitaire ou je restais des
journées entieres, ou je ne restais pas assez.
C'est la que, tantot rcnversé sous de noirs
sapins, pensant a ma famille ajamais quittée,
je soupire; et tantót me rappelant toute roa
patrie, la gloire qui lui était prom.ise et l'opprobre dont ils la souillent, la prospérité dont
elle allait jouir et les décombres qui la couvrent, sa liberté d'un jour, et son esclavage
éternel, je pleure.
C'est encore la qu'appelant l'amour a mon
aide, l'amour et I' espérance, son inséparable
compagne, je grave sur l'écorce tendre du

�1t1STO"J{1A
faya1·d le chiffre de mon amanlt' qui, dC'main, 11ir la prerniere, au moins Lodoi,ka ne mourpeut-etre, me sera rendue.
rait pas seule. ensemble nous irions au suplirias, elle n 'arrivait pas ! plus de six H'- plice, je finirais d 'une maniere moins triste
maines sºétaienl écoul•5es; Je n'a,ais cu de ses pour elle el plus digne de moi.
nouvrlles qu'unt' fois. L'espérance comm&lt;'nCinq semaincs sºétaient écoulées dans les
&lt;;ail 11 quilter mon cu•ur. J'avais done perdu Lourments de cette ficvre ou moa corps
l"unique bien par lec1ucl, allaché &lt;ksormais a épuisé perdait le re. te de ses forces, mais ou
la vie, j'aurais pu la chérir cncore. Je l'avais mon ime s'exercait de plus en plus aux résoperdue ! Eh comment ! pour m 'avoir sauvé, lutions magnanime.~.
elle gémissail dans les prisons, &lt;'lle périssait
Un jour, celui-la doit faire époque dans ma
sur l'écbafaud. Quel homme assez malhPu- rie, c'était rcrs midi, le ~ 1 ruai : un homme
reusemenL sensible se repré,entera mes agi- comme moi victime de la tyrannie, un ami
talions, me.~ angoisses, lous m1·s désirs de que je m'étais fait dans ces solitudes, m'l!nvengcance el dl! morL. Avec l'aurore j'allais traina, sous je ne sais plus quel prétexle,
me jeter dans ces bois, naguere sculemenl daus une route ou je n'arnis jamais été, une
mélancoliques, maintenant tristes, sombres, lrarerse de ..... it..... ,
pleins d"horreur. Sur ces roches ou dernic- \'ous vous laissez abattre par le cbaremenl je me bornais a fuir les hommrs, grin, me dit-il; eh pourquoi? \'0tre malhcur
aujourd'hui je ,enais chrrrhrr les images n'est pas eertain : je parierais meme que
du chao,, de, ahimes, de la d&lt;'slruction. Que ,ous reverrez votre épouse tres 'incessamde fois j"ai, d'un n•il d'envie, mesuré ct's menl. ...
deux cents pieds d'élél"ation, d'ou je pourais,
- Jamais, ciloyen, toul me le dit : jame précipilanl, rouler de pierres en pierrcs, mais.
el déja mille fois brisé, m'engoulTrer dans
11 s'était arrelé; il attachait a quelques
ces eaux rapicles, Lempélueuscs, l,lanchics cents pas son rcgard allentif.
dºécume, el d'ailleurs lrop pcu profondes
Cºest un char-a-hancs, rt&gt;prit-il, je n·y
pour empecber que de Lout mon poids, cen- di,tin¡rue qu 'une ciloyenne avec le conductupJl: par la chute, je n'ache\'a&lt;se de me mel- teur. Tenez, c·est peut-elre votre fcmme !
Lre en pieces sur les tranchanls du roe vif qui
- Ah citoycn ! par pitié, gardcz-rous de
formaiL leur lit.. .. ~lais de quelle ulililé serait me présenter de pareilles images.
celte fin? :\ussitol mon esprit s'élevail a d'auJI poursui,•il :
lres pensées. 11 n'y en eul poinl de si folles,
- Ma foil je n'y vois qu'une femme en
de si forcenét.'s qu'elles fus,ent, que je n'em- hahits de \'0yage, et elle a des malles.
brassasse d'abord avec passion. Je voulais,
Je m'écriai :
'-0US un nou\'eau déguisemenl, renlrer a
- Ami, ne vous jouez pas de mon désesParis, pénétrer jusqu'au cabinet de ílobespoir; je vous avertis qu 'il 1 aur?il de quoi me
pierre, et, le pistolet sur la gorge, le forcer a rendre fou.
me signer l'ordre qui rendrait a ma Lodo'iska
11 indiquait de la main le point de la route
sa liberté. Puis, contraint de m'avouer les
oi.t il apcrcevait la voyageuse; je repoussais
in,incibles diíficultés de l'exécution, je me
sa main, je louroais la tete, je fermais les
bornais a examiner lequel des oppresseurs de yeux.
.
mon pays je devais aller immoler sur la
Cependaot le conducteur faisait claqucr
tombe de mon épouse. Enfin, roa tete s'étant
son fouet. La légere voilure renait a nous de
un peu reposée, je m'arretai au dessein que toute la vitesse des che1aux. BientoL une voix
voici:
- quelle voix, grand Dieu I celle de ~
Je manderais au dictateur que l'un des esprits célestes que peint Jlilton, ne laisse
proscrits du :51 mai, celui qu'il déteslait le
point a l'oreille charmée d'impre.~sion plus
plus sans doute, respirail sur la fronti~re de ravissante,
une \'OÍI dit:
France, hors de ses recherrhes, hors de ses
- Arrelez!
atteintes. Pourtant je lui proposerais la tele
Son doux accenl m·a íail lressaillir. Je
de cet enncmi, a cette condition seule que
role, je me précipite sur le char. C'est Loma íemme scrait amenée saine et saure dans
dotbka qui s'élance; c'est elle que j'enlcve
mes roches. Au moment ou elle y poserait le
dans mes bras. Quel fardcau ! quel momt&gt;nl !
picd, jr descendrais dans la plaine, moi, je
Mon bonheur n'a duré que trois jours. 11 a
me remettrais sous la hache des lictcurs.
fallu se ré~oudre encore a l'absence, a c;es
On sentira lout ce que ce projcl arnil de
tourments, a ses périls: ma femme a du le
hasardeux . .\fa derniere espéranre était que
\'Ouloir, j'ai dü le soul.Trir. Elle est partie ;
ma fomme, qui portait dans son sein I'unielle est rentrée.... Quoi ! dans Paris I daos
que íruit de nos aruour ·, consentirait il ,·ine
cette ,ille ennem1e? ... Elle y est rentrée,
pour éle\'er le fils de son amant, el peut-etrc
oui. Je ne saurais dire en ce moment, comun ,·engeur a la patrie. Que si le trailrc Romenl ni pourquoi l'in1incible nécessité I'orhespierre prcnaiL ses mesures de sorle qu'en
., donne; au reste, tant de surelés garantissenL
altirant la seconde victime, il pul aussi retele succcs ! Je suis tranquille. Depuis douze

•

jours elle esta París; elle r est arrivée i:ans
accidenl, ~ans inquiétude; /en ai la nouvelle.
C'est aprcs-demain qu'elle en sorl. ... Je l'attends dans nt&gt;uf jours; dans ncuf jours nous
nous réunirons, nous nous réunirons pour
essa~er de nous ou\'rir, a tra\'ers de nouveau~
áangers, le chcmin de quelqut&gt; contrée plus
heureuse: mais quoi qu 'il arril'e, pour ne
nous plus séparer.
Un lecleur attentif a pu s'aperce\'Oir qu'il
y arait daos ces Mémoires une !acune importante; je n 'ai pas fait le récit des obstaeles que ma femme a surmontés pour retourner du Finistere a París, el venir de París
au Jura; je ne l'ai pas fait, je m'en suis bien
gardé. C'est elle qui l'écrira; elle l'écrira de
ce style enchanteur qui dictail les 'lettres
qu 'elle m'adressa pendanl les di1 premieres
annécs de notre amour alors malheureux.
Pui,,e toute sa corrcspondance et la mienne,
prérieux dépot laissé en France aux mains
dºun ami fidele, se conser\'er el 11uclque jour
elre publié ! C'e~l la qne se rencontrerail
majustificalion complete; fier de mon amante,
j'ai l'orgueil de croire aussi 11ue le monument
ou l'on verrail nos ,,me~, ne paraitrait pas
indigne de ses auleurs. Au reste il m'importe
as~ez peu qu 'apres avoir parcouru le recueil,
un lecteur superficie] se demande si l'homme
qui gagna le crcur d'une fcmme douée de
tanl d'espril, d'une sensibilité si ex11uise,
d'un si grand courage et d'une foule de rares
talenls, n'en a\'ail pas lui-meme un peu plus
qne bien d'autres. Mais ce que j'aime a
pcnser, c'esl qne l'amant lendre et le philosophe sensible n'acb1heraieut pas cette atlendrissanle leclure sans s'etre dit plus d'une
íois: Puisqu'il mérita d'étre aimé d'elle, il
fut vertueux.
Pourquoi ma femme a fait ce dernier
voyage a Paris, comment elle a su sortir
encore de cette ,iJle redoutable, et venir
une seconde fois dans mes roches, c'est ce
que ma femme aussi dira, mais dans un
autre temps. Ni moi non plus je ne saurais
rendre compte aujourd'hui des hasardeux
projets que nous formons, des lointaines
espéranccs qui nous reslenl. Oieu protecteur, ne retire pas le bras qui nous appuie,
guidc-nous, marche devant les amis des
peuples; pcut-etre ceux-ci ne sonl pas ingrats. Si, pourtanl, de ces lrois proscrits que
je rais confier encore aux é1·énl'menls, un
doit sucromber daos I'aventureuse enlrcprise, ah! Je t'en conjure, que ce soit moi !
Donne a Lodo'iska la force de me sunivre, et
sauYe notre eníanl.
O Dit•u ! si lu ,·oulais :irnnl tout sau\'er mon
pa~s!

Fmi dans nos cat•emes, le ~2 juillet l 791,
quelt¡ues jours ai·a11t la chute de Robe.\pien·e.
LOUYET.

•
_,. 20 2..,.

..

Mémoires

du général baron de Marbot
TROISIEME PARTIE

CHAPITRE PREMIER
,100 m1r11¡¡,•. -

.\d1eux ñ )Ja,,ena.

\Ion frcre et les aulres aides de camp de
Masséna ne tardi•rent pas a quiller l'Espagne
el vinrenl nous rt•joindre 11 Paris, ou je restai
tout l'été et l'automne suivanl. J'allais cbaque
mois passer 11uelques jours au chateau de
Bonneuil, chez ll. et ,Jme De.~bricres. Pendant mon absence, celle exccllente famille
avait eu les meilleurs procédés pour ma mere.
~Ion retour accrut l'aflection que j'aYais depuis longtemps pour lcur filie, et bientot il
me íut pcrrnis d'aspirer il sa main. Le mariage ful con\'enu, et j'eus meme un moment
l' tsµoir d'obtenir le grade de colonel avanl la
célébration de cel acle important.
11 étail d'étii¡uette que l'Empereur signal
au ronlral de mariage de lous les colonels de
se, armées, mais il n'accordail que fort raremenl eette íaveur aux officiers des grades inférieurs; encore fallait-il qu'ils fissenl connailre
au mini,tre de la guerre les motiis qui les
portaienl a solliciler celle distinction. Je
fondai ma demande sur ce que l'Empereur,
quand je le ,·is, la veille de la bataille de Marengo, m'avait dit, en me parlant de mon
pcre, réccmment mort a la suite de blessures
rerues au siege de Genes : « Si tu te com1( portes bien et marches sur ses traces, ce
« ,era moi qui te senirai de pere !... 11 J'ajoulerai que, depuis ce jour, j'avais recu huit
bles ures et aiais la conscience d'arnir toujours rempli mon devoir.
Le ministre Clarke, homme fort rude et qui
repoussait prcsque toujours les demandes de
ce c:enre, cominl que la mienne méritait
dºctre pri~e en considéralion el me promil de
la pré,enter a Sa Majesté. 11 tint parole, car,
p&lt;·u de jours aprcs, je re~us l'ordre de me
rendre auprcs de l'Empcreur, au cb.itcau de
Compicgne, et d'y amener le notaire, porteur
du contrat de mariage : c'étail le bon ~l. )lailand, avec Ic,1uel je partís en poste .•\. notre
arri,·ée, l'Empereur était il la &lt;"hasse acourre,
non qu'il aimal bcaucoup cel exercice, mais
il pen~il a~·cc raison c¡u'il de,·ail imiter les
anciens rois de France. La ~ignalure fut done
rt'?mise au lendemain. Le notaire, qu ºon attendail aParís, était dé,oléde ce rctard; mais
qu·l faire? ... Le jour sui1·ant, nousfümcs introduils auprcsdel'Empcreur, que nous trou,amcs dans les appartemenls 011, vingt ans plus

tard, j'ai si souYenl fait le senice d'aide de
Ce n'est pas a vous, mes chers eníants,
camp auprcs dt&gt;s princes de la maison d'Or- que je íerai l'éloge de l'excellente femme que
léans. ~Ion contrat ful si¡:né dans le ,alon ou j'épou,ai : je ne peux mieux la louer qu'en
le ful depuis celui du roi des llel¡:rs avec la lui appliquanl la rnaxime de !'un de nos plus
princesse Louise, fille ainée dl! Louis-Pbi- célebres philosophes: « La meilleure de Loutes
lippe, roi des Fran~ais.
les fernmes esl celle donton parle le moins 1 »
Dans ces courtes enlrernes, Napoléon étail
J'étais beurcux au sein de ma famiUe, el
hahituellemcnt lri&gt;s afTahle. 11 adre~sa qurl- j'attendais chaque jour mon brevet de coqul's questions au notaire, rnc demanda si lonel, lorsque, peu de temps apres mon mama prétendue était jolie, quelle était i-a riage, je fus informé par le ministre de la
dot, l'lc., etc., et rue dit en me congédiant : guerrc que je venais d'etre placé comme
« Qu'il \'OUlait aussi que j'eusse une bonne chef 1l"esca1fro11s dans le -! •• régimenl de
« position, el que, sous peu, il récompense- chasseurs a cheval, alors en garnison au fond
« rail mes bons ser vices .... 11 Pour le coup, de l'Allemagne !. ...le fus allerré de ce coup,
je me crus colonel ! Cet espoirs'accrul encore car il me paraissail bien pénible d'aller enlorsque, en sorlant du cabinet impérial, je core servir comme simple chef d'esradrons,
fus accosté par le général llouton, comle de grade dans Jeque! j'a,·ais reru lrois blessures
Lob:m, dont je recus l'assurance confiden- et fait les campagncs de Wagram el de Portielle que l'Empereur a,ait inscril mon nom tugal. Je ne pou,ais comprendre le motií de
sur la lisie des officiers supérieurs auxquels celle disgrace, aprcs ce qui m'a\'ait été dit
il voulait donner des régimcnls. Cette asser- par l'Empereur el le comte de Lobau. Celui-ci
lion me ful d'autanl plus agréable que le me doona bientot le mol nr l'én;~me.
comte de Lobau, aide de camp de Napoléon,
~lasséna, ainsi que je l'ai déja dit, avail, a
son entrée en Portugal, quatorze aides de
camp, donl six oíficiers supérieurs. Deux
d'entre eux, ml. Pelet el Casabianca, furent
faits colonels pendant la campagne; ils étaient
plus anciens que moi et avaient bien rempli
leur de,·oir. Leur avancement semblait, du
reste, assurer le mien, puisque je devenais le
premier chef d'escadrons de l'état-major.
Celui qui avait le cinquicme rang était M. Barain, oíficier d'artillerie, que j'ayais lrom-é
capitaine aide de camp de Masséna a mon
entrée daos son état-major. ~l. Barain, ayant
pcrdu une main a Wagram, avait été nommé
chef d'escadrons : c'était justice. Mais I'Empcreur, en lui donnant ce nouveau grade,
l'a,ait désigné pour le service des arsenau1,
qu'on peut tres bien faire avec un bras de
moins. ~fasséna s'allendait égalcment il voir
~l. llarain s'éloigner de tui; néanmoins, celui-ci
insista pour l'accompagner en Portugal, bien
qu'il íüt dans l'impos,ibilité de remplir aucune mission daos un pays aussi difficile.
Per~onne ne pensaíl done qu'on lui donnerait
de l'avancemcnl.
ALEXAsDRE l .., Elll'l. REt:R DE Ht:SSIE.
Or, il se trouvait que Barain était neveu
lY~trts lt .itssh, dt Lo~IS 11 • SAIST·.\ u1m,.
de M. Franeois de Nantes, directeurdes Droits
réunis, qui ,·enail d'assurer de nombreuses
étail chargé, sous la direction du ministre places a des membres de la famille de Masde la guerre, du lra\'ail relalif a l'avance- séna. M. l raneois de Nantes demanda, en
ment militaire. Je revins done a Paris, le rélour, la fa1eur d'une proposition au grade
creur rempli de joie et d'espérance f. .. Je me
de colonel pour son neveu Barain. Le marémariai le 11 norembre suiYant.
cbal, forcé de cboisir enlrl! Barain et moi,
... 203 ...

�ll1STORJA

.MÉ.MOTJ{ES DU GÉNE~.JU. BA.'l?_ON DE .íJfA.7fBOT

opla pour mon camarade. J'ai su, par lecomte
de Lobau, que l'Empereur a\·ait ht!silé a signer, mais •1u ·¡1 céda enfin au1 iaslances de
l'inlegrc d1rccteur de~ Droits réunis, venu
pour appuJer la seule demande de faveur
qu'il etH encore faite pour sa Iamille. Ainsi
mon camarade íut nommé coloncl.
Je me ~uis peut-clre trop appesanti sur
celle malheureu~e affaire, mais, pour juger
de mon désappoinlement, il Iaut se reporter
a cette époque et ~e rappelcr que l'imporlance dt&gt;s cbeís de corps élait lelle, daos les
armées impériales, qu'on a vu plusieurs colonels rcfuser le grade de général et demander
comme Iaveur spécialE: la permission de rester
a la tete de leur régiment. Masséna m'adressa
la lellrc suivantc, seulc récompease de lrois
campagnes faites et de trois blessures recues
aupres de lui :

Son aieul paternel, tanneur estimé, eut lrois
du Var. Ses connaissances lhéori&lt;¡ues el prafils : Jules, pere du maréchal, Augustin el
liques des exerciccs militaires le flrent nom\farcel. [ es deux premiers allerent s' établir mer capitaine adjudant-major, el peu de
a Nice, oü ils installerent une fabritJUP. de temps apres major. La guerre éclata bienlot;
savon. fürcel pril du senice en France daos
le courage et l'activité de Masséna l'éleverent
le régiment de fio)al-Italien. Jules )lasséoa
rapidement aux grades de colonel el de géoéral
étant mort en .laissant tres pcu de forlune el de brigade. 11 eul le commandement du camp
cinq eníants, lrois d'enlre eux, au nombre dit des .1/i//e (ourches, dont íaisail partie la
desquels se lrou\'ait le jeuue André, fureol
compagnie du i• d'artiUerie commandée par
recueillis par leur onde Augustin, qui, se
le capilaine Napoléon Booaparle, sous les orbornant a leur enseign(•r a Jire et a écrire, les dres duque! il de\ail servir plus tard en
employait a faire du savon.
llalie. \fasséna, tbargé de conduire une coAndré, donl le c.'.lractere ardenl et avenlu- lonne au sicge de Toulon, s'y distiogua en
reu1 oc pouvait se plier a la ,ie monotooe et s'emparant des forls Lartigues el Sainte-Calaborieuse d'une fabrique, abandonoa, des
therine, ce qui lui valut le grade de général
1'age de treize ans, la maison de son oncle el
de di"ision. La ville prise, il ramena ses
alla s'embarquer clandestinement comme troupes a l'armée d'Italie, oü il se fil remarmousse sur un vaisseau marchand, en comquer daos tous les engagemenls qui eurent
pagnie d'uo de ses cousins nommé Bavastro, lieu entre le lilloral de la Méditerranée et le
« Pnris, 24 novembre 1811.
qui delint, pcndanl les guerres de l'Empire, Piémont, pays 1¡u'il connaissail si bien. In« Je rous cnvoie, mon chcr Marhot, l'ordre le plus célebre cori;aire de la Méditerranée. telligent, d'une acthité dévoranle et d'un
Quant a Aodré, apres avoir navigué deu1 ans courage a toute épreuve, ~fasséna, apres plu&lt;&lt; de service que je reeois pour vous. J'avais
« demandé de l'avancemenl pour vous, ainsi el Iail meme un \'Oyage en Amérique, les fa- sieurs années de succes, avait déja rendu son
« que vous le savez, et j"ai le double regret tigues et les mauvais traitements qu'il eut a nom célebre, lorsqu'une faute grave faillit
e de voir que YOus ne l'avez pas obtenu el subir dans la marine l'en dégoíllerent, et le briser lotalemenl sa carriere.
« de Yous perdre. ros seniccs sont bien ap- 18 aotit f 775, il s'enrola comme simple fanOn était au début de la campagne de 1790;
&lt;t préciés par moi, el ils doiveot etre, pour tassin dans le régiment de Royal-ltalien sous le général Donaparte Yenait de prendre le
« \Ous, iodépendanls des récompeoses au1- les auspices de son oncle Marce!, qui était commandement en chef de l'armée, ce qui
« quelles ils vous donnaient droit de pré- devenu sergent-major et obtint bientol l'é~ placait sous ses ordres Masséna, sous lequel
« teodre. lis vous acquerront toujours l'es- paulette. Ce Marce! Masséna, que j'ai connu il avait jadis servi. Masséna, qui menait alors
« time de ceux sous les ordres desquels vous en 1800 commaodanl de la place d'Antibes, l'avanl-garde, ayant battu aupres de Cairo un
« vous lrouverez. Croyez, mon cher Marbot, étail un homme grave el capable, forl estimé corps autricbien, appril que les chefs eunede son colonel, lf. Chauvel d'Arlon, qui, mis avaicnt abandooné daos l'auberge d'un
u a celle que vous m·avez inspirée, ainsi
&lt;t qu 'a mes regrels el au sincere altacbement voulanl bien étendre sa prolection sur André, village voisin les apprets d'un joyeux souper;
a que je vous ai voué.
lui fil apprendre passablement l'orlbographe
il forma done avec quelques officiers le proet
la langue írancaise, el, malgré quelques
(1 JfASSÉ:U. l)
jet de profiter de cette aubaine et laissa sa
incarlades, il l'éleva en quelques aooées au
Je ne pensais pas revoir Masséna, quand grade d'adjudant sous-oflicier. 11 lui avait di\ision campée sur le sommet d'une monMme la marécbale m'écrivit que, dé~irant meme íait espérer une sous-lieutenance de tagne assez élevée.
Cependant, les Autrichiens, remis de leur
connaitre ma femme, elle nous invitait l'un maréchaussée, lorsque,. lassé d'attendre,
et l'aulre a dioer. Je n'avais jamais eu qu'a André prit congé a l'txpiratioo de son enga- terrear, revinrent a la cbarge el fondirent au
point du jour sur le camp francais. 'os solme louer de la marécbal'!, surtout a .A.atibes, gement.
dals,
surpris, se déíendirent néaomoins avec
sa patrie, ou je la rencontrai au retour du
Rentré daos la vie civile, saos aucune forsiege de Génes. J'acceptai done, Masséna vint lune, ,\adré rejoignit son cousin Bavastro, courage; mais leur général n'étanl pas la
it moi, m'exprima de nouveau ses regrets, el et profltanl du voisinage des frontieres de pour les diriger, ils furenl acculés a l'extréme proposa de demander ma nomination au France, de Piémont, de l'~tat de Genes et de mité du plateau sur le&lt;¡uel ils avaienl passé
grade d'oflicier de la Légion d'hooneur. Je la mer, ils firent sur une grande écbelle le la ouit, et la division, allaquée par des ennerépondis que, puisqu'il n'avait pu ríen faire commerce inlerlope, c'est-a-dire la contre- mis infioiment supérieurs en nombre, allait
pour moi pendant que j'étais daos son état- bande, tant sur les cotes qu'a travers les certainemeot subir une grande déíaite, lorsc¡ue
major, blessé sous ses yeux, je ne \ onlais montagnes du littoral, dont Masséna apprit Masséna, apres s'etre fait jour a coups de
pas lui créer de nouveaux embarras, et que ainsi a connaitre parfaitement tous les pas- sabre parmi les lirailleurs autrichiens, accourt
je n'attendais d'avancement que de moi-meme; sages. Cette circonslance lui del'int plus lard par un senlier depuis longtemps connu de
puis je me perdis daos la foule des invi tés.... d'une tres grande utilité, lorsqu'il eut a com- lui el apparalt devant ses troupes, qui, dans
Ce fut ma derniere renconlre avec ce maré- mander des troupes daos ces conlrées. En- leur iodignation, le recoivenl avec des huées
chal, bien que je continuasse a visiter sa íemme durci par le rude métier de contrebandier, bien méritées !. . . Le général, sans trop
s'émouroir, reprend le commandement et mct
et son fils, tous deux excellents pour moi.
obligé d'épier sans cesse les démarches des
Je crois devoir vous donner ici quelques douaniers saos laisser pénétrer les siennes, rn division en marche pour rejoindre l'armée.
détails sur la vie de Masséna, dont la biogra- Massfoa acquit, a son insu, l'iotelligence de On s'apereoit alors qu'un bataillon, posté la
phie, ainsi que celle de la plupart des hommes la guerre, ainsi que la rigilance et l'activilé veille sur un mameloo isolé, ne peut en descélebres, a élé écrite d'une faeon fort inexacte. saos lesquelles oo ne peut etre un bon offi- cendre par un chemin praticable sans faire
un tres long détour qui l'exposerait a déliler
cier. Ayaot ainsi amassé quelques capitaux,
sous le fcu de l'ennemi !. .. .\Jasséoa, gra\isCHAPTl~E 11
il épousa une Francaise, Mlle Lamarre, filie
sant la mootée rapide l.'Ur ses geooux et sur
d'un
cbirurgien d'Antibes, et se fixa daos
Biographic de Ma.,sfoa. - E1islence nenlureuse et
ses maios, se dirige seul vers ce bataillon, le
celle ville, oü il faisait un petit commerce joint, barangue les hommcs el les assure
campaKne ,l"llalie. - Zurich. - Genes. - 1805. d'huile d'oüve et de fruits secs de Provence,
Abu, des liccoccs. - Seo d~rnii!re, campagnes. qu'il les sortira dece mauvais pas s'ils veulenl
"afio.
lorsque survint la ré\·olution de 1789.
l'imiter. Faisant alors remettrelcs ba1onnettes
Dominé par son gotit pour les armes, ~fasAndré Masséna naquit le 6 mai i 758 a la
dans le fourrcau, il s'asseoil sur la neige a
Turbie, bourgade du petit Élat de Monaco. séna quilla sa femme et son magasin pour l'cxtrémité de la pente, et, se poussant ens'eoróler dans le 1e, bataillon des volonlaires
suite en avant avec les mains, il glisse jus.. 204 -

c¡u 'au has de la vallée .... Tous nos soldab, accusail déja de s'etrt' procuré braucoup d'arriant aux éclats, fon! de meme, el, t·n un «rnt durant les campagnes foites les années dan, venait d'elre ballue a Storkacb par le
clin d'a:il, le ltalaillon eotier ,p trouva réuni précédenles en ltalre, l'armée se plaignit prince Charles, et celle que nous a,·ion~ en
hors de la por11:edl's .\utrichiens slupéíaits !. .. d'etre en proie a la misrre, saos lelements el Italie, vaincue a XO\·i par les Russcs aux ordres
Ct'lle maniere de dt·set•ndre, c¡ui rcssemlile presqui: sans pain, landis •111e les adminislra- du célebre Souvarow, avait perdu son sénéral en chef Joubert, mort sur le cbamp de
beaucoup ;1 ce que les pa)sa11s et lt-s guides
hataille. Les Autrichiens, prets a passer le
de Sui,s, appt•llenl la 1'ama,~.~e. n'arnil Ct'rRbin, mcnacaient l'_\lsace el la Lorraine;
tainl'ment jamai, été prati&lt;¡uéc par un corps
l'llalie
était au pouvoir des fiusses que Soudt• lroupc, de ligue. Le fail, lout exlraordivarow cooduisait en Suisse en francbissant le
uairc qu'il paraissc, n'en e.sl pas moins exact,
Sainl-Gothard. La France, sur le point d'etre
cm non &lt;culr·menl il m'a été ccrtifié par h•s
en\'abie en meme temp, par ses fronlieres
!.:énéraux Hogu1•1 pere, Souli·s, ,\llwrl l'I
du Rbin el des Alpes, n'arait plus d'espoir
autres oflicit:r~ fai ant alors par tic de la di liqu 'en Alasséna. Elle ne ful point trompt~
siou )fa,séna, mab, me lrou\·ant neur an,
daos son aliente.
plus lard au chah·au de la llotMaye, lorsque
En vain, le Direcloire, impatient, et Berle marét-lial Augereau ) re~ul l'Erupercur et
nadotte,
son turbulent ministre de la guerre,
tous lt-s maréchaux, je les cnlt•ndis plai,antcr
expédient courri¡•r sur courrier pour pres,1asséna sur le nouveau IDOJCn de rl'lraite
crire a Ma~séna dP. livrer bataille : cclui-ci,
donl il :t\ail usé en celle circonslance.
comprenant que la déíaite de son armée
11 parail que le jour ou .\fasséna ,·é1ait
serait
une calamité irréparablc pour son pays,
l.'Crvi dP ce bizarre cxpédil'DI, ,ou\·ent cmne se laisse point ébranler par les mcnaces
plo1é par lui lor~•1u'il l;lail co11lr1•liandit•r, fil
réit1:rées de destilution, et, imilant la sage
g,:néral Bonaparle, nouvellt•menl placé a la
prudencc de Fabius t'l de Catinat, il ne veul
tete de l'armé1•, comprcnant c¡uc, arri\é trc,
frappcr qu 'a coup sur et décisif, en profljl'une au rommaodement en ebl'f', il dcvait
lant de l'instaot ou les circon,tances lui donpar rrla 111c111c s1• montrer s1;nlre rnwrs Ir~
neronl une supériorité momentani•e sur les
olticiers 1p1i mani¡uaienl a lc•ur drvoir, orennemis. Ce momcnl arri\·a enfin. L'inhal,ilc
donna ,le traduire ~la,séna devanl un con,eil
grnéral Korsakow, ancien favori de Cathede gnl'rrc. sous l'iru·ulpation d'a\oir aha11rine 11, s'étanl imprudcmment avanctl \ers
do,111e" ~011 poste, ce qui 1•ntrainait la pPine
Zurich, a la Irte de 50.000 Russes et Bavadt• mor! ou !out au moins sa dc-tilulion! ...
.;\l.\t&lt;É(II \L :'ll 1s,i:,A, l&gt;CC l&gt;E RIVOLI,
rois, pour y allendre son général en chef SouMais au moment ou ce général allait t~lre
l'RISr[ u'E•SLl:-!G.
varow, qui venait d'ltalie avec 55.000h,,mmt•s,
arreté. rommenca la rélcbre haJaille de )lond"apres lt /:,t,~au du BAROll GROS.
Masséna, s'élancant comme un lion sur Kortenottc, dans lar¡uelle les dilisions \lasséna Gravure de LEGRIS.
(.Vusée .k lºtrs.J/llts.)
sakow, a\·ant l'arrivée de Som·arow, le suret Augereau firent d1•11t mille prisonnicr~,
prirent 1¡11alre draprau1, enlcverent ('inq teurs, préle\ant de nombreu1 millions sur prend dans son camp de Zurich, bat, dispiPcrs de canon el mirenl l'armée aulri- les ÉLats du Pape, \·ivaient daos le luxe et perse ses troupes el les rejelre jusqu 'au Rhin,
cbiennc· dan, une déroute complete! ... Apres l'abondance. L'armée se révolta et envoya une aprcs lcur aloir fait épromer des perles
ces immenses résultats, auxquel, ~fass1;na députation de cent oíficiers demander oompte immcnscs! Puis, se retournanl \ers Sou\aª'"ait si qrandement conlribué, il ne pouvait a Masséna de J'emploi de cet argent. Soit que row, que l'béroique résistaoce du général
plus elre qucstion de le lraduire &lt;leva nt des le géuéral ne pul en justifier, soit qu 'il se Molitor avail arreté pendant lrois jours aux
ju¡?1•s. Sa íaute fut done oubliée, &lt;'l il pul pour- relusat ale faire par e~pril de discipline, Mas- défilés du Saint-Gothard, Masséna défail le
maréchal russe comme il a\·ait vaincu son
sui1re 'ª glorieuse rarricre.
séna ne consentit pas a se di~culper, et les
On le \ it ,e distinguer a Lodi, ~filan, Yé- troupes ayant persisté dans leur demande, il lieutenant Kor~akow.
Les résultats de ces diler~ eng-agements
ro11e. Ar1·ole, eufin parlout oü il comba11i1, ~e ,~it forcé de quiltcr Home et d'abandonmais principal&lt;'rnent a la bataille de Rirnli. ner le comm:mdemenl de l'armée. Des son furent :50.000 l'nnemis lués ou prisonnicrs,
t•l sr•s surcc'•s lui flrent donnr•r par le général retour en France, il publia un mémoire justi- quinzc drapcaux et soiunle bouchl's a feu
Bonaparle lt• gloricux surnom d'en(ant clufri licatif, qui íut mal atcueilli par le puhüc, enlevés, l'indép&lt;'ndaoce de la . uisse affermie
de la rfrlo1re !.. . Les prtlliminaires di! la ainsi que par la plupart de ses camarades el la France délivrée d'une invasion imminente !
Ce fut le moment ou la gloire de Maspaix a~anl élt; signés a Uoben, Masséna, qui au\quel~ il l'adressa; mais il fut surtont
a,·ait pr1, u11t• si !..'l'aodt• part ii nos vieloires, peiné de ce que le général Bonaparte partil séna ful la plu~ helle el la plus pure; aussi'
re~ul la mi,sion d'en porter le lraité au gou- pour l"Ég~pte saos répondrc a la lettre qu'il le Corps législatif proclama-t-il trois fois que
son armée et lui avaienl hit•n mí-rilé de la
wrnement. Paris l'accul'illit an~· les marques fui avait écrite a Ct• ~UJel.
palrie !. ..
de la ~lus , i\e admiration, el partout le
Ccpendanl, une nouYelle coalilion, oi1 enCependant, les peupll's t;lran!l"er, se pri•Jll'upl,· ,e pressait sur son passag,•, chacun lraient la Rus,ie, l'Autricbe et l'AngletPrre,
1011lant rnntcmpler les lraits de ce fameux ayant bientot déelaré la guerre a la France, parai,mt a de noU\·elles alfaques contre la
!?Ut·rrier..\lai, bientol cl'l éclataot triompbc le, ho,tilités recommencerent. En de teUes France, donl ll• g-ouvernement el la nalioa,
di: ~la~,1:na ful obscur&lt;'i par son amour exa- t·irconslances, Mas,éna, quoiqu 'il se fut mal diYisés par les factions, ~ 'accusairnt réciproc¡uement des dt:~ordres de l'intérieur, ain,i
;.!éré d1• 1';1r;,·nt, qui fut loujours ,on défaut
disculpé des accu~ations portées c-0ntre lui,
dominan!.
que &lt;les revers des armée~ du Rhio et d'ltalit.
ne pou\·ait rc;.tt'r daos l'oul,li: aussi le DirecLe !.!én1:ral Ouphot, ambassadl'ur de Francr loire, roulant u tili,er ses talents militaires, Le Directoire avili cbancelail sous le mépris
¡, fioow. a\·ait été assas~iné daos cette Yille. s'empre~,a-t-il de lui confier le commande- puhlic, et chacun avouait •1ue cet élal de
[ne partil' de l'armée d'ltalie, sou, le com- ment de l'armée franrai~e chargée de dé- c·hoses ne pomait durer, lorsque le général
mandl'nwnt de 8ertbicr, ful chargée d'allcr Cendre la Sui,,e. lla,séna y obtint d'abord de Bona parte, récemment arri"é d'Ég~ple, accomen tiri:r lCO!.!t'ance; mais ce général, bientul grand, avan1agi&gt;s; mais ayanl allaqué avec plit, au i 8 1,rumairc de l'an VIII, le coup
rappelé par l!onaparlc qui vou)ail l'emmencr
d"État prévu depuis deux ans et se plac;i a fa
trop de prfripitation le dangereu1 défilé de
en É;r~ ple, cJda la place a Mas~éna daos le Feldkircb, dan, le \'orarlberg, il fut repoussé lele d'un nouve.,u gourernemenl avt&gt;c le litre
commandemtnl de l'armée de Home. Peu de a\·ec perll' par le-, Autrichiens. Acelle époque, de premier Con,ul. Masséna, homme nul en
kmp, apres l'arrivéc de ce général, qu'on notre armée du Hbin, commandr.&lt;¡• par Jour- politique, ne prit aucune part i, Ct'lle rérnlution, et bien que peu dé\"Oué au nou1el
... 205 ...

�111STORJ.ll

________.;._________________________________~

ordre de choses, il accepta par palriotisme le
comman&lt;lement des débris &lt;le l'armée d'ltalie
que la morl du général en chef Championnel
avait momentanémenl placée sous les ordres
de mon pere, le plus aacien des généraux
dirisionaaires.
L'iocurie &lt;lu Directoire avail élé si grande
qu'a son arrivée a Nice Masséna lrouva l'armée daos la plus profonde misere. Des corps
enliers renlraient avcc leurs armes en France
pour deman&lt;ler du pain el &lt;les ve temen Is!. ..
J'ai déja fait connailre les elforts teutés par
le géoéral en chef pour remcllre les troupes
sur un bon pied, malgré la péourie qui
régnait alors daos la ri,·iere de Genes, ou il
s\:lait jeté :t1ec l'aile droile de son armée
lorsque les forces supérieures des Aulrichiens
l'curcnt séparé du centre el de la gauche. Je
ne re,iens done pas sur ce que vous coonaissez drja, el me bornerai a dire que Masséna se counil d'une gloire immorlelle par
son courage ph}sique et moral, son aclivilé,
sa pré10yance et son intelligence de la guerrc.
11 garantil de nou1·eau la France &lt;l'un1• im-asion, ca donnanl au prcmier Consul, par la
Lénacilé &lt;le la défense, le lcmps de réunir a
Uijon l'armée de réserre, a la tele de laquelle Bonaparle traversa les Alpes et vial
hatlre les .\utrichiens &lt;lans les plaincs de fürcngo.
,\pre~ celle victoire, le premier Consul,
rclournant rn Franct', crul ne pouvoir confier
le comman&lt;l1•menl de l'armée a un homme
plns illuslre que Masséna; mais au hout de
quclques moi~, &lt;les griefs semblahles a ceux
dont s'était plainle jadis l'artnée de Ilome se
produisirt'nl cootrc lui. Les réclamations
s'élevcreal &lt;le toulcs parts: des impols nouVl'aux s'ajoulcrenl aux anciens, des réquisiLioas nombreuses furenl frappées sous divers prétextes, el cependant lrs troupes
a'étaieot pas paJét•9 ! Le prl'rnier Consul,
instruit de C&lt;'t élal de choses, retira brusqucmcnt et saos cxplicalioo le commandernent
de l'armér a Jlasséna, qui, rl'nlré daos la
vie pri vée, manifesla son méconlentemenl
en refusant de ,·oter le consulat a l'ie. 11
s'abslinl aussi de paraitre a la nou,elle
Cour; mai~ le premi!'r Consul ne lui en don na
pas moins une arme d'honneur, sur la1111elle
étaient insrriles les virloircs rPmporlé&lt;'s par
lui el celles auxquelks il al'ait conlribué.
Quaad Bonaparte ~aisil la couronne impériale et récompPnsa les généraux qui al'ail'rll
rendu le plm, de senit'es it la patrie, il comprit Mas,éna &lt;lans la premiere li~le des maréchaux et le nomma grand cordon de la Légion d'bonneur t'l chef de la qualoriieme
cohorte de cct ordrt· 11u'il ,·enait de créer.
Ces hautes dignités el l...s émolumcnts énormes
qui y furcnl allachés ayant détruit l'opposition faite par Masséna depuis qu'on lui avait retiré le commandement de l'armée d'ltalie,
il vota pour l'Empire, se readit aux Tuilrries
et assisla aux cérémoaies du sacre et du couronnement.
Une troisi~me coalition arnnt menacé la
Fraoce en 1805, l'Empereur·confiaa ,tasséna
le soin de défendre al'ec 40.000 liommPs la

haute ti1tic conlrc les allaques de l'archiduc
Charles d'Autricbe qui en al'ait 80.000. Cette
t:1che offrait de grandes dil'licultés; cepeodant, non seulement )lasséna pré~t•r,a la
Lombardie, mais altaquant les ennemis, il
les poussa au dela du Tagliamcnlo et pénétra
jusque dan~ la Carniole, oú, for~anl le prince
Charles it s'arrelrr tous les jour~ pour lui
faire face, il retarda trllcmenl sa marche que
le gém•ralissimc aurril'hicn ne pul arriver a
Lemps pour sauYer Yieanc, ni pour M' joindre
11 l'armé1· russe que l'Empcrt•ur haltit a
Au~terlitz. i\'éanmoins, celui-ci ne parut pas
apprécier hcaucoup les Sl'r,ices rendus par
Masséna daos t·clle campa~ne; il lui reprochai t de n'avoir pas agi avec sa ,igueur habiluelle, ce qui n'empecba pas qu'aprcs le lraité
de Presbour~, il l.: cbargea d'aller conquérir
le ropume &lt;le .\aplt-s, sur le lrone dm1uel
il voulait placer lt&gt; prince JosC'ph, son frere.
En un mois, les Fraacais occuperent lout le
pays, excepré la place forte de Gaele, dont
llasséna ~·empara cepcndant apres un sicgc
soutenu arce YiguPur. liais pendanl qu'on
dirigeait les auar¡ues contre celle l'illc, il
éproul'a un hipn , if chagrin dont il ne se consola jamais. Lne sommc énorme que Masséna
prt;lendail lui appartenir ful confisquée par
n:mpereur ! Ce fait curicux méritc d'elre
ral'onté.
Napoléon, pcrsuadé 11uc le meilleur moyen
de conlraindre les Anglais a demandcr la
paix était de ruincr leur commerce, en s'opposanl a l'introduclion de leurs marcbandises sur le continenl, les faisail saisir el
hruler dans tous les pays soumis ason autorité, c'esl-a-dirc dans plus de la moilié de
l'Europe.
Mais l'amour de l'or est bien puissant
et le commerce bien subtil !. .. On aYait done
imaginé une maniere de faire la contrehande a coup sú1·. Pour cela, des négociants
anglais avec lesquels oa étail d'arcord envoyaient un ou plusicurs navircs remplis de
marchandises se faire prendre par un de nos
corsaires, qui les coaduisait dans un des
nomhreux porls occupés par nos troupes,
1lepuis la Poméranie sné&lt;loisc jusqu'au boul
&lt;lu royaume de 1~aples. Ce pr¿micr acle
accompli , il restail it débarquer les colrs et a
les inlroduire, ea évitanl la confiscation;
mais oa y al'ait paré d'avan!'e. L'immcnse
élcndue de roles des pays conquis m• perml'llanl pas de les faire cxactrmcnl surl'&lt;'iller
par des douaniers, Cl' senicc était fait par
des soldats placés sous les ordrcs de généranx cbar~és du commaadcment du roHume
ou de la province occup¡:s par nos lroui&gt;es. Il
sufllsait don,: d'une aulorisalion doanée par
!'un d'eu\ pour fairP passer les ballots de
marchandises; puis les négociants lraitaicnt
avec le protecteur. On appelait cela une
licence.
L'origine de ce noul'eau genre de commcrce remoalait a 1806. époque a lac¡uelle
Bernadotte orcupait lfambourg et une partie
du Danemark. Ce maréchal gagna de la sorte
des sommes considérables, el lorsqu'il rnulait donner une marque de rntisfaction a

quelqu'un, il lui acordait une licence, qu
celui-ci l'l·ndait a dl's aégociants. Cet u,age
s'étca&lt;lil peu a pcu sur lout le lilloral de
l'.\llemagne, de l'Espagae, el principalcmenl
de l'ltalie. 11 pénélra memc ju~qu'a la cour
&lt;le l'Empereur, dont les dames l'l les chambellans St' faisaicnt donner dl's lice11ces par les
ministre~. On :.'en C.'lchail vis-i1-vis de .\apoléon, mais il le sarnit ou s'cn &lt;loutait. Cependant, pour ne pas rompre trop hrusqucmenl
les habitudes des Pª}" coni¡uis, il lol(.rail cet
auus hors de l'ancirnne FranC(', pourrn que
l'exéculion s 'en fil avec myslere; mais chose
étonnaalc !'hez ce grand bommc, &lt;les 1p1 'il
appreaail que r¡uelqu'un avait pou~~é trop
loin les gains illicites pro&lt;lnirs par les
lil'enl'e.~, il lui faisait 1'entlre gol'ge! Ainsi,
l'Empereur aiant &lt;;té informé que Je conunissaire ordorrnatcur llichau:t, chef de l'a&lt;lminislralion de l'armée de fü•rnadottc, a,ait
perdu en une seulc soirée 300.000 francs
daos une mabon de jeu de Paris, il lui lit
écrire par un aide &lt;le camp qm• la caisse drs
lnralides a~aot besoin d'argenl. il lui ordonnail d'y 1erser 500.000 francs, ce que füchaux s'empressa de faire, tanl il avail gagné
sur les lic!'nces !...
\'ous penscz hien que lla,st•na n'arnit pas
été le dernier a Yendre des licences. o·accord
avec le général Solignac, son chd d'ét.1lmajor, il en iaonda lous lrs porls du róyaume
de Na ples. L'Empereur, informé que Masséna
aYaiL déposé la somme de ll'ois millio11s cbez
un baaquier de Livourne, qui avail recu l'D
mcme lemps 600.000 francs du général Solignac, fil écrire au maréchal pour l'engager
a lui p1'eter un mi Ilion et demanda 200.000 fr.
au chef d'étal-major. C'étail juste lr licrs d.:
ce que cbacun d'eux avait gagné sur b
licences. Vous "oyez que l'l!:mpereur ne les
écorchait pas trop. füis a la vuc• de ce
mandat d'une nouvelle forme, ~lassérra, rugissant comme si oa lui arracbait le~ enlraillcs, répond a Napoléon que, étaat le plus
pauvre des máréchaux, chargé d'une nombreuse famille el criulé de dettes, il n·i:rPtle
,ivemenl dl' ne poul'Oir rien luí emo~~r! ...
Le géaéral Solignac íait une réponse analogue, el lous deux se féliciraienl d'ayoir
ainsi trompé l'Empereur, lorsque, pendanl le
sicge de Gai•le, on voit arrivcr ca courrier le
fils du banquirr de Li,·ourne, annoac,,nt que
l'inspecteur du lrésor fran~ais, escorié du
commissaire de police et de plusieurs gendarmes, s'étanl présenté chez son pere, ,:est
fait remellre le livre de caisse sur Jeque! il a
doané quittance des lrois millions six Ct'Dl
mille francs Yersés par le marécbal el le général Soligaac, en ajoutant que cetle somme,
apparte,wnt i1 tarn,ée, étail un dépot confié
a ces deux personnages el donl l'Empercur
ordoanait la remise sur-le-champ, soit en
espcces, soit en effets de commerce né~ociables, anoulaat les recus donnPs a Masslna et
a Soligaac ! Proces-verbal avait été donaé de
cette saisie, a laquelle le banquier, qui, du
reste, ne perdait rien, n'al'ait pu s'opposer.
11 est difficile de se faire une idée de la
fureur de Masséoa en apprenanl que ~a for-

.M.\RIE· LOl ISF. ET

tune veaait de lui etre ravie. 11 en lomba
maladP, mais n 'osa adresser aucoae réclamation a l'Empereur, qui, se lrouvant alors en
Pologne, y lit venir Masséna. Apres la paix

XA POLEO:-..

-

T.JNeau de lllE."&lt;JAto. (Musee de Vtrs,11/les.)

de Tilsitt, le litre de duc dP Ilimli et une
dotation de 500,000 francs de rente fureat
la rérompensc de ses services, mais ne le
coasolerent pas de ce qui avait été pris a

.... 20ó "'
.., 207 ,...

Livourne, car, malgré sa circonspection habituelle, on l'entendait parfois s'écrier: « Le
cruel, pendaat je me ballais pour ses intérels, il a eu le courage de me prendre les

�,,____________________________

111STO'RJJI - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - , - - - - petites économies que j'avais placées a Livourne 1 ! ,&gt;
L'invasion de l'Espagne ayant allumé de
nouveau la ¡nierre avec l'Autriche, l'Empereur, menacé par ces armements considérables, revint en toute bate de la Péninsule
pour se rendre en Allemagne, ou il s'était
fait devancer par Masséna. Je vous ai déja
fait connaitre la part glorieuse que ce maréchal prit a la campagne de 1809; aussi, pour
récompenser sa bonne conduite et sa fermelé aux combats d'Essling et de Wagram,
l'Empereur le nomma prince d'Essling, en
lui accordant une nouvelle dota tion de
500,000 francs de rente qu'il cumulait aver.
celle de 500,000 du duché de Rivoli et
200,000 francs d'appointemenls comme maréchal et chef d'armée. Le nouveau prince
n'en dépensa pas un sou de plus.
Les campagnes de 181 Oet i 811, en E¡:pagne et en Portugal, furent les dernieres de
Masséna. Je viens de les raconter : elles ne
furent pas heureuses. Son moral était affaibli; aussi ces deux campagnes, au lieu d'ajouter a sa gloire, amoindrirent-elles sa réputation de grand général, et l'enfant chéri de la
vicloil'e éprouva des revers la ou il aurait pu
et du vaincre.
Masséna était maigre et sec; d'une taille
au-dessous de la moyenne. Sa figure italienne
était remplie d'expression. Les mauvais cotés
de son caractere étaient la dissimula tion, la
rancune, la dureté et l'avarice. I1 avait beaucoup d'esprit naturel; mais sa jeunesse aventureuse et la position infime de sa famille ne
l'ayant pas mis en élat d'étudier, il manquait
totalement de ce qu'on appelle l'inslruction.
La nature l'avait créé général; son courage
et sa ténacité firent le reste. Daos le~ heaux
jours de sa carriere militaire, il avait le coup
d'reil juste, la décision prompte, et ne se
laissait jamais abattre par les revers. En
vieillissant, il poussa la circonspection jusqu 'a
la timidité, tant il redoutait de compromettre
la gloire jadis acquise. II détestait la lecture; aussi n'avait-il aucune notion de ce
qu'on a écrit sur la guerre; il la faisait d'inspiration, et Napoléon l'a bien jugé, lorsqu'en
parlant de lui dans ses Mémoires, il dit que
Masséna arrivait sur le cbamp de bataille sans
savoir ce qu 'il ferait : les circonstances le
décidaient.
C'est a tort qu'on a voulu repré¡:eoter Masséna comme étranger a la flatte1·ie, disant
franchement et un peu brusquement meme
la vérité a l'Empereur. Sous sa rude écorce,
Masséoa était un rusé courtisan. En Yoici un
exemple remarq11able.
L'Empereur, accompagné de plusieurs maréchaux, parmi lesquels se trouvait Ma~séna,
ehassait a tir dans la foret de Fontaiuebleau,
et Napoléon ajuste un faisan ; le toup, mal
dirigé, porte sur Mas~éoa, auqut'i un graio
de plomb crel'e l'0&gt;il gauche. L'Empereur,
ayant seul tiré au moment de l'accident, en
était incoutestablement l'auleur iuvolontaire;
1. le général Lamarque raconte dans ses Mémoires
commcnl il cul la désagréal,le mission d'annoncer á
l\Iasséna la conliscation de ses millioos. La sci!oe se
pa•se la nuil, au i&gt;alais Aclon. - (Sote de l'éd. )

cependant Masséna, comprenant que, son reil
étaot perdu, il n'avait aucun intéret a ~ignaler le maladroit qui venait de le blesser, tandis que J'Empereur lui saurait gré de détourner J'attention de sa personne, accusa le
maréchal Berthier d'imprudence, bien que
celui-ci n'eut pas encore fait feu ! Napoléon,
ainsi qce tous les assistants, comprit parfailement la di serete intention du courLisan, et
Masséna fat comblé d'attentions par le maitre 1
Bien que tres avare, le vainqueur de Zurich aurait donné la moitié de sa fortune
pour etre né dans l'ancienne France, plutot
que sur la rive gauche du Var. Rien ne lui
déplaisait autant que la termioaison italienne
de son nom dont il transformait l'a en e
muet daos sa signature, et lors4u'il parlait a
son fils ainé, il l'appelait toujours Masséne.
Cependant le publie n'adopla pas ce changement, et le nom de Masséna prévalut, en dépit de celui qui l'avait illustré.
La campagne de Portugal avait tellement
affaibH le moral et le physique de Masséna,
qu'il fut contraint d'aller cbercher le repos
et la santé sous le doux climat de Nice. 11 y
passa toute l'année 1812; mais Napoléon, a
son retour de la malhl'ureuse expédition de
Russie, s'étant trouvé daos la nécessité d'utiliser tout ce que l'Europe avait de ressources,
pensa que le nom de Masséna pourrait encore
rendre quelques services, surtout en Provence, et il contera au marécbal l'emploi de
gouverneur de la 8• division militaire.
Lorsqu'en 18!4 les ennemis envahirent la
France, Masséoa, qui, du reste, avait peu de
troupes a sa disposition, ne fit rien pour
arreter leurs progres, et le 15 avril il se soumit au duc d'Angouleme, qui le nomma commandeur de Saint-Louis, mais ne le créa
point pair de France, sous prétexte que, né
a l'étranger, il ne s'était pas fait naturaliser !... Comme si les victoires de Rivoli, de
Zurich, la défeose de Genes et une série
d'actions glorieuses pour la France n'avaient
pas autant de valeur que des lettres de
grande naturalisation données souvent a prix
d'argeul a des intrigants étrangers !... L'injure faite a Masséna daos cette circonstance
produisit un fort mauvais ellet sur !'esprit
des populations et de l'armée. Cette mesure
facbeuse ful une des causes qui contribuerent
le plus a irriter la nalion contre le gouvernement de Louis XVIII et a amener le retour
de l' Empcreur.
Celui-ci débarqua pres de Cannes le
1er mars 1815 et se mit sur-le-champ en
marche vers Paris, a la tete d'un millier de
grenadiers de sa gard&lt;!. L'imprévu et la rapidité de celle invasion surprirenl Masséna et
le jeterent dans une grande perplexité. Il
essaya néanmoins de résis1er au torrent, en
réunissant quelques régiments de ligue P,L en
mettant en aclivité it's gardes natiouales de
fürseille et des eovirons; mais ayant appris
que le duc d'Angouleme avait élé forcé de
capituler a la Palud et de quitter le royaume,
Masséna dépecha son fils a Louis X\'11[ pour
le prévenir qu ·¡1 ne devail plus compler sur
lui, et, se ralliant au gouvPraPment impérial,
... 2o8 ...

il fit, le 10 avril, arborer le drapean tricolore daos toule l'étenrlue de sa division et
eníermer le préfet du Var qui voulait encore
résister. PJr celte conduite, Mas,éna ne satislit aucun parti et s'aliéna les royalistes ainsi
que les bonapartistes; aussi I'Empereur s'empressa-t-il de le rappeler a Paris, ou il le
recut assez froidement.
Napoléon ayant, peu de lemps apres, commis la íaute énorme d'abdiquer une seconde
fois par suite de la perle de la ba1aille de
Waterloo, la Chambre des représentants,
qu'il avait eu le tort de réunir en partant
pour l'armée, s'empara du pouvoir et nomma
un gouvernemenl provisoire, dont le premier
acle ful d'investir Masséna du commandement de la garde nationale de Paris, bien
que les infirmités du marérhal le missent
hors d'état de l'exercer en personne; mais
on voulait un nom capable d'animer !'esprit
de la population et de la porter a seconder
l'armée dans la défense de la capitale. Les
intrigues de Foucbé, duc d'Otrante, ayant
semé la discorde parmi les membres du gouvernement provisoire, les projets de résistance furent soumis a un conseil militaire,
dans lequel Masséna émit !'avis que Paris ne
pouvail 1·ésiste1· !... En coost5quence, un
armistice fut conclu avec les généraux ennemis, et l'armée francaise se retira derriere la
Loire, 011 elle fut licenciée.
Lorsque les alliés furent maitres de la
France, Louis XVIII, pour punir Masséoa
d'avoir abandonné sa cause apres le 20 mars,
le fit comprcndre au nombre des juges du
maréchal Ney, espérant que, aveuglé par la
haine, il n'hésiterait pas a condamner son
infortuné collegue et entacherait ainsi le glorieux nom de Masséna; mais celui-ci se récusa, en alléguant les dissentiments qui
avaient existé, en Portugal, entre le maréchal Ney et lui. Puis, voyant ce mo1en rejeté, il se joignit a ceux des juges qui voterent pour le renvoi de Ney devanl la Chambre des pairs. lis espéraient le sauver ainsi,
mais ils auraient mieux fait d'avoir le courage politique de lejuger el de l'acquitter ....
lis ne l'oserent !. .. Ce fut une grande faute.
Le maréchal Ney, condamné par la pairie,
ayant été fusillé, son sang, au lieu de calmer
la fureur de la faction royaliste, la rendit
implacable. Bientót elle poursuivit' Masséna
lui-meme.
Les Marseillais, pour lesquels il a1·ait oaguere employé son crédit afin d'obtenir la
franchise de leur port, le déooncerent a la
Cbambre des Mputés pour cause de péculat ! ... Cetle accusalion était mal fondée, car
Masséna n·avait commis aucune exaclion en
ProYencc; aussi la majorité de la Chambre
introuvable, bien que renommée pour sa
haine contre les hommes célebres de l'Empire, repoussa aw:c mépris la pétition des
babitants de Marseille. Ce fut a cette séance
que le député Manuel, de,·eou si célebre,
commenca a se faire remarquer par la cbaleureuse défense qu'il prononca en fa1·eur de
Masséua. Cclui-ci, ayant aiosi échappé a la
réaction qui, a cette époque, ioonJait la

•

Francc, abandonna la scene du monde, sur
laquelle il avait joué un role si brilla ni, l'l
Yécut désormais dans la retraile, en son
chatl'au di' Rueil, ancienne bahitation du
cardinal de Richelieu. 1tasséna termina ainsi,
dans la disgrike el la solitude, sa glorieuse
carriere. II mourat le 4 avril i8 l 7, a l':\ge
de cinquanle-ncuf ans.
A son déces, le gomerneme11t ne lui ªIant
pas encore cmoyé le nouveau baton de comma11demenl qu 'il est d'usage de placer sur le
cercueil dcR maréchaux, le général Tleilll',
gendre de Mas~éna, fit réclamer cet insigne
auprcs du gfoéral Clark&lt;-, duc de Feltre,
mini,tre de la guerre; mai, celui-ci, devenu
légitimiste des plus forcenés, n'ayant pas
répondu a cclle juste demande, le géoéral
Tleille, par un arle de courage fort rare 11
cetle éprn~ue, fit savoir a la tour que, si le
liiilon de maréchal n'était ¡ias l'llYOJé au moment des obsequcs de son beau-pere, il placerait ostensiLlement sur le rercueil celui
que l'Empereur avait donné jadis a Masséna;
alors le gouvernement se décida a faire remellrc ct•t insigne.
J'ai sigoal~ quelqucs taches dans la ,ie de
ce guerrier télcbre, mais elles sont couvertes
par sa gloire éclatante et les services signalés
qu'il rendit a la France; aussi la mémoire de
Masséna paniendra ala postérité comme celle
d'un des plus grands capitaines de celle époque, si fertile en illu~lratious militaires.

CHAPITRE 111

J1f'É.M01'R,ES DU G'É'N'É'J?,_.AL 11A.'J{D'N DE .MJH{BOT - --.

ni' pouvc,ir presque plus mooter a cheval;
« mais, continua l'Empereur, c'esl un excel« lent ofíicier, qui a vaillammenl fait les
« premieres campagnes avec moi; je l'aime
11 et l'estime heaucoup, et comme il m'a supe, plié de lui permettre d'essayer de faire une
&lt;1 noul'elle campagne, je ne veux pas lui rec1 tirer son rrgimenl. Cependant, j'appreuds
« que ce beau corps péril lite entre ses
c1 mains; je ,ous enrnie done comme coadju« teur de La Nougaredt'. Vous travaillerez
« pow· t•ous, car si la santé du colonel actm·l
&lt;1 se ré1aLlit, je le ferai général; dans le cas
ll contraire, Je le mellrai daos la gendar« merie, et, de quelque manii&gt;re qu'il quille
c1 son régiment, c'est vous qui en serrz colo11 nel. Je vous répete done que vous allez
ll travailler pour vous .... &gt;&gt;
Cel1e proruesse me rendit l'cspérance, et je
me préparais a gagner ma noul'elle destina1ion, lorsque le minis1rc de la guerre prolongea mon congé jusqn'a la fin de mars.
Bien queje n'eus&amp;epas demandé cellefayeur,
die me fut tres agrrable.
Le 25• régiment de chasseurs se trouvait
alors dans la Poméraoie suédoise. J'avais done
une dislance énorme a parcourir, et comme
je voulais arri\'er avant l'expiration de mon
congé, je quittai Paris le 15 mars, en me
séparant a grand regret de ma chere femme.
J'avais acheté une bonne caleche, dans
laquelle, sur la recommandation du maré,bal
Mortier, je cédai une place a son neveu,
M. Durbach, lieutenant au régiment daos

1812. - L'Empereur m'adjoinl au colonel du 23• de
chas.,eurs a chcval. - Je rcjoins mon régiment il
Stralsund. - Sui&gt;erl,e élal de ce corps. - lnlrigurs
du comte de Czernichelf.

.le commencai l'anoée 1812 a Paris, aupres de ma jeune femme et de nos paren1s.
Mais le bonheur dont je jouissais était troublé var la pensée de mon prochain départ.
Je devais allcr rejoindre le 1er régiment de
chasseurs a cheval, dans lequel j'avais été
placé comme simple chef d'escadrons. Les
regrets que j'éprouvais de n'avoir pas obtenu
le grade de tolonel, que je croyais avoir mérité, furent un peu atténués lorsque, ayaot
été aux Tuileries pour les salutations du jour
de l'an, l'Empereur me fit ordonner, par son
aide de camp, de me rendre dans son salon
particulier. J'y trouvai le général Mouton,
comte de Lobau, qui, dans cette affaire, fut,
comme tnujours, tres hienveillaot pour moi.
Napoléon parut et me dit d'un ton fort alfable qu'il avait eu le projet de me donner un
régiment; que des considérations particulieres
l'ayant porté a nommer mon camarade Baraio colooel, ce qui, avec Pelet et Casabianca,
faisait trois colonels pris parmi les aides de
camp de llasséoa, il ne croyait pas devoir en
accorder quatre a son seul état-major, mais
qu'il ne me perdrait pas de vue. L't&lt;..mpereur
ajouta que, ne pouvant me nommer sur-lecbamp titulaire d'un régiment, il allait me
cbarger d'en commander un, le 25• de chasseurs a cheval, dont le colonel, M. de La
Nougarede, était devenu goutteux au point de
I\' . -

HISTORIA, -

FASC. 2&lt;).

MARÉC::HAL M.AISON.

Gravure de LFCLERc, d':,pres k latkau de Ltm,
CoGSIET. (Mustie de 1' ersatlks.)

lequel j'allais servir. Mon ancien domestique,
Woirland, m'ayant demandé a rester en
Espagne, ou il comptait faire fortune comme
cantinier, je l'avais remplacé, a mon départ
de Salamanque, par un Polonais oommé
... 209 ...

Lorentz Schilkowski. Cet bomme, ancien
uhlan autrichien, ne manquait pas d'inlelligence, mais, comme tous les Polonais, il était
ivrogne et, con1rairement au caractere des
soldats de celle nalion, poltron comme un
liene. Mais Loren1z, oulre sa laogue natale,
parlait un peu le francais, parfai1ement
l'allemand et le russe, et, sous ces derniers
rapports, il me fut tres précieux pour
V0)agn et faire la guerre daos le Nord.
J'approcbais des provinces rhéoanes, lorsque, en sortant pendant la nuit du relais de
Kaiserslautern, le postillon précipila ma
caleche dans une fondriere 011 elle fut hrisée.
Persoone ne fut blessé; néanmoins, M. Durbach et moi nous dimes simultanément :
« Voila un bien mauvais présage pour des
« militaires qui ~eront bieolot en face de
« l'ennemi l. .. ¡¡ Cepeodant, apres avoir passé
une joumée a faire réparer la voiture, oous
pumes nous rcmellre en roule; mais la chute
avait tellement maltraité les ressorts et les
roues qu ',Is casscrent six fois pendant notrc
rnyage, ce qui nous retarda beaucoup et nous
ÍOr(.!a souvent a faire plusieurs lieues a pied
daos la neige. Nous parvinmes enfin sur les
bords de lamer Ilaltique, ou le 25• de chasseurs
tenait garnison a Stralsund et Greifswald.
Je trouvai daos le colonel de La Nougarede
un excellent homme, instruit, capable, mais
que la gou1le avait tellement vieilli al'ant
l'age, qu 'il pouvait a peine se tenir cheval
et voyageait constamment en voiture, triste
maniere d'aller pour le chef d'un régiment
de cavalerie légere ! 11 me re(:llt on ne pcut
mieux, et apres m'avoir expliqué sa position
el fait connaitre les raisons qui, daos l'intéret
de son avenir, le retenaient au régiment, il
me communiqua une lettre par laquelle le
comte de Lobau l'informait des motifs qui
avaient porté l'Empereur a me mettre aupres
de lui. M. de La Nougarede, loin d'en etre
blessé, y vosait au contraire un redoublemenl
des bon tés de l'Empereur et l'espoir prochain
d'etre nommé général, ou chef de légion de
gendarmerie. 11 comp1ait, avec mon aide, faire
au moins une parlie de la campagne et obtenir
ce qu'il désirait a la premiere revue de l'Empereur. Aussi, pour me faire participer a
l'autori1é du commandement plus que ne le
comportait mou grade de premier chef
d'escadrons, il réunit tous les officiers, devant
lesquels il me délégua provisoiremcnt tous ses
pouvoirs, jusqu'a ce qu'il fut completement
rétabli, prescrivaot a chacun de m'obéir saos
qu'il fut besoin d'en référer a lui, que ses
infirmités mettaieot si souvent hors d'état de
suivre le régimeot d'assez pres pour le commander en personne. Un ordre du jour fut
rédigé en ce sens et, sauf le grade, je me
trouvai par le fait chef de corps a dater de
ce jour, et le régiment prit bientot l'habitude
de me considérer comme son chef réel.
Depuis l'époque dont je parle, j'ai commandé plusieurs régiments de cavalerie soit
comme colonel, soit comme officier général.
J'ai été longtemps inspecteur de cette arme,
et je déclare que si j'ai vu des corps aussi
bien composés que le 25• de chasseurs, je

a

q

• •

�111STO'J{1.Jl

________________________________________..

n'en ai jamais rencontré qui le surpassassent. venait d'envahir les États, nous a,·ions vu
d'etre rejoint par un courrier, il prit les mies
Ce_ n'est pas que ce régimenl offrit quelques arriver 11 Vienne le colonel comle de CzerniSUJCls hors ligne et d'un mérite transcendanl cheO', dont la mission ostensible élait d'entre- les moins fréquentées el panint a la frontiere
tels que j'en ai connu un petil nombre daos tenir de bons rapports entre Napoléon el du Rbin en é,•itant Mayence et Cologne, ou le
plusieurs autres corps; mais s'il n'y avail Alexandre, mais dont le but $Ccret élait Lélégraphe avait déja transmis l'ordre de
dans le 23• aucun homme d'une capacité d'informer son souverain de nos succes et de s'emparer de sa personne. Quant au pauvre
n-aiment remar&lt;1uable, il ne s'en trou\'aÍt nos revers, afio que celui-ci piit resserrer ou employé, il ful saisi au moment meme ou il
aucun qui ne fut a la hauteur des fonctions rompre son alliance al'ec la Fraoce selon les comptait la somme de 500 000 francs en
billets de banque, qu'il avail recus pour prix
qu'il devait rcmplir. leí pas de sommités, ci rconsta nces.
de
sa lrahison ! Forcé par l'évidence de conmais aussi pas de parties íaibles; tout le
Le favori d'Alexandre ful on ne peut venir de son crime, il a,·oua qu'un autre
monde marchail du meme pied, lant pour la mieux reru par l\'apoléon, dont il ne quilla
"alcur que pour le :.:ele. Les officiers, remplis pas la personne daos les remes et les courses commis dela guerre avait aussi vendu diversPs
d'intelli,:tcnce el suífisamment instruits, qui précéderent la bataille d'Essling; mais pieces au colonel russe. Oo arreta le second
avaient tous une 1&gt;1cellenle conduite el vivaient lorsque cette sanglanle affaire par ul indécise coupable, et •ous deux furentjugés, condamnés
en nais {,·eres d'arrnes. 11 en étail de mcme el qu'une grele de boulcts vint lomber au et fusillés ! lis moururent en maudissant
des sous-ofllcicrs, et les cavaliers suivant ce milieu de l'étal-m1jor impérial, )l. de Czer- M. de Czernicheff, qu'ils accusaient d'etre
venu les chercher jusque daos leurs mansardes
bon exemple, l'accord le plus parfait régnait nicheff lourna bride promptcment, puis,
afin
de les séduire par la vue d'un monceau
parmi eux. C'étaient presque tous de vieux repassanl les ponts du Danube. il alla se
d'or,
qu'il augmentait sans cesse lorsqu'1l les
soldats d"Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram; meltre a l'abri du péril daos le palais de
voyait
hésiter. L'Empereur fit publier daos
aussi la plupart d'entre cux a,aient le triple, Schambrünn, el, le surlendcmain de la
ou au moins le double chet•ron ; ceux qui bataille, il repril le chemin de Pétersbourg, lous les journaux francais un article des plus
n'en naicnt qu'un étaient en tres petit pour aller saos doute raconter l'insucces de ,·irulent - contrc lf. de Czernicheff, en y ajounombre. L'c~pece d'hommes était superbe; notreentreprise! ... Napoléon trouva le procédé tant des obserl'alions qui, bien qu'indirectes,
elle provcnait de la l\'ormandie, l'Alsare, la ÍOrl inconvenant, el il sortil de sa bouche des durent blesser vivement l'empereur de Russie,
Lorraine et la Franche-Comté, provinces lazzi piquanls sur la bravoure du colonel car elles rappelaienl que les assassins de
connues pour leur esprit militaire et leur russe. Néanmoins, apres la paix conclue avec Paul l", ~on pere, n'avaient pas été punis par
Alexandre.
amour pour les chevaux . La taille et la force l'Autriche, ll. de Czernicbeíl' vint tres fréApres une telle sortie, il ne fut plus posde ces chasseurs ayanl élé remarquées par le quemmenl a Paris, ou il passa une partie des
sible
de mettre la guerre en question, et, bien
général Bourcicr, chargé de la remonte géné- années i8 IO el 181 l. Beau, galanl, aimable,
rale, il avait donné au 25e de chasseurs des fort dissimu.lé et d'une politesse des plus qu'elle ne ftit pas encore déclarée, on s'v
chevaux plus grands et plus corsés que ccux recherchées, son litre d'aide de camp de prilpara de part el d'autre ouvcrtemenr. L;
affectés a !'arme; aussi appelait-on ce régi- l'empereur de Hussie fo fil bienvenir, non conduite de M. de Czernicheff, bien que
ment les carabinier1, de la cavalerie légere. seulement a la cour, mais aussi daos les blarnée hautement par tout le monde, trourn
Un séjour de plubieurs années daos la fertile salons de la haute société, ou jamais il ne néanmoins, surtout parmi les diplomates,
Allemagne avaitmis les hommes el les chevaux parlait de poli tique; il paraissait absorbé par des approbateurs secrets qui fondaienl leur
dans un paríait état, et le régimenl, quand les soins qu'il donnail aux dames, pres opinion sur le íameux adage: ce Salus ¡,all'i;e
j 'en pris le commandemenl, présentail un desquelles il passait pour avoir beaucoup de prima !ex », et ils rappelaienl a ce sujet une
effectif de plus de mille combattants bien succes. Mais vers la fin de 181t, époque ou anecdote peu connue, que je liens du maréchal
disciplinés, toujours calmes et silencieux, des bruits de guerre se renouvelerenl, la Lannes, el qui prouverail que, tout en punissant avec raison les Francais qui vendaieut
surtout de,·ant l'ennemi.
police de Paris ayant été informée que, tout les secrets de leur patrie aux ennemis,
Je n'étais pas encore monté. Je me rendís ea feignaot de ne s'occuper qui! de ses plaidone de Stralsund daos l'ile de Rugen, qui sirs, M. le colonel russe se livrait a des Napoléon faisait corrompre cht-t les étrangers
nourrit d'excellents chevaux. J'en achetai menées suspecles sous le rapport politique, les employés qui pouvaient lui fournir des
plusieurs; j'en fis venir d'autres de Rostock elle le fil surveiller avec soin, et acquit renseignemcnts utiles, surtoul pour la guerre.
Le maréchal Lannes me raconta done a
el me íormai ainsi une écurie de sepl bonnes bientot la cerlitude qu'il avail de fréquentes
Vienne,
en i809, qu'au momenl ou les
betes, ce qui n'étai t pas trop, car la guerre entrevues avcc ll. X... , employé au ministere
hostilités
allaient éclater entre la France et
avec la Russie paraissait imminente. Déja, de la guerre, spécialemenl chargé de dresser
l'Autriche,
dont l'archiduc Charle¡ de,·ait
pendant l'été de i 811, je l'avais pressenti en les élats de siluation présentés tous les
commander
les armées, ce prince fut averti
voyant le grand nombre d'anciens soldats que dix jours a l'Empereur sur le personnel el le
par
un
avis
anonyme qu'un général-major
l'Empereur lirait des régiments de la Péninsule matériel de loutes les forces de ses armées.
qu'il
estimait
heaucoup et dont il venait de
pour renforcer sa ,·ieille garde. Le séjour que Xon seulemenl ll. de Czeroicheff avait été
faire son sous-chef d'état-major, s'était vendu
je venais de íaire a Paris avait donné plus de reconnu se promenanl aprcs miouit daos les
a J'ambassadeur de F'rance, le général
force a mes prévisions. Ce furent d'abord de parties les plus sombres des Champs-Élysées
Andréossi, avec lequel il avait pendant la
ltSgers bruits de ruplure qui s'évanouissaient avec l'employé francais, mais on l'avait vu
promptement au milieu des fetes et des souvent se glisser sous des "elements vulgaires nuil de fréquenls rendez-vous daos une
plaisirs qu'amena l'hiver, mais ils se repro- daos le logement de X... et y passer plusieurs maison solitaire du vaste íaubourg de
Léopoldstadt, dont on indiquait le numéro.
dui~aient toujours avec plus d'inlensité; ils heures.
Le prince Charles avait une telle estime pour
prirenl enfin une grande coosistance qui
L'intimité d'un personnage aussi haul le général-major, que, considéranl comme
devinl une quasi-certitude, a la suite d'un placé avec un pauvre hcre de ~mmis des
énlnemeol grave que je dois relaler, car il bureaux de la guerre étant une preU\·e indu- une iníame calomnie l'accusation porléc
eut un tres grand retentissemcnt en Europe. b"ilable que le premier avail soudoyé l'autre contre fui par un inconnu qui n'osail se
L'empereur Alexandre avait eu pour com- pour qu 'il lui livral les secrets de rEtat, nommer, il ne prit aucune mesure pour
pagnon d'eníance un jeune seigneur russe, l'Empereur, indigné de l'abus que le colonel s'assurer de la vérité. Déja l'ambassadeur de
nommé Czernicheff, qu 'il aimait beaucoup el russe avait fait de sa position pour agir con- France avait demandé ses passeporls el devait
donl, a son avenement au tróne, il avait fait trairement au droitdes gens, ordonna d'arreter quiller \'ienne daos quarante-huit heures,
son aide de camp. Déja en 1809, lorsque M. de Czernichelf; mais celui-ci, prévenu, lorsqu 'un second avis anonyme informa
Alexandre, alors allié de Napoléon, simulait dit-on, par une femme, sortil a I'instant l'archiduc que son sous-chef d'état-major,
plutót qu'il ne faisait réellement la guerre a meme de Paris, gagna un relais voisin, el aprcs avoir travail!P. seul daos son cabinet ou
l'Autriche, dont l'empereur des Fran~s quiltant la route de poste directe, de peur se trouvaient les états de situation de l'armée,
devait avoir la nuit suivante un dernier

.MÉMOT~ES DU G'ÉN'É~AL BA~ON DE .MA~BOT - - ~

entretien avec legénrralAndréossi. L'archiduc,
voulant éloigner de ~on e,,priL des sou!l{'ons
qu'il crai¡mail de conserver malgré lui contre
un oíficier qui lui étail -cher, résolut de
constater lui-meme son innocence. En conséquence, il prit un habit de ville des plus
simples, et, accompagné sculemenl par son
premier aide de camp, il se promena apres
minuit dans la partie la plus sombre de la
ruelle ou élait la maison indiquée. Apres
quel!¡ues momenls d'attente, le princeCbarles
et son aidc de camp apercurcnl un homme
que, malgré son déguisemeot, ils reconnurent
a,·ec douleur etre le sous-chef d'état-major
autrichien, auquel un signa) fit ouvrir la
porte. Pcu d'instants apri·s, le général
Andréossi íut introduil de la meme facon.
L'entreticn dura plusieurs heures, pendanl
bquelles l'archiduc indigné, ne pouvant plus
douter de la trahison de son sou~-cheí d'étalmajor, resta patiemment devant la maison, et
lori;qne enfin la porte se rouvril ponr donner
passage au général Andréossi et au génrralmajor autrichicn qui sortaient ensemble, ils
se troU\·erenl face a íace avec le prince
Charles, qui dit tout haut : « Bonsoir,
monsieur l'ambassadeur de FranrP ! 1&gt; Et

dédaignant d'adrrsser des reproches au souschef d'état-major, il se borna a diriger sur
fui la lumiere d'une lanlrrne sourde l. .. llais
l'aide de camp, moins circonspect, írappa sur
l'épaule de ce misérable en disant : « Yoila
cel infame traitre de général ttn tel que l'on
dégradera demain ! . . . »
L'ambassadcur Andréossi s'esquiva sans
mol dire. Quanl au sous-cbrí d'élat-major
autrichien, se vopnt pris en Oagrant délil et
connaissanl d'avance le sort qui l'altrndait, il
rentra chez fui el se flt sauter la cenelle d'un
coup de pistolet.
Cettc scene tragique, soigneusement cacbéc par le ¡rouvcrnement autrirhien, eut
peu de retentissement; on annonc;a que le
sous-chef d'étal-major était mort d'une allaque d"apoplexie foudroyante: il par:ill que
l'ambassadeur de France fui avait r1&gt;mis deux
millions.
Quant a !'affaire du colonel Czernicheff,
elle présrnta une bizarrerie remarquable :
c'csl qu·au momenl ou Napoléon se plaignait
des moyens emploJés par cet aide de camp de
l'empereur Alexa~dre pour se procurcr les
états de situation de nos armées, le général
Lauriston, amba~sadeur a Saint-Pétersbourg,

achetail non seulemenl les renseigncments
les plus positifs sur le placemenl et les forces
de l'armée russe, mai.s encore les cuivres
¡rravés qui avaient servi a l'impression de
l'immense carie dP l'empire moscovite !...
fülgré les diíficultés t:normes que présentait
le lransport de cette lourde masse de métal,
la trahison ful si Lien ménagée et si largement
payéc, que ces cuin-es, dérohés dans les
archives du ¡rouvernemenl russe, íurent
tran~portés de Saint-Pélersbonrg en France
sans que leur disparition ful découvcrte par
la police ni par fps douanes mosco,ite~ ! Des
qur les cuivres furenl arrh·és a Paris, le
ministere de la guerre, apres a,·oir substitué
les caracteres francais aux caracteres ru,ses
qui indiquen! les noms des lieu'{ et des
Oeuves, lit imprimcr cette belle carie, donl
l'Empcrcur ordonna d'envoyer un exemplaire
a tous les généraux el chefs de régimenl de
cavalerie légere. A ce Litre, j'en recus un que
je parvins, non saos peine, a sauver peodant
la relraite, car il forme un gros rouleau. La
carte contenait toute la Russie, mcme la
Sibérie el le Kamtchatka, ce qui fil beaucoup
rire ceux qui la rec;urenl : bien peu la rapporterent, je possede la mienne.

IA sui11re.)

faisait par des plaisaatcries, qui réussissaienl
presque toujours a,·ec madame de )laintenon
quand elles étaienl faites avec esprit. Lassé
pourtanl des discours qu 'on tenait, el craignanl enfin qu'1ls ne re,inssent au Roi, il fil
scmblant d'etre amou rt&gt;ux d'une autre femmc.
~f. le prince de Conli, jusqu'a la passion Ce prétcxtc réussit assez pour alarmer la íaqu'il eut pour madamP. la Ouchesset, n'avait mille de celte ícmmc; el comme c'étaicnt des
pas paru capable d'cn avoir de bien sé- ~ens bien a la cour, ilSYinrcnl prier madame
rieuscs. 11 a,·ail eu plusieurs affaires ga- de llaintenon d'empecher le comte de llailly
lantes, el avail fait voir plus de coquetter1e de continuer les -airs qu'il se donnait a
que d'amour; mais il en eut un violenl pour l'égard de leur filie: cºétail tout ce que voumadame la Duc11esse. Pl•ut-etre que le rap- lait le cornte de '1ailly, et il ne manqua pas
port d"agrérnents qu'on lrouvait en eux, et la de dire a madame de lfaintenon que, si elle
craiote des personnes inléressées, ont con- le grondail sur cetle fcmme, il íallait au
Lribué a faire naitre cette passioo : i1 e~t cer- moins qu'clle íut en repos sur l'autre. Quoi
tain du moins que les sou~ns de M. le qu'il en soil, et le prétexte et la réalité priPrince, les précautions de madame la Prin- renl fin.
cesse, et l'inquiétude de M. le Ouc l'ont préll. le prince de Conti ouvrit les yeux sur
venue. ll y avail longtemps que madame la les charmes de madame la Duchesse, a force
Duchesse étail mariée, et que sa beauté íai- de s'entendre dire de ne la pas regarder: il
sait du bruit daos le monde, saos que 11. le l'aima passionnémenl, el si, de son coté, elle
prince de Conli par1il y faire attenlion. Quel- a aimé quelque chose, c'csl assurémenl lui,
ques pcrsonnes meme s'I étaienl attachécs 11uoi qu'il soil arrivé depuis.
particulierement; mais aucuoe ne lui a plu,
On prétend, et ce n'est pas, je croi~, saos
si on excepte le comte de Mailli, donl je n~ raison, que ce prince, qui o·avait été jusquerépondrai pas, quoique je n'aie rien rn, en li1 sensible qu·a la gloire ou a son plaisir, le
passanl ma ,·ie avec elle, qui ptit autoriser ful assez aux charmes de madame la Dules bruits qui ont couru. Je l'ai bien rn chesse pour fui sacrifier une couronne.
amoureux; j'en ai parlé en badinant, el maOn sait qu'il fut appelé par un parti en
dame la Ducbesse me répondait sur le meme Pologne, el on prétend qu'il aurail été unaniton. lfadame de ~aintenon en a sou\'cnl mement déclaré roi s'il l'avait bien voulu, et
¡ arlé, et en ma pré. ence, a ll. de Mailly: si son amour pour madame la Duchesse
mais il se tirail des réprimandcs qu 'elle fui 1ú"ait pas ralenli son ambition. Je cl'ois
t. lllle de ~antes (filie de Louis XIV et de 'lme di! pourtanl que beaucoup d'autres choses ont
ltonte,pao\, dcvenue duches..&lt;c de Bourbon par ~n contribué au mauvais succes de son rnyage
mariage a,·ec le petit-fils du grand Condé.
en Pologne; mais, comme on croyait ici, dans

Le prince de Conti

~

.., 210 ....., 211 "'

GÉNÉRAL DE

M.ARBOT.

le temps qu'il partil, l'aflaire certaine, el
qu'il était persuadé de ne jamais revenir en
France, les adieu'.t lureot aussi lendres et
aussi tristes entre madame la Ducltesse et lui
((U 'on peut se l'imagincr.
lis arnienl un confident contre Jeque( la
jalousie el la véhémencc de M. le Duc ne
pournienl rien: ce confident étail M. le Dauphin, el j&lt;&gt; crois qu 'ils n'en onl jama is cu
d'autre.
Cette affaire a été menée avec une sa¡:ressP
et une conduite si admirables, qu'ils n'ont
jamais pu donner aucune prise sur eux; si
bien que madame la Princesse fut réduite a
comenir a,ec madame sa belle-fill1&gt;, qu'elles
n'avaient d'aulrt.&gt;5 raisons de soupc;onner celle
galantcrie, que parce que ~l. le prince de
Con1i el elle paraissaient íails l'un pour
l'autre.
M. le prince de Conti ne gouta pas loogtemps le dédommagement qu'il trouvait daos
sa passion au déíaul d'une couronne. Son
tempérament faible le fit, presque aussilót
apres son retour, tomber daos une maladie
de langueur, qui termina enfin sa vie troisou
quatre ans apres [le 22 février 1709}, infiniment regrelté de toute la France, de Monseigneur, et de sa maitresse.
Elle eut besoin de la force qu 'elle a naturellement sur elle-meme pour cacher a M. le
Duc sa douleur.
Elle y réussit d'autant plus, je crois, qu'il
était si soulagé de n'avoir plus un tel rival ni
un tel concurrent, qu'il ne se soucia d'examiner ni le passé, ni le íond du creur.
.\lADAME DE

CAYLUS.

�"--------------------------

Le lieulenanl-ci'vil Dreux d'Aubray
Par CH. OAILLY DE TAURINES

Un magistrat bon vivant. *

présenlanl du Tiers Üat aux Étals Gént\raux
d~ i i&gt;93, y ava_it, avec une courageuse énerg1e, soulenu pu1ssammentla cause d'lleori IV.
Le pere du Lieulenant Civil avait acquis
une charge de Trésorier de France a Soissons
et épousé la filie d"un gentilbomme du Poilou 6, Louise Dreu1, dont il n'eut qu'un enfant, c'est notre magistral. Celui-ci, né en
1600,, avec le nou\'eau siccle, et orphelin de
~on pere fort peu de tcmps apres sa naissance, Cut éle,é sous la tutclle de M. de
Compans, trésorier de France a Amiens avec
lequel sa I?ere se remaria en 1605; par l'acte
di: tut~le ' alors dressé, on voit que le nom
de fam1lle di: la mere Cut ajouté a celui de
I'enfant qui s'appela loujours depuis : An-

d'babitude la table, servie de mels raíílnés
at!lo.ur de ,laqu~Ile, réchautfé par les vins
. Ce n'était pas le premier venu que AL le
gene_reux,
esprit s'allume, péiille et circule'
Lieutenant Civil
Dreux
d·Aubray
·
sa
char"e
.
,
0,
au~s1 M. d Aubray. montrait-il pour la bonne
une des ~lus importantes de la magistrature,
chere un gout qui se lisait jusque sur sa
comporta1t non seulement des allributions
levre ~lorée et eharoue; gotit d'apparence
judiciaires, mais encore toute la police de fa
ass~z i~n~cente mais qui, dans sa jeunesse,
Ville e_t faubourgs de Paris; c'est sur luí que
ava1t fa11li lui allirer la plus désagréable des
reposa1ent le maintien de l'ordre et l'exécum_ésaventure_s. De passage a Rome, il s'était
tio? de toules les mesures ~rdonnées par le
la1s_sé alle~ a fréc¡u~nter fort assidfiment la
Ro1 en vue de la sureté &lt;Je I'Etat.
ma1son d un cert.am Cardinal qui &lt;1 lenait
L'homme
qui, depuis pres de vin"l
.
e ans,
bonne table », mais dont la réputatiou était
cxerca1t ~ette cbarge n'était pas non plus de
par conlrc íort mau,aise et qu'on accusait
ceux. qui peuvenl passer inapercus : son
ouverte~ent ,de ne s'entourer que de jeunes
exaclltude a ses devoirs était absolue et sa
débauches d une trop facile complaisance.
fid~lité au ~oi inébranlable. Magistrat integre,
!leureusement pour lui, pré,enu a lemps le
ma1s en meme temps fonctionnaire entiere- taine Dreux &lt;i'Aubray.
Jeune vo?geur put échapper a un si dé~Io~ent sou~is, jamais on ne l'a\'ait vu partiJovial, spirituel, bon vivan!, ~I. le Lieulerable peri); quelqu'un lui ª) ant remontré
c1per en r1en ace téméraire esprit d'inque cette maison ou il dinait si soudépendance qui, 11n moment, :wait
vent ne passait pas daos Rome ponr
paru souffler d'une faeon si f:\cbeuse sur
une_ for~ bonne école, que s'il contitous les corps judiciaires du royaume;
nu~1t d y aller, les autres Francais,
pendant la Frondeilétaitopiniatremenl
VO)anl ce commerce, pourraient, a
demeuré attaché au Roí, a la Reineleur retour, dire sur son compte· dt-s
mere et a Mazarin. Le jour 011 la macbose~ dont la ~·raisemblance donnerait
lenconlreuse arreslation du Cllnseiller
de. íacheuses impressions de sa conBroussel fit gronder la révolte dans
du1te ell'empecheraieot peul-etre d'enParis, c'est luí qui, a travers mille
trer dans ¡~ charges, il sut profüer de
dang~rs, ac~urut au Palais-Royal pour
ce sage a,•1s et quilla llome en tres
averllr la Reme el son ministre de !'exgrande bate 1
treme gravité des événements 1 • l'anLorsqu'il recul de M. Le Tellier l'ornée suivante, il fut le premier ~ rapdre de licencier les éleves de Portpeler de ses vreux le Roi dans Paris t ·
Royal, le Lieutenant Civil n'en éLail
pendant la seconde guerre de la Frond;
~as ases débuls contre les Jansénistes;
enfin, beaucoup plus sérieuse celle-Ia
l_année précédente, c'est une perquisiil prit le part1, pour suivre la cour'
llon chez MM. les Solitaires qu'il avait
d'abandonner les murs de la ville r;_
eue a opérer' et pour vi siter successibelle• ; il n'eut en un mot, pendant
vement la maison des Granges, Porltous ~es troub\es, qu'une seule préocfl?yal_ des Cbamps et Les Trous, il avait
cupat1on et qu un seul souci, ce fut de
du fa1re loufe uneexpédition a~sez lon« gagner le peuple pour le Roi », ainsi
gue et assez pénible a son age. u était
q~e le constate un écrit du temps qui
al?rs daos sa soixante et unieme anlui reproche meme d'avoir alors enlierement négligé pour cela Loules ses
n~ et. son peocban t a la honne cbcre
fonctions de poi ice '.
lm_ ava1_l va~u un fort aimable embonpomt; tl
fallut, ce jour-la, marcher
P~r sa famille, M. d'Aubray apparpas mal a .trai-ers cbamps, dans un
len~1~ a la plus honoral,fe bourgeoi,ie
par1s1enne; depuis pres d·un siecle
pays fort ~cc,de~lé et comme, « couvert
LE LIELTE:-.1:-,¡T CIVIL 0REUX D'AUBRAY.
de :i..llue J_usqu au visage », ¡¡ palauson nom avait marqué daos I'hisloir;
Gravu1·e de NANTEUIL. (Cai'i11el .tes Estamfts .)
gea1t pémblement daos « de tres fade la Yille : Claude d'Aul,ray, son
cheux chemins », un des Solitaires,
grand-pere, avait élé élu en i 564 trni.
dans un endroit íort escarpé, le voyant
sieme coosul des marchands, Landis r¡u'un
nant Civil é1ait le plus souriant des magis- s1 gros el « en danger de rouler en b
aulre Claude d'Aubray, son grand-oncleS, re. ehar1ta
. blement tendu la main as
&gt;&gt; '
lrals; les bommes d'esprit ne Mlestcnt pas 1u1. avrut
•.
* Extnit Ju volume : P¡,r~ el filie Philippe de
2. Voir Corrrspondance de Mazarin lome III p 397

!

!m

..

Cha111pag11e et S&lt;Pur Ca_th,n11e de ~lllll(e-Su,a1111e
a Port-Royal: par Lh. Ga,lly de Tauri11c.,;. (l.,brairic
llachelle el t.;1•.)
l. 1/elz. J/émoires. Retz ruille un pcu l'etfro· d
ll. &lt;l'Aubray &lt;'". celle _ci,consl~n~e : • Je n'ai ja~,i~
,u a la C~~ed,e llahenn~, d1HI, de pcur si nai~emcnt el r1d1culcmrnl rcpresentée.... 1

lellre ,lu 14 anil 1649.
'
' ·
'
3: Journal ~e 0ubuisson-Aulwnay. publié par la
So~•~le de l'lhstoire de Poris. lome 11. p. 253
8 JUIIJet 1652.
'
4. llélangc Cl~i,.ambault, vol. CCXL, tih; dans: Corrcs11ondanceadmm1strativernus Louis ll\', t.11, p. XLIV.
á. Ou plus cxactemenl son cousin au 8• dc11rc.
..., 2 12 ...,

,,

Voir llibl. :Sal. Dom'ers Bleus. ,·ol 212 D b
13 U · e·
t 1 1· ·
·
. v • au
. e,, e e ce u,-c, qu ·¡¡ est qucstion da
·
ns a
6. B!bl. ~al. Douier.r Bleu.t, vol. 242.
7. llibl Nat. :lis. Clairambault rol 553
81
8. A!71elot de la lloussa ye. .1u:uoir'u hist~",.· ·
3 vol. in-12. Ams/erdam, 1737 1 lll
60 ques.
.
el (' el
' . • p. .
!) M•
· .mo,ru e 'º efroy llerma11/. Cités par
~- • -

Sallre _Memppée.

r,l

LE LJEUTEN.JtNT Clr11.. DR_EUX D' .JlUZH{.JtY

Plus aimable et plus prévenanl encore celles-la, il y en a huit autres qui, des le ca- maison et de son diner, lorsqu'une otTre ohlis'était montré M. d'Andilly; entre ce magis- reme dernier, ont été recues daos la commu- geanle de la mere Agnes - c'était bien la
tral et ces gens que, par ordre du Roi, il ve- nauté pour y prendre l'bal,it de novice; je ne digne sreur de ~l. d'Andilly - vint le tirer
nait quelque peu molester, s'élail fait un
vérilable assaut de mutuelles polilesses et la
visite domiciliaire, commencée administralivement et policicrement, s'était lerminée en
une ,·érilable visite d'amis.
« Monsieur, avait dit, en vrai gentilhomme,
)l. d'And1lly au Lieulenant Civil lor,que, le
soir venu, celui-ci s'appretait a se retirer avec
ses gens pour aller coucher a Cbevreuse;
llonsieur, soit en qual11é de ,1. d'Aubray,
soit encelle du Lieutenant Civil, vous demeurerez ici, s'il vous plait; vous nous afíligeriez étran~ement d'aller loger ailleurs. »
lncapable de résister a une iovitation si
courloise, non pin~ qu'a la perspeclive d'un
bon souper au lieu d'un souper d·auberge,
)f. d'Aubray accepta.
Le repas fut fort gai; Lieutenant Ci,il,
Procur~ur du Roí et commissaire.~, ils se
lrouverent sept a table dans la chambre de
M. d'Andilly, tandis que les archers mangeaient avec les gens.
« Ne seriez-vous pas bien étonné, disait,
loul en faisanl honneur au repa~, M. d' Aubray a son bote, ne scriez-vous pas bien
étonné si Oieu me donnait lout a coup le
mouvement de demeurer ici avec vous 1 1 »
C'est ª"ecdes d,spositions personnelles tout
Vui! DE L'ARBAYE DE P ORT-ROYAI. DES CIIAMPS.
aussi conciliantrs que l'année suivante, le saD'.ipres,.. grJVUrt ,ie ~l.,CDELEISE IIORTIIEMELS. (Catlntt dts Estampes.)
medi 23 anil 1661, le Lieutenanl Civil se
présenta a Port-Royal de Paris pour y exévous dis poinl le nom de celles-la puisqu'elles de peine el rassurer son appétit. Quelques
cuter les ordres du Hoi.
Depuis qu·au parloir avait élé prononcé le sonl déJII censées religieus&lt;'s.
inslants plus tard, conforlablemenl ioslallé
« Quant aux pensionnaires, vous savez, daos la chambre du portier devant de délimol de a Persécution » el qu'avait été posée
la queslion du grand voile pour le martyrr, Monsieur, l"ohligation 011 nous sommes, selon cieux reuís frais accompagnés d'une bonne
une sorle de terreur lourde, d'anxieuse al- nolre regle, d"élever les enfants daos le ser- miche de pain cuil daos la maison, ~I. le
iente, régnait sur toute la commuoauté. Lor~- ,ice de Dieu, et nous ....
Lieutenant Civil faisait largement honneur a
- Oh! je n'enlre pas la-dedans, répondit ce repas rustique rendu succulent par la
que ~l. le Lieutenant Civil se préseula, ce fut
un grand sujet d'étonnemcnl. Avec sa f.i.rure le magistral; vous savez, ~ladame, bien par- course et le grand air •.
réjouie, ronde et pl~ine, son reil ,if aiguisé ler et bien écrire, écri\'eZ au Roí, rcprésenleiCe méme jour, la mere Angillique, sreur
d'un regard malin, plissé d·uo sourire, sa lui vos raisons, il les écoulera, c·est un bon de la mere Agncs, venant de Port-Royal-desnarine ouvertc, sa joue nbondie, sa Corte pere. ))
Champs, croisa en chemin un ecclésiastique,
machoire, ~l. d'.\uliray ne rcprésenlait nulEt comme, landis qu'aidé de ses greffiers, ami de la maison, qui, avec des !armes
lemenl un bummc prel a conduire au mart)Te ~l. d'Aubray s'occupait a dresser le proces- d'émotion, lui conla la visite des magistrals,
des ,iergeHhr~tirnnes: ce bourreau-la n'avait verbal de sa visite, la mere Agnes lui disait l'ordre de disperser les pensionnaires, el toules
pas l'air mél:hant du loul !
eocore, d'uae voix désolée :
les poignaules émotioos de la matinée.
« Qu'ayons-nous done íail, lloosieur, pour
Loin de parlager sa lrisles~e, la mere Anelre trai tées de la $orle?
gélique se mil aussilot a rPmert'ier üieu et
- lié quoi I ltadame, répliqua+il en sou- continua ~a roule en récitant le Te Deum. A
Visite de police. - Le bel appétit et ria11l avec finesse, ne voulcz-vous point elre son arrivée a la maison de Paris, tout était
l'heureuse chance de M. le Lieute- affiigéc? Tous les grands saints l"ont été 1 • " daos la conslernation et la douleur.
nant Civil.
A -ce moment il lira sa montre. Midi !
« Eh quoi ! s'écria-l-elle d'un ton de rel'heure du diner ! Une faim de loup commen- proche, vous vous étonnez I Et qu'est-ce done,
A,ant fait demander a l'abbcsse - c'é1ai1 cait a tirailler l'eslomac exigeanl de M. le s'il vous plait, que lout ceci devant Dieu?
alor~ la mere Agnes Arnauld - de Youloir Lieutcnant Civil, et, facbeuse perspective, son Des _mouches qui volenl et qui font un peu de
bien le ,·enir lrouver au parluir, le Lieule- hótel se lrouvait situé rue du Boulov 3 , au brml. En a~ez-vous peur? D1eu ne voit-il pas
nant Ch-il d'Auhray lui fil parl de sa mission carrefour de la Croix-des-Pdits-Champi,jn~te tout ce qm se passe et qne pournns-nous
et la pria de luí donner les noms de loutes en face de celte croix, a l'extrémité de la craindre si nous avons la Coi 5 ? »
les pen,ionnaires, tanl de la mai,on de Paris ville, précisément la plus éloigoée du fauTandis que, loules réconfortées par cette
que de celle des Champs.
hourg Saint-Jacques.
énergie, les religieuses essayaieot de sé, her
« Nous arons ici vingt et une pensionnaiAvec désespoir, le pauvre magistral consi- leurs larmes, &amp;l. d'Aubray, restauré et conres, répondit ta mere Agnes; mais oulre dérait la dist.aor.e qui le séparail et de sa lent, reotrail tranquillemeot en son hotel.
.11. G11~11'r : L11 de1trurlio11 de, pelitu E&lt;:ole,, artJcle paru J1.ns la l\erne iutemalionale de rEnscignement.
l. /bid.
2. 1/ialoire du persict,lio111 des Rtliyie11ae1 de

Porl-Royal tcrite pnr tllu-nllmu. 1 vol. in-i•
Yi,le-rranche, t 7a:;, p. 3.
'
. 3. Sur r_e,npl~cr!lwul de rimm~uiJle Jans lequel
s ouvre au¡ourd hm Ir! ¡iassagc Vt!ro-llodat. Vuir le
Pla,1 de Gombou,t, lli51. - to~ tres inlt'!ressante

reprOlluclton de ce plan a été faite récemmeol par
l'éditeur TarriJc.
4. lbil.

á. /bid .. p. i .

�1f1ST0'/{1.ll
LE
C'était la véritablement un homme heureux, tout lui réussissait el la fortune partiale semblail n'avoir en sa faveur que des

mier rang _par ses richesses et dont les plus
nobles ma1sons recherchaien t alors l'alliance,
voila celui qu'un bonheur merveilleux et

de sa lerre de Sains, pres de Mondidier.
Mais le nom de Sains n'ayant pas saos
doute assez belle apparence pour devenir celui d'un marquis, le Roi, par une prévenancc
aimable, avait bien voulu que ce litre ful
reporté sur l'une des terres dépendant de
cette seigneurie, au nom plus sonare et plus
vibran!~, et, de ce jour, bonheur inoui: et
chance exceptionnelle, M. d'Aul.Jray, ce pcre
déja si coml.Jlé de tant de faveurs de la fortune, pul encare appeler sa fille : la mm·qttise de B1·invillie1·s.

L'écharpe : « Par respect pour les
ordres du roi. » •

L'ABBAYE DE PORT-ROYAL DES CHAMPS: LE RÉFECTOIRE.

D'apres la gravure de M.AGDELEfNE HORTREMELS. (Cat&gt;inel des Estampes.)

sourires. Magistral, mari, pere, un bonheur
exceptionnel s'était épanoui pour lui. La
belle charge qu'il occupait, n'avait-il pas pu,
des l'année i 645, l'acquérir pour la failile
somme de 500 000 livres, alors que des concurrents qui furent écartés en otfraient jusqu'a 700000 1 ? Son mariage, qui l'avait fait
entrer daos une famille de bonne noblesse,
fort nombreuse, tres unie el tres considérée,
les Olier, n'était-il point un nouveau pas daos
cetle ascension continue et douce vers les
grandeurs? La belle lerre d'Offémont, pres
de Compiegne, avec le litre de comte qui y
était altaché, n'était-elle pas venue, d'ellememe pour ainsi dire, se donner a lui alors
que, contisquée sur le malheureux Mootmorency, dont la tete lomba, comme on sail,
sous la hache lranchante et implacable dt:
Ri1:helieu, ti a\·ait eu, lui d'Aubray, la chanf"e
- il le considérait du moins aiosi - Je
pouvoir l'acquérir presque pour rien?
lleureux pere, n'avait-il pas favorableme11L
établi taus ~es enfants : ses deux fils, magislrats comme lui et comme lui aussi magisLrats du plus hrillant avenir; sa tille ainée,
Marie-Madeleine, d'une délicate beauté, mariée, en 1651 , plus richemenl, plus bautement que Jamais il n'eut osé l'espérer?
Un homme élégant, spiriluel, hrave, cambié d~ ~iens et d'houneurs, mestre de camp
du Reg1ment de Normandie, descendant de
celle opult:Dte famille Gobelin élevée au pre1. Journal ~'Olivicr dºOrmesson, I, p. 37.

2. Au;ourJ hui rue Charles V. L'l,Mel existe eorore _au ••• 12. Yoy. Geo1·ges Gafo, Prome11adcs dons
Pana.

presque insolent avait donné pour gendre a
l'heureux M. d'Aubray.
Que! événement mondaio fut alors daos
París ce mariage I Avec quel admiratif étonnement on s'entretint des richesses du jeune
époux : et les six cent mille livres de dot, et
le bel hotel de la rue Neuve-Sainl-Paul', et
les terres de Sains, Morainviliers, ele ... , et le
magnifique mobilier, et la suite de ces splendides lapisseries de la fabrique des Comans
et La Planche, représentant, en huit grandes
pieces, toule l'histoire de Psyché 3 !
Beau sujet de nouvelles a la main pour les
gazetiers qui s'étaient empressés de conter
l'événement en belle prose, ou meme, comme
l'un d'eux, l'illustre Loret, en beaux vers :
Le fils de mo11sicur Gobclin
Épousa dimanche au malin
liue agréablc dcmoiscllc
Qur. l'on m'a dit clre assez belle,
Et d'uo esprit doux el ci.-il,
Fillc du Lieutcnant Civil.
Oo croil qu'ils feront bon ménagc.
Mais je n'en sais pas davanlage.

Ci:: n'est pas Lout encare : le bonheur, les
riches,ses, les bonoeurs semblaient pleuvoir
d'eux-memes sur le Lieutenant Civil et tous
les siens : par une spéciale faveur, le Roi, a
l'oC\:asion de son union avec !'Infante d'Espagne, avait, par leltres patentes datées de
Saint-Jean-dr-Luz, accordé au gendre du
Lieulenant Civil l'érec.;tion en marquisat
3. Voir J.-J. Guiffrey. Les Gobelina, teinturiers
e11 écarlale, notice publiée daos les mémoires de la
Sociélé de l'lli,toire de Paris, 1004.
4. Arch. Nat. Registre du ParlemenLX"8661 p. 517.
.... 214 ...

Afalgré le réconfort momenlané apporté a
la coi:i_munauté par la mere Angélique, c'est
au m1heu des lamentalions que s'accomplissaient, a Port-Royal de Paris, les rigoureux
ordres du Roi. Parmi les éleves, beaucoup
ayant leur famille en province, l'exode se
prolongea durant huit longues journées.
Les départs se succédaient lamentables
douloureux, presque tragiques; parmi le~
éleves, parmi leurs maitresses, parmi les
personnes parentes ou amies qui venaient
les prendre, ce n'étaicnt que pleurs, cris de
douleur, évanouissements.
La chambre d'asscmblée des enfants présentait l'aspect d'un cachot rempli de personnes dont on va faire l'appel pour le supplice.
« C'est un si pitoyable et douloureu1 spcrtacle, disait alors aux autres religieuses Ja
maitresse chargée des pensionnaires, que je
ne puis enlrer daos celle chambre qu'apres
avoir été plus d'un quart d'heure devant la
porte pour me résoudre a l'ouvrir. Sitot que
j'y suis, ces enfants se viennent jeter dix ou
donze sur moi en pleurant et en me conjurant d'avoir pilié d'elles : &lt;t Ma sceur, me
&lt;e discnt quelques-unes, vous le savez, je me
« perdrai si je relourne daos le monde! »
D'autres refusent de manger et passenl la
nnit saos sommeil. Certes cette séparation ne
m'est pas moins douloureuse qu'aux enfants,
je souhaite pourtant de toule mon ame
qu 'elle s'achere au plus lót; toutes ces !armes me pt:rcent le cceur. o
Au moment de passer la porte du couvent,
il y eut plusieurs de ces petites que leurs
parents durent tirer par la main pour les torcer a sortir, et les personnes qui, de la rue,
assistaient a ce lamentable spectacle, ne pouvaient s'empecher de s'écrier : « C'est véritablement l'image du Martyre des Inoocents 5. »
Des le lendemain de la visite du Lieutenaut
Civil, on s'était haté de donner l'babit a quatre novices el de faire prendre le voile a quatre postulantes.
Des contretemps facheux et de mauvaise
augure allrislerent ces eérémonies : daos la
« ... A ces_ causes, :". avons _élevé ladite seigocurie
de Sams en ltlre. qualtle, d1gmté et préémi11ence de
marquisal, sous le uum de nrnrquisal de llrinvilliers... ,.
:&gt;. /Júloire des Penécution,, p. 6.

L1EUTEN.JtNT C1nL D~EUX D'.JluB~JtY

premiere, au moment ou la porte donnant trevenir a ses ordres; de sorle que, non seu- y obéissant. ... Nous savons le Roi si juste et
dans le chceur des religieuses aurait du s'ou- lement pour le service du Roi, mais aussi si équitable qu'il écoutera, nous en sommes
uir deranl les nouvelles sceurs, la clef, par pour votre considération parliculiere, il sem- sures, nos tres humbles supplications. Notre
une étraogc fatalité, se lrouva rnalenconlreu- lile qu'il esl bien a propos que vous redou- état ne nous permettant pas de nous aller
sement égarée; apres une longue aliente de bliez vos soins dans l'exécu tion des choses jeter a ses pieds, il aura certainement la
plus d'un quart d'heure, il fallut faire tra- que Sa Majeslé vous ordonne présenlemeot bon té de recevoir la letlre que nous aurons
l'honneur de lui écrire 4 • »
verser a ces rcligieuses la cour extérieure, sur oo sujet 3 • »
A
peine
le
Lieulcnant
Civil
avait-il
rccu
- Je rendrai compte, Madame, de vos
toule pleine de carrosses, pour les conduire
par la jusqu'au chceur par un long détour. cette lettre que, lout ému et presque trem- déclarations, répondit M. d'Aubray avec un
Quant aux novice5, en traversant le préau blanl, il était aPort-Royal. La, apres avoir Ju peu plus de brusquerie celte fois; quant a
par une pluie bailante, la corbeille contenant a l'abbesse les ordres recus, il lui remit en moi, je n'ai poinl a m'y arreter et, coníorméles voiles bénis dont allait les revetir l'ah- mains la leltre de cachet que le Roi lui adres- ment aux ordres recus, je ne dais que vou
enjoindre a nouveau d'oter l'habit aux filies a
liesse se renvcrsa si malheureusement que sait a elle-meme.
A cette communication, la mere Agnes de- qui vous l'avez donné et de rendre dans trois
ces \'oíles furent tout mouillés et sal is; 011
dul en hale les remplacer par d'autres, mais meura consteroée, mais absolumenl ferme jours ces filies a leurs parents, faute de ce
ceux-ci n'anienl point recu la bénédiction de pourtant dans ce qu'elle considérail comme faire dans le dil temps, vous y seriez conl'ofticiant.
un impérieux devoir.
trainte, Madame, par toutes voies dues,
Les personnes qui purent avoir connais&lt;&lt; Toujours, répondit-elle au
magistral, nonobstanl opposilion ou appellation quelsance de ces accidents répélés et significatifs nous serons disposées a rendre les memes conques. »
hochaient tristement la tete en disant: « Ceci soumissions aux ordres du Roi loutes les fois
Toute vibrante d'éloquence, la lettre que,
est un averLissemenl du Ciel, il arrivera cer- que nous croirons le pouvoir faire saos de sa meilleure plume, la mere Agnes écrivit
tainement quelque chose i1 ces religieuses et blesser notre conscience. Mais l'ordre qu'on au Roi, expliquait, en termes clairs, a Sa
a ces novices 1• »
nous donne maintenant de renvoyer les filies Majesté, que seuls des esprits malveillanls
Des le commencement de mai, a l'appari- postulantes et novices et de n'en plus rece- l'avaient saos doute abusée. « ... Nous avons
tion des premiers beaux jeurs, la cour avait voir a !'avenir est si exlraordinaire et '.nous sujet de croire, Sire, disait-elle, qu'on a conquitté le Louvre pour se renfondu l'élat des postulantes
dre a Fonlainebleau. C'est la
avec celui des pensionnaires,
que, suivaot l'haliitude récemquoique ce soient deux choses
mcnt imposée par lui, le Roi
exlrememenl ditTérentes.... »
tenaitchaquematin son Conseil.
Puis, venant a l'ordre d'oter
A la nou\•elle qui lui parvint
l'habit : &lt;&lt; Si cet ordre ne nous
de ces h:Hives prises de voile et
venait pas d'un Roi tres chrévetures, Louis XIV fronca le
tieo, nous n'aurions qu'a soufsourcil de facon inquiétante ; il
frir en patience qu'on nous ar11 'aimait pas beaucoupces essais
rachat d'entre les bras celles
furtifs de l'abbesse pour tourner
que nous ne pourrions renses ordres, el, dans le Conseil
voyer nous-memes .... &amp;fais, vidu lundi 2 mai, il commanda
van! sous le regne d'un prin1:e
a Le Tellier d'envoyer au Lieusi religieux et dont nous somtenant Civil les instruclioos némes tres assurées que l'intencessaires pour « obliger laLion n'est que de maintenir les
dile abbesse d'óter l'habil aux
lois el la discipline de l'Église,
filies auxquelles elle l'avait
nous nous croyons, Sire, un peu
1
donné », el Sa Majesté se
excusables si nous avons quelmontra si peu satisfaite de la
que peine a nous résoudre d'arconduite tenue jusqu'alors enracher de cette maison lanl de
vers les religieuses de Portfilles que Dieu y avait unies a
Royal par ce lrop bénévole malui et a nous par tou¡¡ les liens
gistral que M. Le Tellier crut
de la Chari té 5 • • • • &gt;&gt;
dt:voir écrire a M. d'Aubrai
Tres satisfaite des termes de
une lettre personnelle et consa lettre, si pleine a la fois de
fidentielle pour l'avertir du
tant de respect et de fermelé,
grand danger auquel trap de
la mereAgnes en attendait l'effet
politesse et de ménagemenls
avec émotion. Des nouvelles
pourraient l'expo~er : ce ... Sa
tout a fait favorables lui en arMajesté, lui mandait-il, a telriverent bienlól : une dame dt:
lement a cceur l'exécu tion de
la cour qui, a Fontainebleau,
ces mesures, que je ne saurais
s'élait trouvée un matin au lever
assez particulierement vous le
de la Reine-mere, avait entendu
faire connaitre. llais je ne dois
ANGiLIQUE ARN.\ULD 1 DERNIERE ABBESSE TJTULAIRE DE PORT-ROY.\L,
le Roi dire en enlrant dans la
point, Monsieur, vous dissimuGravurt de VAN SCHUPPEN, d'ap,·es le tableciu de Philippe de Champagne.
chambre: ce Je viens de rt!celer que l'on a voulu insinuer
voir la plus belle lettre du
daos I'esprit de Sa Majesté que
monde; elle est de l'abbesse de
l'indulgence et la douceur que l'abbesse et parait tellement attaché, non a la puissance Port-Royal qui me mande qu'elle ne pent, en
la prieure onl pu lrouver en vous les ont séculiere, mais a la puissance spirituelle, que conscience, dévoiler ses novices, mais que,
peut-etre portées a oser enlreprendre de con- nous croirions notre conscience intéressée en ponr ce qui est du reste, elle m'obéira avec
respecl. »
1. Hist. des Perséc11lio11s, p. 5 el 7.
2. ~e~oriaux du Conseilde 1661., eubliés par ll. Jean
de Botshslc. Col•• de la Soc.. de I Htstoire de Fraoce.

3. Arcbi ves ele la Guerre, vol. 168, r 336. l\eproduil par ll. Jean de Boislisle. - Mémoriaux du
Co11seil, p. 2U.
... 215 ....

4. llist. des Penéculions, p. 9.

5. Hist. des Perséculions.

•

�fflSTO~l.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _- - c - - - - - - - - - - - - - - - L'espérance et la joie renai,saicnl presque
dans le malheureux monastere; on ne né¡iligeait ríen toutefois pour obtenir la protection
di,foe : daos le préau du cloitre, on fil, pieds
nus, une neuvaine de processions, en portant
les saintes reliques el chautant des psaumes
propres a la nécessité présente.
A la premii\rc de ces processions, la tres
vénérable mere Angélique, alors Agée de
soixante-neuf ans, marchail en tete, pit"ds nus
comme lt's aulres et portant la croix; son
l'isage était si pale, son corps ~¡ chancelant en
dépit de la ,·igueur de l'ame. que, tout en
chanlant, les autres sreurs, la voix tremblante,
ne pouvaient en la voyant ainsi reteuir lcurs
(armes.
En entrant dans le chreur, la vieille religieuse sentit soudain ses forces la lrahir
et, comme un général au champ d'honneur,
la croix en a,ant, la mere Angéliqul', droite
et toujours ficr!', lomba sur fos dalles de
marhre. On la transporta en bate daos une
cellule, et ce fut la le cornmenc!'m!'nt de la
douloureuse maladie dont elle ne devait plus
se relever.
Dans le ronseil tenu a Fontainebleau le
7 mai, le Roi manifesta les vrais sentiments
que lui avaient inspirés la Iettre de la mere
Agnes; les dislinctions suhtiles l'irritaient,
les louangcs ne le touchaicnt point, il voulait
tout simplemenl etre obéi et pui~que la résistance des religieuses semblail s'abriter derriere l'autorité ecclésiastiquP, eh bien I que
l'on fil agir contre elle, s'il le fallait, l'autorité ecJésiastique el que, de la part du Rui,
il ful ordonné au doyen du chapitre de NutreDame qui, en l'absence de l'arcbeveque Gondi,
toujours «:n exil, représentait le pouvoir
épiscopal « d'etre présent lorsqu'on fera

ouvrir les portes du monastere pour en tirer
les no vices• ».
Le do)en de lXolre-Dame auquel fut com-

sail en ríen au marlyre. 11 aimait ses aises,
la honnc cherc, les pelits plats sucrés, et les
armoires de sa maison, succulente, bibliothc,1ues, étaient remplies de toules sortes de
confltures de divers fruits '·
En apprenant la simple mission que lui
assi¡;nait le f\oi, assister a la ruplure des
portes d'un couvent, M. de Contes Cut anéanti;
un terrible coml,at intérieur commenca a se
livrer en son ame entre sa terreur et sa conscience.
Le vendredi 1.3 mai, M. le Lieutenant Civil,
accompagué celle fois du Chevalier du Guet
et de ses archers, se présenta pour la troisieme fois a Port-Royal et réitéra les ordres
du Roi.
« Puisque, répondit la mere Agnes, le
lloi, malgrl nos priere~. pt•niste dans la
meme volo 1té, nous obéirons et renverrons
nos noviccs; &lt;¡uant a leur oler l'habit el le
voile, en tonscience, je ne le puis !
- ~Jadame, réplit(ua le Chevalicr du Guet,
prenanl a sou tour la parole, si dans vingtqnalre bcures ces fllles ne sont pas dPhors,
j'ai ordre de rompre les portes pour les
prendre. D
Au milicu des !armes de leurs compagnes,
les nouvelles religieus!'s et noviccs &lt;¡uitterent
la communauté, mais la rucre AgnPs se refu,a
toujours /t les dévetir du voile et de l'habit,
et, « par respecl pour les ordrcs du Roi »,
ou se contenta de leu r couvrir la tete d'une
écharpe.
Le doyer, du chapilre de Notre-Oame n'assista pas a cel Clode : sa cun,cience l'al'ait
emporté sur sa Lerreur el, tremblanl de lous
se~ membres au milieu de ,es armoires de
sucreries et de duuceurs, véritable héros,
ll. de Contes al'ait osé ne point obéir au f\oi '.

A"ITOl'iE AR:-IAULO.

IJ'atrts un la/:lea11 arant app:Jrttn11 .i l'atfart
ilt Port-Rorat.

muniquée cette commission était l(. de Con tes,
un bon chaRoine, honnele hom111e et homme
vertueux, mais d'une verlu douce, tcmpéréc,
saos rudesse, d'une vertu qui ne le préd1spo1. Vi•morí111~ du r.on-;cil. l'Ít,1s plus haul.
2 Lcllre d,• 'l. ,t,, l'un1rh3lcau, cilcc dans 1/i,t. de,
Per,,é&lt;'ulion,, p. i!l, note.

CA suivre.)

f~ r

1

• P arís au XV!lle #e.ele / -:
lb.
,,.,

L'exécuteur de la ha ute j ustice - le hourreau - a pour gagc di.c-huil mille livres
paran. 11 n'en tuuchait que seize m11le il y a
six ans. JI avait le droit de porlcr ses mains
1mmondes sur les denrécs publiques, pour en
prendre une purtion. On J'a dédocnmagé en
argcut.
ll u'y a eu qu'un bomme décapité a Paris
depui~ 4uarante ans cnviron. Aussi Ji: bourreau cst-il ineipérimenté daus cette fonction.
La derniere classe du peuple counait parfaitemeut sa figure; c't!sl le grand acttmr
lr.igi4ue pour la populacc gros~iere qui court
en fuule it ces affreux spcctacfos, par le seutiwenl de cette ineiplicaule curio:.ité, qui

entrainc jusqu'a la foule poli .. , quand le
crime ou le crimine) sont distingués.
Lt'S femmt's se sont porlL:es en foule au
supplicc de 0Jmiens; elles onl été les dernicréS a détourner h urs r,·gards de cette horriule scene.
Le petit peuple s'entretient fré,1uemm,·nl
de l'eléculeur, dit qu'il a tahle ouv,·rle pour
les pauues cbernlit'rs de Stint-Louis, et va
cherchn chtz lui de la grais~e de ¡,cndu; car
il vend le, cadaHes aux chirur¡;iens, ou les
garde pour lui, a son choix : le criminPI ne
peut pas se vendri: de sou 1il'ant, ainsi qu'il
fail a Londres.
flien ne distin;.tuc cet homme di' autres
citoyens, méme lorsciu'il exerce ses épourantal,les fonctions, ce qui est trt'.·s nial vu. 11
e,t frisé, poudré, galo,mé, en has de ~oie
hlancs, en escarpias, pour monter au fatal
poleau : ce qui me parail révoltant, pui,r1u 'il
devrait porler, en ces moments terribles,

I1 ISTORIA

Cu. G.\ILLY DE TAlJRI ES.

I't'mpreintc d'une lui de mort. Ne saura-t-on
jamais parler a J'ima~ination? et puisqu'il
s'a¡;it d'efl'rayer la multitud,•, ne co,m.1ilral-on jamais l'empire dtlli formes éloquentes?
L'e,térteur de cet homme de,·rait l'aunonccr.
11 esl, saos contredit, le deruier citoyeu di:
la vi lle, el lui seul esl fr 1ppé par bOll emploi
d'un opprol,rc inhérent. 11 a des valet, qui
exercenl pour cent écus le métier qu'il fait
pour six mi lle. EL il trouve des valeb !
11 marie ses filies, quand il en a, a des
bourreaux de pro,ince. Entre eux ils s'appellrnt (a l'instar des é,e'lue~) jfonsieur de
Pa,.is, .l1011,;ieur de Char/res, .',Jonsieu,· d'Orlean~. cte.
Et C/1111·lot et Berger fournissPnl aux enlrelil'ns du peuple une maticrc inépuisable.
Tels savetiers ~ave11t l'histuire des pendus et
des IJourreaux, aiusi qu'un homrue de bonne
~ociété sail l'histoire des rois de I'Europe el
de leurs ministres.
;\lERCIER.

LA DUCHESSE D'ORLÉANS AUX EAUX DE SPA.
FETE D8 LA SAUVE~IERE.
Tableau Je l' École anglaise, fin du wm sied e. p!usée Conde, Cbantilly. )

.,. ::?IÓ,...

�Le myslere de Nuremberg
Par JULES HOCHB

Vlll (suite).
Vers trois heures, la veuve Scholler, accompagnée de sa filie Lisette, descendait la
promenade qui mene a la porte du ch&amp;teau.
A une distance de quarante pas em·iron,
Liselte apercut Hauser, saos manteau, vetu
d'une redingote brune, qui rlescendait la Promenade dans le meme seos. Arrivé au bout
il prit a droite, suggérant a Lisette la pensée
qu'il se rendait chez M. de Sticbaner.
Hauser était seul, et la promeuade, déserte. (Les deux femmes oot déposé ce fait
sous serment.)
La femme du cordonnier Weigel qui remontait dans le me.me lemps la rue Thérese,
vit Hauser entrer tout seui dans le jardin
royal. De memela blanchisseuse Weiss.
La demi-heure qui s'écou la entre trois
hcures et trois heures et demie n'a donné
licu a aucun témoignage précis. 11 est avéré
seulement qu'a trois heures et demie le cuisinier Briohtelshauser el le propriétairc Conrad
Slurm apercurent Uauser courant a trarers
la cour du chateau . Le second témoin, qui ne
le reconnut pas tres bien, remarqua d'abord
qu'il anit du sang au poignet droil, et
comme il se relournait pour le suiue des
yeux, il lui parut que la main gauche aussi
était ensanglantée.
Vers la meme beure, le professPur &amp;feyer
et sa femme rentraient de promenade. lis
étaient a peine chez eux depuis quelques minutes, quand la sonnelle de la porle d'enlrée
_íut violemment agitée.
&amp;fadame &amp;lel·er alla ouvrir, et Ha user se
précipila daos la cour, le visage boule,·ersé,
ne répondaot que par gestes aux questions
alarmées de la femme du professeur.
Celle-ci courut prévenir son mari, suivie
par Hauser lui-meme. Ce dernier ne ful ras
plutot en présence de son profe\seur qu'il
éleva les bras, daos une attilude éperdue, et
de la main droite désigoa a plusi~urs repri~es
son coté gauche.
Puis, saos avoir prononcé une parole, il se
cramponna a lui et l'entraioa vers le jardín.
lis a1·aient fait cinq ceots pas environ, Hauser, du geste, indiquant toujours un endroit
plus éloigné, quand Meyer, par crainle é1·idemment, forca son éleve a rebrousser chcmin. Alors seulement llauser articula quelques mots entrecoupés, inintelligibles :
- Alié daos jardin royal... homme.. .
arec couteau ... donné bourse... poigoardé.. .
couru tant que j'ai pu ... bourse encore par
terre la-has.
A ce moment-la, &amp;leyer donna toute la me-

sure de sa cuistrer1e de pion allemand. Au
lieu de s'élanccr sur les traces du meurtrier
présumé. ou d'appeler a l'aide, ou de prodiguer uo premier soulagement au blessé dont
les forces s'épuisaient visiblement, il commenca par le mori~éner, lui reprochant d'etre
allé au jardin royal saos permission, ajoulant
méme qu',l venait de faire la une équipée
absurde et donl, selon toute apparence, il ne
se tirerait pas aussi aisément que de celle du
17 octobre 1829.
Ge trait de caractere nous parait, a distance, un des documents les plus riljouissanls
que nous aient transmis les chrooiques allemandes relatives au m1stere de Nüremberg.
Gaspard IJauser ne répondit pas, il n'en
al'ait plus la force, il se contenta de lever les
yeux au ciel et de murmurer : « Dieu... savoir. »
La-dessus, ~feyer éprouva le besoin de se
singolariser une seconde fois eo posant au
blessé a demi é1•aooui une question urgente :
- L"homme étail-il grand?
- Moyen, répondit Hauser, et il s'affaissa,
iocapable d'aller plus loin.
Meier, qui semblail teoir décidément a ce
que cette scene n'eut d'autre témoin immédiat que lui, s'ingénia a le faire revenir a lui
et le traina tant hien que mal vers sa demeure ou deux dOUJestiques furent chargés
de le monler chez lui. Taodis que ces derniers le transporlaienl sur uo canapé et lui
prodiguaient les premiers soins, Meyer se décidait enfin a aller prévenir la police.
llauser ct•pendant ne tarda pas a recouvrer
l'usage de la parole et donnait aux deux domestiques l'explication suivante de ce qui
était arri1•é :
&lt;&lt; Un bomme a~sez grand l'avait accosté
pres du palais de la cour d"appel et lui nait
demandé : &lt;&lt; Etes-vous Uauser? Vous promenez-vous quelquefois dans le jardín royal? »
et il avait répoodu : oui. Un jardinier élait
ven u a luí aussi et luí a vait proposé d'enlrer
daos le jardín pour visiter les lravaux de réparatioo du puits artésien. C'est celle derniere proposition qui l'avait décidé a se rendre au jardin.
&lt;&lt; Mais comme il n'avait lromé personne au
puits artésien, il s'était dirigé vers le monument commémoratif d'Utz (le poete) ; la se
tenait un bomme aux favoris et a la moustache noirs qui lui tendait une bourse et tout
a coup, pendaot qu'il ouvrait la bourse pour
voir - le poignardait. »
ll n'est pas iQutile de faire remarquer ici
que certains détails de cette version sont eo
contradiction avec les témoignages qui pré... 217 ...

cedent, "oire avec la version plus élendue
que Hauser formulait le lendemain devant la
commission d'enquete.
~leyer, comme nous l'avons dit, était sorti
pour prévenir la police et demander qu'on
envoyat d'urgeoce uo agent sur le théalre du
crime. En roule, il renconlra le docteur Heidenreich auquel il cria saos s'arreter de se
rendre imméJiatemeot aupres de Gaspard
Hauser. Ce dernier obéit a cette injonction
et se rencontra au chevet du blessé avec le
docleur llorlacher, médecin du tribunal local,
et le docleur Albert, médecin de la justice
royale.
L'examen médica! constata l'exislence au
!ein gauche, daos la région des premiers espaces iotercostaux, d'une blessure d'une loogueur de trois guaris de pouce, semblant
résuller d'un coup porté de haut en has et
d'arriere en avant avec un instrument pointu
et a double tranchaot. (Bien plus tard, un
ouvrier occupé a ralisser les plates-bandes
du jardín ro~al trouva dans l'herbe un couleau a manche d'ébe11e dont la de,cription
nous parait corre~pondre a l'iostrumenl visé
dans les ligues ci-dessus.)
Apres !'examen de la Llessure, l'avis des
médecins ful qu'aucun organe essentiel n'avait du etre atteint, et que pour l 'iostant la
vie du Llessé n'était point en danger. (Erreur
grossiere, uniq,1eme11t ba~ée sur ce fait que
Ilauser avait pu fournir deux courses assez
lougues a partir d u momPnl ou il avait été
frappé jusqu'au mnmPnt ou \leyer le rameoait cbez lui, - erreur que la m•irt de llauser, qui succomba a diverses lé~ioos organiques, devait anéantir moios de quatre
jours apres.)
A l'autopsie, on trou va que le ventricule
du creur, la pointe du cccur, le poumon el
l'e~lomac éla1ent plus ou moins gravement
endommagés.

IX
Pendant que Ilauser se débattait entre les
mains des médecins qui l'accaLlaieot de queslioos oiseuses. bien plus empressés a sonder
le nouwau myslere de sa bles~ure que la
blessure elle-meme, l'agPnt de police Hermano se rendait, sur l'ordre de ses chefs, au
jardin royal, avec mis~ioo de chercber la
bourse doot parlait HdUser, et d'explorer
simultanément lous les enviroos, pour le
cas ou il s'y trouverail un homme a favoris et a moustache noirs et purleur d'un
rnanteau.
L'homme désign~ par Hauser était, pa

�111STO'J{1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _l _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ J
r~it-il, aussi coiffé d'uo C)liodre, et ces deux
d'ou je 1·iens. Pour évitcr
cclte peine a llauscr,
p1eces essenlielles de son costume, le manje yais vous le dire moi-mcmc d'ou
leau -~e couleur bleu foncé avec pelerine el
je viens, - le cylrodre, onl joué un grand role daos le
Je vicns de de - - _
proces d'Ansbach, le dernier proces qui rédes fronticrcs bavaroises - Au Flcuvc - sume loute l'histoire bausérieone.
Je veux mfüne vous dire cnt0re
Orce genre de manteau et de chapeau était
le nom : ll. L. O. »
alors de grande mode en Allemarrne (on
peut en voir des spécimens en gravu~e daos
Le lecleur pourra se faire une idée exacte
la Ga:.elle 1t11ú•er~elle des modes, de l'hiver de la facon dont _le billet étail ecril, en pré1~55-l,854-, Leipzig, 13aumgartncr, éditeur). seotant cette feu11Je de\'anl un miroir ou en
Rien d anormal des lors daos la déclaration la relouroant el en la lisaot a conlre-jour
de Hauser, et rien d'étonnanl non plus a ce par lransparence.
que la sentindle lleinrich Frosch, de 11arde
Apres la Mcouverte de la bourse, il deYe?ans le voisinage du Palais, ait vu pas:er ce nait plus que jamais importanl d'obtenir de
JOUr-la, ~ l'hcure iodiquée par llauser, qua- lla~ser l_ui:me~e un récit détaillé de ce qui
tre ou crnq messieurs tous velus de man- éta1t arr1ve au Jardio royal, et c'est daos ce
teaux bleus et coiffés de cylindres.
but qu'une commissioo d'coquete se transLes recherthes de l'agent de police ne res- porta au chevet du Llessé, le meme soir,
l~rent pas tout a fait ii~f'ruclueuses. Au pied pour procéder a un premier interrog:tloire.
d un arbre, a trente-cmq pas environ du
monument d'Utz, il lrouva cilectivemeot une
X
bourse en soie violeue a doublure blanche.
A l'endroit ou il ramassa celte bourse la
Pl'emier interrogatoii-e.
neige faisail tapis et lui permit de remarq~er
Trrs
courl,
ce premier iolerrorratoire. La
u?e ,double trace de pas, paraissant appartecornmission
judiciaire
ne pul to~l d'abord
rur a une seule el meme personne el se dirigeant ver~ la ville; mais il n'en vit poinl, Lirer de llauser que quelques paroles entreaf6rma-t-il, conduisant du puits artésien au coupées melées d'iodications excessiYemeot
monument d'Utz. (Dépositioo qui vient en- vagues.
&lt;e fardio royal, pres d'Utz, bomme grand,
core a l'encontre des points essentiels de la
déclaralion de llauser.)
~avor1s el moustache ooirs, plus vieux que
La bourse Cut ouverte par la direction de Jeune, porteur d'un mantea u.... »
~l comme oo le priait de s'expliquer plus
p~lice et on y trouva un billet plié en quatre
triangles, complication géométrique a pro- cla1remeot :
&lt;e Peux pas dire au juste; je me suis sauvé
pos ~e laquelle la femme du professeur ~feyer
a fa1t, sous sermeot, la déclaralion sui- aussitilt apres avoir recu le coup, - on trouvante :
vera une bourse a l'eodroit en question. »
D. - Vous avez déclaré yue cela s'est
« Quand la bourse fut apportée et ouverte
passé au jardin royal. A qudle heure?
devant nous, et C[U ·on en eut Liré le billet
R. - Apres trois heures.
j'ai. élé effmyée, ~Jrce que j'ai remarqué
D. - Qu'est-ce qui vous a done inspiré
auss1tilt que ce pap1er était plié absolumeot
de la meme facoo dont Hauser avait cou- l'idPe d'aller au jardin royal?
n. - Quelqu'un m'y avait donoé reodez~ume_ d_e plier ses lellres .... J'ai communiqué
1mmed1atement cette observation a moo mari vous.
D. - Que! étail l'endroit assigné a ce renqui ,en ~t. resté égalerneot frappé. »
• e_ esl eVIdemmeot la une forte présomplioo dez-vous?
R. - Au has de l'escalier qui mene au
a aJouter a celles qui oous permeltenl de
coosidérer tous ces détails comme autant palais de la cour d'appel.
d'accessoires préparés a l'annre par le mo- 1 D. - Quelle heuri: vous avait-oo fixée?
oomaoe llauser pour eocadrer dirrnemeot Ja ., R·. - Entre trois et quatre heures; mais
scene finale par laquelle il avait° décidé de J ava1s rencontré l'bomme a neur heures du
courooner le romao de sa vie.
rnatio au momeot ou ji: me reodais a la cour
Aulre indice non moins important : Hau- d'appel (Hauser faisait alors des écrilures au
ser était gaucher, el l'écrilure du billet est grelfe).
D. - En quels termes vous avait-il donoé
une écriture déguisée, tracée de la main
gauche, a rebours, c'est-a-dire de droile a ce rendez-vous?
R. - Alleodez un peu, je souffre... a la
gauche comme l'écriture arabe. Le billet est
d'~i_lleurs ,écrit ~u c:ay~n, et ~leyer, parait-il, poitrine ....
a~a1t eu _I occas100 Jadis de surprendre plu- · Celle ~la in Le. du blessé fil suspendre J'inlerrogato!re qm ne pul etre repris ce jour-la,
:.ieurs fm s son éleve a s' exercer au crayon
a une écriture arebours.
'
' parce qu un commencement de délire semVoici du ~este, en écrilure redressée, le blait s'etre lout a coup déclaré chez ílauser
c~oteou du b1llet, aYec la dispositioo aulhen- celui-ci ne reconnaissaot pas le pasteu;
t1que de ses lignes arraogécs comme une Fuhrmanu.
strophe de vers :
1

11

• Hauscr ponna vous contcr
avcc beaucoup de précision
quels sonl mes debors, el

Deuxieme inte1·rogatofre.

Le leodemain, a oeuf bPures du matio
les médecins ayaot déclaré l'étal du blessé
"''

2 18 ...

assez salisíaisant, et celui-ci jouissant de
toutes ses facultés, la commission judiciaire
procéda a un nouvel interrorratoire doot oous
doooons ci-dessous les point~ esseoliels :
D. - Pouvez-vous nous décrire l'bomme
qui rnus a,ait donné rendez-vous au jardín
ropl?
11. - 11 éLait de Laille moyenne d'aae
•
'
o
mur, et porlail une mouslache bloode. 11
était vetu d'une sorte de blouse, comme un
ouvrier. 11 avait une casquette aussi.
D. - A quelle heure l'avez-vous rencontré le matin?
n.. - A neuf heures moios un quart. 11
~ne
&lt;e Je dois vous saluer de la part du
J~rdm1er en chef du palais, et vous dire que
s1 vous voulez vous rtndre vers trois heures
au jardio, on vous mootrera les Lravaux du
puits artés!en. &gt;&gt; EL j'ai répoodu que j'irais.
La-dessus 11 esl parti sans rieo ajouter.
D. - Qut-l chemio prites-,·ous ro quittant le pasteur Fuhrmaon?
_R. - (llauser indique le chemin et poursu19 : Arrivé a_u jardio, je me dirigeai Loul
dro1t l'e~s le p~1ts artésieo et o'y trouvai personoe; Je conlmuai rna route jusqu'au monument d'Ulz. A l'e11droit ou sont les deux
bornes, pres d'un huissoo fourré, cet homme
me teo~it une bourse, et au momenl ou je
la preoa1s, me porta un coup au coté.
D. - Qu'eotendez-vous par cel homme?
11. - L'homme qui m'a dooné la bourse.
lJ. - De que! inslrument se servit-il pour
vous donoer le coup?
R. - 11 m'a serublé que c'était un lona0
stylel.
D. - Pouvez-vous nous faire la descripLion de cet homme?
, R. - ~l semb!ait un peu plus grand que
I aulre et il porta1l des favoris et une moustache ooirs.
D. - Satailleetsonage?
R. - Sa ~aille ét~il plus grande que la
~oyenoe; et d pouva1t avoir de cioquanle a
crnquante-quatre aos.
D. - Vous a-L-il parlé?
R, - ll m'a dit : « Je vous fais cadeau
d~ celle bourse'. &gt;&gt; et au momeot ou je 1·oula1s la prendre 11 m'a porté le coup.
D. - Comment était-il 1 etu?
H. - II avait un maoteau muni d'une
grande pelerine qui lui retombait sur les
manches, et un chapeau ooir de forme cylindrique.
O. - Que fites-vous apres avoir re~u le
coup?
IL - Je courus de toules mes forct!s vers
la maisoo, et saos me retourner de sorle
que j' ignore ce qu'a fait l'homn,e ~u suite el
daos quelle direclioo il est parti.
Quelques queslions peu importantes furenl
posées eocore par la commi~sioo, puis l'inlerrogatoire prit fin, Hauser s'étant de oouveau plaint d'uge faiblesse.

?'~ :

1

Troisieme et dernier inten·ogatoire.

i)ans ','?ntourage . immédiat de Gaspard
Hauser, l etrange at11tude de ce dernier les
contradictions relevées daos ses propre.' dé-

LE
claratioos commeo~aieot a soulever des perplexités difficiles a cornbaltre, mais persoooe
ne s'apercevait ou ne voulait s'apercevoir
qu'on était peut-etre tout simplemeol en préseooe d'uo monomane qui, atleiot du délire
de la perséculion, venait d'atteoter a ses
jours pour la seconde ou la troisierne fois.
Les sceptiques du geore de lfe1er élaieol
tout juste asscz clairvoyaots pour voir daos
la mystérieuse affaire du jardio royal « une
équipée doot les suites seraient saos doute
plus fuoestes a Hauser que ne l'avail été celle
du 17 octobre ».
Aussi, le l 7 décembre, a ooze heures du
matin, la commissioo judiciaire, saos s'apercevoir qu'elle étail en préseoce d'un moribood, adjura llauser de dire toute la t•érilé
et procéda a un oouvel mterrogatoire :
D. - Vous avez dit que l'homme qui
vous avait fixé le reodez-Yous au jardio rolal
avait été rencontré par vous samedi passé, a
neuf heures moins un quart. Ne l'aviez-l'ous
ja.mais \11 auparavant?
R. - Non, j'ai pensé que c'était un ou1Tier employé au jardin. 11 serait peut-etre
bon de demander au jardioier en cheí s'il n'a
pas vu un ouvrier semblable avec une moustacbe ooirc épaisse.
D. - Vous avez dit hier que la mousLacbe de cet homme était bloode.
H. - C'est une erreur du proces-verbal,
j'ai dit tres clairemeot qu'il avait une moustache bruoe, tira11t sur le ooir. N'oubliez pas
de rectifier cela; c'est une erreur qui m'a
échappé au momeot de la lecture (la déposilioo de la veille avail été lue a Hauser, puis
approuvée et signée par luí), saos quoi je
vous en eusse fait la remarque immédiatement.
D. - Avez-vous rencontré quelqu'un en
allaol au jardin ou en fuyaot, apres que l'assassio vous eut blessé?
R. - :Xoo, du moios je o'ai remarqué
personne. Quand meme j'aurais rencontré du
monde, une fois le coup recu, la terreur
m'eut empeché de recoonaitre qui que ce
ful. Je o'ignore pas que bien des gens préteodeot m'avoir rencontré hors du jardín,
mais je o'ai vu personoe.
. D. - Vous avez dit qu'en arrivaot au jardrn vous \'0us eles reodu d'abord au puits
artésien, mais que o'y ayant trouvé persoooe,
vous l'0US eles immédiatemeot dirigé ver$ le
roonumeot dTtz. Qu'est-ce qui vous déterminait a un changemeol d'itioéraire aussi
complet, apres avoir accepté un rendez-vous
au pui ls artésien?
R. - C'étail ma promenade habituelle.
IJ, - Aviez-vous parlé a quelqu'uo de ce
rendez-vous?
R. - Je u'eo ai parlé a qui que ce soit
au monde. Peu de temps auparavant on m'avait donoé un rendez-vous semblable: c'était
le jour du premier bal cbez M. le commissaire général, mais le temps m'avail paru
trop malll'ais ce jour-la. J'en ai parlé alors a
madame Ilikel qui pourra vous le dire si elle
¡,'en souvieot eocore. (Ceci était uai, comme
nous l'avons vu au chapitre précédeot.)

D. - Qui est-ce qui vous avait clonné
rendez-vous cette fois-la?
R. - Le meme homme qui m'a fait l'iovitatioo samedi. C'est précisément pour cela
que j'étais persuadé que c'était un ouvrier du
jardinier et que je n'eo ai plus parlé a personne.
D. - Quand el ou vous fil-il cetle premiare invitalioo?
R. - A huit heures et demie ou un peu
plus tard, a la meme place que le samedi.
D. - Et avec quels termes vous abordat-il?
n. - Avec les memes termes que samedi; et il formula son invitation absolument de la meme faeon.
D. - Vous avez parlé d'uoe bourse que
vous aurait offerte l'homme qui vous a poignardé; pouvez-vous décrire cette bourse?
R. - Oui, certes, une bourse vide a ce
qu'il m'a paru au toucher, car il me préseota
tout juste le colé ou se tireot les cordoos.
Mais je ne sais trop comment elle étail faite,
car je l'ai laissé tomber aussilol que je me
sentis blessé. J'ai dit a M. ~1eyer qu'oo envoyat quelqu'un sur les lieux pour la chercher.
D. - La reconoaitriez-vous si oo vous la
montrait?
R. - Non, c'est lout juste si je crois me
rappeler que les cordons en étaieot bleus.
(On mootre a Hauser la bourse trouvée au
jardín par le policier lleulein.)
D. - Que diles-vous de celle bourse?
R. - D'apres les cordoos, je serais disposé a croire que c'est elle. L'autre pourtanl
m'avait paru plus grande, - mais le temps
était sombre et froid.

JHYSTE'JfE DE Nwt'EMB'E'J{G - -~

mano, el je l'ai laissé a la maison, de peur
de le salir avec la colle. Je le ménage en géoéral parce qu'il e~t beau.
D. - Comment awz-,·ous pu, apres ce qui
s'étail passé a;\üremberg, commenl avez-vous
pu vous risquer a accepler un rendez-vous
d'uo inconou daos un eodroit aussi désert?
R. - Je pensais qu'on n'atteolerail plus
a ma vie, puisque mainteoaot j'ai un second
pere en quelque sorle.
Comme on le ,·oit, en somme, ce deroier
interrogatoire qui oous parait (comme les
deux aulres d'ailleurs) ressasser &lt;les questioos oiseuses, ne devaitjeter aucune lumierc
nouvelle sur le rnyslérieux évéoement. Hauser allait mourir et emporter avec lui le secrel inexpugnable de son origine et de ses
destioées.

XI

Déjl1, dans l'apres-midi du f6 décembre,
une teiote étrange avait eovahi le visage du
blessé qui respirait difficilement et se plaigoait d'une assez vive douleur daos le coté
gauche. llauser avait néaomoins gardé sa
boooe humeur. U causa assez looguemeot
avec Fuhrmaon, affirma qu'il se seotail mieux
et parut heureux d'entendre dire a son pasteur qu 'il repreodrait les travaux de cartoonage sitot qu'il serait rétabli.
Mais le lendernaio mardi (seloo une déposition excessil'ement importante de la gardernalade Caroline Lorenz) le blessé commenca
a délirer des l'approche du soir. Entre aulre~
phrases mystériemes qui reveoaient souveot
11 ses levres, la femme Lorenz aífirme sous
sermenl avoir entendu celui-ci dire : ce 011
ne peut pas Jire ce qui est écrit au crayoo. &gt;&gt;
(On se rappelle que le billel conlenu daos la
bourse bleue était écrit au crayon.)
De rneme il aurait dit ce soir-la ala femme
Ritzioger : &lt;e J'ai eocore beaucoup de choses
a écrire aujourd'hui, rnais tout au crason. »
(Déposition faite sous sermeot.)
Le meme soir, a six heur es, son état empirai t encore, car le docteur llorlacher dre~sail le bulletin suivaot : &lt;C Peau du visagc
íroide, lrails creusés, exlrérnités froides couvertes de sueur froide, respiralioo tres
courte, pouls nul, tous les symplomes d'uoe
mort procbaine. 1&gt; C'est pourtant ce mouraot
que la commissioo d'enquete lourmeotait
encore quelques heures auparavaot avec son
questionnaire naif et tout a fait ioefficace.
Le fils du concierge de la maisoo ~leyer,
a1ant appris que l'état du blessé devenait
grave, monta dans la chambre de Hauser ou
il lrouva la garde-malade seule a son chevet.
ll s'approcba de lui pour relever un peu
l'oreiller sous sa tete, mais a ce momenl, le
CiASPA.RO HA¡;SER.
blessé se dressa avec effort sur son séaot,
D'aprés la gravure.ú C.-V, SCHELLHORll,
éi:arta le jeune homme, et les yeux grands
ouverts, fixés daos le vide, les bras étendus
D. - C'esl pourtant par ce mauvais temps s ecr1a : « Oh! moo Dieu, etre forcé de déque vous eles sorti vous promeoer daos le camper (abkralzen 1) aiosi, daos la honte et
jardin saos maoteau. Pourquoi cela?
le méprisl »
R. - J'étais sorti pour aller faire un ou1. o ... So abkratzen müssen in schimpf und
vrage de carloooage chez M. le pasl!m-r Fuhr- schandc .... •
...,, 219 ...

�1f1STO'Jt1.ll

-----:---;-------=----___:_--------~

Vers sepl heures un commcnccment d'as- chantes gens m'onl délourné du droit cbephyx!e se .d~dara, el le docleur lleydenrcicb mi_n, m~is ... re,·enu sur le droit chemin. J'y 1O heures, des suites de la blessure que lui
fut ~m~d~atement appelé. Tandis que ce su1s marnlenan1 ... 11 ne me reste que quel- fil le 14 décembre un assassin re~lé inconnu.
Victime infortunée d'une monslrueuse inhudermer a1dc du fils du concierge soulevait le ques heures probablement a pa~ser daos ce
manité,
il a la clef maintenant des éni"mes
busle du l,lessé, llauscr murmura a Ieurs monde.... Mcrci encore une fois .... 011 est
allachées
a son triste séjour parmi ;ous.
or?i~les : « ~romettcz-moi que ,ous voulez votre rpouse?
Dan~
les_
splendeurs
d'un prinlemps éternel,
~ ~1der, » s 1maginanl peul-elre, dans son
- Dans l'autre cbamLre.
le D1eu Juste luí rendra sans doute toul ce
delire, qu'on cherchail plutol a ha.ter sa fin
- Eiprimez-lui .. . a elle aussi ... ma re- dont il fut sevré, les joies ravies a son enqu'a luí sauver la vie.
con_naissance pour toul ce qu 'elle a fait pour fance, la force enlerrée de sa jcunesse tous
Quelques personnes amies furent alors ad- mo1 .
les bienfails abolís d'une vie qui ne ;'était
mises au chcvet du moribond. Hauser ne les
Le lieulenanl Hikcl s'approchail mainle- o~verte aux nolions de l'humanilé que depuis
reconnaissail que par intenalles.
nant du lit :
cmq ans.
A~ p~steur Fubrmann qui, apres I'avoir
- Me reconnais-lu, llauser?
Paix a ses cendres!
salue allectueus1·ment et s'etre enquis de son
- Eh! oui, mon~ieur le lieulenanl.
élal, lui demandait s'il voulail prier, il réXürembl-rg. le 18 décembre 11133.
- l'fas-lu ríen a me dire pour M. Je
pondit:
comte? (Stanhope.)
Bi~orn, premier Lourgmeslre.
- Je ne peu1 pas prier, - je suis si fati-. Pour Al. le_ comte ... beaucoup de regué!. .. mes pensées m'écbappent conlinuel- merc1ements auss1 ............ .
\'oila done l'assassioal de Hauser rendu
lemenl.
. . . Luí aussi duil rester sur le droit che- officit•l, imprimé en loules lettres, jeté en
La-dessus le pasteur fil une priere a ,·oi1 min ... pour que les erreurs ... donl il n'esl paturc a Loutes les imaginations d'Allemagne
ha~te, écoutée par Bauser qui répéla « Amen » pas non plus !out a fait exempl. .. ne l'en- et d'Europe. i\ous allons l'Oir maintenant
pu1s_ ~•cndormil. Mais il se réveilla presque trainenl pas .... 1
comment ce premier noyau va enaendrer la
auss1tol pour demander a boire. Alors Fuhr... . 11 fait beau~oup _de bien ... par Se$ gé- légende toutlue a lr~vers les frondai~ons de
mann revinl a la charge :
néros1tés .... 11 m a fa1t beaucoup de bien ... la11uelle nous avoos cu lant de peine a suivre
- Eh bien! mon cber llauscr, comment amoi aussi cela luí sera compté ... dans l'au- les étapes réelles de la courte carriere fourvous sen tez-vous? Votre conscience ~t-elle tre monde... ou il faudrail désespérer du nie par le mystérieu1 météore de Nürembien tranquille? Ríen ne vous oppres~e-l-il ciel. (üne pau~e.)
berg.
dont vous éprouviez le b~oin de vous souEn moios de huit jours, les fleurs de rhé- lmpossible ... arracher .•. damnalion .. .
lager?
lorique du b_ourgmei.tre allemand vonl pousmonstre ... plus fort que moi ..... ..
- Pourquoi ma conscience ne serait-elle
......... Quand vous vor1·z que... quelqu'un ... ser de formidables racines d'ou jaillironl a
pas lranquille? répondil Hauser. J'ai de- s ecarte du bon cbemrn ... saisissez-le... im- leur tour les floraisons les plus inallendues .
mand~ pardon a loules les personnes que je médiatement par ... les cheveux... pour le
conna1S. Le bon Dieu ne m'abandonnera lirer en arriere ... a lemps ....
cerles pas.
... Combat d1fficile ... d'o11 Loul le monde
ÉPILOGUE
- Non certes, il ne vous abandoonera ne peut sortir victorieu1.
pas; !I_ se réjouira au contraire de l'e;.prit de
(Longue pause. La l"OÍI de Hauser s'éteint
La premiere de toutes les mystifications
conlr111on que vous maniíestez. Mais je dois de plus en plus, entrecoupée de 'rales .... On
dont
le mystere de ~üremherg allail elre
vous faire remarquer, en ce moment solco- ne le comprend plus que diíficilemenl.)
!'origine pril naissance sur la tombe meme
oel, que Dieu nc,us recommande aussi de
- ... Fatigué ... tres Ídtigué... tous mes de l'infortuné Gaspard llauser.
pardonnrr a nos semblables les offeoses qu 'ils mi&gt;mbres devienoent. .. lrop lourds.
~lui-~! avai,t été enterré en grande pompe
oous onl faites. ~·avez-l'Ous rien a pardooFurhmann : - Pcre tout-puissant ta vo- a_u c11net,_er~ d .\nsbacb, en présefll•.e de plune~ a personne? i\'y a-l-il personne contre lonté soit faite ....
s1eurs mtlhers de curieux qui, aprcs avoir
qui vous a)ez gardé un ressenlimenl au
Hauser : - Et non ... la mienne.
écoulé religieusement le sermoo du pasteur
C&lt;Cur?
Fuhrma11n : - Qui a prié en ces termes? fu~hm_ann, pricrenl, 1·bantcrent et pleurer('llt
- Pourquoi done en aurais-je gardé conlla11ser : - Le Sauveur?
a I enn autuur de la fosse entr'ouverte. Cela
lre quel,¡u 'un puisque ... persoone ... ne m'a
Fuhrmann : - Quand?
se passait le 20 décembre.
rien ... fait.
llauser: - Al"anl de mourir....
Le 21, la commissi11n judiciaire char"ée de
Vers neuf beures, ce fut le tour du prol.)uel,¡ues minutes plus lard on n'enlendait diriger l'enquele ordonnée a nouvea~ sur
fesseur ~foyer, ,¡ui L,mail décidémenl aobtcnir plus que ces mots 1¡ue IP. moribond semblait
l'a~lenlal du. 14 apprenait avec stupeur
~u 1:°º~rant quelques aveux au sujet de son prononrer en reve :
qu une lenlat11·e aiant pour but d'exhumer
equipee.
- Fatigué... horriblement fatigué ... me llau,er rnnait d'étre faite daos la nuit rneme:
- Mon cber Hauser, n'awz!vous ríen a reste ... encore ... grand l'Opge ... a faire.
la femme du fossolrnr Weiss l'avait affirmé
me dire? \'olons, regardez-moi bien franA dix hi-ures moins un quart llauser ne
cbemenl en face .... Yous sal"ez que je ne reconnaissait plus personne et ne répondail cbez son boucher daos la malinée. De meme
le ~ardien
nuil Muller avait déclaré qu'il
vous veux que du bien.
plus a aucu1~e question. Sur le coup de dix ava1l ,·u tro1s personnes escalader les murs
- Oh! beaucoup ... j'aurais beaucoup de hcures, le VJsage lourné vers la muraille el
c~oses a vous d,re ... mais je ne pe111 pas comme endormi en apparence, il expira dou- du cimetiere, lesquelles s'étaicnt enfuies a
d,re.... Bcaucoup de rcconnaissance (luí teo- 1:l'menl, e~ rendí~ l_'ame en un long et pro- son approche.
Ces íaits furent non seulement démenti~
daot la main) pour vos ... e1cellentes leeons ... food soup1r de res1gnation, peut-elre de reorp1·i1·ll_emenl
!e lendemain par le fossoyeur
el conseils. Je nr. puis... dire ... combien je grel.
\Vorrlern, ma1s la police lit suneiller le
vous suis ... redevable.
L~ pl_upart des jnurnau1 allemands qui
Visiblem ..nt, le mourant s'épuisail de plus para1ssa11·nl le lendemain conlenaient l'eotre- cimetiere peudant plusieurs nuits el s'assura
ai~,¡ que la tcntative d'exbumation apparteen plus. 11 reprit apres une courte pause :
Jilet suivant :
na1t au domame de la fable.
- Il y a beaucoup ... de gens ... qui se
Les journau1 cept&gt;ndanl ne larissaienl plu
Nolice nécrologique.
l~issent _Piulo~--:, ~ller ... au mal~.. qu'au
sur les particularilés fantasliques de la mort
b1e?. Mm auss,, J a1 été entrainé par le mal;
Kaspar Hauser,' mon 1her pupille, n'est
ma1s ..; revenu sur le ?roit cbemin. 11 y a plus. 11 esl morl a Ansbacb bier soir a de Hauser.
Une fPuille théatrale, entre autres, publia
de mechan tes gens qUt ... vous conduisent
..
1.
llauser
semble
n•a;,oir
pa
pardonner
au
comle
le
lendemain de sa morl une lonn-ue lettre
sur la roule du 111al; moi aussi ... de méd ,·tre sur la fin Jcvenu sceplique i son endroit.
signée d'un certaio docteur llarlmaon el

""'

d:

"" 220 ""

t

•

L'E MYSTE'T{'E D'E NUJ{EMB'E'T{G

011 ce dt·rnit&gt;r commuuiquait au public d'élranges conlidences ucucillie, de la bouche
du morihond lui-meme.
L'enqucle démontra malbeurrusement que
le soi-disanl Ilarlmann n 'étail autre que le
dramalurge Adolpbe llauerle, dt\ \'icnne, qui,
pour iotéresser s,·s h·cleurs, al'ail rru devoir
résumer dans w murceau de haute litlérature les no111l1rt&gt;u1 canards que le m1stcre
faisait journellement éclore daos la presse.
Le comte StauhopP, d~ lon¡;temps rerenu
,le ses illu~ions sur Gaspard Uauser, était
alors en .\ngleterre. Convoqué par les soins
du minislcre de la justice, il dut ,e rendre
plusieurs fois a Municb alin de dépo~er sur
ses relations a,·ec llau~1·r, et comme ses
témoignage, n'étaient pas toul il íait conformes au m~ the ra,·ori du naif populaire, ll·s
parlisans du martyr llauser finircnl par rrpandre le Lruit absurde que le comte s'étail
défail lui-mcme de son fils adoplií pour mcltre fin aux dépc·nses occasionnécs par son
entretirn.
Cela n'empe, ha pas que lord Stanbope,
s'inspirant d1i l'opinion de la minorilé inlelligente qui préférail s'ab~Lenir de se prononcer sur la mort de llau~er, fit ériger sur sa
tombe une slele porlant cette inscription :

me

JACET
G-ASPARLS 11.\CSER
.il\lGIIA.
SUI TEIIPORIS
IG:'iOT\ :\A1 IVIT.\S
OC:ClLH IIORS 1 •

MllCt:CXXXI 11.

u.'s hour¡;eois d'.\nsbacl,, parmi lesquels
la légende hausérienne comptail le plus de
parlit,ans, tromi·rent lout ensemble le monument et l'épilaphe insuífis:mts.
Aussi érigercnt-ils, plus tard, au jardín
royal, un monument íunéraire dédié a la
mémoire de la victim~ de l'allenlat du U décembre.
Ce monument (qui existe encore, a la
place ou llau~er aurait été assa,siné) est de
st1le gothique, en gres.
11 porte l'inscription suivante :
lllC
OCCULTl'S
OCCll 10
OCC1'lS hf

XIY.DEC.
\lOCCC\XXIII
Sur ce.., entrefaites, la justice, qui conti-

nuait fort activemenl a rechercber J'assas~in
introuv.11,le, ne tardail pas a se trouver en
présence d'uoe foule d'iunocents, ,·ictimes de
déooncialions anooymes ou que des coincideoc~ fortuihis signalaient au zi:le exagéré
de la poli,·e. Ce 11ui devail arrirnr en France
aprcs J'atlentat de Fiesthi, ce qui se passe
toules les fois qu'un crime m}·stérieu1 passionne vivement les esprit,, se passa alors m
Allernagne. La justice perdit la tete; on fit
perquisilioos sur perquisilioos, arrestations
sur arrt·~talions, pour n'ahoulir, comme de
justt•, ;1 aucun rbullal.
Au dire des journaux du temps, les soupcons s'égarerent succcssil'ement sur un commercaot de Bohcme, sur un acleur de Wurzbourg, sur un soldat de Stullgard, sur un
lithographe d'Asherg, etc ....
Le Figaro, lui-meme, prolita de l'occasion
pour lancer son petit canard, se coott-ntanl,
luí, de dévoiler le secret de la naissance de
llauser :
a On ,ient cnlln de découvrir en Allt&gt;magoe la haute naissance de l'infortuné Gaspard llauser. 11 est fils naturel recc,11,m du
c;arét-itch Co1uta11tin, mort du cboléra en
1831. Un paqut•l cacbeté, déposé chez le notaire Weslhausen a llamberg, a révélé ce secret si loogtem¡,s el si bien gardé. On ne i:ait
a quoi attribuer l'assassinal dont i1 vient
d'elre victime. j
(Numéro du :;o janl"ier 1854.)
Ce qui ne contribua pas peu a élargir le
rercle des faus5es pi~tes 011 s'égarait J'enquete, c'est une pro..lamation du roi Louis
de Ba,iere, datée du 5 janvier 1834, promellant une prime de dit mille gulden (une
vingtaine de mi lle francs, ) a celui qui fournfrait a la justire un re11sei911emenl de
nalure a /aire dérou1•rir el punir fas~assi11 ou 1111 des a~sa.~si11s de llauser.
L'appal d1·s fa mille gulden piqua non
seulement le zele des dénonciateurs, mais
aussi celui des déchiffreurs de rébus r¡ui continuaient ?t décounir pour le compte de íeu
llamer des peres illustres, el qui afficbaient,
eux aussi (leurs lellrl's en font foi), des prélentions a la réc·ompe11se rople.
Une des hyputhi!,.cs les plus curieuses qui
~e donnerent carriere en ce temps, est celle
que nous lrouvons exposée daos une lellre
d'un nommé Louis Dikme1er, adressée au
comtc Stanbope. Selon J'auleur de celle lcltre, Ga,pard Hauser serait l'enfanl qu'on
1. ki ft'po,r. Ga•par,I llau,er, r,:ni~mc dr "&lt;&gt;n
ll•m¡&gt;&lt;. morl J'une morl inrnnnur. commr. sa nai~
sanee.

- -....

donna pour le .fils de Napoléon !••, celui qui
íut haptisé roi de Rome et qui de\'::Üt hérit, r
du lrone de France. Voici commenl l'autcur
de la lellre explir¡ue la possibilill~ du cas.
On sait, dit-il, qne le Yreu de :Xapolron
élail que le premier-né de Marie-Loui,e í1it
un enfaot mule el qu'il ful proclamé roi de
Home et héritier du trone. Or il se pourrait
que l'impératricc tul mis au monde un eníant du sexe féminin, auquel elle aurait fait
rnbstiluer dans ce cas un eníant male. Mai,
l'abdication de l'emptreur, la séparation des
deux épout, le dl1part de l'impératrice pour
Parme ou Schonhrunn, 011 elle allait füer sa
ré!;idence, lous les événements enfin qui rendaient la subslitution désormais inutile l'l
allaient, au conlraire, a l'encontrc des pn~
férences intimes de l'lmpératrirc, impos1•r
au duché de Parme un prince de race írancaise, pouvnient aYoir poussé e&lt;•lle-ci a modifiPr !'ncore une fois ses plan,, a éloignl•r
d'clle l'enfnnt qu'elle avail fait reconnaitre
pour son fils rl qui avait trois . aos a peine
(l\ige que dcvait avoir llauser a celle époque) el a lui subslituer un prince de sang
italien, celui qui devait mourir plus tard 11
Scbonbrunn.
Cet exemple, choi5i entre ·cent, doit suffirc
a donner au ll•rteur une idée des ll1gende,;
que cbaquc jour faisait pousscr autour du
m1stcrc eníoui dans la tom be d'Ambach.
légendcs tenaces que les ouvrages drs critiques modernes allemands les plus consciencieux (car il y a aujourd'hui en Allemagne
toute une école de critiques anti-hausériens)
sonl a peine parvenus a dérariner.
Aussi la seule morale de l'hisloire de llauser est-elle peut-etre contenue dan- l'opinion
indulgente du profcsseur Daumer.
A quarante ans de di,tance, le célebrr
Daumer, le meme que nous a\'oos vu droguer llauser avec une feneur exlra-humaine,
prend une pose d'aruspice el, jetant un coup
d'o.'il rélrospeclif sur les deroiers momenb
de llauser, tran,met a la postérité ce jugemeot supreme, nébuleuse lleur de rhétorique
dt:posée ~ur la lombe d".\nsbacb :
« U mourut avec un mensonge, mais te
ful le mensonge d'un ange! »
Eh bien soit! Mais quand on songe que la
vie d'un bomme, dut-il dépasser ,a cenlicme
anoée, ne suffirail pas ¡,our lire les seules
erreurs imprimées t¡u'a erigendrées en Europe ce lle singuliere faeon de trépasser,
on resle confondu devant le,; proporlions
effraiantes que peut prendre le mensonge
d'un ange égaré parmi le troupcau des simples morlels.
jULES

HOCIIE.

•

�__ _____________________

,,

La courtisane de la Grande Armée

On vlcnt de rii&lt;Ltcr, en les 1llógcant de tout vcrbl1gc et en en el1gu1n1 tout inutilc Í•ITls, Ju .Mimoir,i
j1dis si f1mcux de lt bcllc ldt Sllint-Elmc, a qui ses
rcJation1 avcc nombre de chds miJitajrc:s, sous Ja R&lt;volutiond sous l'Empirc, entre. autru le. ,té.nér-.J More.a-u
et le marich,l Ncy, ont nlu le surnom justifii de CouaTIIANI! oe LA G1tANor. A ■Mi■•
11 • scmbli intirunnt de npprochtr ici, en cxtr1its,
les pasngu de ce volume ou 11 tris scduisante 1vcntuT1trc.

racontc, de fa~on alerte u ve:rvc.111&lt; Ju cnttcvuu

qu'cllu cut, adilférentsmomentsde 11 vic, •~•e N1poléon.

A Milan.

Beaucoup de personnes de ma connaissancc
se rendaient a Milan pour les fetes du 2ü mai.
J'avais toujours été en correspondance avec le
comte
italien fort
.
• Strozzi, grand sei!!lleur
o
mstru1t. Un de mes parents faisait parlie de
la députation qui avait été envoyée pour oll'rir
la couronn~ d'[talie au vainqueur de ~!arengo.
Je fus vo1r ce parent. II me facilita mon
vorage. II me donna une lettre qui, daos la
smte, me valut la faveur de la princesse Él isa,
grande-ducbesse de Toscane.

naissais d~ja. J'en re9us l'accueil le plus aimable _et 11 me demanda si je voulais de sa
protecllon pres de l'Empereur ....
Je lui répondis que je rnulais aller a Milan
pour le couronnement.
- Tres hicn, s 'écria-t-i l. Mais je veux
absolument vous présen1er a Xapoléon.
- Non, non, lui dis-je. J'ai toujours eu
~e~r de ,·otre nouvelle Majes té.... Je ne
1a1mc que dans ses bulletins de vicloirc.
Duroc ne manquail pas d'une cerlaine amahilité. Nous dimes cent folies. 11 me demanda
si j 'a vais beaucoup de connaissances aMilan ...
puis il s'offrit a me recommander aquelqu'un
qui étail fort in Ouen t.
Les gens au pouvoir ,e lrompent généraleI?enl sur les puissants elJets de leur protecllon.
Elle ne vaut jamais la recommandation
tres simple d'un nom honorable.
J'en fis a }filan la peu llatteuse expérience.
On m'y re9ut avcc politcsse, meme avcc
une politesse empresséc, mais défiante cependant.

;'l;°APOLÉOS C BEZ LA VIEILLE.

ú '.:,pris unt lilhogr.zph~ Ju C.itlntt d~s Estamfts.

Daos le lemps, j'eus l'occasion de voir le
grand marécbal du palais Duroc, que je con-

Vivant a,ec les arlistes, j'assistais a toutes
leurs fctes et ils m'eogagerent facilement a
... 222 ,..

parailre daos le prologue d'une picce de circonstance ou, sous le costume de la Reno~mée, je débitai une soi"t.antaine de mauva1s vers italiens en déposant une couronne
de laurier sur le husle de Napoléon.
En rentrant chez moi, mon étonnement ne
fut pas médiocre de lrouver un mot d'un des
pl?s intim_es, confidents de l'Empercur qui
m eag~geait a ~e rendre au palais impérial.
., Quo1que lOUJOUrs élrangrre a J'amhition,
J avoue que ce soir-la le soin de ma toilette
ne fut point saos calcul.
Arrivée au palais, je trourni un confident
de l'Empe~~ur qu\ apres quelques compliments, m_rntrodu1S1l daos un cabinel ou je
me trouva1 en présence de Napoléon.
II n'y cut d'ahord ni salut, ni compliments. ~n_fin Napoléon se leva, puis, ,·enant
vcrs moi, 11 me dit :
- Savez-vous que vous avez l'air ici d'etre
plus jcune qu'au théalre? ...
- J'cn suis heureusc, répondis-je.
- Vous é1iez tres liée avcc Jloreau ?...
- Tres lire ....
- El il a fait pour vous bien des folies.
Je ne répondis rien.
L'Empereur se rapprocha de moi C'l nous
causames avcc plus d'abandon encore il se
faisait aimable.... Toutefois, il arnit pius de
hrusquerie que de tendresse ....
11. ne fallait qu'un peu de tact pour s'apercevo1r (JUP. les femmes ne pouvaient guere
e~ercer d'empire su~ lui, qu'il était capable
d un moment de fa1blcsse, mais nullemeat
de ce~ a_uachements aveugles qui peuvcnt
devemr s1 funesles. 11 n'y eut jamais a craiadre avec lui que les trésors publics fusseot
sacrifiés a apaiser les vapeurs et a désarmer
la colere d'une favorile.
Il n'ignorait rien de ma singuliere existcnce et me demanda si j'étais atlacbée au
théatre de &amp;filan el si je comptais y rester.
Je lui répondis que mon projet était, aussitot apres_ les fetes, de voyager dans le Tyrol.
Il me Jeta un regard dont rien ne pourrail
exprimer la pénélration, en ajoutant :
- Vous eles done Allemande?
- Non, Sire, je suis née Iralieone, el j'ai
le creur francais.
_Il me ~egar?a de_ nouvea_u, resta quelques
mmutes 10déc1s, pu1s me d1t avec amabilité :
- Je m'occuperai de vous ....
Puis il disparut.
Je fus reconduite par mon introducleur el
je rentrai chez moi.
J'étais fiere et humiliée tout a la fois.
Deux jours se passcrtnl et je n'entendis
plus parler de rien.

...:..,_

LA

Les bles~ures de la ,anilt1 commen9ait'nl a
se joindre aux tourmenls de l'cnnui, quand
je rec;us la ,i~ile du grand marécbal du
pal~i,.
11 m'étonna l,raucoup plus par la magnificenre du don qu'il me lit que par l'annonce
d'une secunde audience de l'Empere11r. Je
,·oulus refm,er le pré,enl. Duroc me donna
de si l,onncs rai~ons ~ur la néccs~ité d'acccpter
que je m'y résign:1i par dévouement, en lui

retira. t;n !!l'and quarl d'beure se passa sans
que l'Emp:reur parul se souvenir qu~ j'étais
la. Tout a coup, se tournant sans qu1Uer sa
plume, il me dit :
·
Vous rnus ennuyez?
- C'esl impossible, Sire, répondis-je.
- Commenl, impossible?
- Ne suis-je pas témoin des lravaux d'un
grand bomme?... N'y a-t-il pas la quelque
intéret pour l'amour-proprc?

\VATER LOO : LA FER),IE DE HouGOHONT. -

demandanl s'1\ fallail que j' en remerciasse
l'Emp&lt;&gt;reur.
- CerlE's, me dit-il; saos cela, il \'OUS en
demanderait drs nouvelles avec humear, avec
inquiétude meme, el, dans tous les cas, il
prcndrait rntre rcfus pour une ruse ou pour
une offense. L'Empereur n'esl pas un homme
comme les autres, il mérile bien de n'etre
pas traité de mcme.
Je me rendis done le soir au palais. ~Jeme
introduction, mais attente beaucoup plus
longue.
Le grand marécbal me conduisit dans une
piece assez spacieuse qui ressemblait bien
plus a un bu rea u de ministre qu 'a un boutioi r de somerain.
L'Empereur étail occupéa signer un énorme
paquet de lellres; il ne fit que jeler un rcgard de mon coté quand j'entrai.
Le maréchal me fil signe de m'asseoir et se

CoUl{TTSAN'E DE

G~ANDE Jl~MÉE

Je songeai peu a l'étiquetlc et il n'en fut
que plus aimable.
Notre causerie intime se prolongea jusqu'a
2 beures du matin.
- \'ous ne dormez done pas? lui dis-je.
- Le moins possible .... Ce qu'on prend
au sommeil est autanl d'ajouté a la véritable
existence, me répondit-il.
Lorsque l'on parle d'un bomme aussi extraordinaire que l'Empereur, les plus miau-

T.zi'lt.JII á'Euci;Nt: C11.i.rEROS.

La-dessus, je me levai .... L'Empereur en
fil autanl et il s'approcha de moi avec beaucoup plus de tendresse que la premiere
fois.
Soudain, il regarda du coté de son hureau,
traversa la piece, sonna, el, d'une porte opposée a celle par laqudle j'étais enlrée, je ,•is
un mameluck ayant derriere lui plusieurs
hommes qui resll'renl en debors.
Je fus si étourdie de cetle apparilion que
je n'enlendis rien; les yeux du mamuluck se
fixrrenl sur moi; il rtmil un paquet a J'Empereur qui se rapprocha de son bureau, puis
il sorlit et referma la porte.
Dans mon im¡uiétude, je me mis a marcber a travers la piece el je fis comme si je
n'aperce,·ais pas J'Empereur venant doucement derriere moi; ses yeux exprimaient
bien plus l'énergie italienne que la dignité
impériale.
.... 221 ...

u

tieux souvenirs ont je ne sais quel puissanl
intéret. ...
On a fait ~rand bruit de la brusquerie de
Napoléon .... C'esl une critique de la haine.
L'Empcreur n'étail pas un gcntilbomme,
mais sa galanterie, par cela meme qu'elle
étail plus brusque, m devcnait plus flatleuse; elle plaisait parce qu'elle étail sienne.
Il ne disait poinl a une ÍC'mme qu'elle était
belle, mais il savail détailler ses avantages
avec le tact d'un artiste.
- CroyeM·ous, m'arnua-t-il fort plaisamment, qu'en vous voyant au théalrej'ai soup90nné un peu de contrebande daos volre
beaúté ....
On a débité encore que sa peau avait la
teinte el le désagrément de celle des hommes
de couleur .... Ceux qui l'ont rn de pres
comme moi pourront affirmer le contraire.
Napoléon me parul mieux Empereur que

�1 f 1 S T 0 ~ 1 . l l - - - - - - - - - - - - - - -'- ' - - - - - - - - - -

"

Consul; sa physionomie avail gagné de la noblesse el n'avait point pcrdu de sa simplicitt:.
Son rc~ard élail d'une incroyable pt:nélration,
et les belles lignes de son proíil r~ ppelaient
ce caractere césarien, si,;ne de la grandeur,
sor1e de prédestinalion de l'Empire.
Ses mains, aun1uellcs on a fait une céléhrilé, ne démcntaienl point en efTct leur
haute répulation .... J'1•n rcmarquai l'étonnanle hlanclll'ur el il m'cn remercia presque
a\·ec le sourire d'une jolie íemme. Tanl il y
a loujours daos les plus grands &lt;·aracten•s
une place en réserve pour quelque puérile
\'anité!
Je puis avouPr ici un changemcnt daos mes
opinions, que lanl d'autres éprou \'crcnl comme
moi a celle époque.
A dater de cclle entrerne, :\apoléon ne
s'offril plus a ma pensée que comme le plus
~rand homme de son temps.

Aux Tuileries.

Je n'a"ais pas vu Napoléon depuis le fameux vopge de Milan. La curiosité m'en
prit. •
L'Empereur "enait de confier a la fidélité
de la garde nationale parisicnne, subilement
ressuscitée, la filie des Césars el l't•spoir de
sa dynastie, Marie-Lnuise et le íloi de ílome.
La nste cnceinte du Carrousel ,·enail de
relentir de ces acclamatio11s brupntes donl
París ne manque jama is.
Je grJvis I'escalü•r 4ui est daos le coin
reculé de la cour des Tuileries. Ma mine était
si connue de la Gardeimpérialec¡u'il ne m'arrivait jamais d'etre repoussée par lt's militaires daos mes curiosilés. J'arrivai donr,
sans exciter la moindre attention, jusqu'a la
premi~re anlichambre.
La, je m'assis sur une banq uelle et j'allendis. J'étais sure que l'Empereur allait passer.... Je savais aussi qu'a llla ,ue, il s'a"ancerait, comme cela luí arrivail a la t·ue de
toule personne étr.ingere.
S1Jel'eusseha1 autant queje l'admirai:s, rien
n'eut élé plus facile que de le poignarder.
J'étais assi~e derricre le grand vilrage qui
longe le palier d'ou I'on apercevait une espcce
de corridor Cort ol.iscur qui conduisait derriere les appartemcnts du pavillon de Flore.
J'avais écrit sur mon memento les propos
que j'avais recueillis dans la cour du Carrousel et je tenais ce billet déplolé daos ma
main. L'Empereur parut.
- Que voulcz-vous? me dit-il. ... Que
f.iites-vous ici?
~
- Sire, répondis-je ... j'ai assisté a la
reme et j'ai écrit ce que j'ai entendu dire... .
.L'Empereur regarJait moa billet.
J'ai une si détestable écriture que je craignais bien qu'il ne. put déchifl'rer mon griffonnage.
Je tendis la main pour reprendre la note.
L'Empereur souril de son fin et délicieux
sourire, mit sa ma10 sur la mienne, puis
pril le billel et le lut....

- Tres hien, dit-il.. ..
Puis il sourit cncore et disparul.

Le placet.

Aprcs le retour de I'ile d'Elbe une a¡?italion intense régnait dans Paris. Comme tout
était a la guerre, la capitale ressemblait
pour ainsi dire /¡ un ,aste camp.
L'Empereur allait tres ,ou1ent, le matin,
visiler les fortillcations de ~lontmarlre, toujour, accompagné de Rntrand et de Jlonlholon.
On pouvait alors l'approcher assez íacilement.
Oans le conflit de hainc~, d'enthou,iasmes
et d'opinion~ divcrses qui 1·emuaienl :ilor~ la
population,j':idmira1s celle sécurilé, ccueconfiance de l'Empen•ur, úxposant sans crainle
au premier coup de poignard. J'étais curieusc
de le surprendrc dans une de ces promenadcs
téméraires. Je le guett,1i un jouÍ' et le vis
:trriH•r avec trois ou 1¡uatre ofticiers a cbernl.
Avec sa redingote et son petit chapeau, l'air
tranquille. l'reil attentif, ~:ipoléon parrourait, a six heures du matin, le faubourg
Saint-Denis.
Oeux molifs ajoutaienl 1i mon désir de le
mir : je ,oulais saisir l'oct·asion de luí présenter une supplique tcndant a me f'aire
allacher déllnitiveme11t h la maison de quclqu'une des priucesses de sa famille Je tenais
mon papier prel, et des que je I'apt!r~us, je
descendis de cbeval pour l'ahorder.
fles qu'on l'approchait, l'Empereur tendait
toujours la main pour prendre ce qu'on Iui
présentait, mouvement qui n'est peul--elre
pas autorisé par I'étiquette, mais qui, pourtanl, va bien aux souverains.
Napoléon tenait déjil mon placet el je toucbais presque sa bolle ....
- Ah!. .. c'est rnus, me dit-il. ...
11 prit le placel, le mit dans sa poche et
me dit :
- :'lous verrons cela ....
Et a pres un sourire, il s'éloigna.
Je le Yis monter le Caubourg Saint-D.-nis;
Je le suivis de loin. On ne faisail entendre
aucun cri, mais le peuple sortait des boutiques et l'attendait, rhapeau has. On se parlail nec un peu d'espoir et de tristesse.
- Ah! disait-on, le voila revcnu, mais
va-t-il rester?
L'Empcreur monta les hauteurs et parcourut les lravaux; il causait assez longuemenl et en connaisscur uec les chefs. Je
crus remarquer qu'il n'était point satisfai1.
Quoiqu'il fut encortl de honne beure, il y
avail la beaucoup de monde. Des cris partaient de tous cotés :
- \'il'e I'Empereur !
- \'he Xapoléon !
On avail foi en luí; on comptait sur cet
homme qui a,ait terrifié I'Europe et l'on
élait persuadé qu'il pou,ait encore faire de
grandes choses.
La campagnc all:iit s'ounir.

Le départ de l'EmpcM1r éta1l immirn·nt.
Tous les généraux avaienl pris la posle pour
les frontieres et j'a\'ais eu bien dt&gt;s adieux
sur le creur.
Ney s'était dirigé sur Charleroi. Quelqu'tm
m'obtint un pas~eporl et je quillai París
daos la nuil. \ey al'ait, parail-il, r1-joint
l'armée, le matin.
J'arrivai hientol sur le thé:itrr de ses nou,caux exploits. ~i Ney eut été in,truit de ma
présenct•. il m'aurait, saos nul doute, signilié
J'ordre de rctourner a Paris; aussi me tenai,jc hors de ,ue.
Je ne le re, is 4u'i1 Ligny ou il avait pris
position, &lt;'l p('u ª"ªºt la bataille du 1G juin.

Waterloo.

Depuis dcux jours on se haltail; les troupps
étaienl harcclées, mais n'étaienl poinl abatlues.
L'entbousiasme circulait encore daos les
ran~s.
,Je racontai le soir au marécbal les joyeux
propo, des soldat.s qui t3cbaienl de garantir
leurs armes contre la pluie qui tombait a
torrenls. \lalgré que l'on Cut enjuin, le temps
était déplorahle.
Cette der11iere journée fut peut--etre la plus
hrillante des innombrables et immort.-Ues
journées du prince de la Moskowa.
NeI ful cbargé du centre, sur la grande
roule.
Peu aprcs l'allaque, l'enncmi fut délogé et
notre ca1alerie de ré~ene occupa ses positions.
A cet instanl, j'apercus une íemme vetue
comme moi en homme. Elle a, ail tres imprudemment mis pied a !erre; je l'aidai a se
remellre en selle.
Elle me rapporta qu'elle arril'ait du cbaleau de Hougomont que le général Rcille
avail enle,·é au commcuccment de la journée.
- Blücher n'a pas lrenle mille bommes,
me dit-etle; si Grouchy auaque, les Francais
gagnent la balaille.
Cette fcmme me déplaisait, je ne sais pourquoi. J'eus m~me envie d'essayer contre elle
ma rnleur en comba! singulier, mais pour ne
pas céder acette tentalion, je sautai aussitót
a cbe,al el me dirigeai du coté ou se trouvail
I'Empereur.
J'étais pres de ~apoléon quand il apprit
que le maré,·bal a,a1t bi,o,1aqué, pendanl
qu'il le croyait en pleine attaque rnr Waues
pour en chasser les troupes de Blücher.
On avait détaché des éclaireurs en obscrvation du coté de Sainl-Lamberl; de la, on
attendait du reníort, rt c'était l'avant-garde
d'un corps de ;i0 000 Prussiens qui arril'ait !
ll ét.1it alors deux beures.
Sur la ligne, il n'y uail d'engagés que les
lirailleurs. En ce moment, vers la gauche, un
officier de l'Empereur pas,a; il portait l'ordre
au marécbal Ney de commem·er le fea el de
prendre la ferme de la llaie-Sainte et le ,·illage de la llaie.

~ - - - - - - - - - - - - - - - - - L.A.

Ce n'titait 'pas la consternation de la terJamais ordre ne fut plus promptemcnl ni Saure-qui-peul, et lor~que, par une l~ntati"e
reur,
mais une sorle d'bébétement, de &amp;tuplus completcment exécuté. La dil'ision an- désespérée, il ordonna a ses grcnad1ers de
péfaclion.
passer un ra,·in qu'tls comblerent de leurs
glaise ful lilléralement _foud~o~ée_. .
La montre a la marn, Je sums pendan!
trois heures cette scrne de carnage dont
notre raYalerie vint acbel'er 1,·s résultats. 11
v a,ait fuite de lous ces dél.iris anglais ,-ers
Ía route de Oruxcllcs.
La vicloire parul décidé~ el rll~ l'ét~~t par
l'impélueuse alluque de i'\e). )l:11s ,olla que
Oulo" ( par le retard inrnlontaire el fatal du
marérbal Grouch,) opere uu fune~IP relour
.nec ses ;;o.000 I;ommes de troupes fraicbes.
Nous élions perdus.
.
:\ey, voyant la ,·ictoire luí érhapper, :-e Jeta,
l'épée a la main, au milieu d'un _carré d~ la
\'ieille Garde dont les cadaH~ s enlassa1enl
aulour de luí.
- La France esl perdue ! dit-il, il faut
mourir id.
1.e peu de bravcs c¡ui r••~tni('nl deb~ut.
4ui, tous, depuis si lon~lcmps, le regarda1enl
commc le plus bra\'e, l'entraincrent avec les
dél.iris de la colonne.
(.)u'on se représentc une femme t'garée sur
un ch:unp de bataille, en proie a t~ules les
¡\.\POLi.o:-; .\ ,YArERLOO, DA',S LE CARRÍ: f'OR)IÍ: PAR l..\ GARDE.
fatigues du corps, a toutcs le, ango1sses dn
creur el l'on ne s'étonnera pas que dans
D';iprts /,1 lllhograthlt d&lt;' ltAnF.T
celle 'peinture d'un etfrop lile désastre, je ne
sois pas lidele aux. rigoureux calculs des
L'ttran"er était aux portes de París.
ca&lt;laucs, la pbysionomi1• de l'Empereur élait
mouvemenlg militaires.
Je me promenais, pcnsive, au~ Champs}la lcte se perd au ~OUl'Cnir de ces ter- effra,ante de $ang-froid.
,\~tour tt devant luí, lombaienl les plus Élrées qui, en dépit de leur nom h~perboril1les péripéties de carua:;c. Je suis 11 che\'al,
hra1·es
· son front ne sourcillail pas; il mesu- lique, ressemblaienl plus au Tarlare ~u•? l_a
le llot m'emporte el je m•~gare daos la mel~.
rait
I'
ai,ime
el semhlait de son regard d'aigle demeure des bienbeureux. Celle nU1l eta1t
J'arrirni a Furnes le 17 ... tout y exalla1t
le nom si soul'eul prononcé par la vicloire. , chcrcher encore une issue; il attendail les étran"e et terrible; le ciel, qui a\'ait été nébuleu0x toute la journée, paraissait s'i~lumi.
:\cy y resta, aprcs a,uir remporté un bril_Iant troupes de Grouch1 !
nrr, a l'horizon, de lueurs fantas11ques,
Qu'on
juge
de
l'épouva~table
ce~L1tude
avantage sur les .\nglais, malgré les renlo~ls
semblahles
a celles des ª!.\rores boréales.
qu'au
licu
d'un
renfort,
lu1_
~usa
I
aspect
qui arri,aient d1• tous &lt;'.Olés aux ennemts.
· Je me mis en 'route pour la Malmaison ou
~·esl \e) qui arracha le Jrapeau du GU• r~gi- des Prus~iens en\'eloppant pu1s mondanl nos
étail l'Empereur. A onze heures, j'étais a
lignes Mja éclaircies.
.
.
.
rnent.
G'est
alors
que
les
oífic1cr5
qui
enloura1ent
cbeval. et cing minutes apres je touchais /i la
Toul /¡ conp, on eul encore une joie : le
harricre de l'Etoile.
l'Empereur
l'entraincrent.
général Pa\11I vena1t, par un miracle de braCela ne s'appelle fuir daos aucun pays du
Je m'aperrus, en arriv~nt au pont . de
voure, de· cha~ser le.~ Pru,~iens triples en
Neuilly, que le passage éta1t encore poss~bl~
nombre. Je m'adrl'ssai a un sous-oílicier de monde.
el que le cbeu,in n'était pas coupé,. ams1
la ca,al1·rie \lichaud.
qu'on
le disait partout. On commenca1t ce- Les ordres arriv1•nt, me diL-il; il y a
pendant a barricader ce pont en y roulant,
uu t•ngagenwnt ,·ers la llaie-Sainte.
.
A la Malmaison.
sur Loute son étendue, de lourdes voilures
Tout a coup, j'enlendis de no1_1veaux cris
qu'on enlevait de dessus leurs roues el qu'on
de ,1ctoire. D~nouetles venait de chasser les
renl'ersait con(usément les unes sur les
La
seconde
aLdication
fut
enfin
arrachée
a
J&gt;rus,icns du )lont Saint-Jean. A sept heures,
autres.
~apoléon.
b fran\:ais avaient triompbé trois fois, et
J'arrivai enfin au sommet du mont qui
Ce (urent les ducs d'Otraote, Decres et de
c1•pendanl le mot de défaile circulail d&lt;-ja.
domine Nanterre, puis a la MJlmaison.
.\ huil heures, la Garde étail tombée en Vicence qui la porlerenl.
Quelqu'un de la foule dit en les \'oyant
Je pénétrai dans le _chiit~au a ~me~ une
s'iw,11or1ali,anl.
fuule
observatrice et s1lenc1euse. J enlra1 saos
passer:
Ct:u\ ,1ui ont dit c¡ue ~apoléon avail fui le
- \'oici le bourreau, le confosseur el le di(ficullé ª"ec d'autres gens daos le cabinet
champ de halaille, apres y etre resté ~pecl~de' l'Empereur ou chacun pénétrait a son
leur a l'abri du péril, ceux-la ne l'ont Jama1s geolier.
• . .
... Je revis Ney ce jour-la.. .. 11 eta1t triste, aise. Je ne dirai rien du peu de mols que
vu i1 b zuerre; il y étail exposé aux boulets.
j'échange;ii avec le maitre déch? ~e l'~uMoi qutne préte;ds pas a l'immortalilé, je abaltu.
rope. lis furent quelcooques, ma1s Je rev1_ns
~ous
causa.mes
longtemps,
puis
nous
nous
1111: tenais autaot que possible aJ'abri a\'anl la
accablét, remplie d'uoe insurmontable tr1sLagarre et j'ai olisrné de pres, avec une séparames.
.
Paris était agité, et olfra1t un aspect t.esse.
e~cdlente longue-vue, le visage de l'EmpeLa france courait ,·ers d'autres deslinée~.
reur un quart d'heure avant le terrible élrange.
lo,\ S.\I:-.;T EU\E.

IV. -

... 224 ...

•

CoUR,T1S.JtN'E D'E I..A. G~ANDc A~.Mtc ~

HISTORIA, -

Fase. ·29.

... 225 ...

15

�UN .MÉNAGE ~OYAZ. - - - .

les plus déplacées, se poursuivant

Lou1s XVI

....

.

IJISTRIBUANT DES SECOURS ACI PAUVRIS (111\'ER DE

1·88)
.

· -

Gr.:wure Je

BLAN&lt;;JJARD,

d atrts le laéleau .fllr.R~E:-.T. (Musü Je Versailles.)

l .

1.

..

AMOURS D'AUTREFOJS

....

Un
o

ménage royal
Par PAUL GAULOT

le romle de Merey, au Petit J,uxemhourg. d'un grand succcs : toulefois, il jugeait de son
Joseph II étail un prince intelligent, spiriCependant le temps approchail ou le sin- luel meme. Comme Marie-Théri:se, il suivait devoir d'apporler a ces époux mal assortis
gulier ménage royal allait en.fin se lransfor- avec allention ce qui se passait a la cour de l'appui de son expérience.
Désireux de juger les choses a,·ec impartiamer, grace a I'intervenlion du frcre de Marie- France. 11 correspondait souvenl avec sa smur
Antoinette. Sept années s'étaient écoulées el ne se genait pas pour lui adresser des con~ lité, il voulut d'abord observer avant de se
prononcer. Ce qu 'il vit a Versailles ne fut
depuis le mariage : il serail di!flcile de citer
se~ to~jours sa_ges ~l des remontrances par- guere de nature a lui donner des impressions
un autre exemple J'une pareille aliente.
fo1s séveres. Ma1s 01 les uns ni les autres ne favorables. A. l'un des premiers diners auxL'empereur Joseph ll arriva a Paris le
parais~ai~nl ~voir. produi!. l'eO'et espéré. De
28 avril f777, et, comme il voyageait inco- plus, il s expliquait mal I mcroyahle conduite quels ~I se trouv_a, il assista a un speclacle
gnito, - un incognito des moins slricls, sous du roi de France. 11 résolut done de venir peu fait pour lw donner une honne idée de
le nom de comte de Falckenstein, - il ne v?ir par lui-me~e qu~ls r~mcdes étaient pos- l'é~ucation qu'avaient re~ue les princes de la
voulut accepter aucun apparlement dans le s1bles a une pareille s1tuation. Plein de finPsse ma1son royale. En eO'et, le roi, le comte de
palais de Versailles el prit logemenl chez el dépourvu d'illusions, il n'osait se flaller Prol'ence et le comle d'Arlois, sans se soucier
de sa présence, se livrerent aux gamineries

a travers

les salons, sautanl sur les meubles, déran•
geanl toul le monde. L'empereur ne dit mol,
et affecta meme de n'arnir pas l'air de s'aperrevoir d'un te! manque de lact et de dignité.
ll obsena sa sreur et son cntourage : il ne
íut séduit ni par l'une ni par l'autre des
amies favoritC's. La betisc de la princesse de
Lamballe lui déplut autant que l'aslucieuse
rouerie de la comlesse de Polignac. Cellc-ci
s'ingénia a se faire bien ,oir, mais, vis-11-vis
d'un prince plus fin que ceux auxquels elle
avail affaire a la cour de France, le moyen
qu'elle employa était trop ~ros et dépassa le
but. Voici ce 411 ºelle avait imaginé : saisissanl
un momenl ou Joseph 11 rausail familicrement
et dans l'intimité avec sa sreur, elle fil par,enir a "arie-Antoinette une lellre dans
laquclle elle avait accumulú les louanges les
plus extremes 11 l'adresse de l'cmpereur,
témoignanl pour sa personne d'une admiralion
s:rns pareille et d'un dévouement aussi pur
que profood. La reine, qui étail évidemmenl
du complot, communiqua la letlre a son
frcre; mais celui--ei, llairant le picge, ne se
laissa point prendre a cctte admiration si
opportunémenl manifcstée, el il n'en conrut
que plus de méfiance ~ l'égard de cette intrigante.
Le jeu aussi attira son atlenlion, le jeu et
les joueurs. 11 s'apercut que la plus parfaite
bonneteté ne régnait pas daos cette société,
composée cependant de personnages de haute
lignée, et il remarqua tout particulierement
la facon peu délicate de jouer de madame de
Guéménre. 11 ne cacha ni sa désapprobalion
de tcls amusemenls, ni son mécontenlemenl
de les \'Oir ainsi pratiqués.
Mais ces objets, quelque impprtants qu'ils
fussenl, n 'élaient que le bul accessoire de son
vo¡-age. On sait qu'il se préoccupail a,·anl tout
de la situation de Louis XVI a l'égard de sa
femrne .
Comprenanl ce que dénotait de timidité,
d'inintelligence, en un mol de faiblesse morale
une telle faiblcsse physique, il se montra tres
circonspect el tres prudent. Craignanl d'effaroucher a le pamre homme » en abordant ce
sujel, il altendit que lui-meme amenat la
conversation sur ce lerrain. En cela, iJ agil
s:igemt'nl.
flans un premier enlretien confidentiel, le
roi, faisanl \a;.;uement allusion a une penst:C
commune, dédara a son beau-írcre &lt;( c1n'il
espérait d'avoir bienlol des eníanls ». L'empereur se borna a lui répondre qu'il partageait
cet espoir.
Celtedouceur, celle biem·eillance toucherent
le roi, qui, s'enbardissant peu a peu, passa
des généralités aui. conGdences plus précises.
Bientol il n'eut plus de secrets pour son heaufrere • sur son étal de mariage , . ll re,·enait
sans cesse a I son grand désir d'avoir des
enfants », el il s'élendait a sur les conséquences importantes allachées ace bonheur ».
Puis, enfln, poussant a ses extremes limites
la confiance aussi bien que la naiveté, pour
sortir d'une .itualion dont il commen~it a
sentir le ridicule, il demanda des conseils a

•

l'empereur 1 ! 11 n'étail point diíflcile de lui en
donner, et ceu1 qu'il recut ne pouvaienl etre
qu'excellents.
Joseph ll ÍUl touché de celle extraordinaire
candeur, et le jugrmenl qu'il porta sur son
beau-frere s'en ressentit. ll l'avait cru d'abord
tres borné, « plus borné qu'il ne l'étail en
C'ffel », au dire de Merey. 11 parait se rangcr
:1 l'aris de ce dernier dans la lettre qu'il écril
le 9 juin a Marie-Thércse : (( Cet homme esl
un peu faible, mais poinl imbécile; il a des
notions, il a du jugemenl, mais c'est une
apathie de corps comme d'esprit. ll fait des
convC'rsations raisonnables el il n'a aucun go1H
de s'inslruire ni curiosité : enfln le fial luJ·
n'esl pas encore ,enu, la maticre csl encore
englobe. ,,
L'empereur proflta de sa présence 11 \'ersaillcs pour continuer son role de donneur de
conseils, et il usa largement aYec )farie-Antoinelle du droil de franchise que lui permellait
sa qualilé de írere ainé. ll disccrna tres bien
les torts qu'elle a,ait de son coté, il la reprit
sur nombre de points, el toujours aveca-propos
et justesse.
Malheureusement S&lt;'S conseils n'eurcnl pas
autant de succil$ auprcs de la íemme qu'aupres du mari. Lºun de,·ail les suivre; l'autre
n'en tinl pas complc. Le pli était pris, les
mauvaises habitudes anerées; Marie-Antoinelle
remit a plus tard le soin de ~e corriger de
ses défauts. A peine I'cmpereur íut-il parti,
que la rctenue imposée par sa présence fil
place au laisser-aller le plus complet. 11 semhla qu'on eut bate de raltraper le tempsperdu.
Les folies du jeu recommencerent, et, mal-

jOSEPH

Gravure

II,

EIIIPEREGR o'ALLEYAG',"l:.

iÚ CnATELIX,

d."aP,ts

DCCREUX.

gré les inconvénients qui en résultaient, la
reine s'y livrait avec une passion chaque jour
plus grande. 3Jercy le constate avec chagrin :
« Les parties de jeu sont devenues quelquefois tumultueuses et indécenles; elles ont
l. Cotrespo11dance 1ecrete, t. lll, p. 57, 66, 69
~el~.
'
2. Cellc-la m~me qui jouail d'une f,~n suspecte.

... 22Ó ..
◄

227 ...

occasionné, de la parl de ccu1 qui tiennent la
banque, des repro('hes a qurlques íemmes
de la rour sur le pcu d'exactitude dans lt•ur
ía~on de jouer. 11 y eul un soir 1•nlre le duc
de Fronsac et la comlesse de Gramont une
scene assez vi ve en ce genre. De pareils scandales, qui ne peuvent eire ignorés, ne manquen! pas de íaire naitre bien des propos. La
reine en a senli tout l'cmbarras, etelleacruen
éviter une partie en rctournant de temps en
temps joucr chez la princesse de Guéménée 1 •
ll'ailleurs, les perles au jeu au!!mentenl; les
linanccs de la reine en sont entierement épuisées, les aneicnncs dettes par conséquenl ne
~e paient pas, et il n'y a jamais de fonds
pour des acles de bieníaisance 12 septembre 1777) 3 ».
C1• n' était pas toul, el la fli:vre du plJisir allail de pair avec la fli:vre du jeu.
~·avail-on pas imaginé, sur l'instigation du
comte d'Artois, toujours le premier aimenter
el i1 proposer les amusemenls les plus déplacés, de faire venir, vers les dix heures du
soir, sur la grande terrasse des jardins de
Versailles, des groupes de musiriens pris daos
les gardcs rrarn;aises el dans les suisses !
Entrait c¡ui voulait, el une foule énorme se
pressail sur celte lerrasse. La cohue n'effrayait
ni la reine ni les princesses, qui prenaicnt un
plaisir tres grand a circuler sans suite el
cachées sous une fa~n de déguisement parmi
tous ces gens. Le roi, toujours bonasse, y vint
deu1 ou trois fois el parut s'amuser, ce qui
consacra en quel,¡ue sorte l'usage de ces fetes
nocturnes.
On comprend les dangers que faisait courir
a la majcsté royale une telle promiscuité.
Bienlol la chose fut divulguée, et les bruits
circulercnt relatant les familiarités de la reine
avec quch¡ ue bel officier ou quelc1ue galant
soldat. Les ennemis de la cour n'eurent garde
de laisser écbapper une si honne occasion de
déverser sur les personnes roples leurs
attaques ordinaircs, el bientot des pamphll't~
tels que le Le1•er de l'au1·ore parurcnt, pretant a !'imprudente 'larie-Anloinclle le désir
de chercher des aventures dans ces réunions
si melées, el le plaisir d') donner des rendczl'Ous'.
Et daos ce momenl-la, cependant, la reine
n'était plus l'épouse méconnue et délaissée
qu'elle avait été pendan! les sept premii:rcs
années de son mariagc. Les conseils de
Joseph II anienl porté lcurs íruils, et une
intenention venue de si haut et de si loin
avait eu raison des ex.traordinaires timidités
de Louis XVI.
Marie-.\ntoinelle annonce a ~a mere la
bonnenou\·elle, elles circonstánces font (fu'elle
en éprouve plus de joie encore : a On croit la
comtesse d'Artois encore grosse. C'est un
coup d'reil assez désagréahle pour moi apres
plus de sept ans de mariage; il J aurail pour- ·
tant de l'injuslice a en montrer de l'humeur.
Je ne suis pas saos espérance; mon frere
pourra dire a ma chere maman ce qui en est.
5. /bid., l. 111. p. 113.
4. AUmoiru hútoriquu de Soularie. -IUmoiru

de madame Campa11 .

,

�UN

ROYAL.

-~et~l~/Jrzr
tllJJa11,e
.... 228 ...

/a. ~ Je ~"-tct..J

Jc..c//!011.1,·tt/ll{'///'
e/

#('

0,1''~(/J,
/l.

/,• .;:[.lt

(Dessiné d'aprcs nature et gravé par J.-~. lloauu

KÉN.ltG"E ~OY.lt1.

...

Toutes ces nouvelles transmises al'impéra- ne faites pas votre devoir de ,·ous ranger
Le roi a causé avec lui sur ce chapitre avec
1
trice
contre-balan~¡enl la joie qu'elle avait selon votre époux. S'il est trop bon, cela ne
sincérité et confiance (i6 juin 1777) l&gt;.
vous excuse pas et rend vos lorls plus grands,
Bienlót Merey confirme la chose, et Marie- éprouvée de savoir sa filie enfin devenue
el
vol re avenir me fail lrPmliler .... &gt;l
Thérese, pour la premiere fois, appelle sa femme. « Je suis de plus en plus confirmée
Marie-Antoinelte se déíend en niant ses
daos
le
sentiment
que
j'
a
vais
loujours
du
filie d'un nom qu'rlle a tanl désiré lui poutorts et en se plaignanl &lt;( des conles el des
voir donner : « L'empereur est enfin arrivé
exagérations qu'on a portés a Vienne sur son
de ses élernels camps en bonne sanlé, lui
jeu »: néanmoins elle profite un pru des
écrit-elle le 5 octobre, el moi, j'embrasse tensagcs avis maternels, et Merey, comme un
drement ma chere petite femrne que j'aime
surveillant sévere, mais juste, rend meilleur
bien. »
témoignage des ía~ns d'agir de la reine,
Ma lheureusement la « cMre petile femme i&gt;
11 qui continue a se conduire tres bien avec
ne souhaitait au fond qu 'aYoir un enfanl qui
le roi, qui de son coté persiste a vivre mariassural l'ordre de succession direcle a la
talement dans le sPns le plus exact et le plus
couronne, et dont la naissance en meme
réel
( 17 jamier l 77~). n
temp~ la relevat de la situation humiliante et
Enfin la nouvelle qu'on e~pfrait loujours,
facbl!use ou on la saYait depuis de si longues
mais qu'on n'altendail plns a \'ienne, y parannées. En dehors de ce désir, son cceur
vient daos le mois d'avril. La reine est enn'éprouvait aucun amour pour le roi, celui
ceinte.
&lt;1 Que Ditm en soit loué ! écrit l'impéque le prince de Ligne appelle &lt;1 le meilleur,
ratrice,
et que ma tres chere Antoinetle ~oit
mais non le plus ragou Lant de son ro}aume ll,
afTermie dans sa situa1ion brillante, en donet les embrassements de l'époux mainlenant
nant des héritiers a la France (2 mai 17 78) ! &gt;J
lui causaient un véritable déplaisir. 11 n'est
Elle espere maintenant « un Dauphin, son
pas de moyens qu 'elle n'emplo~·at pour se
peli
L-fils i&gt;.
soustraire a la communauté complete de
Sur ce point encore une déception l'atlenl' existence. Elle allongeait le plus possible les
dait: la reine accoucha le 20 décembre d'une
séances de jeu dans la nuit pour pouvoir renfilie
qui fut appelée Marie-Tbérese comme sa
lrer seule daos ses appartements, et, quand
grand'mere,
pauvre enfant destinée aux plus
Merey voulait la rappeler asesdevoirs d'épouse.
~I.ARIE·ANTOINETTE.
cruels malheurs ....
elle inventait divers prétextes, et allait jusqu'a
Cette naissance fut néanmoins accueillie
déclarer « que le roi n'a pas de goiit de couavec
des marques ostensibles de grande joie,
caractere de ma filie. Comme elle n'est gucre
cher a deux'. »
mais
l'impératrice, qui songeait avanl tout
susceptible
de
réflexion,
la
conviclion
ne
sauAussi l'ambassadeur de Marie-Thérese étaitil désolé de voir ce ménage toujours désuni, rait non plus opérer sur son esprit, quelque a cct hérilier tant désiré, n'étail pas éloignée
et l'accord des deux volontés si impossible a docile qu'elle parait elre a vos remontrances, de retomber dans les craintes anciennes.
condure. ll s'effor~ail de ramener la reine a qui sont d'abord effacées par son gout déme- A vrai dire, elle n'avail pas plus confiance
de meilleurs sentiments par des remontrances suré pour les dissipalions et frivolités. Il n'y daos son gendre que dans sa filie.
« Je ne serais gucre fialtée si le premier
aussi respectueuses que fermes : il n'obtenait a peul-etre que quelque revers sensible qui
rien ou fort peu de chose. 11 était navré, et, l'engageat a changer de conduite, mais n'est- début du roi en sa qualité de mari, apres les
dans sa lristesse, il ne prenail plus le soin de il pas a craindre que ce changement n'arrive couches de ma filie, devait nous annoncer un
cacher al'impéralrice la vérité de la situation : trop tard pour réparer les torts que ma filie délai d'une nouvelle grossesse encore pendant
« Je commencerai par observer que mes re- conlinue a se faire par sa conduite inconsé- huil ans (28 février 1779). o
c1 Ce que roa filie me mande sur son état
présentations sur la nécessité d'etre autant quenle? Saos lui faire dans ce moment de
que possible avec le roi, de l'amuser et de nouveaux reproches, je me contenterai a lui conjuga! ne saurait guere me satisfaire, et me
l'intéresser, ne produisent pas l'effet désirable faire comprendre ma tendresse malernelle, fait douter s'il ne faudrait pas attendre encore
sur la reine, parce qu'elle se forme une trop qui m'anime toujours :1 lui donner des bons une huitaine d'années de voir naitre un autre
mince idée du caraclere et des facultés mo- conseils el a l'engager a se preler aux votres enfant (5 l mars 1779). &gt;&gt;
A Marie-Antoinette, elle écrit le i •• avril
rales de son époux. Elle le croit lrop apathique et a ceux de l'abbé de Vermond.
de
cette meme année : &lt;1 Ce que vous me
et timide pour supposer qu'il puisse jamais
« L'empereur comple la sermonner, mais
se livrer aux désordres de la galanterie. La il ne me communique ni ses lettres, ni ses mandez de votre chere fille me fait grand
reine en est si persuadée qu'il lui est arrivé réponses. Je ne saurais rico assurer (5 dé- plaisir et surtout de la tendresse du roi. )lais
j'avoue, je suis insatiable; il lui faul un compade dire a quelques gens de ses entours qu'elle cembre f777)'. »
ne serail ni en peine ni bien fachée que le roi
Le meme jour, Marie-Thérese écrit a sa gnon et il ne doit pas tarder trop longtemps.
prit quelque inclination momentanée et pas- fille, mais elle ne peut se retenir comme elle Ma chere filie, ne négligez rien de ce cp1i
sagere, altendu qu'il pourrait acquérir par la l'a annoncé a Merey, et c'est avec des paroles dépend de vous, et surtout a cette heure a la
plus de ressort et d'énergie (19 novembre sévcres qu'elle lui parle et qu'elle va jusqu'a belle saison ne courez pas trop a cheval, ce
1777) 3 • ))
lui communiquer ses craintes, - crainles qui est absolument contraire a nos souhaits
Merey était scandalisé d'un tel langage, et prophétiques et si malheureusement réalisées et a tous bons Fran~is et Aulricbiens .... ,i
Au moment ou Marie-A..ntoinelte rece,·ait
il s'efforcait d'en faire comprendre l'inconve- seize années plus tard !
nance a la reine, qui ne l'écoutait que d'une
« Vienne, 5 décembre. - Madame ma cette lettre, elle n'était pas capable de monter
fa~n distraile et ne lui répondait que tres chere fille, tous les courriers j'attends des a cheval, mais elle l'était encore moins de
vaguement. L'ambassadeur parlail en poli- nouvelles consolanles, mais ellPs tardent trop. vivre avec le roí; elle avail la rougcole, el
tique, ~larie-Antoinelle agissait en femme. Je souhaile un temps abominable pour que le cetle maladie, qui se communique si facileCertes il était naturel a Mercv de conseiller roi ne chasse pas tant et se fatigue, et que la ment, explique qu'on ait voulu en présener
une intimité absolue avec le r~i, mais il était reine nejoue pas les soirs, et bien avant dans le roi, en l'écartant tout a fait de la malade.
non moins naturel a la reine d'éprouver de la la nuit. Cela est mal pour votre santé et Seulement, comme il semble qu'en loutes
répugnance pour la personne de ce gros beauté, tres mauvais vous séparant du roi et choses une fatalité se mele aux acles les plus
homme, plus habile a forger qu'a plaire.
tres mauvais pour le présent et l'avenir. Vous raisonnables, quatre gentilshommes, Lres
connus pour etre fort arnnt daos les bonnes
l. Corrupo11da11ce secreú, t. lll, p. 85.
3. lbid., p. 137-138.
graces de leur souveraine, le duc de Coigny,
4. lbid., p. 143.
2. lbid., p. 123,131.

LE JEONE•

.... 229 ....

�111STO'R1.Jl

-.....:....""---------..:..---------'-.;..;;;.;;;..--""-=-----------------------~

le duc de Guincs, le comte Esterhazy et le
baron de Besenval, curent l'incroyable idée
de se proposer comme garde-mafades, et ce

qu'ils obtiennent que les quatre garde-malades
volontaires se retireront de la chambre a onze
heures du soir et n'y renlreronl que le matin.

blesse aveugle de son gendre. Elle désespérail
presque d'apprendre jamais la ,·enue au
monde du Daupbin tant désiré. El la deslinée
lui refusa ce bonheur : le 29 no,·embre 1780
elle mourut, prh·anl sa filie du seul appui
sérieu1 el intclligent qu'elle cut dans la
ViP,

LE O.\UPIIIX u :\1.lonE ROY.\LF:.
T~Ntw dt .\!me \'1Gt1!!-LB 8Ro1. (.\fusdt .ú Vn-saillts .)

&lt;¡a'1I .Y cut de plus extraordinaire, c'est que

la reme accepta aussitól leur proposition el
1¡ue le roi donna son consentement a cet
arran~emenl.
Voila done les quatre personnarres installés
pri&gt;.:; de la reine, et preoant au sérieux •leur
oflice, si bien qu'ils maniíestent l'intention
de ,·eiller pendant la nuit. Mcrcr, informé de
ce projet, bondit, va lrouver le ·médccin Lassonn~ ~t le ~~pplie ?e s 'opposer aune pareilJe
fantawe numble a la malade. Lassonne ne
comprend pas ou ne Yeul pas comprendre,
~forcy se re;ette sur l'abbé de Vermond; enfin,
tous deux font si bien aupres de la reine

11 e3t facile de s'i rnaginer le brui L que fil
cette :t,·enture. el les commenlaires auxquels
elle donna naissance. Les plaisants demandcrenl quelles seraient les quatre dames qui
soigneraient le roí dans le cas ou il tornberait
malade. Tout se combinait par la malicc des
cboscs pour le rendre chaque jour plus ridjcule.
Marie-Anloinclle ne pouvail l'aimer; aussi
la vie continuait dans ce ménage royal aussi
décousue que par le passé. Marie-Thérese, de
plus en plus affiigée, de plus en plus découragée, voyrut avec de sombres pressentimenls
les imprudences réiléré.es de sa filie et la fai..... 23o

►

.\ partir de ce momenl, l'iníluencc de
M,·rcy, qui n'était qu'une iníluence de rellet,
si mincc qu'elle fut, diminue encore; llarieAntoinette, avide de di~tractions et de plaisirs,
continue plus que jamais a jouer el a commettre imprudences mr imprudences, el, daos
la situation ébée ou elle se trouve, aucune
ne reste ignorée et toutes sonl interprélées
contre la malbeureuse femme. Déja son impopularité commence. On remarque que. lors
d'une ,isite que les soaverains font a Paris,
apres les rele,·ailles de la reine, le peuple
montre plus de curio~ité que d'aíl'eclion, et
les cr,s de Vive le Roí! Vfoe la Reine! sont
déja forl rares. Cela ,ient de ce qu'au milieu
de la misere générale, entretenue par un gouvernemenl incapable, confié par Louis \ \ l
aux mains des ~laurepas, des Calonne et dn
Loménie de Brienne, on juge séveremenl les
dissipalions de la cour el les Mpenses considérables de ~Jaric-Antoinelle. Commenl s'étonner que de paunes artisans qui ont tant
de peine a lrouver du tra"ail el a gagner le
pain de cbaque jour ne sentenl pas en eu1 la
colere sourdre, quand ils apprennent les
sommes colossales qui dansent la sarabande
sur les tables de lansquenet ou de pharaon
pendant les nuits de Versailles, ou quand ils
voienl des favoris el des favorites gorgés d'or,
comme les Poli¡('nac et quelques autres?
Mais la ílévolution couvait seulement, et
dn. années devaicnl s'écouJer avant tiu'elle
éclalat au grand jour. Durant ce laps de
tcmps, llarie-Antoioette eul trois enfants : le
premier Daupbin, si genLiment appelé chou
1l'amn111·, mort au commencemenl des mauYais jours, en 1789; une filie qui ne vécul
pas, et le duc de Normandie, Daupbin a la
mort de son frere, roi a la morl de son perc
sous le nom de Louis XVII, mais qui ne
régna point,
llalgré ces lrois grossesses, les sentiments
de llarie-Antoinelte pour son mari reslcreul
les mcmes: pouvaient-ils cbanger, d'ailleurs.
quand C(:lui qui les inspirait ne changeail pas
et continuail a se monlrer bon ouvrier, gros
mangeur, grand cbasseur el pielre roí'!
Soulavie rapporte I a qu'en monlant dans
les pelits appartemcnts de Louis AVI, apres
le lJix \ 0tit, a \'ersailles, il ,·it six taLleaux
ou J'on lrouvait les élats de toutes ses chasses,
soit quand il était Dauphin, soil quand il fut
r.&gt;i; on y voyail le nombre, l'espece et la qualité du gibier qu 'il avait tué a cha que parlie
de chasse, a\'ec des récapituJations pour
char¡ue mois, cbaque saison et cbaque année
de son regne • .
Quand la Jlé,·olution &amp;:lata, il se conduisit
vis-a-vis d'elle comme il s'était conduit \'is-avis de sa íemme : il ne su t ni la dominer ni
la séduire, pas meme luí céder avec grace. 11
1. Mémoirea lualorique,, l. 1 p. 43

c./rl;,.J
._ -:,.:{ :?S.

rJ01111r;·.;

¡;

111110

{!//

¡ 8 X 1~

I

Ve
/,,:m

LE I\AL
01.{'I

11~111

fi

c..J&gt;&lt;--/4, ·'

\.

�, - J-f1ST0'/{1A
ne compril rien a ce mouvemenl de tout un
peuple rompanl Jt,s vieux cadres usés d'une
sociélé llnie; il louvoia, mais rnalaJroitrmPnl,
comme Loul ce qu'il fai~ait. 11 n'évitait un
écueil que pour se jcter sur un aulre. Dans
celle lulle inrgale, il montra peu de íranchise,
peu de courage el mnios de di1:1nité encore.
Ce que la reine souffrit d'une telle allitude,
il est aisé de se l'imaginer pour qui connait
l'ame altiere de ceue archiduchesse d' Autriche. Elle laissa plus d'une fois échapper
l'expression de sa Lristesse humiliée. Madame
Campan raconte, avec les adoucissements
obli;::és, en usage a l'époque oi.t elle écrivait,
qu'ell.. en recut l'al"Cu : « Elle me parla du
peu d'énergie du roi, mais toujours dans des
terml's qui pt&gt;ignaient sa vénération pour ses
vertus et son allachemenl pour lui : - « Le
et roi, disait-t•lle, n estpas poltron; il a un tres
et grand courage passif, mais il est écrasé par
e, une mauvaise honte, une méfiance de lui« meme qui vient de son éducation aul:ml
« que de son caractere. 11 a peur du com« mandPment el craint plus que loute aulre
u chose de parler aux hommes réunis .... Uue
&lt;t reine qui n'est pas régente doit, dans ces
&lt;• circonstances, rester daos l'inaclion el se
« prépart&gt;r a mourir 1 • »
Louis XVI, du moins, fut-il bon, comme il
était d'usage de le répéter daos les années qui
suivirent sa mort, alors qnt&gt; les crimes de la
fié,olutioo inspiraienl une horreur 11ui rejailli~sait en adm1ration ou en sympathie sur Sl'S
victimes? Sur ce point, l'bistoire n'esl pas
d'accord a,·ec la lége:ide; l'on connait aujourd'hui des traits de son caractere qui
contrediseot la cropoce recue, el l'on est
quelque peu forcé d'adopter l'opinion de l'archeveque de Cambrai, lequel murmura, un
,iour que devant luí on affirmaiL que &lt;e le roi
avait la bonté peinte sur le visage , : « L'heureux masque'!»

sait pas, au centre d'une cour ou tout le
monde la traitait en étrangere. De la cet
amour du jeu et cet amour du plaisir qui
preterenl a tant de médisances et a plus de
calomnies encore. De la enrore ces amitiés
pour des femmes et des bommes qui o'en
étaient pas dignes, el qui fireut uailre tanl de
bruils f¡kheux et préparerenl les accusations
monstrocuscs do11L on accabla la pauvre
femme aux dernieres heures de sa vie. De la
ces noms abominables de Messaline el meme
d'Agrippine que lui doona l'indignation sincere ou jouée de ses ennemis.
Ce n'esl pas tout, et le plus triste a dire,
c'est que ce fut dans la propre famille de son
mari qu'elle renconlra l'aJversaire le plus
acbarné, le calumniateur le plus odieux.
Prince ambitieux et faux, le comte de Provence s'é1aiL réjoui de rnir le roi sans béritiers,
et, pendant les longues anoées qui précédercnt
la naissance des e11fants royaux, il se laissa
aller au reve de devenir un jour le successeur
de son frere, et il s'accoutuma a l'idée que lui
aussi monterait snr un Lróne qui ne lui semblait point de~liné.
Les évé11emcnts devaicnt salisíaire celle
amLition, mais non poiot ccux qu'il étail raisoonahle de prévoir. Cumme il ignorail !'avenir,
il fut allerré eo apprenant que l'homme
s'était réveillé daos le roi, el le chagrin qu'il
en éprouva ne saurail elre nié, puisque luimeme en a íait l'aven. 011 possede une lellre
écrite par lui, le 5 oclobre 1778, au roi de
SuMe Gustave lll, el les termes en sonl Lrop
clairs pour laisser su bsister le moiodre doule
sur ses sentimcnts : « Vous avez su le cbangement survenu dans ma fortune .. . Je me
suis rendu maitre de moi a l'extérieur fort
vite, et j'ai tonjours tenu la meme cooduite
c¡u'avant, sans témoignerdejoie,ile quiaurait
passé puur fausseté, et ce qui l'aurait élé, car
franchement, et vous pouvez aisémentle croire,
je n'en resseotais pas du tout,-oi de tristesse,
qu'on aurail pu attribuer a de la faiblesse
Ces secrets de l'alcóve royale, que d'irréfu- d'ame. L'intérieur a été plus diíficile a vaincre,
tables documents ont dévoilés, n'auraient il se soule,e encore quelquefois•. n
Le prioce se vante : « l'intérieur 1&gt; n'a pas
certes point mérité de preodre place daos
J'histoire s'ils n'avaienl eu sur les événemenls été vaiocu. ll employa toul son esprit, et il
de ceue époque et sur les person11ages qui y n'en manquait pas, a jeler sur sa belle-sreur
fureol mclés la plus décisive et la moios le discrédit, et il Lravailla 11 son impopularité
contestable influeuce. Pour qui les igoorerait, avec un zele qui ne se ralentil jamais. Partis
bien des choses resteraient obscures ou inex- de baut, les bruils qui altriboaienl a d'aulres
pliquées. C'est par eux, et par eux seuls, qu'a Louis XVI la palernité des eníants roJaux
qu'oo sait a présent pourquoi le ménage firent rapidement leur cbemin daos la foule
royal se trouva des le début daos une situa- grossiere el crédule. Et, tandis qu'il arrivait
tion critique : ils furent l'ori:;ine de tous les au roi de trouver sous sa serviette des vers,
trop libres pour etre rapporlés ici, qui le
malheurs qui accablerenl ~larie-Antoinelle.
Toul d'abord, épouse d'uo mari réfractaire_ représentaient comme un mari trompé, la
a l'amour, elle se rejeta vers les dislraclions reine comme une femme coupable, et le Dauqui pouvaieot lui faire oublier sa réelle soli- phin comme un batard, daos les rues les
tude au milieu de ce pays qu'elle ne conoais- memes insultes se rrproduisirent souvenl,
4. Récit de Pilio11, publié par ll. :llomna-Trn1. .llémoire,. t. 11, p. 221-230.
2. 1/t!moire,dugbit!ral ba1·01l Thiibaull, L.I, p. 26i.
3. Gu.tace 1// el la Cour de Frnnce, par A. GEPrnor.

~•u•, daos son lliatoire de la Terreur.

5. Donl le récil se Lrouve dans Vil ami de la Reine
(Jlarie-Antoinette et M. de Fersen).

surtoul aux mauvais jours. Peut-on imaginer
une s,·erw plus borrtl,I.,, plus ,Ju11lo11rt'U,I:' que
celle qui se passa a P&amp;111i11, au ri,1our di' Varennes'! Une bagarre Vl'11a1t de ,e pr11Ju1re, et
1·om,11e, dans l'l',p.,ir dº1111po,er ,il .. 11,·t• aux
agitaleurs par la vu1• d'un enÍJul innoecnt,
~larie-Aulutndte mo111rail so11 li ~ par la porLicre de la berline, des cri:. affreux se llrent
eolendre:
« - La b... de g... ! la p... ! crierenl des
hommes érbauffés. Elle a beau nous monlrer
sonenfant, onsaitbienqu'iln'estpasde lui. »
« Le roi entendit tres distinclement ces
propos. Le jeune prince, effraié du bruit,
du cliquetis des armes, jeta quelqurs cris
d'effroi; la rl'ine le retinl, les !armes lui roulaient dans les yeux '. »
Cerles, elle paya bien cber les imprudcnces
de ~a jeunesse, mais t'lle ful ju~qu'au l,out
surtoul la virtime des maladrt!s~es de son
mari. 11 ne sut pas défendre son exbtence, il
ne sul pas proléger sa mémoire.
Dans son testamenl, destiné a étre Ju par le
monde entier, il ne Lroure pas unecxpn·ssion
qui venge la reine des accusations répandues
contre elle. 11 sail ce que l'on a Jit contre la
mere : il écrit simplemenl: « Je recommande
mes enfanls a ma fcmme; je n'ai jamais
doulé de sa tend1·esse ¡iour eux .... 1&gt; ll sait
ce que l'on a dit conlre l'épouse : voici sa
réponse : e&lt; Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu'elle souffre pour moi ·
et les chagrins queje pourrais lui avoir donnés
daos le cours de notre union, comme elle peut

étre súre que je ne garile rien contre elle,
si elle croyait avoir quelque chose a se rep1·ocher. 1&gt;
Rien n'autorise a croire que ces paroles
cachenl une arriere-peosée; ce serail méconnaitre le peu d'esprit qu'avail Louis XVI que
de lui preter une iotention malicieus••. En
écrivant ces lignes, il s'imagioait remplir le
devoir du chrétien qui, au momenl de la
mort, ohéita cette sentimentalité convenue de
proclamer l'oubli des injures el le pardon des
offeoses. Ni luí, ni ses conseillers, t¡ui lureot
11 di verses reprises ce Leslament, 11e s'aper\:urent quºen parlant de pardoo, quclque vagues qu'en fussent les termes, ce mol éveillait
ou révcillait l'idée des offenses .... Malheureuse
reine, que la grandcur de sa naissance el le
malheur de sa destinée ont unie a ce « pauvre
homme » couronné ! La postérité ne saurail
étre qu'indulgente a son égard, el assurémenl,
moios eocore que le roi, elle &lt;1 ne garderait
ríen contre elle si elle cropit avoir quelque
chosc a se reprocher. »
Que se reprocherait-elle, d'ailleurs? Le touchant, le tendre et le dramalique roman qui
fut dans sa vie comme le seul coin bleu daos
un ciel chargé d'orages 5 ? En devenant reine,
elle étail restée femme : qui voudrail lui ravir
la joie d'avoir été aimée, le bonbeur d'avoir
aimé?
PAUL

GAULOT.

ERNEST DAUDET

Mademoiselle de Circé
:\ll

ctll entrepris de réformer ses habitudes, ~ne
veste verle en gros drap, une culotte de_ meme
étoffe et de méine cuuleur, dl'S has no1rs, el,
sur ses cheveux rele,és et réunis au sommet
de la tele, un [eutre gris qui en dissimulait
la mas,e lourde et en éteignait daos l'ombre
de ses larges bords ks fauves reílels. Sous ce
co~tume usé, détraichi, dont la coupe saos
élégance enfermait, comme en un fourreau
destiné a les cacher, ses formes sveltes et la
"race parfaite de ses mouvements, elle avait
ºl'air d'un jeune paysan, presque d' un pel1t.
va"abond. Que de reproches elle c1'1l cnlcndus
. arns1
. ·1·. M.
si ºsa grand'rucre l'eíll su~pr1se
a1s a
·
cclle heure matinalc, la v1e1lle marqmse dorma1t em·ore.
A pas de loup, lsabelle qu!lla sa chamLre et tran'.rsa les longs corridors du chi'ILeau encore silencieux el obscurs. Daos
la co~r, l'ahbé füucombe l'atlendait. I1 voulait assister a son déparl, lui renouveler
recommaodalions el conseils. Elle l'écoutait a
peine, pressée, souci~use, to~te bal~_tanl~ de
son émoi contenu. Fa1re sort1r de l ecur1e le
petit che\'al qu'elle montait or~inairement,
jeler uue selle s~r son dos, 1enfo~rcber,
tout cela fut l'affa1re de quelques mmutes.
La nuit n'était pas encore enlieremenl dissipée quand elle se mil en route, saos et~e
rne de personne si ce n'esl de l'abbé, qm,
tres ému, l'accompagna du regard jusqu'au
moment ou sa fine silhouelle se ful évanouie
daos les lueurs crépusculaires.
U est plus aisé de se figurer ce qu'elle
éprouvait a ce moment que de le décrire. Les
trésors d'éocrgie, de résolulion, de volonté
qui, depuis si loogtemps, se formaient et
s'amassaienl en elle, saos que se fut offerle
l'occasion de les dépenser, trouvaieot maioteoant leur cmploi. Sa course audacieuse a
travers bois, par des chemins perdus, au
mépris de périls devanl lesquels toule femme
eut reculé, S)mholisait par avance !'aventure
ou elle se jetait a la suite de son frere. La
créature décidée, ardenle, enthousiaste, dédaigneuse de la morl, qu'elJe étail en ce
matin que voilaient encore les dernieres
Allait~lle a la victoire? all.Ji/-elle au /ré~Js 7 El~
ombres de la nuit, elle devait l"etre plus tard
l"ignorait, ne songe3tt meme fas ase le dem311der....
au milieu des péripéties que, d'un cceur intré(Page 2~4.)
pide, elle bravait déJa par la pensée. En une
seule ouit, son ame s'élait virilisée comme
Le lendemain, a,·ant meme qu'il fil jour, son visage ou s'afHrmait daos l'expression
elle était debout. Pour la circonstaoce, elle plus sombre du .regard, daos ~a contrac~on
avaiL revelu un costume d'homme, aiosi 1des traits, et meme daos un 1mpercepuble
r¡u 'elle le íaisait naguere, avant que son aicule pli sillonnanl le front, une soudaine méla-

1 dessein que lui avait suggéré le désir de
rcvuir plu~ vite son élcve.
. .
.
On pt•ut cro1re que ceae so1ree et la nU1l
qui ~ui,iL parurent Mmesuréme'.1t lougues .ª
Mlle de Circé. Hans le salun ou sa grand mere venait cba•1ue soir aprc, souper pr~ndre
place devant la cb,•minée en cornpagm~ d_e
l"aLbé, elle dul se faire violence pour d1s~1muler ~on impaliencc et son Lrouble. Sa personne était la, mais son esprit était ailleurs.
Elle sonncait a ce frcre doot elle lle se rappelait m¡me plus le visage, mais c¡u'cl_lc b~ulait du dé~ir de revoir. Elle mesura1t d un
cceur confian L et forme les grandes choses
l¡u'il allail tenll'r el la nloire qu'il rel'ueillerail
o
. 1
si, par sa vaillaole audace, il re?vers_a~t e
tyran qui occupaiL la _pl~ce du r?1 lég1t1?3e,
Et ces pensées la domma1ent et I absorba1~0L
a ce point que, dix fois, elle ful sur le pomt
de se Lrahir. La veillée cnfin s'ache,a, et,
rentrée daos sa chambre, elle [ut heureuse
de s'y trouwr seu~I', libre de se_ recueillir
daos la contemplat1on de la destmée nouvelle ou elle se précipilait les )'eux fermés.

3,

llaa, la ,o,n•t• du ':! t nmemlire, l~ahelle
recut une lettrt' de ~on fri·r ... l:t'Lle lcttre
était vcuue 11011 par la p11,lc, mais par 110
piéton a qui lui-nrruw l'a"ail r .. mi~c._ E_llc
aanoncait J'arrivée de l\uliert ~ur ll' tcmtoire
hehétiquc, a pruximite de la írootit•rc. Arn1~t
d'eutrer en France, el liiPn qu'il cut le dro1L
d'} parailre el d'y résider, le marq1iis_ ,011laiL causcr avec sa sreur. Sur quel suJet? 11
ne le lui disait pas. JI l'rnvilaiL seulemenl, en
termes assei. ol,scurs, a allcr le trou ver, le
lcndemain, des le lever du jour, en un endroit qu'il lui dé,ignail el ou ils ~uraient 1~
liberté de s'entretenir sans Lémo10s. ll lm
rccommandait a cette occasion un excc.s de
prudeacc. Elle devait t'•~ilt!r d? passer de~ant
les maisons des douamers, s assurer qu elle
n'étaiL pas suivie, el si, durant sa route, el~e
découvraiL quelque figure suspecte, revemr
sur ses pas, renoncer, au be~.o!n, a son e_xcur,sion et ne pas s'exposer a trah1r la retr:ute ou
il l'atlendail.
Celle lettre lue, Mlle de Circé se crut une
héroine.
~laiutcnaot, elle en étaiL, de ce terrible
complot. Comme tous .ceu~ qui . s'I !rouvaient enaa«és,
elle y J0U:UL sa liberte, sa
0
vie. Toute fiire du role qui s"imposail a elle,
et qu'elle acceptaiL ~v~c enlb~u~ias~e: ell.e
communiqua la myster1euse m1ss1vc a l abbe.
D'abord, sous le coup de l'émotion qui s'e~parait de lui, il déclara qu'íl accompagnera1t
la jeune tille. Mais elle ne l'eutendait pas
ainsi. Appelée seule a ce rendez-vous, elle
\'Oulait y allcr seule. Elle oLjecla a l'abbé
que sa présence serait une. g~ne P?u~ ~lle.
Les bois d'Eutreportes luí etarnnt lam1hers.
Elle les avait si souvcnt parcourus depuis son
enfancc! Elle y connaissail des cbemins qui
ne senaient guere qu'aux coolrebandiers,
ou ne s'aveuturaient ni les douaoiers ni les
gendarmes, des seotiers réputés inaccessibles.
~laintes fois, courbée sur son cbeval pour ne
pas déchirer son froot aux braoches des
arbres, elle y avait passé, allanl de France en
Suisse et reveoant de Suisse en France, saos
etre vue. C'est cette route, au premier abord,
bonne tout au plus pour les écureuils, qu'elle
comptail suivre. füis elle n~ le pou~~it qu·~
la condilion d'etre seule, l ahl,é o elant m
assez bon cavalier ni assez agile pour traverser ces périlleux dé6lés. 11 se rendit sans Lrop
de peine al'évidence de ces raisons et renonca

�ltlST0-1{1.Jl
morphose. Allail-elle a la ,ictoire? allail-elle
au lrépas? Elle l'i~norait, ne songeail meme
pas a se le demander, uniquemenl dominée
par un irupéricux bcsoin d'agir, de combaltre, de contribucr, quoi qu 'il dul en ad\·enir, a une entrcprise kntée dans l'intércl &lt;lu
roi el en son nom.

dcveoanl complices des conjurés'! Par &lt;1ul'lle teur d'une lcttre de Fouché qui imitait les
route ceux-ci qui ftguraicnt tous, a l'exccp- autorités civiles et militaires du département
tion de leur chef, sur la liste des émigrés, du !loubs a lui prcter main-forte s'ils en
pouvairnt-ils fraochir la fronticre saos ris- étaient reqms el a lui obéir en toutes circonquer lcur lillt'rté ou leur ,·ic? ,\ ces ,¡ueqions, stanet&gt;s. En vertu de e.elle lcttrc, il mandait
Roberl ajoutail r¡u 'elles dernient etre résolues auprcs de lui l'officier de gendarmcrie comsur l'heure. La prudence lui commandait de mandant les brígadcs de l'arrondissement et
ne pas rester dans cetlc auber~e, oi1, duranl lui donmit ses instrucüons préparées a!'aXIII
la nuit, 1':naient rejoinl cinc¡ t·ompagnons. vance. Elles avaient pour objel l'établisscmenl
II derail les íaire rntrer en france sans rc.\u dela de la fronticre suisse, daos le ,oi- lard, et, s'il ne le pournit, les em·oyer a Lau- sur la fronlicre d'une survcillance toutc spéciale et rigoureuse, jusqu'a ce qu'un certain
sinagc d'une masure servant d'auberge pour
sanne ou a .\'cucli:itel, ou ils se ticndraienl nombre d'indil·idus prél'enus de complot emles rouliPrs, son írcre l'allendait. Éloignée de
prets a profiler d'nne occasion plus propic1•. scnt été arrelés. Elles précisaient les p&lt;•ints
luí depuis quinle ans, elle le voyait loujours
A loules t·es &lt;lcmandl.'s, lsalielle rt'pondiL qui del'aicnt ctre occupés mili1airemcnl dusous les lraits d'un cníaot, de cioq ou six
de maniere a prouvcr a son frcrc r¡u'clle pos- ranl loule cctle journér, entre la fronticre el
ans plus agé qu'elle. Cependant, des qu'ellc sé&lt;lait autant tl'l'spril de déci,ion que de clairle ch,llcau de Circé. O'autre part, le coml'apcrrut, elle le reconnut, malgré la dis- ,·o~anrc el de san¡;-froid.
mandant du forl de Joux, qui a,·ait été égaletance, a son l'isagc qui resscmblait au sien,
« .\'olre gr,m&lt;l'rncre ne &lt;loit ril·n sa,·oir,
it la couleur de ses chcveux tres noirs, ases dit-elle. Elle e~igcrail de ,·ous, mon frcre, un mcnt apprlé, recerait l'ordre de s'appreter a
yeux sombres, asa liaule laille, a ses allures renonccmcnl ah~olu a 1·0s desseins pour le rt&gt;ce,·oir dil'Prs pri,onniers et &lt;le former a,ec
d'homme robusle, a tout ce qui lui donoail présenl el pour l'arnnir..\rril'ez au chatcau, les officirrs f'l sous-offtciers plal'és mus rnn
un air de famille donl elle fut frappéc al'ant puisc¡ue mus y eles atiendo. Mais que ,os command('ment une commission militaire drmtime d'avoir entendu sa l'Oix. Quant a lui, amis n'l riennent pa,, si ce n'e l un ou dcux vanl lar1uelle Ct'S pri~onnicrs seraieul tra&lt;luits
il regardait venir de loin, a,·ec plus de curio- que l'Ous scre¿ libre de pré~cnter comme dt·s imméd,atcmcnt et qui pronoocerait sur Jt.ur
sité que d'iotéret, ce jeune cavalier &lt;¡ui ne compagnoos de route, des émigré.,; autorisés sort.
Ces procédés de justice rxpéditivc el somtrahissait son identilé ni par un cri, ni par a reulrer. lis pourronl resler nos botes a1mi
un geste, ni par un sourire. Commeot sous longtemps que ce sera nécessaire. Quanl aux maire avaienl été d'uo fré1¡uent usage sous
ses habits de paysan Robert aurait-il rleviné autrcs, qu'ils francbissent aussi la fronticre. le Directoire el le Consulat. L'aonée précécette sreur tlonl l'image tlepuis si longtemps Je connais un chemio sur qui lcur permcttra dcnle, ils avaíent été appliqués dans toute
lcur rigueur au duc d'En3hicn. Plus dºuoe
s 'élai t elfacée de son sou venir'? lfais leur
de la passer sans elrc rns. Mais qu'uue fois
fois, pendant la durée de l'Empire, ils deappareote indilférence ne dura pas. Quand
enlrés, ils se dispcrsent pour se rendre,
ils se furent rapprochés, un mom·ement chacun de son coté, au poste c1ui leur est vaient l'etre cncore a d'autres malheureux,
inoocents ou coupables. La míssion que veiosünctif les jera l'uo vers l'autre, en meme assigné. i&gt;
nait remplir en Franche-Comlé le commislemps que les levres de llobert pronoo('aicnt
Mlle de Circé compléta ces réponses si préle nom &lt;l'lsabelle et les levres d'Isabelle le cises en monlrant a son frcrc le chemin par saire géoéral de ¡:.olice Olivier Talvau, n'otfrait
nom de Robert.
done rico r¡uc de conforme a la tradition
lequel elle-memc était venue le trou,·er. Finall n'y a pas lieu de s'allarder it dépeiodre lement, il ÍUL décidé qu'elle relourncrait sur- ré\'olutionnaire recueillíe par J'Empire et al'CC
laquelle il ne rompit jamai~ entieremcnt.
les naturelles effusious de cette rencontre. Ce
le-champ au cbatcau pour annooccr a sa
sont cho,es doot lout lecteur peut se fairc grand'mcrc le relour de Robert. Celui-ci, Ce jeune fonctionnaire luí-meme, tout aussi
w1e idée en se rappclaal les émolions t¡ue a¡,res avoir donné ses dcrniers ordrcs a ses drpourvu de scrupules que son protectcur
Fouché, semlilail excellemment approprié a la
lui-mémc a ressenlies en des circonslanccs
afftliés et l'Cillé a leur passage en France,
analogues. 11 esl ordinaircment si doux de de,·ail rel'enir sur ses pas, alter prcodre sa besognc en vue de lar¡uelle il a1·ait été choisi.
Son arnbitíon lui donnait loutes les apparcnretrouver ceux qu'on aime r¡ue les heures r¡ui
chaise de poste au rclais de \'allorbe ou il ces d'uo in,trumcnt tres complaisaot, tres
vous ont réuoi a eux sonl de celles qu ·on
l'avail laissée el enlrer ensuite 0U1·ertement
n'oublie pas. En moios d'iostants qu'il n'm sur le tcrritoire fran~iis a la fal'eur du pas- souple, tres habile. fouché étail en droit de
faudrail ¡&gt;0ur lraduire ici ces émotíons, la seporl que lui avait délivré le ministre de se flatter d'aroir cu la main heureuse. 11 en
eíH élé convaincu plus encore s'il avait pu se
reroonaissance fut opérée entre le frere et la Fraoce a llambourg.
lransporler re jour-ll daos le cabinet du
sreur, el du meme coup, ful comblé le ride
En une beurc, on pcut se dire bcaucoup de sous-préíct de Ponlarlier, elre le lémoin de
qu'uoe longue absence al'ait cremé enlre choses.
eux.
la sécberessc hautainc et de la précision riDuranl cette coníércnce &lt;p1i ne dura pas
Mais ce n'était pas seulemeot pour reroír plus loaglemps, le frere el la sreur épui- goureuse arce lesquelles Talvau transmettait
lsabelle que Robert l'a,ait mandée pres de lui, sereot ce qu º1ls avaicot i1 se conftcr . .\u mo- ses ordres. Sous cettc parole froide et concise, derriere ce visage saos sourire, ce teiot
sur le lerritoire suis~e, au lieu de continuer
mcot de se séparer, leurs accords étaienl raiLs. bilieux, ces yeux saos flamme, il ne poul'ail
sa roule jusqu'au chateau de Circé, ou il eut
lis savaient qu'ils pouvaieal compter ajamais ~ avoir r¡u'insensibilité, entetemcnt, cruauté,
retroul'é a,·ec elle sa grandºmere el l'abbé
l'un sur l'autre. 11s échangcrenl un dernicr un cceur cuirassé contre toutes les séductions,
Maucombe. C'était aussi pour l'interrogcr en baiser, convaiocus qu'a quelques heures de
vue de sa propre renlrée en France. ll tcnait la, ils allaienl se rctrouver. Mais Lrompeuse incapable de s'attendrir, incapable d'aimer,
résolu a toul pour arriYer ason but, semblaa savoir comment il serait recu par la mar- était
ceue espérance. Déjale destin avait dis- ble, en un mot, a taot d'hommes de meme
quise, s'il serait possible de lui dérober les
posé d'eux el décidé de leur avenir. lis ne
lrempe qu'avait enfantés la Rérnlulioo. Et la
préparatifs de la coospiralíon el la présence devaienl plus se revoir.
ressemblance de ce jeune bomme avec les
accidenlelle, mais inévitahlc, de ,¡uelques-uns
terroristes, les traits par ou éclatait en luí
dcsconspirateurs it qui l'ordre a\'3il Pié donné
XIV
leur héritier n'avaieot jamais été plus visibles
d'arrirer au cbateau ce meme jour. 11 \'Oulail
,1u'au momeot ou, ses instructions données,
s 'informer aussi de l'état des espri Is en
Duranl cetlc meme nuit, ,·crs lrois hcures, il mootait a cheval pour se rendre, suivi
Franche-Coruté et plus particulierement ;1
PonlarliPr et aux environs. L'Empereur y Oli\'ier Tahau arrirnil en poste a la sous-pré- d'une vingtaine de soldats, au chateau de
fecture de Pontarlier, faisait réveiller le sous- Circé, saos se douter qu 'il allait s'y trou ver
élait-il aimé? l.e roi y complait-il des partipréfct el al'ait aussilol a1·ec lui un long cntre- aux prises avcc une femme plus forte que lui,
san~? Pouvait-on recruter parmi eux des
tien. Désigné comme commissaire général de par la seule puissance de son charme et de
hommes d'aclion, prilts ¡, jouer leur vie en
police en mission extraordioaire, il était por- sa beauté.

.M.J1.DE.Mo1s-znc

DE

Cmct

~

\V
Chaque matin, depuis son retour, l'abbé
'1aucombe di~ail sa me,se a buit he~res,
daos la chapelle du chaleau. La marq~1se Y
assbtait toujours, Isabelle soul'~ot, dé~1~euse
de plaire a sa grand'mcre qut. attac~a~l un
nrand prix a l'exercice des de,·01rs rehg1eu,.
Aprcs a\oir ,u partir la jeunc fill~: 1'.abbé;
ayant con~laté que le _momeo~ n cla1t P?:
, enu &lt;le célébrcr le saml ~acrificc et q u 11
:t\'3il plusieurs beures de,·ant lui, reotra dans
,a chambrc el, pour utiliser ce lemps,_ c?mmenca la )prture de son bré1iaire. ~la1_s 11 l_c
récitail machinalemcnl. saos fcrveur, dblra1~
de sa pieu~e tache par_ le, yréoccu~alions q~1
pesaienl sur son espri_t. _(;ne ~ngo!sse serr?1t
~on creur. ll ne se d1ss11nula1l m la gran té
de l't·nlreprise tentée par lloberl, ni 1~ respofüabilité qn'il a1ail as~~~1é~ en_r Jeta~l
\lile de Cirn:. Si elle y par11c1pa1l, e_ esl q_u !'
l'a\'ail ,·oulu. Par ses rl!Cils. il l'al'att e1c1ke
el déchainée. Jamais ses torls ne lui a,aieot
paru plus grands qu'au mome~~ 011 s'e~gageait cclle périlleuse al'entu_rc. S~, contra1rcmenl it son e.,poir, die se denoua1t par qudque catastrophe, la mar1¡ui:,c n'aurai~-elle p:i~
le droil de lui adrc:-ser de~ reproches ! Elle lu1
reprochait déja d'~,·oir _faitde, flo~ert un ~oy~:
liste ardenl, pas,1onne, de 1~,·01r _n~um dc:s
préjunés des émiorés, de lu1 a101r inculqué
leurs ~essentimear~. Que serail-cc done quand
elle ~aurait a la fois quel. fruits a1ail portés
celle éducation, el qu'l~abclle elle-mcme en
a,ail suhi les effets'! L'abbé mainlenant en
restail morlellemenl inquict, en proie aux
plus ,ives appréhem\ons._ Ju~qu'a ce momcnt,
il avait eu foi daos I hab1letc de Robcrt, dan:,
le succcs de leur cau~e communc. 11 en doutait mainlenant. 11 se demandait si c·é1ait sagesse de sa parl de n'a,vir pas comballu le
1.cle t•nflammé donl les roméquences menaraient de dc,·cnir lragiques.
11 en étail a ce poinl &lt;le ses douloureuses
réllcxions lor~qu'on l'rappa a la po, te de sa
cbaml,re. 11 alla ou, rir et ,it cntrer Chasseral,
donl il n'eut aucuoe peine 1l dc,;ner l'émotion.
.
.
, ., •
« Que se passe+1l, mons1eur I abbe 1. l~a
demanda ce dcrnicr. Je ,íens de m'apercc,01r
11ue le che,al de mademoi,elle n'est p_as a
l'écurie. Je J'ai en \'ain cherchée ellc-mcme.
llu est-dle? Le sa,ez-rnus? »
L'abbé n'osa mentir. ll avoua qu'lsabellc
étaiL partic de bonne heurc pour aller a la
rencontre de .son frere. Et comme Chasseral
s'étoonaiL que le marc¡uis eiil fait myslere d_c
son retour a sa grand'mere, le paune abbé,
pous~é dans ses dcrnit!r:i retranchemenls.'
contraint de parler, prononea des paroles a
tral'ers lesquelles Chasse~al ~nlr~,il la ,é~ilé.
1 Je m·en &lt;loutais ! s écrta-t-11, mons1eur
le marquis conspire.
- Eh bien! oui, répondit l'abbé, il conspire... nous conspirons. C'e?l un sccrcl d'oi.t
dépend ootrc vie a tous. M1eux l'~ul \'Ous 1~
confier toul de suite, Cbasseral, puisque ams1
bien il aurait fallu lous le confier plus lard.
M. le marquis e~L sur la frontiere a deux

licues d'icí, pret 11 la franchir avec une poi!!Ilé1• dºltommes di! creur. Ces bral'es gens
~onl ~oulcwr le Pªl'· ~ous ,oulons que le
molllcmenl éclate parloul a la foís.
- )Jais sºil échoue, malheureux, qu'JJ' iendra+il &lt;le nous?
- 11 n\:chouera pas, répli,¡ua l'abhé, qui
se rcdressail ftcremcnt. ~ous a10ns l'appui
des .\nglais.
- Ce u'est pas le ¡.,lu~ heau de rnlre
afl'aire.
• - On ,oil bien que 1ous eles resté en
France.
- Et ,ous, on 1oil bien que ,011s en eles
sorli. C'esl folie de ,ouloir tenler de n·mcrser l'Empcreur, poursuí, it Chasscral. 11 a
pour lui l'armée, les lois, la majorité des
Franrais. Vous screz écrasé.s, et du mcme
coup \'Ous nous aurez perdus. lime la marquise sait-clle ?...
- Elle ne sait ríen; elle nous eiil Llamés.
- Et mademoisellc? inlerrogea Cbasscral.
- Son frere ne pournit lui laisscr ignortr
ses projets. 11 m'a chargé de les lui ré,éler.
Elle nous seconde.
- C'est done pour cela qu'elle est sorlie ce
malio?... 11 est alfrcux de peoser que ,ous
l'a,ez associée a ,os extravagances.... '11 luí
arril'e malbeur, je ne \'OUs le pardonncrai jamais. »
L'ablié allail protesler. lfais il en ful t'mpeché.
La man¡uise cnlrail. JI jeta sur Chasseral un regard supplianl ou cclui-ci d!l,ina
une instante prit•re de ne rien réréler de ce
qu'il ,enait d'appren&lt;lre. Elle n'étail pas nécessaire pour le décider a garder encore le
silence. Surpris par les événcmcots, n'a)ant
pas cu le temps de rechercher s'ils pomaicnt

clre conjurés, il 1oulail se donne~ le Ler_nps
dºy rétléchir, bien loin de penser qu'tl~ alla1ent
se· précipiler. 11 affocla d~nc ~e .~e monlrer
rassuré. Saluant la marquise, 11 s mforma de
sa santé, ain~i qu'il avail coulume de le faíre
t'har¡ue matin . .\Jme de C1rcé lui répondil
a,ec son ordinaire bienveillance. Puis, elle
demanda :-a petilc-fille. lle noul'cau, l'ahbé
re..ardail Chas~eral, comme pour J'engager a
ne° pas lrabir lrs conftdcnces qu'il venait d_c
recevoir, quand, du d~hors, monta un bru1t
d'armes et &lt;le chcrnux. Chasseral courul 1ers
une croisée, rcgarda el palil. OeYant le cb,ilcau, ,enait·nl de s'arr1lter des soldats. l'u
personnagc qui semblai_t !es com~~n~cr,
qu~ic¡u'il ne porl,il pas I umforme m1hta1re,
desceodait de che\.11. Sans dire un mol, Chasseral sorlit pour alter a leur rencontre. 11
mesurail daos toute sa graYilé le péril 1111i
éclataít ainsi t¡u'il l'avait pré1 u. lJans l'escalier, il apercut uu domestique qu'il savait
s1)r et &lt;lél'oué.
« Érbappez-,ous coule que coiHe, lui souffla-1-il en passanl. Allez du colé d'Enlreportcs. \'ous del'ez renconlrer mademoiscllc.
Empechez-la de rentrer au chateau. »
Le domestique avait compris. 11 se b,ita de
di~paraitre dans fos longs corridors a l'extrémité desquels se trouvaiL une sortíe qui de,ait
etre encore libre. Au meme momeot, se monlrait au has de l'escalier, s'appretant a en
gra1ir les de~rés, l'homme que Chasseral
al'ait déja vu par la croisrc. Des soldats le
suiraient. Chasseral s'appretait a l'interroger.
~Jais il fut préveou par un ordre d'arrestation
qui le concernait el qui ful e:xécuté avanl
quºil eut recouvré son :;ang-froid. Les soldats
l'eotraincrent avec eux, a la suite de leur
chef qui montait en loute bate. 11 se rctrou1e

�fflSTO'Jt1.ll

------------------------------------~

ainsi daos le salon ou il avait laissé la mare&lt; Vous voyez bien que je ne me trompe
« Mais e'esta notre demoiselle, ces livres, »
quise et l'abhé.
pas. Les renseignements parvenus au minis- dit-il a l'abbé.
ce Que signifient ces violences? demandait
tere de la police gilnérale sont positifs. Si
Celui-ci poussa un soupir. lsabelle prisonla marquise avec hauteur.
vous n'etes la complil'e du marquis de Circé niere I Décidément, Dieu lui-meme abandon- Vous eles bien la marquise de Circé?
et de l'abbé Maucombe, vous eles leur dupe. nait les serviteurs de la bonne cause.
- Oui, monsieur.
Tafrau feuilletait curieusement !'un des
- J'ai l'ordre de vous arreter, ainsi que
volumes,
exprimant tout haut sa surprise.
l'abbé füucombe, comme aussi tous les habi11-o:= - -..« Un tome dépareillé de la Nouvelle
tants de cette maison. Quand je vous aurai
llilo'ise! »
interrogés, les innocents seront remis en
L'ahbé eut un geste indigné.
liberté et les coupables conduits au Fort de
« Comment ! Chasseral, vous lui laissiez
Joux, pour y etre traduits devant une cour
Jire
ce gueux de ,Jean-Jacques? &gt;l
martiale. C'est la volonté de l'Empereur. Je
Mais Chasseral n'entendait pas. Il écoutait
dois en assurer l'exécution. Je suis le comTalvau, qui continuait :
missaire général de police, Olivier Talvau.
« Un signet a cette page ! » Et le commis- )fais quel est notre crime? reprit la
saire général de police lisait : « Viens done,
mar,¡uise.
ume de mon creur, vie de ma vie; viens le
- Vous avez conspiré. Vous vouliez atréunir a toi-meme; viens, sous les auspices
tenter a la sureté de l'État et aux jours de
du lendre amour, recevoir le prix de ton
Sa Majesté. »
obéissance
et de les sacri{i.ces; viens avouer,
La marquise tombait des nues. Son regard
meme
au
sein des plaisil's, que e' est de
exprimait un tel étonnement que Talvau,
l'union des creurs qu'ils ti1·ent leurs plus
des cet instant, demeura convaincu de son
grands cliarrnes. Un passionné, ce jeune
innocence. Elle se tourna vers l'abbé et, tres
homme, observait Talvau. Et bien avancé
dédaigneuse, lui dit :
pour son age et sa coadition. 11 11 prit l'autre
«Y comprenez-vous quelque chose, l'abbé?
volume
et regarda le tilre : l'lmilalion de
- Cette accusation est saos fondement,
Jésus-Christ. « Étrange assemblage ! » 11 en
répliqua le malheureux pretre qui tentait de
tournait les feuillets : « Encore un passage
tenir tete a l'orage.
marqué
: La paix viendra en ce jom· qui
- Parhleu ! ce n'est pas de monsieur que
est
connu
du Seigneur. Et ce ne sem plus
j'attends des aveux, objecta Talvau d'un
Avec ttne sécheresse hautaine et une Précision rigou•
le
jow·
et
la nttit de ce monde, mais une
accent de raillerie. C'est un conspirateur
reuse, Talvau tra11smettail ses ordres. (Page il¡.)
lumiere perpétuelle, une cla,·li infinie, une
endurci. II conspirait déja en 92.
paix solide, un repos assu1·i.... » 11 s'arreta
- Qu'cn savez-vous? Yous deviez elre un
et, regardant I'ahbé, dit ironiquement :
enfant ea ce temps-la. »
Du reste, vous vous expliquerez devant la « N'est-ce pas une fine allusion au retour de
Le visage de Talvau se rembrunit.
commission militaire, si je juge, apres vous votre roi? »
&lt;&lt; En ce temps-la, fil-il, je déíendais la
avoir interrogée, que vous devez y compa11 y eut un silence dont Chasseral profita
patrie contre les armées étrangeres a qui raitre. »
pour faire observer a l'abbé qu'lsabelle ne
vous en avíez ouvert les portes, vous et vos
ll s'installait a une table, étalait devant lisait pas seulement de mauvais livres. Talvau
pareils. »
luí des papiers, s'apprelait afaire subir a ses s'était recueilli, se consultait avant de décider
L'accent de cette réponse n'en imposait prisonniers l'interrogatoire de rigueur. Chasce qu'il allait faire, regardant tour /¡ tour la
pas al'abbé.
seral se pencha vers l'abbé.
marquise hautaine et muelle, Cbasseral qui
Il leva les épaules en disant:
e&lt; Vous nous
avez mis daos de beaux
« Vous avez été soldat ... on ne s'en doute- draps. La voila découverte, votre conspira- cherchait par quels moyens il sauverait l'enfant, et l'abbé qui ne cherchait plus a dissirait guere a voir quel méprisable métier vous tion.
muler son accablement.
faites aujourd'hui.
- Résignons-nous, Cbasseral. Mourir pour
« Emmenez-les, dit-il tout a coup aux
- Vous voulez done nous perdre, » lui son roi, c'est bien quelque cbose.
soldats. Vous les garderez jusqu'a ce que je
dit a voix hasse Chasseral, aupres duque! il
- Quand on est royaliste, possible; mais les aie interrogés, et vous les empecherez de
se trouvait, entre les soldats.
quand on ne l'est pas .... Et puis, qui veillera communiquer entre eux. »
Quant a Talvau, il parut insensible a cette sur mademoiselle? 1&gt;
L'ordre fut exécuté.
injure. Tres calme, il répondit :
Leur enlloque fut interrompu. Un sous« En quelque condition que l'on serve son ofllcier de gendarmerie entrait en bate, et, _se
XV.
pays, il est plus noble de le servir que de le rapprochant de Talvau, lui racontait que ses
trahir. »
hommes venaient d'arreter aux portes du
Une fois seul avec le sous-officier, Talvau
Toute stupéfaite de l'événement auquel chateau un jeune paysan qui tentait d'y pénéelle étai t melée, la marquise assistait indilfé- trer au mépris des consignes. En se défen- lui ordonna d'aller chercher le prisonnier. Le
rente a ce duel de mots agressifs. Elle reprit dant, le petit drole s'était emparé du pistolet sous-officier disparut et rentra bientot, poussant devant lui un jeune homme, presque un
en s'adressant a Talvau :
dºun gendarme sur qui il avait tiré. On était enfant, dont il élait impossihle de voir le
&lt;&lt; Il vous suffira de nous interroger pour
·parvenu cependant a se rendre maitre de
vous convaincre que vous vous trompez. lui. füis on ne savait qui il était. 11 avait visage sous les larges ailes de son chapeau.
« C'est bien, laissez-nous », lui dit Talvau.
L'Empereur vient de me rouvrir mon pays refusé de dire son nom.
Et s'adressant au nouveau venu, il contiet de me rendre mes biens. A que) litre
En entendant ce récit, l'abbé sentait son nua : &lt;e Avance, petit enragé. Tu voulais done
aurais-je conspiré?
sang se glacer. Quant a Chasseral, ignorant tuer mes gendarmes? Tu en as blessé un.
- Si ce n'est vous, madame, c'est votre qu 'en vue de son expédition, Jsahelle avait
- Pourquoi m'a-t-il barré la route? répetit-fils.
pris des vetements masculins, il ne compre- pliqua l'enfant révolté et farouche.
- Mon petit-fils est hors de France !
nait pas encore. Soudain, il comprit en voyant
- Pour m'obéir.
- Pourquoi n'y est-il pas rentré avec le sous-officier tendre au commissaire général
vous?))
- C'est done vous qui auriez du recevoir
deux petits volumes tres usés, trouvés daos le coup, et non ce pauvre diable. »
Et comme elle se taisait :
les poches de l'enfant. 11 les reconnut.
Si dédaigneuse était cette réponse, que

,

___________________

Talvau en resta confondu. Tanl d'audacieu~e
hravade chez cet adolescent l II n'en revenait
pas.
« De quel air il dit cel_a !... E~ de quelle
douce ,·oix! Une voix de Jeune v1erge. Quel
ao-e
as-tu?
o
.
.
.
_ L'fige que Je para1s avo1r.
- • Que font tes parents?
- lis sont morts.
_ Oü est ta demeure? Lorsqu'on t'a arrelé, d'ou venais-tu;'I l)
•
L'enfant persistait a si' taire. Talvau aJouta,
en désignant les dcux volumes posés sur la
table:
« C'est a toi, ces livres?
- Vos sicaires me les ont volés.
- Sais-tu que ce sont la des lectures audessus de ton état?
.
- Que vous importe! N'ai-je pas le Jro1t
Je lire ce qui me plait? »
,,
.
Dans ces réponses breves, -~ ener?1e ~u
paisan s'acceotuait. Talvau s 1mpallenta1~.
M,1is il tenla un deraier effurt pour a1·01r
raison de cette résistance sans l.i hriser :
« Tu es brave, petit; ton courage excite
mon intéret. Regarde-moi : ai-je l'air mé:
chant? Non, n'est-ce pas? Alors, pourquo1
celte ré~istance a mes questions?
- )f'avez-vous dit qui vous etes, vous?
Sais-je seulement d'ou vous venez, daos ~uel
but vous etes ici, pourquoi vos solJats m ont
traité comme un brigand? »
A retle réplique prononcée avec impétuosité, Talvau, qu'avait d'abo,J amus\la sau:
vagerie de sou prisonnier, seotit isa ermete
s'amollir.
Daos ces fonrrueux accents, passaient des
notes caressaut;s et tendres qui allaieot a
son creur.
,\11 lieu d1~ s'emporter, n; reprit du meme
ton hiem·tillant :
&lt;&lt; Ob l je veu:t bien te répondr~,. ne s~r.aitce que pour t'engager a user de rec1proc1t?.b»
~t il déclinait son nom, ses foncllons, 1o jet de sa ,·isite, révél~ot ~i'.1si a so~ interl.oculeur que la police 1mper1ale te~a1t les .fils
du ,·omplot, et que ses auteurs étaieut arretés
ou a la 1-eille de J"etre.
11 Vous avez arreté la marquise, l'abhé,
s'écria le pdit pa)San. Le beau ~érite ! U~e
femme, un pretre l lis ne pnuva1en t vous resistcr ! 11 ne vous sera pas aussi facilc de
vous emparer du marquis. 11 cst jeune, lui,
il est vaiUant, il est fort. ...
- Que) entbousiasme ! Ce serait a te croire
:imoureme de lui, si tu étais une fomme.
Yoyons, tit Tah-au en prenant un air sévere
et en grossissant sa ,·oix, ta résistancc a assez
duré. Yeux-tu me dire ton nom?
- Découvrez-le, si vous pouvez.
- Sais-tu que j'ai plus d'un moyen de
d :rier les tangues récalcitrantes? »
.\ celte wenace, la prem1ere quºil se fut
déc1dé a proférer, l'enfanl releva la tete dans
un mom-ement de défl, et cette Iois, monlraot en pleine lumiere soo pile visage et ses
yeux noirs, il dit :
« Essayez-en, de ros moyens. »
Talvau tressaillit. L'éclat de ces yeux qu'en-

.íf(Jf.D'E.M01S'EI.1..'E D'E C11(C"É - ~

Et, d'un geste brusque, il fil saulcr. le
Oammait la colere, la purcté de ce visage ~u,
sous le hale, apparaissait une rare períe~tion cbapeau, détruisant du meme coup le íragile
de lirrnes. rendaienl tout a coup plus 1•1f ~e édifice des cheveux. lis se déroulerent sur
mystérieux émoi qui, Jes l'appa_ritio~ du_ pr1- les t'paules.
&lt;( Uné femmel s'écria-1-il.. .. J°en étais
sonnier, l'ava1t saisi. Une pen~ee na1ssait en
son esprit, puissante, dominatricc, t~ouLlante sur. 11 nespectueusement, il b'inclinait, desurtout et toute une ardeur de Jeunessc, mandant en trois mots ce qu ºil avait hale de
longte~ps contenue ~ans ,1~ disci~li_rn~ ~·u,ne saroir :
vie de privations et d austerité, prec1p1la1t ,es
ce ~t1dame ou mademoiselle? J&gt;
batlcments de son creur.
Furieuse, elle rele,·ait ses cheveux . Tout
11 se rapprocba, comme poussé par la en les renouant, elle répondi t :
t&lt; Je me nomme Isahelle de Circé; je suis
~Lié:
.
la sreur du marquis de Circé.
ce Pauvre cnfanl ! murmura-t-1!. .Je pour- Et vous conspiriez, vous aussi?
rais, si je voulais, le contraindre .~. parle~.
- Pour venger nos paren Is!
füen quº11 touchcr ~es mc_mbres ~clicat~, _Je
- Conlre l'Empereur ! ll.tis ce nºcst pas
les briserais. » ll lu1 prena1t la marn : « \01111.
des mains bien hlanches pour un vagahond, luí qui les a enroyés a la mort.
une peau bien fine ....
- 11 protege leurs bourreaux. Les fils des
- Laissez-moi, monsieur.
plus infames d'entre eux sont a sa cour, daos
- Ab ! pardieu, j'en aurai le creur net. » les emplois, dans l'armée ....

Devanl ~ ch.iteau, vtnaient de s'arréler des soldats. ¿·n ptrsonnage ,ui semblalt les commander, quoiquºil ne
portát p:zs /'uniforme mitílaire, dt:zit d.esctnd.11,de cheval. (Page ~-)

�1t1ST0~1A------------------------•
L'Empereur csl un grand politique, est voué 11 la mort. Rappelez-rous le duc
Celle fois, c'en était trop. Depuis quelques
obserra gravemenl Tahau, c¡ui lentait de se d'Engbien.
inslanls,
il s'exaltait par degrés, s'affolail,
rcmellre de son lrouble et de re\enir a son
- Et vous servez un lel mailre! objecta perdait pied. H éclata, confessant sa détresse
role un moment oublié. 11 reul la pacífication lsabelle.
el ses désirs.
de la France, l'oubli d u passé.... &gt;J
- 11 récompense les sm·ices qu "on luí
• Sous quelle forme? s'écria-t-il. Ne le
D"un rire de raillerie, Isabelle coupa la rend.
de\inez-,ous pas? Je suis jeune, et vous eles
phrase en disanl :
- Si vous vous éliez dé,·oué ll la cause du belle . •\ mon age, le cceur est sensible; il
ce La réconciliation des \Íctimes avcc les
roí, il rnus eul récompensé, lui aussi. »
cherche le bonheur daos l'amour. La ,ie des
assassins !
JI sourit amcrement.
camps,
arec ses souffrances, l'horreur dPs
- Des juge~ ne sonl pas des assassin~,
« Je n'ai pas de sang hleu daos les \'eincs .... hatailles, les déceplions saos nombre, une
mademoisellc de Circé. »
Je sors du peuple.
existenre de misere et d·obscurilé n'ont pu
Elle bondit comme s'il l'eul outragée.
- Fn mot du roi pourait vous lirer de
« Vous auriez done condamné mes pa- votre obscurité, vous créer l'égal du plus endurcir le mien. »
11 s'arrela, comme s'il cherchait ses mots;
renls?
grand de ses sujet.s.
puis,
montrant le volumc de la Nouvelle
- Oui, si, comme volre roi, ils pactisaient
- Quoique 61s de rt.:gicide! ~fon pcre élait lfeloise, il reprit :
arce les cnnemis de la patrie.
comcntionnel. 11 a rnté la mort de Capet.
« Puisque vous are1. Ju re livrr, puisque
- Et c'cst a moi que rous osez le dire !
- Le pardon et\t élé le prix de \Olre dL:..
Tenez, monsieur, au lieu d'insulter a ma \OUl'menl •• répondit ~lile de Circé, en dissi- ,ous en aYez marqué la pate la plus brulante,
doulcur, il serait plus humain de m"envoyer mulant l'horreur qut• lui inspirait l'bomme vous savez commenl s'exprime la passion et
ce qu'elle foil de nous, quand elle nous dorejoindre les iníorlunés que vous avrz arre- de qui dépendail son sort.
mine .. .. On n'échappe pas a sa destinée. En
lés. Je suis leur complice, je dois partager
11 conlinuait il sourire, irooique en appa- me cooduisant ici, la mienne m'a livréa Yous.
leur sorl. »
rence, mais craintif en réalité, lroublé, déL'énergie de ces accenls s'évanouit daos \'Oyé, perdu daos la contemplation des yeux Je le vois, je le seos .... Quand vous eles endes !armes. Et ce fut alors, H comient de le fixés sur lui el qui drja lui versaienl leur lrée, tout a l'heure, j'ai eu le pressentimenl
que j'allais cesscr de m'apparlenir. Yous avei
préciser, qu'au speclacle des pleurs qu'il fai- poison.
parlé, et votre voix m'a remué; vous m'arez
bait couler, devant ce désespoir de jeune fillt.&gt;,
a lic ferait-il assez grand pour m'éle\'er
Olivicr Talvau re\:ut le coup de Ioudre qui le jusqu'a vous, \·otre roi? » 6t-il soudain. Et regardé, et dannotre regardj'ai bu l'ivresse ....
transforma. L'bomme insensible qu 'il se comme Isabelle le regardait étoooée, saos le Pour sentir vos levres sous les miennes, je
ílattait d'etre, ambitieux, sans entrailles, comprendre, il formula ~a pensée saos dé- donnerais ma vie. Oui, si volre amour doil
résolu jusqu'a ce jour A n'écouter que son tour : « Oui, si, grisé par votre beauté, par etre ma récompense, j'arracherai a la morl
ambition, devenait un homme faihle, docile, vos paroles, je trahissais l'Empereur, si je tous ceux qui vous sont chers. »
Isabelle avait écouté cette ardente déclaradésormais a la merci de la femme dont la me consacrais a la cause dont \'0us soubaitez
beauté venait pour la premiere fois d'éveiller le triomphe, ces beaux yeux, en récompense tion, un sourire de mépris ala bouche.
« Savez-vous que vous eles un misérable!
ses sens et son cceur daos un désir impé- de moa dévouement, daigner-.iient-ils me soutueux, un de ces désirs auxquels rien ne ré- rire? .. Oublieriez-rous mon origine?» 11 se dit•elle.
- Un misérable! parce que votre beauté
siste et qui désarment les ames les mieux pencbail sur elle, alliré par ce corps frais et
trempées. IsabelJe, en!ermée daos sa chasteté charmant, dont il devinait, sous les ,etemenls m'a rendu fou 1
- Vous me lrouvez belle, assez helle pour
native comme un diamant daos sa gangue, qui le recouvraienl, les formes délicates.
vous
servir de jouet. Vous vous eles dit que
ne pourait s'apercevoir de cette métamorEt tout enivré, il ajouta plus has :
votre présence et la mienne daos celte maison
pbose. Ce qu'elle savait de I'amour, des pas« Si je ,·ous aimais, m'aimeriez-vous? » vous offraient l'occasion d'une galante a,·ensions qu'il décbaine en nous, elle ne le savait
ture, qu'il fallait en profiler. l\'etes-vous pas
que par des livres, dont la leclure, meme
XVII
en
pays conquis ! Et saos respect pour mon
celle de Jean-Jacques, eflleurant a peine son
malheur!. .. Tenez, il n'y a qu'une ame lache
innocence, ne lui avait révélé que des formulsabelle, soudaio, comprenait ce qu 'elle
les. L'amour seul, ressenti, subí, pratic¡ué, n'avait pas encore compris, la séduction et vile pour concevoir un calcul aussi abominous apprend ce que peut l'amour. Elle l'i- qu'elle exer~it, le pouvoir de sa gr,1ce de nable .... »
Ce langage de colere rendit a 'falvau un
gnorait, et daos le personnage debout .levant femme, les résultaL. qu'elle pouYail en obpeu
de sang-froid en lui rappelant qu'il tenait
elle, dévoré du désir de lui plaire, mendiant leoir sur l"heure. Et, tout aussitót, !'esprit
humblement son sourire, pret a tout pour la de ruse, naturel a son scxe, se manifestail, daos ses mains la vie de ~lile de Circé. Il releconquérir, elle ne discernail encore que ce lui dictanl sa conduile, lui tracant la voie il vait la tele et redevint mena~nt :
« Vous le prenez de bien haut avec celui
qui le rendait redoutable, et non ce qui fai- suirre.
de
qui dépend, en celle minute, votre salut
sait de luí, des ce moment, un esclave em« Si je vous aimerais? répondit-elle avec ou votre perle. Que! est moa crime 7
pressé a luí prom·er sa soumission.
décision .... Cela dépendrait de ce que vous
- Le marché honteux que vous osez me
Lui-meme, d'ailleurs, ne se sentait pas feriez pour etre aimé. »
proposer. Une filie comme moi, la femme
encore réduit a ce role. 11 ne raisonnait pas
Elle avait tendu son piege, soudainement
ce qu'il éprouvait. 11 y arail de l'in~nscience inspirée par les circonstances. Olivier Talvau d'un homme comme vous 1
- Je ne prélendais pas si haut, avouadaos la docilité aYec laquelle il se livrail a ses y lomba, brulé par le feu a,ec Jeque) iljouait.
t-il.
sensatioos. Ce qui le dominait n"étail encore
• Suffirait-il de vous saurer?
- Yotre mailresse! La propositioo n'en
que de la pitié, une pitié dont il s'effor~,
- Je ne dois pas séparer mon sort du sort est que plus infame .... Encore faudrait-il que
daos un dernier effort, de secouer le joug de ma famille, de mes amis.
naissant.
je vous aime.... Je ne \OUS aime pas .... Je ne
- Et si je les sauvais aussi?
peux rous aimer.
En eolendant MIJe de Circé s'accuser, il
- Vous détourneriez de leur tete le coup
- C'est alors que vous avez un amant. &gt;J
ne pul relenir un geste pour lui imposer qui les menace?
silence.
Elle ne bondissait plus. L'exces de l'injure
- Oui, au risque de me perdre et saos
« Plus has, mademoiselJe, fit-il, plus has. regrets, si je savais qu 'an hout de mes elTorls, ne poumit l'atteiodre.
a J'ai loujours vécu seule, fit-elle, mélanUne jolie fille comme vous lraioée en justice, je trouverais volre reconnaissance.
colique et douce; sauf les habitanls de ce
est-ce possible? Ignorez-vous que ni la jeu- Veuillez au moios m'apprendre sous
nesse ni la heaulé ne trouvent gr-lee devant queUe forme elle devrait se traduire. Peut- chdteau et les braves gens qui m'ont vue
grandir, je ne coonais personne.
fEmpereur? Quiconqqe se déclare son ennemi
etre pourrons-nous nous eotendre. •
- Je peux done espérer vous cooquérir .
.. 238_...

.JJ(.ADE.M01SEI.l.E DE C1~C'É

Promettez d'etre a moi, Isabelle, et je ,·ous
sauve.
_ Pour me sam-er, il íaudrait que je fusse
en pér1I. Vous n'avez pas de preuves.
•
- En scra-t-il de meme quand volre frere
et ses amis St'ront lomb.is en mcn pouvoir?
- Vous ne les tenez pas eucore. »
.
Et, comme lout a J"l1eure, elle le brav~1l
J'un oeste de défi, droile et Ierme, la mam
appU\·ée au dossier d'un fauteuil, loute lr~mblan~ de cctte indignalioo et de cclle samte
fureur ,¡ui font les martyrs, prct~ a dé_fendrc
son bonneur menacé, résolue a lu1 sacr1fier sa
vie. Tahau allail el venait par la chaml,re, la
tele en ft:u, n'a)aDt plus d'un m~~re qu,e l~s
appareuU!s, élrcint par ~o~ ~~•~ q~ ava1t
e1c1té cctte résistance dout 1) s eta1t d abord
llatté d 'aroir facileUJenl raison.
La porte b uuvr1t. ,
..
« IJui se ¡,ermet d enlrt!r 1c1 saos ,elr~ appclé '! &gt; s"écria-t-il l,rut.ilement. 11 s éta1t rt!Lourué el :,'apaisa en reconna1ssanl un des
oeudarmes qui l'avaicnl accompagné.
~ Que rue \eut-on '! • r1•prit-il.
Au ltl'U de répondre, le gendarme lui pr~sentail une en1cloppe rnlumineuse et sorl1t
aprc, la lui a\·oir remise. Tahau fiéueuseruent la déchira, et ses mains tremblanles en
relircrcnl dirnrs papiers qu 'il parcourut des
0

yeu,.
·
· ·t d" un
Mainteoanl, son v1sage
s''eclaira1
sourire de triomphe.
• Écoukz ce qu'on m"écrit, » dit-il. Et il
lut : a llonsicur le commissaire ¡;énéral de
police, je m·emprc,se de \0US a,erlir qu~ le
marquis de Circé et deux de ses complices
,ieunent dºetre arretés au momeo! ou ils passaienl la frl)otiere. Suhant \OS ordres, je les
conduis au Iorl de Joux, ou ils scronl écroués.
Je vous envoie les papiers qu 'on a saisis sur
eux. » 11 s'arrcta pour regarder lsabelle doot
Je ,·isarre exprimait l'effroi. 11 reprit ensuite :
« Vou; ,oyez que je les liens et que j'ai des
preU\es. D ll parcourait les papiers. - Une
leltre du prélendant! « Louis, par la gr.lee
de Dieu roi de France et de Na\·arre, a notre
amé et féal servileur, Roberl, marquis de
Circ.é .... 1 Est-ce assez clair? Et tout joyeux
de sa décoU\erte, emporlé par la joie jusqu'a
oublier qu'il o'avait plus en Cace de lui qu'une
p:mue filie désarmée et vaincue, il l'apostrophait.
« Vous ne me bravez plus, mademoiselle
l'arrogante. ,
Non, elle ne le bravait plus. Se faisant violencc, elle paraissai t se résigner, redeleoai t
tllluslralions dt CoNRAn.)

• - Eh Ntn, soll. alltz txüultr 110s promessts ... puls rt11tner.... J.f:Jls Jt vous hals pour 14 l'iolt11et que vous
mt falles. Cttlt halnt sun,ivra a mo11 sacrlflct. Ellt durtra Jusqrl'.i ma tnorl ;¡11t vous aurtz halét. • •
(Page 23?.)

peu a peu calme, froide, impassible, a~ec,
dans les yeux, a travers des éclairs de haine,
une expre~sion résolue.
« Qu'allez-\OUS faire d'eux? » demandat-elle.
JI ne répondit pas sur-le-champ, liraillé
enlr~ les instincls généreux qu'a\ait éreillés
l'amour daos son cceur et les ardents désirs
que ce meme amour déchainait daos ses seos
La brutalité des désirs l'emporta :
« Les livrer a la jusi ice, fit-il.... Elle suiHa son cours. »
11 fnisait mine de sortir.
, Arrctez ! s'écria lsabelle. Je veux les sauver. » ll re\ int wrs elle, les bras 0U\erls.
Mais elle l'élila, laissant échapper en un cri
de détresse la proteslation de sa pudeur révollée. « Eh bien, non, non, plutot la mort
que celle dégradation, oui, la morl. .. pour
moi, pour ces malheureux. D
11 n'en était plus a se décourager. Loin de
s'irriter, il grima~it un sourire d'incrédulité, car il savait qu"il tenait sa proie, et que
mainteoaot, elle ne pou,ait plus luí échapper.

« Eux seuls seront frappés, objecta-l-il. A
vous, il sera Iait grace.... Vous \·ivrez avec le
remords d'arnir causé leur perle. »
C'était le coup de grace. Elle ccssa de
résister.
&lt;1 Eh bien, soit, allez exécutPr vos promesses ... puis re venez .... Mais je vous hais
pour la violence que \0US me faites. Cetle
baioe suni\ra a mon sacrifice. Elle durera
jusqu'a ma mort que vous aurez hatée. Vous
pourrez posséder mon corps; mon cceur jama is; et quand , ous me liendrei daos vos
bras, vous saurez que je ne resseos pour ,ous
qu'horreur et mépris. »
Peu t-elre espérait-elle I' attendrir, car elle
l'emeloppa une fois encore d'un regard suppliant. Mais cette explosioo de douleur qui
dramatisait sa ,·oix et sa beauté ne pouvait
rien sur un homme affolé par le désir.
« Je vais les saurer, » dit-il simplement.
Elle le regarda sortir. Puis, se redressanl,
elle passa ses maios sur son froot comme
pour s'assurer de la réalité de son infortuoe
et murmura:
« J'ai promis, je tiendrai. )fais il mourra. &gt;J
(A

suivre.)

ERNEST

DAUDET

�111STOR,.1A

)J me de Vieux-11aisons esl une des plus
grandes suivantes de Cupidon, el, ce qui pis
est, une des plus mécbantes femmes qu'on
puisse voir.
Ell,! est la sreur de )lme de Vaurray, tres
belle femme que le duc d'.\.yen a aimée en
amant romanesque, ce qui ne lui ressemble
guere.
11 s'était fait passer pour maitre de musique et luí a donné des le~ons. Un heau
jour, a Saint-fioch, elle voit son maitre de
musique en habit superbe, suivi de valcts !
On pensc que c•e~t puur se divertir plutcit
que par grand sentiment qu'il a joué ce role.
)l111r de \'ieux-~lai,ons n'avait pas de plus
grande amie que la présidente Portail. Un
amant, qu'elles se disputcrt'nt, jeta un froid
entre elles. Elles se rencontrerenl chez Mme
de *** et se qurrellcrenl. La présidt·ntc reprocbait /¡ l'autre dé courir aprcs les hommes.

- c·est bien it ,·ous, riposta Mme de
Vieux-ltni~ons, qui art&gt;z couru aprcs le Roi,
au bal de la V1lle, a \'ersaillcs, el qui avez
été attrapée par un de ses domesti,1ues, qui
a fait de mus lout ce qu'il a voulu ! »
Et aussitól, salis qu'on pul l'interrompre,
elle commenra l'histoire. La présidcnte Porlail s'en alla furieuse, saos entendre le re,te,
qu'on décida saos peine füne de \'ieux-llaisons a raconter. Elle dit :
« .\u bal, pour le mariage du Dauphin
(25 février 17 i5), plusieurs femmes cherchaient a faire la conquéte du Roi. Et Ja présidente Portail n'était pas la moins empressée.
Le Roi et quelques courtisans de sa société
intime parurent dégui~és en iís, taillés dans
le go1it de ceux des jardius du chfücau .
« 11 s'amusa quelque lcmps au bal. Et,
ensuite, fatigué de la gene et du poids de son
déguisement, il rcntra chrz lui par une porte
de derriere. On porta sa mascarade chez son
premier valet de cbambre qui a un pt'lit appartemenl dans l'anlichambre de Sa Majesté.
« 11. de Briges, écu)tr du floi, était l'ami
du premier valet de cbambre. 11 le pria de
luí préter le déguisement, ainsi que la clef

de son appartemenl. 11 s·hahilla en ií rl parul
dans la salle. La foule des prétendantes était
infini,•; toutcs crurent rc,·oir le íloi; la présidente se cbargea de l'agaccr plus que toutes
les autres.
&lt;I II ne íut pas cruel et proposa a la Portail de le suirre dJns lt• peiit appartcrncnt de
son prt!mier Yalet de chamlirc. La pré,idcnte
ne ~e le lit pas répélt'r el ~e h:Ha de rysui \'re.
• 11 11 n'y aYaiL point de lumiere parce que
~l. de Briges arnit cu, aupararnnt que de
rentrcr au bal, la précautio11 de l'étcindre.
« L'érnyer prodigna les plus belles promes~cs a ~!me Portail, la pressa ,ivement ...
et ellr crut aYoir rendu le floi heureux.
&lt;1 ~l:lÍ$, en sortant du petit appartement,
le retement en désordre, sa coilfore défaite,
les ycux rayonnants d'orgueil, elle vil tout a
coup Sa \lajesté qui traversait le salon de
l'(Eil-de-Breuí, \'élu a l'ordinaire et suivi de
ses courtisans habituels. Aussitól l'ií, qui lui
donnait le bras, la quilla et s'évada. Elle vil
qu'elle avait été trompée el devint furieusc.
Longtemps apres, par quelques indiscrétions,
elle sut, ainsi que moi, le nom de celui qui
avait si bien joué le role du Hoi. »
~lADAME

e.u IL\CSSET.

f. bcbt lrlr&amp;PolO.OD

LA

VIE ET LES l4lE.UR~ AU

xvu·

SIECLE. -

L.llffER. -

Gravur~ J ' AtiRAHAll Bosse. (Cabinet aes Estam~s

MADAME ARNAULT
Tableau de j.-B. REGX.\UL T. (~1usée de \'ersailles.

Clichc Glraud o~

�</text>
                </elementText>
              </elementTextContainer>
            </element>
          </elementContainer>
        </elementSet>
      </elementSetContainer>
    </file>
  </fileContainer>
  <collection collectionId="430">
    <elementSetContainer>
      <elementSet elementSetId="1">
        <name>Dublin Core</name>
        <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
        <elementContainer>
          <element elementId="50">
            <name>Title</name>
            <description>A name given to the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="560764">
                <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
          <element elementId="41">
            <name>Description</name>
            <description>An account of the resource</description>
            <elementTextContainer>
              <elementText elementTextId="560765">
                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
              </elementText>
            </elementTextContainer>
          </element>
        </elementContainer>
      </elementSet>
    </elementSetContainer>
  </collection>
  <itemType itemTypeId="1">
    <name>Text</name>
    <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
    <elementContainer>
      <element elementId="102">
        <name>Título Uniforme</name>
        <description/>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563543">
            <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="97">
        <name>Año de publicación</name>
        <description>El año cuando se publico</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563545">
            <text>1911</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="53">
        <name>Año</name>
        <description>Año de la revista (Año 1, Año 2) No es es año de publicación.</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563546">
            <text>2</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="54">
        <name>Número</name>
        <description>Número de la revista</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563547">
            <text>29</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="98">
        <name>Mes de publicación</name>
        <description>Mes cuando se publicó</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563548">
            <text>Febrero</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="101">
        <name>Día</name>
        <description>Día del mes de la publicación</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563549">
            <text>5</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="100">
        <name>Periodicidad</name>
        <description>La periodicidad de la publicación (diaria, semanal, mensual, anual)</description>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563550">
            <text>Quincenal</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
      <element elementId="103">
        <name>Relación OPAC</name>
        <description/>
        <elementTextContainer>
          <elementText elementTextId="563565">
            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
          </elementText>
        </elementTextContainer>
      </element>
    </elementContainer>
  </itemType>
  <elementSetContainer>
    <elementSet elementSetId="1">
      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
      <elementContainer>
        <element elementId="50">
          <name>Title</name>
          <description>A name given to the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563544">
              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 29, Febrero 5</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="39">
          <name>Creator</name>
          <description>An entity primarily responsible for making the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563551">
              <text>Tallandier, Jules, Creador</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="49">
          <name>Subject</name>
          <description>The topic of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563552">
              <text>Francia</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563553">
              <text>Historia</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563554">
              <text>Memorias</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563555">
              <text>Crónicas</text>
            </elementText>
            <elementText elementTextId="563556">
              <text>Publicaciones periódicas</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="41">
          <name>Description</name>
          <description>An account of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563557">
              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="45">
          <name>Publisher</name>
          <description>An entity responsible for making the resource available</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563558">
              <text>Jules Tallandier Editor</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="40">
          <name>Date</name>
          <description>A point or period of time associated with an event in the lifecycle of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563559">
              <text>05/02/1911</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="51">
          <name>Type</name>
          <description>The nature or genre of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563560">
              <text>Revista</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="42">
          <name>Format</name>
          <description>The file format, physical medium, or dimensions of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563561">
              <text>text/pdf</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="43">
          <name>Identifier</name>
          <description>An unambiguous reference to the resource within a given context</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563562">
              <text>2020563</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="48">
          <name>Source</name>
          <description>A related resource from which the described resource is derived</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563563">
              <text>Fondo Alfonso Reyes</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="44">
          <name>Language</name>
          <description>A language of the resource</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563564">
              <text>fre</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="86">
          <name>Spatial Coverage</name>
          <description>Spatial characteristics of the resource.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563566">
              <text>París, Francia </text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="68">
          <name>Access Rights</name>
          <description>Information about who can access the resource or an indication of its security status. Access Rights may include information regarding access or restrictions based on privacy, security, or other policies.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563567">
              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
        <element elementId="96">
          <name>Rights Holder</name>
          <description>A person or organization owning or managing rights over the resource.</description>
          <elementTextContainer>
            <elementText elementTextId="563568">
              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
            </elementText>
          </elementTextContainer>
        </element>
      </elementContainer>
    </elementSet>
  </elementSetContainer>
  <tagContainer>
    <tag tagId="36459">
      <name>Gailly de Taurines</name>
    </tag>
    <tag tagId="36444">
      <name>Henry Roujon</name>
    </tag>
    <tag tagId="36460">
      <name>Ida Saint-Elme</name>
    </tag>
    <tag tagId="36455">
      <name>Jules Hoche</name>
    </tag>
    <tag tagId="36454">
      <name>Louvet</name>
    </tag>
  </tagContainer>
</item>
