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                  <text>�LTBRAIR.IE ILL STR.EE. -

J

LES

TALLANDIER,

75, rue Dareau, P

EDITE R.. -

32 e fascicule

Somma,re du

(2n mars

f QTI)

MAUR_ICE DUMOULl
~

Le ro'!lan de la Cirande-Duchesse ÉlisabethAlextevna . . . - - -- . - . -. . - - - . . .
Cn.1RLI ~DEL\ Ro:-., 1i-:1rn. La vie.à bord au temps des Croisades et des
pêlermages du moyen âge .
. ...
Vieux 5ouvenirs (1818- 1830)
PRINCE UE jOIN\"ILLE
T.ILLC.11.~. ·l' DES lù:AL\ · '. Madame de R,ambouillet .
PAUi. DE a\ lST-VICTOI{ . Néron . . • - - - - . Mémoires . .
GL~F.RAL OE \ hRBOT
,L\ t;RI• c Ut.llOULI', . •

;-3~

3.lo
3.1.1

351

J52

3,,

J.

l:011. ET
DE do.·cot.:RT.
.\1.\RCELLE TIN.\ \'RE HOIIERT FRANClll:.HLLE

Lou

E C11.1sTr-:AL

..

P. OE P.1ROIF.Ll.AN

-~-·

Le Petit Trianon .
Napoléon et la Reine Hortense .
36&lt;,
Comment on traitait la peste dans l'ancien
temps .
~71
Ames d'autrefois .
:i:.La fuite de la princesse de Hohenlohe-lngel•
fingen (1799).
:ull

ILLUSTR.ATIONS

TIRÉE EN CAIIAÎl!U ;

J .·B.

ARN'Olil, Tflpf'(IL\ïE REL_LENGÉ. Bon., Y, , \ BR.~llAI; ~~-- E.
11.1 S EL.\1_.
CuwANE . co:-rn.11&gt;. Jh.Ro:s GERARJJ • • Gror:s, GL_1cR1;,.. ~ RJsc:r:;_ DE Jor:-rnLL~,
LARl\'IÈRE., ~lAl"klCE L-Et.O11&lt; . L1r.:-.o:s, A,n..
C.\L\O, H.
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TUC'l\lAS Ji\', flE TRO\', HoR \ C.E VERNE1', IJ ER~IA:SN YOGEL .

L'J~lPÉR.ATRICI~ ÉLI ABETU DE R ·~ lE
Tableau de ~I•• \ 'i!lée-Le Brun.

.\lON:ERO )

Copyright by Tallandier 1910.

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Paraissant
te 10 et le 25

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
SOMMAIRE du NUMÉRO 134 du 20 mars 1911

ùe p e tit

I L'afibé Constanlln

t'OÎ

Lr lroi. fillrsde \1. Duponl

Rcman

Rom.,n
1•ar \nurc J.Jtll l B:\BI\ Jll ;J,R

j

Comédle en quatre ilC\a

HISTORIA
offr e

l'ar BRIEGX
.!t• l'Académie française

Par 1.ud&lt;,vic 1111 ,L:l"Y

C\'1' Joie conJugale!.: Le muri.
Gi:_ T,'-'E FLAl BERT. Le châtenu de Clfs.IEA" RICllEPJ:\, ù~ l'.\ cadèml~ lrarn;:a1 e.
onnet grec. -;- ~•HRtELE
d'A~ Nl'\ZÎ . La vierge Jaci nthe. - J EAN .-\JC,\ IW. &lt;:le l'Acaù~nue lra~~a1,_e.
Les billetS doux . - Ai&lt;ATOLE FR.A:\l..E, ue_ l°Acadenuc lran_çais~. ~c Jardin
d'E icurc. - Ge,· t&gt;E )lAt;l-'ASSA. 'T. ne vie. - L1 o,- pi ER:\. Rcvo te.

' on -

Il \RRY Le ca,ême de l'Islam .
AMII LE MAl-CLAJR. Le fum e ur
· .\11 c 11 i"1. l'RO \ïNS. La marc bond~ de dentell•fl·-:- "' ,1 H!II rc , E
AILLES. 1 a Belle a!-' bois d~rmont.
&lt;;LAt'D ► A).b l _. l'iote;. su~ 1 nmou r
:... ltrcu.ARi, (l',\l(J. HO). La reu1c. - J t i:lEH1. Pen cc . - 111wr,01œ nF
BA\ \"ILLE. Ballade pour le Parhiennc ••

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J. TALLANDJ E R, 75, nie Dareau, PARJS

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2o

BULLETIN D'A BONNEMENT
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JULES TALLAND!ER, 75, rue Oareau, PAJUs, :UV-.
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Afin d'~viler des erreurs, prière d'~crire très lisiblement toutes les indications
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année (20 Novembre 1911 ), bénéficieront de cette
Surprime. Aussitôt réception d~ leur mandat d'abon~
nement nous leur adresserons un Bon de photographie
qu'ils pourront utiliser pendant toute rannée 1911 en se
faisant photographier à la Maison SŒTAERT.
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Sous ce pli mandat postal de :
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de la Grande-Duchesse Elisabeth-Alexievna

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50 pour l 'envoi des gravures, 0 fr. 25 pour le stylographe et pour
les üvres O tr. 25 ~Paris) et Ofr. 8 5 (Départements),

SU]tP'R_lME ~VEILLEUS E

En 179~, Catherine. JI de Ruuic songuit dcpuiJ deuil
ans dtji â fiancer son pctil-fils Aloandrc av,c une des
deu1t filin du prince héritlcr de B,de. Loube-Augusta
ou Fridériquc-Dorolhéc • Vou1 dlru à la me«, écrivit-clic alo.-. i Rounûa.naow, son agent aupru des pcl)tu cou-.s allcmandu, que je me charge votonti,rs d'acheve.r leur éducation et de les établir tou·1 u Jr.s deux.
L'inclination de mon petit-fils guidera son choix; celle
qui restera, jt chercherai à J' établir c.n son ttmps. • Le
3 1 octobre dc la mime annic, Ju dcu&gt;L pctitu prinCUS&lt;1 fai ..;ent leur entTie a Salnt-PètenboUTg. Enrrc
Aluandrr. et Louisc sc diveloppa bitntôt 11ne inc.llnation ltJ1drt, fful n•allait pas tarder i dtvtnlr de l"amour.
Le 10 mal 1793, Louise-Augusta, dcvcnuc, au bapt&lt;mc
orthodoxe, Elisabcth-Alcxicvna, est •olcnr.tlltment fiancèe au grand-duc, d qu,atTt mois plus tard, Je futur
cmpcrc.ur n'ayant que seize ans cl la future. impératrlcc
que. quatorze ans et demi, a lieu lc mariage. Cette union
a fourni à M . Maurice Dumoulin rocca1lon d'«rirc
une étude charman1c tt de tracer un exquis portnit de
femme, dans le nouvt11u volume : 'étudt1 ,t 'Portrait,
d'a11tr,foi1, qu'il vltnt de faire paraitre à la Librairie.
Pion. Noua sommes heureux d'olhir à no, ltctcur1 un
lmporla"t cxlrall dit • Rom•n dc la Grande-Duchusc
eu..1&gt;&lt;,h • •

« Je n'ai jamais rien ,·u, écrit Komaro\\sky, en parlant de la jeune prince .e,
de plus charmant et de plus aérien que a
taille, a grâce et se manière exqui es. »
Ce jugement d'un de ceux qui accompagnèreal Roumianlzow à Bade fut ratifié par
Lous ceux qui connurent Elisabeth entre
l'époque de son arrivée en Ru sie et celle de
son mariage .
cc C'e t une sirène que celte Mme Élisabeth, écrivait Catherine à Grimm; elle a une
voix qui va tout droit au cœur, el elle a gagné le mien tout à fait. »
« Si l'on eùl voulu peindre Hébé, remarque Langeron, on eût pu la prendre pour
modèle : jamai on n'avait vu réunir tant de
beauté, de fraîcheur et de grâce. »
« C'est Psyché », 'écrie ~fme VigéeLebrun.
... . Yoilà pou r 1c physique. Au moral,
tou • ceux qui l'ont approchée découvre11t
d'aus i rares el fortes qualilé·. « La boulé
d'àme et la droiture se li enl dao es yeux,
dit Prota off. Toutes ses actions témoignent
de a grande prudence et de sa ~a•rcsse. u
a on e prit el son caractère égalaient es
charmes, déclare Langeron, sa touchante
bonté ajoutait encore à tant du perfection :
c'était une prince-se accomplie. " Ces qualité idéales de la jeune fille n·excluent point
d'autr " mérites. a La jeune grande-Juche. e,
remarque Simon Woronllolf, est une pcronne bien inti!re;sante .•• apnl une Yolonté
à elle et fai anl la plupart du temps à sa

tètl'. Ou je me trompe fort, ou uu jour elle serva n 11u sie !"habitude et le "OÙl des lifera toul. » Worontzoff se trompait rnr ce vres, trouvant le temps de noter es obserpoiot.
vation sur ce qu'elle lisait et capable de
Le fiancé était-il di!me de rare mérites tenir une couver ation sur le ujels les plus
d'Eli abelh?Physiquement, on peul répondre varié . » Mai· si .Alexandre, au dire de Woatfirmati\"emenl et la rrrandc-duches e e t la. ronlzoff, a1·ail « le cœur pur et bon, tout
première à vauler sa tournure. « Le grand- porté ver le bien i&gt;, il était pares eux cl ne
duc .A., i:crit-elle à a mère, est très grand et voulait a 'occuper de rien i&gt; . « J'ai e ayé,
a. t-z bien fait; il a surtout la jambe el le ajoute+il, de piquer sa. curiosité en aiguilpied lrè, bien formés, qnoiquc SOll pied esl lonnant un peu son amour-propre, mais œla
un peu rrrand, mai il proportionne à sa n'a rien produit. JI ne touche jamai à un
grandeur. li a le cheveux brun clair, Il'.?
livre. »
·eux bleu , pa: très rands, mai non plu.
Comme Alc1andre adorait sa jeune femme
petit , de très jolies dents, un teint char- el qu'elle le lui rendait bien, le mrnage fut
mant, le nez droit a~ 'l'Z joli. n Ce qu'elle ne d'abord heureux .
di ail pa , et ce qui "àtl' un peu cet ensem« Je uis uuu·iée d'avant-hier, écrit Eli.able as ez séduisant, c'e t qu'il était myope belh à sa mère, je me trom·e parfaitement
et ourd. &lt;t li faut crier bien haut, dit Wo- heureuse et contente de l'être. » On voit dans
rontzoll', car il n'entend rien d·uoc oreille. » sa correspondance le reflet de ce jeune bonMoralement, c'était autre chose. Les qua- heur, dans les mille charmant enfantillages
lité naturelle de la grande-duchesse, que auxquels se plait l'amour dan quelque cla se
\'Oil.aient parfoi une trop grande timidité, de la ociélé qu'il se révèle el dont elle tait
confidence à sa mère.
Alexandre, ans ces e aux côté de sa
lemme, tient à joindre quelques mol , a.sez
bien tournés d'ailleurs, aux lettres pour la
margra,·e. « Le grand-duc A. , écrit Eli abelb avec one pointe de gaminerie (je m'en
vais lui montrer cela, parce qu'il e l à côté
de moi à e ca ser la tête à écrire au grandpapa, el il va . e fàcher parce qu'il veut que
je mette: mon mari. Je lui ai montré el il
me charge de vous dire que d'abord il a dit
qu'il rnulait You écrire que j'étai one méchante; en uile, ,·oyaut que c'e t une plaianterie, il m'a chargé&lt;• de rous dire nomml'ment qu'il m'a hai,é la main. Le voilà embarrassé comme un chien en voyant que je
vou écrL tout cela, il rit comme un fou en
voyant cela.) » Dans le décousu et l'incorrection de ,e phrases, on rnit comme le
rèOet d'une o-enlille lluerclle d'amoureux.
Ou omre leur lettre cl le gcand-duc 'en
amu e:

L'IMPÉRATRICE ÉLl"AIIETH.

D'apris un fortrait du Cal:inet Jes Estam~s.

Ua chère cl hoonr maman, écrit-il ;i la mnr•r:ne, le 1~-:!'.; dt-~emùr' J79-, YOU ' ne ;auriez
croire a me quel plai fr je :;ai is J'occa~ion :ùrc
que j'ai pour ,ou. écr'ÏJ'e, car malheureusement
Ioules l •s lellrt's qui a1Ti1cnL et partent par la
po,te son! ouver-1es l'l luP . Jugt•z, ma chère ma-

di.sent les un., un peu trop Je rroideur,
di enl les aulre', étaient soutenue~ pnr les olides mérite d'nue forte in. lruction. « Partie
de Carhuhe al'ec de forte lecture , dit le
grand-duc Nicolas ~Jikliaïlovilcb, elle con-

que je rn',unust· chaqur foh qu'on apporte
:1 IDil jolie pelilc femme (qui 111c
rend un ne peul pas plus heureui ile ,oir 1l;i11,:
quel eutlroil Jp l'em,•lowe on l'a coup :e el Jt!
le découvre loujour:, el d'une façon très rlaite.
\'ous ne saurrl'Z croi.rr, ma l'hère maman, comman,

wlrt! ]"HPièl

I\', - HISTORIA. - Fn ,:, 31

22

�111STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
Lien nou sommes hcurem en;;emhle, cl tout ce
que je désire, c'est seulement qu'elle puisse ètrn
aussi contente de moi que je le sui' d'elle. 1u
moin loul ce que je peux ùirr, c'C$l que je l'aime
de tout mon cœur cl qnc je 1.àche de faire mon
possilile pour mériter SPS honlé$.

Les sentiments d'union entre les deux
époux subirent, peu de temps après le mariage, un dangereux assaut. cc Elle entraine,
attache et intéresse de manière à occuper
l'àme tout entière », disait d'elle la comtesse
Golovine. Cc redoutable privilège tourna la
Lête du propre amant de Catherine.
Trois mois après le mariage d"ElisaJJelb,
on vit subitement l'altitude de Zoubolî changer radicalement. A l'heure où la grandeduchesse vcoail rendre visite à l'impératrice,
le favori ne fai ·ait que soupirer. « Il s'étendait, dit Czartoriski, de tout son long sur les
sofas, avait l'air triste et semblait succomber
sous l'action d'un grand poids sur le cœur.
Il ne se délettait qu'aux sons mélancoliques
et voluptueux de la flûte. » Au jeu de Catherine, il avait des distractions impardonnables et jetait sans ces c de regards langoureux vers la table ronde où éla!cnt assises
les grandes-duchesses.
Tout le monde s'apercevait de cc manège,
sauf l'impératrice. « Un soir, raconte la
comtesse Golovine, le grand-duc Alexandre
vient à nous, nous prend par le bras, la
grande-duchesse et moi, et dit: cc Zouholî est
amoureux de ma femme. » Ces paroles, dites
assez haut, trouLlèrent profondément ÉILabeth, qui demeura confuse el inquiète.
Le lendemain, toujours d'après le même
témoignage, comme Alexandre et sa femme
devaient aller diner au palais de ofia, chez
le grand-duc Constantin, Élisabeth, prenant
l1 part la comtesse Golovine, femme du maréchal de la cour gr;md-ducale, lui dit:
Ce malin, le comte Rostopchine est venu conlirmer au grand-duc toul re qu'on a remarqué de
Zouboff; il était, en me rapportant cet entretien,
dan une agitation el un trouble tels que j'ai
failli me trouver mal. Je suis on ne peut pl us
confuse el je ne sai, comment faire : la présence
&lt;le ZouhoIT va certainement me gêner.
- Pour l'amour de Dieu, lui répondis-je, cal•
mez-vous ! L'éffel violent q11e tout cefa vous protluil ne Lient qu'à votre jeunc,se; vous o'a1•ez ni
gêne, ni inquiétude à re enlir : ayez la force de
volonté d'oublier cc qui a été dil et cela passera
tout seul.
La grande-duchesse e calma un peu et le dîner
marcha aSi ez bien.
Malheureusement cela ne devait pas passer
tout seul, comme le croyait la comtesse Golovine.
De plus en plus perdu de passion, Zouholf
prit toute la cour comme confidente. 0 s'épancha dans le cœu.r du comte Golovk.ine, du
comte Stackelhcrg, du comte Kolytchoff,
grand-maitre de la cour, du docteur Beck et
des princesses Golitzine, demoiselles d'honneur d'lfüsaheth. Il fit plus, il se confia à la
comtesse Schouvaloff, maîtresse de la cour

de la grande-duchesse, une intrigante, et s'en
remit à clic du soin de le rendre heureux.
La malheureuse Éli abeth vécut prndant
plus d'un an dans un étrange milieu, en proie
à des tentations, à des intrigues de toutes
sortes, épiée, surveillée, eircomenue. Eilc
fut, au témoignage de tous, admirable, el le
premier à le proclamer, cc fut son mari.
11 {crivait, le 15 novembre 1795, au comte
l\otchoubey :
La comtesse Schomaloff, le comle liolo1kiue,
que rnns connaissez, eL M. Miatleff ont tourné la

tète au corole ZouboIT cl l'onl fait entrer d:ms
une passion qui, tùt ou lard, lui cassera la tète. Il
est amoureux de ma femme depuis le premier été
de mon mariage, c'csl-11-dire depuis un an el
11uclques moi~. Jugez tians quelle position embar•
ms~anle cela duit mettre ma femme 4ui, réellement, se conduit comme un ange; mais pourtant
vous avouerez que la condai1r qu'on doil tenir
avec lm est furieu~emeul en1barrassanle, d'aulant
plu que toul le public en c t informé. i on le
traite Lien, c'est comme i on appromaiL son
amour, el si on le traite froidemen l pour l'en
corriger, l'Jmpéralrice, qui ignore le foit, peul
trouvermauvah(Ju'on ne distingue pa un homme
pour lequel Elle a des bontés ...
Eulin, ju. qu'à présent cela ,a IJien, gr:icc aux
con eils ùe Lons amis el aux princip1 s de ma
femme, qui me !'end hicn heureux pour mon
particulier.

Élisabeth, qui oc souffle mot de ces arnntures dans ses Jeures à sa mrrc, qu'elle savait être lue , fol enfin déli\'réc par l'impératrice qui, éclairée ur la singulière conduite
de son fayori, le guérit de sa passion rar une
scène comme elle savait les faire lorsqu'elle
était en colère.
Le comte Uatov Zouboff, remis i1 sa place,
n'eut garde, par la suite, d'ouLI:er le respect
qu'il devait à la grande-duchesse. El celle-ci,
après arnir beaucoup sou Ifcri, se con ola, en
écrh·anl à la margrave: « ~lonruari me tient
lieu de tout ici. »
Cependant, il ,·int un Lemps où ce ne fut
plus vrai. Sous quelles inlluecces là lassitude
se produisit-elle? On oc sait pas au ju te.
Tout au plus rcut-on deviner qu'a\'a11t la
mort de Catherine de · fri,·olités fàclieuscs détournèrent Alcxar.drc d'un foyer où Éli abelh
apportait un peu trop, peut-êlrc, de personnalité! G. Prolassoff se plaint, dan$ on journal, que les costumiers et les coillcurs aient
pri po session du prince. Après la mort de
l'impératrice, cc furent d'autres soucis, ceux
de la résistance au gouvernement d'un père
qu'il jugeait tyrannique et les exigences d'un
métier de c1 sous-oflicicr ,, , ainsi que le grandduc l'écrivait lui-mèrne à La llarpe, pui lts
angoisses d'être mêlé à une coospiration qui
devait abou tir à l'assa inat de Paul [•r le di!tournèrcnt de goûter les charmes de sa jeune
femme et l'empêchèrcnl de la con oler, comme
on cœur voulait l'être, lorsqu'elle connut
l'affreux malheur de perdre a petite fille.
i Alexandre, le 51 octobre 1796, écrivait
à. La Harpe :

« ... Enfin, je suis heureux à quelques
circonslance près. lia femme contribue beaucoup à ma atisfaction, ll la grande-duchesse,
de son côté, mandait à la margrave, - et
cela deux ans auparal'ant, le 6 juin i 704 :
- « Je suis si enc·hantéc de me deux cabinets de retraite que je ne voudrais pas ('Il
sortir; l'un est plus petit que ,otre cabinet à
écrire; l'autre pas beaucoup plus grand, mai
cependant un peu. Dans le premier, j'ai mon
clavecin el ma harpe, cl, dans le .econd,
j'écris : il y a une chcmiaée rt une gr?ude
table où j'ai Lout, des carpelles, dès papier ,
et c'es.l là que j'écris. Je suis Lien : vous sal'eZ
la sirrnification de ce bien. Jl
L; sentiment, chez la femme, du bien-être
qu'elle ressent de la solitude; les réticences,
chez le mari, lorsqu'il se dit si heureux II à
quelques circonstances prt)S &gt;&gt; ; tout cela ~Lait
l'indice que leur juvénile roman tournait à la
pro3e cln mariage.
.
Dès lors. d'ailleurs, Jans les ldlres d'J&lt;;lisabcth à . a mère, il e L bien moins question
d'Alexandre et Lien peu de leur amour; il
n'y a plus de place que pour un sentiment
qui fui toujours très ,if chez elle, mais qui
maintenant s'exJspèrc, celui de la piété
filiale.
... Lorsqu'en juillet 1799 lui naquit sa
petite Marie, l'amour maternel qui s'é\'eillc
en elle redouble encore sa tendres e filiale.
Elle écrit: « On me l'avait toujours dit et je
rnis que c'est vrai : depuis c1uc j"ai uu enfant,
il s'est ajouté un sentiment de plu à mon
excessif allachement pour ,·ous, bonne maman. Je pense que vous sentez pour moi, et
avez senti longtemps ayant que je puisse
m'en douter, tout ce que j'éprouve pour ma
fi lle, et cela me donne un sentiment de reconnaissance si exces ive. &gt;)
La plainte de son cœur meurtri, lorsqu'un
an après elle perdit l'enfant,« sa Mauschcn »,
c'est Yers sa mère qu'elle monle lamentable
et continue, en des terme qui font mal.
« Tous les endroit onl de même pour moi,
je l'ai vue partout, je ms sa perle partout,
cl je la sentirais tout aussi vivement dan un
cndroil tout à fait nouveau pour moi. Quand
on srnl un cbagria bien l'érilablcment, je
trouve que c'esl un faux calcul de C'hanger de
séjour : on porte son âme partout où l'on
va. 11
Elle la porta toute sa vie, endolorie par co
coup, et si, aux heures tragiques de la nuit
fatale où périt Paul [•r, elle se ré,·eilla énergique pour soutenir la 1'euve que brutalement
des soldats écartaieoL du corps de son époux,
pour réconforter la pens(e rncillanle d:Alcxandre, elle demeura, par suite, lor qu'Elisabeth
ful impératrice à son tour, allristéc et dolente.
Si, au dire de Montaigne, les empereurs el
le impératrice. aiment comme aiment cc les
savetiers », ils souffrent aussi comme eux et
peut-èlre savent-ils mieux qu'eux encore ennoblir la souffrance.
;\lAURlCE

... 338 ...

DlY~lOC L~ ,.

UNE BATAILLE NAVALE. -

LES FLOTTES FRANÇAISE

Gravure de

CHAVANE,

ET CASTILLAKE SE RENDENT u•iTRESSES
"""

d'après le tableau de Guorn. (Musée de Versailles.)

DE
L'ÎLE DE WJGUT

(13i7),

Charles de LA RONCIÈRE
dp

la

vie a' bord

au temps des Croisades et des pèlerinages du moyen âge
~&lt;\:&gt;

n
_Dè~ que la sonnerie des lrompeltes annon~1t _l heure du repas, les passagers se précip1ta1ent vers la poupe : les premiers arril'és
choisissaient leur place, sans distinction de
rang, autour du triclinium dressé sous le
gaiUarJ d'arrière. Le menu comprenait une
salade, de 1:agoeau ou autre Yiando les jours
gras, des po1ssoas de consene ou des jaunes
d'œuf les jours maigrrs, une pâle au fromage, du biscuit et du rio à discrétion.
Mais la viande, provenant d'animaux étiques
qu'on emportait comme vivres, était filandreuse et la chère très maigre.
Comm_ent en eùt-il été autrement quand
le gargoll~r du bord se chargeait, moyennant
trente-hwt sous par tête, de la nourriture
durant la traversée, du service et, en plus,

d~s droits à payer à la municipalit" 1 A Marseille, en effet, des restaurateurs, à l'exclusion
d~s patrons de ~avire, avaient l'tntreprise des
vivres et le dro1l d'embarquer gratuitement
un garçon par vingt-cinq pèlerins. On les
appelait ca1•9alores, et un savant auteur
présume que leur mauvaise cuisine serait
l'o~igine du mol gargote. Pour s'y soustraire, les dames el les gentilshommes dinaient
à part, d.10 leur cabine.
Si mauvaise que fût la cui~ine dt!s passager~, le_s rameur , à en respirer les e!Uuves,
subma1cnt le supplice- de Tantale. Assis
enchainés parfois à leur banc, ils dé,·oraien~
les pro,·isions journalières que leur remettaient trois distribu leurs cboi is par eux :
une once de fromage, un brouet de fèves de
pois ou de lentilles où tremper le biscuit, ~ne
fiole de vin ou de vinaigre coupé d'eau, par... 33g ...

fois du lard, cl plus rarement des viandes
~aoguin~leotes, presque crues. Un procédé
ec?nom1que ~our eux_ de c procurer un suppleme~l de nues était Je &lt;lescendrc3 en pays
enne!Dl : pcndanl que les hommes d'armes
rangés en bataille dans la camparrne paraient
à une surprise éventuelle, le r~meurs entraien~ dans les vi llages et, chargés de Lutin,
chassaient vers les galères les bestiaux.
Pour charmer la monoto:ie existrnce du
bord, les croisés et les pèlerins jouaient aux
dé~, plus_ so~~rcnt aux échecs, jeu de soldats
IJ!ll ~ffra1t l llllage de la guerre, mais qui
n était pas à la portée de tous. A.us.si les
?3r~cs, dès leur apparition au ne siècle,
Jouirent-elles d'une si grande vogue que nous
l~s voyons entre les mains des forçats vénitiens.
La nervosité des passagers, remarque le

�-

111S10~1.ll

------------------------------------'

P. Faber, s'irrite ou se calme suirant lecours derny pié dè long 1&gt; , possède si « granl vert11 disaient-ils elle s'est ouvcrle sous le choc
des astres, l'état de l'atmosphère el de la que, quand il se prent à une nef, il l"arresle des lames, el elle a péri corps el biens : seuls,
mer. Certains jours, à mir les passagers gais tellement qu'elle ne se puet bougier ne pour une femme el un enfant ont été sauvés. Si la nef était vôtre el chargée de vo maret rieurs, on les prendrait pour des frères. vent, ne po11r tempesle. &gt;&gt;
Légendes des bestiaires, crainte des pirates chandises, en descendricz--rnus? demanda
Luths, Oùtes et muselles, violes et guitartls
invitent aux chants el aux danses, à moins et récits terrifiants des matelots surexcitaient saint Louis aux naulonniers. - N-enni, ~ire,
r1u'on ne préfère lire ou rêver, assis sur le l'imagination de pèlerins ignorants en fait de répliquèrent-ils Lou ensemble : plutôt risbordage entre deux agrès, les pieds pendants navigation. Ajoutez encore que les oîûciers qu('r le nau[rage que d'acheter une nef qualre
sur l'eau; mais attention, alors, aux chapeaux, de marine leur inspiraient peu de. confiance. mille lhres et plus.
Mais il faut citer textuellement tout le
Plus d'une fois, - les témoignages en
aux lirrcs d'heures enrichis de pierreries ou
aux livrets de pèlerinage qu'une secousse abondent, - des naufr:iges furent évités par reste du passage de Joilll'ille, pour apprécier
arrache et qu'un coup de vent emporte. Sou- l'inleUigenle init~ative d'un officier subalterne l'un des plus héroïques traits de patriotisme
dain la scène change : plus tic rires ou de ou d'un passager. Certaine galère marchait et de charité d'un roi el d'un saint : « Pourgrares discussions i plos de gymnastique el vent debout sous de violentes rafales, sans 11uoy me loez-vous donc que je descende? de courses dans les codages. Les passagers que ,, l'outrecuidant 1&gt; comite et l'arrogant Pour ce, firent-ils, ce n'est pas geu parti :
somnolent dans un état de prostration lugul,re. patron consentissent à carguer la voile. « Le car or, ne argent ne peut esprisier le cors de
Le temps a tourné à l'orage. Les Allemands raffle cnîor$a &gt;&gt; Sous une « bouffée de vent 1&gt; vous, de vo tre femme el de vos enfants qui
cherchent noise aux Français, qu'ils traitent courte, m:iis périlleu e, le bàtimcnl se coucha sont séans, et pour ce ne vous loons-nous
de gens « orgueilleux, violents, les plus pa - sur l'eau et le faite du mât plongea dans la pas que vous metez ne YOUS, ne eulz, en
sionnés du monde &gt;l, et des querelles s'en- vague. La carène émergea. D'habitude, quand al'anlure. » •
gagent. Des ràle d'agonie montent de l'hôpi- la quille « se montre dehors de l'eaue, de
Lors dit le roy: « Seigneurs, j" ai oy vo~tre
tal, car c'est durant les bonaces, lor que cent il ne en eschappc pas les troi.. » ~fais 1e a,is el l'avis de ma gent; or vous redirai-je
l'atmosphère alourdie ne vient plus rafraîchir vaillant conseiller mit la main au grand timon le mien, qui est tel : que, se je descent de
le sang enfiévré des malades, r1ue la mort latéral « el le fi t tourner à pooge, c'est-à-dire la ner, que il a céans ticx cinc cens personcs
commence son œuvre. Cot1ché et cousu dans aYal le vent en moings d'un quart de heure. » et plus, qui demorront en l'ille de Cyprc
un suaire sur quelques poignées àe sable, le Le naüre élail sauvé.
pour la poour du péril de leur cor ; car il
corps est jeté à la mer pendant que l'as,isContrairement à nos haLitudes chevale- n'y a ccluy qui autant n'aJme sa vie comme
lanco psalmodie le Liber&lt;i me. ...,euls, les resques, le patron quittait le premier le Lord je fois la mienne el qui jamèz par avant11re
gentilshommes vénitiens ont droit pour leur en cas de naufrage : l'esquif promptement en leur païz ne rcnlerronl : dont j'aimme
dépouille à une inhumation provisoire dans paré par ses serviteurs attendait à la poupe miex mon cors et ma femme et mes enfans
le sable du lest des galères de la République. son « évasion &gt;&gt;, pendant que les passagers mettre m la main Dieu, que je feisse tri
Dans les fü\neries de l'avant, les curieux restaient voués à une mort certaine.
doumage à si grant peuple- comme il a
s'instruisent près des matelots, en relTardanl
Un roi de France, saint Louis, dédaigna céans. i&gt;
füer la sonde, « grant plonc très pesant attai- œtle barbare couLume pour n'écouler que son
Comme pour déjouer l'héroïque projet de
chié à une soubtile corde de mil pas de long. cœur. C'était dans les parages de Chypre. Un saint Louis, un vent d'une grande \Îolence
Par le plonc encrassié de sien (graissé de. brouillard qui trainait sur les e:uu rceulail 1t poussait sa nef sur la tôle chypriote : c;inq
suiQ, qui du fons rapportoit de la terre, on l'horizon les amers, si bien que les marins de ancres furrnl ~ucccssivemcnt emportées. Il
recougnoissoit la région et païs là 011 la nave la nef royale n'apercevant que le sommet de fallut abattre les parois de la chambre Toyale
se trouvoit. D On en usait souvent, dès que, la montagne de la Croix, Sta 1·ro Vou.ni, se qui, à l'étage de poupe, olTraient trop de
dans un remous, deux courants se heurtaient croyaient fort éloignés de la terre et par con- prise au vent: perrnnne n'osait y demeurer.
arnc violence, ou que la mer se marbrait de séquent en route libre. Un choc subit les La reine Marguerite, informée du péril, protaches vertes, indices inquiétants d'un banc détrompa. Jls étaient au milieu des brisants. mit un ex-voto à saint :icolas si le vent tomde sable ou de rocheTs à fleur d'eau. Les Un immense cri s'éleva : « Hé las! » et tous bait. Elle fut exaucée. L'éx-voto, que Joinville
11èlerins y trouvaient l'occasion de faire appel clac1uaient des mains « pour ce que cbascun s'était chargé de porter pieds nus de son
aux éléments de la science nautique ensei- arnit poour de noier. o aint Louis se pros- château de Joinville à aint-Nicolas-dc-Yarangnés par le maistre des histoires, Vincent de terna les bras en croix, &lt;&lt; tout dcschaus, en geville, représentait une nef gréée d'argent
Beauvais, et uniformément reproduits dans pure cote et tout deschevelé devant le cors de du poids de cinq marcs, avec toute la famille
leurs relations de voyage. En voici un &amp;:hanoslre-Seigneur. 1&gt; Le maître de la ner, Frère royale en statuettes du même métal.
Lillon: « Ahisme est une congrégacion d'eaues l\aymond le templier, fit jeter la sonde: «Ha
Saint icolas était le patron par excellence
si perfondes que on ne la puet comprendre. 1&gt; las! nous sommes à terre! ll gémit le valet. des marins du Levant, bien que chaque naAussi, la ûction des poètes, a"ec la compli- - (&lt; Et mi, ai mi! l&gt; hurla Frère Raymond, vire eût son saint « dévot &gt;l. Sur un retable
cité des matelots, eut-elle vile métamorphosé en déchirant sa robe jusqu'à la ceinture el de l'ég1ise qui lui est dédiée -0. Burgos, sont
l'abîme en une femme errant au fond de la en s'arrachant la barbe, ce qui ne fit qu'ac- figurées deux scènes de naufrage : le bâtimer, Charybde, qui cherche à entraîner le croître l'affolement général.
ment fait eau de toutes parts; tonneaux, balnavire dans des tourbillons aussi irrési tihles
&lt;! Sà, la galie ! » cria-1-on ao x quatre
lots de marchandises ont été jetés à la mer,
que les tornades de vents.
galères &lt;l'escorte. Aucune n'avança à l'orJre, les matelots étreignent en pleurant les màts
Parfois, un poisson d'assez forle taille les patrQDs craignant de couler sous le poids que secoue la rafale, tout semble désespéré
apparait dans le . illage du navire, et d'un de huit cents per onnes qui se seraient quand le saint apparaît à la poupe, et le
coup violent de la longue tarière dont est loules précipitées du haut de la nef dans la démons s'enfuient éperdu· dans la hune où
armée sa gueule, le troys, l'espadon troue le première galère venue. Cependant la sonde, un matelot les poursrul.
bordage. li y a un moyen de l'éloigner : c'est jetée pour Ja seconde fois, accu a plus de
Saint Jacques avait plus parlicu.lièremen L
de se pencher par-dessus bord cl de le regar- fond. La ne[ reprit le Ilot et on put se rendre comme pieuse clientèle les marins de l'Océ:m;
der sans crainte, les yeux dans les yeux. Si compte, au moyen des plongeurs, de l'impor- dès le xue siècle, des marins normands en
vous tremblez devant l'aspect terrible du tance de l'avarie. Quatre pieds de la quille danger promettent un pèlerinage à Composmonstre et que vous détourniez la tête, le avaient été enlevés. &lt;1 Les mestres notbon- telle. aint Pierre, le pêcheur d'hommes,
monstre surgit d'un bcind el vous entraine niers » mandés en conseil devant saint Louis était aussi souvent invoqué; lorsqu'on pa~pour vous dévorer sous les eaux.
conclurent unanimement que Je roi devait se sail au large d'une chapelle mke sous son
Un autre poisson n'est pas moins 1·edou- transborder sur un auLre bàtiment : pareil vocable, les trompettes sonnaient et l'équitable. Le moron ou rémora, qui « n'a pa
accident est arrivé à une autre de vos nefs, page poussait en son honneur trois grands cris.

" - - - - - - - - - - - - - - - 1..JI. 'YŒ A
Enfin, chaque soir, sur tous les navires en
mer, avait lieu une sino-ulière invocation
qu'~ pèlerin, curieux et observateur ne put
élucider. Apres que du haut du château d'arrière l'écril'ain avait é&lt;Trené une Jon!!lle mé1 .
l
o
o
opc'e en an~1e vulgaire, puis des Jilanies
auxquelles galiots et officiers o-enou à terre
' daient,
.
la prière se terminait
' 0
repon
par un'
P~tei· et_ un A,v,e ~lal'iayour les parents de
samt Julien. C clalt, pretendaienl les marins
en l'honneur de Simon le Lépreux, d'abord

patience,_ si pl~s d'un avait son juron favori
comme 11 avait son cri de &lt;Tuerre quelque
•
:,
'
c.hose malgr_e l?ut leur attire la sympathie :
c ~st leu~ p1éte naïve el profonde. Et il fallait un l1e11 moral bien fort, à défaut de discipline ri_gou_reuse, entre des troupes ,1u•aucune oLhgalron ne retenait au senice d'OuLreMer et qui pouvaient s'égrener tout le long
de la routé, à chaque escale, on l'avait bien
vu durant la rroisade de Constantinople. Un
exemple sufûra. A11 moment de débarquer à

EN PROME:SAOE ; -

appelé J~ien, qui_ reç~l chez lui le Seigneur·:
par son mtercess1on ils espéraient bon port
et bon ~te. - Mais, objecta le P. Faber,
pourquoi adr_essez-v?u ,·ntre oraison aux parents de samt Julien el non au saint Iuimême. - Il ne urenl que répondre.
, Qnan? le Yenl était bon et que la voile
ep?rgnrut aux rameurs tout effort, ils entonnaient un hymne de reconnaissance à Dieu à
la Vierge et aux saints. Une bordée rép~ndait à l'autre sans discontinuer, el ces chants
alternatifs étaient si suaves qu'ils triomphaient de l'insomnie des passagers, bercés
comme des enfants au chant d'une mère.
i les croisés n'étaient pas des modèle~ de

UN PORT AU YIV" SIÈCLE. -

puis le Confiteor jusqu'à l'Évancile de saint
Jean, mais en omettant le Can;n, L'Euchari lie ne pouvait 'être consacrée à bord. Seul,
s_aint_ L?uis o~tint ~u _légat, par une exception insigne, l autor1sahon d'exposer le SaintSacrement dans sa nef.
Au coucher du soleil, les passagers se rassemblaient près du mât et chantaient à genoux le alve Regina, qu'fü faisaient précéd_er, en cas de détresse, des litanies. Coup de
s1fnct : le valet de chambre du patron son-

TaNe.iu d'Ih:IW A~ N YOGEL.

Constantinople et à Damiette, chacun se coufcssa, fit son testament « et atorna Lien son
affaire comme por morir se il pleusl à NotreSeigneur Jhésn Chri.l. »
Le service religieux était minutieu ement
rég~é ~ bor~ de; galères de p~erinage, du
moms a Verusc. Le matin, au lever de l'aurore, u~ coup de sifOet partait de la poupe ...
un serviteur du patron élevait une image de
la ~Iadone, devant laquelle Lous fléchissaient
Je gt:nou pour réciter l'Ai•e Jlaria. Ahuit heures, messe aride ou Lorrif/e célébrée au pied
du mât devant un crucifix et un missel d(_:..
posés ur une raissc. On appelait ainsi l'office que Je prêtre li.ait, rétole au cou, de-

BO~D - . , .

Cliche! \' i1.za,ooa

hai~ait hon?e ~uit à tou de la part de son
m~1tre. ~~ elcva1t de nouveau l'image de la
Sarnte ,,ierge, de1rant laquelle on récitait
trois Ave Ma1·ia, à l'heure où, sur terre, tintait l'Angelus du soir. Les pèlerins tenaient
cercl: quelques instants encore ur la place
publique, avant de descendre, une lumière à
la main, dans leur cabine.
S( j'i?si~le sur les céréi:rionies journalières
prallquees a bord des naVJres de pèlerinage
c'est qu'elles furent adoptées dè le x-ve siècl~
par notre marine de guerre. Le matin, après
fJUe les trompettes, puis les tambourins
~vaient salué par une « baterye » le lever d~
JOur, l'amiral faisait célébrer une mes e

�111S TORJ.Jl
sèche. Au crépuscule, quand les navires de
l'escadre avaient fini de défiler devant lui et
c1 fait la ré\"érence en gectant trois crys » suivi d'une sonnerie de lrompelles, quand à
chacun d'eux il a,·ail indiqué la roule à suivre et donné le mot de l:t nui!, il achevait la
journée par un salut chanté &lt;I devant l'ymage
Nostrc-Dame. » C'était le signal de l'extinction des feux, sauf pour les a gens de Lims &gt;&gt;,
qui pouvaient garder en leur (;hambre une
veilleuse où rhuile parcimoni&lt;'usemenl mesurée nageait sur l'eau.
Ah! ces nuits à bord, avec la gène d'un
lit étroit comme une gaine, dC's conyersations
entre voisins, des dispules, des cauchemars
lerrifiants, des saccades imprimées par lt·s
lames, une atmosphère lourde rl empesléû,
des moustiques, des rats, des vers gr.is cl
gluants qw grouillent par les Lemps de
sirocco, qurlle cO'royaLlc peinture nous en
trace le P. Fa ber! En Allemand consciencieux, il ne nous fait grâce d'aucun détail,
et son réali me, louchant d'inconscience en
fait de délicates.e, consacre une longue description au &lt;1 o~ modo quo Lam urinat'o
quam stcrcorisalio fit iu na,i. » « Parum
dicam ! l) J'en parlerai peu, ajoute+il, et il
écril trois pages! Les lieux d'aisances, disposés à l'avant de· nnlère , des deux côtés de
l'~pcron, forma:ent saillie à l'arrière des carrdques du x, 0 ~iècle cl plu lard des vaisseaux:
en raison Je leur forme, on les appelait des
BtJuleilles, et l'expression consacrée était :
aller à la bouteille.
La chose n'était pas fai:ile, explique notl'e
obligeant cicerone, que vous m'excuserez de
ne pas suivre jusqu'au hout. Les promeneurs
nocturnes qu'un Ll' oin urgent chassait de
leur lit n'amient pas le Jlied sûr, et comme
les vase de nnit étaient dans le passage central, au pied des dormeurs, ... rnus dc,·inez
Je reste. A l'obscure clarté qui tombait des
étoiles, - car il était défendu d'emporter de
lanterne et d'otrus,1uer ainsi les rameurs endormi , - d'autres mbaventurcs attendaient les i11Iortunés qui se hasardaient sur
le po11t de, galère . P&lt;1ur arrivt•r à l'avant, à
la Loutcillc, il îallail enjamlier la chiourme,
en sautant de b::i.Ôc en Lane; venait-on à tomber sur un rameur, la maladresse soulevait
une tempèle de malédictions. Les gens peu
sujets au vertige prenaient un chemin plus
périlleux; ils marchaient sur le bord dn navire
en se retenant a~x cordages et gagnaient ainsi
l'avant; d'aulres se soulageaient simplement
par-dessus bord, asSÏ' !-Ur les rames. Mais la
cc venlris purgalio » devenait un problème
impos iule à résoudre déet'mmcnt par les gros

temps, quand l'avant élail bala}·é par les
lames et les a.irons rentrés sur les bancs.
Quand l'horreur de la tempête ~e mêlait
aux angoisses noclurne~. les pè'crins étaicnl
dans un étal d\ime inJescriptible. Aussi l,ien
laisserai-je la parole à l'un d'eux. ·Au milieu
des éclats du tonnerre et dans la lumière fulgurante des éclairs, la mer, par endroits,
semUaiL de feu. La pluie tombait en déluge,
les nnées se fondaient en eau. Des vagues
énormes bala!·aienl le pont et heurtaient les
bordages avec autant de fracas que des rochers
précipités du haut d'une montagne. Phénomène élr:mge ! la tempête donne au choc &lt;l'un
élément mou et lénu comme l'eau un son
dur cl sll'ident. Le Jour, les tempêtes sont
supportables, allrayanlcs même par leur
sini Ire grandeur cl leur3 jeux de lum:èrr.
Mai,, la nuil! Ill spectacle dépasse Loule
conception humaine. Ce1le nuit-là était particulièrement horrible. 11 n ·y arait d'autre
lumière que lt'S éclairs.
Les passagers ne pouvaient rester ni couchés, ni assis, ni dcbonr, tant la galèra roulait dans la ,·ague. Il fallait se cramponnrr
aux poutres qui supportaient le pont ou s'accroupir près des colîrcs et les saisir à bra le-corps. Eni:ore ces lourde masses, ddns de
violentes ,ecousses, roul.aienl avec leurs paqul'ls humains. Les objets étaient arrachés
dl's portemanteaux fixés aux /Jancs du navir.i. L'eau fittrait de toutes parls par des
fun tes invisiLles jusque-là, ll•s lit plongeaient
dans l'eau, le biscuit était dilué, en bouillie.
En bas r1:gnait la terreur, en haul l'angoisse. Le vent avait mis en pièces la grande
roile. On abattit l'antenne pour la garnir de
la \"Oile de fortune, voile carrée et forte dite
1wpnfi90 ou perroquet. A. peine hissé, le
perro4ud se déploya par un coup de vent el
arr.icha aux galiots l'amure qu'il allaient
fixer au bordage. li coi!Ta la pelilll cage, la
gabie, posée au haut du mât, en voletant
a\'ec rage. L'antenne qui le retenait était
tendue comme un arc. Le màt fait de plusieurs pièces accolées craquait et menaçait
ruine. S'il se rompait, la i:ialère élait perdue.
L'angoisse était au coml1le. Les galiot.s burlnienl comme des malheureux qu'on passe au
fil de l'épée: des marins grimpant aux cordages chert;hairnl à alleindre l'antenne;
d'autres couraient après l'amure qui claquait
dans le vent. Les pèlerins se confoss:iient cl
se vouaient aux saiuts. Un d'entre eux songeait
aux paroles du pb.ilornphe A.nacharûs, qui ne
compte les navigateurs ni parmi les vivants
ni parmi les dt!f unts; quatre doigts seulement, l'épais cur des parois du navire, sépa-

rant les malheureux de la mort. n commcntail ces paroles du philosophe, que les navires
les plus sûrs étaient ceux c1ui étaient tirés sur
la plage, l1ors de l'eau.
A lrJ1•crs les éclats dP la foudre, 11nc aigrette lumineuse, haute d'une coudée, apparut à la proue, s'y posa un moment, voltigea
jusqu'à la poupe, puis s'évanouit. Sur le
pont, tous les bruits s'étaient tus, tout travail avait cessé. Marins et pèlerins, à genoux,
les mains tendues ,·ers le ciel, criaient un seul
mot: &lt;c Sanctus, sanctus, sanctus. ,, Les passagers de l'entrepont, épouvantés de cc silence subit cl de celle prière insolite, donl ils
i,.noraienl
la cause, crurent la situation
déo
.
sespérée : pâles d'elîroi, ils altt&gt;ndaicnt la
morl. Voici que la porte de l'esc·alier qui
descend du pont s'ouvre et qu'une voix cric:
« 0 signior pelegrini, non habeale paura que
questo nole non avercto forluna. &gt;) ··ayez point
peur, cette nuit il n'arrivera pas de malheur,
le ciel est pour nous, il a fait paraître un
signe. Lumen in cœlo ! El qu'on ne traite
pas celle lumière de fiction, ajoute le narrateur, plus de deux cents témoins ~ont là pour
l'alleslcr. Le météore était appelé feu SaiutElme ou C01'/JO sanlo par les marins, qui le
regardaient sans doule comme une émanation du corp de Jb.us-Christ.
Il se produit dans une almo~pbère chargée
d'électricité.
Du reste, la Méditerranée ne prêtait pas
comme le mers du nord aux illu ·ions d'optique, si grosses de conséquences pour b formation des légendes, el le. c&lt; fantosmes et
diableril's n, enranls des brum1JS, dont Philippe de Maizières rele"ait l'exi tcnce de sun
temps, rc ·taicnt localisés dans l'Oeéan.
Ilien ne rappcUe dans le Colk-lore levantin
le vaisseau fanLôme qui figure déjà dans l'œuvrc d'un grarnur flamand du xv• siècle, du
graveur inconnu W t- fiien de semblable
non plus à la Navigation du holla11dais Jean
Struys. Struys était descendu dans Ja cale:
les flancs du navire lui paraissaient lrau parents, et la mer en fnric, éclairée d'une
lueur rerdàtre; des cadavres passaient et rcpm:iient en lui faisant signe et en l'~ppelant
d'une voix caverneuse.
Le pèlerin n'avait même pas en perspective l'émotion d'une découverte. La Méditerranée étlit bien connue cl, dès le xme siècle,
relevée sur les portulans. Et le navire arri..-ait
à bon port, à Jalîa, sans aroir eu chance de
r&lt;'ncontrer quel11u 'une de CC3 îles mJslérieuscs ou enchantée, dunl la cosmo3raphie
médiévale a1aiL semé la Mer Ténébreuse,
l'O.:éan au,; profondeur iusondées.
CHARLES DE

l.,\

RO\'Cil~RE.

PR.INCE DE JOINVILLE
~

•
Vieux souvenirs
1818-1830

Je suis né à Neuilly-sur-Seine banlieue le

14 aoùt t 818. Sitôt né cl mou ~cxe cons~até
par le chancelier de France, M. Dambray, je
fus confié à une nourrice el à une bonne.
Trois ans après je passai aux hommes, un
peu plus tôt que de coutume, ma bonne
ayant eu un accident, de concert avec le précepteur de mon frère aîné, un prêtre défroqué, à ce qu'on appril alors. Mon plus ancien, mai bien vague souvenir, mêlé à une
histoire de perroquet, est d'avoir vu à Ivry
ma grand'mère, la duchesse d'Orléans-Penthièvre. Je me souviens ensuite d'être allé au
chàttlau de Meudon, chez ma grand'tanle, la
duchesse de BourLon, une toute pelile femme;
d'avoir été conduit chez la princesse Louise
de Condé, au Temple, et enfin d'avoir vu
jouer Talma dans Charles le Téméraire, où
sa cuirasse dorée m'arait fait un grand
effet. ...
Mais le premier é,1énement dont je garde
un souvenir très précis est un diner de famille
aux Tuileries chez Louis XVIII, le jour des
Rois 1821. Encore aujourd'hui, à 5oixantcsix ans de distance, je vois tous les détails de
celte soirée, comme si elle était d'hier; noire
arrivée dans la cour des Tuileries, saluée
succes$ivement par le poste des gardes suisses
au pavillon lfarsan, et de la garde royale au
pavillon de Flore; notre descente de voiture
sous le vestibule de l'escalier de pierre, au
bruit assourdissant du tambour des Cent
..,ui.s~es. Puis, grand étonnement pour moi,
quand, au milieu de J'escaliet·, nous dùmes
nous ranger pour laisser passer c1 la viande
du Iloi l » c'est-à-dire le diner qui montait de
la cuisine au premier étage, escorté par les
gardes du corps. Arrivés en haut, nous fùmes
reçu:; par un maitre d'hôtel en rouge que
l'on me dit être M_ dé Cossé, et, traversant
la salle des Gardes, on nous introduisit dans
le salon où toute la famille fut bientôt réunie, à saYoir : Monsieur, depuis Charles X, le
duc et la duchesse d'Angoulême, la duchesse
de Berri, mon père, ma mère, ma tante Adélaïde, mes deux frère;; aînés, C.harlres el Nemours; mes !rois sœurs, Louise, Marie, Clémentine, et enfin moi, le cadet de tous. Une
seule personne n'appartenant pas à la liaison
de France était présente, le prince de Carignan, depuis Charles-Albert, un grand maigre, d'une figure dure. li venail de faire la
campagne de 1825 en Espaguc, dans les
raags de l'armée française, et y avait déploi
toute la vaillance de s1 race. Aussi portait-il

ce soir-là sur son uniforme les épaulettes de
laine que les soldats du 4c de la garde, avec
qui il était monté à l'assaut du Trocadéro,
lui avaient conférées sur le champ de bataille.
Bientôt la porte du cabinet du Roi s'ouvrit,
et Louis XVIll parut sur son-fauteuil à roulettes, arec sa belle tête Llancbe el l'habil
bleu à épaulettes, que les portraits ont rendu
familier. Il nous embrassa tous à tour de
rôle, n'adressant la parole qu'à mon frère
Nemours qu'il questionna sur ms études
latines. Nemours balbutia et ne dut son salut
qu'à l'entrée opportune du prince de Carignan.
Au diner on tira les Rois, et voilà qu'en
ouvrant mon gâteau j'y trouve la fève. Je dois
dire que ce résultat n'était pas absolument
impréYu et ma mère m'avait fait la leçon rn
conséquence. Je n'en fus pas moins très embarrassé quand je vis tous les yeux fixés sur
moi. Je me levai de table cl portai la fève
sur un plateau à madame la duchesse &lt;l'An-

MA.RlE·AAIÊLlE , DUCHESSE D'ORLÉANS.

goulème. Je l'aimais Mjà tendrement cette
bonne duchesse, à cause de sa bonté pour
nous dès le bas âge et des superbes étrennes
qu'elle ne manquait jamais de nous donner.
Celte respectueuse affection a grandi quand

j'ai été d'âge à connaître ses malheurs et son
noble caractère, et j'ai été heureux, quand
les événements de 18~0 nous ont séparés, de
pouvoir lui en faire parvenir toujours l'in:-iltéraLle expression. C'est elle gui rompit la
glace en buvant Ja première quand je l'eus
faite ma reine et cc fut Louis XVIII qui cria
le premier : c1 La reine boit! » Quelques
m01~ après, Louis XYII[ était mort et je
"?ya1s, des fenêtres de la caserne des pompiers de la rue &lt;le la Paix, son cortège [unèhre allant à Saint-Denis.
Puis vinrent les échos du sacre de Charles X,
de la grande cérémonie dont la cathédrale de
Reims avait été le théâtre, cérémonie qui,
après les d&amp;astres de la période révolutionnaire, faisait espérer que la vieille monarchie,
comme au temps de Charles VII, allait tout
réparer. Mais nos pensées n'allaient pas si
loin; ce qui nous intéressait, nous enfants,
c'était la pompe déployée, les costumes, les
équipages des princes, des ambassadeurs YCnu de partout pour saluer l'avènement du
nouveau règne. Une Ioule de peintres demandaient à mon père de faire son portrait dan
les robes d'or el d'hermine de prince tin
sang, qu'il portait au sacre, et aller voiJ' papa
poser en Pharamond était pour nous l'amusement du moment. Je disais Pharamond
comme mes ainés, bien que me connaissances historiques fussent plus que rudimentaires. Disons le mot, j'élais très arriéré, je l'ai toujours été. Ma mère m'avaiL appris
à lire, mais, hor. cela, j'étais arrivé 11 l'â"c
de six ans sans savoir rien ou presque rie~.
Par e~emple, j'étais très bon cavalier et je
montais tout seul et très solidement, en
casse-cou, oserais-je dire, un poney que lord
~ristol ~vait d~nné à mon père. Le poney
s appelait Polymce; nous nous entendions ;\
merveille lui et moi, et je suis toujours resté
son ami. Par mes soins il a eu , es &lt;c invalides o dans le parc de Saint-Cloud oi1 il
était ~n li~erlé, a:ec une écurie à lui, pour
se rellrer a s~ gm e. Que de fois ne suis-je
pas allé le voir à celle écurie, d'où il ne sortait plus que pour venir causer avec nous el
s? ch?uffer au soleil. Il y esl mort plein
d annees et, heureusement pour lui, juste
a11ant les aménités ré,·olutionnaires de 1848
aménités dont il aurait certainement eu sa pari'.
Mais mon père voulait faire de moi autre
cho e qu'un homme de chcYal; iJ me donna
un précepteur, et, à partir de ce jour, pendant decS années, mes souvenirs se partagent

�111STOR,.1A

---~-----~--·------,----------------·-------~

que les aînés rapportaient du collège, nous
rendions la vil! dure au corps préceptor:il.
Cela marchait pourtant. Les grands-parents.
comme nous les appelions, absorbés par la
\'Ïe mondaine, laissaient toute initialirn aux
précepleurs; ceux-ci seulement devaient chaque jour consigner sur un regi Lre leurs notes
el impressions sur l'élève qui leur était confié. Ce registre passait sous les Jeux de mon
père qui ajoutait ses observations, ses ordres
et le renvoyait.
La journée commençait généralement à
cinq heures du malin. Les aînés allaient au
collège pour la classe, prenaient leurs repas
et leurs récréations avec les internes et revenaient après la classe du soir. Les non-collégiens et les filles passaient la journée en
leçons. Le soir, élèves et précepteur· des
deux sexes dinaient tous ensemble, puis
allaient au salon, où il y arnit toujours du
monde, mes parents recevant tous les soirs.
Le jeudi et le dimanche, jours de congé da
collège, étaient parliculièremenl consacrés
aux leçons de ce qu'on appelait les arts d'agrément : des~in, musique, pbysiquc, équiLou1s-PmLIPPE, DUC D1ÛRLÉA:;s.
tation, escrime, b:'lton, danse, etc. Le dimanGravllre 1t LIGNON , d'après le tableau d11
che, grands el petits dinaient à la grande
BARON G ÉRARD.
table, ~t celle Yic-là était réglée comme une
pendule, hirer comme été.
ries, enlre autres un vers de Victor llugo,
L'hi\•er nous h:i.bilions le Palais-noyai, qui
dans Ruy-Bill.~, sur celle :
n'était pas alors ce qu'il est aujourd'hui. Là
où l'on voit la galerie d'Orléan, , s' élcvàirut
AITret1se compagnonur,
Dual la oo.rhc llcuril rl Jonl le nez lrognonnc.
d'affreuses galeries de bois, au sol boueux,
peupl&amp;s exclusivement de boutiques de mar(( Fleurit &gt;J était une allusion à Cuvillierchandes de modes cl, disait-on, de milliers
Fleury, précepteur de mon frère Aumale.
de rats. Pour aùnure ccl
Victor llugo croyait arnir à
ensemble de baraques, on
se plaindre de ces deux
lt:ur sci:i le · pieds el on fil
messieurs.
tout tomber d'un coup. 11
:Xormalien distingué,
était venu des foules pour
M. Trognon avait débuté
ass.istcr à ces écroulements,
dans l'enseignement comme
dans l'espoir d'en Yoir sortir
profes eur de rhétorique au
la multitude de rats annoncollège de Langres où, vecés; il n'en sortit pas un;
nant un jour faire sa classe,
ils avaient tous déménagé
il trouva sa chaire occupée
en temps utile. Oh ! l'esprit
par un àne que ses élèves y
des bêtes!
avaient installé. « Je ,·ous
J'haLitais d'abord, au
laisse, messieurs, avec un
Palais-1\oyal, une chambre
professeur digne de vous, »
qui donnait rue de Valois,
dit-il en se retirant. JI fut
sur la maison du 1lœuf à
bientôt rappelé à Paris
la mode, et vis-à-vis de
comme suppléant du cours
moi demeurait une vieille
d'histoire de M. Guizot au
dame toujours babillée de
collège de France. Univernoir, qui me1t.1it régulièresitaire accompli, il était
m&lt;·nt, Lous les jours à la
encore aulre chose, comme
mème heure, son pot de
nous l'apprit un numéro
chambre sur ~a fenêtre, si
du Fi9aro que môn frère
aîné a,·ait rapporté du colLirn qu'il nous servait
L 'ESCALIER DES TUILERJES. DeSSi1' dll PRINCE DE jOINVnLI'..
d'horloge'. rlu~ tard je
lège. Nous lftmes, en effet,
palier supêrieur : 111. de Cossè. - .\ la d roite d u dessin : le jeune duc de Chartres, la
1:hangeai de cbambre pour
clans ce numéro une pièce (Sur le petite
princesse Clémentine, le petit prince de Join ville , la ducbcsse d"Orléans .)
de vers de füoar-Lormian,
aller de men rrr sur la cour,
quî débulail ainsi :
en face du logement occupé
Quo me n ~ut en Trognon. pédago-iuc en hésiclcs,
d'un précepteur, deux gom·ernanles avaient par un arlisl.è de la Cornédie-Française, nommé
!)ans la fosse ,lu Globe enterrant se,, artid cs l
charge de mes sœurs. Qnand précepteurs et Dumilâtre, et ,es filles. Dumilàlre, que je
Plus de doute : mon précep!eur était journa- gouveroanles n'a,•ait•nl affaire qu'à leurs pro- connaissais bien pour lui avoir rn jouer ces
liste. el ces "ers, une réponse vengere se à tin pres éli.•ves, cela allait, mais quand Lous les petits rôles de Lragédie qui conj· 1ent à sortir
article de lui paru dans le journal le Globe, ·frères el sœurs étaient réunis, influencés par nol,lument en disant : &lt;( Oui, Seigneur », amit
journal donl il avait été, comme nous le l'esprit d'insubordination et de gaminerie les mêmes habitudes que ma dame noire, et
exdusivement enl re mon éduc:i lion el la , ie
de famille. Mon précf•pteur s'appelait M. Trognon. nom qui lui "alut bien des plai~anle-

sûmes bientot, un des fondateurs a,·ec Pierre
Lrroux, Dubois, Jouffroy, Rémusat et aulres.
Nous découvrfmes aussi que le journaliste se
doublait d'un libre-penseur, auteur d'un gros
in-octa,·o condamné par la commission de
l'lndex, re qui ne l'a pas empêché de mourir
le plus religieusement du monde et presque
en odeur de sainteté. Mon précepteur était,
en effet, un esprit trop éminent pour persévérer dans le nihilisme religieux, dans celle
négation de Lout lendemain, qui de la religion
passant dans la famille, dans l'État, ne laisse
debout que la hèle et ses appétits. La longue
agonie d'uuc sœur qu'il aimait passionnémenl. pendant laquelle elle Iut constamment
assistée par M. Feulrier, évêque de Beauvais,
a fin sereine dont il fut témoin, commencèrent chez lui l'œmre de transition. Quand
plus tard l'abbé Dupanloup, alor ,,icaire d.e
l'Assomption, fut chargé de mon éducation
religieuse, Trognon rt lui se lièrent intimement et m1e communauté absolue s'établit
jusqu'à la mort enlre ces deux grandes intelligences.
Les premiers temps de mon éducation
furent très doux. Ce qu'elle arail d'aride
était largement compensé par l'intimité de
tou!'- les instants de la vie de famille. Nous
étions trois sœurs et six frères, bientôt réduits à cinq par la mort de mon frère Penthièvre, vivant tous ensemble, mangeant ensemble, souvent asrnciés dan les leçons,
toujours dans les récréa lions et les parties de
plaisir. On devine quelle bande joyeuse nous
faisions. Chacun des garçons élait pourvu

"------------------------------------son pot de chambre apparaissait sur la fcnèlre accoutré, Ja tête poudrée et la bourse à la chef de file; les buis de promenade étaient
aYec la même exactitude : j'avais seulement nuque, je dus donner plusieurs représenta- plu nriés et nous ne tardâmes pas à nollS
changé d'horloge.
tion de mou mrouet, que je danrnis avec ma apercevoir qu'il y a\·ait souvent du cotillon
C'était au si pendant le séjour d"hiver au
Palais-Iloyal que les leçon de maitres se
mullipliaient pour nous, et parmi ces maitres, on comptait quel 1ucs originam, noire
professeur d'allemand entre autres. lmaginci
un petit vieux, mielleux, tout de noir vêtu,
culolle de satin, bas de laine, immenses souliers et chapeau à larges bords. Il arnit été,
dans sa jeunesse, précepteur du prince de
Metternich. Je ne sais quel accident l'avait
jeté ensuite en France où, pendant la Terreur,
il était devenu un des secrétaires du redoutable Comité de Salul public de Strasbourg.
JI vivait seul avec sa fille, qu'il envoyait souvent en Allemagne, non pas par les moyens
de communication ordinaires, mais cai:héc
dans le fourgon qui allait périodiquement en
Hongrie, chercher l'approvisionnement de
sangsues de nos hôpitaux, toutes circonstances qui nous faisaient supposer que le nom
de : Rerr Simon, tout court, qu'il se donnait, pouvait bien cacher quelque gros mystère. De son allemand, comme de celui d'un
valet de chambre de même race que l'on
Loms XVIII. - Dessili .1,1 PRINCE DE Jornvru.s.
m'ayait donné, il ne m'est, hélas I rien resté,
(Les a utres perso nnages ont, en partant de la gauche : Monsieur ( le futur Çharles X), l_e duc d"Angoule uuc él"Orlèan s le duc de Chartres. la duchesse d'Angoulème, la prmccs~e Mane. la pnucc:1.~e
tant ma nature a toujours été rebelle aux lème
Louise, le duc ùe S emo urs, la princesse Clèmeutine, le prince de J omv1llc .)
langues étrangères.
Autre original, notre maître de danse, un
danseur de !'Opéra, nommé Seuriot; une sœur Cléme111i11e, eo déployant tous deux dans l'air. Je lui dois pourlant d'Mre allé
belle prestance! Sa le~on que nous prenions toutes les gràces de l'ancien temps. Mon hal,it dans l'atelier d'Eugène Delacroix, un grand
en commun, comme un pelil corps de ballet, de marquis, dont j'étais Lrès fier, me servit souvenir! De même chez ~I. de Lavalelle, le
nom amusait beaucoup, surtout à cause des aussi pour un bal costumé, cbez la duchesse très intéressant ministre des postes de i apohistoires de théâtre qu'on lui faisait raconter. de Berri, ot1, entrant lrop da11s mon person- léon 1°', si connu p:ir sa célèbre évasion, à la
Un jour, il arriva toul excité el, s'adressant nage, je me querellai, à propos d'une dan- veille d'être exécuté, après les Cent-Jours,
aux gouvernantes : c&lt; Vous voyez, mesdames, seuse, avec un cosaque de mon àge, le jeune quand sa femme vint prendre sa place et lui
un homme qui a échappé hier à un grand de Il.... Furieux, je dégai•nai, il tira on donner des vêlements pour fuir. Mais le plus
danger. On donnait le ballet des Filets de sabre et nous nous élancions l'un contre souvent nous allions chez un libraire de la
Vulcaiii. Je Faisais Jupiter et j'allais m'enle- l'autre, lorsque madame la duchesse de Berri rue Sainl-André-des-A.rls, avec qui Fleury
ver dans ma gloire avec Mercure, lorsque accourut en criant : (( Arrêtez, méchants en- était Lrès lié et que nous trouvions toujours
soudain, je sens ma gloire qui.se détraque et fants! Monsieur de Brissac, désarmez-les 1 » au logis, lui ou sa charmante femme. L'amije n'ai que le Lemps de m'élancer en criant à Quant à ma sœur Clémentine, venue aussi à lié de Fleury pour ce libraire amena même
~lèrcure : aute, mon ami, il n'y a pas ce bal dans son costume de menuet el ab o- une plaisante aventure. Au moment de la
un inslanl à perdre!. .. A.b I mais!! » Pen- lument ravissante sous la poudre el en rohe révolution de 1.850, dans le désordre du predant lïolervalle dei reprise$, quand son vio- à paniers, elle attira l'allention de Charles X mier instant, nous vîmes apparaître le libraire
lon s'arrêtait et qu'il essuyait la sueur de son auquel elle rappela sans doute des somenirs en queslion, avec une buîllelerie blanche C't
front, nous l'entourions pour le questionner. de jeunesse. Il vint l'embrasser, la tint par un sabre par-dessus son habit bourgC'ois :
Les aînés le poussaient toujours sur une dan- la main en la regardant longtemps et, se « Voyons, Fleury, à quoi puis-je être bon
seuse appelée mademoiselle Legallois, sur tournant vers mon père, lui dit: « Monsieur l aujourd'hui? &gt;&gt; Fleury réfléchit un moment,
laquelle il ne tarissait pas; la même qui, si j'avais quarante ans de moins, Yotre 611e et lui dit : « Qu'il ne voyait pas ... mais que,
remplissant dans un balfot le rôle allégorique serait reine de France, J&gt; el il l'embrassa de- cependant, personne ne s'était occupé de la
de la Religion, avait fait dire de cert-ain ma- rechef.
Préfecture de police. - J'y cours », dit mon
réchal qu'il s'était éteint dans les bras de la
Nos leçons de danse, comptant comme ré- libraire. Et, de fait, il se nomma lui-même
reli 0rion. Mais dès qu'on nous voyait groupés créations, alternaient avec ks promenades préfet de police et en exerça les fonctions
el chucbolanl autour du vieux danseur, une dans Paris; les filles d'un côté, les garçons pendant quelques jours. Depuis, je n'en ai
charge de gouvernantes arrivait au sitôt avec de l'autre. Dans nos sorties nous étions con- plus entendu parler.
Ces promenades alternaient encore avec
des : &lt;( Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que fiés à un précepteur de corvée. Quand c'était
c'est? » el nous reprenions les battements, Trognon qui était de promenade, on s'allen- des leçons de ITTmnastique, une science dont
les sissones et les jetés-battus.
dail à être mené chez Sautelel, un libraire de un certain colonel Amoros a été l'apôtre. Ce
Personnellement je dus au père Seuriot un la rue de Richelieu, dont l'établissement de- brave colonel, pour populariser son cours,
de mes premiers succès dans la vie. J'avais si vint plus tard, s'il m'en souvient, les bureaux donuai.t des prix à tout le monde. CC's prix,
ùien profilé de ses leçons, que je dansais, du ·ational. Là, Trognon pérorait au milieu sous forme de hausse-cols, portaient, peint
paraît-il, le menuet d'une façon remarquable, des journalistes, pendant que les commis en grosses lettres, le mérite particulier de
tellement que mes parents me firent faire un causaient avec nous. Je me rappelle qu'ils me l'élève récompensé : agilité, courage, vicostume complet du dernier iècle, en velours fi.rent voir le superbe manuscrit des Mémoii-es gueur, etc. Un de mes ramarades reçut le
cramoisi, complété par le tricorne obligé et de Saint-Simon, que Sautelet éditait. Quand, prix de vel'Ut cachée! Après les leçons de
l'épée à nœuds de rubans en cÏ\·adière. Ainsi au contraire, c'était Cuvillier-Fleury qui était gymnastique venaient les leçons d'équitation,

•

�Vrnux

"1STO'J{1.ll
pour lesquelles on Dons conduisait au Cirq_uo
olympique, confiés Loujours, mes deux frères
ainés et moi, à un fcul précepteur. Seulement celui-ci, trouvant iovariablemenl la salle
trop froide, allai! i,·enformer dans le cabinet

conduisait par une porte donnant de son salon
dan- le passage qui sépare ,les coulisses le
foier des artistes. Il nous laissait dans ~a
loge, formée des trois premières de face, pour
venir nous repnndre 4 la Îln de la rcpréscn-

quand il l'accompagnail 1e flambeau à la
main : &lt;! Hein! Monseigneur! Nous ne sommes pas ici au camp de la Lune, l&gt; faisant
allusion à un bivouac qui avait précédé ln
Lalaille de Valmy. Pour nous la traversée
des couloirs des coulisses était toujours un
grand amusement, surtout quand on y formait, pour la tragédie, le cortège romain
classique, parce que nous reconnaissions dans
les Romains, les licteurs, bjen des emplo) és
ou ouvriers travaillant au Palais-noyai, auxquels nous disions bonjour en les appelant
par leur nom, tout fiers de parler à des artistes, et nous rentrions au bercail en imitant
les cris de la maison : " On va-a- co-mmencer l On co-mmence ! »
On nous menait bien quelquefois aussi au
répertoire moderne, mais c'était rare. Cependant, j'entends encore, à la veille de 1850,
l'acteur Armand, grasseyant au fond de sa
cravate Directoire dans Tom-Jones :
0

... Point d'amis, poinL de grâce,
A la session prochaine il faudra fju 'on y passe 1

et la salle de crouler! Je me rappelle également avoir été mené àla première dellenri Ill,
où les bilboquets el les sarbacanes nùmusèrent beaucoup, el où Je pris une grande part
à la mort d'Arthur, un charmant page violet,
que jouait mademoiselle Despréaux, depuis
madame Allan. Je n'arnis eu d'yeux que pour
elle. En sortant, comme mon père me ramenait par la main, nous trouvâmes dans le
couloir la duchesse de Gui e, mademoiselle
Mars, haletante, drapée dans un manleau de
VUE DU PALAIS-ROYAL, EN 1820. - D'après le dessin de J -B. AR."iOU/
salin rose doublé de cygne, qui attendait les
compliments que mon père lui prodigua.
Elle m'avait bien moins impressiQoné que le
du directeur, nous laissant aux soins de Lau- talion. Ces soirées de la Comédie-Françai~e page ,,iolel.
rent Francoai et des écuyers, c'est-à-dire à faisaient noire bonheur et étaient des leçons
Puisque j'ai parlé de Jferwi 111 auquel
nou~-mêmes. Ce glacial théâtre, situé place très utiles qui nous onL mis nos classiquts nous avions pris un grand intérêt parce que
du CIJMeau-d'Eau, se composai! d'une vaste dans la Lête, bien mieux. que n'eussent pu le son au leur, alors inconnu, était de chez nous,
salle ayant au lieu de parterre un cirque ou faire toutes les lectures et tous les cours du je consignerai ici un souvenir se rattachant
manège pour les exercices équestres, cirque monde. Ces pauvres classiques élai!:'nl pour- an nom d'Alexandre Jlumas. Tout le monde
qu'un reliait à la scène par des plans inclinés tant bien négligés; la mode n'y était pas. A sait qu'il aYait débuté comme employé à la
lors des batailles d1 s pièces militaires. C'est peine voyait-on deux cents personnes dans 1a hibliotbèque de mon père au Palais-fiopl.
dans ce manège que Laurent Franconi nous salle : les loges étaient toutes désertes. Un Le biLliolhécairc en chef élait Yalout, que ses
faisait faire de la hante école et que les sous- alfreu.,: orchestre, dirigé par un gros homme œuvres et peut-être des chansons bien conéwyers Uassin ol Lagoulle nous initiaient à appelé Chodron, grinçait un air à porter le nues ont mené à l'Académie. Mais Vatout
la science de la voltige et à tons les exercices didble en terre. Soudain, la toile se levait éla.it partout ailleurs qu'à la bibliothèque. Le
qu"elle comporte, à califourchon, assis, de- sans a\'Crtiss1•ment au beau milieu d'une vrai bibliol.hécaire, un très brave homme, se
bout. De plus, à notre grand amusement, phra ·e musicale qui s'interrompait sur un nommait de Tallencourt. Sa qualité d'ancien
nos leçons, ayant lieu le dimanche après soupir de clarinette, el 1a pièce commençait militaire l'avait îail élire capitainii de grenamidi, coïncidaient généralement avec leJ ré- lugubrement. Malgré cela nous étions tout diers dans la garde-citoyenne, fonctions auxpélilions des pièces sur la scène, répétitions yeux et tout oreilles et rien dans le jeu de quelles, dans la ferveur des premiers temps,
auxquelles nous nous mêlions avec joie dans mesdames Ducbesnois, Pat·.1.dol, Bourgoin, il attachait une importance exagérée. Or,
l'intervalle des reprises, escaladant les prati- pour la tragédie, ne nous échappait. Je vois, quelque temps après que Dumas eut qujllé
cables, ou prenant part ,wec les artistes à j'entends encore tou L le répertoire de Cor- ~a place, au milieu des émeules si fréquentes
ftuelques intermèdes qui n'étaient pas sur le neille, de Racine, puis Zaï1·e, Afalwmet, l'Or- à celle époque, nous ,·imes un jour rentrer
programme.
pllelin de la Chine, etc., etc... . Mais nous de Tallencourl, en tenue de gnerre, capote el
Ce n'était pas Jà, du reste, noire seule attendions toujours Molière avec impatience. bonnet à poils, la physionomie sombre :
ioiLiaLion à fart théàlral, à une carrière qui Là étaient toutes nos prédilections, et quels &lt;&lt; Vous ne savez pas ce qui ,,ienl de m'ara, sur bien des poinls, tant d'analogie a\Cc acteurs! Monrose, Cartign y, Samson, Firmin, river? Je commandais une patrouille dans
ceUe de prince. Mon père, profilant du voisi- Menjaud et au si Faure, dont nous saluions mon quartier, où on anit entendu quelques
nage du Palais-Royal et de la Comédie-Fran- toujours l'apparition, dans Fleurant du Ma- coups de fusil; nous avancions avec précauç.aisc, avail faiL entrer un cours régulier de lade, Truffaldin de !'Étourdi à cause des tion, sur deux files, rasant les murs, J'œil et
lilléralure dramalitJue dans le plan de notre accessoires ,,qu'il avait à la main. Ce Faure, l'oreille au guet. Tout à coup j'entends un
éducation. Tr' souvent donc, lorsqu'on jouait ancien soldat de 1702, ne manquait jamais cri: A toi, de Talleocourt[ suivi d'un coup de
aux Français le vieux répertoire, il nou y de dire à mon père, de sa Yoix nasfüarde, feu. Eh bien! cc cri ! cette voix ! ! c· c, t la
1

souVENTR..S

�r-

'V"œux

111STO'J{1.ll

voix d'Alexandre Dumas! - Allons donc ! »
nous sommes-nous tous écriés; mais il n'en
voulait pas démordre, aussi une furieuse
envie de rire ne nous prit-elle pas, convaincus
que, s'il avait réellement reconnu la ,•oix, le
brave homme avait été victime d'une gaminerie de Dumas heureux dcse donner le spectacle de la déroute de son ancien cher et de
ses braves gue1·natliers ! !
Quand notre père ne nous menait pas aux
Français, nos soirées se passaient dans ce
beaux salons du Palais-Royal 011 il avait accumulé tant de tahlei)ux, d'œuvres d'art admirables, saccagées ou dispersées depuis par la
gent révolutionnaire, ainsi qu'un superbe
mobilier qui a servi à brûler vil' le 24 février
un détachement du 14° de ligne, de garde
place du Poilais-Royal. Et dire qu'il s'est
trouvé une Chambre française pour voter des
récompenses nationales à ceux qui avaient
fait un auwdafë de soldats français, coupables
de défendre jusqu'à la mort le po te que le
devoir et l'honneur leur avaient confié! Mais
passons! De nos jours, en en ,·oit bien d'autres. A l'époque heureuse dont je parle, on
n'imaginait pas la posbibilité de pareilles infamies. C'est ce qu'on appf'!le le progrès!!
Quant à nous, avec l'insouciance de la jeunesse, nous passions nos soirées à jouer
gaiement, bruyamment, tous ensemble dans
le salon de famille, une grande galerie située
entre la cour et la rn.e de Valois. C'était le
dimanche el le jeudi que les jeux. étaient le
plus animés, parce que, les jours de sortie
du collège, notre bande se renforçait des
camarades de clas e de mes frères, ADI. de
Laborderie, de Guillermy, d'Eckmül, Albert, etc., etc., et aussi Alfred de Musset
que je vois encore avec son hauil !,leu à boutons d'or, ses cheveu\ blonds bouclés et ses
allures mélancoliques un peu affectées. On
jouait habituellemenL aux barres, un jeu auc1uel la grande galerie se prêtait très bien.
Parfois on dansait, et l'œil de ma mère ne
quittait pas Musset qui semblait dédaigner
nos jeux pour rechercher as~idument mes
grandes œur~.
os jeux n'empêchaient pas l'allée el venue
des visiteurs, des habitués : les vienx amis
de mon père, amis d'arant la Révolution ....
Le duc de la Rochefoulcauld, le bon duc,
comme on l'appelait, très redouté des enfants
parce qu'il les embrassait sans cesse el empestait la pipe; M. de Lall y-Tollendal; puis
des amis plus récents, le général Gérard,
Raoul de Montmorency, madame de Boigne,
la princesse de Poix, la princesse de Vaudémont, puis enfin des militaires, des artistes,
des diplomates, des femmes; tout ce qu'il y
avait de distingué par l'éclat des carrière ,
l'esprit, le charme. Dans le nombre quelquesuns attiraient plus que les autres mes sympathies. C'était François Arago, l'astronome,
avec son esprit, , a verve intarissable, soit
qu'il racontâl les aventures de sa captivité
chez les Harbaresques, soit les tourments
qu'il infligeait à son collègue Ampère, soldat
comme lui dans le régiment des « Perroquets
en deuil ». Ainsi appelait-il, avec son aœenl

méridional, l'Institut, à cause de son habit
vert et noir. C'étaient Macdonald, Marmont,
Molitor, ~Iorticr, les q11alre maréchaux en .'IJ,
les héros de cent combats, la légende Yivante
de nos armées. Tous nous làchions d'entendre
ce qu'ils disaient, re qu'ils racontaient, de
recueillir un renseignement ou une :mccclote
se rallachant à nos gloires militaires.
Les diplomates nous "intéressaient moins.
Je ne parle pas de Y. de Talleyrand, dont la
physionomie et la tournure étaient aisissantes, mais ne disaient rien à nos imaginations ignorantes. Un fou rire nous prit cependant un jour où mon père, en complète
distraction, alla au-devant de lui au salon en
singeant sa boiterie. - L'ambassadeur de
Russie, le comte Pozzo di Ilorgo, nous plaisait beaucoup, parce que, dès que cc gros
homme arrivait, le rire provoqué de toutes
parts par ses saillies, ses anecdotes, son esprit, éclatait et ne tarissait plus. Les enfants
aiment les gens gais. 11 y avait un autre
diplomate, dont nous allendions toujours
l'entrée, le bailli de Ferrette, ministre de
Bade, d'abord à cause de ce titre de bailli,
qui semulail sortir d'un autre monde, ou bien
d'une arlequinade, el puis, à cause de l'étrange
aspect du personnage, sorte de squelette
poudré. Nous ignorions alors, bien entendu,
que ce bailli si froid, si correct, fût un grand
musicien, un exécuteur hors ligne du tabat
Jlater, à qui pourtant l'inspiration ne venait
que lorsque sa musique avait pour pupilre
les épaules, décolletées jusqu'aux talons, d'un
charmant rossirrnol, qu'Opéra et Opéra-Comique se sont longtemps disputé. Quelquefois, au milieu de la soirée, on entendait une
cloche comme au quatrième acte des llll!JUenols. «La gro se cloche! i&gt; criions-nous. C'était
le signal annonçant que madame la Dauphine
ou madame la duches e de Berri renait en
vi ile et mon père partait au pas gymnastique, suivi par nous tous, pour aller recevoir la visiteuse sur l'e,calier. Mais la saison
du Palai -lloyal finissait avec l'hiver el aux
premiers beaux jours nous émigrion à
Neuilly, à la joie générale.
'euilly! Je n'écris jamai ce nom sans
émotion, car il se lie pour moi aux souvenirs
les plus doux de mon enfance; je le salue
avec le respect dont on salue ks morts. Que
ceux qui n'ont pas connu le Neuilly dont je
parle se figurent un vasle château sans prétention, sans architecture, composé presque
exclnsi.cment de rez-de-chaus ées ajuslé les
uns an bout des autres, de plain-pied avec
de ra,·issants jardins. Autour, un parc immen,e s'étendant des fortification à la Seine,
là où passe aujourd'hui l'a,cnue Ilineau. Dan
ce parc, des bois, de vergers, des champs,
des iles, dont la principale, l'ile de la GrandeJalle, enfermant un bras tout entier de la
Seine, et tout cela à un quart d'heure de
Paris.
Si ce beau domaine était un lieu de prédilection pour mon père et ma mère qui l'avaient
créé, qui l'embelfüsaienl tous les jours et
qui f vivaient à cette époque loin des soucis
de la politique, entourés de ces nombreux

enfants dont ils étaient tendrement aimés, il
l'étail aussi pour nous. Grâce à la proximité
de la ville, l'éducation, les maîtres, les leçons,
le collège se continuaient là comme à Paris;
nous avions de plus l'air, la campagne avec
toute sa liberté, ses exercices de corps, spontanés, naturels. Le matin, dès cinq heures,
annt les études, a,·ant le collège, nous galopions dans le grand parc. Pendant les récréations, les congés du jeudi, du dimanch.e, la.
bande d'enfants s'en allait a.ux champs presque
~ans sur\'eillance, les ai'.nés initiant les jeunes.
On allait faire les foins, grimper sur les
meules, récolter les pommes de terre, monter
aux arbres fruilieri:, gauler les noyers. li y
avait des !leurs partout, des champs de roses
où, sans qu'il y parût, on faisait tous les
jour de magnifiques bouquets. Puis le canotage, les parties de natation que les garçons
comme les fille , tous bons nageurs, faisaient
à tour de rôle sur le petit bras de la Seine
enclos dans le par~. Bien de délieiem, dans
les langueurs des chaudes soirées d'été,
comme ces pleine-eau. où, se jetant près du
pont de Neuilly, on se lai sait dériver presque
jusqu'à Asnières, à l'ombl'e des grands saules,
pour revenir à pied par l'île de la GrandeJatte. Dévastée aujourd'hui et devenue un
coupr-gorae, cette ile était alors couverte
d'arbres séculaires el sillonnée de ces « sentiers omhreu.\ » chantés par Gounod, où nous
aimions à nous égarer avec l'insouciance de
la jeunesse et peut-être les premiers éveils de
l'adolescence.
De ce euilly charmant il ne reste plus que
le souvenir. Confisqué par Napoléon Ill, s:m~
prétt&gt;xte plau.ible, il a été immédiatement
déchiqueté, pour effacer jusqu'à la trace de
ceux qui l'avaient acquis et habilé. C'est à
peine si, quand ,ie passe avenue J3ineau, je
retrouve dans les villas qui s'y sont füvécs
quelque arbre de connaissance, drrrière lequel
je m'embusquais pour tirer les lièvres qt1e
me rabattait un gros chien dressé par moi à
celle tàche. Quant au château, témoin d'une
orgie épournn!able, il a ,Hé mis à sac et incendié par les glorieux vainqueurs de Février 181 . Il n'en reste ri&lt;'n. Tons les oujets
d'art qu'il contenait ont été détruits. J'en
connais cependant une épare. Le voyageur
qui ,i~ile le musée de ~cuchâtcl, en Suisse,
verr:i, à côté du tableau où M. de Montmalin,
officier aux gardes suisses, est représenté, se
faisant massacrer le 10 Août, plutôt que
d'abandonner le drapeau confié à sa fidélité,
une toute pelile toile soigneusement raccommodée. Ce fragment est la figure pl'incipale
du premier tableau el du chef-d'œuvre de
Léopold Robert, l'Jmprovisaleul', qui se
trouvait dans le billard du châleau. Un sauveteur ou un pillard éclairé a découpé ce
fragment avec un canif au milieu de l'incendie, et c'est tout.
Mais je reviens à mon récit.
Il y avait aussi à Neuilly Je salon de mon
père et en particulier un billard où, portes
ou,ertes sur le~ terrasses, on passait les soirées au milieu des voisins, des amis, des habitués. Si je parle de ces soirées, c'est qu'ellrs

ont eu une inlluenco décisive sur ma destinée. Je vois d'ici ce billard, avec les tableaux
qui l'ornaient: l'lmprovisateui·, de Léopold

régiment de la garde caserné à Courheroie
danser au bal avec les jolies Llanchi~seusrs
du village, je voulais forcer mc:s ~œurs à

Clkht G•raudon
FoNLRAILLES DE

Loms XVIII. - Dessi11 de C HASSEt.AT. (M:•sèe de ve,-.&lt;ailles .)

Robert; la Femme clu briyancl, de Schnctz;
le Fcwst et la Jfarguel'ile au rouel, d"Ary
chetîer; la Venise, de Ziegler, tous des
chefs-d'œuvre. Je vois aussi les habitués :
deux abués d'abord, aux noms significatifs :
l'abbé de Saint-Phar cl l'abbé de Saint-Albin,
héritages des faiblesses d'arrière-grands-parents, bien avant la Révolution; puis encore
un abbé à ailes de pigeon, l'abbé de Labordère, ancien grand vicaire de Fréjus, devenu,
je ne sais comment, maire de Neuilly. Puis
le maréchal de Gouvion-Saint-Cyr, notre
voisin immédiat, autour duquel il y avait
toujours un cercle; puis des amiraux : le
comte de ercey, avec sa queue, un vétéran
des guerres de l'Inde; l'amiral Villaumelz,
des généraux, des officiers qui nous fanatisaient avec les récits de leurs campagnes.
Parmi ces généraux, amis de la maison,
figurait le général Drouot, qui m'aimait beaucoup. me prenait sur ses genoux, me contait
des histoires. J'avais vu le tableau d'llorace
Vernet : la Bataille de llanau., où Drouot
est représenté à pied, au milieu de ses canons,
au moment où passe sur eux la charge des
cuirassiers bavarois. ll n'en ayait pas fallu
davantage pour m'enflammer: je voulais être
artilleur. A la même époque, l'artillerie de
Vincennes fit cadeau à mon père d'un obusier
de monlagne de I 2, et le colonel de Caraman
vint l'es ayer avec nous. On tira à boulet,
dans le parc, sur les buttes de \ïlliers, cc
qui porta au plus haut point mon enlhouiasme militaire. J.i persécutai ma mère pour
qu'elle me fit faire un uniforme d'artilleur.
Dès que j'en fus reYôlu, je crus que ... c'ét:iit
arri\"é, et, comme on m'avait mené à la foire
de Neuilly où j'avais vu les sous-officiers du

imiter avec moi le genre de danse que je leur
avais vu exécuter. Il paraît que je me tira.is
asse:t bien de celle imitation chorégraphique.
Mais là s'arrêta ma velléité de carrière militaire; le général Drouot retourna à Nancy,
je ne le vi plus, et je fus bientôt sous
l'empire d'autres influences qui furent plus
durables.
Parmi les aides de camp de mon père, se
trouvait un jeune lieutenant-colonel de cavalerie, le comte d'lloudetot, qui avait déLuLé
dans la vie comme a.spirant de marine. Homme
de beaucoup d'esprit, il n'y avait pas de
conteur plus charmant. Or, le hasard voulait
t[Ue, créole de l'Ile-de-France, il eùt élé, lui
el sa famille, ramené en Europe sur la corvette la Régénérée, commandée par ce même
amiral Villaumelz, notre voisin et habitué du
billard. D'Iloudetot était en bas âge, lors de
ce voyage, si bien que la Régénérée ayant eu
un combat avec les Anglais aux îles de Loos,
sa nourrice avait été coupée en deux par un
boulet, ce qui lui fai ait dire : « J'ai bien
plus de titres à l'aYancement qu'un autre;
tout le monde a eu des chevaux tués, je suis
le seul dans l'armée française qui ait _eu une
femme tuée sous lui. »
Uapprochés par ce souvenir, l'ancien aspirant et le vieil amiral passaient leurs soirées
à échanger le récit de leurs aventures et ces
récits qui m'ayaient intéressé dè le début
finirent par me passionner. Il fallait entendre
d'lloudetot raconter Trafalgar, où il était
comme aspirant sur l'Algésfras, le vaisseau
de son oncle, l'amiral Magon ; comment lui,
d'Houdetot, étendu sur la dunette, les jambes
brisées par un éclat, avait vu son oncle l'amiral recevoir le coup mortel, au moment où,

SOUYENl~S

blcs_sé déjà, son chapeau et sa perruque
emportés par un projectile, il s'élançait 511r
le bastingage en criant à son équipage : &lt;t Je
promets la croix au premier qui sautera à
bord du vaissPau que je \'ais aborder; » comment encore, l'abordage repoussé, le mât &lt;le
misaine de !'Algésiras coupé par les boulets
était tombé en travers du Yaisseau anglais,
lançant à la mer, par-dessus ce vaisseau,
l'aspirant, camarade de d"Uoudctol, qui commandait dans la hune; lequel aspirant était
revenu à la nage à bord de l'AlgGsiras. Puis
venait le récit de la tempête qui suivil la
bataille, où vainqueurs et vaincus s'eJJ'orcèrent en cômmun d'échapper au naufrage
sous les ordres du lieutenant de la Ilretonnière, qui plus lard a été mon chef el qui
réussit à faire entrer le vaisseau à Cadix. Là,
d'Houdetot, déposé sur le môle, brisé, fiévreux
et sous un ciel ardent, vit la main d'une
femme, louthéc de sa jrunesse, étendre un
éventail au-dessus de la tête de « ce pauvre
petit », pour le garantir du soleil. Il attira à
lui celle main providcntiellr, la baisa et dut
à celte action si simple d'échapper aux horreurs d"un hôpital encomuré el ra\'agé par le
typhus. ll guûl'it, i'ut embarqué de nouveau
sur la frégate l'Jfe1·mione et OL naufrage arec
elle. « Trafalgar el un naufrage en deUI. ans,
nous disait-il, me suffirent comme campagnes
de mer. &gt;&gt; Il obtint de passer dans la ca\'alerie, pour aller se couvrir de gloire daas le
charges héroïques dela bataille de la Moskowa,
mais son cœur était reslé avec ses anciens
compagnons les marins, et il ne se la~sait
jamais de parler d'eux.
Quant au vieux Villaumelz, sa vie tout
entière s'était passée sur nos vaisseaux; il

Loms-PmLIPPE, DUC o'ÜRLÉANS, DANS LE
COSTU.ffi Qu'fL PORTAIT AU SACRE DE CHARLES

X.

était allé à la recherche de La Peyrouse avec
M. d'Enlrecasteaux, il avait commau&lt;lé l"escadre que le prince Jérôme Bonaparte ahan-

�ms TO'Jt1.ll ----------------~-----------------~---··
donna awc son Yaisseau le Vétéran, cl se~
récits de combats et d'aïenlurcs de mer
étaient intarissables. C'est en les écoulant
que le désir de suivre à mon tour la carrière
naYale me prit el ne me quitta plus. Je fis
mes premiers essais sur mer au Tréport,
pendant les peti ls vo-yages de vacances que
nous faisions au château d'Eu. Chaque fois
je fus horriblement malade du mal de mer,
mais cela ne me découragea pas. Je me sentais aussi entrainé par une vive sympathie
pour ces braves matelots à figures si ouvertes,
si simples, si résolues. J'enviais leurs dangers quand, de la jetée du_Tréport, je voyais
leurs barques rentrer pendant la lempète :
bref ça y était : j'étais pris·. Et cet amour-là
ne finira qu'avec moi.
En dehors de ma passion maritime du
Tréport, Eu, RanJan, marquènt encore de
bien bons soul'enirs de mon enfance. Mes
parents avaient l'habitude, à l'épo,1uc des
vacances, de nous emmener foire un petit
voyage, soit à Eu, soit à Randan, grande propriété de ma tante en Auvergne: Pendant
ces voyages, les études, les kç•&gt;ns, le collège
étaient suspendus et cela seul suffisait à
parer le voyage de mille allra.ils. Il faut dire
aussi qu'on ne voyageait pas alors comme
aujourd'hui el que les trajets étaient une
source de pelites aventures qui nous tenaient
toujours en érnil. Mon père avait fait faire
nnc grande voiture à douze places où tenait
toute la famille et qui res~emblait, sauî respect, à une ménagerie ambulante. Un courrier parlait en a,,ant pour commander les
chevaux de po te, un autre précédait la voi-

ruant. Ça s'attelait tant bien que mal, puis
arrivaient les postillons fringants, Je chapeau
enrubanné sur l'oreille, ((l.leltrues-uns encore
poudrés cl ornés de la grosse queue à catogan. Leur., vestes étaient garnies de cent
boulons d'argrnt, leurs jambes passées dans
des pantalons collants. Margot apportait les
grandes bolles cerclées dll for où ils fourraient leurs jambes, on les hi sait laborieusement à cheval, le maitre de poste criait :
&lt;! Allons l Feu! Et lâche la main! » el tout
parlait venlre à terre, au bruit des grelots,
des coups de fouet, à l'admiration des femmes
et des enfants du village groupés pour le
spectacle. Cne fois en route, ça se calmait,
mais les postillons n'avaient aucun commandement sur leurs cheYaux q!li, connaissant le
chemin, faisaient le relais par habitude, à
leur guise. ion rencontrait d'autres rnitures,
des rouliers sur la roule, c'était une question
de savoir si nos allelages se dérangeraient de
leur chemin trop ou pas assez. Les rencontres
s'annonçaient par les hurlements des postillons : si les chevaux ne se dérangeaient pas
a5scz, un abordage formidable se produisait
aYec un torrent de jurons et clirructi de lanternes el de glaces brisées. Si les chevaux au
contraire se rangeaient trop, la voiture s'inclinait d'abord sur le bas-côté, el l'inclinaison
augmentant, elle finissait sou\'ent par verser
doucement dans le fossé. li sortait alors une
clameur de la ménagerie, chacun se tâtant et
de rire ensuite, pendant 11u'on relcYaiL la
machine pour un nouveau départ. Plus loin,
autre accident; c'était la lraver ée d'un village et les postillons, pour faire de l'effet,

\'i.;E DU CHATEAU DE NEUILLY, RÉSIDEXCE DE LOUIS-PHILIPPE.

Tat&gt;.eau de H.

SEBRON.

ture. Au relais on amenait les six chevaux
qui devaient nous trainer, chevaux entiers,
méchants, hargneux, hurlant, mordant ,

(M11s~e de Versallles.)

commençaient un concert de coups de fouet :
les chevaux s'excitaient, l'allure s'accélérait,
cela allait bien si la rue du village était
"'35o ...

droite, mai5 s'il y avait un tournant, les
chevaux le prenaient trop court et une collision violente se produisait arnc la borne du
coin. Aussitôt on voyail accourir les charrons
et les hôteliers, toujours à l'affût de ces accidents. Quatre heures de réparations! Les
gl'ands-parents fulminaient., mais les en(ants jubilaient, c'était le désordre, el on
écrivait aux petits amis : « Nous :wons versé
à tel endroit, cassé à tel autre. » Ça fai ail
de la copie!
Le séjour de flandan n'offrait pas grand
intérêt. On quillait la gr:rnd'route à Aigueperse; on allelait six ou sept paires de
bœufs à la voilure; des Aurnrgnats en grands
chapeaux et costumes (il y araiL encore des
coslumes), armés de gaules, dirigeaient
l'attelage; la voilure oscillait, dans des chemins boueux, coupés de montagnes el de
vallées; on arrivail péniblement, mais on
arrivait au château. La grande di~traction du
séjour était d'aller faire visite à mldame la
Dauphine, qui faisait une cure annuelle à
Vichy.
Plus agréable le séjour d'Eu ! Le vieux château des Guises n'était à celle époque qu'une
baraque avec des corridors ondulés comme
des vagues. Dans les tempêtes touLe la maison
tremblait, et ctuand le soir, après les histoire
de rerenaots d'Anatole de Montesquiou, il
fallait traverser la galerie des Guises avec ses
terribles portraits qui semblaient desœndre
de leurs cadres au si[l]eroent lugubre du
vent de mer, les bas enianls éprouvaient une
petite émotion. Mais nous l'aimions, le vieux
manoir; il n'était pas banal.
Si de llandan on allait voir madame la
Dauphine à Vichy, on allaitd'Eu voir madame
la duchesse de Berri à Dieppe, dont elle
avait fait son séjour d'été. Nous l'accompagnâmes une fois au phare d'Aill5-; sous
l'escorte de sa garde d'honneur, un escadron
de Cauchoises à cheval. In if lo lem pore; en
cc temps-là tout~ les femmes de ormandie,
du pays de Caux, en particulier, faisaient
leurs courses, allaient au marché à cheval; on
voyait très peu de voitures. On avait choisi,
parmi toutes ces paysannes, les plus jolies
tilles et c'était un plaisir de les roi:r caracoler, au nombre d'une quarantaine, autour
de la ,·oiture de la duches e, la capitaine et
la lieutenante à la portière, toutes uniformément habillées de blanc, avec le costume
complet de Cauchoise, le lhi"non, le bonnet
à barbes de dentelles, et montées sur leur
bidet d'allure, qu'elles menaient parfaitement. Dans les haltes, l'escadron me1tait
pied à terre, et, tenant ses chevaux par la
bride, faisait, dan le paysage normand, le
plus charmant eflet. Je n'ai jamais su où
casernait l'escadron, mais, à coup sùr, il ne
devait pas manquer de billet de logement.
c•e~t M. de Murat, préfet de la Seine-Inférieure, qui avait eu l'idée de celle création;
- un homme charmant que ce préfet, mais
si distrait, qu'appelé un malin chez madame
la duchesse de ilerri, il s'était hàlé de ceindre
son épée, de passer son grand uniforme et
de courir en chapeau à Lrois cornes chez

V11:ux sounJV1~s

'

•

Madame, ne s'apercevant que Ht qu'il avait
oublié sa eu lotte.
En 1828, un grand changement se fit dans
mon exislencc; j'avais dit ans; mon tour
arrivait, on me mil au collège, j'entrai à
Henri IV. dy de mi! dit la complainte espagnole. Quand je passe dernnt Saint-Élirnne
du Mont, ff'lC je rrgarde la tour de Clovis et
les grands murs de la docte prison où j'ai
passé trois ans, cc ne sont pas des souvenirs
agrfablcs qui me reviennent, bien loin d" là!
Je m'y suis mortellement ennuyé et n'y ai
fait rien de bon~ Mon éducation s'est faite
par la lecture (j'étais el suis resté un lecteur
passionné), par l'observation, et aussi en
écoutant ceux qui savaient s'emparer de mon
attention. l'ai écoulé de toutes mes oreilles,
de tout mon cœur, l'abbé Dupanloup, quand
il faisait mon éducalion religieuse; Pouillet
quand il nous enseignait la physique; le
grand Arago quand il m'a mis puur la première fois nn sextant dans les mains; plus
lard Michelet, quand je suil'ais le cours d'histoire qu'il faisait à ma sœur Clémentine;
plus tard encore les leçons de droil que nous
donnait J\I. fiossi, le mini tre de Pie IX. ~lais
le Jalin, le grec, les heures passées sur un
thème , une ,·ersion, en compagnie d'un gros
dictionnaire! Oh! 1:, ! là! Au point de vne
universitaire j'ai donc été un canc,·e, rien
cru'un cancre . .J'ai pourtant décroché un prix,
le plus misérable de tous; le second prix de
version latine en septième! J" ai été couronné
à la distribution des prix, pendant que la
musique jouait en mon honneur : « Vive

Henri IV! ViYe ce roi vaillant, cc diable à
quatre! ... » J'ai reçu dn même coup, d'un
µ-ro, homme rouge, un baiser humide, trop

neries, et que rua douleur était poignantr,
11uand je deYais rentrer le lendemain. J'arais
pourtant de bons camarades que j'aim~is, au

LE 8TLLA,RD DU CHATE:AU DE °NEUILLY. -

humiJe, qui ne m'a fait aucun pLi.isir. ,ltl me
rappelle que le portier du collège s'appelait
Boit-s:.ms-soi(, que ma plus grande joie était
de sortir par sa porte après la classe du soir,
pour descendre par la rue de la Montagne ou
la rue des . ept-Voies, en faisant mille garni-

Dessin du PaTNCE DE

]OlN\"TLLE.

milieu dcs,1uel3 je me suis perfectionné dans
l'arl de ballrc la semelle à six, de donner
C'&gt;ups de pieds el coups de poingi cl d'en
rccernir. Mais, somme Loule, mon temps de
collège reste pour m'&gt;i, comme on dit en mathématiques, cr affecté du signe moins! »
PRl:'\CE DE

~o

Madame de Rambouillet
Madame de Rambouillet a toujours aimé
le, belles choses, et elle allait apprendre le
latin, seulement pour lire Vir"ile, quand une
maladie l'en empêcha. Depuis, elle n'y a pas
songé, et s'est contentée de l'espagnol. C'est
une personne habile en Lou tes choses. Elle
fut même l'architecte de l'hôtel de Rambouillet, qui était la maison de son père. Mal satisfaite de tous les dessins qu'on lui faisail
(c'était du temps du maréthal d 'Ancre, car
alor5 on ne savait que f.tire une salle à un
côté, une chambre à l'autre, et un escalier au
milieu), un soir, après y avoir bien rèl'é,
elle se mit à crier : cc Vile, du papier; j'ai
« trouvé le moyen de faire ce que je voue&lt; lais. » Sur l'heure ellP. en fit le dessin, car
naturellement elle sait de siner ; et dès
qu'èlle a m une maison, elle en tire le plan
fort aisément. On suivit le dessin de madame de Rambouillet de point en point.
C'est d'elle qu'on a appris à mettre les escaliers à côté, pour avoir une grande suite dP,
chambres, à exhausser les plan{'hers, et à faire
de.s portes et des fenêtres hautes el Jarges et

vis-à-vi les unes des aul;:;; · ; ~l cela ci.t si
vrai que la nêine-Înèrc, quand elle fit bâtir le
Luxembourg;-01•d(jt]na- aux :trchit'ecles d'aller
voir l'hôtel de Rambouillet, et ce soin ne leur
fut pas inutile . .C'est la première qu,i s'est
avisée de fairè peindr"e une chambrll d'au'lre
couleur que de rouge ou de Lanné; et c'est ce
qui a donné à sa grand'chambre le nom de
la chall!b1·e bleue.
L'hôtel de Rambouillet était, pour ainsi
dire, le théàtre de tous les diverti sements,
el c'était le rendez-vous de ce qu'il y avait de
plus galant à la cour, cl de plus poli parmi
les beaux-esprit du siède. Or, quoique le
cardinal de Hichelieu eût au cardinal de La
Valelle la plus grande obligalion qu'on pui se
avoir, il voulait pourtant ~avoir toutes ses
pensée aussi bien que d'un autre; et un
jour, comme àl. de Rambouillet était en Espagne, il envoya le Père Joseph chez madame
de Rambouillet; celui-ci, sans fairti semblant
de rien, la mit sur 1~ discours de celle ambassade, et après lui dit que monsieur son
mari étant employé à une négociation importante, M. le cardinal de Rithelicu pou"ait
prendre son temp3 pour faire quelque chose
de considérable pour lui, mais qu'il falJait
qu'il y contribuàl de son côté, cl qu'elle donnât à Son Éminence une petite satisfaction
qu'il désirait d'elle; qu'nn premier ministre

•,-

JOINVILLE.

ne pou Yai t prendre trop de précau lions; en
un mot, que U. le cardinal souhaitait de savoir par son moyen les inlrigues de madame
la Princes e et de M. le cardinal de l,a Valelle. « Mon père, lui dit-elle, je ne crois
I&lt; point que madame la Princesse et M. le
cc cardinal de La ValeLte aient aucunes intri&lt;&lt; gucs; mais, quand ils en auraient, je ne
« serais pas trop propre à faire le métier
cc d'espion. ll n s'adressait mal; il n'y a pas
au monde de personne moins inléressée. Elle
dit qu'elle ne conçoit pas de plus grand plaisir au monde que d'cnyoycr de l'argent aux
gens, sans qu'ils puissent savoir d'où il Yienl.
Elle passe bien pins avant que ceux qui disent
que donnçr est un plaisir de roi, car elle dit
que c'rsl un plaisir de Dieu. En me contant
celle petite histoire du Père Joseph, elle me
disait, c..,r il n'y a pas au monde un esprit
plus droit, qu'elle souffrirait encore moins
qu'on eût des gens d'église pour galants que
d'autres. - « C'est une des cho es, ajoutait« elle, pourquoi je suis hien aise de n'être
« point demeurée à Rome; clr, quoique je
« fusse hien assurée de ne point faire de mal,
u je n"étais pas pourtant assurée qu'on n'en
« dit point de moi, et apparemment, si on
« en eût dit, la médisance m'aurait mise
i avec quelque cardinal. "
TALLEMANT DES RÉAUX

�NÉRON DEVANT LE CADAVRE D'AGRIPPINE. -

TaNeau

d'ART' MONTERO \' CALVO,

Néron
Par Paul de SAINT-VICTO~

Ce n'est point sur le type classique du Tyran
qu'il faut mesurer et juger Néron. La politique entre pour peu dans ses crimes ; ils
dérouleraient tous les raisonnements et Lous
les calculs. La logique n'a rien à voir dans cet
amalgamcchimérique de fou cl d'histrion, de
scélérat el de dilcllantc. Il appartient àl'aliénisme historique, une science à créer el dont
relèveraient la plupart des mauvais Cé~ars.
Néron est un enfant gâté, àuquel le hasard
a donné le monde pour jouet; un enfant méchant et robuste, dont aucune résistance n'a
jamais refroidi la cervelle ni calmé les nerfs.
li veut el il peut; et il veut à tout moment,
et sa volonté, surexcitée par l'exécution immédiate, s'enfle, grandit, s'exagère, s'étend
démesurément, s'agite arec convulsions et se
heurte contre l'impossible. - La lune dans
un seau d'eau! finit par demander l'enfant
colérique, auquel on n'a jamais rien refusé.

- La tête du genre humain! ce sera le dernier soubai t des Césars.
Ce n'est pas à un germe de verlu, c'est à
l'inexpérience de la tyrannie qu'il faut attribuer son calme début. li essaie les âmes, il
sonde la bassesse humaine, il mesure la
« Yoie Scélératè 1&gt;. qu'il peut parcourir. Tout
au plus, pendant ses premières années de
règne, s'amusera-t-il à rôder la nuit par les
rues de Rome, en pillant les houùques et en
battant les passants. Ce sont là jeu:1 de
prince. Le peuple tend le dos et ne fait qu'ro
rire. Il faut bien que César s'amuse. Bientôt il
passe à des exercices plus sérieux : il empoisonne son frère publiquement, effrontément,
au milieu d'une fète. A la première gorgée
du breuvage préparé par Locuste, Dritannicus
tombe mot l à la renverse sur les coussins de
sôn lil. Les convires s'effrayent; mais le
maitre n'a pas sourcillé; ils se modèlent sur

ce visage impassible et reprennent les rires
commencés : « Après un moment de silence,
dit Tacite, la gaieté du festin se ranime. Po.~l
bl'eve silentium, repetila convivii lœtitia. »
L'impunité l'excite, il saute d'un bond aux
bornes du crime. Agrippine le gêne, il décide
sa mort. D'abord, il fait construire un vaisseau qui doit l'écraser ou la noyer en pleine
mer. L'ironie s'ajoute au parricide: avant de
l'embarquer sur le navire meurtrier, il lui
donne une fête à llaïa; et, en prenant congé
de cette mère qui va mourir, il la baise sur
les yeux, comme pour les lui fermer. Mais le
vaisseau se détraque; le ilot qui devait engloutir Agrippine « recule épouvanté ,&gt;,
comme celui du poète, el la dépose sur la
plage. ~éron s'impatiente el s'irrite. Ses deux
graves précepteurs, Sénrque et Burrhus,
restent muets devant sa colère : ils ne sont
plus de force à museler le jeune tigre, ils y

renoncent, ils ont 'petir. Burrhu.s lui-mêine
désigne l'homme proportionné à l'énormité
du forfait. Anicetus el ses licteurs vont frapper l\.grippine ,au ventre. A peine versé, lé
sang maternel dé~ise un moment Xéron. lJ.
se• rep.en.t, il s'effrave,
son imarrination
d'ar•
0
t1ste s~ trouble el s'ébranle. « La face des
Iüiux, qui, dit Tacite, ne change pas comme
cell!l de l'homme, » lui représente le visage
mort de sa mère. JI entend siffler le fouet des
Fµries, et la trompette funéraire embouchée
par un fantôme invisible sonner autour du
tombeau d'Agrippine. La nuit qui suivit le
meurtre, il rêva, dit-on, pour la première
f9is : le spectre de sa mère lui ouvrit la porte
de.s songes. liais le monde s'emprPsse de ras~
sµrer son maître. Les centurions et les tribuns vief!nent baiser sa main comme pour
l~her le sang qui la cou.vre; l'encens fume
dans les villes de. la Campanie, son retour à
Rome est un monstrueux triomphe: Le Sénat
vient nu-devant de lui, en habits de fête.
L'assass_in monte au Capitole et rend gràces
aux Dieux. hois protestaJionsmuelles rntèrent
seules contre le crime glorifié. Thraséas sortit
du Sénat quand on décréta que le jour de
naissance d'Agrippine serait mis au nombre
des jours néfastes ; une main inconnue attacha, la nuit. au bras droit de la statue de
Néron le sac de. cuir dans lequel la loi cousait
vivants les parricides arec une vipère et un
singe; et un nouveau-né fut trouvé dans une
rue de Rome portant cette•inscriplion vengeresse : « Enfant abandonné, de peur qu'il ne
vienne à tuer sa mère. » Des prodiges, selon
Tacite, protestèrent aussi contre le forfait.
La nature outragée se vengea par des monstruosités et des météores. Le soleil s'éclipsa,
ainsi qu'au repas d'Atrée, une femme accoucha d'un serpent, .et la foudre lomLa dans les
quatorze quartiers de Rome, comme pour la
purifier par le fou.
Ce monde moral à la renverse élait fait
pour ébranler les cœurs les plus fermes, les
intelligences les plus droites. Quel vertige
devait-il produire sur l'adolescent effréné qui
le dominait du haut d'une toute-puissance
sans obslacle et sans garde-l'ou? Au-dessous
de lui, une terre avilie sur laquelle a passé le
niveau de la servitude; des peuples humiliés,
prosternés, vautrés; rien qu'une vague mosaïque de 1êtes aplaties. Au-dessus, des
Dieux lointains et indifférents, dont il est
l'égal, et parmi lesquels l'aigle envolé de son
bûcher funèbre le transportera de plein droit.
&lt;&lt; Lorsque, ta carrière achevée en ce monde
(( - lui chantait Lucain, - lu remonteras
« tardif vers la voûte céleste, soit que tu
&lt;1 veuilles tenir le sceptre des cieux, soit que,
« nouveau Phébus, Lu veuilles éclairer ce
• monde que n'afiligera pas la perte d~ son
« soleil, il n'esl pas de divinité qui ne le
&lt;&lt; cède sa place, et la nature te laissera pro&lt;i noncer quel dieu lu veu1: être, où tu veux
« mettre la royauté du monde. Ne le place
« pas à une des extrémités de l'univers; l'arc
« du monde perdrait l'équilibre et serait en« trainé par ton poids. Choisis le milieu de
« l'éther, el. que là le ciel pur et serein n'of'..
IV. -

liJSTOIUA. -

F.isc.

32.

&lt;1 Cusque d'aucun· nuage le rayonnement de
i&gt; Ainsi isolé entre ces deux grands
,itles, entre ces 'deux néants de la re&amp;ponsa~
bililé et de la conscience, le César romain perd
toute vue lucide, tout aperçu de rapports,
tout sentiment de juste .et d'injuste. Sa 1&gt;ersonnalité envahit la terre; il est le chiffre
d'un zéro immense qui s'annule exprès pour
le faire valoir. C'est plus qu'un dieu, c'est le
Destin; il s'en attribue la puissance aveugle,
la t) rannie sans appel, les irresponsables
caprices; il en revendique le droit de mort
absolu, fatal, inintelligible, l'el que l'exerce en
apparence la Xature.
Quel spectacle que le règne cle Néron après
le meurtre d'Aggripine! La société se laisse
décimer avec l'obéissance passive d'une armée: La nation n'est plus qu'un troupeau
marqué du stigmate uniforme de l'esclavage,
et parmi lequel le maître lire au hasard ses
hécatombes quotidiennes. Les ,·ies illustres
s'éteignent sur tous les points du monde
comme les mille flambeaux d'une fête qui
finit. Pour l'élite, l'existence assurée est une
exception. Tacite signale, en s'en étonnant, la
chance d'un personnage consulaire qui ré,solut l'énigme de vivre : &lt;&lt; Memmius Régulus',
(&lt; dit-il, put vine en paix, parce que l'illus« tration de sa race ~lait nouvelle et que sa
·« fortune n'attirait pas l'envie. » .\ucune
lulte, aucune révolte. L'héroïsme, la gloire,
la vertu, s'oJfrenl d'elles-mêmes au couteau.
Bientôt Néron supprime les hommes el les
instruments du supplice. A quoi bon cet
appareil qui suppose l'é,·enlualité de la résistance? C'est volontairement que la victime
désignée doit se vouer à la mort; c'est de sa
propre main qu'elle doit la subir. Le suicide
devient une mode à Rome, comme il l'est
encore au Japon. Dans celte Venise de l'Asie,
le courtisan ou le fonctionnaire en faute n'attend pas l'ordre du Taïcoun pour mourir.
Dès qu'il s'est reconnu coupable, dès qu'il
a constalé sa disgràce, il se fend en croix le
ventre arec ses deux sabres. Il a appris et il
répète, depuis son enfance, l'escrime de &lt;·es
coups de sabre, qu'il s'est accoutumé à con.
sidérer comme sa fin probable. De même les
citoyens romains, avertis par le tribun que
l'heure est venue, s'ouvrent les veines avec
un canif cl se mettent au bain pour mourir.
Ainsi font Ostorius, Antinus, Vestinus, Torquatus et tant d'autres.
Était-ce juste impatience de sortir de la
,ie, ou servilité machinale, ou habitude de la
mort? Quoi qu'il en soit, les plus illustres et
les plus forts obéissent passivement à la consigne funèbre donnée par César. Corbulon, le
,·ainqueur de l'Orient, duquel Tiridate, étonné
qu'un tel homme souffrit un tel maitre, aYait
dit ironiquement à Xéron : « Tu as en Corhu« Ion un bon serviteur , » - se tue en
s'écriant: « Je l'ai bien mérité! » Plautus,
exilé en Asie, loin des licteurs et des prétoriens, n·a qu'un mot à dire pour soulever des
légions; etil tend sa gorge au glaive d'un eunuque a,·ec le fatalisme d'un pacha de la
vieille Turquie baisant le nœud coulant que
le Muet lui présente. Velus, un homme de la

« César!

vieille Rome, inform'é de . sa condamnation
prochaine, se hàte de la pré,·enir; il s'en~
ferme avec sa femme et sa fille, les perce du
stylet dont il ,·a se frapper, et meurt en
famille, comme il a vécu. Sénèque dicte des
sentences dans sa sanglante baignoire, Lucain
y corrige son poème. Pétrone ouvre ses veines,
les referme, les ouvre encore; il joue avec là
mort, la provoque, l'éloigne, ~a rappelle; il
chante, soupe, récompense des escl:ives, en
fait ,chàtier d'autres, et compose une satire
érotique pendant les entr'actes dè son volup.
tueux supplice. Thraséas fait à Jupiter L_ihérateur une libation du sang qui s'égoutte dè
-son artère appauvrie par l'âge. La lancette du
chirurgien, devenue l'arme du supplice, est
l'effrayanL symbole de ce temps, où la mort
était vraiment l'unique et héroïque remèdedè
la vie. Le Stoïcisme même, dont la secte rigide
offrait, au milieu de la dissolution romaihe,
le seul noyau de résistance' autour duqueipùt
se former une conspiration, enhardit par sa
résignation ce règne effréné. li l'accepte
comme une grande école de douleur et de
sacrifice : au lieu de glaives, il n'a• que des
sarcasmes à. enfoncer au cœur de Néron. Démélrius lui répÔnd : &lt;&lt; Tu me menaces dè
&lt;&lt; la mort, la nature le rend ta menace. » Canius Julius, allant au supplice, se fait assister
d'un philosophe comme d'un êonfesseur . ..J.
(&lt; Vous me demandez, dit-il à ses amis, s1
·« l'âme est immortelle. Je ,·ais le savoir, et, si
« je le puis, je re,·ie.ndrai vous le dire. · »
Quelques-uns, gracié.,; par César, rejetCent sa
gràceel se tuent, newulant pas manq1rer l'oécasion. En dehors des thermes tragiques oil
meurent les héros el les philosophes, le règne
n'est qu'une farce grandiose, dont le prince
est à la fois l'histrion et l'impresario. Le
Singe de l'apologue, lorsqu'il a déposé la
foudre avec laquelle il parodie Jupiter, revient à ses gambades el à ses grimaces nalurelles; or, Néron est un comédien a,,ant tout.
L'Empire, pour lui, n'est qu'un tréteau colossal, où il parade devant un parterre de
nations. Chanteur, mime, athlète, danseur,
acteur, il prostitue à toutes les momeries du
Cirque, à tous les oripeaux du tbéàtre la majesté souveraine. Son voyage en Grèce est le
Roman-Comique d'un cabotin couronné. Parti
à 1a tète d'une armée de cinq mille claqueurs,
- Auguslani, - il chante, lutte, pose, dédame dans toutes les arènes helléniques. 11 chante du nez, il tombe de son char, il
danse gauchement, car ses jambes grêles
iléchissent sous le poids d'un ventre proéminent. Et ce peuple d'artistes crie, applaudit,
admire, feint de se ptimer devant les pirouettes
cl les roulades du Divin Néron I On lui décerne dix-huit cents couronnes; on traîne aux
égouts, pour faire place aux siennes, les statues des anciens vainqueurs des Jeux Olympiques. Le terrible comédien réussissait à
coup sùr : !a supériorité dans les tragédies
de la vie réelle lui assurait le premier rang
dans tous les genres de l'art dramatique. Paraitre sur un théàtre avec Néron était aussi
dangereux que de jouer à la main chaude
aYec le léopard de la fable. Aussi l'athlète le

�111ST0~1A--------------------l'Espagne. Au seul bruit de ce!l révoltes loinplus robu~le tombe-l-il, les jambes en l'air, et de larmes. Que faire alors pour se distaines, la puissance de Néron s'écroule. L'urtraire?
Il
ne
reste
plus
que
l'impossible;
c'est
à son premier coup de poing ; le cocher qui
gence du danger ne lui in pire que des coà
l'impossible
gue
Néron
s'adonne
dans
ses
court avec lui fait prendre à son char le train
lères
puériles ou des projets insensés. Ce qui
derniers
jours.
Tacite
l'appelle
«
l'amant
de
d'une charrue; la voi.x: la plus mélodieuse
le
touche
Le plus dans la proclamation fuaffecte l'enrouement ou tombe d'e-xtinction l'incroyable: lncredibilium cupi/01·. n - Un
rieuse
de
Vindex, c'est qu'il l'ait appelé
Grec lui fait croire qu'il va se métamorphoser
lorsqu'elle alterne avec La voix de César. ,1 mauvais musicien. 1) Il en écrit au Sénat,
en
oiseau;
il
l'héberge
dans
son
palais,
en
Seul, un rirtuose de Corinthe s'avisa de
chanter juste dans une de ces représentations attendant que les ailes lui poussent. Un sal- pour le prendre à témoin de l'iniquité du
impériales; on l'applaudit, il fut perdu I Sur timbanque égyptien dJvore de la viande crue; reproche. li promet aux Dieux, s'ils lui donun signe de :Xéron, le autres acteurs, le il Yeut le perfectionner, en faire un cyclope, nent la victoire, de jouer dans une fête de
poussant contre une colonne du théâtre, lui et le dresser à manger de la chair humaine. l'orgue hydraulique, et de danser le pas de
- Celte 0«éni se de bois qui répond, dans
le Turnus. li imagine de dé armer les légions
percèrent la gorge à coups de stylet.
.
de Galba en allant à leur rencontre et en
Cirque,
par
des
cris
de
femme
aux
mugisseCar le sang était le vin de ces grotesques
orgies. Dans toutes les farces de Néron, la ments d'un laureau furieux, c'est une inven- pleurant devant elles. Pui, il p:isse à des YelMort joue son rôle. - Yoyez ce cocher, ha- tion de Néron parodiant la fable de Pasiphaé. léités belliqueuses, el ses préparatifs de guerre
Mais si Néron a épuisé le monde, s'il a consistent i, faire couper les cheveux de ses
billé de vert, lancer son char dans les jardins
touché
le fond du rendement terrestre, il lui concubines, à leur distribuer des haches, et
du Vatican. Le quadrige galope entre deux
reste
le
ciel à escalader. Il commence par à les former en escadron d'amazones. Se~
rangées de flambeaux étranges. Une odeur de
chair brûlée s'en exhale, la flamme crie, la destituer en masse tous les Dieux, il les dé- songes mêmes, - ces songes fatidiques qui
fumée râle .... Ces torche vivantes sont des capite et plante sa tête sur les épaules de dans l'antiquité traversent, sous des formes
Chrétiens empalés et enduits de cire. Néron leurs statues mutilées; puis il divinise sa si grandioses, la dernière nuit des mourants,
fait rouler son char infernal à travers une barbe et sa voix; consacre l'une au Capitole, - sont ceux qu'enfanterait la cervelle d'un
et fait o[rir à l'autre des sacrifices. - Le nain ou l'imagination d'un bou[on. li rêve
illumination de martyrs 1
Il est curieux d'observer la démence crois- sacrilège recèle peut-être des voluptés iné- &lt;JU'll est mangé par des fourmis, et qu'il
saule de cet halluciné du pouvoir. Son cer- dites : pour l'éprouver, il \'iole une vestale, chevauche sur un singe 11 tète de cheval qui
veau se ramollit à mesure que s'endurcit son souille une idole de la Déesse Syrienne et SP pousse des hennissements cadencés. Parfois
cœur. Son masque d'histrion finit par dévo- baigne dans l'eau des fontaines sacrées. 11 l'infatuation 1e reprend; il se cramponne à
rer les contours césariens qu'avait gardés sa confisque, à Delphes, les terres d'Apollon l'épave de trône qui lui reste encore, il y refigure. füns les trois dernières années de son dont l'oracle lui a parlé d' Oreste, et il ferme prend sa jactance et sa grimace césarien.ne.
règne, ce n'est plus qu'un mime effréné qui la bouche souterrain~ d'où la Pythie recevait De vagues idées d'exterminalion passent dans
contrefait les Dieux. Il n'a plus même la po- le souffle du Dieu. La ~[agie l'occupe un mo- son esprit: - ma. sacrer les généraux, empoilitique du memtre, la courte mais droite lo- ment; il fait venir des devins, el il épelle avec sonner le 'énat dans un grand festin, incengique du poignard; il tue à tort, à lràvers, eux les grimoires de l'Orient et les entrailles dier nome pour la seconde fois, lâcher la mépar crises, par accès, sans motif, et comme des victimes. Sa de1·nière manie accuse un nagerie du Cirque dans ses rues en flammes.
pour satisfaire un besoin physique de tem- ramollissement singulier; elle nous montre le - Inoffensive écume d'une rage impuissante,
pérament. Ses luxes, ses vices, ses orgies, César romain sous l'angle facial d'un sultan radotages d'une tyrannie tombée en enfance!
ses caprices, tournent à l'hyperbole orien- d'Afrique. Un pUbèien lui fait don d'une pe- Une nuit, les prétoriens abandonnent le poste
tale. Étant un monstre, il vise au monstrueux. tite statuette de jeune fille; il s'éprend de du Palatin, et c'en est fait de Néron. Rome
Ses désirs sont des Chimères qui cb.erchenl cette poupée, proclame sa divinilé suprême, [ait le ,,ide autour de lui, el ce vide forme
leur proie. Il remplit Rome, la ville positive, et lui fait par jour trois sacrifices. IL en était un gouffre dans lequel il tombe. L'effrayant
des fantasmagories du despotisme asiatique. à l'amulette, et il alla jusqu'au fétiche. Ayant César de la veille n'est plus qu'un proscr;t
Pour la refaire, il la brùle, et sur les ruines cassé un vase de cristal dont il aimait à se hagard qui rôde la nuit par les rues, l'rappnnt
de ses qu:i.rliers incendiés il se bâtit la bfai- servir, il éleva un mausolée à ses « Mànes. » it des portes qui ne i,'ouYrent pas. L'histoire
C'est dans sa chute qu'éclate la misérable des calastrophcs impériales n'a pas de plus
son d'Or, un palais qui envahit trois des Sept
nature
de ce faux dieu théàtral; elle rappelle misérable spectacle que celui de Néron fuyant,
Collines, qui a des lacs pour pièces d'eau, des
cette
idole
de la Bible qui se brisa sur le le matin, hors de la ,-ille, nu-pieds, masqué
plaines el des forêts pour jardins, dont les
souterrains mêmes sont couŒrls de fresques, parvis du Temple : de sa tète d'or sortit une d'un mouchoir, et rampont sous les ronces
pour entrer dans la cave de son affranchi,
dont les salles lambrissées d'ivoire tournent poignée de rats.
comme
un reptile poursuivi qui i;e fraye un
La
tyrannie,
qui
endurcit
alfreusement
avec un mouvement tle sphères et répandent
lrou.
Celle
extrémité rapetisse encore sa mél'énergie
des
forts,
qui
donne
1t
Tibère,
des pluies de parfums par leurs voùtes changeantes comme le ciel. Il pèche dans des par exemple, sur son rocher de Caprée, une prisable nature. D6maillotlé de la pourpre, il
filets dorés; il ferre d'argent ses mules et ses attitude de mépris qui a a hauteur, - la reparait à nu ce qu'il est, un enfant lâche et
builles; il alloue cinq cents ânesses à la bai- tyrannie énerve les faibles, les mine, les hé- gâté. Ses dernières pensées sont des regrets
gnoire de Poppée; il épouse solennellement bète. Otez d'un homme la conscience, le sen' de virtuose et des lamentations d'épicurien
un eunuque; il se promène dans un vaisseau moral, le cœur, les entrailles, s'il n'a pas de dégoûté. - a Voilà donc l'eau cuile de Nétlïvoire, sur l'étang d 'Agrippa, entre deux géni,e pour remplir ces vides, qu'en reslera- ron, » /tœc est Neronis clecocla ! dit-il, en
rangs de groupes obscènes posé sur les 1·ives. t-il~ Un simulacre de.puissance, mis en mou- buvant de l'eau d'une mare dans le creux de
Un de ses jeux est d'avilir les fiertés et de vement par des nerfs débile , une volonté sa main. Au bruit des caYalicrs qui le chersouiller les pudeurs. ll mêle les matrones égarée, l'animation de la fièvre, la vacillation chent sur la route, il déclame un vers de
avec les courtisanes; il fait battre des séna- de l'ivresse, un peu de hile aux veines, un l'Iliade : « Le galop des coursiers a frappé
teurs contre des gladiateurs, cl monter un peu d'écume aux lèvres I rien, presque rien. mon oreille. 11 Histrion dans l'ùme, il pense à
Un jour vient où le monde perd patience, où son larynx au moment de perdre la vie el
chevalier romain sur un éléphant.
le
gronpe de cariatides sur lequel piétine, de- l'empire. La mort pour lui est l'ntinction de •
On s'use vite dans ces excès du pouvoir; le
répertoire da despotisme est, en fin de compte, puis quinze ans, ce dieu frénélique. se lasse sa rnix; son dernier soupir est une note aigui:
borné par la nature. Un moment vient où la d'endurer les contre-coups de ses soubreëaut ; de rani Lé musicale. « Quel artiste va périr! »
dit-il en s'égorgeant d'une main maladroite.
matière humaine a donné à celui qui la pres- il s'en retire, il le laisse tomber.
Qualis a1•li/'e.T pereo !
.
Vindex
soulève
la
Gaule,
Galba
insurge
sure tout ce qu'elle contient de boue, de sang
PAUi. DE

SAI T-VICTOR.

Mémoires

du général baron de Marboi
CHAPITRE IX (suite ).
Yous _venez de voir que mon régiment,
ayant pris le service le 51 juillet au matin à
Kliastitsoui, l'avait fait pendanl toute la
journée. Il devait par conséquent, selon la
règle établie, être relevé par le 24e le Ier août,
à une heure du matin. Ce régiment fut donc
commandé pour l'attaque, et le mien devait
rester en résene, car l'espace Yide entre le
bois et le ruisseau ne pom'ait contenir qu'un
seul régiment de cavalerie. Le colonel A... se
rendit auprès d'Oudinot, et lui fit observer
qu'il y a,·ait à craindre que pendant que nous
nous préparions à combattre les troupes de
Wittgenstein placées devant nous, ce général
n'eùt dirigé vers notre droite une forte colonne pour passer la Drissa à un gué exi. tant
probablement à trois lieues en amont du point
où nous étions, gagner nos derrières et enlever nos blessés et nos équipages; qu'il serait
donc convenable d'envoyer un régiment de
cavalerie observer le gué dont il parlait. Le
maréchal adopta cette idée, et le colonel A... ,
dont le régiment venait de prendre le service,
le lit promptement monter à cheYal, et, l'emmenant dans l'expédition qu'il avait conçue,
laissa au 25• les risques du combat qui allait
s'enga11er.
Mon hrave régiment reçut avec calme l'annonce de la périlleuse mission qui lui était
confiée et vit avec plaisir le maréchal et le
général Legrand passer sur son front pour
présider am: préparalifs dP. l'attaque importante que nous allions faire.
A celte époque, tous les régiments français, lt l'exception des cuirassiers, avaient
une compagnie de grenadiers, nommée compagnie d'clite, qui tenait habituellement la
droite de la ligne. Celle du 25° était donc
ain i placée, lorsque le général Legrand fit
observer au maréchal que les ennemis ayant
leur artillerie en ·avant de leur centre, et les
dangers de,,ant être par conséquent beaue-0up
plus grands sur ce point, il conviendrait de
le faire attaquer par la compagnie d'élite,
composée des hommes les plus aguerris et
des meilleurs chevaux, afin d'éviter une hésitation q11i pourrait compromettre le résultat
de l'opération. En vain, j'assurai &lt;JUe le régiment, presque entièrement formé d'anciens
soldats, était sous Lous les rapports moraux
et plryûques aussi solide sur un point que
sur un autre, le maréchal m'ordonna de placer
la compagnie d'élite au centre du régiment.

J'obéis ; puis, ayant réuni les officiers, je leur
expliquai à demi-voix ce que nous al1ions
exécuter, et les prévins que pour mieux surprendre les ennemis, je ne ferais aucun commandement préparatoire et me bornerais à
celui de Cliar·gez! lorsque notre ligne serait
à pelile portée du canon ennemi. Tout étant
bien convenu, le régiment sortit du bivouac
dans le plus grand silence aux premières
lueurs du crépuscule, el traversa avec assez
de facilité le bois dont les grands arbres
étaient très espacés; puis nous entrâmes dans
la clairière unie au bout de laquelle se troumit le camp russe. eul de tout le régiment,
je n'avais pas le sabre à la main, car la droite,
celle qui restait libre, était employée à tenir
les rènes de mon cheval. Vous comprenez cc
qu'il y a\'ait de pénible dans cette posilion
pour un officier de cavalerie qui va s'élancer
sur les ennemis!. .. Mais j'avais lenu à mar-

HUGUES-BERNAlU&gt; lliRET, DUC DE BASSA.'iO.

D';zprès un portrait du Cabme/ des Estampes.

cher a~·cc mon régiment et me plaçai en avant
de la compagnie d'élite, ayant auprès de moi
son intrépide capitaine, M. Courleau, un des
meilleurs officiers de ce corps et celui que
j'affectionnais le plus.
"" 355 ...

Tout était parfaitement tranquille dans le
camp des Russes, vers lequel nous avancions
an petit pas, sans bruit, et j'avais d'autant
plus d'espoir de le surprendre que le général
Koalnie1T n'ayant fait passer le gué à aucun
détachement de ca,·alerie, nous n'apercevion pas de vedettes el distinguions seulement, à
la lueur affaiblie des feux , quelques rares
sentinelles d'infanterie, placées si près du
camp, qu'entre leur avertissement et notre
brusque apparition, il était probable que les
Russes ne pounaient e préparer à la défense.
Mais tout à coup deux vilains Cosaques, gens
rôdeurs et méliants, paraissent, à cheval, à
trente pas de ma ligne, la considèrent un
moment, puis s'enfuient vers le camp, où il
était évident qu'ils allaient signaler notre
arrivée!. .. Ce contre-temps me fut très
désagréable, car sans lui nous serions certainement arrivés sur les Russes sans perdre
un eul homme. Cependant , comme nous
étions découverts et approchions d'ailleurs
du point où j'avais résolu d'accélérer la marche, je mis mon cheval au galop. Toul le
régiment fit de même, et bientôt je fis entendre le commandement : « Chargez! 1&gt;
A ce signal, tous mes intrépides cavaliers
s'élancent rapidement avec moi vers le camp,
où nous tombons comme la foudre!. .. Mais
l'alarme venait d'y être donnée par les deux
Co aques ! Les artilleurs, couchés auprès de
leurs pièces, saisissent leurs lances à feu, el
quatorze canons vomissent :1 la fois la mitraille ur mon régiment! Trente-sept hommes, dont dix-neuI de la compagnie d'élite,
furent tués raides! Le brave capitaine Cour•
tcau !ut de ce nombre, ainsi que Je lieutenant
Lallouette ! Les artilleurs russes essayaient
de recharger leurs pièces, lorsqu'ils forent
hachés par nos cavaliers ! Nous avions peu de
blessés, presqu.e tous les coups ayant été mortels. 1 ous eûmes une quarantaine de chevaux
tués. Le mien fut estropié par un biscaïen;
il put néanmoin me porter jusque dans le
camp, où les fantassins russes, réYeillés en
sursaut, couraient déjà aux armes. Ces hommes e voyant rudement sabrés par nos chasseurs à cheval qui, d'après mes instructions,
s'étaient placés dès l'abord entre eux et les
rangées de fusils, fort peu purent saisir les
leurs el faire feu sur nous, d'autant moins
qu'au bruit de l'artillerie, les deux régiments
d'infanterie du général Albert, sortant du
bois, s'étaient élancés au pas de course sur
les extrémités du camp, où ils passaient au •

�1f1ST0'/{1.Jl
fil de la baïonnette tout ce qui es·ayait de se
défendre. Les Russes en désordre ne pou"ant
résister à cette triple attaque, une grande
partie d'entre eux qui, arrivés la nuit au
camp, n'avaient pu distinguer la hauteur des
berges de la rivière, voulurent s'échapper
dans cette direction el tombèrent de quinze à
vingt pieds sur des roches où presque tous
furent brisés : il en périt beaucoup!
Le général "Koulnielf, à peine réveillé, se
réunit cependant à un groupe de 2,000 hommes, dont le Liers lout au plus avait des
fusils, el suivant machinalement cette masse
désordonµée, il se présenta devant le gué.
Mais, en pénétrant dans le camp, j'avais fait
occuper ce point important par 500 à 600 cavaliers , dont faisait partie la compagnie
d'élite qui, exaspérée par la mort de son
capitaine, s'élança en fureur sur les Russes,
dont elle fit un très grand massacre! ... Le
général Koulnietr, que déjà l'ivresse faisait
chanceler sur son cheva], ayant attaqué le
maréchal des logis Legendre , celui-ci lui
plongea son sabre dans la gorge et l'étendit
mort à ses pieds l... M. de Ségur, dans sa
narration de la campagne de 1812, fait tenir
au général Koulnie[ mourant un discours à
l'instar des héros d'Homère. J'étais à quelques pas du sous-officier Legendre lorsqu'il
passa son sabre dans la gorge de Koulnieff,
et je puis certifier que ce général russe tomba
sans proférer un seul mot 1 !. . . La vicloire
des fantassins du général Albert et du 25• fut
complète. Les ennemis eurent au moins
2,000 hommes tués ou blessés, et nous leur
l'imes près de 4,000 prisonniers; le surplu,
périt en tombant sur les rocher aigus. Quelques Russes des plus le!:-tes parvinrent à rejoindre Wittgenstein, qui, en apprenant la
sanglante défaite de son avant-garde, se mil
en retraite sur Sebej.
Le maréchal Oudinot, enhardi par l'éclatant succès qu'il venait d'obtenir, résolut de
poursuivre les Russes el fit, comme la veille,
passer l'armée sur la rive droite de la Orissa;
mais pour donner aux régiments d'infanterie
de la brigade Albert ainsi qu'au 25• de chasseurs à cheval le temps de se remettre des
fatigues du combat, le maréchal les laissa en
observation sur le champ de bataille de Sivot ~china.
Je profitai de cc repos pour procéder à une
cérémonie dont on s'occupe bien rarement à
la !!lierre. Ce Îul de rendre les derniers devoi~s à ceux de nos braves camarades qui
venaient d'être tués! ... Une fosse considérable les reçut tous, rangés selon leurs grades,
ayant le capitaine Courleau et son lieutenant
sur le front de la ligne! Puis les quatorze
canons russes, si courageusement en1evés par
le 25•, furent placés en avant de cette tombe
militaire l
Ce pieux devoir accompli, je youlus faire
: 1. On lit dans le livre rie M. de égur: , La mort
de KoulnietT fut , dit-on, héroïque: un boulet lni brisa
Les deux jambes el l'abatlil sur ses propres canons;
alol's -voyant les ~.rançais ~•approcher, . il arracha ses
décorations et, s 111d1gnant co11l1·e lui-même de sa
témé1·iLé, il se condamna a mourir sur le lil!n même
de sa faute en ordonnant aux siens de 1'11.bandonner. »

M°'É.MOll(ES DU G'ÉN'Ê1~.Jf,L BA~ON DE MA~BOT

pan rr ma blessure de la ,·eille. qui me causait des douleurs affreuses, et fus prmr cela
m'asseoir à l'écart sou~ un immense sapin.
J'y aperçus un jeune chef de bat.aillon qui,
adossé contre le tronc de l'arbre el ,outenu

rait déchiré par les loups, dont le pays foisonne, et il désirait que je le .fisse placer à
côté du capitaine et des cavaliers du 23e dont
il aYait vu l'enterrement. Je m'y engageai, et
ce malheureux officier étant mort quelque
temps après notre pénible entretien, je me
conformai à ses derniers vœux !

CHAPITR.E X
'.'iou\'elle r!'lraile d'Ou,linot. - Marche;: el contremarches. - Le '23• de chasseurs est co,nblé de
l'écompenses. - Retraite sur Polotsk. - Le général Sainl-Cyr. - Oudinol, blessè. cède le cornmaudemeoL à Saint-Cyr.

,

.MAIŒCIIAL ClÉRARD.

Gra1111re

de BotLLY, a·.zprè.• le tableiw de

LA1unÈRE,

(Must e ilt Ver saWes.)

par deux grenadiers, ft:rmait p1loiblemeot un
petit paquet donl l'adresse était tracée a\'ec
du sang 1. .. C'était le si.en! ... Cet officier,
appartenant à la brigade Albert, venait de
recevoir, à l'attaque du camp russe, un affreux.
coup de baïonnette c1ui lui avait ouvert le
bas-ventre, d'où s'échappaient les intestins! ...
Plusieur étaient percés, el, quoique le pansement eût été fait, le sang coulait toujours :
le coup était mortel! ... Le malheureux blessé,
qui ne l'ignorait pas, avait voulu. avant de
succomber, faire ses adieux à une dame qu'il
chérissait; mais après avoir écrit, il ne savait
à qui confier ce précieux dépôt, lorsque le
hasard me conduisit auprès de lui. Nous ne
nou, connaissions que de vue; néanmoins,
pressé par les approches de 1a mort, il me
pria d'une voix presque éteinte de lui rendre
deux services; el, après avoir fait éloigner de
quelques pas les grenadier , il me donna le
paquet en disant, les larmes aux yeux: «il y a
nn portrait! ,i Il me fit promettre de le remettre secrètement en mains propres, ~i j'étais
assez heureux pour retourner un jour à Pari ;
&lt;« du reste, ajouta-t-il, ce n'est pas pressé,
car il vaut mieux qu'on ne reçoiYe ceci que
longlemps après que je ne serai plus! ... » Je
promis de m'acquitter de celte pénible mision, ce que je ne pus exécuter que deux ans
plus tard, en 18141. •. Quant à la seconde
prière que m'adressa le jeune chef de bataillon, elle Fut exaucée deux heures après ! Il
lui était pénible de penser que son corps se..., 3.56 ...

Profondément ému par ce lugubre épisode,
je réfléchissais fort tristement, lorsque je fus
tiré de mes rêveries par le bruit lointain
d'une très vive canonnade. Les deux armées
étaient encore aux prises. En effet, le maréchal Oudinot, après avoir passé devant le relais de Kliastitsoui, oit j'avais été blessé la
veille, ayant joint l'arrière-garde russe à
l'entrée du marais dont le débouché nous
a"ait été si Cuneste vingt-quatre heures aYant,
s'était ohs\iné à y refouler l'armée ennemie;
mais celle-ci, n'étant pas disposée à passer
ce dangereux défilé. avait fait, avec des forces
considérables, un retour offensif contre les
troupes françaises, 11ui, après avoir éprouvé
d·assez grandes perte~, se retiraient suivies
par les Russes. On eût dit qu'Oudinol el
Willgenstein jouaient une partie de barres! ...
Quand l'un s'avaDçait, l'autre e relirait pour
le poursuivre à son tour 'il ballait en retraite 1. .. La nouvelle rr.culade d'Oudinot nous
fut annoncée sur le champ de bataille de
Sivolschina par un aide de camp qui appariait au général A.lhert l'ordre de conduire sa
brigade el le 25e de chasseurs à deux lieues
en arrière, dans la direction de Polotsk.
Au moment de partir, je ne voulus pas
abandonner les quatorze pièces enlevées le
malin par mon régiment, el comme les cheYaux avec lesquels l'ennemi les arait amenées
étaient lombés en notre pouvoir, on les
attela, el nous fîmes conduire l'artillerie à
uotre prochain bivouac, d'où ce glorieux trophée du Murage du 2:i•· fut dirigé la nuit
, uiçante sur Polotsk; nos quatorze canons ne
1ardèrent pas à concourir très efficacement
à la défense de cette ville.
L'armée d'Oudinot battit en retraite ce
même jour jusqu'au gué de Sivotschina
qu'elle avait passé le matin en poursuivant
Wittgenstein, qui, rendu plus circonspect pat·
le dé astre éprouvé le jour même en ce lieu
par son avant-garde, n'osa aventurer aucun
corps isolé sur la rive occupée par nos troupe . Les deux armée , ainsi séparées par la
Orissa. prirent respectivement leurs positions
de nuit. Mais le 2 août, Oudinot ayant rapproché se· troupes de Polotsk, les ho, tilités
cessèrent pour quelque - jours. tant les deux
partis avaient besoin de repos. Nous fùmes
rejoints par le bon génél'al Castex ainsi que
par le 24• de chas eur -, qui en voulait beaucoup 11 son colonel de l'arnir éloigné au momenl ou c'était à lui d'attaquer le camp

ru~se, tandis que dans sa course rnrs la haute
Drissa il n'avait pas vu un seul ennemj, ni
1rouvé le gué.supposé.
Après quelque jours de repos, Wittgenstein porta une partie Je ses troupes vers la
basse Düna, d'où. Jfacdonald menaçait sa
droite. Le maréchal Oudinol ayant suivi dans
celle direction l'armée rus;e, celle-ci fit volteface vers nous, et pendant huit à dix jours il
y eut de nombreuses marches, contremarches et plusieurs engagements partiels, dont
il serait trop long et trop pénible de faire
l'analyse, d'autant que tout cela n'amena
d'autre résultat 11ue de faire tuer des hommes fort inutilement, et de démonlrer le peu
ùe décision de ' chefs des deux armées.
Lei plus sérieux des combats livrés pendant
celle courte période eut lieu le 15 aoùt, auprès du magnifique couvent de Valensoui,
construit , ur les bords de la S,·oloa. Cettt!
petite rivière, dont le- berges sont très fangeuse , séparait les Françai de, Ru se~, l'i
il était é,ident que celui des deux généraux
11ui tenterait le passage de ,·ive force sur u11
terrain aussi déîaYorable éprournrail un auglanl échec. Wittgenstein ni Oudinot n'avaient
donc pas le projet de franchir la Svolna sur
ce point; mais au lieu d'aller chercher ailleurs un champ de bataille sur le4uel il · pu sent se mesurer, on les -vit Lous le deux
prendre po ilion 1;ur cc cours d'eau comme
pour se narguer mutuellement. Bientôt il
s'établit d'une rire à l'autre une canonnadP
des plus ,ires et parfaitement inutile, pui. rJ:uc
le~ troupes d'aucun parti n'ayant le moyen de
joindre leur advel'~aire, ce déplorable enga11ement ne pouvait aYoir aucun avanla11e pour
per~onne.
Cependant Wittgenstein, pour ména~er ·r~
~oldats, s'était bornr à po ter quelques hataillons de chasseur à pied dans les aules cl
le roseaux (jUi bordent le rivage, et tenait
ses troupes hors de la portée des canons français, dont le feu Lien nourri alteiguait seultment quelque -uns de ses tirailleur , tandis
cru'Oudinot, 'étant obstiné, malgré les sages
observations de plusieur généraux, à rapproC'her sa première ligne de la Syolna,
éproma de perles qu'il aurait pu et dû s'éviter. L'artillerie des Ru ses n'est pas, à beaucoup prè , aussi bonoe que la nôlre, mais
elle se sert, en campagne, de pièces dites
fü·ornes, dont la por1ée dépassait celle des
canon - l'rançais de celte époque. Ce furent
ces licornes qui fh-eoL les plus grand raya,11e
parmi nos troupes.
Le maréchal Oudinot, persuadé que no ·
ennemis allaient franchir la ri, ière, tenait
non seu1emcnL une di,"ision d'infanterie à
portée de les r&lt;'pou ser, mai il la faisait appuler par la ca,·aleric du général Castex, précaution surabondante, car un pa sage, même
celui d'une petite rivière, demande plus de
temps qu 'il n'en faut aux défenseur pour
accourir au-derant des attaquants. Mon régime~L et le 24e de chasseurs n'en furent pa
moms exposés pendant °l'ingt-qualre heures
,mx boulets d~ Ru ses, qui nous tuèrent et
e~tropit!rent plusieurs hommes.
0

Pendant ce comLat, où les troupes restèrent lrès longlemps de pied ferme, on vit arriver l'aide de camp qu'Oudinot avait envoyé
à Witepsk porter à !'Empereur le rapport des
combats de Kliastitsoui ainsi que de celui de
ivotschina. Napoléon, voulant térnoi,.ner en
particulié.l· aux troupes qu'il ne les 0rendait
pas responsables du peu de succès de notre
marche, venait de combler le 2e «!orps de récompenses, tant en avancement qu'en décorations. Après avoir bien traité l'infanterie,
Sa Majesté accordait quatre croix de la Légion
d'honneur à chacun des régiments de cavalerie. Le major général prince Berthier ajoutait dans sa lettre d'envoi que !'Empereur,
polli' exprimer au 23e de chasseurs à cheral
la sali l'action qu'il éprouvait pour sa belle
conduite à Wilkomir, au pont de Dünabourg,
au combat de nuit de Drouia, à Kliaslitsoui,
et surtout à l'allaque du camp russe de Sivotschina, lui enYoyait, en sus des quatre
récompen e données aux au Lres régiments,
quatorze décorations, une pour chaque canon
enlevé par lui à l'avant-garde de Koulnielf!. ..
J'avais donc dix-huit croix à disLrihuer à mou
brave régiment. L'aide de camp n'avait pas
apporté les breYets, mais I.e major généraJ
suppléait à cet envoi en chargeant les chefs
des régiments de désigner les militaires qui devaientlesrecel'oiret de lui en faire passer l'état
J'assemblai tou les capitaine et, après
m'ètre éclairé de leur aYis, je dressai ma
liste et fus la présenter au maréchal Oudinot,
en l!.&gt; priaul de me permettre de la faire connaitré sur-le-champ au régimenL : &lt;« Commenl, ici, sous les boulets! ... - Oui. monsieur le maréchal, sous les boulels .... Ce
sera plus chevaleresque!... &gt;l
Le général Lorencez, qui, comme cbef
d'état-major, avait libellé le rapport des
divers combats et fait un lrès grand éloae du
25•' de chasseur , ayant été de mon avis, le
maréchal consentit à ma demande. Les décorations ne devaient arriver que plus tard,
mais j'envoyai chercher aux équipages une
pièce de ruban que j'aYail- dans mon portemanteau, el après) a\'Oir !ail couper dix-huit
morceaux, ,j'annonçai au régiment les récompenses qui lui étaient accordées par !'Empereur. Puis Caisanl sortir des rangs les élns à
tour de rôle, je donnai à chacun un bout de
ce ruban rouge, alors si désiré, si bien porté,
et dont on a depuis si grandement alfaihli le
pre tige en le prodiguant, en le prostituant
même! ... Celle distribution faite en présence
de l'ennemi, au milieu des dangers, produisit un effet immense ur le régiment, dont
l'enthousiasme fut au comble lorsque j'appeJaj le Yieux sous-officier Prud'homme, réputé
à juste titre le plus inlrépide et le plus modeste de Lou les guerriers du 2 ~• de chasseurs. Toujours calme, ce brave, illustré par
de nombreuses actions d'éclat, s'approcha
d'un air timide et reçut le ruhàn, au milieu
des vives acclamation de tous les e~cadrons:
ce fut un vrai triomphe pour lui! ... Je n'oublierai jamais cette scène touchante qui, Yous
le savez, se passait sous le canon de l'ennemi.
Mais il n'y a point de bonheur complet! ...

.

Deux hommes portés sur ma: liste comme approchant le plus du mérite de Prud'homme
venaient d'être cruellement blessés par des
boulets!... Le maréchal des logis Legendre,
celui qui avait tué le général Koulnieff, avait
un bras emporté, el le brigadier Griffon une
jambe brisée! ... On les amputait lorsque je
me rendis à l'ambulance pour les décorer! ...
A la vue du ruban de la Légion d'honneur,
ils parurent oublier leurs douleurs et firent
éclater la joie la plus vive! ... Cependant Legendre ne survécut pas longtemps à sa blessure, mais Grilftm se rétablit, fut évacué sm
la France, et plusieurs années après, je le
retrou\'ai à l'hôtel des Invalides.
Le ~4• de chasseurs, qui ne recevait que
quatre décorations, tandis que le 25e en recevait dix-huit, cominl que c'était juste, mais
n'en manifesta pas moins SC$ regrets d'avoir
été privé de l'honneur de prendre les quatorze canons russes à Sivotschlna, eût-il
même dû y éprouver les pertes que nous
avions subies nous-mêmes. &lt;c Nous sommes
soldats, disaient-ils, nous devons com·ir toutes
les chances bonnes ou mauvaises! » Us en
voulurent à leur colonel de ce qu'ils appelaient un pas e-droit!. .. Quelle armée que
celle dont les soldats réclamaient le privilège
de marcher à l'ennemi!...
Vous demandez sans doute quelle fut dans
cette distribution de récompenses celle que je
reçus moi-même? - Aucune! parce que
!'Empereur, avant de se décider à retirer le
commandement du régiment au colonel de
La ougarède en le faisant ou général ou
chef d'une légion de gendarmerie, voulait savoir si la santé de cet orficier lui permettrait
de faire l'un de ces services. En conséquence,
le major général enjoignait au maréchal Oudinot de faire examiner M. de La Nougarède
par un conseil de santé, dont l'avis fut qu'il
ne pourrait jamais monter à cheval. D'après
celte décision, le maréchal autorisa M. de La
'ougarède à retourner en France, où il obtint le commandement d'une place de second
ordre. Ce malheureux colonel, avant de quitter Polotsk, où ses infirmités l'avaient forcé
de se réfugier, m'écrivit une lettre fort touchante par laquelle il faisait ses adieux au 25P,
et bien que M. de La Nougarède n'eût jamais
combattu à la tète de ce régiment (ce qui
attache infiniment les troupes à leur cheî), il
en fut néanmoins regretté et le méritait à
tous égards.
Le régiment restant ainsi sans colonel, le
maréchal s'attendait à recevoir Lientôt ma
promotion à ce grade, et j'avoue franchement
que je l'espérais aussi; mais l'Empereur
s'étant éloigné de nous et ayant quitté "'itepsk
pour marcher ur molensk et de là vers
Mo cou, les travaux de son cabinet furent ralentis par les préoccupations que lui donnaient les opérations militaires, si bien que
je ne fus nommé colonel que trois mois plus
tard!
Mais revenons sur les bords de la SYoina,
dont les Français s'éloignèrent précipilam.i
ment, en lais ant une partie de leurs blessés
dans le couvent de Valensoui.

�JJfÉ.M01JrEs DU GÉNÉ'R_JU. BA:J~_OJ\J DE MJU(BOT

1f1ST0-1{1A
Parmi ceux que nous parvinmes à emporter, se trouvait M. Casabianca, colonel du
Jie régiment d'infanterie légère, qui avait été
mon camarade lorsque nous servions l'un et
l'autre comme aides de camp auprès de Ma sénà. M. Casabianca élait un officier du plus
grand mérite, dont l'avancement eût été fort
rapide; mais, frappé à la tète au moment où
il visitait les tirailleurs de son régiment placés . ur les bords de la Svolna, il vit sa carrière arrêtée. l1 était mourant lorsque je l'aperçus sur un brancard, porté par des sapeurs t
Il me reconnut, el en me serrant la main, il
me dit combien il regrettait de voir notre
corps d'armée si médiocrement dirigé. Le
soir même, ce malheureux colonel expira!. ..
Se, dernières paroles n'étaient que trop fondées, car notre chef semblait agir sans méthode ni plan. Après un succès, il poursuivait Wittgenstein, sans se préoccuper d'aucun
obstacle, et ne parlait de rien moins que de
le pousser jusqu'à Saint-Pétersbourg; mais
au moindre revers, il ballait rapidement en
retraite, et voyait des ennemis par Lou t. Ce
fut sous celte dernière influence qu'il ramena
sous les mur~ de Polotsk ses troupes, très
affectées qu'on les fü reculer ain i devant les
Russes, qu'elles venaient de vaincre dans
presque toutes les rencontres.
Le i 5 aoùl, jour de la fète de !'Empereur,
le :!c corps d'armét' arriva fort tristement à
Polots1., où nous h·ouvâmes le 6• corps formé
des deux belles divisions bavaroi es du général de ""rède, dont un général français, Gouvion Saint-Cyr, avait le commandement supérieur. L'Empereur envoyait cc renfort de
8 à 10,000 homme au marêcbal Oudinot,
qui l'eût reçu avec plus de satisfaction s'il
u'eùt craint le contrôle de celui qui le conduisait. En efl'el, aint-Cyr était un des militaires les plus capables de l'Europe! ... Contemporain et émule de Moreau, de Hoche, de
l,léber et de Desaix, il avait commandé avec
succès une des ailes de l'arm~ du Rhin, lorsr1ue Oudinot était à peine colonel ou général
de brigade. Je n'ai connu personne qui dirio-eâl mieux ses troupes sur un thamp de bat.aille que ne le faisait aint-Cyr.
fils d'un petit propriétaire de Toul, il avait
étudié pour êtrè ingénieur civil; mais dégoùté de cet étal, il s'était fait comédien à
Paris, et ce fut lui 11ui créa le célèbre rôle de
Hoberl, chef de brigands, an théâtre de la
Cité, où la révolulion de 9 le troma. SaintCyr entra dans un bataillon de ,·olontaires, fil
preuve de talents, d'un grand courage, par,•int très promptement au grade de général
de division el se distingua par de nombreux
succès. Il était d'une taille élerée, mais avait
plutôt la tournure d'un professeur que d'un
mililaire, ce qu'il faut peut-être attribuer à
l'habitude qu'il avait contractée auprès des
généraux de l'armée du Rhin de ne porte!' ni
uniforme, ni épaulettes, mais une simple redingote bleue tout unir.
JI était impossible de voir un homme plus
calme I Les périls les plus grands, les contrariétés, les succès, les défaites, rien ne pouYail l'émouvoir ... il était de glace devant

tous les érénements 1. .. On conçoit quel avantage un tel caractère, secondé par le goût
pour l'étude et la méditation, donnait à cet
oificier général. Mais Saint-Cyr avait aussi de
sérieux défaut : jaloux de ses camarades, on
l'a vu souvent tenir ses troupes au repos, tandis que, auprès de lui, d'autres divisions
étaient écrasées; Saint-Cl·r marchait alors, et
profitant de la lassitude des ennemis, il les
battait et paraissait ainsi avoir remporté seul
la victoire. En second lieu, si le général SaintCyr était un des chefs de l'armée qui savaient
le mieux employer les troupes sm le champ
de bataille, c'était incontestablement celui
qui s'occupait le moins de leur bien-être.
Jamais il ne s'informait si les soldats avaient
des vivres, des vêrcments,. des chaussures, et
si leurs armes étaient en bon état. Il ne passait aucune revue, ne visitait point les hôpitaux et ne demandait même pas s'il en e~;sLait ! elon lui, les colonels devaient pourroir
à tout cela. Eu un mol, il voulait qu'on lui
amenàt sur le champ de bataille des régiments tout prêts à combattre, sans qu'il eût
à s'occuper des moyens de les tenir en Lon
état. Cette manière d'agir avait beaucoup nui
à Saint-Cyr, et partout où il avait seni, lrs
troupes, tout en rendant justice à ses talents
militaires, ne l'avaient point aimé. Tous ses
camarades l'edoutaient de se trouver avec lui,
et les divers gouvernements qui s'étaient succédés en France ne l'anienl employé que par
nécessité. L'Empereur fit de même, et il avait
une telle antipathie pour . aint-Cyr que, lors
de la création des maréchaux, il ne le porla
pas sur la liste des promotions, bien que ce
général cù l de meilleurs services et beaucoup plus de talents que la plupart de ceux
auxquels Napoléon donna le bâton de commandement. Tel était l'homme que !'Empereur venait de placer sous les ordres d'Oudinol, an grand regret de celui-ci, qui sentait
que la supériorité de Saint-Cyr allait l'écraser.
Le t 6 aoùl (jour de la naissance d'Al[red,
mon fils ainé 1), l'armée rus e. l'orle de
soixante et quelques mille hommes, vint attaquer Oudinot, qui, en comptant le corps bavarois amené par Sainl-C1r, a,·ait sous ses
grdres 52,000 combattants. En Loule autre
circonstance el dans les guerres ordinaires,
un engagement entre i 12,000 hommes aurait pris le nom de bataille, dont la perle ou
le gain aurait eu d'immenses résultats; mais
en 1812, le chiffre des troupes des armées.
belligérantes s'élevant à 600,000 ou 700,000
hommes, une collision entre 100,0CO guerriers n"étail qu'un combat! C'est donc ainsi
qu'on désirroe l'allaire qui euL lieu sous Polotsk, entre les troupes russes el le corps du
marechal Oudinot.
La ville de Polotsk, bâtie sur la rive droite
de la Düna, est entourée de vieux remparts
en terre. En avant du front principal de la
place, les champs sont divisés par une infinité de petites rigoles entre lesquelles on
cultive des légumes. Bien que ces obstacles
3ll

1. Le baron Alfred de )larbot. mail re de requête~
Conseil d"Etal, mort et, 1865.

,,, 358 ,,.

ne fussent point infranchissables pour l'artillerie el la cavalerie, ils en gênaient cependant
la marche. Ces jardins s'étendent à une petite demi-lieue du fronl de la ville; mais à
leur gauche, sur les rives de la Düna, on
trouve une vaste prairie, unie comme un
lapis. c·est par là que le général russe amait
dû allaquer Polotsk, ce qui l'aurait rendu
mailre du faible el unique pont de bateaux
qui nous mellait en communication avec la
rive gauche d'où nou tirions nos munitions
de guerre cl nos vi,·res. Mais Wittgenstein,
préférant prendre le taureau par les corne·,
dirigea se forces principales ,·ers le jardins, d"où il espérait escalader les remparts,
qui ne sont, à proprement parler, que des
talus facile, à gra,ir, mais qui ont l'ayantagc
de dominer au loin. L'allaque rut des plus
viYes; cependant, nos îaolas ins défendirent
bravement le, jardins, pendaol que, du haut
des remparts. l'artilleril', parmi laquelle
figurail'nt le quatorze pièees prises à Sivolschina par le 2::i•, faisait un affreux ravage
dans les rangs ennemis .... Les Russes reculèrent en désordre pour allrr s,• reform1•r
dans la plaine. Oudinot, au lieu de conserver
sa bonne position, les poursuivit el fut à son
tour repoussé aYcc perle. ne grande parti'
de la journée se passa ainsi, les Russes revenant sans cesse à la charge cl les Françai~ les
refoulant toujours au delà des jardins.
Pendant ces sanglante allées et venues,
que taisait le général ai nt-Cyr? Il suivait
silencieusement Oudinot, et lorsqul' celui-ci
lui demandait on avis, il s'inclinait rn se
bornant à répJndrc : (( MonseignC'ur Ir maréchal!... &gt;&gt; ce qui semblai l dire : Puisqu'on
vous a fait maréchal, vous dcwz eu savoir
plus que moi, simple général; Lirez-vous d'affaire comme vous pourrez!
Cependant, Willgen tein, ayant déjà essuyé
des perles énormes, et désespérant d'obtenir
la victoire en continuant ses attaque du
côté des j:irdîns, finit par Olt il aurail dû
commencer el fit marcher le gros de ses troupes vers les prairies qui bordent la Düna.
Oudinot anil jusqu'alors tenu ses pièce
de 12 el Loule sa cavalerie r,ur ce point, où
elles étaient restées comme éLrai.1,,ère:, au
combat; mais le général d'artillerie Dulauloy,
qui craignait pour ses canons, viol propo er
au maréchal de faire repasser sur la rive
gauche de la rivière, non seulement les pièces
&lt;le gros calibre, mai. Loule la cavalerie, ous
prétexte qu'elle gêneraient les mouvements
de l'infanterie. Oudinot ayanl demandé à
Saint-Cyr ce qu"il en pensait, celui-ci, au lieu
de lui donner le bon con·eil d'utiliser l'artillerie et la cavalerie ur un terrain où elle
pouvaient facilemenl manœuvrer et appuyer
l'infanterie, se contenta de répéter .-on éternel refrain : « Monseigneur le maréchal! ,,
Finalement, Oudinot, malgré les observation~
clu général Lorencez, son chef d'étal-major,
prescrivit à l'artillerie ainsi qu'à la cavalerie
de e retirer de l'autre côté du fleuve.
Ce mouvement regrettable, qui paraissait
annoncer une retraite et l'abandon total de
Polotsk et de la rire droite, déplut infiniment

aux troupes qu'on éloignait, el afiècta le
moral de l'infanterie destinée à défendre le
côté de la Yille qui avoisine les prairies. L'ardeur des Russes s'accrut au contraire, en
voyant dix régiments de cavalerie et plusieurs
balleries quitter le champ de bataille. Aussi,
pour porter le désord rc dans ce Lie énorme
masse pendant qn 'elle s'en allaiL, ils avan- ,
cèrent promplement el firent tirer leurs
licornes, dont les projectiles creux, après
avoir produit l'effet de boulets, éclataient

LE

Yeler le combat, et lorsque, après avoir passé
le pont, nous tournâmes la tète pour regarder ce qui se passait sur la rive que nous
venions de quitter, nous fûmes témoins d'un
spectacle des plus émouvants. L'infanterie
française, les Bavarois, les Croates, combattaient bravement et même avec avantage;
mais la légion portugaise et surtout les deux
régiments suisses fuyaient devant les Russes.
el ne s"arrêtèrenl que lorsque, poussés dans
la rivière, ils eurent de l'eau jusqu'aux

PORTRAIT DU ROI DE

comme des obus. L.es régiments voisins du
mien curent plusieurs hommes tués ou
blessés; je fus assez heureux pour qu'aucun
de mes cavaliers ne fùt atteint; je perdis
seulement quelques chevaux. Celui que je
montais ayant eu la tète brisée, je tombai
avec lui, et mon épaule blessée ayant violemment porté sur la terre, j'éprourai une
affreuse douleur! [11 peu moins d'inclinai on
donnée au canon russe, je recevais le boulet
en plein c::orps, el mon fils était orphelin
quelques heures après a,·oir vu le jour!
Cependant, les ennemis venaient de ren~u•

Roll.E. -

Français, Bavarois et Croates repoussaienl
sur d'autres, le combat se ralentit et dégénéra en tiraillement une heure arant la fin
du jour. Mais le maréchal Oudinot ne pouvait
se dissimuler qu'il faudrait le recommencer
le lendemain. Aussi, très préoccupé d'une
situation dont il ne voyait pas l'issue, et se
heurtant au mutisme obstiné de Saint-Cyr, il
s'en allait à cheval et au petit pas, suivi par
un seul aide de camp, au milieu des tirailleurs de son infanterie, quand les tireurs

TaNeau c:t'llll'l'Ol.HE llELLESGÊ:.

genoux!. .. Là, contraints de faire îace à
l'ennemi sous peine de se noyer, ils combattirent enfin, et par un fou de file des mieux
nourris, ils obligèrent les Russes à s'éloigner
un peu. Le commandant de l'artillerie française, qui l'enait de pas5er la Düna arec la
cavalerie, saisit arec habileté l'occasion d'être
utile en faisant approcher es pièces de la
rirn, et tirant par-desfüs le fleuve, il foudroya les bataillons ennemis placés à l'autre
bord.
Celle puissante diversion arrêtant sur ce
point les troupes de Wiltgenslein, que les

ennemis, remarquant cc cavalier coillé d'un
chapeau à plumes blanches, en firent leur
point de mire el lui envoyèrent une balle
dans le bras!
Aussilot le maréchal, faisant informer
Saint-Cyr de sa blessure, lui remit le commandement de l'armée; lui laissant le soin
d'arranger les aOaires, il quitta le champ de
bataille, traversa le pont, s'arrêta un moment au bivouac de la cavalerie, et, s'éloignant de l'armée, il se rendit sur les derrières, en Lilhnanic, pour y faire soigner sa
blessure.

�1f1STO'RJ.Jl
rous ne re,imes le maréchal Oudinot que
deux mois après.
CHAPITRE XI
~ouvelle, dispositions prises par ,ainl-C)'r. - Allaqor èl surpri;.c de l'ennemi. - Jncirlenls di,.ers. Comhal ,le cal'alerie. - lletraile dP l"ennemi. . ÉLahlisscment dans Polol k. - aint-Cyr est nommé
maréchal.

Saint-Cyr prit d'une main habile et ferme
les rênes du commandement, et en peu
d'heures les choses changèrent totalement de
face, tante l grande l'influence d'un homme
capable el qui sait inspirer la confiance I Le
maréchal Oudinot venait de laisser l'armée
dans une situa lion très alarmante : une partie des troupes acculées à la rivière, les
autres disséminées au delà des jardins où
elles tiraillaient en désordre; les remparts
mal garnis_ d'artillerie; les rues de la ville
encombrées de caissons, de bagages, de cantiniers et de blessés; tout cela pêle-mêle! ...
Enfin les troupes n'avaient, en cas de revers,
d'autre retraite que le pont de bateaux jeté
sur la Düoa. Ce pool était fort étroit el tellement mauvais que l'eau dépassait de plus de
six pouces les planches du tablier. Enfin, la
nuit approchait, et l'on craignait que les
tirailleries n'amenassent une affaire générale
c1ui pouvait nous devenir funeste, tant il
.régnait peu d'ordre parmi le régiments des
différentes nations.
Le premier acte du général Sainl-Cjr fut
d'ordonner qu'on fît rentrer les tirailleurs
engagés, certain que les ennemis fatigués
imite.raient cet exemple, dès qu'on ne les
allaquerail plus. En effet, le feu cessa bientol
des deu.x: cùtés. Les troupes purent se réunir, prendre qnelque repos, et la partie parut
remise au lendemain.
Afin d'être à même de l'engager avec des
chances favorables. aint-C r profita de la
nuit pour se préparer à repousser les ennemis et s'assurer une retraite en cas de revers.
Il réunit à cet effet tous les chefs de corps,
et après leur avoir exposé franchement les
dangers de la situation, dont Je plus grave
était l'encombrement de Ja ville et des abords
du pont, il ordonna que les colonel , suivis
de plusieurs officiers et de patrouille , parcourraient les rues de Polot k pour diriger
les oldats valides de leurs régiments vers les
bivouacs, el tous les blessés, les malades,
chevaux de main, cantiniers et charrettes, au
delà du pont. Le général .. aiot-C)T ajouta
qu'au point du jour il visiterait la ville et
suspendrait de ses îonctions le chef de corps
qui n'aurait pas ponctuellement exécuté es
ordres! Aucune excuse ne devait être admise.
On s'empressa d'obéir! Les ble sés et les
malades furent transportés à bras sur la rive
gauche, où l'on réunit ce qui n'était pas
indi,pensable pour le combat, enfin tous les
impedimenta de l'armée. Aussi, les remparts, les rues rurent 1,ientôt complètement
libres, de mème que le pont. On consolida
celui-ci, par lequel aint-Cyr fil repasser ur
la rive droite la cavalerie et l'artillerie, qu'il

établiL dans le faubourg le moins voisin dr cun, et même le général en chef, malgré son
l'ennemi. Enfin, pour se ménager une retraite sang-froid, arnît con tamment la montre à la
plus facile, le prudent général en chef fit main. Ayant remarqué la veille que l'éloigneétablir, avec des tonneaux ndes recouverts ment de la cavalerie française avait permis
de planches, un second pont, uniquement aux Husses de refouler notre aile gauche
destiné à l'infanterie. Tous ces préparatifs jusque dans la Düoa, le général aint-Cyr,
étant terminés avant le jour, l'armée atten- un moment avant l'attaque, fit venir en
dit avec confiance les ennemis. Mais ils silence tous ses e cadrons derrière de ,•asles
restèrent impassibles dans leurs bivouacs magasins, au delà desquels commençaient
établis dans la plaine, sur la li ière d'une les prairies. C'est sur ce terrain uni que
vaste forêt qui t?ntoure Polotsk du côté opposé devait agir la cavalerie pour fondre sur la
à la rivière.
droite des ennemis et couvrir la gauche de
Le général Saint-Cyr, qui . 'était attendu notre infanterie, dont les detu: premières
à être attaqué de grand matin, attribuait la divisions devaient attaquer le camp russe,
tranquillité qui régnait dans le camp des pendant que la troisième soutiendrait la cavaRusses aux perles énormes qu'ils avaient lerie et que les deux dernières, formant la
éprouvées la veille. gues pouvaient y con- réserve, garderaient la ville. Tout était prêt,
tribuer; mais la principale cause de la lorsque, enfin, à six heures du soir, le signal
quiétude dans laquelle se trouvait Witt.gen- général de l'attaque fut donné par un coup
stein provenait de ce que. attendant pour la de canon, suivi par Ja détonation de toute
nuit suivante une forte division d'infante.rie l'artillerie française, qui envoya de nomel plusieurs escadrons de Saint-Pétersbourg, breux projectiles sur les a\'ant-postes et
il avait reculé son attaque jusqu'à l'arrivée mème ur le camp ennemi.
de cc pui·sant renfort, afin de nous vaincre
A l'instant, nos deux premières dil·isions
le lendemain plus facilement.
d'infanterie, précédées par le 26• léger,
Bien que les seigneurs polonais, grands s'élancent su.r les régiments russes placés
propriétaires des environs de Polotsk, n'osas- dans les jardins, tuent ou prennent tous les
ent prendre ouvertement parti pour les soldats qu'ils peuvent joindre, et, mettant les
Franç,ais, de crainte de se compromettre autres en fuite, les poursuivent jusqu'au
vis-à-vis des Russes, nP.anmoins ils nous ser- camp, où ils firent un grand nombre de privaient en secret et nous procuraient facile- sonuiers et enlevèrent plusieurs canons. La
ment des espions. Le général Saint-Cyr, surprise, bien que faite en plein jour, fut i
inquiet de ce qui se préparait dans le camp complète que le général Wittgenstein dinait
ennemi, ayant engagé l'un de ces nobles à y paisiblement dans un petit château touchant
envoyer un de ses vassaux les plus éclairés, à son camp, lorsque, prévenu que des volticelui-ci fit conduire au bivouac rus e plu- geurs français étaient dans la cour, il sauta
sieur voitures de fourrage et plaça parmi les par une fenètre, el trouvant sous sa main
charretiers son intendant, babillé en paysan. un petil cheval de Cosaque, il l'enfourcha et
Cet homme, fort intelligent, apprit en cau'enfuit à toutes jambes vers le gros de ses
sant avec les soldats de Wîttgen tein qu'on troupes. Nos voltigeurs s'emparèrent des
attendait de nombreuse troupes. Il fut mème beaux chevaux, des papiers, des fourgons et
témoin de l'arrivée du régiment des Cosaques des vins du général rus e, ainsi que de l'arde la "'arde, d'un escadron des chevaliers- genterie et du diner placés sur sa table. Le
garde , et fut informé que plu ieur batail- butin fait dans le camp par d'autres compalons seraienl rendus au camp vers minuit. gnies rut immen e.
Ce renseignemenls pris, l'intendant fut en
Au bruit produit par l'attaque si imprévue
rendre compte h son maitre, qui s'empressa des Fran(:ais, la terreur se répandit parmi
de prévenir le général en chef de l'armée les ennemis, qui s'enfuirent presque tou
française.
sam songer à prendre leurs armes l Le
En apprenant celle nouvelle, !--aint-C~l' désordre était au comble; personne ne comrésolut de battre Wittgenslein a,•anl l'arrivée mandait, et cependant l'approche de nos
des renforts attendus. Uais comme il ne vou- divisions d'infanterie était annoncée par une
lai L pas engager une affaire trop longue, il vive fusillade el le son des tambours qui batprévint les généraux et chefs de corps qu'il taient la charge l. .. Tout présageait donc un
n'allaquerait qu'à six heures du soir, afin immense succès aux troupes françaises, à la
que, la nuit mettant fin au combat, les tête desquelles marchait aint-Gyr, toujours
Russes n'eussent pas le temps de profiter de calme!... Mais, à la g~erre, un événement
lenr succès si les chances leur étaient là 1·0- impréYu et souvent peu important change
rables. li e L mi que dans le cas où nous l'état de choses! ...
serions ,•ainqueurs, il nous serait impos iLJe
Un grand nombre de soldats ennemis
de pour uine les ennemis dan l'obscurité; avaient gagné en fuyant les derrières du
mais SainL-Cyr n'en avait pa le projet el camp. C'était là que biYouaquait l'escadron
désirait pour le moment se borner à leur des chevaliers-gardes, arrivé seulement dedonner une bonne leçon qui les éloignât de puis quelques heures. Cette troupe, composée
Polotsk. Le général français, voulant agir par de jeunes gens d'élite, choi is dans les meilsurp1·ise. pre crivit que la plu parfaite leure familles nobles, était commandée par
tranquillité régnât dans la ville el sur toute la un major d'un courage éprouvé, dont l'arligne des avant-postes, ce qui fut exécuté.
deur venait, dit-on, de s'accroitre par de
La journée nous parut bien longue. Cha- copieu ·es libation . En apprenant ce qui se
.... 36o"""

,

HISTORIA

L'IMPÉRATRICE ÉLISABETH DE RUSSIE.
Tableau de .\lme VIGEE-LE BRU r.

�.M'ÉJHOlJ{ES DU G:ÉJVÉR_AL BAR.ON DE MAR.BOT

pas_e, cet officier monte rapidement à che,·al,
et, suivi de cent vingt chevalier cuirassé , il
s'élance Yers les Français, qu'il ne tarde pa
à rencontrer. Le premier de no. bataillon
allaqué par lui appartenait au 26e léger. Il
rési ta ugou.reusement. Le, chevaliers-gardes,
repous és a,·ec perte, cherchaient à se rallier
vour faire une seconde charge en ligne,
!or que leur major, impatient!! par le temp
qu'il faut à de cavalier désunis pour reprendre leur rangs, abandonne le bataillon
français qu'il n'avait pu enfoncer, et ordonnant aux ehevaliers-11ardes de le ui\l'e, il les
lance à toutes brides en Otlrl'ageurs au traYer du camp! Il le lrom·a rempii de fanta sms portugais, suisses et même havnrois,
no alliés, dont le un , éparpillé par l'effet
même de la victoire, cherchaient à se réunir,
tandis que le· autres ramassaient le butin
abandonné par les Rus e .
Le chevalier -gardes ayant tué ou Llessé
plu ieur de ces soldats, le dé ordre , mit
dan cette foule, el bientôt une retirade tumulLueuse e déclara et dégéntira même en
terreur panique. Or, en pareil cas, le soldats prennent pour adver aires tous ceux des
leur qui courent pour venir .e réunir à eux,
el le nombre des ennemis qui Je pour uivent
paraît immen e au milieu d'un nuage de
pou ière, tandis que, la plupart du temps,
il n'e t que d'une poignée d'hommes. C'est ce
qui arriva ici. Les chevaliers-gardes, di pe.r és
ur un vaste terrain et ava11çanl toujour san
regarder derrière eux, imulaient, au,: )·eu:
des fuJards, un corps immense de ca,·alcrie;
aus i le désordre 'accrut et rragna un bataillon ui se au mili u duquel le général aintC1r 'était réfugié. 11 y fut tellement pressé
par la foule que on cheval fut renver ê dan
un fo sé.
Le général, vètu d'une impie redin,.ole
bleue, san marques distinctives, re ta couché par terre el ne fit aucun mouvement à
l'approche d · chevalier -gardes, qui, le
croyant mort, ou le prenant pour un impie
emvloyé cl'admini tralion, passèrent outre et
continuèrent leur poursuite à travers la plaine.
On ne ait où ce désordre se erait arrêté,
lor que l'intrépide et intelligent général Berckheim, accourant à. la tête du ie régiment de
cuira siers, s'élança or le chevaliers-gardes,
qui, malgré leur courageuse défense, furent
pre que tous tués ou pris. Leur vaillant major resta au nombre de mort . La charge
exécutée par cette poignée d'hommes aurait
eu des résultats immen es si elle eût été outenue, et le beau l'ait d'armes des chevalier garde prouva de nouveau que les attaques
de cavalerie imp,·évues ont celles qui ont le
plus de chances de succè".
Le général aint-Cyr, relevé par no cuira ~ier , fit avancer à l'in tant toute le · diviion d'infanterie, avec le.quelles il attaqua
le Ru es avant qu'ils fus ent remi de leur
dé ordre. Le succè ne fut pa un moment
indécis; le ennemis furent battus et perdirent beaucoup d'homme el plu ieur· canons.
Pendant que le combat d'infanterie que je
viens de raconter se pa sait en annt de Po-

lolsk, Yoici ce qui avait lieu à la gauche de
notre armée dans les prairies qui lon,.ent ]a
Düna. u moment où le premier coup de
canon donna le igoal du combat, nos régiments de ca.rnlerie, dont la hriaade Castex

r

Gravure de BOILLY , d'apr~s le ,~blu11 d'IIORACE
Vli:IlNET (.Vusee dt )'crsalllfs.J

forwait la t~te, se portèrent rapidement ver
les escadron ennemi qui, de leur coté, marchaient ver ' nons.
l:n engaaement érieux parai sait imminent. J,e bon général Castex me fit alor ' oberver que i, mal!!t'é ma hies ure, j'avai pu
continuer :1 commander mon régiment aux
combats de ivol china et de la \'Olna, où il
ne •'agi sait que de braYer le Fen de l'infanterie et du canon, il n'en erait pas de même
aujourd'hu( où, ayant all'aire à des ca,alier·
ennemi , j'allais me trom·er compromis dans
une charge an~ moyen de me défendre,
puisque, ne pouvant me ervir que d'un seul
bras, il me serait impo ible de tenir en
même temp la bride de mon hem] et mon
sabre.
En conséquence, il m'engagea à rester
momentanément avec la divi ion d'infanterie
placée en ré erve. Je ne crus pa devoir accepter cette offre bienveillante et exprimai i
,·ivemenl le désir de ne pas m'éloigner du
régimenl, que le 11énéral se rendit à me
instances; mais il fit placer derrière moi six
ca\'alier des plus bra,e , commandé par
l'intrépide maréchal des lorris Prud'homme.
J'avais d'aiUeur à mes côtés les deu~ adjudants-major', deux adjudant , un trompette
et mon ordonnance Fou se, un des meilleurs
soldat du régiment. Ainsi entouré et placé
devant le centre d'un e cadron, j'étai · uf1isamment garanti; d'ailleurs, dan un be oin

urgent, j'aurais làché le rènes de mon cheval pour prendre de la main droite la lame
de mon sabre, uspendu à mon poignet par
la drarronne.
La prairie étant a ez large pour contenir
deux régiment en bataille, le 23e el le ~Ue
marchaient de front. La brigade du général
Corbineau, compo ée de troi régiments, était
en econde ligne, et le cuirassier suhaient
en ré erve. Le ~H,e, placé à ma "auche, avait
devant lui un corps de dragons russes; mon
régiment e trouvait en face de Cosaque de
la rrarde, reconnai ables à la couleur rouge
de leurs ve tes, ainsi qu'à la beaulé de leurs
che,·au:x, qui, bien qu'arri\'és eulemenl depuis quelques heures, ne parais aient nullement fatigué .
Dès que, en avançant an galop, nou fûmes
à bonne portée de ennemis, le général Castex
ayant commandé la charge, toute sa brigade
fondit en ligne sur le Rn ses, et, du premier
choc, le 24• enfonça les dragons qui lui étaient
opposés.... Mon régiment éprouva plus de
résistance de la part de Cosaqu de la garde,
hommes choi is, de forte stature, et armés
de lances de 14 pied de long, qu'il tenaient
d'une main ferme. J'en quelques chas eurs
tués, beaucoup dr ble sés; mai enlln mes
brave cavalier apnt pénétré dan cette ligne
héri sée de fer, tous les avantage furent pour
nou , car la lonzueur des lance est nui iblc
dans un combat de cavalerie, quand ceux qui
les portent, n'étant plu en bon ordre, ont
serré de prè par des adversaires armés de
abres, dont il peuvent facilement e ·ervir,
tandi que le lancier éprouvent beaucoup de
difficultés pour pré enter la pointe de leurs
perches. Au si les Cosaques furent-il &lt;•hligé
de tourner le dos. )le cavaliers en firent alors
un 11 rand ma sacre el prirent un bon nombre
de beaux et excellents chevaux.
ous allions poursuivre ce succès, lorsque
notre attention ayant été attirée veri: la droite
par un très grand tumulte, nous vîmes la
plaine couverte de fuyard, : c'était le moment
où les chevalier -garde exécutaient leur ,·igoureu e cha.rae. Le général Ca tex, pensant
alor qu'il ne serait pa age d'avancer encore.
lorsque notre centre parai sait rétrograder en
désordre, fil ooner le ralliement, et noire
brigade s'arrêta. Mai ,à peine avait-elle reformé es rangs, que les Co aque de la garde,
enhArdis par ce qui se pa sait au centre et
dé irant se ,·enger de leur première défaite,
revinrent à la char11e et 'élancèrent en fureur
sur me e eadron , tandis que les hu sarq
de Grodno attaquaient le 24t. Le Russes,
repou sé ur tous les points par la brigade
Ca. tex, ayant fait aYanccr uccessiYemenl leur
econde et leur troisième ligne, le général
Corhineau accourut à son secours a\'ec les 7•
el 20• de cha eur et le e de lancier . Il I
eut alors un graud combat de cavalerie, où
chacun de deux parti éprouva des chances
fa erses! ... Déjà nos cuirassier accouraient
pour prendre part à l'affaire, et ceux de
Bu es avançaient aus i, lorsque Wittgenstein, Yoyant son infanterie battue et vivl'ment pous ée par la nôtre, fit ordonner à a

�1t1STORJJI
caralerie de se retirer; mais elle était beaucoup trop engagée pour que la retraite pùl
être facilement exécutée.
En effet, les généraux Castex el Corbineau,
cerlain d·ètre soutenus par nos cuirassiers
riui les suivaient de près, lancèrent tour à
tour leurs brigades sur les cavaliers russes,
riui furent jetés dans le plus grand désordre
cl subirent de- pertes considérables. Arrivé
au delà de la forêt où se réunirent nos divisions d'infanterie el de cavalerie toutes victorieuses, le général Saint-Cyr, vopnl approcher la nuit, fil cesser la poursuite, et les
troupes retournèrent vers Polotsk pour reprendre Jes hirnuac.s qu'elles avaient quittés
peu d'heures avanl.
Pendant le combat tumultueux de la cavalerie des deux partis, ma hie sure m'aYait
causé de bien vives douleurs, surtout lorsque
j'étais obli~é de mellre mon cheval au galop.
L'impossibilité de me défendre moi-même me
plaça sou.ent dans une situation très difficile,
dont je n'aurais pu sortir si je n'eusse été
entouré par un groupe de braves qui ne me
perdirent jamais de vue. Une fois, entre autres, poussé par la foule des combattants sur
un peloton de Co aques de la garde, je fus
obligé, pour ma conservation personnelle, de
làcher la Lride pour prendre mon sabre en
main. Cependant, je n'eus pas besoin de m'en
servir, ear, en voyant leur commandant en
péril, les hommes de tout grade qui m'escortaient, attaquant avec fureur les Cosaques qui
déjà m'environnaient, firent mordre la pou sière à plusieurs el mirent les autres en fuite.
Ion erdonnance Fousse, chasseur d'élite, en
tua lrois, el l'adjudant-major Joly cieux! Je
revins donc sain el sauf de ce grand combat,
auquel _j'avais désiré me trouver en personne,
afin d'imprimer un plus grand élan à mou
rllgiment cl lui prouver de noureau que, tant
que je pourrais monler à cheval, je tiendrais
à honneur de le commander au moment du
danger. Les o!ticiers et la troupe me surent
très bon gré de ce dé\'Ouement, el l'atlèction
que tous me portaient déjà s'en accrut, ainsi
que vous le verrez plus Lard, lorsque je parlerai des malheurs de la grande retraite.
Les combats de cavalerie à cavalerie sont
infiniment moins meurtriers que ceux contre
l'infanterie. D'ailleurs, les cavaliers rus~es
~ont généralement maladroits dans le maniemeut de leurs armes, et leurs chers, peu capaLlè , ne savent pas toujours employer leur
cavaliers à propos. Aussi, bien que mon régiment se fùt trouvé engagé pendant le combat
de Polo~k avec les Co aques de la garde, réputés une des meilleures troupes de l'armée

russe. il n eprouva pas de grandes perles.
J'eus dans cette journée huit ou neuf hommes
tués et une trentaine de blessés. Yai ' au
nombre de ces derniers était le chef d'escadrons Fontaine. Cel excellent el brave ofticier
se trouvait an plus épais de la mêlée, lorsque
son cheval fut tué. M. Fontaine, dont les
pieds étaient embarras és dans les élrier ,
cherchait à ~e dégager à l'aide de quelques
chasseurs venus à son secours, lorsqu'un
maudit officier de Cosaques, passant au galop
au milieu de ce rrroupe, se penche avec dextérité sur sa selle et porte à Fontaine un terrible coup de sabre qui lui crève l'œil gauche, Liesse l'autre et fend l'os du nez! ...
Mais au moment où l'officier russe, fier de
cet exploit, s'éloignait, l'un de nos chasseur~,
l'ajustant à six pas avec son pistolet, lui cassa
les reins et vengea ainsi son commandant!
Aussitôt que cela fut possible, je fis panser
M. Fontaine, qui fut transporté à Pololsk,
dans le couvent des Jésuites, où j'allai le voir
le soir même. J'admirai la résignation de ce
courageux militaire, qui, devenu borgne, supportait patiemment les douleurs et les inconvénients qu'entraîne la perle presque totale
de la vue. Depuis lors, fontaine ne put jamais faire de sen ire actif. Cc fut une grande
perle pour le 23• de chasseur3, dans lequel il
servait depuis la formalion, aimé et considéré
de tous; je fus sensible à son malheur. Resté
le seul o[fi.cier supérieur du régiment, je
m'efforçai de pourvoir à tous les besoins du
senice, ce qui était une très grande tâche.
Vous trouverez sans doute que je suis
entré dans trop de détails relativement aux
divers combats que soutint le 2e corps d'armée; mais je répéterai ce lfUe je vous ai déjà
dit: je me complais aux som·enirs des grandes
guerres aux'luelles j'ai pris part, et j'en parle
avec plaisir! ... li me semble alors que je suis
sur le terraiu, entouré de mes braves compagnons qui, presque tous, hélas I ont déjà
r1uilté la vie!. .. ~lais revenons à la campagne
de Russie.
Tout autre que le général Saint-Cyr aurait,
après d'aussi rudes engagements, passé ses
troupes en revue pour les réliciter sur leur
courage el s'enquérir de leurs besoins; mais
il n'en fut pas ainsi, car à peine le dernier
coup de fusil était-il tiré, que Saint-Cyr alla
s'enfermer dans le com•ent des Jésuites, où
il employait tous les jours et une partie des
nnils à quoi faire? - A jouer du violon!
C'était sa passion dominante, dont la néces~ilé de marcher à l'ennemi pouvait seule le
distraire! Les généraux Lorencez et de Wrède,
chargés par lui du placement de troupes,

emoyèrenl deux dil"isions d'infanterie el les
cuirassiers sur la rive gauche de la l)üna. La
troisième division française et les deux ba\'aroises restèrent à Polot k, oh elles furent
occupées à élever les fortifications d'un vaste
camp retranché, devant servir d'appui au-.
troupes qui, de ce point important, couvraient
la gauche el les derrières de la Grande Armée,
destinée à marcher sur molensk et Moscou.
Les brigades de cavalerie légère Castex et
Corbineau furent placées à deux lieues en
avant du grand camp, sur la rive _gauche de
la Polota, petite ri,·ière qui va se Jeter dans
la Düna à Polotsk.
Mon régiment alla bivouaquer auprès q'un
Yillage appelé Louchonsk.i. Le colonel du 24•
de chasseurs établit le sien à un quart de
lieue en arrière, à l'abri du 25e. Nous restâmes là deux mois, dont le premier sans
faire aucune course lointaine.
En apprenant la victoire remportée par le
général Saint-Cyr devant Polotsk, !'Empereur
lui envova le bàton de maréchal de l'Empire.
Mais au· lieu de pro6ter de celte occasion
pour visiter ses troupes, le nouveau maréchal
vécut dans une solitude plus profonde encore
s'il est possible. Personne ne pouvait pénétrer
près du chef de l'armée, ce qui lui valut, de
la part des soldats, le sobriquet de hibou. En
outre, bien que l'immense couvent de Polotsk
contint plus de cent appartements qui eussent été si uliles pour les .ulessés, il voulut y
loger seul, croyant faire une très grande concession en permettant qu'on reçùl dans les
communs des officiers supérieurs blessés;
encore fallait-il qu'ils n'y séjournassent que
quarante-huit heures, après quoi, leurs camarades devaient les transporter en ville. Les
caves el les greniers du couvent regorgeaient
de provisions amassées par les Jésuites i vins,
bière, buile, farine, etc., tout s'y trouvait en
abondance; mais le maréchal s'était fait remettre les clefs des magasins, dont rien n~
sortait, même pour les hôpitaux 1... Ce ful à
grand'peine que je parvin à obtenir deux
bouteilles de vin pour le commandant Fontaine blessé.
Ce qu'il y a de bizarre, c'e Lque le maréchal Saint-Cyr usait à peine de ce. provisions pour lui-même, car il était d'une extrême o.uri~té, mais aus i d'une fort grande
originalité. L'armée le blàma hautement, el
ces mèmes provision., dont le maréchal refu ail de di Ir:Luer une partie à ses troupe.,
devinrent, deux mois plus lard, la proie des
flammes et des Russes, lorque les Français
furent contraints d'abJndonner la ville et le
couvent en l'cu !

(A suivre. )

GÉNÉRAL DE

MARBOT.

et JULES DE GONCOUR.T
c:;,:,

Le Petit Tr1anon
t'a jour de l'année 177 '~, le Roi, galant ce
jour-là, avait dit à la Reine, - était-ce pour
la consoler de ne pas donner le ministère à
M. de Choiseul'? - cc Vous aimez les fleurs?
Eh bien! j'ai un Louquet à vous donner :
c'est le petit Trianon 1 • ,1
Le petit Trianon était, à l'extrémité du
parc du grand Trianon. un pavillon à la romaine, de forme carrée. Celle miniature de
palai , qui n'arnil guère que douze 1oises sur
chacune de ses faces, se composait d'un rezde-cbaussée et de deux étages montant entre
des colonnes et des pilastres d'ordre corinthien, joliment fleuris, parfaitement cannelés,
et couronnés des balustres d'une terrasse
italienne. L'architecte Gabriel l'avait élevé
sous la surveillance du marqui de Menlrs.
Le sculpteur Guibert y avait fait merveille de
son ciseau. Le Roi, le vieux Roi Louis XV
s'éprenait, en ses dernière années, de ce
petit coin de $On grand Versailles. Cette demeure élait à sa taille, el il y avait ses aises.
li s'était plu à l'entourer d'un jardin bolanir1ue; el là, parmi les mille parfums el les
mille couleurs de la flore étrangère, presque
ignorée alors de la
France, promenant
à petits pas les lendemains de ses débauches, il essayait
d'amuser ses fatigues en herborisant
avec le ducd'Ayen!.
Nul cadeau ne
pouvait êlre plus
agréable à Marie-Antoinette, à cette amiu
Je la campagne cl
des !leurs, à celle
fieine qui, des splendeurs el des majestés de 3Jarly, ne goûtait que la salle de
verdure établie par
le comte d'A1·anda•.
Et l'heureu:x à-propos que ce présent,
arrivant à l'heure
précise où Marie-Antoinelte renonce à
la lutte, cède la
place aux intrigues, abandonne es ambitions
et ses espérances, et se confesse ainsi à l'un
/. Clu:;iuit11ie secrète, par J'ab_bé_ Bc~udeau. - l:t•
Reine, dil llercy-Argeoteau, dèSLl'a1l beaucoup B~01r
une maison de camµagne a elle en propre. A la mort
du Roi. le corole et la comtesse Je i\oa,lles lui suggé1·èrenl l'idée de demander le petit Trianon, s'ollranl
du l'obtenir de Louis XYI. La Reine, fur le conseil de
:\lercy, ~·aJre5o1il ilireclemcnt à son époui., ciui nu

de ses familiers : cc M. de JJaurepa~ est bien
insouciant, JI. rl&lt;&gt; Vergennes bien médiocre; mais la crainte de me tro111pe1· sur
de~ gens qui servent peul-être bien mien.i:
le /{oi que je ne pense m'empêchera lo11Jou1's cle lui Jlarler contre ses ministres .... 1 1&gt;
Le petit Trianon occupera cette Reine sans
affaire, celle femme sans enfants, sans ménage. Il sera l'emploi el la dépense de sa ~ie,
le plaisir et l'exercice d~ sa jeune activité, sa
distraction, son labeur. Créer à nouveau,
ajouter, embellir, agrandir, tenir sous rn baguWe de magicienne un peuple d'artistes et
de jardiniers, l'aimableminislère I un ro}aume
presque! et, au bout du passe-Lemps et de
l'effort, une petite pairie, son bien, son œuvre, son pelit Vienne!
1e lemps et le goùt étaient alors à ces
alîranchissemenls de la nature, à ces reconstitutions de la campagne qui cherchaient à
faire du parc français un pays d'illusions, à
le remplir de taLleaux, à y lransporter tous
les changemenl de scène des opéras. Les
Observations su,· /'al'I de former les jardins
modernes, publiées en Angleterre par sir

PALAIS DU PETlI ÎRlANON.

Thomas Wathel~, développaient ce goût el
Loule maison d'été voulait bienlot le cadre
premier wol lui rèponJoit que celle mnison de l'lai•
sance était à elle, el qu'il était cha,mJ ile hu en
raire don.

2. Descripliou générole et particulière ile la
fra11ce, par d'! La Barde. Pari,, li81. - l,e Cict!l'Olle de l'Msaifles ou l'llldil'lltew· des curio.oriti's tl

élal1/i.,se111r11la rie rclfe ville, 180tJ.

.... •îô.3 ...

d'un jardin pilloresque appelé du nom de
« jardin chinois 5 ,,. La Reine avait une
grande ambition, l'ambition de faire plus
que la mode jusque-là n'avait fait contre Le
Nôlre, de dépasser en agrément el en vraisemblance de paysage le Tivoli de M. flou tin,
Ermenomifü, el le ~loulin-Joli, el Uonceau
même : charmant projet d'une Reine, fuyant
le trône, qui voulait autour d'elle une terre
sans étiquette, el, rendant la royauté à l'humanité, voulait rendre les jardins à Dieu!
Le duc de Caraman, grand amateur en ce
genre, el qui a déjà à peu près réalisé les
idées de la fieine à sa terre de Boissy, est
appelé par la fü,i_ne à la direction des travaux 6 • Bienlùt M. de Caraman, l'architecte
Mique, le dessinaleur mythologique des Él)•
s~es d11 nouwau règne, puis le charmant
peinlre de ruines spirituelles, Uubert RoLert,
appelé plus tard pour le décor rustique, impro,;sent sur le papier, sous les 1eux de la
Reine, la campagne qu'elle a commandée :
les arbres, la rivière, le rocher, et aussi la
salle de comédie. Ici, un pont rus1ique, qui
fas e jaloux le pont bl)llandais cl le pont , olant de M. "alelel;
là, dominant l'eau
et y mirant ses sculpltues, un behédère
où déjeunera la Reine; là-bas, un moulin, dont le tic-tac
réniillera l'écho ;
des arbustes plus
loin; partout des
flturs ; et une ile,
et un temple à l'Amour entouré du
murmure de l'eau,
et une laiterie de
Reine, une laiterie
de marbre blanc ....
Jamais Marie-A.nloinetle n'a donné tant
d'ordres; ce ne sont,
envoyées de Versaille 011 de la Muette,
que recommandations et listes des
jeunes arbres qui
doivent donner l'ombrage à la promenade, &lt;&lt; au travail » de
la jeune souveraine. Ce ne sont que billets
::;. Cltro11Ï91te ltwrèle, par r~uue p~a.udeau. .
1,. Pur(rails el cara.cli'res, par :)eaac de :lfe,lhau.
Pari ·, Hll:i.
fi. Proj,.1 pow· le jardin a1,glo-ch i11ois du petit
Tria1101i, par Antoine Richard, jardinier de la lleine,
17H, dam; le Hel!Ueil des ;nrdins de Lerouge.
û. Carrc~po11da11ce recrèCe (par ~tétra ), vol. J•

�1!1S TORJ.J!

LE PETTT TR,.1.ANON - - -.
à M. Campan et à M. Bonnefoy, convocations de tous
les jardiniers u pour désigner
les places de tous les arbres
que M. de Jussieu a fait choisir. &gt;) El sur M. de Jussieu 1
écoutez la fin d'un de ces billet aimables qui songent lt
tout : c&lt; Une collation rl'encas sera pi·ète pour JI. de
Jussieu, qui arl'osera devcmr
moi le cèdre clu Liban t. 11
Que de préoccupations, que de
soins, que de joies ! Et que de
fois les promeneurs de Paris
voient passer dans un cabriolet
léger, brùlant le chemin, la
Reine de Trianon allant rnir
monter la pierre, pousser l'arbre, s'élever l'eau, grandir
son rêve!
Le beau rêve en effet, cc
palais et ce jardin enchantés,
où Marie-Antoinetle pourra
ôter sa couronne, rn reposer
de la représentation, reprenQre
sa volonté et son caprice,
échapper à la surveillance, à
la fatigue, au supplice solennel et à la discipline invariable de sa vie royale, avoir
la solitude et avoir l'amitié,
s'épancher, se livrer, s'abandonner, vivre! Pour montrer
tout le bonheur que la Reine
se promet, pour faire entrer
dans ses impatiences, je dirai
une des matinées de la Tieine
à. Versailles, telle qu·une de
ses femmes de chambre nous
l'a conservée. Aussi bien. celte
matinée sulû'ra peut-ètre à
faire pardonner Trianon à
Marie-Antoinette.
La Reine se réveillail à huit
heures. Une femme de aarde~
robe entrait et déposait une
corbeille couverte, appelée le
prêt du jour, et contenant
des chemises, des mouchoirs,
des frottoirs. Pendant qu'elle
faisait le service, la première
femme remettait à la Reine,
qui s'éveillait, un livre contenant un échantillon des douze
grands habits, des douze robes riches sur paniers, des
douze petites robes de fantaisie pour l'hiver ou l'été. La
Reine piquait avec une épingle
le grand habit de la messe, la
robe &lt;1.éshabillée de r aprèsmidi, là robe parée du jeu ou
du souper des petits appartements. Les Archives nationales
possèdent un curieux volume
Cl:ch! Bra110 el

L\

LAITlliRE DE TRL\NO:\,

TJblea11 de ~!AURICE LELO rR .

r". _

1. IRltl"e aulogrophe de .lfane.111/oinelte , communif1m·e par ,1.
Boulro11.

qui porte ur un de ses plats de parchemin
vert : Madame la comtesse d'Ossu11.
Garde-1·obe des alom·s de la Reine. Gazette povr l'année i 782. Ce sont, collés
à des pains à cacheter rouges ur le papier blanc, les échantillons des robes portées par la Reine de 1782 à 1784. C'est
comme une palette de ton clairs, jeune et
gais, dont la clarté, 1a jeunesse, la gaieté
ressortent davantage encore quand on les
compare aux nuances feuille morte et carmélite, aux couleurs presque jansénistes des
toilettes de Madame Élisabeth, que nou
montre un antre registre. Reliques coquettes,
et comme parlantes à l'œil, où un peintre
trouverait de quoi reconstruire la toilette de
la Beine à tel jour, presque à telle heure de
sa vie! II n'aurait qu'à parcourir les divisions
du livre : Robes sw· le g1'and panie1·, 1·obes
su1· le petit paniel', robes tu1·ques, létiitefi,
1·obes anglaises, el grnnds habits de taflelas; grandes provinces du royaume que se
partageaient madame Bertin , garnissant les
grands habits de Pàques1 madame Lenormand , relevant de broderies de jasmins d'Es•
pagne les robes turqu"s couleur boue de Paris, et la Lévêque, el la Romand, et la Barbier, et la Pompée, travaillant et chiffonnant,
dans 1~ bleu, le blanc, le rose, le gris-perle
semé parfois de lentilles d'or, les habits de
Versailles et les habits de Marly qu'on apportait chaque matin à la Reine dans de grands
taffetas.
La l\eine prenait un lmin presque tous les
jours. Un sabot était roulê dans sa chambre.
La Reine, dépouillée du corset à crevés de
rubans, des manches de dentelle, du grand
fichu, avec lesquels elle couchait, Hait enveloppée: d'une grande chemise de flanelle anglaise. l'nc tasse de chocolat ou de café taisait son déjeuner, qu'elle prenait dans son 1il
lorsqu ·elle ne se baignaiL pas. A. sa sortie du
bain, ses femmes lui apportaient des pantoufles de ha-;in garnies de dentelles et plaçaient sur ses épaules un manteau de lit en
taffetas blanc. La Reine, recouchre, prenait
un livre ou quelque ouvrage de femme.
C'était ]!heure où, la Reine couchée ou levée,
les petites entrées avaient audience auprès
d'elle, et de droit entraient le premier médecin de la Reine, son premier chirurgien, son
médecin ordinaire, son lecteur, son sccr«:·taire de cabinet, les quatre premiers valets
de chambre du Roi, leurs survivanciers, le
premiers médecins et premiers chirur~iens
du Roi.
A midi la toilette de présentation avait lieu.
La toilette, ce meuble et ce triomphe de la
femme du dix-huitième siècle, était tirée au
milieu de la chambre. La dame d'honneur
présentait le peignoir à la Reine ; deux femmes
en grand habit remplaçaient les deux femmes
qui avaient servi la nuit. Alor commençaient,
avec la coiffure, les grandes entrées. Des
pliants éLaient avancés en cercle autour de la
Loilelle de la Reine pour la surintendante, les
dames d'honneur et d'atours, la gouvernante
des enfants de France. Entraient les frères du
Hoi, les princes du ang, les capitaine de~

gardes, toutes les grandes charges de la couronne de France. Ils faisaient leur cour à b
Reine, qui saluait de la tête. Pour les princes du sang seuls, la Reine indiquait le mouvement de se lever, en s'appuyant des mains
:1 la toilette. Puis Yenait l'habillement de
corps. La dame d'honneur passait la cbemi,e, versait l'eau pour le lavement des
mains; la dame d'atours passait le jupon de
la robe, posait le fichu, nouait le collier.
Habillée, la l'l eine se plaçait au milieu de
sa chambre, et, environnée de ses dames
d'honneur et d'atours, de ses dames du palais,
&lt;lu chevalier d'honneur, du premier écuyer,
de son clergé, des princesses de la ramille
royale, qui arrivaient suivies de toute leur
maison, elle passait dans la galerie el se rendait à la messe, après a,•oir signé les contrats
présentés par le secrétaire des commandements, et agréé les présentations des colonels
pour prendre congé.
La Reine entendait la messe avec le Roi
dans la tribune, en face du maitre-autel et
de la musique.
La Reine, rentrée de la messe, devait dîner
tous les jours seule avec le Roi en public ;
mais ce repas public n'avait lieu que le dimanche.
Le maitre d'hôtel de la Reine, armé d'un
grand bâton de six pieds orné de fleurs de lis
d'or et surmonté de fleurs de lis en couronne,
annonçait à la Heine qu'elle était servie, lui
remettait le menu du dîner, et, tout le temps
du diner, se tenant derrière elle, ordonnait de
servir ou de desservir.
Après le diner, la Reine rentrait dans son
appartement, et, son panier et son bas de
rohe ôtés, s'appartenait seulement alors, autant du moins que le lui permettait Ja présence en grand habit de ses femmes, dont le
droit était d'ètre toujours présentes et d'accompagner partout la Reine.
La Reine espérait se au ver de tant d'ennuis à Trianon. Elle voulait fuir là celle toilette, la cour des matins, el le diner public,
et les jeux de représentation si ennuyeux du
mercredi et du dimanche, et les mardi des
ambassadeurs et des étrangers, el les présentations et les révérence , les grands couverts
et les grandes loges, et le souper dans les
ca.binets le mardi et le jeudi avec les ennuyeux.
el les prudes, et le souper de tous les jours
en famille chez Monsieur 1 •
La l\eine pensait qu'à Trianon elle pourrait manger avec d'autres personnes que la
famille royale, unique société de table à
laquelle toute Reine de France avait été condamnée ju qu'alors i qu'elle J aurait, comme
une particulière, ses amis à diner sans meure
tout Yersailles en rumeur. Elle songeait à se
faire habiller là dans sa chambre par mademoiselle Bertin, sans être condamnée à se
réfugier dans un cabinet par le refus de ses
femmes de laisser entrer mademoiselle Berlin
dan leurs charges. Son mari au bras, sans
1. Jléla11ges militafrc8, fillérafres, ~e11lime11taires. par le prin~e de Ligne, vol. XXIX.
2. JUmoire. sur la rie prit-ée de Marie-Aritoi,irtte, par 'lmc Cam1&gt;40, ll!:!ti. Eclaircissemenl5 historiques.

autre suite qu'un laquais, elle
parcourrait ses États; et même,
à table, s'il lui prenait fantai ie, elle jetterait au Roi
des houlettes de mie de pain
sans scandaliser Je service.
Voilà les espoÏt's et les ambitions de celte princesse, éle,·ée
et nourrie dans les traditions
patriarcales du gouvernement
de Lorraine, et qui contait
a,·cc un si doux attendrissement la naïve levée d'impôts
de ses anciens ducs, agitant
leur chapeau en l'air à la messe
après le prône, et quêtant la
somme dont ils avaient besoin.
es désirs et ses idées confirmés par l'abbé de Vermond,
la Reine était comaincue que
la grande popularité des princes de la maison d'Autriche
venait du peu d'exigence d'étiquette de la cour de Vienne.
D"ailleurs, quel besoin de
conseils, de raisonnements,
de souvenirs d'enfance, pour
faire déte ter à la jeune princesse une telle tyrannie? Ou elle
patience eût résisté à~ des
tourment quotidiens, pareils
à celui-ci: la femme de chambre, un jour d'hiver, prête à
passer la chemise à la Reine,
est obligée de la remettre à la
dame d'honneur qui entre et
ôte ses gants ; la dame d'honneur est obligée de la remettre
à la duchesse d'Orléans qui a
gratté à la porte; la ducbesse
d'Orléans e L obligée de la
remettre à la comtesse de Pro1·ence qui vient d'entrer, pendant que la Reine, transie, tenant ses bras croisés ur a
poitrine nue. laissa échapper :
C'est odieu:c! quelle import1tnite ~!
Dans ses courses, dans ses
promenades à Trianon, Marie.Antoinette a pre que toujours
à ses côtés la même compagne,
une amie de ses goûts, qni
préférait à Versailles les bois
de son beau-père, le duc de
Penthièvre, et que la Reine
avait eu grand'peine à accoutumer à l'air de la cour : madame de Lamballe 3 •
La Reine, comme toutes
les femmes, se défendait mal
contre ses yeux. La figure el
la tournure n'étaient pas sans
la toucher, et les portraits qui
nous sont restés de madame
de Lamballe disenlla première
raison de sa faveur. La plus
J. Chronique Recrèle , par l'abh&lt;l

&amp;eau,leau.

Cliché Brnn et C"
foYLLE A TRIA:-.ON.

T.zt/e.111 de

.,. 365 ..,.

lllA ORICE

L t,: LOJR

�msTOR..1.JC

_____________________________________.

était un lien enlre madame de Lamballe et une juridiction el un pomoir i étendu sur
)forie-A.ntoinetle. La .ouveraine et la prin- tout rintérieur de la l\eine, que c'était sur la
cesse allaient l'une à l'autre par mille ren- demande de Marie Leczinska que la surinconlri's de sentiments au fond d'elles-même , lendance a\'ail élé upprimPe. Louis XVl
~l elles étaient prédestinée- à une de ces rares résista lonntemp au Yœu de la Reine, apel grande~ amitiés que la Providence unit puyant sa maurni e volonté ur l'opposition
et les plan d'économie de Turgot. La Reine,
do.1ns la mort.
L'intimité de )larie-.lnloioelle a,·ec madame emportée ct•lte fois par son amiûé, mil dan
&lt;le Lamballe. commencée ous le feu roi, se la pour uite du con-entement du Roi une
faisait plus é•roile alors que madame de persistancc1daquelle le Roi finit par se rendre.
Cossé brisait, par une Lrutalilé m:iJheureu e, Celle nomination dont Pile fait un secret
le' dernier lien. de l'attachement de la mêruc à l'impératrice-Reine, elle l'annonce
Heine. L'archiduc ~laximilicn, frère de )larie- d'avance au comle de Rosenberg dans cette
Antoinette, était \'enn à Pari·. li attendait la phrase ot1 rn réjouit sa tendre amitié : ,1 Ju,bite des prince· du sang. La f\Pioe a1·ait ge; de mon bonheur: je remlrni mon amie
&lt;lt!m:indé un bal à madame de Cos~é. Le jour 111time heureuse et j'en jouirai encore plus
du bal arriré, les princes n'avaient pa~ encore qrL'elle. 1&gt; li y eut presque un oulèvement à
foil la visite. La Reine, eoeaaée Jan le pré- là cour. füdame de Cossé quittait sa charcre
tention de son frère, écrivait à madame de de dame d'atour . La ducbes5e de :\oaillcs,
Cossé . 11 , i les princes viennent lt votre devenue la maréchale de Mouchy, si mal di!-bal, ni moi ni mo11 {,·ère ne 11:iu~ y tro11ve- posée déjl\ contre la Reine. abandonnait sa
ro,1s. i 1•011s roule:. 11011,~ ai•oir, dép,.ie::.- charge do dame d'honneur, bles.ée d'un
pournir qui lui retirait la nomination aux
{es. » ~tadame de Cossé, emLarrassée, hésitait, puis sacrifiait la Reine : elle emoyail l::i l'mplois, la reception des prestations de serment, la liste de: présentations, l'emoi des
lettre aux prince 1 •
La ficille se donnait alors enfü:remenl :1 im·itations au nom de la Reine pour les ,oyages
madame de Lamballe. Iille voulait non point de )larly, de Cboi~y, de Fontainebleau, pour
payer sou amitié, mai ... -e l'auacher par une le- bal , les soupers cl les chas es. Cette nocharge à la cour, qui la retint auprè d'elle mination lui enlevait encore le profits de sa
et la défendit contre la tentation de retourner charge, profüs qui lui avaient donné le moauprès du duc de Penlhiène. Me uranl la bilier de la chambre de la Tleine à la mort de
llarie Leczin ka. Le prote talions cclalaient
charge au cœur .de la prince · e encore plu
qu'à son rang, la fieine songea à rétablir en de toutes parts. Cn moment, la princesse de
sa rarnur la urintendance, tombée en dé ué- Cbima ·, nommée dame d'honneur, cl la martude à Ja cour depuis la mort de m:idemoi- quise de \failly, se refu aient à prêter .erselle de Clermont, la surintendance de la ment, ne voulant point dépendre de madame
Mai on de la Reine, cette grande autorité, la de Lamballe 1 •
De Ver. ailles, le colères allaient à Pari .
Elles gagnaient l'opinion publique, qui, devant ce rétablis ement par la Reine d'une
charne de la monarchie, cmblait amir oublié
déjà les dépenses de la du Barr! el commençait à parler des dilapidations de Marie-A.ntoinellc.
liéla, ! se goût comme .es amitiés, ses
plaisirs, on sexe même et ~on âge, tout de_vait
être tourné contre celle Reille dont le prmcc
de Li!!11e a dit : « .le nt: lui ai jamais vu une
journée parfaitement heureuse. "
La femme française 'étail forée en ces
années à une folie de coiffure sans e, emple,
tt i générale qu'une déchration, donnée le
1 aoilt 1777, agrégeait six cents coilTeurs
de femmes à la communauté des maître
barbier -perruquier,·. La tète de élégantel:.
était une mappemonde, une prairie, un combat na\'al. Elles allaient d'imagination en
ima!rinations el d'e1trava 0 ances en e. lrava0
~ance
, du po1·c-épic au berceau c1· amour,
du pouf it la J)1tce au CQ$']lle anglais, du chien
couchmit à la Cii-cassiemie, des baigneusrs
a la frîz,olilé au bonnet a la Candeur·, de la
PAR r OU PF.TIT Ttl.l.\NON : LA :\L\ISON DE LA REINE,
queue en flambeau d'amour à la conze 1/'abo11danrr. Et que de créations de couleur
pour
les énormes chouI de rubans, ju qu'à
beau climat. Sa bicnraisance encore, cette direction du conseil de la Reine. la nominabienfai ance infatigable des Penthièvre, qui tion et le jugement de· po.se . eurs de charge_, la nuance de soupirs étouflës et de plainte.
ne rebula jamais les malheureux, el jusqu"/1 la destitution et l'interdiction des seniteur ·, amères ! La Reine se jette dans celle mode.
ce parler italien dan lequel avaient été éle~ - Wmoire• dt: ln flëpublique '1es uttre• .
1. Poi-ltfeuille d'un talon r1Juge.
,re l'imagination et la voh: de la Reine, tout ~- Col'l'txpo11dnP1rl' strrnt (par \l ~tra). rnl. Il.
1. Co tu1J1t•s françai~ pourle~ coiffeur,, li70-liiï.

grande beauté de madame de Lamballe
était la sérénité de la physionomie. L'éclair
même de se yeux était tranquille. Mal«ré
les secou se et la fihre d'une maladie
nerveu, c. il n'y avait pas un pli, p:i un
nuage sur on Leau rront, battu de ce · Jongs
cbcrnux blonds qni boucleront encore autour
de la pique de '-eptemhre. It:iJicone, madame
de LamLalle avait le !rl'âces du Nord, el elle
n'était jamais plu, belle qu'en traineau, sous
la martre et l'hermine, le teint fouetté par
un vent de neige, ou uien encore lorsque, dans
l'ombre d'un grand chapeau &lt;le paille, dans
un nuage &lt;le linon, elle passait comme un de
ce rèves dont le peintre annlais Liwrcnce
promène la roLe hlanche sur les ,·crdures
mouill~es.
L'àme de madame de Lamballe avait la
:érl'nité de son visage. Elle était tendre, pleine
de caresse , toujour égale, toujours prêle
aux sacrifices, dévouée dans les moindres
choses, d1bintére. sée par-dessus tout. Ne
demandant rien pour elle, m:idame de Lamhalle se prirnit mème du plai ir d'obtenir
p'lur le autre ·, ne voulant poinL faire de son
attachement le motif ni l'excu ·e d'une seule
importunité. Oublianl son lilrc de princesse,
elle n'oubliait jamai le rang de la fieine. Bru
d'un prince dérnt, elle était pieuse. Son ei;prit
avait les vertus de son caractère, la Lolt!rance,
la ~implicilé, l'amabilité, l'enjouement tranquille. :oie ,·oyant pas le mal el n'y voulant
pa croire, madame de Lamballe faisait à on
image les choses el le monde, et, chas. ant
Loule ùlaioe pensée al'ec la charité de es
illu ions, sa causerie gardait et berçait la
l\eine comme dans la pai1 el la douceur d'un

1

.., 366 ....

L'E

PE11T T'R,UNON -

~

A.ussitol le. caricatures el les diatribes de de son é,·entail; plus d'ennui ·. plus de cou- gré l'ingratitude des chose , le silence de
passer par-de u::; toutes le tètes, el de frap- ronne ni de grands babil· : la Reine n'était l"écho, l'oubli de la nature, tout parle commt!
per sur la jolie coiffure aux mrches rele,·écs i,lus la Reine il Trianon; 11 peine y faisait-elle une sc~ne vide, et rappelle le beaux JOur,
et tortillée en riueue de paon, dan~ laquelle
elle s'e t montrée anx Pari-iens. La satire,
qui permet tant de ridicule à la mode, e~t
impitoyable pour le quesaco q11c la Reine
montre aux course de che'l'anx, pour les
bonnets allégoriques que lui fait Beanlard,
pour la coiffure de son lever, courant Paris
sous le nom de l,et•e,· dr ln Reinr. Les plai_anteriesdeCarlin,commandée par Louis X\l,
contre les panaches de la Reine, le dur renrni
de ·on portrait par Marie-Thérèse, le· attaque · un peu hrutale de cet empereur du
l}anube, son rrère Joseph, contre son rouge
ot ses plumes, n'étaient pa. jugés une expialion suffisante de son dé ir et de on ~énie
de plaire. Quand la mod .. prenait la li.rée de
celte reine Llonde, et baptisait ses mille
fanfioles couleur chei•e11.r tle la Jieine, celle
flatterie était impütée à crime à Marie-Aotoinelle. Et c'était encore nn autre de ses
crime , L'importance de mademoiselle Bertin,
de celle marchande de mode c1ue la Heine
n'a\'ait fait que recevoir de mains de la duchesse d'Orléans, el former à l'école de son
Cllcb4 :--eor.lolo frtres .
goût.
PAL\IS DU PETIT TRLVO:-' : LA CIIAMIIRE A (; Ol:CIIER DE 1\lAR!E-.\~TOJ:\'ETTE.
L'hiver, aprl•s des Mjeuners intimes oi1
elle rassemble à sa table les jeunes femmes
de la cour, la Reine entraine la jeune. se der- la maitresse de maison. C\:1ait la ,·ie de clt.l.- de Marie-Anloioelte; où le pas du curieu\
rière on lraineau, el prend plai ir à Yoir rn- teau a\'ec son lrain facile, et toute l'ai~ance hé:.ite et tremble, marchant peul-être dan le
ler ur la glace mille traineaux qui la suivent. de Cl\ usages. L'entrée de ~farie-Antoinellc pas de la Reine.
Le rêve de la Reine e l accompli. Le TriaLes ronr e en traineau font encore mur- dans un alon ne faisait quitter au. dame· ni
non
de Marie-.\ntoinetle est fini. li a eu on
le
piano-rorte
ni
le
métier
à
tapi
·.crie,
aux
murrr la censure ....
homme ni la plrtie de billard ni la partie de inaugu ration et .on apolhéo e, lors de l'illutrictrac. Le fioi Yenail à Trianon seul, à pied, mination et de l'incendie féerique ùe . es
saru capitaine des gardes. Les inütés de la bosquet , en l'honneur de l'empereur Joseph.
~larl~- a,·ait été ju~«1u'alor le palais d'été l\eine arrivaient à deux heures pour diuer. Dan · la verdure, voilà le petit palai blanc.
de la cour de France. Mai Marly, c'était \'er- et s'en relournaient coucher à \'ersailles à Pou scz un bouton de porte ciselé, c'e Ldcsaille enco re. La royauté ) demeurait en re- minuit 1 • C'étail. tout re lemps, des occupa- \'ant vous une ·calier de pierre à grand repos.
pré ·entation. Ju qu'à la moilié du rè!me de tions et de· dil'ertis ements ch:impêtres. La Dans les entrelacs de la rampe marrnilique el
Loui XV, les dames y avaient porté« l'habit Heine, en robe de percale blancbe, en fichu dorét&gt;, do.1ns les cartouches à lèles de coq,
de cour de Marly ». Les diamants, les plu- de «azc, en 1·hapcao de paille. courait lf's s'enlacent le · initiale M. A., el le- caducées
me. , le rouge, les étofîes brodée el lamées jardin!-, allait de sa ferme à sa laiterie, mèn:iiL se marient aux lyre , à ces lyres, le$ armes
d'onetaientd'uniforme. L'omhredeLoui XIV, son monde boire son lait el manger ses œuf · parlantes du palai , qui se retrou\"ent ju que
sa g;andeur et son ennui, emplissaient encore frai., entrainait le floi, du bo,tptet où il sar le feux de cbernmêe. Aux murs ou de
les pavillons et les jardins. Les l,àtiment y ILaiL, à un goùlt'r sur l'herbe, tantof re":ir- l'e.calier, il n'e t rien que J •· foston de
avaient l'ordre el la hiérarchie d'un Olympe; dail traire 1· ,athe:-, tantùl pèchait dan le feuilles de chène rouillée dans la pierre. Eu
la nature même y parai sait olcnnelle; la lac, ou bien. a . ise sur le gazon, se rcpo ait !ace l'escalier menace une Lèlc de Médu ·c,
promenade y 11tait royale, et s'abritait d'un de la broderie el da filet en épuisant une qui n'empèchera r,a · la calomnie de mon1er.
dai d'or. Rien de celle étiquette des jour- quenouille de üllageoise 1 • Cc jeux rai.aient Aprè· une antichambre, Yient la _ai le à mannée:;, du co tume, de l'architecture, du pay- le bonheur de Maric-.\ntoinelte. Que d'en- ger, où le parquet rejoinlmonlreencore la cousage, ne plai ail à Marie-Antoinette. Le jeu cb.antemcnl pour elle, que d'tllu ion dans ce pure où montait, pour le orgie· de Loui X.V,
c1u'elle aimait moins, le gro jeu de Marly, rôle de bergère et &lt;l,ms ce badinage de la vie la merreilleu e table de Loriot a\'et; ses quatre
dont le Roi "rondait les excès, Ja dégoûtait Jes champ:! Le joli royaume de celle fieine ~ervaoLes ', el là commencent les ornemculs
encore de ces ,·oyages. Trianon devenait la qui pleurait à Nina, el ne rnulait autour sur les boi eries exécutée par ordre de füriemai on de campagne de Marie-Antoinette, a d'elle • que ùes fleur , des pa)sages el iles Antoinelle: ce ne sont, aux panneaux de bois
rclraite et .e amours.
Walleau 11 3 ! Quelle aimaLle patrie de .on sculpté, que carquois en èroix au-des.ous des
Là, quelle autre vie! quel amusement an
âme el de es goùLs, Trianon! ce Trianon uù couronnes de ro~es el dt.'s guirlande de Ucurs.
faste el ans contrainte! QuelJc succes ·ion de son ombre erre encore aujourd'hui; où, mal- Le petit ~alon, près la .alle à man°er, montre
jour, quels moi trop courts, dérobé à la
i. JJ,lmoirtadr .\[me C/1111pn1i, vol. J. -Mémo1rtt
toul'll se mscmblaienl à un Mjeuner qui lcnail
ro1auté, donné· à la familiarité el aux joi~ du bamu de Bl's,•1wal, vol. li. - )lcrcv-Argenrcau lieu de ilioer; diJTérents jeux, w1c convel'!llllion
en ces h?rmes la , ie prefque Lourgèoise de la
•m1éral!', un peu de promcuade I cmplissaill!II une
particulières! Quels plai~irs à cent lieues de peint
reine à TriaGon cn mai 1179 : « ... La Heine &lt;'ompartie ,le J'apr2i-midi et conduisaient au lem!IJ 1111
Yer ailles! Plu de cour, qu'une petite cour meoça par ,. prendre h! lait d'ânesse et y obserYa le là soirc.e el du .oupër, qui anil touJours lieu de
le 1ilus strict; . li. ne s•,. prumt!oait qu"aux
bonne heu ri.'. •
1
d'ami·, que ,a rne basse n'araiL point besoin régime
heur,•s du jour les plus propres à' faire de l"exercice
2. Jfl111011·er de IJme Ca111pa11.
11
de reconnaitre a,ec le lor noo caché au milieu el ell,• était retire~ r1&gt;.gnlièrcmeot il onze heure du
3. .'llémoires erreta ~, u11iversel1 dn mnlf1t11r8
d1c1 E,nault eL R~pill~-. - Coin11rt-s tl,• l;.89 à I ïïll.
- Currr pnnda11a ,;eaèlr. ,ol . 1.

soir. \)uoiqu'il n'
de 14

cour. le

eût · pa. d"êtiquetle dans la knue

dilférenls 1em11S d1· la joumfc s'y

arrangeaient a,ec l'!Jrdre ,nm cnahle: tou~ le alrn-

el 1ft la mort de Ill Rt"i11e de Fra11ce, par Lafo11I
d'Aœ,onne.
\ . .'Jh11oire1 rie la Tltp1tbli911e de~ letlres, vol. I\'.

�111ST0"/{1.Jl

________________________________________J

en relief sur tous ses côtés tous les acces oires
et tous les instruments des joies des Vendanges et de la Comédie : des guirlandes de
raisin laissent descendre les corbeilles et les
panier de fruits, les masques el les tambours
de basque, les castagnettes el les pipeaux,
et les guitares; el sous les barbes de marbre
des houes de la chPminée, les grappes de
rai-in se nouent encore. Dans le grand salon,
le lustre pend d·une rose de fleurs. Aux quatre
coins de la corniche volent de jeux d' Amours.
Chaque panneau, surmonté des attributs des
.Arts et des Lettres, prend sa nai sance dans
une tige de lis trois fois lleurie, enguirlandée
Je lauriers, et portant en cimie1· une couronne de roses en pleine llcur. Dans le petit
cabinet qui précède la chambre de la Reine,
les plus fines arabesques courent sur la boiserie : ce sont, en ces p1ramides impo sibles
et charmantes de l'art antique, des Amours
portant de corne d'abondance de Jleurs. des
trépieds fumants, des colombes, des arcs et
des flèches croisés qui pendent à des rubans.
Les bouquets de pavots mêlés à mille fleurettes se jouent tout autour de la chambre à
coucher. Le lit disparaît sous les dentelles de
soie blanche. Le meuble est de poull de soie
bleu, uniquement rembourré de duvet d'eider.
Des écharpes frangées de perles el de soie
de Grenade nouent les rideaux 1 • Et n'était-ce
pas la pendule qui sonnait les heures dans la
chambre de Yarie-AntoineLte, cette pendule
oubliée aujourd'hui dans la pièce à côté, dont
le cadran est porté par les deux aigles d' Aulriche, et sur le socle treillagé de laquelle se
détachent eu médaillon la boulelle d'Estelle
et le chapeau de Némorin?
Du palais, des escaliers Pn terras e de cendent aux jardins. Au bas de la plus riche
façade, décorée de quatre colonnes corinthiennes, commence le jardin français, planté
dè 1750 pour accompagner le jardin à lïtalienne, et que deux grilles garnies de grands
rideaux de toile séparent du grand Trianon.
De ce côté, partout des fleurs s'alignent dans
leurs pots blancs et bleus aux anses figurant
des têtes. Sur l'une des façades du salon
s'ouvre un décor printanier el galant, le
décor des personnages et des comédies de
Lancret. Ce sont de ces architectures à jour
que le dix-huitième siècle mariait si joliment

à la verdure, dè ces barrières à travers lesquelles passent le ciel el les fleurs, les zéphyr
et les regards : c'est la salle d~ fraîcheurs,
et ses deux portiques de treillages, et ses
trente-six arca~a:btitant chacune un oranger,
et leurs pilastres dont chacun est surmonté
de la têle en boule d'un tilleul ' ·
,Iais de l'autre côté, à la droi le du palais,
vous entrez au premier pas dans la création
de la Reine, dan le jardin anglais. « Le jet
d'eau joue pour les étrangers, le ruisseau
coule ici pour nous, 1&gt; pourrait dire la Reine
eommc la Julie de Rousseau. lei se retrouve
le caprii-e, et presque Je naturel de la nature.
Les eaux bouillonnent, serpentent, cour&lt;'nt;
les arbustes scmhlt'nl semés au gré du vent.
lluit cents espèces d'arbres, cl &lt;les arbres lrs
plus rares, le mélèze pleureur, le pin &lt;l'encens, l'yeuse de Virginie, le chène rou~e
d'Amérique, l'acacia rose, lt• févier et le
sophora de la Chine, marient leur ombre et
mèleol toutes les nuances de la Ceuille,.du
Yerl au pourpre noir et au rouge cerLe 3 • Ll'S
fleur sont au ha·ard. Le terrain monte et
descend à sa volonté. Des cavcrnr , des fondrières, lie, ravins, cachent à tout moment
l'art et l'homme. Le allées tournent et se
brLent, et prennrnt le plus long pour n'avoir
pas l'air trop r1tban. De pierres ont fait des
rochers, de butte simulent des montagnes,
el le gazon joue la prairie•.
Sur la colline, au milieu d'un buisson de
roses, de jasmins el de m1 rtes, 'élève un
belvédère d'où la Reine embrasse tout son
domaine. Ce pavillon octogone, qui a quatre
portes et quatre fenêtres, répète huit fois en
figures sur ses pans, en attributs au-dessus
de ses portes, l'allégorie des quatre saisons,
sculptée du plus fin et du plus habile ciseau
du siècle. Huit sphinx à tèll' de femme s'accroupis eot sur les marche . Au dedans, c'e L
un pavage de marbre Liane sur lequel e
brouillent et e traver eot les ellipse:. des
marbres roses et bleus. Aux murs de stuc,
et même sur les panneaux &lt;lu bas des portes,
des arabesque courent. Un pinceau léger,
volant, enchanté, semble avoir éclaboussé
de caprices el de lumière ces murs de porcelaine. Le peintre a repris le poème des
boi erie du palais; il l'a animé ide oleil cl
peuplé d'animaux: et cc ,ont encore carquoi ,

1. l'elile. afficl1es, nivôse an V.
•.?. Le Cicérone de Ver ailles, Jacob, 1806.
::i. Lellrru d'E ... éoi tle B.. on (lllle Roudon ),
Troyes, 1791.
\ .. Coup d'œil sur Bel-Œil. A /Je.l-Œil, de l'i111pri1mme du l'. Charles de L. (I&lt;' pr. Charles de Liincl.
ti. Fi-agme11ls sur Pa1·is, par Meyer, traduits par
l1.• ![timlral Dumouriez. flambourg. 179R, yoJ. Il.

O. Voyez dons ln De.1criptim1 gh1érale a pm·ticulièrc de la Fttmce (par tic l.a Borde ), 1i81-1i88,
les vues du Pctil-Trianon gravi•e par le chcnlier de
Le pinnssc.
7. Catalogue des meubles el elTels précieu1 d~ La
ci-d,,nnt Li-le ci.vile.
8. Frngnu11la sur Pa,.is, pnr llrycr, vol. Il.
9. Le Cil'fro11e de rersa1/l;,, .

flèches, guirlande" de ro e blanche , bouquets dénoués et pluies de fleurs, chalumeaux
et trompettes, et camées bleus, et cages ouvertes pendues à des rabans, traversés de
petits singes et d'écureuils qui grattent uu
vase de cristal où jouent des poissons. Au
milieu du pavillon, une table, d'où pendent
trois anneaux, pose sur trois pieds de bronze
doré; c'est la table où la Reine déjeune: le
belvédère est sa aile à manger du matin ·.
De là Marie-Antoinette domine le rocher,
et a grolle &lt;1 parfaite et bien placée ~. el la
chute d'eau, el le pont tremblant, jeté sur le
petit torrent, et l'eau, et le lac, el sous l'ombre des arbustes les deux ports d'embarquement, et la galère fieurdelisée, et la rivière.
\'oici l'ile et le temple de l'Amour, rotonde
exposée à tous les vents où le Cupidon de
Bouchardon e ~aye de se tailler un arc dans
la massue il'1Jercule 6 • Voici le ruis·eau et
ses p~ssêrelles, dont chacune a une vanne et
forme écluse. DerrÎ're ce demi-cercle de
treillage, sous cc palanquin chinoi , tourne
le jeu de bagues, avec huit sièges formés de
chimères et d'autruches ·. Voici, au bord de
la rivière, les Bocages partagés en petits
champs el cultivés comme des pièces de
terre; et voici enlia le fond du jardin, le fond
du tableau, le fond du théàtre: c'est le paradis de Berquin, c'est l'Arcadie de liarir. Antoinette, le llameau ! le hameau où
elle faisait déguiser le Roi en meunier, el
Monsieur en maitre d'école •. Voici ltls mai. onnetles, errée· comme une famille, dont
chacune a un jardinet pour prêter à la. plaisanterie de faire de chacune de dames de
Trianon une paysanne, ayant de occupation
de paysanne 9 • La laiterie de marbre blanc est
au bord de l'eau. A côté se rellèle dan
l'étang la Tour de Marlborough, qu'une
chanson a baptisée, la chanson chantée par
la nourrice du Dauphin, madame Poitrine.
La mai on de la Reine est la plus belle chaumière du lieu : elle a des Vil e garni de
lleurs, des treilles el des berceaux. Rien ne
manque au joli village d'opéra-comique: ni
la maison du Bailli, ni le moulin avec sa
roue, et même elle tourne! ni le petit lavoir,
ni l~s toits de chaume, ni les balcons ru tique , ni les petits carreaux de plomb, ni
le petites échelles qui montent au llanc des
maisonnettes, ni les petits hangar à serrer
la récolte .... La Reine et Hubert Robert ont
pensé à tout, et même à peindre des fissure
dans les pierres, des déchirures de plàtre,
des saillies de poutres el de briques dans 11 s
mur , comme si le temps ne ruinait pas as ez
vite le jeux d"une Reine!
EDMOND ET jOLES DE

Napoléon el la Reine Hortense

L'élégante collection du MiMOIJU!S 01&lt; LA Fl!MMe
publiée •ous la direction de M. F. Castanié, vi&lt;nt d~
•••nridûr d' un nouveau volume : Napolion ,1 la ~•in,
1fortenu 1• d'aprù Ir. Journal de Mlle Cochel&lt;t, l&lt;ctTicc
de la Reine..
Mme Marc&lt;lle Tinayn a coMacré à cc très curieux
&lt;t tris lntttusant ouvrage. unr. préface qul en ut à la
fois l'étude. la phu lucide et le résumé le plus précis.
Nous ne. doirtons pas qu'on n• nous sache gré de reproduire cc jugement porté SUT la Reine Horlcnsr. et sUT
sa fid&lt;le confidente par unr. dt. nos plus

et lllle Cochelet ne la quitta plu~, dans le
revers comme dans la prospérité. )fll~ Cochelet était aimable et piquante, elle avait la
bonne humeur qui vient d'une âme bien
éqailil.irée et d'une santé robuste.
Un portrait la représente, dans sa jeunesse
épanouie, les joues et la gorge pleines, les
yeux gai., le front couronné de boucles; c•e.~t

ûninc.ntc.s contt.mponinu..

La reine Hortense n'a pas laissé
de mémoires. Beaucoup de gens
ne la connaissent que par sa mère.
Impératrice, par son tils, Empereur, el par une romance de
style « troubadour •&gt;, qui fut, un
instant, le chant national de la
France du second E111pirr.
Les visiteurs de la fülmai on
éroqucnl à peine ce fantôme délicat, cette créole aux yeux l,Jeus,
si frêle qu'elle était fatiguée par le
seul poids de ses cheveux blond •.
Elle apparaît un peu effacée dans
le double ra)Onnemcnl du couple
impérial. Cependant, la fille de Joséphine eut un rôle considérable et
une grande in0uence. Napoléon
l'aimait et l'écoulait volontiers.
Aux sombres jours, quand la fortune trahit César,quand fléchirent
les amitiés et les fidélités, elle
monlra une rare noblesse d'àme
et une fermeté de caractère presque virile.
Pour comprendre el pour aimer
la reine Horten e, pour la remettre
à son plan dans l'hisloire, il faut
lire les Souvenirs de Mlle Cochelel.
On dit que les ftmmes sont impitoyables pour les femmes mêmes
qu'elles chérissent, et que l'affection, dans notre sexe, ne va pas
sans une certaine malice, sans une
vision neUe des pPtits défauts ou des
petits ridicules. Pourtant, Mme de

(1783-183;,),
Lectraœ de la Reine Horte11se,

MAOEMOI ELLE COCUELET,

J\1ariêc, en

181~.

au capitaine Parquin.

Pompadour nefut pas calomniée par

GONCOURT.

r

sa camériste derenueson historiographe, et c'est a,·ec enthousiasme, aYec ferveur
que Mlle Cochelet parle de la reine Hortense.
Louise Cochelel avait été élevée à SaintGermain avec Hile de Beauharnais, sous la
luteUe de lime Campan.
Quand Hortense devint reine, elle appela
son amie auprès d'elle en qualité de lectrice,
1. Un élégant volu_me illustré, petit in-8•, prix :
6 rrancs. Jul~ T1ll1nd1er, éditeur.

IV. -

H11TOJUA, -

Fasc.

~2.

bien la « grosse rieuse », comme on disait
par taquinerie amicale.
If. de Bouffiers, qui la vit à Plombières
en f809, a laissé d'elle un autre portrait,
en petits vers aimables et déjà vieillots :
age gaieté, bonne malice,
Naturel_ plus lin qu'arlifice,
Funchtse el prudence à la fois;
Esprit lég~r bien que solide,
entiment que la raison guide :

C'est tout c.. Ja., mieux que cela
Qu'on doit voir ,tan, ce portrait-là ....

Les ~lémoires de Louise Cocbelet comprennent les années lf's plus tragiques de
l'Empire, de 1815 à 1815. c·est un récit
san- prétention et sans arl; le stJle en est
ramilier et parfois incorrect, mais l'ensemble a de la naïveté, de la bonhomie et maintes
pa:,res sont vives et spirituelles. Dès
le premier chapitre, la figure de
la Reine e des ine. On la voit, ce
jour de l'an 1813, se mettre, dès
neuf heures du matin, en grand
habit de cour pour aller présenter
ses vœux à Napoléon et à MarieLouise. Elle rentre, change de costume, court à la Malmaison embrasser sa mère, revient chez elle,
refait une toilette de gala pour le
dîner de !'Empereur. Son coiffeur
valet de chambre, pressé par elle,
démêle ses cheveux cendrés, de
cheveux si longs que les deux petits
princes, apoléon et Louis, s'amusent à passer en Ire le coiffeur et
la Reine, sous le berceau des nattes
déployées. Le coi0eur se désofo. Il
est artiste, comme Vatel. li a l'orgueil de son mé1ier .... c&lt; JI m'est
impossible de faire quelque chose
de bien sur la tête de la Reine.
EIJ,. ne m'en donne pas le Lemp ... .
Qu'est-ce que !'Empereur va penFer de moi? Que je mis un malotru, que je ne sais pas coiffer .... n
Les enfants, ravis, accompagnent
leur mère jusqu'à sa voiture, portant, comme les pages, ses gants,
son châle ou la queue de son manteau. A neuf heures, Hortense est
revenue, elle embrasse ses petits
el se couche, exténuée.
Elle aYail une faible santé el un
entimenl très sérieux du « devoir
professionnel» qui lui faisait accepter, avec ré ignalion, les conées pénibles d'une vie de représentation
perpétuelle. Son goût allait à des
mœurs plus simples, à la demi-retraite dan
quelque maison:ensoleillée; elle souffrait d'habiter des ch.ambres somptueuses po ées au
Nord, et se consolait en esquissant des plans de
la demeure idéale où entreraient à 0ots la lumière et la chaleur. Peu coque(te, elle ne
tenait pas de Joséphine la passion ruineuse
des ajustements. Ses parures les mieux
aimées étaient de petites robes courtes en
crêpe rose. Son amour des arts n'était pas

�1l1ST0~1A
Mlle Cochelet éclate de rire. liais la Reine
affecté. 'frès musicienne, elle n'avait point de
plus vif plaisir que d"adapter à dt's paroles la reprend : Il Ne ri pas. C'est une leçon
ingénues quelque mélodie innocente. Elle que je donne. Le malheur des princes nés
sur le trône, c'e t qu'ils croient que tout leur
composait des albums entiers de romance
qu'elle offrait volontil•rs à ses amis. )lais en est dù. Lor. que l'infortune arrive, ils sont
i814, son hôte et ami, le tzar Alexandre, di- surpris, terriliés, et restent toujours au-desnant à la llalmaison, voulut posséder l'album sous &lt;le leurs destinées. n
original, donné par Hortense à Joséphinc-.
Celle-ci n'osa refuser. La Reine se fàc:ha.
Elle avait reçu, dès sa ,jeunesse, ces rudes
« J'estime beaucoup l'empereur de Russie. leçons du malheur, et jamais reine ne crut
dit-elle tout net; mais c'est cependant l'uu moins que &lt;&lt; tout lui était dù 1&gt;. Dans l'imde nos vainqueurs; el je ne me soucie pas mense désastre de I J \, dans le désastre
qu'il emporte des trophées de ses victoires plus terri lile encore de J815, elle ne fut pas
venant de nous. Mes romances sont mes au-dessous de sa de tinée ....
seules œuvres à moi, etje ne veux pas avoir
l'air d'en faire un hommage particulier. Un
L'Empneur ~n exil, Joséphine morte,
exemplaire gravé, à la bonne heure; mais Louis XVIII sur le trône,la reine de Hollande
l'original devait appartenir à ma mère ... 11 n'est plus que la duchesse de Saint-Leu. Elle
Joséphine n'avait pas de ces fiertés-là.
perd ses appuis, son troue, sa fortune .. ..
Avec une dignité incomparable, elle fait tête
La plus grande et peul-êlre la seule pas- au mauvais sort; elle défend son titre de
sion de la reine llortense, ce fut la maternité. Reine non pour elle, mais à cause de l'Empe!lalheureu~e en ménage, frappée au cœur reur qui le lui donna; elle défend les biens
par la mort de son fils aîné, elle reporta tou- de ses enfants; elle défend la répulation, la
tes ses tendresses, toutes ses sollicitudes sur gloire des amis d'hier, dispersés et ,·aincus.
les deux enfants qui lui restaient. Mlle Co- Elle parle comme. une femme du xv11e siècle
cbelet nous la montre, altentive aux moindres nou.rrie de Plutarque : c, J'ai pu, dit-elle,
délails de leur régime et de leur éduC"ation, dans c~s tristes circonstances, me convaincre
se levant la nuit pour les soigner, très ma- que dans les grands revers le moral des femternelle el au. si très maman. Elle tutoie les mes se laisse moins facilement décourager,
deux petits; elle désire que les personnes de et qu'elles retrouvent dans leur camr, dans
·on entour11ge les appellent simplement Na- la vivacité de leurs impressiq.ns, toute la force
poléon el Louis el non Altesse Royale. Elle nécessaire aux courageuses résolutions. La
veut qu'ils oienl robustes de corps, adroits confirmation de mes crainles me r~ndit tout
de leurs mains, avertis de bonne heure que mon courage au lieu de l'abattre. &gt;&gt;
les grandeurs humaines sont précaires. Pendant l'invasion de i8l4, elle les engage à
Combien son attitude si simple, si francb.e,
participer aux soulfrances publiques ... en re- si digne, fait un contraste singulier avec les
nonçant à leur dessert « tant que les ennemis hauteurs maladroites de la duche se d'Anseraient sur le sol fraoç.ais 1,. Tout est ma- goulème el avec les véhémences de Mme de
tière à enseignement. Quand le roi de Prusse Staël. Rieo de plus amusant que la visite de
et le Tsar vit'noent à la Malmaison, les pau- la c&lt; célèbre authoresse » à Saint-Leu. Elle
vres enfants dt'mandent à leur gouvernante si arrive avec Ume Récamier a encore jeune,
ces rois inconnus pour eux sont des oncles ... fort jolie, telle une jeune première victimée
comme les autres, les rois de la famille. JI par une durgne trop sévère, tant son air
faut leur expliquer que ces rois-là sont des doux et timide contrastait avec l'assurance
ennemis : « Vous ne les appellerez pas (! mon trop masculine de sa compagne . La figure de
oncle », mai Sire )) . Le pdit Louis demeure mulâtre de Mme de Staël, sa toilette origipensif après celte révélation; il songe à l'ad- nale, ses épaules entièrement nues, qui auversité possible et à ce qii'tl ferait pour vivre raient été belles l'une ou l'autre, mais qui
si son oncle, le vrai, le grand, était à jamais s'accordaient si mal entre elle , tout cel endisparu. L'ainé, Napoléon, - qui mourra à semble me parut réaliser bien peu l'idée que
Forli - déclare : « Je me ferais soldat et je je m'étais faite de l'auteur de Co,·inne et de
me battrais si bien qu'on me ferait officier. Delphine. Le premier moment pas~é. je lui
- Et toi, Louis, comment gagnerais-tu ta accordai pourtant de beaux yeux, très exvie? »
pressifs, mais il m'était impossible de placer
Le futur Napoléon lll, qui n'avait pas cinq de l'amour sur un tel visage et pùurtant on
ans, sentait Lien que le sac et le fusil, m'assurait qu'elle en avait souvent inspiré. i1
quelque petits qu'ils fu~sent, étaient au-dessus de ses forces. li répondit : &lt;&lt; Moi je venMme de Staël, lumultueuse à son ordinaire,
drais des ,•ioletles romme le petit garçon qui éblouil les convives. Elle roule entre ses doigts
est à la porte des Tuileries et auquel nous en une petite branchette, - geste machinal néachetons tous les jours. t&gt;
cessaire, paraît-il, à son éloquence, - et elle

déclare qu'elle veut aller à l'ile d'Elbe voir
!'Empereur : c&lt; Pourriuoi donc m'en \'Oulait-il
t.anl? J·étais née pour!• adorer, cet homme-là.
et il m·a repoussée! » Elle interroge les petits princes : &lt;&lt; Aimez-vous votre oncle L.
Est-il vrai qu'il ,,ous faisait répéter souvent
la fabl e qui commence par ces mots : &lt;&lt; La
raison &lt;lu plus fort est toujours la 11·ieille11re .... » Le jeune Napoléon, sans se démonter, dit tout bas: n Cette &lt;lame est bien
questionneuse; est-ce cela qu'on appelle avoir
de l'esprit? i&gt;
Anecdotes, Lableaux de mœurs, caricatures,
scènes tragiques, abondent &lt;lans les mémoires
de Louise Cocbelet.
Là, passe et repasse le tsar Alexandre l•r,
l' Autocrate féministe, qui veut être adoré de
toutes les femmes, même des reines découronnées par ses propres mains, et qui verse
ur leur malheur des larmes enthomia tes;
ce prince Charmant à la poitrine barricadée
de crin et d'étoupe, que Caulaincourt et la
lectrice appellent simplement« l'Ange Jl, qui,
en i 814, fait de la Reine, malgré elle, une
duchesse, el, en 1.815, une proscrite, une
exilée, une pauvre errante; - après être
tombé, lui, le paladin de la Sainte-Alliance,
aux pieds d'une aventurière à la dérive, sorte
de Sibylle mystique qu'il présentait pompeusement à ses Cosaques sur les frontières de
la France envahie.
Ou bien encore, voici à la Malmaison, assis
côte à côte, autour de la table de Joséphine,
bruyamment amusés d'un tour joué à. un
Anglais el des histoires de l'aimable Cochelet,
deux enfants dont les destinées tragiques
prennent là le premier contact : l'un sera
l'empereur Guillaume Ier, l'autre Napoléon Tll.

ROBER.T FRANCliEVILLE
c:lp

Comment on traitait la Peste
dans

li
Jean Fabre prescrivait également, dès que la
peste avait éclaté, d'allumer de grands feux,
suivant l'exemple des anciens: parce que le feu
attire à lui l'humidilé de l'air, et en même
Lemps, le venin pestilentiel que contient cette
humidité; il brùle ce venin, neutralise sa
maliguité, le purifîe, el même, le transforme
en antidote, selon la doctrine des médecins
spagirique· (c'est-à-dire, ceux qui traitaient
les maladies par des sel chimiques).
Cette doctrine spagiri(1ue enseignait que
chaque venin porte en lui-même son antidote. Il suffisait seulement de le réduire en
cendres, par calcination chimique, pour lui
donner un pouvoir bienfaisant sur le mal
qu'il avait fail. Par exemple, la cendre du
crapaud guérissait sa morsure; et si l'on était
mordu par une vipère, il fallait, sans tarder,
la faire cuire à !'étuvée, jusqu'à ce qu'on obtint une poudre noire qui, appliquée sur la
blessure, calmait ausi.itôt l'inllammation. En

Et ce sont aussi les bains de mer où la
pauvre füine, enveloppée d'un hideux vêtement en laine marron, est plongée dans l'eau
selon l'éliquelle, devanl des centaines de curieux; ce sont les rjres d'Hortense devant les
Anglaises en robes à taille longue, - qui
paraissent indécentes! - Ce sont les voyages
en chaise de poste, la fuite à travers Paris,
les pelits ouliers de taffetas risquant de révéler l'incognito de la Reine; c'est le dévouement de La Bédoyère, les angoisses de la maréchale Ney. C'esl le retour de Napoléon après
l'ile d'Elbe, son émotion dans la chambre de
Joséphine morte; ce sont les terribles jours
entre Waterloo el le dernier exil. , ..
Ainsi, la « grosse rieuse &gt;&gt;, par dévotion
pour sa Reine, a fait revivre trois années de
nos gloires et de nos revers les plus éclatant ; elle a ressuscité le monde de l'Empi.re
agonisant, autour d'une mélancolique figure
blonde, souveraine découronnée, qui abrite
ses ms aux. plis de sa robe, et écoule fuir les
abeilles, pendant que refleurissenL les lis.
~lARCELLE

TI AYRE.

• flABIT DES MÉDECrNS ET AUTRES PERSONNES QUl
VISLTE!'IT LES PESTIFÉRES. lL EST UE MAROQUI~
DU LEVANTj LE MASQUE A LES YEUX DE CRIS·
TAL, ET UN LONG NEZ REMPLI DE PARFUMS. •

(Cette légcod.e et cc dessin se voient au frontispice
• d'un Traite de la. P~sle, publié en 172ç,: ) •

prolongeant la,calcination, on obtenait le sel du
venin, beaucoup plus efficace -que la cendre.
Guy de là Brosse, Fabre, Potel, Citois et

bien d'autres, coni;idéraienl le sel des venins
naturels comme le meilleur antidote de la
peste. Le mot venin, chez ces autPurs, semble être souvent pris dans le sens d'animaux
venimeux. Donc, en calcinant des crapauds,
des lézards, des serpents, des chenilles, des
araignées, des limaçons ou des escargots. on
obtenaiL un sel, qu'on prenait à raison de dix.
grains, dans une once d'eau thériacale 1 , pour
se guérir de la peste.
Mais, a,·anl d'accomplir la calcination de
ces venim, il urgeait de consulter les astres,
car cette opération, pour èlre fructueuse, ne
devait être faite qu'à une époque déterminée,
celle où le Soleil et la Lune se lrouvaient
dans la constellation du Scorpion! ... « C'est
c toujours à ce moment qu'il faut préparer
(&lt; les antidotes contre la peste; car le Scorcc pion céleste est celuy qui domine sur tous
&lt;&lt; les venins, et l'efficacité est bien plus
« grande. »
Voici comment on obtenait celle cendre
merveilleus~ : « Il faut prendre un vieux
&lt;c crapaud vi,,ant et l'agiter longlemps de(( dans un vaisseau plombé, auquel il y aura
!( un peu de son ... el continuer de le battre
&lt;( ju~ques à ce qu'il meure; l'ôter, et le laver
« avec eau de sauge, puis le mettre dedans
!( un vaisseau neuf, bien couvert, et lulé avec
« un peu d'origan, au feu, tant que la calci(1 nation en soiL faite .... &gt;J
Le sel de l'urine d'un enfant de moins de
sept ans; « le linge ga~lé d'une Jille en ses
(! premières purgations »; le 1,aog de la beletle; &lt;&lt; l'e-xtractiou de cœur de bouc conô t
en son sang », et enfin, le sel extrait du sang
d'un pestiféré étaient également considérés
comme « des bezoards' qui sont antidotes et
~ontrepoisons de la peste. J)
La poudre d'yeux d'écrevisse et la poudre
de la1'mier de cerf j ouis~aient, paraiL-il, d'un
grand pouvoir spécifique. C'étaient des bezoartls, surtoot la seconde. Cette poudre provenait d'une concrétion lacrymale qu'on ne
trouvait que dans les yeux des vieux cerfs,
àgés de p~us d'un siècle. Ainsi que l'expliquait M. de Lamperière, &lt;&lt; le cerf poursuivi
« et se trouvant pressé et aux abois, larmoye,
a comme animal timide et craintif, lesquelles
c&lt; larmes se congèlent au coin des -yeu1, s'en&lt;( durcissant à guise d'ambre, laquelle cona gélation il faut mettre en poudre, et en
·« prendre demie dragme, avec de l'eau de
cc cliardon bénit. 1&gt;
1. Composé pharmaceulique oü en traient uÎle foule
de su~slances hélérocli1es, ,~géta.les, animales et ininèralcs, el qui étaiL regardé comme la p~aci:e µni-

,·erselle.

2. Concrétions calcaires, IJiliaircsou salivaires qu'on

Un autre remède, réputé souverain, mais à
l'usage excl11si[ des gens riches, était de boire
de l'or! Voici la recette de l'or potable :
~ Tl faut dissoudre l'or par l'eau régale.
&lt;&lt; Jeter dans la dissolution de l'huile de tar11 Ire. On met le tout en bouteille, ayec de
« l'eau claire, afin que l'or Lombe en poudre
« jaunàtre au fond. On passe le tout à travers
Cl un filtre de papier gris, dans un entonnoir
cc de verre, de façon que l'or reste sur le pa« pier; on le lave bien à l'eau claire; puis
cc on sèche la poudre au so1eil. On prend en1( suite 4 grains d'or, dans de l'eau de scac&lt; bieuse, ou dans une cuillerée d'eau théria&lt;&lt; cale. J&gt;
Et le même auteur, qui, sans doute, ta11uinait quelque peu la muse, ajoutait, à la
fin de son chapitre, pour égayer son lecteur
tout en l'instruisant, cet agréable petit quatrain :
La fleur de t'antimQine préparé,
Et celle du mercure sublimé.
Prêst'rve malades et sains,
Du lendemain de la Toussainrts 1

.... Or, à côté de ces remèdes empiriques
qui semblaient élaborés par des alchimistes
de contes de fées, il en ex.i tait d'autres un
peu moins ntravagants, mais combien plus
compliqurs !. .. Témoin, la façon dont le docteur Lamperière, de Rouen, soignait les pe~tiférés, au début du xvn• siècle : dès les premières atteintes du mal, il ordonnait une
drachme de bonne thériaque avec 8 ou
9 grains de bezoard oriental. Le malade devait ensuite transpirer pendant trois heures
et prendre un bouillon clair, puis un lavement. On le saiguait à la veine ha~ilique du
bras droit; peu après, on lui administrait la
potion suivante : c&lt; 1 drachme d'hyacinthe;
cc une demi-drachme de scorsonère en poudre:
&lt;&lt; 7 grains de licorne; 1 once de sirop d~
&lt;&lt; limon; t once de chyne, et 2 onces d'eau
&lt;c de tête de cerf. D Après avoir sué de nouveau, le patient absorbait un bouillon léger,
avec de l'oseille, du jus de citron et de la
pimpinelle; el au bout de trois heures, la
mème potion que précédemment, avec de
l'eau rhériacale. Enfin, en dernier recours, on
lui donnait du bezoard animal, quand on en
avait les moyens, car cela coûtait fort cher.
Pour pratiquer la saignt'.-e, il fallait, selon
Fabre, prendre garde que la Lune ne fût ni
dans la constellation des Jumeaux, du Sagittaire on du ScoI'pion, ni conjointe avec Mars
Lroure dans le corps des ruminants el qui jouissaient
~utrefois d'uHe immense répuletion, lanl pour l'llsage
,wL~rn~ que ~om~e aml!lettes et 1,hsma11~. Ce préjqgé
av111l etè accrédilé en Espagne et• ~ Italie pa~ le
médecins arabes.
·· - ·•

�H1ST0~1.ll---------~-------------~
ou Saturne. Sao quoi, de graves complications pouvaient s'en suivre!
Le traitement végétal avait aussi de nom-

&lt;l J'ai connu, dit-il dans ses observations,
un Allemand, à Paris, qui conservoit et
u servoit les malades, en la rue des Vignes,

ment la potion suivante, à raison d ·une cuillerée Joutes Jps den,; heures :
« Prenez deux polimenta de Loue récemment tué, el une livre de sa peau, coupée
11 par morceaux un peu gros; 2 onces de
If camphre; 1/2 füre de bonne thériaque:
,c I dommine de gro citrons roupés en
" quatre, de la rhiie. de la sauge, romarin,
hysupP., absinthe, menthe et racine d'ang1:li4ue, de chacune une poi~née; d~s baies
&lt;1 de genièvre, de la coriandre deux poignées.
Faites inrnser le Loul dans six pintes du
11 plu fort vinaigre, pendant huit à dix jours,
&lt;1 dans un vaisseau de terre bien bouché et
exposé au soleil, puis après, distillez à feu
ouvert dans une cucurbite de terre rnrnissée, et gardez cette distillation dans une
bouteille de verre bien Louchée. »
C'e t ce qui peul s'appeler un remède de
cheval t Si l'on n'avait pas la précaution de le
préparer d'avance pour l'administrer immédiatement, au bout des dix jours le malade
était mort ou guéri!. .. Mais on pouvait toujours, en attendant, le purger avec du mercure, et lui laver le corps une fois par semaine avec du vinaigre, du vin chaud ou de
l't·au-de-vie .... Au moyen âge. on buvait
relativement peu d'eau-de-vie, mais on l'emploiait beaucoup en frictions et lotions pour
l'usage externe.
Au premier siècle, un médecin de Tarst•
(As ie Mineure), nommé Philon, employait,
contre la pe:,te, un électuaire calmant, dont
on se servait utilement très longtemps après
lui. Il en laissa une description amphigourique que ses successeurs eurent grand'peine
à traduire. C'est une véritable charade qu'il
et amusant de citer.
« Prenez : des cheveux roux et odorants
« &lt;lu jeune garçon dont le sang est encore
« répandu dans les champs de mercure, le
poids d'autant de dragmcs que nous avons
&lt;C de sens (ce qui signifie, parait-il, 5 dragme~
« de safran).
« Du naupbium Euboïque, t dragme;
« {Traduisez : du pyrèthre).
« Aulant du meurtrier du fils de .lfenœtius que l'on conserve dans des ,entres de
« brebis (Euphorbe) ;
« Ajoutez 20 dragmes de flammes blao« cl.es (poivl'e blanc), et autant pesant de
&lt;1 fèves de pourceaux d'Arcadie (jusquiame);
« Avec une dragme de la plante qui est
« faussement appelée racine el qui vient
« d'un pars nommé à cause de 1upiter Pis« séen (Spica Nm·di);
&lt;t Écrivez Piwn, el ajoutez à la tête de ce
a mot l'article masculin des grecs (opium!!!)
cc Prenez 6 dragmes de cette dernière
« drogue et mêlez bien le tout avec l'on« vrage des filles du taureau d'Athènes (miel
c&lt; attique). »
Telle est la composition du Philonium.
Quel est le précieux de l'Hotel de Rambouillet
qui eû.t, mieux que cet ancêtre, cultivé la
péri phrase L .
Mais voici d'autres spécifiques qui nous
ramènent au crapaud. Décidément cet humble
aoimaljouissaitautrefois d'un prestigeénorme.
C&lt;

Clicb~ G1rauOoD.

LE CHEVALIER ROSE FAIT, EN 1720, INliUMER LES PESTIFÉRÉS DE M.ARSEILLE.

Tabkau d.e Gu~RJN. C.\Iusu tk la S:inu, i\farseilte .)

breux partisans. Beaucoup de plantes passaient, à tort ou à raison, pour résister au
venin pesûlentiel, parmi lesquelles :
La vigne et le raisin, le gui, le pourpier,
les orties, l'asperge, le frêne, le pin, le
chêne, le cèdre, les ronces, le poireau, l'ahsinthe, la rose, la violette, le souci, l'œillet,
l'oignon, le poivre, la grenade, l'orange, la
noix, le gland, la pervenche, etc., etc.
François Valleriole, en 1566, préconisait
l'usage des simples, et eût voulu que la
chambre d'un pestiféré fût tapissée de fleurs,
de fruits el de fouilles.

« au faubourg Sainl-)larceau, au4uel ils
avoient esté relégués, pour ne pou1·oir, à
&lt;&lt;

cause de la multitude. estre reçus en l'hos-

« tel Dieu; lequel, pour tout préservatif, ni:
ic prenait que de la poudre d'absynthe dis« soule dedans sa propre urine . ... »
On remède moins répugnant, en usage au
xv" siècle, consistait à faire prendre au pesliîéré des baies de laurier bien mûres, et des
pistaches avec du sel, le loul délayé dans du
vin -s'il avait froid, dans du vinaigre s'il avait
la fièvre.
Torella, au xvue siècle, ordonnait fréquem-

.... 372 ....

�-

'lf1ST01{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

On croyaitcommunément11u'il p&lt;urdait, dan.
a d'aloè.:-; :'i once de thériaque fine: 2 IJllCt!S
tète, 11.llt! petite pierre, appdée crapauJirw, u de poudr • de eropauJ: 1 oncl' &lt;le rendre de di p1J cr le mol c..1bali~tiq11e Abracadabra.
qui, réduite en puuJrc, el ah orb1:c Jau un M &lt;le ..crp •nt; 1 011c, de poudre de grenonill1•: de la manière ~uivante :
A li R .\ C .\ li .\ U 11 .-1.
verre de ,·in hlant, avail le pou\'Oir de "Uérir « le tout Li,•n ruèlt:. Il
\ U R \ C \ D ~ li R
h p• te.
.\ li Il \ • ,\ Il \ 8
lais l'Il dtbnr. de cc. comhinai ·on' pbar1 Il 11 .\ 1: \ Il A
Il fallait de pr ir~rencc choi ir Je- vieux maceuti,1ue , il l arait Lien &lt;l'autre mo •n
\ Il R \ 1: ,\ Il
crapaud \'enlru , t . urtout ne pa · le. fixer bizarres Je uérir le, bubon· .... Par e ·emplc
Allrt\C\
trop longtcm p · Je suite, ou· peine d"at- &lt;l'appli11uer J1·ssus des poule, nn dei pin-cons
A U li .\ (!
traper la jaunis el. ..
\ 0 Il .\
111-entrt: vi11mb, ou &lt;le, pelib chien couA II Il
On pou,ait au_~- i prendre de la même p; par le milieu: san oubli,•r le· iné,·ital,le:
.\ u
façon 1 'pierr qu'on trouçait dan· le corp· crapaud • 11ui eus,cot facilement fourni la
,\
ou dan.· la h'te de diOércnt reptile . . .. Oe matière d'un omrarre, ~ur les quatre-,ingl•
Ce
~impie
j1'u
dl'
mol:
pa sait pour coupr.r
même !fUe le pierre e~ Lrai te· du Corp des Ji -neuf Tarons de lé., accommoJer 1. .•
vi ille el «ro.· e· araigm:es, ayant une croix « O'aultre appliquent 1' crapaud entier et radicalement la fièvre la plu· tenace, rnieu que
ur le do·. Les m:1ladc., d~Jical.5 qui éprou- u Ü\"artt !-ur le bubon pc ·ul ut, el lienuenl ne sauraient le faire :iujou r&lt;l'hui dcuxgramml's
vaient une r{-pugnance bien légitime à a,·alt"r « 11uc, par qucl11uc wrtu occullt&gt;, il tire à de quinine I Quelle belle cho ', 11uela magie!. ..
Le amulrltes et périaptcs en tous genres
cc pierres J'arai"nLles, .e contentai nl de « rny le ,coin l)lli le fait enfin cre,er. 1
ne
proté;;cai1•11t pa -eulemenl le· per.-onnc·
les pC1rter su,-penduc· au cou, n nui c
Une autrt! catégorie Je rcmèd ·s contre isolé{,~ : ils pournit·nt au ·si prê.sener du néau
d'amulettes.
le hui.ion~, consi,tait dans C'rlaines pierre
Cela fai ait à peu prè autant d'cll~t qu'à pr!dc11c·e a1m111ellc · on allribuait le pournir Ioule une ville ou Loule ulll: pro\Înce. l'our
arrin!r ù œ lieau ré ultat, il élait uon d'en
l'intérieur 1. •.
dt:le. faire cr1·1·er.
jeter
dans J, rue:, el d'en .cmer à profu .. ion
Quant au traitement e. téricur de la pc Ir,
Ce: ~up •r~tirion. , venues Je l'Oril'nt, ou dan le. champ « car ce ont comme J~s aiil était éiralcruent for! compliqué; il exhait rcnounl~e- de J'antiquit, 1, avaient du moin
des pr · en·atif. pour toute: le. parties du J'avanta d · ne pa · au men ter J'inllamma- man · qui attirent I • venin el le t·on~ument o.
Enfin, 'il faut en croire le~ },:,. •ndes faliucorp., depui · le front jus11u·aux pirJ , sans lion, tl de ne pa · ink ter encore plu· le
lcusc
•1ui non . unl contées, mc?me par dr ·
préjudice de.~ amulelle •t J
a hct~ rua- malade crédtrlt'S 11ui en usiit•nt.
aulrur. a. :ez &lt;ligne· de foi, il c .t&gt;rJit lroun'.·,
gu1uc .
Le ruhis, l'émeraude, la perle e erç.iicnl au mo ·en arre, des orcier~ a~ e:.1 pui~~anL ·
Cc pré~erratif,, ou ipillième , appliur le bubon une iullni-nct' hil'nfai~:1ute. Le pour apaiser le plu , iolmtc:- p ·sles, rien
qué sur la peau, jouaient Je rôle de ina- simple contacl du saphir oril'ntal le faisail
que par leur sortilège.. \"allt•riole n. urt' de
pi·mes ou de v icatoir ·s : ils étaient crn. ,; · rrewr! .
honoe foi 11uc l'épiilémie de i ~22 à llome r
ab. orber l'inllarum:ition et le \'coin du corps,
On arriYait encore à t·c ré! ultat en met- lermiua d". celle foçon imprévue.
el empè(·her d"autre part le poi,on ubtil tant de _u unmort·rau deja p•t:iuge (c' ·t« Du kmps du pape A,1ricn \'I, ccrit-il, la
d'allaquer la partie qu'iL défendaie111.
à-dirc sans rou"e) ur lctJUd était gra, :e " Peste 1Jui t'. toit horrible fut apaisée par les
Voici la r celle d'un d' cc 1:pith\111t•s, dit: l'imai:e d"llen:ule étoulfant un lion. \lai~
u enchantement- et cbarn1t&gt; - d'uu certain D•l'l:.tiithème de Itm1·01•i,1s,
il fallait pour cela que le , oleil fùl d,111
11 métrius, lt•11uel, nonol,,tanl la drfense du
Cl Prenez un vieil pirreon Llnnc, . 'iJ 'en
la con 1el1ation du Lion, et qur la nomt:'lle
pape J'mer de c remi-dc,, pnu : 1 du
11 peut trou,er; faite -le nourrir av1 • de la
Lune n'tùl pa · plus de lroi jnu!'h !. .. Toutes " peuple, produi~it en la plar1• puulique 1111
« graine de chardon bénit, puis le fendez ces condition étaient de ;,·happaloir , dan
• tauMm furil'ux, duqud il coupa les corne :
par le milieu et Il! farcis ez nec de bon le ca. , toujonrs prol,ablc, où I' · pt1rit'ncc ne
«
el ayaul murmuré qn1·l11ue · ,·cr à .•es
• thériaque dis ou tt\'ec du ju. d'ail; el réu.si,. ail pa !. ..
11 nrl'illc , il le reudit si arloucy, 1111·:1,·ec un
• l'appli,1uez tout chaud . ur le cœur. »
Toul ce qui était u. pendu ou porté . ur o ;eul filet il le prnm,•na par Ioule le ploc
Guillaume Potel, chirurgien juré, natif dc qucl,1uc partie du corp~ s'appelait de! Pé« puLli,~uc..-dt• la ville, cl pui · lïmruola dedans
,\[eaux, a formul~. dam 011 traité de la pc te, rinple:.
o J'amphitlré,'ttre. Ce qui fitce~ cr la Pe le. •
la composition d'un fronlea11, ou épithème ·
Le· \'Îeux traité, ur la peslc en citent de
... ArrêlOn."-11ous ici. U ed superflu de
céphalique de tiné à ètr · po é ·ur le crdm•
curit·u . Par exem11Jp celui-ci :
pous~er plu_ loin ces lilations dé,obligcanle:,
comme une romprc·se; il est relativement
, 'i vou "ra,cz. ur un ja,p' \'ert, lor:que
:impie, n'étant, par cxccplioo, formé quo Je a le olt'il t en semini, le ;1 de la Lune, pour la mémoire de ,·it•ux médcdn .. . cl
au i de \icu:c: ma lad•. ! ... ne conclu ion
quatre sub lance :
u la fi •ure d'un .. P.rJl('ut en rond, mordant :a prati,111e el ra ·uranie e po,e d'cll -mrme
• •1ueue, et que wus portin celle figure après ce ùref coup d"œil en arrière : à savoir
M~lla de ccrr;
• ur le cœur, vou · ne pomrt prendre la ,,ue la médE:Cine Pl la propbyl,uic ayant fait
•· menec de ju quiam :
Il peste. 1
Poudre ,I~ diamarg.,rilum froi,I;
de gi ant .:que· pro rè- d •pui le mo1en age,
Poudre tl,! pain, bien levë, lr!•mpé rn lait de femmr..
Ou, .. i l"oû était alleint du fh1au, on recou- la Pe. le, en admcllant qu 'elh• nou. atteign,·.
,rait la santé en gra\anl ur une pierre ne pourra le faire awc la mèm1: rrua111é. ·o~
On traitait par la m~m1• mlilliodc le· char- bèmatite un homme à g1•nou · lenaot de la
médt'cin n'ont pa - la. praûqu' de celle mabon:, pu tu les et bubon de la peste, en appli- main droite la tête d'un erpeot, e.L . n queue
ladie, œai · le admirabl lhéori' de Pasteur
quant de . u dr · on"ucnt ou des cata- de la main gaud1c; en ft1i anl monlt-r œlle
ont npplicublc · à ce· bacille· un peu plu:.
pla me· qui Je mt1ris aient et le faisaient picrr en ba,,.uc; el -en portant celle lla"UC au
actif. que 1 · autre·. Jadi ·, au contraire, il
percer.
médium de la main gauch '! Ce tali. man pro- n'y avait pour cela d'autre méthode 11ue
Ambroise Paré employait de. cataplasmes ,·cnail de' roi Je Pcr~e. qui l'avaient, dit-on,
l'empiri me ; on allait à l'aHmglcttP., .an.
dl! ui · de cheminée arec du sel cl de· jaunes
ouvcnl employé a\'eC succè , non seulement aucune ba eccrtainc, chaque a~aot marchant
d'œuf.
contre la p •·Ir, mai· encore contr toute· au !!l'é de _on iniliati,·e. Et quand on examine
Jean Fabre, entre autre· compo•é , con- sortes de poi,on ·.
les remède· à la fois comique el navrants Jont
seillait l'on••uent uivaot aux p tiiéré ·•
erenus 'an1monicu • méderin italien du di poiaient 110 aocèlfü, on comprend leur
a Poix nu ale, f/2 livre; poix ré ine, 111• iècle, po édait le ecrct d'une amulelle
épomanlc: et l'on admire la douce philosophie
11 4 onces: thérementine, 2 once : cire,
encore plu mrneilleu.e •1u'il uspcndait au de ce vic:u..: pro,erL qui re:;umc toute l'in ou11 i livre;
cou de es malades avec un fil de lin. C'était cianc, gouailleuse de la race : « En depit rle.ç
, Le tout fondu en emble ajouter :
tout iruplcruenl un carré de papier ou de medecins, nou rÏt'1·on · ju qu'a la morll JI
« t once de m1rrhe bien pulvérisée cl parchemin, or lequel il urtkiit d'écrire et
-,.
Roel!RT FRA, THEVILLE.
• li

LOUISE CHASTEAU
d):&gt;

11

0

./lmes d'autrefois
~ou., el 11n,1re ju:!••111rnt. rt lnn1.-~
chMr.• rnorlPllr". ,,oui rou1:rnt rl ron•
bnt • n et
; in•in, il n •ft pt ult
r . . t..th1ir ri1 1u il~ 1'11rl:1în •lt• l"un A
l"aultre, el Je iu 1,1 1 •~ ÎUl?t , .. t nl
en r1mLin•1 11~ ru11ia1io11 el hran• ,.
(wo,wa~l, il• Il, ,·h1p. ,11.)

PREMIÈRE P ARTlE

•

0

Prè- de la fem'lre ou1cr1e, une jeune fille
lisait.
On aperce,·ait :on profil Jéli at . ou· la
toulfo de e. chewux bruns l'Oup ;, à la Tilu , .:t nur111e ronde et souple, se.- lira. nus
hor de. manch!' courte!', . e. mains lon"1tes, ,outeuant un aro lil:re. C"était nn trè'
"'and •n rnlumc, r •1·té en peau cl mar11uc·'d e
filets d'or.
Elle scmlilait porter grand attention à . a
kcture. Une fois cependant elle Ie,·a le yeux,
dr~ )&lt;'li veloutés el brillant comme un beau
. apbir, el elle re·la pcn h·e.
Là-ha~, 1 • oleil déclinait Jan une pl end •nr rougeo ante. De lourd,, nuée 'enta. ~aienl à l'horizon. Elles dorail'nl ,iolt•mmrnl
la cime de arbre. voi~io•. lin Loi. de chàlllignin· toul proc~e pas.ail du ,·ert -~mbre
au noir. Dan le am,, une troupe de pigeon·
.e b· tait ver le colomhier qui dr .s.ait ·a
mas. c délaLrée en un coin de la cour.
'n ~ouflle d'air oourul ur le. plate. -haudcs d'œillets qui formaient le oulias emcnt
d fenêtre. ; il "Onlla les rideau de aze
blanl'bc el an-i ta les foui li el du li rre que
tenait la jeune tillt&gt;. Ct&gt; lui fut une diver ion
agréable sans ~oule, cnr elle sor!iL d_e sa rêverie, •t son v1- a"• parut plu· ,·1f. Elle r •. la
comme indéci e 11uelqu in tant , pui , d"un
momemcnl bru.,1ue, die Ierm. , on li He, le
po a sur un guéridon et c dirigea vers le
food de 1a chambre. Là, eU s'assit auprè.
d'une harpe et, di lrailemenl, en lira quelque ·on . tJle chanta, mai prc~que tout
lia., comme si elle craignait d'être entendue :
a

Pt:tbir d'amour ac dure qn'uu momeut.
Chagrin d"amour dure toulu ln I ic.
la mu ique dc!j ancienne de Iartini s'épandait en harmonie di~crète parmi la sé"érilé de la chambre qu'elle parait de nrâce
ingénur. el d'aimo.ble ensibililé. La harpe
rgrcnait ~e notes frêl dan le d~mi- ilence
qui précède le crépu cule, parmi le vieux
meul,Jes de jadis, haute armoire • va le

hr.r"èrc., coffre noirci, par le temps, au
milieu de ·•1url~ trônait un ~rand lit Loui XV
Pn boi - itris avec ~e courtines de loile peintP.
Une porte s'oll\'ril ~ans que Luccll · 11ri1
garde. ('.n vi:;a!!P aux lignes dures, •ncadré
dao· un bonnet ,·olumineu . c montra, all~ntif. Pui un pas rapide cl une \'Oix qui cria :
- Eh Lien !.. . F.b 1,ien ! . . . F,t celle lccture 'L.
- Je l'ai ch ,·lle, m mlirc, répondit Lucelle n•s .. anl au:- itôt Ùl' chanter.
- Yornns ça.... lai d'aborJ, allumez ln
cbandcll,;, ma fill •. On n' · ,·oit goulle.
Lucctte quitta . n harpe 11ui g11mil fail,lement. En. uite elle prit un namhe:m ur la
l'beminée cl e dirigea wr · la porte. Elle
appela :
- \lion! ...
La lïon, vieill en-ante alerl encor
malgré on :'\ge, parut tenant une lampe fumeu. à laquelle l.ucclle pr&lt;.!:enla la mèche
noircir. de la chandelle qui 'alluma. Poi
ayant rrpla t cell •-ri :ur la cheminét'., t·!le
présenta à i-a mèn' le lmc 11u elle 1cn~!.t ~ ah:mdonner. laJame de Fon.·peyral. d,•p m~1:illéc Jan une ber"èrc, emhlail attendre.
0

La jeune fille restait d -houl, ilencieu e,
a\'ec un maintil'n rt• pectn,·m.
a mhe, a~·ant om·ert le lh·r1• el en ayant
parcouru qm•lque: pa!!CS, l'interro~ea :
- Que ~avez-vcms sur l'orilnnnanre du
8 îé1Tier 171;; rdalivr. à J'hahilJcmenl d
valet·'/
- ~a ,1.ije~1é défondail à toute- ~orle~ Je
pcr onnes, de qurlqui•s 11unlitt! cl condition
qu 'ellr. Cus.· .nt....
.
- Vous parlez :111 pa:-sé, ma fille; JP von.
prie de parlrr au pré eut.
•
- ,1ai., ma mi-re, nou omme en I année 1i!l , et, dcpui la promol;!alion de ce
ordonn:mœ ....
- Pour moi, ma fille, a faje~lé le roi
!.oui lli1-. cptièm,.. n'ei;t pas mort. TI est ahscnt, tout simplement. En principe, il e t
toujour · . ur le trône, et 1•~ Or&lt;lonoanc~ de
. on royal anrêtre .ont, moraleml'11t, IOUJOUr:11 ,·i:tuenr.... Continuri.
- .. . de qucl,1ues rrnali1é cl contli1ion
qu'elle ,. oirnt. d fair m ·llre, ~ou.- 11111.lquf:l
préle. te que cc puis,e être. d,• · lioutonnière.,
~alon , pa. ment ·t frani::e, en or ou eu
argrnl ·nr les jusL·tucorp d,• livrées.

�...,

.,. __ 111ST0~1.ll
- Bon. a\'ez-vou pour11noi, le 8 octobre
J7 f 1, la Cour da Parlement de Paris a condamné Catherine llurnel, épou e Gérard, à
comparoir en la mai on dP son mari, et, puliliquement, Loule porl&lt;'. ouvertes, à lui
demander pardon à rrenoux ~--·
- . . . Pour avoir commi des voies de
fait el proféré des injure· contre lui, continua Lucelle en ébauchant un sourire.
- Oui .... Et il lui fut enjoint de rcconnailre qu'ain i elle avait été indiscrète el
malavi ée. Oa lui fil défen e de récidiver,
ou plus grande peine, et Pilé fut condamnée
aux dl'pens .... Vou ~ouriez? ...
Et la sévérilé de madame de Fon pelral
,;'accentua sur on visage et rapprocha es
sourcils.
- Je souris, ma mère, dit Lucelle avec
ua respectueUJ enjouemt-nl, parce 'flle je me
représente cette scène el c1t1e je trouve au
moin ,iagulier ce mari 4ui ne garde pas le
secret sur ses querelles de rnénarre. Il m'apparait ridicule, el. ...
- Tnisez-You , soue et bavarde!... Et
dite -moi plulol s'il est permis aux noble· de
foire du commerce.
- Oui, ma mère, permission leur en a
été octrorée par l'Édit royal de i 701, spécialement pour le commerce maritime, cc
qui favori. ail la Compagnie des Iodes. füj
ils dérogeraient s'ils vendaient au détail. lis
peuvent aussi prendre à ferme les terres ou
·cigneuries appartenant aut prince el aux
princesses, sans que, sous ce prétexte, ils
puis ent être inquiétés comme dérogeance à
leurs noblesse el privilèges. Mai~ ...
- fais, quoi'! ...
- Mais, ma mère, voilà près de dix ans
que tout cela est abro~é. et je ne vois pas du
tout pourquoi mu!' ....
- Encore!. .. s'écria tuadame de Fonspe)ral. très irritée, encore!. .. Vraiment, ma
fille, je ,ou trouve singulièrement hardie
aujourd'hui. ~ Pourquoi'! ... Pourquoi? ... »
me demandez-vous à tout in tant. Je mus ai
donné une bonne raison, la meilleure : c'est
«1ue notre roy re,iendra, el qu'en fidèle ujet Jlous Jevons nou tenir tels que s'il était
là, et disposés à r •preudre la vie au point
même où une AssemLlée de coqum l'a interrompue. Loui '\Yll n'e l pa · mort, ma fille.
il reviendra.
- Héla~~ ...• oupira tri temenl Lucetle.
- Donc, je ne crois point a\'oir à ,·ous
fournir la rai on de mes actes .... Cependant,
comme ,ous voilà près de ,·otre vingtième
année, et en àge de comprendre le choses,
je velll bien coude cendre à vou donner
cluelques explications. Asserez-vous.
Lucelle alla thercher au fond de la cbamhre une chai e où die s'as il, à une certaine
distance de sa mère, le Liu te droit, les mains
·ur le· genou:x, les pieds à peine croisé .
- Que sa\"ez-vous, ma fille? dit madame
de Fon peyrat. Que savez-vous d'utile, j'entends'! ... Que voru a appris celte pauvre de
Bois onage pendant les six années que vous
êtes dl!lileurée chez elle. à Limcreuil7 Lire,
écrire en demi-gros, chiffr~r tout juste assez

pour vou reconnaître dan lp,; lh·res, sol et
liard , ,·oilà tout, n'esl-oe pa '? ...
- Je vous demnnde pardon, ma m~re,
elle m'a encore appri - !'hi taire sacl'ée, l'hi Loire ancienne et la mythologie. Elle m'a raconté des anecdote et m'a rapporté de, mol
plaisanl sur le Cours de- derniers roi __ ...
- Lesquelle L. quelles anecdotes, quels
mot. ?... dit hrn quemeol madame de Fonspeirat, avec Ullf' pointe d'inquié1ude.
- Mon Dieu! ... ma rnère, je serai fort
empêchée de ,·ous les répiller aussitôt, car
j'en ai oublié beaucoup .... Je ~ais aussi lt-s
noms des provinces de la France a\'cC leurs capitales, mai j'ignore cem des départements.
- \b ! oui ... les département inventés
par l'A seml.ilée, fit avec un superbe dédain
madame de FonspeJ'rat.. .. C'ei t inutile ....
Et c·e l tout'! ...
- Mais ... oui. .. je croi~ .... J'ai, de plus,
appri à pincer de la harpe, à chanter, à dan~er. Je sais parfiler el broder au tambour.
- Et encore? ...
- C'est bien tout, celle fois.
- Eh bien, ma fille, -vous ne savez rien!
cria la mère, rien de rien, rien de ce que
doit connaitre une Olle de votre âge et qui est
née. i je n ·y pourYoyais, par l'étude que je
vous impose de l' te Armorial » el des « Ordonnances v, \'OUS feriez. piètre figure à la
Cour lorsque notre l\oy sera revenu .... Et il
n'y a pa à ,ourire avec impertinence à la
lecture de Édit royaux concernant la bonne
police des per onnes et dt!s terres, ou le chàLiment de Catherine Durnet. ... Tàl'hez, ma
fille, qu'il ne vou en arrive point autant
plus lard, ajouta madame de Fon peyral en
fermant le livre, car, pour ce choses, il n'y
a nohle se 11ui tienne, et votre époux sera
bel el bien , 0Lre maitre, tout comme Gérard
était celui de sa femme.
Elle se leva, tandis que Lucelle, se levant
au. si, répondait :
- J'y tacherai, ma m~rt•.
Elle resta debout jusqu'à ce que sa mère
eùt 4uitté la chamure. Alors elle se laissa
tomber d'un air la é dan le fauteuil que
madame de Fonspeyrat venait de quitter. Les
main ur le genoux, très triste, elle entit
des pleurs mouler à ses yeux. Deux larme
glis èrent bientôt ur ses joues et descendirent sur son corsage.
Elle revit sa petite enfance grise et morne
dans cette vieille demeure auprès de celle
mère sans tendres e. Jamai de compagnes
de son ùge, pa d'animaux familier a,·ec qui
jouer, les chats étant demi- amages comme
toujours à la campagne, les chiens vi,,ant au
chenil, les oi eaux pro.crits à cau.e de leurs
chants. Pas de fleur , saur quelques rosiers
,enus sans culture el les œillels rustiques,
nés el pous é d'eux-mêmes entre les pierres
de la cour. Pas de livres d'images, qu'on
di ·ail encombrants, pas mème les récits
merveilleux, horrifiants el naïfs d'une nourrice. une de ces humble et tendres vieilles
comme. on en trOu\'aÎl alor dans chaque
maison.
li y aYail bien son frère Martial qui était
1

presque de son àge. Mais elle le :il'ntail trè.'loin d'elle, à cause de la différenre de leur
éducation el parce que Je années qu'elle
avait pa sée- à Limereuil, près de mademoiselle de Bois onage, les avaient éparés en un
temp où se nouent les amitiés de jeunt•sse.
A pré.ent ;;culement, elle commençait 11 le
connaitre.
Ob! ce temps oi1 elle vi~ail bar· de Fonspeyral, qu'il avait été bon!. .. qu'il anil été
doux! ...
Et cet aimoble souvenir lui plaisait si fort
qu'elle s'y abandonna longuement.

II
En 1 798, Fonspeyrat e t encore tel qui'
l'arait rn la baronne lorsqu'elle y était arrivée vingt an. plus tôt.
C'e t une de ces demeures mi-partie château, mi-partie ferme, commeon en construiail jadi en ce coin de provinre.
Le vallon où elle est hà tic est proche de
Verlbis, gros bourg assez banal, mais auquel
des cloche uperhcs ont fait une renommée.
Celle région est peul-être une des plu variée du CPnlre de la Franre. Comme le
Limou in, clic est mélancoli4ue par ses étendues solitaire~, ses landes 1.ileuàlres vêtues
de bru1ère tri te et d'ajoncs épioelll; \'Crie,
par ses forèts de châtaigniers cl de chênes;
fraîche, par se eaul courantes et -es source
vives. es terres, onduleu es comme celle
du doux Périgord, se~ plateaux, es sommets
aux courbes fu antes lui communiquent une
grâce particulière, telles la souplesse et la
&lt;füersilé des attilude qui font le charme
d'un beau corp·. Mai celle grâce est discrète, presque my térieu e, comme si la nature, plus pudique ici qu'ailleurs, craignait
de. e livrer ai émcnt et voulait contraindre la
fantaisie du regard à se charger de gravité.
La demeure, fermée dan. un pli de terrain, est vi iLJe ,eulemenl à qui veut la
trouver. Elle est ha e et se développe en un
seul rez-de-chaus ée à huit fenêtres surmonté
de mansard ·. Deux tourelles presque ruinées la fianijueol à droite et à gauche. Sans
doute à cause de ces poinières, la maison e.:,t
appelée chàleau.
Bien mode te, presque pauvre, ce château
qne a pauvreté mème a,ail présené contre
les déprédations des terroristes.
Avec a vaste cuisine dallée, sa graude
salle à manger tri te et sombre, son alon
toujours fermé, ses chambres dénudée. et
froides, son grand jardin quasi abandonné
et sa domesticité réduite au strict nécessaire,
il inspirait la tri le e et quelque pitié.
Aus -i y avait-il étrange di cordance entre
le habitudes de madame de Fon peyrat elles
nobles manières qu' die imposait à se enfants.
A l'entendre, on l'aurait crue descendue
de quelque illustre famille, parente ou alliée
des roi . A la voir, elle, sa personne, ses
coiffes, ses habits, à ccmnaîlre son caractère,
ses habitudes parcimonieuses, son ordre avare
el méticuleux, on lui devinait un passé de
pclite bourgeoise ou de marchande tirœ

___________________________________

de on ran« par •1uelque singulier ha~ard.
Françoi e-A)!nt•s Brocheteau, baronne de
Fonspeyrat, était fille d'un tailleur pari ien
ét.abli rue aiol-lJenis, /1 l'en -eigne du Bien\'ètu. Le sieur Brocheleau é1ait renommt'•
d"ahord pour l'e. cellence de ,es drap:- de ~oie
et ensuite pour on long tn:dit. Aussi toute
la jeune noble. e du temps. c'est-n-dire d11
règne de Loui X\'I, 'habillait chez lui et il
gagnait beaucoup d'ar"enl. Sa fille unique,
amhitieu e et fière, a,a,t une belle dot et
allendail un épouseur Lei &lt;111'elle le rêvait,
quel,1ue prince Charmant pounu de !!l'âces et
démuni d'&amp;:us. Elle le choisirait pour le titre
11u'tl lui offrirait en échange de sa fortune.
\insi, elle alleignil trente-cinq an·.
Uai.s voilà qu'en i 777 le baron , tanisla
de Foaspeyrat débarqua dan Paris en quête
d'un tailleur pom·ant lui fournir à crédit des
,·ètement de VO)age. Il partait pour l'Amérique, derrière La Fayette et arnc nomhre de
"'eotilshommes demi-ruinés comme lui-même.
Il eut recours à Drocheteau. Françoise-Agnès
vit le baron et tout de suile pen a : 11 Je
serai a femme_ •
Commeul faire'/ Elle se sa\'ail mal pourvue du côté de· grâces du , isage, trop petite, trop brune de peau et de cheveux. Mais
elle n'ignorait pa qu'elle avait une certaiuc
flamme dans ses yeux noirs et l'ardeur de la
volonté dans un pli de .a bouche. Elle sut
tirer parti de C«' a,·antage ·.
Le jour où Stani las parut dan:; la boutique, accompa..,né du marquis de Plaineau,
son ami, elle était préci 6mcnl vèlue de façon
·oigoée, avec une robe à larrre encolure, un
drvant de ttorge en linon d un ruLan incarnat en tour-de-cou. ur ses cheveux, noués à
la chinoise, elle portail une fauchon de dentelle dont ]es barbes e rejoignaient ous son
menton, ce qui lui donnait un air pudique et
in°énu que le baron eut ,·ile fait de remar4ucr.
Elle sut à merveille lui couler Pli d •~sou~
quelques regards singuliers cl même rougir
à propo . Tant et si Lien qu'au sortir de la
houtique, le baron aiaiL dit à on ami :
- Elle n'est pa dilplai ante, celle noiraude, cl, si elle est rirbe, micut vaudrait la
mellr~ en mon lit que m'en aller sur la mer.
- Epou r-la, avait répondu plabammenl le
mar11uis. Elle l'apporlt!ra bien cent·mille écus.
- Cent mille écus! ... Et tu ne le disais
pas'! ... J'épouse demain.
Le baron n'épousa pa le lendemain, mai,
quinze jours plu tard. La bénédiction donnée
par le curé de 'aint-1.eu, il emmenait a,cc
lui, en Périgord, Françoi e-Agoès, dan une
berline de rayage toute neuve el superbement allelée.
En cette aventure, la dé illu,ion qtti attendait Françoi~e-Agnès ne fut pas telle qu'on
l'aurait pu uppo er. Que le mari fut négligent, joueur el Jébaucbé, que le château fùt
une ma~ure et que l'argent manquàt, rien de
tout cela ne la urprit. Mais que la noble se
dt1 pay ne la voulût point reconnaitre pour
noble, que les douairières des environs ne lui
ren&lt;li sent point es visite·, c111e son cousin

A.MES D'A.UTJ(EF01S

La jeune fille ll!l•a les yeux. dtsreux ~e/011/es et uril/.1nls comml! un te.w s:zfh1r, el elle reSla pensil'e. 1l'i\~&lt;' 3;,5.)

Alexi.,, marquis de la ~louraine, 'ob tiaât à
rappeler a madame Françoi e II comme pour
éviter de lui donner on Lilrl', Yoilà ce qui
1'6lonna douloureusement el qu'elle ne pardonna point.
.\lors, en manière de Yengeance, et pour
marquer son droit, elle se jura de faire de
.es enfant·, j elle en a,·ait, de vrai noble .
de noble tel qu'~lle les concevait, durs el
arrogants, instruit de leur valeur, fier de
leur aYantagcs et ans merci lorsqu'il s'anirait de traiter avec d~- rolurier5.
Pour mieux marquer la di tance qui les
séparait du peuple, domestique . arti ans ou

payi:ao~, le nobles du Périgord OP parlaient
qu'en patoi · à ces sorte, de gen!-. Madame de
Fon' pe}l'al .e trouva d'abord îorl l'n peiuc
pour suirre cet usage qu'elle estimait et approu,-ail. Elle était dl.'pilée de ne pournir s ' )
accommoder. Mais elle s'y e saya avec tant
d'application et d'intelligence qui', deux an
après on maria"&lt;', elle parlait le langage périgourdin et le comprenait à ~oubaiL.
Une gro,se 11artic Jr sa dot pap les delles
du baron. Une antre aida à reltiver Fon, peyral
qui tombait en ruine. Elle prit la direction
de la maLon, de propriétés, des affaires, et
, ·occupa de ventes el de achats.

�fflSTO~l.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _J
Pendant qu 'elle surveillait les domestiques, réglait avec les mélayers, Stanisla
courait la campagne, on Fusil sur l'épaule et
ses chiens dans les jarnhc~. Ou hien il s'en
allait à Verth.is perdre de l'argent au jeu et
courliser les filles. Uu encore, pendant les
journées accablantes de l'été, il s'enfermait
dans une chambre obscure pour y dormir,
tout botté, sur la plu belle courtine du lit.
Il ne s'éveillait que pour demander si la table
était mise, en gros mangeur et fort Luveur
qu'il était.
Tout de même, il eut de Françoise deux
enfants : en 1778, ce ÎUL un ffü, Uartial, et
un an plus lard, une fille, Lucette.
Puis, subitement, certain soir de l'été de
1782, le baron ne parut pas aux alentours de
la cuisine vers l'heure du souper, comme il
avait coutume de le faire. On s'inquiéta, on
le chercha et on le trnura mort dans une
chambre où il a,·ait été frappé d'un coup de
sang, pendant son sommeil.
Màdame de Fonspeyrat ne le pleura point.
Hais elle prit Lrè déccmmenl le deuil qu'elle
garda toute sa vie. Elle s'activa davantar,re
encore à tenir sa mai~on et dirigea. sans que
nul désormais pût la gêner. l'éducation de
ses enfants.
Le Quatre-Aoùt, la Déclaration drs Uroits,
la nouvelle Constitution, portèrent des coups
terribles à la baronne. ~lais ·a foi naïve dans
le retour sûr et prochain du roy n'en fut
point altérée. Non, lrs nobles n'avaient pa
laissé mourir le dauphin. On le tenait caché
en queltruc coin de Paris ou à l'étrauget. Il
reviendrait quand il aurait l'âge de régner,
sinon plutot. Elle l'atlendait de confiance.
Chaque soir, a1·ant de se coucher, elle lisait
fidèlement, dans son line d'beurrs, la P1·ière
pour le t·oy qui étai l la paraphrase du
psaume XlX et qui se terminait par œs mots :
« Seigneur, conserve,: le roy. Que l'0lre
bras soutienne l'homme de votre droite, le
fils de l'homme que vous vous ètes réserré. »
Cependant les armée de la Révolution se
bal!aient aux frontières el Bonaparte se signalait en Égypte.

m
Celle u pauvre de Boissooa~e &gt;J, qui avait
fait l'éducation de Lucet te et dont madame de
Fonspeyrat pa.rlait avec un semblant de pilié,
était une vieille fille très laide el fort aimable
que l'on estimait pour sa bonne hnmem· et
ses belles manières.
Grande et forte comme un homme, haute
en couleur, elle demeurait cependant aristocratique et distinguée grâce au timbre harmonieux de sa voix el à sa politesse un peu
précieuse. Réduite à la misère par la Révolution, elle avait imaginé de s'improviser institutrice pour les filles nobles, lorsque les
couvents furent fermés et les religieuses dispersées. Sa formule éduealive élait celle de
madame de Maintenon : « Sauver les âmes
des jeunes filles, fortifier leur santé et conserver leur taille. »
Elle recevait beaucoup, el toutes gens de

bonne nolilesse. On se plaisait en on _alon
où régnait la décence et d'o11 l'honnète galanterie n'élait pas exclue. Cha'lue dimanche,
des jeunes hommes, des vieillards, d'aimables
fcm~es venaient s'y ép;ayer, canser, danser
ou JOUer. Ainsi, les filles confiées à mademoiselle de Boissonage prenaient en celle
compagnie le bon ton, !"usage el les manières
du monde oi1 ellt's vinaient plus lar,1 « quand
le roy serai l reYenu ».
Lacelle parut chez mademoiselle de Boissonage en t 7!M, en mème temps que Julie
des Imagne , sou amie d'enfance dont la mère
était morte et le père émigré, seule jeune
fille qu'elle fréquentât à Verthis. Toutes les
deux étaient également ignorante,, ne Fachant
aulre cho.e que ce ([u'elles tenaient du curé
de Verlhis, leur premier précepteur. Quoique
très d1Uërentes d'esprit et de caractère, elles
se lièrent plus étroitement dans cette vie
commune. Leur amitié en devint plus vive el
leur confiance réciproque s'en augmenta
d'autant.
Cc fut dans le salon de mademoiselle de
Boissonage qu 'ensemble elle connurent le
marquis de Bellombre et son nevl u, le chevalier FJorian de Saint-Marc, qui ùevaitut,
par la suite, jouer un i grand rùle dans la
vie de Lucette.
Le mar,1tù avait presque soixante ao-. Il
élail de physionomie agréable, malgré une
forte myopie que corrigeaient mal de izrosses
besicles. Presque toujours on le voyaiL ,·êtu
d'ug habit de soie, d'un gilet chargé de broderies, d'une culotte de satin et de souliers à
boucles. 1l avait abandonné la perruque el
montrait de beaux cheveux blancs, abondants
et fins. Il ne quittait guère sa canne, qui était
un gros jonc des Iodes à pomme d'ivoire,
présent d'un ami, intéressé jadis dans la Compagnie. Elle lui servait à assurer sa marche,
qui s'alourdissait, el elle lui permettait, lorsqu'il la maniait, quelr1ues joli; moul'emeots
t1ui faisaient valoir sa main, encore belle. li
avait la douce manie de conter force aneerdotes sur le temp · passé. D"abord, on le trouvait inlérc saut; à la longue, il fatiguait.
Enfin il prisait beaucoup et était fort courtois.
on neveu, Florian, n'était point de ses
proches, mais un allié. Tl avait pour lui le
plu vif allachement et le jeune homme le
méritait.
C'était alors un garçon de vingt-cin4 ans,
à la mine a!!l'éable, avec de Leaux yeux expressifs et tendres, une voix bien timbrée avec
un je ne sais 4.uoi de voilé qui la rendait
touchante. Son sourire était plein de séduction en même temps que de décence. La pâleur habituelle de son teint, ses cheveux
blonds, la fr11icheur de ~s lèvres achevaient
de le rendre charmant.
Sa profession d'avocat l'obligeait à e vêLir
avec gravité. On ne lui voyait rprn des habits
bruns on noir , peu de bijoux, et seulement
de belles dentelles en jabot et manchettes.
Il se plaisait fort chez mademoiselle de
Boissonage, surtout depuis que la jolie Lucelte y avait pris pension. ll excellait dans
l'art de la danse, s'y montrait d'une exquise

légèreté el, comme mademoiselle de Fonspeyral, 'entendait merveilleu ement à mener
un liranle ou un rigodon. Au retour d'un
vo1age à Paris, il introdui il dan ' le salon de
mademoiselle de Bois onage la nouvelle danse
à la mode, ou contredanse, en usage dans la
capitale depuis longtemps, mais inconnue
dans le provinces. Lacelle et Florian s'y
firent remarquer.
lfadernoiselle de Fonspeyral avait conservé
un vif souvenir de l'aimable Florian. Que de
fois elle pensait à lui dans le triste château
de la baronne! Certes, il était de bien petite
noblesse, ou plulôtilo'était point noble, puisqu'il n'avaitqoela parlÎcule,celleparliculedonl
madame de Fonspeyral se moquai l en toute occasion, disant qu'elle était bonne pour les fourni seurs des armées et les tripoteurs d'all'aires.
Toul de même, il semblait à Lucelte que
Florian était de beaucoup su péri eu~ aux jeunes
nobles de Verlhis que frécruenlait son frère .
li lui paraissait que l'âme même du che\·alier
était d'une autre essence, plus fine, plus
subtile, et qu'elle devait al'oir des délicatesses
inconnues à ces grossiers gentilshommes campagnards. Elle pensait aussi que sa galanterie
saurait, en toute occasion, rester dans les
bornes de la décence, quoiqu'elle pût aller
jusqu'à la ferveur passionnée. Elle s'attcodris~ait jusqu'à pleurer (car elle pleurait aisément el beaucoup) !or qu'elle se jetait dao
ces rèves. Elle en sortait étourdie, languissante et brisée.... Peut-être aimait-ille Florian ....
Ce doute lui était délicit1ux el l'aidait à
supporter, sans trop en souffrir, les ridicules
exigences ou les grandes colères de la baronne.

IV
Les violences de madame de Fonspeyrat
cédaient parfois deYaot son fils qu'elle aimait
avec emportement, d'un amour de propriétaire pour son bien, de noble pour celui qui
perpétue la lignée.
Au demeurant, Martial était par lui-même
fort digne d'ètre aimé. Son visage un peu
long se faisait remarquer par l'harmonie des
traits, par le teint mat, le nez droit, la bouche aux lèvres fortes el vivement colorées.
Mais il ressemblait à sa sœur par le même
front haut, par la même chevelure noire et
bouclée et surtout par les mêml!S yeux d'un
bleu sincère et profond, dont l'iris paraissait
trop large sous la paupière un peu lourde.
Il avait de son père la robustesse, l'agilité,
la taille souple, les jambes longues, le pied
fin. Son àme était étrange, à la fois rèveu e
et passionnée, indolente el résolue. Cent ans
plus tôt on l'eùl jugé extravagant. Pour l'instant, on disail qu'il élilit « sensible ».
L'abbé Pomerol, qui était curé de Verthis,
lui avait tout d"abord enseigné peu de chose :
lire, écrire en un français bizarre où le mépris de l'orthographe rendait parfoi les
phrases inintelligibles. Mais sa signature
était belle, énergique et de caractère, avec
la majuscule énorme el un gros point final,
particulier et naïf. Car si les robins, les no-

"------------------------------------taires et autre~ gens de loi adoptaient des Arnauld d'Aodillj, un des plus illustres parmi
paraphes compliqués el enjolirés de fiori- les me sieurs de Port-Royal, assistait au Contures, pour a surer l'authenticité de leur seil des finances derrière la chaise du roi,
sceau et dtlroult!r la fraude, les noLles, au car, depuis sa dixième année, il avait étudié
contraire, traçaient leur nom très simple- des dossiers chez le trésorier général de
ment, à l'imitation dn roy.
France. \'oyez qu'Omer Talon était avocat à
Cependant. ~fortial ayant paru bien dom$ dix-huit ans el dewnait célèbrr, et qu'enfin,
à son précepteur, celui-ci eut l'idée d'essayer da~s nos maisons, un guçon était page à
sur lui la. méthode de Dumarsais pour appren- treize ou quatorze ans .... Intéressez-vous aux
dre le latin. Parue en 1722. elle avait fait affaires publiques. Songez qu'à présent, c'est
grand tapage. Depuis elle était tombée en à vous et à vos pareils que revient la charge
discrédit par la guerre que lui avait faitP- le de donner au temps présent toute sa valeur . ..
Journal lie T/'C:Vo11x. Soit que le procédé fût Nous sommes les vieux, J'arrière-garde. En
lion, soil que le maitre fùt zélé ou l'élève vous est l'enthousiasme, en mus l'auda,·e, le
intelligent, la tentative réussit. A lreize ans, illusions, la force physique, tout ce qu'il faut
)(artial possédait un vocahulairt:! latin assez pour engendrer, soutenir el faire triompher
étendu ponr que l'élève pfll s'entretenir fa- les idées. Les idées, mon neveu, elles bonmilièrement en celle langue avec on profe - dissent d'une généra1ioo à l'autre, et c'e,l la
seur. i\lais, dès lors, Pomerol ayant déda.ré jeunéssc qui leur donne l'élan ....
qu'il n'avait plus rien i:t lui apprendre, MarA d'autres jours, quand Martial ar1·i,ait, il
tial se trouva fort désappointé. Ucureusemenl lui jetait uu par[11et de jouroau:c:
son oncle de la Mou raine était là.
- Tenez. Lisez les gazettes. Vous y lrouAlexis-Paulin de Pierrcfille, marquis de la verez quelques curiosités, entre autre celleMouraiot1, vil'ait dans une belle el forte rren- ci : Vous savez que nos soldats ont occupé
lilhommière, lout près de Fon pe}Tal. Q;and Rome dernièremenl? Or, on raconte que le
on descendait de Verthis à Ncrtbeuil, on général Cerrnni, ayant fait priwnnier Pie Vf,
apercevait les pignons de la ~louraioe, aigus l'envoya à la citadelle de Turin dont le comet couverts de tuiles moussues, dominant des mandant s'appelle ... - il y a, mon neyeu,
pelouses, des terrasses, des cb:mnillcs jadis de plaisantes rencontre - cet officier s'apde somptueuse apparence, aujourJ'hui trè · pelle Oie11.
n~gligée..
Ainsi causait M. de la \louraine, sans péLe marquis était né dan celte dl•meore dantisme et avec bonne humeur.
où, depuis des siècles, ses ancêtres avaient
Martial l'aimait.
vécu. Mais, à l'encontre de ceux-ci, auxquels
ce domaine tenait lieu d'uni,·ers, il a,ait eu
V
de bonne heure la passion des voyages. Dès
sa vinglièmc année, il s'était mis à tourir le
Le douzième jour de mvosc de l'an Vif.
monde, jetant sans compter les écus d'une qui était le premier de janvier 1799, se leva
1ielle fortune. Puis il élail rernnu vivre là en
philosophe el en pay,ao, vêtu de bure ou de
cadi et chaussé de sabots. li fréquentait les
peLites gens et les préférait aux nobles, les
trouvant plus intéressants que eeux--ci el jugeant que leurs vices n'étaient ni plus nombreux ni plu grossiers que ceux des riches.
Chaque jour, il passait plusieurs heures enfermé dans sa chambre, devant sa table à
écrire et près de sa hibliotbèyue bien pourvue
de livres anciens et modernes. Lui, si pacifique d'ordinaire, se montrait lnrible quand
on l'y venait troubler, fùt-ce pour lui dire
11ue le repas était servi. Il s'iotéres ait aux
affaires publi(JUes comme au spectacle d'un
drame ou d'une comédie, gourmandait son
neveu s'il le trouvait le nez dans un roman
ou plongé dans les fadaises sentimentales de
M. Richardson ou dan~ les extravagances de
Ja Nouvelle Héloïse. Mais il s'appu4uaiL à
convaincre Martial de cette idée qu'un gentilhomme doit faire de sa vie une œuvre originale, el il cultivait chez lui l'art de bien
pt!nser plutôt que celui de bien dire.
Parfois il le grondait très fort :
Le marquis de Bellombre.
- Qu'êtes-vous? disait-il. Que faitesvous ? ... Vous avez dix-huit ans? ... Vingt
ans? ... Eh bien, mon beau fils, à quinze ans, morne el triste sur Fo;ispeyral. A peine. la
La Rochefoucauld, dont je mus ai fait lire Mïon avait-elle allumé le Ieu dans la cuLine
les Maximes, était maitre de camp et faisait que la baronne y parut.
sa première expédition militaire. A seize ans,
- Je vous la ouhaite bonne el heureuse,

AMES D'AUTJ(EF01S - - ~

madame la baronne, dit la servante, en patois.
- C'est bon, c'est bon, voici tes étrennes.
là, sur la table .
La Mïon bredouilla un merci, et ne se d~tourna mème pas pour regarder le paquel.
Elle savait ce quïl contenait : un coule! ou
fichu frangé, un devanlau ou tablier en ro-lonnadc ii carreaux.
- .Allume le feu dans la salle, dit la
maitresse.
La servante oLéil. Une vive clarté fit bientôt pâlir la lumière des hautes chandelles
qui éclairaient la salle à man~cr. Alors madame de Fon, peyrat, en coiffe de nuit et
robe de chambre, alleodil que se enfants
lui vinssent pré enler leurs devoirs.
La porle s'ouvrit. ~fartiill et Lucelte se
montrèrent. En abordant leur mère très respectueusement, ils lui offrirent leurs vœux.
Madame de Fon. peyrat était une exacte
gardienne des traditions. Quand ses enfants
étaient petits, elle le avait accoutumés de
venir dans sa chamhre un seul malin par an,
qui était celui du f er janvier. lis attendaient
ce moment avec angoissP, presque avec e.fl'roi.
Quand ils eurent grandi, leur mère les dispensa de celte corvée el les reçut dans la
salle. Elle les y atlendail au lever du soleil,
ayant coutume de dire : (( Le jour de l'an, Ja
prc:mière pensée d'un Fonspeyrat doit être
pour Dieu, la seconde pour le roy, la troisième pour sa mère. »
La veille, elleleur avait rappelé la coutume :
- Les nobles, avait-elle dit, ne sauraient
acquiescer à l'odien~e el païenne réforme qui
a bouleversé le calendrier. ,le ne connais
point et ne rnux pas connaitre les mois, jours
el quantièmes iornntés par les ré\'olutionnaires. Gràc~ à Dieu, il se trou,·e qu'en tète
de mon livre d'heures j'ai un tableau établi
pour un siècle el qui a été di posé à partir de
1780. Il m'indique les îètes religieuses, les
vigiles, le Carême, l' Avent. Ainsi j'ai pu garder mes habitud~s et remplir exactement mes
devoirs de chrétienne, même au temp~ où
notre pauvre curé était sur les pontons ....
La baronne, ayant reçu les révérences de
ses enfants, leur dil avec brusquerie :
- Venez çà, que je vous embrasse. Une
fois n'est pas coutume.
Froidemen L, comme si elle acoomplissai t
un des rites de la religion Iamilialt1, eUe les
baisa au fronl. Ensuite elle offrit à Lucette
quelques vieilles denlelles, un dé en vermeil
el un étui de nacre. Puis elle la congédia :
- Vous pouvez vous relirer, ma fille.
Luœlle remercia, fil la révérence et quilla

la salle.
Alors se tournant vers Martial :
- Mon fils, dit la baronne, j'ai de sein de
vQus entretenir d'un grave projet. L'heure
et le jour me paraisse~l tout à fait propres à
celle communication. Ecoutez-moi.
Elle respira fortement et dit toutd'unepièce: .
- Yous êtes triste, Marlial. Qu'avez-vous ·?
En même temps, elle 'assit au coin de la
cheminée et invita son fils à prendre un siège.
- Moi? ... dit Martial, en s'asseyant.
Moi? ... Triste?... CommeotL. Pourquoi? ...

�.._

1flSTO'/t1A
.:'on '"isage montrail une ,urprise et un
trouble qu'il es apiL en ,·ain de dissimuler.
- Pourquoi? ... c·esL moi qui vous le demande, répliqua la mère. Vou mus ennuyez
ici, ~larlial.. .. Fonspeyral ne ,·ous urnt
plus .... Vous courez par le chemin el à
Lraver les bois comme un égaré.... Vous
passez de Lrop nomhreuses journées à \'erthis, monsieur mon fils .... C'e l f:lcbeu .
Martial eul un geste vague el ne répondit
pas. Il rt.&gt;gardait les braise . el sa main froissait macbinalemrnt le jabol de sa chemise.
Sa mère continua :
- Oui ... pourquoi nous fuyez-rnus 1 moi
el votre sœur? ... Pourquoi êtes-vou toujours hor d'ici? .. Dite ?... Tenn, mon fils,
je sui inquiète.
- Eh! de quoi, ma mère~
- De tout. D'abord, l'autre jour, vou~
avez trop bien parlt! de monsieur Buonaparle .... s~s campagnes vous tournent la
tête, je le crain . Ce serait une douleur ponr
moi 11ue d'en être sûre.
- Vons vous troublez inutilement, ma
mère. Je vous jure que je n'ai nulle envie
d'aller rejoindre en É!!ypte ou ailleur.' le général Buonaparte ....
- C'e l un odieux révolutionnaire, n'estce pas, mon fils?
- Voulez-vou., ma mère, que oou laissinn · là ce sujet? dit lartial avec enjouement.
- - Pas avant que j'aie ajouté ceci : Uartial,
si, d'aventure, l'ennui vous prenait trop [ort,
·ongez qu'il y a encore beaucoup à faire ponr
nous ramener un bon roy. EL jt.: ne verrais
pas avec trop de peine l)Ue vous allassiez rejoindre en Allemagne ,·os pareils qui, à cette
heure, travaillent à nous le rétablir. Cela \'Ous
serait bon, mon fils, el vou jetterait hors de
'fOS li \res &lt;1ue je déteste ....
- Et pourquoi le détestez-vous, puisque
vou~ ne les co1waissez pa· ?
- Mon fil , tout homme 11tii 'enforme
dans la lecture lînil par être un philo ophc
ou un fou : voyez voire oncle de la louraine.
Dieu me gm·de de vous voir tel 1
Martial ouril el ne répliqua 1,oint.
lladame de Fonspeyrat surprit ce onrire.
Elle tres a.illit. 'es sourcils se f'roncèrenl. Elle
dit:
- Martial, il faut en l,nir ..Je ne veux
plus vous 'l"OÎr cet air morose. Il 'l"OU faut
mettre dans votre vie autre clto.e !)Ue des
lectures de romans el des conversation· avec
110 pbHosophe lunatique .... Vous n'avez point
de goùt pour l'agricultare et la surveillance
de vos terres .. ,.
'
- Pardonnez-moi: je m'en occuperai au
contraire volontiers. liais vutre activité déhordanle, votre zèle, votre ....
on, mon fils, cela n' vous convient
point, répondit la baronne a\·ec vivacité, car
elle redoutait l'ingérence de Martial dans ses
affaires.
- Alors, ma mère, souffre;,; que je prenne
ma joie où je la trouve, et me occupations là
où. ecomplait mon esprit, en altendantque ....
V.lie bondit:
- En allendant qu11i ?... lia mort, sans

doute, qui vou rendra ruaitre el chef de ces
propriétés? ... )fais, sachez, monsieur mon
fiL, qu'au Lrain dont nous allon , et i le roy
ne nous e l promplemenl rendu, Yous vous
trouverez fort mal en point après moi. 'ous
somme pauvres. très pauvres, monsieur mon
lils ....
Martial ne 'émut pa · de celle déclaration
que a mère lui nait déjà faite soment et
dont les effets ne se montraient jamais. 11 regardait la baronne. 'ombre et \'Ïolente, elle
al lait par la salle, en remuant ses clés qui
sonnaient dan i.es poche comme un toc~in
de guerr•.
- · Voilà, con\inua+eJle: \'ous allez partir.
Le Yieu1 marqui de Plaineau, jadi· ami de
,·otre père, est à Coblcnlz. fou ferez bonne
figure parmi les émigré~. Telle e~l ma volonté.
Tl y eul un ~ilence. EUr ajouta brusquement:
Quand partez-vou , mon fils?
Madame de fonspe)·rat 'était a.rrètée, haletante. Un peu de sueur perlait à son îront.
F.lle avait parlé rite t'l fort dans une h.lle de
délivrance. ~laintenanl, elle se sentait plus
,·aillanle el pr ite au combat.
Martial ne dit mol. Il rega.rJait allentivemenl les braises du foyer.
- Eh bien! mon mHarlez .... \'oyon L.
- ~on, ma mère, je ne par1irai point,
art icula-t-il nellemenl, avec effort et san
,•iolence.
- Vous dite '! ...
- ,le dis que je ne veux pas partir et.que
je ne partirai point, répéta-1-il formemcnt et
d'un alr respectueux.
Comment'/... Quoi'! ... \'ous avez dit:
, Je ne Yeux pai: ~ '!

/tfaJ11,me de Fo11s('ey,-at ,-tgar.1a .lf.Jrtial s elolgnff.
• - () nUJn fils! "'on fils! • Jil-tl/e. (P~e 381. )

- Oui, ma mère, je l'ai dit a\'ec rc pcct,
mai je l'ai dit.
_Madame de Fonspeyrat demeura immobile, pâle el comme pélrifiée. Puis, soudain,
an revirement se Gt Jans son esprit. Comme
.... 38o ....

son fils avaü parlé! Comme il avait dit cela!
Quelle bauleur. quelle aulorilé, qucUe nohies e, quel or 0 ueil de race dans ces mots!
Toul le passé ancestral revivait dans on
geste, le ·on de sa voix, la lierté de .on
mainlien. Qu,.]que cho e comme une bouffée
d'i,Tes,e em•ahil la mère. C'était lerrihle el
dtllicieux. Elle dit, radoucie :
- .\lors, ,ou Youlez rester ici? ... Qu'y
a-L-il donc à Fonspeyrat ou à VerLhis pour
,·ous relenir? ... Quoi? .. . Je ne voi pa· ....
l on, je ne voi pa:- ....
Pui , frappée d'une idée subite :
- Quelque amourette? ... Uitcs?. ..
on, ma mère, pas une amourette ....
lin amour.
Il dit cela d'une voix changée, mais toc.jours fürme. Il avait quitté Je coin du rt!u,
et, debout, regardail sa mère.
Elle voulut parler et ne le pul.
Elle pensait : « Un amour 1. .. Voilà bien
l'ennemi de mères!... n amour!. .• Et pour
11ui? ... Oh! si ce choix n'était pas tel que le
voulaient ses espérance~! ... Si son 61 · aimait
quelque Gothon de ,·illage, quelqut servante
qui rèvail de devenir maitres e, quelque
ambitieu e fille de roturier! ... »
El ce mol lui suggéra waJgré elle un
retour sur son propre passé, sur son mariage
à elle .... Oh! noo !... pas oola 1. •. jamai. 1. ..
jamai !.. .
- Le nom! cria-l-elle.
- Le nom ne vous apprendrait rien, ma
mère. You ne connai.sscz ni celle que j'aime
ni sa l'ami Ile.
- Alors, c·e t quelque fille de rien, c'est
quelque gueuse en sabots que mon fils a
distinguée?
- Paix ma ruère, paix!. ..
Martial jeLa ces mots dans uo cri de si
noble emportement el avec un ton de si violeu1e autorité que la colère de madame de
Fons11eyrat s'évanouil. EUe se enlil petite,
Loule petite de\·aol son fils, cc fils qui Lientôt, demain, quand le roy serait de retour,
rendrait la justice, comme l'avaient f:tiL se
airux, rn ce même. murs, dans celle mème
salle....
Timid~, à présent, elle dil :
- .\u moins, Uartial, dite. -moi qui?
- la mère, je sui. en cet in Lant trop
forlemcnt agité pour vous entretenir sur ce
ujet.. .. Il · a dans celte a\·enlure beaucoup
à penser ... car loul y est sentiment cl rien
n ·y re,;pirc la galanterie .•le prierai notre ,'ieil
ami, mon ienr le curé, de vrnir en eau er
avec vou au plus tùl. Il aura mieux que
moi vous conter ce donl je lui aurai fail conlideocc. Ensemble vous déciderez ce qu'il
convient de Caire pour que mon amour, le
renom de celle que j'aime el la religion ne
soient point offensés.
- 'ongcz. mon fils, que vous a\'CZ à
peine vingt an , supplia la mère .... li n'est
pas de gentilhomme de ,•olre âge dont la vie
n'ait déjà été marquée mainte fois par des
pas. ades sans conséqut'nce.... Je sais hien,
certes, qu'un garçon agréaLlemenl fait, robuste el beau, peul èlre tenté ....

_____________________________

AMES D'JI.UTJfE'FOTS -

&amp;lartial secoua la tète el :::ou rit tristement:

- Tl n'y a rien de cf'la, ma mère, je

\'OU.

lé répète ; j'aime, j'aime, j'aime .... Lais.ons .... Permellez-moi de me retirer et
d'achever ma toilette.
li s'approcha de sa mère, lui prit la main
el la baisa. Il mil dans ce geste tant de courloi e déîéN'nce, tant de re~pecl el de dignité
qu'elle en demeura confu e et ravie. Où
avait il appri ces manière~ ùe l'ancienne
cour? Qui donc l'a,·ail dres é à l'éLiquette el
aux belles façons1 'était-ce pas toute la
noble~ e de son sang, Ioule 1a grandeur de sa
race qui se marquaient dan œ mouvement
in tinctif ?...
~ladamc de Fonspeyrat fut comme eninée
par celle pensée. Deux larme orgueilleuses
montèrent à ses yen x. Elle attira son fils à
elle et le baisa au lront. Puis. le regardant
s'éloigner :
- 0 mon fil ! mon fils! ... dit-elle.
\-"I

Certe , le curé Pomerol avail rencontré
dans sa vie de nombreuses occasions de
'émouvoir : D'abord son iu Lallation 1i Yerthis, en 'l 780, alor qu'il ne croyait oLtenir
qu'une mi érable paroisse. Puis, cette fameu e mes e de la Fédération qu'il avait
publiquement chantée sur la place du Minage
Jevanl un aulel surmonté du bonnet phry!rien. Puis encore, la nouvelle, tombée sur
lui en coup de foudre, que son évêque, monseigneur de Flamarens, refusait le serment,
ce qui, •u les canons, (Jbligeait le pauvre curé
à devenir réfractaire. Alors il a\•ait connu les
dénonciation , les persécuûon , la "eôle sur
le ponton la Glofre en vue de l'ile Madame,
les long· mois d'attente anxieuse, et puis la
délivrance, le décret de l'an Ill proclamant la
liberté des cultes, le bref papal de 1790
ordonnant l'obéissance aux poU\·oirs etablis,
et le retour à Verlhi , la messe dans sa vieiUe
église, le baptême des nouvelles cloches, les
récits horrifiques de ses paroi, iens lui narrant le événemenls accomplis en son ab ence.
Oui, tout cela, toutes ces alfaires lointaine ·
à présent l'avaient fortemenl remué. Il n'en
était pas une qui l'eù.t plus bouleversé que
cette aventure de se voir, lui, Pomerol, s'en
aller à Foaspeyral, comme em·oyé du jeune
baron pour narrer à madame sa mère uoe
vilaine histoire d'amour .... « eirrneur !..
pensait-il, pourquoi le baron m'a-t-il choisi,
moi, plutôt que tel autre?... Et comment
pourrai-je me tirer de là, mon Dieu! si 1·ous
ne m'aidez'? ... 1J
li descendit lourdement de cheval dans la
cour de Fonspeyrat. EL, tout de suite, la
baronne, après avoir congédié Luœtte, accourut au-de,1anl de lui.
Elle ne lui laissa point le loisir de tourner
on compliment, mais aussitôt :
- Vite, curé, dit-elle, venez çà, puisque
nou avons à causer.
Très agitée, elle Je mena vers sa chambre,
tout en remuant le Lrousseau de ses clés
pendu à sa ceinture.

Plteu.-.:, triste ei Sllll{Ulk're,ne11t emu, le paui·rt Pomerol e11jourch:i sa vieil~ 1umml que. d.ins la cour,
rou, û domtsl4ue, terrriU rar la trl.k (Page 382.)

Elle s'a ·sil dan un fauteuil. Pomerol,
respeclueux el lent, cboi iL sans précipitation
une chaise où il déposa son tricorne, pui
une autre où il 'installa, le mains à pla.l
ur les genoux.
- Parlez, curé, parlez. Voions, que veul
mon ieur mon fils? ... Qu'v :i-t-il?
- l! y a de choses bien"séricu e , madame
la baronne.
c me célez rien. Je veux tout savoir.
li parla.
U conta avec abondance el lenteur comment certain jour de l'année précédente ou
de l'année d'annt - « Oui, dix-huit mois ...
presque deux an , madame la baronne 1&gt;, deux voyageurs, le père r.l la fille, passant
par Vertb.i , ·'y étaient arrêlés, le père étant
soudain malade; comment il· s'étaient fixés
là pour un temps, el comment ensuile ils s'y
étaient établis, sans doute pour toujour . Il
se nommaient Albo . C'étaient des calvinistes
hollandais, descendants d'une famille française originaire du Quercy et qui s'était expatriée au moment de la. Rérncation ....
- Oui, madame la baronn~, cahinisles! ...
[lélas! ... Avant euxj c'était chose inconnue
qu'un cah·ini te en celle paroisse. Des cahinisl - !.. . Pourtant, rien ne troubla d'aborù.
le par, du falt de ces malheureux. fü se
tenaient cois .... Je uis bien assuré, madame
la baronne, que vous ne les connais ez point. ...
- Certe !. ..
- Et que mademoiselle votre fille ellemême les ignore? ...
- Assurémenl.
- Hélas! il n'en est pas de même de monsieur le baron, volre fils ....
- Curé! cria la baronne, tout à coup
pénétrée d'un cruel pres enliruent, est-ce
que ce serait Elle 1. ..

Dullf&lt;l ·

Pomerol ne rëpondit pas. li lais. a tomber
sa tête sur on jabot, la souleva, la laissa
retomber à nouveau, faisant:« Ou.i ... oui ... »,
maL ce mol ne pouvait sortir de ses lè,Tes.
Un cri, une exclamation pre,que grossièrr
où réapparai~sait la vulgarité de sa première
éducation, jaillit des lèHes de madame de
Fon pe ·rat.
Le curé feif!tlit de ne pas l'entendre et
reprh sa narration filandreuse, placide comme
s'il d~filait les Ave de son rosaire.
Il raconta commt&gt;nl M. le baron a nit
remarqué la jeune fille :
Elle était la seule enfant vraimenl belle
de Verthis, avec ses chevem de soie pàle, ~es
yeux d'un bleu tran parent, sa peau fine, à
peine rosée. Tous les jours, Martial passait
devant la fenêtre où elle se trouvait, occupée
à coudre ou à ravauder. Une foîs, leurs
yeux se renconlrèrenl. Elle rougit. El Martial
éprnU\'a comme un coup au cœur. De te
jour, il l'aima. li dev-inl morose, courut les
boi , se plongea dans la lecture, se plut à
demeurer eul quand il n'allait pas à Verthis ....
- OLri, dit madame de Fon peyral, accablée, oui. .. il nous Iuyail, sa sœur et moi ....
- Donc, fit le curé, certaine fois il résolut dè faire connaitre à celle qu'il aimait
la passion qu'elle lui a,·ait jetée dans le cœur.
lei, madame la baronne, je suis obligé de
mêler à ce récit le nom d'une sainte fille que
mon ieur le baron a indignement. .. hum 1. .•
je dis a abu ée : mademoiselle Claire.
-Mademoiselle Claire! Et quel rôle celle pauvre défroquée peut-elle jouer en cetle affaire'!
L'épithète de défroquée sonna mal aux
oreilles du curé. a physionomie perdit
sa placidité, et devint sévère. Mais ce fut
passager, el, avec onction, il répondit :

�•

.., _________________ LI

H1STORJ.JI

. - Mad?me 1a l,aronue, il 1i't:-·t pas dif/lc1le à un Jeune homm intulli&lt;&gt;enl, sensible,
noble el_ courtois de tromper une pauvre créature qui, ayant vécu plu~ de trente années
~a~s un cloitre, se trouYe tout d'un coup
Jetee hors de son courent, par le fait de la
fiévolulion, et mèlée au monde. )lademoiselle Claire, dont la Lou tique de mercerie el
objets reliaieux fait face à la mai on du sieur
Alhos, a cru sur parole monsieur le baron.
Uonsieur le baron renait faire de · emplclles
pour ,a sœur, causait avec mademoiselle
Claire, s'entretenait avec eUe de son commerce, de ses wisins, que sais-je? li s'assel•ait et demeurait longtcmp dans Ja boutique, regardant au dehors plu qu'au dedans
et, souventcs lois, demeurait plongé dans de
longs silences. Par respect, mademoi elle
Claire ne les interrompait pas. Puis, un jour,
il conviai avec celte pauvre fille d'entreprendre la conver ion de l'intéressante jeune
personne qui habitait en face .... Pour cela,
il faUait d'abord entrer en rapport de voisinage avec elle et IU1 faire cnsu.ite passer de
bons ljvres que monsieur le baron achèterait
pour elle. ~fademoi elle Claire s'employa très
pieusement à cette besogne. E,Ie fil quelques
avances à la demoi eUe Albos, qui y répondit
avec douceur et politesse. Et ce fut dès lors
un échange incessant de pieux manuels. Mais
la demoiselle Albos ne parlait pas de se convertir et ne paraissaiL point touchée par la
grâce. llélas ! madame la baronne, tout ce
manège était une ruse du ~falin.... Dans
chaque line se trouvait une lellre... une
T

lettre... comment dirai-je?. .. Une lellre
d'amour .... Oui, madame la baromlP, une
lettre ... de cette sorte.
~l~s a.~ondamnwnt encore, Je curé parla.
Pms t1 s epongea le fronl. gonfla ses joues,
sou.fila. Enfin, comme la liaronne confondue
. sans parole, il garda le ' silence lui'
reslait
aussi et attendit.
- .A wz-rous quelqu ·une de ces lettres?
demanda tout à coup madame de l?onspeJrat.. .. Car enfin, toul cela m'apparait comme
une i invraiseml.Jlable machination qu'il me
faudrait une preme pour y croire.
Aussitôt, mais avec un air de protonde
douleur, le curé tira de a poche un papier
froissé, qu'il lendit à la baronne :
- La dernière lettre de cette malheureuse,
dit-il. Mon ieur le baron me l'a confiée à
titre de preuve, précisément.
'
Et madame de Fonspeyrat lut à demi-voix :
&lt;l

lloosieur el très aimé,

« Je vous rends gràce d'avoir songé à me
venir voir aujourd'hui. Je ne savais que
penser de votre absence. Deux jours sans vous
apercevoir, c'esL trop long, el je soulfrais. Je
rève toujours avec ardeur au t{ mps où, pour
la ,,ie, nous serons unis, comme vous me
l'av~z promis souventes fois. Je prie noire
Christ de hàter celle heure bénie. Je lui
demande d'allermir dans votre cœur l'amour
que vous m·avez juré et je vous envoie, monieur el très aimé, le tendre souvenir de votre
1

(1

KETIE 1• l)

1. ICaterine ou Catherme.

( Tllustrati()ffS tù Co!tRA o. 1

- lluelle imposture! ... cria la Laronne.
li n'y a que ces impies el renéo-ats pour oser
mèler le nom du Seigneur parmi d'aussi
misérables propo .... Ab ! curé. dit-elle en
mart·hant à traver la chambre, comme il a
bien fait. monsieur mon fils, de rous envoyci·
en messager! Que se serait-il passé 'il avait
osé me faire lui-même pareille conressio11 ! ...
Jour de Dieu!. .. Une réformé,• 1... Une pauvresse!... Une fille de rien!... Ucs let lres
d'amour à cette espèce!. .. Car, d'où viennent
ces ~ens? ... De quoi vivent-ils? .. . Qu'ont-ils
fail ?.. . Amis des rérolationna1res, sans
doute? ... N'est-ce pas, curé'?...
Puis, soudain, changeant de ton et 'arrêtant:
- Et la fin de cette belle commission
dont monsieur mon fil mus a chargé, quelJe
est-elle?
Cherchant ses mots, ânonnant, tremblant,
le curé finit par dire que monsieur le baron
voulait à tout prix épouser Kalerine Albo~ ....
Qu '11 ne partirait point pour Coblentz ou ailleurs... Qu'il ne quillerait pas Verthis parce
qu'il aimait .... Et qu'il priait trè · respectueusement madame sa mère de permettre ce
mariage qu'il souhaitait avec force.
- Jamais! ... jamais ! ... cria la Laronne.
Jamais!. .. J'aimerais mieux le voir mort!
Le curé se leva. Sa mis ion était lerminée.
Hors d'elle, madame de Fonspeyrat ne le
reconduisit point. Et, piteux, tri le et singulièrement ému, le pauvre Pomerol enfourcha
-sa vieille jument que, dans la cour, Dumarou,
le domesti1rue, tenait par la brjde.

(A suivre.)

LomsE CllASTEAU.

La Juif e de la princesse
de Hohenlohe~lngelfingen ( 1799)
._..;

Le prince Frédéric-Louis de llobenlohe~ngelfingen, bien connu par le rôle qu'il a
Joué pendant les campagnes de la Révolution
et de Prusse (1806), était un des plus beaux
hommes de son temps.
Admis dans l'armée prussienne après la
guerre de Sept Ans, il s'était signalé à la retraile de Bohême (succession de Bavière, décembre l775) el avait ainsi gagné la faveur
du grand roi. Cdui-ci n'ignorait pas la modeste situation I de son protégé. Ausj n'avait.-il pas tardé à le nommer colonel et à le marier avec l'une des plus riches héritières de
1. Au dire de ses contemporains. l'ensemble de ses
revenus s'élevait à moins de 6000 florins. ce qui était
éTidemmenl fort'peu.

Berlin, Mlle de lloym, qui, au surplus était
d'une beauté remarquable.
'
Ce~te union, malgré les six enfants qui en
naqmrent, ne fut rien moins qu'heureuse, et
en 1799, vingt ans après sa conclusion - le
prince avait alors cioquante-lrois ans et sa
femme près de quarante - se produisit un
événement qui eut, à celle époque, un retentissement énorme.
Le Ier septembre, la princesse de Hohenlohe disparut de Breslau, ville dont son mari
était gouverneur.
Cette fuite inopinée ne sembla pas inquiéte! autrement le prince, car il ne lança pers?n~e aux ~ou ses de sa volage éponse P.t
n avisa de rien les autorités des pays où' elle
....t

38J ~.

pouvait chercher un refuge. L'aventure - sel?n, to~te ~pparence - n'était donc pas deslmee a faJre grand brait au. dehor.... et ce
Iat précisément le contraire qui eut lieu
' à un concours de circonstances Lizarres'
grace
el au zèle intempestif de quelques fonctionnaires de Dresde.
L'hi toire vaut la pei~e d'être contée, car
elle a enrichi Jes archi~es royales d'un dossier aus i intéressant que volumineux. Elle
commence à .la façon d'un roman de cape et
d'épée, mais. elle est véridique malgré cela.
Le 6 septembre 1799,. une chaise de po~te
attelée de quatre chevaux venait s'arrête,, à
la tombée de Ja nuit, devan l l'hôtel de.Polagne, le plus réputé de Dresde, à l'époque.

Une dame, accompagnée d"une seule femme
de chan1bre, descendit de la ,·oiture, demanda
un apparlt!ment el, pré"enant les questions
d'usage que l'hôtelier se di~po ait à lui adres.er, Mclara qu'elle était la princesse de
Uohenlohe-Ingelfingen, épouse du lieutenantgénéral, 1-fOUl'erneur de Breslau.
Le mème jour, à peu près à la mème
J1eure, un é11uipage plus modeste avait amené
à l'auLerg1' Zum b/aue.,i Stern \l'Étoile bleul!),
à Neu'tadl 1 , un voyageur 1111i se faisait appeler M. de Rosen. Le lendemain matin, à la
première heure, ce per onnage alla rendre
visite à la princesse. Lorsqu'on lui demanda
&lt;( qui faut-il annoncer? ll il déclara qu'il était
le sek1·etair Jlüller. Ce nom étant connu,
même en Allemagne, oo introduisit le visiteur et l'on ne s'occupa plus de lui, si bien
que, plus tard, oui ne sut dire à c1uelle
heure il était reparti. Le soir, la princesse se
tnit au lit de très bonne heure et la nuit du
7 au 8 s'écoula sao· tjTie le moindre bruit
vînt frapper les oreilles des habitants de l'hlilel de Pologne. Conformément aux ordres de
sa mailresse, la femme de t:hamhre viut la
riheiller, à ltuit heures du malin; mais à
peine eut-elle prnétré dans l'appartement.
qu'elle en ressortit en poussant des cris affreux et en appelant au secours. En un clin
d'œil, le per~onuel de la maison fut sur pied.
La chambre à cou,·her de la princesse offrait un aspect terrifiant. De larges llaqucs
de sang inondai1•nt le parquet; un bonnet de
nuit, une chemise, une paire de bas en éta.ient
recomert ; eofin une longue trainée s'étendait depuis le lit jusqu'à la fenêtre du milieu.
Quant à la princessP, il n'en existait pas
tract!. Elle avait été assassinée, c'était clair,
et les meurtriers avaient emporté son corps,
ainsi que le prouvait la trainée sanglante. Au
surplus, la majeure partie de ses bijoux tous ceux ayant une certaine valeur - a\'aient
dbparu.
Aussitôt prévenue, la justice ouvrit une enquête et fit, dès le début, deux constalalions
intéressantes au plus haut degré. Tout d'abord, elle éta1lit Mns grand'peine que la
traînée s'arrêtait à la fenêtre, et que par
conséquent le corps n'avait pas élé sorti par
là; d'a:utre part, le plancher du. corridor étant
également net de toute souillure, il était clair
qu'on ne l'avait point passé par là. Dans ces
conditions, une seule hypothèse subsislail;
c'était que la princesse n'avait pas été assa sinée, majs s'était sauvée purement et simplement. Un deuxième détajJ confirmait celte
hypothèse; la fameuse cassette avait été, non
point forcée, mais ouverte avec sa propre
clef... qui était restée dans la serrllre.
Poursui'l"ant leur en~uête, les magi trat
acquirent la certitude que Je sel.relafr 11/üller
avait parlicipé à la ID)Slification. De l'auberge
Zum blauen Stern, où il s'était fait in crire
sous le nom de M. de Hosen, et d'aù il avait
brusquement disparu, l'on suivit sa pis te et
l'on apprit que, dans l'après-dîner du 7 septembre, il avait loué pour le compte d'un
1. Partie de la ville, si tuée sur là rive droite de

!'Elbe.

'FU1TE DE LJl P'f(1NCESSE DE H01ŒNLOJŒ-ÎNGEL'F1NGEN

.ll. de W1llersee un bateau amarré à l'Eluhcrg-. _\u dire des autre~ uateliers, ce )l. de
Willersee s'était embarqué ]e 7. à une heure
très avancée de la soirée, cl arnil commandé
qu'on le trarn-porlàL à llagdebourg. Les
mêm&lt;:'s, questionnés par les magistrats, déclarèreut n'arnir pas ,·u de femme accompagner ce personnage. Une fois en possession de
ces renseign&lt;'men1,, le tribunal décida « qu'à
défaut de crime, il y avait eu rrry~Lil1cal1011,
et que les auteurs de cette dernière méritaient une punition 1J. ED conséquence, de·
gens à cheval furent expédiés dans toutes les
direction· avec mi~ ·ion de procéder à l'arreslation des fugitif..
Ce fut ain. i que l'actuaire Georgi et l'auditeur Ueyuer partirent à franc étrier dans la
direction de ~foi sen, où ils arrivèrent sur le
coup de cinri heures du oir. Là, on leur
apprit qu'à huit heures du matin le service
de la navigation avait visé le papiers d'un
sieur Bart~ch Samuel qui al'ait déclaré« transporter à Magdebourg plu ieurs passagers et
une voiture de voyage u. Persuadés qu'ils
étaienl sur la pi le, inon de la princesse, du
moin du sekretair bfüller (fiosen ou Willersee), les dem. écuyers impro\'isés reprire11t
la poursuite. Bref, à Torgau, où ils mirent
pied à terre le !) septembre, à trois heures du
matin, ils actJtt1reot la certitude que le bateau
n'avait pas encore passé là. Séance tenante, ils
donnèrent communication de leurs instructions
a.ux employés de la oaYigation; ensuite, ils ~e
rendirt'nt auprès de l'Amlman.n (bailli) Alberti. Ce digne fonctionnaire, très ami de son
repos, el par suite, horriblement vexé d'avoir
été réveillé à pareille heure pour une affaire
d'aussi mince importance, éleva une foule
d'objections el ajoura, par manière de conclusion, que tout cela ne le regardait pas.
Mais les deux autres tinrent bon et rétorquèrent ses arguments, non sans aller fréquemment jeter un coup d'œil du côté de !'Elbe.
Un peu avant six heures du malin, l'auditeur vint annoncer que le Laleau, arrivé à
l'instant même, avait été arrêté. Nullement
impressionné par cette nouvelle, l'amtmann,
qui décidément craignait pour ses Lronches,
reîusa net d'a.ccompaµner ses contradicteurs.
Cependant, il voulut bien, lout en bisant ses
réserve,, leur adjoindre son amts(ro/in (sl'rgent, huissier).
Après une foule d'incidents hilarants, mais
dont le détail enlraineraiL trop loin, ils mirenl
succe-·sirnment la main ur le sekretafr Müller et les bateliers. Le premier donna des
explications assez confuses sur le but de son
voJage et nia une participation quelconque
am événements de Dresde. Quant au patron
du bateau, il déclara qu'il avait à son bord
une dame &lt;l alitée et malade ».
Avisé de ceci, n'ayanl d'ailleurs plus la
possibilité de prétexter l'heure matinale, le
bailli résolut de prêter son concours au.x jui;ticiITT"ds de la capitale. li comptait au nombre
de ses amis un certain lieutenant de Bose,
lequel avait le faible d'énumérer à tout bout
de champ les personnes du beau monde qu'il
prétendait connaitre. Or, la princ.esse de
◄

383..,.

...

Hohenlohe était de cc nombre, à ce qu·aftirmait l'amlnwnn. Celui-ci fit donc mander le
lieutenant et e rl'ndit avec lui à l'endroit où
était amarré le bateau.
Yu les faibles dimensions de celle péniche.
le haiJli pénétra seul dans la cabine où la
dame était couchée . .Malgré ses révérences et
~es protestations de dévouemenl, il n'apprit
rien, la malade s'étant bornée à lui dédarer
(( qu'on lui faisait beaucoup trop d'honneur
et qu'elle n'était pas une Altesse sérénissime Il. Le lieutenanl de Bose entra et resorlit aussilot. disanl qu'il o'a\'ail pas reconnu la princes,e, « mais qu'il pouvait Fe
tromper, attendu qu' ilne r availj11maisvue».
Ce fut l'actuaire Georgi 14ui réussit à démèler la 1•érilé. A force de pre·ser la malade,
il en tira l'aveu &lt;&lt; qu'elle était Lien la personne cherchée, mais que le jeune homme
trouvé en sa compagnie n'était là que pour la
chaperonner jusqu'à l'endroit où elle retrou.verait les meml.Jrcs de sa propre famille 1,.
Euhardie par la déférence que lui témoignait
l'actuaire, elle lui donna sa parole d'h.oo □eur
que « ce jeune homme était complètement
innocent, bien que les apparences fussent
contre lui, el crue, par con,équent, elle ne
pouvait se désintéresser de son sort Il.
Là-dessus, les mandataires de la jusùce
l1assurèrent &lt;l qu'à leurs yeux celte déclaration justifiait amplement le jeune homme,
mais qu'ils n'avaienl pas le droit de le relàcher ; que, par contre, elle-mème était
liLre sur l'heure d'aller où bon lui semblerait 1&gt;.
La princesse, quelque peu rassurée, demanda que le chancelier de Zedwitz fùt mis
le plus ,'Île possible au courant de la situation, a6n 11u'il pùt en informer !'Electeur de
axe t&lt; dans les bras duquel elle se jetait ».
Quant au (( jeune homme innocent », qui
depuis snn arrestation se faisait appeler M. de
Villerose, il montra une belle résignation. De
la prison où il fol mis provisoirement, il
adressa à la princesse une épitre singulière,
dont voici quelques passages :
« La fatalité en a décidé autrement, et
moi je reste ici. Je pense que vous aurez la
bonté de repartir aussitôt, afin de couper
court au scandale. Le meurtre el le vol sont
caractérisés, et du moment où vous partirez
cela ne signifiera plus rien, sauf que je resterai ici; mais il ne faut pas vous en chagriner, car advienne que pourra. Allez jusqn'à
~Jagdebourg et per~onne ne vous dira rien.
Si vous avez besoin de mon dome tique, gardez-le. Vous aurez la grâce de me renvoyer
mes effets; vous y trouverez l'argent. Vous
voudrez bien arnir la grâce de me dire combien je dois garder pour moi, car je suis dénué de ressources. Alon malheur me vei.e comment 7 vous le savez! Portez-l'ous bien,
tranquillisez-vous, tout s'arrangera. Le batelier Bartsch a reçu 5 thalers S&lt;U.ons, à titre
d'arrhes, cela fait 6 thalers el 16 gros, et si
vou,; allez jusqu'à .Magdebourg, il aura droit
à 58 thaler et 8 gros .... - Signé.: L. de
Sanlha. »
Un mot pour expliquer ce cinquième ava-

�"'--':;:---~-::: --=--==-=:-: :~-=--==-=-=-=-=-==-==--==-==--====-:: :-: : --.. r-.~~========;~=s:!

1-l1S T 0'1{1.Jl
tar du ~ jeune homme innocent ». Des papiers trouvés sur lui, il était résullé qu'il
n'éLait ni \füller, ni Rosen, etc., etc., mais
bien 1c premier-lieutenant prussien de Sanlha, dll régiment de Slol'kbausen, el ceci
n'avait pas mm,1ué d'in•pirer au hailli de
nouveaux scrupules et ridée de remellre le
prisoonin aux mains de l'autorité m1li1aire.
A la suite de quoi M. de Santba ful donc
confié au poste prini:ipal de la vilJe, qui était
commandé par un officier.
Pendant que les magistrat ai aient mené
ces enqnêtes s1wcessives, Je menu personnel
policier de leur suite n'était pas reslé inactif,
car il avait découvert dans un recoin du l,ateaa le domestique du lieutenant, un nommé
Emerschkowitz, qui s'était prudemment caché. Soumis à un interrogatoire, cet indi1·idu
déclara « être depui. quelque temps au serTice de M. de Saotha, mai a1·oir été prêté
par lui, pendant un mois, au lieutenant de
Sacken el n'avoir repris ses Conclioo auprès
du premiP.r que peu de jours avant son départ de Breslau . .. . En cours de route, son
maitre était allé chercher une dame qu'il
avait ramenée au bateau en disant que c'était
sa femme .... A Dresde, son maître lui avait
donné l'ordre d'acheter une bouteille dt:
sang ... 1&gt;, etc.
Le bailli, tout enchanté de n'avoir plus à
s'occuper de rien, puisque la princesse avait

LB
élé rendue à la liberté et son compagnon remis à la garde de l'autorité militaire, entra
dans une fureur abominable à la vue d"Emerschkowitz amené par les poliders qui s'imaginaient avoir fait merveille. Bon gré mal
gré, il fallait donc prendre une décision à
son sujet, et elle fol moins nalurelle que
simple : le domeslit1ue fut enfermé à la
prison.
Le 11 septPmbre, le bailli reçut l'ordre de
prendre des information concernant la princesse et de faire savoir ce qu'elle était devenue. Dès onze heures du malin, il répondit
que le même jour, à huit heures, eUe était
partie en « Exirapost &gt;&gt;, se rendant à Eilenburg. Le 16, il Iut avisé d'avoir à se faire
Livrer par l'autoriLé miliLaire le lieutenant de
Santha, de le faire incarcérer à la prison civile et d'instruire son affaire. La bonne étoile
de l'amlmann lui évita celle corvée, attendu
que l'autre avait pris la clef des champs dans
la nuit du i~ au 14.
Le bailli, qui décidément n'aimait pas les
bisLoires, se garda bit&gt;n de porter aussitôt Je
fait à la connaissance de ses snpérieurs. il
n'en rendit compte qu'à la date du 2 octobre,
ajoutant incidemment qu'à défaut du Jieut.euant il avait enrore entre les mains « une
culotte, du linge et différents objels appartenant à ce dernier, ainsi que le valet Emerscbkowilz ». La mise en liberté de ce mal-

heureux ne fut prononcée qu'un mois plus
lard. Restaient la culotte, le linge, etc., etc.,
au sujet de quoi ~I. de Sanlba écrivit nombre
de fois au bailli, sans que celui-ci, fidèle à
ses habitudes, se donnât la peine de lui répondre, à plus forte raison de lui resLituer
son bien.
Enfin, en novembre {801, le sénateur
Schulz. a,•ocat-conseil de Mme de Hohenlohe,
ayant fait parvenir à qui de droit le montant
des îrais occasionnés par l'avenlure en question, l'amtmann fut autodsé à remettre la
fameuse culotte et le reste au lieutenant de
Bose, qui se chargea d'expédier le tout à son
camarade de Santba.
Le dossier de Dresde n'en dit pas plus long
ur cette affaire, mais il est de notoriété publique que le divorce entre le pri•nce et la
princesse rut prononcé à la fin de l'année f 799.
D'autre part, le général de Wolzogen raconte
dans ses Mémoires que l'héroïne de ce récit,
après avoir passé quPlque temps à ~fagdebourg, s'était fixée dans le Mecklembourg el
avait épousé ~L de Sacken.
En revanche, à partir de novembre {80L
toute trace de M. de Sautha disparait. Désormais rentré en possession de sa culotte, il
vécut, selon toute apparence, à la façon des
peuples heureux. Peut-être aussi fut-il balayé
par la tourmente d'léna, si fatale au prestige
militaire de M. de Hohenlohe?
P.

LA. VIE ET LES MŒUl&lt;S A.U

XVII•

SIÈCLE. -

LE REPAS DE F.A.IIULLE. -

DE

"LisEz-Moi" u1sroRIQuE

PARDIELLAN.

Gravure d'ABRAIIUI BOSSE. (Cabinet des Estamj,es.)

Cllcbê Glrandon.

LORD PHILIPPE II
Tahl ea11

.
WHARTON.

de Vi\N DYCK. (i\lusë-c impérial J e ITrmitage . Saint -Pétersbourg .)

Cliché Br aun et

c

1•

75, RUE ÜAREAU, 75
P.utlE ·x1v• at'ronli' ,J

�</text>
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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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      <name>Dublin Core</name>
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              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 32, Marzo 20</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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