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                  <text>.,,

111S T0-1{1.ll
timidèrcnl point : bd~· llamillon, )faric-Caroline.
Lors1tu'clle peignit ,1mc d • lad, elle
la pr:a de d1damcr de, ver, p.-:ndanl la po:~.
Corinne ol,ri1. mai-elle s'aperçut tr\ rite que
l'artiste ne son"eait qu'à la peinturC'. « )lai,
\'Oth n• m'écoutez pas! o L:Cria Jm . de
:-1:iï.-!. ~li,:ibeth répondit : u Ilécitez 1011jour~ l o li en r(:. uha un portrait 011 Corinne
~emble avoir été joli('. - A nome, llmc Le
llrun rut i, peindre une Polonai•c int~re •
.ante, la comtc,,c Potorka. Cl•llc Jam \illl
1, l'ak lier an•c 011 mari. qui se retira aus~itàt.
~lme d, Potocka ·escntil en confianc&lt;'. «C'c. l
mon troisième mari, dit-('lle. m:ii · je croi
que je \ai rrprrodr&lt;' le prt•micr, qui me
rn0\i1•nt mirux, quoiqu'il ·oit ivro;rw. » i
1 elle rwr&lt;onnc-!:, avait po~é d!,!,ant La 'four,
le madré p•ychologuc lui aurai~ dérobé 11uel11ue ho,e de ·on moi '&lt;'l'ri:t. tli aheth, oplimi&lt;te el hit&gt;nreillante. n~ ~c troubla point
0

HENRY

\'JE OF.: P.\1\15

Ot:

t.'~lll'IRE, -

HISTO

•

ROUJON,

dr l'/l(o1:t/•11it /• in

L.t

-MOI

pour ~i peu. « J'ai p1•inl cette PolonaLe, nofü s~jour prolonrré IJUC je fi à Chamonh, j'ai
dit-elle, d'une manière trè, pittoresque : elle p int toute la li.,.ne de monta!!Ties entrecouest appu ·éc sur un rocher rou,·erl de mousse, pées de glacier,-; j'ai peint aus i toute la
vallt'•e. n One 'Ont deYenus le· deux cents
el près d'elle . 'échappent de. ca~cade ·.
pay~age où Mme Le Brun 'essap au rom:inLi. me ara.nt les romantique,~ u Elle choi i.. .\ &lt;oi,:anle an~. \I me \'i!!éc-Lc Brun était sait, uppo,_e a,~c rai. on ,, Lt:andre \'aillai,
toujours éi?nle :t elle-même, ~et toujours roya- dan cc chaos dé~ordonné, le . pectacle:.. qui
·accordaieul le mieu,: à ~a ,i,ion mesurée.
li,k, 11\l'C l'idéal de Trianon 311 rond du cœur,
La al'Oie la Lenla, &lt;'omm la .eulc grande C1• qu'elle peigna.il de prérérencc, cc n'était
dame. donl elle n'eût pas encore foil le por- pa l'~rchitecture de· aiguille·, de précipices
Mchi11ueté., m:iis un point des monta!!lle,
trait.
Elle vonlut peindre le monL Diane au bordée par un torrent, un bouquet d'arbres
pastel. Il se déroha. « Le .oleil couchant ré- superb s dan la prairie.... •·ous ne poup3ndail de teinte, dorée sur les bau!Pur~ von , hélas! qut&gt; rêver l'œu"rc de )[me L1•
de C&lt;'lLC ma e énorme ..Je ,·oulus peindre ce Brun pay~agi le. A-t-elle péri, ou .e t-.icbcren.-1. Je . ~i,-i;; IDl'S ra~tel,; m:ii .• héla ! t-dle dans l'oh curitct d'humbles collections?
L:\ rer.herche c l tentante pour un curieux.
impossible Il n'} avait ni palctl1·s. ni rouleur
Comm nl la délicate m:igicienne a-t-elle
11ui poi ::-enl rendre rc ton, radieux.
l~lisaheth n'en a pa moin con~ricncicu e- tran po. é en t?r.nLillcs e re snhlimc qui tout
mrnt entrrpris de copier la , a,o:c, a [)ans le d'nl,nrd lui aH1it fait peur?

L't;Cl,'Yf.RE DE CIRQlE E:f CO

n:m;

.A~TIQCE ET SO:'i JOCKEY. -

E /a'lflft :tt

CARLE

.il.&lt;~

,·-·rr.

LE DAUPHI

AU

TEMPLE.

CCollcc.:tiun Je ,\l. IIL:--RJ L.\\'l:n.,x.l

par .\IOITTE

�LIBRAIRIE ILLUSTRÉE. -

JULES

TALLANDIER,

ÉDITEUR. -

75, rue Dareau,

34e fascicule

Sommaire du

PARIS

(XIVe afrt).

120 avril 1911 ).

r
G. LENOTRE • • . • • •
MARCELLE TINAYRE · ·
PJIBOÉRIC MASSO N . • .
de l'Aca.tèmie Française

Louis XVII s'est-il évad.é du Temple? .
Madame de Pompad.our
Les Trois Toisons d'Or .
La duchesse du Maine.
Les dernières amours d.e la comtesse du
Barry . . . . . . . . .
. . ... .

A.RVÈ OE B ARINE .
PAUL GAULOT . • • . .

~

66
f:x)

Le comte de Paris . .. .
Mémoires . . . . . . . . .
Souvenirs de reine . . . .
Ames d'autrefois . . .. .. . . . .
Une visite aux demoiselles de Saint-Cyr.

V1cToR. Huco . . . . . .
GÉNÉRAL DE l\iARBOT
.
MARGUERITE oE F RA.~CE .
L omsE CHASTEAU . . . •
P. lit,; P.A RDTELLAN • . .

ILLUSTRATIONS
D'A.PRÈS

LES TABLEAUX,

DBS61N8 ET

ESTAM.Pj!:11

77

78
86

87
95

PLANCHE HORS TEXTE

DE :

TIRÉ E EN CAMAÎE ll :

BomLLON, G EORGES CA.IN, CIIAl;'UY, CHAVANE, CONRAD, CHARLES DE C oUBE~ TIN,
D EBRET, A.-J . l) ucLos, S 1r.ŒON FORT , G ARBIZZA, A. L ALA UZE, L ARGILLIERE,
MF-ISSONIE R, lllIGNARD, MOREAU L E JEUNE P AJOU, H.IGAuo,
ScmrRRER,
VAN L oo, VtR1TË, Ao. Yvm,.
·

L E DAUPIIIX AU TEMPL E

J.-J.

P ar .'l[OITIE.
(Collection dt 1'1. HENR I

LAVEDAN . )

Copyright by Talland.ier 1910.

Bn vente

'' LISEZ=MOI ''

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Paraissant

le 10 et le 2S

MAGAZINE LITTÊRAIRE ILLUSTRÉ BI-MENSUEL
SOMMAIRE du NUMÉRO 136 du 25 avril 1911

PRINCESSE D'ITALIE
I

Par JEAN LORRAIN

ANDRÉ LIC HTEN BER G ER. Le petit roi. - Comt esse J\IATnre:u DE NOAILLES.
Chanson pour avril. - F RANCO!~ DE NION. Représailles . - ANATOLE F R ANCE .
Le jardin 4'Eplcure. - T11 1WPHILE GA UTIE R._ S,onnet. -; M ARC Df::BROL.
Le dernier Trésor. - J EAN A l CARD , de I Acad em1e Françruse. Le :pap!llon. GUY os J\1AU PASSA 1 . Une vie. - F RA NÇOIS COPPf: E . En ple1h JOUr. CATU LLE J\IE NOÊS . Sérénade. - PAUL BOU RGET , de l'Ac_a dèmie fra nçaise.
Le fils. - T ntoDORE DE BAN VI LLE. La l1111teme "!agique. _ - LuDo_v1c
HALE VY. L'abbé Constantin. - JEAN Rl C HEf l N, ?e. 1Acadé rp1e français~.
La cbanspn des chansons . - BRIE UX, de I Academ1e frança ise. Les trois
filles de M. Dupont.

Ba vente p1~ut : 1Jbr1ires, Jfarchands de Journau.r, Kio.sqoes, Gare,.
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J. TALLANDJER, 75,

rue Darcau, PARJS

(X.JVe)

HISTORIA
offre
gracieusement aux abonnés de sa deuxième année
((er Décembre 1910 - fin Novembre 1911), une surprime
exceptionnelle absolument gratuite et qui constituera
pour eux et pour les leurs un souvenir artistique. Ge.;t

UN MER,_VEILLEUX

.....__CADEAUdeux poses photographiques différentes (mais de la même personne)
dans ies ateliers d ·une des plus
grandes maisons de Paris, spécialiste
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~"::~=Ol" HIsTOR IAM~:::;;iré
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Watteau : L'Embarquement pour Cythère.
Deux gravures : Le Billet doux. - Le Couché de la
Mariée.
Un stylographe (corps ébonite).
La musique en famille.
Magnifique ouvrage : Madame de Pompadour (préface de Marcelle Tinayre).

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BULLETIN D'ABONNEMENT
A remplir, détacher et envoyer affranchi à l'éditeur d 'HISTORIA
JULES TALLANDIER, 75, rue Dareau, PARlS, XIV".
Veuillez m'abonner pour un an à partir Nom _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

Prtnoms _ _ _ __ _ __ _ _

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à HISTORIA (User-Moi hfstcw'llut).

RIU----------~-

A------~-----

mparùmtnt._ _ _ _ _ _ _ __

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22 fr. PARJS. - 24 fr. PROVINCE. - 28 fr.
ETIWIGBR. Rayer les chiffres ,nutJles.

Afin d'évilu des erreurs, prière d'krlre très lisiblement toutes les indications.
~outer Q fr. 60
. pour l'envoi clesyavures.l. Q fI. 26 J)OUJ' le styl .·rapbe et pour
les livres O tr, 25 (l'a.ris) et u fr. 85 (Départements .

T

les personnes contractant un abonnement
à HISTORIA jusqu'à la fin de sa deuxième
année (20 Novembre 1911), bénéficieront de cette
Surprime. Aussitôt réception de leur mandat d'abonnament nous leur adresserons un Bon de photographie
qu'ils pourront utiliser pendant toute l'année 1911 en se
faisant photographier à la Maison SŒTAERT.
OUTES

SlfflP~lME ME'J{VFJLLEUSE

Tableau Je

J.·J . ScnERR~R.

Clicbê Brauu

Cl

c••,

Louis XVII s'est-il évadé du TetrJ.ple)

Ces

CONDITIONS t1•ABONNJtMENT - - - - - - - - :

2o

ÜNE SCÈNE .\l' T EMP L E, -

Par O., LENOTRE

Ainsi que ! '«rit l'auturr du (pagu qu'on va lin,
n 'a pas la prétention d• ré,oudrc l 'imbroglio
Louis XVII; il s'est r.Jforci scultm&lt;nt de proposu, à
d&lt;fa.ut d'autrt, une solution hypothétique de l'énigm•
du Tc.mpl&lt;.. Tous I&lt;$ faits, toutu lu da.tu qu'on y
trouvua sont exacts; mais eu faits, groupéJ ici d 'après
dhcrus déclarations de témoins n'ayant connu chacun
qu'wtt part de la vmté, ignorant même souvent à q!foi
c.t par qui lb avaient été employés, ont-il• donné lt
ré.sulmt cspité 1 C'est cc qu'on n'oserait pritendn. Seul•
s 'étonneront de cettt ré!erve ceux qui n 'ont jamais
abordi J'itude dt J' cxaspirant problèm• qu 'on appel!•
la quution Loui• XVI 1. Néanmoins, contmc celte
qu•stlon ..,t redtvcnu• d'actualité, •n raison de la pirillon sou.mise par la dcsctndanr. dt N,umdorJf au Sénat
et appuyit par la ll'oisième commission dt la haute assembl«, nous rcprodwsons ici cet article, paru il y a
qudqucs annus dans J.., • Ltttuus pour tous » (Librairie Hach•tt• et Cl"), &lt;I qui, s'il nt di gag• pas la solu;1

tion du problèmt, a, du moins, le miritt d'•n cxposu
avec précision lu principales donné..,.

utilité, puisqu'il met à la portée du public les
données d'un problème angoissant et que sa
Les documents authentiques, certains, in- publication aur~ pour résultat, peut-être, de
discut~bles, ayant trait à la mort ou à l'éva- faire surgir quelque témoignage resté ignoré,
sion du Dauphin, fils de Louis XVI, empri- . quelqu~ révélation inattendue.
sonné à la Tour du Temple, sont trop rares
Fixons d'abord les faits connus, indéniables.
polll' qu 'on puisse songer à les juxtaposer Le jeune Dauphin avait sept ans et cinq mois
utilement de façon à en former un récit lorsque le roi so~ père et Marie-Antoinette,
solide el inattaquable. · ·
·
ainsi que U3:dame Elisabeth et Madame Ro-yale,
Du moins, dans les pages qui vont sui\'ré, furent enfermés, le i3 août f 792, à la Tour
n'a-t-on utilisé que des témoignages irrécu- du Temple, antique et colossal donjon abansables, en ne donnant qu'une part aussi donné, planté au milieu des jardins du palais
minime que possilile. à l'hypothèse. S'est-on mo4erne et confortable qu'avait habité, au
approché de la vérité? On l'espère : un sem- temps de ses séjours à Paris, Je oomte d'Arblable travail n'est pas, en tout ca:;:, sans tois, frère d~ Louis XVJ.
""' 49 .,,.

4

�msro~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ·
LOUTS

On interna d'abord la famille royale dans
la petite tour, eonstruction étroite accolJ~ à
la façade nord du donjon. Durant deux mois,

VUE DES TOURS

ou Tem&gt;LE,

donnant sur l'escalier, une petite salle à
manger.et une chambre à coucher qui avait
éti celle de Cléry.

PRISE DE l.A ROTONDE. -

ce fut un mouvement considérable de charrois et d'ouvriers : chu1e de murs, terrassements démolitions; on abattait toutes les
maiso~s voisines de la prison et on l'isolait
du Palais du Temple au moyen d'un quadrilatère de hautes murailles qui ne fITTent terminées qu'en octobre. A cette date seulement,
la famille royale s'installa dans_ la grande
Tour. On logea le roi et le Daupbrn au _second
étage, avec le valet de cham~re _Cle~y i le
troisième étage fut ri½ervé à l babrtahon de
la reine, de Madame Elisabeth et de Madame
noyale; un vaste grenier, sous les com~les,
ervait de débarras. En décembre, au debut
du procès du roi, l'~nfant ~ut séparé de on
père et remis à la reme, qm fit dresser pour
lui un lit dms sa chambre. Il en fut ainsi
depuis le 16 décembre t 792 jusrp1-'au 3 juillet 1795.
. .
CP jour-là, dans la soirée, les comimssaires
de service se présentèrent à l'appartement de
Marie-Jntoinette et lui signifièrent l'ordre
d'avoir à leur rcJmeltre son fils : scène navrante qui a été bien des . foi~ décri!e. L~ ·
Dauphin ~e devait pl_us revoll' ru sa mere, m
sa tante Elisabeth, m sa sœur.
On le conduisit au second étage de la prison, qu'il avait pendant deux ~ois occupé
avec son père. Là, le nouveau pr~pleur que
lui octroyait la Commune de Paris, le cordonnier Antoine Simon, l'attendait ; la femme
Simon e tenait près de son mari. On leur
livra aussitôt le jeune Prince, pour lequel un
lit était disposé dans la gran~e chamb~e. Les
Simon couchaient dans le ht de Loms XVl.
Outre cette grande chambre, élégamment
meublée, l'étag~ comportait une antichambre

Grav11re de

CBAPUY,

d'après

GAR8TZ7A.

Le Temple ne ressortissait que d'une autorité, la Commune de Paris, à laquelle l'Assemblée, par un décret du i5 aoftt 1792,
avait laissé le soin « de flxer la demeure de
Louis XVI » el confié la rrarde de la famille
royale. Par conséquent, Simon n'avait qu'un
maître, Chaumette, nommé procureur de la
Commune, en décembre 1792.
C'est Chaumette, certainement, qui décida
de la nomination de Simon : le procureur de
la Commune avait lu dans Jean-Jacques
qu'Émile&lt;&lt; honore beaucoup ~las un C?rdo~nier qu'un empereur », ce qm _le naua1t, lmmême éLant fils d'un c-0rdonmer de Nevers.
Puis il aYait des projets sur le louveteau :
« Je veux lui faire donner quelque éducation, disait-il; je l'éloignerai de sa famille
pour lui faire perdre l'idée de s~~ r~g .. » Il
faut dire aussi que sa responsab1hté et~1t e_n
question : la blon,le tête ~e l'enf~nt-~01 ~tall
l'enjeu de la terrible partie que JOUa1t I Europe à coups de canon, et il était extrême~en~
difficile de rencontrer un homme assez denue
de préjugés pour assumer la b~sogne ~ue
souhailait Chaumelle el asse:,, solide patriote
pour résister à toutes. les ~éd uctions des roy~listes. Or, imon avait fait ses preuves : fre&lt;[Uemment de garde. :iu T~mrle_ avant ei
depuis la mort de Loms XVI, il eta1t de ceux,
très rares, que le contact des prisonniers
n'avait jamais attendris.
A. ce dernier trait s'ajoutait encore une
considération : Simon était marié à une
femme active et dévouée dont les soins étaient
matériellement indi pensables à l'enfant. Tout
· le quartier de l'École-de-Médecine l'avait me
à l'œuvre, soignant les blessés du rn août à
l'hôpital des Cordeliers, dépensant pour leur

soularrement ses Lrès modestes économies•
Chau::.iette la connaissait bien, cette MarieJeanne, qui était sa voisine, - il ha~~tait r~e
du Paon· - il la savait bonne ouvr1ere, tres
propre, ~énagère experte et ayant (c quelques
connaissances chirurgicales ».
On peut assurer quti c'est à ~bau1;11ette
seul que les Si.mon durent leur s1tuat1on :
9.000 francs de traitement, le logement, la
talile, le chauffage, le blanchissage; ... et la
gloire! C'était l~, pou~ un mé~age redmt aux
abois, une auharne qui assuralt au _procureur
de la Commune l'éternelle reconnaissance du
sa"etier. Et, de fait, Chaumette est, pour
Simon, un dieu. (1 en est obéi a,·euglément;
c'est sur son ordre que, à l'instigation d'Ilébert le savetier commet cette épouvanlahle
acti~n de souffler au jeune et innocent prince
une effroyable déposition contre la rei~e. C',est
dire qu'il était dévoué à son maitre Jusqu au
crime.
Car il ne faut pas séparer le nom de Chaumelle de celui d'llébert. llébert était le
substitut de Chaumette, « son ami plus que
son subordonné »; tous deux maîtres absolus
au Temple.
Ce n'est pas le lieu d'étudier ici cette figure
de Chaumette. « Accusé de trahison par tous
les partis, ambitieux et démag~gue, il n~ fut
que le vil instrument de 1~ f~ctio~ hébert~ste,
vendue aux étrangers, qui lm avait promis la
place de censeur ?u grand a_c:c~sate~r dan! \~
gouvernement quelle voulaJL etablir » ; arns1
parle un apologiste de 1~ Rév~lulion. Déhe~t,
lui, est « un scélérat qm a faH marchand1 e
de sa plume et de sa conscience et qui varie
selon le danger ses couleurs, comme un
reptile qui rampe au soleil »; voilà ce que
pense de lui Saint-Just. Sur ceci tout le monde
esl d'accord, c'est que, au point de vue du
sens moral, Hébert et Chaumette sont la lie
de l'humanité.
Or, c'est à cet ancien copiste chassé de
partout, c'est à cet ex-vendeur de contremarques, c'est à ces deux déclassés, ambitieux de jouissance et d'argent, qu'appartient
l'enfant dont la valeui· marchande, - qu'on
nous passe le mot, - est incommensurable.
Que de millions ne donnerait pas l'Europe
pour acheter ce frêle Prince _qui représente 1~
paix du monde! En outre, Il assure à celm
qui le de1ivrera la vie sauve et le pardon, lors
des réactions inévitables ....
N'allons pas plus loin. Nous n'avons pas la
prétention d'établir que Chaumette el Béhert
ont sau"é le Danphin; nous \roulons seulement montrer qu'ils sont tout puissants au
Temple, que l'occasion est tentante de s'assurer à jamais la fortune et l'impunité, que
les scrupules d'aucune sorte ne les gênent et
qu~ Simon leur obéit passivement.

Ceci posé, racontons les faits. Simon était
un brulal; mais rien n'indique qu'il fût un
monstre de férocité, rien n'autorise à croire
aux. tortures systémaliques, aux coups de
trique et de chenet qui ont fourni déjà tant
el de si attendrissantes pages. Il y eut pis,

XY11

S'EST-11. 'ÉYADÉ DU TEMPLE?

d·ailleurs, et les anecdotes vrairs qu'on n'a doit se célébrer le décadi sui,·ant eu l'honpas \'Oulu raconter, dam la crainte de dépoé- neur de la prise de Toulon. Quel était donc excessif et geignant contre la lâcheté des
üser le jeune Roi, sont bien plus tragiques le patriote assez pur pour ('Stimer que le sa- hommes qui ne pensent qu'à se divertir : ceci
visait Simon qui payait la goutte à tout le
que les phra es sublimes et légendaires qu'on vetier Simon était un tiède?
personnel du Temple et le retenait à la buvette
lui prête gratuitement en réplique aux coups
Ce qui est certain, c'est que le C&lt; précepteur
et aux jurons de son bourreau. J'en sais une, de Capet P donna brusquement sa démission en manière d'adieux.
Le conducteur de la charrette arrêtée au
d'une authenticité irrécusable, qu'a notée et quitta, après six mois de séjour au Temple,
Daujon, un témoin oculaire, commissaire de une place qui rapportait à sa femme et à lui Las de la Tour, touché de la peine que prela Commune, très honnête homme et farouche 9,000 francs, sans un sou de dépense. Sulilime nait la femme Simon, s'o!Irit à lui donner un
républicain; la voici telle qu'il l'a contée; je désintêressement! Cet homme n'était donc coup de main. Ce conducteur était un homme
n'y change qu'un mot, trop brutal pour être pas la brute impitoyable qu'on nou a si sou- de trente-deux ans, né le 24 décembre 1761,
sur la paroisse Saint-Genès, à Thiers, en
imprimé:
vent décrite, ou la compensai.ion offerte était
&lt;&lt; Je jouais un jour avec lui (le Dauphin) à bien belle? Or, de compensation on n'en voit Auvergne ; il s'appelait Genès Ojardias et
un petit jeu de boules; c'était après la mort point : quelle est donc la cause de cette était le treizième enfant d'un bourgPois de
Thiers. Ojardias avait quitté sa province dede son père, et il était séparé de sa mère et héroïque démission?
puis
1786 pour venir chercher fortune à
de sa tante .... La saUe où nous étions était
Paris; il élait resté jusqu'en t 789 en relaau-dessous d'un des appartements de sa
c:f:&gt;
llons avec sa famille, relations qui cessèrent
famille, et l'on entendait sauter et comme
brusquement dès le début de la Révolution.
traîner des chaises, ce qui faisait assez de
Quoi qu'il en soit, les Simon déména- Les siens avaient, depuis lors, complètement
hruit au-dessus de nos têtes. Cet enfant dit, gèrent: c'était le dimanche f9 janvier {794,
avec un mouvement d'impatience: « Est-ce par un temps sombre de dé)(el, le ciel bas, perdu sa trace; on n'avait même pu l'aviser
« que ces sacrées salopes-là ne sont pas en- une brume humide et tiède. Toute la journée de la mort de son père, décédé subitement à
« core guillotinées? » Je ne voulus pas en- ce fut, dans l'escalier de la Tour, un va-et- Thiers, le 18 juillet 1793.
C'est cet homme qui, bien qu'il se fît
tendre le reste, je quittai Je jeu et la place. J&gt; vient insolite ; portes ouvertes, Marie-Jeanne
pa
ser rour médecin, conduisait la charrette
Ceux qui connaissent les enfants, ceux qui comptait son linge, descendait au corps de
savent a\rec quelle sùreté de mémoire ils re- garde, trottinait dans les cours toutes boueuses 011 la femme Simon entassail péniblement
ses hardes, dans la soirée du 19 janvier i 794.
tiennent ce qu'ils ne devraient pas enli était tard, il s'agissait d'en finir;
tendre et combien leur curiosilé est
Simon ne quittait pas la buvette; la
sans cesse aux aguets sur les mots qui
Simon accepta l'offre de service que
ne sont pas de leur vocabulaire habilui faisait Ojardias : œlui-ci monta au
tuel, voient ici le Dauphin cherchant
second étage de la Tour un cheval de
à se mettre au diapason de ce qui l'entoure, faisant l'homme et jouant le
carton apporté dans la charretle, g
~l:j'V'crâne•... L'anecdote est effroyable, el
un cadeau que la femme Simon voulait lais~er à on pelit Daupbin, pour
ce qu'elle donne à devinPr est plus triste
61.t- - - encore; mais, en somme, du Temple
amortir le chagrin que lui eauserail
on ne sait rien. Parmi les rares déduct,' € ,"J,t:,,-,, ~ ft chi~ ,
certainement la séparation : ce che,•aJ
tions C[U'on peut tirer des fai~ connus,
était sans doute 110 de ces coursiers à
911 ,,t..., ~:i t ?,t,,....è ,~.
il est avéré que Si.mon n'exerça ses
jupe dans lesquels un homme entre
tout entier.
fonctions qu'à contre-cœur. La peur,
sans doute, d'une réaction que chacun
Parvenu au deuxième étage, Ojardias
prévoyait, amena en lui ce revirement
porta le cheval dans la chambre du
inattendu. One note adressée à lord
fond, où, pendant le va-et-vient du
Granville par un agent du gouvernement
déménagement,
le jeune Prince avait
J
anglais, de séjour à Paris en 1794,
été relégué. Tandis que la Simon faiaffirme que cc Simon, qui d'abord avait
l ,;., i,.t "'""-" l\LI'
sait le guet, il tira du jouet un P,nfant
I
.
été très utile (à la cause royaJe), ~i
qui y était caché, endormi au moyen
j
J~
effrayé du danger qu'il court, ne trad'un narcotique et couvert d'habille{/
vaille plus qu'à sortir de cette place ».
ments semblables à ceux dont on avait,
QlJel danger? Celui d'être soupçonné
cejour-là, revêtu Je Dauphin. Ojardias,
de complot roJaliste ?
vi\'ement, assit cet enfant, tout endormi, sur une chaise, prit le Dauphin,
Il y a comm.e un ét:ho de cette susle roula dans les draps du lit, le repicion dans la conduite du Conseil gécouvrit d'un paquet de hardes et desnéral à l'égard de Simon, dans les dercendit le tout jusqu'à la charrette, sous
niers mois de 1793. En octobre, le
couleurd 'aider la Si.mon, toujours gromsavetier arait sollicité pour lui et pour
melante, à qui son homme laissait tout
sa femme « la permission de se prol'embarras du déménagement.
mener dans les cours et les jardin du
~
fl était neuf heures du soir : on
Temple, et sa demande avait été repoussée en termes assez rudes ». Le
avait hâte maintenant de déguerpir.
2 novembre, il avait exprimé le dé:.ir
Les qualre commissaires qui devaient
PAGE, REPRODUITE EN FAC-SIMILE, DU CARNET DE BLANCHISSAGE OU
de se transporter à son domidle, rue 1.10N INSCRfVAIT LE LTNGR DES MEMBRES DE LA FA.MILLE ROVALE remplacer les Simon dans leur surdes Cordeliers, pour y chercher quelYeillance, - ils se nommaient LeE)lPRISOl'INÈS AU TEMPLE,
ques meubles dont il avait besoin, tt
grand, Lasnier, Cochefer el Lorinet,
(Ce carnet fait partie de la collection de M. HENRJ LAVEDAN.)
on ne lui avait accordé cette autori- attendaient depuis longtemps qu'on
sation qu'à condition qu'il serait accomleur remit le prisonnier; la Simon
leur montra, dans le fond de la champagné de deux commissaires de la Commw1e.
Le 27 décembre, on lui refuse sèchement la de neige fondue, tassait ses bardes sur une bre obscure, l'enfant endormi, affalé sur sa
fal'eur qu'il sorncite d'assister à la fête qni charrette, remontait péniblement, souffrant chaise; on ne le réveilla pas. Sans doute elle
de son asthme, alourdie par un embonpoint allégua le chagrin qu'il auraiL à la voir par-

-

/)Je&lt;..

c.f

d:b/të,

/ 1,,,.,_

----------

�111STORJJ! - - - - - - - - - ' - - - - - - - - - - - - - - - - - - Et celte lamentable situation se prolongea
Le lendemain, au réfeil, les choses changèrent : ils durent examiner l'enfant, le jusqu'au. 10 thermidor (~8 juillel) ! Pas un
q11t",tionner ... , la substitution se décounit. des commissaires qui, quatre par quatre,
Que faire? Où courir? Où
trouver Simon 1 A f!UÎ se plaindre? De q11oi? La dé, barge était
donnée par les commissaires,
siguée d'eux; enx seuls é1aient
c........-.....-l~s coupables i c'était l'échafaud
assuré dans les vingt-quatre
I
hi·ures.
EL c'est alors qu'ils prennent
le parti de murer !"enfant prisonnier dans sa chambre, imagination inconcevable si fou
n'admet pas une nécessité impérieuse; - de l'enfouir dans m1
taudis 11 sans feu ni lumière,
dit BeauchPsne, éclairé seulement p:ir la lueur d'un réverbère
suspendu en face des barreaux &gt;&gt;.
Est-il permis de croire qu'uue
semblable détermination ait pu
Un fait d'ailleurs est incontestable : les être prise à l'égard d'un enfant,
commissaires nouveaux venus ne s'étaient sans l'autorisation, au moins tapas étonnés de trouver, à neuf heures du cite, de Chaumette, le chef respon$able? Car la
porte est fCellée à
P~d
.,.,~~L--"d,./tn14•• • (J clous et à vis, et
l'on ne pourra dé(/ &lt;;J"- I : ✓ 0#,/,,-#:.:.~, .,;,:, ,.._
- sormais apercevoir
l'enfant qu'à travers un guichet
{!Fillé qui servira
à lui passer la
nourriture.... On
avait si grande bâte
PAGE 1 REPRODUITE EN ~-AC-SHllLL, DU CARNET DE BLANCHISde terminer cet arSAGE OU L'ON IXSCRIV AIT LE LIN&amp;E
rangement qu'il
DES M.E:11.BRES DE LA FAMILLE ROYALE E:IIP.RISON:SES AU TEMPLE.
fut, toujours
(Ce carnet fait partie de la coUcction de !11. Ht!NRl LAVEDAN. )
sui-vant le même
auteur, non sus----. p,·ct, - &lt;1 arrêté et
entrepris dans la journée et pendant ces cent quatre-vingt-dix. jours, se
achevé le soir même à la clai•lé succédèrent au Temple, pas un n'a laissé une
ligne, un mot qui puisse nous édiû~r sur les
des lanternes n.
Le soir du mèmejour, 20 jan- relations qu'ils avaient avec l'enfant : pas un
vier, les quatre commissaires ne le vit autrement qu'à travers le guichet
Legrand, Lasnier, Cochef,.r et grillagé, pas un ne lui adressa la parole, ou
Lorinet cédaient la garde à n'en reçut une réponse valant d'être notée ;
quatre aulres, auxquels ils ne pas un de œs bourgeois de Paris n'eut la
purent p.résenter l'enfant qu'à pitié, ou tout au moins la curiosité, d'approtravers
le guichet grillé, au fond cher le descendant de tant de rois. C'est peutlv,il,,
1 ,,j ~.
être là le point le plus invraisemblable de
d'une drnmbre sombre.
Et de jour en jour, durant six. toute l'aventure.
Simon et sa femme s'étaient logés, tout
mois, les surveillants de service
devaient ainsi se relayer, sans proche la tour du Temple, dans un petit apvoir, pour ainsi dire, leur pri- partement dépendant de l'enclo~. Ils ignosonnier, abandonné sous clefs raient d'ailleurs ce qu'était devenu le Dauet verrous, - c'est madame phin : la charrette que menait Ojardias avait
RoJale qui l"écrit, - sans autre été oonduite, croyaient-ils, rue Pbélippeaux :
PAGE, REP.RODUITE EN FAC-SIMILE, OU CARXET OE BLANClllSSAGE OU L'ON INSCRIVAIT LE LINGE
secours qu'une mauvaise son- mais ils n'en savaient pas davantage. Celui
UES MEMBRES DE LA FAMILLE ROYALE E~1PRISONNÉS AU TE11PLE
nelte qu'il ne tirait jamais, cou- qui, anonymement, sans se manifester d'auvert de puces et de punaises, et cune façon, était l'impresario de l'évasion,
&lt;Ce carnet fait panie de la collection de M. HENRI LAVEDAN.)
vivant en contact avec ses or- avait de telle façon distribué la besogne que
dures, accumulées dans cette personne n'était dans le secret. L'eussent-ils
soir, le Dauphin assoupi : ils avaient signé la chambre sans air, dont .la fenètre, close d'un connu tout entier, du reste, que le temps.
décharge exigée par les Simon; ce soir-là, abat-jour de planches, était cadenassée, et n'était pas venu d'en souffier mot, ni de réclamer le salaire : la pleine Terreur était dénul soupçon.
dont la porte ne pou1•ail pas s'ouvrir.

tir. Le fait est qu'on ignore tout de la séparation : nul détail, pas un mot des adirux;
les commissaires signèrent la décharge, attestant que « Simon et sa femme leur arnient
exhibé la personne de Capet prisonnier,
étant en bonne santé D ; puis on se sépara :
les commissaires fermèrent la porte de la
chambre où dormait l'enfant. Les Simon,
dans la nuit, - une nuit sinistre de brouillard épais, - se îai,aient ouvrir les porles
du Temple, s'eloignaienl des corps de garde,
el se perdaient dans la nuit avec leurcharrettr.
Les choses se sont-elles pasliées de la sorte?
C'est ainsi, du moins, que la Simon les raconta, onze ans plus tard, à l'un des faux
dauphins en qui elle avait cru reconnaitre
son pupille du Temple. Ainsi présentée, l'évasion rst vraisemblable; el ces circonstances
concordent as ·ez bien avec des déclarations
qu.'on ne peut mettre en doule.

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111S TORJ.ll

chaînée, et presque tous ceux dont nous
avons jusqu'à présent cité les noms y devaient
laisser leur tête. Hébert est guillotiné le
24 mars, Chaumette le -15 avril, Simon le
28 juillet, ainsi que Cochefer; Legrand et
Lasnier le 29. Nous ignorons ce que devint
Lorinet; quant à la femme Simon el à Ojardias, nous les retrouverons.

Le 10 thermidor (28 juillet J, Ilarras, investi
depuis dix-huit heures du commandement
des forces armées parisiennes, fil, dès l'aube,
l'inspection des postes. Arrivé vers six heures
du malin au Temple, suivi de son état-major
qu'il laissa dans Ja cour, il monta, accompagné seulement de son adjoint Oelmas, à la
prison de celui qu'on appelait le petit Capet
et pénétra dans la tanière de l'enfant.
Je trouvai, dit-il, le j1mne prince dans nn lit à
berceau au milieu de sa chambre : il était assoupi, il s'éveilla avec peine; il était revêtu d'un
pantalon el d'une vesle de drap gris; je lui de•
mandai comment il se trouvait et pourquoi il ne
couchait p~s dans .le grand lit; il me répondit :
« ~les genoux sont enflés et me font souffrir aux
intervalles (sic); lorsque jf' suis dehout, le petit
hercP-au me convient mieux 11.
J'e111minai les genou1, ils étaient très enflés
ainsi que les chevilles et que les mains : son
visage était bouffi, pâle. Après lui avoir dem:111dé
s'il avait ce qui lui était nécessaire el l'avoir engagé à se promener, j'en donnai l'ordre au1
commissaires êt les grondai sur la mauvaise ~nue
de la chambre.
Il est à remarquer que Barras passe bien
légèrement sur sa visite au Temple. Que
dans sa rapide entrevue avec le prisonnier, il
ne conçoive aucun doute sur la personnalité
de l'enfant, c'est possible. Avait-il rencontré
le Dauphin, au temps de Versailles ou des
Tuileries7 Non, dans ses Mémoires, si détaillés, il ne dit point qu'il alla à la Cour; nulle
part il ne fait mention de sa présentation à
Louis XVI ou à quelque membre de la famille
royale; il se pouvait donc fort bien qu'il n'eût
jamais vu le Prince et que la dissemblance
entre celui-ci el l'enfant qu'on lui présenta,
le 10 thermidor, ne le frappât point. Mais il
place, dès le 11, auprès de l'enfant dont il
suppute déjà l'énorme valeur, un homme à
lui, Laurent, qui ne l'a pas quitté pendant
l'orageuse nuit du 9 thermidor.

Laurent, âgé de vingt-trois ans, était originaire de la Martinique : célibataire, il habitait, avec deux de ses tantes, rue de la FolieMéricourt, et, comme il était patriote ardent,
- instruit, d'ailleurs, et de manières distinguées, - il élait commissaire de la section
du Faubourg du Temple.
Or, il paraît inadmissible - si 1.. prisonnier n'est pas le fils de Loui XVI - que
Laurent, vivanL avec le petit détenu, le
soignant, le questionnant vraisemblablement,
n'acqmère pas, dès les premiers jours, la

Loms XY11 S'EST-n ErAvt vu
certitude que cet enfant n'est pas le Dauphin.
En ce ca , deux allernatives : ou Laurent
croira prudent de taire la chose et d'en garder pour lui seul le secret, ou, ce qui est
infiniment plus probable, il se confiera à Barras, son protecteur avéré, son maitre. Que
va faire Barras? Annoncer solennellemenl au
monde que le fils de Louis XVI est évadé?
Mais ce serait avouer la disparition du seul
gage qu'on possède vis-à-vis de l'étranger,
vis-à-vis des royalistes, vis-à-vis de la Vendée.
Barra a trop le génie de l'intrigue pour ne
pas comprendre que le seul fait d'être enfermé au Temple équivaut à une investiture.
L'enfant qui s'y trouve n'est pas le fils de
Louis XVn Tant mieux; on va donc pouvoir,
sans trop trahir la République, remettre cet
enfant aux royalistes qui ne désirent que sa
liberté. Mais pour que ce Dauphin apocryphe
conserve toute sa valeur, il faut, jusqu'au
jour de la déhvrance, que personne ne puisse
le voir. Laurent, qui n'a été placé là que pour
procéder à l'évasion, recevra l'ordre de cacher à tout êLrt&gt; vivant la certitude qu'il a
d'une substitution antérieure, et de séquestrer le malheureux enfant jusqu'au jour où,
sans danger, on pourra le livrer, comme étant
le vrai Dauphin, au groupe de royalistes qui
ont entrepris de sauver celui qui, pour eux,
est le roi de France.
Voici donc Laurent seul chargé de la garde
du pseudo-fils et de la fille de Louis XVI.
« Je n"ai eu qu'à me louer de ses manières,
écrit celle-ci, Loulle temps qu'il a été à mon
service .... Il entrait chez moi ... , toujours
avec honnêteté ... et ne fit jamais la visite de
mes bureaux et commodes. ,, Laurent était
donc sensible et compatissant; il est aux petits soins pour l'enJanldonl il a la charge; on
nous lt' représente hassi.nant ses plaies, faisant couper et peigner ses cheveux, commandant pour lui des vêtements neufs. Comment
expliquer que cet homme si bon, maître absolu au Temple, fort, en outre, de l'ordre
donné par Barras « d'accorder aux deux prisonniers la promf'nade ~oir et matin, 11 n'ait
pas eu la pensée de réunir, aux heures de
&lt;( récréation », le frère à la sœur? Pourquoi
ne leur permet-on pas de se revoir?· Quels
complots peuvent donc tramer ensemble cet
enfant et cette fillette?
li faut chercher à celle séparation impitoyable une explication : Laurent s·est aperçu
dès les premiers mols échangés que Je détenu
qu'il garde n'est pas le Dauphin, el il évite
soigneusement, et pour cause, toute communication avec ~ladame RoJale. Donc pas d'entrevues; personne, d'ailleurs, n'est admis en
présence du prisonnier. Laurent a, dans la
Tour, sinon deux complices, du moins deux
hommes sur la discrétion desquels il pourra
compter, l'heure venue : c'est Li"énard, l'économe du Te&gt;mple, placé là par Barras, le jour
mème de la nomination de Laurent, et Caron,
garçon servant dans les cuisines, « cœur
affectueux et bon », préposé à l'alimentation
des deux prisonniers.
D'ailleurs le petit détenu est discret. Laurent déclare que le mutisme de l'enfant est

presque complet : à nulle heure du jour on
ne l'entend bavarder ou rire; six mois de réclusion ont complètement déprimé ce malheureux, déjà malade peut-êlre el aCrophié, lors
de son entrée au Temple, le 19 janvier, Et
c'est sans doute cet ahatlement, celle atonie
qui suggèrent à Laurent l'idée de substituer
à cet enfant ordinairement silencieux, mais
qui pourtant d'un seul mot pourrait tout perdre, un enfant muet qui, lui, du moins. ne
pourra rien compromettre. Adrôilemenl Laurent prépare le coup : il en prend 11 son aise;
il va, Yient, sort, assiste aux réunion de sa
section, s'absente pour aller coniérer avec les
membres du Comité de sûrelé générale, sans
jamais donner d'explications. Personne ne
voit son prisonnier : les gardes nationaux
que, tous les jours, on mobilise au nombre
de deux cent quarante, et qu'on répartit dans
six postes autour de la prison, les gardes nationaux murmurent : c1 ils ne savent s'ils
gardent des pierres ou autre chose. »
La conduite de Laurent parait louche : il
est dénoncé le H, puis le 2i octobre. Lui,
d'ailleurs, ne s'en soucie guère : il se sent
évidemment soutenu en haut lieu. Même, il
se pose en réformateur; il propose la réduction de la garde, la suppression de trois po Les sur six, celle de l'état-maJor qui, quotidiennement, vient commander la force armée
de service au Temple; &lt;• un simple capitaine
suffira ». En même temps, il réclaQle un
adjoint, sachant bien que sa demande ne
sera pas accueillie; attestant « qu'il ne peut
suffire seul à ses fonctions, D qu'il ne répond
pas, dans les conditions où on le laisse, du
dépôt qui lui est conâé. Et c'e t ainsi qu'il
met. d'avance, sa responsabilité à couvert
« dans le cas où un événement se produirait. ,1 Une dernière précaution : le 29 septembre, il fait nommer un homme, à lui dévoué, le citoyen Baron, aux fonctions de
porte-clefs de la prison, en remplacement de
Jérôme qu'il accuse d'êlre ,, souvent ivre».
Il faut noter encore que la surveillance du
Temple n'est pas, à cette époque, aussi sévère
qu'on se l'imagine : les preuves abondent
que de la rue au Palais, du Palais à la Tour,
c'est un va-et-vient continuel : enlrét&gt;s, sorties, promenades, flâneries, patrouilles de
deux cent quarante hommes de garde, envoyés alternativement de toutes les sectjons
et qui, très éloignés de chez eux, sont obligés
de se disperser &lt;( dans les auberges rnisines &gt;&gt;,
ce qui implique une circulation permanente,
des portes toujours ouvertes. On délivre six. à
sept mille cartes d'entrée par mois; plus de
deux cents par jour!. ..

C'est quand il se fut bien assuré de toutes
ces conditions, ou qu'il eut fait naître ces circonstan~s, que Laurent se décida à effectuer
la suh ti lu Lion. Elle fut exécutée prudemment : s'il était très dangereux d'essayer de
sortir du Temple le petit détenu, il était, en
revanche, possible d'y introduire l'enfant destiné à le remplacer. Laurent résolut de se

contt&gt;nter, d'abord, de cette première el facile
prouesse. ll se bornera à placer un gamin
muet _dans la chambre du prisonnier qu'il
garde Jalousement df'puis le 9 thermidor, et
de cacher celui-ci quelque part dans les combles de la Tour, où jamais nul ne se hasarde.
Si, grâce à lïsolement. au mJstère dont il a
pri~ soin d'entourer sa ~urvcillance, la substitution passe inaperçue, il sera temps de s'occuper alors de faire sortir du Temple l'enfaol
déjà à. de~i sauvé; si, au contraire, quelque
comm1ssa1re patriote, s'aperceYanl de l'échange, donne l'alarme, vite on le retire de
sa cachette et on l'exbibe sans retard, en
conservant pour une meilleure occasion le
gamin muet; lui, du moins, jouera les rôles
sans se trahir ni protester.
L'escamotage dut avoir lieu dans les derni~rs j~urs d'octobre 17\14 ou dans les premiers Jours de novembre, car voici qu'à la
date du 7 novembre, Laurent écrit la lettre
donl nous allons citer le texte intégral :
.Mon Général,
Votre lettre du 6. courant m'est ar1·i,·ée trop
Lard, car votre premier plan a déjà été exécuté
p~rce q'.i'il était temps. Demain, un nouveau gar:
dien doit entrer en lonctions: c'e,t un républi~in, nomm~ ~om';°!er, brave homme à ce que
di~ .8 ... , mai Je n ~• n_ucune confiance à de pareilles gens. Je serai bien tJmbarrassô pour faire
Jl3.s er de. quoi vivre à notre I' ..., mais j'aurai
0010_ de lm, vous pourrez être ll'm1quille. Le assas,rns ont été fou1·vovés, et les nouveaux municipaux ne se doutent point que le petil muet a
remplacé le D...• füinlenanl il s'aait seulement
de le faire sortir de celle maudite tour; mai~
comment? B•.. m'a dit qu'il ne pouvait rien entreprendre à cause de la suncilla.nce. 8'il fallait
rester longtemps, je Mrais inquiet de sa santé
tar il a peu d'air dans son oubliette où le ho~
Dieu. m_ème ne le trouverait pas, s'il n'était pas
lout-pu1ssa~L Il m'a promis de mourir plutôt que
de _se trahir lui-mème; j'ai des raisons pour le
croire. Sa sœur ae sait rien; la prudence me
force de l'entretenir du petit muel comme s'il
était son véritable frère. Cependant ce malheureux se trouve bien heure01, et il joue sans le
sav~ir, si _bien son ~ùlc, que la nouveitc garde
~rm,t parfru.tement qu il ne veut pas pal'ler : ainsi
1I n y a pas de danger. Renvoyez bientôt le fidèle
porteur; car j'ai besoin de votre secours. Su.ivez
le conseil qu'jl vow porte de vive voi1, car c'est
le seul chemin de notre triomphe.
Tour du Temple, le 7 novembre 1794.
Nous ignorons à qui celle lettre est adressée; ce n'est pas, comme on l'a cra, au général de Frotlé, le Iameux commandant de
l'armée royale de Normandie. li se trouvait
à cette époque, à Londres, et une letlre
l~i, datée du 6 cournnt, ne pouvait, par consequent, être arrivée à Paris le 7.
Nous ne savons pas davantage quel est
ce B. que désigne Laurent. Barras a-t-on
dit : c'est peu probable. A quelque royaliste
que Laurent, sur l'ordre de ce mème Barras
cherchait à tromper, en lui laissant croir;
que le _Dauphin était tQujours au Temple et
que lm, Laurent, était prèt à se « laisser
~r~ompre »? C'~st là le point délicat de
l emgme, el on n en possède pas la solution.
ll convient d'ajouler aussi qu'on ne pos-

d;

sède pas l'.o~iginal de cette lettre, non plus
que le~ or1gmam: de deux autres qu'on lira
plu~ lom. O_n n'en a jamais produit que des
coptes. LoU1s Blanc écrivait, dans on Histoire de la Révolution, que si les originaux

LE CORDON~ŒR A~TOIN"E SIMON.

Dessin anonyme (Collecticn G.

LEXOTRE.)

des lettres de Laurent constatant la substitution d'un muet au fils de Louis XVI avaient
été montrés, cela suffi.rait pour tranche,· la
question, et M. de la Sicolière, l'un des adversaires les plus convaincus de l'évasion du
Temple, affirmait, dans son Ilistoi1·e tle
F1·ollé, que si les lettres étaient vraies la
substitution ne pouvait faire doute, mais c;ue,

fausseR, elles prouvent la fausseté de tout lP.
roman.
Or, les leltl'es de Laurent sont v,-aies •
nous avon~ d~ leur authenticité des preuve~
absolues, irrecusables. Ces preuves ont été
données par U. F. Barbey dao.s son volume
s?r Mme A_tkins ~t la, p~ison dtl Temple.
C_est un pomt auJourd hm acquis, et il faut
dire que, contrairemenL aux · assertions de
L~uis Blanc et ~e la Sicotière, la question
n en est pas sensiblement éclaircie.

Donc le muet a pris la place de l'enfant
st~sti.tué au Oaupbin, le '19 janvier, par
O~ard1as et par les Simon. Le nouveau gardien, annoncé au général par Laurent entre
en service au Temple le 8 novembre'. II ae
s'appelle pas Gommier, mais Gomin. C'est un
brave homme, en e[et, mais rr d'une timidité extrème et craignant toujours de se
compromettre. » TI est fils d'un tapissier de
l'ile Saint-Louis el a, en 1794, trente-sflpt
ans.
Laurent, recevant au second étage de la
Tour son_ nouveau collègue, et un peu inquiet
de ce qu1 va se passer, l'interpelle cr et s'iu-

TEMPLE?--,

f?~n:1e s'i_I a déjà vu le Prince royal. - Je ne
1a1Jama1s vu, répond Gomin. - En ce cas
réplique Laurent, il se passera du temp~
a~a~t qu'il vous dise une parole. &gt;) Ayant
ami:, prudemment mis Gomin en garde conIre la surprise que ne peut manquer de lui
eau er le silence obstiné du prisonnier, Laurent pousse la porte et Gomin aperçoit l'enfant, couché sur un lit de fer, le teint plombé,
l'~•~ la11guissa~L Après avoir jeté un coup
d œd, les gardiens se retirent.
Leur surveillance en collaboration devient,
dès le jour • uivaot, plus my~térieuse, plus
secrète encore qu'elle n'était au temps où
La~rent ~·exerçait seul. Je ne pense pas qu'on
pmsse citer, pour cette période, un seul
lémoio ayant approché le petit prisonnier :
nu], en tous cas, ne l'a ent~ndu articuler
une parole; et, dans la crainte que ce mutisme n'étonne, à la fia, 4uelque commissaire
plus avisé et moins complaisant que les auIres, Laurent accrédite cette légende touchante : l'enfant a résolu de ne plus prolloncer un mot depuis sa déposition contre sa
mère! Gràce à celte ingénieuse invention, leschoses vont a,u miem pendant deux mois.
Laurent parvient à fournir de nourriture
l'enfant caché sous les combles, el à présenter son muet comme un héros d'obstination.
Pourtant il y a des jours où Laurent a bien
peur : malgré « les peines qu'il se donne
pour ne lai~ser entrer personne dans la chambre du muet iJ, il n'ignore pas qu'un examen
superficiel dévoilerait Loule l'intrigue.
Et. voilà . qu'~n jour, dans la première
semaine de Janvier t 795, trois membres du
Comité de sûreté générale se présentent à la
Tour et se font ouvrir la chambre de l'enfant. L'un d'eux, Rarmand de la MeusP. a
!aiss?, de celle visite, un récit fameux, ~ui,
a lm seul, suffirait à établir le séjour au
Temple d'un enîant muet.
Je m'.npprochai. ~u _prin~e ... je lui dis quP ...
n?,us éllons autorises a lw procurer les moyens
d etendre es promenades et de lui otrrir le•
objets de dislraclion ... qu'il pourrait désirer. •
. Il me ~·egardait füement, sans changer de posihon, el 11 m'écoulait avec l'apparence de la plus
grande ~tteatio~; mais pas un mot de réponse.
Alors Je repris mes propositions... 11 J'ai l'honneur de vous demander, monsieur, si vous désirez un cheval, un chien, des oi eaux, des joujoux
de quelque espèce que ce soit, un ou plusieurs
compagnons de votre âge ... voule2-vousdescendre
au jard.in ... désirez-vous des bonbons, des aà0
tea~? »
:" Je n'~n reçns pas un mol de réponse, pa
meme un signe ou un geste, quoiqu'il eùL la tète
to~~é~ vers moi el qu'il me regardàt avec une
fix1te etonnante qui exprimait la plus !?r:mde
6
indifférence.
·
Ce procès-verbal est fort lon11 et l'on ne
peut le citer tout entier. Il impor~e cependant
de souligner ce passage :
Je demandai dans l'antichambre aux comrnissa~s - l(armand entend par là Laurent et
~mm - st ce silence datait réellement du jour
ou la plus barbare violence lui avait fait faire et
signer l'odieuse et absurde déposition contre la

�,
111STO'l{1A
reine, sa mère; ils renouvelèrent leur assertion à
cet égard, et nous protestèrent que depuis le soir
t.le ce jour-là, le Prince n'avait pas parlé.
Comment le savent-ils? L'interrogat~ire du
Dauphin est du 6 octobre 1795 : Laurent
n'est entré au Temple que le 11 thermidor
(29 juillet 1794) et G-omin le 8 novembre de
la mème année. C'est donc qu'ils assignent
au silence du muet un motif qu'ils savent
faux; motif dû à l'imagination de Laurent
dont Gomin appuie l'assertion par simplicité,
par sottise ou par peur. Mais il y a plus : en
quittant le deuxième étage de la Tour, Harmand et ses collègues montent chez :Madame
Royale; celle-ci leur demande a des nouvelles
ùu jeune Prince son frère. u

« Il ne nous était pas venu dans J'idée, écril
[larmand ... que la Commune pou. sail sa barbare
surveillance jusqu'à priver ces deux Jeunes el
illustres victimes du plaisir de se voir.
~ Madame, répondfa-je, nous avons eu l'honneur de le voir avant d'entrer chez vous. Pourrais-je lo.voir1 - Oui, madame. - Où esl-il?
- lei, sous votre appartement, et nous allons
faire en sorte que vous puissiez le voir el communiquer ensemble quand cela vous conviendra. »
1e m'empresse d'ajouter que le gouvernement
mit le plus grand zèle à acquiller les prome,ses
que nous avions faites en son nom el à réaliser
les el'pérances que nous avions données : au
moins cela fül arrêté le soir méme.
On n'ignore pas que cet ordre ne fut
jamais exécuté. Ainsi, en dépit d'un arrèté
du Comité de sùreté générale, Laurent sait
si bien ce qui arrivera si Madame Royale est
mise en présence de l'enfant, qu'il prend sur
lui de désobéir; c'est que, de jour en jour,
la situation de,icnt intenable, et l'on a l'écho
des angoisses de Laurent dans cette seconde
lettre au général, qui, loin de Paris, s'impatientait de voir l'évasion traîner en longueur.
Je ,iens de recevoir voire lettre. Hélas! votre
demancle est impossible. l:'élail bien facile de
faire monter la victime, mais la descendre est
acluellemeol hors de notre pou,·oir .... Le Comité
de ôrcté générale avait, comme vous savez déjà,
envoyé les monstres Mathieu el Recherchon.
accompagnés de M. H••. de la Meuse, pour constater que notre muet est véritablement le fils de
Louis XVI. Général, que veut dire cette comédie?
Je me perds el je ne sais plus que penser de la
conduite de B.... Maintenant, il prétend faire
sortir notre muel et 1~ remplacer par llD autre
eufanl malade. Êtes-vous instruit de cela?
'.',"est-ce pas un piège? Général, je crains bien
t.les choses, car on se donne bien des peines pour
ne laisser entrer personne dans la prison de notre
muet, afin que la substitution ne devienne pas
publique; car, si ttuelqu'un examinait bien l't•nfanl, il ne lui serait pas difficile de comprendre
qu'il est wurd de naissance et, par- conséquent,
ualu.rellemenl muet. Mais substituer encore un
autre à celui-la : l'enfant malade parlera el ce
sera per,lrc notre demi-sam é el moi avec. Renvoyez-moi le plus tôt possible notre fidèle et votre
opinion par écril.
Tour du Temple,
5 février t 795.

Le fait est que le. muet de,•enait terriblement encombrant : le remplacer par un

enfant parlant, mais malade, était une combinaison bien dangereuse : qu'aurait-il dit,
celui-là?
Passe encore si Laurent eût été seul ûtutulaire de la garde du prisonnier; il serait
parYenu à chambrer si bien le pupille que
nul peut-être. ne l'aurait approché; mais le
timoré Gomin éLait là, et la peur pouvait lui
faire commettre quelque tragique couardise.
Que se passa-t-il? Nous n'avons pour indice
qu'un troisième et dernier billet de Laurent.
En voici le texte :
Mon Général,
Notre muet est heureusement transmis dans le
Palais du Temple el hien caché; il restera là, el,
en cas de danger, il passera pour le Dauphin. A
vons seul, mob général, appartient ce triomphe.
Mainlenanl, soyez tranquille, ordonnez to11jours
eL je saurai obéir. Lasne prendra ma place quant.!
il voudra. Les mesures l~s plus sùres el le plus
efficaces sonl prises pour la sùrelé du Dauphin.
Conséquemment, je serai cl1ez ,•ous en peu de
jours pour vous dire le reste de vive voi.1.
Tour du Temple, le 5 mars 1795.
C'est la lettre d'un homme qui, après
s'ètre trouvé dans une situation sans issue,
exulte d'en être sorti sain et sauf. Mais faut-il
en conclure que Je pseudo-Dauphin, - j'entends l'enfant que Laurent appelle le Dauphin, celui qui, depuis quatre mois, vil dans
les greniers de la Tour, - Iaul-il en conclure que cet enfant est hors du Temple?
Non pas. Laurent dirait un mot de celui qui
a pris la place vacante au deuxième étage de
la prison. Il n'en parle pas. Sa joie vient de
ce qu'il a pu opérer un second escamotage,
consistant à déloger de la Tour le muet pour
le cacher dans le Palais Yoisin, c'est-à-dire
en dehors de l'enceinte de la prison, et à
réintégrer à sa place l'enfant qui, depuis les
derniers jours d'octobre, languit sous les
combles. Laurent n'a pu faire wieux : il a
bâte de fuir Paris, maintenant que, après des
transes de quatre mois, il a remis les choses
en l'étal où il les avait trouvées lors de son
entrée au Temple. Il ne quitte pas son poste,
il est vrai, sans assurer 1&lt; qu'il a pris les
mesures les plus sûres et les plus efficaces
pour la sûreté &gt;&gt; - il ne dit pas pour la
déliv1·a1ice - de l'enfant qui a hérité. de la
personnalité el du nom du Dauphin. C'est là
tout ce qu'on peul tirer de celle dernière
lettre.
Et Gomin? Il faut biei:i admettre qu'il fut
mis dans le secret. Laurent, sans nul doute,
dans les derniers jours de leur cohabitation,

se confessa à lui, mais non pas complètement : avouant que le malheureux enfant
qu'ils gardent conjoinlemenl depuis le 8 novembre est un muet et que le a véritable
Dauphin » vit isolé dans une autre partie de
la prison; on avait espéré s:i. délivrance, mais,
en présence d'obstacles insurmontables, on y
a renoncé et o le prince » ra reprendre la
pJace du muet évincé!
Les choses sont rentrées dans l'ordre. EL
Laurent quitte le Temple, - le 29 mars 1795,
- laissant Gomin bien persuadé qu'il a entre
les mains le véritable fils de Louis XVI.

Lasne, qui entre en fonctions deux jours
plus tard, le 5i mars, ne peut, pour sa part,
concevoir aucun soupçon.
Les deux gardiens du petit prisonnier
étaient donc bien certains de son identité
royale. L'enfant n'était pas loquace; n'avait-il
pas promis de mourir plutôt que de se
trahir lui-même? On le voyaü souffrant; on
ne l'interrogeait pas. Car il est bien malade.
Dès le départ de Laurent son état s'aggrave;
le 6 mai, le docteur Desault est invité, par le
Comité de sûreté générale, à donner ses soins
au prisonnier; il l'examine, estime la situation très grave; il revient régulièrement tous
les jours jusqu'à la fin du mois. Sa dernière
visite est du 50 mai (iO prairial). Le lendemain, il ne reparaîL pas; le 1or juin, on apprend sa mort. Le docteur Pellelan le remplace auprès du petit moribond, dont l'étal
de faiblesse empire. Le 5 juin, Pelletan obtient que l'enfant soit changé de local. L'appartement où il se trouvait comprenait une
belle et vaste chambre à coucher : ce n'est
pas celle-là qu'on choisit. On transféra l'enfant
dans la petite tour, bâtiment accolé à la Tour
proprement dite.
Gomin assure que c'est lui qui porta le
petit malade.
dp

Or, à cette date du ~ juin, il se passait
hors du Temple un fait bien étrange.
Ce groupe de royalistes dont nous avons dit
un mot et au profit duquel devait, avec l'aide
de Laurent, s'opérer l'évasion, ce groupe se
composait d'une amie de la reine, Mme Atkins,
el de deux agents, adroits el hardis; M. d' Aucrweck qu'on appelait le petit baron, et M. de
Cormier.
Le petit bm·on et M. de Cormier avaient été
en relations avec Laurent. En même temps
qu'il écrivait au général, il adressait aux deux
agents de Mme Atkins des renseignements de
tous points concordant avec les lettres qu'on
a lues plus haut. M. de Cormier avait été de la
sorte instruit du transfèrement sous les combles de l'enfant que tous croyaient êlre le
Dauphin; le départ de Laurent, la réintégration de l'enfant à la place du muet substitué,
ne lui avaient rien ôté de sa confiance dans le
succès final, car à la date du 5 juin il écrivait
à ~lme Atkins: «Nous louchons au but... nous
avons été mieux servis que nous n'avions ordonné ... , il y a 99 à parier contre toO que
vous jouirez bientôt... du bonheur auquel
vous avez coopéré avec d'autres, mais plus
que beaucoup d'autres. Mais, de la patience;
les choses sont telles, à présent, qu'il n'est
point de force ni d'esprit humain qui puisse
les avancer où les retarder et qu'un faux
mouvement, une fausse mesure pourraient
faire un bien grand mal ... , elc. »
Les agents de Mme Atki ns s'attendaient donc,
dans les premiers jours de juin, à ce qu'on
leur livrât le Daupffln, qu'ils croyaient toujours détenu au Temple. Leur projet, une fois
en possession du royal enfant, était de le conduire, ati plus vile, dans la Vendée, où il serait solennelle ment reconnu el proclamé roi

_______________________
•
_ Loms XV11

S''EST-11. irADÉ

vu

TEJHPI.'E? - - ,

de France, puis de l'emmener aussitôt sur corps en bière et on l'avait inhumé suivant l'argent, prix de l'auguste enfant, diraient
ensuite 1 u'il n'était jamais sorti du Temple. o
un point de la cole &lt;&lt; entre Nanles et la Ro- les formes ordinaires.
Oui, l'enfant que soignaient Gomin et Lasne La pauvre femme, qui ne d.. Yail jamais de sa
chelle » où un navire croisait, prèt à transétait mort le 8 juin : coïncidence surpre- vie, pourtant longue, comprendre un mot à
porter Louis XVII en Angleterre.
Pour assurer le voyage du fugitiî jusqu'en nante, il était mort au jour même ot1 les acrents l'intrigue dont elle a-rait été la dupe, voyait
\' endée, il avait été décidé qu'on cxpPdieraît de Mme Atkins attendaient sa délivr~nce. pourtant clair en ceci que, jusqu'à son derostensiblement, dans une direction Lout op- A ceux-ci, c'est le muet qu'on remet, le muet nier jour, elle crut que l'enfant mort au
posée, un enfant, de l'.lge el de la tournure resté logé au Palais du Temple et qui, sui- Temple n'était pas le fils de Louis XVI. Elle
du jeune roi, sous la conduite d'un (&lt; homme vant la dernière lettre de Laurent, doit, en n'avait ni preuve, ni certitude; mais elle avait
résolu n. Tandis que ,Ioule la police, à la nou- cas de danger, passer pour le Dauphi1i. Ils l'inslirn'l de la vérité, sans pouvoir démêler
velle de !'évasion, s'égarerait snr celle fausse ne furent pas longs à s'apercevoir que l'en- un imbroglio où tous ceux qui avaient agi
piste, 1~ Dauphin aurait le temps de gagner fant qu'on leur livrait n'était pas le jeune avaient ignoré ce qu ïls fai~aienl.
clandestrnement les provinces de l'Ouest.
prince. Bientôt MmeAtkios recevait cette lettre:
Résumons-en rapidement les phases. ~
« L'homme résolu » qu'avaient découvert, «Oui, nous avons élé trompés, cela est mal- t 9 janvier 1794, le Dauphin est enlevé du
pour mener à bien cette diversion, les agents heureusement trop certain, je vous l'ai déjà Temple. Qualre personnes seulement sont du
de Ume Atkins, n'était autre qu'Ojardias. De marqué positivement. .. »Et Mme Alkins le note: secret : l'impresario (Chaumette, Hébert ou
quelle façon l'avaient-ils renconlré? Üll? On &lt;&lt; J'étais fort opposée à meure un autre en- un autre); puis les trois agents d"exécution :
l'ignore. S'était-il présenlé à eux, leur avait-il
été recommandé comme uu auûliaire inventif
et dégourdi? fJ'est probable. Mais une question se pose, effarante : Comment, dès les
pre~ers mots, Ojardias n'arrête-t-il pas les
conJurés en leur révélant que l'enfant qui vit
au Temple n'est pas le ùauphin? C'est lui,
Ojardias, qui, dans la nuit dn 19 janvier 1794,
~ char~é le fils de Louis XVI sur son dos, qui
1a sorll du Temple et placé sur la charrette
de Simon, c'est lui qui l'a conduit jusqu'à la
rue Phélippeaux, et voilà que, dix-huit mois
plus tard, quand on l'ient lui proposer de
participer à une nouvelle évasion du même
Dauphin, il ne sourcille pas, et accepte tran![uillemenl la besogne 1
Cette fois, d11 moins, son rôle e~t moins
dangereux; averti de ce qu'il doit Faire, il va
trouver un certain citoyen Morin, greffier de
la section de Bonne-Nouvelle, avec lequel il
a été en relations ; il le décide à lui confier
son petit garçon,.dont la physionomie, le teint
pâle, les longs cheveux, rappellent suffisamment l'aspect du Dauphin; et, après une nuit
passée dans une auberge, il se lance avec le
petit Morin, en chaise de poste, sur la route
d'Auvergne.
lls vont à Thiers, c'est le pays d'Ojardias.
En chemin, celui-ci ne manque aucune occasion d'êtr.e remarqué: il pousse l'audace jusqu'à rosser le postillon d'un conventionnel; il
d(barque à Thiers chez un notable de la ville,
M. Barge-Béal, fort étonné de cette intrusion.
Ojardias s'attendait bien à ce que, dès le lendemain de son arrivée, parviendrait à Thiers
l'an~once de l'évasion du Dauphin. Il se préparait à la chose, quand, subitement, un
bruit se répand dans la ville ; le courrier
venu de Paris a apporté la nouvelle de la
mort au Temple du fils de Louis XVI.. ..
La mort! Ojardias, affolé, disparaît aussitôt, _laissa~l chez M. ~arge-Béal, interloqué,
le peul MorJD non moms slupéfait. Achevons
en deux mots de raconter l'a,•enture de ce
dernier. On l'interrogea: il déclara le nom
C-hchè Braun et C
de son père et raconta le peu qu'il savait· les
autorités de Thiers communiquèrent les ~enLons xvu cm:z LE CORDONNIER S11t1ox. - Tableau d~ Cil.ARLES DE COUBERTIN.
seignements à la police de Paris, laquelle
confirma par retour du courrier le récit du
petit Morin. D'ailleurs nulle confusion n'était Iant à la place du Roi : j'observais que cela Simon, sa femme et Ojardias. Chaumelle et
possible : le prisonnier du Temple était bien pourrait a,·oir ui;ie suite fâcheuse el que ceux Simon sonL guillolinés avant d'avoir pu se
mort : on arait fait son autopsie, mis son qui gouvernaient alors, après avoir louché larguer de ce qu'ils ont fait. füstent donc de
11

�..-

fflSTO'J{l.Jl

"-----------------------

la délivrance du Prince deux témoins seul·ment, la imon el Ojardia .
L'enfant subslitué vil reclu · ju-qu 'au

• C.\PET, LEVE-TOI! •· -

sioo volontaires : tantôt, d'après lui, l'enfant a tenu les plus ùeaux discour·, tantôt il
gardait un muli·me ab o]u. Toujours, par

u-.:iprts ,me est~mte ('utllü sous la Rest~ut'ollion.

9 thermidor. Laurent, qui en prend pos ession à celle date, 'aperçoit forcément que
cet enfant n'est pa le Dauphin : n'importe,
de ceci il ne dira rien à per~onne qu'à Barras i il entreprend de livrer cet enfant aux
royalistes, el, ne vouvant ou n'o anL le faire
ortir du Temple, il le cache au grenier de ]a
Tour et met à sa place un muet. Laurent et
Gomin, de connivence, gardent pendant cinq
mois ce deux enfants, le muet officiellement,
l'aulre, celui que Laurent a présenté à Gomin
comme étant le rrai Dauphin, de façon clandesline. Pui , pris d'inquiétude, gagné peulétre par les terreur de Gomin, Laurent prend
le parti de faire cesser cette situalion intenable. Il réintègre l'enfant dans la pri on et
e débarra se du muet, qu'il garde cependant
à proximité, en cas de besoin. Laurent qui
en sait plus que les autres, qui s'e t compromi davantage, c1uitte le Temple et bientôt
la France; il meurt aux colonie ; Gomin
garde son emploi, persuadé que l'enfant qui
lui reste confié e t le Dauphin; La ne, qui
vient l'a;;sister, n'a aucune rai on de soupçonner le contraire, et quand )'enfant meurt
sou leur yeux, ils peuvent, de bonne foi,
jurer qu'il ont a i té au derniers moments
du 61~ de Louis XVI.
Pourtant Gomin aura toujour une arrièrepen ée; de novembre 1704 à mars 1705, il
s'e I gra\'ement compromi dan l'affaire du
muet, cl voilà pourquoi, tout le reste de a
vie, ses récits du Temple ne eront que réticences et contradictions, erreur· et couru-

prudence, Gomin en revint à ceci : oui, le
prisonnier parlait, mais ceci se ,·appo1'te
aux dernier temps de 11a vie. Et comme
voilà expliquées la confiance, l'amitié, la reconnaissance que lui témoigne. après le
juin t 705, ,radame Royale! EUe l'a interrogé, el il lui a dit que Laurent el lui ont
tout tenté pour sauver le Prince, mais qu'ils
se ont vus obligés de réinté!:!rer le Dauphin
qui, définitivement, est mort malgré leurs
soin . Et ladame Royale le comble d'attention ; elle le veut près d'elle ju qu'à Bâle.
Quant au porte-clefs Baron, elle l'attache à
per onne et l'emmène à Vienne. Plus lard,
elle fera obtenir à Gomin une sinécure somptueu i&gt;mcnt payée, la conciergerie du château
de Meudon. C'est qu'elle lui a fait promettre
de ne jamais parler de l'affaire du muet :
puisque le coup a manqné, à quoi bon jeter
un doute dans l'esprit du public?
Et il n'y fera jamais allusion; mais, comme
il n'e l pas de force. toutes .es déclarations à
venir prendront, de cette lacune, un tour de
fau seté, un air de pot-pourri et de radotage.
El Barras? va-t-il, dan· e Mémoires, reconnaitre qu'il a berné l'hi toire? Qu'auraitil à dire, d'ailleurs? Oo a placé ous a surveillance, lors du 9 thermidor, un enfant
qu'il sait ètre mort au Temple, onze mois
plus lard. Voilà ce qu'il écrit- el hien ècbemeat - et a Yec un lacoru~me étonnant.
En conrer alion, il era moin discret. ...
Et Laurent? C'est lui qui découvre la subLitution; pourquoi on silence'! liais pre que

au itol après sa sortie du Temple, il est
parti pour les Colonies, d'oh il ne rentre en
France que pour quelque · moi et oit il repart
bientôt san en ja111ai revenir
'on, personne n'a parlé, parce que aucun
des sunivanls n'a.rail rien à dire de précis,
lie certain ou de profitable. Mai comme on
comprend maintenant celle ma .e de témoignages indécis, qui surgi sent peu à peu à
me~ure que e po~e. plus impérieu emenl, le
problème de l'érn.ion ! Que de gen ont él ~
mêlés, plu, ou moins directement, à l'intrusion
du muet, à sa :.ortie, à telle ou telle démarche nécessitée par l'intrigue où •e déballait
Laurent! Combien de commissaires, après
vingt an~ écoulé , e sunl rappelé les cir. con lances de leur. journées de garde au
Temple! Que de compère il fallait mettre en
jeu qui plu. tard e sont ,onvenu d'un trait,
d'un mol, qui ne les avail pas frappés 1,
l'époque! Un Yolume suffirait à peine pour
contenir ces déclaration , a. sez insigni11ante
pour la plupart, ~ouvent fantaisistes, bien
rarement dignes d'ètre étudiées sérieu ement,
mai où l'on sent pourtant qu'il y a un soupçon, un écho de la vérité, .ans qu'on puis e
savoir, tant la question est touffue et complexe, à quel fait rapporter tel témoignage,
ni même i ce témoignage n'est pas de pure
imaginalion.
Donc, de tous ceux qui ont été mêlés aux
divers événement du Temple, deux témoins
seulement .avent - et avent de façon certaine : - ce sont toujours les deux seuls
survivants de l'évasion du i 9 janvier 1704:
la Femme imon et Ojardias. Celui-ci, re lé
caché après l'affaire du petit Morin, fut découvert par quatre individus, aîûliés 11 une
bande royaliste de l'Am·ergne et nommé
Gavais dit Racle, Colin, Barie et Duboi .. Ce
ont ces hommes, dit un rapport con ervé
aux Archives, &lt;c qui ool a sassiné Ojardias,
de 'fhier ·, qu'ils 71rélendaient êll'e tm agent
de la police gmérale : il l'ont tué ~ur la
chaussée d'un étang où il l'ont jeté el d'où
on l'a retiré quelque temps après. Je ne . ais
par quelle fatalité on n'a pas poursuivi cette
affaire .... Il A quelle date placet· celte vengeance de rojali tes? On ne sait. 'foute les
recherche que nou avon fait~ pour connaître quelqu'une des circonstances de la
mort d'Ojardias sont restées san ré ultal. li
parail avéré que ses assassins, arrêtés pour
d'autres exploits atu: environs de Dijon, pé:rirenl tous quatre de mort violente : Colin
f ul tué en se déîendant dans une auberge,
Gavais, étouffé dan sa prison, à Dijon, Barie
et Dubois auraient été guilJotinés à Paris.
Quand? Pourquoi? Nul indice.

1 jardias mort, un eul témoin reslait donc
de l'évasion du Dauphin : la femme imon;
el, par bonheur, elle sur1·écul assez à la Révolulion pour que on lémoigna"e ail pu
ètre recueilli. 11 le fut bien des fois : réfugiée à l'ho pice de Incurables de la rue de
èvres. dep11is le 1:! avril t 706, elle ne ce as

de raconter, avec prudence d'abord, puis alec
une conviction oli Linée, o qu'elle a"ait saisi
l'occasion de son déméuagement du Temple
pour emporter le Dauphin dans une charrette remplie de harde ; quand il fallut ortir, le gardiens \'Ou laient visiter la voiture;
mai la .~iruon s'était gendarmée, criant que
c'était on linge sale el que per onne n'y
mettrait le nez. 11
La Ît!mme imon servit cc récit à plus de
vingt auditeurs, entre autre et surtout aux
religieuses des Incurables: toute l'ont au1henti11uement rapporté. De,·anl le chefs de
la police c1ui l'interrogèrent en f8 l 7, la veuve
du cordonnier [ut plus réservée : elle afürma
d'abord _a com·iclion de l'~vasion, « coo1·iction si intime que rien ne pourrait l'en dis~uader n; mai., comme on la pressait ,le ·e.rpli'{uer, elle se perdit dans des racontar
invraisemblables ou oiseux : mais plu tard
elle déclara q11'ell&lt;'. nrail ben11co1111 d'autre.~
clwses plus grai•e el plu.~ décisives dont elle
ne parlerait que lors ;u'e/Le serait appelée
ilet·tuit la justice.
Or, c'était l'époc1ue où l'on jugeait à
Rouen le Faux Dauphin \lathurin Bruneau.
On se garda bien de comoquer la femme
imon, dont le témoignage, pourtant, aurait
eu, . emble-t-il, grand _intérêt.
Au nombre des curieux qui ,·inrent la
que tionner dans sa cellule de l'hôpital, se
trouva le personna"e connu sous le nom de
baron de l\it:bemonl. ll deYait, plu lard, se
présenter en concurrence al'ec queh1ue autres comme étant le fil de Louis X\'I.
Di ons loul de suite que ce Richemont fut,
bien prohablemcnl. un cbarlalan. Or, la
Simon. ayant cru reconnaitre en ce vi ileur
son pelit Bourbon tant regretté, lui détailla
san réticences toutes les circonstances de
l'évasion ; lui, de son côté, dé ireux de e
do ·umenter, l'invita à s'épancher. On peul
être a uré que, trente an plus tard, lor qu'il publia le récit de son entre\'ue ayec la
femme imon, il eul grand soin de reproduire Ires fidèlement la ver·ion de la bonne
femme, 6an y rien ajouter ni sans en rien
di traire, par crainte de tomber en contradiction avec les dC-claration qu'il avait faites
par elle de,·ant la police de Louis .'Vlll, déclarations dont il i!!Dorail la teneur; et voilà
comment on peut considérer le récit de Richemont comme émanant de la Simon ellemème, d'autant plu qu'il e l po sible de le
(Reproduction lnter.ille.)

Lo111s XV11 s1EST-1L

contrôler, ur certain points, 11 l'aide de
documents authentiques dont elle n·a pas
soupçonné l'existence. C'est ce récit qu'on a
lu plus haut.
Ainsi le ,eul témoin qui ait pu parler a
parlé. li e t vrai que sa déclaration n'e. l
explicite que ur le fait mème de l'éva ion.

Il resterait ici à poser la c1uestion angoissante, la question dont la olution semble reculer el fuir à me ure qu'on :.'efforce de la
dégager : qu'est devenu le Dauphin évadé du
Temple1
(ci tout c l m, stère et obscurité : on le
conduisit rue Phélippeaui, a sure füchemont
d'après la Femme imon. La rue Phélippeaux
était très Yoi. ine du Temple : la rue Réaumur
en occupe actuellement l'emplacement. Qui
habitait là~ A qui le Prince fot-il livré1 or
Lou ces points. pa l'ombre d'une lueur.
De 25 ou 30 prétendants qui . e présentèrent dao Ja première moitié du u e . iècle
pour réclamer le trône du roi Louis XVI leur
père, bien peu ont dignes de mention. Hichemont, l'un des plu fameux, l'un de ceux
qui firent le plus de dupes, était, nous le penson , un vulgaire impo leur. L'aventure d'un
antre, Mathurin Bruneau, fit grand bruit à
l'époque de la l\estauralion: lemonde royaliste
s'en émut, car bien des royali tes, et non des
moindres, croyaient alors à la sur~ivanl'C du
Dauphin, soit par tradition de famille, soit
pour a,oir été mêlés plus ou moins directement aux tenLatiYes d'évasion. Mais l'attitude
de Bruneau aux audiences de Rouen déconcerla les mieux di po és.
n seul parmi ces prétendant possrde
encore quelques partisans. C'est celui qui fut
connu sou le nom de Naundorff. li e l mort
à Delft, en i 45, el ses petits-fils, qui portent aujourd'hui le nom de Bourbon, sont
encore entourés d'une phalange d'amis si
fidèles el si dévoués qu'ils forment presque
un parti.
D'où vient aundor[? De quelle famille
est-il issu? On ne l'a jamais su, malgré les
efforts réitéré et les agissements de la diploL Ces ligne➔, on l'a dit, rurcnt publiées il y a
quelques année~ drji. llepuis lors, et tout rkemmcn1,
. G. ~- ■ dt:Cou•erl que :'iaundorll n'était autre
qu'un cerlam Charle~-IJenjamin Wcr!l'C, né à llnlle.
en We.tphalic. le 9 Mai 1ï77 . l\'oir le Jot1rnal de,
Débats du 25 Mars 1011.

ÉYADÉ

nu

TEMPLE? - - ,

matie de Louis-Philippe pour lui a si•mer un
étal civil. füi c'e t là une preuve que l'on
peutapp1•lané9alive: de ce qu'on n'a pu découvrir l'acte de n~i ance d'un per onnagc,
s'ensuit-il qu'il est d'origine royale'?
La res emLlance des traits de aundorff
a,·ec ceux de Louis XVI n'e t pas, davantage,
un argument Lien sériru1 : c'est précisément
cette re.semblance qui pouvait ug 0 érer à un
impo.teur l'idée de se po er en prétendant.
Non, cc qui étonne, c'est qu'il est indéniable
que ce paysan de ilé ie ou d'ailleurs, vivant
dans une réirion, à une époque et dan un
milieu où il lui était impossible de se documenter sur des (ail-. qui, d'ailleurs, ne sont
connus que depui · quelque trente ans, c'e!-t
que ce paysan silésien ait eu des lueurs de la
lérité : il savait qu'une première ub~titution
avait été opérée avec uccè ; il aYait l'introduction au Temple d'un enfant muet, ronnai. ait la cachette des combles de la Tour.
lalheureu. emenl, il a tenté, à deux repri c.•
de construire, à l'aide de ces indication
épar.es, un récit de « son évasion » qui e, l
inacceptable.
es partisans s'épuisent, par r pect pour
a mémoire, à étayer de déclarations .uccinctement contrôlées ce fantaisi le roman. C'est
une erreur : il fallait franchement admettre
que l'enfant sauvé du Temple n'a pas été
tenu au courant de circonstances de on enlèvement. Il faut noter aus, i que les copie des
lettres de Laurent t:laient en la po e · ien de
aundorIT, et qu'elle ont été Ja ba e de es
récits. Aujourd'hui qu'il sera établi que
ce lellres sont d'uneaulhenticilé non douteuse,
il de,ieat extrêmement important pour l'étude
de la question ~aundorfT de a,·oir par quel
moyen elle étaient parvenues entre es main .
Il ne les a reçues, é1·idemment, qu'à un âgr où
il en comprenait l'importance, car il n'aurait
pu garder pour lui ces papier , depuis -179:S
jusqu'en 1 IO, époque oi1 commence pour
ainsi dire . a vie politique, époque où il arrive
à Berlin après une série de malheurs qu'il a
contés.
Qui donc a remis à aundorff les lettre de Laurent? Quand le a-t-il reçues~ li
a certainement îait confidence de e. ren eignements à sa famille, à «la prince e » Amélie,
sa fille, qui fut le plus valeureux champion
de sa eau e, à Jule Favre, son dé(en eur devant la Cour de Paris. Oo nou doit cette
révélation.
G. LENOTRE.

�'-------------------------,---------~CELLE TINA YRB

+

Madame de Pompadour
qui s'appelait Jeanne-Antoinette Pois on. C'était une enfant charmante, tellement charmante, que Mme Pois on, qui aimait beaucoup sa fille, faisait pour elle le rèl'es les
plus bizarres. A force de rèver l'a\·eoir, elle
voulut le connaitre. Elltl conduisit sa fille,
qui a,·ail alors neuf an. , chez une chiromancienne. Celle-ci, qui n'était pas olle, ,it Lout
de suile à qui elle al'ail affaire; elle comprit
l'âme ecrète de Mme Puisson, lui fit le grand
jPu el lui déclara : « la chère dame, votre
fille ne sera pas reine, mais elle sera presque
reine, elle sera la maitresse du fioi. o
Mme Poisson avait un tempérament de
mère d'acLrice; elle était, en plus jolie, une
orle de ~fme Cardinal. Cette prédiction lui
fi L un très grand plai ir ; elle embras a sa
fille el la surnomma « Reinetle ». Désarmai
dans la maison on ne l'appela plus que par
ce nom.
Quand on élève une demoiselle pour le Roi
ile France, on lui apprend autre cboso que
l' Ave Afaria el le tricot. fieinette apprit le
CONFÉRENCE
chant a1'ec le fameux. maitre de l'époque, Jéde Madame Marcelle Tinayre
lyoue, la déclrunation avec le poète Crébillon,
le clavecin, la danse, etc. Elle de sioail "entiment et gravait même des pierres fine . Quand
Mesdame , Me ieors,
elleîut grande, elle fat trèsdemandéedansles
11 y avaît à Paris, ,ers 1721, un ménage salons pari iens. U. Poisson n'y paraissait
bourgeoi~ qui ne pratiquait pas du tout les pas. Mme Poi on n'était pa d'une très bonne
\ertu bour"eoises. C'était le ménage d'un éducation, mais la jeune fille ét.ait délicieuse.
commis de üoauce, appelé François Poisson, Un soir, chez Mme d' Angl'r,,illier , on lui
et de sa jeune femme, ~radeleine. Ce ll. Pois- fil jouer du clavecin et efüi en joua d'une
·on él:til très vilain, au si vilain que son façon si i:mouvante el si palhélique, qu'une
nom. li étaiL mème gros ier dans son lan- dame, pas lrès jeune, pas très jolie, qui se
rrage, fort vulgaire el un peu tripoteur. li trou,·ail là, se mit à fondre en larmes et se
avait élé chargé de fournitures militaire el il précipita dans les bras de la musicienne en
avait reçu beaucoup de pots-de-vin; il avait l'embrassanl. La jeune mademoî ·elle rois on,
même risqué la potence, mais avait échappé étonnée, demanda qui était celle dame qui
à ce danger en faisant un petit voyage il aimait tant la mu ique. On lui répondit que
Bruxelle . C'était un ùomme d'affaires I En- c"était ~lme de Mailly, la maîtresse du Roi.
Reinette pen a alors que le Roi n'avait pas
fin, M. Poisson accepta les petits inconvénient de son métier. 11 fut Lrès patient, il très bon goùl el la prédiction de la chiromanattendit el intrigua un peu; il revint de cienne lu.i revint à la mémoire. Pourtant,
llruxelle pour retrouver sa fortune, sa place quelques mois plus tard, elle épousa un beau
jeune homme, mai · qui n'était pas lt! Roi;
et sa femme.
~Ime Poisson était très jolie. Elle avait c'étail le propre nereu de M. de Tournehem,
deux. enfants jolis comme elle, qui ne res- il s'appelait M. d'Étioles. M. d'Étioles était
semblaient pas du tout à on mari. Les mau- très amoureux de sa femme et n'était pas
\aÎ es langue prétendaient qu'ils ressem- jaloux, parce que lui ne crorait pas à la carblaient un peu à un ami d&lt;l la famille, qui tomancie.
Reinette parut contente. Elle eut un fils
était un homme beaucoup plu distingué que
~- Poisson et qui , 'appelait M. Le r ormant qni mourut en bas-âge el une petite-fille
de Tournehem. Cel ami de la famille avait qu'elle aima passioooémcnl, comme sa mère
une tendresse particulière pour la petite fille, l'avait aimée. Elle s'entoura d'arti tes et de

Mme Marcelle. Tinayn nit. sit. cont:Lnte. pas
d'ttn un admirable icrivain. Elle a su conqui-rir, e.n outre, une place au premier rang
de. nos plus brillants confire.ncie.rs, C'est ainsi
que, riccmmcnt, sur l'invitation du groupe littéraire I' « Acropole • et de. son distingue: préside.nt, M. Maurice. d'Amhille., die •• parlant
de. Nttdttme de Ponipttdour devant un auditoire
rrès nombre.ux, repris e.t développé le thème
déjà traite: par clic dans son exquise. priface
au premier volume de.s M é MOIRl!S Dl! U, Fl!MME,
que. M.F. Castaniipublicà la Librairie. Jules
Tallandier. De cdte. itincctantc causerie improvisic, il ne resterait rie.n, si notre magaiine n'avait eu recours à la srinographie pour
en garder une transcription aussi corn piète
cr fidr.lc que possible. C 'est donc le ~xte
ainsi obtenu qu'on va lin lei. Auurimcnt, il
ne. saurait prétendre, sous cette forme. à ivoquer pour lu lecteurs et lecrdces d' • Historia " le charme qu'y ajoutait la parolc mtme. de
la gucie.usc conférencière. : il n'en constituera
pas moins, pour eux comme. pour lcs audin:urs,
un rigal du plus délicats.

gens de lettres. Elle avait une certaine situation de fortune, une belle maison à la campagne, et l'on passait chez elle des soirées
charmantes. Elle était un peu llirteuse, mais
on n'a,·ait rien à en dire. Quelquefois, par
manière de plai anterie, elle disait à ses amis:
11 J'aime tant mon mari que je ne le tromperai jamais qu'a,·ec le Roi. » Et M. d'Ktioles
trouvait la plaisanler.ie charmante. Il ne se
doutait pas que les femmes ont quelquefois
des ÎJÇOll' trè · ournoi es d'ètre sincères el
que plus la vérité est candaleuse, moina on
ris11ue à la proclamer.
Bientôt tout le monde sut que la petite
d'Étioles était amoureu e du Roi, mais le Roi
n'en savait rien. li avait déjà enterré plusieurs maîtresses el il allait enterrer bientôt
sa maitresse actuelle, tme de Cbàteauroux.
Cependant, Mme de Châteauroux n'élait
pas encore enterrée. Elle connut avant le Roi
l'existence de la pelit.e Mme d'Étioles, qui
avait une mai on de campacrne prè. de la
forèt de Senarl. Elle avait remarqué eeltc
petite femme fine, gracieuse, loujour babillée
de bleu ou de rose, qui conduisait elle-même
une petite voilure et suivait même la chasse
royale.... Le Roi au.si finit par remarquer
cette petite femme rose. A ce moment-lb.,
Mme de Châteauroux était extrêmement inquiète, et c'est alor qu'elle mourut ubitement, ce qui était forl désagréable pour elle,
mais lui épargna beaucoup de déplaisir.
Le enice funèbre n'était pas terminé
qu'une foule de dames très nobles a piraie11L
à con oler le Roi. Elles ne 'avi aient point
que le Roi portail malheur à se maitresses ....
Elles mouraient toutes! En Italie, on eûl dit
que 1 Majesté avait le mau,·ais œil, mais en
France on di ait simplement que Sa Majesté
avait de très be.aux Jeux el qu'il pouvait être
aimé pour lui-même.
Ètre aimé pour soi-même, c'est un bonheur qui est plutôt rare pour le Rois, it
moin qu"ils ne soient détrôné . Les gen
trè' puis anls, par exemple les banquiers,
le ministres, les directeurs de théàtres, le
directeurs de journaux, enfin tous les potentats de la société parisienne qui, par leur
situation, peu vent rendre service à de jolie
Iemmes ou aux amis des jolie' femmes, sont
très ollicités .... U ont rarement très heureux. Quand u11e charmante personne leur
dit: «Oh I que vou-. m'êtes sympathique!... »
ils ont de la méfiance, à moins qu'ils ne
soienl très bêtes ou très épri , et le souvenir

de leur grande fortune gâte leurs bonnes fortunes. Il en !'St de même pour les Rois.
liais Loui X\', par chance, était de ceux.
qui peuvent inspirer l'amour; il avait été
aimé par Leaucoup de femmes, à commencer
par la reine arie Leczinska . • larîé à
dix-sept ans avec celle Polonai e honoe
et vertueuse, mais san beauté, il a,·ait
la grâce d"un Prince Charmant et la
vertu d'Uippolyte. [I était tellement
ignoranl des femme qu'il trouva la
sienne délicieu. e et qu'il en fut amoureux. Il eut d'abord a\'t'C enthousiasme
une demi-douzaine de filles ; elles nai saient par couples ou toutes eules, à
Lerme ou avant terme, il en naissait
tous les an -. Au bout de cin4 ou six
filles, la Reine commençait à être très
Fatiguée. Elle était !roide comme le pôle
nord, tellement froide qu'elle ne pouvait jamais se réchauffer. Elle avait
dou:se couvertures en hiver el sept en
été. Sur ces couvertures, elle arnit encore une quantité de petits chien très
gentils, mais Lrès remuants. Le Roi fut
un peu déçu, puis Lrè déçu, et enfin
tout à fait déçu. Il commença à regarder les autre femmes; il les regarda
si bien qu'il de"inl amoureux de ~lmede
llailly, puis de la œurcadettedeMmede
Maill}, ensuite de la troisième œur de
Mme de tailly .... Toute la famille de
Mailly y pas&amp;a. Mais, en même temps,
sans entbou.iasme, et par devoir prof€ sionnel, il continuait d'avoir de filles . Il
en urvint ·ncore une demi-douzaine. La
Reine était à moilié morte quand le Dauphin
naquit. Alors elle déclara au Roi qu'elle l'aimerait toujours d'une pure tendre se, mais
le supplia de la laisser repo er seule sous
des couvertures toujours plu épaisseset avec
des petit chiens toujours plus remuants Le
!loi fut libre, l!t il faut convenir que c't' t
encore une excuse pou:r lui. Ce pauvre
Lnui XV a une réputation épouvantable de
débauché et de très mauvai mari, mais on
ne fait pas .is ez attention à l'hi toire des
couvertures et des pelits chiens. C'est pourtant cela qui explique tout.
En i 745, le Roi était moralement libre;
il était, aussi, libre de cœur, car il élaiL veuf
de sa dernière maîtres e. Il est très triste, il
va marier on fils, mais il n'a pas du tout
l'àge ni la ligure d'un grand-père. C'est un
homme de trente-cinq ans, de belle taille, de
très noble mine, qui ressemble, en beau, à
sa mère, la duchesse de Bourgogne. Mais la
Ouches e était vive et gaie, tandis que le Roi
est naturellement méJaocolique, plus distant
que hautain, plus égoïste que méchant, avec
une disposition invincible à la méfiance. Son
enfance solitaire et sans caresses, le spectacle
des intrigue de cour, l'avaient rendu à jamai
dissimulé. 11 n'avait conllance en personne,
pa même en loi. [l élait éternellement ennuyé, et si, en cherchant l'amour, il a trotiîé
la débauche, c'était peut-être pour fuir l'ennui.
Au momenl du mariage du Dauphin eurent
lieu de très grandes fèl~. On donna au

château de \'er aille" un bal dont l'accè · était
presr1ue libre . 11 y ,l\'ait des buffets épouvantablement encombré· ; 500 ou 600 personnes
mangeaient as i ·es par terre, d'autres étaient
dans les escaliers. Un lromaiL là un monde

L.\

BELLE JAROJNIÎ::RE.

1Portr.tit ùe

MAOA-'IE DE P o ,1 PAUOU1t.)

Tatl~.J11 Je

V.-.:, l,oo.

trè mélangé. La plu minre bouraeoisie y coudoyait 1::1 plus haute noblesse. La Reine y fol, le
Dauphin égalcmentaYec sa nouvelle Dauphine.
On attendait le Roi, mais il ne veuait pas. On
savait pourtant qu'il devait paraitre ous un
déguisement ingnlier, costumé en if de Verailles. On vit enfin 110 personnage qui était
habillé en if ; il portail une sorte de vêlement verdàtre avec du feuillage qui affectait
la forme d'une pyramide.... Puis uu autre
dégui étout pareil, el i:ncore un autre. Il y en
avait huit. Et toutes les grande dames ·enues
pour consoler le Roi se demandaient quel
él&lt;'lit l'if qui était le bon. Parmi ces grande
dames, il y en avait une qui se croyait beaucoup plus maline que les autres; c'était la
présidente Portail, une dame qui avait une
très mauvaise réputa.Lion. Elle avait un toupet
extraordinaire, et elle crut loutde suite qu'elJe
avait reconnu le bon i[. Elle fit mille grâces
à cet arb.re, l'arbre. y fut très sensible, el l'on
vil disparaître l'arbre et la Présidente dans
un peLit appartement. [ais la présidente Portail s·aperçut trop tard qu'elle s'était trompée:
elle avatl pris l'écuyer du Roi pour le Roi.
Celui-ci n'J avait ri.:n perdu, mais elle n'y
avait rien gagné.
Cependanl 61me d'Étioles, sous un domino
noir, causait dans un coin a,·ec uni[. Comme
elle avait élé averlie el bien stJlée, elle savait
à qui elle avait affaire. Ce fut une minute
exquise, et, prolitaoL de la liberté de celle
cobue presque démocratique, le R.oi et la
jeune femme 'entendaient fort bien.

.MADAME DE POJKPADOTJJ(

.

Les jours suiî'ants, Mmr. d'Étioles allait à
Versailles en grand mystère, el ce fut entre le
Roi et elle une affection loutesentimentale. Mais
vers lemilieudc 1715, Mmed'Étioles s'installa
à ,er ·ailles et s'y montra avec le Roi el les
amis du Roi. C'était une véritable déclaration. M. d'Élioles eut un très "'rand
chagrin lor qu'il apprit ce qui e pas:,ail. li s'évanouit de douleur. Mai_
comme il était très amoureux, il écrivit à sa femme qu'il était prêt à lui
pardonner, à la condition qu'elle revînt. Mais Mme d'Élioles n'a\•ait pas
envie &lt;l 'ètre pardon née .... Elle fi L prononcer la séparation de uiens par le
Châtelet et reprit sa dot et sa . fille.
M. d'Élioles en fut très affecté, il en
ÛL une grande maladie. Il guérit de sa
maladje et de son amour, puis il resta
longtemps très tri te. Quelques années
plus tard, il se trouvait en ,province
dans un diner, el un brave provincial,
qui n'était pas très au courant des bistoires scandaleuses, demanda quel était
ce monsieur si bien. On lui dit: «C'e t
le mari de madame de Pompadour. - ·
Ah très bien 1» Et, au dessert, le brave
homme s'approcha de M. d'Étioles et
lui dit : « Je suis charmé de faire la
connais ance de monsieur de Pompadour!»
Le Roi lui-même n'a l'ait pas été in. en ible au malheur de M. d'Étioles,
el il avait dit il ~a maîtresse : « Madame, vous avez un mari bien bonnète
homme. ,, Mais c·était loul ce qu'il potiîait
faire pour ce mari.
Mme d'Élioles con en-a pendant quelque
temp une attitude a~sez di crète. Le fioi Jui
savait gré d'êlre une uourgeoi e; il ne retrouvait pas avec elle le ennui qu'il éprouvait
avec les gen de la Cour et qu'il ne leur pardonnait pas. Il se rappelait par expérienet•
personnelle et par l'expérience de son bisaïeul
Louis XIV, quels étaient les inconvénients
des maitres es titrées. li n'avait aucune en,rie d'avoir à sa Cour une nouvelle fonlespan
qui serait a,ide d'argent, de charge C'l d"hon•
neur , el qui traînerait to~te une famille à
pourvoir. Avec la petite d'Etioles i) ne ri quail rien de pareil. Mais Mme rl'Etioles se
mil à pleurer, dit qu'elle ètait dé,honorée,
qu'elle açait fait au Roi un sacrifice épouvantable. Alors, le !loi pen ·a qu'il lui devait
unecompen_ation et4ue, pourlui-mème, il ne
pouvait pas avoir comme maîtresse une personne qui portail le nom de Poisson. Pour
faire passer ce poi son-là, il fallait la sauce
d'un Litre, et on trouva le litre de Marquise
de Pompadour.
En septembre 1745, lme .d'Etioles était
devenue Marquise de Pompadour, mais on dut
déclarer son ûtre officiellement. Ce fut alor
unecomédieextraordinaire. li fallait quelqu'un
qui con enût à présenter la nouvelle Marquise. Toutes les dames de la Reine refusaient de participer à celte affaire, mais la
Prj nces e de Con li fut très adroite. Elle dit
au Roi qu'elle voulait lui faire plaisir, qu'elle

�1f1STO'R}.Jl
ne pouvait rien refuser à Sa Majesté, et à la
Reine, elle déclara qu'elle était contrainte et
forcée. De cette façon, elle ménagea les deux.
La présentation eut lieu. On mena Mme
d'Étioles en grand costume chez le Roi à
qui l'on présenta Madame la marquise de
Pompadour. Le Roi devint cramoisi, il ne dit
rien, il était très embarrassé. Ensuite, on
mena la nouvelle ~farquise chez la Reine.
Les bonnes âmes de la Cour se demandaient
ce quP. la Reine allait dire. Eh bien, la Reine
s'en lira très bien. Elle était un peu philosophe, elle ne demandait à son mari que des
égards gue celui-ci ne lui accordait pas toujours. Elle eut presque pitié de l'embarras
de cette jeune femme et lui adressa quelques
petites phrases très simples qui furent très
désagr•iables aux amies de Mme de Pompadour et qui prouvèrent qu'elle avait gagné
la partie. Mais, après cela, il fallut aller
rbez le Dauphin; ce fut une toute autre
affaire. Le Dauphin était très dévot et c~la
l'ennuyait beaucoup de recevoir la maîtresse
de son père. Alors, obligé de donner l'accolade officielle à cette jeune femme charmante, il l'embr~ssa, posa sa joue contre
celle de Mme de Pompadour ... et lui tira
la langue. Toutes les personnes qui étaient
là s'amusèrent beaucoup. Mme de Pompadour
ne vit rien naturellement. Tout le monde
riait. Lorsque le Roi Je sut, il se mit dans
une colère épouvantable et ob1igea son fils à
faire de eirnuses à ~a maîtres e.
}lme de Pompadour avait trop d'esprit
pour montrer de la rancune; elle se vengea
en dP-Ssinant et gravant le portrait du Dauphin. Le Dauphin fut sensible à celte attention.
Voilà donc la prédiction de la cartomancienne accomplie. fleinelte Poisson est devenue Reinette de France. A cette époque,
elle avail juste vingt-quatre ans. C'élait une
femme plus jolie que belle, mais tellement
jolie qu'elle était presque belle. Elle avait
des cheveux châtains qui se souvenaient
d'avoir été blonds et qui étaient encore assez
blonds pour être un peu dorés sous la poudre.
Elle avait des traits forts délicats, une jolie
peau, une jolie taille, une bouche charmante,
des dents délicieuse . Elle aurait été parfaite
si ses lèvres n'avaient pas été un peu pâles.
Elle était déjà très anémique et elle avait la
mauvaise habitude dt: se mordiller les lèvres
pour les rougir, ce qui les abimaiL un peu.
es yeux n'étaient pas biens, ils n'étaient pas
verts, ils n'étaient pas noirs, ils étaient de la
couleur de ses émotions, c'est-à-dire très
variables. es manières étaient un peu hardie , vives, passionnées; elles devinrent bientôt imposautes, et l'ou peut dire que l'ensemble de sa personne, comme l'a déclaré
très justement un contemporain, semblait
faire la nuance entre le dernier degré de
l'élégance et le premier de la noblesse.
Elle était ambitieuse et avait le droit de
l'être, car elle était exlrèmement intelligente
et perspicace. Cette petite femme, sous la
poudre el les fleurs, cachait un cerveau très
solide et un e.~prit très clairvoyant. L'expérience lui avait appris bien des choses et

.M'A.DAME DE Po.MPA.DOU~ - - , .

l'intuition lui enseigna le reste. Ses petits
pieds délicats et intrépides ne glissèrent pas
sur le terrain nouveau et périlleux de la
Cour, pas plus qu'ils ne glissèrent sur les
fleurs semées par ses amis ou sur la boue
jetée par ses adversaires.
Mme de Pompadour était-elle amoureuse
du floi? Je crois qu'elle l'était. il y avait
beaucoup d'ambition dans son amour, mais
il y avait de l'amour sine.ère dans son ambition. Elle aimait le Roi parce qu'il était fort
aimable et aussi parce qu'elle croyait, en
l'aimant, qu'elle remplissait sa destinée,
qu'elle obéissait vraiment à une loi du destin.
C'est ce qui explique et mème ce qui excuse
un peu sa cruauté pôur li. d'Étioles. Elle
l'avait considéré comme un mari provisoire,
un premier échelon .... EUe l'en avait bien
averti pendant quelques années, puisqu'elle lui
disait à tout propos : « Je ne vous tromperai
qu'avec le Roi. » Elle tenait sa parole.
Mme de l'ompadour comprit très -vite que
le grand triomphe pour une femme amoureuse, ce n'est pas tant de conquérir un
amant très recherché, c'est de le conserver.
Et je vous assure que ce n'était pas commode de con erver Louis XVI Il avait tous
les défauts des hommes et avait aussi les
défauts des Roi , ce qui en faisait beaucoup.
Le Roi avait logé sa favorite dans un appartement qui passait alors pour modeste, et qui
est encore délicieux. Je suppose quP- tout le
monde connaît le château de Versailles. Si
vous avez la chance de séduire l'aimable
M. de Nolhac, - je ne parle pas de soudoyer
les gardiens parce qu'ils sont incorruptibles,
- vous pourrez peut-être monter jusqu'au
quatrième étage, par un tout petit escalier,
el visiter un appartement composé de trois
pièces. Il y a une chambre, un salon avec une
alcove, une seconde chambre où logeait la
chambrière, et des fenêtres qui donnent juste
sur la façade du Palais et dominent toute
l'étendue des jardins. C'est vraiment un plaisir très délicat que de regarder dans ce petit
appartement la glace de la cheminée qui esl
encore intacte et qui a reflété le joli visage
peint par La Tour. On peut reconstituer par
l'imagination toutes les scènes de la vie quotidienne. Il y a encore la place de la toilette
qu'entourait chaque jour 1a foule des courtisans. Vous y verrez l'alcôve intacte .... C'est
là que La ~larquise passa ses premiers jours,
qui Îurl'nl des jours de joie el de triomphe;
mais bienlôL elle s'aperçut que les couronnes
de roses ont beaucoup d'épines.
Sa jolie figure et son caractère énergique
et souple, ses talents el ses grâces la prédestinaient à ce rôle un peu dilficile de maitresse
de Roi. Mais la nature qui était si bienveillante pour elle l'avait trahie en lui refusant
une qualité essentielle, je -veux dire la santé.
Celle blonde un peu pâle avait dans les veines
un sang très pauvre, et même les douze couvertures el les petits chiens de la Reine
n'eussent pas suffi à la réchauffer. Le pauvre
Roi, très amoureux el très sensuel, retrouvait la Russie après la Pologne! li était très
vexé dans son amour-propre de bel homme.

La femme de chambre de Mme de Pompadour, ~fme du Hausse!, qui a laissé des Mémoires qui n'ont pas une grande valeur
littéraire, mais qui ont très intéressants,
raconte avec une parfaite naïveté des choses
qui donnent une idée plutôt mélancolique de
la vie de Mme de Pompadour. n cerlain
jour, Mme du Hausset s'aperçut que la favorite s'était mise à un régime bizarre : elle ne
mangeait plus que du chocolat vanillé et du
céleri. Comme ce régime ne lui réussissait
pas du tout, une de ses amies, la duchesse
de Brancas, lui demanda pourquoi elle avait
adopté un mode de nourrilure aussi peu
hygiénique. La marquise de Pompadour se
mit à pleurer et dit : &lt;&lt; Je suis troublée par
la crainte de perdre le cœur du Roi. Je
l'adore et voudrais lui Mre agréable, mais
hélas! il me trouve froide comme une macreuse ... il se dégoùtera de moi et en prendra
une autre. Je voudrais avoir un peu plus de
chaleur. » Mme de Branras lui répondit :
« Ma chère amie, ce n'est pas votre régime
qui vous empêchera de perdre le Roi. Ce que
vous avez de mieux à faire, c'est de vous
atlacher le Roi par d'autres moyens, c'est de
lui rendre votre société toujours agréable par
votre douceur. L'habitude sera un lien plus
puissant que tous les autres. &gt;l
Le conseil était très bon. Mme de Pompadour en fit son profit et c'est à partir de ce
moment-là qu'elle commença à devenir l'amie
du Roi tout en restant sa maîtresse.
Les péronnelles de la Cour lui reprochaient
beaucoup son origine bourgeoise et son nom
de Poisson. C'est pourtant cette origine bourgeoise qui explique certains traits de caractère qui assurèrenl la longue fortune de Mme
de Pompadour. Une Montespan peul être
altière, impérieuse; elle doit l'être, cela fait
partie de sa race et de sa fonction. Mais elle
fait trop sentir au Prince qu'ellP. déchoit en
s'élevant jusqu'à lui. Elle esl très exigeante,
tandis qu'une femme née dans un rang inférieur, qui s'est lentement élevée, qui a vu
beaucoup de choses et beaucoup de gens, qui
a perdu chemin faisant ses préjugés et ses
scrupules, cette femme, qui n'a pour la soutenir dans le monde ni l'armature d'une
grande fortune ni l'appui d'une famille très
noble, ne doit compter que sur elle-même.
Nulle Marquise authentique n'avait reçu
une éducation aussi complète et aussi parfaite que Mlle Poisson. Avec ses talE:nls de
peintre et de musicienne, son élégance e1q)lise et volontaire, son art de la convPrsation, la Marquise de Pompadour était, au
sens flatteur du mot, une parvenue de génie.
Elle a lous les caractères de la Parisienne
de race qui s'adapte el s'assouplit à toutes
les situations. Ou peut dire que c'est la première fois qu'apparaît dans !'Histoire de
France une femme qui esL vraiment la femme
de Paris. La Marquise de Pompadour peut
être à la fois une politicienne, une artiste,
une amoureuse el en même temps une bonne
mère de famille, et toujours une femme charmante.
La plus grande hahileté de llme de Pom-

padour, ce fut de comprendre et de flatter les
goûts du Roi au lieu de lui imposer les siens,
et d'amuser cet inamusable.
Ce n'était pas une inécure que d'amuser
le floi, et à ce point de vue on peut considérer
l'histoire de Mme de Pompadour comme une
histoire mm·ale.
Le !loi vivait complètement .tvec elle. JI
arrivait le malin dan" son petit appartement
du quatrième étage, il restait à la toilette de
son.amie jusqu'au moment de la messe. Il
revenait après l'office, mangeait un potage ou
une côtelette sans cérémonie, et. restait là
jusqu'à si:x heures du soir. Pendant tout ce
temps il fallait lui raconter des histoires,
faire de la musique, l'empêcher de s'ennuyer,
el c'était comme cela tous les jours.
Le Roi aimait beaucoup les potins. Ce
n'est pas très royal, mais c'est ainsi. Il avait
même l'habitude de se faire emoyer par Je
lieutenant des Postes des petits e1traits des
lettres divertissantes que ses sujets s'écriîaient entre eux, ce qui n'était pas très joli
de sa part. De cette façon, le Roi était au
courant de tout ce qui se passait à Paris ou à
Versailles. La marquise de Pompadour lui
racontait d'une manière spirituelle et charmante tous ces petits cancans de Cour, el
lorsque le Roi avait passé une heure avec
elle, il était comme un Parisien qui aurait lu
pendant une heure le Cri de Paris,
la Vie Parisienne ou autres journaux de ce genre.
Cela était nl!C('ssaire pour égayer
Je Roi parce qu'il avait une humeur
bizarre. 11 avait la manie des conversations macabres. Souvenl il aimait
à parler de la mort et cela durait pendant des heures. On essayait de parler
d'autre cbo3e, mais il n'y avait pas
mQyen, il revenait toujours à sa manie. Il prédisait les maladies des gens
bien portants et d'autres fois la mort
des gens qui étaient malades, et parfois lorsque ces derniers guérissaient, il n'était pas content du tout.
Pendant un voyagé qu'il faisait 11 Crécy, il était en voiture avec Mme de
Pompadour et une autre dame. Oo
passa auprès d'un cimetière. Le Roi fit
arrêter la voiture et fit descendre
on écuyer pour aller ,•oir s'il y avait
des fosses fraîchement creusées. Les
deu1 dames faisaient une figure!
L·écuyer revint et, avee quelque répugnance, dit : &lt;c Sire, il y en a cinq
ou six. n Alors la dame qui était là
dit à son tOllr : « Véritablement,
cela mus fait venir l'eau à Ja bouehe .... &gt;l
Mme de Pompadour, qui était
impressionnée par ces histoires funèbres parce qu'elle était très malade,
avait fort à faire pour éloigner ces
idées pénibles de la mort. Alors, lorsque le
Roi exagérait, elle se mettait au clavecin,
jouail uo air de Rameau ou de Lulli et chantait une ariette ou montrait quelque bibelot.
Cadlme la Marquise de Pompadour était très

collectionneuse ; c'est elle qui la première a
réuni des porcelaines de la Chine et du Japon.
Elle renouvelait le piquant de sa beauté par
des costumes imprévus el bizarres. Elit! s'habillait en _sultane pour recevoir le sultan;
avec une Jaquette ouverte sur la gorge, un
turban, des babouches et un grand pantalon
plissé en soie ouple et en gaze .... C'était la
première jupe-culotte, lancée par Mme de
Pompadour. Elle s'était fait peindre par Van
Loo dans ce costume qui lui seyait à ravir.
Mme de Pompadour fil mieux encore. Elle
osa ce que n'avait osé aucune des maitresses
de Louis XlV. Elle se fit actrice et danseuse.
Elle avait très bien senti que, lorsqu'un homme
commence à se fatiguer d'une femme, son
désir est ravivé par le désir des autres, et
que, plus elle est admirée par les gens qui
sont venus pour œla, plus il est flatté.
Elle avait organisé dans une des "aleries
de Versailles un petit théâtre que l'on° appela
le théâtre des Petits Cabinets; elle avait une
troupe d'amateurs. Mme dè Pompadour avait
même rédigé les statuts de cette troupe. Le
premier article disait que l'on ne r1&lt;cevrait
jamais des gens qui feraient leur noviciat
dans la troupe. On se méfiait des débutants.
li y avait de rrès bons acteurs, des actrices
du Théâtre-Français qui venaient pour donner des conseils aux comédiens improvi és,

LA SULTANE A LA TAPISSERJE.
(Portrait

de

MADAME DE POMPADOUR,

Tab~au de

VAN

vue de face.

Loo.

et parmi les chanteurs se trouvait le îameux
Jélyotte, le ténor à la mode, qui tenait les
premiers rôles.
Ces représentations avaient un énorme
succès. On joua d'abord Tartuffe, œ qui

était une drôle d'idée, ensuite les Trois Cousines de Dancourt, puis un opéra, Érigone,
qui eut un très grand succès. Pour celle circonstance, on invita la Reine, le Dauphin el
les filles du Hoi. La Reine viut et trouva cela
très gentil, parce que depuis très longtemps
son mari ne l'invitait plus jamais à rien.
Alors, elle sut grâce à la favorite d'avoir
peo é qu'elle existait encore à la Cour et elle
applaudit d'une façon fort aimable. Le gens
de la Cour, même CPUI qui étaieut du parti
de la Beine, n'osaient plus rien dire du tnut;
ils étaient absolument muselés. Ce fut le moment du grand triomphe.
Mme de Pompadour devait paraitre en travesti dans le rôle de Colin du Devin de village, de Rousseau. On raconte à ce propos
une histoire très amusante. Jean-Jacques
Rousseau de\'aiL assister à la représentation,
mais naturellement il pensa que c'était une
occasion de faire montre de républicanisme
et de philosophie, el il se dit que, loi qui
prêchait le retour à la nature, il allait montrer aux gens de Versailles ce que c'était
qu'un philosophe. li arriva avec une vieille
perruque, de gros souliers, un vieil habit.
Quand il fut là, comme il était timide, il eut
bien envie de s'en aller .... Il s'en alla et n'assi:-ta pas à la représentation. Mme de Pompadour ne lui en garda pas rancune, parre
qu'on savait que Jean-Jacque était un
original.
Parmi les fidèles de Mme de Pompadour il y avait d'autres g1,ns de lettres: Voltaire, Crébillon et Bernis
furent ses trois amis.
L'abbé de Bernis était un homme
charmant. Le Roi, qui s'en allait à la
guerre, ,·oulait laisser auprès de sa
mailres~e quelqu'un de gai el pa·
dangereux. C'est alors qu'il se dit:
« Je vais y laisser l'abbé. » On dit
à l'abbé qu'ilallaitaccompagnerMme
de Pompadour, et il accepta ce rùlc.
Il }ni adres~ait des madrigaux dans
le goùt du temps et qui sont tellement
du xvm" siècle qu'ils ont l'air de
pastiches. Cela semble avoir été fait
exprès, car on retrouve dans res
pil'Ce de vers de M. de Bernis tous
les clichés de l'époque. Les petits
exercices de M. de Bernis le firent
nommer amba~sadcur à Venise. Ce ne
fut pas un plus mauvais amba.sadeur qu'un autre.
Il avait auprès de Mme de Pompadour un rirnl en madrigaux. c'é1ait
Voltaire. Voltaire avait beaucoup plus
de génie que M. de Bernis, mais,
comme caractère, il était infiniment
moins sûr et moins agréable. li connaissait ~lme de Po~padour depuis
qu'elle était Mme d'Etioles. Il avait
beaucoup fréquenté chez elle et aYait
marqué par de petits madrigaux et de petits
vers toutes les étapes de sa carrière amoureuse. Voltaire n'était pas, comme Jean-Jacques, un sauvage; ce n'était pas lui qui aUait
à la Cour avec de gros souliers el de vieilles

�111ST0'/{1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - J
perru'lues. Il voulait passer pour un gentilhomme. C'est un petit trarnrs très fréquent
chez les gens de lettres.
Une fois, Mme de Pompadour, qui n'était
pas alors la maitresse déclarée du Roi et
s'appelait encore Mme d'Étioles, lui envoya
quelquPs b,,uteill"..s d"un vin de Tokay qui
venait des cave~ royales. Voltaire lui répondit:
Sincéte cl tendre Pompadour,
Car Je peut vous donner d'avance
Ce nom qui rime avec amour
Rt qui sera hi~11t,il le plu• beau nom de f'ra.n ce,
Ce Tokn y rlt1nt votre Excellence
D11IlS Etioles me régala,
N"a-t-il pas quelque ressemhlauce
Avec le Roi qui le donna?
Il est, co,nm~ lui, sans mélange,
Il unit comme lui la force el la douceur,
Plaît aux yeui. enchante le cœur,
Fail du liien, et jamais ne change ....
Â force de petits vers, Voltaire obtint ce
qu'il n'aurait jaJ!lais obtenu avec ses plus
grands poèmes : le titre d'historiographe du
Roi, une charge de gentilhomme de la Chambre et un fauteuil d'académicien .... Mais Voltaire avait les dent~ longues et il voulut davantage. On lui permettait d'être amical : il
devint familier et même insolent. Il finit par
e brouiller avec le fioi et avec la Iavorite, el
écrivit à son lourdes petits vers méchants et
grossiers contre celle qu'il avait appelée la
« sincère et tendre Pompadour », tout cela
parce qu'il était jaloux du vieux Crébillon.
En effet, la ~rande raison de cette animosité de Voltaire contre Mme de Pompadour,
c'était l'a1Tect1on constante que celle-ci avait
pour le vieux porte. Créuillon n'était pas 11n
poète dramati11ue bien agréable; il faisait des
pièces tout à fait sinistres, on s'y égorgeait
tout le temps, le sang coulait, ce n'était que
fureur, poignards et empoisonnements. Je ne
crois pas que Mme de Pompadour aimait
beaucoup ses pièces, mais elle aimait beaucoup en Crébillon un vieil ami el un brave
homme. Voltaire,' qui était très supérieur
à Crébillon, n'a jamais pu lui pardonner cela. H ne se contentait pas d'être admiré, il voulait que l'on n'admirât pas Crébillon. Pourtant, lorsque Mme de Pompadour
mourut, il lui rendit justice et écrivit à un
de ses amis qu'il gardait à Ume de Pompadour un souvenir reconnaissant, qu'elle lui
avait rendu bien des petits services et qu'il
lui pardonnait tout juste d'avoir marqué une
sympathie exagérée pour Crébillon.
Vers 1752, il y eut un grand changement
dans la vie de Mme de Pompadour. Elle quitta
l'appartement du quatrième étage pour s'installer dans un appartement beaucoup plus
vaste el plus beau, au rez-de-chaussée du
Palais.
.l celle époque, Mme de Pompadour était
déjà très malade; sa beauté s'était fortement
altérée. Elle était aussi beaucoup moins gaie
et avait beaucoup moins d'illusions qu'au début cle sa liaison avec le Roi. Elle avait perdu
sa fille Alexandrine, qui était une très jolie
enfant, qu'elle aimait passionnément, pour
laquelle elle avait de grandes ambitions,
qu'elle voulait marier à un D11c ou à nn

Prince. a mort lui iut très douloureu e.
Elle avait été aussi extrêmement blessée
par les manœuvres de certains coll1'Ûsans,
par les méchancetés de ~laurepas qui avait
fait courir dans Paris des lihelles, de petites
chansons infâmes que la décence m'empêche
de vous citer et que l'on appelait les Poissonnade.~. Ses angoisses pendant la maladie
du Roi, la crainte cons~te d'être renvoyée
et remplacée, les trahisons d'amitié, la haine
du peuple qui voyait en elle le mauvais
génie du royaume, avaient détraqué ses nerfs
toujours tendus et vibrants.
En tout Lemps, elle avait combatlu pour
écarter des rivales. Richelieu, qui la délestait, avait mis en avant Mme de Coislin.
C'était une femme extrêmement hardie. Un
soir Mme de Pompadour rentra dans sa chambre en pleurant et dit à Mme du Hausset:
,, Vraiment, il n'y a rien de si insolent que
cette Madame de Coislin. J'étais à la table
de jeux, elle m'a regardée d'un air triomphant, en disant : « Eh bien, madame, j'ai
brelan de Rois. »- « Et le Roi, dit l[me du
Hauss1-l, Ju i a-t-il fait ses belles mines? fl
Madame de Pompadour répondit : &lt;&lt; Ob I vous
ne connaissez pas le fioi. Quand il devrait la
meure ce soir même dans mon appartement,
il lui montrerait de la froideur en public et
il me rerait des amitiés. Ce n ·e~t pas qu'il
soit faux naturellement, c'est son éducation
qui le rend ainsi. o
Pour parer le coup, Mme de Pomp:11.lour
eut une iMe bien féminine. Elle s'adressa à
Jannel, l'intendant des Postes, celui qui donnait au Roi des extraits des correspondances.
Jannel, qui désirait lui être agréable, glissa
dans le papiers que l'on remettait au Roi
une lettre probablement fabriquée, et allribuée à un vieux conseiller du Parlement. Ce
vieux magistral écrivait à un ami également
imaginaire, auquel il disait : &lt;&lt; li est juste
que le Roi ait une amie, une confidente, mais
qu'il garde donc(lt!lre qu'il a. Elle est bien,
elle ne fait de ntal î1 personne, et enfin sa
fortune est faite, elle ne demande rien. Celle
dont on parle aura toute la superbe de quelqu'un qui est de grande naissance, elle sera
exigeante, il faudra lui donner un million par
an et faire une situation à tous ses parents. i&gt;
Cette lettre du vieux conseiller au Parlement produisiL son effet. Le Roi, qui était
lrès avare, s'imagina que l'on en voulait à sa
cassette, el la liaison avec Mme de Coislin îut
arrêtée du coup.
La jeune com1.esse de Choiseul, plus habile, n'accorda presque rien au Roi et demanda tout. Mais ses propres amis la trahirent, et Mme de Pompadour, avertie à Lemps,
manœuvra pour évincer la rivale.
Mme de Pompadour, après quelques années
de œtte vie, était excédée, épuisée. Elle sentait que le Roi se détachait d'elle. Elle était
si malade, si fatiguée, que sa beauté avait
pâli avant l'âge. Elle fit alors une chose très
r~re : elle sacrifia l'amant pour garder l'ami,
el ce fut l'époque où, dans les magnifiques
jardins de son beau château de Bellevue, on
vit la statue de l'Anaitié remplacer la statue

de l'Amour . .Mais l'amitié de Mme de Pompadour n'était pas une déesse chaste et grave.
C'était une amitié .aux jambes nues, aux seins
nus, drapée de voiles aimables et qui ne cachaient guère que l'essentiel. C'était une
nymphe qui arait beaucoup fréquenté Vénus,
une amitié de tyle pompadour que Mme de
Maintenon n'eût pas voulu pour patronne.
Pourlant, ces deux marquises queje ne prétends pas comparer, eurent toutes les deux
ce même rôle de consoler par l'amitié les
ennuis d'un prince vieillissant. Chacune eut
un procédé particulier, une manière spéciale.
Mme de Maintenon a fondé Saint-Cyr pour
que le Roi se divertit innocemment à voir de
petites filles très sages jouant la comédie.
Mme de Pompadour, au contraire, a présidé, de loin, à l'organisation du Parc-auxCerfs où Lo11is XV fréquenta, de près, des
petites filles pas sages du tout.
La légende du Parc-aux-Cerîs a défrayé les
pamphlétaires. L'imagination populaire se
représente un château mystérieux, entouré
de grands arbres et clos de grands murs, un
château « lugubre c-0mme un abattoir P, ou
des portes capitonnées étouffent les cris des
victimes. Louis XV, transformé en ogre des
contes ou en Barbe-Dieue, y dévorait toutes
vives des enfants de sept à huit ans. Ce n·e~L
pas cela du tout. Le uai Parc-aux-Cerfs est
beaucoup moins romantique et la débauche
royale beaucoup plus modérée, et, si l'on ose
dire, plus bourgeoise.
Le Parc-aux-Cerfs existe encore. C'est une
modeste maison qui porte le n° 4 de la rue
Saint-~lédéric, à Versailles. Celle maison a
été remaniée, mai l'appariement est intact.
TI se compose de trois petites pièces basses el
de dimensions très modestes. 11 y a une petite
chambre, -un ~alon aYee une alcôve, et uu cabinet de toilette avec une espèce de petite
porte pratiquée dans le mur pour péaélrer
dans la place lorsque l'on voulait y veuir sans
être vu des domestiques. C'est là que le
Roi Louis XV logeait une ou deux, tout au
plus, de ses humbles favorites. Ces jeunes
filles venaient généralement de l'atelier de
Boucher. Le peintre Bo11cher, qui était ua
grand coureur de femmes et qui s'y connaissait, faisait venir de très jolis petits modèles,
et, comme il n'était pas très scrupuleux,il en
envoyait quelques-unes au Roi. C'étaient de
petites bourgeoises parisienaes , de petils
troLLins, des ouvrières en mode. On y rencontrait "llille Morphi, Mlle Robert, MHe Hénault,
el une jeune fille de meilleure origine qui
était extrêmement belle et s'appelait Mlle de
Romans. Celle-là ne fil que passer au Parcaux-Cerfs. Elle était très fière et voulut avoir
une maison pour elle.
Ume de Pompadour ne craignait pas beaucoup ces jeunes filles sans éducation et sans
influence, qui n'avaient sur elle que l'avantage de la jeune se, el sa froideur naturelle
lui épargnait la tristesse des jalousies rétrospectives. Elle n'alla presque jamais au Parcaux.-Cerfs, - je crois même qu'elle n'y alla
pas, - mais elle s'en occupa beaucoup, el,
de temps en Lemps, dans les circonstance

.MADAJJŒ D'E POMPADOU'l( - - ,

difficileS, on avait recours à elle. Elle y en- sans la permission du Roi, tellement elle
voirs, parce que l'étiquette ne permettait
voyait Mme du Hausset.
avait l'habitude de faire tout ce qu'il voulait. pas qu'un mort restât dans le Château de
Les Bourbons
étaient des 0uens prolifiques ,
•
R~i, qui n'avait plus rien à perdre, lui Versailles.
et lorsqu une de ces demoiselles du Parc-aux- d~t q~ elle_ pouvait. recevoir un prêtre et qu'il
Le lendemain, le cortège funèbre traversa
C~rfs rro~et~ait au Roi une nouvelle pater- a1ma1t mieux quelle mourût décemment.
la
place devant la grille du Château, sous une
mté, 11 faisait les choses médiopluie battante. Une des fenêtres
C!"ement. Il donnait à la mère une
s'ouvrit.
Le floi s'avança sur le
petite dol, _à l'enfant une petite
balconnet,
seul avec son nlet de
rente, et prus on rherchait quelque
chambre.
n
resta nu-tète sous la
tambour-major ou quelque beau
pluie,
regardant
la voiture aussi
sous-officier qui p.renait Ja mère
longtemps
qu'il
put
la voir, et des
l'enfant et la dot sans demande;
larmes
coulèrent
sur
ses joues.
des eiplications qu'on ne lui auPuis il rentra en disant: « Voilà
rait pas données.
les seuls honneurs que j'aie p11 lui
Les petites demoiselles du Parcrendre. &gt;&gt; Il était certainement
aux-Cerfs ne devaient pas savmr
au
si aflligé qu'il pouvait l'être,
qu~I était l'homme mystérieux
'
mais
la du Barry était là ....
qui leur rendait visite. On leur
Voltaire, qui s'était brouillé
di~ait que c'était un seigneur polodepuis longtemps avec la Marnais, parent de la reine, et que,
quise, lui rendit cependant justice
comme celle-ci était très dévote
lorsqu'elle
fut morte.
il était obligé de se cacher pou;
La postérité a été très sévère
ne pas scandaliser sa vénérablr
pour lfme de Pompadour, car elle
parente. Ce n'était pas très bien
a
drs accès de pudibonderie extrade la part de Louis XV de mettre
ordinaires.
Peut-êtremetrouverezsa femme dans cette hii-toire.
vous trop indulgente. Vous vouLes petites trouraient ce Polodriez sans doute que je vous dise
nais si Leau, si distingué et si
que je trouve la marr1uise abomiai~able, que quelques-unes, plus
nable.
Eh bien, non, elle ne me
curieuses que les autres, fouillèsemble
pas si abominable que
rent ses poche et comprireat que
cela. Bien entendu, il ne serait pas
leur ~i n'.était _peul-être pas
à souhaiter que toutes les femmes
Polonais, mais qu il touchait de
suivent
son exemple, mais il faut
près à la Reine. Ces petites curieureconnaître
qu'elle aurait peutses fm·enl punies comme Psyché.
être pu faire beaucoup plus de mal
Le Roi les éloigna et les maria
qu'elle n'en a fait, et qu'elle a
bien vite.
eu
sur le Roi une in0uence déliA.u moment de l'attentat de
cate,
qu'elle a plutôt retardé le
Damiens, une des petites jeunes
moment
où il est tombé dans la
filles, qui avait aussi reconnu le
Lr, P ,IRC-AUX·CERFS: L ' ESCALIER nu Ror.
.débauche. Elle Jui a donné une
flo! dans le visiteur mystérieux,
certaine curiosité intellectuelle, et,
(On \'Oit encore au mur les annMllx de la main coulante. )
se Jeta en sanglotant à ses n-enou1
même au point de vue politique
lorsqu'elle le revit après l'aUentat
elle
a joué un rôle dont je ne vous
en lui disant
: &lt;&lt; Mon cher S;i11neur
J ,11
•
0
,
Les derniers jours ile sa vie, elle fit venir parlerai pas, car cela n'entre pas dans le cadre
cru mourrr en pensant que vous étiez assas- un notaire, lui remit son te tameol, donna
de cette conférence.
sin~. Je vous en prie, ne mourez pas! i&gt; Le quelque chose à ses garde-malades, s'habilla,
Diderot disait: (( Que reslera-l-il d'elle?
R~1 ne fut ~as attendri; il prit la cho ·e sc fil mettre _un peu de rouge et reçu t le curé
Le
traité de Versailles qui durera ce qu'il
Ire. ma_I et I on envoya cette petite dans de la Madeleme, car elle avait une maison
pou~ra,
l'A~ou1: de Bouchardon qne l'on
une maison dr fous en di aut qu'elle rêvait Faubourg Saint-Honoré, ce qui fait que la
a~1rera à Jamais, quelques pierres gravées
tout haut.
Madeleine était sa paroisse. Ils causèrent, et
Tant d'efforts, tant de patience habile el lorsque le curé voulut se retirer, elle lui dit, qu.1 étonneront les antiquaires à venir un
tant de sacrifices assurèrent la Eituation de avec un sourire faible et gentil, 110 mot qui bon petit tableau de Van Loo que l'on r;garMme de Pompadour jusqu'à la fin de sa vie. est vraiment admirable : c1 Mon.sieur le Curé, dera quelquefois, et une pincée de cendres .... &gt;&gt;
Il est resté bien autre chose: l'École miliElle mourut satisfaite dans ses ambitions
cacore un moment, nous nous en irons taire dont elle s'occupa, la manufacture de
mais je crois qu'elle n'avait pas été heureus/ ensemble .... »
S~vres _qui est son œmTe, tout un style d'art
Ver les derniers temps, elle montra une
Elle s'en alla bientôt, Loule seule dans le decora~1~, et, enfi_n, une charmante image de
étrange résignation, un stoïcisme bien inat- terrible inconnu de la morl.
· '
la Par1S1enne qm est, dans la galerie des fitendu chez une créature faible et "TaLa duchesse de Pra lin, qui était à une gures historiques, comme une statuette de
cieuse qui atteignait à peine la maturité. des fenêlres de Versailles, vit deux. hommes
Elle semblait lasse de lout et d'elle-même. portant une civière sur laquelle se trouvait Sèvr13s parmi les marbres et les bronzes .
Selon l'expression d'un contemporain,
Quand elle se sentit perdue, elle fit deman- un corps recouvert d'un drap dessinant toutes
Mme
de Pompadour a encore des ennemis :
d_er au Roi quelle conduite elle devait tenir : lrs courbes et tous les reliefs du cadane.
elle
.a
aussi des admirateurs fanatiques. Elle
s1 elle devait recevoir un prêtre ou n'en pas C'étai_t ~me de :ompadour que . l'on rapdes amoureux. Quoi qu'on en pense
recevoir. Elle n'osait se sauver ou se damner portait a son hotel de la rue des Réser- a meme
sa 0 ràce est la plus forte.
'

½i

1

\', -

HlsToRIA, -

Fasc. 34.

..,, 65 .....

�LES T"R..01S T01S0J\JS D'0Jt,

[NSTITUTION DE L ' ORORE DE U

TOISON
' o'OR PAR

PnILTPPF.

LE BoN, DUC DE Bol'llGOGNE. -

Gravure de A.-J. D UCLOS, d'atrès J.• ,M ;\!OREAU LE JEUNE.

FRÉDÉRIC MASSO
dt l'.Jfcddimie française

Les Trois Toisons· d'Or
Napoléon a voulu, devant l'hi Loire, n'avoir tes les ambitions diverses, le véhicule de tous maison qui en avait fté le plus longtemps
pas fondé d'autre ordre que la Légion d'hon- les lustres, la récompense et l'aiguillon de revêtue.
neur. Regardant, de Sainte-Hélène, el pesa~l tous les efforts généreux .... I&gt;
L'ordre de la Toison d'Or était dans cc cas.
ses institutions, il a compris que celle-là, reCela esl torl Lien dit, mais pourquoi « l'u- Institué par Philippe le IJon, duc d~ Bourgopuhlicaine par son origine, démocra~q ue_par ni1ue décoration de la Légion d'b?nneu_r? » gne, de Lolhier, de Brabant et de L1m?ou~g,
sa diffusion respectable par sa duree, s im- Que faisait-il de J"ordre des Trois Toisons le tO janvier U29, jour de la solenm at10~
posait à se~ successeurs, tandis que d'a~- d"Or et de l'ordre de la Réunion?
de son mariage avec Isabel de Portugal, 1I
tres, n'ayant point eu le t~~ps de d~cmr
avait
été à l'origine &lt;I un ordre et fralernilé
c::fc&gt;
nationales et ne répondant m a un hesorn sode chevalerie ou aimable compagnie de checial ni à une tradilion française, étaient desL'ordre des Trois Toisons d'Or est né à valiers », créé, disait le duc Philippe, « à la
tinées à disparaître. Passant donc l'éponge Schœnhruon le 15 août 1~09 .. C~ n'_est gloire du Tout-Puissant, notre créateur et
sur elles il les abolit de son soUYenir, comme point - loin de_ là_ - l'~~q~e msl!tut10_n rédempteur, en ré\'érence de sa gl~rieuse
il eût vo~lu sans doute les effacer du l,loni- napoléonienne qm ait été 1m1tee de 1Autri- Yierge mère et à l'honneur de monseigneur
te111·. Souvent, dans ses mémoires et dans le che. Napoléon, ayant réuni sous sou sceptre saint Andrieu, glorieux apôtre et ~artyr, à
Jlém01·ial, il revient sur la Légion d'honneur, l'empire enlier de Charlemagne « son au- l'exaltation de la foi el de la sainte Eglise el
par exemple « disant que la ~iv~r~ité d~s guste prédécesseur », ayant rétabli à son pr?- exci talion de vertus et bonnes mœurs D.
ordres de chevalerie et leur spéc1alite de re- .fit le Saint-Empue Romain dont le souveram
Le chef et souverain de l'Ordre devait êlre
compense consacraient les castes, tandis que de l'Autriche avait délaissé la couronne, s'esl à toujours le duc de Bourgogne, non point
l'unique décora~o,n de la Légio? d'.honneu~, · plu dès lors à use~ de tonie~ les pré~o~alives en cette qualité pui$qu'1l y était vassal du
avec l'universalile de on applicallon, était qui étaient allacbees ou qw furent JOIDles à roi de France, mais en Ja qualité de duc de
au contraire le type de l'égalité.... C'élait le la dianité impériale, soit qu'elles ~n fussent Lothier, Brabant et Limbourg qu'il avait par
centre commun, le moteur universel de tou- inséparables, soit qu'elles appartinssent à la la grâce de Dieu; el l'ordre devait être corn-

posé de trente chevaliers, géntilshommes de trairés d'Utrecht et de Ilastadt, an trône d'Esnom et d'armes el sans reproches, lesquels pagne, mais reçut, entre autres possessions, une armée impériale, dite Grande Armée, et
enfin « les descendants directs des marése distingueraient par un collier d'or fait à la
les Pa1s-Bas, et il continua, en cette quadevise du fondateur, et c'est ~ savoir par piè- lité, à se dire chef de l'Ordre et à en distri- chaux d'Empire ayant commandé les corps
ces à façon de fusils touchants à pierres dont buer les insignes, en mème temps que Phi- de la Grande Armée dans les dernières campartent étincelles ardentes et au bout d'icelui lippe V, reconnu roi d'Espagne, et ses suc- pagnes, lorsqu'ils auront atteint leur majocollier pendant la semblance d'une Toison cesseurs, conféraient de leur côté et se rité et qu'ils se seront distingués dans la card'Or 11.
rière qu'ils auront embrassée 1&gt;.
disaient aussi les chefs et souverains maitres
Les aigles des régiments qui ont pris part
A la mort, advenue le 5 janvier B7G, à la de la Toison d'Or.
aux batailles de la Grande Armée seront débataille de Nancy, de Charles le Téméraire,
corées de l'ordre des Trois Toisons, el, dans
.fils de Philippe le llon et deuxième chef de
dp
chacun de ces régiments, un officier sera
l'Ordre, la Toison d'Or eût été en péril toujours c~mmandeur, avec pension de
car Charles ne laissait qu'une fille non maSi la grande maîtrise de la Toison d'Or a 1000 francs, un sous-officier ou soldat, cheriée, Marie de Bourgogne, - si, dès le Chaété ins.éparable de la souveraineté des Paysvalier, avec pension de 1000 francs. ·ces
pitre tenu le 27 novembre 14'51, le cas n'eût
Bas, elle n'appartient plus, en 1809, à l'em- commandeurs el ces chevaliers seront nomété prévu et si 11u article XLV des statuts
pereur d'Autriche, qui a renoncé à celle-ci à
més par l'Empereur, sur une présentation
n'eût stipulé, le trépas advenant du souveLéoben, à Campo-Formio et à Lunéville; elle secrète faite concurremment par le colonel
rain, ne laissant qu'une fille héritière non
appartient à l'empereur des Français : et, et par tous les chefs de bataillon. Ils devront
mariée, l'élection d'un des frères de l'Ordre
cL1ns celle même année 1809, Napoléon a continuer à servir durant toute leur vie et
pour en conduire les faits &lt;c jusque ladite
conquis Madrid, chef-lieu de la Toison d'Or mourir sous les drapeaux. En oulre, )'Ordre
fille héritière soit mariée à chevalier en âge
espagnole, et Vienne, chef-lieu de la 'l'oison pourra être décerné à des militaires qui aud'entreprendre et conduire la charge et les
d'Or aulrichienne. Par la possession simulta- ront été I.Jlessés trois fois dans trois actions
faits du souverain de !'Ordre et qu'il en ait
née des trois capitales, Bruxelles, Madrid et dill'érentes ou qui se seront distingués par
fait le serment ».
Vienne, la confusion des droits et des pou- une action d'éclat extraordinaire constatée.
Marie de Bourgogne épousa, le 20 aotît
voirs s'est faite en sa personne, el c'est ce Les nominations seront solennellement pro1477, Maximilien, archiduc d'Autriche, fils
qu'il a prélendu commémorer en instituant, clamées le 15 aot'H, jour de la fête de l'Em~
de l'empereur Frédéric IV, et lu.i porta, avec
'le J('j août, l'ordre des Trois Toisons.
pereur'et de la fête de l'Ordre.
les Pays-Bas el les parties de son héritage
Composé de cent grands che,aliers, de
Bien moins qu'à l'ordre de la Toison d'Or,
qui ne relevaient point du roi de France, la
qualre cents commandeurs et de mille cheva- ces statuts étaient empruntés à l'ordre autrigrande maitrise de l'Ordre. Maximilien, élu
liers, !'Ordre ne pourra êlr_e conféré qu'à chien de Uarie-Tbérèse, institué le i 8 déroi des Ilomains en U86 et porté à l'empire
des catégories strictement déterminées : se- cembre J757 polll' commémorer la victoire
en 1495, après la mort de son père, mourut,
.rout grands che,·aliers, les princes du sang de Kollin, remportée le 18 juin précédent.
comme on sait, en 15:19, treize ans après son
impérial après une campagne de guerre, les Les analogies sont flagrantes pour les présenfils ainé Philippe le Beau, lequel, de son maministres à portefeuille après dix ans d'exer- tations, les chapitres, les fêtes, etc., mais
riage avec Jeanne d'Aragon et de Castille, hécice, les ministres d'État après vingt ans, les l'ordre autrichien étail réservé aux officiers,
ritière des Espagnes, avait laissé entre autres
enfants Charles et Ferdinand.
Charles, roi de Naples, de Sicile et de toutes les Espagnes en 1M 8, à la mort de son
grand-père maternel; Ferdinand le Catholique, souverain des Pays-Bas, des possessions de la Maison de Bourgogne et de celles
de la Mai on d'Autriche, et empereur élu du
Saint-Empire-Romain-Germanique, en f5f9,
à la mort de son grand-père paternel Maximilien, conserva, jusqu'à sa double ahdication en 1556, le gouvernement de J'Ordre;
mais, alors, il ne transféra point celte dignité
à son frère Ferdinand, auquel il avait cédé la
couronne impériale et les possessions de la
Maison d'Autriche, il la transmit à son fils
Philippe, en faveur duquel il avait abdiqué
les couronnes d'Espagne et la someraine1é
des possessions bourguignonnes,
Durant un siècle et demi, la Toison d'Or
fut espagnole, le Roi catholique conférant
l'Ordre de son propre mouvement et sans recourir au chapitre; mais, à la mort de Charles Il,. en 1700, elàl'e-xtinction delabrancbe
espagnole de la Maison d'Autriche, Charles,
deuxième füs del' emperelll' Léopold Jer, ayant
été déclaré roi d'Espagne par son père, vint
disputer la couronne à Philippe, duc d'AnNAPOLÉON DISTRIBUE LES CROIX OE LA LÉGI0:-1 o·noNNEUR (15 JUILLET 18o-1).
jou, pelil-61s de Louis XIV, institué roi par
TaNeau de ÜEBRET. (Musee ae Versailks.)
les testaments du dernier roi d'Espagne. Il se
proclama alors chef et grand-maître de !'Ordre. OeYenu empereur en 17 t I, par la mort mardchaux et généraux ayant commandé en
de son fr(}re Léopold 1er, sous le nom de che.f dans une bataille rangée ou dans un l'ordre français s'étend aux soldats. Par d'auCharles, VIe du- nom, il renonça, par les siège, ou apnt commandé un des corps dans tres côtés, l'Empo.reur innove : la décoration
des aigle rappelle les couronnes d'or olferles

�. - - 1flSTO'J{1.JI
suspendu au ruban ponceau li l1ré d'or porté
aux régiments par la ville de Paris, aprè la con tituée à i.500.000 francs; le demandes en sautoir. Le.! chel'alier non militaires n'aucampa!!'De de l'an XI\' - l'idre en sera re- et les proposition- affluaient; en orlobre. ront ni cuira e, ni casque; celui-ci era
pri e par le second Empire qui décora de la l'Empereur donna aux candidat une première remplacé par un chapeau de co tume. Le
. ati~Faction en nommant le ch:1.ncdier et le
Légion d'honneur les ai 0 les des ré;,imenl
ermenl, dont on étudie des textes di,·cr',
ayant pris un drapeau à l'ennemi; la perpé- grand tré ·orier de l'Ordre : le ;:rénéral comte sera prèté genou en terre; l'Emper ·ur don\ndréo~.
i
el
le
comte
chimmelpennm:;.
Antuation dan ce mèmcs r 1!!imcnts d'une nonera l'accolade au récipiendaire.
lile.~i&lt;' militaire parait romaine; ·cul, \'t1trange dréos~i avait remlu parton l de. st!rvice~ essen11 ·embleraitqu'onavance; mais au deuxième
prirililge accordé aux Je:,cend:inL de. maré- tiel , mai surtout il avait été "om·erneur dl· conseil, le 14 août i 11, encore des diffichaux d'Empire est an· précédent hi to- Vienne en t 09. , chimmelpenning avait été cultés : on change une foi~ de plu. la Iorme
grand-peojonnaire de llollandc avan&amp; que
rique.
de l'in irrne; on cherche vainement une deLoui allât l' régner.
Ensuite, nouvel arrêt. C'e t la grosses e de vise; les proposition des régiments, dont on
l'impératrice. En aoùt i8t 1, quand le roi de ouvre le plis cacheté , ne ont pas en forme;
néanmoio , on règle les comptes, oil pré,oit
L:icépède, grand cbanc.etier de la Légion, Rome est né cl bapti é an que on grand- un bibliolhl:Caire archivi te et hi toriographe
père
l'empereur
d'Autriche
oil
venu
à
Pari·,
fut chargé de remplir le fonctions de chanqui écrira l'histoire de l'Ordre et de anciens
celier ju~qu'à ce que !'Empereur eût organLé repri~e : le â, convocation d'un grand con.cil ordr · de la Toi. on; on organise le bureaux
l'ordre des Trois Toison ; mais, avec une qui doit régler le présentations, discuter le de l'adminL tration qui ne coûteront pas moins
indépendance qui ne sauraiL étonner, Lacé- budget, in Lituer un cérémonial, régler les de -11. iOO franc ·, el on cherche un hôtel
pède, au nom de la Légion, protesta contre io·ignes et les costumes. • Mon intention, dit pour le grand chancelier.
l'in titution nouvelle : il dit les inquiétude !'Empereur, est de tenir, le 1;i août, une
des Légionnaires, qui r 'gardaient la Légion grande a semblée d' chevalier..... tl faudrait
comme di !!raclée, comme n'étant plus d 1~or- discuter, ajoute-t-il à la fin de sa lettre, 'il
mais qu'un ordre secondaire, destiné sans ne serait pa comcnable d'adopter pour habit
Et puis plus ri •o. Andréossi est nommé
doute à disparaitre. L'Empereur persista; en l'uniforme dr. cuira. sier et le casque, mai
ambassadeur
en Turquie et rejoint ·on poste;
février l 10, pour mettre l'ordre en acfüilt':, orné el enjolivé. 11 me semble qu'il n'y a rien les prt\paratir de la campa •ne de Ru~ ie
il indiqua un conseil; cl d'abord il ,·oulut de plus militaire. ,,
Le con. eil s'assemble et constate d'abord absorbent l'Emper&lt;•ur; peut-être le. inquiéstatuer sur l'insigne. Le bijoutier les plus
qu'en
douze jours on oc met point un ordre tude exprimées par Laet1pède ont-elle trouvé
adroits de Pari en présentaient plusieurs,
de l'écho; peut-être les dépen es urgentes de
également laids. l)Emperenr les rejeta el sur pied, mais il dresse les listes des grands la rruerre absorbent-elle l s reîenus de
ordonna à Lejeune, aide de camp du Prinœ chevalier , il règle les comptes, il change l'Ordre j mieux, l'Empett:'ur ne remet-il pas
vice-connétaLle, d'en d~ iner un modèle ,elon encore l'in igoe el s'arrête à une décoration pour le con ·tiloer d'une manière digne de
ses idées : et Ce . era, dit-il, mon aigle aux émaillt'.-e : aigle d'or, pierre à feu bleue, por- lui, aprè la victoire défioifüe, quand l'emaile· éployées, tenant su. pendue dan chacune tant d'un côté l'effigie de !'Empereur en or, pereur des Français sera devenu l'empereur
de . es ,erre' une des toison d'or antique de l'autre la lettre , foudre couleur de feu, de Européen ? On n'entend plus parler de
qu'elle a enle,·ées, el el! montrera fièrement toison en or; celle décoration era. uspendue l'ordre des Troi Toi ·ons : mais, contraireen l'air, dans son bec, la Toison d'Or que à un ruban ponceau li éré en or pour les ment à ce &lt;1u'on dit d'ordinaire, le projet,
j'institue. Le collier era formé d'éclats de commandeur· el Jp cbe,•alicr ·. Quant aux comme on voit, n'a pa été abandonné immégrand chevaliers, ils auront pour costume :
grenades enflammées. 1&gt;
diatement aprè le mariage; il a r ru une
Lejeune qui, graphii1uemeot, ne pou,·ait « l'habit à la française coupé droit, cou! ur forme el un commimcemenl d'cx{-culion; il a
réali. er ce projet de décoration, 'arrêta à cbaruoi , brodé en or, culotte pareille, bol• élt'• ré"ulièrement uivi durant deux annéetines forme ancienne, de maroquin rouae,
une aigle couronnée, empiétant de foudre
au moin , et, ju qu'au 27 .. cptembrc J 15,
el enlevant lrois dépouille de mouton. Cela éperons d'or, épée en dague portée droite, il a conservé une CI.istence régulière, officuira
e
entière
en
or,
entour~
d'acier
bleu
n'était point beau : l'Empereur demanda un
cielle el lt\,"\1e qu'atteste l'Almaoarh impéchaor1emenl, poi un autre, el cela mena au à ornements de laurier et d'olivier; la garni- rial. lai alors il a été réuni à la Union
10 juin 1 1O. Entre temps, il s'était marié, ture de cuira. se en velours ponceau à ,li .ér~ d'honneur par un décret qui ne fut ni ùnd'or, ca,qoe d'une forme simple à fond or.
il était amoureux de a femme; dan l
ur la cuira ce, le collier compo é de médail- primè ni publié. Lé! fonction · de grand chanpalai , ur le· monuml'nts, il {ai ait gratter
lons
alterné'· pierre à fusil el briquet, el celier et de rand trésorier ont été réunies à
les in cription , décrocher le. tableaux, enlecelles de grand chancelier de la Légion. euver le· porcelaine.! qui atte taient ou repré- trophée militaires réuni par des couronne
lemeot le comte ~chimmelpennin . a eu tn
sentaient l défaite de -on cher beau-père; de lauriers etdecb':ne encadrant la lettre:. • é han"'e, le 25 octobre, le grand aiO'le de la
Le
collier
ne
era
porté
que
le
jour
de
la
fête
le moment était mal choisi pour parler toi ons.
L'•gion et un, forte pension.
Cependant la dotation de l'Ordre aYait été de l'Ordre; 1 autre. jours l'in.igoe • era
Fainf:R1

;\L\,

~o~,

dt l'Acadbnie française,

... 68 ...

CIIATEAU I.IE

Sc1::.&amp;u\ : ,·ui:; PRlsE DE LA PRE.IIIÈRE GlllLLE. -

Gr.iyurt Jt

J.

RICAUD,

RVÈDE BARI E
et&gt;

La duchesse du Maine
li

,\ juger sur les apparences, le r~gn" de
Loui .XIV a été l'apolhéo e de la nol,les e
f'rauçai.5e. On est trompé par l'éclat et le fa te
de la cour, par le brillant fait d'arm de
geotilshomme. , par leurs qûerelle. bruyantes
à propo de ces détail. d'étiquette qui n'ont
de prix que daru les soci~lés ari tocratiques ;
par la pluie de gr:ices el de bienfaits, de cadeaux d'argent, de pension et de bénéfices
que le Uoi lais ail tomber sur ses courli ans·
enfin par l'air majestueU\ que le co turne e~
la hdle tenue du temps donnent ao moindn•
vicomte, dans les portraits et le tableaux. Lor qu'on se repré~ente les aloos doré du palais
de Ver ·ailles
remplis
de ces ma!!Di.fiqu
ei,
.
0
ŒIJeurs a grande perruque, vêtu de oie el
de ,·elour ', relui ants d'or :et 'de pierrerie ,
dont la personne r "Pire l'heureuse certitude
d'être de très grands personnage , on croit
avec eux à leur importance et l'on est prêt à
le saluer jusqu'à terre.
_wnx ~•entre eux qui avaient l'e, prit rélléch1 savaient pourtant ce qu'il en était au
fond. Un duc de Cbeffeuse ou de Beau"iWer ·
un :rinl- imon ne se laissaient pa prendr;
au mira,,e des Yain honneur- el des habits
brodés. Il· \'oyaient la nobles e françai c ruinée par uu luxe tupide, et réduite, n pour

aroir du pain 1J, aux m' ·alliances el au tripotages. Il la vo ·aient inutile et oi ive exclue
des ~ !.ères et de emplois, et déjà livrée
aux nces cru'enfante l'oisiveté. Ils vovaieol la
première dignité du royaume, la pairfe, abaissée en toute ~ccasion, la maje Lé du sang
royal ~~prom1 e par les prhilèg accordés
au~ leg11Jmés, les fonctions publiques el jus•
qu aUJ. charge de cour envahie:; par les "CDS
de plume cl de robe, ceux-ci le prenant de
haut
a,·ec
le noble '· Colbert' à es débuts t
,
•
•
ecr1vmt .llomieigneu,· aux ducs et ils lui répondaient 11011. ieur; ce fut 1/contraire . ou Louvois. Il ,·oyaient en un mot une transformation profonde s'opérer autour d'eux et à
leurs dépen , et entaient amèrement leur
impui. anœ à l'arrêter.
_.Ime du Maine était de ceux qui rélléehissaicnl. Elle remarquait Fort bien le trouble
causé par les pr~grès de la bourgeoi ie, et
elle ne le regretla1t pas ; le désordre lui était
favor~le da~ la ituation équi•oque où la
pla~.,•~
n~_san~ de on époux. on plan
avait etè arrete du JOur de sei. fiançaille ' . Elle
se ~roposait deru hui..! dans la vie, qui lui
tenaient également au cœur. L'un était de
s·~muser; l'autre, de de,·enir l'un· de prc1D1er· personnage du rol'aume, toute femme
de bàtard qu'elle était.
Il emble que le second de cc' buts dùt

!3

•... 6q ...

être de beaucoup le plus düficile à atteindre.
L~ doche ;e en j~gcail autrement. Elle comptait ur l_a confusion des rang et la protection
toute-pu1ssaole de Mme de Maintenon. li était
à pri:voir que le caractère timoré de ~r. du
Maine serait quelquefois un embarra · le duc
ne valait rien les jour de bataille. 'En re,·anc?e, il était !nco_mparable pour les petits
ma~ege · et le mtr1gue , pour gagner san.
bruit un pouce de terrain, d'un air si humble
qu'on n'y prenait pas garde. ans ce, c à
l'_atfùl,, il ?e lai ait échapper aucune occasion. Cétrut un fauteuil au lieu d'un autre
c'était la forme d'un manteau · c'était un~
ré\'érence de plu ou de moins', et tous cc
rien mi bout à hout l'approchaient lentement mai ùrement du rang convoité. Il ne
laissait pas d'ètre ambitieux, el a femme se
di ait qu'en le poussant, il l'aiderait. Aus i
avait-elle confiance en leur avenir commun.
Le plu pressé était de s'amuser· le reste
viendrait à son heure.
'
Le plu _pre·sé était au i, par malheur, le
plu~ . mala1 é. fl ne fallait plus songer aux
pla1S1r à la cour de France. Le Roi tournait
décidément à la ,,ertu, et il voulait qu'on fût
s~lenn~I comme l~. Il y avait de quoi périr
d ~oui. Il est \TI.J que Mme du laine pou"~•~ aller se ~iv~rtir au château de Clagny,
bat1 par Lou1 XIV, dans des temps moin

�_________ ________

"-----------;__

111S TORJ.Jl
a11Slères, pour Mme de ~fontespan, et donné
par celle-ci à son fils. Clagny était un grand
édifice bas, construit dans le style noble et
donnant sur de vastes parterres symétriques,
ornés d'ifs taillés en forme de cônes. li pasait alors pour une merveille : « Château
superbe, dit Saint-Simon, avec ses eaux, ses
jardins, son parc; des aqueducs dignes des
Homains, de tous les côtés; l'Asie ni l'antiquité n'offrent rien de si vaste, de si multiplié, de si t_ravaillé, de si superbe, de si rempli de monuments les plus rares de tous les
siècles. en marbres les plus exquis de toutes
les sortes, en bronzes, en peintures, en sculptures, ni de si achevé des derniers. ll Tant
de splendeurs ne sauvaient point Clagny d'un
gros défaut : Clagny était à Versailles même,
trop près du Roi. On y était encore à la cour,
encore à l'état de satellite.
La petite duchesse essaya de Châtenay,
modeste maison de campagne aux. environs
de Sceaux. Chàtenay appartepait à M. de
Malézieu, ancien œrécepteur de M. du ~laine
et le parfait modèle de ces beaux esprits que
les grands d'alors enrôlaient dans leur suite,
afin d'avoir quelqu'un sous la main pour
faire leurs bons mots, leurs vers et leurs
lellres aux dames. ~Jalézieu passait, avec ·
quelque raison, pour être un puits de science,
el on l'écoutait comme un oracle chez Mme du
M~ne : « Ses décisions, dit Mme de Staal,
avaient la même infaiilibüité que celles de
Pythagore parmi ses disciples : les disputes
les plus échauffées se terminaient au moment
que quelqu'un prononçait : Il Ca diL. J&gt; Il
donnait des leçons de latin, de cartésiani me
et d'astronomie à la duchesse. Il lui déclamait les tragédies de Sophocle et lui organisait ses fèlcs. Il avait infiniment d'imaginnLion pour composer des bagatelles en pro~e
el en vers, pour inventer des sujets de feux
d'artifice et de ballets. Il était complaisant
avec les grands, dédaignem: avec les pelils,
point méchant, mais un peu plat. Il était
l'homme univer el et indispensable. Il était
aussi l'homme in.fatigable; Fontenelle parle
de son « tempérament robuste et de feu &gt;J.
Ses portraits nous présentent une bonne
figure ouverte et aimable respirant la santé.
Mme du Maine lui fit l'honneur de ch.oisir
sa maison de campagne, en 1699, pour y
passer le temps où la cour était à Fontainebleau. En sa qualité de déesse, elle ! ressuscita l'.ige d'or. Ce n'était qu'innocence et
simplicité - simplicité de princes, s'entend.
On y menait une &lt;( vie champêtre 1&gt;, parmi

hautbois, des violons, des clavecins, des trompettes même dont le son semble s'adoudr
pour s'unir aux autres instrumenls. » Ces
deux dernières lignes sont un chef-d'œuvre;
il n'y avait qu'un courtisan de race pour
imaginer w trompettes qui comprennent
qu'il s'agit d'ètre pastorales el de prendre un
son de.chalumeau. Les soirées étaient égayées
par des feux d'artifice savants. Tantôt « c'est
une ville qu'on assiège »; tantôt (( deux
grands navires qui paraissent à l'ancre dans
un pré 1&gt; bombardent un fort, qui fiait par
sauter l; en élançant dans les airs une giran-·
dole 11; tantôt « deux globes enflammés ll
s'entr'ouvrent et font « une image aussi vive
que surprenante de ce qu'on nous enseigne
de l'embrasement de l'uniyers ». Ces magnificences attiraient les villageois des environs,
el la fète devenait presque trop champèLre au
goût des invités. La nuit jetait heureusement
ses voiles sur des visages et des habits trop
rustiques pour une idrlle royale. Elle&lt;( faisait
que tout paraissait beau et propre», et M. du
Maine(&lt; s'intéressait avec Lendresse à voir les
peuples commencer à goûter quelques fruils
de la paix ii.
Châtenay fut déclaré « enchanteur l&gt;. Le
20 déecmbre de la même année .( 1699),
M. du Maine achetait le château de Sceauî,
dont Colbert et son fils, le marquis de s.. igneley, avaient fait l'une des plus Lcllcs et
des plus agréables demeures des environs de
Paris. li n'en-reste aujourd'hui que bien peu
de chose, mais la Bièvre coule encore dans la
vallée, les coteaux onl encore leurs lignes
molles et enchevêtrées, l'aimable ciel de
France répand encore sa lum~ère tranquilJe
sur le lieu où fut ceaux.11 est facile à l'ima-

Ces pJaîs_irs doui et purs, que la raison désire 1 •

On y était à l'abri du « tumulte et du
désordre des passions 1&gt; ; on y jouissait des
« beautés de la campagne 1&gt; ; on y jouait au
jeu d'oie; on y disait toute la journée de
jolies choses. Les mauvaises habitudes de
luxe reparaissaient à l'heure des repas : «Les
tables sont abondamment et délicatement
servies, où la compagnie est gaie; la musique
s'y mêle, ou y succède. Il y a des flûtes. des
1. Lettre Je l'abbé Genes! à ~lie de Scudtiry.

2. Le célèbre pavillon de l'Aurorc, situé dans le

B\RO~XE DE STA.~L.

D'après le taéleau de

MIGNARD,

ginatioa de replacer dans leur cadre l'ancien
cbàteau et ses jardins, tels que nous les
montrent de vieilles gravures.
Le chàteau avait été construit pour Colbert
parc, contenait uu grand plafond de Lebrun, le Lever
de l'aurore, et deux moindre do DetoLcl.

par Perrault. li entourait de trois côtés une
vaste cour carrée. La s1métrie en était parfaite, l'ornementation sévère, le sl)·le élégant
et noble. Des avenues bien droites, de grandes
grilles bien régulières, des corps de logis
bien alignés reliant des pavillons bien appariés; des parterres bien géométriques, des
charmilles bien taillées, des quinconces bien
tirés au cordeau; un majestueux ensemble de
lignes droites et d'angles droits, de cercles,
de demi-cercles et de quarts de cercle; des
trésors en sculpture, en peinture, en meubles,
épars dans le château, dans le pavillon de
l'Aurore 1 , dans les allées et les bosquets;
une abondance prodigieuse d'eaux courantes
el jaillissantes, amenées par des aqueducs;
un nombre fabuleux de bassins, jets d'eau,
cascades et canaux; un air inimitable de
grandeur, d'ordre 'et d'harmonie répandu
sur l'ensemble; un des plus jolis paysages
des environs de Paris pour horizon, des plus
doux, dt!s plus discrets, un de ces paysages
bien français qui vous entrent au cœur
quand on a grandi tt vécu dans leur intimité : tel était le séjour superbe et charmant choisi par Mme du Maine pour être son
Olympe et son Parnasse.
La petite doches e s'installa avt'c lransporl
dans son nouveau domaine, auquel un heureux entourage de coteaux et de collines donnait dllS apparences de petit univers, borné el
fermé de toutes· parts. La Bièvre enserrait
dans une large courbe ce royaume minuscull'.
Mme du Maine s'y-sentait tout à fait chez elle,
tout à fait souveraine, entre les courtisans de
son choix, empressés à lui plaire, el les
paysans des environs, qui vivaient du château. Elle en oublia un peu le reste du monde
el s'accoutuma à confondre la vie de Sceaux
avec la vie rétlle. Cette erreur devait lui
coûter cher dnns la suite; les idées de Mme du
~laine se faussèrent.
Elle se bàla de s'arranger une existence
selon son cœur, où le plai ir était un devoir
et un travail. Elle s'amusa le jour, elle s'amusa la nuit, et elle ordonna que chacun
s'amusât autour d'elle. Tant pis pour ceux
que cela ennuyait. Elle s'entoura d'amuseurs
!:t gages, payés pour avoir de l'esprit à point
nommé. Malézieu faisait passer des examen
aux po lulanls. Il leur proposait des sujets,
sur lesquels il fallait parler, et l'on était
admis ou refusé d'après son rapport. Elle eut
des poètes pour l'encenser, qui furent toujours prêts à la comparer à Vénus et à l'appeler &lt;&lt; cbef-d'œuvre des cieux &gt;l. On leur
fai ait signe au dessert, et ils se renvoyaient
les chansons à la lounnge de a la Nymphe de
Sceaui ». L'abbé Genest nous a conservé tout
un volume de ces platitudes•. La lecture en
est réjouissante. On utilisait pour la 0atterie
jusqu'à l'embarras de ceux qui ne trouvaient
rien à dire; l'ingénieux Malézieu se bâtait
d'improviser quelque à-propos dans ce goût :
Lorsque llincrve nous ordonne,
(Jn o toujours assez d'esprit;
Si l'on n'en a pas, elle en uonnc.

. 3. les Diiu:1·tiaseme11ls de Sceaux. (l'aris, 1712,
Etieune Ganeau.)

Personne n'avait Je droit d'être ennuyeux,
ou iu~tile, ou grave. La philosophie ne dispen a!t pas des bouts-rimés, ni l'àge des
madrigaux. Nul n'échappait aux cc loteries
poétiques 1 1&gt;, qui mettraient aujourd'hui en
fuite l'Académie elle-même. On enfermait les
lettres de l'alphabet dans un sac, et on les
Lirait au sort. Le gagnant de l's &lt;levait uu

.,........

bouts-rimés à remplir séance tenante et les
petit~ v~rs galants ou ':°ordants, aux~uels il
~allait r1p,oster. Il y avait une foule de petits
Jeux ou l on donnait des gages, et ceux-ci se
rachetaient avec des rondeaux, de, fables, des
triolets, des virelais. On recevait des invitati?ns à diner poé~ques, des lettres anonJmes
piquantes ou sentimentales, des couplets gri-

LOUIS XlV ET SA FAMILLE. -

sonnet, celui de l'a une apothéose ou une
ariette. L'o donnail le choix entre une ode et
uu opéra. Ainsi &lt;le suite, el il fallait s'exécuter
ou ue pas revenir à Sceaux. Les personnes de
qualité passaient la commande à quelque pauvre
diable de poète, mais les fülézieu, les Chaulieu,
les Fontenelle, un peu plus tard les taal el
le· Voltaire, n'étaient pas reçus à frauder et
payaient comptant. Malézieu avail surnommé
Sceaux c, les galères du bel esprit ».
On n'avait jamai une heure devant soi
pour être hèle en paix. Les énigmes et les
anagrammes vous guettaient dans les corridors. Les devinettes vous arrivaient comme
une Jlèche au cercle de la duchesse, et les
1. Voir la Comédie à la cou;·, par Aûolphe JuUicn.

LA DUCHESSE DU JKA1N'E - - ~

Tableau

ae

à Sceaux, pour racheter un gage, que Voltaire fit l'énigme connue :
Cinq 1oycllcs, uuc co11:,011ne,
En français composent mon nom,
El je porle SUJ' ma personi1e
De •Juoi l'ticri re sans crayon.

On laissa à Mme du Maine la gloire de dcYiner oiseau.

Clicht Glraudon.
LARGILLIÈRE.

(Collectlon Wallace, Lo 11 d,-es.)

vois, et l'on était condamné à répondre sur le
même ton.
Qutl soulagement oo devait éprouver, quel
repos, quelle saine jouissance, lorsqu'au sortir de Sceaux on tombait chez de bonnes gens
qui mangeaient leur potage avec simplicité, à
l'abri des logogriphes, des acrostiches et des
chansons, et qui se chauO'aient les pieds sans
le raconter en VP.rs !
li va de soi qu'il se disait, dans le nombre,
des bagatelles agréables, dont plusieurs sont
demeurées classiques. Quelqu'un demandail
no soir à Fontenelle : « Quelle différence y
a-t-il entre une pendule et la maîtresse du
logis?»-« L'une marque les heures, l'autre
les fait oublier, » répondit Fontenelle. C'est

Elle prenait ces enfantillages au sérieux, ia
petite duchesse. Elle s'appliquait de tout son
cœur pour composer une lettre du Grand
Mogol à une dame de la cour de Sceaux, ou
un badinage indécent à l'adresse de M. le
Duc, son frère. Elle fonda. un ordre &lt;le la
.~louche à miel, avec la devise déjà citée, el
elle y déploya autant de solennité que le roi
de France en avait pu mettre à instituer l'ordre du Saint-Esprit. La Mouche iL miel eut
des statuts, des officiers, un serment qu'on
prêlail sans rire et dont voici la formule :
(&lt; Je jure, par les abeilles da monL Hymette,
fidélité et obéissance à la directrice perpétuelle de l'ordre, de porter toute ma vie la
médaille de la Mouche, et d'accomplir, tant

�rl1ST0'1{1.ll _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ____.
chambre de Mme du Maine, avail gagné son
avancement à force d'esprit, et ne put jamais
se consoler d'avoir subi le contact de la valetaille. Elle aimail des marquis et des chevaliers qui la traitaient sans façon, en inférieure; elle en était au désespoir, et ne pouvait s'empêcher de recommencer. Enchaînée,
plutôt qu,'attachée, à la cour de Sceaux, elle
y vieillit el y mourut sans autre récompense
-; que d'avoir écrit en secreL des JfémoÎ1·es ven1 geurs, où l'égoïsme des grands est mis à nu
' par le plus doux et le plus aimable des
récits.
Elle n'était plus tout à fait femme de
chambre et elle n'était pas encore autre chose,
quand l'abbé de Vaubrun eut l'idée de couper
par quelque « divertissement » une nuit que
la duchesse devait passer au jeu. n imagina
de « faire paraître quelqu'un sous la forme
de la Nuit enveloppée de ses crêpes, qui ferait
un remercîment à la princesse de la préférence qu'elle lui accordait sur le jour; que la
déesse a11rait un suivant qui chanterait un
bel air sur le même sujet ». L'abbé pria
Mme de Staal de composer et de réciter la
harangue de la Nuit. La harangue était assez
plate et l'auteur· s'embrouilla en la récitant,
L'E\POSITION DU CORPS DE LOUIS XLV, - l)'a,p,-és une gravure .:lu iemps. (Cabillet des Estampes,)
_mais l'idée plut : les Grandes Ntûts étaient
fondées.
Elles firent grand bruit en leur temps;
les fleurs en orties, el que les guêpes et les mariage de M. du Maine mit le comble à ses
malheureuses dispositions. )) [l n'était même elles paraissent aujourd'hui un peu fades. On
frelons me percent de leurs aiguillons. »
Jamais on ne 'amusa aussi laborieusement, pas toujours admis aux fêles qui se do11naient y jouait des allégories ou des scènes comiques,
et nous ne sommes pas au bout. Mme du chez lui. Sa femme le renvoyait, et il s'en mêlées de danses et de chants, à la gloire de
Maine avait la pa sion de jouer la comédie. allait docilement s'enfermer dans une petite lfme du Maine. Une ambassade de GroënlanElle eut la constance d'apprendre la plupart tourelle, où il passait les journées à dessiner dais venait lui offrir la couronne du Groêndes grands rôles du répertoire de son temps. des plans pour ses jardiniers. Les chan on- land, et leur chef lui adressait ce discours :
Le genre lui était indiflërent, puisqu'une nie!s parisiens savaient tout cela et ne l'épar- cr La Renommée ... nous a instruits des vertus, des charmes et des inclinations de Votre
princesse excelle nécessairement dans to~s, gnaient pas; mais qu'y faire?
Alles e Sérénissime. Nous avons su qu'elle
et la qualité des pièces la touchait médiocreDe sa fümmc el tle sa fortune
abhorre le soleil.... Plusieurs veulenl que
ment, puisque tout devenait également beau
Esclave soumis el rampant,
votre mésintelligence soit d'abord venue
en passant par sa bouche. Elle jouait à ,·olonté
Du Maine ne se livre à l'une
d'avoir
disputé ensemble de la noblesse, de
Que
quand
de
l'autre
il
est
content.
la tragédie, la comedie, la comédie-ballet, la
l'origine,
de la beauté et de l'excellence de
farce, l'allégorie et la pastorale. Elle passait
Sa fomim.: joue eu comédienne,
vos lumières, etc. &gt;&gt; Ou bien des sa"ants vedu rôle d'Athalie à celui de Pénélope, dans la
Re~oit toutes sortes de gcus,
naient consulter Malézieu sur un astre nouEl sa maison est toujours pleine
tragédie de l'abbé Genest, du rôle de CéliIle
coquelt.cs
et
de
galants.
vellement
découvert, et l'astre se trouvait être
mène à celui de la servante Finemouche, dans
la duchesse, présidant aux, Gl'andes Nuits. On
A Malêzieu celle princesse
la Tarentule de Malézieu. Plaute succédait à
Prodigue ses plus ,toux appas;
bien l'enchanteur Merlin indiquait Sœaux à
Quinault sur l'affiche, Euripide à Lamotte.
11 lui montre de la tendresse,
des
chercheurs de trésors, qui' y trouvaient
, La peine qu'elle se donnait est incroyable.
liais on dil qu'il ne l'aime pas 1•
Mme du Maine. Ou bien Vénus se lamentait
.Elle s'assujettissait à prendre des leçons, à
Mme du Maine n'était pas récompensée de d'avoir perdu la ceinture qui lui assure l'emrépéter, à se costumer. Elle menait des mois
entiers la vie écrasante d'une actrice de pro- ses peines. Elle s'ennuyait. Plus elle travail- pire des cœurs, el Apollon lui révélait que sa
vince, condamnée à apprendre tous les jours lait à se divertir, plus elle s'ennuyait. Les ceinture avait été ravie par Mme du Maine:;
une pièce nomrelle. Elle se transportait à Cla- nuits lui pesaient tout particulièrement, parce La Providence a fait aux grands de la terre la
gny et conviait la cour à des séries de repré- qu'elle ne dormait pas. Elle les employait grâce d'aimer la fumée d'encens. Ces beaux
sentations. Les courtisans accouraient, s'exta- souvent à jouer, et ce fut l'origine des fa- dialogues charmaient la duchesse par leur
siaient, et par derrière se moquaient. « On meuses Grandes Nuits de 'ceaux. Un abbé vérité, le public par la splendeur de la mise
ne comprenait pas, dit Saint- imon, la folie de cour en îut l'inventeur, et Mme de Staal en scène, el l'aurore trouvait encore tout le
chàteau sur pied.
de la fatigue de s'habiller en comédienne, régla la première.
La fète se terminait par un déjeuner maCette spirituelle taal-Delaunay 2 a été une
d'apprendre et de déclamer les plus grands
rôles, et de se donner en spectacle public sur créature bien infortunée. La nature l'avait gnifique, où les beaux esprits étaient sommé;
un théâtre. » IL du Maine sentait que sa faite sensible et fière. L'éducation lui avait de briller; ils n'avaient pas congé, même
femme se rendait ridicule, mais &lt;t il n'osait enseigné à sentir son prix. Le destin la pré- après une nuit blanche.
L'infatigable petite ducl1esse trouvait encore
la contredire de peur que la tête ne lui tour- cipita dans une condition servile où la fierté
nàt tont à fait, comme il s'en expliqua une était un malheur, la sensibilité un ridicule. du temps pour les études sérieuses. Elle ne
fois nettement à Mme la Princesse, en pré- Elle avait commencé par être femme de négligeait ni le latin, ni l'astronomie, et elle
avait adjoint à Malézieu un second professeur
sence de Mme de Saint-Simon».
1. Recueil Mauntpas (année 1i10).
de philosophie, le l&gt;eau, l'aimable, le coquet,
M. du Maine aurait dû ajouter, pour être
2. Mlle Delaunay defint lime de 't.aal par son ma;i. Adolphe Jullicn, lc,c, cil.
franc, qu'il se taisait aussi de peur des scè- riage avec un ol'fic1er des gardes suisses.
que je vivrai, les statuts de l'ordre; et si je
fausse mon serment, je consens que le miel
se change pour moi en fiel, la cire en suif,

nes. Sa douceur ne l'en garantissait pas, et il
devenait plus craintif à chaque &lt;1 vacarme »,
d'où le joli mot de Mme de Caylus : « Le

HlSTORIA

Fasc, 3~.

LE DAUPHIN . AU TEMPLE,
(Collection de :\1.

IlENRl L.\\' ED ,\~. )

par ~IOITTE

�'------------------------------- 1-J,.
l'insinuant et compromllllant cardinal de Polignac, auteur d'un grand poème oublié et
d'un 11101 ju tement céli!bre. l..e poème s'appelait l'A11ti-L11cri•,·e et était eu latin. I.e cardinal y dtifcndait la saine morale &lt;!t la bonne
Ù1&lt;-:0logie. Le mot uait étti prononcé dan.~ les
jardins de Marh, :iu mom,·nt d'une a\(•r~c:
« Ce u·e~t rien,· 'ir«•, avait dit cette fl«·ur des
courti•ans; la plui,· de farl) ne mouilfo pas, »
Jme du füioe admirait lte:iucoup l'Anli-/,11crè1·e. Elle $e le faisail 1·xpli,1uer par l'auteur,
et les rnauvai,t"s langu1:s Jasaient de cci; le\~n . liai, de quoi le, mauvai es langues ne
ja~ent-dle, pa, '1 Les gen~ san malice ad miraient heaucoup la petite duchcs~e. « On peut
dire d'elle, écrit le duc de Luynes dans ses
Jfûuoire,1, qu'elle avait un e prit supfricur
et univcr~el, une poitrine d'une force ingulit&gt;n• et une élorpwncc admirahle. Eli,· a,ait
étudié les sciences les plus ab traites : philosophie, phy ique, a tronomie. EUc parbit de
tout en per onuc i11~truite et dans des termes
choisis; elle ar.1i1 une voix haute cl forte, et
troi~ ou •1uatrc heures de conversation du
mr'me ton ne parais ai,·nt ri,·n lui coùtcr. l,cs
romans et h·s choses les plus frivolrs J'oc('Upaicnt au, i avec lt.l m,:me plaisir. »
llo l'admirait aicc raison, car ces enfantillages, ces niaiseries, ces futilités. qui semblaient l'alisorbcr, servaient à mns&lt;Jucr lt•s
plans politi,rues les plus hardis, conduit a,ec
une attention 11ui ne se relàchait pa une
minute. Jamais Mme du ~faine n'oubliait
11u'ellc s'était cnga0,fo ,is-à-vis d't·lle-mèru1·,
le jour de ses fianr.ailles, à dm·enir l'un Je,
premier~ rcr~onoagc.~ du rolaumc. Jamab
clic ne ces~ait un instant d'y tm·aill,•r, ja-

si nppli«1uéc à le ruiner en fou\ d'artifice et
en ma,carades, il se fiëUrait qu'elle ne pensait plus nux allaircs el en profitait pour
~'accortler un peu de répit. Il ,·int un jour en
triomphe lui montrer une traduction de sa
façon, en ver~, d"un chant dl! cet .l11ti-J,ucrèce •rui la pas.ionnait. l.a ducl1e."e entra
en fureur. C'était bon pour clic, l'A11ti-L11crrre et ~ou galant auteur. « \'ous vcrret,
,'écria-l-elle, 11u 'un beau matin ,ou trouverez. en ,·0115 én!illant, «1ue vous ète,,. de
l'Acad,:mie, et que )1. J'Orft:ans a la régence! 11 I.e duc r,hta tout penaud.
La duchesse était injuste. rar il avait au ~i
bien trafaillé. Tandis 11u'elle r(.gnait à Sceaux,
il 1:1ai1 assidu à Yersa1lles. Il suh11it le Roi à
Trianon, à Marly, à Fontainelilcau. li était le
bon fil ·, le tendre lib, &lt;1ui C-Ontcmplait amoureusement un père glorieux, 11ui ne pou\'ait
se pa .er de ~a rnc, qui fni,ait violence à es
goùls Je retraite pour r~pirl'r le même air,
qui était emprl';sé, romplaisant, qui suait le
dl11oucme11t. fort aimable d'ailleurs, t't toujours prêt à Ji)traire le floi par une anecJote
spirituelle. ::'\on moins a~.,.idu auprès de
~lme de Mainlt•non, il ·ounait à elle de ses
plans et de sr,..; rê1·es, et elle le guidait, le
conseillait, sollicitait le lloi pour lui. Aidé de
celle fidèle alliée, f. Ju Maine avait fait un
heau chemin.
Il n'y avait pas eu d'année oi1 il u'ciit gagné
un détail d'étiquette, une charge pour lui ou
,es enrant , une lettre patente le rapprochant
du trône.
lie l~gitimé, il était Jen·nu pair de France.
Lie pair de f'ranœ, prince du ~au; officiel.
jouissant de.~ mèmes honneur · 11ue le:; prin-

CHATEAU DC °Ct;AUX : \"UC l'IU.E Dl,

mai ell~ oo 'enJormait ur un uccè~ ou ne
p1:rml'ttait 1t on époux de s',·nd,,rmir L· di1c
n'y comprenait rien. En la voyant si évaporée,

Côn;

DES J.\RIIL'•· -

ducs de Hourgo3ne et de Bml, un édit
(juillet 171 i) appela à 1.1 .ucœ,,ion à la couronOll le duc du ~laine, le comte de Toulouse
~on frtire, et leur,- de,cent.lant~. Le petit hoitcux louch:iit la couronne du bout du doi;;t!
li eut plu~ encore, toujours plus. Louis .\I\',
soi~eusement endoctriné, soupçonna le duc
d'O-rléans, premier prinet• du sang, d'avoir
cmpoi onné le dauphin el "&lt;&gt;n frère, et il rnlc1-a p;ir testament le:; principalt-s préro;:athcs dt! la régence à son nef eu, pour les
lran~fér,·r au duc du Maine. Celui-ci touchait
à pruent la couronne de, dl'UX mains, car le
futur Louis X\' était si dt:licat, que personne
ne croyait qu'il pùt ,iuc. ,
\'oilà 011 en étai,•nt L l'l lime Ju laine à
la fin de 1714. Yoilà le cornlile de grandeur
où les avaient porté~ la tendresse d'une ancienne i;ouvernante et la faibbsP d'un ,icillard. \'oilà cc qu'ils e.spéraient. I.a duches~c
n,· St' ten.tit p.is d'ai,c. Elle a triomphait à
Sn•au1, dit Saint-Simon; elle y na~cait dans
le, plaisir" el les fètt-, •. Son époux (tait
partagé entre le contc11te111cnl et la t«•rreur.
li sougeait sans cesse à cc que son p~rc lui
avait dit en public, d'un ton aigre el haut,
après avoir signé son testament : , Vous
l'a,ez rnulu; mai~ sacl1ez que, quelque grand
que je ,·ous fa ~e, ,·ou n'ètes rien après moi,
et c'est à ,ou, aprè.s li faire valoir Ct.l 11ue j'ai
fait pour ,ou - si ,'Ous le poU\ez. 1 M. du
Maine était dans des transes mortcll~ au
sounmir de ces paroles. Qu'allaient den-nir
en effet i. grandeurs quand Louis \IV ne
mait plu là?
.Aio i, tant.li ,1uc l:i joie po sédait eul1• le
Cll'Ur de aime du ~ai11e, M. du Maine était

Gro3VUr~ th J.

ces du ln!: de nai ,ance r~ulièrt•. C'était
Jéjà une l,elle fortune pour un Lâtard : M. du
~faine ,·ut plus enl'ore. Aprè · la mort des

DUCHESSE DU .MJHNE - --,~

RICACD.

agité d'autant Je crainte que d'Dpérance, et
peo~ail moins à :-on bonheur qu'aux moJen ·
de ~e le faire pardonner.

�- - 111S T0'1{1A
Ill

La santé de Louis XIV commença à décliner
dans l'été de t 711. Les différents partis que
sa mort devail mettre aux prises eurent donc
un an pour combiner leur plan de campagne.
La situation était d'ailleurs très simple. L'héritier du trône était presque au maillot, et
deux hommes seulement, le duc d'Orléans et
le duc du Maine, pouvaient prétendre à gouverner en son nom. Le duc d'Orléans était
régent par droit de naissance et chef naturel
de 1a haute noblesse, mais dans une profonde
disgrâce et à l'écart de tout. On l'avait calomnié avec tant d'art, que le public l'accusait d'avoir empoisonné les princes ses cousins
et qu'il faillit êlre écharpé par le peuple à
l'enterrement du duc de Bourgogne. M. du
Maine était peu considéré et peu aimé, si cc
n'est par quelques vieux courtisans dévoués
à son père; mais il avait pour lui le testament du Roi, la volonté du Roi, le cœur du
!loi. C'était beaucoup, c'était tout, tant que
le Roi ,ivait. Que serait-ce le lendemain de
sa mort? Serait-ce encore quelque chose?
M. et Mme du Maine le crurent, et ce fut
leur grande faute, l'origine de Lous leurs
désastres. Ils comprenaient que leur situation
serait très affaiblie par la perle du f\oi ; ils ne
prévoyaient pas qu'elle s'évanouirait et n'existerail plus. Dans leur esprit, le succès était
une question d'adresse et d'activité; il dépendait d'eux d'avoir la réalité du pouvoir et de
n'en laisser que l'ombre au duc d'Orléans.
Ils arrêtèrent leurs projets en conséquence.
Mme du llaine dirigeait tout de son château
de ceaux où, plu que jamais, los plaisirs
semblaient l'occuper uniquement. M. du
Maine exécutait Îes plans de sa !èmme avec
son art accoutumé. Il bougeait moins que
jamais d'auprès du noi, dont la chambre
ressembla singulièrement, dans les derniers
mois de sa vie, à celle où ncgnard a placé le
Géronte du Légataire universel. M. du Maine
et Mme de Maintenon furent le Crispin et la
Lisetle de ce royal fantoche.
Le plan de M. el ~Ime du Maine consistait
à brouiller ensemble tous leurs ennemis el à
allumer la guerre entre eux, afin d'ètre onbliés dans la bagarre. M. du Maine réveilla
de vieilles querelles el en fil naître de nouvelles. Les pairs se disputèrent avec le parlement, le reste de la noblesse avec les pairs.
Lui cependant, l'air détaché de tout, très doux

et très humble, faisait l'étonné et l'ignorant
et passait sa vie dans les églises. On le voyait
à la grand'messe, à vêpres, au sermon, au
salut, à complies. à la prière. li ne se récitait pas une litanie, il ne s~ chantait pas une
antienne que M. du ~laine ne fùt là, les yeux
baissés dévotement, la mine modeste et contrite. Lo moyen de soupçonner cet homme si
confit en dévotion?
La petite duchesse faisait aussi de son
mieux. Elle épouvantait son époux par l'audace de ses conceptions, s'irritait de ses objections el lui reprochait rageusement de
n'~tre qu'un poltron. Il y eut tempête sur
tempête, après quoi ~lme du Maine se dit
qu'il était temps pour elle d'entrer dans la
mèlée.
Elle voulut débuter par un coup d'éclat
el gagner les ducs et pairs à sa cause. Elle
leur parla, échoua, s'emporta, cria qu'eHc
« mettrait le feu au milieu et aus: quatre
coins du roJaume », plutôt que de se laisser
arracher l'espoir de la couronne, el attira à
son époux une scène de Saint-Simon. « Jouissez, lui dit d'un ton de croquemitaine cet
homme terrible, jouissez de votre pouvoir
et de tout ce que vous avez obtenu. Mais il
,•ient quelquefois des temps où on se repent
trop tard d'en avoir abusé.» Le pauvre M. du
Maine devint tout blanc et demeura interdit.
Le printemps de {715 s'acheva parmi ceR
inlrigues. Louis XIV dépérissait à me d'œil
et sa bE:lle-ftlle harcelait li. du Maine pour
qu'il se hfü.tit d'obtenir encore ceci ou cela;
mais M. du Maine devenait maladroit en senlant la crise approcher. Il lai~sa des grâces
impqrtantes Jui couler entre les doigts.
Le 2J aOltl, Louis XI déjà mourant envoya son fils chéri passer une revue à sa
place, afin d'accoutumer les troupes « à le
considérer comme lui-même ». U. du Maine
apparut aux soldats dans toute sa gloire de
favori du jour et de dominateur du lendemain, piaffa, salua, sourit, rayonna, triompha,
rt soudain pâlil d'angoisse en apercevant le
duc d'Orléans à la tête d'un régiment. Au
même instant, par un de ces beaux mourcments instinctifs des foules, qui remellent en
une seconde chaque chose à sa place, le brillant cortège do M. du Maine le quitta et courut
au duc d'Orléans. Cela se fil en un rlin d'œil
el comme involontairement. C'était la protestation de la conscience publique, guérie de
ses soupçons absurdes, en faveur du droit et
de la jusLice. M. du Maine ne comprit pas. 11

crut que ce n'était qu'une couleuvre de plus
à avaler, l'avala el passa. Il s'aveuglait étrangement depuis quelques jours. Cel homme
qui avait peur de son ombre choisit ce moment pour pécher par excès de confiance.
Le 25 aoùt, il obtint encore un codicille de
son père moribond. Le 26, Mme dtt ~faine
interrompit ses fèles cl , int à Versailles. Il
était temps. Louis XIV expira le ter septembre.
Le lendemain 2, il y eut séance solennelle
au parlement pour lire le testament du Roi.
M. du Maine, qui en connaissait le contenu el
se voyait le maître de la France, entra dans
la salle d'un air radieux. &lt;&lt; TI crevait de joie,,,
dit aint-Simon. Il en ressortit le visage défait, l'air anéanti : leslament el codicille
avaient été annulés d'une seule voix au profit
de on rival, et l'air retentissait des acclamations de ce même peuple qui avait voulu
lapider le duc d'Orléans trois ans plus tôt. A
demi roi le matin, M. du Maine n'était plus
le soir qu'un mailre d'école : on lui avail
laissé la surintendance de l'éducation d'un
monarque de cinq ans.
Je laisse à penser comme il lut reçu par
madame sa femme. La duchesse, hors d'e1le
de colère et de mépris, résolut de ne plus
s'en remettre désormais à personne et d'agir
elle-même. EUe ne Larda pas à avoir l'occasion de montrer ce qu'elle savait faire. M. du
Maine avait perdu le pouvoir, mai , il était
toujours prince du ang, en vertu des édits
du Roi son père. Les vrais princes du sang el
beaucoup d'honnêtes gens n'en pouvaient
prendre leur parti. lis trouvaient blessant
pour la religion, pour la morale, pour euxmêmes, que les enfants d'un double adultère
public planassent au-dessus de tous dans une
sorte d'apothéose. Cela criait vengeance, et
l'attaque vint de la propre famille de Mme du
Maine. on père, M. le Prince, était mort.
' on frère était mort. Ce fut son neveu, M. le
Duc, qui attacha le grelot et parla le premier
d'abolir les édits en faveur des légitimés. En
apprenant cette menace, la petite duchesse
s'écria fièrement : « S'ils dorment, nous dormirons ; s'ils se réveillent, nous nous réveillerons. »
Ils se réveillèrent. La guerre Iut allumée
entre les princes du sang légitimes et les
bâtards royaux. ll 1 eul procès, el l'on se
battit à coups de mémoires, de répliques, de
protestations et de requêtes, Mme du Maine
en tête, qui fut infatigable pendant celle
campagne.

(A suivre.)

ARVÈDE BARINE.

dernières amours
de la comtesse du Barry·
Par PAUL OAULOT

VI
Gràce 11 la tolérance des geôliers, Brissac
et madame du Barry correspondaient presque
journellement ensemble, Le postillon de l'une
et l'aide de camp de l'autre étaient sans cern)
sur la route de Louveciennes à Orléan . De
toute celte correspondance, il ne reste qu'un
billet du duc, écrit le Ji août, alors qu'il
vient d'apprendre le oulèvement de Paris et
le renversemenl de la noyauté.
c Ce samedi , 11 amll 1702, à

tranquille dans celle retraite. Son espoir fut
de courte durée : les jacobins de l'endroit,
briguant l'honneur de marcher sur les traces
de leurs Frères parisiens et enhardis par leurs
succès, vinrent perquisitionner; ils emahirent la maison, et, sous les Jeux &lt;le madame

Orléans, six

heures du soir.

« J'ai reçu cc malin la plus aimable des
lettres, el celle qui depuis longtemps a plu
davantage à mon cœur. Je \'OUS en remercie.
Je vous baise mille el mille fois : oui, vous
serez ma dernière pensée.
a Nous ignorons tous les détails; je gémis,
je frissonne. Ab I cher cœur, que ne puis-je
être avec vous dans un désert, puisque je
n'aipuêtrec1u'àOrléans, où il est fort fâcheux
d'èlre 1
&lt;&lt; Je vous baise mille el mille fois. Adieu,
cher cœur.
« La ville est tranquille jusqu'à présent•. »
Cette assnrance qu'il donne à son amie
qu'elle sera « sa dernière pensée » montre
quels sombres pressentiments envahissaient
son àme. Le temps dés illusions était passé,
même pour la confiante madame du Barry.
Un lriste incident vint à. ce moment augmenter encore ses craintes.
Les sans-culottes de Louveciennes n'étaient
point sans avoir remarqué les allées et venues entre le pavillon de madame du .Barry
et la prison d'Orléans. La pauvre femme
avait trop d'envieux et d'ennemis pour que,
dans le nombre, il n'y eût pas des espions.
On surveillait donc étroitement ~a maison.
C'est ainsi qu'on sut que l'aide de camp du
duc de Brissac, après avoir été un des &lt;cconspirateurs dn 10 août », ce qui voulait &lt;lire un
des défenseurs du château dans celte funeste
jotl1'née, s'était réfugié chez madame dn
Barry.
Celle-ci l'avait caché dans une chambre du
pavillon de Louveciennes. Mauss:iliré y soignait une légère blessure reçue dans la matinée du tO août, et espérait re ter ignoré el
, 1: Qui _croirai~ que cct!e phrase si simple a insJJiré à
Grc.i\'C, 1eomm11 acharne de madame du Barry, el très
probaLJ~01e~1L _u1,1 de ses volellfS. de janvier 1701, celte
BllllOl.ahon s1 niaise : « li espéra1L donc une émeute ? »

Cllcht Giraudon ,

LA COMTESSE DU BARRY, ~,· PAJOU.

(Musèe du Lou~re.)

du Barry, frémissante el impuissante, ils arrachèrent le malheureux de sa cachette. On
le conduisit à Paris, où il fut jeté en prison.
Bientôt on s'en prit à elle plus directement.
Le &lt;.;,ourrier français, dans son numéro du
2 scplemhre 1792, alla jusqu'à. raconter sa
prétendue arrestation.
&lt;( Madame du Barry a été arrêtée à Luciennes, et elle vient d'être conduite à Paris.
On s'est aperçu que cette vieille héroïne de
l'ancien régime envoyait continuellement des
émissaires à Orléans. On avait arrêté chez
elle un aide de camp de M. Brissac. On a
pensé avec raison que ces fréquentes ambassades avaient d'autres objets que la galanterie, à laquelle madame du .Barry doit enfin
être Lout ü fait étrangère. :àfaîtresse et confidente de M. &lt;le Brissac, elle a partagé autrefois ses trésors et ses plai irs, elle parla&lt;re
peut-ètre aujourd'hui son ambition contr~ré\'ol u tionnaire.

&lt;r Il sera piquant pour nos neveux d'apprendre que madame du Barry a été arrêtée
pre que dans le même temps qu'on abattait
à Orléans la st;.itue de la Pucelle. Cette arrestation a été faite dans la nuit du 30 au 51,
vers les deux heures du matin. )&gt;
De p:ir('illes attaques dans un p:ir'cil moment étaient terribles. Madame du Barry
comprit quel danger pouvait résulter pour
elle de cet article; la fausse nouvelle risquait
d'epcourager les ennemis qui grouillaient autour d'elle, à Louveciennes même, et de leur
suggérer l'idée d'une arrestation réelle.
Elle chargea aussitôt un de ses ami , très
vraisemblablement le chevalier d'Escours, de
se rendre au bureau du journal et d'offrir la
somme d'argent qu'il faudrait pour obtenir
qu'on insérât une rectilicalion.
Le chevalier accepta la mis~ion et lit le nl.L
ccssaire, - sans succès d'aiUeurs, car on ne
rectifia rien, - mais, avant d'avoir reçu des
nouvelles de ces démarches, Je bruit des
épouvantables massacres qui ensanglantèrent
les prisons de Paris le ~ septembre et Jus
jours suivants vint jeter l'effroi dans l'àme de
madame du Barry.
L'aide de camp du duc de Brissac, cet
~nf?rtuné m~ssager de leurs amours, qu'on
etalt venu lm arracher des mains pour ainsi
dire, Maussabré avait trouvé la mort à Paris.
Et quelle mort!
Tandis que queh1ues-uns des prisonniers
auvent. leur vi~ à fo~ de courage et de
sang-froid, affole, terrorisé, le malheureux a
complètement perdu la tête. Il entend ou
croit entendre prononcer son nom; il' s'échappe de sa cellule, mais, enfermé dans la
prison, il erre de tous côtés, cherchant un
.refuge. Poursuivi par les massacreurs , il se
Jetle dans une pièce sans issue : avisant la
cheminée, il s'y précipite et s'efforce des
pieds et des mains, de fuir par celle é~roite
ouverture; mais bientôt sa tête se heurte à
des· barreaux de fer : la cheminée est grillée!
Il se suspend par les mains et se Jlatte
d'avoir échappé à ses assassins. Ceux-ci n'abandonnent point leur victime : l'un d'eux
tire un coup de pistolet dans la cheminée ·
Mau sabré a le poignet brisé. De la seul~
main qui lui reste, il se cramponne, maitrisant sa douleur .... Tant de volonté de viHe
est inutile. On apporte de la paille humide,
on y met le feu, et bientôt une fumée épaisse
et âcre monte, enveloppant le malheureux
l'asphyxiant. Ses forces ont à bout; sa mai~

�1flST0~1A------------------------•
crispée se détend; il tombe comme une
masse. Les assassins se précipitent sur lui et
l'assomment.
C'est dans ce moment, alors que tant d'atrocités sont commises dans Paris, que la
nouvelle parvient à madame dnBarry que les
prisonniers d'Orléans vont être ramenés dans
la capitale : ils vont passer tout près de Louveciennes!
Une lellre, qu'on croit être du chevalier
d'Escours, l'informe de ces faits :
« Paris, 6 suptembrc f 792. •

Les prisonrùers d'Orléans arriveront demain à Versailles ....
&lt;1 11 faut espérer qu'ils arriveront sains el
saurs, el qu'en gagnant du temps on sauve
leur vie. L'Assemblée, d'ailleurs, lassée de
sanrr, propose de donner une amnistie; le
sacrifice n'est pas r,rand, quand il n'y a point
de coupables.
« J'ai été trouver le rédacteur du Cou1·rier fi·ançais qui rétractera demain la fausseté de l'article qui vous conœrne; je lui ai
promis récompense si cet article est ~ien
fait.
« 11 m'est arrivé dix lettres d'Orléans pour
les députés actuels pour les prier d'aller audevant des malheurs qui menaçaient ces
malheureux prisonniers qu'on croit, à Orléans, qu'on égorgera ici en arrivant. Je les
ai toutes fait remettre tout de suite. Madame
de Maurepas, instruite de la translation de
M. le duc, voulait tout de suite aller à l' Assemblée; on l'a retenue. Elle a écrit à Danton et à l'abbé Fauchet. Madame de 1''lamarens el moi avons porté les lettres : elle (a)
-vivement intéressé l'abbé Fauchet.
a Le malheureux Maussabré serait sauvé
comme M. Marguerie qui était avec lui, s'il
n'avait pas perdu la tête ....
« J'ai l'àme et le corps accablés, el ne
erai tranquille que lorsque je saurai qu~
M. le duc est à. Versailles. Si on peut passer,
j'y enverrai si je ne puis y aller; en-VO)'ez-y
de votre côté, mais surtout ménagez et évitez
toutes démarches qui puissent devenir publiques, et vous faire tort, el nuire à l'un et
à l'autre. Jl
cc

Quelle situation pour madame du Barrl,
pour l'aimable et rieuse femme, qui rie voiL
plus autour d'elle que périls et massacres!
Et il ne lui est même pas permis de rien tenter pour sauver celui qu'elle aime, celui
« qu'on croit à Orléans qu'on égorgera en
arrivant ,, ! Une démarche d'elle peut être la
perle du duc de Brissac!
Elle obéit au conseil donné; elle se renferme à Louveciennes, el elle attend.
La journée du 7 se passe ; les prisonniers
n'arriveront que le lendemain.
Le 8, anxieuse, elle veille, frémissant au
moindre bruit; cependant tout est encore
calme autour d'elle.
Toul à coup, vers le oir, des cris se font
entendre; on dirait d'une foule qui avance.
Que signifie ce tumulte? Elle prèle l'oreille,
le bruit se rapproche. Bientôt on est là, dans

le jardin; la porte du salon s·ourre, et une
tète, lancée par des forcenés, une tête sanglante vient rouler à ses pieds; el, dans cet
horrible débris, elle reconnaît, éperdue, la
lite de son amant, du duc de Brissac!

VII
Les prisonniers d'Orléans avaient été emmenés sans que leur départ eût été régulièrement ordonné. Ma.is qu'importait1 Le
mini tre de la justice était alors Danton, el
l'on sait que, dans ce mois de septembre 1792, de sinistre mémoire, il laissa
sommeiller la juslico, complice actif ou passif des bande d'égorgeurs qui s'intitulaient
les justiciers du peuple.
Les horreurs commises dans les prisons
&lt;le Paris n'étaient que trop faites pour encourager l'audace des forcenés répandus un peu
p:trtout. Les sans-culottes de Versailles ne
voulurent pas se montrer inférieurs aux égorgeurs de la capitale; désireux de ne point
laisser échapper les victimes qui passaient à
leur portée, ils se postèrent sur le chemin
des prisonniers d'Orléans.
Ceux-ci arrivaient, entourés d'unll escorl~
destinée à les protéger; mais l'indiscipline
avait fait son œuvre, et les soldats étaient
d'intelligence avec les bandits. Toutefois ils
s'abstinrent de les aider dans leur sanglante
besogne : ils se laissèrent tranquillement
arrêter aux portes de l'Orangerie de Versailles. Quand les prisonniers furent entrés,
on Ierma la grille, el l'escorte s'e1oigna,
laissant le champ libre aux assassins.
Aussitôt le massacre commença.
Plusieurs d'entre eux se ruèrent sur le
duc de Brissac, sur ce grand seigneur que sa
belle prestance aussi bien que sa haute taille
désignaient à leurs coups.
Bien qu'il n'eût guère l'espoir de leur
échapper, Brissac se souvint qu'il était soldat,
el lutta avec la dernière vigueur contre ces
forcenés.
Armé d'un couteau, il vendit chèrement
sa vie. A la fin, accablé par le nombre, frappé
par derrière, dans les reins, il tomba, sanglant, épui,é :
- Tirez-moi un coup de pistolet! Vous
aurez plus tôl fait! criait-il.
On l'acheva, et son supplice fi.nit avec sa
vie.
C'est alors que la troupe hurlante se )ivra
à celle dernière insulte au cadavre : on détacha la tête, trophée sanglant qu'on alla porter à madame du Barry .. ..
La morl multipliait ainsi les victimes autour d'elle, sinistres présages qu'elle s'efforçait encore de ne pas comprendre. Pour
l'instant, elle était toute à la douleur de la
perle qu'elle venait de faire, et les marques
de s1·mpathie qu'elle recevait la touchaient
profondément. C'est ainsi qu'elle écrivait à
une personne dont le nom nous est resté
inconnu cette lellre qui peint bien l'état de
son âme:
cc

suis dans un état de douleur qu'il vous est
aisé de concevoir. Le voilà consommé, ce
crime effroyable qui me rend si malheureuse,
et qui me livre à des regrets éternels. Au
milieu des horreurs qui m'environnent, ma
santé se soutient : on ne meurt pas de douleur.
« Je suis sensiblement touchée, monsieur,
de votre intérêt. 11 adoucirait mes peines, si
je pouvais ne pas les sentir à chaque instant.
J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles de votre
femme; je pense qu'elle viendra bientôt me
voir. Je l'attends avec impatience : il est si
consolant d'être avec des personnes qui ont
nos mêmes sentiments que je regrette tons
les instants que je passe sans la voir. »
Quelques jours plus tard, ma&lt;lame du
Barry s'adressait à la fille de la victime, à
madame de Mortemart :

« Personne n'a plus senti que moi, madame, l'étendue de la perte que vous venez
de faire. Je me ilatte que vous -ne vous êtes
pas méprise sur le motif qui m'a empêchéo
de vous en faire plus tôt mon triste compliment, en mêlant mes larmes am: vôtres.
« La crainte d'augmenter votre juste douleur m'empêchera de vous en parler. La
mienne est à son comble : une destinée qui
devait être si belle, si glorieuse! Quelle fin,
grands dieux!
« Le dernier vœu de votre trop malheureux père, madame, fut que je vous chérisse
en sœur. Ce vœu est trop conforme à mon
cœur pour qu'il ne soit pas rempli. Rece,·ezen l'assurance, el (ne) doutez jamais des sentiments qui m'attachent à vous pour le reste
de ma vie. 1&gt;
Et madame de Mortemart répondait aussitôt :

« C'est ce malin, madame, que j'ai reçu

votre lettre du 22 septembre. Je dois vous
remercier du bien qu'elle m'a fait en diminuant un peu le serrement de mon cœur, et
en me faisant verser quelques larmes. J'ai
eu vingt fois la plume à la main pour vous
parler de ma douleur, pour -vous dire que
mon cœur était déchiré, brisé; que, depuis
le jour fatal ot1 il quitta Paris, j'ai souffert
et je souffre plus que je ne puis vous l'exprimer. Mais j'ai cru prudent de différer de
vous écrire jusqu'à ce que je pusse renfermer quelques-uns des sentiments de mon
cœur, d'un cœur qui -voudrait s'épancher
dans le vôtre, qui partagez si bien les entimenls du mien.
« Le dernier vœu de celui que j'aime et
regretterai toujours est celui de mon cœur :
je vous aimerai en sœur &lt;&gt;t mon attachement
pour vous ne finira qu'avec ma vie. Le moindre de ses désirs sera un ordre sacré pour
moi. Je voudrais pouvoir exécuter tous œu.x
qu'il a eus ou dû avoir dans ses derniers
moments, et je n'épargnerai rien pour les
accomplir.
« Pardon de mon grüionnage. J'ai des
Depuis ce terrible jour, monsieur, Je

"-------------------maux de tête qui me font voir trouble.
Agréez, je vous prie, madame, l'assurance
de la sjncère amitié que je vous ai vouée à
jamais.
• (' e 30 septembre. •

Madame de YortemarL, on le voit, ignorait
à ce moment que son père eùt fait un testament. Le duc de Brissac n'avait eu garde de
négliger cette précau lion, .el la date que porte
ce document, - 1t août 1792, - montre
bien que, dans sa pensée, la chute de la
Royauté était pour lui le présage de Ja mort.
Quand le roi tornbaiL, tJUe ~ouvaient espérer
ses serviteurs?
. Désireux de faire à sa maîtresse un legs
important, que sa fille pût transmettre sans
gêne el madame du Barry rec1:voir sans
honte, il imagina de transformer sa libéralilé
en une sorte de restitution, se déclarant responsable du vol de diamants commis à Louvecienne,, pendant celte nui1 passée à l'hôtel
de la rue de Grenelle.
Il recommande ardemment » à sa fille
c&lt; une personne qui lui est bien chère et que
les malheurs des temps peuvent mettre dans
la plus grande détresse. »

1..'ES DE'lfN1È'l{'ES Jt.MOU'J{S D'E LJl COMTESSE DU BA'J{'J{Y - - . . ,

lant qu'après qu'elle aura opté pour l'un
desdits trois legs, les deux autres seront pour
non avenus. Je la prie d'accepter ce faible
gage de mes sentiments et de ma reconnai.sance, dont je lui suis d'autant plus redevable que j'ai été la cause involontaire de
la perle tle ses diamants, et que. si jamais
elle par,,ient à les retirer d'An9lele1·re,
ceux qui resteront égarés, ou les {mis des
dive1·s voyages que leur 1·echel'che aura
1·e11.dus necessafres, ain.çi que ceu.-r: de La
p1·ime a payer, s'élèveront au niveau de
la valeur effectit,e du legs. Je prie maJiUe
de le lui faire accepter. La connaissance que
j'ai de son cœur m'assure de l'exactitude
qu'elle mettra à l'acquitter, quelles que
soient les charges dont ma succession se
trouvera grevée par mon testament et mon
codicille, ma volonté étant qu'aucun de mes
autres legs ne soit délivré que celui-ci ne
soit entièremenr accompli.
« Ce -1 1 aonst 1792. •

« Signé : Lota -llimcuLE TrnoL.Éo~
DE

Cos É-BmssAc 1•

,,

&lt;c

Un codicille contient l'expression formelle
de ses volontés :
c&lt; Je donne et lègue à madame du Barry,
de Louveciennes, outre et par-dessus ce que
je lui dois, une rente viagè1·e et annuelle de
ringt-quatre mille livres, quille et exempte
de toute retenue, ou bien l'usufruit et jouissance pendant sa vie de ma terre de la Rambaudière et de la Graffinière en Poitou, et .des
meubles qui en dépendent, ou bien encore
une somme de trois cent mille livres une fois
payée en argent, le tout à son choix, d'au-

1. Curiosités historiques, par J.-A. LE Rm, p. 287288. Le montant du legs du duc de Brissac fut absorbé
par les frais d'un proei!s sun;enu so~s la Re.~toura~ion
entre le~. Gomard et les Bcqus, q1u se pretcmlaient
tous hér1llers rie madame du n~rry.

Le comte de Paris

18-H.

Hier, Mme la duchesse d'Orléans me
disait : « Mon fils n'est pas ce qu'on peut
appeler un enfant aimable. Il n'est pas de
ces jolis petits prodiges qui font honneur à
leur mère, et dont on dit : « Que d'à-propos!
que d'esprit! que de grâce! » Tl a du cœur,
je le sais, il a de l'esprit, je le crois; mais
per·onne ne sait et ne croit cela que moi. 11
e.~t timide, farouche, silencieux, effaré ai é-

La volonté du duc de Brissac fut obéie, en
ce sens que le lien, que ses amours avaient
établi entre madame du Barry et madame de
Mortemart, subsista, cimenté par une douleur
commune; mais, s'il faut en croire les Mémoires de ])u_t~s,. les rô,es furent renver és :
la protégée ne· fut pa~ la maîtresse, mais la
fiUe du duc, el le traiL, vrai ou supposé',
mérite d'être rapporté :

« Un peu avant.. que la com.tessc du Barry
fût guillotinée (8 déettmbre 1793), un prêtre
irlandais trouva le moyen d'aller la voir dans
sa prison de la Conciergerie et h1i ofl'rit de la
sauver, si elle pouvait lui fournir une certaine somme d'argent pour gagner ses geôliers et faire le -voyage. EUe lui demanda s'il
2. llI. , Il . Forncron, dans _son H is(oire générale
des Émigrés, l. 1, p. 244, •Joute pleme croyance à

ce récil. E. et J. de Goncourt le relatenl dnns leur
ouvrage, p. 270, en qualifiant de « C).ll'Îcux et 1•éridicp1es ~ les ,Uémofrrt Je Oulens.

ment. Que sera-t-il? je l'ignore. Souvent à
son âge un enfant dans sa position comprend
qu'il faut plaire, et se met, tout petit qu'il
est, à jouer son rôle. Le mien se cache dans
la jupe de sa mère et baisse les yeux. Tel
qu'il est, je l'aime ainsi. Je le préfère même.
J'aime mieux un sauvage qu'un comédien. »

Le comte de Paris a signé l'acte de naissance de la princesse Françoise de Joinville.
C'est la première fois que le prince signait
son nom, Il ne savait ce qu'on lui voulait, et
quand le roi lui a dit en lui présentant l'acte:
a Pari , signe ton nom », l'enfant a refusé.
Mme la duchesse d'Orléan l'a pris entre ses

ne pouvait pas sauver deux personnes; il lui
répondit que son plan ne lui permettait pas
d'en auver plus d'une.
u - En ce cas, dit madame du Barry, je
vous donnerai bien un ordre sur mon banquier pour toucher fa somme nécessaire;
mais j'aime mieux riue ce soit la duche se de
~fortemarl qui échappe à la mort que moi.
Elle est cachée dans un grenier de telle
maison à Calais : voici un mandat sur mon
banquier ; volez à son secours !
&lt;c Le prêtre, après l'avoir pressée de lui
permettre de la tirer elle-même de la prison,
la voyant résolue à préférer la duchesse, prit
le mandat, toucba l'argent, fut à Calais,
tira la duchesse de Mortemart de a retraite,
la déguisa en femme du corumu::i, et, la prenant sous le bras, la fit voyager à pied avec
lui, disant qu'il était un bon prêtre constitu lionne! et marié avec celle femme; on
criait : Bral'O 1 et on le laissait passer. JI
traversa ainsi les armées françaises et vînt à
Ostende, d'où il passa en Angleterre avec
madame de Mortemart, que j'ai yue depuis à
Londres. 1&gt; (T. lU, p. 115-1t6.)
Ces derniers mots permetlraient do croire
que Dutens tient ce récit de la bouche même
de madame de Mortemart. Mais cet épisode
qui montre une du Barry généreuse, héroïque
même, mis à part, n'était-il pas intéres ant
de raconter avec quelques détails celle aventure amoureuse et tragique de la célèbre
courtisane?
Seule des victimes du Tribunal révolutionnaire, elle n'a guère trouvé jusqu'à ce jour,
je ne dirai pas d'apologiste, mais même simplement de défen eur. Peut-être n'en méritait-elle point. Sans prétendre être pour elle
l'un ou l'autre, n.ous avons pensé que l'histoire ne devait pas avoir d'oubliettes, el
qu'on ne pouvait point frustrer de quelque
piûé et de quelque indulgence cette pauvre
femme qui, si elle eut trop l'amour de vivre,
eut a,ussi à un haut degré l'amour d'aimer.
PAUL GAC"LOT.

genoux et lui a dit un mot tout bas. Alors
l'enfant a pris la plume et, sous la dictée de
son aïeul, a écrit sur l'acte L. P. d. O. 11 a
fait l'0 démesuré et les autre lettres gauchement, fort embarrassé et tout honteux comme
les enfants farouches.
Il est charmant pourtant et adore sa mère,
mais c'est à peine s'il sait qu'il s':ippelle
Louis-Philippe cl'Otléans. Il écrit à ses camarades, à son précepteur, à sa mère; mais
les petits billets qu'il fait, il les signe Paris.
C'est le seul nom qu'il se connaisse.
Ce soir, le roi a mandé M. J\égnier, précepteur du prince, et lui a donné l'ordre
d'apprendre au comte de Paris à igner son
nom.
\'JCTOR

HUGO.

�.M'ÉM01'1(ES DU G'ÉN'É'RJf,L 1J.Jt1{0JY D'E .M.Jt"l(HOT

L.

LE SOIR DE BORODINO. -

LE GÉNÉRAL CAULAINCOURT, TUÉ A LA PRISE DE LA GRANDE REDOUTE, EST EMPORTÉ l'AR SES RO.\L\IES.

TaNeau de A.

L&amp;LAOZE-

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE XIV (suite).

Tandis que de sombres inquiétudes agitaienl !'Empereur sur le sort de l'arrièregarde et de son intrépide chef, le maréc~al
Ney, celui-ci exécutail un des plus beaux faits
d'armes donl il soit fait mention dans les annales militaires. Parti le 17 novembre an matin
de Smolensk, après en avoir fait auler les
remparts, le maréchal, à peine en marche,
fut assailli par des myriades d'ennemis qui
l'attaquèrent sur les deux llancs, en tête et
en queue!... Ney, les repoussant constamment, marcha au milieu d'eux pendant trois
jours; mais enfin il se trouva arrêté au dangereux défilé du ravin de Krasnoë, au delà
duquel on découvrait de fortes ma $es de
troupes russes et une formidable artillerie,
qui commença un feu vif et soutenu. Sans
s'étonner de cet oh tacle imprévu, le maréchal prend l'audacieuse résolution de forcer
le passage el ordonne au 18• de ligne {com-

mandé par le colonel Pelet, ancien aide de
camp de Ma séna) de charger vivement à la
baïonnelle. A la voix de Ney, les soldats français, bien que harassés de fatigue, exténués
de besoin et engourdis par le froid, s'élancent sur les batteries russes et les enlèvent.
Les ennemis les reprennenl eLnos troupes les
en chassent de nouveau. ~fais enfin il fallut
céder à la supériorité da nombre. Le 48•,
accablé par la mitraille, fut e.n très grande
partie détruit, car ~ur ix cent cinquante
hommes qui étaient entrés dans le ravin, une
centaine seulement le repassèrent. Le colonel
Pelet, grièvement blessé, était de ce nombre.
La nuit survint, et tout espoir de rejoindre
l'Empereur et l'armée paraissait perdu pour
le corps d'arrière-garde; mais Ney a confiance
en es troupes et surtout en lui-même. Par
s.on ordre, de nombreuses lignes de feux sont
allumées afin de retenir les ennemis dans
leur camp, dans la crainte d'une nouvelle
attaque le lendemain. Le maréchal a résolu

de mettre le Dniéper entre lui et les Russes,
et de confier sa destinée et cel le de ses troupes
à la fragi lité des glaces de ce fleuve. Il était
seulement indéci sur le chemin qu'il devait
prendre pour gagner le plus tôt possible le
Dniéper, lorsqu'un colonel rus c venant de
Krasnoë se pré ente comme parleme1ilaire
et somme Ney de mettre bas les arme !...
L'indignation du maréchal éclate à la pensée
d'une telle humiliation, el comme l'officier
ennemi n'était porteur d'aucun ordre écrit,
ey lui déclare qu'il ne le considère pas
comme parlementaire, mais bien comme un
espion; qu'il va donc le Caire passer au fil
des baïonnettes s'il ne le guidr vers le point
le plus rapproché du Dniéper !... Le colonel
russe fut contraint d'obéir.
'ey donne à l'instant l'ordre de quitter en
silence le camp, da.os lequel il abandonne
artillerie, caissons, bagages et les blessés
hors d'élat de le suivre; puis, favorisé par
l'obscurité, il gagne, après r[Ualre heures de

marche, les rives du Dniépcr. Ce fieUYe était
gelé, mais cependant pas assez Fortement
pour être praticable sur Lous les points, car
il existait un grand nombre de crevasses et
des JJarties où la glace était si mince qu'elle
s'enfonçait lorsque plusieurs hommes J pa~saient à la fois. Le maréchal fit donc défiler
ses soldais un à un. Le passage du Oeuve
ainsi opéré, les troupes du maréchal Ney se
croyaient en sûreté, quand au jour naissant
elles aperçurent un bivouac considérable de
Cosaques. L'hetman Platow y commandait, el
comme il avait, selon on habitude, passé la
nuit à boire, il dormait en ce moment. Or,
la discipline est si forte dans l'armée russe
que personne n'oserait éveiller son chef ni
faire prendre les armes sans i;on ordre. Les
débris du corps de Ney côlo5èrent donc à une
lieue le camp de l'hetman sans être attaf(lléS.
On ne vil les Cosaques de Platow que le lendemain.
Le maréchal ey marcha durant trois jours
en comballant sans cesse le long des bords
sinueux du Dniéper qui devaient le conduire
à Orscha, et le 20 il aperçut enfin celle ville
où il espérait trouver !'Empereur el l'armée;
mais il est encore séparé d'Orscha par une
vaste plaine, occupée par un corps nombreux
d'infanterie ennemie, qui s'a,·ance sur lui
pendant que les Cosaques se prép:irent à l'attaquer par derrière. Prenant une bonne po$iLion défensive, il ~nvoie successivement plusieurs ofticiers pour s'assurer que les Français
occupent encore Orscha, sans quoi il eût été
impossible de continuer la résistance. Un des
officiers alleint Orscha, où le quartier général
se trouvait encore. En apprenant le retour du
marochal ey, !'Empereur manifesta une joie
des plus vives, et pour le dégager de la situation périlleuse où il se trouvait, il envoya
au-devant de lui le prince Eugène et le maréchal Mortier, qui repoussèrent les ennemis et
ramenèrent à Orscha le maréchal Ney avec ce
qui restait des braves placés sous ses ordres.
Celte retraite fil le plus grand honneur au
maréchal Ney.
Le lendemain, l'Empereur continua sa retraite par h:okanow, Toloczin et Bohr, où il
trouva les troupes du maréchal Victor arri\'ées depuis peu d'Allemagne et entra en comnmnicalion avec le 2e corps, dont Saint-Cyr
, enail de rendre le commandement au maréchal Oudinot.

rives de la Dilna. La cavalerie légère couvrait
le cantonnements, el, ainsi que je l'ai déjà
dit, la brigade Castex, à laquelle mon régiment était attaché, fut placée à Louchonski,
sur la petite rivière de la Polota, d'où nous
étions à même de surveiller les grandes routes
venant de Sébej et de Newel.
L'armée de Wittgenstein, après sa défaite,
s'était retirée en arrière de ces villes, de orle
qu'il existait entre le Russes et les Français
un espace de plus de vingt-cinq lieues, non
occupé à poste fue, mais où chacun des deux
partis envoyait des reconnaissances de cavalerie, ce qui donnait lieu à de petits c_ombats
peu importants. Du reste, comme les environs
de Polotsk étaient suffisamment garnis de
fourrages et de grains encore sur pied, et
quïl était facile de comprendre que nous y
ferions un loog séjour, les soldats français se
mirent à fauche.r el à uallre les blés, ciu'on
écrasait ensuite dans de petits moulins à Lras,
dont chaque maison de pa)'San est garnie.
Ce travail me paraissant trop lent, je fis
réparer à grand'peine deux moulins à eau
situés sur la Polota, auprès de Louchom;ki,
et dès ce moment le pain fut assuré pour mon
régiment. Quant à la viande, les bois voisins
étaient remplis Je bétail abandonné; mais
comme il fallait y faire une traque chaque
jour pour aroir la provision, je résolus d'imiter ce que j'arais vu pratiquer à l'armée de
Portugal el de former un traupeau régimentaire.
En peu de temps, je parvins à réunir
7 à 800 bêtes à cornes, que je con.fiai à la

CHAPIT~ EXV
Situation .rlu 2• l'OJ'p!'. - Dt!moralisalion des Dararois.
}li· ion auprès tlo colonel Lubco~ki.

Comme il est important d'indi41ucr h•s
cause qui avaient rliuni le 2• corps au surplus de l'armée dont il s'était séparé dès le
commencemenL de la campagne, je dois reprendre l'abrégé de son historique depuis le
mois d'août, lorsy:ue, après a I oir battu les
[lusses devant Polotsk, lt~ maréchal Saint-Clr
fil établir auprès de celle place un immense
camp retranché gardé par une partie· 'de ses
troupes et distribuà le surplus sur les deux

LE COLO."EL DE )!ARBOT.

garde
quels
petits
peau,

de quelques chasseurs démontés, auxje . donnai Jes chevaux du pays, trop
pour entrer dans les rangs: Ce trouque j'augmentai par de fréquentes

excursions, exista plusieurs mois, ce qui me
permit de donner au régiment de la viande à
disc1'él1on et entretenait la bonne santé de
ma troupe, qui me sut gré des soins que je
prenais d'elle. J'étendis ma prévoyance sur
les chevaux, pour lèsq uels on ronstruisit de
grands hangars recouverts en paille et placés
derrière les baraques des soldats, de sorte
que notre bivouac étail presque aussi confortable qu'un camp établi en pleine paix. J.es
antres chefs de corps firent des étaulissemenls analogues, mais aucun ne Forma de
troupeaux : leurs soldats vivaient au jour le
jour.
Pendant que tous les régiments franc,:ais,
croates, suisses et portugais s'occupaient sans
relàche du soin d'améliorerleur situation, les
Ilararois seuls ne faisaient rien pour se soustraire à la misère et aux maladies !... En vain
le général comte de Wrède cherchait-il à les
stimuler en leur montrant :JVcc quelle aetirité
les soldnts français construi aient les baraques,
moissonnaient, ballaient le hlé, le transformaient en farine, bàtissaicnt des fours et faisaient du pain, les malbeureùx Bavarois,
totalement démoralisé' depuis qu'ils ne recevaient plus de distributions régulières, admiraient les travaux intelligents de nos troupes
sans essayer de les imitet; aussi mouraientils comme des mouches, et il n'en serait pas
resté un seul si le ruarécbal Saint-Cyr, sortant
momentanément de ,a nonchalance habituelle, n'eût engagé les colonels des autres
divisions à fournir quotidiennement du pain
aux Bavarois. La cavalerie légère, placde plus
avant dans les campagnes el près des forêts,
leur envoyait des vaches.
Cependant, ces Allemands, si mous lorsqu'il fallait travailler, étaient fort braves
devant l'ennemi; mais dès que le péril cessait, ils retombaient dans leur complète
apathie. La nor,talgie, ou maladie du pays,
s'emparait d'eux; ils se traînaient vers
Polotsk, et, gagnant les hôpitaux établis par
les soins de leur' chcîs, ils demandaient la
chamb1·e où l'on meurt, s'étendaient sur la
paille et ne se relevaient plus! Un très grand
nombre périrent de la sorte, et les choses en
vinrent au point que le général de Wrède se
vit oLligé de placer dans son fourgon les drapeaux de plusieurs bataillons qui n'araient
plus assez d'hommes pour les garder. Cependant, on était :iu mois de septembre, le froid
ne se faisait pas encore sentir; le temps était,
au contraire, fort doux; aussi les autres
troupes étaient en hon état et vécurent gaiement en attendant les événements futurs.
Les cal'aliers de mon régiment se faisaient
surtout remarq11er par leur bonne santé, ce
que j'al!ribnais_ d'abord à la quantité de pain
et de viande que je leur donnais, et surloul à
l'eau-de-vie que j'étais parvenu à me procurer
en abondance, par suile d'une convention
conclue avec les Jésuites de Polorsk. Ces bons
Pères, tous Français, avaient à Louchonski
une grande ferme dans laquelle ~e trouvait
une distillerie d'eau-de-vie de grain; mais, à
l'approche de la guerre, les ouvriers s'étant
enfuis vers le monastère en y apportant le

�ms TO'J{1A
alambics et tous les n ten,iles, la fabrication
avait cessé, ce qui privait les reli 0 ieux d'une
partie de leur revenu. Cependant, l'agglomération de l'armée autour de la ville avait rendu
les alcools si rares el si chers, que les c:inliniers faisaient plusieurs jours de marche pour
aller en chercher jus1p1'à Wilna. li me ,·iot
donc en pensée de faire avec les Jésuites un
trailé par lequel je devais protéger leurs distillateurs, faire ramasser et ballre par mes
oldat le blé nécessaire, à condition que mon
régiment aurait chaque jour une partie de
l'eau-de-vie qui en proviendrait. la proposition apnl été acceptée, les moines eurent de
grands bénéfices en faisant vendre de l'alcool
au camp, et j'eus l'immense avantage d'en
faire di tribuer trois foi par jour à mes oldats, qui depuis qu'ils avaient pas é le Niémen ne buvaient 11ue de l'eau.
Je .ais qu'au premier aspect ces détails
ont oiseux, mais je le rappelle avec plai ir
parce que les oins que je pri de mes
homme auvèrent la vie à beaucoup d'entre
eux el maintinrent l'effectif du 23• de cha seurs rorl au-des us de œlui des autre régiments de cavalerie du corps d'armée, ce qui
me l'alul de la part de l'Empcreur li.Il témoignage de atisfaction dont je parlerai plus
loin.
Parmi les précautions que
je pris, il en est encore deux
qui samèrenL la vie à beaucoup de mes ca,·aliers. La
première fut du les contraindre, dès le 1;i septembre, à
se munir tous d'une de ces
redingotes en peau de mouton avec toison qu'on trouvait
en quantité dans les habitat ions des villarres abandonnés.
Les olJats ont de grands
enfants, dont il faut prendre
soin pour ainsi dire malgré
eu . Les mien prétendirent
d'abord que ces grandes pelises étaient inutiles el surcbargeaient leur chevaux ; mais
dès le mois d'octobre ils les
placèrenL avec plai ir sou
leurs manteaux, el, lorsque les
grands froids furent venus, ils
me remercièrent de les avoir
forcés à les garder.
La seconde des pré&lt;·autions
que je crus devoir prendre fut
d'envo)·er sur les derrières de
l'armée tous les chas eurs démontés par le feu ennemi ou
dont les chevaux étaient morts
de fatigue. [o ordre du jour
du major général prescrivail
d'envoyert-0us ces hommes sur
Lepel, en Lithuanie, où ils
devaient recevoir des cheiaux
qu'on attendait de Varsovie. •
Je me préparais à exécuter -œt
ordre, l~rsque, ayant appris que le dépôt de
Lepel élalt encombré de cavaliers à pied, manquant de tout el n'ayant rien à faire, car il n'ar-

.M'Ë.JJf011(ES DU GÉN~AL BAJ?..ON DE MAR,BOT

ril1ait pas un seul cheval de remonte, je pris
sur moi d'envoyer tou· mes hommes démontés
directement à Varsovie, sous le commandement
du œpilaine Poitevin, qui avait été hles é. Je
savais très bieu que ce que je faisais était
contraire aux règlemeuts; mai~ dans une
armée i111111e11se, lransport,:c au i loin et
placée dans des conditions aussi extraordinaires, il était physiquement impossible que
l'état-major et l'admini tration pussenl pourvoir am: besoins des troupes. Tl fallait donc
qu'un chef de corps pi'll prendre bien des
choseS!iOU · sare~ponsabilité; aussi, le général
Castex, qui ne pouvait me donner une autorisation officielle, m'ay:int promis de fermer
les eux sur ce qui se passait, je continuai à
agir de la sorte tant 11ue cela fut possihle, si
bien qu'inseosililement le nombre de chaseurs démontés cnvoiés par moi à Yar ·ovie
s'éleva à 250.
Après la campagne, je le rclrou,•ai sur
la \'istule, tous babillés de neuf, bien équipé
el ayant d'excellents cbe,•anx, cc qui fut un
très bon renfort pour le régiment.
Les homme démontés appartenant à d'auIres corps et réunis à Lepcl, au nombre de plus
de 9 000, ayant été surpris par la .-rrande
retraire des troupes revenant de Moscou, Cu-

lomne sur Varsovie, dont le dépôt de remonte
avait beaucoup de chevaux et manquait de
cavaliers.
Je pa sai à Louchonski un arand moi dans
le repos, ce qui a ,,ança la i;uéri on de la ble. sure que j'avais reçue en juillet à f:lkouhowo.
Nous étions bien, dan. cc camp, sous le rapport matériel, mais fort ÎntJUiets de ce qui se
passaiL vers Moscou, et n'avions que très rarement des nouvelles de France. Je reçus enfin
nne lettre, par laquelle ma chère Angélique
m'annonçait qu'elle venait de donner le jour
à un garçon. Ma joie, quoique bien vive, fut
mèlée de tristes e, rar j'étais bien loin de ma
fomille, et sans prévoir tous les dangers auxquels je serais expo.é avant peu, je ne me
dissimulais pas que de grands ob. tacles 'oppo ·eraient à notre réunion.
Vers le milieu de septembre, le maréchal
Saint-Cyr me donna une mission fort délicate.
Elle avait un double but : d'abord, aller reconnaître ce que faisaient les ennemi dans
les environs de Newel, et revenir ensuite par
les rhes du lat Otéricbtch.i, afin de m'abou~
cher avec le comte Lubenski, le plus grand
seigneur du pays et l'un des rares Polonais
di posé à lonl entreprendre pour secouer le
joug des Russes. L'Empereur, qui, tout en
hésitant à proclamer le rétablissement de l'ancienne Pologne, voulait organiser en département• les parties déjà
conquises, avait éproU\é beaucoup de refu de la part des
eigneurs auxquels il s'était
proposé &lt;l'en confier l'admini tration i mais, d'après Jes a surances qui lui furent données
sur le patriotisme du comte
Lubenski, Sa Majesté venait de
le nommer préfet de Witepsk.
Cc seigneur -vivant retiré dans
1ine terre située au delà des
cercles occupé par les Français, il était diîficile de lui
faire parvenir sa nomination
et d'assurer son arrivée. i 'apo]éon avnit donc ordonné d'en"oyer un parti de cavalerie légère vers le corn te Lubensl..-i.
Cb.argé de remplir cette mision, avec trois cents hommes
de mon régiment, je choisis
les caYnliers le plus braves,
les mieux montés, el après
le avoir pourvus de pain, de
viandes cuites, d'eau--0e-vic
et de tout ce qui était nécessaire, je quittai, le 14 septembre, le camp de Louchonslî
où je lais ai la Lrigade Castex
et le surplus de nos escadrons. J'emmenai avec moi
Lorentz, qui devait me servir
XAPOUO:,..
d'interprète.
Tatleau Ill lltEISSOSIER.
La vie de parti an est périlleuse
et
très
fatigante,
Éviter les grande rourent presque tous faits pri onniers ou périrent
de froid ur le roules! li eî, t été cependant les, nous cacher le jour dans le~ forêts ans oser
, faire du fou, prendrt' dans un hame.,u de
si facilr de 1•,; dirign pendant l'élt; cl l'au...,, 8o

I'-"

,·irres et des Fourrages, que nous allions cooommcr à quelques lieues de là, afin de donner
1P. ch:IDgP aux e.Qpions ennemi$; marcher tonte

à noire arrivée dans cet antique et V:btc

la nuit, en se dirigeant quelquefois vers un
point différent de celui où l'on doiL aller; être
sans cesse sur le q11i-vil'e, telle fut la vie que
je menai lorsque, lancé a,·ec trois cen~ hommes eulement dans une contrée immense et
inconnue pour moi, je dus m'éloigner de
l'armée française el me rapprocher de celle
des Russes, d1mt je pouvais rencontrer de
nombreux détachemenls. Ma situation était
fo1t difficile; mais j'a, ais confiance dans ma
destinée, ainsi que dans la ,·aleur des cavalier dont j'étais sui,·i. J'a,.inçais donc ré olument, en côtoyant à deux ou trois lieues au
large la route qui, de Polotsk, se rend à
~ewd par Tomlschino, Krasnopoli et Petsch~ki.
Je oc vou ferai pas le récit détaillé des
éréoements peu ioléress:mts qui nous s~rvin~
reot; il vous uffira de sal'oir que, grâce aux
Loos a11is que nous donnaient les papans,
antagonistes déclarés des Russes, nous fîmes
le tour de la ville de ewel en évitant
tou les posle ennemis, el que, après huit
jour·, ou plutôt huit nuits de marche,
. nous parvînmes au lac Ozéritchtchi, sur lrs
les rives dUt1uel est situé le magnifique
chàteau qui appartenait alors au comte Lubenski.
Je n'oublierai jamais 1a cène qui se passa

pour célébrer l'anni,•crsaire de sa naissance Yers degrés qu'on me rendait, je les reçu
el se réjouir de la victoire remportée par avec toute la gravité dont j'étais capable, et
Napoléon à la Moskorn, lorsque de domes- je croyai la scène terminée, lorsque, sur un
tiques accourant annoncer que le chàteau est mot du comte, chacun se prosternant se
cerné par de soldais à cheval qui, aprè
mil en prière.
avoir placé des po tes et des sentinelles,
Entré au chàteau, je remis à M. Lubenski
pénétraient déjà. dans les cours, on pensa sa nomination de préfet de Wilepsk, revêtue
que c'était la police russe qui venait arrêter de la signature de l'empereur des français,
le maitre du logis. Celui-ci, homme des plus el lui demandai s'il acceptait: a Oui, s'écriacourageux, allendail avec c.1lme qu'on le « t-il avec force. el je suis prêt à vous
coodui it dao les prisons de Saint-Péters- « suivre!. .. » La comtesse montra le même
bourg, quand un de ses fils, que la curiosité enthousiasme, el il fut convenu que le comte,
avait porté à ouvrir une fenêtre, vient dire ; accompagné de son fils ruoé et de deux serl"~
,leur , partirait al"CC moi. J'accordai une
a Ces cavaliers parlenl franrais ! ))
. Â ces mots, le comte [,ubenski, suivi de heure pour faire les préparatifs du voyage,
sa nombreuse famille el d'une foule de seni- ll n'est pas besoin de dire qu'elle fut em•
teurs, ~e précipitant bor du château, les ployée à donner un bon souper à mon détaréunit .mr un immense péristyle, dont je chement, qui fut obligé de le manëer à chemontais alors les degrés, el, s'avançant vers v3J, tant je craignais d'ètre surpris. Les
moi les bras tendus, il s'écria d'un Ion tra- adieux faits, nous allàmes coucher à quatre
gique : a Sois le bienvenu, généreux Gaulois, lieues de là, dans une forêt où nous rcst:lmes
a qui apporte la liberté dans ma patrie si cachés louL le jour suivant. La nuit d'après,
a longtemps opprimée!. .. Yiens, que je le nous continuâmes notre marche; mai , pour
dépister les partis ennemis, qui auraient pu
&lt;1 presse sur mon cœur, guerrier du grand
u apoléon, libérateur de ln Pologne 1. .. 1&gt; être in truits de la pr&amp;ence d'on détacheNon seulement le comte m'embras a, mais il ment français dans ces parages, je me gardai
voulut que la comtesse, ses ûlles et ses fils bien de reprendre les chemins que j'a,•ais
fissent de même. Pui l"aumônier, le précep- suivi en renanl, et, passant par Lombrowka,
wino el Takarena, tantôt par des sentier ,
teurs, les instilulrices ,•inrcnl me baiser la

1

,·. -

HtSTORIA. -

Fasc. 3~.

manoir. La lune éclairait une irnperbe soirée
d'automne. La famille du L'omte était réunie

.... 81 ...

main, el toute la domesticité posa ses lèm~s
sur mon genou! ...
Ilien qne fort étonné des honneurs &lt;le di-

6

�msro~1A------------------------~
LantôL à lrarer· champ , je panin , nu boul
de cin([ jours, à Polot k. Je me félicit.'li d'autant plu d'avoir cban"é de roule en revenant, que j'appri plus tard, par des marchand· de Xt•wel, 11ue les Ru-. es avaient
envo1é un ré .. imenL de dragon el 600 Cosaques m 'allendre aux ,ources de la Oris a,
,·er · Kra. uopoli.
Aprè · a1oir rendu compte de ma mi sion
au maréchal ..;:iint-C)r cl lui avoir pribenlé
1. 1.ulien~ki, je rt•~agnai le l,il·ouac de Loucbon~ki, oi1 je retrourai le énéral Ca tex rt
la partie de mon ré!!imenl que j'y avai
1:IL ée.
lion expédition avait dur~ lrtiize jour.~.
pend::inl le. quels nou · avion éprouvé bien
de fatigues, quel11ues privation. ; mais je
ramenai mon monde en bon étal. Nou ·
n'a,·ions pa comhallu, car le petit group·s
d'ennemi· que nou :lfions aperçu· ·'étaient
tou enfuis en nou ,·oyant.
Le trajet que le comte Lul,en li avait fait
avec nou m'a1ail mis à milme de le juger
et de l'apprécier. C'était un homme fort
in lruit, capal,le, aimant son pay · par-desrns
tout, mai dont l'e altalion faus ait quelquefoi· le jug~menl lorsqu'il 'agi sait de
cboi ir lt mo1ens de recon Lituer la Pologne. 1 'éanmoin , i tous e comp:itriote
avaient part.a é son ardeur et eu cnt pris
le arme à l'arrhée de Fraoçai , fa Pologne eût prul-êlrc recouvré son indépendance en 1 12; mais, à peu d'exception
pr~s, ils restèrent tous dans la plus profonde
apathie.
En s'éloi"nanl de Pololsk, le comte alla
prendre po e ~ion de sa pré[eclure. li ne la
garda pas Jongtemp , car un moi s'était à
peine écoulé que l'armée française, après
a.voir quitté Moscou, traversait la province de
Witep k en effectuant sa retraite. Forcé, par
cc falal é,·éoement, d'abandonner sa préfecture et de se ou traire à la ven,,eance des
Ru.ses, le comte Luben ki se rétugîa dan
la Galicie, en Pologne autrichienne, où il
po sédail de trè "rand· bien . Il y ,·écut en
paix ju~qu'en 1 50, époque à laquelle il
re,·int dao la Polo ne rasse, !or-qu'elle prit
les armes contre le Czar. J'i,,nore qu'cUe a
été la de linée du comte Lul,efilki pendant
et aprè ce oul'vemenl. Plu~ieur de es
compatriotes m'ont assuré qu'il s'était de
nouveau retiré sur es lerr de Galicie.
C'était un grand patriote et un excellent·
homme.
Peu de jours apr'· · notre retour à Louchon ki, je fu grandement urpris en voyant
arri,'er de France un détachement de trente
cavalier~ de mon régiment. · Ils venaient de
Ions el avaient, par con, équenl, traver é la
Bel!.rique, le pro,inœs rhénane , toute l'Allemagne, une partie de la Pru se, de la Pologne,
et parcouru plu ' de 400 lieue ou le commandement d'un impie ous-orftcirr. Cependant, pa un homme n'était resté en arrière
el pas un cheval n'était hie é !...
Cela uffirait pour démontrer le ièle el le
bon e. prit dont le '!3• de chasseurs était
animé.
0

0

CHAPITR.E XVI
AutricLieus. - Défens.. de Polotsk. ,'lïllgen h•in pri-onnicr nous t•cha11pc. - ~on•

Défection d

..-eaux ümbat.,. - i:vacuation dt' la Tille. - I.e:
llanroi, nou aban,lonnrnt. - Jonction ,,ec 1&lt;?
curp! de Victor. - Le ni.rai· de Gb,,,r,.dié.

Ycrs le J2 octobre, le 2 corp d'armée,
11ui, depui le 1 août, vivniL dans l'abondance et la tranquillité à PoloLk cl dan les
emirons, dut se prépart•r à courir dt!recbef
la chance des comliat ·. Nous apprime que
l'amiral Tchitchakolî, ,·ommandant en chef
de l'armée ru e de Valachie, aprè · a,·oir
fait fa pai\ arec le Turc. par l'intcrmédatr'
des Anglai·, .e dirigeait ,·ers ~fohilew. afin
de se port •r ur Je. derrière de l'empereur
•'apoléon, qui, n'ayant pa encore quitté
. foscou, . e berçait toujour de l'e poir de
conclure un traité avec Alexandre. On 'étonnait que Je prince chwarzenlier", chargé
avec trente mille Autrichien , no alliés, de
surveiller le corps ru. se de Valachie, cùl
lai é pa ser TchitchakolT, mais le fait n'était
pas moin réel. , ·on ulement Jes Aulr1chien n'araicnt pa barré le chemin aux
Rus ·p,, ain i qu'ils le poU\·aient; mai·, au
lieu de le uirre en queue, il étaient r, lés
fort tranquille dans leur cantonnements
de Volhynie.
Napoléon a,·ait trop complt: ur la bonne
foi des mini ·tres et des généraux de son
beau-père l'empereur d'J.utriche, en leur
confiant le oin de couvrir l'aiJe droite de la
Grande-Armée. En vain le général de égur
cherche à pallier les torts du gouvernement
autrichien et du prince chwarzenherg, commandnnt de ,es armée ; il y eut trahison
flacrrnnte de leur part, et l'hi toire flétrira
leur conduite!
Pendant qu'à notre droite les Autrichiens
livraient pas age au corp rus e venant de
Turquie, le Pro, ien , dont on arait i jmprudemment formé notre aile gauche, se
préparaient à pactiser au i u·ec le. ennemi ,
el cela pre~que ounrtemenl, . an se cacher
du maréchal MacdoonJd, que !'Empereur
avait mi à I ur tète pour les maintenir dans
la fidélité. Dè que ce étranncr apprirenl
que l'occupation de Mosoou n'avait pn amené
la paix, il prévir~nt le. désastre de l'armée
françai e, et lou te leur haine contre nou e
réreilla. JI ne .e mirent point enC-Ore en
rébellion complète, mai le maréchal acdonald était Fort mal obéi, et les Prussien ,
cantonnés pr de Rina, pouvaient d'un moment à l'autre e réunir aux troupes russes
de \îillgen tein pour accabler le 2e corp
françai campé ous PoloLk.
On comprend combien la situation du maréchal aint-Cyr devenait difficile. EUe ne
put cependant l'émouvoir, el, touJOUr impassible, il donna a,·ec calme et clarté le ordre:;
pour une défense opiniâtre. Toule l'infanlerie
fut réunie dans la ville et le camp retranché :
plusieur pônt.s furent ajouté à ceux qui
unissaient déja les deux rives de la Düna.
On pl ça les malade. et le non-comballants
au vieux PoloŒk, ain i qu'à Ekimania, po te

rorti.fiés situés ur la rive gauche. Le maréchal, ne pensant pas avoir as ez de troup'.
poar di pater la plaine à \\itt en tein qui
venait de recevoir de très puis ants renfort
de aint-Péter-hourg, crut ne deYoir garder
que cinq escadron , et il en prit un dans
chaque régiment de cavalerie légère. Le urplus pas. a ~ur la rh·e oppo. ée.
Le 16 octobre, les édaireurs ennemis &lt;'
montrèrent devant Polotsk, dont l'a pcct dut
(eur paraitre bien chan,,é. tant à eau e de
!'immense camp retranché nouvellement étnLli que par les nombreu e fortifieation.
dont la plainr était couverte. La plus g-rande
et la plus forte était une redoute urnommre
la Baiw·oise. Tou ceux des malheureux
·oldat du général de Wrède qui avaient sur1·écu à la maladie du pay demandèrent à
défendre celle redoute, ce qu'il firent avec
beaucoup de ,-:,leur.
Le combat commcn~·a le 17 et dur11 toule
la journée, ans (JUe le maréchal ainl-C)r
pùt être forcé dan· a po ilion. Le général
Wittcren tcin, Curieux, attribuant cet échec il
ce que ,es officier· n'avaient p~s a sez reconnu le fort el le faihle de no ouvra"C.
dé[en ifs, ..-oulut le examiner lui-mème et
·'en approcha trè. coura eu emenl; mai cet
ncle de dévouement faillit lui coûter la vie,
car le commandant Curé! ·• l'un de· plus
bra,·c et de meilleur officier de l'armée
française, a ·ant aperçu le général rosse,
s'élance sur lui à la tète de l'escadron fourni
par le 20 de chas eurs, sabre une partie de
son escorte, et pous ant jusqu'à Wittgenstein,
auquel il met la pointe ur la i:ror"e, il le
force à rendre son épée l
Apr l'importante capture du général en
chef ennemi, le commandant Curély" aurait
dù se retirer promptement entre deux redoutes et conduire son pri oonier dans le
camp retranché; mais Curély était trop
ardent, et, voyant que l'e corle du "énéral
rus e revenait à la charge pour le déliHer
il crut l'honneur françai ennagé à ce qu'il
con enâl son pri onnier, maigri tou 1
eliorts des ennemis! ... Wittgen tein . e trouva
donc pendant quelques minutes au milieu
d'un groupe de combattants qui e di. pulaient a personne; mais le cheval de Curély
ayant été tué, plu ieur · de no cha cur
mirent pied 11 terre pour relever leur chef, et
Wittgenstein, profitant de la conra ·ion produite par cet événement, 'enruit au grand
galop, en ordonnant aux siens de le suivre! ...
Cet épi ode, hientôl connu de toute l'armée, donna lieu à une controverse des plu.
vive . Le un prétendaient que la modération dont Curély avait fait preuve en ne portant aucun coup au général Wittgen lcin
devait cesser du moment où l · R~ses, re,·enus au combat, étaient sur le point de déliner leur général, et ils soutenaient que
Curély aar.tit dû lai pas er alor son abre
au travers du corp . Mais d'autres di.aienl •
que, du moment où Curély avait reçu le
général ennemi à merci, il n'avait plu le
droit de le tuer. 11 p •ut y uoir du ,·rai dans
ce dernier rai onnement; cependant, pour

�'--------------------111ST0-1{1A
qu'il fût complèLement exact, il faudrait qur,
à l'exemple des anciens chevalier~, le général
Wittgenstein se fùt constitué prisonnier,
secoµ1·u on non secouru; mais il parait qu'il
n'avait pas pris cet engagement, ou bien qu'il
y manqua, puisqu'il s'évada Jè_ qu'il en vil
la po~sibililé. En avait-il le droit? C'esL une
question très difficile à résoudre. li en est
de même de celle relative au droil qu'aurait
eu Curéli· de tuer Wiugenstein pendant qu"on
cherchait à le reprendre. Quoi qu'il en soit,
lorsque, plus lard, on présenta le commandant Curély à !'Empereur, pendant le passage
de la Bérésina, où le général Witlgenslcin
nous fit éprouver de si grandes pertes, Napoléon dit au chef d'eseadrons : a Ce malheur
&lt;&lt; ne fùt proltablement pas arrivé si, usant
a de votre droit, vous eussiez tué WittgPn« stein sur le champ de bataille de Polol~k,
« au moment où les Russes cherchaient à
&lt;&lt; l'arracher de rns mains.... » Malgré ce
reproche, mérité ou non, Curély devint colonel peu de temps après et oCûcier géneral
en i814.
Mais revenons à Polot.k, dont les ennemis,
repous~és le f 7 octobre, renou\'elèrent l'attaque le f8, avec des forces tellement supéri1mres que, après avoir éprou,·é des pertes
immenses, Wittgenstein s'empara du camp
retranché. Mais Saint-Cyr, se mettant à la
tête des divisions Legrand et Maison, l'en
cha sa à coup de baïonnettes. Srpt fois les
Russes rPvi11rent avec acharnement à la
charge, et sept fois les Français et les Croates
les r.-poussèrent, et restèrent enfin maitres
de toutes les positions.
Le maréchal Saint-Cyr, quoique blessé,
n'en continua pas moins à diriger les troupes.
es efforts furent couronnés d'un plein succès, car les ennemis, abandonnant le champ
de bataille, se retirèrent dans la forêt voisine. t&gt;0,000 Russes venaient d'ètre battus
par 15,0U0 hommes. La joie régnait dans le
camp français. Mais le i 9 au matin, on apprit que le général teingbel, à la tête de
i4,0UO Busses, venait de traversi:r la Düna
devant Disna et remontait la rive gauche pour
tourner Polotsk, s'emparer des ponts et enfermi,r l'armée de Saint-C)'r entre les trnupes
qu'il amenait et celles de Wittgenstein. En
effet, on vil bientôt l'avant-garde de Sleinghel
paraître devant NaLcha, se dirigeant vers Ekimania, où se trom·aient la division de cuirassiers et les régiments de cavalerie légère dont
le marét:hal n'avait gardé qu'un escadron à
Polotsk.
En un clin d'œil, nous fûmes tous à cheval
el repoussâmes les ennemis, qui auraient cependant 6ni par prendre le dessus, car il
leur arriva.il de puissants renforts, et nous
n'avions pas d'infanterie, lorsque le maréchal
Saint.Cyr en envoya trois régiments, détachés
des divisions qui gardaient Polotsk. Dès lors,
Steinghel. qni n'a1ait plus que quelques efforts à faire pour arrirer aux ponts, s'arrêta
toul court, tandis que sur L'autre rive WiLLg_en tein gardait au~si l'immobilüé. U semhl:ùt que les deux généraux rosses, après
avoir combiné un plan d'attaque très bien

conçu, n'osaient en achever l'exécution, chacun d'eux s'en reposant sur l'autre du soin
de vaincre les Français.
Cependant la position de ces derniers de,enait horriblement crilique, car, sur la rive
droite, ils étaient acculés par l'armée de Willgenstein, triple de la leur, contre une ville
enlièremenL construite en bois et une rivière
considérable, n'ayant d'autre moyen de retraile que les ponts, dont le troupes de Sleinghel menaçaient de s'emparer par la riYe
gauche.
Tous les généraux pressent alors Saint-Cyr
d'ordonner l'évacuation de Polotsk; mais il
veut ~agner la nuit, parce qu'il sent que les
50,000 Russes placés devant lui n'attendent
que ~on premier mouvement réLrograde pour
s'élancer sur son armée affaiblie et porter le
désordre dans ses rangs. Il re La donc immo·
bile, et, profitant de l'inconcevable inaction
des généraux ennemis, il allendit le coucher
du soleil, dont heureusement le moment fut
avancé par t1n brouillard fort épais, qui déroba les trois armées à la vue les unes des
autres. Le maréchal saisit cel instant favorable pour exécuter sa retraite.
Déjà sa nombreuse artillerie et quelques
escadrons restés sur la rive droite avaient
traversé les ponts en silence, et l'infanlerie
allait suivre en dérobant sa marche à l'ennemi, lorsque, sur le point de partir, les soldats de la division Legrand, ne voulant pas
abandonner aux Russes leurs baraq!}es intactes, y mirent le feu. Les deux antres divisions, pensant que c'était un signal convenu,
firenl de même, el en un instant Lou te la
ligne fut embrasée. Cet immense incendie
ayant annoncé aux !lusses notre mouvement
rélro~rade, toutes leurs batteries éclalèr~nt,
et leurs obus mirent le fou aux- faubourgs
ainsi qu'à la ville, sur laquelle leurs colonnes
se précipiLèrent. Mais les Français, et principalement la division Maison, la défendirent
pied à pied, car, à la lueur de l'incendie, on
se voyait comme en plein jour.
Pololsk brûla complètement : les perles
des deux partis forent considérables; néanmoins la retraite de nos troupes s'effectua
avec ordre : on emmena nos blessés transportables; les autres, ainsi 'Jll'un grand nombre de Russe~, périrent dans les flammes.
li paraît que le désaccord le plus complet
régnail entre 1es chefs de l'armée ennemie,
car pendant celle nuit de combat Steinghel
resta fort tranquille dans son camp et ne seconda pas plus l'allaque de Wittgenstein que
celui-rj n·a~·ait secondé la sienne le jour précédent 1 • Ce fut seulement quand Saint-Cyr,
après aioir évacué la place, se fut mis hors
des alleinLes de Wiugen Lein, en bnilant les
pools de la Düna, que Steinghel commença le
20 au matin à prendre des dispositions pour
nons auaquer; mais les troupes françaises
étant alors toutes réunies sur la rive gauche,
1. Si nous en croyons les M6moire:: de Tchilchakolî,
le foneslc dé~accord qui régnait trop souvcnl parmi
les liculenauts de Napoléon exi~uit egnlemenl JJarmi
ceu1 il"Alc.xaodrc. C'est à ce désaccord que les dëbris
de la Grande Armée auraient d1l en partie leur rnlul
fors du ~&lt;age de la Béré,ina. t Note de l'éditeur. )

Saint-Cyr les porta contre Steinghel, qui fut
culbuté avec perte de plus de 2,000 hommes
tués ou pris.
Dans ces rudes engagements de quatre
jours et une nuit, les ['\usrns eurent six généraux et 10,000 hommes tués ou blessés.
La perte des français et de leurs alliés ne fut
'Jlle de 5,000 hommes hors de combat, différence énorme, qu'il faut attribuer à la supériorilé du feu de nos troupes, surtout à
celui de l'artillerie. Mais l'avantage que nous
avions eu sous le rapporl des perles était en
partie compensé, car les blessures que le maréchal Saint.Cyr avaiL reçues allaient pril'er
l'armée du cht:f en qui elle a,·ait une entière
confiance. li fallail le remplacer. Le comte
de Wrède, alléguant son rang de général en
chef des corps bavarois, prétendit aYoir le
commandement sur les "énéraux de dfrision
français; mais ceux-ci rtafusant d'obéir à un
étranger, le maréchal Saint-Cyr, quoique très
soulfrant, consentit à garder quelque Lemps
encore la direction des deux corps d'armée
et ordonna la retraite vers Quia, aûn de
se rapprocher de Smoliany et de couvrir
ainsi le flanc de la route d'Orscha à BorisolT, par laquelle !'Empereur re,·enait de
Moscou.
Cette retraite fut si bien ordonnée, que
Wittgenstein el Steinghel, qni, après avoir
réparé les ponts de la Düna, nous suivaient
en queue avec 50,000 hommes, n'osèrent
nous attaquer, bien que nous n'eussions que
12,000 combattants, et ils n'avancèrent qne
de quinze lieues en huit jours. Quant au
comte de Wrède, dont l'orgueil blessé ne voulait plus se plier à l'obéissance, il marchait à
volonté avec un millier de Davarois qui lui
restaient et une brigade de cavalerie française qu'il aYait emmenée par subterfuge, en
disant au général Corbineau qu'il en a,·ait
reçn l'ordre, ce qui n'était pas l La présomption du comte de Wrède ne tarda pas à êt re
punie; il fut attaqué et battu par une division
russe. Il se retira alors sans autorisation sur
Wilna, d'où il gagna le Niémen. La brigade
Corùinem, refusant de le suivre, reviol joindre l'armée française, pour laquelle son retour fut un grand bonheur, ainsi que vons le
verrl'z lorsque je parlerai du passage de la
Bérésina.
Cependant, par ordre de !"Empereur, le
maréchal Victor, duc de Bellone, à la tête du
9~ corps d'armée fort de 25,000 hommes de
troupes, dont la moitié app:irtenait à la Confédération du Rhin, accourait de Smolensk
pour se jôindre à Saint-Cyr et rejeter Wittgenstein au delà de la Diina. Ce projet eù t
certainement été sufri d'un prompt effet, si
Saint-Cyr eftt eu le commandement supérieur:
mais Victor étant le plus ancien des deux maréchaux, Saint.Cyr ne voulut pas senir sous
ses ordres, et, la veille de leur réunion, qui
eut lieu le 5 l octobre devant moliany, il déclara ne pouvoir continuer la campagne, remit la direction du 2e corps au général Legrand el s'éloigna pour retourner en France .
Saint-Cyr ful regretté des troupes, qui, tout
en n'aimant pas sa personne, rendaient jus-

.MiJMOTJfES DU G'ÉNÉ'R.JU. "BA~ON DE Jff'A'l("BOT

Lice à son courage et à ses rares talents mili- préparait à bivouaquer en ce lieu!... Le
soldats. Ainsi remis d'une des plus vives
taires.
nombre des feux augmentait sans cesse· la alarmes qne j'aie jamais éprouvées J·e reaaIl n? manquait à Saint-Cyr, pour être un plaine ainsi que les cotearrx en furent bie~tôt
0
'
gna1. Zapo lé.
chef d armée complet, que d'avoir moins
d'égoïsme el de sa,·oir gagner l'attachement
des soldat~ et des officiers en s'occupant de
leurs besoms : mais il n'y a pas d"homme
sans défaut.
Le maréchal Victor avait à peine réuni sous
son commandement les 2• et 9• corps d'armée, que la fortune lui offrit l'occasion de
remporter une victoire éclatante. En effet
Wittgenslein, ignorant cette jonction et s;
fiant à sa supériorité, viol attaquer nos postes
en s'adossant imprudemment à des défilés
très diîllciles, Il ne fallait qu'un effort simultané des deux corps poar le détruire, car nos
troupes, maintenant aussi nombreuses que
les siennes, étaienl animées du meilleur esprit et désiraient vivement le combat; mais
V1clorr se méfiant sans doute de lui-même ,
sur un terrain c1u'il voyail pour la première
f~is, profita de Ja nuit pour se retirer, gagna
S1enno et cantonna les deux corps d'armé\!
dans les environs. Les Russes s'éloiauèreut
aussi, en laissant seulement quelque; Cosaques pour nous observer. Cet état de choses
qui dura toute la première quinzaine de no~
rembre, fut très favorable à nos troupes, car
elles vécurent largement, la contrée offrant
LA RETR.\ITE. - D'après 1111e lilhog,·aphie anonyme. (Cabinet des Estampes .)
beaucoup de ressources.
Le 25• de chasseurs, posLé à Zapolé, couvrait un des llancs des deux corps réunis, couvert~ et ofiraient l'aspect d'un camp de
CHAPITR,E XVII
lorsque le maréchal Victor, informé qu'une 50,000 hommes, au centre duquel je me
nombreuse armée ennemie se trouvait à Vo- trouvais avec moins de 700 cavaliers! .... La Ou~inot. nous rejoinl el se sépare de ''ictor. - Grave
nisokoï-Ghorodié, prescrivit au généra·l Castex partie n"était pas égale; mais comment éviter
s1tu~llon de l'llrm~e. - Abandon et reprise de
Bomolf. - Incond1e du pool de la Ilérésioa. de faire reconnaître ce point par un des rérr-i- le péril qui nous menaçait? Il n'y avait qu'un
'.'fous faisons un immense butin â Ilorisolf.
menls de sa brigade. C'ét.ail au mien à
seul m_oyen, c'était de nous lancer au galop
cher. Nous parûmes à la tombée du jour et et en ~1lcnce par la digue principale que nous
Au boul de quelques jours, il m'écbut une
arrhàmes sans encombre à Ghorodié Yillarre occup1ons, de fondre sur les ennemis surpris nouvelle mission, dans laquelle nous n'eûmes
situé dans un bas-fond, sur un très vas~e par cette allaque -imprévue, de nous ouvrir plus à braver les feux follets, mais bien ceux
marais desséché. Toul y était fort tranquille, un passage le ~abre à la maiu, el, une fois des mousquetons des dragons russes. Un jour
et les paysans que je fis interroger par Lo- éloignés de la clarté des feux du camp, l'obs- que le général .Castex s'éLait rendu à ienno,
rentz n'avaient pas vu un soldat russe depuis curité nous permettrait de nous retirer sans auprès du maréchal Victor, et que, le 24e de
un mois. Je me mis donc en disposition de être poursuivis!. .. Ce plan bien arrêté, j'en- chasseurs étant en expéJition, mon régiment
revenir à Zapolé, mais le retour ne ful pas voie des ofLiciers tout le long de la colonne se trouvait à Zapolé, je vois arriver deux
aussi calme que l'avait élé notre marche en pour en prévenir la tronpe, certain que cha- paysans et reconnais dans l'un M. de Bouravant.
cun approuverait mon projet et me suivrait going, capitaine aide de camp d'Oudinot. Ce
Bien qu'il n'y eùt pas de brouillard, la avec résolution !... J'avouerai néanmoins que maréchal, qui s'était rendu à Wilna après
nuit tllait fort obscure; je craignais d'égarer je n'étais pas sans inquiétude, car l'in[an- avoir été blessé à Polotsk, le f 8 août, ayant
le régiment sur les nombreuses digues des lerie ennemie pouvait prendre les armes au appris que Saint-Cyr, blessé à son tour le
marais que je devais lraverser de nouveau. premier cri d'un factionnaire et me tuer 1.8 octobre, venait de quiller l"armée, avait
Je pris donc pour guide celui des habitants beaucoup de monde pendant que mon régi- résolu de rejoindre Lo 2e corps et d'en rede Gh.orodié ,yui m'avait paru le moins stupide. ment défilerait devant elle.
prendre le commandement.
,1a colonne cheminait en très bon ordre
J'étais dans ces anxiétés, lorsque le paysan
Oudinot, sachant que ses troupes étaient
~epuis ~ne demi-heure, lorsque tout à coup qui nous guidait part d'un grand éclat de dans les environs de Sienno, se diriaeait vers
J aperçois des feux de bivouac sur les collines rire, et Lorentz en fail autant .... En vain je celle ville, lorsque, arrivé à Ras;a, il fut
qui dominent les marais!... J'arrête ma que,tionne celui-ci, il 1·il toujours, et, ne prévenu, par un prêtre polonais, qu'un parti
troupe et fais dire à l'avant-garde d'emoyer sachant pas ass&lt;&gt;z Lien le français pour expli- de dragons russes et de Cosaques rôdait
en reconnaissance deux sous-officiers intelli- quer le cas extraordinaire qui se présentait, auprès de là; mais comme le maréchal apprit
gents qui devront observer, en lâchant de il me montre son manteau, sur lequel Yenait en même temps qu'il y avait de la cavalerie
n'ètre pas aperçus. Ces hommes reviennent de se poser un des nombreux/ eux follets que française à Zapolé, il résolut d'écrire au comprompLemenl me dire qu'un corps très nom- nous avions pris pour des feux de bivouac.... mandant de ce poste pour lui demander une
breux nous barre le passage, tandis qu'un Ce phénomène était produit par les émana- forte escorte et expédia sa lei tre par M. de
autre s'établit sur nos derrières! Je tourne la tions des marais, condensées par une petite
Bourgoing, qui, pour plus de sû.reté, se détête, et, voyant des milliers de feux entre gelée, après une journée d'automne dont le guisa en paysan. Bien lui en prit, car à peine
moi et Ghorodié que je venais de quitter, il soleil avait été très chaud. En peu de temps, était-il à une lieue qu'il !ut rencontré par un
me parut évident que j'avais donné sans le tout le régiment fut couvert de ces feux, gros
fort détachement de cavaliers ennemis qui, le
savoir au milieu d'un corps d'armée qui se comme des œufs, ce qui amusa beaucoup les prenant pour uu habitant de la contrée, ne

m;r-

�1l1STO'J{1.Jl
firenl pas attention à lui, Peu de moments
après, M. de Bourgoing, enlendant plnsieurs
coups de feu, pressa sa marche et parvint à
Zapolé.
Dès qu'il m'eut informé de la position
critique dans laquelle se trouvait le maréchal,
je parti au trot, avec tout mon régîment,
pour lui porter un prompt secours. li était

temps que nous arrivassions, car, bien que le
maréchal se fOt barricadé dans une maison
en pierre où, ayant réuni à ses aides de camp
une douzaine de soldats français qui rejoignaient l'année, il se défendait vaillamment,
il allait néanmoins être forcé par les dragons
russes, lorsque nous apparùmes. En nous
VO)'ant, les ennemis remontèrent à cheval et

prirent la fuite. Mes cavaliers les poursuivirent à outrance, en tuèrent une ,·ingtaine
el firent quelques prisonniers : j'eus deux
hommes blessés. Le maréchal Oudinot, heureux d·avoir échappé aux mains des Ru. ses,
nous exprima sa reconnaissance, et mon régiment l'escorta jusqu'à ce que, arri\"é dans les
cantonnements français, il fùt hors de danger.

(A suivre.)

GÉNÉRAL DE

LOUISE CHASTEAU

....

fi mes d'aulrefois

MARBOT.

XII

Souvenirs de reine
18 août 1572. - Le roi de 'avarre 1 ,
portant le deuil de 1a reine sa mère, vint à
la Cour, a,·compagné de huit cents gentilshommes, tous en deuil, et rut reçu du roi'
et de toute la Cour avec beaucoup d'honneurs;
et nos noces se firent peu de jour :iprès,
avec autant de triomphe et de magnificence
que de nul autre de ma qualité, le roi de
avarre et sa troupe y ayant laissé et changé
le deuil en hal&gt;its très riches el beaux, et
toute la Cour, parée comme ,·ous savez et le
saurez trop mieux représenter; moi, habillée
à la royale avec la couronne el le « couel D
d'hermine mouchetée qui se met au de,•ant
du corp , toute briUante de pierreries de la
couronne, et le grand manteau bleu à quatre
aunes de queue porté par Lrois prince ses;
les échafauds dressés à la coutume des noces
des filles de France, depui !'Évêché jusques
à otn-Dame, et parés de drap d'or; le
peuple s'étouffant en bas à regarder passer,
sur ces échafauds, les noces et toute la
Cour ....
24 ao!Îl. - ... Le roi Charles, qui était
très prudent, el qui avait été toujours très
obéis anl à la reine sa mère, et prince très
catholique, prit soudain résolution de se
joindre à la reine sa mère, el se conformer à
sa volonté, et garantir sa personne des huguenots par les catholiques. Et lors, allant
trouver la reine, emoya quérir U. de Guise
et tous les autres princes et capitaines catholiques, où fut pris ré.solution de faire, la
nuit même, le massacre de la lint-Bartbélemy.
Pour moi, l'on ne me disait rien de tout
ceci. Les huguenots me tenaient su pecte
parce que j'étais ca.tho~quc, et les catholiques
parce que j'avais épousé le roi de Navarre,
qui était huguenot. De sorte que personne ne
1. Le rutur llcru·i IY.
'.!. Charles IX .

m'en faait rien, ju qu.es au soir qu'étant au
coucher de la reine ma mère, assise sur un
coffre auprès de ma œur de Lorraine que je
rnyais fort triste, la reine ma mère, parlant
à quelcJlles-uns, m'aperçut et me dit que je
m'en allasse coucher. Comme je lui faisais
ma révérence, ma sœur me prend le bras el
m'arrête en se prenant fort à pleurer, et me
dit : &lt;&lt; Mon Dieu, ma sœur, n'y allez pas. ll
Ce qui m'effraya extrêmement.
La reine ma mère s'en aperçut, et appela
ma sœnr, et s'en courrouça fort à elle, lui
détendant de me rien dire. Elle me commanda
encore rudement que je m'en allas e coucher.
~la sœur, fondant en larme , me dit bonsoir,
sans m·oser dire autre chose; et moi, je m'en
vais toute transie, éperdue, sans me pouvoir
imaginer ce que j'anis à craindre. Soudain
que je fus en mon cabinet, je me mets à
prier Dieu qu'il lui plût me prendre en sa
protection, et qu'il me gardât, sans savoir de
quoi ni de qui.
Sur cela, le roi mon mari, qui s'était mis
au lit, me mande que je m'en allasse coucher; ce que je fis; et fut son lit entouré de
trente ou quarante huguenots qui! je ne connaissai point encore, car il y -arnil fort peu
de jours que j'étais mariée. Toute la nuit, ils
ne firent que parler de l'accident qui était
advenu à ~I. !'Amiral, se résolvant, d~s qu'il
ferail jour, à demander justice au roi de
M. de Guise, el que, si on ne la leur faisait,
ils se la feraient eux-mêmes. Moi, j'avais toujours dans le cœur les larmes de ma sœur,
el ne pou,·ais dormir pour l'appréhension
en quoi elle m'a\·ait mise, sans saYoir de
quoi.
La nuit se passa de cette façon sans fermer
J'œil. Au point du joru, le roi mon mari djt
qu'il roulait jouer à la paume, attendant que
le roi Charles serait éveillé, se résolvant soudain de. lui demander justice. Il sort de ma

al•

chambre el tous les gentilshommes aussi .
Moi, voyant qu'il était jour, estimant que le
danger que ma sœur m'avait dit fût passé,
vaincue da sommeil, je dis à ma nourrice
qu'elle fermàl ma porte pour pouvoir dormir
à mon aise.
Une heure après, comme j'étais plus endormie, voici un homme frappant des pied
et des mains à la porte, criant : &lt;c avarre !
'avarre 1 » Ma nourrice, pensant 11 ue ce fût
le roi mon mari, court vitemenl à la porte
et Lui ouvre. Ce fut un gentilhomme, nommé
~I. de Léran, qui avait un coup d'épée dans
le coude el un coup de hallebarde dans le
bras, et était encore pour uivi de quatre
archers, qui entrèrent tous après lui en ma
chambre. Lui, se voulant garantir, se jeta
sur mon lit. Moi, sentant cet homme qui me
tenait, je me jette à la ruelle, et lui aprè
moi, me tenant toujours au traYers du corps.
Je ne connaissais point œt homme, et ne
savais s'il venait là pour m'offenser, ou si le
archers en voulaient à lui ou à moi. Nous
criions tous deux et étions aussi ell'raJés l'un
que l'autre. Enfin, Dieu voulut que ~l. de
Nançay, capitaine des gardes, y vint, qui,
me trouvant en cet élat-là, encore qu'il l'
eùt de la compassion, ne se put tenir de rire;
el, se courrouçant fort aux archers de celle
indiscrétion, H les fit sortir, et me donna la
vie de ce p:m ne homme qui me tenait, lequel je fis coucher et panser en mon cabinet.
jusques à tant qu'il îùt du tout guéri. EL,
ayant changé de chemise, parce qu'il m'uait
toute couverte de saa", M. de Nançay me
conta ce qui se pnssait, el m'a ura que le
roi mon mari était dans la chambre du roi,
et qu'il n'aurait point de mal. ~e faisant
jeter un manteau de nuit sur moi, il m'emmena dans la chambre de ma sœur madame
de Lorraine, où j'arrivai plus morte qur
Yive ....
)lAnauEnnE nE FRA. -cE.

Pendant que ces événements se déroulaient
à Verthis, Martial se mourait d'ennui à Litnereuil, qu'il n'osait quitter sans un ordre
de la baronne. Lucette, au contraire, )' goûtait les prémices de l'amour en la compagnie
du chevalier de Saint-~Jarc. Chaque jour il la
venait voir sous un prétexte quelconque et,
chaque jour, ils se quillaient plus énamourés.
füdemoiseUe de Bois onagc, qui rêvait de les
marier, prêtait volontiers la main à ce jeu
innocent, qu'elle n'avait pas connu, mais qui
lui parais,ait un aimable spectacle, et elle se
gardait bien de l'entraver par de fâcheux
conseils ou une prudence exagérée. Et Lacelle, qui avait laissé à Verlhis sa confidente,
Julie des ]magnes, lui écrivait:
c

Cc 28 Je Jloréd de l'an VII.

,, Je t'ayais promis, ma Loule bonne, de te
mander sans retard ce que nous faisons ici et
je ne l'ai point encore fait! ... Pardonne-moi.
~fes journées sont si remplies et les plai~irs
.e multiplient si bien autour de moi, qu'ils
ne me laissent que rarement seule. Mais, aujourd'hui, il pleut, et c'e t une bonne oœasion pour m'enfermer dan ma chambre en
tête à tête avec toi, mon amie, et pour te
conter.... Mais, écoule. Tu pen es bien .que
c'est du sensible Florian que je vais te parler.... C'est toute une aventure. Et quelle
douce aYcnture!
i L'autre dimanche, celle bonne vieille de
Boissonage, qui ne .ait qu'inventer pour me
faire îète, imagina une partie de campagne
el une promenade en bateau ur la rivière.
n U y a,·ait là, outre les pensionnaires,
mon frère et moi, le marquis de Bellombre
et aint-Marc, quelques fille à marier et un
capitaine de grenadiers, nommé Chabrol,
arriYé de Paris la veille, ce qui, arec notre
bonne amie, faisait Lien douze per-onnes.
» Yraiment, Julie, il semblait que le ciel
~c fût mis en frais pour augmenter notre
plaisir. L'air était chaud comme en mes idor
et i pur, si transparent, que l'on eût di Liogué les moindre petites herbes du bord
de l'eau sur laqm•llti notre bar&lt;1ue gli saiL
très doucement. A peine les bateliers avaient
ils à toucher leurs avirons, car le courant
mîfisait à nou emporter. On a ri, on a jasé,
on a chanté. Le capitaine, surtout, nous a
raYies par sa belle humeur non moins que
par son brillant uniforme. n nous a dit

mille folies, a imité le général Bonaparte baran1n.tant les troupe , nous a parlé des modes
pari.siennes et des plaisirs de la capitale. Il
s'est même risqué à certaines anecdotes que
monsieur de Bellombre ra empêché d'achever
en lui disant : - Chut! ... chut! ... capitaine,
il y a là des per"onnes dn sexe!. ..
» Il ne s'ci;t pas troublé pour i peu el,
toujours bon enfant, en a été quille pour
changer de di cours.
r, Mais ce n'est pas de tout cela qu'il s'agit,
mon amie. Parlons plutôt de Florian, de
l'lorian qui, as i près de moi, m'entretenait
le plus souvent à voix bas e, me disait que
le temps lui avait emblé bien long depuis
mon départ de Limereuil, et quelle joie il
avait de me revoir, et quelle peine il res entirait lorsqu'il me faudrait repartir. Cela, il
me l'a répété de cent façons diverses et toujours adorable . En même lemp , sa main
cherchait la mienne sous mon écharpe, se
doigt pressaient tendrement les miens .... El
moi!, __ quel trouble délicieux j'éprouvais à
l'entendre, surtout dans ce mystère d'un
tète-à-tête à la foi publie et caché!... n y
a là, ma bonne Julie, quelque chose de particulier que Je ne saurais exprimer, quoique
je le sente avec une grande vivacité.

» Oui, les paroles de Florian eussent
perdu tout leur attrait pour moi s'il les
avait dites à voix haute, encore qu'elles n'eu sent rien de répréhensible, n·e t-ce pas?.•. li les
murmurait à mon oreille, les chuchotait si
près de mon cou que je entais sur ma peau
la douce tiédeur de son haleine.
n Cependa.nt la compagnie s'égaiaÎt aux.
saillies du joyeux militaire. Et moi, j'écoutais
la musique de cette voix i doue&lt;'. Sa gràce
enchanteresse me jetait dans un trouble singulier, tout nouveau et si délicieux quc, par
instant , je ne laissai pas que de m'en inquiéter ...• Son bras s'approchait plus étroitement du mien. Sous mon écharpe, sa main
frôlait ma poitrine .... Une chaleur me venait
aux joues .... Alors, tout bas : &lt;&lt; Vous rouu gissez, Lucette? » disait-il. Et son regard
avait quelque malice. a Ah I que vou êtes
« jolie, ma chère!.._ Que ,·ous êlesjolie!. .. »
EL je voyais passer dans ses yeux une tlamme
dont je ne pouvais supporter l'édat.. .. Je
baissais mes paupières .... J'aurais souhaité
de m'abandonner dans ses bras et d'oublier
l'univers ....
D Cependant le moment de 1a collation
était venu. Le bateau aborda. Le un après
les autres, tous sautèrent sur la berge, ceux-

�-

fflSTO'J{1.J1

Jl.MES D'AUT1(EF01S

ci lé Lemenl, ct•u1-là avec maladrt:S e, témoin t.anl délicieux. La tlouce nature avait surpri ·
monsieur de Bcllombre qui manqua de tom- nolre ecret. Ce oou était une joui aoce de
ber dan · l'eau, ce qui serait arril'é si farlial plus que de la senlir mêlée à notre bonheur.
» Pourtant il fallait rernnir. aint-)Iarc
11e l'eùl retenu par les ha c1ue de son habit.
La comparrnie s'en égaya, mai le marq~is en reprit le aviron . ~ous remoolàme le couparul morlifié. llème, à re momenl, 11 re- rant. Xos 1eu1 rt nos soupirs parl:iienl en"ar&lt;la son nercu a\·cc mauvai e humeur. Je core. iXotre de Iin étaiL fixé.
11 On nous rrçut a,·ec force plai anterie
u1pris ce regard au pa. age. Florian ne le
remarqua point, forl occupé qu'il élail à ma- sur notre e.~c.apaclt&gt;. )lon frère semùlail innier le. rames que le batelier~, déjà à terre, quiet, monsieur de lld!ombre était gi·a,e, ma•
avaient abandonnée . Il n'y al'ait plus, dan. demoiselle de Buis ooage, follement gaie.
Elle nous regardait aYec complaisance, Flole Lateau, que Florian cl moi. Le· femme
s'activaient aux apprêts &lt;le la collation. ~Ion rian et moi, el parai. ait 11prouver de la joie
frère faisait eau H le capitaine. ~lom1cur de 11 me ,·oi1· un peu confuse.
•&gt; Allou, , dit-elle, peLil Yauricns, prelldlomùre contait à une des filles à mari •r
commcut el pourquoi il avait perdu l'éciui- nez place a11prè de nou et mangez de celle
librr. en sortant du bateau, cl il en accu ail bonne tarie. Voici volre part.. ..
» Elle nou tendit une portion de gàteau
la ùru _querie de balt&gt;lier,, l'humidité du
gazon, la fine se de ·a chaussure, tout, excepté cl ajouta malicieusement :
~ - Parlagez-la enlre yous --an couteau,
lui-même el .on :jge. On ne remarc1uait ni
:me
les doigts ou avec les denls.... Cela
l&lt;'lorian ni moi. Je uùpprêtai à quiller l'eml1.1rcation !or que le &lt;.hevalier fil faire volte- porte bonheur, dit-on.
t On rit.
face à l'emùarcaLion el nous voilà tous deux
11 Florian m'obligea de rompre le gilleau
seuls, clans celle barque, au mifü·u de la
:nec mes dents, ce que je fis. Puis il se saisit
rivière.
avec
arJcur clu morceau qui portail Ja trace
&gt;&gt; Florian criait en riant :
de ma bouche et, passionnément, le porta à
11 Adieu!... dieu l... ous parlon !
• El de la berge, tout le monde 'excla- ses lèvre .
» J'étais très rouge.
mait joyeu ement, sauf mon ieur de Bel&amp; Pendant ce temps, le capitaine Chabrol
lomùre, qui grondait en fai anl de grand
climLait
à pleins poumons :
geste . Moi, beureu-e, confuse, le cœur ballant, a gi e auprès de aiat-Yarc, je croyai
Femmé sen ible, cnlenJ--lu le rama"e
De ,. oi eaux qui célèbrent leur, feux?
faire un 1•1~rc délici ux.
Il fonl rc,lir,• à l'écho du riva~e :
» Nous nous regardions san parler. tan di
Le 11nntcmp ruil , ltiilcz-vou5 d"êtrc hc•Jl'cux.
que la barque filait, rapide, à pré ent. ...
» Mais, le ch!'l'alier el moi, nou ne pre» En un poiut où la rh·ière fait uu cou&lt;l1•
cl où la berge s'élhe en forme de bulle, nion point garde aux chan on du capitain&lt;'.
&gt;&gt; Mademoi elle de Foospe~ral I me cria
Florian jeta les aviron , laissa l'embarcation
'en aller au fil de l'eau et se rapprocha de la plu· malic1eu e des pen ·ionnaires, qui
s'appelle Béatrix de erlbeuil, (coulez Jonc
moi.
ce couplet.
1 t.:n frémissement courut dan tout mon
» El, 11 son tour, elle chanta :
êlre. Nous étions ~culs, trè loin de la ociété
el hor3 sa me. Alor mon bien-aimé inl'la nc1lle llltle :113rgucrile,
tJni tourhe i ~c1 qualre-vinglS an,,
Marc m'attira sur eon cœur, me prc a lon~e dit un jour : • l'aune 11elile,
g.uemrnl, me baisa le front, les &lt;:hel'eux, les
Craignez Il•. propos St;dui a11Ls.
joue , cul comme une bé itation et, passionlïllelh! doil fuir an 11lus ,ile
nément, &lt;:hercha ma bouche .... En 1'3.in, j'e Quanti 1111 licr;;cr lui fa1l la cour... •
- Ali I vieille Lanlé Mnrguerile,
sayai de me dérober .... Jufü,, je n·y réus is
\olb u·e11te11dci rien i r,roour l
point.
» Chacun npplaudil. Béatrix souriait arec
&gt;&gt; Je ,·ou aime, Lucelle, disait-il, je
vous aimr .... Ditr , m'aimez-rnus un peu? .. . malice en me regardant. J'éprourni un grand
1&gt;
n nuage pa a devant mes yeux .... J"é• embarra_. Mais Florian demeurait impa tais tour à tour brûlante el glacée .... J • n · siùle.
o On finit sur une ronde qui ·appelle la
pou,ai~ lui répondre. Ce fut mon émoi qui
a11s-Gè11e cl dont rnici quelt1ue couplets :
dit : « Oui ~, tandi · que a bouche était en•
core ur la mienne. li cul un suraul, parut
• GrJrc i ln moJ~
se rc sai ir el dit :
Uu n"a plu de cl.tc, c1.1\.
,\h ! qu' c'c,l coromrMfo,
» - \'ous penserez 11 moi, Lucellc'!.. .
Oo n'a plus d che.vcus !
\'ou · n'oublierez pa cet io ' tant?
tin dit qu' c'e. l miem !
1 Ah! ré_pondi -je, égarée, jamai., jamais je ne l'oublirai !... Je t'aime, moi aus~i,
Griice ü la moJ,·
tin n·a plus de cor,cl.
je t"aime !...
,\h ! qu' c'e l coromod~,
D Et je lui rendi · ses baisers,
Un n'a plus de cor,,et !
• Autour de nou , le ilence planait, doux
G'c I plutôt fait.
el grave. li emblaiL que l'univers fùt limité
r.rà,c i la rooJe
à celle n3ppc d'eau où 'irisait la lumière, à
On n'a qu·un 1·ètemcnt.
ce bois verdissant, à l'échancrure Lieue par
Ah ! •1u' r'c;l commo,le :
où, ur nos Lètes, se ré,·êlait le ciel. •ous
On 11·1 qu un l'èlcmrnl
lju· 1 lranspat1•11l !
étion- ,raiment seul- au monde en cet ins.., 8H ,..

1,râcé il la mo,l •
On n·a n en de end.,:.
Ah' qu' c'est coromn,IP !
On 11'1 rien de radié!
J"en suis fiché.

» La compagnié s'égaia encore, et monjeur de Bellombre, qui connaissait celle
rban on, fit observer qu· elle datait de troi
an au moins; qu'aujourd'hui le mode
élaienl moins libres, témoin, ajoula-t-il, la
tenue décente des jeunes beaut~· réunies en
ce lieu. Cc compliment suranné fil sourire
un peu: maL, par polite se, on acquie ça.
» Enfin, on se remiL en rouit', puis on se
sépara. La nuit d'après, je ne dormi guère.
Maintenant je suis dans une joie légère, con~lanlc et délicieuse. Ah l Julie, que i:'e I doux
d"aimrr!
» J'oubliai· de te dire que notre t!jour iri
.e continue par miracle. Pre que tous les
jour , mon frère reçoit une (cure de ma mère
1.: chargeant de commis~ion noU1·clles. De
telle sorle que larlial, au lieu de repartir
promptement, comme il a,ait été t·on\enu.
est forcé de séjourner. Cela ne laisse pas que
de nou intriguer un peu, ma mère n•a~a.nl
pas l'habitude de ces roul1iples achats el
n'aimant guère à e séparer de on fil pour
un aussi long temps.
_11 lia lettre s'allonge outre mesure. Il me
faut te quitter. Adieu, mon amie, adieu.
• LccETTE. »
Julie répondit à Lucelle :

« Moi, ma chère, je n'ai poinl d'amour' à
te conlcr, encore que G1prien de Palisse·, le
uiai que tu connai ' bien, continue de mn
pour uivre d • se œilladcs lan&lt;roureu ·es. Mais
il lui faut .'en teniT là, car il ne me plaiL &lt;'O
.iucunc manière. Ce qui ne ,euL pas dire, ma
honne, que je ne finirai point par l'épouser,
'il me demande. Car je m'ennuie tant ici
que tout me sera bon pour m'en orlir. Je
ne ui pa une rêl'eusc comme toi cl je préférerai de beaucoup un amant hardi à un
timide oupiranl.
u Oc plus, le mariage ne m'apparait guère
que comme un conlral, une manière d'as.ocialion où il n'e -t point nécessaire de mellr •
de la pa . ion. Amour el mariage, cela fait
deux. Même je ne comprends pa comment
on peul le concevoir dilféremmenl. liais,
pui que lu le voi aulre, il est probable que
le sen iùle Florian el Loi vou vou enlendct
pour vou marier tout de suilc. Allon , tant
mieux, si cela fait ta joie, ma tonie belle.
Mais hàLez-vou,. Que ignifient ce façon de
oupirer el de filer le parfait amour san fixer
un temps préei el proche oÎI ces fadeurs
prendront fin? Je le l'ai dit mille fois, Lucelle, Lu ne seras pas heureuse dans la vie
parce que lu y soupires trop. Moi j'y ,eux
rire et m'amuser en aimant, tant que durera
ma jeunes.e el dès que je pourrai m'échapper
de mon triste chez-moi. Je finirai bien par
m'en faire om·rir la porte, de gré ou de
force.
» Ponr l'instant, la ,·ie que je mène en

notre granJ château est peu gaie. Yademoi•
elle Charvin me gouverne, ou plutôt tâche
de me gouverner arec une rigueur plu
étroite. Pour me di traire d'elle el de son
méchant "i age, je n'ai d'autre re ource que
1~ bibliolhèque de mon père. Je la mel! au
ptllage, la11dis qu'il e t loin el pense aux
princes plutùl qu'à a fille.
D Je onge aussi quelquefoi comme 11 e't
fàcheux que Ion frère n'ait marqué aucun
goùL. pour moi. Peul-êLre l'aurais-je aimé,
car Je le troure beau malgré a froideur
constante à mon en&lt;lroiL. Je crois que je lui
aurais fait la ,·ie plus heureuse que la petite
huguenote dont il e t féru. Et, à ce propos,
il faut que je te dise, ma chère, que la fille
et le père out quitté Verlbi ,·oilà Lien une
emaine. Ton fr'•re le saiL-il? 'il l'ianore
ne
0
'
te charrre point de lui en apporter la nou,·elle. Xous devons toujours réserver à d'autre. qn'à nou -même les ràcheuses commis. ions . .Après loul, qu'il s'en arranae comme
il pourra. Quand on esl a:; ·ez îorL r:ur 'attacher à une fille de celle sorte, il faut s'attendre
à demeurer Gros-Jean.
1&gt; A.dieu. Je te ouhaite mille bonheurs
avec ton Florian. En retour, désire-moi d'en
trouver quelques-an , je ne sais quand, je ne
sais où, aYec je ne sai qui. »

Xlll
Un matin, à Limereuil, le courrier apportait à lfartial une brè\'e mi sive de a mère.
La baronne lui fai ait savoir que Dumarou
viendrait quérir le frère el la sœur deux
jour.; plus lard pour les ramener à Fon pcyrat.
lieu.roux, lfarlial soupira ,·iolemmenl, car
on cœur se dilatait dans la joie. Le }eux de
Lurette s'emùrumèrenl el son frai visage
pàliL un peu. Mademoi elle de Il"&gt;i ·sooage
éleva ses bras vers le ciel et s'exclama, tandi
que le,; coque agitée- de son bonnet tremùlaient pour marquer sa doulourcu e urpri.e.
Le familiers de La mai on furent au plus
vite informé de ce départ subit. M. de Bellombre s'empressa de venir présenter ses
condoléances, ainsi que le mélancolique Florian. En quittant Lu.celle, M. de Bellombre
·ollicita 111. permis ion de la baiser au fronL
Elle y consentit avec grâce et implicilé, heurcu e de plaire au « bon oncle D de celui
qu"elle aimait. Et le marquis a1ant accentué
et prolongé ce baiser d'adit'u, elle en augura
toute orle de bien pour son avenir de
11 nièce».
Le lendemain, les voyageur , penchés aux
portières de la berline, aperçurent le clocher
de Verthis qui dominait le vallon.
- Je descend ici, dit Martial, et je prendrai par la lra \'erse. ~ous nous retrouverons
à Foospeyral, ma sœu.r, et peut-être y serai-je
avant vous.
Lucelle n'eut pa le lemp de répondre. 11
autait à terre et s'éloignait.
Maintenant, libre et seul, il suivait d'un
pa~ allè!!re le raidillon qui, se détachant de la

grand'route, monte à Yntbis en conlou.roanl
le anciens remparts el le vieux cimetière.
Alor il aperçut la maison de Katcrine.

, . lJieu. Jt lt soulu/J~ 111illt t,onhturs avec ton Vic&gt;•
rta.n. En retour, Jésfrt-moi d'en 1ro111•er ~uel9uts•
rms, Jt 11e .sai:. 1uanJ, Jt nt s.:iis 011 , .:ivtc Jt ne
.,ais qui. • (Page lly.)

' on cœur battait forl. li vil toutes le
fenêtre a"euglées sous leurs contrevents el
une angoisse l'étreignit. li prit un enlier
parallèle au. jardin el re!!arda par-dessu la
haie. De ce côté aus i, tout était clos el muet.
l'n désordre inaceoulumé se lai ait voir dans
les allé où traînaient de· feuille, sèches et
de brindilles de bois mort. n baquet d'eau
croupis ante était oublié près d'une porte de
enricc. ur une touffe de frai ier, Martial
di tingua un ruban, mainlenanl décoloré,
qu'il avait vu, le jour de son départ, autour
du cou de on amie. Tout di ail la détresse
des maison veuves.
L'inquiétude naquit au cœur de ~arlial. li
revint du côté de la rue et se hasarda à frapper à la porte. Le lourd heurtoir de Ier jeta
sa sc,norilé dans le corridor el l'escalier, qui
retentirent d'u.n écho profond, lointain el
prolongé. Puis le silence se fil à nouveau.
Martial peo a que, peut-être, en son abence, Albos avait passé de vie à trépas. Mais
alors où serail Katerine? ... QuelleaO"Ot. e!. ..
Il frappa encore. Toujour le silence après le
bruit du marteau .... L'anxiété de Martial e
révélait par la rraicheur douloureuse qui perlait sur on visage. e mains étaient glacées,
a gorge serrée. li e retourna; on l'appelait.
C'était mademoiselle Claire :
- Il n'y a personne, monsieur le baron,
di ait-elle.
- Où ont-il ? cria Mart-ial d'une voix
uppliante.
Mademoiselle Claire leva les bras, regarda
le ciel, ouleva ses épaules d'un geste d'ignorance et dit :
- Nul ne le saiL.
- Partis? ... Depuis quand? ... Vite, dit '
vile ....
La vieille fi lie se recuei Ili l :

- 11 y a bien qui~e jours, &lt;lit•elle, d"une
\OiI basse et hésitante .... Oui, quinze jour ,
car c'était la veille de la fète de ....
Mai ,tarlial ne l'écoutait plus. Maintenant,
il allait, tout courant, vers Fonspeyrat.
Là, a mère l'altendail dans la cour oÎl
déjà la berline était arrêtée. Lucette en sortait, faisait compliment à sa mère et s'em•
pressait à se retirer dans sa chambre pour
rêver, sans aucun doute.
Madame de Fon peyrat, Lrè agitée, allail
et renait, du portail grand ouvert aux platesbande qui longeaient le mur . Ses main
fébrile remuaient des clé au fond de se
poches. Elle formait mille projets. , on fils
était là. Il fallait le garder à présent el le
bien garder. Que de cbo es elle réaliserait
pour le rendre heureux! Tont ce qu'il dési•
rerait : armes, chien , chevaux on li\'re , oui,
tout, elle lui donnerait tout.
~lartial arrivait.
Il parut, couvert de sueur, nu-lêle, dan.
un ine1primable dé ordre de ,ètemenls et de
physionomie. JI aper~·ut sa mère et se bâta.
Il pre · entil qu'il touchait à un moment
upr~me .... Peut-être la trame de sa destinée
allnit-elle tout à coup s'emmêler ou se rompre.
· Il négligea les marques de re pect qui lui
étaient aet.outumée lorsqu'il abordait sa
mère, el ne sut que lui jeter ce mol' :
- Ah! ma mère, ma mère, qu'avez-vau
fait? ..
- lion fil , mon pauvre enfant, qu'y a-t-il?
di ait madame de Fonspeyral jouant la surprise. Qu'est-ce donc? ... Dites? ...
- Ma mère, qu'avez-vous fait'? r~pélait
Martial d"une voix angoi sée.
Et il cria :
- Elle est partie! ... Elle est partie!. ..
- Qui? ... Quoi?...
- C'est vous, c'est rnus, n'est-ce pas'l
qui l'a\'ez Iait partir. Quelque chose me le
dit.. .. Oui, c'e Lvou , c'e t vous ....
: a voix accusait, vibran le, terrible.
- Je ne vous comprends pa , won .fils,
répondit sèchement la baronne, ·e retrouvant
elle-même, car, en vérité, elle avait failli
'émouvoir. Je ne vous comprend pas ....
Aussi bien, rentrons dans la maison. Celle
scène en face de nos gens est incoD\·enante el
stupide.
li la uivit san Lrop moir ce qu"il faisait.
Mais, dans la salle où ils pénétrèrent, il •
jeta sur un fauteuil, au point le plu obscur
de la pièce, et
subitement, sa douleur
jaillit en larmes rui selantes.
- Mar Liai!... Martial!... mon fils! ...
Ji.ail la mère.
- Laissez-moi, lai sez-moi 1... criait Martial dont le anglol s'arrêtèrent soudain.
Laissez-moi.... 'e me parlez pas 1... Ne me
parlez plus jamais, jamais .... Car c'e t ,·ou
qui avez machiné cela, vou qui m'avez éloigné pour mieux me l'arracher. . . Vous !.. .
Vous! ... Ayez donc le courage de le dire .. . .
Oui, dites-le donc. Avouez.le ... .
Tr~ calme, très froide :
- Votre chagrin vou égare, mon pauvre
enfant dit madame de Fonspe rat .... Je vou·

a,

�msro~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - pardonne, parce que vous souffrez, mais .. ..
- C'est infàme! ... C'est infâme!. .. répétait Martial. Vous ne l'avouez pas, madame,
ce crime d'amour maternel que vous avez
commis; mais il est écrit dans vos yeux et
sur toute votre personne ... . Ah! je l'aimais
tant 1... je l'aimais tant!. ..
La baronne avait blêmi. Son calme s'en
allait à mesure que montait l'orage dans le
cœur de son fils.
- Enfin, cria-l-elle avec violenee, finissons-en I Que me reprochez-vous L. De quoi
s'agit-il? ... Serait-ce de celte espèce ....
Elle n'acheva pas. Martial était debout.,
ardent, farouche :
- Oui, de celte espèce ... de cette espèce
que j'aimais et que j'aime, entendez-vous,
ma mère? De cette espèce que je chercherai ...
partout... que je retrouverai... et que je
ramènerai ici. .. oui, ici ... ici même, sous ce
toit ....
- Sous ce toit!. .. cria la baronne, dans
l'exaltation de sa colère. Vous avez dit sous
ce toit I Osez le répéter, misérable! ... Ajoutez
aussi que vous désirez ma mort et que vous
la voudriez hâter 1. .. Sous ce toit 1... Jour de
Dieu!. .. je ne suis pas encore morte, monsieur mon fils, et, tant que je vivrai, sachez-le
bien, jamais cette créature ne franchira le
seuil que vous voyez là-bas, entendez-vous,
misérable garçon? Dussé-je pour cela barricader la porte avec des pierres que je roulerais de mes mains, dussé-je me coucher en
travers du corridor .... Entendez-vous, monsieur mon fils 7...
lladamede Fonspeyratsuffoquait. Un à un,
elle arrachait les boutons de son corsage,
déchirait la dentelle de son col, jetait au vent
les brides de son bonnet. Elle marchait à
travers la salle comme une lionne en furie.
- Aussi bien, je n'ai plus rien à ménager,
continua-t-elle. Vous voulez vous révolter
contre moi, c'est bon!... Nous verrons qui
sera le plus fort.. ..
EUe s'arrêta, porta haut la tête, regarda
son fils en plein visage, hardie, provocante,
mhumaine. Elle dit :
- Voici le vrai. Le scandale était dans
Verthis. ... Le pays se lamentait à voir un
Fonspeyrat courtiser . . . qui vous savez ....
Chacun se gardait conlre les maléfices de ces
gens .... Nul ne voulait plus ni les servir ni
les approcher ...• L'honneu1· de notre maison
était menacé ... . Votre àme était en péril ....
J'ai econdé les vues de la Providence .... J'ai
purgé le pays el je vous ai sauvé .... Je suis
fière de mon œuvre.
Un cri terrible jaillit de la gorge de Martial :
- Ah!. .. c1·iminelle!. .. criminelle!. ..
li bondit hors de la maison. Comme un
ou, il courait vers la Mouraine.
Epouvantée, ne sachant où allait son fils,
craignant pour la raison ou pour la vie de
Martial, la baronne s'élanç.ait derrière lui,
l'appelant d'une voix ardente.
Mais ~laltial ne l'écoutait pas. Et, eût-il
entendu les plus tendres paroles, il ne les eût
pas comprises. Il était à cette heure doulou-

reuse où, devenu homme, le fils juge sa mère.
XIV
Ce fut à la Mouraine que Mal'lial se réfugia. Sa course éperdue à travers champs
l'avait épuisé, mais, du même coup, elle
avait fait tomber le plus gros de sa colère.
Dans les bras de son oncle, il sanglota et
~e répandit en imprécations demi-étouffées.
Puis, en tête à tête avec le doux philosophe,
un peu de calme descendit en lui. Sa douleur se dissolvait en langueur, et des pensées
confuses bourdonnruent en son esprit. Une
idée lui vint, d'abord timide et tremblotante :
La retrouver.... L'idée se précisa, plus
nette. Il la formula dans un vœu ardent.
Ensuite, le souhait devint un vouloir. Alors
ses yeux se séchèrent. Il se reprit à vivre de
la vie normale. Il crut entendre la voix de
M. de la Mouraine. Il l'entendit. Il perçut
des mots, puis des phrases. Enfin il comprit.
Le marquis lui conlàit sa visite à Albos.
ll acheva son récit. Puis :
- Mon pauvre enfant, dit-il, j'ai presque
à vous demander pardon. J'ai grand'peur
d'être la cause de cette fuite étrange par
l'inquiétude où j'ai jeté le père de celle que
vous aimez .... Malheur à moi si je suis l'auteur de votre peine!.... Cela prouve, mon
cher neveu, que nous autres, philosophes,
nous sommes peu aptes aux négociations
d'amour. Le sens des nécessités pratiques
nous fait tléfauL.... Habitués à jouer avec
les idées, nous négligeons les faits .... Mes
armes ont blessé ceux que je voulais défendre .... Pardonnez-moi!
- Moi 1. .. vous pardonner?... s'écria Martial. Ah! très cher, très aimé, très vénéré
parent, vous pardonner!. .. Vous qui êtes la
bonté même! ...
- Laissez, mon neveu, je ne suis qu'un
maladroit.
M. de la Mouraine soupira. Pui , changeant de ton :
- A présent, dit-il, il faut réorganiser
votre vie, la remplir d'occupations utiles et
fortes. Jusqu'aujourd'hui, vous avez misérablement trainé votre existence d'adolescent.
Vous êtes un homme, puisque vous souffrez.
Conduisez-vous en homme. A vos vingt ans,
à votre belle santé, à votre intelligence, il
faut autre chose que des promenades sans
but, ou la niaiserie des conversations de la
petite ville. Je ne vous dirai pas de vous
inquiéter de vos terres, votre mère n'y consentirait point. ... Que faire?... Ah I si vous
aimiez les LeUrcs et la Philosophie, ces
douces et puissantes consolatrices!... Elles
rafraîchiraient votre cœur et renouvelleraient
votre vie. Si vous saviez comme elles sont
belles, pures, clémentes, mille fois dignes
d'être aimées d'un grand amour!. .. Si ,·ous
saviez comme elles sont des maitresses.
fidèles et généreuses! .. ,
D'un œil amoureux, le marqu.i regardait
ses livres. Il semblait les caresser et les baiser. Il palpitait au souvenir des joies qu'il
leur devait.

Martial demeurait [roid.
- Je suis un vieux fou, dit le marquis.
Que vais-je vous offrir?... Les jouissances de
l'âge mûr et de la vieillesse? ... Non. Il vous
faut autre chose. Aimeriez-vous le jeu?
- Le sais-je?... Les libéralités de ... ma
mère ... dit Martial avec amertume, ne m'ont
point permis jusqu'ici de m'interroger làdessus.
- Vous en essayerez, grâce à moi, mon
neveu. Le jeu remplit d'une manière agréable
et passionnee quelques heures de nos jours.
Il introduit dans l'existence de l'imprérn,
des changements, des désirs .... On se console
au jeu .... On y apprend la hardiesse .... C'est
une volupté.... Mon neveu, je vous dis mille
folies, prenez-les comme telles.
Martial sourit un peu.
- Il y a les voyages, poursuivit le mar~
quis ...
- Les voyages coûtent cher ....
- Cela me regarde. Voulez-vous voyager '/
Un éclair presque joyeux passa dans les
yeux du jeune homme :
- Obi ouil
- Eh bien, vous voyagerez. Mais ne vou
décidez pas à la légère, car les voyages que
j'entends ne sont pas de banales excursions
de quelque six ou huit semaines en Bretagne ou en Languedoc. Il y a mieux. Vous
vous en irez à BorviJle. Vous trouverez au
long du quai un beau navire bien màté, bien
ponté, avec une bonne voilure, qui vous
mènera aux Indes ou à la Californie en une
année ou plus. Vous reviendrez consolé, mon
neveu, et quasi heureux. Le grand air, la
houle, les nuits des tropiques, la demi-solitude du bord et, ensuite, d'autres hommes,
d'autres femmes, d'autres mœurs que les
hommes, les femmes et les mœurs d'Europe, voilà ce qu'il vous faut, voilà les chirurgiens, médecins el médicaments propres
à votre mal.,.. C'est dit, mon enfant. ...
Quand partez-vous?
- Donnez-moi quelques semaines encore,
mon cher oncle. l1 me faut me reprendre,
car, en vérité, je suis hors de moi.
- Boni
Mais en cet instant le jardinier vint querir
M. de la Afouraine. ll fallait Jécider entre
plusieurs semences celle qui comenait Je
mieux à tel carré du jardin. La chose était
importante. M. de la Mouraine s'empressa.
- Ah! Martial, dit-il, la terre et un liHc:
le meilleur de la ,;e !...

XV
Des jours et des jours s'écoulèrent monotones et pareils. Martial promenait à tm·ers
bois sa colère, sa douleur, sa mélancolie
grandissante. De"fant sa mère, il restait obstinément muet. L'heure du repas, qui plaçait
face à face la mère et le fils, était pour le
jeune homme l'instant maudit de la journée.
Aucune comersation possible. Le silence.
Qu'attendait donc Martial pour cruitter Fonspeyrat? ...

'·-----------------------------

Jl.MES D'AUT1('EF01S - ,

Lucette avait été émue au r&lt;:icit des infor- jeune fille continua de bâiller sur les Ordon- manœuvre, qu'il déjouait en sortant aussitôt
tunes de son frère, que Martial lui avait fait nances 1·oyales, alors qu'elle eût bien mieUI. et en allant trouYer son oncle à la !Iouraine.
dans un élan de confiance fraternelle. Pour- aimé rêver de Florian.
Un jour où il avait fui le château, sa mère
tant, elle ne s'était pas attardée sur ce chaH;u~eusement, Julie des [magnes, la gaie, et mademoiselle des Imagnes, el qu'il se progrin. Elle arait elle-même de si grosses la sem1llante et folle Julie, la conlldente de menait aven le marquis dans un chemin
p~éoccu~ations I De son dernier rnyage à I:uc~tte'. venait parfois apporter quelques creux, à l'orée d'un bois de chàtaigniers, son
Lunereu,l, elle avait rapporté la certitude eclairs Joyeux dans la frmde mo1.1otonie de oncle lui dit :
·
de_ l'amo~r que Florian avait pour elle .... Fonspeyrat. La baronne, qui jadis lui faisait
- Eh bien, àlartial I eh bien, mon neveu,
Om, Florrnn de Saint-Marc l'aimait ... , Flo- grise mine, l'attirait volontiers à présent ce voyage?...
rian la Youlait pour femme .... Elle en était au chàteau, spécialement les jours où Martial
- Ce voyage, mon oncle, il se fera, il va
sûre, très sûre, de celte certitude sentimen- y demeurait. Elle laissait les jeunes filles se faire, si vous voulez bien me le faciliter .
tale plus pénétrante que toute évidence ma- chanter leurs romances, causer toilette, se Cependant mon intention diffère sensiblement
térielle .. .. Et Saint-Marc tardait à demander coiffer l'une l'autre devant le miroir, sans y de votre projet. Je veux partir .... Je partisa main!... Pourquoi?... Oh! quand donc mettre obstacle. Parfois, elle leur faisait rai .... Mais vous connaissez ma peine et le
viendrait-il?
servir une collation pour laquelle un domes- poids qu'elle a jeté sur mon cœur. Je ne
Quant à madame Je f onspeyrat, elle avait tique transmettait une invitation à Martial. saurais m'en distraire par la nouveauté et les
gardé, de sa scène avec son fils, une irrita- Mais le jeune homme, qui avait lu dans le seuls agréments du l'oyage .... Mon oncle, je
tion sourde et mal contenue qui, sans cesse, jeu de sa mère, ne se prêtait pas à cette serai soldat.
menaçait d'éclater'. 1l n'était plus possible à
Luœtte de discuter, même très respeclueusemrnt, avec sa mère. D'un mot dur, d"un
gcsle autoritaire, la baronne fermait le débat,
dès qu'un avis opposé au sien se manifestait.
Mais les questions de future préséance nobiliaire, le souvenir des prérogatives de jadjs,
la préoccupation d'affirmer son ran,,. en toute
occasion el, enfin, le souci toujo:i.s présent
des intérêts matériels à sauvegarder, voilà
ce qui remplissait la vie de madame de Fonspeyrat.
E11e voyait les émigrés rentrer peu à peu
et, chaque jour, se rouvrir quelque château
du ,,oisinage. Certains nobles rapportaient de
Coblentz ou de Londres plus d'argent qu'ils
n'en avaient au départ. Ils négociaient ou
feignaient de négocier avec les nouveaux
propriétaires de leurs domaines, lesquels
étaien~ s.ouvent de~ gens à leurs gages qui
se reliraient devant leurs anciens maîtres.
Ceux-ci, en retrouvant leur chez-soi, retrouvaient aussi leur morgue, leur suffisance el
leur dédain pour le peuple.
Une fièvre de noblesse courait chez les
gens de peu comme une sourde épidémie. A
la faveur de cette restauration latente, une
noble~se ~ivoque se créait. Il n'était que
gens a particule. Pas un Dupuy qui ne fut
du Puy, pas un Lapierre qui ne fût de la
Pierr~. Lorsqu,e madame de Fonspeyrat apprenait quelqu une de ces transformations de
nom, elle entrait en rage, éclatait et criait
disant que bientôt Boisselou, le cordonnier'
~t Uossign?l~ le cabaretier, se prétendraient
1 sus de v1e1lle souche, grâce à un de placé
par-devant leurs vilains noms. Et elle ne s'en
acti,·ait que mieux à instruire Lucette en la
science d'Ilozier et à lui apprendre comment
les filles (( nées » se distinguent de celles
venues &lt;1 de bas ».
Le mariage de Madame Royale, qui venait
d'épouser à Mittau son cousin, le duc d' ngoulême, lui causa une sorte de joie amère :
car .il lui faisait redouter qu'en vérité
Louis XVII Îùt bien mort, puisque ce mariarre
lui_ prépare1·ait sans doute un remplaçant.
Mais ce remplaçant, quel qu'il fùt, aurait
une Cour où la noblesse serait à nom·cau
intr_oduile. Il fallait donc que Lucette se préclos et muet. Uii deS()rdre inacoutumé se laissait voir d.111s les allëes oit trai1iaie11I des f euilles
parat à y prendre rang. C'est pourquoi la Toul étaitsèche.s
et des brindilles de bois mort. To ul :lisait l.J détresse des ,11c11isons ve11 ves. (Page 89.)

�~ - 111ST0'1(1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - oldat:
- Oui , soldat de Duonaparle, en yrie ou
ailleur~ .... C'est un grand capitaine, ajouta
vh•ement lartial, commc·pour se ju tifier.
- Allez, mon ne,eu, allez, dit M. de la
louraine après un silence. Monsieur Buonaparte est, en c[el, un grand capitaine .... Je
pourrais vous dire qu'à celte beu~c_, pour
nou autrP gens de nob)es.e, le rocher des
arme· est scabreux. Nos pareils sont avec les
prince· ou da.ns les bois vendéens .... Considérez que ,·ou de,·enez un oldal de la Révolution .... Mais qu'importe!. .. Tou les régime .e valent, par les ,·ices el les vertus
qui leur sont communs .... Allez! i vous
cro1ez trouver là un peu de bonheur el de

paiI.
Et, changeant _de ton :
.
- Avez-\'ous mîorme votre mère f
_ J'allendais votre avi . ~laintenant, rien
m'empêche de lui en parler aus itôt.
- Et vous partirezt..
- Dans d ux jours.
_ Eh bien, à aprè -demain, mon ne,·eu.
Ne vous inquiétez de rien. Je poucrnirai à
votre hour e... en manière d'acompte i;ur
mon hérita!le ... que vous trouverez peut-être
?
à ,·otre retour .... Ce mot· vous attrtslenl.
Paix, là!. .. Courez du pays, voiez le monde ... .
C'e t le lot de la jeunesse, et ce n'est ans
doute pa~ le plus mauvai ....
V

•

XV[
Lorsque Marlial retourna au chàteau, il
demanda sa mère. On lui répondit qu'elle
était depuis tantôt deux heures, enfermée
dans' la chambre au secrél.aire. On désignait
ou ce nom une va te pièce située en un recoin do. corridor central, parfaitement isolée
et silencieuse. n énorme secrétaire en noyer
du pays, mcul,le antique et lo~rd à multiples tiroirs et à serrures compliquées, el une
chai e de paille en étaient tout l'ameublement. Ici la baronne se relirait pour « chiffrer ». Et elle chiffrait beaucoup ce jour-là,
'activant à celle besogne a\'ec une joie d'avare, heureu e de calculer le produit de e
terres et de ses poulaillers.
Pourtant, une foi , elle s'interrompit et
ongea.
. . EII
'
Le silence de son fil 1··ll'r1ta1t.
• e etit
préféré quelque éclat par où se seraient évaporées Ja colère et les rancunes. D'autre part,
elle commençait à s'inquiéter de la tournure
'lue prenaient le événements extérieurs, encore qu'elle en fùt ma.l informé~, _soit pa_r le
curé, soit par les pa)·sans ses vo1 ms, qm en
avaient plus qu'elle là-dessus. Toutes ces
nouveauté l'intéressaient surtout au point
de vue pécuniaire : les impôts au!?meola.Î('nlils? les denrées e vendaient-elle bien? ... Et
pourtant eùt-on aboli tout impôt et vendu
vingt fois plus cher les marrons ou le fourrage, elle n'en e'Ût pas moins bai le régime
11ui tenait hors de France le roy légitime.
Car, en elle, la fille de Brocheteau et l'épou c
du baron de Fonspey-rat 'entendaient tl me.r\·~illa.

Toul à coup, la rnix de Jlartial résonna
derrière la porte :
- Ma mère, êtes-vous là?
C'était chose inusitée que Martial vint la
quérir en cette retraite, et c'était surtout
étrange; en ce temps où il feignait de n'avoir
jamais rien à lui dire.
- Oui, répond.il-elle silchement. Entrez.
Martial enlra. a mère le regarda et comprit que quelque chose de grave allait ètrl!
dit. Elle avait devant elle noa plu un adolei;cent, mai · un homme. La douceur et l'aimable nonchalance qui se marquaient autrefois ur le visage de rnn fils avaient disparu.
L'énernie se pei!!llait dans son regard el le
pli de sa lèvre. On distin1:,ruait, entre ses
sourcils, la trace ferme el légère d'une ride
précoce creu ée par quelque habituel souci.
Madame de Fon pi&gt;yrat vil tout cela d'un
coup d'œil. n frémissement d'angoisse la
p~rcourul.
mère, dit Martial en exanérant le
ton de Iroid respect qu'il arnit adopté, je
,·iens vous informer que je partirai demain
où lti jour suivant. ... Je vai · joindre l'armée
d'Égypte .... Je ne vous demande rien, ni
hardes, ni argcnl. ... c·est tout ce que j'avais
à vous dire.
~larlial avait redouté quelque éclat. En
pr6vision d'une scène violente, il avait mc·uré ses brèves paroles et s'était compo é
une attitude calme et digne, où la colère de
la baronne n'aurait rien à reprendre.
Madame de Fompeyrat se contint merveilleusement.
Entre la mère el le fils s'était op~ré, ce

- ,ra

Toul à c(lup, la voix Jt MJr/iJI r.!so11ua Jerrftlrt la
porte: • - .l/3 mere, des-vou; lâ 1 • • - Oui, rt!f'Cln.iil sühemenl la l'aron11e. Entr~. • (Page 9z.)

dernière· emaines, un Jent travail de dé agrégation sentimentale. L'œuvre 'achevait
an peine. L'amour du fil n'était plus que
poussière. Celui de la mère, sou tenu par la
forte armature du préjugé de race, consolidé

par un ciment d'orgueil, tenait bon un peu
plus longtemps. Tout de suite cependant elle
avait pensé :
11 Ah! poorq uoi la Bastille est-elle démolie !. .. Pourquoi n'y a-t-il plus de lettres
de cachet! ... •
Elle n'essaya pas de retenir son fils. li
voulait partir : qu'il par lit!
Cependant elle avait pâli. es mains s'étaient le1·ées en on vague geste de menace
qui 'était fondu en signe de supplication. i
l'un ni l'autre ne e préci èrenl.
- Faites, dit-elle, lorsque des mots purent être articulés par e lèvres blanchie
soudain. Faites, mon ieur .... Nous ommcs
en un temp. où les mères ne comptent plus
aux yeu.x des fils.
.
.
Le coup était rude pour elle qui ,·oyait
ainsi tomber ses rêves d'orgueilleuse mater•
ternité. Le soldat nro sier qui lui re1iendrail
quelque jour .erait-il encore digne de perpétuer la lignée? ... Quand il aurait erü l'abominable l\é\"olulion auprès des fils de Jacquou et de Léonardou, ces croquants, aurai t-il
fürure de noble? ... lême, qui sait? a'empècherait-il pa , abre en main, le roy de rentrer en France, ce roy idéal duquel elle
attendait tant de biens pour on fils, pour a
fille, pour le nom'!. ..
Martial était encore là, ans parole et les
yeux fixe ur sa mère. Elle au ile reuard_a,
el one pitié la prit. Peul-être son Marl!al
avait-il la tête un peu dérangée par le chagrin d'amour .... Cela n'était pas sans exe~ple qu'une peine amoureuse fil perdre la ra1·on à un jeune homme. . . .
.
Mais elle \'examina da\'anlage el elle le nt
si fwne, l'air si résolu, qu'il lui fallut bien
e rendre à. l'éndence. Et elle senlit que
déjà, elle n'avait plus de Ols.
ans ajouter un mot, elle le laissa quitter
la chambre.
Dans le corridor, Martial e heurta contre
Lucelle qui entrait en coup de vent, tenant
sou son bras celui de folie. Elle vil son [rère
avec un regard si changé et quelque cbo e de
si particulier dans toute sa personne, qu'elle
s'arrêta interloquée :
- Qu'y a-t-il encore'? dit-elle, inquiète.
- Je pars, Lucette.
- Où? ...
- A l'armée.
- Â l'armée!. ..
Elle se rapprocha de lui, fière el troublée
à la fois. Elle n'avait pas vu sa mère qui,
sortie de la chambre, était arrivée jusque-Hi
sans qu'on l'entendit.
- Avec les princes!... s'écria Lucettc
pour compléter a phr.1 ·e, car cc n'était
même pas une question qu'elle posait.
on, ma fille, dit avec dureté madame
de Fonspeyrat qui intervint. lion ieur le baron, votre frère, va servir la Révolution, avec
les Jacobins et les San ~ulottes. Il mettra
son épée au service des ma. sacreurs de eptembre. Voilà où nous en sommes dans notre
famille.
EL elle pa sa.
- Oh! Iartiall s'écria Lucelte sans trou-

,

•

___________________________________

ver aucun mol pourexprimer sa stupéfaction.
Pui , d'un geste instinctif, elle s'éloi!!Tla
de Martial et cacha son 1·i a11e déjà larmoyant
0
&lt;:ur l'épaule de son amie.
Martial oull'rail. Tl n'avait pa relevé le
propo de .a mère. n ne . ut rien dire à Lucelle pour la consoler. Il restait là, stupide el
éperdu de4'ant le rbagrin naïf de sa sœur
qu'il aimai!.
~ 31on ieur Martial, dit Julie, rnus serez
.uperbe ous l'habit militaire. Je le dis sans
rire .... Tous me· compliment ....
Hardie, elJe re,.arda le jeune homme d:ms
le yeux. Puis elle entraîna Lucelle au jardin
où elle 'efforça de la con, oler.
Martial fit seller un che\'al et galopa ver
le presbytè-rC'. A celte heure, il était ûr d'y
trouver le curé. Il n'aurait pa quitté Vcrthis Eans dire adieu à ce ~rave homme, doux,
innocent et maladroit, mais qui lui était chrr
par on dérnuemenl et a .implicit.é.
Le curé e mettait à table :
- Ab! mon ieur le haron !. .. mon chrr
enfant!. .. que voilà bien une bonne idée!. ..
Vous \'enezdiaer avec moi, pa vrai'? ... Oui. ...
A seyez-You là .... Préci émenl, conde m'a
confectionné une de ces soupes! . . une fameu e, avec un morceau de confit, des poi ,
des fè\'es cl un cœur de chou .... Vous m·en
direz des nouvelles .... Vite, econde, un courert !. .. Ab! la bonne idée, monsieur le baron, la bonne idéel. ..
- Oui, mon cher curé, je \'eux bien diner
arec vous, répondit Martial. Cependant, je
n'étais point venu pour cela .... Mai je gmiterai a,'ec plaisir l'e1cellente soupe de Seconde, car, de longtemp ans doute, je n'en
mangerai de pareille.
- Et pourquoi ça"!... dit le curé en élcYanl ses gro sourcils pour marquer sa urpri e.
En même temps il remplissait jusqu'au
bord les as ietles de faïence. La soupe fumait, épaisse el odorante.
- Comment ça? .. Comment ça?. .. r~péuiit-il.
Je pars.
- Et où allez-vous, mon pau\Te enfant~
dit le curé, qui déjà 'apitoyait.
- Faire la guerre.
En \'endée!. .. s'écria joyeu ement le
i:uré.
Non, curé. En Égypte ou en yrie ....
.le vai ... a\'ec mon ieur Buonaparte.
Pomerol eut un ursau 1, Son visage se colora. li c rejeta en arrière, s'appuyanl au
do .ier de sa chaise. 11 n'en poul'ait croire
se oreilles.
- Arec mon ieur Buonaparte?... A\'C~c
mon ieor Buonaparte?... répétait-il, effaré.
- Oui. Je veux me ballre contre les nais
ennemi de Ja France, dil Martial avec fermeté.
Le curé écoula sans broncher ces mots
!!l'o de ~ous-entendus. Puis son '"i age prit
une expression de douceur sacerdotale. Il
toussa un peu, achern .a dernière cuiUerée
de oupe, toussa encore et dit aYec sa rnix
üe prédicateur :

.Jl-'ŒS D'AUT1fE"F01S ~

• - ••lfo11. nt1•eu~ n'o11Nftz f'_:u ,1u, _j, i-ous ai lr~s slrtcèreme11/ aime. Je 1·011s consf.fr1•e comme mon fil.•. JI
meut elt l'on dt 1·1111s :zvo,r a11tres ik 111011 li/ lt1n7ue l"inst.2nt sera 1·e11u rour moi d, sui,•rt la Camarde... ,

(Pa.1re&lt;).!.)

- Mon Dieu, monsieur le baron. assurément vou pouvez aYoir raison d'une certaine manière ... j'entend , au poinl de ,•ue
des résultats purement humain ... cl même
chrétien .. oui, j'o e dire chrétien ... que
les guerre. en Orient pcu,·ent avoir sur ...
sur les population obscure et incroyante
qui ... (JUi n,·ent hor des lumières de ln
ainle Êgli e ... el que le général Duonaparle
combat en ce moment avec une telle valeur
que ... ,Traiment. .. en effet.. ..
Il s'embrouillait dans les méandres de a
plira e interminable. Il souffla. Pui , plein de
bonne ,·olonté pour achever son fHandreux
petit discours, il reprit :
- . . . En effet ... je comprends ... on comprend qul! .... Cependant la 11évolulion est avec
lui, monsieur le baron!. .. Il est l'homme de
la Révolution, monsieur le baron!. .. quoique,
à dire vrai, les églises se rouvrent .. . el les
prêtres.... Enfin Notre- eigneur n'est plus
ab olument banni de ses temples .... On l'y
tolère ....
Et, enchanté d'a,·oir trouré ce mot, il répétait :
- On le tolère .... On le tolère ....
JI continua :
- CertainemenL, mon ieur Buonaparte,
de famille très chrétienne ... j'ai lu se origines dan une petite feuille que les colporteurs distribuent. . . très chrétienne et même
un peu noble, dit-on, pourrait être ... serai 1. ...
,1ai · le princes sont en exil, mon ieur le
baron, el le biens religieux sont encore sous
séquestre ....
li ba le yeux au ciel.
- Enfin, Dieu y pourvoira! ... Dieu y pour•
1
vo1ra
....
ll répéta plusieur foi celle brève et commode formule de confiance en Dieu, puis il

soupira bruyamment et se mit à découper un
caneton aux navels que cconde avait posé
ur la table.
Martial n'écoutait guère le curé. Il mangeait de bon appétit acquiesçant de la lête et
marmonnant parfois des : « Oui, oui ... 11
dont le bon prêtre e contentait.
- Servez-vou , mon ieur Je baron, je le
crois patfail.
Et le curé, a serviellc ou le menton,
allendit, ponr emplir son assiette, que Martial eu t choisi parmi le aiguillette du canard. Puis il mangea, sans hâte, soufOant
entre chaque bouchée et buvant copieusement. on œil cependant interrogeait ~on
conYive. 1L ollicitait l'éloge de la sauce au
canard. &amp;fartial e méprit el crut qu'il désirait d'autres détails.
- Oui, curé, je par demain.... C'e t
pour demain.
- Et que dit de cela madame la baronne'!
fit le curé a\·ec un craintif respect.
- Ma mère? ... Avouez, curé, que vous la
voyez dans une fureur sans pareille, son bonnet de travers, les poings tendus et des cris
sur les lèvres ?...
- 11 me semble probable, en effet, que
madame la baronne a dû recevoir celte nouvelle avec .. . quelque ... vivacité ....
- El vous vous trompez, mon bon curé.
Madame de Fonspeyrat e t calme, ironique
et brutale .... Peut-être ne croit-die pas à la
solidité de ma résolution.
- Voilà qui est particulier, en effet. Et la
que Lion de .. . votre ... dt1 votre dernier chagrin, mon paune enfant? ... Est-ce pour cela
que VOU •.• ?
Le visaue de lartial e rembrunit. La voix
basse, il répondit :
- Oui ... c'est pour cela.

�111S T 0']{1.Jl
- Alors, vous ne pouvez pas .... vous ne
,·oulez pas ... oublier?
- Je ne peux pas, dit sourdement Martial.
Le silence tomba entre eux. La servante
allait et venait, emportant les restes du
canard et servant des petits fromages de
Verthis, très estimés dans le pays.
Le curé avait joint les mains sur son
ventre. Sa figure était douloureuse et recueillie. Il regardait fixement son assiette.
Puis il dit en soupirant :
- Ah! mon fils, mon fils, quel mal vous
faites au cœur de Notre-Seigneur !...
Sans y prendre garde et en toute sincérité,
il emploJait les mots et les faç,0ns du confessionnal.
Il continua, baissant la voix :
- Quel mal vous lui faites! ... Et aussi
au cœur de votre vieux curé qui vous a vu
pas plus haut que ça .... Que dis-je? Qui vous
a ·baptisé .... Oui, certes, voilà la plus grande
douleur de ma vie .... La persécution,, le ponton de l'île Madame, les dénonciations
anonymes, ce n'est rien. Mais vous, mon enfant, vous, une si belle âme, ,·ous oublier
jusqu'à aimer celte .... Écoutez-moi. Soyez
raisonnable. Elle est partie, n' e t-ce pas?
Vous ne savez où? ... Vous ne la reverrez
plus? Eh bien, oubliez-la! oubliez.... Faites
tout ce que vous pourrez pour oublier .... Et
puis, songez que la Providence s'est montrée
en celle occasion.... C'est elle qui a permis
tout ce qui vient de se passer, afin ....
- Curé! curé 1... cria Martial dans une
explosion de colère subite, ne dites pas
cela! ... Ne mettez pas la Providence en celle
horrible affaire .... Ce serait injurier Dieu ... .
Non, non, Dieu n'est pour rien là-dedans ... .
Dieu laisse faire les mauvais, quelquefois,
parce que.,.. Non, je ne saurais dire pourquoi.... Je ne comprends pas. .. . Quel mal
fais-je donc à lui el à la religion en aimant
une jeune fille si sage, si pure, si pieuse L.
Non, ne parlons pas de lui ... ni d'elle ... ni
de rien de tout cela ....
Le pauvre Pomerol restait muet dans un
effarement extraordinaire. Il ne s'attendait
pas à pareille violence. Sa douceur habituel1e
et son affection pour Martial en étaient singulièrement remuées. Il ne savait que dire.
- Calmez-vous, mon cher enfant, calmezvous.
Martial se dirigeait vers la porte. Ses regards ardents brillaient dans la pàleur de son
visage. Le curé fut altendri de le voir _si bouleversé. A_h I que n'eût-il pas donné pour
rattraper ses paroles !
Illuslrattons 1k CONRAD.)

- Adieu, curé, adieu. Allons, embrassezmoi.
Les yeux de Pomerol se mouillèrent.
- Yous embrasser! ... Moi!... Ah! monsieur le baron.... Mon cher enfant! Quel
honneur et quel plai ir vous me faites! ...
11 serra le jeune homme dans ses bras,
Ensuite, posant sa main droite sur le front de
Martial, il y traça le signe du chrétien. Puis,
baissant la \·oix, timidement, il dit :
- N'oubliez pas que vous avez fait votre
première communion .... Et pensez que Dieu
déteste les hérétiques.
- Dieu ne déteste personne, mon bon
curé, dit Martial avec douceur el pitié ....
Alors, adieu, adieu ....
Sur la route, Martial croisa un vieux carrosse qui s'en allait cahin-caha, et reconnut
l'équipage de madame de Puyrateau. Martial
mit pied à terre en même temps que le
cocher arrêtait ses chevanx.
- Que m'a donc raconté le marquis? Estce possible? Vous partez? lui criait la comtesse.
- Oui, comtesse, et pour longtemps.
- Faire la guerre ! Quelle horreur 1•.. Et
avec qui, grand Dieu ! Mon cher enfant, quand
on est beau, bien fait et qu'on a votre âge,
c'est une folie!
- Une folie explicable, madame....
- Non, non, rien ne la justifie. Rien, entendez-vous?... Au moins, passez par Paris
avant que d'aller vous faire tuer je ne sais
où .... 11 paraît qu'on s'amuse follement dans
la capitale. Les théâtres sont pleins, le PalaisRoyal est délicieux, on danse chez les directeurs et on jooe chez madame Boonaparle ....
Elle souriait avec ironie et marqua davantage ce qu'elle pensait, en ajoutant:
- ... Puisque, à présent, vous êtes de ce
monde-là....
•
Martial s'inclina sur la main que lui tendait la comtesse.
- Adieu !.. . Adieu !.. . Am usez-vous 1...
Amusez-vous!
Martial, remis en selle, rendit la main à
son cheval, qui prit le galop.
Le surlendemain, à l'aube, madame de
Fonspeyrat quittait sa chambre et s'en allait
- disait-elle à Mïon - à une métairie où
elle avait affaire et où elle passerait la journée. Lucette dormait encore lorsque, un peu
pins tard, Martial quitta Fonspeyrat. Le
jeune homme faillit s'attendrir en voyant le
domestique emporter son léger bagage. Mais
il se contint, malgré que sa pensée évoquât
ses années d'enfance el les plaisirs innocents
qu'il avait goûtés en cette cour, en ce jardin,

sur cette route où, tout petit, il gaminait. n
monta à cheval et, d'une traite, galopa vers
la poste aux chevaux.
Il y trouva le maître de poste en train de
gourmander un valet, le pressant d'atteler au
plus vite l'unique chaise qu'il mellail au service des voyageurs de marque. Assis sur un
banc de pierre, contre l'écurifl, M. de la Mouraine attendait son neveu. D'un geste presque
tendre, il l'accola.
- Mon neveu, dit-il, n'oubliez pas que je
vous ai très sincèrement aimé . .Je vous considère comme mon fils. Il m'eût été bon de
vou,; avoir auprès de mon litlorsque l'in~tant
sera venu pour moi de suivre la Camarde ....
Mais cela est de peu d'importance .... Ce qui
l'est davantage, c'est que vous sachiez dès
aujourd'hui composer votre vie pour en faire
une œuvre sereine el forte .... Peul-être le
moyen que vous employez est-il le meilleur ....
Commencez d'abord de bannir de votre esprit
toute rancune ou colère contre le passé. Outre
que la violence et la haine ne servent à rien
dans la c~nduite des événements, le corps en
est fâcheusement impressionné et l'àme risque
d'y perdre son aplomb. J'aime à penser que,
soldat, vous éviterez la brutalité et que vous
resterez gentilhomme. Assurez-moi au si que
vous conserverez et ne quitterez point le petit
livre que voici. Vous y trouverez mille bonnes
recettes pour tenir votre âme en repos .... Je
m'excuse de vous remettre un volume aussi
fatigué .... Mais c'était mon livre de chevet, je
souhaite qu'il devienne le vôtre. Adieu.
Ce trait mit deux larmes dans les yeux de
Martial. [) les contint, donnant ainsi un gage
de sa fermeté. li se jeta dans les bras du
marquis et demeura un instant sur sa poitrine. Le cocher fil claquer son fouet. Martial
monta en voiture. Son oncle lui tendit une
bourse amplement garnie et s'éloigna vivement sans un mot et sans se retourner,
encore que Martial l'appelàt avec insistance.
La voiture s'ébranla. Les chevaux battirent le
pavé, puis, rapides, passèrent sous un porche.
Brusquement ils tournèrent et prirent la
graod'route. Alors Martial ouvrit le livre qui,
des mains de son oncle, avait passé dans les
siennes. Il en lut les premières lignes :
« C'est icy un livre de bonne foy, lecteur .... ,&gt;
li reconnut Montaigne et se réjouit de
l'aroir pour compagnon de route.
JI tourna la page. Ses regards tombèrent
sur ces mots :
u Par divers moyens, on arrive à pareille
Îln.

»

-

Les mémorialistes, contemporains de lime
de Maintenon, se sont montrés particulièrement sobres de détails concernant le régime
auquel élaient astreintes ses pupilles. Des
témoins étrangers ont été plus explicites à cet
égard, tout particuliêrement l'ambassadeur
que l'électeur de Saxe et roi de Pologne entretenait à la cour de France au début de la
régence.
Êtant donnée l'influence que notre pays
exerçait, en ce temps, au point de Yue ... à
tous les points de vue en général, et la curiosité absolument extravagante des princes et
surtout des principicules allemands de l'époque, il ne faut pas s'étonner que M. de
Suhm, conseiller intime des guerres, ait reçu
de son prince l'ordre de visiter en détail la
maison d'éducation de Saint-Cyr. Dans son
rapport, daté du i.5 mars 17 i 7, ce personnage raconte ainsi qu'il suit les puticularités
de cette visite :

« En arrivant à Saint-Cyr,j'ai demandé une
audience à Mme de Maintenon, mais n'ai pu
l'obtenir, cette dame étant malade et en danger de mort 1 • Ce fut l'évêque de Chartres qui
m'accompagna et me présenta anx deux cent
cinquante jeunes dames. Ces dernières sont
uniformément vêtues de drap brun foncé.
Leur costume consiste en une jupe et un
manteau de cette couleur; un petit bonnet de
toile, garni d'une dentelle étroite et d'un
ruban de couleur, leur sert de coül'ure.
Ces jeunes filles sont réparties en quatre
classes, qui se distinguent par la nuance des
rubans (rouge, bleu, vert et jaune). Les
petits tabliers qu'elles portent sont bordés
des mêmes rubans. Leurs gants sont uniformément jaunes, et &lt;Juand elles vont à la
chapelle, elles metlent par-dessus le bonnet
un capuchon de soie noire.
Ces demoiselles se rendant à l'église, sous
la conduite de leurs maitresses, offrent un
coup d'œil vraiment charmant. Deux classes
entrent de front, sur deux rangs, dont l'un
1. Mme de Maintenon se remit de cette màladie,
Cllr

Et cela lui donna quelque espérance.

( A suivre.)

aux demoiselles de Saint-Cyr

LomsE CHASTEAU.

elle mourut seulement &lt;leux nns plus larrl (17 Hl).

1717 -

tourne à droite et l'autre à gauche, pour
prendre place dans les bancs ; ensuite, elles
foot face à l'autel, puis à un crucifix:; elles
e signent, se mettent à genoux, se relè,·ent
puis s'assoit'nt. Tous ces mouvements s'exécutent en cadence.
Ala fin du service religieux, pendant lequel
les voix claires de ces jeunes filles avaient
exécuté des chants très harmonieux, lasorlie
de l'église s'effectua d'après le même cérémonial que l'entrée. - Après quoi, l'on me
conduisit au réfectoire. Les jeunes filles
étaient assises à deux grandes tables, où
leurs surveillantes avaient également pris
place. Â l'extrémité de la salle, une table
particulière était réservée à la directrice et à
ses adjointes; au milieu se tenait une demoiselle qui faisait la lecture. Le couvert
offrait un aspect de grande propreté. Chacune
de ces demoiselles avait devant elle une
assiette pleine de soupe, une timbale remplie
d'eau, une petite assiette de poisson; il y
avait, en outre, un saladier pour deux.
Ensuite, on me fit voir la salle de récréation. C'est là que se tient habituellement
Mme de Maintenon. On y cause, on y travaille,
on y récite des poésies ~t l'on y représente
des dialogues et des comédies saintes.
Après cela, nous avons visité les quatre
classes. Dans toutes, les jeunes filles étaient
assises à différentes tables, dont chacune était
présidée par une maîtresse, et, suivant leur
âge, elles écrivaient, lisaient ou se livraient à
des travaux (d'agrément). Â côté de chaque
salle de classe se trouve un dortoir, dont la
disposition est uniformément la suivante :
Les lits sont individuels, garnis de rideaux
rouges, bleus, verts ou jaunes, suivant la
classe, el séparés les uns des autres par des
intervalles convenables. Chaque salle est
chauffée par une grande cheminée de milieu
el éclairée par un certain nombre de lanternes qui brûlent tonie la nuit.
Ces demoiselles ont eu 1a gracieuseté de me
réciter quelques dialogues et de me repré2. M. de Suhm a vouJu dire : c dnns IC'S bras de
~es filles, (acte IT, _cène VII).

senter un acte d'Estfte1·. Une jeune personne,
d'une_ be~uté. accompli~, tenant un sceptre à
la mam, JOuart le rôle d Assuérus. J'ai obserré
que toutes aYaient une prononciation remarquable. Aussi, lorsque Esther tomba évanouie dans les bras de la garde 1, je ne pus
retenir mes applaudi,;sements.
Ensuite, certaines de ces jeunes filles reprirent leurs ouvrages; les autres, au contraire, se livrèrent à des jeux variés, offrant
un ~?UP d'œ~ qui nous parut angélique.
L 10firmer1e, la pharmacie, la cuisine, la
dépense et les jardins que nous visitâmes
éta~ent tenus avec le plus grand ordre. Il est
certain que l'entretieb de la maison coûte par
an 20~000 livres, somme dans laquelle sont
comp~1s Jes 1 000 écus de dot que reçoit
toute Jeune fille quillant l'établissement. (Il
y en a une vingtaine par an.)
On n'admet ici que les demoiselles nobles
~gées, de . plus de sept ans. Elles y resten~
Jusqu à vmgt ans accomplis; à leur départ, on
leur donne - en plus des mille écus préci tés - des vêtements, du linge et cinquante
écns pour leurs frais de voyage. CeJles d'entre
ell~s qui manifestent l'intention de prendre le
voile peuvent rester leur vie durant à SaintCyr ou entrer dans un autre couvent. En ce
cas, elles reçoivent aussi la dot de mille écus .
Une immense bande de parchemin contient
la généalogie de toutes les personnes admises à Saint-~yr. Elle est destinée à prouver,
après des s1ecles, la noblesse des anciennes
élèves.
Mme de Maintenon est la seule de toute la
maison qui ait le droit de porter le ruban
noir. Elle a marié très avantageusement un
nombre considérable de ses anciennes élèves.
J'ai trouvé au nombre des pensionnaires
de Saint-Cyr une demoiselle de Kœnirrsmark, une jeune .fille très intelligente que0 1e
feu roi (Louis XIV) avait Fait admettre à ce
couvent. )l
Le conseiller intime de Suhm donne encore
d'autres détails - sans intérêt pour nous sur cetle famille de Kœnigsmark.

P.

DE

PARDIELLAN.

�.

'

MADEMOISELLE

DE

LAMBESC

ET SON FRÈRE, LE JEUNE COMTE DE BRIONNE.
J· TALLANDIER
LIBRAIRIE lLLUSTitl:E

Tableau de ~ATTIER. (Collection LA CAZE, ;\lusée du Louvre.)

75, RUE ÜAREAU, 75
9LRIS ·:uv- arron11' .1

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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