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llîSTOR,.1.11 - -- - - -- - -- - - -- - - - - - - - - -

veux longs, pour arriver à table avant le dessert, ces polissons le poursuivent en l'appeJant M. Le présiderrt.
Le porte-fanal se couche très tard, rend

r.omple le lendemain de loulcequïl a aperçu.
Rien ne contribue mieux à entretenir l'ordre et à prévenir plusieurs accidents que
ces fanaux, qui circulant de côté el d'autre,

empêchent par le\lr subite présence les délits
nocturnes. D'ailleurs, au moindre tumulte
ils courent au guet, et portent témoignage
sur le fait.
~1ERCIER.

Cliché Braun et
LE PEINTRE DE PORTRAITS. -

c••.

Tal:leau de MelSSO?&lt;IER .

... 144 ...

L'IMPÉRATRICE ]SABELLE DE PORT UGAL, FEMME DE CHARLES-Q UINT
Tableau du T ITIEN. (1'lusée du Prado, ~ladrid. )

�36efascicule

Sommaire du

(20

11z:zi 101,)

LA FJN D'UN GRAND RÈGNE
cf&lt;&gt;
l\llGXET • . . . . . . •

LOUIS BATlFFOL. .
BOURRlE:-INE. . • •
ANATOLE FRANCE · • .

. La fin d''!n g~and règne: Charles-Quint avant
son abdJcat1on . . . . . . . . . . . . . . . . .
. Un mariage royal : Louis XIII et Anne d' Autriche . . . . . . . . . .
. Bonaparte et Joséphine . .
. Les carrosses àcinq sols. .

,::~

. La duchesse de Nemours . . . . . . . . .
. Les mémoires d'un aventurier irlandais.

1SU
15q

rRÉ:DF.RI C LOLIF.F. .

1."u
156

de l'Aca.1èmie Française
SAINT-SmoN • . . . .
TEODOR DE WYZEWA .

C"

DE StGUR . . .

GÉNERAL OE 1'1ARBOT .
LOUl~E CIIASTEAU . . .
HALi~\'\' . . .

Luoov1c

ILLUST~ATIONS

J.

Enlèvement et disparition d'un diplomate
anglais ( 1809). . . . . , . . . . . . . . . . . 165
Les femmes du second Empire: Mélanie de
Bussière, comte~se de Pourtalès . . .. .. . . 166
. Souvenirs de garnison : Un duel d'off1c1ers

P.-.\!. DE~MAREST .

'-l~

0 77?).

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. Memo1res. . . . . . . . . . . . . . . . 174
Ames d'autrefois . . . . . . . . . . .
1tl3
: Notes et Souvenirs : De Versailles à Paris
(27 mai 1871) . . . .. .. . .
TIRÉE EN CAMAÏEU :

ALAUX, BERTBAJ.;LT, E. OE BOISLECOMTE, ABRAHAM B~~SE, _JAN
CHEUUNSKI , CONRAD, CRISPIN DE PAS, CAROLUS DU-RAN, C.-i\1. E~QUII EL,
FOURN1ER-SARLOVÈZE 1 GÉROME, BARON GROS, MICHEi, LASNE, )l.A"f;IUEUS,
PHIUPPOTEAUX, PRIEUR, JULES ROUFFET 1 SWEBACH·DESFONTAINES, 1 IIO}IAS,
ALARCON,

V.

L'IMPÉRATRICE ISABELLE DE PORTUGAL,
FEMME DE C H.\RLES-QUL ' T
Tableau du

LE Tm&amp;~.

TrTrEN. (Musée

'' LISEZ=MOI ''

du Prado, .Madrid}.

Paraissant

le 10 et le 25

SOMMAIRE du NUMÉ~O 138 du 25 mai 1911

TOUS

L'AFFRANCHIE

doivent voir et examiner chez les Libraires le

MAGAZINE LITTÉRAIRE Il.LUSTRÉ BI-MENSUEL

Comédie e:n trois acres, par MAURICE . DONNA Y,
de

l'Académie Fra11çaisc.

MUIILFELD. L'Associée. - HENRI LAVEDAN, de l'Aca1émie fran~aise.
Au petit J0ur. - EoMONO HARAUCOURT. Son ombre .. - l AUL ITER\ ŒU,
de l'Académie française. Lo. femme o.ssa.isonn,ée. - LECQNT~ DE LISLE. Les
roses d'ls_pahan. - LUDOVIC HALEVY. ,L abbé Con,stant1.0. - ROSEMONDE
ROSTA~D La Trève. - EDMOND PILO . Aspects d Ile-de-France. - J\l~RCEL PREVOST, de l'Académie Française. Nos _aïeules. - PAUL oE SAII\T.:
VICTOR. La danse espagnole ..- LtoN DE Tll'iSEAU. San_s tare. - AN~RE
LICHTENBERGER. Le petit rot. - ANoR~: RIVQLRE. Matin. - GYP. Joies
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premier numéro de

LUCIEN

LISEZ~MOI BLEU
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LISEZ-MOI BLEU
est spécialement créé pour les Jeunes
Filles et les Jeunes Gens. o o

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LISEZ-MOI BLEU
ne publie que des œuvres de maîtres
dignes d'intéresser et de divertir. o o

LISEZ-MOI BLEU
nmbourse par des primes le prix de son
abonnement. o o

o o o

o o

Charles-Quint songea de bonne heure à qui en méditail un à peu près semblable, Pl
le pouvoir et à se relirer du monde. qui lui fit en f 542, aux cortès d'Aragon, la souverain pontife Clément VII el de Lous les
li en conçut la. première pensée après l'heu- confidence mystérieuse de sa future abdica- l~lats italiens indépendants, il avait eu pour
prisonniers un roi et un pape, et il avait
reuse et brillante expédition de Tunis en 1tJ:ï5. tion.
soumis
à. es arrangements ce pays longtemps
C'est cc c1u'il af6rma lui-même à l'ambassaLorsqu'il ressentit ces premiers dégoûts de
deur portugais Lourenço Pires de Tavol'a dans l'autorité suprêmr, il arait moins de quarante disputé. Inébranlablement établi dans le
un curieux entretien au château de J.irandilla ans et il était dan toul l'éclat de la puis- ro~•aume de Naples et dans le duché de Milan,
quelques jours avant d'entrer à Yu te. C'est sance. Il avait terminé à son avantage les il s'était attaché les Médicis, qu'il avait investis de la souveraineté de Florence; les ducs
ce qu'il dit aussi aux moines de ce
de Ferrare, auxquels il avait allribué
couvent, lorsqu'il se fut établi au
Modène et Reggio, réclamés par le
milieu d"eux. Ce dessein traversa donc
•
aint- iége; les marquis de Mantoue,
son esprit mélancolique près de vingt
lJll'il
avait agrandis du Montferrat. Il
ans avant qu'il pût le meure à exécudisposait
de Gènes, où commandait
tion. La solitude l'attirail déjà du viAndré Doria, qui, sous ses auspices,
vant de l'impératrice Isabelle sa
avait été le glorieux libérateur et le
femme. A la morl de celte princesse,
sage
instituteur de sa patrie en f528,
qu'il aimait tendrement et dont la
et
qui,
joignant la flotte génoise aux
perte prématurée le jeta en 1559
lloU.es espagnole, napolitaine, sicidans une profonde afniction, ce désir
lienne, l'avait rendu maître de la
pénétra plus avant en son âme. PenMéditerranée. li avait réduit la puisdant qu'on transportait les restes de
sante
république de Venise à une
l'impératrice du palais de Tolède à
, neutralité fincère, et soumi à son
la chapelle royale de Grenade, où reinfluence le Saint-Siége, sm lequel
posaient son aïeul Ferdinand d'Arail chercha à mieux assurer encore
gon, son aïeule Isabelle de Castille,
son
ascendant par le mariage de sa
son père Philippe le Beau, et qui defille naturelle Marguerite d'Autriche
vait servir de tombeau à toute sa
avec le petit-fils du pape Paul Ill, le
race, il s'était enfermé au couvenl
duc Octare Farnèse, mis en posseshiéronymite de la Sysla.
sion
de Parme en allendant de l'être
Le pieux don Francisco de Borja,
de
Plaisance.
Il occupait ainsi les
alors marquis de Lombay, qui dedeux plus vastes États de l'Italie au
vint bientôt duc héréditaire de Gansud et au nord, dominait tous les
dia et finit par gouverner la ociété
autres
par l'intérêt ou par la crainte,
de Jésus comme son troisième généel
avait
fondé dans cette péninsule
ral, fut un de ceux que Charles-Quint
un ordre territorial et poli tique qui
désigna pour accompagner jusqu'à sa
devait s'y maintenir durant plu ieurs
dernière demeure l'impératrice, dont
siècles.
il avait été le grand écuyer. En déD'un autre côté, il avait été le vicpo ant dans le caveau funéraire le
torieux
défenseur de l'Allemagne mecercueil de sa noble et belle mainacée par les Turcs. Il en avait retres e, le marquis de Lombay la laissa
poussé lui-même le formidable Solisous la garde des l:tiéronymites san
man
Il, qui s'avançait vers Vienne, et
avoir pu la reconnaître, tant les traits
dont
il avait arrêté les conquêtes.
de son visage avaient été déjà décomMarchant
ensuite contre son capitan
posés par la mort. Tombant en dépacha Khaïr-Eddin .Barberou se, il
goùt de la beauté et de la puissance
avait attaqué sur la côte d'Afrique
humaines, qui abouti aient à une
cet inlrépide cor aire devenu maître
Cliché
Uiraudon.
aussi prompte destruction et flnisCIIARLES-QUINT.
d'Alger
et de Tunis. li avait contis:iien t dan un aussi étroit réduit,
Tableau du Tine.'&lt;. / Pinacothèque de Jlfrlnich.)
nué avec non moin d'éclat que d'utiil prit dè ce moment la ré ·ol111ion
lité les expéditions du cardinal Ximed'embrasser la vie rt!ligieuse. A on
nès
et de Ferdinand le Catholique
retour, il entretint de son projet Charles-Quint, luttes qui duraient depuis le commencement
ur ce liltoral, où ils avaient poursuivi les
du siècle entre l'Espagne et la France pour la anciens dominateur· de l'Espagne. Aux conExtrait du volume : Clia,·les-Quint. NOII abdication.
so,1 i&lt;t1jmtr el sn mort au 111011a~lère tle l'iule. par
posses ion de l'llalie. Vainqueur de Fran- quêtes d'Oran et de Bou.,ie, faites sous son
llignct. (Perrin el C1•, édileurs.)
çoi [er dans trois guerres successives, du prédécesseur en 1509 el 1510 , CharlesfJUÎller

Copyright by TallandJer 1910.

partout

Par MIONET

PLA.NCHE HORS TEXTE

D'APRÈS LES TABLEAU1C, DESSINS ET EiTAMPF.S Ill! :

Bn vente

Charles-Quint avant son abdication

1:-3

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Tous les Parents ont intérêt à abonner
Jeurs F'j/Jes ou leurs Fj/s
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LISEZ-MOI BLEU
Jules TALLANDIER, Éditeur,
75. Rue Dareau, PARIS.

\". -

füSTORIA. -

Fasc. 36.
10

�111STO'RJll

------------~----

courir d'affaires à décider, de mesures à
prépa;er, d'actes à accomplir, devaie?t épuiser assez promptement les ~orce~ d un s~ul
homme, l,ien que Charles-Qumt eut tout disposé pour rendre ce vaste gouverneip.ent plus
facile. Il avait laissé à ses divers Etats leur
administration particulière; chacun d'eux se
réo-issait intérieurement d'après ses vieilles
fo;mes suirant ses propres lois. et avait à sa
Lête u~ représentant supérieur ~e la p~i~sance souveraine. Son frère Ferdinand pres1dail comme roi des Romains, à la direction
de 1: Allemagne; sa sœur Marie, reine douairière de Hongrie, était régente des Pays-Bas;
son fils, l'infant don Philippe, était cbargé,
depuis l'âge de quinze ans,_ de gouverner
l'Espagne avec l'ai~e de conse~Llers pru?ents,
parmi lesquels étaient le cardm~l de _1a"e~a
et le duc d'Alhe; d'excellents v1ce-ro1s résidaient à Palerme, à 'aples el à A_lilan. Mais
les affaires générales d~ tous _ces E!a~ abou:
lissaient à Cbarles-QumL, qui en etail reste
le rém.Jlateur suprême, et en surveillait l'admini~lralion : il avait organisé pour cela une
sorte de rrouvernement central attaché à sa
0
•
0
personne et le _smva~t partout. . utre, ses
ministres, il avait trois chancelleries : l une
allemande l'autre espagnole, la dernière italienne· il' avait de plus un conseil compo. é
de doc~eurs et de légistes pris parmi les , iciliens les Lombards, les Francs-Comtois, les
Ftam'ands, les Aragonais, les Caslillans, et
présidé par l'évêque d'Arras, fils du garde
du grand sceau Granvelle, ~cstiné à êlre un
des plus hahilr.s hommes d'Etat de ce terpps.
Charles-Quint était ainsi le centre de ses Etals
et le lien de ses peuples. Ce1U-ci, fort ùi,·ers
de mœurs et de goûts, se ratLacbaient à lui
par des côtés différents. Un am?as~~deur
vénilien remarque, avec la finesse Judicieuse
propre aux politiques de sa nation, qu'~l était
auréahle aux Flamands el aux Bourgmgnons
p~r sa bienveillance _et sa familiarité, aux
ftaliens par son esprit et sa prudence, aux
Espagnols par l'éclat de sa gloire cl par a
sévérité.
Si son grand sens el les qualités variées de
son caractère le rendaient capable de pourvoir aux intérêts el de contenter les sentiments de tous œs peuples, sa complexion
naturelle et son genre de vie ne devaient pas
lui permettre d'y s_uffir~ long~emps. D'une
laille ordinaire mais bien prise, avec des
membres robustes, il avait eu dans ses jeunes
années la force el l'ad1'csse nécessaires pour
•e livrer à tous les exercices du corps et pour
; exceller; mieux que personne il avait s~
rompre une lance, courir la ba~e et lutte~ a
la barre; il passait pour le meilleur ~avaher
de son temps. Il avail beaucoup au~i,é, la
chasse et il itail mème descendu dans l arene
FR.ANÇOJS l" ET CuARu:s-Ql.'tNT VISITA:ST LES TOMBEAUX DE l. F.GLISE DE S ,11~T-DE:-.1s,
pour ; comballrc d_t!s taureaux ~•n avait
Tal?leau du l3ARO~ GROS. (Musée àu Louvre .)
terrassés de ses mams. Ces salutaires exercices de sa jeunesse avaient bienlôt fait place
aux travaux presque exclusifs de ~a politiq_ue
enlevées à Barberou se dans une campagne des déprédations barbarèsque ,_les bords ma- el de la guerre. L'activité el la v1gu~ur srnaussi glorieuse que rapide. Posséde: les prin~ rilimes de l1Lalie et les iles occidentales de la gulière de son esprit, qui s~ ':°ontraient sur
cipaux points de l'Af~ique sept7ntr10nale qm - MéJiterrantie, presque tout.es placées sous sa son front spacieux el se lisaient dan son
faisaient face à ses Etats depms le royaume domination.
... Tant d'lttats à conduire, de pays à par- ferme el pénétrant regard, n'avaient plus
de Grenade jusqu'au royaume de Sicile, c·était

Quint avait ajouté l'occupation de Bone,
de Bizerle, de Sousa, de Monastir, el urtoul la prise de la Goulette el de Tunis,

tout à la fois préserver de nouvelles invasions
musulmanes l'Espagne, qui s'était dél~vr?e s~
péniLlement des anciennes, et mettre a labri

0

,

__________________________

trouvé une salutaire diŒrsion dans ces utiles
mouvements du corps : quand il n'élait pas
en campagne, il menait une vie trop sédentaire.
Adonné à certains plaisirs dans lesquels,
selon l'rxpression ·d'un am bas adeur contemporain, il ne portait pas une volonté asse~
moclùee, « il se les procurwl partout où il
« se trourail, avec de dames de grande el
« aussi de pet ile condition. » Il était encore
moin tempérant à laLle : il mangeait pluieurs fois par jour et beaucoup. La conformation un peu dJfectueuse du bas de rnn
visage nuisait à sa santé encore plu qu'à son
ai:pect. Sa mâchoire inférieure, trop large et

C11Jtl(L'ES-QuTNT JtYJtNT SON Jt'BD1CJlT10N - - ,

qui ressemblaient à des attaques d'épilepsie
et que son historien Sepulveda appelle de cc
nom. A la fin de J518 et au cornmencemen t
de 15l9, deux de ces allaf]ues !"avaient ren,·ersé sans connaissance, L'une pendant qu'il
jouait à la paume, l'autre pendant qu'il entendaiL la grand"messe dans Saragosse. La
dnnièrc, qui avaiL eu tant de témoins, el que
l'ambassadeur de France racontait dans une
dépêche à sa cour, !"avait laissé plusieurs
heures avec la pâleur de la mort sur son
visage bouleversé. Délivré de cette terrible
maladie en 1526, après son mariage avec
l'infante Isabelle de Portugal, il ne cessa

l'armée en litière. Envahi par la goutte. tourmenté par l'astbme, sujet à un flux de sang
dont les retours aussi rapprochés qu'incommodes l'épuisaient, éprouvant des irritations
cutanées à la main droite el aux jambes, la
tête el la barbe entièrement grises, il sentit
décliner ses forces en même temps que s'étendaient ses obligations.
... A la suite de ses campagnes contre les
protestants, il avait eu, en 1547 el en 1548,
deux maladies si graves qu'il avait cru y succomber. En craignant les effets ou le relour,
il dicta pour son fils une instruction très
étendne qui, dans un langage simple et

Cllcbt Giraudoa.
ARRJVÊE DE CHARLES•Qcmr AU MONASTERE DE YUSTE . -

lrop longue, dépassait extrêmement la mâchoire upérieure; en fermant la bouche, il
ne Jlouvait pas joindre les dents. L'intervalle
qui éparait celles-ci, d'ailleurs rares el mauvaise , l'empèchait de bien faire entendre la
fin de ses phrases et de broyer ses aliments;
il balbutiait un peu et digérait mal. C'était
sans doute pour atténuer quelques effets de
cette imperfection physique el aussi ponr
donner une saveur plus agréable à ce qu'il
mangeait, qu'il faisait usage de mets fortement épicés.
L'excès de ses lraYaux et ses écarts de
régime contribuèrent également à hàter el à
accroître ses indispositions. Il n'avait jamais
eu une santé tout à fait inaltérable. Dans sa
jeunesse, il avait res enti des accès nerveux

Tableau de].

d'éprouver des douleurs de lête qui l'obligèrent à couper ses longs cheveux en i529.
Lorsquïl fit b sacrilice de celle noble mais
pesante coiffure qu'avaient porté ses aï~ux
Ferdinand d'Aragon et Maximilien d'Autriche
et son père Philippe le Beau, tous les grands
l'imitèrent, quoique à regret, et ce qui pour
lui était soulagement deYint mode pour les
autres.
Les malndies fondirent bientôt sur lui en
changeant de forme. La goutte l'assaillit à
l'âge de lrenle ans. Ses atteintes, de plus en
plus îré&lt;rueutes f::L prolongées, se portèrent
principalement sur les mains el sur les genoux. li ne pouvait pas toujours signer, et
lorsqu'il était en campagne, bien souvent il
était incapalile de monter à che\·al el suivait

ALARCON,

haut. contenait les vues de sa politique, les
conseils de son habileté, les recommandations
de sa tendresse, toutes les maximes d'après
lesquelles Philippe devait se conduire enrnrs
l'Église, traiter avec les divers princes de
l'Europe, gou\•erner ses propres Etats et se
diriger lui-même. Charles-Quint cherchait par
là à lui communiquer son esprit el à lui
transmellre son expérience.
Suivant le désir de Charles-Quint, l'infant
quitta pour la première fois l'Espagne, passa
en Italie sur une flotte de cinquante-huit
voiles que commandait André Doria, et, environné d'une cour splendide, escorté par une
garde imposante, dans tout l'éclat de la grandeur, il parcourut la Lombardie, remonta par
le Tyrol en Allemagne, et de l'A.llemagne -e

�fflST0~1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - ~
rendit dans les Pays-Bas. Ce vo1age, accompli après les derniers et éclatants succès de
l'Empereur, marqua jusqu'où pouvait aller
l'idolâtrie envers la puissance victorieuse.
Reçu partout sous des arcs de triomphe, au
milieu des fêtes et des flatteries, avec des
présents et des soumissions, l'infant vil accourir sur son passage les peuples et les
princes, il entendit appeler grnnd, invincible, divin, son père, qu'on plaçait alors sans
hésiter au-dessus des plus célèbres potentats
et qu'on égalait aux plus grands hommes. On
le nomma lui-même le futur héritier du
rnonde et l'espérance du siècle. Parti de
Barcelone le 2 novembre 1J48, l'infant n'arriva à Bruxelles que le fer avril 151~9. Là, sous
Les yeux satisfaits du père, le fils parcourut les
diverses provinces des Pays-Bas, dont il jura
les privilèges et dont il reçuL les serments.
Tout l'été fut consacré à cette tournée politique, qui était comme une dévolution anticipée de l'héritage paternel.
Ce premier voyage, qui dura près d'un an,
ne présenta point l'infant sous de favorables
auspices et ne fit pas concevoir de bien grandes
espérances de son futur gouvernement. Ayant
jusque-là vécu constamment avec des Espagnols, il en avait pris l'humeur altière, l'e,prit lent, la tranquillité orgueilleuse. Petit
de taille, délicat de complexion, il avait le
vaste front, l' œil bleu et intelligent de son
père, son menton avancé, 1a couleur blonde
de ses cheveux et la blancheur de son teint.
on aspect était d'un Flamand, son caractère
d'un Espagnol. Taciturne cl hautain, timide
et opiniàtret grave et impérieux, aimant le
rcpo et imposant la crainte, &lt;&lt; il montra,
disent les relations contemporaines, des dispositions sévères el intolérables, ne plut guère
aux Italiens, déplut beaucoup aux Flamands,
et rut odieux aux: Allemands. •&gt; Mais sa tante
la reine Marie de Hongrie, gouvernante des PaysBas, etl'Empereurson pèrel'avertirenl des dangers d'une pareille sévérité, et lui firent sentir
qu'elle n'était pas séante à un prince destiné à régir des nations différentes et cbrétiennes.
Celle leçon ne fut pas sans fruil. Il en
reçut d'autres qui ne Jui profitèrent pas au
même degré. Les seigneurs des Pays-Bas, par
ordre de l'Emperenr, le dressèrent aux divers
exercices de la chevalerie, auxquels ses goûts
l'avaient laissé trop étranger en Espagne;
mais il ne l'y rendirent pa bien habile :
dans un des tournois où il parut la lance à la
main, il reçut sur le casque un coup qui le fil
tomber évanoui de la selle de son cheval. On
le rapporta dans le palais de son père sans
qu'il eût repris ses sens, et depuis il ne lut
jamais un jouteur ni hardi ni adroit. CharlesQuint aurait voulu faire de lui un prince
guerrier, il parvint plus aisément à en faire
un prince politique. Pendant plusieurs années
qu'il le retint à côté cle lui, !'Empereur l'appela chaque jour deux ou trois heures dans
sa chambre pour le former aux grandes
affaires, soit en le rendant tém.oin des délibérations de son conseil, soit en l'instruisaut
seul à seul lui-même. A celle forte école,

l'infant ùon Philippe apprit à se contenir el
se prépara à gouverner.
... Charles-Quint se voyait [en t5:'i5] hors
d'état désormais de conduire lui-même ses
armées et de pourvoir à l'exécution de ses
entreprises. Ses maux s'étaient aggravés avec
l'âge et par un défaut de sobriété insurmontable. Ce grand homme, qui savait commander à ses passions, ne savait pas contenir se.
appétits; il était maître de son àme dans les
diverses extrémités de la fortune, il ne l'était
pas de son estomac à table. Ni les sages conseils de son ancien confesseur. ni les sévères
avertissements de la maladie n'avaient eu le
pouvoir de l'éformer ses habiludes à cet égard
désordonnées. Durant l'hiver douloureux de
t550 à 155{, passé tout entier à Augsbourg
dans son appartement chauffé comme une
étuve, d'où il ne sortit que trois fois pour se
montrer et manger en public dans une salle
voisine aux fêtes de Saint-André, de la Noël
et des Rois; lorsqu'il était si exténué qu'on
le croyait près de sa fin. el que les médecins
eux-mêmes lui donnaient à peine quelques
mois à ,·ivre, !'Anglais fioger Asham, qui
assista à l'un de ses repas, fut surpris de ce
qu'il mangea et surtout de ce qu'il but. Bœuf
bouilli, mouton rôti, levraut cuit au four,
chapon apprêté, l'Empereur ne refusa rien.
« Il plongea, dit Asham, cinq fois sa tête
dans le verre, et chaque fois il ne but pas
moins d'un quart de gallon de vin du Rhin. »
Deux ans après le repas décrit par Asham,
le pirituel et érudit van Male, ayuda de rdmera de Charles-Quint, fait un tableau plein
de malice et de gpâce des irrésistibles fantaisies de son maître au siège de Melz el des
condescendances dangereuses que les médecins avaient pour lui. « Le ventre, écrit-il à
Louis de Flandre, seigneur de Praet, el une
fatale voracité sont la source ancienne el très
profonde des nombreuses maladies de !'Empereur. Il y est assujetti à tel point, que,
dans sa plus mauvaise santé el au milieu de&lt;:
tortures du mal, il ne peut pas se priver des
mels et des boissons qui lui sont le plus nuisibles. Vous vous récriez et contre cette intempérance de César et contre la légèreté,
l'indulgence, la îaiblesse des médecins. C'est
le sujet de toutes les conversations. L'Empereur dédaigne-t-il la viande 1 qu'on l'emporle.
Désire-t-il du poisson? qu'on lui eo donne.
Veut-il boire de la bière'? qu'on ne lui en refuse pas . .A.-t-il le dégoût du vin'/ qu'on le
l'etire. Le médecin est devenu un complaiant. Ce que César veut ou refuse, il l'ordonne ou le défend .... Si la boisson n'e t pas
glacée, elle lui déplait. ... li est bien certain
qu'af11igé de tant de maux, la froideur de la
bière expo ée à l'air pendant la nuit el qu'il
hoil avant le jour ne lui convient pas. Il s'y
est néanmoins tellement habitué qu'il n'a pas
craint d'en boire au péril d'uue dysenterie
imminente. Comme je sui&lt;; pour cela on
échanson avant le jour ... je l'ai entendu
pousS&lt;:r des gémissements qui attestaient se,;
souffrances .... Je Jui ai dit tout ce qui m'a
paru le plus propre à le détourner de boire
aussi mal à propos une boisson si nui ible.

ajoutant que personne de nous, même avec
une force et une santé athlétiques, ne supporterait sans en être incommodé de la bière
glacée hue avant le jour et pendant l'hiver,
et que lui ne craignait pas d'en prendre à
son âge, avec une santé détruite par les maladies, les voyages et les travaux. Il en est
convenu, et, grâce à c2 bon conseil, il a défendu que la bière fût exposée à l'air. Le
docteur Coroeille (Baërsdorp) ne lui a pas
permis non plus le ,,in trop froid à diner et
à ses repas. Je ne sais s'il s'y résignera longtemps. Nous ma11dissons souvent ici le soin
affectueux qu'a la reine (de llongrie) de lui
envoyer des poissons .... Dernièrement il en
dévora, et avec un très grand péril, pendant
deux jours de suite. Il fit venir des soles, des
huitres qu'il mangea cruel', bouillies, rôties,
et presque Lous les poi~sons de Ja mer. 1&gt;
Dans l'été qui suivit la levée du siège de
Metz, Charles-Quint, sentant que les défaillances croissantes du corps se prètaienl de
moins en moins aux vues toujours fermes de
l'esprit, se prépara à accomplir l'abdication
qu'il médilail depuis si longtemps. Le repos
et la salubrité des climats du Midi lui parurent les euls remèdes à des infirmités que la
fatigue des affaires et la rude température du
Nord augmentaient sans cesse. Il choi il donc
l'Espagne pour Je lieu de sa retraite définitive, et en Espagne la délicieuse vallée appelée la Jlrm de Plasencia, dans la partie de
!'Estrémadure la plus bois:!e, sur la pente
méridionale d'une montagne que le soleil réchauffait pendant l'hiver, que d'épaisses forêts el de nombreux cours d'eau tempéraient
pendant l'été.
... Parmi les moines, sei- préférences étaient
pour les hiéronymites. Ceux-ci formaient un •
ordre presque exclusivement espagnol, fondé
par quelques ermites de la Péninsule, qui
avaient obtenu en 1373 du pape Grén-oire XI
l'autorisation de se réunir en congrégations
religieuses sous le nom de saint ,Jérôme cl
avec la règle de saint Augustin. Leur premier
monastère s'était élevé à San Barlholome de
Lupiana, près de Guadala,jara, sur un des
frais coteaux de la Vieille-Castille. De là ils
s'étaient promptement répandus dans la plaine
de Tolède, dans la forêt de pins de Guisando,
parmi les myrtes de Barcelone et de Valence,
sous les berceaux de vignes de Ségovie, au
milieu des bois de chàtaigniers de !'Estrémadure. Placés non loin des ,·illes, dans des sites
agréables et solitaires, ils avaient couvert la
Péninsule de leurs établissements, de Grenade
à Lisbonne, de Séville à Saragosse. Ils s'élaieul
d'abord consacrés à la contemplation et à la
prière. Ils vivaient d'aumônes, et depuis le
milieu de la nuit jusqu'à rextrémité du jour
ils chantaient avec une assiduité et une pompe
singulières les louanges de Dieu. Bientôt enrichis par les dons des peuples el les faveurs
des monarques, les hiéronymites, dont l'ordre
entier était gouverné par un général .élu, dont
chaque couvent était administré par un prieur
triennal, avaient ajouté la science à la prière,
la culture nou ve!Je des lettres à la pratique
conser\'ée des chants, et, de moines pauvres,

C1IA'J&lt;l.'ES-Qll1NT AYANT SON ABDlCATlON - ~

étaient devenus les possesseurs opulenls de
vastes terres, de nombreux be ·liaux, de riches à, l'e~ et au sud les plaines de TalaYera et ~ui.ra?l! _deux années a1•ant son abdication,
d Ara11uelo, la vue dominait le cours du Tietar
ver~ers. Aucuns religieux en Espagne ne célétl ecrll'lt a. son 61s une lettre réservée et toute
el du Tage, plongeait sur les belles cultures
hra1e~t Je culte catholique avec une di!!Dité
de sa main dans laquelle il prescrivait de
plus_ illlpos~te, ne faisaient entendre e une
~u.s1que aussi uave dans les chœurs de leur
eglts?s,
distribu,ùent de plus abondante;
au~ones a la porte de leurs couvents, n'offraient aux voyageurs dans leurs établissements une plus généreuse hospitalité. A
No~e-Dame ~e Guadalupe, qui était l'un des
t~o!s. sanct??'es les plus Yénérés et les plus
'~ lies ~e I Espagne, et qui avaü la grandeur
dune VIile par son étendue, la sûreté d'une citadell~ avec ses fortifications, les hiéronymites
gardaien~ un trésor considérable dans une
lo,ur, avaie?t d~Jarges celliers toujours pleins,
d_e hea?x pr~m~ couverts d'orangers et de
c1l_r~nnier~'. faisaient paitre sur les montan-nes
,,01smes d immenses troupeaux de mout~ns
de vach?5, de chè_vres, de porcs, possédaien~
e~1 Estremadure cmquante miJle pieds d'oliners el de ~rand~ bois de cèdres, et dans
l~urs vastes refecto1res couvraient arnc profu~10~ la_ table des hôtes et des pèlerins, qui
cta1t mise cl le,·ée six ou sept fois par J·o
Ce fut prcs
' d'
ur.
un cou,·ent de cet ordre
ad~nné à la prière et à l'étude que CharlesQuml ?ng~- à se retirer. JI l'avait toujours
eu .en smguliere vénéralion. Celle vénération
!!.a.i·t comme un ~-éritage de.. fami!Je, qu'il
ait r~u de son aieul et qu il devait lransme~tre a ~on_ füs. Ferdinand le Catholique,
ap~es la v1ctou-e de Toro en 1175 et la couVISITE DE S.\l~T rRANÇOIS DE BonJ.1 A t..' EMPEREl:R Cu
Q
Clkbo Giraudon .
quete de Grenade en J492, a1•ait élevé deux
ARLES· UINT. Tableau de C.·l\l. Ei&gt;!JUIV!!t.
monastères de ceL ordre i il s'était enfermé
dans un de ces cloi'lres à la mort de la reine
lsabell~ d~ Ca~Lille, et lorsqu'il s'était lui- cl les ~iauk; villages qui s'é)e\aicnl du milieu c&lt; f:1irc bàtir ur Je liane du mona:.lère de
même :ent1 _prcs de sa fin, iJ était allé expirer des bois dans le magnifique ha sin de la Vei·a cc \_uste une habitation suffisante pour y
à Ma~~igaleJo. dans une maison appartenant dt'. /&gt;Lasencia, et apcrcerail à rborizon !oin- « ~iv~e avec la suite des serviteurs les plus
a~x h1cronym1tes, qu'il avait rendus les gar- t.am les m?nts azurés de Guadalupe.
tl rnd1spensab1es à une personne dans une
~~ élait le mona 1ère que Charles-Quint
di:ns des sépultures royales. Philippe Il dcC&lt; condition privée. » 11 recommanda à l'inva_1t fonder pour eux, en souvenir de la ba- cboJS1t pour sa retraite. L'ao-réable salubrité f~nt et ~.u ~eerét~:"c d'Ètat Vasquez de 11Jodu lieu_ et sa paisible soütud~ lui semblèrent
t~ïJ!e. d~ ~amt-Quentin, l'immense Escorial,
lma, qu il mslru1s1t de son dessein sous le
comem~ égalemenL à un corps ausj iufirme
~,u _il irait~ s?n lour. vivre et mourir. Charles~lus grand secret, de s'adresser pour rexécu~u!nl, qui, _a plusieurs rcprLes, avait été que Je sien et à une àme aussi Iatirruée. Mais llon au prieur général Juan de Ortega dans
l bote des biéronJmites dans Jeurs couvents c_n se retira~t au mi_licu_ des hiéro;ymites de lequel il avait Ja plus grande confia~ce. li
de Sau1:1 Engracia, de la Sysla et de la Afejo- \ u le, dont iJ eonna1ssa1L le savoir étendu cl chargea. le 'C?nta~o:" Francisco Almaguer de
la pieuse réoularité il ne
rad_a, resolut de terminer ses jours dans leur dont1 il estimait
. pren dre leur genreo de vie' ni le mctt~e a la d1spos1t10n du prieur l'argent névou
ut
Dl
do1lre de Yusle.
troubler. Il se proposa de faire construi•e , cessaire pour construire cet édifice sur le
_Yuste, c1u~ 1~ demeure de !'Empereur de' 'd 1
• a plan _qu'il en avait fait dresser et dont il
vait rendre s1 celèbre, avait été fondé au com- col~ e, ?u_r c~uvent_ un édifice contigu et sé- sounut l'exécution à Gaspar de Vega et à
pare, d ou 11 put avoir le libre usarre de l'église
mence~ent du x~• si~le, près d'un petit
du
~onast_ère et se donner, q~d cela lui Alon~o de Covarrubias, les deux plus célèbres
cours d _eau do~t d avait pris le nom, dans
architectes de l'Espagne. Après avoir prescrit
une chame de I Estrémadure, coupée de val- conviendrait, la compagnie des moines en d'élever à côté du com-enl la modeste résilées, com:erte d'arbres, arrosée par des ruis- conservant ainsi son indépendance et en 'res- dence. royale ~ont les religieux de Yuste avaient
pectant la leur. Dès le 30 juin 1555, il or~eaux qui descendaient des cimes neigeuses
donna de remettre de l'argent au prieur aé- su~pris. et divulgué la destination, Cbarles1
e la montagne. De ce site pittoresque, ayant
néral des hiéronymites, et le 15 décembre Qm~t d ~posa tout pour laisser à son fils Ja
dommallon la moins emharrat:sée.

n:

r

.\UG~ET.

�LOUTS

llNE PRO)lENADE DU ROI ET DE LA REINE AUX E:'(VIRONS DE PARIS (1616). -

G,-.zvure de

llhTTIIAECS. (Cabine/

x1n

'ET Jf.NJVE D'Jf.UTRJC1Œ ~

des E~lilmtes .)

UN MARIAGE ROYAL

"""

Louis XIII et Anne d'Autriche
•

A côté de sa mère, qui allait plu tard lui

eau er encore tant d'autres soucis, il était,
auprès de Louis xm, une seconde princesse
dont le roi, au cours de son 1·ègne, ne de,·ait
pas mieux. al'oir à se louer, la jeune reine
Anne d'Autriche.
Tous deux du même tige, - elle l'ainée de
cinq jours, - ils avaient été marié, en Hi 15
à quinze ans, par politique. Après 'être regardés sans trop se comprendre, ils s'élaient
mis à vivre côte à côte, en frère et sœur, dans
le cadre d'une existence royalP. dont le protocole réglait le programme journalier. Les
portraits à celte date de celle qu'on appelait
« la petite reine )l foot penser qu'elle devait
être jolie. De taille moyenne, mince, avec de
beaux yeux mêlés de vert, au regard un peu
court, les cheveux blonds, abondants, frisés
el bouclés, la peau blanche, la bouche petite
el 11 ,ermeille », elle passait a pour une des
plus grandes beautés de son siècle l&gt;, affirmait madame de Motteville, avec exagération
sans doute. Ou lui trouvait en réalité le nez
un peu gros, les yeux un peu grands, le teint
douteux; mais elle avait« le tour du visage l)
exquis, le front" bien fait, le pied petit :
c'était une princesse agréable. Louis XLU, au
moins, la jugeait telle : il questionnait son
fatrail ,le l'ounage de Loui Baliffol, Le r&lt;&gt;i
L-Ouis .\:111 à i:ingt ans, édilê par Calmanu-Lévy.

Par Louis BATIFFOL

entourage, désirait qu'on lui diL que la reine
était belle, se préoccupait de savoir si elle
n'était pas un peu menue cl, lorsqu'on le
niait, révélait qu't!lle portail de · patins pour se
hausser; quant à l'aimer il n'y songeait pas.
Elle avait une voix désagréable, un ton de
fausset aigre, éle\•é et dur. Toutes les fois
qu'elle parlait, le charme de sa fraiche beauté
parai sait s'évanouir on peu sous l'elfol de ce
timbre déplaisant. Elle était ensuite coquette,
passait du temps à se parer,ce4ueLouis Xlll
n'appréciait pas. Aux ballets, dans lesqueL-,
elle figurait en bonne place, elle s'appliquait
à jouer son rôle avec une grâce séduisante,
indice, croyait-on, de tendances peu sérieuses.
"urtoul son esprit el son caractère laissaient
à désirer. Elle n'était pas très intelligente.
Froide, indifférente, elle donnait l'impr-.:ssion
d'une personne dédaigneuse, ce qui n'était
chez elle que l'effet d'un défaut de souplesse :
elle n'attirait pas la SJmpathie. Le cardinal
de Retz la trouvera plus tard « intéressée,
dure, rancunière, opiniâtre &gt;). Madame de
Motteville la déclarera entêLée. Elle manquait
d'ordre; elle se montrait tour à tour trop
-bavarde ou trop méfiante, égoïste, orgueilleuse, avare. Retz la traite de 1c solle », - sa
partialité le rend, il esl vrai, suspect. Mme de Motteville, mieux disposée, allénue
l'expression en disant qu'Anne d'Autriche
"'1

15o

w-

« s'est trop défiée de on esprit et de sa
raison ,&gt;. Ce &lt;[Ui est certain, c'est qu'on
n'avait pas grande idée de ses moyens. i
quelque aml&gt;assadeur venait lui faire la révérence, quoiqu'elle parlât bien le français, elle
était incapal&gt;le de répondre et l'iutroducteur,
M. de Uonneuil, devait prendre pour elle la
parole. Tout le monde s'accorde à reconnaître
qu'elle était ignorante, paresseuse, indolente.
C'était uoe Espagnole, al'eC les défauts de la
race : l'insouciance lranq uille, la passivité.
Son entourage se plaignait de la Yoir s'allachcr à une ou deux intimes et ignorer les
autres; il regrettait qu'elle n'aimât personne,
« qu'elle ne parftt pas assez touchée de l'amitié
qu'on avail pour elle». En reYanche, prenaiLeUe quelqu'un en grippe, elle se montrait
vindicative. Puis on s'étonnait que, fière
comme elle l'était, elle ne craignit pas de
causer familièremeal avec des gens da commun, « fort indignes de son entretien »;
par là « elle se faisait du tort ».
Reine et jolie, elle a provoqué des passions.
Elle était trop froide pour y répondre, mais
assez coquelle pour en èlre flattée et s'en
amuser. On n'a rien articulé contre elle, au
moins jusqu'à Buckingham qui csl Yenu
après l 624. «La vertu de la reine est solide,
disait-on, el srns façon. &gt;&gt; C'est « un ange &gt;&gt;,
assurait l'ambassadeur d'Espagne, Giron, qni

ÉTATS GÉ..'&lt;ÉRAUX DE PARIS (27 OCTOBRE 1711 1. -

répondail de la princesse au roi son maître.
~a cour s'était di,,ertie du fol amour qu'avait
epromé pour elle le grand écuyer, M. de Bellegarde, un. bel homme, qui avait, vers 1620,
pl~s, d~ c1~quantc-cinq ans. Anne l'avait
lruss~ dire, r1ant de_ ses airs, et ménageant Je
gentilhomme favori de deux rois, sunimnt

Gravure .:le

TsôMAS, a':iprè.&lt;

le tableau

d'un siècle « de galanteries el de dames ».
Le duc de Montmorency éprouvera une passion
semblable. D'autres amoureux se feront comprendre. « Je puis dire qu'elle a élé aimée
affirmait madame de Molleville, el que malgré
1~ respect que a Majesté inspire, sa beauté
n a pas manqué de loucher des gens qui onl
•\\ 1 JI

l\•

d'ALAUX.

{Musee d.t Versailles.)

fait parailre leur passion. » Personne ne
reçuld'espoir; c'était beaucoup qu'elleécoulàl.
Plus tard, causant de ces souvenirs aYec une
amie, « elle se moquoit de sa vanité passée ».
Elle se donnait plus de liberté dans les
propos. Une personne de son entourage disait
d'elle : « Elle est modeste sans être choquée

�•

111STO'l{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - •

de l'innocente gaieté. 1&gt; Celle innocente gaieté
était la Corme par laquelle se traduisait son
esprit porté 11 la galanterie : terrain glissant

s'éloignait. Au fond il ne l'appréciait pas : natures devaient s'ajouter beaucoup de malenlout le monde le remarquait D'après le duc tendus : nombre de négligences inattentives
de l\oban, il éprouvait même c, de l'aversion 1&gt;. du roi accentuaient le désaccord. Ce qui acheAnne a\'ouait dans la suite vait de les tenir éloignés, était la présence,
que l'indifférence témoignée autour de la reine, de certaines personnes.
par le roi à son égard lui avait nouvelles causes de mésintelligence et de quefait penser que le prince ne relles, d'abord les dames el serviteurs espal'avait jamais aimée.
gnols imposés à Marie de Médicis au moment
Leurs existences étaient sé- du mariage de son fils, en t615, et formant
parées. Vivant chacun dans à la porte du eaLinel du roi un groupe hostile
leur appariement, au Louvre, qui épiait, écoutait, puis instruisait la cour
il ne se royaienL que deux ou d'Espagne. Depuis sa plus tendre enfance le
lrois fois par jour, un quart roi haïssait les E pagnols : c'était l'ennemi
d'heure, une demi-heure, à hérédilaire.
intervalles fixes : visites céréUne cousine du duc de Lerme, la comte se
monieuses, prescrites par les de la Torre, dirigeait cc personnel, sur des
usages royaux el où ils n'a- instructions venues de Madrid . Louis Xlll revaient pas grand cho e à e prochait am füpagnols d'exploiter Anne d' Audire. C'était avant le di'ner et triche, de lui extorquer ses rerenus; il rele souper, généralement, que doutait l'apparition de quelque favori qui
le roi se rendait chez la reine. recommençât l'histoire du maréchal d'Ancre;
lis ne prenaient pa leurs re- il croyait que la reine était, par l'intermcpas ensemble. Si Louis Xlll diaire de l'ambassadeur d'Espagne el de t:et
s'absentait de Paris, il lais- entourage, entre les mains de la cour de )Iasait sa femme. Parfois celle-ci drîd. De fait, l'ambassadeur d·Espagne se
venait le rejoindre à Saint-Ger- trouvait constamment au Louvre, conseillait
main, mais c'étail pour y re- Anne d'Autriche, tenait son souverain au
trou\'cr la vie froidement pro- courant des incidents de sa vie. Le lendetocolaire, dans son apparte- main de la mort de Concini, on avait cherment, avec les
visites journalières réglées.
· La reine étaite Ile souffrante
d'une maladie
qui f1t craindre la contagion ?La faculté
ARRIVÉE UE LA REINE AU LOUVRE (1616.)
interdisait au
D'atres u1ie gravure du CaNntt des Estampes.
roi l'accès de
l'appartement.
el dangereux! Des intimes imprudemment En novembre 16 l8 Anne eut
acceptées, uné compagnie de dames et de la rougeole ; Louis XIll passa
princesses imposées par les rapports de près de ,·ingtjours sans la voir.
Pour l'ambassadeur d'Espafamille formeront autour d'elle un groupe au
pa -sé suspect, aux manières 'J}eu retenues. li gne, leurs rapports éta.icnt aiy aura des histoires, des scènes, des mesures gres. Louis Xlll n'admetlait
prises.
pas que sa femme lui fit de
recommandations. 'i elle se
Esprit sérieux et ré0échi, Louis xm ne ha ardait, elle était obligée de
pouvail guère éprouver d'allachement pour prier ~l. de Luynes d'all(muer
une nature arusi contraire à ses goùts. A.près auprès du roi l'eil'et de la déune première minute de surprise agréable au marche. Un jour où le roi ~·émomenl de son mariage, il s'était replié sur tait rendu à Lésigny, Anne
lui-même. Anne raimail-eJle? Elle crut qu'elle vint inopinément le rejoindre.
l'aurait aimé. « Le roi était fort beau, disait Louis XIll lui manifesta un tel
une de ses confidentes, fort Lien fait et sa mécontentement, sous prétexte
beauté brune ne déplaisait pas à la jeune qu'il n'y avait pas assez de
reine. Je crois que de la façon dont f en ai place dans le château, qu'elle
ouî parlé, elle l'auroit fort aimé si le malheur dut repartir leleudemain. A.son
de l'un et de l'autre et cetle fatalité quasi retour à Paris, le roi étant allé
inévilable à tous les princes n'en eût disposé la voir dans sa chambre, 1a
autrement ». li y a eu de leur faute à tous trouva sombre et taciturne. li
BAI. DO:-NÉ A LA RElXE, AU LOUYRE (1616, .
deux dans celle fatalité. Mais peut-être Anne ne fit rieu pour la ramener. La
D'apres une gravure du Cat;,inet des Esbmtes.
a-t--elle eu la plus grosse part. Un peu de dame d'honneur, cherchant à
grâce et de Lendresse chez elle, à l'égard du ~ raccommoder les choses, coprince, l'eussent ramené. Pourquoi demeurait- vop au roi, deJa partdela reine, un bouquetde ché à l'écarter : il avait répondu qu'il venait
elle devant lui nonchalante, réservée, pleine Ueur avec quelques mols aimables. Loui 11U au chàteau, comme~ majordome de la reine
de méfiance? Le je110e prince s'irritait et ne répondit pas. Au peu de sympathie des régnante », ce qui lui avait valu cette ré-

Lou1s x1n
ponse qu'on ne connaissait pa celle charge du bruit de ses galanteries et de ses avenen France et qu'il eùt à se renfermer dans tures. Agée de dix-huit ans, « jolie, friponne,
son rùle d'ambassadeur.
éveillt'.-e », d"humeur fort indépendante, elle
En mème Lemps que lui, écrivaient régu- joignait une légèreté charmante à beaucoup
lièrement en Espagne,
la comtesse de la Torre,
le confesseur, Francisco
de Arriba, puis Anne
d'Autriche elle-même.
On le lui a reproché :
nous avons de ses lettres ; ce sont des billets
sans grande im porlance; son père, qui l'aimait beaucoup, lui donnait de ses nouvelles,
lui envoyait de l'argent;
elle écrivait aussi à son
frère, le futur Philippe IY, au duc de Lerme,
au duc d'Olivarès; elle
avait des courriers .péciaux. Inquiet de celte
correspondance, Louis
XII[ soupçonnait
a
femme de connivence
ayec ses ennêmis : il
lai échappa de le dire.
Anne se récriait. Au
moment où la cour d'Espagne se dérobait à ses
engagements au snjcl de
la Valteliue, Lo11is XLII
disait à la reine: « Écrivez au roi ,·olre père
et dites à l'ambas adeur
d'E pagne que je uis
résolu 11 vouloir l'exécution du traité de Madrid, ou 11u'autrement
j'y emploierai Lou Le ma
puis anœ »; el la reine
élo1mée répondait que
puisque Sa Majesté le
commandait elle écri,\.:,;SE u 'AUTRICUE.
rait au roi d'Espagne el
Gravure de .\lrcm,L LASl'IE, d'afrès M. DE ,\lANTONNlllRE. l
parlerait à l'ambassadeur, maisqu'dlelesuppliait de croire quelle
n'était pas Espagnole, qu'elle éwit Ioule de gl'àce pro,ocante. Après avoir éprouvé une
Française. R Pense-t-on, disait-elle à on en- vive contrariété de celle nomination, à cause
tourage, &lt;rue, parce que je suis née en Espa- d~1 duc de Luyocs qu'elle dc1estait, en raison
gne je ois Espagnole? On se lrornpe, je de la plaw excessive qu'il tenait dans le cœur
suis F'rançaise et ne veux être autre ». A du roi, Anne d'Autriche avail fini par accepLuynes elle répétait : « U n'I a rien au tur la nouvelle surintendante. Celle-ci s'était
monde de si conjoints que mes intérêt avec d'aillcur, chargée de gagner sa cause. Du
ceux du roi.
même âge que la souveraine, vive, impéEn décembre 1618 Louis Xlll chassa les tueuse, pleine de gaité, elle amusait la reine.
E paguols. Ce fut toute une affaire. Anne Elle se montrait prérenante pour le couple
d' Au lrichc témoigna beaucoup d'afJlicl;on, royal, l'invilaiL à diner. Anne d'Autriche ·se
puis se consola. Les étrangères parties, le pril de sympalhie pour elle, puis d'amitié:
roi avait nommé comme surintendante de la leur intiruilé grandit. Lorsqu'en décembre
maison de la reine la femme du duc de 1620 la duchesse de Luyne~ mellra au monde
Luynes, Marie de Rohan, et, comme dame un fils, la reine la Yeillera.
d'atour, la sœur du favori, madame du Verfüche14eu accuse les Luynes d'avoir abusé
net. Il n'allai! pas mieux s'en trouver.
du pouvoir qu'il exercèrent, chacun de leur
La duchesse de Luynes était celle future coté, sur le ménage royal pour tenir les époux
duchesse de Chevreuse, la émillanle per- éloignés l'un de l'autre afin de demeurer les
sonne qui remplira la moitié du xvue siècle maîtres. M,uiame de Motteülle écrit 11ue « le

ET ANNE D'AUT'1{1ClfE - - ~

malheur d'Anne d'Autriche étant de n'avoir
pas été assez aimée du roi son mari, elle avait
1\lé forcée d'amuser son cœur ailleur , en le
donnant à des dames qui en avoicnl fait uu
mauvais usage cl qui,
au lieu de la convier à
rechercher les occasions
de plaire au roi, l'en
éloignèrent autant qu'il
leur fut possible afln de
la posséder darnntage ».
Les Luynes, au contraire, commençèrcnt
par employer leur in0uence à servir d'intermédiaire entre les deux
époux. Revenant un peu
de ses préventions conIre le dur, au ·moins
extérieurrmeut, car au
fond, elle ne lui pardonnajamai~, Anne consenlit à faire meiJleun·
mine à cdui-ci. Elle se
serrit de lui pour communiquer arec le roi;
elle lui demandait des
conseils. Toul heureux,
le fa,ori lui écrivait,
la mellant au courant de
ce qui se passait auprès
du prince. Ce fut un
échange de bons procédés.
Mais, rieuse, légère,
madame de Luynes n'avait aucune con istance;
« Jamais pcr,onne n'a
moins fail d'attention
sur les périls &lt;:-l jamais
femme n'a eu plus de
m~pris pour les s:crupules el pour les devoirs, »
a dit quelqu'un qui l'a
bien connue. Elle se montrait incou.sidérée. Très
sévère pour elle, Richelieu dit qu'elle dt.ail
&lt;&lt; la honte du roi, la
perte de la reine dont le bon naturel était
forcé par son mauvais exemple J&gt;. Madame
du Vernet, la dame d'atour, n'était pas plus
sérieuse : on l' accuseril plus tard d'avoir été
d'intelligence avec 13uckingham el d'avoir facilité les entrevues du genLilhomme anglais
avec la reine. A côté de ces dames en étaient
d'autres, aussi peu pondérées, achevant le
cercle intime d'Anne d'Autriche : Mlle de
Verneuil, sœur naturelle du roi; surtout la
princesse de Conti, personne aux mœurs faciles, à la plaisanterie risquée, dont Louis XIII
qualifiera plus tard d'un mol assez dur le
rôle d'entremetteuse joué par elle auprès de
la duchesse de Chevreuse et que, dans ses
lellres chiffrées, il désigne du pseudonyme
significatif de le péché.
Ce groupe exerça sur Anne d'Autriche une
iniluence détestable. li n'y eut dans l'entourage de la reine que des conversations lé-

�111ST0'/{1.ll
gères à propos de l'amour; on émous a la
conscience de 1a princesse; on lui fit lire le
f.abinel salyrique, publicalion qui l'eoait de

LOUIS

XLII

S'EXERÇANT A. L'L(JlilUTION,

~---------------------------le roi causer el plai anter a\'ec la demoiselle
d'honneur, Anne d'Autriche les a,·ail secondés. Louis Xlll n'avait rien dit. Pour elle-

sous

naissance récente d'un fiL, el lui témoirrner
« une très tendre alfcclion &gt;&gt; 7 ans doute le
P. Arnom avait raison, car lors,yue le duc de

LA DIRECTLON DE L'ÉCUYER PLUVL~EL IJE LA BAt:ME. -

parailre el d'un genre liLre. l'eu i1 peu se même, la ducbe se d11 Luynes ·y priL adroirépandit le bruit à la cour que le salon de la t ment : le roi 'entretenait volontiers avec
réioe était un enùroil fort plaisant, où l'on die, riait, !&lt; badinoit D ; elle l'enYeloppa. Ce
c.,usail &lt;' liccnuicusemenl D cl où on u ·ail, fut A.one d'Aulricbe, la première, qui remar« sans retenue, de mots conlraires à la mo- qua les nuances : elle en éprou,·a une amère
deslie el aux comenances ». Les dame
douleur. Le nonce, qui nous en informe,
s'amu-aienl des pas ious que la reine pouvait assure que ces craintes étaient exagérées.
provoquer, les encourageaient, pous aienl Toul le monde épiail. L'amhas adeur d'EspaM. de Bellegarde à des familiarités au moins gne, intéressé à sa1·oir, niaiL; il conseillait à
puériles. C'est ain ·i l}Ue la petite reine allait Anne d'Autriche d'agir avec prudence, de disètre conduite à prêter une oreille complai- simuler lorsqu'elle voyait que les vi iles du
sante aux propos éducteur de Buckingham. roi à la duchesse ou ses conversations avec
Puis, futile et malicieuse, la duche. e de P.lle étaient trop fréquente . Anne, dé ·olée,
Lu1nes, non contente de donner des conseils, pleurait à chaudes larmes, disant qu'elle était
prêcha d'exemple. e s'avi a-t-elle pas :de la plus malheureuse femme du monde, la
s'en prendre à Louis Xlll lui-même! Quel- plus mi ·érable : nëtaiL-ce pas la mépriser
que froid qu'il Iùt, le jeune roi ne pou,·ail que de témoigner à madame de Lurne ses
être indéfiniment insensible aux. charmes préférence devant elle, de lui marquer des
J· une 0011uellerie enlreprenan le. Juslement, allcntions dool elle-même avait été ~enée
eu juillet 1617, la cour anit été agilée par ju que-là? On découvrit que la petite reine
l'annonce que le prince regardait avec une était pas ionnée. Le nonce inlerrogeait le
allention émue certaine demoiselle d'honneur confesseur du roi, le P. Arnoux, qui l'assude la reine, mademoi elle de Maugiron. Le rait que le cœur du prince était pur. Mais
nonce s'en était inquiété. Les Luynes, peul- comment le croire lorsqu'on voyait le roi,
être par intérêt per onnel, s'tltaient empre:;sé ~arrivant à Paris après un long voyage cl ·end'éloigner mademoi. elle de Maugiron en la trant au Louvre, Jaire à la reine une courte
mariant trè loin, en Dauphiné. Devenue ja- visite, pour, de là, monter chez la duchesse
louse el souffrant vivement quand elle voyait de Luyne , encore au lit, à la suite de la

.... rs,. ....

Loms Xl1l

qu'avait eau ées à la fin du dernier des Va- toule imane de nalure à lrouùlcr on cœur,
lois l'ahsence d'hl~ritier direct? EL thacuo avait été de réduire en lui ju. qu'à la moindre
jasait. Les ambassadeurs étrangers entrete- flamme d'amour. Jl n'admettait pas d'autre
naient leurs gouvernements de l'étal étrange manière d'être avec le prochain que celle à
de cc jeune 'couple royal qui était marié sans laquelle, la vie coutumière de chaque jour
l'être : affaire gra,·e cl délicate f Elle allait l'avait habitué. En fait il :e trouvait aussi
prendre peu à peu l'importance d'un événe- éloigné que po sible d'Anne d'Aulrichc. Son
ment, prornquer des négociations, amener confes cur, le P. Arnoux, causant de ce :ujel
avec le nonce, désignait d'un mol l'étal d'esdes échanges de dépèches de cour à cour.
Chez Louis XLII le sentiment dominant prit du jeune roi : a ll anit honlc. i&gt; Et celte
était une rrpul ·ion invincihle. Doué de peu « honte II a\·ail trop facilement raison de ten&lt;l'imagination, d'esprit positif, de tempéra- dances qui, si elles se produisaient, élaient
ment paisible, il monlrail aussi peu de dispo- alténuées, ou arrêtées, « par la crainte du
.ition que ~on père a,ait mnnifoslé de vio- péché ». Dans a conscience scrupuleuse, eu
lence. Pas plus Anne d'Autriche qu'une autre effel, le prince faisait difficilemenL le départ
n'aurait pu émomoir ce garçon calme, qu'un de ce qui élait foule el · de ce qui ne l'était
sentiment religieux prononcé nardait contre pas. Il étendait indéfiniment le ch:i.mp déLoule surprise. li ·'était fait des idées ~é- fc•ndu et son confesseur ne laissait pas que
d'en conclure des réllexions inquiètes : son
vères. Il jugeait - el il l'écrira plu, tard qu'il devait donner l'exemple à son royaume, père a commencé lard, disait-il, pois il a
s'abstenir d'un sentiment quelconque uscep- ~uppléé par trop d'excès le m,le de sa vie :
til&gt;le de provoquer le scandale. veiller jalou- plaise à nieu que le !ils ne J'imite pa", au
sement sur lui-même. Il pourra ètre touché; moin" pour la seconde partie de son exisil l'a été sùremeol; il n'eùt jamais voulu dé- tence. Et alor., il jugeait de son ministère
passer certaines limites, comme il ne les a d'appeler, en confession, l'allention du prince

"ET ANNE n·JtuTJ{1C1fE _ _ ..,

.ons, calmait les scrupules, appuJail sur les
meilleurs arguments : Louis XIn répondait
é,·a ivemenl qu'il voulait ~ans doute beaucoup de bien à la reine, qu'il savait quels
étaient ses devoirs el n'avait pas l'intention
de s'y ·oustraire; qu'à vrai dire, même, il
avait en plusieur fois la pensée d'y onrrer;
mai~ enfin ils étaient jeunes Lou~ deux , dix-huit ans, - il n'y avait pas de temps
perdu; puis, ne se trouverait-il pas des inconvénients à trop . e biiler : n'en pouvait-il pas
résuller, eu raison de leur jeunesse, de~ conEéquences préjudiciables ou dangereu e ? Et
le nonce Bentiroglio, auquel le P. Arnoux
rapportait ces conlidences, répondait en invoquant « le grand hien de la chrétienté » :
que le confesseur re, înt à la chargt&gt;, qu'il
multipliât es in tances, qu'il emplol·àl ~es
bons ol'fices à asrnrer la stabilité de cc mariage: c'était le vœu de tou el nul n'} pouvait mieux réu ir que lui : le P. Arnoux
promettait.
Mais alors, pressé de nou,eau. Lnuis XIII
in\'Oquait mille prélt!Xle~. Pui.. fa1igué, il se
cou6ait, il a,·ouait : le sourenir pénible qui

Gravure dt Cll!Sî'IN Dl! P.-8.

Lu1nes sera mort, toute celle 1,ympatbie
réelle ou simulée s'évanouira llour ne plus
lai er place qu'à une animo ·ité étrange. Au
moins ·i madame de Luyn a\'ait lanl contribué a,·ec l'entourage à Lenir brouillé le
ménage du ouverain, le duc, avant &lt;le di paraîtro!, avait-il, par une compen ation signalée, rendu au couple royal cl au royaume
un considérable servite.
Célébranl dans leurs écrils les grandeurs
de la maison royale, les poètes du temp regrettaient amèrement l'ab ence d'un Dauphin ; ils l'appelaient de leur rœux ; la cour
le désirait; le peuple l'allendnit. Les sentiments réciproques du roi et de la reine,
héla ! ne rendaient guère vrai emhlable l'éYéoemenl ~ouhailé. Sans doute les moralistes
vantaient la tenue exemplaire du roi. Combien il était différent de son père llenri I Y!
Lui, au moins, montrait « une vertu angélique )) . Malheureusement cC'ltc vertu était
poussée à un trop haul degré. L'entourage,
le monde diplomatique, gouYecnemenl et
royaume commençaient à s'inqaiéler. li
s'agissait du trône el de ~a uccession. En
ca de morL du roi, n'étaik&gt;n pas menacé de
roir se renouveler les d1f1icullés sans nombre

UN TOUR:SOI SOR LA PLA&lt;;E Rou.LE. -

jamais dépassée . Mais le ré ullat d'une pareille discipline, de cette obligation qu'il s'élail faite à loi-même de chasser de sa pensée

&lt;ir:ivurii Jii C RJo Pl!I P.i: P.-s.

sur le 1·érilahle de,•oirs que lui imposaient
les conditions dans lesquelles il se trou\'ait.
li insistait; sobrement il énumérait les rai..... 155 ...

l11i était demeuré d'une velléité, d'aiUeur
inutile, en 1615, à Bordeaux, après on mariage, lui aYait Jais é d'insurmontables ap-

�________________________________________.

,,._ 111ST0~1.ll

préhensions. JI répétait qu'il e croyait Lrop
jeune. qu'il n'éprouvait que de l'éloignement,
el le coqfc·,eur in,istail encore, di.ant 4u'il
o 'était pl po, ihle de différer indéfiniment,
que l'opinion ne pourrait admettre de pareils
a termoiemcots.
Tout fo mondt! 'y mit. Au nom du roi
d'E pa"nt•, l'amli:b ·adcur llonLeleooe viol
appuJcr de ses in ·tanœs; ~on ma.ilre. déclarait-il, ne désirait rien tant 11uc de voir la
rcioo régnante, sa fille, dan. le bonnes gr;1cc ·
du roi. Loui,, Xlll rJpondait toujours 11u'il
étaient trop jeunes, qu ïl fallait attendre.
\lonteleone offrait alors des cbosc c,trnvaganlcs, de faire apprendre à la petite reine à
,e montrer aimaLlc pour lui, à le .éduiu, ou
hien à user de prii•re:, et de larmes. Le roi
aga.ci: répli11oail 11u'il ne l'Oulait pas. Le soir
de celle con1ersatiou. Loui · XIII se trourait
dans l'appariement de la reine; au DIUIDl'Dl
oi1 il allait prendre cong :, le dame· d · l'cntour,1ge d'Anne d'Aulrichc ~~a~t':rent de le
décider à rester; il refusa; elll' le upplièren l; il parut impatienté; les instances en
1inn1t à cc point qu'il se d(o agea ri·vt·mcnl,
pronunçn quelque- mot dur cl sortit. Le
lendemain, la comte e de Soi~ on était
olilinée d'aller le trouver, afin du c.1lmer sa
colère et d·cxpli11ucr que la démarche de la
,cille était c.,u ée par l'ardent intérêt 11ue ces
dJmc portaient à leur so1nwaiue. a Lai 0

l-ons faire le t1•111ps, » di ail le nonce mélan•
coli11uemcnl. C'ét:tit Luyne qui allait réu sir.
1 'e perdant pas courage, le P.•\rnou\, qui,
à eha4uc oonh ·ion, répétait ~c · cooscib,
disail à Bcuti1o·•lio, en d~ccml,rll 1{i 17, 11uc
le duc de Luynes se déciJait à joiodrc ·e~
clforb. aux siens. Ou crut &lt;f u'en janl'ier 1618
oa allait aboutir. Le O a dll la cour ~ 'inLerru"eaienl i le roi arail tant d'appréhension , déclaraieut qucl11ue.,,un , c1ue ne 'adressait-il d'abord à Je · complaisance, facile.~,
déJà éprouvées, qui ne demanderaient pas
mieut c1ue de lui d no r l'a ~urancc néces, ire; ou fo lui cori-ciUait. \Jai le c.onre seur
u récriait scanda li ·é : il n'était pas po. si bic
que a laje té tombàt dans un tel péché! Le
roi était de cet a\'i1-. Alor,,, Jîidai3neu "S, les
d mc5 e. pagnt,I · de la m:ii on d'.\noc d',\utriehe. •JUi étaient coeur.: là, a urai nt ,pie
Louis XIII &lt;c ne valait rien » : u ,iatière un
peu délie.ile, ,·e1cu. ait le nonce, on envoyant
œ · détail~ au plpe; c'e, 1 panrqooi j'ai voulu
en éc:rire en particulier à \'otrc .:aintclé. ,
füi~, pendant cc lcmp·, timide el émue,
la pamre petite reine•, au courant de ce 11ui
~e pa,sait, sfJntail ob. cur :,nt!nl grar1dir en
cil• un allacbcmcnt myslérieu\ pmr le mari
11ui semhlait ainsi la fuir. 1ne alfo:tion troublante l'envahissait, ré ultat de l'allenLe.
Comme fa "Ciné, . on cœur se tournait ver le
roi. On rcm:m1uai1 •1u'ulle tco:1it maintenant
1

à parailr1· plu bellP pour lui, 1iu'ellc le re"ardail lon 6 ucmcnl; oo constatait aus-i •tOI!
peu à peu Louis .\Ill de1enai1 plu· aimable,
csqui~saiL de va!!lles caresse , s'altarJait;
pui · Lou, deu 'arrêtaient : &lt;&lt; Quel11utlfois
il - eussent ,oulu s'engager da,antage : la
honte retenait leur. dé~ir... »
L'été de IUI pwa. Loui XIII en restait
toujours ii de ,·a0ue paroles. Parfois de nouveau\ indices faisaient c.,;p~rer, pu i · la réaliL1:
JémcrllaiL. Le · ambassadeur· étrangllrs annonçaient ;1 leur~ cours une date fixe, ••o:uite
amuaicnl qu'il s'étaient trompé·. On upputait quels t:taienL ceux c1ui pon,•aicut dJ:&gt;ircr
l'é,·éncmcnt. ceux qui pouvaient le cr.iindre.
Le remoi de· dame~ c 'Pa••noks ful le préle le d'une ·orlu Je prome. c. .\u 110m du
roi, Lu}ne. dit à l'arul,a~ adi:ur d'E~pague
que, qi elle 'en allaient, le roi e déciderait : « Cela était crrtain, aflirmail Lu ocs à
Fernando Giron, parce que le roi me l'a promi· et •1uïl lil'odra sa paroh·. 11 Le Espa•
gnolc~ . 'en allèrent. Le 17 jamier WIU
Giron mandait au roi l'hilippc 111 : u Yoilà
11uaran1e-huit jour:. 1111c l;i comtcs.e. de la
Torre e~L partie; le roi d la reine \:Îvenl loujour en frère et .-œur ! &amp; LuJne.s Lèuait lion.
Il a1'aiL cru pouvoir profiter dl' l'incident, il
avait échoué; il allait chercher à eu utiliser
d'autre , et, celle fois, ahoulir.
(A sufrre.)

Lou1 , H1\ TIFFOL.
l'ARI Al ' X\'11•

La notncllc dt• ~on débar,1u •ment à Fnlju~

Bonaparte et Joséphine

élail dt~à p.1ncuu1'. ;i Pari_ par une dé-

pêche.
Mme Uonaparte, dinant d1cz Gohier 1• jour
oir il reçut n:Hc Jl:pêche comme pré.idenl du
Directoire, prit ~ur-lc-t:hamp la r'·,oluliou
Ce fut 11 Fréju · (au rl'lour de sa c;irupague d'aller au-devant de on mari, ·tchanl comdt"}Ph•) 11ue le général Bonaparte apprit hien il était im porla11L puur die de n'être pas
Ioule l'étendue de nos rcver d'lta.lic.
d ,, :incée par Il;!; frère du général.
Uécidé à c rendre eu Ioule hàtc à Pari~. il
' Il •~ i11di nétion d,i Junot, m la f,•m111c
partit dans l'aprè -midi ùu jour même de
du prenucr Cou:.-ul, près dt'." uurrc tfo
nuLr • déhar11ueme11I.
Mc~soudi,d1, aprrs avoir c;,usé une vive e:..Partout ~ur la roule, ;1 .\ix, à Lyon, dans plo inn de fureur jalouse, n'a,aient Jia · lai ~é
les rilles, dan .. les village.·, il fut reru comme
d'abord de lr;1i;e, .1ppar •nie:,·, mai, Bonaparte
à l"réju., c'e t-à-dire avec de, acclamations u'en était pas moins tri proie à de .. oupçon
11ui t.cnaienl du délire.
enet et le· imprc. ions f';ichcu c · produiLe province~ en proie à l'anarchie, ra1·a- lt· par les parok~ tic .fuool n'était•nt pas engéc;; par la "ucrrc cil·ile, :laient ince. sam- tièn·mcnt di~,ipfr ).
ment rucnne&lt;:es d'une "uerre élrannère, .• le
Quand Jo é11hinc rC\·iul à Paris, nous
route - étaient info too de bri••ands, ... Lout étions dt!jà.
portait les jgues de la di- olutiou : le déL~ ~ouvcnirs du pa ,é, les récits haincu
·ordre était partout.
et en,enimé de ·es frères, l'exagération de·
On cherchait un homme qui pûL rendre la fait ·, avaient cxa~pfol Bonaparte au d rnier
lranquillité à la Frnnce épui ée .... Per~oone IlOiot; aus ·i rt·çul-il Joséphine avt.'C une sé,éue félait encore rrncontré.
rilé ctlculée et l'cxpmsion de la plus froide
~ou arri,àme à 11ari~ le j4 1eudéiniaire indillcrcm:e.
( 1li o&lt;:tobr • 1799 ). Ilonap,trle o·a,ait encore
Il rc ta lroi jours ~an communication
élé mi au courant de rien, car il n'arnil r o- a,ec elle, et pend.ml ces troi. jour· il m'l'nconlré ni ,a femme ni ses frères, le~11ucl ·
trcliut sans ccs~e de .::-e .:oupçon~ que ~on
couraient en ,·aio ~ur la roule de Bourgogne imagination channcait en certitudes et ouf'OUr le joindrll.
1ent des menace~ de divorce orlirent de sa

l,ow,he, :nt.&gt;c 11011 moin~ dl! fureur que sur
lt• confin~ de la ·)rie.
Je repri · le rùle de conciliateur que j'a1ai
déjà n·mpli avec sucre. Ji! lui repré~eutai
combien de danger résulterai 111 pour lui de
la déploralile pul,licité IJU'eulrainerait le
:cando.le de plaidoiries. Était-ce au moment
oir ses grand · projet· allaient p ·ul~tre ~c
ri-afücr qu'il devait entretenir l'Europe cl la
France tics détail· d'uue accu ·ation d'adullère'!
Je lui parlai d'llortwi.c cl d'Eug~ne 11u'il
aimait Lcaucoup,enliu je neréu si~ pa moins
liieu «JUC la première foi'.
.\pr'·s ces troi jours de bouderie conjugale, leur union ne fut plu· troublée.
Dès le lendemain de oo arri,é ', Bonaparll!
avait fait une vi. ile au Directoire. L'entrevue
a,ait été des plu froides, el il me dit le
2i octobre:
- J'ai affecté, à un diner 11ue j'ai fait
chez Gohier, de ne pa. renarder ieJès qui y
élaiL el j'ai rn toute la ra 11e que ce mépri
lui causait.
- hc -mus ùr ,1u'il oil contre mu '!
demandai-je.
- Je n'en .ai~ rien encore, mais c'e.:t uu
homme à ysl .,me que je n'aime guère.
Donaparle pco~ait déjà, dans cc moment,
à ~u faire cilirc ffil'robre du Oircctoire à ~a
place.
8 CH.RIE. ·. ' E.

... 156 ....

Ji;cu:. -

l.r.

f'o:-.T , ·r.ur [ T u POIIPF. OF. 1

gAII\RITAl'it; . -

,,.

tr~s

1mt.inricnnt e$131rtft,

TOLE FRA CE
dt r Acadhnlt /r3TI ÇJ/St.
et,

_Les carrosses a' cinq sols
Peut•t'·lre n·e. t-il pa . . ans inlrrN dt• ron idércr depuis combien de temps le' lourd
omniLm,, ou, du moins, leur antùtre cl
leurs analo"Ul!l., ill,mnenl, ~an Il': r111l,cllir, le rues de la ,·ille pour la commodité
dt&gt;s lialiitaot~. IJ _erail, ,ans doute, facile
d'e ·'luisser, d'aprè de document eoulemporains, une pl'Ûle hi·toire d,: l'orininc d:!omniLu . Chemin f:iisaol, on y renconlfl'ra1t
cdle de. fiacre et l'él}moto,,ie de re mol.
Les premières voitures de louage datcnl
dl' HH:,. llo nommé auuge les avait étaLlies. losratitudc des homme ! le nom de ce
1,ienfoilcur modt te e~l lomllt! dao l'oubli,
cl il y a peu de lhanc pour qu'il en,- orle.
Le père La bat, dans • •s ~ 011age., il E ·11ay ,1e et ,fltlLLie, écrit :
J~ mr. . uvien, J'aruir ,u I,• pn·mi,•r ca1-r1&gt;- ••
,le lunag,· 11u'it ,· ail Pit à }1;1ri,. On l':rprelait le
cu11-,,$ e ii rin11•1ol.,, p;1rcc qu'on ne 1~1iail gur

t·1nq sol, p;1r h1•ure. ~11 per-onn('S ! 11111nai,•nl
p;11·1·t! qu'il i 3\:111 dl's porlii•re~ 1111i SIi liais•
-aient, commP on en ,11il 1·ncon~. :,ujnurd'hui.
;11 c1,d1(', l'i :tut carr-o,u•,: ri. eomme il 11' ·
a1ail pas 1•111·11rr tic lanterne, dans h•s l'UP' , n•
1-:11-ro.sc 1'11 a111il une planlt:,. ,ur uni• 1ergl' tl,•
f1•r. au roin ,le l'impèriale, à la !!aud1c du corh 'I': f'()tlt• tu111ii•rt• I'! Ir rli11uelis qu,1 Iai ·ait•nl
li·, 111,·ml,rl•~ mal :1. ,1•111l11,1s le fai,ai1•11l 1t1ir t'l
,·nl ndre ,le (nrl loin. Il lo;;e:ait i1 l'ima~e ,J,, ,~iinl
Fi'1n,•, ,1'111'1 il prit f., 011111 ru jtt'U ,le l1·mp,. nom
q11_·1~ ~. t·n,uil1', romm11ni11m1 ;1 Inn, c1•111 •1ui nnl
•'Ir •

. Ill\ l,

Ces carros e commun' curent tant de .. uccès qu'un peu plu~ ,~rd, en Ili:, i, \1. de
GilT)' fui autori é, p_ar privilège royal,_à éloblir des fiacres laltonnanl . ur la ,·oie publique, el qui .e louaÎî.'lll à rnlontè, ~ . 'rt
heur · du malin à ~rpl heures du ,orr. Mai
on n'en était pa re,té nu prix mode:te de
• cinq .' ol I&gt; .
... J5~ ...

Aujourd'hui, dit lontcil, foi,1nf p:1rl1•r un t•·r•
,le c ,u,, ép,,que, auj,mril'hui, ;1 l'.iri:, cl
,·raisi•mhl:1Lli•111~111 ilan, 11· :1ulrl•~ •ranJe 11111•&lt;,
wuq 1•· ye1 un tii-1. tlt• plu, 1111'11 Lundr,·~. vingtcinq ,ou po111· la pi-cmii•n• beun• ,Ji, t·11ur,c _en
fi~rr,·. 4!1, pour !,•. :iulrc. h,•ur •. , un peu morn
q11';1 L11n1lr1·,. IÎn"l -,ou~. ~ n·e,1 pas trnp pour
mu,, ,i vnu, an•z 1mc certai11c fortun1•; 1·',,.1
trop. ,i rou~ ne l';m•z l' ,, cl rnu~ ail,,, à pird.
-;onnai•c

Comm,• le jour . orl ùe la nuit, l'omnihn
orLit du fiarre ..\u tau,: qu'on 1ienL de mir,
un c.irros,e ùe louane arrivait à. coùtcr une
ou deux pi~toll' p3r jour. Le duc de lloannez, gouvcrnl'ur du Poitou, le 111ar11uis dl'
'ourches, nraud prd,ot de l'hôtel, d le marqui de Crenan. grand écban,on de Fraoce,
conçurent l'idée d'établir de. ,·oitures corumune. 11 l'u. O!.!e de, bourgcoi~. et c'c t là,
celle foi,, l'ori 11 ine ,fritable et le. ,éritablt•'
anct~lrt1 de no omnilms. Le 1!I janvier 160':!,
il· obtinrent lellrc · patente · à cet effet. ( 11

�. - - fflST0:1{1.Jl
certain nombre de riches parliculiers avaient
engagé des fonds dans l'opération. La famille
Pascal, étroitement liée avec la famille Roannez, était parmi les plus importants des fondateurs. Illaise Pascal prenait une part active
et un grand intérêt à l'établissement. Mais
ce n'était point, comme on peul croire, par
esprit de spéculation que le pieux nlaise était
entré dans l'entreprise.
Dès que l'affaire des carrosses fut établie, dil

Mmo Périer. sa ~œUl', il me dil qu'il voulait demander mille francs sur sa part à des fermiers

avec qui l'on lr:iilait, si l'on pouvait demeurer
d'accord avec eux, parce qu'ils élaienl de sa connaissance, pour envoyer aux pauvres de Blois. Lo
pars de lllois avait été, dans l'hiver dl' 11î62, en
proie~ une clfroyàhle détresse; et, cmnme je lui
dis que l'alfoire n'était pas assez sûre pour cela cl
'(U'il fallail atlendrc à une autre année, il me fil
aussilùt wlle réponse qu'il ne voyait pas grand
incOJJ\'énient à cela, parce que, s'ils perdaient, il
le leur rendrait de son bien, el 11u'il n'avait garde
d'allendrc :i une autre année, p:irce que le besoin ét:i.il trop pressant 11our dif.fürer la charité:
et, comme on ne s'accord:iil pas a\CC ces personnes, il ne pul exécul!•r cette résolution, p.ir
Jaqu,!lle il no11~ fuisail voir la vérité de ce qu'il
nous avait dil t:mt de fuis : &lt;Ju'il ne S-OLtb:i.itaiL
avoir du bien CJUO pour en a$sÎster les pauvre•,
puisque, en mème lemp · ljUC Dieu lui donnail
l'e~pérance d'en avoir, il commenç:1il à le tlistl'ibuer par arnnt uième qn'il eu fùl a,suré.
Le privilège ÎUL enregistré le 27 février
1662, el moins de vingt jours après, le
:1.8 mars 1662, les premières voitures commencèrent leurs courses dans Paris. On fos
désignait, comme leurs devancières, sous le
nom de car1·osses à cinq sols.
Mme Périer a tracé le tableau curieux de
cette journée d'inauhru.ralion.
L'établis cmenl, écrit-elle, le ~J mars, à Arnaud de Pomponne, commen&lt;;a saml'di, à sept
lu•ures du matin, mais avec un éclat el une pompe
merveilleux. On distribua les sept carrosses dont
on a fourni les premières routes; on en emoia
trois /1 la porle Saint-A nloine et quatre deHtnl le
L111emoourg, où se lrourèrcnt, en même Lemps,

deux commissaires du Cb,ltelet en robes, quatre celle de la rue Saint-Antoine au Luxembourg.
gardes de M. IP grand préYôt, dix ou douze ar- Devant le succès de la première tentative, on
chers de la ville et autant d'hommes à cheval.
ouvrit bientôt un second parcours. On avait
Quand loulcs les choses furent en l'état, me,- d'abord pensé à un trajet qui eût suivi toute
ieurs les commissaires proclamèrent l"établissement, el, en ayant remontré les ulililés, ils exlwr- la longueur de la rue Saint-Denis; mais, sur
tèrenL le bourgeois de tenir main-forte el décla- un mot de Louis XIV, on se décida pour la
rèrcn 1 11 Lou l le pt&gt;ti l peu pie que, si on faisai I la rue Saint-Honoré.
moindre insulte, la puni lion sl'raiL rigoureuse, el
Lr.s marchamls de la rue Saint-nenis, ~cril enils dirent tout cela de la part &lt;lu roi.
Ensuite, ils défüTèrcnt au1 coche1 s chacun core Mme Périer, demandent une route arnc tant
leurs casaques, r[ui rnnl bleues, aux couleurs du d'instance, qu'ils parlaient même de présenter
roi cl de la ville, avec les armes clu roi el de la requête. On se disposait à leur en donner une
ville sur l'estomac, puis ik co1mnandèrcnl la dans hnil jours; mais, hier, au malin, Mll. de
marche. Alors, il partit un carrosse avec un Roannez, de Crenan et le grand préfôl éLaicnl
g11rde de M. le grand pri:Yi1t dedans. Un demi- tous trois au Louvr.i; le roi s'entretint de celle
qna1·Ld'heure après, .on en fit p:11 tir un autre, el nouvelle avec beaucoup d'agrément, el, en s'apuis les dt!ux àutrcs d,ms drs tli~t~nces paralli.•b, dre~sanl à c1•s messicun:, il leur rlit :
-· El noire route, ne l'ètaLlirrz-vous p~s
ayant char1m un garde, qui y dt•mcurèrenl tout
bicnlôt'/
cc jour l.'1. En même lcu1ps, les archrrs de fo
Celle pal'Ole du mi le~ obligea rie penser i1 celle
ville et les gens ile cheval se r61i.~ndirrnl tians
de
la ruo S~int-lloaol'é 1•l rie différer quelques
toute la route. Du coté de la porte Sainl-Anluine,
on pratiqua le mèmes cé,:èmonics, à l:t mêtne jours celle ,le la rue S:1inl-Dcnis, Au reste, lt• roi,
hc1,n•, pnur les trois carrosses qui 'y étaient , &lt;'ll- en pal'lant de cela, dit qu"il voulail qu'on punit
dus, i'l on où~c•rva les mèmes chose-• qu'à l'autre rigour(lu,emeol ceux qui rcrail'nl la moinilre
côté pour l,·s g:1rdes. rour le atdwrs et pour le.~ insolence t'l qu'il ne Iouh1il p~s qu'on lrouhlât en
gens &lt;lr cheval. Enfin, la chose a élé si ùirn cou- rien l'iltablis5enll'nl.
duill', 11u'il n'est pas arri1é le moindre Msordr~, •
Celle ligne de la rue s~int-Ilonoré, allant
et cc~ cuiTosses-là marchent au si pail'iùlemcnl
de
la rue Saint-fioch à la roc Sainl-Antoill(',
comme les autres.
fut inaugurée le 16 avril f li02; le 22 avril,
~fème on ne s"explique pas très Lil'rr qat1ls une ligne alla du carrefour Saint-Eustache au
étaient ces dé ordres que reJoutaicnL si fort Luxembourg; et, le 5 juilll't de la même anle roi el la pré,·ôlé. Les nomelle voiture ne née, une quatrième ligne partait de la rue de
pouvaient ~tre que populaires; elles n·y mr,u- Poitou, au coin de la rue de llerri et de la rue
quèrenl point.
J'Orléan , pour se rendre au Luxembourg.
Nulle gravure reprrsentant les cal'rosses ù
Le premier el le !it'Crlll() jour, dit eocort'
cinq
sols n'est pan·enue jusqu'à nous. Un
ftlmc Péril!r tians la 111émc lcltre, le monde étail
peut, cependant, s'en foire une idée d'après
1~1ngé sur le Pool- cuf el dans Ioules les ru1'S
pour lt&gt;s rnir p,l ~er, cl c'etait une chose plaisante les dires des ronlt mporains. Il-, pou,·ai&lt;'nt
de voir Lous les artisans cesser leur ouvrnge pour contenir huit per onues: de longues soules regarder, en eorlo que l'on ne fit rien samedi pentes posées sur des nwulo11s les suppordans toute la route, non pllls que si c·e(Jt été une taieuL. On appelait moulom des pièces de
fète; on ne vopil partout que des vi ages rinnt~, Lois, posées à plat sur l'l's~ieu de carr"~ges,
mais ce n'était pas un rire de moquerie, mais un Le haut des moutons était indiqué par un1,
rire tl'agrémenl el de joie, cl celte commodité stlro111•a si grande que loul le monde la souhaita, ou plusieur" fleurs de lis. C'était là, à peu
près, la forme des carrosses que nous pouchacun dans on quartier.
vons voir dans les tableaux de Van der MeuIJue seule ligne avait été établie, en elfet, len.
ANATOLE

FRA~CE,

•

DUBLIN A LA FIN DU

XVJI[•

SIÈCLE :

LE c

TrlOLSEL •

(SIEGE DU Co:sSEIL COMIIIU~AL). -

J)'a()rès une ancienne eslamfe.

TEODO'R DE WYZEW A
dp

Les

.
memo1res
,

'

d'un aventurier irlandais

d~ 1",.\ca,tcmie française.

La duchesse de Nemours

Mme de Nemours, de la maison de Longuc,·illc, élait eitraordinairemcnt riche, et
vivait dans une grande splendeur el arnc
beaucoup de digniléj mais ses procès lui
avaient tellement aigri l'esprit qu'elle ne
pouvait pardonner. 1':lle ne finissait point làdessus; et quand quelquefois on lui demandait si elle disait le Pater, elle répondait que

oui, mais qu'elle passait l'article du pardon
&lt;les ennemis sans le dire.
Un peut juger que la dévotion ne l'incommodait pas. EUe faisait clle-mème le conte
qu'éLant entrée dans un confessionnal saas
être suivie dans l'église, sa mine n'avait pas
imposé au confesseur, ni son accoulremenl.
Elle p3rla de se grands bit?ns, et beaucoup
&lt;les princes de Condé et de ConLi. Le confesseur lui dit de passer cela. Elle, qui seutait
rnn cas grave, insista pour l' e.x pliquer, et fit
mention de grandes terres et de millions. Le
bonhomme la crut folle et lui dit de se calmer, que c'étaient des idées qu'il fallait éloi-

gner, qu'il lui conseillait de n'y plus penser,
et surtout de manger de bons potages, si elle
en avait le moyen. La colère lui prit, et le
confesseur de fermer le volrl. Elle se leva et
prit le chemin de la porte. Le confesseur, la
voyant aller, eut curiosité de avoir ce qu'elle
devenait, et la sui\'it à la porte. Quand il Yil
celle hoonc femme qu'il croyait folle reçue
des écuyers, des demoiselles, el par ce grand
é,iuipage avec lequel elle marchait toujours,
il pensa tomber à la renverse, puis accourut
à sa portière lui demander pardon. Elle, à
son tour, se moqua de lui, el gagna pour ce
jour de ne point aller à confesse.
SAINT-SDlON.

Un soir du commencement de l'année :1. 788,
tout le beau monde de Dublin était réuni à
table, dans l'hôtel somptueux du duc de Leinster. TI y avait là, à côté d'un grand nombre
de dames de l'aristocratie anglaise et irlandaise, les principaux représentants de la «,jeunesse dorée » de l'endroit: membres du Club
du Feu d'Eufer, dont les mystérieuses orgies
faisaient à la fois le scandale et l'orgueil de
la ville, ou bien de ce Club de Daly dont les
volets, - toujours fermés d'1puis midi, pour
que l'on pût y jouer avec plus d'entrain à la
lumière des lampes, - ne s'ouvraient que,
de Lemps à aulrt', pour livrer passage à un
tricheur qu'on lançait à la rue. JI y avait là
quelques-uns de ces bucks (daims, ou Loues)
1. Buck Whaley's Iemoira, eilited, u•il/1 fot,·o duclimi 0111/ Notes, by Sir Edword 11llivan, 1 vol.
ia-8•, Londres.

de Dublin, que toutes les capitales de l'Europe
enviaienl justement à la capitale irlandaise :
le Buck Sheehy, lord Clonmell, ou peul-être
ce Duck English- qui, un jour, au cabaret,
ayant tué un domestique, avaiL simplement
réglé l'affaire en demandant qu'on lui comptât
ce domestique, sur sa note, pour cinquante
livres sterling. Mais le héros de la fête, ce
soir-là, était un autre buck, Thomas Whaley,
un garçon de vingt-deux aus, dont on savait
qu'il lui avait suffi de cinq ans pour dépenser
toute la grosse fortune qu'il avait héritée deso·n
père. ,hecle dernier argent qui lui restât, Wbaley venait de se faire construire, à Plymouth,
un vaisseau de deux cent quatre-vingts tonnes, armé de vingt-deux canons. Il avait
commandé ce vaisseau sans avoir la moindre
idée de l'usage qu'il pourrait en faire; et
comme, après le souper, quelqu"un lui de-

mandait, par plaisanterie, vers quel lieu du
monde il complait d'abord se diriger, c'esl à
tout hasard qu'il répondit : « Vers Jérusalem! » La réponse fut accueillie par un éclat
de rire unanime_ La plupart des assistants
affirmèrent que Jérusalem avait cessé d'exister depuis des siècles, de la même façon que
Babylone, ou que Tyr et Sidon; les aulres
soutinrent que, si l'ancienne cité bihlic1ue
existait encore quelque part, ce n'était pas
Whaley, en tout cas, qui parviendrait à la
découvrir. Le jeune buck, qui aYail toujours
adoré la contradiction, fut ravi d'une aussi
excellente occasion de rn faire valoi1· : il s'offrit à parier, contre Lout le monde, qu'il irait
à Jérusalem eL ~erail de retour à Dublin avant
deux ans. Dès le surlendemain, les enjem: du
pari avaient déjà dépassé 12 000 livres sterling.

�________________________

- - - fflSTO'J{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

,

C'est ainsi que lut décidé Je l'opge de
Thomas Whaley en Palestine. Et le voyage
eut lieu, en effel, - mais non pas sur le

déjà adopté fa coutume de fumer; mais mon com-

faite en vue de l'impression : au bas de la
page du Lilre, écrite à l'imitation d" un titre
imprim~, on avait mis : 11 Dublin, 1ï07. 11

COUR DU CHATEAU DE DUBLIN.

vaisseau commandé à Pllmoulb, le jeune
homme s'étant ,11 contraint de le ve11dre,
aussitôt construit; - et \\haley, s'il eut infiniment de pl'ine à loucher IPs ommes qu'il
a,1ait gagnée., s'acquil du moins, par cet exploit, w1e célébrilé immortelle : car il n'y a
per.onne, aujourd'hui encore, en Angleterre
comme en Irlande, qui ne connais e le nom
de ce &lt;c Jerusalem Wbaley 1&gt; t[Ui, - pour
citer une des innombrables chansons composée. à a gloire, - « étant très ~ court d' argent, el ayant l'habitude d"élonner son monde,
a parié plus de 10 000 livres qu'il Yisiterail
les Lieux Saints ». lai on s'était toujour
demandé, jusqu'ici, ce que pouvaient ètre
devenus les mémoires que l'aYenlurier irlanJai passait pour aroir écrits, au retour de
son wyage; el la surprise et le plaisir ont été
grands lorsque, il î a quelques années, l'on
a appris que ces mémoires qu'on croyait
perdus allaient enfin être pub]j ~ ·.
Ils aYaient été découverts, au cours de
l'année I ou:&gt;, par un érudit irlandai , sir
Edward Sullivan, dans de circonstances assez
singulières. Étant entré, par ha ard, à Londres, Jans une salle de n-nte·, sir Edward
s'était fait adjuger deux volumes reliés, que
l'on vendail uniquement pour la beauté, ou plutôt pour le luxe un peu prétentieux, de leur reliure. ous celle reliure en maroquin rouge lourdement doré e lrou,•ait un
manuscrit, signé des initiales W. M., et intitulé : rayage dans dfre1·se · parties de
f'Eut"O)Je el de l'Asie, el notamment à Jfrusale111, avec un récit sommaire ile la i•ie cle
f'a11/em•, et ~es mémoires 11rh•é.~. Le manu:-crit était une copie très soignée, é,·idemment

Et un coup d'œil jeté sur le texte suffit à ir
Edward 'ullivan pour lui prouver !file le
dem: vo1 umes qu'il venait d'acheter étaient
bien le- mémoire inédits de Jerusalem Whaley, dont un ami intime de celui-ci avail fait
mention, dans une notice nécrologique, en
1800, au lendemain de la mort du voyogeur.
Cependant, le nouveau possesseur du manuscrit ne voulut point s'en tenir à celle première certitude, el se lina à une lon!,(ue enquèLe supplémentaire, 11ui eut pour ré. ullat
de rendre al,solument inconleslab1e raulhcnlicilé de sa précieuse trouYaille. Non seulement, en elîel, des descendants de Wltaley
mirent à sa disposition un aulre manuscrit
des mêmes mémoire , mai il eut encore la
bonne forlune de découvrir le journal de
roule d'un certain capitaine Moore, CJUi avait
accompagné \ haley à ,Jérusalem, et dont 1e
récit concordait pleinement avec celui &lt;lu célèbre a beau o irlandais.
[t, de la confrontalion de ce journal de
roule du capitaine loorc avec Je· mémoires
de "haley, une seconde condujon 'est
trouvée ressortir, qui doit a ,oir achevé de
décider sir Edward Sullivan à la publication
de son maou·cril : c'e t que Whaley, a\·ec
toœ es ,ices, n'a jamai menti, dans ce
qu'il non raconle de e aventures. Le fait
est qu'il n'y a pa~ no seul point, dans toute
sa relation du Yoyage à ,lérusalrm, 011 son
récil s·écarte sérieusement des notes prises,
an jour le jour. par .on compagnon: de telle
sorte que nous avons tout droit de supposer
que Wbaley n'a pas été moins véridique dans
cette antre partie de sei; sourenir 011, faute
d'a%ir personne pour no11s permettre de con-

lrôler ses affirmations, nous sommes plus ou
moins forcés de le croire sur parole.
Celle autre partie, malheureusement, Lient
assez peu de place dans l'ensemble du manu crit : soit que Whaley ait considéré son
rny:ige à Jérusalem comme l'événement capital de sa \'ie, ou plutôt que, aianl recueilli
des notes tout le long de sa roule, il ait voulu
ensuite les utiliser jusqu'au moindre détail.
:ur les 510 pages qui remplissent ses Mémoires, dans l'édi Lion nourelle, le Fameux
voyage, à lui seul, en occupe tout près de
250; et l'on ne peul 'empêcher de regretler
que l'auteur n'ait pas traité avec le mèmP
déreloppement maints aulres épisodes Je son
aventureuse carrière, qui am·aient eu beaucoup plus de quoi noas intéresser que son
itinéraire de Dublin à Jérusalem.
Non pas, pourtant, que cel itinéraire soit
jamais ennu)enx, ni m1~mc qu'on ne pui sel'
trom-cr une foule de petites particularilrs
inslructÎ\•es ou diverti santes. Tout en étant,
à coup sùr, ce qu'on pourrait bardimmt appeler un &lt;c drôle o, Jerusalem Whaley est un
homme fort intelligent . lettré, spirituel, bon
observateur, avec un mélange singulier de
résignation philosophique el de CJnisme in génu. Lors même que, uivant l'usage invariable des vo-yageurs de ~on temps, il emprunte à d'autres livres les éléments de ses
descriptions, il sait donner à se emprunts
un tour original; et souvent aussi il regarde
et juge pour son propre compte, notamment
quand il s'agit des femmes, dont il reste également curieux sous toutes les latitude , ou
encore quand il s'agit des mille formes diverses que prennent, dan les divers pays,
toute sorte de vice. dont per onne ne connait
miell\ q1ie lui la forme anglaise, ou ·européenne. Il y dans son livre, des portraits
d'ivro"ncs, Je joueur", de proxénètes, de
charmants el dangereux coquins, que j'aimerai à pot1\'0Îr citer, en leur oppo :ml même
une ou deux ligures naïvement touchantes de
brave gens, comme celle de ce Supérieur dl'
la mission catholique de Jérusalem. qui félicite si chaudement le jeune homme de l'oLjcl
pieux de son pèlerioagP, que \\"hale), rouge
de honte, se demonde 'il ne va pa lui révél«&gt;r le véritable objet de on excursion au
tombeau du Sanreur. Void, du moins, quelques passag«'s, que je prends un peu au hasard, et qui pourront donner une idée de
l'allraiLpiquant de cc long récit :

ÙS .M"ÉJKOT'l (ES D'UN AVENTZmlER. 11{1.JlNDJl1S - - ~

pagnon m'informa que je parailr:iis CJ.t.rèmemenl
impoli si je ne fai. ais pas, tout au moins, semblant
de fumer. Il me fallut donc me mellre une pipe
entre les lèn-e ; el ain i non rcstâme , pendant
plus d'un quart d'heure, sans qu'une seule syllabe fùl prononcée, bien qu'il I eùi plus de Yingt
personnes réunies dans la salle. Puis on nous
sen-il de douceur , et un peu de café sans sucre.
Enfin, après celle collation, le douanier Lnrc condescendit à rompre le silence, et nous dt!manda
si nous arions, dans nos malles, au Ire chose !fUe
tles ,êtements. Sur noire rtiponse négative, il
ordonna aussitôt t{ae notre bagage nous fùt délivré san être ouvert. Je lui présentai alor~ ma
lorgnette : il me fil l'honneur de l'accepter, mais
sans la reg~rder. ni me dire un mot de remerciement.
Et Je fus tri:s rrappé, d'abord, d'une façon ;1u ·i
incivifo; mais bienlôl, en connai~sant miem. le
caractère de~ Turcs, j~ découçri~ que celle façon
J.'agir ne procédait p&lt;1inl du mauvai 1·ouloi1·, ni
de l'impolitesse. Les Turc , dans leur onmeil. ne
1eulent point r1ue i-ous supposiez que quel11ue
0

qa.i oblige, el jamais ,·ous ne l'amènerez à admet- que les Turc-- absorbent parfois de grandes qu;intre que ,·ous l'ohligiez, i même vou5 lui faites tités de ce liquide extrêmement ,iolenl. On lui
en ser1·il une bouteille, dont il hui au ~itôl la
présent de la mflitiè de votre fo1·U111e .
moitié; et, certainement, il aur-Jil acht•1·é la houQuelque jours après, à Fotcha Non, lcille si je ne la lui avais retirée des mains. Et
Wbalev eut l'occasion d'assister à une autre al,,rs. le rhum el 13 l,1vande ayant commencé à
mani[~talion du caractère turc :
opérei·, Je ne pus m'empècber d'éprouîer de lriJs
sérieuses appréhensions : car lorsqu'un Turc s'eniEn revenant d"une de nos citasses, nous fùme
accosté par un musulrom d"appa.rence lrè res- vre, il ne se fait point de l;Crupule de tuer le
pectable, qui nous témoigna le désir de nou · premier giao11r qu'il rencontre, et la loi ne punit
accompagner i1 bord, pour voir notre bateau. Nous ce délit que d'llne légère bastonnade. Cependant,
l'emmrnàmes donc arec nous, cl il sembla très j' eu - le plaisiJ de ,·oir que noire hôte se tenait
louché de celle allention. li lima gr:1ndemenl relalirnrnenl tranquille. Nous Je ramenâmes ;.a
l'odeur de notre porter eu bouteille, et approuva port, et le laissâmes là, à la garde de Dieu.
fort notre cuisine anirlaise; mai lorsqu'on lui
A Chypre, Whaley s'acbète une « petite
présenta un couteau el une fourchette, il se mon- amie»:
tra très . urpris de ce.5 inslru.ments, el, après une
Jamai je n'oublierai ma tendre, fidèle el chartentative malheureuse pour en faire u,-,1ge, il eut
recoun; à sa vieille méthode. qu'il lrou,·a la mei l- mante Teresina, telle que je l'ai achetée à ses
l1•1u-e, et dont il fit un emploi cxcellenl flOUr dé- p;irents. Quand je la vis d':1horJ, elle était a.·i~e
vorer tout ce qui était ~ur la table qui pùl èlre devant sa porte. La beauté de oon teint, la r+gumangé. Le diner fini, nou loi offrîmes du vin, larilé de ses !rails, m:iis . urloul 1~ ~implicilé
qu'il reru~a; mais il Lnt une bouteille culière de innocente el modeste ,le son e&gt;.pression, meïirent
rhum, qui ne fit que lui donner soir. Or, comme la con idérer a1·ec ravissement. Cil que voyant..,

a,

A :-mvrnl', le douanes étaient alîermées à un
Turc orgueilleux, qui e monlr:1 sur1•ris IJUe nou
ne Cu. sion~ p,1. venus, en f)l'rsonoe, lui présenter
no~ hommages. ,\yant été informé de 1a maniè1·c
de penser dr ce fonctionn~ire, et do gr-,md attachement qu'il anil pour le.~ pelil.! pouJ"boiré~, jl•
mii- une lorgnellc dans ma poche et, en compagnie de ,1. L... , je me :rcndi · nui bureaux de
la douane, oit nous rlrco111rlmes que ce {el'mier
gé11t!rnl à longue hnrhe nous attendait, et se propos:iit ,le nuus reccruir en cérémonie.
lntroduit dans a salle d'apparat, nous le trou'1:lme t1ssis n terre: il ne daigna p;is nou favoriser t1· 110 regard, mais nou.~ ordonna d noa.,
n ~eoir el dr prendre des pipes. J'étais encon•
depuis trop pro de Lemps en Turquie pour aroir

LE RETOUR DE V ARE.."i!NES : LA VOITURE QUI Rill.ÊNE LA F.UULLE ROYALE ENTRE DANS PARIS.

Grayure

chose qui leur vient de

îOUS

pu.i.sse leur apporter

La moindre sali faction. En rece-vaot un cad.eau
d'un chr·étien, un Turc est persuadé que c'e t lui
Y. -

li.JSTORIA. -

Fas.:. 36.

~

BERTRAUL"T,

tra~is

le cûssin

CU PRIEUR.

notre provUon de rhum était très réduite, je proposai de lui servir, en échange, un peu d'eau de
lavande, apnt la. dans les Mbnofru de Do Tott
..., 161 ....

se parents résolurent ao..s.sitôl de tourner à leur
profit la vh•c impression que leur aimable enfant
avait faite sw· moi. Un qu~rl tl'heure après, le
li

�1!1S T 0'/{1.ll
marché était conclu, j'avais payé environ 1:50 livres, el Teresina m'appartenait. Pou1' étrange
que cela puis e :~emhler, j'élai la seule personne
à m'étonner d'une transaction aussi extraordinaire. Teresina versa bien quelque$ larmes en
quillant se,, p;1renls, mais elle · flll'enl ,•ile séchées lt,r,;que je l'eus pourvue des ro!Jes les plu~
coiHeuses qu'on vendait dan, la ville. Elle étai l
pleinement heureuse de sa situalîon nouvelle.
Elle n 'arnit que treize ans, 111ais son àme rPpond.ut le mieux du monde ~ l'allmirahle snnéll'ie
de sa personne : courtoise el affable pour ~hacun,
sans regret du passé ni souci de l'avenir, son
unique préoccupaliou ét;1il d"a$Surcr le bonheur
de celui q1i'elle comidérail comme un maitre cl
un bienfaiteur. Quant à moi, parvenu au terme
de mon ,opgc, je compris que c'était à la fois
mon devoir t•l mon r~nchanl &lt;l'a &lt;urer le sort de
celle adorable fille; el com1DI' j'étais convaincu
qu'elle ne pouvait pas êl.re in~en ible aux précieuses qualités de mon rher îaleL arménien,
i'.10!0, qui était ,ur le point de s'en relolll'ner
dans son par, je leur proposai de s1• marier ensemble, ce qu'ils acceptèrent tons deux avec un
empre,semcnt mèlé de reconnaissance.... Ueurc~se simplicité! Je laisse à nus philo_,ophc, modernes le soin de la commenter; pour ma pari,
je ne rougis point de reconnaitre que j'admire de
tout mon cœur la soumission pa.,,ive el la s;1ge
i11philosophie de ma chère Tere~ina, en même
temps !fUC je ne lrouve pas d'expressions ;wez
forles pour flt!Lrir l'égoïm1einttlre · é lie Fe.~ parenl .

' Mais bien d'autres vo1ageurs, avant et
après Thomas Whaley, nou ont promenés à
leur suite sur les chemins de Jérusalem ; et
il faut reconnaitre que les plus sceptiques
ont encore mis à leur pèlerinage un recueillement, une préoccupation de la beauté, ou
du rôle hisLurique, des lieux vi ités, qui
manquent naimenl un peu trop dans les
impressions de roule du jeune Irlandais. On
sent trop que celui-ci, tout en ne négligeant
aucun moyen de se diYertir, - et il est
homme, je le répète, à goùler la vue d'une
belle ruine, ou d'une inscription curieuse,
presque autant que celle d'une jolie fille, n'a cependanl de pensée, au food de son
cœur, que pour le gros enjeu qui l'attend à
Dublin. Lui-mème, d'ailleurs, nous le dit,
avec a franchise ordinaire. Parmi les émotion de toute espèce que lui inspire le premier aspect &lt;le Jérusalem, aucune ne lui parait aussi importante à nous ignaler que c&lt; la
perspeclive radieuse de terminer bientôt son
expédition, et de pouvoir se remettre en
roule vers l'lrlande ll. on vo1age à Jérusalem n'a décidément été, dans sa vie, qu'un
incident pareil à cent autres, une de- cent
folies où l'a entrainé, avec on brsoin naturel cc d'étonner le monde », l'extraordinaire passion d'aventures qu'il a,·ait en soi.
Et c'est chose certaine que les quelques pao-es
de on réi.:il qui ne sont point con:;;acrées 0au
fameux vopge, 'il avait consenti à les développer, lui auraient fourni la matière d'un
livre infiniment plus intéressant pour nous
que celui que ,·ient d'exhumer sir Edward
ullivan.
Ces quelques pages se répartissent en
deux chapitres distincts, dont l'un sert de
préface au livre, et l'autre d'épilogue. Le

premier nous raconte 1a jeunesse de Wha1eJ;
le second est un résumé rapide des éYénemenls qui ont suivi son retour en Europe,
et notamtnenl des nombreux ~éjours qu ïl a
faits à Paris, pendant les plus tragiques années de la Rérnlution.
Dn premier chapitre on ne saurait donner
une idée plus exacte, me scmble-t-il, qu 'en
le comparant à un chapitre de Gi/ Blas ou
du Rotlei-ick Ra,11lom de Smo!Jell, mais à la
condition d'ajouLer qu'il y a toujours, chez
Whaley, un accent particulier de véracité à
la fois fanfaronne el quasi honteuse, le ton
d'un homme qui Youdrail se vanter, et qui,
en mème temps, est forcé de reconnaître que
de plus malins que lui l'onl conduit par le
nez. [) raconte d'abord que, lorsqu'il avait
seize ans, sa mère, désirant qu'il terminât
son éducation, J"a envoyé en France, sous la
garde d'un précepteur qui lui amit été recommandé comme un homme de tout repos.
Dts le lendemain de l'arrivée à Paris, le précepteur propose à son élève de l'emmener au
théâl re : mais l'élève, « pour certaines raisons », préfère rester à l'hôtel; et quand le
précepteur rm'ienl du théâtre, à minuit, il
trouve Whaley u en très fàcheuse compagnie ». Sur quoi le pauvre garçon s'in11uiète
de la réprimande qu'il prévoit pour le lendemain matin; el il est tout heureux de découvrir que son maitre, en fait de reproche, le
blâme seulement de se faire tant de -ouci
« pour une bagatelle ». Celle largeur d'cspri1, nous dit-il, &lt;( eut vite fait de me réconcilier a1•ec le caractère de mon précepteur,
si bien que, depuis lors, nous vécûmes ensemble dans les meilleurs Lerme ».
De Paris, les deux amis se rendent à
Auch, où le précepteur a demeuré autrefois,
el qu'il repré ente à on élève comme la ville
de France où il pourra le mieux (( apprendre
le Irançai , et se perfectionner dans les arts
de l'équilaLion, de l'e crime, el de la danse. »
Wbaley loue donc, à Auch, une « élégante
maison I&gt; ; mais il en loue d'autres, au -si, à
Cauterets, à Bagnères, et à Tarbes, pour plus
de variété. &lt;l Toutes ces maisons n'étaient
qu'à quell1ne~ lieues l'une de l'autre; et,
dans chatune, j'avai ~oin que les honneurs
de ma table fu~sent faits par une favorite.
}(on précepleur, de son côté, rnulul sui\Te
mon exemple i en conséquence de quoi il prit
sous sa protection une autre beauté, avec
laquelle il vi ·ita, tour à tour, rues diverses
maisons. Mais hien que nos goùls et nos penchants, au sujet du beau sexe, fussent parfaitement pareils, je crus m'apercevoir que,
en général, nous nous entendions mieux de
loin que de près; et, dès ce moment, sa visite à l'une de mes résidenees fut toujours,
pour moi, un signal d'avoir à me transporter
dans une autre. »
L'auteur nous décrit, au passage, quelque -unes des personnes qu'il a eu l'occasion
de connaître, pendant ce séjour de plus d'un
_an dan les Pyrénées; l'évêque de Tarbes, un
certain comte de V... , le prince el la princesse de Rohan. Ces derniers, le sachant Lrè
riche, lui auraient volontiers donné pour

femme une de leurs filles; mais la mère de
Whaley s'est opposée au mariage. en raison
de la différence des religions: car j'oubliais
de dire que Whaley était protestant, d'une
famille anglaise introduite en Irlande par
Cromwell, et que son père s'était mème
arquis le surnom significatif de « brùleur de
rhapclles li. De telle manière que le jeune
homme, se voyant condamné. au célibat, s'est
empressé de séduire une jeune fille noble,
cousine du comte de V... ; et cette nouvelle
intrigue a eu pour elfet &lt;le le contraindre à
quiller brusquement es quatre maisons pyrénéennes. Dénoncé aux parents de la jeune
fille par un \!&gt;hé, qu'il avait pris pour professeur de Français, il a publiquement fouetté
ledit abbé, à Auch, sur le Cours, ce qui lui a
valu d'être mis en prison. Heureusement, sa
victime s'est trou,·ée n'ètre qu'un faux abbé;
et Whaley, apri:s quelques semaines d'emprisonnement, a pu se retirer à Marseille,
puis à Lyon, où d'aimables jeunes femmes
el des gentilshommes des plus « distingués »
lui ont gagné, après boire, des sommes incroyables. Le fait est que sa merveilleuse facilité à perdre de l'argent lui avait procuré,
dès lors, une renommée européenne : car il
nous apprend que deux nobles étranger·
sont venus tout exprès de Spa jusqu'à Lyon,
pour lui proposer une partie de cartes, 1\
Paris, ensuite, il a rencontré une charmante
jeune femme, dont le mari avait un emploi
à la Cour : et celle-là, après huit jours de
rendez-vous mystérieux, lui a encore soutiré
500 livres sterling. Mais comment analyser
un récit dont tout l'attrait est dans la finesse
pittoresque des nuances, dans la piquante
justesse de traits de caractère, et dans un
entremêlement continuel, aux anecdotes galantes, de réllexions « sociologiques &gt;&gt; sur les
mœurs parisiennes et provinciales des dernières années del' Ancien Régime?
Toul autre est le ton du dernier chapitre,
où Whaley raconte les séjours qu'il a faits à
Paris apr~s son retour de JérusalPm, entre
f7!ll et 1793. L'irlandais continue bien à
commettre, et à nous avouer, mille extravagances plus ou moins scandaleuses : mais il
nous en parle, à présent, avec la gravité d'un
homme qui, ayant été jusque-là toujours
trompé et volé, estime avoir acquis, contre
le monde. un droit de représaille~. Aussi
bien a-t-il, dé ·ormais, des devoirs nouveaux.
Il ne s'est pas encore marié, en vérité : mais
il vit maritalement avec une jeune femme
« d'un goùt exquis et pleine de sensibilité »,
miss Courtney, qu'il parait aimer beaucoup,
ainsi que les enfants qui lui sont nés d'elle.
C'est maintenant pour eux, autant que pour
lui-même, qu'il a besoin de gagner de l'argent par tous les moyens; et ce sen liment,
joint au progrès naturel des instincts de morafü.te que notre aventurier a toujours conservés dans un recoin de on àme, revêt les
pages finales de son récit d'une dignité sobre, sévère, un pe11 mélancolique, qui ne
laisse pas de nous en rendre la lecture à la
fois plus bizarre et plus agréable.

�1f1STO'J{1.ll

•

L'impression qui se dégage le plus nettement, pour nous, de cette dernière partie des
souvenirs de \îhaley, c'est que jamai Paris
n'a été une Yille plu gaie, plus frivole, plus
adonnée au plaisir sous toutes ses formes,
que pendant les crises les plus aiguës de la
Révolution. Après cela, je suis tout prêt à
admellre que cette impression tient surtout
au caractère même du narrateur; el il n'est
pas surprenant qu'un homme comme celuilà, qui trouvait le moyen de perdre de l'argent au pharaon ur les ruines du Temple
de Jérusalem, ail trouvé le moyen de se rcfaire une fortune en commanditant un tripot,
au Palais-Royal, dans l'ancienne Chancellerie
de la rue de Yalois, pendant que se déroulait
le procès de Louis XVI. Mais Whaley ne nous
introduit pas seulement dans ce tripot, où se
coudoient, chacune nuit, autour du lapis
vert, les représentants les plus notoires de
tous les partis opposés : à chaque pas qu'il
fait dans Paris, des occasions 'offrent à lui
de jouer aux cartes, de s'enivrer en joyeuse
compagnie, ou de repousser vertueusement
les avances de quelque jeune et charmante
ueauté, ari ·tocrale ou bourgeoi e, royaliste
ou sans-culotte. Évidemment l'un deg premiers effets de la fièvre révolutionnaire a été,
non poiat peul-être d'aviver, mais d'enhardir, d'émanciper, de précipiter au grandjour
de la rue, la dépravation produite, dans les
mœurs françaises, par cent ans de paresse et
d~ a libre pensée 1. C'e.t en sortant d'une
partie de basselte au Pavillon de Hanovre que
Whalcy assiste an retour de la famille ro)ale,
a près le drame de Varennes; et c'est au Café
de Foy qu'il apprend, entre deux parties de
pharo, les détails circonstanciés de l'exécution de Loui XVI.
Il y aurait encore à noter, dans ce livre,
maintes observations des plus précieuses
pour notre connaissance de l'histoire anecdo ·
Lique des hommes et des cho ·es de la Révolution : mai je craindrais de leur ôter une
bonne partie de leur saveur en les i olant des
pittoresques récits où l'auteur les encadre;
et, puisque je viens de mentionner le retour
de Varennes et l'exéculÎQn de Louis XVl, ce
sont ces deux épisodes que je vais choisir,
parmi vingt autres, pour ache\er de donner
un aperçu ommaire de l'intérêt, comme
aussi de l'exactitude habituelle, des blémofres
de Whaley. Voici d'abord la triste fin du
drame de Varennes :
A trois liem·es de l'apl'è:.-midi, je me procu1-ai,
aveG l'aida de quelques louis d'ol', un iège dans

une sorte de lhé:itre. étlilié, pour la circonstance,
à la portll de:; Tuilerie .
L'ord1·e avail été donnti qu'un profond silence
fùl obs1·n'é, el que personne, sous aucun prétexte, ne se découvrît. Le c,1rrosse d11 roi élail
d'aiUeuN entouré de gnrdes nationaux, qui formaient, autour de lui, une masse impénétrable.
Et j'ajoute que cel ordre ni': m'empècha point de
soulerer mon chapeau, au pa•sage do roi : hardie e que j'aurais paiée cher, si w1 officier n'_avail painl persuadé aux sa11$-culollu de me lwser tranquilll', en leur as~ur:ml que j'ëtais un
&lt;t fou irlandai · n.
li y avait dans le ra1•ro!ol,e avec la famille
royale, deux de commissaire , Barna,·e el Pélion,
cc dernier tenant le petit l&gt;auphin sur se genoux.
Le troi ième commissairt:l, La Tour-Maubourg,
(!tait dans nne autre voiture. ur le iège du carrosse roval éta:ent assis deux gardes ùu coq1s,
Lous de~x jeunes el d'excellente famille. Jls
av:tienl les mains liées, comme les plus -vils ~célérats, el les vi5age expo és à la brùlure du soleil.
1

Le 20 janvier, veille de l'exécution de
Louis XVT, Whaley vit entrer au Café de Foy
deux. hommes qui, armé de saures et de pistolets, crièrent à plusieurs reprises : « Que
ceux-là nous suivent, qui veulent sauver le
roi t »Mais personne ne répondit à cet appel.
Le lendemain, l'irlandais, « vêtu comme un
vrai sans-culotte 1&gt;, se trouvait, dès neuI
heures, sur la Place de la Révolution, déjà
absolument remplie de curieux; mais, après
s'être poussé ju qu'au pied de l'échafaud, son
courage l'abandonna, el il s'enfuit au PalaisRoJal. Il nous raconte, cependant, ce qu'il a
pu savoir de la tragédie.
A dix heures, un grand corp· de soldats, à pied
cheval, iirenl lrw· apparition. Ils étaient sui-

el à

vi d'un car e, traîné par de111 cheça111 noirs,
et amenant la -victime royale, son conresseur. un

officier municipal, deux officier des gardes nationaux, el deLL't prèlres assermentés. Devant le
c:irro. e che1•auchai1 l'infàme Santerre.
Par1·enu au bas de l'échafaud, le roi descendit,
ôta son babil, qui élail de couleur gri e, el gra,il les m:u-ches d'un pas ferme, en promenant
sur la foule un regard tranquille. Puis il s'avança
et voulut parler; mnis une ballerie de tambours
êtoulfa sa ,•oix, de telle sorte qu'on ne pal en tendre que ces mots : « Je meurs innocent! Je pardonne 1l mes ennemis, el fosse le Ciel que la
France .... » lei, par l'ordre cle anterre, l'exécull·ur fai ·il le roi et l'allach.- ur la planche. La
c!J.ulc du couperet ne sépara pas immédiatement
la tête du tronc; mai le bourreau, en pres;sanl
, ur le for, la fil tomber dan un panier placé 111
pour la rece1·oir. A.lori un des aides, que l'on
m'a diL être un ancien commis d'un marchand de
vins de Reims, saisit la lêle coupée, el, faisanl le

et disparition
d'un diplomate anglais

tour de l'échafaud, l'riposa au peuple. Quelqu~
voi1 crièrent : « Vive la Xation! Vive la République! 11
Quant à mt&gt;i, j'avais encore l'c~pril loul torturé des sensations les plus afDigeanles, lorsque.
- oh! honte sur ces Anglais dé••r,,dés ! - quelqu~s-uns de mes compatrioles entrèrent an. café,
et, d'un air tic parrail contentement de soi, me
montrèrent leurs mouchoirs, qu'ils araicnt obtenu la permi sion de plonger dan· le sang do
roi.
Quelques mois plus tard, notre homme
était à Calais, où il attendait le retour de sa
maîtresse. li rencontra là un « duc français », qui lui sembla singulièrement désireUJ: de se lier avec ln.i; mais il faisait voir,
dans sa couver alion, une telle violence de
« principes démocratiques 11 que Whaley crut
devoir « écarter ses avances, autant du moins
qu'il pouvait le îaire sans manquer à la politesse 1&gt;. Or ce duc, une nuiL, en grand mystère, vint frapper à la porte de l'lrlandai , el
lui a\loua que lui-même et plusienrs de ses
amis n'affectaient le républicanisme que pour
mieux servir les intérêts de la ramille royale :
après quoi il demanda à Whaley si celui-ci
consentirait, moyennant mille louis, à se rendre au si tôt à Paris, avec certains papiers
qu'il remettrait, en mains propre , à certain
personnage « dont on désirait que le nom ne
fût point révélé,. Et comme Wbaley s'excusait de ne pouvoir pas quitter Calai aYant
deux ou trois jours, le mystérieux conspiraleur parut atterré de celle repouse : il déclara au jeune homme « qu'un simple délai
de quelque~ heures suffirait pour faire échouer
toul un vaste projet ».
1 ous aimerions à savoir cc que pouvaiL
ètre ce « projet », dont l'échec n'a peut-être
tenu qu'à la présence, éminemment fortuite,
celte nuit-là, dans 1a poche de ,Toaley, d'a sez d'argent pour préserver l'aventurier de la
tentation de gagner les mille louis qu'on lui
proposait; mais Whaley nous dit seulement
que, depui , « jamais plu il n'a eu de nouvelles du duc, ni de ses papiers ». En fait, il
commençait dès lors à se désinlére er de la
politique françai e. ayant formé le dessein de
transporter en Angleterre sa fructueuse industrie de commanditaire de tripots . Et le lecteur apprendra avec plaisir qu'à sa mort, en
i.80O, il avait déjà surn amment reconstitué
a fortune pour devenir l'ami intime du
prince de Galles (on raconte même qu'il lui
aurait gagné, aux cartes, une de ses maitresses), pour épouser la sœur d'un lord, el
pour se faire bâtir un superbe château.
TEODOR DE

WYZEWA.

(1809)

.

Voici une mort, ou du moins une dispari- mencée pour son épouse. Or, le papier ni
tion soudaine el totale d'un diplomate anglais, l'encre n'en étaient altérés comme ils auflls de l'évêque de Norwich., et parent de ce raient dù L'être par les pluies continuelles
comte Bathurst qui depuis, comme ministre des quinze derniers jours. Ceci détruit aussi
des colonies, in. trument de l'implacable l'idée que, dans un excès de trouble mental,
Castelreagh, disposa du sort de Napoléon à il se fùt précipité dans le lac de Perleùerg,
ainle-Ilélène. Les deux branches du même quoiqu'il semble que ce vêtement eût été mis
nom sont dan une ligne politique opposée; là exprès pour le faire croire. Dans tous les
l'évêque, vénéré par ses vertus et es idées cas, comment ne l'a-t-on pas découvert plus
généreuses, est un de deux seuls évêques tôt, par les recherches Faites dès le premier
qui aient volé les réformes. Plus d'un malheur momenl?
Krauss, à on retour à Londres, é,·èremenl
a afaigé a maison, pour ne citer que le
plus récent : la belle et intéressante mi~s interrogé, mais ne donnant aucun éclaircis eBathurst, perdue dans le Tibre [en 182 ], ment sur cette perte, fut congédié, non sans
el dont la mort !ut un deuil pour Rome, soupeons de certaine connivence. Il a fait
était fille de celui qui fait l'objet de cet ar- bâtir Jepui une belle mai on, hors de
ticle.
Vienne, au bord du Danube, où il demeura
Un profond mystère couvre encore la desti- jusqu'à sa mort arec sa femme qui est Année de son père, malgré tous les soin d'une glaise. Toutefois, son frère, courrier comme
famille si puissante, aidée des sollicitudes du lui, a conservé on emploi et y est encore
gouvernement britannique, et même de la aujourd'hui.
police impéri:ile.
Les légations anglaises, à Vienne et en
d'autres parties du continent, n'ont pas néM. llenjamin Bathurst, âgé de vingt-cinq gligé les enquêtes qui leur étaient prescrite
ur cel éYénemenl. Deux agents, IM. Johnan , amhas~adeur à \'ienne lors de la campagne de 1809, en par lit à la paix, avec un son el le doctem Armslrong, furent em-oyés
passeport, ous le nom allemand de baron de sur les lieux par le gouvernement, el un
Kock. ll se dirigeait vers la Baltique, pour Lroisième par la famille. L'empri &lt;1nnement
regagner l'Angleterre, tians la. ,·oilure de poste el les interrogatoires d'un indiîidu suspect,
du nommé Krauss, Allemand, mai courrier e~pèce de braconnier mal famé dans le pay ,
du cabinet anglai . Arrivé à Perleberg, fron- ne procurèrent aucune lumière, el quoique
Lière du Mecklembourg, le 2f&gt; novembre, il y M. Armslrong ait persisté à le croire coupassa environ trois heures. A.près avoir dîné pable, les Bathurst n'ont point partagé son
à la poste, bors de la ville, il se rendit à pied opinion. Il faut qu'ils aient eu quelque donchez le gouverneur, s'informa avec beaucoup née particulière, mais sur laquelle ils ont
d'inquiétude de l'état du pays, des quartiers restés très réservés. Us se llaLtent que leur
ennemis ou uspects qui s'y trouvaient, des fils n'est pas mort, quoique aJanl peu d'espoir
moyens pour le éviter, au prix même de d le reYoir, excepté la mère qui Lrouve sa
1000 guinées, qu'il portait sur lui.
consolation à en parler. Le père, plus concenDe retour à la poste, il bn1la des papiers, tré, garde l'idée qu'il vit enfermé en Russie
toujours dans un état d'agitation. 'l'out étant datis quelque forteresse éloignée.
prèt pour le déparl, Krauss, déjà en ,·oilure,
Au mois de septembre 1810, Mme Baù1urst,
JI. Bathurst se porta un peu à l'écart, der- avec M. Cali son frère, aborda à Iorlaix, et
rière un mur .... Jamais on ne le revit depuis. reçut aussitôt l'autorisation de venir à Paris.
Du reste, nul bruit, nulles traces ni indice
Son motif était de solliciter de notre gomer:un:: alentours.
nement tou les renseignements qui poureulement, au bout de quinze jours, son raient la füer sur le sorl de son mari, et ur
pantalon fut trouvé à quelque di tance, au sa propre situation pour le cas possible d'un
bord de la grande roule, sur un petit tertre de nouveau mariage. EUe fui accueillie avec insable, comme si on l'y eût déposé après coup,
l. Mme Saiot-lluberli, jadis cèli:bre cbanleose de
car il y a,•ait dan la poche une lettre com- !'Opéra.

lérèl par M. le duc de Rovigo, ministre de la
police, seulement depuis trois mois.
Cette dame, autanl qu'il m'en ouvienl,
pensait que son mari avait été tué en mer,
ou en embarquant, par des pêcheursauxquels
il s'était confié. D'ailleurs nuls soupeonr
coutre la France i sa démarche même le!excluai L. Autrement, est-ce à nous qu'elle
serait venue demander un certificat de '"ie ou
de mort? l ous ne pûmes la servir efficacement, n'ayant plus d'autorité clans ces pays
lointains. Elle-même prit on retouç par
l'Allemagne et n'y eut pas plus de succès.
Enfin, un accident bien inallendu el atroce
vint soulever un coin de ce voile de crime.
Le comte d'Entraigues, émigré, le même
que Napoléon prit avec tous ses papiers à
Venise, dan la première campagne d'(lalîe;
celui qui, après aYoir imprimé en 1780 que
la noble~se est le plwi grantl fléau dont le
ciel ait af/1.igé là terre, s'est fait le boutefeu de son parti; publiciste disûmrué, mai
d'un genre noir el fougueux, dont la plume
el le intrigues ont soulevé contre nous le
méfaits et la guerre, le comte d'Entraigues
périt à Londres dans sa maison de BarnesTerrasse. on domestique, Piémontais, le
poignarda en plein jour, ainsi que la comtesse 1 , ur leur porte, comme ils allaient
monter en voilure. on motif esl resté inconnu et inexplicable, s'étant lui-même coupé
la gorge aussitôt.
Le gouvernement britannique, en raison
des secrets et des mouvements diplomatiques
où s'était mêlé M. d'Entraigues, s'assura de
ses papiers. li est certain qu'on y troura des
pièces relatives à l'enlèvement de M. Bathurst.
Mais loul a été examiné et gardé dans le
ecret des bureaux ministériel . Le seuJ point
que l'on ait lai sé transpirer, c'e t que les
Français n'étaie11t pour rien dans cette
affai1'e.
li faudrait donc croire que œ fut un coup
de main politique. Que l'Angleterre, qui y
fut étrangère, en a connu plus lard les auteurs et les motifs. El, enfin, que son silence
sur une atteinte si gra,·e à sa dignité et au
droit des gens, tient à des ménagements
qu'elle croit devoir encore à certains per on
nages, ou à des intérêts qui la Louchent d'assez
près.
P.-Î\1. DES~1AREST,
Chef de division
de la Police générale.

au minislUe

"" 165 ""

�.'
.,

C'll&lt;hl 11:eurdtln frtm

LA COOR IMPÉRIALE ,. FosTAINEBLEAU : RÉCEPTIO~ DE L'.\lrB&amp;SSADE SIAMOISE PAlt

~

'APOLÉOS

III' EN 1865. -

T.iNt:JU de Gt.R&lt;&gt;M•- ( 'Justt 1k ,·ersafl~s .)

LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

Mélanie de Bussière, comtesse de Pourtalès
Par Frédéric LOUÉE.

juge bon d'en avertir Pari~ et la province.
&lt;1 On a beaucoup parlé de Mme de PourTout de bonne heure !me de l1ourtalès
• talès, » me di ail nne autre habituée célèbre
entra dans la société impëriali. Le par la porte
de Tuileries.
En l'avril de ses ans, alors que le cadre Je du mariage. Petile-fflle de la baronne de
plus souhai table s'olTrait à ~es grâces de jeu- Franck, fille d'Alfred Renouard de Bussière,
nesse, les foi eurs de portraits raffinaient à grand industriel alsacien, dont l'initiative fil
l'envi leur couleurs pou r adorner, embellir naitre on développa les plu va te. cnlre-encore les allraits du modèle. Plus tard. au prises el qui fut, dur:rnt un quart de .iècle.
déclin de l'Empire, lor que tant de fortune membre du Corps légiJatif, elle a,·ait épou,é,
et de prospérité commença de glis er ur la en sa dix- eptième année, Edmond de Pourpente, des circonstance ad,;nrenl, de éYé- talè . Association de deux .-œurs el de deux
nemenl graves i;e prononcèreal auxquel · fortune·, celui-ci étant né d'une famille de
son nom ful mêlé, el de façon si directe, si banquiers suis es, fixée à Paris en 1 10, el
imprévue, que les échos en furent longue- enrichie dans les transactions financières. Le
ment agités. El, depuis lors, a pcr ·onnalité Litre de comte y était tombé de la main de
demeura, - sans qu'elle le voulùl ou parût Frédéric JI, lorsque le canton de eucbàtel
le rechercher - trè en vue, par une parti- relevait de la su,eraineté prus ienne.
Dès cru'on se fut établi, installé, et sur un
cipaliou toujours active aux fêles du monde
et de la charité. Au jour le jour, des nourP]- pied magnifique, il fallut .onger à prendre
listes empre sés s'occupaient, comme ci-de- po ilion, autrement dit à lher se préfévant, de ses réceptions, des diner qu'elle rences entre les déLri d'un royalisme irrédonnait ou auxquels elle assi tait, - par duclible, renfrogné, boudeur, et la Cournoul'effet de celle complai ance inlas.able, qui velle, où s'empres aient d'accourir, sautant
ne rermet pas aux gen d'un certain rang de d'un pied léger par-dessus la mau,,aise
se réunir, de se distraire, de causer ou de humeur- du noble Faubourg, les plus jolies
faire de la musi.que entre soi, sans qu'on et les plus élégantes femmes de Paris.

Les salons d'opposition n"avaient point
dé8armé. Loin de là. Pendant que le a: parvenu » du trône, très en goût d'étiquette,
soucieux à l'extrême de rehausser par l'adjonction de blasons authentiques les éléments
d'e.xoli me un peu troubles et d'aristocralisme
improvisé dont se compo ail la majeure
partie de leur entourage, prodiguaient les
avances am familles titrées, les pur jouissaient de leur re,le, maussade. et dénil!'reurs.
Esclaves volontaires d'une upérîorilé de conven lion, si fi ers de perpétuer, à travers les
révolutions des mœurs et des idées, cet
esprit de servage, celle sorte de domesticité
seigneuriale dont Louis XIV fut l'introducteur el pour qui 1out l'unii,er· n'allait pas au
delà des limites de la Cour, les paladin de
l'armorial s'enfermaient dans un dédaigneux
isolement.
Les femmes surtout artichaient une intransigeance d'attitudes qui n'était pas un des
ignes les moins curieux de la société d'alors.
Foncièrement légitimi tes ou panachées d'orléani me, elles se montraient beaucoup plus
irréconciliable que les hommes, ceux-ci
ayant à ménager (il fallait vivre[) des intérêts

_______ _____________

JK'ÉLAN?ë D'E 'BUSSTÈ~E, COMTESSE D'E

positifs, qui les forçaient à 'a souplir, à se
rapprocher lot ou lard de la fouille des bénéfice . Plusicur · d'entre elles, dont les maris
s'étaient ralliés pour l'arnntage de la communauté, affectaient de se tenir à l'écart ou
de n'aborder fJUe contraintes une colme de
dédas. és . qui se croyaicul, di aient-elles,
une Cour! Oe sorte qu'on eut plu. d'une
fois, nous racoat11it un témoin de celle cornédie d'intérêts et de vanités mêlés, le spectacle
étrange du comte de ... , du duc de ... , du
marquis de... courtisanant aux Tuileries,
alors 11ue ~Ime la comtesse. ou Mme la duche.... ,e, ou ~lme la marquise, wnue là en
fidèlt) épou ·e, lrahissait, en ses façon , comme
uu dépay ement d'étrangère dans 1·e monde,
el, toute roide en son ho tilité dédaign~use,
piquait de ses sarcasmes les pui sants du
jour, - qui ne s'en souciaient mie.
Par adre.. c ou par coqnellcr11•, ,twe de
Pourlali!s se plut à joner la dillkullé : concilier les extrêmes, entretenir de· relations
choi ies de part et d'autre, garder des amitiés dans les deux camps, enfin prendre de
Loule cbo es le meilleur. On dernit remarquer plus lard qu'elle mellrait une sorte de
jolie brav:ide à iO\iter, chez soi, durant les
séjours d'automne 1t Compiègne, des femmes
irrémédinblemenL brouillées avec l'ordre
réanant.
Quant au comte de Pourtalès, son or1gme
étrangère le lai. sait as ez indifférent à la
couleur du Jrapeau. 1l alla ver l.: soleil levant et présenta ~a femme aux Tuileries; le
succès fut tel qu'elle en revînt fenente impérîali. te. Au re le, elle s'y .entait toute portée
par a situation mêrue, la situation officielle
de on père, le baron de Bu ière, nommé
directeur de la llonuaie.
Elle était enlr~e dan~ la fêle, ~i J' o e dire,
un soir de grand ha[ chez !"impératrice. Toul
étincelait de fraîch.. parures et d'épaules
découvertes. De véritaLles constellai ions de
picrrerie care i:aient les chairs et ~e jouaient
dans les cheveux. Les jeune et riants ,isage.
circulaient de toute part . On n~ pou,ait se
tourner ~ans en ,·oir. Il étaient là, ce jour,
comme ils e retrouveraient ailleurs, demain,
faisant partie de la montre des grandes oirées, au nième titre que la rose et le camélia
cuire les fleurs as orties d'une corbeille.
On la di lingua tout d'abord.
lin galbr délicat, des yeux bleus lll.pres ifs,
d~s traits de visage s'harmonisant à composer
la physionomie la plus aimable, de. cheveuI
d'un bel or cendré, qu'avantageait, sur un
front ba , la mode des coiffures échafaudée
où se nicbaitlllt les diamants el les perles, un
teint dont llrunilton, ou llarivaux, aurait dit
que c'était des rose effeuillées dans du lait,
une taille s,•elte, une démarche ex4uise, un
a.. cmLlage enfin de gràre naturelles el enjo-

lh·ées, qui la faisaient re embler, perdue
dans les mou seimes lé.gère~, à un objet d'art
animé : il en aurait fallu moins pour s'emparer des rerrard et des conversations.
.b·ec un fond de moralité érieu e, qu'elle
tenait de son éducation el du prote tanlisme,
elle apportait en elle, sou· un air d'enjouemen1, où .e mêlaient des ~àce un peu
affectées et quel1p1e minauderie, tous le~
"OÙLS et les don' du plaisir. L'impératrice
Îlll éduîle la prcmiere el décida qu'elle ne
quitterait plus la liste de ses lundi. 1 • Pui.,
)fme de Melternicb. très en puissance, aus itôt prise d'une .jmpathic qui devint nue
amitié de la vie culière', lui offrit on marraioage. La remuante ambassadrice ne cessait de la porter en valeur, de la répandre,
de chanter ~es gràces. Elle en fil la beauté à
la mode.
On n'cul pas dt! peine à y consentir. Ce
n'élait que compliments pour les faveurs
dont uae nature prodigue a,·ait comblé
Mme de Ponrtalès. Je renonce 11 effeuiller
tous les bouquets qui furent semé sur ou
chemin. Elle fut proclamée l'une des perfections de la Cour. On le disait et répétait un
peu partout ju~qu'à dépa ser rre.que les
limites de l'admiration permise.
Ceci me fut conté:
Certain soir, chez le mini·tre Duchàlel, on

l_. Les invilalioos des petils Lundis étaient n?!tre111lcs en nom.Jre et n'allaient guère •u delà de

ayant l'une f'l l'autre lieaucoup Je gràce, de gaîlë el

ciuq à six cents personnes.
• Je me ,o,n,ens. oliL Mme Carelle, en ses Souv,·_nir.~, que jl! \"is alorq 'vers 1859), !iOUr ln prem1~ro fois, ta comtesse de Pourtalès cl la marquise
de Gallilfet. Elles s,, raisaicnl ~is-iH•is dans le mèn,c
quadrille. li ,Hait impossible de mir rien de plus

charnurnl

... 166 .....

.__

')UC

ces deu pcrsonoPs dl' beauté dilfêrenle,

.'ll.\D.\\IE DE POl,"RTALÈS.
D'Jprts unt pholographk dt 11!69.

admirait une nom·elle acquisilion arti tique,
un chef-d'œuvre de peinture, la Source,
J"élégaoce. •

2. Dans le · temps prnloug~ Je~ séparations. de
Pari, à \ïenrt!', de la 1\olJerlSllu, propriété des Pourtali•s, en Afsnee, aw: viUègialur~s hahiluellcs de IA
princesse en Bobêm~ ou en llon~ric, elles n'ont oessd
d'eutrelcnir ut• commerce de lettres del! plus affec-

lueux.
Il ser11it d'un vif iolérèt de jeter un l'()up d œil,

..

Po~TAl.ÈS

-

-.

d'lngres. Les lumières directement projetées
re. ortir les formes
pures el charmante., en lear chast~ nudité.
On commcn1ait le poumir du génie. l'é!t'rnellc jeune.. e de l'art. On rapprochait l'idt!al
el le réel. Ou arançait des comparaisons ha$arùées. 'Mme de Pourtalè· vint à pa . cr.
QuclCJU'un, plus hardi et procédant du connu
à lïnconnu, eul l'air de confondre en une
seule les deux beautés : (&lt; Ah! disait-il, rniei
~fme de P,mrtali·~ en toilette de jour et en
toilrlle de soir. n li n'en parlait 11ue par suppo. ition. Uc,·ait-011 s'en fà1·her?
Dao lïntimc d~s propos 011 de~ corre pondanccs amicales, on n'aurait su converser,
s'occuper d'elle aucunement san ajouter à
la menlion de son titre quehrue épithète
fla lieuse et passée dan l'u. age : la belle
comte ·e, ou la jolie comtesse, et même avec
un !!I'ain de familiarité, qu'expliquaient d'hahiluclles relations de monde : la charmante
Mélanie, tout court. Ainsi, dan un pa_sage
de leltre du marquis de Galliffet à l'un de ses
amis, officier dans les guide.. Cel enfant gâté •
de la Cour avait été envo)é, pour y faire un
temps de pénilence, i;ur les confins du Sahara.
II e tau diable vauvert en Kab11ie. laacé à la
poursuite dèS derniers di sidents. De souvenirs de Paris l'y yicnnenl ,isitcr, plus d'une
foi· par jour. LI songe aux ami , aux journaux, aux théâtres, aux chroniques d'Aurélien Scholl, aux gaietés du boulenu-d. Il rédame de nouvelles, des racoolars urtoul,
el prote·te qu'il ne veut être onùlié ni des
un ni des autres. Que fait-on 7 Que dit-on à
la Cour1 Et, re\'enant à Mme de Pourtalès,
que les lien~ d'une niri 1able amitié unissaient
à la marquLe de Gallilfel. il ajoute : n Quand
mus rerrt'z la belle \lélanie, melloz à es pieds
me~ regrets om·ent renaissants. Edmond ne
comprt'ndra pas. mai elle pour deux. »
De certain· vi~ages féminin sont à désespérer le rivale~. Pourtant, eJle ·ul inspirer
plu de ympathies que de jalou ie . Bien des
fomme · d'une charmante distinction ornaient
le réunions de lime de Pourtalè . . Toute une
pleiade de personnages et de mondain en
litre faisaient cercle autour d'dle. 1 ne accuutumance plu familière attachait à sa mai ·on
quelque intimes. Tels mJ. de Fi1z-Jame ,
ltetlernich, agan, GaJlifl~t, louis de Turenne. On remarquait trè particulièrement
entre les hôtes qualifiés de son salon l'officier
de marine Charles de Fitz-James, homme de
beaucoup de vene et d'e prit, - l'e:,;prit
héréditaire des Fitz-James.
Comme on aimait à la voir, on aYait plait-ir
à l'entendre, a,•ec la justesse de mots. l'àpropos de reparties, l'animation souriante,
qui lui sont propre~. Pour un peu, on l'aurait
égalée à ces charmeuses du pa ~. qui étoilaiènt de leurs spontanéités étincelantes la
.ur la toile en faisaient

à la dérobt\e, dans celle pll'lie de correspondan(·e,
où Mme de ~lotlcrnid1, avec l'aiJ;ancc de plume et
la spoulanéilé d'cs~rit ,Jont elle use en ,éc1-irnnl

comme en parlwt, rcvélcr&amp;it, sou. t'intime, soo ,·ëritable caradi!re de femme, soo originalité de nsturu
el dt:COnîrirail les rt1isons Je bien des mou\"cmenl5
de
humeur. qu'on essaya de faire pnsser pour
eJ.teolriques parce quïts se donnaient cours sa.us
gène ui di ,imulation .

'°"

..

..

�•

ms TORJA --------------------------------------·

conversation d'alentour, ou bien encore à
celles qui, jouant leur rôle en perfecLion,
eurent le don suprême de faire causer. Il -y
eut même quelque exagération en cela. Je
sais un 0atteur, donl la plume alla jusqu'à
la féliciter de ce que son tact infini l'avait
préservée d'aborder le rôle ingrat de Mme de
tatll et de Juliette Récamier. « Ingrat r ,
l'adjectif est une perle de courtisanerie.
Comme _i l'on pouvait être ou ne pas être, à
volonté, une Mme de taël, une Récamier!
li ne dépendit point de lime de Pourtalès de
se faire autre qu'elle n'a été) c'est-à-dire, et
la part lui dJmeure assez belle : une femme
au dernier point éduisante, ayant de l'intelligence comme de la bonté, sans aspirer, ni
prétendre -·ependanl, aux supériorités éclatante de l"espril. i la princesse Mathilde el
la comtesse de Beaumont s'occupèrent, en
réelles connai. seuses, de bel-esprit et de littérature, Mme de Pourtalè:&lt;, bien qu'on la
sût déjà très amoureu e d'art 1 , appartenait
au monde presque exclu Îl'emeut.
Aux fêtes célèbres que donnait l'ambassadrice d'Autriche, el dont on faisait grand
tapage aux environs, plusieurs semaines auparavant, on et1t été fort surpris de ne pas la
rencontrer, chaque fois, arborant une grâce
inédite, une autre merveille de toilette. Comment aurait-elle pu se dérober aux assaut
étourdi ants d'élégance, où celle -là mèmes,
qui n'étaient point parfaitement belles, le
de,eoaienl à force d'arl~
Elle aussi recevait à grand éclat. Sa maison pa sait, dè lors, pour l'une de mieux
montées et des mieux stylées de Paris. Elle
en faisait les honnenrs avec cette bonne
grâce, nuancée de simplicité, qui sert
d'excu e à la fortune. C'en était la note vive
et particulière : l'apparat du luxe s'y mariait
aux beautés de la nature, emée à profusion.
On a raconté, en exagérant de beaucoup,
qu'à l'une de ses premières el plus brillantes
soirées, Mme de Pourtalès répandit, en festons, en bouquets, en gerbes, en guirlandes,
de la base au faite de son hôtel, pour quatrevingt mille franc de fleurs. Car l'anH)ur des
fleur fut toujour a chère passion. Le prince
de Sagan n'ayait pas à l'apprendre, lorsque,
à l'occa ion d'une fêle donnée en on honneur, il prodigua, dans un beau geste de
galanterie fa tueuse, ,-iogt-cinq mille francs
de camélias. Le détail e l joli, s'il est exact;
le chiffre aussi. Je le tiens de la coroles e
d'Orzegow.ka, qui, san doute, oublia de le
vérifier.
La médisance ou la calomnie rôdent partout où se trouvent de jolies femmes. Quelqu'un l'a dit : c'est le frelon des belles, des
jeunes et des avenantes. On lui prèta, c'était
inévitable, de ,•arnes imprudences, comme
celle que raconte Mme de le.tternicb et d'ellemême un historien suspect, à la page 125 de
son lh-re sur la Com· de Napoléon Ill. on
plus que d'autres grandes dame , 11e devaitelle échapper aux insinuations perfides d'un

certain mémorialiste, le Tallemant des Réaux
du second Empire, dont on a trop légèrement
colporté les commérages parce qu'il affirmait
comme arrivé Lout ce que son e prit de malice suppo ait imaginable. La réputation de
la comtesse n'en souffrit pas. Ou moins, estce un grand charme de a,·oir donner à la
vertu des air aimables. Mariée, jeune mère,
très attachée à rendre facile el douce l'existence de ceux 11u'elle chérissait à son foyer,
on n'aurait pas songé à dire de Mme de Pourtalrs, au dehor , comme de la prince e Clotilde, qu'elle était sage à faire peur.
Mme de Metternich inventait une idée par
jour afin de contenter chez autrui ce hl!lioin
de changement et de diversité dont les exigences croissent au sein des plaisir . L'émulation était Jouable à la eronder. [me de
Pourlalès avait bien au si ses échappées fanLaù.i. tes. L'une de celles-là fit naitre ce qu'on
appela le cercle des Louton el des Loutonnes.
Une confrérie de rieurs el de rieuses, une
association de personnes du monde en mal
de jeunesse et de iaieté, un groupement
amical d'heureux oisifs pour semer de l'~spril et rnrier entre soi l'agrément de vivre, et
dont une chronique à jeun tira prétexte de
bien des propo en l'air.
La ,éril.ti, c'est que la mélancolie avait été
bannie de ce cercle et qu'on s'y entr'aidait,
ave.-. une complaisance toute juvénile, à l'en
tenir éloignée.
Un trait, une anecdote simplette, qui me
vint, longtemps après, d'une mémoire fidèle.
On donnait, chez Mme de Pourtalès, en
son hôtel de la rue Tronchet, un diner suivi
de réception. 1aints per onnages officiels y
étaient priés. Les Dambeaux étaient allumé .
Les équipaoes se uccédaienl. Des deUI côtés
de l'escalier, sur chaque marche, des val&lt;'ls
de pied en culotte courte et perruque poudrée
stationnaient en parade. D'un degré à l'autre
ils 'entre-jetaient les noms des vi iteurs,
qu'il [allait au premier étage annoncer. Des
noms brillants, pompeux, célèbres, qui, par
un malencontreux hasard, n'arrivaient presque
jamais à leur destination san avoir été déformés en route. « Le comte Walezou• ki »,
disait quelque ,·alet maladroit en tournant la
tête -vers son voi in de gauche, qui le répétait tant bien que mal. Au vestiaire, le ervice avait paru dénué de st1le. Le miui Ire
n'avait pu s'empècber de glisser à cet égard
une allusion discrète : « Oui, dit-elle en souriant, nous a\"0n eu du changement dans le
personnel. C'est un peu de patience à
prendre. » Mai , vive, impétueuse, entre au
salon la prince se de Metternich, qu'on vient
d'annoncer : « Jfaclame de Materna », et
dont un laquais au 0 este lourd, tout à la minute empaquetait, comme une mante vulgaire, le superbe manteau Iraicbement sorti
des mains de Worth lui-même. • Ab! çà,
ma chère Mélanie, que se passe-t-il dans
votre domestique? EL de quels gen. vous
ètes-vous donc embarrassée 7 D Mme de Pourtalès s'excuse de nouveau. Cependant, tout
1.. Toules les pt?intures ornant ses salons, sa galele
monde e L arrivé. Le moment aussi de
rie, sonl des perles tic eollcclious; son hôtel csl un
passer à table. Les portes de la salle à manmusëc.

ger sont ouvertes à deux ballants. Mais quelle
n'est point la stupéfaction des convives l Tous
ces valets de pied, à la culotte écarlate, aux
cheveux poudrés de blanc, ont pris les devants sur la brillante compagnie. Assis à
l'aise, ils sont en train de mettre les plats au
pillage.
L'audace est grande. Pas si grande, cependant. On a reconnu ces m~sieurs de la
livrée. Tous du cercle, tous des Loulous
atlendanl leurs aimables Loulonnes ... le duc
de ... , le marquis de.... Chacun s'était fait
une tête, et tout le monde y fut pris. 1,a
scène était bien jouée. Les habits furc.nl
échan°és, comme dans les Précieuses de
Molière, mais dans le sens inverse des personnages de la comédie, et la soirée s'acheva
le plu gaiement du monde.
Quand revenaient, en novembre, les «Compiègoes ► de l'impératrice, décidément clasés, reçus parmi les obligations d'étiquette,
Mme de Pourlalès était du groupe favorisé,
qui, tout à l'aise « ayant fait son nid 11, pouvait voir arriver, bien curieuse en ses alliages,
la Ioule des invités de circonstance. Ces Compiègnes, quand elle y parut, se re entaient
de l'innuence un peu tumultueu. e de ~lme de
Metternich. Un goùt de mondanité artiste et
fantasque s·1 était introduit où, par moments, l'étiquette s'en allait à ,au-l'eau.
auf les rares journées de grande vénerie,
où le dames cha seresses faisaienl merveille,
où tant de seigneurs honorés du « bouton »,
tant de piqueurs, de valets, de chien , s'élançaient à la poursuite du cerf de meute et
triomphaient à grand tapage, en ces belle,
parties de massacre organisé, le tbéàtre et
les rPprésentations du cbàteau étaient la di traction préférée. Tous les huit ou dix joun,
on y mandait officiellement des artistes de
la Comédie-Française el du Gymnase. Bacciochi uggérait à l'impératl'ice le choix de·
pièces. On alternait, au programme, comédie et vaudevilles. L'empres ement à s'l'
rendre était e1traordin11ire. !oindre était
la feneur de ce brillant auditoire à goiHcr
le talent dépensé par le écrivains el le
arLi tes. Je dirai même que les choses e
pas aient as cz froidement. Des rai ons étrangères au speclacle en primaient l'intérêt,
dans l'esprit des im·ités. On n'écoutait qu'à
peioe. L'attention n'était pas le moins du
monde à la pièce; les regards allaient ailleurs, yaguaieot de côté et d'autre, et e
tournaient surtout dans la direction de la
loge impériale. Le spectacle était moins sur
la scène que dans la salle : on avait trop
à s'occuper des personnages marquants, des
favorites du jour, des toilettes, de mille
ch.oses, de mille détail , qui n'avaient rien
à voir avec les jeux du théâtre,
Un courant plus chaud circulait,"une gaieté
plus franche- et plus expansive mettait en
communication acteurs et public, lorsqu'on
jouait à Compiègne la comédie de société.
C'était un goûL nouveau. Il ilorissail dans la
plupart des grandes résidences mondaines.
Les châteaux de Chenonceaux, de Valençay,
de Brissac, avaient été dotés de véritables

HJSTORJ

C:lid1é: tiinuJ11II ,

L'IMPÉRATRICE ISABELLE DE PORTUGAL, FEMME DE CHARLES-QUINT
Tableau du TITIE . (Musée du Prado, ).\adrid. )

�"---------------------

.Mi.um1'E D'E BussTÈ~'E. CO.MT'ESS'E D'E

théàtres. En maints lieux, au temps ues
&lt;&lt; Nous partons pour la chasse. Notre derncances automnales, les serres, les oran- nier jour, hélas l
geries ou d'autres dépendances étaient
c1 Tous vos couplets sont adorables.
promptement accommodées à lïllusion d'unt!
« Bl'ss1ÈRE DE PounTALÈS. &gt;&gt;
métamorphose passagère. En 186:2, le comte
Léon de Béthune donnait, da11s lt-s ,·astes déDans une autre lettre, s'entremêlent deux
pendances de l'hôtel Seillière, en bordure de
l'esplanade des Invalides, une représentation
d'llenri 11 l par une troupe d'amateursi
dont l'interprétation parut merveilleuse. La
jeune comtesse Edmond de Pourtalès, qui
remplissait là le rôle assez eO'acé de la dame
d'atours, avait produit un eliet d'apparition
et de costume surprenant.
A Compiègne, c'était le plaisir d'excellence·
c'était, sous la direction entraînante de 1~
princesse de Metternich, un mouvement, une
agitation, une véritable fièvre. Longtemps
avant le lever du rideau s'en mettait en peine
la chronique du château. On en jasait par
toutes les chambres, et sous tous les bosquets. Les remarques, les commentaires
anticipés allaient bon train. N'était-on pas en
pays de connaissance? N'aurait-on point à
se juger, à s'applaudir, à se critiquer entre
soi? La curiosité, d'ordinaire sympathique,
un tantinet jalouse et dénigrante, montait au
plus haut.
l[me de Pourlalès s'était portée vaillamment à la suite de Mme de lletternich, avec
moins de brio, sans doute, mais avec sincérité, gaieté. Que dis-je? Elle aussi collaborait,
agissant, fournissant des idées, ajoutant une
MARQUISE DE GALLIFFET.
imagination, un trait de fantaisie à la revue
D'après une ,Phologra,Phie de 186').
dont on parlait sans cesse et qui devait être
le clou de la série. En 1865, on s'était donné
un mal infini pour ces Commentaires de Cé- questions, qui paraissent la toucher égalesa1·, déjà nommés, qui ne furent joués que ment : un grand mariage, dont on cause
deux à trois fois, et firent beaucoup plus de fort, et le rôle qui l'occupe, entre temps.
bruit dans le monde que bien des pièces On s'aperçoit même que sa curiosité la plus
promises aux honneurs de la centième. A grande ne va pas à la question de théâtre :
l'instar de la princesse de Metternicb, de la
« ~fon cher Massa,
baronne Laure de Rothschild, ou de la marquise de GalliJJct, ~fme de Pourtalès sentait
&lt;&lt; Voulez-vous me mettre un autre couplet
le besoin, par instants, au cours de répéti- à la place de :
Plus de boudoirs charmants?
tions plus ou moins irrégulières, d'exprimer
cc J'ai reçu le rôle de «!'Hôtel des Ventes »
à l'auteur, en des lettres "ives et spirituelles,
soit des transes d'artiste pas trop sûre d'dle- modifié un peu, et le préfère ainsi. Je pioche
même, soit des incertitudes, des dout~ au pour vous. Mais, écrivez-moi deux lignes me
sujet d'un bout de rôle, ou sur l'effet d'un disant si cela tient toujours avec le mariage
costume, enfin tous les menus soucis qu'ins- de Mouchy 1 • La comédie est-elle bien décidée
piraient le plaisir et la crainte de ces parties encore?
de spectacles.
&lt;I Allez aussi aux informations, que je
sache, à peu près, la date de notre série; il
• Votre lettre, lui écrivait-elle, a couru nous faut huit répétitions avant de mettre
après moi, et je ne la reçois qu'à l'instant. cela d'ensemble, de sorte que si c'est pour
Je pars pour Munich, et serai de retour à jouer le 25, il faudrait bien arriver le 16.
« Oui, tàchez de me saroir cela.
la Robertsau le ~ octobre. Adressez-y, le i er,
&lt;, C'est égal, ce mariage m'étonne .... Et
tous les rôles. Suis-je vraiment en état de les
accepter tous deux7 Pour vous, mon vieil vous?. .. Enfin, nous en parlerons de ,ive
ami, il y a bien des choses que je ferai et voix. Mille bonnes et affectueuses amitiés.
que j'accepterai de faire : mais, ménagez
« Brss1ÈRE DE PooRTALÈs. »
toujours mon amour-propre. Vous le savez,
je suis une bien triste actrice, excepté peutD'aventure, c'était Mme de Mellernich,
être dans ilfadame Bouillabaisse, et encore .... ayant toujours eu la plume agile, qui s'entre_Enfin, je ferai ce que je pourrai, et ce que
1. Le duc de llouchv, duc de Poi1, allait épouser
Je ne pourrai pas je le ferai encore... pour la princesse Anna Muràt, pelile-fille du roi de Naples
el de Caroline Bonaparte, el rune des filles du prmce
vous, mon bon )lassa.
de Ponle-Cono, qui ful reconnu prince el altesse
« Je vous serre au galop la main.
en 1858.
... 16&lt;) ...

Pou~rALÈS

__,

mettait en personne afin qu'on opérât dans
la revue des additions, des changements,
pour le meilleur avanlage de la plus jolie de
ses artistes :
(&lt;

25 septembre 1867.

« Mme de Pourtalès a une idée excellente,
qui est de faire suivre Prudhomme 1 par sa
femme, durant son voyage à Paris, parce
qu'elle auraiL découYert qu'il lui faisait des
traits. Ladite femme serait jolie; pour suivre
son mari elle se déguiserait en vieille ridicule.
,, Au second acte, enragée de passer pour
vieille et laide, Mme de Pourtalès reparaitrait
sous sa vraie forme et ,·ous jugez si l'on
abreuverait de sottises un tel époux!
« ~lme de Pourtalès, ainsi parodiée,
comme dans le Voyage à Versailles, produirait un eliet extraordinaire; et l'on rirait aux
larmes seulement à la regarder si di0ërenle
d'elle-même. Et faire passer la rerne par
Mme Prudhomme, encore une idée. Cette
idée, je vous la livre. Yous ferez merveille.
« Je ne pense pas que la revue ait lieu,
lors du séjour de nos souverains 3 • On jouera
à la mi-novembre.
« Nous chassons avec acharnement et nous
menons une vraie vie &lt;le sauvages, dans les
bois du matin au soir, nous levant à l'aube,
nous couchant avec les poules.
« Je vous serre les deux mains et vous
supplie de beaucoup travailler.
« Pauline MtTTER:\ICH. ll
Et bien malicieusement la spirituelle princesse, en matière de post-scriptum, glisse
cet avis à l'auteur :
« Tâchez de sortir du cadre des Commentaires de Cesar, pour que l'on ne compare
pas t »
Puis, encore :
« Mme de Pourtalès vous prie de ne pas
oublier le discourb de M. Dupin 4 et vous
demande s'il ne serait pas amusant qu'elle
arrivât dans une toilette affreusement laide
et simple," quitte à l'ôter ou à l'enlever, pour
mieux dire, sur la scène, et à avoir dessous
quelque chose &lt;le très joli? On dirait, par
exemple:
« Vous voyez tous et toutes que ~f. Dupin
« en veut aux femmes et lient à les enlaidir.
« La mode va vous le prouver; jugez si ses
« édits à elle ne valent pas mieux que ceux
« de ce vilain monsieur. »
a Et alors, changement de costume à vue.
Cela serait d'un petit effet gentil, n'est-ce pas?
« p. METTERl'ilCU. ))
Nous le voyons, on passait le temps en
douceur, à Compiègne, à Paris.
Les jours radieux et les beaux soirs s'égrenaient, et les grandes réceptions, et les bals
aux Tuileries, et les fêtes où réapparaissait
toujours, parmi les plus entourées, l'heureuse comtesse ~lélanie &lt;le Pourtalès.
2. Le compère de la rerne.

5. L'empereur el l'impératrice d'Autriche.
4. Ce discours « contre le hue des femmes

1&gt; provoqua un tapage énorme el fit tomber de tous côtés
une pluie de brochures.

�✓lf''ÉU.NTE DE

111ST0'1{1.ll
Cependanl qu'avnil-elle ressenti JUSt(u'à
cette heure~ De ' ati faction_- d'amour-propre
el de monde. Le monde : du bruiL, une

füne de Pourtalès se repo~ait sur celle idée,
confiante, opLimisle. Elle ne prenait point
la peine de carher son fail,lc pour les verLus

LE VE TIDULE Er L ESCA1.IER D'UONlH.L'R Oil CllATEAU llE LA ROBERTS
0

vapeur fuyante, une traînée de parfum, qui
embaume l'air, passe, s'évanouit. Les événements de l'époque, mêlé aux circon lances
de sa propre vie, l'amenèrent à co11aa11re des
impressions plus fortes. Elle eu L sa pa ae
historique. Et ce feuillet, que nous allon
relire, subsi Lera dans les mémoires du temp .
Il n'en pourra plus être arrathé.
Les Pourlal~s avaient l'habitude de voyages
el des longs déplacements. Quand la Robertsau ne les gardait pa' en Alsace, dans ce coin
piltoresque de Yieilles Gaules, pour un séjour
de saison, ils se rendaient volontier à l'appel
amical de la princesse de Melternich les
invitant aux chasses à. courre, dans ses propriélé de B.ibème ou de Hongrie. D'aulres
fois, ils s·arrètaienl en Allemagne. En l 6
ils allèrent à Berlin. lis avaient là des allaches de famille. , 'on pas que la comtes e fùt
Prussienne par son mari, comme le put
croire et aflirmer le général l)ucrot; car,
d'alliance au· i bien que de nai . ance, elle
n'a eu qu'une patrie; et M. de Pour1alès 1 né
à Paris, de parents uis e , était originaire
d'une ancienne famille protestante, qui a1•aiL
dù 'eiilt:r, passer la frontière helvétique.
aprè la révocation de l'édit de 1 ·antes; il
avait revendiqué ses droit de Français, au
lendemain de 'adowa; et, bien auparavaut,
il avait fait inscrire ses deux premiers enfants ur le registre de l'état civil; mais la
vérité est qu'une partie de la famille résidait
à Ilerlin. En outre, on pensait arnir groupé
là des amitiés de tout repos. En effet,

rn.

et mérites gt'rmaniques. A Paris, elle aurait
prêté serment sur les dispo ilions parfaite ,
l'irréprochable bonne volonté de roi in allemand ,. lorténument, quand elle abordait re
thème, elle laissait parler ,on admiration
pour Bismarck el pour Gnillaume, au ri que
d'irriter de · susceptibilités françaises trop
cbalouilleuses, supposail-cllc, tellement que
des per onnages de Berlin voyaient déjà le
retour procb:iin de . on âme al,-.acienne dans
le sein de l'unité allemande. C'e t ici que
l'attendait une profonde urprise.
M. de cbleinilz, alors mini.tre dirigeant,
avail prié à diner le comte et la comtes e de
Pourtalès. Celle-ci avait été placée à la droite
de 1'11omme d'État, qui, ne doutaol point
des entiment secrets de es imités, commença à l'enlrelenir, a1•ec l'intention évidente de lui être agréable, des progrès de la
Pru --e, du graodissement de l'Allemagne et
de l'es or que ne ~rderait pa à prPndre sa
pui ance dans le monde. Elle écoutait sans
intmompre. Et )1. de cbleinilz se mil à
dévelop~r ce· idée d'espan-ion territoriale
qu'on connaissait i bien darn1 l'état-major
allemand et dont on était si mal informé au
palai d'Or ay.
« - Oui, bientôt, belle comtesse, continuait-il du ton le plu engageaut, mus erez
tout à fait des nôtres. »
1. Dès avant 1860 se !l.ënonçail Je but poorsuh'i par
Bismarck, la pensée vers laquelle tendaient tous S\-'S
efforts : J'uoilil de l'Allemagne, la guerre uec L\ulricbe, la.rechrrche d'alliancea elfect1ve fJOUJ' l'&amp;L'C(Jmplissemenl de ses desseins. V. la Corre8po,1dauce de

Elle leva la tète, émue, Lroublée, t:indis
que li. dé ..' cbJeinilz, tout à son idée, concluait en ces termes :
&lt;&lt; L'AI ace va de1enir une d~ plu ·
lielles pr-0vinces de l'Allemagne et ,·ous,
comte· e, nous serons fiers ùe· rous compter
parmi no compatriote .
&lt;&lt; Mais, répli11ua-L-elie, je suis .Al-acienne, je suis française d trè Franrai e,
croyez-le bien. 1)
L'Excellence pru sienne comprit qu'elle
:nait lrop parlé. La conversation ne fut plus
reprise sur ce sujet.
Le coup, 1·1'pendant, a,aiL porté. La ré,·élation était faite de projets mauibtt"ment
hostiles 11u'on nourrissait en Prusse. Ot!s mots
lui revinrent h la pensée, des mots de ses
amis ~Iellernich, auxquels elle n'avait pas
assez prèlé d'allention sur la politique
fuyante, cml,arrasssée, pleine de péril~, du cabinet impérial.
Déjh, dans leurs garni ons, les officiers
pru~sicns marquaient le étapes future · de
leurs troupes sur les cartes de France. A Berlin on 'enlrPtenait couramment, el sur le
Lon d'une confiance absolue, des grandes
destinées qui allendaienl la Pros e el que
l'Allemagne alldldail d'elle. Et le rl!l'eur
couronné, qui pré idait 11 c!:!Ues du peuple
français, sür de soi el de ·a diplomatie,
contiuuait à snivre s:i chimère ob Linée d'une
alliance néce. saire et féconde avec les héritier de Frédéric.
Bismarck en effet, à Biarritz, avait touché
deux mol de celte entente franco-germanique. C'est qu'il avait cru trouver de\'ant
lui des hommes d l~Lal et traiter avec eux en
conséquence. Il ne lui a,,ait pas été difficile
ni long de 'apercevoir qu'il 'é(ait étran&lt;1ement trompé; et il avait pu prendre son
Lemps, tout promettre, sans rien tenir, el
masquer ses bat1eries 1 •
L'explosion n'avait besoin que d'une étincelle pour éclater. Ni les dangers extérieurs,
ni le désarroi public, ni le trouble des esprits
n'étaient parvenus à déranger l'heureuse .omnolence de 'apoléun Ul et la quiétude de e
courli~ans, de ses ministre '· Le marquis de
La Yaletle tenait encore en main la plume
,font il igna a fameuse circulaire :
La France ne peul que se réjouir de
l'aarandissement de la Pru se, qu'elle a appehl de tous ses vœux et faiori é de on concours. »
,, Troi personnes, me disait Alfred llczière , trois personnes avanL I iO, avaient
nellemenl prévu louL ce qui devait ;mi1·er :
le lieutenant-colonel Stoffel, le général llucrol
el .Mme de Pourlalès. n En réaLité, t:lles ne
furent pa le seule., et, sans parler dt&gt;s prophète du lendemain, nous pourriorn: en
nommer quelques autres, jusque dan l'entourage,. de l'empereur, comme le duc de
Persian ·, qui n'avait pas attendu la tempête
Bm,w,·ck a~er le baron de Schleinit~. Coll:t, édi
teur, tullgart.
. .
'.!. On doil c:x.ceptcr le Dlllll5lre tic la gul'r~,. le

OW'êchal ;'lie!, qui fut ~p~is pu I? mo_rt au uul!eu
de ses ulTorls de réorgamsallon de l annee françiuse.

pour en dénoncer les symptômes. ~fais celles.là jetèrent l'alarme plu haul cl plu· fort,
san · qu'on les entendit davantage.
C'est à ce moment 'lue le cabinet noir intercPpta la lellre de Ducrot au géni:ral Fro,-..
sard, la letlre hi. torique da 2 octobre 186 ,
retrouvée en 18i0 dan h:s Papiers cle· Tuileries, et où, de toute son énergie militaire,
il :ippupil sur lïmportonce des ré\'élations
que venait de faire éclater à ~es yeux une
femme du monde.
En •effet,
à son retour d'Allemaroe el pa ('
•
0
saut a .,trashonrg, elle a\·a1l voulu donner
part au général Ourrol de ses crainte, palrioûquc , afin que d'autres fussent avertis à
temp . Elle était revenue, lui déclara-t-elle,
la mort dans l'âme. La guerre était inhitable; elle e produirait au premier jour;
car les Prussien la 1·oulaient, et il 'y étaient
si habilement, si complètement préparé.,
qu'il!.' ne doutaient poiot du succès.
« - Eh quoi, lui avait-il rJpondu, feignant de glisser dao l'entretien une pointe
d'ironie, vou embouchez la trompette de
Bellone ju. le au moment où, de tous côtés,
l'on ne parle que des intcnlions pacifiques de
nos bons voisins, de la alutairc terreur que
nou leur inspirons, du dé~r de
Bi ·marck d'éviter tout prétexte de
confiit, lorsque nous renvoyon
tou lP.s oldats dans leurs ÎO)er ·,
el qu'il est même question d'une
réduction de cadres, à tel point
que je m'apprête à aller planter
mes choux en Nivernais!
« - Oh! général, c'est ce 11u'il
y a d'affreux. Ces gen -là nous
trompent indignement el complcut
bie1 nous surprendre dé armé ....
Oui, le mot d'ordre est donné; en
pul1lic, on parle de paix, du désir
de vivre en bonne relations avec
nou ; mai , lor~que, dans l'intimité, l'on cau,e avec tou ces gens
de l'entourage du roi, il · prennent
un air nar11uois et vou disent :
« E. l-ce que vous cro1ez à tout
u cela? Ne 1 oyez-rouspoint que les
• événemenl marchent à grands
a pas, que rien ne saurait conjutt rer le dénouement? »
« li se moquent indi!!Ilement
de notre gouvernement, de notre
armée, &lt;le l'empereur, de l'impératrice; prétendent qu'avant peu
la France sera une seconde K pagne! Enfin, croiriez-vous que le
ministre de la maison du Jloi a osé
m'affirmer qu'a\·ant dh-buit mois
notre Alsace serait à la Prusse? Et
si vous a',Ïez quel énormes pr~paratif un fait de Lous côtés, aYec
11uelle ardeur il travaillent pour
tran [ormt'r et fu ionner les armées des Étals rtfoemment annexé ,
quelle confiance dans tou les rangs
de la société el de l'armée !. .. Ob I en vérité,
général, je reviens navrée, pleine de trouble
et de crainte. Oui, j'en suis certaine, main-

Bussœ~E.

tenant, rien ne peut conjurer la guerre, cl
quelle guerre! 1&gt;
,
Le paroles de Mme de Pourtalès, en
France, aYaienl un accent de prophétie; elles
n'auraient paru en Allemagne 1yue J'exprP. sion &lt;l'uu fait sur le point J,. ;;',u·cornplir,
presque rl1a1Lé dan,,; le~ imaginations pru siennes. Quelquelemps a11paran1n1. le général
de lllum,'nlbal, litant allé 1·n An:?lclerre,
chassait dans le environs de :\orfolk avec
lord Albermale; et celui-cr lui ci primait le
dé~ir 110 'il avait d'all»r à Berlin afin d 'a:ssi~tcr
aux manœuvres de l'armée.
« ~!.} prenez pa;: cellt• peine, lui avait répondu le ~énéral brandcbourgeoi : nous
donnerons bienlôl pour vou one grande
revue au Champ-de-M:m de Pari . &gt;&gt;
Ce qu'elle avait dit, à Slrasboara, sous
l'Jmoi des enlimenls &lt;1ue lui inspirait nne
douloureu e conviction, die le répéta à Compil!gne. Elle s'en ouvrit à 1'1!ruper1•ur, qui
l'avait invitée à sa taLle el placée auprès de
lui. Il écouta ses récits ell'ra~·ants, daus une
altitude --ilencieuse, sceptique, en homme
tranquille el fort.
,1 Vo jolis yeux bleu , comtesse, finit-il
par lui répondre, ont rn à Lraver le prisme

1

.'llAOAllE. OE POURTALÈS.

D'ap,ts le tatleau dt

CAROLVb DURAN.

de votre imagination des choses qui n'existent
pas; croyez-moi, nous n'avons rien à craindre
de la Pm~ e; elle n'osera pas nous attaquer. »

COMTESSE DE POUR.,TALÈS - -,

Et il en donna des raisons, qu'il jugeait
sans réplique. Le commentaires autour de
l'incident furent arrêtés. On ne fut pa~ embarras ·é de jeter le lilàme sur le général llurrot.
un alarmiste (1 qui voyait des Prussiens partout 1&gt;, el d'ajoult'r qu'on n'arnit pas à perdre
le Lemps ur lt&gt;s propo d'une jolie femme,
qui n'entendait rien à la politique.
Le · destins s·act·omplirent. Étrange coïncidence! An moment de la déclaration de
gnl'rre, IJUand l'empereur se préparait 11
partir pour se mcllre à la tête de l'armee, on
a1ait lieu d'apprendre, à Paris, qu'une familière du d1âteau, une parente de Napoléon,
a1·ail jugé parfaitement admissible de concilier a,·ec on attachement pour la .maison
impériale et avt't''. les dt~voirs 11ui lui étaienl
commandé à l'rgar&lt;l du pay · même, les
habitude· d'une corre·pondance suhie entre
elle el les princes de la famille royale de
Prusse, entre elle et les che[· de l'armée
allemand~. ~lmc de Pourtnlès n 'eL1t pas à connailre de cc· transactions. Les .enLiments de
droiture, de patriotisme et &lt;l'humanité qui
jaillirent des âmes, dans les heures critiques,
éclataient en preuves autour d'elle. on père,
le l,aron de Bu •jère, fut emmené prisonnier
des Prus ien 11 Rad tadt, après la
dévastation du cb:iteau de la Ilohertsau, qu'il avait comerli en
ambulance. Sa sœur, la comte se
de Leu se, et son beau-frère, maire
de ReLcbolTen, ancien député du
Bas-Rhin, déployèrent une ardente
acfü·ilé ~our l'amélioration du sort
des combattants et des blessés.
Enfin, elle au ·i réclama une large
part dans l'œune colleclive d"aLnégation et de dévouement, donl
les grandes familles alsaciennes
donnèrent alors &lt;les exemples multiplié·.
C'est ainsi que se trouva justifiée
pleinement l'heureuse idée qu'eurent des artistes en renom de la
peindre vètue en pa1·-anne al acienne, comme l'image mème de
l'Alsace pleurant la patrie perdue.
[mage de beauté blonde aux tresses
pendantes, sous Ir. ruban noir, qui
incarnait si bien le sentiment public, dans ces jours de deuil, qu'on
la reproduisit par tous le procédés
connus des art graphiques, au lendemain de la guerre. Tandis que
les couronnes el les gerbes de ileur·
~·amoucelaient autour de la statue
de ~,rasbourg, sur la place de la
Concorde, dans le ,,jtrines du
commerce on VO)'ait partout l'anoD}me port rail de Ja belle comtesse,
coiffée du oœud d'Alsace.
Mme de Pourtal avait gardé
une affectueu e fidélité aux souYerains déchu~. Il fut en son pouvoir de leur en fournir des témoignages positifs
De prime abord, la ituation matérielle

�1f1STO'J{1.J!
des hôtes de Chislehurst s'était révélee difficile et précaire. Avec sa confiance imperturbable en son étoile, qui ne lui laissait pas
entrevoir les é"enlualités d'un suprême désastre, Napoléon Ill était loin d'aroir précautionneusement entassé des fonds considérables
à l'étranger, comme on le lui imputait si
fort. Les valeurs et bijoux personnels abandonnés aux Tuileries, dans la précipitation
du départ ou de la fuite, avaient été placés
sous séquestre. Jusque vers J 8H, il fallut
compter sur le dévou!)ment des intimes. Une
amie de l'impératrice, portant uo nom céJèbre en littérature, Mme Octa,·e Feuillet,
nous donnait de vive voix des détails presque
incroyables, touchant cette période aiguë. Qui
se fût imaginé l'ex-souveraine, la resplendissante Eugénie, obligée d'économiser sur les
nécessités de la vie domestique, regardant
aux dépenses de table, à la lu.mière, à l'huile
de ses lampes? Ce ne fut qu'un moment. Des
retours d'abondance, grossis par des héritages
de France et surtout d'Espagne, devaient
ramener la sécurité opulente dans sa maison,
- une opulence dont sa main, il faut le dire,
n'a plus usé que d'une manière discrète et
parcimonieuse.
Toujours est-il que les choses étaient au
pis, en 1873, lorsque la comtesse de Pourtalès
vint en visite à ·Chïslehurst. De ses propres
yeux, elle avail pu se rendre compte des conditions d'existence étroite qu'-y menaient le
souverains dépossédés, et qu'on ne soupçonnait guère au dehors. Elle n'eut alors qu'une
pensée : retourner en hàte à Paris, intervenir
auprès de Thiers, chef du pouvoir exécutif,
lui exposer la situation réelle de ceux donL le
règne imprudent avait été si funeste au pays,
mais pour en être frappés, de retour, si profondément, et solliciter comme un acte de
justice qu'on leur restituât les ·,objets leur
ayant appartenu en propre; des présents, des
souvenirs. En dehors des raisons qu'on faisait
valoir auprès de lui sur l'équité de celle mesure, Thiers n'était pas insensible aux démarches féminines, aristocratisées d'élégance.
(1 goi1tait, en général, c'est une remarque à
glisser ici, la conversation et la société des
femmes. La comtesse Le Hon, .la duchesse
Colonna, la comtesse Walew ka, pour n'en
citer qu'une élite, la virent aimable et empressé dans leurs salons. ~ous l'Empire, il
avait gardé des rélations aO'ables avec la comtesse et le comte de Pourtalè . Il s'en souvint
opportunément. L'intercession de la comtes e
Mélanie ne [ut pas inutile. Mme de Pourtalès
obtint beaucoup; et des cai ses remplies
forent envoyées à Chislehurst, qui n'en auraient pas pris le chemin, sans l'énergie tenace
dont elle fit preuve auprès des fonctionnaires
chargés de la liquidation impériale.
Les attaches bonapartistes lui sont restées
des plus chères. Elle ne s'y tient pas exclusivement. Déjà sous l'Empire, il plaisait à son

humeur voyageuse de porter le cap en des
milieux nuancés d'opposition, où \'attiraient
des sympalbies individuelles d'intelligence et
de caractère. Des remarques se faisaient jour
sur la politique un peu frondeuse de Mme de
Pourtalès. Par la suile, on goùt et son discernement s'appliquèrent à entremêler et
concilier au mieux les opinions et les personnes, en des réunions où domine, pourtant,
l'élément mondain, c'est-à-dire la préoccupation un peu vaine de la naissance et des titres,
où les arts el les Jeures, sans y être délaissés,
n'ont pas, comme il en étail dans le salon de
la princesse Mathilde, leurs -randes entrées.
En celle fraction de monde, la comtesse de
PourLalès détient un prestige incontesté. Les
élus se retrouvent fidèlement à ses soirées,
dans le vaste salon rouge maintes fois décrit,
où des toiles du Bronzino, de Rembrandt et
de Van Dyck se marient à des chefs-d'œuvre
de l'art moderne. Les altesses en déplacement
des différentes Cours étrangères paraissent et
reparaissent à ses réceptions, au point, faisait
ob~erve1· un témoin, que l'on s'étonne de voir
l'Europe monarchique si féconde en princes
el en princesses.
En des réunions plus intimes, ~{me de
Pourtalès se complait à laisser parler ses
souvenirs sur la génération des femmes et
des hommes qui s'épanouit triomphante,
avec beaucoup de verve et un gl'ain de folie,
pendant les plus belles années du second
Empire. li nous est revenu, parmi d'autres,
un écho de l'une de ces causeries familières.
C'était à un diner, chez le marquis de Breteuil. On conversait des gens et des choses
d'autrefois. Elle contait. d'une manière précise et pleine d'intérêt, des traits, des anecdotes. ll s'agissait, en particulier, de Mme de
Castiglione. Le hasard d'un article puhlié
sous notre signature, dans un grand journal
Ju soirt, avait amené les propos autour de
cette physionomie originale.
« La Castiglione, disait Mme de Pourtalès .... Vous voulez savoir à qui elle ressemblt! 1
Tenez, à Mme de Janzé 1 • D
Et se tournant vers l'amiral Duperré :
c( N'est-ce pas, amiral?
• - C'est çela, belle et froide.
œ Oui, Lrès belle, mais bien insupportable. »
Puis, causant de ses mille et mille caprices,
elle rappelle la fameuse soirée des tableaux
vivants, chez les Meyendorfl', lorsque, de la
façon la plus imprévue, Mme de Castiglione,
qu'on s'attendait à voir sous un costume
moins austère, apparut en capucine, la coilîe
sur le front, l'habit gris de lin l'enveloppant
des pieds à la tête ... et disparut sans vouloir
plus reparaitre malgré les prières qu'on lui
en faisait. C'était une opposition ... un ange

de pureté et de beauté! L'anecdole est piquante. On s'en amuse. Ensuite, chacun de
dire son mot sur la comt.,sse 0orentine. Et
M. de Montesquiou de s'écrier qu'il en était
passionné, qu'il arait de ses souvenirs, de
ses meubles, de ses papiers, qu'il possédait
vingt portraits d'elle .... Et ~f. Gabriel Hanotaux de ré,éler ses trouvaille dans la biblio~
thèque et les papiers dispersés de la Casliglione .... Mais, n'était-il pas curieux, pour
ceux qui faisaient partie de ce diner, d'entendre ~Ime de Pourtalès devisant ainsi de
&lt;' la divine Nicchia ►1, qui fut la seule peutêtre, en la Cour de Napoléon lll, à la surpasser en beauté? Car, en dépit des airs
maussades et dédaigneux trop habituels à la
cousine de Cavour, il fallait bien reconnaître
une éblouissante vérité .... cc Il n'y a pas deux
Castiglione, » me disait la comtesse de La
Poëze, dans un élan de sincérité. Mais que
les retours de la vie furent diO'érents, pour
l'une el pour l'autre!
)lme de Pourtalès est une des rares privilégiées de ce cercle brillant, qui n'eurent
point à se ressentir, en leur p~rsonnelle et
indépendante condition, des éclats de la catastrophe. L'effondrement du régime bonapartiste et les désastres de la pairie avaient
frappé au cœur bien des illusions, abattu
bien des espoirs, renversé bien des prospérités, et cela dans l'âge où les recommencements sont une trop lourde tàche ou un trop
difficile problème. S'il n'en alla point pour
elle tout à fait, comme pour Mme de Metternicb, d'un simple changement de décor, du
moins les contre-coups de la chute ne porlèrenl à son étal dans la monde qu'une alteinte
morale, aisée à supporter.
on luxe intime n'en a pus été diminué, ni
sa large indépendance. Elle a continué de
recevoir à Paris, de chasser à la Robertsau,
de faire là grande figure, entourée de se~
fils : les comtes Jacques, Paul et llubert de
Pourtalès, el de ses filles : la baronne de
Berckheim et la marquise de Loys-Cbandieu,
d'entretenir des correspondances assidues et
fidèles, de patronner des œul'fes, de se
répandre avec sélection, et d'exercer un rôle,
dans la commodité d'on cadre opulent et
aristocratique.
Et, par suite, les chagrins que causent,
aux lendemain de ruine, les tristesses de
l'abandon, l'expérience cruelle des pires ingratitudes, et les déboires de l'isolement, quand
on vit tout Paris à ses pieds, comme une et
plusieurs que je pourrais nommer : toutes
ees épreuves lui demeurèrent inconnues.
Privilège plus rare encore : l'hiver des ans
lui garda des clémences infinies. on sourire
avait à peine .changé. Il y a des roses qui ne
tombent que feuille à feuille. En vérité,
lorsque
la Fortune vint à elle, au matin de sa
1. Le Temps , 16 janTier 1905.
2. Le rapprochemenl est conLeslable. On ne voil vie, accompagnée du plus riant cortège, la
pas très bien les similituùe., physiq_ue_s. D'une m:1•)ière capricieuse déesse avait tardé bien longtemps
lu~ t.·ondée, compara1l-on, quant a I a.specL eitcrieur,
f'impêralrice
à remonter sur sa roue.
el la vioomtcsse de Janze.
0

F .RÉDÉRlC

LOLIÉE.

SOUVENIRS DE GARNISON
~

Un duel d' o/ficiers
(1777)

Dans la ,,ille de Lille on avait une bonne
troupe d'acteurs; les jeunes lieutenants et
sous-lieutenants de la garnison se rendaient
de si bonne heure et si assidûment à la
comédie que les capitaines et officiers supérieurs ne trouvaient souvent plus de places
aux premières loges en y arrivant.
Le lieutenant du roi de la place de Lille,
instruit dt! ce qui se passait, prit, conlre sa
coutume, une mesure peu réfléchie : il défendit aux lieutenants et sous-lieutenants de se
placer dans les premières loges avant la fin
du premier acte du pectacle.
Un pareil ordre étonna et mécontenta tout
le monde. Les capilaincs de la garnison convinrent tous, pour consoler leurs jeunes
camarades, de partager leur sort et de ne
poinL prendre les places qu'on défendait à
ceux-ci d occuper.
Étant depuis quelques jours à la campagne,
j'ignorais totalement et l'ordre donné et l'effet
qu'il avait produit. ,J'arrive à Lille à l'heure
où le spectacle allait commencer; j'entre dans
une première loge, un peu surpris de la trouver vide, ainsi que toutes cellPs du même
rang. Ma surprise a~mPnte en voyant des
chapeaux sur toutes les chaises de œs loges.
C'é1aient ceux des lieutenants et sous-lieutenants, qui, pour éluder l'ordre, faisaient
ainsi retenir leurs places.
Comme la loge où j'entrai était large,
j'avançai une chaise entre deux: de celles qui
étaient sur le devant et je m'assis, toujours
fort surpris du vide de &amp;tte première enceinte
tandis que tout le reste de la salle était
rempli.
Autre étonnement! dès que le premier acte
est joué, toutes les portes des premières loges
s'ouvrent, el une foule d'o!ficiers y enlrenL
L'un d'eux, M. de la Villeneuve, lieutenant
de chasseurs dans le régiment Dauphin-infanterie, prend place à côté de moi et me dit :
- Monsieur, vous avez fait tomber mon
chapeau qui était sur cette chaise.
En effet, sans y prendre garde, je l'avais
fait tomber en m'asseyant. Je lui fis une
excuse polie; mais il me répondit avec une
humeur ioconceYable qu'une telle impertinence ne se réparait pas par une mauvaise
excuse. Je lui répliquai qu'après le spectacle
il aurait une explication sérieuse el peut-être
moins satisfaisante pour lui.
Nous étant ainsi entendus, il garda le
0

l'empêchait de se tenir ferme sur ses jambes,
ce qui me donnait trop d'avantage. Je lui
proposai de cesser le combat; il y consentit
et accepta mon bras pour marcher.
Nous rentrâmes dans la ville; à la lueur
d'un réverbère je le vis inondé de sang, et je
réfléchis tristement sur la cruauté de nos
préjugés. Bientôt nous trouvâmes un fiacre;
je l'y fis monter avec assez de peine, et je
voulus y prendre place à côté de lui; mais il
reîu.sa absolument.
Pour ne re,·enir jamais, pour ne rcvrnir jamais.
Attrib;;ant ce relus à un ressentiment pro- Tu le trompes peut-être, lui répondis-je. longé, jP. lui en montrai ma surprise.
- Vous me jugez mal, me dit-il; je suis
[Jès que j'eus rejoint, au bas de l'escalier,
mon lieutenant tapageur, nous sorûmes étourdi, un peu bizarre, passablement entêté
ensemble de la salie, et, lorsque nous fùmes même, mais je suis bien loin de vous en
sur Ja place d'armes, comme réellement il ,•ouloir; au contraire, je veux me punir plus
avait le cœur aussi bon que l'esprit vif et que vous ne l'avez fait. Tout le tort est de
léger, il me dit après quelques moments de de mon côté; je vous ai provoqué sans raison,
rê,·erie :
et j'exige, quand ce ne serait même que pour
- En vérité, nous sommes de grands dix minutes, que vous alliez reprendre à la ·fous! Nous allons nous couper la gorge pour comédie la maudite place qui a été le sujet de
une bagatelle qui n'en vaut as.surément pas notre dispute. Après cela ,·ous viendrez me
soigner si vous le voulez; j'en erai honoré et
la peine, pour un chapeau tombé!
- Celle réflexion esl juste, lui dis-je, mais ravi; autrement, j'y suis décidé, nous ne nous
un peu trop tardive Je n'ai pas l'honneur de reverrons plus.
,·ous connaitre; le vin est tiré il faut le boire.
J'eu~ beau lui dirt~ que je ne pouvais le
- Comme vous vtiudrez, répliqua-t-il; laisser seul dans l'étal où il ét:iil, ignorant si
sa blessure était mortelle ou non; il ferma la
sortons donc de la ville.
- Non, lui dis-je ; il est tard, et celui de portière et me donna son adresse.
nous deux qui sera ble é ne doit pas resldr
Pour le satisfaire j'allai à la comédie; je
seul sans secours dan! un champ. Allons nous repris à d'Assas ma place, en lui racontant
battre sur un bastion.
mon aventure et en lui rappelant la belle
Il me fit observer que c'était sévèrement prédiction qu'il m'avait faite sans s'en douter
défendu et sous dts peines gra,'es.
et dont il parut tout attristé. Un quart d'heure
- Bon! repris-je, qu'imporlP- la défense? après, j'allai chez mon lieutenant blessé, que
en fait de folies, les plus courtes sont les je trouvai très souffranl, mais sans danger.
meilleures; ce sera bientôt fait. Marchons.
Au bout de trois semaines il fut guéri. Il avait
Arrivés dans l'intérieur d'un bastion, nous fait le récit de celte affaire à tous ses camaquiUàmes nos habits et nous tiràmes nos rades; elle eut un singulier résultat : l'ordre
épées. Comme mon adrnrsaire était ardent et fut retiré, les querelles pour les places cessè- ,
leste, il s'élança sur moi, par un seul bond, rent, et la bonne intelligence se rétablit entre
si promptement que je n'eus pas le temps de les o!ficiers des di1férents grades.
parer; je me sentis le côté frappé. HeureuseCinq ans après passant à Nantes, lorsque
ment par impétuosité il avait manqué mon j'allais m'embarquer pour l'Amérique, j'y
corps, et c'était la garde de son glaive qui retrouvai le régimenl Dauphin. Mon lieutenant
m'avait touché.
de chasseurs, instruit de mon passage, m'in- Ma foi ! dis-je en moi-même, d'Assas a vita à dlner avec tous les jeunes gens de la
garnison. Pour celte fois il n'y eut de choc
p~nsé prédire juste.
Je chargeai à mon tour mon ad,•ersaire, et qu'entre les verres; la gaieté fut cordiale et
lui donnai, en plongeant, un coup d'épee; la vive. Je n'ai rappelé cette anecdote que parce
pointe pénétra dans son corps et s'arrêta sur qu'elle me parait propre à peindre l'espril de
notre âge el les mœurs de notre temps.
11D os. il voulait continuer, mais la douleur
silence; mais, comme il élail jeune el impatient, il ne put attendre la fin de la représentation. Après la première pièce, il se leva et
me fit signe de le suivre. Au moment où je
sortais, un jeune lieutenant de mon régiment,
le comte d'Assas, qui se trouvait derrière moi
Pt qui voulait ma place si je ne rentrais pas,
me dit, en répélant ces vers d'un opéra-comique qu'on jouait :
- Ségur, tu t'en vas,

CmtTE DE

SÉGUR.

�Cliché Jlicurdelo Crères.

LES

AIGLES

(1812). -

Tableau de

JULES ROUFFET.

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPITRE X IX (sttitP).

Dans la nuit du 28 au 20, le canon des
Russes vint augmenter ces horreurs en foudroyant les malheureux qui s'efforçaient de
franchir la rivière. Euôn, à neuf heures du
soir, il y eut un urcroît de désolation,
lorsque le maréchal Victor commença sa retraite et que ses divisions se présentèrent en
ordre devant le pont, qu'elles ne purent gagner qu·en refoulant par la force tout ce qui
obstruait le passage! ... Mais jetons un voile
sur ces horribles scènes!. ..
Le 20, au point du jour, on mit le feu à
toutes les voitures restant encore sur la rive
gauche, et lorsque enfin le général Eblé vit
les Russes s'approcher du pont, il le fit aussi
incendier I Quelques milliers de malheureux
restes devant Studianka tombèrent aux mains
de Wittgenstein. Ainsi se termina le pins horrible épisode de la campagne de Russie! Cet
événement eût été bien moins funeste si l'on

eftt su et voulu employer le temps que nous hin, l'Empereur avait espéré se débarrasser
avaient laissé les Russes depuis notre arrivée pour longtemps de la poursuite des Russes;
de,·ant la Bérésina. L'armée perdit dans ce mais il était écrit que toutes les chances nous
passage 20 à 25,000 hommes.
seraient contraires! ... En effet, la gelée, qui
Ce grand obstacle franchi, la masse des à cettf' époque de l'année aurait dù transhommes isolés échappés à œt affreux dé- former en un chemin facile les eaux de la
sastre était encore immen,e. lln la fit évacuer Bérésina, leur avait laissé presque toute leur
sur Zembin. L'Empereur etla garde i:uivirent. fluidité quand nous devions les traverser;
Venaient ensuite les débris de quel4ues rrgi- mais à peine les eûmes-nous franchies, qu'un
ments, et enfin le 2e corps, dont la brigade froid ri~oureux vint les gel,·r au point de les
Castex fai ait l'extrême arrière-garde.
rendre assez solides pour porter du canon!. ..
J'ai déjà dit que la route de z,..mhin, la Et comme il en fut de même de celles du
~eule voie qui nous rt'slâl, traverse un marais de Zembin, l'incendie des ponts ne
immense marais au moyPn d'un très grand nous Îut d'aucune utililé1 . Les trois armées
nombré de ponts que Tcbikhakotf avail nti- russes que nous avions laissées derrière nous
gligé de brùler lorsque, plusieurs jours a11ant, purrnl. sans obstacle, se mettre à notre
il occupait c,itte position. Nous ne commîmes poursuite; mais, fort heureusement, elle fut
pas une pareille faute, car, après le passage peu vigoureu e. D'ailleurs, le maréchal Ney,
de l'armée, le 24e de chasseurs el mon régi- qui commandait l'arrière-garde française,
ment y mirent aisément le feu, avec des joncs ayant réuni tout ce qui était encore en état
secs entassés dans le voisinage.
Tc.hitchakolT a trouvé dans ce fait une excuse à
En ordonnant de brûler les ponts de Z!!m- sn t.négl
igcnce.
•\t 175 I"'

�n1ST0~1.Jl _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __
de comhallre, faisait de fréquents retours
offensifs sur les ennemis lorsqu'ils osaient
approcher de trop près.
Depuis que le maréchal Oudinot et le général Legrand avaient été blessés, le général
Maison commandait le 2e corps, qui, se trouvant, malgré ses grandes pertes, le plus nombreux de toute l'armée, était habituellement
chargé de repousser les Russes. Nous les
maintînmes au loin pendant les journées du
50 novembre et du i er décembre ; mais, le
2, ils nous serrèrent tellement avec des forces
considérables qu'il en résulta un combat très
sérieux dans lequel je reçus une blessure
d'autant plus dangereuse qu'il y avaiL ce
jour-là 25 degrés de froid!... Je devrais
peut-être me borner à vous dire que je fus
frappé d'un coup de lance, sans entrer dans
aucun détail, car ils sont si horribles que je
frémis encore lorsque j'y pense! ... Mais enfin
je vous ai promis le récit de ma vie tout entière. Voici donc ce qui m'advint au combat
de Plechtchénitsoui.
Pour vous mettre plus à même de bien
comprendre mon récit et les sentiments qui
m'agitèrent pendant l'action, je dois vous
dire d'abord qu'un banquier hollandais,
nommé Van Berchem, dontj'avaisétél'intime
ami au collège de Sorèze, m'avait envoyé, au
commencement de la campagne, son fils
unique, qui, devenu Français par la réunion
de son pass à l'Empire, s'était engagé dans
le 25•, bien qu'il eùL à peine seize ans 1... Ce
jeune homme, rempli de bonnes qualités,
avait beaucoup d'intelligence; je l'avais pris
pour secrétaire, et il marchait toujours à
quinze pas derrière moi avec mes ordonnanœs. Il était ainsi placé le jour dont je
parle, lorsqu'en traversant une vaste plaine,
le 2e corps, dont mon régiment formait
l'extrême arrière-garde, vit accourir vers lui
une énorme masse de cavalerie russe qui, en
un moment, le déborda et l'attaqua de toutes
parts. Le général Maison prit de si bonnes
dispositions que nos carrés d'infanterie repoussèrent toutes les charges de la cavalerie
régulière des ennemis.
Ceux-ci ayant alors fait participer au combat une nuée de Cosaques qui venaient insolemment piquer les officiers français devant
leurs troupes, le maréchal Ney ordonna au
général Maison de les faire chasser, en lançant sur eux tout ce qui restait de la division
de cuirassiers, ainsi que des brigades Corbineau el Castex. !Ion régiment, encore nombreux, se trouva devant un ptllk de Cosaques
de la mer Noire, coiffés de hauts bonnets
d'astrakan et beaucoup mieux vêtus et montés que ne le sont ordinairement les Cosaques.
Nous fondîmes sur eux, et, .selon la coutume
de ces gens-là, qui ne se battent jamais en
ligne, les Cosaques firent demi-tour et s'entuirent au galop; mais étrangers à la localité,
ils se dirigèrent vers un obstacle bien rare
dans ces vastes plaines : un immense et profond ravin, que la parfaite régularité du sol
empêchait d'apercevoir de loin, les arrêta
tout court! ... Se voyant dans l'impossibilité
de le franchir avec leurs chevaux el obligés

de faire face à mon régiment qui aUait les
rejoindre, les Cosaques se retournent, et, se
serrant les uns contre les autres, ils nous présentent bra,,ement leurs lances!
Le terrain, couvert de verglas, était fort
glissant, el nos chevaux, très fatigués, ne
pouvaient galoper sans tomber. Il n'y eut
donc pas de choc, et ma ligne arriva seulement au trot sur la masse ennemie qui restait
immobile. Nos sabres touchaient les lances;
mais celles-ci ayant treize à quatorze pieds
de long, il nous était impossible d'atteindre
nos adversaires, qui n'osaient reculer, de
crainte de tomber dans le précipice, ni avancer pour venir affronter nos sabres! On s'observait donc mutuellement, lorsqu'en moins
de temps qu'il n'en faut pour le raconter, se
passa la scène suivante. Pressé d'en finir
avec les ennemis, je criai à mes cavaliers
qu'il fallait saisir quelques lances de la main
gauche, les détourner, pousser en avant, et
pénétrer au milieu de celte îoule d'hommes,
où nos armes courtes nous donneraient un
avantage immense sur leurs longues perches,
Pour être mieux obéi, je voulus donner
l'exemple, iit, écartant quelques lances, je
parvins en effet à pénétrer dans les premiers
rangs ennemis!... Mes adjudants-majors,
mes ordonnances me suivirent, et tout le régiment fil bientôt de même. U en résulta une
mêlée générale. Mais au moment où elle s'engageait, un vieux Cosaque à barbe blanche,
qui, placé aux rangs inférieurs, se trouvait
séparé de moi par d'autres combattants, se
penche, et, dirigeant adroitement sa lance
entre les chevaux. de ses camarades, il me
frappe de son fer aigu, qui passe, d'autre en
outre, sous la rotule de mon genou droit! ...
En me sentant blessé, je poussai vers cet
homme pour me venger de Ja douleur affreuse
que j'êprouvais, lorsque je vis devant moi
deux beaux jeunes gens de dix-huit à vingt
aus, porlaDt un brillant costume couvert de
riches broderies : c'étaient les fils du cbeI du
pulk. Un homme âgé, espèce de mentor, les
accompagnait, mais n'avait pas le sabre à la,
main. Le plus jeune de ses élèves ne se servait pas du sien, mais l'.aîné fondit bra"Vement sur moi et m'attaqua a,,ecfureurl ... Je
le trouvai si peu for.mé, si faible, que, me
bornant à le désarmer, je le pris par le bras,
le poussai derrière moi et ordonnai à Van
Berchem de le garder. Mais à peine avais-je
accompli œt acte d'humanité, que je sentis
un corps dur se poser sur ma joue gauche,
une double détonation éclate à mes oreilles,
el le collet de mon manteau est traversé par
une balle!... Je me retourne vivement, et
que vois-jet .. Lejeune officier cosaque qui,
tenant une paire de pistolets doubles dont il
venait de tirer traîtreusement un coup sur
moi par derrière, brûlait la cervelle au
malheureux Van Berchem 1!! ...
Transporté de fureur, je m'élance alors
sur cet enragé, qui déjà m'ajustait avec le
second pistolet !.. . Mais son regard ayant rencontré le mien qui devait être terrible, il en
fut comme fasciné, et s'écria en très bon
françai~ : « Ah! grand Dieu! je 'YOis la mort

dans vos yeux !. . . Je vois la mort dans -vos
yeux 11 ! - Eh bien , scélérat , tu vois
1
•
Ill
'1'
iltmh
JUSte
......
» En euet,
o a ....
Le sang appelle le sang! La vue du jeune
Van Berchem étendu à mes pieds, ce que je
venais de faire, l'animation du combat et
peut-être aus~i l'affreuse douleur que me
causait ma blessure, tout cela réuni me jetant dans un état de surexcitation fébrile, je
cours vers le plus jeune des officiers cosaques, je le saisis à la gorge, et déjà mon
sabre était levé, lorsque le vieux gouverneur,
cherchant à garantir son élève, penche le
haut du corps sur l'encolure de mon cheval,
de manière à m'empêcher de remuer le bras,
et s'écrie d'un ton suppliant : &lt;&lt; Au nom de
votre mère, grâce, grâce pour celui-ci, il n'a
rien fait!. . . »
En entendant invoquer un nom vénéré,
mon esprit, exalté par tout ce qui m'entourait, fut frappé d'hallucination, au point
que je crus voir une main blanche, si connue de moi, se poser sur la poitrine du jeune
homme que j'allais percer, et il me sembla
entendre la voix de ma mère prononcer les
mols : « Grâce I grâce! » Mon sabre s'abaissa! Je fis conduire le jeune homme et
son gouverneur sur les derrières.
Mon émotion était si grande après ce qui
venait de se passer, que je n'aurais pu donner aucun ordre au régiment, si le combat
eût encore duré quelque temps; mais il fut
bientôt terminé. Un grand nombre de Cosaques avaient été tués, et les autres, abandonnant leurs chevaux, s'étaient laissés glisser dans les profondeurs du ravin, où la plupart périrent dans les énormes tas de neige
que les vents y avaient amoncelés. Les ennemis furent aussi repoussés sur tous les autres points. (Mes étals de service portent ma
blessure comme reçue le 4 décembre; elle le
fut en réalité le 2, jour du combat de Plechtchénitsoui.)
Dans La soirée qui suivit cette aOaire, je
questionnai mon prisonnier et son gouverneur. J'appris que les deux jeunes gens
étaient fils d'un chef puissant qui, ayant perdu
une jambe à la bataille d'Austerlitz, avait
voué aux Français une haine si vive que, ne
pouvant plus les combaUre, il avait envoyé
ses deux fils pour leur faire la guerre. Je pr~
vis que le froid et le chagrin feraient bientôt
périr le seul qui lui restât. J'en eus pitié el
luL rendis 1a liberté, ainsi qu'à son vénérable
mentor. Celui-ci, en prenant congé de moi,
me dit ces mots expressifs : &lt;! En pensant à
« son fils aîné, la mère de mes dem élèves
&lt;I vous maudira; mais en revoyant le seçond,
« elle vous bénira, ainsi que votre mère, en
u considération de laquelle \'OUS avez épargné
« le seul enfant qui lui reste! »
Cependant, la vigueur avec laquelle les
troupes russes avaient été repoussées dans la
dernière action ayant calmé leur ardeur, nous
fûmes delll. jours sans les revoir, ce qui a~sura notre retraite jusqu'à &amp;falodeczno; mais
si les ennemis nous laissaient un moment de
trêve, le froid nous faisait une guerre des
plus rudes, car le thermomètre desœndit à

"---------------------27 degrés! Le~ hommes et les chevaux tombaient à chaque pas, el beaucoup pour ne
plus se relever . .le n'en restai pas moins avec
les de'hris de mon régiment, au milieu duquel
je bivouaquai sur la neige chaque nuit : où
aurais-je pu aller pour être moins mal1 Mes
braves officiers et soldats, considérant leur
colonel comme un drapeau vivant, tenaient
à me conserver et m'entouraient de tous ks
soins que comportait notre affreuse situation.
La blessure que j'avais reçue au genou m'empêchant de me tenir à califourchon, j'étais
obligé de placer ma jambe sur l'encolure du
cheval et de garder l'immobilité, ce qui me
glaçait. Aus.c;i mes douleurs devinrent-elles
intolérables; mais que faire?
T.a route était parsemée de morts el de
mourants, la marche lente et silencieuse. Ce
qui restait d'infanterie de la garde formait
un petit carré dans lequel marchait la voilure de !'Empereur. ll avait à ses côtés le roi
Murat.
Le 5 décembre, après avoir dicté son vinotneuvième bullt:tin, qui jeta Loule la Fra;ce
dans la ·tupeur, Napoléon quilla l'armée à
Smorgoni, pour se rendre à Paris. U faillit
èlre enlevé à Ochmiana par un parti de Coaques. Le départ de ·J'Empereur produisit un
effet immense sur l'esprit des troupes. Les
uns le bHmaienl en le qualifiant d'abai1do11;
les autres l'approuvaient comme le seul moyen
de préserver la France de la guerre civile et
de l'invasion du no~ prétendus alliés, dont la
plupart, n'attendant qu'une circonstance far~

lK'ÉJW01'1fES DU G-15NÉ~Jl.L BJl.~ON D'E JlfA'l(,BOT - - ,

rentré dans ses Etals, y organisait de nombreux régiments. ,Je partageais celte dernière
opinion, dont les faits prouvèrent la justesse.

CHAPITR_E XX
, lnlcnsilé du froid. - Brigandage armé. - Arri,·éo
à Wilna. - Le d~filé de l'onari. - Retraite en
lraiaeaux. - Arri,•éc il Kowuo. - Passage de la
Vistule.

L'Empereur, en s'éloignant, confia le commandement des débris de l'armée à Murat,
qui, dans cette circonstance, se montra audessous de sa Làche. Il faut convenir aussi
qu'elle était on ne peut plus difficile. Le froid
paral)sait les facultés morales el physique ·
de chacun; la désorganisation était partout.
Le maréchal \ïctor reîusa de relever le
2e corps, qui faisait l'arrière-garde depuis la
Bérésina, et le maréchal Ney cul beaucoup de
peine à l'y contraindre. Chaque malin, on
laissait des milliers de morts dans les bivouacs
qu'on quittait. Je m'applaudis alors d'avoir,
au mois de septembre, forcé mes caYaliers à
e muuir de redingotes en peau de mouton :
celte précaution sauva la vie à beaucoup d'entre eux. li en fut de mème des provisions de
bouche que nous avions faites à BorisoJf, car,
sans cela, il aurait fallu disputer à la multitude affamé!! des cadaues de che,,aux.
Je dirai à ce sujet que M. de égur e1agère
!or qu'il dit que, pour assouvir leur faim, on
, il des malheureux réduits à manger de la

l,;.1 h::he. ~ e\uJ.c• u fre1e~.

ÉPISOD E DE LA Rl:.Tl&lt;AlTE DE R USSIE . -

T.:JNe.:JU de Pun.n•POTEAU X. (.lfusêe de Versai/tes .)

rahle pour se déclarer contre nous, n'oseraient bouger, en apprenant que "apoléon,

chai1· humaine 1 ! La route était sufilsamment garnie de cheraux. pour que personne

I_. c Des malheureux se précrpilércnl dan ces hrau ner5 ... leurs comp3gnons affamés 11's rrgardaienl

« sans effroi ... il y en cul mème qui allirèrcnt à eux
c ces corps déliguréa et grillés .. . el il est trop , rai

V.-HrsTORlA- - F1.sc. 36.

... 177

...

ne songeât à se faire anthropophage . .\u surplus, on serait dans une grande erreur si l'on
croyait que les vivres manquaient totalement
dans la contrée, car ils ne faisaient défaut
que dans les localités situées sur la route
même, parce que ses environs avaient été
épuisés lorsque l'armée se rendait à Moscou;
mais comme elle n'avait fait que passer
comme un torrent, sans s'étendre sur les
llancs, et que depuis cette époque la moisson
avait été faite, le pays s'était un peu remis,
et il suffisait d'aller à une ou deux lieues sur
les côtés pour retrouver une certaine abondance. li est vrai que les détachements encore en bon ordre pouvaient seuls faire dt!
telles excursions sans èlre enlevés par des
partis de Cosaque qui rôdaient autour de
nous.
Je me concertai donc a\'eC plusieurs colonels pour organiser des maraude.ç armées
qui revenaient toujours non seulement avec
du pain et quelques pièces de bétail, mais
avec des traineaux chargés de viandes salées,
de f.1rine et d'avoine prises dans les villages
que les paysans n'avaient pas abandonnés.
Cela prouve que si le duc de Bassano et le
général Hog-endorp, auxquels !'Empereur avait
confié, au mois de juin, l'administration de
ln Lithuanie, avaient rempli leur de\'oir pmdanl le long espace de temps qu'ils passèrent
à \Vilna, il auraient pu facilcmmt créer de
grands magasins; mais ils ~'étaient surtout
allachés à approvisionner la , ille, sans s'occuper des troupes.
Le 6 décembre, l'intensité du froid s'accrut infiniment, car le thermomètre descendit
à près de 30 dt rrrés; aussi celle journée futelle encore plus funeste que les précédentes,
surtout pour les troupes qui n'avaient pas été
habituées peu à peu à l'intempérie du climat.
De ce nombre était la division Gratien, qui,
forte de 12,000 conscrits, avait quitté Wilna
le 4 pour venir au-devant de nous. La brusque transition de casernes bien chaudes avec
le bivouac de 29 degrés et demi de froid fit
périr en quarante-boit heures presque Lous
ces_ i:nalheureux ! La rigueur de la saison prodms1t des e/Iets encore plus terribles sur
200 cavaliers napolitains de la garde du roi
Murat. lis venaient aussi à notre rencontre
?Près avoir séjourné longtemps à Wilna; mais
11s moururent tous dès la première nuit qu'ils
pa~sèrent sur la neige 1
Ce qui reslail d'Allemand , d'italiens, d'E pagnols, de Croates et autres étrangers que
nous avions conduits en Russie, sauvèrent
leur vie par uu moyen qui répugnait aux
Français : ils d{sel'laient, gagnaient Jes ,·illages à proximité de la route et attendaient,
en se chaufiant dan les maisons, l'arrivée
des enne~is, qui, souvent, n'avait lieu que
quelques JOurs ap1ès, car, chose étonnante,
ifs soldats russes, habitués à passer l'hiver
dans des Labi!alions Lien calfeutrées et garnies de poèlcs toujours allumés, sont infiniment plus scfüibles au froid que ceux des
autres contrées de l'Europe; aussi l'armée
1

• qu'ils . osèrent JJOl'ter à leur Loccl1c celle rl:.vollanle
&amp;

nourrrlure In ,DE St:r.cn, Jlistofre de Napoléo11. )
Il

�~------------------------

111STO'l{1.ll
ennemie éprouraiL-elle de grandes perles, ce
qui e:xplique la lenteur de la poursuite.
Nous ne comprenions pas comment Koutousoff et ses généraux se bornaient à nous
suivre en queue avec ane faible avant-garde,
au lieu de se jt'ler sar nos flancs, de les déborder et d"aller nous couper toute retraite
en gagnant la tète de nos colonnes. Mais celle
manœune, qui tût consommé noire perte,
leur devint impossible, parce qae la plupart
de leurs soldais périssaient, ainsi que les nôtres, sur les routes el dans les bivouacs, car

de fusil pour les éloigner. Enfin, pour jeter vailler en gl'anll. Pour cela, ils s'organisèrent
facilement le trouble parmi nous sans courir en bandes, jetèrent leurs casques, se coilfèaucun danger, car nous avions été réduits, rent de honnels de paysans, et, se glissant
faute d'allelages, à abandonner toute notre hors des bivouacs dès que la nuit était close,
artillerie, les Cosaques placèrent sur des trai- ils se réunissaient sur un point donné, et,
neaux de petits canons légers, arec lesquels · revenan.t ensuite vers rtos camps en poussant
ils tiraient sur nos troupes jusqu'à ce que, le cri de guerre des Cosaques : « Hourra!
voyant un détac·hement armé s'a,·ancer vers hourra! » ils portaient ainsi la terreur dans
eux, ils rn sauvassent à toutes jambes. Ces l"esprit dt!s hommes faibles, dont beaucoup
alla1ues par:itlles, 1ui, en réalité, faisaient fuyaient en abandonnant eliets, voitures et
peu dl} mal aux Frnnçais, ne laissaient p;is vhTes . .Alors les prétendus Cosaques, après
que d'ètre fort d.Ss:igréables par leur conti- arn1r tout pillé, s'éloignaient et rentraient

Cliché l'icurilein !rere,

LA RETRAITE DE RuSSlE (1812). -

l'intensité du froiJ t:lail ~i grande qu'on distinguait une sorte de fumée sortant des
oreilles el des yeux. Celle vapeur, se condensant au contact de l'air, retomLait Lruyamment sur nos poitrines comme auraient pu le
faire das poignées de grains &lt;le millet. Il fallail s'arrêter sournut pour débarrasser les
cbernux des énormes glaçons que leur Lialeine formait en se gelant sur le mors des
brides.
Cependanl qucl11ues milliers de Cosaques,
allirés par l'espoir du pillage, supportaient
encure l'intempérie de la saison et cotoJaient
nos colonne~, dont ils avaient même l'audace
d'attaquer les points où ils apercel'aient des
bagages; mais il suffisait de quelques coup

Tableau

ae

)A..&gt;;

V.

CllELAUNSKJ.

uuellc répélition. Deaucoup de malades ft de
blessés ayant été pris el dépouillés par ces
coureurs, dont quelques-uns firent un immense butin, le dé,ir de s'enrichir aussi nous
allira de nouveaux ennemis, sortant des rangs
de nos alliés : ce furent les P&lt;Jlonais.
Le maréchil de Saxe, fils d'un de leur3
rois, a dit avec raison que &lt;c les Polonais sont
« les pins grands pillards du monde et ne
« respecteraient même pas le bien de leurs
« pères ». Jugez si ceux qui étaient dans nos
rangs respectaien ! celui de leurs alliés. Aussi,
dans les marches el dan5 les bivouacs, ils
YOlaient loul ce quïls royaienl; mais comme
on se méfiait d'eux et que fos larcins isolés
devinrent fort diificiles, ils résolurent de tra-

avant le jour dans la colonne française, où
ils reprenaient le litre de Polonais, sauf à
redevenir Cosaques la nuit suivante.
Cet affreux brigandage ayant é!é signalé,
plusieurs généraux et coloncls résolurent de
le punir. Le général Maison ût faire si bonne
garde dans les 1Jivouacs du 2e corps, qu'une
belle nuit nos postes surprirent une cinquantaine de Polonais au moment où, s'apprêtant
à jouer le rôle de faux Cosaques, ils .allaient
faire leur hourm de pillage!... Se voyant
cernés de toutes parts, ces bandits eurent
l'impudence de dire qu'ils avaient voulu
faire une plaisanterie!... Mais comme ce
n'était ni le lieu n_i le moment de rire, le
général Maison les lit tous {usi/le,· sur-le-

champ! On fut quelf[Ue temps ~ans voir des
voleurs de celle espèce; mais ils reparurent
plus tard.
Nous arriYàmes le 9 décembre à Wilna,
où il existait quelques magasins; mais le duc
de Bassano et le général Ilogendorp s'étaient
retirés vers le Niémen, et personne ne donnait d'ordre .... Aussi, là comme à Smolensk,
les administrateurs exigeaient, pour dJ!irrer
des vivres et des ,êtements, qu'on leur remit
tles reçus réguliers, ce qui était impossible à
cause de la désorganirntion de presque tous
les régiments. On perdit donc un temps précieux. Le général Maison fit enfoncer plusieurs magasins, et ses troupes eurent quel•
ques vivres et des ellets d'habillement, mais
le surplus fut pris le lendt!main par les
Russes. Les soldats des autres corps se
répandirent en ville dans l'espoir d'être reçus
par les habitants; mais ceux-ci, qui, six mois
avant, appelaimt les Français de leurs Yœux,
fPrmèrent leurs maisons dès qu'ils les virent
dans le malheur I Les Jui[s seuls reçurent
ceux 1ui araient de. quoi payer cette hospila•
lité passagère.
Rrpoussés des magasins ainsi que des
habitations particulières, l'immense majorité
des hommes afümés se porta vers les hôpitaux, qui furent bientôt encombrés outre
mesure, Lien qu'il ne s'y trouvât pas assez
de vivres pour tous ces malheureux; mais
ils étaient du moins à l'abri des grands
froids!. .. Cet avantage précaire détermina
cependant plus de 20,000 malades el blessés,
parmi lesquels se trouvaient deux cents oît1ciers et. huit généraux, à ne pas aller plus
loin! Leurs forces morales et physiques
étaient épuisées.
Le lieutenant llernoux, l'un des plus vigoureux et des plus braYes officiers de mon
régiment, était tellement consterné de ce
qu'il voyait depuis quelques jours, qu'il se
coucha sur la neige, cl rien ne pouvaul le
déterminer à se lever, il y mourut!. .. Plusieurs militaires de Lous grades se brûlèrent
la cervelle pour mettre un terme à leurs
misères!
Dans la nuit du Oau 10 décembre et par
30 degrés de froid, quelques Cosaques étaut
venus tirailler aux portes de \Vilna, bien des
gens crurent que c'était l'armée entière de
Koutousolî, et, dans leur épouYante, ils
s'éloignèrent précipilammcnt de la ville. J'ai
le regret d'èlre obligé de dire que le roi Murat Cut ùe ce nombre : il partit sans donner
aucun ordre; mais le maréchal rey resta. Il
organisa la r, traite le mieux qu'il put, et
nous quittâmrs Wilna le 10 au malin, en y
abandonnant, outre un très grand nombre
d'hommes, un pJrc d'artillerie et une partie
du trésor de l'armée.
A peine étions-nous hors de Wilna que les
infàmes Juifs, se ruant sur les Français qu'ils
avaient reçus dans leurs maisons pour leur
soutirer le peu d'argent qu'ils avaient, les
dépouillèrent de l~urs vêlements et les jetèrent to11;t nus par les fenêtres 1. .• Quelques
officiers de l'annt-garde russe qui entraient
en ce moment furent tellement indignés de

JJfÉJH011fES DU G"ÉN'É"J?_AL BA"/?_ON DE .MAR,BOT ~

celle atrocité qu 'ils firent tuer beaucoup de
Juifs.
Au milieu de ce tumulte, le maréchal Ney
avait poussé vers la roule de KtJwno tout ce
qu'il pouvait mettre en mouvement; mais à
peine avait-il fait une lieue, qu'il rencontra
la hauteur de Ponari. Ce monticule, qu'en
Loule autre cirsconstance la colonne eût
franchi sans y faire attention, devint un
obstacle immense, parce que la glace qui
le couvrait avait rendu la route tellement
glissante que les chevaux de trait étaient
hors d'état de monter les chariots el les
fourgons!... Ce qui restait du trésor allait
donc tomber aux mains des CosafJUes, lorsque
le maréchal Ney ordonna d'ouvrir les caissons cl de bisser les soldats français puiser
dans les coffres. Celte sage mesure, dont
M. de Ségur n'a probablement pas connu le
motif, l'a porté à dire que les troupes pillèrent le trésor impérial. Dans le Specta/eui·
militaire de l'époque, j'ai également relevé
cette phrase de M. de S1gur : &lt;( Après le
(&lt; départ de !'Empereur, la plupart des colo« nels de l'armée, qu'on aYail admirés
« jusque-là marchant encore, arnc quatre
« ou cinq officiers ou soldats, autour de leur
(1 aigle ... ne prirent plus d'ordres qued'cux&lt;1 mémes .... Il y eut des hommes 1ui firent
« deux cents lieues sans tourner la tête! ))
J'ai prouré que le maréchal rey, ayant vu
tomber dans un combat le colonel et le chef
de hataillon d'un régiment qui ne complait
plas que soixante hommes, comprit que de
telles pertes s'opposerai en L à la réorganisation de l'armée et ordonna qu'on ne gardât devant l'ennemi que lo nombre d'officiers supérieurs proportionné à celui de la
troupe.
Plusieurs jours avant notre arriréc à Wilna,
l'intensité du froid ayant fait périr beaucoup
de chevaux de mon régiment et empêchanl
de monter ceux qui nous restaient encore,
tous mes cavaliers marchaient à pied. J'aurais
bien voulu pouvoir les imiter; mais ma blessure s'y opposant, je fis prendre un traineau
auquel on attela un de mes chevaux. La vue
de ce nouveau rébicule m'inspira l'idée de
sauver par ce moyen mes malades devenus
nombreux, et comme en Russie il n'y a pas
de si paU\·re habitation dans laquelle on ne
trouve un traineau, j'en eus bientôt une centaine, dont chacun, trainé par un chernl de
troupe, sauvait deux hommes. Cette manière
d'aller parut si commode au général Castex,
qu'il m'autorisa à placer tous les autres cavaliers en traineaux. M. le chef d'escadron
~Ionginot, devenu colonel du 24e de chasseur3
depuis que M. A... avait été nommé général,
ayant reçu la même autorisation, tout ce qui
restait de notre brigade attela ses chevaux et
forma une caravane qui marchait avec le plus
grand ordre.
Vous croyez, sans doute, qu'en marchant
ainsi nous paralysions nos moyens de défense; mais détrompez-mus, car sur la glace
nous étions Lien plus forlS avec des traîneaux
qui passent partout et dont les brancards
soutiennent les che,·aux, que si nous fussions
"" 1:-9 ...

restés en selle sur des moulures tombant à
chaque pas 1
La route étant couverte de fusils abandonnés, nos chasseurs en prirent chacun
deux et firent aussi ample proYision de cartouches, de sorte que lorsque les Cosaques e
hasardaient à nous approcher, ils étaient
reçus par une mousqueterie des plus vives,
qui les éloignait promptement. D'ailleurs, nos
c,avaliers combattaient à pied au besoin; puis,
le soir, nous formions avec les traîneaux un
immense carré, au milieu duquel nous établissions nos feux. Le maréchal Ney et le
général Maison ·muaient souvent passer la
nuit en cc lieu, où il y avait sécurité, puisque l'ennemi ne nous suivait qu'avec des
Cosaques. Ce fut sans doute la première fois
qu'on vit faire l'arrière-garde en traineaux:
m1is la gelée rendait tout aulre moyen impraticable, et celui-ci nous réussit.
Nous continuâmes donc à couvrir la retraite
Jusqu'au 13 décembre, où nous revîmes enfin
le Niémen el Kowno, dernière ville de Russie.
C'était par ce même lieu que, cinq mois plus
tôt, nous étions entrés dans l'empire des
Czars. Combien les circonstances étaient changées depuis!. .. Quelles perles immenses l'armée française avait éprom·ées !
A son entrée dans Kowno arec l'arrièrcgarde, le maréchal Ney 1roura pour Loule
garnison un [aible l,ataillon de 400 Allemands, qu'il joignit am quelques troupes
qui lui restaient, afin de défendre la place le
plus longlemps possible et de donner ainsi
aux m:ilades et blessés la facililé de s'écouler
vers la Prus•e. En apprenant l'arrirée de Ney,
le roi Murat s'éloigna pour g:igncr Gumbinnen.
Le 14, les Cosaques de Platow, suhis de
deux bataillons d'infanterie russe, placés ainsi
IJUe plusieurs canons sur des traineaux, parurent devant Kowno; qu'ils attaquèrent sur
plusieurs points. Mais Je maréchal Ney, secondé par le général Gérard, les repoussa et
se maintint dans b. ville jus1u'à la nuit.
Alors. il nous fit traverser le Niémen sur
la glace et qnilla le dernier le territoire
russe!
~ous étions en Prusse, en paJs allié 1. .. Le
maréchal Ney, accablé de fatigue, malade, et
considérant d'ailleur~ la campagne comme
terminée, nous quiLLa amsitôL et se rendit à
Gumbinnen, où se réunissaient Lous les maréchaux. Dès ce moment, l'armée n'eut plus
de chef , et les débris de chaque régiment
marchèrent isolément en avançant sur le territoire prussien. Les l\usses, en guerre avec
ce pays, auraient eu le dro l de nous y suivrci; mats satisfaits d'a,oir reconquis leur
territoire et ne sachant d'ailleurs s'ils devaient se présenter en I'russe comme alliés
ou ennemis, ils voulurent attendre les ordres·
de leur gouvernement et s'arrêtèrent sur le
Niémen. Nous profitâmes de leur hésitation
pour nous diriger vers les villes de la VieillePrusse.
Les Allemands sont généralement humains;
beaucoup d'entre eux avaient des parents et
des amis dans les régiments qui avaient suivi

�1f1ST01{1JI.
ft. Français à "oscou. li nous ri·çurent donc n;'in11' : on prit les chen1.u1 en main, et, préassez bien. el j'arnuc 11u'aprè a,·oir couché cédé · de quelques hommes armé de perche. et ·molen. 1., pas une seule i;arni .on, pas un
pend~nt rinq nioÏJ; à la Lelle éloile, ce fut qui ~ignalaienl le · rre,asse,, nous commen- ma«a in, pa un hôpital! Il •ux cent. lieu ·:.
avec délices que je me ,is logé dan une ç.ime · cette périlleu e traversée. Jliou~ étions de pays étaient ainsi livrées à quelque partis
chambre d.lluJe el placé dans un Lon lit! ju~qu'à mi-jambe. dans l'eau à demi gelée, de Cosaques errants. Il résulta de cet ahaodon
'JUe les malade rétabli ne pouraieot r •joindre
\fru celte bru!-que lr:m~ition d'un hh·ouac ce qui aggrava la position de: Lie. sés et de l'armée,
el que, faute de convoi. d'évac·uaslacial à uo hien-ê1re dt'pui :i lon°1emp. malades; mais la douleur phy.i11ue n·é1ait
tion,
on
fut obligé de lai. cr pend~nl près de
oublié me rendit gr:n·emcol malade. Presque rien auprès de· craintes que nous inspiraient
Jeux moi tou · le· hie sé · de la fo kova
loule l'armée éproma le~ mêmes effets : nou
les craqucmcnrs des glaçons, menaçant à cha- dan le couvent de Kolot4oï. Il s'} lromaient
pcrdim!'~ lieaucoup de monde, cnlre autre. que inst:inl dt' s·cnfoncer ~ou oo pied ! I.e
le.~ généraux tulé cl LariboÎJiièrc, chefs de domcsti'lue d'un de me. officiers tomba dans encore au mom~nt de la retraite; presque
Lou~ rurcnt pris, et ccut qui, comptant ~ur
l'artilkrie.
une crern,. e cl ne reparut plus! Enfin, n~11
\falgré la réception com·enable 11u'ils nous arrÎ\·,lme. à la ri,·e nppo~ée, où nous pa,s:1- leurs force ", rnulurent suinc l'armée, périrent de fali!!Ue et de froid 'Ur 1• :randc-.
!irenl, les l'ru ·icn:, se rappelant leur défaite mPs la nuit à nous récbAulfor dan des hutte
roules
! Eo fin le troupes en retrai le n'avaient
1lïrna el la manière dont ~apoléon le · a,·ait de pêcheur., , cl le lendemain nou fùru ,
pas
J,,
ub i lance a· urée dall$ des contrée,
traités en 1 07, en démemLr:mt une partie témoins d'un dégel complet Je la Vhtule, de
qui
produi
col dïmmen. es 11uantité de Lié.
de leur ropume, noti,; bai..saient .ccrèLernent . orle 'fUC i nou:, eu ..ions retardé noire pasLe défaut de pelites garni ·ons !&gt;Ur no dercl nou auraient désarmés cl arrèlé. au pre- ~age de 11uel11ucs heure~, 110us étion. fait~
rière!, fut encore cause que, sur plu' de
•
1
mier ignnl donné par leur roi. lléjà le gé- pr1• unmer,
....
100,000 prisonniC'rs faits par Jes Français
néral York, cher du nombreu\ corp pru .· ien
Du lieu où nou: arion~ franchi la \'i tule, dan le cours de la campagne, ptt · u11, mais
dont !'Empereur avait ~i imprudemmenl formé mon rrgimenl se rendit dans 13 petite ville
l'aile gauche de la Grande .\rmée, le général de weld, où il a\'ait déj1, cantonné avant la à la Jeure pa~ u11 seul, ne orlit de Ilus~ie,
York, canlonné entre Til ill el füaa, vennit ;uerre · re fut là que je commençai l'an- parce qu'on n'avait pa organisé sur les drrde pncti er avec le· Ru:-. es et de renvoyer le née 1, l :'i. Celle qui venait de finir avait été rièr~ des détachement pour les con,luire en
se les pas~ant de main en main. Aussi, lou
mnrécbal JacJonald, que, par un reste de certainement la plu pénible de ma ,ie 1
ces
pri. onoier· s'échappaient facilement et
pudeur, il n'o a cependant pas foire arrêter.
relournaient ver, l'armée ru,se, qui récupéLe,- Pru -~ien de toute cla~. e applaudirent à
CHAPITRE XXI
rait par ce moyen une partie de se · pertes,
la trahi.on du général York, et comme les
tandi-. que)~· nôtre. ·a,.gravairnt chaque jour.
provinc~ 11ue tran•r~ient en ce moment le· Cmi,r d,•. 110, .J,,u,tr1•s. - 11111111c 11'i11lcrp1·i•lcs. Le manque d'inlerprètc contribua au si à
. oldat;. rrançai malad · cl :an arme· étaient
Conlia nce neui:le ,l;uu li li.télil•l ,le n ,, allit• nos
désa lre beaucoup plu qu'on ne le
;;arnic · Je troupes prussiennes: il est probable
C:m,,idfraliou. sur l'incendie dt• \loscou. - Cl,illr1•
pense; en effet, quPI · ren. ei"nrmcnls obtenir
«IP. n pctlc,. - T,•moignnre ll11tcur ■,TorM par
que 1,•s b:iLilant auraient cherché à s'empar ·r
1 Emp,·reur au ~j• d~ cl1ft-.scur .
dan,, un pays inconnu, quand on ne pl'ul
de nou., .'il' n'avaient craint pour leur roi
,;chan
•er une ~eulc parole nec le~ habiqui était à Berlin, au milit•u d'une armée
Jetons maintenant un coup d'œil rapide ·ur laots'/ ... Ain i, lorsque sur les bords de la
frani;.ii:e commandée par le maréch.,l ugc- le causes qui firent mani1ucr la camrJgne
lléré ina le général P:irtouneaux ~o trompa
rcau. Celle crainte cl le dé~a,·cu quo le roi de nu~ ic.
de chemin, quittant celui de tudianl.a pour
de PrtLSC (le plu honnête liomme de .on
La principale fut incootei;Lahlement l'erreur
e diriger ver· le camp de Wiugen tein, flarrol'aumeJ inllig1•a au gén 'rai Yorl., en Ir fai- dan~ laquelle tomba , 'apoléon, Ior. qu'il crut
touncaux
avait neclui un paysan de Dori,off,
sant juger et condamner à mort pour crime pouvoir faire la guerre dan le norJ de l'Euqui,
ne
acbant
pas un mol de françai., tàde haut' trahison, a}ant empêcb_é un ·01&amp;- rope ar:mt de terminer celle qu'il .outcnait
rnmcnt général contre le Françai~, nou en depuis longtemps en Espa,.ne, où c armée . chait de lui faire comprendre par de· ,,i!.me ·
profilàmcs pour nou éloigner el rour gagner ,enaicnl d'e,suyer Je rand revers, à l'époque e.xpre sir, que cc camp était rn se; mai ,
faute dïuterprète, ou ne ~•entendit pas, et
le rhe,,, de la \'i tulc.
où iJ e préparait à aller attaquer le· Jiu~ e
.\Ion rérrimcnt la trave~a auprès de la for- chez eux. Les troupe uniment (1'll1lfai.w•x, nou perdime une belle divLion d,· i à
,000 hommes!
lere ·se de Graudenz, au point même où nous ainsi di· éminées au nord el au midi, $e
Dans une circon tance à peu prè · ~cmblal,le,
l'a,ion· pa ée en nous rendant en Hus ie; lroU1·ant insuflisanlc ' parloul, :\'apoléon crut
le
5e
de lanciers, urpris au mois d'octobre,
mai · 1 trajet fut cette foi. lrè · périlleux, car y suppléer en joignant à leur~ Lat:iill,ms ceut
malgré
le~ avi~ incomvri de son guide, avait
le dégel s'étant déjà fait .,entir à quel11ues de e allié . C'était affaiblir un ,·in généreut
perdu
~Ou
homm, . Cependant, !'Empereur
lieue tn amont, la glace était recou,·erle en y mêlant de l'eau bourheu c !... En effet,
d'un grand pied d'eau, et l'on entendait d'af- les divi. ion fraoçai es for •nl moin - bonne ; avait dans ou armLle plu icur · corps de cavafreux craquements, présage d'une débâcle 1 · troupes des alliés rc tèrcot toujours mé- lerie polonai:e, dont pr •·que tous les officiers
ghlérale. Ajoutez à cela que ce fut au milieu diocres, ll cc furent elles qw, pendant la re- el he.1ucoup de . ou -otlicier parlaient trè
d'une nuit obscure que je reçu l'ordre de traite, vorlèrcot le désordre dans la Grande bien le rus e ; mais on le. lai ·sa dans leurs
ré"imenls respectif , landi. qu'on aurait dù
pru;scr le Oeuve à Cin~tant même, car Je "é- Armée.
en prendre queh1ues-uns dans chaque corp~
néral venait J'èlre informé que le roi de
line cause ooo moin. fatale de no· rc,er
Pru ·e apnt quitté Berlin pour e réfunicr fut la mauvaise or~anisatioo, ou plutôt le pour 1 · placer aupr' de tou les généraux
t!n Silésie, au centre d'une armée considé- manq11e total d'orgaoi ·ation de pay conqui . • el coloneL, ou il auraient rendu de très
rable, les population' commençaient à s'agi- Ctr. au lieu d'imiter cc que nou arions fait grands service . J'insi le ur ce point, parce
ter, et il était à cr;1indre qu'elle ne . c sou- pendant le campa11ne d'Au terlirz, Iéna el •1uc l'armée Fraoç:iiseétant celle où l "lan•rue ·
étrangères ·ont le moins connue , il en e t
levassent contre nou , dè que la débâcle nou
Friedland, en établi :--anl. dans les p:i} dont ,011\cnl ré~lté de trè · nr,10d · incoménicnt
empècherait de tra 1·er,cr la Vistule. Il fallait l'armée 'éloignait, de petit· corp de troupe,
donc ab olumcnl affronter le danger. JI était qui, ~elonné d'étape' en étapes, commu- pour elle, ce qui néanmoio ne nous a pas corimmense, car le fleme est très considérable niquaient régulièrement cotre eux pour a u- rigés de l'insouciance que nou apportons
devant Graudenz, el il exi lait dans la glace rer Ja tranquillité de nos derrières, l'arrivée dan. celle partie i es cati lie à la !!llerre.
J'ai déjà fait oh errer combien fut grande
de large - el nombreuse creva~ e qu'on de munition , des homme i.olé , el le déla
faute 11ue l'on rommit en formant le:, deux
n'apercevait que fort difficilement à la lueur part des convois de ble ·sé., on avait impruailes
de la Graodê Armée arec le, contingents
de feux allumés . ur le · deux rirns.
demment pous é Ioule' les force disponibles de la Prusse et de l'Autriche. L'Empercur
Comme il ne fallait pas on"er à faire ce ver
o,cou, si Lien que, de cette ville au
trajet a1·ec no· traineaux, nou les abandon- Niémen, il n' · anil, i on en excepte Wilna dut \ivement s'en repentir, d'abord en apprenant que les Autrichien a,·aient lais.é p:t!; er
... ,Ho ...

�fflST0'/{1.Jl

--------------------------------------~

l'armée russe de Tchitchal-.off; qui venait
nous couper le chemin de ln retraite sur les
bord· de la Iléré·ina, cl en second lieu lor ·quïl connut la trahi on du ~éoéral lori-.,
chrT du co1·ps prussien. ~(ai les regrets de
~apoléoo durent être encore bien plus amers
pendant et après la retraite, rar i dès le
commencement de la campagne il eût composé les deux ailes de la Grande Année de
troupes françaises, en amenant à ~fo-cou les
Pru siens el les Autrichiens, ceux-ci, ayant
éprouvé leur part de misère et de perles,
auraient été au r~tonr aussi afliiblis que tous
les autres corps, tandis que 'apoléon aurait
retrouvé intaclt! les troupes françai.e laissées par lui aux deux ailes I Jïrai même plu
loin, car je pen,;e que !'Empereur, afin d'uTfail,l;r la Pru · e el l'Autriclie, aurait dù
exiger d'elles des contingents triples et quadruple~ de ceux qu'elles lui envo1èrent .... On
a dit, aprè l'événement, que ces deux Étals
n'auraient pa adhéré à celle demande; je
pen e tout le contraire, car le roi de Prusse
,·enant à Dresde supplil'I' 'apoléoo de rnaloir
bien agréer son fils pour aide de camp n'aurait osé rien lai reîu er; et l'Autriche, dans
l'e poir Je recom rer IJUelques-unes des riches
provinces que l'cmpt&gt;mtr des Français lui
avait arrachée , aurail de on côté fait tout
pour lui complaire!. .. La trop ,zrande confiance que ':ipoléon eut en l 12 dans la
Prusse et l'Autriche l11 perdit!
On a prélrndu, el l'on répétera looglemp ,
que l'incendie de Moscou, dont on a fait honneur à la courageu e résolution du gouvernement ru ·se el du général fiostop chine, fut
la principale cau,e de 1:1 non-réussite de notre
campagne de 1 12. Celle as. erlion me parait
cont~table. D'aLord, la destruction de ~loscou
ne fut pas tellement complète qu'il n'y rcslàt
asi;ez de maison_, de palais, d'égli e · el de
casernes, pour établir toute l'armée, ain~i
que le prouve un étal que j'ai vu entre lemains de mon ami le général Gourgaud, alors
premier oFlîcier d'ordonnance de !'Empereur.
Ce ne fut donc pa le défaut de logements
qui contraignit les Français à quiller Mo cou.
llitn de gens penstnl que ce fuL la crainte

de manquer de ,iHes; mai c·c~l encore une
erreur, car les rapport faits à !'Empereur
par ~I. le comte Daru, intendant général de
l'armée, prouYent que, même après l'incendie, il exi tait dan· cette ville immense plus
de pro,isions qu'il n'en aurait f.11lu pour
nourrir l'armée pendant six mois! Ce ne fut
donc pas la crainte de la di$e/lc qui détermina !'Empereur à faire reLrailP, cl sou ce
rapport le gouwrnement n'aurait pas atteint
le but qu'il se proposait, s'il l'avait eu toutefoi . Ce but était tout autre.
En effet, la cour Ioulait porter un coup
mortel à la vieille ari tocralie de boyard· en
déLrui.aot la \'ille, centre de ll'ur consl ante
opposition; hi gourcrnemeol russe, toul despotique qu'il e t, a L1 aucoup à compter avec
la haute noble e, dont plusieurs emper"urs
ont payé de ltlur ,ie le mécontcnlt:ment. Les
plus puissants el les plus riche membres de
celle noblesse faisant de Moscou le foyer perpétuel de leur intrigue , ltl gooY1!rnemenl,
de plus en plus in']uiel de l'accroissement de
cette Yilli:, lroma dans l'invasion Trançai. e
une occa ion de la détruire. Le général nostop chine, un des auteur· du projet, fut
chargé ùc l'e1:écution, dont il voulut plus tard
rejeter l'odieux sur les Français 1 ; mai l'aris•
locratie ne s'y trompa pa ; elle accusa i
hautement le gom·ernement et montra un tel
mécontentement de lïncendie inutile de ses
palais, que l'empereur Alexandre, pour éviter
une cala trophe pt&gt;r. annelle, fut obligé non
i:ulemenl de permeLtre la rccoru,truction de
Mo cou, mais de bannir Ro topscbine, qui,
malgré ses prote talions de patrioli me, \Ïnt
mourir à Paris, haï par la noblesse ru se.
Mais quels que [u . en l le motif· de l'incendie de loscou, je pense que sa consenation aurait été plus nuisible qu'utile aux Franç.iis, car pour dominer une cité immen-e,
habitée par plus de 500,000 individus, toujours prèts à se révoller, il aurait ÎJllu aOiiblir l'armée, pour placer à Moscou uoe garnison de 50,000 hommes qui, au moment di:
la retraite, auraient éLé as~aillis par la populace, laoùi que l'incendie ayant élo:,.,né presque tous les habitant , qnclrJL•e · patrouilles

1. Dan; u brochure puhliée e.o 1 23. no,top-d,ine
ii.,i,le putirnlil!rcm~nl ,ur le,, eau c acci,lcnlclles de

111- perle~. !-clou lui, i'.?U,000 hommes pa&lt; àcnL lu
~îëmcn, cl l:ll chilfr~ fui porl1• à 53:;,000 pu clc ·
rc11forl successif•: 3'10,000 aurairnl péri lnnl Fra,1-

l'iuccndi,•.
2. M. Thiers è~l,lit

l'O:U

ne il suit le romple Je

t•i, qu'alhib. Soir de fl'tliteur. )

'

suîlirent pour maintenir la tranquillité.
La seule influence riu'ait eue Moscou sur
les él'énements de 1 12 proriot de œ 11ue Napohion, ne Youlant pas comprendre qu'A 1exandre ne pouvait lui demander la paix, ou.
peine d'èlrc mis à mort par es ujets, pensait que 'éloigner de œlte capitale avant
d'arnir condu un traité avec les flu ses serait
avouer l'impuissance dans l:up1elle il était dtl
'y maintenir. L'empereur de Françai· s'ob.tina donc à rester le plus longtemps posi,iblt!
à Mo,cou, où il perdit plus d'un moi, à allendre inutilement des propositions de paix. Cc
retarJ nous devint fatal, pui qu'il permit 11
l'hiver di: se prononcer avant que l'armét\
française pùl aller se cantonner en Polounc.
Mais lors même CJùe Moscou aurait été ~ncrvé inlact, cela 0'1 tH rien changé aux événl'mcnts; la catastrophe provint de ce que la
relraiLe ne fut pa préparée d'avance et exécutée en temps opportun. Il était cependant
fa ·ile de pré\·oir quïl ferait très gr:md froid
en nussie pendant l'hiver!. .. Mais, je le répète, l'espérance de conclure la paix séJui,it
Napoléon et fut la eule eau e de on Ion"
0
séjour à Moscou.
Les perle de la Grande Armée pendant l.i
campagne furenl immenses; on les a cepeudant beaucoup exagérées. J'ai déjà dit 1p1e
j'avais vu entre les m:iins du général Gourgaud un état de ~ituation . urchargé de noies
écritr.s de la main de apoléon, el 11u'il résuh:iit dtl cc document officiel que le nombre
d'hommes qui pa sèr1•nt le Niémen fut de
325,900, dont 155,100 Français et 170,500
alliés. A notre retour, les contingents pru siens cl autrichien passèrent en mas e à
l'ennemi , et pre que lou les autres allié
avaient déser1é indi,iduellemenl pendant lu
retraite. Ce n'e l donc qu'en établi anl une
balance entre l'efTectif des Français à leur
entrée en campairoe et ce qu'il était à leur
second pas age du I iémen, qu'on peul faire un
premier calcul approximatif de leurs perte .
Or il ré ulte des état de situation produits
en février 181- que 60,000 Françai avaient
repassé le Niémen ; il en maoqnait donc
0.5,000. ur ce nombre, 30,000 des prisonnier faits par les Ru· es rentrèrent dans leur
paLrie après la paix de 1814. La perte totale
dl!S Français regnicolc~ [ut donc, pendant la
campagne de Rw.~ie, de 65,000 mort:; 1 •

(A sui)lre.)

.... 182 ...

GÊNtRAL DE i\1ARROT.

...

LOUISE CHASTEAU

j/mes d'autre/ois
VII

mille lil-r03 de plus, deux. maison· el quelques autres petit riens dont je ne parle pa ,
vaisselle d'argent, beaux meubles, linge abondant, 1,ijoux, curasse el chevaux ....
- Elle pourra fair~ bonne figure à la
cour! s'écria la baronne, transportée.
- Certe !... Quand le roy ser.1 rercnu,
ajouta le marquis san conviction, mais anic
poli te. se. Toutefois ....
- Quoi donc?
- Je ne aurai tout à fait oublier mon
jeune parent, le chevalier. IL e t de petite
nohlesse et de mince fortune .... ~lais c· c, t
un bonnète homme et je l'aime. Jusqu'aujourd'lmi, el depuis quïl a\'ail quinze on ,
nous ne 00115 omme- point quillés. Je ouhailerai. qu'il en fût de m0me d.an' l'avenir,
et que mademoi.elle de Fonspeyral n'éprouvàt aucune conLrariéLé à ce qu'il continuàl de
\iue sous mon toit comme par le pas·é.
Voilà, madame, ce que j'avais à cœur de vous
dire au plus vite, car, dès le premier jour où
j'ai YU votre fille chez mademoi elle de Boi sonage, j'ai pensé à l'aimer. Ce enlimmt
e·t derenu oudaio très ,if quand je l'ai
apc·rçue, il y a tantôt une ou deux heures,
en de cendanl de voiture ici même .... Je ne

En l'ai, ence 1h• Lurl'ltl' rl de• Florian, des
choses graves arnit•nl été dile .
Le marqui., dans a Lcrgère, maJame de
Fon·peFal, po ée à peine à ' l'angle d'une
thaise, s'étaient d'abord regardés comm1•
pour se mesurer des yeux. Puis li. de Bdlombre avait parlé :
- Madame, il me f,ml m'ouvrir à \'OUs
&lt;l'un projet que j'ai conçu depuis un a ·e1.
long L&lt;•mp • Pour des raison que vous devincrt:t an effort, il me serait pénible d\n
diflérer davantage l'exécution ....
Il r~ pira et lira sa tabatière dt! sa poche,
la tourna l'l la retourna entre se pouce~,
comme par un jeu puéril.
!l'un regarJ noir et pénélrant, la baronne
le considérait, c~sa)aut de le deviner. Elle
dil, Tort courtoi e :
- Je vous écoule, monsieur.
- Pardonnez-moi, madame, de ne point
cmplo er de grandes el noble phrases pour
· vous faire conûJence de ce IJUi m'agite, car,
en vérité, je suis tout en émoi ... , j'ai hàte
d'aller au but .... Vous avez une fille, madame, qui e. l la plu· belle per oonP et la
mieux faite que j'aie jamais ,·ue .... Une couronne lleuronnée lui siérait à merveille ....
Permeltritlz-vous, mad:ime, qu'elle la linl du
marquis de Bellomhre'1
La baronne eut uo mouvement \if et d'une
si prodigieuse surprise que M. de Bellombre
se méprit :
- Oh! je saH ... J'~i Ja soixantaine, étant
né le jour où mourut l'empereur Charles
d'.\11trid1e dont la uccession ruil en füu
toute l'Europe, vou · savez?
La baronne fit uo vague "este d\;noraOLè.
- ... Oui, j'ai soi ante ans ....
Il oupira deux fois :
- ... ~a santé e,l bonne, ma fortune esl
encore belle, grâce à des arra.n°ements ~ecrels que j'ai su prendre dès el a.~aot 1792.
~les rente sont avantageu es. J'ai négligé de
rue marier dans le tcmp où je l'aurai dù
f.tire .... Il me plairait de réparer cette oltise
cl de me ménager qucl4ues beaux. jour · arnnt
de n'en connaître plu d'aucune orle. iademoisellc de Fonspeyrat me charme par la no-bics e de sa perwnoe et la douceur de on
visage où la vertu ·o peint très expressément.
Je lui reconnaitrai volontiers par mariarre
vingt mille livres de renie et, aprè· moi, elle
aura tout ce que je po sède, soit quarante

suis pa un galantin, ni un freluquet. .. . Je
ne saurais lui tourner un compliment hardi,
•' l serai fort empèché de faire d gràc('
deYa.nt elle en pirouettant sur mes talons .. ..
J'ai soixante ans .... Mais ....
L'orgueil safüfait, une iHesse inconnue de
joie maternelle bouillonnaient dans le ci•rveau
de la baronne. Elle~·accommodait mal de ces
longue explic-alions. Elit• interrompit M. de
Bcllombre :
- ~larquis, vous an•l ma paroli•.
Elle lui lendit la main.
- J'ajouterai, continua-t-elle, que ,·otre
demande comble tous mes dé-ir,. J'ai Loujour· ouhaité pour ma fille uo solide établis_emenl dao le monde, auprè · d'un mari qui
fùL pour elle un protecteur et un père. J'ai
horreur de ces maria;.(e où l'on jette à tort
el à travers le mol II amour &gt;&gt; .... Voilà, ce
me emble, quelque cho-c 11ui ne se doit
trouver &lt;1ue dan ces union fantasques, violentes cl pas arrère.;
auxquelles -c laissent
0
•
entraîner dei fille mal née, ou de pe1tt.e
vertu. La décence s'oppose à ce mélang1• inconrcoaol de pa sion el de préoccupation
graves. 't•st-ce pas votre avis?...
- Toul à lait.

_ ftfaJamt il me faut m·ouvr/r .i vous d'un ('rojd que j'ai concu det11is Ufl asst: long lemps. Pour des r~i• sons que vÔ 14 s Jnlncre:.sans effort, il ,nt strail ptniNt J'tn diflerer :l,ll':mtal!t J'ex~ullon .. . • (P~e 11i.1 ,)

�1f1ST0~1A

,

Un mari:ig&lt;&gt; d'amour, comme disent
- Ma fillr, dil-rllr, nous :\\'Oils, mon. icur
- L'accord est l'ail, ma fillt', d nom: :ivon
ùan. leur û••rossier lanaa"c
lt's· O tms de pC'n 1
O O
de
Belloml,re et moi, à vous entrrtrnir ù·nne échangé nos paroles_ ~Iousit!Ur dP Bdlombrr
est une honteuse défaillanct~ ....
chose gra\'e.
vous instruira de tous détails.
- A moins cependant... diL le marquis.
Florian eut un geste qui marquait son
- Mademoiselle, dit alors le m~rquis, vous
- A moins cependant, reprit avec vivacité
empressement à s'éloigner par discrélion.
me voyez plein de joie et tout à fail votre
la baronne, que l'amour ne se ll'ouve préci- Restez, restez, chevalier, dit affectueu- serviteur. 1e rends grâces à votre mère de
sément chez celui des deux époux qui a le
sement le marquis .... Vous n'ètes point de m'avoir entendu avec complaisance. Je vous
double mérite de l'âge et de 1a fortune. Sa trop. . .. 'est-ce pas, madame? ...
engage ma foi de gentilhomme que votre bonraison commande à son cœur et l'éclaire. Sa
- Vraiment non, dit la baronne Et n'est- heur sera le but de m1 vie et que je ne cédefortune le met en un rang oi, il a le droit
il pas également question de lui en cette rai rien au hasard sur le fait de l'assurer.
pour lui : droit de choisir, droit de commanaffaire? .. • ajouta-t-eHc avec un petit rire
Il se courba jusqu'à la main de Lncelte,
der et, ma loi! aussi, droit d'aimer selon
plein de sous-entendus.
qu'il lui plait.
qu 'il pril entre les siennes. Il l'y garda une
Elle continua :
minute, puis la baisa dévotement.
- Vous mus trouvez tout à fait d'accord,
Ma
fille,
monsieur
de
Bellombre,
touché
Le chevalier fit mine de s'éloigner.
madame, arec une personne de haute qualité
de votre sagesse ... de votre savoir ... et plein
- Demeurez, mon cher Florian, dit le
et dont le nom vous est connu, bien certaid'estime pour votre personm' ... m'a demandé marquis. Vous êtes presque mon fils, et je
nement : Mademoiselle .... La Grande )lade- 1rotre main,. ..
n'éprouve aucun embarras à vous laisser voir
moiselle .... Celle qui épousa Lauzun .... Vous
Lu celle attendait la fi o, qu'elle jugeait ma joie. Je veux vous dire que ce mariage ne
savez?...
Mais la baronne ignorait le nom de la toute naturelle, de cette phrase : « pour son changera rien à notre si agréable manière de
neveu, le chevalier .... l&gt; Le cœur lui battait. vi\'re. Je suis bien sûr que mademoiselle de
Grande Mademoiselle, tout comme eJJe avait
Elle
rougis.ait. Elle pàlissait. Elle avait envie Fonspeyral, loufe bonne ot charmante; ne
ignoré celui de Charles VJ, empereur d'Au- de crier
sa joie....
triche. Elle balbutia et dit :
,·erra point d"obslacle à ce que vous gardiez
Mais sa mère n'ajouta rien de p1us.
auprès de moi la place que vous y avez tou- Oui ... non ... c'est-à-dire ... je ne me
Lucette pensait défaillir.
rappelle pns.
jours eue? ... Savez-vous bien, ma belle enRegardez-la donc, marquis l.. . mais fant, ajoula-t-il en regardant Lucette, que le
- Eh bien l continua ~f. de Bellomhre
qui était verbeux et qui aimait les anecdotes' regardez-la donc!... criait la baronne avec chevalier a,jusqu'aujourd'bui, singulièrement
Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans, te.'. une lourde gaieté. Bon Dieu! esl-elle émue l. .. agrémenté ma vie? JI lit pour moi les gazettes
nait en très grand mépris les passions basses, C'est qu'elle ne s'attendait pas à si belle aven- et m'en rend compte; il fait ma partie de
$pécialement l'amour ... mais l'amour ... com- ture!. .. N'est-ce pas, ma fille, que vous n'au- trictrac, me renseigne sur les choses du deriez jamais rêvé de devenir marquise de Bel- hors, connait mieux que moi mes affaires et
ment dirai-je?... l'amour ... enfin l'amour lombre?
vulgaire des petites gens. Et elle chassa de
mes gens .... Il m'en coûterait de ne l'a"oir
Lucelle, très pâle, s'appuyait des deux plus. Vous en jugez comme moi, n'est-ce
chez elle une femme de chambre qui arnit
mains au dossier d'une chaise.
pas, ma belle enfant?
eu l'impudence de se vanter d'arnir épousé
- En effet, dit-elle, je.... Mais je crois
- Je ... je ... je ne sais ... répondit Lucellc
son mari par amour. Chez nous, celte avenque.... Je ne sais ... je ne peux ... je ne d'une mix blanche et la tête perdue .... Mais ...
ture n'est tolérable que parce que nous y Lien
pensais ... .
ma mère, ajoula-L-eUe en se tournant vers
apportons en plus la naissance, le rang, la
- Remettez-vous, ma fille, -r;emettez-vous. madame de Fonspeyrat, et vous, monsieur,
fortune, qui modifient ce que la passion toute
Certes, je comprends votre émotion, et je suis souffrez que .ie me retire .... La chaleur ...
nue a de choquant et d'incivil ....
l'émotion .... En Yérilé, je me sens fort mal.
Il eût continué ainsi longtemps. La baronne
l'interrompit encore :
- Oui, dit la baronne. Allez, aller., mon
enfant. ... Ou plutôt je vous accompagne dans
- fi me faut à présent vous parler de ma
votre chambre. Vous avez grand besoin de
fille, de sa dol ... très petite ... de sa sarresse
0
repos, en eO'e 1.
de son savoir....
'
Quand elles se furent éloignées :
- li n'importe! dit le marquis. Il n'importe, répéta-t-il, avec un geste qui si!!Difiai t
- Uarquis, dit Florian, d'une voix mal
assurée, je vous dis merci pour votre offre
sa résolution de ne rien entendre là-dessus.
généreuse. Mais je ne l'accepterai point ....
Il me suffil de regarder mademoiselle Lucette
Non que mademoiselle de Fonspcyrat m'inspour la connaitre : elle est belle, vertueuse
pire quelque défiance au sujet de mon propre
et savante. Je n'ai pas besoin d'en savoir darepos auprès de vous .... Je Ja juge, au convantage .... )lais ne convient-il pas, ajouta-l-il
traire, comme une personne accomplie en la
vivement, que vous l'instruisiez au plus tôt
de notre arrangement?
compagnie de laquelle on doil vivre heureux.
Mais, oserais-je l'avouer? la vie en famille ne
- J'y pensais, dit la baronne, et je m'en
vais la quérir.
me paraît pas .... Comment dirai-je? ... Enfin
ma présence apporterait à une jeune femme
Étant sortie, elle avait rencontré les jeunes
nouvellement maîtresse de maison, un surgens et revenait presque aussitôt avec eux.
croit d'occupations ... de préoccupations ... et
Tous trois parurent dans le salon. Tous
je craindrais ....
trois portaient la joie sur leurs vjsages. L'or- Vous voulez rire, chevalier?. .. dit le
gueil du triomphe se marquait sur celui de
marquis en riant lui-même. 11ademoise11e de
la baronne. Lucette était lransligurée par
ramoureuse espérance. Florian élait beau de Les Ilotes de Mme .te Fonspey,·a/ ~lsitèrenl le do• Fonspeyrat augmentera tant qu'il lui plaira
m.Jtne. J\f. ik Bell.o mbre lroll&gt;•a Jort de so ,1 go1lt
son domestique.... EJ!e prendra, pour vous
Lendresse ardente et de chaude passion.
la simpllcitè Je la demettl'e. (Pagl! 18.5 )
faire servir, le nombre de valets el d~ cb:imLe marquis regarda les deux jeunes gans.
brières qu'il faudra. Vous êtes mon .fils, je
Un peu d'ombre passa dans ses yeux. Le frais
assurée que le marquis la comprend aussi. vous garde, ajouta-L-il avec une fermeté oii
,1sJg ~ de Lucette, Sl candeur, sa gaieté pure
Cependant ....
se faisait pre sentir l'entèlement propre auJ:
effacèrent celle rapide impres~ion. Il ne sonLucetie se raidil :
vieillard~. A. moins que ... ajoula-t-il, comme
ge:i plus •1-i'au discours qu'il allait lui tenir.
- Et qu'avez-vous répondu à monsieur de se parlant à lui-même.
D·abor J ct: fu l la baronne qui parla :
Dellombre. s'il vous plaît, ma mère?
- A moins que?
0

... 18.t ...

____________________________________

- Parlez-moi fr:mchemeat, mon nevru :
l'amitié que vous ·emblez avoir pour mad,._
moiselle de Fonspüyrat ne erait-elle que pure
courtoisie, et n'y aurait-il pas, contre elle, au
fond de votre esprit, quelque malveillance?
Qui sait? quelque antipathie? ...
Le chevalier eut un geste viI de protestation
el d'étonnement :
- Cela :;;'est vu, mon cher neveu, cela
s'est vu ... que des femmes belles et aimables
ont déplu à certains.... Ain i madame de
,ront-Geoffrin, fa douairière, que vous connaissiez.... C'était, en sa jeunesse, une
beauté accomplie et une vertueuse créature.
Or, elle avait un beau-frère qui était, soit
dit en passant, aussi beau et aussi sage
qu'elle, et qui haLitail en sa maison, du vivant du mari. Eh bien! cela ne put durer. Ce
beau-frère s'en alla, disant qu'il ne la pouvait souffrir .... Mais voilà que, devenue veu'"e,
elle le rappela et ils s'épousèrent.. .. On voit
parfois de ces étranges aventures ....
Ils s'arrêtèrent là-dessus et gardèrent le
silence.
Tous deux pensaient à Lucelle. Le marquis
se sentait heureux et agréablement ~chauffé.
Florfan souffrait à en mourir.

VIII
Lucetle fit elfort et parut au repas du soir.
L'air de son visage et son altitude montrai!.'nl
sa fatigue. ~L de .Odlombre se distingua par
ses respectueuses attentions. Le chevalier
causa peu. La baronne eut un entrain r1ui ne
lui était pas habituel.
Plus d'une fois les regards de Florian rencontrèrent ceux de Lucelle. Aussitôt elle
Laissait les yeux ou les élevait jusqu'au plancher, tandis qu'une larme furtive apparaissait
au bord de ses cils qui bntlaient éperdument
pour la sécher. Florian voyait tout cela et son
cœur était torturé. M. de 8ellombre ne remarqua dans Lucelte qu'une sage réserve,
lIUi lui seyait, el dont il augura avantageusement.
Comme on servait une tourte aux écrevisses
parée de truffes, M. de Bellombre examina ce
plat avec curiosité, car il lui était inconnu. Tl
en demanda la recelle. la baronne s'excusa,
disant que Luccue était à Fonspeyrat la
grande maitresse des cuisines et qu·elle seule
en connais5ait les secrets. Alors ~I. de Bellombre admira davantage celle belle ülle qui,
à tant de grâces, joignait encore la science
du ménage. Lucetle dot parler. II s'exclama,
disant que chez lui, ni cuisinière, ni valet,
Férus de s:ivoir pourtant, ne comprenaient
comme elle l'arl du bien manger. U les reconnut tout à fait inexperts en rôties, pâtisseries, sirops et confitures. Il jugea qu'ils
avaient Lesoin d·aYoir auprès d'eux une autorité comme cello de la future marquise. Et il
s'étendit avec complaisance sur l'agrément
que présentait une cuisine soignée el ur le
Lien-ètre qu'eU!! jetait dans l'économie corporelle. On le de1inait prodigue pour la table, connaisseur en bons vins, grand amateur
de fruit · a voureux. Sa langue, câline et

A..iJŒS D' ltUT'R_ëF01S - - ~

gournrnn&lt;l C', s 'all:irdait vol ont Îl'r$ snr se~ lèSa wJix frêle cl légèr,, scmlilait tr1•m11,:,, dr•
Yres quand il vanl:iit les mérites de sa c·a1'e larme,; intérieures. llans la pénoml,re d\1111•
el le~ pêchPs dP se e~paliers .... Mai r1uel e L fenêtre voilée de rideaux, Florian laissait
couler de pleurs silencieux.
Le dernier accord de la harpe éveiJla un
rossignol. Il parut répondre à Lucet Le. Son
chant amoureux troubla darantage le cœur
des deux amant~.
Lucette sonpira. Le marquis lui prodiguait
de beaux compliments. Florian voulut parler.
Gauche, mnladroiL, il s·embarrassa et ne pul
achever.
A un moment, assise auprès du chevalier,
Luceue laissa tomber son mouchoir. Ensemble ils se penchèrent pour le ramasser. Leurs
têtes se louchèrent.
- Je vous aimerai toujours, murmura
Lucelle.
- Ma rie asl à vous, ô mon amie! dit
Florian.

« - Q110. ! VO IIS Nes encore lJ ? Alle:: dtlllS 11O/rt
chambre. J'aurai soin de M us
tenfr wfennée
jus:,u'à ce que 1•ous &lt;"édiu. Allet ! (Page 18;".)

r

le sexagénaire bien portant qui ne goûte avec
vivacité les plaisirs d'une chère délicate et
substantielle L.
On prit le café dans le salon. les fenêtres
en élaienl grandes ouvertes. Mille bestioles
nocturnes voletaient autour des chandelles
placées en de lourds candélabres aux angles
de la cheminée. Une senteur de foin coupé el
de Heurs mom·:intes entrait par boull'ées dans
la vaste pièce, tout égayée el comme surprise
pnr cette rare aventure d"être habitée le soir.
Le marquis se lança dans le récit d'un procès
qui datait de J77;:, cl qui loi néce silaiL de
lourds efforts de mémoire. li établit la généalogie de plusieurs nobles familles do Périgord, el le fil avec abondance et précision . ll
coupait son disco!)r- par de fortes pri es de
tabac dont le surplus s'épandait aux dentelles
de son jabot.
Une fois, il tendit sa tabatière à madame
de Fonspe1rat qui, par polites e, y prit 1ruelques grains. Elle les maniait maladroitement
entre ses doigls avant de les porter à ses narines, d'où elle les laissait retomber sans les
aspirer, car elle dédaignait ce plaisir. Lucelte
refusa d'y goûter. Mais le chevalier lui ayant,
à la dérobée, présenté sa tabatière, elle y mil
le bout de ses doigls, pui · respira avec délices
la poudre qu'il lui avait offerte. M. de Bellombre ne vil pas ce jeu. Madam11 de Fonspeyrat le surprit el frouça lé ourcil.
On prfa Lucelle de chanter. Elle s'excusa,
prétextant sa fatigue et on peu de mémoire.
Mai· Florian la regarda de telle manière
qu'elle , 'assit prè de sa harpe el prJlud:i.
Elle chanta :
rlaisir d'amour ne dure qu · 1111 mom1•11t,
C: hogrin d'amour dure toute la , ir !

Le lrndemain, au matin, les botes de madame de FonspelTat visitèrent le domaine.
Ils en admirèrent la belle tenue el la parfaite ordonnance. M. deBellombre loua l'agencement des ,jardin~ et trouva forl de son goût
la simplicité de la demeure, déclarant que le
faste n'était plus de mode et que, vu les événements, il était sage et de bonne politique
d'abandonner, au moins pour quelque temps,
le luxe des équipages el de la livrée .... fin
\"errai l plus lard ....
Madame de Fonspeyrat préci ·a :
- A.n retour du roy, dit-t&gt;lll•.
La promenade achevét', on attela le carrosse du marquis. Au milieu de cent compliments el phrases galantes, après salutations el révérences, M. de Bellombr1~ el lo
chevalier baisèrent le, mains de LuccLtc. Le
marquis y appuya sa bouche avec ardror.
Les lèvres froides cl trrmlJlanles de Florian
glissèrent sur les doigts de la jeune lilJ,,: il
parut à Lacelle qu'elle, s'étaient posées sur
son cœur.
Comme la rniture disparaissait sur la roule,
Lucetle se tourna wrs la baronne :
- Ma mère, dit-elle, d'une voix ferme 1)t
avec une étrange bravoure, j'ai quelque cbo~r
de sérieux à vous dire.
Madame de Fonspe~rat fut surprise. Elle
regarda Luceltc avec quelque incruiétude.
Pui , calme cl pre,que dure, elle dit :
- \'oilà. qui se troure bien, ma fille, car
moi aussi j'ai à vous parler.

Ma ftUe ... .
- Ma mère ... .
Toutes les deux commençaient à la fois .
Respeclueu e, Lucctte s'arrêta. Madame dr
Fonspe)·ral dit alors :
- Ma fille, il m'a paru que V&lt;•US vous
ètes tenue hier de façon déplaisante, mal
polie et peu circonspecte.... Ne m'interrompez pas! ... Toul d'abord, vou.s n'avez su
tourner aucun compliment à l'honnête homme
qui vous a distinguée el qui vous fait, à
rous, imple fille d'un baron, l'honneur de
-

�1l1STO]tl.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - prétendre à vous épouser. Écoutez, Lucelle :
vous n·êtes assurément point sans fortune,
mais les rel'enus qui vous \Ïendront de mon
chef seront infiniment au-de-sous de ceux
que vous offre le marquis. Sal"ez-vous bien
que, par contrat, il vou s reconnait vingt mille
livres de rente el vous lègue, en outre, tout
ce qu 'il laissera après luiL. Savez-vous qu'il
possède un chàteau, des moulins, des terres,
des bijoux et vous assure un train de maison
quasi princier?... Alors, quand le roy sera
là, YOUS pourrez ....
Elle compléta sa pensée par un geste éloquent.
Lucetle, debout devant sa mère, droite et
îerme, regardait au loin par la fenêtre ouverte. Mais elle ne voyait, elle ne distinguait
rien. Elle n'avait point lu Shakspeare, mais
elle pen•ait comme Jlamlet: « Des mols! ...
des mots! ... des mots l. .. ,, La fortune, un
mol. Les terres, un mot. Le titre, un mol.
Trois vaines paroles multipliées dans le discours de sa mère où n'aurait dù s'en lr!Juvcr
qu'une seule, importante et grave entre
toutes : mariage. Le mariage, c·est-à-dire
l'abandon définitif de soi-même, corps et
âme, le joug à porter avec douleur ou avec
alléaresse, l'esclavage heureux ou m~prisa. Lerme d' un conLle,0 le premier et le dermer
lrat de propriété .. ..
- Vous ne m'écoulez pa , ma fille?...
- Pardonnez-moi, ma mère, je yous
écoule. liai:: je ne saurais YODS comprendre,
car ....
- Laissez-moi achever, interrompit brusquement la L1ronnc. 11:n regard de la situaLion qui vous esl promise, considérez celle
que vous auriez auprès de moi si ce mariage ne se faisait pas .... Mais il se fera ....
Votre frère ....
Ici la baronne soupira fortement.
- ... Esl possesseur du nom et, pour
cela, aura la plus grosse parl dans ma succession, afin qu'il maintienne à notre maison
son importance et son éclat. Je n'ai point
adhéré dans ma conscience à la stupide abolition du droit d'ainesse décrétée par quelques forcenés .... J'y vois, au cor.traire, la
garantie assurJe des traditions familiales pour
le plus grand bien de tous et pour l'honneur
du roy. Pas d'argent, pas de noblesse, ma
fille.... Tiappelez-rnus bien cela. Ceux qui
prétentle:ll à la seule noblesse du sang sont
des maladroits .... L'argent!. .. Volre père
savait comme il importe à un noLle d'en
avoir quand il m'a épousée!. .. Mais passons ....
Voici donc un marquis, ma fille, un riche
marquis, fenant solliciter mademoiselle de
Fonspeyrat d'accepter de lui litre, honne~rs
et fortune, et il se trouve que celle peille
fille n'a rien d·aulre à lui dire que: cc Pardonnez-moi, monsieur, mais je me trouve
incommodée et souffrez que je me retire
dans ma chambre .... »
A mesure qu'elle parlait, la baronne s'animait jusqu'à un dépit proche de la colère.
Lucelle profita d'une pause :
- Ma mère, dit-elle, je sais qu'une fille
de bonne maison n'est pas d'ordinaire si em-

pruntée devant un homme re.~pectable et de
qualité.. .. Mais, à mon trouble, à mon silence, il y avait une bonne raison ... . c·est
qu e.. ..
Elle allait dire: « Je ne veux pas épouser
le marquis », mais celle formule de volonté
ne puL sortir de sa bouche habituellement
fermée par la soumission. Et elle dit:
- .. . C'est que je ne puh épouser le
marquis.
Madame de Fon~pe1rat bondit:
- Et pourquoi, s'il Yous plaît?. .. Prétendriez-vous d'aventure me faire la leçon ou
vous soustraire au droit li!gitime que j'ai sur
vous? ... Quoi? ... Voyons? Répondez!. .. Qu'avez-vous à dire? .. .
- Ua mère, le marquis est un vieillard ...
La!Lutia Lucelte.
- Un vieillard!... Eh Li&lt;'nt .. Après?...
Oui, c'est un vieillard. Et alors, parce qu'il
est d'â~e à vous servir de père et de protecteur, il vous déplaiL?... Vous préféreriez
un godelureau, un pantin \"êtu à la mode, un
petit monsieur parfomé au mnsc, qui zézaye
en parlant et marche par pirouelles'?... Dites
tout de suite qu'il vous faudrait un Rafanaud,
à vou· aussi, comme à votre intéressante
. •. ..
amie
- Oh! ma mère!. ..
- Oui ... oui.. .. C'est bon .... Au demeuran L, pourquoi un vieillard vous déplairailil ?... Que savez-vous du mariage, fille honnête et vertueuse, qui -vous puisse éloigner
d'un homme à cheveux blancsL. Car si vous
avez vraiment la sagesse que je vous crois, le
mariage est pour vous quelque chose de si
fortement inconnu qu'il ne doit vous faire ni
joie ni déplaisir :wtremenl que par la situation qu'il îOUS apporte? ... Ou, alors, vous
êtes une dévergondée, vous avez l'esprit
souillé de toutes sortes d'imaginations viles
et malpropres .... Auquel cas, je vous renierais pour ma fille ... . Yous me feriez horreur! ...
Frémissante, Lucetle écoutait sa mère.
- Je vois, dit-elle avec une extraordinaire
fermeté, qu'il me faut vous parler comme je
n'aurais jamais pensé le faire .... Pardonnrzmoi, mais j'y suis contrainte .... Ua mère, je
ne me fais du mariage, croyez-le bien, aucune idée donl j'aie à rougir. Toutefois, mon
cœur et la Nature m'ont fait sentir qu'il doit
être l'union absolue de deux êtres qui ne
peuvent accepter ce lien éternel que s'ils
s'aiment passionnément .... Je ne le saurais
conceYoir autre. Eh bien, je n·aime pas le
marquis!
- Bclle affaire! ... dit en ricanant madame de Fonspeyrat. Vous l'aimerez!
- 'on l ... non!. .. non!. .. je ne l'airnnai
jamais!. .. cria [,u iette, hors d'elle.
- Vous vous passerez de l'amour! riposta
sa mère. Ce n'est pas indispensable entre
époux el honnêtes gens .... Votre père et
moi, nous nous sommes mariés par raison ...
poùr des raisons, plutôt.... fous ferez
comme nous ....
- Non, ma mère, non!. .. Je ne ferai pas
comme vous. Je ne me marierai ni par raison

'

... 186 ....

ni pour des raisons .. .. Et la cause en est que
j'aime quelqu'un ... c1ue je l'aime de toutes
mes forces ... de tout mon cœur ... que je me
suis engagée à être à lui ... et qur ... .
- Misérable fille l ..• cria madame de Fonspeyrat en se dressant, misérable fille, qui
aime sans prendre conseil de sa mt•re!. .. qui
aime à la dérobée, comme une indi~ne créature!... qui se cache pour aimer l. .. qui a
honte de son amour ... sans doute quel(Jlie
affreux amour comme en avait jadis son
frère ... .
- ~Ion amour est noble, honnête et pur,
dit Lucette sans violence et avec une étrange
fermeté. Je n'en rougis pas. Et je vous le Jéclare hautement: j'aime le chevalier de Sa.inlMarc et j'en suis aimée.
La baronne éclata d'un rire cruel :
- Ah! ... ab! ... Le chevalier! ... Vous
aimez le chevalier? Un monsieur qui_n'a rien,
une charge médiocre et un titre qui n'en
est pas uni... Ah! c'est monsieur le chevalier? Eh bien I vous en serez pour ,,os
frais de grande passion, ma fille, et vous
épouserez son oncle. Voilà. J'ai dit. On verra
qui commande ici . ... Ah! ah!... le chevalier!
Elle allait, fort agitée, par la chambre.
Soudain elle s'arrêta, et, regardant Lucellc:
- Ainsi, vous prétendez me jouer la
même comédie que mon.ieur votre frère?
Jouez-la, mon enfant, si cela l"OUS plaît.. ..
Mais rappelez-vous comment j'en ai usé a\"Ct!
lui . ...
- Ma mère!... cria Lucelle :ivec horreur, pour Oieu, ne rappelez pas cela l .. .
- Eh!. .. Quoi? ... Qu'y a-l-il? ... Ne suisje pas maîtresse de mes enfants?... Et n'aije pas le velo comme jadis nolre pauvre
roy? .. . On a voulu me frauder de mon meilleur droit : j'ai usé de ruse pour le conserver .... J'en ai aulanl à votre service, ma fille.
- Ma mère, j'entrerai au couvent, gémit
Lucelle.
- Il n'y a plus de couvenls! ...
Lucelte sanglotait. Sa violence s'éteignait
dans les larme .
- A.lors, je mourrai.
- Non, vous ne mourrrz pas, mademoiselle. Vous serez marquise de Bdlombre,
parce qu'il le faut et parce que je le Yeux.
Ici la haronne respira ucc force, puis elle
continua :
- Ah! vous aim!'z !. .. Vous aimez le chernlier !... C'est pour cela, sans doute, que ,·011s
vous risquiez à faire à un honnête homme
l'offen;e de refuser one prise de· tabac el de
l'accepter des mains d'un pelil juge au triLunal? .. . C'est pourquoi vous laissiez tomb&lt;'r
volre mouchoir pour qu'il le ramassât, el pùt,
à la faveur de ce geste, vous glisser quelque
parole amoureu e? ... J'ai ru clair dans votre
jeu, mademoiselle ma fille, mais je pensais
que c'étaient là amuselles innocentes et manières d'enfant qui s'égaye .... Mais voilà que
vous parlez avec fou, que vous discutez awc
votre mère, Dieu me pardonne! et que ,·ous
méconnaissez son droit.... Ualte-là, mademoiselle !. .. Vous vous oublit'z !... Allez !

"'----------------------------:~------rentrez dans mtre chambre .... Vous souhaitiez le couvent~ Je rnus le donne. Vous demeurerez là, enfermée et seule, jusqu'au
jour où vous me ferez votre soumission ....
Si elle tardait trop, le mariage n'en aurait
pas moins lieu, car je vous trainerais devant
le prêtre, mademoiselle ma fille! Je vous y
trainerais 1. .
La baronne était hors d'elle. Elle allait et
venait par la chambre comme une égarée, le
visage blême, les mains frémissantes. Elle
oubliait Lucelte, assise en un coin, qui sanglotait tout bas. Madame de Fonspeyrat pensait à l'autre, à son fils.... Quoi ! tous les
deux, le frère el la sœur, se révoltaient contre
leur mère à cause de l'amour. L'amour!
c'était pour cela qu'ils luttaient contre ellP,
em, les enfants de ses entrailles, contre elle
qui, elle s'en faisait gloire, n'avait jamais
connu cette odieuse passion ....
Elle eut un geste de vio~ent drgoùl, puis,
se retournant vers Lucette:
- Quoi! dit-elle, vous êtes encore là?
Allez dans votre chambre. J'aurai soin de
vous y tenir enfermée jusqu'à ce que vous
cédiez. Allez!
Lacelle sortit. Madame de Fonspeyrat reprit sa marche fébrile.

lladame de Fonspeyrat redoutait l'entrerne
avec M. de la Mouraine. La recevrait-il enfin?
Depuis si longtemps il lui refusait sa porte 1
Dès l'abord, elle fut rassurée. Le marquis
était très souffrant. Depuis deur. mois il ne
sortait plus et la baronne lui trom·a la mine
Lrisle et la figure jaunie. Son âge se marquait
en rides plus profondes et sa maigreur s'était
augmentée. Quoique l'on fùt en éttS, il y avait
du feu chez lui. Sa chambre ne présentait
aucun désordre de papiers ou d'estampes,
comme on était accoutumé d'en rnir répandus
un peu partout, surtout sur sa taLle à écrire
qui, maintenant, se montrait nette et point

A.MES D'AUT1fEF01S - - ~

encombrée. L'écritoire était sans plumes bien
barbues et LailJées. Il ·somnolait au coin de
sa cheminée, dans un· fauteuil à oreilles, les
jambes pliées dans une couverte&gt; la tête
coiffée d'un madras noué de côlé. Il se reposait d'une longue causerie qu'il venait
d'avoir avec madame de Puyrateau qui le
quiLt:rit à l'instant,
La baronne crut devoir s'apitoyer sur i;on
état et l'ennui qu'il en devait éprouver.
li sourit et se jela dans quelques propos
philosophiques. La baronne les g01lta peu,
~lie y coupa court en disant avec brusquerie:

X
Jl fallait que Lucette épousât M. de Dullombre.
Toul d'abord, il coJJvenait d'empêcher celui-ci de venir à Foaspeyrat pendant le temps
que durerait la claustration de Luceue. La
baronne fil savoir au marquis que de violentes migraines retenai~nt la jeune fille à la
chambre. Au premier jour de répit, on l'avertirait.
Ensuite, il était opportun d'annoncer un
peu partout le mariage. Si l'on menait grand
bruit autour de celte nouvelle, on consacrerait
le projet de telle façon que, par la suite,
Lucette ne pourrait, sans grand scandale, s'y
dérober.
L'ingéniem,e activité de la Laronne s'employa à ces deux entreprises. Elle, qui ne
sortait jamais que par néœssité, fit quelques
visites de voisinages, au cours desquelles on
l'entendiL révéler le grave sujet de ses préoccupations actuelles. On la félicita pour cette
belle union, qui ne pomait manquer d'être
bénie de Dieu et heureuse.
Madame de Fonspeyrat ne craignit pas d'en
dire deux mols à l'apothicaire, chez qui elle
se fit mener un jour sous prétexte de régler
un vieux compte. Pouyadou s'exclama: « Je
le savais!. .. J'en étais sûr! ... » Et, dès le
même soir, tout Vertbis connaissait par le
menu l'histoire, fortement agrémentée, de
ce mariage.
Le curé Pomerol reçut l'annonce avec joie.
Il insista sur les avantages immédiats et con~idérables qui en ressorLaienl pour la fiancée.
Il félicita la baronne d'avoir su négocier un
établissement qui donnait toutes solides garanties pour la perpétuité des nobles Jradilions familiales et religieuses.

A vant de rentrer dans le salon 011 on l'attendait, Lucette voulut revoir seule, une fo is encore, l'alli e. la
charmille qui av:,le nt été les àoux témoins des derniers aveux de Florian. l ei, leurs Uvres s'étaient jointes ....
L à, ils ava~nt soupiré . ... Plus loin, ils s'élatmt tenârnnent enlacés •..• A illem·s, ils s't!tJient confit! leurs r èves
d'aveni r , tes projets de leurs cœurs in gem1s .. •• Mainltnanl, c'étai t fi 11i.... (Page 1&amp;)./

�JI.MES D'AUT]tET-01S - - ,

111STO'J{1Jl
- Co1Lin, je ~ui, ,·rnue ,·011 :innnui:: r le r, '.!:irJ !. .. Et l'ela ne rr:i j:11n:ii,, j~ m:ii, ....
.lamais"!.. ,
mariage de Luct.!llr.
EL roilà qu'un sourcnir lui re,ient, celuiUn pt•U de rou,,,&gt; émolion parul cltr le ,·ilà très vif :
sage de ~!. de l:i Mouraine. Il dit :
On e l dani; le salon. ~1. de Bellombre
- .!h ! Lanl mi1.:ux ! EL 1vec qui?
- Avec Je marqui de B•!llombrc. Ce nom parle au chevalier et lui dit: Je .~uis bien sûr
qur mwlemoiulle de Fo11:;1wyral ne rerro
ne rnu · &lt;lit rien?
- , i fait. Il me rappelle un forl bel point 1l'ob~tnl'le à r,· que rou: !lardiez. a11homme que je rencontrai chez Damon d'llan- 11rè, tle moi la pla'"e I111r. 1'()1t., y al'e~ (011tefa~e en 177 i,. Nous y fèLion , enlre gentils- jours eue ...•
Le marcruis a diL cela.
hommes, le joyeux avènement du dauphin,
A cc rappel de mémoire, Lucclle rou,.it et
cc paU\ re L-0uis, qui depuis .. .. MaL a,·ez,ou , 1111damc Françoise, qu'il ne doit pas se trou hie .... Coe angoisse inconnue '(,\'cille
êlre jeune, ,·otre futur gendre? ... Atten- en sa con,rieurc. .. . a Jélicale pudeur . 'indez... 'il n'a 11:1 • la ohantainc, il en appro- quiète .... Mai· elle ne di ,·eroe pas les ecrels
motif· de son agitation ....
cl1 ,. Hol\ l je crie l'a.,. e-1·011 !
Ce jour-là, Lucclle ne médite pa. d:11·an- C'e l un superbe établissement, r{-pondil la baronne, cl une a,·enlure qui ~e fail ta&lt;&gt;c ur celle pensée. lais, la nuit, dans une
rare de voir une fille 'épou·ée 'luasimcnl sans fié...-rcu. • in.omnie, la pbra,e qui l'a oh édée
revient, lumineuse rl übranle : Je sui bien
dot.
1ir I11Ie mademoi:.,.lfe tle f'ouvryrat 11P
- liais qu'en diL Lucelle?
- Peuh!. .. Elle a gémi, elle a pleuré. t'f'l'l'll poi,1L d'o/Marfe 11 ,·e 'fllll ,·ous yarJ'ai tenu bon. C'e.l mon droit el mon de,oir. rliez a11p1·è. de mni la JllaN' que. rou !J
Le m:irqui était grave. D'une 1oix pro- 111•e::. toujour~ I•11e ....
Ain_i, mariée à li. &lt;le 81•llombre, elle
fonde et prcc·que doulourcu. e, il dit :
- Alors, madame Françoise, 1ous ètes virrait auprè du Florian'/ ... - Oui. - Elle
incorri;:il,11:''?.. . L'expérience - la dure e: pé- le rerrail à toute heure? - Oui. - Il 5erail
.on ami, son confident'! li rl!mplacerait le
ricncc ! - ne vous a . eni de rien?
Elle ne répondit pa . Ot!,anl .. on . ilence, rrère :ih. ent, dLp:m1, mort penl-èlre'! ... Son
frère! ... Il srrait . on frère .... Le rève d'ale 1mrqui chan"ea dt.! ton ;
- Envo1ez-moi Lucelle, dit-il. JI! lui ferai mour se changerait en une r~alité fraternelle
mou ,·ompliment et lui remellrai un c:1d1•au. et tcndrt• .... Pourquoi cela ne se pourrait-il
pas? En quoi la rdigion et 1a con cicnce en
Je le choi irai approprié aux cirron tance·.
li fit ruine de . l' le\'er. ,raJam' de Fon - . tr.tit.!nL-elle: ofîcn,t'"~ '!... El ne peul-on
peyrat comprit el , &lt;' relira, lais~:ml le mar- garder commP ami c1•lui qu'on ne ,cul pas
qui · r~1cr et Li auner plus lri~tem •nt 11ue de pcrilrc tout à fait'! ... Oui, "lie erail la œur
de Flori:in, une sœur :iltenli\'C, gra1e et vercoutume.
LueU .l' .... Oui, toujour. 1·1le l'rail sa :œur ...
~a sœur ... .
XI
~fainlenanl une moUc clarté, Lfanch , ~ul,LucPlle, cnîcrmêe dan· a d1:uubre, 'était tile el doure comme une nuhc d'a1rit 'i•~l
jur,: qu'elle ne cédera.il point à :,a mère, )crée dan l'âme de Lu celle. Elle en r. l
qu·,.ue n'épowerail pas 1. de B llomhre. comme hai,.née de calme et Je 6rénité. C'est
on cœur était à Florian. Leur· lèue 'é- tendre el con·olanl. C'est dia le et amoutaient jointe,, ~a taille a,·ail plo)é ous reux à la foi .... c•e.~l .ans doute cela que
1'1\trcinte amoureuse de on amant: clic était le ' poètes appellent !'Espérance ....
innocente et incère dan la ramlcur de
à lui.
L'ardeur de a ré~btanc 'accroissait de ion àme virginale, ignorante de la pas ion et
d · ,·ils compromis du mari:.i~e, Luceth• 'enla çi\'tlrité de .ouvenirs rée .nt . Derr1t·r · le
rideaux de a fent1lre, ,elle regardait le jar- r~rme dans celle idét&gt; romanes11ue. Elle la
din où die a,ait entendu de: parole i dou- nwdite, elle lui donnl' h ,ie. Elle . e voit,
ce .. .. h ! ne pou l'Oir sortir! Elle étoulTail plu· tard, Jan - sa mai. on, dan· le cbeMni
dan· cette chamLre 11u'ellc me urail toute, fJmili:il, toujours cha k, toujour· pure,
,ilcncirusc d:10 la nr:11 ité de son ·acrifice
t·n fai,ant dix pa~. ortir.... farclw~ dao
lt, · allées où ils avah·nt marché en,emble, ri:comp,•nsé par la pré ence du chcrnlicr.
rt&gt;.pirer ce mème :.iir, .e cb3u!lèr à ce même Lui, il est ·ilentieux comme elle et si cru~oleil, 'abri Ler ous ces mèmrs ombrages! ... prcs~ 1 à lui plaire, i rc~pcclueux, si tlérnué
Quel r1~\'el. .. liai · non: rien. Prisonmère ... qu'on le croirail Haiment le frtlre Je celle
die étail prbonnière .... A c111i en appekr? ... 11u'il a, jadi , autrement :iim,:e .... Et. c(•la
Et quel dom tique, à di:faut d" une amif. dure, dure, dure de anné ·-, d encore? de.
oserait ~e charger d'un me . nrre où elle diraiL année.~, ju,qu'au moment. .. .
Ici [.ucette inkrrompl on rêve rl rdoml11~
. a douleur à celai qu'ell • aime? ... .\h !
dan
l:i réalitr. Elle p,•n e :
comme Julie :nait hien fait! ... Oui, Julie
«
,lonsicur
de Bellombn~e Ltrr \icux ....
avait Lit!n fait.
U a .ohante an ... el moi , iogt.. .. •
Follement, _un espoir la LraH~rse .... Elll'
A pr ;sent, sa force &lt;le ré~i tance est émou 'indigne contre cllL'-m~me .... Ell1• le cha se ...
sée. Que ne forait-dJe, que n'accepterait-elle,
pour rcrnir Florian? ... Ah! l'a,·oir là auprès Il re,itnl. Alor die prie Ilieu et e sent alh:d'elle, lui parler, l'entendrt, ,;rn· .ous son .;b!- ...
1

Oni. dl•! ,rra la ,n'ur de Florian, Ellr
épousera le war11ui .
Elle appelle '1.on 1•L foit préçenir a mère
qu ·elle a à lui parler.
L'entretien fut bref. ladame de Fon peyrat en ·orlil ravoonanle. Elle a,·ail, une fois
de plu ·. !!.igné Îa partie.
Et Lucelle, eule dans sa cbamllre, t'•crilil
à ainL-,tarc :

« C'est fini, ô mon tendre amanl, j'ai
cédé. J't!pou erai mon.ieur de Bellomhre. Il
me fallait cboi ir : ou Le perdre à jamais, ou
me rapprocher Je toi, ..ans être à toi. Et, entre le deux oulîrances, j'ai préféré celh•-ci.
llui, non, ,ivron l'un prè de l'aulre, comme
des frèw, cl l'union de no. lmes ne sera
pa détruite. Idole de mon cwur, cher objet
quej'ai adoré di•s qneje t'ai ,·u, ne me maudis pa 1...
• Je bai,e te mains, je le arro e de me
!Jrme ! Je dL adieu à mon amant! fais en
int-~farc je lrou,·e un frère à qui mon cœar
appartient et donl nul ne pourra êtrejalou ....
Adieu, Florian, adieu! ..• Pen~e à moi rom me
à une œur chfrie pour laquelle tu ouhlieras
la malheureuse lianœc ! »
En ce terme. pompeux. lamentable et
dan le goùt du li•mps, la sensible Lucellr
rp:111cba a douleur .•\.pnl plié et cacheté ,a
lctlrc. rlle la bai,a mille foi· - ·elon l'u~1ge
- pni elle traça l'adres e : Au clwMlir,·
Floria11 tir . amt-Jlal"f, rut' . ai·l,l/ra11t',
111h11e 110111, il Po11l1•ie11.1.

1iroche la tnur tlu

Et la petite di111lon11ière, ayant été appelé(',
la porta tout au,. itM à ln po,te.

\Il

A la fin du printemp de l'an \ Ill, l.uct.'lte
tlpou.--a Y. de lldlomltre.
La veille de on mariage, son oncle lui cnroya le cadeau qu'il lui offrait en soun·nir;
car madame de Fonspe1rat, redoutan t le 1-riti1lue de M. de la louraine, a,ait de mille
façon empêché Lucelle de l'aller voir. La
jeune fille reçut de lui une ca selle contenant
une merveilleu e é&lt;:h&amp;rpe en crêpe de soie,
que le marr1ui amil jadis rapportée de -on
rnyagc en E ·trêmc-tlricnt, plu· une boursr\
en lil de perle , remplie de pièces d'or, rnfin
un étui de maro,1uiu où e lroul'aiml d1:u1
liue ; c'étaient une ./011,·,1er rl11 C!tl'elie11
furl bien illu trée, qui datait du ,iècle précé-deot, el une lmitalirin de Nsus-Clu-i't, collationn ~ sur la première traduction françai e de IG,\2, el ayant pour titre: l'latl'l'11elle f:011,olutirm • .'ur la page de !!:lrde,
t.uc,•llc vil .on propre nom tracé en gro ~c
el ancienne écriture. Elle comprit •1ue cc
livre a,ail dû apparlenir à ~on 3Ïd1lc 11u'dlt•
u·arait pa l'Onnuc, mai dont le mare1ui lui
anùl mainte fni parlé. ~ème il e plai ail
à répéter ; 1 Elle élnit lidle comm ,ou~,
Lucelle, el ,ou lui ressemblez.... Prenl7
&lt;&gt;arde de n'être pa triste comme elle le fut,
db qu'elle eul épowé ,olrr rrrand-f)(\re. »

Émue. Lucclle posa es lènc i1 la place
où peul-être étaient tombée 11uelt]Ul'. larmes
de •on a1cule, el elle , e jela dao une cruelle
rèl"cric.
La cér,\mooie cirile eut lieu dan, la ~aile
de la ai on Commune. ain. i qur œla se
pratiquait depui.· 1i!l2. Florian n·~ assL Lait
point. M. de lldlombre déplora _on ab:ence,
causée, dit-il, par un_e affaire de haute importance : un vopge d'all:1irc à. la cour de
Donille.
L'orficier de l'étal civil, qui pré,idail, élait
le r~,·olutionuaire Léclairci, mcnui~ier à Yt•rthi-,. loitié l'pelant, moitit'.· ânonna11L, il donna
lecture de pii•ces relati,c , i1 l'étal de· partie. et de la proclamation ou publication do
m:iriarre.
Près de ~l. de Bdlon,Lrc c·l de Luccllr, se
tenaient 1.i mère &lt;le la m:iriéc l'l le, quatre
témoins. Ceux-ci a,aient été choisis parmi
le dumc. tiques de~ épon:t. flar là, le l'i-de1anl marqui el la ci-de,·ant baronne témoi"llaieot de leur mépri pour cette formaliLé
d'inYention révolutionnaire. Tous, pour la
même rai. on, étaient en co lume fort ,imple.
I.ucelte rut surprise et ble,., :e de \•olendre nommer r.itoye1111e Cl de ,·oir que le
maire a,ait supprimé leur· tilre. de noltb:-c
et même la particule qui accompagnait leur
nom:. Elle doutait qu'il -'agit d'elle et du
marquis. Elle \'ivaitcomme en un rèl-c étraurre
cl pénilJle où elle a si~tail an maria 0c d'une
jeune inconnue arec un ricillarJ. 'on, cc
n'était pas elle, l'e ne pourail pa. èlrc die
11ui ·e lrouv:iiL là, et qui, aprè· Ir. paroles
mi-patoi~e , mi-françai.e de ce rustre, .crail, pour jamai , l'rpou e de cet homme . i
,·ieUI .... Elle le regarda. L"émotion contenue
11ui ied à un jeune ,i~:t"C donne à celui d'un
vieillard une e-xpres~ioo Lristcn1,·nl grole. 11ue. 1. de Bellomhre éta1L pàle. es trait·
abauu · indiquaient ,on agitation intrrieurr..
li se mordait les lènC! à loul in. tant et pli ·:iit . es p:iupière · de façon di gracieu e.
Lucclle détourna de lui t·s rc:;;ard~. on
cœur étail oule,,~ de douloureu.-e' anrroi:; e.
Elle mil dans a pen:- :e l'imai::e de Flori:rn et
e complut dan celle vi:ion. Elle e aia d'entrc,·oir l'a,enir el n'y réu .sit pas. El voilà
11ue lui revinrent à l'e~pril de. mol. qui, la
wille, avaicnl rlé dit plu ieurs foi par
.\1 La. escure qui li.ait le contrat : • Au décè de mon. ieur de Bellombre, madame . a
,·cuve recevra.... i, après le déd~ de mon. ieur &lt;le llellomlire, il . un-cnait 11 UE' .... • Le
J~-ci!:i de 1. de Dellombre !... Tout le long du
i.:ontrat, il 'êtalaienl, ces mots, en gro" caractères .... Oui, il étail natur.-1 r1uc re ,ieillard mourùl arnnt elle .... Et alor~ ....
.'a rêrnrie s'interrompit. Le m:iire l'i111i1ai1 à dire la formule P ale qui exprimait ~a
,olooté'de 'unir au mlrqui . Le lt·vres de
Lucette purent la prononcer. • }·eux, où
rouJaient deux larme ·, la démenlirenl. Puis
elle igoa sans trop sarnir ce qu'elle fai ait.
Elle quilla la salle, tenue du boul dP. doH:
par M. de Dcllombre qui ]a mena Ter~ on
carrosse avec de, ge tes urannés, rcspcctueu , admiratif:' et éléganls. 'ilenciense,

U 11 juin 1800. l'armte .ù llon.2tart~ ,ll"all .::a~né la tataillt de .Varrt1go. l ; I lt .trge11I ,1farrlJI Fo11Sf'tY·

rat, n ,Jrvar.t t-11ro11, tta,t ram.2sU, Jtmi•mo,·1, .'Ur le ch.21111 Je 1-atallle,

11'11:;e 19).)

Lucette ~ monta, apnt ,1upr\ J'1•lle . on
Il a,·ait été tr:111 rormt! en oratoire p:ir lt·
époux fortement ému et a m'·r1•. tr' res- ~oin~ du cur: et de ,on t!n-ant. Le crucilix
pectable ~ou ~on haut bonnet de ,eme. Par qui dominait le lit de madame Je Fonspe~r:il
&lt;lignilé, madame de fonspc~ral contenait a avait été apporté ~ur une ~hie dreN!t• en
('o)ère contre le odieu c. formalités d'adrui- mnni~re d'aulel. Ll· ainl I&lt;:van°iles •t:iienl
ni:tration ré olutionoaire c1uïl arnit Fallu omerl à côté. De cier"e brûlaient dan de
. ullir, mai, •lie en était lwulc,er~ér..
haut. flaml,raux &lt;l'argent. Une fumé• oJoLe repas du soir fut copieux et hien seni. ranle 'élernit de l'encen oi r, ver I porPomerol ~ oc:cupail la première pl:icr., car il traits de· ancêtre· qui pré'idaient. Le:- Îl'uèétnit con.idéré cornmé le chapelain du cb.i- Lrc ouverte· lai.~aient entrer la mùlc od(·nr
teau el 'ét.,il offert à donucr la bénédiction d cl.Hilairrnier lleurL cl l • ,oluptncux
nuptiale à Foo~pe1ral, selon la tradition. parfum &lt;le. ro~c· mas ées dan le· platr Parce 11u'il 11'} a,·ail plu de chapelle, depui, bande . Le créptu-ule serein tomooit .ur k~
Ion"lcmp., le alou avait élé :imt:na,.é pour cho ·c - el nopit d'indécision le· formes c Lle
en servir.
trail5 de "Cil' de .cnic• qui .. e tenaient,
Après le repas, Lucclle 'en alla dans ,a humble, et groupés, au fond du salon, dechambre où elle re\'rlil un fourreau de soie bout et tête nue.
blanche recoU\·erl de mou _. eline indienne
Le rêrn de Lucette ,.c prolon°cait en une
hrod :e à la main. EII • allacha ;1 sa ceinture e1lase ·entimenlale.
un Louqul'l de ro,e hlanclws à odeur musEII c ,it à genoux sur un cnn,~in, a~nnl
11uée, cueillie. dan· le jardin . •\insi accom- auprè d'elle, dan , la même attitude, un
modée, le cou ,.t le? lira· nu , elle était dé- gentilhomme vêtu de ·oie et d'or. Il lleurail
licicusc• el toucbanlt•. on miroir le lui diL cl le ba ilic cl le romarin. :c · manchette cl
elle co convinL a,ec un soupir mélancolique. . on jabot de dentelle étaient comme dl' J1 Avant de rentri:r dan le salon où on l'at- til · nuages moul'ant cl .ulllils. Ce genlillcndait, elle ,oulul rc,oir .. eule, une foi. cr.- homme lui prit la main et die cotit ur ·cc
core, l'allée, la diarmille, le banc de gazon doi"ts une prc ·ion hrùlante et continue.
qui avaient (:lé le dou témoins de dr!rnier
Elle entendit la voix du bon curé qui di.ait
aveux de llorian. ki, leur. lèHCS 'étaient ]es parole liturniquc . •\lors elle ounit la
joint,• .... Là, il a,·aicnt ~oupir •.... Plu
Jnuru,.e du Cltrétie11 'lu'elle a"ait nçue de
loin, iL s'étaient tendr~menl enlacés .... Ail- • _ou oncle et, . uhnol dan leur tratluclion le
leur3, ils s'étai~nl confié hur rêre d'nc- mot sacré:;, elle lut :
oir, lei; projet de leur cœur ingénu •• leur~
• Qur. /1•~ fr111111e~ x11ie11/ sr,11111i,.,e.. à /1•11,-,
désir~, leur espoir· qu'ils croyaient .i ai.é- 11mri. co11t111e c111 , eif711eur l11i-111è111l' •. . lk
menl réalLer .... Maintenant, c'était fini.... d1•11.1· q11",/. · elaw11/, il· det•ie111Lro111 11,w
Elle étail la 'œur de rlorian.
r11le chai,· .... •
Cependant le tumulte de . on cœur la trouElle lre 'aillil, ferm1 le liHe el pleura.
blait. Et elle pen!a : « Oh! c'est lui, c'c ·t
Elle le rouuit :
lui, qui e~t mon époux!. .. D Mais elle eut
« Q·1e le ei91teur ro11 · e,woie le ·ecour ·
honte de cette exclamation intérieure. Ell•! de ~r,11 s1111ctullire el ~OTl al!sisla11ce dr
en rougit. Coofu ..e dernnl elle-même, elle . ion! ... •
revinl au salon.
Cn peu de douceur de œndit en elle en

�111S TO'J{l.JI

De

lisant ces mols qu'elle répéla plusieurs fois
ardemment. ~lainlenant, le curé di,ait :
« eigne11r, regardez d'un œil fm•m·able
?Joire ~ervante qui, devant èlre unie à son
époux. imJ1l01·e votre protection .... Faites
que, rlia.~te et fidèle, elle 1e mm·ie en J éntsChri.~l. ... Qu'elle se rende aimable ù son
111m·i comme Rachel; qu'elle soit sage cornme
Rébece11,; qu'elle soi/ firlèfr comme Sa.ra ...
Qu.l'ile ail une putleur qui in;,pire le respecl .... Q1,'elle obtienne une heureuse (écondali'é.... 1
Une tristesse, une amrrlume, une dotrcsse
jusqu'alors inconnues au cœ11r de Lucclle
de ccndirenl sur elle .... Elle avait froid et sa
tête brûlait. ... Les roses de son corsage l'enivraient de kur parfum .... Trois fuis elle se
répéta ces mots : « J'aime Florian comme
un frère .... 11 EllesenlitqucM. dellelloml.Jre
lui pressait la main el comprit que le prêtre
les Lénissait.. .. A son doigt, un anneau fut
glis~é. Il lui parut énorme et lourd, Lrop
lourd pour sa faililesse envaLissanle .... Elle
crut entendre une musique lointaine etlégè.re,
comme si sa harpe qu'elle apercevait dressée
en un coin s'était mise à vibrer Loule seule ....
Un souf □ e étrange el frais glissa sur rnn
front cl wr ses lèvres. Elle se sentit emportée dans un lourhillon d'air léger qui la faisait planer sur des formes indi tinctes .... Un
murmure confus de voix inqui«·lcs lui par, int. ... Pui,, plus rien ....
La jeune madame de IldlomLre s'était pâmée. Elle gi~aiL sur le parquet du salon, plus
IJlancbc que les llellfs de sa ceinture.
L'évanouissement de Lucelle dura peu.
T1.1ulcfois, el'e se trou\'a très faiLlc pendanL
les heures qui suirircut. Le marquis, respectueux et inr1uict, la laissa reposer seule toute

la nuit dans sa cbaml.Jrc de jeune fille. n s'installa, tant bien qne mal, dans la pièce à
côté, remellant au l~ndemain le départ pour
Pont vieux.
\'ers la mi-nuit, a1ors que tout reposait au
cl.âteau, dC's voix s't\levèrent dans la grande
cour. C'était un gro:.ipc de pay!ians qui, selon
l'usage, donnaient l'aubade aux mariés. Trop
respectueux pour leur apporter la soupe à
l'oignon Iortemenl épicée rrui était de tradition parmi l('s gens du peuple, ils se contentaient de leur offrir la chanson que, de temps
immémorial, on disait :un époux. Les éJats
de leurs rires et de leur musique joyeuse
éveillèrent Lucelle. Elle se mil .sur son séanl
et écouta. li disaient en palois :
!'ious sommes \'Cnus vous voir
Du fond de noire vifügc
Pour 1ous souhaiter un lteurcui mariage,
A moasicm Yolre époux
Au~si bien comme à ,·ous.

Arcz-rnus ècou1ë
Cc que \'OUS a 1lit le curé?
li n dit ln ,·erilë,
Et comme il \'OUS foui être :
Fidèle à votre époux.
Et l'aimer comme vous.

Assise sur son lit dans la !-oli1udc de sa
chambre, les coudes sur ses genoux, la tète
dans ses mains, madame la marquise de Ilcllombrc se mit à pleurer. A travers la porte
qui la séparait de son mari, elle entendait
celui-ci dormir d'un rnmmeil profond et o(A

Receve-1 ce bouqud
Que nous aa;rochons à voire porlt',
Il e t fait de fououil, ile th ,·m el de lavnude.
Dien vile il pas3era, en
fai~ant comprent!re
Que ln jeunesse cl l'Dmour ~c11l cowmc des fleurs.

vous

Vous n'irez plus n_, bal.
lia lame lo mari~c,
Danser â la lumii•rc du d1nlc1·,
Ou pendant l~s frairies.
•
Vous garderez la maison,
l'cndaol que nous irons .

(lll11stral'lons de CONRAD,)

nore. Elle songea que ces paysans, ces lo1ueleux, arnient tous ou presque tous épousé la
paysanne, la pauYresse qu'ils aimaient. ...
Elle les jugea heureux et heureuse la femme
qui était fidèle à l'homme de son choix ....
Ses larmes coulaient. .. . Elle n'osait plus penser à Florian .... Qui sait si cette chère et
consolante image ne lui élait pas défendue à
présent? ... Elle tressaillit de crainte ....
En mèmc temps, elle perçut un bruit léger
près du contrevent de a fenêtre. Elle n'en
fut pas effrayée, car elle connaissait l'usagt&gt;.
Gn hardi garçon, grimpé sur les épaules de
ses camarades, auachait à l'auvenl un honquetTusLique pendant que le cbœur cbanlai1.

Lucctte entendit des applaudissements et
dl}S rires. Les chanteurs s'éloignèrent. La
jeune marquise pleurait toujours.
Madame de Fon8peyrat ne dormait point.
L'écho de ce naïf concert lui parvint et la
troubla. Elle n'osa in terrenir pour le faire
cesser el en allendit impatiemment la fin.
Quelque angoisse se mêlait à Li satisfaction
de son orgueil. Plus d'une foi , l'image de
son fils se dressa &lt;leva nl clic.... Il la rt&gt;ga rdait a1'ec des yem sévères et tristes ....
. .. Ce mème jour,~ui était le 14juin i800,
la France jouait sa fortune sur le Lapis vert
de la Lombardie, au I.Jord du Fontanone et de
la Bormida. Le mir, l'armée de Bonaparte
anit gagné la bataiJlc de Marmgo. El le sergent Martial Fonspeyrat, ci-devant baron,
étail ramassé, demi-mort, sur le champ de
bataille.

suivre.)

LOUISE

CIL\STEAU.

NOTES ET SOUVENIRS
cfc&gt;

De Versailles a' Paris
(27 mal 1871)

Ce malin, munis de laissez-passer qui voir et retourne chez lui. Il u'a pas quillé
nous donnent le droit de libre circulation Paris pendant la Commune; il prend les
dans Paris, nous montons, Il*'* et moi, sur choses avec une parfaite philosophie.
- On a bien exagl!ré tout ça, nous dit-il .
la place du Chàtcau de Versailles, dans une
voiture de déménagement découverte. Nous Je ne sais pas, mais, moi, je vais et je viens
sommes entassés quim;e dans ce char à bancs. de Paris à Versailles et de Versailles à Paris;
Prix: trois francs par tête. Le cocher s'est en- on ne me dit jamais rien. li n'y a qu'à margagé à nous conduire j usqu'àla grille del' avenue cher bien tranquille, les mains dans ses po•
ches. Assurément, c'est triste tout ce qui se
Ubricb (ancienne avenue de l'lmpératrice).
Je suis assis à côté d'un entrepreneur de passe, mais on n'a pas le temps de. s'ennuyer,
menuiserie qui habile les Batignolles, el na- on voit des choses curieuses, des choses qu'on
turellement il se met à me parler de ses n'avait pas vues avant nous, des choses q11'on
affaires. Il a une fille mariée à Versailles; ne verra pas après, des choses qu'on pourra
il a sn qu'elle était souffrante; il est ,•enu la raconter plus tard.

... 190 ...

Quand nous· traversons les ruines de SaintCloud - Saint-Cloud n'existe plus - mon
voisin entend nos exclamations.
- Oui, c'est affreux, dit-il. Alais quelles
ruines! on n'a jamais vu de ruines pareilles!
et puis, que voulez-vous? c'est la guerre.
- La guerre, répond un de nous, en effet,
ici, c'est la guerre. Ce sont les Prussiens qui
ont brlllé et détruit Saint-Cloud .... Et encore
ont-ils fait cela inutil('ment, sauvagement,
pendant l'armistice, quand on ne se battait
plus; mais les Prussiens étaient nos ennemis,
nous détestaient et voulaient nous faire 1e
plus de mal possible; tandis que, mainte-

nanl, ces ruine3, la colonne Vendôme renversée, ces incendies, ce sont des Français
qui ....
- Oh! ne dites pas cela, s'écrie l'entrepreneur. Des Français, quelle erreur! Ce sont
ks Prussiens, toujours les Prussiens ! li. de
Bismarck avait, peudant la Commune, des
l-missaires à Paris. Ils entraient, quand ils
voulai,ml, comme ils voulaient, à J'Hôlel de
Ville plr une petite porte dcirobée .... On me
l'a montrée. Et la colonne Vendùme, c'est
avec l'argenl de la Prusse qu'elle a été jt tée
par terre .... J'étais là, sur la place, le 1G mai,
quand elle est lombée. C'était un pttil ingénieur tout jeune, un malin, je vous en réponds, qui a dirigé l'opération. ll connaissait
son affaire, œlui-là I li n·avait pas fait de
frais inulib : un méchant échafaudage de
quatre sous autour du piédt'stal, trois câliles,
lrois cabestans, une vingtaine d'hommes, et
voilà tout. ... Ou avait coupé le bas de la colonne en si Illet. ... Ab! il îaul être juste, ç'a
été de l'om rage bien (aile!
Il s'arrête un moment, nous regarde a1'ee
autorité; on sent l'admira lion de l'entrepreneur de menuiserie, de l'homme du métier
pour cet ouvrage si Lien {aile ... , Il continue :
- On croyait que ça allait s'écrouler Yiolemmcnt, ébranler les maisons du quartier,
casser tous les carreaux.... Pas du tout. ...
Çu. s'est passé en douceur. La colonne s'est
couchée bien gentiment, à la place marquée,
sur un grand lit de fagots, de sable et de
fumier. Il y a eu un grand nuage de poussière, et puis on a vu la colonne par terrr,
en morceaux, en miettes, en poudre ....
C'étail vraiment curieux. J'avais Yon.lu faire
voir ça à mon garçon. Il a douze an . Il est
intelligent. li travaille déJà à l'atelier comme
apprenti, et je lui disais tout le temps, pendant l'opéralion, - il ne faut pas que les
enfants aient des idées fausses, - je lui diMis : « Tu entends bien, c'est pas ces genslà, c'est pas des Français qui jellenl la colonne par terre, c'est )1. de llismarck qui
fait tout ça, c'est M. de Bismarck! &gt;&gt;
Nous entrons dans le bois de Boulogne. La
marche devient laborieuse. Les roules sont
coupées par des fondrières, des tranchées, de
gro, arbres renversé,. Entre les deux lacs,
nous sommes obligés de mettre pied à terre;
la voilure ne peul aller plus loin.
l,a bataille à Paris n'est pas terminée;
nous entendons distinctement la fusillade et
la canonnade. Voici par terre, dans l'herl.Je,
des papiers brtllés, noircis, rongés par le
[eu. Le vent les a apportés là. Je ramasse un
de ces lambeaux de papier. Delle inscrite.
Rente 5 010 .... c·est le fragmeul d'un titre
de renle au nom d'un M. Dtismaret .... Cela
virnt de l'incendie du ministère des finances.
Nous suirnns à pied l'avenue de l'impératrice. Pas une fenêtre ouverte! Pas une ro'ilure! Pas un passant! Et il est dix. heures du
matin. Autour de l'arc de l'Étoile, campent,
les fusils en faisceaux, deux ou trois compaguies de ligne; dans les Champs-Él}sée~,
même silence, même solitude. Les soupiraux

des cares sont par Lou t bouché- avec du
plâtre. Ala jonction du bou1evard Uaussmann
et du faubourg Saint-Honoré, un peu de
mouvement, quelques allants et venants,
cinq ou six boutiques entre-bâillées, el une
voiLUre découverte qui rôde, cherchant fortune. Nous hélons le"cocber, il nous fait bon
accueil.
- Vous m'étrennerez, nous dit-il, c'est
ma première sortie depuis la bataille; seulement, il ne faudra pas aller du côté de la
.Uastille et du Père-Lachaise, on se bat encore
par là, el ferme.
Nous voici en plein Paris.
Je suis un obstiné collectionneur de journaux, d'images populaires et de caricature..~.
J'avais, il y a un mois, écrit à une bra,·e
femme, une ancienne choriste de !'Opéra
qui tient une petite librairie rue des ~JartJrs,
de mellre de côlé un exemplaire de toul ce
qui paraîtrait pend.ml la Commune. Je me
fais conduire rue des MartJrS. A partir de la
gare Sainl-Lazare, nous retrouvons tout le
mouvrment, toute l'animation de Paris. fa
marchande de journaux me remet un énorme
ballot déjà ficelé à mon intention.
- EmporlC'z cela hien vile, me dit-ell1'. Il
n'y a pas de temps à perdre pour les collecLions. Toute la police de Versailles va revenir
à Paris et recommencC'r à nous tourmenter.
li esl déjà ,·enu, bier soir, un monsieur qui
roulait tout saisir chez moi.
Pendant ce temps, les pit•ces d'une ballerie
versaillaise de Montmartre tiraient mr le
cimetière du l'ère-Lachaise où se linait Je
dernier combat de la Commune.
A chaque coup Liré sur les hauteur, de
Montmarlrr, c'était un effroyable fracas dans
la rue des Martyrs; mais cela ne causait pas
la moindre émotion. Personne n'y faisait
attention. li y avait foule chez tous les m:ircbands du quarlier. Les m1'.nagères faisaient
littéralement queue chez le boucher. C'étaient
de tous c.otés des plaisanteries, des rires.
L'issue de la bataille n'était plus douteuse;
on savait la Commune expirante; on ne s'en
occupait plus, on ne pensait qu'à revivre.
Pendanl que je réglais mon compte, une
grosse ménagère à mine réjouie, son panier
chargé sur le bras, entre pour acheter un
journal.
- En font-ils du vacarme, là-haut, à
Montmartre 1
- C'est la fin, répond la marchande, c'e6t
le houque!. Il n'y en a plus pour longtemps.
- EL puis on y est habitué, n'est-ce pas,
à ce bruit-là, depuis hientot dix mois.
C'est là surtout cc qui est curieux el précieux à noter en ce moment : l'état d'esprit,
les conversations, les sentiments des petites
gens, de ceux qui pensent tout haut, librement, ou,·erlemcnt. Nous autres, nous nous
tenons toujours un peu, nous nous rnrveillons, nous ne nous aùandonnons jamais en
pleine îranchi~e.
Si quehju 'un, ~ans la moindre prétention
à la lilléralure, aYait fait, de 17 9 à 1795,
office de fidèle sténographe dans les rues de
Paris, il non aurait laissé un füre qui nous
.... 191 ....

VEJ?..SA1l1.ES A P.Jl'l(1S

~

manque. J'ai pris, depuis dix. mois, beaucoup, beaucoup de notes en vue d'un tel
livre. li n'aura, si je le publie, d'autre mérite
que l'exactitude et la sincérité, mais ce sera
bien quelque chose.
Je caul!ais hier, à Versailles, devant les
Réservoirs, aYec cinq ou six personnes distinguées, cultivées, lettrées; ces personnes
me répétaient,· avec de bien légères ,-arianles,
ce qu'elles avaient lu et ce que j'avais lu, le
matin, dans les journaux. Cet entrepreneur
des Ilatignolies, tout à l'heure, dans le char
à bancs, était autrement sincère, autrement
/ni-même dans sa conversation. füen ne l'arrètait, ni respect humain, ni souci de l'entourage, ni crainte dn ridicule. Il allait naïyement, intrépidement, jusqu'au fond et jusqu'au bout de sa pensée.
Mes interlocuteur d'hier parlaient, sans
nul doute, aYec infiniment de grâce et d'esprit; rien de ce qu'ils disaient, cependant, ne
m'a autant îrappé que le mol que j'ai entendu, en sortant de chez ma marchande de
journaux. Je passais devant la boutique d'un
boucher, une vieille femme se chamaillait
avec un garçon qui voulait lui glisser trop de

réjouissance.
- Je cropis, s'écria-t-elle, que vous alliez
être plus raisonnable qu'avant la guerre ....
Mais je vois bien que ce sera toujours la
même chose.
Hélas, oui I très probablement ce sera toujours la même chose .... Mais il est midi;
nous déjeunons en hâte chez Brébant, dans
un petit caùinet de l'entresol, avec Meilhac,
Bischoff heim et Cbavelle, qui ont déjeuné
là, tous les jours, pendant les deux mois de
la Commune. Nous voulons, avant de retourner à Versailles, faire le tour des incendies.
'ous avons gardé noire YOilure du malin, et,
grâce à nos laissez-passer, partout on nous
fait place.
Allons d'abord rue de Rivoli .... Ce matin,
quand nous montions en voiture, à îersaillcs,
notre ami, ~f. Joseph Bertrand, le secrétaire
perpéluel de l'Académie des sciences, nous
avait dit : cc Vous m'apporterez des nouvelles
de chez moi. »
Nous prenons la rue Mon Imarl re; grand
rassemblement près des Halles, à la poinlc
Saint-Eustache; un obus du Père-Lacbai~e
vienL de tomber là, il y a cinq minutes, mais
il n'a pas éclaté et n'a fait aucun mal. Nous
arrivons devant ce qui avait élé la maison de
M. Ilerlrand. Plus rien que quatre murs entourant un immense monceau de décombres
encore touL fumant. M. Bertrand a tout
perdu : ses papiers, ses livres, ses manuscri Ls, ses notes, trente ans de travail el d'étude ... tout cela est sous ces ruines. Nous
avons revu M. Bertrand, le soir, à Versailles.
li avait reçu celle affreuse nouvelle, et jamais
plus grand malheur n'a été supporté avec un
plus tranquille courage, avec une plus héroïque simjllicilé. C'est à recommencer, il
recommencera.
'ous -voici dennt l'Ilotel de Ville .•.. Quelle
elfrayante et admirable ruine I On ne devrait
pas loucher à ces murs déchiquetés et caki-

�~:::::::::=============::::::::::~~~~==~~.~

111STO'J?.,1A
né:. par l'incendie. On devra il les laisser là,
\'Oisines ont retrouvé leur mouvement, leur
toujours, en plein cœur de Paris, comme une caractère, leur allure ordinaires. Je m'arrête
éternelle leçon, en témoignage de aos fautes, et regarde curieusemenl, pendant cinq mide nos diEcordes, de nos folies.
nutes, un opticien de la rue du Yieux-ColomA l'intérieur, les grandes charpentes brù- bier qui, avec infiniment de calme, est en
lent et fument encore. Tout autour de la train de refail'e sa monf,.e; il range méthoplace, de grandes barricades effondrées, é,,cn- diquemenl ses lorgnelles, ses lunettes, ses
trées. Une clôture de planches entourait l'Rô- binocles et ses microscopes; sa femme lui
Lel de Ville; sur uoe de ces planches se trou- donne des conseils; il sort de sa boutique
,ait une aiûche trouée et rongée par le fou. pour vofr fe/fel, du dehors, sur le trottoir.
C'est la dernière proclamation de la Com- Et l'incendie fail rage à cent mètres de là,
mune, elle porte le 11" ::iU5 .... Trois cent &lt;Jua- et l'on entend distinctement des coups de
tre-vingt-quinze proclamations ea deux mois! canon du côté de la Ilastille.
La Commune au.c soltlalM de J'e1'Sailles.
Dans celte course rapide à travers Paris,
F1·ère~. l' hetLre du grand combat des peuples au milieu de ces ruines el de ces incendies,
cont1·e leurs oppresseurs est arrivée. l'faban- pendant que l'on rn bal encore StU' les hautlonneZ, pa~ la cause des travailleurs, etc., etc. teurs du P~re-Lachaise, ce qui m'a certaineA.,,ec des soins infinis, - rien u'arrèle un ment le plus étonné, c'est celle reprise immécollectionneur, - je réussis à détacher celle diate de la vie dans cette grande fourmi lière
aflîche, et je l'emporte, en sou'l'enir de cette humaine. Derrière les troupes de Ver ailles
tl'agique promenade. Nous reprenons notre victori~uses, la vie ressortait soudainement
course; nous traversons le Pont-Neuf, et nous d'entre les panls. Oui, ce sont bien des
tombons, au carrefour de la Croix-Bouge, fourmis, quittant leurs trous, el recherchant,
sur un vaste incendie; c'est un immense ma- et retrouvant, après ce grand bouleversegasin de nouveautés l{Ui Oambe à grand feu ment, leurs petits chemins el leurs petites
depuis quarante-huit !Jeures. Et, tout près de habitudes d'autrefois.
là, les magasins sont ouçerts, les passants
Nous nous remettons en marche; nous suinombreux, actifs, remuanLs, affairés, ayanl vons la ligne des quais, et, respirant une
repris l'allure alcrle du Parisien; les rues odeur âcre qui nous prend à la gorge, nous

défilons, à partir du Pont-Royal, entre une
véritable haie dïncendies : incendie des Tuileries, incendie de la rue du Bac, incendie
de la Caisse des dépôts et consignations, incendie du conseil d'État, incendie du palais
de la grande chancellerie de la Légion d'honneur. La besogne, de ce côté, a été faite en
conscience el par des gens entendus .
J'ai vu, depuis dix mois, bien des choses
extraordinaires, mais rien de plus étrange,
de plus fantastique, que ce que j'ai vu là,
tout à l'heure, de mes deux yeux .... Entre le
pool Royal et le pont de la Concorde, des pêcheurs à la ligne - ils étaient douze, je les
ai comptés - étaient installés bien tranquillement, ne s'occupant, en aucune manière,
de ce qui se passait au-dessus de leurs tètes,
le rPgard fixé sur les petits bouchons qui frétillaient au bout de leurs lignes et profitant
de tous ce déEastres pour pêcher en temps

LE

"LisEz-Moi" u1s10R1QuE

JWOliibé.

Nous remontons en voilure au pont de la
Concorde; nous trouvons au Point-du-Jou r
un char à bancs qui, en une heure et demie,
nous ramène à Versailles. Quelle journée! Ce
soir, en me déshabillant, je entais encore
flotter autour de moi, comme une odeur de
fumée, de soufre et de feu resLée dans mes
vêlements.

LUDOVIC HALEVY.

MA DEMOISELLE DUCLOS
Tableau de LARGILUÈRE. (:'ilusée Condé, Chantilly.)

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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            <text>https://www.codice.uanl.mx/RegistroBibliografico/InformacionBibliografica?from=BusquedaBasica&amp;bibId=1753533&amp;biblioteca=0&amp;fb=&amp;fm=&amp;isbn=</text>
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      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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              <text>Historia Magazine Illustré Bi-mensuel, 1911, Año 2, No 36, Mayo 20</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>Anatole France</name>
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      <name>Teodor de Wysewa</name>
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