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                  <text>LE "lisll-Moi"u1sr oR1Que

1t1S TOR,.1.Jl
paperas oil à son secrétaire. Elle m'a dil de
m'a· oir à côté d'elle; et pui l'ile m'a dil
qu'elle me trouvoil queltp1e défaut (un mot
ra)é) fois de l'affection, &lt;1uïl n'en îalloit
3\'0Ïr dans rien, 11u'il ne falloit chercher à
res-cmbler à personne, qu'elle m'aimoiLmieux
avec mes défaut~ qu'a,·ec des grâce empruntés. llaman a quel11 uefoi de singulières idées.
Elle ne \"eut pas que je cherche à l'imiter.
J'en ai pourtant bien envie souvent. J'ai toujours le son de sa voix!
11 est certain - M. Émile Michel en fait
très justement la remarque - 11ue Mme Dupie . is dégagPait pour sa fille un charme mystérieux. Lucile cherchait à lui ressembler.
« J'ai bien souvent envie de l'imiter, » ditelle. Et elle 11joute avec une fierté manifeste :
11 J'ai toujours le son de sa voix l » ~I me Duplessis élait encore jeune et charmante quand
Lucile touchait à ses du:-huil ans. On se doutait, depuis la publication qu'a faite en j 879
M. Claretie dans le Joul'nal offiriel d'une
lcllre de Camille Desmoulins, on e doutait
que le futur auteur du l'ieu.t· Coi-delier avait

été 1p1elque peu amoureux de la mère Hanl « 0 loi qui es au fond de mon cœur ... , toi
de pen,er à la fille. Aujourd'hui il rc orl de
q11e je n'ose aime,· .... Je n'ose 111e fm•or1er
documents produits par ~I. E. Michel que à moi-111è111e, cc que je .wms pour toi. Je 11e
Camille fit à la maman une cour très assidue. m'orcupc q1i'à le déguise!' .... o
Le do~. ier de la collection )Jarsy contient une
pièce de ,·ers adressée ù D...• qui ~e i-elirait
li est vrai que lorsque enfin, rnr le point
à la campagne; l'épitre csl d'auil 1786, et de l'épouser, Camille annonce la bonne nouCamille, à cette époque, aimail platonique- ,·elle Il son père, il écrit : &lt;( Je l'aime depuis
ment la dame depuis trois ans. Pour lui, les /mit ans! ~ Il e t vrai encore rp1e de toute
deux fillettes, Lucile et Adèle, ne comptaient façon, dans l'enthousiasme de sa joie, il exapas; il les compare aux: deux colombes dont gère ueaucoup : huit ans! Lucile en avait
Yénu était accompagnée, el certes ses désirs vingt à cette époque; Camille raurait donc
n'allaient qu'à la déesse.
aimée alors qu'elle n'en avail que douze?
Mais Lucile, très précoce, ne s'était-elle Sans doute addilionnail-il, pour former ce
point prise d'amour pour le soupirant assidu total impo ant, les années de soupirs adressés
de sa mère? Celle-ci n'avait-elle point deviné à la fille avec celles passées dans l'adoration
le ecret tourmPnt de sa romanesque enfant? de la maman.
Ce n'est là qu'une hJpothèse; elle éclaircirait
Alais à quoi bon des hnlOthèses? Peut-on
entre autres choses la rigueur que témoigne $e les permellre en des sujets si délicats?
à son brûlant amoureux Mme Duplessis, l'es- Tt&gt;Jlc qu'elle ful, telle que nous la connaispèce d'admiration jalouse que Lucile a pour ions, l'idylle de Camille Desmoulins et de
elle et aussi ces lignes que la fillette écrit Lucile Duplesfr reste, de tous les romans
ces lignes presque inexplicable si Camille d'amour de notre histoire, le plus attachant
n'en aime pas une autre, une autre dont la el le plus dramatique.
•
pauvre enfant ne veut pa· èlre la rivale :
T . G.

Cllcbt Glraudon

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~

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PRINCESSE LOUISE D'ORLÉANS,
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(XIV"

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JULES

TALLANDIER,

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3ge fascicule

Sommaire du

(20

PA~IS

juin

(XIVe arrt),

JQII)

PRINCE DE JOINVILLE
Vieux so.uvenirs (Cl83,4-1 836)
Une audience de a 11gu1a · ·

PmNt:E or, JoJN,-ILLE . .
PAUL ui-:
ALNT-V1cT01&lt;.

VI CTOR Ht:Go. . · · ·
HENRY BORDEAUX . •
CO.IITESSE D'A R~l.l!Ll.É •
T A.LLE11.l.YI' DES REAUX .
(;E!'IERAL DE MAHBOT ·
LomsE CHASTEAU . . .

L.ov,sE Cocm'.LET. . . . Le comte Tascher • • · · · · ·
t d L·sle
Eo.110:rn P1LoN . . . . . La mort de Rouge e 1 · ·

l,ect,·ice ae t:i rei11e florte11 ,·e
ALEXANORE DE )LIZ.\llE.
P.œL GAULOT. • . . . .

ÀLaprdèsh
la os~e~!ese~ry
.. fille -d~

uc es

,

~ég~nt .

•

. Le roi Jérôme . • •
. Rosalie de Constant. .
. La journée du 20 Jum 1192 .
. Madame de Villars.
. Mémoires . . . . .
. Ames d'autrefois ..

•
Vieux souventrs
~834 · 1886

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MAGAZINE LITTÉRAfR=8 ILLUSTRÉ. ~1-MENSUEL
SOMMAIRE du NUMBRO 140 du 25 Jum 1911

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RO MA)(
PAUL BOURGET, de /'Aca.-témie française.
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Romance. -n~f;;:_v~P~~~~ü~h_iÜE-.\1,\Rl)RL
FülEY un·
gé~&lt;;;1i~~~

JIARAV GOU,RT.
S. l,a fraiANDRE THEl RJET, ~lgne~l~R LiU, RITTE. Le cigare. - J EAN Hl~ IJ EP IN . de
cheur des roses ..AUI.'
•
p
AREl'Î t Curo-Ba ss10. - AN o,.i-;
l'Académie française. Le _Patronët· R--;,S
mensonge. - 1\l ,~CF.L
RIYOIRE. Retour le soir.
iu. L . ,
d.
r _ JOSÉ-,\1.\RIA
PREVOST, de l'Ac~demiet
L a~EN,; B~Vr\ge cie l'Acadèm1e franOE HI::Rl:.U [A. Ant~•.ne c ;',!•• A LPH, ;lil;, U,\UIJET. ·L'enfance d'une Pariça1sc. Madame CoreR
les p·l a~ches. _ ~l, Ut:L ZA I ACOJS . Le
sienne.
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budget. - Aan
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, de r1\ eadémie française. L'Affrancbie.

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LeP LISEZ-Mül"
historique

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LAVEDAN, de l'Académie française. L'li!11o~r de! bêtes. RI CHEPIN, de l'.\cadémie française. Etoiles filante~. -:HE ,Rv GR ,.,,v1·
- MA CRl&lt;.E
ROLLINA1,
c.
L- LE , Les Koumiass ine.
\
•
,
L'écureuil. - G•oRGES l)'E SPARBES . Suspension d armes A'-ATOLE FRANCE. de l'Académie française , Le jour de Ca~herine. - fü::-t K.'\Z IN, de l'Académ ie française, Les Oberle. "'YREBRIIN "'•
,.- Mar.,ot
llo•EMO:-u E ROSTA ,\ D.
1 EORGES DE P i.:,
• •
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Lorsque tu seras vieux.. .. - l ·n RRE LOTL de I Académ!e

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20

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.

1

[fa-.R1

Mag~zine illu 5lré

paraiel!lant le

SOMMAIRE du N• du 15 Juin

-~

Au retour de ce voyage 1, mon éducation
technü1ue avait repris de plus belle. Il avait état superlatif de préparation. Il y eut bien examen eut lieu dans la grande salle de la
quelques intermède pendant le trajet; cerété décidé qu'avant d'être admis définitivePréfectUl'e maritime, par devant un jury
ment dans le cadre des officiers de marine, tains points de la Bretagne étaient encore d'officiers, dïngénieurs, de professeurs.
agités (au commencement de t 834) par les
j'irais passer publiquement à Brest l'examen
L'examen fut public, mais ce qui me trouhfa
suites de la le,ée de boucliers de 1851, et
d'élève de première classe. Je fus donc préJe plus au début, ce fut la présence de tous
paré en conséquence, et reçus cette do e pro- mon passage fut en plusieurs endroits le les élèves de l'Écolc navale qui occupaient les
gressive d'en$eignement, que les Anglais signal de cc que l'on appelle, en style parle- gradins d'un côté de la salle. Il y avait heumentaire : mouvements en sens divers. Je
désignent d'un mot caractéristique : c1·amreusement parmi eux d'anciens camarades
vis quelquefois des mouchoirs blancs agités
min9, auquel je ne trouve d'équivalent dans
de pioche, dont la vue m'encouragea, et
et enrubannés autour du chapeau en guise de
notre langue que gaver. Mon professeUl' de
l'examen ayant assez bien marché, je m 'apercocardP.s.
En d'autres points les démonstramathématiques faisait une classe à un cerçus vite aux vi ages de toute cette jeunesse,
tain nombre de jeunes gens, dans une mai- tions tricolores prenaient une forme origi- comme les acteurs, dit-on, voient venir le
nale. Je me souviens d'un relais de poste où
son de la rue Git-le-Cœur, où j'allais m'hama
voiture s'arrêta entre deux haies de gardes succès aa Lhéàtre, que ma cause était gagnée
bituer à parler en public le langage de l'x
et que j'étais reçu non seulement par les
et de l'y. Au contraire des leçons du col- nationaux, contenant une foule considérable. chevronnés de la science, mais par le sull'rage
]èrre, j'ai gardé Je plus doux souvenir do A une portière se tenait le maire, écharpe universel de mes contemporains. Mais quelle
sur le ventre, qui me salue de ; (&lt; ~fonsei•
celles que j'ai reçues dans cet antre, car
joie quand l'audience fut le,·ée !
gneur,
cet endroit n'est qu'un trou, mais
c'était un antre! Cela tient, sans doute, aux
Quelques jours après, j'embarquais à Lodans ce trou battent des cœurs dévoués à
bons camarades l!Ue j'y ai rencontrés et qui
rient, comme aspirant, sur la frégate la
sont restés mes amis, comme aussi au votre auguste famille 1, , pendant que le curé Siri-ne, commandant d'Oysonville, et je parcharme qu'exerçait sur nous tous notre si
tais pour une campagne dans !'Océan, croiaimable professeur. De tous ses élèves, à
ière sans intérêt, sauf quelques-uns de ces
commencer par I'i11ustre maréchal Canrobert
petits incidents corn.me il y en a toujours
el passant par mes contemporains, Exeldans la vie de marin. Ainsi un jour, me troumans, Bonie, Morny, Daumesnil, les frères
vant dans la grande hune, au moment où
Grefi'ulhe, Friant, .Baudin, Valhezen et tant
l'on prenait des ris aux huniers par une forte
d'autres, jusqu'aux jeunes, venus après moi,
hri e, une manœuvre vint à casser et, s'enje crois qu'il n'est pas un seul qui n'ait gardé
tortillant autour de mes jambes, m'enleva en
à ce brave Guérard les sentiments les plus
l'air, la tête en bas. Sans les bras vigoureux
reconnaissants et les plus affectueux. Quand
du cher de hune et d'un gabier qui me sail'époque de mon examen fut tout à fait
sirent au vol, je retombais à la mer ou sur
proche, il me fil interroger à di verses reprises
le pont, deux alternatives également désapar les examinateurs officiels des écoles polygréables. Plus tard, à la fin de la croisière,
technique et autres, afin de me familiariser
nous rentrâmes à Brest par un coup de vent
avec l'imprévu des examens publics. Je pasdu sud-ouest dans des circonstances qui me
sai alors par les mains du baron Reynaud, de
firent une utile impression.
MM. Bourdon, Delille, Lefébure de Fourcy.
Il avait fait mauvais depuis quelques jour ,
Ce dernier m'in pirait un véritable elfroi,
les observations avaient été douteuses, la
à cause de sa réputation de brutalité géoméposition de la frégate était incertaine. Poustrique. Un de mes camarades ne m'avait-il
sés par la tempête avec une grande vitesse,
pas rapporté ce colloque si connu entre lui
nous comptions sur des éclaircies partielles
et un candidat qui, s'embrouillant en face
qui se faisaient de temps en temps dans la
du tableau, la craie à la main, avait entendu
brume, pour apercevoir et reconnaître un
la voix de M. Lefébure de Fourcy dire tranCllobt illraudon.
coin de terre , un rocher, et d'après cette vue,
PRL',CESSE .i\lARJE o 'ÜRLÉA..',S.
quillement : « Garçon, apportez une botte de
nous diriger à travers les écueils dont l'entrée
Dessin ct'ISABE\". (Nllsée Conde, Cha11tilly.)
foin pour le déjeuner de l'élève. • - À
de Brest est semée. Il fallait se tenir prêt au
quoi l'élève indigné ajouta aussitôt : « Garmoindre signe à changer de route, à manœuçon, apportez-en deux, M. l'examinateur dé- et son clergé, en aube et surplis, placés à "ï'er instantanément. Tout le monde était
jeunera avec moi. 1&gt;
l'autre portière, entonnaient avec accompa- sur )e pont, s'écarquillant les yeux pour aperEnfin, cb.argé jusqu'à ]a gueule de calculs gnement de serpent :
cevoir quelque chose, avec ce sang-froid nerd'astronomie nautique el de toute· les cience,
veux qu'ont les corps disciplinés en face de.~
réclamées pat· les programmes, je parti pour
Soldais du drapeau lricolore,
dangers. Pourtant un homme était absent, le
fl '0rléans, loi (Jlli l'as porlé.
füest, entretenu, même en voiture, dans un
chef, celui dont la promptitude de jugement
1. Yoir 1/i11toda, fascicule 11• :;3, clu 5 awil 1911.
el la uile de la Pm·isienne. A Drc t, mon et de commandement pouvait eule nous faire
passer d'une incertitude pleine de p :ril au
V. -

llrsTORIA, -

Fa,;c. 38.

16

�msro'1{1.J1

'VŒUX SOUYENTJt.S

salut. Le commandant était en bas, dans sa
chambre, et persistait à y re~ter, malgré le
e-~is indirects que l'of6cier de quart, le

C:lli:hC: GirauJon,

PR11-iCESSE CLJ':llENTINE o'OIU.ÊA:ss.

Ntnia/urt dt Mn'RET, J.'atres \Vl11TF.R11ALTER.
(Nusee Co11ilt, Chantilly.)

second, l'orr1cier chargé de la route tentaient
pour l'en faire sortir. C'était inrompréhensiLle el très inquiétant en mème temps. I.e
commandant d'Oysonvillc, mort marguillier
à Saint-Roch, était un homme aimaLle, plein
d'honneur, mai au. ~i peu marin que posiL!e. Organi,ateur de premier ordre, il
poussait le méthowsme aux e. trème limites
cl s'était fait, entre autres théories, celle
qu'un capitaine doit commander de a chambre, pour ne paraître devant son équipane
que dans les occasion les plus solennelle0 ,
el c'est pour rester fidèle à son principe qu'il
refu ait de se montrer dans les circonstances
dont je parle.
on entêtement faillit nou coûter cher,
car l'éclaircie i ardemment attendue se produi ant LouL à coup, on aperçut un coin de
terre. On crut reconnaitre l'ile de Molènes et
on se précipita pour prévenir le commandant
qui envoya un ordre de route. Cne éclaircie
sur un autre point de l'horizon fit entrevoir
de rochers : « Le.~ pierres vertes devant! »
hurla un pilote côtier, pécialcmcnl embarqué pour la campagne, qui guettait. perché
sur la vergue de misaine; et l'officier de
route se précipita de nouveau pour averlir
encore le commandant. Pendanl ces allées el
,·cuues, le rideau de brume se refermaiL et
nous continuions à nous diriger sur les écueils
a,ec une ,ile e de douze nœuds. Cela ne
pou,·aiL continuer ain i ! Autorisé ou non, le
1.&lt;ccond prit le commandement el fit ces er
une siluation impos~ible. otre brave commandant ne parut qu'au moment de mouilln
en rade, quand toute incertitude avait di paru,
Ill je mis encore le- regards qui accueillirent.

son apparition tardive. L'inquiétude avait
été d'autant plus grande 11ue chacun ·avait
comment, peu d'années auparavant, il avait
perdu sur l'ile de Paros , dan des circonLances singulières, le vai seau de i4, le
upe1·be, qu'il commandait. Pour moi,
(appris là ce que toul m'a confirmé depuis :
le dancrer de l'autorité indéci ,e el partagée,
ur mer ou ailleurs.
nenlré à Paris, la partie technique de mon
éducation terminée, je continuai à uine des
cours d'hi 'toire, de littérature, de phj ique,
de chimie el je m'adonnai avec passion au
dessin en compagnie de mes sœurs, de ma
sœur Marie surtout. Je travaillai avec elle
sou la direl'Lion quotidienne d'Ary Scheffer
el je m~ rappelle un matin notre douleur en
trouvant que la Jeanne d' \rc qu'elle Caisait
pour , er:aailles el qui était en cire, a,·ail été
ramollie par un calorifère surchauOë et s'était
affaissée le long de l'ru-malure, au point de
~e changer en cuJ-de-jalle . .\ J'aide d'une
température moins éle,ée el d'un cric, placé
d'une certaine mani~re, que nous manœu,ràmes n°011reusemenL • cheffer et moi,
Jeanne d'Arc remonta sur on armature el
tout fut bientol réparé.
\'er~ ce temps-là au . i, sous l'inlluence du
génie de Victor llurro, nous nous étions pris,
ma sœur Clémentine el moi, d'une belle passion pour le vieux Paris, le charmant Paris
ùcs légendes. Nous avions acheté les gros
volumes de auval, cherché dans lou le·
bouquins les traces de ces légendes et nous
employions no après-midi à aller remarquer
l'emplacement et relrouver les ve Liges de ce
que nous avions lu dan nos livre . li n'est
pas une égli. c, pas un monument que nou
ne connus ions dans Lous se détails, pas une
ruelle, un coin du quarlier des Halle , de
l'fiôlel de Ville, de J'Arsenal, du Temple, du
Panth~1on, que nous n'eu ions exploré avec
un oin et un intérêt pa ionné.. Quelle ;joie
un jour que, en essayant de reconstruire
l'hôtel aint-Paul, l'ancien palais de nos roi ,
nous retrouvâmes une a ise qui en avait incontestablement rait partie.
Dien qu'à terre, j'étais toujours à mon
métier: je vo~·ais pre que tous les orficier de
marine de passage à Paris, essayant de pou.er en avant ceux d'entre eux que l'opinion
du corps sign:,.lait comme chers d'avenir. Ces
questions de promotion, comme toutes celles
qui intéressaient la marine, me mettaient
journellemenl en rapport avec le ministres, et de celle époque datent mes relations arnc
M. Thiers; mai , cho e ingulièrc, c'est l' équitation qui nous avait rapproché • Durant les
séjours de Compiègne, Je Fontainebleau, les
parties de campagne à Versailles, à aintCloud, au Raincy, quand le Roi invitait des
Yisitcurs étranrrers, les ministres, les grand
personnages à dC3 promenade générales, ça
ennuyait autant ~J. Thiers que moi de monter
dan les voiture et chars à banc qui se suivaient en longue file. 'ous préférions de beaucoup les accompagner à cheval, et rien ue
plaisait tant au pelil ministre que de lai er
aller sa hèle au triple galop, les rênes 11ot-

tantes. li était très olide, très confiant, surLoul sur un cheval de la maison appelé le
« Vendôme », nom qu'il prononçait nec son
accent méridional : le ranndomme! ,le me
sou,'iensqu'un jour il galopait à coté de moi,
à Fontainebleau, sur ledit Vai111domme;
nous passàmes à côté d'une jeune ramasseuse
de bois, courbée sous son fagot. Au bruit,
elle se redressa; il faisait très chaud; a
camisole était déboulonnée et montrait à
décou\'ert une poitrine blanche lrè · bien meublée. Elle fit la risette à lf. Thiers qui am1la
tout court sa monture, revint en arrière pour
mettre une poignée de monnaie dans la main
de la jeune Femme et, électrisé, repartit ventre
à terre en sautant le arbres abattus avec une
décision et une énergie que je ne lui a,·ai
jamais connues.
Une autrP. fois il se montra moins brillant
cavalier. On devait faire une cérémonie du
rétabli ement ur la colonne de la statue de
'iapoléon, de celle statue qui y monle ou en
descend à chac1ue révolution. Le troupes, la
garde nationale étaient ous les armes, avec
les musiques, les tambours apnt en tête un
magnifique tambour-major, ma ~és au pied
du monument. Nous arrivons en grand cortège par la rue de Castiglione, ayanL en face
de nous la colonne, surmontée de la statue,
recouverte d'on voile qui devait tomber à un
signal. Au moment où nou débouchon sur
la place, M. Thiers, en grand uniforme, chapeau à plumes de mini Ire et toujours monté
ur le Vanndomme, pique des deux, sorL au
grand galop du cortège et pa e devant mon
père en criant à lue-tête, de sa voix de fausset :
« Je prends les ordre du Roi! 1&gt; en accompa-

l\app,dan le tableau de la Bataille d'Austerlit::,, de Gérard. A ce ge. te, le tambours
ballent, les mu.igues jouent, le voile de la
statue tombe, mai M. Thiers n'est plu·
maitre du Vmzntlomme qui, débordant d'enthousiasme, charge, tête baissée, rem'er ant
tambour et tambour-major, avec le petit
mini tre cramponné sur on do ·, comme un

sur le boulevards. Nou étions Lous réunis,
princes, maréchaux, généraux, aides de camp
devant faire partie du cortège, dan le alon
de Tuileries, contigu à la salle du Trône,
lor~que )J. Thiers, mini Ire de l'intérieur,
entra comme un ouragan, el nous faisant
signe à mes deux frères el à moi, nou
emmena dans l'embrasure de la croisée.

ATTE:-iT,\T Fn:scu1. -

Clicb.! O il'lloJ 0II.

MADAYE ADÉLAÏDE.

Mln{aturt dt MEIIRET, d'af)f'ts ,YTNTERHALTER.

(Musée Con:U, Chwtll!y .)

rroanL ces mols d'un coup de. chapeau que le5
mauvaises langues prétendirent avoir été
étudié au LoUl're, sur le gc te du général

'

iuge de l'llippodrome, un spectacle rtro•
tesque!
Ce qui ne prêta pa à rire sous ce même
ministère de M. Tbier ·, ce forent les attentats
dirigés san relâche contre mon père. Les
spéculateurs en nh·olutioo , alléchés par le
uccès facile de celle de l 50, après arnir
tenté des coup semblable" dan des émeutes
sévèrement réprimées, étaienl découragés.
Il se rejetèrent sur l'a as inat. - La plus
,,:rieuse tentative fut celle de Fieschi. C'était
le:! ' juillel l ::;5_ Je de"ais, a\'CC mes deoi
frères aînés, accompagucr le noi à une revue
Je la garde nationale et de l'armée, rangées

revue. li en fut ainsi : « Veillez bien sur
votre père! • nous répéta M. Thiers. El on
mon la à cheval.
La re,11e marcha a ez bien, avec cette
eulc remarque. que nous fimes tous, de la
présence de nombreux indi\'idus à visages
insolent , portant tous un œillet rouge à la
boutonnière; évidemment le personnel des

lJ.zfrtS unt lilllogr.zfrhie Jt 1lJ.'JS. (C4ttntl Jes Estampes. )

sociétés ecrètes, prévenu, non de ce qui allait
regardant par-dessu es lunelte , il est plus e pa. er, mnis d'être prèt à tout événement.
que probable qu'on m attenter à la vie du Nous n'avions pu prendre d'autres précauRoi votre père, aujourd'hui. li nou esl revenu tions que de nous partager, mes frères et
des avis de plusieurs cùtés. Il ~t que'lion de moi, ainsi que le aides de camp de service,
machine infernale du côté de l',\mbigu. C'est 13. surveillance autour de la personne du Roi.
trè vague, mais il doit I avoir quelque chose A tour de rôle un de non et un aide de camp
de fondé .. ·ous aron fait ,·i iter cc matin de,'aient e tenir immédiatement derrière son
toute le - maisons dans le voisinage de l'.\m- cheval, l'œil fixé sur la troupe el la foule,
bigu. Rien! - Faut-il pré,·enir le l\oi? Faut-il afin de s'interposer devant tout ge te uspcct.
décommander la re,ue? 1&gt; 'ou fûmes una- C'était mon tour d'occuper ce poste d'obsernimes à répondre qu'il fallait prévenir le \'alion avec le général lleymi· , aide de camp
Hoi, mais qu'avec son courage bien connu. de enice, ù ma droite. A ma gauche se troujamais il ne consentirait à décommander la vai Lle lieutenant-colonel füeussec, de la légion
a ~k cher Prince', nou · dit-il, en nou

�'Jl1STO'J{1Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - de la garde nationale devant laquelle nous ment du crime était une machine. Notre pre- .:ur ces entrefaites ~t. Thiers parut à côté de
passions, lorsque tout prè de !'Ambigu, non mière pensée fol que la fusillade allait conti- nou , on pantalon de casimir blanc couvert
pas du théàLre actuel donl on avait fouillé le nuer; je mi donc me · éperons dans le ,entre de ang, nous disant ·eulement : « Ce pauvre
voisina"c, mais d'un ancien Ambigu aban- de mon cheval el, saisi sanl le cheval de mon maréchal! - Qui ça 1 - Mortier, il est
donné, 0en face du café du Jardin Tu1·c, une père par la bride. pendant que mes deux tombé mort sur moi avec un cri de : « Ab !
c pèce de feu de peloton, comme la décharge frère le frappaient par derrii·re a\·ec leurs mon Dieu! » 1 ous nou complàmes tout en
d'une mitrailleuse, se fit entendre, el en épées, nou l'enlrainàmes rapidement à tra- marchant. Quarante-deux morts ou blessé·.
levant les )'eux au bruit, je \'b de la fomée vers l'immen e dé ordre qui se produisait : Mort· : le maréchal Jortier, le général Ladevant une fenêtre à moitié formée par une chevaux s.ans cavalier!, ou emportant des chasse de Verigny, les colonels Raffet, Rieusblessé vacillants, rangs rompu , gens en sec, le capitaine Willalle, aide de camp du
persienne.
lilon
e ·e précipitant sur mon père, pour tou- ministre de la guerre; sept autres per onnes
Je n'eu pas le temps d'en voir davantage,
cher
lui ou son cheYal, avec des : « Vive le et deu'I: femmes. Blessés : les généraux He}·el je ne m'aperçus même pas sur le moment
mès, comte de Colbert, Pelet, Blin, el tant
que mon ,·oisin de gauche, le colonel Rieussec, Roi 1 » frénétiques. En nou éloignant, je vi
d'autre
; le duc de Broglie Frappé en pleine
encore la pri c d"a saut de la maison d'où
était Lué, qu'Uelmès, criblé de balles dan
poitrine
d'une balle qui s'aplatit sur sa
était
partie
la
décharge
:
les
jeunes
aides
de
ses habits, avait le nez emporté, ni que mon
pla11ue
de
la Lérrion d'honneur. Du théâtre
camp
avaient
mis
pied
à
terre,
lâchant
leurs
che\'al était blessé. Je ne vis que mon père
du
crime
à
l'extrémité des lignes de troupes,
chevau
,
el
avec
les
gardes
municipaux
et
les
qui . e tenait le bras gauche en me disant pardessus son épaule : « Je suis touché. &gt;&gt; 11 sergent de ville escaladaient la mai on el a il n'y avait pa loin; le cortège revint donc
l'était, en effet; une halle lui :-\'ait éraillé la voisine. le rafé Ba,'{elli, grimpaient ·ur la sur . es pas. La chaussée n'était qu'une mare
de sang à l'endroit où avait porLé le coup;
peau du front, une balle morte lui aYait fait ,·éranda, enfonçaient les fenêtres.
le l,les és et pres11 ue tous le morts étaient
Puis
la
revue
reprenait
.
on
cour
.
'ou
la contusion dont il se plaignait, une autre
déjà enle,·és et je ne ,·is lfu'un cadane, à
plat ventre dans la bouc, au milieu de che,·aux morts, mai tout ce ang répandu
effral'a nos monture , que nous eûmes de la
peine à faire avancer. Sur la place du Ch:lteau-d'Eau, une foule immense, furieuse,
s'agitait autour du corp de garde que défendaient de nombreux gardes municipaux, ce
qui nous apprit que l'as as in, ou l'un d'eux,
était arrêté. La revue 'acheva, et l'imperturbabilité de mon père fut mise à une rude
épreuYe, par runanimité el la \iolcnce des
acclamations dont il fut l'objet de la part de
tous, peuple el soldats. Inutile d'ajouter que
nous ne ,imes plu aucun œillct rou1ro,
Le défilé devait e faire place Yendùme et
la chancellerie était pleine de dames du
monde officiel, groupées autour de ma mère.
Nous mimes pied à terre un moment pour
aller les saluer, et là encore il )' eut une
scène émouvante. On avait bien pu expédier
un aide de camp pour avertir ma mère, ma
tante, me sœurs que nou · étions sains el
sauî , mais le mes ager n'avait pas eu le
temps de connaitre les nom de toute les
victimes. Au.si, quand non montime · l'escalier de la chancellerie, quelques-uns de
nous tout éclahou é· de sang, toute ' k .
femmes en toileues de f~te qui contra laient
avec leur eux plein d'angoisse, se précipi•
tèrent-elles, pour voir si ceux qui leur étaient
chers e trouvaieat bien là. !luel!Jue:.-une·
ne devaient plus les rc"oir.
Peu après ce anglanl épi ode de notre histoire, je fus embarqué avec le grade d'enseigne de vai seau , ur la frrgate_ la Didon,
capitaine de Parseval. Entré très Jeune dan,la marine, mon nouveau commandant était
aspirant à Trafalgar, sur le vai seau de \"illeneuye, le Bucentaure. Chef de la hune d'artimon, il avait vu le vaisseau de elson, fo
rictory, pas~er lentement 11 poupe du B11·
LE PRl:-.CE DE J OINVI LLE VISITE DA.,; · LI:. LIBA..'1 LE VIU-\ G E l!ARONITE O'IIEOE:S.
centaure, si près que la \ergue de l'un accroGramre de REIJEL, .t',;ifri:s le tableau de BIART. (,lftts i e &lt;k Versaill~.)
cha le pavillon de l'autre, pendant que les
cinquante pièces du vai seau anglais, îais3:°t
halle Lraver ail le cou de on cheval. Mais nous étions as urés que ni le Roi, ni nou ·, feu l'une après l'autre dan l'arrière du va1 ..nous ne ùmes cela qu'apri•s coup; nous ne n'étion bles~{-s, mai~ nou~ ignorions encore scau français, balayaient les batteries de long
,ùml's également qu'aprè · coup que l'in lru- le " rand nom hrr cl le · nom · des , iclimes. en lonrr el jetaient par terre quatre cent:-

"----------------------------------- V7:EllX SOUYENTR_S - - ~
hommes de on étjuipa"e. Aprt• · ce début de
c.arrière, le commandant Parseval avait traversé toute une \'ie d'a,·enture:, de combat ,
fait troi naufrages, en particulier un terrible
sur l'ile de "able, côte de la 'ourelle-l~cosse,
où, alors lieutenant de vaisseau, il a,·ait !!tlgne• 1a terre à la nage, pour chercher des 0secours el sauver l'équipage de sa frérrate. Il
e. t mort amiral, après avoir commandé en
chef l'escadre de la Baltique pendant la "Uerre
de Crimée. C'était un homme charmant, à la
tournure svelte et élérrante, toujours trè soigné dans sa per~onne, aussi ferme dans le
oommandement que poli dans la forme, marin con. ommé, manœuvrier de premier ordre.
J'ai beaucoup navigué. bmucoup appri avec
lui el ai ressenti pour ~a per,onoe, dès le
premin jour, une affeclion qui ne s'estjamai
démentie el qui était réciproque. Une sympathie de plus nous avait rapprochés, il était
déjà sourd quand je commençais à l'être.
Nous fimes, sur la Didon, une croisière
d'exercices, avec beaucoup de na,·igation par
tous le temp , pendant laquelle je rempli
le · fonctions de chef de quart, premier c · ai
de commandement, première épreuve de responsabilité.
L'hiver de 1 56 me retrouva à Paris où je
repri · mes cours, et me lirrai surtout à ma
pa, ion pour les beaux-arts. Cette pa, sion
fut cau,c d'une terrible réprimande que je
reçus de mon père. Le jury du Salon de t 85G
refusa un tableau, le premier, je croi , de
fürilhal. Des arti le· qui avaient rn l'œuTI'e
du jeune peintre trouvèrent la sentence
injuste; ils murmurèrent, cl leurs murmures
arrivèrent ju qu'aux journaux. J'eu. la curiosité d'aller voir le tableau chez DurandRuel. C'était un crépu cule .ur Rome, vue à
travers de grand· pin parasols. Je trouvai le
tableau uperhe, et pou é un peu, je l'avoue,
par l'e prit de protest:ilion, je fus pri d'un
,if désir d'en devenir l'acquéreur. Mais je
n'avais pas le ou, là était la difficulté. Pour
la vaincre, j'cntrepri~ le iège de rua tante
Adélaïde, qui aimait 1~ enfants de son frère
comme s'ils eussent été le· siens, el qui ne
résistait guère {les scélérats le sa\'aient) à
leur câlineries. Je réussis, comme je l'avai
espéré, et le tableau de Marilbat fut mien ;
eulement il .e trouva de. membre· du jury
pour 'en plaindre au Roi. Je fus mandé etje
fus reçu par un : a Ah! tu te mêles de faire
de l'opposition. J'ai assez de mal avec les
artiste ! C'est la liste civile, c'est-à-dire moi,
qui leur donne l'ho pitalité au Lou\'re. Je ne
peux pas être seul juge, entre ce qui doit et
ce qui ne doit pas être admis. 11 faut un '
jurJ, l'lo titut veut bien se tharger de cette
besogne; tous .es membres meurent de peur,
et c'est moi qui les oouvre de ma re·ponsabilité, comme je couvre celle de mes ministre ,
bien qu'on ait mis le contraire dans la loi, el
c'e t un de mes fils, c'e t loi, qui vien donner l'exemple de l'insurrection! Je t'en suis
fort obligé!! »' On voulut voir mon table:iu
œpendant. Inutile de dire que les grandsparent , l'entourage, le trouvèrent affreux,
une uotite. Je baissai les oreille ou. celle

douhlt- réprobation, cl fi, la tète tic chien
mouillé, mais je gardai mon opinion cl mon
)Iarilhat.
Je crois me ouvenir que ce fut peu après

cents francs, donnez-lc '-moi ! » .le b a"ai:-.
par hasard el je les lui donnai. « Comment
. •appelle votre protégé? demandai-je alor'-. TbéodoreRousscau . » Voyez-vou d'icicegrand

PRE.~lllRE EXPÉDJTJO:-. o r. Co:--.STA:-iTl:-.E: COMIIAT EN .AVA. "T DE

0 . UIJ (l i NOVE'IBRE 18 :X..).

Gra1•ure Je MAsso:-., d'atr~s lt tablea11 lt'HORA, F. VERNET. IM11sét de l'ersatlles.)

celle petite a\'enture que j'njoutai à ma galerie une nouvelle croûte. n malin, comme
j'étai occupé à modt&gt;ler (car je m'e saJais
au si à la culpture), dans l'atelier de ma
œur ~larie, "cheffer arrive et se met à me
raconter qu'il a YU uu arli le inconnu. tout
jeune, mai inconte tablement un homme de
talent, qui e trouye dans une affreuse misère. Six cents franc le tireraient d'affaire
et il donnerait en échange deux petits tableaux
faisant pendants, qu'il ,ienl de terminer.
« Qu'est-ce qu'ils représentent? » dis-je. 1 Ce ont de · paysage·, mais rattaché · à des
épi_odes tirés des romans de Walter coll :
l'un repré ente ln charge de Clavei-house
dans le. P111'itai11 ,l'autrel'ArméedeC/wrles
le Téméraire pas:ant les Alpes. - Voions,
ajoute cbelfor, en se tournant vers moi, un
Lon mouYemcnt! et si wu· ayez les si

artiste, vendant pour vine se tableaux comme
pendants, c'e t-à-dire comme meubles!
En 1836 au si, le 2!) féuier, j'a sistai à la
première rcpn' entation des Huguenots, opéra
qui m'enthousiasma. Le drame, la musique,
la mise en cène, l'interprétation, formaient
un ensemble unique, une œmre d'art incomparable. Comme élo11uence l)rique rien n'a
jamai , elon moi, surpassé sur la scène le
duo du ~uatrième acte tel que l'ont créé et
chanté Nourrit et mademoi-elle Falcon. Ce:;
deux artistes, entrainés par la situation dramatique el mu icale, ne se po_sédaient plu·
et l'émotion qu'ils re sentaient évidemment
était absolument contagieuse. )Iademoiselle
Falcon avait une manière d'interrompre son
chant pour parler le : « naoul, ils Le tueront ! » avec un accent où elle mettait tout
son être, qui était la passion même. Oh! la

�1f1STO'J{1.ll
passion! C'est la passion donl sont remplies
les pages de cel admirable füre, la Chronique de Charle~ IX, de Mérimée, qui a enfanté successivement CES chefs-d'œu1;re : le
Pi·é aux clercs, le Huguenots. Et qu'est-ce
que la vie sans la passion'!
Si l'année 185~ est marquée d'une lcllre
rouge par le crime de Fieschi, 1856 est l'année de l'attentat d'Alibaud. La chronologie du
règne de mon père n'est qu'une suite d'innombrables allentats venus à terme ou a,·orLés. Alibaud, comme on sait, Lira à bout
portant sur le roi avec un fusil-canne qu'il
appuya ur le bord de la portière, pend~t
que la voiture débouchait lentemenl du gmchet des Tuileries, et le manqua; la bourre
seule lui brûlant les favoris. Le courage de
mon père ne se démentit pas une minute,
non plus que celui de ma mère cl de ma
Lan le qui l'accompagnaienl. Je les vis descendre de voilure à Neuilly, sans me douler
un instant du danger auquel ils venaient
d'échapper.
Mais l'heure de reprendre la mer revint
bientôt pour moi, et je reçus l'ordre de m'embarquer, comme lieutenant de vaisseau, sur
la frégate l'lphigénie, dont mon ancien capitaine, M. de Parseval, avait pris le commandement. ;\ous flmes roule pour la station du
Levant. De celte nouvelle campagne il me
resle le souvenir d'un accident de mer Lien
ex traordinaire. Nous étions dans !'Archipel,
à la hauteur de l'ile d'Andros; je venais de
quiller le quart de huit heures à minuit et
j'étais couché, lorsque j'enlendis conter que
le brick de vingt canons, le Ducouédic, commandant Bruat, qui nous accompagnait, faisait des signaux de détresse. Jo remontai bien
vite sur le pont; les feux du bric.k avaient
disparu; on ne vopit plus rien; il ventait
tempête avec une très grosse me~; j~squ'~u
jour nous resl,imes dans les plus vH·es mqmétudes. Enfin aux premières lueurs du malin,
nous aperçûmes notre compagnon démâté; il
nous demanda par signal une remorque,
chose impraticable en l'état de la mer; nous
ne pûmes que l'escorter dans les efforts qu'il
faisait, avec la seule voile qui lui reslàl, la
misaine, pour gagner Syra où il réussit à
arriver. liais la chose extraordinaire, c'esl
qu'il démâta sous l'action contraire d'un violent coup de rouli et d'une forte rafale, juste
à minuit, quand l'équipage tout entier était
rassemblé sur le pont aux postes d'appel, au
moment du changement de quart, el que le
arand màt, avec tout son gréement, toutes
~s vergues, ainsi que le petit màl de hune,
s'aballireol sur le pont sans blesser personne.
A part cet accident, tout l'intérêt de ma
nouvelle croisièrt' fut dans son côté pittoresque. La Grèce, avec ses souvenirs des
temps mJLhologiques, poétiques, historiques,
et les grandes lignes sévères de ses paysages,
me fit une vive impression, mais vile surpassée par la vue de l'Asie, de l'Orienl musulman, que la lecture du voyage de Lamartine et les tableaux de Decamps m'avaient
donné uo ardent désir de connaître. Qu'on
juge de ma joie lorsqu'en mettant pied à

!erre à Sm)·rne, je vis passer de\'anl moi la sique indig~ne, douce et plainli\'c, se faisajt
représentalion animée du chef-d'œuvre de entendre, et l'on regardait mesdemoiselles
Decamps, aujourd'hui à Rotterdam : la Pa- Peiser, Athanaso, Fonlon, Tricon, etc., danll'ouilfe de Smyme; le même chef de police ser la romaïka. Tout cela, si séduisant alors,
au grand lrot sur son cheval turcoman loul n'existe plus aujourd'hui. L'Orient a consm·é
ramassé, entouré de ses estafiers, véritables son soleil, sa couleur, mais l'affreux cosmobandits, courant autour de lui couverts de politisme a tout envahi: le corset est parloul,
et le corset c'est le vol!
splendides haillons el d'armes é.tincelanles
On était jeune, on était gai à l'époque dont
Cc brave policier, appelé Uadg}-Bey, dont
nous fimes immédiatement &lt;c Q11al'Gibels )}. je parle, passionné même; deux lieutenants
devint bien vite notre ami. Je lui fis son por- de vaisseau, mes c.amarades, eurent un duel
trait; il n'était que sourires chaque fois que plus sérieux que les duels à coups d'épingles,
je le rencontrais, et il tolérait toutes les fras- &lt;le mode aujourd"bui. Ils se hallirenl au pisques de nos jeunes aspirants. lis en firent tolet, au point du jour, sur cette promenade
cependant une assez forte qui excita l'indi- de la marine où, la veille au soir, ils plaisangnation des Osruanlis. myrne était à cette taient au milieu des jeunes femmes. Au moépoque la ville orientale par excellence, toute ment où les Lémoins commandaient le feu, le
en bazars tortueux, en ruelles étroites, enche- soleil se levait à l'horizon. Son premier rayon
vêtrées les unes dans les autres, oü la circu- étincela sur un boulon de poitrine de l'unilation, toujours laborieuse, devenait impos- forme de l'un des deux adversaire , eL la balle
sible quelquefois pendant des heures, quand de l'autre, obéissant à une attraction fatale.
de longues files de chameaux, reliés les uns alla frapper ce boulon el tua raide notre malaux autres par des cordes, venaient à s'y en- heureux camarade. Un enseigne enleva une
gager. Ilien d'irritant comme ces obstructions charmante Grecque qu'on trouva cachée dans
qu'bommes eL bêtes semblaient prendre plai- sa cabine, quand son navire eut pris le large;
sir à prolonger, lorsqu'elles paraissaient en- et tant d'antres incidents encore!
Après myrne, l'lphigénie parcourut !'Arnuyer les Giaours. Que firent nos aspirants?
Réunis en grand nombre, car nous avions chipel, les côtes d' Anatolie, de Caramanie, de
alors à Sm}rne une forte division navale, ils Syrie. Tout le temps que ne me prenait pas
louèrent des ânes, les allachèrenL les un aux mon service, j'étais le crayon à la main, avec
autres par de longues cordes, puis les entour- les modèles les plus charmants ou les plus
cbant, eL affectant, la longue pipe à la bou- pittoresques sous les 1•eux. De Tripoli de yche, une gravité toute musulmane, ils se mi- rie, je grimpai au sommet du Liban, d'où je
vis un panorama immen e, les ruines de Balrent en marche.
Celle longue farandole, qui avait bien un beck, le Désert. Nous îimes un déjeuner
kilomètre de long, circula toute la journée champêtre avec le patriarche du Liban el es
dans les bazars, allant, venant, s'entortillant, moines, à l'ombre des fameux cèdres. Brual
interrompant tout trafic, comme sur le pas- y eut un duel comique avec un chirurgien de
sage d'une interminable caravane. Les vrais marine de beaucoup d'esprit appelé Camescroyants furent d'abord snrpri ; mais corn- ' casse, qui était de notre bande. Je me souprenant qu'on se moquait d'eux, ils devinrent viens d'un mot bien drôle de ce Camescasse,
furieux el coururent chercher Quat' Gibets parlant d'un de ses confrères de médecine
qui, renseigné, rit à se tordre, son gros réfugié en Bretagne, où il soignait particuventre entre les mains. Nos aspirants lui firent lièrement l'aristocratie locale; il l'appelait :
une ovation. ·ous étions vengés des chameaux le Vengeui' du peuple! A Ueden, le chef-lieu
des Maronites, le vieux cheik Iloutrouss-Kaet chameliers.
Les environs de Smyrne étaient charmants ram, me reçu t avec l&lt;'.ls plus grands honneurs
el le hriganda .. e inconnu; la ci1•ilisation el je tus à peu près noyé sous les aspersions
n'avait pas encore enseigné l'art raffiné qui d'eau de rose dont je déleste l'odeur. En
dehors de mon passage, c'était grande fête à
se pratique aujourd'hui d'enlever les gen
avec mise en demeure de se faire racheter ou lleden : Boutrouss-~aram mariait sa fille;
d'avoir le nez, les oreilles ... et finalement le toute la nation maronite était accourue en
cou coupés. On pouvait aller partout, galoper habits de fête. Quels beaux types I Quels cosau loin ur la roule de Magnésie, s'arrêter tumes! Quels turbans! Je servis de témoin à
pour prendre le café au bord d'une source la mariée, elle et moi devant tous deux garder
fraiche, à l'ombre d'immenses platanes d'où un bracelet en équilibre sur la tète pendant
l'on voyait défiler l'Orient toute entier, cara- le temps de la cérémonie. La mariée trem•
vanes de Diarbekir, tribus de Turcomans blait, son bracelet tomba. Après la cérémoquasi sauvages, bachibouzouks des quatre nie, elle me reçut sans voile : c'était une
coins de l'Asie, tous sujets pour artistes, que grande belle Lrune, au costume pittoresque,
je ne cessais de dessiner. Rentrés dans la ville mais pas une jolie femme.
De Jaffa, je fis le voyage de Jérusalem et
que la brise du golfe, l'Imbat, avait raîraichle, on allait passer la soirée dans la société parcourus la Terre- ainte avec une grande
levantine, arménienne, auprès de grands-pa- émotion troublée seulement par un incident
pas fidèles à leur vieux costume, enveloppés fàcheux. Le jour où je devais me rendre à
dans leurs caftans, et d'aimables jeunes l'église du Saint-Sépulcre, une grande foule
fommes, coiffées de taclicos, leurs belles m'y avait précédé et tout aussitôt une quetailles, qu'aucun corset ne tourmentait, P.n- relle, qui dégénéra en bataille, s'éleva entre
tourées d'un co. tu.me semi-orienlal. Une ma- Grecs, Juifs et Arméniens. Ce ful à grands

coups de bàton 1ue la police musulmane me
fraya un passage pour pénétrer dans le lieu
saint, et, comble de scandale I au moment où
je m'agenouillai plein de recueillement, l'orgue de l'église fit entendre la Jlarseilfaise.
Un autre incident se produisit pendant ce séjour à Jél'usalem. Le gomerneur de la province vint me trouver pour me dire qu'il
avait reçu l'ordre de Méhémet-Ali de se mettre à la disposition du fils du Roi des Français et de faire ce qu'il voudrait. Je pris aussitôt la halle au bond et lui répondis que cela
se trouvait bien, car j'allais justement lui
demander l'autorisation de pénétrer dans la
mosquée d'Omar, élevée sur l'emplacement
de l'ancien temple de Salomon. Il faut dire
que celle belle mosquée, la seconde en sainteté après la Mecque aux yeux des Musulmans, ou\·erle aujourd'hui à tout le monde,
n'avait alors été visitée que par le célèbre
,·oyagea r Ali-Bey.
A ma demande le ~omerneuf Hassan-Bey tira sa
barbe et parut vivement contrarié. Après un instant de
silence, il prit son parti
el me dit : « Venez demain,
je vous y mènerai moi-même. » Le lendemain, je fa
fidèle au rendez-vous a\·ec
Bruat et deux ou trois autres officiers qui faisaient le
même voyage que moi. Nous
entrâmes dans la mo qaée
qui est réellement très belle
et que nous parcourùmes
en entier. Les imans, les
soîtas, prêtres ou étudiants,
nous regardaient aYCC horreur depuis notre entrée,
lorsque l'un d'eux entonna
tout à coup sur un ton de
fausset, une espèce de litanie à laquelle la foule répondit en cbœur. Puis cette litanie se changea bientôt en
des cris de rage, et précédée
d'un vieil iman nègre en robe
jaune, qui semblait arrivé
au paroxysme de la lureur,
celte foule se rua sur nous
avec des gestes menaçants.
Ça n'était pas très rassurant, mais llassan-lley fut à
la hauteur de la situation. U
me prit par le bras, me mit
derrière lui avec Bru al el ces
messieurs groupés à côlé de
moi, puis il ordonna à une
dizaine de Kavas qu'il avait
amenés de charger, cc qu'ils
lirent à grands coups de
Là.ton. Non content de cela,
i I fit saisir le plus turbulent
des so[tas, le fit jeter à ses
pieds et bâtonner sans merci. Les coups de
bâton pleuvaient sur ce malheureux avec le
bruit d'un tapis que l'on bal.
Cette ferme altitude en imposa à la foule

qui se relira dan le bout de la mosquée
en grommelant. « Maintenant, sortons Jl, me
dit le bey. Une fois dehors, il nous enferma
dans une autre mosquée voisine où il n'y
avait personne, en nous priant de l'y attendre. Bientôt nous enlendimes un grand ncarme el des hurlements au dehors. Au bout
de quelque temps, llassan-Bey reparut souriant el nou fit sortir; la foule disparue était
remplacée par un bataillon d'infanterie égyptienne.
Le lendemain de cette échauffourée, sur
l'avis du be)', nous quittâmes Jérusalem, avec
regret de ma part: la Yue de tous ces lieux
illustrés par l'admirable légendt! de noire religion m'ayait fait une impre sion profonde.
Hon imagination a,·ait revu en action jusqu'aux tableaux de la Bible de Royaumonl
dans laquelle mon enfance aYail appris rAncien cl le Nou\'eau Te tament. Encore au moment de partir, en ounant la fenêlre de la

AOOLPUE Tll!ERS.

Portrait gravé s011s lt rtg11t dl Louis-Philippe.

chamhre où je logeais au comcnL latin, je
vis exactement devant moi le tableau de cette
Bible où David est représenté les main en
l'air d'admiration, décomrant Bethsabée, la
""::?47""'

femme d'Urie. David, c'était moi, Bethsabée
une femme vraiment superbe dans son péplum oriental, assise par terre, sur une terrasse en lace. Seulement elle ne peignait pas
ses cheveux comme dans la Bible : elle cherchait sa vermine.
Je revins de Jérusalem par la mer Morle,
azareth, aint-Jean-d'Acre. Pas loin de Nazarclh, comme nous chevauchions de nait
pour éviter la grande chaleur, nous rencontràmes une troupe de ca\'aliers et en tête un
per onnage en costume égyplien qui se fit
annoncer comme Ibrahim-Aga, envol"é par
Soliman-Pacha au-devant de moi. Comme
j'appelais le drogman pour lui tran mettre
mes paroles, lbrahim-lga me dit d'une
voix traînante: &lt;&lt; Ce n'est pas la peine, je
suis le marquis de Beauîort, capitaine d'état-major. )&gt; C'était, en effet, un des très
nombreux officiers français, détachés à l'armée égyptienne, alor· en cantonnements en
Jrie, après les victoires de
Homs el de Konieh sur les
Turcs. J'avais vu ces troupes partout en S}Tie et les
a,·ais fort admirées, j'allais
maintenant voir à SaintJean-d'Acre ~oliman-Pacba,
c'est-à-dire le colonel français elves, qui les avait
organisées et qui, sous l'énergie el la volonté de l'er
du fils de Méhémet-Ali, llirahim-Pacha, les avait conduites à la ,ictoire. Je vi un
petit homme qu'un long
séjour en Égypteavaitorientalisé comme apparence,
mais qui avait gardé toute
la vivacité de l'esprit français.
L'lphigénie rentra en
France par Malte où je fis
li! connaissance de lord
llrudenell, célèbre depuis,
sous le nom de lord Cardigan, par sa fameuse charge
de Balaklarn, H du major
Rose, homme charmant,devenu plus lard le Sir Uugh
Rose de la Crimé.e, puis
le maréchal lord Strathnairn de la grande révolte
de l'Iude. A ce moment,
le major flose commandait
le 42• Écossais, le fameux
c&lt; B,ack Watch », régiment
magnifique, surtout alors,
où il n'était composé que
de vieux soldats, aux formes
herculéennes. Il fournit la
garde d'honaeur qui me reçut au palais des GrandsMaitres lorsque j'allai faire
visite au gouverneur, et le
salul de celle belle troupe en grande tenue,
bonnets à plumes, drapeaux abaissés jusqu'à terre, la musique jouanLle Gocl save the
Qtteen et les cornemuses résonnant sous les

�111ST0~1.ll----------------------~
"Yoûles du palais était un specaclc saisissant.
• C'était la première fois que j"entendais les
cornemuses des régiments écossais. Je les ai
entendues bien souvent depuis et toujours
elles me rappellent cet épisude si dramatique
de la grande insurrection des armées indiennes : Le Secours de Luknow, de Luknow, c:ipit.ale du royaume d'Oude où, dans
un vaste et solide bâtiment appelé la Résidence, une poignée de soldats anglais s'étaient
réfugiés avec les femmes et les enfants
échappés aux massacres. Isolés au cœur de
l'Inde, assiégés pemlant des mois, i,:ans aucune
nouvelle du dehors, mourant de faim, décimés par la maladie et le feu de l'ennemi,
femmes et soldats, ayant perdu tout espoir de
secours, ne songeaient plus, avec l'énergie
britannique, qu'à vendre chèrement leur Yie,
lorsque tout à coup, au milieu du redoublement de la canonnade et de la fusillade quotidiennes, des cris inusités se font entendre,
semblables au flurralt l national. Ces hurrah!
se rapprochent, mais les Cipayes révoltés les
ont souvent imités par dérision! Quand un
nou-veau son vient frapper les oreilles des
assiégés I Les cornemuses!! Les cornemuses 11
et bientôt on distingue la célèbre marche des
régiments écossais : 'l'/ie Campbells are
co111i,1g! les Campbells arrivent!! C'étaient
les renforts ramassés partout : soldats anglais, écossais, marins commandés par le
vieux lord Clyde de Balaklava, qui emportaient de vive force les défenses accumulées
autour de Luknow par l'armée révoltée, dix
fois plus nombreuse, el qui apportaient le
secours inespéré de la Mère-Patrie, le salut!
Quel moment!
Je revins à Paris pour apprendre la nou,·elle de l'insuccès de la première expédition
de Constantine, et le beau rôle que mon
frère Nemours avait joué dans cette terrible
aventure. Je ne doutais pas que l'on n'allàt
bientôt prendre de cet échec une éclatante
revanche et je me désolais que ma qualité de
marin ne me permit pas de demander à être
de la partie. En attendant, je pris ma part
d'un nouvel attentat dirigé contre mon père,
à qui un nommé Meunier tira un coup de
pistolet le jour de l'om·erlure des Chambres.
Un mouvement de la loule dérangea le bras
de l'assassin, mais la halle entra dans la voiture en cassant la glace de devant, et mes
frères et moi fûmes coupés par les éclats de
verre. Je' me souviens d'un mot de député
dit à celle occasion et bien caractéristique.
Après la séance royale, comme ces messieurs
de la Chambre parlaient de l'attentat, un
d'eux dit ; « Allons-nous aller féliciter le
Roi? - Certainement. C'est l'usage! » Peu
après un émule de Fieschi inventa une machine perfectionnée qui devait nous faucher
tous à coup sûr, à la première occasion, mais
il fut découvert et se tua au moment où l'on

venail pour l'arrêter, emporlanl arnc lui le
secret de ses complices.
Au milieu d'agitations politiques, d'ambitions ministérielles dont je m'occupais infiniment peu, survint le mariage de mon frère
aîné le duc d'Orléans, el les fêtes qui en
furent l'occasion : mariage à Fontainebleau,
grande fête à l'Rôtel de Ville de Paris, inauguration du musée dr Versailles. Le mariage
avait été résolu sans que mon frère el la
princesse Hélène se fussent jamais vus. Impatient de la connaitre et de la saluer avant
tous sur la terre de France, mon frère se
rendit au-devant d'elle, à Nancy, où elle
arrivait accompagnée de sa mère el d'une
dame d'honneur. Mon frère se précipite, voit
les trois dames et, saisissant la main de sa
fiancée, la porte à ses lèHes ! Erreur! C'était
la main de la dame d'honneur! Ce contretemps d'un instant fut vite oublié et quand
le carrosse à huit chevaux de la princesse
entra, au bruit du c:rnon et des tambours,
dans la cour du Cheval-Blanc, à Fontainebleau, nous descendimes, le Tioi en tête, le
grand escalier, comme les seignt'urs descendent l'escalier de Chenonceaux au sl'cond
acte des Huguenots. C'était très beau.
L'entrée à Paris 1 par les Champs-Élysées,
l'arrivée aux Tuileries par le jardin, nous a

Clkbé Giraudon,

PRL'fCE DR JOINVILLE.

Lithographlt d'après \VINTF.RDAL TER .
(Musee Condé, Chantilly.)

cheval, les princesses dans los carrosses à la
grande livrée d'Orléans, au milieu d'un public immense, les femmes en toilettes de

printemps éclalanlcs cl par 110 Lemps idéal,
fut aussi un spectacle ravissant. Il y eut ensuite un très beau bal à l'Hôtel de Ville, un
peu assombri par la prédiction, venue de
tous côtés, qu'il serait l'occasion d'un nouvel
attentat. Le ,ieux prince de Talleyrand,
presque moribond, demanda à mon frère
aîné de venir le \'Oir pour ajouter sa prophétie
à toutes les autres. Se dressant sur son
séant, le visage portant les signes de la mort
prochaine : « Ce ne sera ni le couteau ni le
pistolet, lni dit-il, mais une pluie de pavés
lancés des toits, qui vous écrasera tous!! »
Bien obligés de la prédiction; nous fûmes
heureux de ne pas la voir se réaliser. Il n'y
eut rien, ni dans la rue, ni au bnl où nous
fùmes entourés d'une armée d'invités choisis,
et dont on nou ramena à fond de train sous
l'escorte d'escadrons de cuirassiers étincelants
à la lueur des torches. Mais le bouquet des
fêtes !ut l'inauguration du musée de Versailles, de ce musée créé par mon père et
voué par lui : A toutes les Gloires de la
France. D'autres que lui ont donné une triste
ironie à celle inscription.
Toutes les révolutions se payent!
Le jour de celle inauguration, le Roi
donna, dans les galeries du palais, un diner
de douze cents couverts. Chacun de nous fut
chargé de présider une table, tàche que j'aurais trouvée fort ennuyeuse, si je n'avais eu,
parmi mes convives, des hommes de beaucoup
d'esprit, dont la conversation m'amusa fort :
Alphonse Karr, Léon Gozlan, Nestor Roqueplao, etc. Après le dîner, il y eut spectacle
avec le Misanthrope, joué pour la première
fois en costumes de l'époque de Louis XIV,
par Pt'rricr, Provost, Samson, Firmin, Menjaud, Monrose, Rcgnicr; mesdames ~fars,
Pies y, Mante; pnis un acte de Robert le
Diable avec Duprez, Levasseur, mademoiselle Falcon, et le ballet. Après la représentation, promenade dans les galeries illuminées. Je m'attribue, dans cette soirée, deux
initiatives; la première fut de tourmenter
tellement le Roi el les ministres après l'acte
de Robert le Diable, que Meyerbeer, que
j'allai chercher, fut nommé séance tt'nante
officier de la Légion d'honneur, distinction
devenue banale aujourd'hui, mais exceptionnelle alors. La seconde fut de demander au
Roi également de vouloir bien autoriser les
artistes ayant pris part à la représentation à
se joindre aux invités pendant la promenade
aux flambeaux dans les galeries, autorisation
que j'allai porter moi-même el que j'étendis
naturellement au corps de ballet. Quand on
0

vit toutes ces demoiselles en tenue de ville,
beaucoup d'entre elles un carton à la main,
circuler au milieu de ~ gent chamarrée,
beaucoup de nobles dames prirent des airs
dédaigneux, mais le mélange était charmant.
PRINCE DE

~

JOI VILLE,

Copyright 111&lt;jg, by Jea n Roussod, Mnnzi, J oyant ~l (: ".
AvE C :ES.\R IMPEIUTOR , MORITURI TE SALUTANT. -

Tableau dt Gt:RÔ!II E.

PAUL DE SAINT-VJCTO'R

.,.,.

Une audience de Caligula
Philon est une des plus vénérable figures
des derniers jours d'Israël ; il y apparait
comme un Platon oriental, l'abeille attique
sur les lèvres et le rayon du Sinaï sur le front.
Né trente ans avant l'ère chrétienne, d'une
famille sacerdotale, Philon personnifie admirablement cette grande école juive d'Alexan•
drie qui, tout en gardant intacte l'idée du
monothéisme hébraïque, essaya de l'élargir
aux proportions de la pensée grecque. La doctrine développée dans le vaste ensemble de
ses œuvres, reçoit et mélange, à doses inégales, toutes les philosophies helléniques. Si
Philon admet, comme Platon, la préexistence
des âmes et la formation du monde par des
puissances inférieures travaillant sur des types
d'idées invisibles, il croit, comme Pythagore,
à la vertu des nombres. S'il se rattache aux

stoïciens, par l'austérité, de sa morale, il suit
Aristote en Lien des questions. Mais ce syncrétisme n·a point le caractère d'une apostasie. C'est vers la Bible que Philon fait converger toutes les doctrines étrangères qu'il
s'assimile en les transformant. C'est Jéhovah,
le Très-Haut, le Tout-Puissant, l'Unique,
l'Éternel qu'il intronise sous le portique de la
sagesse athénienne. Sa philosophie, libérale
et pure, est, en quelque sorte, l'arche d'alliance où le génie israélite et le génie grec se
touchent du front et des ailes, comme les
chérubins du tabernacle biblique, en s'inclinant vers le même Dieu.
Il n'y a pas trace du christianisme dans ses
livres. Ayant toujours vécu hors de la Judée,
Philon paraît même avoir ignoré la vie el la
mort de Jésus-Chris l. .A_ucnn souffie de! 'Évangile ne pénétra jusqu'à lui. li se rattache
pourtant à la religion du Christ par sa théorie

du Verbe, intermédiaire entre Dieu et l'humanité, ange par excellence, fils premier-né
de Dieu, comme il l'appelle quelquefois. Le
germe de cette conception était dans Platon;
Philon l'a singulièrement agrandi. Plus tard,
elle se combina avec les idées chrétiennes, et
le quatrième Évangile, postérieur de plus
d'un demi-siècle aux ouvrages de l'écrivain
juif, nous la montre planant, à l'état de
dogme initial, sur la théologie du culte nouveau. En ce sens, on peut dire qu.e Philon est
un précurseur de saint Jean. ln pl'incipio
erat verbum ... est l'exorde du philosophe,
comme il était celui de l'évangéliste.
Philon n'est pas seulement un philosophe,
c'est un lùstorien. Sous la forme du pamphlet ou de l'apologie, il défendait sa nation
déjà opprimée, avec une infatigable éloquence. Ses plaidoiries étaient de véritables
mémoires qui jetteraient de vives lueurs sur

�ff1ST0~1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___,
les parlies peu connues des premières époques
de l'empire romain. Il ne nous reste malheureusement de cette série de ses œuvres, avec
le Plaidoyer contl'e Flaccus, que la Légation
à Caïus, document inappréciable qui nous
mel en face de Caligula.

fuL, pour ainsi dire, le prologue du martyre
en masse que ce peuple devait subir pendant
tant de siècles. Le récit de Philon semble

Il

Cet.te rela.tion~ trop peu connue, a l'intérêt
unique d'un témo1gmge ooulaà-e. ~ . à
vrai dire, n'a pas d'historiens. Les livres des
Annales, où Tacite racontait son rrgne, ont
été perdus. C'est une lacune irréparable, imparfaitement remplie par la chronique de
Suétone. Celle-ci même a failli périr. Un
homme ayant été surpris lisant le Cali911/a
de Suétone, Commode fil Jeter le li,·re au leu,
le lecteur aux bêtes : feris obJici jussit, dit
Lampride. Ce fou furieux, intercalé dans la
dynastie impériale, gênait beaucoup les Césars. lis auraient \"Oulu abolir sa mémoire el
rayer son nom. Le récit de Philon est donc
une révélation. 11 Que serait-ce si vous aviez
Cliché ü1rauao11.
vu el entendu le monstre? » disait Eschine à
CALIGULA .
ses auditeurs émerveillés, après leur avoir lu
Buste antique. (Musée du ratilole , Rome.)
le discours de IJémosthène contre lui. Philon
a vu et entendu le monstre que Suétone ne
nous décrit que de ~econde main; il nous en prophétiser ces elîroyables émeutes du mol·en
rend l'horrible impression. C'est en s'échap- àge, où une ville, prise d'un accès de rage
pant de son antre qu'il a écrit ces pages pal- religieuse, envahissait sa juiverie et la mellait
à fou et à sang. On ,·oit mème flamber, à
pitantes d'effroi el de vérité.
Avant d'y pénétrer avec lui, exposons, en Alexandrie, les premiers !agols des autodaiés.
quelques ligne , ll's circonstances qui rappro- Beaucoup de Juifs forent bràlés vifs sur les
chèrent Philon de Caljgula. Une colonie juive, places publiques, faute de gros bois, avec des
florissante et ri(·he, prospérait, depuis des branchages; d'autres trainés par les rues
siœles, à Alexandrie. Celle grande ,ille élait a"ec des courroies, et déchirés par la plèbe.
alors une sorte de pandémonium religieux, Le gouverneur. romain laissait faire ou se
où Lous les cultes et toutes les doctrines bouil- lavait les mains du sang de celle race, dans
lonnaient, dans un mélange sans fusion. Sur le hassin de Pilate.
Les Juifs, désespérés, résolurent d'adresser
ses cinq quartiers, les juifs en occupaient
deux. complètement; ils tenaient le haut de à César un appel suprême. lis envoyèrent à
ses banques el de on négoce; leurs syna- Rome une ambassade dont Philon fut institué
gogues étaient nombreuses et leurs écoles re- l'orateur. Les Alexandrins expédièrent, de
nommées. Alexandrie était la Jérusalem laïque leur côté, une députation. Les loups de
d'Israël. Mais la haine qui s'allacbait déjà à l'Égypte et le troupeau d'Israd allaient plaider
la race juive ne sévissait, nulle part, plus vio- leur cause dernnl le tigre romain.
lemment que dans la ville d'Alexandrie. Rentrés en l~gJple, après tant de siècles, les
Hébreux y retrouvèrent le \Ïeil antagonisme
qui les en avait chassés, au temps de Moïse.
A l'époque où les députés juifs anivèrent
Leurs immenses richesses, leur génie fiscal, à Rome, Caligula était au fort de sa frénésie.
qui a,,aït fait d'eux les hommes d'affaires et Depuis longtemps déjà, il s'était décerné la
les ministres des finances des Ptolémécs, la divinité. li avait son temple, et, dans ce temprotection spéciale qne leur avaient accordée ple, sa statue d'or, habillée comme lui,
Auguste et Tiuère, leur culte, insociable et chaque malin, à laquelle on immolait des
incompatible avec toute religion étrangère, phénicoptères el des paons. Il n'était pas seules fai!'aient détester des Alexandrins.
lement dieu, mais tous les dieux, en une
Un jour, la haine qui couvait contre eux seule personne. li portait, tour à tour, le
éclata comme une éruption. La populace nimbe d'Apollon, le. tl'ÎdenL de eplune, la
f.rnatique qui, 11lus tard, devenue chrétienne, robe de Vénus ou le caducée de Mercure. Une
derait lapider, à coups de tessons, la noble foudre de tbéàtre, qui jetait des éclairs de
llypatbie, se rua sur le quartier juif, pilla ses sourreeL qu'il agitait en cadence, contrefaisait
mai~ons, incendi1 ses proseuques ou les pro- celle du roi de l'Olympe. Le Panthéon, c'était
fana par les slatues divinisées de Caïus, chassa lui . La nuit, il donnait à la Lune des rendezet refoula ses habitants, par milliers, dans vous d'amour, et l'allendail couché sur son
une sorte de ghello, étroit el sordide, où elle_ lit, dans la posture d'Endymion. Quelquefois
les tinL assiégés. Ceux que la faim en faisait aussi, dans les furieuses insomnies qui le
sortir étaient impitoyablement massacrés. Ce précipitaient !Jors de sa chambre, à travers

les galeries du palais, il conversait arec
l'Océan. On le Yoyait souvent se dresser à
l'oreille de la slalue de Jupiter Capitolin, lui
parler, se pencher, comme pour écouter sa
réponse, puis, insulter l'idole lorsqu'elle ne
répliquait pas assrz vite. Un jour, il lui cria :
a Je te renverrai au pays des Grecs! &gt;&gt; Une
autre fois, il jeta une pierre contre le ciel, l'n
vociférant : &lt;&lt; Tue-moi ou je te lue! ,&gt; Le
lazzarone napolirain qui injurie son Saint,
trop lent à faire &lt;les miracles, perçait dans le
César aliéné.
Un dieu peut tout --faire, il est impeccable
et irresponsable. Pour affirmer son omnipotence, il lui faut des crimes inouïs, des actions
énormes, le droit de mort fatal et aveugle,
arbitraire et désordonné, tel que l'exerce, en
apparence, la nature. C&lt; Tout m'est permis et
contre tous » était, en trois mols, le Lii•re
dll prince de Caligula. Il força son cousin, le
jeune Tibère, au suicide, parce que, invité
par lui à un banquet, il a,·ait apportâ du
contrepoison. &lt;&lt; Quoi! s'écria Caïus, un antidote contre César? 11 La peste s'indi!(Dait
qi1'on ne la crût pas incurable et qu'on cherchât contre elle un remède. Ses cruautés,
étant divines, étaient fabuleuses. Lorsque la
viande était chère, il faisait jeter, par économie, de vieux gladiateurs aux lions du cirque.
Avec des prisonniers qu'il enfermait dans des
cages, où ils étaient forcés de ramper sur les
pieds et sur les mains, à plat ventre, il se fit
une ménagerie de bêtes humaines qu'il fürait
ensuite aux bêtes fauves.
En même temps que celle ménagerie
d'hommes, il avait une meule patritienne.
Son plaisir était de faire courir et d'essouffler,
autour de son char, des sénateurs vêtus de la
toge. Un bourreau se trompa el eiécuta un
innocent au lieu d'un coupable; on rapporta
le quiproquo à César, qui sourit et dit : « Le
condamné ne l'avait pas plus mérité! » Un
chevalier romain, jeté aux lions, criait qu'il
était innocent : il ordonna qu'on le fit sortir,
qu'on lui coupât la langue, et qu'il fût ensuite
ramené dans l'arène. a sœur füusille étant
morte, il fit décapiter ceux qui ne la pleuraient pas, car c'était sa sœur; et crucifier
ceux. qui la pleuraient, parce que c'était une
déesse. li invilait les pères au supplice de
leurs enfants. L'un d'eux, ayant allégué la
goutte qui le retenait au logis, César, généreusement, lui envoya sa litière. La torture
était l'intermède de ses fêles; les cris des
patients, l'orchestre de ses repas. Il faisait
périr ses condamnés à petits coups. « Frappe.
- disait-il au bourreau, - de façon qu'il
se sente mourir. » !ta fel'i ut se mori senLiat. Sa prodigalité était délirante, comme sa
cruauté; il se roulait nu sur des monceaux
d'or, faisait servir à ses convives des parns et
des mets d'or, et buvait des perles fondues.
Parfois il se donnait le divertissement d'affamer le peuple, en faisant fermer les greniers. Après le jeùoe venait la bombance; il
jet.ail alors à la plèbe, d'un balcon du Palatin,
des vivres, des fruits, des oiseaux, des pluies
de sesterces. Seulement, des couteaux aigus,
mèlés à celle manne, allaient, au hasard,

�1f1STO'l{l.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - blesser el tuer, dans la foule. Ain:.i ses largesses mèmes étaient meurtrière ; il était, à
la lettre, un bourreau d'argent.
Quand ses coffres étaient à sec, César se
faisait brocanteur et vendait ses meubles;
lui-même fixait les prix et pou sail les mises.
Un sénateur s'étant endormi pendanl un de
ces encans impériaux, pap d'une enchère
chacun des mouvement de sa tête que le
sommeil Faisait vaciller : à son réveil, on lui
adjugea treize gladiateurs pour deux millions.
Le plus souvent Caligula ballait monnaie avec
la hache du licteur. Un jour qu'il jouait,
n'étant pas en veine, il quilla 1a table, fit
tuer deux chevaliers romai11s, confisqua leurs
biens, et rentra joieux disant « qu'il n'avait
jamais amené meilleur coup de dés ». Après
avoir fait mourir Junius Pri~cll , qu'il croJ•ait
riche et qui ne l'était pas : « li m'a trompé,
- dit-il, - il méritait de vivre. Il Le monstre
était facétieux et comme mfitiné de singe el
d'hyène. La hache bouffonnait et plaisant.ail
dans sa main. Un sacrificateur venant lui
offrir, dans un temple, le couteau sacré, il
l'assomma d'un coup de maillet. Le victimaire pris pour victime, c'était là un des
traits d'esprit de Caïus.
Un homme ayant voué, pendant qu'il étaiL
malade, sa vie pour la sienne, il ne le tinl
pa quille de son rœu, et le fit jeter scrupuleusement dans un précipice. es farces étaient
parfois des mas.acres: il tuait en gros, aussi
volontiers qu'en détail. LorsquïJ inaugura
son pont de vaisseaux, de Baïes à Pouzzoles,
réalisant ainsi la gageure qu'il a,·ait faite de
galoper sur la mer, il invita, par gestes, les
spectateurs attroupés sur le rivage, à y monter
pour mieux voir. Le pont rempli, il ût jeter
cette foule à la mer. On repoussait, à coups
de crocs, ceux qui se cramponnaient aux navires. Tous les dix jours, Caïus marquait sur
la liste des prisonuir.rs ceux qui devaient périr,
appelant cela &lt;1 apurer ses comptes &gt;&gt; . L'idée
de la mort qu'il portait en lui, qu'il pouvait
innïger d'un signe, l'exaltait comme une
sombre ivresse. Le sang lui en venait à la
bouche. li voulut, un jour, faire mellre à la
torture sa maîtresseCésorûe, pour tirer d'elle,
par la ®uleur, le secret de l'amour qu'elle
lui inspirait. « Celle belle tête tombera quand
je le voudrai l » Tant bona ce,·vix , simul ac
jussel'o, rlemelelur .' disait-il en lui caressant
la nuque. Mais la tête qu'il aurait voulu trancher d'un seul coup, c'était celle qu'il souhaitait au peuple romain. Rêve de monstre,
idéal atroce de la tyrannie à bout d'invention.

IV
Voili1 l'homme devant lequel les juges et
les anciens d'Israël allaient comparaître. Us
ne pouvaient l'aborder sous de plus noirs
auspices. En arrivant à Rome, les Juifs
avaient appris de leurs frères que « l'abomination de la désolation », prédite par leurs
prophètes, allait se consommer dans le Saint
des Saints. Caïus venait d'ordonner qu'on
inaugurât sa statue, au milieu du Temple de
Jérusalem. La nation entière avait pris le

cilice et s'était couverte de cendre, commea11
temps des im·asions ninivites et babyloniennes. Les villes étaient vides, la culture
des terres était délai sée. Résolus à mourir,
plutôt que de tolérer ce sacrilège inexpiable,
les Juifs se préparaient, par la famine, au
martyre.
rn jour, Pétronins, le gouverneur romain
de la Palestine, vit venir à lui tout un peuple
vêtu de deuil et pleurant. L'immense sanglot
qui sortait du sein de cette multitude faisait
le bruit d'une clameur. Les vieillards marchaient en tête, les mains derrière le dos,
comme des condamnés. « Si le Temple est
profané, - lui dirent-ils, - nous y amènerons nos femmes pour les immoler, nous y
conduirons, de même, nos frères et no
sœur,-, nous y égorgProns, enfin, nos fils et
nos filles, nous deviendrons les assa sins de
nos épouses et de nos enfants : il faut, dans
les calamités ,tragiques, se servir de remèdes
tragiques. Puis, debout, au milieu de cet
holocauste, arrosés du sa.ng de nos proches,
purification qui convient à ceux. qui vont
mourir, nous nou immolerons sur leurs cadavres. » Ce n'étaient point là de vaines menaces; le siège de Jérusalem réalisa, trait
pour trait, quelques années plus tard, l'effroyable plan de ce suicide en masse d'une
nation. Pétronius, ému à la vue de ce peuple
de suppliants qui n'avait qu'à se redresser
pour devenir une armée, éluda et' temporisa.
Il décommanda le transport de la statue jusqu'à nouvel ordre, et osa écrire à César.
Caïus venait de recevoir ses lettres, lorsque
les Juifs d'Alexandrie lui demandèrent une
audience. Qu'on juge de la colère de ce dieu
des dieux, auquel une misérable peuplade
asiatique refusait l'entrée de son temple. La
résistance, cette chose inconnue, se dressait
devant lui pour la première fois. Il s'y cognait, comme un démoniaque contre un mur,
furieux, enragé, hurlant la menace et l'imprécation. Son favori, Agrippa, le roi de Judée, s'étant présenté au palais durant cette
crise, César fit tomher sur lui sa colère.
Agrippa en îut foudroyé : il tomba, mort de
peur, entre les bras de ses esclaves, el resta
deux: jours dans une syncope léthargique.
Cependant le divin Caïus avait pris le parti
de venger lui-même son injure. Il fit fondre,
à Rome, sa statue colossale et d'airain doré,
et résolut d'aller l'introniser, lui-même, dans
le sanctuaire de Jérusalem.
Ce fut presque à la veille de ce voyage projeté qu'il donna audience à l'ambassade juive.
La redoutable entrevue eut lieu dans les villas contiguës de Mécène et de Lamia, qu'il
était en train de faire restaurer. Pour bien se
représenter la scène tragi-comique qui va
suivre, qu'on se figure d'abord Caïus Caligula, tel que l'ont peint "énèque el Suétone:
un grand jeune homme chauve et dégingandé,
au buste énorme, vacillant sur des jambes
fluettes, aux 1eux louches enfoncés sous un
front saillant, velu comme une chèvre : il
était interdit de prononcer ce nom devant lui.
ln tic perpétuel convulsait sa face livide,
comme celle de cette Furie triste que les Ro-

mains appelaient Lil'OJ". Philon ne nous apprend pas en quel dieu il s'était grimé ce
jour-là. Peut-être, pour terrifier les députés
juifs, avait-il endossé la peau de lion d'Hercule, ou revêtu la cuira~se dont il avait dépouillé Ale-x:andre, dans son tombeau.
Amenés en sa présence, les Juifs se prosternèrent, la face contre terre; car, vis-à-vis
des Césars, le vautrement oriental avait déjà
remplacé le noble salut de l'ancienne Rome.
A leur vue, Caïus entra dans un accès de
rage, et ce fut en grinçant des dents qu'il
leur dit : c&lt; Voilà donc ces impies qui, seuls,
quand tous le hommes reconnaissent ma
divinité. préfèrent à mo11 culte celui de leur
Dieu incomm ! » En mèu1e temps, levant les
bras vers le ciPI. il y lança un blasphème qui
dut faire tressaillir d\,ffroi ces prêtres d'Adonai, pour qui c'était un crime de profi:rer
seulement son nom. « Ce blasphème, - dit
Philon, - il n'est pas permis de l'entendre,
à plus forte raison de le répéter. » Cette réception menaçante mit en joie les Alexandrins, qui se l'rirenl aussitôt à Oalter la ma,
nie du tPrrible fou, en lui prodiruant tous les
noms des dieux. Ce ,n-ossier encens l'eninait
et le grisait à vue d'œil, il le humait en se
rengorgeant. Un des Égyptiens, nommé Isidore, âpre calomniateur, saisit ce moment
pour Jancer son accusation.
« Seigneur, - lui dit-il, - lu les détesterais bien davantage, eux el leurs pareils, si
tu savais jusqu'où va leur irrévérence envers
toi. Lorsque tout le genre humaio offrait des
victimes pour ta guérison, eux seuls ont refusé de faire des sacrifices. )) - Les Juifs se
récrièrenl d'une seule voix : « Seigneur Caïus,
on nous calomnie. Nous avons immolé des
hécatombes et rnrsé leur sang autour de l'autel, non pas une fois, mais à trois reprises :
d'abord à Lon avènement; ensuite, lorsque lu
échappas à celle grave maladie qui répandit
le deuil sur la terre entière; enfin, pour obtenir que lu revinsses triomphant des Germains. » L'explication ne satisfit pas. « Soit,
- dit Caius, - vous avez sacri1lé, mais à
un autre que moi. Que m'importent vos
sacrifices s'ils ne m'étaienl pas adressés! &gt;&gt;
Et, tournant le dos aux suppliants, il se mit
à parcourir les villas d'un pa saccadé, visitant les appartements, inspectant les plafonds,
critiquant les constructions qu'il ne trouvait
pas assez magninques, et ordonnant à ses
architectes de les refaire avec plus de luxe.
Les députés juifs le suivaient, tête basse,
raillés et conspués par les Alexandrins,
c&lt; comme dans une farce de théàtre ».
Tout à coup, Caïus se retourne et leur
demande gravement : fi Pourquoi ne mangez-vous pas de porc?~ A ces mots, les Alexandrins éclatèrent, comme s'ils- venaient d'entendre la plus exhilarante plaisanterie. Jupiter
daignait faire un bon mot; ils le saluaient
par les rires inextinguibles qui retentissent
dans l'Olympe. :Mais leur hilarité trop bruyante
tut mal prise par les oîficiers du palais :
exeès de zèle. D'un coup d'œil sévère, ils leur
firent comprendre leur irrévérence. Â peine
s'il était permis aux familiers de César de

UN"E JlUDŒ'NC'E DE CA1..1GULJt

sourire imperceptiblement deYant lui. Cependant les pauvres Juifs répondirent humblement que les usages variaient avec les pays,
et qu'à leurs adl"ersaires mêmes certains aliments étaient défendus. L'un d'eUI allégua
que quelques-uns se faisaient scrupule de
manger de la viande d'agneau. « lis ont raison! - s'écria Caïus, - car elle ne vaut
rien. Il Et il se mit à rire bru1amment de sa
fac~tie. Puis, reprenant l'humeur Furieuse
qui était son état normal : « Enfin, - leur
dit-il, - sur quoi fondez-vous votre droit de
cité à Alexandrie? »
Les Juifs commencèrent à plaider leur
cause. Mais Caïus, trouvant, sans doute, leurs
raisons trop bonnes, !Pur tourna encore les
épaules. Il entra dans une vaste salle, les
trainant tou,jours à sa suite, et en fit plusieurs
fois le tour, ordonnant qu'on fermât les baies
aveo des pierres spéculaires. Il re,·int ensuite
Yers les JuiFs, subitement calmé, et, d'un
ton tranquille, il leur demanda : « Que me
disiez-vous? » Pour Ja seconde fois, les députés juifs lui exposèrent leur affaire; pour
la seconde fois, il les rp1illa, en s'élançant
dans une autre salle où il fit pincer des
tableaux anciens. C'était le jeu d'un Ligre
jouant avec sa proie, comme le chat avec la
souris. Cette moquerie insultante parut aux
JuiFs un présage de mort.« L'angoisse, -dit
Philon, - monta de notre cœur, comme un
appel suprême vers le vrai Dieu, pour le supplier d'apaiser la colère de ce faux dieu. Le
Seigneur eut pitié de nous et retourna son
âme. » Caïus, en effet, se radoucit encore et
leur dit : « Allez-Yous-en. Après tout, ces
gens-là sont plus fous que méchants de ne
vouloir pas croire que je suis dieu. »
N'est-ce pas là un portrait en action, d'une
vérité effrayante 7 Caligula surgit sous nos

de lui, un billet moitié grec et moitié latin,
où il écrit : &lt;I Claude peut présider au repas
» des pontifes, mais il faut mettre auprès de
n lui son cousin Silanus, qui l'empêchera de
» dire ou de faire des sottises. 11 ne faut pas
» quïl assiste aux jeux du cirque, assis dans
11 Je p1tl1 1inar (la loge des empereur ) ; il se
&gt;&gt; ferait voir là en première ligne. )&gt; Aux banquets du Palatin, Claude était le jouet vivant
de sa terrible famille. Après le repas, il était
souvent pris d'un pesant sommeil : alors on
Quelques jours après, Caligula, traversant lui jetait à la tête des no-yau.x de dattes ou
une crypte du Palatin, pour aller au bain, y d'olh·es, les bouffons du palais le faisaient
rencontra une troupe de jeunes gens asia- leYer 11 coups de verges. D'autres fois, on lui
tiques qu'on exerçait aux jeux du théâtre. Il mettait aux mains de ,·ieilles pantoufles de
s'arrêta pour les regarder, el les exhorta à femme, afin que, ré,,eillé subitement, il s'en
bien faire. Chœréas, tribun d'une cohorte frottât le visage.
Cependant Gratus releva le pauvre diaule
prétorienne, vint lui demander le mot d'ordre:
&lt;( Jo,•em, répondit-il. (Jupiter.) Accipe tremblant à ses pieds, se prosterna devant lui
iratum ! (Reçois une marque de sa colère!) » et le salua empereur. Les soldats l'acclacria Chœréas; et il le frappa du glaive à la mèrent el le jetèrent dans une litière qui le
tête. Les autres conjurés s'élancèrent, s'en- conduisit au camp du pr6toire. Il y passa la
courageant par ce mot d'ordre : « Encore 1 nuit, comme au corps de garde, effaré, pleuencore! » Caius tomba percé de trente coups rant, ahuri, rèvant de hache et de Gémonies.
Le lendemain, Claude, proclamé par le Sénat,
d'épée.
Quelques heures après, les prétoriens en- montait cahin-caha sur le trône du monde, et
vahissaient le palais et le mettaient au pil- ceignait sa caboche du laurier d'or des Célage. Arrivés dans l'ltelioraminus, sorte de sars. Son avènement fut une trêve dans les
galerie haute où, dans les jours froids, on ~e tribulations d'Jsrafl. 11 se montra favorable
réchauffait au soleil, un soldat, appelé Gra- aux Juifs des provinces, et la colonie d·A.lexantus, aperçut des pieds qui passaient, sous la drie e releva sous son règne.
tapisserie qui couvrait la porte; il les tira à
Derrière le Jupiter Yengeur, évoqué par
lui, et ramena un bonhomme qui se jeta à Chœreas, Philon vit, sans doute, surgir Jéhoses genoux, en demandant grâce. C'était vah, frappant le profanateur de son temple.
Claude, l'oncle de Caligula, souffre-doulenr En sortant de l"audience de Caligula, il aYait
el plastron de la famille impériale.
dit celle belle parole à ses compagnons terriAuguste recommandait qu'on le montrât fiés : 1&lt; Nous devons maintenant e pérer plus
le moins po sible en public! &lt;&lt; Il ne faut pas, que jamais; l'empereur est si irrité contre
- disait-il, - que les gens s'accoutument à nous, que Dieu ne peul manquer de nous
rire et à causer de pareilles choses. » On a, secouri rl 1)

yeux, comme si son sinistre buste en basalte,
qu'on voit au Capitole, prenait souffle et vie;
avec son front large et tone, f'rons Lala el
torva, son regard, menaçant el triste, embusqué dans un ceil oblique, son rire d'aliéné,
ses gestes bizarres, ses intermittences de
furie et de bouffonnerie. Tacite lui-même, qui
peint les Césars à distance, d'un style graYe
et sombre, n'a laissé d'aucun d'eux une si
vive image.

PAUL DE

Le comte Tascher était cousin germain de
l'impératrice Joséphine. Arrivé à 14 ans de
la Martinique, il fut placé aussitôt a l'école
militaire de Fontainebleau, dont il sortit,
comme les autres, sous-lieutenant, et désigné par !'Empereur pour le \ 0 régiment de
ligne. « C'est pour lui apprendre son métier
que je mets ton cousin dans l'infanterie, disait t apoléon à l'Impératrice; c'est l'àme de
la guerre. &gt;)
Il rejoignit son régiment à Freysing, en
Bavière, et fit la campagne de i 806. Le 4e,
qui avait perdu son drapeau à Austerlitz et
qui depuis n'en avait pas, s'étant bien conduit dans différentes affaires, en reçut un de
mains de l'Empereur à Berlin. Au commencement de cette campagne, Napoléon passant
en revue le régiment, la veille d'une bataille,

· fait appeler Tascher: « As-tu peur? lui dit-il.
- Non, Sire. - Crois-tu que lu seras tué?
- Non, Sire. - Et si tu le croyais, que ferais-tu? - J'irais toujours, mais avçc moins
de cœur. - Ehhien, va, il ne t'arrivera rien.»
Ueux jours avant la bataille d'E1lau, après
une affaire de cavalerie où avait été pris un
aide de camp de l'empereur de Russie, le
4,, de ligne passait devant le quartier impérial, et Tascher fut encore appelé. Il était
présent au moment où l'on amenait le Ru se.
« Votre maitre, Lui dit Napok'-on, n'a donc
pas as ez de la guerre? Vos jeunes officiers
de cour ne l;J. trom·ent pas assez longue, assez
meurtrière? lis e flattent de nous vaincre!
Qu'ils e détrompent; l'armée française a
d'autres mobiles que la vôtre pour assurer
son triomphe .• ,. Tenez, regardez ce jeune
homme tout couvert de boue, qui arrive à
pied avec son régiment: c'est le cousin germain de l'impératrice Joséphine. Eh bien l il
n'a aucune faveur à espérer qu'il ne la mérite : avec de tels éléments l'armée française
est invincible. »

SAINT-VICTOR.

A Eylau, le 4° de ligne fut presque entièrement détruit. Quand !'Empereur en passa
la revue, le lendemain, il parut attristé. Il
sembla chercher des yeux le jeune Tascher
qu'il n'apercevait pas, el il s'informa avec
intérèt de ce qu'il était de,·enu. On lui apprit
qu'iJ ét.ait légèrement blessé. ll l'emoya chercher à l'ambulance et le nomma son oflieier
d'ordonnance. Son état de dénùment et de
ou.Jfrance ne l'étonna pas:
« Pour un créole, lui dit-il, c'est un peu
ùur, n'est-cc pas, Tascher1 ~lais tu as fait
ton devoir, je uis content. ton mauvais
temps est passé. Que te faut-il maintenant?
As-tu des chemises? on, Sit·e, je n'ai
que celle que je porte depuis dix jours. - Je
ne puis pas t'en donner, car je n·en ai pas
non plus; mais tu vas aller à \'arsoYie, où tu
auras de l'argent pour en acheter. ,,
Il lui donna un bon, igné de sa main, sans
fixer de somme, el le jeune homme ne prit
que cinquante napoléons. Plus tard, l'Empereur le maria à une princesse de la Leyen,
nièce du priucc primat.
Lm; 1SE

l"OCll E LET,

Lectrice de la Rei11c 1Jorte11st'.

�LA

EDMO D PILON
~

La mort de Rouget de Lisle
Depuis qui' ~on :imi le général lllPin a~ait
perdu .a femme l'l ·a 1~,è~c, fio~ ,~t de ~i:le
'était retiré d&lt;' chez lui; il hal.11ta1t mamll'nant, non loin de :,On \'ieu1 compa,.noa
d'arme,-., clwz )1. cl . !me \'oiarl, 5, rue d1·s
Yerlus, à Cbois1-h.... [loi. Le poète dl· la .1/arei/laise élait, wrs 1 ':i6, ua pt•tit ,ieillard
maigre el rnt:ticuleux, un peu voûté, l'air
dout d . paLiLle, san · morgue ni tri,le~sc el
11u'on voyait souvent, par les n!idis de _(icau
. olcil, aller et venir, une canne a la 111am, la
laille étroitement ~crrér dans uni• stricte el
lon,.m·. ri:din,.ote Je demi- olde, dan. l'im~nuc Pompadour ou le faubour 11 Saint-Éloi.
Ilien qu'il eùL prèi. de oixank-. ciz1· an., que
la vie lui etit été d11re el 11u'il 1'111 reçu de:
homme, plus d1: p1•ine que Ji: plai.ir, l'ancien capitaine du génil?, heureux d'ami.Lié,
tardive qui lui foi aient doux ses dcrmer
an el li •rçaienl d'un peu de nloire a débile
vieilli· se, ne ~e ouvcnait plus, que pour en
ourire, du lrmps où il a,·ait . oullcrl.
Parfois c'était V&lt;'r la .:eint·, du coté dt•
Cr llt'il cl dt&gt; \Ïlry et, parfoi., ur le haut
plateau, de Tbiai à Run 11 is, que s' promenait, on li\rc à la main, le chapeau à b~ute
forme tr\ t\·a,é du haut penché , ur l'omlle,
et tout lt• corr~ serré d'une raideur militair,•,
ra~é d1° frai • le col à re\'C'r' relevé, la boutonnière marquée d'un ruliao rouge, cet
homme i, chelcu.s bbn~, à marche courte l'i
lente que saluaient, au pas age, le promeneur t:l les ou\·ri,·r_. Lui, ouvent, . 'arrètail
au .cuil de forme., dc\·ant les champ~; les
pclils enfant accouraient, form~iPnt Cl:rclc.
Comme on était au temps dl' l'héroi me populaire, beaucoup trainaient à leur uilt· de
,·ieux ,aLres ébréchés, des ta111bour el de
pi tolet ; l • pères étai1°nt de la garde ?alionale el, par la porte ouverte, on \"O)',UL aude. sus de l'àlre, chez presque tou · les paJsan~. la cocarde tricolore et le ru~il des journée de Juillet. Rouget e tenait dcboul, un
in ..Lanl, devant la porte. Un homme en hahil
de travail, la chemise ouverte ~ur ua1• poitrine forte, avanpit, l'outil à la main, tendait . a droite robu le :
- Bonjour. mon ieur Rou"et de Li le ....
Lui, di.ait :
- llonjour, citD)'en ... rou · avez de Lt'aux
enfant· ....
Pois, de ~a main tremblante, il cares·ait
le boucles blonde des narçon el disait
encore:
- Ca fera de l'tlalll militaires.
Des \ieillards, 111oin â11és que lui et qui
, souvcnaicn1 durement de lïmasion, ajoutaient en cbenolant :

- Diles-leur la .1/orsrillaise, monsieur
llou"'cl de Li.le, ça leur nonflcra le cœur, ça
les rendra ,·aillants ....
Parfoi on le faisait entrer; 11!5 jeune fille·

1

ROllCET Dt. LISLE

s'cmprc saicnt, ~em1ie11L le_,·in le plus frais
du cellier, tendaient del'anl lui, . ur la table,
le verre le pins heau du bulfot. Bientôt tout
le monde .a\'ail rzu'il t:tait l:1. Ou venait du
!oad de maLons; de vieilles femmes descendaient expr' pour le voir; le mère. le montraient au1 loul petit el di. aient :
- Ile,,.ardez, c'est .1. Rou:?et de Li ·le ....
Lui .e tenait là, debout. tr\ raide dan ~a
rt~dinLTote, appuyé ur sa canne comme sur
une épée.
Beaucoup, aux mur~ de leur masure,
a ,aient la belle litholTraphie de Cita.riel, coloriée en imag&lt;' d'Épinal, el montranL le Dépnl'l
de. Volontaire~ chantant la .lla1·,,.illaise. l&gt;
l'autre c&lt;ilé était l\apoléon arec son habit vert
bouteille, e. epauletles el .ou p til chape;1u.
- Ccltii-là ne m'e limait ruère, di ait
Rouget de Li. le, implement.
Il n'avait pas de rancune. Celle "Joire de
sa \ieilles e l'an1it rendu bon et . ou riant. Il
aimait à reair chez les pay.an ....
Cependant le ans l'a\laient blessé; il avait
été malheureux: a quanl au froid, celui des
prisons lui avait glacé les membre J&gt; 1 ; en le
regardant de trè · prè~, on le sentait plu
ridé, plus cassé encore quc les autre v-ieil1

lard~ de son âge; l'hiver de i ;ij, si rad&lt;',
si humide, . i long, lui a,·ait été funeste, et,
hieo qu'on fùt au printemps de t ~H, une
tout illfJUÎélante le ~ccouait encore, qui le
lais. ait Lri.:é. Au moi de mai le docteur
Carrère, qui lui donnait se . oins, lui ordonna
le repo .. Mme Élise foïart lui di ail, en l'emmilouflan l :
- \'oilà; vous vou · fatiguez .... Restez
donc au jardin.
Et le général Blein 11 rondait.
[. \"oïart ajoutait :
- .,Jon Lon Rouget demeurez a,·ec nou ;
le général apportera son Yiolon et nous ferons
de la musique ... , vous vous ennuier('z moins.
Un jour, il r&lt;'rut une lettre de Béran,.er :
- o . .. nentrez dans vo · ouvenirs :
\ ivez à r~culons... c'e._l refaire du printemps .... »1 •
Et c'était lout le prinlemp qui renaissait
dans le jardin, gonllail de i·ve le jeune
br:rnche , ~oulcvait l'écorce de arbre , rendait l'herbe plu verte el le cœur plu.
heureux. Hougel était un peu tri. Le à eau e
de . es amis les par an qu'il ne ,i~itail plus.
Mais le général \'Criait ouvenl; on e promenait dan le allé du jardin de ~r. Yoïarl,
toutes bordées de llui cl de prime,·ère ; parfoi · la fille de l'hôte, ~Jme Ta lu, venait et
disait de ver ; celn ranimait le vieux poète.
t ln disait :
- Parlci-nou. du pa. é....
Et quand c'étaic11t de belle: jeune· filles qui
l'écoulaient, il racontait comment, en 178';?,
.e trom·ant en ,i~ite, à \ersaille , chez une
de se parente , il avait entrera la reine
~laric-Antoinetle. lai , d'autre fois, c'étaienl
de vieux compagnons de armées de la flépuLlir1ue qui . e rctrom·aient, à l'lreure oü le
oleil esl chaud, dan le jardin de )1. Yoiarl.
Alors Rouget de Lisle rappelait qu'il avait
été à Quiberon, retraçait le taLleau de la balaille, la défaite de bc.,ux geolfühommes de
Sombreuil, el, devant l'auditoire ,·iLra.nl de
se· souvenir·, é\·oquail la grande ombre du
aénéral Boche.
Cependant le mois de juin arrivait chargé
d'e pérance. Houget était heureux de voir le.,
pommiers en llcur, la vigne croitre et les
pou e • jaillir; iJ pen ait à se arbres du coteau de Montai~u, à la petite éali e de aintÜienne-des-Coldres dont il aimait le clocher,
1 arceaux el le toit rustique. li gardail le
ou venir de a terre rranc-comtoi e el l'une
des plu grande! joies qu'il eut en a vie lui
\'inl d'un petit fût de vin de on pay que

quelqu'un lui enrnJa. )fais cela pas~a comme
le re te; le printemp au ~i pa, a.... Il ~e
entait décliner. Ver· le 2;; ou le ~4 juin,
il resta Lard an jardin (le~ fraîche .oirres de
juin ont pernicieuse·) el, Ill samedi, dè le
matin, la fiè\re le prit très fort, le cloua au
lit i il tous ail violemment i M. Voïart, ùu
jardin, monta de. fa11ot , de· sarment : le
feu pétilla; mai le 111ain · du vieillard ne se
réchauffaient pas. Alors il fallut que le D• Carrère viul en Mte ....

.MO~T DE ~OUGET DE

- Calmez-rou. , Hou!!el... calmo-,·ou ,
mon ami, di. ait Madame \oïart.
Cependant, on entait qu'il anit quelqu
chose à dire; ses lèvre. balbutiaient; enfin,
il 6L un clforl, éleva ,·cr .a houche le. main
de Madame Voïart, le Lai:-a, les couvrit de
se· larm . Il haletait un peu, baigné de
ueur; des mots tomhaienl, saccadés :
- \'oilà... ,·oilL. il faut que je rnus
di. e... rnus avez été i bons. i tendres ...
\'oïart et vous ... lléran"er... le général..., et
je me troU1·ais si malheureux ....
Madame ÉILe Voiarl .fit un ge. le comme
pour calmer la crise. lais il ~emblait bien
qu'aucune force n'eût pu le maîtriser ....
- ~on, non, disait-il, il faut que vou
sarhie;, combien j'étai malheureux .... Sous
l'Empire, d'aLord; j'étais le cousin du général lallet. .. je dus m'enfuir .•. Je. e. pion de
Fouché me • uivaienl .an trêve .... Et puis,
mon rrl're, \'OUS sa,·ez, le général Rouget, qui
Iut i dur pour moi. .. me fit des procè ...
enfin, la mbère ... la mUire ....
füis il dut 'arrêter. Quelque noms pasèrcnt pourtant sur ·t lhrc., ceux de 3lèbul,
de Grétry, de Da,·id d'Anger . li ajouta :
- J'habitais alors à Pari , rue ùu Dalloir,
au numéro 28, au premier étage... une
cbamLre sordide, et sombre.... Ab! ma
pauvre füi~t:... c'e t là que viol me ~oir
Daüd d'Anger .... J'étai~ couché ... malade .. .
infirme r.l perelu ... ,êtu de guenilles .. ..
Une Yicille femme ,·int, trainante, et dit :
• C'ell nougel de Lisle.... • li 'i-tonna :
« Quoi I e l-ce. là l'auteur de la ,1/a1·sc•illai. e'! .•. • » Il me. trouva Lien malheurcu1 ....
- Mou p:imre ami, disait Madame Yoïart,
ne ,·ou troublez point, n·po,ez-,·ous, oyez
calme ....
~lais il emblait bien que rien n'eût pu

Ce tut cc jour-là, au soir, que la grande
crise éclata. D'abord la tour fut .sèche, saccadée; le vieillard se tenait a. ,-i dans on lit;
~f. \'oïarl maintenait l'oreiller où reposait la
tète hlaocbe du malade. La nuit ,·enait. Il
avait demandé qu'on rclir~l la lampe; la
lumière lui fai ait mal. Bientôt la petite
chambre rut toute baignée d'omLre: au dchor· .ou!Oail le \·ent d'orage; on percevait le
gémLsemenL de peuplier~; la plainte de
branches arrivait ju qu'à Rou .. et de Li.,le el
gt!nail on ~ommeil. Le docteur a,·ait prescrit les potion cl ·'était retiré, mai. de,·ail
revenir au matin. )f. \'oïart, se penchant ur
on ami, di. ait de ~a \"OÏI douce, affectueuse;
- Allez, ça ne:era rien, mon lion Rouget,
ra oc ~era rien ....
Cependant, il pensait à Ja congl!l-lion pulmonaire de l'hiver pas.é et, prè· de l'.ilre,
l'active ~!me \'oiart tournait du lait chauJ,
dan un bol. l'nc odeur de fiè\Te el de ti anc
commença de se répandrt. p:ir la pièc('. Par
in tant Rouget, 11ui reposait mal, Ou\rait . e.&lt;
yeux la· et ,·oyait, à la lueur de la petite
veillcuS&lt;', Jlme \'oîart penchée sur le feu.
Ver dix heur., la tout 'ap:ii!-3; la pai.
scmLla de cendre en lui; il y eut un moment
de calme pendant lei1uèl il dit :
- .le s1•ns bien que c'est la fin, allez ...
j'ai fait mon lemp ....
Le ,·ent du dehors soufllait . i ,iolcmment
que le flamme du foyer, repou~ ée par lui,
grandi. saient. La petite chambre 'éclaira
d'une clarté rose el douce; cela lui permit
de mir, accrochée· au mur, on épée et a
croix d'honneur. JI dit, e souvenant de
lemp ancien , d'un siècle qoi n'étaiL plu :
- Voilà, j'ai lait chanter le monde, et,
maintenant, je ,·ai mourir ....
Eo1in, il demanda le général Blein, Béranger, Gindre de Mancy, son compatriote, tous
ceux dont e ouvenait son cœur, el ne ,e
calma point que M. \'oiart n'eût quitté la
chambre pour le.~ taire prévenir. lfainlenant,
il ùuvait lentement, par petites "Or écs ;
Madame Voiart .outcnait le bol à es lèvre ;
ceUe:--ci, pourtant, . 'amincis aient; le front
e perlait de ueur; les ieu commencèrent à brillrr d'un rclat magnétique el surnaturel, comme deux charbon dan. la race
Bi.l&lt;..\~Grn
blanche; es maias en même lcmp !'e crisJ,)':Jfr~s le l:ztk.111 .:t'.\ttr Scu&amp;:FTn.
paient -Ur le drap, .erraient celle:; de Madame \'oïart. On eùt dit que le malade, rappelant tout ce qui restait de force dans ·on l'empècht&gt;r. Il avait toolc . a -vie à conter, sa
corps débile, St' reprenait avec rrén: ic à !"es- vie de déboire..,, d'amertume et de chagrin.
poir de ,;ne.
t. llnrn n'A.,li.Elt,, ,Yulr• ,·t ~otttr11irs
.... z55 ...

L1sœ

li dit encore :
- Je dus travailler; je copiai de la mui'Jlle ... j'avais un peu d'ar,.,enl de lontni"'u ... je l'usai en maladie.... enfin je fis
des delle;; cl ne pu· 1 paier .... tin me mit
en pri on ... VOU, VOU· som·ent1., à Sainlef'élagie .... 1 C'e l là que j'eu un froid terrible ... j'en oulTre aujourd'hui .... Ab! ma
patrie ... j'étais si paune que je voulai mourir ... mai YOilà, a un coup de pistolet, je
n·avai pa de quoi en faire les frais!... »
Mai. ladamc Voïarl e penchait au-des u ·
de on vi~age; flougtl vopiL ses cheveux
ri •. éparé. rnr le front, ~es yeux mouill :_
de larme 'dTorçanl à ourirc, toole sa figure
de Lonté. Elle füait :
e remutz point tout ce pas é... mon
ami... tenez-von axoupi ... il faut du rcpo~,
du sommeil, cl puis tout le monde vous aimt:
bien aujourd'hui .... Uéran"'cr, le généri1l
Jllein, mon mari, ma fille, moi-même ....
1lo11 et, nous sommes \'O ami ....
Il dit :
- C'e t nai, ma mort era plus douce
que ma \ie ....
Il était infiniment petit et maigre; ce lon11
effort l'avait rc,mpu; 53 tète retomba; )la
dame Yoiarl n'eul bientôt plu qu'à le Yeillcr
comme on fait d'un enfant.
0

11

....

Le malade rPposa josqu ·au matin, moin
srcoué par la toux, plu- pai.,ible. De la nuit
~es yeux nt! 'étaient pa · ouverts. Debo ,
l'orage 'était calmé; Je soleil nai~ ait; un
lombere:iu pa . a or la roule t·n écra,ant de.
pierres; on entendait très bien le p:i.s des
chevaux, la ,·oi. de p'r onne , le bruit de·
\'olet · qui s'omr:iient en claquant; un merle
chanta. C'était le jour, la \ie reprenait possession du monde. Madame Voïart e· lera de
~on fauleuil ; elle était très fali.,uée; elle
avait 1·eillti Ioule la nuit et les larmes qu'elle
avait versées marquaient sur sa joue. A
l'au.Le f. \'oiart vint, pui le docteur Carrère; il trou,·èrcot la rc pi ration du malade
moin difficile, mai le pou)· ballait plu
fort; le cœur était irrégulier; on dut écarter
les rideaux pour tjUe le médl'cin vit mieux.
Madame Élise \'ofarl, tout anxieuse, attendait
qu'il parlàl. li dit enfin :
- \ oiJà, je vais re ter: c'e t très grave....
Quelqu'un à ce moment entra. C'était Je
général Hlein. Le général, depuis l'attentat
Fie hi où il avait été blessé près du roi,
Loitait lé"èrement. li avança en se tenant ·ur
sa canne; il avait, en entrant, entendu les
dernier· mots. Il dit :
- Pauvre, pauvre ami ....
Puis il resta là, debout, à contempler le
\'ieillard qui dormait ur le food ùlanc des
lin 11 e ; le docteur Carrère s'écarta pour lui
lais er place. Le général s'arrêta, demeura
immobile, regardant les ravarre que le mal
avait fait , en une nuit, ur les trait de l'ancien officier; pui un sanglot le . ecoua :
- Pensez, docteur, pensez, il était avec
moi, à l'armée de Ot:lgique, . ous Dumou:i. JcLtE~ Tm.or, /1011gtt de /,ük.

�-.

r-

"---------------------------

111STO'R..1.ll

riez ... ah! comme c'est ,·ieux ... comme c'est
vieux .. ..
Et il allait parler; mais le bruil d'un cabriolet s'arrêtant devant la porte, dans Ja
rue des Verlus, fit qu'il 8e tut pour écouter.
M. Voïart alla vers la fenêtre et vit desœndre
un homme enveloppé d'un carrick, chaussé
de bolles el qui semblait pressé.
- C'est Gindre de Mancy, dit M. Voiart.
Peu après, Gindre entra; il était très
surexcité; il parla sans saluer :
- Je suis très en retard .... Vous savez,
on a tiré sur le roi, hier, au Palais-Roval. .. 1 •
On demanda :
•
- Qui? ... Qui? ...
- On ne sait; un nommé Alibeau... le
roi n'a rien ... mais je ne pouvais plus trou,·er de voiture ... je suis venu dans la nuit. ..
j'ai dû louer un cabriolet. ...
En même temps il ,int vers le lit 011 de
Lisle reposail.
- Et Béranger? demanda M. Voïart.
- Béranger ne viendra pas, dit Gindre,
il esl très malade; il y aurait du danger
pour lui. ...
.\ ce moment le moribond remua les
mains; Gindre s'en saisit, les serra; il semblait qu'il eût voulu montrer sa présence à
son ami; mais llouget n'ouvrit pas les yeux.
Alors Mme Voïart, s'approchant, se pencha
doucement à l'oreille du poète. Elle dit :
- C'est Gindre, mon ami, c'est Gindre ....
Une légère pression répondit; Gindre comprit qu'il l'avait reconnu. Mais &lt;&lt; drjà il était
presque sans vie : à peine eut-il un dernier
regard' ».
Alors il y eut ::.n silence durant lequel on
n'entendit plus que le petit souffle du malade. Il faisait dans la pièce une chaleur étouffante; Gindre retira son carrick et le jeta; le
général, assis dans le fauteuil, regarda fixe,.
ment l'âtre. Soudain ce fut le bruit des
cloches et le chant du bronze qui venait jusqu'à eux.
- Qu'est-ce là? dit le docteur.
- Ah! dil madame Voïarl, c'est Dimanche ....
Puis ce fa l tou L; et ils n'osèrent plus rien
dire; ils savaient bien que c'éLait Dimanche,
mais ils s'étonnaient; toutes leurs petites
habitudes étaient changées. Le Dimanche 1
est-ce qu'à celle heure-ci, d'ordinaire,
Mme Voïart, vêtue de son long châle et coiffée de son bonnet noir, ne partait point à
la messe, son livre à la main? Est-cc que cc
n'était point l'heure où Rouget, Liabillé de
neuf cl la rosette fraiche, se rendait, d'habitude, aux petits concerts du général Blcin?
Pau\Te Rouget, il allait manquer sa promenade ! Lui qui se plaisait &lt;&lt; à causer avec
enjouement » sur le seuil des portes, à rechercher &lt;&lt; la société des femmes et des
jeunes gens :, ))' il n'allait point, cc matin,
quitter sa petite chambre, descenclre dans la
rue, aller retrouver son ami. Ainsi vient
la mort, à pas lents; elle vous guelte; elle

est là et se tient dans l'ombre; tout à coup
on a rniI, la gorge est sèche, la poitrine
brûle; c'est la fièvre, on va mourir.
Vers neuf heures, le maire M. Boivin arril'a;
il était suivi de M. Bra et de M. de Gueri; la
nouvelle s'était répan4ue dans Choisy; on
Youlait savoir, des groupes s'étaient formés
dehors, deYant la porte. Le maire décida :
- Je vais faire mettre des gardes nationaux... il ne fout pas troubler son sommeil ....
~lais ~I. de Guer dit :
- Il y a bien du monde, 1c1, nous nous
retirons, nous ne voulons pas vous gêner ....
Ils parlaient à voix basse. Le docteur ,·int
,·ers M. Bra, le prit à part, lui dit, à mols si
faibles qu'il fallait les deviner :
-,- Vous save.r. c'est la fin ... c'est la fin .. ..
Ces Messieurs se retirèrent suivis de
M. Voïart. Au bas du pemm ils rencontrèrent le jardinier qui défendait la porte; il
y avait là des enfants, des gardes nationaux,
des ouvriers en blouse, des petits bourgeois,
des gens de la rue. Ils disaient :
- C'est donc vrai, il va mourir?
Une Yoisine demandai L :
- Co::::.ment a-t-il passé la nuit? ...
Mais M. Boi,•in, dont l'émotion se défendait
mal, dit en pleurant :
- Ah! mes amis c'est pour bientôt. ..
Le mot courut la foule qui se découvrit
ùevant le maire el ses amis. M. Boivin dit
encore:
- Ab! mes amis, mes amis, restez silencieux, ne criez point, ne bougez pas .... le
malade est très fatigué ....
li s'éloigna, son mouchoir aux lèvres. Le
capitaine de la garde nationale de Choisy-le-

ROUGE'!' DE LISLE.

IJ'atrès le médaillon d e

DA\'ID n 'A:&lt;GERS.

Roi lit placer deux hommes à la porte. Puis
tout se tut, les curieux se dispersèrent;
M. Voïart remonta. A cc moment il était dix

1. Journ11I d,•s D,Hmts (Juiu 18:i6 .

'
:i. Mme T1src, Rourrt dt· J,i• lc (œuncs ~n prose)-~. Ju. 11:N T1M1SOT,

ib.

1.
/lfJ1tl'

S11'1',:-Cn01 ~. /,,, dtn11/ dt· guerre
l'orint'e d11 /lhi11 .

LE

Rov

DR

heures: le soleil inondait le jardin que parfumait le goût des lilas; des oiseaux piaillaient dans les branches et l'odeur de la Lerre
ne sentait pas la mort.. ..

.....
La journée se passa bien, la soirée fut
douce. Le malade restait étendu sur le lit,
avec ses 1•eux pleins d'ombre, sa bouche
muette d'où montait le petit souffle de son
cœur.
Près du feu le général causait à voix imperceptible. ll disait au D• Carrère :
- Vous vous souvenez, il y a six ans,
quand on sut ce qui se passait à Paris ... il
habitait alors chez moi ... eh bien! il voulut
s'habiller, il prit son épée, sa cocarde, il dit:
« C'est la Révolution, je \'ais aller voir .... »
Mais ces journées de juillet étaient chaudes;
les forces lui manquèrent; il n'alla pas bien
loin .. il était déjà vieux ... des jeunes gens,
le soir, se promenaient dans Choisy, déployant le drapeau tricolore; ils chantaient à
pleine voix, comme on chante aux matins de
libert6 :
Ju.c armes, ritaye1~1! .•.

el lui s'en allait dans les rues ... des gens
disaient : C'est Rouget de Lisle... et les
autres criaient : Vive la bfarsei1/uise .... Je
n'ai jamais rien ru de si émouvant ... je crois
bien que c'est ce qui lui a redonné ces six
années de jeunesse qu'il a vécues depuis ....
Cependant Mme Voïarl appelait :
- Docteur ....
A ce moment-là, il était exactement onze
heures; il faisait nuit, el ceux qui étaient là
se distinguaienl faiblement dans l'ob curité
que perçait à peine une petite lueur. Le
Dr Carrère s'approcha du lit; il écoula el
demanda de la lumière. A la clarté d'une
lampe qu'apporta l\lme Voïart, on puL voir
Rouget de Lisle. Ses Jenx se cernaient d'un
cercle bleuâtre; sa lèvre était tordue, sa
gorge se soulevait; on voyait battre ses
tempes. Le docteur demanda de l'air; la
fenêtre fut ou verte. Un so.uflle pur, embaumé
de fleurs, entra comme ua bai er de paix;
des rumeurs Yenaient du dehors : un bruit
de foule impatiente et contenue. M. Voïart,
le général Blein, Gindre s'étaient dressés,
Ume Yoïart tenait la lampe, le docteur auscultait. Il semblaü que tous s'étaient le"és
pour recevoir la mort; mais ce n'était que
l'agonie et celle-ci fut pénible; elle commença
un peu après onze heures. Tout à coup, le
général Blein dit
- ~coutez ...•
Ils écoutèrent.
C'étaient comme des chants qui venaient
de la campagne. Des voix fraîches, des voix
de conscrits, des voix jeunes entonnaient
l'hymne fameux :

Liberté, liberle chérie,
Combats at•ec les dé{em;eurs ! ...

Tous se regardèrent saisis d'élouuemenl;
le mourant eut un geste très faible, très léger; ses i·eux s'ouvrirent. ... llaintenanl les

voix, se rapprochant, reprenaient en chœur :
_-lux armes, c1foye11s ! forme:. vos balaillo11s !...

mais tout ,e perdit dans la nuit, les chanteurs et les voix_ Cependant, les yeux de Rouget ne s'étaient pas fermé . Il semblait que
le poète écoutât encore, qu'il tendit l'oreille
a~x ;oix disparues; ses prunelles prirent
b1entot une étrange fixité, il semblait quïl
contemplât, bien en deçà du présent, les
événements d'une vie lointaine, abolie et si
vie!lle 4u ~on eût dit que c'était sa jeunesse
qui passait dans la chambre. Par instants,
des mots venaient à ses lèvres. sans suite ni
raison; et c'étaient ceux de « Patrie ... StrasLourg... Révolution.... » Évidemment le
mourant revhait la nuit fameuse d'avril 92.
Il était à Strasbourg. à diner, avec es amis,
chez l'ex-colonel général des Suis es et Grisons 1, Diétrich, le nouveau maire de la ville ....
Alors !a Révolution était si ardente qu'elle
tournait toutes Jes têtes .... Un jeune homme
levait son verre à la gloire des armées répuLlicaines: c'était Desaix_ ... Un autre qui s'était
retiré un in~tant, comme pour aller puiser
dehor~, sous les étoiles, sa pure inspiration,
rentrait en ce moment dans la salle .... Il
était en uniforme de lieutenant du génie; il
était enthousiaste, beau, jeune et vibrant. ...
[1 chantait pour la première fois la strophe :
« Allons enfants de la patrie! ... » « Ce fut
comme un éclair du ciel'! D Et cet éclair
dura toute la vie .... Le jeune homme en retrouva l'éclat jusqu'au moment, où n chassé
d'Uuningue, traqué, perdu un jour entre
le hallon 'd'Alsace et Donon, un jeune garçon
le guida dans la montagne 3 •• .. &gt;J C'était
dans une gorge étroite des Vosges, à peu de
distanr.e de Ribauvillé, sous les sapins. Le
paysan entonna le chant de guerre pour l'ar1. D~s1Rl MQ~~lt:ll, S011vn1irs d'1111 oclogl11aire

de pro,•itice.
2. llhcnr.LET, Tlistoire de ln f/émllllum frattçaisc.

LA, MO~T DE 'J{OUGET DE L1SLE - ~

mée dtt Rhin .. .. Que chantes-lu là? demandait Rouget. - « La ,Jfa,-seillai.se ! répondit
le paysan'. 1&gt; Et, depuis, le chant l'a,•ait
accompagné, toujours chanté par cent mille
voix. Il l'avait entendu en prison; il l'avait
entendu, en 1850, dans les rues de Choisy,
et ,•oici qu'à celte heure mortelle c'était le
même hymne, l'hymne épique, l'hymne guerrier qui rentrait dans la o.bambre et le berçait dans la mort ....
Celle-ci vint bientôt, prit complètement
possession de lui, le coucha sur le flanc,
ferma sa bouche et ses yeux, Quand il passa,
il était minuit. Quelqu'un alluma un cierge;
on monta des fleurs du jardin nocturne et le
bruit des sanglots de ceux qui l'aimaient Je
veilla jusqu'à l'heure où parut l'aube. Ceux
qui rentrèrent au matin, virent alors qu'il
avait les mains croisées, le front calme, et
qu'il semblait tout aussi beau que s'il eût
dormi et ne fût point habité de la mort.
dp

Le surlendemain mardi, à midi précis, eut
lieu la le,-ée du corps. Le cortège parlit lentement de la rue des Vertus; la garde nationale, formant la haie, présentait les armes
au passage; les tambours, voilés de crêpe,
battaient aux champs; le char funèbre, jonché de fleurs, était mené au pas; alentour
marchaient le général Illein, le maire, M. Boivin, MM. Bra et de Guer tenant les cordons;
le deuil était conduit par M. Voïarl. Des mains
pieuses, se souvenant du passé militaire de
l\ouget de Lisle, avaient dispo é sur le drap
noir sa croix d'honneur, son épée d'officier
du génie, une verte couronne de laurier.
Maintenant le cortège avançait dans le soleil,
gagnant le petit cimelière de Choisy. Une
3. Dfsmi:: ~lo:1Nm1, ib.
4. LAMARTr:s&amp;. llisloire &lt;les Girondin,.
5. F~LIX DERIF.G~, Le Siècle, mai 1848.

foule compacte suivait, formée d'ouvriers, de
bourgeois et de paysans. De~ gens étaient
venus de Thiais, de Vitry, d'autres d'Orl}, &lt;le
Villenem·e-le-Roi; il en était venu de Paris et
de toute la région; un peuple enlier était là
qui venait mettre au tombeau le poète de la
Révolution. Et c'étaient des faces sérieuses
de vieux combatttints de Juillet, des hommes
aux mains noires des journées de barricades,
d'anciens officiers de l'Empire, licenciés par
la Restauration et qui retrouvaient, dans le
rang, l'allure correcte et militaire, de petits
bourgeois républicains. À chaque fois que le
cortège croisait une rue, un chemin, un sentier, des hommes et des femmes débouchaient, venus des champs, la bêche ou la
serpe à la main, qui saluaient de loin d'un
geste large. Au cimetière, le général Blein,
Gindre de Mancy voulurent parler, mais ce
fut difficile et l'on entendit plus leurs sanglots que les mots qu'ils voulaient dire. Le
cercueil fut descendu; on le joncha d'immortelles.
A ce moment, le maire, M. Boivin, se
tourna vers la foule; il sembla que son geste
fût compris des assistants, et, tandis que la
première pelletée de terre était jetée dans
la tombe, de toutes les poitrines du peuple
qui était là, monta l'hymne fameux 3 :
Allon.,, enfa11lt de la patrie.
Le jour de gloire esl arrivé! ...

Et celll qui ne chantaient pas, écoutant
les autres, ne pouvaient retenir leurs larmes.
Pauvre Rouget de Lisle, pauvre vieillard
malheureux, dont la vie fut si triste et si
sombre, « le jour de gloire l&gt; arrivait enfin;
toute la France l'annonçait; mais son cercueil
léger ne pesait pas lourd; il fut vite enseveli
et rien ne resta plus, le jour passé, de J"ultime apothéose, qu'un peu de terre remuée
dans le cimetière où, le soir, chantaient les
alouettes.
ED~IOND

Après la Guerre
« C'était, disait Pouyer-Quertier, à I' llôtel
de France, à Berlin; j'étais couché; vers
cinq heures du matin, bruit de bottes et cliquetis d'armes dans les couloirs. Je me
redresse, et j'écoute. On frappe fortement à
la porte.... &lt;&lt; Entrez! » Bismarck parail, en
grande tenue de cuirassier blanc!
&lt;&lt; Vous, Prince? à cette heure?
•
- Oui, moi! j'ai passé la nuit près de
mon Empereur pour traiter nos grandes
aJiaires.
- Eh bien?
- Eh bien! bonne nouvelle, et j'ai \'Oulu
_être le premier à vous l'annoncer : l'Empereur accept,e toutes vos conditions.
- Je n'attendais pas moins de vos influences.... Eh bien, Prince, veuillez passer

V ,-HU!TORIA- -

FASC.

38.

dans mon petit salon; je me lève pour télégraphier à mou Gouvernement.
- Vous pouvez vous lever devant moi;
j" ai été soldat. »
,,.
J'endosse une robe de chambre.
« Et maintenant, dit Bismarck, avant tout,
r~digeons nos conventions. »
Sur une méchante table, à la lueur d'une
l1ougie, Bismarck en grande tenue, moi en
co turne de nuit, nous rédigeons en double :
« Demain, à midi, les troupes prussiennes
auront évacué le territoire français, etc .... u

.

. .

Quand partez-vous, monsieur le Ministre?
- Mais demain, Prince.
- Eh bien! puisque nous voilà bons amis,
je veux que tout le monde le sache; je vons
accompagnerai au départ. A. propos, combien
vous a coûté votre voyage à Berlin?
- Mille francs.
- Vous vous trompez; les chemins de
fer allemands coûtent bien moins que les
chemins de fer français. 1&gt;
&lt;1

PILON.

... Au départ, Bismarck et moi causions
sur le quai de la gare de Berlin ....
« Salignac! dis-je au colonel SalignacFénelon qui m'accompagnait, voulez-vous
aller rêgler le retour? ii
Salignac revient.
« Monsieur le Ministre, nous avons payé
l'aller et le retour.
- Vous voyez bien, dit Bismarck, que
nos chemins de fer coùtent moins que les
-vôtres! »
Trois fois en route, aux buffets, déjeuners
et diners plantureux, parfaitement ser,·is; et
iiuand Salignac se présente pour payer, LouJours cette réponse : &lt;&lt; C'est pour M. le
~inistre plénipotentiaire français? C'est compris dans l'aller et retour! »
Nous finissons par nous apercevoir que les
serviteurs du Prince et sa cave nous suivent
depuis Berlin. Et je rédige cette dépêche :
« Dans ces conditions, les chemins de fer
allemands coûtent moins que les chemins de
fer français. &gt;&gt;
ALEXANDRE DE MAZA DE

'

�LA

VUE DU CHATEAU DE MEuoo~. PRISE Dt; LA PREmERE GRll.l..E, DU CÔTÉ DE l..A GRANDE AVENUE. -

Gravure dt J.

RICAUD.

La duchesse de BerrJ), fille du Régent
Par

cacher sa colère. Quand, après la déclaration
du mariage, le duc de Chartres s'approcha
d'elle pour lui baiser la main, dans la arande
galerie où toute la cour attendait le roi à la
sortie de la messe, elle lui appliqua un vigoureux soufilet. Le prince se retira, couvert de
confusion, tanàis que les spectateurs de cette
scène inouïe restaient muets d'étonnement.
Chose singulière : mademoiselle de Blois,
bien qu'épousant un aussi grand personnage
que le duc de Chartres, crut déchoir. Oubliant les hontes de sa naissance elle ne
.
'
pensait qu'à son père, ce roi-soleil dont la
splendeur et la majesté emplissaient Versailles,_ el, dans l'opinion de ceux qui l'appr~chaient, la France et le monde; elle puisait dans cette pensée un orgueil que ne
tempérait nullement l'humilité qu·eue eùt dû
concevoir du chef dé honoré de sa mère,
comme dirait Figaro. Quoi qu'il en fùt, le
devoir des princei; étant d'assurer à leur race
une de. cendance, le duc de Chartres s'acquitta de son devoir, el son union produisit
des fruits dont le premier fut la princesse
dont nous nous proposons de retracer ici, à
grands traits, !"histoire.
Le père ne reporta pas sur la fille l'antipathie qu'il ressentait pour la mère, et, dès
le berceau, il l'aima. Sans doute il était attiré
vers ce petit être qui semblait son portrait
el montrait déjà qu 'i_l aurait la plupart de ses
défauts. A sepl ans, Elisabeth d'Orléans tomba
gravement malade; le duc de Cbarlres, qui se
piq~ait de connaissances médicales, la soigna
avec un dévouement et un soin admirables,
et il put se dire qu'il l'avait arrachée à la

Corresponda11ce de Madame. d11Ll1es1e âOrléa111,
11ü princt&amp;Be Palatine, publiée par ~- G. Bau~ET;
Mémoire, du duc de Saiut- Simon; 111Ua11ge,,
par Ro1SJl)URo.u~; lUmoiru de .llt111rtpll8; JJiogra•
phit u11iverselu. ek.

naissance-là, Dieu y regarde à deux fois de
le damner. »

Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans naquit le

20 août t 695. On ne peut pas dire que ce fut
une enfant de l'amour : ses parents formaient
le modèle des mauvais ménages. L'inclination, d'ailleurs, n'avait été pour rien dans
celte union, que l'orgueil seul avait préparée
et conclue.
Son père était le duc d'Orléans, fils du
frère de Loui XIV, de ce triste personnage,
veuf en premières noces d'Henriette d'Angleterre el remarié à Élisabeth-Charlotte, princesse Palatine. &lt;t Le go~t de ce prince, dit
Saint-Simon, n"était pas celui des femmes, et
il ne s'en cachai.t même pas; ce même goût
lui avait donné le chevalier de Lorraine pour
maîlre, et il le demeura toute sa vie. » Quand
donc Louis XIV, qui ne pouvait se faire à
l'idée que des enfants issus de lui, même par
un double adultère comme avec madame de
Montespan, ne fussent pas aux premiers rangs
dans la famille roJ•ale, chercha 1t marier ses
filles, il jeta naturellement les yeux sur les
.... 258 ..

princes du sang. Jl maria la fille qu'il avait
eue de madame de la Vallière au prince de
Conti, et l'ainée de celles que lui avait données madame de Montespan au duc de Bourbon. llestait la cadette, mademoiselle de
Blois. Il songea pour elle à on neveu, qui ne
porlait encore que le nom de due de Chartres.
La chose n'était point facile à obtenir, surtout à cause de Madame, « la Palatine »,
comme on l'appelait, ftimme du duc d"Orléans et mère du prince que le roi désirait
pour gendre de la main gauche. Cette princesse n'était guère d'humeur à accepter pour
bru cette bàtarde, et son opposition semblait
insurmontable. Le roi ne dédaigna pas de
recourir au plus vif des moyens pour vaincre
cette résistance : il s'adressa au chevalier de
Lorraine, lui promit l'ordre du Saint-Esprit,
et, par lui, obtint le consentement du duc
d'Orléans,
Le duc de Chartres n'osa contredire ni la
volonté de son oncle ni celle de son père, et
se résigna à un mariage qui lui était odieux.
La princesse Palatine dut céder et laisser
faire ce qu'elle était impuissante à empèeber.
Du moins ne mit-elle aucune hypocrisie dans
cette affaire, et ne prit-elle pas la peine de

sivc, qui parut étrange de sa part. Doué d'un
cerlain talent de peinture, il fit son portrait,
mais, par malheur, il commit l'imprudence
de la représenter dans le costume des déesses
antiques qui, plus favorable à la beauté qu'à
la pudeur, n·est pas précisément celui dans
lequel une fille doit s'offrir aux regards de
son père.
De là naquirent des bruits qu'on voudrait
croire calomnieux et qui trouvèrent d'autant
plus de créance qu'on n'ignorait point les
mœurs dissolues, l'irréligion et l'immoralité
du due de Chartres, devenu "duc d'Orléans,
en 1701.
Voltaire, qui tint si longtemps boutique de
petits vers pour les grands, compliments et
injures, passe pour avoir rimé l'accusation, et
on lui attribue un couplet qui se termine
ainsi :
Un

tion sincère, ce grand personna"e eût dif6ci.
lement admis que tous les ho::imes fussent
égaux. F,gaux devant Dieu, il ne le.niait point.

nouveau Loth vous sert d"éroux;

llère des Moabite~,
Puisse bientôt naîlre dii mus
Uu peuple d'Ammonites 1

La princesse Palatine, grand'mère de la
princesse, ne semble pas avoir eu meilleure
opinion de son fils et de sa petite-fille, et
dans un passage de sa correspondance, elle
laisse échapper ce cri mélancolique : «Je partage ,,otre affiiction pour la perte de 1•otre
nièce, mais on a tort de tant regretter une
petite-fille. Mon Dieu! quel bonheur c'eût été
pour mon fils, s'il avait perdu ses trois premières fi!Jes dans leur enrance 1 1Je ne veux
pas en dire davantage. »
Cependant la princesse grandissait. Complètement étrangère à sa mère, soustraite à
son influence, elle avait pris une indépendance
de caractère, une liberté de conduite extraordinaires, grâce aux indulgences excessives
d'un père trop débonnaire, trop complaisant.
Elle allait avoir quinze ans : on songea à la
marier.
Grande, forte, bien faite, avec, toutefois,
une tendance marquée à l'embonpoint, la
princesse avait de la beauté, mais sans son
complément indispensable, ln grice. Ses yeux,
qui ne manquaient point de vivacité, dénotaient un tempérament ardent aux plaisirs,
et faisaient présager ce qu'elle deviendrait
par la suite. Douée d'un appétit formidable,
l'appétit des P,ourbons, elle n'était pas moins
célèbre par sa gloutonnerie que par son goût
pour la boisson. Elle n'était femme à se contraindre .sur rien, et s'abandonnait à tous ses
penchants dont aucun n'était relevé. Telle
était la jeune princesse qu'il s'agissait de
pourvoir d'un époux: à quel prince destinait•
on une pareille épouse?

Cliche Nenrdeln lrtrcs.

mort. Il n'en conçut pour elle qu'un plus
grand attachement, trop grand même. Il témoigna à celle fille chérie une affection exces-

En ce temps-là vivait à la cour, y occupant
une situation brillante, un seigneur d'importance qui jugeait de son devoir et de son inlérêl de se mêler à tout ce gui touchait à la
famille royale: c'était le duc de aint-Simon,
fils d'un favori du roi Louis XllI. Bien que
profondément religieux et même d'une dévo-

puisque sa religion le lui enseignait comme
une vérité; égaux devant les hommes, c'était
une autre affaire. Pour lui, le roi et les princes
du sang étaient des êtres supérieurs, mais
entre eux et la noblesse, qui ne devait point
elle-même être confondue avec le reste de
l'humanité, il y avait les ducs, caste intermédiaire à laquelle il donnait un rang particulier, et dont les privilèges lui tenaient fort
à eœur.
Le duc de Saint-Simon s'éL'lit lié fort étroitement avec le duc d'Orléans. Ils étaient à
peu près du même âge. Le prince appréciait
les qualités de Saint-Simon, le1ruel pardonnait les défauts du prince, en faveur de sa
très réelle bonté, et en raison aus i de l'honneur qui rejaillissait sur lui d'une si haute
amitié. Toutefois, ces sentiments n'eussent
peut-être pas suffi à jeter Saint-Simon dans
une intrigue matrimoniale s'il n'y eût été
poussé par un calcul personnel.
A celle époque, f 7JO, après la série des
malheurs de la guerre entreprise au sujet de
la succession d'Espagne, après Ramillies,
Oudenarde et Malplaquet, la gloire du .roisoleil avait subi une éclipse profonde, et les
temps n'étaient plus où l'Europe éblouie considérait comme un bonheur une alliance aYec
la famille royale de France. De plus, l'état
mi érable où se trou raient réduites les finance
du royaume rendait malaisée la con titution
d'un riche apanage.
On n'avait trouvé pour marier les deux
petits-!ils du roi, le due de Bour0aoane et le
.
0
duc d'AnJou,
que des princesses de la
maison
de Savoie, maison glorieuse assurément par
son ancienneté, mais qui ne brillait point en
Europe par l'éclat de la puissance, et qui, en
outre, ne passait guère pour riche, puisque

1. La P,rincesse ~al~tine f1it allusion, en milme
Lemps qu a la tille 1mee de son fils, i mademoiselle

de Chartres, de,enue plus tard abbesse de Chelles, el
à mademoi~ellc de Valois, qui fut mariée au duc de

Modène, et tlont la vie prh·ée ne fui point
de scandales. .

PAUL OAULOT

Ce fut une singulière destinée que celle de
celle prinœsse qui, pendant deux ans, put
presque se croire la future reine de France,
et qui mourut femme d'un très obscur gentilhomme. Son existence offrit, d'ailleurs,
tant d'autres bizarreries! Commè si elle eût
prévu la fin si prompte qui devait borner à
vingt-quatre années la durée de sa vie, elle
eut une fureur de jouissances dont l'éclat
scandalisa ses contemporains, et lui vaut, à
défaut de l'admiration, l'attention de la postérité. Ce nom seul de fille du régent a son
éloquence; ratavisme, dont l'influence ne
saurait être niée, a sa part dans les actes
étranges de cette femme : il y eut assurément
dans ses folies de la folie. Aussi se sent-on
désarmé devant celle créature agitée et malheureuse; l'on est tout disposé à la juger
avec quelque indulgence. Volontiers l'on répéterait à son sujet, en en modifiant légèrement le sens, le mot de la maréchale de la
lleilleraye sur le cllevalier de Savoie : a Pour
moi, je suis persuadée qu'un homme de celle

DUCHESSE D"E BE~~Y. FTLl.'E DU 'JtiGENT

MARIE•J ,OUISE·ÉLISABETH o'ORLÈA'iS,
DUCUESSE DE BERRY.

Gravnre ~

d'après un tall~au au:temps.
(Musée de l'ersallles. )

BARBLER,

exemple

�, - fflSTO'RJ.ll
les dols promises n'avaient pas été paJées ou
L'avaient été fort mal. Victor-Amédée n'avait
pas de troisième fille à donner au troisième
petit-fils de Louis XIV : le duc de Berry semblait donc un parti réservé :i quelque princesse du sang.
Telle avait été la pensée de la duchesse de
Bourùon, femme du petit-fils du prince de
Condé, le vainqueur de Rocroy. La duchesse
de Bourbon étaiL mademoiselle de Nantes,
fille aduJtérine du roi et de madame de Montespan; elle pensa que ce serait une affaire
merveilleuse que de marier sa fille arec le
duc de fürry, et de faire rentrer par cette
union sa postérité dans la vraie fami11e royale,
celle qui venait d~s mariages, et non de la
famille naturdle issue des caprices ropux.
Or, le duc de Saint-Simon se trouvait en
fort mauvais termes avec Ja duchesse de
Bourbon, e1, comme il n'avait négligé aucune
occasion de lui témoigner son hostilité, il
comprit fJUe, si pareil mariage s'accomplissait, c~)a porterait au comhle la faveur dont
jouissait la duchesse de B&lt;rnrbon vis-à-vis du
Dauphin, père du duc de Berry, et que la cabale de son ennemie ne manquerait pas
d'écraser le duc et la duchesse d'Orléans, et
lui-mèmë, pa!" contre-coup.
Certes, il aimait le duc d'Orléans; il s'aimait encore plus, et son intérêt lui donna
grande clairvoyance. a Je me trouvais ainsi,
dit-il, dans la fourche fatale de voir dès maintenant, et plus encore dans le règne futur, ce
qui m'était plus contraire, ou ceu1 :i qui
}'étais le plus attaché, sur le pinacle et dans
l'abime, avec les suites personnelles de deux
états si différents, sans compter le désespoir
ou le triomphe, et la part que je pouvais avoir
à parer l'un, à procurer l'autre. li n'en fallail
pas tant pour extjler puissamment un homme
fort sensible et qui savait si bien aimer et
haïr, el je ne l'ai que trop su toute ma
vie. »
11 songea aussitôt à pousser le duc d'Orléans à solliciter pour sa fille aînée cette
alliance avec le duc de Berry. Il trouva dans
la duchesse une aide puissante. Sœur de la
duchesse de Bourbon, puisque, comme elle,
elle avait pour père Louis XIV et pour mère
madame de Montespan, la duchesse d'Orléans
avait fait les mêmes rêves que sa sœur, el son
désir n'était pas moindre de rentrer, par sa
fille, dans la famille légitime ùu roi de France.
La grandeur de l'alliance et l'éclat qui en rejaillirait forcément sur lui mirent le duc
d'Orléans dans le projet. Bientôt donc des
batteries parallèles furent dressées; Orléans
et Bourbons commencèrent le siège de ce fils
de France.
Ce qu'il y eut de plus remarquable, peutêtre, dans Loule celle affaire, c'est que le principal intéressé fut compté à peu près pour
rien. Bien qu'il eût vingt-quatre ans, on le
traita comme un enfant à qui on impose une
volonté, et l'on se montra, de part et d'autre,
prêt à abuser de son naturel timide, de son
caractère dou1 el craintif, et en un mot de la
faibles~e d;.un prince qui, dans une cour où il
avait eu sous Les yem tant d'exemples faciles

,
à suivre, était encore novice sous le rapport
de la galanterie.
Les vrais obstacles qui s'opposaient aux
désirs du duc el de la duchesse d'Orléans venaient du roi et surtout de Monseigneur le Dau•
phin. Le roi ne manifestait pas trop ses sentiments; cependant il y avail grande chance
pour qu 'il Iùt plulôl hostile que favorable.
Un jour, le duc d'Orléans lui toucha un mot
de ce projet de mariage, ajoutant que, s'il se
faisai L, cela le consolerait de bien des froissements que lui avait causés la faveur des bâtards, le duc du Maine et le comte de Toulouse.
- Je le crois bien! répondit le roi d'un
ton sec, avec un sourire amer et moqueur.
Quant à Monseigneur, il ne cachait pas sa
,·olonté contraire, et il la manifesta certain
jour où, devant lui, la duchesse de Bourgogne disait, après force éloges de Mademoiselle,
que c'était là une vraie femme pour le duc de
Bt!rry. A ces mots, Monseigneur s'emporta,
et, faisant allusion à l'ambition qu'on avait
prêtée au duc d'Orléans de devenir roi d'Espagne à la place de Philippe V, il répondit
que.cela serait, en effet, fort à propos pour le
récompenser du rôle qu'il avail joué au delà
des Pyrénées. Puis, après cet éclat, il sortit
brusquement.
Il n'y avait guère à espérer un changement
d'idée chez ce prince extraordinairement
borné, qui, retiré à Meudon, partageait son
temps entre la table, où il se livrait à des
orgies de poissons, el mademoiselle Choin, sa
maitresse, « qui possédait la plus grosse
gorge qu'on eùl jamais vue ». JI ne savait pas
résister au charme de « ces timbales ». A
peine dérobait-il un instant à ses occupations
pour jeter un coup d'œil sur la Ga;,elle de
France, afin d'y chercher ce qui seul l'intéressait: la liste des morts et les mariages.
Le duc de Saint-Simon comprit qu'en présence de tels obstacles il fallait, pour réussir,
des concours nombreux et puissants, qui parviendraient à faire déclarer le roi el à rendre
vaine par là l'opposition du Dauphin. li mit
dans son jeu la duches e de Villeroy, qui avait
de l'inllueoce et sur madame de Maintenon
el sur la duchesse de Bourgogne, le duc de
BeauvilJier , le maréchal de Boufflers; enfin,
il cbercha à obtenir l'appui, sinon du cid, ce
qui n'était pas :i sa portéP, du moins de ceux
qui parlaient en son nom, des Jésuites.
La chose ne fut pas trop malaisée, car les
Jésuites se trouvaient alors mal disposés pour
la duchesse de Bourbon, et portés, au contraire, du côté du duc d'Orléans. Ce prince
avait conservé pour confesseur, Lien qu'il
n'usât point de lui en cette qualité, un des
leurs, le Père du Trévour.. C'élail un gentilhomme de Bretagne, de bonne naissance,
mais très court de sens et d'esprit, et, somme
toute, assez ridicule; il n'avait qu'un mérite :
il étaiL ami intime du Père Tellier. Par lui,
on pouvait faire dire à ce puissant Jésuite
tout ce qui paraîtrait nécessaire pour le rendre favorable au projet, ce qui permettrait,
en temps opportun, d'user de la grande influence du Père Tellier sur le roi.

- 26o ...

Mai Saint-Simon ne se fia pas au seul Père
du Trévoux ; il lui adjoignit le Père Sanadon,
non moins ami du Père Tellier, mais plus
intelligent. li leur parla du projet qui lui
tenait au cœur comme d'une chose toute dans
l'intérêt de leur Ordre,« leur donnanl, dit-il,
envie pour l'amour d'eux-mêmes du mariage
de Mademoiselle &gt;&gt; . li eut bientôt le plaisir de
constater qu'il les avait gagnés à sa cause.
« Les Jésuites, à qui rien n'est indiO'érenl, et
moins les choses majeures que les autres,
c'est•à-dire le Père Tellier et ce conseil si
étroit, si inconnu même des autres Jésuites,
par qui tout le grand et tout l'important se
régit parmi eux, s'alfeclionnèrent à celle-ci
comme à la leur propre, et se rendirent
d'eux-mêmes capables de tout concerter avec
nous, et d'entrer en part des conseils et des
exécutions. Ils deYiarent donc un tl'ès puissant instrument .... n
« Telles furent le~ machines el les combinaisons de ces machines, que mon amitié
pour ceux à qui j'élais attaché, ma haine
pour madame la duchesse (de Bourbon),
mon attention sur ma situation présente et .
future, surent découvrir, agencer, faire marcher d'un mouvement juste et compassé, avec
ou aceord euct et une force de Jevier, que
l'espace du carêmt' commença et perfectionna,
dont je sais ioules les démarches, les em•
barras et les progrès par tous les divers côtés
qui me répondaient, el que tous les jours
aussi je remontais en cadence réciproque•
ment. 1)
Le résultat de ces belles et savantes manœuvres fut qu':i la fin du carême madame
de ~fain1enon se montra bien disposée et le
roi sans éloignement pour la conclusion du
mariage. Il importait de consolider ces impressions favorables, et surtout d'empêcher
les intrigues de la partie adverse, qui semblait décidée à ne reculer devant rien. Dès œ
moment, en effet, des bruits circulèrent qui
prêtaient au père et à la fLlle des passions
incestueuses. Us parvinrent aux oreilles du
duc de Saint-Simon, qui crut devoir les rapporter à la duchesse d'Orléans. Il était de
toute nécessité de presser l'affaire. Tous deux
s'unirent pour déclarer au duc d'Orléans
qu'il fallait agir sans tarder, c'est-à-dire
parler au roi.
A cette proposition, le duc « se hérissa ».
En vain lui présenla-l-on les arguments les
plus propres à modifier son opinion; en vain
le pria-t-on et le supplia-t-on, il répondit
« qu'il n'avait ni le front ni le courage de
parler, et que, s'il le faisait dans celle disposition, ce serait si mal qu'il ne ferait que

gâter son affaire 1&gt;.
La duchesse fut désespérée d'un refus qui
ruinait ses espérances; quant à aint-Simon,
il n'abandonna pas la partie, et se mit en tête
de rédiger pour le compte du duc d'Orléans
une leure au roi. Il se flattait que lorsqu'il
ne s'agirait plus de parler ce prince montrerait moins de réserve.
Il ne se trompait pas, le duc trouva hon
le procédé, et recopia la lettre qui commençait ainsi :

_______________

LA DUCHESSE DE
SIRE,
« Plusieurs pensées m'occupent et me pé- mariage l~j fait tout craindre.... li n'y a qu'un
nètrent depuis longtemps, que je ne puis moyen d effacer ce~ divisions fâcheuses qui
plus_ me. ref1~ser de représenter à Votre Ma- menacent de désum~ la famille royale, c'est
de reprendre le proJet qui semble avoir été
Jeste, pms_qu elles ?e peuvent lui déplaire, et abandonné.
que, depms_peu, diverses occasions ont telJemen_t grossi dans mon cœur et dans mon
&lt;&lt; C'est donc, Sire, mon extrême et resespr1_t les se~tim.en~s qu'elles y font naitre
pectueuse tendresse pour îotre personne
que Je ne pu~s que Je ne les porte aux pieds
de Votre &amp;faJesté, avec cette confiance que m~n attachement pour celle de MonReigneur'
qui, plus que tout, me fait brûler du dési;

BE](,J(_Y, r11.L'E DU J{ÉG'ENT - - ,

(l

LOUIS D
E

p

RANCE

(

LE GRAND DAUPHIN) , FILS DE

Loms XIV,

Suit une longue énumération des biens
dont le roi se plait à combler sa famille. lui
seul_ en est excepté. Quel en est le m~Lif?
A.-t-11 encouru la défaveur du roi?
Le silence que le roi garde sur ce projet de

à

Cliche Neurdcln frères
AVEC SA FEMME ET

•
SES ENFANTS. -

vos ancienne~ b~ntés, et, si j'ose l'ajouter,
que le san~ mspll'ent; et je le fais par écrit
dans .~a cr~mte de ma plénitude, qui esl telle
~e J aurai!- appréhendé de vous parler trop
diffusément.
.(( Il Ya deux ans, Sire, que Votreàfajestéfit
n_attre en moi des espérances flatteuses du mariage de M. le duc de Berry avec ma fille .... »

on
. . interrogeait le Père Tellier sur le·~ dispos11t~ns mor~les ?u roi, Saint-Simon interro~e:iit le ch1:urgien Maréchal sur ses dispos1llo~s physiques. ~t huit jours après, ayant
arpr1s par ~ d~rm~r que le roi se portait
?•en «et avait éte gaillard à son petit lever &gt;&gt;
Il poussa le duc d'Orléans, qui ~e décida
remeure la fameuse Jeure.
Le roi l~ prit, non sans surprise' la lut
avec attention dans son particulier, et en

Tab~au 1k MIGNARD. (Musée du L ouvre.)

d~ me voir r?pprocher de Votre Majesté et de
goùta les raisonnements. Toutefois, il ne
par les lie~ le,s. plus étroits et les plus
voulut point se décider avant d'avoir consulté
rnt1m~s, ce qui, d ailleurs, terminant toute
le
Père Tellier. Celui-ci, naturellement, lui
aversion, et me donnant lieu de m'unir par
montra les avantages d'un tel mariaoe el
~a seconde 6Ue avec Madame la duchesse,
l'engagea vivement à faire prévaloir sa ;ol~nté
bera son fils à M. le duc de Berry par un
su~ celle de son fils, toujours opposé à une
honneur semblable à celui que mon Jils en
alliance avec la branche d'Orléans.
recevra lui-même .... &gt;&gt;
Le roi n'hésita plus; il signifia à Monseigneur sa ,·ol~nté de marier le duc de Berry
La letlre é~rite, recopiée, restait à la pré~ vec Mad:mo1s_elle, et Monseigneur, troublé,
seo~er au ~01. Ce n'était point une mince
em.u, mus ple10 de crainte, accorda le conaffaire, car il fallait choisir un moment opse~tement qu'on exigeait de lui en termes
portun. Il est plaisant de voir comment on
qui.
ne permetta_ient plus de faux.fuyants.
s'y prit; Landis que par le Père du Trévoux
Ceci se passa le dimanche fer juin 1710 .
~111.

... 261 ...

�ms T 0-1{1.ll
Le lendemain, le roi demanda au duc de
Berry Il s'il serait bien aise de se marier i&gt; .
Le jeune duc, galant des moin· entreprenants, pensait se mieux tirer d'aIT.ure aYec
une rem.me qu'avec une maitresse; il en ~illait d'envie. Et, comme son frère el sa bellesœur, le duc et la duchesse de Bourgogne,
l'avaient adroilemenl préparé en faveur de
Mademoiselle, il répondit à son grand-père
qu'il lui obéirait avec b plus grande joie.
Tout allait donc bien. Monseigneur luimême ne ,·oulut pas mettre une ombre à ce
laùleau. Quand le duc et la duchesse d'Orléans e présentèrent au cbàtean de leudon
pour faire le compliment obligé, il jugea l'ocsasion bonoc de « hausser le coude » et but
« au. beau-p~re, à la belle-mère, à la bellefille et à toute la compagnie 11. Jamais on ne
le vit si gai.
eule, la duchesse de Bourbon oe ul p:is
cacher sa déconvenue et témoi!!Ua à sa sœur
la duchesse d'Orléans un dépit insolent qui
n'eut d'antre effet que d'ajouter à ln sati faction qu'éprouvait r,e.lle-ci.
Le mariage fut céléhré le dimanche 6 juillet, à midi, par le cardinal de Janson, grand
aumônier, en présence du roi, des personnes
rol·ales, des princes el des princes es du sang,
el des bâtards, qui figuraient dans toule
les cérémonies, comme s'ils eussent fait par-

tie de quel-tue caste reconnue et admise.
Le soir, le souper eut lieu chez la duchesse de
Oourgogne : il n'! eut que vingt-buit coo,•iYes.
« Au sortir de table, le roi alla dao l'aile
neuve à l'appartement des mariés. Toute la
cour, hommes el femmes, l'attendaient en
baie dans la galerie et l'y soh-it avec Loul ce
qui avait été du souper, rapporle aint-Simon.
Le cardinal de Janson Hl la bénédiction du
lit. Le coucher ne fut pas long Le roi donna
la chemise à M. le duc de Berry .. .. J'y tenais
le bougeoir .... Madame la duchesse de Bourgogne la donna à la mariée, présentée par
madame de Saint-Simon, à qui le roi fil les
honnèletés les pins di tinguées . Les mariés
couchés, M. de Beau,·illiers el madame de
Saint- imon tirèrent le rideau chacun de leur
côlé, non sans rire on peu d'une telle fonction ensemhlP . ... »
Le duc de aint-Simon pom·ait 'applaudir
de son habileté et du uccès qui avait couronné toutes .!JS manœuvres. Cependant sa
joie ne fut pas complète : le pauvre duc
ubit alors une blessure dont on ne comprend
bien la profondeur que lorsqu'on a pu sonder
son incommensurable vanité. Ne s'avisa-1-on
pas de vouloir faire de madame de .. aintSimon la dame d'honneur de la nouvelle duchesse de Berry~ C'était là, paraît-il , une
façon de déchéance, car il s'agi sait d'une

« cconde place t&gt; qui ne comenait ni à sa
dignité ni à a naissance. li faut rendre justice au duc, il résista avec une ténacité admirable, multipliant les refus et donnant de sa
conduite les raisons les meilleures à son alil-;
mais le siège de chacun était fait. Le roi
imposa sa îolonté dans cette grave affaire,
et, tout comme Mon.eiimeur pour son fils,
Saint-Simon dut céder pour sa femme.
Ce déplaLir empoisonna son triomphe.
Toutefois, l'on ne peut se défendre de trouver quelque peu plaisante l'ingénuité des
plaint.es donl il assaisonne le réeil de œlte
aventure. « ~ous sentîmes à quel point on
agit en aveugle dans ce qu'on désire avec le
plus de passion, et dont le succès cause plus
de travaux, de peioe et de joie; .•. nous gémlmes du malheur d'avoir réussi dans une
affaire que, bien loin d'avoir entreprise et
suivie au point que je le fis, j'aurais traver. éc avec encore plus d'aetÏ\'ité, quand
môme Mademoiselle de Bourbon en eîu dû
profiler et l'ignorer.... •
Il est vrai qu'il ajoute : a si j'avai su le
demi-quart, que dis-je! la millièi,ne pnrlie
de ce donl nous fùmes si malheureusement
témoins ». Mais il n'est pas téméraire de
penser que a douleur consi ta urlout à en
être témoin de trop près, et madame de
aint-Simon pareillement.
(A suivre. )

Le roi Jérôme
~

Un matin de mars 1848, je ,is entrer
dans mon salon de la place Royale un bomme
de moyenne taille, d'environ soixanLe-cinq ou
six ans, a.yaul on habit noir, un ruban rouge
et gros bleu à la boutonnière, un pantalon à
sous-pieds, des bottes vermes et des gants
blancs. C'était Jérùme Napoléon, roi de
Westphalie. ll avait une voa tr\s douce, un
sourire cbarmant, quoique un peu limide,
les cheveux plats et gri onnant , et quelque
chose du profil de l'empereur. Il venait me
remercier de son retour en France, qu'il
m'attribuait, el me prier de le faire nommer
ouveroeur des Invalides. Il me conta que
M. Crémieux, membre du goll\'ernement provisoire, loi a,·ait dil 1a veille : « Si Victor
llugo le demande à Lamartine, cela sera.
Autrefois tout dépendait de l'entrevue de
deux empereurs, maintenant tout dépend de
l'entrevue de deux poètes. " J'ai répondu au
roi Jérôme : • Dites à M. Crémieux que c'est
lui qui est le poète. »
0

~

En no,·embre 184 , le roi de Westphalie habitait au premier au-dessus de l'enLresol, rue d'Alger, n° 5. Il avait là un petit
appartement meublé de velours de laine et
d'acajou. Son salon, tendu en papier gris,

éclairé par deux lampes, était orné d'une
lourde pendule dan le gotll empire el de
deux tableaux peu authentiques, quoique le
cadre de l'un porl.àl le nom : Titien, el le
cad1·e de l'autre le nom : Remb1·anclt. Il y
avait ur la cheminée un buste en bronze de
Napoléon, re buste com·enu que l'empire
nous a légué. Les seuls vestiges de son exi tenee royale qui restassent au p!'ince étaiC'nl
on argenterie et la vais. elle ornée de couronnes royales richement gravées el dorées.
~

Jérôme, à cette époque, n'avail que
soixante-quatre ans el ne les paraissait pa .
ll avait l'œil vif, la sourire bienveillant el
charmant, la main petite et encore belle. 11
était babiluelh ment rêtu de noir avec une
chainette d'or à sa boutonnière où pendaienL
trois croii, la Légion d'honneur, la Couronne
de fer et !:on ordre de Westphalie, créé par
lui à l'imitalioo de la Couronne de îer.
Jérôme c:iusail bien, avec grâce toujours,
et souvent avec esprit. li était plein de sou\'enirs et parfait de l'empereur avec un mélange de respect et de [raternilé qui était
touchant. Un peu de vanité perçait en lui,
j'aurais préféré l'orgueil. Du re le, il prenait
avec bonhomie toutes les qualification variées que lui attirait cette situation étrange
d'un homme qui n·e.st plu roi, qui n'est
plus proscrit et qui n'est pas citoyen. Chacun le nommait comme il voulait. LouisPhilippe l'appelait Àltesse, M. Iloulay de la
Meurthe lui disait : ire et Votre ,Uaje ·té.

,,

.... 262 ....

PAUL

GAULOT.

Alexandre Dumas l'appelait 1tlonsei9neur. 1c
lui disais : Prince, el ma femme lui di.ait :
Jlo11. ieut·. Il mettait sur sa rarle : le gené.1·al (Jonaparle. A sa place, j'aurais comprL
autrement .a po ilion. Roi ou rien.
~ En 1847, le lendemain du jour où Jérôme, rappelé de l'eiil, était rentré à Paris,
comme le soir venait et qu'il avait ·auendu
vainement son secrétaire, s'ennu}ant el seul,
il ortit. C'était la fin de r été. Jérôme était
de cendu chez sa fille, la princesse Demidoll,
dont l'hôtel louchait aux Champs-Él1sées.
11 tra\·ersa la place de la Concorde, regardant tout autour de lui ces statues, ces ohé-li ques, ces fonlaines, toutes ce choses nou"elles pour l'exilé •qui n'a,aiL pas rn Paris
depuis trente-drux an . Il suivit le quai de.
Tuileries. Je ne sais quelle rèverie lui eutrail
peu à peu dans l'âme. Arrivé au pavillon de
Flore, il entra sous le guichet, tourna à
gauche, prit un escalier connu sous la voùte
el monta. Il avait monté deux ou trois marches,
quand il se sentit sai ·ir par le bras. C'était le
portier qui courait après lui.
&lt;t Eb l monsieur, monsieur I où allez-vous
donc?» Jérôme le regarda d'un air surpris
et répondit: c Parùleu! chez moi. »
- A peine avait-il prononcé ce mot quïl se
réveilla de son rêve. Le pa sé l'avaiL enivré
un moment. En me conta.nt cela, il ajoutait:
« Je m'en allai tout honteux, en faisant des
e1cuses au portier. »

VrcroR HUGO.

HENRY BORDEAUX

+

Rosalie de Constant
La Chablière.

d'arbres de toutes essences, est un fouillis de
verdure. A son extrémité se trouYe l'emplace~e.nt, formé par quatre tilleuls, où Benjamm Constant voulait dormir son dernier
sommeil. Un des tilleuls a péri ; les trois
autres se dressent toujours, droits et fiers,
au1 t:oncs ~ormes•. Mais cet emplacement
est mieux fait pour mspirer le goùt de la vie
que pour exciter en nous le sentiment de la
mort. Ce pay i1ge est plus aimable que mélancolique.
Dans ces allées de pare, entre ces tilleuls
se sont promenés BenJamin Constant, ~Jme d;
taèl, ~(me de Charrière, lime Récamier.
Tant d ombres charmante habitent encore
ce~ l_ieux. Il en est u~e que je voudrais plus
spec13lement ressusciter : celle de Ro alie
de Cons~t, cousine de Benjamin, qui, dans
ses « caluers verts Il. nous a laissé de i
curieux souvenirs sur les ruptures et les raccommodement de son alfreux et séduisant
cousin el de fme de taël.
Celte Rosalie de Conslant est mentionnée
dan une ph.rase des Jfémoires d'outre-tombe:

Tandis que les fer"enls de Mme de Staël
dont l'inépuisable correspondance continue d;
défrayer les revues et les di eu sions, vont
chercher on souvenir vÎ\'aot sur les bords du
lac de Genève au chàteau de Coppel, dont
M. le comte d'Uaussonville. fait les honneurs
avec une grâce parfaite, le ami de Benjamin
Constant - ce maitre charmant de la ver:.atililé politique, qui fil Lant et de si mauvais
élèves - se croient moins favorisés pour
retrouver les traces d'Adolphe ou continuent
de l'enc~ainer à. Ellénore. Je leur indiquerai
la Cbablière, qm est au midi de Lausanne el
sur la mème rive que Coppet.
On y parvient par la roule de \allombreu~e
qui d'un peu haut suit le lac entre des bai~
vertes el ~e grilles de ,·illas qui, par in tervalles, laissent apercevoir un coin d'eau
bleue. De Lausanne, il raut vin"t miaules
de voiture. La CbablièM est aujourd'hui compo~ ~e deux villas entourées d'un parc.
Mais l une. de ces villas, celle habitée par
Y~e Eugéme Pradès dont les romans pessirrustes sont très goûté dans la Suisse roma~de, est tonte neuve. L'autre, seule, est
ancienne; en~re_les dew: pavillon qui l'cnserr~nt ont-1ls elé construit · au cour· du
dermer siècle. L'ancien bâtime11t lui-mème
porte bien des traces de changements et de
restauratious. Détail bizarre, son fronton,
comme ceux ~e pal'illons, est orné de guirJand_es funéraires. La Cbablière, propriété de
famille des Constant, habitée par Benjamin
enfant, apparlmt plu tard à lord tratford
Canning, plus c·onnu sous le nom de drall'ord
de Redclife, cousin du célèbre hommtl d'État
a.ngla.i'. li y .perdi~ sa femme âgée devi11gl
ans, après six mms de mariage, en i 18;
celle-ci est ensevi-lie dans l'église de Lausanne. De dése. poir, il en fit porter Je deuil
à sa maison méme.
. _De la terrasse, l'œil. peul ~ui~re le lac qui
fu1l ver · Genhe. el qui, vu ams1 dans salonBENJ.Uilll CoNSTA.',T,
gueur, _parait illimité et emblable à la mer.
o·atrts '" lltlwgraf'h~ d~ DESM.ARAIS,
Les v01les latines qui viennent de Savoie
décorent ses eaux comme de grands cygnes
et. les 1?-onta~oeb qui ferment l'autre rive: « M. de Constant, cousin de Benjamin, el
boisées Ju·qu au sommet, sont un spectacle
Mlle de Constant, vieille fille pleine d'esprit,
de douceur el de repos. Le parc, composé de vertus, de talents, habitent leur cabane
BlllunGR&amp;~u1e. - Rosalie de Co,utant, ,a fa.mille
et su am~, (l 758-_llij~J. riar Lucie Achar,!, ~ volume;' (Eggiman, éditeur il Genève).
Vo!r 1uss1 Lell~es de Bc11ja111in Cotutmil à Ill
f &lt;!imlk ( l775-11!SO), prJcédées d'une introduction
,t aµr des lellre$ el des d,ocnments inédits. ar
Jean U. ~e.nos (Albert Lame, éditeur, 1888)/et

l'!"rl!a,t de Be11jamin Co111tant, publiê par ~Ille tllé-

Jegar1 10lleo?or1T, ëditeur), clllin la CoM'e!poodance
de t,)1.al&lt;'aubr1and avec lladame de Colleos (18':!ti-1836),
publilltl fllJ' Je Corrupomiant, numfro du 25 aoill
1901.
'
. 1. Y. Philip~ . G~et prépare, 5ur llme de Charrière el la SOCJ.~le smsse, un ouvrage donl il a déjà

.. 263 ..

~~ ou_s-Terre, au bord du Rhône .... » Par
l mléret qu'elle prit à tous les événements
au~quels elle assista, elle avait droit à une
peute_place _dans l'hi toirn de son temps. Elle
y ava1L droit encore, parce qu'elle est une
fi~re o~i~ioale, et parce que la ociété "audo1~e, Vls1lée tour à tour par une .Mme de
Stael, par un Joseph de Maistre, par un Chateau~ri~nd' présentait alors un caractère tout
particulier. Celte place, on vient de la lui
accorder. Une de ses parentes, Hie Lucie
Ac.bard,' consacre à sa mémoire deux volume.
édités a Genè\'e, au cours desquels elle lui
donne. le plus souvent la parole, el la lais e
se pemdre elle-même au naturel dans les
fameux cahierJ1 verts où elle consignait pèle•
D_1êle tou_t ce qui la frappait, recelles de cuis.tne, :m?m.es philosophiques, conseils pra~4ues, det~ils de famille, sentiments intimes,
\-1e de s0C1élé el événements historiques. Et
san doute ces deux volumes eu cnl oaené à
ê~-re conden és en un seul; en outre, u1~ peu
d ~r~re, quelques divi ions, une façon plus
pr~clSP. de pr~enter les diver · personnages
cr11 Y apparai eut leur auraient procuré
l a~rément des ouvrages clairs et harmonieux,
et iJ~ semblent un peu trop destinés à un
pub~•~ de famille, ~éjà mis au courant par la
trad1t1on. Enfin, ils sont écrits dans une
langue un peu surannée, et qui fait souvenir
de lme de Genlis. De phra es comme celle-ci
nou_- rajeuni. sent d'un iècle : « Le dieu
Cupidon ~-t-il joué nu rôle à celte époque
dans la vie de notre jouvencelle1 » Malgré
1~u_s CS dé.faut , le livre garde cet attrait des
V1e11les maisons de campagne où l'on oublie
de regarder les parquets usés, le tapisserie.
fanées 1:'t les meubles sans style parce que le.
fen~lre~ ou\:ent sur les prairies et les boi .
Il n a rien d apprêté et De témoigue d'aucune
prélention, el il est bourré de détails de
petits _faits véridiques, comme il convie~L à
?ne luographie de vieille fille : « Ce sont
Justement les petits détails intimes les
fine ses qui vous attachent à l'histoire. d'uoe
àm~. », 11 no_us oll're un triple intérêt, le
r~!t d une vie humaine pré entée dans sa
mité, le tableau d'une société provinciale à
la fin du nm• siècle et au commencement
du m.•'' enfin quelques portraits et jugemen~ sur les grands homme.~ de passage el
s~1aleme.nt sur les amants de Coppet, aussi
agités que ceux de Venise.
publié quelque, fragments dans la Bibliothlque
.
verselle do Lausauue.
umU~ ècri~ain allernond, M. Ludwig Gi!ifcr, a µuhli é
aussi un h-re, TJ,tr~,c B~bcr, Ôw· conl1en
. l d e nomb
. re_u;i; d0e:u~eots sur '.llme de tarrière el toute ,

soc1etâ 11 ller11re vaudoise el neuchatero· d
temp~.
lSC
Il

�1l1STO"RJ.J!
II
Histoire d'une vieille fille.
Une vie , pour être bien remplie, n'a pas
besoin de beaucoup d'événements. Le devoir
quotidien, si simple qu'il soit, surfit à l'occuper et à l'embellir. Rosalie de Constant
vécut à la campagne, se dévoua à son père et
à ses frères, refusa de se marier, fit partie,
sans lui donner tout son cœur, de cette société
de Lausanne, si intelligente et cultivée, qui
se groupait autour de Mme de Charrière de
Bavois et de la baronne de !fontolieu, et mourut à un âge avancé sans avoir jamais quitté
son pays qu'une seule fois, à quatorze ans,
pour se faire soigner à Paris par Tronchin.
N'allez pas croire, après ce résumé, que celle
vie est sans attrait.
Rosalie naquit à Genève le 5i juillet f 758.
Mais ses parents l'emmenèrent bientôt dans
leur propriété de Saint-Jean, qui domine la
jonction de l'Arve avec le Rhône, en aval de
Genève, L'enfance à la campagne, plus libre
et plus saine que dans les villes, est un grand
élément de bonheur. l\osalie ne put guère
l'apprécier. Son père, qui se plaisait un peu
trop dans la société des femmes, et lirait
avantage d'une figure agréable, s'absentait
fréquemment et longuement. Sa mère souffrait de ses absences, et montrait d'habitude
un visage triste, quoique joU; elle mourut
toute jeune, en i 766, laissant quatre enfants
dont l'aînée était notre héroïne. Enfin ses
grands-parents étaient rudes et austères. La
mode n'était pas alors de gàter les petits. On

vant mignon, minaudait et paradait devant
une glace. Volta.ire était plus indulgent. Il
habitait alors les Délices et voisinait avec les
Constant et les Pictet. Avec ses frères el sa
sœur, nosalie jouait dans son jardin, el
jusque dans son cabinet de travail. « Dans
ses temps de misanthropie même, écrit-elle,
il voulait toujours revoir ses anciens voisins
et recevait bien jusqu'aux enfants. Il les laissait jouer dans sa bibliothèque avec un grand
léopard empaillé placé au milieu, ouvrir ses
livres, regarder ses estampes. Les voyant un
jour oter les hannetons d'un arbuste : &lt;( Oh !
« dit-il, je suis bien heureux, je n'avais plus
« que deux ennemi", les turcs et les banne« Ions. Catherine me tue les turcs, vous me
&lt;( délivrez des hannetons .... »
C'est en jouant à Saint-Jean que Mlle de
Constant fit une chute dont elle se ressentit
toute sa vie, et qui lui déforma la taille. Elle
passa à Paris l'hiver de i 772 à 1775 pour
essayer de se guérir. Elle avait quatorze ans;
son Journal de voyage, conservé dans sa
famille, nous renseigne sur ses impressions
de promenades, de théâtres, sur la cour
entrevue à Versailles; mais, écrit par une
main trop jeune, il n'est guère qu'une nomenclature sans couleur. Revenue en Suisse,
Rosalie devient vile une petite mère pour sa
sœur Lisette, pour ses frères Juste et Charles,
et pour son nouveau frère Victor, car M. Samuel de Constant s'était remarié, mais sa
seconde femme ne fut jamais qu'une bellemère pour les enfants du premier lit. Quelques
soirées et fêtes à Lausanne éclairent seules
celle adolescence solitaire, d'ailleurs peu por-

COPPE1' ET LE CHATEA U DE

les élevait sans faiblesse. Rosalie se souviendra
plus tard que sa grand'mère soufOeta un jour
son frère Charles parce que celui-ci, se trou-

MlŒ

DE STAËL,

tée à la rêverie, et d'autant plus accessible
aux plaisirs de la société qu'elle y trouvait
un développement intellectuel el l'occasion

d'exercer sa meilleure faculté, le jugement.
Son cousin Benjamin, de neuf ans plus jeune
qu'elle, mais d'esprit très précoce, prenait
part à ces réunions mondaines qu'on appelait
en Suisse des assemb[ee$. Déjà il brillait par
ses reparlies, et déjà il écrivait en vers et en
prose, à tort et à tra1ers. J'extrais du journal
de Rosalie ce poïtrait du père de Benjamin
Constant; on pourrait le croire celui du fils :
&lt;1 M. Juste de Constant avait une figure imposante, beaucoup d'esprit el de singularité
dans le caractère. Il êtait défiant, aimait à
cacher ses actions, changeait facilement de
principes et de façons cle penser. Il eut des
amis et des ennemis violents. Personne n'est
aimable d'une façon plus piquante, personne
n'a plus de moyen de se faire aimer jusqu'à
l'enthousiasme; personne aussi ne sait mieux
blesser et mortifier par· une ironie amère. i&gt;
Or le père el le fils qui se ressemblaient ne
pouvaient se souffrir.
Rosalie de Constant préférait la société de
Lausanne à celle de Genève. « Ce beau pays,
dit-elle du pays de Vaud, est un de ceux où
on peut mener la vie la plus douce quand on
n'a pas d'ambition. On y trouve de l'amitié,
une société agréable, dtis mœurs simples et
pures. 1&gt; Très liée avec Mme de Charrière,
qu'il ne faut pas confondre avec Mme de
Charrière du Colombier, l'auteur de Calliste,
elle faisait chez elle de longs séjours, et
lorsque son père, quittant Saint-Jean et
Genève, s'installa définitivement à la Cbablière, près de Lausanne, elle se réjouit d'un
changement d'existence qui favorisait ses
goûts el ses amitiés.
La Chablière avait une terrasse qui donnait
sur le lac Léman; une allée, plantée de beaux
arbres, conduisait à un temple de la Nature
qu'ornait une statue de Jean-Jacques. C'était
l'époque où l'on rendait un culte à la nature
et à son philosophe. C'était aussi l'époque où
l'on découvrai l la beauté des montagnes ;
M. de Saussure, qui assiégeait le mont Blanc,
mettait Chamonix à la mode. Rosalie n'avait
pas à suivre la mode : elle savait dès longtemps apprêcier les beautés diverses de son
pays. « Après avoir gravi les Alpes, écritelle, que le repos est délicieux sur ces pelouses
d'un gazon velouté, en cueillant les fleurs
qui les décorent! C'est ainsi qu'un herbier
devient un mémorial de toute la vie. Chaque
plante porte avec elle le souvenir du lieu où
on l'a cueillie, de la personne qui l'a donnée.
On aime surtout à penser que toutes sont
nées en ce pays fortuné où les beautés et les
richesses de la nature nous rappellent que l'or
n'est pas le premier des biens. , Peintre
comme elle était musicienne, elle consacra
longtemps ses loisirs à son fameux herbie,·
qu'on peut voir encore aujourd'hui au musée
cantonal de Lausanne, et qui se compose de
douze cents aquarelles reproduisant Ja flore
variée des Alpes.
De bonne heure, Rosalie de Constant prit
l'habitude de noter sur des cahiers verts les
petits événements de sa vie. li y a de tout
dans ces cahiers. En voici un qui débute par
une adresse d'apothicaire : « Le Roi de la

HIST ORIA

Fesc. 38.
Cliché Giraudon.

PRINCESSE LOUISE D'ORLÉANS,
FILLE de LOUIS-PHILIPPE Ier, ROI des FRANÇAIS , et FEM.ME de LÉOPOLD Jcr, ROI des BELGES.
Tableau de J. - D.

'OURT . ( Muée Condé, Cl1antilly. )

�~OSALŒ DE CONSTANT _ _ ,..

midi, il v avait un cercle très brillant, de
jolie lem.me recherchées dan leur parure,
dans leur maintien, leurs regards el même
leurs parole . La plus belle avait cette lraoC(Uillîté d'e prit, celle ai ance et celle brilDonne il d"aulre§ ces Deur; si fraid1l'ment cueillies.
lante
gaieté qui annoncent qu'on e t content
Je ,·eux celh.-;, Phili~. que tes doigts ont flétries.
de soi el des autres. Cette belle rérrnail en
paix lorsque tout à coup la porte s'oune, on
Après de adage copié dao quelque
annonce une autre femme reconauteur du temp., et assez heunue pour montrer partout où elle
reusement choisis (ex. : li n'y a
,·a une de plus jolie figure , un
point de gen plu vide que Cl'UX
des plu charmants vi age , la
c1ui sont pleins d'eux-même. ). il
mentionne l'arri ·ée des émigré à
tournure la plus faite pour ètre
Lausanne : « La ré,·olution de
remarquée, et celte simplicité si
France occupe Lous les
pril ,
éduLanle qui dénote un cœur
e1.cite tous le ·enlimeots, toute
honnête, peut-être sensible. Celle
les craintes, toutes les e pérances
femme entre entourée d'une troupe
el divise la ociété, les Françai
de jeuue iteo llUÎ la proclamaient
émigré inondent Lau anne. » Plus
la plu· belle et qui parai saient
loin, à la date du U janvier 1790.
vouloir la ou tenir envers el contre
je lis celle note l)Ui fixe l'e prit
tous. La prt!mière, craignant de
M"er de émigré : 1 Lau. anne
,oir son lrùne renversé par cette
e. l très brillant. On dan. e, oo
nouvelle venue, et . achanl l,ien
joue la comédie, il y a partout de
que le premier coup d'œil décifugitifs. 1
derait de la ,·icloire, eul un moComme il arrive dan les fament d'inquiétude très vi1•c, qui
milles nombreuses, Mlle de Con.ne fut aperçu, je croi , que de
tant, sans quiller .on coin de terre
moi, parce que tou le yeux étaient
fomilial, .c lrou,·ait mêlée am.
portés ur l'autre. Mai , en haplu grands événemenls historibile général, elle ne f&gt;erdit pas la
ques et à la géoirraphie de la
tête cl elle se prépara au combat.
terre eoti\re. Elle uivait s FrèElle avait cerlain chai! orange
res par la pensée, cl son tœur voyaqui erl de manteau, de draperie
geait avec eux. Juste, l'ainé, ~eret plus ouvent à montrer à propo
,·ait en Hollande et ful tué dao la
le plu beau bras, la plu belle
• LES D~:LtCE . • ()E Vot .TAIRt:. - Gr.ivure Je QuaVIRDO , a·arrès s,cnT.
campa"ne de 179:i. Victor, J, plu
gorge qu'on peut avoir qu'à les
jeune, !ai.ait partie de la garde
cacher tout à fait. Elle comprit que
~ui · e qui fut mas~acrée le i O août t i92; par peu près en ce terme : « La per ·onne avec le bonheur avait ,•oulu qu'elle o'eùt montré
miracle, il échappa, et, dans une ltllrc qu'il « qui ~f. .\kao c ·t wnu en Angleterre prend ni l'un ni l'autre encore el que la ,·ue ubite
adre sa le lendemain à ses sœur , il raconte • la liberté de témoigner sa surprise qu'une de tant de charmes attirerait Lou le yeux,
dans e détails celle journée où l'ancien « dame aus,i bien élerée que l'e t . i\rcment fixés un peu trop longtemp ur . a rivale.
ré!!Ùne arronisa. li n'était pa hor d'affaire; « ~lrs Powel n'ait pas ju&lt;&gt;é convenable de la Elfoctivement, cela produi it un effet prodiréfugié chez des amis, les Achard, il fut « consulter sur lt&gt; plai. ir· de ~l. Akao. Quoi gieux. Je m'approchai de la ~ame avant
dénoncé : 011 perquisitionna dan la maison, « qu'il en soit, l"hl'ureu Chinoi era prêt à qu'elle fùl certaine de on triomphe et je lui
et Victor, dégui é en vall'l, "Uida el rclaira i. l'heure fixée. » Mr Powel m'emoia de
dis : « Que n'ai-je la pomme à o0rir! mon
lui-même ceu1 qui le cherchaient. Plus tard excu. e et ajouta qu'étant iodi ·po éc, elle « choix serait bientôt déterminé. ,, Je ne
il devint aide de camp de Wellington, et fut n'irait pas au bal. Je m'y rendis moi-même crois pa qu'elle ait jamai jeté un regard
nommé général en i815. Quant à Charles, il et drmandai à èlre présenté à Ir Powel, plus dou , plu tendre, plus expre sil de
était parti pour la Chine aGn de faire fortune; « dont l'indi po itiooo'avaitpas duré». Ain i reconnaissance et de sali faction, et je vous
de caractère aventureux, il devait tenter plu- l' heureu.r Chinois procura il à son maitre de assure qu'elle a diaulemenl joué de la pru.ieurs foi la chance anal d'arranrrer a vie belle relation .
nelle, mai le plai ir entrait dan· on cœur
à on gré. A son retour, il trouve !"Europe
Lié a,ec on cou.in Benjamin, Charles de el banni ·sait une crainte très "Vive qui l'avait
bouleversée. Quand il débarque en Angle- Con lanl vécut à Paris pendant le Directoire occupée un moment. Je l'engageai à remettre
terre, e que lions sont i ·au"renues qu'il el fréquenta la _ociété brillante et di olue
on beau schall orange. « Employer inutile'attire celle répon e : a On rnit que vou · qui y régnait alors. e lellre à sa œur « ment un moyen dont on ne doit user qu'en
arrivez de l'autre monde. 11 En e0et, entre
« dernière extrémité, c'est uo défaut de tacont un tableau très animé de ces mœur
on déparl et son rctou r, il y avait eu la Révo- lé"ères; I' àge et la tendres e de Rosalie en « tique •, lui dis-je. Elle me comprit, mais
lution. IL ramenait de Chine un Chinois, et ce fai aient une contideote indul""t:nle eL ùre. quelle l la femme qui ail user avec modéChinois, nommé Akao, faisait sen·ation. On Je soupçonne le jeune homme d'être tombé ration de la victoire? Elle . e leva ous un
s'attroupait sur son pa sage; on arrêtait la amoureux. de Mme Tallien. Il dine a,ec préte1te, et sa belle taille, .c bras nu , sa
diligence pour le voir. Les un le prenaieut Mme Tallien el Bonaparte, et ne dit pa · un grâce, cet ensemble de beauté que peu de
pour une femme, le aulres pour un amhas- mot de la .econde. ~lais ,·oici un frarrment de femmes possèdent à un point de perfection
adeur. Le snobi me sévi sait déjà. Charles lettre que je ne pui me tenir de citer, taol aussi grand fut remarqué, admiré, même
de Constant avait beau réclamer les senice
il nou offre d'a,.rémeot dans sa peinture de par .a rivale. La première de ces femmes e l
de son domestique; on s'arrachait Akao. Le
Mme Tallien, vou l'avei déjà reconnue;
la coquellerie el de la rivalité féminin
dames surtout l'accaparaient; il en vint une
a - 2 no1•embre 1?!lG (le jour des l'autre est une dame Récamier, qui affecte la
qui l'enleva dan on carro e pour le faire lforts n'interrompait pa le plai'ir mon- simplicité d'une bourgeoi e par la même raidiner. A Londre , Akao fol recherché dans le dains : la mort était alor un accident si son que l'autre a adopté le costume grec. O
grand monde. On l'invitait pour l'e1hiber, et banal). - J'ai été hier soir à un beau Pri- femmes, que vous ête séduisantes et frivole·,

Fauciguière, rue , aint-Honoré, a un élhir
qui prévient et guérit tous les maux de dents. D
Il mêle ensuite des notes de boucherie à de
petits vers dan le goût de ceux-ci :

il e rentrait jamais qu'entre une et deux
heures du matin. « C'e:,.t gênant pour moi,
écrivait on maitre ingénument. Il n'e t pas
,·enu dan l'idée de ceux qui l'invitent de me
demander j cela me convient, ni de l'envojer
chercher et de le renvoyer. Ava nt-hier, je
trouve une invitation au nom de ~frs Powel
pour aller au bal de la Cité. Je répondis à

.,. 265 ...

�,

1flSTORJA - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -.4
que votre cœur est ambitieux! il n'y a point
de femme qui ne prîl un vice comme vêtement s'il pouvait lui donner un triomphe. i&gt;
Benjamin eût été ravi de cette page qui
retrace l'unique défaite de Mme Récamier, sa
future el cruelle amie, et se fût approprié
sans nul doute, s'il l'avait connue, la rélle1.ion finale, capable de le consoler un
instant de ses faiblesses. Charles de Constant
était le frère préféré de Rosalie. Après s'être
marié en Angleterre, il revint dans 1a suite
se fixer en Suisse, et même, ayant perdu sa
femme et marié ses filles, il appela sa sœur
auprès de lui. Le frère et la sœur vieillirent
de compagnie dans une petite propriété aux
portes de Genève, qu'on appelait Sous-Terre
et qui était au bas do la grande propriété de
Saint-Jean où ils avaient passé leur enfance.
Là Chateaubriand les vint voir.
L'amour fraternel remplit la vie de Rogalie. Des pbrases comme celle-ci, qui est
datée du 18 mars 1828, ne sont pas rares
dans son journal : a Je suis bien riche
aujourd'hui, j'ai des lettres de mes deux
frères. » Elle réserva toute sa tendresse aux.
affections de famille, et n'en connut jamais
d'autre. Ces affections furent sa joie, mais,
à la façon des amoureux, elle en tira aussi
toutes les tristesses. Sa sœur Lisette, avec
qui elle 'Vécut pendant leur jeunesse en
grande intimité, s'engagea dans une secte
religieuse dite des Ames intérieures. Celle
secte, qui se rattachait au quiétisme de
Mme Guyon, avalt pour base l'union intime
des âmell, avec Dieu, et l'union des « àmes
pures » eolre elles. Dès lors, Liselle, indifférente aux choses de la terre, mena une existence toute mystique qui la rendait parfaitement heureuse. En vain Rosalie s'efforçait de
la retenir dans la vie pratique : le lien de
sympathie qui unis ait les deux sœurs était
brisé, il ne subsistait entre elles que ce lien
de la Camille qui dure malgré les séparations
et les désastres, et qu'aucune force humaine
ne peut rompre entièrement. Rosalie continua de voir et d'aimer l'illuminée, mais
celle-ci ne prêtait plus d'allention aux événements du monde. &lt;1 Nous allâmes mardi
chez Liselle par un jour charmant, note
le journal en aoùt i814. Son calme fait du
bien. Elle tient table ouverte aux rougesgorgel&gt; dans son bosquet : elle les appelle, ils
viennent boire, manger, s'ébattre, comme
s'ils étaient chez eux, c'est vraiment drôle à
voir, cela lui fait un plaisir bien d'accord
avec le reste de sa vie,. &gt;&gt;
Rosalie de Constant termina, le 27 novembre 1854, à l'âge de soixante-seize ans,
une vie qu'elle consacra à aimer el aider sa
famille.
Elle prit sein plaisir où elle put, à son
foyer, à quelques foyers amis, dans la
peinture, la lecture et la musique, dans le
goùL de la campagne. Elle s'ennuya quand il
le fallut, et trouva autour d'elle de quoi occuper son activité et son dévooemrnt. N'est-ce
pas là un type charmant de vieille fille?

Ill
Un roman d'amour.

J'ai dit que Rosalie de Constant refusa de
se marier el ne connut que les affections de
famille. on cerveau était raisonnable et bien
équilibré. Sa taille déformée guidait sa sagesse. Elle ne voulut pas, au déclin de sa
jeunesse, associer sa vie au sort de personnes considérables, mais âgées. M. de Montyon et le général de Montesquiou demandèrent sa main; elle ne se décida ni pour un
prix de vertu, ni pour un conquérant. « Tu
es trop bien élerée pour aimer jamais », lui
disait son père, qui avait sans doute reçu une
éducation déplorable. Son journal témoigne
constamment d'un rare boa sens; c'est ce
bon sens qui lui représentait les choses dans
leur exacte vérité, el la faisait souvenir à
propos qu'il faut au bonheur quelques illusions et de la jeunesse. Elle n'était pas exaltée; pourtant c'était un cœur chaud et -raillant qui battait dans sa poitrine, et la forte
tendresse dont elle entoura son père el ses
frères suffit à donner à sa vie cette plénitude
que nous n'accordons volontiers qu'à l'amour.
Elle ne regretta jamais les décisions qui
protégèrent sa solitude; je relève mème
l'éloge de celte solitude dans une page de
son journal où elle raconte une après-midi
passée aYec une amie : « Nous nous sommes
étabLies au coin du feu, nous avons bien
goùté, nous avons chanté, vu des dessins,
je lui ai lu des choses qu'elle ne connaissait pas el qui lui ont fait plaisir. Ah l le
célibat est un état très doux. Les enfants
sont un objet d'intérêt trop vif pour n'être
pas tourmentant. Si, comme cela peut se
rencontrer, le mari n'est ni aimable ni délicat, s'il ne peut inspirer ce d!.'gré d'estime
qu'on a besoin d'accorder à l'homme auquel
on a confié son sort, oh I que la chaîne est
pesante! Que les vingt-quatre heures sont
longues! Vive la légèreté du célibat I Point de
responsabilité; peu d'intérêt, il est vrai,
mais on ,,oil la vie s'avancer, son terme s'approcher sans regrets. On jouit de ce qui se
présente d'agréable sans être retenu d'un
autre côté par des sentiments trop vifs. Les
peines qui n'atteignent que soi sont toujours
légères. Oh! oui, c'est un grand bonheur que
de n'ètre pas la femme de J ... I » Je ne sais
qui était ce J ... , mais un éloge philosophique da célibat, dans la bouche d'une
femme, devait se terminer par une personnalité, car elles tirent de la philosophie une
utilité immédiate. Dans cette page, d'ailleurs,
Rosalie restreint à plaisir la beau té de sa vie,
qui fut d'être mêlée à celle, plus agitée, de
ses frères, de souffrir et de connaitre la joie
par leurs joies et leurs soull'rances, et de
prendre uu intérêt très vif, non seulement
aux choses de sa famille, mais à toutes celles
de son pays, sans compter les agréments de
la nature et de l'art.
-n y eut cependant un roman dans sa vie,
un roman comique el mélancolique à la fois,
comme il convient à l'amour. Un auteur dra... 266 ...

malique donnait de l'amour cette définition :
(( De grands mots a,•ant l de petits mots pendant! de gros mots après! &gt;&gt; Et sans doute
gms mots est excessif. La passion qui n'est
pas raisonnable ne supprime qu'un temps
notre rai,on, et quand celle-ci arri\'e enfin,
fort en retard et essouftlée d'avoir couru,
elle constate sans déplaisir qu'en son absence
on a accumulé les erreurs et les ridicules. La
raison de Rosalie n'arriva guère en retard;
aussi n'eut-elle à constater qu'un peu de ridicule, et son partenaire en supportait plus
qu'elle. Ce partenaire ne manquait pas de
lustre : il n'était autre que Bernardin de
Saint-Pierre, le célèbre auteur de Paul et
Virginie et des Études de la nature. Un
homme de lettres apparaît rarement dans la
Yie d'une femme pour son bonheur. EUP.même a raconté cette aventure dans son
journal, en la mettant sur le dos de deux
ètres fictifs et transparents qu'elle a appelés
Valérie et Théodore; avec les lettres del' écrivain qu'on a retrouvées, il est facile de rétablir la vérité. Un jour donc que Valérie, que
nosalie s'ennuyait, elle écrivit à Théodore, à
Bernardin. C'était déjà la coutume de confier
ses ennuis à des gens de lettres. Ils utilisent
ces secrets; c'est da document humain. «Valérie, nous dit Je journal qui analyse très
finement les motifs de cette correspondance,
Valérie avait passé sa première jeunesse sans
avoir connu le bonheur; il ne s'était montré
à elle qu~ comme un éclair passager et trompeur, toujours suivi de la nuitla plus sombre.
Après avoir beaucoup souffert et beaucoup
rélléchi, le calme revint dans son âme. Elle
avait une vraie curiosité de connaître et de
sentir, et lorsqu'un livre offrait à son cœur
les consolations dont il avait besoin, un sen Liment de reconnaissance l'atLachait à l'auteur.
Un ouvrage surtout réunit à ses Jeux lt's
agréments et les beautés qu'elle avait trouvés
épars ailleurs. L'auteur élait \ivant, il ~e
disait malheureux et n'ayant pu réaliser les
projets qu'il avait formés. Valérie trouvait
une sorte de rapport entre elle el lui, la
reconnaissance qu'il lui inspirait lui donnait
Je désir de le voir plus heureu:x. - Un jour
qu'elle était seule et que, pour se distraire dt!
mille chagrins, elle avait relu un dt!s ouvrages
de cet auleur, son imagination s'exalta, l'envie de communiquer avec lui devint si vive
qu'elle y céda. Elle écrivit, mais sans se
nommer. Ce n'est pas de sang-froid qu'on
écrit une pareilltl lettre; les idées et les
expressions ne Jui manquèrent pas; elles
eurent toute la chaleur du sentiment qui
l'animait. Bientôt après, ne croyant pas que
sa lettre panint ou qu'elle pût produire
quelque effet, elle l'oublia .... » Tristesse de
la jeunesse finissante, curiosité de connaître
enfin l'amour, exaltation liLtéraire, pitié d'un
auteur qui se dit malheureux, en vérité
Rosalie ne manque pas d'excuses et les détaille avec une psychologie minutieuse. Mais
est-elle bien sûre d'avoir oublié sa lettre
après l'avoir écrite? N'est-ce pas là encore un
trait féminin?
Celle lettre était partie le 2 mars i791.

•

_____________________________

Elle décrirait la Suisse et la campagne de la
ChabLière, et n'était pas signée. A la fin de
septembre, Rosalie en reçut des nouvelles.
L'excellent Bernardin s'était évertué à découvrir sa correspondante, avait même fait insérer une réponse anonyme dans le Journal de
Lausanne, et croyait enfin avoir trouvé sa
mystérieuse amie en la personne d'une dame
Williams. Cell~I transmit la réponse de
l'écrivain à Mlle de Constant· on ne sait com. à
ment elle avait appris que la' lettre revenait
cette dernière. Rosalie fut vexée de voir une
tierce personne mêlée à sea alfaires intimes;
une nouvelle lettre au grand homme se ressentit de sa méchante humeur. Mais le g:rand
homme, qui avait passé la cinquantaine et
qui, tout en excilant la sensibilité de ses
contemporains, cherchait à s'établir solidement, ne se laissa pas arrêter en si beau
chemin de conquête. « Aimable Ro alie,
répliqua+il dans le langage du temps, nos
àmes se sont louchées. Ne vous reprochez
point volre lettre ni mes tentatives. La 1mblicité de mes oul)mges m·a alifré at1 moins
quatre mille lettres, la pluJJart de per·sonnes inconnues pat'mi lesquelles il y a
un gra,td nombre de femmes et même de
demoi.selles. Aucune ne m'a causé une émotion aus i touchante que la vôtre.... o Il
tient à ce chiffre prestigieux de quatre mille;
il y revient dans ses lettres postérieures, et
en tire mème un parallèle avantagelll'. avec
Jean-Jacques, qui avait une malle pleine de
ces correspondances et la trainait partout
après lui. Notre homme de lettres accompagne sa vanité d'un peu de roublardise :
« Des demoiselles, continue-t-il, m'ont écrit
et m'ont offert leurs personnes et leurs fortunes en feignant d'avoir pour moi une
passion e:1.trême, mais elles m'ont caché
la vérité sous tons les rapports. :i Aussi ne
veut-il plus être du!)'!, el, avec une ingéniosité qui désarme, il exige de Rosalie que,
« de ce pinceau qui sait si bien rendre les
paysages de la Suis e », elle lui fasse son
portrait a de la tête aux pieds l&gt;, en y
joignant Je caractère de on cœur et l'état de
sa forlzme. Quand le journal de Rosalie, oh
ces lettres soot recopiées, ne servirait qu'à
nous montrer les pratiques sentimentales de
l'auteur de Paul et Virginie, el à mettre à
nu le cœur d'un littérateur qui fit profession
de sensibilité, il mériterait d'être lu, médité
el retenu. Beroardin cherche un cœur où
reposer son cœur; mais la chaumière ne loi
surfit pas, ni l'amour : il lui faut s'informPr
de la bourse.
lnvitée à se peindre, Rosalie confesse qu'elle
n'est point jolie, ce qui lui vaut de notre
quinquagénaire un peu refroidi cette nouvelle réponse : , Pour moi, je l'aroue, il
m'est impos~ible d'aimer un être idéal. Vous
me faites entendre que vous n'êtes pas jolie,
mais vons pouvez me dire si vous ètes grande
ou petite, blonde ou brune, grasse ou maigre,
jeune ou âgée. Si vous me regardez comme
votre ami, celle peinture ne vous coûtera
rien; je ne vous dtUDande que votre buste.
Pas une de ces dames et demoiselles incon-

nues qui m'ont écrit ne m'a refusé le sien; il

i en a même qui se sont peintes de la tête
aux pieds, mais avec des draperies. C'est en
cela qu'elles m'ont trompé .... &gt;&gt; li n'y a
qu'un romancier idéaliste pour montrer tant
d'erigences. Et il termine sa lettre en e.mbrassanl Rosalie.
Celle-ci acheva son portrait qu'elle n'arait
qu'ébauché. Elle s'aroua paU\•re et bossue.
Aussi Bernardin cessa-L-il de faire des frais;
il quitta la poésie el se mit à l'aise. «J'ai eu,
écrit-il dans la lettre suivante, j'ai eu des
coliques auxquelles je ne suis pas sujet. Ce
qu'il y a de pis, c'est qu'il se joint à tous
mes maux le mal des nerfs qui les empire el
les surpasae. • Et le voilà parti sur ses maladies.
Jusqu'à présent la fiction imaginée par
Mlle de Constant et les lettres de Bernardin
de Saint-Pierre que nous connaissons coïncident exactement. Au point où nous en
sommes, le roman el la réalité se séparent.
[ncontestablement le roman surpasse la réali té. Valérie part pour Paris où elle doit rencontrer Théodore. Comme elle monte dans la
diligence, elle reçoit une lettre qui cherche
à la retenir : cc Ne venez point, ce serait Lrop
hasarder sans être sùr de s'aimer et de se
plaire .... » Elle part quand même, et marche
bravement à la désillusion el au désespoir
Comme une bête blessée gui se traine jusqu'au gite, elle regagne en bâte le pays natal
où elle meurt, ayant à ses pieds Théodore
qui. pousse des cris. C'est là une concession
maladroite au goût du jour. Heureusement,
il y a un mol de la fin qui nous fait oublier
cette pompe tragique, et le voici : « La douleur de 1'béodore intéressa, on s'empressa de
le consoler; on assure que ce ne fut pas difficile. 11 ne remporta à Paris que le souvenir
de ses succès el la certitude de son mérite. »
Une phrase suffit pour exécuter Bernardin.
Mlle de Constant sait lancer un trait droit au
but. Elle en lance même un second dans Je
même cahie1· vert, une page plus loin, après
une recette de gâteau anglais : « Ne cherchez
jamais à voir de près l'auteur dont l'ouvrage
vous enchante. Songez que c'est la meiJleure
partie de lui-même que vous connaissez .... »
Mais pourquoi réserve-+elle sa clair\'Oyance pour ses fictions? Elle juge l'homme
de lettres avec ~a ferme raison, et néanmoins
elle e laisse prendre à ses vulgaires flatteries
et continue de lui écrire. Bien plus, elle lui
brode un portefeuille : un bouquet de roses
au milieu des épines_. Pendant ce temps, Bernardin, qui ne se soucie point d'une vieille
fille pauvre et bossue, cherche de droite et
de gauche l'héritière à qui donner son cœur
sr.nsible. li trouve enfin, et c'est la fille de
son éditeur, Mlle Félicité Didot. Elle avait
vingt ans, lui cinquante-cinq. Mme Arvède
Barine nous a appris que, pendant le cours
de cette union qui dura sept ans, Mme Bernardin de Saint-Pierre ne fut que la première servante de son mari. Après la mort de
celle-ci, l'écri,·ain, dont les goûts rajeunissaient arec les années, se remaria avec une
pensionnaire, Mlle Désirée de PeUepore. Ro-

J{OSJll.lE DE CONST.JfNT - - ,

,alie l'avait échappée belle. Elle ne se douta
pas immédiatement de son bonheur, et même
l'abandon de l'infidèle lui inspira des réflexions
mélancoliques qu'elle confia à son cahier :
« Des lettres que j'avais reçues m'avaient
donné l'espoir d'un bonheur qui aur.1it rempli toutes mes espérances et dont l'agréable
chimère a quelque temps consolé et embelli
ma 'Vie. » L'histoire de Valérie et Théodore
qu'elle nous conta nous atteste qu'elle comprit mieux plus tard la faveur que lui accorda
le destin. &lt;t ~e cherchez jamais à voir de près
l'auteur dont l'ouvrage vous enchante; songez
que c'est la meilleure partie de lui-même que
vous connaissez » : c'est la moralité de celte
petite aventure.

IV
Le cousin de Rosalie.
.Mme de Staël prétendait que, vour faire
en Suisse une société airréable, il aurait fallu
réunir les hommes de Genève et les femmes
de Lausanne. A Genève comme à Lausanne,
la société était extrêmement cultivée. On y
avait le goûl des choses de l'esprit, sans
avoir précisément celui de l'art. Et chacun se
découvrait un talent d'écrivain, comme celle
Mme de Saussure qui avait commis un roman,
sans doute pour ne pas se singulariser, et en
demandait pardon comme d'une sottise :
« Je n'y comprends rien, disait-elle, on devient bel esprit sans scrupule, dans ce pays. &gt;&gt;
Dans les assemblées, personne ne pouvait se
vanter d'avoir les poches ,ides de manuscrits.
Le père de Rosalie, M. amuel de Constant,
donnait l'exemple. Il publiait roman sur roman, le Mari sentimental, Camilleou Lettres
de deux filles de ce siècle, Laure. Ce sont
productions qui défient aujourd'hui toute
lecture. Laure, la dernière, ne compte pas
moins de sept volumes : c'est un livre à
thèse, destiné à meure en garde contre les
dangers de l'agiotage. Tandis qu'il l'écrivait,
M. de Constant, probablement pour se documenter, spéculait sans vergognr. Entre deux
chapitres, il faisait de la tapisserie. Sophie
Laroche, l'amie de Gœthe et de Wieland, qui
visita la Suisse en 1792, le remarqua dans
cette occupation : « Une chose qui m'a frappée, écrit-elle dans la relation de snn voyage,
c'est de voir dans sa chambre d'étude un
beau métier à tapisserie. Il s'occupe à broder
les jours de pluie, et quand il est fatigué
d'écrire. ll On m'assure que l'habitude n'en
est pas perdue chez les hommes de l'heureux
canton de Yaud.
Avec ses amies, Mmes de Collens, de Charrière, de Montolieu, Rosalie de Constant faisait l'ornement des assemblées de Lausanne.
On y composait des comédies et des vers de
circonstance. Les émîgrés y apportaient les
gr~ces françaises et l'esprit qui sied aux badinages de salon. Un journaliste, que ces
passe-temps littéraires agaçaient, tournait en
ridicule une manie aussi innocente : (( Jamais, écrivait-il, jamais noire littérature n'a
été si stérile qu'à présent. ll ne sort rien de

�111ST0~1.JI _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ __

,

_________________________________
'R,_OSALTE DE CONSTANT - . _

no pre. es que d'e lrêmemenl médiocre. Ce
mol esl même bien adouci, mai il faul ~tre
bonnète. Cependant, le roman de Caroline
cl l'e.,p«e de répulalion quïl a procurée à
on auteur (lime de ~Jontolieu) a eau é une
telle fermentation parmi nos tète, femelles
qu'ellci; barbouillent une inl'ropLle quantité
de papier. lais, Dieu merci! no papëll'ries
sont en i bon étal et nos oi si bien portantes qu'elles n'ont pa · encore amené la di. elle. de ce:. Jeux article . EUc.s p:1- ent leur·
journées à composer de romans; leur toilelles ne ont pin· couverte de chiffon. ,
mais de feuille éparses, et i l'on déroule
une papillote. on rst ùr d') trounr d .
fral!ments de lettre. amounuse , de de criptions rom:111tiquC's. » Mai. les has,es plai~anteries d'un Loui · 8ridel ne pancnaienl
poiut à loucher ces àm dél!ca.te , ni, à u ·pendre le mom·cmcnl de cc· JOiie · marns forcenée •.
Ce: a:sembléeg .~i aima Lies, . i correctes cl
. i adonnées à la littérature étaient sou,cnl
troui,lres par la présence de Mme de , laël cl
de Uenjan1in Constant. llo,alie d Con tant
uhit Ioule le, pha e. de l'orag,u,e liai..on
de son cou:in, el comme le:; hi. loriens de
ces querelll!s amoureu. es invoquent .. on lémoi:rnage, l·Dcore faut-il connaitre ce Lémoigna"e cl en e limer la valeur. 11 C$t partial,
et Ro alie ne s'en cache pas : 11 lJ'abord.
écriL-dl1: en f ·ou, on doit toujour se ~oulcnir en famille. • Aillcur!-, elle avoue aimer
[l njamin à la fa~'.OD d'une .œur : a llepui
son enfance•. j'ai pris intérêt a lui.... Ma
grand mèrl', qui nous aimait lou- deux plus
que Je - autre~, m'a r?Commandé l·enl fo!s de
l'aimer comme une œur ainée; ma con~c1rnce
me dit que je n'aurais pas pu pen~cr et dire
autrement que je ne l'ai fait. 11 ( 1 07 .) Cependant, si clic le juge avec indulgence, elle
ne s'illu ionne pa~ trop ur es défaut tout
en e pérant loujour qu'il 'en corrigera :
c Je . en. , écrit-clic eu 1 09, qu'il . erail di!'..
ficile de faire une apolo ie d'une \Ïe si agitée,
si remplie d'é\énements politiques et amoureux, mais, avec des pa:-ion l'ive., des circon-taoœ contraire rt un ~u de l'aible,dan~ le caractl-re, on peul être jeté duo. de
routes bien dir.ërcotes de celles que le cœur
et l'esprit auraient rboi ie ••hec un esprit
supérieur cl de hon priocipr , on rC\Îrnt à
la place qu'on aurait dO toujours occuper.
C'tsl ce qu'on peut e~pércr de Benjamin.
• on âge mûr el .a \ ieille~se répareront les
agitation de sa jeunes1-e, el a réputation
d'homme verlueux el d'éeri,·ain di lingué e
con olidera. D lléla ! Benjamin ne répara
jamais rien, dé..,ira con tarument arranger ~
vie et n'y paninl jamai , et fut jusqu'à son
dernier jour l'e~clave d'un be oin maladif de
·en:ation . li aYait de bom principes cl un
esprit s11périem·; mai son à rue trouble et
,ioleatc, confondant la passion et l'énergfo,
aimait également à rebondir du sol au plafond, el du plafond au sol. C · ursauls le
hri .. aient, et il s'imaginait qu'ils étai1:11l Je
témoignage d'une vie inltn.e,
Le journal de Uo alie de Constant nous

montre un Benjamin ondoyant el dher;:,
tantôt gentil el séduisant, gai et spirituel,
faisant la joie de :son entournne el ·e po aat

Cll&lt;he SeardeJa rrtru
litR:\ARDIN DE

AINT-f&gt;IERRE.

en enfant gàlé qui obtient tout cc qu'il mut,
tantôt éner,·é cl a ilé, livré h des db-ir· contradictoire • avide d'indépt:nd .. ncc et . e for"C3nl lui-m~me de chaine·. a on caracti\re,
écrit-rlle, e~t celui d'un enfant malin toujours guidé par le moment et ur lequel on
ne peul jamais compter. » Pour Mme de
taël, Ro alie commence par l'admiratiou.
En 17!15, alor, 4ue Benjamin n'était pas encore wou .e bn\lcr, comme un papillon, à
c-e phare, elle écrit à Mme dr. Charrière du
Colombier, et celle. lettre ne manque pa de
piquant. i 1'1m,e,ouvirntr1u~~lnwd ,Charrière,
l'auh:ur de Calli.ste, fut l11:e, elle aus,i, nwc
Bt'njamin : a C' • t (Yme de laël) une femme
Lien étonnante. Le .entimcnt qu'elle fait
naitre est ah.olumenl différent de celui que
toute autre femme peul inspirer. Ces mol
douceur, grâce, modestie, emie de plaire,
mainliPn, usa e du monde, ne pt&gt;uvent être
emplo)·és en parlant d'elle, mais on esl entrainé, uLjugué par la force de .on génie, il
.uit une route nourclle. C'e t un feu qui
mu éclaire, vous éblouit quelquefoi , mai
qui ne peut vous lai ·er froid et tranquille.
on e·pril e t trop supérieur pour faire \aloir celui des autres el pour 11ue personne
pui.. e en a\·oir avec elle. Lor qu'elle e l en
quelque endroit, la plupart des gen~ d 'viennent spectateurs, elle e l eule ur la
sœne, ou, .i quelqu'un ose 'y placer un
moment, tout l'arantage du rai oonemenl et
de la di5pute esl de son côté, el l'admiration
qu'elle in pire fait qu'on lui pardonne sa .upériorité, !or mèm qu'on en est l'objet. On
e t étonné de trouver chez celte femme ingulière une orle de bonhomie el d'en[_ance
qui lui ôte toute apparence de pédanterie. •
Rosalie se lia Yer · celle époque awc Mme de
taiil, qui lui donnait de ver· à mettre en
mu ique et cherchait dan la ~ociété de Laua

0

:

anne et de Genève toutes les occa ions de sedi-lraire. Cnr la a trop céli!bre D, comme on
l'appeJail, ;'ennuyait eu :ui .. e, prélend_ait
qu'on ne ~irait qu'à Pari , dont ~e Preauer
Consul l'aYait exilée, et promen:ut sur les
ri e pre.que désertes du lac Léman on mépris de la nature et . on bc,oin insatiable
d'agir et de "Ouverner. A parler franc, e~le
a"açait la société pai ible qu'elle fn:quenla11,
el il n'e l pa malaisé de démêler rrt énenemeot dans le journal de Ro,alie. :ans doute
cellHi embras~a la cau . e de Benjamin, parce
qu'il était son rou. in el qu'il faut se.i;o11te,1fr
en famille, mai elle embra sa aussi la c-ause
de petites a~. M11blees de Lausanne où ~ersonne ne brillait plus quand celte lcrr1hle
fomme apparai ~ait. ouYenons-nou. de celle
jolie phralle : - . 011 esprit esl trop ·upirieur pour faire i-aloir cl'fw des autre~ 1•f
pour que pe.rs111we pui,~e t'll avoiravt•c ellr.
- C'e t un défaut que le monde ne pardonne
j!Utire.• ·•a-t-on pas dil de Mme Rér,amicr que
l'un de ses agréments était de savoirécouter?
~Jme de taël tombait dan les tran11uillC's
réunions laudoi es comm1! un aérolithe dans
un champ de hlé mûr : la pierre enflammée
a Leau venir du ciel, elle fait du Mgàl. "e:-lce pas l'impr -~ion qu'on éproU\e à lire ce
p:uage du journal de no~alie, daté du 27 novembre 17116 : 11 Dimanche ma tante eut ,on
diner de ,ociété el de voi~inage. li aurait été
joli et gai, mais ne voilà-t-il pa l'amb? sadrice qui tombe tout au travers et qui engloutit tout, 11uoiqu'clle e soit modérée tl
ail fait ce qu'elle pourait pour plaire. Lorsqu'elle e t que !que part, . c'est une ar~oe,
maL ce n'est plu une .oc1été. » li est d1~cile de faire en moins de mot un plu. ,1r
tableau du déran"cnt ·nl 11ue Mme de • taël
occa ionnail chaque foi 11u'elle . e déplaçall
El elle e déplaçait con tamment. Elle fondait à l'improüslc, a\·cc toute sa ba.-. e;:our,
chez cc honn protineiale qui 9oûlaie11t à
la mode ui se et de\'isnient en douceur :
même quand clic se modérait, elle eoglouthail tout. Elle ne pon\11it Lou jours ~e modérer.
Amd Id journal de Rosa.lie devient-il_ do!
plu en plus acide à son UJeL • li e. L 1mpo. sible, déclare-t-elle, de vhre l~an.quiUement avec cc. per ·onnes exlraordmaire •,
et plu,s loin : « Ce sont de.s per,onnes 9uïl
faut voir de loin, surtout s1 1on veul a1m •r
leur lines. » En revanche, elle ne delint
jamai. inju. te pour le ouvrages de Mme de
'laèl. Tandis que la plupart de femme,
tran portent leur humeur dao leurs ju"cments, elle e garde de toute rancune au
cour de ses lcctur . Elle déteste la femme,
quand elle porte sur !'écrivain une app~éciation qui peul encore être la nôtre au}ou~d'hui : a Je li , écrit-elle en i 807, Je lis
Corinne ou l'Italie du Mme de taël, il est
impo sible de lire ce qu'écrit cette femm
sans en avoir l'esprit trè occupé. Elle nou
fait, on peut le dire, re pirer l'l~lie .. Les héro sont ce qui intéresse le mou1., _I hom.me
est trop passif el la femme trop acllve; .c e:.t
toujours elle qu'on rtlr~uv,e dan_ ~or1~e,
et on ,·oil que œtu qui I ont a1mec n onl

jamai été au. ,i pa, ion né~ qu ïl le lui au rail
fallu. La nature e,l ce qu'elle peint le
moins.... n Il r.st vrai qu'elle ajoute plus
loin : • Elle jouit à Coppet de la gloire el de
l'encen. qui lui arri,ent de tou, les pa1s,
cela la dé ennuie pour le moment. D Mai
dr,s expre~ ion comme celle-.:i : Elle nou.~
ja,t re,pfrer l'Jtalie, eussenl fait t•mie à
ainle-Beu\'e.
Ilo alie de Constant aYait l'e. prit a ez ou,erl pour comprendre la passion el mème
pour c1cu~cr le folie qu'elle in~pir , mai
a rai. on était trop droite pour comprendre
les complications irmtiles et lc'I compromi .ion calculée.• Ju,qu'à la mo,t romanesque
de 11. de ..,taél, elle ~oulTril 3\'ec indulgence
la liai on de ~oo cousin el de . Imc de daël.
Le mari n'1:tait-il pas l'obstacle à ln situation
régulière des deux amants? .lais, 1. dt: . ta,·1
dLparu, voici que les deui amanb rcfu.ent
de e marier. L'excellente Rosalie ne ('omprend plu : décidément l'amour esl d'une
psychologie trop emhrouillée pour elle, et . a
correspondance pond~rt'·e a\'ec Bernardin de
, aint-Pierr ne l'a pas préparée à de telle.subtililét-. Ils ,ont libres : qu'ils s'épousent
donc, et qu'il lai-. ent le re te du monde
tranquille. ~fme de 'taël invoque e. de\·oirs
cnnw on père. M. ~ecker meurt en 1804:
• La trop et:lèl,re c t à Coppet dan une ,·éritable afüiction. ne cherrhanl point à la montrer, ce qui e t marque d'un bon changement en elle. » lais le mariage n'avance
pa : 1 fi me parai ..sait i naturel, continue
l'excellente Rosalie, 11uc la œl~Lre dame
épou àt Denjamio lor qu'elle de1·int libre,
que je ne mis pas la cho,e en doute. U parait &lt;1u'ils en eurent tou deux une telle peur
qu'ils ~e mirent en règle là-dti.. su, .... » li
ne pou\·aîent ni ,i,re ensemble, ni . e quiller
tout à fait. Alors commence la période la
plu orageu e de leur liai.on. llo. alie en .subit le contre-coup, el conçut pour la retraite
et la vie pai ilile un amour immodéré. • Il
.;erait bien difficile. écriL-elJe à son frère
Charle le 7 ao,it 1 07, de dormir el d'être
tranquille q11and on a )fme de 'taël tout près
de soi, qu'elle rou· fait une .. cène le matin et
r1u'elle You amuse le soir.... [I y a déjà
as ez longtemp que le pauvre Benjamin est
tr~ malheureux dan .• c_ liens. li m'a confié
es peines, son dé,.oùt pour sa ·ituation et le
a

0

rôle quïl joue, ~on b, oin de tranquillité et
d'une ,ie réglée. Tu comprl!nds que l•volanl
à la Cois malheureu1, mal jugé et menant
une vie que on :1ge et . a . anté rendent tou
les jour plus fàcheuse, je lui ai dit ce que la
rai:on, l'honnêteté et la ,raie amitié m'ont
dicté. Il m'a- encouragée en me di. ant •rue je
lui fai~ai~ du Lien, ')Ue je fortifiais . on àme,
et que, 'il sortait de on étal malb mreux, il
me le dcnait Il m'a bisst'. entm·oir en
même temps que depui Iongtemp il o·e. limait plus nssez la dame d'aucune manière
pour l'épou. er a,·ec plai. ir, lor mt1me qu 'tille
le voudrait bien. - Comm1•nl, dira -lu, awc
celle raçon de pemer, ne sait-il pa ., e relirer
d'e,cla\·anü, se remeure à la place d'ami avec
Lous les Lons proréd. pos-ible.? c·e~l là ce
qu'il voudrait faire, mais, pour en comprl'ndre la difficulté, il faut connailre le c:1raclère passionné, la Yiolenœ extrême, le
de~polisme et l'égoï me de cette femme. Elle
croit que .. on esprit lui donne l • droil de
régner sur le monde entier, elle ,·eut dt&gt;.
c da, s, et surtout Benjamin dont l'e prit
lui coll\font plu qu'aucun autre. Elle déclare r1u'elle le pour uina ju.qu'au Lout du
monde, el que, ·ïl lui échappe, die !&gt;C
tuera .... Elle lui a fait d · scène.. affreuse .
Enfin il e t parvenu à arriver chez lime de
1 ·a san, où il s'est fortifié dan, la résolution
de sortir de cet indigne clan1ge. Je n'ai pu
que le con olcr et l'ahorter à la fermeté cl
à la douceur, mai bienldt eUe est arrhée,
ellè a loué pour un moi la grandi! maison
Monta ni. Elle a amené aY ·c elle \lme llécamier, pour faire plus d'effet et de bruit,
M. de SaLran, amant dttdai,.né, Yaincu, attaché à son char après qu'elle aye tout fait
p&lt;1ur le conquérir .... Comme elle m'a fait
dire qu'elle viendrait me \·oir et que je .ortais, j'allai lui faire \'Ï itc hier malin. Cela
commença a.. cz doucement. Lor 'que nou
fùme cule , elle me prit violcmnient par le
bras, fil briller Je' éclair· de se yeux, me
dit que je fak1i on malheur, qu'elle voulait t'en écrire et te prendre pour juge. Il me
erait Lien diflicile de lt' rendre cette longue
et pénible comer ation, il me emble que
j'eu plu de bon .. eu, c1u'elle, Je lui parlai
avec la plu· scande frand1Le. Elle me dit
que, plutôt que de perdre Benjamin, elle
l'épou~erait quand je ,·oudrai:. ... Elle ,inl
0

ici le .oir, il y avait du monde. Lor &lt;1u'elle
esl quelque part, quoiqu'on aye !,ien cmie
de l'entendre el de jouir de . on e~prit, t&gt;lle
impose tellement 11ue c'!' t à qui e rl..oculera
el e taira. Je me lh-rai un peu pour amu,er
la ~ociété, Benjamin s'y joi~nit, elle fut gaie.
Lrillanle, amu ante. Elle doit revenir cè soir,
je compte pourtant me retirer el me ener
un peu de cette . odété. •
J'ai cité cette lettre presque en entier,
parce qu'elle nuu · montre Benjamin 1àche et
lrt•mhlant de\'ant Mme de . l;1ël, et qu'elle
e. plique la cène UÎ\'anle qui est trop connue pour ~tre racontée à nouleau dans es
détail:-. La pauvre Ro~alic, que . on cousin
pr1•nait pour confidente, déjrait en \·ain ·e
retirer de ce tempèlt' ·. Elle allait apprendre
à ses dépens qu'il e. t dangereux de mettre le
doigt entre l'arbre et l'écorer.. On conuail la
brillante repri!,entation d•Andro11wq11e 11u i
fut donnée alors chez Mme de 'taël: ·" me de
taël jouait Hermione; M. de ~'aLra11, Ores Lu;
Benjamin, PJrrhus; . lme llt!camicr, Andromaque; Jamais les fureurs d'Dermione ne
furent rendue· av1 c plus de naturel. Qu tique jour· plus tard Benjamin ·'enfuit de
Coppel el .e réfugia chez, a cou ine. ltrne de
Staël vint l'y chercher; elle a balayait l'escalier de es cheveux épar~ •. Rosalie tenta de
tenir tèle à l'ora e. Elle ful aet·ablée dei;
plu cruelles injures. Benjamin, &lt;[Ui e cachait, . e montra, el, aba11doooan1 sa confidente, il regagna CoppPl a,cc sa lerrible
amie. llo. alie pardonn:i son IO.cha9e à Benjamin, mai elle ne ,e mêla plu de e.c
affaire,. Crpcndanl, elle continua de le défendre, mt\me contre .a propre famille, outrée dt~ tant dé Caibles,c de caractère. C' e~l à
croire qu'elle eut pour lui un peu du entimenl maternel, et qu'il lui fournit l'ocrosion
d'épui cr cc r · erve d'indulgence et de
pitié qui font la gràce de femmes.
Ainsi, le témoignage de Ro alie de Con tant,
s'il , t plus fa\oraLle à Benjamin qu'à ~lme de
taël, ne prétend pa à l'impartialité. Mais
o'ayon --nou pas une secrète préférence pour
la Ra.salie qui n'est pas trè rai,onnal&gt;le,
pour celle des leur ~ à Bernardin de ai ntPierre, pour Ja conûdente . i malmenée
de Benjamin, tant nou redoutons dan une
Lio3raphie l'exœ de . age, e cl la perfection.
lh,;-.;Rv BOR0E,\

·x.

�COl'tlTESSE D'AR.:\1AILLÉ

....,

La journée du 20 juin 1792
L&lt; ·•o juin 179• rat&lt; un&lt; du gn.ndu chtu de la
R«volauon française. Cc jour-là, le JKUplc du faubouTg&gt;, voulant fètu l"annivcnafrc du sumcnt du Jeu
de paume, K porta, armé de piquu et de f.ml•, IUT
l 'Aucmblic ligltl1tlve, paur p,éKnt« aux d,putés une
pétition et plan1u dans le jardin du T111l«lu un arbre
de la liberté. Lu porRt de l'A&lt;scmblic furent ouverte&gt;
i, cdl&lt; foule, qul dtfila, une heure dura111 , dans la
salit du suncu, pul1, de lâ, ftlardi• 111r Je chituu,
qu·r.11e envahit afin de pénétrtr ju,qu'au roi et obtenir
de Ici la .anction du décret,, sa renonciation au droit
de veto et le rappel du nùru11ru patriotes.
Mme la Comtesse d 'Armalllé, dans un beau livre:
Jtfad.,m~ Éli,11~/6 ( Penin u C", éditeurs), a reproduit lu sou,cnin que la tœUT dt Loui• XVI avait
gardés u consignis dt. ctttt journée, plus bruyante que
violente, mai, qui devait ~trc tn qudquc sorte le prèludc
d"une autre journée - tembl&lt; ctllc-Ji celle du
10 août, C'ut donc à Mmt d'ArmaHlé ctue nous empruntons « _rccit d'un témoin.

22 juin. - 1 ... Le coup qu, nenl de
nous frapper est d'autant plus affreux qu'il
déchire le cœur cl ôte tout repo: d'e ·prit.
L'avenir parait un gouffre, d'où l'on ne peul
sorùr que par un miracle de la Providenc .
1 DcpuL lroi. jour~. on comptait sur un
grand mouvement dan Pari. ; mai. on cro1ait
avoir prb les précautions nécessaires pour
parer à tou. le dang'r . Mercredi matin, la
cour cl le jardin étai •nt pleins de troupes. A
midi. on appr nd que le faubourg Saint_\ntoine e. t en marche. li portait une ptHilion
à l'As emblée et n'annonçait pas le projet de
traw~er lt&gt;~ Tuileries. Quinze cents bommc..~
défilèrent devant l'A .:emblée; p u de gardrs
nationaux; quelques infalidrs. Le ref.le étuit
dei; . an. -culotte el d • fomme . 1'rois officier. municipaux ~inrenl demander au Roi
Je permetlre que la troupe dt&lt;filàl d~ns le
jardin, di:,anl que l'A emblée était gênée
par l'affluence el les pau1ges i encombrés
que les porte. pourraient èlre forcées. Le
l\oi leur dit dP 'entendre :l\'ec le commandant pour les faire défiler le Ion" de la t •rra se des Feuillants et sortir par la porte du
manè e. Peu de lemp. aprè~, les autres
portes du jardin fur1:nl ouverte!&gt;, malgré le!
ordre donné.. nientôl le jardin fut rempli.
I.e. piqnescommencèrentà dèûlerenordre sous
fa terra e de dennl le cb:ileau, où il , :n11il
trois rangs de garde nationaux; ilq so~1aicnl
par la porte du Pont-Ro~al, el aYaicnl l'air
de pa~ser sur le Carrou cl pour re 0 a~er le
faubourg .. aint-Antoine . •.\ troi h ure , il·
firent mine de vouloir enfoncer la porte de la
grande cour. D ·u1 officier municipaux l'ounirenl. La garde nationale, qui n'n,ait pas
pu p3rvenir à obtenir de ordres dep11i · le
matin, eut la douleur de le voir Lra,·er~cr
la cour sans pom-oir leur barrer le chemin.
Le département avait donné ordre de repom.er
la force par la force; mai· la municipalité
n'en a pa tenu compte.
0

a ."ous étions, dan

ce moment, à la fe-

nêtre du Roi. Le peu de per onnes qui étaienl
chrz ~on valet de chambre ,-inrcnt nous rejoindre. On ferme le port s; un moment
après, nou entendon co!!Tler. C'étaient
Aclocque el quelque· grenadiers rt volontair
qu'il amenait. li demanda an Roi de ~e montrer eul. Le Roi p3ssa dans . a première
antich:unbre. Là, li. J'llerTilly vint le joindre
avec encore trois ou quatre grenadier qu'il
avait engagé à venir avec lui. Au moment
où le noi pa sait dans son antichambre, de
gens attaché à la Reine la firent rentrer Je
force chez on fil . Plu heureu.e qu'ellè, je
ne trouvai per onne qui m'arrachât d'auprès
do lloi. A peine la Reine l'était~lle, qué la
porte fut enfoncée par des pique . Le Roi,
dan cet in tant, monta sur de· coflre· qui
sont dans le::; fenêtres. Le m:m:chal de Mouch),
d'llervillJ, cloo1ue el une douzaine ,le
grenadiers l'entourèrent. Je re tai auprès du
paon au. environnée de · mini. tr ,' de 1. d
Marsill · et dl! quelque gardes nalionam. Le ·
piriue entrèrent dan. la chambre comm la
foudre. Ils cherchaient le Roi, . urtoul un
qui, dit-on, tenait },;; plus mauvai· propo~.
Un grenadier rao,.ea son arme en disant :
• Ialbeureux ! c'est ton Roi! 11 I.e re le d
piques répondit machinalement à ce cri. l.:i

M (. Vergniaud el Jsnard parlrrenl fort •ien

au peuple, pont leur dire qu'il " avaient tort

de demander ain i au Roi la ,anction, et les
enga renl à se retir r. Mais œ fut comme
s'ils ne parlaient pas. lis étaient bien longtemp avant que de pou~oir e faire entendre,
et à peine avaient-ils prononré un mol, que
les cris recomm,•nc;aient. Enfin, Pétion d des
~emlire. de la municipalité arrhtrenl. Le
premier haran!!lla le peuple. el, apr1\s a\'oir
luué la dignité et l'ordre awc le1.p1el il a\ait
marché, il l'engagea à "e relirrr dan le
même ra/me, afin qur. l'on ne pût lui reprocher de 'ètre fü-ré à aucun esci- dans une
fète civique. Enfin, h• peuplr, commença à
, défiler.
« Peu de temps après qu'il fol entré, de~
grenadier 'était•nt fail jour t:t l'avaient éloigné du Roi. Pour moi, j'étais montée sur la
fenêtre du côté de la ch:imbre du Roi. Un
grand nomhrede gens atta.ch1:s au !loi ~•é1nienl
présenté· chez lui le matin. li leur fit donner
l'ordre de s'éloigner, craignnnt la journée du
t avril.
« l.a I\eine a\'ail été entraînée chea mon
nefeu. On avait emporté .i vite ce dernier
.dans le fond de l'apparlem nt, riu'ellc ne le
vit pa en entranl cbt&gt;z lui. On peul imaginer
l'état de dé espoir oi1 die fut. M. llue, hui·:ier, et 1. ùe Vincent. élaitnt awc lui:
enfin. on le lui ramena. Elle fil tout au monde
pour rentrPr chez le l\oi, ruai IM. do Choieul el dllau . onville, aifüi que no, dame
&lt;tui étaient là, l'en ernpêchiirenl. Uu moment
apr'• , on ntenJit cnfonc •r le:· porte . Jl 11'1
en avait plus 11u'unl', qne le p1•11ple ne put
trouler, et, trompé par un de• ens de iDJOn
neveu, qui lui dit que la Reine étail à l'A~i.emblée, il
dispersa Jans l'app:v-temcnt.
Pendant ce temps-là, les grenadicrSl'l d'autres
per.:onnc. bien attachées J'cntourèr •nt, el le
peul'le défila devant elle. Une femm • lui mil
le Lonnel rou."e sur la tête, ain ·i qu'à mon
neveu. Le Roi l'avail prc:-quc du pren1icr
moment. Santerre, qui c nduisail le défilé,
vint la haran,.uer el lui dire qu'on la trompait en lui di,nnl que le peuple ne l'aimait
pa , qu'elle l'était cl qu'il l'a~surait qu'elle
n'alait rien à craindre. a L'on ne craint jamais
rien, répondit-elle, lorsque l'on est avec de
hrues gens. 11 En même temp , t:lle tendil
la main aux grenadier qui éta.ienl aupr,.
ù'elle, qui se jett•rent tous dessus. Cela fut
:'ILtRIE.-ASTOISE TTE.
Gr.:wure .k R~one.
fort touchant.
« Les députés qui étaient venus étaient
chambre fut pleine en moins de temps que ,·enus de bonne volonté. Une \'raie députaje n'en parle. Tou. demandaienl fa sanction tion arriva el cnaagca le Roi à rentrer chez
cl le renvoi de· ministres. Pendant quatre lui. Comme on me le dit et que je ne Youlais
pas me lrou,·cr rester dans la foule, je ortis
heures, le même cri fut répété. Des membre
de l'A emblée vinrent peu de temps aprir. environ une heure annl lui. Je rejoigoi la

m1.

�1l1STORJA.
Reine, et avec quel plaisir je l'embrassai!
J'avais pourtant ignoré les risques qu'elle
avait courus. Le Roi rentré dans sa chambre,
rien ne fut plus touchant que le moment où
la Reine et ses enfants se jetèrent à son cou.
Des députés qui étaient là fondaient en
larmes. Les députations se relevèrent de
demi-heure en demi-heure, jusqu'à ce que le
ealme fût rétaLli totalement. On leur montra
les violences qui avaient été commises. Ils
furent tous très bien dans l'appartement du
Roi, lequel fut parfait pour etU. A dix heures,
le château était vide et chacun se retira chez
soi. Il
Madame Élisabeth, dans ce récit d'un jour
terrible, a omis deux circonstances qui lui
étaient personnelles, et que nous devons rap~leler.
Lorsque, restée près du Roi, elle était
montée sur une banquette, près de 1a fenêtre,
des forcenés l'entourèrent, la prenant pour
la Reine, et des voix furieuses s'écrièrent :

« C'est !'Autrichienne! la tête de !'Autri- la plus grande douleur d•avoir eu les mains
chienne! » Son écuyer ordinaire, le chevalier liées et d'avoir vu devant ses yeux tout ce qui
de Bousquet de Saint-Pardoux, voulut dé- s'était passé, a obtenu de Pétion l'ordre de
tromper les assassins et la nommer. (l Ne les tirer. A sept heures, on dit que les faubourgR
désabusez pas, D lui dit-elle avec l'énergie du marchaient. La garde se mit sous les armes
dévouement qui l'animait. L'instant d'après, avec le plus grand zèle. Des députés de l'Asau défilé des piques, elle avait vu l'une de semblée \Tinrent de bonne volonté demander
ces armes effleurer la poitrine du Roi, et au Roi s'il croyait qu'il y eût du danger,
s'était avancée pour 1a détourner. Enfin, pour qu'elle se transportât chez lui. Le Roi
dans la scène touchante qui succéda à ces les remercia. Leur dialogue est dans tous les
violences, quand l'infortunée famille se viL journaux, ainsi que celui de Pétion, qui ·vinl
hors de danger auprès du Roi, la généreuse dire au Roi que ce n'était que peu de monde
Princesse ne rappelle pas de quelles bénédic- qui voulait planter un mai. 1&gt;
lions elle fut comblée par Louis XVI et par
« Est-ce que hier n'est pas fini?» demanJa Reine, el combien de larmes de reconnais- dait naïvement le malheureux Dauphin à la
sance el d'affection coulèrent sur ses mains Ileine, lorsque le bruit d'une seconde invaensanglantées, avant qu'elle ne se séparât sion du peuple se r pandit aux Tuileries. On
d'eux pour aller trouver quelques heures de relrouva cependan le soir de ce jour une
repos.
sorte de calme mêlé d'espérance, car un maLa matinée da 21 parut menaçante. Ma- nifeste du Roi, le danger qu'il avait couru,
dame Élisabeth en rend compte da.os son la noble conduite de sa famille avaient projournal:
1
duit une de ces réactions passagères qui abu« La garde nationale, après avoir montré saient encore quelques optimistes.
COMTESSE

Madame de Villars
C'était une des sœurs de madame de Beaufort. Elle avait épousé le neveu de M. l'amiral de Villars. lis s'appelaient Brancaccio en
leur nom, et viennent do royaume de Naples.
Le mari et la femme demeuraient d'ordinaire
.au Ilavre. Elle y fit (il est vrai que cela
n'était pas son apprentissage) le coup le plus
effronté qu'aucune femme ait guère !ait en
.amour. Un capucin, nommé le père Henri de
La Grange-Palaiseau, de la maison d'llarville,
qui peut-être s'était fait religieux pour ne
pouvoir vivre selon sa condition, faute de
biens, fut envo~•é par le Provincial au couvent
,qu'ils ont au Havre. C'était un des plus beaux
hommes de France, el de la meilleure mine,
homme d'esprit, et à la vie duquel il n'y avait
rien à reprendre. TI prêcha l'Avent au Ilavre.
Dès le premier sermon, madame de Villars
-devint passionnément amoureuse de lui, et,
pour le tenter, elle s'ajustait tous les jours le
mieux qui lui était possible. Elle quitta pour
lui l'habit extravagant qu'elle portait au llavre. C'était une espèce de pourpoint avec un
~1aut-de-chausses et une petite jupe de gaze
par-dessus, dtJ sorte qu'on voyait tout au tra~ers. Pensez qu'avec ce pourpoint elle n'avait
pas une coiffe : elle n'avait garde. Elle portait toujours un chapeau avec des plumes.
Parée donc de son mieux, elle s'allait toujours
mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque et
la gorge fort découverte, car c'était ce qu'elle
avait de plus beau; pour les traits du visage,
ils n'étaient pas merveilleux : elle avait les
Jeux petits et la bouche grande, mais sa

taille, ses cheveux et son teint étaient incomparables. En ce temps-là elle était encore fort
jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle1 Elle envoie à Rome pour
faire avoir au père Henri de La Grange la
permission de la confesser; elle expose qu'elle
avait été touchée de ses sermons, qu'ayant
jusques alors été trop avant dans le monde,
tlle croyait que Dieu se voulait servir de cette
voie pour sa conversion. En même temps,
elle se tue de dire partout que les prédications de ce bon père seraient cause qu'elle
changerait de vie. A Rome, elle obtint facilement la permission qu'eUe demandait, et,
l'ayant fait signifier, elle demande qu'il l'entende en con[ession dans une chapelle qui
était chez elle. Les aulres capucins, qui
croyaient que cela ferait venir l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au
lieu de se confesser de ses vieux péchés, car
elle afait dit qu'elle voulait faire une confession générale, le voulut persuader de lui en
faire faire de nouveaux. Le bon père fait des
signes de croix et la tance sévèrement. Elle
ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle
peut pour l'exciter, et lui montra peul-être
ce qu'elle ne lui pouvait montrer durant le
sermon. Tout cela ne servit de rien : il la
laisse demi-folle. Âu sortir de là, il demande
permission au supérieur de se retirer. Elle
en a avis et fait garder les portes; il trouve
pourtant moyen de s'évader. Elle le sait,
monLe secrètement à cheval et court après.
Elle l'attrape dans un bois, elle descend, et
le presse de revenir; il se dépêtre d'elle,
prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante
délaissée, afin d ·avoir un prétexte d'aller
aussi à Paris el de suivre son amant, feint
d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle en vomissait, mais ce n'était pas

n'ARMAILLÈ.

do sien, tout cela se faisait par artifice. Elle
se fait porler à Paris dans un brancard pour
s'y faire traiter. Le bruit courut qu'elle se
mourait. Elle écrivit en vain au père de La
Grange, et, voyant qu'il n'y avait plus d'espérance, elle se guécit toute seule. Mais avant
cela elle découvrit lÏ't'il était à Rouen; lui,
qui savait que celte folle y était aussi, disaiL
sa messe le premier, el se tenait caché tout
le jour; elle y alla de si bonne heure qu'elle
le vit au nez ; pour elle, elle était déguisée
en bourgeoise. li fit un grand cri quand il
l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa
messe : ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il par lit dès le jour même.
Elle fut aimée ensuite de M. de Chevreuse.
En ce temps-là, faute d'argent, elle souffrit
les galanteries d'un partisan nommé Moisset;
c'est celui qui a bâti Rue!; c'était le Montauron de ce temps-là. Elle fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en fit des reproches, el feignit de
la vouloir quitter. Elle, pour lui montrer
qu'elle ne pouvait vivre sans lui, fit semblant
d'avaler des diamants, non enchâssés, qu'elle
tenait alors dans une boite : mais elle laissa
tomber les diamants, el ne fil que lécher les
bords de la boîte. Sor cela on fit un conte
quelque temps après: on disait que îeu Comminges, frère de Gui taud, capitaine des gardes
de la Reine, &lt;1ui la servait auprès de M. de
Bassompierre, dont elle s'était éprise, lui
ayant rapporté que li. de Bassompierre ne
correspondait point à sa -passion, elle avala
des diamants; que Comminges, qui élait
a,•are, la prit par le cou et les lui fit rendre:
et que sachant combien il y en avait, il
la pensa étrangler pour lui en faire rejeter
un qui restait, et qu'après il les emporta
tous.
T ALLE\L-\:.T DES RÉAUX.

..., 27:? ....

Mémoires

du général baron de Marbot
CHAPIT~E XXIV (suite).

:endant ~n des nombreux engagements
qui eurent heu durant ces trois jours, la brigade Wathiez, qui poursuivait les ennemis,
fol arrê~é~ tout à coup par un large et bourbeux rmsseau, affluent du Bober. Il n'exi-tait
d_'au!res passa~es que de_ox ponts en _bois,
SJtues à un demi-quart de lieue l'un de l'autre
et que l'artillerie russe couvrait Je boulets'.
Le 24• de chasseurs, qui était passé sous le
commandement du brave colonel Scbneit,
ayant reçu l'ordre d"attaquer le pont de
gauche, s'y porta avec son intrépidité habituelle; mais il n'en fut pas de irulme du
ile régiment de ~ussards hollandais, qui,
nouvellement admis dans la brirrade, avait
pour mission d'enlerer le pont de°droite. En
vain son colonel, M. Liégeard, bon et brave
officier, le seul Français qu'il y eôt dans ce
corps, exhorta ses cavaliers à le suivre. pas
un ne boug~ait, tant ils étaient dominés par
la peur. M31S comme mon régiment, placé
par ~on tour de service en seconde ligne, recevrut presque autant de boulets que le J l • de
hu sar?~• je courus sur le front de ce corps
pour aider le colonel à décider ses ca,•aliers à
fondre sur J'arlillerie ennemie, ce qui était le
sen l moyen d'en faire cesser le feu ; mais
voyant mes e0orts infructueux, el prévoyant
que la lâcheté des Hollandais ferait perdre
beaucoup de monde à mon régiment,je le fis
pass~r devant eux et allais le lancer, lorsque
Je vis le pont de gauche s'écrouler sous le
premier peloton du 24•, dont plusieurs hommes
et chevaux furent noyés. Les Husses, en se
retirant, avaient préparé cet événement, en
f~isant scier avec une telle habileté les principales poutres destinées à soutenir le tablier que, à moins d'être prévenus, on ne
pouvait s'en apercevoir.
A la vue de ce funeste accidtlllt, je craignis
que les ennemis eussent tendu un piège semLlal.Jle sur le pont vers lequel je dirigeai.s la
tête de ma colonne;j'arrêtai un moment sa
marche afin de faire examiner le passage.
Cette inspection é~ait très difficile, car non
se?lement c'était le pont vers lequel les ennemis braquaient leur artillerie, mais la fusillade .d'un de leurs bataillons le couvrait de
baUes ! J'allais donc demander un homme de
bonne volonté pour cette périlleuse entreprise, et j'avais la certitude d'en trouver,
lorsque !"adjudant Iloivin, que j'avais cassé
naguère pour avoir, faute de s11rveillaoce,
V. -

lixsTORJA. -

Fasc. 38.

laissé évader le chasseur condamné à mort,
mit pied à terre et vint à moi en disant Cl qu'il
11 ne serait pas juste qu'un de ses camarades
« rût Lué en allant reconnaître le passage, el
« qu'il me priait de lui permellre de remplir
« cette mission, afin de réparer sa faute ».
Cette noble détermination me plut, et je répondis : 11 Allez, monsieur, et vous relrou&lt;&lt; verez votre épaulette au bout du pont !.. ,,
Hoivin, s'avançant alors avec calme, au
milieu des boulets et des balles, examine le
tahlier du pont, descend au•dessous et revient
me donner l'assurance que Loul est solide et
que le régiment peut passer! ... Je lui rendis
son grade, il reprit son cheval, et, se plaçant
en tête de l'e cadron qui allait franchir le
pont, il marcha Je premier sur les Russes,
qui n'attendirent pas notre allaque et e retirèrent promptement. L'Empereur avant, le
mois sui11ant, passé la reme du régiment et

Exelmans, commandant de la division, nous
ne le connaissions encore que par la voix
publique de l'armée qui nous avait informés
de s~ brillante valeur; mais elle le signalait
aussi pour manquer souvent d'esprit de suite
dans le commandement. Nous en eûmes la
preuve dans le fait suivant, qui signala la
reprise des hostilités.
Au moment où la division exécutait une
retraite que mon régiment devait couvrir, le
général Exelmans, sous prétexte de Lendre un
piège à l'avant-garde prussienne, m'ordonne
de mettre à sa füposition ma compagnie
~'élite el mes 25 plus habiles tirailleurs, dont
il confie le commandement au chef d'escadrons
Lacour; puis il place ces 150 hommes au
milieu d'une plaine entourée de bois, et après
a\'oir défendu de bouger sans son ordre il
'
,
s en va et les oublie complètement!... Les
ennemis arrivent, et, voyant le détachement
ainsi abandonné, ils s'arrêtent, de crainte
qu'on ne l'ait mis là afin de les attirer dans
une embuscade. Pour s'en assurer, ils font
glisser isolément quelques hommes à droite
et à gauche dans les bois, el, n'entendant
aucun coup de feu, ils en augmentent insensiblement le nombre, au point d'environner
entièrement nos cavaliers! En vain quelques
officiers font observer au commandant Lacour
que celte marche enveloppante a pour but de
lui couper la retraite; Lacour, très brave
militaire, mais n'ayant aucune initiative , s'en
tient à la lettre de l'ordre qu'il avait reçu,
sans penser que le général Exelmans l'a peutèlr~ oulilié, q_u'il serait bon de l'envoyer prévemr et de faire loul au moins reconnaître le
terrain par lequel il pourra se retirer. On lui
a dit de rester là, il y restera, dussent ses
hommes 1' être pris ou périr.
Pendant que le chef d'escadrons Lacour
exécutait sa consigne plulot en simple sercrent
qu'en officier supérieur, la diYision s'éloignait! ... ~e génér~l Wathiez et moi, ne voyant
pas revemr le detachement, et ne sachant
où trouver Exelmans qui galopait à travers
champs, avions de simslres pressentiments.
Je demande alors et obtiens du général WaLhiez
de retourner vers le commandant Lacour. Jtl
pars au grand galop avec un escadron et
j'arrive .pour être témoin d'un spectacle.affreux, surtout pourun chef de corps qui aime
ses soldats !
Les ennemis, après avoir débordé les deux
flancs el même les derrières de notre détachement, l'avaient fait charger de front par

.

loRTrER,
Grav ure

.u

0 1.;C DE TREVISE.

R llB ŒRRE, d'a pr ès le la/:&gt;leau de

L ARIVlÈRJ,;. (Mu Sél' de 1 ·ersai lles. )

fail plusieurs promotions, je fis nommer
M. Boivin sous-lieutenant.
Notre nouveau général, M. Wa1hiez, sut
acquérir, dans ces dil-ers combats, l'estime el
l'allection des troupes. Quant au général

18

•

�'----------------------- .iJfËJK017{ES DU G'ÉN'É'J(AL B.Jf.'J(ON DE MAJ{BOT - - ~

111S T O'R..1.Jf
des forces infiniment supérieures, si bien que
700 à 800 lanciers prussiens entouraient nos
150 hommes, qui, pour comble de mal beur,
n'avaient pour toute retraite qu'une mauvaise
passerelle en planches, posée sur le ruisseau
très encaissé d'un moulin voisin! ... Nos cavaliers ne pnu"aienL marcher que pa1· un dans
cet étroit d;,tilé. li y eut donc encombrement,
et ma compagnie d'élite perdiL plusieurs
hommes. Un grand nombre de chas,ems,
apercevant alors une immense cour, pensèrent
qu'elle avait issue sur le ruisseau, et, dans
l'espoir de trouver un pont, ils s'engagèrent
dans ce passage, où tout le détachement les
suivit. Le ruisseau longeait en effet la cour,
mais il formait en cet endroit la retenue du
moulin, dont les berges étaient soutenues par
de larges dalles glissantes, ce qui en rendait
l'accès extrêmem~nt difficile pour les chevaux et donnait un avantage immense aux
ennemis, qui, pour assurer la capture de
tous fos Français entrés dans cette vaste cour,
en avaient fermé les portes.
Ce Cul en ce moment critique que je parus
de l'autre côté du ruisseau avec l'escadron de
renfort que j'avais amené à la hâte. Je lui fis
mettre pied à terre, quatre chevaux étant
tenus par un seul homme; tous les autres
cavaliers, armés de leurs carabines, coururent
à la passerelle que gardait un escadron de
Prussiens. Mais ceux-ci, restés à cheval et
n'ayant que quel4ues pistolets pour toute
arme de jet, ne purent résister au feu bien
nourri des nombreuses carabines de nos chasseurs. Aussi furent-ils contraints de s'éloigner
de quelques centaines de pas, en laissant sur
le Lerraiu une quarantaine de ble~sés et de
morts. Ceux de mes cavaliers qui étaient enfermés dans la cour voulurent profiter de ce
moment de répit pour forcer la grande porte
en frusaat à cheval une vigoureuse sortie;
mais je leur criai de n'en rien faire, parce
que cet acte de vigueur ne les eût pas sauvés, car, pour me rejoindre, ils auraient été
dans l'obligation d'aller avec leurs chevaux
frabrhir le ruisseau sur la passerelle, ce qu'ils
n'auraient pu exécuter qu'en marchant un
par un, en prêtant le flanc et tournant
le dos aux Prussiens, qui n'auraient pas
maD11ué de les charger et de les exterminer
pendant ce mouvemenl. Le rivage était garni
d'arbres de rivière, au milieu desquels les
fantassins pouvaient braver impunément une
nombreuse cavalerie. Je plaçai donc en tirailleurs le long du ruisseau les hommes de
l'escadron qui avaient déjà mis pied à terre,
et, dès qu'ils furent en communication avec
la cour du moulm, je fis dire à ceux qui s'y
trouvaient de mellre également pied à terre,
de prendre leurs carabines, et, pendant que
cent &lt;l'entre eux tiendraient par leurs îeux
les ennemis à distance, les autres, se glis~ant
derrière la ligne des tireurs, se passeraient
de main en main les chevaux jusqu'au dfllà
de la passerelle.
Pendant que ce mouvement, couvert par
un cordon de i80 tirailleurs à pied, s'exécutait avec le plus grand ordre, les lanciers
prussiens, furieux de voir leur proie près de

leur échapper, essayèrent de troubler notre
retraite par une vigoureuse attaque; mais
leurs chevaux embarrassés par les branchages
des saules, par des .flaques d'eau, des trous
nombreux, et pouvant à peine avancer au
petit pas sur ce terrain fangeux, ne parvinrent
iamais à joindre nos tirailleurs à pied 1 dont
le feu bien ajusté, exécuté à très petite distance, leur fit éprouver une grande perte 1...
Cependant, le major prussien qui commandait cette charge, pous,ant audacieusement
sur le milieu de notre ligne, cassa d'un coup
de pistolet la tète au lieutenant Bachelet, un
des bons officiers de mon régiment. Je regrettai viyemcnt M. Bachelet, qui fot promptement vengé par les chasseurs de son peloton,
car le major prussien, percé de plusieurs
halles, tomba mort auprès de lui 1
La chute de leur chef, les nombreuses
perles qu'ils venaient d'éprouver, et surtout
l'impossibilité de nous joindre, déterminèrent
les ennemis à renoucer à leur entreprise ; ils
se retirèren L. Je fis relever les bles!&gt;és el exécutai ma retraite sans être suivi. Mon régiment perdit dans celle déplorable alfaire un
oCficier et neuf cavaliers tués; treize avaient
été faits prisonniers. Le lieutenant Maréchal
était au nombre de ces derniers. La p1::rte de
ces vingt-trois hommes me déchira Je cœur
avec d'autant plus de raison qu'elle était.
inutile el qu'elle portait entièrement sur les
plus intrépides guerriers du corps, donl la
plupart étaient désignés pour la decoralion ou
l'avancement. Je ne pus jamais me consoler
du chagrin que me causa ce rude échec 1 11
acheva de nous indisposer à l'égard d'Exelmans. Il en fut quitte pour être ré_primandé
par Séhastian1 et par !'Empereur, auprès
duquel le recommandait d'ailleurs l'alilltié
de Mural. Le vieux général Saint-Germain,
ancien colonel et même créateur du 25• de
chasseurs, pour lequel il avait consené beaucoup d'aifoction, ayaul dit hault:menL qu'Exelmans méritait un châtiment exemplaire, ces
généraux se prirent de querelle et en seraient
venus aux mains si !'Empereur ne s'y fût
personnell1::ment opposé. Le commandant Lacour, dont l'inhabileté avait si grandement
contribué à cette catastrophe, perdit de ce
jour ma cou.fiance.
CHAPITR.E XXV
Balaille des 26 el 27 e.oM devant Dresde. - Vandamme
à Hulin. - Fi~re altitude de Vandamme prisonnier.

Après les journées des 21, 22 et 25 août,
dans lesquelles nous avions battu le corps
prussien du feld-maréchal Blücher, qui s'était
retiré derrière la Katzbach, !'Empereur venait
de donner des ordres de poursuite pour le
lendemain. Mais apprenantquela grande armée
austro-prusso-russe, fort.e de 200,000 hommes, commandée par le prince de Schwarzenberg, venait de déboucher, le 22, des montagnes de Bohême en se dirigeant vers la
Saxe, Napoléon prit avec lui toute sa garde,
la cavalerie de Latour-Yaubourg et plusieurs
divisions d'infanterie. JI se porta à marches

forcées sur Dresde, où le maréchal Saint-Cyr
avait été s'enfermer avec les troupes qu'il
avait retirées à la bâte du camp de Pirna.
L'Empereur, en s'éloignant de la Silésie,
se fit suivre par le maréchal Ney et confia au
maréchal Macdonald la direction de la nombreuse armée qu'il laissait sur le Bober,
c'est-à-dire les 5•, 5e et i j• corps d'in[anterie et le 2• de cavalerie, avec une très
imposante artillerie, ce qui formait en Lot.alité
un effectif de 75,000 hommes. Le commandement d'une telle masse de combattants
était une Lâche trop lourde pour Macdonald,
ainsi que la suite le démontra.
Vous avez dû remarquer que plus le nombre
des troupes engagées est considérable, moins
je decris en détail leurs mouYements; d'abord,
parce que cela demanderait un travail immense
que je craindrais de n'être pas capable de
mener à bonne fin; en second lieu, ce serait
rendre la lecture de ces Mémoires trop fatigante. Je serai donc encore plus concis sur
les événements de la guerre de i Si 5, auxquels 600,000 à 700,000 hommes prirent
part, que je ne l'ai été dans les récits des
précédentes campagnes.
Le 28 aoùt, 200,000 alliés ayant cerné la
ville de Dresde, dont les fortifications ~laient
à peine à l'abri d'un coup de main, la situation du maréchal Saint-Cyr devint infiniment
critique, car il n'avait que i 7,000 Français
pour résister aux forces immenses des ennemis.Ceux-ci, bien mal servis par leurs espions,
ignoraient l'arrivée prochaine de Napoléon,
et pleins de confiance en leur grand nombre,
ils remirent l'alLaqne au lendemain. Leur
assurance s'accrut en voyant venir à eux
deux régiments westpbaliens qui, désertant
le service du roi Jérôme, se joignirent aux
Autrichiens.
Le maréchal Saint-Cyr, inquiet, s'allendait
à être attaqué le 26 au matin; mais il fut
rassuré sur les résultats du combat par la
présence de !'Empereur, qui ce jour-là même
entra de bonne heure à Dresde à la tête de 1a
garde et de nombreuses troupes de toutes
armes. Peu d'instants après, les ennemis,
croyant encore n'avoir affaire qu'au seul corps
de Saint-Cyr, marchèrent sur la ville avec
une telle impétuosité qu'ils enlevèrent plusieurs redoutes, et déjà les Russes et les
Prussiens, maîtres du faubourg de Pirna,
essayaient d'enfoncer la porte de Freyberg,
lorsque, par ordre de !'Empereur, celte porte
s'ouvrit tout à coup et donna passage à une
colonne d'infanterie de la garde impériale,
dont la première brigade était commandée
par le brave général Cambronne!. .. Ce fut
comme l'apparition de la tête de Méduse! ...
L'ennemi recula épouvan~, son artillerie fut
enlevée au pas de course, et les canonniers
tués sur leurs afiùts ! De toutes les portes de
Dresde de pareilles sorties ayant été faites
simultanément a,·ec le même résultat, les
coalisés abandonnèrent les redoutes prises
par eux et s'enfuirent dans les campagnes
voisines, où apoléon les fit charger par sa
cavalerie jusqu'au pied des collin.es. Dans
cette première journée, l'ennemi per~it

f,,000 hommes mis hors de combat, et on
lui fit 5,000 prisonniers. Les Français eurent
2,500 hommes tués on blessés : cinq généraux étaient au nombre de ces derniers.
Le lendemain 27, ce fut l'armée française
qui, à son tour, prit l'initialive de l'attaque,
bien qu'elle eût 87,000 hommes de moins
que ses adrersaires. L'engagement fut d'abord
Yif et sanglant; mais la pluie qui tombait
par torrents sur un sol des plus gras eut
hirntôt co1werti le champ de bataille en larges

enfoncés, furent forcés de mettre bas les
armes, et deux autres divisions d'infanterie
éprouvèrent le même sort.
Pendant que Murat battait ainsi la gauche
des ennemis, leur aile droite était mise en
déroute par la jeune garde, de sorte qu'à
trois heures, la \'ictoire était assurée, et les
coalisés ballaient en retraite vers la Bohème.
Dans cette deuxième et sanglante journée,
les ennemis laissèrent sur le champ de batai11e 18 drapeaux, 26 canons et 40,000 hom-

refusé, Bordesoulle, s'avançant, lui fit observer que pas un des fusils de sa troupen'était
en état de liMr. L'Autrichien répondit que
ses soldats se défendraient à 1a baïonnette
avec d'autant plus d'avantage que les chevaux
des Français, enfonçant dans la boue j usqu •aux
jarrets, ne pourraient venir les choquer du
coup de poitrail qui fait 1a force de la cavalerie. &lt;c Je vais foudroyer votre carré avec
&lt;c mon artillerie! ... Mais vous n'en avez
&lt;( pas, car elle est restée dans les boues! -

Cliché Neuniein Crtrcs

L'EX.AMEN llE SAINT-CYR EN 1813. -

flaques d'eau fangeuse, où nos troupes, dans
leur marche vers l'ennemi, avaient grand'peine
à se mouvoir. Néanmoins, on avançait toujours, et déjà la jeune garde faisait reculer
la gauche des ennemis, lorsque l'Empereur,
s'étant aperçu que le prince de Schwarzenherg, généralissime &lt;les coalisés, avait commis
la faute de ne pas soutenir suffisamment son
aile gauche, la frt écraser par l'infanterie du
maréchal Yictor et par la cavalerie de LalourMauhourg.
Le roi Murat, qui commandait cette partie
de la ligne française, J parut plus brillant
que jamais, car, après avoir forcé le défilé de
Colla, il tourna et sépara de l'armée autrichienne le corps de Klenau, sur lequel il se
précipiLa le sabre à la main à la tète des carabiniers et des cuirassiers. Le mouvement fut
décisif : Klenau ne put résister à œtte terrible charge!. .. Presque tous ses bataillons,

Taf&gt;lea1, dt Gf:o-RoussEL

mes, dont 20,000 prisonniers. La perle principale tomba sur l'infanterie autrichienne,
qui eut deux généraux tués, trois blessés et
deux faits prisonniers.
Il est à noter qu'à cette époque les armes
à percussion étant à peine connues, les fantassins de toutes les na.lions se servaien Lencore
de fusils à pierre, dont le feu devenait à peu
près impossible dès que la po11dre de ramorce
était mouillée. Or, comme la pluie n'avait
cessé de tomber pendant toute la journée,
elle contribua beaucoup à la défaite de l'infanterie ennemie attaquée par nos ca"aliers.
Il se passa même, à ce sujet, un fait très
remarquable.
Une di,,ision de cuirassiers, commandée
par le général Bordesoulle, se trouvant en
présence d'une forte division d'infanterie
autrichienne formée en carré, la fit sommer
de se rendre. Le général ennemi s'y étant

&lt;&lt; Cependant, si je vous montre les canons
« placés derrière mon premier régiment,
« vous rendrez-vous? - Il le faudrait bien,
(C puisquïl ne me resterait aucun moyen de
« défense [ »
Le général français fil alors avancer jusqu'à trente pas des ennemis une batterie de
six pièces dont les artilleurs, la lance à feu
en main, s'apprêtaient à tirer sur le carré. A
cette vue, le général autrichien et sa division
mirent bas les armes.
La pluie ayanL ainsi paralysé le feu de l'infanlrrie des deux armées et beaucoup ralenti
la marche de la cavalerie, ce fut 1'artil1erie
qui, malgré la grande diCficulté de se mouvoir
sur un terrain détrempé par des pluies diluviennes, joua le rôle principal, surtoull'artilleriefrançaise, dont Napoléon avait fait doubler
les attelages avec des chevaux momentanément
retirés aux fourgons de l'administration qui

�1f!ST0~1.ll----------------------étaient en sûreté dans la ville de Dresde; le t•r eptemhre, et les Russes emportèrent
aussi nos pièces de campagne firent-elle. un son corp .
grand ravage, el ce fnl un de leurs boulets
Personne dans l'armée française ne regretta
qui frappa \foreau.
Moreau, dès qu'on rnt qu'il aYait pris les
1a voix publique annonçait depuis quelque armes contre sa pairie. Un parlementaire
temps le retour en Europe. de cet ancien el russe étant venu réclamrr le chien de la part
illustre général français, qu'elle assurait al'Oir du colonel Rapale), aide de camp de Moreau,
pris du ervice parmi les ennemis de son dont il avait . uivi la fort une, on lui rem il cet
pays; mais très peu de gens ai out.aient fui à animal, mais san. le l'Ollier, qui fut enrn-ré
ce bruit, qui fut cependant confirmé le soir au roi de Saxe. Ce collier fi!?Urc à présenl
de la bataille de Dresde d'une manière fort parmi les curiosités de la galerie de füesde.
bizarre. Notre avant-garde poursuivait les
Cependant, le prince de , chwarzenberg,
ennemis en déroute, lorsqu'un de nos hus- ~éoéralis~ime des troupes ennemies ballues à
ards apercevant à l'entrée du village de nresdc, ayant indiqué la ,;Ue de Tœplilz
Notnitz un magnifique chien danois qui, d'un comme point de réunion aux débris de ses
air inquiet, paraissait chercher son maitre, armées, les Autrichien e!fecluèrcnt leur rel'auire, s'en empare et lit sur son collier ces traite par la valh~• de Dippotiswald, le Russes
mots : &lt;( J'appartiens au général ~Jorcau. » el les Prussiens par la route de Telnitz, et les
On apprend alors, par le curé du lieu, que le débris du corps de Klenaa par celle de Fre~général Moreau vient de subir chez lui une berg. L'empereur ~apoléon suivit ju ·qu'auprès
double ampulalion i un boulet français, de Pirna les mouvements des colonnes rrantombé au milieu de l'état-major de l'empe- r.aises qui pour uivaienl les Yaincu ; mais,
reur de Russie, avait d'abord brisé l'un des au moment d'arrirer- dans celte îille, il fut
genoux du célèbre transfuge; puis, ayant pris d'une indi. position ubile, accompagnée
traver-~é le corps de son che,al, il avait été d'un léger vomissement, et eau ée par la
frapper l'autrejamlie de Moreau. Cet év1fae- fatigue qu'il avait éprouvée pour être resté
nemenl ayant eu lieu au moment de la défaite cinq jours constamment à che\'al, e.tposé à
des armées alliée , l'emperf'ur Alexandre, une pluie inces anle . .
L'un des plus grands inconvénients attapour é"iler que )forean ne fût pr-is par les
Français, l'arnit fait porter à liras par des chés à la position des princes, c'est qu'il se
grenadier', ju~qu'au moment où, la pour:;uite trouve toujours dans leur entourage quelques
de nos lroupe1, s'étant ralentie, on avail pu personnes qui, voulant témoigner d'un excès
pan,er le blessé et lui couper les deux d'auachemeot, feignent de s'alarmer à leur
cui;.ses! ... Le curé saxon, témoin de cette moindre indi. position et exagèrent les précruelle opération, rapportait que Moreau, à cautions qu'il Caut prendre : c'est ce qui
qui l'on n'a,aiL pu cacher que sa Yie était en arriva en celle circonstance. Le grand éCU)'er
danger, se maudissait lui-même et répétait Caulaincourt conseilla à, apoléon de retourner

lieue. J,a jeune garde 'I était déjà rendue,
et l'Empcreur y eût trouvé, aYec le repos
dont il a\·aitbesoin, l'immense avantage d'être
à même d'ordonner les mouîemenls des
lroupes engagées à la poursui le des ennemis,
ce qu'il ne pou,·ait faire de Dresde, situé à
une bien plus grande distance du centre de!':
opération . ~apoléon lai sa donc aux maréchaux Mortier cl Saint-Cyr le soin de soutenir
le général \'andamme, chef du 1er corps, qui,.
détaché de la Grande ,\rmêe depuis troi :
jours, avait battu un corps rus e, menaçait à
présent les derrières des ennemis, interceptai l la route de Dresde à Prague et occupait
Peterswalde, d'où il dominait le bassiu de
Ifolm en Bohême, ainsi que la îille de Tœplitz,
point des plus important • par où les coafüés
dtvaient nécessairement faire leur retraite.
Jlais la renlrée de Napoléon à Dresde annula
le succès qu'il YenaiL de remporter et amena
no immense revers, dont les efi'els contribuèrent infiniment à la chute de l'Empire.
Voici le récit très succinct de celle cala troplm
célèbre.
Le général \'andamrne était un très bon ell
fort br-c1ve oflicier, qui, déjà illustré d~s les
première guerres de la fiéYolutîon, nait
presque constamment rom.mandé en chef
divers corps dans celles de l'Empire, aussi
l'on s'étonnait qu'il n'e1it pas encore reçu le
hàton de maréchal, dont. e manières bru ques
et cassantes l'avaient privé. Ses détracteur~
ont dit, aprè sa défaite, que le dé ir d'obtenir enfin cette haute récompen e l'arail
poussé à. se jeter à 1'6tourdie, avec 20,000
hornme seulement, sur le chemin de 200,000
ennemis, auxquels il prétendait barrer le
passage; mais la ,·érité c·t qu'ayant été prévenu par le major général qu'il erait oulèou
par les deux armées des maréchaux Saint-Cyr
el ~fortier, et reçu l'ordre f'ot"mel d'aller
s'emparer de 'l'œplilz pour couper toute retraite aux ennemis, le général Vandamme dut
obéir.
Se croyant certain d'être soutenu, il descendit donc bravement le 29 août ,er l\ulm,
d'où, poussant devant lui les troupes ennemies, il chercha à gagner Tœplit.z; et il est
po. i tif que si Mortier et Saint-Cyr eussent
exécuté le · ordres qu'il auienl reçus, les
corps pru iens, russes et autrichiens, engagés dans des chemins affreux et se tramant
coupés de la Bohême par la prise de Tœplilz,
se fussent vus altaqutls en tête el en queue,
et contraints de mettre bas les armes. fondamme eôt alor reçu les plus grands élogr~.
de ceux mêmes qui l'ont blâmé depuis.
Quoi qu'il en _oit, Yandamme, arrivé devant Tœplitz le 50 au matin, s'y troufa en
présence de la divi ion d'O termann. un des
meilleurs et des plus bra,-es énéraux de
l'armée russe, et il l'attaqua avec d'autant
plus de vigueur que, voyant descendre des
hauteur de Peterswalde un corps d'armée IJUi
uivait la route parcourue la reiUe par ses
propres troupes, il dut croire que c'étaient les
armées de Mortier et de aint-Crr, dont rEmpcreur lui avait fait promettre le secours.
\[ais au lieu d'amis, ces nouveaux venus

ÂfEMOTJ('ES DU GENE'J{JCL BAR.ON DÉ Jf(A'JfBOT- --...:;;

0

0

DHAI L L E DE D RESDE. -

n·atrts une llthograf&gt;hif du C:lbintt des Eslampts.

. ans ces~e: n Commc:11, moi! moi, Morr:m,
mourir au milieu des ennemis de la France,
frappé par 1111 boulet rrançais! ... » Il (''tpira

à Dresde, et les autres grands oftlciers n'osè-

rent donner l'avis infiniment meilleur de continuer jusqu'à Pirna, di talll seulement d'une

ét~ient deux forte. dili ions pru~. itnnes. con. Les généraux, les of6cier~ cl jusqu·aux. presque directe deîant son nombreux étatdu1 te~ par le général Kleist, et qui, dirigées
1mp~es ,oldats ennemis, admirant le courage
sur Kulm, d'après l'a,is de Jomini, Tenaient de , andamme, eurent pour lui les plus »;t~j~r et un p_eloton de ses gardes, Alexandre
s elo1ma rapidement. Le !!énéral français
de p~sser entre les corps de Saint-Cyr el de
gardé
à vue, fut conduit à Wintka aux fron:
Mortier sans que ces maréchaux s'en fussent
tières
de la Sihérie, cl ne revi; sa pairie
aperçu,, tant était grand le mau1ais vouloir
qu'après la paix de 1·•u.
de Saint-Cir lorsr1u'il devait econder un
La bataille de Kulm coùla au l er corp· de
de ses _camarade·, mauvais vouloir qui dans
l'armée
française 2,000 hommes tués et
c_clle circonstance influa sur le général Mor8,000
fails
prisonnier , parmi lesquels se
tier! ... Ni l'un ni l'autre ne bougèrent lorslrotHait
S'JO
général
en chef. Le urplus des
-que leur coopération, jointe aux efforts couoldats de \andamme, au nomhrede J0,000,
rageux de Vaodamme, eut infailliLlemenl
commandé par les généraux Teste, Mouton:an1ené la "défaite totale des ennemis. En effet
Duvernet,
du Monceau et Corhineau, étant
l~urs colonnes d'infanterie, de ca1·alerie, d'ar~
panenus
à
se faire jour les armes à la main
t1UeriP. r.t d'équipages, jetées dans le plus
allèrent rejoindre Saint-Cyr et .llortier. Ce;
grand desordre, se trouvaient entass~es pèle~eux maréchaux a,·aient gravement manqué
mêle dans les étroits défilés des hautes mona
leu~ deYoir en ne poursuivant pas l'ennemi
tagnes qui séparent la Silésie de la Bohên1e.
en
de route et en 'arrêtant. ainsi qu ïls le
A~ lieu du se~ours qu'il attendait, le généfir('ot,
le premier à Reinbard -Grimme et
ral 'andamme vit paraitre les deux division,
Mortier à Pirna, d'où iJ entendaient le bruit
du général hleist, qui fondirent à !'in tant
du combat que soutenait le bra,·e et malheusur lui. \'andamme, tout en continuant de
reux. Yandamme.
com~attre en tète les rlusses d'U ·termano,
On _doit s'étonner que de Dresde, si Yoisin
places devant Tœplitt, retourna son arrièrede
I\emhm·ds et de Pirna, ~apoléon o 'ail pas
ctra~~e contre Kleist, qu'il allaqua avec furie.
emoyé quelques-uns de es nombreux aides
DéJtt les enn~mis faibli sai11nt de toutes paris,
de camp s'assurer que aint-Cyr et )fortier
l~rsciue le immenses renforts qui leur surs'étaient
mi en marche pour se porler au
1·rnreut, portanL leurs forces à plu,. de
Gt:-;i.R.u. YA.-;DAll'll!.
ec~mrs
de
_Vandamme, ainsi qu'il le leur
100 •000 hommes, établirent une telle d~ Gr&gt;.1vure dt D~SJAROtNti, cfafrts le taN~au dt
a,·ait
prescrit.
Ces deux maréchaux n'njant
RocJUARD.
(Musée
de
Versames.)
p:op&lt;_&gt;rtion av~c ,les ~5,000 combattants qui
pa~ _e:x_écuté ,les ordre t[U'ils aYaie1;t reçus.
restaient au general \ andarume, que celui-ci
rnalpré sa v~leur et sa lénacilé, 1lul pen e; grands égards; mais, chose incroyable, et mer1ta1cnt d ètre traduits deYant un conseil
1
à faire r_ctra1le ~.ur les corps de .:aiot-Cp· et cependant certaine, les boa procédés ccs- de guerre ; mais déjà 1'armée française, accade_ M?rller, qu 11 croyait être non Join de sère~l et ~e changèrent en Olltrages dès que blée sous le nombre immense des ennemis
l_m,. d après ce _que l'Empcreur lui avait fait lr pr1sonmer eut été condwt à Pratrne devant que I apoléon avait oule"és contre lui en
0
'
)•
ecr1re par le prrnce Berthier.
empereur de nus,ie et le grand-duc Con- é~a~t arJ"ivée à un lel point d'épuisement ~ue,
Ârriv~s au défllé de Tclnitt, fos Français sl~ntin, son frèrt•, qtti, oubliant ce qu'on s1 l Emp_ereur eùl ,·o~Ju punir tous ceux qui
le. trouvcreot occupé par les diYis1ons enne- doit au courage malbeureux, lui ndressèrent manquaient de zèle, il eùt dû renoncer à se
nues. du cor~~ du général :Klei t, qui leur la parole en termes in ultants; le grand-duc servir de presque tous les maréchalll. 1l se
barr~uent enuerement le pa sage. (ais no· Con laatio lui arracha lui-même on épée. ~orna donc à réprimander aint-Cyr et Morhata1llon_s, précédé par la cavalerie du géné- Vandamme, indigné de ce procédé, s'écria : l1er, parce IJU'il a,·ail plus que jamais Le oin
ral Corbmeau qui, malgré l'aspérité des mon- (1 ~Ion épée est facile à prendre ici· il eùt de cacher ses désastre . En el.Tet, ce n'était
tngnes, avait réclamé !'honneur de continuer (1 été plus noble de ,enir la cherch:r sur le pas seulement à Kulm que ses troupes avaient
à fair? l'avant-garde, se précipitèrent sur les &lt;c champ de bataille; mais il paraiL que vous épr~~vé des re~ers, mai sur tous les points
Prussiens avec une telle impétuo~ité qu'ils (1 n'aimez que le trophées qui ne vous coù- de I mnncn e ligne qu'elles occupaient.
fo, culbutèrent et parvinrent à franchir Je " lent pas cher! ... » En entendant ces
CHAPIT~E XXVI
défilé, aprè avoir pris toute l'artillerie enne- paroles, l'empereur Alexandre, furieux
mie, dont ils ne purent emmener que les ordonna d'arrèler Vandamme, auquel ii
Dèrail~ ,l'Ouùmol à Gro •Decrcr1 el ,lo )lacdonoltl à
ch_evaux, à cause du maurais état des cbe- donna les épithètes de pillar·d et de brila l\atûmrh. - I.e plateau de Janër. - Nous rerums.
passons la Katzbadi.
gand/
Les militaires qui ont fait la guerre comVandamme répondit, en regardant fièreOn a dit arec raison que, dans les derprendront qu ·un tel succès ne peut être ment Alexandre en face : a Je ne suis oi
nières campagnes de l'Empire, la guerre
ob!enu qu'au _prix ~e bien du sang, et qu'a- 11 pillard ni brigand; mai·, dans tous les
était rarement bien faite lorsque ~apoléon
P:tr 1~ aussi. te,rr_1 ble combat, le 1or corps « cas, mes contemporains et l'hi taire ne ne dirigeait pas en personne Je eumbat. 11
~ armee fuL m_fimment réduit. Cependant a me reprocheront pas d'avoir trempé mes
e:;l donc à regretter que œ grand capitaine
\ andamme, environné de tous côlés par de
« mains dans le sang de mon père! o ne fût pas bien pénétré de cette ,·érité et eût
rorccs décuples des siennes, refusa de e Alexandre pâlit à cette allusion faite à la
trop de confiance dans les talents de ses lieurendre, et .e plaçant en tête de deux batail- catastrophe de l'assassinat de Paul Jer, son
tenants, dont plu.ieurs n'étaient pas à la
l~ns du . ~&gt;e, les seul;; dont il pût encore père. auquel la ,·oix publique l'accu_ait hauteur de leur lâche, bien qu'ils ne mand1sposer, Il fonclit au milieu des ennemis
d'avoir donné son assentiment, de crainte quas_sen~ pas _de présomption, ainsi qu'on
dans l'espoir d'1 trouver Ja mort. )Jai so~ d'être lui-même mis à mort par les conjurés.
Yeoait den avoir de nouveaux exemples. Au
cheval ayaJ1l été tué, un groupe nombreux Alterré par les souvenirs de la sci•ne horrible
lieu d'ordonner aux chefo des corp d'armée
d7 Russes se précipita sur lui et le fit prison- à laquelle il devait le lrône, et que Vanqu'il détacbait de se tenir autant qne possible
mer.
damme venait de lui rappeler d'une façon sur la defensir•e, jusqu'à ce qu'il ,-iot aYec

I

1. M. Thie.~ (1. ~ l'J, p. ~51 ), cuminonl ln part
,le rc~ponsah1!1le qu ont pu avoir dam cc M=tre te,
m!r«baux ~aml-_Cyr c_1 ,~orlier, ainsi que J' Empereur

lu1-rnème. s exprime amsi :
? ~nns l_u.sl_ricte obsenation de ~es dcrnirs, destine
'" a ctre d1r1gc ,ur uu poiul ou ,ur un autre, il était

c nnturel que le marèchul !Ionier ollendit dans une
complète immobilité l'expre5!ion des 1olo11tés de
c :'\apoléon, cl quant â l'ordre préci d~ se.!01,rir
« ,•aodamme a1·ec deux disisioos, cet ordre ne lui
« ntriv~ q~e •~am le courant . de la journée du :'iO.
u c csl-a-d1re u nnc heure ou la cala tropbe élail
a

..., 277

IAo

11 _est donc ab50lumenl irnpossieu pren~re 3 ,;e maréchal. .,,
Cetle dêpèd1c, ;9gnèe du major gënéral Berthier
esl entre les ma.ms du nue de Trél-ise.
'
« 1léjù acc,omplie.

c

ble de

5

(Soir ,le l'tdikur.)

�111S T0'/{1.ll
de puissantes réserves écraser les forces
placées devant eux, !'Empereur leur laissait
beaucoup trop de latitude, et, comme chacun
voulait faire parler de soi et avoir sa bataille
d'Austerlit:, ils attaquaient souvent à contresens et se faisaient battre par leur faute.
. C'est ce qui était advenu au maréchal Oudinot, auquel Napoléon avait donné une
armée considérable, composée des corps de
Bertrand et de Reynier, en le chargeant d'observer les nombreuses troupes prussiennes
et suédoises réunies auprès de Berlin, sous
le commandement supérieur de Bernadotte,
devenu prince de Suède. Le maréchal Oudinot, étant moins fort que son adversaire,
aurait dû temporiser; mais l'habitude d'aller
en avant, la vue des clochers de Berlin et la
crainte de ne pas répondre à la confiance de
Napoléon l'entraînant, il poussa droit devant
lui le corps de Bertrand, qui fut battu, ce
qui n'empêcha pas Oudinot de persister, malgré ce premier échec, à vouloir s'emparer de
Berlin. Mais il perdit une grande bat.aille à
Gross-Beeren et fut contraint de se retirer par
la route de Wittemberg, après avoir essuyé
de très nombreuses pertes.
Peu de jours après, le maréchal Macdonald, que Napoléon avait laissé sur la Katzbach à la tête de plusieurs corps d'armée,
voulut aussi profiler du moment de liberté
que lui laissait l'éloignement de !'Empereur,
pour essayer de gagner une bataille et faire
oublier la sang:lante défaite qu'il avait éprouvée à la Trébia, dans la campagne d'Italie de
1799; mais il se fit encore batLre !
Macdonald, Lrès brave de sa personne,
était conslam.menl malheureux à. la guerre,
non qu'il man4uât d'aptitude, mais parce
que, semblable aux généraux de l'armée autrichit!llnc el surtout au célèbre maréchal
Mack, il était lrop compassé et trop exclusif
dans ses mouvements stratégiques. Avant le
combat, il se traçait un plan de conduite qui
était presque toujours bon; mais il aurait dù
le modifier selon les circonstances, et c'est ce
que son esprit lent ne ~al'ait pas faire. Il
agissail comme certains joueurs d'échecs qui,
lorsqu'ils dirigent Jeur partie et celle de l'adversaire absent, conduisent tout à bien dans
leur intérèt tant qu'ils jouent seuls et ne savent plus que faire, lorsque, dans une partie
rJelJe, l'adversaire place ses pièces tout autremenl qu'ils ne l'avaient supposé! ... Aussi le
26 août, le jour même où !'Empereur remportait une victoire éclatante devant Dresde,
le maril.chal Macdonald perdail une bataille
que les Français ont nommée de la Katzbach
et les Allemands de Jauër 1 •
1. Oa Janowiti.

L'armée française, forte de 75,000 hommes, dont mon régiment faisait partie, était
placée entre I.iegnitz et Goldberg, sur la rive
gauche de Ja petite rivière de Katzbach, qui
la séparait de plusieurs corps prussiens commandés par le feld-maréchal Blücher. Le terrain que oous occupions était entrecoupé de
mamelons boisés qui, bien que praticables
pour la cavalPrie, rendaient cependant ses
mouvements difficiles, mais offraient par cela
même d'immenses avantages à l'infanterie.
Or, comme les principales forces de Macdonald consistaient en troupes de cette arme,
et qu'il n'avait que les 6,000 chevaux du
corps de Sébas1iani, tandis que les ennemis
disposaient de i5 à 20,000 cavaliers, placés
sur l'immense plateau de Jauër, dont le sol
est presque partout uni, tout faisait un devoir à Macdonald d'attendre les Prussiens
dans la position qu'il occupait. Ajoutons à
cette considération que la Katzbach, peu encaissée à la rive gauche sur laquelle nous
nous tromions, l'est infiniment du côté opposé, de sorte que, pour gagner le plateau de
Jauër, il faut gravir une colline é1el'ée, couverte de rochers, et n'offrant qu'un chemin
pierreux el fort rapide.
La Katzbach, qui coule au fond de cette
gorge, n'a de ponts que devant les rares villages de la contrée, et n'olfre que des gués
fort étroits, qui de-viennent impraticables l'i la
moindre crue d'eau. Cette rivière couvrait le
front de l'armée française, ce qui nous étail
on ne peut plus favorable; mais le maréchal
Macdonald, voulant attaquer les Prussiens,
abandonna les grands avantages qu'offrait
celle position et se mit la Kalzbach à clos, en
ordonnant à ses troupes de la traverser sur
plusieurs points. Le corps de cavalerie de
ébastiani, dont faisait partie Ja division
Exelmans, dans laquelle se trouvait mon régiment, devait franchir la rivière au gué de
Chemochowitz.
Le temps, qui était déjà menaçant le matin, aurait dît porter le maréchal à remettre
son attaque à un autre jour, ou l'engager du
moins à agir sur-le-champ. Il ne prit aucun
de ces deux partis et perdit des moments
précieux à donner des ordres de détail, si
bien que ce ne fut qu'à deux heures de
l'après-midi que ses colonnes se mirent en
mouvement. Mais à peine l'armée était-elle
en marche qu'elle fut assaillie par un orage
affreux, qui fit gonfler la n.atzbach et r~ndit
le gué tellement difficile que la divi ion de
cuirassiers du général Saint-Germain ne put le
passer. Arrivés sur la rive opposée, nous dûmes
gravir par un défilé fort étroit une côte des
plus raides, do9t la pluie avait rendu le ter-

rain si glissant que nos chevaux s'abattaient
à chaque pas. Nous fûmes donc obligés de
mettre pied à terre el ne remontâmes à cheval qu'après avoir atteint l'immense plateau
qui domine la vallée de la Katzbach. Nous y
trouvâmes plusieurs dh'isions d'infanterie
française, que les généraux avaient prudemment placées auprès des bouquets de bois
dont celte plaine est garnie; car, ainsi que je
l'ai déjà dit, on savait CJlle l'ennemi nous était
infiniment supérieur en cavalerie, désavantage d'autant plus grand que les armes à
percussion n'étant pas connues à cette époque, la pluie mettait les fantassins hors d'état
de faire feu.
En arrivant dans ces vastes plaines, nous
fûmes très étonnés de ne pas voir d'ennemis 1
Le silence complet qui y régnait me parut
cacher quelque piège, car nous avions la certitude que la nuit précédente le maréchal
.Blücher occupait cette position avec plus de
·100,000 hommes. Il était donc nécessaire, à
mon avis, de bien faire reconnaître le pays
avant de s'y engager. Le général Séhastiani
pensa différemment; aussi, dès que la division Roussel d'Urbal fut formée, il la lança
dans l'immensité de la plaine, non seulement
avec l'artillerie qui lui appartenait, mais encore a,·ec celle de la division Exelmans, que
nous avions eu tant de peine à conduire sur Je
plateau. Dès qu'Exelmans, qui s'était éloigné
de ses troupes, nous rejoignit à la sortie du
défilé et s'aperçut que Sébastiani avait emmené ses canons, il courut après ce général
pour les réclamer et laissa sa division sans
ordres. Les deux brigades qui la composaient
étaient à cinq cents pas l'une de l"autre, sur
le même front, et ployées en colonnes par
régiment. Le mien formait la tète de la brigade Wathiez, ayant derrière lui le 24e de
chasseurs. Le f 1e de hussards était àla queue.
Le plateau de Jauër est tellement vaste que,
bien que la division Roussel d'ürbal, partie
en avant, fùt composée de sept régiments
de cavalerie, nous l'apercevions à peine à
l'horizon. A mille pas du flanc droit de la
colonne dont je faisais partie, se lrouYait un
des nombreux bouquets de bois dont la plaine
est parsemée. Si mon régiment eùt été seul
sur ce point, j'aurais certainement fait fowller
ce bois par un peloton; mais comme Exelmans, très jaloux de son autorité, avait établi
comme règle que pas un homme de sa fü·ision ne devait sortir des rangs sans son ordre,
je n'avais osé prendre les précautions d'usage,
et, par le même motif, le général commandant la brigade avait cru deYoir s'en abstenir
aussi. Celle obéissance passi\'e fut sur le point
de nous être fatale.

(A su1rre.)

GÉNÉRAI. DE

MARBOT.

LOUISE CHASTEAU

•

d'autre/ois
YU
Un jour vint où madame de Fonspeyral ne
put supporter sans souffrir son grand isolement. Dans sa chambre où elle se tenait
presque toujours, oit au coin du feu, soit
auprès de la fenêtre, selon la température, elle
tournait et retournait dans son esprit de très
sombres pensées. Lorsque, par un effort de
volonté elle s'en pouvait tirer, l'accalmie ne
durait guère. Elle y retombait presque aussitôt malgré elle, comme il arrive aux gens
inoccupés, solitaires et dont rien ne trouble
ou contraint l'imagination.
Pourtant, chaque dimanche, fidèlement, le
notaire venait à Fonspeyrat. Il apportait les
nouvelles du pays el causait des affaires publiques. Puis il s'installait devant une table,
en compagnie de l'écritoire et des livres de
comptes de la baronne. Il mettait à jour la
correspondance de madame de Fonspeyrat et
tenait ses registres.
MaysonnaYe choisissait aussi le dimanche
pour faire sa visite médicale et d'amitié. Quand
il c rencontrait aYCc le notaire, la conversation prenait un tour plus vif. lis riaient ensemble de Pouyadou, l'ancien jacobin, qui,
depuis le Concordat, était devenu zélé catholique, ne manquant pas la grand'messe et
chantant à pleine voix le Domine salvos fac
consules. La baronne s'égayait un peu.
Parfois la conversation s'égarait sur des
nouveautés : les préparatifs du camp de Boulogne, l'expérience que Fulton avait faite sur
la Seine où il a,ait lancé un bateau mû par
la vapeur. Les Parisiens se gaussaient de lui.
Certaim assuraient que le Premjer Consul
avait refusé de l'entendre, et le disaient fou.
)Iaysonnave était de cet avis. Le notaire
voyait ici le petit commencement d'une très
arandc chose. Il tenait l'idée pour géniale.
0
Madame de Fonspeyrat qui, jadis, s'élevait
avec force contre ces nouveautés, écoulait et
ne disait rien.
Jamais on ne parlait du baron Martial et
on nommait à peine madame de Bellomhre.
On évoquait le passé, le très vieux passé :
c'était moins irritant pour la sarité et plus
conforme aux goûl.s de madame de Fonsperrat.
Mais, en suite de ces conversations où
étaient tant et tant revenus les mots Jadis el
autrefois, une grande mélancolie s'élevait
comme un brouillard sur l'àme de la baronne.
Ses visiteurs partis, elle s'attardait toute seule

à d'autres souvenirs. Elle évoquait les dispa- sée, avec qui la baronne faisait de longues
rus, son père, sa mère, son mari. Elle se promenades.
rappelait les bons et les mauvais jours. Elle
se revoyait à vingt ans, à trente ans, à quaCe jour-là - on était à la fin de l'hiver
rante, avec sa belle ardeur à lutter, son habi- de 1805 - madame de Fonspeyrat et Louileté dans Jes entreprises, sa constance vers le son s'en allaient, l'une dirigPant l'autre, à
but choisi ....
travers les allées d'nn bois de châtaigniers
Uaintenant, c'était la nuit ou tout au dépendant de la propriété, et tout dépouillé
moins le triste crépuscule dans sa vie. Il par la saison.
pleuvait de la cendre autour d'elle et sur
- Voici les mesdames qui viennent devers
elle. Tout disparaissait, choses et gens, opi- nous, dit la Louison en patois.
nions et croyances, habitudes el traditions.
- Quelles dames?
Tout changeait. La vie accomplissait son
- Les deux mndames des Roches : la
œuvre active, ingénieuse et mobile.
comtesse et la dt:moisdle de l'Anglett'rre.
Pour comble de peine, sa vue, depuis longLa baronne recula. Elle nt! s'était pas rentemps maUl'aise, baissait chaque jour davan- contrée avec madame de Puyrateau depui~ la
tage. A peine si elle pouvait circuler seule à mort du marquis. Il lui était pénible de se
travers la maison. Bientôt elle fut tout à fait trouver si prè · d'elle, à porlée de sa révéaveugle et dut chercher une conductrice qui rence et peut-être de ses compliments. Elle
lui prêtât l'appui de son bras ou de son épaule. en éprouvait uue contrariété qui s'augmentait
Maysonnave, malgré ses soins, n'avait pu con- à mesure qu'elle sentait les promen('uses se
jurer la double cataracte dont elle était mena- rapprocher d'elle. Le chemin était fort étroit,
cée et qui, pendant deux ans, avait suivi une très déi:ouvert, elle le savait. Imoossible de
marche lente et sùre. Il lui procura, pour retourner en arrière sans être vue ou de concompagne el gardienne, une petite fille de tinuer en avant sans être forcée de se heurter
métayers, la Louison, douce, patiente et avi- aux gens qui venaient.

Madame de FOn$peyrat et Louison s'en allaie11t, L'une dirigeant raulre, à travers les aUies d'un bois de
châtaigniers, tout dépouilli par la saison. • - lloù:i les mesdames qui viennent devffs nous, • dit la
Louison en t,atoî.&lt; . • - Quelles dames ? • • - Les deux m~dames des Roches : la , omtesse el la denr otselle de t'.4ng ~terre. • (Page z:-9.)

�r-

ll1STO'J{1.ll - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

- Il y a Ja vieille &lt;lame qui parle de vous
à la jeune, continua la petite. Elle nous montre
avec son doigt et elle a dit comme ça : « Oui,
oui, c'est bien elle. J&gt;
- Je l'ai entendue, dit la baronne.
- ... A.lors la jeune est devenue toute
rouge ..... Maintenant, elle est pâle ....
La baronne pensa :
- Celte jeune personne est timide.
Et elle en augura du bien.
- Petite, sais-tu le nom de la plus jeune
de ces dames? ... On me l'a dit. ... Je ne me
le rappelle plus.
- C'est la demoiselle Jenny .... Elle est de
l'Angleterre.
- Mais son nom? .. .
- Son autre nom? ... A.h ! je ne sais pas ....
Je ne sais pas si elle a un autre nom .... On
rappelle comme ça la demoiselle Jenny, voilà
tout. ...
Elles firent encore quelques pas en silence.
Tout à coup, une voix s'éleva :
- Quel bienheureux hasard, madame! ...
s'écriait madame de Puyrateau, qui était parvenue tout près de la baronne.
Madame de Fonspeyrat fit une révérence
cérémonieuse. Froidement poije, elle répondit :
- L'heureux hasard est pour moi, madame.
Madame de Puyrateau était un peu embarrassée. Devait-elle parler du fâcheux état
de la baronne ou n'en pas dire mot? Elle
prit un faux-fuyant :
- Comme il) a longtemps, madame, que
nous ne nous étions rencon1rées t. .. Deux ans,
ma foi !... Mais oui .... Et dans ces deux années ont tenu de tristes événements... . Ce
pauvre marquis .... Votre santé ....
- Ma santé est bonne, répondiL avec
brusquerie madame de Fonspeyrat. Ce sont
mes yeux qui ne valent rien. Quelle chose
triste que de devenir aveugle peu à peu,
chaque jonr augmentant le mal.. ..
Toutes les deux soupirèrent ....
- ... EL quant à mon défunt cousin, continua la baronne, qu'il repose en paix !...
C'est tout ce que j'ai à dire pour le momeul
à son sujet.
L'entretien s'annonçait orageux el pénible.
Un court silence passa entrelesdeuxfemmes.
Madame de Fonspeyrat, qui avait bâte de
s'éloigner, plaça sa main mr l'épaule de Louison. C'était le signal bien cnnnu de la petite
qui fit un pas.
Tout de même, la baronne E:UL comme un
remords de politesse; elle n'osa pas s'éloigner
sans dire un mot de courtoisie à madame de
Puyrateau. Elle murmura :
- Et vous, madame, comment mus lrouvez-vousL. Yos douleurs? ...
- Beaucoup mieux, merci .... Je crois bien
que je dois cela à mademoiselle Jenny, ma
jeune compagne, ma très chère amie, que j'ai
là près de moi, et qui me soiwie a\CC un déwuement el une bonne grâce dont je suis fort
touchée .... A.hl baronne, je vous souhaiterais
une garde, une compagnie comme celle-ci ....
Ne rougissez pas, mon enfant. ... Je n'exagère

point.... C'est un grand bonheur pour moi
que de vous avoir.
Devant cet élan de satisfaction, madame de
Fonspeyrat sen1ait plus vivement la misère
de sa solitude.
Elle s'attrista :
- Oui, dit-elle d'une voix toute changée,
le sort a de singulières et même de cruelles
fantaisies .... Vo)ei: vous n'avez pas en d'enfants, et pourlanl, dans Tolre vieillesse, vous
n'ètes pas seule .... Moi ....
Elle s'arrêta. Puis, changeant de ton :
- Ne parlons pas de ça ....
Elle essaya de mettre un peu d'amabilité
dans sa voix et dit :
- Celle demoiselle est étrangère, je crois?
- Oui, madame, répondit Katerine.
on cœur battait si fort que ces deux mots
i,'élranglèrent dans sa gorge. Toute sa personne tremblait un peu.
Le son de cette voix grave et pourtant limpide caressa doucement l'oreille de la baronne. Le léger accent étranger la surprenait
agré&lt;'lblemenl. Elle souhaita l'entendre encore.
Elle interrogea. Elle voulut savoir ce que
mademoiselle Jenny pensait du pal·s el spécialement de 1a vie à la campagne. Elle apprit que la jeuue fille é1ait heureuse, qu'elle
aimait cette vie relirée Loule remplie par
l'amitié et la surveillance des travaux domestiques. La comtesse n'avait plus à se préoccuper de rien. Mademoiselle Jenny n'était pas
seulement sa compagne pour la causerie, la
lecture, la promenade, c'était aussi son intendante, et quelJe intendante fidèle!. ..
- Lemeilleurdetoutœla, ajouta lajeune

Le vlsiteu,· avait jete so11 chapeau sur une chaise
et se tenait de/:&gt;ortt devant la chemi11èe, tournant I.e
âos à la flamme, les mains en arrière pour les
cl,aujjer. (Page ::82.)

fille, c'est que nous nous aimons de toulnolre
cœur.
.. Madame de Fonspeyrat tressaillil en entendant ces paroles sincères et émues.
- Comtesse, dit-elle, je pressens que vous

avez fait là une belle trouvaille, et je vous en
fais compliment. ... Certes oui, il me faudrait
à moi aussi une compagne telle que la vôtre.
liais où la prendre? ... Car ....
Avec un empresse.ment trop hâtif peut-être
et un zèle presque étrange, madame de Pu1·rateau compléta la phrase de la baronne :
- Où la trouver? ... Car il n'y a pas deux
miss Jenny au monde, fit-elle avec enjouement. Toutefois ....
Elle regarda Kalerine dans les Jeux, el,
pesant sur chaque mol, c1le dit :
- Toulefois, je crois être assurée que ma
bonne petite Jenny ne demanderait pas mieux,
madame, que d'aller de temps en temps vous
voir, causer avec vous, vous faire lecture,
que sais-je1 si ,·ous Je lui permellez .... C'est
une fille sensible el sérieuse. Elle sait beaucoup de choses. Elle mus distrairait de ,·otre
ennui et serait heureuse de rousêtreagréable ....
N'est-ce pas, Jenn)?
- Oh! madame, s'écria Katerine, Loule
vibrante d'une joie émue, quelle bonne pensée! ...
Puis, se tournant vers la baronne :
- Dites, madame, voulez-vous? Je vous
assure que j'éprom·erais un très réel bonheur
à passer près de vous quelques instants,
chaque jour.
Madame de Fonspeyrat était stupéfaite. Du
temps où eJle était jeune, bien portanle et
valide, jamais on ne lui avait ainsi parlé. Nul
n'avait jamais manifesté le désir de la connaître et de la fréquenter. El voilà que vieiJle,
infirme, triste, el maussade sans doute, il se
trouve qu'une fille aimable el jeune d~sire la
visiter et la distraire de son mieux. La surprise qu'elle en éprouvait était grande. Elle
l'exprima.
- Pour une étrange aventure, c'est une
étrange aventure!... s'écria-t-elle presque
gaiement.
Et, s'adressant à Katerine .
- Mademoiselle, je vous remercie de votre
intention. Oui, vous èles sensible et bonne,
je le comprends .... Mais, en ,·érilé, je ne
saurais accepter ... Vous ne me connaissez
point et. ...
- Je vous connaîtrai, madame, dit vivement Katerine, émue et souriante.
- ... Et quand vous m'aurez me assidument, vous aurez peut-être grand regret
d'avoir quitté pour moi, ne fùt-ce qu'une
heure, l'aimable compagnie de la comtesse.
Je ne suis pas toujours commode, à ce que
l'on dit. Je uis emportée, violente, j'ai la
langue leste el le verbe haut.-... On assure
que je ne puis supporter la conlradiction ....
Et puis, à de certains jours, je suis triste,
très triste .... Quoique je ne me laisse pas
aller jusqu'à la faiblesse des lârmes ....
- Peut-être a"ez-vous tort, madame, dit
Katerine avec une respectueuse fermeté.
L'am.ertume du chagrin se dissout dans les
larmes et on n'en garde plus que la sévère
douceur ... ,
- Vous avez donc Lien souffert, mademoiselle Jenny'/ dit madame de Fonspeyral avec
quelque ironie. A votre âge, pourtant, car

JIJJŒS D'AUT1('E'F01S

vous êtes jeune, n'est-ce pas? on ignore d'habitude le goût des larmes.
- Elle est orpheline, dit vITemenlmadame
ùe Pu1rateau qui intervint pour sauver l'embarras de Katerine.
Elle changea de ton, se fit aimable et gaie
en disant :
- Voyons, il faut conclure. Baronne, ma
pelile amie se présentera chez vous, demain,
dans l'après-dinée. Vous causerez en tête à
tête. Et puis, quand je J'irai quérir, un peu
avant souper, vous m'en direz des nouvelles!... Ne me remerciez pas.... Tout le
plaiür est pour Jenny .... N'est-ce pas, mon
enfant? ...
La jeune fille acquiesça d'enthousiasme.
Confondue, la baronne fit la ré1·érence. On
'la lui rendit. On se quitta.
Oui, elle était confondue, madame de
FonspeJral. La main à l'épaule de Louison,
elle rcvenaiL au château. Elle comprenait que
le soleil descendait sur l'horizon, car elle
frissonnait. Elle fit presser le pas à la petile.
Elle avait hâte de retrouver la bonne chaleur
de son foyer et aussi de meure quelque ordre
dans les pensées qui lui venaient en foule.
Aulreiou:, c'était en s'activant à travers la
maison qu'elle songeait au passé et rêvait de
l'avenir. Maintenant, pour eet objet, il lui
fallait du calme, du silence, d~ la solitude et
aussi de la chaleur, sa profonde bergère et
ses coussins pour la reposer. Alors elle se
ressaisissait et méditait à son aise.
« Vraiment, se dit-elle pour commencer,
voilà une jeune personne intéressante à connaitre et qui doit être curieuse par se discours .... »

Vlll
- Ma petite, avait dit Madame de Puyrateau à Katerine, le plus fort est fait. Vous
voilà dans la place. Tout dépend de ,•ous à
présent. JI faut que lorsque Martial reviendra ....
- Oh! madame, je n'ose y penser! dit
Katerine si troublée que ses yeux se mouillaient.
- Laissez .... laissez ... , Oui, quand il
reviendra, il faut qu'il vous troUYe auprès de
madame de Fonspeyrat, la promenant à votre
bras, ou causant avec elle, dans lïnlimité de
la chambre .... Vorez-vous ce tableau? Il vous
apercevra de loin: Puis il pensera : &lt;I Qui
donc est là, près de ma mère? Une personne
élrangère?... une jeune fille .... Ah!. .. une
étrangère'/ ... &gt;&gt; Il soupirera, songeant à vous,
et se dira : « Que n'est-ce ma bien-aimée
h:alerine ! 1i 11 se rapprochera. Votre tournure éveillera des souvenirs plus précis ....
cc Mais .... mais .... serait-ce possible! ... estce que je rêve? » Il ·'a,·ancera encore. Vous
tournerez la tète. Il vous verra tout à fait. Il
poussera un cri el tombera à vos genoux. Que
ce sera joli, ce revoir, ma toute belle! Il me
semble que j'y suis 1. .. »
L'impétueuse comtesse laissait ainsi trotter
ses aimables inventions. Katerine, pensive,
souriait doucement. Elle n'osait rien imagi-

ner. Elle se laissait emporter au gré de la
Providence. Sa foi, sa confiance en Dieu el'pliquaient tout, justifiaient tout. Il n'arriverait
rien que de bon et de juste. JI lui suffisait de
faire son devoir de chrétienne et de fiancée

L'un après l'a11lrt, les cachets furent trisés. D'tm
coup J'œ/1 hàlif, les mai11s tremNantes, !lfartial
parcourut ch.1q11e Lettre. (Page 282 .J

constante. Le reste était aux mains du Seigneur.
- Oui, eonlinuait Ja comtesse, il faut
qu'un jour madame de Fonspeyrat dise à son
fils : &lt;c Je ne peux plus me passer d'elle ».
Alors Martial profitera de ces dispositions el
lui raconlera ....
- Non! non!. .. N'en dites pas davantage, disait Kalerine en Toilant son Yisage
derrière ses mains .... Cc serait trop beau ....
Votre imagination ,ous égare .... Si je peux
faire quelque Lien à la mère de blartial, mon
cœur s'en réjouira. Pour l'instant, je ne puis
songer à autre chose. Dieu tient l'avenir dans
sa main fermée : n'essayons pas de l'entr'ouvrir.
Vive et attendrie, Mme de Puyrateau se
jeta sur Kalerine et la serra dans ses bras.
Pui·, dans le langage mignard dont elle usait
parfois :
- Mon cœur, dit-elle, vous êtes un amour ....
Il _faut que je vous baise deux fois pour ces
belles paroles.
Le lendemain, toutes les deux se rendirent
à Fonspe) rat. Madame de Pu1rateau arait eu
trop grande envie d'assister à la première
arrivée de Katerine chez son ancienne ennemie. Elle n'avait pu rési ter. Elle venait.
Cette ayenlure qu'elle trom'ait romanesque la
passionnait. Légère d'esprit comme à quinze
ans, elle y mellait tout ce qui lui restait de
chaleur et de vivacité d'esprit.
.Pour Katerine, celte épreuye lui causa une
émotion qui dépassait en violence tout ce
qu'elle avait éprouvé jmquïci. Lorsque, de

loin, elle aperçut les poirrières de Fonspeyrat, elle ressentit une forle agitation intérieure, qu'elle ne trahit point au dehor •. Son
cœur battait. Ses mains étaient froides. Que
de mal lui était venu de celle maison! ... Et
aussi que de douces joies plus anciennes!
Elle se disail :
- Que de fois l\lartial a couru vers moi,
sur celle route, emporté par le galop de son
cheval!... Dans ces bois, il a promené sa
rêverie, el j'étais l'objet de ses rèves .... Voici
le portail de la grande cour ... il l'a franchi,
certain jour, désespéré .... El depuis .... Voici
la maison .... Voici le seuil .... 0 Dieu! bénis
le premier pas de ta pauvre servante en celle
demeure! Donne-lui le pomoir d'y répandre
quelque douceur et par ainsi de mériter, pour
elle et pour celui qu'elle auend, la divine
protection !
Elle entra. Son trouble s'accroissait. Où
qu ·elle portât les yeux, elle wyait Martial ....
- Mademoiselle, disait la baronne, ,ou
êtes, je le vois, une fille sérieuse, car rous
tenez votre parole.... Je vous attendais ....
Quel temps fait-il?
Elle parlait sec, aucunement affable. Il
semblait que la nuit passée eùt été fàcheuse
à son caractère ou que le sommeil l'eût mal
conseillée. Peut-être avait-elle quelque repentir de son attitude de la veille. Peut-être se
reprochait-elle d'avoir été trop aimable pour
une fille inconnùe el qui, très probablement,
n'était pas de qualité .... Le vrai, c'est qu'elle
cachait maladroitement son dépit de n'èLre
pas seule avec la jeune fille.
Katerine remarqua sa froideur et n'en fut
pas troublée. Elle s'attendait à tout. ... Elle
pensait à Martial.
La ,'isite fut courte el insignifiante. On se
dit à demain.
Toute la soirée, r11adame de Fonspeyrat fut
d'une humeur exécrable. La présence de la
comtesse l'avait dépitée. Elle avait encore
sur le cœur l'histoire de l'héritage et ne pardonnait pas ce qu'elle appelait une captation.
Le lendemain, Katerine fut exacte.
Cette fois, les heures parurent courtes à la
baronne.
A partir de ce jour, sa vie s'orienta tout
entière sur ce point : la visite de mademoic;clle Jenny.
Mademoiselle Jenny arrivait. C'était comme
un peu de lumière dans les yeux sans regard
de la baronne. C'Mait une douce gaieté dans
sa vie jusque-là morose. C'était quelque chose
d'inconnu et de très doux qui s'insinuait dans
son cœur.
Ah! comme les temps étaient changés! ...
Comme elle était loin l'époque des col~res,
des Yiolences et des cris! Où était-elle celle
Franço_ise-Agnès emportée, injurieuse, tempêtant et criant lorsque que]qu 'un ou quelque
chose lui résistait 7 La maladie, la caducité
ne flétrissent pas seulement les corps, même
les plu&lt;i vigoureux; elles ont raison des volontés les plus fortes el les plus audacieuses.
Elles désagrègent les âmes peu à peu, comme
les corps. On meurt plusieurs fois a,•aat qui'
de mourir.

�filSTOR.1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _.
Pourtant madame de Fonspeyrat n'en était
pas encore venue jusqu'aux confidences qui,
à de certains moments, lui brûlaient les
lèvres. Le jour était proche où elle s'y abandonnerait.

IX
Le domestique de Lasescure frappa un fort
coup à la porte du cabinet où se trouvait le
notaire, puis il ouvrit !
- Yonsieur, dit-il en patois, il } a là un
homme qui voudrait vous parler.
- Qui?
- Je ne sais pas .... C'est un homme que
je u· ai jamais tant rn qu'aujourd'hui.. .. [l
doit être arri,é par la malle, qui vient de
passer.
- C'est bon. Mets-le dans la salle et jelle
un fagot au feu. J'y vais.
Maître Lasescure était soucieux. li rangeait
des papiers el sans doute pensait 11 ceux dont
il les tenait, car c'étaient des testaments. Il
venait de lire celui qu'il avait écrit le dimanche précédent, à Fonspeyrat, sous la dictée de la baronne, en présence de son collègue
de Rillac. Madame de Fonspeyrat, qui n'avait
nul besoin de faire un testament, puisqu'elle
avait des héritiers naturels, avait insisté pour
laisser par écrit ses dernières volontés. Et
Lasescure avait dû rédiger de longues pages
oit elle traçait à son fils et à sa fille leurs tuLurs devoirs en tant que propriétaires terriens
et descendants d'une antique el noble famille. Minutieusement, elle indiquait ce qu'ils
auraient à faire cc quand le roy serait là »,
comment ils se mettraient bien en cour, et
comment ils devraient employer leurs revenus
pour le plus grand profit du nom et de la
descendance. Elle s'adressait surtout à son
fils, lui renouvelant ses ordres et défenses
quant au mariage qu'il aurait loisir de faire
Lôt ou Lard, mais, de préférence, assez promptement el dès son retour. Ellesoubaitait qu'il
s'alliât à telle ou telle famille qu'elle lui
nommait et où il y avait des héritières capables de rehausser l'éclat des Fonspeyrat par
leur fortune et leur origine.
Le notaire avait présenté quelques observations :
- Voyez, madame, que l'expression de
ce différents désirs peut jeter un grand
trouble dans l'esprit de vos enfant~, spécialement de votre fils, lequel est à présent un
homme fait el qui, par suite, doil a,·oir ses
préférences .... Il serait sage - je crois de laisser quelque liberté morale à nos enfants
quand ils sont en âge d'user de la leur et ne
leur point faire ordre ou défense par delà le
tombeau ....
- La responsabilité des pères et des
mères se continue &lt;c par delà le tombeau »,
comme vous dites, maître Lasescure. Quoique
je ne sois plus là, je veux, entendez-vous
bien, je veux être toujours quelqu'un par les
souvenirs que je laisse et par ma volonté
encore présente. Si mes enfants y contre,iennent.. .. Mais non, ils respecteront mes désirs
ou seront maudits de Dieu.

Et Lasescure avait écrit. La baronne avait périgourdin, sonore el pittoresque. li se serait
signé. Son testament était là.
volontiers attendri à écouter ces phrases banaLe notaire ayant replacé les papiers dans les, pleines d'une saveur naïve.
un tiroir qu'il ferma à clé, se leva, rajusta
- Oui, Lasescure, c'est moi .... Yous ne
sa cra'Vate, prisa copieusement et passa dans m'attendiez pas, mon brave ami?
la salle.
- Non, monsieur le baron .. . c'est-à-dire
La porte étant restée ouverte, il aperçut si, je 'Vous attendais ... ou tout au moins un
de loin le visiteur qui l'attendait. C'était un mot de vous me disant où vous adr1•sser ... .
homme jPune et d'allure militaire. Il semblait Car j'ai reçu pour veus un tas de lellres fort
fatigué. Ses cheveux bouclés étaient ramenés anciennes, dont je ne savais que faire et qne
en désordre sur son front et ses tempes. Un j"aurais bien voulu vous expédier ....
manteau de voyage l'enveloppait de plis nom- Donnez, donnez, dit Martial vivement.
breux. Il aYait jeté son vaste chapeau sur une
Dans un vieux coffre scellé au mur de son
chaise et se tenait debout devant la cheminée, cabinet, le notaire alla cheri:her un paquet
tournant le dos à la flamme, les mains en ficelé qu'il tendit à Martial. Le jeune homme
arrière pour les chauffer. Au lieu de tout . rompit les nœuds fragiles qui retenaient les
examiner curieu'sement autour de lui, comme lettres. Elles tombèrent, frémissantes, sur le
le font d'ordinaire ceux qui pénètrent pour la plancher, Martial pensa avec amertume :
première fois dans une maison, il tenait sa
- Hélas! ... Peut-être mon espoir va-t-il
tête inclinée sur sa poitrine, regardait à terre, tomber comme elles!
ou, plutôt, ne semblait rien voir.
L'un après l'autre, les cachets furent briQuand il perçut un bruit de pas, il leva les sés. D'un coup d'œil hâtif, les mains tremyeux. Vivement, il marcha vers le notaire, les blantes, ~larlial parcourut chaque lettre.
mains tendues.
C'étaient les calmes et chastes elTusions
- Ah!. .. mon cher Lasescure!. ..
d'amour de Katerine. Il sait où la trouver
- Mais ... je ....
maintenant. Il ira vers elle bientôt... oui,
on, ,·raiment, le notaire ne connaissait bientôt. Le voyage, quelque long qu'il puisse
pas ce~ homme dont le ,isage maigre et brun, être, ne l'effrayera pas .... Oui, il ne fera que
traversé d'une balafre, disait la fatigue et toucher barre à VerLbis et, dans deux jours,
l'anxiété.
il repartira .... Ob I revoir Katerine 1. ..
Pourtant il fil un effort de mémoire. 11
Il chercha la dernière lettre et regarda la
regarda le visiteur attentivement. Puis, comme date.
écrasé de surprise, il s'écria :
Son cœur se serra : 1802.... Deux ans!...
- Oh!. .. Mais c'est le baron Martial 1. .. Que d'événements ont pu bouleverser ou tout
Oh ! monsieur de Fonspeyrat !...
au moins changer la vie de Kalerine ... el son
- Mais, oui, mais oui.... C'est moi. cœur!. ..
Changé? ... Pas beau~ ... Maigre?... Noir? ...
L'espérance, qui tout à l'heure brillait
Ah! c'est qu'il en a vu de toutes sortes, le ardente el vive dans l'âme de Martial, s'éteibaron Martial, mon pau 1-re Lasescure !
gnit. Le sourire mouru l sur ses lèvres. Et il se
- Oh ! que je suis content!. .. Que je suis remémora les années passées ....
heureux, monsieur le baron'. ...
Maintenant, il était assis devant ce foyer
Et Lasescure, plus ému qu'il ne le voulait amical, près de ce bon vieux qui n'était ni son
paraître, pressait et quittait tour à tour les égal ni un de ses proches, dans cette salle qui
mains du jeune homme et répétait :
n'était pas son chez-lui. Malgré l'amitié el la
- Que je suis content!. .. Que je suis heu- déférence dont Lasescure l'entourait, il se
reux 1. ..
sentait seul, horriblement seul dans son proPuis, tout à coup, changeant de Lou :
pre pays, plus seul qu'il ne l'avait été en nul
- Mais vous descendez de la malle, sans autre endroit du monde où les hasards milidoute? .. . Et vous avez besoin de vous restau- taires l'avaient conduit. ...
rer? Quelque chose de .... Un bon ,in chaud,
Lasescure respectait son silence, regardait
hein ·7 ... A. vec une rôtie?... C'est ça qui vous le îeu, prenait el posait les pincettes, tisonremet un homme, surtout quand il fait froid. nait, toussait, de l'air de quelqu'un qui you- Va pour le vin chaud el la rôtie! ... drait bien parler et qui n'ose pas.
Bien volontiers.
Son àme fruste de brave homme était
- Gascon l ..• Gascou ! ... cria Lasescure à péniblement impressionnée par la tenue méson domestique. Dépècbe-Loi de faire une di Lalive de ce jeune homme, dont la gaieté
bonne rôtie aYec du vin bouché pour mon- légère était tombée soudain, comme la Damsieur le baron.
bée de sarments qui, tout à l'heure, s'élevait

Le domestique parut. Le notaire répéta on
ordre et ajouta :
- C'est monsieur le baron, mon drôle ....
Tu ne le reconnais pas ?
- Ma foi, non.
- A.lions, va-t'en, tu n'es qu'une bête! ...
Fais vitanent la rôtie .... Et, tu sais? du vin
bouché!
Ce dialogue, qui se faisait en patois, ravissait Martial. Il s'était bien gardé de l'interrompre, car il jouissait d'entendre le langage

dans l'àlre
Pour le tirer de sa mélancolie, il heurta
comme par maladresse le bol de vin chaud
que Gascou a"ait déposé sur un guéridon tout
proche. La cuiller d'argent tinta dans la porcelaine. Les regards de Martial allèrent au
guéridon. La vue de la collation changea, en
effet, le cours de sa rêverie.
- Causons, dit-il à Lasescure aYec effort.
Ou plutôt, causez pendant que je vais me restaurer. Ensuite, ce sera à mon tour de parler.

,,

_____________________________

}l;,œs D'AUT](EF01S

~

Mais, se reprenant, et soudain adouci :
Martial demeurait dans son silence doulou- Interrogez-moi, monsieur le baron, dit
- Pardonnez-moi, mon bon Lasescure,
reux
et
méditatif.
le notaire avec déférence.
car,
vraiment, j'ai beaucoup de peine.
Il
fallait
bien
cependant
lui
parler
de
l'héri- )fa mère '!.. .
Encore des minutes et des minutes se pas- Votre mère .... Elle est très péniblement tage. C'était le rôle et le devoir de maitre Lasèrent. Martial se plongeait dans ses souveatteinte... très gravement.... D'abord, sa sescure.
nirs. Il se rappelait l'adieu de ~I. de la MouMonsieur
de
la
Mouraine
a
pensé
à
vous,
Yue .. .. La cataracte ... .
raine, le don qu'il lui avait fait au départ el
monsieur
le
baron,
dit-il,
son
testament
- Grand Dieu! .. .
la
manière dont il lui a,·ait remis le précieux
porte
..
..
- Oui. Voilà deux ans qu'elle en était
.
petit
livre qui, depuis, ne l'avait pas quitté.
- C'est bon, maître Lasescure, répondit
menacée .... Mais depuis six mois ... oui ... six
Il
se
dit
que ce serait honorer très directement
mois, à peu près, c'est fini... bien fini ... . Martial d'une ,•oix tranchante, c'est bon, nous
la
mémoire
du marquis que de lire de plus
en
reparlerons.
Pour
l'instant,
laissez-moi
à
Maysonnave dit qu'elle n'est pas opérable .. . .
près
et
plus
souvent encore ce Montaigne que
mes
pensées,
je
vous
en
prie.
Le.
reste
m'imCe n'est pas tout.. ..
le marquis estimait enlTe tous, et de s'appli- Quoi donc, encore'!.. . dit Martial avec porte peu ...
tristesse.
- Elle s'est beaucoup affaiblie, ces derniers temps .... Elle a le cœur malade, très
probablement, mais elle refuse de se laisser
ausculter. ~laisonnave a diagnostiqué de
l'anasarque, qui est une manière d'hydropisie .... ~lais elle est surtout très faible et son
esprit a con idérablement baissé.
La tète penchée, Martial écoutait et gardait
le silence. Enfin, il soupira et dit :
- Qui la soigne? Qui la garde?
- La Mïon et une petite drôle qu'elle a
prise pour la conduire à trayers la maison et
'
'
au dehors. llajsonnave et moi nous !'allons
voir presque tous les dimanches. n paraît que
chaque jour aussi la demoiselle de compagnie
. . . . . . ...._:r~- l ~• .,._ ___,_. _ _.
de madame de Puyrateau la vient visiter,
causer avec elle el lui faire la lecture. Votre
mère l'a prise en amitié, et. ...
- Mais, ma sœur? ... N'a-t-elle pas ma
sœur? ...
- Votre sœur est mariée, monsieur le
baron .... llariée à un vieillard, le marquis de
Bellombre ....
- Est-ce possible! ... s'écria Martial.
Il se leva, comme saisi d'indignation :
- Je suis sûr que rnilà encore une des
bonnes œuvres de madame de Fonspeyral,
dit-il avec une amère ironie .... Pauvre fille 1•••
Pauvre Lucelte !. ..
li songeait à Florian, revoyait le visage
heureux de Lucetle quand elle parlait du chevalier et devinait, d'un seul coup, les combats
qu'elle avait dù soutenir avant d'en arriver à
renoncer à son rêve.
- Allons, fit-il pour conclure, notre sort
à tons les deux est quasi pareil.. .. Et mon
oncle?...
- Monsieur de la Mouraine est décédé
après avoir langui plus d'une année.
- Oh! ... fit Martial d'une rnix étouffée et
avec un douloureux accent.
Il porta la main à son cœur. Ses jambes
défaillaient. Ils' assit. La tête dans ses mains,
il pleura.
Lasescure entendait avec émotion le bruit
de ses sanglots réprimés et courts. Ainsi , ce
jeune homme qui avait paru presque insensible en lisant les lettres de la femme aimée,
en apprenant le misérable état de sa mère et
l'odieux mariage de sa sœur, ce jeune homme
s'attendrissait jusqu'aux larmes quand on lui
révélait la mort d'un ,ieillard passablement M:zrti.a.l s·assit. La tète J..ms ses mafos, il pleura . Lasescure mlmdait .1vec emolio11 le bruit de ses sa.nglots
égoïste et mauvais chrétien. C'était 11 n'y rien
reprîmes et courts. Ainsi, ce jeune hom111e qui avo1il p.v-11 rresque inseirsit&gt;le e11 lisant les !ellres ae la
fe mme aimée en appre,10111 te misérable Illat de sa. mère el l'odieux mariage de sa sœur, ce Jeune homme
corn prendre. Le bon I,asescure en était pénis·.1tte11drissaÛ jusqu aux larmes quand on lui rèvèlait la 7!10rl d'un vieillard passablement egctisle el 111011 11:iis cltréllen .... (Page 285.)
•
blement impressionné.

l J(~ -. -~-- ,~\'1

�1f1STORJ.ll-----------------------'fUer toajour· da,·antage à le mieux entendre.
Il amhitionna de devenir pbilo.opbe et ami de
la implicité comme l'était jadis )1. de la
~fouraine, et il souhaita que ce fût là le plus
sûr héritage qu'il eût à tenir de son parent.
Au dehors, une âpre !,i.e courait dans 13
rue Da se. Elle fouettait les vitres de la salle
où le deux hommes se tenaient. Elle sifnait
·ous le. porte· en s'insinuant dan. la mai.on
mal close. )fartial s'interrogeait. Où irait-il à
présent? ...
- ll fait froid, mon ieur le Laron. el le
jour bai e, dit La escure. Ne seriez-mus pa
aise de n'avoir point à sorlir aujourd'hui, cl
n'acCfpteriez-vou pai- l'hospitalité pro,·i-oirc:... oh ! provisoire... que je pui · ,·ous
olîrir'! Je dis provisoire, monsieur le baron,
car il faut bien tf ue je ,·ous informe du legs
qui ,·ou· a été fait : la ~louraine e~t à mu ,
en totalité, et •telle qu'elle se trournit au
momeul du décès de mon ieur le marquis,
mire oncle ....
llartial de,·int fort p:ile. Il était trè · ému.
Toutcfoi ce fut l'alîaire d'un instant. \'ile remis, il lendit la mainà Lase cure el la lui . erra dan. un mouvement d'amicale sympathiè.
- Paul're notaire! fit-il, comme je boulcver~c ,otre vie! .. Eh IJien. allon, à 13 Mouraine, dit-il en .e levant.
- ~on, moo.ieur li~ baron, re ne serait
pas raisonnable. Souffrrz que je YOU re!ienne
ici cc soir. \'ou. pa.serci la nuit dans un bon
lit. dans une ch3mbre bien chauffée, après
avoir conforlabll'ment soupé. Demain je ferai
prévenir madame de Pu)ratcau, pour qu'elle
me remette le~ clefs d11nt elle 3 l:t glrde, el
YOus entrerez chez YOU •••.•
- Chez moi! ... dit llartial a\'ec un m,!laocolique sourire .... Eh bien, oui, mon cher
La. escure, · j'acrcptc, l, la condition que ,·ous
me donnerez toute \'Otrc ~oirée pour écouler
ma longue odys ée ...
- Oui, dit le notaire en risquant une
innocente plaisanterie, mus êles U11sse el
vous avez échappé aux ._irènes ....
- 'lais héla,-.! répondit ~far11al, il n'y a
point ici de Pénélope qui m'attende ....
Le nol3ire nYail jeté au feu une bras ce dè
sarment· . La flamme jailli. sait claire, vhe.
La chaleur 'accroissait. ~Jartial ôta son
manteau cl Lasescure aperçut à la boutonnière de . on habit un bout de ruban rouge•,
une décoration 11uïl n'ay3it encore rue à
personne dans le pays.
X

Le soir, ce (1ue Martial racontait à La escure c'étaient quelques pa1res de la grande
épopée consulaire. C'étaient les marches à
tra\·ers la France, le dé ordre du recrutement, la bravoure des .oldats, leur foi ,ibrante en le Premier Con ul. C'était l'expédition d'Italie. C'était Marengo, où ble é
ù'uo coup de sabre au ,isa"e, emporté par
on cheval, jeté à terre, piétiné, Martial fut
ramassé, le lendemain, au milieu des mort
et de. blessés. Il dit comment il fut transporté à l'hùpital de Plaisance, parmi cinrJ

cents Français, couchés dcax par deux, mou- avec tout cela que le plus hnmLle des ciranL de faim ou de pourriture. Lui, côte à toyen. aide, - bêtement, oui, bêtement, cote avec on cadavre, faible, insensible, ne à faire un Empire. ,, Yoilà.
pensait plus, ne savait plu oi où il était ni
Il se leva.
d'où il venait.
- Et là-de us, mon Lon La ·cscurc, alLa ,olonté de ,in-e el la force de la jeu- lons nous coucher. Demain il n'y aura plus
nesse le tirèrent de là. li quitta Plaisance, ici ni soldat ni légionnaire, mais un simple
errant à la rêcherche de . on régiment. a philu.ophe qui, à l'exemple de mon ieur de
!iles 'Ure au "isarre, mal pansée, le fai ·:ril la Mou~aine, viHa et mourra dans son chvtcruellement souffrir. Il avait pu conserver soi. ...
quelque argent ur lui, cc qui lui évitait de
Er, intérieurement, il ajouta :
mendier. Mais l'inquiélude le prenait à ,oir
- Après avoir retromé celle qu'il aime.
s'épuiser sa résene. Il trouve des trainards
romme lui, fait route avec eux. La camaraXI
derie fait relleurir a gaieté. Mais à Venise.
où il s'égare, on àme se trouble el il redcPendant que ~l:lrlial dormait dan la mai,ienl tri te.
son du notairt&gt;, Oumarou cllait un chevàl et.
Ensuite, ce fut l'Allemagne, l'armée du liride aL3ttue, galopait ur la roule de YerHhiu 011 il e rengagea, . ow le ordres de thi . Il allait chercher May onnave.
Lrclerc et de Moreau. Ses chefs le distinAu milieu de la nuit, la baronne avait élé
gucn 1. La bal:ifre de on l'i sage Jes intrigue : pri e d'un grand étoulli!menl suivi de sincopc.
&lt;1 Quoi! disent-il~, :.impie sergent? » Et fo
La )fion, le dome tique et Loui.on 'étaient
rnilà officier.
cmpressrs. Mais leur ignorance était affolée.
On marchait ver Hohenlinden. Qui::llc Ils avaien l u. é une bouteille de ,inai!!re et
journéLd Il y a\·ail lii. contre le .\utrichien • une carafe d'eau à bassiner, a_perger, l3mGroucl,y, Ledcrc, Droue!, llichrpame, D - ponner le visage, le front, les mains de la
caen. Et quels soldais I Tous des hél'os.
malade. Elle demeurait inerte.
Martial s'attache à la fortune de Leclerc
Il· l'avaient crue morte. Déjà la petite
qui, après Hohenlinden, le fait capitaine. Il Loui on pous ait des cri. el récitait a prière
reçoit un sabre d'honneur. Avec ce général, el la ~lîon commençait à avoir peur. Mais à
il va à Saint-Domingue, J'aide à capturer peine Dumarou en chemin, la ùaroune avait
Tous aint-Louverture, et ne rentre en France remué el dit faiblement :
qu'après la mort de Leclerc.
- Mademoi elle Jenny ... .
Le voici à Paris, cbaroé de remettre au
- Oui, madame, oui ... touL de ·uitc ...•
Premier Consul la dernière letlre du général,
r~pondil la ervante. On ira la querir bienson beau-frère.
tôt. .. quand il y aura une pointe de jour ....
Yoici les félicilalioos, les grades, la croix Tanl fine soit-elle, on ira ....
de la Lé,,ion d'honneur ....
- Ah! dit la baronne, il ne fait pa
- Mais, ajouta .\larlial, tout cela n'était jour? ...
rien. Cc qui me manquait, cc que je voulais,
- Non, madame.... Prenez patience
c'était ....
tant ,eulement un petit peu ....
Il tcndi l le bras ,·er la fenêtre baignée
La Llronne e tut. liais tout à coup :
d'omhre, désignant du doigt la petite ,,me
- Vite ... vite, ... dit-elle.
endormie dan le ilencc nocturne.
La Mïon ne répondit pas. Alors, tout ba ,
- Oui, il me fallait rcrnir tout cela .... madame de Fon peyrat .e mil à parler de
Ah! La. escure, mon ami, si vous saviez façon incohérente et si peu articulée qu'on
comme je suis bien Périgourdin! ...
ne la pouvait comprendre. Parfois une phrase,
- ... Et puis, continua-t-il, que d'illu- un mot étaient plus nets. Et on entendait :
sions j'ai perdue !... 8onap3rte'!... La Li- Deux aunes de siamoise .... Oui, c'e:..l
berté? Qu'est-ce donc à présent?... Nous pour le baron .... On metlra des !ioulons en
sommes en mar J 804. On con. pire contre écaille incrustée d'or ....
le futur empereur. Georges, Pichearu, le duc
Ain'i des souYenirs lui re\·enaicnl de on
d'~:nghien sont surveillés et ne tarderont pas temps de marchande, alors qu'elle habitait à
à être pris .... Ce qu'on en fera? ...
Paris la rue Saint-Denis.
li fil le geste d'épauler un fusil.
D'autres fois elle criait :
- C'est sommaire. Tuer, c'est à pré ent
- Mon fils! ... Je le veux! ...
la politique du futur empereur.
Ou encore:
- Ob! empereur! ... dit Lascscure, pas si
•- Elle est marquise ... oui, oui ....
,ite que ça 1
Mai le plus souvent elle prenait un accent
- Mon bon Lasescure, quand on a vu douloureux pour dire :
comme moi la cour, car c'est une vraie
- Je voudrais ... je voudrais ....
cour, du Premier Consul, le luxe des cosEt elle n'achevait pa .
tumes, la pompe des fêtes et des cérémonies,
- Oui, madame, répétait la l\Iïon a,•ec
la toilette des femmes dont il s'entoure et douceur, oui, on les fera ,·enir, ils ,iendronl
l'enthou iasme fou du peuple de Paris el la tou .... Et ,·ous serez guérie, pauvre dame ....
serYililé du Sénat, on ne doute plus .... Te- Allon ... repo ez-,ou, ....
nez, regardez-moi .... Voyez celte cicatrice ....
Le Limbre fêlé de la pendule au son gr~le
Yoyei ma 'laideur .... oupçoonez ma tristes e, comme 13 \'OÎ1 d'une ,·ieille femme e mit à
de~inez mon dl:goùt et dites-vou : &lt;1 C'est sonner. La b:ironne frémit un peu :

}l.M1;5 D'J\11T1('EF01S - ~

- Quelle heure?.. . dit-elle.
Et, avant que la llïon eùL répooJu, elle
ajouta ;
- Il arrivera trop tard.
- Qui, madame1 ... demanda naïvement
la scnante.
lladame de Fonspeyrat ne répondit pas. La
liïon pen a qu'elle ongeait au médecin.
Dumarou parut. Il ne ramenait pas Maysonnave, car le lieux docteur était absent
depuis l:i veille, appelé en consultation par
un colli·gue. 11 s'était adres é à un autre médecin, nouvellement établi ;1 \'erthi , el qui,
tilein de zèle, était accouru.
C'était un élè,·e de Pinel. Il s'appelait Hyacinthe Plantier. On le disait habile cl un peu
extravagant, quoique bon chrétien. Il $e poS3it en p ychiàtre. Il as urait que la plupart
de no· maladie provienneut de notre élal
mental; que ce n'est point le corps, mai·
l'âme, &lt;jlli est en eau e dcYant le hon médedn. En con·équcncc, le praticien devait agir
sur l'e prit avant que de rnéùicamenter le
rorp ·. La guéritiOII corporelle suhrait tout
naturellt•ment quand l'àme serait fortifiée. Il
soutefiait encore que l'âcreté du sang ou ,a
111 .11/11, .iprls la ,•tlllèt /rmtbrt, dtux f'tliles ornlwu St glisshtnl, éfturàs tl e111'it11us, ,fans /3 chamfort
pauYreté, 11ue le humeur trop abondante:- , \11mor/11.ifrt
1111 fnst:mt .if'a,,Jonnée. f:'élafrnl 7.élla tt L,,uis,111. la fillt ,tu rn.iq11fs tl I.J ft/1/t ta1·nn11t.
ou trop rares, que la pléthore, l'agitation et
(Page ~fi;'-l
la lièvre n'ont d'autre eau e que les préoccupations e.xces. ives, lrop de peine· ou trop
de la ,,je nouvelle ans y faire oh tacle. Oeaude plai~ir ·, trop de jouissances de l'esprit ou
Il ajouta :
u médecin est un confesseur. On dit coup de mi ère. phssiquc: et de soufl'raoce.!s
des sens, trop de hru ·ques mouvements de
la ensibilité. Peu de gen le comprenaient. cela couramment, cependonl qu'on ne foit morale, , eraient ép:irgnées aux ,·ieillards s'ils
• point entrer cette maxime dans la pratique .... s'appliquaient à reconnaître l'instant où il·
Dcaucoup .e mOlfU3ient de lui.
(luand il pénélr3 daru la chamhrc, la ba- Et c;'jl vous plai:ait de m'ou-.:rir ,·otre âme, doivent mettre lia les arme el ~c coofintr
dans la paix .... Oui, se tenir en paix, quand
vous pourriez être assurée ....
ronne dit :
on vidllit, et spécialement quand oo e t une
- Qui e~t là? ...
Elle l'interrompit.
persoune du . exe, c'est un précepte de sant1\
D'une voix ha.se, mai~ f1:rme, die dit :
Car elle avait distingué le pa d'un étranger.
physique et morale.
- Non. llerci.
11 e nomma. Alor~ elle eut un Lei saisi~llai · madame de Fon. peyrat ne l'écoutait
Pl:mlier
n
'in~ista
pas.
Il
continua
eulemenl
semenl qu'elle tomba derechef en s1ncope.
Le médl'cin lui fit emelopper le dos et le~ de déYelopper sa thèse. Avec abondance, plus . . laintenant son esprit ,'embrumait. Des
jambe dan un va ·te et fort inapisme et en douceur et naïrnté, il dit une foule d'autres forme· indistinctes surgis.aient dans a méattendit patiemment l'effet, qui se produisit chosrs qui étaient plutôt d'un philosophe que moire. C'étaient peut-être des gens qu'elle
d'un médecin. Encore faible, madame de avait connu . Elle leur prètait la voix du métel qu'il l'avait e péré.
Quand il la jugea bien re,·enue à elle, il ~e Fon peyrat l'écoulait complaisamment. Elle decin et s'élonn3il qu'ils parlassent de mème
et pus,enl dire pareille.\&gt; choses.
mit à lui parler avec tanl de douceur el d'une pen ail :
En uile elle eut un moment où elle reprit
« Ce médecin e t extraordinaire. Il dit vrai.
voix si pénétrante qu'elle parut aYoir plaisir
Oui, c·e t depui. la mort de Pomerol et de- si bien po· e.sion de oi que le médeciu la
:1 l'écouter tout un long moment.
puis que je n'ai plus per. onne à gui me con- quilla plt'ÎD d'e~péraoce en la guérison.
li lui disait :
Le jour pointait.
- Ce n'e·t rien, madame la baronne, rien lier que je souffre tant. 1&gt;
Katerine arriva.
Elle ,onaeait au si à on fils. Ce médecin
qu'un trop vif émoi, ou encore une pensée
Elle regard3 la baronne avec épom•aote.
pénible qui, étant plus forte que Yous, a eu a\'ait, dao la ,·oix, des intonation , qui le lui
raison de wtre sensibilité.... Peut-èlre ne rappelaient. Parfoi il lui prenait les mains Quoi! un si grand changement en quelqne,
vou · êtes-von jamais comaincue de celle l'une après l'autre, les frottant pour activer heures!... La ~fort avait frôlé madame de
Fonspeirat. Elle avait louché son visage et
idée que l'u~urc de notre corp- ne e fait la circulation ..\u rontact de ces doigts agile
point par nos membres, mais par nolre cer- et chauds, elle pensait à la main de Martial .... l'avait lilêmi. Elle avait convulsé .a bouche.
\·eau. ~o. charrrin · sont romme ce esprih Uh ! que ne la tenait-elle ùans la sienne, Elle avait ereu ·é l'orbite des ,eux et l'avait
entour.; d'un cercle bleu:ltre. EÏ!e avait abattu
']U'on retient dans de· Oacons olidement comme celle-ci!
- Oui, diL-elle tout à coup, en se répon- les paupières, pincé le3 narines, meurlri el
bouché et qui font éclater le verre 'ils subissent une trop forte élévation de tempéra- dant ù elle-mème, oui, j'ai beaucoup souf- ,·iolaré la chair du cou et de, mains.
!.';ime de la jeune fille 'élança ,·ers Dieu.
ture ou un choc violent. Qu'on débouche le fert. ...
Elle
lui cria la suprême invocation du PsalVous
avez
trop
ouffcrt,
madamt&gt;,
et
llacon, il perdent toute ll'ur force cl s'éYaporent ·ans rien lai scr d'eux-mèmc .... Dites trop longtemps, répondit avec douceur le miste : &lt;1 U Seigneur! Viens à son aide! ...
m. peine à quelqu'un, vou le faites s'th·a- médecin. Peul-être, comme cela 'arriYe sou- llâte-toi de la ecourir ! ... »
- C'est vous, mademoiselle Jenn1? ... murporer. Gardez-les en vous, elles vou pressent vent aux personnes d'âge, n'avez-vous pu
de toutes parts, votre cer\'eau ·en emplit, vou ré igner à vieillir, j'entends à recon- mura la baronne.
- Oui, m:idame.
naitre av~ .agei-se que, n'étant plu accomvotre cœur s'en gonfle et vous re entez le!
- Approchez-vous ... là ... tout près .... [I
douleur~ les plu. étranges et les plus cruel- modée pour le temps présent, le mieux était
de ne point lutter et de laisser couler le ilot faut que je vous parle .... Le médecin l'a
les ....
.... 285 ...

�'----------------------------

111ST0'/{1Jt
dit.. •. li le raut, pour que je ,·h·e ••.. Je veux
,iue .... Je ne veux pas mourir •... Je ,·eux
attmdre .•.• C'est un "rand poids que j'ai là ...
et qui me rend malade. Écoulez .... Je va.i
l'ôter ....
Elle s'ar~êta et reprit haleinu. Quelque
chose d'anxieux el de lointain pa" a dan· ses
prunelle. avea3le!-i. Elle dit :
- tademoi ·elle Jenny'?
- ladame?
- \'ou· sarez ce CJUe c'e l que le· brouilles ... les querelle de famille ?...
- ... Oui... madame ... , r '•pondit a,·ec
hé~italion la jeune fille.
Madame de Fonspeyrnl promenait ses mai.n,
tour à tour sur son lit el dan. le nde. Elle
cherfhait la m:iin de Katerine. L'ayant trou,·éc, elle la aisit, la serra faiblement el dit :
are,H"ou ce que c'e tque ouflrir?
- Oui ... 111:idame ....
- ... Que souffrir par l'absence d'un être
qu'on aime... qu'on aime... beaucoup ...
trop? ...
Katerine pâlit et crut défaillir. Ule raidit
. a volonté. Elle répondit:
- ••• l)ui. .. madame....
-- .\lor~ om comprendrez. J'aui~ ... j"ai ...
j'avai un fil .... Je l'aime .... Il est loin ... .
Je ne ,ai_ où .... Parti .... Il m'a quillée .. .
fou .•. terrible ... varce que .•..
- Yadame 1... madame 1... Je vous en
prie... je vou en supplie, ... dit Katerine
houlever ée, ne parlez pas dara.nla 11e.... Vou
,·ous a"Îlez trop à remu r de someuir ·
cruels .... \"ou êtes lrup faible pour ....
- ,'on ..• non ... lai sez .... Il le faut. ...
Le médecin l'a dit •... Je veu1 vine .... Je
veux èlre encore là quand ... quand mon fils
reviendra .... El quand le ro .... sera rerlacé ....
Elle n'acheva pas a phrase el reprit :a
confidence au point où elle l'avait interrompue:
- ... Oui ... parti ... pnrce qne .... Pour
rien .... Une sotie avcnlurt• .... De l'amour ...
une amourette ... pour une lille qui. ...
- A·se1!. .. as.ez! .•. madana !... supplia
Kalerin .
, a voi était déchirante. La Laronne :-enlit
que K.aterioe . oulîrait. Elle 'arrèla :
- Yos main. tremblent, dit-elle.
- J'ai froid .... L"air îrais du matin ....
Vutr • \'OU tremble aussi. Yous êtes
émue, mademoiselle Jenny? ... Et vou ne
savoi pa tout!... Le croiriez-,·ou ?. .. C'e L
moi qui ail tout défait. .. tout brisé... tout
rompu .... J'ai forcé ces gen- ... œs AIL:os ...
à 11uiller le pay ....
- Ah! ...
Ce cri jaillit tragiqu~ et violent de la gorge
de Katerioe. Elle arracha a main d'entre le.
m3Îns de la baronne et e rejeta en arrière.
L'horreur la . aisit. Elle pen. a : « Je vais fair
celle femme! » \faL, aus-ilôt, uni' lumière
intérieure l"éclaira. Elle ,;1
propre conscience el o.us.i on amour. El elJe se dit :
a Pour mon Dieu el pour fartial ! , Et elle
ne partit pa .
- Qu'avez-,·ou , mademoi elle Jenny'/
disait la baronne. Pourquoi -rotre main m'a-

t-elle quittée~... ne,·enez pr~i- dll moi ....
\'ou, me faites tant de bien ...• Von. êtes
bonne ....
Katcrine eut la force de ~e rapprocher.
Elle tileva encore son àme ,•ers Dieu, source
de courage. Et elle plaça. à nou,·eau sa main
dan celle de son ennemie.
- Il le fallait ... continua la malade. Celle
fille n'était pa. noble .... Nous non de,ons à
notre nom el à notre roy .... Elle était huguenote, quaj païenne et mépri. ait notre aintc
reli,;ïon. Elle était étrangère et paune. li
fallait en finir. J'ai réU$sÏ. ... Dite , mademoiselle Jenn_, est-ce que j'ai mal fait L.
Kalerine pensa :
« 0 Dieu!... Aie pitié de ma mi.ère.
Envoie-moi ton esprit! D
Au lieu de crier :
ft Oui, mus avez mal fait 1... Oui, vou
ête., une criminelle! 11
Elle dit, très simplement :
- Dieu seul peul vou juger. Lui ,eul
connait le fond des cœurs et pèse le ju te ët
l'inju,te.
- Dien :enl. .. dit la Laronne.
Elle se remer--a u r .e oreiller el demeura
immobile. Pui· ses yeux e convul èrent et
elle eut une autre yncope qui dura peu.
mai. la lai ·sa plu, faible et plus th-ide enrore ,
lndame de PUI rateau arriva. Ln baronne.
ayant reconnu
voix, détourna la tète et
dit :
- ·on ... non ... pa elle .... Jamais ....
lême aux confin, de la mort, elle ne désarmait p:i!!.
L., comtes e s'en revint :iux Hoches, mai
elle envoya un exprè à Pont vieux. puur pr 1Yenir madame de llellomhre quu. dans les
emliarra. du moment, on u-ail oubli~•.
\ladame de Fon,pe)rat bai sait de plus eo
plu .
Pré\'enu par le docteur Plantier, le cur !
Yarteau 'était mis en route pour le château.
Il se pré enta.
1:11 reconnu par la baronne dool l s e,prits
s'égaraient, il put lui parler sans qu'elle
l'appelât traitre ou rcné"al. comme elle le
faisait qnand elle s'entretenait de lui :1,·ec
quelqu'un; car elle ne pou \·ait lui pardonner
d'avoir adhéré au Concordat et d'être payé
par la République. li causa quelque instant
en ·ecret uec elle el lui remit es péchés.
Par in ..tant , elle .e croiait avec Pomerol et
parlait, comme autrcfoi , de on fils el de sa
fille par de ons-enlendu~ que ~fart.eau ne
pom-ait pénétrt!r. Il exprima le re!!rel de
n'uoir pa apporté O\CC lui l ointe huiles
et assura qu'il allait ri::venir spécialement pour
donner à madame de Fo~pejral le dernier
.acrement .
Ce propo rendit un éclair de ,igueur à la
baronne qui, a\'ec une fermeté inattendue,
répondit :
- :;\on .... Je n'en suis pa encore là.
Le curé llarleau n'in.i ta pas. Il se retira.
- Peu après, la baronne .e lrou\-a plus forte.
Elle demanda La e. cnre. Elle voulait lui
parler. On courut à Yerthi le chercher.
A tout instant, elle disail :

s;

... 286 ...

- .lademoiselle ,lenn,1 ... Où ête -vous~ ...

~e me quittez pa .. . : llonnez-moi ,·otre
main .... Comme vou~ ètes bonne el douce!
Charitable et patiente, K:iltrine approchait .
Elle rc tait là, debout près de la moribonde,
comptant 1 , Lallemcnt· du pool qui, d'l1 ure
en heure, 'allàiblL..ait. Tantôt elle priait.
Tantôt elle pen. ait à artial.
- J'ai oit! dit la mourante.
\ta.i., Mjà, ~a gor"e contractée refu ait ce
qu'on lui pré ntait. Elle haletait.
Alors la jeune fille lui humect:iil doucement
les lèfre:., mettant un peu de fraîcheur dan.
la Louche 11ui .se des échait. Et la mourante
lui . errait plu étroitement la main comme
pour lui dire : « ,1erci ! »

XII
. oudain, la ·ubtilité de son ouïe révéla à
madame de Fonspe}rat un bruit de pa qui
glis,aienl dan~ le corridor. Une ,·oix bas~e
dit, près de la porte, un mol que Katerine,
penchée .sur la mourante. n'entendit point.
CeUl!-ci .e dressa, hagarde :
- Yon 61 · I•.• cri a-t-elle ourdement.
l\aterine crut à nne hallucination. Elle ,e
pencha davaotarre et es aJa de la calmer par
de douce paroi .
- C'e ·t lui! ... je l'entends ... c'est lui! ...
répéta la mère d"une voix rauque el douloureuse.
Et llarlial enlra.
Tout d'abord, dan le demi-jour de 13
chambre, il ne vît rien que la masse du lit,
la blancheur de drap., le ,i age convul é de
ln mourante. Il cria :
- Mn mère! ...
Et, prè d'elle, il tomba à genou.1..
Cne force inconnue souleva madame de
Fon~reirat ur es oreiller :
- )lartial... mon fil ... c'c·l ,·ou, .. ..
Lerez-rous .... Venez .... Là... plus prè ... .
Yotre front ... vo cbe,·eux ... rn main ... .
0 mon fil~! ... mon fil ! ...
Le mnin tremblante cl tlélrie. de la
mère tr]i~,aienl ur la tête de .on fil parmi
les boucles de c · cheveu , touchaient ses
beaux )·eux, uivaient l'arête fine du nez, la
courbe d • joues et du menton, frôlaient la
bouche. Elles re,·iorcnl comme inqaièl&lt;'S et
palpèrent la cicatrice, pui~ elles retomhl-rent,
inertes.
fieux larme· roulèrent .ur le jou Je la
mourante.
Elle murmurait :
- )Ion fils .... Mon fil .... Mon fils ....
A.lor Kaleriue, au ..~i p,ile que la moribonde,
se montra. larLial, qui était re té ahimé sur
le \Î,a.,.e de sa mère, se dressa. Et. oudain,
se Ienx ayant rencontré ceux de Kalerine, il
pou~ un cri éloulîé :
-Oh!. ..
La jeune 6Ue lui impo. a silence. d'un nest '·
Alor · ~lartial. égaré entre la douleur et la
joie, sans pouroir comprendre ni interroger,
an réfie1ioo, ·ans parole, fa aisit dans c
bras et anglota éperdument ur l'épaule de
a fiancée.

Ils demeurèrent aiu~i un lon3 moment,
noyés dan. 1~ flot de leur émotion. lL ne
parl~ient pa:. Que ,e .eraient-ils dit? Leurs
à.Jnes e confondaient dan, la douleur et la
joi tant était amère et tcndr • cette ,·olupté
du rernir.
- Martial! ... dit la m re, comme dan un
souffl '·
fartial .e pencha ver, elle :
- .Youhlicz rien .... )loi .... 1,,. ro, ....
c· t Di ·n ... qui ju~e.... EUe a dit uai.:.. li
faut .... li faut. ... Elle ne put ache,·er. En elle. un râl :e
lem, monta et sëpandit ~ l'ento;1r. l,'agonie
e mmcnçait.
Le· paysanne~ dei- enriron , préwnue. par
1 servante, élllient réunie~ dans la cuisine.
Elles parlaient beaucoup, quoique à ,oix
ba ~e, en lricotant. •. Ion l'usage, elle étaient
venue pour assister la mouraute, 'Ïl 1~tait
Lc·oin.
QuomJ e firent entendre le..~ sourds "rondement d la Tic qui s'échappe, elle~ pénétrèrent dao.- la chambre d'a"onie. Ran!!éc
autour du lit, elle commencèrent à gémir et
pleurer. La lion décrocha le crucifix qui
dominait Je lit. Elle lo po a ,ur la poitrin de
l', gonLante. t'nc femme plaça. ur une table
le bénitier arec n rameau d bui , taudi:
que la ~1ïon allait chercher au fond d'une
armoire un cicr"c bénit, jaune et demi-u:.é.
qu'on avait coutume d'allumer par les tcwp
d'ora"i:. Elle le dre a aupr'&gt; du bénitier el
en 6t jaillir une 0amme courte el racillante,
tdle une âme qui va quitter le corp~.
Le femm continuaient de pleurer. Leur
larmes "lis-3ient, rare. rt froides, ~ur leur
faces hmu' et ridée . Parfois, elles dLaienl:
a Hélas! mon Dieu 1 11 arnc co.lme et san,
conrirtion.
Une d'elles proposa ;
- Il faudrait dire les litani de la bonn
mort.
Eli · regardèrènl le nue: le au tr • ..••
Qui les i,mait par cœur"/ ... Qui les .aurait
dire n françaL?... Car le prièr •·, c ont
dl!~ paroles t1ui ne ~out pas lionnes eu
patoi ....
La !lion propo,a :
- Il ,· a econde, l'ancienne erYante de
notre dtif~nt curé, qui e:.t en cc moment tout
près, à Tre1fo11t. chez ~a nore .•.. Ulc .sait lire,
die .......ï on allait la qucrir'! .•.
Oa l alla.
(llluslnitions dt

Jl.MES D'AUTJtëFOJS _ . , .

.,eoonde arri\·a, lamèntalJle, encapuchonParfois, un brer S3aglot frémbsail dan· la
ntc, portant à deux m:iins un !!l'O' livre noir "Or"e de Martial.
qui res emblait à un bré,iaire.
Il murmurait :
Et, toul de • uitc, aprh aroir • uffisamment
- Oui, eigneur ! Pitié, pitié pour cil
"~mi et pleuré, elle s"a 1•nouilla. AYec ardeur
El Katerine. dont l'àme était pleine deet foi, elle lut dan ·on ,·ieu1 lhre le. au~lnes parole du Line, di ·ait i:n :on cœur :
litanie· de la mort chrétienne. La . \'érité de
a Délirre-la elon taju lice.... i~ ~a force
sa ,·oix, la dureté de :on accent campagnard et son refugu !. . . n
1 · rendaient teITible,. :
Pr 11ue inaperçue, taut ell fut silencien e,
- &lt;' 0 han ,fe'.~11s! je 1°011s recommandP la Mort 'arrêta prè de l'an-oni~ante. Elle fit
ma drniièrr 1,eure. et t'e qui doit la ,uirre! ... •"éranuuir .ans bruit le dernier ~ouflle de ~a
» ... Quand mes lèt•1•ri.; (,·oitle~ el tl'em- ,·ie. Un efü dit l'baleine légère du nouYcau-né
b/ante 111·011ancero11t po11r lu dt&gt;r11ih-r. foi. 11ui s'endort.
l'Oire. adorable nom:
Le~ remme· interrompirent leur mélopée
D •• Quand · me~ chei·e11.1· trempà ;,e
et e r tpandirent en noun!aux ~mi emcnt,.
suem· emblel'm1t s'élever sur ma /!te et P:lle ri troublé, "artial e pencha sur ~a
m'a11nonceru11lmade ·truc lion procltaiue .... mère.
- Miséricordi •u Jésus, a}e7. pitié de moi!
Pieusement, il Lai. a le· che\'eux cullé,
répondaient les femme:.
au front par la .ne.or de l'arronie. ,hcc re:;- o ... Quand mon i111a9iuatio11, O!Jiree
pcct, il lui ferma le y ux. ._ïlencieux, il
de. fanldme ·ombres rl ef1h,yants me p/011- 11uitta la chambre. pendant que J, femme"
!/ern dans des fl•isle~se, 111ortrlles ....
préparaient la dernière toilette de la morte.
- lti~iSril'ordicux Jésus, a~c.t pititl de moi!
disail'nt les femme,.
fadame de Ilellomhre arriva le ~oir. 1~11•
De tcmp en temp , econde . 'arrêtait . amenait anc elle a petite Zélia, 11u'cll ne
Elle r ·prenait haleine. Et, dans lie trhe 11uillait jamais. Le rheH1lier l'accorupa"nait.
de parole., dan. ce . ilenœ recueilli, le r:llc
En pénétrant Jans h mai,on silen :eu e,
de la mourante pa sait plus fort et déchi- elle comprit que tout était fini, ,~un :'lmc en
rant.
fut tri tement affectée. Et comme, dans le
lmmobil ·, muets, serrés l'un contre l'au- 111èmc temp~. ~lartial parut tout !i coup
tre en un coin d • la chambre, .\lartial et devant elle, elle re~·nt un tel coup ,rpt'cllci
Knterine étaient fio-' · dan, la tupeur et tomba en p;iwoi.:.on.
l'effroi. Rêvaient-il ~ ... Était-ce un atroce
On oublia la défunlc et on 'empre sa
cauchemar?,.. El pour1ant, quelqu.e cho.c autour d' ell,:. Elle reprit •
ens. Alur. le
mqrrnurait en eu · u·ec douceur et tendresse, · frère et la sœur s'étreignirent san. pou,oir
queJque cho~e 1p1i e ·entait libéré de · e
parler, tant leur émoi était violent.
chain s, Et ils pre~ niaient que, derrière cet
Pui , simplement. mai non -,ao quelque
appareil d mort, il y uait pour eu la vie maje:.té.)lartial, étaul allé chercher Katerine,
et le bonheur de vh·re.
b pr :,enta à madame de Bellombrc :
.,econde p3rlait encore. Maintenant, elle
- Lucelle, dit-il, ,·oki ,otrc !(Œur.
di.ait :
- • ... Quaml 111011 esprit, trouble 1Iar
Au matin, apr'&gt; la ,·eillée funèbre, deux
la 1•11e de mes iniquité,; et pn 1· ln c,·aùite petite ombre e glis,èrent, épeurée et
de t:0/11: justice, lutlera coutre /'anye ,Je curieu • dan~ la chambre mortuaire, un
ti'nè/J,·n:
in tant abandonnée. C'étaient Zélia et !,oui» ... Q11a11J le. ,lemie.r~ soupir de mM . on, la fillo du marqui.- l'l la petite pa) ,anne.
mm,· pte.. rto11t mn,1 ame ile. MJrti,· de 111011 En jupon court el pied~ nu , elle venai nt.
l'Ol'jlll:
furliw , con idérer la \'Îeille mère-grand.
,, ... Quand j' a11rai perdu /'11.~a9e de mt"
Timide:., elle!'. ,oule,frenl le ride.'lu 11ui
. e11.~ et q111• le mnmlr 1foparalfra pou,· ,oi!ait la fon,1tre d'où nai il une lueur
moi ....
l,lafarJe. Leur mains nahes et pleine· d' A ch.t11uc oraison, li.: même cri de ràce pérance cha èrent la nuit. Et l'aube d'un
~b~:
C
jour nouve.,u éclair.1 le ,·i,a&lt;&gt;' de la morte et
- li. érioorJieux Jé~u., a ·ez pitié de moi! le~ reste~ du pa é.
11

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CONIWI,

Loum: CIIASTEAU
FIN

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U'.\'E \OCE SOUS LE DIRECTOIRE.
Tablca11 de GEORGES C AI:-i.

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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              <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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