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                  <text>��LE

"lisEz-Moi" tt1sroR1QuE

ELISABETH DE FRANCE
FILLE Dl~ HENRI lV. ROI Dl': FRANCE, ET FEMME DE. PHILIPPE l i', ROI lJ'ESPJ\GNE
Tableau &lt;le IWBGl\S. (\!usée du Lourre.)

�., ,

LIBRAIRIE ILLUSTRÉE•

JULES

TALLAN DIER., E, DITEun.
"'

-

75, rue Dareau,

PARIS

(XIVe arrt),

3ge fascicule (5 juillet 1911).

Sommaire du

LOUIS BATIFFOL
Les sœurs de Louis XIII.
289
Une faveur royale . • ·. ·
292
'. Les années d'apprent1ss~~e- ~e Charlotte
293
Corday. • · · · · · · · ·. •
Les lndiscréti(?nS de l'H1sto1re
Morte au
service du roi. :. · ·
296
Paris au XVIII• s1ecle
hl
Mém_oires .. • • · · ·
3o1

Lours BATIFFOL.
CHAMFORT.· · ·

T. G . . . ·
DOCTEUR CABANÈS. ·
MERCIER. · · • · ·
GÉNÉRAL DE MA1&lt;1&lt;UT ·

.
. d ser de Marie-Antoinette et
½te ~~~f!-Louf:e: Jean-Étienne Despré!lux.
BOURRll::NNE. · ·
R.etour d'Italie · · · · · · · · : · · · · · ·
PAUL GAULOT. ·
. La duchesse de Berry~ fille. du Regent.
MAURICE DU~IOULIN ·
.' Les aérostiers de la. Repubhque . . . . .
DOCTEUR MAX BILLAl&lt;D L'historique des ~ams de mer · · · · ·
Co~JTE DE SÉGUR. · · · Un duel sous Louis XVI. • · ·. · ·
CH. GAILLY DE TAURINES. Une fredaine de Bussy-Babutm.

ILLUSTRATIONS
•

.

;.::::

''

LISEZ=MO~ ''

Paraissant
le 10 et le 25

ÉDITIONS JULES TALLANDIER.

SOMMAIR"a du NU,.....,
..6RO 141 du 10 juillet 1911

- - . - Bonnes petites amies. - PAUL
HENRI L/\VEOAN, de l'Académie frant1s:11e énigme. - HENJ\I DE RÉGNIER,
BOURGET, de l'Aca_dénue_ f_ranç~1s~,ON;uPILO~, Les petits villages. - EDM~ND
de l'Académie fran çaise, l\hdi. - ED I
V \NDÉREJ\l 11 - PAUL DE SAIJ',TABOUT Lachambre d'ami. - FERNAND ~Ô\ILLES' M~tin -REm:: BAZ[;-;,
VICTOR Venise. -Co,1TESSE MATHIEU DEt.. i
T11tOPtllLE. GAUTIER, Le
'
f
.
Madame Coren ,ne. C
LE
de l'Académie rançaisc,
de l'Académie française, Fl~urs .. ATOL
rose. - ANAT~LE FRANCEAIC/\RIJ de l'Académie française, ~•el et l\!er. MENDÈS, Le !ache. - JEA~ h
. 13• ligne. _ LUCIEN MUHUELO, LassoMAURICE ROLLINAT, Le
~ombard. _ JULES RENARD, l\lénage. ciée. - Guv
us. i\l,\UPA
, ' beau
, Léan dre ' comédie en un acte, en ,·ers.
Tu~ODORE
DE BANVILLE,
Le

;s\;r

J.

LISEZ-MOI BLEU
MA(;AZINE JLLUSTRÉ

des JEUNES FILLES et des JEUNES GENS
~araissal)t le I " e"'• ,,,... 15 cle cr,aque mois

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-MOI"

Le LISEZ

historique

HIST ORIA

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bi-mensuel

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. L'Embarquement pour Cythère.
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Un stylographe (corps ébonite).
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Magnifique ouvrage : Madame de Pompadour (preface de Marcelle Tinayre).
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Province et Colonies. · · · · ·
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SOMMAIRE du No du
. f

Magazine illustré

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ETRANGER. Rayer Les chiffres inuti_l.es.

Afin d'éviter
. des erreurs, r"riere d'écrire très lisiblement toutes les indications.

{er

Juillet

Képis et cornettes. -

.

JULES LEMAITRE, de l'Aca~émte ra~ça1se.
berlé. - BRIEUX,
R
• BAZ! N de l'Acadé mie française . Les O
É
F.
E'IE
, . '
.
•
d'Hippolyte. MtL de l'Académie française. Le frem
.
COPPÉE. Paris

BL É?llüN T. Figures de ~onge. - F:A1o~lamens. - PAUL
l'été. - A:ŒRÉ TI!IEURf;f. Fleurjs d AI~RD de l'Académie
Vol L
ort de I' Aigle F.AN
'
•
o'l
• a m . ..
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· C llE~EVIÈ RE. Pauvre v1e~x.
fran çaise. La p1tie. - ADOLPHE •
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CATULI E MENDES.
- HENRY GRÉVILLE. Les Koum1assme~GO L~ sieste. La petite âme sur un fil. - V1cToR
AU.RIOi
Le trop
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GEORGES
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LuDovrc HALEVY: Notrau . - ARÈNE. La cigale. - J uLEs
excellent domestique. - PAUL • .,
SANDEAU. Mademoiselle de la Setghere.

P

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vos fils
qui dmgez
et surve1· 11elz les lectures
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LEde LISEZfilles mettez entre eurs mams
et e vos
' une hrase pas une ligne, pas un mot
MOJ BLEU. Pas
p
, ubliées toutes signées de
ne peut choquer. Les a~t:r~s P vec le' soin le plus scrumaîtres écrivains, sont c oisies a
puleux.
ARENT!\

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ABONNEMENTS :

BULLETIN D'ABONNEMENT

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PARIS. 75, ru, Dareau.

MAGAZINE LITTÉRAIRE ILLUSTRE BI-MENSUEL
--

de Louis XIII

TIRÉE EN CAMAÏEU :

Copyright by Talland1er 1910.

0

Les sœurs

PLANCHE HORS TEXTE

TABl EAIJX DESSINS ET ESTAMPES DE :

D APRESBO
LES
'
B
CONSTANT BOURGEOIS, BOYER,
SIO' D
ABRAHAM
0SSE, DURAND-DUCLOS,
'
EDELI:--iC1'
( FoAUDIBRAN, BERTHAULT,
ROY DUPRÉ,
ÉL1SABET!l DE FRANCE
BRION, CHODOWIE"CKI, DA~JU,
E jAC~TTET, LEFEBVRE, MIGN.\RD, 1-'ATER, , PE
FILLE DE HENRI IV, ROI DE FRANCE, ET FDn!E DE PIIlLIPPE JV , ROI D'ESPAGNE.
RESTIER, GARNERAY, GELEE, J·RRE I U IIYACINTIIE RIGAU~J ROBIDA, ScmiETZ,
DRETTI, P. PEHBOYRE, J uTLES __ 0 v':;'DYCK VELAZQUEZ, VILLIERS JEUNE.
-SWEBACH·DESFONTAINE~,
RIERE,
A.
'
-.
, Tableau de RUBENS. (Musée du Louvre.)

2

•

COMTE FLEURY ·

12

francs par an, Paris . . . . t fr. soit
affranchissement Départements. 2 fr. soit
en plus.
Étranger. . . 5 fr. soit

60

13
14
17

fr.
fr.
fr.

centimes
le

Cascicule

L, ABONNEMENT EST REMBOURSÉ PAR DES PRIMES

Voici l'ainée, Élisabeth, celle qu'on appelait autrefois « Madame 1&gt; et qui a été mariée « Mamanga, mande-t-elle à la gouvernante,
l'atmosphère de libre et paisible gaieté qu'on
en 161;, à l'infant d'Espagne, futur Phi- j'ai reçu les Jeures que vous m'avez écrites,
y
respirait! Sa remueuse (la femme qui lorslippe IV. Comme on l'aimait, quand elle cc qui m'a bien fort réjouie de savoir des
qu'rlle était enfant balançait son berceau)
nouvelles
de
mes
sœurs
;
mais
je
vous
était petite l Comme Louis XIII, dauphin, se
lui a écrit de Saint-Germain que comme jadis
montrait pour elle gracieux, plein d'atten- prie de dire à ma sœur qu'elle m'appelle
elle confectionnait certain gâteau avec fes
comme
elle
a
coutume
et
qu'elle
ne
vive
tions et de prévenances, s'amusant à la servir
princesses ses sœurs : &lt;( Mignonnette &gt;J est
à table en gentilhomme servant, lui répétant : point avec moi en cérémonie ll. Elle pense si
prise d'un mélancolique regret : « Je vousouvent
à
la
France,
aux
coins
où
elle
a
passé
« c'est ma petite femme! » Lorsqu'il a fallu
se séparer d'elle, en 1615, et probablement les meilleures heures de son enfance, aux drois bien être petit oiseau, écrit-elle gentiment à Henriette, pour pouvoir voler là et
pour toujours, car en ce temps les visites amies qu'elle a laissées! Elle suit de loin les aider
à le faire f »
entre princes régnants sont d'une rareté telle déplacements de la cour; elle regrette de ne
Louis Xlll l'a aimée lorsqu'elle était près;
qu'on peut dire qu'elles ne se produisent plus en être. Sans doute, ce qu'elle voit auil
continue
à l'aimer de loin. Le protocole
tQur
d'elle
est
imposant
:
«
li
y
a
huit
ou
pas, le jeune roi de France en a eu le cœur
exige
qu'il
lui
parle en employant les titres
dix
jours
que
nous
sommes
à
l'Escurial,
déchiré : les adieux se sont faits avec un vénécessaires
de
c&lt;
ma sœur », quand elle est
ritable désespoir : &lt;&lt; Larmes, sanglots, dit écrit-elle à sa sœur Henriette, c'est un fort
princesse
des
Asturies,
c&lt; l\fadame ma sœur 1&gt; ,
beau
lieu
:
»
Mais
ce
n'est
plus
le
royaume
lléroard, cris mêlés avec les baisers et les
quand
elle
est
reine
régnante.
Mais, derrière
de
son
père
:
«
il
n'y
manque
que
les
prouembrassements, le roi s'en revint tout pleules formules conventionnelles et malgré la
menoirs
de
Fontainebleau!
»
&lt;(
L'on
m'a
dit,
rant; il fut depuis onze heures et demie jusqu'à deux heures après midi sans pouvoir ajoute-t-elle, que la cour a été à Saint-Ger- froideur naturelle d'un style royal peu fait
apaiser son deuil ni ses larmes! » C'est main depuis peu, je crois que vous y aurez pour les épanchements, on saisit chez le
été aussi. Je suis bien aise d'! savoir que jeune roi les témoignages de ce faible qu'il a
qu'elle était si gentille cette petite Élisaconservé pour la « Madame Il d'autrefois. Il
beth, maintenant « princesse d'Espagne »;
sait l'attachement qu'elle a pour lui ; il
vive, prompte, agile, toujours en mouven'ignore
pas qu'elle désire avec passion
ment, puis, simple, dévouée, complaisante,
«
le
voir
régner heureusement ; &gt;J il lui
de bonne humeur, empressée, sympathique
rend
sa
tendresse.
Toutes les fois que l'ocà tous! On l'appelait «Mignonnette J&gt;, &lt;( princasion
s'en
présente,
il lui envoie de ses
cesse mignonnette. » Ses lettres révèlent
nouvelles,
heureux
d'apprendre
qu'elle s'in- ·
une charmante nature. Elle est tendre et
forme
des
siennes
:
«
Le
sieur
de
Grenelle
gaie, sans prétention : «Mamanga, écrivaitm'a fort contenté, lui écrit-il, sur le récit
clle, jeune fille, à madame de Monglat, je
qu'il m'a fait du soin que Yous avez de
vous prie de me mander quand je mettrai
moi
et d'apprendre de mes nouvelles : cela
ma belle robe et quand on m'apportera ma
m'obligera
de vous en faire savoir plus sousimarre; ma sœur les appelle des chimares.
vent. &gt;J « l\fa sœur, si vous recevez du conGriffon (un chien) se recommande à vous,
tentement à voir de mes lettres, je n'en ai
et, princesse et mignonnette, je me recompas
moins à vous en faire part, cc que je
mande de tout mon cœur à vos bonnes
témoigne,
ne laissant passer aucun de ceux
l(râces et à mamie Vitry et à mamie Saintqui vont vers vous sans vous écrire. 1&gt; AmGeorges » (les filles de madame deMonglat).
bassadeurs, gentilshommes, particuliers,
Elle signe les lettres qu'elle écrit de Madrid
tous
ceux qui partent pour l'Espagne emà la gouvernante: « votre bonne amie »,;
portent
en effet une lettre du roi, destinée
elle lui dit: « Je vous assure, Mamanga,
à
renouveler
à la jeune princesse « les asque vous n'aurez jamais une plus affectionsurances de l'affection &gt;&gt; de son frère. « Je
née nmie que moi. » Quoique princesse des
vous prie de continuer à m'aimer )&gt;, lui
Asturies et, à partir de 1621, reine de Iourépète-t-il. « L'affection que je vous porte
les IP.s Espagnes, elle ne veut pas que rien
rrché &lt;1iraudon.
llE:--.RJETTE DE FRANÇE,
vous
doit tenir assurée d'être toujours présoit modifié dans ses rapports avec le petit
FEM.IIE DE CHARLES l", ROI o'A:"IGLETERRE,
sente à ma pensée. &gt;J « Vous désirez comme
groupe si cher à son cœur du Louvre ou de
TaNea11 de VAN Dvm. (Galerie royale. Dresde.) '
moi l'accroissement de notre commune affecSaint-Germain : elle reste pour lui « Mition
et bonne intelligence; » ma pensée
gnonnette » ; elle entend qu'on lui écrive
vous
passez
bien
le
temps
avec
la
jeune
reine
est
aussi
« de maintenir la bonne amitié et
sans user des formes solennelles usitées à
correspondance
qui a été el doit être entre
(Anne
d'Autriche).
Je
vous
prie
de
lui
dire
l'égard de « Sa Majesté Très Catholique » :
que je lui baise très humblement les mains. » nous. » Élisabeth est-elle r;stée quelque
Extrait d,, l'ouvrage de Loui• Ilatill'ol, Le 1·oi
Pourquoi n'y est-elle pas aussi? Pourquoi ne temps sans lui écrire? ll ne lui en veut pas :
Louis X/11 à vfogl ans, édité par Calmann-Lél'y.
peut-elle s'y transporter afin d'y retrouver &lt;C Ma sœur, je suis fort aise de savoir de vos
nouvelles et serai toujours fort content d'en
\ ' . - HISTORIA. - Fasc. ½

�- - - 1l1STOR._1.ll
apprendre de honnes C'Omme je le désire cl
!elles que vous me le mandPz : le long temps
que j'ai été ~ans recernir de ms lettres n'a
poinl diminué l'affection que je mus porte :
rien ne la peul faire changer, car je sais que
,·ous m'aimerez toujours. 1&gt; Éli,abeth, de son
côté, lui garde une anection fidèle.
EL r'c,t entre eux un échange rontinucl de
fl\moignages d'allach, mrnt. lis participenl au,
joies et aux tristesses l'un de l"autre; ils ,e
l'on l part de leurs c,pérances ou de leurs
craintes mutuelles : « )la ,œur, écrit
Louis XIII, aprt•s unl' convabC'encc du roi
d'Espagnr, Philippe Ill, votre bon naturel
me fait f~cilemrnt croire le déplaisir que
mus a1·rz eu de la maladie du roi mon beaupèrt•, l'i jugrr de la consolation que vous
recevez maintenant par sa meilleure disposition : j'ai ru parl 11 vos ennuis, je participe
à ,olrc joir ! » Apprenant qu'elle a des espérances d'être mère : 1t .le ne pomais recel'oir
nou1dll'S c1ui m'appariassent plus de conlenlement que celle de ,·otre gro,sesse. Je loue
llieu de cel11' bénédiction qu'il lui a plu de
donner à voire mariage, el le prie de touL
mon rœur qu'il la continue toujours à l'acromplissement de \'OS bons désirs. Le sieur
de Bassompierre vous fera entendre plus particulièrement la joie que j'ai reçue lorsque
j'ai appris celle nomelle. » Et un accident
Hant venu dissiper les espérances, Louis llll
emerra r,pri•s ~I. de Chaudebonne pour dire ·
11 la pauuc. « )lignonnetle » loul le chagrin
qu'il en éprome : ,, JI faut vouloir ce qu'il
plait à Dieu, écrit-il mélancoliquemcnl à sa
mère "arie de Médicis, et espérer qu'il en
arrivera mieux une autre fois 1 &gt;&gt; II disait un
jour à sa petite sœur : t1 Je sais aimer qui je
dois et ne me faut point d'autre conseil ni
d'aulrt&gt; persuasion que ma seule inclination »;
il pen~ait à elle: « L'afft'clion que vous avez
pour moi, ajoutait-il, ne peut m'ètre plus
agréable que celle que j'ai de 1·i1re » : l'expression révélait la profondeur de son sentiment. Que de fois le fidèle valet de chambre
d'l~lisahctb, Drapier, a-t-il fait le voyage de
~ladrid à Paris cl de Paris à ~Jadrid pour
porter au roi et à la princesse les lettres
qu'ils s'écril'ent ou les radeaU\ qu'ils se font
l'un 11 l'aulre ! Louis :\lll se sent d'autant
plus porté 11 mar11uer à sa sœur son affection
qu'il sait qu '&lt;•Ile n 'esl pas heureuse.
Dans cette cour d"E,pagne, en effet, solenncllr, auslt&gt;re, la petite nature primesaulièrc
d'ltlisahcth s'est trouvée à l'étroit. Les ,ieilles
duègnes, offusquées de sa vil'acité, lui ont
fait 1·ompre11dre qu'une reine d'Espagne dc1ait garder de la résene et faire preU\c de
f'roidt·ur. On ne lui a épargné aucun l'nnui.
La décision prise par Louis XIII de renvoyer
d'auprès de sa femme Anne d'Aulrid1c le
personnel de dames espagnoles, a eu son
contre-coup dans la vie d'Élisabeth. L'aml,assadeur du roi très catholique à Paris, Fernando Ciron, ;i menacé, comme représailles,
du remoi d'Espagne de tous les Français qui
poul'aient approcher de la princesse des A~turie~ ; et en elîet, peu à peu, on a écarté
d'Elisabeth CCU\ qui, dans sa langue mater-

Les sœu1t_s DË Louis X111
nellc, lui parlail'nl dP son pays. On a multiplié les tracasseries; on l'.r prhée de la disposition de ses joyau,, sous pn:texte qu'elle
rn faisait cadran à drs étrangers, - elle
:ll'ail emo)é un bijou à sa sœur Chrélienne!
- On a été jusqu'à lui interdire d"e,pédier
qui que ce Îlll hors du royaume, sans permission. Il n'a pas été jusqu'à des sous-ordres
qui en aient pris !, leur aise avec clic :
«Excusrz-moi, disait-elle un jour à Louis \Ill,
si la lettre n'est mieux écrite, et si je ne
\'Ous mande darnntage de nouvelles, car c'est
que le courrier ne veut point attendre. &gt;&gt; La
cour de France a lïmpression qutli,abetb
est maltraitée. Seulement la petite princesse
n'ose pas se plaindre; clic ne rél'èle rien de
ses souffrances dans ses lellres.
Les deux antres sœur,, Chrétimne el llenriette, Louis \111 les a près de lui.

CIIRÈTl~;:-,;•,a: OE FR.\:SCF,
FE~IME DE V1CTOR·AMÉll ►:E )". Dt:C DE SA\'OIF.

Gravure ..u

d'aprls v11 lat/eau dtt lemps.
(,\Juste de 1·ersal/les.)

PEOREnr,

)lincc, nuelle, délicatr, u'apnt « que la
prau rnr les os rl les Yeinrs dl's filt-ls 11,
Chrétienne - ou ChrisLine : elle si!!nc
« Cbrestienne Jl , - ,1 13 ans en 1G 1!) :
,·'est une enfanl; mais Plie e~I résolue, ,olontaire, pas toujours facile : t ee qu'elle ne
wut pas, il fat• L lon~tcmps le d1•ballrc avec
elle pour la décider » ; an c cela, gentille el
g-aie. Comme elle aime aus~i \lamanga, • ina
l,onnc Mam:inga », ainsi qu'1•1lc lui écrit, se
disant t&lt; sa biC'n affectionnfo amie! » l'.:t
rnmmc elle aime Louis XIII, qui l'appelle
t&lt; la pclite füdame 1&gt;, pour la distinguer
d'l:lisahelh. Aprè.s la chute de Concini cl le
départ de Marie de Médicis pour Blois, en
1617, elle est demeurér à Paris, ce que le
roi a exigé, sans doute, mais elle a pris parti
pour son frère an)c une vivacité singulière.
Marie de Médicis en a été piquée. De Illois,
sous prétexte de s'occuper de l'éducation de
sa fille, l'ancienne régente écrira à Chrétienne
des lcllrcs d,! remontrances sévl•rcs, la mori-

génant sur tout : « Je ne suis pas cont1•nll'
de ce que ,ous alll'z ~i soun'nl 11 cheval ainsi
que l'on me Ir fait C'nlendrc, lui dit-clic;
d'autant qu't"•t:mt jeune comme vous êle~, cet
exercice rnus pourroit à la longue g:iler la
taille. Prenez-y donc garde. l&gt; Lorsqu1• Chrétienne s'est mariée en 1G 1!l au prince de
Piémont, Ct'lui-ci rst wnu à Angoulème préscnler ~es hommages à sa h1•1le-mi.·rc : ~laric
d1• )lédici, lui a dil : , Yotre allt•ssr est bienvenue cl moi très conlenle dr rnus 'l'oir rt
mr tarde que je voie rntn• f1•mme ! u Elll· a
ajouté: « On me dit &lt;1u'ell!' Fait lant la suffisante que jt' ne sais si, la rnpnl. 1'11 celle
façon, je me pourrais ll'nir de lui Lailhr sur
la joue. » « c·c~L tout son désir, répond lt·
prince rn souriant, de rendre à mire Majesté
son d1•1oir, et je souhaiterais qu'elle f,H ici
pour recevoir l'honneur et le fruit de celte
correction, c~r il est vrai qu'elle fait qul'lquefoi~ bien la résolue. »
Aussi quand la mèr1• cl la fille se sont rrrnes en septembre i61 Il, à Couzièrcs, au
moment de la réconciliation de la famille,
leur rencontre a élé plutôt froide. 'fandis
que la petite llenriellc-~larie, trndre et 1:mm',
rouvrait de baisers la main de sa mère,
pleurait à chaudes larnws et tenait Marie d1•
~lédicis si étroitement &lt;'mbrassée que l'ancienne régcnl&lt;' a,·ait pl'i11t• à se dégager,
l'au tri• demeurail immobile cl muette, comme
" stupide », disait un témoin.
Au Louvn•, Chrétienne \il avec sa ~œur
llcnriette; elles demeurent toutes deux ensemble, sous la direction de madame de
~longlat. De même que pour Gaston, Louis XIII
rrgle leur e\istencc, dé!-ide de leurs déplacements. Elles fi~urent dans les cérémonil•S de
la cour, haLillét•s de l,leu. Chrétienne est
censée avoir la direction du petit monde qui
les sert, donnant les signatures néces~aires
pour la comptabililé au lrésorier général de
la mabon , ~I. François d'Argougcs, régcolant, au moins nominalement, les femmes
de chambre, valets, domesliques d&lt;' tous
genres attachés à Jeurs personnes. Elles
vi l'Cnt un peu isolées, ne se mêlant guère il
la vie 11uotidicnnc du roi leur fri•re, passant
le temps dans leur apparlemt'nt, entre autres
1, lire ,1 des livrets de Lonne al'enture », des
recueils d'histoires.
Louis Xlll veille attentivement sur clics.
Sont-elles malade~? li convoque nomhrc de
médecins afin de les entourer dl• soins. De
loin comme de près. il s'inquièl&lt;•, dt•niandc
de leurs nouvelles. Il aime beaucoup Chrétienne, la&lt;]uclle, en personne vin•, le lui
rend : « li aimoil fort Madame, écril Fontcnay-füreuil , lac1uelle a aussi toujours eu
une telle pas~ion pour lui, tiu 'ellc rH' s'en
est point démentie, quoit1u'il ~oil arril'é, ce
que n'ont pas fait ses autres sœur~. &gt;&gt; li la
verra partir al'ec regret, au moment de son
mariage avec le' prince de Piémont. « Je
v~•ux croire, que ,·ous l'aurez bien chère,
écrira-L-il de sa petite sœur au duc de
Sarnie, parce qu'elle emporte a'l'cc clic une
partie de mon tœu r.
li mandera à Chrétienne : ,1 Vos actions d'une bonne S1l'ur

m'ohligent à 1'011s aimer dal'antage, cc sera
de tout mon C'll'ur. »
Ce mariage aire le prince de Piémont a été

.-

-

Cliché GirauJon.
l'IIILI PN; ) \',

TJN:.111 J~ \"HA Z',!UEZ, p!risee d11 l'r.iJo, M.ilri.1.)

une affaire i1uc Louis \ Ill a ment"•e diligemment. li en avait l:té question déji, du temps
d'Henri IV. lien ri I\", il csl vrai, destinait à
la couronne ducal~ de Turin sa fille tlisabeth
que )laril· de ~lèdicis al'ait ensuite donnée à
l'mfant d'Espagne. La tem,ion des rapports
al'cc la Sa mie, en 1fi 17, a~anL obligé le gou\'Crnement à envisager les rno)ens de les
améliorer, on arnit rrpris le projet au nom
de Chrétienne. Lr, négociations avaient sui1i
un cours fal'orahle cl, l'll no,·emhre tlil8, le
cardinal de Sarni&lt;' 1rnail 11 Paris demander
la main dt• la princc~se. Le vendredi J l jan1ier ilil!l, les deux jeunes gens étaient
fiancés, le conlrat de mariage siané. Lr
futur, Viclor-Am1:dée de Savoie, p;incc dt•
Pi,!mont, arril'ait un mois après, le li fé1ricr;
les cérémonie, étai!'nl célébrées rapidèmcnl,
le mariage héni le 19, sans ap11arat, d:111s la
pt'lite chapelle de la tour au l,l)uvre, après
une messe basse. c·était Louis \Ill qui avait
voulu telle absence d'éclat.
l\ichclieu assure dans ses .llê111oire.~ que
Marie de Médicis ne fut p:is comultre sur rn
1111riage, et qu'elle « tint cc traitement plus
cru~l qu'aucun qu'elle citt reçu jusqu'alors ».
11 aJoutc que le mariage fut fail par Luynes
&lt;&lt; qui avoit traité sans en donnl:T aucune part
à la reine mère, espérant, par cette alliance,
se forlilicr contre elle. u llecel'anl un peu
plus tar&lt;l lc prince de Piémont ;1 Angoulême,
füric de llédicis, &lt;l'après Hichelicu, faisait
all~sion _i1 ~c manque d'égards : c Qui vit jamais, d1sa1t-elle, qu'une fille ait été mariée
sans ~a mère! On n'eût pas fait ce déplaisir
à, la m?ind~c dtmoiselle de F~ance et je
n eusse Jamais cru que vous eussiez recrrclté
la peine de me venir mir dcl'ant 11ue dci\ous
marier! » Ces as,ertions ne parai~sen t pas
eucles. Lors11ue le cardinal de Savoie vint à

Pari~ faire sa demande, le roi em•oya Cadenet
Il le Iui répétait : « ~fa sœur, vos lcllrcs
11 Blois pour prévenir sa mère dè celte dé- ne me sont pas nécessaires pour vous conmarche et obtenir d'elle l'agrément néces- sener en mon souYenir; mais elles servent
saire : Cadenet rapporta cet agrément. Lors11ue beaucoup à mon contenlement. L'affection
L: contrat fut dressé, le colonel d'Ornano se que je vous porte vous doit tenir assurée
rendit auprès de fürie de ~lédicis afin de le d'ètre toujours présente en ma pensée et que
lui soumettre et la prier d ·y apposer sa signa- vous en recevrez des preuves, s'il s'1 n préture : ~farie de ~lédicis siµna : elle pleurait, sentait occasion. » « ~la ~œur, je n'avais pas
on ne sait pas au juste, disait l'amb1ssadcur moins &lt;l'impatiente d'apprendre de \'OS nou\énitien, si c"était d'émotion ou de douleur. wlles que Yous des miennes, à ce porté
Quelque~ jours après la cérémonie, elle écri- d'amitié et d'inclination. J'allribue votre désir
,ait à Chrétienne : « \la fille, élanl mariée, aux mt:mes raisons dont je demeure si salis1·omme vous 1~11.'s, à mon entière satisfac- fait que je ne le saurais exprimer : cela ne
tion .... » 11 est dirficilc de dire 'lu'elle n'ait diminuera mon affection ou, au contraire, &lt;•n
rien su du mariage de Chrrtiennc.
l'augmentant, me donnera mille déplaisirs de
Bien qu'après la fuite de Blois, l'ancienne ne vous pouvoir témoigner, à !'haquc morégente, en étal de rébellion 11 An~oulèmc, se ment, comme je suis, 'l'éritaLlcmeot, ,·olre
trouvât dans une situation délicate, Louis XII[ bien Lon frère. 1&gt;
11c Youlut pas que sa ~œur quittàt la France
Chrétienne, non plus, ne devait pas tire
,ans aller embrasser sa 111ère: &lt;&lt; Sachant qu&lt;\ heureuse. Dès la fin de 1Gl!I, el11• écriYaiL:
l'OUS al'ez agréablP, mandait-il à )laric de « .le n·ai pas ici tous les contentements que
.\lédicis, de 1•oir ma sœur, la princesse de je pouvais espérC'r » ; cc Je me mis toujours
Piémont, je ne wux pas 11u 'die dillère dal'an- comportée avec plus de patience que personne
de ma qualité ne devoil : 1&gt; et elle demandait
&lt;&lt; quelque remède pour sa consolation. » '1allu·ureusement, à défaut des bons conseils de
ma~am_c de Saint-Georges, des 1•xemples de
Loms XII[, ou des observation~ des ambassadt'urs de France, elle allait finir par cht•rchcr
des consolations dans une voie où elle ne
pournit que se perdre. !lès 162ï, « elle commencera à donner quelques soupçons de faire
brt•chc it son honneur. 1&gt; Ses aventures seront la fdb)e de rEuropc; de tous cillés se
passeront sons le manteau nombre de récils
ou de relations cc des amours de madame
Christine, duchesse de Savoie 1&gt; : des enfants
d'llenri IV, c'était elle qui avait hérité de
l'humeur volage, légère cl ardente du père.
('lkh~ GirauJon

\"11.:TOR-Alti°:uü:

I".

.lUJ,il/e Je,\. Drt•Ri: (161f,J. (/Ji/:&gt;liotM-111e nalionJ/e.l

lagc à l'Ous aller rendre à Angoulèrue ses
lr~s humbles devoirs, auparaYant son parlement pour le Piémont. Elle a été très désireuse dt! vous voir, et moi,je suis très content
tl 1i't:llc fasse le voyage. » Le prince de Piémont devait se rendre seul à Anrroulèmc
·
0
Chrétienne allait attendre la paix entu s;
mt•re et son frère pour revoir füri,• de ~ft:dicis
à _Couzières, en même temps que le roi, on
sait dJns quelles conditions : le~ relations
man,1uait:nl de confiance entre la mère cl la
tille! Peu de jours après, la nouvelle princesse
de Piémont partait pour l'Italie.
Elle pleura beaucoup. Louis XIII cherchait
à_ la réconforter, simulant une gaieté qui dis~•pâl un peu son diagrin; il lui donnait une
f'kbl Glr.1aJon
CIIARLE~ 1 ' .
magnifique chaîne de diamants : il priait la
fille de madame de Mon°lai, madame de
Table.JI/ dt P&gt;:TER LELY. d'après \'AN Dvc~
(!;3lerie ,·oi·ale, l&gt;resJe.
S,tiot-Georges, de la sui1re: disant à relie-ci
qu'il comptait sur clic pour que la princesse
« reçût les Lons conseils qu'elle ju t'roit aux
Si elle ne devait pas être heureuse combien
occasions lui être nécessaires. ,, l" li dc,·ait
dcrnit l'être moin, rncore la troisième sœur
garder à sa sœur un souvenir fidèle.
de Louis XIll, celle llenriette-Maric, futnrt•
0

�IDSTOR,.1A _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ ___,,
,.
épouse du roi Charles [~r d'Angleterre, des- que lorsque j'apprends de vos nouvelles et
tinée à voir son mari monter sur l'échafaud, que je sais que vous vous portez bien. 11 Il la
à fuir elle-même, exilée, abandonnée, loin de tient au courant, lui envoie des gentilshommes
afin de lui conter le détail de ses exploits,
ses enfants et de Lout ce qu'elle aimait.
c&lt; lui dire les nouvelles conquêtes qu'il a
Encore plus mince, fluette et gracile que faites. &gt;J Est-il sur le point de rentrer?&lt;( Vous
Chrétienne, Henriette était, étant petite, la me verrez à Paris, lui dit-il, presque aussilôt
plus gentille des trois princesses. Priuli la que mes lettres : c'est la réponse que je ferai
trouvait charmante, gracieuse, gaie. (&lt; Je à la vôtre que j'ai été bien aise de voir et de
vous dirai sans cajolerie, écrivait Malherbe à reconnaître votre souvenir. Continuez-moi
son cousin M. du Bouillon, le 15 mars 1623, votre bonne affecLion, vous y serez incessamque c'est une des plus gentilles princesses ment obligée par la ferme résolution que j'ai
qui soit au monde et que je ne crois point de vous aimer . » Et il a hâte de la retrouver;
qu'il y .ait, non une personne de sa qualité, il la prie de venir au-devant de lui : « il faut
mais une demoiselle en France, de qui l'es- vous mettre en chemin pour me venir voir et
prit ne perdit sa cause, s'il était mis en com- vous tenir en état de partir avec ma sœur
paraison avec le sien. l&gt; Sensible, aimante, elJe (Chrélienne); je crois que vous en serez bien
souffrira plus que tous de l'éloignement de la aise : c'est pour vous ôter l'ennui que vous
reine sa inère à Blois et la retrouvera à Cou- avez d'être éloignée de moi : venez donc. l)
zières, nous l'avons dit, avec émotion. Son li l'accueille avec joie.
Le mariage d'Henriette lui a tenu à cœur
cœur était ardent. Que ne riait-on de la voir
toute enfant s'essayer à des sentiments heu- autant que celui de Chrétienne. Il avait rêvé
reusement encore peu dangereux pour elle. pour elle de hautes destinées. Puisque la
Sa 'sœur Élisabeth lui écrivait de Madrid : sœur aînée était reine d'Espagne pourquoi la
« petite Madame» n'épouserait-elle pas le fils
C( Mamanga m'a mandé toutes vos petites
amours avec le comte de Soissons; je vou- même de l'empereur germanique? li fut
drais bien les pouvoir voir. J&gt; Mamanga veil- question dr. ce projet au printemps de 162:; :
les négociations n'aboutirent pas : un autre
lait, puis Louis XIII.
Le roi l'aimait beaucoup, cetle petite sœur devait réussir qui allait mettre la princesse
délicate et frèle. Les lettres qu'il lui adresse sur le lrône d'Angleterre.
On avait parlé de cette idée dès 1619. A
sont pleines d'attentions caressantes. Il est le
grand frère soucieux. li s'informe de la santé cette date, la cour de Londres songeant à
d'Henriette. li recommande à madame de marier If' fils du roi d'Angleterre avec une
Monglat de ne pas quitter la petite princesse. inîante d'Espagne, le gouvernement de
li assure celle-ci de ce qu'il appelle « son Louis Xlll avait redouté l'éventualité possible
affection aimable J) . Partant pour une cam- d'un appui apporté par l'Espagne et l'Anglepagne dont il ignore la durée, il écrira à Hen- terre unies aux protestants français rCvoltés.
riette : « Voici un long voyage pour vous et Pour conjurer le danger, il n'était que de
qui vous durera beaucoup étant éloignée de substituer au projet d'un mariage anglo-espamoi : mais deux choses vous peuvent bien gnol celui d'un mariage franco-anglais. En
consoler : le lieu où vous êtes et l'assurance octobre 1619, Louis XIII chargeait le frère
(f_ue vous devez avoir que je ne vous aime pas de l'ambassadeur anglais à Paris, sur le point
moins pour l'absence. Si je ne vous écris pas de partir pour l'Angleterre, de dire à Lonplus souvent, je ne laisse de penser à vous el dres que si l'on sollicitait la main de sa sœur
d'être dans ce désir de vous rendre les preuves pour le prince de Galles, la demande serait
de mon affection. » Et pendant le siège de accueillie. Cette suggestion n'avait pas proMontauban : « Je ne suis point plus content duit d'effet. Quelques mois plus lard on se

décidait à envoyer Cadenet à Londres en ambassade extraordinaire, afin de reprendre la
tentative. Le second essai ne réussissait pas
mieux.
!lais l'attentioa de la cour anglaise était
attirée. L'année suivante, en 1622, de nouvelles ouvertures étaient faites. Un lord anglais, Uay, s'en allant en Angleterre, était
prié de parler à nouveau à la cour de Londres d'Henriette-Marie. Lord d'llay n'aboutissait pas. Encore en f623 le roi revenait à la
charge sans être plus heureux. En t624, il
réussissait : plus tard on attribuera le mérite
de ce succès à Richelieu!
Nul ne fut plus heureux que Louis XIII du
mariage de sa sœur. Il écrivait au prince de
Galles, la demande officielle faite : « Je vous
assure que je vous aime comme mon frère et
qu'avec ce nom je vous dédie les affections
qui le doivent accompagner. 11 Il participait à
l'élaboration des longs articles du traité de
mariage, traité compliqué, en raison de la
différence de religion. li approuvait que Marie
de Médicis chargeât le P. de Bérulle de rëdiger des instructions détaillées sur la façon
dont la future reine devait se conduire en
Angleterre. li voulut que madame de Saintfieorges accompagnàt aussi Henriette à Londres, afin de la conseiller, de la guider. Qui
eût pré\'U que cette union commencée sous
de si heureux auspices devait se terminer si
tragiquement; et lorsque madame de SaintGeorges suivait en Angleterre la petite princesse qu'elle avait élevée, se doutait-elle
qu'elle serait une des premières à recevoir le
cri de douleur de la reine débarquant en Hollande, après les catastrophes de sa famille, et
s'épanchant en une toucbante lettrr qui révélait la fine sensibilité de son àme : C( Mamie
Saint-Georges, priez Dieu pour moi, car
croyez qu'il n'y a pas une plus misérable
créature au monde que moi,. éloignée du roi
mon seigneur, de mes enfants, hors de mon
pays et sans espérance d'y retourner sans
danger, délaissée de tout le monde ! Dieu
m'assiste et les bonnes prières de mes amis
dont vous êtes du nombre! l&gt;

,

an-nees d'apprentissage

de Charlotte Corday
N'est-ce pas qu'on a quelque! peine i1 se
rcprésentrr Charlollc Corday petite fille, bien
sage sur sa grande chaise ou habillant arec
sa poupée? Son acte de tranquille héroïsme
absorbe si bien l'atlenlion que toute sa vie
semble tenir dans les dix jours qni 51.:parcnt
son départ de Caen de sa mort sur l'échafaud. Pourtant, elle aYait alors vingt-cinq ans ;
mais, de ses Yingt-cinq aJJS, 011 ne sait rien,
ou presque rien. On formerait une hibliothl•quc en rûunissanl les ouvrages &lt;1ui traitent de son stoïque forfait; et. tout c:c que,
en s'érnrtuant, les chroniqueurs et les hislo-

• M. Eugène Defrance, après de palicntes
enquètcs en Normandie, groupant cc qu'oill
recueilli it cc sujet les collections parliculières
ou les archi"es locales, nous a donné un récit
de l'enfance el de la jeunesse de Charlotte
Corday, récit d·autant plus précieux qu'il ne
1·apportc, comme on doit s'y attendre, aucun
événement notable. c·est la Yie d'une filletlc
bien portante, à demi-campagnarde, élevée
sans gàtcric, it ln d111'e, hoonètc, droite,
franche, réservée, sans passion, sans coquetterie cl sans arnnturcs.
Sm le territoire de la commune des Cham-

Louis 13ATTl'f'OL.

Une faveur royale

Messieurs ~lontgolfier, après leur superbe
découverte des aérostats, sollicitaient à Paris
un bureau de tabac pour un de leurs parents;
leur demande éprouvait mille difficultés de la
part de plusieurs personnes, et entre autres
de M. de Colonia, de qui dépendait le succès
de l'alîaire.
Lecomte d'Antraigues, ami des Montgolfier,

dit à !I. de Colonia : « Monsieur, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent, j'imprimerai ce qui s'est passé à leur égard en
Angleterre, et ce qui, grâce à vous, leur
arrive en France dans ce momeni-ci. - Et
que s'est-il passé en Angleterre? - Le voici,
écoutez : M. Étienne Montgolfier est allé en
Angleterre l'année dernière; il a été présenté
au roi, qui lui a fait un grand accueil, et l'a
invité à lui demander quelque gràce. !I. !loalgolfier répondit au lord Sidney que, étant
étranger, il ne voyait pas ce qu'il pouvait
demander. Le lord le pressa de faire une
demande quelconque. Alors !1. !lontgolfier

se rappela qu'il avait à Québec un frère
prêtre et pauvre; il dit qu'il souhaiterait
bien qu'on lui fit avoir un petit bénéfice
de cinquante guinées. Le :1ord répondit que
cette demande n'était digne ni de messieurs
Montgolfier, ni du roi, ni du ministre.
Quelque temps après, l'évêché de Québec
vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au
roi, qui l'accorda, en ordonnant au duc de
Glocester de cesser la sollicitation qu'il faisait
pour un autre. Ce'ne fut point sans peine que
messieurs ~~ontgolfier obtinrent que cette bonté du roi n'eût de moins grands effets.» Il 1· a
loin de lit au bureau de tabac refusé en France.
CHAMFORT.

MARAT, -

Tableau de DAvm.tMuseede Versail!ts .)

riens nous ont appris de ses paisibles années,
occupe à peine quelques pages.

peaux, dans l'arrondissement d'Argcnta.n, se
trouve 1a ferme du Ronceray. C'est aujoul'-

d'hui, comme il y a cent cinquante ans, une
simple chaumière normande, construite eu
pisé avec pans de bois apparents, ne comportant qu'un rez-de-chaussée surmonté d'un
haut toit que percent trois i:,rrandes lucames
et une lourde cheminée de maçonnerie,
Charlotte naquit là le 27 juillet 1768; mais
elle y resta peu de temps et quelc1ues mois
plus lard ses parents allaient se fixer au
11w1wi1- de Col'day, autre maison paysanne.
située sur le territoire de la paroisse du
Mesnil-Imbert, et qui ne différait du Ronceray
que. par une cour plantée d'ar·bres agrémentée
d'un puits et entourée d'un mur garni de
lierre. Au ni veau de la cour, le manoir comprend une salle à manger, une laverie, une
seconde salle, un office et une cuisine oll
subsiste encore l'ancienne cheminûe supportée
par deux. colonnes de pierre. Le premier étage
se compose de deux grandes chambres dont
l'une fut celle de !!me de Corday, d'un oraratoire, et d'une troisième pièce éclairée d'une
seule fenêtre qui ouvre sur le splendide
panorama de la vallée d'Augc: c'était la
chambre de Charlotte. li y a quelque ci11quante ans, M. Vatel, l'historien passio11né de
l'héroï11e, y trouva encore le lit étroit oll clic
couchait, ainsi que ses rideaux et son couvrepieds de soie bleue; il se rendit acquéreur de
ces reliques qu'il légua plus tard au musée
de Versailles.
Quoi&lt;Jue nobles, !I. cl Mme de Corday
n'étaient pas riches; ils avaie11t deux fils et
trois filles . Le père, homme doux et grave, ne
cachait pas la modicité de ses ressources; ses
enfants connaissaient les sacrifices qu'il s'imposait et chacun d'eux s'ingéniait ll l'économie. A moins d'un quart de lieue du manoir
se_ trouvait le chàleau de Glatigny c1u'habita1ent les ainés de la famille, les CordayGlatigny. On frét1uentait joumellement d'm;e
maison tt l'autre; on s'appelait à son de
trompe et Charlotte a,,ait sa chambre il Glatigny, où toute enfant elle aimait à séjourner .
Mais la gêne croissante de ses parents J'oblirrca
il quitter le manoir ; elle fut éll\'Ovéc° il
Vicques, chez l'~bbé de Corday, son ~ncle;
elle y vécut plusieurs années . C'est là qu'elle
apprit à lire dans un exemplaire des œuvrcs
de Pierre Corneille, son grand ancêtre, exemplaire que le bon curé conservait précieusement comme un souvenir de famille et qu'il
se plut it utilisrr pour l'instruction de sa
nièce. L'abbé de Corday était un excellent
prêtre; il devait survivre longtemps à son
élève puisqu'il mourut en ·1825, curé de
Coulibœuf, où il a laissé la mémoire d'une
grande piété et d'une charité exemplaire .
Charlolte rentra chez ses parents - elle

�1f1ST0'/{1A
arnit lrt•izc ans - pour assister aux derniers
jours de s:1 mère 11ui s'éll'ignit ,:puisée par la
naissance• 11'1111 sÎ\it'·mc 1·11fant, en 1782;
,1. d1• Corda~ avait i1 &lt;·ctll' époque 1111i1t1; le
manoir cl ù:tait lo;i à Caen, dans um• 1wtile
maison de la bulle• Saint-Gilles; Sil fille ainée
décéda peu de lemps après la mt'•rc dei
famill1•, cl il dut ,c s,:par1•r des deu\ autres
fillcllcs, qui obtinrent la foreur c.l'enlrer au
rour1•nt de la Trinit,: de I' \hba1c-aux-1Jamcs,
dont 'lme de Bel111nrC' était la pri1·urc. Charlotie s'y montra hbori1•us1•, bonne, préYenantP 1·11rcrs tous c•t d'mw grande l'crmcté de
C'ara\'11.,rc; 1'111• ,c je•ta d'ahord a1ec cnlhousia~mc dans lps pratiques d'une rcli!!Ïon
1•1alh:c; puis, bientôt assagie•, t&gt;ll1• manilPsla
1111 golit sin~uliPr pour les leclnrcs lc-s plus
gra,·c,: Corn,•illc dont clic 111• ~classait point,
Plutarque, llousst•au, \'ollaire Pl Bainal
,:laient ses auteur, farnris; t•lle lisait aussi la
1ic des sainb l'l d'autres ourrages pieu, ; le
musfr CarnaYalcL conscn1• 1111 ewmplairc du
'lf//JIIS mundi, é1lition de 1627, relié de
1élin hlanc avPi; lleurons d'or aux angl,~s, qui
porte au verso du faux titre cc::. mot~ c:crits
de la main tic Charlolle :
\d1l'li• i li1r1•s. Cunla~ cl'.\rmo111
Sai11lc-Tri11ité clr Ca('n, 20 ,lt·,·,•mhrc• 1i!JO.

Peu (le jour, apr:•s ,·elle déperN• de t[lialn•
li,res, lourde pour sa maigre hour,C', c•lle
11uilla le coun•nl cl ,inl rctroun•r son prre
au manoir du Mesnil-lmherl. Là ,•lie partageait sa 1·;e Pnlrc sa petite dramhrc l'l le
thà1ea11 roisi11 de Glatign}; C'lle se proeurail
les innombrables hrochurcs politiques et les
feuilles publ:11ues aux11uclles la Hérnlution
a1ail donné naissante, cl lisait Joui, sans
c·onlrùlc l'l sans c-riti11ue; ou hi1•n, assise pri•s
de ~a li•rrètre Otrll':IIH sur les rer,.:1•rs dt• la
,allée d'Augc, clic• cousait cl trirntait des
1ètemcnts pour b pauHcs du ,illagc. Elle
resta 111 près d'un an: mais à boul de rc~snurccs, )f. de Corday dut se réfugier ch1•1,
ses parents, i1 .\rgerrlan, Charlollc rel'usti de
I') sui,rr cl Yinl demander asile à une ,il'ille
pan•nle, lime de llrcllevillc-Courille, riche cl
méfiant&lt;•, qui habitait 11 Caen un antique et
maus,adc logis de la rue Saint-Jean. (lha,·/oll&lt;' Corday el la mol'l de Mcu·al, docu111e11/.~ i11édit.1 sui· /ïzistoire de la Terreur,

lires ile:, .1rchil'es nationales, de la biblio-

tl1e1111e de la l'i/le tle Paris et nota111menl

dans son c~rcu~il lrs c'1èrcs h:ttrcs dont il ne
ioulait pa~ 1\tre séparé.
Du logis de la rue Sainl-,Jcan, Cbarlolll'
~Imc de Brette, illc, a1cc ses quarant1• mille Corda} 1it pa,scr l1•s Girondins fu~itifs: c·P,I
francs de rente, craignait toujours d'ètre la là qu'elle conçut l'effroyable proj1•t ol,sliné, ictime de 1p1el11uc cscro11ucric; aussi arcucil- mcnl rcnforrné dans ,on cœur; l' esl là que,
lait-cllc froidement C'Clle cousine inconnue l'roidPnH•nl, 1•lle en pn:para silcneicu~e111cnl
dont l'air concentré cl gran• lui faisait peur; la mise c:1 œ11vre; se procura un passe•1111rl;
mais celte prércntion se dissipa ,it1•, el disp·isa, à lïnsu de Mme de Brt•ll1•rilJ,,, son
Charlollc corn1uit l'affection de la 1icillc dame. petit hagage. Tandis qu't&gt;lle· roulait dans ,a
)1. Jl1·franc(', suirnnl l1•s souYcnirs Pl ll's jolie tète cc, l;1rouclr1•s p1•ns(:es, cll1• conlin11a
notes manuscr:lt•s dl' qucl!JUCs conlm1po- dt• Yoir le lllllndc, 11'aidcr sa pal'l'l1le à rrcl'rain~, nous fournil de prét'i1•ux détails sur la 1oir: 11 il 11c se doutait de Cl' qui l'occupait.
vie IJUC mr,wil Charlotle dans la maison de Pin~ tar,l M'ulcnwnt, 1p1and 011 _apprit les
h rue Saint-Jean : i1 1in!.(l-trois ans, dit• choses, rc· hins ,c rappc•lt'•rcrrl qn'&lt;•llc ,'{ot:ù
était lri•s grande l'l très belle; son lcirrl arait monlrc.'•e•, 11 di,crscs repris(',, plus ner1·(•11st•
une transparence (1 éblouis,anlc » ; elle rou- qu'/1 l'ordinaire: ainsi, 1ws le• !', 011 li
gissait a1ct' une l:1cililc: e~trènw; ses ycu\ juillet 17!l:i, 1%· M' rcnd1L ~1 \1•rso11 pour
étaient bi1•11 fendus el lri·s lwau,; l'c•xpres- faire ,i,i:l' ;\ s.1 parentr, ~lnw Gautil'r dt•
sion de son Yisage cl le snn de sa ,·oi, gar- \'1llcrs; die lroU1a rell1•-ci Ol'CUpl'c à 1•1·osscr
daient une doucrur inelfahlc. Elle habitait des pois en c ,mpagn;e cil' M's det1\ srr1,111tes.
rrnc chambrette sitm:c à l'c,trémité du logis; 11 Jp viens l1• dire adi,·11, fit Cliarlollc•, j'ai un
pas de parquet. un simple l'arrelage dl' bri- rnyagc i1 faire•. ,, 1-:111' 1mai,sait fort c.'·mut•.
q11t•s; pas d1• plafond, des solill's noircie~; La co111wsa1io11 continua, tri·s lianalc. Sou111.e 1as~c C'ht•minfr l'l 111w élroill' ft•nètrl' dain Charfnllt• prit une poignfo de poi, 1·11
donnant sur rrne cour obscur,•. On l'ar1•rçul co,s1•s, les froissa rageus!'ll1C'nt cl les jeta à
,ou 1cn l il l'&lt;'lle ft•ntllrt• ral1pH·r de!, (Wlils h•rre; puis 1•llr si' lc•,·a, t•mhrassa füUt• 1;audt•,sins qu'clli· appliquait sur la ,itrc. l)'ail- t:1•r à plusieurs r1•pri,cs t'ls 'i•nfuit.
l1•ur, l'!le rnpil IP mondl', car Mme de
En rentrant chcl Mme de IlrcllP1illc 1•111•
llrctte1ille M:1•vail llt',111coup, l'i fil pré-1·nl i1 lra,cr,a l'r relier d'un nwnuisin nommé
sa ,i1•1111c pan•nte d,· plusic•urs jolil'S rnlll',, Lu1wl, qui hahiLail 11• n·z-de-chausM:t'. Lu,wl
dont Charlutll' d'ailleurs prenait p&lt;·u de jouait aux carll's aie· i;a femme; dl'lt\'. l'nsouci .
fants s'amusaient dans 1111 coin de la chamEut-l'ile cl1•; t111111111·e11r ~ )f. Ü..!france hrc. Ch:1rlott1• cart's,a les petits 11'u11 air
étudie la qurslion cl conclut pnr la négalil'r: songeur; tout it coup, frappa ni 1111 grand
il n'a rencontré tp1'1111 t'Ourt 1,illcl, signt: de coup d1• poing sur la lahl1•, l'll1~ cria: ,, Xon.
Charlollc, par lequl'I clic remercie un 1)01•tc, il ne s1•ra pas dit 11u'un ~forai a r1:gné sur h
)1. Lccavalicr, q111 lui arait adress1: qucl1p1e~
France! » l•:t 1-llt• rl'gagna précipitamment ~a
vers sous le titre ,1 bien-aimée. La n:ponsc d1amhrC', laissant Lunel cl ,a femme :,.lupéde h jeune fille est tournée t•n termes polis, l'ait,.
mais très froid:,, cl bien ccr:ai111•menl lc-s
.\u jour 11u'dlc :11ail fi\l', cll1• 'I' glissa
relations entre clic el son adorateur en rt',- dclrors, le matin, portant II n carton el 1l1•s
tèrcnt là.
rrarnns, co111nrn ,i l'll1• allait dc,sinl'r da11s
Il [111t cependant mentionner le nom c1· 1111 11•, • pr,liri1·~. Sur la pork, l'llc ,it IL' pl'lil
je11np homme clc Caen, franquelin, ,pri, Loub Lurn•I.
pas,ionnémcnl épris de Charl11l11•, aurait
li Ti1•11~, diL-l'!lc 1•11 lui donnant le carton
olih'nu d'elle quclq111•, l&lt;'ltrcs 11u'il ronsenail l'l les rra~ons, rnilà pour toi; sob hicn ,age
jalou,cment. S'il l~1ut en croire La S:cot:fre, el ern hras:;e-111oi.... Tu ne me rerl'rras
Franquclin, mort t1 ·11ne maladie de poitrine plus. »
peu de temps aprè~ l'cxérntion de son
Puis die partit Loule légrre, dans la direchéroïne, fut inhumé da% le cinwtièrl' de tion du bureau des diligC'ncc., de Paris. On
\ïhra)'C: suir:111l son d11sir, on aYait placé ,a·t le reste.
ile.~ bibliotlt •,1111•.~ 1111111ici1utles de (.'111'11 el
d',1/ençon. pw· Euyène f)p(rance.)

0

T. G.

�DOCTEUR CABANÈS
~

LES JNDJSCRÉTJONS DE L'HJSTOJRB

.,,..

•
Morte au service

« Belle comme un ange, sotte comme un
panier.... Aussi dangereuse par la beauté
que peu redoutable par l'esprit. ... Petite bête,
mais de fort bon cœur... », voilà silhouettée
en quelques coups de cra1on malicieux, la
maitre~sc d'un roi, du plus grand Roi de la
chrétien lé !
Mat'tresse ! un bien gros mot appliqué à
une intrigue qui tout juste allait durer l'espace d'un caprice ....
Dans un manoir, aux tours massives b
mâchicoulis, perdu dans un nid de verdure,
au sommet d'un plateau éle\é, celle qui
devait, de par la faveur d'un prince amoureux, avoir tabouret à la Cour et porter le
titre de Duchesse, avait vécu sa première
enfance.
Proche parente de César de Grollée, baron
de Peyre et châtelain de la Baume, le hobereau avait flairé de bonne heure le parti qu'il
pourrait tirer de ce morceau de choix, mets
de haut goût, digne de figurer sur une table
royale. Certain piège à loups, qu'employaient
les vilains maris jaloux de ce temps, témoigne
des précautions prises par le baron, pour
mettre le trésor dont il avait la garde à l'abri
des surprises, et le servir intact, comme il
l'avait reçu.

Le bruit en vint aux oreilles du Roi; sa
curiosité et ses sens en furent allumés; il se
prit à dire, en souriant : « Voilà un loup qui
ne me mangera point ;;! i&gt;
Ilien résolu à ne plus « faire l'amour en
jeune homme, mais en grand Roi», il trouva
plus digne de recourir à un tiers. Le prince
de Marcillac eut la faveur insigne d'ètre l'intermédiaire choisi.
Sur quoi l'on fit une chanson, qui disait,
entre autres choses, que, pour aroir mis la
bête dans les toiles, le !loi avait fait Marcillac
son grand veneur.
Le prince avait été chargé de remellre à la
belle cc un fil de perles et une paire de boucles
d'oreilles de grand prix 1 », pour vaincre ses
dernières résistances.
A vrai dire, la victoire fut facile; la jeune
personne avait été préparée de bonne heure
au rôle qu'elle aspirait à jouer; elle n'était

L'heure était propice pour l'entrée en
scène d'une nouvelle farnrite.
Le Roi était dans un état de veuvage dont
son tempérament ne pouvait longtemps s'accommoder. Le règne de llme de Montespan
touchait à sa fin, et Louis lui rendait ses
devoirs plutôt par un restant d'habitude, que
sous l'impulsion d'un véritable amour.
Qui allait ètre la souveraine de demain?
FR,INÇOISE·.\rni.XAiS DE ROCIIECIIOUARr,
Les courtisans jasaient beaucoup d'une fille
~!ARtJUISE DE :\IONTESPAN.
d'honneur de Madame 1 , arrivée depuis peu
du fond de sa province.
Grai•11re Je l'EORE111, d"après u11 la/oleau du temps.
C'était à qui renchérirait sur les charmes
(.1/usee de Versatiles.)
de son visage, ,ur la sveltesse de sa taille;
jamais, à les entendre, on n'avait rn beauté
venue à la Cour que dans le dessein de plaire
si accomplie1•
au monarque. Sachant bien qu'elle exaspérait
l . \'oici une anecdote relati, e à \Ille de Foutangc,,
,1u'on trou,e dans ln Co1·respo11d1111ce de l!lad&lt;mte:
1 ,hant de renir ch~z moi, elle anit rè,·I! tout cc
qui den1il lui arrhcr, el un pieux capucin lui al'lit
explique son rève. Elle me l'a raconté cllc-mtlmc.
n111t de devenir maitresse du roi. llle rè1a qu'elle
cta1t montée sur une haute montagne, et qu'étant sur
la cime, elle fut éblouie par un nuage resplendissant;

du

que tout a coup L'Iie se trouva dans une ,i grande
obswrité, qu'ellt• se réveilla de frayeur. t)uand clic
fit part de ce rêve à sou confe~seur, il lui (lit: , Prcnci
garde à ,ous : cette montagne est la cour, où il vous
armera un grand éclat, cet éclat &gt;era de très peu de
durée. Si vous abandonnt•z Uicu, il 1•ous abandonnera
et vous tomberez dans d'éternelles ténèbres. »
2. ~ l'ontangc, quoique très belle, (•toit tout à fait

•

rot

son désir, en ne se livrant pas sans résistance, elle feignit d'y mettre des conditiôns.
Elle consentait à tout, mais voulait être
aimée pour elle-mème et sans partage. Celle
allusion à la maitresse en titre ne devait pas
échapper à cette dernière.
C'était montrer peu de gratitude à celle qui
lui avait mis - si l'expression est permise a le pied à l'étrier i&gt; •
Mais aussi pourquoi Mme de Montespan
avait-elle eu l'imprudence de montrer tt l'objet » à Sa ~fajesté et de lui en détailler assez
indécemment les charmes? Pourquoi l'avoir
parée de s~s propres mains, comme l'a,ait
jadis elle-même parée La Vallière? L'exemple
aurait dû lui servir de leçon.
&lt;&lt; Regardez donc, Sire, disait un jour
la Montespan au Roi, en traversant les appartements de Madame; voilà une fort belle
statue; je demandais dernièrement si clic
sortait du ciseau de Girardon et j'ai été hicn
surprise lorsqu'on m'a dit qu'elle vivait.
- cc Statue tant que vous voudret, rC'pliqua le monarque; mais ,ive Dieu! c'est
une belle créature. »
Tant que ce fut une simple inclination, la
Montespan ne fit rien pour la contrarier.
Pourquoi se serait-elle émue de cc qui devait
n'ètre qu'une simple passade?
Mais le chat gris - ainsi désignait-elle
l'intruse, - s'insinuait peu 11 peu dans les
bonnes gr.ices du Roi, qui la poursuivait de
plus en plus de ses assiduités : l'heure de la
chute était proche.

Un instant, on put espérer - ou craindre
- que la Montespan revint en gr.lce.
L'anecdote, bien que souvent contée, est de
celles qui, sous leur apparente futilité, ont
une portée plus grande qu'on ne l'imagine.
On avait organisé un bal à Villers-Cotterets. Mlle de Fontanges devait y paraître dans
tout l'éclat de sa radieuse beauté.
Il y avait très longtemps qu •elle n'avai l
dansé. Elle parut gauche, ses jambes n'arrivaient pas; eHe fihit par marcher sur sa robe
et par la déchirer.
rous~c • (Lctlre de la Palatine, ,lu lO 0&lt;:tohrc I ïl!J).
, . La Fo11ta11ge etoi.t belle d_rpuis les pied, ju,'lu'à la
tl'le; on ne pouvait ,01r rien de plus mcr1e1lleu,.
Elle avait aussi le meilleur carattère du monde. mais
pas plus d'c,prit qu'un petit chat. • Lettre de la
même. :;o octohre 17111.)
;;. Correspo11da11cr de /11 /&gt;aiflti11e
i. lli~t. amo11rc11ae de la Cour, de Ilu:,.,1-H,wor1.,.

Ne pas savoir danser était un crime de lèse~,.. ans,
majesté, aux yeux d•un )l,01• qui,• à .1,'
était le plus beau danseur des souverains de
l'Europe.
La faveur naissante de la jeune femme fut
d'autant plus compromise par cette maladresse,
que la sultane Validé - entendez Mme de
Montespan - dansa de manière ~ prouv~r
que ni ses quarante printemps, 01 ses hmt
enfants, n'avaient en rien altéré sa légèreté
et qu'elle jouissait encore de toute l'élasticité
de son j arrel 1•
L'incident n'eut pas d'autres suites.
Le monarque, de plus en plus épris, ne
tarissait pas d'éloges sur sa récente conquête : « On ne peut voir une taille mieux
prise, disait-il à ses confidents; elle a le plus
bel œil qu'on ait jamais m. Sa bouche est
petite et vermeille; son teint et sa gorge sont
admira hies; mais ce qui me charme davantage, c'est un certain air doux et modeste,
qui n'a rien de farouche ni de trop libre. 1i
Une place assiégée est bien près de tomber,
quand l'ennemi a tous les avantages.
Ce fut un jeudi :iprès midi, - conte le
cynique Bussy - que « cette place d'importance, après avoir été reconnue, fut attaquée
dans les formes. La tranchée fut ouverte; on
se saisit des dehors; et enfin, après bien des
sueurs, des fatigues et du sang répandu, le
Roi ) entra Yictorieux. On peut dire que
jamais conquête ne lui donna tant de peine ....
Il y eut hien des pleurs et des larmes versés
d'un côté, et jamais une virginité mourante
n'a poussé de plus doux soupirs ».
Mme de Montespan en pensa cre,er de dépit; mais à mesure qu'elle s'éloignait du cœur
du Roi par ses emportements, ~[lie de Fontanges
s'en rapprochait par ses complaisances t.
Elle avait eu l'adresse d'intéresser à sa
cause jusqu •au confesseur, le terrible père
La Chaize; ce qui fit dire :1 la maitresse évincée
le mot si soul'ent répété : cc ce père La Chaize
est une vraie chaise de commodité! »
Plus habile ou plus prudente se montra
Mme de Maintenon, qui songeait que ce ne
serait qu'un feu de paille, et que bientôt son
tour viendrait de dicter les ordres, au lieu de
les recevoir.
La tentative qu'elle aYait faite pour ramener
Mlle de Fontanges dans le chemin de la
vertu, lui avait d'ailleurs trop peu réussi, pour
qu'elle courût le risque d'un second ,1chec.
Mlle de Fontanges paraissait aimer véritablement le Hoi, et à Mme de Maintenon, qui
l'engageait à le quiller, elle avait répliqué
par ces mols partis ... du C(l'Ur :
&lt;&lt; Vous me parlez de quiller une passion, comme on parle de quitter un habit! 3 n
Elle aurait même, dit-on, prononcé un mot
pl us expressif.
~

Les fètes succédaient aux fêtes; l'astre
1. C/mmiques, de To11c11,nn-I.1..oi,E. t. fil.
2 . .lir111oirrs de /,a Ffl re, ch. 1x.

:;. So11re11ir~ de Mme de Cay/11;;.

naissant, loin de pàlir, brillail d'un éclat toujours plus vif.
Une circonstance, tout épisodique, allait
asseoir la fortune de celle qui, la veille encore,

)1ARIE-A:,;GÉLl&lt;,&gt;UE D'ES&lt;;ORAILLES DF. ROUSSILLE,
DU&lt;;UESSE DE Fo:-T.\Xt:Es.

Gravure Je BOYER, ;:l'après un tableau Je M1Gr;.1R1&gt;.

était la cible de tous les brocards et de tous
les lazzis.
C'était à une partie de chasse, où la Cour
avait été conviée.
La nouvelle favorite était vètue, ce jour-là,
d'un justaucorps en broderie, d'un prix considérable, et sa coiffure était faite des plus
belles plumes qu'on a,ait pu tromer.
Il semblait, tant elle avail bon air avec cc
vêtement, qu'elle ne pomail en porter qui
lui fù t plus selant.
Le soir venu, comme chacun se retirait, un
petit vent s'éleva, qui obligea Mlle de Fontanges à quitter sa capeline. Elle eut l'idée de
faire attacher sa coilfure avec un ruban dont
les nœuds retombaient sur le front : cet ajustement de tète plut si fort au Roi, qu'il la pria
de ne point se coilfor autrement de la soirée.
Le lendemain, toutes les dames de la Cour
étaient coiffées de la même façon.
La mode des « fontanges ii était née des
jeux de l'Amour et du Hasard.
Pendant la chasse, le Roi et sa mat'trcssc
s'étaient plusieurs fois isolés : la suite fit
connaitre que nos deux amoureux avaient
occupé leur temps à autre chose qu'à traiter
des affaires de l'État.

Oi•s cc JOur, Mlle de fontanges commença
à se plaindre de maux de tète et d'un mal de
cœur significatif, qui annonçaient - selon
l'expression d'un chroniqueur • - cc la fort Ton IHRn-Luu,,L, t:l11·n11it111n t. 11 f.
:,_ Con·rspo11d1111c1• dr ltager Rab11ti11, comte de

ll111sy, t. IV, p. 418-419.

mation d'une nouvelle tige de la lignée
royale. »
lin moment, on avait douté qu'elle f,it
enceinte : « Fontanges n'est point grosse
comme on l'avait cru, écrit le 28 juillet 167!1,
Mme de Montmorency à Bussy : le Roi l'aime
éperdument, ce dont ~lme de Montespan
enrage'. J&gt;
Mais bienlùt la grosse~se est confirmée.
« La nouvelle maitresse csl grosse, mande
Bussy à la Bivièrc 6; on dit que la passion du
Roi pour elle esl fort diminuée; cela ne me
surprend pas; j'ai toujours cru qu'il fallait
de l'esprit à la maitresse, pour faire durer
un amour jouissant et surtout avec un honnête homme. »
La grossesse ne se poursuivait pas sans
troubles : des hémorragies fréc1uentes épuisaient la jeune femme et l'anémiaient profondément.
Les médecins appelés restaient interdits :
leur science n'allait pas au delà de ce que
leur a,•aient enseigné llippocratc et Galien,
qui, sans doute, n'avaient pas prévu « le
cas i&gt; soumis à leur observation.
En désespoir de cause, on fit appel aux
empiriques : le prieur de Cabrières, a homme
très charitable, à recettes cl à remèdes singuliers », - ainsi nous le prl'scnte Saint~imon - « en qui M. de Loul'ois, Mme de
Montespan, ~!me de ~laintenon, tous les
ministres et le Roi lui-même avaient une
absolue confiance ii, fut prié de se rendre à
Maubuisson, pour y traiter 3llle de Fontanges
d'une grande pertr de sang.
l'ne première fois il réussit it remettre sur
pied la malade, qui se montrait, peu de
jours après, à Saint-Germain, avec toutes
les apparences d'un retour à la santé 7•
Ce rétablissement devait ètre passager. Le
mois suivant, Mlle de Fontanges reprenait le
lit et était incapable de prendre part au
voyage de Flandre qui se préparait.

+
Quelques mois plus lard, la duchesse de
Fontanges - le Roi l'avait gratifiée de cc
titre, comme il l'avait fait pour la Vallière,
lui donn,mt, en outre, une pension mensuelle
de cent mille écus - la duchesse de Fontanges accouchait.
Les couches allaient avoir les suites les plus
fàcheuses. Des pertes accompagnèrent la délivrance, etla vie de la favorite fut sérieusement
menacée.
Voyant son état s'aggraver, on lui fit entendre qu'elle de,ait quitter la Cour.
Cédant à ces instances, elle se retira à
l'abbaye de Chelles, où clic séjourna peu de
temps.
C'est en sortant de l'abbaye qu'elle fut
accueillie dans un couvent du faubourg SaintJacqucs, où les soins les plus empressés lui
furent inutilement prodigués : la duchesse
6. Correapo11da11ce de IJ11say, l. \', p. Hl. Lettre
du 1;; d11ct•mhrc 1tii!l.
7. Lettre de lluss), ~ mai 1680.

�"--------------------------------- .Mo'J{TE AU S'E'J{nC'E DU 'l{,01

111ST0']{1.ll
succombait, n'ayant pas encore 20 ans, le
28 juin 1 1G81.
L'enfanl débile qu'elle avail mis au monde
ne devail pas tarder à la suivre dans la
lombe 2 •

de me fàcher. Je vois par votre lettre que vous
avez donné Lous les ordres nécessaires puir l'ai rn
exécuter ce que je ,•ous ai ordonné. Vous n'avcl

Celle mort précipitée ne pouvait manquer
d'éveiller les soupçons: l'opinion ful générale
en faveur de l'empoisonnement.
Seule ou à peu près, Mme de Caylus s'élève
contre le sentiment presque unanime - il
f_aut bien le dire - des coolemporains.
&lt;1

.. . llyd1'opisie dans la poitrine, contenant plus de frois pintes d'eau avec beatlcoup de malières purulente.~ dans les lobes
rfroils du poumon, dont la substance était
enlièrement c01·1·ompue et gangrénée et
adhéi'ente de toutes parts. Les lobes de
l'autre côté, seulement un peu al//frés.
Le cœu1· un peu flétri, de l'eau sur la
membrane q11i l'envelo71pe en trop grande
abondance et de mauvaise odeur.
Le ventricule (eslomac) s'est trouvé fol't
S(lin et net.
Le foie d'une grandeur démesurée et sa
pai·tie droite non senlement altérée, mais
sa substance corrompue et sa couleur fort
chargée.
La raie et les reins, les intestins el le
mésentère dans une disposition naturelle,
excepté quelques glandes au côté rfroit fort
dui·es et tuméfiées.
La matrice et la vessie ll'ès saines el natm·elles.

li courut, écrit-elle, beaucoup de bruils

sur celle mort; mais je suis convaincue qu'ils
éta;cnl sans fondement, et je crois, selon que
je ['ai entendu dire à hfme de Afainlenon,
que celle fille s'est tuée, pour avoir voulu
partir de Fonlainebleau le même jour que le
Roi, quoiqu'elle fûl en travail et prêle à
accoucher. »
~fme de Sévigné allribue également la
maladie qui a em porté la duchesse de Fontanges à des suiles de couches funestes. C'esl
à la marquise qu'on prête le joli mot : cc la
duchesse est morte au service dn Roi. l&gt;
La Palatine, qui a le verbe plus rude el
qui ne ménage pas d'ordinaire se~ expressions, affirme au contraire, sans en donner
aucune preuve, du reste, que la duchesse a
succombé au poison.

« La Montespan étoit un diable incarné,
mais la Fontanges étoit bonne el simple;
toutes deux étaient fort belles. La dernière
esl morte, dit-on, parce que la première l'a
empoisonnée dans du lait; je ne sais si c'est
vmi, mais cc que je sais bien, c'est que
deux des gens de la Fontanges moururent, et
on disoit publiquement qu'ils a voient été empoisonnés•. ll

verbal de cette opération, signé de six médecins et d'un chirurgien.
D'autre part, le Dr Legué:l, après avoir
relaté cc qu'il a trouvé dans le Journal de
Uurel 6, toujours bien renseigné, reproduil
quelques fragments du rapport d'autopsie,
que nous mettons sous les Jeux de nos lecteurs, car la pièce est d'importance :

ENTREVUE SECRÈTE DE L OUIS

M DE FONTANGES.
gr~vure du Catine/ des Estampes.

AVEC

D'après

Ulle

XlV

11•

qu'à continuer ce que vous a1•ez commencé.
Demeurez tant que voire présence sera nécessaire, cl rcnez cnsu:te me rend1·e compte de toutes
choses.
fous ne me diles rien du père Bourdaloue. Sur
ce que l'on désire de faire ouvrir le corps, si on
le peut éviter, je crois que c'est le meilleur parti.
Faites un compliment de ma part aux f, ères cl
~ux sœurs, et les assurez que, dans les occasions,
1\s me trournronl toujours disposé à leur donner
des 1mrqucs de ma protection.

~
1~

-- - -

ne prouve que l'atlentat ait tté consommé.
Les dépositions de la Voisin et de sa complice, la Filaslre, ne sont pas pour modifier
notre conviction. Elles ne sont que la connrmation de la sûreté d'informations du lieutenant de police.
Le 26 juillet ·1680, la Voisin, après l'exéculion de sa mère, déposait :
&lt;t Romany ! elDerlrand (deux complices de
la Voisin) vouloient faire les marchands et
porter des étoffes et des gants chez Mme de
Fontanges, qui devoient être empoisonnés, et
elle (la ûlle Yoisin) a entrndu Uomany dire 11

---

~l:&gt; (1tdJJCr

(l IJ

n,nufl,tnf llOJ" ro:u.r.r ,i

, 1u,.//,,.1&gt;m~ u

l •

,un,l,·,-,

tu,u:,U cny,.,,uprendr

· La cause de la mol'l de la dame doit êt1·e
uniquement attribuée ù la pom·ritw·e totale
des lobes droits du poumon, qui s'est faite
en suite de l'altération et inle11t71érie chaude
et sèche de son foie qui, ayant fait une
grande quantité de sang bilieux et âcre,
lui avait causé les pertes qui ont précédé.

Ce samedi, à dix heures, quoique j'allcndissr,
il y a loogtemps, la nouvelle que vous m'avez
mandée, elle. n'a pas laissé de me surprendre el

M. Ravaisson a publié un exlrait du procès-

L L'ërudit biographe J.,. a découvert, da. s les registre~ mortuaires de Saint-Jacques du llaul-Pas l'acte
de dilcès de la duchesse. ·Cc document lève to~le iucerlilutlc relative à celle date :
« Dame llarie-Angfüque d'Eseurailles de Boussille
duchesse de Fontanges, décédée le 28 juin 1681 dan;
une cha(llbre d'une n_iaison de l'abbayo_de Port-lloyal,
sur la paroisse de Sa ,_nt-Jacqu~_s, fut prose dans la dilc
chambre el tran~j&gt;ortec tians I eglosc &lt;lu monastère oit
clic fut inhumée e_ ~!) juin? en p~ésence de Mgr A~neJu_les, duc clc Noailles, 1&gt;air de _France, premier capitamc de, gardes du corps du roi, gouverneur el lieutenant général pour Sa llaj&lt;Jsté des comtés tic
lloussillo1~, Conflans et Cerdagne, et de messire AnncJo~cph d Escora_,ll~s , f\ouss1llc-llontanges, che,·alier
seigneur mar,1111s de lluussillr, frère de la dite dame,

qui signèrent : ,bx,:-Juu;, DUC OE No.11LLES, .\XNE-Jo~El•II oi: llousstLI.E.
. 2. Cf._ clans !e /Jul/elù1 de la Société d'agricull111·e.
rnduslne, sciences et arls de la J,o:.ère, ·1809, l'article de M. Jules· Barbot, qui a !J'en voulu nous envoyer un « lire à parl » de son travail auquel nom
a1•ons fait quelques cn1pru11ts.
'
5. l.a Palatine êcril ailleurs ;
« Fouta_nge esl morte empoiso11nêe, il n'y a rien de
plus ccrlarn. Elle n'a cessé d'accuser de sa morl l.o
Montespan, qui avait, disait-elle, gagné un laquais de
F'ontangc. Cc coquin l'a empoisonnée avec du lait,
elle et (1uclquPs-u11s de ses domestiques. , - Du
14 _s~ptrmbre 1719. [Extrait de /&lt;'ragmenls de lellres
ong111ales de Aime Cltarlolle-EliML/Jelh de Bavière
{1715-1720), l. 1. p. 105-106.]

Dans une aull'e iellrc, clic rcvienlsur le mêmesujcl:
« ... Elle esl morte dans la f,irmc persuasion qu,,
la ~lonlespan l'avail fait rmpoisonnc1· avec deux de
ses femmes. On a dit publiquement qu'elles êtaienl
empoisonnées.» - Du 10 novembre 17!0.
4. Cette lettre a êlé publiée dans le Bulleti11 de la
Société d~ l'/listoirc de i"rrmce, année 1852, puis
dan~ ·J., hvrc de M. P. CtÉltEXT, Lit Police sous
Louis .\'/V.
5. Jllédecins el Empoi11011neurs au XVII• siècle.
ti. Voici ce que dit llurcl : « Le vendredi 27 juin,
Mme de Fontanges est décédée la nuit au Pori-Royal
~it o_a a fait. ouvrir son corps par ordre de Sa Ma:
Je.,/1•. On lm a trouvé un abcès dans l'e,tomac ou
plutùl un épanchement ci'eau cl les poumons Jicérès. »

Lov1s'.
Le désir exprimé par Louis XIV ne fut-il
pas obéi, ou le Roi, se ra visant au dernier
moment, revint-il sur sa première décision?
Cette dernière hypothèse est plus que probable, puisque l'ouverture du corps eut réellement lieu.

Un mémoire de La Reynie, cité par M. Clément 1, porte en marge ces mots :
Faits particuliers qui ont été pénibles à
entendre, dont il est si fâcheux de rappeler
les idées, et qu'il est plus difficile encol'e
de rapporter.
Dans ce mémoire, qui parait avoir été écrit
vers le temps où la duchesse de Fontanges
dut quitter la Cour, La fieynie, reprenant
toutes les dépositions à la charge de Mme de
Montespan, insistait particulièrement sur la
tentalive que deux ar,cusés, déguisés en colporteurs, devaient faire conlre la jeune du-

A la suite de cette autopsie, pratiquée par
le chirurgien C11EmNEAU (?), les médecins présents, DELLAY, PETIT, MOREA U, T11u11.1.1rn et
VEZON concluaient que :

San;; nous arrêter au langage grotesque de
ces médecins de ~Iolière, retenons leurs conclusions.
Ils ont constaté de l'hydropisie de la poitl'ine; or, qu'est-ce autre chose qu'un épanchement dans la plèvre, c'est-à-dire une pleurésie?
Cette pleurésie était purulente, ainsi que
les praticiens l'énoncent formellement.
Il y avait, en plus, de la pél-icarclite :
&lt;1 eau sur la membrane qui enveloppe le
cœur ».

Louis XIV en prit assez gaitbrdemcnl son
parti : la lellre qu'il écrivit, au lendemain
même de l'événement, nous le montre bien
peu touché du malheur qui vient de le frapper.
Celte lettre, écrite à M. de Noailles, autorise-t-ells toulefois les soupçons d'empoisonnement? Nous laisrnns à ceux qui nous lisent
le soin de prononcer, aprè:s avoir pris connaissance des rénexions qui suivent le document.

Le foie était augmenté de volume: c'est ce
que nous appelons, dans notre langage anatomique, le {'oie gras.
L'engorgement ganglionnaire du mésentère
est un signe de tuberculose ou de cancer;
dans le cas particulier, il s'agit manifestement de tuberculose.
Nous énoncerons pour plus de précision :
plew·o-pneumonie luberculeuse, avec épanchemenl de liquide dans le péricarde .
J)as de si,qnes co11stnlés cl'av01·tement 111
cle fau;se couclie.
Uans tout cela, rien que de très nalurcl :

- -..

LA

CHASSE ROYALE. -

pas la moindre présomption de manœuvres
criminelles.
Le soubail exprimé par Louis XIV, qu'il
ne fùt pas procédé à l'autopsie, s'explique,
corn me on l'a fait observer déjà, par la crain le
de fournir un nouvel aliment au procès
dans lequel pouvait être impliquée la Montespan.
1. La Police sous l, mi~ .\'W.
\l. &lt;.:c I\umany, ou llomani, valel it loul faire, était
un iles familiers ,le la Voisin. Il sul se rendre indis-

prnsable el la célèbre empoisonneuse dut lui prorncllre de le marier à sa lillr. Marguerite.
l\omani, on ignore pourquoi, ne fut pas jugé par la
Chamhre Arclcnte. Il resta lrois ans prisonnier à Vincennes, 1&gt;uis ,le là ful tr:,n~fï·nt dans la prison de la
citarlclle de Bcsan~on el al! acl,c par une chaine à uue

D'après une gra,•ure du Cabinet des Estampes.

chesse, au moyen d'étolfos de Lyon et de
gants de Grenoble, c1 étant presque infaillible,
disait le mémoire, qu'elle prendrait au m)ins
des gants, les dames ne mrnquant guère
à cela lorsqu'elles en trouvent de bien
faits. »
Ce passage, qu'on a évoqué, pour justirter
la thèse de l'empoisonnement, n'atteste pas
aulre chose, selon nous, qu'une tentalive
contre la duchesse de Fontanges ; mais rien

si mère que, si elle ne prenoi t pas l'étolîtl
elle ne se sauveroit pas des ganls.
'
. &lt;c. fiomany et sa mère (la femme Voisin)
d1soient entre eux que le poison feroit mourir
~~m~ de Fontanges en langueur, et que l'on
d1so1l que cc seroit de regret de la mort du
fioi. l&gt;
Quant à la Filastrc ', elle avait accusé
Mme de Montespan d'ilvoir fait empoisonner
Mlle de Fontanges, afin de reconquérir les

muraille, le 5 janvier 1683. (Nole du O' L~:Gut:.)
3. La •'ilastrc arait d'abord été femme rie chambre
d'une empoisonneuse de marque, lladelcine Gardé
fc_m_mc dr. Fra~1çoi_s Chappclain, coalrùleur général d•~
dec,mcs el tresorter des olîrandcs el aumùnes du roi.
Voici, au sujet de ces deux femmes, uuc noie de
La llcynie, publiée par le D• Lcgué, da11s son licau
hvre; Jlrdecins el lfoq1oiwnne1irs:
« ~ïl aslrc cl. Chappclain, pour laquelle Filastrc

agissait, s~nt les tlcux plus cxlraordioaircs femmes
dont. on a!l enco,·c e_nlendu J)•rlcr. li y a plusieurs
annces quelles ,ont I u~c cl I aulre clans la recherche
&lt;1~.. toules,. sorl~s de poisons cl maléfices, el il serait
d,lfocolc cl 1mag111er de plus grands crimes que Je sont
ceux &lt;lonl ce~ deux f"emmes se Jrouvent malhcui·cusemcnl chargee, .. .. »
La l'ila~tr_e fuL condamnée il èlre brûlée vive en
place tic Grnvc.

�1f1STORJJI
bonnes grâces du Roi ; mais elle se rétracta
à la question, et La Reynie, dans un mémoire

à Louvois daté du 17 avril 1681, écrit ces
lignes :
« La Filastre a parlé, sa déclaration est
d'autant plus importante que non seulement
elle décharge Mme de Montespan et la Chappelain du dessein de l'empoisonnement de
Mme de Fontanges, mais encore parce qu'elle
confirme deux autres faits .... l&gt;
Dans un autre endroit, La Reynie fait l'ob-

servation suivante, dont l'intérêt ne saurait
échapper :
« Ce que la Filastre a dit aujourd'hui,
10 aoùt (sans doute le 10 août 1681), me
paroit mériter beaucoup de réflexions et devoir servir à quelque éclaircissement touchant
Mme de Montespan.
&lt;! Il y a lieu de croire en suivant ces ouvertures, que l'on troUl'era que ce qui a été dit
son sujet e.~t un peu jactance parmi
tous ces gens-là, pour donner de la réputation

.m,·

à ce qu'ils faisoient, ou qu'il y a quelque

chose que l'on a cherché 1iéritablement.. .. u
Que peuvent laisser entendre ces derniers
mots d'allure mystérieuse, sinon qu'il y a eu,
comme nous l'avons dit plus haut, une tentative dirigée contre la maîtresse du Roi, et
plus encore contre le Roi lui-même; mais
cette tentative, - et ce sera notre conclusion
dernière, - aucun indice ne nous autorise à
dire qu'elle ait reçu même un commencement
d'exécutiou.
DOCTEUR

Mémoires

du général baron de Marbot

CABANES.

CHAPITRE XXVI (suite) .

Paris au XVllle siècle

Canne.

Elle a remplacé l'épée, qu'on ne porte plus
habituellement. On court le matin, une badine à la main; la marche en est plus leste,
et l'on ne connaît plus ces disputes et ces
querelles, si familières il y a soixante ans, et
qui faisaient couler le sang pour de simples
inattentions.
Les mœurs ont opéré ce grand changement
Lien plus que les lois. On n'aurait réussi
qu'avec peine à interdirn le port des armes :
le Parisien s'est désarmé de lui-même pour sa
commodité et par raison. Le duel était fréquent, il est devenu rare. Les lois sévères de
Louis XIV n'ont pas eu autant de force sur
les esprits que la double et paisible lumière
de la philosophie. Les Parisiens ont senti
qu'ils ne doivent pas se déchirer comme des
hèles féroces, pour une chimère qu'on appelle
point d'honneur. On se contredit, on se dispute, on y met quelquefois un peu d'aigreur;
, mais on ne croit pas qu'on doive pour cela se
couper la gorge.
Les femmes ont repris la canne qu'elles
portaient dans le onzième siècle. Elles sortent
et vont seules dans les rues et sur les boulevards, la canne à la main.
Ce n'est pas pour elles un vain ornement;
elles en ont besoin plus que les hommes, vu
la bizarrerie de leurs hauts talons qui ne les
exhaussent ·que pour leur ôter la faculté de
marcher.
La canne à bec de corbin, qui accompagnait
fidèlement la perruque à trois marteaux, disparait peu à peu, et ne se verra bientôt plus
que dans la main du contrôleur ou directeur
général des finances, qui seul est dans l'usage
d'entrer ainsi chez le roi. Nul autre n'y peut
porter la canne.
Voilà une distinction. Et pourquoi cette
canne, dans une main habile et intègre, se-

Grève. Il n'y a pas d'exécution ce jour-là :
elles y étalent tout ce qui concerne l'habillement des femmes et des enfants.
~
Les petites bourgeoises, les procureuses,
ou les femmes excessivement économes, y
Piliers des Halles.
vont acheter bonnets, robes, casaquins, draps
Sous les piliers des 1!alles subsiste encore et jusqu'à des souliers tout faits. Les moula maison où est né notre Molière, le poète chards y attendent les escrocs qui arrivent
dont nous nous glorifions. Là règne une pour y vendre des mouchoirs, des serYielles
longue file de boutiques de fripiers, qui ven- et autres effets volés. On les y pince, ainsi que
dent de vieux habits dans des magasins mal ceux qui s'avisent d'y filouter : il paraît que
éclairés, et où les taches et les couleurs dis- le lieu ne leur inspire pas de sages reflexions.
paraissen l.
On dirait que cette foire est la défroque
Quand vous ètes au grandjour, vous croyez féminine d'une province entière, ou la déavoir acheté un habit noir : il est vert ou vio- pouille d'un peuple d'Amazones. Des jupes,
let, et votre habillement est marqueté comme des bouffantes, des déshabillés sont épars, et
la peau d'un léopard.
forment des tas où l'on peut choisir. lei, c'est
Des courtauds de boutique, désœuvrés, la robe de la présidente défunte, que la provous appellent assez incivilement ; et quand cureuse achète; là, la grisette se coiffe du
l'un d'eux vous a invité, tous ces boutiquiers bonnet de la femme de chambre d'une marrecommencent sur votre route l'assommante quise. On s'habille en place publique, et bieninvitation. La femme, la fille, la servante, le tôt l'on y changera de chemise.
chien, tous vous aboient aux oreilles; c'est un
L'acheteuse ne sait et ne s'embarrasse pas
piaillement qui vous assourditjusqu'à ce que d'ou vient le corset qu'elle marchande : la
yous soyez hors des piliers.
fille innocente et pauvre, sous l'œil même de
Quelquefois ces drôles-là saisissent un sa mère, revêt celui avec lequel dansait, la
honnête homme par le bras ou par les épaules veille, une fille lubrique de l'Opéra. Tout
et le forcent d'entrer malgré l.ui; ils se font semble purifié par la vente, ou par l'invenun passe-temps de ce jeu indécent : on est taire après décès.
Comme ce sont des femmes qui vendent cl
obligé de les punir en leur appliquant quelques coups de canne afin de châtier leur inso- qui achètent, l'astuce est à peu près égale
lence; mais ils sont incorrigibles.
des deux côtés. On entend de très loin les
Vous y trouvez aussi de quoi meubler une voix aigres, fausses, discordantes, qui se démaison de la cave au grenier: lits, armoires, battent. De près, la scène est plus cm·ieuse
chaises, tables, secrétaires, etc. Cinquante encore. Quand le sexe (qui n'est pas là le
mille hommes n'ont qu'à débarquera Paris: beau sexe) contemple des ajustements fémion leur fournira, le lendemain, cinquante nins, il a dans la physionomie une expression
toute particulière.
mille couchettes.
Le soir, tout cet amas de hardes est emLes femmes de ces fripiers, ou leurs sœurs,
ou leurs tantes, ou leurs cousines, vont tous porté comme par enchantement; il ne reste
les lundis à une espèce de foire, dite du pas un mantelet, et ce magasin inépuisable
Saint-Esprit, et qui se tient à la place de · reparaîtra sans faute le lundi suivant.
rait-elle inférieure au bâton de maréchal de
füance?

MERCIER.

de mon cheval, en s'appuyant d'une main sur
mon genou, et me répétant sans cesse: « Yous
êtes mon anche tu télairc !. .. l&gt; Ce vieillard
me faisait vraiment pitié, car il allait tomber
de fatigue et ne voulait cependant pas me
quitter, lorsque, voyant un de mes chasseurs
ramenant un cheval de prise, je le fis prêter
au colonel prussien, que j'envoyai sur les
derrières, sous la conduite d'un sous-officier de confiance. Vous verrez que cet officier
ennemi ne tarda pas à me témoigner sa reconnaissanee.
Cependant, le plateau de Jauër et les rives
de la Katzbach étaient devenus subitement le
théàtre d'une sanglante bataille, car de chaque bois il sortait des troupes prussiennes.
La plaine en fut bientôt couverte. Mon régiment, dont je n'avais pu modérer l'ardente
poursuite, se trouva bientôt devant une brigade d'infanterie ennemie dont les fusils, mis
hors de service par la pluie, ne purent nous
envoyer une seule balle. J'essayai de rompre
le carré prussien; mais nos chevaux, empêtrés dans la boue jusqu'aux jarrets, ne purent avancer qu'au petit pas, et l'on sait que,
sans élan, il est à peu près impossible 1t la

J'étais placé devant mon régiment, qui,
ainsi que je l'ai déjà dit, se trouvait en tète
de la colonne, lorsque, tout à coup, j'entends
derrière moi de très grands cris : ils provenaient de l'attaque imprévue de nombreux
lanciers prussiens qui, sortant à l'improviste
du bois, s'étaient jetés sur le 24° de chasseurs
et le 11 ° de hussards, qu'ils avaient pris en
flanc et mis dans le plus grand désordre. La
charge des ennemis , étant oblique, avait
d'abord porté sur la queue de notre colonne,
puis sur le centre, et menaçait de venir frapper en tête. Mon régiment allait donc être
attaqué par le flanc droit. La situation était
d'autant plus ·critique que l'ennemi avançait
rapidement. Mais, plein de confiance dans le
courage et l'intelligence de mes cavaliers de
tous grades, je commandai un changem~nt
de front à 1li-oite au grandissime galop.
Cette manœuvre, si dangereuse devant l'ennemi, s'exécuta avec tant de vélocité et d'ordre que, en un clin d'œil, le régiment se
lrouva en ligne devant les Prussiens, et comme
ceux-ci, en marchant obliquement vers nous,
présentaient le flanc, nos escadrons profitèrent de cet avantage et pénétrèrent tous dans
les rangs ennemis, qu'ils enfoncèrent et où
ils firent un grand carnage.
En voyant le succès obtenu par mon régiment, le 24" de chasseurs, revenu de la surprise occasionnée par l'attaque de flanc qui
l'avait d'abord rompu, se rallia promptement
et repoussa la partie de la ligne ennemie qui
lui était opposée. Quant au 11 • de hussards,
entièrement composé de Hollandais, dont
!'Empereur avait cru faire des Français par
un simple décret, il fut impossible à son chef
de le ramener à la charge. ~fais nous sùmes
nous passer de l'assistance de ces mauvais
soldats, car le 23• et le 24• suffirent pour
achel'er la déroute des trois régiments prussiens qui nous al'aient attaqués.
Pendant que nos chasseurs les poursuivaient
à outrance, un vieux colonel ennemi, déjà
démonté, ayant reconnu mon grade à mes
épaulettes et craignant d'ètre achevé par
quelqu'un de mes cavaliers, vint se réfugier
G ~:N1\RAL LAURISTON.
près de moi, où, malgré l'animation du com- D'apl'èS 111te lithO!i[raphie du Cabinet des Estampes.
bat, personne n'osa plus le frapper dès que
je l'eus pris sous ma sauvegarde. Bien que
cet officier marchât à pied dans des terres cal'alerie de pénétrer dans les rangs serrés
labourées changées en boue, il suivit pendant des bataillons qui, bien composés et bien
un quart d'heure les mouvements précipités commandés, présentent bravement une haie
.., 301 ,,.

de baïonnettes. En vain nous arrivions si près
des ennemis que nous parlions avec eux et
frappions leurs fusils avec la lame de nos sabres, nous ne pûmes jamais enfoncer leurs
lignes, ce qui nous eùt été facile si le général
en chef Sébastiani n'eùt pas envoyé l'artillerie
de la brigade sur un autre point.
Notre situation et eelle de l'infanterie ennemie placée devant nous étaient vraiment
ridicules, car on se regardait dans le blanc
des yeux sans se faire le moindre mal, nos
sabres étant trop courts pour atteindre des
ennemis dont les fusils ne pouvaient partir!
Les choses étaient depuis quelque temps dans
cet état, lorsque le général Maurin, commandant une brigade voisine de la nôtre, envoya
à notre aide le 6e régiment de lanciers, dont
les longues armes, dépassant les baïonnettes
ennemies, tuèrent en un instant beaucoup de
Prussiens, ce qui permit, non seulement à
nos lanciers, mais aux chasseurs du 23• et
du 24e, de pénétrer dans le carré ennemi, où
nos cavaliers firent un affreux carnage. Pendant ce terrible combat, on entendait la voix
sonore du brave colonel Perquit, qui criait
avec un accent alsacien des plus prononcés :
« Bointez;, lanciers! bointe;:; ! 1&gt;
La victoire se déclarait ainsi en notre faveur sur cette partie du vaste champ de bataille, lorsqu'elle nous fut ravie par l'arrivée
imprévue de plus de 20,000 cavaliers prussiens, qui, après avoir écrasé la division
Roussel d'Urbal, si imprudemment envoyée
seule à plus d'une lieue en avant, venaient
attaquer la nôtre avec des forces infiniment
supérieures!
L'approche de celte énorme masse ennemie
nous fut signalée par l'arrivée du général
l~iœlmans, qui avait, ainsi que je l'ai déjà
dit, quitté momentanément sa division, pour
aller, presque seul, réclamer au général Séhastiani sa batterie d'artillerie, que ce général
en chef avait si mal ;t propos envoyée joindre
celle de Roussel d'Urbal. N'ayant pu rencontrer Sébastiani, il n'était arrivé auprès de la
première division que pour être témoin de la
prise des canons d~ Roussel d'Urbal ainsi que
des siens propres, et se trouver entraîné dans
l'affreuse déroute des escadrons .de son collègue. Nous eùmes le pressentiment de quelque malheur, en voyant accourir notre général, la figure altérée, ayant perdu son chapeau
et même sa ceinture! Aussi nousempressâmesnous d'arrêter nos soldats, occupés à sabrer
les fantassins ennemis que nous venions d'en-

�H1ST0'1(1A.

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foncer. Mais, pendant que nous nous cflor- que la descente de la côte fut un des mo•
cioos de remettre nos gens en bon ordre, menls les plus critiques de ma vie .... Le ter- après avoir subi un échec, reprennent l'ofnous fùmes totalement enveloppés par les rain, très escarpé, glissait sous les pieds de rcnsiYc, les raYaliers des diYisions Exelmans
nombreux escadrons prussiens qui poursui- nos chc1•aux, c1ui trébuchaient d'ailleurs à et Roussel d'Urbal exterminèrent !out cc
vaient jusque dans nos rangs les débris de la chaque pas sur de nombreux quartiers de &lt;1u'ils purent alleindre.
Ce retour offensif nous l'ut d'une grande
dil'ision d'Lrbal !...
roches. Enfin la mitraille que l'Omissait sur utilité, car il arrêta les cn11emis, qui n'osèl!:n un clin d'œil, le corps d'armée d1' cava- nous l'artillerie ennemie achevait de rendre
lerie de Sébasliani, fort tout au plus de 5 à notre situation horrible. J'en sorti; néan- rent ce jour-là nous suil'rc au delà de la
G,000 combattants, fut accab 1é par 20,000 ca- moins sans éprouver aucun accident person- Katzbach. Cependant le d1\,astrc de l'armée
Yaliers l'nnemis, qui, outre l'immense supé- nel, grâce au courage, à l'ardeur, ainsi qu'à française l'ut immense, car le maréchal ~lacriorité du nombre, avaient l'avantage &lt;l'être l'adresse de mon excellent cheral Lure, qui, &lt;lonald lui ayant fait le matin traverser la
presque tous des uhlans, c'est-à-dire d'èlre marchant au bord des précipices comme un rivière sur tous les ponts el les gués qui
armês de lances, tandis que nous n'avions chat sur un loit, me saul'a la Yie, non seule- cxistaiclll entre Lil'gnitz cl G,&gt;ldbcrg, c'estque quelques escadrons qui en portassent! ... ment dans celle affaire, ruais dans plusieurs à-dire sur une ligne de plus de cinq lieues,
Aussi, malgré la viYc résistance que nous autres. Je reparlerai plus tard de cet txcdlcnL et presque tous les pass~gcs ayant été momcnlanémenl interceptés par l'inondation,
cherchions à opposer, les grouprs quc nous animal.
!'armée
française se lroul'a étendue sur un
formions étaient constamment dispersés par
Les troupes d'infanterie et de carnleric long cordon, ayant les Prussiens à dos, et en
les Prussiens, qui, nous poussant san~ cesse, françaises qui l'enaienl d'être précipitées du
nous ramenèrent enfin à l'exlrémiri• de la haut du plateau de Jaücr se crurent à l'abri l'ace une ril'ièrc presque infranchis~ahle;
plaine. au point oü commence la descente de des ennemis dès qu'elles eurent franchi la aussi les scènes désastreuses dont j'al'ais ét{,
la profonde gorge au lias de laquelle coule la Kalzbach; mais les Prussiens avaient dirigé témoin sur le plateau de Jaui&gt;r ainsi qu'au
pont de Cbcmochowilz se reproduisirent-elles
rivière de la Katzl•ach !
une forte colonne Yers un pont situé au-des- sur tous les points du champ de 1,ataille !
Nous fùmes reçus sur ce point par deux sus de celui de Chemochowitz, oü elle arait
Partout la pluie paralysa le feu de notre indivisions d'infanterie fran('aisc. auprès des•
passé la Katzbacb, de sorte qu'en arri1ant fanterie el favorisa les allaques de la cal'aquelles nous espérions nous rallier; mais les sur la rive que nous avions quiLtée le malin,
fusils de nos fantassins étaient ~i mouillés nous fûmes très étonnés d'y être allaqués lcrie prussienne, quatre fois plus nombreuse
&lt;111 'ils ne pouvaient faire feu. li ne leur res- par de nombreux esradrons de uhlans. Ce- que la nôtre! ... Partout la retraite fut rendue
tait d'autre moyen de défense qu'une batterie pendant malgré la surprise, quelques rég:- lrès périlleuse par la difficulté que nos troude six canons et leurs baïooneues, qui arrê- ments, au nombre desquels le maréchal Mac- pes épromèrent à franchir la Kallbach détèrent un moment les cavaliers ennemis; donald cita le mien dans son rapport, se por- bordée. La plupart des hommes qui essayèmais les généraux prussiens ayant fait avan- tèrent sans hésiter contre les ennemis .....Je rent de rranchir celte rivière à la nage se
no) èrcnt. Le général de brigade Sibuel f uLde
cer une vingtaine de bouches à fl!u, celles
ne sais néanmoins ce qui serait advenu sans ce nombre; nous ne pûmes sauver c1ue quel&lt;les Français furent en un instant démontées, l'arrivée de la dil'ision du général Saint-Gerques pièces d'artillerie.
et leurs bataillons forent enfoncés! ... Alors, main. qui, laissée le n1atin sur la rive gauche
un hourra général lança contre nos troupes et n'ayant par conséquent pas pris part au
CHAPIT~E XXVII
les 20,000 cavaliers ennemis, qui nous reje- combat, se trouva Loule portée pour venir à
tèrent en désordre vers la Kalzbach !...
notre aide. Celte division, composée de deux Concenlralion sur Drc,J~. - f:pisod,·s. - f.rs fla,.
Celte rivière, que nous avions traversée le rrgimcnts de carabiniers, d'une brigade de
~ir,. - :'lapolt'o11 au cam1&gt; ,le l'ilnitz. - fo ,uis
('omhlé &lt;11• la,·~urs.
malin avec tant de peine, bien qu'elle soit
cuirassiers et de six pièces de l 2, allaquant
peu considérable, avait été transformée en toravec fureur les ennemis, rejeta dans la ril'ièrc
Après la malheureuse affaire de la l,alzrent impétueux par les pluies
ba~h, le maréchal Macdonald,
diluviennes 'lui n'avaient cessé de
cherchant à réunir ses troupes,
tomber pendant toute la journée.
indiqua comme points de rallieLes eaux, refluant sur les deux rim1:nt les 1illes de Uunrlau, de
ves, com,raicnt presque entièreLauban tt de Corlilz. l'ne nuit
ment les parapets du pont de Cbrdes plus obscures, des chemochowilz et empêchaient de remins défoncés, la pluie lombanl
connaître si le gué de ce nom
toujours 11 torrents, rendirent la
était encore praticable.Cependant,
marche lente et fort p{-nible;
comme c'était par ces deux pasaussi beaucoup de soldats, sursages c1uc nous étions venus le
tout des confédérés, s'égarèrent
malin, on se dirigea Yers ces
ou restèrent en arrière.
points. Le gué était inrranchissaL'armée de .\'apoléon perdit
Lle pour les fantassins : beauà la La taille de la Katzbach
coup s'y noyèrent, mais le pont
l::i,000 hommes tués ou no)és,
sauYa la grande masse.
20,ùOO pri~onnicrs el jQ pièces
Je réunis autant que possible
de canon. Cc fol une rérilable
mon régiment, que je fis marcalamité. Le mankhal Macdocher par dctni-pelotons très sernald, dont les faux calculs strarés, qui, se soutenant muluclletégiques avairnl amené telle camenL, entrèrent dans l'eau avec
tastrophe irréparable, sut, tout
assez d·ordrc et gagnèrent la
en perdant la confiance de l'arrive opposée, n'a)ant perdu que
ClicM Xeurde in frtres
mée, con•crl'er son estime par
deux hommes. Tous les autres
PRISE Dis LA REDOLTf KABRUNN. (O1':FENSE DE D.INTZIG, 181.1.)
la franchise et la lolaulé awc
régiments de cavalerie prirent la
lesquelles il convint de ses torts;
même direction, car, malgré
car
le l1•ndemain du désastre,
la confusion inséparable d'une telle re- Lous ceux qui l'avaient franchie pour venir
traite, les cavaliers comprirent qu'il fallait nous couper la retraite, &lt;:t comme il n ·) a apnt ri;uni auprès de lui Lous les généraux cl
laisser les ponts aux fantassins. J'avouerai rien d'aussi terrible 11ue les lrouprs qui, colonels, il nous dit, après nous aroirengagés à
contribuer tous 11 la conservation de l'ordre

.Mi.MOT'lfES DU GÉNÉ'J{JlL BJtl(_ON DE .MJt1(.BOT ~

que, dans les troupes et parmi les officiers,
chacun avait fait son devoir; qu'un seul
u était cause de la perte de la bataille, et que
&lt;C le coupable était lui, parce qu'en Yoyant la
« pluie, il n'aurait pas dû quiller un Lerrain
cc accidenté pour aller attaquer dans de vastes
« plaines un ennemi dont les escadrons
c1 étaient infiniment plus nombreux que les
cc ntilres, ni se meure une rivière à dos par
« un Lemps orageux ».
Cc noble al'eu dé,arma la critique, et
chacun s'efforça de contribuer au salut de
l'armée, qui battit en retraite vers l'Elbe,
par Bautzen.
Le destin semblait vouloir nous accabler;
car peu de jours après que le maréchal Oudinot eut perdu la bataille de Gross-lleeren,
Macdonald celle de la Kalzbach et Vandammc
celle de Kulm, les Frauçais éproul'èrent un
immense revers. Le maréchal Ney, qui avait
remplacé Oudinot dans le commandement
des troupes destinées à marcher sur Berlin,
n'ayant pas des forces assez considérables
pour remplir celle mission dirficile, fut bal!u
à Jutterbach par le tran~fuge Bernadolle, et
contraint d'abandonner la rive droite de
l'Elbe.
!,'Empereur revint à Dresde avec sa garde.
J.cs dil'ers corps d'armée aux ordres de ~facdonald prirent position non loin de celte
,ille, tandis que le maréchal Ney, après al'oir
refoulé les Suédois sur la rirn droite, réunissait ses troupes sur la rire gauche, à Dessau
cl à \Villemberg. Durant près de quinze
jours, de la fin de septembre au commencement d'octobre, l'armée française rcsla
presque immobile autour de Dresde. Mon r1;11imcnt était bivouaqué auprès de Ycissig, ~ur
les hauteurs de Pilnilz, qu'occupait une de
nos divisions d'infanterie, soutenue par la
cavalerie de Sébastiani el d'Exelmans.
Bien qu'il n'e,it pas été conclu d'armistice
orficiel, la lassitude des deux partis établit
entre eux une suspension d'armes de (Hil,
dont chacun profita pour se préparer à de
nouveaux el plus terribles combats.
Ce fut au camp de Pilnilz que je reçus une
lettre du colonel de cavalerie prussienne auquel j'avais prêté un cheval, après qu'il eut
été pris cl blessé par des cavaliers de mon
régiment au début de la bataille de la Katzbach. Cet officier supérieur, nommé M. de
Illaokl'nsée, ayant été délivré par les siens
lorsque la chance' tourna contre nous, n'm
était pas moins reconnaissant de ce que j'al'ais
fait pour lui, et afin de me le promcr, il
m'envop dix chasscurs et un lieutenant de
mon régiment qui, restés blessés sur le
champ de bataille, avaient été à leur tour
faits prisonniers. M. de Blankenséc les avait
fail panser, et après les avoir combl(:s de
soins pendant quinze jours, il avait obtenu
dr ses chefs l'autorisation de les faire conduire aux avant-postes français, et me les
adressait avec mille remerciements, m 'assurant qu'il me demi! la vir. Je crois qu'il
a1·ait raison, mais je n'en fus pas moins sensible à l'expression de la reconnaissance d'un
&lt;les chefs de nos ennemis.
11

11

Tandis que nous campions sur le plateau
de Pilnitz, il se passa un fait curieux dont
Loule la dhision fut témoin.
Dans un moment d'ivresse, nn brigacliC'r

GÉNÉRAL i\lono:---Dt l'ERNET.
/l'après 1~ f'Orlrait gravt! p.1r F0RE'1IER.

du 4• de chasseurs :mit manqué de rc~pcct
à rnn liculenanl, et un lancier du G•, que
son cheval mordait avec furPur, ne pouvant
lui faire lâcher prise, l'avait frappé au Yenlre
avec des ciseaux, cc c1ui al'ail amené la mort
&lt;le l'animal. Certainement ces deux hommes
méritaient d'être punis, mais seulrment par
mesure disciplinaire. Le général Exelmans
les co11da111na à 11101•/ de son autorité pril'ée, et ayant fait monter la division 1, cheval
pour assister à leur exécution, il en forma un
grand carré dont trois faces seulement é1ai1·nt
pleines, et sur la quatrième on creusa deux
trous devant lesquels on conduisit les deux
patients.
Apnt élé en course Loule la nuit, je rentrais Au camp en ce moment, et voyant ces
lugubres préparatirs,jc ne mis point en doute
que les coupalilcs n'emsent élé jugés et condamnés. Mais j'appris bientôt qu'il n'en était
rien, et, m'approchant d'un cercle formé par
J,, général Eidmans, les &lt;leux génrraux de
brigade et Lous les chers drs régiments, j'l'nlendis M. Dcwnce, colontl du i• de chasseurs, et M. Per11ui1, colonel &lt;lu G• de bnciers, supplier le général de divi~ion de
vouloir hirn faire grâce aux deux coupables .
Le général Exdrnans refusait, tout en parcourant au pas le rront des lroures pendant
qu'on implorait sa clémence.
Je n'ai jamais pu me défendre d'exprimer
mon indignation quand je vois commcllre un
acte qui me semble injuste. J'eus pcul-èlre
Lori, mais apostrophant les colonels Ocvencc
et Perquil, je leur dis qu'ils compromellaieul leur dignité en souffrant qu'on promenât dans le camp comme criminels des hommes de leurs régiments qui n'avaient pas été

jugi:~. el j'ajoutai : 11 ~'Empe~eur n'a con« cédé à personne le droit de ~1e o~ de m_orl,
cc el s'est personnellement reserre celm de
cc faire grâce. »
Le 11énéral Exelmans s'émut l'n ropnL l'effet pr~duit par ma sortie&lt; l s'écria qu'il pn1'ilo1111ail au chasseur du 4•, mais que le lancier allait être fusillé; c'est-à-dire qu'il graciait le soldat qui avait manqué à son liculenanl, el voulait faire exécuter ('C)ui &lt;1ui avait
lué un chel'al.
Pour mcllre à mort ce malheureux, on fil
demander dans chaq uc régiment deux somofficiers; mai, corn me ceux-ci n'ont pas de
mousqueton, ils durent prendre ceux de
quelques so!Jats . Dès &lt;1ue cet ordre me fut
transmis, je ne répondis pas à mon adjuclantmajor, qui me !'ompril: aussi aucun Lomme
du 27&gt;• ne se présenta pour parlitipl'r it l't•xéculion. Le général Exelmans s'en aperçut el
ne dit rien 1... Enfin une détonation rclenlil,
et Lous li&gt;s assislanls frrmisscnl d'indignation! Exelmans ordonne alors que, stlon
l'usage, on fasse défiler les troupes devant le
cadai•re. On se met en marche. Mon régiment était le second dans la colonne, et j'hésitais pour sa,oir si je demis IC' faire pa5ser
devant le corps de celle malheureuse l'ictime
de la sérérilé d'Exdmans, lor~que de grands
éclats de rire se firent entendre dans le 24° de
chasseurs, qui, marchant dc1·anl moi, citait
dt;jà arrivé sur le lieu de l'exécution. J'cn'°Pi un adjudant pour s'informer de cc qui
causait celte joie indécente en présence d'un
cadavre, et j'appris birnlôt que le mort se
portail à merveille 1
En elict, tout cc c1ui venait de se passer
n'était r1u'une parodie im-cntéc pour c·ffra,er
les soldats (jUi seraient !entés de manque~ à
la discipline; parodie qui consistait à fusiller
un homme à blonl', c'est-à-dire sans balles!
El pour &lt;1uc le secret de ce simulacre d't•xéculion fiil mieux gardé, noire thef en al'ait
chargé des sous-orficiers, aux11ucls on arnit
distribué des cartouches qui ne contenaient
11ue de la poudre! ... ~fais comme, pour rompiéter l'illusion, il fallait que les lroupes
t•issenl le cada1Te. Exelmans avait prescrit au
lancier qni dc,·ait joun ce rôle de se jcler la
face contre t1nc &lt;lès r1u'on ferait feu sur lui,
de contrefaire le mort, et de s'éloigner de
l'armée la nuit sui1·ante avec des babils de
paysan et un peu d'argent 11u'on lui aYait
remis à celle intention! Mais le soIJa1, qui
élail un Cai:con des plus madrés, aianl fort
bien compris que le général Exelmans outrepassait ~es pournirs el n ·avait pas plus le
droit de le fusiller sans jugrmcnt que de le
renvo~cr sans congé, était rtslé debout après
la détonation, et refusait de s'éloigner, à
moins qu'on ne lui délivrùt une feuille de
roule qui le garantit d'1\lre arrèlé par la "en0
darmerie!
En apprenant que c'était celle di,cussion
entre le gt:néral et le prétendu mort 114i avait
excité les éclats de rire du 2-t• de cb&lt;1sseurs
placé en lèle de la colonne, je ne Youlus pas
que mon régiment participùl ii cette comédie, qui, selon moi, était bien plus contraire

�•------------------------ .Mi.M011fES DU GÉNÉ'J{lf,L 1llrl(ON D'E .M.JflfBOT - - ,

1f1ST0'/{1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - à la discipline que les fautes qu'on voulait
punir on prévenir. Je fis donc faire demitour à mes escadrons, et, prenant le trot, je
les éloignai de cette scène pénible pour les
faire rentrer au camp, où je leur fis mèttrr
pied 11 terre. Cet exemple ayant été suivi par
tous les généraux de brigade et les colonels
de la division, Exelmans resta seul avec le
prétendu mort, qui reprit tranquillement IP
chemin du bivouac, 011 dès son arrivée il sc
mit à manger la soupe avec ses camarades,
dont .ks t:clal.s de rit·c rPcommrncèrrnt de•
plus brllc !...
Pendant notre séjour sur le plateau de Pilnitz, les ennemis, surtout les Russes, reçurent de nombreux renforts, dont le principal, conduit par le général Benningsen, ne
comptait pas moins de 60,000 hommes et se
composait des co,rps de Doctoroff, de celui de
Tolstoï et de la résene du prince LabanolT.
Cette réserve venait d'au delà de Moscou et
comptait dans ses rangs une très grande
quantité de Tartares et de Baskirs, armés
seulement d'arcs et de flèches.
Je n'ai jamais compris dans quel but le
gouvernement russe amenait d'aussi loin el à
grands frais de telles masses de cavaliers
irréguliers qui, n'ayant ni sabres, ni lances,
ni aucune espèce d'armes à feu, ne pouvaient
résister à des troupes réglées et ne servaient
qu'à épuiser le pays et. à affamer les corps
réguliers, les seuls capables de rtsistcr à des
ennemis européens. Nos soldats ne furent
nullement étonnés à la vue de ces Asiatiques
à demi sauvages qu'ils surnommaient les
Amours, à cause de leurs arcs et de leurs
llèches !
Néanmoins ces nouveaux venus, qui ne
connaissaient pas enco.re les Français, avaient
été si exaltés par leurs chefs presque aussi
ignorants qu'eux, qu'ils s'attendaient à nous
voir fuir à leur approche : il leur Lardait
donc de nous joindre. Aussi, dès le jour
même de leur arrivée devant nos troupes, ils
se lancèrent en bandes innombrables sur
elles; mais ayant été reçus partout à coups
de fusil et de mousqueton, les Baskirs laissèrent un grand nombre de morts sur le terrain.
Ces pertes, loin de calmer leur frénésie,
semblèrent les animer encore davantage, car,
marchant sans ordre, et tous les passages
leur étant bons, ils voltigeaient sans cesse
autour de nous comme des essaims-de guêpes,
se glissaient partout, et il devenait fort difficile de les joindre. Mais aussi quand nos cavaliers y parvenaient, ils en faisaient d'affreux
ma~sacres, nos lances et nos sabres ayant une
immense supériorité sur leurs flèches! Toutefois, comme les attaques de ces barbares
étaient incessantes et que les Russes les faisaient soutenir par des détachements de hussards afin de profiter du désordre que les
Baskirs pourraient jeter sur quelques points
de notre ligne, !'Empereur ordonna à ses généraux de redoubler de surveillance et de
visiter souvent nos avant-postes.
Cependant, on se préparait des deux côtés
à reprendre les hostilités, qui, ainsi que je

l'ai déjà dit, n'avaient été suspendues par
aucune convention, mais seulement de fait.
Le plus grand calme régnait tians notre camp,
lorsqu'un matin où, selon mon habitude,
j'avais mis habit bas et me préparais à me
raser en plein air devant un petit miroir
cloué à un arbre, je me sens frappé sur
l'épaule!. .. Comme je me trouvais au milieu
de mon régiment, je me retournai vivement
pour savoir quelle était la, personne qui se
permettait cette familiarité à l'égard de son
colonel.. .. J'aperçus !'Empereur, qui, voulant examiner les positions voisines sans donner l'éveil aux ennemis, était venu en poste
avec un seul aide de camp. N'ayant aucun
détachement de sa garde, il s'était fait suivre
d'escadrons choisis par portions égales dans
tous les régiments de la division. Ayant pris,
sur son ordre, le commandement de l'escorte, je marchai toute la journée auprès de
lui et n'eus qu'à me louer de sa bienveillance.
Comme on se disposait à retourner à Pilnitz, nous aperçûmes un millier de Baskirs
qui accouraient vers nous de toute la vitesse
de leurs pelits chevaux tartares. L'Empereur,
qui n'avait pas encore vu des troupes de ce
genre, s'arrêta sur un monticule, en demandant qu'on tâchât de faire quelques prisonniers. J'ordonnai à cet effet à deux escadrons
de mon régiment de se cacher derrière un
bouquet de bois, tandis que le surplus continuait à marcher dans une autre direction.
Cette ruse bien connue n'aurait pas trompé
des Cosaques, mais elle réussit parfaitement
avec les Baskirs, qui n'ont pas la moindre
notion de la guerre. Ils passèrent donc auprès du bois, sans le faire visiter par tJuelques-uns des leurs, et continuaient à suivre
la colonne, lorsque tout à coup nos escadrons,
les attaquant à l'improviste, en tuent un
grand nombre et en prennent une trentaine.
Je les fis conduire auprès de !'Empereur,
qui, après les avoir examinés, manifesta
l'étonnement que lui faisait éprouver la vue
de ces piteux cavaliers, qu'on envoyait sans
autres armes qu'un arc et des flèches, combattre des guerriers européens munis de
sabres, de lances, de fusils et de pistolets! ...
Ces Tarta1·es Baskirs avaient des figures chinoises et portaient des costumes fort bizarres.
Dès que nous fûmes rentrés au camp, mes
chasseurs s'amusèrent à faire boire du vin
aux Ilaskirs, qui, charmés de cette bonne
réception, si nouvelle pour eux, se grisèrent
tous et exprimèrent leur joie par des grimaces et des gambades si extraordinaires
qu'un rire homéri11ue, auquel Napoléon prit
part, s'empara de tous les assistants 1. ..
Le 28 septembre, !'Empereur, ayant passé
la revue de notre corps d'armée, me donna
les témoignages d'une bienveillance véritablement exceptionnelle, car lui, qui n'accordait que très rarement plusieurs récompenses.
à la fois, me nomma en même temps o{fi.cie1·
de la Légion d'lwnneu1·, baron, et m'accorda une dotation! ... Il combla aussi mon
régiment de faveurs, en disant que c'était le
seul du corps de Sébastiani qui se fût main-

bien connaître ceux des autres corps que je montagnes de la Thuringe et de la Hesse, de
l'avais fait dans les campagnes précédentes, s'y couvrir de la rivière de la Saale et d'atlorsque, étant aide de camp de divers maré- tendre que les alliés vinssent l'atlafJuer à leur
chaux, j'avais dû, par position, avoir con- désavantage dan~ ces contrées difficiles, boinaissance de l'ensemble général des opéra- sées et remplies de défilés.
tions de l'armée en portant des ordres sur
L'exécution de ce plan pouvait sauver Nales diverses parties du champ de bataille. Je poléon; mais pour cela, il fallait agir prompdois donc plus que jamais circonscrire mon tement, lorsque les armées ennemies n'étaient
récit et le borner à ce qui est absolument pas encore entièrement réunies ni assez rapnécessaire pour vous donner un aperçu des prochées pour nous attaquer pendant la refaits les plus importants de la bataille de traite ; mais au moment de se déterminer à
Leipzig, dont le résultat eut une si grande abandonner une partie de ses conquêtes,
influence sur les destinées de !'Empereur, de !'Empereur ne put s'y résoudre, tant il lui
la France et de l'Europe.
paraissait pénible de laisser croire qu'il se
Le cercle de fer dans lequel les ennemis considérait comme vaincu, puisqu'il cher-

tenu en bon ordre à la Katzbach, eùt enlevé
des canons à l'ennemi, et repoussé les Prussiens partout où il les avait joints.
Le 25° de chasseurs fut redevable de cette
distinction aux éloges qu'avait faits de lui le
maréchal Macdonald, qui, lors de la déroute
de la Katzbach, avait cherché un refuge dans
les rangs de mon régiment et assisté aux
belles charges qu'il fit pour rejeter les ennemis au delà de la rivière.
La revue terminée, et les troupes ayant
repris lé chemin de leur camp, le général
Exelmans passa sur le front de mon régiment
et le complimenta à haute voix de la justice
que !'Empereur venait de rendre à sa valeur,
ét, s'adressant particulièrement à ma personne, il s'attacha à faire un éloge véritablement exagéré des qualités du colonel.
Cependant l'armée française se concentrait
aux environs de Leipzig, tandis que toutes
les forces des ennemis se dirigeaient aussi
sur cette ville, autour de laquelle leur grand
nombre leur permettait de former un cercle
immense, qui se resserra chaque jour davantage, et c1ui avait évidemment pour but d'enfermer les troupes françaises et de leur couper toute retraite.
Il y eut le 14 octobre un vif combat de
cavalerie à Wachau, entre l'avant-garde austro-russe rl la nôtre; mais, après des succès
balancés, on se rrplia de part et d'autre dans
ses positions respèctives, et l'action se ter:..
mina par ce qu'il y a de plus ridicule à la
guerre, une canonnade qui dura jusqu'à là
nuit, sans autre résultat qu'une grande perte
d'hommes.
L'Empereur, après avoir laissé à Dresde
une garnison de 25,000 hommes, commandés
par le maréchal Saint-Cyr, si: rendit à Leipzig,
où il arriva le 15 au matin.

Cette position nous aurait du moins permis de gagner du temps et peut-être de fatiguer les alliés au point de leur faire désirer
la paix. Mais la confiance que Napoléon avait
en lui, comme dans la valeur de ses troupes,
l'ayant emporté sur ces considérations, il prit
le parli d'attendre les ennemis dans les plaio,es
de Leipzig.
Cette fatale décision était it p~ine prise,
qu'une seconde lettre du roi de Wurtemberg
vint informer !'Empereur que le roi de Bavière, ayant subitement changé de parti, venait
de pactiser avec les coalisés, et que les deux
armées bavaroise et autrichienne, cantonnées
sur les Lords de !'Inn, s'étant réunies en un

CHAPITRE XXVIII
l'ia1JO!éon, sourd aux avis du roi de Wurtemberg, se
décide à combattre à Leipzig. - Combat de \\'achau. - ·Topographie de Leipzig. - Position de
nos troupes. - Surprise avortée des ~ouverains
alliés au Kclmherg. - Alternatives de la journée
du 16 octobre.

On ne connaîtra 'jamais bien l'exacte vérité
sur la bataille de Leipzig, tant à cause de
l'étendue et de la complication du terrain sur
lequel on combattit plusieurs jours, qu'en
raison du nombre immense des troupes de
différentes nations qui prirent part à cette
mémorable affaire. Ce sont principalement les
documents relatifs à l'armée française qui
manquent, parce que plusieurs commandants
de corps d'armée, de division, et une partie des
chefs d'état-major, ayant trouvé la mort sur
le champ de bataille, ou étant restés au pouvoir de l'ennemi, la plupart des rapports
n'ont jamais pu être terminés, et ceux qui
l'ont été se ressentent de la précipitation et
du désordre inévitables qui présidèrent à
leur rédaction. D'ailleurs comme à Leipzig
j'étais colonel d'un régiment encadré dans
une division dont je dus suivre tous les mou,·ements, il ne me fut pas possi6le d'aussi

BATAILLE DE LEIPZIG. -

T.ible:w de P.

PERBOYRE-

1,

se préparaient à enfermer l'armée française
n'était point encore complet autour de Leipzig,
lorsque le roi de Wurtemberg, homme d'un
caractère violent, mais plein d'honneur, crut
de son devoir de prévenir Napoléon que l'Allemagne entière allait, à l'instigation des Anglais, se soulever contre lui, et qu'il ne lui
restait plus que le temps nécessaire pour se
retirer avec les lroupes françaises derrière le
Mein, car toulcs celles de la Confédération
germanique l'abandonneraient sous peu pour
se joindre à ses ennemis. li ajouta que luimême, roi de Wurtemberg, ne pourrait s'empêcher de les imiter, car il devait enfin céder
à ses sujets qui le poussaient à suivre le torrent de l'esprit public allemand, en rompant
avec lui pour se ranger du côté des ennemis
de la France.
L'Empereur, ébranlé par l'avis du plus capable comme du plus fidèle de ses alliés, eut,
dit-on, la pensée de faire retraite vers les
V. - HisTORIA. - Fasc. 3c).

chait un refuge derrière des montagnes si
difficiles à traverser. Le trop de courage de
ce grand capitaine nous perdit; il ne considéra pas que son ârmée, très affaiblie par de
nombreuses perles, comptait dans ses rangs
beau~oup d'étrangers qui n'attendaient qu'une
o~cas10n favorable pour le trahir, et qu,'elle
se trouvait exposée à être accablée par des
forces supérieures dans les immepscs plaines
de Leipzig. Il aurait donc bi_en fait de la conduire dans les montagnrs de la Thuringe et
de la Hesse, si favorables à la défense, cl
d'annuler ainsi une parlie des forces des rois
coalisés. D'ailleurs l'approche de l'hiver et la
néce~sité d~ nourrir leurs nombremes troupes
devaient bientôt forcer les ennemis à se séparer, tandis que l'armée française, garantie
sur son front et ses flancs par l'extrême diffic~lté de venir l'attaquer dans·un pays hérissé
d obstacles naturels, aurait eu derrière elle les
fertiles vallées du Mein, du Rhin et du Necker.
.., 3o5 ,..

seul camp sous les or,lrrs du général de
Wrède, marchaient sur le Bbin; enfrn que le
Wurtemberg, hien qu'à rrgret, mais contraint par la force de celte armée, était ohlirré
d'y joindre la sienne; en conséquence, l'E~pereur devait s'attendre à ce que bientôt
100,000 hommes cerneraient Mayence et menaceraient les frontières de France.
A cette nouvelle inatlendue, Napoléon crut
devoir revenir au projet de se retirer derrière
la Saale et les montagnes de la Thurinae ·
m~is il était trop tard, puisque déjà les for~~
prmcipales des alliés étaient en présence de
l'armée française et trop rapprochées d'elle
pour qu'il fût possible de la mettre en retraite sans qu'elle fùt attaquée pendant ce
mouvement difficile. L'Empercur se détermina donc à comballrc !... Cc fut un «rand
malheur, car l'effectif des troupes fran~aiscs
ou alliées de la France que Napoléon avait
réunies autour de Leipzig ne s'élevait qu'à
20

�'?-

111ST0'/(1.Jl

157,000 hommes, dont seulement 29,000 de
cavalerie, tandis que le prince de Schwarzenberg, généralissime des ennemis, disposait
de 350,000 combattants, dont 51,000 de
cavalerie!. ..
Cette armée immen~e se composait de
Busses, Autrichiens, Prm:siens cl Suédois,
que l'ex-maréchal français Bernadolle conduisait contre ses compatriotes, contre ses
miciens frères d'armes! Le nombre total des
comùaltants des deux partis s'élevait à
507,000 hommes, sans compter les troupes
laissées dans les places fortes.
La ville de Leipzig, l'une des plus commerçantes et des plus riches de l'Allemagne,
est placée vers le milieu de la vaste plaine
qui s'étend depuis !'Elbe jusqu'aux montagnes du Harz, de la Thuringe et de la Ilobôme.
La situation de celte contrée l'a presque toujours rendue le théâtre principal des guerres
qui ont ensanglanté la Germanie. La petite
rivière de !'Elster, qu'on pourrait nommer
un ruisseau, tant elle est peu large et peu
profonde, coule du sud au nord jusqu'à
Leipzig, dans une vallée peu encaissée, au
milieu de prairies humides. Cc cours d'eau
se divise en un grand nombre de bras, qui
opposent un véritable obstacle aux opérations
ordinaires de la guerre et nécessitent une
infinité de ponts pour mettre en communication les villages qui bordent la vallée.
La Pleisse, autre ruisseau de la mème nature, mais encore plus faible que l'Elsler,
coule à une lieue et demie de celui-ci, auquel
elle se joint sous les murs de Leipzig.
Au nord de la ville vient se jeter la Partha, faible ruisseau qui serpente dans un
vallon étroit et présente à chaque pas des
gués ou de petits ponts à traverser.
Leipzig, se trouvant au confluent de ces
trois ruisseaux et presque en lourée vers le
nord et l'ouest par fours bras multipliés,
est ainsi la clef du terrain occupé par leurs
rives.
La ville, peu considérahle, était à celte époque environnée par une vieille muraille,
percée par quatre grandes portes et trois
petites. La route de Lulzen par Lindenau et
Markranstadt était la seule par laquelle
l'armée française pût encore communiquer
librement avec ses derrières.
C'est dans la partie du terrain situé entre
la Pleisse et la Parlha que se livra le plus
fort de la bataille. On y remarque le Kelmberg, qui est un mamelon isolé, suri:iommé
la redoute suédoise, parce que, dans la guerre
de Trente ans, Gustave-Adolphe avait établi
ciuelques fortifications sur ce point, qui domine au loin toute la contrée.
La bataille de Leipzig, commencée le 16 octobre i81;j, dura trois jours; mais l'engagement du 17 fut infiniment moins vif que
ceux du 16 et du 18.
Sans vouloir entrer dans les détails de
cette mémorable affaire, je crois devoir néanmoins indiquer les principales positions occupées par l'armée française, ce qui donnera une idée générale de celle des ennemis,
puisque chacun de nos corps d'armée avait ea

]JfÉ.M01'JfES DU GÉ71tÉ~AL BA](.ON DE JJfA~BOT

face de lui au moins un corps étranger et
souvent deux.
Le roi Murat dirigeait notre aile droite,
dont l'extrémité s'appuyait à la pelitc rivière
de la Pleisse, auprès des villages de Connewilz, Dülilz et Mark-Kleeberg que le prince
Poniatowski occupait a1·ec ses Polonais. Après
· ceux-ci et derrière le bourg de Wachau, se
trouvait le corps du maréchal Victl&gt;r. Les
troupes du maréchal Augereau occupaient
Dosrn.
Ces divers corps d'infanterie étaient fiJnqués et appuyés par plusieurs masses de la
cavalerie des généraux Kellermann et Michaud.
Le centre, aux ordres directs de !'Empereur, se trouvait à Licbcrt-Wolkwitz. II était
composé des corps d'infanterie du général
Lauriston, ainsi que de celui du maréchal
Macdonald, ayant avec eux la c1valerie de
Latour-~laubourg et de Sébastiani. (M ,n régiment, qui faisait partie du corps de cc .dernier général, était placé en face du monticule
de Kelmberg ou redoute suédoise.)
L'aile gauche, commandée par le maré.:bal
Ney, se formait du corps d'infanterie du maréchal Marmont, ainsi que de ceux des généraux Reynier et Soubam, soutenus par l.a
cavalerie du duc de Padoue. Elle occupall
Taucha, Plaussig et les rives de la Partha. Un
corps d'observation, fort de 15,000 hommes,
aux ordres du général Ilerlrand, était détaché au delà de Leipzig pour garder Lindenau,
Lindcnlhal, Goblî$, les passages de l'Elster et
la route de Lui.zen.
A Probstheyda, derrière le centre, se trouvait, aux ordres du maréchal Oudinot, la réser1•c composée de la jeune, de la vieille
&lt;rarde, et de la cavalerie de Nansouty. Le
~énérable roi de Saxe, qui n'avait pas voulu
s'éloi!?1ler de son ami, l'empereur des Franrais était resté dans la ville de Leipzig avec
;a 'garde et plusieurs régiments français
qu'on y avait laissés pour y maintenir l'ordre.
Pendant la nuit du -15 au 16, les troupes
du maréchal Macdonald avaient fait un mouvement pour se concentrer sur Liebcrt-Wolkwitz en s'éloignant du Kelmberg, ou redoute
suédoise ; mais comme on ne voulait cependant pas abandonner ce poste aux ennemis
avant la fin de la nuit, je reçus l'ordre de le
surl'eiller jusqu'au petit point du jour. La
mission était fort d~licate, car, pour la remplir, je devais me po~ter en avan~ avec mon
ré11iment jusqu'au pied du monllcule, penda~t que l'armée française se retirerait d'une
demi-lieue dans la direction opposée . .J'allais
courir le risque de me voir cerné et même
enlevé avec toute ma troupe par l'avant-garde
ennemie, dont les éclaireurs ne manqueraient
pas de gral'ir le sommet du monticule, dès
que lts premières heurès de l'~urore leu.r
permettraient d'apercevoir ce qw se passait
dans de vastes plaines situées à leurs pieds
et occupées par l'armée française.
.
Le temps était superbe, et, ma!gré la ~mt,
on y voyait passablement à la clarle d~ é~mles.;
mais, comme en pareil cas on aperçoit mfim-

ment mieux de bas en haut les hommes qui
arrivent sur une hauteur, tandis qu'ils ne
peuvent eux-mêmes ap~rcevoir ceux qui so~l
en bas, je portai mes escadrons le plus pres
possible du monticule, afin que l'ombre projetée par le sommet cachât mes cavaliers, et
après avoir prescrit le plus profond sile11cc cl
une parfaite immobilité, j'attendis les événements.
Le hasard fut sur le point d'en produire
un qui eût été hien heureux pour la Francr,
pour !'Empereur, et ei!t rendu mon nom à
tout jamais célèbre! ... Voici le fait.
Une demi-heure avanl les premières lueurs
de l'aurore, trois cavaliers, ,·enant du côté
des ennemis, grimpent à petits pas sur le
monticule du Klemberg, d'où ils ne pouvaient nous apercevoir, tandis que nous disLin11uions parfaitement leur silhouette et entendions leur conversation. Ils parlaient français : l'un était Russe, les deux autres
Prussiens. Le premier, qui paraissait avoir
autorité sur ses compagnons, ordonna à l'un
d'eux d'aller prévenir Leurs Majestés qu'11
n'y avait aucun Français sur ce point-là et
qu'elles pouvaient monter, car dans quelques
minutes on apercevrait toute la plaine; mais
qu'il fallait profiter de ce moment ~o~r que
les Françlis n'envoyassent pas des L1ra1lleurs
de cc coté ....
L'officier auquel s'adressaient ces paroles
fit observer que les escortes, marchant au
pas, étaient encore bien éloignées. « Qu'importe, lui fut-il répondu, puis~u'il n'y a ici
personne ']Ue nous ! » A ces mots, ma troupe
et moi redoublàmes d'allention et aperçûmes
bientôt, sur le haut du monticule, une l"ingtaine d'officiers ennemi~, dont fun mit pied
à terre.
Quoique, en établissant une embuscade,
je n'eusse certainement pas la prévision de
faire une bonne capture, j'avais cependant
prévenu mes officiers que, si l'on voyait quelques ennemis sur la redoute suédoise, il faudrait, au signal que je ferais avrc mon mouchoir, que deux escadrons rnnlournassent•ce
monticule, l'un par la droite, l'autre par la
gauche, afin de ce1 ncr les ennemis qui ,e
seraient ainsi basardé5 à Yenir si près de
notre armée. J'étais donc plein d'espoir,
lorsque l'ardeur immodérée d'un de mes
cavaliers fit échouer mon projet. Cet homme,
ayant par hasard laissé tomber la lame cle
son sabre, prit à l'instant sa carabine en
main, et, de crainte d'être en retard lorsque
je donnerais le signal de l'attaque, il tira m
beau milieu du groupe étranger cl tua un
major prussien.
Vous pensez bien qu·en un clin d'œil tous
les officiers ennemis, qui n'avaient d'autre
garde que qu_elques ordonnances t&gt;t se voyaient
sur le point d'être environnés par nous, s'éloignèrent au grand galop. Nos gens ne purent
les suivre bien loin, de crainte de tomber
eux-mêmes dans les mains des escortes qu'on
entendait accourir. l\les chasseurs prirent
néanmoins deux officiers, dont on ne put
tirer aucun renseignement. Mais j'appris depuis, par mon ami le baron de Stoch, colo-

ncl des gardes du grand-duc de Darmstadt,
· que l'empereur Alexandre de Russie et le roi
de Prusse se trouvaient au nombre des officiers qui avaient été sur le point de tomber
aux mains des Français auprès de la redoute
suédoise. Cet él"énemenl aurait alors changé
les destinées de l'Europe. Le hasard en ayant
décidé autrement, il ne me res"tail plus qu·à
me retirer lestement, avec tout mon mondr,
vers l'armée françaisC'.
Le 1G octobre, à huit heures du matin, ks
balterirs des alliés donnèrent le signal de
l'attaque. Une vÎ\"c canonnade s'engagea sur
Loule la ligne, et l'armée alliée marcha sur
nous de tous les points. Le combat commença
à notre droite, où les Polonais, repoussés par
les Prussiens, abandonnèrent le village de
Mark-Kleeberg. A notre croire, les Russes et
les Autrichiens allaquèrcnt six fois Wachau
et Liebert-Wulkwilz, et furent constamment
battus avec de très grandes pertes. L'Empereur, regrettant sans doute d'avoir abandonné
le matin la redoute suédoise que les ennemis
avaient occupée cl d'où leurs artilleurs faisaient pleuvoir sur nous une orèle de mitraille, ordonna de sc réempare/' de ce monticule, ce qui fut promptement exécuté par le
22• d'infanterie légère, soutenu par mon
régiment.
Ce premier succès oLtenu, l'Ernpereur, ne
pouvant agir sur les ailes des ennemis qui,
par leur supériorité numérique, présentaient
un front trop étendu, résolut de les occuper
à .leurs exLJ:émilés, pendant qu'il essayerait de percer leur centre. En conséquence, il
dirigea sur Wachau le maréchal Mortier avec
deux divisions d'infanterie, et le maréchal
Oudinot a·vcc 1~ jeune garde. Le général
Drouot, avec soixante bouches à feu, soutenait l'attaque, qui réussit.
De son côté, le maréchal Victor enfonça et
mit en déroute le corps russe, commandé
par le prince Eugène de Wurtemberg; mais,
après des perles considérables, celui-ci rallia
son corps
à Gossa. En ce moment, le 11énéral
•
0
Laur1ston et le maréchal Macdonald débouchant de Liebert-Wolkwitz, l'ennemi fut culbuté, et les Français s'emparèrent du bois de
Grosspossnau. Le général Maison reçut une
blessure. en s'emparant de ce point important.
En va.m la nombreuse cavalerie autrichienne
du général Klenau, soutenue par un pulk de
Cosaques, essaya de rétablir le combat; elle

fut culbutée et mise en désordre par le corps
de cavalerie du général Sébastiani. Le combat
fut des plus acharnés; mon régiment y prit
part; je perdis quelques hommes, et mon
premier chef d'escadrons, M. Pozac, fut
Llessé d'un coup de lance à la poitrine, pour
~voir négligé de la garantir, selon l'usage,
avec son manteau roulé en fourrageur.
Cependant, le prince de Schwarzenberg,
voiant sa ligne fortement ébranlée, fit avancer
ses réserves pour la soutenir, ce qui détermina !'Empereur à ordonner une grande
charge de cavalerie, à laquelle prirent part
les deux corps de KPllermann, de LatourMaubourg et les dragons de la garde. Kellermann renversa une division de cuirassiers
russes; mais, pris en flanc par une autre
division, il dut se replier sur les hauteurs de
Wachau, après avoir enlevé plusieurs drapeaux à l'ennemi.
Le roi Murat fit alors avancer de l'infanterie française, et le combat se renouvela. Le
corps russe du prince de Wurtemberg, enfoncé derechef, perdit vingt-six pièces de
canon. Ainsi mallraité, le centre de l'armée
ennemie pliait et allait être enfoncé, lorsque
l'empereur de Ilussie, témoin de ce .désastre,
fit avancer rapidement la nombreuse cavalerie
de sa garde, qui, rencontrant les escadrons
de Lalour-~faubourg dans le désordre qui suit
toujours une charge à fond, les ramena à
leur tour et reprit aux Français vingt-quatre
des canons qu'ils venaient d'enlever. Ce fut
dans cette charge que le général Latour-Maubourg eut la cuisse emportée par un boulet.
Cependant, comme aucun des deux partis
n'avait obtenu d'avantages marquants, Napoléon, pour décider la victoire, venait de lancer sur le centre ennemi la réserve composée
de la vieille garde à pied et à che,·al et d'un
corps de troupes fraiches arri1•ant de Leipzig,
lorsqu'un régiment de cavalerie ennemie, qui
s'était glissé ou égaré sur les derrières des
Français, jeta quelque inquiétude parmi nos
troupes en mouvement, qui s'arrêtèrent, se
formèrent en carré pour ne pas être surprises,
et, avant qu'on ait pu connaitre la cause de
cette alerte, la nuit vint suspendre sur ce
point les opérations militaires.
D'autres événements s'étaient passés sur
l'extrême droite des Français. Pendant toute
la journée, le général Merfeld avait inutilement tenté de s'emparer du passage de la

Pleisse, défendu par le corps de Poniatowski
et ses Polonais; cependant, ve11s la fin du
jour, il parvint à se rendre maître du village
de Dolilz, cc qui compromettait noire aile
droite; mais les chasseurs à pied de la vieille
garde, conduits par le général Curial, étant
accourus de la réserrn au pas de charge, culbutèrent les Autrichiens au delà de la rivière
et leur firent quelques centaines de prisonnier.,, parmi lesquels se trouvait le général
Merfeld, qui tombait pour la troisième fois au
pon l"Oir des Français.
Quoique les Polonais se fussent laissé enlel'Cr Dülitz, !'Empereur, pour relever leur moral, crut devoir donner le hàton de maréchal
de France à leur chef, le prince Ponialow,ki,
qui ne jouit pas longtemps de !"honneur de
le porter.
De l'autre coté de la rivière de l'Elsler, le
général autrichien Giulay s'était emparé du
village de Lindenau, après sept heures d'un
combat acharné. L'Empereur, informé de ce
grave éYénement, qui compromellait la re. traite de la majeure partie de ses troupes, fit
allaquer si vigoureusement Lindenau par le
général Bertrand que ce poste fut repris à la
Laïonnette.
A notre gauche, l'impatience de Ney faillit
amener une grande catastrophe. Cc maréchal,
qui commandait l'aile gauche, placée par
l'ordre de !'Empereur, voyant qu'à dix heures
du malin aucune troupe ne paraissait devant
lui, envoya de son autorité privée, sous la conduite du général Souham, un de ses corps
d'armée à Wachau, où le combat paraissait
fortement engagé, mais, pendant ce mouvement irréfléchi, le maréchal prussien Blücher, dont la marche avait été retardée, parut
avec l'armée de Silésie et s'empara du village
de Mückern. Alors Ney, qui, diminué d'une
partie de ses troupes, n'avait plus à sa disposition que le corps de Marmont, fut obligé,
sur le soir, de se replier jusque dans les murs
de Leipzig et de se borner à défendre le faubourg de Halle.
Les Français perdirent beaucoup de monde
dans cet engagement, qui produisit d'ailleurs
un fort mauvais effet sur ceux de nos soldats
qui, placés en avant ou sur les flancs de Leipzig, entendaient le canon et la fusillade derrière eux. Cependant, vers les huit heures du
soir le combat cessa totalement de part et
d'autre, et la nuit fut tranquille.

(A suivre.)

GÉNÉRAL DE

MARBOT.

..

�"·----------------------~

LE MAJTRE A DANSER de MARJE-ANTOJNETTE et de MARJE-LOUJSE '~

,

+

Jean· Etienne Despréaux
Par Je Comte FLEUR.Y

A la Cour de Marie-Antoinette 1 •
La mort de Petitpas, un des derniers

« danseurs » de l'Opéra, deYenu maitre de
ballets el professeur de maintien, me faisait
naguère souvenir des anciens reprérnntants
de la danse masculine à l'avant-dernier siècle, et à côté de ceux de Vestris cl de Gardel, 1~ nom, un peu oublié aujourd'hui, de
Jean-Etienne Despréaux s'offrait à ma mémoire.
JI ne fut pas qu'un des douze danseurs
du Roi (c'était une place établie par Louis XLV
qui donnait le droit de danser avec Sa Majesté et à laquelle était attachée une pension);
il composait des chansons qui curent leur
heure de vogue; il fut enfin, en 1.789, le
mari de la Guimard, el à ce titre Goncourt
lui a consacré quelques pages 1 • Ce que ne
pouvait connaitre l'historien de la Guimard,
ce sont des notes de Despréaux lui-même
dont M. Albert Firmin-Didot a fait imprimer
naguère quelques fragments•.
« Gribouillage de folies de tous les genres
et de souvenirs qui ne peurent être agréalilcs
que pour moi, a écrit Despréaux en guise
d'introduction; c'est donc pour moi que
j'écris el non pour mes descendants qui s'embarrasseront fort peu de cc que j'ai é..:rit,
mais non pas de ce que je leur laisserai t11
biens palpables. »
Ce «gribouillage », présenté de façon humoristique, s'il n'est pas intéressant toujour~,
offre parfois de curieuses anecdotes dont je
veux glaner les meilleures.
Je passe sur des détails de famille et d'enfance - il était le quatorzième rejeton d'uo1i
famille de musiciens' - sur les conseils
donnés par Gardel l'ainé, maître de ballets à
l'Opéra, sur les bonnes chances 11ui protègent
les débuts du jeune danseur apprécié, Mjà à
même, à l'âge de quatorze ans, de donner
des leçons de danse dans « les plus honorables familles de Paris &gt;&gt;.
Voici un portrait : « J'ai , u M. Necker
en 1. 765, chez Mme Mons, femme d'un banquier qui avait une maison à Charenton,
maison qui avait appartenu à la belle Gabrielle; il était l'associé de M. Thelusson.
-1. Extrait du \'Olumc : F1111l1'mes el Si//1ouellr.,,
par 11; Comt1\ Fkury (.,mile Paul, éditeur.\

2. /,es Acll'icu du -dix-huitième 1iècle: La Guimard, d'après les rci:istrcs des Menus plaisirs de la

bibliothèque de l'Opcra,

t892.

« Necker avait l'air extraordinaire,
~lme Mons le mystifi1it sans cesse. li aYait
le visage long, le menton très :wancé, le
front élevé, la chevelure fiollantc, le port de
lèle fier.
&lt;&lt; Mme Necker, dont le nom de jeune fille
était Curchod (de Xasse), arriva à P.iris m
1765 ou 1~64 chel Mme dl! Yrrnrmonl,
veuve d'un banquier et parente de ~I. Tlielussoo. Elle y rntra comme demoiselle de
compagnie. M. Necker, qui (,tait amourC'ux de
Mme de Yerncmont, ne pomanl arrivrr à ses
fins, fit sa cour à Mlle Curchod cl l'épousa.
J'avais alors seizo ans. J'allais dans celle
maison comme maitre de danse, j ·y étais
fort aimé.... Mlle Curchod me pria de lui
donner des leçons de maintien. Elle était très
gauche, pédante el timide. ll

jEAN·ÉTIEl&gt;'XE 0E:Sl'RÉ.\CX.

Sllho11elle deco11pü p;ir

tar

DE&gt;PRÊ.WX

el gr.Jvt!t

TRIÈl'E,

Parmi ses élèves de la même époque, Uespréaux compte Mme Pater, devenue par la
5. Issoudun, 189i. ~on mi; dans le commerce.

4. A111111aire dra111aliq11e et Biographie générale
cles mwidens. Son frère ainé, Claudc-Jean-FranÇOis,
premier violon à l'Opt\ra rn 1771, se retira en 1782.
Il embrassa avec ardeur les idées révolutionnaires ;

suite Laronne de Nicnwerkerke, qui rérnlutionna par sa beauté la Cour et la ville et qui
conçut un instant l'espoir de détrôner la du
Barry el de devenir la Maintenon de Louis XV.
La mo:ilrc d'or donnée par Mme Pater à son
jeune maitre à danser, srmhlc lui avoir laissé
profond souvrnir, !'l c'est avec émotion qu'il
parle dll !J belle llolbndai,c à la mode 5 •
Voici le règne de la du llarry el le maria_e
de la Dauphine. En sa 'lualilé de danseur de
!'Opéra, Despréaux vient som·ent à la Cour cl
va nous conter srs impressions.
« J'ai connu Mme du Barry, écrit-il, j'ai
été chez elle, j'ai ,·u Louis XV y rire et dire
de bons mots. Mme du Barry était Haimenl
jolie : belle tête, beaux yeux, braux cheveux
gris cendré, grande, beaux bras et mains
divines; son sourire enchanteur charmait
tout le monde....
« En 1770, a,·anl le mariage du D.mphin,
qui fut depuis Louis~ VI, j'étais chez elle. Je
rus surpris et fàclié de l'entrndre dire à L,val, maitre dt s ballets de la Cour, en présence d'environ trente per,onnes: « Faitrrnous qudque chose de gai pour tâcher d 'amuser le grand idiot. » Et tout scandalisé de
l'injurieuse (:pithète de )lme du Bmy, Orspréaux dJcrit un Lallct &lt;le mascarade composé de polichinelles el d'arlequins, dansé par
les meilleurs de l'Opéra, mais « 11ui n'eut pas
de succès, avec juste raison ».
li est des fètcs qui saluent l'a~rivée rn
France de la l)auphine, et danse un pas de
deux devant elle 11 Châlons avec Mlle Duperey.
A VersailltJs, il danse dans la plupart des ballets cl note ce petit fait : &lt;&lt; Tous les danseurs
cmploJéS dans ces spectacles avaient des uniformes rouges, avec des brandebourgs en or.
Ce costume, imenté par Laval, n'était pas
très bien trouvé, car tous les officiers de la
maison de Mme du Barry étaient vêtus de
même. Comme nous étions plus de cent, on
ne voyait circuler dans \'ersailles que drs
personnes qui avaient l'air d'être de la suite
de la maitresse du Roi. En qualité d'artistes,
nous entrions partout, tandis que les gens de
Mme du Barry ne le pouvaient pas. Cela
amena des querelles. &gt;&gt;
Lorsqu'il fut nommé maitre des ballets de
la Cour, Despréaux ne se contenta pas de régler les danses qui étaient données sur le
son nom figure parmi ~ux des jur~s _du Tril,unal. li
se tua après le 1) thermidor, pour e\lter le sort des
complices de RobcspiC'rrc.
5. Sur lime Pater, Yoir le chapitre XIV de Loui&amp; XV
intime et les l'e/ile&amp; ,1/allre&amp;su, Pion, 1899.

t~éàtre_ du Roi, il se mil à composer des pelltes pièces ou plutôt des ballets entremêlés
de chansons dans lesquels de grands seigneurs oc rougirent pas de figurer sous sa
direction. A Choisy-le-Roy, en 1777, il fit
exécu~er, parles _danseurs du r\oi, Berli11gue,
parodie d Ei-nelmde, dont la primeur avait
été donnée au Lhédtre de la Guimard, dans
cet lultel décoré par Doucher el son élhc David 1, ce temple de Terpsichore que vont visiter cl fréqurntcnt les sou\'Crains élrangcrs.
Celle parodie bouffonne cul le plus grand
succès, et le r\oi, qui jusr1u'alors n'avait encore témoigné aucun gotil bien vif de théàLrc, ) riait d'un si gros r:re, pendant les trois
actes, qu'il donnait une pension au danseur'.
En 1778, un théâtre est construit exprès à
~larly• pour llomans, parodie de Roland·
llloGm(e, parodie d'Iphigénie, obtient, gràc~
à utmard, un grand succès, el l'auteur est
gratifié ~e cent louis par le Roi. Toujours
avec Gmmard comme principal interprète,
D~spréaux fait représenter Chrislophe et
J&gt;iei-re Luc, parodie d1i Castor el Pollux.
~a~s l~ prologue qui précédait la pièce, il
cta1l fait allusion à l'ou\'erture du théâtre de
Trianon sur lequel on n'avait pas encore joué.
A propos de cette jolie sa lie de spectacle, un
des acteurs disait :
Chaque endroit me ravit, cncl1ante mes regard,,
~t mon cœur est llatté de penst•r que les arts
Viendront tous s'c~ercer sur cc nou,enu Parnasse.
t:ne parodie de Pénelope, sous le nom de
Sy!~cope, jouée à Versailles dans le petit
the'.llre du Château, montrait birn que le
« sieur Despréaux a\'ait le génie tourné vers
1~ h?ull'onnerie », mais elle tomba à plat,
dit l Obsen•aleur anglai.~. Cette bouffonnerie
consistant en allusions d'actualité, il serait
assrz difficile d'en apprétier la Yalcur. Le
goùl de l'époque applaudissait à une Me'&lt;lec
el Jason, parodie de la Médée de Clément
escortée sur J'affiche de ces épithètes de car~
naval: b~llel terrible'. orné de danses, soupçons, nol1'ceurs, plaisirs, bêli$eS hm·rem·s
gaité, tmhuon, plaisanteries, ~rison, ta~
b~c, poi,qnard, salade, amour, mort, assassma/ ... et (eu d'arJifice.
Le grand succès de Despréaux semble a'foir
été, en 1779, la représentation du Comédien
b?urgeois, c_o~édic burlesque, pièce jouét!
d abord à Creteil dans le Perche, clu z la comtesse de Créteil ; les acteurs étaient le comte
de Gramont d'Astcr, le duc de Guiche le duc
de Pienne, fils du duc de \'illcquier, J~ comte
de Rochechouart... et Despréaux. Une seconde représrntalion eul lieu au cbàteau de
1. Jal, D1ctio1111airc rril11JIIC: art. Dn1id cl Guim11·d.
'.!. llachaumont, t. 1\ ,
;;, Du 12 octobre Où 13 novembre, il y eut untor,e ,pectacle!, la~t _il llarly qu'à \'crsaillcs et (1irz
la Remc c r_n com_c1lics, actes d'opéra houlfons, ballets •, cc qm ne ,l,m1nuc pas les d{,pen,e, tant ur
'!' fond _ne la, cho~e que par les petits théàtres qii'il a
fallu soit à \ersa1llrs, soit à ,tnrly. (Journal dr Pap1/1011 de la l ertt, wt,•11d(!11l dn J/1mus, OlleodorlT. J
i. Mgr de, J_orentc _tc1)a1t la feuille des bénéfices.
C.om~c la Gnamard cta1t trè, maigre, ,a camarade
~op~•~ Arnould, un peu jalouse, s'écriait: « Je n;
tOD{01s pa_s comment cc petit ver a"Oie u'rst as 1
~{J°rtant sur une bonne fcuillt•., 1ArfioÏ:

~?a~,;//8

]EJUV-ETTENNB DESP'1fÉAUX

Yillequier, puis à Trianon, en 1785, avec
Dugazon, Pré1·ille el OJzincourt, plu, tard à
la Uuclle, chez le doc dti Brissac pour Je roi

U:-.E LEÇO:- [)E 0A"(5F.

r.ravurt d'après

C11000\\'IEC1&lt;1,

de Suède, enfin chez le duc de Lu1nes el chez
le duc de Chàtelct.
IJans ,t? _courant de janvier 1780, Oespréaux s cta1t blessé an pied droit. Plus heureux que son maître G1rdel l'ainé, qui mour~1t d~s suites d'une blessure analogue, il se
rctabltt au bout de deux mois; m~is il marchai~ de trarers e_t dut quiller !'Opéra. li n'en
conlmua pas moms à donner des leçons de
danse et garda son emploi de mailrc: de
ballet de la f:our jusqu'en 1787. Par mesure
~'économie,_ l'emploi fut supprimé à celte
cpoque, mais Dt!spréaux, protéo-é
de la Rcinr
0
continua à être pensionné.
'
li

Le mari de la Guimard.
En 1789, il rnulut se créer un intérieur el
songea à sa compagne de succès, à la Guim~r?, elle aussi retirée et désireuse de vie
p~1~1Llc. L~ Terp'.ichore d'antan n'était plus
tll J~une m l!'ès riche; les libéralités qu'elle
tenait d? l'évêque de Jarente ', du maréchal
dti Soubise et du fermier général Benjamin
:.;. -~lie ~n avait eu ~ne fille, mariée il quinze ans
en t, ,8, ~ Claude D~us, orfi•rrc-bijoutier, et mort~
un. an nprcs son ma_mgc. (GI'. Campardon, L'Acad1'11m royale de muS1que ai, .\ 1111• Riècle t L li
gcr-Lc&gt;r~ult, _188.l; .llèmoirea ucrrls 1. 'xil'· · Grrcuurt, La Gmmal'cl.)
'
• on(j, Bachaumont, anm\1°s I i81-1 ï83.
7· ''.- /'ropectu, d'1111e loterie dr /a maixoll de
:Ill~ _f,uzmarcl. e~:.. dans Ir, Comidien, du /toi de
'! IOllJ!e fm111:01xe, pnr li. E. C.impartlon (Champ1011, 1!&lt;,9 .
• 8. Cc fut le n• 227_5 qui gagna; il appartenait a la
comtc,se _du Lau, qui re,·endit l'hôtel wo 000 I' .
au banqmer Pcrregaux.
·
lfl'tS
!l Elle a11il 2.i.000 liircs de reul&lt;'s viag/ori•~ ou

de ~aborde 5 , s'étaient depuis longtemps évanomcs dans son luxe prodigieux•, et, pour
mettre ordre i, ses aITaires, elle avait, trois
ans auparavant, conçu l'idée originale de
mellre en loterie son hôtel de la rue de la
Cbaus~ée-ll'~ ntin 7 • Celle loterie, sur le pied
d_c 2. .&gt;00 billets à 120 francs chaque, auto~tsée par le ministre Calonne, lui rapporta
,,00.0~0 francs'. Elle tenait de la générosité
du r\ot une pension dti six mille livres, el
quand en août t 78!1 elle se retira du théâ tre
l'Opfr.i lui reconnut une pension cle somm;
é~_alc. ~ans pouroir prélrndrc à la ,·ie princ~ere d autrefois, la Guimard arail de quoi
vtvrc dans l'aisance'.
Le 14 aot1L 1789, âgée de quarante-six ans,
trrs belle e~ aussi bien consenée que Ninon,
~ssu~e Cas_t1l-Blaze, la Guimard épousait, à
1é~lise Sa1~te-)laric du Temple, Despréaux
qm en ava1l quarante cl un 10, &lt;&lt; après avoir
reno~cé à leur étal~, dit l'acte de mariage 11.
Smvaot rnn haL1Lude, Despréaux mit en
couplets l'év~nemenl de son mariage. li semble fort heureux :
Enfin, je pris une femme,
L'au mil sept cent quatre-vingt-neuf.
J 'éprom·c, avrc cette dame,
Tous lrs jours un plaisir neuf.
J'ai vécu célibataire
Quarante ans, toujours joyeux;
Avcc cctl c épouse chère
Je 1·inai cent ans heureux.
.....

Le joui',

0

0

0

la nuit, maÏin °ou soi r · · ·
Tous les d,ux nous t&gt;ensons ,te' même.
A dPux, quand on u·a qu'un vouloir
C'est le. bonheur ,uprêmc t!,
'
Qui_nzc ans plus_ tard, son admiration pour
la Gu1mard n avait pas cessé; lorsque Dcs1
prcaux,
dans son Art de lei Danse ,·oudra
pei.~dre l'idéal de la Gràce, c'est s; femm~
qu_ 11 s'empressera de citer en changeant à
perne quelques mots aux vers de Boileau:
Telle qu'une bcr~i•re, aux plus beaux jours de fête,
Or superbes rubis ne charge point fa tête,
Etr.
La ~él'Olution mettait le ménage modèle
a,ux _prises avec les dirficultés. Au début,
l ancien danseur avait trouvé une position
suffisamment rémunérée ; Célérier et Franc0;ur' chargés par la ville de Paris de l'entreprise de !'Opéra, avaient nommé Despréaux
memLre du conseil d'administration et directeur de la scène de ce théâtre. mais peu de
temps_ après, ils furent tous adcusés 'de malversahons et arrêtés. L'année suivante les
artistes étaient autorisés à se gouverner 'euxmêmes u; Despréaux donna sa démission le
i•• septeml&gt;re pour aller habiter la campagne.
pcnsi_ons. Ç~ntrat de mar\age. dont la minute se
trou,c en I ct~de_ de M. Gulrne, produit par Goncourt.
!O. Elle avait ~1.nq_ an~ de plus que 500 mari et non
'tumzc comme I ccr1t Goncourt, répétant une erreur
de JaL ~es f!·agments de Mémofrea, publiés par
:li.'; _F1rmzn lhdot, donnent la date de nais-ancc
d Etienne et de ses frères. Nous avons YU que Despréaux Pl!,r}c de ses premières élèves en 1763 ou l 7Gt •
ne_ en 1, 1:i8, celle précocité t·llt été bien extraonli'.
n~1re. ll a•lle~rs Jal, qui l'a fait naitre à celle date
d1! quelques lignes plus haut: En l 7Gi, un garcon d~
sc11.c ans, fils d'un violon de l'orchestre de !'Opéra cte
11. Jal, Dic!io1111aire critique: art. Guimard.' ·
, 1~- Le ,J/01, ~hooson de Despréaux. (Bibl. le
1Ol~ra. manu-&lt;c,:its.)
'
/11ograp/11e 1111Îl'e1ullt des 111usiciem (J. Féli.)
,1,

�1f1ST01{1.ll

] 'EAN-ÉT1'ENN'E DESP'JfÉAUX

qui le force à vendre une partie de ses livres
pour faire face à la nécessité. C'est pour lui
l'occasion de lancer la chanson : Ma bibliothèque ou le cauchemar. Le fantôme qu'il
suppose voir dans un rêve, lui expose la misère que va amener la dépréciation du papiermonnaie et lui donne le conseil, pour ne pas
mourir de faim, de faire argent de ses livres.
Avec verve, il passe en revue les auteurs :
Ce n'est point une chimère,

Vends Lous tes auteurs fameux.
Avec le di,·in llomère
Tu vivras un jour ou deux;
Avec le pensif Jean-Jacques
Tu peux exister longtemps
Et peut-êlre attraper Pâques
En grugeant d'autres savants ....
Tu peux compter sur Virgile
Pom· un an de Lon loyer,
El son traducteur Delille
Paiera ton vieux jardinier;
Plutarque pourra sans peine
Tc donner vingt bons repas,
Avec le bon La Fonlaine
lh'galc-tni les jours gras.

.......

Ma~ge le Temple de C11ide,
Fénelon, Grécou1·1, Dorat,
Et métamorphose Ovide
En un dînrr délicat.
L'11ô TEL DE LA Gn~IARD, D.\NS LA C!IALlSSÉE·D' ANTIN. -

Malgré les événements, il est toujours gai
et c'est ainsi qu'il fait ses adieux à rOpéra:
Adieu, superbe machine,
Adieu, pompeux Opéra,
Adieu, musique divine,
Chanl et danse, cl crclern.
Adieu, forêt en peinture
Et tonnerre en parchemin ;
Jr préfëre la nature
,\ Yotrc charme di1•in '·

Le seul gof1t de la nature ne décidait pas
le chansonnier à chercher une retraite paisible. Ils étaient, lui et sa femme, de la catégorie des suspects, et la plus élémentaire
prudence les engageait à ne pas offrir aux
yeux vigilants des patriotes d'anciens artistes
des théâtres royaux, longtemps pensionnés
par la Cour.
Ils s'étaient cachés dans une petite maison,
sur la butle Montmartre, endroit fort bien
choisi, car, pour y arrirer, (( le chemin, dit
Despréaux, était si escarpé que les patrouilles
anthropophages négligeaient d'y monter ,, .
Là, le ménage vécut fort paisiblement, si l'on
en croit les fragments de la chanson : .Mon
emménagement à .'lfontmarti·e :
l' n peu plus haut que les clochers,
Près de la céleste demeure,
)la femme et moi sommes juchés;
On y monte en moins d'un quart d'heure.
l ,es habitants de ces cantons,
Cc sonl simplement des ânons.
Au bord de Paris el des ch;1mps,
Avec mon aimable compagne,
Mon cœur goû le les agrémens
De la ville cl de la campagne.
Paisible du malin au soir,
J.à, sous des voùtes de verdure,
1. )lanuscriL5

,te la Bibliothèque de l'Op(,ra.

Dessin de ROBIOA,

En main la bèche ou l'ai-rosoir,
.le tâche d'ai~er la nalure.

Tranquille au séjour des ânons,
Je philosophe sur cc monde.

Ce fut dans cette retraite de Uontmartre
que Despréaux composa presque toutes les
chansons qu'il fit publier plus tard sous le
titre de JI.tes Passe-Temps.
&lt;( Je fis ces chansons, rapportc-t-il dans
une note de ses Souvenirs, pour me distraire
des maux énormes qui nous assiégeaient el
pour étourdir un peu ma femme que j'adorais. »
Dans une de ces chansons, il se moque
spirituellement de ceux qui se vantaient
d'être appelés sans-culottes :

Oubliant les catastrophes,
Causes du malheur présent,
Mange tous les philosophes,
N'èpargne pas un savant;
Fais•leur payer la dépense.
Boi., beaucoup pour t'étourdir,
El sur l'histoire de France,
Vois si lu peux t'endormir.

La vente des livres produit peu, il reste
fort pauvre, mais il cha(!te encore. Quand
la pudeur est blnnie du costume des femmes,
il écrit :
Grâce i1 la modr,
Un' chemis' suffit,
Un' chemis' suffit.
Ah! 'fU&lt;' c'&lt;'st commode,
Un' chcmis' suffit.
C'esl tout profit.

Le mari que s'était choisi la Guimard était
un gai optimiste, un philosophe couleur cle
i-ose, comme il le dit lui-même, qui se ~onsolait par des flonflons des malheurs de
l'heure présente. H trouve que l'année 1794
est propice aux chansons du dessert el il
fonde les Dinel's du Vaudeville.
Voici en 1795 la dégringolade des assignats

Cependant il faut vivre. Le ménage, criblé
de dettes, adresse suppliques sur suppliques
au ministre de l'intérieur. Du citoyen Benezech, la Guimard ava.it obtenu la promesse
de deux représentations du ballet de Ninette
où elle aurait reçu la moitié de la recette et,
en mai 1798, elle rappelle celte promesse qui
n'a pas reçu d'exécution. Son mari, en
même temps, énumère . ses services : au
bout de vingt ans de travail, sa pension de
5.600 francs est réduite à 555 francs, et il
doit -12.000 fraacs. Pour lui, il demande à
être au nombre des vétérans de !'Opéra et à
toucher les 2.400 livres de secours que le
gom•ernement leur accorde; pour sa femme,
le droit au (( bénéfice » qui les tirerait momentanément de la gêne". De ministre en
ministre, de la direcl~on de l'instruction publique au Conseil d'Etat, les requêtes sont
ballottées, sans cesse ajournées quoique
prises en considération « pour les talents
réels de Despréaux et les pertes qu'il a éprou-

2. Conseils aux Sans Culottes, chanson de Despréaux composée en 1793.

5. Lettres à François de Neufchdt ea11, à
g11e11é (Bibliothèque de l'Opèra).

Rhabillez-vous, peuple français,
Ne donnez plus dans les excès
De nos faux patriotes;
Ne c1·oycz plus que d'èlrc nu
Soil une.preuve de vertu :
Remettez ,·os ,culollc~.
De l'homme soutenez les droits,
liais, sans désobéir aux lois,
Soyez bons palrioles;
Concitoyens, rnns vous fàcher,
1;achez ce que l'on doil cacher :
Rcmellez vos culolles~.

Gi11-

vées lJ ; ce n'est qu'en 1807 que sa pension
est enfin réglée.
Dans l'intervalle, notre chansonnier ne
s'est nullement désespéré; les secours de
Talleyrand et la publication d'œuvres nouvelles l'aident à vivre en attendant que les
amateurs de danse d'alors le remettent en
vogue et le désignent à la protection du Premier Consul et de sa famille.
Sa première œuvre après la Révolution est
La Descente d'Orphée aux Enfers, pièce
boulfonne qui devait être de si grande utilité
aux librettistes modernes; puis Je ne sais
qui, ou les exaltés de Chm·enton , petite
pièce du même genre, jouée en 1800; après
la paix de Lunéville, un vaudeville de circonstance : Enfin nous y voilà, où il encense Bona parle et son armée; deux parodies : La 1'mgédie au Vaudeville, en
allendant le Vaudeville à la Tmgédie, et
Après la Confession, la Péniten ce, épilogue
à la pièce précédente; encore un à-propos,
après le traité d'Amiens : La Paix clans la
JI.Janche. Enfin, en 1806, il publia, sous le
tilre de JI.les Passe-Temps, un certain nombre
de ses chansons, de quelques-unes-desquelles
nous avons donné des fragments.
&lt;( Les chansons, dit Despréaux dans un de
ses manuscrits, qui sont copiées dans ce recueil et qui sont en partie dans JJJes PasseTernps, ont été presque toutes faites pendant
la Révolution. Je ne comptais pas les faire
imprimer. Les circonstances me forçant à
faire argent de tout, je cédai à M. de Talleyrand qui m'avait pris en amitié et à qui je
ne pouvais rien refuser parce qu'il m'avait
rendu de grands services.... Ces pauvres
petits vers me répandirent dans le grand
monde, surtout chez les Richm·ds, et m'aidèrent à faire vivre une grande quantité de
jeunes et de vieux parents 1 • L'abbé Delille,
mon ami, m'en corrigea et me donna des
conseils sur mon Art de la Danse 1. l&gt;
Parmi ces chansons, aujourd'hui si parfaitement oubliées, il en est plusieurs de
charmantes que n'aurait pas désavouées Béranger dont il fut le précurseur et souvent
l'inspirateur. La philosophie anacréontique,
le tour des vers même, Béranger les a soul. Les en fan ls de ses frères et sœurs.
2. Cel Art de la Danse, qui fail suite à 1Jles
Pmse~'femps, élail une parodie de l'A1·t poétique,
de Boileau.
3. Béranger exprime la même idée de la foçu11
suivante :
Vierge défunte, une sœur grise
Aux J)Ortes des cieux rencoull·a

Une beauté Ie~le et bien mise

Qu'on regrettait à !'Opéra.
Toutes deu.. dignes de louanges
ATrivnient, après d'heureux jour/
L'une s111' le.:; ailes de,; angc3,
'
l.'aulre dans les hms des amours.
J.à.Jmul, saint Pierre en sentinellr,
Apri•s un Ave pour la sœur,
!&gt;11 à l'actrice : On peut. ma belle,
Entrer chez nous s:ms conrc~seur.

Vn luth en main, il celle lalilr,
Entre l'amour cl l'amiti(·,
Je veux chanter la f~te aimalilc
De ma sO'ur cl de ma moitié.
Toi, Magdeleine, leur patronne,
llaigne seconder mes lÏcsscins !
Pour Terpsichore cl pour la nonne,
Tl me faut chanson ù deux fins .

El moi, danseur de !'Opéra,
Je ne fais que des cabrioles.
Vous étouffez tous vos désirs;
:-iuil cl jour, je ris, je badine,
Jr me donne tous les plaisirs,
El vous la disciplinr.
Vous faites maigre, je fais grn•,
Et j'é1·ile la moindre peine;
Vous avez caché vos appas
Sous une chemise de laine ;
.Te m'occupe des biens présens,
Et vous de la vie éternelle.
Sans commettre la moinrlre erreur
Vous allez souvent il confesse·
'
Moi, j'y vais rarement, ma ~ur,
El je pèche sans cesse.
En ligne droite, an para&lt;fü,
Vous irez voir Dieu face à face·
En ligne droite, aux lieux maudits,
lion âme ira prendre une place.
Sans doulc on vous sanctifiera
On irn ba iser votre châsse; '
)loi, le diable me rôtira;
)la sœnr, demandez grâce....

III
Le maître à danser de Marie-Louise.

Je reviens à la vie de Despréaux sous le
Directoire, le Consulat et l'Empire. Sinon la
fortune, du moins l'aisance va rentrer dans
le ménage d'artistes, grâce aux leçons de
danse, Despréaux nous a déjà parlé de Talleyrand, protecteur de ses chansons; il va
nous introduire derrière lui, rue Chantereine,
chez Mme Bonaparte, à Mortefontaine, chez
Dans le même ordre d'idées, Despréaux Joseph.
improvisait encore Les Cont1·astes, chanson
Dans une maison de la rue du Mont-Blanc,
Despréaux donnait des lerons de danse.
« ~lusieurs personnes venaient chez moi,
écrit le chansonnier, pour jouer à des jeux
d'enfants et faire des folies. C'était une
assemblée de jeunes personnes. Eugène de
~uh:irnai~• (un de ses premiers élèves)
arrivait toujours le premier et nous aidait à
arranger l'appartement. Ces folies réussissaien~ cependant parce que j'y joignais une
coll?bon. Il y avait les plus jolies femmes de
Paris. Mme de B~uharnais y venait régulièrement et y amenait sa fille.... Il y avait aussi
quelques princes et princesses étrangères. La
future duchesse de Raguse y vint aussi. »
Cependant la dépense devenait un peu forte
pour le maitre à danser. Les &lt;( affidés l&gt; du
s~lon proposent un pique-r.!Ïque. Bien qu'il
n y consente qu'avec regret et en limitant les
prenants-part à ceux qui étaient venus dès le
début, Despréaux essuie des ennuis dans sa
nouvelle combinaison. Un certain vernis
d:aristocratie s'attache à sa maison qui devient suspecte. La Guimard et son mari vont
être
arrêtés par ordre du Directoire, lorsque
LA GUIMARD.
Mme
de Beauharnais s'entremet et plaide
Gr.:zvure de JULES PORREAU, d"ap,·ès un pas/el (/1{
auprès de Barras, la cause du professeur
temps.
son fils.
L'année suivante, Despréaux, dont le budget
dédiée à sa sœur la religieuse, et qui devait
4. ~ugène de Beauharnais semble s'être lié avec
presque fournir le texte de la chanson de Despreaux.
• li m'aimait beaucoup, dit le danseur;
BérangPr:
nous alitons souvent nous promener ensemble à PicQue clans la balance cclesle
Un Dieu pèse erreurs el vertus,
Ma femme, il trouvera du reste
Pour le mellrc au rang cles clus :
Si ma sœur, sainte Éléonore,
Au lauleuil parvient loul d'un trait,
~la femme, sainte Terpsichore,
Au ciel aura le tabouret 3•

d;

Enlrez, entrez, ô tendres femmes,
lleprend le portier des élus;
La charité rempl il vos âmes,

&amp;Ion Dieu n'exige rien de plus.
On est admis dans son empire,

Pountt qu'on ait séché des pleurs,
~ous la couronne dn martyre

Ou cou~ tfpc; cnnr&lt;U11w-.. d" nrur, !
(8ÉRASGER , l.

vent empruntés à Despréaux. Lisez : La Fin
d'un blonde, le Buvons tous à la 1'0nrle, le
Jtts de la treille, la Afachine 1·onde, le refrain bruyant Eh! zon, :.on, zon, c'est le vocabulaire de fiéranger emprunté à Despréaux.
Où l'imitation est trafüparente, c'esl dans
la chanson de Béranger : Les deu:i: Sœui·s de
Charité, chanson dont l'inspiration a élé
fournie par Les Deux Madeleines, de Despréaux.
Le chansonnier avait une sœur, Madeleine,
religieuse, sous le nom de sainte Éléonore,
au couvent de !'Adoration perpétuelle du
Saint-Sacrement. Entre l'existence de cette
sœur et celle de sa femme, la Guimard, il y
avait assez grande opposition pour que le
poète y ait trouvé t('xte de ses Deux Aladeleines :

. . ...
1.)

'

. ..

Yous ne cl1antez qu'Alle/uia
Ou bien d'autres saintes par~lcs,

Lus, f~ubnurg Saint-Antoine, chez les frères Michel,
.anqu1ers, (ce sont les trop célèbres frères Michel,
con~amnes ,11a r. contumace comme assassins) qui
avaient un_ J~rd1~ supe~be; nous y jouions au billard
et on y fa1sa1t mille folies. »

�111STO'f{1.Jl
s'est amélioré, a loué le rez-de-chaussée de République française, lorsqu'on rapporta Du- dans le parc et la· conversation fut curieuse
l'hôtel de Mme de Bonneuil, Chaussée d'Anlin. phot, blessé dans une émeute, râlant, ago- pour moi lorsqu'il me dit : « Monsieur, les
li y a une grande cour, un beau jardin; la nisant, mourant sous ses yeux. Et Désirée a hommes sont des machines qu'il faut étudier,
surtout les soldats; il ne faut pas les laisser
meilleure société, les ambassadeurs étrangers conté son chagrin au danseur confident.
Quelque temps après, autre sujet de tris- réfléchir, il faut toujours les occuper. J&gt;
cl toujours Mme de Beauharnais, devenue
Joseph Bonaparte, en achetant MortefonMme Bonaparte, y fréquentent ; mais les bals tesse. On veut lui faire épouser Rernadoue,
y deviennent cohue, « 1~ franche gaité a cessé cl elle ne s'en soucie pas. C'est encore Des- taine, avait dit au chansonnier : cc Mon cher
d_'exister », et bientôt Despréaux, renonçant préaux qui la calmera et la décidera à ce ma- Despréaux, je voudrais vivre ici tranquillement; les grandes affaires ne me conviennent
aux grandes réunions, revient aux leçons par- riage •!
ticulières.
« J'allai la voir, quelques mois après son pas. » II n'en eut pas moins, en novemEn cette qualité de maître de danse et de mariage, ajoute Despréaux,jela trouvai encore bre 180 l, à prêter son château pour les prémaintien, Despréaux ~t reçu dans toute la en larmes, elle me dit encore en pleuran l' : liminairt!s de la paix entre la France et les
Étals-Unis et à laisser organiser une fête
famille du futur Premier Consul, et, dans ses cc Bernadotte part demain pour l'armée I J&gt;
« Souvenirs », il a laissé une très curieuse
A Mortefontaine, où il fréquentait beau- somptueuse ordonnée par le Premier Consul.
notice cc sur la foule des rois, reines et grands coup, Despréaux devait souvent rencontrer Despréaux nous a laissé le récit de cette fêle
potentats éelos par la fermentation de la Ré- Bernadollc qui, depuis son mariage, n'était q11'1l a été chargé d'organiser : feu d'artifice,
volution d~ France».
plus jacobin. « Il lisait beaucoup et érudiait concrrt avec le concours de la Comédie-Franç1ise, festin en trois taliles oü s'étaie11l
Quelques détails sur la future reine
de Suède, Désirée Clary, ne sont pas
partagés, en outre de la famille Bonasans intérêt.
parte, des ministres,_ des ambassadeurs, des généraux, Emilie Contat cl
&lt;&lt; Un jour de la lln du siècle, écrit
le chanteur Garat, enfin l'indispensaDespréaux, le sieur Junot vint me
ble metteur en scène, Étienne Destrouver et me deinanda de donner des
leçons de maintien à une jeunedemo;préaux.
selle, parente de Joseph Bonaparte 1 •
Il est à supposer qu'à celte époque
cc J'acceptai et fus avec lui dans
le Maître Jacques de la danse, de la
le faubourg Saint-Germain, rue des
chanson et du vaudeville avait surSaints-Pères, à droiteen entrant du côté
monté les embarras d'argent dont nous
du quai, dans un hôtel garni où del'avons vu se plaindre. A partir de la
meurait Joseph .Bonaparte.... M. et
fète de Mortefontaine, il fut chargé de
MmeJosephBonaparte occupaient l'apla composilion et de la direction de
pariement du premier, et la future
toutes les brillantes fêtes publiques
reine Bernadotte demeurait dans une
qui furentdonnées jusqu'en 1812sous
soupente où il y avait une seule fenêles gouvernements consulaire et imtre, une armoire, un lit, un petit scpérial. Si sa pension d'ancien danseur
crétai re el trois chaises. »
c.le !'Opéra n'est liquidée qu·en 1807,
Despréaux se pique d'avoir reçu des
les honoraires importants dont ses
confidences de Mlle Clary. Vrais ou non,
nouvellos fonctions étaient rétribuées
ces reflets d'impressions changeantes
compensaient largement la rente réclasont vraisemblables. &lt;&lt; Elle a d'Jbord
mée. Il avait raison au reste, le gai
été fiancée à 13onaparle et l'aimait
chansonnier, de penser à l'avenir ferme,
réellement. L'abandon de celui-ci,
car ses mains trop larges laissaient se
puis son mariage avec Joséphine la
répandre au fur et à mesure l'or gajettent au désespoir ' .... De royaliste
gné par sa peine; mais ne croyons pas
qu'elle était, elle de,ient républicaine
Goncourt lorsqu'il dit - n'ayant nulle
et court à cheval à côté de Du phot,
connais~ance des Souvenirs et laissant
fils d'un plâtrier. J&gt;
dans sa biographie de la Guimard une
MARIE-LOUISE:, h!PÉRATRICE DES FRANÇAIS.
Bien qu'elle ne l'aimât pas comme Dessi11 de DuRA,&lt;o-DucLOs, d'après le buste sculpté à Compiègne par Bos10. lacune de dix à quinze ans - qur,
elle avait aimé Bonaparte, elle s'était
« dans le ménage d'artistes, l'Empire
laissé fiancer au jeune général. Elle
ne ramena ni la fortune ni l'aisance 5 JJ.
demeurait à Rome, au palais Cortini, chez la vie du prince de CondJ et celle de Turenne.
Les beaux temps, au contraire, sont reveson beau-frère Joseph, ambassadeur de la Nous allâmes nous promener fort longlemps nus pour le vaudevilliste et, en 1807, il a
1. On se rappelle que Mme Joseph Bonaparle était
la sœur de la fulure Mme Bernadollc.
2. Ilonaparle el Désirée s'étaient fiancés à Morscille et devaient se marier au printemps de 1795.
Lé séjour à Paris du général, qui fréquenlail la société de füne Tallien el y connut Mme de IJeauharnais, devail modifier ses projels. Mlle Clary, délaissée,
se montra jusl.emeot froissée cl conçut dès lors une
haine implacable pour celui qu'elle avait sincèrement
aimé. Sur Désirée-Eugénie (ce dernier 110m était le
vrai, celui dont elle signait ses lettres à Bonaparle),
voir: füron Larrey, Madame Mè1·e, l. I; Baron de
Uischild, Désirée, 1·eùte de Suède et de Norvège :
Comtesse d'Armaillé, ])ésfrée Clar·y (Revue des /l ,v11es, 15 octobre 1896) ; l,a premiè1·e fiancée de Sapoléo11, d'après les documents livrè; il la pnb!icité
par S. M. Oscar H, roi de Suède; Frédéric füsson,
Napoléon el les Femmes; N.émofres de /Jarras, éd.
par il. ~- Duruy, t. 1, et La. Ré_volulio11 [,ra11çaise,
H janvier 1895, )1. J. V1gmcr, La 1erreur à
Marseille, d'après un manuscrit de la Bibliolhèque
municipale.
3. Le W mlrs 1ï9û, jour du ,mriagc de Julie

Clary avec Joseph, Bernadotte ne se doutait guère
que deux ans après il épouserait l'ancienne fiancée de
Napoléon. Au mariage de Joseph Bonaparte, le bouillant Bernadotte s'élait montré d'une grande inconvenance. • La cérémonie touchait à sa fin, dil un manuscrit de la Bibliolhèquc de Marseille (v. RJvohtlio11
f rançaise, 14 janrier 1895), le cèlébrant prononça
une allocul,on. Il exprima des vœux pJUr le repos et
la délivrance de l'Eglise et de la Patrie asserv1œ ....
Celte partie de l"allocution déplut à l'un des assistants,
omcier r lpubl icain ; même elle Pxcita tellement son
fanatisme révolutior.naire qu'oubliant tout à la fois le
respect qu'il devait à la réunion, à ses hôtes cl même
il son chef, il lit entendre contre l'orateur des menaces
de dénonciation qu'il Lenla aussitôl d"exoculer en se
clirigcant brusquement vers la porle .... Son hùtcsse
le prérint au mème instanl à la porte dont elle s'empara de la clef. Stupéfté de cet acte de hardiesse, la
confusion de cet officier augment, guand il vit s'approcher Napoléon qui, avec non moms de calme que
d"aulorité, le ramcua à sa place, après lui avoir fait
envisag-cr toute l'élcnduc des malheurs crue son acte
incons1tléré aurait attirés sur toute sa famille. » L'au-

leur de cette algarade n·était autre que Bernadotte,
futur marècbal d"Empire et roi de Suède.
4. Mélancolique et « sensible -o, Desirce avail les
larmes lrès faciles. Elle aima d'abord son mari, c'est
un fait, d'abord en haine de Bonaparte, puis pour luimêmc. « Cel amour, dit la duchesse d'Abrantès, devint un vrai fléau pour le pauvre Ilèarnais qui, n'ayant
rien d'un héros de roman, se lrourait même forl embarrassé quelquefois de son rôle. C'étaient des larmes
continuelles. Lo1"squ'il était sorti, c'était parce quïl
était absent. Lorsqu'il devait sortir, enrore des larmes;
et lorsqu'il renLJ·ait, elle pleurait encore parce qu'il
devait ressortir, peut-être huit jours après... mais
enfin i I devait ressortir. » Plus lard, reine de Suède,
mais vivant le plus qu'elle pouvail à l'aris, Désirée
(;lary éprouva les mêmes langueurs el les mêmes
émolions devsnt le duc de Hichelieu qu'elle a poursuivi en Allemagne sous l'Empire, q~'elte retrouve
président du Conseil sous la Rtslaurat10n. l'n passage
assez mystérieux des Mémoires de Mme d'Abrantèi
se trouve cclairé par quelques lignes du médisant
Thiébaull.
5. Goncourt ajoute au,si la Restauration cl ci te une

HISTORIA

Cliché Giraudon.

ELISABETH DE FRANCE
FILLE DE.HENRI IV, HO! DE FRANCE, ET FE,\li\lE DE PIIILIPPE IV, ROI D'ESPAG E
Tableau de RUBENS. (;\\usée du Louvre.)

�,

_____________________________

]ë.JfN-C.TTE'N'N'E DëS'P'J{ÉAUX - - ~

bitude d'avoir la tête baissée et de porter le
ventre en avant.
&lt;&lt; Eh bien, interrompit !'Empereur,

« Il n'y avait pas de violon. L'Empereur
sonna pour qu'on allât en chercher un dam
le château. On apporta un violon, mais

une place stable; il est inspecteur du théâtre
de l'Opéra et des Tuileries. Comme il a gardé
religieusement les traditions de l'ancienne
cour, on s'adresse souvent à lui pour certains
détails du cérémonial des fêtes impériales.
Est-il vrai, comme il s'en vante, qu'il ait
parfois joué le rôle d'un vrai maître des cérémonies? En tout cas, il assista aux solennités
de l'Empire et son récit du mariage de Napoléon et de &amp;tarie-Louise en fait foi : la mine
triste d'Eugène de Beauharnais et de sa sœur
en signant le contrat qui chassait leur mère
du trône, l'attitude ou contrainte ou gênée
de chacun des membres de la famille impériale, tout, jusqu'au dandinement de Cambacérès;« qui signe les yeux à moitié fermés »,
y e,t décrit par un témoin qui a vu ce qu'il
raconte.
Sur le séjour à Compiègne des nouveaux
époux, Despréaux apporte des détails curieux.
Napoléon lui a fait dire de donner des leçons
de maintien à l'Impéralrice. Il arrive au cbàteau où « il est comblé de caresses » et où
Duroc lui fait attribuer un appartement.
« Voici, raconte Despréaux, ma première
entrevue arnc l'impératrice. Une personne
habillée en blanc, très simplement, entre
dans le salon rond où j'attendais . .. . Elle
avait le front baissé et laissait pendre ses
bras. Je me levai aussitôt et saluai d'une
révérence.... Je mis des gants blancs, lui
pris la main et commençai ma leçon, en
faisant d'abord marcher l'impératrice. La
Beine de Naples entra au moment où j'étais
dans une petite discussion avec Sa Majesté
qui , pour marcher en avant, avait grand soin
de poser la pointe du pied la première. La
Beine de Naples arrêta adroitement la leçon,
me prit à part et me dit que j'étais dans le
vrai, que celte manière de faire n'avait pas
raison d'être et qu'Abraham, son ancien
maître de danse, lui avait enseigné le contraire ainsi qu'à ses enfants.
« Je dis alors à !'Impératrice : « Je demande bien pardon à Votre l\lajeslé, mais je
ne puis laisser passer cette faute. Car, si,
pour marcher en avant on est obligé de poser
la pointe du pied la première, il faudrait
donc, pour marcher en arrière, poser le
talon le premier. »
« Celle phrase était à peine achevée que
!'Empereur entra : «Bonjour, monsieur Despréaux, dit-il, vous avez bien des choses à
faire. &gt;&gt; Puis se tournant vers Marie-Louise :
&lt;&lt; li faut, Madame, que vous exécutiez tout
ce que monsieur Despréaux vous dira, et je
ne vous mèuerai à Paris, que lorsque vous
smrcz bien vous tenir, marcher et danser. »
« Je m'adressai alors à Napoléon : « Sire,
le maintien ne peut se changer aussitôt qu'on
le désire; il en est ainsi de toutes les habitudes. Sa Majesté, en marchant, a pris l'ha-

portez, Madame, le ... contraire en arrière. »
Je n'ose pas écrire le mot dont se servit
Napoléon. La Reine de Naples, sa dame
d'atours restaient pétrifiées ....
« Je pris aussitôt la maiu de l'I mpéralrice
et la fis marcher aussi noblement qu'il me
fut possible, en lui disant à voix basse ce
qnïl fallait faire. Ayant élevé un peu la voix
pour lui conseiller de porter la tête plus
haut et de détacher le menton qui touchait
la poitrine, l' Empereur dit très haut : « Oui,
oui, \'OUS avez raison. Vous \'Ons teniez autrefois en archiduche,sc; il faut maintenant
vous tenir en impératrice. »
« L'Empereur avait compris la faute grossière qu'il venait de commettre. Il se mit à
marcher fièrement devant une grande glace
et à rn faire des révérences profondes,
disant chaque fois : « Eh bien, monsieur
Despréaux, est-ce comme cela? 1&gt; Et le danseur d'expliquer les différents saluts, en
quoi se distinguait la révérence du supérieur
envers l'inférieur et réciproquement. Napoléon sembla acquiescer et, tout d'un coup,
demanda à Despréaux de lui apprendre à
valser.
&lt;&lt; li passa son liras par-dessus mon épaule,
et nous nous mîmes à valser; mais comme
je sentais que la force qu'il déployait nous
allait Lous les deux étendre à terre, je le
priai de s'arrêter. Il courut aussitôt vers
Marie-Louise, lui donna de petites tapes sur
les joues, l'embrassa et voulut danser avec
elle.

comme il n·y avait personne pour en jouer,
Napoléon dit : « Vous, Despréaux, qui
faites tant de choses, vous devez sans doute
savoir jouer du violon. »
« Alors, continue Despréaux, je pris l'instrument cl, le tricorne à plumet sous le
bras, l'épée au côté, je me mis à jouer du
violon et à danser avec !'Empereur, qui sautait comme un cabri, en me disant qu'il
avait appris autrement avec un célèbre professeur. Pendant plus d'une demi-heure il
sauta et fil les pas sautés de la danse lrès
en mesure, mais en tenant les genoux ployés.
li me parla ensuite de la danse des • Tricotets) I&gt; et lui ayant répondu que c'était la
danse favorite d'Uenri IV, il voulut la danser
sans savoir. Alors me voilà nez à nez avec
Napoléon.... Je me mis à faire le pas des
« Tricotets l&gt; el Sa lllajesté, en sueur, cherchait à les imiter et à faire le pas favori
d'Henri IV. Il trouva cette danse charmante,
et j'eus la malheureuse idée de lui proposer
d'organiser, à la prochaine fête, un quadrille
avec celle danse et des costumes de la
même époque. Il me répondit oui, mais je
vis à son visage que c'était non .... Je m'étais
cru encore à Versailles 1 et n'avais pas pensé
qu 'Henri IV ne pouvait aller avec cette nouvelle cour.... »
Avec ce récit de la leçon de danse de Napoléon se terminent les pages curieuses des
&lt;1 Souvenirs » de Despréaux. li est fàcheux
qu'il ne nous ait pas laissé ses impressions
su.· la Restauration, don t il s'était empressé

lcttrc de la Guimard chargeant son ami Desentclles
de plaider 1:i cause de son mari auprès du comte
Deugnot pour l'obtention d'une pension viagère.
Lt lettre est du 19 octolirc 1814; la Guim•rd s'y réclame des services r,:indus sous Louis XVI cl non
des emplois sous l'Empire. Est,cc à dirç que Despréam n'a pas Li~n vécu pend31ll cc temps ? Ou

changement de r(gime venait son nouvel embarras.
1, Les Tricolels, danse ancienne qu'affectionnait
Henri IV. Elle est composée de quatre couplets sur
des airs différcnls; le dernier Pst: Vive Uenri quatre.
Ou a nommé ainsi un trépignement de pieds
qu'llenri IV faisait en dansant la fin du dernier couplet des Tricotets et qui marque exactement la nleur

des cinq syllalics de ~oire et de ballre. Ce piétinement, quo19uc fort s1~p,lc, fait grand effet quand il
est execute avec préc1S1on par tout un quadrille,
(Note de IJespréa u, dans l'ht de la Dame.)
2. Des quadrilles avec costumes Henri IV avaitnl
étn remis à la mocle par Maric-Anloinctle. (V. Co1·1•e,~po11da11ce de l\lcrcy. j

C IIATEAU DE M ORTEFONTAINE. -

Gravure de

VILLIERS JEUNE,

d'après

CONSTANT

BouRcE01s.

�r-

'1
1

111STO'}t1.Jl - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -

de solliciter les faveurs. La Guimard, qui,
pendant le temps de l'Empire, a obtenu peu
à peu pour son mari les emplois et pensions
qu'il demandait, recommence en 18f4 à
réclamer l'appui du gouvernement pour la
régularisation de leurs pensions viagères et
implore le comte Beugnott. Après les CenlJours, Despréaux était nommé inspecteur
général des spectacles de la Cour, professeur
de danse et de grâce à l'École royale de musique et répétiteur des cérémonies de la
Cour.
La Guimard habitait alors rue de Ménars,
entourée toujours de l'admiration de son
mari, saluée de la vénération fidèle d'anciens
amis. C'est pour satisfaire l'exigence de
ceux-ci, curieux de l'évocation d'un passé
qui rappelait ~es anciens triomphes, que
Despréaux, toujours à l'affût d'inventions
divertissantes, imagina de &lt;( faire assembler à
l'artiste septuagénaire quelques pas des ballets où elle avait eu le plus de succès i&gt;. La
Guimard refusait mollement, se retranchant
derrière la décrépitude de son corps atleint
par la vieillesse. Son mari insista, fit dresser
dans son salon un théàtre dont le rideau
d'avant-scène ne laissait voir que les genoux
et les jambes des acteurs. Despréaux et sa
femme, affublés dans les parties visibles,

au-dessous du rideau, d'une tunique pailletée
et de la chaussure traditionnelle, cachaient
leur corps· vieilli et ne montraient que des
jambes et des pieds qui paraissaient jeunes.
« Et ce spectacle, ajoute Charles Maurice
dont on tient ces détails, était des plus séduisants en ce qu'il prêtait par l'imagination
de l'esprit à la danse visible, eL du dramatique à la pantomime qu'on ne voyait pas'. l&gt;
Le succès de celle représentation fut prodigieux et l'on sollicitait en foule des places
pour les représentations futures. Au bout de
cinq ou six soirées, la Guimard épuisée dut
reMncer à se donner encore une fois en spC'ctacle.
Elle n'avait plus au reste longtemps à
vivre. A deux heures de relevée, le 4mai 1816,
mourait à soixante-treize ans la plus illustre
danseuse du dix-huitième siècle•. Sa mort
passa presque inaperçue dans le P_aris de la
Restauration qui avait oublié ses retentissants
succès d'antan. A peine les journaux du
temps consacrèrent-ils quelques lignes nécrologiques à l'ancienne Terpsichore 4 •
Despréaux devait survivre quatre ans à
C( l'adorable amie l&gt;, à l'épouse qu'il avait
tant aimée et dont il disait :

1. Lcllrc à Desenlelles, citée par Goncoul'l.
2. Épaves de Charles Maurice·, Nouvelle Revue
rél1·ospectivc, l. Il.

5. Jal, Dictio1maù-e critique de biographie cl
d' ltisloire.
4. Journal de Paris du 7 mai.

Elle prom•e depuis vingt ans,
Par sa grâce el son caractère,

Qu'on a l'art d'arrêter le tcmp~,
Quand on a l'art de plaire.

A l'abri du besoin, grâce à ses pensions,
mais donnant toujours à mains ouvertes,
Despréaux, philosophant au milieu de quelques amisr écrivait jusqu'à la dernière heure.
Ce n'étaient plus des chansons, mais des
maximes comme celle-ci : c( Ne laissez
jamais connaître le fond de votre bourse,
car mus seriez tourmenté et votre bon cœur
finira par céder, et quelque orage imprévu
vous mellra dans la gêne. »
Toute sa vie, Despréaux n'avait guère mis
cette maxime en pratique; le gai chansonnier
a,·ait un cœur d'or et se montrait d'une générosité très supérieure à ses ressources. C'est
dans un moment de gêne causé par des libéralités de ce genre qu'il écrivait en 1818 :
cc J'approche du soir de la vie el, lorsque
je pense aux tristes et exécrables événements
que j'ai vus et aux mallieurs que_j'ai éprou1·és, je me dis : &lt;c Allons, Jean-Etienne Despréaux, pense donc à loi l C'est beau d'être
généreux! mais il est bien pénible d'être
vieux et pauvre. Fais ce qu'un ancien philosophe di~ail : « Il vaut mieux enrichir ses
ennemis après sa mort que d'av_oir besoin de
ses amis pendant sa vie. »
Impossible d'avoir mieux mis en pratique
le contraire de ce qu'il conseillait si bien.
Dans le philosophe-chansonnier, il était resté
le fastueux maître de ballet!
COMTE

Retour d'Italie
Quelque temps après son arrivée à Paris
(après la campagne d'Italie et le congrès de
Rastadt 011 il avait présidé la légation française), Bonaparte demanda qu'on l'autorisât à
faire revenir une partie dé sa maison qu'il
avait lai~sée à RasLadt.
J'hésitais à le suivre, car j'ignorais alors
que ma radiation de la liste des émigrés avait
été prononcée le 1 t novembre.
Bonaparte me dit avec l'accent de la plus
grande indignation :
- Venez, passez le Rhin sans crainte ....
Ils ne vous arracheront pas d'auprès de moi,
je vous en réponds ....
Bonaparte a dit à Sainte-Hélène qu'il n'était
revenu d'Italie qu'avec trois cent mille francs.
Je lui ai connu à celle époque un peu plus
de trois millions.
Comment d'ailleurs, avec trois cent mille
francs, aurait-il pu suffire aux réparations,
à l'embellissement et à l'ameublement de sa
maison de la rue Chantereine?

Comment aurait-il pu mener le train qu'il
avait avec quinze mille francs de rente et les
appointements de sa place?
D'ailleurs, peu importe.... Personne ne
l'accusera jamais d'avoir dilapidé.
C'était un administrateur inflexible; les déprédations l'irritaient et il faisait sans ces~e
poursuivre lt&gt;s fripons avec la vigueur de son
caractère.
Les frères de Bonaparte, voulant a voir tout
pouvoir sur son esprit, s'efforcèrent de diminuer l'influence que donnait à Joséphine
l'amour de son mari. lis cherchèrent à exciter sa jalousie et profitèrent pour cela du
srjour qu'elle fit à Milan ap1·ès notre départ,
séjour autorisé par Bonaparte.
Admis dans l'intimité de l'un et de l'autre,
j'ai été assez heureux pour adoucir ou empêcher beaucoup de mal.
Je n'ai été contre elle, et malgré moi,
qu'une seule fois : c'était au sujet du mariage
de sa fille Horlense, Joséphine ne m'avait pas
encore parlé de ce projet. Bonaparte voulait
donner Hortense à Duroc ; ses frères poussaient à ce mariage afin d'isoler Joséphine de
sa fille, pour laqueUe Bonaparte avait une
tendre amitié. Joséphine voulait la marier à
Louis Bonaparte.

FLEURY.

Les plus magnifiques apprêts furent fails
au Luxembourg pour la réception du vai,,queur d'Italie. La grande cour de cc palais
fut élégamment décorée; quand le général
enlra, tout le monde se tenait debout et découvert. Les fenêtres étaient occupées par les
plus jolies femmes.
Cependant la cérémonie fut d'un froid glacial. Toul le monde avait l'air de s'observer
et l'on remarquait sur toutes les figures plus
de curiosité que de joie et de reconnaissance.
Il faut dire aussi qu'un événement fàcheux
augmenta celle tiédeur générale. L'aile droite
du Palais n'était pas occupée; on y faisait de
grandes réparations; il y avait beaucoup
d'échafaudages aux mansardes et l'on y avait
placé un factionnaire pour empêcher d'y monter. Un employé au Directoire parvint cependant jusque-là, mais, à peine eut-il mis le
pied sur la première planche, qu'elle fit bascule el l'imprudent tomba de toute cette hauteur dans la cour, qu'il éclaboussa de sang.
Cet accident causa une stupeur générale: de's
femmes se trouvèrent mal ; les fenêtres fu•
rent en grande partie évacuées. Quelques esprits pessimistes - il y en a toujours - se
plurent à voir dans celte chute le présage de
celle de MM. les Directeurs.
BOURRIENNE.

.... 3q ,..

PAUL GAULOT
~
1

-

La duchesse de Berry,
fill~ du Régent
travailla en femme qui a pour elle le pouvoir
de l'alcôve. Le duc de Berry n'était pas de
taille à résister à celle direction impérieuse,
et bientôt des symptômes de désunion éclatèrent entre les deux frères. Mais elle avait
compté sans un événement qui déjoua ses
plans : Monseigneur mourut (1711 ). Le duc
de Bourcrorrne devenait dauphin, la duchesse
0 0
de BQurgogne dauphine! es mlr1gues se
retournaient contre elle. Sa fureur fut grande
d'un tel contretemps; toutefois, elle n'était
pas encore allée si avant qu'elle ne p~t revenir
en arrière : elle étala une douleur unmense
et chercha à noyer dans les larmes fort peu
sincères que lui arrarhait cette mort le souvenir de ses machinations impolitiques. Les
deux frères s'aimaient assez pour que la
réconciliation fût possible.
L'orgueil n'était pas le seul défaut de cette
princesse; elle en avait de moins relevés.
Boire et manger avec excès était pour elle un
plaisir. Sa grand'mère nous a laissé sur ce
point des détails bien curieux : &lt;( Madame de
Berry ne mange guère à dîner, et il est im-

Ce fut assurément le plus étrange ménage
princier dont l'histoire ait •co~servé. le souvenir. Il semble pourtant, a n exammer que
la surface, que les deux époux dussent se
convenir.
Le duc de Berry n'était point mal de sa
personne : assez grand, assez gros, il _avait
les cheveux d'un beau Llond, et son visage
marquait par sa fraicheur une brillante_ sa~té.
Il ne manquait ni de bonté ni de d1gmté_;
malheureusement, lïntelligence ne répondait
pas à ses autres qualités, et, c~mm~ il ~'ét~it
que le troisième fils du Dauphm, c est-a-dire
le plus éloigné du trône, o~ avai~, à d_ess~in
peut-être, négligé fort son educ1llon, s1 bien
que c'est à peine s'il savait lire et écrire.
li n'était pourtant pas sot, et se connaissait
assez pour savoir dans quelle infériorité intellectuelle il se trouvait, ce qui augmentait
encore sa timidité, partant sa maladresse et
même sa nullité en bien des circonstances.
Et il lui arrivait parfois de s'en plaindre et
d'en vouloir au roi ainsi qu'au duc de Beauvilliers, qui avait été son précepteur. JI en
laissa un jour échapper le douloureux aveu
devant madame de Saint-Simon : cc lis n'ont
songé qu'à m'abêtir, lui dit-il en gémissant,
et à étouffer tout ce que je pouvais être.
J'étais cadet, je tenais tête à mon frère; ils
ont eu peur des suites, ils m'ont anéanti; on
ne m'a rien appris qu'à jouer et à chasser,
et ils ont réussi à faire de moi un sot et une
bête, incapable de tout et qui ne sera jamais
propre à rien, et qui sera le mépris et la risée
du monde! »
La duchesse de Berry, qui n'al'ait que
quinze ans, mais qui possédait autrement
d'esprit que son mari, ne tarda pas à le
juger et à le mépriser. Le malheur , ou lut
qu'il fût précisément amoureux fou de sa
femme; elle saisit cette occasion de prendre
sur lui un empire absolu. Il ·n'y avait pas
huit jours qu'ils étaient mariés qu'elle faisait éclater son caractère allier, dominateur,
et toutes les ardeurs d'un tempérament violent, d'une nature sans scrupules et sans
freins.
Pleine de dédain pour sa mère, - une
bâtarde, - pour son père si faible, si dépourvu de volonté, elle prit d'elle-même
une telle idée qu'elle se trouva fort mécon.
PHILIPPE D'ÜRLÉANS, RÉGENT DU ROYAUllE.
lente de ne venir qu'après la duchesse de G,-avu,-e d'AuDIBRAN, ct'afn!s le tableau d'IIYACINTUE
Rrc•uo. (Musée de Versailles.)
Bourgogne. Sans égards pour les bontés que
sa belle-sœur lui témoignait, sans pitié pour
l'affection profonde et sincère qui unissait le
possible qu'il en soit autrement, car elle se
duc de Bourgogne et le duc de Berry, elle
fait apporter, avant de se lever, toute espèce
entreprit de brouiller les deux princes, et y
de choses à manger ; elle ne bouge pas de son

s . .

lit avant midi; à deux heures elle se met à
table, elle n'en sort guère avant trois heures,
elle ne fait aucun exercice; à quatre heures
on lui apporte encore des aliments de tout
rrenre des fruits de la salade et du fromage;
0
'
'
à dix heures elle se met à rnuper; entre une
ou deux heures elle se couche; elle boit l'eaude-vie la plus forte. l&gt;
Elle en buvait si bien qu'elle s'enivrait souvent à perdre connaissance et à rendr~ partout ce qu'elle avait pris, sans ~e souCJer _le
moins du monde du scandale quelle donnait,
et sans êlre jamais retenue ni par la présence
de son mari, ni par celle de son père.
Ce n'est pas tout: l'eau-de-vie et la paresse
ne régnaient pas seules sur elle, et ses mœurs
étaient déplorables. Débauchée sans vergogne,
elle s'abandonna à la galanterie la plus effrénée, et ·cela, avec si peu de retenue, avec une
telle hardiesse d'effronterie, que le duc de
Berry ne put longtemps rester dans_ l'ig~orance de ses débordements. Quelle s1tual1on
pour un petit-fils du roi qui ne pouvait guère
faire cesser ce scandale que par un scandale
toujours timide et
Plus o«rand encore! Mais
. pour cette
bonasse, avec un reste de pass10n
femme qu'il avait tant aimée, il n'osait se
plaindre trop haut, el, dans bien des cas, il
se contenta de prendre pour confidente madame de Saint-Simon, à qui il fit de bien
élranrres
aveux. Toutefois
il y eut, de
temps,
0
.
•
en Lemps, des révoltes dans ce mari trompe
et bafoué, qui n'ignorait rien de ce qu'on
disait de la singulière .affection qui Ûnissait
le père et la fille, et Saint-Simon fait discrètement allusion à une scène violente, dont on
ne devine que trop la cause, en raison même
de sa discrétion. C( Ses particuliers journaliers
et sans fin avec M. le duc d'Orléans, dit-il en
parlant de celle princesse, et où tout languissait pour le moins quand il (le duc de Berry)
y était en tiers, le mettaient hors des gonds.
Il y eut enlrd eux: des scènes très violentes et
redoublées. La dernière, qui se passa à Rambouillet, par un fâcheux contretemps, attira
un coup de pied dans le cul à madame la
duchesse de Berry, et la menace de l'enfermer dans un couvent pour le reste de sa vie. n
Mais la duchesse n'ét,it pas femme à céder
aux menaces; toutefois, elle pouvait craindre
que son mari exaspéré n'avertît enfin le roi,
et ne lrouvàt chez lui un appui dont elle
aurait eu tout à redouter; le hasard la servit
selon ses désirs.
Le duc de Berry, fatigué d'une femme
aussi altière, aussi fausse, aussi coupable, se
laissa aller à une aventure avec une femme
de chambre de la duchesse, aventure qui
aboutit à une grossesse.

�LA

111S TORJ.Jl
La duchesse, mise au courant de l'intrigue,
songea avec joie à en tirer parti. Elle déclara
à son mari qu'elle n'ignorait rien des torts
qu'il avait envers elle, mais qu'elle ferait sur
eux le silence et lui laisserait toute liberté,
si, de son côté, il consentait à lui en laisser
autant, sinon qu'elle irait se plaindre au roi
et ferait chasser cette femme de chambre si
loin qu'il ne la reverrait de sa vie. Le pauvre
prince n'o,a répliquer; une fois de plus, il
courba la tête et se résigna.
Le duchesse se sen Lit alors tout à fait
libre, et il n'est folie que rnn imagination
surchauffée par l'eau-de-vie n'inventât pour
le désespoir des siens. Ne s'avisa-t-elle pas de
1,'amouracher d'un écuyer de son mari, La
lla)·e, qu'elle fit chambellan, mais qu'elle ne
put faire Leau, si l'on en croit Saint-Simon :
« C'était un grand homme sec, à taille contrainte, à \'isage écorché, l'air sol et fat, peu
d'esprit el bon homme à cheval. »
li ne lui suffit pas d'rn faire son ammt,
elle désir,1 bien plus et rêva quelque chose
qui sortit &lt;lu commun : elle voulut se faire
enlever par lui, el très sérieusement lui proposa de fuir en Hollande.
La Haye fut effrayé d'une telle proposition,
plus effrayé encore de la fureur qu'elle fit
éclater en voyant son peu d'empressement à
l'accepter. Il se précipita chez le duc d'Orléans et lui avoua l'étrange fantaisie de la
duchesse.
- Que diable ma fille veut-elle faire en
Uollande ? Il me semble qu'elle passe fort
joliment sa vie dans ce pays, répondit le bon
père qui s'entremit pour faire entendre raison
à s;t fille el parvint à la détourner de cette
équipée insensée.
Au milieu de tous ces incidents .honteux
ou ridicules, la duchesse trouva moyen d'être
enceinte, mais non celui de mener à bien sa
grossesse. Elle ne changea en rien son régime
de mangeaille et de boisson ; elle accoucha à
sept mois d'un enfant qui reçut le titre de
duc d'Alençon (26 mars i 715), mais ne le
porta qu'un mois, car il mourut le 26 avril
suivant.
A celle époque, elle était cependant une
des espérances de la famille royale, que des
deuils répétés avaient étrangement réduite :
le grand Dauphin, fils de Louis XIV, était
mort le 14 avril 1711; le duc de Bourgogne,
fils ainé du grand Dauphin, avait suivi sa
femme dans la tombe, l'année suivante (1218 février i 7 i 2) ; il ne restait, en dehors de
Philippe V devenu roi d'Espagne et comme
tel exclu de la couronne de France, qu'un
petit prince de trois ans, le duc d'Anjou, fils
du duc de Bourgogne. Que ce frèle enfant
vînt à mourir, et le duc de Berry devenait
dauphin, la duchesse eût été la future reine
de France.
La destinée conserva la vie du petit duc
d'Anjou, qui fut Louis XV, et le duc de
Berry mourut avant son grand-père, Louis XI V.
On ne peut pas dire que la France ait eu
sujet de s'en réjouir, car le règne du duc de
Bt!rry n'eût certes pu être plus déplorable,
plus néfaste que celui de Louis XV; mais du

moins cette mort épargna à la monarchie la
honte de compter au nombre des reines dé
France une femme comme la duchesse de
Berry. On n'était pas habitué à un Lei éclat
de scandale, car, sauf quelques exceptions
restées sinon douteuses, du moins discrètes,
l'adultère, dans la famille royale, semblait
aussi régi par la loi salique, - et résené
aux mâles.
Le duc de Berry eut-il, dans ses derniers
jours, l'épouvantable doultmr de saroir son
épouse non seulement infidèle, de cela il ne
pouvait douter, mais inceslueuse?Oui, si l'on
en croit Maurepas, qui rapporte ce trait dans
ses mémoires : « Sa conduite avec son père
était si publique que M. le duc de Berry,
souffrant impatiemment tous les discours qui
se tenaient à ce ~ujet, fit mettre l'épée à la
main à M. le duc d'Orléans sur la terrasse de
Marly, où il le trouva. lis furent bientôt
séparés l'un et l'autre, et l'affaire fut élouUëe
de façon qu'on n'en a presque point parlé. »
Certes, la chose est plausible; toutefois,
on peut hé~itrr devant cet unique témoignage. Testis unus, Lestis 1111llm. Ce qui
semble prouvé, c'est que le pr;nce, las de
supporter tant de hontes à ses côtés, s'apprêtait à se plaindre au roi et à lui demander
de le délivrer d'une telle épouse, lorsqu ïl
mourut.
On a donné plusieurs ,ersions des causes
qui amenèrent 5a mort. Saint-Simon croit au
poison; celle cropnce ne parait reposer sur
aucun indice sérieux. Il est plus naturel de
l'allribuer à un accident de chasse. Le duc
de Berry fit une chute de cheval et se rompit
une mine, ce qui lui fil perùre beaucoup de
sang. Cropnt son mal sans gravité, et désireux de ne pas alarmer le Yieux roi attristé
des nomLrcuses morts qui avaient moissonné
presque toute sa descendance, il défendit à
ses valets de parler de cet accident. &lt;1 Lorsqu'il avoua ce mal, écrit la princesse Palatine, il était trop tard pour qu'on pût y porter
remède, et, comme ptlrsonne ne savait celle
chute, les méd~cios ont rensé qu'il était malade par mite de srs excès de table; on lui a
fait prendre force prises d'émétique, ce qui
a encore a,·ancé sa mort. Il a dit lui-même
à son confesseur, le Père de la nue : « Ah 1
c1 mon Père, je suis la seule cause de ma
c1 mort. 1&gt; Il s'en est repenti, mais il était
trop lard. »
Sous son lit el sous ses meuble~, on trouva
des assielles toutes pleines de sang.
C'est le vendredi 4 mai 1714, à quatre
heures du matin, qu'il expira dans sa vingthuitième année. Il laissait sa femmeenceinte;
mais celle grossesse ne réussit pas mieux
que la première; la princesse se blessa dans sa
chambre el accoucha le 18 juin d'une fille qui
ne vécut que douze heures.

Cette mort rendait plus liLrc encore la duchesse de Berry; toutefois, le roi vivait toujours, et ne semblait pas moins à redouter,
maintenant qu'il ne se trouvait plus dans
.., 316 ....

l'obligation de ménager sa petite-fille à cause
de son petit-fils. Ce dernier obstacle disparut:
le l" seplemLre 1715, Louis XIV s'éteignit
à Versailles. Le duc d'Orléans devint régent
du royaume pendant la minorité de Louis XV.
Qui oserait désormais s'opposer aux caprices
de la fi lie préférée du régent?
Bien que personne ne s'attendit à voir celle
princesse changer de conduite et mener une
existence plus digne de sa naissance, plus
digne aussi de la veuve d'un petit-fils de
France, on eut lieu d'être surpris du déchaînement avec lequel elle se livra aux passions
les plus extraordinairas, au libertinage le
plus effréné, et ses folies dépassèrent toulrs
les prévisions.
Elle avait auprès d'l'lle une façon de fayorite, jolie, bien faite, intelligente, mais intri~ante et rouée autant qu'on peut dire. C'était
la fille d'un sieur Forcade!, petit commis, et
d'une de ses fl'mmes de chamLre : celle-ci,
deYenue veuve, avait longtemps fait mt'nage
arec un homme marié. La princesse Palatinr,
parlant d'eux, lrnr fait l'application d'un
proverbe de son pays : « On peul dire &lt;JUe
tout cela, c'est du beurre puanl et des œufs
pourris. » Mais peu importait à la duchesse
de Berry quand elle était coiffée de quel'JU'un; elle songea à bien établir sa favorite
el dénicha un vieux gentilhomme, M. de
Mouchy, qui avait toutes les qualités requises
pour de1·enir l'heureux époux d'une telle
femme. Usé de corps, très faible d'esprit,
« franc bœuf à embâler 1&gt;, comme dit SainlSimon, il ne fut là que pour faire gloire l l
donner à l' « étrange poulette 1&gt; que fut rn
femme un nom honorable qu'elle s'empressa
de dé,honorer.
Elle ne Larda pas à jeter son dévolu sur un
petit-neveu du duc de Lauzun, un jeune cadet de la maison d'Aidie, le comte de füom,
el elle en fit son amant. Ce n'était pas qu'il
fût beau, non; le· portrait qu'en a tracé la
princesse Palatine ne laisse pas d'illusions à
cet égard : c1 Il n'a ni figure ni taille; il a
l'air d'un fantôme des eaux, car il est vert (l
jaune de visage; il a la boÙchc, le nez et les
yeux comme les Chinois; on pourrait le
prendre pour un magot plutôt que pour· un
Gascon qu'il est; il est fat et n'a pas du tout
d'esprit; une grosse lèle enfoncée entre de
larges épaules : on voit dans ses yeux qu'il
n'y voit pas bien; en somme, c'est un drôle
fort laid. 1&gt; Elle va même jusqu'à ajouter:
cc li a l'air aussi malade que s'il avait le mal
français. 1&gt; Ce que Saint-Simon, plus réservé,
exprime en ces termes : &lt;1 C'était un gros
garçon court, joufilu, pâle, qui, a1·ec force
bourgeons, ne ressemblait pas mal à un
abcès. J&gt; Par quels mérites cachés sut-il séduire la Mouchy? C'est ce qu'on chuchotait
tout bas : il paraît qu'il était « très vigou. reux », el l'on contait que madame de Polignac était restée enfermée deuxjoursaveclui !
Cette réputation attira l'attention de la
duchesse de 8:!rry, fatiguée de La Haye, et
qui avait vainement cherché dans maintes
passades la satisfaction de ses sens impérieux. Elle voulut tâter, elle aussi, de cc

mâle dont on vantail la vi~ueur, et elle demanda à la Mouchy de lui céder sa place
dans un de sfs rendez-vous amoureux.
La Mouchy avait trop d'esprit pour être
jalouse, jalouse surtout d'une princesse d'o!•
venaient Lou tes sort~s de Liens. Elle con•cnt1l
à la substitution, et füom, averti, s'y prêta
galamment. Le lendemain, continuant l.a
plaisanterie et feignant d'avoir été dupe, 11
disait en riant :
- Voyez celle madame de Mou, hy qui a

rien, et fiiom trônait entre ses deux maitresses, heureux comme un coq, insolent
comme un parvenu. Déférent envers laMouchy,
il se montrait souvent de la dernière grossièreté arnc la duc·hesse. li se plaisait à la traiter
comme une ft'mrne &lt;le bas étage, critiquant
sa toiltlle, 1,làmant ses projets, contrecarrant
tous ses goùts. Et la malheureuse, qui s'efforçait d'auta1,t plus de lui plaire qu'il témoignait plus d'exig.,nces, était parfois au dése~p,,ir, versait J'abo11da11tes larme;, cl s':illa1t

Co:ssEu. DE

l'air grosse comme une mauviette : cela
tient une place énorme dans un lit.
A partir de ce momt!nt, le palais du Luxembourg, que le régent avait donné pour résidence à sa fille, devint ltJ thé.itre de Lous les
scandales et rasile du plus extraordinaire
ménage à trois qui se pût voir en pareil
lieu; c'étaient chaque jour des orgies, auxquelles, par un raffinement de dépravation,
on conviait un Jésuite, le Père Riglet, lequel
ne dédaignait pas de faire sa partie en de
telles réunions, mais s'en tenait, il est bon
de le croire, aux propos gaillards dans lesquels il était passé maitre.
Le &lt;I bœuf embâté 1&gt; de Mouchy ne disait

DUCHESSE D'E 1J'E.1(1(Y, 'FTLL'E DU 'R._tG'EJYT _ . _

REGE:SCE. -

que causait à lui et à l'État la conduite scandaleuse de sa fille; à maintes reprises, il
tenta quelques remontrances et essap de
parler en père. Ce n'était pas son affaire : la
duchesse n'avait pas l'habitude de l'entendre
ainsi ; elle le rabroua fortement, et se vengea
sur lui des insolences de Riom. De cette
façon, elles ne sortaient pas de la famille.
Car son orgueil n'avait en rien diminué;
jamais femme n'eut moins le sentiment de sa
dé1:ù{-ance. Il semblait que tout lui fùt pcr-

D':zprès un lab!uu du Musée de Versailles.

recommanJ~r à la Mouchy pour qu'elle la
raccommodàt avec ce drôle qu'elle adorait.
El la Uouchy travaillait à la réconciliation,
certaine de n'y rien perdre du côté de Riom,
certaine d'y gagner du côté de la princesse.
Celle-ci avait eu beau faire fermer les
portes du Luxembourg et des jardins, au
grand mécontentement des gens qui avaient
l'habitude de s'y promener et qui avaient
rimé, à celle occasion, des couplets trop
libres pour être reproduits, on n'ignorait
rien de ce qui se passait dans ce palais. Les
habitants, d'ailleurs, ne se cachaient guère.
Le duc d'Orléans, alors à la tête du gouvernement de la France, comprenait le tort

mis. Une seule chose restait chez la princesse
qui jetait parfois un nuage dans son âme : la
peur de la mort, avec ce qui suit la mort,
l'enfer, la damnation éternelle. Comme beaucoup de ses contemporains, elle n'était vraiment athée qu'en bonne santé! Un peu de
fièvre la ramenait à Dieu.
Dans ces moments-là, elle quittait son palais el se rendait chez les Carmélites du faubourg Saint-Germain; elle accomplissait tous
les offices, priait, jeûnait et se mortifiait.
Mais la chair était la plus faible : elle revenait
bien vite à Riom.
Trois années · environ se passèrent ainsi.
L'été, elle se transportait à Meudon qu'elle

�•

111STO'J{1.l!
préférait à Amboise, et elle. y continuait ~a plément de l'abso!ulion rcç?c : il ~allait la table caractère de la princesse ne se démenmême existence. On peut Juger quel dc- prévenir de ce qm se passait. Le regcnt, le tirent point même dans cc moment : elle
sordre régnait dans sa maison; ses dettes cardinal et le curé e11 disputaient entre eux ; envoya une bordée d'injures à son père po_ur
la faihlesse Pt ponr la sot11se
s'accumulaient. ...
qu'il montrait en se laissant faire
Cependant un accident facile à
la loi par ces (! cafards, qui abuprévoir survint ; la duchesse se
saient
de son état et de leur catrouva enceinte : elle était veU\'e
ractère
pour la déshonorer par un
depuis cinq ans. C'était un peu
éclat inouï ». Le duc d'Orléans
tard pour donner un héritier à
ainsi malmené revint piteusement
son mari; aussi chercha-t-on à
Yers le cardinal et le curé, el,
cacher cette aventure. Par malinvoquant
la grande faiblesse de
heur, la duchesse n'avait cessé ni
la malade, sollicita d'eux qu'ils
de manger ni de boire avec excès,
mu lussent bien patienter.
et cette grossesse, assaisonnée de
Ce n'est pas la patience qui leur
vins el de liqueurs fortes, se prémanquait : le cardinal demeura
senta fort mal; lorsque le terme
deux heures encore au Luxemen fut proche, l'étal de la pauvre
bourg, et ne s'éloigna qu'après
femme devint tel qu'on conçut
avoir constaté que sa présence
· pour sa vie les craintes les plus
était inutilP, non sans avoir recomsérieuses.
mandé
au curé la plus grande vigiVivre mal, c'était jeu de prinlance. Sur ce point, il fut obéi à
cesse, pourrait-on dire, mais non
souhait, et l'on ne pourrait croire
mourir mal. La superstition réveilla scène qui se passa alors si l'on
lait al()rs les sentiments religieux,
n'avait à ce sujet le récit de Saintet la malade appelait de tous
Simon qui, par madame de Saintses vœux l'absolution el les derSimon, dame d'honneur de la duniers sacrements. Le Luxembourg
chesse de Berry, était bien placé
dépendait de la paroisse de Sain~pour tout savoir : C! M. le duc
Sulpice : le curé fut mandé aussid'Orléans
se hâta d'annoncer à
tôt·, la malchance voulût que ce fùt
Madame sa fille le départ du
un honnête homme et un prelre
cardinal, dont lui-même se lrou\·a
imbu de ses devoirs. L'abbé Lanfort soulagé. Mais, en sortant de
guet accourut, mais, désirant évila chambre, il fut étonné de trouter un suprême scandale dans ces
ver le curé collé tout près de· la
conjonctures, il exigea pour donner
porte, et encore plus de la déclal'absolution que le palais fût netration qu'il lui fit que c'était là le
ÉLISABETII- CllARLOTTE o'0RLÉANS (PRIKCESSE PALAîlNE),
toyé de ses souillures, en un mot
poste qu'il avait pris et-0ont rien
Tableau d'IIYACINTUE RIGAUD. (Musée de B uda-Peslh.)
que Riom el la _Mouchy dé,guerne
le ferait sortir, parce qu'il
pissent au plus vite. Il le declara
ne voulait pas être trompé sur les
nettement au duc d'Orléans.
Le rérrenl qui connaissait sa fille, prévit c'était à qui se déchargerait de la mission. A sacrements. En cffd, il y demeura ferme
" qu'une
'
. la fin, le régent prit un moyen terme, entr'ou- quatre jours, et les nuits de même, excepté
l"opposition
telle mesure rencontrer~1t
de la part de la duchess?, et t~nl~ d,e. fa1~e vrit la porte de l'appartement de sa fille, el de courts intervalles pour la nourriture et
fléchir la ri oueur du cure. Celm-c1 n en de- par l'entre-bâillement fit part à madame de quelque repos qu'il allait pren~re _chez lui,
mordit poin~. Le régent crut se tire~ ?'~ffaire ~fouchy de l'empêchement survenu et des fort près du Luxembourg, et la1ssa1t en son
poste deux prêtres jusqu'à son retour; enfin,
en lui proposant de remettre la dec1S1on au conditions imposées par le clergé.
Cc que la Mouchy répondit, on peut s'en le dan()'er passé, il leva le siège. &gt;&gt;
cardinal de Noailles. L'abbé Languet accepta
La duchesse,· en effet, survécut à cette
l'arbitrage de son évêque,. en réservant s?n douter : la colère lui inspira les paroles les
droit de lui exposer les motifs de sa condmte plus insolentes sur les exigences ridicule, de crise : elle accoucha d'une fille et parut se
ces « caaots », et sur la honte de supporter rétablir. Toutefois ces scènes odieuses et ridien cette affaire. Le cardinal fut appelé.
"
.
.
Pendant cette discussion, les gens de l'en- un pareil affront. Elle alla averllr sa ~ai tresse cules avaient fait sur son esprit une profonde
touracrc de la duchesse avaient introduit un et revint informer le régent, le cardinal et le impression, et elle éprou~a le dé~~r ~•e~ préCordelier, lequel, léger di) scrupules et h_eu- curé que la duchesse refusait nettement de venir le retour. Elle eut d abord l 1dee bizarre
reux de jouer un bon tour au curé de Samt- se séparer dti Riom el , d'elle-même, la de se vouer au blanc pour six mois, elle et
sa maison, et, à ce propos, fit fabriquer un
Sulpice, reçut la co~fe~sion de la_ malade. Mouchy.
. . .,
Le scandale prenait des proporl10ns mqu1e- carrosse dans la construction duquel le fer
Cela facilitait, sembla1t-1l, la soluuon de la
questioi;i des sacrements, et le duc d'Orléans tantes. A défaut du père qui n'avait sur sa fut remplacé par l'argent. Puis, pour met~re
se flattait d'un dénouement favorable, lorsque fille aucune autorité et se dérobait à un devoir sa conscience à l'abri, elle forma le proJet
qu'il se sentait tout à f~it inca~able de r~m- bizarre d'épouser Riom.
le cardinal arriva.
Certes, c'était un beau rêve pour ce cadet de
II écoula le régent, il entendit le curé; plir, le cardinal de Noailles prit le parti ~e
mais comme celui-ci avait à haute voix parler lui-même à la duchesse, et voulut pe- Gascogne, mais il était petit-neveu de Lauzun,
affir~é ses droits à un refus, le cardinal nétrer dans sa chambre. Le régent craignit lequel lui avait souvent raconté son aventure
n'osa passer outre et lui donna complètement que cette intervention directe n'ame_nàt ,un amoureuse avec la grande Mademoiselle. li
raison, ajoutant qu'il l'exhortait à ne pa_s se état fâcheux chez sa ûlle et demanda qu on envisagea sans trop d'étonnement un dénouedépartir de ce qu'il avait exigé, et de veiller la pré,1nt au moins de cet~e ,visite. De ~ou- ment qui le mettait au comble de la fortune.
en outre à ce que les sacrements ne fussent veau, par la porte entre-bâ1llee, on avertit la La Mouchy n'eut garde de contrecarr~r son
malade .... La réponse qu'on en reçut n'eut amant en l'affaire : que lui importait une
pas administrés par surprise.
union qui ne chan()'erait rien à ses relations
Cependant, dûment confessée par le Cor- lieu de satisfaire personne.
"
.
Le tempérament orgueiUeux el l'indomp- avec Riom et consoliderait leur situation à
delier, la duchesse de Berry attendait le corn-

.

,

_______________________ LA

tous deux? La duchesse sauta le pas, et un
mariage secret la fit femme de ce petit gentilhomme, auquel t.out venait à souhait par la
peur du diable et Ja crainte du curé Languet.
Mais le séjour du Luxembourg rappelait
de trop désagréables souvenirs; la duchesse
de Berry, à peine remise, quiUa ce palais et
se rendit à Meudon. Là, plus libre, elle reprit
son existence habituelle, Lien que la fièvre
ne Ja quillàt guère. Sa grand'mère, la princesse Palatine, en marque son inquiétude :
C! Je crois que les excès de la duchesse de
llerry pour le manger et le hoire la mellront
en terre. » La Mouchy, complice de ses excès,
lui apportait dans la nuit &lt;( à manger toutes
sortes de choses, des fricassées, des petits
pâtés, des melons, de la salade, du lait, des
prunes, des figues ; elle lui donnait à roire
de la bière à la glace &gt;&gt; •
Ce régime déplorable devait amener un
prompt dénouement. Soit qu'elle en eût le
pressentiment, soit que, dans son immense
orgueil, elle éprouvàt quelque dépit de tenir
secrète fût-ce la plus folle de ses actions, la
duchesse manifesta la Yolonté de déclarer puLliquement son mariage. N'était-elle pas
veuve, riche, maîtresse de sa destinée?
Ce fut un nouveau coup pour le ri:gcnt.
Faire revenir sa fille sur une aussi extravagante résolution, certes il le tenta; mais,
toutes les raisons du monde ne puuvaient
rien contre l'entêlement de la nouvelle épousée. Il se résolut à un acte de rigueur; il
donna l'ordre à M. de Riom de rejoindre surie-champ son régiment qui faisait partie de
l'armée du maréchal de Berwick alors en Navarre. niom n'osa résister et partit. De la
sorte, on gagnait du temps.
La jeune femme accepta sans trop de récriminations cc contretemps, et, confiante dans
son influence sur son père, clic se flatta de
le ramener à ses volontés par la douceur.
Elle imagina, dan, la première quinzaine de
mai, de lui donner un souper sur la terrasse
de Meudon. Dans l'état où elle se trouvait,
avec ses fréquents accès de fièvre, rien n'était
plus dangereux; on lui en fit l'observation;

DUC1fESSE DE BE'Jt,'Jt.Y, r1LL'E DU ~'ÉG'ENT

naturellement elle n'en voulut point démordre.
Le souper commença à sept heures du soir et
se prolongea fort avant dans la soirée. La
nuit même, son mal s'aggrava dans des proportions inquiétantes.
Mécontente du séjour de Meudon, elle crut
qu'elle rn remettrait plus facilement à la
Muette; elle s'y fit transporter dans un carrosse, couchée entre deux draps, le dimanche
14 mai. Elle était bien changée déjà : la
fièvre la minait constamment, et elle était
devenue aussi maigre et aussi sèche qu'elle
avait été grasse. La princesse Palatine !'alla
voir le dimanche suivant, 21 mai. &lt;! Je la
trouvai dans un lriste état, dit-elle; elle
avait des douleurs si affreuses aux plantes et
aux doigts des deux pieds que les larmes lui
en venaient aux Jeux. Je vis &lt;jue ma présence
l'empêchait de crier, et là-de~sus je partis.
Je lui lrouvai très mauvaise mine; on a fait
tenir une consultation par trois docteurs : ils
ont résolu de la saigner au pied, on a eu de
la peine à l'y dédder, car sa douleur aux
pied, était si imupportable qu'elle jetait lis
hauts cris lorsque les draps du lit ne faisaient
que la froisser .... »
Le mal empirait d~ jour en jour, et laissait de moins en moins l'espoir d'une guérison pour cette femme usée par tant d'excès.
La Mont'hy prévit la fin, et songea à se faire
nantir largement pendant qu'il en était temps
encore : elle amena la princesse à lui donner
un baguier de deux cent mille écus. Celle
fois, la mesure était comble; le duc d'Orlérns,
irrité de celle cupidité et de celte effronterie,
sortit de sa bonasserie accoutumée et chassa
la Mouchy, ainsi que son benêt de mari.
Celle mé~hante femme partie, son déplorable ascendant sur la duchesse disparut, et
les scandales du Luxembourg ne se renourelèrent pas. La malade reçut les derniers sacrements avec piété, le 15 juillet.
Elle vécut deux jours encore. Son médecin
ordinaire, Chirac, ayant déclaré ses soins
impuissants, on fit venir un empirique du
nom de Garus qui lui donna d'un élixir de sa
composition. Cette boisson sembla ranimer la

--

..

moribonde, mais l'effet n'en fut pas durable.
Dans la nuit du i6 au 17 juillet 17HI,
entre deux et Lrois heures du matin, le dénouement fatal arriva. La morl fut douce :
on eût dit que la pauvre femme s'était endormie. Elle n'avait pas vingt-cinq ans.
L'autopsie démontra qu'elle ne pouvait
être sauv(c. cc Sa tête était toute pleine d'eau;
elle avait un ulcère dans l'estomac, un aulre
dans la hanche; le reste était comme de la
bouillie, et le foie attaqué. »
On ne lui fit point de funérailles publiques;
le corps fut porté, la nuit, rn secret, à SaintDenis.
Pendant cc temps, la MoucLy dinait en
nombreuse compagnie, hU\'ait du champagne
et se linait à une joie indécente. Qu'auraitelle regrellé? Elle arait tiré de rn maitresse
tout ce qu'il était possible, et même au delà;
par un tour digne d'elle, ne s'était-elle pas
fait confier par Riom les pierreries et lrs cadeaux qu'il avait reçus de la princesse I Ce
n'étaient point des scrupules de conscience
qui l'empêchaient d~ voler son amant....
Lui, du moins, eut une tenue plus décente : il montra toute la peine que lui causait cette mort. On dit même, que dans
l'excès de son chagrin, il ne fut pas exempt
de quelque exagération, manifestant le des•
sein d'en finir avec la vie. C'était trop : des
amis le rappelèrent à la raison; il y revint
sans effort, se consola et reprit son existence
de plaisirs et de galanteries.
Seul, le duc d'Orléans ressentit une profonde tristesse de la perte de celle fi Ile
chérie. La dernière nuit, il l'avait veillée jusqu'à la fin et lui avait fermé les yeux. cc Mon
fils est affligé dans l'âme, écrit la princesse
Palatine, et d'autant plus qu'il voit bien que,
s'il n'avait pas eu une complaisance excessive
pour sa chère Jille, et s'il avait plus agi en père,
sa fille serait encore en vie et bien portante. &gt;&gt;
Malgré ce témoignage, on éprouve quelque
embarras à s'attendrir devant cette douleur.
On voudrait être certain que les larmes répandues ainsi ne furent vraiment que les
larmes d'un père ....
PAUL

G,\CLOT

�LES A'É'J(OST1'E'J(S DE l.A 'J{'ÉPU'Bl.1QU'E

MAURICE DUMOULIN

•

Les aérostiers de la République
Après avoir jeté les Volontaires aux frontières, converti le bronze des cloches en
canons, le plomb des faîtages en balles; après
avoir arraché le salpêtre nécessaire à la poudre
aux vieux murs, aux voûtes des caves humides;
après avoir mobilisé pour la défense du sol
de la pairie tous les savants de la République,
siégeant en commissions permanentes et travaillant sans relàche dans des laboratoires, la
Convention demanda aux élémmts mêmes une
aide contre l'étranger. Pour un peu, elle eût
ravi la foudre au ciel pour la lancer contre
l'envahisseur.
Une science nouvelle était née dans les dernières années du règne de Louis XVI : celle
de !'aérostation; on s'était engoué pour elle.
Montgolfier, Pilâtre de Rozier, Charles, Robert,
Blanchard avaient été les protagonistes fêtés
d'une découverte dont la mode s'empara.
Des esprits ferti les et d'aimables plaisantins
profilèrent de l'engouement général pour
lancer les idées les plus saugrenues qu'on
accueillit sans sôurciller : les uns préconisaient (( une diligence aérienne )&gt;; les autres,
comme Blanchard, qui se contenta de l'exposer, mais ne l'expérimenta jamais, construisirent une mathine à voler.
Dans le domaine de la pratique, les a,ccn'sions avaient été assez nombreuses, assez
coordonnées, assez étudiées, pour qu'on pùt,
scientifiquement, songer à tirer parti des
ballons pour sau\'Cr la Patrie en danger. En
l'an Il, une commission fut nommée pour
rechercher de quelle utilité ils pourraient être
aux armées en campagne. Elle se composait
de Monge, de Berthollet_, de Fourcroy et de
Guyton de Morveau; ce dernier, passionné
pour les nouveautés aérostatiques, en fut le
rapporteur.
Guyton, ancien avocat géuéral au parlement
de Dijon, était un chimiste remarquable. II
s'était, comme toute la Bourgogne, passionné
pour les nouveautés aérostatiques et, par deux
fois, en 1785 et en 1784, il avait fait, la
dernière fois avec un aérostat à rames, des
ascensions libres qui avaient eu le plus grand
succès. Il était donc qualifié mieux que personne pour rédiger les conclusions de la
commission. Elles furent d'autant plus favorables que, depuis longtemps, son attention
avait été attirée sur l'utilisation des aérostats
aux armées.
Carnot écrivait, le 15 février 1795, à son
BrnLIOGRAPHIE : Arclt. nal. A. fi 1, 2~0, clc. Auuno,
Recueil des actes du Comité de Salut public; BAnO,i
Sr.1.LE DE BEAUCHAMP. Souveufrs de la fin du
xrm• siècle; 0.-co~EAU, Notice sm· Coutellr, llulletin
de la Société des leures du Mans, t. li; DA11ooux,
rïotice sur le général i\Icusnicr; CAZALAS, Sabretache, 1909.

ami, Antoine Bussard, un avocat d'Arras qui
préconisait ce moyen d'observation en campagne:
Guylc,n m'a souvent parlé du parti que l'on
pourrait tirer à la guerre des ballons; vous vous
rencontrez à ce sujet; il pense qu'ils pourraient
être infiniment utiles : je n'en doute pas, mais
c'est à nos généraux :i faire usage de Ioules les
ressources de leur art; on ne peut pa~ leur rien
prescrire à ce sujet et il est à craindre qu'ils ne
suivent encore longtemps leur routine.

A la suite de son rapport, en juin de la
même année, Guyton fut chargé de faire des
expériences qui allaient aboutir à la création
du corps des aérosticrs.
Le 29 juillet, le C()mité de Salut public
énivait aux représentants du peuple aux
armées pour les informer qu'on avait décidé
l'emploi de ballons militaires el les inviter à
« conférer a me les généraux de l'utilité qu'on
pourrait retirer de ces ballon, pour obscner
la marche de l'ennemi ». La C( routine ,&gt; des
génrraux, comme le disait Carnot, allait être
mise à une rude épreuve.
Mais, rn ce, matières, il fallait tout créer.
On avait décrété l'aéro,talion militaire : restait
à l'organiser. Il n'y arnil ni ballon ni aéroslicrs. Tout au plu, une vieille enveloppe
recherchée par le miuistre de l'lntéricur cl

expédiées à Paris en suite de l'arrêté du
Comité de Salut public du 8 germinal an IL
Le 20 octobre 1795, on réquisitionna un
domaine national, le château et le parc de
Meudon : l'ancienne demeure de Servien et
de Louvois; on y installa le premier parc
aérostatique, sous la direction de Coutelle, de
Conté et de Lhomond.
On ne pouvait mieux choisir.
Coutelle, à celle époque, était âgé de
45 ans; né au Mans, passionné de physique,
il avait, le premier dans celte ville, construit
un paratonnel're qu'il plaça sur la maison de
son pèrP, notaire; il avait appliqué aussi avec
succès l'électricité à la guérison des maladies.
Venu à Paris en 1772, chargé de l'éducation
des neveux du physicien Charles, il se lie
d'amitié avec lui, use de son laboratoire et
étudie les gaz.
Conte était de l'Orne; il avait à celle époque
58 ans et se trouvait dans toute la force de
son génie inventif; successivement il avait été
luthier, peintre, mathématicien, topographe,
physicien et chimiste. Il s'était signalé en
rendant facilement utilisable une découverte
à laquelle il avait coopéré, mais qui n'avait
été a'ppli,1uéc 'que dJns de, expériences de
laLoratoirc : la décomposition de l'eau par le
fer rouge, cc qui supprimait l'emploi de
l'acide suliuriqur. fort rare à celle rpoque.
Ces ·trois hommes également ardents à
mener à Lien la tâche qu'on leur avait confiée
rn mirent aussitôt 11 l'œuvre.

Par arrêté du 4 brumaire an li (25 octobre 1795), signé de Robespierre, de Carnot,
de C.-A. Prieur, de Collot d'Herbois, de Billaud-Varenne et de Barère, le Comité de
Salut public décrétait en ces termes qu'&lt;m
eùt à sortir de la théorie pour entrer dans la
pratique :

Co:-1nL
D'après un portrait dll Cabinet des Esl3mpes.

DE

sur laquelle Guyton avait fait ses expériences
el les deux mcelles qui ~e trouvaient « dam
les salles de la ci-devant Académie de Dijon l&gt;

Il sera préparé le plus promptement possible
un ballon capable de porter deux hommes pour
faire, sans corde, des observations à l'armée du
t'lord; les préparatifs de celle machine seront
faits de manière qu'elle puisse, sous huitaine,
être employée au quartier général.. ..
JI sera remis il cel effet une somme de
50.000 livres enlre les mains du citoyen Coutelle
pour subvenir ü Ioules les dépense;.... Il sera
alloué aux citoyens sus dénommés (Coulelle, t:oolé
el Lhomond) un traitement de 20 lirres par jour
indépendamment de leur; frais de voyage.
Enfin il sera délil'ré à chacun un passeport et
une commission oslrn~ible, a6n que l'objet cle
leur fonction demeure inconnu, excepté au général de l'armée du Nord el aux représentants du

peuple à qui ils seront tenus de les communiquer
el dont ils prendront les ordres.
Coutelle partit le 8 brumaire, Lhomond
devait le suivre avec les charrois, conlenant
les dix grands tuyaux de fer, pris aux Invalides par réquisition du 6 el nécessaires à la
production de l'hydrogène par la décomposition de l'eau.
On l'accueillit fort mal à l'armée du Nord.
Le représentant Duquesnoy écriYit au Comité :
&lt;C Je crois qu'un bataillon nous vaudrait
mieux qu'un ballon »; ajoutant : &lt;( il n~us

mais « sous cord~s ,i, il del'ait être monté Charles et de Robert, il avait lu à l'Académie
par c&lt; deux observateurs qui essayeraient la des Sciences un « Mémoire sur l'équilibre
correspondance des signaux, s'exerceraient à des machines aérostatiques, sur les différents
faire la reconnaissance du pays et à dessiner moyens de les faire monter el descendre et
la carte dans cette position ».
spécialement sur celui d'exécuter ces maOn n'avait pas, pour cela, abandonné l'idée nœuvres sans jeter de lest et sans perdre d'air
d'utiliser les ballons libres; on étudiait à inOammable, en ménageant dans le ballon
Meudon ce délicat problème et on y accueillait une capacité particulière destinée à renfermer
les propositions d'inventeurs qui envoyaient de l'air atmosphérique », mémoire dans
au Comité les résultats de conceptions sou- lequel il expose des règles de manœuvre envent utopiques. On se souvint que le Général core suivies et découvre l'utilité du ballonnet
Meusnier, qui av~it été membre de l'ancienne a air compen•atèur qui assure les mouve-

BATAILLE DE FLEURUS

est arr}vé, hier, de votre part, un citoyen
nomme Coutelle, en qui je n'ai pas beaucoup
de confiance el je crois qu'il est du nombre
de ceux qu! ont sans cesse cherché à tromper
la Conventwn et ses comités. » L'aéroslier
revint à Paris, fit sori , apport au Comité et
tin décida d'abandonner, pour cette fois
l'e~treprü,e projetée. Dans son arrêté (4 fri~
maire an II, 24 nov. 1795) le Comité déclare
que &lt;c la campagne est trop avancée i&gt;, que
les &lt;( obstacles de la saison » sont un empêchement.
, ?i~n qu'elles aient une part de vrai, ce
n eta1t .pas là les véritables raisons.
. On s'était trompé, mais on ne rnulait pas
1avouer officiellement. L'aérostat fut, de
~ouveau, transporté au Petit-Meudon et utilisé comme ballon captif. Non plus libre,

v. -

H1STOR1A. -

Fasc. 3ç.

·

-

.

Gr

av ure

d B
•
·
e ERTHAuLT, d apres

SwEeACH-DE,FONTAINES.

Académie des sciences et qui venait de mourir
ments du ballon, garantit de l'instabilité verà Ca~sel des suites de. blessures reçues deYant ticale, sans perte de gaz.
Mayence, avait fait, disait le Comité de Salut
L'année suivante, élu membre de l'Acadépublic, &lt;&lt; un travail considérable sur les aéromie des Sciences à trente ans, Meusnier resta~s et les moyens d'en faire d'utiles applipr~nait ~es ~ravaux et les complétait par les
cation~ . »_. On rechercha ses papiers, on fit
tr01s memmres que recherchait le Comité et
~erq~1S1t1on?er à son domicile, place Saintqui sont aujourd'hui aux Archives nationales :
Sulprce, pu,s' dans sa maison à. Cherbourg
les sept pages de « Précis des travaux faits à
pour retrouver les manuscrits où étaient
l'Académie des Sciences pour le perfectionneconsigné~ les ,ré~ultàts de ses expériences.
~ent des mac?ines aérostatiques ll, qui conMeusmer eta1t de la Touraine. Eofant
c'était un petit prodige; il avait fait à so~ ltenl une esqmsse de la possibilité de diri•er
0
les ballons, en s'appuyant sur la théorie du
ex~mi~ateur d'entrée à l'École de Mézières,
C(, ~étacentre. ,i ; les treize pages de l'État
qm lm demandait &lt;c Que savez-vous? J&gt; cette
gener~I
des poids des différentes parties d'une
fière réponse : &lt;&lt; Ioterrogez•moi sur ce que vous
mach'me aérostatique calculée pour porter six
save~. l&gt; Devenu lieutenant du génie, il s'était
hommes et calcul de la stabilité de la machine
pas~10nné en 17~5 pour les dé&lt;.:ouvtrtes aéroet des moments d'inertie de toutes ses parties
stallques. Le surlendemain de l'ascension de
pour déterminer son métacentre et la durée
... 321 ...
21

�- - 111STOR._1.Jl

L'ES Jf.'É~OST1'E~S D'E LJl 'J{ÉPUBUQUE _ _ ,

L'expérience fut répétée plusieurs fois et
avec plein succès; les Autrichiens tirèrent
sur le ballon; ce fut en vain, le globe plana,
se moquant des boulets et des balles.
En présence d'un paro:&gt;il résultat,
Guyton décida de faire concourir
l'aérostat aux opérations du siège
de Charleroi, investi par l'armée de
Sambre-et-Meuse. Pour le conduire
de Maubeuge à Charleroi on fit des
prodiges; on sortit, tout gonflé,
l'Ent1'ep1·enanl de la place, en le
faisant rebondir sur la triple enceinte de remparts et de fossés,
puis on le conduisit, à la corde,
sur la route de Namur. Il arriva
devant Charleroi pour assister,
après une ascension qui révéla le
désarroi de la garnison, à la capitulation de la place. Le soir, la
compagnie s'en fut cantonner à
Gosselies. Le lendemain, 8 messidor an li (26 juin 1791), se livrait
la bataille de Fleurus.
Sous l'effort de cinq colonnes
convergeant de trois point~ de l'horizon, les Autrichiens, dans celle
célèbre journée, comptaient bien
culbuter le faible demi-cercle des
troupes françaises, commandées
par Jourdan, qui s'offraient à leurs
coups a,·ec Charleroi pour centre.
A trois heures du matin, l'action
s'engageait; à quatre heures, la
compagnie d'aérostiers avec le ballon prenait position au moulin de
Jumet, proche le quartier général.
Aussitôt, on lui donne son wl ;
CAPTIF DE GOUTELLE. DEVANT ~1AYENCE ASSJl;;GtE, EN 1795.
Jourdan, le général en chef, el
D"après une tslampe du temps.
Saint-Just, le représentant du peuple, sont à ~es pieds. lis attendent
le
résultat
des observations de Coutelle el
nées à chaque bout. Dans ce fourneau en
du
général
Morlot,
transmises par des billets
briques, on plaça sept tubes de fonte qu'on
insérés
dans
des
petits
sacs de sable dont
emplit de limaille et de tournure de fer; ces
tubes, scellés à chaque extrémité, communi- l'envoi leur était annoncé par des signaux. A
quaient par des tuyaux à une cuve en fer chaque missive, dit le baron de Selle de Beauplacée en contre-haut qui les alimentait d'eau. mont, lieutenant de la compagnie des aérosOn chauffait ces tubes au rouge : l'eau se liers, témoin oculaire, dans des Mémoires, si
décomposait; l'hydrogène dégagé descendait rares qu'on peut les considérer comme inédans une cuve inférieure saturée de chaux où dits, leurs figures se renfrognaient.
L'aérostat, toujours en l'air, se bornait à
il se purgeait de son carbone et de là, par de,
enreaistrer
le flottement de nos lignes et, à
tubes flexibles, pénétrait dans le ballon qui
o
un
certain
moment,
le commencement d'un
se gonflait lentement sous une tente dressée
très haut. Il fallait de 56 à 40 heures pour mouvement de retraite.
Le feu ouvert sur les Autrichiens par les
remplir l'aérostat.
canons
de Charleroi, qu'ils croyaient toujours
Durant le siège on fit quelques ascensions.
en
leur
possession, changea la face des choses
Le ballon portait, attachées à la corde qui
l"enceignait, deux autres cordes, tressées et à cinq heures du soir la bataille de Fleurus,
exprès, d'une longueur variant de quatre à d'abord perdue pour nos troupes, était gagnée
six cents mètres. Ces cordes, maintenues par par elles.
Sur la part de l'Enll"eprenanl dans celle
deux groupes d'hommes dont l'action était
journée,
les militaires d'autrefois comme ceux
indépendante et de sens contraire, assuraient
la stabilité de l'aérostat. La première ascen- d'aujourd"hui font des réserves formelles.
sion permit de se rendre compte de la dispo- Soult, Championnet, Jourdan déclarent unasition de l'armée ennemie; gràce à lui on nimement que cette « machine » est fort
s'avisa d'une supercherie alors fréquente : le embarrassante el inutile. Guyton, au concamp avait plus de tentes qu'il ne complait traire, envoya au Comité de Salut public celte
lellre enthousiaste :
d'hommes.

par le procédé de Conté ; la décomposition
de l'eau.
On construisit donc un grand fourneau
à réverbère, garni de deux hautes chemi-

des oscillations, tant dans le sens de tangage
que dans celui de roulis »; et enfin les plans
de construction de celle machine; le devis
estimatif, qui s'élevait à 5i5.462 livres, et
les tables de résultats et d'expériences. Lorsqu'on eut tout cela,
on travailla d'arrao.:he-pied pendant
quatre mois. li fallut renoncer à
employ-er des ballons« sans cordes»
et revenir aux aérostats « sous
cordes ».
Après une dernière expérience
faite à Meudon le 9 germinal an
Il (29 mars 1794), on décida, le
1:i germinal (2 avril), la création
d'une « Compagnie d'aérostiers »
pour « le service d'un aérostat portant deux observateurs •.
Les cadres de la Compagnie de
nouvelle création étaient restreints:
22 hommes « dont la moitié au
moins aura un commencement de
pratique dans les arts nécessaires
à ce serviœ, tels que maçonnerie,
charpenterie, serrurerie, peinture
d'impression cl chimie pneumatique 1&gt;, deux caporaux, un serg("ot,
un sergent-major faisant fonctions
de quartier-maitre, un lieutenant
et un capitaine. L'uniforme était
celui du génie : habit, veste,
culotte d'étoffe bleue, passe-poil
rouge au collet. parements noirs;
comme armement &lt;l un sabre court
et deux pistolets ».
Pour l'organisation et la solde,
la compagnie était traitée« comme
une compagnie de chasseurs » et
recevait, ainsi que les autres trouAÉROSTAT
pes, un « supplément de campagne».
Coutelle fut nommé capitaine de
celle compagnie et Conté, par arrêté du i er floréal an Il (20 avril 1794 ), Conté, dont « le
zèle et l'intrlligence avec lesquels il avait coopéré depuis plusieurs mois aux épreu \'es aérostatiques &gt;&gt; étaient proclamés, fut chargé de
la direction du parc de Meudon.
Le 14 Oort!al, C.-A. Prieur (Prieur, de la
Côte-d"Or), le neveu de ce Guyton, qui dans
son zèle écrivit de sa main presque toutes les
minutes des décisions relatives aux aéro:,lals,
donna au nom du Comité l'ordre à la Compagnie de partir le 16 pour Maubeuge, alors
assiégée par l'ennemi et, le 21, Guyton était
envoyé à l'armée du Nord avec la mission spéciale de« surveiller et diriger les opérations de
1'aérostat el de la compagnie des aérostiers »,
qui était directement placée sous ses ordres.
Le ballon, qu'on avait baptisé l' Enh·eprenant, transporté par des charrois de ré4uisition, arriva devanL Maubeuge, lorsque la place
était débloquée d"un côté. Les aérostiers
purent donc y pénétrer sans difficulté. On les
logea dans l'ancien collège, dont les jardins
furent transformés en usine. flien n'était
moins simple que de produire de l'hydrogène

J'~i _eu !a satisfaction de ,oir les généraux
apprecaer I usage de cette noul'elle ma, hine de
guerre, au point d'y monter eux-mêmes pour
observer. Le général )loriot I esl rcslé deux heures
la lunel_tc :1 _la main, hier malin. Il a jeaé de là
d1:u1 avas qua on~ été portés ,ur le champ :iu ~éneral en chef et 11 est persuadé qu·ils ont contribué à di-eider de.&lt; dispositions utile, ....
yadjudaut général chargé dP la partie secrète
m rnforme de la déclara lion des déserteurs sur
l'im~ression qu'à failcs sur les esclaves l'éltirntion
de 1aérostat et ses longues stations à 1:,0 et
~00 _toises p_cndanl la durée d'une des plus grandes
bata1lles r1ua se soient données.

que : jusqu'alors, les ballons étaient faits en priés &gt;&gt; les jeunes gens se destinant à l'aérosbaudruche, pellicule tirée de- l'estomac du Lation.
~uf ou de celui du mouton; sur la proposiLe programme comprenait « les mathétion de Vandermonde, anrien membre de matiques, la physique générale, la chimie,
l'Académie des Sciences, en fructidor an Ill, la géographie, le lever du terrain et les
on adopta le taffetas de soie, dont les coutures dilférents arts mécaniques relatifs à l"aérosétait collées à la gomme, pour en faire l'en- talion et les manœuvres militaires 1 •
veloppe des nouveaux aérostats. Vandermonde
Les études pratiques devaient porter « sur
commanda à Lyon 5000 aunes d'étolfe pour les lr~vaux relatifs à la fabrication, à la récet usage.
paration, aux dispositions et aux manœuvrt&gt;s
Enfin, le 18 brumaire an III 3 1 octobre des machines aérostatiques 1&gt;, ainsi que sur
1791-) !'aérostation militaire prit définitive- &lt;1 !a construc1ion et la disfosition des appament rang parmi les corps auxiliaires de l'ar- reils •.
mée par la création de « !'École des aérosDe Selle donne la note exacte :
Les élèves,
soumis au rérrime
militaire '
•
0
tiers ».
mangeaient et travaillaient en commun. Leur
Sa_n, prétendre ~diculem1•11t, dit-il, qu'on
Cette école était placée à Meudon. Conté journée était ainsi réglée : après le premier
d~ 1 a11 au ballon le gam cle la hataille, on ne peut
n_11•~ que son effet matériel el mor:11 n'eùt parti- en était nommé directeur, et Bouchard sous- appel à 7 b. 1/2 jusqu'à 9 heures, leçon de
c_1p1•, au succès. :'lou! sùme, positivement que directeur : les représentants du peuple mathématique; jusqu'à 10 heures récréa1effet de celle magnafique tour avait porté une Trulla~d :t Rougemont étaient choisis pour tion, puis jusqu'à midi classe de rréograespèce d1• découragement parmi les soldats étran- co~m1ssa1res. Les élèves, au nombre de phie, qui délmtait par la « lecture de; Bulle~c~·s &lt;1ui n'arnient nu_lle i~éc d"unc chose pa- soixante, divisés en trois sections de vingt tins de la Comention »; dessin et écriture
1e_1lle ... ·. Tous les pr1sonn1ers regardaient d'un hommes sous le commandement d'un sous- jusqu'à 2 heures.
,
œal stupide celle énorme machine ....
Venait alors le diner, après le911elque,-u11, étaient prèts à ~P jeler
r1uel pendant 1 heure et demie se
a. genoux c_l i1 l'adorer, tandis CJU&lt;'
faisait « l'école d'armes, de postd autres, lua montrant lt• poin,. d'un
air farouch!', répétaient c•n le;r lantio~, . de marche el de peloton;
gue : c&lt; Espions, espions! Pendu, ~i
puis Jusqu'à 6 heures, les élèves
rous êtes pris. •
étaient laissés libres « pour réfié~hir aux différentes leçons de la
JOurnée ». La retraite était battue
à 8 h. i '4 et après la lecture des
A la suite des premiers résulrésumés
de leçons faite par trois
tats obt~n?s au siège de Maubeuge,
élèves choisis, on sonnait l'exlincle Com1te de Salut public augtion des feux.
mmta !"effectif du corps des aérosLe quintidi de chaque semaine
tiers. Le 5 messidor an JI (2:ijuin
était. réser\'é aux expériences de
1791), il arrêta qu' « inslruil par
physique et de chimie et aux exerles épreuYes fait&lt;•s à llaubeuge
cices
aérostatiques : « construc~es arnnta~es qu'une armée peut
t!on
des
fourneaux, les disposillrer du service d"un aéro~tat 1&gt; six
tions des appareils chimiques pour
nouyeaux ballons seraient exéla décompo.;ition de l'eau, la macu~és, et qu'une seconde companœu\Te de la lente ».
g111c commandée par Conté serait
L'école, sous les ordres d'un
constituée et exercée à Meudon.
directeur à 6.000 livres de traiLe4 messidor on mettait :i0.0011 litement, et d'un sous-directeur à
vres à sa di~position et le 15 ven4,-000,
éta}t en outre pour\'ue
~émiaire an III chaque colllpannie
d ?n quartier-maitre. Elle s'oulut augmentée de six bommet
vrit le 29 brumaire an Ill et se
Les halions que construisit Conté
recrula parmi les militaires en
affectèrent une forme nouvellt&gt;.
activité, des dragons, des chaslis d:1aient être « cylindriques,
seurs, des soldats de ligne des
terminés par deux hémisphères
élèves de l'~cole de Mars; ~uelde même diamètre. Leur diamèques canonmers; beaucoup de solt rc était de dix-st'pt pieds et la
dats venant de l'armée de Sampartie cylind riq ue avait seize pieds
bre-et-~feuse. Les sujets agréés
de longueur ». C'était un essai
comme élèves Louchaient une solde
pour donner plus de stabilité à la
machine: mais cette forme était
de ~5 so~s 6 deniers par jour. Il
peu pratique; on l'abandonna el
fallait qu on y lra\'aillàt et dans
le 18 Yendémiaire an li( o ocioles premiers mois quelques élèves
bre 1794) on poursuivit la consfurent renvoyés pour insuffisance
1rnction d'un aérostat nou Yeau
ou pour paressP.
l"Agile, _doa~ la conception rappell;
Pendant qu'on dél'eloppait à
celle qui prevalut chez Dupuy de
Meudon l'inslruction te&lt; hnique
• LA FOLIE DU JO• ·R
\"Il DE L.1 REPUBLIQUE
.
.•
L~me tt _les in?énieurs contempodt&gt;~ futurs aérost iers, la co rnparains : 11 den1l être « de forme
,: 111e, après la bataille de Fleurus
elliptique _de qua torzc pieds de grand axe et
prit ses quartiers d'hiver à Aix~
lieute~ant, d'un_ sergent el de deux caporaux,
de huit P!~d:; e_t demi de petit axe I&gt;. Une
la-Cha pelle. De lit, elle fut en\'oyée sous
rece1a1ent uae mslruction destinée « à préautre amelaoralton fut apportée à celle épo~Jaience, assiégée. par le général Lefebvre.
parer par des études et des exercices approElle y demeura près d'un an, continuant et
V

'

. \~

�____________________________ _____________..
:_.

rr-.

111STO'J{l.ll

plia. De retour en France, il mourut le 6 déreau. Rentrée en France, ce fut elle qui fut cembre f805, peu de temps après la perle
perfectionnant son service d'informations;
choisie, sons le commandement de Conté et d'une femme qu'il adorait. Goutelle explora
entre temps, peudant le5 armistices, on faide Goutelle, pour prend!e part, avec Bona- la Haute-Égypte et fouilla Memphis; puis il
sait les honneurs de /'Entreprenant à l'étatmajor aulrilbit n, parte, à l'expédition d'Egypte. Le dé;;astre parcourut la presqu'ile du Sinaï et celle de
qui s'en montrait d' Aboukir anéantit les ballons et tout le ma- l'lloreb. C'est lui qui, dans une séance de la
tériel des aérostiers. C'est là que durent périr commission d'Égypte, du 8 octobre 1800,
ravi.
Mais à tant ser- l'Agile, ballon elliptique construit en vendé- émit l'idée de transporter en France les obévir, le ballon sc fa- miaire an Ill, el les autres : le Lu:re, le Cé- lisques de Louqsor et en dé\'eloppa l~s
tiguait; un coup de leste, le Narlial, l'Jntupide, le Précm·- moyens. A sa rentrée rn France, il fut
feu chargé à mi- seur, le Svelle, car on n'en entendit plus nommé sous-inspecteur aux revues; un motraille, tiré par mal- parler par la suite.
ment intendant du Wurtemberg, il reprit ùu
veillance sur l' aéservice actif, fit toute la guerre d'Espagne el,
dp
rostat au parc, rentoujours aYec le même grade, prit sa retraite
dit nécessaire son
eu 1816. Il mourut, à 87 ans, en 1855,
L'engouement pour les ballons semblait
envoi en réserrn au
après a,·oir organisé au Mans, sa ville natale,
passé.
De $el1e, demeuré à Strasbourg, note l'Enseignement mutuel el des salles d'asile.
quartier général de
avec mélancolie : c&lt; Nous nous apcrce,•ions
CoUTELLE.
Pichegru, à Mann- que nos puissan ls protecteurs avaient cessé
heim , et de là à
Ces hommrs furent d'une rare énergie.
Mubheim, près de d'être influents dans les conseils de la guerre. Comme l'écrivait Coutelle à de Selle, le
Nous n'étions plus servis comme nous a\'ions
Strasbourg, où, dans l'ancien couvent des Jél'habitude de l'être; nos dcmandt&gt;s restaient 15 me-sidor an XII :
suites, rn trom·ait le parc des ballons.
Oo n'a jamais ass1·i su ce qu'il en a coùté de
sans réponse dans lt s cartons du ministère .. ..
L'e_st alors que Conté fut nommé directeur
peines, de fatigues pour établir celle machine;
Je
prévis
une
dislocation.
&gt;&gt;
d_e l'Ecole de ,Meudon. Il y faisait des eipéElle ne se fil pas attendre: l'école de Yeu- on ne sait pas assez, qu'il est très possible qu'en
r~enccs m~ 1b1drogène, lorsqu'une explodon fut licenciée en l'an VI. Meudon, Belle- d'autres circonstances, avec les mèmes moiens,
sion, causee par une porte imprudemment
on n'eùt pourtant pas réussi, qu'il fallait ètre solvue, Brimborion, où se faisaient les expé- dat et en faire prPuve dans l'occasion; qu'il fallaissée ouverte, le renversa, fil voler en éclats
tubes et cornues; il fut cruellement blessé riences, furent vendus. ::,,e matériel fut trans- la1t, enfin, avoir f,1it le sacrifice de .son repos el
de sa s;mté, ne voir el ne pen~er qu'à l'aéro,lal
par les morceaux de rerre et perdit l'œi1 porté à \'incPnnes.
En
Ég}ple,
les
aérostiers
sans
mathines
pour
"Il port1•r partout aussi promptement, pour
gauche. A la suite de cet accident, on le
firent cependant des prodiges. Conté avait exciter l'enlhousi~~me de l'arméti et porter le
nomma chef de brigade.
proposé en ,·ain la construct1011 d· µo,tes télé- trouble dans l',u-m ie ennemie.
Coutelle, promu chef de bataillon, commanda aux deux compagnies récemment graphiques qui eussent éviti! h défaite d'ALes aérostiers de la République ofîn-nt de
créées. La preruière, capitaine Delaunoy, lieu- boukir. Dans le désarroi de l'armée, il fut un nobles exemples 11 ceux d'aujourd'hui.
homme précieux; il créa à force d'ingéniotenant de Selle, fut affectée à l'armée du
En l'an Vll, ainsi que de Selle l'arnit prévu,
Rhin; la seconde, capitaine Lhomond, lieute- sité des att•liers pour a, oir les outils, les les compagnies d'aérostiers furent supprinant Plazanet, appartint à l'armée de Sambre- armes, les balanciers à monnaier, les canons, mées ; leur effectif fu I versé dans les sections
et-)leuse. Cdte dernière compagnie suivit la poudre qui lui étaient nécessaires. On a du génie et leurs offit·iers dispersés.
un ordre de Menou adres~é du Caire, le
J~urùan dans la mm·he qu'il fit pour souteQl\anl 11 l' Enl1·epl'enanl il fut conservé 22
thermidor an Vlll, « au citoyen Conltl,
mr Moreau, alors en Bavière; mais après la
glorieuse épave - à l'arsenal de Melz, où il
défaite de Jourdan à Wurlzbourg, l'Llercule chef de brigade des aérosliers », l'informant demeura longtemps comme un témoin de
fut pris et l'Enlrepl'enanl dégon0é revint sur qu'il met à ?a dispoülion la somme de l'inconstance des hommes. L'idée qui l'avait
:5.566 lim s pour les drprnses de l'atelier et
un chariot à Rastadt et de là regagua Strasfait naître était cependant grande et féconde :
le salaire des ouvriers el des artistes sous ses
bourg.
on l'abandonna trop vile.
La première compagnie accompagna Mo- ordres pendant le mois courant. li se mulli~1AURICE

DUMOULIN.

Docteur MAX BILLARD
~

L'historique des bains de
Le temps n'est pas bien loin où un voyarre res_tait dans l'eau, un détachement de cavaau_ bord de la mer ~tait un événement, ~ù lerie de 1~ g~rde éclairait la mer en s'y avanS_a~nt-M_alo, pour ne c1ler qu'une station ma- çant aussi loin q~'il était possible de le faire
nll':°~ importante, n'était i,ière connue des sans trop de pénis 1. lJ
Pam1ens que par le couplet d'une célèbre - c·e~t donc en prenant des bains de mer
chanson :
que Napoléon s'apprêtait à paraitre au delà
11011 1·~yagr, 111011 clwr /}umollet,
des Pyrénées. Le 4 novembre il était en E .t S/11111-Jlalo déb/lrque: ,ans 1ia11frag1"
pagne, et la victoire y entrait avec lui.
s
/)011

voyagr. el ,·e.,te~ si la rille i·ou,.piai/.

2~:

XVI, •

AU BALLO:( •.

f

J.

. C'était si loin I Les diligence,, attelée, de
dp
v1g?ureux c~ev~ux bretons, ne mettaient p1s
~oms de_ trois Jours à faire au galop les cent
_En f~it, cette fantaisie des bains de mer a
lieues_ qm séparent de Paris la vieille cité drs ris naissance sur les côtes normandes seuauda~1eux corsaires. ~lais la npeur et les
e':°ent en 1815. par le séjour qu'y fit la
chemins de fer, supprimant le temps el l'es- re10e Hortense, alleinte de consomption et
pac~, ont changé tout cela et aussi élargi lPs ven_ue sur le littoral mendier la santé et s:ashomons. Les ~!ages sont envahies tous les ~eo1r_ sur ces amas de galets qui n'avaient
ans ~ar le_s habitants des villes, en quête de pma1s vu, de mémoire d'homme que de
sante,
.
pauvres p'echeurs el de gigantesques
' falai~es
d qui'd,·ont
. chercher au loin ces lrois
gran s me ecms : l'air pur, l'eau salée le blancbes 3 •
•
repos.
'
Jusqu'en
1899
b
.
--, « une araque en assez
Dès 1760, Richard Russel préconisait en mauvais état' dans IaqueIle se trouvaient
Angleterre l'usage des bains de mer, et Mare~, dans un Mémoire couronné par l'Acadé~ue de ~ordcaux en 1767 '' se faisait en
Fr~nce _l écho de celle excellente pratique.
~lais, f~1l rem~rquer le Dr J. Laumomer dans
sor~ pellt Tm1/~ des Bains de ,ile,·, ce n'est
~cre qu~ depms Lefrançois, dc Dieppe, que
l hydrotherap1e el la balnéation marines sont
entr~es dans l'arsenal de nos moyens thérapeutiques.
Chose digne de remarqur, le premier pcr!;Onnage en vu~ que l'histoire ~ignale comme
pr~nanl ~es bams de mer sur le littoral frança~s est l en:ipereur Napoléon' alors qu'il fais~1t ~ne enJamhée d'Erfurt à Madrid. C'est à
Biarritz, au mois
de novembre 1808, que
l'E
.
mp~reur prit «. quelques bains de mer
s_ur celle plage »' qui devait devtnir la slallon farnr1le
des tètes couronne·e·,. 1,nous
,·
de.
vons· I anecdote
au
«énéral
de
Brandi
.
O
•d
, qui a
cons1,gn_e ?n~ ~es 1Mmoil'es posthumes tant
de ,deta1ls] mtimes,
d'un coloris si vif et SI.
.
vrai,. sur a vie des camps rt des bivouacs
depm~ 1~ guerre d'Espagne jusqu'à la bataill~ \'L'E DES BAl:l'S
. ET DL Cfl.\TEAU DE DIEPPE EN 18 3
.
, '
4 • - D11,près l'est:impe Jessinü etgra,•ee p3r GARNERA\' .
de _Le1pz1g. « Chacun de ces bains, écrit-il
é_1a1t accompagné d'une reconnaissance aqua~
11q?e, pour prévenir quelque surprise an- quelques baignoires, un petit nombre d
glaise. Pendant tout le temps que Napoléon tentes mal construites jetées au hasard su; les_descriptionsenthousiastes d'Alphonse K.
puis, en 18H, avec Ir. vieux maréchal Gr:;~
S L • En 1767, l'Académie royale des Dcllcs-Lellre
c1~necs cl Arts de Bordeaux décerna
·
s,
couronne au respectable M !Iarel
un pnx ~l o_ne
sur la mani~rc d'agir des bains d: poudr son llemo1rc
de mer , Cu,n B • .
. eau ouce el d eau
BatJonn~, I•• l'a~ic, ;r
Itmhaire pillore,que.

Él' E:STA1L LOUIS

la _rlage &gt;J,' loi là de quoi se composait l'élabhssl'm~nt balnéaire de Dieppe.
Auss1 est-ce suriou~ du jour où la duchc.~~e
~; _Berry, nature primesautière, ori!!inale,
1a_1me?t chevaleresque, toujours avide de
cm tr ~l de_ liberté, entrainant à sa suite
ou~
h,.gh-life parisien, vint passer, au
~o: ao'.1t i824, une saison à Dieppe, que
. odes empara de celle prescription ~alula1~~ de l'hygiène qu'on appelle le bain de mer.
ieppe fut désormais à la mode: mais end:nt 9uelques années, jusqu'à la créatio; du
~ efm de fer qui mit Paris à quatre heures
e a plage, la station se recruta spécialement dans le, rangs de la nobles~e et de 1
dfinance
d ' à qui· 1a grande fortune permettaita
es ép!a~ments coûteux et laissait d'importan ls lo1s1rs.
~ Ce goût dt!s hains de mer descendait à
en t813 ' avec Mmes de .,1co
,.. 1a1.. et •
dEtretat,
L
e éota~d s' saus doute attirées sur la la"'e
la plus pittoresque &lt;les côtes normande; p~r

la

'l~ieS~~fti~'11:./;:tlf~c:t: ft '~::ais,
0

Srènn

de

• 1812. Char~ntier, Paris, ~877, p. 11.f1111s1e, 18085. La rcmc Hortense gouvernail elle-même sa

sant~. On cite ,J'elle le trait s ..
plusieurs jours d'une ,lou.le Ul\~nl. Souffrant depuis
pour i· faire dil'eroion elleurb~o,gntnlc au~ sourcils,
quel à lui arracher un; dent~ igea e dentiste llous!· 11ul1cfleur de Dieppe. Die pe, 18'&gt;.i
3
a L abbé CocnET Etretat -, -~- ·
- ' p. 1.
Etretat, dtcout·e'rt par 1• .&gt; ~ ilion, 1857, p.118.
renommèe aux charmants :briotrj Isabey, doit sa
surtout à Alphonse kar
~ux e Le/J01ltevi11, el
upect pittoresque qu'il ri qu( '':rnta le lement son
e mit a la mode dans le

monde litléraire et artisli e Le
•
le pars lui-même élailqu · nomd Elrclat, sinon
puis I av3nt-dernie~ siècl coËnu des Parisiens deparc aux huîtrrs avait é~é n 17. 77, un fort beau
nrtte, reine de France c~euse_llOU_r llar1e-Antoid Etretat.
' qui pr férail les huître~
L~
bureau
de
,·c
l
•
établi à Paris rue n ~1es 11~1
tres d'Etretal était
chère du n• 11 ~ 0 l' ?t° orgu
ci
Sur la porte 00_
8

J

lrela/.

-, n isa, : ureau des /tuftru d'E-

�. - - "1STO'J{1.ll
chy 1, souffrant de la poitrine, errant de
France en Italie, et toujours poursuivi par le

VuE D'ÉTRETAT, EN 18;3. -

D'atrès l'tslampe dessinée tl gravét par GARNERAY.

remords de n'arnir su tran~formcr en un
triomphe une immense défaite.
En 1852, les rochers el les pittoresques
chaumières d'Étretat recevaient la visite du
général Ca\'3ignac, de la comtesse de Montalembert et celle plus sensationnelle du maréchal Jérôme Bonaparte, l'ancien roi de Weslphalie, el de son fils, lt! prince Napoléou!,
qui avaient alors le bonheur de voir le rétabfüsement de leur famille s'accomplir dans
son ancienne splendeur.
Devons-nous rappeler au~si, dans un autre
ordre d'idées, que c'est à Etretat qu'Orphée
aux En{el's a été imaginé, conçu et instrumenté? C'est là, dans la ,•illa 01·phée, que
Crémieux et Halévy ont écrit leur jo) eux
librello et que Bertall et Gustaye Doré en ont
dessiné les premiers costumes.

•

à califourchon le déposa chez la mère Oseraie, écrit M. Léon Séché, roici nacte-

De 1851: date la renommée de Trouville,
dont les dunes et la nature encore vierge
avaient séduit dix ans auparavant un enthousiaste de la mer, le peintre Mozin, qui était
loin d'en prévoir l'immense avenir. En 1834,
en effet, un grand diable basané el crépu c'était Alexandre Dumas - débarquait dans
ce joli coin de la côte normande et se faisait
héberger chez la mère Oseraie pour quarante
sous par jour, café compris. Le célèbre romancier, dont on connaît la royale fourchette, n'en revenait pas.

ment quel fut le menu de son déjeuner
Potaqe l&amp;alade de cruelle&amp;
CMelelle, de pré-sait!
Soles en matelote
Jlomard en niayo,maue
Bécassines rdties
Fruits
Cidre à di,crélio1t
Café

« Et Dumas eut pour ce prix-là autant de

au mois d'août à l'hôtel de Paris ou à l'hôtel
des Roches-~oire~.
Figurez-vous un quadrilatère de huit mè_tres
de chaque côté, avec des murs blanchis à
la chaux, un parquet de sapin, une table de
noyer, une commode Louis XV qui venait
je ne sais d'où, un lit de bois peint en
rouge, comme il y en a encore dans la
presqu'ile guérandaise, avec des draps de
toile blancs comme neige, une cheminée
surmontée d'un miroir à barbe et ayant
pour garniture, entre deux cornes d'abondance en verre, un globe sous lequel on
\'Oyait le bouquet de noces de la mère
Oseraie, aussi frais que le premier jour.
« Quand l'auteur des Trois Jlousquelaires,
de retour à Paris, raconta son odyssée aux
camarades du café Riche, Alphonse Karr.
sceptique comme saint Thomas, s'écria :
« Moi, je demande à voir! » liais, lorsqu'il
eut vu, ce qui ne fut pas long, il rivalisa de
zèle avéc Dumas pour envoyer à la mère Oseraie les dandys et les lionnes du boulevard
qui étaient fatigués de Dieppe et du Havre.
Et, dix ans après, la dune de Trouville, qu'un
notaire de pasrnge aurait pu acheter, en
i 825, pour une centaine de mille francs,
était couverte de jolies villas, de huit ou dix
rues, d'un casino superbe, de cinq ou six
hôtels, de trois mille promrneurs, de belles
dames en falbalas, - et elle valait quatre
millions 3 • i&gt;

L'H1STO'Jt.1QUE DES BJUNS DE .ME~ - - ,

Le dernier roi des Français « fut reçu, la n-ure en désignant une drs images aux
dans une pau1're salle basse, à peine éclairée, rnfants.
par un 1·i1 u, loup de mer en retraite et par
« Le rieillard regarda la fi~re indiquée et
sa digne fille, déjà savante en douleurs. Elle reconnu l le port rail de la reinefürie-Amélie...
portait le deuil de son mari, patron d'un joli
« Son émolion fut si vire qu'il tomba rennavire, enleré par les hasards de la mer. ,·er~é dans son fauteuil.
Après les soins les plus délicats prodi:.,iés au
« - Yous souffrez, monsieur? demanda
voya~eur - dont les !raits lui rappelaient de la fille du marin .. ..
vagues souvenirs et lui inspiraient une véné« - Au contraire; je suis consolé de
ration instincfüe - la jeune femme prépara toutes mes peines! s'écria le vieillard en esle coucher de ses hôtes el celui de sa famille. suyant ses larmes.

Faut-il rappeler que c'est dans la rue des
Rosiers, au n° 5, en face de la rue de la Mer,
dans une pauvre petite maison qui n'a point
chancré d'aspect 4 que Louis-Philippe, en
févri;r i 848, élait venu sur Cel coin de la

BJARJ&gt;JTZ E~ 18.p. -

TROUVILLE : Vi:E DE

u

PLAGE ET DES BAIXS. -

« Le jour où le matelot qui le portail

repas qu'il en Youlait prendre et une chambre
qu'on paierait aujourd'hui cinquante francs

1. Grouchy a,•ail alors 7~ ans. Il mourut en ,:1~47.
2. L'abbé Coc11u, /oc. ctl., p. 121. • En 185.&gt;, le
dimanche 21 aoûl, la reine douairière d'Espagne,
~larie-Chri,tinr. accompagure de ses deux filles el du
duc de llianzarès, a ,i~ilé les rochers et les hains
d'Etrelal. ,

j, Écho de Paris, 17 aoùt 1008. Rappelons que
c'c,t dans la ,talion rle Pu,·s. cré11e sans le vouloir
par Alexandre Dumas fils, qÜi, séduil par le site, y fit
con&gt;lruire une l'Îlla, qu'Alexandre Dumas père, venu
sur celle plaf!e en miniature chen·hrr un refuge pen•
danl la guerre, mourut le 5 rltlccmbre 1870.

f.. irrs et les gens de bourse dont les femmes
et les enfants venaient demander aux effluves
maritimes de la santé, de la forre et du ton,
et qui, après avoir passé paresseusement quelques heures à l'ombre des cabines blanches,
étaient maitre~ de regagner Paris en aus~i peu
de temps qu'il en eùt fallu jadis pour aller
de Fontainebleau à la ca pitale.
Les cbemins de fer avaient amené de tous
rôtés les baigneurs sur la côte. En 1855, par
une l&gt;clle soirée de septembr,·, deux tonrisles,

Dtssin

de DEROY (185~.)

côle, non prendre des bains de mer, mais
chercher un abri avant de s'embarquer pour
l'Angleterre?
i. \'oir 1/istoria, fa,cicule 30 20 février 1!11 1),
dans l'article: La fuite de louis-Pltilippe, par Victor Hugo, la rrproduclion d'une estampe de 1848,
reprcsentanl l'arrivée à Trouville du roi dëchu.

D'aprts 13 /i/hografhlt dt J. J,co1rn.

Le vieillard s'excusa de l'embarras qu'il lui
&lt;&lt; Et se tournant vas le syndic Barbey qui
donnait et la pria de ne rien changn à ses rentrait à lïn~lant :
épuisés de fatigue, armaient à Dives 1 &lt;' t
habitudes.
étaient_heureux de lrouver un gite à l'auberge
&lt;&lt; Capitaine, lui dit-il avec effusion,
&lt;1 Xou~ n'avons plus qu'à faire la prière
de Guillaume le Conquérant, qua nd l'un
j"ai
bien
fait et je suis heureux d'avoir mis
du soir, dit la pieuse vtuve.
d'eux, &lt;&lt; M. Durand-)forimbaud, eut l'idét!
celte croix d'honneur sur voire poitrine, car
« - Fai,ons-la ememble, f ai besoin de
de pousser jusqu'à Cabourg. Là, ils furent
c'est moi qui l'ai placée là, et je serais un
prirr, moi aussi.
frappés d'admiration par cette vaste étendue
« La mère alors agenouilla ses petits en- ingrat de 1ous le cacher plu~ longtemps. Au de ~hie fin, dominée par des dunes qui forfants del'ant un christ et des im1;:(es fixés à noiu de toute voire famille, embrassez Louis- maient une temisse naturelle. - Eurêka!
Pbilippe, hier roi des Français, aujourd'hui
la m11 raille. El qnaud ils eurent fini le Pater
fit M. Durand-,forimbaud &gt;J •. Et tout de
l,anni de France et sauvé par vous 1! ».
el 1".fre, cl la litanie de la \'itrge, et le ,1/esuite les arlistes, les hommes de lettres, b
~lais revenons à l'his toire de notre station
momn du défunt :
gens de bourse y firent irruption.
baln1laire.
« - Pr!ez aussi pour celle femme qui en
Le chic ne s'emparait de la petite bourgade
a tant besom en Cè momrnt, et qui est plus
que
vers 1~60, épolfue oi, fut créé ce fameux
malheureuse que les plus m,dheureux ! ajouta
En 1856, un architecte parisien, M. Félix
train des maris, pour les commerçants afPigenr y, séduit par la beauté des sites agréa-

"""

1. P1~ra:-C11L,·,urn . .ll11s ·'edr., famille.•. l.ntltr11ii-re
},age tl u11e 1/rmnrrltie, ci Ji• par JI. L.-.on Sédui.
t. \lme de S1hig11é a dalè de lli,·cs plusieurs de

~&lt;'~ ll'!tr,·s_; on r montre la chambre
J. Maurice l.n ,;1,, /,a 1w,s.,a11rr

qu'ell1• b1l111a.
d"s g1·anrle.i
p 'age.•. • Je .,ai• tout •, 11um,;ro du 15 1oùt 1006.

-~ru1.eva,I ~l lroulgatc r&lt;•monlrnl il 1850. C'est un
llaussard, qui acl11•la le prrmier un
trrr1m a 8euirH1I. Le même, {()(". âl.

mt,quc. d arJ,

lL

�msT0'1{1.Jl

---------------------------------------•

bics el les collines couvertes de ,tlgélation
loufîue, achetait, avec l'aide de $péculateurs,
les terrains situés le long de la grève déserte
de \ïl\ers 1 , qui de,·ait devenir une des reines
tie la plage normande. Deux ans après, Pn
18:-i8, le docteur Olille conw·ai t le projet de
fonder sur les dunes de la ri,·e gauche de la
Touques une station balnéaire ri\'ale de Trou\'ille. On acheta ~50 hectares de dunes au
pet il village végétant sur la colline depuis des
siècles, et deux ans après, une terrasse monumentale, un grand casino, de vastes hô1els
sortaienl du ml où poussaient seulement des
herbes et des ajoncs.
Le chemin de fer de Lisieux et Pont-l'É\'êque jusqu'à la porte de Deauville fut le ~ignal
du plus grand succès. La cour el ses familiers, à la suite du duc de Morny, adoptèrent
de plus en plus celle nouvelle station, dont
les événements de 1870 et Je retrait de la
mer allaient faire si vite un élégant cadane.
~lai~ déjà la îoule, qui se portail aux bains
de mer, était de\'enue si nombreme qu'il
fallut créer de nouvelles stations balnéaires,
surtout pour les familles qui voulaient une
vie calmr el un isolement relatif.

Ainsi sont nées ~ur le golfe de Saint-~lalo
les belles plages de Dinard, de Saint-Lunaire
et de Paramé. En 1879, drs hommes de letIres en vue, André Tbeuriet, Mme Michelet,
Bergerat, Pierre Giffard; des artistes de talent, 1\iou, Feyen-Perrin el bien d'autres,
célébraient dans les livres, les journaux et
les revues les plages et les falai~es de celle
pre,tigieuse baie de S tint-~lalo, el ils en f,isaient rapidement la fortune.
Deu~ grands libraires se sonl surlout pris
d'amour pour ces parages, que connaissaient
seuls quelques Anglais ~pleenétiqur~, et ont
beaucoup contribué à leur succès, )1. Marne,
de Tours, et M. Lacroix, l'éditeur si connu de
\ïctor Hugo.
On peut dire que si l'un a suivi le mouvement pour Dinard, l'autrt a eu le mérite de
l'imp1'ime1· pour Saint-Enogat, où les maisons. les chalets. les villas edilés par lui aujourd'hui ne se comptent plus.

t. &amp; I.e village de Yillers rsl une l&lt;lCalilé tn\s an•
tiClllHl qui devait exi~ler sous les rois méro,ingiens
l't probablement longtemps a1·ant eux. car on y a
lrouvê des m·1dailles d'or frapvées a l'effigie de ecs
rois et d1•s briques qui probahlement sont romaines :
tout cela se renconlrt avec d'autres objets dans les
tcrl'l'S qull lt-s ngues ont rongées sur le hord de
la mer, dan~ les parties les plu1 ha,ses du rivage. • Guide ries /Jaigneurs aux environ, dr
'frour•i/le, p3r ~(. DE C,r~o,r, Hartlel, Caen, 1ll53.
pugc 'lll.

~

La naissance d'Arcacbon, comme station
balnéaire, date de 1823, époque où le véritable fondateur, François Legallais, commença sur les rives absolumenl désertes du
2. Le&amp; Plage, de Fra11ce, )larpon el flammarioo,
Pari~. p. i07.
;;. • Dili une haute anli·1uil~, Uiarritz scmbllil
appelée par sa richesse à la haute destinèc qu'elle a
retrouvée Jepuis.
c Il v cul pourtant une éclip,;e dans sa fortune. c,,
rocher:1,atlu par une mer furieuse, fut dJcouronoè
par un orage des habitations qui y élaic11l con,truites,
et jusqu'au milieu de ce siè,·le il n'y cul plus la
qu·un pauYTc hameau de pêcheurs. • Bmr,u., /oc
cil., p. 420.

célèbre has5in la construction d"un hôtel·
Malgré les difûcultfls du voyage - à peine
y avait-il deux ou lrois roules praticables qurlques Bordelais entreprenants se rendaient
au bassin chaque année. En i824 s'ouvrit la
roule de Bordeaux à La Tesle. « Si Arcachon.
écrit Bertall, n'avait pas élé privilégié au
point de vue des routes, il n'en fut pas de
même au point de , ue des chemins de fer,
car celui de La Te~le, ouvert en i8l1, fut le
troisième des chemins de fer français 1 • »
En i806 seulement, ce ,illage d'Arcachon,
qui rappelle aux épicuriens bien drs souvenirs à la fois, devenait une commune, et, rn
1865, Émile Pereire commenç.,it l'établissement de la ,·ille d'hiver, où les Parisiens aux
bronches délicates et ne pournnt supporter
nos rudes hhers peuvent aller, aux mauvais
jours, retrouver les bri:;es du printemps.
Étonnerons-nous nos lecteurs en leur disant, pour finir, que jusqu'au milieu du dernier siècle il n'y a,·ait sur les rochers de Biarritz qu'un pauvre hameau de pêcheurs 3 , et
que cette station privilégiée, sous un ciel toujours calme el rayonnant, fol une d~s dernières où la mode des bains de mer fut adoptée? Ce fut l'impératrice Eugénie qui, séduite
par le voisinage de la frontière espagnole,
prit l'habitude d'y passer avec toute la cour
une partie de la belle saison. Avec elle, les
élégantrs el les gens de chic accoururent, et
les villas s' é)e\'èrent autour de la villa de
l'impératrice, dans un pays qui, à YraÎ dire,
a autant de saisons qu'il y rn a dans J'annc&lt;e.
ÜOCTEl'R

Je rencontrai le prince de Nassau un matin
sur la terrasse des Feuillants, aux Tuileries;
il marchait vite, elje voulus en vain l'arrêter.
cc Je suis très pressé, dit-il ; le prince F ...
cc de S... m'a choisi pour témoin d'un duel
&lt;&lt; qui doit avoir lieu tout à l'heure aux
« Champs-Élysées enlre lui et le chevalier
,1 de L. ... Tous deux ayant été obligés de
,1 promettre au tribunal des maréchaux de
&lt;• ne point s'envoyer de cartrl et voulant ce« pendant se battre, il faut que leur duel ait
&lt;c l'air de l'effet du hasard et d'une rencontre
&lt;&lt; à la promenade. Si tu veux voir ce combat,
u viens avec moi. »
J\ consentis, car j'étais assez curieux de
\"Oir sur le pré ce prince qui, par sa lenteur
à se décider dans ces sortes d'affaires, avait
trouvé le moyen de se donner une réputation

assez douteuse du côté de la bravoure quoiqu'il n'y eût peut-être pas d'homme de son
temps qui se fùl battu plus souvent que
lui.
Nous sorlimes donc des Tuileries et nous
Pntràmes dans la grande allée des ChampsÉlysées. Devant nous, à une assez grande distance, nous vîmes deux Yoitures s'arrèler et
nos deux champions en descendre avec leurs
épées. Ils marchèrent, et nous bâtâmes le pas
pour les rejoindre; mais la distance était
assez grande, et il y avait ce jour-là des promeneurs. Avant d'approcher du lieu où ils
s'arrêtèrent, une foule assez nombreuse nous
en sépara.
Nous entendimes alors un grand tumu !te;
nous courûmes, et, en arrivant, nous vimes
le dénoûment lrès singulier de ce combat :
l'un des deux combattants tenait à la main le
tronçon de son épée bri~ée, l'autre le frappait
avec la sienne. Tous deux s'accusaient réciproquem~nl d'avoir viulé les usages et les
règles du duel. L'un prJtendait qu'étant
tombé, p1rce que le pied lui avait glissé, el

L1 Po:-ir-N1:.1 F, -

CmtTE DE

SÊG UR

il'.\sATOI-&lt;~ CnAZAL-

CH. GAILLY DE TAURIN ES

Une fredaine de Buss))--Rabutin

~1AX BILLARD.

que son épée s'étant rompue, son adversaire
était venu vour le percer, quoiqu'il fût désarmé, ce qu'il aurait fait si son valet de
chambre ne fût venu le secourir. L'autre soutenait que son ennemi, sans attendre qu'il
fût en garde, l'avait légèrement blessé dans
les reins, et qu'ensuite le valet de chambre
de ce même ennemi était venu, contre toute
com-enance, se mêler au combat.
La foule qui les entourait était trop partagée d 'opiniom pour nous éclairer. De toutts
parts on criait au meurll'ef à l'assassinat/
sans désigner le coupable. Celle foule s'accroisrnit à chaque instant, et les derniers arriyants, qui n'avaient rien vu, n'étaient pas
ceux qui criaient le moins haut.
Les deux témoins de chaque combattant
défendaient, awc une vivacité un peu partiale, charun la came de son ami. Enfin les
exhortations de quelques spectateurs plus
sages persuadèrent aux deux adversaires el à
leurs amis de terminer ce scandale. Tous deux
étaient blessés. Les témoins les reconduisirent
dans leurs voitures, et ils se séparèrent.

Uat•·ès l'es/3mfe

Mon oncle le Corsaire.

L'espace aujourd'hui délimité par les rues
du Temple, de Bretagne, Chariol et 8éran11er
formait, au xv11• &amp;iècle, ce que l'on appelait
• !'Enclos du Temple &gt;&gt;.
Rien de plus curieux ni de plus pittoresque
que cet enclos~ si, "enant de 111ôtel de Ville,
vous remontiez la rue du Temple vous dirigea~l vers les boulevards et la barrière, après
arn1r dépassé lt!s rues Pastourelle et Portefoin, parvenu à la hauteur de la me de la
~o~derie (auj~urd'hui de Bretagne), vos Jeux
cta1enl soudam frappés sur la droite par la
perspective d'une longue muraille crénelée et
flanquée, de distance en distance, de tourelles en encorbellement; derrière ces créneaux, émergeaient des masses de verdure
d'où surgissait encore tout un amoncellement
de t?its, de clochers el dtl pignons; enfin,
dominant verdure, toits et clochers de toute
sa hauteur el de toute sa masse, une lourd&lt;!
et sombre tour carrée, percée d'étroites ouv~rtures, attirait et retenait le regard. Accol~s à ses angles, quatre petites tours access~1res élan~nt leurs toits pointus autour du
sien, semblaient vo11loir rivaliser entre elles
à qui menacerait le plus audacieusement Je
ciel de la pointe aiguë de leurs girouettes.
Tel était l'aspect extérieur de l'enclos du
Elirait du

voluc:n~ : Al't11l11rier1 et Frmme, de

qu~ltlt', par Ch. Gailly de Taurines. (llachcllcel C"

éd1teu1-s

'

T.:mple. Mais si, faisant quelques pas de
plu , et gagnant l'entrée de l'enclos, ,·ous
7
v~mez à pénétrer à l'intérieur, une surprise
bien plus grande encore vous y attendait : là,
dans un pittoresque désordre, se groupaient
ces constructions dont, dt! l'extérieur, on
n'apercevait que les toits, toutes diverses de
formes, de styles, d'àge et de dtlstination :
boutiques de marchands de tous étals ,
échoppes et ateliers d'artisans de tous métiers; antiques bâtiments de tenue sévète et
aristocratique, entourés de jardins non moins
solennels avec leurs rectilignes avenues d'arbres taillés et leurs parterrtlS à volutes de
fleurs et de buis; une église enfin, d'antique
et vénérable aspect, groupant autour d'elle
toutes ces bâtisses et construclions diverses·
~'était, ~n un mol, une véritable petite cité
mtercalee dans la grande ville, avec lous ses
propres organes, religieux, militaires et civils, c'était le domaine de !'Ordre de Malte
la résidence du Grand Prieur de France.
'
. ~à, ~uivanl les antiques pril'ilèges accordés
Jadis a leur ordre, les chevaliers de Malte
étaien~ chez eux, à peu près indépendants du
pouvoir r~yal; ~ans_ l'enclos du Temple, le
Grand Prieur regna1t presque en souverain
seul il y organisait la police, et pouvait ;
autoriser l'exercice de tous commerces et de
tous métiers en dehors des règles sévères
imposées dans tout le royaume aux corps de
marchands et aux corporations de métiers.
L'enclos du Temple jouissait d'un pri,·i)è&lt;re
bien plus grand encore : c'était un lieu d'asile
où pouvait se retirer et demeurer en une

douce et complète sécurité, au milieu de la
verdure et des fleurs, quiconque se trouvait
momentanément en délicatesse avec la justice
royale ou que pressaient avec trop d'insistance
f!Uelques indiscrets créanciers.
A tous ceux-là, les portes de l'enclos du
Temple dt.!meuraient largement ouvertes, elles
ne se fermaient que devant les huissiers:
c'était à vrai dire le paradis des débiteurs
insohaLlt•s.
~s seigneurs et maitres de rel étrange
P?l1l rofaumc ~e m~nquaienl, eux non plus,
nt de s1ngular1té, m de pittoresque, et voici
le portrait que nous donne des chevaliers de
Malte, au milieu du xvn° siP-cle, un de leurs
contemporains qui passa, il est vrai, en son
temps, pour un censeur à la plume quelque
peu acerbe :
« Les chevaliers de ~Ialte sont des oens
fort simples, forl innocents et fort chréli~ns ·
gens qui n ont rien_ de bon que l'appétit;
cadets de bonnes maisons qui ne veulent rien
savoir, rien valoir, mais qui voudraient bien
tout avoir. Au reste, gens de bien et d'honneur, moines d'épée qui ont fait trois vœux :
de pauvreté, de chastelé et d'obéissance·
pauvreté au lit, ils couchent tout nus el n'on~
qu'une seule chemise au dos· chasteté à
l'église, où ils n'embrassent pas 'ies femmes•
o~éissance à ~hie _: quand on les prie d';
fatre bonne chere, ils le soufl'rént; ils mangent, après qu'ils sont saouls, d'une cuisse
de perdrix, puis, du biscuit, en buvant pardessus du vin d Espagne, du rossoli et du
popolo avec des confitures et des pâtes de
•

t

•

,

�111STO'Jt1A - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Gênes, et tout cela par obéissance. 0 sanctas
gentes 1 1 »
Sur ce monde très mélangé cl un peu tur-

~

~

.

léans, alors lieutenant général du royaume.
Un seul instant d'hésitalion et llugues de
Rabutin voyait son droit sacrifié à la fa\'eur.

--

-

...

~
~
.

1. Lrllres tle Guy PctlÎ11. 3 ,·ol. in-8', Pari•, JS.i6.
Le Ure du 27 aoùl l()j8 à !1 . Charles Spon, docteur
en médecine à Lyon.

~

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-

II

~•·~

·~r-•

~~~~~,,-t.,.~.

-,.,-roi

Les rabutinades du comte de Bussy.

Il n'était pas homme, heureusement, à se
laisser supplanter ainsi. A,·ec la plus calme
assurance et toutes les soumissions en ce
requises, il commença par prendre de luimême possession du Grand Prieuré au
Temple, puis se hâta d'aller, en qualité de
Grand Prieur, saluer le jeune roi, la reine
régente et le lieutenant génP.ral du royaume
lui-même. Contre le ,fait accompli, Gaston
d'Orléans n'osa plus s'élever.

Le Grand Prieur avait près de lui, au commencement de l'année i648, el logeait dans
son hôtel, au Temple, un autre neveu avec
lequel son caractère sympathisait bien davantage et qu'à cause de son aptitude et de son
penchant aux rabutinades de famille, il honorait d'une confiance toute spéciale, c'était
noger de Rabutin, comte de Bussy.
Celui-ci, alors âgé de trente ans, était un
vigoureux gaillard, gentilhomme de haute
mine, aux joues pleines et musclées, au nez
charnu et ouvert, au regard hardi el railleur,
à la lèvre sensuelle.
Ayant trouvé dans son berceau une épée,

LE TE.llPLE AU X\'11" SIÈCLE. -

Lulent quelquefois, régnait M. le Grand Prieur,
qui jamais n'était un homme sans relief, de
faible énergie ou de médiocre naissance ;
seuls les plus grands noms de la noblesse de
France pouvaient aspirer à ces hautes dignités
dans l'Ordre de Malte; seuls aussi des caractères de forte trempe élaient capables d'en
remplir efficacement les devoirs et d'imposer
quelque discipline à des sujets si difficiles à
conduire.
Le Grand Prieur qui, en l'année i648, se
trouvait en fonctions, était tout particulièrement remarquable, tant par l'ancienneté de
sa race que par la rudesse de ses mœurs.
Très proche parent de la pieuse et sainte
Jeanne de Chantal, tout récemment canonisée
par l'Église, Hugues de Rabutin n'avait avec
sa sainte cousine qu'un air de famille fort
vague et ses célèbres mbutinades, - le mot
était anoien el arnit servi déjà pour qudques fantasques aïeux, - ne ressemblaient que de fort
loin à des actions exemplaires ou à des vertus.
Homme de ré~olution prompte, il n'hésitait pas longtemps devant un parti à prendre,
et celle rapidité d'action lui soumit la fortune
en mainte circonstance de sa vie; c'est à elle
qu'il dut notamment la haute dignité dont il
était rel'êtu dans l'Ordre de Malle.
Lorsqu'en 16H, par la mort d'Amador de
la Porte, oncle du cardinal de Richelieu, la
charge de Grand Prieur était derenue rncante,
llugues de Rabutin, suivant l~s constitutions
de !'Ordre, se trouvait, par son ancienneté,
désigné de droit pour la recueillir. Mais un
compétiteur redoutable, un compétiteur
presque impossible à supplanter, se dressait
contre lui, c'était un favori de Gaston d'Or-

...~

,

ne s'était beaucoup contraint. fi a,·ait aussi,
sur quelques points de doctrine et notamment
sur le sacrement de pénitence, des notions
plutôt imprécises. Un jour de maladie, un
ami soucieux de son salut l'avait engagé à se
confesser et avait fait venir pour cela un religieux du couvent des PetiL5 Pères, célèbre et
recherché comme directeur de conscience.
cc Eh bien, demanda au Grand Prieur,
l'opération faite, son ami, non sans une certaine inquiétude; comment cela s'est-il passé?
- Le mieux du monde; mais ce moine
m'a dit que j'avais de « l'attrition ». Est-ce
une crise? »
En un mol, le caractère d'Hugues de fiabutin était si entier, ses mœurs si rudes, que
le marquis de Sévigné, son neveu par alliance. homme d'une exquise politesse et de
vie raffinée, n'appelait jamais ce demi-sauvage que « mon oncle le corsaire ».

~'/,~:..~~.,.
Dessin :le ROBIDA.

PORTE DE L'ENCLOS DU TE.IIPLE.

En fait de Yœux monastiques, celui de
chasteté surtout, jamais Hugues de Rabutin
.., 33o ....

Dessin dt ROBIDA,

il avait su s'en servir dès que ses forces lui
avaient permis de la porter. Comme, en 1637,

�..

..
r--

111S T0-1{1.Jl
UNE r'J('EDJl.7NE DE Bussr-R,/t1JUT1N - - - .

il se prfscntait au cardinal de la Valette,
alors en quartier à Rethel, pour servir dans
son armée:
, Y a-t-il longtemps, lui demanda celui-ci,
avec un intérêt apitoyé, y a-t-il longtemps
que Yous avez perdu madame mire mère?
- Monseigneur, ma mère n'est pas morte.
- Oh! je-ne pensais pas qu'une mère consentit à laisser aller à l'armée un fils aussi
jeune 1
.:__ ~lais, répliqua Bussy, portant au comble
l'ébahissement du cardinal homme de guerre,
je n'en suis pas à mes débuts : j'ai déjà fait
trois campagnes 1 • »
Il avait alors dix-neuf ans. L'année suivante
il devenait mestre de camp d'un régiment
d'infanterie que lui cédait son père.
Cette épée, qu'il maniait si bien à la
guerre, Bussy savait s'en servir aussi sans
gaucherie dans ces duels épiques où, pour
quelque vétille, un salut mal rendu ou un
regard trop prolongé, on s'alignait entre gen•
tilshommes, quatre contre quatre, ou six
contre six jusqu'à ce qu'une bonne moitié
des combattants fût étendue sur le carreau.
La plupart d'entre eux se souciait souvent
fort peu du sujet de la querelle, ne la connaissait même pas du tout ,1uelquefois; c'est
sans motif qu'ils se faisaient tuer, seulement
pour le plaisir.
Un jour, au sorti r de la comédie à l'llôtel
de Bourgogne, Bussy échange quelques mots
un peu vifs avec un gentilhomme gascon ;
séparés par la foule, les deux interlocuteurs
ne peuvent se joindre sur l'instant et, lti len•
demain, se cherchent réciproquement dans
Paris.
Rentré chez lui après une course sans ré.
sultat, Bussy voit arriver un gentilhomme
qui lui était totalement inconnu.
« J'ai appris, Monsieur, lui dit le visiteur,
après s'être présenté, que vous avez une
11uerdle avec M. de Ilusc (c'était le nom du
Gascon) . Je n'ai l'honneur de connaitre ui
vous, ui lui, mais jti sais où il se trouve et,
puisque vous le cber.-hez cl qu'il vous cherche,
je pourrais vous aider tous deux à vous
joindre, pourrn que vous voulussiez bien me
prendre comme second. Yotre réputation
m'indiue à vous servir et c'est l'honneur que
je vien, vous demander ici.
- Je vous rends mille gràces, Monsieur,
répondit Bussy à son obligeant visiteur, mais
veuillez c1msidérer, je vous en supplie,
qu'ayant déjà quatre de mes amis auprès de
moi, ce serait une bataille si je recevais l'honneur crue vous voulez me faire. Je vous suis
d'ailll!urs autant oLligé que si vous l'aviez
fait. D
Ayant témoigné êlre content de ces raisons, le visiteur ajouta :
1
« Puisque je ne puis être des vôlres, Monsieur, vous ne trouverez pas mauvais que
j'aille offrir mes services à M. de Busc et que
je lui dise que vous êtes ici. D
Estimant beaucoup le procédé de ce gentilhomme, Bussy l'embrassa avec effusion et,
1.. llémoire, de Roger de Rabutin, comte de Bussy,
publiés par Ludovic Lalanne, 2 1•01. in-18.

peu après, deux groupes de ca,·,1liers sortaient
séparément de la barrière Saint-Jacques, se
dirigeant vers Bourg-la-Reine, où ils se joignirent.
Là, comme on était en train de choisir un
Lerrain de combat, arrive à toute bride un
nouvtlau cavalic&gt;r.
c&lt; Tout beau 1 ~lessieurs, criait-il de loin de
toute la force de ses poumons; tout beau ! On
ne se battra p:is sans moi. ,&gt;
C'était L'Aigues qui, ayant eu vent de cette
querelle, accourait pour servir son ami Ilusc.
Mais l'un des partis se trouvant alors
compter un tenant de plus, et l'équilibre
étant ainsi rompu, on résolut, d'un commun
accorJ, d'envoyer à Paris chercher un nouveau compagnon pour la fèle.
L'ambassadeur chargé de la mission se
trouvait fort embarrassé : cc A l'heure qu'il
est, se disait-il en lui-mèmtl, où trouver quelqu'un? Personne ne gard~ son logis après
diner, it moins d'être malade, et c'est un
homme valide qu'il me faut. »
Au lieu donc de perdre son temps en recherches longues et vaines, il s'alla tout simplement poster sur le Pont-Neuf. li n'y était
pas d'un quart d'heure qu'au milieu de la
cohue des gens de toute condition et de toute
allure, m1rchands, bourgeois, bateleurs,
petits-maîtres et laquais, qui roulait en ce
lieu comme un perpétuel torrent, il aperçut
enfin la casaque à croix d'or d'un m'Jusquetaire du roi. Sans le connaitre en aucune
façon, il n'hésita pas pourtant à l'aborder
avec assurance, certain d'avance que la proposition qu'il avait à faire ne manquerait pas
d'être agréable et agréée avec enthousiasme.
« Monsieur, lui dit-il, le comte de Bussy,
mon ami, se trouve en te moment en une
peine extrême : il lui manque un ami pour
vider une querelle. A votre mine, je juge que
vous ne refuserez pas un emploi comme
celui-lit ni un homme comme M. de Bussy. »
Après de grands remerciem~nts, sur la
bonne opinion qu'on avait de lui, le mousquetaire monta en croupe et l'on partit sans
tarder; mais il était assez tard déjà, les deux
voyageurs, à la sortie de Paris, ayant voulu
prendre quelques raccourcis, s'égarèrent et
ne purent gagner Bourg-la-Reine.
.\ la nuit, impatientés d'attendre, les autres
combattants se résignèrent à rentrer en ville
et, le lendemain matin, Bussy et son adversaire, voulant éviter de nouveaux m1lentendus et de nouveaux délai~, résolurent, d'un
commun accord, de se défaire de leurs amis
et de se rencontrer seuls à cheval aux barrières du Louvre; de là ils gagnèrent le chemin de Vanvres où ils mirent l'épéti à la
main. C'est de Busc qui fut tué pour cette

fois 1.
Bussy, çn i 61,7, assista au siège de Lerida,
à ce fameux siège de Lerida où Condé fit
venir des violons pour ouvrir la tranchée. Là
il lai arrirn encore une assez plaisante rabutinade.
Un jour de garde, pour tromper l'ennui, il
avait invité quelques amis à diner à la tète
2. Mémofres de Bussy.

de la tranchée, laquelle ~e trouvait être dans
les masures d'une vieille église en ruines. Là,
parmi quelques autres, se trouvèrent au rendez-vous mt. de Barbantane, lieutenant des
gendarmes d'Enghien, et de Jumeaux, maréchal de bataille, deux des meilleurs amis dtl
Bussy.
On avait fait venir, pour la circonstance,
les petits violons du prince et, pendant qu'ils
jouaient, Barbanlane, ne sachant à quoi
s'amuser, eut la fantaisie de soulever la
pierre d'une des tombes du cimetière abandonné entourant la vieille église. Un corps s\
trouvait, admirablement conservé, et entouré
encore du linceul dans lequel il avait été
enseveli. Le prenant par la main et donnant
l'autre à l'un des convives, Ilarbantane, aux
sons des violons. fit exétuter au cadane la
plu~ échevelée et la plus macabre des contredanses.
Quelques instants après, l'un des danseurs
ayant été appelé pour le service, recevait une
balle dans la tête au moment où il montait
sur le revers de la tranchée. Ilarbantane mourait de maladie dans l'année même.
Extrêmement affecté de la mort de ses
dl!Ux amis, mort qu'il allribuait à une punition du ciel, Bussy en tomba lui-même si
dangereusement malade d'une fièvre quarte,
que son médecin, plein de zèle pour sa santé,
n'hésita pas à lui prodiguer les soins les
plus assidus : il le saigna huit fois. Mais ce
bon docteur, étant mort lui-même au cours
de la cure, Bussy fut sauvé.
Dans les conversations qu"ils avaient eues
souvent ensemble sur les mystères de l'autre
vie, Bussy el Jumeaux s'étaient mille fois
promis que le premier des deux qui mourrait, viendrait, si cela lui était possible, dire
à son compagnon des nouvelles de l'autre
monde. Dès que, dans la place de Fleix, d,mt
il était gouverneur, Jumeaux apprit la maladie de Bussy, il ne manqua pas de lui envoyer faire son compliment et de le prier de
se souvenir de la promesse qu'ils avaient
échangée si souvent :
&lt;l Comme vous voilà, mandait-il aimablement à son ami, sur le chemin du pays dont
j'ai tant envie de savoir des nomelles, je
vous conjure de ne pas manquer de m'en
éclaircir. »
« SoJez sûr que je n'y manquerai pas, répondit Bus~y courrier pour courrier, pourvu
que de là-bas, on veuille bien me laisser
revenir. ,&gt;
Un mois plus tard, le maladti ayant été,
comme nous l'avons vu, presque miraculeusement sauvé par la mort de son médecin,
c'est Jumeau't 11ui, un beau jour, mourut
subitement d'une grande débauche qu'il avait
faite avec des Suisses en garnison dans sa
place.
Bussy, croyant toujours que son ami tiendrait unfl promesse si solennellement échan«ée et le viendrait voir, l'attendait chaque
~uit sans fra)'eur. Ce fut en vain; J umcaux
ne parut jamais, ne sortit point de sa tombe
et demeura invariablement muet; si bien
qu'après ue longs espoirs toujours déçus, le

trop curieux Bussy dut enfin se résigner à courant des projets du neYcu, vi11t trou- blancs d'un aït'ul vénérable, toute une famille
croire que les morts, dans l'autre monde, ne ver Ilussy qui comm nçait à désespérer de de celle magistrature héréditaire qui se désifont pas toujours ce qu'ils veulent.
ses recherches et lui dit tout bas avec un gnait elle-même sous ce nom, prononcé non
Des bonnes fortunes de Bussy, conquêtes sourire de fine sati~faction : &lt;c J'ai mire ~ans quelque emphase et quelque fierté : la
menées tambour ballant, grandes dames, de- affaire. n
Robe.
moiselles ou bourgeoises, ,·éritable brochelle
Toutes fières qu'elles fussent, - avec
de cœurs qu'il se plaisait it égrener au fil de
III
grande raison, - de leur probité séculaire
son épée, il est inutile de rien dire ici; il a
et de leurs longues traditions d'austères rerpris lui-même un soin vraiment scrupuleux ,
Gens de robe.
tus, les familles de cette aristocratie ne s 'eu
à en conter avec complaisance les plus menus
lai&lt;saient point accroire, elles sarnient mesudétails; la discrétion, en effet, ne figurait
« Oui, j'ai votre affaire, dit le Bocage, une rer la distance qui les séparait, - elles,
point parmi ses principales vertu~. Conten- ,·euve de quatre cent mille écus de bien. simplement anoblies par la faveur royale tons-nous d'affirmer, a près lui, qu'il fit sou- N'est-ce pas là précisément ce qu'il vous des antiques familles d'épée dont l'origine
rire de plaisir et pleurer ensuite de déses- faut? Je suis fort ami d'un père de la Merd, remontait aux temps féodaux et qui n'avaie11t
poir, un nombre incalculable de beaux ieux. son confesseur, qui la gouverne, et ja puis, jamai~ occupé que des charges de guerre.
Marié en 1645, veuf en 1646 avec p Iu- par lui, vous ménager une entrevue•. l&gt;
« Ecoutez, disait modestement à son fils
sieu rs enfants et une mince fortune, il était,
La veuve en question, jeune et jolie auta11t la propre d(scendante d'un chancelier de
en 16-17, en relevant de sa fièvre quart,,, que rithe, était née et avait vécu jusque-là
France, Mme de Choisy, petite-fille de Michel
venu s'installer au Temple, dans l'apparte- dans un milieu aussi sévère, aussi calme,
de_ l'Ilopi~al; écoulez, mon flls, ne soyez
ment mis à sa disposition par son oncle le aussi pacifique qu'était tumultueux, dissipe&lt;, pomt glorieux et songezquevousn"êtes qu'un
Grand Prieur; là il attendait une occasion batailleur, celui dans lequel se mouvait Bussy,
bourgeois . .Je mis bien que vos pères, vos
favorable, très résolu à chercher sa subsis- auprès de son oncle le corsaire.
grand_s-pères, ~nt été maitres des requèles,
tance dans quelque favoraLle el bienfaisant
L'habitation de la darne était pourtant conseillers d'Etat, mais apprenez de moi
mariage; il en haïssait naturellement les toute voisine : dans la rue Sainte-Avoie, au
qu'en France, il n'y a de noblesse que celle
liens, étant ennemi de toute contrainte, mais coin de la rue llichel-le-Comte', sous le toit d'épée 3 • »
il haïssait encore davantage
L'aïeul vénérable qui, dans
la pauvreté et était décidé,
sc,n_
hôtel de la rue du Temple,
pour en snrtir, à sacrifin quelabritait
sons sou toit, a,•ec la
que chose de sa chère indépenjeune
veme,
deux générations
dance.
d'enfants
et
de
petits-enfant~,
JI cherchait avant tout du
était
précisément
M. de Choi~y,
bien, n'ignorant pas que c'était
Je beau-père dll la femme
là, autant que le mérite, ce ,1ui
modeste qui, maluré son oriservait à faireobtenir les grands
gine
illuslrf', savait donner à
honneurs.
ses
enfants
de si sages conseils •
Son père, très justement fier
de résene et de retenue.
des succès de ce fils brillant,
Ancien conseiller et ami de
tant en guerre qu'en amour,
Henri
lV,M. de Choisy groului en voulait cependant un
pait,
en
sa patriarcaled~meur,·,
peu, au fo11d du cœur, de ce
le ménage et la f~mille de sl's
qu'étant si bien fait, il ne
deux filles, mariées toutt's deux
réussissait pas plus promptedans ce milieu de haule mament à se procurer un étagistrature
auquelles rallachait
blissement approprié à sa tourleur n,,issance, Mmes de Caunure, et s'étonnait que quely ue
martin el de lleauharuais tic
infante ne fût pas encore veMiramion.
nue l'enlever.
En 164:5, Mme de Beau« Voyez, répétait-il soul'ent,
harnais voulant établir à son
voyez M. de Chabot qui, pour
sa bonne mine et pour sa
tour, dans lrs conditions les
belle danse, a épomé la duplus propres à assurer son
chesse de Rohan. Ne pouvl'zbonheur, sou fils uni11u1·, JacYous donc faire ainsi? ,,
ques de Beauharnais, St'i«neur
Pour obéir au vœu paternel,
de Miramion, conseille~ au
Bussy, en fils soumis et resParlement, avait fait thoix
pectueux, n'était donc occupé
pour lui, après mûres réfleà Paris, l:hez son oncle le
x(o11s ~t soigneuses enquêtes,
Grand Prieur, derrière les
dune
Jeune orpheline ânée de
~V
.
,
. ans, Marie Donneau,
" fi Ill!
Yieilles murailles du Temple,
seize
que de 1a pensée d'un de ces
d'un très riche fiaanrier, Jacmariages de riches veuves qui
quts Bonneau, seigneur de
s'entêtent d"un joli garçon.
Rubelles, contrôleur général
r,tuall,rù Fr,Ùu:ou, ,
_
,Ir /,,
ou-,;J, ~ ,1
·
l J'
l:Jlr1Jnqrrt 1~1,11./.-,1""'
Or un jour, un vieux bourdes
gabelles, mort deux ans
.r • rrrt,ep-, .c. u
Pfw__... ,., J,:_, -...~., ~,.,._ . A,u·J ,,,-1,'
geois de Paris, nommé ~I. du
auparavant.
~age, voisin à la campagne du Grand
.
A tous les points de rue,
~rol~cteur d'un vieil hôtel familial, habitait,
Prieur de France et qui, par l'oncle, érait au
~e
choix
d~
M~e
de
Beau_harnais ne pouvait
etro11ement groupée au tour des cheveux
elre
plus
Jud1c1eux
:
Marie Bonneau joignait
- 1. .1fbnoi,e, de Bu,sy.
0

9-'. ,

\.tJ

2. Elanl éch_u, par s~ilr de partages rie famille, à
31. tic Caumarlrn, cous111 gcrnuin de lime de ]lira•

.

_

mion, . c~t hôtel fut. connu au n111• siècle ~ous le
~om ~ 11'.,let Caumarltn. J.a me Sainle-Avoye est auJOurd hm la rue du Temple. A ce lle époque la ru,!

d u Temple 11e port:iit cc nom qu'à partir pr11cisémcnt

&lt;1e_la rue lll!chel-le-ComteJ·usqu'a11 boule,ard.
J.

,1/tmom:s de l'abbé

e l:hoi,y. Lil're J.

�msTO']t1A

____________________________________________..
,

à la richesse héritée de son père une mer- tout l'enfant; elle vint enfin tout éperdue, vier de Clisson', était toute voisine de l'habiveilleuse beauté, et quant à la vertu, la seule pâle, tremblante, les yeux et l'âme encore tation de M. de Choisy, le grand-père par
chose qu'on pût lui reprocher peut-être, pleins de l'image de la mort qui venait de lui alliance de ~[me de Miramion chez qui elle
c'était seul ...ment d'en avoir trop.
apparaîtrP dans toute son horreur. Son visage continuait à demeurer depuis la mort de son
Marie Bonneau avait eu l'enfance d'une changé fit croire aisément qu'elle se trouvait mari. En quelques minutes, de la rue Saintsainte. Élevée près d'un oncle el d'une tante mal; elle ne dansa point, et pendant que les Avoye, la jeune femme pouvait, paç la rue
demeurant rue des Mauvais-Garçons, qui, autres se réjouissaient, se livra tout entière de Braque, se rendre à cette église, et c'est
tous deux, l'aimaient beaucoup et qui s'ef- à ses sévèrPs et pieuses réflexions.
là en effet que chaque jour elle venait enforçaient, par des distractions généralement
Le mariage apporta à la jeune fille de nou- tendre la messe et faire ses dévotions. A deux
recherchées des jeunes filles de son âge, de velles causes de perfectionnement et de sanc- reprises donc, Bussy, dans un but beaucoup
lui faire, autant qu'ils le pouvaient, oublier tification par la souffrance et la douleur; non moins pieux, se rendit, lui aussi, à l'église
sa triste situation d'orpheline, Marie Bon- point par la faute de M. de Miramion son de la Merci; il y vit la jolie veuve, sans touneau, au milieu des réunions du monde, mari, mais précisément au contraire parce tefois ni l'approcher, ni lui parler, et la trouva
n'était présente que par le corps : sun esprit que cet époux vertueux, aimant tendrement d'une grâce et d'une beauté qui n'affaibliset son cœur étaient ailleurs, bien loin, aspi- et tendrement aimé, fut, en plein bonheur, saient en rien l'agrément des quatre cent
rant au Ciel.
après rnulement six mois de l'union la plus mille écus.
« Je pense sans cesse à la mort, disait-elle .,parfaite et la plus fidèle, brus11uement enlevé
&lt;I .Mme de Miramion vous a, pour sa part,
à la vieille gouvernante, femme de la plus a l'affection de sa femme par une brève et également remarqué, lui assura le moine.
ardente piété, qui l'avait élevée et la suivait foudroyante maladie, le jour des morts de Elle m'a avoué que vous ne lui déplaisiez pas;
mais, en cette rencontre, elle n'ose rien faire
depuis son enfance; je pense sans cesse à la l'année 1645.
mort et, dans le temps même que tout le
Ainsi, à seize ans, à cet âge où ses insou- sans le consentement de ses parents qui voumonde ne pense qu'à se réjouir, je me dis ciante.s et h"ureuses compagnPs n'avaient draient absolument qu'elle épousât un homme
à moi-même : Voudrais-je mourir en ce encore à souffrir de soucis plus graves que de de robe. Laissez-moi faire cependant, je tenmoment?
ceux de quelque poupée brisée ou perdue, la terai des démarches auprès des principaux.
- Ah! MademoisPlle, répondait avec ad- pauvre enfant était veuve; six mois après parents et, en tout cas, j'essayerai de la permiration la pieu,e femme, quelle grâce Dieu elle était mère et mettait au monde une fille, suader qu'elle peut bien, sans leur avis, dis•
vous fait! Prof1tez-en bien, et songez aux ayant épuisé déjà, en une si courte existence, poser d'elle-mème. »
dangers auxquels vous êtes exposée dans ces toute la série des joies el des douleurs qui
A ces assurances de service, l'obligeant
di1•erlisseme11ts profanes. Les saints, en pa • peuvent illuminer ou assombrir l'existence moine joignit quelques demandes de fonds,
de~tinés, disait-il, à l'aider dans les démarreille Ocl'asion, portaient des chaines de fer, d'une femme 1.
afin que la douleur présente les empêchàt
Telle était la jeune veuve que l'ingénieux ches multiples qu'il aurait à faire, puis,
d'être sensibles aux. dangereuses distractions marieur du Boc:ige avait eu l'idée de pro- comme le temps approchait où l'armée allait
qui les environnaient et risquaient de leur poser à Bussy. Assez singulière idée, certes! entrer en campagne et où Bussy devrait refaire oublier le soin de leur salut. 1&gt;
N'était-ce pas là vouloir, en quelque sorte, joindre les troupes, le père l'assura qu'il
Cet avis ne fut pas perdu. Fermement allier l'aigle aver. la colombe et faire fusion- pouvait partir l'esprit en repos sur cette
affaire, promettant de lui donner a l'is de
résolue à ne pas moins bien faire que ner !'Enfer avec le Paradis?
n'avaient fait les saints, l'enfant, après avoir
Que dirait d'ailleurs d'un pareil projet le tout, et le 6 mai 1648, le beau conquérant,
mis de côté et thésaurisé l'argent donné ponr père de Bussy, si vain de la belle prestance le cœur léger, se rendit à Péronne où le
ses menus plaisirs, acheta une chaine de fer de son fils et si désireux de lui voir imiter prince de Condé rassemblait son armée3 •
qu'elle ne manquait pas de porter en secret l'engageant exemple de Chabot? Mme de )Iisous sa robe chaque fois que sa tante la ramion n'é.tait pas de la qualité d'une Rohan.
IV
Que dirait le Grand Prieur de Malte, que
menait au bal.
Dans la tranchée d'Ypres.
A la comédie, elle fermait les yeux; mais diraient tous les Rabutin en voyant un des
lorsque sa tante venait à rire, elle se tournait leurs rechercher l'alliance de la veuve d'un
vers elle et riait aussi, de peur d'attrister robin, de la füle d'un homme de finance?
En 1644, Uauvilly, lieutenant de la coml'excellente femme en lui laissant voir trop
Toutes ces objections n'arrivèrent pas à pagnie de chevau-légers d'ordonnance du
clairement combien étaient vains et inutiles faire balancer un inslant Bussy : les quatre prince de Condé ayant été tué le 5 août aux
les soins qu'elle se donnait pour faire goûter cent mille écus de biens de Mme de Mira- attaques de Fribourg, Bussy, suivant le vœu
à sa nièce les plaisirs de son âge.
mion étaient à ses yeux un argument vain- de son père, avait traité de cette charge et
A peine àgée de douze ans, Marie Bonneau queur el il fut convenu avec le Bocage que le l'avait acquise moyennant le prix de douze
réclamait la faveur de prendre soin des ma- père de la Merci, confl'sseur de la jeune mille écus'·
Depuis lors, abandonnant à son lieutenantlades lorsqu'il y en avait quelqu'un dans la femme, ferait en sorte d'amener une entrecolonel le commandement de son régiment
maison et, certain jour des Rois, tandis qu'au vue avec elle.
salon tout le monde était en joie, un paleUne entrevue, c'était beaucoup s'avancer, d'infanterie, il avait fait toutes les campagnes
frenier de son oncle se mourant dans les il eO.t fallu pour cela le consentement de à la tête des chevau-légers de Condé et suivi,
communs, la charitable et compatissante Mme de Miramion, et le moine ne pensait pas en cette qualité, le duc d'Engbien, devenu
petite Uarie voulut quitter la fète pour venir pom·oir encore lui demander une démarche bientôt prince de Condé par la mort de son
donner des secours au moribond et essayer, aussi marquée; tout ce qu'il put faire, pour père.
Cette charge lui procurait la faveur de
par ses pieuses exhortations, de lui rendre le moment, ce fut de mettre Bussy à même
la mort moins douloureuse. L'agonie fut d'apercevoir au moins une fois la jeune vivre aux côtés et dans l'intime familiarité du
effroyable et le dernier soupir du pauvre femme qui lui était si délibérément offerte. héros . de l\ocroy. Dans la tranchée, devant
homme accompagné des plus horribles conL'église des pères de la Merci, située rue Mardick, repoussant avec lui l'épée à la main,
vulsions.
du Chaume (aujourd'hui des Archives) en coude à coude, une furieuse sortie des ennePour commencer le bal, on cherchait par- face du beau portail gothique de l'hôtel d'Oli- mis et voyant les manchettes du prince toutes
0

i. Sur l'enrance cl b sa inteté de llme ,te lliramion. ,,oyez : la Vie de Mme de .llu·a111io11 nar
F,-ançois-Timolèon de Choisy, prieur de Saint-Lo,
doicn &lt;le ln cathé&lt;lrale de Bayeux cl membl'C de
l'Académie française. - Plusi~urs éditions aux HH'
el n 111• siècles; la &lt;lcrni~rc est de 18:58. - L'abbé de

Cltoisy, auteur de ce livrc,élnit le cousin germain de
)!me de füramion.
Voir aussi l'excPllent om rage du corole de Bonneau-A venant : ,lime de ,l/iramio11, Sà vie et ses
œuvres cl,ar,tables, 1 vol. in 8•, 1875 cl éditions
postérieures, cl aus, i un très intérassanl al'ticle du

docteur I.e Pileur dans La France ,llédicale, du
10 octobre 1906.
2. Encore existant. L'une des portes du couvent ,le
la fü,rci existe encore également au n• i5.
3. ,l/émofrc, de Bussy.
4. JlémoÎl'ei de Bus~.

U NE 'F~ED.JUNE DE BussY-'Jtl rBUT1N - - ~

trempées de sang : « Vous êtes blessé, Mon- n'avait pas aidé à moins de trois enlhements seul mot d'enlèvement, le prince, sans attenseigneur? » lui demanda-t-il, plein d'an- mémorables : tout d'abord celui de Mlle de dre d'autres explications, arrêta+il brusquegoisse. - &lt;1 Non, répondit Condé, c'est du Salnove par Saint-Étienne, un de ses gentils- ment le narrateur pour l'assurer de sa chahommes; puis l'enlèvement de ~Ille de Bout- leureuse approbation et au besoin de son
sang de ces coquins. &gt;&gt;
appui.
En arrivant donc à Péronne, c'est
« Voulez-vous, lui dit-il, dès que
aux côtés de Condé, son chef, que Bus,·ous serez en possession de votre belle,
sy alla immédiatement se ranger.
vous retirer avec elle dans une des
Le prince avait reçu l'ordre de complaces de mon gouvernement de Bourmencer la campagne par le siège d'Ygogne, à Bellegarde, par eiemple 1 Là
pres. Le 8 mai, après avoir passé la
personne n'osera, contrairement à mon
revue de ses troupes, il les mettait en
autorité, venir troubler vos amours
marche en deux colonnes et le 13, à
et vous serez à l'abri de toute poursuite.
rinq heures du matin, il s'établissait
- Monseigneur, répondit Bussy, je
devant la place, qu'il était bien décidé
à enlernr de son habituelle façon, tamremercie Votre Altesse de son offre;
bour ballant.
mais je ne crois pas avoir besoin de
Le 25, la tranchée était Mjà assez
mener si loin mon Hélène. Je compte
approchée des défenses pour qu'on pût
trouver abri à Launay, une des maijeter des fascines dans le fossé de la
sons du Grand Prieur, mon oncle,
contrescarpe et, le lendemain, faire
entre Stns et Bray-sur-Seine.
avancer une batterie de trois pièces.
- Eh bien! dit le prince, Ypres
Le même jour, Bussy, demeuré dans
ne peut plus tenir longtemps. Dès que
l'incertitude sur ce qui s'était passé
la place sera prise, je vous donnerai
à Paris après son départ au sujet de
à porter à la cour la nouvel\e de la cases proj~ts de mariage, et qui attendait
pitulation ; ainsi vous pourrez, sans
al'ec impatience la réalisation des proexciter aucun soupçon, retourner à
messes du père de la \lerci, reçut enfin
Paris et y séjourner le temps qui
une lettre de ce religieux.
rnus sera néces$aire. l&gt;
c, La dame en qu~stion, lui mandaitDès le lendemain, Bussy mandait
on de façon discrète, n'a pas la force
à son bénévole correspondant, le conde résister à ses parents qui vous sont
fesseur de Mme de Miramion, que, le
contraires; mais elle serait bien aise
~iège prenant fort bonne tournure, et
que, par une apparente violencr, vous
la ville paraissant devoir être bientôt
lui aidassiez à dire oui. &gt;&gt;
emportée, il pourrait, en toute vraiBussy, qui n'ignorait pas ce que
semblance, se rendre prochainement à
parler veut dire, ne douta point un
Paris où il serait prêt à suine les insinstant que Mme de liiramion désirât
truclions qu •on voudrait bien lui donner.
qu'il l'enlevât et ne le lui fit ainsi fort
Deux jours plus tard en effet, après
ingénieusement entendre; il n'hésita AVANT LA MESSE. - Estampe extraite de la série : , La noblesse une brillante attaque par nos troupes
pas à sui1-re une voie si conforme à
fraoça,~e à l'église •, tar ABRAHAM B OSSE.
de la demi-lune qui faisait face à nos
son tempérament et à ses goûts.
travaux d'approche, on put attacher
Mais il ne pouvait s'embarquer dans
le mineur au corps de la place, et
une affaire de cette sorte sans en parler au teville par Coligny, son ami, qui, en cours de le gouverneur, reconnaissant qu'une plus
moins à son général et, courant au lorris du route, lui écrivait dans l'ellusion de sa re- longue défense était impossible, amena le
prince, il lui montra la lettre du moin; et lui connaissance : « J'ai procédé ce matin au drapeau blanc et signa la capitulation. Emfit part de ses projets.
saint sacrement de mariage en présence de pressé d'exécuter sa promesse, le prince fit
Un enlèvemt'nt ! ~lais rien mieux que cela tout Cbàteau-Tbierry. Nous partons présen- partir Bussy sur-le-champ pour en porter la
ne pouvait être dans les idées et les goùts de tement pour Stenay. » li avait enfin aidé à la nouvelle.
Condé; rien ne pouvait lui plaire davantage : fui te de Mlle de Rohan avec Chabot vers le
Après un grand détour, rendu nécessaire
e~le~er d~s femmes, enlever des viUes, il n'y château de Sully « où un prêtre qui passait par la présence de l'ennemi, l'heureux mesfa1sa1t pornt de différence, c'était sa fonction sur la rivière de Loire les maria 1 ».
sager de victoire, passant par Furnes, Dunet sa spécialité. Dans la seule année t645, il
Aus~i. aux premières paroles de Bussy, au kerque, Gravelines et Calais, arriva à Paris
1. llé1110Îl'cs de 11/1/e de /llo11tpe11 sier.
2 . .lfémoires de Bussy.
le 50, avant-dernier jour de mai, au matin 2 •
(A suivre.)

Cu. GAILLY DE TAURINES.

�L'HJSTOJRE JNTJME
~

Mesdames, filles de Louis XV
Par Madame CAMPAN.

Clicht Glraudon.
LA VIE ET

u:s MCEURS

AU Xl'lll' SIÈCLE. -

LA TOILETTE. -

Tabkau d e

PATER·

(Colite/ion

La Cau, M11sée du Louvre.)

J'avais quinze ans lorsque je fus nommée un sac contenant en or le prix de la maison.
sement elle n'avait souvent que le temps
lectrice de Mesdames. Marie Leczinska venait
Louis XV voyait très peu sa famille ; il d'embrasser son père, qui partait de là pour
de mourir; la mort du dauphin avait précédé descendait tous les matins, par un escalier la chasse.
la sienne de trois ans; les jésuites étaient dé- dérobé, dans l'appartement de madame AdéLe roi était fort adroit à faire certaines petruits, et la piété ne se trouvait plus guère à laïde. Souvent il y apportait et y prenait du
tites
choses futiles, sur lesquelles l'attention
la cour que dans l'intérieur de Mesdames; le café qu'il avait fait lui-même. Madame Adéne s'arrête que faute de mieux; par exemple,
duc de Choiseul régnait.
laïde Lirait un cordon de sonnette qui averLe roi ne pensait qu'au plaisir de la chasse; tissait madame Victoire de la visite du roi; il faisait très bien sauter le haut de la coque
on aurait pu croire que les courtisans se per- madame Victoire en se levant pour aller chez d'un œuf d'un seul coup de revers de sa fourmettaient une épigramme quand on leur en- sa sœur sonnait madame Sophie, qui à son chette; aussi en mangeait-il toujours à son
lenda il dire sérieusement, les jours où Louis XV tour sonnait madame Louise. Les apparte- grand couvert, et les badauds qui venaient le
ne chassait pas : « Le roi ne fait rien au- ments des princesses étaient très vastes. Ma- dimanche y assister retournaient chez eux
moins enchantés de la belle figure du roi que
jourd0hui. »
dame Louise logeait dans l'appartement le de l"adresse avec laquelle il ouvrait ses œufs.
Les petits voyages étaient aussi une afi'Jire plus reculé. Celle dernière fille du roi était
Dans les sociétés de Yersailles on citait
très importante pour le roi. Le
avec plaisir quelques réponses de
premier jour de l'an il marquait
Louis XV, qui prouvaient la finesse
sur son almanach les jours de déde
son esprit et l'élévation de ses
part pour Compiègne, pour Fonsentiments. Elles ont été placées
tainebleau, pour Chois), etc. Les
dans des recueils d'anecdotes, el
plus grandes affaires, les événesont
généralement connues.
ments les plus importants ne déCe
prince était encore aimé; on
rangeaient jamais celle distribution
eût désiré qu'un genre de vie conde son temps.
venable à son âge et à sa dignité
L'étiquette existait encore à la
vînt enfin jeter un voile sur les
cour avec toutes les formes qu'elle
égarements du passé, et justifier
avait reçues sous Louis XIV; il n'y
l'amour
que les Français avaient
manquait que la dignité : quant à
eu pour sa jeunesse. li en coûtait
la gaieté, il n'en était plus quesde le condamner sévèrement. S'il
tion; de lieu de réunion où l'on
avait
établi à la cour des maîtresses
vît se déployer l'esprit et la grâce
en titre, on en accusait l'excessive
des Français, il n'en fallait point
dévotion de la reine. On reprochait
chercher à Versailles. Le foyer de
à Mesdames de ne point chercher
l'esprit el des lumières était à Paris.
à prévenir le danger de voir le roi
Depuis la mort de la marquise
se composer une société intime chez
de Pompadour le roi n'avait pas
quelque nouvelle favorite. On rede maitresse en litre; il se contengrettait madame Henriette, sœur
tait des plaisirs que lui offrait son
jumelle de la duchesse de Parme·
petit sérail du Parc-aux-Cerfs. Sécette princesse avait eu de l'in:
parer Louis de Bourbon du roi de
ll~ence sur l'esprit du roi ; on diFrance était, comme on le sait, ce
sait que si elle eût vécu elle se seque le monarque trouvait de plus
rail occupée de lui procurer des
piquant dans sa royale existence.
amusements au sein de sa famille;
Ils l'ont 1•oulu ainsi; ils ont pensé
qu'elle aurait suivi le roi dans ses
que c'était pour le mieux. C'était
petits voyages, et aurait fait les
sa façon de parler quand les opérations des ministres n'avaient pas
honneurs des petits soupers qu'il
de succès. Le roi aimait à traiter
aimait à donner dans ses apparteMADAME LOUISE-ÉLJSAOl:.Tll ET 1\IADAllE HE!ŒIETTE, Vl:.RS Iï3;.
ments intérieurs.
lui-même la honteuse partie de
Tableau dt GOBERT. (Musee de Versailles.)
ses dépenses privées. li vendit un
Mesdames avaient trop négligé
jour à un premier commis de la
les moyens de plaire au roi; mais
guerre une maison où avait logé une de ses contrefaite et fort petite; pour se rendre à la
on pouvait en trou ver la cause dans
maîtresses; le contrat fut passé au nom de réunion quotidienne, la pauvre princesse tra- le peu de soins qu'il avait accordés à leur jeuLouis de Bourbon; l'acquéreur porta lui- versait, en courant à toutes jambes, un grand nesse.
Pour consoler le peuple de ses souffrances
même au roi, dans son cabinet particulier, nombre de chambres, et malgré son empreset fermer ses yeux sur les véritables déprédaV. -

.., 336""

llJSTORIA. -

Fasc. .jO.

22

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                <text>La revista Historia Magazine Illustré Bi-mensuel fue creada por un ex librero que se convirtió en editor Jules Tallandier, En diciembre de 1909, se publicó el Léame histórico con el título Historia. La revista dejó de publicarse entre 1937 y 1945. La revista publica artículos y dossieres en los que participan destacados historiadores. Los archivos se detallan en una publicación bimensual temática.</text>
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          <name>Access Rights</name>
          <description>Information about who can access the resource or an indication of its security status. Access Rights may include information regarding access or restrictions based on privacy, security, or other policies.</description>
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              <text>Universidad Autónoma de Nuevo León</text>
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              <text>El diseño y los contenidos de La hemeroteca Digital UANL están protegidos por la Ley de derechos de autor, Cap. III. De dominio público. Art. 152. Las obras del dominio público pueden ser libremente utilizadas por cualquier persona, con la sola restricción de respetar los derechos morales de los respectivos autores.</text>
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      <name>Comte Fleury</name>
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      <name>Docteur Cabanés</name>
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      <name>Escritores franceses</name>
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      <name>General Marbot</name>
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      <name>Louis Batiffol</name>
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